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Légendes pour les enfants

by unknown · French · Gutenberg #20079 · 371,309 chars · public domain (US)

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Title: Légendes pour les enfants

Editor: Paul Boiteau d'Ambly

Illustrator: Bertall


        
Release date: December 10, 2006 [eBook #20079]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/20079

Credits: Produced by Suzanne Shell Rénald Lévesque and the Online
        Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
        file was produced from images generously made available
        by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
        http://gallica.bnf.fr)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LÉGENDES POUR LES ENFANTS ***




Produced by Suzanne Shell Rénald Lévesque and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)







                               LÉGENDES
                           POUR LES ENFANTS

                              ARRANGÉES
                           PAR PAUL BOITEAU

                     ET ILLUSTRÉES DE 42 VIGNETTES
                             PAR BERTALL

                          DEUXIÈME ÉDITION


    PARIS
    LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
    RUE PIERRE-SARRAZIN, No. 14

    1861



                              LÉGENDES
                         POUR LES ENFANTS


    PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie
    Rues de Fleurus, 9, et de l'Ouest, 21




                  PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.


Ce volume contient six légendes qui, les unes, sont tirées de la
_Bibliothèque bleue_ et, les autres, sont écrites ici pour la première
fois.

Ces légendes sont: _Le roi Dagobert_, _Geneviève de Brabant_, _Robert le
Diable_, _Jean de Paris_, _Griselidis et le Juif errant_.

La première et la dernière de ces légendes sont celles qui ne font pas
partie de la _Bibliothèque bleue_. Toutes les autres y figurent, et à
peu près dans l'état où nous les avons reproduites.

La _Bibliothèque bleue_, qui n'est guère connue aujourd'hui que par le
souvenir, a joué un fort grand rôle dans l'histoire des lectures
populaires et des amusements de l'enfance. Pendant plus de deux siècles,
le dix-septième et le dix-huitième, elle a été une encyclopédie toute
spéciale des romans, légendes, fabliaux, chansons et satires de notre
pays. La couverture bleue qui était la simple parure des divers ouvrages
dont elle était d'abord composée, invariablement reproduite, avait fini
par donner un nom de couleur à ces ouvrages et à la Bibliothèque
elle-même, et ce n'était là qu'un nouvel attrait pour l'imagination des
lecteurs naïfs.

Il y a en effet, et cela se sent surtout lorsqu'on est jeune, un langage
particulier dans certains mots qui affectent un air de mystère.
Qu'est-ce qu'un conte bleu? Comment une histoire peut-elle être bleue?
Voilà ce que l'enfant demande et ce qui l'étonne. Il s'attache à la
recherche de ce problème singulier; il regarde le récit qui lui est fait
comme un récit d'un ordre surnaturel, et un plaisir étrange assaisonne
sa lecture.

Je me souviens des jouissances extraordinaires qui, en mon tout jeune
âge, me surprenaient devant ces livres d'une littérature si originale et
de toutes manières si bien faite pour émouvoir l'âme et plaire à
l'esprit des enfants ou des villageois. Le titre seul, la vue seule d'un
conte bleu me ravissait au milieu de je ne sais quel monde qui n'était
pas celui des fées, que je distinguais bien, qui était plus humain, plus
vrai, un peu moins bruyant, un peu plus triste, et que j'aimais
davantage.

Les contes de fées amusent, mais ils ne charment pas; les contes bleus,
qui donnent moins de gaieté, remuent le coeur. On entre peu à peu, avec
ces récits, dans le domaine de l'histoire. Ce sont des mensonges; mais
ces mensonges ont, en quelque sorte, des racines dans la vérité. Il y a
des époques peintes, des caractères tracés, et tout un pittoresque
naturel dans ces légendes qui n'ont fait défaut à aucun peuple. La vie
de nos pères nous apparaît au travers de ces peintures; nous nous la
rappelons sans l'avoir connue, et, tout jeunes, nous apprenons à aimer
religieusement les hommes d'autrefois.

La _Bibliothèque bleue_ a obtenu un succès incomparable. C'est Jean
Oudot, libraire de Troyes, qui dès les premières années du seizième
siècle, sous Henri IV, eut l'idée de recueillir et de publier
successivement, à l'usage des campagnes, les légendes chevaleresques de
la vieille France.

Le moment était merveilleusement choisi. La vie ancienne de la France
avait cessé et le travail de transformation commençait qui allait, au
dix-septième siècle, réduire et limiter tout à fait, dans les moeurs et
dans la langue, la part des vieilles moeurs et du vieux langage. Le
moyen âge était enseveli; le monde nouveau naissait. C'était l'heure
propice pour les contes qui parlaient des héros de l'âge anéanti.

La _Bibliothèque bleue_ parut; elle était composée de volumes qui,
presque tous, étaient des in-quarto, d'un format semblable à celui du
_Messager de Bâle_, ou du _Messager de Strasbourg_, imprimés sur le même
gros papier et revêtus de la même couverture bleu foncé.

En 1665, le fils de Jean Oudot, Nicolas, ayant épousé la fille d'un
libraire de Paris, vint s'établir rue de la Harpe, à l'image de
_Notre-Dame_, et, devenu libraire parisien, agrandit le cercle de ses
entreprises et de ses affaires. De cette époque datent la plupart des
publications qui ont fait la fortune de la Bibliothèque.

Lorsque Nicolas fut mort, la veuve Oudot continua son commerce avec
habileté. Elle eut divers successeurs qui, comme elle et comme les
fondateurs de la _Bibliothèque bleue_, vécurent des profits de la
popularité qui s'était attachée à ces ouvrages. L'un des principaux de
ces successeurs est le libraire Garnier, de Troyes. C'est à Troyes
surtout qu'on a continué l'impression des volumes détachés de la
_Bibliothèque bleue_ dont, encore aujourd'hui, les campagnes consomment
des milliers d'exemplaires.

En 1770, un très-médiocre écrivain nommé Castillon, songea à publier, en
un même corps d'ouvrage, ces contes rajeunis par lui; il s'avisa
malheureusement d'y ajouter des situations nouvelles et des épisodes
nouveaux.

En 1843 M. Le Roux de Lincy, sous le titre de _Nouvelle Bibliothèque
bleue_ ou _Légendes populaires de la France_, a publié, en un volume,
_Robert le Diable_, _Richard sans Peur_, _Jean de Paris_, _Jean de
Calais_, _Geneviève de Brabant_, _Jehanne d'Arc_ et _Griselidis_. Nous
n'avons pas l'intention de critiquer un travail qui nous a été fort
utile; mais nous pouvons dire pourquoi nous avons cru ne pas devoir
suivre tout à fait la même voie que M. Le Roux de Lincy. Peut-être
_Richard sans Peur_, très-joli conte, cela est vrai, fait-il un peu
double emploi avec le conte de _Robert le Diable_ qui, du reste, paraît
être l'oeuvre du même auteur? _Jean de Calais_ est bien loin d'avoir la
grâce et le vif esprit du récit des aventures de _Jean de Paris_; c'est
d'ailleurs une oeuvre beaucoup plus récente, et d'un style qui n'a point
de qualités; enfin la légende de _Jehanne d'Arc_ est assez
insignifiante. Nous avons donc écarté d'abord _Jehanne d'Arc_, _Jean de
Calais_ et _Richard sans Peur_.

«Bien loin d'imiter Castillon, disait M. Le Roux de Lincy, je me suis
appliqué à reproduire les textes de l'ancienne _Bibliothèque bleue_. Il
faut respecter cette version admise par le peuple; elle est
sacramentelle et nous a conservé la mémoire de nos plus anciennes
traditions. En effet, quand on lit le catalogue de Nicolas Oudot, on y
retrouve avec plaisir tous ces récits dans lesquels se sont perpétuées
les légendes, ou sacrées ou profanes, qui ont été célèbres en Europe
pendant le moyen âge. On doit considérer la _Bibliothèque bleue_ comme
étant la dernière forme de cette littérature romanesque si nécessaire à
bien connaître quand on veut comprendre la vie privée de nos aïeux.»

Pour nous qui ne songions point à imprimer un recueil pour les
archéologues et les bibliophiles, mais qui nous adressions aux enfants,
nous n'avons pas dû leur présenter ces légendes telles quelles, dans
leur appareil archaïque et avec leurs erreurs elles-mêmes. Nous n'avons
introduit ni épisodes, ni situations; mais nous avons, sans détruire la
physionomie de chaque récit, retranché tout ce qui est tombé en
désuétude dans le style; et nous avons fait que rien ne s'y rencontrât
qui aujourd'hui même ne se pût écrire.

De cette manière le volume entier a un même aspect et il n'enseignera
point aux enfants plusieurs langues.

Nous n'avons d'ailleurs eu que des modifications bien légères à
introduire dans ces textes pour les amener à une harmonie suffisante,
et, si nous nous sommes permis de faire suivre chaque légende d'une
sorte de moralité, à la manière de Perrault, c'est là un caprice qui n'a
rien de sacrilége.

La _Bibliothèque bleue_, entre autres ouvrages, renfermait: L'_Histoire
des quatre fils Aymon_;--_Huon de Bordeaux_ (en deux parties qui se
vendent séparément, dit le catalogue);--l'_Histoire de Mélusine
ancienne_;--l'_Histoire de Valentin et Orson_;--_Les conquêtes du roy
Charlemagne_;--_Fortunatus_;--le _Roman de la belle
Hélène_;--l'_Histoire de Pierre de Provence et de la belle
Magdelone_;--_Le fameux Gargantua_.

Nous aurions pu choisir quelqu'une de ces légendes; mais il nous a
semblé que celles que nous réimprimions suffisaient, et nous avons voulu
donner quelque nouveauté à notre volume. C'est pour cela que nous y
avons introduit deux légendes d'une nature et surtout d'une origine
différente.

L'histoire de Dagobert et du Juif errant nous appartiennent donc en
propre, pour ce qui est du récit. Nous n'avons pas cherché à faire un
pastiche du style des autres contes, et nous avons tout uniment écrit
les nôtres de la manière qui nous a paru le mieux appropriée aux sujets.

Les petites notices qui précèdent chacune de ces histoires donneront des
détails particuliers à ceux qui croiront à propos de les lire. Nous
n'avons songé à faire ni un livre d'érudition pure, ni un livre de pure
imagination. Notre seul désir a été de donner à lire aux enfants
quelques légendes variées qui ont enchanté notre enfance, et notre
espoir est qu'ils s'y plairont comme nous.

    Si Peau d'Ane m'était conté,
    J'y prendrais un plaisir extrême,

a dit le plus habile des conteurs, La Fontaine.

On a banni les démons et les fées, disait, avec l'expression d'un vif
regret, Voltaire, et il ajoutait:

Ah! croyez-moi, l'erreur a son mérite[1].

    [Note 1:

    O l'heureux temps que celui de ces fables,
    Des bons démons, des esprits familiers.
    Des farfadets, aux mortels secourables!
    On écoutait tous ces faits admirables
    Dans son château, près d'un large foyer.
    Le père et l'oncle, et la mère et la fille;
    Et les voisins, et toute la famille,
    Ouvraient l'oreille à monsieur l'aumônier,
    Qui leur faisait des contes de sorcier.
    On a banni les démons et les fées;
    Sous la raison les grâces étouffées
    Livrent nos coeurs à l'insipidité;
    Le raisonner tristement s'accrédite,
    On court, hélas! après la vérité:
    Ah! croyez-moi, l'erreur a son mérite.]

Nous pourrions recueillir ainsi, en faveur des contes, de fort nombreux
et fort éloquents témoignages. L'auteur de _Don Quichotte_, Cervantes,
l'ennemi le plus redoutable qui ait croisé la plume contre l'épée de la
chevalerie, fait dire à un cabaretier:

«Est-ce qu'il y a une meilleure lecture au monde? J'ai lu deux ou trois
de ces livres, et je puis bien assurer qu'ils m'ont donné la vie; et
non-seulement à moi, mais encore à beaucoup d'autres. Car, dans la
saison des blés, il vient ici quantité de moissonneurs, les jours de
fête, et comme il s'en trouve toujours quelqu'un qui sait lire, nous
nous mettons vingt ou trente autour de lui; et nous nous amusons si
bien, qu'il ne peut finir de lire, ni nous de l'entendre. Il ne faut
point que je mente: quand j'entends parler de ces terribles coups que
donnent les chevaliers errants, je meurs d'envie d'aller chercher les
aventures, et je ne m'ennuierais pas d'entendre lire les jours et les
nuits.»

Ce cabaretier-là ne dit rien qui ne soit l'exacte vérité. Et je citerais
tel vigneron des vignes de la Franche-Comté qui n'a qu'un livre pour
toute bibliothèque, les _Aventures des quatre fils Aymon_. Ce livre est
même le seul volume du village. Au printemps, l'herbe pousse, le soleil
luit dans l'herbe, les fleurs sourient au soleil; cela va bien, on est
aux champs; l'été, la vigne fleurit et porte fruit; en automne, c'est la
vendange et la pressée. Mais l'hiver, dans les longues veillées, là où
il n'y a ni chanvreurs, habiles à dire des histoires, comme dans le
Berri, ni colporteurs de passage, le vigneron prend son livre dans la
huche; il le lit tout entier; lu, il le recommence, et il le relit tous
les hivers. Le village entier assiste à ses lectures. Je vous assure que
dans vingt ans, si le volume n'est pas trop déchiré, on le lira encore,
sans ennui, avec une joie toujours aussi vive.

Paul Boiteau.
1857, au printemps.




                        LE ROI DAGOBERT




NOTICE.

Les moines du moyen âge, dans le silence de leurs couvents, ont
recueilli la plupart des vieilles légendes et des vieilles chansons qui,
avant eux et jusqu'à eux, rappelaient le souvenir des anciens
personnages célèbres de cette Gaule franque qui devait devenir la
France. Ces légendes et ces chansons, altérées par le temps comme une
monnaie par l'usage, ne laissaient guère deviner que quelques-uns des
traits de ces rois, de ces guerriers, de ces évêques d'autrefois; mais
les moines qui, en ce temps-là, ne savaient pas ce que c'est que la
critique, acceptaient cela pour de l'histoire. Ainsi ont été écrites les
_Grandes chroniques de Saint-Denis_; ainsi ont été composées les _Gesta
Dagoberti_ ou les _Faits et gestes de Dagobert_, qui sont les deux
principales sources de la présente légende.

Les moines que Dagobert a protégés et enrichis (ceux de Saint-Denis
particulièrement), lui ont gardé quelque reconnaissance. Ils ont eu soin
de ne pas le traiter plus mal que les chansons ne le traitaient; ils ont
même ajouté quelque chose à ces chansons. Par exemple, les miracles qui
ont une couleur religieuse et que nous n'avons pas dû négliger.

Nous aurions voulu paraphraser plus largement la chanson populaire; mais
il aurait fallu pour cela sortir tout à fait de l'histoire
vraisemblable, et nous ne voulions pas faire ce sacrifice à des couplets
qui ne datent pas de plus d'un siècle, et qui, privés de leur air, ne
sont pas un chef-d'oeuvre d'espièglerie[2].

[Note 2: Il y a comme cela cinq ou six chansons très-fameuses qu'il ne
faut pas regarder de trop près si l'on ne veut pas qu'elles perdent leur
charme. La chanson du _bon roi Dagobert et du grand saint Éloi_ est
peut-être celle qu'il faut se rappeler du plus loin. On ne s'explique
même pas bien la fortune de ces couplets que le premier venu a écrits
sans rimes ni raison et sans beaucoup d'esprit. Il faut que l'air sur
lequel on les chante soit très-ancien et qu'il retentisse depuis
quelques centaines d'années, matinal et sonore comme un chant de cor de
chasse, dans la mémoire des générations. C'est l'air qui est gai et qui
parle un langage; la chanson, sauf votre respect, est assez bête.]

Nous nous en sommes donc tenu, à peu de chose près, au texte des deux
ouvrages que nous indiquions tout à l'heure. Si nous avons emprunté un
ou deux traits ailleurs, ç'a été pour que le tableau des moeurs du
temps, même en une fable historique, eût une couleur plus marquée.

Il eût été facile de se laisser entraîner, si on eût voulu, à propos de
saint Éloi ou de saint Ouen, à analyser et à fondre en un même récit
toutes les historiettes que les écrivains religieux ont de tout temps
composées en leur honneur. C'est par douzaines que se comptent les
biographies, latines ou françaises, de ces bienheureux évêques. Nous
n'avons pas été séduit par le luxe des merveilleuses actions qui s'y
trouvent décrites et nous en avons cru l'exposition trop monotone. On
remarquera peut-être dans ce récit un épisode ingénieux dont l'idée
première ne nous appartient pas et qui a été mis en scène par un maître
en l'art de conter (Alexandre Dumas: _Impressions de voyage en Suisse_):
nous aurions bien voulu lui prendre aussi son style et nous lui offrons
ici nos remercîments pour la gracieuse façon qu'il a de permettre aux
gens d'entrer dans son pré.

Peut-être doutera-t-on de l'authenticité de quelques-uns des événements
que nous disons puisés dans des vieilles chroniques? Nous ne nous
opposons pas à ce qu'on en doute, et nous demandons seulement qu'on ait
quelque indulgence pour une légende qui est écrite ici pour la première
fois.

[Illustration]




                        LE ROI DAGOBERT.




I

La chanson du bon roi Dagobert et du grand saint Éloi.

Tout le monde connaît la chanson du bon roi Dagobert et du grand saint
Éloi. Cette chanson rappelle le souvenir d'un roi qui fut un chasseur
sans pareil et d'un grand saint qui a fait quelques actions mémorables;
il n'y a pas en France d'ancien roi et de saint plus populaires. Le bon
roi Dagobert est l'ami des petits enfants, et le grand saint Éloi voit
briller son image sur l'enseigne de tôle de tous les maréchaux ferrants
des campagnes.

Lorsque le cor de chasse, au fond des bois, entonne l'air joyeux de la
chanson, l'imagination se met bien vite en train. Tous les couplets
défilent, l'un après l'autre, comme une procession de mascarade. On
croit voir le bon roi Dagobert et le grand saint Éloi qui se promènent
familièrement; on sourit à l'aspect de la culotte du monarque; on
aperçoit bientôt son bel habit vert percé au coude, ses bas qui laissent
voir les mollets, sa barbe mal faite, sa perruque ébouriffée, son
manteau court, son chapeau mis de travers; on suit le roi lorsqu'il va
chasser «dans la plaine d'Anvers» et qu'un lapin lui fait peur;
lorsqu'il demande un grand sabre de bois à la place de son grand sabre
de fer; lorsqu'il envoie au lavoir ses chiens galeux, et en bien
d'autres circonstances que la chanson aurait pu laisser de côté. Mais
ces images singulières ne sont pas tout à fait d'accord avec la vérité.
Ce bon roi Dagobert, si étourdi, si peu soigneux de sa personne, mangeur
si avide, buveur si infatigable, chasseur si effarouché, guerrier si
timide, si pacifique ami de saint Éloi, si prompt à la riposte enjouée,
ce Dagobert-là ne ressemble guère au véritable Dagobert Ier, fils du
cruel Chlother II, petit-fils de la cruelle Frédégonde, roi des Franks
de Neustrie, d'Austrasie, de Bourgogne et d'Aquitaine.

[Illustration]

Si l'on en croit la chanson, la France n'a jamais eu de roi plus
débonnaire; si l'on interroge l'histoire, peu de princes ont été plus
terribles. Adieu donc, petite chanson mensongère; va réjouir les échos
des forêts; va faire trembler les petits oiseaux dans leurs nids. Voici
l'histoire véridique du roi Dagobert.


II

Enfance de Dagobert, fils du roi Chlother et de la reine Berthetrude.

[Illustration]

Dagobert, à un an, était un enfant joufflu, déjà très-vif,
très-impatient, qui courait à merveille, sans se soucier des chutes, et
qui s'occupait beaucoup moins de sa nourrice, de sa mère et de son père
que des chiens qu'il rencontrait. Aussitôt qu'il en voyait un, si laid
qu'il fût, il le prenait dans ses bras, le couvrait de caresses, et lui
parlait un petit langage que le chien comprenait très-bien. Les gens
habitués à tirer de tout des pronostics, jugeaient par la qu'il aimerait
avec passion l'exercice de la chasse. Mais il suffisait de voir le
bambin trépigner, remuer les bras, pousser des cris lorsqu'on avait le
malheur de lui refuser quelque chose qu'il convoitait, une grappe de
raisin doré ou une galette de blé noir, pour conjecturer que son humeur
ne serait pas toujours des plus accommodantes. Il aimait les vêtements
éclatants, tels que pouvaient alors les porter les enfants des rois. Il
est inutile de dire que Dagobert avait la longue chevelure et le grand
pied, le pied formidable, le pied monumental des Mérovingiens. Ce pied
était son arme favorite; et ceux qui en avaient pu connaître la solidité
et la vivacité ne s'exposaient plus au mécontentement de l'enfant royal.

Chlother II, père de Dagobert, avait d'abord confié l'éducation de son
fils à l'Austrasien Arnulph qui était le plus sage des hommes; mais
Arnulph, élu évêque de Metz, se retira bientôt de la cour et alla dans
son évêché où il vécut dans la pratique de toutes les vertus. L'Église
le vénère sous le nom de saint Arnould. Assurément, si Dagobert avait pu
suivre jusqu'au bout les leçons d'un tel maître, il ne les aurait jamais
oubliées; mais ce fut un très-méchant homme, nommé Sadragésile, qui fut
choisi par Chlother pour succéder à Arnulph dans les fonctions de
gouverneur du jeune prince. On avait réuni autour de Dagobert une
dizaine d'enfants de son âge, les uns fils de quelques officiers du roi,
les autres simples petits bergers. Toute cette bande vivait en plein
air, dans les cours du palais, qu'elle faisait retentir de ses cris et
de ses jeux bruyants. Dagobert s'était lié plus particulièrement avec
les petits bergers, qui le respectaient par crainte de son grand pied,
et il les employait à battre leurs camarades lorsque ceux-ci s'avisaient
de lui déplaire.

En ce temps-là on était beaucoup moins savant qu'aujourd'hui. Les leçons
que reçut Dagobert se réduisirent donc à fort peu de chose; il apprit
seulement à chanter au lutrin, à lire ses prières, à écrire un peu et à
compter à la romaine; mais, quoiqu'il ne fût ni docile ni laborieux, il
se faisait remarquer par une intelligence vive et claire. Pour ce qui
est des exercices du corps, aucun de ses jeunes compagnons n'avait plus
d'agilité et plus de force. Il montait à cheval dès l'âge de quatre ans;
à sept ans, il chassait seul; à dix ans, d'un coup d'épieu il tuait net
un sanglier. Son embonpoint précoce ne l'empêchait nullement de courir,
de sauter les fossés, de monter dans les arbres.

Quand il se promenait dans les villages qui entouraient les métairies
royales, il s'arrêtait où bon lui semblait et vivait sans façon sous le
toit de chaume du paysan; mais il ne fallait pas que les gens, le voyant
si familier, s'oubliassent et lui manquassent de respect. Il se faisait,
dans ce cas, prompte justice.

Un jour qu'il avait tendu un piége à un loup et pris la bête, passa par
là un grand vaurien qui, voyant la fosse et entendant le loup, voulut le
tuer et l'emporter. Il ne savait pas que les trois petits chasseurs qui
étaient là étaient Dagobert et deux de ses amis, et, quand il les aurait
connus, il ne pensait pas que trois enfants de cet âge pussent
l'empêcher d'en faire à sa tête. «Je te défends d'y toucher,» dit
Dagobert dès qu'il vit quelle était son intention. «Tiens! le beau
donneur d'ordres!» répondit le grand rustre. «Si tu y touches, tu auras
affaire à moi.--Voilà qui m'effraye! Est-ce que tes camarades n'ont
rien, non plus, à me dire?--Vois ce que tu veux faire.»

[Illustration]

Le rustre allait tuer le loup; mais Dagobert, prenant sa petite hache de
chasse qui était cachée dans l'herbe, s'élança sur lui et lui porta un
coup qui le fit tomber. On accourut aux cris, on reconnut Dagobert, et
on fut étonné de voir quel homme il avait mis à la raison. C'était l'un
des plus redoutés coureurs de bois, un voleur de grands chemins, que
l'on cherchait depuis tantôt un an, et une récompense considérable avait
été promise à celui qui parviendrait à se saisir de lui. Dagobert reçut
la récompense et fut grandement loué par le roi Chlother.

D'autres fois on le voyait couché sur le fumier avec les poules, prenant
dans sa main les petits poulets, leur donnant du grain, du pain trempé,
et, lorsqu'ils piaulaient trop, les plaçant dans sa robe. C'était alors
le plus doux et le plus gai des enfants.

Cependant Sadragésile ne l'aimait pas: il disait que sa douceur était de
la paresse et sa valeur de la férocité.


III

Commencement de l'histoire du grand saint Éloi.

Avec le temps, Dagobert grandissait et se fortifiait; mais laissons-le
grandir, et, sans raconter minutieusement tous les détails de son
adolescence, parlons tout de suite de saint Éloi qui arriva vers cette
époque à la cour du roi Chlother II et qui devait jouer un si grand rôle
sous le règne de son fils.

Eligius (c'est le nom en latin de messire Éloi) était un petit paysan du
Limousin, né à Cadaillac, à ce qu'on croit, un enfant de la vieille
Gaule, plein d'esprit et en même temps d'une fort belle humeur. Sa
gentillesse l'avait fait prendre en amitié par un orfévre de Limoges qui
l'instruisit dans son métier et lui fit faire des progrès si rapides
qu'en peu de temps il n'eut plus rien à lui apprendre.

Ce qui prouve qu'il y a ressource à tout mal et que tel qui a commencé
par être d'un naturel présomptueux s'amende à la fin, c'est l'exemple de
saint Éloi qui, en sa jeunesse, avait beaucoup d'orgueil. Voici à quelle
occasion et de quelle éclatante manière il fut remis dans les voies de
la sagesse.

Éloi venait de quitter l'orfévre son maître; mais comme il n'avait pas
assez d'argent pour ouvrir une boutique d'orfévrerie, en attendant
mieux, il se fit maréchal ferrant.

Jamais on n'avait vu maréchal qui fût digne de dénouer les cordons de
ses souliers.

Avec son marteau, sa tenaille et son enclume, il faisait des merveilles
incomparables. Les fers qu'il forgeait (et il les forgeait sans les
chauffer plus de trois fois) avaient exactement le brillant de l'argent
poli et ils étaient d'un dessin plein d'élégance. Les clous qu'il
préparait pour clouer ses fers étaient taillés comme des diamants. Un
fer à cheval fabriqué et placé par Éloi était un véritable bijou qu'on
admirait dans toute l'étendue des divers royaumes des Francs. L'orgueil
le saisit lorsqu'il vit que son nom jouissait d'une si grande renommée;
il se fit peindre sur sa porte ferrant un cheval et il fit écrire
au-dessus de l'enseigne: _Eloi, maître sur maître, maître sur tous_.

