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L'avaleur de sabres

by Paul Féval · French · Gutenberg #19920 · 865,420 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of L'avaleur de sabres
    
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Title: L'avaleur de sabres

Author: Paul Féval


        
Release date: November 26, 2006 [eBook #19920]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/19920

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AVALEUR DE SABRES ***




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Paul Féval

LES HABITS NOIRS

L'AVALEUR DE SABRES

Tome VI

(1867)




Table des matières


PREMIÈRE PARTIE PETITE-REINE.

I       La foire au pain d'épice.
II      Le roi des étudiants.
III     Un éclat de rire.
IV      Café noir.
V       Café au lait.
VI      La cerise.
VII     La voleuse d'enfants.
VIII    La foule.
IX      Bureau de police.
X       Odyssée de madame Saladin.
XI      Réveil de Petite-Reine.
XII     Vox audita in rama....
XIII    Le berceau.
XIV     Justin.
XV      Vente de Lily.
XVI     Mémoires d'Échalo.
XVII    Suite des mémoires d'Échalo.
XVIII   Fin des mémoires d'Échalot--Le premier roman de Saphir.
XIX     Le marquis Saladin.
XX      Saladin reconnaît l'ennemi.
XXI     Le duc de Chaves.
XXII    Madame la duchesse de Chaves.

DEUXIÈME PARTIE MADEMOISELLE SAPHIR.

I       Médor, dernier avaleur.
II      Saladin ouvre la tranchée.
III     Saladin monte à l'assaut.
IV      Saladin fait un roman.
V       Saladin voit le pied d'un Habit-Noir.
VI      Saladin toise l'affaire.
VII     Le nuage.
VIII    Le Club des Bonnets de soie noir.
IX      La chanson de l'avaleur.
X       Le Père-à-tous.
XI      L'envie.
XII     Triomphe de Languedoc.
XIII    Mademoiselle Guite ronfle.
XIV     La consultation.
XV      Le père Justin.
XVI     Justin s'éveille tout à fait.
XVII    Le guet-apens.
XVIII   Décadence d'une grande institution.
XIX     Aventures de nui.
XX      La lettre de Médor.
XXI     Un vieux lion qui s'éveille.




Le cycle des Habits Noirs comprend huit volumes:


Les Habits Noirs
Coeur d'Acier
La rue de Jérusalem
L'arme invisible
Maman Léo
L'avaleur de sabres
Les compagnons du trésor
La bande Cadet




PREMIÈRE PARTIE PETITE-REINE




I

La foire au pain d'épice


Il y avait quatre musiciens: une clarinette qui mesurait cinq pieds huit
pouces et qui pouvait être au besoin «géant belge» quand elle mettait
six jeux de cartes dans chacune de ses bottes, un trombone bossu, un
triangle en bas âge et une grosse caisse du sexe féminin, large comme
une tour.

Il y avait en outre un lancier polonais pour agiter la cloche, un
paillasse habillé de toile à matelas pour crier dans le porte-voix, et
une fillette rousse de cheveux, brune de teint, qui tapait à coups
redoublés sur le tam-tam, roi des instruments destinés à produire la
musique enragée.

Cela faisait un horrible fracas au-devant d'une baraque assez grande,
mais abondamment délabrée, qui portait pour enseigne un tableau déchiré
représentant la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, des serpents
boas, une charge de cavalerie, un lion dévorant un missionnaire et le
roi Louis-Philippe avec sa nombreuse famille, recevant les ambassadeurs
de Tippoo-Saïb.

Le ciel du tableau où voltigeaient des hippogriffes, des ballons, des
comètes, des trapèzes, Auriol en train d'exécuter le saut périlleux, et
un oiseau rare, emportant un âne dans ses serres, était coupé par une
vaste banderole, déroulée en fantastiques méandres, qui laissait lire la
légende suivante:

                 Théâtre français et hydraulique

_Prestiges savants, exercices et variétés du XIXe siècle des lumières_

                    Dirigé par madame Canada

      Première physicienne des capitales de l'Europe civilisée

La clarinette venait d'Allemagne, comme toutes les clarinettes. C'était
un pauvre diable maigre, osseux, habillé en chirurgien militaire. Il
portait un nez considérable, qui faisait presque le cercle quand il
suçait le bec enrhumé de son instrument. Le trombone bossu était de
Pontoise, où il avait eu des peines de coeur en justice.

Le triangle venait du quartier des Invalides à Paris. Il avait quatorze
ans. À sa figure coupante, sèche, sérieuse et moqueuse à la fois, on lui
en eût donné vingt pour le moins, mais son corps était d'un enfant.

Le premier aspect ne lui était pas défavorable; son visage, assez joli,
mais vieillot et déjà usé, se couronnait d'une admirable chevelure
noire, arrangée avec coquetterie; au second regard, on éprouvait une
sorte de malaise à voir mieux cette vieillesse enfantine qui semblait ne
point avoir de sexe. Son costume, qui consistait en une veste de velours
ouverte sur une chemise de laine rouge, avait l'air propre et presque
élégant auprès des haillons de ses camarades.

La clarinette s'appelait Koehln, dit Cologne; le trombone avait nom
Poquet, dit Atlas, à cause de sa bosse, et le triangle se nommait
Saladin tout court, ou plutôt monsieur Saladin, car il occupait une
position sociale. À l'âge où la plupart des adolescents sont une charge
pour les familles, il joignait à son talent sur le triangle, l'art
d'avaler des sabres, et pouvait déjà remplacer madame Canada, enrouée,
dans la tâche difficile de «tourner le compliment».

«Tourner le compliment» ou «adresser le boniment», c'est prononcer le
discours préliminaire qui invite les populations à se précipiter en
foule dans la baraque.

Outre sa capacité, Saladin était fort bien doué sous le rapport de la
naissance et des protections. Il avait pour père le lancier polonais qui
sonnait la cloche, pour nourrice le paillasse, habillé de toile à
matelas, pour marraine la femme obèse, chargée de battre la caisse.

Cette femme n'était autre que madame veuve Canada, non seulement
directrice du Théâtre Français et Hydraulique, mais encore dompteuse de
monstres féroces. Elle pesait 220 à la criée; mais sa large face avait
une expression si riante et si débonnaire, qu'on s'étonnait toujours de
lui voir casser des cailloux sur le ventre, avec un marteau de forge.

Chez elle c'était plutôt habitude que dureté de coeur.

Le paillasse, homme d'une cinquantaine d'années, dont les jambes maigres
supportaient un torse d'Hercule, avait une physionomie encore plus
angélique que celle de madame Canada; son sourire cordial et modeste
faisait plaisir à voir. Il remplissait les fonctions du Canada mâle
qu'une mort prématurée avait enlevé à la foire; on l'appelait même
volontiers monsieur Canada; mais, de son vrai nom, c'était Échalot,
ex-garçon pharmacien, ancien agent d'affaires, ancien modèle pour le
thorax, ancien employé surnuméraire de la grande maison des Habits
Noirs.

Par un juste retour, madame Canada se laissait donner le sobriquet
d'Échalote. Il y avait entre elle et lui une liaison sentimentale,
fondée sur l'estime, l'amour et la commodité.

Le lancier polonais, père de Saladin, n'avait pas de bonnes moeurs.
C'était un homme du même âge qu'Échalot, mais plus soigneux de sa
personne; ses cheveux plats, d'un jaune grisonnant, reluisaient de
pommade à bon marché et il se faisait des sourcils avec un bouchon
brûlé.

Cela donnait du feu à son regard, toujours dirigé vers les dames.

Il n'avait pas offert de bons exemples à Saladin, son fils, et la veuve
Canada se plaignait des pièges qu'il tendait sans cesse à son honneur.

Il avait un joli nom: Amédée Similor. Échalot et lui étaient Oreste et
Pylade; seulement, comme Similor manquait de délicatesse, il abusait de
la générosité d'Échalot qui, sans lui, aurait déjà pu prendre bon nombre
d'actions dans le Théâtre Français et Hydraulique et conduire madame
Canada à l'autel.

Similor avait été maître à danser des familles, au Grand-Vainqueur,
modèle pour les cuisses, ramasseur de bouts de cigares et employé dans
les bureaux déjà cités: la maison des Habits Noirs.

L'art d'avaler des sabres endurcit peut-être l'âme. Le jeune Saladin
devait tout à Échalot, car Similor son père ne lui avait jamais
distribué que des coups de pied. Nonobstant, Saladin n'entourait point
Échalot d'un respect pieux. Bien que ce dernier l'eût nourri au biberon,
à une époque où deux sous de lait étaient pour lui une dépense bien
lourde, Saladin ne gardait à son bienfaiteur aucune espèce de
reconnaissance. Échalot convenait que cet adolescent avait plus d'esprit
que de sensibilité, mais il ne pouvait s'empêcher de l'aimer.

La fillette brune de teint, rousse de cheveux, s'appelait Fanchon (au
théâtre mademoiselle Freluche). Elle dansait sur la corde assez bien,
elle était laide, effrontée et sans éducation. Elle aurait voulu faire
celle Saladin, qui la dominait de toute la hauteur de son talent; car le
lecteur ne doit pas s'y tromper: Saladin avait l'intelligence de
Voltaire, fortifiée par les trucs les plus avantageux en foire.

C'était vers la fin d'avril 1852, l'avant-dernier jour de la quinzaine
de Pâques, époque consacrée par l'usage et les règlements à cette grande
fête populaire: la foire au pain d'épice. Depuis bien des années, on
n'avait pas vu sur la place du Trône une si brillante réunion d'artistes
brevetés par les différentes cours de l'Europe. Outre les marchands de
nonnettes et de pavés de Reims, tous fournisseurs des têtes couronnées,
il y avait là le dentiste de l'empereur du Brésil, le pédicure de Sa
Très Gracieuse Majesté la reine d'Angleterre, et le savant chimiste qui
fabrique les cuirs à rasoirs de l'autocrate de toutes les Russies.

Il y avait aussi, bien entendu, la dame incomplètement lavée qui tire
les cartes aux archiduchesses d'Autriche, la somnambule ordinaire des
infantes d'Espagne, l'Abencérage qui livre aux palatins le vernis pour
les chaussures, et le général argentin qui, non content de dégraisser la
cour de Suède, fourbit encore les casseroles du palais de Saint-James,
recolle les porcelaines de l'Escurial et vend, par privilège, le poil à
gratter à toute la maison du roi de Prusse.

Quelques philosophes se sont demandé pourquoi ce burlesque et pompeux
étalage de recommandations royales, en plein faubourg Saint-Antoine, qui
ne passe pas pour être peuplé de courtisans. Il y a un dieu malin occupé
du matin au soir à poser ces problèmes qui embarrassent les philosophes.

Tandis que le milieu de l'immense rond-point était encombré de boutiques
où vous n'eussiez pas trouvé un seul paquet d'un sou qui ne fût timbré
d'un ou deux écussons souverains, le pourtour, réservé aux théâtres et
exhibitions ne se montrait pas moins jaloux d'étaler des protections
augustes. Je suis certain qu'au plus épais du Moyen Age, les marchands
forains rassemblés au camp du Drap-d'Or ne hurlaient pas avec tant
d'emphase les noms de rois et d'empereurs.

Toute l'aristocratie de la baraque était là, le célèbre Cocherie,
Laroche l'universel, les singes polytechniques, les tableaux vivants, la
sibylle parisienne, le cheval à cinq queues, la pie voleuse, l'enfant
encéphale, le petit cerf savant qui passe dans un cerceau, la lutte à
mains plates: Arpin, Marseille, Rabasson,--des albinos, des nègres, des
Peaux-Rouges,--des phoques, des crocodiles,--l'hermaphrodite, le boa
constrictor, le lapin qui joue aux dominos,--l'homme à la poupée, les
jumeaux de Siam, l'adolescent squelette,--le salon de cire et cette
cabane percée de trous ronds où l'on voyage pour deux sous à travers les
cinq parties du monde.

Il était cinq heures du soir, le temps menaçait; pour tant et de si
grandes attractions, la place du Trône contenait à peine en ce moment
une centaine de flâneurs endurcis qui regardaient volontiers les
bagatelles de la porte, mais qui ne montraient aucune envie d'entrer.
Pour ces cent badauds, les mille pitres, saltimbanques, paillasses,
marquis et mères gigognes faisaient assaut désespéré de coquetteries.
C'est à ces heures de disette que les artistes en foire déploient le
mieux leur vaillance proverbiale. Porte-voix, gongs, tam-tams, crécelles,
tambours, trompettes, grosses caisses, ophicléides s'acharnent à
produire un tapage infernal, lors même qu'il n'y a plus personne pour
les entendre. L'idée a dû venir plus d'une fois à Bilboquet abandonné
d'incendier sa boutique pour avoir occasion de crier au feu.

Cela attirerait peut-être le monde.

Les clameurs se croisaient avec une violence inouïe. C'était un
pêle-mêle de contorsions véhémentes, de danses furieuses, de coups de
pied toujours adressés au même endroit, de cris, de gestes, de sons de
cloches, de vibrations métalliques, de chansons, de pétards et de
fanfares.

--Prenez vos billets!

--Il faut le voir pour le croire!

--Deux sous!

--Le seul phénomène vivant qui ait reçu une médaille d'or de la propre
main du prince Albert!

--Dzing! boum!

--Pan! pan!

--Sa malheureuse mère mourut de douleur en voyant le monstre à qui elle
avait donné le jour!

--Tara, tantara, tantara... couac! couac!

--On offre trente mille francs comptant à qui montrera le
pareil--vivant!

--Entrez! il y a encore six places, et ce sont les meilleures!

--Suivez le monde! on verra le lion marin manger l'enfant à la mamelle!

--Ce n'est pas un franc, ce n'est pas un demi-franc, ce n'est pas même
vingt-cinq centimes... Boum! dzing!

--Dix-huit ans! 200 kilogrammes et des attraits supérieurs à son poids!
On commence! Deux sous! deux! deux!

Le Théâtre Français et Hydraulique était situé à l'extrémité de la place
du Trône, à gauche en montant du côté du boulevard de Montreuil: bonne
place le dimanche, où le flot vient de la barrière, mauvaise place en
semaine où les visiteurs plus rares arrivent du côté de Paris.

L'eau va toujours à la rivière: Laroche, le Rothschild des bonisseurs,
et cette puissante «famille Cocherie», qui est l'opéra de la foire,
prennent invariablement les bons endroits.

La journée n'avait pas été heureuse, malgré un charmant soleil de
printemps, et le ciel noir présageait une soirée nulle.

Madame Canada, coiffée d'étoupes et portant sur son dos éléphantin un
petit caraco d'indienne Pompadour, battait la caisse avec une
résignation mélancolique; Cologne, la clarinette, et Poquet, dit Atlas,
le trombone soufflaient dans leurs terribles outils avec découragement.
Saladin, l'héritier présomptif, épluchait son triangle mollement;
Similor, cherchant en vain à l'horizon des dames à qui décocher le trait
galant de son regard, agitait la cloche comme par manière d'acquit.
Seul, Paillasse-Échalot, imperturbable dans sa constance, envoyait au
travers de son porte-voix des appels mugissants, tout en relevant par de
bonnes paroles le désespoir de ses compagnons.

--On n'a jamais rien vu d'analogue dans Paris! criait-il, _(bas)_ Allez,
mademoiselle Freluche, nom d'un coeur! tapez le chaudron comme un amour,
ou vous n'aurez pas d'oignons dans votre soupe! _(Dans le porte-voix)_
Jamais, jamais, jamais, on ne verra rien de si agréable! (bas) Ferme,
madame Canada, la jolie des jolies! Un peu de nerf, Similor! _(haut)_
C'est la dernière, unique et irrévocable avant le départ de la grande
machine américaine, électrique, pneumatique et agricole pour le
Portugal, dont l'académie des sciences nationales, a voulu l'examiner en
détail pour en faire un rapport à monsieur Leverrier! _(bas)_ Vas-y,
Cologne! pousse, Poquet! Voilà trois payses là-bas qu'on peut faire...
et un artilleur, et une petite dame blonde avec sa minette! _(haut)_ Les
grandes eaux de Versailles au naturel, terminées par la chute du Rhin à
Schaffhouse, avec les embarcations entraînées par le courant du fleuve
qui est la frontière naturelle de la patrie, _(bas)_ Encore deux
artilleurs: c'est pour les trois payses: dur! _(haut)_ Héloïse et
Abélard par mademoiselle Freluche et le jeune Saladin, premier élève du
conservatoire de la Sicile, conquise par le général Garibaldi! _(bas)_
Attention! Deux grosses mères et leur garçon boucher! Au carillon,
Amédée! _(haut)_ La mort d'Abel, par le même qui avalera trois sabres de
cavalerie et cassera une demi-douzaine de cailloux sur les appas de
madame Canada, première physicienne de l'Observatoire, _(bas)_ Nom de
nom! regardez! un pair de France étranger ou marchand d'esclaves des
colonies! c'est pour la petite blonde! Allume! _(haut)_ Danses et
élévations sur la corde roide, par mademoiselle Freluche, unique élève
que madame Saqui a empêchée depuis quelque temps de paraître en public
suite à la jalousie qu'elle lui inspire! _(dans le porte-voix)_ Madame
Saqui! madame Saqui! madame Saqui!

Tout héroïsme a sa récompense. Quand Échalot s'arrêta épuisé, il y avait
au moins une douzaine et demie de badauds devant la plate-forme du
Théâtre Français et Hydraulique: trois artilleurs, trois Picardes, deux
bonnes femmes entre lesquelles un jeune homme faisait le panier à deux
anses; quatre ou cinq soldats de la ligne et autant de gamins.

Il y avait en outre la jeune dame blonde donnant la main à une adorable
petite fille de trois ans, et un personnage de grande taille, très brun
de poil, plus brun de peau, qui suivait d'un oeil fixe et sombre la
jolie dame et son bijou de petite fille.

L'armée de madame Canada, électrisée par cette affluence inattendue
s'éveilla. Le lancier polonais agita sa cloche avec fièvre en dardant
aux payses, aux grosses mères, à tout ce qui portait jupon, des
oeillades incendiaires. Dans l'humble situation que le sort lui avait
faite, cet homme était le type pur de Don Juan. La musique éclata et
mademoiselle Freluche lança des taloches frénétiques au tam-tam, tandis
qu'Échalot poussait des rauquements de tigre dans son porte-voix.

Hélas! tout cela fut inutile. Les trois payses passèrent, et certes,
malgré la douceur de son naturel, madame Canada les eût volontiers
étranglées, car elles entraînèrent à leur suite les trois artilleurs.
Les deux grosses mères avec leur garçon boucher suivirent, attirant les
gamins que ce trio divertissait. Les cinq soldats de la ligne firent
comme les gamins, et la jolie blonde elle-même, tournant le dos en sens
contraire, prenait déjà la route du faubourg Saint-Antoine, lorsque sa
petite fille dit d'une voix gentille et doucette comme le chant d'un
oiseau:

--Maman, je voudrais voir madame Saqui.

--Madame Saqui! madame Saqui! madame Saqui! rugit Échalot dans son
porte-voix. Deux sous! deux sous! deux sous!

L'enfant pesa sur la main de sa mère qui s'arrêta aussitôt.

--Amorcé! murmura le jeune Saladin, qui suivait cette scène muette d'un
regard déjà connaisseur.

Les yeux de Saladin étaient assez beaux, mais dans l'action de regarder
fixement, ils s'arrondissaient comme des yeux d'épervier.

La jolie blonde éleva l'enfant dans ses bras en un mouvement de caresse
passionnée.

--Nous demeurons bien loin, dit-elle, et il est tard. Demain, si tu
voulais, Petite-Reine, nous descendrions voir la danseuse de corde du
pont d'Austerlitz.

--Non, répondit Petite-Reine, c'est aujourd'hui, et c'est madame Saqui
que je veux voir.

La jeune mère, obéissante, monta l'escalier tremblant qui conduisait à
la plate-forme. Madame Canada, enlevant d'une main sa partie de grosse
caisse, et faisant grincer de l'autre sa paire de cymbales ébréchées,
enveloppa la mère et l'enfant dans un regard de tendre gratitude. Elle
avait bon coeur, elle les eût embrassées.

Et il y avait de quoi, car le «pair de France étranger» suivit la piste
de la jolie blonde en rabattant son chapeau sur ses yeux. Deux
demoiselles dont nous n'avons pas encore parlé et qui semblaient ne
point appartenir au monde gourmé du faubourg Saint-Germain suivirent ce
marchand d'esclaves; trois commis de magasin suivirent les deux
demoiselles.

Les cinq soldats de la ligne, ayant vu cela, se consultèrent: partout où
l'on va, ils vont, le nez au vent, l'air étonné, la conscience sereine.
Ils emboîtèrent le pas.

Les trois gamins se dirent: «Paraît qu'il y a quelque chose de fameux»;
et ils prirent la file.

--Ohé! fit le garçon boucher à ses deux grosses mères, payez-vous
l'espectacle!

Et les trois artilleurs, saisissant cet instant pour offrir leurs bras
aux trois payses, proposèrent les délices du théâtre en vogue.

Vous voyez si madame Canada devait de la reconnaissance à Petite-Reine!

--Deux sous! deux sous! deux sous! Prenez vos billets!

De tous les coins de la place les moutons de Panurge arrivaient.

--Suivez le monde!!!

La baraque était pleine. Échalot, altier comme une tour, finit par se
mettre au-devant de l'entrée et renvoya un dernier gamin d'apparence
insolvable, en disant:

--Complet! Si je possédais la vaste salle de l'Académie royale de
musique, jeune homme, je ne serais pas obligé de refuser tous les jours
ma fortune!




II

Le roi des étudiants


Elle était pleine la baraque de madame Canada, première physicienne des
diverses capitales de l'Europe, véritablement pleine. Mais comme notre
drame est tout entier dans la jeune dame blonde qui avait cédé à
l'enfantin caprice de sa fillette, nous ne nous occuperons que de
Petite-Reine et de sa mère.

Entrées les premières, elles étaient naturellement au premier rang, et
le parcimonieux éclairage de la scène tombait d'aplomb sur elles. Il est
probable que les trois quinquets servant de rampe et de lustre au
Théâtre Français et Hydraulique n'avaient jamais envoyé leurs fumeux
rayons à rien de si exquis. L'enfant était gracieuse adorablement, mais
la jeune mère était plus gracieuse encore.

Certes, le lecteur n'a pu supposer que nous ayons eu l'idée folle
d'introduire, pour lui, une grande dame dans la baraque de madame
Canada. Madame Lily, ou, comme on l'appelait encore dans le quartier
Mazas, la Gloriette n'était ni comtesse ni baronne; elle tenait même, et
par plus d'un côté très apparent, à la classe populaire; mais il y avait
dans son maintien quelque chose de si net et de si décent; sa toilette,
très simple, portait un cachet si modestement mesuré, et en même temps
si élégant, malgré l'humble valeur des objets qui la composaient, qu'on
eût hésité, en conscience, à la ranger dans la catégorie des simples
ouvrières.

Elle portait haut, sans le vouloir, sans le savoir aussi; elle était
«distinguée» en dépit du petit cabas qui lui pendait au bras, car, il
faut bien vous le dire, elle était venue à la barrière du Trône tout
exprès pour acheter son dîner un peu moins cher que dans Paris.

Elle était jolie tout uniment et si franchement que son aspect épandait
une joie. Il y avait en elle un délicat rayonnement de vie et de
jeunesse à peine voilé par une nuance de mélancolie, qui n'était pas sa
nature même, et qui trahissait à demi le secret d'un malheur fièrement
supporté.

Pourquoi l'appelait-on la Gloriette? vous croirez l'avoir deviné quand
je vous aurai dit que l'homme au teint bronzé, cette manière de nabab
qu'Échalot appelait le marchand d'esclaves, assis non loin d'elle, n'osa
point lui adresser la parole, malgré sa pauvre robe noire, coton et
laine; son châle également noir, qui n'était pas même en vrai mérinos,
et son chapeau dont le taffetas avait des reflets un peu fauves.

Non, ce n'était pas pour cela; ce n'était pas non plus pour le regard
presque toujours souriant, mais parfois si hautain de ses grands yeux
noirs, délicieux contraste à sa blonde chevelure.

Un matin, et il y avait déjà longtemps, Petite-Reine ne marchait pas
encore, on avait vu madame Lily monter en fiacre avec une robe de soie
et un châle qui pouvait bien être un cachemire.

Le châle et la robe n'avaient jamais reparu, et cette banque populaire
qui porte un si drôle de nom: le mont-de-piété, savait sans doute ce que
la robe et le châle étaient devenus. Ce n'était pas encore pour cela,
non.

Les voisins de madame Lily l'appelaient la Gloriette, à cause de
Justine, sa chère gloire, sa fille, son trésor chéri, qui avait aussi
l'honneur d'un surnom: Petite-Reine. Il faut d'ordinaire la fortune, le
talent ou le vice pour émouvoir les cancans d'un quartier de Paris.
Madame Lily était très pauvre; elle n'avait aucun talent connu, elle
vivait seule et rigoureusement retirée. Pourtant Dieu sait que son
quartier s'occupait d'elle.

On était parvenu à savoir vaguement quelques couplets d'une légende dont
elle était l'héroïne.

Elle venait de très bas--de si bas que beaucoup se demandaient si elle
n'était point un peu princesse.

Pour trouver sa patrie, il fallait passer la Seine, et remonter le
boulevard de l'Hôpital. Au-delà de la barrière d'Italie, il existait
alors une ville étrange, toute composée de chiffonniers qui s'étaient
bâti des maisons avec l'impossible.

Cette ville avait des quantités de noms. Elle s'appelait Babylone,
Pékin-la-Guenille, le Camp-des-Aristos, la Garouille, la Californie, ou
la vallée de Cachemire, au choix.

Quatre ou cinq ans en ça, il y avait dans cette cité de la misère
parisienne toujours prête à se railler elle-même une jeune fille belle
comme les amours et qui n'avait jamais porté la hotte, occupée qu'elle
était du matin au soir à servir les habitués de la Maison-d'Or.

La Maison-d'Or de Pékin-la-Guenille, bien autrement achalandée que
l'établissement du même nom, situé boulevard des Italiens, était une
grande masure, construite avec des os, de la boue, du papier, des
tessons de bouteille et des copeaux. Nous citons seulement les
principaux matériaux; en soumettant ses murailles à l'analyse, on eût
trouvé d'incroyables fantaisies. Le toit était presque entièrement formé
de vieilles semelles, disposées avec art comme les écailles des
poissons. Au-dessus de la porte se trouvait un squelette de chat qu'on
avait employé comme moellon de son vivant et que le temps avait
proprement disséqué.

