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Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome I

by comte de Philippe-Paul Ségur · French · Gutenberg #19972 · 513,911 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome I
    
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Title: Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome I

Author: comte de Philippe-Paul Ségur


        
Release date: November 29, 2006 [eBook #19972]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/19972

Credits: Produced by Chuck Greif, Mireille Harmelin and the Online
        Distributed Proofreading Team at DP Europe
        (http://dp.rastko.net); produced from images of the
        Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica) at
        http://gallica.bnf.fr


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812. TOME I ***




Produced by Chuck Greif, Mireille Harmelin and the Online
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Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica) at
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[Note du transcripteur: l'orthographe de l'original est conservée.]




HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812;

                           par

                M. le général comte de Ségur.

     Quamquam animus meminisse horret, luctuque refugit
     incipiam.........

                                     Virg.

                      TOME PREMIER.

                       BRUXELLES,
            ARNOLD LACROSSE, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,
               RUE DE LA MONTAGNE, Nº 1015.
                         1825.

       *       *       *       *       *

              Aux Vétérans de la Grande-Armée.

       *       *       *       *       *

Mes Compagnons,

J'entreprends de tracer l'histoire de la grande-armée et de son chef
pendant l'année 1812. J'adresse ce tableau à ceux d'entre vous que les
glaces du nord ont désarmés, et qui ne peuvent plus servir la patrie que
par les souvenirs de leurs malheurs et de leur gloire. Arrêtés dans
votre noble carrière, vous existez plus encore dans le passé que dans le
présent; mais quand les souvenirs sont si grands, il est permis de ne
vivre que de souvenirs. Je ne craindrai donc pas, en vous rappelant le
plus funeste de vos faits d'armes, de troubler un repos si chèrement
acheté. Qui de nous ignore que, du sein de son obscurité, les regards de
l'homme déchu se tournent involontairement vers l'éclat de son existence
passée, même lorsque cette lueur brille sur l'écueil où se brisa sa
fortune, et quand elle éclaire les débris du plus grand des naufrages.

Moi-même, je l'avouerai, un sentiment irrésistible me ramène sans cesse
vers cette désastreuse époque de nos malheurs publics et privés. Je ne
sais quel triste plaisir ma mémoire trouve à contempler et à reproduire
les traces douloureuses que tant d'horreurs lui ont laissées. L'ame
aussi est-elle donc fière de ses profondes et nombreuses cicatrices? se
plaît-elle à les montrer? est-ce une possession dont elle doive
s'enorgueillir? ou plutôt, après le désir de connaître, son premier
besoin serait-il de faire partager ses sensations? Sentir et faire
éprouver, sont-ce là les plus puissans mobiles de notre ame?

Mais, enfin, quelle que soit la cause du sentiment qui m'entraîne, je
cède au besoin de retracer toutes les sensations que j'ai éprouvées dans
le cours de cette funeste guerre. Je veux occuper mes loisirs à
démêler, à rassembler avec ordre, et à résumer mes souvenirs épars et
confondus. Compagnons, j'invoque aussi les vôtres! ne laissez pas se
perdre de si grands souvenirs, achetés si cher, et qui sont pour nous le
seul bien que le passé laisse à l'avenir. Seuls contre tant d'ennemis,
vous tombâtes avec plus de gloire qu'ils ne se relevèrent. Sachez donc
être vaincus sans honte! relevez ces nobles fronts, sillonnés de toutes
les foudres de l'Europe! n'abaissez pas ces yeux qui ont vu tant de
capitales soumises, tant de rois vaincus! Le sort vous devait sans doute
un plus glorieux repos, mais, quel qu'il soit, il dépend de vous d'en
faire un noble usage. Dictez à l'histoire vos souvenirs; la solitude et
le silence du malheur sont favorables à ses travaux; et qu'enfin la
vérité, toujours présente aux longues nuits de l'adversité, éclaire des
veilles qui ne soient pas infructueuses.

Pour moi, j'userai du privilège, tantôt cruel, tantôt glorieux, de dire
ce que j'ai vu; j'en retracerai peut-être avec un soin trop scrupuleux
jusqu'aux moindres détails: mais j'ai cru que rien n'était minutieux
dans ce prodigieux génie et ces faits gigantesques, sans lesquels nous
ne saurions pas jusqu'où peut aller la force, la gloire et l'infortune
de l'homme.





HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812.




LIVRE PREMIER.




CHAPITRE I.


DEPUIS 1807, l'intervalle entre le Rhin et le Niémen était franchi, et
ces deux fleuves devenus rivaux. Par ses concessions à Tilsitt, aux
dépens de la Prusse, de la Suède et de la Turquie, Napoléon n'avait
gagné qu'Alexandre. Ce traité était le résultat de la défaite de la
Russie, et la date de sa soumission au système continental. Il
attaquait, chez les Russes, l'honneur, compris par quelques-uns, et
l'intérêt, que tous comprennent.

Par le système continental, Napoléon avait déclaré une guerre à mort aux
Anglais; il y attachait son honneur, son existence politique, et celle
de la France. Ce système repoussait du continent toutes les
marchandises, ou anglaises, ou qui avaient payé un droit quelconque à
l'Angleterre. Il ne pouvait réussir que par un accord unanime: on ne
devait l'espérer que d'une domination unique et universelle.

D'ailleurs la France s'était aliéné les peuples par ses conquêtes, et
les rois par sa révolution et sa dynastie nouvelle. Elle ne pouvait plus
avoir d'amis ni de rivaux, mais seulement des sujets; car les uns
eussent été faux, et les autres implacables: il fallait donc que tous
lui fussent soumis, ou elle à tous.

C'est ainsi que son chef, entraîné par sa position, et poussé par son
caractère entreprenant, se remplit du vaste projet de rester seul maître
de l'Europe, en écrasant la Russie et en lui arrachant la Pologne. Il le
contenait avec tant de peine que déjà il commençait à lui échapper de
toutes parts. Les immenses préparatifs que nécessitait une si lointaine
entreprise, ces amas de vivres et de munitions, tous ces bruits d'armes,
de chariots, et des pas de tant de soldats, ce mouvement universel, ce
cours majestueux et terrible de toutes les forces de l'Occident contre
l'Orient, tout annonçait à l'Europe que ses deux plus grands colosses
étaient près de se mesurer.

Mais, pour atteindre la Russie, il fallait dépasser l'Autriche,
traverser la Prusse, et marcher entre la Suède et la Turquie: une
alliance offensive avec ces quatre puissances était donc indispensable.
L'Autriche était soumise à l'ascendant de Napoléon, et la Prusse à ses
armes; il n'eut qu'à leur montrer son entreprise: l'Autriche s'y
précipita d'elle-même: il y poussa facilement la Prusse.

Néanmoins la première s'y jeta sans aveuglement. Située entre les deux
colosses du nord et de l'ouest, elle se plut à les voir aux prises;
elle espéra qu'ils s'affaibliraient mutuellement, et que sa force
s'accroîtrait de leur épuisement. Le 14 mars 1812, elle promit trente
mille hommes à la France: mais elle leur prépara en secret de prudentes
instructions. Elle obtint une promesse vague d'agrandissement pour
indemnité de ses frais de guerre, et se fit garantir la possession de la
Gallicie. Toutefois elle admit la possibilité à venir de la cession
d'une partie de cette province au royaume de Pologne; elle eût reçu en
dédommagement les provinces illyriennes: l'article 6 du traité secret en
fait foi.

Ainsi le succès de la guerre ne dépendit pas de la cession de la
Gallicie, et des ménagemens qu'imposait la jalousie autrichienne pour
cette possession. Napoléon aurait donc pu, dès son entrée à Wilna,
proclamer ouvertement la libération de toute la Pologne, au lieu de
tromper son attente, de l'étonner, de l'attiédir par des paroles
incertaines.

C'était là pourtant un de ces points saillans qui, dans toute affaire de
politique comme de guerre, sont décisifs, auxquels tout se rattache et
sur lesquels il faut s'opiniâtrer. Mais, soit que Napoléon comptât trop
sur l'ascendant de son génie, sur la force de son armée et sur la
faiblesse d'Alexandre; ou qu'envisageant ce qu'il laissait derrière lui,
il crût une guerre si lointaine trop dangereuse à faire lentement et
méthodiquement; soit, comme lui-même va le dire, incertitude sur le
succès de son entreprise, il négligea ou n'osa point encore se décider à
proclamer la libération du pays qu'il venait affranchir.

Et cependant il avait envoyé un ambassadeur à sa diète. Lorsqu'on lui
fit observer cette contradiction, il répliqua «que cette nomination
était un acte de guerre, qui ne l'engageait que pour la guerre, tandis
que ses paroles l'engageraient et pour la guerre et pour la paix.» Aussi
ne l'a-t-on entendu répondre à l'enthousiasme lithuanien que par des
paroles évasives, tandis qu'on l'a vu attaquer Alexandre corps à corps
jusque dans Moskou.

Il négligea même de nettoyer les provinces polonaises du sud des faibles
armées ennemies qui contenaient leur patriotisme, et de s'assurer, par
leur insurrection fortement organisée, une base solide d'opération.
Accoutumé aux voies courtes, à des coups de foudre, il voulut s'imiter
lui-même, malgré la différence des lieux et des circonstances: car telle
est la faiblesse de l'homme, qu'il se conduit toujours par imitation, ou
des autres, ou de lui-même, c'est-à-dire, dans ce dernier cas, celui des
grands hommes, par l'habitude, qui n'est qu'une imitation de soi-même;
aussi est-ce par leur côté le plus fort que ces hommes extraordinaires
périssent!

Celui-ci s'en remit au destin des batailles. Il s'était préparé une
armée de six cent cinquante mille hommes: il crut que c'était avoir
assez fait pour la victoire. Il attendit tout d'elle. Au lieu de tout
sacrifier pour arriver à cette victoire, c'est par elle qu'il voulut
arriver à tout: il s'en servit comme d'un moyen, quand elle devait être
son but. Il la rendit ainsi trop nécessaire: elle ne l'était déjà que
trop. Mais il lui confia tant d'avenir, il la surchargea d'une telle
responsabilité, qu'il la fit pressante et indispensable. De là sa
précipitation pour l'atteindre, afin de sortir d'une position si
critique.

Au reste, qu'on ne se presse point de juger un génie aussi grand et
aussi universel: bientôt on l'entendra lui-même; on verra combien de
nécessités le précipitèrent, et qu'en admettant même que la rapidité de
son expédition ait été téméraire, le succès l'aurait vraisemblablement
couronnée, si l'affaiblissement précoce de sa santé eût laissé, aux
forces physiques de ce grand homme toute la vigueur qu'avait conservée
son esprit.




CHAPITRE II.


QUANT à la Prusse, dont Napoléon était le maître, on ne sait si ce fut
son incertitude sur le sort qu'il lui réservait, ou sur l'époque de la
guerre, qui lui fit refuser, en 1810, l'alliance qu'elle lui
proposait, et dont il dicta lui-même les, conditions en 1812.

Son éloignement pour Frédéric-Guillaume était remarquable. On avait
souvent entendu Napoléon reprocher au cabinet prussien ses traités avec
la république française. «C'était, disait-il, avoir abandonné la cause
des rois.». Selon lui, «les négociations de la cour de Berlin avec le
directoire décelaient une politique timide, intéressée, sans noblesse,
qui sacrifiait sa dignité et la cause générale des trônes à de petits
agrandissemens.» Chaque fois, que, sur ses cartes, il suivait le tracé
des frontières prussiennes, il s'irritait de les voir encore si
étendues, et s'écriait: «Se peut-il que j'aie laissé à cet homme tant de
pays!»

Cette aversion pour un prince pacifique et doux étonnait. Comme rien
dans Napoléon n'est indigne de l'histoire, on doit en rechercher les
causes. Quelques-uns en font remonter l'origine aux refus que le premier
consul éprouva de Louis XVIII quand il lui fit offrir des arrangemens
par l'intermédiaire du roi de Prusse: ils croient que Napoléon; s'en
prit au médiateur de l'inutilité de sa médiation. D'autres l'attribuent
à l'enlèvement de l'agent anglais Rumbolt, que Napoléon fit saisir à
Hambourg, et que Frédéric, protecteur de la neutralité du nord de
l'Allemagne, l'obligea de rendre. Jusque-là une correspondance secrète
avait lié Frédéric et Napoléon; elle était si intime qu'ils se
confiaient jusqu'à des détails de leur intérieur: cet événement la fit,
dit-on, cesser.

Cependant, au commencement de 1805, la Russie, l'Autriche et
l'Angleterre cherchaient encore vainement à engager Frédéric dans leur
troisième coalition contre la Finance. La cour de Berlin, les princes,
la reine, Hardenberg, et toute la jeunesse militaire prussienne, excités
par l'ardeur de faire valoir l'héritage de gloire que leur avait laissé
le grand Frédéric, ou par le désir d'effacer la honte de la campagne de
1792, s'unissaient au voeu de ces trois puissances; mais la politique
pacifique de Frédéric et de son ministre Haugwitz leur résistait, quand
la violation du territoire prussien vers Anspach, par le passage d'un
corps français, exaspéra tellement toutes les passions prussiennes, que
leur cri de guerre prévalut.

Alexandre était alors en Pologne; on l'appelle à Postdam; il y court,
et, le 3 novembre 1805, il engage Frédéric dans la troisième coalition.
Aussitôt l'armée prussienne s'éloigne des frontières russes, et M. de
Haugwitz se rend à Brünn pour en menacer Napoléon. Mais la bataille
d'Austerlitz lui impose silence, et, quatorze jours après, l'habile
ministre, s'étant agilement retourné vers le vainqueur, signe avec lui
le partage des fruits de la victoire.

Cependant Napoléon dissimule son mécontentement; car il a son armée à
réorganiser, le grand-duché de Berg à donner à Murat son beau-frère,
Neufchâtel à Berthier, Naples à conquérir pour son frère Joseph, la
Suisse à médiatiser, le corps germanique à dissoudre, la confédération
du Rhin à former: il veut s'en faire déclarer protecteur; changer en un
royaume la république hollandaise et la donner à son frère Louis; c'est
pourquoi, le 15 décembre, il a cédé le Hanovre à la Prusse, en échange
d'Anspach, de Clèves et de Neufchâtel.

D'abord la possession du Hanovre séduisit Frédéric; mais, quand il
fallut signer, sa pudeur hésita: il ne voulut accepter cette province
qu'à demi et comme un dépôt. Napoléon, ne put concevoir une politique si
timide. «Ce prince, s'écria-t-il, n'ose donc faire ni la paix ni la
guerre? Me préfère-t-il les Anglais? est-ce encore une coalition qui se
prépare? méprise-t-on mon alliance?» Cette supposition l'indigne, et le
8 mars, par un nouveau traité, il force, Frédéric à déclarer la guerre à
l'Angleterre, à s'emparer du Hanovre, et à recevoir des garnisons
françaises dans _Wesel_ et dans _Hameln_.

Le roi de Prusse se soumet seul; sa cour, ses sujets s'exaspèrent; ils
reprochent à leur roi de s'être laissé vaincre sans avoir osé combattre,
et, s'exaltant de leurs souvenirs, ils se croient seuls appelés à
triompher du vainqueur de l'Europe. Dans leur impatience ils insultent
le ministre de Napoléon: ils ont aiguisé leurs armes sur le seuil de sa
porte; Napoléon lui-même, ils l'outragent. Leur reine elle-même, si
brillante de grâces et d'attraits, revêt un habit de guerre; leurs
princes, l'un d'eux sur-tout, dont la démarche et les traits, dont
l'intrépidité et l'esprit semblent leur promettre un héros, s'offrent à
les conduire. Une ardeur, une fureur chevaleresque s'empare de tous
leurs esprits.

On assure qu'en même temps des hommes, ou perfides, ou abusés, ont
persuadé à Frédéric que Napoléon est forcé de se montrer pacifique, que
ce guerrier ne veut point la guerre; ils ajoutent qu'il traite
perfidement de la paix avec l'Angleterre, au prix de la restitution du
Hanovre, qu'il veut reprendre à la Prusse. Frédéric, entraîné par le
mouvement général, laisse enfin éclater toutes ces passions. Son armée
s'avance, il en menace Napoléon, et quinze jours après il n'a plus
d'armée, plus de royaume; il fuit seul, et Napoléon date de Berlin ses
décrets contre l'Angleterre.

La Prusse humiliée et conquise, il devint impossible à Napoléon de s'en
dessaisir; elle se serait rangée sous le canon des Russes. Ne pouvant la
gagner, comme la Saxe, par un grand acte de générosité, il restait à la
dénaturer, en la divisant: et cependant, soit pitié, soit effet de la
présence d'Alexandre, il ne se décida pas à la démembrer. Cette position
était fausse, comme la plupart de celles où l'on s'arrête en chemin;
Napoléon ne tarda pas à le sentir, et quand il s'écriait, «Se peut-il
que j'aie laissé à cet homme tant de pays!» c'est que vraisemblablement
il ne pardonnait pas à la Prusse la protection d'Alexandre: il la
haïssait, s'y sentant haï.

En effet, les étincelles d'une haine jalouse et impatiente échappaient à
la jeunesse prussienne, qu'exaltait une éducation patriotique, libérale
et mystique. C'était au milieu d'elle que s'était élevée une puissance
formidable contre celle de Napoléon: elle se composait de tout ce que sa
victoire avait dédaigné ou offensé; elle avait toutes les forces des
faibles et des opprimés, le droit naturel, le mystère, le fanatisme, la
vengeance! La terre lui manquant, elle s'appuyait du ciel, et ses forces
morales échappaient à la puissance matérielle de Napoléon. Animée de cet
esprit de secte ardent, dévoué, infatigable, elle épiait tous les
mouvemens de son ennemi, tous ses côtés faibles, se glissait dans tous
les intervalles de sa puissance; et, se tenant prête à saisir toutes les
occasions, elle savait attendre avec ce caractère patient et flegmatique
des Allemands, cause de leur défaite, et contre lequel s'usait notre
victoire.

Cette vaste conspiration était celle des _amis de la vertu_[1].

[Note 1: En 1808, plusieurs hommes de lettres de Koenigsberg,
affligés des maux qui désolaient leur patrie, s'en prirent à la
corruption générale des moeurs; elle avait, selon ces philosophes,
étouffé le véritable patriotisme dans les citoyens, la discipline dans
l'armée, le courage dans le peuple. Les hommes de bien devaient donc se
réunir pour régénérer la nation par l'exemple de tous les sacrifices. En
conséquence ceux-ci formèrent une association qui prit le nom d'_Union
morale et scientifique_. Le gouvernement l'approuva, en lui interdisant
toutefois, la politique. Cette résolution, toute noble qu'elle était, se
serait peut-être perdue, comme tant d'autres, dans le vague de la
métaphysique allemande; mais, vers le même temps, le prince Guillaume,
dépossédé du duché de Brunswick, s'était retiré dans, sa principauté
d'Oels en Silésie: on dit que du sein de ce refuge, il aperçut les
premiers progrès de l'union morale dans la nation prussienne. Il s'y
affilia et, le coeur tout rempli de haine et de vengeance, il conçut
l'idée d'une autre ligue: elle devait se composer d'hommes déterminés à
renverser la confédération du Rhin et à chasser les Français du sol de
la Germanie. Cette union, dont le but était plus réel et plus positif
que celui de la première, l'attira tout entière dans son sein, et de ces
deux associations se forma celle des _amis de la vertu_.

Déjà, vers le 31 mai 1809, trois entreprises, celles de Katt, Doernberg
et de Schill, avaient signalé son existence. Celle du duc Guillaume
commença le 14 mai. Les Autrichiens la soutinrent d'abord. Après des
fortunes diverses, ce chef abandonné à lui-même au milieu de l'Europe
soumise, et seul avec deux mille hommes contre toute la puissance de
Napoléon, ne céda pas; il lui tint tête: il se jeta sur la Saxe et sur
le Hanovre; mais, n'ayant pu les soulever, il se fit jour à travers
plusieurs corps français qu'il battit, joignit la mer à Elsflet, et
s'échappa du continent sur des vaisseaux anglais qui l'attendaient là
pour recueillir sa haine et la gloire qu'il venait d'acquérir.]

Son chef, c'est-à-dire celui qui vint à propos pour donner une
expression précise, une direction de l'ensemble à toutes ces volontés,
fut _Stein_. Peut-être Napoléon eût-il pu le gagner, il préféra le
punir. Son plan venait d'être découvert par un de ces hasards auxquels
la police doit la plupart de ses miracles; mais quand les conjurations
sont dans les intérêts, dans les passions, et jusque dans les
consciences, on ne peut en saisir les fils, chacun s'entend sans se
communiquer, ou plutôt tout est communication; c'est une sympathie
générale et simultanée.

Ce foyer répandait ses feux, gagnait de proche en proche; il attaquait
la puissance de Napoléon dans l'opinion de toute l'Allemagne, s'étendait
jusqu'en Italie, et menaçait toute son existence. Déjà l'on avait pu
voir que, si les circonstances nous devenaient contraires, les hommes
ne manqueraient pas pour les seconder. En 1809, même avant le malheur
d'Esslingen, c'étaient des Prussiens qui, les premiers, avaient osé
lever contre Napoléon l'étendard de l'indépendance. Il les avait fait
jeter dans les fers destinés aux galériens: tant ce cri de révolte, qui
répondait à celui des Espagnols, et pouvait devenir général, lui avait
paru important à étouffer.

Enfin, sans toutes ces causes de haine, la position de la Prusse entre
la France et la Russie obligeait Napoléon à y être le maître: il ne
pouvait y régner que par la force; il ne pouvait y être fort qu'en
l'affaiblissant.

Il ruinait ce pays, sachant bien pourtant que la pauvreté rend
audacieux; que l'espoir de gagner devient seul maître chez ceux qui
n'ont plus rien à perdre; qu'enfin, ne leur laisser que du fer, c'était
les forcer de s'en servir. Aussi, dès que l'année 1812 s'approcha, avec
la terrible lutte qu'elle apportait dans son sein, Frédéric, inquiet et
fatigué de son asservissement, voulut en sortir par une alliance ou par
la guerre. Ce fut en mars 1811 qu'il s'offrit comme auxiliaire de
Napoléon pour l'expédition qui se préparait. Dans le mois de mai, et
sur-tout en août suivant, il renouvelle cette proposition, et comme elle
reste sans réponse satisfaisante, il déclare que les grands mouvemens
militaires qui environnent, qui traversent, ou épuisent la Prusse, lui
font craindre qu'on ne médite son entière destruction; «il arme donc,
puisque les circonstances en imposent impérieusement la nécessité, et
que mieux vaut mourir l'épée à la main que de succomber avec opprobre.»

On a dit qu'en même temps Frédéric offrit secrètement à Alexandre
Graudentz, ses magasins, et lui-même à la tête de tous ses sujets
insurgés, si l'armée russe s'avançait jusqu'en Silésie. S'il faut en
croire les mêmes rapports, cette proposition plut à Alexandre. Il
envoie aussitôt à Bagration et à Witgenstein des ordres de marche
cachetés. Ces généraux ne devaient les ouvrir qu'à l'a réception d'une
nouvelle lettre de leur empereur, que ce prince n'écrivit pas; il
changea de résolution, soit qu'il n'osât pas commencer le premier une si
grande guerre, ou qu'il voulût mettre la justice du ciel et l'opinion
des hommes de son côté, en ne paraissant pas l'agresseur; soit plutôt
que Frédéric, moins inquiet des projets de Napoléon, se fût décidé à
suivre sa fortune; soit, enfin, que les nobles sentimens qu'Alexandre
exprima dans sa réponse à ce prince aient été ses seuls motifs: on
assure qu'il lui écrivit «que, dans une guerre qui pouvait commencer par
des revers, et où il faudrait de la persévérance, il ne se sentait assez
de courage que pour lui seul, et que le malheur d'un allié ébranlerait
peut-être sa résolution; qu'il répugnerait à enchaîner la Prusse à sa
mauvaise fortune; que bonne, il la lui ferait toujours partager, quel
qu'eût été le parti que la nécessité l'aurait forcé de prendre.»

Un témoin, subalterne à la vérité, mais enfin un témoin, affirme ces
détails. Au reste, qu'un tel conseil ait été donné par la générosité ou
par la politique d'Alexandre, ou que la nécessité ait seule déterminé
Frédéric, ce qui est certain, c'est qu'il était temps pour lui qu'il se
décidât: car, en février 1812, ces pourparlers avec Alexandre, s'ils
existèrent, ou l'espoir d'obtenir de meilleures conditions de la France,
l'ayant fait hésiter à répondre aux propositions définitives de
Napoléon, celui-ci, impatient, fit occuper encore plus fortement
Dantzick, et poussa Davoust en Poméranie; ses ordres, pour cet
envahissement d'une province suédoise, furent répétés, pressans, et
motivés, d'abord, sur le commerce illicite de la Poméranie avec les
Anglais, et ensuite sur la nécessité de forcer la cour de Berlin à
accéder à ses propositions. Le prince d'Eckmühl reçut même l'ordre de
se tenir prêt à s'emparer subitement de toute la Prusse et de son roi,
si ce monarque, huit jours après la réception de cette instruction,
n'avait point conclu l'alliance offensive que la France lui dictait;
mais, tandis que le maréchal traçait le peu de marches nécessaires pour
cette opération, il apprit que le traité du 24 février 1812 était
ratifié.

Cette soumission n'a point encore rassuré Napoléon. À sa force il ajoute
la feinte: les forteresses que, par pudeur, il laisse à Frédéric, sa
défiance en convoite encore l'occupation: il exige que ce monarque
n'entretienne que cinquante ou quatre-vingts invalides dans les unes; il
veut qu'il souffre la présence de plusieurs officiers français dans les
autres; toutes doivent lui envoyer leurs rapports et recevoir ses
ordres. Sa sollicitude s'étend à tout. «Spandau, dit-il dans ses lettres
au maréchal Davoust, est la citadelle de Berlin, comme Pillau est celle
de Koenigsberg;» et déjà des troupes françaises ont l'ordre de se tenir
prêtes à s'y introduire au premier signal: il en indique même la
manière. À Potsdam, que le roi s'est réservé, et qui est interdit à nos
troupes, il veut que les officiers français se montrent souvent pour
observer, et pour accoutumer le peuple à leur vue. Il recommande les
plus grands égards pour Frédéric et ses sujets; mais il exige en même
temps qu'on leur enlève tout ce qui pourrait leur servir dans une
révolte. Il désigne tout, jusqu'à la moindre arme; et, prévoyant la
perte d'une bataille et des vêpres prussiennes, il ordonne que ses
troupes soient, ou casernées, ou campées, et mille autres précautions
d'un détail infini. Enfin, dans le cas d'une descente des Anglais entre
l'Elbe et la Vistule, et quoique Victor, et plus tard Augereau, dussent
occuper la Prusse avec cinquante mille hommes, il s'est assuré d'un
secours de dix mille Danois.