On fut bien étonné un beau matin de voir cette enseigne; peu après on
s'en plaignit; les maréchaux ferrants de toute l'Europe murmurèrent;
enfin le bruit de ces plaintes et de ces murmures monta jusqu'au ciel.
Dieu n'aime pas les gens qui ne savent pas dominer leur orgueil, et il
se plaît souvent à les humilier.

Un matin, pendant que saint Éloi achevait un fer, le plus élégant et le
plus brillant de tous ceux qu'il avait fabriqués, il vit un jeune homme,
vêtu d'un costume d'ouvrier, qui se tenait sur le seuil de sa porte et
le regardait travailler. La matinée était belle et fraîche; le soleil
éclairait de grandes pièces d'avoine devant la maison de saint Éloi; il
y avait encore un peu de rosée dans les touffes d'herbes qui couvraient
la chaussée. Tout cela fit que saint Éloi se trouva de bonne humeur et
demanda à l'inconnu d'un ton assez aimable ce qu'il voulait de lui. «Je
voudrais voir si tu es un maître sans égal, comme le disent ta renommée
et ton enseigne.

--A quoi te servira de le savoir?

--A cela que, si je vois que tu es plus habile que moi, je me mettrai à
ton école.

--Tu es donc bien habile?

--Je le suis assez pour croire qu'on ne peut l'être davantage.

--Tu n'as donc jamais vu ce que je fais?

--Je viens ici pour te voir à l'oeuvre.

--Alors c'est un défi?

--Sans doute.

--Et combien de fois chaufferas-tu un fer comme celui-ci? Tu sais que je
n'ai besoin que de trois chaudes.

--Trois chaudes! c'est deux de trop.

--Pour le coup, mon ami, je crois que tu es un peu fou.

--Eh bien, laisse-moi entrer.»

L'inconnu prend un morceau de fer, le met dans la forge, souffle le feu,
tourne et retourne son fer, l'arrose, le retourne encore, le retire, le
porte sur l'enclume. C'est un morceau d'argent irisé de veines bleues,
de veines jaunes, de veines roses, doux et souple comme une cire; il le
prend, et, de la main, du marteau, il le façonne sans le remettre dans
la forge. En un instant le fer à cheval est achevé et cambré, ciselé
comme un bracelet.

Éloi n'en peut croire ses yeux.

«Il y a, dit-il, quelque sortilége.

--Non; mais je suis, comme tu le vois, passé maître dans le métier.

--Mais ce fer ne peut être solide.

--Examine-le.»

Éloi prit le fer et l'examina; il n'y vit aucun défaut.

«Allons, dit-il, je n'y comprends plus rien, mais sais-tu ferrer la
bête?

--Donne-moi un cheval.»

Éloi appela un charretier du voisinage qui amena son cheval, et le
voulut, comme c'est la coutume, placer au travail, c'est-à-dire dans
l'appareil de bois qui retient le cheval pendant qu'on le ferre.

«A quoi bon? dit le jeune maréchal.

--Comment! à quoi bon? mais l'animal ne se laissera pas faire sans cela.

--Je sais le moyen de le ferrer proprement et promptement.»

Éloi, au comble de l'étonnement, ne savait que dire; son rival
s'approcha de la bête, lui prit la jambe gauche de derrière, la coupa
d'un coup de couteau sans qu'aucune goutte de sang fût versée, mit le
pied coupé dans l'étau, y cloua le fer en une seconde, desserra le pied
ferré, le rapprocha de la jambe, le recolla d'un souffle, fit la même
opération pour la jambe droite, et la fit encore pour les deux jambes de
devant. Tout cela en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire.

«Tu vois, dit-il en finissant, que je m'en tire bien.

--Oui; mais je connaissais ce moyen-là; seulement....

--Seulement?

--Je préférais la méthode ordinaire.

--Tu avais tort,» ajouta en riant l'inconnu.

Éloi ne pouvant se résoudre à s'avouer vaincu, dit à ce singulier
maréchal de passage: «Reste avec moi; je t'apprendrai quelque chose tout
de même.»

L'autre consentit. Éloi, l'ayant installé, l'envoya presque aussitôt
dans un village voisin sous prétexte de le charger d'un message, et
attendit qu'il passât un cheval à ferrer pour faire ce qu'il avait vu
faire et soutenir sa renommée.

[Illustration]

Cinq minutes après, un cavalier armé de toutes pièces s'arrêta devant la
boutique et dit à Éloi de ferrer son cheval, qui s'était déferré d'un
pied de derrière. Éloi, au comble de la joie, s'approcha du cheval après
avoir affilé son couteau. Le cavalier sourit; mais Eloi ne s'en aperçut
pas; il prit la jambe déferrée et la coupa. La bête pousse sur-le-champ
des hennissements pleins de douleur, le sang coule à flots, le cavalier
s'emporte. Éloi, bien que surpris, ne voulut pas montrer sa honte.
«Attendez, dit-il, cela ne sera pas long, et c'est la méthode la
meilleure.»

Puis il mit le pied coupé dans l'étau, cloua le fer, et voulut recoller
le pied ferré.

Le cheval était en fureur; le sang coulait toujours; déjà l'on voyait
que la pauvre bête allait mourir.

«Ah! s'écriait le cavalier en colère, voilà une plaisante enseigne:
Eloi, maître sur maître, maître sur tous. Si c'est là ta science, elle
ne vaut pas grand chose et te coûtera cher.»

Éloi, désespéré, ne savait à quel saint se vouer, lorsque son nouveau
compagnon revint du village où il l'avait envoyé.

«Vois, lui dit-il d'un ton triste, vois la besogne que j'ai faite. Je
suis puni pour m'être cru aussi habile que toi.

--Ce n'est rien, répondit l'autre; je vais réparer le mal.»

En un instant, la jambe coupée fut remise en bon état, et le cheval
rétabli. Ce que voyant, Éloi avait pris une échelle et un marteau; sur
l'échelle il monta jusqu'à son enseigne; avec le marteau, il la brisa en
mille pièces et dit: «Je ne suis pas maître sur maître; je ne suis plus
qu'un compagnon.»

[Illustration]

Le cavalier était à cheval; l'ouvrier inconnu, transfiguré soudainement,
jeune, beau, brillant, la tête ceinte d'une auréole, monta en croupe, et
dit à Éloi d'une voix qui répandait des parfums dans les airs et
chantait comme la douce musique des orgues: «Éloi, tu t'es humilié; je
te pardonne. Dieu seul est le maître des maîtres. Marche dans les
sentiers de l'Évangile; sois doux et juste; je ne t'abandonnerai pas.»

Éloi voulut se jeter à genoux. L'ange et saint Georges, qui était le
cavalier armé de toutes pièces, avaient déjà disparu.

A partir de ce jour, Eloi n'eut plus d'orgueil.


IV

Suite de l'histoire de saint Éloi.

Éloi, devenu orfévre au bout de peu de temps imagina et fabriqua, comme
par enchantement, les plus belles parures. Dieu, qui l'avait corrigé,
guidait et faisait réussir ses efforts. En même temps qu'il étonnait
tout le monde par son habileté, Éloi consacrait une grande part de son
temps à des oeuvres de piété et de charité. Dans tous le pays du
Limousin on ne parlait que de ses vertus, de sa générosité, de sa
patience et aussi de sa douce gaieté qui, plus que tout le reste,
consolait les malheureux.

[Illustration]

Un officier du roi Chlother II, émerveillé de ce qu'il lui voyait faire,
parla de lui et le décida à se rendre dans le nord de la Gaule franque.
Il avait alors vingt-neuf ou trente ans. Eloi partit et fut présenté au
roi, qui l'employa d'abord à la fabrication de ses monnaies. Chlother
eut un jour envie d'un fauteuil d'orfévrerie fine; il fit appeler Éloi
et fit peser devant lui une grande quantité d'or à côté duquel on plaça
un grand nombre de pierres précieuses. Éloi emporta ces riches matières
dans son atelier. Au bout d'un mois il demanda à Chlother la permission
de lui montrer ce qu'il avait fait. «Si vite! dit le roi; il paraît que
tu ne t'es pas fort appliqué à ton ouvrage et que tu as oublié que c'est
pour moi que tu travaillais. Enfin, voyons cela.» Un fauteuil, d'un
travail très-ingénieux, est alors dépouillé de son enveloppe; tout le
monde pousse des cris d'admiration; le roi est ravi. «Seigneur, dit
Éloi, ne ferez-vous point peser le fauteuil, afin de savoir si j'ai
employé toute la matière?--Oh! dit Chlother, je vois bien que tu as une
bonne conscience et que tu n'as rien gardé pour toi.» Sur un signe
d'Eloi, deux ouvriers apportent un second fauteuil aussi beau, si ce
n'est plus beau que le premier. «Voilà, dit Eloi, ce que votre serviteur
a pu faire avec l'or et les pierreries qui lui restaient.» Les Francs
qui étaient là n'en voulaient pas croire leurs yeux; le roi lui prit la
main en disant: «Mon ami, à partir de ce jour tu logeras avec moi. Fais
venir à Rueil [3] tes outils et tes serviteurs: j'irai de temps en temps
m'amuser à voir comment tu t'y prends pour créer toutes ces merveilles.»
En effet, à partir de ce jour, Éloi fut l'ami de Chlother II, de sa
femme, de son fils Dagobert et généralement de tout le monde.

[Note 3: Rueil est un des plus anciens villages des environs de Paris.
Grégoire de Tours en a parlé. On l'appela successivement Rotolajum,
Rotolajensis Villa, puis Riolium ou Ruoilum et enfin Ruellium. Les rois
de la première race y avaient une grande métairie et des ateliers de
toute sorte.]


V

Comment Dagobert aimait la chasse passionnément.

Il n'est pas difficile d'imaginer quelle fut la première jeunesse de
Dagobert. La vie des grands personnages du septième siècle ne
ressemblait pas beaucoup à la nôtre. Ils passaient la moitié de leur
journée à la chasse, accompagnés d'une foule de serviteurs qui leur
faisaient comme une armée, et le reste du temps devant leur table, sur
laquelle fumaient à la fois les grands quartiers de venaison rôtis et
les larges vases pleins de cervoise et d'hydromel. Dagobert, de
très-bonne heure, prit goût à ces longs repas et à ces robustes
exercices. Il n'était encore qu'un jeune enfant qu'il montait à cheval
et suivait son père à la poursuite des daims, des élans, des sangliers
et des cerfs qui remplissaient nos forêts.

Avec les années les forces lui vinrent vite et ce fut l'un des plus
déterminés chasseurs parmi les Francs. Les plus lointaines retraites de
la grande forêt de Cuisy, qu'on appelle aujourd'hui la forêt de
Compiègne, retentissaient du matin au soir du bruit qu'il y faisait en
chassant. Il avait un bon chien qui se nommait Souillart comme le chien
de saint Hubert. Ce chien-là, Dagobert l'estimait grandement parce que
c'était l'animal à la fois le plus hardi et le plus sage. Si jamais il y
eut bête à laquelle il ne manquât que la parole pour qu'on la pût
considérer comme l'égale de l'homme, ce fut bien ce bon chien-là, qui
d'avance, le matin, indiquait le temps qu'il allait faire, et par des
signes non équivoques disait: «Il fera chaud» ou «Il pleuvra» ou même
«il y aura défaut». Pour dire «Il fera chaud,» il tirait la langue
longue d'un demi-pied et regardait Dagobert fixement; pour dire: «Il
pleuvra,» il se courbait en pliant les jambes et les cachait sous lui;
pour dire: «Il y aura défaut,» c'est-à-dire «les chiens perdront la
trace du gibier,» il courait dix ou douze fois autour de la chambre en
changeant de direction à chaque tour. C'était un ami précieux, d'autant
qu'il avait une valeur grande et ne craignait pas le danger.


VI

Comment Dagobert se vengea de Sadragésile.

Sadragésile ne cessait de dire à Chlother que son fils perdait tout son
temps à la chasse et qu'il fallait l'empêcher de vivre dans les forêts.
Si le gouverneur de Dagobert n'avait eu, en parlant ainsi, que le désir
de ramener son élève à l'étude, il ne serait pas trop coupable; mais
c'était, de tout point, une fort vilaine et fort méchante personne. Il
ne manquait pas d'esprit toutefois, et, né dans un rang peu élevé, il
avait su faire vite son chemin. Sadragésile était évêque lorsque le roi
lui fit quitter l'Église, ainsi que cela se pratiquait quelquefois en ce
temps-là, et lui confia l'éducation de son fils en lui recommandant bien
de lui enseigner tout ce qu'il convient que sache un grand prince.
Sadragésile, afin d'avoir plus de crédit, s'était fait investir du duché
d'Aquitaine. Cette élévation rapide lui avait tourné la tête, et il
nourrissait en soi le désir de renverser du trône le roi son maître, ou
tout au moins, lorsque l'heure en serait venue, le jeune prince son
élève.

[Illustration]

Il cachait bien ses secrètes pensées devant le roi, mais il n'épargnait
pas à Dagobert les marques de sa haine; il imaginait chaque jour quelque
mauvais traitement, sous le prétexte qu'il fallait humilier sa jeunesse
orgueilleuse; il le punissait durement dès qu'il le surprenait en péché
de paresse ou d'intempérance. Ce personnage à double face accablait le
roi Chlother de flatteries continuelles: il vantait son courage, sa
générosité, même sa rudesse, et il finissait toujours ses compliments
par un soupir. Le roi lui demandait régulièrement quelle était la raison
pour laquelle il soupirait, et il disait que c'était parce qu'il ne
voyait que trop visiblement l'inutilité de ses soins pour lui assurer un
digne successeur. Chlother II aimait assez ce genre de discours et il
donnait à Sadragésile maintes preuves de son affection. C'est ce qui le
rendit assez osé pour enfermer Dagobert lorsqu'il faisait de beaux temps
de chasse. Sa méchanceté alla même jusqu'à blesser le bon chien
Souillart pour que Dagobert fût bien malheureux. Celui-ci supportait son
mal sans se plaindre haut, parce que l'amitié que Chlother avait pour le
duc d'Aquitaine l'intimidait; mais il sentait qu'il ne pourrait pas
toujours contenir sa colère.

Un jour que Chlother était allé au loin à la chasse et que Dagobert
était resté au logis avec son gouverneur, Sadragésile, voyant le roi
parti, accabla Dagobert des plus sanglants reproches, l'appelant méchant
garçon et détestable écolier; il lui ordonna de s'accuser à haute voix
de toutes ses fautes devant quelques domestiques de la maison royale et
lui défendit de s'asseoir sur un siége aussi élevé que le sien.
Dagobert, à l'âge qu'il avait alors, n'était plus un adolescent; c'était
presque un homme; il sentit son sang bouillir dans ses veines, il se
rappela ce qu'il avait enduré de mauvais traitements, il ne put cacher
entièrement son émotion. Comme il ne quittait pas son siége, Sadragésile
voulut le prendre par un bras; Dagobert se lève, prompt comme l'éclair,
menaçant comme la foudre, et, marchant vers Sadragésile, se jette sur
lui. Sadragésile, pâle de surprise et de rage, fit un faux pas et tomba.
Comme il était grand et fort, il se releva, saisit Dagobert et fut sur
le point de le renverser. A ce moment, le bon chien Souillart, qui était
accouru au bruit de la voix de son maître, entra dans la salle. Il saute
à la gorge du gouverneur. Dagobert, profitant de la diversion faite par
son chien, se redresse entre les bras de Sadragésile, le maîtrise à son
tour, lui lie les mains derrière le dos, et lui coupe les cheveux et la
barbe; c'était la plus grande honte qu'il lui pût faire en ce temps-là.
Puis il ordonne qu'on le fouette comme un esclave et se retire.


VII

Où il est question de Chlother II et de son humeur farouche.

Chacun était frappé d'épouvante en songeant à ce que Chlother allait
dire lorsqu'il serait de retour. On savait que Sadragésile jouissait de
toute sa faveur et on avait tout à redouter de sa colère. Chlother II
était en effet un roi sans miséricorde. C'est ici le lieu de rappeler
deux traits de son histoire. Quelle ne fut pas sa fureur le jour où il
apprit que ses lieutenants avaient été battus du côté de la forêt Noire
par le farouche Acrol, roi des Boiares ou Bavarois! Jamais tempête ne se
leva plus impétueuse. En un instant les jeux sont suspendus dans la
métairie royale à Clichy; la corne appelle cavaliers et fantassins; on
part; sur toute la route l'armée remuante et bruyante voit ses rangs se
grossir: bientôt l'ennemi est atteint, il est vaincu. Ivre de joie,
Chlother oublie Dieu qui lui a permis de vaincre; il n'a qu'une pensée,
il veut que le bruit de sa vengeance retentisse à jamais dans la
postérité. On amène devant lui trente mille prisonniers; il leur annonce
qu'ils méritent la mort et qu'il ne fera grâce qu'à ceux d'entre eux
dont la tête ne s'élèvera pas au-dessus de son épée.

Sur un signe du roi, les prisonniers sont amenés un à un devant l'épée
terrible, que maintient à sa droite un des principaux leudes. Le chef de
l'armée vaincue s'avance le premier; il est d'une taille élevée; sa
belle tête attire les yeux; son regard plonge fièrement dans les rangs
de ses vainqueurs; il va, d'un bond rapide, se placer à côté de l'épée
qui, haute de cinq pieds six pouces, n'atteint guère que ses lèvres: il
sourit; un soldat lui tranche la tête et Chlother reste immobile. Un à
un, mille prisonniers passent; trois cents vaincus sont décapités. Quand
la nuit vint, dix mille prisonniers avaient été mesurés; trois mille
vaincus, d'une taille élevée, avaient été frappés de la hache.

[Illustration]

Un seul, entre tous, arrivé devant l'épée, s'agenouilla. Chlother, avec
un sourire de mépris, accorda la vie à cet homme sans coeur.

Le lendemain, la fête sanglante se prolonge. Dès la première heure du
jour, les vingt mille prisonniers qui restaient défilèrent un à un, le
front haut, devant Chlother et devant l'épée. Six mille têtes tombèrent,
pas un homme ne fut lâche. Voilà quelles étaient, après la victoire, les
réjouissances du fils de Frédégonde. On sait aussi quelle est la manière
dont il punit Brunehauld, reine d'Austrasie fille, femme, mère, aïeule
de tant de rois, du crime d'avoir été la rivale et l'ennemie de
Frédégonde sa mère. Brunehauld fuyait devant son armée. On la découvre,
on l'arrête, on l'amène devant lui. Ni les soixante-treize ans de cette
reine, ni ses cheveux blancs, ni sa faiblesse, ni son courage, ni sa
gloire n'obtiennent grâce. Trois jours durant, placée sur un chameau
venu d'Asie, on la promène dans son camp au milieu des huées et des
outrages. Trois jours entiers la vieille Brunehauld supporte sans
murmurer son supplice. Au matin du quatrième jour, Chlother fait amener
un cheval fougueux: par son ordre on saisit la malheureuse reine
d'Austrasie; on l'attache à la queue du cheval par les cheveux, par un
bras et par un pied. Puis, d'un coup de fouet, Chlother chasse le cheval
dans la plaine. Il part traînant le fardeau qui l'irrite, et, dans sa
course furieuse, il traverse bientôt les champs; il franchit les
buissons qui l'arrêtent, il disparaît. C'est ainsi que Brunehauld avait
péri. Chlother n'avait cessé de suivre de l'oeil son cadavre ensanglanté
que lorsque le cheval avait disparu entièrement. On se rappelait ce
tableau terrible, et on tremblait.


VIII

L'asile des saints.

Chlother, étant revenu de la chasse, vit à la porte de sa maison
Sadragésile qui, les mains jointes et les yeux mouillés de larmes,
demandait justice. Comme on craignait d'être victime de sa malignité,
les témoins de son châtiment n'osèrent le démentir lorsqu'il eut
raconté, à sa manière, tout ce qui venait de se passer. Chlother,
transporté de fureur, déclara qu'il tirerait de son fils une éclatante
vengeance, et ordonna à ses gens de le lui amener.

Éloi, qui avait assisté à la punition de Sadragésile et au retour du
roi, s'empressa de prévenir Dagobert de ce qui le menaçait, et, le
faisant monter sur-le-champ à cheval, il le conjura de se dérober à la
colère paternelle. Dagobert, l'ayant remercié, se mit en route
précipitamment. C'était à Rueil que tout ce qui vient d'être raconté
avait eu lieu. Où aller? de quel côté chercher un asile sûr? Éloi, qui
l'aimait beaucoup, courut derrière lui et lui cria de loin le nom de
saint Denis. Dagobert songe aussitôt au hameau de Cattuliac qui n'était
qu'une petite réunion de chaumières. Là se trouvait une humble chapelle
que sainte Geneviève avait fait construire pour honorer le tombeau de
saint Denis et de ses compagnons Rustique et Éleuthère, martyrs du temps
de l'empereur Domitien. La chapelette tombait en ruine; on y entrait
comme dans un bois; les ronces et le lierre couvraient l'autel. Dagobert
connaissait cette chapelle.

En peu de temps il eut franchi la rivière à Chatou et, par Argenteuil,
tout le long de la Seine, il arriva à Cattuliac. Ceux qui le
poursuivaient étaient sur le point de l'atteindre lorsqu'il arrêta son
cheval au bas de l'escalier ruiné qui conduisait à la vieille chapelle.

Dagobert n'eut pas plutôt mis le pied sur le sol sacré, qu'il sentit une
sérénité délicieuse qui se répandait dans toute sa personne. Je ne sais
quel instinct le poussait vers les tombes couvertes de lierre et lui
donnait le conseil de se coucher sur ces tombes comme sur un lit de doux
repos. Les satellites de Chlother, sur les degrés de l'escalier,
voyaient ce spectacle: ils s'élancent; une barrière invisible les
arrête; ils veulent pousser des cris de fureur; leur voix s'éteint avant
d'arriver à leurs lèvres. Vingt efforts furent inutiles. La même force
empêcha ces hommes avides de saisir celui qu'ils étaient venus chercher;
ils ne pouvaient s'avancer d'un pas dans le sanctuaire, et tous leurs
efforts se brisaient contre une muraille qu'ils n'apercevaient point.
Dagobert, couché sur les tombeaux, remerciait Dieu dans son coeur et ne
s'occupait pas de ses ennemis. Ceux-ci revinrent à Rueil et racontèrent
au roi ce qui leur était arrivé. Dagobert s'endormit d'un doux sommeil.

Comme il dormait, il vit trois hommes s'élever devant lui dans les airs,
vêtus de robes resplendissantes, couronnés d'une auréole et tenant à la
main de longues palmes vertes. Celui qui était au milieu lui dit: «Jeune
homme, sache que nous sommes ceux dont tu as entendu parler, Denis,
Rustique et Éleuthère, qui avons souffert le martyre pour l'amour de
notre Seigneur Jésus-Christ et avons prêché la foi chrétienne en ce
pays. Nos corps gisent dans le sépulcre sur lequel tu t'es couché, et
c'est nous qui protégeons ton repos. Vois l'abandon dans lequel on a
laissé cette sépulture; regarde en quelle misère est humiliée cette
chapelle; si tu veux nous promettre de la restaurer, de l'embellir et de
prendre soin de nos tombes, nous te sauverons du péril où tu es tombé,
et nous aurons soin de rendre ta vie et ta mort agréables à Dieu.»

Cette vision réveilla Dagobert, qui se promit de ne pas oublier ce que
les saints lui avaient dit.

Chlother II, pendant ce temps, s'était mis en route sur le récit des
amis de Sadragésile, et il s'approchait avec une grande multitude de
cavaliers. Il arrive au pied de l'escalier; il s'élance à son tour: la
même force l'arrête. Sa fureur veut éclater en menaces: les menaces
meurent dans son gosier. Cependant Dagobert se tenait à genoux au pied
des tombes et priait. Chlother recule de quelques pas, appelle à lui les
plus braves de ses satellites et ordonne de mettre le feu à la chapelle.
Ainsi Chlother Ier avait fait périr son fils Chramm dans les flammes.
Mais aucune torche ne s'allume. Chlother saisit un javelot et le lance:
le javelot tombe inoffensif aux pieds de Dagobert qui se retourne, voit
son père et sourit doucement. A la fin le coeur du roi s'apaisa; il
comprit que son fils était placé sous le patronage de saints
redoutables, et lui accorda son pardon. Sadragésile fut écarté de Rueil
et Dagobert y revint, songeant dès lors à restaurer la chapelle des
saints auxquels il devait son salut.


IX

Dagobert sur le champ de bataille.

Délivré d'un mauvais maître, conseillé par Éloi, et sans cesse soutenu
par les paroles de saint Denis, Dagobert fit commencer les travaux
nécessaires à la restauration de la chapelle, et montra, par toutes ses
actions, qu'il avait une âme royale. Chlother détacha de ses États le
royaume d'Austrasie et le lui donna, après l'avoir marié à Gomantrude,
cousine de sa seconde femme Sichilde. Les noces, faites à Clichy, furent
célébrées par tous les poëtes gallo-romains.

Mais Dagobert était tout jeune encore. Il ne tarda pas à prouver qu'il
était digne du trône. Les Saxons, le croyant timide, franchirent l'Elbe
et le Véser, pour s'emparer de ses meilleures villes de Germanie. Sans
hésiter, Dagobert réunit à Metz une petite armée, franchit le Rhin et
marche à l'ennemi. Il était à la tête de ses soldats. L'armée
austrasienne, trop peu nombreuse, fut forcée à la retraite; mais
Dagobert se signala par son indomptable courage: l'épée nue à la main,
il enfonçait le poitrail de son cheval dans les rangs les plus épais de
l'ennemi et les rompait. Un des soldats saxons, s'approchant de lui
pendant qu'il repoussait les attaques de tout un escadron, lui déchargea
sur la tête un coup retentissant: l'épée du soldat fendit le casque; la
peau fut atteinte, et une boucle de cheveux tomba sous le fer. Dagobert
se retourne, fond sur le soldat, le saisit d'une main que la colère
faisait forte, le place derrière lui sur son cheval et rentre avec son
prisonnier dans les rangs de son armée. En un instant sa colère s'était
apaisée: «C'est toi, dit-il au prisonnier, qui auras soin désormais de
ma barbe et de ma chevelure.» Et il le retint pour son service.