La Maison-d'Or était tenue par Barbe Mahaleur, dite
«l'Amouret-la-Chance», ancienne guitariste, présentement cabaretière,
sage-femme non reçue par la Faculté et Mère des chiffonniers.

C'était une forte créature d'une cinquantaine d'années, taillée comme un
homme et sabrée par la petite vérole. Elle avait les moeurs de la grande
Catherine et battait cruellement ses Orloff. L'un d'eux cependant lui
avait arraché l'oeil gauche dans un moment d'humeur. Il lui manquait
aussi la moitié de son nez qu'on disait avoir été mangée par un autre
Potemkine. Cela ne l'empêchait pas d'être belle femme.

Elle régnait sur les naturels de Pékin-la-Guenille par l'admiration et
la terreur. On la respectait, on la prenait pour juge; en ces occasions,
elle se montrait baroque, mais équitable, à la façon du roi Salomon,
rendant cet arrêt d'un goût douteux qui fonda sa renommée de
jurisconsulte.

Elle accouchait d'une main, versait la goutte de l'autre, faisait des
avances sur tas d'ordures et pratiquait même, disait-on, la banque à la
petite semaine: 20 pour 100 par mois, 240 pour 100 à l'année: ceci
officiellement, mais, sous le manteau de la cheminée, on pouvait doubler
le taux pour les emprunteurs scabreux, sans perdre la paix de la
conscience.

Elle avait encore sa guitare dans un coin. Parfois, quand le respect
public lui avait offert trop de «marc», elle décrochait l'instrument
redoutable et chantait des airs de Jean-Jacques Rousseau de Genève.

Il fallait alors applaudir à tour de bras ou s'en aller: Barbe Mahaleur
n'aimait pas les tièdes.

Il se trouvait à Babylone des crédules pour aller répétant qu'elle
possédait dans Paris, plus de cinquante mille livres de rentes en
immeubles.

Barbe Mahaleur avait pour esclave une fillette sauvage qui cachait dans
un fouillis énorme de cheveux blonds une petite figure pâlotte,
illuminée par une paire de grands yeux noirs. On s'étonnait que Barbe
n'eût pas encore estropié Lily, son esclave; Barbe ne la maltraitait
même pas beaucoup, mais elle la faisait travailler rondement. Elle
l'appelait tantôt ma fille, tantôt ma nièce, tantôt la _Vacabonne_.

Parmi les sujets de Barbe Mahaleur personne n'était positivement fixé
sur la question de savoir quelle sorte de lien existait entre la
Vacabonne et sa souveraine.

En ce même temps, c'est-à-dire vers 1847, l'hôtel Corneille possédait le
plus magnifique étudiant qui eût ébloui le pays Latin depuis bien des
années. L'hôtel Corneille était encore à cette époque sans rival au
quartier des écoles pour la richesse de ses appartements, et la
prodigalité de sa table d'hôte. Il y avait des chambres à 50 francs par
mois et l'on pouvait y dépenser 3 francs 50 à son dîner.

Depuis, ces prix ont été dépassés dans des établissements moins
historiques.

Le lion latin dont nous parlons avait nom Justin de Vibray. Il était
beau insolemment, à la façon des soldats et des femmes; il était jeune,
robuste, spirituel, généreux, noble de naissance et riche.

Il venait je ne sais d'où en Touraine. Bien rarement ces princes
éblouissants de la jeunesse sont enfants de Paris. Ils arrivent
exubérants de sang et de sève; Paris casse leurs angles comme la mer
fait pour les galets; Paris les pâlit, les calme et les forme; Paris les
met à ce point de rondeur et d'uniformité qu'il faut avoir pour entrer
dans un des casiers de la vie commune.

Un notaire doit être préalablement taillé comme un diamant, mais non pas
à facettes.

Justin, diable à quatre s'il en fut, avait le triple talent du Béarnais
et bien d'autres. Il eut l'honneur d'être, pendant des semaines et des
mois, la coqueluche de mesdames les étudiantes, ce qui ne l'empêcha
point de passer ses premiers examens avec succès; car il y avait de
l'étoffe, en vérité, chez ce beau garçon-là. Il avait fait d'excellentes
études; il pouvait mener de front le travail et le plaisir.

Un jour, il disparut à la fois de l'hôtel Corneille, des cours et même
de la Chaumière.

On parla de lui l'espace de trois bals. Au dernier, il fut raconté qu'on
l'avait rencontré au bois avec une femme qui était un miracle de beauté.

Le bois est loin de l'Odéon. Ce devait être une duchesse, on chercha un
autre roi du billard et des chopes.

Mais Justin de Vibray ne fut pas oublié ni remplacé, car il arriva
quelque chose comme après la mort d'Alexandre le Grand: l'empire du
Prado se divisa, et les successeurs de Justin luttèrent en vain contre
le souvenir de ce hardi jeune homme, si brave, si doux, qui avait
l'amitié de tous les hommes et l'amour de toutes les femmes.

Ce n'était pas une duchesse qui l'avait enlevé.

À la veille de passer un examen, Justin était sorti un matin de bonne
heure, son Rogron sous le bras. Il voulait du calme et de la solitude;
au lieu donc de franchir la grille du Luxembourg, il avait pris le
boulevard d'Arcueil, derrière l'Observatoire et s'était plongé dans la
lecture des cinq codes expliqués.

Il allait ainsi droit devant lui, sans regarder. Au bout d'une
demi-heure de marche, ayant levé les yeux par hasard, il poussa le même
cri que Christophe Colomb à la vue de la terre des Antilles. Justin
avait découvert Babylone.

Un instant, il resta ébahi devant cette prodigieuse capitale. Paris,
l'implacable bouffon, met du comique jusque dans la misère. Ce bivouac
des sauvages de Paris se présentait gaillardement au regard avec ses
maisons fantastiques et sa population, dont à cette heure matinale rien
ne peut donner une idée. L'harmonie ne manquait point entre les masures,
ruines âgées de quelques semaines, qui semblaient avoir été bâties selon
un parti pris de moquerie burlesque, et les loques ambulantes qui
grouillaient dans les rues. Il y avait là tels négligés de chiffonnières
qui eussent brisé le crayon dans la main de Daumier.

Comme Justin était en admiration devant les excentricités
architecturales de la Maison-d'Or; palais de Barbe Mahaleur, celle-ci
sortit, demi-nue et n'ayant pour cacher les effrayantes séductions de
son torse qu'un mouchoir cholet en lambeaux. Un képi coiffait la révolte
de ses cheveux grisonnants, et ses jambes d'hercule étaient chastement
couvertes par un petit torchon, rattaché autour de ses reins.

Elle appela Lily d'une voix de clairon enrhumé; Justin attendit,
espérant une apparition encore plus grotesque.

L'enfant qui se montra sur le seuil, vêtue d'une misérable robe
d'indienne frangée et d'un pauvre mouchoir de cou, à jour comme une
dentelle, glaça le rire sur ses lèvres.

Et pourtant l'enfant souriait. Il n'y avait en elle, évidemment, ni
regret d'une meilleure existence ni désir d'une autre vie.

Mais elle était si belle, cette enfant, que Justin en eut le coeur
serré.

Barbe Mahaleur lui donna une bonne tape sur la joue en manière de
caresse, et lui mit quatre sous dans la main en disant:

--Va me chercher du câblé, petite vache!

Ce dernier mot était doux comme une caresse.

Le gros câblé ou carotte double est le tabac à chiquer le plus fort.
Cette Mahaleur était portée sur sa bouche.

Lily partit en courant. Je ne sais pourquoi Justin la suivit.

Certes, il ne prétendait point lier connaissance avec cette fille en
haillons: «la petite vache». Oh! certes!

Pour gagner la route d'Italie, il y avait un long et tortueux couloir,
bordé par de grands murs sans fenêtres, formant le derrière de plusieurs
usines. Deux personnes de corpulence ordinaire auraient eu peine à
passer de front dans ce défilé.

À moitié chemin, Lily se rencontra face à face avec un très beau
chiffonnier en grande tenue, le crochet à la main, la hotte sur le dos.
C'était Payoux, dit la Tulipe-de-Vénus, qui avait l'honneur d'être le
favori actuel et régnant de Barbe Mahaleur. Il revenait de sa tournée
avec une pointe de chambertin à trente centimes.

--Tiens, fit-il, en rejetant son crochet dans sa hotte, v'là l'agneau!
Il y a longtemps que je te guette; on va rire ensemble à la fin!

Il n'eut qu'à ouvrir le bras pour barrer le passage. Lily voulut se
rejeter en arrière, il la saisit et lui planta un gros baiser sur les
lèvres.

Après quoi il poussa un cri et tomba assommé.

Justin l'avait abattu d'un seul coup de poing.

Pourquoi cette absurde violence? Voilà ce que Rogron, l'acharné
explicateur, n'aurait pas su expliquer.

Justin avait assommé ainsi de parti pris et restait plus étourdi que la
bête terrassée.

Il était pâle, mais ses tempes battaient, et il y avait du rouge à ses
yeux, qu'il frotta pour voir clair.

Il s'éveilla, son Rogron sous le bras; entre l'homme couché comme un
boeuf qui a reçu le coup de massue, et la fillette, évanouie ni plus ni
moins qu'une demoiselle en mousseline blanche.

Mais les évanouissements des demoiselles en mousseline blanche durent
longtemps; celui de Lily fut juste d'une demi-minute. Elle rouvrit ses
beaux yeux, regarda Payoux couché dans la boue, puis Justin, et sourit
en disant:

--J'ai eu grand-peur, merci.

Elle avait une voix douce, dont les basses cordes vibraient et
pénétraient.

Justin ressentait en lui-même une angoisse vague. Sa pensée vacillait
comme s'il eût subi une sorte d'ivresse. Il avait confusément conscience
du ridicule impossible de cette aventure et cependant il dit:

--Voulez-vous venir avec moi?

--Je veux bien, répliqua Lily sans hésiter.

Cette réponse ne choqua point Justin. Et, en vérité, les yeux de Lily
qui étaient fixés sur les siens avaient la limpidité d'un regard d'ange.

Il marcha devant; elle le suivit d'un pas vif et gracieux.

Un fiacre passait. Justin l'arrêta et l'ouvrit.

--Où allons-nous? demanda Lily, qui bondit sur le marchepied.

Le cocher riait ostensiblement.

--Je ne sais pas, répondit Justin, rouge de honte.

Lily fit comme le cocher, elle se mit à rire et ajouta:

--La tireuse de cartes m'avait dit que je m'en irais, je m'en vas.
D'abord Payoux me faisait trop peur.

Justin monta à son tour, après avoir donné son adresse au cocher.

Quand il fut assis auprès de la fillette, il éprouva un inexprimable
embarras. Loin de calmer cet embarras, la surprenante tranquillité de
Lily l'augmentait.

--On est bien ici, dit-elle, dès que les chevaux s'ébranlèrent. C'est la
première fois que je vais en voiture.

Et comme si elle eût voulu mettre le comble à la détresse de Justin,
elle ajouta:

--Les conducteurs d'omnibus ne me laissent pas monter.




III

Un éclat de rire


Le plus large de tous les abîmes creusés par l'orgueil ou l'intérêt
entre deux créatures humaines est certainement celui qui sépare le Blanc
du Noir, aux colonies.

La libre Amérique, tout en émancipant les Noirs, a rendu plus profond le
fossé qui les excommunie. En aucun pays du monde le «bois d'ébène» n'est
aussi franchement maltraité que dans les États abolitionnistes de
l'Union.

Eh bien! l'Europe, habituée pourtant aux insolences
hyper-aristocratiques de ces démocrates, poussa un jour un long cri
d'indignation en lisant l'histoire de cette pauvre négresse, jetée hors
d'un omnibus à New York, par la brutalité d'une demi-douzaine de
philanthropes.

Car ils s'expliquèrent, ces coquins de Yankees! Ils ont toujours le
courage de leurs opinions. En lançant sur le macadam la misérable femme
qui était enceinte et qui, en tombant, se blessa cruellement, ils
établirent cette distinction américaine: «Nous voulons que les Noirs
soient libres, mais nous ne voulons pas qu'ils souillent l'air d'une
voiture publique où sont des Blancs!»

C'est un joli peuple et pourri de logique.

Chez nous, l'omnibus, fidèle aux promesses de son nom, admet tout le
monde, même les dames qui ont des chiens; son hospitalité ne s'arrête
qu'aux limites tracées par la police, et certes les conducteurs sont
plutôt enclins à frauder le règlement qui défend les incongruités, car
il y a eu des cas d'asphyxie.

On laisse monter les poissonnières.

Cette phrase, prononcée par Lily sans la moindre vergogne: «Les
conducteurs d'omnibus ne me laissent pas monter», était un aveu si
terrible, une abdication si effrayante que Justin eut des frissons sous
la peau.

Il regarda cette créature dont le vêtement, plus obscène que la nudité
même, rentrait dans la catégorie des choses «qui incommodent les
voyageurs». Il eut envie de sauter par la portière.

Elle souriait; son sourire montrait un trésor de perles.

Et à travers les trous de ses haillons, son exquise beauté épandait ces
parfums de pudeur fière qu'exhalent les chefs-d'oeuvre de l'art et les
chefs-d'oeuvre de Dieu. C'était étrange, offensant, presque divin.

--Je sais lire, dit-elle tout à coup en un mouvement d'enfantine vanité,
et comme si elle eût deviné vaguement qu'il lui fallait plaider sa
cause, je sais chanter et coudre aussi... Est-ce que vous trouvez que je
parle mal?

--Vous parlez bien... très bien, murmura Justin au hasard.

--Ah! fit-elle, il y a chez nous bien des gens qui sont venus de loin et
de haut. Celle qui m'a appris à lire disait quelquefois en voyant passer
de belles dames dans des calèches: «Voici Berthe! ou voici Marie!»
c'étaient des élèves à elle, du temps où elle tenait un grand pensionnat
de demoiselles au faubourg Saint-Germain. Elle est morte de faim à force
de tout boire. Alors, j'ai donné chaque jour un sou à l'abbé, un vieil
homme à demi fou, mais bien savant, et qui se frappe la poitrine en
pleurant, quand il est ivre... La tireuse de cartes m'a dit d'avoir
seulement une chemise, une robe, un jupon, des bottines et des gants
pour aller chez un directeur de théâtre qui me donnera des rôles à
apprendre et autant d'argent que j'en voudrai.

--Vous parlez bien, répéta Justin qui songeait.

--Qu'est-ce que vous ferez de moi? demanda Lily brusquement. Au lieu de
répondre, Justin demanda à son tour:

--C'est donc à cause de la tireuse de cartes que vous m'avez suivi?

--Mais oui, répliqua-t-elle, et je vous aimerai bien si vous faites ma
fortune, allez!

Justin éprouva une sorte de soulagement à entendre ces mots. Nous ne
dirons pas qu'il était amoureux: ce serait trop et trop peu. Il agissait
sous l'empire d'une sorte de folie lucide et qui avait conscience
d'elle-même. Il fut content parce qu'il vit jour à secouer cette
obsession.

--Vous avez envie d'être riche, dit-il.

--Pas pour moi, reprit la fillette vivement, pour ma petite.

--Vous êtes mère... déjà! s'écria l'étudiant étonné.

Elle éclata de rire.

--Non, non, fit-elle, je n'ai pas encore ma petite... mais je me
marierai pour l'avoir et pour l'adorer.

Ce dernier mot fut prononcé avec une passion étrange et le regard de
Justin se baissa devant les rayons qui s'allumèrent dans les grands yeux
noirs de Lily.

Elle était miraculeusement belle.

Il y eut un silence; quand Justin reprit la parole, sa voix tremblait:

--Lily, dit-il, je ne veux ni ne puis rien faire de vous, je vous
donnerai ce qu'il vous faut pour aller, comme vous le souhaitez, chez un
directeur de théâtre.

Elle l'interrompit en frappant ses mains l'une contre l'autre.

--Tout de suite? interrompit-elle.

Justin prit dans sa poche son porte-monnaie qui contenait trois billets
de cent francs. Il avait justement reçu sa pension la veille.

À pareille aventure, il n'y avait qu'un dénouement possible: l'aumône.

Justin répéta: tout de suite! et mit les trois billets de cent francs
sur les genoux de Lily.

Là-bas, dans la cité des chiffonniers, rien n'est mieux connu que les
billets de banque. On n'en voit pas souvent, mais on en parle sans
cesse. C'est le rêve et la poésie du métier: trouver un billet de
banque!

Le fiacre longeait au trot ce quai désert qui fait face à l'Hôtel-Dieu.
Lily était rouge comme une cerise; son sein battait; les cils recourbés
de sa paupière ne cachaient pas toute la flamme de son regard. Justin
donna le signal d'arrêter. Lily sauta sur le pavé et s'enfuit.

Le cocher rit encore, c'était un observateur.

Quant à notre étudiant, il resta tout simplement abasourdi, puis il se
frotta les mains de bon coeur, puis encore il se demanda:

--Pourquoi ai-je donné les trois billets?

C'était absurde. Paris ne contient pas dix millionnaires capables d'agir
ainsi.

Justin soupira longuement, mais ce n'était point le remords de sa
prodigalité qui lui arrachait ce profond soupir.

Il avait devant les yeux une vision: Lily, transformée par ce qui se
peut acheter avec trois billets de banque de cent francs.

Trois billets de cent francs ne sauraient vêtir une comtesse, ni même
une bonne bourgeoise, mais trois billets de cent francs peuvent
pailleter une saltimbanque ou couvrir très décemment une fillette.

Ce diable de cocher vous avait encore un air goguenard en recevant le
prix de sa course, à la porte de Justin.

Celui-ci monta à sa chambre, qui lui sembla triste et vide. Il éprouvait
au coeur cette meurtrissure qui reste après la rupture d'une vieille et
profonde amitié.

En tout, Lily et lui avaient été une demi-heure ensemble.

Il se jeta sur son lit, tout songeur, et si las qu'une orgie à tous
crins ne l'eût point fatigué davantage. Il n'essaya même pas d'en
appeler au travail, Rogron eut tort; l'examen fut oublié.

Cette île de jeunesse, le Pays latin, est toute pleine de joyeuses et
belles filles, quoiqu'on y trouve aussi les plus laides coquines de
l'univers. Justin n'avait qu'à choisir parmi les plus folles et les plus
jolies. Il essaya en vain d'évoquer les souriants visages de ses
danseuses préférées. C'était l'étrange beauté de Lily, demi-nue, qui
passait et repassait devant ses yeux.

Il voyait sa robe pauvre et plus que fanée, drapant, mais dévoilant
l'idéale perfection d'un corps de nymphe antique; il voyait ces longs
yeux noirs aux regards hardis et candides, ce front presque céleste,
perdu sous la richesse désordonnée d'une splendide chevelure blonde.

Elle s'était enfuie, la sauvage créature, sans dire merci, ni plus ni
moins qu'un chien à qui on a jeté un os.

Tout était bizarre et insensé dans cette aventure qui laissait après
elle la sensation d'une chute.

Et, chose incroyable, parmi cette douleur morale où il y avait de la
honte et une sorte de dégoût, la rêverie se dégageait brillante et
suave.

Justin avait une mère, noble, bonne, bien-aimée, qui regardait de loin
avec miséricorde ses fredaines d'enfant. Elle admettait, comme toutes
les mères, le facile proverbe: il faut que jeunesse se passe. Elle avait
peur seulement de ces attaches demi-sérieuses qui peuvent peser sur tout
un avenir.

Jusqu'à ce moment, Justin, nouant et dénouant des chaînes fleuries,
n'avait jamais été arrêté par l'idée de sa mère.

Aujourd'hui, la pensée de sa mère vint le visiter. Pourquoi aujourd'hui
plutôt qu'hier? Pourquoi, à propos de la plus folle et de la plus
passagère de toutes ses folies?

Certes, l'aventure pouvait être ridicule au premier chef, mais du moins
elle n'était pas dangereuse. Justin avait jeté à une mendiante une
aumône un peu plus large que de raison, et c'était tout; son budget seul
devait en souffrir. Jamais il ne la reverrait: c'était à parier cent
contre un, car elle n'avait même pas pris la peine de lui demander son
nom!

L'heure du déjeuner passa, Justin resta étendu sur son lit comme un
malade. Il était malade, en effet, il avait la fièvre, et chaque fois
qu'un pas montait l'escalier, son coeur battait douloureusement.

Il ne se demanda pas s'il aimait mademoiselle Lily. Croyez bien que si
son meilleur camarade, mis par hasard dans le secret de son équipée,
l'eût accusé d'aimer mademoiselle Lily, il y aurait eu un soufflet de
lancé. Justin avait la main leste.

Non, chacun peut avoir ses mauvais jours, et nul ne répond d'un accès de
fièvre.

À l'heure du dîner, Justin s'habilla et sortit. Il avait fait un mâle
effort sur lui-même et secoué son vertige comme un vaillant jeune homme
qu'il était.

Au moment où il mettait le pied dans la rue, il poussa un grand cri et
faillit tomber à la renverse.

Une jeune fille vêtue de noir, avec une simplicité élégante et charmante
était debout devant lui.

Elle souriait, montrant ces belles perles qui étaient derrière les
lèvres roses de Lily.

--Comment me trouvez-vous ainsi? demanda-t-elle.

Justin la trouvait tout uniment adorable; mais il ne répondit point.
Elle ajouta:

--J'avais bien entendu que vous donniez votre adresse au cocher, mais je
ne savais pas votre nom. Comment vous demander au concierge? Je vous
attends ici depuis midi.

--Six heures!... murmura Justin.

--Oh! fit-elle, je vous aurais attendu six jours et bien plus encore. Je
ne vous avais pas dit merci.

Ce fut le lendemain matin que Justin de Vibray, le prince de la jeunesse
des écoles, jeta bas son sceptre et déserta sa cour.

Il est, non loin de Saint-Denis et tout près d'Enghien, un petit village
charmant qui mire dans la Seine ses maisons fleuries. J'ai presque peur
de l'indiquer aux Parisiens du dimanche, car jusqu'ici les fondateurs de
guinguettes l'avaient respecté. Il a nom Épinay. La dernière fois que je
l'ai admiré en passant dans la plaine de Gennevilliers, j'y ai vu trois
cabarets neufs et deux cheminées à vapeur. Que Dieu le protège.

En 1847 il était à vingt lieues d'Asnières.

On les appelait monsieur et madame Justin, ou bien encore «les nouveaux
mariés». Ils étaient si beaux et si bons que tout le monde les aimait.
Autour d'eux il y avait comme un respect attendri.

Avant l'année finie, on fit un baptême. Dans le jardin plein de roses
qui descendait jusqu'au bord de l'eau, il y eut du matin au soir une
grosse fille attelée à une voiture mignonne, roulant autour de la
pelouse, et dans laquelle souriait un cher enfant.

Quand la voiture s'arrêtait, c'est que Lily venait aux cris du petit
ange qui appelait le sein de sa mère.

Cela dura encore trois mois, puis les feuilles tombèrent. Les rosiers
étaient dépouillés de leurs fleurs. Justin devint triste. Un jour, Lily
pleura.

Justin voulut revenir à Paris. Ce n'était pas pour se séparer de Lily,
au contraire, Lily eut des robes plus belles, des bijoux, des dentelles,
des cachemires. Justin fit des dettes, beaucoup.

Lily regrettait bien le large chapeau de paille qui l'abritait contre le
bon soleil d'Épinay et toute sa gaie toilette de campagne qui la faisait
si jolie à si peu de frais. Justin la voulait admirée. Paris la regarda
pendant trois mois. Justin devait vingt mille francs et Lily ne souriait
plus guère qu'à l'enfant dans son berceau.

Elle n'avait jamais reçu de lettres de Justin, parce qu'ils étaient
toujours ensemble. Une fois on lui remit une lettre dont l'écriture lui
serra le coeur. Elle était de Justin. Pourquoi Justin écrivait-il?

Justin disait dans sa lettre:

«Ma mère est venue me chercher. À bientôt. Je ne pourrais pas vivre sans
toi.»

Elle eut peine à comprendre d'abord. Quand elle comprit, elle se coucha,
malade, auprès du berceau.

Justin écrivit souvent, d'abord, promettant de revenir bien vite, puis
il écrivit moins fréquemment, puis il n'écrivit plus du tout.

L'enfant avait deux ans quand Lily se retira dans une pauvre chambre du
quartier Mazas. Il y avait quinze mois qu'elle n'avait entendu parler de
Justin. Depuis un an elle vivait de son travail, vendant çà et là un
bijou ou un objet de toilette.

Justine, sa fille, ou Petite-Reine, comme disaient les voisins, était
toujours habillée comme l'enfant d'un prince.

Nous retrouvons Lily au printemps de 1852. L'indigence était venue. Le
costume de Lily en portait les marques, mais la pauvreté ne touchait pas
encore à Petite-Reine.

C'était à cause de Petite-Reine que les voisins de Lily, pris de ce
souriant et gai respect qui est le bon côté du caractère parisien,
l'appelaient la Gloriette.

Il y avait dans ce surnom une pointe de moquerie et beaucoup de
miséricorde pour l'excès de son amour maternel.

La Gloriette et sa Petite-Reine étaient populaires des deux côtés de la
Seine. On les connaissait au Jardin des Plantes, où Lily menait jouer sa
fillette, quand l'ouvrage ne donnait pas. Malgré la différence de leurs
toilettes, dont chacun s'étonnait, il n'y avait point de méprise
possible: quoique l'une fût l'élégance même et que le costume de l'autre
eût pu convenir à une bonne, c'étaient bien la mère et l'enfant. On les
aimait comme cela.

Revenons cependant à la baraque de madame Canada, où nous avons laissé
Lily et Petite-Reine, pour raconter leur histoire. Les bonnes gens du
quartier Mazas en savaient à peu près aussi long que nous, sauf ce
détail de la première jeunesse de Lily parmi les chiffonniers et le nom
de Justin de Vibray.

Au fond elles ont toutes la même histoire.

Petite-Reine ne se possédait pas de joie. C'était la première fois
qu'elle allait au spectacle, et le spectacle était superbe.

Comme si madame Canada eût voulu la remercier d'avoir montré le chemin
«au monde», elle enleva de son programme la lutte à main plate,
l'exercice du canon, le «travail» de l'homme qui porte trois cents
livres entre ses dents gâtées et généralement tout ce qui ne devait
point amuser sa petite providence.

Au contraire, elle fit jouer force marionnettes, exhiba des figures de
cire, et jongla elle-même avec de belles boules de cuivre, des poignards
et des saladiers; car elle possédait une grande quantité de talents.

Mais ce qui ravit la fillette au troisième ciel, ce fut la danse de
mademoiselle Freluche, qui fit une douzaine d'entrechats sur la corde
raide, et, contre son habitude, acheva son travail sans tomber une seule
fois.

