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Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 1

by duc de Rovigo Anne-Jean-Marie-René Savary · French · Gutenberg #20108 · 614,179 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 1
    
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Title: Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 1

Author: duc de Rovigo Anne-Jean-Marie-René Savary


        
Release date: December 14, 2006 [eBook #20108]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/20108

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreading Team of Europe. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO, POUR SERVIR À L'HISTOIRE DE L'EMPEREUR NAPOLÉON, TOME 1 ***




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Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica).






MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO, POUR SERVIR À L'HISTOIRE DE L'EMPEREUR
NAPOLÉON.

TOME PREMIER.



PARIS.

A. BOSSANGE, RUE CASSETTE, N° 22.

MAME ET DELAUNAY-VALLÉE, RUE GUÉNÉGAUD, N° 25.

1828.




PRÉFACE.


On m'a accusé d'avoir été le séïde de l'empereur, et de l'être encore.

Si on entend par là d'avoir compris que les convulsions qui ont agité le
monde, n'étaient autre chose que la lutte des principes de la révolution
contre ceux de l'aristocratie européenne; si on entend par là que je
n'ai pas songé à mettre de borne à l'étendue de mes devoirs; oui, je fus
le séïde de Napoléon.

Si se souvenir des bienfaits au temps des revers, si ne pas abandonner
son chef après sa chute, si se résigner à l'exil pour avoir voulu
partager le sien, si ne pas craindre de braver l'inimitié de ses
ennemis, naguère ses courtisans; si rendre hommage à sa mémoire,
lorsqu'il n'est plus, c'est être séïde; oui, je suis encore le séïde de
Napoléon.

Ce grand homme m'a honoré de sa confiance; j'étais près de lui sur les
champs de bataille, il m'a appelé près de sa personne dans le conseil,
il m'a donné des preuves éclatantes de bienveillance, j'oserais presque
dire d'affection; pouvais-je, devais-je y répondre autrement que par un
dévouement sans bornes! fallait-il, tout couvert que j'étais de ses
bienfaits et investi de sa confiance, fallait-il m'ériger en censeur au
moment du danger et offrir du blâme au lieu d'aide. Le rôle de censeur
est commode et facile, mais ce n'est pas le plus honorable à jouer. Ce
n'est pas celui que j'ai choisi: qu'on ne s'attende donc pas à trouver
dans ces Mémoires de longues critiques ou de graves dissertations
politiques; je n'ai pas voulu écrire autrement que je n'ai agi.

On a cherché à calomnier le beau et noble caractère de l'empereur, c'est
tout simple, il n'a plus rien à donner; mais si faire son éloge était
faire sa cour au pouvoir, que de gens rassembleraient complaisamment
leurs souvenirs, et retrouveraient tout à coup la mémoire.

On a voulu peindre l'empereur comme un homme insatiable de guerres, et
cette idée, qui sera reconnue fausse, passe encore pour vraie dans
beaucoup de bons esprits; j'espère que la lecture de ces Mémoires
contribuera à les éclairer. Napoléon avait essentiellement besoin de la
paix; chef d'une dynastie née au milieu de la guerre, le repos seul
pouvait la consolider.

Je m'attache à faire connaître l'empereur tel qu'il était et tel que je
l'ai connu; mais je cherche plus encore à faire connaître les motifs des
actes de sa politique.

J'ai passé rapidement sur les récits de batailles et sur les opérations
militaires, non pas que je les trouvasse dénués d'intérêt, mais parce
que plusieurs habiles généraux ont rempli cette tâche avec un talent
supérieur et digne du génie dont le nom brille dans chacune de leurs
pages.

Je ne sais si un auteur doit compte au public des motifs qui l'ont
déterminé à écrire; mais quant à moi, je n'ai aucune objection à dire
les miens.

Prisonnier à Malte, pendant que l'empereur était captif à Sainte-Hélène,
j'ai vu, à mon retour en France, que de généreux amis, et quantité de
fonctionnaires bien intentionnés, avaient trouvé commode de se justifier
à mes dépens. Il faut que la calomnie soit une fort belle chose par
elle-même, car, bien qu'on la méprise, force est d'y répondre. Je n'ai
cru pouvoir mieux faire que de publier mes Mémoires.

Aussitôt que j'ai fait connaître cette intention, une grande inquiétude
s'est manifestée; beaucoup d'existences se sont crues compromises;
l'alarme s'est répandue, et quelques consciences se sont troublées. Sans
doute, personne mieux que moi ne pourrait faire des mémoires de
scandale, car je n'ai rien oublié de ce que j'ai su; mais qu'on se
rassure. J'aime à penser qu'on conviendra tout au moins de ma
modération, et si je faisais un usage plus étendu des nombreux documens
secrets que je possède, il n'y aurait pas de ma faute.

Quelques amis ont cherché à me persuader que je ferais mieux de différer
la publication de mes Mémoires, et de laisser ce soin à mes enfans. J'ai
été sensible à la bonne intention qui les dirigeait, et cependant je
publie, parce que je ne partage pas leur opinion. C'est pendant que
j'existe encore que j'ai voulu que ces Mémoires parussent; je suis
encore là, du moins, pour convenir de mes erreurs si j'en ai commis;
mais je suis encore là aussi pour répondre aux attaques calomnieuses; il
m'a semblé d'ailleurs qu'il y avait plus de courage et de loyauté à
choisir, pour parler, le moment où il y a encore tant de témoins qui
peuvent me réfuter.

J'ai occupé de grands emplois, j'ai reçu de grands honneurs, j'ai joui
d'une immense fortune; on se console de perdre tout cela; mais on ne se
console pas de se voir attaquer dans ce que tout homme de coeur a de plus
cher. J'aime à penser que la lecture de ces Mémoires prouvera que si
j'ai été honoré de la confiance et comblé des faveurs du plus grand
homme des temps modernes, j'ai su les mériter par mes services et y
répondre par un dévouement honorable.

Je ne dis plus qu'un mot. Je n'ai pas cherché à faire une oeuvre
littéraire: le lecteur trouvera donc sans doute beaucoup de négligences
dans mon style; on ne me les reprochera pas, car je raconte, je ne
compose pas; et d'ailleurs, mes compagnons d'armes savent que le talent
d'écrire a toujours été chez moi la disposition la moins développée.
J'aurais pu emprunter le secours d'une plume étrangère et plus exercée,
le public y aurait sans doute gagné, mais son jugement n'aurait pas été
aussi rigoureux que si je me montre à lui tel que je fus et tel que je
suis.




CHAPITRE PREMIER.

Entrée au service.--Les représentans du peuple aux armées.--Exécution de
M. de Tosia.--Je suis en danger d'être arrêté comme royaliste.--Premiers
faits d'armes.--Intelligences de Pichegru avec le prince de
Condé.--Périlleuse mission à l'armée de Sambre-et-Meuse.--Pichegru,
soupçonné, est remplacé par Moreau.--Je suis nommé chef de bataillon, au
passage du Rhin.--Cessation des hostilités après les préliminaires de
Léoben.--Aide-de-camp du général Desaix; je l'accompagne à Paris.


Fils d'un officier qui avait vieilli sous les drapeaux, et qui n'avait
obtenu, pour prix de ses longs services, que le grade de major et la
croix de Saint-Louis, je finissais à peine mes études lorsque la
révolution éclata. J'avais ma fortune à faire. La carrière des armes
pouvait seule m'offrir des chances d'arriver au but: je résolus d'en
courir les hasards.

Mon frère aîné servait dans l'artillerie; mon père désirait que j'y
entrasse aussi, parce que l'avancement y était fixé de manière à ce
qu'il n'y eût pas de passe-droit à redouter; mais je préférais la
cavalerie; et bien qu'alors on regardât cette arme comme fort
dispendieuse et convenable seulement aux jeunes seigneurs riches, je
persistai à y entrer. Il me sembla qu'une résolution forte, du courage,
et mon épée, devaient suppléer au défaut de fortune.

Je partis pour rejoindre le régiment de Royal-Normandie, où mon père
avait servi, et qui était alors en marche pour se réunir à la petite
armée que rassemblait M. de Bouillé, pour soumettre la garnison de Nancy
révoltée. J'arrivai au moment décisif; de sorte que, dès mon entrée au
service, ma première nuit se passa au bivouac, et le premier jour je fus
au feu.

Je faisais partie du corps qui entra par la porte de Stainville, et le
premier mort que je vis fut le brave chevalier des Isles, tué par ses
propres soldats en voulant les empêcher de faire feu sur nous. Quelques
jours après cette expédition, M. de Bouillé renvoya son armée dans ses
garnisons. Ce général avait pour le régiment dans lequel je venais
d'entrer une bienveillance particulière, et le régiment tout entier y
répondait par un dévoûment sans bornes: mais qu'il n'eut plus occasion
de lui prouver.

À cette époque, la plus grande partie des officiers de grosse cavalerie
professaient des principes opposés à ceux qui se manifestaient déjà de
toutes parts; aussi s'attirèrent-ils l'animadversion des novateurs. Les
provocations et les menaces amenèrent des résistances; les proscriptions
suivirent. Les officiers de Royal-Pologne égorgés à Lyon, ceux de
Royal-Berri guillotinés à Paris, ceux de Royal-Bourgogne destitués en
masse, ceux de Royal-Navarre poursuivis à Besançon et obligés de quitter
la ville, en furent les victimes. Nous dûmes craindre à notre tour; mais
heureusement pour nous la déclaration de guerre vint faire diversion.

Nous fûmes dirigés sur Strasbourg. C'est alors que je fis la
connaissance de Desaix, et que je fus assez heureux pour me lier
d'amitié avec lui. Il était alors capitaine, et aide-de-camp du prince
Victor de Broglie, chef d'état-major de l'armée qui se rassemblait sur
ce point. Peu après survint le 10 août, qui servit de prétexte à de
nouvelles violences. Le prince de Broglie fut destitué, et Desaix fut
attaché au corps du général Biron. Les officiers de mon régiment furent
presque tous obligés de quitter le service; quelques uns émigrèrent,
presque tous se retirèrent dans leurs terres. Je me trouvai sous les
ordres du général Custine.

Sur ces entrefaites, l'invasion de la Champagne eut lieu. Verdun et
Longwy avaient été livrés. L'armée rassemblée entre Landau et
Wissembourg marcha par la Lorraine pour rejoindre l'armée qui combattit
à Valmy, et arrêta les Prussiens. En même temps, nous avions pris
Mayence, franchi le Rhin et poussé jusqu'à Francfort. Ces succès firent
éclater une joie qui ne fut pas de longue durée. Les revers suivirent:
battus presque partout, nous fûmes ramenés jusque sous Landau, après
avoir laissé garnison à Mayence.

C'est par les assertions les plus ridicules et par les soupçons les plus
absurdes qu'on voulut expliquer ces défaites, et nous vîmes arriver des
représentans du peuple aux armées. Envoyés pour découvrir de prétendues
conspirations, ils ne voulaient voir partout que des conspirateurs, et
je dois le dire, ils ne trouvèrent que trop de misérables que l'espoir
des récompenses fit descendre au rôle de délateurs. On a dit que, dans
un temps de désordre et d'anarchie, l'honneur français s'était réfugié
aux armées. On put dire aussi que, avec ces proconsuls d'espèce
nouvelle, la méfiance vint s'y établir. On s'évitait; chacun craignait
celui qui jusqu'alors avait été son plus dévoué compagnon d'armes; mais
surtout on fuyait un représentant du peuple presque comme on fuit une
bête enragée. Chose étrange! pendant que leurs mesures de terreur
l'inspiraient autour d'eux, leurs décisions, qu'ils rendaient avec toute
l'importance de l'ignorance, les couvraient de ridicule. On riait de
pitié tout en frémissant d'horreur.

Aux lignes de Weissembourg, on nous fit un jour monter à cheval à huit
heures du matin, pour reconnaître comme général de brigade un certain
chef d'escadron de dragons, nommé Carlin. À onze heures, on nous y fit
monter de nouveau, pour le reconnaître comme général de division! Le
lendemain, il était à l'ordre comme général en chef. La perte des lignes
de Weissembourg eut lieu quelques jours après, avant que le nouveau
général eût le temps de les parcourir! il ramena l'armée à Strasbourg, y
trouva sa destitution, et s'il ne fut pas condamné à Paris, c'est qu'il
y fut protégé par son incapacité, qu'on reconnut. On croyait alors que
le meilleur moyen de se justifier des malheurs publics ou des revers de
la guerre, était de faire tomber sous le glaive de la loi les braves que
le fer de l'ennemi avait épargnés. Sur les champs de bataille, la mort
vole au hasard, mais là, elle mettait du discernement dans le choix des
victimes. Qui pouvait se croire à l'abri de ses coups? MM. de Custine,
de Biron, de Beauharnais, périrent sur l'échafaud. Dumouriez ne sauva sa
tête que par une prompte fuite.

J'ai vu arrêter M. de Tosia, colonel du régiment Dauphin, cavalerie, sur
la dénonciation d'un maréchal-des-logis de son régiment, qui avait eu
l'audace de s'adresser au représentant du peuple en pleine revue. Tosia
fut traduit à l'instant même à la commission militaire, qui était
toujours en permanence, et fusillé deux heures après la dénonciation.

Je ne me souviens pas si ce maréchal-des-logis, nommé Padoue, a été
récompensé, mais je me souviens parfaitement qu'il devint l'objet de
l'exécration de toute l'armée.

À cette même époque, je rencontrai de nouveau le général Desaix; à la
suite de quelques actions d'éclat, il avait été nommé adjudant-général,
et commandait l'avant-garde sur la route de Strasbourg au Fort-Louis. Il
m'apprit que mon colonel, quelques officiers et moi avions été dénoncés
comme fort suspects, et que je devais agir avec prudence. La position
était grave, comme on va le voir, et l'événement prouva que Desaix était
bien instruit.

À quelques jours de là, j'étais de grand'garde en face du village de
Hofeld, sur la route de Saverne à Haguenau, lorsque mon domestique vint
m'y joindre et m'apprendre que le colonel venait d'être arrêté, qu'on me
cherchait, et que je n'avais pas un instant à perdre pour me sauver.
L'honnête garçon était si persuadé que j'allais prendre la fuite, qu'il
m'apportait mon bagage; mais, quelque pressant que fût le danger,
pouvais-je quitter le poste dont le commandement m'avait été confié?
D'ailleurs, je pouvais prendre des dispositions afin d'être informé à
temps si on était venu me chercher aux avant-postes: je préférai
attendre l'événement.

On vint relever le poste, et l'officier qui venait me remplacer me tira
d'anxiété en m'apprenant que, satisfaits sans doute d'avoir enlevé le
colonel et un autre officier, les gendarmes étaient partis avec leurs
prisonniers sans reparler de moi. Quoi qu'il en soit, je me tins pour
bien averti, et, au lieu de retourner au régiment, je fus rejoindre
l'adjudant-général Desaix à son avant-garde, sur la route de Strasbourg
à Fort-Louis; mais comme j'aurais pu le compromettre en restant près de
lui, j'obtins du lieutenant-colonel d'être attaché, en qualité
d'officier d'ordonnance, au quartier-général de l'armée.

Sur ces entrefaites, le général Pichegru vint prendre le commandement en
chef de l'armée. Dès son arrivée il se prononça ouvertement contre les
mesures de terreur que déployaient les représentans du peuple; dès son
arrivée aussi il se disposa à reprendre vivement l'offensive. Le jour
même où l'armée commença son mouvement le général en chef me confia une
mission pour l'armée de la Moselle, à notre gauche. Je me hâtai de la
remplir, et comme je revenais on se battait entre Belheim et Haguenau.
Je ne tardai pas à reconnaître que c'était mon régiment et le IIe de
cavalerie qui étaient aux prises avec le corps émigré que commandait le
duc de Bourbon. C'était une belle occasion que le ciel m'envoyait. Je
courus prendre ma part du danger; je me mis à la tête de mon peloton, et
je fus assez heureux pour me faire remarquer. Après l'action, je fus en
rendre compte au général en chef, et ma bonne fortune voulut qu'il se
trouvât dans ce moment avec le représentant du peuple. Je profitai de la
circonstance pour parler de moi, et Pichegru prenant mon parti assura ma
tranquillité d'un seul mot.

Quoique fort jeune alors, j'étais déjà connu à l'avant-garde de l'armée.
Dur à la fatigue, sobre par habitude, ayant fait preuve de quelque
témérité, et doué par la nature d'une bonne mémoire, j'étais devenu
l'objet des préférences de mes chefs, quand il s'agissait d'exécuter
quelque entreprise hasardeuse, et je fus bientôt attaché au général
Ferino en qualité d'aide-de-camp. Par malheur, ce général, qui avait été
quelque temps au service d'Autriche, était inexorable pour les moindres
fautes de discipline; l'extrême licence des nouvelles recrues le mettait
en fureur; il n'en pouvait cacher son mécontentement; aussi fut-il
bientôt destitué.

Je me serais trouvé sans emploi, si Desaix, devenu général de division,
ne m'eût appelé près de sa personne, et je fis avec lui le blocus de
Mayence pendant ce rigoureux hiver qui fut signalé par la conquête de la
Hollande. L'amitié de Desaix pour moi ne se démentait pas; il
m'employait activement à toutes les affaires d'avant-poste, genre de
guerre qu'il aimait, parce qu'il y trouvait l'occasion de former les
jeunes officiers sur lesquels il avait des projets.

Avant la fin du blocus de Mayence, Pichegru revint de Hollande prendre
le commandement de l'armée du Rhin. Il la trouva dans un état de
délabrement complet. Le Directoire lui enjoignait de passer le Rhin
entre Brissac et Bâle, et il ne trouvait dans les arsenaux aucun des
objets indispensables pour cette opération. Il n'en cacha pas son
mécontentement, et le ton de ses dépêches s'en ressentit. J'ai toujours
cru que ce fut alors que germèrent dans son esprit les sentimens
haineux qui plus tard lui firent commettre une action criminelle.

La division du général Desaix avait quitté le blocus de Mayence pour
prendre position entre Brissac et Bâle. Son avant-garde était commandée
par Bellavene, et j'étais attaché à l'état-major, dont le
quartier-général était à Ottmarsheim. Le corps de Condé était campé à
Neubourg, sur la rive droite en face. Je commençai à remarquer que le
général Pichegru allait bien souvent à Bâle, quoique son
quartier-général fût à Illkirck près Strasbourg.

Un jour qu'il retournait de Bâle à son quartier-général, il me fit
appeler, et me donna une lettre à porter à M. Bâcher, notre chargé
d'affaires à Bâle, qui devait me remettre une réponse pour Illkirck; et
comme à cette époque il n'y avait pas un écu dans les caisses de
l'armée, je remarquai que le général avait établi des relais à poste
fixe pour que la communication fût plus facile. Pendant quinze jours je
fus toujours sur cette route, et certes, je ne me doutais guère que je
portais les lettres destinées au prince de Condé.

Nous nous attendions à passer le Rhin dans ces parages, lorsque tout à
coup nous reçûmes l'ordre de partir pour Manheim, qui venait d'ouvrir
ses portes d'après une influence intérieure toute dévouée à la France.
Le général Pichegru avait chargé le général Desaix de prendre
l'offensive sur la rive droite, et obtenu le rappel du général Ferino.
Ce dernier voulut bien témoigner le désir de m'avoir près de lui. Le
général Desaix m'ayant engagé à ne pas refuser, je suivis son conseil,
et joignis le général Ferino à Manheim.

L'armée ne tarda pas à s'ébranler; elle s'avançait par les deux rives du
Necker, lorsqu'elle vit déboucher les Autrichiens qui venaient à sa
rencontre. L'action s'engagea; nous succombâmes, et fûmes vivement
ramenés. Les troupes qui occupaient les lignes de Mayence ne
combattirent pas d'une manière plus heureuse. Elles firent une perte
d'artillerie énorme, et furent rejetées dans la direction de
Kaiserlautern.

Le général Pichegru, dont ce double revers compliquait la position, fut
obligé de repasser le Rhin au plus vite, et vint s'établir sur la petite
rivière de Pfrim pour recueillir les fuyards. La position devenait
difficile; il n'y avait qu'une prompte coopération de l'armée de
Sambre-et-Meuse qui pût garantir la Lorraine et l'Alsace d'une invasion:
il importait donc qu'elle fût prévenue sans perdre de temps.

La mission était délicate. Sur l'indication du général Desaix, Pichegru
me la confia. J'associai Sorbier, un de mes camarades, à ma périlleuse
entreprise, afin qu'il pût prendre les importantes dépêches, si je
venais à être tué.

Nous nous mîmes à la tête de cinquante cavaliers choisis, tous gens
audacieux et intrépides, et quittâmes l'armée à la nuit tombante. À
l'aide des précautions que des officiers d'avant-garde ne doivent jamais
négliger, nous traversâmes tout le pays qu'occupaient les troupes
légères autrichiennes, et nous eûmes le bonheur d'atteindre Kaisemark
sur la Nahe, où nous joignîmes la division Marceau, de l'armée de
Sambre-et-Meuse. Nous lui remîmes nos dépêches; et, comme il importait
que le général Pichegru fût fixé au plus vite sur la position
qu'occupait le général Jourdan, nous nous hâtâmes de partir pour le
rejoindre. Nous ne savions trop cependant quelle direction nous devions
prendre; car l'armée devait avoir continué son mouvement. Redoublant de
précautions, ne marchant que la nuit, évitant les villages, nous
arrivâmes enfin à la hauteur d'Allzée.

Le jour naissait, quelques paysans commençaient à se répandre çà et là
dans la campagne. Nous joignîmes une jeune fille, qui nous apprit que
nous n'étions qu'à quelques pas des Autrichiens. Ils marchaient à nous:
quelques pas encore, et nous étions découverts. Nous lançâmes une
seconde fois nos chevaux à travers champs, et nous atteignîmes bientôt
la route de Gremdstadt à Mayence, à une bonne lieue des avant-postes du
général Desaix. À peine y fûmes-nous, que nous vîmes accourir un
escadron de chevau-légers autrichiens. Il n'y avait pas à reculer; nous
fîmes nos dispositions: elles furent simples. Je dis à Sorbier de se
mettre en tête du détachement et de le faire marcher par quatre, en
prenant le côté gauche du chemin, de manière qu'en faisant demi-tour à
droite, par quatre, nous devions avoir l'ennemi sous le coupant de nos
sabres: nous fûmes bientôt vivement poursuivis. Nous nous mîmes au
galop, afin de rompre l'ennemi, que nous ne pouvions aborder en masse,
et faisant brusquement face en arrière, nous accablions ceux des siens
qui s'abandonnaient trop imprudemment à leur ardeur. Nous fîmes cette
manoeuvre deux ou trois fois, et à chaque fois nous prîmes quelques
hommes et quelques chevaux. Néanmoins nous n'étions pas hors de danger,
mais heureusement le feu des carabines fut entendu des avant-postes,
d'où on envoya un détachement à notre secours.

Cette expédition nous valut les félicitations du corps d'armée: le
général Pichegru y joignit la sienne, et le général Desaix me témoigna
plus de bienveillance que jamais.

Le jour même, Pichegru, pressé par l'armée autrichienne, se mit en
mouvement pour se porter sur Landau. Il prit position derrière le
Queich; l'avant-garde en avant de Landau, où, en cas de blocus, le
général Ferino eut ordre de se renfermer. Il y était depuis quelques
jours, lorsqu'un parlementaire autrichien vint proposer un armistice,
qui devait être commun aux deux armées du Rhin et de Sambre-et-Meuse. Ce
fut le premier armistice conclu dans le cours de cette guerre.

Pichegru profita de ce moment de repos pour se rendre à Paris. Il s'y
plaignit vivement de l'état de dénûment dans lequel on laissait l'armée.
Le Directoire, qui n'aimait pas à rencontrer des difficultés de ce
genre, lui déclara que s'il trouvait le fardeau trop lourd, il pouvait
le déposer. On a dit, depuis, que déjà le Directoire commençait à
soupçonner ses manoeuvres: je ne saurais l'assurer; mais ce qu'il y a de
certain, c'est que l'armée, qui n'avait aucune connaissance de la
perfidie de son général, crut qu'il n'avait été sacrifié que pour avoir
trop chaudement pris ses intérêts.

Moreau, qui avait remplacé Pichegru à l'armée du Nord, vint encore,
cette fois, le remplacer à l'armée du Rhin. L'armistice fut presque
aussitôt dénoncé. L'archiduc Charles avait succédé au feld-maréchal
Clairfait: c'était la première fois que ce prince paraissait à la tête
des armées autrichiennes; il était impatient d'en venir aux mains.
Moreau, de son côté, se proposait de marcher à lui, mais il fallait
franchir le fleuve: il s'appliqua à lui donner le change sur ce
périlleux projet.

Il concentra ses troupes sous Landau, feignit de vouloir tenter des
entreprises auxquelles il ne songeait pas; et quand tout fut prêt, tout
disposé, il se porta, en deux marches, sous la citadelle de Strasbourg.
Je n'étais que capitaine alors, mais j'étais déjà connu dans l'armée, et
quoique d'un grade subalterne, je fus chargé d'exécuter le passage avec
un bataillon qui fut mis sous mes ordres immédiats. Mes instructions
portaient de me détacher, à minuit, de la rive gauche, de prendre
rapidement terre à la droite, et de fixer le plus que je pourrais
l'attention de l'ennemi, afin de favoriser le grand passage qui devait
se faire à Kehl. Malheureusement la nuit était noire, le fleuve très
rapide; une partie de mes bateaux céda au courant, une autre s'engrava;
je ne pus conduire à bon port que quelques embarcations. Je marchai
néanmoins aux Autrichiens, mais j'étais si faible que je fus obligé de
regagner la rive gauche, et m'estimai heureux d'y être parvenu sans
accident. Je passai alors à la division de droite, que commandait le
général Ferino. Nous quittâmes Kehl presque aussitôt. Nous nous portâmes
sur le Brisgau; nous traversâmes la forêt Noire par le val d'Enfer,
pendant que le reste de l'armée s'avançait par la route de Wirtemberg.
Nous franchîmes toute la Souabe; nous marchions sans coup férir, lorsque
nous rencontrâmes le corps de Condé dans les environs de Memingen. Il
occupait le petit village d'Ober-Kamlach. Nous l'abordâmes. L'attaque
fut vive, meurtrière: l'infanterie noble fut presque entièrement
détruite, et, je dois le dire à la louange de nos troupes, quoique les
animosités politiques fussent alors dans toute leur force, la victoire
fut morne et silencieuse; nos soldats ne pouvaient, en contemplant cet
horrible champ de carnage, retenir les regrets que leurs coups ne
fussent tombés sur des étrangers.