Au milieu de toutes ces précautions, sa défiance subsiste encore: quand
le prince d'Hatzfeld est venu lui demander un secours de vingt-cinq
millions pour les frais de la guerre qui se prépare, il a répondu à Daru
«qu'il se garderait bien de donner à un ennemi des armes contre
lui-même.» C'est ainsi que Frédéric, enlacé dans un réseau de fer, qui
l'environne et le saisit de toutes parts, s'est résigné à mettre vingt à
trente mille hommes et la plupart de ses forteresses et de ses magasins
à la disposition de Napoléon.[2]

[Note 2: Par ce traité, la Prusse s'engageait à fournir deux cent
mille quintaux de seigle, vingt-quatre mille de riz, deux millions de
bouteilles de bière, quatre cent mille quintaux de froment, six cent
cinquante mille de paille, trois cent cinquante mille de foin, six
millions de boisseaux d'avoine, quarante-quatre mille boeufs, quinze
mille chevaux, trois mille six cents voitures attelées, conduites, et
portant chacune 1500 pesant; enfin, des hôpitaux pourvus de tout pour
vingt mille malades. Il est vrai que toutes ces fournitures devaient
être faites en déduction du reste des taxes imposées par la conquête.]




CHAPITRE III.


CES deux traités ouvraient à Napoléon le chemin de la Russie; mais, pour
pénétrer dans les profondeurs de cet empire, il fallait encore s'assurer
de la Suède et de la Turquie.

Toutes les combinaisons militaires s'étaient tellement agrandies, qu'il
ne s'agissait plus, pour tracer un plan de guerre, de considérer la
configuration d'une province, celle d'une chaîne de montagnes, ou le
cours d'un fleuve. Quand des souverains tels qu'Alexandre et Napoléon se
disputaient l'Europe, c'était la position générale et relative de tous
les empires qu'il fallait embrasser d'un coup d'oeil universel; ce
n'était plus sur des cartes particulières, mais sur le globe entier que
leur politique devait tracer ses plans guerriers.

Or, la Russie est maîtresse des hauteurs de l'Europe, ses flancs sont
appuyés aux mers du nord et du sud. Son gouvernement ne peut que
difficilement être acculé et forcé à composer, dans un espace presque
imaginaire, dont la conquête exige de longues campagnes, auxquelles son
climat s'oppose. Il en résulte que, sans le concours de là Turquie et de
la Suède, la Russie est moins attaquable. C'était donc avec leur secours
qu'il fallait la surprendre, attaquer au coeur cet empire dans sa
moderne capitale, tourner au loin, en arrière de sa gauche, sa grande
armée du Niémen, et non pas brusquer seulement des attaques sur une
partie de son front, dans des plaines où l'espace empêche le désordre,
et laisse toujours mille chemins ouverts à la retraite de cette armée.

Aussi les plus simples dans nos rangs s'attendaient-ils à apprendre la
marche combinée du grand-visir vers Kief, et celle de Bernadotte en
Finlande. Déjà huit monarques étaient rangés sous les drapeaux de
Napoléon; mais les deux souverains les plus intéressés à sa querelle
manquaient encore à son commandement. Il était digne du grand empereur
de faire marcher toutes les puissances, toutes les religions de l'Europe
à l'accomplissement de ses grands desseins: alors leur succès était
assuré; et si la voix d'un nouvel Homère eût manqué à ce roi de tant de
rois, la voix du dix-neuvième siècle, devenu le grand siècle, l'aurait
remplacée; et ce cri d'étonnement d'un âge-entier, pénétrant et
traversant l'avenir, aurait retenti de génération en génération jusqu'à
la postérité la plus reculée.

Tant de gloire ne nous était pas réservée.

Qui de nous, dans l'armée française, ne se souvient de son étonnement,
au milieu des champs russes, à la nouvelle des funestes traités des
Turcs et des Suédois avec Alexandre, et comme nos regards inquiets se
tournèrent vers notre droite découverte, vers notre gauche affaiblie, et
sur notre retraite menacée? Alors nous ne pensions qu'aux funestes
effets de cette paix entre nos alliés et notre ennemi; aujourd'hui nous
éprouvons le besoin d'en connaître les causes.

Les traités conclus vers la fin du siècle dernier avaient soumis à la
Russie le faible sultan des Turcs: l'expédition d'Égypte l'avait armé
contre nous. Mais depuis l'avénement de Napoléon, un intérêt commun bien
entendu, et l'intimité d'une correspondance mystérieuse, avaient
rapproché Sélim du premier consul: une étroite liaison s'était établie
entre ces deux princes; tous deux avaient même échangé leurs portraits.
Sélim tentait une grande révolution dans les usages ottomans. Napoléon
l'excitait et l'aidait à introduire dans l'armée musulmane la discipline
européenne, quand la victoire d'Iéna, la guerre de Pologne et Sébastiani
décidèrent le sultan à secouer le joug d'Alexandre. Les Anglais
accourururent pour s'y opposer; mais ils furent chassés de la mer de
Constantinople. Alors Napoléon écrivit ainsi à Sélim.

     Osterode, le 3 avril 1807.

     «Mon ambassadeur m'apprend la bonne conduite et la bravoure des
     Musulmans contre nos ennemis communs. Tu t'es montré le digne
     descendant des Sélim et des Soliman. Tu m'as demandé quelques
     officiers, je te les envoie. J'ai regretté que tu ne m'eusses pas
     demandé quelques milliers d'hommes: tu ne m'en as demandé que cinq
     cents, j'ai ordonné aussitôt qu'ils partissent. J'entends qu'ils
     soient soldés et habillés à mes frais, et que tu sois remboursé des
     dépenses qu'ils pourront t'occasionner. Je donne ordre au
     commandant de mes troupes en Dalmatie de t'envoyer les armes, les
     munitions, et tout ce tu me demanderas. Je donne les mêmes ordres à
     Naples, et déjà des canons ont été mis à la disposition du pacha de
     Janina. Généraux, officiers, armes de toute espèce, argent même, je
     mets tout à ta disposition. Tu n'as qu'à demander, demande d'une
     manière claire et tout ce que tu demanderas je te l'enverrai sur
     l'heure. Arrange-toi avec le schah de Perse, qui est aussi l'ennemi
     des Russes; engage-le à tenir ferme et à attaquer vivement l'ennemi
     commun. J'ai battu les Russes dans une grande bataille; je leur ai
     pris soixante-quinze canons, seize drapeaux, et un grand nombre de
     prisonniers. Je suis à quatre-vingts lieues en avant de Varsovie,
     et je vais profiter de quinze jours de repos que je donne à mon
     armée, pour me rendre à Varsovie et y recevoir ton ambassadeur. Je
     sens le besoin que tu as de canonniers et de troupes. J'en avais
     offert à ton ambassadeur; il n'en a pas voulu, dans la crainte
     d'alarmer la délicatesse des Musulmans. Confie-moi tous tes
     besoins; je suis assez puissant et assez intéressé à tes succès,
     tant par amitié que par politique, pour n'avoir rien à te refuser.
     Ici on m'a proposé la paix. On m'accordait tous les avantages que
     je pouvais désirer; mais on voulait que je ratifiasse l'état de
     choses établi entre la Porte et la Russie par le traité de Sistowe,
     et je m'y suis refusé. J'ai répondu qu'il fallait qu'une
     indépendance absolue fût assurée _à la Porte, et que tous les
     traités qui lui ont été arrachés pendant que la France sommeillait
     fussent révoqués_.»

Cette lettre de Napoléon avait été précédée et suivie d'assurances
verbales, mais formelles, qu'il ne remettrait pas l'épée dans le
fourreau que la Crimée n'ait été rendue au Croissant. Il avait même
autorisé Sébastiani à donner au divan la copie des instructions qui
renfermaient ces promesses.

Telles furent ses paroles; voici ses actions: d'abord elles
s'accordèrent. Sébastiani demanda le passage par la Turquie d'une armée
de vingt-cinq mille Français. Il la commandera; elle se réunira à
l'armée ottomane. Il est vrai qu'un incident imprévu dérange ce projet;
mais alors Napoléon fait accepter à Sélim la promesse d'un secours de
neuf mille Français, dont cinq mille artilleurs, que onze vaisseaux de
ligne devront porter à Constantinople. En même temps, l'ambassadeur turc
est accueilli avec des égards minutieux dans le camp français: il
accompagne Napoléon dans ses revues; les soins les plus caressans lui
sont prodigués, et déjà le grand-écuyer de France traitait avec lui
d'une alliance offensive et défensive, quand une attaque inopinée des
Russes vint interrompre cette négociation. Cet ambassadeur retourne à
Varsovie, où la même considération l'environne.

Il en jouissait encore le jour de la victoire décisive de Friedland;
mais les jours suivans, son illusion se dissipe; il se voit négligé:
car ce n'est plus Sélim qu'il représente: une révolution vient de
précipiter du trône ce souverain, l'ami de Napoléon, et avec lui
l'espoir de donner aux Turcs une armée régulière sur laquelle on pût
s'appuyer. Napoléon ne sait donc plus s'il pourra compter sur le secours
de ces barbares. Son système change: c'est désormais Alexandre qu'il
veut gagner; et, comme jamais son génie n'hésite, il est déjà prêt à lui
abandonner l'empire d'Orient, pour qu'il le laisse s'emparer de l'empire
d'Occident.

C'est sur-tout le système continental qu'il veut étendre; il faut qu'il
en environne l'Europe, et la coopération de la Russie va compléter son
développement. Alexandre promettra de fermer le nord aux Anglais, il
forcera la Suède à rompre avec ces insulaires; en même temps, les
Français les repousseront du centre, du midi et de l'ouest de l'Europe.
Déjà même Napoléon médite l'expédition du Portugal, si ce royaume
n'entre pas dans sa coalition. La Turquie n'est donc plus qu'un
accessoire dans ses projets, et il consent à l'armistice et à l'entrevue
de Tilsitt.

Cependant une députation de Wilna vient lui demander la liberté, et lui
offrir le même dévouement qu'a montré Varsovie; mais Berthier, satisfait
dans son ambition, et las de la guerre, repousse ces envoyés, qu'il
appelle des traîtres à leur souverain. Le prince d'Eckmühl les
accueille, il les présente à Napoléon, qui s'irrite contre Berthier, et
reçoit avec bonté ces Lithuaniens, sans toutefois leur promettre son
appui. Davoust représenta vainement que l'occasion était favorable,
l'armée russe étant détruite; mais Napoléon répondit «que la Suède
venait de lui dénoncer son armistice; que l'Autriche offrait sa
médiation entre la France et la Russie, démarche qu'il jugeait hostile;
que les Prussiens, en le voyant s'éloigner autant de la France,
pourraient revenir de leur étonnement; qu'enfin Sélim, son allié
fidèle, venait d'être détrôné, et que Mustapha IV, dont il ignorait les
dispositions, l'avait remplacé.»

L'empereur de France continua donc à traiter avec la Russie, et
l'ambassadeur turc, dédaigné, oublié, erre dans nos camps, sans être
appelé aux négociations qui vont terminer la guerre: bientôt il retourne
à Constantinople y porter son mécontentement. Ce ne fut ni la Crimée, ni
même la Moldavie et la Valachie, que le traité de Tilsitt rendit à cette
cour barbare; il y fut seulement stipulé la restitution de ces deux
dernières provinces par un armistice dont les conditions ne devaient pas
être exécutées. Cependant, comme Napoléon s'était dit médiateur entre
Mustapha et Alexandre, les ministres des deux puissances s'étaient
rendus à Paris. Mais là, pendant la longue durée de cette feinte
médiation, il ne daigna pas recevoir les plénipotentiaires turcs.

Si même on doit tout dire, dans l'entrevue de Tilsitt et depuis, on
assure qu'il fut question d'un traité de partage de la Turquie. On
proposait à la Russie de s'emparer de la Valachie, de la Moldavie, de la
Bulgarie et d'une partie du mont Hémus. L'Autriche aurait eu la Servie
et une partie de la Bosnie; la France, l'autre partie de cette province,
l'Albanie, la Macédoine, et toute la Grèce jusqu'à Thessalonique:
Constantinople, Andrinople et la Thrace devaient rester turques.

On ignore si les pourparlers sur ce partage furent une proposition
sérieuse, ou seulement la communication d'une grande pensée: ce qui est
sûr, c'est que, bientôt après l'entrevue de Tilsitt, Alexandre ne se
trouva plus disposé à tant d'ambition. De prudentes suggestions lui
avaient fait envisager le danger de substituer, à l'ignorante, aveugle
et faible Turquie, un voisin actif, puissant et incommode; aussi, dans
ses conversations sur ce sujet, l'empereur russe répondit-il alors:
«qu'il avait assez de terres désertes; qu'il savait trop, par
l'occupation de la Crimée, encore dépeuplée, ce que valaient ces
conquêtes sur des religions et des moeurs étrangères et ennemies, que de
plus, la Russie et la France étaient trop fortes pour devenir si
voisines; que deux corps si puissants, en contact immédiat, se
froisseraient; qu'il valait mieux laisser entre eux des intermédiaires.»

De son côté l'empereur des Français n'insistait plus; l'insurrection
espagnole détournait son attention et l'appelait impérieusement avec
toutes ses forces. Déjà même, avant l'entrevue d'Erfurt, quand
Sébastiani était revenu de Constantinople, quoique Napoléon parût tenir
encore à ce dépècement de la Turquie d'Europe, il avait cédé à ce
raisonnement de son ambassadeur: «que, dans ce partage, tout serait
contre lui; que la Russie et l'Autriche acquerraient des provinces
contiguës qui compléteraient leur ensemble, tandis qu'il nous faudrait
sans cesse quatre-vingt mille Français en Grèce pour la contenir; qu'une
telle armée, vu son éloignement et ses pertes, suites des longues
marches, de la nouveauté, de l'insalubrité du climat, exigerait
annuellement trente mille recrues, ce qui épuiserait la France; qu'une
ligne d'opérations de Paris à Athènes était démesurée; que, d'ailleurs,
elle était étranglée à son passage à Trieste; que, sur ce point, deux
marches suffiraient aux Autrichiens pour se mettre en travers, et couper
l'armée d'observation en Grèce de toutes ses communications avec
l'Italie et la France.»

Ici Napoléon s'était écrié: «qu'en effet l'Autriche compliquait tout,
qu'elle était là comme un embarras; qu'il en fallait finir, et partager
l'Europe en deux empires; que le Danube, depuis la mer Noire jusqu'à
Passau, les montagnes de Bohème jusqu'à Koenigsgratz, et l'Elbe jusqu'à
la Baltique, seraient leur démarcation. Alexandre deviendrait l'empereur
du nord, et lui celui du midi de l'Europe.» Alors, descendant de cette
hauteur, et revenant aux observations de Sébastiani sur le partage de la
Turquie européenne, il avait terminé trois jours de conférences par ces
mots: «C'est juste! il n'y a rien à répondre à cela! J'y renonce.
D'ailleurs, cela entre dans mes vues sur l'Espagne: Je vais la réunir à
la France.» Comment donc! s'était alors écrié Sébastiani, la réunir! Et
votre frère? «Eh! qu'importe mon frère!» avait repris Napoléon: «est-ce
qu'on donne un royaume comme l'Espagne? Je veux la réunir à la France.
Je lui donnerai une grande représentation nationale. J'y ferai consentir
l'empereur Alexandre, en le laissant s'emparer de la Turquie jusqu'au
Danube, et en évacuant Berlin. Quant à Joseph, je le dédommagerai.»

Ce fut alors que le congrès d'Erfurt eut lieu. Son motif ne pouvait être
celui d'y soutenir les droits des Ottomans. L'armée française,
imprudemment engagée au milieu de l'Espagne, n'y était point heureuse.
La présence de son chef, et celle de ses armées du Rhin et de l'Elbe, y
devenaient de plus en plus nécessaires, et l'Autriche avait saisi cet
instant pour s'armer. Inquiet sur l'Allemagne, Napoléon a donc voulu
s'assurer des dispositions d'Alexandre, conclure avec lui une alliance
offensive et défensive, et même occuper cet empereur par une guerre.
C'est pourquoi il lui abandonne la Turquie jusqu'au Danube.

Ainsi la Porte crut bientôt avoir à nous reprocher la guerre qui se
ralluma entre elle et les Russes. Cependant, en juillet 1808, Mustapha,
renversé du trône, ayant fait place à Mahmoud, celui-ci avait annoncé
son avénement à l'empereur des Français; mais Napoléon, forcé de ménager
Alexandre, et tout plein du regret de la mort de Sélim, détestant la
barbarie des Musulmans, et méprisant un gouvernement si peu stable, ne
répondait pas depuis trois ans au nouveau sultan, et paraissait ne pas
le reconnaître.

Il était dans cette position douteuse avec les Turcs, quand tout-à-coup,
le 21 mars 1812, six semaines seulement avant la guerre de Russie, il
demande à Mahmoud son alliance; il exige que, cinq jours après cette
communication, toute négociation des Turcs avec les Russes soit rompue;
enfin qu'une armée de cent mille Turcs, commandée par le sultan, soit
rendue sur le Danube en neuf jours. Ce qu'il offre pour prix de cet
effort, c'est cette même Valachie, cette Moldavie que, dans cette
circonstance, les Russes étaient trop heureux de rendre au prix d'une
prompte paix; c'est aussi cette même Crimée, promise à Sélim six ans
plus tôt.

On ignore si le temps que devait mettre cette dépêche à arriver fut mal
calculé, si Napoléon crut l'armée turque plus forte qu'elle ne l'était,
ou s'il espéra surprendre et enlever la détermination du divan par une
proposition subite aussi avantageuse. Ce qu'on ne peut présumer, c'est
qu'il ignorât que les usages invariables des Musulmans s'opposaient à ce
que le grand-seigneur commandât en personne son armée.

Il paraît que le génie de Napoléon ne put s'abaisser jusqu'à supposer au
divan la stupide ignorance qu'il montra de ses véritables intérêts.
Après l'abandon qu'en 1807 l'empereur des Français avait fait des
intérêts de la Turquie, peut-être ne calcula-t-il pas assez que les
Musulmans se défieraient de ses nouvelles promesses; qu'ils étaient trop
ignorans pour apprécier le changement qu'alors de nouvelles
circonstances avaient imposé à sa politique; que ces barbares
comprendraient encore moins tout l'éloignement qu'à cette époque ils lui
avaient inspiré par la déposition et par le meurtre de Sélim, qu'il
aimait, et avec lequel il avait espéré faire de la Turquie d'Europe une
puissance militaire capable de résister à la Russie.

Peut-être aurait-il encore entraîné Mahmoud dans sa cause s'il se fût
servi plus tôt de plus grands moyens; mais, comme il l'a dit depuis, il
répugna à sa fierté d'employer la corruption. Nous le verrons d'ailleurs
bientôt hésiter à s'engager contre Alexandre, ou trop compter sur
l'effroi que ses immenses préparatifs inspireraient à ce prince. Il se
peut encore que les dernières propositions qu'il avait à faire aux Turcs
étant une déclaration de guerre contre les Russes, il les ait retardées
pour mieux tromper le czar sur l'époque de son invasion. Enfin, soit
toutes ces causes, soit confiance motivée sur la haine des deux nations,
et sur son traité d'alliance avec l'Autriche, qui venait de garantir aux
Turcs la Moldavie et la Valachie, il retint dans sa route l'ambassadeur
qu'il leur envoyait, et attendit, comme on vient de le voir, au dernier
moment.

Mais les envoyés russes, anglais, autrichiens, suédois même, entouraient
le divan, et, d'une commune voix, ils lui dirent: «Que les Turcs ne
devaient leur existence européenne qu'aux divisions des princes
chrétiens; que, dès que ceux-ci seraient réunis sous une même influence,
les Mahométans d'Europe seraient accablés, et que l'empereur des
Français étant près d'atteindre à cet empire universel, c'était donc lui
qu'ils devaient le plus redouter.»

À ces discours se joignirent les efforts des deux princes grecs Morozi.
Ils étaient de la même religion qu'Alexandre: ils en attendaient la
Moldavie et la Valachie. Riches de ses bienfaits et des trésors de
l'Angleterre, ces drogmans éclairèrent l'ignorante insouciance des Turcs
sur l'occupation et les reconnaissances militaires des frontières
ottomanes par les Français. Ils firent bien plus: l'un d'eux se rendit
maître de l'esprit du divan et de la capitale; l'autre de celui du
grand-visir et de l'armée; et, comme le fier Mahmoud résistait et ne
voulait accepter qu'une paix honorable, ces perfides Grecs firent
débander son armée, et le forcèrent, par des soulèvemens, à signer avec
les Russes le traité honteux de Bucharest.

Telle est, dans le sérail, la puissance de l'intrigue: deux Grecs, que
les Turcs méprisaient, y décidèrent du sort de la Turquie malgré le
sultan. Celui-ci, dépendant des intrigues de son palais, comme tous les
despotes qui s'y renferment, céda; les Morozi l'emportèrent, mais
ensuite il leur fit trancher la tête.




CHAPITRE IV.


CE fut ainsi que nous perdîmes l'appui de la Turquie: mais la Suède nous
restait encore; son prince sortait de nos rangs; soldat de notre armée,
c'était à elle qu'il devait sa gloire et son sceptre: dès la première
occasion de montrer sa reconnaissance, déserterait-il notre cause? On ne
pouvait s'attendre à tant d'ingratitude; mais ce qu'on pouvait encore
moins prévoir, c'est qu'il sacrifierait les véritables et éternels
intérêts de la Suède à son ancienne jalousie contre Napoléon, et
peut-être à une faiblesse trop commune aux nouveaux favoris de la
fortune; si toutefois cette sujétion des hommes nouvellement parvenus
aux grandeurs à ceux qui jouissent d'une illustration transmise, n'est
point une nécessité de leur position plus qu'une erreur de leur
amour-propre.

Dans cette grande guerre de la démocratie contre l'aristocratie,
celle-ci se recruta de l'un de ses ennemis les plus acharnés.
Bernadotte, jeté presque seul au milieu des noblesses et des cours
anciennes, ne songea qu'à s'en faire adopter: il réussit; mais ce succès
dut lui coûter cher: pour l'obtenir, il lui fallut d'abord abandonner,
au moment du danger, les anciens compagnons et les auteurs de sa gloire.
Plus tard il fit plus: on l'a vu marcher sur leurs corps sanglans,
s'unir à tous leurs ennemis, naguère les siens, pour écraser son
ancienne patrie, et par là mettre sa patrie adoptive à la merci du
premier czar ambitieux de régner sur la Baltique.

D'un autre côté, il semble que le caractère de Bernadotte et
l'importance de la Suède dans la lutte décisive qui s'engageait, ne
pesèrent pas assez dans la balance politique de Napoléon. Ardent et
entier, son génie hasarda trop; il surchargea si fort une base solide,
qu'il la fit crouler. C'est ainsi qu'ayant justement apprécié les
intérêts des Suédois, comme étant naturellement liés aux siens, dès
qu'il voulait affaiblir la Russie, il crut pouvoir en exiger tout, sans
leur promettre assez; sa fierté ne calculant pas leur fierté, et les
jugeant trop intéressés à sa cause pour qu'ils voulussent jamais s'en
détacher.

Il faut, au reste, reprendre les choses de plus haut; les faits
montreront que c'est à la jalouse ambition de Bernadotte autant qu'à
l'inflexible fierté de Napoléon qu'il faut attribuer la défection de la
Suède. Enfin, on verra que son nouveau prince s'est chargé d'une grande
partie de la responsabilité de cette rupture, en mettant son alliance au
prix d'une perfidie.

Quand Napoléon revint d'Égypte, ce ne fut pas d'un commun accord qu'il
devint le chef de ses égaux. Alors ceux-ci, jaloux déjà de sa gloire,
envièrent encore plus sa puissance. Ils ne pouvaient contester l'une,
ils essayèrent de se refuser à l'autre. Moreau et plusieurs généraux,
soit entraînement, soit surprise, avaient coopéré au 18 brumaire; ils
s'en repentaient. Bernadotte s'y était refusé. Seul, la nuit, chez
Napoléon, au milieu de mille officiers dévoués qui attendaient les
ordres de ce conquérant, Bernadotte, alors républicain, avait osé
résister à ses raisonnemens, refuser la seconde place de la république,
et répondre à sa colère par des menaces. Napoléon le vit sortir,
fièrement et traverser la foule de ses partisans, emportant ses
révélations, et se déclarant son adversaire et même son dénonciateur.
Cependant, soit considération pour l'alliance de ce général avec son
frère, soit douceur, compagne ordinaire de la force, soit étonnement, il
le laissa sortir.

Dans cette même nuit, un conciliabule, formé de dix députés du conseil
des cinq-cents, s'était rassemblé chez S....; Bernadotte s'y rend. On y
convient que le lendemain, dès neuf heures, la séance du Conseil
s'ouvrira; que ceux de leur opinion en seront seuls avertis; que l'on y
décrétera que, pour imiter la sagesse que vient de montrer le conseil
des anciens en nommant Bonaparte général de sa garde, le conseil des
cinq-cents choisit Bernadotte pour commander la sienne; et que celui-ci,
tout armé, se tiendra prêt à y être appelé. C'est chez S.... que ce
projet est formé, c'est S.... qui court le révéler à Napoléon. Une
menace suffit pour contenir ces conjurés: aucun n'osa paraître au
conseil, et le lendemain la révolution du 18 brumaire s'accomplit.

