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Maman Léo

by Paul Féval · French · Gutenberg #19919 · 547,848 chars · public domain (US)

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Title: Maman Léo

Author: Paul Féval


        
Release date: November 26, 2006 [eBook #19919]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/19919

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MAMAN LÉO ***




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Paul Féval

LES HABITS NOIRS

MAMAN LÉO

Tome V

(1869)

Le cycle des Habits Noirs comprend huit volumes:


Les Habits Noirs
Coeur d'Acier
La rue de Jérusalem
L'arme invisible
Maman Léo
L'avaleur de sabres
Les compagnons du trésor
La bande Cadet




Table des matières


I       Théâtre Universel et National.
II      Choix d'un tire-l'oeil.
III     L'affaire Remy d'Arx.
IV      D'où maman Léo sortait.
V       Triomphe de M. Baruque.
VI      La chevalerie d'Échalot.
VII     M. Constant.
VIII    Échalot aux écoutes.
IX      La maison de santé.
X       La folie de Valentine.
XI      En dormant.
XII     Aux écoutes.
XIII    Coyatier dit le marchef.
XIV     Le salon.
XV      Embauchage de maman Léo.
XVI     Le billet de Valentine.
XVII    Soirée à L'Épi-Scié.
XVIII   Les conjurés.
XIX     Le scapulaire, le secret, le trésor.
XX      Le roman du colonel.
XXI     Où il est parlé pour la première fois de la noce.
XXII    Maman Léo entre en campagne.
XXIII   Le Rendez-vous de la Force.
XXIV    La Force.
XXV     Le prisonnier.
XXVI    La maison de Remy d'Arx.
XXVII   La visite des Habits Noirs.
XXVIII  La mort de Remy.
XXIX    Le testament.
XXX     Le commissionnaire.
XXXI    Le coeur de Valentine.
XXXII   L'agonie d'un roi.
XXXIII  La tentation de Similor.
XXXIV   Le combat.
XXXV    Le dernier rugissement.
XXXVI   La récompense d'Échalot.
XXXVII  Avant de combattre.
XXXVIII Départ pour le bal.
XXXIX   Antispasmodique.
XL      La voiture des mariés.
XLI     Le «bien» et le «mal».




I

Théâtre Universel et National


Paris avait son manteau d'hiver; les toits blancs éclataient sous le
ciel brumeux, tandis que, dans la rue, piétons et voitures écrasaient la
neige grisâtre.

C'était un des premiers jours de novembre, en 1838, un mois après la
catastrophe qui termine notre récit, intitulé _L'Arme invisible_. La
mort étrange du juge d'instruction Remy d'Arx, avait jeté un étonnement
dans la ville, mais à Paris les étonnements durent peu, et la ville
pensait déjà à autre chose.

Ce temps est si près de nous qu'on hésite, en vérité, à dire qu'il ne
ressemblait pas tout à fait au temps présent, et pourtant il est bien
certain que les changements opérés dans Paris par ces trente dernières
années valent pour le moins l'oeuvre d'un siècle.

La publicité des journaux existait; on la trouvait même énorme, presque
scandaleuse: elle n'était rien absolument auprès de ce qu'elle est
aujourd'hui.

On peut affirmer, sans crainte de se tromper, que nous avons, en 1869,
cent carrés de papier imprimés quotidiennement contre dix publiés en
1838.

Ainsi en est-il pour le mouvement prodigieux des démolitions et des
constructions.

Sous le règne de Louis-Philippe, Paris tout entier s'irritait ou se
réjouissait, selon les goûts de chacun, à la vue de cette humble percée,
la rue de Rambuteau, qui passerait maintenant inaperçue.

Les uns s'extasiaient sur la hardiesse de cette oeuvre municipale, les
autres prophétisaient la banqueroute prochaine de la ville: c'était la
grande bataille d'aujourd'hui qui commençait par une toute petite
escarmouche.

Je ne sais pas au juste combien d'années on mit à parfaire cette
malheureuse rue de Rambuteau, qui devait être droite et qui eut un
coude, célèbre dans les annales judiciaires, mais cela dura terriblement
longtemps, et pendant plusieurs hivers, l'espace compris entre l'église
Saint-Eustache et le Marais fut complètement impraticable.

On n'allait pas vite alors en fait de bâtisse; ceux qui ont le tort et
le chagrin d'être assez vieux pour avoir vu ces choses, peuvent se
rappeler quatre ou cinq baraques de saltimbanques, établies à demeure
dans un grand terrain, vers l'endroit où la rue Quincampoix coupe la rue
de Rambuteau, et qui formèrent là, pendant deux ans au moins et
peut-être plus, une petite foire permanente.

Le matin du 5 novembre 1838, par le temps noir et froid qu'il faisait,
on achevait la construction de la plus grande de ces baraques, située en
avant des autres et qui avait sa façade tournée vers le chemin boueux
conduisant à la rue Saint-Denis.

Les gens du quartier qui allaient à leurs affaires ne donnaient pas
beaucoup d'attention à l'érection de ce monument, mais trois ou quatre
gamins, renonçant aux billes pour réchauffer leurs mains dans leurs
poches, rôdaient au-devant du perron en planches qui montait à la
galerie, et s'entretenaient avec intérêt de l'ouverture prochaine du
Grand Théâtre Universel et National, dirigé par _Mme_ Samayoux, première
dompteuse des capitales de l'Europe.

On parlait surtout de son lion, qui était arrivé, la veille, dans une
caisse énorme, percée de petits trous, et qui avait rugi pendant qu'on
le déballait.

La porte de la baraque était, bien entendu, fermée pour cause
d'installation et d'aménagements intérieurs. Un large écriteau disait
même sur la devanture: «Le public n'entre pas ici.»

Mais comme nous avons l'honneur d'être parmi les amis de la célèbre
dompteuse, nous prendrons la liberté de soulever le lambeau de toile
goudronnée qui servait de portière, et nous entrerons chez elle sans
façon.

C'était un carré long, très vaste, et qu'on achevait de couvrir en
clouant les planches de la toiture. Il n'y avait point encore de
banquettes dans la salle, mais le théâtre était déjà installé en partie,
et des ouvriers, juchés tout en haut de leurs échelles, peignaient les
frises et le manteau d'Arlequin.