Petite-Reine applaudit de ses deux mains mignonnes et bien gantées. Dans
la baraque, tout le monde la regardait et l'admirait; elle était une
partie du spectacle.

On la regardait aussi de la scène, les deux yeux ronds du jeune Saladin
étaient fixés sur elle avec une expression étrange. Vous n'avez pas
oublié Saladin, le triangle.

Il était un peu le maître chez madame Canada, ce Saladin, bien que la
bonne femme le détestât cordialement. Elle avait peur de lui. Dans son
opinion, le «blanc-bec», comme elle l'appelait, était capable de tout.

Mais il avait la protection du beau Similor, son père, qui l'aimait et
qui le battait; il avait surtout la protection d'Échalot, sa nourrice.
Saladin dominait les autres par son intelligence réellement supérieure
au milieu dans lequel il vivait, et par son caractère étrange, tantôt
caressant tantôt impérieux.

Il savait onduler comme un serpent et sourire mieux qu'une femme; quand
il était en colère, le regard de ses yeux ronds coupait, froid et
tranchant comme une lame d'acier.

C'était déjà un petit homme par ses vices, mais il gardait les
faiblesses d'un enfant. Il fut jaloux du succès de mademoiselle
Freluche, ou plutôt jaloux de l'impression qu'elle avait produite sur la
fillette à laquelle il accordait une attention extraordinaire.

Il voulut éblouir la fillette à son tour.

Malgré madame Canada, qui avait écarté son travail du programme pour ne
point effrayer Petite-Reine (et aussi pour finir plus vite, car l'heure
du dîner approchait et la soupe aux choux était à point), Saladin,
dépouillé de sa jaquette et vêtu d'un justaucorps pailleté, s'élança sur
le devant de la scène en brandissant un sabre.

Il était un peu grêle, mais très bien fait de sa personne, et la
blancheur de marbre de son visage ressortait énergiquement sous les
mèches bouclées de ses cheveux bruns.

Freluche le trouvait beau comme un dieu.

Il arriva, sûr de lui-même et planta la pointe de son sabre dans son
gosier avec un aplomb vainqueur.

Mais Petite-Reine poussa un cri perçant et se couvrit le visage en
disant:

--Celui-là est laid! je ne veux pas le voir. Mère, emmène-moi!

Saladin s'arrêta. Ce ne fut pas un regard d'enfant qu'il jeta sur la
fillette.

--Raté, l'effet de l'avaleur! cria un gamin.

Les deux commères protectrices du garçon boucher commandèrent:

--Entonne ton coupe-chou, bonhomme! Aie pas peur.

--Il est connu, fit observer un militaire, que les sabres et bancals
pour l'avalage sont en _caoutechoucre_.

Saladin brandit son glaive pour montrer qu'il était en vrai fer. La
pâleur de sa joue devenait livide.

--Viens-t'en, mère, viens-t'en! supplia Petite-Reine qui pleurait;
celui-là me fait peur!

Le sombre personnage qu'Échalot avait désigné ainsi: «un pair de France
étranger», dit avec un geste imposant:

--Assez!

--As-tu fini, Barrabas! miaula le gamin.

--Avale! crièrent les payses.

--N'avale pas! ordonna madame Canada du fond de la coulisse.

--Il avalera!

--Il n'avalera pas!

--_La Marseillaise!_

--Et ta soeur!

--Orgeat, limonade, bière!

Au milieu du tumulte, et pendant que Petite-Reine épouvantée cachait son
front dans le sein de sa mère, un large éclat de rire monta de la salle
et envahit la scène. Spectateurs et saltimbanques se tordaient les côtes
à contempler Saladin, immobile, vert de honte et de rage.

Cela dura longtemps.

Quand Saladin releva ses paupières, ses yeux saignaient comme ceux des
oiseaux de proie.

Il regarda le public d'abord, puis Petite-Reine, et s'enfuit, poursuivi
jusqu'au fond de la coulisse par ce grand éclat de rire qui devait
bouleverser trois destinées.




IV

Café noir


--Tu veux toujours faire à ta tête, blanc-bec, dit madame Canada à
Saladin qui rentrait dans la coulisse les sourcils froncés et la tête
basse.

--L'avalage du sabre, ajouta Similor sentencieusement, est une mécanique
qui plaisait à nos ancêtres, ça passe au troubadour démodé comme la
guitare et la comédie.

--Toi, Amédée! s'écria le miséricordieux Échalot, tu ne saurais jamais
dire un mot agréable à l'enfant. Il est fautif d'avoir _ostiné_ madame
Canada, qu'est ici l'image de l'autorité, mais pour du talent, n'y a pas
beaucoup d'artistes en foire qu'en soient comblés davantage par la
Providence, ajoutée à l'éducation!

Saladin regarda du même oeil rond, effronté et hautement dédaigneux ceux
qui l'attaquaient et celui qui le défendait.

Il remit sa jaquette, alluma sa pipe et sortit sans répondre un seul
mot.

Une fois dehors, il fit le tour de la baraque, jusqu'à ce qu'il eût
trouvé une large fente entre les planches. Il mit l'oeil à cette fente,
et regarda Petite-Reine. La pluie qui commençait à tomber ne le chassa
point.

--Ah! fit-il au bout de plusieurs minutes, je suis laid!... La drôle de
petite marionnette! Je lui fais peur! La voilà qui rit, maintenant
qu'elle ne me voit plus. C'est bon.

La représentation, cependant, s'achevait. En conscience, il y en avait
largement pour deux sous. Cologne, la clarinette, parut en géant, Atlas,
le bossu, dansa la polichinelle, et madame Canada fit la mère gigogne.
La séance se termina par les prestiges hydrauliques qui étaient des
ombres chinoises.

Quand Lily emmena Petite-Reine enchantée, la pluie tombait à torrents.
Le pair de France étranger allait peut-être enfin proposer ses services,
mais il fut prévenu.

--Vous faut-il une citadine, ma belle dame? demanda, sur la plate-forme
même, un jeune gars en jaquette, qui toucha son bonnet grec élégamment.

Lily jeta un regard désolé sur la toilette de Petite-Reine qui dit:

--Par exemple celui-là est bien gentil!

Sur un geste de Lily, le jeune garçon sauta en bas des marches, c'était
l'intrigant Saladin.

Deux minutes après, il revenait avec une voiture.

Lily le remercia et monta dans la voiture. Petite-Reine lui sourit par
la portière.

--Vous allez? demanda Saladin.

--Rue Lacuée, 5, place Mazas.

Saladin répéta au cocher:

--Rue Lacuée, 5, place Mazas.

Il rentra tout pensif dans la baraque, où madame Canada disposait déjà,
au beau milieu de la scène, une vieille porte sur deux tréteaux.

C'était la table où fut servie la soupe aux choux.

Chacun s'assit autour de la table, savoir, la directrice et son
état-major sur des chaises, les autres comme ils purent, qui par terre,
qui sur le tambour, qui sur quatre bouteilles, supportant une ardoise.

Chacun eut une bonne assiette de soupe.

La soupe formait le repas réglementaire fourni par le gouvernement.
Après la soupe, l'administration ne devait rien, mais tout pensionnaire
gardait le droit imprescriptible de se procurer à lui-même n'importe
quelle douceur à l'aide de ses économies.

Ainsi le bossu grignota deux sous d'arlequins qu'il était allé acheter
de grand matin, à pied, rue de Sèvres, où les arlequins sont bons et pas
chers; Cologne dévora un demi-pain de munition, beurré de graisse à
friture, et mademoiselle Freluche mangea une vaste brioche en mordant un
oignon cru.

Il y a toujours de l'élégance dans l'appétit des dames.

L'état-major, composé de madame Canada, d'Échalot, de Similor et de
Saladin, qui passait pour l'héritier présomptif de l'établissement,
avait à partager le fond de la marmite: savoir un petit morceau de lard,
quatre queues de mouton, une saucisse et des choux.

Similor, nature brillante, mais égoïste, avait du vin dans un cruchon de
Vichy. Il n'en offrit à personne. Échalot, au contraire, muni d'une
bouteille de cidre à quatre sous en versa à madame Canada, puis à
Saladin, qui ne le remercia pas.

Le Théâtre Français et Hydraulique était un établissement considérable.
Outre la baraque en planches vermoulues qui laissaient passer fidèlement
le vent et la pluie, il y avait les bancs qui ne tenaient plus, le
tambour, la caisse, la clarinette, le trombone, les ombres chinoises et
autres meubles industriels, plus les sabres de Saladin et la corde de
mademoiselle Freluche. Il y avait, en outre, une énorme voiture, sorte
de maison roulante chargée de faire voyager tout cela et un cheval
mourant qui traînait la voiture. Il se nommait Sapajou.

Encore ne parlons-nous point du tableau, troué comme une écumoire, qui
portait l'illustre signature de Coeur-d'Acier. Madame Canada faisait
volontiers ce raisonnement:

--Je ne retirerais pas cent écus du tout, mais s'il me fallait l'acheter
je n'en serais pas quitte pour trois mille francs.

Les ruines ont ainsi leur valeur mélancolique. La pluie mettait un terme
aux représentations pour ce soir. Quand le repas fut achevé, madame
Canada dit:

--_Campo_! chacun a ses habitudes, pas vrai? Rentrez seulement de bonne
heure, rapport à ce que demain matin on commence le déménagement au
petit jour.

--Où va-t-on aller? demanda Cologne.

--Si quelqu'un veut te tirer les vers du nez à ce sujet, répliqua
fièrement la directrice, tu répondras que tu l'ignores, imbécile!

Les pensionnaires de madame Canada se dispersèrent aussitôt, et allèrent
chacun à ses habitudes.

Le vice est hors de prix, à Paris; ils sont plus pauvres que Job, et
pourtant ils ont des vices. Comprenez-vous cela? Ils boivent, ils
jouent, ils mènent des intrigues d'amour. Comment! Cologne? oui certes
et Atlas aussi, Poquet, dit Atlas, le bossu! Le trombone! qui vous
donnerait une palette de son sang pour vingt sous!

Poquet entretient une dame!

Quelque part, tout au fond de l'inconnu, il est des trous enfumés pleins
de moite chaleur et bourrés d'asphyxies, où vous tomberiez morte au bout
de dix secondes, madame, mais où l'on s'amuse autant et mieux que chez
vous.

Il y a là des élégances relatives, des raffinements qui font peur, des
galanteries, des comédies.

On vit, on pêche, on aime, on trahit comme chez votre voisine; c'est un
monde, un vrai monde. Et tenez! l'amante du trombone bossu lance sous la
table des coups de pied à écorcher les grandes jambes de Cologne qui est
idiot, mais géant.

Vous voyez bien que c'est le monde!

Similor eût rougi de descendre jusque-là. Il gagnait régulièrement la
poule à un petit estaminet de la barrière et y faisait des dettes.

Personne ne savait où allait Saladin.

Mademoiselle Freluche se promenait comme Diogène, mais sans lanterne.

Aujourd'hui, mademoiselle Freluche et Saladin restèrent à la baraque.

Saladin était toujours songeur, mademoiselle Freluche avait sommeil.

Madame Canada et son Échalot, personnes rangées, se retirèrent dans
leurs appartements. Ils couchaient dans la grande voiture, ainsi que
Similor et Saladin. Leur chambre, large et longue comme deux cercueils,
à peu près, pouvait se clore. Ils s'enfermèrent.

Ils vous avaient là-dedans des airs heureux. C'étaient de bonnes gens,
et ils s'aimaient.

--Amandine, dit Échalot, nous avons à compter et à causer; si nous nous
lâchions le café noir, en qualité d'extra, et sans en prendre
l'habitude?

--Gros gourmand! répondit madame Canada, qui avait déjà l'eau à la
bouche. Va pour le café noir.

C'est ici un art éminemment parisien que de préparer le café. On a pour
cela des ustensiles ingénieux et charmants, des bijoux qui laissent voir
l'eau en ébullition au moment où elle saisit les parfums de la poudre
favorite. J'ai vu des mains savantes et des mains charmantes toucher à
la cafetière.

Je vais vous dire comment madame Canada faisait son café.

Pendant qu'Échalot comptait des sous et des pièces blanches dans un
boursicot de cuir et traçait des chiffres sur un papier gras, Amandine
ouvrit sa malle et y prit une feuille de chou contenant un bon tas de ce
mortier compact qu'on appelle du marc, et que les garçons de café
revendent aux viveurs peu favorisés par la fortune.

Ce marc, soit dit en passant, a déjà servi deux fois. Aussi madame
Canada en prit-elle à pleines mains comme si elle eût voulu gâcher du
plâtre.

Elle le mit dans un poêlon avec un oignon brûlé, une pincée de poivre,
et une gousse d'ail. Sous le poêlon, elle alluma du feu dans un réchaud
qui boitait. Puis, ayant versé deux verres d'eau sur ce ragoût, elle se
mit à remuer le tout avec une cuiller de bois, qui avait écume la soupe.

Les Spartiates n'auraient certes pas voulu de ce brouet, mais, aussitôt
que la chaleur du feu en dégagea les premiers effluves, les narines
d'Échalot se dilatèrent énergiquement.

Il cessa de manier ses gros sous et dit avec émotion:

--Ça n'a pas cette odeur-là dans les établissements publics. Tout est
meilleur et moins cher dans le sein de la famille. Dieu m'avait créé
pour les plaisirs purs et l'agrément du chez soi, adouci par une honnête
aisance. Ah! que de belles années perdues, mon Amandine! si on s'avait
rencontré plus tôt avec la sympathie qu'on nourrit mutuellement l'un
pour l'autre, on aurait semé dès sa jeunesse une situation assurée pour
plus tard, à se récolter dans la maturité de l'âge.

Madame Canada laissa tomber dans le poêlon un bout de cervelas et un bon
petit morceau de gruyère qu'elle avait retrouvés sous sa main. Un vaste
soupir souleva sa poitrine.

--J'en ai prodigué des ressources avec feu Canada! murmura-t-elle.
Toutes les voluptés n'étaient pas assez pour nous. Égaux par le
physique, on y mélangeait l'inconstance réciproque, à droite, à gauche,
lui avec les bourgeoises les plus huppées de l'aristocratie et du
commerce, moi avec des militaires gradés et des chefs d'établissement,
mais sans jamais manquer à l'honneur! C'est l'existence de l'artiste,
emporté par ce tourbillon déréglé de ne jamais penser qu'à sa bouche,
bals, fêtes et cafés-concerts! Rien qu'en tabac on aurait nourri un
enfant. Et des raisons, quand on revenait à la baraque, un peu lancés
tous deux! Et des coups aussi, que feu Canada n'avait pas honte de
frapper une pauvre femme comme moi dans sa faiblesse!

Échalot la regardait avec admiration.

--J'ai fréquenté les salons de la noblesse, dit-il, avec Similor, du
temps des Habits Noirs où nous avons trempé, quoique toujours délicats,
mais pour avoir trouvé une comtesse qui s'exprime avec ta facilité,
Amandine, jamais! Si ce Canada t'avait affrontée devant moi...

--Oh! fit la directrice, qui eut un pacifique sourire, pas besoin,
merci. À ces époques-là, je faisais le travail des poids. Canada était
bel homme, mais il n'a pas duré contre moi... Que trouves-tu à la
balance?

--Soixante-trois francs quatre-vingts centimes pour les vingt et un
jours, répondit Échalot, c'est maigre.

La bouillie de marc était chaude. Madame Canada la versa dans un
mouchoir à carreaux qui lui servait de coiffure quand elle n'avait pas
sa perruque d'étoupe.

--Le temps n'est plus à faire de l'or dans la capitale, dit-elle. Faut
s'y montrer pour ne pas perdre son rang, mais c'est la province qui
sustente les artistes... Tords-moi ça, Bibi!... En plus que des
particuliers comme ton Similor et ton Saladin, c'est la ruine d'une
entreprise honnête.

Échalot prit un des côtés du mouchoir sans répondre.

On tordit. Quelque chose de visqueux et de noir tomba dans une grande
tasse ébréchée.

Cela vous eût fait fuir à l'autre bout du monde, mais Échalot et sa
compagne se penchaient tous deux en avant pour ne rien perdre de la
fumée odorante qui montait. Leurs visages souriants et avides se
rencontrèrent. Ils échangèrent un baiser qui n'avait rien de sensuel,
sinon à l'endroit du café.

--Parole! il embaume, dit Échalot. Le poêlon gardait un petit goût de
chou...

--C'est là le truc! interrompit madame Canada avec triomphe. Faut
toujours quelque chose pour donner du bouquet... Mets le couvert, Bibi.

Échalot se hâta d'obéir. Le boursicot et le livre de comptes furent
serrés et remplacés par deux petites écuelles de terre brune, un carafon
d'eau-de-vie et un cornet de papier gris contenant de la cassonade.

Le carafon, hélas! était presque vide.

Le contenu de la tasse ébréchée remplit les petites écuelles jusqu'aux
bords.

--C'est le sec qui est court! fit Échalot en regardant le carafon.

Madame Canada eut un sourire.

--On va curer le puits! dit-elle. C'est le dernier jour. Voyons voir ce
qu'il y a au fond des bouteilles.

Cinq bouteilles étaient couchées sous le lit, reliques de bombances
passées: une de cassis, une de parfait-amour, une d'élixir-des-braves,
une de crème de Vénus, une de bière. On passa de l'eau dans toutes, on
rinça, on décanta dans le carafon, et le niveau de «la goutte» monta
sensiblement.

Philémon Échalot et Baucis Canada s'assirent alors en face l'un de
l'autre, le coeur content, la conscience légère, et firent deux parts de
la cassonade terreuse qui descendit en bouillonnant dans les écuelles.

Le café, savouré à petites gorgées, fut proclamé délicieux. Quand les
tasses furent à moitié, on y versa les rinçures, qui, à leur tour,
méritèrent un éloge sincère et attendri.

La pluie faisait rage au-dehors. Le poète Lucrèce l'a dit en beaux vers
bien dogmatiquement égoïstes: «Qu'il est doux, quand la grande mer est
agitée par la tempête, qu'il est doux d'être au port, et de suivre le
danger des malheureux ballottés par la tourmente!»

Ah! le philosophe!

Philémon et Baucis écoutaient les tapages de l'averse et traduisaient à
leur manière le distique du poète bourgeois.

--Nous sommes bien clos, disait la Canada.

--Bien couverts, ajoutait Échalot.

--Tant pis pour les gens qui se mouillent!

Ensemble ils imprimèrent à leurs tasses ce mouvement de rotation qui
permet de boire la dernière goutte.

--Amandine, soupira Échalot, j'ai une idée qui me trotte dans la tête.

--Moi de même, répliqua vivement madame Canada. Depuis quand, la tienne?

--Depuis ce soir.

--La mienne aussi.

La boîte qui servait de chambre au jeune Saladin était contiguë à
l'armoire habitée par Philémon et Baucis.

Saladin était _brûlé_ à son estaminet dont le maître lui avait présenté
sa note. Il passait forcément dans son trou cette dernière soirée et
n'avait pas sommeil. L'odeur du gloria pénétrant à travers les fentes de
la cloison lui inspira quelques jalouses pensées qu'on trouverait aussi
dans Lucrèce, puis il se mit à écouter pour tuer le temps. Voici ce
qu'il entendit:

--Mon idée, reprenait Échalot, c'est que Saladin était un amour quand il
avait cinq ans. Il faisait recette.

--Et Freluche au même âge! s'écria madame Canada. Quel chérubin! Elle
valait cent sous par jour à la moyenne!

--Nous partons pour une tournée de province.

--En province, les enfants font toujours de l'argent.

--Quand ils sont jolis...

--Comme la minette de ce soir, hé?

Ce fut madame Canada qui dit cela. Échalot lui prit les deux mains et
les serra en murmurant:

--Tu es supérieure à ton sexe par la capacité, Amandine!

--Je donnerais cinquante francs, s'écria la directrice, à qui
m'apporterait un ange pareil!

Saladin se redressa de l'autre côté de la cloison.

--Bah! fit Échalot, c'est des rêves... personne ne nous apportera cela.

--Il y a quelquefois des mères dénaturées..., fit Amandine. Allons nous
coucher, la chandelle s'use.

Saladin passait ses mains maigres dans les grandes masses de ses
cheveux. Lui aussi avait son idée. Il s'assit sur le pied de son lit.

--Bonne nuit, Bibi, dit la Canada.

--On pourrait aller jusqu'à cent francs, repartit Échalot. Dors bien,
mon Amandine.

--Cent francs, répéta Saladin, c'est une affaire... Ah! je suis laid!...
Perruche!

Il réfléchit et un sourire méchant vint à sa lèvre pendant qu'il
ajoutait:

--Gagner cent francs... et se venger? ça serait drôle!




V

Café au lait


Le lendemain matin, à l'heure où tout dormait encore dans
l'établissement de madame Canada, Saladin quitta son lit et se glissa
hors de la maison roulante pour pénétrer dans la baraque. En passant
près du matelas de Similor, il tâta un peu les poches de cet homme
aimable mais débauché. Elles étaient vides.

Dans la baraque, à gauche, mademoiselle Freluche était couchée sur un
sac de paille, à droite Cologne et Poquet, dit Atlas, s'étendaient tout
habillés sur deux tas de rubans de menuisier.

Tous les trois ronflaient.

Saladin savait ramper comme une couleuvre. Il s'approcha sans bruit du
trombone et de la clarinette et profita des premiers rayons du jour pour
inspecter les poches de leurs pantalons. Poquet, malgré les folies qu'il
faisait pour les dames, avait la prudence des bossus. Dans le gousset,
où d'autres mettent leur montre, il cachait trois pièces de vingt sous,
ressource amassée pour les jours difficiles.

Saladin les lui emprunta sans remords.

Cologne ne possédait que soixante-dix centimes. C'était peu. Saladin les
préleva tout de même.

Après quoi, toujours rampant, il traversa la scène et se rendit auprès
de mademoiselle Freluche.

Dieu a permis que les jeunes filles eussent le sommeil léger, afin de
les garder des mille dangers qui menacent leur innocence. Au moment où
Saladin éprouvait d'un doigt délicat la poche ménagée dans les plis du
jupon de Freluche, elle ouvrit ses beaux yeux languissants et lui dit:

--À la fin te voilà donc un homme, petite drogue! Saladin, malgré son
audace, resta déconcerté.

--As-tu toujours ta pièce de deux francs percée? demanda-t-il.

Le front de mademoiselle Freluche se rembrunit.

--Ça ne te regarde pas, répondit-elle. File, ou je vais appeler! Saladin
lui caressa les deux mains qu'elle avait grandes et rouges.

--Ma petite Freluche, murmura-t-il en donnant à sa voix des inflexions
plus douces que les sons même de la clarinette de Cologne, quant à la
chose de t'idolâtrer, ça y est, tu le sais bien, mais j'ai besoin de ta
pièce pour une affaire.

--Nix! répliqua formellement la danseuse de corde. Elle ajouta d'un ton
solennel:

--Je ne donnerais pas ma pièce de deux francs pour cinquante sous!

Il faut une religion: Voltaire lui-même a bien voulu en convenir.
Freluche ne s'inquiétait pas de Dieu, mais elle croyait aux pièces
percées. Saladin croyait à toutes les pièces.

--Écoute, reprit-il, papa Échalot ne me refuserait pas une avance sur
mes appointements du mois prochain, mais j'ai voulu te faire profiter de
l'affaire. C'est superbe, quoi!

Saladin avait le don de persuader. Malgré sa prudence, mademoiselle
Freluche était déjà ébranlée.

--Qu'est-ce qui est superbe? demanda-t-elle pourtant.

--La combinaison de gagner cent francs avec tes quarante sous.

--Et combien j'aurai?

--Dix francs.

--Je veux vingt francs.

--Tope!

Saladin sortit de la baraque avec cinq francs quatorze sous.

Il arpenta la place du Trône d'un air important et qui sentait d'une
lieue son capitaliste.

Déjà quelques-uns de messieurs les artistes en foire commençaient leurs
préparatifs de départ. Saladin passa derrière les tentes et alla frapper
à la porte d'une maison roulante qui desservait le grand théâtre de _La
Pie voleuse,_ situé à l'autre bout du rond-point.

N'ayant point reçu de réponse, il prit la rue des Ormeaux, qui mène au
boulevard de Montreuil, et entra dans l'échoppe d'un marchand de
bric-à-brac, au lieu dit «La Petite-Allemagne».

C'est là, sans contredit, un des plus curieux coins du Paris indigent.

Sur une longueur de cinq cents pas, depuis le Trône jusqu'au centre de
Charonne, tous les chignons sont blonds, tous les jupons courts, tous
les corsages lacés à l'alsacienne. On n'y parle point français. J'y ai
vu des barbes pointues et des houppelandes pelées qui eussent fait
honneur à la Judengasse de Francfort.

Le marchand de bric-à-brac était juif, jaune et maigre; sa femme était
grasse, courte, blonde et juive. Il y avait dans la poussière, jonchée
de débris, six ou huit enfants bien dodus qui grouillaient.

Saladin expliqua qu'il avait une vieille mère, dont il était le seul
soutien. Fils pieux, mais peu favorisé sous le rapport de la fortune, il
voulait remonter à peu de frais la garde-robe maternelle.

Ces juifs allemands sont très souvent de braves gens. L'homme maigre et
la femme grasse furent touchés par la piété filiale de Saladin. Pour
cinq francs, ils trouvèrent moyen de lui composer un trousseau complet
qui ne valait rien, mais qui avait une sorte d'apparence. Il y avait
surtout un béguin à voile bleu (la vieille mère de Saladin s'en allait
aveugle) qui était une véritable trouvaille. Saladin fit du tout un
paquet qu'il emporta sous son bras.

Il était dix heures quand il acheva son marché. Il faisait jour enfin
chez ces sybarites de _La Pie voleuse_. Saladin entra dans la voiture et
demanda monsieur Languedoc, grand premier rôle, ophicléide, régisseur et
peintureur.

Ce dernier métier est double: il consiste à rechampir les décors et à
_faire des têtes_ aux artistes.

À l'aide de tous ces talents réunis, M. Languedoc gagnait de quoi
maigrir, et depuis dix ans, il n'avait pas pu saisir l'opportunité de
boucher les trous de sa redingote. Il était gai comme un pinson et plus
généreux que Guzman.

--Ça va au Français et Hydraulique! s'écria-t-il en apercevant Saladin.
La Canada a une chance de raté. Vous aviez six francs passés à la
dernière d'hier, et nous n'avons eu que vingt-huit sous. La grêle! Je
paye à déjeuner, si tu avances les capitaux, jeune homme.