Depuis, Bernadotte satisfit à la prudence par une feinte soumission:
mais Napoléon garda dans son coeur le souvenir de sa résistance. Il
suivait des yeux tous ses mouvemens; bientôt il entrevit à la tête d'une
conspiration républicaine qui se trama dans l'ouest contre lui. Une
proclamation prématurée la découvrit; un officier, arrêté pour d'autres
causes, et complice de Bernadotte, en dénonça les auteurs. Cette fois
Bernadotte était perdu si Napoléon eût pu l'en convaincre.

Il se contenta de l'exiler en Amérique sous le titre de ministre de la
république. Mais la fortune aida Bernadotte, déjà à Rochefort, à
retarder son embarcation jusqu'à ce que la guerre avec l'Angleterre eût
éclaté. Alors il refuse de partir, et Napoléon ne peut plus l'y
contraindre.

Ainsi toutes leurs relations étaient haineuses: cette animadversion ne
fit qu'augmenter. Bientôt, on entendit Napoléon reprocher à Bernadotte
son envieuse et perfide inaction pendant la bataille d'Auerstaedt, son
ordre du jour de Wagram, dans lequel il s'attribuait l'honneur de la
victoire. Il lui reprochait son caractère plus ambitieux que patriote,
et peut-être la séduction de ses manières, toutes choses dangereuses à
un pouvoir naissant; et cependant, grades, titres, décorations, il lui
avait tout prodigué: mais celui-ci, toujours ingrat, semblait ne les
avoir acceptés que de la justice, ou du besoin qu'on avait de lui. Ces
griefs étaient fondés.

De son côté Bernadotte, abusant de la douceur et des ménagements de
l'empereur, s'attirait de plus en plus son mécontentement, que son
ambition appelait inimitié. Il demandait par quel motif Napoléon l'avait
placé à Wagram dans une si dangereuse et si fausse position; pourquoi le
rapport de cette victoire lui avait été si désavantageux; à quoi
devait-il attribuer ce soin jaloux d'affaiblir son éloge dans les
journaux par des notes insidieuses. Jusque-là pourtant cette obscure et
sourde opposition de ce général contre son empereur était sans
importance, mais alors un champ plus vaste s'ouvrit à leur
mésintelligence.

À Tilsitt, la Suède, comme l'empire ottoman, avait été sacrifiée à la
Russie et au système continental. La fausse ou folle politique de
Gustave IV fut la cause de ce malheur. Depuis 1804, ce prince semblait
s'être mis à la solde de l'Angleterre; lui-même avait rompu le premier
l'ancienne alliance de la France et de la Suède. Il s'était opiniâtré
dans cette fausse politique, jusqu'à lutter d'abord contre la France
victorieuse de la Russie, et bientôt, contre la Russie réunie à la
France. La perte de la Poméranie en 1807, celle même de la Finlande et
des îles d'Aland, réunies à la Russie en 1808, n'avaient pas ébranlé son
obstination.

Ce fut alors que son peuple irrité ressaisit la puissance qui lui avait
été ravie en 1772 et en 1788 par Gustave III, et dont son successeur
faisait un si mauvais usage. Gustave-Adolphe IV fut arrêté, déposé, sa
descendance directe exclue du trône, son oncle mis à sa place, et le
prince de Holstein-Augustenbourg élu prince héréditaire de Suède. La
guerre avait été la cause de cette révolution, la paix en fut le
résultat: elle fut signée avec la Russie en 1809; mais le prince
héréditaire nouvellement élu mourut alors subitement.

L'an 1810 venait de commencer. Dès ses premiers jours, la France avait
rendu la Poméranie et l'île de Rügen à la Suède, pour prix de son
accession au système continental. Les Suédois, fatigués, appauvris et
devenus presque insulaires par la perte de la Finlande, rompaient à
contre-coeur avec l'Angleterre, et cependant ils s'y voyaient forcés;
d'une autre part, ils redoutaient la puissance si voisine et si
conquérante des Russes: se sentant faibles et isolés, ils cherchèrent un
appui.

Bernadotte venait de commander le corps d'armée français qui s'était
emparé de la Poméranie: sa réputation militaire, et plus encore celle de
sa nation et de son empereur, sa douceur attrayante, ses égards
généreux, ses soins caréssans pour les Suédois, avec lesquels il avait
eu à traiter, conduisirent quelques-uns d'eux à jeter les yeux sur lui.
Ils parurent ignorer la mésintelligence de ce maréchal avec son chef:
ils s'étaient imaginé qu'en le choisissant pour leur prince, ils se
donneraient en lui non-seulement un général redouté, mais aussi un
puissant conciliateur entre la France et la Suède, et dans son empereur
un protecteur assuré: il arriva tout le contraire.

Dans les intrigues auxquelles cette circonstance donna lieu, Bernadotte
à ses plaintes précédentes contre Napoléon, crut pouvoir en ajouter
d'autres. Quand, malgré Charles XIII et la plupart des membres de la
diète, il a été proposé pour la couronne de Suède; lorsque, soutenu dans
cette prétention par le premier ministre de Charles, homme sans
ancêtres, grand comme lui par lui-même, et par le comte de Wrede, le
seul membre de la diète qui lui ait gardé sa voix, il vient demander à
Napoléon son intervention, pourquoi celui-ci, auquel Charles XIII a
demandé ses ordres, a-t-il montré tant d'indifférence? Pourquoi lui
a-t-il préféré la réunion des trois couronnes du nord sur la tête d'un
prince danois? Si lui, Bernadotte, a réussi dans cette entreprise, il ne
le doit donc point à l'empereur des Français; il n'en est redevable qu'à
la prétention du roi de Danemarck, qui a nui à celle du duc
d'Augustenbourg[3], son plus dangereux rival; à l'audacieuse
reconnaissance du baron de Moerner, le premier qui soit venu lui offrir
de se mettre sur les rangs, et à l'aversion des Suédois pour les Danois;
il le doit sur-tout à un passe-port adroitement obtenu par son agent du
ministre de Napoléon. Cette pièce a, dit-on, été audacieusement produite
par l'émissaire secret de Bernadotte comme la preuve d'une mission
autographe dont il se disait chargé, et du désir formel de l'empereur
des Français de voir un de ses lieutenans, et l'allié de son frère, sur
le trône de Suède.

[Note 3: Frère du prince défunt du même nom.]

Bernadotte sent d'ailleurs qu'il tient cette couronne du hasard, qui l'a
fait naître dans une religion semblable à celle des Suédois; de la
naissance de son fils, qui assurait l'hérédité; de l'adresse de ses
agens, qui, autorisés ou non, ont fait briller aux yeux des Scandinaves
quatorze millions dont son élection enrichirait le trésor de l'état;
enfin, de ses soins caressans, qui lui ont gagné plusieurs Suédois
naguère ses prisonniers. Mais pour Napoléon, que lui doit-il? Quelle fut
sa réponse à la nouvelle de l'offre de quelques Suédois, que lui-même
est venu lui annoncer? «Je suis trop loin de la Suède, a répliqué
l'empereur des Français, pour me mêler de ses affaires: ne comptez pas
sur mon appui.» Il est vrai qu'en même temps, soit nécessité, soit qu'il
redoutât l'élection du duc d'Oldenbourg, mari de la grande-duchesse
russe qui lui avait refusé sa main, soit enfin respect pour les volontés
de la fortune, Napoléon ayant déclaré qu'il la laisserait en décider,
Bernadotte avait été élu prince de Suède.

Alors le nouveau prince s'est rendu chez Napoléon. Celui-ci l'accueille
franchement. «On vous offre donc la couronne de Suède, lui dit-il, je
vous permets de l'accepter. J'avais un autre désir, vous le savez; mais
enfin c'est votre épée qui vous fait roi, et vous comprenez que ce n'est
pas à moi à m'opposer, à votre fortune.» Il lui découvre alors toute sa
politique. Bernadotte paraît entraîné: tous les jours il se montre au
lever de l'empereur avec son fils, se mêlant aux autres courtisans. Par
ces marques de déférence, il pénètre dans le coeur de Napoléon. Il va
partir, mais pauvre. L'empereur ne veut pas qu'il se présente au trône
de Suède ainsi dépourvu et comme un aventurier: il lui donne
généreusement deux millions de son trésor; il accorde même à la famille
du nouveau prince les dotations que celui-ci ne pouvait plus conserver
comme prince étranger; enfin ils se séparent satisfaits.

Mais les espérances de Napoléon sur l'alliance de la Suède s'étaient
accrues de ce choix et de ses bienfaits. D'abord la correspondance de
Bernadotte fut celle d'un inférieur reconnaissant; mais, dès ses
premiers pas hors de la France, se sentant comme soulagé d'une longue et
pénible contrainte, on dit que sa haine contre Napoléon s'exhala en
discours menaçans: vrais on faux, ils furent dénoncés à l'empereur.

De son côté, ce souverain, forcé d'être absolu dans son système
continental, gêne le commerce de la Suède; il veut exclure jusqu'aux
vaisseaux américains des ports de ce royaume; enfin il déclare qu'il ne
reconnaît plus pour amis que les ennemis de la Grande-Bretagne.
Bernadotte fut forcé de choisir: l'hiver et la mer le séparaient des
secours ou de l'agression des Anglais; les Français touchaient à ses
ports: la guerre avec la France aurait donc été réelle et présente; la
guerre avec l'Angleterre pouvait n'être que fictive. Le prince de Suède
choisit ce dernier parti.

Cependant Napoléon, aussi conquérant dans la paix que dans la guerre, et
se défiant des intentions de Bernadotte, avait demandé plusieurs
équipages de vaisseaux à la Suède, pour sa flotte de Brest, et l'envoi
d'un corps de troupes qu'il solderait; affaiblissant ainsi ses alliés
pour dompter ses ennemis, ce qui le laissait maître des uns et des
autres. Il exige ensuite que les denrées coloniales soient soumises en
Suède, comme en France, à un droit de cinq pour cent. On assure même
qu'il fit demander à Bernadotte que des douaniers français fussent
soufferts à Gothenbourg. Ces demandes furent éludées.

Bientôt après Napoléon proposa une alliance entre la Suède, Copenhague
et Varsovie: confédération du Nord, dont il se serait fait chef comme de
celle du Rhin. La réponse de Bernadotte, sans être négative, eut le même
effet; il en fut de même pour un traité offensif et défensif que lui
offrit encore Napoléon. Depuis, Bernadotte a dit que quatre fois, dans
ses lettres autographes, il exposa franchement l'impossibilité où il se
trouvait d'obtempérer aux désirs de Napoléon, et protesta de son
attachement pour son ancien chef, mais que celui-ci ne daigna pas lui
répondre. Ce silence impolitique (si le fait est vrai) ne peut
s'attribuer qu'à la fierté de Napoléon, blessée des refus de Bernadotte.
Il jugea sans doute les protestations de celui-ci trop fausses pour
qu'elles méritassent une réponse.

On s'irritait: les communications devenaient désagréables; elles
s'interrompirent, avec Alquier, ministre de France en Suède, qui fut
rappelé. Cependant, la prétendue déclaration de guerre de Bernadotte
contre l'Angleterre restait sans effet, et Napoléon, qu'on ne pouvait ni
refuser ni tromper impunément, faisait la guerre au commerce suédois par
ses corsaires. Avec eux, et par l'envahissement de la Poméramie
suédoise, le 27 janvier 1812, il punit Bernadotte de ses déviations au
système continental, et obtint, comme prisonniers, plusieurs des
milliers de matelots et de soldats suédois, qu'il avait inutilement
demandés comme auxiliaires.

Alors se rompirent nos liens avec la Russie. Aussitôt Napoléon s'adresse
au prince de Suède: ses notes furent d'un suzerain qui croit parler dans
l'intérêt de son vassal, qui sent ses droits à sa reconnaissance, ou à
sa soumission, et qui y compte. Il exigeait que Bernadotte déclarât une
guerre réelle à l'Angleterre, qu'il lui fermât la Baltique, et qu'il
armât quarante mille Suédois contre la Russie. En récompense, il lui
promettait sa protection, la Finlande, et vingt-millions, pour une
valeur pareille de denrées coloniales, que les Suédois devraient d'abord
livrer. L'Autriche se chargea d'appuyer cette proposition; mais
Bernadotte, déjà fait au trône, répondit en prince indépendant.
Ostensiblement, il se déclarait neutre, ouvrait ses ports à toutes les
nations, rappelait ses droits, ses griefs, invoquait l'humanité,
conseillait la paix, et se proposait lui-même pour médiateur:
secrètement, il s'offrait à Napoléon au prix de la Norwège, de la
Finlande, et d'un subside.

À la lecture de ce style nouveau et inattendu, Napoléon est saisi
d'étonnement et de colère. Il y voit, non sans raison, une défection
préméditée par Bernadotte, un accord secret avec ses ennemis! il s'agite
d'indignation: il s'écrie, en frappant violemment cette lettre et la
table sur laquelle elle est ouverte: «Lui! le misérable! il me donne des
conseils! il veut me faire la loi! il m'ose proposer une infamie [4]! Un
homme qui tient tout de ma bonté! Quelle ingratitude!»

[Note 4: Napoléon voulait sûrement parler de la proposition que lui
faisait Bernadotte d'ôter la Norwège au Danemarck, son allié fidèle,
pour acheter par cette perfidie le secours de la Suède.]

Puis, se promenant à grands pas, il laisse par intervalles échapper ces
paroles: «Je devais m'y attendre! il a toujours tout sacrifié à ses
intérêts! C'est le même homme qui, pendant son court ministère, a tenté
la résurrection des infâmes jacobins! Quand il n'espérait que dans le
désordre, il s'est opposé au 18 brumaire! C'est lui qui a conspiré dans
l'ouest contre le rétablissement de la justice et de la religion! Son
envieuse et perfide inaction n'a-t-elle pas déjà trahi l'armée française
à Auerstaedt! Que de fois, par égard pour Joseph, j'ai pardonné à ses
intrigues et dissimulé ses fautes! Pourtant je l'ai fait général en
chef, maréchal, duc, prince, et roi enfin! Mais que font à un ingrat
tant de bienfaits, et le pardon de tant d'injures! Depuis un siècle, si
la Suède, à demi dévorée par la Russie, existe encore indépendante,
c'est grâce à l'appui de la France; mais il n'importe. Il faut à
Bernadotte le baptême de l'ancienne aristocratie! un baptême de sang, et
de sang français! et vous allez voir que, pour satisfaire son envie et
son ambition, il va trahir à la fois et son ancienne et sa nouvelle
patrie.»

En vain on cherche à le calmer. On lui objecte tout ce qu'impose à
Bernadotte sa nouvelle position; que la cession de la Finlande à la
Russie a séparé la Suède du continent; en a fait comme une île, et
conséquemment l'a rangée sous le système anglais. Dans de si graves
circonstances, tout le besoin qu'il a de cet allié ne peut vaincre sa
fierté, révoltée d'une proposition qu'il regarde comme outrageante;
peut-être aussi, dans le nouveau prince de Suède, voit-il trop encore ce
Bernadotte naguère son sujet, son inférieur militaire, et qui prétend
enfin s'être fait une destinée indépendante de la sienne. Dès lors ses
instructions se ressentirent de cette disposition: son ministre en
adoucit, il est vrai, l'amertume, mais une rupture était inévitable.

On ignore ce qui y contribua le plus, de la fierté de Napoléon, ou de
l'ancienne jalousie de Bernadotte; ce qui est certain, c'est que du côté
de l'empereur des Français les motifs furent honorables. «Le Danemarck
était, disait-il, son allié le plus fidèle; son attachement à la France
lui avait coûté sa flotte et avait amené l'incendie de sa capitale.
Fallait-il encore payer une fidélité si cruellement prouvée, par une
perfidie, en lui arrachant la Norwège pour la donner à la Suède?»

Quant au subside qu'on lui demandait, il répondit, comme pour la
Turquie, «que s'il fallait faire la guerre avec de l'argent,
l'Angleterre renchérirait toujours sur lui.» Et sur-tout «qu'il y avait
de la faiblesse et de la honte à réussir par la corruption.» Rentrant
par là dans son orgueil blessé, il termina cette négociation en
s'écriant: «Bernadotte m'imposer des conditions! pense-t-il donc que
j'ai besoin de lui? Je saurai bien l'enchaîner à ma victoire, et le
forcer de suivre mon impulsion souveraine!»

Cependant l'active et spéculative Angleterre, hors d'atteinte, jugeait
sainement des coups qu'il fallait porter, et trouvait les Russes dociles
à ses suggestions. C'était elle qui depuis trois ans cherchait à attirer
et à épuiser les forces de Napoléon dans les défilés de l'Espagne; ce
fut encore elle qui sut alors profiter de la vindicative inimitié des
princes de Suède.

Sachant que l'amour-propre actif et travailleur des hommes qui
parviennent reste toujours inquiet et susceptible devant les hommes
anciennement parvenus, elle et Alexandre employèrent les promesses, et
sur-tout les manières les plus séduisantes, pour enivrer Bernadotte.
Ainsi ils caressèrent ce prince, quand Napoléon irrité le menaçait; ils
lui promirent la Norwège et un subside, quand celui-ci, forcé de lui
refuser cette province d'un allié fidèle, faisait occuper la Poméranie.
Quand Napoléon, prince né de lui-même, se fondant sur des traités, sur
d'anciens bienfaits et sur les intérêts réels de la Suède, exigeait des
secours de Bernadotte, les princes anciens de Londres et de Pétersbourg
lui demandaient des avis avec déférence, ils se soumettaient d'avance
aux conseils de son expérience. Enfin, quand le génie de Napoléon, la
grandeur de son élévation, l'importance de son entreprise, et l'habitude
de leurs anciennes relations classaient encore Bernadotte comme son
lieutenant, ceux-ci semblaient déjà le regarder comme leur général.
Comment ne pas chercher à échapper d'une part à cette infériorité, et de
l'autre résister à des formes et à des promesses si séduisantes? Aussi
l'avenir de la Suède y fut sacrifié, et son indépendance livrée pour
jamais à la foi des Russes par le traité de Pétersbourg, que Bernadotte
signa le 24 mars 1812. Celui de Bucharest, entre Alexandre et Mahmoud,
fut conclu le 28 mai. Ce fut ainsi que nous perdîmes l'appui de nos deux
ailes.

Néanmoins l'empereur des Français, à la tête de plus de six cent mille
hommes, et déjà engagé trop avant, espéra que sa force déciderait de
tout; qu'une victoire sur le Niémen trancherait toutes ces difficultés
diplomatiques qu'il méprisa trop peut-être; qu'alors tous les princes de
l'Europe, forcés de reconnaître son étoile, s'empresseraient de rentrer
dans son système, et qu'il entraînerait dans son tourbillon tous ces
satellites.





LIVRE SECOND.




CHAPITRE I.


CEPENDANT Napoléon est encore à Paris, au milieu de ses grands, effrayés
du terrible choc qui se prépare. Ceux-ci n'ont plus rien à acquérir, ils
ont beaucoup à conserver: ainsi leur intérêt personnel se réunit au voeu
général des peuples, fatigués de la guerre; et sans contester l'utilité
de cette expédition, ils en redoutent les approches. Mais ils n'en
parlent qu'entre eux, secrètement, soit qu'ils craignent de déplaire, de
nuire à la confiance des peuples, ou d'être démentis par le succès:
c'est pourquoi, devant Napoléon, ils se taisent, et semblent même ne pas
être instruits d'une guerre qui, depuis long-temps, est le sujet des
conversations de toute l'Europe.

Mais enfin ce respect silencieux, que lui-même avait pris soin
d'imposer, l'importune; il y soupçonne plus d'improbation que de
réserve, l'obéissance ne lui suffit plus, il veut y ajouter la
conviction: ce sera une nouvelle conquête! Il sait d'ailleurs mesurer,
mieux que personne, cette puissance de l'opinion, qui, selon lui, _crée
ou tue les souverains_. Enfin, soit politique, soit amour-propre, il
aime à persuader.

Telles étaient les dispositions de Napoléon et celles des grands qui
l'entouraient, quand le voile étant près de se déchirer et la guerre
évidente, leur silence avec lui devint plus indiscret que quelques
paroles hasardées à propos. Les uns prirent donc l'initiative;
l'empereur prévint les autres.

On[5] parut d'abord concevoir toutes les nécessités de sa position: «Il
fallait achever l'ouvrage commencé; on ne pouvait s'arrêter sur une
pente aussi rapide, et si près du sommet. L'empire de l'Europe convenait
à son génie; la France en serait le centre et la base; autour d'elle,
grande et entière, elle ne verrait que de faibles états, tellement
divisés, que toute coalition deviendrait méprisable et impossible: mais,
avec un tel but, pourquoi ne commençait-il pas par soumettre et partager
ce qui était autour de lui?»

[Note 5: L'archichancelier]

À cette objection, Napoléon répondit «que tel avait été son projet en
1809, dans la guerre d'Autriche, mais que le malheur d'Esslingen avait
dérangé son plan: que même telle avait été sa pensée, quand, dès Tilsitt
et par l'entremise de Murat, il voulut s'allier à la Russie par un
mariage: mais que le refus de la princesse russe, et son union
précipitée avec le duc d'Oldenbourg, l'avaient conduit à épouser une
princesse autrichienne, et à s'appuyer de l'empereur d'Autriche contre
l'empereur russe.»

«Qu'il ne créait pas les circonstances, mais qu'il ne voulait pas les
laisser échapper; qu'il les concevait toutes, et se tenait prêt, tout ce
qui était possible devant arriver; qu'il sentait bien que, pour
accomplir ses desseins, il lui fallait douze ans, mais qu'il n'avait pas
le temps de les attendre.»

«Qu'au reste, il n'avait pas provoqué cette guerre; qu'il avait été
fidèle à ses engagemens envers Alexandre: la preuve s'en trouvait assez
dans la froideur de ses relations avec la Turquie et la Suède, livrées à
la Russie, l'une presque entière, l'autre dépossédée de la Finlande, et
même de l'île d'Aland, si voisine de Stockholm. Qu'il n'avait répondu
aux cris de détressé des Suédois qu'en leur conseillant cette cession.

«Que cependant, dès 1809, l'armée russe, destinée à agir de concert avec
Poniatowski dans la Gallicie autrichienne, s'était présentée trop lard,
trop faible, et avait agi perfidement; que depuis, Alexandre, par
l'ukase du 31 décembre 1810, avait manqué au système continental, et
avait, par ses prohibitions, déclaré une guerre réelle au commerce
français; qu'il savait bien que l'intérêt et l'esprit national des
Russes avaient pu l'y contraindre, mais qu'alors il avait fait dire à
leur empereur qu'il concevait sa position, et qu'il entrerait dans tous
les arrangemens qu'exigerait son repos; et pourtant qu'Alexandre, au
lieu de modifier son ukase, avait rassemblé quatre-vingt-dix mille
hommes, sous prétexte de soutenir ses douaniers; qu'il s'était laissé
gagner par l'Angleterre; qu'enfin aujourd'hui ce prince refusait de
reconnaître la trente-deuxième division militaire, et demandait
l'évacuation de là Prusse par les Français; ce qui équivalait à une
déclaration de guerre.»

À travers ces griefs, dont plusieurs étaient fondés, on croyait voir que
la fierté de Napoléon était encore blessée du refus qu'en 1807 la Russie
avait fait de sa main, puisqu'il s'était exposé à la guerre en
expropriant la princesse russe d'Oldenbourg de son duché.

Au reste, toutes ces passions qui gouvernent si despotiquement les
autres hommes étaient de trop faibles mobiles pour un génie aussi ferme
et aussi vaste; elles purent tout au plus déterminer en lui de premiers
mouvemens qui l'engagèrent plus tôt qu'il n'eût voulu. Mais, sans
pénétrer si avant dans les replis de cette grande ame, une seule pensée,
un fait évident suffisait pour le précipiter tôt ou tard dans cette
lutte décisive: c'était l'existence d'un empire rival du sien par une
égale grandeur, mais jeune encore comme son prince, et grandissant
chaque jour; quand l'empire français, déjà mûr comme son empereur, ne
pouvait plus guère que décroître.

À quelque hauteur qu'il eût élevé le trône du sud et de l'ouest de
l'Europe, Napoléon apercevait le trône septentrional d'Alexandre prêt
encore à le dominer par sa position éternellement menaçante. Sur ces
sommets glacés de l'Europe, d'où jadis s'étaient précipités tant de
flots de barbares, il voyait se former tous les élémens d'un nouveau
débordement. Jusque-là l'Autriche et la Prusse avaient été des barrières
suffisantes, mais lui-même les avait renversées ou abaissées: il restait
donc seul en présence, et seul le défenseur de la civilisation, de la
richesse et de toutes les jouissances des peuples du sud, contre la
rudesse ignorante, contre les désirs avides des peuples pauvres du nord,
et contre l'ambition de leur empereur et de sa noblesse.

Il était évident que la guerre seule pouvait décider de ce grand débat,
de cette grande et éternelle lutte, du pauvre contre le riche; et
cependant, de notre côté, cette guerre n'était ni européenne, ni même
nationale. L'Europe y marchait à contre-coeur, parce que le but de cette
expédition était d'ajouter aux forces de celui qui l'avait conquise. La
France épuisée voulait du repos; ses grands, qui formaient la cour de
Napoléon, s'effrayaient de ce redoublement de guerre, de la dispersion
de nos armées de Cadix à Moskou; et tout en concevant la nécessité à
venir de ce grand débat, l'urgence ne leur en était pas démontrée.

Ils savaient que c'était sur-tout dans l'intérêt de sa politique qu'il
fallait chercher à ébranler un prince dont le principe était «qu'il y a
des hommes dont la conduite ne peut que rarement être réglée par leurs
sentimens, mais toujours par les circonstances.» Dans cette pensée, ses
ministres lui dirent, l'un[6], «que ses finances avaient besoin de
repos;» mais il répondit:

«Au contraire, elles s'embarrassent, il leur faut la guerre.» Un autre
ajouta[7]: «qu'à la vérité jamais l'état de ses revenus n'avait été plus
satisfaisant: qu'après un compte rendu de trois à quatre milliards, il
était admirable qu'on se trouvât sans dettes exigibles, mais que tant de
prospérités touchaient à leur terme; puisqu'il paraissait qu'avec
l'armée 1812 allait commencer une campagne ruineuse: que jusque-là la
guerre avait nourri la guerre; que par-tout on avait trouvé la table
mise, mais qu'à l'avenir nous ne pourrions plus vivre aux dépens de
l'Allemagne, devenue notre alliée; bien loin de là, il faudrait nourrir
ses contingens, et cela sans espoir de dédommagement, quel que fût le
succès; car on aurait à payer de Paris chaque ration de pain qui se
mangerait à Moskou, les nouveaux champs de bataille n'offrant à
recueillir, après la gloire que des chanvres, des goudrons et des
mâtures, qui ne serviraient sans doute pas à acquitter les frais d'une
guerre continentale. Que la France n'était pas en état de défrayer ainsi
l'Europe, sur-tout dans l'instant où ses ressources s'écoulaient vers
l'Espagne; que c'était mettre à la fois le feu aux extrémités, et
qu'alors, refluant vers le centre épuisé par tant d'efforts, il pourrait
nous consumer nous-mêmes.»