D'autres barbouilleurs s'occupaient du rideau étendu sur le plancher
même de la scène.

Au centre de la salle, un poêle de fonte ronflait, chauffé au rouge;
auprès du poêle, une petite table supportait trois ou quatre verres, des
chopes et un album de dimension assez volumineuse, dont la couverture en
carton était abondamment souillée.

L'un des verres restait plein; les deux autres, à moitié bus,
appartenaient à Mme veuve Samayoux, maîtresse de céans, et à un homme de
haute taille, portant la moustache en brosse et la redingote boutonnée
jusqu'au menton, qui se nommait M. Gondrequin.

Le troisième verre, celui qui était plein, attendait M. Baruque,
collègue de M. Gondrequin, qui travaillait en ce moment au haut de
l'échelle.

M. Gondrequin et M. Baruque étaient deux artistes peintres bien connus,
on pourrait même dire célèbres parmi les directeurs des théâtres
forains. Ils appartenaient au fameux atelier Coeur d'Acier, d'où sont
sortis presque tous les chefs-d'oeuvre destinés à _tirer l'oeil_
au-devant des baraques de la foire.

M. Baruque, petit homme de cinquante ans, maigre, sec et froid, abattait
la besogne; son surnom d'atelier était Rudaupoil.

M. Gondrequin, dit Militaire, quoiqu'il n'eût jamais servi, à cause de
sa tournure et de ses prédilections pour les choses martiales, donnait
le coup du maître au tableau, «le fion», et se chargeait surtout
_d'embêter_ la pratique.

Il mettait son foulard en coton rouge dans la poche de côté de sa
redingote, et en laissait passer un petit bout à sa boutonnière--par
mégarde-, ce qui le décorait de la Légion d'honneur.

Il avait du brillant et de l'agrément dans l'esprit, malgré sa manie de
jouer à l'ancien sous-officier, et se vantait volontiers d'avoir attiré
bien des kilomètres de commande à l'atelier par la rondeur aimable de
son caractère.

Il disait volontiers de lui-même:

--Un vrai troupier, quoi! solide, mais séduisant! Honneur et gaieté! Ra,
fla, joue, feu, versez, boum!

En ce moment, il venait d'ouvrir l'album graisseux et montrait à Mme
Samayoux, dont la bonne grosse figure avait une expression de
mélancolie, des sujets de tableaux à choisir pour orner le devant de son
théâtre.

Dans tout le reste de la baraque, c'était une activité confuse et
singulièrement bruyante; on faisait tout à la fois; les principaux
sujets de la troupe, transformés en tapissiers, clouaient des guenilles
autour des murailles ou disposaient en faisceaux des gerbes d'étendards,
non conquis sur l'étranger.

Jupiter, dit Fleur-de-Lys, jeune Noir qui avait été fils de roi dans son
pays et décrotteur auprès de la Porte-Saint-Martin, exerçait un talent
naissant qu'il avait sur le tambour; Mlle Colombe cassait les reins de
sa petite soeur et lui désossait proprement les rotules. L'enfant avait
de l'avenir.

Elle pouvait déjà rester trois minutes la tête contre-passée en arrière
entre ses deux jambes, et jouer ainsi un petit air de trompette.

Pendant la fanfare, Mlle Colombe essayait quelques coups de sabre avec
un pauvre diable à laideur prétentieuse, que coiffait un chapeau gris
planté de côté sur ses cheveux jaunes et plats.

Celui-là se tenait assez bien sous les armes. Quand Mlle Colombe
reprenait sa petite soeur, il allait à deux grosses filles rougeaudes
qui déjeunaient avec deux énormes tranches de pain beurrées de raisiné,
et leur donnait des leçons de danse américaine.

--Plus tard, disait-il aux deux rougeaudes, qui suivaient ses
indications avec une paresse maussade, quand le succès aura récompensé
vos efforts, vous pourrez vous vanter d'avoir eu les leçons d'un jeune
homme qui en possède tous les brevets de pointe, contre-pointe,
entrechats, respect aux dames, honneur et patrie, et vous pourrez passer
partout rien qu'en disant: Nous sommes les élèves du seul Amédée
Similor!

Le lecteur se souvient peut-être des deux postulants qui s'étaient
présentés à Léocadie Samayoux, dans son ancienne baraque de la place
Valhubert, le soir même de l'arrivée de Maurice Pagès revenant
d'Afrique.

Léocadie, tout entière à la joie de revoir son lieutenant, avait renvoyé
les deux candidats avec l'enfant que le pauvre Échalot portait dans sa
gibecière, mais l'offre de ce brave garçon, consentant à jouer le rôle
de phoque pour nourrir son petit, avait touché le coeur sensible de la
dompteuse.

Au moment de se lancer dans les grandes affaires et de monter «une
mécanique» comme on n'en avait jamais vu en foire, Léocadie, qui se
réfugiait dans l'ambition pour fuir ses peines de coeur, s'était
souvenue de ses protégés.

La famille entière, composée des deux pères et de l'enfant, était
engagée, et nous n'avons vu encore qu'une faible portion des services
qu'on attendait de Similor, artiste à tout faire.

Quant à Échalot, malgré sa modestie, ses talents s'étaient affirmés
déjà.

En sa qualité d'ancien apothicaire, il avait entrepris à forfait la
guérison du lion rhumatisant et podagre, qui arrivait, non point de
Londres, mais de l'infirmerie des chiens à Clignancourt.

Le lion était là comme tout le monde. Il n'avait plus de cage, une
simple ficelle attachait sa vieillesse caduque à un clou fiché dans les
planches.

Il avait dû être magnifique autrefois, ce seigneur des déserts
africains; c'était un mâle de la plus grande taille, mais on aurait pu
le prendre maintenant pour un monstrueux amas d'étoupes, jetées
pêle-mêle sur un lit de paille.

Il n'avait plus forme animale, et végétait misérablement dans la paresse
de son agonie.

Échalot lui avait pourtant mis deux ou trois vésicatoires qu'il soignait
selon toutes les règles de l'art et dont il favorisait l'effet par des
sinapismes convenablement appliqués.

À portée du noble malade, il y avait un baquet plein de tisane.