Saladin jeta son paquet sur la table et répondit:

--Voici des effets qui m'ont coûté trente francs comptant. J'en ai
besoin seulement pour aujourd'hui, qu'ils doivent me servir à pénétrer
chez celle que j'adore, malgré la jalousie de son bourgeois qui me
poignarderait s'il connaissait mon sexe. Demain, le tour sera joué. Je
mettrai les hardes au clou et nous irons déjeuner à la Râpée. Fais-moi
une tête analogue au costume.

Languedoc le regarda avec admiration.

--N'y a plus d'enfant! dit-il. C'est gredin avant d'avoir fait sa crue!
est-elle calée, ta chacune?

--Mieux que ça! répliqua Saladin. Elle est nourrie dans le faste, linge
fin, chaussure vernie, fiacre à l'heure et prisant du tabac à la rose!

--Alors, soupira Languedoc, elle va t'en payer un repas de corps, ce
matin, petite racaille!

Tout en parlant, il avait atteint une boîte carrée et plate dont
l'intérieur était divisé en une quantité de petits compartiments.
Saladin s'assit sur le pied du lit et l'opération commença aussitôt.

La tête demandée était celle d'une brave femme de 45 à 50 ans.

Saladin fut d'abord coiffé avec la maladresse voulue; un oeil de poudre
grisonna ses cheveux; puis le pinceau joua, et l'estompe, et le pouce,
et la houppe. Ce Languedoc n'était pas de l'école de Meissonier, il
peignait à grands traits.

--Si c'était pour le soir, à la lumière, dit-il en se mettant au point
pour juger l'effet, on pousserait à la couleur; mais pas de bêtise! Le
jour, il faut ménager sa marchandise... Regarde voir si ça te va, petit.

Il mit dans la main de Saladin un tesson de miroir.

--Ça y est! s'écria celui-ci. Je reconnais ma tendre mère! aide-moi à
m'habiller; le bourgeois de mon idole n'y verra que du feu!

Dix minutes après, madame Saladin, la mère, descendait le boulevard
Mazas d'un pas tranquille et discret. Similor et Échalot l'auraient
croisée sur le trottoir sans reconnaître en elle leur coupable fils qui
se disait:

--Je vas manger deux sous de pain, et il me restera 60 centimes pour
acheter du sucre d'orge à la petite. Ah! elle me trouve laid! Va bien!
l'affaire mitonne.

C'était une maison de chétive apparence, située à une trentaine de
mètres de l'angle formé par la rue Lacuée et la place Mazas. Tout ce
quartier était alors en voie de reconstruction et l'angle lui-même,
entouré d'une barrière en planches, attendait une bâtisse nouvelle.

Au troisième étage de la maison, il y avait une petite chambre, éclairée
par deux fenêtres dont l'une s'ouvrait au levant, l'autre au midi. Comme
aucun obstacle ne masquait ces croisées, la seconde regardait le Jardin
des Plantes et toute une part du vieux Paris, la première voyait,
par-dessus Bercy et Ivry, les campagnes riveraines de la Seine.

Tout était clair, net et propre dans cette chambrette où la pauvreté
avait je ne sais quel air d'élégance. Petite-Reine dormait dans un
berceau d'osier, entouré de rideaux blancs comme neige et qui cachait à
demi la couchette de sa mère: un de ces lits en fer qui ont atteint, ce
semble, le dernier degré du bon marché.

Une commode, une table de couturière et quelques chaises formaient
l'ameublement. Tout cela souriait, inondé de gai soleil. Il n'y avait de
triste qu'un meuble en bois de rose qui restait là, parlant d'un luxe
évanoui, et faisant contraste avec tout ce qui l'entourait.

La Gloriette était levée depuis longtemps déjà. On le voyait à l'ordre
établi dans le modeste ménage. Elle avait savonné des chemises, des
collerettes, des bas mignons appartenant à Petite-Reine; les souliers de
Petite-Reine étaient cirés et sa gentille toilette attendait, bien
brossée.

Que disions-nous qu'il était triste le meuble en bois de rose! Il était
joyeux plutôt et, certes, Lily ne regrettait rien en le regardant.
C'était l'armoire de Petite-Reine, il contenait tous les objets à
l'usage de l'enfant adoré qui était l'âme de cette demeure.

Ah! qui pourrait dire comme on la chérissait, comme on était follement
fière d'elle, et heureuse, et facile à glisser sur la pente d'or des
beaux rêves d'avenir!

Il y avait un deuil dans le passé, un grand amour brisé, une douleur que
rien ne devait éteindre.

Mais supposez le coeur le mieux doué, vous y trouverez un battement qui
domine. Chaque femme surtout a une corde qui vibre plus passionnément,
un attrait, un élan supérieur à tous autres: une vocation dans la
passion.

Celle-là est mère avant tout, celle-ci, avant tout, est amante.

La Gloriette était mère jusqu'au culte, jusqu'au délire.

Elle avait aimé Justin, elle avait pleuré Justin, son premier, son
unique ami, mais ce berceau, cette allégresse, cette idolâtrie!

J'en ai vu qui restaient inconsolables et mornes à regarder l'enfant
dont le père n'était plus; j'en ai vu qui regrettaient le père avec
assez d'emportement furieux pour prendre l'enfant en horreur.

La Gloriette avait souri parmi ses larmes, dès le premier jour de son
veuvage, penchée qu'elle était en un recueillement dévot au-dessus du
sommeil de Petite-Reine.

Elle s'était dit peut-être après le départ de Justin, tant il peut y
avoir de joie jalouse dans le spasme de cette folie maternelle:
Petite-Reine sera à moi toute seule.

Elle n'aura que moi au monde. Je lui donnerai ma vie. Elle me payera
avec tout son amour.

Elle aimait encore Justin, surtout parce que Justin était le père de
Petite-Reine; elle le regrettait, parce qu'il eût si bien admiré la
chère enfant du matin au soir; mais son coeur était plein, et quand elle
parlait à Dieu, c'était un long cantique d'actions de grâces. Elle
remerciait la bonté de Dieu qui faisait sourire sa fille, si jolie dans
ce pauvre berceau: elle s'agenouillait, ne sachant plus si elle adorait
Dieu ou la frêle créature endormie, calme, rose, et dont les lèvres
fraîches, entrouvertes pour laisser passer le souffle si doux des
petits, semblaient appeler le baiser en murmurant: Maman chérie!

Elle se trouvait heureuse: il n'y avait pas au monde une créature
humaine dont elle enviât le sort, car la pauvreté est légère à supporter
quand une grande joie soutient l'âme, ou un grand orgueil, et la
Gloriette avait pour exalter sa jeune âme la plus grande de toutes les
joies, le plus grand de tous les orgueils.

La Gloriette avait appris à Petite-Reine une prière bien courte, mais si
belle! pour demander à la bonne Vierge, qui est mère aussi, le retour de
son papa. Elle était sûre que Justin reviendrait, non point pour elle
peut-être, mais pour Petite-Reine. Elle avait un moyen sûr, infaillible!

Encore quelques semaines d'amour sans partage; puis, quand l'enfant
grandissant devait avoir des besoins que le travail acharné de ses mains
ne pourrait plus satisfaire, elle comptait se rendre chez un de ces
photographes qui font si beaux les amours dans les bras de leur mère.

Si vous saviez combien de fois elle s'était arrêtée à regarder tous ces
chérubins qui rient aux vitrines de Nadar et de Carjat, jolis comme des
anges, mais moins jolis que Petite-Reine.

Elle comptait donc aller chez Carjat ou chez Nadar avec Petite-Reine
habillée comme l'enfant Jésus; elle comptait enlever le filet qui tenait
captifs ces cheveux blonds où elle baignait, le matin et le soir, ses
baisers affolés.--Et alors, sur la vitre miraculeuse le rayon de soleil
devait fixer un sourire d'ange, suave et doux, encadré dans les boucles
d'or de cette chevelure, glorieuse comme une auréole.

Et, fût-il au bout de l'univers, que vouliez-vous que fit Justin,
ouvrant la lettre et voyant ce portrait, sinon revenir, revenir bien
vite pour s'agenouiller de l'autre côté du berceau?

Vous souriez? mais Lily savait mieux que vous comment était fait ce
pauvre beau Justin de Vibray, le roi des étudiants, noble intelligence,
faible volonté. On devait le retenir prisonnier quelque part, et Lily ne
maudissait point le geôlier de cette prison, qui était encore une mère.

D'ailleurs, Lily, cette belle petite dame que nous vîmes hier, si
discrète et si sage dans le rôle de maman, était un enfant aussi.

Ce matin, à l'heure où l'âge des femmes saute aux yeux, vous lui auriez
donné dix-huit ou dix-neuf ans à toute peine.

Elle avait son déshabillé de travail: une jupe de bazin, une camisole de
percale; ses cheveux, plus riches et plus doux que ceux de l'enfant,
allaient où ils voulaient en un désordre charmant et lui faisaient une
coiffure que nulle ne pourrait acheter, fût-ce au prix d'un trône.

Elle avait bien quelque pâleur aux joues, mais vous l'en eussiez mieux
aimée, tant cette pâleur, délicate et douce, se mariait heureusement aux
lumières de sa chevelure et à cette profonde étincelle qui jaillissait
de ses grands yeux noirs.

Lily était belle, bien plus qu'autrefois; plus belle même que
Petite-Reine n'était jolie. Un peintre connaisseur vous eût dit qu'elle
devait devenir encore plus belle.

Mais je ne sais comment exprimer cela. Ce n'était point son exquise
beauté qui frappait le coeur ni le regard, c'était sa gentillesse de
jeune mère, active à la besogne. En elle la mère emportait tout. Les
grâces enchantées de sa taille, la splendeur de ses traits n'étaient en
une sorte que des charmes accessoires auprès de la séduction attendrie
qui s'épandait autour de son travail.

Elle allait, elle venait, leste comme un oiseau, et gaie, et commençant
un doux chant, interrompu par une distraction maternelle.

C'était une petite chemise, raide de savon, qu'il fallait retourner sur
la corde où elle séchait, le manteau à brosser, le chapeau dont la plume
coquette demandait un coup de doigt, puis les brillantes bottines,
mignonnes comme des jouets--puis un regard au berceau, et après chaque
regard, vous pensez, l'irrésistible besoin d'un baiser, puis, que
sais-je?

Le soleil reluisait si joyeusement! On s'accoudait une minute à la
fenêtre... Psst! La laitière! Et le déjeuner de Petite-Reine!
Paresseuse!

La laitière, figurez-vous cela, montait chaque matin les trois étages
pour quatre sous, ou plutôt pour madame Lily et pour la petite.

En bas, la laitière avait la voix rauque et mettait je ne sais quoi dans
ses pots de fer-blanc; mais en haut, elle apportait de la vraie crème,
et sa voix changeait.

Y avait-il quelque chose d'assez bon, d'assez doux pour ces deux chères
créatures! Tout le quartier était comme la laitière. On les aimait, on
les respectait.

--Madame Hureau, dit la Gloriette quand la paysanne entra, vous nous
trompez, je m'aperçois bien de cela: vous faites trop bonne mesure.

Madame Hureau était déjà à regarder Petite-Reine dans son berceau.

Elle rabattit la corne de son tablier et l'enfant s'éveilla, inondée de
lilas tout frais, tout mouillés, de bons gros lilas de campagne, qui
réjouissent l'oeil, protégés par de robustes feuillées.

Les lilas de Paris sont chauves.

Le réveil de l'enfant fut un cri d'allégresse. Tant de fleurs! tant de
feuilles! et toute la chambre embaumée!

La paysanne se sauva, riant de sa niche et la larme à l'oeil.

Sur le réchaud, près de la porte, il y eut un petit poêlon d'argent.
J'ai dit d'argent: c'était pour l'adorée. Le lait chauffa pendant que la
mère et la fille jouaient avec les lilas. On s'embrassait à travers les
feuillages humides qui secouaient leurs perles sur ces fronts d'anges.

--Mère, le lait monte!

Et le gros bouquet presque achevé fut jeté à la diable pour sauver le
lait.

Se peut-il que deux choses soient si dissemblables? Nous avons vu la
brave Canada faire dans une marmite l'effrayante cuisine qu'elle
appelait «son café». Ici, le contenu d'un mince cornet de papier blanc
fut versé dans un joujou de verre sous lequel l'esprit-de-vin s'alluma.

L'arôme se dégagea, pur et pénétrant, de cette mignonne cornue. La crème
sucrée prit une nuance presque aussi fine que celle des lilas épars sur
le berceau, et Petite-Reine déjeuna de grand appétit avec ce mélange
dont Échalot n'aurait pas voulu, le sybarite.

Il y manquait l'oignon et l'arrière-goût de chou.

Notre pensée est revenue vers ce digne couple de la foire, à cause de
Petite-Reine, si délicieusement gentille en grignotant son pain rôti.
C'était en prenant leur café noir que madame Canada et Échalot avaient
émis ce souhait de posséder une jolie fillette pour leur tournée de
province.

Et, en vérité, imaginez-vous les recettes que pourrait faire un amour
comme Petite-Reine, si elle savait danser sur la corde moitié si bien
seulement que mademoiselle Freluche?

Cent francs! La direction du Théâtre Français et Hydraulique aurait
donné cent francs pour réaliser ce rêve. C'est beaucoup d'argent.
Proportions gardées, le Théâtre-Italien ne paye pas plus cher Adelina
Patti.

Mais, Seigneur Dieu! vous figurez-vous aussi Petite-Reine, le bijou qui
toujours avait dormi dans son ouate parfumée, vous la figurez-vous
s'éveillant au milieu de ce peuple? La voyez-vous au fond de cette
misère assombrie par le vice? entre Cologne, le géant, et Atlas, le
bossu?

Il faut les battre, vous n'ignorez pas cela, les enfants à qui on
enseigne la danse sur la corde.

Oh! certes, de pareilles pensées ne viennent point aux mères amoureuses.
Ce serait folie que de nourrir des craintes si horribles.

Parfois, quand on aime passionnément, l'âme est prise tout à coup d'une
terreur vague, et les yeux de la Gloriette se mouillaient bien souvent à
regarder son trésor. Elle redoutait la misère, une maladie, peut-être,
tout ce qui effraie les mères, mais cette honte extravagante, ce malheur
invraisemblable, sa fille volée, sa fille battue, pâlie, changée par les
larmes et dansant sur la corde comme la petite du pont d'Austerlitz, oh!
certes, certes, la Gloriette n'y avait songé jamais!

Il y a un tableau de sir Thomas Lawrence, peintre de Sa Très Gracieuse
Majesté George III, qui représente l'honorable lady Hamilton de Hamilton
place en train de tremper des mouillettes dans une tasse de chocolat.

L'honorable lady peut être âgée de trois ans. Sa petite figure fière,
d'un blanc rose et transparent, s'inonde de plus de cheveux perlés,
qu'il n'en faudrait pour coiffer l'illustre tête de Louis XIV. Elle est
jolie cette poupée-duchesse, comme tout le talent de Lawrence dont le
pinceau aurait peuplé un paradis d'anges anglais; mais elle ne sourit
pas ou plutôt elle sourit à l'anglaise.

Petite-Reine souriait comme à Paris; à la voir, Thomas Lawrence eût
brisé ses pinceaux, aujourd'hui surtout que ce gai soleil des derniers
jours d'avril envoyait des reflets nacrés à ses joues.

Quand elle eut bien déjeuné, sa mère la mit à genoux, sa mère, dévote à
force de tendresse. Petite-Reine joignit ses douces mains et dit, sans
s'arrêter ni se tromper, cette belle prière dont j'ai parlé, qui avait
deux lignes, ni plus ni moins:

«Mon Dieu, je vous donne mon coeur. Bonne Vierge, mère de Dieu, je vous
aime bien, rendez-moi mon petit père.»

En bas madame Hureau, la laitière, faisait son commerce sous la porte et
racontait aux voisins le réveil du petit ange.

--C'est trop joli, quoi, disait-elle, la fille et la mère, ça fait peur!

À trente pas de là, au milieu des décombres d'une maison démolie, une
femme, pauvrement habillée, et coiffée d'un béguin à voile bleu, vint
s'asseoir sur une pièce de bois. La laitière la montra aux voisines en
disant:

--Depuis ce matin, voilà deux fois qu'elle vient rôder, c'te
paroissienne-là. Elle regarde la maison. Une drôle de touche, pas vrai?
ça doit s'avoir échappé de la Salpêtrière. Je parie qu'on ne lui donne
pas quinze cents livres de rentes à chaque fois qu'elle éternue!

Saladin, grimé et costumé en vieille femme, faisait pourtant de son
mieux pour prendre une tournure décente sous son déguisement. Il
regardait en effet la maison, il avait déjà reconnu la jolie petite dame
de la veille à la fenêtre du troisième étage.

Il attendait. L'affaire marchait.




VI

La cerise


Après la prière, ce fut la toilette. Petite-Reine aurait mieux aimé
jouer avec les belles branches de lilas, mais déjà, sur le pied du lit,
toutes les diverses pièces de son costume mignon étaient rangées.

--Mère, pourquoi m'habiller de si bonne heure?

Elle parlait comme une femme et la Gloriette lui expliquait tout.

--Parce que, chérie, tu vas aller toute la journée au Jardin des
Plantes.

--Avec toi? quel bonheur!

--Non, avec madame Noblet qui mène les enfants.

Ici, une moue. Lily sourit. Les mères aiment tant qu'on les regrette.

Lily mit les pieds de l'enfant dans une large cuvette et commença les
ablutions à grande eau.

--Et toi, dit Petite-Reine, tu vas rester ici?

--Moi, je vais aller reporter de l'ouvrage. Et nous aurons de l'argent.
Et je te mènerai où tu sais bien, faire faire ton portrait pour
l'envoyer à petit père.

On y avait été déjà une fois, chez le photographe, mais Petite-Reine,
trop enfant, avait bougé. Et dans l'épreuve, c'était un nuage que la
Gloriette tenait entre ses bras.

Seulement, on n'avait pas jeté l'épreuve parce que, je ne sais comment,
le nuage souriait.

Petite-Reine demanda:

--Y aura-t-il ma cerise sur le portrait?

Elle fut embrassée, toute mouillée qu'elle était, et la jeune mère
répondit:

--Je voudrais bien, mais je n'oserais pas.

--Puisque tu dis que petit père riait toujours en regardant ma cerise!

Lily passa son mouchoir sur ses yeux pour essuyer l'eau du baiser et
peut-être une larme. Il y a des mots qui font revivre tout un bonheur
passé.

Nous sommes dans les enfantillages jusqu'au cou avec cette Gloriette et
Petite-Reine. Un de plus, un de moins, le lecteur nous pardonnera.

Petite-Reine avait une cerise, mais si bien faite! une cerise rouge,
brillante, avec un peu de jaune d'or au milieu, comme si elle eût pendu
encore à l'arbre sous un rayon de soleil.

C'était un fruit de ce travail bizarre et mystérieux que la nature
accomplit en se jouant chez celles qui vont être mères. Elles ont des
désirs fougueux, impossibles parfois et l'enfant vient, portant quelque
part le témoignage du caprice qui ne fut pas satisfait. Il arrive ainsi
que la postérité de madame Canada puisse apporter en naissant une goutte
de café sous l'oeil ou un bon verre de vin bleu répandu sur la moitié du
visage. C'est hideux.

Et c'est charmant quand, au lieu des brutales fantaisies de la misère,
la jeune femme a souhaité ce que rêvent les heureuses: des fleurs, par
exemple.

Dumas fils, qui écrivit ce beau livre: _La Dame aux camélias_,
trouverait dans telle noble demeure du faubourg Saint-Germain le titre
d'un autre livre aussi gracieux, mais plus chaste.

La _dame aux roses_ ne se coiffe point comme les autres marquises; elle
laisse tomber ses cheveux noirs en larges boucles sur ses épaules.
Assurément, il n'y eut jamais que la main d'un époux ou le souffle du
vent pour soulever ce riche voile et découvrir les deux roses pâles,
divin pastel qu'une envie de sa mère estompa sur le vélin de sa nuque.

J'ai dit le mot, ce sont des _envies_.

Et Lily, la sauvage, avait eu tout bonnement envie de cerises.

Au temps où Justin, bel étudiant, était fou de Lily et de sa petite, il
jouait des heures entières auprès du berceau et c'étaient de longues
joies quand on découvrait la cerise.

Seulement la cerise ne pouvait pas être sur le portrait. Le hasard
l'avait placée en un lieu qui se voile: entre l'épaule droite et le
sein, tout près de l'aisselle.

Avant de passer une petite chemise plus blanche que la neige, Lily baisa
la cerise avec un gros soupir.

--Tu dis toujours que père nous aime, reprit Justine, pourquoi a-t-il
besoin d'un portrait pour venir nous voir?

--Il ne fait pas ce qu'il veut, répliqua Lily. Donne tes jambes.

C'était pour le pantalon festonné qui tombait sur les bas blancs, rayés
d'azur. Puis vinrent les bottines, une paire de joyaux.

--Père est donc malheureux? demanda encore la fillette.

--Oui, puisqu'il est loin de toi... Au corset!

C'était Lily qui avait fait le corset, calculé pour ne point gêner cette
chère et frêle taille; c'était Lily qui avait brodé le fichu et la
collerette.

--Il faut l'aimer, bien l'aimer, le pauvre père!

--Pas tant que toi, maman?

--Si, autant que moi... passe tes manches.

Elle pensait, la pauvre Gloriette:

--S'il la voyait, mon Dieu!

Et c'était vrai, il eût suffi d'un regard jeté sur cette adorable enfant
pour ramener le plus indifférent des pères.

Et Justin autrefois avait si bon coeur!

La robe fut agrafée: une étoffe bien simple, mais choisie avec un goût!
et qui vous avait une tournure sur le jupon bouffant! Puis le petit
manteau, évasé comme une cape espagnole, puis la toque d'où les cheveux
ruisselants s'échappaient.

Un instant la Gloriette resta en extase. Elle n'avait jamais vu
Petite-Reine si jolie.

Petite-Reine elle-même, bien qu'il n'y eût point de glace dans la
chambrette, avait conscience de sa parure. Elle se tenait droite; on
devinait en elle une vague tentation d'être raide.

Mais les lilas de la laitière étaient encore épars sur le berceau. Après
avoir hésité pendant la moitié d'une minute, Petite-Reine fut vaincue,
et, prenant son élan franchement, elle se roula parmi les fleurs.

En ce moment, un bruit monta de la rue, un bruit plaintif de clochette.

--Mère Noblet! s'écria Lily. Nous sommes donc en retard!

Il y avait eu une montre et même une pendule, mais c'était de
l'histoire.

Lily s'élança vers la croisée, d'où elle vit, sur la place Mazas, une
bonne femme coiffée d'un large chapeau de paille, couleur tabac, qui
conduisait un troupeau de petits enfants, diversement habillés.

C'était madame Noblet, dite la Promeneuse et aussi la Bergère.

En marchant, elle agitait une clochette, comme celle qui pend au cou des
moutons, et les mères sortaient des maisons, à ce signal connu, pour lui
amener leurs enfants.

--Attendez-moi, mère Noblet, dit Lily par la fenêtre, nous descendons
tout de suite.

La Bergère souleva son grand chapeau pour regarder en l'air et fit un
signe de tête caressant.

--À votre aise, madame Lily, répondit-elle. Les petits vont s'amuser un
peu dans les terrains.

Le troupeau se précipita aussitôt vers un chantier ouvert où
s'amassaient des matériaux et où restaient quelques arbres poudreux qui
attendaient la hache. On caquetait, on riait, on se disait: «Nous allons
avoir Petite-Reine!»

Et la Bergère suivait gravement, tricotant un bas de laine.

Saladin, derrière son voile bleu, attaché au béguin d'apparence
monastique, lorgnait tout cela. Les choses se présentaient mieux encore
qu'il n'eût osé l'espérer. La Bergère avait l'air d'une momie, sous son
vaste abat-jour; le troupeau était nombreux; il ne s'agissait que d'un
peu d'adresse.

--J'en ai avalé d'une autre longueur, des sabres! se dit Saladin. Si on
avait le placement de la marchandise, j'emporterais la moitié de ce
petit monde-là dans ma poche.

Ne perdez jamais aucune parole de ce Saladin qui devait être, avec le
temps, un homme considérable. Sous sa chétive enveloppe, il possédait
déjà ce grand esprit d'entreprise qui est un don de Dieu. En province,
il avait volé à l'américaine avec succès. Le choix du vol à l'américaine
indique une intelligence à la fois hardie et pratique. Tout le monde ne
peut avoir une boutique de changeur sur le boulevard.

Il y avait même, dans le talent précoce de notre jeune Saladin comme
avaleur de sabres, une promesse morale et une garantie. Je ne sais pas
si les populations seront de mon avis: pour moi il y a quelque chose de
chevaleresque dans le travail de ces mangeurs de fer. Personne plus que
moi ne respecte l'armée, cette vaillante gloire de la France. Mais
l'imagination est une folle et je me suis laissé parfois bercer par
cette pensée pacifique: un Saladin dévorant, quelque beau jour, tous les
sabres de l'univers.

On garderait, bien entendu, les panaches et les épaulettes qui ne font
de mal à personne pour embellir les fêtes publiques.

Nous ferons, une fois ou l'autre, la biographie de Saladin, dont
l'enfance avait été un poème.

Dès à présent, veuillez remarquer en lui, outre l'initiative, la
décision et le courage à la besogne, cette tendance heureuse à
généraliser les opérations. S'il avait eu le placement de la
marchandise, il eût détourné la moitié de la clientèle de madame Noblet.

C'est, à l'état élémentaire, le dialogue sublime de la production et du
débouché.

Évidemment, cet adolescent, dont l'éducation avait été négligée et qui
n'avait même pas été employé dans le commerce, possédait en lui le germe
des grandes combinaisons industrielles.

Il quitta sa pièce de bois où on aurait pu le remarquer et tourna
l'angle du boulevard Mazas.

Un seul détail contrariait dans ce qu'il avait vu: c'était la présence
d'un gros garçon portant l'uniforme du gamin de Paris, plus un tablier
de bonne d'enfant. Ce joufflu semblait innocent mais très robuste. Il
avait au bras un immense panier et faisait manifestement partie du
troupeau de la Bergère en qualité de chien.

Il n'est pas hors de propos de constater ici que madame Noblet avait une
administration fort bien montée, et méritant à tous égards la confiance
des familles. Outre le joufflu, qu'on appelait familièrement Médor, elle
employait une sous-bergère, bossue et puissamment laide, qui n'offrait
aucun danger au point de vue de messieurs les militaires.

La Gloriette fut juste trois minutes à faire sa toilette. Au bout de ce
temps, Saladin, qui allait à pas tremblants, courbé en deux comme une
pauvre vieille, la vit sortir de la maison, tenant Petite-Reine par la
main. Elle traversa la place, récoltant partout sur son passage des
sourires et de caressants bonjours.