[Note 6: Le comte Mollien.]

[Note 7: Le duc de Gaëte.]

Ce ministre avait été écouté; l'empereur le regardait d'un air riant,
accompagné d'une caresse qui lui était familière. Il pensait avoir
persuadé, mais Napoléon lui dit: «Vous croyez donc que je ne saurai pas
bien à qui faire payer les frais de la guerre?» Le duc cherchait à
comprendre sur qui tomberait ce fardeau, quand l'Empereur par un seul
mot, dévoilant toute la grandeur de ses projets, ferma la bouche à son
ministre étonné.

Il n'appréciait pourtant que trop bien toutes les difficultés de son
entreprise. Ce fut là peut-être ce qui lui attira le reproche de s'être
servi d'un moyen qu'il avait repoussé dans la guerre d'Autriche, et
dont, en 1793, le célèbre Pitt avait donné l'exemple.

Vers la fin de 1811, le préfet de police de Paris apprit, dit-on, qu'un
imprimeur contrefaisait secrètement des billets de banque russes; il
l'envoie saisir; celui-ci résiste, mais enfin sa maison est forcée, et
il est conduit devant le magistrat, qu'il étonne par son assurance, et
plus encore en se réclamant du ministre de la police. Cet imprimeur fut
relâché sur-le-champ; on a même ajouté qu'il continua sa contrefaçon, et
que, dès nos premiers pas en Lithuanie, nous répandîmes le bruit qu'à
Wilna nous nous étions emparés de plusieurs millions de billets de
banque russes, dans les caisses de l'armée ennemie.

Quelle qu'ait été l'origine de cette fausse monnaie, Napoléon ne la vit
qu'avec une extrême répugnance: on ignore même s'il se décida à en faire
usage; du moins est-il certain qu'aux jours de notre retraite, et quand
nous abandonnâmes Wilna, la plupart de ces billets s'y retrouvèrent
intacts, et furent brûlés, par ses ordres.




CHAPITRE II.


CEPENDANT Poniatowski, à qui cette expédition semblait promettre un
trône, se joignait généreusement aux ministres de l'empereur, pour lui
en montrer le danger. Dans ce prince polonais, l'amour de la patrie
était une noble et grande passion; sa vie et sa mort l'ont prouvé; mais
elle ne l'aveuglait pas. Il peignit la Lithuanie déserte, peu
praticable; sa noblesse déjà presque à demi russe, le caractère des
habitans froid et peu empressé: mais l'empereur impatient l'interrompit;
il voulait des renseignemens pour entreprendre, et non pour s'abstenir.

Il est vrai que la plupart de ces objections n'étaient qu'une faible
répétition de toutes celles qui, dès long-temps, s'étaient présentées à
son esprit. On ignorait jusqu'à quel point il avait mesuré le danger;
ses efforts multipliés, depuis le 30 décembre 1810, pour connaître le
terrain qui tôt ou tard devait infailliblement devenir le théâtre d'une
guerre décisive; combien d'émissaires il avait envoyés le reconnaître;
la multitude de mémoires qu'il s'était fait donner sur les routes de
Pétersbourg et de Moskou; sur l'esprit des habitans, principalement sur
celui de la classe marchande; enfin sur les ressources de toute nature
que le pays pourrait offrir: s'il persistait, c'est que, loin de
s'abuser sur sa force, il ne partageait pas cette confiance, qui
peut-être empêchait d'apercevoir combien l'affaiblissement de la Russie
importait à l'existence à venir du grand empire français.

Dans cette vue, il s'adressa encore à trois de ses grands-officiers[8],
dont les services et l'attachement connus autorisaient la franchise:
tous les trois, comme ministres, envoyés et ambassadeurs, avaient, à
différentes époques, connu la Russie. Il s'attacha à leur persuader
l'utilité, la justice et la nécessité de cette guerre; mais l'un d'eux
sur-tout[9] l'interrompait souvent avec impatience: car, dès qu'une
discussion était établie, Napoléon en souffrait les écarts.

[Note 8: Le duc de Frioul, le comte de Ségur, le duc de Vicence.]

[Note 9: Le duc de Vicence.]

Ce grand-officier, s'abandonnant à cette impétueuse et inflexible
franchise qu'il tenait de son caractère, de son éducation militaire, et
peut-être aussi de la province où il était né, s'écriait: «qu'il ne
fallait pas s'abuser, ni prétendre abuser les autres; qu'en s'emparant
du continent, et même des états de la famille de son allié, on ne
pouvait accuser cet allié de manquer au système continental! Quand les
armées françaises couvraient l'Europe, comment reprocher aux Russes leur
armée? Était-ce à l'ambition de Napoléon à dénoncer l'ambition
d'Alexandre.

Qu'au reste, la détermination de ce prince était prise; que la Russie
une fois envahie, il-n'y aurait plus de paix à attendre tant qu'un
Français resterait sur son territoire; qu'en cela l'orgueil national et
obstiné des Russes était d'accord avec celui de leur empereur.

Qu'à la vérité ses sujets l'accusaient de faiblesse, mais que c'était à
tort; qu'il ne fallait pas le juger d'après toutes les complaisances
dont, à Tilsitt et à Erfurt, son admiration, son inexpérience et quelque
ambition l'avaient rendu capable. Que ce prince aimait la justice; qu'il
tenait à mettre le bon droit de son côté, et pouvait hésiter jusqu'à ce
qu'il s'en crût appuyé, mais qu'alors il devenait inflexible; qu'enfin,
en le considérant par rapport à ses sujets, il y aurait plus de danger
pour lui à faire une honteuse paix qu'à soutenir une guerre
malheureuse.

Comment au reste ne pas voir que, dans cette guerre, tout était à
craindre, jusqu'à nos alliés? Napoléon n'entendait-il pas leurs rois
inquiets dire qu'ils n'étaient que ses préfets? Pour se tourner contre
lui, tous n'attendaient qu'une occasion; pourquoi risquer de la faire
naître?»

Alors, appuyé de ses deux collègues, ce général ajoutait: «que, depuis
1805, un système de guerre qui forçait au pillage le soldat le plus
discipliné, avait semé de haines toute cette Allemagne qu'aujourd'hui
l'empereur voulait franchir. Allait-il donc se jeter avec son armée,
par-delà, tous ces peuples qui n'ont point encore cicatrisé les plaies
qu'ils nous doivent? Que d'inimitiés, que de vengeances ce serait mettre
entre la France et lui!

Et à qui demandait-il ses points d'appui? À cette Prusse que nous
dévorons depuis cinq ans, et dont l'alliance est feinte et forcée. Il va
donc tracer la plus longue ligne d'opérations qui fut jamais, à travers
une crainte silencieuse, souple, perfide, qui, telle que cette cendre
des volcans, cache des feux terribles dont le moindre choc peut produire
l'éruption[10]!

[Note 10: Duc de Vicence, le comte de Ségur.]

Après tout enfin, que lui reviendra-t-il de tant de conquêtes? de
substituer à des rois des lieutenans, qui, plus ambitieux que les
généraux d'Alexandre, les imiteront peut-être, sans attendre la mort de
leur souverain; mort qu'au reste il rencontrera infailliblement sur tant
de champs de bataille, et cela avant d'avoir consolidé son ouvrage,
chaque guerre réveillant dans l'intérieur l'espoir de tous les partis,
et remettant en question ce qui était résolu.

Voulait-il connaître les discours de l'armée? Eh bien! on y disait que
ses meilleurs soldats étaient en Espagne; que les régimens, trop souvent
recrutés, manquaient d'ensemble; qu'ils ne se connaissaient pas entre
eux; qu'on était incertain si l'on pourrait compter l'un sur l'autre
dans le danger; que le premier rang cachait en vain la faiblesse des
deux autres; que déjà, faute d'âge et de santé, beaucoup succombaient
dans les premières marches, sous le seul poids de leurs sacs et de leurs
armes.

Et pourtant, dans cette expédition, c'était moins la guerre qui
déplaisait que le pays où l'on allait la porter[11]. Les Lithuaniens
nous appelaient, disait-on; mais sur quel sol? dans quel climat? au
milieu de quelles moeurs? On les connaissait trop par la campagne de
1806: où pouvoir jamais s'arrêter dans ces plaines plates et démantelées
de toute espèce de position fortifiée par l'art ou la nature?

[Note 11: Le duc de Frioul, le comte de Ségur, le duc de Vicence.]

Ne savait-on pas que tous les élémens défendaient ces contrées depuis le
premier d'octobre jusqu'au premier de juin; que hors du court intervalle
compris entre ces deux époques, une armée engagée dans ces déserts de
boue ou de glace, y pouvait périr tout entière et sans gloire!» Et ils
ajoutaient: «que la Lithuanie était déjà l'Asie plus encore que
l'Espagne n'était l'Afrique; et l'armée française, déjà comme exilée de
la France par une guerre perpétuelle, voulait du moins rester
européenne.

Enfin, quand on serait en présence de l'ennemi dans ces déserts, par
quels motifs différens chaque armée serait-elle animée? Pour les Russes,
la patrie, l'indépendance, tous les intérêts privés et publics,
jusqu'aux voeux secrets de nos alliés! Pour nous, et contre tant
d'obstacles, la gloire toute seule, même sans la cupidité, que
l'affreuse pauvreté de ces climats ne pourrait tenter.

Et quel but pour tant de travaux? Les Français ne se reconnaissaient
déjà plus au milieu d'une patrie qu'aucune autre frontière naturelle ne
limitait plus, et tant y devenait grande la diversité des moeurs, des
figures et des langages.» À ce propos le plus âgé de ces
grands-officiers[12] ajouta: «qu'on ne s'étendait pas ainsi sans
s'affaiblir; que c'était perdre la France dans l'Europe, car enfin quand
la France serait l'Europe, il n'y aurait plus de France: déjà même un
tel départ ne va-t-il pas la laisser solitaire, déserte, sans chef, sans
armée, accessible à toute diversion; qui donc la défendra? _Ma
renommée_! s'écria l'empereur: _J'y laisse mon nom et la crainte
qu'inspire une nation armée!_»

Et, sans se laisser ébranler par tant d'objections, il annonçait: «qu'il
allait organiser l'empire en cohortes de ban et d'arrière-ban, et
laisser, sans défiance, à des Français la garde de la France, de sa
couronne et de sa gloire.

Que quant à la Prusse, il s'était assuré de sa tranquillité, par
l'impossibilité où il l'avait mise de remuer, même dans le cas d'une
défaite, ou d'une descente des Anglais sur les côtes de la mer du Nord
et sur nos derrières. Qu'il tenait dans sa main la police civile et
militaire de ce royaume; qu'il était maître de Stettin, Custrin, Glogau,
Torgau, Spandau, et de Magdebourg; qu'il aurait des officiers
clairvoyans à Colberg et une armée à Berlin; qu'avec ces moyens et la
loyauté de la Saxe, il n'avait rien à craindre de l'inimitié prussienne.

[Note 12: M. de Ségur.]

Que pour le reste de l'Allemagne, une vieille politique l'attachait à la
France, ainsi que les mariages avec les maisons de Bade, de Bavière et
d'Autriche; qu'il comptait sur ceux de ses rois qui lui devaient leur
nouveau titre. Qu'après avoir enchaîné l'anarchie, et s'être rangé du
parti des rois, fort comme il l'était, ceux-ci ne pourraient l'attaquer
qu'en soulevant leurs peuples par les principes de la démocratie: mais
que sans doute les souverains ne s'allieraient pas à cette ennemie
naturelle des trônes, qui sans lui les aurait renversés, et contre
laquelle lui seul pouvait les défendre.»

«Que d'ailleurs les Allemands étaient d'un génie méthodique et lent, et
qu'avec eux il aurait toujours le temps pour lui; qu'il régnait dans
toutes les forteresses de la Prusse; que Dantzick était un second
Gibraltar.» Ce qui était inexact sur-tout en hiver. «Que la Russie
devait effrayer l'Europe de son gouvernement militaire et conquérant,
comme de sa population sauvage déjà si nombreuse, et qui augmentait d'un
demi-million tous les ans: n'avait-on pas vu ses armées dans toute
l'Italie, en Allemagne et jusque sur le Rhin! Qu'en demandant
l'évacuation de la Prusse, elle voulait une chose impossible, parce que
se dessaisir de la Prusse, après l'avoir tant ulcérée, c'était la donner
à la Russie, qui s'en servirait contre nous.»

Poursuivant ensuite avec plus de chaleur, il s'écriait: «Pourquoi
menacer mon absence des différens partis encore existans dans
l'intérieur de l'empire? Où sont-ils? je n'en vois qu'un seul contre
moi, celui de quelques royalistes, la plupart de l'ancienne noblesse,
vieux et sans expérience. Mais ils redoutent plus ma perte qu'ils ne la
désirent. Voici ce que je leur ai dit en Normandie: On me vante fort
comme grand capitaine, comme politique habile, et l'on ne parle guère de
moi comme administrateur; pourtant ce que j'ai fait de plus difficile et
de plus utile, a été d'arrêter le torrent révolutionnaire; il aurait
tout englouti, l'Europe et vous! J'ai réuni les partis les plus
opposés, mêlé les classes rivales, et, parmi vous cependant, quelques
nobles obstinés résistent: ils refusent mes places! Eh! que m'importe à
moi! c'est pour votre bien, pour votre salut que je vous les offre. Que
feriez-vous seuls et sans moi? Vous êtes une poignée contre des masses!
Ne voyez-vous pas qu'il faut éteindre cette guerre du tiers-état contre
la noblesse, par un mélange complet de ce qu'il y a de mieux dans les
deux classes? Je vous tends la main, et vous la repoussez! Mais qu'ai-je
besoin de vous? Quand je vous soutiens, je me fais tort à moi-même dans
l'esprit du peuple; car que suis-je, moi? roi du tiers-état: n'est-ce
point assez?»

Alors, passant avec plus de calme à une autre question, «il connaissait,
disait-il, l'ambition de ses généraux; mais elle était détournée par la
guerre, et ne serait pas appuyée dans ses excès par des soldats
français, trop fiers et trop attachés à leur belle patrie. Que si la
guerre était périlleuse, la paix avait aussi ses dangers; qu'en ramenant
ses armées dans l'intérieur, elle y renfermerait et y concentrerait trop
d'intérêts et de passions audacieuses, que le repos et leur réunion
feraient fermenter, et qu'il ne pourrait plus contenir; qu'il fallait
donner un cours à toutes ces ambitions; qu'après tout, il en craignait
moins l'effet au dehors qu'au dedans.»

Enfin il ajouta: «Vous craignez, la guerre pour mes jours? C'est ainsi
qu'au temps des conspirations on voulait m'effrayer de Georges: il se
trouvait par-tout sur mes pas; ce misérable devait tirer sur moi. Eh
bien! il aurait tué mon aide-de-camp tout au plus; mais me tuer, moi,
c'était impossible! avais-je donc accompli les volontés du destin? Je me
sens poussé vers un but que je ne connais pas: quand je l'aurai atteint,
dès que je n'y serai plus utile, alors un atome suffira pour m'abattre;
mais jusque-là tous les efforts humains ne pourront rien contre moi.
Paris ou l'armée, c'est donc une même chose; quand mon heure sera venue,
une fièvre, une chute de cheval à la chasse, me tueront aussi bien qu'un
boulet: les jours sont écrits!»

Celle opinion, utile au moment du danger, aveugle trop souvent les
conquérans sur le prix auquel les grands résultats qu'ils obtiennent
sont achetés. Ils aiment à croire à la prédestination, soit que plus que
d'autres ils aient éprouvé tout ce qu'il y a d'inattendu dans les
affaires des hommes, soit qu'elle les décharge d'une trop pesante
responsabilité. C'était en revenir au temps des croisades, où ces mots,
_Dieu le veut_, répondaient à toutes les objections d'une politique
pacifique et prudente.

Car l'expédition de Napoléon en Russie a une triste ressemblance avec
celles de Saint Louis en Égypte et en Afrique. Ces invasions
entreprises, les unes, pour les intérêts du ciel, l'autre pour ceux de
la terre, eurent une fin pareille; et ces deux grands désastres
apprennent au monde que les grands et profonds calculs politiques du
siècle des lumières peuvent avoir le même résultat que les élans
désordonnés des passions religieuses des siècles de l'ignorance et de la
superstition.

Toutefois, dans ces deux entreprises, ne comparons ni leur opportunité,
ni leurs chances de succès. Celle-ci était indispensable à l'achèvement
d'un grand dessein presque accompli; son but n'était point hors de
portée; les moyens pour l'atteindre étaient sûffisans: il se peut que
l'instant en ait été mal choisi; que la conduite en ait été, tantôt trop
hâtée, tantôt incertaine; et, à cet égard, les faits parleront, c'est à
eux à en décider.




CHAPITRE III.


CEPENDANT Napoléon répondait à tout; son habile main savait saisir et
manier à propos tous les esprits; et, en effet, dès qu'il voulait
séduire, il y avait dans son entretien une espèce d'enchantement dont il
était impossible de se défendre: on se sentait moins fort que lui, et
comme contraint de se soumettre à son influence. C'était, si l'on peut
s'exprimer ainsi, une espèce de puissance magnétique; car son génie
ardent et mobile est tout entier dans chacun de ses désirs, le moindre
comme le plus important: il veut, et toutes ses forces, toutes ses
facultés se réunissent pour accomplir; elles accourent, se précipitent,
et, dociles, elles prennent à l'instant même les formes qui lui
plaisent.

Aussi la plupart de ceux qu'il avait en vue d'engager, se trouvaient-ils
entraînés comme hors d'eux-mêmes. On se sentait flatté de voir ce maître
de l'Europe sembler n'avoir plus d'autre ambition, d'autre volonté que
celle de vous convaincre; de voir ces traits, pour tant d'autres si
terribles, n'exprimer pour vous qu'une douce et touchante bienveillance;
d'entendre cet homme mystérieux, et dont chaque parole était historique,
céder comme pour vous seul à l'irrésistible attrait du plus naïf et du
plus confiant épanchement: et cette voix, en vous parlant, si
caressante, n'était-ce pas celle dont le moindre son retentissait dans
toute l'Europe, déclarait des guerres, décidait des batailles, fixait le
sort des empires, élevait ou détruisait les réputations! Quel
amour-propre pouvait résister au charme d'une si grande séduction! on en
était saisi de toutes parts; son éloquence était d'autant plus
persuasive, que lui-même semblait persuadé.

Dans cette occasion, il n'y eut pas de teintes si variées dont sa vive
et fertile imagination ne colorât, son projet pour convaincre et
entraîner. Le même texte lui fournissait mille argumens divers: c'est le
caractère et la position de chacun de ses interlocuteurs qui
l'inspirent; il l'entraîne dans son entreprise, en la lui faisant
envisager sous la forme, avec la couleur, et du côté qui doit lui
plaire.

Voilà comme il fait entrevoir à celui qu'effraie la dépense, qu'un autre
paiera cette conquête de la Russie, qu'il veut lui faire approuver.

Il dit au militaire que cette expédition hasardeuse étonne, mais qui
doit être facilement séduit par la grandeur d'une idée ambitieuse, que
la paix est à Constantinople, c'est-à-dire à la fin de l'Europe: il lui
est libre d'entrevoir qu'alors ce ne sera pas seulement à un bâton de
maréchal, mais à un sceptre qu'on pourra prétendre.

Il répond au ministre[13] élevé dans l'ancien monde, et qu'épouvanterait
tant de sang à verser, et d'ambition à satisfaire, «que c'est une guerre
toute politique; que ce sont les Anglais seulement qu'il va attaquer en
Russie; que la campagne sera courte; qu'après on se reposera; que c'est
le cinquième acte, le dénouement.»

[Note 13: Le comte Molé]

Avec d'autres, c'est la puissance, l'ambition des Russes et la force des
événemens qui l'entraînent à la guerre malgré lui. Devant les hommes
superficiels et sans expérience, avec lesquels il ne veut ni
s'expliquer, ni se donner la peine de feindre, il s'écrie brusquement:
«Vous ne comprenez rien à tout ceci, vous en ignorez les antécédens et
les conséquens!»

Mais avec les princes de sa famille, il s'est déclaré depuis long-temps;
il s'est plaint de ce qu'ils n'appréciaient pas assez sa position. «Ne
voyez-vous pas, leur a-t-il dit, que je ne suis point né sur le trône;
que je dois m'y soutenir comme j'y suis monté, par la gloire; qu'il faut
qu'elle aille en croissant; qu'un particulier devenu souverain, comme
moi, ne peut plus s'arrêter; qu'il faut qu'il monte sans cesse, et qu'il
est perdu s'il reste stationnaire?»

Alors, il montrait toutes les anciennes dynasties armées contre la
sienne, tramant des complots, préparant des guerres, et cherchant à
détruire en lui le dangereux exemple d'un roi parvenu. Voilà pourquoi
toute paix, à ses yeux, était une conspiration des faibles contre le
fort, des vaincus contre le vainqueur, et sur-tout des grands par leur
naissance contre les grands par eux-mêmes. Tant de coalitions
successives l'avaient confirmé dans cette appréhension! Aussi pensait-il
souvent à ne plus souffrir de puissance ancienne en Europe, et
voulait-il seul faire époque, être une ère nouvelle pour les trônes, et
qu'enfin tout, datât de lui.

Il se découvrait ainsi tout entier aux yeux de sa famille, par ces vives
peintures de sa position politique, qui ne paraîtront peut-être plus
aujourd'hui ni fausses, ni trop chargées; et pourtant la douce
Joséphine, toujours occupée à le retenir et à le calmer, lui avait
souvent fait entendre, «qu'avec le sentiment de la supériorité de son
génie, il semblait n'avoir jamais assez celui de sa puissance; que,
comme à ces caractères jaloux, il lui en fallait sans cesse des preuves.
Comment, à travers les bruyantes acclamations de l'Europe, son oreille
inquiète pouvait-elle entendre quelques voix isolées qui contestaient sa
légitimité? qu'ainsi son esprit inquiet cherchait toujours l'agitation
comme son élément; que, fort pour désirer, faible pour jouir, il serait
donc le seul qu'il n'eût pu, vaincre.»

Mais, en 1811, Joséphine était séparée de Napoléon; et, quoiqu'il allât
encore lui rendre des soins dans sa retraite, la voix de cette
impératrice avait perdu cette influence que donne une présence
continuelle, de tendres habitudes, et le besoin des doux épanchemens.

Cependant, de nouveaux démêlés avec le pape compliquaient la position de
la France. Napoléon s'adressait alors au cardinal Fesch. C'était un
prêtre zélé, et tout bouillant d'une vivacité italienne: il défendait
les droits ultramontains avec une ardente opiniâtreté; et telle était la
chaleur de ses discussions avec l'empereur, que, dans une occasion
précédente, celui-ci, tout irrité, s'était emporté jusqu'à lui crier,
«qu'il le réduirait à obéir!--Eh! qui conteste votre puissance? répondit
le cardinal: mais force n'est pas raison; car si j'ai raison, toute
votre puissance ne me fera point avoir tort. D'ailleurs, votre majesté
sait que je ne crains pas le martyre.--Le martyre! répliqua Napoléon en
passant de la violence au sourire, ah! n'y comptez pas, monsieur le
cardinal; c'est une affaire où il faut être deux, et quant à moi je ne
veux martyriser personne.»

Ces discussions prirent, dit-on, un caractère plus grave vers la fin de
1811. Un témoin assure qu'alors le cardinal, jusque-là étranger à la
politique, la mêla à ses controverses religieuses; qu'il conjura
Napoléon de ne pas s'attaquer ainsi aux hommes, aux élémens, aux
religions, à la terre et au ciel à la fois; et qu'enfin il lui montra la
crainte de le voir succomber sous le poids de tant d'inimitiés.

Pour toute réponse à cette vive attaque, l'empereur le prit par la main,
le conduisit à la fenêtre, l'ouvrit, et lui dit: «Voyez-vous là-haut
cette étoile?--Non, sire.--Regardez bien.--Sire, je ne la vois pas.--Eh
bien! moi je la vois!» s'écria Napoléon. Le cardinal, saisi
d'étonnement, se tut, s'imaginant qu'il n'y avait plus de voix humaine
assez forte pour se faire entendre d'une ambition si colossale, qu'elle
atteignait déjà les cieux.

Quant au témoin de cette scène singulière, il comprit tout autrement les
paroles de son chef. Elles ne lui parurent point l'expression d'une
confiance exagérée dans sa fortune, mais plutôt celle de la grande
différence que Napoléon établissait entre les aperçus de son génie et
ceux de la politique du cardinal!

Mais, en supposant même que l'ame de Napoléon n'ait point été exempte
d'un penchant à la superstition, son esprit était à la fois trop ferme
et trop éclairé pour laisser dépendre d'une faiblesse d'aussi grandes
destinées. Une grande inquiétude le préoccupait: c'était la pensée de
cette même mort qu'il semblait braver. Il sentait ses forces
s'affaiblir, et craignait qu'après lui cet empire français, ce grand
trophée de tant de travaux et de victoires, ne fût démembré.

«L'empereur russe était, disait-il, le seul souverain qui pesât encore
sur le sommet de cet immense édifice. Jeune et plein de vie, les forces
de ce rival croissaient encore, quand déjà les siennes déclinaient.» Il
lui semblait que, des bords du Niémen, Alexandre n'attendait que la
nouvelle de sa mort pour se saisir du sceptre de l'Europe, et l'arracher
des mains de son faible successeur. «Quand l'Italie entière, la Suisse,
l'Autriche, la Prusse et toute l'Allemagne marchaient sous ses aigles,
qu'attendrait-il donc pour prévenir ce danger, et pour consolider le
grand empire, en rejetant Alexandre et la puissance russe, affaiblie de
la perte de toute la Pologne, au-delà du Borysthène?»