Loin de se borner à ces attentions, Échalot avait fabriqué un vaste
bonnet de nuit dont il coiffait la tête de son lion pour la protéger
contre les fraîcheurs nocturnes; de plus, il lui mettait du coton dans
les oreilles.

Mais comme en définitive l'établissement de Mme Samayoux n'était pas un
hôpital, Échalot préparait aussi son lion pour l'heure prochaine où il
devait être offert en spectacle à la curiosité des Parisiens. À l'insu
de Mme Samayoux, et pour faire une surprise à cette excellente patronne,
il modelait en secret avec du mastic une mâchoire formidable, destinée à
remplacer les dents que le lion avait perdues.

Il s'était procuré en outre plusieurs queues de vache, à l'aide
desquelles il espérait bien boucher adroitement les plaques chauves que
l'âge avait faites dans la crinière de son lion.

Ah! c'était un garçon utile! et la générosité de la dompteuse à son
égard devait être bien récompensée. Depuis une semaine qu'il faisait
partie de la maison, il avait déjà reprisé presque toutes les
chaussettes de sa patronne et remis un bec à l'autruche; en outre, par
un procédé dont il était l'inventeur, il espérait enfler la tête du
jeune Saladin, son nourrisson, sans lui faire le moindre mal, et donner
à ce cher enfant une apparence si monstrueuse que la vue seule en
vaudrait dix centimes: deux sous.

--J'ai besoin de faire travailler mon imagination, disait cependant Mme
Samayoux, causant avec Gondrequin-Militaire; ça me désennuie de mes
souvenirs et de mes regrets. Quoi! vous ne pouvez pas dire que ces deux
enfants-là, Maurice et Fleurette, se sont bien conduits à mon égard?

--Fixe! répliqua Gondrequin, les yeux à quinze pas devant soi, qui
signifie immobile! Je n'ai pas été officier, mais j'en ai la bonne
humeur guerrière. Pour l'ingratitude, elle est dans la nature, et quand
je vous vis à l'occasion de votre dernier tableau, que le blanc-bec
était alors chez vous pour le trapèze et la perche, vous soupiriez déjà
gros au vis-à-vis de lui dans une voie qui ressemblait à Mme Putiphar.
Ra, fla!

--C'est le fruit de la calomnie, répondit Mme Samayoux en levant les
yeux au ciel; je ne dis pas que mon âme a été incapable d'un rêve, mais
Maurice n'y a jamais obtempéré, et je suis restée pure avec lui comme la
fleur d'oranger... Et quand je pense que voilà plus d'un mois sans avoir
entendu parler de lui ni de Fleurette! L'adresse qu'il m'avait donnée
m'a sorti de la tête, et la petite, qui est une demoiselle comme vous
savez, m'avait bien défendu d'aller la demander chez sa marquise ou
duchesse; en sorte que tout ce que j'ai pu faire ç'a été d'écrire, mais
on ne m'a pas répondu. S'est-il passé quelque chose pendant que j'étais
à la fête des Loges? je n'ai entendu parler de rien, et depuis mon
retour, ma grande affaire avec la ville me casse la tête... Ah! on a
bien tort de s'attacher!

--Pas accéléré, interrompit Gondrequin, marche! attaquons le tableau de
front et sur les deux flancs pour vous tirer de vos idées noires. Nous
disons donc qu'il aura neuf compartiments, trois sur trois, avec huit
médaillons ménagés, quatre dans les coins et quatre dans les échancrures
du milieu, selon l'idée de M. Baruque, qui ne vaut rien pour tirer
l'oeil, mais qui vous dispose un ensemble à la papa, personne ne peut
dire le contraire... Qu'est-ce qu'il vous faut pour le compartiment du
milieu? Voulez-vous l'explosion de la machine infernale du boulevard du
crime, affaire Fieschi et Nina Lassave, dont voici le diminutif au n° 1
du livre d'échantillon! Regardez voir! la contemplation n'en coûte rien.
Droite! gauche! Marquez le pas!

Léocadie se pencha sur l'album, et, pendant le silence qui eut lieu, on
put entendre la voix de M. Baruque, disant dans les frises:

--C'est des affaires qu'on étouffe avec soin, parce qu'il y a dedans des
riches et des nobles, mais il n'en est pas moins vrai que le juge
d'instruction a été empoisonné comme un rat, rue d'Anjou-Saint-Honoré,
ni vu ni connu, et qu'on a arrêté le jeune homme avec la demoiselle en
flagrant délit d'arsenic.




II

Choix d'un tire-l'oeil


Mme Samayoux ne prêtait point attention à ce qui se disait autour
d'elle; son bon gros visage, ordinairement si joyeux, exprimait un
véritable chagrin.

--Ça doit faire un crâne effet, dit-elle, en regardant la première page
de l'album d'échantillons, où se trouvait un croquis représentant
l'explosion de la machine infernale du boulevard du Temple.

C'était alors un événement tout récent, et l'attentat de Fieschi restait
dans tous les souvenirs.

--Quant à l'effet, répondit Gondrequin, j'en signe mon billet. C'est
chargé à mitraille des _tire-l'oeil_ comme ça, et on pourrait tout de
même vous l'arranger à bon compte.

Un profond soupir gonfla la vaste poitrine de la veuve.

--Le prix ne fait pas grand-chose, répliqua-t-elle; j'en ai dépensé, de
l'argent, dans mes négociations avec la ville, pour mon terrain et le
droit de bâtir ici une baraque à demeure! Dans les temps, quand j'avais
Maurice et Fleurette, la peinture était du superflu; la bonne société se
donnait rendez-vous chez moi, n'importe où, à Paris ou dans la banlieue,
malgré mon tableau, qui était du temps de feu Samayoux, et qui avait
coûté quarante francs, d'occasion. Il n'y a pas à dire: de s'attacher,
c'est des bêtises! je ne leur demandais pas d'être toujours fourrés à la
baraque, ces deux enfants-là, pas vrai? mais une petite visite par-ci,
par-là, d'amitié...

--En douze temps, la charge! interrompit Gondrequin, quoiqu'on peut la
précipiter en quatre mouvements. Il y en a bien qui ont été au régiment
et qui ne gardent pas l'air si troupier que moi. À bas la mélancolie! Si
vous ne craignez pas la dépense, on peut vous faire des choses
extraordinaires qui ne se sont jamais vues dans la capitale.