Nous continuâmes le mouvement; nous marchâmes sur Augsbourg, qu'occupait
encore l'arrière-garde autrichienne. Elle se retira; nous la suivîmes et
arrivâmes sur les bords du Lech. Nous fîmes nos dispositions pour le
franchir. Je fus chargé de reconnaître un gué au-dessus de Friedberg,
où devait passer la division Ferino, et de conduire la colonne à la rive
opposée. Mon opération réussit à souhait. J'eus le bonheur de ne perdre
que quelques maladroits qui se noyèrent pour n'avoir pas su tenir le
gué.

La bataille s'engagea immédiatement: nous la gagnâmes, et poursuivîmes
les ennemis jusqu'à Munich. Je reçus, à cette occasion, une lettre du
Directoire, qui me félicitait du courage que j'avais montré.

Pendant que nous poussions sur le Lech, l'armée de Sambre-et-Meuse, qui
avait passé le Rhin à Dusseldorf, s'était portée sur la Bohême; mais
soit animosité, soit défaut d'instructions, Moreau négligea les nombreux
passages qui existent sur le Danube, depuis Donawerth jusqu'à
Ratisbonne. Cette faute nous devint fatale. L'archiduc Charles déroba sa
marche au général qu'il avait en tête, franchit le Danube à Ingolstadt,
à Neubourg, et fit sa jonction avec les troupes autrichiennes qui se
retiraient devant l'armée de Sambre-et-Meuse. Il reprit aussitôt
l'offensive, s'avança sur Jourdan avec toutes ses forces réunies, le
battit, et le poursuivit jusqu'aux bords du Rhin sans qu'il vînt à la
pensée du général Moreau de répéter ce que son adversaire avait fait. Au
lieu de repasser sur la rive gauche du Danube, de chercher à se rallier
à l'armée de Sambre-et-Meuse, et de forcer l'archiduc à lâcher prise, il
se mit en retraite avec sa magnifique armée, qui comptait plus de
quatre-vingt mille combattans. Pendant qu'il rétrogradait à petites
journées, l'archiduc poussait Jourdan à tire-d'ailes, et passait le Mein
à Francfort. Ce fleuve franchi, il remonta rapidement la vallée du Rhin
et intercepta la route de Wurtemberg. Prévenu par cette marche, à
laquelle cependant il aurait dû s'attendre, Moreau fut obligé de se
jeter par le val d'Enfer, et repassa le Rhin, partie à Brisach et partie
à Huningue. Ainsi finit cette campagne, qui paraissait devoir amener des
prodiges, et qui se termina comme l'accouchement de la montagne.

Pendant que nous faisions cette promenade militaire, le général
Bonaparte poursuivait le cours de ses victoires en Italie. Les armées
autrichiennes qui combattaient sur le Rhin étaient incessamment obligées
d'envoyer au secours de celles qui périssaient sur l'Adige. Elles
s'étaient affaiblies par les détachemens qu'elles avaient fait partir.
La circonstance était favorable pour reprendre l'offensive. Le
Directoire résolut de mettre en mouvement les armées de Sambre-et-Meuse
et du Rhin; mais, soit qu'il fût mécontent de la mésintelligence qui
régnait entre elles, soit toute autre cause, il donna le commandement de
la première au général Hoche, et leur ordonna à l'une et à l'autre de
repasser le Rhin.

J'étais alors aide-de-camp du général Desaix. Je fus chargé de prendre
le commandement de l'avant-garde du général Vandamme, qui devait passer
la première. Il fallait aborder en plein jour sous le feu des batteries
autrichiennes. L'opération était périlleuse, mais tout fut au mieux;
nous débarquâmes sous la protection de la compagnie d'artillerie légère
que commandait Foy, depuis officier-général et député. Nous fûmes l'un
et l'autre faits chefs de bataillon à cette journée.

Le général Desaix fut blessé le lendemain. Je continuai de combattre à
la tête des troupes avec lesquelles j'avais franchi le fleuve. L'ennemi
fut obligé de céder. Nous le suivions vivement, lorsque nous vîmes
accourir à nous un officier français; c'était le général Leclerc, qui
arrivait d'Italie par l'Allemagne, et venait nous donner avis des
préliminaires de paix arrêtés à Léoben. Le feu cessa aussitôt, l'armée
prit position, et les généraux des deux partis se réunirent pour arrêter
les lignes de démarcation.

Je fus encore employé à ces conférences, qui eurent lieu à Heidelberg.
J'y suivis le général Reynier, qui était chargé des intérêts de l'armée
du Rhin. Tout fut bientôt réglé, et je pus rejoindre le général Desaix,
qui se rétablissait à Strasbourg.

Ce fut pendant sa convalescence qu'il conçut le projet d'aller en Italie
pour voir le général Bonaparte. Jusqu'alors il ne le connaissait que de
renommée, mais il était grand admirateur de sa gloire. D'ailleurs,
blessé de l'infériorité dans laquelle le Directoire tenait ceux qui
portaient les armes, Desaix appelait de ses voeux secrets un homme de
caractère et de génie qui pût remédier au mal. Le vainqueur d'Arcole
devait être cet homme; lui seul avait acquis assez d'ascendant pour se
déclarer le protecteur de ceux qui s'étaient couverts de gloire aux
armées.

Il voulut aller conférer avec lui, et je fus passer dans ma famille le
temps qu'il employa à ce voyage. Je le rejoignis à son retour, et la
paix ayant été signée sur ces entrefaites, je ne tardai pas à
l'accompagner à Paris.




CHAPITRE II.

Retour du général Bonaparte à Paris.--Réception que lui fait le
Directoire.--Sa nomination à l'Institut.--Faux projet de descente en
Angleterre.--Mission secrète du général Desaix en Italie.--Préparatifs
pour l'expédition d'Égypte.--Bernadotte à Vienne.--Port de
Civitta-Vecchia.--Forçats.--Départ pour l'Égypte.


Les fureurs de la révolution s'étaient déjà calmées en France; on
commençait à ne plus s'y effrayer à la seule émission d'idées
raisonnables; mais rien de ce qui avait été jeté hors de son orbite, par
les commotions révolutionnaires, ne pouvait encore être replacé; les
destructions étaient achevées, et bien que le besoin de réédifier se
manifestât déjà, il n'existait point de centre autour duquel on pût
graviter avec quelque sécurité. Il ne se présentait nulle part de main
assez ferme pour rassembler les débris que la tempête avait dispersés.
On était en présence d'un amas de ruines; on mesurait avec effroi
l'étendue, les ravages causés par la tourmente populaire, mais personne
n'entrevoyait de terme à cette misère, personne n'osait envisager
l'avenir.

Les chefs des différens partis de la guerre civile, que le Directoire
était parvenu à désunir, pour les désarmer, plus étourdis par la gloire
que nos armes avaient acquise et par la paix qui l'avait suivie, que
confians dans la tranquillité qui leur avait été promise, pensaient bien
qu'un gouvernement ombrageux leur ferait tôt ou tard payer chèrement la
célébrité qu'ils avaient obtenue. Les têtes volcaniques paraissaient
calmées, à la vérité, mais on n'osait croire qu'elles fussent rassurées,
et les rivalités s'apercevaient de toutes parts, particulièrement parmi
les hommes que la guerre avait formés.

Les armées du Nord et de Sambre-et-Meuse, pleines d'officiers de mérite,
ne voyaient qu'avec regret la plus belle part de gloire qu'avait eue
l'armée d'Italie; elles étaient envieuses des préférences du Directoire
exécutif pour tout ce qui appartenait à cette armée, et offraient ainsi
des moyens de trouble à des agitateurs qui se rencontrent facilement
parmi des esprits médiocres, surtout après des événemens comme ceux dont
on était à peine sorti. Les ambitions de toute espèce étaient en
mouvement, et ne pouvaient qu'amener quelque nouveau 18 fructidor, ou
tout autre événement de cette nature.

Le général Bonaparte venait de quitter l'Italie pour se rendre à
Radstadt en traversant la Suisse; son voyage n'avait été, pour ainsi
dire, qu'une marche triomphale. La population entière se portait sur son
passage; on le saluait comme le héros des idées libérales, comme le
défenseur des intérêts de la révolution.

D'après le traité de paix, il devait se rassembler, à Radstadt, un
congrès pour y régler les affaires des princes dépossédés, tant en
Allemagne qu'en Italie, et sur la rive gauche du Rhin. Ce travail
exigeant, par sa nature, de fort longs préliminaires d'étiquette et des
renseignemens de détail difficiles à réunir, le général Bonaparte ne
s'occupa, à Radstadt, que de régler sommairement les bases des
opérations qui devaient occuper ce congrès.

Il revint à Paris, où l'impatience publique l'attendait pour lui voir
décerner, par le gouvernement, les témoignages de reconnaissance et
d'admiration qui remplissaient depuis long-temps le coeur de chaque
Français.

L'automne finissait, l'hiver et ses plaisirs avaient ramené la
population dans la capitale: soldats et citoyens se portèrent en foule
au-devant de lui.

Le Directoire, qui avait mis en délibération s'il ratifierait les
préliminaires de Léoben, se vit contraint, par cette manifestation de
l'opinion nationale, de faire une réception solennelle au pacificateur
qu'il avait été sur le point de désavouer.

Une estrade magnifique avait été dressée au fond de la cour du palais du
Luxembourg. Le Directoire y prit place sous un dais, et le général
Bonaparte lui fut présenté par M. de Talleyrand, alors ministre des
affaires étrangères. Les acclamations de la multitude contrastèrent avec
les éloges froids du Directoire.

À cette époque, l'armée de Sambre-et-Meuse était réunie à celle du Rhin,
sous le commandement d'Augereau, qui avait commandé à Paris au 18
fructidor.

Moreau venait d'être destitué, après avoir dénoncé Pichegru, qui fut
déporté à Cayenne.

Après la réception du Directoire au général Bonaparte, commencèrent les
bals et les grands dîners, parmi lesquels il faut remarquer celui que
lui donna la Convention nationale; il eut lieu dans la grande galerie du
Muséum; la table tenait toute la longueur de ce vaste local, et cette
fête n'aurait été qu'une véritable cohue, sans les grenadiers de la
garde du Directoire, qui, en armes, bordaient la haie d'un bout à
l'autre de la galerie, et présentaient un spectacle imposant.

À quelques jours de là l'Institut décerna une couronne au général
Bonaparte; son aréopage l'élut au nombre de ses membres. Il fut reçu par
M. Chénier, et sa réception eut lieu, un soir, dans la salle du Louvre,
où l'Institut tenait alors ses séances. Cette salle est au
rez-de-chaussée, il y a devant un balcon ou une grande tribune en
menuiserie antique, et soutenue par d'énormes cariatides; c'est là que
fut déposé le corps de Henri IV après que ce prince eut été assassiné.
J'assistais, avec le général Desaix, à la réception du général
Bonaparte: il était en costume, assis entre Monge et Berthollet; c'est,
je crois, la seule fois que je l'aie vu porter l'habit de ce corps
savant. Sa nomination eut l'effet qu'il en avait attendu: elle lui donna
les journaux, les gens de lettres, toute la partie éclairée de la
nation. Chacun lui sut gré d'avoir mêlé aux lauriers de la victoire les
palmes académiques. Quant à lui, simple, retiré, en quelque sorte
étranger au bruit que son nom faisait dans Paris, il évitait de se mêler
d'affaires, paraissait rarement en public, et n'admettait dans son
intimité qu'un petit nombre de généraux, de savans et de diplomates.

M. de Talleyrand était du nombre; il avait le commerce aimable, le
travail facile, un esprit de ressources que je n'ai vu qu'à lui. Habile
à rompre, à tisser une intrigue, il avait tout le manége, toute
l'habileté qu'exigeait l'époque; il s'empressait auprès du général
Bonaparte; il s'était fait, pour lui, intermédiaire, orateur, maître des
cérémonies. Touché de tant de zèle, le général accepta son dévoûment.
Cette sorte de transaction amena des bals, des soirées, où le ministre
avait pris soin de rassembler les débris de la vieille bonne compagnie.

C'est dans une de ces réunions que le général Bonaparte vit madame de
Staël pour la première fois. Le héros avait toujours vivement intéressé
cette femme célèbre. Elle s'y attacha, lia conversation avec lui, et
laissa échapper, dans le cours de cet entretien, où elle voulait
s'élever trop haut, une question qui trahit l'ambition qu'elle
nourrissait. «Quelle est la première femme, à vos yeux? lui
demanda-t-elle.--Madame, répondit-il, c'est celle qui fait le plus
d'enfans.» Madame de Staël fut stupéfaite: elle attendait une tout autre
réponse.

Mais ces félicitations, cet empressement, qui suivaient partout le
général Bonaparte, ne tardèrent pas à faire ombrage aux membres du
Directoire. Faibles dépositaires de l'autorité, ils sentaient l'opinion
se détacher d'eux; la nation comparait leur nullité personnelle à
l'illustration du héros. Ils craignirent que l'enthousiasme public
n'amenât quelque mouvement, quelque entreprise contre leur pouvoir, et
ne songèrent plus qu'à éloigner celui qui en était l'objet.

Le général Bonaparte jugeant encore mieux des conséquences dont pourrait
être suivie la prolongation de son séjour à Paris, où il n'avait
cependant voulu s'immiscer en rien de ce qui concerne les affaires de
l'intérieur, songea dès-lors à s'éloigner d'un lieu qui offrait encore
la triste perspective de tant de moyens de discordes, d'autant que nous
approchions de l'époque propre à l'exécution du projet qu'il avait conçu
en faisant la paix, et dont il avait rassemblé les premiers matériaux
avant de quitter l'Italie.

À peine le Directoire avait-il fait la paix, qu'il avait décrété la
formation d'une armée d'Angleterre que le général Bonaparte devait
commander en chef, mais dont il avait lui-même fait donner le
commandement au général Desaix, en attendant qu'il eût fait son voyage
d'Italie à Radstadt.

Le général Bonaparte envoya le général Desaix visiter les ports et
arsenaux de la marine depuis l'embouchure de la Loire jusqu'au Havre,
pour reconnaître dans quel état ils étaient, et quelles ressources ils
pourraient offrir pour une descente en Angleterre. J'accompagnai le
général Desaix dans ce voyage, et nous revînmes à Paris en même temps
que le général Berthier, que le général Bonaparte avait envoyé faire la
même reconnaissance dans les ports de la Manche.

Ces deux observateurs furent de l'opinion unanime qu'il ne fallait pas
compter sur les ressources de ces ports pour effectuer une descente en
Angleterre, et que, conséquemment, il fallait lui faire la guerre avec
d'autres moyens. Néanmoins on tint un langage contraire; on laissa se
persuader que l'idée de la descente était la pensée unique du
gouvernement, en sorte que l'opinion s'y arrêta.

On fit partir de Paris tous les généraux qui avaient de l'emploi dans
l'armée d'Angleterre; on les envoya à leurs postes sur les côtes: on
parvint à faire complétement adopter l'idée que c'était de l'Angleterre
qu'on s'occupait, et que tous les préparatifs de la Méditerranée
n'avaient été faits que pour détourner l'attention de l'ennemi, tandis
que c'était justement le contraire.

Tout cela fait, le général Bonaparte n'eut pas de peine à démontrer
l'insuffisance des moyens de la république pour attaquer l'Angleterre
dans son île, et à décider le Directoire à entreprendre de porter une
armée en Égypte, comme le point le plus rapproché et le plus vulnérable
de la puissance commerciale anglaise, et dont les difficultés n'étaient
pas disproportionnées à nos moyens d'attaque. Il lui fit l'énumération
de ceux qu'il avait réunis dans les ports d'Italie avant de la quitter,
et demandait le commandement de la flotte et de l'armée, se chargeant de
pourvoir à tout le reste.

On démontra au Directoire que l'on ne parviendrait jamais à
tranquilliser la France, tant que cette foule de généraux et d'officiers
entreprenans ne serait pas occupée; qu'il fallait faire tourner l'ardeur
de toutes ces imaginations au profit de la chose publique; que c'était
ainsi qu'après leurs révolutions, l'Espagne, la Hollande, le Portugal et
l'Angleterre avaient été obligés d'entreprendre des expéditions
outre-mer, pour employer des esprits remuans qu'ils ne pouvaient plus
satisfaire; que c'était ainsi que l'Amérique et le cap de
Bonne-Espérance avaient été découverts, et que les puissances
commerciales d'au-delà les mers s'étaient élevées.

Il n'en fallait sans doute pas tant pour déterminer le Directoire à
saisir l'occasion d'éloigner un chef dont il redoutait la popularité, et
la proposition convint à tous deux.

Dans ce temps-là, l'ordre de Malte existait encore, et ses bâtimens de
guerre devaient protéger tous les pavillons chrétiens contre les
Barbaresques et les Turcs, qui ne respectaient que celui de la France.

Les bâtimens de commerce de Suède et de Danemarck qui fréquentaient la
Méditerranée, étaient protégés par des bâtimens de guerre de leur nation
qui y venaient en croisière.

Ceux d'Amérique y venaient en petit nombre, et l'Angleterre n'avait une
flotte de guerre dans cette mer que depuis que la France en avait armé
une pour venir dans l'Adriatique protéger les opérations de l'armée
d'Italie; mais depuis la paix cette flotte était rentrée à Toulon, où
elle avait emmené l'escadre vénitienne, et la flotte anglaise était
rentrée dans les ports de Sicile.

Elle avait pour but d'observer Toulon ainsi que l'escadre espagnole de
Cadix, et tenait pour cela une croisière à la pointe sud de la
Sardaigne. Le commerce de Marseille n'était pas encore tout-à-fait
éteint. Cette ville, par suite de la sûreté de son pavillon, était
presque exclusivement en possession de tout le commerce qui se faisait
par les Turcs dans le Levant; elle avait un nombre considérable de
bâtimens connus sous la dénomination de bâtimens de caravane, qui, toute
l'année, allaient dans les ports du Levant se noliser, et qui venaient
hiverner à Marseille, où ils rapportaient leurs profits. Marseille
comptait jusqu'à huit cents de ces bâtimens employés à cette navigation.
Ceux des nations du Nord hivernaient dans les ports d'Italie, où ils
cherchaient des nolis pour le printemps.

Avant de quitter l'Italie, et sous le prétexte d'une expédition contre
l'Angleterre, le général Bonaparte avait fait mettre l'embargo sur tous
les bâtimens de commerce qui se trouvaient dans les ports de la
Méditerranée occupés par les troupes françaises. Il les fit fréter et
bien payer, en sorte que ceux qui étaient dans les ports de Naples et de
l'est de l'Adriatique, s'empressèrent de venir chercher des nolis dans
les ports que nous occupions.

Les États romains venaient d'être occupés par les troupes françaises; le
Directoire, qui cherchait à établir la république partout, n'avait pas
manqué de prétextes pour susciter une querelle au pape, qui vit la
métropole chrétienne envahie, et lui-même transporté à Valence en
Dauphiné.

Depuis son retour à Paris, le général Bonaparte avait fait donner les
ordres nécessaires pour que (toujours sous le prétexte de la descente en
Angleterre) l'escadre de Toulon, forte de quinze vaisseaux, dont un à
trois ponts, fût mise sur-le-champ en état de prendre la mer avec des
troupes à bord.

Il fit également donner des ordres pour que l'on équipât et frétât tous
les vaisseaux de commerce que l'on pourrait réunir dans Marseille et
dans Toulon.

Il venait d'envoyer le général Reynier, que le général Desaix lui avait
recommandé[1], pour organiser les bâtimens réunis à Gênes, d'après
l'embargo dont je viens de parler, et en même temps pour commander les
troupes qui venaient s'y embarquer.

Il y avait également un grand nombre de bâtimens semblables retenus dans
les ports depuis Venise jusqu'à Livourne. Il fit partir de Paris, fort
incognito, le général Desaix, qui eut l'air d'aller faire à Rome un
voyage d'amateur, parce qu'il aimait beaucoup les arts. Étant son
premier aide-de-camp je partis avec lui dans sa propre voiture, ainsi
que l'adjudant-général Donzelot[2], qui était son chef d'état-major; et
je suis arrivé jusqu'à Rome sans qu'il soit échappé au général Desaix un
mot qui m'ait donné à juger de l'objet de notre voyage. Il traversa la
France comme un trait, et commença ses investigations scientifiques, en
conservant toujours son incognito, dès qu'il fut au-delà des Alpes.

Il s'arrêta à Turin, Parme, Plaisance, Bologne et Florence, visitant
tout ce que ces villes offrent de remarquable, et arriva à Rome.

Il n'avait l'air d'y être venu que comme curieux; il était en course
continuelle dans tous les célèbres environs de cette cité fameuse,
pendant que Donzelot exécutait les ordres qu'il lui avait donnés pour la
réunion, dans le port de Civitta-Vecchia, de tous les bâtimens qui
avaient été rassemblés dans tous les autres, depuis Livourne jusqu'à
Venise.

Nous restâmes six semaines à Rome, menant une vie aussi active qu'en
pleine campagne; enfin tous les moyens matériels ayant été préparés, il
en fut rendu compte au général Bonaparte, qui était toujours à Paris,
d'où il envoya ses derniers ordres, en désignant les troupes qui
devaient composer chaque convoi. Il n'y eut aucune disposition
particulière à leur faire prendre; tout ce dont elles auraient pu avoir
besoin, tant pour la traversée que pour la guerre, avait été mis à bord
des vaisseaux avant qu'elles dussent y monter.

À Civitta-Vecchia, nous embarquions neuf bataillons d'infanterie, pris
dans les troupes qui occupaient les États romains;

Un régiment de dragons, mais seulement avec les chevaux d'un escadron;

Un régiment de hussards;

Une compagnie d'artillerie légère, avec ses pièces et tous ses chevaux;

Deux régimens d'artillerie à pied avec leurs pièces et leurs chevaux;

Un parc;

Et enfin un état-major, une ambulance et une administration complète[3].

Le célèbre Monge, qui se trouvait à Rome, avait reçu du général
Bonaparte l'ordre de se procurer à tout prix des caractères arabes
d'imprimerie, des protes, des interprètes, et de s'embarquer avec eux
sur notre convoi.

Il trouva les interprètes dans l'école de médecine de Rome, où l'on
envoie des jeunes gens des Échelles du Levant pour étudier la médecine;
il parvint à exécuter en tout point les ordres du général Bonaparte,
pendant que lui-même composait à Paris cette troupe de savans dans tous
les genres, et dont les travaux ont immortalisé cette célèbre
expédition.

C'étaient le général Caffarelli-Dufalga[4] et M. Berthollet qui les lui
avaient désignés.

Tout ce qui fut embarqué d'accessoire pour cette grande opération ne
peut se comprendre: il n'y manquait rien de ce que la prévoyance la plus
minutieuse et la plus étendue avait pu imaginer.

Il y avait des savans de toutes les classes, et des artisans de toutes
les professions; en un mot, de quoi créer, perfectionner, civiliser, et
même polir tout à la fois les populations au milieu desquelles on allait
s'établir, quelque barbares qu'elles eussent pu être.

Ce fut à la fin de mars 1797 que furent achevés tous ces préparatifs. Le
général Bonaparte avait fait partir de Paris tout ce qui devait
s'embarquer avec lui à Toulon et à Marseille; les troupes qui devaient
de même s'y embarquer y furent envoyées de l'armée, qui depuis la paix
était rentrée en France.

Le général Kléber, que le général Desaix avait aussi fait connaître au
général Bonaparte, fut chargé du commandement de celles qui
s'embarquèrent à Toulon.

Il venait d'arriver de ce port dans celui de Civitta-Vecchia une frégate
que le général Bonaparte envoyait au général Desaix, pour escorter son
convoi. Ce ne fut qu'après l'arrivée de cette frégate que lui-même
partit de Rome pour Civitta-Vecchia, où il fit diriger les troupes qui
devaient s'y embarquer.

Au commencement d'avril, tout le matériel était déjà à bord des
vaisseaux, lorsqu'il survint un incident qui faillit faire ajourner
toute l'entreprise.

Après la paix de Campo-Formio, le Directoire avait envoyé le général
Bernadotte à Vienne en qualité d'ambassadeur; à cette époque, il
professait chaudement les idées républicaines, qui, dans ce temps-là,
étaient une route assurée de fortune pour toutes les ambitions.

Il avait arboré sur son hôtel, à Vienne, un drapeau tricolore, qui, à
tort ou à raison, fut regardé par le peuple de cette ville comme une
provocation. Y eut-il de l'excitation? je ne l'ai pas su; mais après
quelques jours de fermentation, il éclata une émeute; la populace
s'étant portée à l'hôtel de l'ambassadeur, en fit retirer le drapeau, et
se livra à des désordres, au point que le commandant de la garnison fut
obligé de faire marcher les troupes pour protéger l'ambassadeur et sa
légation, qui avait été composée à Paris dans le but de ce que voulait
faire le Directoire à Vienne, à l'ombre même du traité de paix qui
venait à peine d'être signé.