Telles furent ses paroles prononcées dans le secret de l'intimité; elles
renferment sans doute le véritable motif de cette terrible guerre. Quant
à sa précipitation à la commencer, il semblait qu'il se hâtât, poussé
par l'instinct d'une mort prochaine. Une humeur acre répandue dans sang,
et qu'il accusait de son irascibilité, «mais sans laquelle, disait-il,
on ne gagnait pas de batailles,» le dévorait.

Qui de nous a su pénétrer assez avant dans l'organisation humaine pour
affirmer que ce vice caché ne fût pas l'une des causes de cette inquiète
activité qui hâtait les événemens, et qui fit sa grandeur et sa chute?

Cet ennemi intérieur manifestait de plus en plus sa présence par une
douleur secrète, et par de violentes convulsions d'estomac qu'il lui
faisait éprouver. Dès 1806, à Varsovie, dans une de ces crises
douloureuses, on[14] avait entendu Napoléon s'écrier, «qu'il portait en
lui le principe d'une fin prématurée, et qu'il périrait du même mal que
son père.»

[Note 14: Le comté de Lobau.]

Déjà pour lui, les courts exercices de la chasse, le galop des chevaux
les plus doux, étaient une fatigue: comment soutiendrait-il donc les
longues journées, et les mouvemens rapides et violens par lesquels les
combats se préparent? Aussi pendant que, même autour de lui, la plupart
le croyaient emporté vers la Russie par sa grande ambition, par
l'inquiétude de son esprit et par son amour pour la guerre, seul et
presque sans témoin, il en pesait l'énorme poids, et, poussé par la
nécessité, il ne s'y décidait qu'après une pénible hésitation.

Enfin, le 3 août 1811, dans une audience, au milieu des envoyés de toute
l'Europe, il éclate; mais cet emportement, présage de la guerre, est une
preuve de plus de sa répugnance à la commencer. Peut-être la défaite que
viennent d'essuyer les Russes à Routschouk a-t-elle enflé son espoir, et
pense-t-il qu'en menaçant il arrêtera les préparatifs d'Alexandre.

C'est au prince Kourakin qu'il s'est adressé. Cet ambassadeur vient de
protester des intentions pacifiques de son souverain, il l'interrompt:
«Non, son maître veut la guerre! il sait par ses généraux que les armées
russes accourent sur le Niémen! L'empereur Alexandre trompe et gagne
tous ses envoyés!» Puis apercevant Caulincourt, il traverse rapidement
la salle, et l'interpelant avec violence: «Oui, vous aussi vous êtes
devenu Russe. Vous êtes séduit par l'empereur Alexandre.» Le duc
répliqua fermement: «Oui, sire, parce que je le crois Français.»
Napoléon se tut; mais depuis ce moment il traita froidement ce
grand-officier, sans pourtant le rebuter; plusieurs fois même il essaya,
par de nouveaux raisonnemens, entremêlés de caresses familières, de le
faire rentrer dans son opinion, mais inutilement; il le trouva toujours
inflexible, prêt à le servir, mais sans l'approuver.




CHAPITRE IV.


PENDANT que Napoléon, entraîné par son caractère, par sa position et par
les circonstances, paraissait ainsi désirer et hâter l'instant des
combats, il gardait le secret de sa perplexité; l'année 1811 s'écoulait
en pourparlers de paix et en préparatifs de guerre. 1812 venait de
commencer, et déjà l'horizon s'obscurcissait. Nos armées d'Espagne
avaient fléchi: Ciudad-Rodrigo venait d'être reprise par les Anglais (19
janvier 1812); les discussions de Napoléon avec le pape s'aigrissaient;
Kutusof avait détruit l'armée turque sur le Danube (8 décembre 1811); la
France même devenait inquiète pour ses subsistances: tout enfin semblait
détourner les regards de Napoléon de la Russie, les ramener sur la
France et les y fixer; et lui, bien loin de s'aveugler, il reconnaissait
dans ces contrariétés les avertissemens d'une fortune toujours fidèle.

Ce fut sur-tout au milieu de ces longues nuits d'hiver, où l'on reste
long-temps seul avec soi-même, que son étoile parut l'éclairer de sa
plus vive lumière; elle lui montre les différens génies de tant de
peuples vaincus, attendant en silence le moment de venger leur injure;
les dangers qu'il court affronter, ceux qu'il laisse derrière lui, même
chez lui; que, comme les états de son armée, les tables de la population
de son empire étaient trompeuses, non par leur force numérique, mais par
leur force réelle: on n'y compte que des hommes vieillis par le temps ou
par la guerre, et des enfans: presque plus d'hommes faits! Où
étaient-ils? Les pleurs des femmes; les cris des mères le disaient
assez! penchées laborieusement sur cette terre qui sans elles resterait
inculte, elles maudissent la guerre en lui!

Et cependant il irait attaquer la Russie sans avoir soumis l'Espagne;
oubliant ce principe, dont lui-même donna si souvent le précepte et
l'exemple, «de ne jamais entreprendre sur deux points à la fois, mais
sur un seul et toujours en masse!» Pourquoi enfin sortirait-il d'une
situation brillante, quoique non assurée, pour se jeter dans une
position si critique, où le moindre échec pouvait tout perdre, où tout
revers serait décisif?

En ce moment, aucune nécessité de position, aucun sentiment
d'amour-propre ne pouvait forcer Napoléon à combattre ses propres
raisonnemens, et l'empêcher de s'écouter lui-même. Aussi devient-il
soucieux et agité. Il rassemble les différens états de situation de
chaque puissance de l'Europe; il s'en fait composer un résumé exact et
complet, et s'absorbe dans cette lecture: son anxiété s'accroît; pour
lui sur-tout l'irrésolution est un supplice.

Souvent on le voit à demi renversé sur un sofa, où il reste plusieurs
heures, plongé dans une méditation profonde; puis il en sort
tout-à-coup, comme en sursaut, convulsivement, et par des exclamations;
il croit s'entendre nommer, et s'écrie: «Qui m'appelle?» Alors se
levant, et marchant avec agitation: «Non, sans doute, s'est-il enfin
écrié, rien n'est assez établi autour de moi, même chez moi, pour une
guerre aussi lointaine! il faut la retarder de trois ans.» Et aussitôt
il dicte précipitamment le projet d'une note détaillée, par laquelle
l'empereur d'Autriche, son beau-père, deviendrait médiateur entre la
Russie, l'Angleterre et la France.

Il a lu les instructions qu'il vient de dicter, et il ne les signe pas;
on lui en fait l'observation; il répond, comme cela lui arrivait
souvent: «Non, demain matin, il ne faut jamais se presser d'expédier, la
nuit conseille;» et il donne ordre que cette affaire reste secrète, et
qu'on laisse toujours sur sa table le résumé qui l'éclaire sur les
dangers de sa position. Souvent il le relit, et chaque fois il approuve
et répète ses premières conclusions.

Celui qui écrivit ses instructions ignore ce qu'elles devinrent; ce qui
est certain, c'est que vers cette époque (le 25 mars 1812), Czernicheff
porta de nouvelles propositions à son souverain. Napoléon offrait de
déclarer qu'il ne contribuerait ni directement ni indirectement au
rétablissement d'un royaume de Pologne, et de s'entendre sur les autres
griefs.

Plus tard, le 17 avril, le duc de Bassano proposa à Castlereagh un
arrangement relatif à la péninsule et au royaume des Deux-Siciles; et
pour le reste, de traiter sur cette base; que chacune des deux
puissances garderait ce que l'autre ne pouvait pas lui ôter par la
guerre. Mais Castlereagh répondit que des engagements de bonne foi ne
permettaient pas à l'Angleterre de traiter sans préalablement
reconnaître Ferdinand VII pour roi d'Espagne.

Le 25 avril, Maret, en faisant part au comte Romanzof de cette
communication, répétait une partie des griefs de Napoléon contre la
Russie. C'était, premièrement, l'ukase du 31 décembre 1810, qui
prohibait l'entrée en Russie de la plupart des productions françaises,
et détruisait le système continental; secondement, la protestation
d'Alexandre contre la réunion du duché d'Oldenbourg; troisièmement, les
armements de la Russie.

Ce ministre rappelait que Napoléon avait offert d'accorder une indemnité
au duc d'Oldenbourg, et de s'engager formellement à ne jamais concourir
au rétablissement de la Pologne; qu'en 1811, il avait proposé à
Alexandre de donner au prince Kourakin les pouvoirs nécessaires pour
qu'il traitât avec le duc de Bassano sur tous leurs griefs; mais que
l'empereur russe avait éludé cette invitation, en promettant d'envoyer
Nesselrode à Paris, promesse qui n'avait point eu de suite.

L'ambassadeur moskovite remit presque en même temps l'ultimatum
d'Alexandre. Il voulait l'entière évacuation de la Prusse; celle de la
Poméranie suédoise; une diminution de la garnison de Dantzick; du reste
il offrait d'accepter une indemnité pour le duché d'Oldenbourg; il se
prêtait à des arrángemens de commerce avec la France, et enfin à de
vaines modifications à l'ukase du 31 décembre 1810.

Mais il était trop tard; d'ailleurs au point où l'on en était venu, cet
ultimatum entraînait la guerre. Napoléon était trop fier et de lui-même
et de la France, il était trop commandé par sa position, pour céder
devant un négociateur menaçant, pour laisser la Prusse libre de se jeter
dans les bras que lui tendaient les Russes, et pour abandonner ainsi la
Pologne. Il s'était engagé trop avant, il fallait rétrograder pour
trouver un point d'arrêt; et, dans sa position, Napoléon considérait
tout pas rétrograde comme le commencement d'une chute complète.




CHAPITRE V.


SES voeux tardifs n'étant pas exaucés, il envisage l'énormité de ses
forces; il revient sur les souvenirs de Tilsitt et d'Erfurt; il
accueille des renseignements inexacts sur le caractère de son rival.
Tantôt il espère qu'Alexandre fléchira devant l'approche d'une si
menaçante invasion, tantôt il cède à son imagination conquérante; il la
laisse avec complaisance se déployer de Cadix à Kasan, et couvrir
l'Europe entière. Alors son génie semble ne plus se plaire qu'à Moskou.
Cette ville est à huit cents lieues de lui, et déjà il prend sur elle
des renseignemens comme sur un lieu qu'on est à la veille d'occuper. Un
Français, un médecin, long-temps habitant de cette capitale, lui a
répondu que ses magasins et ses environs peuvent, pendant huit mois,
nourrir son armée: il l'attache à sa personne.

Toutefois, sentant le péril où il s'engage, il cherche à s'entourer de
tous les siens. Talleyrand même a été rappelé; il devait être envoyé à
Varsovie, mais la jalousie d'un compétiteur et une intrigue le rejettent
dans la disgrace. Napoléon, abusé par une calomnie adroitement répandue,
crut en avoir été trahi. Sa colère fut extrême, son expression terrible.
Savary fit pour l'éclairer de vains efforts, qu'il prolongea jusqu'à
l'époque de notre entrée à Wilna; là, ce ministre envoyait encore à
l'empereur une lettre de Talleyrand: elle montrait l'influence de la
Turquie et de la Suède sur la guerre de Russie, et offrait son zèle pour
ces deux négociations.

Mais Napoléon n'y répondit que par une exclamation de dédain. «Cet homme
se croyait-il si nécessaire! pensait-il l'instruire!» Puis il força son
secrétaire d'envoyer cette lettre à celui-là même de ses ministres qui
redoutait le plus le crédit de Talleyrand.

Il ne serait pas exact de dire, qu'autour de Napoléon tous virent cette
guerre d'un oeil inquiet: on entendit dans l'intérieur du palais, comme
au dehors, l'ardeur de beaucoup de militaires répondre à la politique de
leur chef. La plupart s'accordèrent sur la possibilité de conquérir la
Russie, soit que leur espoir y vît à acquérir suivant leur position,
depuis un simple grade jusqu'à un trône; soit qu'il se fussent laissé
prendre à l'enthousiasme des Polonais; ou qu'en effet cette expédition,
conduite avec sagesse, dût réussir; soit enfin qu'avec Napoléon tout
leur parût possible.

Parmi les ministres de l'empereur, plusieurs désapprouvèrent; le plus
grand nombre se tut; un seul fut accusé de flatterie, et ce fut sans
fondement. On l'entendait, il est vrai, répéter, «que l'empereur n'était
pas assez grand, qu'il fallait qu'il fût plus grand encore pour pouvoir
s'arrêter.» Mais ce ministre était réellement ce que tant de courtisans
veulent paraître: il avait une foi réelle et absolue dans le génie et
dans l'étoile de son souverain.

Au reste, c'est à tort qu'on impute à ses conseils une grande partie de
nos malheurs; on n'influençait pas Napoléon: dès que son but était
marqué et qu'il marchait pour l'atteindre, il n'admettait plus de
contradictions. Lui-même semblait vouloir n'accueillir que ce qui
flattait sa détermination; il repoussait avec humeur, et même avec une
apparente incrédulité, les nouvelles fâcheuses, comme s'il eût craint de
se laisser ébranler par elles. Cette façon d'être changea de nom suivant
sa fortune: heureux, on l'appela force de caractère; malheureux, on n'y
vit plus que de l'aveuglement.

Une telle disposition reconnue conduisit quelques subalternes à lui
faire des rapports infidèles. Un ministre lui-même se crut parfois
obligé de garder un silence dangereux. Les premiers enflaient les
espérances de succès, pour imiter la fière assurance de leur chef, et
pour que leur aspect laissât dans son esprit l'impression d'un heureux
présage; le second taisait quelquefois les mauvaises nouvelles, pour
éviter, a-t-il dit, les brusques repoussemens dont alors il était
accueilli.

Mais cette crainte, qui n'arrêtait pas Caulincourt et plusieurs autres,
n'eut pas plus d'influence sur Duroc, Daru, Lobau, Rapp, Lauriston, et
parfois même sur Berthier. Ces ministres et ces généraux, chacun en ce
qui le concernait, n'épargnaient pas la vérité à l'empereur. S'il
arrivait qu'elle l'irritât, alors Duroc, sans céder, s'enveloppait
d'impassibilité; Lobau résistait avec rudesse; Berthier gémissait et se
retirait les larmes aux yeux; Caulincourt et Daru, l'un pâlissant,
l'autre rougissant de colère, repoussaient les vives dénégations de
l'empereur; le premier avec une impétueuse opiniâtreté, et le second
avec une fermeté nette et sèche. On les vit plusieurs fois terminer ces
altercations en se retirant brusquement et en fermant la porte sur eux
avec violence.

On doit au reste ajouter ici que ces discussions animées n'eurent jamais
de suites fâcheuses: on se retrouvait l'instant d'après, sans qu'il y
parût autrement que par un redoublement d'estime de Napoléon, pour la
noble franchise qu'on venait de lui montrer.

J'ai donné ces détails parce qu'ils ne sont point ou qu'ils sont mal
connus, parce que Napoléon, dans son intérieur, ne ressemblait pas à
l'empereur en public, et que cette partie du palais est restée secrète.
Car, dans cette cour sérieuse et nouvelle, on parlait peu: tout était
classé sévèrement, de sorte qu'un salon ignorait l'autre. Enfin, parce
qu'on ne peut bien comprendre les grands événemens de l'histoire qu'en
connaissant bien le caractère et les moeurs de ses principaux
personnages.

Cependant une famine s'annonçait en France. Bientôt la crainte
universelle accrut le mal par les précautions qu'elle suggéra.
L'avarice, toujours prête à saisir toutes les voies de fortune, s'empara
des grains, encore à vil prix, et attendit que la faim les lui
redemandât au poids de l'or. Alors l'alarme devint générale. Napoléon
fut forcé de suspendre son départ: impatient il pressait son conseil;
mais les mesures à prendre étaient graves, sa présence nécessaire; et
cette guerre où chaque heure perdue était irréparable, fut retardée de
deux mois.

L'empereur ne recula pas devant cet obstacle; d'ailleurs ce retard
donnait aux moissons nouvelles des Russes le temps de croître. Elles
nourriront sa cavalerie; son armée traînera moins de transports à sa
suite; sa marche étant plus légère, en sera plus rapide: il atteindra
donc l'ennemi, et cette grande expédition, comme tant d'autres, sera
terminée par une bataille.

Tel fut son espoir! car, sans s'abuser sur sa fortune, il en calculait
la puissance sur les autres: elle entrait dans l'évaluation de ses
forces. C'est ainsi qu'il la mettait par-tout où le reste lui manquait,
l'ajoutant à ce que ses moyens avaient d'insuffisant, sans craindre de
l'user à force de l'employer, sûr que ses alliés, que ses ennemis y
croiraient encore plus que lui-même. Toutefois, dans la suite de cette
expédition, on verra qu'il fut trop confiant dans cette puissance, et
qu'Alexandre sut y échapper.

Tel était Napoléon! au-dessus des passions des hommes par sa propre
grandeur, et aussi, parce qu'une plus grande passion le dominait; car
ces maîtres du monde le sont-ils jamais entièrement d'eux-mêmes? Et
cependant le sang allait couler; mais dans leur grande carrière, les
fondateurs d'empires marchent vers leur but, comme le destin, dont ils
semblent être les ministres, et que n'ont jamais arrêté ni guerre, ni
tremblement de terre, ni tous ces fléaux que le ciel permet, sans
daigner en faire comprendre l'utilité à ses victimes.





LIVRE TROISIÈME.




CHAPITRE I.


LE temps de délibérer était passé, et celui d'agir enfin venu. Le 9 mai
1812, Napoléon, jusque-là toujours triomphant, sort d'un palais où il ne
devait plus rentrer que vaincu.

De Paris à Dresde, sa marche fut un triomphe continuel. C'était d'abord
la France orientale qu'il avait à traverser; cette partie de l'empire
lui était dévouée: bien différente de l'ouest et du sud, elle ne le
connaissait que par des bienfaits et des triomphes. De nombreuses et
brillantes armées, que la fertile Allemagne attirait, et qui croyaient
marcher à une gloire prompte et certaine, traversaient fièrement ces
contrées, y répandaient de l'argent, en consommaient les produits. La
guerre de ce côté avait toujours l'apparence de la justice.

Plus tard, quand nos heureux bulletins y arrivèrent, l'imagination,
étonnée de se voir dépassée par la réalité, s'enflamma; l'enthousiasme
saisit ces peuples, comme aux temps d'Austerlitz et d'Iéna: on formait
des groupes nombreux autour des courriers, on les écoutait avec ivresse,
et, transporté de joie, l'on ne se séparait qu'aux cris de «Vive
l'empereur! Vive notre brave armée!»

On sait d'ailleurs que, de tout temps, cette partie de la France fut
belliqueuse. Elle est frontière: on y est élevé au bruit des armes, et
les armes y sont en honneur. On y est élevé au bruit des armes, et les
armes y sont en honneur. On y disait que cette guerre devait affranchir
la Pologne, tant aimée de la France; que les barbares d'Asie, dont on
menaçait l'Europe, allaient être repoussés dans leurs déserts; que
Napoléon rapporterait encore une fois tous les fruits de la victoire. Ne
seraient-ce pas les départemens de l'est qui les recueilleraient?
Jusque-là n'avaient-ils pas dû leurs richesses à la guerre, qui faisait
passer par leurs mains tout le commerce de la France avec l'Europe! En
effet, bloqué par-tout ailleurs, l'empire ne respirait et ne
s'alimentait que par ses provinces de l'est.

Depuis dix ans, leurs routes étaient couvertes de voyageurs de tous les
rangs, qui venaient admirer la grande nation, sa capitale chaque jour
embellie, les chefs d'oeuvre de tous les arts et de tous les siècles,
que la victoire y avait rassemblés; et sur-tout cet homme
extraordinaire, prêt à porter la gloire nationale au-delà de toutes
gloires connues. Satisfaits dans leurs intérêts, comblés dans leur
amour-propre, les peuples de l'est de la France devaient donc tout à la
victoire. Ils ne se montrèrent point ingrats; aussi accompagnèrent-ils
l'empereur de tous leurs voeux: ce fut par-tout des acclamations et des
arcs de triomphe, par tout un même empressement.

En Allemagne, on trouva moins d'affection, mais plus d'hommages
peut-être. Vaincus et soumis, les Allemands, soit amour-propre, soit
penchant pour le merveilleux, étaient tentés de voir dans Napoléon un
être surnaturel. Étonnés, comme hors d'eux-mêmes, et emportés par le
mouvement universel, ces bons peuples s'efforçaient d'être de bonne foi
ce qu'il fallait paraître.

Ils vinrent border la longue route que suivait l'empereur. Leurs princes
quittèrent leurs capitales et remplirent les villes où devait s'arrêter
quelques instans, cet arbitre de leurs destins. L'impératrice et une
cour nombreuse suivaient Napoléon; il marchait aux terribles chances
d'une guerre lointaine et décisive, comme on en revient, vainqueur et
triomphant. Ce n'était pas ainsi que jadis, il avait coutume de se
présenter au combat.

Il avait souhaité que l'empereur d'Autriche, plusieurs rois, et une
foule de princes, vinssent à Dresde sur son passage; son désir fut
satisfait; tous accoururent: les uns, guidés par l'espoir, d'autres
poussés par la crainte; pour lui, son motif fut de s'assurer de son
pouvoir, de le montrer, et d'en jouir.

Dans ce rapprochement avec l'antique maison d'Autriche, son ambition se
plut à montrer à l'Allemagne une réunion de famille. Il pensa que cette
assemblée brillante de souverains contrasterait avec l'isolement du
prince russe, qu'il s'effrayerait peut-être de cet abandon général.
Enfin, cette réunion de monarques coalisés semblait déclarer que la
guerre de Russie était européenne.

Là, il était au centre de l'Allemagne, lui montrant son épouse, la fille
des Césars, assise à ses côtés. Des peuples entiers s'étaient déplacés
pour se précipiter sur ses pas; riches et pauvres, nobles comme
plébéiens, amis et ennemis, tous accouraient. On voyait leur foule
curieuse, attentive, se presser dans les rues, sur les routes, dans les
places publiques; ils passaient des jours, des nuits entières, les yeux
fixés sur la porte et sur les fenêtres de son palais. Ce n'est point sa
couronne, son rang, le luxe de sa cour, c'est lui seul qu'ils viennent
contempler; c'est un souvenir de ses traits qu'ils cherchent à
recueillir: ils veulent pouvoir dire à leurs compatriotes, à leurs
descendans moins heureux, qu'ils ont vu Napoléon.

Sur les théâtres, des poètes s'abaissèrent jusqu'à le diviniser; ainsi
des peuples entiers étaient ses flatteurs.

Dans ces hommages d'admiration, il y eut peu de différence entre les
rois et leurs peuples; on n'attendit pas même à s'imiter, ce fut un
accord unanime. Pourtant les sentimens intérieurs n'étaient pas les
mêmes.

Dans cette importante entrevue nous étions attentifs à considérer ce que
ces princes y apporteraient d'empressement, et notre chef de fierté.
Nous espérions en sa prudence, ou que blasé sur tant de puissance, il
dédaignerait d'en abuser; mais celui qui, inférieur encore, n'avait
parlé qu'en ordonnant, même à ses chefs, aujourd'hui vainqueur et maître
de tous, pourrait-il se plier à des égards suivis et minutieux?
Cependant il se montra modéré, et chercha même à plaire; mais ce fut
avec effort, en laissant apercevoir la fatigue qu'il en éprouvait. Chez
ces princes, il avait plutôt l'air de les recevoir que d'en être reçu.

De leur côté, on eût dit que, connaissant sa fierté, et n'espérant plus
le vaincre que par lui-même, ces monarques et leur peuples ne
s'abaissaient tant autour de lui, que pour accroître disproportionnément
son élévation, et l'en éblouir. Dans leurs réunions, leur attitude,
leurs paroles, jusqu'au son de leur voix, attestaient son ascendant sur
eux. Tous étaient là pour lui seul! Ils discutaient à peine, toujours
prêts à reconnaître sa supériorité, que lui ne sentait déjà que trop
bien. Un suzerain n'eût pas beaucoup plus exigé de ses vassaux.

Son lever offrait un spectacle encore plus remarquable! Des princes
souverains y vinrent attendre l'audience du vainqueur de l'Europe: ils
étaient tellement mêlés à ses officiers, que souvent ceux-ci
s'avertissaient de prendre garde, et de ne point froisser
involontairement ces nouveaux courtisans, confondus avec eux. Ainsi la
présence de Napoléon faisait disparaître les différences; il était
autant leur chef que le nôtre. Cette dépendance commune semblait tout
niveler autour de lui. Peut-être alors, l'orgueil militaire mal contenu,
de plusieurs généraux français, choqua ces princes: on se croyait élevé
jusqu'à eux; car enfin, quelle que soit la noblesse et le rang du
vaincu, le vainqueur est son égal.

Cependant les plus sages d'entre nous s'effrayaient, ils disaient, mais
sourdement, qu'il fallait se croire surnaturel pour tout dénaturer et
déplacer ainsi, sans craindre d'être entraîné soi-même dans ce
bouleversement universel. Ils voyaient ces monarques quitter le palais
de Napoléon, l'oeil et le sein gonflés des plus amers ressentimens. Ils
croyaient les entendre la nuit, seuls avec leurs ministres, faisant
sortir de leurs coeurs cette multitude de chagrins qu'ils avaient
dévorés. Tout avait aigri leur douleur! Qu'elle était importune cette
foule qu'il leur avait fallu traverser, pour parvenir à la porte de leur
superbe dominateur; et cependant, la leur restait déserte; car tout,
même leurs peuples, semblait les trahir. En proclamant son bonheur, ne
voyait on pas qu'on insultait à leur infortune? Ils étaient donc venus à
Dresde pour relever l'éclat du triomphe de Napoléon; car c'était d'eux
qu'il triomphait ainsi: chaque cri d'admiration pour lui, étant un cri
de reproche contre eux; sa grandeur étant leur abaissement; ses
victoires, leurs défaites.