--C'est mon idée, murmura la dompteuse, qui détourna la tête pour
essuyer une larme; j'ai déjà bien commencé, allez, et mon saint-frusquin
va vite; mais il faut que tout soit à cuire et à bouillir ici! Je veux
faire des folies et prodigalités, quoi! pour m'étourdir le coeur. Il n'y
a rien de trop beau pour moi, je veux être la première des premières!

--Alors, s'écria Gondrequin-Militaire avec enthousiasme, ce n'est pas
encore assez flambant! Il manque du monde là-dedans, je vas y remettre
des gardes municipaux et des généraux avec un tire-l'oeil spécial
exécuté par moi-même, là, sur le devant, premier plan! l'idée me monte
au cerveau que j'ai l'envie d'éternuer: un jeune gamin de Paris qu'a
trouvé la mort dans la circonstance et est coupé en deux par
l'explosion, que ses parents ramassent les morceaux de lui en pleurant,
savoir le papa les jambes et la maman le reste, entourés par la foule.

--Saquédié! dit maman Samayoux en s'animant un peu, voilà une idée
gentille, par exemple! Ce qui me chiffonne, c'est que je n'aurai pas de
machine infernale à montrer à l'intérieur.

--On ne peut pas tout avoir, maman, repartit Gondrequin; droite,
gauche... à un autre!

Il tourna la seconde page de l'album.

--Va de l'avant au rideau, ordonnait en ce moment M. Baruque, de sa
position élevée, et remets du safran dans le sceau. L'or est trop rouge
là-bas, à droite, eh! Peluche!

--Dans _l'Audience_, reprit un des barbouilleurs, qui en était toujours
à l'histoire d'assassinat, on dit que le juge d'instruction a eu le
temps de faire son testament avant de mourir.

Un autre ajouta:

--Le lieutenant d'Afrique a essayé de se tuer.

Un autre encore:

--Et la demoiselle est folle.

--Bouchez vos becs généralement partout! commanda Gondrequin-Militaire;
on ne s'entend pas!

--Ah ça? demanda de loin Mlle Colombe, qui remettait sa petite soeur en
cerceau, elle ne finira donc jamais, cette histoire-là, qu'on la radote
dans tous les coins de Paris?

S'il y eut une réponse, Mlle Colombe ne l'entendit pas, car la petite
soeur venait d'emboucher sa trompette, et la terrible fanfare éclata
entre ses jambes.

Quand le silence se fit, on put ouïr la voix douce et patiente
d'Échalot, qui disait:

--Sois pas méchant, Saladin, petite drogue, c'est pour ton bien, et on
ne peut pas éduquer un enfant sans qu'il ait un peu de misère dans son
bas-âge.

Saladin, l'héritier indivis du brillant Similor et du modeste Échalot,
criait comme un beau diable. Ce qu'on appelait son éducation était, en
définitive, une assez rude chose. Échalot l'accommodait en monstre, et,
à l'aide d'une baudruche collée d'une certaine façon autour de ses
tempes, puis peinte en couleur de chair et munie de petits cheveux, puis
encore soufflée à l'aide d'un tuyau de plume, il donnait à la tête de
l'enfant d'effrayantes proportions.

--T'es douillet, reprenait le père nourricier sans se fâcher, que
dirais-tu! donc si on t'arrachait une dent au pistolet? Il n'y a pas,
pour attirer le monde, comme les encéphales qu'est bien réussis, et un
phénomène vivant de ton âge n'est pas embarrassé de gagner ses trois
francs par jour... Attends voir que j'aille aider M. Daniel à se
retourner.

M. Daniel, c'était le lion invalide.

Similor, à l'autre bout de la baraque, faisait trêve à sa leçon pour
rentrer dans son rôle d'incorrigible séducteur.

--Je possède des occasions favorables par-dessus les yeux, disait-il aux
deux rougeaudes; mais ça m'est inférieur d'en attacher d'autres victimes
à mon char, dont la liste est si nombreuse. L'intérêt de deux amours
comme vous est de fréquenter à leurs débuts un jeune homme connu par son
truc et qui a ses entrées partout, même dans les sociétés chantantes!

--Le second échantillon, disait Gondrequin à Mme Samayoux, est les
animaux divers sortant de l'arche à la suite du déluge; ça convient
assez pour votre ménagerie, et je vous mettrai au milieu en costume de
première dompteuse, avec quelques seigneurs de la cour de Portugal... Ça
ne vous va pas? emballé! Passons au troisième, qui est coupé en deux: à
droite, _Le Passage de la Bérésina_ ou _les Frimas de la Russie sous
l'Empire,_ hommage à la troupe française; à gauche, _Les Enfants
d'Edouard_ immolés par l'usurpateur Cromwell, qui coupe également la
tête à Anne de Boulen, sa femme, et à l'infortunée Marie Stuart: ça
plaît, parce que ça rappelle plusieurs succès à différents théâtres
historiques.

Ici, M. Baruque descendit de l'échelle et vint boire son verre de vin.

En le déposant vide sur la table, il déclama d'une belle voix de
basse-taille qu'il avait:

--Le voilà, ce poignard, qui du sang de son maître...

--Du bon poussier de mottes, pas cher! cria aussitôt Peluche.

Jupiter, dit Fleur-de-Lys, exécuta un roulement sur son tambour. Mlle
Colombe se précipita au centre de la salle en brandissant sa petite
soeur, qui jouait de la trompette; les deux élèves de Similor arrivèrent
en marchant sur les mains, et Gondrequin-Militaire, toujours prêt à
favoriser la gaieté, entonna la _Marseillaise_.

Il y eut alors branle-bas général. La troupe Samayoux, occupée à des
travaux d'intérieur, se mêla impétueusement aux rapins de l'atelier
Coeur d'Acier, et une gigue infernale souleva la poussière de la
baraque.

--Trois minutes de chauffage gymnastique! hurlait M. Baruque, qui
battait la semelle tout seul à cause de sa dignité.

Gondrequin tapait à tour de bras sur la grosse caisse et disait:

--L'artiste et le soldat est le même dans la fougue de son
divertissement. Allume partout! chaud! chaud!