Le ton des premières dépêches par lesquelles le général Bernadotte
rendait compte de cet événement était si alarmant, que le général
Bonaparte, auquel le Directoire les avait communiquées, envoya
contre-ordre dans tous les ports, afin que non seulement on n'embarquât
point, mais que de plus l'on fît débarquer tout ce qui pouvait être déjà
à bord, et que l'on se tînt prêt à marcher.

Huit jours après, le ton de la correspondance de Vienne étant devenu
moins hostile, l'on reçut de nouveaux ordres pour continuer
l'embarquement, qui n'avait éprouvé que cette perte de huit jours, qui
étaient autant de pris sur ceux que la fortune semblait nous avoir
accordés.

Pendant ce court intervalle, le général Desaix, qui était avide de
connaissances, alla visiter les mines d'alun de Rome, qui sont situées à
quelques heures de chemin de Civitta-Vecchia; elles sont très
abondantes, et l'alun que l'on en extrait passait dans ce temps-là pour
le plus estimé. Monge était avec nous, et nous expliquait tout ce qui
était nouveau pour nous.

Nous allâmes aussi voir l'embouchure du Tibre, ainsi que tous les
environs de Civitta-Vecchia: ce port a été construit par Trajan; il est
devenu peu spacieux en raison de la grandeur des vaisseaux
d'aujourd'hui, comparativement à ceux pour lesquels il a été construit.

À peine la frégate que l'on nous avait envoyée de Toulon put-elle y
entrer, et une fois qu'elle fut dedans, il y avait si peu de place pour
la faire évoluer sur elle-même, que ce fut une affaire d'État quand vint
le moment d'appareiller.

Le bassin du port a été construit avec tout le luxe et la solidité qui
caractérisent l'époque des Romains: ses quais réguliers sont composés
d'assises de blocs de marbre énormes; la dernière est en marbre blanc;
tout le pourtour du port est garni de muffles de lions en bronze, tenant
dans la gueule un anneau de bronze; il n'en manque pas un. Ce sont
encore les mêmes qui ont été posés du temps de Trajan pour amarrer les
vaisseaux, et ils servent encore aujourd'hui au même objet: ceux de
notre convoi y étaient attachés.

Le port est fermé par une jetée formée de main d'homme à la même époque.
Elle est composée d'assises de laves qui, jusqu'à ce moment, ont résisté
à la mer et au temps.

Malheureusement les nobles souvenirs que ces travaux rappellent sont
flétris par l'ignoble population qui s'agite au milieu de ces vestiges
de la grandeur romaine.

La plupart des forçats de Civitta-Vecchia étaient alors des artisans
étrangers qui étaient venus chercher fortune dans la Romagne, et qui
avaient fini par y commettre des crimes. Comme la marine du pape ne
faisait faire aucuns travaux, on avait permis à ces malheureux de
chercher du travail dans la ville, et les habitans les employaient
volontiers.

Il nous sembla même que cette mesure avait été calculée par
l'administration dans la vue d'empêcher ces misérables de s'abandonner
au désespoir, et peut-être aussi dans le dessein d'en tirer quelque
profit pour elle-même. Il en était résulté que peu à peu la honte des
fers s'était affaiblie, et qu'un forçat ne rougissait plus de l'être. Ce
degré d'abjection nous navrait, et nous faisait déplorer l'influence
qu'un pareil gouvernement pouvait avoir sur les destinées de toute une
population.

Le général Desaix avait remarqué deux belles demi-galères nouvellement
construites; il les fit armer et réunir au convoi. Les forçats
s'offraient à l'envi, prévoyant bien que leur liberté serait le résultat
des services qu'ils pourraient nous rendre.

Les convois de troupes qui sortirent de Marseille, Toulon et Gênes, sous
la protection de la flotte de guerre de Toulon, partirent à peu près
ensemble, et se rallièrent à la baie de Saint-Florent en Corse. En
sortant de Toulon, le général Bonaparte avait eu des nouvelles de la mer
par des frégates espagnoles qui entraient dans ce port; elles venaient
de Mahon, et apprirent que l'escadre anglaise n'était pas dans ces
parages, que seulement deux vaisseaux de cette escadre étaient en
réparation à l'île de Saint-Pierre de Sardaigne[5].

Le convoi de Civitta-Vecchia était trop loin pour ne pas être livré
entièrement à la conduite du général Desaix qui le commandait; il avait
reçu l'ordre de sortir à jour fixe, et de faire route directement pour
Malte, en venant reconnaître le Maretimo à la pointe de Sicile; et
arrivé devant Malte, il devait y attendre de nouveaux ordres.




CHAPITRE III.

Arrivée devant Malte.--Réunion de la flotte.--Attaque de la
place.--Capitulation de l'Ordre.--Rencontre de nuit avec la flotte
anglaise.--Arrivée à Alexandrie.--Débarquement.--Le commandement de
l'avant-garde m'est confié.--Expédient pour débarquer les
chevaux.--Attaque et prise d'Alexandrie.--Première marche dans le
désert.--Rencontre d'une femme arabe.


Nous étions au commencement de mai, lorsque nous arrivâmes devant Malte;
la grande escadre ni les autres convois ne paraissaient pas encore, et
conformément à l'instruction donnée par le général Bonaparte au général
Desaix, le convoi se tint en croisière devant le port.

Des calmes survinrent, à l'aide desquels les courans qui règnent dans
cette partie dispersèrent les bâtimens du convoi assez loin les uns des
autres.

Nous étions arrivés le matin; l'après-midi du même jour, le grand-maître
de l'ordre de Malte, voyant un convoi aussi considérable, composé de
bâtimens de toutes nations escortés par une frégate, et qui non
seulement n'entrait pas dans le port, mais qui ne le faisait même pas
fréquenter par la plus légère embarcation, commença à concevoir de
l'inquiétude, ou à éprouver de la curiosité.

Il envoya une chaloupe, montée par un des grands-baillis de l'Ordre, en
qualité de parlementaire, pour nous arraisonner.

Cette chaloupe s'était dirigée sur la frégate que montait le général
Desaix, et sous le prétexte des lois de quarantaine, le bailli ne voulut
pas monter à bord, quelques instances qu'on lui fît; il parla de sa
chaloupe, qui avait passé à la poupe de la frégate.

Sa mission n'était qu'un motif de curiosité, et comme il vit à bord des
vaisseaux une grande quantité de soldats qui grimpaient sur les épaules
les uns des autres pour le voir, il se hâta de retourner en rendre
compte. Il allait prendre congé, à la suite d'une conversation par
monosyllabes entrecoupés, lorsque, pour la ranimer un peu, le général
Desaix lui demanda d'entrer dans le port pour prendre de l'eau. Le
bailli s'éloigna en promettant de faire faire une réponse.

Il revint effectivement le même soir dire que le grand-maître ne pouvait
accorder l'entrée du port qu'à quatre bâtimens à la fois. La défaite
était ingénieuse! il ne lui avait pas fallu faire de grands efforts
d'esprit pour calculer que nous avions plus de quatre-vingts voiles, et
que l'aiguade du convoi eût demandé vingt jours; certes, nous n'avions
pas ce laps de temps à perdre devant cette gentilhommière. Toutefois
nous feignîmes de prendre la chose au sérieux, et tout en refusant
poliment M. le bailli, nous dîmes quelques mots des dangers auxquels
nous serions exposés, si les Anglais venaient à paraître. Cette dernière
considération ne parut pas le toucher beaucoup, et il s'éloigna en nous
annonçant que l'Ordre ne pouvait rien nous accorder de plus.

Nous étions presque à l'entrée de la nuit, et le parlementaire était
parti, lorsque notre vigie signala deux voiles à l'est et venant droit
sur nous.

Elles furent bientôt assez près pour que nous reconnussions un vaisseau
et une frégate; l'inquiétude nous prit, et elle devint extrême lorsqu'à
deux portées de canon de nous, nous ne les vîmes point hisser leur
pavillon, jusqu'au moment où ils nous traversèrent en hissant l'un et
l'autre le pavillon maltais; c'étaient le vaisseau et la frégate de
l'Ordre, qui, au retour d'une croisière, rentraient dans le port. On les
désarma dans la nuit même pour armer les galères qui devaient nous
combattre le jour suivant.

Le lendemain, à la pointe du jour, notre vigie nous signala des voiles
au nord-ouest, et bientôt après elle nous fit connaître que les voiles
aperçues étaient sans nombre: c'était l'escadre avec ses convois, qui
arrivait de la baie de Saint-Florent.

Le général Desaix ainsi que M. Monge passèrent de la frégate sur une des
demi-galères du pape que nous avions amenées, et allèrent à la rencontre
de l'escadre pour rendre leurs devoirs au général Bonaparte.

Dans la matinée, toute l'escadre et l'armée furent réunies en face de
l'ouverture du port. Tout prit dès-lors une face nouvelle. On se disposa
partout au débarquement.

Le général Bonaparte fit débarquer à droite les troupes de la division
du général Bon. En même temps, il faisait débarquer le général Desaix à
gauche; nous prîmes terre à la baie de Maira-Sirocco.

Le commandement des troupes en tête de ce débarquement m'avait été
confié; je marchai droit aux redoutes qui défendaient l'atterrage, et de
là au fort. Nous trouvâmes peu de résistance; tout semblait à l'abandon.
À peine le grand-maître avait-il pu rassembler quelques détachemens pour
défendre les ouvrages avancés. Les chevaliers étaient sans élan. La
population, accoutumée à l'idée qu'elle ne devait courir aux batteries
que dans le cas d'invasion de la part des Turcs, refusait de prendre les
armes contre nous. Toutes ces belles fortifications qui annonçaient la
puissance de l'Ordre et la force de la place devinrent inutiles. Nous
poussâmes ce jour-là jusqu'au pied des remparts du côté de la terre;
nous nous étonnions d'une défense aussi faible; nous cherchions à nous
expliquer comment une place qui nous paraissait inexpugnable présentait
une conquête si facile: nous ne tardâmes pas à le comprendre.

Le général Bonaparte était resté toute la journée à bord de _l'Orient_;
il avait fait attaquer les galères maltaises et les avait forcées de
rentrer au port: c'en était fait de la croix maltaise. Le général
débarqua le soir même, et c'est alors que nous pûmes juger, aux
indiscrétions qui échappaient autour de nous, que tous les membres de
l'Ordre n'étaient pas étrangers au succès que nous venions d'obtenir.

Depuis la révolution française, et surtout depuis la dissolution des
corps d'émigrés, le rocher de Malte était devenu le refuge d'un grand
nombre de jeunes nobles qui s'enrôlèrent sous le drapeau de l'Ordre. Ces
nouveaux chevaliers n'avaient pas la ferveur des anciens chevaliers de
Saint-Jean de Jérusalem. Leur éducation mondaine ne s'accommodait pas de
la vie monacale, et le mal du pays augmentait leur désir de quitter le
rocher qui leur avait servi d'asile.

L'apparition de notre flotte devant Malte leur présentait l'occasion de
rompre des engagemens qu'ils commençaient à regarder comme des chaînes,
et de se créer une existence nouvelle. Doit-on les plaindre ou les
blâmer?

Quoi qu'il en soit, les pourparlers ne tardèrent pas à s'établir entre
le quartier-général et le gouvernement de Malte. Le grand-maître de
l'Ordre, convaincu trop tard sans doute de l'impossibilité de sauver la
place et de l'inutilité d'une résistance sans objet, consentit à
capituler.

Les principales conditions furent la remise des forts à nos troupes, la
liberté pour lui et les siens, et la faculté pour tous les chevaliers de
se retirer où bon leur semblerait.

Nous prîmes en conséquence possession de la place.

Le grand-maître, M. de Hompesch, s'embarqua sur un bâtiment neutre qui
fut mis à sa disposition, et qui fut escorté jusqu'à Trieste par une de
nos frégates. Ceux des chevaliers qui étaient Français entrèrent presque
tous dans nos rangs.

Le général Bonaparte s'occupa sur-le-champ d'organiser l'île: garde
nationale, administration, moyens d'attaque et de défense, tout fut
arrêté et exécuté en moins de huit jours. La garnison maltaise fut
incorporée dans les demi-brigades; une partie de la division Vaubois la
remplaça, et la flotte eut ordre de mettre à la voile.

Le général Desaix resta encore quelques jours à Malte, parce que sa
frégate devait recevoir à son bord l'intendant des finances, qui avait
quelques opérations à terminer. Nous employâmes ce petit retard à
visiter ce rocher dont le nom était si célèbre dans l'histoire.
J'éprouvai un vif intérêt de curiosité à parcourir cette île, dont on
nous avait toujours parlé comme d'un point inexpugnable, et qui était si
vite tombée devant nous.

Civitta-Vecchia, située sur une éminence au milieu de l'île, et qui
avait été le seul point fortifié par les chevaliers à leur arrivée dans
l'île, fut le lieu où nous nous rendîmes d'abord; de là nous visitâmes
successivement les ouvrages dans l'ordre où ils avaient été construits.
Tout le monde sait qu'après la chute de Rhodes, les chevaliers
s'occupèrent avec ardeur à fortifier Malte.

Tous les grands-maîtres de l'Ordre, depuis cette époque, n'ont semblé
désirer d'autre titre de gloire que celui d'avoir ajouté quelque nouvel
ouvrage au port ou à la ville: c'était l'unique soin du gouvernement.
L'ostentation avait fini par s'en mêler, et on construisait des
fortifications à Malte, comme on élevait des palais à Rome depuis que le
Saint-Siége y a remplacé le trône des Césars. Malte est ainsi devenu un
amas prodigieux de fortifications, et nous ne savions ce que nous
devions le plus admirer, ou de la persévérance qu'il a fallu pour les
élever, ou du génie qu'il a fallu pour les concevoir. Ce que nous y
vîmes de plus étonnant est l'ouvrage de la nature, c'est le port: il est
si spacieux, que l'armée navale et les six cents bâtimens de convoi n'en
remplissaient que la moindre partie. Le mouillage en est si facile et si
sûr, que les plus gros vaisseaux de guerre peuvent s'amarrer contre le
quai.

Au milieu de toutes ces merveilles, nous fûmes attristés par la vue d'un
spectacle dans le genre de celui qui nous avait déjà indignés à
Civitta-Vecchia. Les galères de l'Ordre étaient montées par des forçats,
composés de prisonniers faits sur les bâtimens turcs. Nous eûmes d'abord
peine à croire qu'il arrivât souvent que, lorsqu'on manquait de forçats,
des hommes libres consentissent à s'engager comme tels sur les galères
pour une somme d'argent. Il fallut bien cependant nous rendre à
l'évidence et en croire le témoignage de nos yeux. Nous vîmes de ces
misérables, qu'on appelle _bonovollio_, servir sur les mêmes bancs que
les forçats, enchaînés comme eux, et partageant leurs pénibles travaux
comme ils partageaient leur opprobre.

À la vue d'une pareille dégradation, nous fûmes moins surpris d'avoir
trouvé si peu de résistance. Il est tout simple de voir insensibles à un
appel aux armes, des hommes prêts à répondre à un appel au déshonneur.

M. Monge nous avait quittés à Malte pour s'embarquer sur _l'Orient_,
parce que le général Bonaparte aimait à l'avoir près de lui.

Le général Desaix, avec lequel j'étais, ne partit donc que huit jours
après l'armée; en sortant du port, nous rencontrâmes une belle frégate
française qui venait d'Italie; elle mit son canot à la mer; il amena à
notre bord M. Julien, aide-de-camp du général Bonaparte.

Depuis la rencontre des frégates espagnoles, cette frégate avait été
envoyée par son ordre au général Desaix, pour le prévenir de l'existence
de deux vaisseaux anglais à Saint-Pierre de Sardaigne, d'où ils venaient
de partir au moment de l'appareillage de l'escadre de Toulon.

Cette frégate (_la Diane_) avait été jusqu'à Civitta-Vecchia, où elle
n'était pas entrée; M. Julien avait été à terre prendre des informations
sur le jour où nous en étions partis, et ce fut pendant qu'il était à
terre à Civitta-Vecchia, que l'escadre anglaise passa fort loin au
large. Comme la frégate _la Diane_ était près de terre, l'escadre
anglaise, qui se trouvait dans le point le plus éclairé de l'horizon, ne
l'aperçut pas, ou du moins ne la fit pas reconnaître, en sorte qu'elle
échappa, et elle continua sa route pour rejoindre l'armée.

Peu de jours après, nous rencontrâmes la frégate qui revenait de
conduire à Trieste le grand-maître de Malte; elle rejoignait aussi
l'armée, et telle était notre fortune, qu'en entrant et en sortant de
l'Adriatique, cette frégate avait croisé et recroisé le sillage que
traçait l'escadre anglaise, sans que celle-ci se fût douté de rien.

Pendant que nous mettions à profit les faveurs de la fortune, qu'avait
fait l'escadre anglaise? Elle était partie à Naples et partie à Syracuse
ou Palerme, où son amiral, le célèbre Nelson, avait trouvé une Capoue
aux pieds de lady Hamilton.

Les deux vaisseaux qui étaient partis de Saint-Pierre à notre approche,
avaient été lui donner l'alerte, et sur-le-champ il avait mis à la voile
pour Toulon, en longeant la côte d'Italie. De Toulon il fut à
Saint-Florent, de Saint-Florent il fit route pour le Levant, sans
s'arrêter ni faire reconnaître Malte en passant.

Nous venions aussi de rejoindre l'armée, lorsque le général Bonaparte
fit donner à toute la flotte le signal de quitter la route que l'on
suivait, pour se diriger sur l'île de Candie, que nous n'apercevions
pas, mais qui se trouvait à notre gauche en avant de nous.

L'ordre fut ponctuellement exécuté: le soir, tous les vaisseaux étaient
ralliés sous la côte de Candie, ayant la flotte de guerre rangée sur
deux colonnes à leur droite.

Dans la même nuit, nous entendîmes plusieurs coups de canon tirés à
notre droite; et comme ce n'était pas notre escadre qui les tirait, cela
nous donna fortement à penser. Après la perte de notre escadre au combat
d'Aboukir, les Anglais comparèrent le journal de navigation de notre
escadre à celui de la leur, et il fut reconnu que cette nuit-là les deux
armées avaient navigué, pendant plusieurs heures, à quatre ou cinq
lieues l'une de l'autre. Les coups de canon que nous avions entendus
étaient des signaux que l'amiral anglais faisait faire à ses vaisseaux;
et si le général Bonaparte n'avait pas, la veille, fait faire route sur
Candie à la sienne, nous nous serions infailliblement trouvés au jour en
présence de l'armée navale anglaise.

Peu de jours après, on découvrit la terre d'Égypte; nous étions en face
d'Alexandrie, dont nous n'apercevions que les minarets, quoique nous en
fussions fort près, parce que la côte est très basse sur ce point.

Le général Bonaparte avait envoyé en avant une frégate pour chercher le
consul de France qui résidait dans cette ville. Celui-ci venait
d'arriver à bord de _l'Orient_, lorsque l'on fit le signal à toute
l'armée de se préparer au débarquement.

Il avait appris au général Bonaparte que, quarante-huit heures
auparavant, l'escadre anglaise, forte de treize vaisseaux, avait paru
devant Alexandrie, où elle avait pris langue pour savoir ce que pouvait
être devenue l'escadre française, qu'elle poursuivait la croyant devant
elle; et que, ne l'ayant pas trouvée, elle avait continué sa route vers
les côtes de Syrie, ne pouvant, sans doute, se persuader qu'elle l'avait
devancée.

Aussitôt que le général Bonaparte eut entendu le rapport du consul de
France, il s'écria: «Fortune! fortune! encore trois jours!» et fit
commencer de suite le débarquement de toutes les troupes, en ordonnant
de le hâter. On le commença le soir même de notre arrivée; la flotte de
guerre, avec ses convois, était au mouillage très près de la ville;
toutes les chaloupes furent mises à la mer en peu d'instans et chargées
de soldats: elles s'approchèrent du rivage en laissant la ville à leur
gauche. La mer devint grosse, au point que l'on ne put aborder, et que
les chaloupes furent obligées de revenir s'amarrer aux vaisseaux qui
étaient les plus rapprochés de la côte; elles passèrent la nuit dans
cette position, chargées de leur monde et ballottées d'une manière
insupportable: aussi dès que la mer fut calme, elles larguèrent bien
vite leurs amarres, et gagnèrent la côte, qui, en quelques heures, fut
couverte de soldats. Je commandais le premier détachement du général
Desaix, et j'avais aussi été obligé de revenir m'amarrer à une
demi-galère, où je passai une nuit fort orageuse, pendant laquelle je
courus risque d'être englouti. On ne pouvait pas remonter à bord des
vaisseaux, qui eux-mêmes étaient encombrés de soldats.

En Égypte, le jour paraît vite, et le soleil ramène ordinairement le
calme, en sorte que l'angoisse cessa bientôt; après avoir débarqué les
troupes, ce qui fut achevé dans la matinée, on procéda au débarquement
des chevaux. Je fus encore chargé de faire mettre à terre ceux qui
avaient été embarqués sur notre convoi.

Cette opération devait être fort longue, et je n'en avais pas encore vu;
je m'avisai d'un moyen qui me réussit; je commençai par en faire
débarquer six, en mettant les dragons dans une chaloupe et en descendant
les chevaux dans la mer: chaque dragon tenait son cheval par la longe.
Le premier ainsi débarqué était obligé de se soutenir en nageant jusqu'à
ce que le dernier fût descendu à la mer; après quoi j'ordonnai à la
chaloupe de gagner le rivage en traînant à la remorque les six chevaux
qui nageaient, et de les établir à terre le plus près possible du bord
de l'eau, de manière que tous les chevaux que j'allais successivement
faire jeter à la mer, pussent les voir.

Je fis ensuite placer tous les dragons, hussards, canonniers et soldats
du train avec leurs selles et harnais dans des chaloupes pour aller
attendre à terre leurs chevaux; et pendant qu'ils faisaient le trajet,
je fis successivement hisser les chevaux de chaque bâtiment par les deux
bords à la fois, et les fis déposer dans la mer, sans aucune précaution
que de leur mettre la longe autour du cou.

Une chaloupe était disposée pour saisir celle des premiers qui furent
ainsi débarqués et les conduire lentement rejoindre les autres à terre;
ceux que l'on débarquait allaient par un instinct naturel se joindre à
ceux qui étaient déjà dans l'eau, et il s'établit ainsi une longue file
de chevaux qui nageaient et suivaient en liberté la chaloupe qui
conduisait la tête; il n'y en eut pas un seul de perdu: tous, en
arrivant à terre, furent saisis par leurs cavaliers qui les attendaient
sur le rivage, au bord du désert, leur mettaient la selle et les
montaient.

Mon opération eut un plein succès, et le général Desaix, qui était sur
le rivage, m'en témoigna sa satisfaction en voyant arriver toute cette
file de chevaux.

À peine le soleil était-il à son déclin, que le débarquement du
personnel de toute l'armée était effectué, et l'armée entière, à très
peu de chose près, réunie près de la colonne de Pompée, à quelques
centaines de toises d'Alexandrie. C'est le premier monument que nous
avons vu; et nous étions si occupés de ce que nous allions trouver dans
un pays qui n'offrait pas même à nos yeux vestige de végétation, que pas
un de nous ne fit attention à cette colonne qui se trouve isolée dans le
désert.

La division Kléber, qui y avait été ralliée la première, se porta de
suite sur Alexandrie.

L'enceinte de cette ville est celle qui fut élevée par les Arabes. À
l'angle par lequel nous arrivions, il se trouvait une grosse ouverture
régulière qui semblait avoir eu autrefois une destination, mais qui
n'était plus qu'un large trou à douze pieds d'élévation du pied de la
muraille.

Les Turcs y avaient mis une mauvaise pièce de canon posée sur des
pierres; ils la chargeaient sans gargousses ni boulets, mais cependant
avec de la poudre et des pierres, et ils mettaient le feu avec un tison
allumé; nous vîmes bientôt dans quelle ignorance ils étaient de l'art de
l'artillerie.

On aura de la peine à croire que, dans une armée remplie comme l'était
la nôtre d'officiers d'un mérite incontestable, on s'entêta à donner
l'assaut à ce misérable trou, où l'on perdit passablement de monde, et
où Kléber entre autres fut blessé, tandis qu'à deux cents toises plus à
droite il y avait la grande porte d'Alexandrie à Damanhour qui n'était
même pas fermée.

Des soldats, en rôdant le long de la muraille, qui n'a point de fossé,
découvrirent cette porte; ils y entrèrent, et ils étaient déjà arrivés
aux maisons de la ville[6], que l'on s'irritait encore contre ce trou
dont on voulait avoir raison; on vint enfin prendre le chemin qu'avaient
pris ces soldats, et Alexandrie fut occupée.

L'armée entière ne tarda pas à être réunie au milieu de ces vénérables
ruines, et avec son admiration pour les débris de tant d'antiques
souvenirs, commencèrent aussi son mécontentement et ses murmures de ne
voir que des tas de poussière au milieu d'un désert, au lieu de tout ce
qu'elle s'était flattée de trouver dans le pays où on l'avait amenée.

On s'expliquera facilement cela en remarquant que cette armée était
composée de troupes qui venaient de Rome, Florence, Milan, Venise, Gênes
et Marseille, et que presque la totalité de l'état-major venait de
Paris. Le mécompte était général, et le mécontentement s'accrut encore
pendant la marche d'Alexandrie pour arriver à travers le désert jusqu'au
Nil.

Avant de quitter Alexandrie, le général Bonaparte fit entrer tous les
bâtimens de convoi dans le port; il donna des ordres pour que l'escadre
débarquât tout ce qui appartenait à l'armée, et lui donna, en la
quittant, l'ordre d'entrer à Alexandrie, si les passes du port rendaient
cette opération possible, et, dans le cas contraire, d'aller à Corfou, à
l'entrée de l'Adriatique.