Ils répandirent sans doute ainsi leur amertume, et chaque jour la haine
se creusait, dans leur sein, de plus profondes demeures. On vit d'abord
un prince se soustraire à cette pénible position par un départ
précipité. L'impératrice d'Autriche, dont le général Bonaparte avait
dépossédé les aïeux en Italie, se distinguait par son aversion, qu'elle
déguisait vainement: elle lui échappait par de premiers mouvemens que
saisissait Napoléon, et qu'il domptait en souriant: mais elle employait
son esprit et sa grace à pénétrer doucement dans les coeurs pour y semer
sa haine.

L'impératrice de France augmenta involontairement cette funeste
disposition. On la vit effacer sa belle-mère par l'éclat de sa parure:
si Napoléon exigeait plus de réserve, elle résistait, pleurait même, et
l'empereur cédait, soit attendrissement, fatigue, ou distraction. On
assure encore que, malgré son origine, il échappa à cette princesse de
mortifier l'amour-propre allemand, par des comparaisons peu mesurées,
entre son ancienne et sa nouvelle patrie. Napoléon l'en grondait, mais
doucement; ce patriotisme, qu'il avait inspiré, lui plaisait; il croyait
réparer ces imprudences par des présens.

Cette réunion ne put donc que froisser beaucoup de sentimens. Plusieurs
amours propres en sortirent blessés. Toutefois Napoléon, s'étant efforcé
de plaire, pensa les avoir satisfaits: en attendant à Dresde le résultat
des marches de son armée, dont les nombreuses colonnes traversaient
encore les terres des alliés, il s'occupa donc sur-tout de sa politique.

Le général Lauriston, ambassadeur de France à Pétersbourg, reçut l'ordre
de demander à l'empereur russe qu'il l'autorisât à venir lui communiquer
à Wilna des propositions définitives. Le général Narbonne, aide-de-camp
de Napoléon, partit pour le quartier-impérial d'Alexandre, afin
d'assurer ce prince des dispositions pacifiques de la France, et pour
l'attirer, dit-on, à Dresde. L'archevêque de Malines fut envoyé pour
diriger les élans du patriotisme polonais. Le roi de Saxe s'attendait à
perdre le grand-duché; il fut flatté de l'espoir d'une indemnité plus
solide.

Cependant, dès les premiers jours, on s'était étonné de n'avoir point vu
le roi de Prusse grossir la cour impériale; mais bientôt on apprit
qu'elle lui était comme interdite. Ce prince s'effraya d'autant plus
qu'il avait moins de torts. Sa présence devait embarrasser. Toutefois,
encouragé par Narbonne, il se décide à venir. On annonce son arrivée à
l'empereur: celui-ci, irrité, refuse d'abord de le recevoir: «Que lui
veut ce prince? N'était-ce pas assez de l'importunité de ses lettres et
de ses réclamations continuelles! Pourquoi vient-il encore le persécuter
de sa présence! Qu'a-t-il besoin de lui!» Mais Duroc insiste; il
rappelle le besoin que Napoléon a de la Prusse contre la Russie, et les
portes de l'empereur s'ouvrent au monarque. Il fut reçu froidement, mais
avec les égards que l'on devait à son rang suprême. On accepta les
nouvelles assurances de son dévouement, dont il donna des preuves
multipliées.

On dit qu'alors on fit espérer à ce monarque la possession des provinces
russes allemandes, que ses troupes devaient être chargées d'envahir. On
assure même, qu'après leur conquête, il en demanda l'investiture à
Napoléon. On a dit encore, mais vaguement, que Napoléon laissa le prince
royal de Prusse prétendre à la main de l'une de ses nièces. C'était là
le prix des services que lui rendait la Prusse dans cette nouvelle
guerre. Il allait, disait-il, l'essayer. Ainsi Frédéric, devenu l'allié
de Napoléon, pourrait conserver une couronne affaiblie; mais les preuves
manquent pour affirmer que cette union séduisit le roi de Prusse, comme
l'espoir d'une alliance pareille avait séduit le prince d'Espagne.

Telle était alors la résignation des souverains à la puissance de
Napoléon. Ceci est un exemple de l'empire de la nécessité sur tous, et
montre jusqu'où peut conduire, chez les princes, comme chez les
particuliers, l'espoir d'acquérir et la crainte de perdre.

Cependant Napoléon attendait encore le résultat des négociations de
Lauriston et du général Narbonne. Il espérait vaincre Alexandre par le
seul aspect de son armée réunie, et sur-tout par l'éclat menaçant de son
séjour à Dresde. À Posen, quelques jours après, lui-même en convint,
quand il répondit au général Dessollés: «La réunion de Dresde n'ayant
pas déterminé Alexandre à la paix, il ne faut plus l'attendre que de la
guerre.»

Ce jour-là, il ne parla que de ses anciennes victoires. Il semblait que,
doutant de l'avenir, il se retranchât dans le passé, et qu'il eût besoin
de s'armer de tous ses plus glorieux souvenirs contre un grand péril.
En effet, alors comme depuis, il sentit le besoin de se faire illusion
sur la faiblesse prétendue du caractère de son rival. Aux approches
d'une si grande invasion, il hésitait de l'envisager comme certaine: car
il n'avait plus la conscience de son infaillibilité, ni cette assurance
guerrière que donnent la force et le feu de la jeunesse, ni ce sentiment
du succès qui l'assure.

Au reste, ces pourparlers étaient non-seulement une tentative de paix,
mais encore une ruse de guerre. Par eux, il espérait rendre les Russes,
ou assez négligens pour se laisser surprendre dispersés, ou assez
présomptueux, s'ils étaient réunis, pour oser l'attendre. Dans l'un ou
l'autre cas, la guerre se serait trouvée terminée par un coup de main ou
par une victoire. Mais Lauriston ne fut pas reçu. Pour Narbonne, il
revint. «Il avait, dit-il, trouvé les Russes sans abattement et sans
jactance. De tout ce que leur empereur lui avait répondu, il résultait
qu'on préférait la guerre à une paix honteuse: qu'on se garderait bien
de s'exposer à une bataille contre un adversaire trop redoutable;
qu'enfin, on saurait se résoudre à tous les sacrifices, pour traîner la
guerre en longueur et rebuter Napoléon.»

Cette réponse, qui arrivait à l'empereur au milieu du plus grand éclat
de sa gloire, fut dédaignée. S'il faut tout dire, j'ajouterai qu'un
grand seigneur russe avait contribué à l'abuser: soit erreur ou feinte,
ce Moskovite avait su lui persuader, que son souverain se rebutait
devant les difficultés, et se laissait facilement abattre par les
revers. Malheureusement, le souvenir des complaisances d'Alexandre à
Tilsitt et à Erfurt, confirma l'empereur de France dans cette fausse
opinion.

Il resta jusqu'au 29 mai à Dresde, fier de ces hommages qu'il savait
apprécier; montrant à l'Europe les princes et les rois, issus des plus
antiques familles de l'Allemagne, formant une cour nombreuse à un prince
né de lui seul. Il semblait se plaire à multiplier les effets de ces
grands jeux du sort, comme pour en entourer et rendre plus naturel,
celui qui l'avait placé sur le trône, et pour y accoutumer ainsi les
autres et lui-même.




CHAPITRE II.


ENFIN, impatient de vaincre les Russes et d'échapper aux hommages des
Allemands, Napoléon quitte Dresde. Il ne reste à Posen que le temps
nécessaire pour plaire aux Polonais. Il néglige Varsovie, où la guerre
ne l'appelait pas assez impérieusement, et où il aurait retrouvé la
politique. Il séjourne à Thorn pour y voir ses fortifications, ses
magasins, ses troupes. Là, les cris des Polonais, que nos alliés pillent
impitoyablement et qu'ils insultent, se firent entendre. Napoléon
adressa des reproches au roi de Westphalie, même des menaces: mais on
sait qu'il les prodigue vainement; que leur effet se perd au milieu d'un
mouvement trop rapide; que d'ailleurs, ainsi que tous les autres accès,
ceux de sa colère sont suivis d'affaissement et de faiblesse; qu'enfin,
lui-même peut se reprocher d'être la cause de ces désordres qui
l'irritent: car, de l'Oder à la Vistule et jusqu'au Niémen, si les
vivres sont suffisans et bien placés, les fourrages moins portatifs
manquent. Déjà nos cavaliers ont été forcés de couper les seigles verts,
et de dépouiller les maisons de leurs toits de chaume pour en nourrir
leurs chevaux. Il est vrai que tous ne s'en sont pas tenus là; mais
quand un désordre est autorisé, comment défendre les autres?

Le mal s'accrut au-delà du Niémen. L'empereur avait compté sur une
multitude de voitures légères et sur de gros fourgons, destinés chacun à
porter plusieurs milliers de livres pesant, dans des sables que des
chariots du poids de quelques quintaux traversent avec peine. Ces
transports étaient organisés en bataillons et en escadrons. Chaque
bataillon de voitures légères, dites comtoises, était de six cents
chariots, et pouvait porter six mille quintaux de farine; le bataillon
de voitures lourdes, traînées par des boeufs, portait quatre mille huit
cents quintaux. Il y avait, en outre, vingt-six escadrons de voitures
chargées d'équipages militaires, une multitude de chariots d'outils de
toute espèce, ainsi que des milliers de caissons d'ambulance et
d'artillerie, six équipages de ponts et un de siége.

Les voitures de vivres devaient recevoir leur chargement des magasins
établis sur la Vistule. Quand l'armée passa ce fleuve, elle reçut
l'ordre de prendre, sans s'arrêter, pour vingt-cinq jours de vivres,
mais de ne s'en servir qu'au-delà du Niémen. Au reste, la plupart de ces
moyens de transport manquèrent, soit que cette organisation de soldats,
conducteurs de convois militaires, fût vicieuse, l'honneur et l'ambition
n'y soutenant pas la discipline; soit sur-tout que ces voitures fussent
trop pesantes pour le sol, les distances trop considérables, et les
privations et les fatigues trop fortes: le plus grand nombre atteignit à
peine la Vistule.

On s'approvisionna en marchant. Le pays étant fertile, chevaux,
chariots, bestiaux, vivres de toute espèce, tout fut enlevé: on entraîna
tout, ainsi que les habitans nécessaires pour conduire ces convois.
Quelques jours après, au Niémen, l'embarras du passage, et la rapidité
des premières marches de guerre firent abandonner tous les fruits de ce
pillage avec autant d'indifférence qu'on avait mis de violence à s'en
saisir.

Toutefois, dans ces moyens irréguliers, il y en avait que l'importance
du but pouvait excuser. Il s'agissait de surprendre l'armée russe,
ensemble ou dispersée, de faire un coup de main avec quatre cent mille
hommes. La guerre, le pire de tous les fléaux, en eût été plus courte.
Nos longs et lourds convois auraient appesanti notre marche; il était
plus à propos de vivre du pays: on eût pu l'en dédommager ensuite. Mais
on fit le mal nécessaire et le mal superflu: car qui s'arrête dans le
mal? Quel chef pouvait répondre de cette foule d'officiers et de
soldats, répandus dans le pays, pour en ramasser les ressources? à qui
porter ses plaintes? qui punir? tout se faisait en courant; on n'avait
le temps ni de juger, ni même de reconnaître les coupables. Entre
l'affaire de la veille et celle du jour suivant, tant d'autres s'étaient
élevées! car alors les affaires d'un mois s'entassaient dans un jour.

D'ailleurs, quelques chefs donnèrent l'exemple: il y eut émulation dans
le mal. En ce genre, plusieurs de nos alliés surpassèrent les Français.
Nous fûmes leurs maîtres en tout, mais en imitant nos qualités, ils
outrèrent nos défauts. Leur pillage grossier et brutal révolta.

Cependant l'empereur voulait de l'ordre dans le désordre. Au milieu des
cris accusateurs de deux peuples alliés, sa colère distingua quelques
noms. On trouve dans ses lettres: «J'ai mis à l'ordre les généraux----
et----. J'ai supprimé la brigade----; Je l'ai mise à l'ordre de l'armée,
c'est-à-dire de l'Europe. J'ai fait écrire au----qu'il courait risque
des plus grands désagrémens, s'il n'y mettait ordre,» Quelques jours
après il rencontra ce---- à la tête de ses troupes, et encore tout
irrité, il lui cria: «Vous vous déshonorez; vous donnez l'exemple du
pillage. Taisez-vous, ou retournez chez votre père, je n'ai pas besoin
de vous.»

De Thorn, Napoléon descendit la Vistule. Graudentz était prussienne; il
évite d'y passer: cette forteresse importait a la sûreté de l'armée; un
officier d'artillerie et des artificiers y furent envoyés: le motif
apparent était d'y faire des cartouches; le motif réel resta secret; car
la garnison prussienne était nombreuse: elle se tint sur ses gardes, et
l'empereur, qui avait passé outre, n'y songea plus.

Ce fut à Marienbourg que l'empereur revit Davoust.

Soit fierté naturelle ou acquise, ce maréchal n'aimait à reconnaître
pour son chef que celui de l'Europe. D'ailleurs son caractère est
absolu, opiniâtre, tenace; il ne plie guère plus devant les
circonstances que devant les hommes. En 1809, Berthier fut son chef
pendant quelques jours, et Davoust gagna une bataille et sauva l'armée
en lui désobéissant. De là une haine terrible; pendant la paix, elle
s'augmenta, mais sourdement: car ils vivaient éloignés l'un de l'autre:
Berthier à Paris, Davoust à Hambourg; mais cette guerre de Russie les
remit en présence.

Berthier s'affaiblissait. Depuis 1805, toute guerre lui était odieuse.
Son talent était sur-tout dans son activité et dans sa mémoire. Il
savait recevoir et transmettre, à toutes les heures du jour et de la
nuit, les nouvelles et les ordres les plus multipliés. Mais, dans cette
occasion, il se crut en droit d'ordonner lui-même. Ces ordres déplurent
à Davoust. Leur première entrevue fut une violente altercation; elle eut
lieu à Marienbourg, où l'empereur venait d'arriver, et devant lui.

Davoust s'expliqua durement; il s'emporta jusqu'à accuser Berthier
d'incapacité ou de trahison. Tous deux se menacèrent; et quand Berthier
fut sorti, Napoléon, entraîné par le caractère naturellement soupçonneux
du maréchal, s'écria: «Il m'arrive quelquefois de douter de la fidélité
de mes plus anciens compagnons d'armes; mais alors la tête me tourne de
chagrin, et je m'empresse de repousser de si cruels soupçons.»

Pendant que Davoust jouissait peut-être du dangereux plaisir d'avoir
humilié son ennemi, l'empereur se rendait à Dantzick, et Berthier, plein
de vengeance, l'y suivait. Dès lors, le zèle, la gloire de Davoust, ses
soins pour cette nouvelle expédition, tout ce qui devait le servir
commença à lui devenir contraire. L'empereur lui avait écrit: «qu'on
allait faire la guerre dans un pays nu, où l'ennemi détruirait tout, et
qu'il fallait se préparer à s'y suffire à soi-même.» Davoust lui
répondit par l'énumération de ses préparatifs. «Il a soixante-dix mille
hommes dont l'organisation est complète; ils portent pour vingt-cinq
jours de vivres. Chaque compagnie renferme des nageurs, des maçons, des
boulangers, des tailleurs, des cordonniers, des armuriers, enfin des
ouvriers de toute espèce. Elles portent tout avec elles; son armée est
comme une colonie: des moulins à bras suivent. Il a prévu tous les
besoins: tous les moyens d'y suppléer sont prêts.»

Tant de soins devaient plaire, ils déplurent: ils furent mal
interprétés. D'insidieuses observations furent entendues de l'empereur.
«Ce maréchal, lui disait-on, veut avoir tout prévu, tout ordonné, tout
exécuté. L'empereur n'est-il donc que le témoin de cette expédition? la
gloire en doit-elle être à Davoust?--En effet, s'écria l'empereur, il
semble que ce soit lui qui commande l'armée.»

On alla plus loin, on réveilla d'anciennes craintes: «N'était-ce pas
Davoust qui, après la victoire d'Iéna, avait attiré l'empereur en
Pologne? N'est-ce pas encore lui qui a voulu cette nouvelle guerre de
Pologne? lui qui déjà possède de si grands biens dans ce pays; dont
l'exacte et sévère probité a gagné les Polonais, et qu'on accuse
d'espérer leur trône.»

On ne sait si la fierté de Napoléon fut choquée de voir celle de ses
lieutenans se rapprocher autant de la sienne; ou si, dans cette guerre
si irrégulière, il se sentit de plus en plus gêné par le génie
méthodique de Davoust; mais cette impression fâcheuse s'approfondit;
elle eut des suites funestes; elle éloigna de sa confiance un guerrier
hardi, tenace et sage, et favorisa son penchant pour Murat, dont la
témérité flatta bien mieux ses espérances. Au reste, cette désunion
entre ses grands ne déplaisait pas à Napoléon, elle l'instruisait: leur
accord l'eût inquiété.

De Dantzick l'empereur se rendit, le 12 juin, à Koenigsberg. Là, se
termina la revue de ses immenses magasins, et du deuxième point de repos
et de départ de sa ligne d'opération. Des approvisionnemens de vivres,
immenses comme l'entreprise, y étaient rassemblés. Aucun détail n'avait
été négligé. Le génie actif et passionné de Napoléon était alors fixé
tout entier sur cette partie importante, et la plus difficile de son
expédition. Il fut en cela prodigue de recommandations, d'ordres,
d'argent même: ses lettres l'attestent. Ses jours se passaient à dicter
des instructions sur cet objet; la nuit il se relevait pour les répéter
encore. Un seul général reçut, dans une seule journée, six dépêches de
lui, toutes remplies de cette sollicitude.

Dans l'une, on remarque ces mots: «Pour des masses comme celles-ci, si
les précautions ne sont pas prises, les montures d'aucun pays ne
pourront suffire.» Dans une autre: «Il faut, dit-il, que tous les
caissons puissent être employés et chargés de farine, pain, riz, légumes
et eau-de-vie, hormis ce qui est nécessaire pour les ambulances. Le
résultat de tous mes mouvemens réunira quatre cent mille hommes sur un
seul point. Il n'y aura rien alors à espérer du pays, et il faudra tout
avoir avec soi.» Mais d'une part les moyens de transport furent mal
calculés, et de l'autre il se laissa emporter dès qu'il fut en
mouvement.




CHAPITRE III.


DE Koenigsberg à Gumbinen, Napoléon passa en revue plusieurs de ses
armées; parlant aux soldats d'un air gai, ouvert et souvent brusque:
sachant bien, qu'avec ces hommes simples et endurcis, la brusquerie est
franchise; la rudesse, force; la hauteur, noblesse; et que les
délicatesses et les grâces que quelques-uns apportent de nos salons sont
à leurs yeux, faiblesse, pusillanimité; que c'est pour eux, comme une
langue étrangère, qu'ils ne comprennent pas, et dont l'accent les frappe
en ridicule.

Suivant son usage, il se promène devant les rangs. Il sait quelles sont
les guerres que chaque régiment a faites avec lui. Il s'arrête aux plus
vieux soldats; à l'un c'est la bataille des Pyramides, à l'autre celle
de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna, ou de Friedland, qu'il rappelle d'un
mot, accompagné d'une caresse familière. Et le vétéran qui se croit
reconnu de son empereur, se grandit tout glorieux au milieu de ses
compagnons moins anciens, qui l'envient.

Napoléon continue, il ne néglige pas les plus jeunes; il semble que pour
eux tout l'intéresse; leurs moindres besoins lui sont connus; il les
interroge. Leurs capitaines ont-ils soin d'eux? leur solde est-elle
payée? ne leur manque-t-il aucun effet? Il veut voir leurs sacs.

Enfin il s'arrête au centre du régiment. Là, il s'informe des places
vacantes, et demande à haute voix quels en sont les plus dignes. Il
appelle à lui ceux désignés, et les questionne. Combien d'années de
service? quelles campagnes? quelles blessures? quelles actions d'éclat?
puis il les nomme officiers et les fait recevoir sur-le-champ, en sa
présence, indiquant la manière: particularités qui charment le soldat!
ils se disent que ce grand empereur, qui juge des nations en masse,
s'occupe d'eux dans le moindre détail; qu'ils sont sa plus ancienne, sa
véritable famille! c'est ainsi qu'il fait aimer la guerre, la gloire, et
lui.

Cependant l'armée marchait de la Vistule sur le Niémen. Ce fleuve,
depuis Grodno jusqu'à Kowno, coule parallèlement à la Vistule. La
rivière de Prégel va de l'un vers l'autre; elle fut chargée de vivres.
Deux cent vingt mille hommes s'y rendirent sur quatre points différens.
Ils y trouvèrent du pain et quelques fourrages. Ces approvisionnemens
remontèrent avec eux cette rivière tant que sa direction permit.

Quand il fallut que l'armée quittât sa flotte, elle lui prit assez de
vivres pour atteindre et traverser le Niémen, préparer une victoire, et
arriver à Wilna. Là, l'empereur comptait sur les magasins des habitans,
sur ceux de l'ennemi et sur les siens, qu'il ferait venir de Dantzick,
par le Frisch-Haff, le Prégel, la Daine, le canal Frédéric et la Vilia.

Nous touchions à la frontière russe; de la droite à la gauche, ou du
midi au nord, l'armée était ainsi disposée devant le Niémen. D'abord, à
l'extrême droite, et sortant de la Gallicie sur Drogiczin, le prince
Schwartzenberg et trente-quatre mille Autrichiens; à leur gauche, venant
de Varsovie et marchant sur Bialystock et Grodno, le roi de Westphalie,
à la tête de soixante-dix-neuf mille deux cents Westphaliens, Saxons et
Polonais; à côté d'eux, le vice-roi d'Italie, achevant de réunir vers
Marienpol et Pilony soixante-dix-neuf mille cinq cents Bavarois,
Italiens et Français; puis l'empereur avec deux cent vingt mille hommes,
commandés par le roi de Naples, le prince d'Eckmühl, les ducs de
Dantzick, d'Istrie, de Reggio et d'Elchingen. Ils venaient de Thorn, de
Marienverder et d'Elbing, et se trouvaient, le 23 juin, en une seule
masse vers Nogaraïsky, à une lieue au-dessus de Kowno: Enfin, devant
Tilsitt, Macdonald et trente-deux mille cinq cents Prussiens, Bavarois
et Polonais formaient l'extrême gauche de la grande-armée.

Tout était prêt. Des bords du Guadalquivir, et de la mer des Calabres
jusqu'à ceux de la Vistule, six cent dix-sept mille hommes, dont quatre
cent quatre-vingt mille déjà présents; six équipages de ponts; un de
siége, plusieurs milliers de voitures de vivres, d'innombrables
troupeaux de boeufs, treize cent soixante-douze pièces de canon, et des
milliers de caissons d'artillerie et d'ambulance avaient été appelés,
réunis et placés à quelques pas du fleuve des Russes. La plus grande
partie des voitures de vivres étaient seules en retard.

Soixante mille Autrichiens, Prussiens et Espagnols venaient verser leur
sang pour celui qui accablait l'Espagne. Et cependant tous lui furent
fidèles. Lorsque l'on considérait que le tiers de l'armée de Napoléon
lui était étranger ou ennemi, on ne savait de quoi s'étonner le plus, ou
de l'audace de l'un, ou de la résignation des autres. Ainsi Rome faisait
servir ses conquêtes à conquérir.

Quant à nous, Français; il nous trouva remplis d'ardeur. Dans les
soldats, l'habitude; la curiosité, le plaisir de se montrer en maîtres
dans de nouveaux pays; la vanité des plus jeunes sur-tout, qui avaient
besoin d'acquérir quelque gloire qu'ils pussent raconter avec ce
charlatanisme tant aimé des soldats; ces récits toujours enflés de leurs
hauts faits, étant d'ailleurs indispensables à leur désoeuvrement, dès
qu'ils ne sont plus sous les armes. À cela il faut bien ajouter l'espoir
du pillage; car l'exigeante ambition de Napoléon avait souvent rebuté
ses soldats, comme les désordres de ceux-ci avaient gâté sa gloire. Il
fallut transiger depuis 1805, ce fut comme une chose convenue; eux
souffrirent son ambition; lui, leur pillage.

Toutefois ce pillage, on plutôt cette maraude, ne portait en général que
sur des vivres, qu'à défaut de distributions on exigeait de l'habitant,
mais souvent avec trop peu de mesure. Les pillages plus condamnables,
c'étaient les traîneurs, toujours nombreux dans des marches souvent
forcées, qui s'en rendaient coupables. Or, ces désordres ne furent
jamais tolérés. Pour les réprimer, Napoléon laissait des gendarmes et
des colonnes mobiles sur les traces de l'armée; puis, quand ces
traîneurs rejoignaient leurs corps, leurs sacs étaient examinés par
leurs officiers, ou même, comme à Austerlitz, par leurs compagnons
d'armes; et ils se faisaient entre eux une sévère justice.

Les dernières levées étaient trop jeunes et trop faibles, il est vrai:
mais l'armée avait encore beaucoup de ces hommes forts et tout
d'exécution, accoutumés aux situations critiques, et que rien
n'étonnait. On les reconnaissait d'abord à leurs figures martiales et à
leurs entretiens: ils n'avaient de souvenir et d'avenir que la guerre;
ils ne parlaient que d'elle. Leurs officiers étaient dignes d'eux, ou le
devenaient: car pour conserver l'ascendant de son grade sûr de pareils
hommes, il fallait avoir à leur montrer des cicatrices, et pouvoir se
citer soi même.

Telle était alors la vie de ces hommes; tout y était action, même la
parole. Souvent on se vantait trop, mais cela engageait: car on était
sans cesse mis à l'épreuve, et là il fallait être ce qu'on avait voulu
paraître. Les Polonais sur-tout sont ainsi: ils se disent d'abord plus
qu'ils n'ont été, mais non pas plus qu'ils ne peuvent être. C'est une
nation de héros! se faisant valoir au-delà de la vérité, mais ensuite
mettant leur honneur à rendre vrai ce qui d'abord n'avait été ni vrai ni
même vraisemblable.