Du sein de la danse effrénée, les cris des divers animaux de la
création, imités à miracle par les rapins de l'atelier Coeur d'Acier,
s'élevaient, formant un épouvantable concert. Similor criait dans le
porte-voix, M. Baruque agitait la cloche, Saladin, effrayé, poussait des
vagissements, et M. Daniel, le lion vieillard, pris à la gorge par la
poussière, avait une quinte de toux convulsive.

Au milieu de cette allégresse folle, deux personnes restaient calmes:
c'était Mme Samayoux d'abord, dont rien ne pouvait guérir la mélancolie,
et c'était ensuite Échalot, fort empêché à calmer son fils d'adoption et
sa bête malade.

--Halte! commanda Gondrequin au bout des trois minutes réglementaires,
on ne choisit pas sa vocation; sans ça, j'aurais l'épaulette et la croix
d'honneur. À la besogne, et brossons comme des tigres, après les
vacances du plaisir!

Le calme se rétablit aussitôt, car il n'y a rien au monde de plus docile
que ces pauvres grands enfants, quand on sait les conduire. M. Baruque
remonta à son échelle, et le balayage des barbouilleurs reprit son
cours.

--Ah! murmura Mme Samayoux, qui fit une grimace en achevant son verre,
pour moi, la boisson a désormais goût de fiel, et c'est surtout quand
les autres s'amusent que je ressens la blessure de mon âme ulcérée. Il y
a des moments où j'ai idée de partir pour l'Amérique, où les grands
artistes français sont portés en triomphe par les sauvages, mais la
gloire elle-même d'avoir mon orgueil satisfait ne me remonterait pas le
coeur. Voyons voir aux tableaux.

--Avec ça, répliqua Gondrequin, que je n'ai pas aussi ma peine d'avoir
pourri dans le civil, quand l'uniforme était mon rêve. Fixe! je sais
dompter mes regrets, imitez mon exemple. Voici une page bien
intéressante, où sont détaillés les tours de force et d'adresse: Auriol
et sa spécialité, la suspension aérienne, la boule, les couteaux, le
trapèze, la perche...

La dompteuse mit sa tête entre ses mains et se prit à sangloter.

--Maurice! balbutia-t-elle, Fleurette!

Gondrequin tourna la page vivement et grommela:

--J'ai fait une boulette! C'est vrai que le petit était pour le trapèze
et la bichette pour la suspension. Une, deux, demi-tour à droite, ra,
fla, voici le massacre de la Saint-Barthélémy, avec Charles IX, dont les
veines de son sang lui sortent en vers rongeurs tout autour du corps
pour prix de son crime, et la mort de Coligny, célébrée par Voltaire;
voici la chèvre savante de M. Victor Hugo, dans _Notre-Dame de Paris_,
accompagnée de Quasimodo et des tours de l'église, d'après nature,
auprès desquelles travaille la Esméralda, restée pure malgré son
commerce; voici la pêche du crocodile dans les fleuves de l'Amazone,
compliquée par le boa constrictor se nourrissant d'un mouton tout entier
sans le mâcher, et l'enlèvement des petits d'une négresse par
l'orang-outang du Brésil, de la Plata; voici l'éruption du Vésuve à la
lumière de la lune, et la mort de la famille du bandit, ensevelie sous
les laves, pendant que le pêcheur napolitain retire paisiblement ses
filets en chantant la barcarolle; le _Janus moderne_ ou l'homme aux deux
figures, l'une devant, l'autre derrière, avec la particularité qu'il est
privé de nombril depuis le jour de sa naissance, et qu'on peut voir en
perspective l'albinos buvant le sang du chat sauvage, le squelette
vivant et l'oiseau à tête de boeuf...

Il y avait longtemps que Mme Samayoux n'écoutait plus. Elle posa sa main
sur l'album et dit:

--Assez! faites le tableau comme vous l'entendrez.

Puis elle ajouta d'une voix sourde:

--Je ne sais pas si je me suis trompée, mais j'ai cru entendre prononcer
le nom du juge Remy d'Arx et le mot: assassinat.

--Parbleu! fit Gondrequin, qui referma son album avec rancune, c'est de
l'histoire ancienne! M. Baruque et les autres ne font que parler de cela
depuis deux heures d'horloge!




III

L'affaire Remy d'Arx


La dompteuse était pâle autant que le hâle rubicond de ses joues pouvait
le permettre. Il y avait dans ses yeux un effroi farouche.

--Je l'avais averti, murmura-t-elle entre ses dents serrées, plutôt dix
fois qu'une!

Elle essaya de boire, mais son verre fut reposé sur la table sans
qu'elle y eût trempé ses lèvres.

Gondrequin-Militaire, voyant qu'elle ne disait plus rien, rouvrit son
album et voulut continuer le détail de ses échantillons, car il avait au
plus haut degré la double conviction du commerçant et de l'artiste. Le
contenu de son cahier graisseux était pour lui la plus utile et la plus
mâle expression de la peinture au dix-neuvième siècle.

--J'ai idée, fit-il avec son gros rire content, que vous n'étiez pas
bien proche parente avec M. le juge d'instruction, maman Léo. Où en
étions-nous? Le _Janus moderne_... non, c'est fait. Voilà un vrai
tire-l'oeil, tenez! la catastrophe du pont d'Angers, choisissant pour
craquer l'instant où deux bataillons du 67e y passent dessus avec armes
et bagages, musique en tête, tout le monde aux fenêtres, bateaux à
vapeur et surprise des passagers...

La dompteuse le regarda d'un air si singulier qu'il resta bouche béante.

--Il y a deux heures qu'on parle de cela, dites-vous! prononça-t-elle
avec effort. Le juge Remy d'Arx a donc vraiment été assassiné?

--Quant à cela, oui, maman, et voilà plus d'un mois qu'il est enterré.

--Par qui?

--Dame... par les pompes funèbres, je suppose.

Le visage de la veuve Samayoux devint écarlate et ses yeux lancèrent un
éclair.

--Par qui assassiné? s'écria-t-elle d'une voix tremblante de colère;
est-ce que tu vas te moquer de moi, vitrier de malheur!

Militaire devint plus rouge que la dompteuse; car, entre gens sanguins,
la colère se gagne avec une rapidité folle.