L'amiral Brueys, par un sentiment fort honorable sans doute, différa
d'obtempérer à cet ordre, et vint prendre un mouillage à la pointe
d'Aboukir, entre Alexandrie et Rosette, croyant que dans cette position
il pourrait être utile à l'armée, dans le cas d'un revers, qu'il ne
regardait peut-être pas comme impossible.

Il resta trop long-temps à ce mouillage, où nous le verrons bientôt
succomber avec toute son escadre.

L'armée partit d'Alexandrie le soir du jour même où cette ville avait
été occupée; elle était formée en cinq divisions que commandaient les
généraux Desaix, Bon, Reynier, Dugua, et Vial, qui remplaçait Kléber.

Les trois dernières prirent la route d'Alexandrie à Rosette par Aboukir,
et les deux autres, celle d'Alexandrie à Damanhour, en suivant les bords
du canal, qui, en traversant le désert, amène pendant les temps
d'inondation les eaux du Nil à Alexandrie.

Le général Bonaparte resta encore quelques jours à Alexandrie pour y
créer une administration; il en donna le commandement au général Kléber,
qui avait besoin de se rétablir; il fit organiser une flottille de
guerre et de transport, composée des bâtimens les plus légers et les
plus petits, qui avaient été amenés par son ordre et dans ce but, par
les convois de guerre de Civitta-Vecchia, tels que les deux demi-galères
du pape, quelques bricks, avec des chaloupes canonnières.

Après avoir fait embarquer sur cette petite escadrille les munitions de
guerre et de bouche dont l'armée aurait pu avoir besoin pour les
premières opérations, il y fit aussi mettre tout le personnel de
l'administration, ainsi que les hommes à pied de la cavalerie.

Puis il fit sortir cette escadrille devant lui, et lui donna ordre
d'aller prendre l'embouchure du Nil, qu'elle devait remonter, toujours à
la hauteur de l'armée.

Il laissa à Alexandrie la commission des savans, qu'il ne devait appeler
près de lui qu'après son arrivée au Caire.

Toutes ces dispositions faites, il quitta lui-même Alexandrie, et suivit
la même route que les divisions Bon et Desaix, qu'il rejoignit à
Damanhour.

Je viens de dire que ces deux divisions étaient parties d'Alexandrie le
soir; nous marchions en colonnes et n'allions qu'au petit pas pour
donner à tout le monde les moyens de suivre; à quelque distance
d'Alexandrie, la nuit nous prit, et fut très obscure; nous marchions sur
une nappe blanche qui craquait sous nos pieds, comme si c'était de la
neige; en en portant à la bouche, nous reconnûmes que c'était du sel,
formé par l'évaporation des eaux qui séjournent sur cette plaine dans
les temps d'inondation. Notre marche fut pénible; le besoin d'eau était
celui qui se faisait le plus sentir, et, comme l'on sait, le canal que
nous suivions a été construit dans quelques endroits au moyen de terres
rapportées, et creusé dans d'autres, pour amener les eaux du Nil à
Alexandrie; mais comme il n'a pas été réparé depuis sa construction, les
vases l'avaient tellement encombré, qu'il n'y avait plus que dans le
temps des plus fortes crues du Nil que les eaux pouvaient y entrer, de
telle sorte que, pour étancher la soif qui nous dévorait, nous ne
trouvâmes que l'eau de l'année précédente, et qui, restée sur la vase au
fond du canal, formait par-ci par-là quelques cloaques couverts de
mousse et remplis d'insectes dégoûtans; cela ne nous empêcha pas de la
trouver excellente.

En Égypte, on voyage sans s'inquiéter du lieu où l'on couchera le soir,
parce que chacun avec soi porte son bagage et sa tente, quand on en a
une; quand on n'en a pas, c'est la voûte céleste qui en tient lieu.

La seule pensée qui occupe, c'est celle de l'eau; tous les soins du peu
d'administration publique qu'offre le pays, sont d'en procurer aux
voyageurs et aux bêtes de somme, au moyen des puits.

La première station que l'on rencontre en partant d'Alexandrie par la
route de Damanhour, se nomme Beda; c'était aussi là qu'était notre
première destination, et l'on nous avait donné un guide pour nous y
conduire. On s'arrêtait de temps à autre pour donner aux soldats le
temps de rejoindre; car il n'existait aucun moyen de retrouver son
chemin, quand on s'était égaré.

Je marchais en avant avec quinze dragons montés, et ne me tenais éloigné
de la colonne qu'à la distance de la voix. Nous étions partis le soir,
et nous avions marché toute la nuit pour éviter la chaleur; le jour
commençait lorsque nous arrivâmes à Beda, qui n'est point un village,
mais un puits de trois pieds de diamètre, sans corde ni seaux, que l'on
est obligé d'apporter avec soi. Il n'existe à ce misérable endroit aucun
arbre pour se mettre à l'abri du soleil, qui, en Égypte, commence
quelques minutes après le jour et dure jusqu'à la nuit.

En arrivant à Beda, je trouvai le puits comblé de sable jusqu'à son
ouverture: on ne peut se rendre le sentiment que nous éprouvâmes tous en
voyant cette ressource nous manquer. Mes quinze dragons étaient
abandonnés à une tristesse que le silence du désert portait jusqu'à
l'âme, et ne pouvait se comparer qu'à celui du tombeau.

J'étais fort effrayé de ne pas trouver un être vivant pour le
questionner, et de ne pas voir arriver la colonne, qui s'était arrêtée
sans que je l'eusse aperçu.

Je croyais m'être égaré, lorsque j'entendis des cris plaintifs et aigus;
quelques dragons coururent du côté d'où ils partaient: les voyant
arrêtés près d'un être vivant, je me dirigeai vers eux.

Je vis une grande femme aveugle dont les yeux paraissaient avoir été
crevés depuis peu; elle allaitait un enfant qui s'efforçait de sucer une
mamelle épuisée.

Je fis mettre pied à terre à un dragon pour la ramener jusqu'à la
citerne; elle s'aperçut, par un instinct naturel, qu'elle était arrivée
aux lieux qu'elle cherchait; elle tâtait avec ses mains et son pied le
bord de la citerne, et la sentant comblée de sable, ses cris
recommencèrent sans qu'on pût l'apaiser.

Je compris qu'elle avait soif; on lui donna à boire du vin, dont nous
avions encore de reste de celui que nous avions emporté en quittant les
vaisseaux. Elle but avec avidité et mangea de même du biscuit que les
dragons lui donnèrent. Nous ne pouvions ni la comprendre ni nous en
faire entendre. J'attendis la colonne du général Desaix, qui avait fait
une petite halte, et qui n'arriva qu'au bout d'un quart d'heure.

Cette malheureuse femme, revenue un peu de sa première frayeur, nous
touchait avec les mains, et en tâtant nos habits, les casques des
dragons et leur attirail de guerre, elle jugeait bien que nous n'étions
pas les mêmes hommes qui avaient frappé ses derniers regards. La colonne
arriva; l'interprète du général Desaix la questionna. Avant de lui
répondre, elle demanda si nous n'étions pas des anges venus du ciel pour
avoir soin d'elle.

Elle nous apprit que c'était son mari, qui, abusé par une autre de ses
femmes, avait conçu des soupçons sur la naissance de son enfant, et
l'avait mise dans cet état, après l'avoir menée dans le désert où il
l'avait abandonnée loin de la citerne, qu'elle cherchait lorsque nous
l'avions trouvée.

Elle nous priait de la faire mourir, si nous ne pouvions pas l'emmener;
elle avait vingt-quatre ans, et sans sa couleur basanée, à laquelle nous
n'étions pas encore accoutumés, nous l'eussions trouvée belle.

Pendant que l'on s'occupait de l'aventure de cette femme, on ne
négligeait pas le désencombrement de la citerne; on s'y était employé
dès en arrivant; ce travail demanda quatre heures avant de retrouver
l'eau; la première que l'on tira fut distribuée par verres aux hommes
les plus altérés; on avait été obligé de mettre une garde d'officiers au
puits. Enfin on parvint à triompher de ce premier moyen de défense, mis
en usage par ceux qui devaient nous défendre l'entrée de l'Égypte.

On se prépara à se remettre en chemin, après avoir laissé à cette
malheureuse femme quelques bouteilles pleines d'eau avec du biscuit; et
comme on ne pouvait pas l'emmener, on écrivit son aventure sur un
morceau de papier que l'on attacha à sa robe, en lui disant qu'il
viendrait encore d'autres hommes comme nous; qu'elle n'eût qu'à rester
là et à leur montrer ce papier, qu'ils auraient soin d'elle.

Nous continuâmes notre chemin en partant toujours le soir, et nous
sûmes, par les troupes qui passèrent après nous, qu'on l'avait trouvée
morte auprès de la citerne, ainsi que son enfant, tous deux percés de
plusieurs coups de poignard.

Nous pensâmes que c'était le mari, qui, d'un lieu caché du désert, avait
vu les secours qu'on lui avait donnés, et qui, après notre départ, était
venu commettre ce meurtre.




CHAPITRE IV.

El-Kaffer.--Première rencontre des Arabes.--Nouvelle monnaie imaginée
par les soldats.--Damanhour.--Danger que court le
quartier-général.--Arrivée au Nil.--Ordre de marche dans le
désert.--Galériens en Égypte.--Mamelouks.--Combat sur le Nil.--Bataille
des Pyramides.--Prise du Caire.


Nous avions passé toute la journée à Beda, où nous avions bien avancé
les petites provisions que chacun de nous avait apportées des vaisseaux,
et l'aspect de tout ce qui s'offrait à nos yeux ne nous rassurait pas.

L'on se mit néanmoins en marche après le coucher du soleil, pour suivre
la direction de Damanhour; le point où nous devions arriver pour trouver
de l'eau s'appelait El-Kaffer; c'est la moitié du chemin de Beda à
Damanhour. Pendant notre marche nous avions été harcelés par des Arabes,
qui avaient frappé le moral de nos soldats par la hardiesse et la
vélocité de leurs excursions, qu'ils poussaient jusqu'à cent pas de nos
colonnes.

On avait défendu de faire feu, d'abord parce que nous n'avions de
munitions que celles que chaque soldat portait dans sa giberne et dans
son sac, et qu'il fallait que cela suffît à la conquête d'Égypte,
jusqu'à ce que l'on pût les remplacer; et en deuxième lieu, parce que si
une fois on s'était engagé avec les Arabes, les tiraillemens auraient
été continuels et auraient employé un temps qui aurait été perdu pour la
marche.

La nuit était close et obscure lorsque nous arrivâmes à El-Kaffer; nous
nous y plaçâmes, sans le voir, du mieux qu'il nous fut possible; chaque
colonne se forma en carré, et s'établit pour attendre le jour dans la
position où elle se trouvait, en sorte que l'on ne put éviter un peu de
désordre résultant de cette situation, à laquelle on ne pouvait remédier
que le lendemain.

Les soldats, poussés par la soif, découvrirent au dehors du village une
citerne qui servait à arroser quelques cultures. Le bruit s'en étant
répandu, tous y coururent; la foule devint si grande, que ceux qui
étaient à puiser de l'eau eurent peur d'y être précipités.

Ceux qui ne pouvaient en approcher imaginèrent de crier qu'elle était
empoisonnée. Ce stratagème leur réussit: les plus altérés eux-mêmes
s'éloignèrent, et la citerne resta aux mieux avisés.

Au milieu de la nuit, une sentinelle crut voir un Arabe, et fit feu;
l'alerte se répand partout, chacun se lève, et sans réfléchir que l'on
n'avait pu rectifier la position des troupes à cause de l'obscurité de
la veille, chaque soldat fait feu devant lui. De grands malheurs
auraient pu résulter de cette terreur, qui n'eut de suites fâcheuses que
la perte de la plus grande partie de nos chevaux.

Le pays étant totalement dépourvu de bois, on n'avait pu les attacher;
ils étaient d'ailleurs si fatigués qu'il n'était pas bien nécessaire d'y
songer. Ils étaient donc en liberté quand cette fusillade commença; ils
prirent l'épouvante et s'enfuirent sans qu'on pût les suivre.
L'artillerie ne sauva que ceux qui étaient restés attelés; mais ceux de
devant, que l'on avait dételés pour les faire manger en les mettant nez
à nez avec ceux de derrière, furent perdus ainsi que la presque totalité
de ceux de la cavalerie et de l'état-major, jusqu'à celui que montait le
général Desaix.

Ceux de ces animaux qui ne furent pas pris par les Arabes qui rôdaient
autour de nous, allèrent, par un instinct naturel, dans la direction du
Nil (vers Rosette), où la division du général Dugua, qui y était déjà
arrivée, les recueillit et nous les rendit quelques jours après. Elle
avait été bien inquiète en voyant arriver cette déroute de chevaux tout
sellés et harnachés; elle crut qu'il nous était arrivé un grand malheur.

Le lendemain matin de cette aventure, nous étions dans une position
pénible; on pouvait faire aisément le sacrifice de tous les chevaux de
monture; mais il n'en était pas de même de ceux de trait de
l'artillerie; aussi prit-on d'autorité les chevaux de tous ceux qui les
avaient sauvés; et pour imposer par l'exemple, le général Desaix donna
le seul qu'il avait conservé. L'artillerie avait heureusement une
voiture chargée de harnais qui devinrent d'un secours inappréciable dans
cette circonstance, en sorte que tant bien que mal on se remit en état
de marcher.

Avant de quitter cette position, nous entrâmes dans le petit village
d'El-Kaffer, que ses habitans ont entouré d'une muraille de briques de
terre, cuites au soleil; elle a environ dix pieds de haut; elle est
surmontée de créneaux, et flanquée de tours pour se défendre contre les
Arabes, dont l'occupation de toute la vie est le vagabondage armé.

Un bon Arabe ne possède qu'un cheval, qui est ordinairement superbe, et
une lance. Il a pour principe que quand il trouve à faire un vol où il
doit gagner le prix de son cheval, plus 20 parats (15 sous), il ne doit
pas hésiter à l'entreprendre. Les Arabes élèvent leurs enfans dans les
privations; la qualité qu'ils leur donnent de préférence est de se
passer de boire le plus long-temps possible: aussi quand ils vantent
leurs enfans, ils font valoir le nombre de jours qu'ils restent sans
boire.

Le général Desaix m'envoya à El-Kaffer avec son interprète pour tâcher
d'y acheter quelques chevaux. Il était, par caractère, ennemi du pillage
et du désordre; il poussait le désintéressement et la probité jusqu'à la
plus rigoureuse vertu; ses soldats en souffraient quelquefois; mais leur
respect pour lui commandait leur admiration et entraînait leur
attachement.

Je parvins à lui acheter une bonne jument, qui est la seule qu'il ait
eue pour monture pendant tout le temps qu'il a été en Égypte, et j'en
achetai une autre pour moi. Le moment du paiement arriva; chaque cheval
m'était donné pour 50 piastres d'Espagne (cette monnaie était la seule
que connaissaient ces peuples), et je n'en avais pas. J'avais beaucoup
d'or de France, dont je ne pus jamais leur faire comprendre la valeur;
en vain je leur offris le double de celle de leurs chevaux, il me fut
impossible de leur faire accepter de cet or qu'ils ne connaissaient pas,
et je fus obligé de revenir changer mon or près des officiers de la
division, et de retourner ensuite payer mes chevaux.

Un soldat de l'escorte qui m'accompagnait avait remarqué l'ignorance de
ces gens-là; il acheta des dattes et du tabac, et donna en paiement un
gros bouton blanc, qu'il tira de sa poche; le marchand turc lui rendit
un appoint en petite monnaie appelée, dans le pays, parats. Le soldat
les compta devant lui, comme pour vérifier si le compte y était bien,
puis se retira satisfait; mais il ne manqua pas d'aller raconter son
histoire à ses camarades, pour lesquels la leçon ne fut point perdue,
car tous usèrent de ce moyen pour se procurer les petites choses dont
ils avaient besoin, et qu'ils n'auraient pu se procurer que par le
pillage, qui leur était défendu.

Cette petite fraude continua à être mise en pratique jusqu'à l'époque du
paiement de l'impôt, où ces bonnes gens jugèrent bien qu'ils avaient été
attrapés, en voyant le percepteur rejeter tous ces boutons.

Nous nous étions un peu réorganisés à ce petit village d'El-Kaffer; nous
y avions acheté beaucoup de provisions, hormis du pain, qui y était
inconnu. Pour cette fois, nous renonçâmes à marcher trop tard, aimant
mieux éprouver un peu de chaleur qu'un autre désastre semblable.

En partant d'El-Kaffer nous suivîmes la route de Damanhour, où nous
devions arriver avec la nuit; on nous avait dit tant de belles choses
sur cette ville, que chacun de nous y marchait comme s'il eût été
question d'arriver à une des belles villes d'Italie.

Nous fûmes bien désappointés en voyant cet amas de masures, que l'on
nomme ville, parce qu'elle est le bourg le plus considérable entre
Alexandrie et le Nil. Elle est dans une plaine unie, dont l'oeil
n'aperçoit pas la fin; elle n'a d'eau que par ses puits, et sans
quelques pierres qui se trouvent çà et là, dans les débris des monumens
antiques, il serait difficile d'en rencontrer une si petite qu'elle fût;
en général, on n'en trouve point en Égypte.

Le général Desaix mit sa division au bivouac dans un très beau clos
d'orangers et de grenadiers, dans lequel il y avait un puits à roue, qui
servait à les arroser; les hommes furent bien, et l'on trouva à
Damanhour quelques provisions.

Le général Bonaparte et tout le quartier-général nous y rejoignit; il
avait avec lui MM. Monge et Berthollet. Il témoigna beaucoup d'humeur en
voyant celle que tout le monde ne craignait pas de manifester à la suite
des privations que l'on avait déjà endurées, et que l'on croyait devoir
éprouver encore.

Il n'avait aucun remède à y apporter, et ne demandait qu'un peu de
constance pour mettre l'armée dans l'abondance.

On resta deux jours à Damanhour, puis on partit pour Rahmanié, qui est
un autre bourg placé à l'ouverture du canal d'Alexandrie dans le Nil.

Le général Bonaparte partit le premier avec une escorte de guides à
cheval, emmenant ses aides-de-camp et officiers d'état-major avec lui,
et laissant les équipages du quartier-général en arrière pour suivre la
division du général Desaix, qui s'était mise en marche en suivant le
bord du canal. Il savait la division Dugua rendue à Rosette; il lui
avait envoyé l'ordre de marcher à Rahmanié, où elle devait être arrivée.

L'on n'apercevait encore rien dans la plaine lorsqu'il nous quitta pour
se porter en avant avec son escorte.

Nous marchions depuis quelques instans, lorsque nous entendîmes un
tiraillement de mousqueterie en arrière de nous.

Nous fîmes halte quelques instans, et nous vîmes bientôt un nuage de
poussière qui s'approchait. C'était le quartier-général entier, avec ses
bagages, qui partait pour Rahmanié, et qui était attaqué par un
tourbillon d'Arabes semblable à un essaim de mouches à miel. L'escorte
qui accompagnait ce convoi était composée de guides à pied, et trop
faible pour former un carré qui aurait contenu tous les équipages,
autour desquels elle tournait elle-même pour éloigner les Arabes qui les
harcelaient et les empêchaient d'avancer.

Cette escorte avait heureusement avec elle deux pièces de canon de huit,
attachées au régiment des guides, sans quoi elle eût été perdue avant de
nous avoir rejoint. Nous l'attendîmes une bonne demi-heure, et il était
temps qu'elle se réunît à nous.

Au moment où nous recommencions à marcher, il parut en avant, sur la
route de Rahmanié, un très gros corps de mamelouks, qui étaient les
premiers que nous rencontrions. Cette apparition nous mit dans une
grande inquiétude sur le général Bonaparte, que nous avions laissé moins
d'une heure auparavant à ce même point, avec une escorte qui n'était pas
le quart des mamelouks que nous apercevions.

Ce n'était pas le moment de résoudre des conjectures, aussi fit-on halte
sur-le-champ.

Le général Desaix forma sa division en deux fortes colonnes serrées, et
distantes entre elles; il mit son artillerie à la tête, tous ses
chameaux et bagages au centre, et à l'intervalle de ces deux colonnes;
pour fermer la marche, les guides à pied avec leurs deux pièces de huit.

Cet ordre une fois rectifié, et les instructions données pour que, dans
le cas d'une charge, il n'y eût plus qu'à faire par peloton à droite et
à gauche, et à commencer le feu, on se mit en marche; les mamelouks
voulurent nous tâter, tant à la tête qu'à la queue de la colonne; mais
quelques coups de canon nous en débarrassèrent. Nous continuâmes à
marcher dans cet ordre jusqu'au Nil, où nous arrivâmes mourans de soif,
et par un soleil qui était encore très élevé.

À peine aperçut-on le fleuve que tout le monde, officier et soldat, s'y
précipita sans savoir s'il aurait pied; chacun cherchait à apaiser la
soif qui le dévorait, et buvait la tête basse; il semblait voir un
troupeau; aucun n'avait pris le temps d'ôter son sac ni de poser son
fusil.

En sortant du fleuve on trouva de vastes champs tout couverts d'une
grande variété d'espèces de melons et autres productions; en sorte que
les souffrances du désert furent bientôt oubliées.

Dans le fait, arrivé au bord du Nil, on prend une tout autre idée du
pays: une verdure charmante succède à l'aridité du désert; une fertilité
incomparable frappe tous les regards. Des arbres, dont nous n'avions pas
vu depuis l'Italie, nous offraient un ombrage dont on ne peut sentir le
prix qu'en sortant du désert; enfin l'eau du Nil, après laquelle on
soupire en traversant le même désert par le soleil.

Nous eûmes le plaisir d'apprendre que le général Bonaparte était
heureusement arrivé; il n'avait même pas aperçu ce corps de mamelouks
qui nous avait attaqués.

Toute l'armée était réunie sur le bord du Nil à Rahmanié, et
l'escadrille qui était sortie d'Alexandrie pour entrer dans le Nil,
était remontée, et à l'ancre à côté de l'armée.

On resta dans cette position un jour environ avant de se remettre en
marche pour le Caire, sans quitter le bord du fleuve, que la flottille
remontait en même temps que nous.

On ne manquait plus d'eau; on trouvait des melons, des lentilles et du
riz en abondance; on trouvait des tas de blé tout battu[7]; mais le pain
était ce qu'il y avait de plus rare, et le plus grand nombre d'entre
nous est arrivé jusqu'au Caire sans en avoir mangé.

À chaque pas que faisait l'armée, le général Bonaparte reconnaissait
tout ce qu'il y avait à faire; d'abord pour utiliser les ressources du
plus fertile pays du monde, et en régulariser l'emploi, puis y acquérir
une gloire différente de celle dont il était déjà couvert avant d'y
arriver.

L'Égypte, comme tout l'Orient, n'attend qu'un homme, et cet homme a
moins besoin d'être conquérant que législateur: ce pays a été tant de
fois conquis et ravagé, qu'il a les conquérans en horreur; il les
compare à la peste. Mais un souverain qui ferait seulement cesser les
maux qui accompagnent le joug qui l'accable serait le plus grand des
hommes pour ce malheureux peuple, à qui le droit de propriété est
inconnu; qui n'a ni la faculté d'acquérir ni celle de vendre. Ne
serait-ce pas un moyen de se l'attacher pour jamais que de lui apporter
les bienfaits de la civilisation, dégagée de la corruption qui trop
souvent l'accompagne?

Il n'en faut pas douter; le Directoire, en envoyant le général Bonaparte
en Égypte, n'avait eu pour but que de se défaire d'un chef que ses
victoires avaient rendu populaire, et dont il ne croyait plus avoir
besoin; et lui, de son côté, avait accepté avec empressement, d'abord
pour être hors de la portée des atteintes d'un gouvernement ombrageux,
puis pour satisfaire la louable ambition de rendre à ce pays et à ses
peuples la gloire et la prospérité dont ils avaient joui autrefois. Il
s'en serait peut-être déclaré le chef sous un titre quelconque; je le
crois, parce qu'il me l'a dit lui-même depuis; mais peu importait alors
aux affaires du monde.

Le général Bonaparte, en continuant sa marche vers le Caire, eut en
chemin une rencontre sérieuse avec les mamelouks au village de
Chebreisse.

D'après l'ordre qu'il avait prescrit d'observer, chaque division de
l'armée marchait, formée en carré de six hommes de profondeur à chacune
de ses faces, l'artillerie aux angles, les munitions ainsi que les
bagages et le peu de cavalerie que nous avions au centre.

Cet ordre de marche nous mettait à l'abri de quelque événement que ce
fût; mais il ralentissait nos mouvemens, déjà lents, parce que notre
cavalerie étant trop inférieure en matériel et personnel à celle des
mamelouks, il avait fallu se soumettre à l'inconvénient de ne pouvoir se
faire éclairer par elle. Nos mouvemens de marche commençaient donc par
un redoublement de nos carrés; le deuxième ne se mettait en marche que
quand le premier commençait à se reformer, s'il y avait du danger; ou
bien lorsque le premier était en pleine marche, si l'éloignement des
mamelouks ne nous laissait rien à redouter.

Il y a eu des journées pendant lesquelles nous avons dû faire quatre et
cinq lieues en marchant dans cet ordre, obligés de nous rompre et de
nous reformer chaque fois qu'il fallait passer un défilé, ce qui
arrivait plusieurs fois dans une matinée. Ces défilés étaient le passage
des canaux d'irrigation dans lesquels l'eau n'était pas encore; ils
étaient tous larges et surtout profonds; il fallait d'abord en abattre
les bords en pente douce, ce qui demandait beaucoup de temps. On ne peut
se figurer ce qu'avaient à souffrir de la chaleur les soldats qui se
trouvaient au centre du carré, où il n'y avait aucune circulation d'air,
et à la surface duquel un nuage d'une poussière fine gênait la
respiration.