La boucle de cheveux, envoyée aussitôt à Chlother, l'avertit et du
danger où était l'armée d'Austrasie et du courage de son fils. Il
accourt, il trouve les deux armées ennemies placées chacune sur une rive
du Rhin. A son arrivée, les soldats de Dagobert font retentir les airs
de joyeuses clameurs. Berthoald, le chef des Saxons, s'avance et cherche
à deviner la cause de cette fête. On lui crie: «C'est que le roi
Chlother est avec nous.» Berthoald, pour encourager les Saxons, avait
dit que Chlother était mort; il se sentit le coeur mordu par la rage et
affecta de rire en regardant ses soldats. Mais Chlother arrive à cheval,
il ôte son casque de dessus sa tête; ses cheveux blanchis avant l'âge et
ses traits bien connus apparaissent aux yeux des Saxons. Berthoald lui
lance de loin une grossière injure. Chlother pousse son cheval dans le
fleuve, le traverse, atteint son ennemi et combat. Dagobert le suit à la
tête des plus intrépides cavaliers franks; mais déjà Chlother a mis à
mort Berthoald, et Dagobert n'a qu'à fondre sur les Saxons pour les
mettre en pleine déroute.


X

Dagobert est roi des Franks et bon justicier.

Ce fut sa première victoire. Deux années après, Chlother mourait et lui
laissait la Neustrie et la Bourgogne. Haribert, frère de Dagobert,
héritait du royaume d'Orléans et de l'Aquitaine. C'était un prince d'un
esprit très-simple.

Dagobert, investi du pouvoir, s'occupa tout de suite de l'avancement des
travaux entrepris à Saint-Denis, et aussi du soin de visiter ses États
et d'y faire fleurir lui-même la justice. Les rois ne savent pas,
d'ordinaire, combien ils auraient de facilité, s'ils le voulaient, à
gagner le coeur de leurs peuples. Il ne s'agit pour eux que de ne pas se
croire d'une autre essence que le reste des hommes, de comprendre qu'ils
ont reçu du hasard le rang qu'ils occupent, et que celui qui est né roi
doit toute sa vie aux fonctions tutélaires du trône. Il faut qu'il ne
plaigne pas sa peine, qu'il aille par les chemins, qu'il voie les choses
par ses yeux, qu'il s'assure par soi-même de tout ce que ses émissaires
lui racontent, et qu'il écoute parler les plus humbles de ses sujets.
Ainsi faisait Dagobert, aidé des conseils de l'évêque Arnoul, de saint
Éloi et de saint Ouen, l'ami de saint Éloi. La simplicité sied bien aux
chefs des peuples. C'est pour donner un prétexte à leurs goûts de luxe,
qu'ils parlent quelquefois de la nécessité où ils sont d'avoir autour
d'eux une cour pompeuse. La vérité est que les rois qu'on aime et qui
sont vraiment puissants, se passent bien de tous ces colifichets.
Dagobert fut d'abord un roi tout simple. Sa force éclatait dans sa
colère, lorsqu'il avait à punir un rebelle ou à réprimer les injustices
de quelque officier qui avait vexé les populations.


XI

Portrait du roi Dagobert.

Le bon roi Dagobert, qu'il ne faut pas nous figurer sous les traits d'un
vieillard à cheveux blancs, était, vers sa trentième année, un haut et
gros gaillard plein de la plus florissante santé. Grand cavalier, grand
jouteur, grand chasseur, grand nageur, grand buveur, grand mangeur,
grand rieur, il avait les joues pleines et richement enluminées, la
barbe rouge, les cheveux longs, si longs même qu'ils lui couvraient le
dos jusqu'à la ceinture. Sa bouche était large et bordée de deux lèvres
épaisses; sa moustache retroussée formait deux panaches sur les coins de
cette bouche formidable. Son visage n'était éclairé que par deux petits
yeux gris qui ne connaissaient que deux manières de traduire aux gens sa
pensée: par d'impétueux éclairs de fureur ou par de longs rires de
gaieté.

[Illustration]

Quant au costume, les jours de fête, c'était celui des Franks qu'il
portait. Et ce costume, un historien du vieux temps, le moine de
Saint-Gall, l'a décrit à peu près de cette manière: les ornements des
anciens Franks, quand ils se paraient, étaient des brodequins dorés,
garnis de courroies longues de trois coudées. Des bandelettes de
plusieurs morceaux leur couvraient les jambes. Sous ces brodequins ils
portaient des chaussettes et des hauts-de-chausses de lin d'une même
couleur, mais d'un travail précieux et varié. Par-dessus les chausses et
les bandelettes, les longues courroies des brodequins se croisaient et
serraient la jambe de tous côtés. Sur le corps se plaçait une chemise de
toile très-fine. Un baudrier soutenait l'épée qui était placée dans un
fourreau et entourée d'une lanière et d'une toile très-blanche qu'on
fortifiait en la frottant de cire. Le vêtement que les Franks mettaient
le dernier, et par-dessus tous les autres, était un manteau blanc ou
bleu de saphir, à quatre coins, double, et tellement taillé que, quand
on le plaçait sur ses épaules, il tombait par devant et par derrière
jusqu'aux pieds, tandis que sur les côtés il s'arrêtait au-dessus du
genou. Dans la main droite se portait un bâton de pommier à noeuds
symétriques, droit, et garni d'une pomme d'or ciselée avec art et
enrichie de pierres précieuses.

J'oublie les bracelets, les colliers, le bonnet et le manteau de
fourrure pour l'hiver.

Mais Dagobert, qui aimait ses aises, ne s'affublait de ces vêtements que
pour les cérémonies; d'ordinaire il avait de grandes bottes, la braie ou
culotte gauloise, et une veste plastronnée de cuir velu; une ceinture de
peau de daim, bouclée par devant, et à laquelle s'attachait son épée,
retenait cette veste; un chapeau fourré lui couvrait la tête. Ainsi
vêtu, il montait à cheval et allait à l'église, à la chasse, à la
guerre. Il chantait volontiers, et même sur les grands chemins, à la
tête de ses compagnons. Saint Éloi ne le quittait guère. On pense bien
que lorsque le roi entonnait sa chanson, les hôteliers, les cabaretiers,
les cuisiniers et autres gens sortaient de leurs maisons et lui
offraient le vin du seigneur. Dagobert vidait lestement son verre, et
continuait son chemin. Il n'avait de gardes ni visibles, ni invisibles,
et quelqu'un lui ayant dit qu'il ferait bien de placer sous sa veste de
buffle une fine cotte de maille d'acier, il répondit en frappant sur sa
poitrine: «Crois-tu donc qu'il y ait un bras assez solide pour traverser
cela d'un coup d'épée? Va, mon ami, on ne peut pas me tuer tout entier
en un seul jour.»

Si ce n'était pas retarder la marche de cette histoire, il faudrait
citer ici quelques-uns des mots de Dagobert. Les mots peignent les
hommes. Nous n'en rappellerons qu'un ou deux. On lui apprit un jour
qu'un des principaux chefs de bandes franques, retiré dans ses domaines,
y faisait de la fausse monnaie. C'était un homme qui devait de l'argent
à tout le monde. «Je sais, dit Dagobert à ceux qui lui en parlaient, ce
qu'il fabrique là-bas; il ne fait que ce qu'il doit.»

Souvent il avait de belles paroles pour enflammer le courage de ses
soldats. Dans un combat d'avant-garde, il se trouva tout à coup
environné par un grand nombre d'ennemis; on l'entoure, on l'arrête, on
lui montre le long de toutes les collines des flots de soldats, qui
descendent et marchent contre lui. «Nous sommes ici, s'écria-t-il d'une
voix tonnante, non pour les compter, mais pour les vaincre,» et aussitôt
il s'élance sur l'ennemi, qui est vaincu.

Tant il y a que par ses victoires, ses bonnes manières de vivre, sa
gaieté et sa sévère justice, il devint promptement populaire.

Le roi Dagobert était surtout cher aux Parisiens auprès desquels il
vivait et qu'il visitait souvent.

Il demeurait le plus souvent à Clichy, le pauvre sire, et s'y ennuyait
volontiers de temps en temps. Clichy avait alors un nom latin:
_Clippiacum_[4]. Je parle de Clichy-la-Garenne, de ce vilain village
qui, aujourd'hui, grille au soleil dans une plaine blanche et nue, le
long de la Seine, entre Neuilly et Saint-Denis, de Clichy qui est en
face d'Asnières et qu'entourent à perte de vue des plantations de
betteraves. Dagobert y vivait donc.

[Note 4: Il faut se rappeler que les Franks n'étaient pas installés dans
les Gaules depuis plus de cent cinquante ans, et que la langue latine
n'était pas encore tout à fait morte.]

Pour ne pas mentir, son Clichy à lui était alors un peu moins laid que
le Clichy qui nous appartient. Les chemins de fer qui passent par là
n'envoyaient pas leur fumée dans les arbres et ne faisaient tousser
personne sur les bords de la rivière; la plaine, moins exclusivement
couverte de betteraves, ne s'arrêtait pas court devant les maisonnettes
de Batignolles; elle s'élevait peu à peu et formait un plateau boisé qui
descendait en collines du côté de Paris. De la Seine à la Seine il y
avait une forêt touffue; les prés l'entouraient d'un tapis moelleux
qu'émaillaient les pâquerettes et les fleurs de la luzerne. Là où est la
chaussée d'Antin et où piaffent dans leurs écuries de marbre les chevaux
des banquiers, il se trouvait un délicieux ruisseau bordé de cresson,
abrité par les saules et les osiers, çà et là paré de touffes de
myosotis. Les biches erraient sur la rive. Du côté de Montmartre, de
plus grands arbres élevaient leurs rameaux; les buttes, ces affreux amas
de plâtre dont l'aspect aujourd'hui blesse les yeux, ces buttes-là
étaient toutes vertes: les lièvres y faisaient leurs gambades dans le
thym. Il fallait aller jusqu'aux coteaux de Saint-Chaumont, où est
Belleville, pour trouver un petit village. Tout le reste du pays était
prairie et bois, bois et prairie, et la plaine de Saint-Denis, qui a dix
fois plus de choux que la plaine de Clichy n'a de betteraves, était
encore bois et prairie, prairie et bois jusqu'à Aubervilliers et bien au
delà.

Il y a aujourd'hui près de Clichy, toujours sur la rivière et en suivant
le cours de l'eau, un village qui s'appelle Saint-Ouen. On y a devant
soi une île assez gentille, quelque peu ombragée, pourvue de cabarets,
et fréquentée par les gens qui aiment à attendre trois heures, la ligne
à la main, un barbillon de Seine. Voilà le vrai pays de Dagobert du
temps de sa simplicité. Le village de Saint-Ouen n'existait pas; mais le
saint homme dont le nom a été donné à ce village était l'ami intime de
saint Éloi, et, par conséquent l'un des amis intimes de Dagobert. La
métairie du roi s'étendait de Clichy à Saint-Ouen, tout le long du
fleuve. Oui, la métairie; de palais, de château, pas même l'ombre.

Une porte telle quelle, comme il y en a à l'entrée de toutes nos fermes.
Point de fossés, point de tourelles, pas de pont-levis, pas de créneaux,
de mâchicoulis, de fauconneaux; à peine une sentinelle. Dagobert, il
faut l'avouer, ne s'arrangea pas longtemps de la simple métairie de ses
pères.


XII

Dagobert devient gourmand, orgueilleux et cruel.

On parlait de Dagobert dans toute la Germanie, en Italie et en Espagne.
Sa renommée était allée bien plus loin: on parlait de lui à
Constantinople comme du modérateur suprême des destinées du monde; on
lui envoyait, par respect, mille présents venus de l'Orient, de la Chine
et de l'Inde: de l'or en poudre, du corail, des étoffes de crêpe, des
châles, de l'ivoire, du baume, du thé, des perles et des éléphants.

Le bruit de sa renommée l'enivra, la splendeur des tributs qu'on lui
envoyait l'éblouit. Dagobert tomba tout à coup dans le vice. Il oublia
les grands saints Denis, Rustique et Éleuthère; il ne donna plus
d'argent pour la continuation des travaux de leur chapelle, que les
ronces et le lierre envahirent de nouveau. Il n'écouta ni Arnoul, ni
Éloi, ni Ouen. Il prit goût aux étoffes d'or, aux pierres précieuses,
aux animaux rares, aux luxueuses curiosités de l'Orient. Tout l'argent
du trésor servit à l'achat de marbres et d'ivoire, pour qu'il y eût un
palais magnifique à la place de la métairie de Clichy. Dagobert équipa
des vaisseaux qui allèrent chercher en Syrie des soieries et des
parfums; il changea son costume et celui de ses officiers; il n'employa
plus saint Éloi au règlement des affaires de l'État, mais à la
fabrication des meubles les plus riches. Ses moeurs se corrompirent: il
devint très-gros mangeur, puis mangeur insatiable; il s'adonna enfin à
l'ivrognerie; il prit plusieurs femmes; il cessa d'aller visiter les
églises; il passa presque toutes ses journées à la chasse avec trois
chiens favoris, qui étaient fils du bon chien Souillart et qui
s'appelaient César, Hercule et Bellérophon. Pour peu qu'on lui eût
déplu, il ne parlait que de fers, de cachot et de décollation. Ce qui
lui restait de belle humeur ne reparaissait qu'au milieu des festins, et
lorsqu'il avait à sa table quelque pauvre hère.

[Illustration]

Aussi entra-t-il dans le chemin des iniquités. Il commença par envahir
les États de son frère, le simple Haribert, qui mourut; puis il
s'arrangea pour que Hilpérik, fils de Haribert, disparût tout à coup. Un
pareil crime excita l'indignation de saint Éloi, qui se retira dès lors
à Rueil. Saint Ouen alla à Rouen, sur l'ordre du roi.

Une guerre s'étant élevée vers les frontières de l'Est, Dagobert fut
vaincu par les Vénèdes, qui avaient pour roi un ancien marchand frank,
nommé Samo. Cette défaite enflamma son courroux et le poussa à commettre
la plus criminelle de ses mauvaises actions. Neuf mille familles
bulgares, chassées de l'Orient par les Avares, s'étaient réfugiées en
Germanie et avaient demandé asile à Dagobert. Il leur avait assigné pour
résidence le pays des Bavarois, et ces neuf mille familles, s'y étant
disséminées, y vivaient tranquillement de l'agriculture. Vaincu par les
Vénèdes, Dagobert se rappela que les Bulgares avaient la même origine
que ses vainqueurs, et quoiqu'il n'eût pas même un soupçon à concevoir
sur leur conduite, dans un moment d'ivresse, il donna l'ordre de les
faire tous massacrer. On reconnaissait là le petit-fils de Frédégonde.
L'ordre épouvante ceux qui le reçoivent; ils se le font répéter avant de
le transmettre. La stupeur peinte dans les yeux de tous ceux qui
l'environnaient ne détourna pas Dagobert de sa résolution effroyable. Un
corps de cavalerie envahit le pays des Bavarois, et fondit à
l'improviste sur les villages des Bulgares. Il ne s'échappa que sept
cents personnes de ce carnage.


XIII

Le dernier festin joyeux de Dagobert.

Pour ne plus s'exposer à un échec semblable à celui que les Vénèdes lui
avaient fait subir, Dagobert redoubla de sévérité dans son royaume; il
rendit la discipline de ses troupes aussi rigoureuse qu'il le put, et il
se décida à réduire à l'obéissance deux contrées des Gaules, qui dans
leurs âpres retraites avaient conservé leur indépendance. Les Bretons,
conduits par Judicaël, et les Vascons des Pyrénées, sous divers chefs,
ne reconnaissaient pas son autorité, et, de temps en temps, lorsque les
moissons étaient mûres ou que la vendange était prête, ils fondaient,
pour les dépouiller, sur les plaines de l'Anjou et de la Touraine, ou
dans les vallées de la Garonne. Dagobert lance deux armées; les Bretons
et les Vascons, après une lutte opiniâtre, passent sous le joug du
vainqueur. Dagobert ordonne que Judicaël et les chefs des Pyrénées
viennent dans son palais neuf de Clichy, et il leur fixe un même jour
pour les y recevoir en suppliants.

C'était à l'heure la plus chaude du jour. Une grande table est dressée,
couverte de nappes de pourpre et de vaisselle d'or, dans une salle de
marbre. Les mets fument; le gibier même du roi repose sur un grand plat
d'émeraude, les vins les plus fameux étincellent dans des vases de
cristal. Les murs sont tapissés de peaux de lion; des parfums choisis
sont allumés dans des réchauds; des guirlandes de roses s'enlacent
autour des colonnes. Judicaël et les chefs vascons, dans une humble
posture, attendent à la porte de la salle la venue de Dagobert. Il entre
suivi de sa cour. Éloi et Ouen, rappelés, l'accompagnent; ses trois
chiens favoris, César, Hercule et Bellérophon, aboient autour de lui.
Dans la foule des courtisans on aperçoit un pauvre paysan, que le roi a
depuis quelques jours fait son commensal.

Judicaël et les Vascons se prosternent. D'une voix de tonnerre le roi
leur dit: «Ah! ah! vous voici à mes pieds; nous verrons tout à l'heure
ce que nous ferons de vous. Cependant mettons-nous à table?» Certes,
Judicaël était brave; il n'osa pourtant pas se placer à la droite de
Dagobert, sur le siége qu'on lui avait préparé, et il alla s'asseoir à
l'extrémité de la table. Dagobert, tout glorieux, fit commencer le
repas, qui fut long et bruyant. L'ivresse s'étant emparée de lui, il se
mit à chanter et à railler les convives. Toutefois il était ce soir-là
d'une humeur assez joyeuse, et il dit qu'il recevait la soumission des
Vascons et de Judicaël, et que les reconnaissant pour de braves
capitaines, il les chargeait de gouverner leur pays sous son nom. Puis,
s'adressant à Babolein, son commensal, qui était vis-à-vis de lui: «Et
toi, dit-il, l'homme aux discours simples, voyons si tu es digne que je
te confie aussi quelque gouvernement.» Tout le monde fit silence, parce
qu'on attendait avec beaucoup d'anxiété les questions de Dagobert et les
réponses de Babolein. Babolein, il faut le dire, était un paysan sans
finesse qui, plein de bon sens, disait toujours tranquillement sa
pensée, et dont Dagobert paraissait entiché depuis quelque temps. Voici
quel fut leur dialogue.

«Le Roi: De quoi les peuples ont-ils le plus grand besoin?

Babolein. De la paix.

--Et que pensent-ils de la gloire?

--Ils pensent que, s'ils l'aiment, ils la payent trop cher!

--Ils n'estiment donc pas les grands guerriers?

--Ils les craignent. D'ailleurs si l'on se battait la nuit, il n'y
aurait pas tant de grands guerriers.

--Quel est pour eux le plus grand des maux?

--La guerre.

--Mais quand la guerre est juste....

--Il n'y a pas souvent de juste guerre.

--Allons, petit Babolein, vous ne savez ce que vous dites.

--Je sais que ce que je dis n'entre pas loin dans une oreille royale.

--Eh quoi! ne respecterais-tu pas tes maîtres?

--Je n'ai de maître que Dieu.

--Et le roi?

--Le roi fait son métier, moi le mien; je lui obéis avec plaisir quand
il m'ordonne d'être heureux.

--Ce Babolein, dit Dagobert en se tournant vers saint Éloi, a la langue
bien pendue.»

Saint Eloi crut que Dagobert allait se mettre en colère; il jugea
prudent d'intervenir.

«Mais, mon ami, dit-il à Babolein, n'y a-t-il pas quelque distance entre
le roi et toi?

--Il y a en ce moment entre lui et moi la largeur d'une table.

--Bien, dit Dagobert. Voilà un gaillard qui fait peu de cas de ma
puissance et de moi-même. Babolein, que ferais-tu si tu étais roi?

--Je ferais bonne justice et bonne chère.

--Aurais-tu une belle cour?

--J'aurais une basse-cour seulement.

--Aurais-tu des ministres?

--J'épouserais une femme douce, active et jolie.

--Des favoris?

--Mon favori serait le plus habile cuisinier.

--Et voilà ton rêve?

--C'est le rêve du bonheur universel. Je ferais la paix partout. Dès que
les hommes n'auront plus la guerre à craindre, ils seront heureux tout
seuls.»

Dagobert se leva brusquement et dit: «Babolein, tu as des idées qui me
conviennent tout de même, quoiqu'elles soient absurdes. Je veux faire
quelque chose pour toi; buvons ensemble.»

Toute l'assemblée enviait l'heureuse fortune du pauvre Babolein. Il faut
dire que ce n'était pas seulement à cause de ses discours que le roi
l'estimait; il faisait aussi le plus grand cas de la manière aisée et
toute naturelle avec laquelle cet homme des champs buvait sans
sourciller une dizaine de grandes mesures de vin. Dagobert, quand il
était ivre, faisait un bruit de diable; Babolein ne rougissait même pas
et ne remuait pas sur sa chaise.

«A la mémoire de l'empereur Probus! dit Dagobert. Voilà un prince qui a
eu soin de ce pays-ci! Il a planté les vignes de Bourgogne. Allons,
Babolein, et vous autres tous, encore une belle coupe en l'honneur de
Probus, l'empereur de Rome!»

A ce moment, il n'y avait plus guère qu'une dizaine de Franks assez
braves en boisson pour tenir tête au roi et accompagner Babolein; les
autres étaient déjà vaincus par l'ivresse et restaient silencieux. «Qui
sera roi du festin aujourd'hui? s'écrie Dagobert. Qui est-ce qui a
encore soif?» Babolein seul, sans un geste inutile, montra qu'il pouvait
boire. «Et quel vin veux-tu?» Babolein, du doigt, montra une jarre de
grès qui contenait bien trois bons litres, et qui était pleine d'un vin
de Narbonne parfumé d'une odeur de violette. On mit la jarre près de
lui, et, à petits coups, sans mot dire, il la vida.

«C'est toi, dit Dagobert, qui es le roi.» Et se relevant avec effort:
«Cet homme-là, je le proclame roi; je lui donne le pays d'Yvetot en
Neustrie; il y fera fleurir les préceptes de sa sagesse; on verra dans
quelques siècles ce que la postérité en pensera.» Voilà comment Babolein
1er devint roi d'Yvetot.

La postérité n'a pas dit de mal de ce monarque.

«Et maintenant, ajouta Dagobert, que justice a été rendue à messire
Babolein, enlevez ces plats et apportez le vin de Chypre. De toute la
nuit nul ne sortira de cette salle. Le roi ordonne de grandes
libations.»

[Illustration]

Les grandes libations commencent. Sur l'ordre du roi, on réveille ceux
qui dorment, on force à se tenir droits ceux qui sont tombés à terre; ce
n'est plus une fête, ce n'est pas même une débauche, c'est un supplice
que Dagobert inflige à ses amis. Saint Éloi et saint Ouen se promènent
avec anxiété à l'un des bouts de la salle; leur visage est empreint d'un
sentiment de tristesse extraordinaire. Autour du roi cinq ou six leudes
à peine font mine de comprendre ce qu'ils font, de parler, de chanter et
de choquer des verres vides. Le vin ruisselle sur la table. Dagobert
lui-même ferme déjà les yeux. Judicaël frémit de colère et d'indignation
sur son siége reculé.

L'air est comme chargé de vapeurs pesantes.

«Qu'on ouvre les fenêtres, dit le roi en balbutiant; qu'on les ouvre, ou
nous périrons étouffés.» Les fenêtres sont ouvertes; mais quel
spectacle! De toutes parts le ciel est envahi par des nuages noirs; on
dirait qu'un voile épais en cache la figure; des torrents de pluie
tombent, comme des cascades, sur toute la campagne. Les vents hurlent
dans les bois; les ruisseaux, débordés, heurtent les arbres et les
renversent; le ciel noir est à chaque instant traversé par les flèches
rapides de la foudre. Un bruit de tonnerre formidable et incessant
domine tous ces fracas. Jamais plus horrible tempête n'est venue fondre
sur la terre; il est impossible qu'on tienne ses yeux ouverts en face de
ces éclairs qui les pénètrent et les déchirent.

Dagobert et les siens se réveillent; l'effroi a chassé l'ivresse; le roi
fait un signe pour qu'on ferme les fenêtres, mais tous les efforts sont
impuissants: le vent brise les volets qui volent en éclats. L'eau de
cette pluie affreuse entre dans la salle. Tout à coup un coup de
tonnerre gigantesque retentit: les plus émus se mettent à genoux; tous
gardent le silence.

Trois coups frappés sur la porte se font entendre; la porte s'ouvre
comme d'elle-même. C'est un ermite à longue chevelure et à longue barbe
blanche. Il s'avance vers le roi, que sa vue étonne et qui reste muet.
Ses vêtements sont déchirés par les ronces; le sang coule de ses mains
déchirées; de ses cheveux coule l'eau de la pluie; il s'avance encore,
il arrive au pied du trône. Une crainte involontaire a saisi toutes les
âmes. Cependant l'orage s'est calmé, et il s'est fait dans les airs un
silence qui va donner à la voix de l'ermite une vibration terrible.

A la fin, le voyant si près venu et se croyant obligé à parler en roi,
Dagobert lui dit: «Qui es-tu et que viens-tu faire ici?

--Je suis un humble ermite des bois; je viens t'avertir....

--Tu choisis mal ton temps pour te mettre en route.

--Ne ris pas de ton serviteur; la colère de Dieu t'en ferait repentir
vite.

--Tu as la voix bien fière et bien sonore.

--Je t'ai dit que je suis le clairon de la justice de Dieu.

--Que viens-tu donc faire ici?

--T'avertir de tes iniquités.

--Reviens un autre jour.

--Eh quoi! tu me chasseras de ton palais par cette nuit d'orage?

--L'orage a fui loin de nous. Prête l'oreille, ermite des bois;
entends-tu comme l'eau tombe maintenant goutte à goutte; les feuillages
mouillés se redressent; dans un quart d'heure la lune éclairera ta
route. Tu t'es trompé; tu as peur de tout ce vacarme; tu as pris ce
tapage pour la voix de Dieu.

--Non, je ne me suis pas trompé; je viens de loin. Sulpice, évêque de
Bourges, m'envoie pour que je te dise que tu es coupable. J'ai mis cinq
jours à venir; mais je te parlerai. Tu dépouilles les églises, tu fais
gémir le peuple sous les impôts. Sulpice espère que tu écouteras sa
prière et que tu feras cesser ces maux. O roi! reviens aux voies de la
justice par lesquelles tu es entré dans ta puissance et dans ta
renommée; soulage le peuple et ne dépouille plus l'Église, qui a besoin
d'être riche pour les pauvres.

--Voilà un beau parleur, décidément, dit Dagobert, et qui vient dans un
moment choisi à merveille. Puisqu'il ne veut pas s'en aller, mettez-le
dehors; les chemins s'essuieront bientôt.»