--Vitrier! répéta-t-il en fermant les poings; est-ce que nous avons
gardé quelque chose ensemble, dites donc, la mère?

Mais il s'arrêta et porta sa main renversée à son front, pour figurer le
salut du troupier. Au beau milieu de son courroux, d'ailleurs légitime,
l'idée qu'il allait perdre une bonne pratique avait surgi.

--Respect au beau sexe! dit-il; une invective tombant de la bouche d'une
dame n'a pas les mêmes inconvénients que si elle avait été proférée par
un interlocuteur de mon sexe. Rompez les rangs, puisque vous n'êtes pas
de bon poil, maman Léo; je n'ai jamais porté l'uniforme, mais j'en ai la
galanterie... À la vôtre tout de même.

Il vida son verre. Mme Samayoux laissa tomber sa tête sur sa main.

--Assassiné!... dit-elle encore.

--C'est donc ça qui vous chiffonne? reprit Gondrequin rendu à toute sa
sérénité. J'avais eu un petit moment l'idée d'en faire un tableau, mais
ça n'a pas eu le retentissement nécessaire pour l'effet. Les détails
manquent, et je ne sais pas pourquoi la chose n'a pas eu le succès
qu'elle méritait dans Paris. Je lis mon journal tous les soirs, en
prenant ma demi-tasse, et j'ai cru d'abord qu'on allait avoir du joli,
car les faits divers avaient l'air de mélanger cette histoire-là à celle
de M. Mac Labussière, Meilhan et consorts, connus sous le nom des Habits
Noirs; mais l'arrêt est rendu maintenant dans l'affaire des Habits
Noirs, qui doivent être partis pour leurs destinations respectives, et
n'ayant plus fantaisie de profiter de la chose pour en faire un
tire-l'oeil, j'ai retourné à mes affaires. La commande tient toujours,
pas vrai, maman?

La dompteuse fit un signe de tête affirmatif et pensa tout haut:

--Comment savoir la vérité?

--Il n'y a pas commère comme M. Baruque, répondit Gondrequin en se
rapprochant; les hirondelles de palais, ça vient quelquefois en foire,
et le juge en question n'était pas à l'abri de courir la prétentaine,
témoin l'endroit où on lui a fait avaler sa langue. Si vous êtes
immiscée à son passé par hasard, interrogez M. Baruque, et ce sera comme
si vous aviez lu toutes les pièces qui sont au greffe.

--Monsieur Baruque! appela Léocadie d'une voix faible.

--Holà! hé! Rudaupoil! appuya Gondrequin. Obligeance à l'égard des
dames! arrive ici!

--Le voilà, ce poignard..., répliqua M. Baruque, dit Rudaupoil, qui
descendit aussitôt de son échelle et vint à l'ordre, son pinceau d'une
main, son godet de l'autre.

Aussitôt qu'il eut quitté les sommets d'où il surveillait le travail de
ses subordonnés, l'activité de ceux-ci se ralentit comme par
enchantement.

--Voilà! fit M. Baruque, qu'est-ce qu'on me veut? Ne laissons pas sécher
l'ouvrage.

Il s'interrompit pour ajouter:

--Vous avez l'air toute tapée, maman Léo!

--Dites-moi tout ce que vous savez, répliqua celle-ci en faisant effort
pour se redresser; ne me cachez rien, je vous en prie.

Et Gondrequin-Militaire, mettant les points sur les _i_, exposa que la
patronne voulait connaître à fond l'affaire Remy d'Arx.

M. Baruque jeta derrière lui ce regard qui savait compter les coups de
pinceau donnés en une minute.

--C'est que, objecta-t-il, tout va languir, et nous ne sommes pas ici
pour nous amuser.

--C'est moi qui paye, dit Léocadie presque rudement.

--Arme à volonté, en avant, marche! commanda Militaire.

--Moi, ça m'est égal, dit Baruque, roule ta bosse! je crois que je
connais assez bien cette histoire-là. Il y a donc que M. Remy d'Arx
était un jeune homme de bonne vie et moeurs, au commencement, et qu'on
lui reprochait même, dans son monde, qu'il avait la timidité d'une
demoiselle et pensionnaire; mais pas du tout! Les choses changent bien
vite, quand un quelqu'un a le malheur de faire des mauvaises
connaissances, et je vas vous dire, tout de suite, moi, le fin mot du
pourquoi que l'instruction ne marche pas: c'est qu'on a trouvé des
indices drôles tout à fait, comme quoi, par exemple, le défunt juge
d'instruction, qui dînait chez les ministres et fréquentait la meilleure
société, avait nonobstant des accointances avec le gredin des gredins,
Coyatier, dit le marchef, qu'on n'a pas revu depuis ce temps-là aux
environs de la barrière d'Italie... Cherche!

--Hein? fit ici Baruque en s'interrompant, que vous avais-je annoncé? Je
n'en ai pas encore raconté bien long, et les voilà tous qui font cercle
comme à la parade!

Les peintres, en effet, du côté de la scène, et les saltimbanques des
deux sexes, du fond de la salle, s'étaient rapprochés en même temps.

Il n'y avait pour garder leur place que le lion valétudinaire et le
jeune Saladin, qui s'était endormi entre les pattes du monstre, à force
de pleurer.

--Ça m'est égal, qu'on travaille ou qu'on ne travaille pas, allez!

--Droite! gauche! fit Gondrequin, pas accéléré!

--Il y a bien des gens, reprit M. Baruque, qui font semblant de voir
plus loin que le bout de leur nez et qui disent comme quoi que les
Habits Noirs de la cour d'assises, M. Mac Labussière, M. Meilhan et le
baron de Castres, étaient des bandits de six liards à côté des finauds
de _Fera-t-il jour demain_. Mais quoi! ceux-là c'est comme le serpent de
mer: tout le monde en parle et personne ne les a jamais vus. Moi, j'ai
mon idée, et elle a deux têtes, mon idée, comme le veau phénomène. Je me
dis: De deux choses l'une: ou bien le juge Remy d'Arx était un
Habit-Noir...

--Oh! fit-on à la ronde.

Le poing fermé de Mme Samayoux frappa la table pour imposer le silence.