La soif était générale et dévorante: plusieurs hommes en moururent sur
place; le sentiment de leur conservation suffisait pour convaincre les
soldats qu'on les aurait exposés au malheur d'être taillés en pièces si
on les avait laissé courir au Nil pour se désaltérer; mais lorsqu'on
rencontrait une citerne ou un puits à roue, on se plaçait de manière à
ce qu'il fût au milieu du carré; alors on faisait halte, et chacun
buvait à son aise, puis on se remettait en marche.

Le général Bonaparte faisait chaque soir mettre sa tente sur le bord du
fleuve, au milieu de son armée, et près de son escadrille, quand elle
avait pu remonter jusque-là. On avait mis en tête de celle-ci les deux
demi-galères que le général Desaix avait amenées de Civitta-Vecchia,
parce que les bâtimens extrêmement fins d'échantillon avaient moins à
craindre de l'échouage dans un fleuve inconnu où l'on naviguait sans
pilote.

Comme l'on sait, ces bâtimens voguent par le calme et contre les
courans, au moyen de leurs énormes rames que font mouvoir les forçats,
que l'on y embarque uniquement pour cela.

Ces malheureux sont toujours assis et fixés à leurs bancs de peine par
une chaîne et un cadenas, depuis l'armement jusqu'au débarquement du
bâtiment, en sorte que si par un accident il est englouti, ils périssent
tous.

Le général Bonaparte, en voyant du rivage passer cette flottille,
remarqua ces malheureux dans cet état: c'était l'avant-veille de la
rencontre de Chebreisse; il ordonna que sur-le-champ toutes ces chaînes
fussent rompues, et les hommes mis en liberté.

Ce fut le surlendemain, lorsque l'armée commençait en même temps sa
marche, que l'on aperçut l'armée des mamelouks, dont le désordre même,
joint à la variété des couleurs de leurs vêtemens et au luxe de leurs
chevaux, avait quelque chose d'imposant.

Elle avait aussi une flottille de toutes sortes de bâtimens montés par
des Turcs et des Grecs, qui descendait le Nil pour attaquer la nôtre.

Ils étaient déjà près de nous lorsque le général Bonaparte arrêta le
mouvement de marche de son armée pour la former en cinq grands carrés
placés en échiquier; celui de gauche appuyé au Nil et protégeant la
flottille, et celui de droite dans la direction du désert, et se
flanquant tous réciproquement.

Les mamelouks vinrent parader sur notre front, mais n'osant l'attaquer,
ils firent le tour de notre droite croyant qu'ils trouveraient nos
derrières plus vulnérables; on leur envoya quelques coups de canon, qui
suffirent pour nous en débarrasser, surtout quand ils virent que ce côté
ne leur offrait pas plus de chances de succès que le premier. Ils
n'entreprirent rien de plus toute la journée.

Il n'en était pas de même sur le fleuve: leur flottille était descendue
bravement sur la nôtre. Elle l'attaqua, et l'aborda franchement dans une
position où une courbure du fleuve et l'élévation de notre rive nous
empêchaient de la protéger du point où nous étions placés. Les deux
demi-galères furent un moment enlevées, et tout ce qui fut pris eut la
tête coupée. Il y avait à peine vingt-quatre heures que les forçats
avaient été détachés, et ils s'étaient, comme le reste des équipages,
jetés à l'eau pour gagner le rivage opposé, ainsi que les autres
bâtimens qui combattaient toujours. La canonnade était fort vive.

Le général Bonaparte fit appuyer la division de gauche jusque sur le
bord du fleuve; un feu de mousqueterie et de mitraille eut bientôt fait
lâcher prise aux assaillans, et les deux demi-galères ayant été
abandonnées, nos gens revinrent s'en emparer.

La flottille continua à remonter le fleuve en serrant celle des
mamelouks. Enfin cette petite affaire ne laissa pas que d'être chaude
entre les deux flottilles; celle des mamelouks remonta au Caire dans la
nuit qui suivit, et fut brûlée par les ordres des beys: nous ne la vîmes
plus.

L'armée marcha tout le reste du jour en remontant le fleuve, et ce fut
deux ou trois jours, après que nous livrâmes la célèbre bataille des
Pyramides, absolument en face du Caire.

Nous arrivions formés en cinq grands carrés, chacun composé d'une
division; le nôtre était tout-à-fait au bord du Nil, et notre droite
dans la direction des Pyramides.

Les mamelouks étaient placés au village d'Embabé, où l'on passe le Nil
pour aller à Boulac, qui est un bourg du Caire.

Au bord du fleuve, ils avaient retranché ce village en l'entourant d'un
fossé derrière lequel ils se tenaient à cheval[8]. Derrière ce fossé,
ils avaient placé, tant bien que mal, une vingtaine de pièces de canon,
qu'ils firent jouer sur notre gauche, qui la première s'approcha d'eux.
Les quatre autres carrés marchaient à la hauteur de celui de gauche, en
suivant la direction qui leur avait été donnée; la division Desaix
tenait l'extrême droite et avait à sa gauche la division Reynier.

Le général Bonaparte se tenait au centre, à la division Bon; il fit
attaquer le village d'Embabé par la division de gauche, qui en était la
plus rapprochée: le village fut emporté d'emblée, l'artillerie prise et
les mamelouks dispersés. Pendant que cette attaque avait lieu, la plus
forte partie des beys, suivis de leurs mamelouks, parut tout à coup à
l'extrémité de l'horizon devant les carrés des deux divisions Desaix et
Reynier, dont les soldats n'étaient occupés que de ce qui se passait à
la gauche. Le mirage qui règne en Égypte, et à l'effet duquel nous
n'étions pas encore accoutumés, nous empêcha de les croire aussi près de
nous après les avoir aperçus, tellement qu'ils étaient presque sur nous,
que nous ne les avions à peine distingués à travers le mirage[9].

On n'eut que le temps de crier _aux armes!_, et de faire commencer le
feu, que déjà cette formidable cavalerie nous entourait. La
précipitation de sa charge avait été telle, qu'on n'eut pas le temps de
rectifier la position de ces deux divisions, qui se masquaient de
l'étendue du front d'un demi-bataillon à peu près.

Le danger était pressant; on fit commencer la fusillade, ne pouvant pas
s'imaginer que ces deux divisions, qui n'étaient pas à plus de cent pas
l'une de l'autre, se verraient dans la nécessité de se servir de leurs
feux sur la partie de leurs fronts de flanc qui se masquaient de
quelques toises. Il arriva précisément le contraire: la charge des
mamelouks fut très audacieuse sur notre front, où un feu de mitraille et
de mousqueterie joncha de leurs cadavres et de leurs chevaux tout le
front et le pourtour de nos carrés; mais ce qui nous parut d'une audace
extravagante, c'est que tout ce qui avait échappé à cette destruction
s'était élancé avec une telle rapidité, qu'il vint passer dans
l'intervalle des deux divisions Desaix et Reynier, sous le feu roulant
des deux faces de ces divisions, qui les fusillaient à moins de
cinquante pas de distance. Pas un seul des mamelouks ne rebroussa
chemin; et, chose singulière, il en resta moins sur le carreau, au
passage par cet entonnoir, qu'il n'en était resté sur les fronts dans la
première charge.

Les deux divisions étaient si près l'une de l'autre, qu'elles
s'entretuèrent une vingtaine d'hommes.

Quoique les troupes qui étaient en Égypte fussent depuis long-temps
accoutumées au danger et familiarisées avec toutes les chances d'une
affaire, à moins de mentir à sa conscience, tout ce qui s'est trouvé à
la bataille des Pyramides doit convenir que la charge de ces dix mille
mamelouks avait quelque chose de si imposant, que l'on dut craindre un
moment qu'ils n'enfonçassent nos redoutables carrés, sur lesquels ils
venaient avec une confiance qui semblait avoir jeté au milieu de nous un
silence morne qui n'était interrompu que par les commandemens des chefs.

Tous les mamelouks, montés sur des chevaux magnifiques richement
caparaçonnés en or et en argent, enveloppés de draperies de toutes
couleurs et de schalls flottans, lancés en plein galop en jetant des
cris à fendre l'air, semblaient devoir nous anéantir dans un clin d'oeil
sous les pieds de leurs chevaux.

L'ensemble de cet imposant appareil avait rempli le coeur des soldats
d'un sentiment qui y entrait pour la première fois, et les rendait
attentifs au commandement. Aussi, dès que le feu fut ordonné, il fut
exécuté avec une promptitude et une précision que l'on n'aurait
peut-être pas obtenues un jour de parade et d'exercice.

Jamais un champ de bataille n'avait offert un pareil spectacle à des
combattans, qui des deux côtés se voyaient pour la première fois. Cette
journée décida du sort de l'Égypte, et cet effort fut le dernier que les
beys firent en commun pour nous en disputer la conquête.

Le même soir, ils se dispersèrent; les deux plus puissans d'entre eux,
Mourad et Ibrahim, que l'histoire de leurs anciens différends avait
rendus méfians et extrêmement prudens dans ce qui touchait leurs
intérêts personnels, étaient toujours rivaux.

Ibrahim repassa le Nil avec les petits beys qui relevaient de sa
puissance, et, sans s'arrêter au Caire, il prit la route de Syrie; il ne
séjourna que quelques jours à Salahié, à l'entrée du désert d'Asie, tant
pour attendre ceux de ses mamelouks qui ne l'avaient pas encore rejoint
depuis la bataille, que pour donner à son harem et à ses bagages le
temps de gagner la Syrie.

Mourad, au contraire, prit la route de la Haute-Égypte avec ses vassaux,
et remonta la rive gauche du fleuve, sur lequel il avait une flottille
qui suivait son mouvement.

La nuit même du jour de la bataille, le général Bonaparte vint coucher
dans la résidence de Mourad, au bourg de Gizé[10]; l'armée s'établit
autour de lui, et le lendemain il prit possession du Caire.




CHAPITRE V.

Mécontentement des troupes.--Citadelle du Caire.--Pyramides.--Bataille
navale d'Aboukir.--Créations d'établissemens de tout genre.


Notre flottille de guerre était arrivée et mouillait devant Gizé. On
remplaça les munitions qui avaient été consommées, et l'on fut bientôt
en état de recommencer, si le cas en était arrivé.

Les autorités du Caire, les chefs de la loi et les schérifs vinrent, à
Gizé, se soumettre au général Bonaparte, qui gagna leur confiance, et
tira d'eux des renseignemens qui déterminèrent ses opérations
ultérieures.

Il voulait avant tout s'établir militairement en Égypte. Il fit partir
sur-le-champ la division Reynier pour suivre les traces d'Ibrahim.

Il envoya la division Vial à Damiette, celle de Dugua à Rosette; la
division Bon appuya le Caire; la division Desaix, qui était destinée à
remonter dans la Haute-Égypte, attendit à Gizé que toutes les autres
fussent rendues à leurs destinations.

Cette dispersion de l'armée fut le signal de l'explosion de tous les
mécontentemens que les privations de tous genres avaient fait fomenter
depuis Alexandrie. On ne ménageait plus rien en propos; les plus modérés
envoyaient de toutes parts leur démission; et sans la ferme résolution
que manifesta hautement le général Bonaparte, de faire un exemple du
premier qui se chargerait de venir lui porter la parole pour ramener
l'armée en France, ainsi que quelques uns des mécontens en avaient la
pensée, il n'y a nul doute que l'armée se serait mutinée et aurait
refusé l'obéissance: c'est la fermeté de son chef qui a tout contenu, et
qui a préservé ces insensés de la honte dont ils se seraient couverts.

Telle était la confiance que le général Bonaparte avait en lui-même,
que, dans cet état de choses, il partit du Caire, emmenant avec lui le
peu de cavalerie qu'il avait amenée d'Europe, et prit la même route que
la division Reynier, pour aller jeter Ibrahim en Syrie, et fermer
l'Égypte de ce côté.

Il chargea le général Desaix du commandement du Caire, pendant que
lui-même allait faire cette expédition; mais, avant de partir, il avait
envoyé son aide-de-camp Julien porter à l'amiral Brueys l'ordre
d'appareiller pour Corfou ou Toulon: Julien ne devait pas revenir avant
d'avoir vu partir la flotte.

Il avait aussi envoyé, comme négociateur près de Mourad-Bey, un sieur
Rosetti, consul de Venise, et qui était établi au Caire; mais telle
était l'ignorance de ces chefs orientaux, que Mourad refusa les
propositions du général Bonaparte, parce qu'il venait d'apprendre la
destruction de notre escadre, et qu'il s'était persuadé que cet
événement nous forcerait à quitter l'Égypte.

Pendant le commandement du général Desaix, nous allâmes visiter la
citadelle du Caire, qui est placée entre la ville et la chaîne du
Monquatam, qui sépare le Nil de la mer Rouge.

Cette place a un grand escarpement du côté du désert; elle est, en
général, fort bonne, et n'a aucun ouvrage extérieur.

L'on nous y montra une brèche, à plus de cinquante pieds d'élévation, du
côté du Monquatam, et l'on nous raconta qu'après la bataille des
Pyramides quelques mamelouks s'étaient retirés dans la citadelle, mais
qu'ayant vu le Caire occupé par nos troupes, et n'osant risquer de
sortir par la ville, dans la crainte d'être pris, ils avaient formé la
résolution de s'enfuir par cette brèche. Pour cela, ils avaient commencé
par jeter au bas du rempart tous les matelas du divan, coussins et
ballots de coton qu'ils avaient pu se procurer; ensuite ils avaient fait
sauter l'un d'eux pour disposer tous ces matériaux en plate-forme
au-dessous de la brèche, après quoi ils y avaient tous sauté, l'un après
l'autre, montés sur leurs chevaux, et, chose incroyable, sans s'être
fait le moindre mal. J'ai encore vu les matériaux de cette plate-forme
au bas de cette brèche.

L'on nous montra aussi la collection, que l'on gardait dans cette
citadelle, d'un assez grand nombre de cuirasses et de casques pris sur
les croisés. Ils étaient exposés en trophées au-dessus de la porte
d'entrée, en dedans de cette citadelle: la plupart étaient en très bon
état, quoiqu'à l'air depuis des siècles; mais, dans ces contrées, le
climat est conservateur. Le puits de la citadelle du Caire nous parut de
même fort curieux; il prend son eau au niveau du Nil, et, quoiqu'elle
soit saumâtre, on n'a rien négligé pour en avoir abondamment.

On a construit dans l'intérieur du puits une spirale en pente douce qui
conduit jusqu'à l'eau, ce qui donne à ce puits des dimensions immenses:
tous ces beaux ouvrages attestaient l'état où avaient été les arts en
Égypte, et n'étaient pas encore dégradés.

Nous avons aussi été visiter les pyramides. C'était la première fois
qu'une troupe y arrivait. Chacun voulut venir avec le général Desaix, en
sorte que nous étions plus de cent, non compris une compagnie
d'infanterie que nous avions prise pour notre escorte.

Nous partîmes de Gizé, et traversâmes la plaine où l'on prétend qu'était
la célèbre Memphis. De toutes les anciennes villes d'Égypte, c'est
presque la seule dont il ne reste aucun vestige pour déterminer où elle
fut placée; et si, dans la plaine au-dessous des pyramides, on ne
rencontrait pas de temps à autre quelques débris de poterie sous ses
pas, rien n'autoriserait à penser qu'il y ait jamais eu là, non pas une
ville, mais un mur.

Ce qui a dirigé nos conjectures, c'est d'abord le canal qui borde le
désert au pied des pyramides, et qui aujourd'hui cependant n'a de l'eau
qu'au moment des plus grandes crues du Nil, puis un pont en maçonnerie,
qui n'a pu appartenir qu'à Memphis, sans quoi on n'en apercevrait pas
l'utilité: il a dû nécessairement être là pour la communication des
habitans de Memphis avec leur cimetière, ou ville des morts, qui se voit
encore à côté des pyramides, qui n'étaient elles-mêmes que des tombeaux.
La ville des morts de Memphis n'est qu'une réunion innombrable de
petites pyramides dont beaucoup sont encore sur leurs bases, et dont la
grandeur était proportionnée à la fortune des familles.

J'avais entendu émettre l'opinion que les grandes pyramides étaient des
temples, fondée sur ce qu'il en existait de semblables dans l'Inde, où
elles étaient consacrées au culte, et que les Égyptiens avaient reçu la
lumière de l'Orient; mais je ne me rends pas pour cela à cette opinion:
celles d'Égypte étaient bien certainement des tombeaux.

Je suis monté un des premiers en haut de la grande; nous y étions seize,
et, malgré cela, à notre aise. La vue dont on jouit de ce point, au
milieu des airs, est délicieuse.

Le général Bonaparte fut environ douze jours absent. Ce fut pendant ce
temps que nous vîmes, au Caire, le spectacle des fêtes du ramadan, qui
sont très rigoureusement observées en Orient. C'est le carême. Le jeûne
que l'on observe consiste à ne boire ni manger quoi que ce soit depuis
le lever du soleil jusqu'à son coucher: il faut travailler, en bravant
l'excessive chaleur, et sans se désaltérer; mais à peine le soleil
a-t-il disparu de l'horizon, que l'on prend un copieux repas, qui est
servi à l'avance, mais auquel on ne touche pas tant que le soleil est
encore visible.

Tout était nouveau pour nous; mais ce qui étonna le plus les soldats, ce
furent les danses des almées, troupe de jeunes filles d'une taille
remarquable par l'élégance et la tournure gracieuse, mais d'une licence
dont on ne peut pas se faire une idée quand on ne l'a pas vue, et que la
bienséance ne permet pas de détailler. Tout cela néanmoins se passait
sur la place publique, en présence d'une foule de tout âge et de tout
sexe.

Nous reçûmes un soir des nouvelles du mouvement du général Bonaparte; il
avait rencontré Ibrahim près de Salahié, à l'entrée du désert, dans
lequel il cherchait à se retirer, lorsqu'il l'avait fait attaquer par sa
cavalerie, qui, trop faible en nombre, courut un grand danger; et elle
aurait eu une mauvaise journée, si l'infanterie ne fût arrivée
promptement pour la dégager. Néanmoins, le but que l'on s'était proposé
fut rempli: Ibrahim passa en Syrie et nous laissa tranquilles.

Le général Bonaparte revenait au Caire, lorsqu'il rencontra en chemin
l'officier que le général Desaix avait reçu de Rosette, et qu'il avait
fait diriger sur Salahié: cet officier apportait la nouvelle du
malheureux événement arrivé à notre escadre, et dont il avait été
témoin.

Comme l'on sait, avant de la quitter, le général Bonaparte avait donné à
l'amiral l'ordre d'entrer dans Alexandrie ou d'aller à Corfou. Soit que
les passes d'Alexandrie n'eussent pas été reconnues encore, ou qu'elles
n'eussent pas assez d'eau[11], notre amiral était allé prendre un
mouillage à la pointe d'Aboukir, où il était depuis près d'un mois.

Les anxiétés du général Bonaparte étaient si grandes, que, pendant sa
marche d'Alexandrie au Caire, il avait écrit deux fois à l'amiral Brueys
d'entrer à Alexandrie ou d'aller à Corfou, et qu'enfin, avant de partir
du Caire pour aller combattre Ibrahim-Bey, il avait envoyé son
aide-de-camp Julien pour réitérer cet ordre à l'amiral; mais cet
aide-de-camp, qui était parti avec une escorte d'infanterie sur une
barque du Nil, n'arriva point et n'aurait pu arriver à sa destination
avant le combat de l'escadre.

Il disparut avec toute son escorte dans un village des bords du Nil, où
il était descendu pour acheter des provisions dont il avait besoin, et
ce ne fut que long-temps après que l'on connut les détails de sa fin
tragique.

Notre amiral avait mouillé son escadre sur une seule ligne, ayant son
vaisseau de tête très rapproché d'un petit îlot qui est à la pointe de
terre sur laquelle est construit le fort d'Aboukir.

Les Anglais, après l'avoir reconnu, firent passer deux de leurs
vaisseaux entre cet îlot et le vaisseau qui tenait la tête de notre
embossage. Le premier vaisseau anglais qui essaya ce passage, ayant
approché un peu trop près de l'île, échoua; celui qui le suivait passa
entre son camarade échoué et la tête de notre embossage. L'amiral
anglais, en voyant le premier[12] échoué et le deuxième réussir à
trouver un passage, en envoya un troisième pour remplacer celui qui
était échoué. Ces deux vaisseaux réunis remontèrent la ligne des nôtres,
laissant la terre à leur droite, et combattirent, réunis, chacun de nos
vaisseaux l'un après l'autre, pendant que le reste de l'escadre anglaise
les combattait en remontant aussi notre ligne sur l'autre bord, ce qui
obligeait nos vaisseaux à combattre sur les deux bords à la fois.

Notre escadre fut détruite vaisseau par vaisseau aux deux derniers près,
qui, avec une frégate, étaient mouillés à la queue de l'embossage, et
qui n'attendirent pas que leur tour arrivât pour appareiller et gagner
le large: c'étaient _le Généreux_ et _le Guillaume-Tell_, avec la
frégate _la Diane_ ou _la Justice_. Ils firent route pour l'Archipel, où
ils se séparèrent encore: _le Généreux_ alla à Corfou, et les deux
autres parvinrent à entrer à Malte, ce qui prouve que l'ordre donné
précédemment par le général Bonaparte pouvait s'exécuter.

Le vaisseau amiral (_l'Orient_) avait pris feu, et avait sauté pendant
le combat; de nos quinze vaisseaux, nous ne sauvâmes donc que les deux
dont je viens de parler.

La défaite de l'escadre devait nécessairement apporter quelques
changemens dans la suite des projets du général Bonaparte, puisque cette
escadre devait retourner en Europe chercher un second convoi de troupes
sur lequel il ne fallait plus compter.

Néanmoins ce malheur eut quelque chose de moins désastreux qu'on n'avait
paru d'abord le craindre. On connaissait peu l'Égypte alors, et les
Anglais s'étaient imaginé que c'était un pays où nous allions mourir de
toutes sortes de besoins. Ils le croyaient d'autant plus qu'ils avaient
arrêté un petit bâtiment qui passait de Rosette à Alexandrie, et sur
lequel il y avait des malles remplies des premières lettres que tout le
monde écrivait en France depuis que l'on était embarqué, et par
conséquent dans lesquelles on n'avait pas épargné les doléances sur tout
ce que l'on avait éprouvé de privations dans la traversée du désert et
dans la marche jusqu'au Caire, pendant laquelle on avait à peine mangé
du pain.

Tous ces détails confirmèrent les Anglais dans leur opinion, et ils
imaginèrent qu'ils aggraveraient nos embarras en augmentant le nombre de
bouches à nourrir. Conséquemment ils débarquèrent à Alexandrie tous les
matelots, mousses et soldats des équipages et vaisseaux qu'ils avaient
pris, et par ce moyen nous eûmes sept ou huit mille hommes sur lesquels
nous n'avions plus droit de compter. On en tira parti pour compléter les
corps, mais surtout on trouva des ressources inappréciables parmi les
nombreux ouvriers de toutes professions qui se trouvaient à bord des
vaisseaux. On les adjoignit à ceux qui avaient été amenés à la suite des
différentes corporations savantes avec l'armée, de sorte que sous ce
rapport, comme sous celui de l'artillerie, nos moyens furent plus que
doublés.

On va voir avec quelle admirable sagesse tout cela fut utilisé.

La perte de la flotte avait un peu calmé les murmures de ceux qui
demandaient leur retour en France; le général Bonaparte fit donner des
passe-ports à tous ceux qui avaient persisté à en demander, et hormis
quelques hommes que je ne veux pas nommer, tout le monde prit le parti
de rester et de ne plus murmurer.

Les premiers mois de notre séjour en Égypte furent marqués par des
travaux prodigieux et des créations de toute espèce.

La commission des savans avait été appelée d'Alexandrie au Caire, et
chacun de ses membres avait été mis à la tête de quelque établissement
qu'il était chargé de fonder et de diriger.

À Alexandrie, à Rosette, à Damiette et au Caire, on construisit des
moulins qui faisaient de la farine aussi belle qu'on aurait pu l'avoir à
Paris. On éleva des fours, en sorte que le pain devint aussi commun
qu'il avait été rare auparavant.

On établit des hôpitaux dans lesquels chaque malade avait son lit. MM.
Larrey et Desgenettes, célèbres à plus d'un titre, aidèrent puissamment
ces bienfaisantes créations, et méritèrent l'estime du général en chef
et la reconnaissance de l'armée.

On créa des salpêtrières et des moulins à poudre.

On construisit une fonderie avec un fourneau à réverbère, au moyen
duquel on refondait des projectiles de gros calibre, dont on avait en
abondance pour en faire de plus petits à l'usage de l'artillerie de
l'armée.

On établit de vastes ateliers de serrurerie, armurerie, menuiserie,
charronnage, charpente et corderie.

Au moyen des matelots trop âgés pour changer de profession, on créa sur
le Nil une grande flottille, composée de toute espèce de bâtimens du
fleuve, que l'on avait très bien gréés et armés. Ils étaient commandés
par des officiers de la marine, et cette flottille fut de la plus grande
utilité pour tous les transports de l'armée.

On habilla toutes les troupes en toile de coton bleue, on leur donna une
coiffure faite en maroquin noir; on ajouta à cela une bonne capote en
étoffe de laine du pays, que le soldat mettait la nuit. À aucune époque
il n'avait été aussi commodément équipé.

Il recevait pour nourriture un pain excellent, de la viande, du riz, des
légumes secs, et un peu de sucre avec du café pour remplacer les
boissons spiritueuses, inconnues en Égypte avant notre arrivée.

On s'apercevait déjà des progrès sensibles que faisaient toutes ces
créations. On avait des tables, des chaises, des bottes de maroquin et
du linge; on mangeait du pain aussi beau qu'à Paris.