On chasse l'ermite, on referme à demi les fenêtres qui ont gardé leurs
volets, et le vin coule de nouveau dans les coupes. Mais Éloi, Ouen et
Babolein ne cachent pas le pressentiment qu'ils ont de quelque vengeance
divine.

A peine cinq minutes se sont écoulées que les fenêtres s'ouvrent avec
fracas; le toit même gémit; les murs tremblent. L'orage, avec plus de
fureur encore, est venu s'abattre sur la maison royale, sur les jardins,
sur les forêts qui l'entourent. Un éclair siffle dans la salle; en même
temps le fracas de la foudre retentit; la foudre passe, tonne, renverse
les coupes, brûle les lambris dorés, et s'échappe. Trois nouveaux coups
frappés sur la porte se font entendre; la porte s'ouvre. C'est saint
Amand, l'évêque des campagnes, le pieux et vénéré Amand, qui, en robe
blanche, le crucifix à la main, s'avance vers le roi et, au milieu d'un
silence effrayant, lui dit: «Roi Dagobert, la fin de ta vie approche. Tu
as été juste: pourquoi as-tu cessé de l'être? Rappelle-toi Haribert ton
frère, Hilpérick ton neveu, et les Bulgares, les hôtes désarmés. Quel
compte rendras-tu à Dieu de leur mort? Roi Dagobert, tu bois aujourd'hui
pour la dernière fois le vin de la prospérité. Saint Denis te parle et
te condamne par ma bouche.» Et saint Amand se retire sans que personne
ait fait un geste, ni soufflé un mot.

Mais Dagobert se réveille de son étonnement, remplit son verre et, avant
de boire: «Allons, allons, dit-il; je mettrai demain tous ces gens-là à
la raison. Vous autres, vous avez donc eu peur? Ne voyez-vous pas que
c'est une scène de comédie que j'ai montée pour éprouver vos esprits?»

Babolein osa l'interrompre.

«Et l'orage, dit-il, est-il aussi de votre invention?

--Babolein, mon compère, va régner à Yvetot et ne te mêle plus de ce qui
se passe ici. L'orage est venu parce que j'en avais besoin. Or çà,
buvons bien.» Et il but toute la nuit.


XIV

Repentir de Dagobert.

Le lendemain, couché sur son lit, Dagobert gémissait. Une fièvre ardente
s'était emparée de lui. Dans ses rêves agités il avait revu saint Amand;
il avait entendu, une fois encore, l'implacable arrêt qui l'avait
frappé. Le repentir entra peu à peu dans son âme. Saint Éloi, averti de
l'état du roi, demanda à être admis auprès de lui, et, ayant été reçu,
lui tint les discours les mieux faits pour le ramener au bien.

Dagobert écouta en silence son fidèle ami; puis il jura devant lui de
renoncer à ses chasses et à ses banquets, de reprendre le chemin qu'il
avait suivi d'abord, d'être roi paternel et bon justicier. Saint Éloi
lui promit que Dieu n'appesantirait pas sa main sur sa tête, s'il
avouait ainsi et réparait ses fautes.

A partir de cette heure, Dagobert changea de vie; il aima moins la
chasse; il songea à se placer, contre les colères de Dieu, sous le
patronage du grand saint Denis. Néanmoins sa gaieté, pour devenir plus
douce, n'en fut pas moins agréable à ses sujets. Les grâces du roi se
répandirent sur ceux qui les méritaient; les bénédictions de la
multitude montèrent au ciel pour désarmer Dieu.


XV

La basilique de Saint-Denis.

Nous avons vu comment, dès les premiers jours de son règne, Dagobert
avait voulu commencer les travaux qu'il avait promis d'exécuter pour la
gloire de saint Denis; mais il n'avait été fait jusque-là que fort peu
de réparations dans la chapelle. L'activité des ouvriers ne dut plus
désormais se ralentir.

Il orna, dit la chronique, d'or pur et de pierres précieuses les
monuments des martyrs, et, après avoir merveilleusement décoré le dedans
de l'église, il couvrit aussi d'argent pur l'extérieur de la voûte sous
laquelle étaient déposés les corps de saint Denis et ses compagnons. Il
assigna pour les luminaires de l'église cent sous d'or, pris sur les
droits de douane que lui payait chaque année la ville de Marseille. Les
agents du roi, à mesure que le payement se faisait, devaient acheter de
l'huile et la remettre aux envoyés de l'église. Il fit placer, en face
de l'autel, une cassette d'argent pour recevoir les aumônes offertes par
les fidèles, et qui devaient être ensuite distribuées aux pauvres de la
main même des prêtres, afin que, selon le précepte de l'Évangile, ces
aumônes demeurassent secrètes, et que le Dieu tout-puissant, qui voit
toutes les choses cachées, les rendît au centuple dans le ciel. Il
ordonna qu'annuellement, d'un mois de septembre à l'autre, il enverrait
lui-même à cette cassette cent sous d'or, et voulut que ses fils et tous
les rois francs ses successeurs n'oubliassent jamais d'y faire porter
chaque année le même nombre de sous d'or. C'était aux pauvres seuls que
ces cent sous devaient être distribués, et nul n'en devait rien
détourner; car il voulait que, tant que durerait le royaume, moyennant
cette offrande des rois et ce qu'il plairait à Dieu d'y faire ajouter
par d'autres personnes, les pauvres et les voyageurs trouvassent
toujours là de quoi se soulager. Outre de nombreux et riches domaines
qu'il donna à la basilique des bienheureux martyrs, il concéda aux
moines qui priaient Dieu dans cette église le tribut annuel de cent
vaches que lui payait le duché du Mans, afin qu'ils prissent plaisir à
invoquer pour lui le Seigneur et les saints martyrs.

Il commanda en même temps à saint Éloi qu'il forgeât une grande croix
pour mettre derrière le maître autel de l'église, la plus riche et la
plus habilement faite qu'il pût l'imaginer. Le saint homme la fit telle,
avec l'aide de Dieu, de pur or et de pierres précieuses, que l'oeuvre
fut regardée comme la plus rare des merveilles.

Saint Éloi qui, dit toujours la chronique, était entouré de mendiants
comme une ruche de mouches, ne s'était jamais éloigné des voies du
Seigneur; mais il avait quelquefois sacrifié au monde: dans les derniers
temps de la vie de Dagobert, il s'était tout à fait séparé, et saint
Ouen aussi, de ce monde si dangereux. Ils vivaient dans la retraite en
attendant qu'ils devinssent, saint Éloi, évêque de Noyon, et saint Ouen,
évêque de Rouen, ce qui arriva après la mort de Dagobert. Saint Éloi, en
cette retraite, vit son habileté croître chaque jour, et il en consacra
toutes les ressources aux travaux de l'orfévrerie religieuse. C'est par
ce moyen qu'il donna à la basilique de Saint-Denis une parure sans
pareille. Il faut voir dans les livres de ceux qui ont raconté
l'histoire de la basilique quelles furent les belles choses qu'il
imagina, comme le tombeau des saints, un dôme à colonnes, tout de
marbre, d'or et de pierreries, comme l'autel avec sa boiserie rehaussée
de feuillage d'or, et décorée de fruits de perles.


XVI

Mort de Dagobert.

Dagobert avait trois fils qui, tous les trois, après lui, sont montés
sur le trône: Sigebert, né en 630, Chlodowig II, né en 634, et Thierry
III. Le nom de Dagobert, en langue franque, signifie brillant comme le
jour; Sigebert signifie brillant par la victoire; Chlodowig signifie
illustre guerrier, et Thierry brave parmi le peuple.

A la suite du grand festin durant lequel l'ermite et saint Amand avaient
parlé, une maladie de langueur s'était emparée de Dagobert; mais les
soins de ses amis prolongèrent sa vie de quelques années. Il était
rentré tout à fait dans les chemins de sagesse et de justice. Le royaume
était heureux. Tout à coup on vit dépérir le roi: il s'arrêta, à cause
de sa faiblesse, dans sa métairie d'Épinay-sur-Seine, et, le 19 janvier
638, il rendit l'âme à Saint-Denis où il s'était fait transporter.

Un peu avant de mourir, lorsqu'il eut congédié ses amis, Dagobert avait
fait venir ses chiens et les avait caressés doucement: «Il n'y a si
bonne compagnie qui ne se quitte,» leur dit-il. Par un article de son
testament, Dagobert les léguait à saint Éloi, avec prière de les soigner
toute leur vie et de ne les plus mener à la chasse. Saint Éloi accomplit
religieusement la volonté du roi.


XVII

Funérailles de Dagobert.

Aussitôt que le roi fut mort, commença la cérémonie des funérailles. On
avait coutume, en ce temps-là, de tenir prête pour l'heure de la mort
une statue du roi, faite de bois et de cire, parfaitement bien peinte,
de grandeur naturelle, et vêtue de la même manière que le roi
s'habillait en santé. Cette effigie, pendant trois jours et trois nuits,
représentait le roi défunt et recevait les hommages de ses serviteurs.
On prit donc la statue royale, on la leva le matin, on la mit dans la
chambre du Conseil, on la promena dans le chariot du roi, et on lui
servit les plats qu'aimait Dagobert.

César, Hercule et Bellérophon, qui se faisaient vieux, mais qui
portaient bien leur vieillesse, furent induits en erreur lorsqu'ils
virent cette effigie de leur maître; ils jappèrent joyeusement. Ce
spectacle fit pleurer les serviteurs du roi.

A quoi bon essayer de peindre la douleur des Parisiens lorsqu'ils
apprirent la mort du roi, la douleur des moines de Saint-Denis, et celle
des porteurs de sel qui, suivant le droit de leur corporation, portèrent
le corps du roi de son lit de mort jusqu'en sa tombe? Sur cette tombe,
on a longtemps admiré un bas-relief qui représentait une scène
miraculeuse. C'est ici le lieu de rappeler ce qui se passa peu de temps
après la mort de Dagobert, et d'invoquer le témoignage des Grandes
Chroniques de France, conservées avec l'oriflamme dans le trésor de la
basilique de Saint-Denis.


XVIII

La vision de messire Jean le solitaire.

En ce temps-là Ansouald, évêque de Poitiers, était allé en Sicile. Sur
sa route, il rencontra une île qu'habitait un saint homme nommé Jean. Ce
saint homme le reçut avec une grande charité. Quand ils eurent longtemps
parlé de la joie du paradis, le saint homme ermite lui demanda,
puisqu'il venait de France, de l'instruire de la vie et des moeurs de
Dagobert, roi des Franks. Quand le bon vieillard eut entendu ce que
l'évêque lui dit, il commença à témoigner une grande joie, disant que ce
n'était donc pas une folle vision qu'il avait eue, et il lui raconta la
merveilleuse scène dont il avait été témoin. «Un jour, dit-il, que je
m'étais couché sur le bord de la mer, à côté d'un tamarin, pour reposer
mes membres fatigués par l'âge et le travail, un homme qui avait une
chevelure blanche vint à moi, me dit de me lever sur-le-champ et
d'implorer la miséricorde de Notre-Seigneur Dieu pour l'âme de Dagobert,
roi des Franks, qui, à cette heure même, trépassait. Comme je me
préparais à lui obéir, je vis en la mer, assez près de moi, une troupe
tumultueuse de diables qui emmenaient dans une nacelle l'âme du roi
Dagobert qui venait de trépasser; ils la battaient, la tourmentaient et
la menaient droit vers la chaudière qui est cachée dans les flancs
sulfureux du mont Etna. L'âme criait et appelait sans cesse trois saints
du Paradis: saint Denis de France, saint Maurice et saint Martin.
Presque aussitôt je vis des foudres jaillir du ciel, et descendre les
trois glorieux saints, vêtus de robes blanches.

«Je leur demandai avec grand'peur qui ils étaient; et ils me répondirent
qu'ils étaient ceux que Dagobert avait appelés, Denis, Martin et
Maurice, qu'ils venaient pour le délivrer des tourments de l'enfer et
qu'ils allaient le porter dans le sein d'Abraham. En effet, ils se
jetèrent sur les démons qui disparurent; ils prirent l'âme délivrée et
la portèrent dans le royaume de la joie éternelle.»

Ainsi fut accomplie la promesse de monseigneur saint Denis le martyr.

Nous croyons sans peine que si saint Denis a fait une promesse à
Dagobert, il l'a tenue; et, ravi de savoir l'âme du roi en jouissance
des voluptés du ciel autant que désireux de clore cette histoire qui,
aujourd'hui encore, est attestée par les vieilles chroniques, par la
sculpture du tombeau de Dagobert à Saint-Denis et par un fauteuil du
Musée des Souverains, nous dirons seulement ce qui suit:

    Dagobert, de noble mémoire,
    Était un prince généreux.
    C'est quelque chose pour sa gloire
    Que son nom, qui se fait si vieux,
    Reste si jeune, et que l'on chante
    Encore aujourd'hui ses exploits.

    D'où vient cette gloire éclatante?
    D'où vient que Franks et que Gaulois
    De ce monarque redoutable
    Ont conservé bon souvenir?
    Il aimait la chasse et la table
    Et ne pouvait se soutenir
    Le soir, au sortir de l'orgie.
    Il fut impie et fut cruel.
    Est-ce que c'est déplaire au ciel
    Que de boire de l'eau rougie?
    Que d'être sobre en ses festins
    Et de n'aller tous les matins
    Chasser le cerf ou bien la biche?
    Faut-il enfin, pour être riche
    De renommée en l'avenir,
    Dans les mêmes erreurs venir,
    Imiter en tout ce sauvage
    Et très-emporté Dagobert?
    Non; mais il faut être assez sage
    Quand on est roi (ce qui vous perd)
    Pour croire qu'un prince peut rire
    En même temps que gouverner,
    Qu'on double souvent son empire
    Lorsqu'en riant l'on sait régner,
    Qu'un sceptre rude par soi-même
    Sur les petits frappe trop tôt,
    Et que tout roi qui veut qu'on l'aime
    Doit être un peu roi d'Yvetot.

    Le peuple vous en tient grand compte
    Et sa voix jusques au ciel monte.

    Et puis Dagobert eut l'esprit
    (Voyez un peu comme il finit)
    De faire à temps sa pénitence.
    Le tout n'est pas comme on commence;
    Le principal est de finir.
    C'est ainsi que le repentir
    Est la vertu par excellence
    Et celle qui dans la balance
    Doit le plus de place tenir.




                          GENEVIÈVE DE BRABANT



NOTICE.

Sachez bien, petits enfants, que vos pères et que vos mères ont pleuré
en lisant autrefois l'histoire que vous allez lire, et qu'avant eux
leurs parents avaient pleuré aussi. Je ne crois pas qu'il y ait au monde
un récit plus connu, et vous allez voir qu'il n'y en a pas beaucoup qui
soient aussi intéressants.

Il faut que vous sachiez que, s'il n'y a pas de fumée sans feu ou de feu
sans fumée, il n'y a pas non plus de légende qui ne découle de quelque
histoire véritable.

Un savant d'Allemagne, Freher, a composé un recueil pour servir à
l'histoire des origines des comtes Palatins. Eh bien, dans ce recueil,
il y a, en latin, un récit qui n'est autre chose que le récit des
aventures de notre belle et infortunée Geneviève. Freher prétend que ce
récit a été écrit dès le huitième siècle; il n'est pas nécessaire de lui
assigner une date aussi ancienne, et il suffit de croire avec un autre
savant d'Allemagne, Brower, qu'il remonte à l'année 1156.

Voilà donc une antiquité assez vénérable acquise à l'histoire lamentable
des méchancetés du traître Golo.

Toutes les nations d'Europe, depuis que Geneviève a souffert, ont rendu
un culte à sa mémoire. D'abord ç'a été la tradition qui, pendant
longtemps, s'est chargée du soin d'instruire les générations de ses
aventures; puis l'imagination des enfants et des habitants de la
campagne n'a pas été seule émue au récit de tant de misères, et les
poëmes, les chansons, quelquefois même les pièces de théâtre ont choisi
Geneviève pour leur héroïne. Bien plus, il y a eu des écrivains
ecclésiastiques qui l'ont considérée comme une sainte, et on place sa
fête au 2 avril.

Toutefois, on ne connaît pas sur Geneviève de légende populaire en prose
qui ait été écrite dans le style des romans du moyen âge.

Le récit que vous allez lire ici est, à peu de chose près, l'oeuvre du
Père de Cerisiers, qui vivait sous Louis XIII et sous Louis XIV, et qui
a publié en 1646 l'Histoire de Geneviève ou l'Innocence reconnue. En
faisant disparaître quelques longueurs, en ajoutant quelques détails qui
jettent un peu de clarté sur les parties les plus obscures de cette
histoire, et enfin en retouchant un peu le style de l'auteur, on n'a pas
altéré la couleur de son récit, et on n'a, au fond, rien changé que pour
mieux conserver l'ensemble.

Petits enfants, apprenez donc à la fois, en lisant la vie de Geneviève
de Brabant, à savoir souffrir sans cesser d'être vertueux et sans vous
décourager, et aussi à raconter simplement les belles actions.

[Illustration]




                      GENEVIÈVE DE BRABANT.




I

Naissance et premières années de Geneviève.

Vers le temps où la gloire du grand Clovis commençait à s'obscurcir, et
où les enfants de ce monarque dégénéraient en courage, dans une des
provinces de la Gaule Belgique, qui fut autrefois le pays de Tongres[5],
naquit une fille des princes de Brabant. A peine cette petite créature
vit-elle les rayons de la lumière, que ses parents la firent baptiser.
Elle devint ainsi fille du ciel, et, par la grâce divine, elle reçut le
doux nom, le beau nom de Geneviève.

[Note 5: Il existe encore une petite ville de Tongres, en Belgique, dans
le Limbourg, entre Liége et Maestricht.]

Tout de suite de gracieuses vertus lui vinrent, et, avant toute autre
vertu, une dévotion pleine de délicatesse. C'était assez d'être
raisonnable pour n'être plus pécheur après l'avoir admirée. Le plus doux
plaisir qu'elle connût, c'était l'amour de la retraite et de la
solitude.

Cette inclination lui fit bâtir un ermitage au coin d'un jardin; elle y
dressait de petits autels de mousse et de ramée, et y passait en prière
les belles journées de printemps, entre les lilas fleuris et les roses.
Quand sa mère lui disait qu'il était temps d'avoir d'autres pensées,
elle répondait: «C'est là que les plus grands saints sont allés chercher
les traces du Seigneur.»

Ah! Geneviève, vous ne savez pas d'où vous est venue cette inclination,
et pourquoi Dieu vous l'a donnée! Un jour viendra où vous suivrez
l'exemple de cette grande pénitente[6] à laquelle l'Égypte a donné son
nom; vous prierez Dieu dans le désert. Ce sera alors que vous
reconnaîtrez la Providence divine, qui dispose de vous par des moyens
saints, inconnus à tout autre qu'à elle. Dieu a coutume de nous donner à
la naissance des qualités qui font nos fortunes diverses et l'ordre
entier de notre vie. Le grand archevêque de Milan, saint Charles
Borromée[7], tout petit enfant qu'il était, bénissait ses camarades en
leur imposant les mains.

[Note 6: Sainte Marie l'Égyptienne. Cette sainte, après s'être
convertie, vécut pendant près de cinquante ans dans le désert, priant et
pleurant ses fautes passées. Il y avait à Paris, dès le quatorzième
siècle, une chapelle placée sous l'invocation de sainte Marie
l'Égyptienne. La chapelle a disparu; mais le nom de la sainte a laissé
sa trace dans le nom de la rue de la Jussienne, où la chapelle était
bâtie.]

[Note 7: Saint Charles Borromée, archevêque de Milan, né en 1538, mort
en 1584, canonisé en 1610 par Paul V.]

Mais tous ceux qui remarquaient les dévotions de notre petite vierge ne
pénétraient pas dans les desseins de Dieu, et ne voyaient pas ce qui ne
parut que longtemps après.


II

Adolescence de Geneviève.

Ne nous arrêtons pas à décrire les perfections de la jeunesse de cette
grande et chère sainte, et arrivons tout d'un coup à la dix-septième
année de l'incomparable Geneviève de Brabant. Disons seulement qu'il
semblait que la nature eût fait des coups d'essai dans toutes les autres
beautés de son siècle, pour donner dans la sienne un ouvrage accompli de
sa puissance. Geneviève n'avait garde, dans le désir d'accroître cette
beauté, d'y vouloir ajouter par les artifices qui sont faits pour
embellir la laideur. Elle n'avait point d'autre vermillon que celui
qu'une honnête modestie mettait sur ses joues, point d'autre blanc de
fard que celui de l'innocence, et point d'autre senteur que celle d'une
bonne vie. Aussi n'y avait-il point sur son visage de rides à réparer
par le pinceau.


III

Geneviève est demandée en mariage.

Bien que Geneviève apportât fort peu de soin à faire ressortir sa beauté
naturelle, cela n'empêcha pas qu'elle ne fût recherchée par un nombre
infini d'admirateurs. Parmi ceux qui la demandèrent en mariage,
Sigifrius, ou Sifroy, ne fut pas le plus malheureux, puisqu'il obtint ce
que tant d'autres avaient désiré.

Le jeune seigneur, ayant appris de la renommée une partie des
perfections de la princesse, en voulut plutôt croire ses yeux que le
bruit commun.

Le voilà en chemin avec un équipage si magnifique, qu'il ne laissa à
aucun de ses rivaux la possibilité de soutenir la comparaison.

Étant arrivé, il alla tout aussitôt faire la révérence au prince et à la
princesse sa femme, qui lui permirent de saluer leur fille Geneviève, à
laquelle il fit toutes les offres de services qu'on pouvait attendre
d'un attachement sincère. «Je n'ai jamais rien contemplé de si suave!»
s'écria-t-il après l'avoir vue.

D'abord, il n'était attentif qu'aux charmes de sa figure; mais il ne
l'eut pas entretenue deux fois qu'il la trouva remplie de tant de
douceur et d'une telle modestie, que son affection en fut doublée. Il
alla donc trouver le prince et la princesse de Brabant, auxquels il
déclara le motif de son voyage.

«Si vous êtes, leur dit-il, aussi favorable à mes projets que votre
douceur me le fait espérer, je m'estimerais le plus heureux des hommes.
Je ne suis point, grâce à Dieu, sorti d'une maison dont le nom ne puisse
être cité avec honneur; et, quand la gloire de mes ancêtres n'ajouterait
rien à mon mérite, je ne suis pas, par moi-même, un parti à dédaigner.
La fortune m'a donné assez de biens pour que je puisse soutenir la
dignité de votre race; et, quand ces biens seraient moindres, je ne
pourrais vous taire la vive affection que j'ai pour la princesse votre
fille, non pas tant à cause de sa beauté, qui est incomparable, qu'à
cause de ses vertus qui sont sans exemple. C'est donc à vous de faire ma
joie ou ma peine.»

Il est peu de sages filles qui ne soient inquiètes quand on leur parle
de contracter mariage et de quitter le toit paternel. Geneviève fut bien
troublée; mais ses parents accueillirent Sifroy, et par obéissance elle
devint dame palatine[8].

[Note 8: Les anciens seigneurs du Palatinat s'appelaient palatins. Le
Palatinat, divisé en bas et haut Palatinat, s'étendait autrefois sur les
deux rives du Rhin, entre la Souabe, Bade et la Westphalie.
Primitivement, les comtes palatins étaient des officiers chargés de
rendre la justice dans les palais de l'empereur. Le Palatinat devint peu
à peu leur domaine héréditaire.]


IV

Noces de Geneviève.

Rien ne fut oublié de toutes les réjouissances qui pouvaient honorer une
noce si belle.

Tous ceux qui virent le bonheur de ce mariage le crurent éternel. Mais
hélas! il y a beaucoup d'épines pour une rose!

Après que les jeunes époux eurent passé quelques mois à la cour de
Brabant, il fallut partir pour aller à Trêves[9]. Les parents de Sifroy
reçurent Geneviève avec tout le respect que sa naissance et son mérite
devaient attendre. Saint Hidulphe, qui était alors pasteur de cette
grande ville, fut bien aise de voir sa bergerie accrue d'une innocente
brebis.

[Note 9: Ancien électorat et archevêché célèbre de l'Allemagne, sur la
Moselle, dans la Prusse rhénane.]

Bientôt Geneviève quitta la ville pour aller habiter une de ses maisons
de campagne. Cette campagne était un fort joli château, entouré d'un
grand parc vert où il semblait que le printemps régnait toujours. Ce fut
dans ce lieu plein de délices que Sifroy et Geneviève vécurent quelque
temps de la plus douce et innocente vie.


V

Les Sarrasins arrivent d'Espagne.

Il eût fallu que ce bonheur durât toujours. À peine deux ans s'étaient
écoulés, lorsque Abdérame[10], roi des Maures, qui avait passé d'Afrique
en Espagne, songea à satisfaire son ambition par la conquête de l'Europe
entière. La France, pays voisin de ses campements, lui parut un friand
morceau à prendre tout d'abord; comme il craignait d'y trouver d'autres
ennemis plus rudes que les Wisigoths[11] d'Espagne, il leva la plus
formidable armée que l'Occident eût jamais vue. La renommée d'une telle
armée, jointe à la vivacité des intérêts engagés dans la lutte, amena
auprès de Charles Martel[12] une noblesse nombreuse qui était fière
d'avoir à combattre des ennemis aussi terribles, et de les combattre
sous le commandement d'un si glorieux capitaine.

[Note 10: Abdoul-Rahaman-Ben-Abdoullah-el-Gbafiki, vice-roi d'Espagne
sous le calife Yésid, fut battu près de Tours, au mois d'octobre 733.]

[Note 11: Les Wisigoths, venus avec Ataulf, occupaient l'Espagne depuis
le cinquième siècle, après l'avoir enlevée aux empereurs de Rome.]

[Note 12: Maire du palais sous les premiers rois fainéants; il était
fils de Pépin d'Héristal, et, comme lui, chef des seigneurs de la Gaule
franque. Martel ou Marteau est le surnom qui lui fut donné lorsqu'il eut
vaincu et pour ainsi dire écrasé l'armée des Arabes ou Sarrasins.]

Sifroy, en sa qualité de puissant chevalier, aurait eu honte de se
reposer dans son bonheur pendant que d'autres songeaient au salut
public. Mais comment quitter Geneviève? Comment la résoudre à une
séparation? Ils pleurèrent longtemps avant de pouvoir s'y décider l'un
et l'autre; et, lorsque Dieu eut enfin envoyé à Geneviève une forte
résolution, lorsque Sifroy quitta sa jeune et belle et bonne Geneviève,
ils pleurèrent bien plus encore.


VI

Départ de Sifroy.