--Il n'y a pas de oh! continua M. Baruque. Pour qu'on ne les trouve
jamais, ces lapins-là, il faut bien qu'ils soient protégés quelque
part... ou bien encore, et c'est la seconde tête de mon veau, le défunt,
qui passait pour un rude limier, était tombé sur la piste de la bande.
Ceux-là qui s'y connaissent disent que jamais chien n'est revenu de la
chasse de ces sangliers-là.

«C'est sûr que Paris est bavard et qu'il y a des propos qui vont et
viennent. J'étais tout moutard à l'atelier Coeur d'Acier, la première
fois que j'ai ouï parler de cet ogre qu'on appelle le Père-à-tous, et on
en parle encore, quoique ma barbe soit devenue grise.

«Je suis curieux, moi, j'ai guetté pour voir si l'ogre viendrait enfin
devant la justice, et quand j'ai ouï parler pour la première fois de la
bande des Habits Noirs, j'entends celle du mois dernier, je me suis dit
à moi-même: Ma vieille, tu vas te payer le journal du soir sept fois par
semaine. J'en ai fait la dépense, mais vas-y voir! Ce n'était pas trop
ennuyeux, il y en avait parmi ces clampins-là qui ne manquaient pas du
mot pour rire, seulement du Père-à-tous et du _Fera-t-il jour demain_
pas l'ombre! c'était un ramassis de filous ordinaires, et si j'étais à
la place des vrais Habits Noirs, je les attaquerais en contrefaçon au
tribunal de commerce.

Ici Baruque, dit Rudaupoil, s'arrêta, trouvant son dernier mot joli et
pensant avoir droit à quelque marque d'approbation.

--Après! fit Mme Samayoux sèchement. Vous ne me dites rien de ce que je
veux savoir.

--Qu'est-ce que vous voulez savoir, maman Léo? demanda M. Baruque un peu
désappointé. Je vous préviens que l'instruction a l'air de patauger pas
mal, et que le fin mot de l'histoire est encore tout au fond du pot au
noir.

La dompteuse hésita avant de répondre; elle avait les yeux baissés et
ses lèvres blêmes frémissaient.

Quand elle parla enfin, chacun put remarquer la profonde altération de
sa voix.

--Il y a là-dedans une jeune fille, dit-elle, et un jeune homme...

--Ah ça! s'écria M. Baruque, d'où sortez-vous donc, si vous en êtes
encore là!

--Je veux savoir, prononça lentement la dompteuse au lieu de répondre,
les noms du jeune homme et de la jeune fille qui sont accusés d'avoir
assassiné le juge d'instruction Remy d'Arx.




IV

D'où maman Léo sortait


Le sentiment généralement éprouvé par l'assistance était une compassion
assez vive pour l'ignorance inconcevable de maman Léo.

Il n'est pas permis, en effet, d'ignorer certaines choses, et, selon les
couches sociales, ces choses qu'on n'a pas le droit d'ignorer changent.

En haut, la chose est, le plus souvent, un vaudeville, dont les
personnages sont invariablement M. le duc ou M. le comte, Mlle la
comtesse ou Mme la duchesse, outre monsieur Arthur, qui peut avoir tous
les noms de baptême du calendrier.

Ce vaudeville est toujours le même, et toujours très amusant, à ce qu'il
paraît, car son succès se prolonge sempiternellement.

En bas, c'est un drame qui varie un peu plus que le vaudeville élégant,
mais où il faut cependant un élément immuable: le sang.

Au lieu de repasser la chronique de l'adultère, enrichi de diamants, qui
fait les délices des grands, les petits radotent avec une fidélité
pareille la chanson favorite du crime.

Cela n'empêche pas la vertu d'être fort considérée chez nous, mais on
n'en parle jamais.

Ce qu'il faut savoir, sous peine d'excommunication, c'est, si on est du
beau monde, la hauteur exacte du dernier saut périlleux de la princesse,
et, si on est du pauvre monde, ce sont les détails circonstanciés du
meurtre de la rue Pagevin, de la rue Mauconseil ou de la rue Thévenot,
avec le nombre des coups donnés, la nature de l'outil employé, la place
des trous faits dans le corps, la largeur des ecchymoses et la posture
que la victime gardait quand on l'a trouvée, déjà froide, les membres
convulsionnés dans leur raideur, les cheveux hideusement brouillés,
gluants et collés au carreau.

Voilà quels sont nos appétits au dix-neuvième siècle.

À Paris, comme en province, les marchands de livres ne demandent plus
aux jeunes écrivains s'ils ont du talent, ils leur ordonnent tout
uniment de rassasier le monstrueux idiotisme de cette gourmandise
populaire.

M. Baruque avait demandé, dans son étonnement bien naturel:

--Ah ça! d'où sortez-vous donc, maman Léo, si vous en êtes encore là?

Et quoique la bonne femme fût une reine absolue dans sa masure,
l'auditoire avait presque souri.

Similor, l'homme au chapeau gris et aux cheveux jaunes, n'était pas
seulement un type très réussi de don Juan, il possédait à l'état latent
l'étoffe d'un courtisan.

--La patronne, dit-il entre haut et bas, mais de manière à être entendu,
aux deux rougeaudes ses élèves, la patronne n'a pas l'air, mais elle
travaille de cabinet, comme moi; quand les grandes idées pareilles à
celles qui lui emplissent le cerveau se trémoussent dans une coloquinte,
on ne peut pas faire attention à toutes les vulgarités journalières qui
occupent la fainéantise de notre population.

Échalot le regarda d'un air attendri et murmura:

--Quelle dorure de langue! Ah! si j'avais son talent! mais tout le monde
ne peut pas jouir des mêmes facultés.

--Silence dans les rangs! ordonna Gondrequin-Militaire.

Mme Samayoux elle-même crut devoir une explication à l'étonnement de ses
sujets.

--Le garçon dit vrai, murmura-t-elle en accordant un geste approbateur à
la flatterie de l'adroit Similor, ma tête travaille et ça fait mon
malheur. Vous avez raison, vous aussi, monsieur Baruque, je reviens de
loin, de trop loin. Ça semble aujourd'hui que je suis une étrangère au
sein de ma patrie, puisque je ne sais rien de la nouvelle du moment que
les plus naïfs paraissent en avoir connaissance. C'est comme ça,
entendez-vous, je ne sais rien de rien, sinon ce que je viens de saisir
à la volée, et je vas vous dire une chose: si j'en avais su seulement,
depuis le temps, gros comme le bout du petit doigt, je saurais tout, car
ça intéresse la tranquillité de mon existence.