À peine les premiers besoins furent-ils satisfaits, que l'on vit le luxe
s'introduire; on fit de la vaisselle plate, très légère et fort
portative. Celle dite de chasse, dont l'Empereur s'est servi à Paris
depuis, a été faite d'après celle-là, qu'il avait rapportée d'Égypte.

On ne se servait plus que de gobelets d'argent et de couverts du même
métal.

On vit s'établir des confiseurs et des distillateurs qui eurent beaucoup
de succès.

Peu à peu vinrent les passementiers et les brodeurs; les Turcs
eux-mêmes, qui sont grands imitateurs, nous avaient surpassés en ce
genre; ils avaient fini par fondre des boutons d'argent aux armes de la
république, et les souffler en or avec une grande perfection.

Peu de mois après notre installation, on vit des cartes à jouer, des
billards et des tables de jeu faites au Caire; on y imprimait en
français et en arabe; tout ce qui était à faire pour nous établir à
l'européenne était ou achevé, ou en train de l'être; la cavalerie se
montait: tout marchait au mieux et était poussé avec une incroyable
activité.




CHAPITRE VI.

Expédition de Desaix dans la Haute-Égypte.--Combat de Sédiman.--Province
de Faïoum.--Faouë.--Lac Moeris.--Ville des morts.--Tentative de
Mourad-Bey après l'insurrection du Caire.


Le Nil était dans sa plus grande crue d'eau, lorsque le général
Bonaparte arriva au Caire, de retour de son expédition contre
Ibrahim-Bey. Il ordonna alors le départ de la division Desaix pour aller
occuper la Haute-Égypte, et en même temps combattre Mourad-Bey qui s'y
était retiré. Cette division n'était forte que de huit bataillons, parce
que, depuis son arrivée au Caire, on en avait envoyé un pour tenir
garnison à Alexandrie; elle fut toute embarquée à Boulac, sur des
djermes (bâtimens du Nil). On lui avait donné deux pièces d'artillerie
seulement. Elle remonta le Nil, sans s'arrêter, jusqu'à Siout, qui est
la capitale de la Haute-Égypte. Tout le pays était couvert d'eau par le
débordement du fleuve, et les villes ainsi que les villages, qui sont
bâtis sur des élévations de terre amoncelée de main d'homme, formaient
autant d'îlots.

Le général Desaix apprit à Siout que Mourad-Bey était redescendu par le
bord du désert de la rive gauche, laissant l'inondation à sa droite;
qu'il avait le projet de se rapprocher du Caire: on lui avait donné avis
qu'il se préparait une insurrection contre les Français, et il voulait
en profiter.

Comme l'inondation l'obligeait à passer par le Faïoum, pour avoir
toujours une retraite assurée dans le désert, et qu'il ne pouvait
marcher bien vite à cause de ses chameaux de provisions, le général
Desaix conçut le projet de le joindre.

La décroissance du Nil commençait lorsqu'il fit descendre son convoi de
djermes jusqu'à l'embouchure du canal de Joseph, qui est à environ
quatre ou cinq lieues au-dessous de Siout, entre Minieh et Mélaoui; il
fit entrer tous ses bâtimens, à la suite l'un de l'autre, dans le canal,
qui a partout dix à douze toises de largeur, et qui, dans toute sa
longueur, borde le désert parallèlement au Nil.

Le courant des eaux du canal porta tout le convoi jusque près de
Sédiman, petit village à la lisière du désert et sur le bord du canal.
On y apercevait les mamelouks, qui s'éloignèrent dans le désert à notre
approche. Néanmoins le général Desaix fit arrêter le convoi et débarquer
les troupes ainsi que les deux pièces d'artillerie, et on s'avança en
carré dans le désert, en présentant la bataille aux mamelouks, qui ne
l'acceptèrent pas.

La soif d'une part et l'approche de la nuit de l'autre nous firent
rapprocher des bords de l'inondation, où se trouvaient nos barques avec
toutes nos provisions; les mamelouks nous suivirent, et bivouaquèrent à
deux cents pas de nous, au point que nous fûmes obligés de reposer,
formés en carré, chaque soldat ayant son fusil entre ses jambes.

Il faut avoir vécu avec les troupes françaises, pour apprécier tout ce
qu'elles valent dans des circonstances périlleuses. Dans celle-ci,
chaque soldat était si pénétré du danger, qu'il n'y avait rien à lui
dire; la nécessité de l'obéissance avait parlé à sa conviction, et
rendait la discipline inutile. Ils auraient fait justice d'eux-mêmes de
celui d'entre eux qui serait tombé dans une négligence propre à
compromettre le salut de tous. Le lendemain à la pointe du jour,
c'est-à-dire à deux ou trois heures du matin, toutes les troupes étaient
déjà debout sans qu'on eût été obligé de battre la caisse; on fit
sur-le-champ pousser les barques au large, afin de n'avoir pas à
s'occuper de leur défense, et nous nous avançâmes dans le désert, formés
en trois carrés, dont un grand flanqué par deux plus petits.

Nous avions nos deux pièces d'artillerie aux deux angles de notre front,
et nous pouvions les passer aux angles de derrière par l'intérieur du
carré.

Nous montions en cet ordre une colline du désert, pour nous placer à son
sommet, afin de découvrir plus loin autour de nous, lorsque, sans avoir
été avertis autrement que par le bruit du tam-tam des mamelouks, et par
le tourbillon de poussière que leur marche faisait élever, nous vîmes un
essaim de cette fougueuse cavalerie fondre sur nos carrés avec une telle
fureur, que celui de droite fut enfoncé, et perdit quinze ou vingt
hommes par la faute de son commandant. Cet officier, homme de beaucoup
de courage, avait imaginé de réserver son feu pour n'en faire usage qu'à
bout portant; il usa de ce moyen, mais il arriva que les chevaux des
mamelouks, quoique percés de balles, traversèrent encore le carré pour
aller tomber à cent pas de l'autre côté, en sorte qu'ils firent dans les
rangs des ouvertures par lesquelles pénétrèrent les mamelouks qui les
suivaient. Le général Desaix réprimanda sévèrement cet officier, qui
avait cru bien faire, et dont la faute nous compromit gravement pendant
quelques minutes.

Nous n'eûmes que le temps de faire halte, de mettre nos pièces en
batterie, et de commencer un feu de deux rangs, qui, pendant une
demi-heure, nous empêcha de rien distinguer à travers la fumée, la
poussière et le désordre; mais avec la fin de ce feu nous vîmes celle de
la bataille. Il était temps, car il ne nous restait plus que neuf coups
de canon à tirer, et les cartouches allaient aussi manquer.

La bataille avait été meurtrière pour les mamelouks, qui prirent la
fuite dans toutes les directions. En moins de quelques minutes, il n'y
eut plus rien devant nous, et nous achevâmes de monter la colline, du
sommet de laquelle nous découvrîmes la belle et riche province du
Faïoum.

Pour nous rapprocher de nos barques, qui avaient vu la bataille du
milieu de l'inondation, nous redescendîmes la colline par la même pente
que nous l'avions montée; nos barques suivirent notre mouvement, et nous
rejoignirent au petit village de Sédiman, où nous passâmes la nuit.

Le lendemain nous étions un peu pressés par la baisse des eaux, qui nous
laissaient à peine le temps nécessaire pour faire arriver nos barques
jusqu'à l'embouchure inférieure du canal par où elles devaient rentrer
dans le Nil.

Nous partîmes, en conséquence, de Sédiman à la pointe du jour, et nous
vînmes nous placer à l'entrée de la province du Faïoum, qui n'en est
distante que d'une lieue.

Le canal de Joseph passe en face de la gorge qui lie cette province à la
vallée du Nil.

Au plus fort de l'inondation, le même canal verse le trop plein de ses
eaux dans un autre canal qui s'embranche avec lui au village d'Illaon,
et les porte à la ville de Faouë, et ensuite au lac Moeris.

Le lit de ce canal est plus bas que celui du canal de Joseph; il existe
à leur jonction une digue de séparation, en maçonnerie, fort solidement
établie, et surmontée d'un pont en pierre fort ancien, sur lequel nous
passâmes pour nous placer tout-à-fait à la gorge de la province où nous
voulions aller.

Le général Desaix, ayant fait débarquer tout ce qui appartenait à sa
division, renvoya les barques dans le Nil, et établit ses troupes en
bivouac sous un bois de dattiers impénétrable au soleil, et au bord du
canal d'Illaon.

Nous restâmes quelques jours dans cette position, où rien ne nous
manquait. Le canal était assez peu profond pour pouvoir s'y baigner.
Épuisés comme nous l'étions après sept ou huit jours consécutifs de
marches dans le désert, par une chaleur étouffante, il nous sembla que
nous ne pouvions trop user des bains froids de ce délicieux canal
d'Illaon. L'abus nous en devint funeste, car au bout de quarante-huit
heures, nous eûmes huit cents hommes attaqués d'ophthalmie au point
d'être tout-à-fait aveugles. Le général Desaix lui-même était du nombre,
et souffrit cruellement.

Nous fûmes si effrayés de cette situation, que nous fîmes sur-le-champ
des dispositions pour nous rendre à Faouë, où nous espérions trouver des
soulagemens pour tant de malades.

Nous mîmes le général Desaix avec quelques soldats sur une petite barque
qui descendait par le canal, pendant que la colonne suivait la route
qui, en le longeant, mène à Faouë.

Le nombre des aveugles surpassait celui des bien portans: chaque soldat
qui voyait clair, ou qui n'avait qu'un oeil attaqué, conduisait plusieurs
de ses camarades aveugles, qui cependant portaient leurs armes et leurs
bagages. Nous ressemblions plutôt à une évacuation d'hôpital qu'à une
troupe guerrière.

Après avoir traversé des champs admirablement cultivés et couverts de
rosiers en fleurs[13], pendant l'espace de plusieurs heures, nous
arrivâmes, dans ce piteux état, à Faouë. Cette ville est considérable;
elle est située au milieu de la province du Faïoum, dont elle est la
capitale, et qui est elle-même un bassin de verdure. Elle ne communique
à l'Égypte que par une gorge dont l'ouverture est à Illaon. Le canal de
ce nom traverse la province et la ville, d'où il se divise en une
multitude de ruisseaux d'irrigation, qui vont fertiliser les campagnes
avant de verser leur surabondance d'eau dans le lac Moeris.

Cette province est la plus tranquille de toute l'Égypte, avec laquelle
elle a peu de communications.

Le canal, qui traverse la ville, est surmonté d'un pont fort ancien et
semblable à ceux que j'ai vus en Égypte; ils paraissent être de la même
époque. Je ne me souviens pas d'en avoir vu plus de cinq: un sur le
canal qui passe au pied des pyramides, et qui doit avoir appartenu à
Memphis; un à Illaon, un à Faouë et deux à Siout.

Nous attendîmes à Faouë la retraite entière des eaux, qui est bientôt
suivie du desséchement des terres, ou plutôt de la consolidation
nécessaire à l'ensemencement, qui ne consiste qu'à jeter le grain sur la
boue, et à le faire enterrer au moyen du piétinement d'hommes qui
parcourent le champ ensemencé dans tous les sens. On ne laboure la terre
que quand elle est déjà trop solide pour que l'on puisse l'ensemencer
comme je viens de le dire.

Depuis que nous étions en Égypte, nous n'avions pas encore été aussi
bien qu'au Faïoum; nous y restâmes plus d'un mois, pendant lequel nos
ophthalmistes guérirent.

On construisit des fours, et on organisa l'administration de la
province.

On fut bientôt prêt à se remettre en marche; on s'avança à travers les
magnifiques champs de verdure d'un pays qui, pour la première fois,
allait nous déceler toute son inimaginable fécondité.

Le général Bonaparte avait témoigné au général Desaix qu'il était
content de sa division, et lui avait mandé de faire des levées de
chevaux dans la province de Faïoum, ainsi que des levées d'argent. Le
tout fut ponctuellement exécuté. Cela nous donna l'occasion d'aller au
fameux lac Moeris, dans lequel se décharge le canal qui s'embranche avec
celui de Joseph à Illaon.

Ce lac n'a jamais pu avoir pour objet ce que la plupart des voyageurs
ont prétendu, c'est-à-dire qu'il n'a jamais pu être un réservoir où l'on
conservait la surabondance des crues du Nil, pour la rendre ensuite à la
terre dans des temps de sécheresse. Ceux qui soutiennent cette opinion
n'ont vraisemblablement pas vu les choses dont ils parlent.

Nous avons bien trouvé près d'Illaon, sur la rive droite du canal et du
chemin qui mène à Faouë, un très vaste bassin en maçonnerie que j'ai
encore vu plein d'eau; il peut avoir deux cents pas de long, et environ
autant de large. Il est effectivement plus élevé que le sol qui
l'entoure, et ne peut se remplir qu'au moyen des plus grandes crues du
Nil, et de petites vannes que l'on ouvre pour y introduire l'eau, et par
lesquelles on la laisse écouler quand on en a besoin; elles ont encore
aujourd'hui cette destination. Mais ce bassin ne peut pas être celui
dont les voyageurs ont parlé. Il n'y a guère de moulin en Europe dont
l'étang ne contienne plus d'eau, et toute celle qu'il pourrait contenir
suffirait à peine à arroser une surface de quelques arpens de terre; ce
ne peut donc être le fameux lac Moeris, ou alors l'exagération des
historiens serait par trop forte.

Je commandais le premier détachement d'infanterie légère qui fut envoyé
de Faouë pour parcourir la province; j'y remarquai partout les restes
d'une antique civilisation, et surtout un système d'irrigation aussi
bien entendu qu'en Italie.

Il part de la ville même de Faouë une multitude de petits canaux qui
conduisent l'eau à tous les villages de la province; chacun a le sien et
se charge de son entretien.

Quand on est mécontent d'un village, on ferme la vanne de son canal, et
on le prive d'eau jusqu'à ce qu'il ait obéi à ce qu'on lui demande.
Aucun autre moyen coercitif ne produirait un effet aussi prompt et aussi
direct.

Le gouvernement de la province n'a besoin que d'un homme pour lever et
fermer les vannes.

Je suis, je crois, le premier de l'armée qui ai été au lac Moeris, et ce
grand spectacle n'a pas fait entrer autre chose dans ma pensée, sinon
que le canal de Faïoum passait autrefois par les dunes de sable que les
vents ont amoncelées à l'extrémité du lac, et que ses eaux allaient
rejoindre la Méditerranée par le lac Maréotis, près d'Alexandrie. Les
vents qui règnent constamment dans cette partie ont poussé
successivement le sable de ces dunes dans le canal, et en ont totalement
comblé toute la partie qui se trouve au-delà des dunes, et qu'on appelle
aujourd'hui le _Fleuve sans eau_, dans lequel les habitans m'ont assuré
que l'on trouvait encore des portions de bateaux pétrifiés.

Les eaux amenées tous les ans par la surabondance des crues du Nil, ne
trouvant plus d'issue pour s'écouler, ont dû se déborder et former un
vaste cloaque qui est devenu immense, mais qui, étant le point le plus
bas de toute la province, n'a jamais pu perdre ses eaux que par
l'évaporation, sous le soleil brûlant de ces contrées.

Le lac Moeris ne m'a pas paru avoir pu se former différemment.

Au milieu à peu près, il se trouve une petite île sur laquelle les
habitans de la ville de Faouë (l'ancienne Arsinoé) construisirent leur
ville des morts, et où ils élevèrent un temple qui existe encore. Chaque
famille opulente y avait sans doute son tombeau, dans lequel chacun de
ses membres avait sa chambre sépulcrale. C'était déjà dans ce temps-là,
comme ce l'est encore aujourd'hui, une des occupations de la vie des
Égyptiens de soigner leur dernière demeure. Il en était résulté que la
ville des morts était à peu près égale à celle des vivans, et se
composait d'habitations plus ou moins semblables. On ne pouvait arriver
à cette ville des morts qu'en bateau; et vraisemblablement, le batelier,
qui était à la fois le gardien des tombeaux, s'appelait Caron, car les
habitans de la province appellent encore le lac Moeris, Birket-el-Caron
(lac de Caron).

Lorsqu'on inhumait les grands, on le faisait avec pompe; mais, pour la
classe mitoyenne, on y mettait moins de cérémonie, et la famille du
mort, après l'avoir embaumé, portait le corps jusqu'au bord du lac, dans
un local disposé pour cela auprès d'un embarcadère, où Caron venait le
prendre avec sa barque, pour le transporter dans le tombeau qui lui
était destiné. Le batelier attendait qu'il y en eût plusieurs de réunis,
et l'on avait soin de mettre sur le corps du défunt, son nom et la pièce
de monnaie qui revenait à Caron pour son salaire. La famille allait
ensuite au tombeau à un jour désigné, et rendait ses derniers devoirs au
défunt.

Les pauvres qui n'avaient ni tombeau, ni moyens de se faire embaumer,
étaient sans doute portés au bord du lac par leurs parens, qui leur
mettaient sur la langue la pièce de monnaie destinée à Caron, qui la
prenait avant de les enterrer. Cela se pratique encore à peu près de
même en Égypte, dans toutes les villes assez grandes pour avoir une
ville des tombeaux.

Les Égyptiens ont encore l'habitude de cacher leur argent sous la
langue; il nous parut extraordinaire, dans les commencemens de notre
arrivée, de voir que, pour nous rendre de la monnaie, un Turc commençait
par cracher dans sa main tous les medins[14] qu'il tenait cachés dans sa
bouche, quelquefois jusqu'au nombre de cent cinquante et de deux cents,
sans que l'on s'en aperçût à sa voix, ni que cela l'empêchât de boire et
de manger.

Pendant notre séjour à Faouë, nous fûmes obligés de remettre en marche
nos ophthalmistes, qui étaient à peine guéris: voici pourquoi.

Mourad-Bey, qui avait eu avis d'un projet d'insurrection au Caire,
s'était rapproché de cette ville, où effectivement un mouvement venait
d'avoir lieu. La populace, exaltée par les hommes influens et les
cheiks[15] de cette ville, s'était portée à différentes maisons
appartenant à des beys, où l'on avait placé quelques uns de nos
établissemens. Quelques assassinats furent commis dans les rues; mais
cette insurrection ayant été mal dirigée, elle laissa aux troupes de la
garnison le temps de prendre les armes, et de marcher sur tous les
points menacés. On fit une prompte et sévère justice des premiers qui
furent pris en flagrant délit, et tout fut bientôt apaisé. Les chefs
demandèrent grâce; on la leur accorda moyennant une bonne contribution
que l'on ne fut pas fâché d'avoir occasion de leur imposer. Cette
insurrection n'eut d'autre effet que de consolider notre puissance.

Mourad-Bey, voyant le résultat, avait repris le chemin de la
Haute-Égypte par le bord du désert, et était arrivé à l'extrémité de la
province de Faïoum, où il cherchait à exciter une insurrection. Nous
partîmes de Faouë pour aller le combattre ou l'éloigner. Nous laissâmes
nos malades et le reste de nos aveugles dans la maison qu'avait
abandonnée le gouvernement lors de notre arrivée, et dont nous avions
retranché la porte. Cette maison avait des terrasses qui en commandaient
les approches; elle renfermait nos dépôts de vivres et de munitions.
Nous étions à peine à quelques lieues de la ville, que les mamelouks,
que nous allions chercher, nous échappèrent, et vinrent se jeter dans la
ville, espérant exciter les habitans à attaquer la maison où étaient nos
soldats; mais n'ayant pu y réussir, ils essayèrent eux-mêmes, et vinrent
tenter une escalade.

Les malades sortent aussitôt de leurs lits, les ophthalmistes lèvent
l'appareil posé sur leurs yeux; tous prennent les armes, montent sur les
terrasses de la maison d'où ils écartent les assaillans à coups de
fusil, et les font renoncer à leur entreprise.

Mourad-Bey se retira, et en passant par la ville, il alla regagner le
désert du côté opposé à celui par lequel il était venu, et partit une
seconde fois pour la Haute-Égypte.

Le général Desaix reçut cette nouvelle par un habitant de Faouë que lui
avait expédié le commandant des soldats qu'il y avait laissés.

Il revint sur ses pas, et fut fort satisfait de voir que cette attaque,
qui aurait pu avoir des suites funestes, n'avait même pas coûté un
homme.

C'est dans l'excursion que nous venions de faire, que nous rencontrâmes
une vaste fondrière, très longue, puisqu'elle nous parut de toute la
longueur de la province, depuis son ouverture vers l'Égypte jusqu'au lac
Moeris, et large comme une très grande rivière d'Europe. Cette fondrière
semble avoir été bien anciennement une des décharges du Nil, ce qui
corrobore l'opinion que je viens d'émettre sur la formation du lac Moeris
et du Fleuve sans eau.

Elle est trop large et trop profonde pour être un ouvrage des hommes. On
trouve encore dans le fond un ruisseau bordé de joncs très élevés, et
les habitans nous dirent que ce petit ruisseau bourbeux conservait de
l'eau toute l'année. En suivant la route d'Illaon à Faouë, nous
remarquâmes un pont fort ancien, comme celui que nous avions vu à ce
village, et qui était aussi élevé sur une digue de décharge en
maçonnerie, construite en pierres énormes, et très bien conservée; nous
fîmes reconnaître la direction que suivaient les eaux, qui, dans les
grandes crues, devaient encore s'échapper par-dessus cette digue, dont
la surface était un plan incliné parfaitement uni, et nous apprîmes
qu'elles se rendaient dans cette fondrière, qui, à l'époque la plus
reculée, a dû avoir une destination sur laquelle nous n'avons point
exercé nos conjectures.




CHAPITRE VII.

Voyage de Desaix au Caire.--Nouvelle expédition dans la Haute-Égypte à
la poursuite de Mourad-Bey.--M. Denon.--Le fils du roi de
Darfour.--Singulière maladie d'un Turc.--Histoire de Mourad-Bey et
d'Hassan-Bey.


La saison s'avançait; toutes les campagnes étaient couvertes d'une
verdure qui reposait nos yeux fatigués de l'aridité du désert: nous
avions passé pour la première fois un hiver pendant lequel la chaleur
n'avait pas cessé d'être insupportable. Le mois de janvier nous avait
paru être comme celui de juin en Europe. La gaîté était revenue, et le
moral du soldat était tout-à-fait remonté.

Le général Bonaparte avait ordonné au général Desaix de quitter le
Faïoum, et de porter sa division sur les bords du Nil, à Benisouef, à
vingt-cinq lieues du Caire, sur la rive gauche: ce mouvement venait de
s'exécuter, lorsque le général Desaix alla voir le général Bonaparte au
Caire; je l'accompagnai dans cette course, qui ne dura que quelques
jours, et que nous fîmes sur le Nil.

Le général Bonaparte n'avait encore reçu aucunes nouvelles de France; il
n'était occupé que de créations de toutes les espèces. Le climat ne
faisait rien sur son tempérament; il n'éprouvait pas, comme tout le
monde, le besoin de dormir après midi. Il était toujours vêtu comme à
Paris, son habit boutonné du haut en bas, et cela presque sans suer,
tandis que nous étions tous dans un tel état de transpiration, qu'elle
décomposait la teinture de nos habits: on ne peut se figurer l'effet que
produit cette chaleur quand on ne l'a pas éprouvée.

Le général Bonaparte, après avoir gardé le général Desaix pendant
quelques jours, et lui avoir témoigné toutes sortes d'amitiés, lui
donna, pour le transporter de nouveau à Benisouef, une belle djerme[16]
qu'il avait fait arranger pour lui-même; elle était véritablement
magnifique, et s'appelait _l'Italie_.

Il fit partir du Caire, pour rejoindre la division du général Desaix,
toute la cavalerie qui se trouvait montée, et au nombre de huit cents
chevaux: avec cette cavalerie, on avait renvoyé à la division le reste
de son artillerie, qu'elle n'avait pas embarqué dans sa première
opération.

On était prêt à recommencer la campagne par terre pour achever la
destruction des mamelouks. Nous partîmes de Benisouef en remontant le
fleuve le long de la rive gauche; mais alors nous ne marchions plus en
carré comme dans la route d'Alexandrie au Caire: nous ne redoutions plus
nos ennemis, qui étaient frappés de terreur à notre approche: notre
marche n'était plus qu'une promenade, à la vérité souvent pénible, à
cause de la chaleur.

Plusieurs membres de l'Institut du Caire étaient venus rejoindre notre
division pour visiter la Haute-Égypte.

M. Denon, entre autres, s'était attaché d'amitié au général Desaix, et
ne le quitta pas de toute la campagne. Tout le monde aimait son
caractère doux et obligeant, et sa conversation instructive et
spirituelle était un délassement pour nous.

Le zèle qu'il mettait à toiser les monumens, à rechercher des médailles
et des antiquités, était un sujet continuel d'étonnement pour nos
soldats, surtout quand on lui voyait braver la fatigue, le soleil, et
souvent les dangers, pour aller dessiner des hiéroglyphes ou quelques
débris d'architecture; car je ne crois pas qu'une seule pierre lui ait
échappé. Je l'ai souvent accompagné dans ses excursions; il portait sur
ses épaules un portefeuille rempli de papiers et de crayons, et avait un
petit sac suspendu à son cou, dans lequel il mettait son écritoire et
quelque nourriture.

Il nous employait tous à lui mesurer les distances et les dimensions des
monumens, qu'il dessinait pendant ce temps-là. Il avait de quoi charger
un chameau en dessins de toute espèce, quand il retourna au Caire, d'où
il repartit avec le général Bonaparte pour la France.

Les habitans, en nous voyant aussi curieux des monumens auxquels
eux-mêmes ne faisaient pas attention, nous apportèrent quelques
médailles qu'ils trouvaient par-ci par-là en cultivant leurs champs, et
en bâtissant leurs maisons au milieu des ruines de celles des villes
anciennes. Quand ils virent que nous y attachions quelque prix, ils nous
en apportèrent une quantité. M. Denon en revenait chargé à chacune des
courses qu'il faisait pour aller voir des antiquités. Les médailles
n'étaient rien autre que des monnaies de cuivre romaines, qui étaient
restées dans le pays en prodigieuse quantité, et où personne n'avait
encore pénétré avant nous.