Justine, la petite coquette, se tenait cambrée déjà et jouissait de son
succès.

L'oeil rond de Saladin brilla sous son voile, pendant qu'il se disait:

--Elle fait sa sucrée... ah! tu me trouves laid, toi? Patience!

La Gloriette, habillée comme la veille et si jolie que madame Noblet
poussa un grand soupir en songeant à ses vingt ans, avait sous le bras
un paquet assez volumineux.

--Je vais reporter de l'ouvrage jusqu'à Versailles, dit-elle, un voile
de mariée qu'on attend; je ne serai pas revenue avant quatre heures. Je
vous recommande bien Justine, ma bonne madame Noblet... mais où donc est
votre gardienne?

--Madame, répondit la Bergère, mais j'ai Médor, et puis, je n'aurai qu'à
choisir au Jardin des Plantes. Il y en a assez qui tournent autour de
chez moi; la place est bonne... D'ailleurs vous savez bien que tous mes
enfants mettent Petite-Reine dans du coton... Est-elle assez mignonne,
ce trésor-là!

Lily enleva sa fille dans ses bras et lui donna un dernier baiser.

L'omnibus passait.

Mais l'omnibus fut obligé d'attendre, parce que Lily donna encore des
recommandations et une pièce blanche pour le cas où Petite-Reine aurait
envie de quelque chose, et d'autres baisers après le dernier, et des
promesses de bientôt revenir.

Eh bien, dans l'omnibus, personne ne se fâcha. Quand Lily monta enfin,
le conducteur lui prit galamment son paquet, et un sourire général salua
son entrée.

Au moment où l'omnibus repartait, un coupé qui stationnait de l'autre
côté de la place s'ébranla. L'homme au teint de mulâtre que nous avons
vu entrer au théâtre de madame Canada sur les pas de la Gloriette, le
«pair de France étranger», montra sa figure bronzée à la portière et dit
au cocher:

--Suivez!

Le cocher mit aussitôt son attelage au trot.

Madame Noblet et son troupeau prenaient en même temps le chemin du
Jardin des Plantes, par le pont d'Austerlitz.

Il y avait un ordre établi. Ordinairement la sous-bergère bossue
marchait en avant, suivie des plus petites allant trois par trois. La
bergère en chef cheminait sur le flanc de la colonne, et Médor fermait
la marche, derrière les grandes.

Aujourd'hui, Médor était en avant et madame Noblet avait le poste
d'honneur à l'arrière-garde.

Saladin s'ébranla quand toute la petite armée fut engagée sur le pont,
et suivit le même chemin d'un air pensif. Il se demandait ce qu'il
allait faire de ses 100 francs, car le doute ne lui venait même pas sur
le succès de son entreprise.

Si Boileau écrivait de nos jours une épître sur les inconvénients de
Paris, les militaires y auraient une place considérable. Promenant par
la ville leur appétit proverbial, leur soif qui jamais ne s'éteint et
leur incessant besoin d'aimer, ils encombrent et gênent tout
naturellement, comme les voitures de blanchisseuses.

Comme ils n'ont rien à faire, ils marchent à pas lents, regardant tout
et désirant tout ce qu'ils regardent; ils font partie intégrante de tous
les embarras et n'en savent rien. Leur coeur est un incendie menaçant la
voie publique. Supérieurs à don Juan, qui n'aimait que l'amour, ils ont
appris, dans les casernes de Quimper ou de Béziers, la féerique légende
de Paris, plein de cuisinières distribuant des bouillons et de
bourgeoises âgées offrant des petits verres à la jeunesse.

Sur le champ de bataille, ce sont des héros; en temps de paix, on ne
sait vraiment où les mettre. Il y a cette lugubre histoire de
Versailles, dépeuplé par le prestige de l'uniforme. Ce n'est pas loin,
allez-y voir.

Le foin y pousse dans les rues, les duchesses y font la soupe, en
l'absence du dernier cordon bleu, mangé par les cuirassiers. Entre dix
et soixante-douze ans, nulle personne du sexe n'ose sortir sans l'appui
d'un brigadier corroboré de quatre gendarmes.

Tel est l'état actuel et vraiment malheureux de la ville fondée par le
grand roi. Que Paris tremble!

À gauche en entrant par la grille du Jardin des Plantes qui ouvre sur la
place Valhubert, on trouve un bosquet très vaste, dévolu aux jeux des
enfants et aux galanteries entre bonnes et militaires. J'ai entendu de
vieilles gens appeler ce lieu le bois de la Reine; madame Noblet y
prétendait un vague droit de propriété; quand les collèges y venaient,
elle se plaignait à un fossile de ses amis, nourri dans une pension de
la rue Copeau et remarquable par l'immensité de son garde-vue vert.

Le fossile n'était pas éloigné non plus de considérer comme des
usurpateurs ceux qui venaient s'asseoir sur _son_ banc, en face des
plates-bandes contenant la série des plantes alimentaires.

Ce fut vers le bosquet que madame Noblet dirigea son troupeau, en bon
ordre. Elle le parqua, selon la coutume, dans un carré délimité par un
certain nombre d'arbres connus, et comprenant le banc du fossile. Madame
Noblet prit position sur le banc où elle garda une place à son ami, et
Médor, avec le panier, fut placé à l'autre extrémité du carré.

Il était matin, les bonnes n'arrivaient pas encore. C'est à peine si
quelques uniformes impatients se montraient déjà dans les parties
sombres du bosquet, où l'on voyait aussi une demi-douzaine d'étudiants
assis par terre sans façon au pied des arbres et lisant qui Ducaurroy et
Touillier, qui un traité de matière médicale.

C'est ici un autre Pays latin peu connu. Presque toutes les pensions
bourgeoises du quartier Saint-Victor nourrissent à prix réduit des
étudiants pauvres et laborieux dont le Jardin des Plantes est
l'académie.

La Bergère s'étant installée commodément, le petit peuple se mit à
jouer, gardant une excellente discipline. Il y avait bien une vingtaine
d'enfants de différents âges. Personne ne dépassait jamais les limites
imaginaires, tracées par la volonté de madame Noblet. Médor, assis
auprès du panier, se mit à dévorer un petit tas de desserts acheté à
l'«Arlequin» de la rue Moreau, avec un demi-pain de munition.

On jouait à la dame, et bien entendu, malgré son jeune âge, Petite-Reine
était la dame. Elle épandait autour d'elle un charme; on l'enviait, mais
on l'aimait.

Saladin fit le tour de la grille et entra par la porte de la rue Buffon.
Il se tint longtemps à l'écart, regardant le jeu comme un renard qui
guette des poules et combinant sans doute son plan.

Tous les jeunes soldats, épars dans le bosquet, vinrent tour à tour lui
faire des yeux tendres. Quelques-uns même se risquèrent jusqu'à glisser
sous sa coiffe des paroles passionnées. Son déguisement avait beau faire
de lui une vieille très laide, don Juan, non gradé, ne s'arrête pas pour
si peu. Ce sont des volcans que nos conscrits.

Madame Saladin les repoussait avec fierté, mais sans rudesse, les priant
de ne pas outrager une mère de famille. Elle devinait vaguement que ces
acharnés chercheurs d'aventures pouvaient, à leur insu, devenir ses
auxiliaires.

Elle en avait besoin, car les choses n'allaient pas comme elle l'avait
espéré. Le petit troupeau, parqué sous l'oeil de ses gardiens, se
défendait de lui-même, et madame Saladin avait déjà considéré en
elle-même que la grosse main de Médor devait lancer, à l'occasion, de
formidables coups de poing.

Ce qu'il eût fallu, ce que Saladin avait rêvé, c'était la promenade
autour des parcs où sont les animaux; des allées, des venues,
l'attention des enfants sans cesse excitée, Médor courant après les
traînards, et madame Noblet ne sachant plus lequel entendre.

Saladin se disait:

--Ça sera dur. Elle est rusée, la vieille rodriguesse! Elle aime mieux
tricoter son bas tranquillement que de courir, et puis, je parie qu'elle
fréquente une antiquaille qui va venir s'asseoir sur son banc... Là!
j'ai gagné!

Le fossile arrivait en effet, descendant l'allée Buffon à petits pas
comptés. Il portait une lévite à gigot du temps de la Restauration, des
souliers à boucles et une casquette à auvent.

C'était un beau sujet, bien desséché, avec une canne en corbin et le
calendrier de 1819 imprimé sur sa tabatière.

Il avait tué en duel autrefois, lors de l'invasion, deux officiers
russes, un Prussien et un Autrichien. On l'appelait alors, au café
Lamblin, le «mangeur de cosaques».

Il racontait cela.

Ce que c'est que de nous!

Maintenant, on lui avait donné le nom de fossile à cause de son état
très avancé de pétrification et parce que le quartier est plein de la
gloire du Cuvier. Il était courtois, mais irritable. Quand il se
fâchait, il avait la même voix que les trois pygargues, logés entre les
aigles et les vautours, au bout de la hutte des oiseaux.

Dès que les pygargues l'entendaient de loin ils criaient.

Le fossile vint s'asseoir à sa place, sur _son_ banc; madame Noblet et
lui se firent les politesses d'usage, après quoi l'ancien mangeur de
cosaques appela Petite-Reine pour lui donner trois pastilles de
chocolat, apportées dans du papier.

Il détestait les enfants, mais il aimait Petite-Reine.

Ces choses étant faites, il croisa ses deux mains sur sa canne, plantée
entre ses deux jambes, et se laissa aller au sommeil en disant:

--Si elle saute à la corde, vous m'éveillerez, chère madame.

Elle, c'était Petite-Reine.

En vérité, jusqu'à présent, le déguisement du pauvre Saladin n'avait pas
produit de résultats bien appréciables. L'arrivée du fossile marquait
l'heure de midi aussi sûrement que le canon du Palais-Royal.

Après tout, c'est un dur métier que celui de loup. Ils rôdent parfois
terriblement longtemps, le ventre creux, autour des bergeries. Personne
n'a pitié d'eux, parce que personne n'en mange; mais comme nous
plaignons ces doux agneaux, à cause des côtelettes!

Vers une heure, sur un signe de la Bergère, Médor ouvrit le panier aux
provisions et tous les enfants vinrent reconnaître leur déjeuner.
Saladin commençait à avoir faim, ce qui engendre la tristesse. Il se
demanda pour la première fois:

--Est-ce que tu vas te casser une jambe de cent sous, ma fille?

Il s'éloigna, craignant d'exciter l'attention en pure perte. L'heure
passait. De la façon dont les choses allaient, il était aussi impossible
de «faire ses frais» que de prendre la lune avec les dents.

Saladin, soucieux et se creusant la tête, atteignit la grande grille, où
il déjeuna d'un de ces petits pains qu'on jette aux ours. Avec le reste
de son argent, il acheta un sucre de pomme, une demi-douzaine de
biscuits et un bonhomme de pain d'épice; puis il revint par l'allée
Buffon.

Le jardin s'emplissait, les provinciaux arrivaient; malheureusement les
neuf dixièmes des promeneurs tournaient à droite pour rendre leurs
devoirs aux lions, à l'éléphant, à la girafe et à l'hippopotame.

Il y avait une place libre sur le banc le plus rapproché de celui où
madame Noblet et son mangeur de cosaques poursuivaient leur silencieuse
entrevue. Saladin s'y assit à tout hasard, les mains croisées sous son
châle et si doucement humble que chacun pensa: Voilà une bonne vieille
qui n'a pas l'air heureuse!

--À la corde! à la corde! fit-on dans le troupeau.

Aussitôt et comme par enchantement, un cercle de curieux se forma.

--Que personne ne se mette devant moi! cria le fossile sous son énorme
visière, en levant sa canne d'un geste tremblant et menaçant.

On obéit en riant et il y eut une ouverture au cercle, en face du banc.

Médor prit un bout de la corde; ordinairement, c'était la sous-bergère
qui tenait l'autre bout. Son emploi fut donné à une «grande». Madame
Saladin, sous prétexte de mieux voir, se glissa dans le cercle.

La grande tournait mal et fit manquer Petite-Reine au premier _vinaigre_.
Or, depuis que le monde est monde, on n'avait jamais vu _entrer, sauter_
et _sortir_ aussi adroitement que Petite-Reine. Le mangeur de cosaques
jeta son cri d'oiseau auquel les pygargues répondirent dans le lointain,
et Médor chercha des yeux dans le cercle une figure connue.

Juste à ce moment, madame Saladin écartait son châle comme si la main
lui démangeait.

--C'est ça, la mère, dit Médor qui vit le mouvement, prenez la corde! et
attention!

Le coeur de madame Saladin battit, elle eut un bon sourire et prit la
corde. Petite-Reine, bien secondée, récolta un tonnerre
d'applaudissements.

--Remercie madame, trésor, lui cria la Bergère. Il faut de la politesse.

Justine, toute rose et toute gracieuse, vint tendre son front à madame
Saladin, qui lui donna un sucre de pomme après l'avoir embrassée.




VII

La voleuse d'enfants


Le Petit Chaperon rouge devait être bien jeune quand il prit le loup
pour sa mère-grand. Saladin avait toute sorte d'avantages sur le loup;
sa figure de gamin, déjà usée, se prêtait merveilleusement au rôle qu'il
avait choisi. Petite-Reine l'embrassa du meilleur de son coeur et lui
fit une belle révérence.

Mais, d'un autre côté, compère le loup était tout seul dans la cabane
avec le petit chaperon rouge, tandis que Saladin avait ici des centaines
de témoins qui le gênaient.

La corde à sauter l'avait, il est vrai, rapproché de Justine; mais le
bosquet était désormais encombré.

C'était de l'enthousiasme que Justine excitait. Tout le monde la
regardait, tout le monde voulait lui donner une caresse. Les difficultés
de l'entreprise augmentaient au lieu de diminuer.

Saladin se retira discrètement au second rang. Deux heures sonnaient à
l'horloge du Muséum.

--Veux-tu te reposer, trésor? demanda la Bergère à Petite-Reine.

--Non, répondit l'enfant insatiable, je veux jouer aux quatre coins.

Elle était toujours obéie. Le jeu des quatre coins commença. Madame
Saladin, appuyée contre un arbre, se disait:

--C'est la lune à prendre avec les dents, quoi, mauvaise affaire! On ne
peut pas escamoter ça en plein jour comme une muscade. J'avais compté
sur les animaux, sur le labyrinthe et le tremblement. Rien de tout ça!
Pas même un embarras d'omnibus à espérer. Rasé! chou blanc! cent
quatorze sous de perdus! Va bien! je renonce au commerce!

Je ne crois pas qu'il y ait une providence pour les loups, et pourtant,
vous allez voir.

Au moment où madame Saladin, perdant courage, allait peut-être jeter le
manche après la cognée, un grand mouvement se fit du côté de la grille
de la rue Buffon: c'était une pension du voisinage qui venait promener
ses premières communiantes. En même temps, par la place Valhubert, un
collègue entra. Ce n'est pas tout: le théâtre des bêtes en cage fermait;
le flot des curieux établit son cours par l'allée des néfliers du Japon
et descendit vers les bosquets, tandis que les visiteurs du Muséum
revenaient par l'allée Buffon.

On causait de l'ours dans les groupes faubouriens; l'ours est la gloire
la plus populaire qu'il y ait à Paris. On racontait l'aventure du chat,
imprudent et gourmand, qui s'était lancé dans la fosse à la poursuite
d'un oiseau blessé; Martin avait mangé l'oiseau et le chat d'une seule
bouchée, en se dandinant horriblement.

Tant que Paris vivra, il radotera cette palpitante histoire.

La famille anglaise était là: sept demoiselles, sept tartans roses et
bleus, sept voiles verts, quatorze longues jambes qui sautillent en
marchant comme des pattes d'ibis d'Egypte,--la _mamma_ sentimentale et
maigre; la _governess_, humble plus qu'un chien battu, et le _lord_
couleur d'apoplexie, qui est coutelier de son état dans le Strand.

La «société» de province était là aussi: une douzaine de parapluies,
hommes et femmes, parlant haut, avec l'accent de ces pays-là, exaltant
Marseille ou Landerneau, au détriment de Paris qui, au total, n'a qu'une
chose bonne, curieuse, succulente et profitable: les dîners à 32 sous.

C'était déjà la foule, et c'était la foule particulière au Jardin des
Plantes, où l'on trouve des paysans comme aux foires du Calvados, des
gamins, ainsi que partout, des hommes d'État en quantité, des guerriers
par compagnies, des pachas, des odalisques et même des savants égarés.

Saladin ouvrit ses yeux ronds tout grands, et un vent d'espoir enfla ses
narines. Il ne fallait désormais qu'un hasard gros comme le doigt pour
transformer la foule en cohue.

Les pêcheurs troublent l'eau. Quand le hasard ne vient pas de lui-même,
on peut le faire naître.

Saladin balaya l'horizon d'un regard d'aigle, cherchant l'embryon de
hasard. Il aperçut un marchand de nougat de Constantine qui allait seul,
les mains derrière le dos, portant sous son turban la mélancolie de
_Mignon regrettant la patrie_. Il aperçut aussi, à la grille qui mène au
chemin de fer d'Orléans, une vaste tapissière pleine de coiffes.

Il remercia le dieu des loups au fond de son âme, car les zouaves
abondaient et flairaient déjà ce chargement de nourrices.

En tournant la corde pour Petite-Reine, Saladin--la brave femme-,
s'était concilié la bienveillance générale. Il se pencha à l'oreille de
son voisin, qui était empailleur de reptiles rue Geoffroy-Saint-Hilaire,
et lui dit en désignant le marchand de nougat:

--Voulez-vous voir l'émir Abd el-Kader?

Il fut entendu de six personnes qui dirent aussi: Abd el-Kader.

--Abd el-Kader! crièrent aussitôt cent voix de proche en proche. Et le
marchand de nougat lui-même, ému à l'idée de rencontrer son illustre
compatriote, chercha tout autour de lui Abd el-Kader.

Un tumultueux mouvement s'était fait. La famille anglaise, la «société»
de province, les gamins, les paysans, les armées en disponibilité, les
collégiens, les communiantes se ruèrent tous ensemble et impétueusement
pour voir l'héroïque bédouin qui tint si longtemps en échec les armées
de la France.

--En rang, les enfants! cria madame Noblet effrayée.

Médor se mit à rassembler le troupeau.

Mais le chargement de nourrices arrivait semblable à un triomphant
bouquet de pivoines écarlates. En marchant, les luronnes riaient et
causaient toutes à la fois. Elles étaient une douzaine, elles avaient bu
en route comme un demi-cent de sapeurs.

Les zouaves et autres prestiges de l'uniforme, cavaliers ou fantassins,
prisonniers de la cohue, les entendaient et les respiraient. Vîtes-vous
jamais le superbe étalon briser l'obstacle qui barre le chemin de la
prairie où sont les cavales? Tous les prestiges hennissant, frémissant,
bondissant, humant à pleins naseaux le vent qui venait des nourrices,
attaquèrent la cohue en sens divers, la percèrent, la criblèrent, et
chaque pivoine détachée du bouquet fut bientôt entourée d'une guirlande
d'uniformes.

Cela ne s'était pas fait sans une mémorable poussée. Il y eut des cris
d'Anglaises, les plus déchirants de tous les cris connus, des huées de
gamins, des jurons de campagnards. Madame Noblet tricotant et Médor
mangeant couraient comme deux âmes en peine au milieu de ce tapage
au-dessus duquel s'éleva la clameur inhumaine du fossile dont le pied
goutteux venait d'être écrasé par un professeur d'histoire naturelle
errant.

Tout a une fin, cependant. La foule, moitié riant, moitié grondant,
s'aperçut qu'on l'avait mystifiée. Au moment où le tumulte allait
s'apaisant, la Gloriette passa en courant la grande grille, tout
heureuse qu'elle était d'avoir gagné dix minutes sur le temps de son
absence.

Il faut peu de chose pour inquiéter les mères; la Gloriette eut peur de
ce rassemblement qui encombrait le bosquet et hâta le pas en perdant son
sourire.

Mais elle fut rassurée tout d'abord par la vue de la Bergère et de Médor
qui tenaient le troupeau en bon ordre comme une phalange compacte.

Petite-Reine était sans doute au milieu, puisque c'était la place la
plus sûre: la place d'honneur. D'ailleurs, le visage de madame Noblet
était si tranquille que toute crainte devait disparaître.

--Nous avons eu une alerte, dit-elle. Dieu merci, le gouvernement fait
ce qu'il veut. Il laisse entrer maintenant un tas de fainéants et de
vagabonds, mais avec mon organisation les accidents sont impossibles...
Justine! Voici maman.

--Elle se cache, la coquette, dit madame Lily en s'asseyant. A-t-elle
été bien sage?

--Comme une image! Et nous avons sauté à la corde, il fallait voir!...
Voici maman, Justine.

Madame Lily se mit à rire, et comme Justine ne venait pas:

--Il paraît qu'on veut me faire une grosse niche! murmura-t-elle. La
foule s'écoulait lentement. Le troupeau ne demandait qu'à se débander
pour reprendre ses jeux. Médor, inflexible, maintenait la discipline,
mais il y avait une chose singulière: Médor avait lâché son pain et ne
faisait pas sa randonnée habituelle comme un bon chien de berger; il
restait derrière le groupe d'enfants, allant de l'un à l'autre, les
dérangeant même pour voir l'intérieur de la phalange. Il avait l'air de
compter; il était tout pâle, et, sous ses cheveux crépus, de larges
gouttes de sueur perlaient.

--Allons! ordonna madame Noblet, rompez les rangs pour qu'on voie
Petite-Reine! c'est assez se cacher, maman a peur.

La Gloriette écoutait d'avance le rire argentin de l'enfant qui allait
crier «coucou» avant d'être découverte, puis courir et se précipiter
dans ses bras.

Mais ce ne fut pas cela qu'elle entendit.

Une voix s'éleva derrière le troupeau, disant:

--Il manque quelqu'un!

Cette voix était sourde et rauque.

Elle parlait si bas, que madame Noblet n'avait point saisi le sens des
mots prononcés.

Mais Lily frissonna de la tête aux pieds, et la teinte rose que la
course avait amenée à ses joues tourna subitement au livide.

--M'obéit-on, à la fin! s'écria la Bergère avec impatience. Ici,
Petite-Reine! mademoiselle!

Les rangs s'ouvrirent, Médor passa au travers en chancelant. Ses gros
yeux battaient, et il faillit s'étrangler de l'effort qu'il fit pour
prononcer ces mots:

--C'est elle qui manque!

Lily se leva toute droite et porta ses deux mains à son coeur. La
Bergère ne comprenait point encore, ou ne voulait point comprendre.

--Qui manque! répéta-t-elle.

Puis elle ajouta:

--Avec mon organisation c'est impossible!

Lily marchait vers les enfants qui reculèrent à l'aspect de son visage
déconcerté. Médor se mit à la suivre pas à pas, tandis que madame
Noblet, retrouvant un peu de présence d'esprit dans le sentiment de sa
fonction, s'écriait:

--Messieurs, allez aux grilles, pour l'amour de Dieu! Prévenez les
gardiens et les factionnaires et tout le monde! Il y a un enfant de
volé!

--Justine! Justine! appela en ce moment la Gloriette d'une voix
caressante et douce.

Elle ne donnait aucune attention au grand mouvement qui se faisait
autour d'elle. La foule s'était reformée avec une rapidité
extraordinaire. La nouvelle du malheur arrivé courait comme le vent.
Quelques braves gens, moins pressés de bavarder que de bien faire, se
hâtaient de courir aux grilles.

La Gloriette disait:

--Justine! ne te cache plus, je t'en prie! je sais bien que tu es là,
mais je ne veux plus jouer. C'est un jeu cruel. Réponds-moi, où es-tu?

Elle dérangeait chaque enfant l'un après l'autre, et ceux-ci la
regardaient, ébahis, avec des larmes dans les yeux.

Ils avaient compassion instinctivement, parce qu'elle les suppliait à
mains jointes.

--Mes petits, mes petits, priait-elle avec un sourire qui mendiait une
consolation, laissez-moi voir ma chérie. Je sais bien qu'elle n'est pas
perdue, mais... mais voyez-vous, je n'ai plus la force de jouer!

Il y eut un enfant qui répondit:

--Cherchons!

Et le troupeau s'éparpilla, tournant autour des arbres, quêtant,
furetant, appelant:

--Petite-Reine! Petite-Reine!

Médor laissait faire, il semblait anéanti.

Madame Noblet, au milieu du groupe, détaillait le signalement de
Justine, mais chacun répondait:

--Nous connaissons bien Petite-Reine!

Et beaucoup partaient, les bonnes âmes, pour fouiller le jardin de bout
en bout. D'autres arrivaient: le bosquet était plein, l'allée aussi. Le
nom de Petite-Reine allait et venait par la foule.

Tous l'aimaient et disaient à ceux qui ne l'avaient jamais vue, sa
gentillesse, sa grâce et la mignonne vivacité de ses reparties. Tout à
l'heure encore on l'avait applaudie, sautant à la corde, comme si on eût
été au théâtre.

Et sa mère qui en était si fière! si folle! sa mère qui, à cause d'elle,
s'appelait la Gloriette!

On se la montrait de partout. Elle ne pleurait pas. On devinait bien
qu'elle avait un coup au cerveau.

Je ne sais comment dire cela: elle était belle, à l'adoration, là-bas,
tout isolée au milieu des groupes qui semblaient craindre son approche,
tant il y avait de douleur terrible, navrante, prête à faire explosion
sous l'apparente sérénité produite en elle par l'engourdissement moral.

Elle avait l'air d'une dame; on n'avait jamais si bien remarqué cela
qu'aujourd'hui, et pourtant ce n'était qu'une pauvre ouvrière. Sa fille
était tout son bien, tout son coeur: elle n'avait au monde que sa fille.

Elle ne parlait plus. Elle regardait la foule avec une sorte
d'indifférence; seulement ses doigts tremblants touchaient son front et
dénouaient peu à peu ses cheveux, qui tombèrent bientôt en boucles
mêlées sur ses épaules.

Il y avait un homme au visage bronzé, encadré dans une barbe noire
épaisse, qui se tenait à l'écart et suivait d'un oeil fixe tous ses
mouvements. Cet homme semblait de marbre, tant son immobilité était
complète. Nous l'avons vu déjà par deux fois, au théâtre forain et dans
le coupé qui stationnait au coin du boulevard Mazas lors du départ de la
Gloriette et quand la Gloriette était montée en omnibus, c'était lui qui
avait dit au cocher: Suivez.