Les préparatifs étant terminés et le jour du départ venu, le comte
appela tous ses domestiques, et, après leur avoir recommandé
l'obéissance envers sa chère femme, il prit son favori par la main et,
le présentant à Geneviève, il dit: «Madame, voici Golo à qui je laisse
le soin de vous consoler. L'expérience que j'ai de sa fidélité me fait
espérer que l'ennui que va vous causer mon absence sera en quelque façon
tempéré par le zèle de ce bon serviteur.»

Mais Geneviève ne songea guère à Golo; elle se pâma en voyant venir
l'heure du départ; on la releva, elle retomba par trois fois. Tous les
domestiques coururent aux remèdes pour rappeler son âme qui semblait
s'enfuir, soit douleur de voir partir Sifroy, soit crainte de demeurer
sous la conduite de Golo.

Le comte, qui avait aperçu le changement qui s'était fait sur le visage
de la comtesse lorsqu'il lui avait parlé de la fidélité de son favori,
baissa les yeux et dit: «C'est à vous seule, reine du ciel, glorieuse
mère de mon Sauveur, que je laisse le soin de ma chère Geneviève.

--Allez, Sifroy, reprit Golo; allez hardiment où vous appelle l'honneur.
Ne craignez pas qu'il arrive aucune disgrâce à votre femme; vous ne
pouvez la mettre en de plus sûres et en de plus fidèles mains que les
miennes.»


VII

Premiers jours de tristesse.

Sifroy partit et arriva à l'armée, où il fut reçu avec joie par le grand
Charles Martel, et presque aussitôt la campagne commença.

Geneviève recevait des messages fréquents qui lui faisaient part des
marches et des travaux de l'armée. Ces nouvelles lui causaient une
grande peine; car les Francs étaient fort en péril.

Charles Martel conduisit ses troupes vers la Loire, à peu de distance de
la grande ville de Tours. Il ordonna aux habitants de n'ouvrir leurs
portes qu'aux vainqueurs, et, pour ôter aux lâches tout espoir de fuite,
il mit sur les ailes de son armée des corps de cavalerie chargés de
couper les jarrets à ceux qui se retireraient des rangs pour prendre la
fuite.


VIII

Bataille de Tours.

Avant de commencer la bataille, Charles parla ainsi à ses soldats:

«Compagnons, je vois bien que vous brûlez d'en venir aux mains et qu'il
ne vous faut point faire de longs discours.

«Ne cherchons pas dans les siècles passés des exemples de courage et de
vertu; donnons-en plutôt à la postérité. Et cela nous est facile
aujourd'hui; il faut vaincre, amis, il faut vaincre. Quand nous aurions
résolu de rester insensibles à nos intérêts, à la ruine de nos maisons,
au carnage fait dans nos villes, à la désolation de nos femmes, l'injure
faite à Dieu et à la religion chrétienne[13] suffirait.

[Note 13: Les Arabes voulaient conquérir le monde au nom du dieu de
Mahomet.]

«Compagnons, il s'agit de défendre ce Dieu que nous adorons, ces saints
que nous honorons, cette religion que nous professons. Permettrez-vous à
ces Maures[14] d'outrager chez nous notre Église?

[Note 14: On appelait les Arabes du nom de Maures, parce qu'avant
d'occuper l'Espagne, ils s'étaient d'abord établis, sur les côtes de
l'Afrique, dans l'ancienne province de Mauritanie, qui comprend
aujourd'hui l'Algérie, Tunis, Tripoli et une partie du royaume de
Maroc.]

«Allez, chers compagnons, allez combattre pour la gloire de la France.
Le glorieux saint Martin[15] est avec vous; c'est sous les murs de sa
ville que nous allons vaincre. En avant! Pour notre Dieu et pour notre
patrie qui doit un jour gouverner le monde!»

[Note 15: Patron de Tours.]

Le frémissement des soldats s'était accru à chaque phrase. Ils
s'écrièrent: «En avant!» avec leur chef, et coururent au combat. Comme
des lions ils écrasèrent l'armée des infidèles. Les Sarrasins
s'enfuirent, laissant sur le carreau leur roi et trois cent
soixante-quinze mille morts.


IX

Gloire de Sifroy.

Après cette heureuse journée, on présenta à Martel un grand nombre de
genettes[16] qui sont de petits animaux noirs mouchetés de rouge;
Charles Martel voulut les faire servir de trophée à sa victoire, et il
institua l'ordre de la Genette. Il y eut seize chevaliers de l'ordre, et
Sifroy fut l'un d'eux. Aussi envoya-t-il un de ses gentilhommes à
Geneviève avec une lettre que voici:

[Note 16: Groupe de mammifères carnassiers, démembré récemment du genre
des civettes. La genette vulgaire se rencontre dans le midi de la
France.]

«Madame, je puis bien dire que je n'avais jamais connu les amertumes de
la vie. C'est depuis que je suis séparé de vous qu'il m'a été donné de
les connaître. Au souvenir de notre commune félicité, les regrets de
l'absence deviennent bien cuisants, et je ne puis me rappeler que j'ai
été le compagnon de votre existence sans me trouver présentement le plus
malheureux des hommes.

«Si l'assurance que j'ai de vivre dans votre coeur ne flattait ma
douleur, il y a longtemps qu'elle serait tout à fait maîtresse de mes
sens et qu'elle ne trouverait plus de remède dans ma raison.

«C'est la confiance que vous avez dans les joies de notre avenir qui m'a
enhardi au milieu des périls que je viens de courir. Grâce au ciel, je
n'ai reçu aucune blessure, et je pourrai bientôt me consacrer tout
entier au bonheur de ma femme chérie.

«Je vous en conjure donc, aimable épouse, essuyez vos larmes et arrêtez
ces soupirs dont l'écho vient jusqu'à moi et me trouble. Prenez part à
ma bonne fortune, réjouissez-vous de la grande victoire qui a glorifié
nos drapeaux. Et, afin que vous ayez quelque sujet de le faire, je vous
offre le présent dont il a plu à notre chef d'honorer mon courage et ma
hardiesse.

«Je ne puis le présenter à une personne qui me soit plus chère, et, si
vous le recevez avec la joie que je me promets, j'en tirerai autant de
satisfaction que si l'on m'érigeait des statues, et que si toutes les
bouches de la renommée étaient employées à parler au monde de mon
mérite. Adieu, madame.»

C'était le chevalier Lanfroy qui était chargé de porter à Geneviève la
lettre de son mari; la diligence qu'il fit fut très-grande et bientôt il
arriva auprès d'elle. Quand on vint lui dire qu'il était venu un
gentilhomme de la part de Sifroy, elle ne put contenir sa joie et
sur-le-champ demanda de ses nouvelles. «Madame, dit le chevalier, voici
des lettres qui vous en instruiront de meilleure grâce que moi.»

Elle les ouvrit et les lut plusieurs fois de suite. Néanmoins sa joie ne
fut pas aussi grande que si elle eût appris le prochain retour de celui
qu'elle aimait. Elle interrogea Lanfroy, qui lui apprit que son maître
allait quitter Tours, avec Charles Martel, pour se mettre à la poursuite
des Sarrasins et faire le siège d'Avignon. Tous ces discours ne
plaisaient en aucune façon à la comtesse, qui voyait que la guerre
allait retenir son mari pour longtemps.


X

Réponse de Geneviève.

Elle pleura, et, lorsque le gentilhomme de Sifroy dut repartir, elle lui
remit cette réponse:

«Cher Sifroy, si la lettre que vous m'avez écrite m'a donné quelque
consolation, je n'en veux d'autre témoin que celui qui me l'a remise;
mais si elle m'a laissé concevoir de nouvelles craintes, il n'y a que
mon amour qui vous puisse le dire. Je vous croyais sur le point de
revenir au milieu de ces lieux qui étaient si joyeux naguère, et qui
maintenant sont pleins de tristesse. Vous ne revenez pas, votre absence
se prolonge, et peut-être mon malheur ira-t-il si loin que le temps de
cette absence sera plus long que ma vie.

«Quand les nouvelles de cette grande bataille de Tours me furent
apportées, je ne vous puis exprimer de combien de craintes mon coeur fut
saisi: cette tempête est passée, cet orage est dissipé, et vous me jetez
dans un autre désespoir.

«Hélas! que vous avez l'air de peu appréhender ce qui m'expose au hasard
cruel de perdre mon époux! Considérez, cher Sifroy, que la fortune n'a
pas de moyen plus extraordinaire pour faire sentir ses félicités que
leur peu de durée. Sa constance, ne pouvant être assurée, doit être
suspecte.

«Ne m'estimez pas ignorante à ce point des retours de la prospérité. Je
les redoute, et je sais d'ailleurs que des ruisseaux de sang ennemi ne
valent pas une goutte du sang de mon cher époux. Cette seule pensée me
fait espérer que vous saurez modérer votre courage, qui est le plus
redoutable de vos ennemis, de peur d'exposer aussi votre Geneviève à la
mort. Si vous avez résolu de chercher les occasions de mourir, et si
vous oubliez ma douleur, songez au moins à l'enfant dont je vais être
bientôt mère.»

La douleur avait commencé cette lettre et la douleur la finit. Notre
palatin était au siège d'Avignon[17] quand il la reçut. Vous dire le
trouble que les dernières paroles jetèrent dans son âme, je ne
l'essayerai pas.

[Note 17: Les Arabes avaient occupé l'ancien territoire que les
Wisigoths avaient conquis dans le midi des Gaules, et qui s'étendait des
Pyrénées au Rhône.]


XI

Golo médite ses méchancetés.

Golo, à qui Sifroy avait donné plus d'autorité que Joseph n'en reçut de
Pharaon, avait d'abord traité Geneviève avec le respect qu'il devait à
sa vertu. Mais lorsque Sifroy fut parti depuis quelque temps, il trouva
que sa douleur la rendait plus belle, et il sentit naître en lui une
grande envie du bonheur de Sifroy. Il se permit de désirer la comtesse
pour femme et il ne sut pas contenir sa passion naissante, de sorte
qu'il tomba dans l'iniquité et conçut l'idée du crime le plus cruel.

Son rêve fut d'empêcher le retour du comte, et de persuader à Geneviève
que lui, Golo, était digne de devenir son époux. Toutefois, comme il
fallait du temps pour arriver à l'accomplissement de ce rêve il commença
par sonder le coeur de la comtesse. Un jour qu'elle regardait quelques
tableaux qu'elle avait fait faire, il se rendit vers elle et s'occupa en
apparence de ces peintures. Elle l'interrogea sur l'un des tableaux, qui
était son propre portrait. Golo, qui ne cherchait qu'une occasion
d'exprimer ce qu'il sentait, voyant que les demoiselles et les
domestiques de la comtesse étaient trop éloignés pour l'entendre, lui
dit: «Vraiment, madame, il n'est point de beauté qui approche de cette
figure; pour moi, je m'estime heureux d'y attacher à jamais toutes mes
affections.»

En parlant ainsi, il tenait son regard arrêté sur Geneviève, qui s'en
apercevait bien, mais qui fit semblant de ne rien comprendre aux paroles
équivoques de son intendant. Golo devina la secrète pensée de Geneviève,
et voyant qu'elle entendait, quoiqu'elle s'en cachât, ce qu'il voulait
lui dire, prenant d'ailleurs la sage dissimulation de sa maîtresse pour
un consentement réel, il montra son visage plus à découvert, et ses
soupirs se mêlèrent à ses paroles.

«Madame, dit-il, je ne vois rien d'aimable que vous; j'ose croire que
vous me jugez digne de votre amitié, et, s'il vous plaît, au cas que
Sifroy meure, de m'accepter un jour pour époux, je ne me plaindrai pas.»


XII

Épouvante de Geneviève.

Ces mots furent un coup de foudre pour Geneviève; néanmoins, lorsqu'elle
eut repris ses sens, sa colère et son indignation s'exhalèrent
librement; elle représenta à Golo la honte de son infidélité avec des
reproches si amers, que, s'il avait véritablement aimé Geneviève, il
aurait eu bien de la douleur en l'entendant lui exprimer son mépris.

Elle disait: «Misérable serviteur, est-ce ainsi que vous gardez la
fidélité promise à votre maître? Avez-vous bien osé former le désir de
la mort de mon époux? Avez-vous osé croire que je consentirais à devenir
jamais votre femme, moi qui ai autant d'horreur de votre crime que
d'envie de le punir? Et comment avez-vous cru que mon silence devait
vous encourager? Gardez-vous désormais de me tenir de pareils discours:
j'ai le moyen de vous faire repentir de votre folie.»

Que pouvait faire Golo en entendant ces paroles? Il n'était plus temps
de répondre, et déjà les serviteurs de la comtesse s'étaient aperçus de
son émotion. Il comprit qu'il fallait dissimuler, et il s'excusa de
cette façon ambiguë: «Madame, s'il y a de ma faute en ce que vous me
reprochez, j'espère vous donner telle satisfaction qu'il y ait lieu de
m'accorder mon pardon et de me faire miséricorde.»

Ceux qui entendirent ces paroles crurent que l'intendant l'avait
offensée dans le service de la maison et qu'il promettait de réparer son
offense.


XIII

Perfidie du traître Golo.

Il y avait au service de Sifroy un pourvoyeur qui avait gagné les bonnes
grâces de Geneviève à cause de sa grande vertu et de son zèle.
L'intendant, s'en étant aperçu, partit de là pour imaginer une trahison
nouvelle et plus infâme. Il résolut de demander encore à Geneviève de
consentir à l'exécution de ses projets, et se promit, si elle refusait,
de l'accuser d'aimer son vertueux pourvoyeur et de songer avec lui à
empêcher le retour de son époux. Sifroy apprendrait par lui que ce
serviteur avait osé prétendre en secret à l'amitié et à la main de la
comtesse, et que celle-ci ne lui avait pas témoigné d'aversion.

Geneviève portait alors en son sein l'enfant dont elle avait parlé dans
sa lettre.

Un soir que la fraîcheur du temps invitait à la promenade, Geneviève
sortit et se promena dans le jardin. Golo, feignant d'avoir quelque
affaire à lui communiquer, s'approcha d'elle et, après plusieurs paroles
lancées à dessein, il lui dit: «Madame, si je vous parle, ce n'est pas
pour vous contraindre à m'aimer contre votre inclination, mais seulement
pour vous disposer à être moins cruelle et à m'accorder la demande que
je vous fais d'avancer ma mort avec ce fer, et de me punir du crime que
j'ai commis.» En même temps il lui tendait un poignard.

Geneviève ne répondit pas. Piqué de ce silence, Golo se retira plein de
rage. Quelques jours après, il fit appeler deux ou trois des plus
anciens serviteurs de la maison, et, laissant couler de ses yeux des
larmes perfides, il leur parla de la sorte:

«Mes amis, je ne saurais vous faire comprendre le déplaisir avec lequel
je me trouve dans la nécessité de vous découvrir une chose que j'ai
longtemps cachée. Je me tairais s'il ne s'agissait de notre maître, que
Madame la Palatine a trahi.

«Oui, j'ai honte, et je n'ose qu'en me contraignant dire ce que j'ai vu.
Mais quel moyen de vous cacher ce qu'à la fin vous-mêmes vous
découvririez!

«Vous connaissez Raymond, le pourvoyeur. Eh bien! cet hypocrite
serviteur a conseillé à Geneviève une résolution criminelle. Ils ont
formé le projet d'empêcher le retour de notre maître et de s'unir par le
mariage. Déjà ils préparent les moyens nécessaires à l'exécution de ce
projet coupable. J'ai surpris leur secret, moi en la fidélité de qui
s'est reposé Sifroy.

«Ah! traître et perfide pourvoyeur! est-ce ainsi que tu couvrais tes
pensées du voile de la vertu? C'était donc là ce que promettait le zèle
de ton service! Il faut que ce monstre ait employé la magie et les
sortilèges pour aveugler ainsi l'esprit de Geneviève.

«Voilà, mes amis, ce qui est. J'ai cru que je devais prendre vos avis
sur une si triste affaire, afin de cacher l'infamie de cette maison
autant que cela sera possible. Néanmoins, je dois et je vais donner avis
à notre seigneur de la déplorable situation dans laquelle nous nous
trouvons tous.»


XIV

Geneviève est menée dans la Tour.

Un jour que Geneviève était encore couchée; Golo appela le pourvoyeur
et, avec des paroles qui avaient le son du tonnerre, il lui reprocha
d'avoir employé la magie pour égarer l'esprit de la comtesse et l'amener
à des résolutions voisines de la folie. Le pauvre Raymond eut beau
protester de son innocence, prendre le ciel et la terre à témoin du
respect qu'il avait pour la femme de son maître, il fallut qu'il se
laissât conduire dans la prison que Golo lui avait fait préparer. Ce fut
une chose bien triste que de voir le traître, après avoir fait enfermer
le pourvoyeur, se rendre dans la chambre de Geneviève et lui dire que
Raymond avait avoué sa part de leur crime commun. La sainte femme eut
besoin de toute sa vertu en cette rencontre; encore sa patience eut-elle
quelques moments d'oubli: elle se plaignit. Mais Golo avait séduit ou
convaincu tous les gens de la maison; et personne ne l'écouta, personne
ne fut ému de sa misère. Golo, l'ayant bien atterrée, la fit prendre et
conduire en une tour voisine de celle où était renfermé Raymond. De là
elle entendait ses cris.

Tant de peines pouvaient la faire mourir en l'état où elle se trouvait;
mais Dieu prit un soin particulier de la mère et de l'enfant qui allait
naître.

Pauvre Geneviève, de quelles angoisses ses jours et ses nuits ne
furent-ils pas remplis en cette prison cruelle! Elle priait, elle
pleurait, elle gémissait.

«Hélas! mon Dieu, disait-elle, est-il possible que vous permettiez les
maux que je souffre, vous qui avez une parfaite connaissance de mon
innocence? Que vous ai-je fait pour que vous me rendiez le triste sujet
de tant de douleurs? Ah! Dieu plein de pitié, n'avez-vous pas de
châtiments plus doux et moins honteux pour moi? Au moins sauvez l'enfant
qui m'est promis; protégez-le lorsqu'il sera venu au monde; ne
l'enveloppez pas dans ma ruine. Je consens à mourir, mais qu'il vive! Je
consens à périr déshonorée, mais qu'il grandisse en gloire! Frappez-moi
sans que les coups retombent sur lui. Peut-être un jour votre
miséricorde fera-t-elle que justice soit rendue à la mère misérable,
affligée, mais innocente.»

C'est dans ces lamentations que Geneviève exhalait sa douleur nuit et
jour, sans espérer aucun soulagement.

Golo veillait sur ce trésor; il venait la visiter souvent, et alors,
dans l'ombre et le silence de la tour, il lui parlait un langage
coupable; il essayait de la faire consentir au crime qu'il avait conçu
et dont il accusait le pourvoyeur; il usait à la fois des exhortations
et des menaces. Si elle ne fléchissait pas, disait-il, nulle voie de
salut ne lui était ouverte, et Sifroy ne la croirait jamais innocente.
Elle n'avait donc qu'à l'écouter, lui, Golo, qui s'était fait son
accusateur et son geôlier parce qu'elle refusait de devenir sa femme.
Toutes ces importunités affligeaient Geneviève bien autrement que les
maux de la prison.

Golo fit de nombreuses tentatives sans se laisser décourager par
l'obstination des vertus de sa victime. Enfin il résolut d'employer une
autre manoeuvre; il parla du retour prochain du comte, et annonça que
Sifroy s'était embarqué et revenait par mer. Peu après, il dit que le
vaisseau avait fait naufrage et que Sifroy était mort.


XV

Nouveaux artifices du traître Golo.

Sur cette nouvelle il supposa des lettres qu'il fit arriver jusqu'à
Geneviève, afin de la convaincre de la mort de son mari. Mais la
bienheureuse Vierge Marie, mère de Dieu, révéla dans un rêve à la
comtesse l'artifice de Golo.

Golo essaya d'employer la femme qui portait à Geneviève sa nourriture;
il la conjura de gagner le coeur de sa maîtresse et d'adoucir son esprit
par tous les artifices dont elle pourrait s'aviser. Il espérait réussir
par ce moyen; mais il se trompa, car il trouva que la vertu de Geneviève
ressemblait à un rocher. Si les vents le battent, c'est pour l'affermir;
si les flots le frappent, c'est pour le polir. Ni menace, ni flatterie,
ni douceur, ni cruauté, rien ne la fit succomber.


XVI

Naissance de Bénoni dans la tour.

Cependant le terme arriva auquel Geneviève eut un fils. Abandonnée de
tous, Geneviève devint mère au milieu d'une grande désolation. «Hélas!
mon pauvre enfant, dit-elle, en quel triste moment viens-tu prendre ta
part de la vie? Tu ne sais pas combien ta mère souffre de douleurs! Tu
ne sais pas que mes misères seront les tiennes!» Et elle l'embrassait,
et elle mouillait de larmes ses petites joues tremblantes.

Craignant que le besoin ou la rigueur de Golo ne le fit mourir bien vite
et hors de la grâce de Dieu, elle l'ondoya et le baptisa du nom de
Bénoni; puis elle lui fit des langes avec de vieux linges qu'on lui
avait laissés.


XVII

Lettre de Golo à Sifroy.

Sifroy ignorait toutes ces choses. Golo, voyant qu'un fils était né à
Geneviève et appréhendant le retour prochain de son maître, résolut de
ne plus retarder l'achèvement du malheur de la comtesse. Deux mois
environ après la naissance de Bénoni, il appela un des serviteurs qu'il
avait trompés, et le chargea, après lui avoir donné ses instructions, de
porter au comte palatin une lettre ainsi conçue:

«Mon noble seigneur, si je ne craignais de publier une infamie que je
veux cacher, je confierais un grand secret à ce papier. Mais tous vos
domestiques, et particulièrement celui-ci, ayant vu le zèle dont j'ai
usé et les artifices qui ont trompé ma prudence, je n'ai besoin que de
leur témoignage pour mettre ma fidélité en lumière et mon service en
estime. Croyez tout ce que vous dira Herman le jardinier, et mandez-moi
votre volonté pour que j'y obéisse.»

Nous avons dit que le comte était au siége d'Avignon quand il reçut les
premières nouvelles de sa femme. Jamais on ne vit étonnement pareil à
celui que montra le palatin en lisant la lettre de Golo et en entendant
le discours du messager. Il ne méditait que de hautes et cruelles
vengeances. De la stupéfaction il tombait dans la colère, de la colère
dans la fureur, de la fureur dans la rage.

«Ah! maudite femme! fallait-il si malheureusement attrister la joie de
mes triomphes, si honteusement souiller la gloire que j'ai tâché
d'acquérir pour toi? Devais-tu employer tant d'artifices pour couvrir ta
perfidie, et devais-tu feindre une âme si pieuse lorsqu'elle était si
criminelle? Eh bien! puisque tu n'as tenu compte de moi, de toi je ne
tiendrai compte. Je n'épargnerai ni ton sang ni celui de ton enfant.»

Après avoir bien pensé à la vengeance qu'il devait tirer du crime de sa
femme (et sans songer à douter des assertions de Golo), il appela le
messager, et lui ordonna de dire à son intendant qu'il fallait que
Geneviève fût étroitement enfermée et que personne ne pût la voir. Quant
à Raymond le pourvoyeur, on n'avait qu'à inventer le plus atroce des
supplices pour punir le plus hideux des crimes. Golo reçut avec plaisir
les ordres de son maître. Il commença par se débarrasser de Raymond, et,
sans chercher un supplice public dont il craignait l'éclat, il le fit
empoisonner. Ce fut le premier acte de la tragédie.


XVIII

Golo et la sorcière de Strasbourg.

Ayant appris que le comte devait revenir bientôt, Golo alla au-devant de
lui jusqu'à Strasbourg[18]. Il y avait dans le voisinage de la ville une
vieille sorcière, soeur de sa nourrice, dont il crut devoir se servir.
Il alla en sa maison, et la pria d'user de ses artifices de façon à ce
que Sifroy crût ce qui n'avait jamais été. Tout étant ainsi concerté, il
se rendit au-devant du palatin son maître, qui le reçut avec mille
témoignages de bienveillance. Sifroy le tira bientôt à l'écart et lui
demanda des nouvelles de l'état déplorable de sa maison. Ce fut alors
que Golo feignit une vive douleur et laissa couler de ses yeux des
ruisseaux de larmes. Le comte louait infiniment la conduite de son
intendant.

[Note 18: En Alsace, sur la rivière d'Ill, près du Rhin.]

Enfin Golo lui dit: «Monseigneur, je ne crois pas que vous doutiez d'une
fidélité que je voudrais vous témoigner au préjudice de ce que j'ai de
plus cher et au prix de ma vie elle-même; mais si vous voulez avoir
d'autres preuves de cette mauvaise affaire, j'ai le moyen de vous faire
voir comment se sont passées les choses. Il y a près d'ici une femme
fort savante, qui vous instruira autant que le permettra Votre
Seigneurie.»

A ces paroles, Sifroy se sentit surpris par une curiosité qui devait lui
coûter des regrets; il pria Golo de le conduire dans cette maison.

Sur le soir, le comte et son confident se dérobèrent du milieu de leur
suite et se rendirent secrètement au logis de la sorcière. Le palatin
lui mit dans la main une assez bonne quantité d'écus, et la conjura de
lui faire voir tout ce qui s'était passé en son absence. La vieille
rusée, qui voulait accroître son désir par un refus, feignit d'y voir
des difficultés, et essaya de l'en détourner par mille raisons. Elle lui
disait, par exemple, qu'il verrait peut-être des choses dont l'ignorance
lui serait plus utile que la connaissance n'en était désirable, et qu'un
malheur qui n'est pas tout à fait connu et n'est que soupçonné se trouve
être par là moins affligeant. Tout cela n'était dit que pour
aiguillonner Sifroy et rendre le piège plus sûr. Il répondit qu'il était
résolu à tout connaître, quoi qu'il pût lui en coûter. Alors elle le
prit par la main, et Golo de même, et elle les mena dans une cellule
voûtée, pratiquée au-dessous de sa cave. Rien ne donnait de lumière que
deux grosses chandelles de suif verdâtre.

Après avoir marqué deux cercles sur le sol avec sa baguette, elle mit
Sifroy au milieu de l'un des deux, et prononça sur lui certains mots
dont le son épouvantable faisait dresser les cheveux; elle tourna trois
fois à reculons autour de l'autre cercle, et arriva près d'un seau plein
d'une eau noire et huileuse.

Elle souffla trois fois sur cette eau. Lorsque les rides formées par le
souffle s'effacèrent, elle appela le comte, qui regarda. Il fit trois
génuflexions sur son ordre, et après chacune des génuflexions un tableau
se montra sur la face de l'eau. La première fois il aperçut sa femme qui
parlait au pourvoyeur avec un visage riant et d'un air plein de douceur;
la seconde fois, il la vit qui le recevait en son particulier, et lui
promettait d'être sa femme lorsqu'on aurait empêché le retour du comte;
la troisième fois, ils lui parurent complotant d'un bon accord et
songeant aux moyens de se débarrasser de lui.