Les médailles d'or avaient disparu; il n'y avait que celles de cuivre
qui s'étaient conservées, et cela en si grand nombre, en quelques
localités, que l'on aurait presque pu les remettre en circulation.

Nous remontâmes d'abord jusqu'à Siout, qui est à soixante-quinze lieues
au-dessus du Caire, puis à Girgé, qui est encore à vingt-cinq lieues
plus haut. Nous avions ainsi fait cent lieues sans rencontrer un seul
des partis de Mourad-Bey, qui nous laissait chaque soir la place qu'il
avait occupée le matin.

Nous nous arrêtâmes quelque temps à Girgé, pour nous réparer et nous
reposer de nos fatigues, après une marche aussi longue et aussi pénible.

Il venait d'arriver dans cette petite ville une caravane de Darfour;
elle était commandée par un des fils du roi, qui vint demander
protection au général Desaix. C'était un homme d'une trentaine d'années,
fort doux de caractère, et qui avait de singulières idées sur toutes les
moindres choses.

Le jour de notre arrivée, il avait tonné peut-être pour la première fois
depuis un siècle; les habitans, en voyant tomber quelques gouttes d'eau,
regardaient cela comme un bon augure.

Nous demandâmes au roi de Darfour ce que c'était que le tonnerre, et si
on l'entendait dans son pays. Il nous répondit que oui, et que c'était
un petit ange par lequel Dieu faisait diriger les nuages; qu'il se
fâchait quand ceux-ci ne voulaient pas l'écouter, et que la pluie qui
venait de tomber était ceux qu'il avait précipités du ciel, comme
n'ayant pas voulu lui obéir.

Nous lui demandâmes ce que c'était que les esclaves qui composaient sa
caravane, ainsi que les marchandises qu'elle apportait.

À cette occasion, il nous apprit que son pays était très pauvre, et
n'avait presque point de culture pour nourrir sa population; encore les
peuples du Sennaar, pays voisin, venaient-ils souvent dévaster leurs
récoltes pour se nourrir eux-mêmes, ce qui occasionnait entre eux des
guerres dans lesquelles ils se faisaient réciproquement des prisonniers
qu'ils amenaient en Égypte pour les vendre; en sorte que ceux de Darfour
y amenaient les prisonniers faits sur la population de Sennaar, et ceux
de Sennaar y amenaient, par un autre côté, les prisonniers faits sur la
population de Darfour. Il ajouta que les marchands profitaient du départ
de ces caravanes, pour apporter leurs marchandises, qui consistaient en
gommes, plumes d'autruche, peaux de tigre, quelques dents d'éléphant, et
de la poudre d'or, qu'il nous montra. Elle ressemblait au sable que l'on
emploie pour sécher l'écriture, et nous parut contenir encore beaucoup
de parties terreuses. Il nous dit que dans son pays on la recueillait,
après les pluies, dans les ruisseaux qui étaient descendus des
montagnes.

Il y avait dans cette caravane beaucoup d'enfans qui étaient aussi
destinés à être vendus. À ce sujet, il nous apprit que leurs parens, ne
pouvant pas les nourrir, gardaient les plus forts pour travailler, et
qu'ils envoyaient les autres en Égypte, d'où l'on devait leur en
rapporter la valeur en grains, riz et autres espèces de denrées,
ajoutant qu'en général ils ne rapportaient guère chez eux que des
denrées pour se nourrir et se vêtir, et très peu d'argent, dont on
n'avait pas grand besoin dans son pays.

L'entretien de ce roi de Darfour nous fit faire des réflexions sur la
traite des noirs, et nous laissa presque tous dans l'opinion qu'il était
plus philanthropique de la permettre que de la défendre, ou que du moins
les gouvernemens devraient s'en charger eux-mêmes en achetant les
Nègres, et en les transportant dans les colonies de la zone torride, où
on les réunirait sous une magistrature, au lieu de les vendre comme une
propriété particulière.

Ces caravanes partent de Darfour dans la saison des pluies, afin de
trouver de l'eau dans le désert; elles marchent pendant cent jours dans
le désert pour arriver aux Oasis, qui sont des îles de terre cultivées
au milieu du désert, et de là pour arriver en Égypte elles mettent trois
jours.

Elles perdent beaucoup de monde en chemin, quand elles ont le malheur de
ne pas avoir de pluie, et toujours les individus qui les composent
arrivent dans un état de maigreur affligeant à voir.

Le général Desaix traita bien ce roi de Darfour, lui fit des présens en
grains, riz, sucre et café, qui parurent lui faire plaisir; mais ce qui
nous sembla lui en faire davantage, fut une pelisse dont il s'empressa
de se revêtir en se redressant avec un air d'importance.

Nous trouvâmes à Girgé un capucin qui y avait été envoyé de Rome comme
missionnaire. Il savait à peine lire l'italien, et n'avait encore fait
qu'un prosélyte; c'était un petit orphelin de douze ou quatorze ans, qui
lui servait de domestique. L'un et l'autre parurent heureux de notre
arrivée, et ne nous quittèrent plus[17].

Avant de commencer cette campagne par terre, le général Desaix avait
emmené avec lui un chirurgien en chef, dont la société et la
conversation lui plaisaient beaucoup, et pour lequel il avait de
l'amitié: c'était le docteur Renoult, dont les connaissances générales
et le goût pour les observations de tout genre faisaient un homme d'une
société instructive et agréable.

Le général Desaix aimait beaucoup les Turcs, et souvent il priait le
docteur Renoult de donner des soins à ceux d'entre eux dont l'influence
et le crédit lui étaient nécessaires.

Nous étions établis au bord du Nil, lorsque le cheik d'une petite ville
voisine fit demander au général Desaix la permission de consulter son
savant médecin sur une maladie dont il commençait à être attaqué.

Le général Desaix pria le docteur Renoult de se rendre à l'invitation,
et lui donna son interprète pour l'accompagner. Le docteur emporta avec
lui une petite pharmacie qu'il avait toujours dans ses voyages, et
partit, s'attendant tout au moins à voir un mourant. Quelle fut sa
surprise en trouvant un homme qui aurait pu servir de modèle pour un
autre Hercule-Farnèse, et ayant toutes les apparences d'une santé à
l'avenant! Il lui demanda ce qu'il éprouvait pour se croire malade. Le
cheik répondit au docteur Renoult qu'il avait toujours usé sobrement des
facilités de la loi sur la pluralité des femmes, qu'il n'en avait jamais
eu que deux qu'il aimait passionnément, et que, malgré les soins qu'il
leur rendait également chaque jour, il n'avait pu leur persuader qu'il
n'en préférait pas une à l'autre, surtout depuis que son état maladif,
qui durait déjà depuis deux ans, l'avait obligé à réduire ses assiduités
près de chacune d'elles à deux ou trois hommages par jour.

Il racontait ces détails avec une bonne foi qui ne permettait pas d'en
suspecter la sincérité; il ajouta que cet état de faiblesse
l'inquiétait, et l'avait déterminé à demander la consultation du savant
médecin.

Le docteur Renoult ainsi que l'interprète ne purent s'empêcher de rire,
et de souhaiter au malade de rester encore long-temps affligé de cette
maladie, lui disant que c'était celle des gens qui se portaient le mieux
dans les autres pays, où même il était rare d'y trouver des hommes assez
heureux pour être aussi malades que lui.

Chacun voulut s'informer de son hygiène, et je ne sais si personne
s'avisa d'en faire l'essai, en apprenant qu'il ne vivait que de riz, de
melon, et que, hormis quelques tasses de café, il ne buvait que de
l'eau. Le docteur ne savait plus que penser de ceux qui ne se
plaignaient pas de leur santé.

Nous commencions à être reposés de nos fatigues, lorsque nous fûmes
rejoints à Girgé par un convoi de barques armées qui portaient les
munitions que nous attendions pour continuer notre marche.

Nous partîmes, toujours en remontant le Nil, pour aller combattre
Mourad-Bey, dont nous venions d'avoir des nouvelles. Il avait d'abord
remonté jusqu'à Esné, où il avait été demander l'hospitalité à son rival
le fameux Hassan-Bey.

Hassan avait été mamelouk d'Aly-Bey, qui régnait avant Ibrahim et
Mourad, et que ce dernier fit mourir après qu'il eut été dangereusement
blessé dans une de ces querelles si communes entre ces petits tyrans.

Aly-Bey avait vraiment de l'humanité et des connaissances naturelles:
c'est le seul bey dont les Égyptiens nous aient paru honorer la mémoire;
à sa mort, Mourad s'empara du pouvoir. Hassan, qui avait été fait bey
par Aly son patron, était un guerrier redoutable; fidèle à son maître,
il jura de le venger.

Ayant été vaincu par Mourad, il en fut poursuivi au point qu'il n'eut
plus d'autre ressource que de s'enfuir du champ de bataille, près du
Caire, jusqu'au sérail de Mourad, et d'aller demander asile à sa sultane
favorite. Les lois de l'hospitalité sont sacrées en Orient: la sultane
reçoit le fugitif, écrit à Mourad pour l'en prévenir, et lui défend en
même temps de s'approcher du sérail, ni d'y entrer avant de lui avoir
accordé la vie de Hassan. Mourad-Bey répond sur-le-champ qu'il ne veut
accorder à Hassan que deux jours pour pourvoir à sa sûreté, et qu'après
ce délai il attaquera le sérail.

Hassan reçoit la signification sans s'émouvoir, et il ne doute pas que
sa perte ne soit résolue. Il voit déjà à travers les jalousies du sérail
les mamelouks de Mourad qui sont aux aguets: l'un d'eux était aposté à
une petite porte de service qui donnait sur une rue étroite et
détournée; au-dessus de cette porte était un petit balcon en bois, et
entouré de jalousies à la manière orientale; ce balcon était absolument
au-dessus de la tête du mamelouk qui était en vedette à cette porte.
Hassan ôte les coussins qui garnissent le balcon, et, muni de toutes ses
armes, il s'y place sans bruit: il prend si bien ses mesures, que, d'un
seul effort, il brise ce frêle balcon, et tombe, le poignard à la main,
sur le mamelouk, le tue, monte sur son cheval, et se sauve à toute bride
dans le désert par la route de Suez. Il se fait guider par des Arabes,
et accompagner par eux jusqu'à ce port. Tout en y arrivant, il se rend à
bord d'une caravelle qui appartenait à Mourad-Bey. De là il lui écrit
pour le prévenir qu'il est à Suez, et lui demande cette caravelle pour
le conduire à la Mecque, où il dit vouloir se retirer.

Mourad lui répond, lui donne la caravelle, mais pour le conduire
seulement, et lui souhaite une bonne fortune; mais en même temps il
ordonne secrètement au capitaine de la caravelle, qui était Grec,
d'étrangler Hassan, et de le jeter à la mer une fois qu'il serait en
route.

Hassan soupçonna la perfidie et eut néanmoins l'air calme; le lendemain
du départ de Suez, il appelle le capitaine de la caravelle dans sa
chambre, et lui demande l'ordre secret qu'il a reçu: celui-ci, pris à la
gorge, se croit trahi, se jette à genoux, et demande grâce; il avoue
tout. Hassan, sans s'échauffer, lui dit: «Je t'aurais fait grâce, si tu
m'avais avoué de suite la perfidie de Mourad; mais tu as gardé le secret
deux jours; tu voulais l'exécuter»; et il le tua ainsi que son second.
Le pilote, voyant le caractère d'un tel personnage, se hâta de le
conduire à la ville sacrée.

L'intrépide Hassan imposa au schérif de la Mecque, et se fit payer, par
lui et le commerce de cette ville, une forte contribution, au moyen de
laquelle il enrôla quelques partisans; cela fait, il se rembarque sur la
même caravelle, et vient débarquer à Cosséir. De là il fait prévenir
ceux de ses mamelouks qui avaient échappé, de venir le joindre; en même
temps, il fait dire à ses marchands de lui en envoyer de nouveaux tout
armés et équipés. Il vient lui-même les rejoindre au bord du Nil à Esné,
où il réunit bientôt deux cents mamelouks; alors il écrivit à Mourad
pour lui reprocher sa perfidie, le défier au combat en lui redemandant
son patrimoine, qui lui avait été enlevé.

Mourad surpris se trouva heureux de transiger avec lui; et comme au fond
Hassan ne se souciait pas de venir trop près du Caire, il accepta la
proposition que lui fit Mourad-Bey, de le reconnaître possesseur de
toute la Haute-Égypte, depuis les cataractes du Nil jusqu'un peu
au-dessus d'Esné, où il était à notre arrivée en Égypte.

Ce fut dans les bras de ce rival que Mourad-Bey alla se jeter, et par un
sentiment de noblesse dont l'histoire des monarques de l'Europe n'offre
peut-être pas d'exemple, Hassan le reçoit, ne lui fait aucun reproche,
ne lui parle que de ses malheurs, et du plaisir qu'il va trouver à les
partager.

Il pouvait, en servant sa vengeance, se faire un mérite auprès des
Français; mais cet homme extraordinaire n'y pensa même pas: il joignit
aussitôt ses mamelouks à ceux qui restaient encore à Mourad, et ils
vinrent ensemble à notre rencontre. Elle eut lieu à la petite ville de
Samanhout, le lendemain de notre départ de Girgé.

Le schérif de la Mecque, par zèle pour sa religion, avait envoyé mille à
douze cents hommes d'infanterie à Hassan-Bey, qui les mena aussi à
Samanhout.




CHAPITRE VIII.

Bataille de Samanhout.--Tentira.--Ruines de Thèbes.
Sienne.--Cataractes.--Projet du pacha d'Égypte.--Radeaux de
poterie.--Impôt du miri; moyens employés pour le lever.


Quelques corps que le général Desaix tenait en avant nous eurent bientôt
donné avis de la présence des mamelouks, en sorte que nous eûmes le
temps de nous former en deux grands carrés d'infanterie, et de placer la
cavalerie sur trois lignes entre ces deux carrés; la deuxième ligne
faisait face en arrière.

Dans cette bataille, comme dans les autres, on ne tira que vingt-cinq ou
trente coups de canon; la mousqueterie décida tout, le feu des carrés
dispersa les mamelouks, sur lesquels on lança toute notre cavalerie, qui
était commandée par le général Davout; mais elle ne put en joindre
aucun, quoiqu'elle les poursuivît assez loin dans le désert: en
revanche, elle tailla en pièces les malheureux fantassins de la Mecque.

La bataille finissait, lorsqu'il déserta un mamelouk
d'Osman-Bey-Ottambourgis: c'était un Hongrois, ancien sous-officier des
hussards autrichiens du régiment de Wentschal; il avait été pris dans la
guerre entre cette puissance et la Porte, en 1783 ou 1784. Il nous vint
de même d'anciens dragons de La Tour, et même des officiers des corps
francs hongrois et croates, qui, ayant été pris dans la même guerre,
avaient été conduits à Constantinople, puis amenés en Égypte, où ils
étaient simples mamelouks: ce sort-là ne leur déplaisait pas, et ils
n'avaient fait aucun effort pour retourner dans leur patrie, quoiqu'ils
eussent un consul en Égypte; mais il est juste de dire que, si leurs
beys leur en avaient soupçonné la pensée, ils auraient eu la tête coupée
sur-le-champ.

Le reste du jour de la bataille, on continua à marcher pour venir
coucher à Farchout, au bord du Nil.

Les mamelouks remontèrent le fleuve, et, le lendemain, nous les
suivîmes. À cette hauteur, la vallée de l'Égypte se rétrécit beaucoup,
et continue à se resserrer jusqu'aux cataractes, où elle se termine en
forme d'entonnoir.

Dans la marche que nous fîmes en sortant de Farchout, nous trouvâmes les
ruines de Tentira, pour arriver quelques heures après au milieu de
celles de la fameuse Thèbes aux cent portes. Nous y passâmes la nuit.

Nous étions trop fatigués pour accorder de l'attention à ces antiques
monumens, qui étaient déjà dans cet état de destruction du temps de
Moïse. Cependant, comme M. Denon était infatigable toutes les fois qu'il
y avait quelque chose à voir, il nous conduisit au lieu où se trouvent
les débris de la statue de Memnon, qui est brisée en treize morceaux.
J'ai mesuré la circonférence d'un de ses bras au-dessus du coude: elle
avait treize pieds et demi.

Nous allâmes voir la fameuse avenue de Sphinx, qui nous parut bien peu
de chose; et ce qui nous surprit le plus, ce fut de voir des chapiteaux
de colonnes peints en vert et en rouge, et qui étaient aussi frais que
si cette peinture n'avait eu qu'un an, ce qui nous prouva combien le
climat avait peu altéré ces énormes monumens, que l'on ne prendrait pas
la peine d'aller voir, s'ils étaient à la porte de Paris.

Depuis Girgé, nous avions traversé une plaine plantée de cannes à sucre
et couverte de toutes les plantes médicinales que produit l'Égypte, en
sorte que l'atmosphère était remplie d'une odeur balsamique, qui était
encore plus forte à l'approche des villages.

Les bords du Nil commençaient à être dangereux, particulièrement le
soir, à cause des énormes crocodiles qui sortent du fleuve pour venir se
repaître de tout ce que l'on sème dans le limon de ses bords. Nous en
avons vu souvent; mais aucun accident n'est arrivé. Ces animaux, quoique
monstrueux, sont très timides; le moindre bruit les fait fuir, surtout
quand ils sont hors de l'eau, d'où ils ne sortent que la nuit.

Thèbes nous a paru avoir été fort grande, et nous avons pu en juger par
les ruines des deux portes opposées qui existent encore; néanmoins les
historiens sont tombés dans une grande exagération à ce sujet, car elle
n'a jamais pu être aussi grande qu'une de nos principales villes de
France.

Nous n'y passâmes qu'une nuit, et, le lendemain, nous continuâmes à
remonter le Nil pour arriver à Esné, où était la résidence de ce même
Hassan-Bey, qui s'était attaché à la fortune de Mourad.

Nous ne nous arrêtâmes qu'une nuit dans chacune de nos stations. D'Esné
nous allâmes au passage de la Chaîne, ainsi appelé parce que, dans cet
endroit, la vallée est si resserrée par les montagnes qui la bordent,
qu'elles n'y ont laissé que l'espace nécessaire au passage du Nil; et
quoique celui-ci fût au temps de ses plus basses eaux, il y avait à
peine la voie d'une pièce de canon entre ses bords et le pied de la
montagne, qui, à partir de ce point, est toute composée de blocs énormes
de granit rouge. C'était le premier qui s'offrait à nos yeux depuis que
nous étions en Égypte, et ce n'est sans doute que de là qu'on a tiré
tout celui qui ornait les monumens de Rome, et que l'on désignait sous
le nom de granit d'Orient. Nous avons vu les carrières qu'exploitaient
les anciens, et nous y avons encore trouvé des obélisques entiers,
détachés du rocher pour être ébauchés, et qui n'avaient pu être achevés.

Au moyen des crues du fleuve, on embarquait sans doute ces masses
énormes sur des radeaux construits exprès, pour les transporter dans
toutes les villes d'Égypte. On en rencontre encore au milieu des ruines
quelques uns qui n'ont pas été renversés.

Du passage de la Chaîne[18], la vallée s'élargit un peu jusqu'aux
cataractes, où nous arrivâmes le lendemain. Mais ce petit bassin n'offre
plus la même terre que celle d'Égypte: ce n'est que du sable que
l'inondation fertilise, mais qui produit bien peu de chose. Aussi
avons-nous recommencé à souffrir; et si, en arrivant à Sienne, nous
n'avions pas arrêté, au pied des cataractes, les convois de barques sur
lesquelles les provisions des mamelouks étaient embarquées, nous
eussions souffert bien davantage: mais nous y trouvâmes du biscuit, des
dattes en abondance, et de l'orge pour les chevaux.

Nous étions arrivés au pied des cataractes et en face de Sienne, qui est
sur la rive droite. Nous passâmes la nuit sur le bord du fleuve, où nous
avions réuni toutes les barques dont je viens de parler: nous fûmes
obligés de faire constamment grand bruit pour éloigner les crocodiles,
qui cherchaient quelque chose à dévorer autour de ces barques qu'ils
sentaient chargées.

Au jour, nous traversâmes le fleuve pour aller à Sienne, et nous nous
arrêtâmes dans une île, située au milieu de son lit, où l'on voyait
quelques monumens. C'était l'île de Philé des anciens; l'on prétendait
qu'il y existait un puits au fond duquel on apercevait le soleil à midi
juste, le 21 juin, parce que, comme l'on sait, Sienne est sous le
tropique; nous avons inutilement cherché ce puits, nous ne l'avons pas
trouvé.

Les historiens ont exagéré sur Sienne comme sur le reste; cette ville
n'est plus qu'un amas de très petites maisons construites en briques
cuites au soleil, et n'a jamais pu être que très peu de chose, même dans
les temps les plus reculés; elle n'est entourée que de sable, que l'on
ne peut cultiver que dans une largeur de quelques toises sur chacun des
bords du Nil. Elle ne pouvait avoir aucune industrie, si ce n'est celle
d'être un point de halte pour les caravanes qui venaient par le Nil en
Égypte, et un poste militaire que les Romains paraissent y avoir
entretenu pendant tout le temps qu'ils ont occupé cette province.

Nous restâmes quelques jours à Sienne pour voir quel parti prendraient
les mamelouks, et nous employâmes ce temps à visiter cette ville et ses
environs.

C'est à Sienne que nous avons vu des voûtes pour la première fois, et
les habitans sont obligés de les employer dans la construction de leurs
maisons, faute de bois assez fort pour soutenir un étage supérieur. Ces
voûtes rendent leurs habitations un peu plus fraîches, ce qui est d'un
grand prix dans une ville abritée de tous les vents, entourée de rochers
de granit, et placée sous le tropique: elle serait inhabitable sans
cela. Du reste, l'on ne remarque ni chaux ni plâtre, même dans
l'intérieur des chambres, qui sont tout simplement crépies avec le limon
noir du Nil.

Un des inconvéniens de ces contrées est celui d'être dévoré par de la
vermine, dont la plus grande propreté ne débarrasse pas toujours. L'on
nous avait dit que sous le tropique elle périssait par l'excessive
chaleur; on nous avait fait un conte: elle s'y multiplie à un degré
insupportable; mais il fallut bien que l'armée souffrît ce nouveau
fléau.

Nous avons trouvé, dans les environs de Sienne, les débris bien
conservés de la voie romaine qui allait de Sienne au port de Bérénice,
dans la mer des Indes.

En arrivant aux cataractes, qui sont un peu au-dessus de Sienne, nous
fûmes bien surpris de ne voir aucune chute d'eau; le fleuve s'est ouvert
un passage à travers un amas de rochers de granit qui obstruent son lit
et l'ont divisé en une infinité de petits torrens: ces amas de rochers
se prolongent pendant à peu près une lieue, et forment ce que l'on
appelle les cataractes. Immédiatement après avoir franchi cet obstacle,
on trouve le fleuve dans son entier, et formant un beau bassin au milieu
duquel s'élève l'île d'Éléphantine, qui est toute couverte de monumens.
Nous étions frappés d'étonnement de voir aussi bien conservées toutes
les inscriptions grecques et romaines que les voyageurs avaient gravées
partout, lorsqu'ils étaient venus visiter ces mêmes lieux quelques
siècles avant nous. La plupart étaient encore plus lisibles que ne le
sont celles qui couvrent la muraille de la galerie où l'on vient admirer
le beau point de vue de la _villa_ d'Est à Rome, et que celles qui
couvrent le rocher au bas de la cascade du Rhin à Schaffouse.

Nous passâmes une nuit au-dessus des cataractes, que nous avions
laissées à cinq lieues derrière nous, et nous revînmes à Sienne le
lendemain[19]. Il serait difficile de se faire une idée de tout ce que
nous eûmes à souffrir de la chaleur dans toutes ces marches.

Nous avions remarqué sur le Nil des radeaux qui le descendaient, et dont
la construction singulière avait vivement piqué notre curiosité: c'était
de la poterie. Nous étions arrivés au point le plus élevé de l'Égypte,
sans en avoir rencontré de fabrique. Nous demandâmes d'où venait cette
marchandise: on nous apprit qu'elle venait de beaucoup plus haut que
Sienne, où se trouvait un de ces radeaux. Nous l'examinâmes; il était
aussi grand que ceux que l'on voit sur nos rivières en France, et
uniquement composé de pots de terre parfaitement égaux, ingénieusement
rangés les uns à côté des autres, liés ensemble, et l'ouverture placée
en dessous; on en mettait ainsi les uns sur les autres autant de rangs
que la profondeur de l'eau le permettait. Cette masse était soutenue à
flot par l'air qui restait au fond des pots, d'où il ne pouvait
s'échapper. Les conducteurs y ajustaient un gouvernail, et y plaçaient
quelques nattes, sur lesquelles ils s'établissaient. Ils descendaient
ainsi le fleuve du point le plus élevé du cours du Nil jusqu'au Caire,
et en passant même par-dessus les cataractes, quand l'inondation les
recouvre, ainsi que cela a lieu tous les ans.

Ces radeaux ne craignaient que l'échouage; mais dans le Nil, dont les
bords sont limoneux, cela ne présente aucun danger.

Pendant son séjour à Sienne, le général Desaix eut besoin d'écrire à
Siout; on donna la lettre à porter à un fellah, qui ne prit pas d'autre
moyen pour exécuter sa commission, que de lier ensemble deux bottes de
joncs, sur lesquelles il se plaça assis à la turque, avec sa pipe et un
peu de dattes, ne prenant que sa lance pour se défendre contre les
crocodiles, et une petite rame pour se diriger. Placé ainsi sur cette
frêle embarcation, il s'abandonna au cours du fleuve et arriva sans
accident.