Depuis le départ de Justin, la Gloriette n'en était plus à compter ceux
qui avaient essayé en vain de s'approcher d'elle. À supposer que
celui-ci fût un amoureux, il ne ressemblait point aux autres qui
parlent, qui s'insinuent, qui osent. Il était muet.

La Gloriette rencontrait souvent sur son chemin sa figure régulière et
sombre, mais elle ne connaissait pas le son de sa voix.

Elle se tourna enfin vers madame Noblet qui lui dit au hasard:

--On la retrouvera! jamais rien de pareil ne m'est arrivé.

--Oui, oui, fit Médor, qui secoua ses cheveux hérissés, comme s'il se
fût éveillé tout à coup, je promets bien qu'on la retrouvera!

Lily revint sur le banc et s'y assit, les mains croisées sur ses genoux.
De toutes les parties du Jardins des Plantes, les curieux affluaient
maintenant. La perte d'un enfant est malheureusement chose peu rare dans
les promenades parisiennes; il n'y a pas toujours vol: l'incurie
proverbiale des bonnes et les distractions que leur apportent leurs
galants civils et militaires causent des alertes fréquentes.

Il n'est guère de semaines sans qu'on rencontre aux Tuileries quelque
rougeaude, essoufflée à force de courir et qui demande aux gens si l'on
n'a pas vu Alfred ou Emma, qui s'est perdu.

Le public est très sévère en ces circonstances, et il a raison. La faute
de la bonne est invariablement mise sur le compte de «son soldat». Ce
n'est pas toujours juste, mais c'est juste beaucoup trop souvent.

On nous a dit que des mesures disciplinaires avaient été prises pour
modérer la fougue de ces vaillants coeurs à qui la paix laisse trop de
loisirs. Si les mesures n'ont pas été prises, il faudrait les prendre.

La liberté d'action de chacun est chose sacrée; mais d'autre part,
certains jeux sont défendus au nom de la morale ou dans l'intérêt de la
sécurité générale. Au nom de la sécurité et de la morale, il faut
dénoncer ce jeu qui met de si vilains tableaux sous nos marronniers et
qui constitue un danger permanent pour les familles.

Ici, rien de semblable ne s'était produit; madame Noblet, par son âge,
était au-dessus des séductions, et pourtant, d'un bout à l'autre du
bosquet, les groupes répétaient la légende de la Picarde, amusée par son
voltigeur, pendant que l'enfant confié à ses soins est entraîné Dieu
sait où. La caricature a essayé de provoquer le rire à l'aide de cette
terrible histoire de Mars, changé en chenille et infestant nos jardins.

Paris ne demande jamais mieux que de rire, mais il n'est pas désarmé
pour cela.

Soyez sûrs que la rancune inexplicable contre l'armée qui apparaît chez
nous à de certains moments n'est pas sans connexion avec ces misères. Le
bouillon du sapeur, grenadier déclarant sa flamme pendant que le marmot
crie et pleure à plat ventre sur le sable, ce ne sont pas là des plaies
bien profondes, n'est-ce pas? c'est du moins une irritante démangeaison
qui s'attaque justement à des épidermes très susceptibles. Les mères de
famille et les maîtresses de maison n'aiment pas jouer des rôles de
Prussiennes dans cette parodie de la comédie du pays conquis.

Ceux qui professent pour l'armée affection et respect voudraient voir
l'armée elle-même appliquer un remède quelconque à de si burlesques
maladies.

Il y avait cependant un fait bizarre: de tous les gens directement
intéressés à retrouver Petite-Reine, personne ne bougeait, madame Noblet
mettait en rang le troupeau consterné, Médor restait immobile à regarder
la Gloriette, et celle-ci, courbée en deux, l'oeil à demi fermé,
semblait incapable d'agir et même de penser.

Les gardiens arrivaient, et ceux qui s'étaient chargés d'aller aux
grilles revenaient l'un après l'autre. Les factionnaires n'avaient rien
remarqué.

Lily leva les yeux, parce que le nom de Petite-Reine fut prononcé près
d'elle par ceux qui donnaient des renseignements aux gardiens.

--Elle est cachée, dit-elle doucement, elle se met comme cela derrière
les arbres pour me faire des niches.

Le fossile se leva et s'en alla. On le vit tirer son mouchoir pour
s'essuyer les yeux. C'était poignant. Médor dit avec un sanglot:

--Si on ne retrouve pas la petite ce soir, celle-là sera morte demain.

--Quelqu'un connaissait-il la femme qui a tourné la corde? demanda tout
à coup une voix dans la foule.

Madame Noblet frémit et Médor sauta sur ses pieds.

--Après? fit-on de toutes parts.

Celui qui avait parlé sortit des rangs, mais il n'ajouta rien, sinon
ceci:

--Elle avait méchante mine, c'est sûr!

Un des enfants dit:

--Elle a donné un sucre de pomme à Petite-Reine.

Et un autre:

--Quand les soldats ont foncé pour aller aux paysannes, la femme a
embrassé Petite-Reine et lui a encore donné un bonhomme de pain d'épice.
Petite-Reine était bien contente; elle a dit à la femme: mène-moi voir
les communiantes.

En trois coups de coude, Médor perça le cercle formé par la foule. On le
vit courir lourdement mais de toute sa force dans l'allée Buffon.

Un des gardiens prit par écrit le signalement de Petite-Reine et celui
de la femme qui avait tourné la corde, puis il indiqua à madame Noblet
la série de démarches à faire pour mettre la police sur les traces de
l'enfant.

--Mais, ajouta-t-il, ce n'est pas en restant comme ça, les bras croisés,
que vous la retrouverez, non!

--Parbleu! firent vingt voix, et c'est de drôle de monde tout de même!

--J'ai mes autres petits... balbutia madame Noblet pour s'excuser.

--Mais la mère! que diable! quand on a perdu son enfant...

Les yeux de Lily tombèrent par hasard sur celui qui allait parler.

Il eut froid dans les veines et se tut, en reculant de plusieurs pas.

--Moi d'abord, dit une grosse femme qui portait un chien dans ses bras,
je n'ai jamais eu d'enfants, mais je ne les aurais pas donnés à garder à
une promeneuse!

--Ah! s'écria madame Noblet avec désespoir, je sais quel tort cette
histoire-là va faire à mon commerce!

Elle jeta à Lily un regard où il y avait de la rancune et ajouta:

--Voyons, ma bonne dame, remuons-nous un peu! Vous devriez être déjà
chez le commissaire.

Lily ne bougea pas. De ses deux mains qui étaient blêmes comme des mains
de morte, elle rejeta ses cheveux en arrière et dit tout bas:

--Tout ce monde lui fait peur et m'empêche de la voir... Je sais bien
qu'elle n'est pas perdue.

Un travail mental se faisait en elle pourtant, car le cercle bleuâtre
qui entourait ses yeux devenait plus profond, et par intervalles, une
sorte de grelottement agitait tout son corps.

Au bout d'une minute, elle se mit sur ses pieds avec effort et marcha
droit devant elle, toute chancelante. Les gens s'écartaient pour la
laisser passer, et je ne sais pourquoi sa merveilleuse beauté, prenant
un caractère enfantin par le voile qui était sur son intelligence,
rappela plus énergiquement à tous, en ce moment, Petite-Reine perdue.

--Comme elle lui ressemble! balbutia madame Noblet, au milieu d'un
murmure composé de cent voix qui échangeaient des paroles à voix basse.

Tout est spectacle à Paris. C'était ici un spectacle étrange et qui ne
rappelait en rien les scènes analogues. Il n'y avait ni grand mouvement,
ni pleurs, ni cris, mais toutes les poitrines étaient oppressées. Et
depuis que Lily avait quitté son banc, une douloureuse curiosité se
peignait dans tous les regards.

Ceux qui connaissaient Petite-Reine redisaient à satiété comme elle
était belle et douce, et riante, quel enchantement c'était que de la
voir jouer sous les arbres, entourée d'enfants qui semblaient ses sujets
et ses courtisans.

Certes, Lily n'entendait pas. Elle allait comme si elle eût essayé
d'étouffer le faible bruit de ses pas pour surprendre quelqu'un. Un
sourire où il y avait de l'espièglerie entrouvrait ses lèvres
décolorées.

Je l'ai dit et je le répète: c'était navrant, mais d'une autre façon que
l'angoisse ordinaire.

Elle n'alla pas bien loin. Elle s'arrêta au premier arbre qui se trouva
sur son chemin et s'y appuya.

Puis, ainsi soutenue, elle en fit le tour vivement.

Ce n'était pas de l'espoir qui éclairait son visage, c'était comme une
certitude de voir derrière l'arbre ce qu'elle cherchait.

Quand elle vit que, derrière l'arbre, il n'y avait rien, elle secoua la
tête lentement et reprit sa marche vers l'arbre suivant.

Le silence s'était fait. On voyait des gens qui pleuraient.

Rien encore derrière le second arbre. Lily toucha son front et appela
d'une voix chevrotante:

--Justine, ma petite fille!

Mais elle ne se découragea point et continua sa route vers le troisième
arbre.

En marchant, elle dit avec des pleurs dans la voix:

--Je t'assure que je ne veux plus jouer, Justine... quand je souffre tu
m'obéis toujours.

Au pied du troisième arbre, l'homme au visage bronzé était debout. Ceux
qui suivaient Lily le remarquèrent, plus pâle qu'elle et le regard cloué
sur elle comme s'il eût subi une fascination.

À l'approche de la jeune femme, il se retira pas à pas, à reculons, sans
cesser de la regarder.

Elle atteignit l'arbre, elle chercha derrière; elle se laissa aller,
accroupie et disant:

--Je ne veux plus jouer, je ne veux plus jouer... ah! que je souffre!

À ce moment, Médor, lancé comme un boulet de canon, perça la foule de
nouveau. Il était baigné de sueur.

Il se rua sur l'homme au teint de bistre qui regardait Lily d'un oeil
égaré, et le saisit au collet avec violence, en criant:

--C'est lui! le factionnaire l'a reconnu! Il a parlé à la voleuse
d'enfants! Si personne ne m'aide à l'arrêter je l'arrêterai tout seul!




VIII

La foule


Médor s'appelait de son nom Claude Morin. Il n'en était pas plus fier,
attendu que cette étiquette lui avait été fournie par l'administration
de l'hospice des Enfants trouvés.

Il était bon chien de berger; peut-être n'aurait-il point su faire autre
chose. On lui donnait chez mère Noblet quinze sous par jour et le
déjeuner. Le soir, il travaillait en chambre et gagnait encore cinq sous
à piquer des bretelles. C'était juste son loyer. Sa chambre lui
appartenait en propre; il louait seulement le terrain, au sixième étage
d'une maison de la rue Moreau, entre deux toits, dans les plombs.

Sa chambre était une ancienne stalle d'écurie des Arènes nationales, où
il avait été balayeur. Il l'avait eue à bon compte, lors de la vente; il
l'avait montée, couverte, installée, meublée, cramponnée; il y tenait,
ainsi qu'à son ménage, comme tout homme établi tient à son avoir.

Quand on parlait devant lui d'embellir la ville et d'exproprier des
immeubles, il devenait sombre; il avait peur d'être démoli.

On ne lui connaissait d'amitié que pour sa chambre, et il ne souriait
jamais qu'à Petite-Reine.

Lorsqu'on avait fait allusion, tout à l'heure, à la femme inconnue qui
s'était offerte si obligeamment pour tourner la corde, Médor avait été
frappé d'un trait de lumière. Ce n'était pas assurément un observateur,
mais il avait l'instinct, et au moment où il prit sa course à travers la
foule, il était sûr de tenir la piste de la voleuse d'enfants.

La figure de cette femme se représentait à lui de plus en plus suspecte,
à mesure qu'il interrogeait sa mémoire. Médor ne savait même pas qu'on
pût «se faire une tête», mais les tons bizarres et violents de ce teint,
les rides farineuses, tout ce que le voile du béguin laissait entrevoir
lui sauta aux yeux par souvenir, bien mieux que dans la réalité même.

Il avait son idée. Les factionnaires avaient pu ne pas remarquer
l'enfant, mais cette caricature n'avait pu passer inaperçue.

Il fit le tour des grilles à toute course, demandant sur son chemin si
on n'avait point vu une fillette, jolie comme les amours avec de grands
cheveux bouclés sous un petit toquet à plumes et conduite par une
manière de folle qui portait un bonnet de béguine, auquel pendait un
voile bleu.

Ses questions restèrent longtemps sans réponse, mais enfin, à la petite
porte donnant sur la rue Cuvier, derrière les bâtiments de
l'administration, un brave soldat du centre se mit à rire dès les
premiers mots de la phrase, répétée déjà tant de fois.

--En plus, qu'elle est cocasse, la bonne soeur, répondit-il, et qu'elle
bourrait la petite de biscuits.

Médor s'était arrêté haletant.

--Par où a-t-elle pris? interrogea-t-il.

--Par un fiacre qui passait et qui a remonté au grand trot vers la place
Saint-Victor... et qu'il y a eu quelque chose de rigolo par un
particulier bien mis et beau linge avec une peau de basané mulâtre,
approchant, et une barbe noire comme du cigare qui a fait mine de lui
barrer la route. Il a regardé l'enfant, mais la vieille lui a rivé son
clou en deux temps, et puis elle a tendu la main, qu'elle avait l'air de
se moquer de lui, disant: payez-moi mon dû. Il a tiré sa bourse: comme
quoi ça me paraît que c'est lui qui a soldé le fiacre avec son or.

Le soldat continua de rire et tourna le dos, se disant à lui-même:

--Il y a des personnes farces tout de même!

Médor resta un instant pensif. Suivre le fiacre n'offrait aucune chance.
Comment savoir la route qu'il avait prise en arrivant au bout de la rue
Cuvier? Médor se remit à courir et revint au bosquet pour chercher
conseil.

En arrivant, la première personne qu'il vit fut l'homme à la peau
bronzée, dont le regard était fixé sur la Gloriette par une sorte de
fascination.

Toute la personne de cet homme se rapportait d'une façon si frappante au
signalement donné par le soldat que Médor n'arrêta même pas son élan et
tomba sur lui comme on s'empare d'une proie.

L'homme n'essaya pas de résister. Le rouge lui monta au visage et ses
yeux, qui exprimaient l'étonnement de quelqu'un qu'on eût éveillé en
sursaut, interrogèrent la foule avec une sorte de timidité sauvage.

La foule, Dieu merci, répondit à ce regard. L'incident lui plaisait au
suprême degré. C'était une péripétie nouvelle apportée au drame et qui
poussait la curiosité de tous jusqu'à la fièvre.

Notez que cette curiosité endémique de nos Parisiens n'empêche ni la
compassion, ni aucun bon sentiment. En nul autre pays du monde les
chagrins d'un héros de mélodrame ne font couler tant de larmes qu'à
Paris.

Seulement, en place publique comme au théâtre, l'émotion a son côté
amusant qu'il est permis de cueillir.

Chacun regardait l'inconnu et s'étonnait de ne l'avoir pas encore
remarqué. C'était bien vraiment une figure fatale comme disaient
volontiers les romans de cette époque. Sa tête ne ressemblait point à
celles qu'on rencontre du matin au soir dans la rue.

Mère Noblet dit la première.

--Il a l'air méchant, c'est un étranger.

--Et surtout calé! ajouta une dame sans cavalier, dont l'accent n'avait
rien de malveillant.

--Un beau mâle, oui-da! fit observer une autre personne du sexe qui
avait dépassé la quarantaine.

--Ses yeux font peur! murmura une jeune ouvrière. Une bonne d'enfant
ajouta:

--Dire qu'on rencontre de cela à Paris!

Les petits n'étaient pas éloignés de le prendre pour l'ogre et le
regardaient avec de grands yeux épouvantés.

Il n'y avait pour ne le point voir que Lily, la pauvre créature. Elle
restait affaissée sur elle-même au pied de son arbre, les yeux fixes et
sans lumière. Sur ses lèvres qui remuaient lentement, sans produire
aucun son, un nom se devinait, toujours le même, le nom de sa fille:
Justine.

Le cercle s'était resserré autour de l'inconnu qui venait d'abaisser les
deux mains de Médor, en disant avec un fort accent étranger que personne
n'avait jamais entendu:

--Laissez-moi, je ne m'échapperai pas.

Sa voix était sourde et grave.

--Pas de danger qu'il s'échappe! cria un gamin, moins haut qu'une botte,
on veille au grain par ici!

--Son affaire est bonne, ajouta mère Noblet. Il donnera des dommages et
intérêts.

--Mais que voulait-il faire de l'enfant? demanda un naïf au second rang.

--On en a besoin quelquefois comme ça, dans les grandes familles,
répondit d'un air important la jeune ouvrière, pour la chose des
successions.

--Ou perpétuer le nom des nobles, fit sa voisine, c'est connu.

--Sans compter, insinua la dame sans cavalier, que la petite mère est
jolie comme un coeur, et qu'on a pu subtiliser l'enfant pour faire
suivre la mère.

Cette idée eut un succès. Elle produisit un mouvement dans la foule qui
eut envie d'applaudir. Désormais, l'étranger qui avait la barbe trop
noire, atteint et convaincu d'être un traître de mélodrame, était percé
à jour.

Dans la foule, on cria:

--Ici les gardiens! Et d'autres:

--Voilà les sergents de ville!

Il était temps d'arrêter ce coupable, et, contre l'ordinaire, les
sergents de ville avaient aussi du succès.

L'opinion publique est sujette à de singulières erreurs; elle accuse
volontiers de brutalité ce corps utile des sergents de ville dont le
costume sert de modèle aux tailleurs de l'École polytechnique. Je parie
qu'en prenant au hasard un sergent de ville et en mettant un oeuf dans
sa poche, vous retrouverez l'oeuf intact au bout de huit jours.

C'est l'état paisible par excellence, pratiquant avec religion la
philosophie péripatéticienne et dévot à la maxime _festina lente_.

Ils arrivent toujours quand la roue a passé sur la jambe de la vieille
dame renversée; jamais on ne les voit qu'au moment où la rixe s'apaise,
et je sais beaucoup de fâcheux esprits qui demanderaient leur
suppression, s'il n'était bien doux de les contempler, arpentant le
trottoir, causant deux par deux, trois par trois, de choses honorables,
et présentant l'image consolante de ce suprême _farniente_ qui est la
récompense des justes aux Champs-Elysées.

Les sergents de ville arrivaient, fidèles à leur devise: «Mieux vaut
tard que jamais.» Ils ne se pressaient pas, de peur de casser l'oeuf.
Derrière eux venaient deux hommes qui n'avaient pas d'uniforme, mais que
personne n'eût pris pour vous ou moi.

Une partie de la foule courut à eux et les entoura pour les mettre au
fait de l'affaire.

Elle était bien simple; il y avait là un malfaiteur, anglais, russe ou
de quelque autre pays suspect qu'on venait de prendre en flagrant délit
de vol d'enfant, c'est-à-dire, non pas lui, mais sa complice, une femme
déguisée en soeur grise, à qui il avait donné devant témoins, une bourse
pleine d'or.

Peut-être est-ce ici la raison qui pousse la prudence des sergents de
ville jusqu'à l'immobilité. Ils savent de quelle manière Paris s'y prend
pour raconter une histoire.

D'un air sérieux, mais sceptique, les deux fonctionnaires abordèrent
l'attroupement.

Ils avaient les mains derrière le dos, ce qui fait partie du fourniment.

À leur suite marchaient toujours les deux hommes en bourgeois.

Vingt voix dirent avec colère:

--C'est ça, ne vous pressez pas!

--L'enfant voyage pendant ce temps-là!

--Allons, pas de faiblesse parce qu'il s'agit d'un milord!

--Et qui gagnera mon pain, si je n'ai plus la confiance des familles?
ajouta mère Noblet. Le voilà; empoignez-le!

Médor étendit sa main crispée en disant:

--Devant Dieu! je jure que c'est lui!

Les deux sergents de ville écartèrent un peu trop sans façon ceux qui
gênaient leur passage. Dans ces choses accessoires, il est permis de
leur conseiller plus de moelleux.

Quand ils furent en face de l'inconnu, l'un d'eux lui dit
tranquillement:

--Vos papiers, s'il vous plaît.

--Qu'est-ce que ça fait les papiers! cria-t-on de toutes parts. Ils en
ont tous des papiers. L'enfant! l'enfant!

Celui des deux sergents de ville qui n'avait pas parlé répondit:

--Donnez-nous la paix et au large! circulez!

Il y eut un grand murmure, mais le sergent fit un pas en avant et la
foule recula.

Ce mouvement mit à découvert la Gloriette, toujours accroupie et n'ayant
aucune conscience de ce qui se passait autour d'elle. Médor, qui n'avait
plus à garder l'accusé, vint à elle et essaya de la relever. Elle lui
sourit sans rien dire, faisant signe qu'elle voulait rester ainsi. Médor
s'agenouilla auprès d'elle.

La foule ne donna point attention à cela.

Tous les yeux étaient sur le milord, tiré ainsi par l'animadversion
publique, au grand mépris de toutes les notions acceptées sur la couleur
du teint et du poil des Anglais. La foule espérait qu'il n'avait point
de papiers, car au lieu d'atteindre son portefeuille, le milord, d'un
air embarrassé, semblait chercher des paroles d'explication.

Le sergent de ville, défiant par devoir, mais poli à cause du «beau
linge», tendait la main d'un air calme et fier.

--C'est un faux milord! suggéra le gamin. Il n'a pas sur lui la preuve
de sa naissance!

--Il n'en manque pas, soupira la dame isolée, qui font de la poussière
et qui n'ont rien sur eux!

--Voilà plus de vingt ans que je fais les promenades avec succès, disait
cependant mère Noblet au second sergent de ville. Un temps qui fut, on
aurait serré les pouces de ce polisson-là dans un étau de taillandier
jusqu'à ce qu'il ait dit où est la petite et payé gros pour la mère, qui
me devrait bien quelque chose en ce cas-là...

--Oh! oh! fit l'assistance en resserrant le cercle, attention! Le voilà
qui met la main à la poche! Il a son passeport!

L'étranger, en effet, déboutonnait lentement le revers de sa redingote
noire. Il prit dans la poche de côté un portefeuille où il choisit,
parmi plusieurs papiers, une simple carte de visite qu'il tendit au
sergent de ville.

--En voilà une belle preuve! grondèrent quelques voix.

Mais à la vue du nom gravé sur la carte, le sergent de ville ôta son
tricorne comme si c'eût été un simple chapeau bourgeois.

Les deux hommes sans uniforme qui se tenaient à quelques pas échangèrent
un regard.

--C'est sûr qu'il a l'air de quelqu'un comme il faut, murmura la dame
sans cavalier.

--Avez-vous jamais vu! gronda la Bergère au comble de l'indignation; il
ne manquerait plus que de lui faire des excuses!

--Monsieur le duc, dit en ce moment le premier sergent de ville d'une
voix basse mais distincte, je vous demande pardon, j'ai dû accomplir mon
devoir.

--Voilà, conclut amèrement la mère Noblet. Ni vu ni connu! Et moi mon
commerce est flambé! Ah! les riches!

Une huée bruyante s'éleva de la foule.

--L'enfant! l'enfant! l'enfant! criait-on.

La Gloriette mit sa main sur l'épaule de Médor et lui demanda:

--Quel enfant?

On eût dit qu'un travail se faisait en elle et que son intelligence
allait s'éveiller. Médor ferma ses gros poings et sa voix domina tous
les autres bruits.

--Je n'ai pas menti, dit-il, l'homme a causé avec la voleuse d'enfants.
Si on le laisse s'en aller, je le suivrai... et je l'aurai!

La Gloriette répéta en regardant le vague:

--La voleuse d'enfants...

Puis elle devint attentive, et sa pauvre jolie tête se redressa dans une
pose inquiète.

Les groupes s'agitaient en colère; on se montrait au doigt l'étranger
qui reboutonnait sa redingote paisiblement. Madame Noblet ordonna à son
troupeau de se mettre en rangs et dit à Médor avec rudesse:

--À ton ouvrage, toi!

--Non, repartit Médor, celle-là est trop malheureuse, je reste avec
elle.

--Ah! fit la Gloriette qui l'interrogea d'un regard éperdu, est-ce
moi?... est-ce moi qui suis trop malheureuse!

La Bergère s'élança vers les sergents de ville pour faire respecter son
autorité, mais ceux-ci, qui jugeaient l'affaire finie et bien finie, se
mirent dos à dos pour prononcer le commandement sacramentel:

--Circulez!

--Mais l'enfant! l'enfant! répéta l'assistance.

Médor ajouta:

--Et la mère!

--Où est la mère? demanda un des sergents.

Personne ne répondit, parce que la Gloriette venait de se mettre sur ses
pieds. Elle semblait attendre que quelqu'un parlât. Le sergent la devina
et marcha vers elle.

--Vous allez suivre ces messieurs au bureau de police de votre quartier,
lui dit-il avec douceur, en montrant les deux agents. C'est heureux
qu'ils se soient trouvés là à la gare, vous ferez votre déclaration.
S'il y a des témoins, ils déposeront. La Gloriette avait ses grands yeux
fixés sur lui.

--C'est donc moi! murmura-t-elle. Tout ce monde-là est ici pour moi! Et
on m'a volé ma Petite-Reine!

Médor la prit dans ses bras pour l'empêcher de tomber à la renverse.

Tous les bruits étaient morts comme par enchantement. Un silence profond
entourait cette scène. L'angoisse des mères est contagieuse entre
toutes. On voyait un large cercle de figures attristées, dont
l'expression avait quelque chose de respectueux.

--Je l'ai quittée ce matin, poursuivit la Gloriette; chaque fois que je
la quittais, j'avais peur. Il me semblait que j'étais trop heureuse, et
qu'on me prendrait mon bonheur. J'ai pensé à elle tout le long du
chemin, à elle, rien qu'à elle. Jamais je ne pense qu'à elle...
Etes-vous bien sûr qu'on me l'ait volée? Pourquoi me l'aurait-on volée?
À quoi peut-elle leur servir, puisqu'ils ne sont pas sa mère!

Elle disait tout cela lentement et presque à voix basse, mais chacun
l'entendait, même aux derniers rangs de la foule.

Deux grosses larmes, les premières qu'elle eût versées, coulaient sur sa
joue pâle.

--On la retrouvera, insinuèrent quelques voix compatissantes.

La Gloriette se raidit dans les bras de Médor et ses yeux lancèrent un
grand éclair, mais sa voix resta faible et brisée, tandis qu'elle
disait:

--Que veut-on pour la retrouver? Je donnerai tout ce qu'on voudra, mon
sang, ma chair... Ah! les ongles de mes doigts, et mes cheveux et mes
yeux, et mon âme!