Quant aux anciens généraux, quelques uns n'étaient plus ces durs et
simples guerriers de la république; les honneurs, les fatigues, l'âge,
et l'empereur sur-tout en avaient amolli plusieurs. Napoléon forçait au
luxe par son exemple et par ses ordres: c'était, selon lui, un moyen
d'imposer à la multitude. Peut-être aussi cela empêchait d'accumuler, ce
qui aurait rendu indépendant; car étant la source des richesses, il
était bien aise d'entretenir le besoin d'y puiser, et ainsi de ramener
toujours à lui. Il avait donc poussé ses généraux dans un cercle dont il
était difficile de sortir; les forçant à passer sans cesse du besoin à
la prodigalité, et de la prodigalité au besoin, que lui seul pouvait
satisfaire.

Plusieurs n'avaient que des appointemens qui accoutumaient à une aisance
dont on ne pouvait plus se passer. S'il accordait des terres, c'était
sur ses conquêtes que la guerre exposait ensuite, et que la guerre
pouvait seule conserver.

Mais pour les retenir dans la dépendance, la gloire, habitude chez les
uns; passion chez les autres, besoin pour tous, suffisait; et Napoléon,
maître absolu de son siècle, et commandant même à l'histoire, était le
dispensateur de cette gloire. Quoiqu'il la mît à un prix fort haut, on
n'osait pas se rebuter: on aurait eu honte de convenir de sa faiblesse
devant sa force, et de s'arrêter devant un homme qui ne s'arrêtait pas
encore, quoique si haut parvenu.

D'ailleurs, le bruit d'une si grande expédition attirait; son succès
paraissait certain: ce serait une marche militaire jusqu'à Pétersbourg
et Moskou. Encore cet effort, et tout serait peut-être terminé. C'était
une dernière occasion qu'on se repentirait d'avoir laissé échapper: on
serait importuné des récits glorieux qu'en feraient les autres. La
victoire du jour vieillirait tant celle de la veille! on ne voulait pas
vieillir avec elle!

Et puis, quand la guerre était par-tout, comment l'éviter? Les champs
de bataille n'étaient pas indifférens: ici Napoléon commanderait en
personne; ailleurs c'était bien pour la même cause qu'on combattrait,
mais ce serait sous un autre chef. La renommée qu'on partagerait avec
lui serait étrangère à Napoléon, de qui pourtant dépendait tout, gloire
et fortune; et l'on savait que, soit penchant, ou politique, il n'en
dispensait abondamment les faveurs qu'à ceux dont la gloire rappelait sa
gloire; qu'il récompensait moins généreusement les exploits qui
n'étaient pas aussi les siens. Il fallait donc être de l'armée qu'il
commandait. De là l'empressement de tous pour y accourir, jeunes ou
vieux. Quel chef eut jamais tant de moyens de puissance! Il n'y avait
pas d'espoir qu'il ne pût flatter, exciter, rassasier.

Enfin, nous aimions en lui le compagnon de nos travaux; le chef qui nous
avait conduits à la renommée. L'étonnement, l'admiration qu'il
inspirait, flattaient notre amour-propre; car tout nous était commun
avec lui.

Quant à cette jeunesse d'élite qui, dans ces temps de gloire,
remplissait nos camps, son effervescence était naturelle. Qui de nous,
dans ses premières années, ne s'est point enflammé à la lecture de ces
hauts faits de guerre des anciens et de nos ancêtres? alors
n'aurions-nous pas voulu tous être ces héros, dont nous lisions
l'histoire réelle ou imaginaire? Dans cette exaltation, si tout-à-coup
ces souvenirs s'étaient réalisés pour nous; si nos yeux, au lieu de
lire, avaient vu ces merveilles; que nous en eussions senti les lieux à
notre portée, et que des places se fussent offertes à côté de ces
paladins dont notre jeune et vive imagination enviait la vie aventureuse
et la brillante renommée; qui de nous aurait hésité, et ne se serait pas
élancé plein de joie et d'espoir, en méprisant un odieux et honteux
repos!

Telles étaient les générations nouvelles. Alors on était libre d'être
ambitieux! Temps d'ivresse et de prospérité, où le soldat français,
maître de tout par la victoire, s'estimait plus que le seigneur, ou
même le monarque, dont il traversait les états! Il lui semblait que les
rois de l'Europe ne régnaient que par la permission de son chef et de
ses armes.

Ainsi, l'habitude entraînait les uns, l'ennui des cantonnemens les
autres; la plupart la nouveauté et sur-tout la passion de la gloire,
tous l'émulation; enfin la confiance dans un chef toujours heureux, et
l'espoir d'une prompte victoire, qui terminerait tout d'un coup la
guerre, et nous rendrait à nos foyers; car, pour l'armée entière de
Napoléon, comme pour quelques volontaires de la cour de Louis XIV, une
guerre n'était souvent qu'une bataille ou qu'un brillant et court
voyage.

Aujourd'hui on allait atteindre aux confins de l'Europe, où jamais armée
européenne n'avait été! on allait poser les colonnes d'Hercule! la
grandeur de l'entreprise, l'agitation de toute l'Europe qui y coopérait,
l'appareil imposant d'une armée de quatre cent mille fantassins et de
quatre-vingt mille cavaliers, tant de bruits de guerre, de sons
belliqueux, exaltaient jusqu'aux vétérans! Les plus froids ne pouvaient
échapper à ce mouvement général, à cet entraînement universel.

Enfin, sans tous ces motifs d'ardeur, le fond de l'armée était bon, et
toute bonne armée veut la guerre.





LIVRE QUATRIÈME.




CHAPITRE I.


NAPOLÉON satisfait se déclare. «Soldats, dit-il, la seconde guerre de
Pologne est commencée. La première s'est terminée à Friedland et à
Tilsitt. À Tilsitt, la Russie a juré éternelle alliance à la France et
guerre à l'Angleterre. Elle viole aujourd'hui ses sermens. Elle ne veut
donner aucune explication de son étrange conduite, que les aigles
françaises n'aient repassé le Rhin, laissant par là nos alliés à sa
discrétion. La Russie est entraînée par la fatalité; ses destins doivent
s'accomplir. Nous croit-elle donc dégénérés? Ne serions-nous donc plus
les soldats d'Austerlitz? Elle nous place entre le déshonneur et la
guerre; le choix ne saurait être douteux! Marchons donc en avant,
passons le Niémen, portons la guerre sur son territoire. La seconde
guerre de Pologne sera glorieuse aux armes françaises comme la première:
mais la paix que nous conclurons portera avec elle sa garantie; elle
mettra un terme à la funeste influence que la Russie exerce depuis
cinquante ans sur les affaires de l'Europe.»

Ces accens, qu'on croyait alors prophétiques, convenaient à une
expédition presque fabuleuse. Il fallait bien invoquer le destin et
croire à son empire, quand on allait lui livrer tant d'hommes et tant de
gloire.

L'empereur Alexandre harangua aussi son armée, mais tout autrement.
Quelques-uns virent dans ses proclamations la différence des deux
peuples, celle des deux souverains, et de leur position mutuelle. En
effet, l'une, défensive, fut simple et modérée; l'autre, offensive,
pleine d'audace et respirant la victoire: la première s'appuya de la
religion, l'autre de la fatalité; celle-ci de l'amour de la patrie,
celle-là de l'amour de la gloire: mais aucune ne parla de
l'affranchissement de la Pologne, qui était le véritable sujet de cette
guerre.

Nous marchions vers l'orient, notre gauche au nord, notre droite au
midi. À notre droite, la Volhinie nous appelait de tous ses voeux; au
centre, c'était Wilna, Minsk, toute la Lithuanie et la Samogitie; devant
notre gauche, la Courlande et la Livonie attendaient leur sort en
silence.

L'armée d'Alexandre, forte de trois cent mille hommes, contenait ces
peuples. Des bords de la Vistule, de Dresde, de Paris même, Napoléon
l'avait jugée. Il avait vu que son centre, commandé par Barclay,
s'étendait de Wilna et Kowno jusqu'à Lida et Grodno, s'appuyant à droite
à la Vilia, et à gauche au Niémen.

Ce fleuve couvrait le front des Russes; par le détour qu'il fait de
Grodno à Kowno; car c'est de l'une à l'autre de ces deux villes
seulement que le Niémen, en courant vers le nord, se présentait en
travers de notre attaque; et servait de frontière à la Lithuanie. Avant
Grodno, et depuis Kowno, il coule vers l'ouest.

Au sud de Grodno, Bagration avec soixante-cinq mille hommes vers
Wolkowisk; au nord de Kowno; à Rossiana et Keydani, Witgenstein avec
vingt-six mille hommes, remplaçaient cette frontière naturelle par leurs
baïonnettes.

En même temps, une autre armée, forte de cinquante mille hommes, et dite
de réserve, se rassemblait à Lutsk en Volhinie, pour contenir cette
province et observer Schwartzenberg: elle était confiée à Tormasof,
jusqu'à ce que le traité prêt à être signé à Bucharest, eût permis à
Tchitchakof et à la meilleure partie de l'armée de Moldavie, de le
joindre.

Alexandre, et sous lui Barclay de Tolly, son ministre de la guerre,
dirigeaient toutes ces forces. Elles étaient partagées en trois armées,
dites première d'occident sous Barclay, seconde d'occident sous
Bagration, et armée de réserve sous Tormasof. Deux autres corps se
formaient, l'un à Mozyr, aux environs de Bobruisk, et l'autre à Riga et
à Dünabourg. Les réserves étaient à Wilna et Swentziany. Enfin un vaste
camp retranché s'élevait devant Drissa, dans un repli de la Düna.

L'empereur français jugea que cette position derrière le Niémen n'était
ni offensive ni défensive, et que l'armée russe n'était guère mieux
placée, pour opérer une retraite; que cette armée, ainsi répandue sur
une ligne de soixante lieues, pouvait être surprise, dispersée, ce qui
lui arriva; que bien plus, la gauche de Barclay et l'armée de Bagration
tout entière, se trouvant à Lida et à Wolkowisk, en avant des marais de
la Bérézina qu'elles couvraient au lieu de s'en couvrir, pourraient y
être refoulées et prises; ou du moins, qu'une attaque brusque et directe
sur Kowno et Wilna, les couperait de leur ligne d'opération,
qu'indiquait Swentziany et le camp retranché de Drissa.

En effet, Doctorof et Bagration étaient déjà séparés de cette ligne, et
au lieu d'être restés en masse avec Alexandre, devant les routes qui
conduisent à la Düna, pour les défendre ou pour s'en servir, ils se
trouvaient placés à quarante lieues à leur droite.

C'est pourquoi Napoléon a partagé ses forces en cinq armées. Pendant que
Schwartzenberg, sortant de la Gallicie avec ses trente mille
Autrichiens, dont il a l'ordre d'exagérer le nombre, contiendra
Tormasof, et attirera vers le sud l'attention de Bagration, tandis que
le roi de Westphalie, avec ses quatre-vingt mille hommes occupera en
face ce général vers Grodno, sans le pousser d'abord trop vivement; et
que le vice-roi d'Italie, vers Pilony, se tiendra prêt à s'interposer,
entre ce même Bagration et Barday; enfin, pendant qu'à l'extrême gauche,
Macdonald, débouchant de Tilsitt, envahira le nord de la Lithuanie et
débordera la droite de Witgenstein, lui, Napoléon, avec deux cent mille
hommes, se précipitera sur Kowno, sur Wilna, sur son rival, et le
détruira du premier choc.

Si l'empereur russe plie et cède, il le poussera, il le rejettera sur
Drissa et jusqu'à la naissance de sa ligne d'opération; puis, tout à la
fois, lançant des détachements à droite, il enveloppera Bagration et
tous les corps de la gauche des Russes que par cette brusque irruption
il aura séparés de leur droite.

Je vais me hâter de tracer un court précis de l'histoire de nos deux
ailes, pressé de revenir au centre et de pourvoir m'occuper sans
distraction à reproduire les grandes scènes qui s'y sont passées.
Macdonald commandait l'aile gauche. Son invasion s'appuyait à la
Baltique, débordait l'aile droite russe; elle menaçait Revel, puis Riga,
et jusqu'à Pétersbourg. Riga le vit bientôt. La guerre se fixa sous ses
murs: quoique peu importante, elle fut soutenue par Macdonald avec
sagesse,» science et gloire, même dans sa retraite, qui ne lui fut
commandé ni par l'hiver ni par l'ennemi, mais seulement par Napoléon.

Quant à son aile droite, l'empereur avait compté sur l'appui de la
Turquie; il lui manqua. Il avait pensé que l'armée russe de Volhinie
suivrait le mouvement général de retraite d'Alexandre, et Tormasof au
contraire s'avança sur nos derrières. L'armée française se trouva donc
découverte, et menacée d'être tournée dans ces vastes plaines. La nature
n'y offrant point de garantie comme à l'aile gauche, il fallut s'y
suffire et s'appuyer sur soi-même. Quarante mille Saxons, Autrichiens et
Polonais y restèrent en observation.

Tormasof fut battu; mais une autre armée, que la paix de Bucharest
rendit disponible, vint se joindre aux restes de la première. Dès lors,
la guerre sur ce point devint défensive. Elle se fit mollement, comme on
devait s'y attendre, et quoique, avec cette armée d'Autrichiens, on eût
laissé des Polonais et un général français. La renommée vantait celui-ci
depuis long-temps, avec obstination, malgré des revers, et ce n'était
point un caprice.

Aucun succès, aucun revers ne fut décisif. Mais la position de ce corps,
presque tout autrichien, devint de plus en plus importante, quand la
grande-armée se retira sur lui. On jugera si Schwartzenberg trompa sa
confiance, s'il nous laissa envelopper sur la Bérézina, et s'il est vrai
qu'il parut alors ne vouloir plus être qu'un témoin armé de ce grand
différend.




CHAPITRE II.


ENTRE ces deux ailes, la grande-armée marchait au Niémen en trois masses
séparées. Le roi de Westphalie, avec quatre-vingt mille hommes, se
dirigeait sur Grodno; le vice-roi d'Italie, avec soixante-quinze mille
hommes, sur Pilony; Napoléon, avec deux cent vingt mille hommes, sur
Nogaraïski, ferme située à trois lieues au-dessus de Kowno. Le 23 juin,
avant le jour, la colonne impériale atteignit le Niémen, mais sans le
voir. La lisière de la grande forêt prussienne de Pilwisky et les
collines qui bordent le fleuve, cachaient cette grande armée prête à le
franchir.

Napoléon, qu'une voiture avait transporté jusque-là, monta à cheval à
deux heures du matin. Il reconnut le fleuve russe, sans se déguiser
comme on l'a dit faussement, mais en se couvrant de la nuit pour
franchir cette frontière, que, cinq mois après, il ne put repasser qu'à
la faveur d'une même obscurité. Comme il paraissait devant cette rive,
son cheval s'abattit tout-à-coup, et le précipita sur le sable. Une voix
s'écria: «Ceci est d'un mauvais présage; un Romain reculerait!» On
ignore si ce fut lui ou quelqu'un de sa suite, qui prononça ces mots.

Sa reconnaissance faite, il ordonna qu'à la chute du jour suivant, trois
ponts fussent jetés sur le fleuve près du village de Poniémen; puis il
se retira dans son quartier, où il passa toute cette journée, tantôt
dans sa tente, tantôt dans une maison polonaise, étendu sans force dans
un air immobile, au milieu d'une chaleur lourde, et cherchant en vain le
repos.

Dès que la nuit fut revenue, il se rapprocha du fleuve. Ce furent
quelques sapeurs, dans une nacelle, qui le traversèrent d'abord.
Étonnés, ils abordent, et descendent sans obstacle sur la rive russe.
Là, ils trouvent la paix; c'est de leur côté qu'est la guerre: tout est
calme sur cette terre étrangère, qu'on leur a dépeinte si menaçante.
Cependant un simple officier de Cosaques, commandant une patrouille, se
présente bientôt à eux. Il est seul, il semble se croire en pleine paix,
et ignorer que l'Europe entière en armes est devant lui. Il demande à
ces étrangers qui ils sont.-«Français,» lui répondirent-ils.-«Que
voulez-vous, reprit cet officier, et pourquoi venez-vous en Russie? Un
sapeur lui répliqua brusquement: «Vous faire la guerre! prendre Wilna!
délivrer la Pologne!» Et le Cosaque se retire; il disparaît dans les
bois, sur lesquels trois de nos soldats, emportés d'ardeur, et pour
sonder la forêt, déchargent leurs armes.

Ainsi le faible bruit de trois coups de feu, auxquels on ne répondit
pas, nous apprit qu'une nouvelle campagne s'ouvrait, et qu'une grande
invasion était commencée.

Ce premier signal de guerre irrita violemment l'empereur, soit prudence
ou pressentiment. Trois cents voltigeurs passèrent aussitôt le fleuve,
pour protéger l'établissement des ponts.

Alors sortirent des vallons et de la forêt toutes les colonnes
françaises. Elles s'avancèrent silencieusement jusqu'au fleuve à la
faveur d'une profonde obscurité. Il fallait les toucher pour les
reconnaître. On défendit les feux et jusqu'aux étincelles; on se reposa
les armes à la main, comme en présence de l'ennemi. Les seigles verts et
mouillés d'une abondante rosée, servirent de lit aux hommes et de
nourriture aux chevaux.

La nuit, sa fraîcheur qui interrompait le sommeil, son obscurité qui
alonge les heures et augmente les besoins, qui ôte aux yeux leur
utilité, soit qu'on ait besoin de ses regards pour se conduire ou pour
se distraire, ou de ceux des autres pour s'encourager; enfin les dangers
du lendemain, tout rendait grave cette position. Mais l'attente d'une
grande journée soutenait. La proclamation de Napoléon venait d'être lue:
on s'en répétait à voix basse les passages les plus remarquables, et le
génie des conquêtes enflammait notre imagination.

Devant nous était la frontière russe. Déjà, à travers les ombres, nos
regards avides cherchaient à envahir cette terre promise à notre gloire.
Il nous semblait entendre les cris de joie des Lithuaniens à l'approche
de leurs libérateurs. Nous nous figurions ce fleuve bordé de leurs mains
suppliantes. Ici tout nous manquait, là tout nous serait prodigué! Ils
s'empresseraient de pourvoir à nos besoins: nous allions être entourés
d'amour et de reconnaissance. Qu'importe une mauvaise nuit, le jour
allait bientôt renaître, et avec lui sa chaleur et toutes ses illusions!
Le jour parut! il ne nous montra qu'un sable aride, désert, et de mornes
et sombres forêts. Nos yeux alors se tournèrent tristement sur
nous-mêmes, et nous nous sentîmes ressaisis d'orgueil et d'espoir par le
spectacle imposant de notre armée réunie.

À trois cents pas du fleuve, sur la hauteur la plus élevée, on
apercevait la tente de l'empereur. Autour d'elle toutes les collines,
leurs pentes, les vallées, étaient couvertes d'hommes et de chevaux. Dès
que la terre eut présenté au soleil toutes ces masses mobiles, revêtues
d'armes étincelantes, le signal fut donné, et aussitôt cette multitude
commença à s'écouler en trois colonnes, vers les trois ponts. On les
voyait serpenter en descendant la courte plaine qui les séparait du
Niémen, s'en approcher, gagner les trois passages, s'alonger et se
rétrécir pour les traverser et atteindre enfin ce sol étranger, qu'ils
allaient dévaster, et qu'ils devaient bientôt couvrir de leurs vastes
débris.

L'ardeur était si grande que deux divisions d'avant-garde se disputant
l'honneur de passer les premières, furent près d'en venir aux mains; on
eût quelque peine à les calmer. Napoléon se hâta de poser le pied sur
les terres russes. Il fit sans hésiter ce premier pas vers sa perte. Il
se tint d'abord près du pont, encourageant les soldats de ses regards.
Tous le saluèrent de leur cri accoutumé. Ils parurent plus animés, que
lui, soit qu'il se sentît peser sur le coeur une si grande agression,
soit que son corps affaibli ne pût supporter le poids d'une chaleur
excessive, ou que déjà il fût étonné de ne rien trouver à vaincre.

L'impatience enfin le saisit. Tout-à-coup, il s'enfonça-à travers le
pays, dans la forêt qui bordait le fleuve. Il courait de toute la
vitesse de son cheval; dans son empressement il semblait qu'il voulût
tout, seul atteindre l'ennemi. Il fit plus d'une lieue dans cette
direction, toujours dans la même solitude, après quoi il fallut bien
revenir près des ponts, d'où il redescendit avec le fleuve et sa garde
vers Kowno.

On croyait entendre gronder le canon. Nous écoutions, en marchant, de
quel côté le combat s'engageait. Mais à l'exception de quelques troupes
de Cosaques, ce jour-là comme les suivans, le ciel seul se montra notre
ennemi. En effet, à peine l'empereur avait-il passé le fleuve qu'un
bruit sourd avait agité l'air. Bientôt le jour s'obscurcit, le vent
s'éleva et nous apporta les sinistres roulemens du tonnerre. Ce ciel
menaçant, cette terre sans abri nous attrista. Quelques-uns même,
naguère enthousiastes, en furent effrayés comme d'un funeste présage.
Ils crurent que ces nuées enflammées s'amoncelaient sur nos têtes, et
s'abaissaient sur cette terre, pour nous en défendre l'entrée.

Il est vrai que cet orage fut grand comme l'entreprise. Pendant
plusieurs heures, ces lourds et noirs nuages s'épaissirent et pesèrent
sur toute l'armée de la droite à la gauche et sur cinquante lieues
d'espace, elle fut tout entière menacée de ses feux, et accablée de ses
torrens: les routes et les champs furent inondés; la chaleur
insupportable de l'atmosphère fut changée subitement en un froid
désagréable. Dix mille chevaux périrent dans la marche, et sur-tout dans
les bivouacs qui suivirent. Une grande quantité d'équipages resta
abandonnée dans les sables, beaucoup d'hommes succombèrent ensuite.

Un couvent servit d'abri à l'empereur, contre la première fureur de cet
orage. Il en repartit bientôt pour Kowno, où régnait le plus grand
désordre. Le fracas des coups de tonnerre n'était plus entendu; ces
bruits menaçans, qui grondaient encore sur nos têtes, semblaient
oubliés. Car si ce phénomène, commun dans cette saison, a pu étonner
quelques esprits, pour la plupart le temps des présages est passé. Un
scepticisme, ingénieux chez les uns, insouciant ou grossier chez les
autres, de terrestres passions, des besoins impérieux, ont détourné
l'ame des hommes de ce ciel d'où elle vient, et où elle doit retourner.
Ainsi dans ce grand désastre, l'armée ne vit qu'un accident naturel
arrivé mal à propos; et loin d'y reconnaître la réprobation d'une si
grande agression, dont au reste elle n'était pas responsable, elle n'y
trouva qu'un motif de colère contre le sort, ou le ciel qui, par hasard
ou autrement, lui donnait un si terrible présage.

Ce jour-là même, un malheur particulier vint se joindre à ce désastre
général. Au-delà de Kowno, Napoléon s'irrite contre la Vilia, dont les
Cosaques ont rompu le pont; et qui s'oppose au passage d'Oudinot. Il
affecte de la mépriser, comme tout ce qui lui faisait obstacle, et il
ordonne à un escadron des Polonais de sa garde, de se jeter dans cette
rivière. Ces hommes d'élite s'y précipitèrent sans hésiter.

D'abord ils marchèrent en ordre, et quand le fond leur manqua, ils
redoublèrent d'efforts. Bientôt ils atteignirent à la nage le milieu
des flots. Mais ce fut là que le courant plus rapide les désunit. Alors
leurs chevaux s'effraient, ils dérivent, et sont emportés par la
violence des eaux. Ils ne nagent plus, ils flottent dispersés. Leurs
cavaliers luttent et se débattent vainement, la force les abandonne;
enfin ils se résignent. Leur perte est certaine, mais c'est à leur
patrie, c'est devant elle, c'est pour leur libérateur qu'ils se sont
dévoués, et près d'être engloutis, suspendant leurs efforts, ils
tournent la tête vers Napoléon et s'écrient: Vive l'empereur! On en
remarqua trois sur-tout, qui, ayant encore la bouche hors de l'eau,
répétèrent ce cri, et périrent aussitôt. L'armée était saisie d'horreur
et d'admiration.

Quant à Napoléon, il ordonna vivement et avec précision tout ce qu'il
fallut pour en sauver le plus grand nombre, mais sans paraître ému; soit
habitude de se maîtriser, soit qu'à la guerre il regardât les émotions
du coeur comme des faiblesses, dont il ne devait pas donner l'exemple,
et qu'il fallait vaincre, soit enfin qu'il entrevît de plus grands
malheurs, devant lesquels celui-là n'était rien.

Un pont, jeté sur cette rivière, porta le maréchal Oudinot et le
deuxième corps vers Keydani. Pendant ce temps le reste de l'armée
passait encore le Niémen. Il lui fallut trois jours entiers. L'armée
d'Italie ne le traversa que le 29, devant Pilony. L'armée du roi de
Westphalie n'entra dans Grodno que le 30.

De Kowno, Napoléon se rendit en deux jours, jusques aux défilés qui
défendent la plaine de Wilna. Il attendit, pour s'y montrer, des
nouvelles de ses avant-postes. Il espérait qu'Alexandre lui disputerait
cette capitale. Le bruit de quelques coups de feu flattait déjà son
espoir; quand on vint lui annoncer que la ville était ouverte. Il
s'avance soucieux et mécontent. Il accuse ses généraux d'avant-garde
d'avoir laissé s'échapper l'armée russe. C'est à Montbrun, au plus
actif, qu'il adresse ce reproche, et il s'emporte jusqu'à le menacer.
Paroles sans effet, violence sans aucune suite, et, dans un homme
d'action, moins condamnables que remarquables, en ce qu'elles prouvaient
toute l'importance qu'il attachait à une prompte victoire.

Au milieu de son emportement, il mit de l'adresse dans ses dispositions,
pour entrer à Wilna. Il se fit précéder et suivre par des régimens
polonais. Mais, plus occupé de la retraite des Russes que des cris
d'admiration et de reconnaissance des Lithuaniens, il traversa
rapidement la ville, et courut aux avant-postes. Plusieurs des meilleurs
hussards du 8º, engagés sans être soutenus dans un bois, venaient d'y
périr sous les efforts de la garde russe: Ségur, qui les commandait,
après une défense désespérée, était tombé percé de coups.