Quand un éléphant est en furie, c'est assez de lui montrer des brebis
pour qu'il s'adoucisse. Golo, qui craignait que la colère de Sifroy ne
fût pas assez grande, tâcha, en éloignant l'image de Geneviève et son
souvenir même, de lui ôter toute occasion de pitié et de faiblesse, et
il réussit: le comte maudit son innocente épouse. Alors Golo lui dit
qu'il était à craindre qu'en voulant punir son crime d'une façon trop
éclatante, il n'en rendît l'horreur trop publique, et il le pria de lui
remettre, à lui Golo, son fidèle intendant, le soin de sa vengeance,
tandis qu'il se rendrait en sa maison à petites journées.


XIX

Geneviève est condamnée à mourir.

Golo, de retour au château, eut la sottise de révéler tout ce mystère à
la nourrice. Il avait eu le soin de lui défendre d'en parler; mais la
providence de Dieu ne voulut pas permettre que cette femme fût plus
discrète que les autres femmes, qui n'ont de silence que pour ce
qu'elles ignorent. À peine eut-elle appris les détails des manoeuvres de
Golo, qu'elle en fit part à sa fille. Celle-ci, qui n'était pas
dépourvue de louables qualités, avait pitié des misères de Geneviève;
elle pleurait lorsqu'elle se trouvait près d'elle. Un jour la comtesse
lui demanda pourquoi elle était si triste.

«Ah! madame, répondit la pauvre fille, je suis triste à cause de votre
malheur! Golo a reçu l'ordre de monseigneur de vous faire mourir.

--Eh bien, ma fille, dit la comtesse, il faut nous en réjouir; c'est une
faveur que la mort, et je l'ai demandée à Dieu depuis bien longtemps. La
seule chose qui m'inquiète, c'est le sort de mon enfant.

--Madame, il doit mourir avec vous.»

À ces mots, Geneviève resta comme frappée de la foudre; puis elle poussa
un cri: «Ah! mon Dieu, dit-elle, souffrirez-vous que cette petite
créature, qui n'a pas encore péché, soit frappée ainsi, et lui
ferez-vous un crime du malheur de sa mère?»

En disant cela, elle baignait de larmes les joues de Bénoni. Lorsqu'elle
se fut un peu remise, elle parla ainsi à la pauvre fille: «Ma mie, je ne
sais si je te dois supplier de rendre un dernier service à la plus
misérable de toutes les femmes. Tu peux m'obliger, cependant, et avec
peu de peine et sans courir grand risque; tout ce que je te demande,
c'est que tu m'apportes de l'encre et du papier; tu en trouveras dans le
cabinet qui est près de ma chambre: tiens, voici ma clef, prends-y tout
ce que tu désireras de mes joyaux.»

La fille ne manqua pas de faire ce dont elle avait été priée. Elle
apporta le papier et l'encre: Geneviève écrivit un billet, que sa fidèle
servante alla glisser dans le cabinet de la comtesse.


XX

Geneviève est conduite dans les bois.

Le lendemain, aussitôt que parut l'aurore, Golo fit venir auprès de lui
les deux serviteurs qu'il croyait les plus dévoués à sa personne, et il
leur commanda de conduire la mère et l'enfant dans un bois qui était à
une demi-lieue du château, de les tuer en ce lieu écarté, puis de jeter
leurs corps à la rivière. Les deux serviteurs, sur cet ordre, allèrent
dans la prison, dépouillèrent Geneviève de ses habits, la vêtirent de
vieux haillons et la conduisirent vers le lieu de son supplice.

Les deux innocentes victimes étant arrivées là où elles devaient mourir,
l'un des ministres de cette barbare exécution levait déjà le bras en
l'air et agitait le coutelas qui allait trancher la tête de Bénoni,
lorsque la mère demanda à être frappée d'abord, afin de n'avoir point à
mourir deux fois.

La vertu innocente et affligée, lorsqu'elle est parée des grâces du
corps, a bien du pouvoir sur le coeur des hommes. Ceux que Golo avait
choisis pour ôter la vie à la comtesse furent précisément ceux qui la
lui conservèrent. Ses dernières paroles changèrent tellement leur
courage en compassion, que l'un dit à l'autre: «Camarade, pourquoi
tremperions-nous nos mains dans un si beau sang que celui de notre
maîtresse? Laissons vivre celle à qui nous n'avons rien vu faire de
digne d'une si cruelle mort, sa modestie et sa douceur sont des preuves
infaillibles de son innocence. Peut-être un jour viendra-t-il qui mettra
sa vertu en évidence et améliorera notre sort.»

[Illustration]

Cela étant ainsi résolu, nos deux serviteurs commandèrent à la comtesse
de s'enfoncer si avant dans la forêt que Sifroy ne pût jamais en avoir
de nouvelles. Il était facile de se cacher dans un bois qui semblait
n'avoir été fait que pour être la retraite des bêtes fauves. Son étendue
effrayait ceux qui avaient à le traverser; son obscurité était la
demeure du silence; on n'y entendait que le cri des hiboux et d'autres
voix lamentables.

Allez hardiment, allez, Geneviève, dans ce lieu plein d'horreur, et
remerciez Dieu qui autrefois vous apprivoisa au silence, à l'obscurité
et à la solitude.

Quand les serviteurs furent arrivés à la maison, l'intendant crut qu'ils
avaient exécuté son commandement, et il en ressentit une fort grande
joie. Aussitôt il en donna avis au palatin, en la maison duquel il
faisait le maître. Sifroy étant arrivé, on ne parla que de chasse, de
récréations et de passe-temps, afin d'éloigner toutes les pensées qui
pouvaient rappeler la mémoire de Geneviève.


XXI

Geneviève dans la forêt avec Bénoni.

Laissons le comte chercher des consolations dans l'oubli, et allons vers
Geneviève, dans le bois où nous l'avons laissée. Aussitôt que les
serviteurs l'eurent abandonnée, ses premiers pas la conduisirent sur le
bord de la rivière[19] qui passait près du château. Ce fut là qu'elle
prit la bague que Sifroy lui avait mise au doigt avant son départ, et
qu'elle la jeta dans le courant des flots, disant qu'elle ne voulait
plus voir cette marque d'une union qui lui avait causé tant de malheurs.

[Note 19: La légende veut sans doute parler ici de la Moselle.]

Deux jours s'écoulèrent dans ces extrémités, sans que rien vînt consoler
sa douleur. Le jour ne semblait luire que pour lui montrer l'horreur du
lieu où elle était; la nuit remplissait son esprit de sombres et noires
pensées et ses yeux de ténèbres. Le soin de Bénoni augmentait de
beaucoup ses craintes, et elle était bien triste de voir qu'il avait
déjà couché deux nuits au pied d'un chêne, sans autre lit que l'herbe,
sans autre abri qu'un peu de ramée.

Celui qui se rappellera que Geneviève était une princesse élevée parmi
les délices d'une cour n'aura point de peine à s'imaginer ses ennuis.
N'était-ce pas un spectacle bien digne de compassion, que de voir la
femme d'un puissant palatin dans le manque même des choses dont les plus
malheureux des malheureux ne sont pas privés? que de voir son palais
changé en une horrible solitude? sa chambre en un taillis plein
d'épines, ses courtisans en bêtes farouches, sa musique en hurlements de
loups, ses viandes délicates en racines amères, son repos en
perpétuelles inquiétudes, sa joie en larmes perpétuelles? Qui eût pu
entendre, sans en avoir le coeur brisé, toutes les plaintes qu'elle
confiait aux échos de ce bois? on eût dit que les arbres gémissaient
avec elle, que les vents grondaient en courroux, et que tous les oiseaux
avaient oublié leurs doux ramages pour pleurer son infortune.

Si les maux de cette pauvre princesse touchaient très-sensiblement son
coeur, on ne saurait dire quels affreux tourments lui causaient ceux de
son fils, surtout lorsque sa langue vint à se délier dans les premières
plaintes de la douleur, et que ce petit innocent commença à sentir qu'il
était malheureux. Geneviève le serrait quelquefois contre son sein pour
réchauffer ses petits membres glacés, et puis, lorsqu'elle sentait que
Bénoni se remuait, la pitié pressait si fort son coeur qu'elle en tirait
mille sanglots, et que de ses yeux coulaient des larmes infinies. «Ah!
mon cher enfant, disait-elle, ah! mon pauvre fils, mon ami, que tu
commences de bonne heure à être misérable!»

A voir l'enfant, on eût dit qu'il avait l'âge de la raison; car, à ces
tristes paroles, il poussait un cri si perçant que le coeur de Geneviève
en demeurait sensiblement blessé.


XXII

Sifroy découvre la lettre que Geneviève lui avait écrite en quittant la
tour.

Les années se passent. Pendant que Geneviève pleure et depuis
vingt-quatre longs mois se désespère dans sa retraite, sortons un peu de
ce bois et entrons pour quelque temps dans le château de son mari. Nous
y voyons qu'il n'y a pas une servante qui ne soit contente, pas un
laquais qui ne soit à son aise, pas un chien qui n'ait du pain plus que
sa suffisance. Golo ajoutait tout ce qu'il pouvait d'artifices aux
remèdes fournis par le temps lui-même pour guérir l'esprit de son
maître. Il ne put néanmoins en faire disparaître tout à fait l'image des
vertus de Geneviève. Sa modestie, son honnêteté, sa piété et sa
constance, sa tendresse et son amour d'autrefois étaient autant
d'agréables fantômes qui lui reprochaient sa dureté. Ce pauvre homme
voyait incessamment l'ombre de Geneviève à ses côtés; et, bien que son
intendant sût éloigner adroitement ces pensées pleines d'inquiétude,
néanmoins elles faisaient toujours quelque impression sur son esprit.

Trois ans après le retour du comte (trois siècles de misères pour sa
femme désolée), Sifroy entra dans le cabinet d'où la servante de
Geneviève avait tiré le papier et l'encre; il se mit à parcourir les
papiers qui s'y trouvaient, et tout à coup découvrit le billet que sa
femme y avait fait glisser. Qui oserait décrire les regrets et les
tristesses qui se répandirent dans son âme à la vue de cet écrit? Sa
bouche proféraient mille malédictions contre Golo; ses larmes coulaient
en abondance; il se frappait la poitrine, il s'arrachait les cheveux et
la barbe; il faisait enfin tout ce qu'inspire la plus vive douleur. Et
certes il eût fallu avoir une âme de tigre pour lire cette lettre sans
regret: l'innocence l'avait conçue et la tristesse l'avait dictée. Voici
ce qu'elle portait:


XXIII

Lettre de Geneviève.

«Adieu, Sifroy, je m'en vais mourir, puisque telle est votre volonté; je
n'ai jamais rien trouvé d'impossible dans mon obéissance, quoique je
trouve quelque injustice dans votre commandement. Je veux croire
néanmoins que vous ne contribuez à ma ruine que par le consentement
qu'on vous amène à donner à des projets que d'autres ont imaginés. Aussi
puis-je vous affirmer que tous les motifs qui les déterminent, c'est la
résistance que j'ai faite à des propositions criminelles, et mes efforts
pour me conserver pure de toute tache. Tout le regret que j'emporte avec
moi, c'est d'avoir eu un fils qui devient la victime de la cruauté de
mes persécuteurs. Toutefois je ne veux pas que ce ressentiment m'empêche
de vous souhaiter une heureuse et parfaite félicité.

«Je pardonne à l'homme qui m'a perdue.

«Adieu, Sifroy; adieu, n'oubliez pas tout à fait votre infortunée, mais
innocente,

«Geneviève.»


XXIV

Habileté du traître Golo.

Golo, qui était aux écoutes, jugea qu'il fallait laisser passer cet
orage et que la prudence devait l'éloigner pour quelque temps de Sifroy.
Lorsqu'il crut le temps venu de reparaître, il se présenta et subit de
la part de son maître une longue suite de reproches; mais, comme il ne
manquait pas d'habileté, il répondit:

«Quoi, monseigneur, vous vous repentez d'avoir ôté la vie à celle qui
vous a ôté l'honneur! Tous vos domestiques savent bien que votre action
a été juste, et ils ne l'ont pas trouvée mauvaise. Toute la politique
humaine ne vous peut blâmer de ce que vous avez fait. Voulez-vous être
plus sage que les lois et condamner ce que la raison approuve?»

Ce discours était accompagné de feints témoignages d'affection; il se
glissa doucement dans l'esprit du palatin, en sorte que ses remords ne
furent que comme des oiseaux de passage qui donnent chacun un coup de
bec à la dérobée et se retirent, chassés qu'ils étaient par les
raisonnements de Golo ou par ses artifices.

Puisque Golo trouve moyen de se tirer d'un pas si difficile, plaignons
la pauvre Geneviève, dont la misère va sans doute durer toujours.


XXV

Enfance de Bénoni.

Cependant le désert où elle vit avec son fils n'est plus un affreux
repaire de bêtes fauves: c'est une école de vertus, un asile de
pénitence, un temple de sainteté.

Après qu'elle y eut souffert trois années d'hiver (le soleil n'y
paraissait pas à cause de l'épaisseur du feuillage), l'habitude lui
rendit ses maux si familiers qu'elle n'en avait plus d'horreur, et sa
patience la perfectionna jusqu'à ce point qu'elle regardait ses maux et
ses souffrances comme des délices. L'habitude rend toute chose facile;
ce qui semble au commencement plein d'effroi devient moins rude à la
fin. Le poison tue, et néanmoins on a vu un grand roi[20] qui s'en
nourrissait. Ne vous semble-t-il pas que Geneviève devait mourir au
milieu de ces regrets et se noyer dans les larmes? et voilà que tous les
jours, les recueillant de ses mains, elle les offre à Dieu en sacrifice;
offrandes si agréables à sa bonté qu'il la veut récompenser autant de
ces soupirs que si elle brûlait en son honneur tout l'encens de
l'Arabie.

[Note 20: Mithridate, qui prenait certains poisons par petites doses,
puis par doses plus considérables, pour n'en avoir pas à craindre les
effets. Roi du royaume du Pont en Asie Mineure, il fut l'un des plus
terribles ennemis de Rome et celui à qui elle fit la guerre la plus
opiniâtre. Il vivait dans le premier siècle avant l'ère chrétienne.]

La première faveur qu'elle reçut du ciel, après ses trois ans de
solitude, ce fut celle-ci. Un jour qu'elle était à genoux au milieu
d'une cabane d'herbes sèches qu'elle s'était construite, les yeux fixés
vers le ciel dont l'admiration servait ordinairement de nourriture à ses
pensées, elle aperçut une figure étrange. Son esprit avait trop de
lumière pour ne pas reconnaître que ce devait être quelqu'une des
intelligences du ciel, en quoi certes elle ne se trompait pas; car
c'était son ange gardien qui venait la visiter de la part de Dieu.

Il avait un visage où la beauté et la modestie demeuraient mêlées avec
une majesté divine; il tenait en sa main droite une précieuse croix sur
laquelle était représenté Jésus-Christ, le Sauveur du monde, et d'un
ivoire si luisant qu'il était facile de voir que ce n'était pas
l'ouvrage des hommes.

Lorsque Geneviève fut revenue de l'admiration de tant de merveilles,
l'ange lui présenta la croix et lui dit: «Geneviève, je suis venu de la
part de Dieu vous apporter cette croix qui doit désormais être l'objet
de toutes vos pensées et le remède souverain à tous vos maux. C'est le
bouclier qui fera tomber tous les coups de l'adversité à vos pieds;
c'est la clef qui ouvrira le ciel à votre patience.»

Geneviève s'étant inclinée reçut cette croix pour y graver toutes ses
victoires. Mais voici le prodige: ce crucifix, de lui-même, suivait
notre pénitente partout. Si quelque nécessité l'appelait dehors, il
sortait de la cabane avec elle; si elle cherchait des racines, c'était
en sa compagnie. Dans sa pauvre retraite, jamais il ne s'écartait de ses
côtés. Ce miracle dura quelques mois, jusqu'au moment où il s'arrêta
dans un coin de la grotte où se trouvait un petit autel que la nature
avait formé dans le rocher. Aussitôt que quelque déplaisir attaquait son
pauvre coeur, elle s'adressait à celui qui ne pouvait l'ignorer.

Un jour que le souvenir de ses malheurs se présenta à son esprit avec
une force extraordinaire, elle se jeta au pied de la croix et dit:

«Jusques à quand, mon Dieu, jusques à quand souffrirez-vous que la vertu
soit si cruellement traitée? N'est-ce pas assez de cinq ans de misère
pour être content de ma patience? Quand j'aurais renversé tous vos
autels et brûlé vos temples, mes larmes devraient avoir éteint votre
colère. Je croyais que mes malheurs vous donneraient lieu de faire
paraître que vous êtes le protecteur de l'innocence aussi bien que le
vengeur des crimes. Il y a cinq ans que j'endure un terrible martyre. On
dirait que ma misère est contagieuse; personne ne m'approche. La faim,
la soif, le froid et la nudité sont la moindre partie de mes maux. Ah!
Seigneur, si vous voulez affliger la mère, que ne prenez-vous en main la
protection de son enfant, puisque vous savez qu'il a été incapable de
pécher? Pardonnez-moi, mon Dieu, si la douleur m'arrache ces plaintes;
mais j'ai cru que, puisque j'ignorais la cause de tant de maux, je
pouvais en chercher le soulagement dans le sein de votre miséricorde.»

Le petit Bénoni mêlant ses larmes à celles de sa mère, ils éclataient en
gémissements si pitoyables que les rochers en semblaient touchés.

Enfin la pauvre Geneviève, continuant ses regrets et embrassant
amoureusement la croix, disait: «Mon Dieu, que vous ai-je donc fait pour
que vous me traitiez avec tant de rigueur?» Pendant que Geneviève
parlait, elle entendit une voix, celle du crucifix, qui disait: «Eh!
quoi! ma fille, quel sujet as-tu de te plaindre? Tu demandes quel crime
t'a mise ici? hé! dis-moi quel crime m'a cloué sur la croix. Es-tu plus
innocente que moi, ou tes maux sont-ils plus grands que les miens? tu es
sans crime; j'étais sans crime. Tu n'as pas commis l'infamie dont on a
voulu ternir ta réputation: peut-être que je suis un séducteur et un
magicien, ainsi qu'on me l'a reproché? Tu ne trouves aucune consolation
dans les créatures: n'est-ce pas assez de celle qui te vient du
Créateur? Personne n'a eu compassion de tes maux: qui a eu pitié des
miens? Les êtres inanimés ont eux-mêmes horreur de ton affliction; et le
soleil n'a-t-il pas refusé de regarder la mienne? La misère de ton fils
augmente tes regrets! crois-tu que la douleur de ma mère ait amoindri
mes tourments? Console-toi, ma fille, et laisse-moi le soin de tes
affaires. Pense quelquefois que celui qui a fait tous les biens du monde
en a souffert tous les maux. Si tu compares ton calice avec le mien, tu
le boiras avec plaisir et tu me remercieras de la faveur que je te fais
de vivre dans les douleurs pour mourir dans les joies.»

Ce serait une chose superflue que de vous dire la confusion que ce petit
reproche mit dans l'esprit de notre sainte; mais s'il la fit rougir, il
lui donna tant de courage et de résolution que toutes les épines ne lui
semblaient que des roses: aussi était-ce le dessein de Dieu de l'animer
à la patience.

Pour témoigner que sa vertu ne lui était pas inconnue et que son
innocence était bien proche de celle que le premier homme possédait dans
le paradis, Dieu lui soumit entièrement les bêtes féroces et les
oiseaux, qui lui obéirent avec joie.


XXVI

Les bêtes fauves sont soumises à Geneviève.

C'était une chose ordinaire, dès son entrée dans la forêt, qu'une biche
vînt allaiter l'enfant et se coucher toutes les nuits dans la caverne
avec la mère et le fils, afin de réchauffer leurs membres glacés; mais,
depuis cette dernière faveur, les renards, les lièvres, les louveteaux
venaient jouer avec le petit Bénoni; la caverne de Geneviève était un
lieu où les sangliers n'avaient pas de méchanceté et où les cerfs
n'avaient pas de crainte: au contraire, on eût dit que notre sainte
comtesse avait changé leur nature par la compassion qu'elle inspirait et
qu'elle avait donné quelque sentiment de raison aux bêtes pour
comprendre ses malheurs.

Un jour qu'elle habillait son fils d'un vieux haillon fait de feuillage,
un loup l'aperçut: il partit aussitôt et alla égorger une brebis dont il
apporta la peau à Geneviève, comme s'il eût eu assez de jugement pour
voir qu'il fallait un vêtement chaud à Bénoni.


XXVII

Geneviève se voit dans une fontaine.

Voici un autre trait qu'on ne saurait passer sous silence. Il y avait
auprès de cette retraite une fort belle fontaine qui fournissait de
l'eau à Geneviève et à son fils. Je ne sais si la comtesse s'était
jamais regardée dans le cristal de cette fontaine; mais quand elle y eut
une fois fixé les yeux, soit à dessein, soit par hasard, et qu'elle eut
aperçu les rides de son front, elle eut de la peine à se reconnaître, le
souvenir de ce qu'elle avait été lui ôtant la croyance d'être ce qu'elle
était.

«Est-ce là Geneviève! disait-elle. Non, sans doute: c'est quelque autre
que moi. Comment se pourrait-il que ces yeux abattus et languissants
eussent été pleins de flammes? Ce front coupé de mille rides me dit que
ce n'est pas lui qui faisait honte à l'ivoire; ces joues flétries n'ont
rien de pareil à celles qui étaient faites de roses et de lis.

«O cruelles douleurs! ô misères de ma vie! quelle étrange métamorphose
vous avez faite! Répondez-moi, impitoyables maux: où avez-vous mis la
neige de mon teint? Geneviève, Geneviève, pauvre Geneviève, tu n'es plus
que la vaine ombre de toi-même!»

Tandis que la comtesse se plaignait ainsi et qu'elle tâchait de se
reconnaître dans le miroir de la fontaine, elle y vit une divinité toute
semblable à ces nymphes qui, selon les discours des poëtes, habitent
sous les eaux. Son esprit fut ravi d'admiration pour tant de majesté.
Flottant entre la crainte et la confiance, elle entendit une voix et se
retourna: elle vit alors la reine des anges, Marie, sa bonne avocate,
qui lui dit:

«Vraiment, ma fille, tu as bonne grâce à te plaindre de la perte d'un
bien qui est extrêmement désirable, n'est-ce pas, à cause des avantages
qu'il procure? Tu n'es plus belle. Ah! Geneviève, si tu ne l'avais
jamais été, tu serais encore heureuse: c'est ta seule beauté qui a été
ton crime. Et quand même elle ne t'eût pas coûté de larmes, devrais-tu
te plaindre de sa perte, lorsqu'il n'est pas bien de la désirer? Si tu
savais combien la noirceur de ton teint te rend agréable à mon fils, tu
aurais honte d'avoir été autrefois d'une couleur différente. Reviens
donc à toi, ma fille; ne te plains plus de tes misères, puisque c'est de
ces épines que tu peux composer ta couronne de gloire.»

A peine la reine du ciel eut-elle achevé sa remontrance, qu'une nuée
plus belle et plus luisante que l'argent la déroba aux yeux de la sainte
qui demeura pleine de confusion et de joie: de joie, pour avoir vu celle
qui sera une partie de la béatitude des élus dans le paradis; de
confusion, pour avoir donné des regrets à sa beauté passée.

Elle murmura ces paroles:

«Mon aimable époux, vous voulez que Geneviève souffre jusqu'à la fin. Eh
bien! j'en suis contente: je prétends demeurer aussi fidèle à vos
divines volontés dans les plus fortes angoisses de ma douleur que dans
les prospérités de ma fortune. Hélas! où serais-tu, mon pauvre coeur, si
Dieu t'eût abandonné à tes propres inclinations? Sans doute la vanité te
posséderait maintenant. Oh! que j'ai un juste sujet de vous remercier de
m'avoir fait tant de grâces! Que pouvais-je espérer dans la maison de
mon mari, sinon un esclavage volontaire, une honnête servitude? Ah! mon
Dieu, je connais bien maintenant la douceur de votre providence. Que
votre saint nom soit béni d'avoir sauvé cette pauvre créature qui n'eût
jamais suivi vos attraits s'ils n'eussent été charmants, vos mouvements
s'ils n'eussent été pleins de séduction. Je vous suis infiniment
redevable de m'avoir fait cette faveur: toutefois, mon obligation me
paraît encore plus grande si je considère que vous m'avez contrainte
d'être si heureuse contre ma volonté, me faisant dans la solitude une
image du ciel.»


XXVIII

Inquiétudes et douleurs de Sifroy.

Pendant que Geneviève s'abandonnait à ces pieuses et innocentes joies,
Sifroy n'avait ni contentement ni repos. La nuit ne lui présentait que
de tristes fantômes; le jour ne l'éclairait que pour lui faire remarquer
l'absence de Geneviève. Son esprit avait sans cesse des pensées
mélancoliques, et son unique plaisir était dans la plus austère
solitude.

Souvent on le voyait rêver en silence sur le bord des eaux, remarquant
dans leur inconstance une image de l'agitation de son esprit. Et puis,
comme si son humeur l'eût rendu sauvage, il se dérobait à ses serviteurs
pour donner plus de liberté à ses soupirs dans l'horreur d'un bois. Sa
conscience lui disait: «Tu as fait tuer ta pauvre Geneviève; tu as fait
massacrer ton fils et ôter la vie à ton serviteur.» Et il s'écriait:
«Geneviève, où es-tu?»

Cependant Golo fuyait la colère du comte; dès qu'il s'aperçut des
vapeurs sombres qui chargeaient l'esprit de Sifroy, il partit pour un
long voyage.


XXIX

Vision.

Un soir que le palatin était couché, il entendit quelqu'un qui marchait
à grands pas dans sa chambre. Aussitôt il tira les rideaux de son lit,
et, n'ayant rien aperçu à la lueur d'un peu de lumière qui restait dans
la chambre, il tâcha de s'endormir; mais, un quart d'heure après, le
même bruit recommença, si bien qu'il vit au milieu de la chambre un
grand homme, pâle et défait, qui traînait un gros fardeau de chaînes
avec lesquelles il paraissait lié. Cette terrible apparition était
capable de faire peur à un homme moins hardi que Sifroy; mais le comte,
inaccessible à la crainte, demanda au fantôme ce qu'il voulait. L'esprit
lui fit signe de venir à lui. Sifroy se sentit aussitôt mouiller d'une
sueur froide. Il se leva néanmoins et suivit l'esprit jusqu'en un petit
jardin où le fantôme disparut tout à coup, et le laissa seul. La lune se
cacha et il se trouva dans les ténèbres. Ne sachant ce que cela voulait
dire, il regagna son lit à tâtons. A peine couché, il s'imagina qu'il
avait ce grand homme, tout de glace, étendu à côté de lui. Puis le
spectre le serra entre ses bras. Sifroy, épouvanté, appela ses
serviteurs. On accourut, mais on n'aperçut rien.