--En route, ordonna un des deux hommes sans uniforme, qui ajouta entre
ses dents: Ça vous retourne, parole d'honneur!

Ils se dirigèrent, lui et son compagnon, vers la sortie. On ne les
regarda pas. Le sergent de ville dit:

--Celles qui crient, ce n'est rien, mais de l'entendre plaindre si
doucement, j'en ai le coeur étouffé.

Et c'était l'impression de tout le monde. Désormais ce n'était plus
l'émotion théâtrale, la curiosité elle-même tombait devant cette
déchirante douleur. La foule était comme la jeune mère, elle avait le
coeur étouffé.

L'étranger que le sergent de ville avait appelé monsieur le duc et qui
avait excité un instant les violents soupçons de la cohue n'avait point
profité de la liberté qui lui était donnée. Il restait toujours à la
même place et toujours regardant.

Au moment où l'on se mettait en marche, il fit quelques pas vers le
groupe principal et aborda les représentants de l'autorité.

--Ce jeune homme a dit vrai, prononça-t-il avec une extrême difficulté
en désignant du doigt Médor. J'ai vu la voleuse d'enfants, je lui ai
parlé. Conduisez-moi chez le magistrat.

--Vous êtes donc un brave homme, vous! s'écria Médor chaudement.

Il traduisait ainsi avec tant de naïveté la surprise qui était sur tous
les visages que l'étranger eut un grave sourire.

--Oui, répondit-il, je suis un brave homme.

Quand il souriait, sa physionomie était remarquablement belle. Il prit
avec les sergents de ville la tête de la nombreuse colonne qui
descendait vers la place Valhubert.

Les opinions de la foule sont changeantes: elle est femme. La foule
n'était pas éloignée maintenant de voir en cet homme, atteint et
convaincu naguère de vampirisme, un héros de roman ou même un ange
sauveur.

Le premier sergent de ville aidait Lily à droite, pendant que Médor la
soutenait à gauche, puis venait la Bergère avec son troupeau, puis la
masse du public qui n'avait pas sensiblement diminué.

La Bergère faisait remarquer, autant qu'elle le pouvait, le bon ordre de
son petit bataillon.

Comme on dépassait la grande grille, Lily, qui, en apparence, était
restée insensible depuis ses dernières paroles, étendit ses bras vers la
marchande de jouets et de gâteaux, établie à droite de l'entrée, et un
profond sanglot souleva son sein.

--Est-ce vrai, vraiment, ce qu'on dit? demanda la marchande. A-t-on
détourné ce joli bijou de Petite-Reine?

--C'est vrai, balbutia Lily, vrai, vrai!... Hier elle s'est arrêtée ici,
elle a voulu une bouteille de dragées...

--Et tout ce qu'elle voulait, elle l'avait, dit la marchande. Quand vous
n'aviez pas d'argent, je vous faisais crédit de si bon coeur!

--Je l'ai quittée, toute la moitié d'un jour... et on me l'a volée!...
Ah! c'est vrai, vrai, vrai!

Ses larmes coulaient avec plus d'abondance, et sa parole prenait plus de
volubilité. La fièvre venait.

--Allons, du courage! dit le sergent.

--Toute la moitié d'un jour, répéta la Gloriette. Chaque minute peut
apporter un malheur. Ah! celles qui sont riches! celles qui n'ont pas
besoin de donner leurs petits à garder!

--C'est ça! gronda mère Noblet en passant à son tour devant la
marchande. C'est à moi la faute! elle va me demander une rente. Je
connais mon affaire... Et la maison est abîmée!... parce qu'on laisse
entrer des communiantes, et des collèges, et des tourlourous, la misère!
et des nourrices, la grêle! Il sera bientôt permis d'amener des chiens
enragés, va comme je te pousse! Ce n'est pas moi qui défendrai le
gouvernement, si on fait des barricades!

On marchait. De tous côtés les gens accouraient sur la place pour voir.
Voir! la passion des grands et des petits! Et ils voyaient Lily aller,
échevelée, admirablement belle dans ses larmes.

Et dès qu'on avait prononcé le nom de Petite-Reine, ils comprenaient.
C'était le quartier. La plupart connaissaient Petite-Reine. Vous eussiez
dit un deuil public. Il y en avait qui pleuraient, des femmes, des
hommes aussi, quand Lily les regardait de ses grands yeux baignés, et en
gémissant:

--Je ne l'ai plus! ils me l'ont volée! c'est vrai! c'est vrai! c'est
vrai!




IX

Bureau de police


À la tête du pont d'Austerlitz, la Gloriette s'arrêta brusquement. Elle
se dégagea des deux bras à la fois et essuya ses yeux. Là le terrain se
relève; en se retournant elle put voir le Jardin des Plantes par-dessus
le flot de têtes qui l'en séparait. Elle murmura, perdant une idée
qu'elle avait:

--Tous ceux-là sont ici pour elle. On l'aimait bien. S'ils cherchaient
tous, comme je chercherai, le jour, la nuit...

--Moi, je chercherai, prononça une voix à son oreille, le jour, la
nuit...

Elle regarda celui qui parlait. La pauvre figure de Médor était toute
bouffie de larmes.

--Demain, dit-elle, tous ceux-là auront oublié...

--Moi, interrompit résolument Médor, je n'oublierai jamais!

Lily, au lieu de remercier, haussa les épaules comme un enfant à qui on
promet une chose impossible.

--Vous verrez, dit Médor avec simplicité.

Mais l'idée de la Gloriette lui revenait.

--Je veux retourner! je veux retourner s'écria-t-elle, on n'a pas
cherché, le jardin est grand, et elle est si petite. Pour la cacher, il
suffit d'une touffe de fleurs. Aujourd'hui, tout le monde est avec moi,
personne ne refusera de chercher pour l'amour de moi, mais demain...

«Et puis, s'interrompit-elle, résistant à ceux qui la soutenaient, j'ai
oublié quelque chose là-bas... Vous ne me croyez pas, mais je vous
assure que j'ai oublié quelque chose... Écoutez! mère Noblet me montrera
l'endroit où elle l'a vue pour la dernière fois... et je retrouverai la
place de son petit pied chéri... et j'emporterai la terre... et je
l'aurai... et je la garderai...

Un sanglot la suffoqua.

--Voyons! voyons! dit le sergent, dont la paupière battit.

Et comme Médor faisait mine de se révolter, il ajouta:

--Bonhomme, j'approuve ta sensibilité, mais le temps presse. Monsieur
Picard et monsieur Rioux me font signe là-bas... J'ai idée qu'ils
veulent battre la foire au pain d'épice, dont c'est le dernier jour,
place du Trône. En avant!

Médor comprit et enleva la pauvre Gloriette qui ne résistait plus.

Monsieur Picard et monsieur Rioux, les deux agents, avaient disparu.

La procession continua sa marche. À mesure qu'on approchait de la rue
Lacuée, l'intérêt des passants augmentait. Sur la place Mazas, le convoi
se recruta de tous les badauds rassemblés autour de la danseuse de corde
qui est là en permanence et dont Petite-Reine était une cliente assidue.
La danseuse de corde vint elle-même avec ses trois petites filles et ses
deux petits garçons qui ne se ressemblaient point entre eux.

La Gloriette sembla frappée; elle regarda attentivement la famille de la
saltimbanque et murmura:

--Sont-ils bien à elle, tous ces enfants?

--Les mamans sont sorcières, dit le sergent. On va éplucher le Trône. En
avant! en avant!

Mais c'étaient maintenant des voisins qui se présentaient sur la route,
des gens que Lily voyait tous les jours, et qui tous les jours
arrêtaient Petite-Reine pour avoir un baiser ou un sourire.

--Est-ce bien vrai? est-ce bien vrai? Elle était si mignonne ce matin,
en partant pour la promenade! Elle se tenait si droite! elle tournait si
bien ses jolis pieds en dehors.

--Elle m'a dit bonjour en passant...

--Elle riait, elle chantait...

--Ils me l'ont prise! répondait la Gloriette. Je suis toute seule, je
n'ai plus rien, c'est bien vrai, c'est bien vrai!

--Et il faut que ce soit celle-là pour la première fois que ça m'arrive!
ajoutait la Bergère qui pleurait aussi sous son grand chapeau de paille:
une enfant si connue! mon commerce est flambé, je n'ai plus que
l'hôpital!

Par le fait, mère Noblet n'eut pas besoin, ce soir-là, de reconduire ses
brebis à domicile.

Tout le long du chemin, on put voir les parents qui venaient l'un après
l'autre reprendre leurs enfants sans mot dire, et les emportaient comme
une proie.

Quand on arriva devant la maison du commissaire de police, la Bergère
n'avait plus de troupeau.

Elle croisa ses mains sous son vieux châle, et lança à Lily un regard
plein de rancune en disant:

--Et c'est elle qu'ils plaignent!

On la fit entrer au bureau de police sur les pas de la Gloriette, qui
gardait maintenant le silence, affaissée dans sa douleur. Une douzaine
de témoins, choisis un peu au hasard, furent introduits, et la grande
masse de l'attroupement resta dehors.

Le milord, comme on persistait à appeler dans la foule cet étranger qui
avait le teint d'un sang-mêlé, était déjà dans le cabinet du
commissaire, avec les deux agents et un des sergents de ville.

Dans la pièce d'entrée, où se tenait le secrétaire, on donna une chaise
à Lily, près de qui Médor restait comme une sentinelle.

--Ça fait pis qu'une émeute, dit le second sergent de ville au
secrétaire. Depuis douze ans que je suis dans la partie, jamais je n'ai
rien vu de pareil. Cette bichette-là, c'est comme si on avait enlevé une
princesse.

Le secrétaire, attentif, ayant mis la plume à l'oreille, il fallut, pour
la centième fois, entamer le récit détaillé de ce qui avait eu lieu.
Lily pleurait silencieusement; la Bergère ponctuait les phrases, en
disant:

--Et c'est moi qui en pâtirai! moi toute seule! vous verrez! Dans le
cabinet voisin il n'y avait plus personne que le milord assis auprès du
commissaire de police qui l'écoutait avec une respectueuse déférence,
gardant à la main une large carte sur laquelle étaient inscrits ses noms
et qualités.

«Hernan-Maria Gerès da Guarda, duc de Chaves, grand de Portugal de
première classe, envoyé de S. M. l'empereur du Brésil.»

Le duc de Chaves parlait lentement et avec une extrême difficulté, mais
vis-à-vis d'un magistrat, il avait repris tout naturellement le ton qui
convenait à sa dignité.

--Pour des motifs qui me sont personnels, dit-il, je m'intéresse à
l'enfant et à la mère. J'aurais pu tout à l'heure réparer le mal rien
qu'en étendant la main, car le hasard m'a placé sur le chemin de la
misérable créature qui a détourné l'enfant, mais la peine que j'ai à
parler votre langage, mon désir de garder l'incognito et encore une
circonstance qu'il me plaît de ne point mentionner: tout cela joint à
une certaine timidité produite par mon ignorance de vos usages et de vos
moeurs (je suis à Paris seulement depuis un mois) m'a empêché de parler
et d'agir. J'ai laissé échapper l'occasion et j'en ai un regret mortel,
car les larmes de cette malheureuse jeune mère m'ont percé le coeur.
Tout ce que je puis faire, c'est de fournir le portrait exact de la
femme qui a enlevé l'enfant.

Le commissaire de police prit la plume et écrivit sous sa dictée le
signalement minutieux de Saladin déguisé en femme.

--Monsieur le duc, dit-il quand ce travail fut achevé, m'est-il permis
d'interroger Votre Excellence?

--Cela vous est permis, répondit le duc de Chaves.

--L'homme qui vous a introduit m'a dit que Votre Excellence avait parlé
à la voleuse d'enfants.

--C'est la vérité.

--Il me serait utile de connaître les paroles échangées entre cette
femme et Votre Excellence.

Le duc réfléchit quelques instants avant de répondre.

--Ce qui a été dit entre cette femme et moi, déclara-t-il enfin, n'a
aucun trait à l'affaire présente, sauf ma première question et sa
première réponse. Je lui ai demandé: Où menez-vous cette enfant?

--La petite vous connaissait?

--Oui, car elle m'a souri... La femme m'a répondu: Je suis gardienne
chez mère Noblet, la promeneuse, et je conduis Petite-Reine au logis de
son père où sa maman viendra la chercher.

--Est-ce tout?

--Non... La femme a ajouté quelques mots qui ne regardent que moi... et
a fait appel à ma générosité.

Le commissaire de police mit la main devant ses yeux et enveloppa son
interlocuteur d'un regard perçant.

--Vous lui avez donné? prononça-t-il tout bas.

--Oui, repartit le duc simplement. Je suis très riche.

--C'était une pure aumône?

Sous le bronze de sa peau, le duc rougit.

--Monsieur, dit-il au lieu de répondre et avec un visible embarras, dans
mon pays, il est possible d'activer les recherches de la police avec de
l'argent.

--En France, répliqua simplement le commissaire, les magistrats
regardent toute offre d'argent comme la plus grave des insultes.

Le duc s'inclina, puis se leva.

--Je suppose bien pourtant, continua le commissaire, que Votre
Excellence n'a point voulu outrager un honnête homme qui ne lui a jamais
fait de mal. Je suppose encore, ou plutôt je suis certain, que Votre
Excellence a des motifs tout charitables pour s'intéresser à cette
affaire.

Peut-être y avait-il ici une toute petite pointe de moquerie, voilée
sous la gravité respectueuse du débit. Le duc de Chaves se redressa.

--Je parle ainsi, poursuivit encore le commissaire, pour entrer, autant
que cela est possible, dans les idées de Votre Excellence. En France,
comme partout, l'administration emploie des subalternes. Ce sont même
des subalternes qui cherchent et qui trouvent. Il est certain que
l'argent met à leur disposition des moyens de trouver; il est certain
aussi que la perspective d'une récompense les encourage et les stimule.

Le duc de Chaves prit dans son portefeuille deux billets de mille francs
qu'il déposa sur le bureau.

--C'est trop, dit le commissaire en souriant. Nous n'avons pas de mines
d'or chez nous. Avec la moitié de cette somme je ferai plus que le
nécessaire, et il vous sera rendu compte de l'emploi de votre argent.

Il prit un des billets et écrivit quelques lignes sur un papier à tête
imprimée qu'il présenta ouvert au noble Portugais.

--J'engage Votre Excellence à se rendre sur-le-champ chez monsieur le
chef de la sûreté, à la préfecture, dit-il en se levant à son tour. Ce
mot servira d'explication et, là-bas, l'autre billet pourra trouver son
emploi.

Il salua respectueusement, et le duc prit congé.

Aussitôt qu'il fut sorti, le commissaire sonna. Picard entra.

--Il y a quelque chose là-dessous, lui dit le commissaire. Est-ce que la
jeune femme est jolie?

--Plus que jolie, répliqua Picard. Elle est à croquer, malgré ses yeux
rouges et ses pauvres joues pâles.

--Faites venir Rioux.

Rioux était un assez vilain bourgeois, mais un bel agent. Son profil
affectait un peu la forme fuyante des têtes de levrettes, mais, en dépit
de l'évangile phrénologique, il ne manquait pas d'intelligence. Il
arriva tout soucieux.

--Ce duc avait sa voiture à la grande grille, dit-il; quoiqu'il soit
entré au Jardin des Plantes par la porte de la rue Cuvier. C'est drôle.

--Et la voiture a suivi au pas derrière le monde, par le pont
d'Austerlitz, ajouta Picard, elle attend à la porte.

Le commissaire consulta sa montre d'un air égrillard.

--Chacun a ses petites histoires d'amour, fit-il en ramenant les faces
de ses cheveux: ce sont des sauvages qui roucoulent comme des tigres,
là-bas. Celui-ci n'a pas inventé la poudre. Je l'ai envoyé à la
préfecture pour la règle, mais je ne serais pas fâché que le pot aux
roses fût découvert par nous. Attention! il y a une prime.

--Le grand seigneur m'en avait l'air, répondit Picard. Je suis resté
pour ça.

Rioux étendit les cinq doigts de sa maigre main.

--Preu! dit-il comme les enfants au jeu. J'ai un truc.

--Moi aussi, s'écria Picard. Ecrivons!

Ils saisirent à la fois leurs carnets, qui ne brillaient pas par la
propreté, et tracèrent une ou deux lignes au crayon. Le commissaire lut
d'abord le _truc_ du brigadier et dit: Pas mal! Il jeta les yeux sur
celui du sergent de ville et se prit à rire.

--Le même! fit-il. _Ex aequo_. Ça doit être bon. Carte blanche et cent
francs de mise en train pour les frais. Cinq cents au gagnant. À Dieu
vat!

Rioux et Picard se précipitèrent dehors.

Le commissaire avait lu sur leurs carnets la même phrase, écrite
lisiblement, avec des orthographes diverses, mais également fautives.

«Faire aujourd'hui même l'épluchage de la foire au pain d'épice.»

Rioux et Picard montèrent fraternellement en fiacre place Mazas, car il
s'agissait de se hâter.

--Ma vieille, dit Rioux, la prime ne nuit pas, mais j'y mettrais du mien
pour retrouver la petiote.

--Rapport à la jeune dame, répliqua Picard, compris, le sentiment, je le
partage.

--Et on va y aller comme des tigres pas vrai?

--À l'oeuf! mêle-t-on?

--On mêle... Au galop, le cocher!

Saladin ne se doutait guère d'être serré de si près.

Il ne savait pas que l'ennemi allait l'attendre dans ses propres
quartiers.

Il avait manoeuvré comme un ange, et nous ne pouvons nous dispenser de
donner au lecteur les détails de son expédition, en faisant toutefois
observer qu'il était bien jeune. On ne peut demander la perfection à la
quatorzième année. Plus tard, il devait se comporter mieux encore.

Les enfants sont conduits par de singuliers caprices, et Petite-Reine
avait les défauts de ses qualités. À force d'être sociable et «gentille
avec le monde», elle arrivait à être un peu banale, toujours prête à
prodiguer des caresses, pour faire naître ces sourires d'admiration qui
partout l'accueillaient. Elle aimait son succès, il lui fallait sa
vogue, et la Gloriette, hélas! n'avait pas peu contribué à exalter ce
besoin d'être adulée.

Ces murmures d'admiration que soulevait le passage de l'enfant-bijou
c'était la vie, c'était le bonheur de la pauvre Gloriette.

Au Jardin des Plantes, quand pour la première fois le regard de
Petite-Reine était tombé sur madame Saladin, l'impression avait été une
vive répugnance et un mouvement de frayeur instinctive. Le voile bleu
pendu au béguin, surtout, lui faisait peur.

Sans le hasard qui avait permis à madame Saladin de montrer son talent
pour tourner la corde, l'impression aurait eu de la peine à s'effacer,
mais Petite-Reine avait été applaudie grâce à cette vieille qui avait
mis un voile bleu, et bientôt après cette même vieille lui avait donné
un sucre de pomme. Petite-Reine était gourmande presque autant que
coquette et amie des bravos. La connaissance fut faite.

Quand arriva la bagarre que nous avons amplement décrite, madame Saladin
trouva moyen de placer la foule entre Petite-Reine et le troupeau. Elle
lui donna le bonhomme en pain d'épice qui enchanta l'enfant et détourna
son attention pendant deux grandes minutes.

C'était plus qu'il n'en fallait. Madame Saladin, qui déjà gagnait au
large vers l'extrémité du bosquet, saisit tout à coup Petite-Reine dans
ses bras en disant d'une voix étouffée:

--Prends garde! prends garde! les lions sont échappés! Vois comme les
demoiselles de la communion se sauvent!

Il y avait en effet un mouvement dans la foule, et les communiantes
s'éloignaient. Petite-Reine, épouvantée, regarda et vit les lions. Les
enfants voient tout ce qu'ils craignent et tout ce qu'ils désirent. Elle
mit sa tête dans le sein de madame Saladin, qui se prit à courir en
disant:

--N'aie pas peur! je les tuerai s'ils veulent te faire du mal.
Petite-Reine se serrait de toutes ses forces contre sa protectrice qui
s'arrêta dans l'allée des Robinias, où elle entama un tout autre genre
de travail.

--Est-ce que tu ne te souvenais pas de moi? demanda-t-elle. Justine
découvrit sa jolie petite figure pour la regarder avec étonnement.

La prétendue vieille marchait toujours, mais moins vite, pour ne pas
éveiller les soupçons. Les communiantes étaient dépassées.

--Et les lions? fit l'enfant.

--Ils sont enchaînés, on les a repris.

--Retournons à mère Noblet, alors.

--Nous y allons, tu vois bien! fit madame Saladin qui tourna l'angle de
la grande allée du milieu.

--Mais non! repartit Justine, cherchant à s'orienter, c'est là-bas
qu'est mère Noblet, sous les arbres.

--Est-elle drôle! s'écria la vieille en la mangeant de baisers. Elle
veut savoir ça mieux que moi!... alors, tu m'avais tout à fait oubliée,
petiote?

Elle lui fourra un biscuit entre les dents.

--Le joli petit ange! dit un groupe de dames à la hauteur de la fosse
aux ours. Voyez donc cet amour!

Petite-Reine fut aussitôt distraite et envoya aux dames un beau sourire
avec un baiser. Saladin la mit à terre et lui dit à l'oreille:

--Fais-leur voir comme tu marches bien!

Et l'enfant, reprenant aussitôt son rôle de petite merveille, marcha en
se tenant droit, en balançant sa crinoline bouffante et les pieds bien
en dehors.

--Pour ta peine, reprit Saladin qui passa la porte du jardin zoologique,
je vais te montrer les gros moutons et les cocottes qui vont dans
l'eau... C'est étonnant comme les enfants oublient! Te souviens-tu de
petit père, au moins?

Justine s'arrêta court, ouvrant ses grands yeux qui interrogeaient.

--Viens, continua la prétendue vieille. C'est moi que tu appelais
bobonne, en ce temps-là...

--Quand donc? interrompit l'enfant dont la curiosité s'éveillait.

--Viens!... au temps où tu étais bien riche. Tu dormais dans un berceau
tout plein de dentelles.

--Mère m'a dit cela! murmura l'enfant.

--Tous les matins et tous les soirs, tu pries le bon Dieu pour petit
père, pas vrai?

--Ah! je crois bien!... comme tu vas vite!

--Voici les cocottes, annonça madame Saladin, arrivant au parc des
oiseaux aquatiques. Est-elle laide, celle-là qui se tient sur un pied,
avec son bec pointu! regarde!... Seras-tu bien contente quand tu vas
revoir petit père!

Justine sauta de joie.

--Est-ce que c'est aujourd'hui? s'écria-t-elle.

Saladin la reprit dans ses bras, car il était sur les épines. Le temps
passait. D'une minute à l'autre, on pouvait le poursuivre.

--Écoute, dit-il en baissant la voix, il y a des méchants, des bien
méchants, qui empêchent ton petit père de demeurer avec ta petite mère.
Tu étais trop petite, on ne pouvait pas t'expliquer ça.

Justine fit un signe d'intelligence; elle était tout oreilles.

--Alors, continua Saladin qui pressait le pas, petite mère m'a dit:
«Bobonne, il faut que le père la voie. Quand il l'aura vue si mignonne,
si jolie, avec ses joues roses, ses cheveux blonds et ses yeux bleus...»

--Et mes belles bottines, ajouta Petite-Reine.

--«Et ses belles bottines, et son toquet à plumes... alors, il voudra la
voir toujours!»

--Mais, voulut objecter l'enfant, mère Noblet...

--Attends donc... alors, petite maman a fait mine de s'absenter
aujourd'hui...

--Pourquoi?

--À cause des méchants. Et si nous en rencontrons, des méchants, prends
bien garde! il faut rire et m'embrasser bien fort... On peut en trouver
plus d'un avant la maison tout en or où est petit père, dans la ville
des nobles et des riches.

Vaguement, Justine avait peur, mais ce n'était rien auprès de l'idée de
petit père et de sa maison tout en or.

--Comment sont-ils faits, les méchants? demanda-t-elle.

--Ils sont noirs... et d'autres couleurs. Alors tu comprends. Petite
maman a été en avant...

--Chez papa! s'écria Justine qui battit des mains dans sa joie.

--Juste! chez petit papa chéri. Elle nous attend.

Ils avaient traversé tout le jardin zoologique, et sortaient par la
petite porte de la rue Cuvier.

Justine ne faisait plus attention à rien, sinon à ce conte de fées où
elle jouait un rôle.

Madame Saladin, triomphant à la vue de cette issue qui était pour elle
le port, prit dans sa poche son dernier biscuit et le mit entre les
lèvres de Petite-Reine.

Mais c'est au port qu'on échoue souvent. Au moment où Saladin venait de
dépasser le factionnaire, il se trouva face à face avec une figure de
connaissance: l'homme au teint bronzé qui, la veille au soir, était
entré sur les pas de la Gloriette, dans la baraque de madame Canada.

Saladin ne s'attendait pas à cela. Au premier instant sa terreur alla
jusqu'à l'angoisse.

--Tu trembles? lui dit Justine effrayée.

--C'est un méchant, balbutia Saladin.

--Alors il faut rire et t'embrasser?

Et Petite-Reine couvrit de baisers sa fausse bobonne, en ajoutant:

--C'est vrai qu'il est tout noir!

Le duc avait reconnu Petite-Reine du premier coup d'oeil. Nous savons
qu'un soupçon était né en lui et qu'il avait interrogé madame Saladin,
nous savons aussi la réponse de madame Saladin.

Il nous reste à dire le surplus de l'entrevue: ce que monsieur le duc
avait refusé de confier au commissaire de police.




X

Odyssée de madame Saladin


Il y avait en ce Saladin, si remarquable dès son jeune âge, de la femme,
de la vieille femme.

Notre siècle, du reste, est extraordinairement fécond en adolescents
ratatinés. Nous voyons cela dans les lettres, dans les arts, partout,
même dans l'amour. Chérubin a toujours quinze ans, mais il fait ses
farces avec un lorgnon dans l'oeil: il a mal aux dents, il craint les
courants d'air, et porte de la flanelle sur la peau, en se moquant de
ses illusions perdues.

Une vieille femme, sachant l'enfance sur le bout du doigt, n'aurait pas
pris de meilleures précautions que Saladin, et sa conduite adroite
mérite d'autant plus l'approbation des connaisseurs qu'en définitive il
n'avait pu donner aux études de moeurs qu'une portion très minime de son
temps, occupé qu'il était, depuis sa plus tendre jeunesse, à
perfectionner son talent d'avaleur de sabres.

Il les avalait très bien au figuré comme au réel, et nous le verrons
travailler sur un théâtre bien autrement important que celui de madame
Canada.