L'ennemi avait brûlé ses ponts, ses magasins: il fuyait par plusieurs
routes, mais toutes dans la direction de Drissa. Napoléon fit recueillir
ce que le feu avait épargné, et rétablir les communications. Il poussa
Murat et sa cavalerie sur les traces d'Alexandre; en même temps, il jeta
Ney sur sa gauche, pour appuyer Oudinot, qui, ce jour-là même, culbutait
Witgenstein depuis Deweltowo jusqu'à Wilkomir; puis il revint occuper
dans Wilna la place d'Alexandre.

Là, ses cartes déployées, les rapports militaires, et une foule
d'officiers demandant ses ordres, l'attendaient. Il était sur le théâtre
de la guerre, et dans l'instant de sa plus vive action; il avait de
promptes et imminentes décisions à prendre, des ordres de mouvement à
donner, des hôpitaux, des magasins, des lignes d'opération à établir.

Il fallait questionner, lire, comparer ensuite, enfin trouver et saisir
la vérité, qui semble toujours fuir et se cacher au milieu de mille
réponses et rapports contradictoires.

Ce n'était pas tout. Napoléon, dans Wilna, avait un nouvel empire à
organiser, la politique de l'Europe, la guerre d'Espagne, le
gouvernement de la France à diriger. Sa correspondance politique,
militaire et administrative, qu'il avait laissée s'accumuler depuis
plusieurs jours, l'appelait impérieusement. Car tel était son usage,
dans l'attente d'un grand événement qui décidait de plusieurs de ses
réponses, et dont toutes se ressentaient. Il entra donc, et d'abord il
se jeta sur un lit, moins pour dormir que pour méditer en repos; et
bientôt, se levant comme en sursaut, il dicta rapidement les ordres
qu'il venait de concevoir.

Il vint alors des nouvelles de Varsovie et de l'armée autrichienne. Le
discours d'ouverture de la diète polonaise déplut à l'empereur; il
s'écria en le jetant: «C'est du français; il fallait du polonais!» Quant
aux Autrichiens, on ne lui dissimula pas que, dans toute leur armée, il
ne devait compter que sur leur chef. Cette assurance lui parut
suffisante.




CHAPITRE III.


CEPENDANT tout remuait au fond des coeurs lithuaniens, un patriotisme
vivant encore, quoique déjà vieilli; d'un côté, la retraite précipitée
des Russes et la présence de Napoléon; de l'autre, le cri d'indépendance
qu'avait jeté Varsovie, et sur-tout la vue de ces héros polonais qui
rentraient, avec la liberté, sur ce sol dont ils s'étaient exilés avec
elle. Aussi les premiers jours furent-ils tout entiers à la joie; le
bonheur parut général, l'épânchement universel.

On crut voir par-tout les mêmes sentimens, dans l'intérieur des maisons,
comme aux fenêtres, et sur les places publiques. On se félicitait, on
s'embrassait sur les chemins; les vieillards reparurent vêtus de leur
ancien costume, qui rappelait des idées de gloire et d'indépendance. Ils
pleuraient de joie à la vue des bannières nationales, qu'on venait enfin
de relever; une foule immense les suivait, en faisant retentir l'air
d'acclamations. Mais cette exaltation irréfléchie chez les uns, excitée
chez les autres, dura peu.

De leur côté, les Polonais du grand-duché brûlaient toujours du plus
noble enthousiasme: dignes de la liberté, ils lui sacrifiaient tous les
biens auxquels la plupart des hommes la sacrifient. Dans cette occasion,
ils ne se démentirent pas: la diète de Varsovie se constitua en
confédération générale, déclara le royaume de Pologne rétabli; convoqua
les diétines, invita toute la Pologne à se confédérer, somma tous les
Polonais de l'armée russe d'abandonner la Russie, se fit représenter par
un conseil-général, maintint du reste l'ordre établi, et enfin envoya
une députation au roi de Saxe, et une adresse à Napoléon.

Le sénateur Wibicki la lui porta à Wilna. Il lui dit: «que-les Polonais
n'avaient été soumis, ni par la paix ni par la guerre, mais par la
trahison; qu'ils étaient donc libres de droit devant Dieu, comme devant
les hommes; qu'aujourd'hui pouvant l'être de fait, ce droit devenait un
devoir; qu'ils réclamaient l'indépendance de leurs frères, les
Lithuaniens, encore esclaves; qu'ils s'offraient comme centre de réunion
à toute la famille polonaise; mais que c'était à lui qui dictait au
siècle son histoire, en qui la force de la providence résidait, à
appuyer des efforts qu'elle devait approuver; qu'ainsi, ils venaient
demander à Napoléon le grand, de prononcer ces seules paroles: Que le
royaume de Pologne existe, et qu'il existerait; que tous les Polonais se
dévoueraient aux ordres du chef de la quatrième dynastie française,
devant qui les siècles n'étaient qu'un moment, et l'espace qu'un point.»

Napoléon répondit: «Gentilshommes, députés de la confédération de
Pologne, j'ai entendu avec intérêt ce que vous venez de me dire.
Polonais, je penserais et agirais comme vous; j'aurais voté comme vous
dans l'assemblée de Varsovie. L'amour de son pays est le premier devoir
de l'homme civilisé.

Dans ma situation, j'ai beaucoup d'intérêts à concilier et beaucoup de
devoirs à remplir. Si j'avais régné pendant le premier, le second, ou le
troisième partage de la Pologne, j'aurais armé mes peuples pour la
défendre. Aussitôt que la victoire m'eut mis en état de rétablir vos
anciennes lois dans votre capitale, et dans une partie de vos provinces,
je le fis sans chercher à prolonger la guerre, qui aurait continué à
répandre le sang de mes sujets.

J'aime votre nation! Pendant seize ans j'ai vu vos soldats à mes côtés,
dans les champs de l'Italie et dans ceux de l'Espagne. J'applaudis à ce
que vous avez fait; j'autorise les efforts que vous voulez faire: je
ferai tout ce qui dépendra de moi pour seconder vos résolutions. Si vos
efforts sont unanimes, vous pouvez concevoir l'espoir de réduire vos
ennemis à reconnaître vos droits; mais dans des contrées si éloignées et
si étendues, c'est entièrement dans l'unanimité des efforts de la
population qui les couvre, que vous pouvez trouver l'espoir du succès.»

Je vous ai tenu le même langage dès ma première entrée en Pologne. Je
dois y ajouter, que j'ai garanti à l'empereur d'Autriche l'intégrité de
ses domaines, et que je ne puis sanctionner aucune manoeuvre, ou aucun
mouvement, qui tende à troubler la paisible possession de ce qui lui
reste des provinces de la Pologne.»

«Faites que la Lithuanie, la Samogitie, Witepsk, Polotsk, Mohilef, la
Volhinie, l'Ukraine, la Podolie, soient animées du même esprit que j'ai
vu dans la grande Pologne, et la providence couronnera votre bonne cause
par des succès. Je récompenserai ce dévouement de vos contrées, qui vous
rend si intéressans, et vous acquiert tant de titres à mon estime et à
ma protection, par tout ce qui pourra dépendre de moi dans les
circonstances.»

Les Polonais avaient cru s'adresser à l'arbitre souverain du monde, à
celui dont chaque parole était un décret, et qu'aucun ménagement
politique n'était capable d'arrêter: ils ne surent à quoi attribuer la
circonspection de cette réponse. Ils doutèrent des intentions de
Napoléon: le zèle des uns en fut glacé, la tiédeur des autres justifiée:
tous s'étonnèrent. Même autour de lui, on se demanda les motifs de cette
prudence, qui paraissait intempestive, et à laquelle il n'avait pas
accoutumé: «Quel était donc le but de cette guerre? craignait-il
l'Autriche? la retraite des Russes l'avait-elle déconcerté? doutait-il
de sa fortune, et ne voulait-il pas prendre, devant l'Europe, des
engagemens qu'il n'était pas sûr de pouvoir tenir?

Enfin la froideur de la Lithuanie l'avait-elle gagné? ou plutôt, se
défiait-il de l'explosion d'un patriotisme, qu'il n'aurait pas pu
maîtriser, et ne s'était-il pas encore décidé sur le sort qu'il lui
réservait?»

Quels que fussent ses motifs, il voulut que les Lithuaniens parussent
s'affranchir d'eux-mêmes; et comme en même temps il leur créait un
gouvernement, et leur dictait jusqu'aux élans de leur patriotisme, cela
le plaça, ainsi qu'eux, dans une fausse position, où tout devint fautes,
contradictions, et demi-mesures. On ne se comprit pas réciproquement;
une défiance mutuelle en résulta. Pour tant de sacrifices que les
Polonais avaient à faire, ils voulurent des engagemens plus positifs.
Mais leur réunion en un seul royaume n'ayant pas été prononcée, la
crainte ordinaire à l'instant des grandes décisions, s'accrut, et la
confiance, qu'ils venaient de perdre en lui, ils la perdirent en
eux-mêmes.

Ce fut alors qu'il désigna sept Lithuaniens pour composer le nouveau
gouvernement. Ce choix fut malheureux en quelques points, il déplut à la
fierté jalouse d'une noblesse difficile à contenter.

Les quatre provinces lithuaniennes de Wilna, Minsk, Grodno et
Bialystock, eurent chacune une commission de gouvernement et des
sous-préfets nationaux. Chaque commune dut avoir sa municipalité; mais
la Lithuanie fut en effet gouvernée par un commissaire impérial, et par
quatre auditeurs français, avec le titre d'intendans.

Enfin, de ces fautes inévitables peut-être, et sur-tout des désordres
d'une armée, placée dans l'alternative de piller ses alliés ou de mourir
de faim, il résulta un refroidissement général. L'empereur n'en put
douter; il comptait sur quatre millions de Lithuaniens, quelques
milliers seulement le secondèrent! Leur pospolite*, qu'il avait
estimée à plus de cent mille hommes, lui avait décerné une garde
d'honneur; trois cavaliers seulement le suivirent! la populeuse Volhinie
resta immobile, et Napoléon en appela encore à la victoire. Heureux,
cette froideur ne l'inquiéta pas assez; malheureux, il ne s'en plaignit
pas, soit fierté, soit justice.

[*Le mot "pospolite" vient du polonais "pospolite ruszenié". Il
désignait, dans l'ancien royaume de Pologne, la levée en masse de toute
la noblesse, 150 000 hommes environ: "Le Dictionnaire Encyclopédique
Quillet" publié en 1935 sous la direction de Raoul Mortier, par la
Librairie Aristide Quillet, 278, boulevard Saint-Germain, à Paris 7ème.
(Note du transcripteur.)]

Pour nous, toujours confians en lui et en nous-mêmes, d'abord les
dispositions des Lithuaniens nous occupèrent peu; mais quand nos forces
diminuèrent, nous regardâmes autour de nous; avec notre attention
s'éveilla notre exigence. Trois généraux lithuaniens, grands par leurs
noms, leurs biens et leurs sentimens, suivaient l'empereur. Les généraux
français leur reprochèrent enfin la froideur de leurs compatriotes.
L'ardeur des Varsoviens, en 1806, leur fut proposée pour exemple. La
vive discussion qui s'ensuivit, comme plusieurs autres pareilles, qu'il
faut réunir, se passa chez Napoléon, près du lieu où il travaillait; et
comme on fut vrai de part et d'autre, comme dans ces discours les
allégations opposées se combattent sans se détruire, comme enfin les
premières et dernières causes de la froideur des Lithuaniens s'y
trouvent développées, il est impossible de les omettre.

Ces généraux répondirent donc: «qu'ils croyaient avoir bien reçu la
liberté que nous leur avions apportée. Qu'au reste chacun aimait avec
son caractère: que les Lithuaniens étaient plus-froids que les Polonais,
et conséquemment moins communicatifs. Qu'après tout, les sentimens
pouvaient être les mêmes, quoique l'exprèssion fût différente.

Que d'ailleurs les positions n'étaient pas à comparer. Qu'en 1806,
c'était après avoir vaincu les Prussiens, que les Français en avaient
délivré la Pologne; au lieu qu'aujourd'hui, s'ils affranchissaient la
Lithuanie du joug russe, c'était avant d'avoir subjugué la Russie.
Qu'ainsi les uns avaient dû accueillir avec transport une liberté
victorieuse et certaine; et les autres plus gravement, une liberté
incertaine et périlleuse. Qu'on n'achetait pas un bien, du même air
qu'on le recevait gratuitement. Qu'à Varsovie, six ans plus tôt, on
n'avait eu qu'à se préparer à des fêtes; tandis qu'aujourd'hui, à Wilna,
où l'on venait de voir toute la puissance des Russes, où l'on savait
leur armée intacte, et les motifs de leur retraite, c'était à dès
combats qu'on avait à se préparer.

Et avec quels moyens? Pourquoi la liberté ne leur avait-elle pas été
apportée en 1807! Alors la Lithuanie était riche et peuplée! depuis, le
système continental, en fermant à ses productions leur seul débouché,
l'a appauvrie, en même temps que la prévoyance des Russes l'a dépeuplée
de recrues, et plus récemment, d'une foule de seigneurs, de paysans, de
chariots et de bestiaux que l'armée russe venait d'entraîner avec elle.»

À ces causes ils ajoutèrent: «La disette, résultat de l'inclémence du
ciel de 1811, et les avaries auxquelles les blés trop gras de ces
contrées sont sujets. Mais pourquoi ne s'adressait-on pas aux provinces
du sud? Là, étaient les hommes, les chevaux, les vivres de toute espèce.
Il ne fallait qu'en chasser Tormasof et son armée. Schwartzenberg
peut-être y marchait, mais était-ce bien à des Autrichiens, usurpateurs
inquiets de la Gallicie, qu'on devait confier la délivrance de la
Volhinie? voudraient-ils asseoir la liberté si près de l'esclavage? Que
n'y envoyait-on des Français et des Polonais? Mais alors il faudrait
s'arrêter, faire une guerre plus méthodique, se donner le temps
d'organiser; et Napoléon, sans doute pressé par l'éloignement où il se
trouvait de ses états, par la dépense que nécessitait chaque jour
l'entretien de son armée, s'en tenant à elle, et courant après une
victoire, sacrifiait tout à l'espoir de finir la guerre d'un seul choc.»

Ici, on les interrompit: ces raisons, quoique vraies, parurent des
excuses insuffisantes. «Ils taisaient la plus forte cause de
l'immobilité de leurs compatriotes; elle se trouvait dans l'attachement
intéressé des grands pour la politique adroite des Russes, qui flattait
leur amour-propre, respectait leurs usages, et assurait leurs droits sur
des paysans, que les Français venaient affranchir. On ajouta que, sans
doute, l'indépendance nationale leur paraissait trop chère à ce prix.»

Ce reproche était fondé, et bien qu'il ne fût pas personnel, les
généraux lithuaniens s'en irritèrent. L'un d'eux s'écria: «Vous parlez
de notre indépendance, mais il faut qu'elle soit bien périlleuse,
puisque vous, à la tête de quatre cent mille hommes, vous craignez de
vous compromettre en la reconnaissant; car vous ne l'avez reconnue ni
par vos discours, ni par vos actions. Ce sont vos auditeurs, hommes tout
neufs avec une administration toute nouvelle, qui gouvernent nos
provinces. Ils exigent impérieusement, et nous laissent ignorer à qui
nous faisons des sacrifices, qu'on ne fait qu'à sa patrie. Ils nous
montrent par-tout l'empereur, et nulle part encore la république. Vous
ne donnez donc point de but à notre marche, et vous vous étonnez qu'elle
soit incertaine. Ceux que nous n'aimons pas comme compatriotes, vous
nous les donnez pour chefs. Wilna, malgré nos prières, reste séparée de
Varsovie; désunis, vous nous demandez cette confiance dans nos forces,
que l'union seule peut donner. Les soldats que vous attendiez de nous,
vous sont offerts; trente mille seraient déjà prêts, mais vous leur
refusez les armes, les habits et l'argent qui nous manquent.»

Toutes ces imputations pouvaient peut-être encore être combattues; mais
il ajouta: «Certes nous ne marchandons pas la liberté, mais nous
trouvons, en effet, qu'elle ne s'offre pas désintéressée. Par-tout le
bruit de vos désordres vous précède; ils ne sont pas partiels, car votre
armée marche sur cinquante lieues de front. À Wilna, même, malgré les
ordres multipliés de votre empereur, les faubourgs ont été pillés; et
l'on s'y défie d'une liberté qu'apporte la licence.

Qu'attendez-vous donc de notre zèle? un visage satisfait, des cris de
joie, des accens de reconnaissance? quand chaque jour, chacun de nous
apprend que ses villages, que ses granges sont dévastées; car le peu que
les Russes n'ont point entraîné avec eux, vos colonnes affamées le
dévorent. Dans leurs marches rapides, il s'échappe de leurs flancs une
foule de maraudeurs de toutes nations, dont il faut se défendre.

Qu'exigez-vous encore? que nos compatriotes accourent sur votre passage,
vous apportant leurs blés, vous conduisant leurs troupeaux; qu'ils
s'offrent eux-mêmes tout armés et prêts à vous suivre? Eh! qu'ont-ils à
vous donner? vos pillards prennent tout! on n'a pas le temps de vous
offrir. Regardez d'ici l'entrée du quartier-impérial; y voyez-vous cet
homme? il est presque nu! il gémit; il vous tend une main suppliante! eh
bien, ce malheureux qui excite votre pitié, c'est un de ces nobles dont
vous attendiez les secours: hier, il accourait vers vous plein d'ardeur,
avec sa fille, ses vassaux et ses biens; il venait s'offrir à votre
empereur; mais il a rencontré des pillards wurtembergeois, et il est
dépouillé; il n'est plus père, à peine est-il homme.»

Chacun gémit et l'alla secourir! Français, Allemands et Lithuaniens,
tous s'accordaient pour déplorer ces désordres, aucun n'en pouvait
trouver le remède. Comment, en effet, rétablir la discipline dans de si
grandes masses, poussées si précipitamment, conduites par tant de chefs,
de moeurs, de caractères et de pays différens, et forcées de vivre de
maraude.

En Prusse, l'empereur n'avait fait prendre à son armée que pour vingt
jours de vivres. C'était ce qu'il en fallait pour gagner Wilna par une
bataille. La victoire devait faire le reste; mais la fuite de l'ennemi
ajourna cette victoire. L'empereur pouvait attendre ses convois, mais en
surprenant les Russes, il les avait désunis, il ne voulut pas lâcher
prise et perdre son avantage. Il lança donc sur leurs traces quatre cent
mille hommes, avec vingt jours de vivres, dans un pays qui n'avait pas
pu nourrir les vingt mille Suédois de Charles XII.

Ce ne fut pas défaut de prévoyance: car d'immenses convois de boeufs
suivaient l'armée, la plupart en troupeaux, le reste attelé à des
chariots de vivres. On avait organisé leurs conducteurs en bataillons.
Il est vrai que ceux-ci, ennuyés de la lenteur de ces pesans animaux,
les assommaient, ou les laissaient périr d'inanition. On en vit pourtant
un grand nombre à Wilna et à Minsk; quelques-uns atteignirent Smolensk,
mais trop tard; il ne purent servir qu'aux recrues et aux renforts qui
nous suivirent.

D'un autre côté, Dantzick renfermait tant de grains, qu'elle seule eût
pu nourrir l'armée: elle alimentait Koenigsberg. On avait vu ses vivres
remonter le Prégel sur de grands bateaux jusqu'à Vehlau, et sur de plus
légers jusqu'à Insterburg. Les autres convois allaient par terre de
Koenigsberg à Labiau, et de là, par le Niémen et la Vilia, jusqu'à Kowno
et Wilna. Mais la Vilia desséchée se refusa à ces transports; il fallut
y suppléer.

Napoléon haïssait les traitans. Il voulut que l'administration de
l'armée organisât des chariots lithuaniens; cinq cents furent
rassemblés; leur vue l'en dégoûta. Il permit alors qu'on traitât avec
des Juifs, qui sont les seuls commerçans de ce pays; et les vivres,
arrêtés à Kowno, arrivèrent enfin à Wilna: mais l'armée en était
partie.




CHAPITRE IV.


CE fut la grande colonne, celle du centre, qui souffrit le plus: elle
suivait le chemin que les Russes avaient ruiné, et que l'avant-garde
française venait d'achever de dévorer. Les colonnes qui prirent des
routes latérales, y trouvèrent le nécessaire; mais elles ne mirent point
assez d'ordre pour le recueillir et pour le ménager.

Le poids des calamités qu'entraîna cette marche rapide ne doit donc pas
peser tout entier sur Napoléon; car l'ordre et la discipline se
maintinrent dans l'armée de Davoust; elle souffrit moins de la disette;
il en fut à peu près de même de celle du prince Eugène. Dans ces deux
corps, lorsqu'on eut recours à la maraude, ce fut avec méthode; ou ne
fit que le mal nécessaire; on obligea le soldat de porter plusieurs
jours de vivres; on l'empêcha de les gaspiller. Ailleurs, les mêmes
précautions eussent donc pu être prises: mais, soit habitude de faire la
guerre dans des pays fertiles, soit ardeur, plusieurs des autres chefs
pensèrent plus à combattre qu'à administrer.

Aussi Napoléon était-il le plus souvent forcé de fermer les yeux sur un
maraudage qu'il défendait vainement: sachant d'ailleurs trop bien tout
l'attrait qu'a pour le soldat cette manière de subsister; qu'elle lui
fait aimer la guerre qui l'enrichit; qu'elle lui plaît par l'autorité
que souvent elle lui donne sur des classes supérieures à la sienne;
qu'elle a pour lui tout l'attrait de la guerre du pauvre contre le
riche; enfin que le plaisir d'être et de prouver qu'on est le plus fort,
s'y fait sentir sans cesse.

Pourtant, à la nouvelle de ces excès, il s'indigne! Il fait proclamer
ses menaces; il charge des colonnes mobiles de Français et de
Lithuaniens, de les exécuter: et nous, que la vue de ces pillards
irritait, nous voulions courir et punir: mais quand on leur avait
arraché le pain ou le bétail qu'ils avaient ravi, et qu'on les voyait se
retirer lentement, vous regardant, tantôt avec un désespoir concentré,
tantôt en versant des larmes, et qu'on les entendait murmurer, «que non
content de ne leur rien donner, on leur arrachait tout, qu'on voulait
donc qu'ils périssent d'inanition!» alors on s'accusait de barbarie
envers les siens, on les rappelait, on leur rendait leur proie; car
c'était l'impérieuse nécessité qui poussait au maraudage. L'officier
lui-même ne vivait que de la part que lui en faisaient ses soldats.

Une position si excessive amena des excès. Ces hommes rudes et armés,
assaillis par tant de besoins immodérés, ne purent rester modérés. Ils
arrivaient affamés près des habitations: ils demandaient d'abord; mais,
soit défaut de s'entendre, soit refus ou impossibilité aux habitans de
les satisfaire, à eux d'attendre, une altercation s'élevait; alors de
plus en plus irrités par la faim, ils devenaient farouches, et après
avoir bouleversé les cabanes et les châteaux, sans y trouver la
subsistance qu'ils cherchaient, dans l'égarement de leur désespoir, ils
accusaient les habitans d'être leurs ennemis, et se vengeaient des
propriétaires sur les propriétés.

Il y en eut qui se tuèrent avant d'en venir à ces extrémités; d'autres
après: c'étaient les plus jeunes. Ils s'appuyaient le front sur leurs
fusils, et se faisaient sauter la cervelle au milieu des chemins. Mais
plusieurs s'endurcirent; un excès les entraînait à un autre, comme on
s'échauffe souvent par les coups qu'on donne. Parmi ceux-là, quelques
vagabonds se vengèrent de leurs maux jusque sur les personnes; au milieu
de cette nature ingrate, ils se dénaturèrent; à cette distance,
abandonnés à eux-mêmes, ils crurent que tout leur était permis, et que
leurs souffrances les autorisaient à faire souffrir.

Dans cette armée si nombreuse, et composée de tant de nations, il dut
aussi se trouver plus de malfaiteurs que dans les autres; les causes de
tant de malheurs en amenèrent de nouveaux; déjà faibles par la faim, il
fallait aller à marches forcées pour la fuir, et pour atteindre
l'ennemi. La nuit venue, on s'arrêtait, et les soldats entraient en
foule dans les maisons; là, sur une paille dégoûtante, ils tombaient
autant de lassitude que de besoin.

Les plus robustes, n'avaient que le courage de pétrir la farine qu'ils
trouvaient, et d'allumer les fours, dont toutes ces maisons de bois sont
munies; les autres, d'aller à quelques pas faire les feux nécessaires
pour apprêter quelques alimens; leurs officiers, épuisés comme eux,
ordonnaient faiblement plus de précautions, et négligeaient de voir
s'ils étaient obéis. Alors une flammèche qui s'échappait de ces fours,
une étincelle qui jaillissait de ces bivouacs, suffisait pour incendier
un château, un village, et pour faire périr plusieurs des malheureux
soldats qui s'y étaient réfugiés. Au reste, ces désastres furent
très-rares en Lithuanie.

L'empereur n'ignora point ces détails; mais il était engagé: déjà, dès
Wilna, tous ces désordres avaient eu lieu; le duc de Trévise, entre
autres, l'en instruisit: «Du Niémen à la Vilia, il n'a vu, dit-il, que
des maisons dévastées, que chariots et caissons abandonnés; on les
trouve dispersés sur les chemins et dans les champs; ils sont renversés,
ouverts, et leurs effets répandus çà et là, et pillés comme s'ils
avaient été pris par l'ennemi. Il a cru suivre une déroute. Dix mille
chevaux ont été tués par les froides pluies du grand orage, et par les
seigles verts, leur nouvelle et seule nourriture. Ils gisent sur la
route, qu'ils embarrassent; leurs cadavres exhalent une odeur
méphitique, insupportable à respirer; c'est un nouveau fléau que
plusieurs comparent à la famine; mais celle-ci est bien plus terrible:
déjà plusieurs soldats de la jeune garde sont morts de faim.»

Jusque-là Napoléon avait écouté avec calme; ici il interrompt
brusquement: il veut échapper à la douleur par l'incrédulité; il
s'écrie: «C'est impossible! où sont leurs vingt jours de vivres? Les
soldats bie

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