Mais, dès le point du jour, Sifroy se leva et retourna dans le jardin;
il fit creuser le sol. Au lieu où avait disparu le fantôme, on trouva
les os d'un homme chargé de fers. Quelqu'un des domestiques dit que
c'étaient là les restes de Raymond le pourvoyeur. Sifroy ordonna qu'on
le fit enterrer et qu'on dît des messes pour son repos. Depuis ce
temps-là on n'entendit plus de bruit, la nuit, dans le château; mais
Sifroy n'en eut pas l'esprit plus tranquille.

Il reconnut enfin que ces frayeurs étaient l'effet de quelque crime
approuvé par lui. On entendit ces mots sortir de sa bouche: «Ah!
Geneviève, que de tourments tu me causes!»


XXX

Geneviève et Bénoni dans les bois.

Cependant Bénoni, arrivait à sa septième année. Sa mère n'oubliait rien
de ce qui pouvait servir à son instruction. Le matin et le soir elle le
faisait mettre à genoux devant la croix, et jamais ne lui permettait de
téter sa biche qu'après avoir prié Dieu à genoux. Une fois il lui dit:
«Ma mère, vous me commandez souvent de dire: Notre père qui êtes aux
cieux. Qui donc est mon père?

--Ah! mon cher fils, cette demande est capable de faire mourir votre
pauvre mère.»

Elle se pâma en effet; puis se relevant, elle l'embrassa et dit: «Mon
enfant, votre père, c'est Dieu: le ciel est le lieu où il demeure.

--Me connaît-il bien? reprit l'enfant.

--Mon fils, n'en doutez pas; il vous connaît et vous aime.

--D'où vient donc qu'il permet toutes les misères dont vous vous
plaignez?

--Ces misères-là sont le plus grand signe de sa faveur. Les richesses ne
sont que des moyens de se perdre, et qui souffre ici-bas est récompensé
là-haut. Dieu est un grand et riche père de famille dont nous sommes
tous les enfants. Il a des trésors infinis à donner à ceux qui restent
purs de tout crime dans la vie qu'il leur donne à remplir. Ceux qui
l'offensent, il les fait châtier dans l'enfer, qui est un lieu plein de
fournaises et de tourments. Le lieu où sont récompensés ceux qui ont
souffert, c'est le paradis.

--Et quand irons-nous, ma mère? Je voudrais y être déjà.

--Cher enfant, nous irons après notre mort.»


XXXI

Geneviève en danger de mort.

L'innocent Bénoni était bien éloigné de comprendre tout ce que sa mère
lui avait dit, si la bonté de Dieu ne lui eût servi de maître.
L'expérience ne lui avait jamais appris ce que c'était que la mort; mais
peu s'en fallut qu'il n'en eût un triste et funeste exemple en la
personne de sa mère, quelques jours après.

Enfin, Geneviève étant revenue d'une longue pâmoison, elle arrêta
quelque temps ses yeux sur l'aimable sujet de ses douleurs, et, après
lui avoir appris qu'il était le fils d'un grand seigneur, elle lui dit
en pleurant:

«Je quitte le monde sans regret, ainsi que j'y ai demeuré sans désir. Si
j'étais capable de quelque déplaisir, ce serait de te laisser sans
ressource et sans appui, souffrant des peines et des misères que tu n'as
pas méritées.

«A ne point mentir, cette considération me toucherait sensiblement le
coeur, si je n'en avais une plus haute qui me contraint de mettre tes
intérêts entre les mains de celui qui est le père des orphelins et le
soutien des innocents. Je ne veux pas que tu aies souvenance d'une mère
qui ne t'a mis au monde que pour que tu en souffres les maux et les
douleurs.

«Je te conjure néanmoins, mon cher Bénoni, d'ensevelir avec mon corps
les ressentiments de mes malheurs. J'espère que la miséricorde de Dieu
nous fera justice et qu'elle donnera à connaître à tout le monde que tu
es le fils d'une femme sans reproche.

«Au reste, mon cher fils, après avoir mis ce corps en terre, fais ce que
Dieu t'inspirera. S'il veut que tu retournes vers ton père, obéis-lui.
Tu as des qualités qui te feront reconnaître. Tu es son image; en te
voyant, il saura que tu es son fils.»

En disant ces mots, Geneviève fit mettre son Bénoni à genoux et mouilla
son petit visage du reste de ses larmes. Représentez-vous la pitié que
donnait ce spectacle: Geneviève, malade, mourante, attend la fin de ses
misères, et elle est épouvantée de l'abandon où va être son fils.

La mort allait lui donner le dernier coup, mais Dieu l'arrête; il veut
que la justice commence pour elle.

Deux anges, brillants comme le soleil, entrent dans sa retraite et la
remplissent de rayons et de parfums. «Vivez, Geneviève! lui disent-ils,
vivez, Dieu le veut.» Et ils disparaissent. Geneviève se relève guérie,
heureuse, transfigurée.


XXXII

Sifroy va à la chasse dans la forêt.

En ce moment, par un arrêt de Dieu, la mauvaise sorcière qui avait
trompé Sifroy fut mise dans les mains de la justice. Condamnée à être
brûlée et attachée au poteau infâme, elle demanda à faire des aveux; on
la détacha un instant; alors elle confessa le plus grand de ses crimes,
et déclara que rien n'était vrai dans ce que les charmes de sa magie
avaient fait voir au comte.

Sifroy, instruit en diligence de cette confession, sentit son coeur
traversé par les aiguillons ardents du remords.

Il y avait déjà deux ans que Golo, craignant un châtiment, avait quitté
son service et qu'il vivait chez lui. Sifroy le fit prier d'être d'une
grande chasse. Golo arrive sans défiance; on le saisit, on l'enchaîne,
on le jette dans la tour.

C'était le temps de la fête des rois. Sifroy voulut réunir toute sa
famille à un grand banquet, et pour qu'il y eût bonne et belle venaison
sur la table, il résolut d'aller à la chasse dans le bois.

Le jour qu'il avait choisi pour cette chasse étant arrivé, Dieu prépara
les choses d'une façon pleine de douceur. Et voici comment Sifroy
reconnut Geneviève.


XXXIII

Sifroy reconnaît Geneviève.

Le palatin entre dans la forêt; bientôt il aperçoit la biche qui était
la nourrice de Bénoni; effrayée par le cheval de Sifroy, la biche
disparaît dans les fourrés. Sifroy, voyant un si beau gibier, s'élança
sur ses traces, et la rejoignit au moment où elle se retirait dans la
caverne de Geneviève. Sifroy allait lancer son javelot; il aperçoit un
fantôme de femme nue; il s'arrête.

Geneviève, interdite et défaillante, se jette à genoux et rassasie ses
yeux du plaisir de voir son mari, qui ne la reconnaît pas. Toutefois,
Sifroy, étonné de cette rencontre, la prie de s'approcher, et, sur sa
demande, lui jette son manteau. Elle couvre sa nudité et s'approche.

«Qui êtes-vous? lui dit le comte.

--Qui je suis! une pauvre femme du Brabant que la nécessité a contrainte
à se retirer dans ce désert. Je n'ai aucun autre asile. Il est vrai que
j'étais mariée à un grand seigneur; mais un soupçon qu'il eut trop
légèrement le fit consentir à ma ruine et à celle d'un enfant qui
n'avait pas reçu le jour dans le péché. Si les serviteurs qui avaient
l'ordre de nous faire mourir avaient mis à exécuter cette sentence la
précipitation qu'il avait mise à me condamner, je n'aurais pas, depuis
sept longues années, vécu en cette solitude avec mon fils, sans autre
nourriture que de l'eau et des racines. Je serais morte; aussi bien nous
allons mourir prochainement, mon fils et moi.

--Mais, mon amie, fit le comte, dites-moi votre nom.

--Geneviève.

--Geneviève!»

A ces mots le comte se laissa tomber de cheval et courut l'embrasser.
«C'est donc toi, c'est toi, ma chère Geneviève! toi que je pleure depuis
si longtemps! Ah! d'où me vient ce bonheur d'embrasser celle que je ne
mérite pas de voir? Et comment puis-je demeurer en présence de celle que
j'ai tuée dans mon aveuglement? Chère épouse, Geneviève, ma douce amie,
pardonne à un criminel qui confesse son crime et connaît ton innocence.»

Aussitôt que l'extase et le ravissement lui donnèrent la liberté de
continuer, il reprit: «Où est mon fils, où est ce misérable enfant d'un
père qui a été moins méchant que malheureux?»

La comtesse, émue de ces regrets, voulut rendre le calme à l'esprit de
Sifroy, et elle usa des mignardises dont elle avait autrefois coutume de
le flatter. «Mon cher époux, dit-elle, effacez de votre esprit le
souvenir de mes maux, puisque nous n'avons de pouvoir sur le passé que
par l'oubli. N'ajoutons pas à nos misères par des paroles impuissantes à
les guérir. Vivez satisfait, puisque Geneviève vit, et votre fils
également.»


XXXIV

Bénoni dans les bras de Sifroy.

Certes, Sifroy eut besoin d'une grande force pour modérer sa joie,
lorsqu'il vit Bénoni qui apportait des racines à sa mère. Combien de
douces et amoureuses larmes ne répandit-il pas? combien de caresses et
de baisers les suivirent!

Puis, soufflant dans sa trompe, il appelle les chasseurs. Toute la forêt
retentit de sa voix. Enfin la chasse arrive jusqu'à lui. On s'arrête
devant cette femme, devant cet enfant qui est suspendu au cou du
palatin, et devant cette biche qui joue avec les chiens de la meute.
Quelle admiration lorsqu'ils reconnurent Geneviève!

Tous les parents et amis du palatin ne manquèrent pas de se rendre au
festin de la fête des Rois, et ils se réjouirent en revoyant la belle et
bonne comtesse qui présidait à ce repas et qui était plus belle encore
qu'autrefois. La fête dura une semaine entière. Ce qui étonna tout le
monde c'est que Geneviève ne pouvait plus goûter ni chair ni poisson.


XXXV

Geneviève, rétablie dans ses honneurs, pardonne au traître Golo.

Quelques jours s'étant ainsi écoulés dans les plaisirs et les délices,
le palatin commanda que l'on tirât Golo de prison. On l'amena dans la
chambre où se trouvait la comtesse avec toute sa cour, qui était venue
féliciter Sifroy. Là, ce traître fut saisi de toutes les frayeurs d'une
mauvaise conscience. Les artifices ne lui servent plus de rien; il ne
peut nier un crime qui a les hommes, les animaux et les poissons pour
témoins. Sans oser même arrêter la vue sur celle qu'il avait autrefois
si indignement trahie, il tomba de peur et de faiblesse. Geneviève, ne
pouvant sans pitié voir un misérable, tâche de faire révoquer la
sentence de mort et dit à Sifroy:

«Mon seigneur, permettez-moi, je vous prie, de vous demander la vie de
Golo. En un mot, mon cher Sifroy, je veux qu'il vive et qu'il doive à
ses larmes le salut qu'il a refusé aux miennes.»


XXXVI

Punition de Golo, qui est mis à mort.

Golo, voyant que Geneviève, au lieu de le condamner, intercédait pour
lui, en fut tellement touché qu'il s'écria:

«Madame, c'est maintenant que je vois mieux que jamais la bonté de votre
coeur et la malice du mien. Hélas! qui eût osé l'espérer? celle que tant
de justes raisons devraient animer à ma perte désire mon salut!
Misérable Golo, c'est à cette heure que tu es indigne de la vie, puisque
tu as voulu ravir celle de cette sainte princesse. Non, ma chère
maîtresse, laissez-moi mourir; il faut que la rigueur d'une honteuse
mort venge la cruauté de mon crime.»

Golo prenait Geneviève par le côté le plus sensible; mais, si elle avait
beaucoup de pitié, Sifroy n'avait pas moins de colère: car Dieu, voulant
faire pour ce coup un exemple aux hommes, roidit si fort l'esprit du
comte qu'il n'y eut aucun pardon pour le malheureux Golo.

Sa condamnation confirmée, on le ramena en prison pour attendre
l'exécution de sa sentence. Il y avait dans le troupeau du palatin
quatre effroyables boeufs sauvages que la forêt Noire[21] nourrissait;
on les amena par son commandement, on les accoupla queue à queue, et le
misérable y fut attaché par les bras et par les jambes, qui furent
bientôt séparés de son corps et exposés à la voracité des corbeaux.

[Note 21: La forêt Noire, dans le Wurtemberg, a plus de vingt lieues de
long. Elle est célèbre dans les légendes de l'Allemagne. On y voit des
sites d'une sévérité magnifique.]

Ceux qui furent trouvés complices de Golo subirent des châtiments
proportionnés à leur faute, et ceux qui s'étaient montrés favorables à
l'affliction de Geneviève ne rencontrèrent pas moins de gratitude en
elle que les autres de sévérité dans le palatin.

    Non, jamais la douce innocence,
    Si par hasard elle est victime d'une erreur,
    Ne doit perdre la confiance
    Que Dieu comme un parfum a versée en son coeur.
    Les méchants sont punis, en ce monde ou dans l'autre.
    Et les bons sont récompenses.
    S'il vous faut un modèle, enfants qui grandissez,
    Que Geneviève soit le vôtre.




                           ROBERT LE DIABLE




NOTICE.

Ce n'est pas non plus une histoire inventée à plaisir et imaginée par
passe-temps que celle du terrible Robert le Diable, qui, après avoir
fait tant de mal, fit pénitence et fut homme de bien.

Guillaume le Conquérant, celui-là même qui, étant duc de Normandie,
conquit l'Angleterre et s'y établit avec ses barons, avait un fils nommé
Robert Courte-Heuse qui fut un bien mauvais sujet, fit mille tours
méchants et finit par rester vingt-sept ans dans les prisons de
l'Angleterre. Peu importe que ce Robert Courte-Heuse n'ait pas
exactement vécu comme nous allons voir que s'est conduit Robert le
Diable; ce qui est certain, c'est que le peuple, en France et en
Angleterre, a gardé le souvenir d'un Robert de Normandie qui s'était
rendu redoutable aux gens de son époque. On prononce encore son nom en
certains lieux, et ce ne sont pas seulement des historiens comme
Guillaume de Jumiéges et Orderic Vital qui en parlent.

Du reste, la légende de Robert le Diable est extrêmement vieille. Il y a
à la Bibliothèque impériale[22] deux manuscrits d'un roman en vers du
treizième siècle qui a été imprimé en 1837 sous ce titre: _Le Roman de
Robert le Diable, en vers du treizième siècle, pour la première fois,
d'après les manuscrits de la Bibliothèque du roi, par G.S. Trébutien.
Paris, Silvestre, in_-4° (en caractères gothiques).

[Note 22: Fonds la Vallière.]

Rien n'empêche de penser qu'il y a eu une légende antérieure à ce roman
en vers du treizième siècle.

En tout cas, du treizième siècle au temps où vivait Robert Gourte-Heuse,
la distance n'est pas très-grande. Après le roman vient un poëme
dramatique, ou mystère qui a été trouvé parmi les _Mystères de
Nostre-Dame_ sous ce titre: _Cy commence un miracle de N.D. de Robert le
Dyable, fils du duc de Normandie, à qui il fut enjoint pour ses meffaiz
qu'il feist le fol sans parler; et depuis ot noitre sire mercy de li et
espousa la fille de l'empereur._ On l'a publié en 1836.

Mais à quoi bon les renseignements d'érudition? Contentons-nous de
savoir qu'au treizième siècle, sous saint Louis probablement, en tête
des Chroniques de Normandie[23], a été écrit en prose le récit des
aventures de Robert le Diable.

[Note 23: Première édition en 1487, gothique.]

Une fois écrite, l'histoire s'est vite répandue. En 1496, paraît la _Vie
du terrible Robert le Diable, lequel après fut nommé l'homme Dieu_.
(Lyon, P. Mareschal, in-4°.) C'est là le livre qui a servi de modèle au
narrateur dont la Bibliothèque bleue a imprimé l'oeuvre. Nous avons eu
fort peu de chose à faire pour que le style ancien, qui a amusé et
instruit nos pères, pût instruire aujourd'hui et amuser encore leurs
enfants, sans qu'il y eût rien d'obscur ou d'inusité dans les formes du
langage.

Ce n'est pas précisément la vieille légende telle qu'elle était il y a
trois ou quatre cents ans; mais ce n'est pas un récit qui en diffère
beaucoup.

Quel qu'il soit, l'auteur de cette _Vie du terrible Robert le Diable_
était un habile homme qui entendait l'art de composer une histoire.

[Illustration]




                          ROBERT LE DIABLE.




I

Commencement de l'histoire de Robert le Diable.

Dans la ville de Rouen, au pays de Normandie, naquit un enfant qui fut
nommé Robert le Diable, ce qui est un nom fort épouvantable; et la cause
pour laquelle il fut ainsi nommé, je vais vous la faire connaître.

En ce temps il y avait un duc en Normandie, vaillant et valeureux, doux
et courtois, lequel craignait Dieu et faisait faire bonne justice à
chacun; pieux, plaisant à Dieu et au monde: on l'appelait Hubert. Il fut
fait mention de ses exploits et de sa vaillance en plusieurs chroniques
anciennes, et il y avait en lui tant de bonnes qualités et de vertus que
ce serait quasi chose impossible à raconter. Or il advint un jour de
Noël que le duc tint sa cour à Vernon-sur-Seine[24], où se rendirent
tous les barons et chevaliers de Normandie. Comme il n'était pas encore
marié, les barons le prièrent de prendre femme afin d'augmenter sa
lignée et d'avoir des successeurs.

[Note 24: Dans le département de l'Eure.]

Le duc voulut obtempérer à la prière de ses barons, et il leur répondit
qu'il ferait volontiers ce qui leur plaisait, mais qu'il ne pouvait
trouver une femme qui lui convînt «Il ne m'appartient pas, disait-il, de
prendre femme de plus haut lieu que je ne suis, et je ne dois pas non
plus m'abaisser, car je ferais déshonneur à ma famille. C'est pourquoi
il me semble qu'il vaut mieux rester ce que je suis que de faire une
chose qui ne convient pas et de laquelle je pourrais me repentir.»

Lorsqu'il eut prononcé ces paroles, le plus sage et le plus ancien de la
compagnie se leva et dit: «Seigneur duc, vous avez parlé sagement; mais,
si vous voulez me croire, je vous dirai une chose dont vous serez
joyeux. Le duc de Bourgogne a une belle fille, sage et honnête, qui vous
convient à merveille. En l'épousant, vous pourrez accroître votre
honneur, votre puissance et vos alliances; et, si votre plaisir était de
la faire demander, je suis certain qu'on ne vous la refuserait point.»

Alors le duc répondit que cela lui plaisait et que c'était sagement
parler. Il ne tarda donc pas à demander la demoiselle, qui lui fut
accordée, et on fit des noces magnifiques.


II

Comment, après que le duc de Normandie eut épousé la fille du duc de
Bourgogne, il retourna à Rouen.

Le duc, ayant épousé ladite demoiselle, l'emmena en très-grande pompe en
la cité de Rouen, accompagné de plusieurs barons, chevaliers, dames et
demoiselles, tant du pays de Bourgogne que d'ailleurs; il fut reçu avec
magnificence, et il y eut de grandes réjouissances entre les
Bourguignons et les Normands qui se trouvaient rassemblés là.

[Illustration]

Le duc et la duchesse vécurent ensemble sans avoir d'enfant jusqu'à
l'âge de quarante ans. Ils étaient gens de bien, craignant et aimant
Dieu, se confessant souvent de leurs péchés, faisant aumônes et
oraisons, se montrant doux et humains à chacun, de sorte que tous biens
et toutes vertus abondaient en eux. Le duc adressait ses prières à Dieu
pour avoir des enfants par lesquels il pût être servi et honoré; mais,
quelques prières qu'il fît, il n'en pouvait obtenir. Et il s'en
plaignait souvent devant la duchesse, qui lui répondait: «Sire, il faut
nous y résigner, puisque cela plaît à Dieu, et avoir patience en toutes
choses.»


III

Comment naquit Robert et comment sa mère le donna au diable dès le
commencement.

Peu de temps après, le duc alla à la chasse fort courroucé. Troublé en
soi-même, il se plaignait et disait: «Je vois de nobles dames mères de
plusieurs enfants qui font leur joie; je reconnais bien maintenant que
Dieu me hait.»

Alors le diable, qui est toujours prêt à décevoir le genre humain, tenta
le duc et lui troubla si fort l'entendement que, quand il fut rentré en
son palais, il alla trouver la duchesse, et pria Dieu de lui donner
lignée. La duchesse, qui était en colère, dit follement: «S'il me vient
un enfant, au diable soit-il donné! Oui, dès à présent, je le lui donne
de bonne volonté!»

Justement ce jour-là Dieu leur accorda un enfant qui devait faire bien
du mal dans sa vie, comme vous verrez ci-après; car, naturellement, il
était enclin à tous les vices et à toutes les fautes; toutefois, à la
fin il se corrigea et se convertit si bien qu'il paya à Dieu une amende
salutaire de ses forfaits; et il fut sauvé, comme le témoigne assez
amplement l'histoire particulière de sa vie.


IV

Des terribles signes qui furent vus à la naissance de Robert le Diable.

La duchesse mit son enfant au jour avec grande peine et douleur.

Peu après que l'enfant fut né, il se montra une nuée si obscure qu'il
semblait que la nuit était proche; et il commença à tonner si
merveilleusement et il y eut tant d'éclairs qu'on eût cru le ciel ouvert
et la maison enflammée.

Les quatre vents furent aussi émus de telle manière que la maison
tremblait; il en tomba une grande partie sur le sol. Les seigneurs et
les dames qui étaient là croyaient qu'ils allaient mourir, vu les
terribles tempêtes qui couraient dans le ciel; mais à la fin Dieu voulut
que le temps s'apaisât, et le calme reparut.

On porta l'enfant vers les fonts baptismaux[25], il fut nommé Robert, et
tous ceux qui le voyaient s'émerveillaient de ce qu'il était si grand:
car on eût dit qu'il avait déjà un an. Du temps qu'on le portait à
l'église et qu'on le ramenait au logis, il ne cessa de pleurer et de
gémir. Incontinent les dents lui vinrent, et il s'en servit pour mordre
les nourrices qui l'allaitaient, tellement que nulle femme ne le pouvait
plus allaiter; et force fut qu'on lui donnât à boire dans un cornet
qu'on lui mettait en la bouche. Avant qu'il eût un an, il parlait aussi
bien que parlent les autres enfants à cinq. Plus il croissait, plus il
prenait plaisir à mal faire; car, depuis qu'il pouvait aller tout seul,
il n'était ni homme ni femme qui le pussent tenir; et, quand il trouvait
les autres petits enfants, il les battait, leur jetait des pierres et
les frappait de gros bâtons. En quelque lieu que ce fût; il ne cessait
de mal faire. Il commença bien jeune à mener une mauvaise vie; il
rompait les bras à l'un et les jambes à l'autre.

[Note 25: _Fonts baptismaux_, fontaines baptismales, sources d'eau qui
servent au baptême.]

Les barons qui le voyaient disaient que c'était jeunesse et prenaient
plaisir à ce que faisait l'enfant. Plus tard ils s'en repentirent.


V

Comment tous les enfants, d'un commun accord, le nommèrent Robert le
Diable.

Bientôt après l'enfant grandit, non en bon coeur, mais seulement de
corps: ne dit-on pas communément que la mauvaise herbe croit vite? Il
allait par les rues, frappant et heurtant ce qu'il rencontrait, comme
s'il eût été enragé; et nul n'osait se trouver devant lui.

[Illustration:]

Quelquefois les enfants s'assemblaient contre lui et le battaient, et,
quand ils le voyaient, la plupart disaient: «Voici le Diable!» et ils
s'enfuyaient devant lui comme les brebis devant le loup. Cette
méchanceté fit qu'ils le nommèrent tous Robert le Diable. Cela fut connu
bientôt dans le pays, de sorte que le nom lui resta; et il lui restera
tant que durera le monde.

Quand l'enfant eut sept ans, le duc, voyant ses mauvaises manières, le
fit venir pour lui faire des remontrances et lui dit: «Mon fils, il est
temps que vous ayez un maître pour qu'il vous instruise et vous mène à
l'école; car vous êtes assez grand pour apprendre ce qu'il faut
apprendre, comme à lire et à écrire[26], et aussi pour vivre en bonnes
moeurs.» Et il lui donna un maître pour l'instruire et le gouverner.

[Note 26: En ce temps-là les plus savants ne savaient guère autre
chose.]


VI

Comment Robert le Diable tua le maître d'école d'un coup de couteau.

Ainsi qu'on le sait, le maître voulant un jour corriger Robert de
plusieurs fautes qu'il avait commises, Robert tira son couteau et l'en
frappa tellement qu'il en mourut. Puis Robert dit à son maître en lui
jetant son livre par dépit: «Maître, voilà votre science; jamais prêtre
ni clerc[27] ne sera mon maître; je vous l'ai assez fait connaître.»

[Note 27: Homme de science.]

Et depuis, il n'y eut maître si hardi qui osât entreprendre de
l'instruire et châtier en quelque manière que ce fût; force fut donc au
duc de le laisser vivre à sa fantaisie.

Il ne se plaisait qu'à mal faire; il n'avait aucun respect pour Dieu et
l'Église, et ne gardait en rien ni raison ni mesure. Il était enclin à
tous les vices. Quand il allait à l'église et qu'il voyait que les
prêtres et les clercs voulaient chanter, il avait des poudres et autres
ordures qu'il jetait par grande dérision. S'il voyait des gens prier
Dieu, il les frappait par derrière. Chacun le maudissait donc pour le
mal qu'il faisait; et le duc, voyant son fils si méchant et si mal
morigéné, en était assez peiné pour désirer sa mort. La duchesse en
était si inquiète que c'était merveille. Un jour elle dit au duc:
«L'enfant a beaucoup d'âge et est assez grand; il me semble qu'il serait
bon de le faire chevalier; il changera peut-être de vie.» Le duc
approuva ces paroles de la duchesse. Robert n'avait que dix-sept ans.


VII

Comment Robert fut fait chevalier.