Le trouble produit en lui par la rencontre de monsieur le duc de Chaves
ne dura qu'un instant. Il ne savait point son nom; il le connaissait
seulement pour l'avoir vu la veille dans cette position fâcheuse d'un
homme du monde suivant une femme appartenant à la classe populaire.

L'idée lui vint tout à coup d'exploiter cette situation.

Faisant appel à son effronterie native, il intervertit les rôles
résolument et attaqua au lieu de se défendre.

--Si vous vous dépêchez bien vite, mon prince, dit-il, vous allez
peut-être encore la rencontrer là-bas... N'ayez pas peur: le
factionnaire ne peut pas nous entendre, et d'ailleurs il s'en bat
l'oeil, ce brave militaire.

Le duc avait le rouge au front. Pour riposter à de pareilles attaques,
même quand on est grand de Portugal de première classe et qu'on a
affaire à la plus misérable des créatures, il faut avoir le mot net et
précis qui remet chacun à sa place.

Le duc parlait français avec difficulté.

Il garda le silence et fit mine de s'éloigner. Saladin l'arrêta sans
façon, il prétendait pousser plus loin sa victoire.

--Tu vois si je m'embarrasse des méchants! dit-il à Petite-Reine. Si je
veux, il va me donner de l'argent, regarde!

Et barrant le passage à son adversaire, il ajouta insolemment:

--Les femmes d'âge comme moi ça voit tout, possédant un coup d'oeil
d'Amérique. Je m'ai aperçu de la chose dès la première fois que vous
avez rôdé autour de chez nous et je me suis dit: voilà un beau brun qui
perdra son temps et sa peine, si je ne m'en mêle pas un petit peu, car
la personne est vertueuse comme l'or pur...

«Voyons voir! s'interrompit-il, parce que le duc faisait le geste de
l'écarter pour passer son chemin, ne méprisez pas le monde. Etes-vous
généreux? Payez quelque chose à la minette et on glissera un ou deux
mots avantageux pour vous dans l'oreille de vous savez bien qui.

Il tendit la main vaillamment.

Le duc de Chaves hésita, puis y déposa une pièce d'or, après avoir baisé
le bout des doigts de l'enfant. Il dit ensuite:

--Je vous défends de parler de moi à la mère de cette fillette.

Et il s'éloigna.

Un fiacre passait. Saladin eut envie de lancer Petite-Reine en l'air,
comme il en agissait avec sa casquette aux heures de triomphe, pour la
rattraper à la volée, mais il se contint, bornant sa joie à crier tout
bas:

--Sauvés! sauvés, mon Dieu! Merci, la Providence! les jambes n'y étaient
déjà plus, et on nous aurait rattrapés au demi-cercle... As-tu vu,
bichette, comme j'arrange les méchants! Nous allons arriver chez petit
père en carrosse.

Il arrêta le fiacre et y monta sous les yeux du factionnaire qui avait
suivi toute cette scène d'un regard curieux et qui reprit sa promenade
en disant à part lui:

--Elle est cocasse, la bonne soeur, et le basané a eu un rude coup de
soleil. C'est peut-être le père de la moutarde, au moyen de l'adultère
ou autre inceste... on y voit des choses qui sont farces dans Paris.

Le fiacre trottait déjà vers la place Saint-Victor; Saladin avait dit au
cocher:

--Place du Panthéon.

Il avait son plan arrêté désormais. Il voulait prévenir toute
possibilité de poursuite.

Justine adorait aller en voiture, elle s'assit bien sage, sur la
banquette de devant, faisant bouffer sa robe comme une petite dame et
demanda:

--Est-ce bien loin, chez papa?

--Non, répondit Saladin, qui pensait à part lui: cette barbe noire de
mulâtre paierait peut-être des mille et des cents pour ravoir la minette
et l'offrir à la mère comme un bouquet. Moi, en reprenant ma figure
naturelle de joli garçon, je pourrais me présenter comme sauveteur...
mais s'il me reconnaissait! Il doit avoir une poigne d'enragé, ce
particulier-là... Je préfère les cent francs de maman Canada. C'est plus
modeste, mais moins dangereux.

--Je m'ennuie! dit Petite-Reine, c'est trop loin.

Saladin la mit sur ses genoux.

--Combien y a-t-il encore de chemin? demanda-t-elle.

--Nous allons changer de voiture pour aller plus vite, répondit Saladin
qui se pencha à la portière et commanda: Vous arrêterez rue de
l'Estrapade.

«Dans la maison tout en or, ajouta-t-il, en faisant sauter Petite-Reine,
tu auras une voiture en rubis, traînée par quatre chèvres qui ont les
cornes rose et bleu de ciel.

--Tu as pourtant l'air bien pauvre, dit Petite-Reine sans trop de
défiance.

--C'est pour tromper les méchants, répondit Saladin.

Le fiacre s'arrêta. Saladin regarda par l'une et l'autre portière, puis
il paya avec l'argent de monsieur le duc et il fit descendre Justine.

Il la prit par la main, il entra chez un pâtissier pour renouveler sa
provision de friandises; rien ne lui coûtait.

Mais il réfléchissait laborieusement et se disait:

--Tout ça n'est rien. Si on avait sa chambre en ville, on irait tout
uniment changer de hardes et faire un peu la toilette à la petiote. Car
je ne veux pas que papa Échalot et madame Canada devinent mon truc, et
je ne veux pas non plus qu'ils reconnaissent la minette d'hier. Ils
seraient capables de s'attendrir! Mais je n'ai pas de pied-à-terre et il
faudra aller chercher ma défroque chez Languedoc, à _La Pie voleuse_. En
plus que je ne sais pas vers quels rivages vogue présentement le Théâtre
Français et Hydraulique... Je n'ai pas encore fait la moitié du chemin.
Il y a de l'ouvrage!

--Dis donc, demanda-t-il brusquement en sortant de chez le pâtissier,
comment t'appelles-tu, amour?

--Tu sais bien: Justine.

--Justine qui?

Petite-Reine le regarda bouche béante.

--Tu sais bien, répéta-t-elle.

--Certes, certes, je sais bien. C'est pour voir comme tu es avancée,
trésor. Où demeures-tu?

--Chez nous, tu sais bien!

Saladin remercia encore le dieu des loups qui lui faisait la partie si
belle.

--Où est-ce, chez toi, ma chérie?

--Au-dessus de la danseuse de corde, pardi! fit l'enfant avec
impatience.

--Comme quoi les petits sont analogues aux chiens, pensa l'heureux
Saladin. Quand on néglige de leur mettre au cou un collier avec plaque
de cuivre, bernique!

Il insista pourtant:

--Je parie que tu sais le nom de ta mère? interrogea-t-il bien
doucement.

--C'est maman, repartit Justine qui ajouta: ils l'appellent aussi la
Gloriette... pourquoi?

--En route pour la maison tout en or! s'écria Saladin. Il n'y a pas
d'ange pareil à toi dans le paradis! viens que je te recoiffe.

Il poussa la porte d'une allée noire, et d'un tour de main escamota le
toquet de Petite-Reine qu'il remplaça par un mouchoir à carreaux.
L'enfant voulut se fâcher, pour le coup, mais le rusé drôle se mit à la
regarder avec admiration et battit des mains, en disant:

--Ah! comme te voilà belle! Si tu pouvais seulement te regarder un peu
dans un miroir! Ton papa va te manger de caresses.

Il la reprit dans ses bras, un peu étonnée et craintive. Son plan était
que le second cocher, en cas d'accident, ne pût donner le signalement de
l'enfant, dont il couvrait maintenant le corps avec les pans de son
vieux châle.

En marchant, il redoublait de gaieté, promettant monts et merveilles et
dépensant des trésors d'éloquence à décrire les miracles de la maison
tout en or.

Petite-Reine, étourdie, ne souriait plus, mais elle ne pleurait pas.

Ils arrivèrent ainsi à une place de fiacres, où Saladin choisit une
paire de forts chevaux.

--À l'heure, dit-il en montant. 17, rue Saint-Paul, au Marais. N'allez
pas trop vite, rapport à l'enfant qui est malade en voiture.

Petite-Reine, qui était déjà sur les coussins, entendit et dit:

--Mais non, je ne suis pas malade en voiture!

Saladin monta à son tour.

--Tais-toi donc, minette! fit-il en clignant de l'oeil, c'est pour lui
jouer une niche, tu vois bien!

--Je ne veux pas lui jouer de niche! s'écria Justine entrant en révolte
avec la soudaineté des enfants idoles. Je ne suis pas malade, et tu es
une menteuse!

Saladin entonna une chanson, pensant à part lui:

--Un peu plus tôt, un peu plus tard, il aurait toujours bien fallu
l'endormir pour faire ma visite à Languedoc. Va, trésor, on connaît son
affaire. Tu vas bientôt commencer ton petit somme!

Il ne cessa de chanter qu'au moment où le fiacre s'ébranla. Petite-Reine
le regardait d'un air boudeur. Il arracha d'un geste brusque son voile
et son béguin du même coup, fixant sur l'enfant ses yeux ronds qu'il
faisait à dessein terribles.

Petite-Reine ouvrit la bouche pour s'écrier, mais elle ne put.
L'étonnement et la frayeur l'étouffaient.

Saladin se remit à chanter. En chantant, il ferma les portières et
abaissa tous les stores l'un après l'autre, de sorte que l'intérieur du
fiacre s'emplit d'une obscurité rougeâtre.

--Me reconnais-tu bien? dit-il en grossissant sa voix. Je suis un grand
enchanteur. C'est moi qui avale des sabres, des couteaux, des poignards,
des rasoirs et des serpents. Tu as dit que j'étais laid, et je te mène à
l'ogre.

Il fit en même temps deux ou trois contorsions accompagnées de grimaces.

Petite-Reine, qui tremblait de tous ses membres, mit ses mains sur ses
yeux.

--Et l'ogre va te manger! acheva Saladin terriblement.

Les mains de Petite-Reine glissèrent sur ses joues et tombèrent. Elle
avait les paupières baissées. Elle sanglotait silencieusement.

C'est une science.

Certains procès qui effrayent de plus en plus souvent la conscience
publique ont révélé ce hideux secret: il est plus facile et plus court
d'endormir un enfant par les larmes que par le sourire. Les créatures
dénaturées qui n'ont pas le temps de bercer leurs petits les font
pleurer.

Il y a dans les larmes du premier âge un soporifique puissant qui jamais
ne manque son effet. Les bêtes féroces qui viennent de temps en temps
devant nos tribunaux répondre du dépérissement de leurs fils et de leurs
filles savent cela; les voleuses d'enfants savent cela.

C'est une science comme celle qui consiste à dompter les chevaux
sauvages par la faim et la douleur.

Mais on dit, et voilà ce qui oppresse bien autrement le coeur, on dit
que la simple misère sait aussi cela. Pour gagner le pain qui nourrit
l'enfant, il faut travailler sans trêve ni relâche. On n'a pas le loisir
de bercer. Ce sont les pleurs de l'enfant qui gagnent sa vie.

Saladin savait tout. Pendant quelques minutes il regarda pleurer
Petite-Reine dont la poitrine se soulevait par soubresauts convulsifs.
Elle n'essayait plus de crier et ses yeux ne s'ouvraient pas.

Saladin n'était pas ému le moins du monde. Il avait la dureté froide du
caillou, ce petit gaillard-là; il devait assurément faire son chemin
dans les affaires.

En examinant le travail mystérieux des larmes qui peu à peu amenait le
sommeil, il songeait, il combinait.

--Quant à être une jolie bestiole, se disait-il, jamais on n'aura vu sa
pareille en foire. C'est bâti dans la perfection! Des épaules d'amour,
quoi! et des mollets. C'est ça qui serait drôle, si elle devenait madame
Saladin avec le temps. Eh! là-bas? madame la marquise de Saladin,
peut-être, car je ferai mon trou, c'est sûr, comme un fer de pioche!

Il haussa les épaules en éclatant de rire.

--Il en passera de l'eau, sous le pont, d'ici là, murmura-t-il, mais ce
n'est pas si bête que ça en a l'air. Y a manière d'avaler des sabres qui
ne sont pas de la vieille ferraille, en gilet de satin et cravate de
batiste, dans les salons des premières sociétés, pour soutirer des
billets de mille, au lieu d'arracher des gros sous. Papa Similor, avant
d'être une ganache, a connu le fil, fréquentant des banquiers et des
colonels. Je lui tirerai bien quelque jour le fin mot de sa grande
mécanique du _Fera-t-il jour demain_. C'est mort ou ce n'est pas mort,
cette chose des Habits Noirs. Si ce n'est pas mort, on s'y fourre; si
c'est mort, on peut la ressusciter.

Une plainte s'exhala des lèvres de Petite-Reine.

--La paix! fit-il rudement.

--Oh! mère! gémit l'enfant, viens, viens, je t'en prie!

--La paix! répéta Saladin.

Justine eut comme une faible convulsion, puis elle ne bougea plus.
Saladin releva un des stores pour la regarder mieux.

--Partie! dit-il, bonsoir les voisins! Ça va se réveiller artiste et
première élève de mademoiselle Freluche, seule héritière de madame
Saqui.

--N'empêche, s'interrompit-il pour reprendre le cours de ses
méditations, que tout dépend de la position qu'on occupe. Il y en a qui
raflent des boisseaux d'or sans risquer le quart de ce que j'affronte,
moi, pour grappiller cent francs. Seulement, ça vous fait la main, et il
faut commencer par le commencement.

Le fiacre s'arrêtait devant le numéro 17 de la rue Saint-Paul.

--Cocher, dit-il, mon petit malade s'est endormi sur mes genoux, je ne
veux pas le réveiller pour rien; voyez donc voir si c'est ici que
demeure madame Guérinet, rentière.

Le cocher quitta son siège et revint au bout d'un instant. Quand il mit
la tête à la portière, Saladin avait repris sa coiffure de béguine et
tenait Justine dans ses bras.

Madame Guérinet, rentière, était, bien entendu, inconnue dans la maison.
Saladin parut vivement contrarié et dit avec un gros soupir:

--Que voulez-vous, il y a des personnes qui ne sont pas honnêtes. C'est
une fausse adresse, quoi, qu'on m'a donnée. Conduisez-nous au coin du
boulevard de Montreuil et de l'avenue des Triomphes... Voyez si c'est
pâlot, ce pauvre trésor!

--Une jolie petite fille, dit le cocher.

--C'est un garçon, mais c'est si mièvre! tout le monde le prend pour une
fille.

Il embrassa l'enfant qui était entortillé dans le vieux châle, et le
cocher reprit son siège.

La route entre la rue Saint-Paul et le boulevard de Montreuil qui touche
à la barrière du Trône fut employée par Saladin à défaire complètement
la toilette de Petite-Reine. Il ne lui laissa que sa jupe de dessous,
sans crinoline. Dans le courant de cette opération, il aperçut le signe
que l'enfant portait au côté droit de sa poitrine auprès de l'épaule
droite.

--Tiens! tiens! dit-il en le considérant curieusement: une cerise! et
une belle, ma foi! Il paraît que la maman est portée sur sa bouche.
Voilà une marque qui serait bien gênante si elle était sur la figure.
Heureusement que ça ne se voit pas, à moins d'être fièrement décolletée!

Tout en causant ainsi avec lui-même, de bonne amitié, il laissa de côté
la cerise, pur objet de curiosité qui ne se pouvait point vendre, pour
détacher une chaînette d'or à laquelle pendait une croix du même métal.

--Je ne donnerais pas ça pour vingt francs, dit-il, au poids.

Puis, s'interrompant:

--Tiens! tiens! fit-il encore, je parlais de colliers qu'il faudrait
mettre autour du cou des bébés, comme on fait aux petits épagneuls. La
Gloriette avait eu la même idée!

Il venait de lire, au revers de la croix, ces mots, gravés lisiblement:
«Justine Justin, rue Lacuée, numéro 5. Madame Lily.»

--Ça, grommela-t-il en prenant au fond de sa poche un méchant couteau
usé jusqu'au dos de la lame, c'est connu. J'en ai vu les dangers de ces
croix de ma mère, au cinquième acte de plusieurs pièces de l'Ambigu. Je
vas d'abord gratter la croix, et puis on verra peut-être à gratter la
cerise.

En deux tours de main, la pointe du mauvais couteau eut effacé les mots
gravés sur le métal, et Saladin, content de sa prudence, fourra le bijou
dans sa poche, en se disant:

--Il n'y a pas de petites précautions; maintenant, au coup de feu! Si je
peux ravoir mes effets chez Languedoc, l'affaire est dans le sac!

Le cocher arrêtait ses chevaux. Saladin descendit, bien embéguiné, et
vint jusque sous le siège.

--Je ne peux pas emporter l'enfant, crainte de l'éveiller, dit-il. C'est
des factures que j'ai à recouvrer en foire et je resterai bien un gros
quart d'heure. Vous avez l'air d'un brave homme, d'ailleurs, j'emporte
votre numéro. Gardez-moi bien mon minet et vous aurez un joli pourboire.
S'il s'éveillait, dites donc, empêchez-le de parler, car ça lui casse sa
petite poitrine. Il a déjà quelque chose comme du délire. Si jeune, ça
fait pitié, pas vrai? Il veut voir sa maman, qu'est morte, pauvre
femme... Ah! Dieu de Dieu!

Ici, Saladin s'essuya les yeux sous son voile et poursuivit:

--Moi, je suis la grand-mère, et Dieu sait que si j'ai repris à vendre
en foire c'est pour qu'il ait du pain et des soins, le pauvre mignon
trésor!

Il descendit l'allée des Triomphes en trottinant et tourna l'angle de la
place du Trône.

La journée avançait. Il pouvait être alors cinq heures de l'après-midi.

Depuis le matin, la foire avait complètement changé d'aspect. De larges
vides s'étaient produits entre les baraques, et celles qui restaient
debout s'entouraient de tous les symptômes d'un prochain départ.

Saladin s'attendait à cela; néanmoins, comme il avait au plus haut degré
l'astuce du sauvage, il avança avec beaucoup de précaution.

Le _truc_ inventé par Rioux et Picard était tout à fait à la portée de
son imagination. Les choses de police sont merveilleusement connues en
foire. Sans préciser ses craintes, Saladin avait un vague serrement de
poitrine qui pouvait se traduire ainsi:

--L'ennemi est peut-être ici.

D'un coup d'oeil, il vit d'abord que la baraque de maman Canada avait
disparu. _La Pie voleuse_, au contraire, retraite de Languedoc, était
encore debout au milieu des débris de deux établissements voisins.

C'était bien. Mais ces débris restaient solitaires, personne ne se
montrait parmi les banquettes amoncelées et les autres pièces du
mobilier industriel. Au contraire, vers le centre de la place, des
groupes affairés s'étaient formés et bavardaient activement. C'était
mauvais signe.

À l'heure du départ, il faut quelque chose de bien grave pour suspendre
les préparatifs, surtout quand on est si près de la nuit tombante.

Il y avait quelque chose. Saladin eut un frisson dans les mollets.
L'idée lui vint de prendre ses jambes à son cou et de «se déguiser en
cerf», comme ils disent, bornant ses bénéfices au petit collier d'or et
à la croix.

Mais si c'était vraiment la police, mise en chasse déjà pour l'affaire
du Jardin des Plantes, Languedoc, interrogé, parlerait. Au premier mot
du signalement de la voleuse d'enfants, Languedoc reconnaîtrait son
propre ouvrage: _la tête_, faite avec tant d'art. Puis il y avait le
vieux châle, le béguin, le voile bleu.

Saladin s'était, en vérité, travesti comme pour jouer une farce au
théâtre. Il avait, l'imprudent, attaché un écriteau à son propre dos!
Hélas! hélas! on est jeune. Si précoce que soit l'intelligence, il y a
la fougue du premier âge. Citerez-vous le grand Condé? à Rocroy il avait
déjà quatre ans de plus que Saladin.

Ce sont d'ailleurs ces imprudences qui mûrissent et qui forment les âmes
exceptionnellement trempées.

Ce jour-là, Saladin devait vieillir d'un lustre.

Il fit comme aurait fait Condé ou même Henri IV: il dompta sa colique et
entra résolument à _La Pie voleuse_ par la porte de derrière, affectée à
messieurs les artistes.

Languedoc était justement dans son trou, occupé à arrimer son bagage.

--C'est toi, blanc-bec, dit-il en regardant son ouvrage du coin de
l'oeil. La peinture a bien tenu, hein? Je pensais à toi tout à l'heure.
Il y a eu un enfant de volé.

--Bah! fit Saladin. Un des vôtres?

--Non, non. Ni un des nôtres, ni un des autres. Un enfant de la ville.

--Bah!

Saladin faisait de son mieux pour assurer sa voix, et tout en parlant il
dépouillait son costume de vieille femme.

--Ça arrive, reprit-il, et c'est malheureux pour les parents. À quelle
heure les Canada ont-ils démarré?

--À trois heures.

--Ont-ils dit où ils allaient?

--À Melun, pour la fête.

--Route de Lyon, fit Saladin assez crânement, c'est bon, merci.

Il emplit d'eau une cuvette ébréchée et y plongea sa tête.

--La petite drogue a le fil décidément! pensait Languedoc, qui
s'approcha et lui toucha l'épaule par-derrière.

Saladin tressaillit aussi violemment que si on l'eût poignardé.

--À la bonne heure, dit Languedoc, qui eut un rire pacifique. Qu'as-tu
fait toute la journée, blanc-bec?

--Je me suis donné de l'agrément, balbutia Saladin, avec la personne....

--Tu en as bien l'air... Dépêche-toi à reprendre tes nippes.

--Pourquoi? demanda Saladin de plus en plus troublé.

--Parce que nous avons des agents et quarts-d'oeil qui visitent les
divers établissements de fond en comble.

--Ils sont venus ici?

--Ils vont y venir!... écoute!

Saladin retint son souffle. On entendait marcher et causer à l'intérieur
de la baraque. Languedoc regarda Saladin en face et dit:

--Les voilà! Tiens-toi bien!




XI

Réveil de Petite-Reine


Saladin était très pâle sous l'eau qui ruisselait de son visage et de
ses cheveux, mais il se tenait droit et le regard de ses yeux ronds
restait singulièrement assuré.

--Tu iras loin, toi, si tu ne butes pas en route, grommela Languedoc.
Moi, j'aime assez cela. Tu m'intéresses.

On parlait toujours à quelque vingt pas de là, dans l'intérieur de la
baraque. Saladin passa un chiffon sur sa figure et chaussa son pantalon.

--Tu as voulu m'effrayer, dit-il en tâchant de rire. Comment saurais-tu
si ce sont des agents puisqu'ils ne sont pas venus?

--Parce que, répondit Languedoc qui l'aida complaisamment à mettre son
gilet, je les ai entr'aperçus comme ils entraient chez monsieur
Cocherie, et que ça se reconnaît d'un coup d'oeil, étant toujours de
très vilains oiseaux. Tu as peur, hein, bonhomme?

Saladin se trompait de manche en voulant passer sa casaque.

--Je vas te dire, répliqua-t-il avec une émotion que ses paroles mêmes
pouvaient expliquer à la rigueur. Le mari de ma particulière est un
enragé qu'a de la fortune, établi, député, décoré, et des accointances
en masse dans le gouvernement. Possible qu'il a inventé la frime de
l'enfant volé pour me contrepincer et flanquer dans les fers à
perpétuité jusqu'à la fin de mes jours, par jalousie, celui qu'a troublé
la paix de son ménage.

--Pas mal! dit Languedoc.

Les voix et les pas approchaient. Saladin avait la sueur froide et
grelottait en dedans; mais il gardait son sourire. Il se donna un coup
de peigne devant le tesson de miroir, rassembla sa défroque de vieille
et s'assit dessus.

La serpillière qui servait de porte au trou de Languedoc s'ouvrit, et le
maître de _La Pie voleuse_ montra sa vénérable tournure sur le seuil.

--Ma vieille, dit-il à Languedoc, tu es en compagnie; mais ces messieurs
désirent visiter ton séjour, et j'espère que tu ne t'y opposes pas.

--Comment donc! dit le faiseur de têtes en saluant avec gentilhommerie,
trop heureux de leur être agréable, à ces messieurs.

Rioux et Picard faisaient, en effet, une paire d'assez vilains oiseaux.
Le directeur de _La Pie voleuse_ s'étant effacé, ils entrèrent et
inventorièrent le trou d'un seul regard.

Saladin, renversé sur sa chaise, secouait les cendres d'une pipe qu'il
n'avait pas fumée.

--Alors, dit courtoisement Languedoc, ces messieurs n'ont encore rien
levé?

--On nous a éventés dès l'arrivée, grommela Picard qui était de
détestable humeur.

--Affaire de physionomie, prononça gravement Languedoc.

Saladin dit d'un air modeste:

--Il y a une dame qu'est entrée tantôt avec une petite chez les singes,
là-bas, au bout.

--Comment faite, la dame? s'écria Rioux.

--Une personne d'âge, pas heureuse et mal aux yeux, car elle portait un
voile bleu.

Picard avait déjà bondi hors de la baraque, Rioux le suivit sans dire
merci.

Ils gagnèrent à toute course la cabane qui servait de théâtre aux singes
savants.

Le maître de _La Pie voleuse_ regarda Saladin de travers et dit à
Languedoc sévèrement:

--Ma vieille, tu n'as pas de jolies connaissances.

Après quoi il tourna le dos fièrement.

Saladin et Languedoc étaient seuls. Languedoc tendit sa large main sale
d'un geste plein de dignité:

--Blanc-bec, prononça-t-il majestueusement, ça te coûtera vingt francs
au plus juste prix.

--Comment! vingt francs! voulut se récrier Saladin.

--Quatre pièces de cent sous, ce n'est pas cher. C'est toi qui as
effarouché la fillette.

--Parole d'honneur!...

--Crains de te parjurer! C'est bête quand ça ne sert à rien. Si tu
refuses de m'obliger de vingt francs, je vais aux singes et je te
dénonce comme un jeune constrictor que tu es.

Saladin prit dans sa poche la chaînette et la croix d'or.

--Ça vaut le triple de ce que tu demandes, dit-il, je n'ai pas de
monnaie. Je te les laisse en gage.

Il remit sa robe de femme par-dessus ses habits d'homme. Languedoc le
regardait faire et hésitait.

--À prendre ou à laisser! dit Saladin.

Languedoc prit et mit dans sa poche. Saladin s'élança dehors en disant
avec un geste théâtral:

--C'est bien! tu es mon complice!

Il regagna l'allée des Triomphes en trois sauts. Une fois là, toujours
courant, il coiffa de nouveau le béguin au voile bleu et se coula dans
la voiture pendant que le cocher faisait boire ses chevaux.

--Le bibi ne s'est pas éveillé? demanda-t-il par la portière refermée.

--Tiens, c'est vous, la mère, fit le coche

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