Notre campagne paraissait finie; nous croyions que les beys Mourad et
Hassan avaient été porter leur infortune chez les Éthiopiens; mais nous
fûmes bientôt désabusés: le désert leur était familier, et des guides
fidèles les avaient ramenés depuis les cataractes jusqu'en Égypte, en
leur faisant faire une marche pénible.

Ils arrivèrent avant nous à Esné, où ils se séparèrent pour suivre
chacun une fortune différente. Mourad continua à descendre par la rive
gauche, et Hassan passa sur la rive droite.

Nous eûmes aussitôt avis de ce mouvement par un gros détachement
d'infanterie, que nous avions laissé en observation au passage de la
Chaîne, et nous nous mîmes en mesure de les suivre.

Le général Desaix laissa à Sienne un détachement de deux cents hommes
d'infanterie, et partit, avec le reste de ses troupes, par la rive
droite du Nil, qu'il vint passer à Esné, où il resta quelques jours.

Avant de s'occuper exclusivement des mamelouks, il fallait songer à
organiser la province, dont les ressources devaient pourvoir à nos
besoins; l'impôt était déjà d'un an en arrière; le Nil, qui allait
monter de nouveau, aurait rendu sa rentrée difficile, parce qu'en
Égypte, quoique l'impôt ou miri se paie exactement, les villes et
villages ne l'apportent jamais; il faut que l'on se donne la peine
d'aller le chercher, et les villages ne le paieraient point, si on
négligeait de déployer un appareil militaire en venant le leur demander;
et ce qui est étrange, c'est que c'est pour eux une marque de
considération à laquelle ils sont très sensibles.

Le déshonneur accompagne celui qui paie le miri à la première sommation,
et une grande considération est accordée à ceux qui résistent. Elle est
même graduée d'après le nombre de coups de bastonnade qu'ils ont la
force d'endurer avant de délier la bourse.

Cet usage bizarre est établi depuis des siècles, nous n'y dérogeâmes
pas. Il fallut donc disloquer les troupes de la division, afin d'occuper
toute la Haute-Égypte, organiser une administration pour pourvoir aux
besoins des soldats, et commencer enfin à lever l'impôt, dont la quotité
n'était pas même encore fixée.

D'Esné le général Desaix vint s'établir à Kené, petit bourg placé à la
lisière du désert de la rive droite, et où aboutit la route qui mène à
Cosséir, sur la mer Rouge. Il y organisa l'expédition qui devait aller
occuper ce point, dont il était important d'être promptement maître,
parce que c'est par ce port qu'arrive tout le café moka, ainsi que les
marchandises de l'Arabie, qui se changent à Cosséir contre du blé, du
riz et autres produits de l'Égypte. On réunit plusieurs centaines de
chameaux qui furent employés à transporter les troupes qui devaient
aller occuper Cosséir; on traita avec des Arabes du désert pour le
transport de toutes sortes de vivres et de munitions, puis on fit partir
cette expédition, qui arriva à Cosséir après six jours de marche. Peu de
jours après son arrivée, il parut devant le port deux frégates anglaises
qui venaient de l'Inde; elles débarquèrent deux cents hommes de troupes
de ce pays avec une pièce de canon. Cette troupe avait vraisemblablement
le projet de s'emparer du fort qui domine le port, et qui est un vieux
bâtiment carré, en maçonnerie très ancienne et solidement établie; mais,
le voyant déjà occupé par nos troupes, elle se rembarqua en laissant sa
pièce de canon, qui nous resta. Les frégates s'éloignèrent, et ne
reparurent plus.




CHAPITRE IX.

Organisation de la Haute-Égypte.--Nouvelles de France.--Le général
Bonaparte à l'isthme de Suez:--danger qu'il court.--Jaffa.--Massacre des
prisonniers.--Les Druzes et les Mutualis.--Leur députation au général
Bonaparte.


La Haute-Égypte se trouva ainsi complétement occupée par nos troupes. Le
général Desaix était parvenu à faire régner partout l'ordre à côté de
l'administration, et les avantages de ce gouvernement sur celui des beys
étaient trop évidens pour ne pas convaincre la population, et avancer la
révolution politique qui se faisait presque d'elle-même.

On ne négligeait rien pour la propager, et c'est dans ce but qu'après
avoir organisé l'Égypte supérieure, le général Desaix descendit jusqu'à
Siout pour y établir la même organisation; et telle était l'équité de
ses décisions et l'impartiale rigueur de sa justice, que les Arabes
l'avaient surnommé le _sultan juste_.

L'Égypte était tranquille et nous observait; Mourad et Hassan couraient
encore la campagne, non seulement sans y faire de progrès, mais en
perdant au contraire, chaque jour, quelques uns de ces intrépides
mamelouks dont ils avaient déjà si peu.

L'espérance les avait abandonnés, et le moral était tout-à-fait de notre
côté.

Pendant que le général Desaix était livré à ces importantes occupations,
il apprit que le général Bonaparte venait de se porter sur la Syrie,
pour exécuter la deuxième partie du plan qui l'avait amené en Orient.

Les bruits d'une nouvelle rupture entre la France et l'Autriche venaient
de se répandre, ainsi que celui de l'apparition d'une escadre de
vingt-cinq vaisseaux de ligne français dans la Méditerranée, sous le
commandement de l'amiral Bruix, que nous avions su avoir été nommé
ministre de la marine depuis notre départ. Le fait était vrai; Bruix
avait armé et commandait lui-même la flotte de Brest: il l'avait amenée
d'abord dans la Méditerranée, où le Directoire lui avait dit qu'il
embarquerait des troupes sur la côte d'Italie, mais arrivé là on les lui
avait refusées, parce que l'armée d'Italie elle-même n'en avait pas
assez, en sorte que Bruix prit le parti de retourner à Brest, toutefois
cependant après être entré à Cadix, d'où il se fit accompagner jusqu'à
Brest par la flotte espagnole, que le Directoire retint en otage: tant
il se crut peu assuré de la constance de l'Espagne à rester dans sa
politique.

On ne regardait pas en Égypte ces bruits comme tout-à-fait fondés; mais
les conjectures auxquelles ils donnèrent lieu ne pouvaient être
défavorables à ce que le général Bonaparte méditait d'entreprendre.
L'occupation de l'Égypte était assurée. L'armée, en se créant une
nouvelle patrie, s'était en même temps donné un point d'appui d'où elle
pouvait porter les coups les plus terribles aux puissances de l'Orient,
s'élancer sur Constantinople, ou atteindre les Indes, et frapper au coeur
la prospérité de l'Angleterre.

Le moment de procéder à cette seconde partie de son plan semblait venu;
les Égyptiens se familiarisaient avec les Français.

Rien ne paraissait à craindre, soit au-dedans, soit au-dehors.
Alexandrie était fortifiée, et munie d'une garnison commandée par un
général habile (Marmont); Aboukir, Rosette, Rahmanié, Damiette et le
Caire étaient dans le même cas, en sorte qu'à proprement parler, on
possédait toutes les clefs de l'Égypte. Nos ennemis n'avaient plus la
chance des révoltes; le peu de succès des premières en avait fait passer
l'envie, et d'ailleurs, nous étions partout plus forts que les
mamelouks. Le général Bonaparte, avant de partir pour la Syrie, voulut
aller voir les débris des établissemens vénitiens à Suez, et faire
rechercher autour de cette ville les traces du canal que l'on assure
avoir existé autrefois pour joindre la Méditerranée à la mer Rouge, à
travers l'isthme de Suez.

Il n'y a que vingt-cinq lieues du Caire à Suez, mais elles sont toutes
dans le désert, où l'on ne trouve ni un arbuste ni une goutte d'eau.

Il emmena avec lui ses aides-de-camp, le général du génie
Caffarelli-Dufalga, et MM. Monge et Berthollet; un escadron de ses
guides formait toute sa garde.

Il traversa rapidement le désert, et atteignit le Kalioumeth. Le soleil
n'était pas au tiers de sa course. Il fut curieux de pousser jusqu'au
mont Sinaï, et de voir l'état où étaient les aiguades qu'avaient
autrefois construites les Vénitiens. Il passa la mer au lieu même où
Moïse l'avait franchie avec ses Hébreux, et le fit, comme lui, au moment
où la marée basse la laissait presqu'à sec. Arrivés en Asie, les
chasseurs restèrent sur le rivage avec les guides qu'on avait pris à
Suez. Ils imaginèrent de leur faire boire de l'eau-de-vie: ces
malheureux n'en avaient jamais goûté; ils perdirent la raison, et
étaient encore tout-à-fait ivres quand le général revint de l'excursion
qu'il avait faite. Cependant la marée allait monter, le jour était à son
déclin; il n'y avait pas un instant à perdre.

Ayant préalablement relevé la position de Suez, on se mit en marche dans
sa direction. Mais après avoir marché quelque temps dans la mer, on
s'égara; la nuit était venue, et l'on ne savait pas si l'on marchait
vers l'Afrique ou l'Asie, ou vers la grande mer. Les flots commençaient
à monter sensiblement, lorsque les chasseurs qui étaient en tête
crièrent que leurs chevaux nageaient.

En suivant cette direction, on ne pouvait manquer de périr, de même que
si l'on eût perdu du temps à délibérer. Le général Bonaparte sauva tout
le monde par un de ces moyens simples qu'un esprit calme trouve
toujours.

Il s'établit le centre d'un cercle, et fit ranger autour de lui, sur
plusieurs hommes de profondeur, tous ceux qui partageaient ce danger
avec lui, et en numérotant tous ceux qui composaient le premier cercle
en dehors. Il les fit ensuite marcher en avant, en suivant chacun la
direction dans laquelle ils étaient, et en les faisant suivre
successivement par d'autres cavaliers à dix pas de distance dans la même
direction. Lorsque le cheval de l'homme qui était en tête d'une de ces
colonnes perdait pied, c'est-à-dire lorsqu'il nageait, le général
Bonaparte le rappelait sur le centre ainsi que tous ceux qui le
suivaient, et il leur faisait reprendre la direction d'une autre colonne
à la tête de laquelle on n'avait pas encore perdu pied.

Les rayons qui avaient été lancés dans des directions où ils avaient
perdu pied, avaient tous été retirés successivement pour être mis à la
suite de celui où on ne l'avait pas perdu. On retrouva ainsi le bon
chemin, et l'on arriva à Suez à minuit, ayant déjà de l'eau
jusqu'au-dessus du poitrail des chevaux; et dans cette partie de la côte
la marée monte jusqu'à vingt-deux pieds.

On avait été fort inquiet de ne pas voir arriver le général Bonaparte
avant l'heure de la marée, et lui-même s'estima fort heureux de s'en
être tiré ainsi. Il revint au Caire afin d'y terminer ses dernières
dispositions avant de partir pour la Syrie, où il emmena six mille
hommes.

Il laissa en Égypte de bonnes garnisons dans les places que j'ai citées
plus haut, un corps mobile de quinze cents hommes autour du Caire, et la
division du général Desaix dans la Haute-Égypte.

Avec sa petite armée, il traversa le désert qui sépare l'Afrique de
l'Asie, prit en chemin le fort d'El-Arich, dont la garnison capitula et
obtint la liberté, sous condition de se rendre à Bagdad et de ne pas
servir contre les Français avant un an; de là il marcha sur Gazah
(l'ancienne Césarée), et arriva devant Jaffa (l'ancienne Joppé), où il
se trouva une garnison turque qui fit mine de se défendre.

Jaffa, située tout-à-fait au bord de la mer, est entourée d'une bonne
muraille; il fallut lui donner assaut pour y entrer, et on y fit trois
mille prisonniers, qui, pour la plupart, étaient ces mêmes soldats
auxquels on avait accordé la liberté et la vie à El-Arich, à des
conditions qu'ils avaient aussitôt violées.

On apprit sur ces entrefaites que la Porte, après avoir mis aux fers
tous les agens français, avait déclaré la guerre à la France, et
rassemblait à Rhodes une armée qui devait être portée en Égypte: rendre
de nouveau la liberté à ces prisonniers, c'était envoyer aux Turcs de
nouvelles recrues; les envoyer en Égypte sous escorte, c'était affaiblir
l'armée déjà si faible. La nécessité décida de leur sort; on les traita,
après leur parjure, comme ils traitaient après le combat nos blessés, à
qui ils coupaient la tête sur le champ de bataille.

Après la prise de Jaffa, l'armée continua sa marche, et arriva devant
Saint-Jean-d'Acre, l'ancienne Ptolémaïs. La conquête de cette place
devait entraîner celle de toute la Palestine, ainsi que cela avait eu
lieu du temps des croisades, et nous ouvrir cette fois-ci le chemin de
Constantinople, au moyen de nombreuses légions que le général Bonaparte
avait le projet de former avec la superbe et nombreuse population du
pays qu'il traversait.

Dans cette position, l'Orient prenait une face nouvelle, et recevait de
nouveau la lumière qu'il avait répandue jadis sur le monde. Ses peuples
belliqueux se seraient infailliblement jetés dans les bras d'un guerrier
qui ne leur demandait que de relever leurs fronts trop long-temps
humiliés.

La puissance physique de ces peuples est extraordinaire; on peut juger
de ce qu'ils seraient devenus après la régénération de leur moral.
L'Orient doit, tôt ou tard, appartenir encore à celui qui saura se
donner un point d'appui pour poser le levier qui doit l'ébranler.

Le souvenir des anciennes croisades nous était favorable, quoiqu'elles
aient trouvé leurs tombeaux dans ces mêmes contrées.

Les Druzes et les Mutualis, peuplades chrétiennes qui habitent les
montagnes à l'est, sont, à ce que l'on dit dans le pays, les descendans
en ligne directe des derniers croisés, qui, privés des moyens de
retourner dans leur patrie, ont été retenus dans le pays par la misère.
Pour se soustraire aux Turcs, ils se sont retirés dans les montagnes où
vivent encore leurs descendans, et l'on ne se souvient pas qu'aucun Turc
soit parvenu à pénétrer dans les lieux qu'ils ont choisis pour leur
retraite.

Ces peuplades vivent en tribus; elles ont perdu la connaissance de la
langue de leurs ancêtres, mais elles ont encore les mêmes armes qu'eux,
les mêmes lances, de longues épées avec une poignée en forme de croix,
et de petits boucliers ronds faits d'un cuir très dur.

Au premier bruit de l'entrée des Français en Syrie, ces peuples
descendirent de leurs montagnes, animés par ce seul sentiment qu'ils
devaient être nos alliés naturels, et vinrent au camp devant
Saint-Jean-d'Acre pour rendre hommage au général Bonaparte, dont la
gloire était parvenue jusqu'à eux; on leur fit grande fête; et le
général Bonaparte, qui aimait à reparler de cette époque, même au temps
de ses plus hautes prospérités, m'a fait l'honneur de me dire
quelquefois que, lors de l'entrée de ces guerriers druzes dans sa tente,
il avait éprouvé un sentiment d'intérêt mêlé d'admiration dont il
n'avait pu se défendre, et que cette visite lui avait fait éprouver un
véritable plaisir. Il disait qu'il n'avait pas cru voir des Turcs, que
leurs physionomies avaient encore l'impression de la souche d'où ils
étaient sortis, que leurs yeux et la coupe de leur visage étaient plus
européens qu'orientaux; qu'en un mot on voyait bien qu'entre eux et nous
il y avait quelque chose de commun.

La tradition des âges avait appris à ces guerriers qu'ils provenaient
d'autres guerriers venus du même pays que nous. Ils vivaient, du reste,
dans une ignorance complète des affaires du monde, et ne sont que des
chrétiens dans toute la simplicité des premières doctrines. Ils sont
fort considérés de la population entière de la Syrie, qui, de temps en
temps, a recours à leur protection pour imposer à la férocité des
milices des pachas que la Porte envoie pour gouverner ces malheureuses
contrées.

Ces diverses populations eussent bien aisément fourni une magnifique
armée qui aurait précédé nos légions, lesquelles n'auraient plus été
engagées que dans les occasions où leurs efforts seraient devenus
nécessaires; mais avant tout il fallait prendre Saint-Jean-d'Acre.




CHAPITRE X.

Prise par les Anglais d'un convoi expédié pour Saint-Jean-d'Acre.--Siége
de Saint-Jean-d'Acre.--Retraite.--Le général Bonaparte à l'hôpital des
pestiférés de Jaffa.--Débarquement de l'armée turque.--Bataille
d'Aboukir.


Le général Bonaparte, dont la prévoyance embrassait toutes les
difficultés, avait fait partir d'Alexandrie un convoi de bâtimens sur
lesquels il avait fait embarquer la grosse artillerie, ainsi que des
outils du génie; il était escorté par deux vieilles frégates qui étaient
parties de Toulon comme bâtimens de transport, et avaient été réarmées à
Alexandrie depuis la défaite de notre escadre. Tout ce qui devait être
employé au siége de Saint-Jean-d'Acre était sur ce convoi, ainsi que
beaucoup de fusils. Cette petite flotte, d'une valeur inappréciable dans
cette circonstance, fit route le long des côtes d'Égypte et de Syrie.
Elle était prévenue qu'il y avait deux vaisseaux anglais dans ces
parages; mais comme les bâtimens qui la composaient tiraient peu d'eau,
ils pouvaient serrer la côte de très près et s'y mettre à l'abri toutes
les fois qu'ils n'auraient pas trouvé les troupes françaises maîtresses
d'un des petits ports de cette côte, dans lequel ils devaient entrer.

La fatalité voulut que tout ce convoi fût commandé par un officier d'une
intelligence au-dessous du médiocre, et qu'arrivé à la pointe du
Mont-Carmel, il n'osa pas, ou du moins il négligea de faire reconnaître
le port de Caïpha, dont il n'était qu'à trois lieues, craignant de le
trouver occupé par les Turcs, tandis que nous y étions déjà. Il hésita,
et dans cette perplexité il préféra, en restant au large, s'exposer à
être pris par les Anglais que par les Turcs, que son imagination lui
faisait voir partout. Il tomba effectivement au pouvoir des Anglais avec
tout son convoi, et cette faute, qu'on ne sait comment qualifier, eut
une influence immense sur l'avenir.

Il n'y avait pas à reculer, et il fallut faire le siége de la place avec
les moyens qu'offrait l'artillerie de l'armée.

On en fit la circonvallation, on ouvrit la tranchée, et à force de zèle
on parvint à faire brèche; on livra jusqu'à dix assauts à cette
misérable bicoque, dans laquelle on pénétra plusieurs fois, mais d'où
l'on fut toujours repoussé avec de grandes pertes; les Turcs, si
terribles quand ils sont derrière des murs, se défendaient d'autant
mieux, qu'ils voyaient bien que nos moyens d'attaque n'étaient pas en
proportion avec ceux de leur défense; et de plus ils étaient dirigés par
un officier d'artillerie français que les Anglais avaient débarqué dans
la place pour présider à sa défense.

Cette résistance inattendue, et le temps que l'on avait dépensé à cette
opération, avaient un peu altéré la haute opinion que les peuples
s'étaient formée de ce qu'ils allaient voir.

Leurs communications avec nous se refroidirent d'abord; peu à peu les
vivres devinrent rares, et les désordres arrivèrent à la suite des
besoins.

Les Druzes et les Mutualis étaient retournés chez eux, et enfin,
l'audacieuse insolence des Arabes vagabonds s'étant accrue, il fallut
détacher des corps entiers pour couvrir une plus grande surface de pays,
et y chercher des vivres pour l'armée. Ces corps furent vivement
attaqués et harcelés par des essaims de population; le général Bonaparte
fut obligé de marcher lui-même pour dégager Kléber au Mont-Thabor, et le
général Junot à Nazareth, en sorte que les détachemens n'obtenant pas ce
que l'on s'était proposé en les faisant marcher, on les fit rentrer.

La disette ne tarda pas à se faire sentir, et, pour comble de malheur,
la peste se mit dans l'armée.

Dans une situation aussi grave, il ne restait au général Bonaparte
aucune chance de mener son opération à bonne fin: il ne pouvait, au
contraire, que perdre son armée, s'il ne se hâtait pas de la ramener en
Égypte.

Une autre considération le détermina encore à abandonner son premier
projet; nous approchions de la saison pendant laquelle les débarquemens
sont faciles en Égypte, où la côte, partout très basse, oblige les
vaisseaux de mouiller fort loin, et comme dans cette position ils ne
peuvent tenir contre la violence des vents de l'arrière-saison, il n'y a
qu'en été qu'ils peuvent rester à ce mouillage. Pendant son séjour en
Syrie, le général Bonaparte avait appris qu'une expédition se préparait
dans les ports de l'Archipel: il était donc très prudent de se trouver
en Égypte au moment de son arrivée.

On se mit en marche pour y revenir après avoir fait embarquer tous les
malades, ainsi que les blessés, qui arrivèrent sans accident à Damiette.

L'hôpital n'était pas évacué en entier par une foule de soldats, que le
nom, plus encore que la gravité de la maladie tenait dans les angoisses.
Le général Bonaparte résolut de les rendre à leur énergie naturelle. Il
alla les visiter, leur reprocha de se laisser abattre, de céder à de
chimériques terreurs; et, pour les convaincre par une preuve
péremptoire, il fit découvrir le bubon tout sanglant de l'un d'entre
eux, et le pressa lui-même avec la main. Cet acte d'héroïsme rappela la
confiance parmi les malades; ils ne se crurent plus désespérés. Chacun
recueillit ce qui lui restait de forces, et se disposa à quitter un lieu
d'où, un instant auparavant, il n'espérait plus sortir. Un grenadier,
chez qui le mal avait fait plus de ravages, avait peine à se détacher de
son grabat. Le général l'aperçut, et lui adressa quelques paroles
propres à le stimuler. «Vous avez raison, mon général, reprit le brave,
vos grenadiers ne sont pas faits pour mourir à l'hôpital.» Touché du
courage que montraient ces malheureux, épuisés par leur anxiété autant
que par la maladie, le général Bonaparte ne voulut pas les quitter qu'il
ne les vît tous placés sur les chameaux et les transports dont l'armée
disposait. Ces moyens furent insuffisans: il requit les chevaux des
officiers, livra les siens; et, observant qu'un de ceux-ci manquait, il
fit chercher le palefrenier, qui le gardait pour son maître, et hésitait
à le livrer. Le général, impatienté de cet excès de zèle, laissa
échapper un geste menaçant; l'écurie entière fut employée au service des
malades. C'est cependant cet acte si magnanime que la perversité humaine
s'est plue à travestir. Je suis honteux de revenir sur cette atroce
calomnie; mais celui dont la simple assertion a suffi pour l'accréditer,
n'a pu la détruire par son désaveu. Il faut bien se résoudre à montrer
combien elle est absurde. Je ne veux pas me prévaloir de la pénurie de
médicamens où l'immoralité d'un pharmacien plongea l'armée, ni de
l'indignation à laquelle s'abandonna le général Bonaparte, lorsqu'il
apprit que ce malheureux, au lieu d'employer ses chameaux au transport
des préparations pharmaceutiques, les avait chargés de comestibles sur
lesquels il espérait bénéficier. C'est un fait connu de l'armée entière,
que la nécessité où l'on fut réduit de se servir de racines pour
suppléer l'opium. Mais, quand cette substance eût été aussi abondante
qu'elle l'était peu, quand le général Bonaparte eût eu dessein de
recourir à l'expédient qu'on lui attribue, où trouver un homme assez
déterminé, assez altéré de crimes, pour aller desserrer la mâchoire de
cinquante malheureux prêts à rendre l'âme, afin de les gorger d'une
préparation mortelle? Le voisinage d'un pestiféré faisait pâlir le plus
intrépide; le coeur le plus ardent n'osait secourir son ami dès qu'il
était atteint, et l'on veut que ce que les passions les plus nobles
n'osaient tenter, une fureur brutale l'ait exécuté; qu'il y ait eu un
être assez sauvage, assez forcené, pour se résoudre à périr lui-même,
afin de goûter la satisfaction de donner la mort à cinquante moribonds
qu'il ne connaît pas, dont il n'a pas à se plaindre! La supposition est
absurde, digne seulement de ceux qui la reproduisent, malgré le désaveu
de son auteur.

Je reviens aux pestiférés. Ils suivirent les traces de l'armée, tinrent
la même route, et campèrent constamment à quelque distance de ses
bivouacs. Le général Bonaparte faisait dresser chaque soir sa tente
auprès d'eux, et ne passait pas un jour sans les visiter et les voir
défiler au moment du départ. Ces soins généreux furent couronnés du plus
heureux succès. La marche, la transpiration, et surtout l'espérance à
laquelle le général les avait rendus, dissipèrent complétement la
maladie. Tous arrivèrent au Caire parfaitement rétablis.

L'armée était exténuée; la traversée, les fatigues de la campagne,
avaient épuisé ses forces; elle rentra en Égypte dans un dénûment
complet: mais les besoins avaient été prévus, une nourriture abondante,
le repos, des vêtemens commodes, lui eurent bientôt fait oublier
jusqu'au souvenir de ce qu'elle avait souffert.

Le général Bonaparte, de retour au Caire, chercha à s'assurer de l'état
où était la France. Il avait eu, au moment de se mettre en route pour la
Syrie, de fâcheux aperçus sur sa situation militaire et politique. MM.
Hamelin et Livron, qui arrivaient des côtes d'Italie avec un chargement
de vin et de vinaigre, avaient traversé l'Archipel, et avaient vu la
flotte russe qui pressait Corfou; ils avaient même relâché à Raguse, où
ils avaient été obligés de changer de bâtiment. Le capitaine avec lequel
ils avaient d'abord traité refusait d'aller jusqu'en Égypte, de crainte
que son navire ne fût confisqué, attendu qu'il était dalmate, et que
l'Autriche était de nouveau en guerre avec la France. Ils avaient fait

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