Quelques jours avant la Pentecôte, le duc ordonna par tout son pays que
les principaux de ses barons s'assemblassent. En leur présence, il
appela Robert et lui dit (après avoir eu l'avis de tous les assistants):
«Mon fils, entendez ce que je veux dire par le conseil de nos barons.
Vous serez chevalier, afin que vous puissiez hanter les autres
chevaliers et prud'hommes[28], et changiez vos habitudes; et ayez de
meilleures manières de vivre, car les vôtres sont déplaisantes; soyez
donc courtois, humble et bon, ainsi que sont les autres chevaliers, car
les honneurs changent les moeurs.»

[Note 28: Hommes sages.]

Alors Robert répondit à son père: «Je serai donc chevalier; mais il ne
m'importe que je sois en haut ou en bas; je suis décidé à faire
entièrement ce qu'en mon coeur je pense, et à agir ainsi que mon esprit
me conduira, d'où il suit que je n'ai pas à changer mes manières de
vivre.»

La veille[29] de la Pentecôte fut bien veillée; mais, en cette nuit, qui
eût dû être toute de recueillement, Robert ne cessa de frapper l'un et
de heurter l'autre, ne se souciant guère de prier Dieu. Le lendemain,
jour de la Pentecôte, Robert fut fait chevalier. Le duc fit crier une
joute à laquelle fut Robert, qui ne craignait nul homme, tant hardi
fût-il. Il attaquait quiconque se trouvait là. Les joutes commencèrent,
et, si vous vous y étiez trouvé, vous auriez vu beau carnage: car
Robert, qui était tout plein de cruauté, n'épargnait personne; tous ceux
qui étaient devant lui, il les faisait tomber de cheval à terre; à l'un
il rompait le col, à l'autre la cuisse. Il attendait tout homme qui
venait jouter contre lui; mais nul n'échappait de ses mains sans en
porter la marque ou aux reins ou aux cuisses; tous étaient marqués
quelque part. Il gâta dix chevaux en ces joutes. Les nouvelles en furent
portées au duc, qui en fut bien fâché; il y alla et voulut faire cesser
les engagements; mais Robert, qui semblait enragé et hors de sens, ne
voulut pas obéir au duc son père; il commença à frapper de côté et
d'autre et à abattre chevaux et chevaliers, tellement qu'en ce jour-là
il tua trois des plus vaillants chevaliers. Tous ceux qui étaient à lui
demandèrent quartier; mais c'était en vain, et nul n'osait se trouver
devant lui, tant il était fort, et parce qu'il était si inhumain que
chacun le haïssait. On lui disait: «Pour la grâce de Dieu, Robert,
laissez la joute; car monseigneur votre père a fait dire que chacun
cesse, et il est courroucé de ce que plusieurs personnes de qualité ont
perdu la vie.» Mais Robert, qui était échauffé et quasi hors de sens, ne
tenait aucun compte des choses qu'on lui disait; il faisait de pis en
pis, tuant tous ceux qu'il rencontrait. Robert fit tant que le peuple
s'émut et vint vers le duc, disant: «Seigneur duc, c'est grande folie de
souffrir que votre fils Robert fasse ce qu'il fait; pour Dieu, veuillez
y porter remède.»

[Note 29: Veille, ici, ne veut pas dire _le jour qui précède_, mais _le
temps où l'on veille_.]


VIII

Comment Robert allait par le pays de Normandie, désolant et prenant
tout, et blessant chacun.

Quand Robert vit qu'il n'y avait plus personne aux joutes, il s'en fut
par le pays, où il fit des maux bien plus grands que ceux qu'il avait
faits jusqu'alors. Il tua tant de gens que ce fut pitié. Et il n'y avait
nul homme en Normandie qui ne fût outragé par lui; mêmement il pillait
les églises et leur faisait guère incessamment. Il n'y avait abbaye
qu'il ne fît dépouiller et détruire.

Tous ceux qu'il avait battus, blessés et volés, venaient se plaindre au
duc et lui racontaient le désordre que faisait Robert par tout le pays
de Normandie. L'un disait: «Monseigneur, votre fils m'a pris ma femme;»
l'autre disait: «Il a enlevé ma fille;» l'autre disait: «Il m'a volé;»
l'autre disait: «Il m'a battu et blessé.»

Le duc, qui entendait dire ces choses de son fils, se prit à pleurer et
dit: «J'ai eu une grande joie en voyant qu'il me naissait un fils; mais
j'en ai un qui me fait tant de peine que je ne sais ce que je dois
faire.»


IX

Comment le duc de Normandie envoya des gens pour prendre son fils Robert
qui leur creva les yeux.

Un chevalier qui était là, voyant le duc en cette grande douleur, lui
dit: «Monseigneur, je vous conseille de mander Robert et de le faire
venir devant vous, en la présence de toute votre cour. Vous lui
défendrez de faire dorénavant le moindre mal, lui disant que, s'il
désobéit, vous le ferez emprisonner et ordonnerez justice.»

Le duc écouta volontiers ce conseil et dit que le chevalier avait parlé
sagement. Il envoya aussitôt des gens par le pays pour chercher Robert,
et leur commanda de l'amener devant lui.

Robert, qui était dans les champs, apprit que le peuple s'était plaint à
son père et que le duc avait commandé qu'il fût pris et mené devant lui.
Sa colère fut grande; et à tous ceux qu'il rencontrait, même aux
messagers de son père, il creva les yeux. Quand il les eut ainsi
aveuglés, il leur dit par moquerie: «Mes amis, vous en dormirez mieux;
allez dire à mon père que je ne fais guère attention à ses ordres,
puisque, en dépit de lui et de ce qu'il me mande, je vous ai crevé les
yeux, comme vous devez le savoir.»

Les messagers qui avaient été envoyés pour amener Robert retournèrent en
pleurant vers le duc et lui dirent: «Voyez, seigneur, comme votre fils
nous a aveuglés et mal accommodés.» Le duc fut fort fâché des nouvelles
qu'il avait apprises, et il commença à songer à ce qu'il devait faire
pour venir à bout de son fils.


X

Comment le duc de Normandie fit faire commandement par tout son pays que
Robert fût pris et mené en prison, lui et ses compagnons.

Il réunit son conseil et dit: «Seigneurs, ne pensez plus à cela; car je
vous certifie, vu la grande rébellion de Robert et ce qu'il a fait aux
messagers, que jamais il ne reviendra vers nous; mais il est nécessaire
de punir les maux qu'il a faits, comme le veulent la raison, les lois et
la justice.»

Ayant ainsi parlé, il envoya incontinent, par toutes les villes du
duché, crier, publier et commander, de par lui, à tous les sergents,
justiciers et officiers, qu'ils fissent diligence pour prendre Robert et
l'enfermer, et avec lui tous ceux qui étaient de sa bande et qui
l'aidaient à mal faire. Cet édit fait et publié par le duc vint à la
connaissance de Robert le Diable, et peu s'en fallut qu'il ne perdît la
raison. Il grinçait des dents et jurait qu'il ferait la guerre au duc
son père, et qu'il le mettrait à mal: en quoi le diable le conseillait.


XI

Comment Robert le Diable établit une maison dans un bois ténébreux et
obscur, et là, fit des maux sans nombre.

Robert fit faire une maison forte dans un grand bois, en un lieu obscur
et ténébreux, où il alla établir sa résidence. Or ce lieu était presque
inhabitable et plus périlleux qu'on ne saurait dire. Robert fit
assembler avec lui tous les mauvais garçons du pays et les retint pour
le servir; car il y en avait de mauvais et de diverses sortes, comme
larrons, meurtriers, gens pervers et mauvais, épieurs de chemins,
brigands de bois, et gens bannis, gens excommuniés, désireux de mal
faire, gens gloutons et orgueilleux, et les plus terribles de ceux qui
vivaient alors sous les cieux; Robert en fit une grande troupe, dont il
était capitaine.

En ce bois, Robert et ses compagnons faisaient des maux innombrables et
sans honte aucune. Ils coupaient la gorge des voyageurs et détruisaient
les marchands; nul n'osait aller dans les champs à cause de la crainte
qu'on avait d'eux; chacun tremblait de peur; tout le pays était pillé
par Robert et ses compagnons; nul n'osait sortir de son logis: car
aussitôt on était pris et enlevé par eux, et les pauvres pèlerins qui
passaient par le pays étaient saisis et mis à mort.

Tout le peuple les craignait donc et les redoutait, comme les brebis
craignent les loups; car, à la vérité, ils étaient tous des loups,
ravissant et dévorant ce qu'ils pouvaient rencontrer. Robert le Diable
mena en ce lieu une très-mauvaise vie avec ses compagnons; à toute heure
il voulait manger et gourmander, et jamais il ne jeûna, que ce fût
grande vigile, carême ou quatre-temps. Tous les jours il mangeait de la
chair, le vendredi comme le dimanche. Mais après que lui et tous ses
gens eurent commis une foule de crimes, il eut lui-même à souffrir
beaucoup, comme vous verrez ci-après.


XII

Comment Robert le Diable tua sept ermites en un bois.

Or, durant le temps où Robert le Diable était en ce bois avec ses
meurtriers et pilleurs d'églises, pires que dragons, loups et larrons,
il n'avait pas son pareil au monde pour le mal, car il ne craignait ni
Dieu ni diable. Un jour qu'il avait grande volonté de mal faire, il s'en
alla hors de sa maison pour chercher quelque mauvaise aventure ou
quelqu'un qu'il pût tourmenter, comme il avait accoutumé; quand il fut
dans le bois, il rencontra sept ermites et les tua avec son épée. Ils ne
lui voulurent opposer aucune résistance; mais ils souffrirent et
endurèrent pour l'amour de Dieu tout ce qu'il leur voulut faire; puis,
quand il eut tout tué, il dit en se riant d'eux: «J'ai trouvé une belle
nichée.»

Ainsi Robert le Diable commit un grand meurtre en dépit de Dieu et de la
sainte Église. Il voulait mettre tout le monde en sa sujétion. Après
qu'il eut fait cette méchanceté, il sortit de la forêt comme un diable
forcené et pire qu'un enragé; et ses vêtements étaient tout rouges et
teints du sang de ceux qu'il avait tués.


XIII

Comment Robert s'en alla au château d'Arques vers sa mère, qui y était
venue dîner.

Une fois Robert arriva dans le voisinage du château d'Arques[30]; en
chemin il tua un pauvre petit berger qui lui avait dit que la duchesse
sa mère devait venir dans le château. Quand il fut tout à fait près de
la porte, les hommes, les femmes et les petits enfants s'enfuyaient
devant lui; les uns s'enfermaient dans leurs maisons et les autres se
retiraient dans l'église. Alors Robert, voyant que chacun fuyait devant
lui, commença à penser en lui-même, et dit en pleurant: «Mon Dieu, d'où
vient donc que chacun s'enfuit devant moi? je suis bien malheureux et le
plus infortuné homme de ce monde; il semble que je sois un loup. Hélas!
je conçois bien maintenant que je suis le plus mauvais de tous les
hommes. Je dois maudire ma vie, car je crois que je suis haï de Dieu et
du monde.»

[Note 30: Sur la rivière d'Arques, près de Dieppe (Seine-Inférieure).
Henri IV y a gagné une bataille contre les Espagnols et les Ligueurs.]

Dans ces sentiments, Robert vint jusqu'à la porte du château et
descendit de son cheval; mais personne n'osait approcher de lui pour le
prendre, et il n'avait point de page pour le servir. Il laissa le cheval
à la porte du château, et s'en alla à la salle où était sa mère; et,
quand elle vit son fils, duquel elle savait la cruauté, elle fut tout
épouvantée et voulait s'enfuir. Alors lui, qui avait vu que les gens
s'étaient enfuis devant lui et qui en avait grande douleur, s'écria:
«Madame, n'ayez pas peur de moi et ne bougez jusqu'à ce que je vous aie
parlé.» Il s'approcha d'elle et lui parla en cette manière: «Madame, je
vous supplie qu'il vous plaise de me dire d'où vient que je suis si
terrible et si cruel; car il faut que cela procède de vous ou de mon
père: ainsi je vous prie de me dire la vérité.»

La duchesse fut étonnée d'ouïr ainsi parler Robert, et, reconnaissant
son fils, se jeta à ses pieds et lui dit en pleurant: «Mon fils, je veux
que vous me coupiez la tête.» Car elle savait bien que c'était par elle
que Robert était si méchant, à cause des paroles qu'elle avait dites
autrefois.

Robert lui répondit: «Hélas! madame, pourquoi vous ferais-je mourir, moi
qui ai tant fait de maux? Je serais pire que jamais, et je ne ferai cela
pour rien au monde.»

[Illustration]

Alors la duchesse lui raconta comment elle l'avait donné au diable; elle
se croyait la plus malheureuse femme qui fut jamais, et peu s'en fallait
qu'elle ne se désespérât. Quand Robert entendit ce que sa mère lui
disait, il tomba évanoui de la douleur qu'il eut au coeur, puis il
revint à lui, pleura amèrement, et dit: «Les diables ont grande envie
d'avoir mon corps et mon âme; mais dorénavant je veux cesser de mal
faire, renonçant à toutes les oeuvres du démon.»

Puis il dit à sa mère: «Ma très-honorée dame et mère, je vous supplie
humblement que ce soit votre bon plaisir de me recommander à mon père,
car je veux aller à Rome, où présentement est le pape avec
l'empereur[31], pour me confesser des péchés que j'ai faits, ne pouvant
plus dormir en repos jusqu'à ce que j'aie été vers le pape, qui absout
les pécheurs. Mon père m'a fait bannir de son pays et toujours m'a fait
grande guerre; mais de tout cela je ne me soucie. Je n'ai jamais voulu
amasser de richesses; je suis décidé tout à fait à travailler au salut
de mon âme, et dorénavant j'y emploierai tout mon temps et mon
entendement.»

[Note 31: L'empereur d'Allemagne, successeur de Charlemagne et roi
d'Italie.]


XIV

Comment Robert quitta sa mère, qui en eut grande douleur.

Robert monta à cheval et retourna vers ses gens, qu'il avait laissés
dans la forêt, et la duchesse demeura en son hôtel, s'affligeant et se
tourmentant pour l'amour de son fils qui avait pris congé d'elle.
Souvent elle s'écriait à haute voix: «Hélas! que j'ai de douleur! Que
ferai-je? mon fils Robert n'a pas tort s'il n'accuse que moi; car il me
hait; et je me veux du mal, moi qui suis cause de tant de maux qu'il a
faits.»

Tandis que la duchesse se désolait ainsi, le duc arriva, et, quand il
fut auprès d'elle, elle lui répéta tristement ce que Robert avait dit;
le duc lui demanda si son fils se repentait du mal qu'il avait fait. «Ce
que Robert veut entreprendre ne saurait jamais réparer les grands
dommages qu'il a faits par le pays; et toutefois je prie Dieu de le
vouloir conduire de telle façon qu'il arrive à bonne fin: car je ne
crois pas que jamais il puisse revenir, s'il ne se met en chemin pour
aller à Rome, et il mourra si Dieu n'a pitié de lui.»

Lorsque Robert fut parti d'Arques, il chemina si longtemps qu'il arriva
dans le bois où il avait laissé ses compagnons, qui étaient à table et
dînaient. Quand ils virent Robert, ils se levèrent tous pour lui faire
honneur; mais Robert commença à leur remontrer leur vie perverse et
mauvaise, en les voulant corriger, et il leur dit: «Pour l'honneur de
Dieu, compagnons, entendez bien ce que je veux vous dire: vous savez et
connaissez la détestable vie que nous avons menée le temps passé,
très-dangereuse pour nos corps et nos âmes; vous savez combien d'églises
nous avons détruites et ruinées, combien de marchands nous avons volés
et tués. On aurait peine à compter les gens d'Église et les vaillants
hommes qui ont été mis à mort par nous: aussi sommes-nous tous en danger
d'être damnés, si Dieu n'a pitié de nous. Je vous supplie, pour l'amour
de Dieu, de renoncer à cette dangereuse vie, et de faire avec moi
pénitence des péchés que nous avons commis. Quant à moi, je suis décidé
à me rendre à Rome, où présentement est le pape avec l'empereur, pour
confesser mes péchés, espérant obtenir mon pardon; et je ferai pénitence
de tous les crimes que j'ai commis.»

Alors un des larrons se leva comme un fou et dit à ses compagnons:
«Avisez le renard; il deviendra ermite. Robert se moque bien de nous; il
est notre capitaine et notre maître; c'est lui qui fait la pire besogne
de nous tous et qui nous montre le chemin. Que vous semble de ceci?
durera-t-il en cette résolution?

--Seigneurs, dit Robert, je vous supplie de bon coeur, ne dites pas ces
choses; mais pensez au salut de vos âmes et de vos corps; demandez
pardon à Dieu tout-puissant; il aura pitié de vous. Ce serait une grande
erreur que de demeurer en cet état. Employez vos oeuvres à honorer et à
servir Dieu.»

Quand Robert eut dit cela, un des larrons lui dit: «Notre maître,
laissez ces choses, car vous parlez pour rien: quoi que vous puissiez
dire ou faire, nous ne vivrons jamais autrement, et soyez assuré que
telle est notre intention. A cela nous sommes obstinés; nous ne
demeurerons jamais en paix ni ne cesserons de mal faire; car nous ne
changerons jamais.»

Tous les autres qui étaient là dirent d'un commun accord: «Il est vrai;
car ni pour vie ni pour mort, nous ne changerons point; nous l'avons
ainsi conclu entre nous: c'est notre volonté.»


XV

Comment Robert le Diable assomma ses compagnons.

Robert, ayant entendu ce que les larrons disaient, en fut courroucé et
dit: «Si ces ribauds demeuraient dans cette opinion, ils feraient encore
beaucoup de mal.» Il se retira vers la porte de la maison, la ferma,
prit une grosse massue et en frappa un des vagabonds de telle sorte
qu'il tomba mort, et travailla tellement sur les larrons que l'un après
l'autre il les assomma tous.

Quand Robert eut ainsi assommé ses gens, il dit en lui-même: «Mes braves
amis, je vous ai bien récompensés, parce que vous m'avez bien servi; qui
bon maître sert, bon loyer[32] en attend.» Robert songea à mettre le feu
à la maison, et, si ce n'eût été qu'il y avait beaucoup de biens qui se
fussent gâtés par le feu et n'eussent jamais profité à personne, il
n'aurait pas hésité. Il ferma donc la porte et emporta la clef avec lui.

[Note 32: Bon salaire.]


XVI

Comment Robert s'en alla à Rome, où était le pape, pour avoir pardon de
ses péchés.

Robert s'en alla à Rome pour parvenir à ce qu'il désirait; il chemina
avec diligence et y arriva le jeudi saint, ce qui était un bon jour pour
se confesser et se mettre en bon état. En route, son coeur s'était bien
changé.


XVII

Comment Robert arriva à Rome.

Quand Robert arriva à Rome, le pape était en l'église de
Saint-Pierre[33] et faisait le service divin, comme il a coutume de le
faire en ce jour; Robert s'efforça d'approcher près de lui. Les
ministres et autres gens du pape étaient tous courroucés de ce que
Robert voulait arriver jusqu'à leur seigneur, et plusieurs de ceux qui
le voyaient le frappaient. Mais, plus ils frappaient, plus il avançait;
il fit tant qu'il arriva là où était le pape, il se jeta à genoux à ses
pieds en criant à haute voix: «Saint-père, ayez pitié de moi,» ce qu'il
dit à plusieurs reprises; et ceux qui étaient auprès du pape étaient
fort mécontents de ce qu'il faisait un pareil bruit et le voulaient
chasser; mais le saint-père, voyant son ardent désir, en eut pitié et
dit à ses gens: «Laissez-le entrer; car, à ce que je vois, il a grande
dévotion.» Et il commanda qu'on fît silence, afin qu'il pût mieux
entendre ce que Robert voulait dire.

[Note 33: L'ancienne basilique sur l'emplacement de laquelle fut plus
tard bâtie l'église dont Michel-Ange a élevé le dôme.]

Alors Robert parla au pape et lui dit: «Saint-père, je suis le plus
grand pécheur du monde.»

Le pape le prit par la main et le fit lever; puis il lui demanda: «Que
voulez-vous? pourquoi parlez-vous ainsi?

--Ah! saint-père, dit Robert, je vous prie qu'il vous plaise de m'ouïr
en confession: car, si je n'ai pas absolution de vous pour tous les
péchés que j'ai faits, je suis éternellement damné, ainsi que l'on m'en
a averti; et j'ai grand'peur en moi que le diable ne m'emporte, vu les
terribles et énormes péchés dont je suis rempli, plus que nul homme au
monde. Et, parce que vous êtes celui qui a la puissance de donner aide
et consolation à ceux qui en ont besoin, je vous supplie
très-humblement, en l'honneur de la sainte passion de Dieu, qu'il vous
plaise me purger et nettoyer de mes maux et des péchés que ma conscience
me reproche, par lesquels je suis vil et abominable plus que n'est un
diable.»

Quand le pape l'ouit ainsi parler, il se douta que c'était Robert le
Diable, et lui dit: «Beau fils, ne t'appelles-tu pas Robert, duquel j'ai
tant ouï parler?

--Oui,» dit Robert.

Alors le pape dit: «Tu auras l'absolution; mais, je te conjure par le
Dieu vivant, ne fais mal ni dommage à personne.»

Et le pape et ceux qui étaient là furent épouvantés de le voir. Robert
s'agenouilla devant le pape, en grande humilité, contrition et repentir
de ses péchés, et dit: «A Dieu ne plaise que je fasse mal à personne qui
soit ici ni ailleurs, tant que je pourrai m'en empêcher!»

Le pape se retira à part, fit venir Robert devant lui, lequel se
confessa humblement et lui déclara comment, avant sa naissance, sa mère
s'était courroucée et l'avait donné au diable, disant que de cela il
avait grande douleur et crainte.


XVIII

Comment le pape envoya Robert à trois lieues de Rome, vers un saint
ermite, pour avoir pénitence de ses péchés.

Quand le pape l'entendit ainsi parler, il s'en émerveilla et fit le
signe de croix sur lui, puis il dit: «Il faut que tu t'en ailles à trois
lieues d'ici; tu trouveras un prêtre qui est confesseur; tu te
confesseras à lui de tous les péchés que tu as faits, et tu lui diras
qu'il te donne pénitence, selon que tu as péché. Celui que je t'indique
est le plus sage et le plus saint qui soit aujourd'hui sur terre. Je
suis certain que par lui tu seras confessé et absous.»

[Illustration]

Robert répondit au pape: «Je le ferai volontiers;» puis il prit congé de
lui en disant: «Que Dieu veuille que je puisse faire le salut de mon
âme!» Ce jour se passa et Robert demeura à Rome, parce qu'il était nuit.

Le lendemain, au matin, il se leva et se mit en route pour aller vers
l'ermite auquel le pape l'envoyait pour se confesser.

Alors l'ermite lui dit: «Soyez le bienvenu.» Et quand ils eurent passé
un peu de temps ensemble, Robert commença à lui raconter sa vie et lui
déclara ses péchés. Premièrement il lui conta comment, par courroux, sa
mère l'avait donné au diable, ce dont il avait grande peur, et comment,
lorsqu'il était devenu un peu grand, il battait les enfants; comment il
cassait la tête à l'un, les bras ou les jambes à l'autre; comment il
avait tué son maître d'école, parce qu'il le voulait corriger et
châtier; comment, grâce à sa malice, il ne s'était plus trouvé depuis de
maître si hardi qui l'osât prendre à son école, ce qui chargeait fort sa
conscience, parce qu'il avait ainsi mal employé son temps sans rien
apprendre; et comment, après que son père l'avait fait chevalier, il
avait tué tant de vaillants chevaliers en la joute par sa grande
cruauté; après cela, comment il s'en était allé par le pays, détruisant
les églises, enlevant les femmes mariées et les jeunes filles; comment
il avait tué sept ermites; et, pour abréger, il conta toute sa vie à
l'ermite, depuis le jour où il prit naissance jusqu'à l'heure de sa
confession. L'ermite en fut saisi; néanmoins il était joyeux de la
grande contrition que Robert sentait en lui à cause de ses péchés. Et
quand ils eurent longtemps parlé ensemble, l'ermite dit à Robert: «Mon
fils, demeurez aujourd'hui ici avec moi, et demain matin, au plaisir de
Dieu, je vous conseillerai ce que vous avez à faire.»

Robert, qui avait été le plus terrible homme qui fut jamais, plus fier
et plus orgueilleux qu'un lion, était alors bien doux et bien
débonnaire; il avait aussi bonne contenance que jamais eut prince de la
terre. Il était si las et si abattu de la peine et de la fatigue qu'il
avait endurées qu'il ne pouvait ni boire ni manger. Il se mit à genoux
pour faire son oraison et commença à prier Dieu dévotement pour que, par
sa grande miséricorde, il le voulût garder de l'ennemi de l'enfer et
pour qu'il lui plût de lui donner la victoire sur le diable. Quand il
fut nuit, l'ermite fit coucher Robert en une petite chapelle près de
l'ermitage, et ne cessa toute la nuit de prier Dieu pour lui, à cause de
sa grande repentance. Et l'ermite fut si long en son oraison qu'il
s'endormit.


XIX

Comment l'ange de Dieu annonça à l'ermite la pénitence qu'il devait
donner à Robert le Diable.

Tout aussitôt qu'il fut endormi par la volonté de Dieu, il songea, et il
crut entendre un ange qui était envoyé de Dieu et lui disait: «Homme,
Dieu te demande par moi si Robert veut avoir et obtenir pardon de ses
péchés. S'il le veut, il faut qu'il contrefasse le fou et le muet et
qu'il ne mange que ce qu'il pourra ôter aux chiens; il faut qu'il reste
en cet état, sans parler ni manger, tant qu'il plaira à Dieu de l'y
maintenir, et jusqu'à ce qu'il ait fait pénitence de ses péchés.»

Alors l'ermite s'éveilla tout effrayé et pensa longuement sur son songe.
Quand il eut beaucoup pensé, il commença à louer et à remercier Dieu de
ce qu'il avait pris pitié de son pécheur, puis il se mit en oraison en
attendant le jour. Et quand le jour fut venu, il fut ému d'ardent amour
envers Robert, l'appela et lui dit: «Mon ami, venez vers moi.» Et
incontinent Robert s'approcha du saint ermite en grande contrition et
avec repentir de tous ses péchés; il les confessa encore et l'ermite lui
dit: «Mon fils, j'ai pensé à la pénitence qu'il vous convient de faire
et d'accomplir, afin que vous puissiez obtenir grâce et pardon de tous
les péchés que vous avez faits. Vous contreferez le fou et ne mangerez
rien, sinon ce que vous pourrez ôter aux chiens quand on leur aura donné
à manger. Et vous vous garderez de parler et re

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