Involontairement, le cercle se rapprocha et l'on put entendre des voix
qui chuchotaient:

--Est-ce que la patronne serait mélangée à ces affaires-là?

--Commence donc par le commencement, reprit la dompteuse en s'adressant
toujours à M. Baruque; les noms!

Gondrequin-Militaire, qui était une bonne âme, lui prit la main, qu'il
serra à tour de bras.

--C'est l'instant, c'est le moment, dit-il tout bas, fixe! et tenez-vous
ferme dans les rangs, maman; je n'ignorais de rien, mais le coeur m'a
manqué, quoi! et j'aime mieux que la commotion vous vienne de Rudaupoil.

--On n'a jamais imprimé les noms tout au long sur le journal, reprit M.
Baruque, qui bourrait sa pipe avec tranquillité. Dieu merci! on prend
des gants dans cette affaire-là, parce que ça touche à des familles
huppées. Le feu juge lui-même est ordinairement couché dans les feuilles
publiques en abrégé. La demoiselle a nom Valentine de V...,
connaissez-vous ça?

--Oui et non, répondit Léocadie; je n'ai jamais su le nom, mais la
personne...

Sa voix tremblait. Gondrequin lui serra la main en répétant:

--Fixe! et du courage!

--Pour le jeune homme, continua M. Baruque en s'asseyant sur la table,
on met Maurice P...

--Bien! dit Mme Samayoux, qui se tenait immobile et droite; merci,
monsieur Baruque!

--Vous êtes une fière femme! murmura Gondrequin.

--Et ici, poursuivit encore Baruque, ce n'est pas bien malin de
compléter le nom, puisque les journaux l'avaient imprimé tout entier à
l'occasion du premier meurtre.

Cette fois Mme Samayoux chancela sur son siège.

--Le premier meurtre!... balbutia-t-elle.

Il y eut un mouvement dans l'auditoire, où quelques-uns crurent que
l'ignorance de la dompteuse était jouée.

--Le premier meurtre! dit-elle encore d'une voix où il y avait des
larmes; mes enfants, je vous ai menés à la baguette quelquefois, c'est
vrai, mais le métier veut cela, vous savez bien. Ne vous vengez pas, je
suis trop malheureuse!

Elle fut interrompue par un sanglot qui souleva brusquement sa poitrine.

Les yeux de Gondrequin battaient par l'effort qu'il faisait pour ne
point pleurer. Échalot, le pauvre diable, passait tour à tour ses deux
manches sur ses yeux baignés de larmes.

Les autres étaient partagés entre l'émotion inattendue et la curiosité
excitée violemment.

Mme Samayoux avait croisé ses deux mains sur ses genoux; elle parlait
désormais pour elle-même et peut-être n'avait-elle plus conscience des
phrases entrecoupées qui tombaient de ses lèvres.

--Ça semble cocasse, disait-elle de sa pauvre voix brisée, mais c'est
comme ça, que voulez-vous? Je ne lisais plus le journal depuis que le
journal ne pouvait plus me parler de lui. Ah! du temps qu'il était dans
l'Algérie, le journal apportait tous les jours quelque chose de bon; il
aurait fait un héros, ce cher enfant-là, sans l'amour qui le tenait.
Alors, comme le journal était muet, car toutes les autres choses et rien
c'est tout de même pour moi, j'avais défendu de l'acheter... C'est de
l'eau que je voudrais: une goutte d'eau.

Mais c'était l'eau qui manquait dans la baraque. Une des jeunes filles
alla en chercher un verre à la fontaine de la rue St-Denis. Mme Samayoux
poursuivait:

--Vous me direz qu'on n'a pas besoin des journaux pour apprendre; on
cause avec celui-ci ou avec celle-là, n'est-ce pas? eh bien! moi, je ne
causais plus. Ça me faisait mal de causer. Rien que de voir les gens
gais, j'étais plus triste... et voilà comme ça s'est passé, tenez, je
veux vous le dire: il était revenu, je lui avais cuit son souper en
riant et en pleurant...

--Le fricandeau! murmura Similor, dont les narines s'enflèrent.

Échalot ajouta:

--Le petit Saladin avait grand-soif ce soir-là; c'est elle qui nous
donna de quoi remplir la bouteille.

--J'eus toute une bonne soirée, continua Mme Samayoux, je pense bien que
ce sera ma dernière bonne soirée. On bavarda. Ah! si vous saviez comme
il l'aime! J'avais des pressentiments, c'est vrai, je lui dis: Petit,
prends garde! Mais il était fou de joie parce qu'il allait la revoir, et
le nom de Remy d'Arx...

Elle s'arrêta comme effrayée.

--Quand il fut parti, reprit-elle, la maison me sembla vide. Ils
devaient venir tous les deux le lendemain... et un autre encore, mais
personne ne vint et j'en fus presque contente. Le jour d'après, je
devais partir pour les Loges; au lieu de retarder le déménagement, je le
pressai: j'avais besoin de fuir; il me semblait que, loin d'eux, je
serais plus tranquille. J'avais peur, ah! c'est bien vrai ce que je vous
dis là, j'avais peur d'entendre parler d'eux, et pourtant je cherchais à
me rappeler mes prières que je disais du temps où j'étais jeune fille au
pays de Saint-Brieuc, et ce que j'en pouvais rattraper dans ma mémoire,
je le récitais à mains jointes pour leur bonheur!...

Elle trempa ses lèvres dans le verre d'eau qu'on lui apportait.

--Voilà pourquoi je ne sais rien, mes pauvres enfants, acheva-t-elle,
voilà comment j'ai besoin qu'on me dise tout. Ce qu'il y a de plus
impossible au monde, voyez-vous, c'est que Maurice soit coupable.

Elle s'arrêta encore, parce qu'un mouvement d'incrédulité avait agité
l'auditoire.

Ses yeux firent le tour du cercle, où tous les regards étaient baissés.

--Vous ne croyez pas cela, vous, reprit-elle sans colère; les juges
feront peut-être comme vous, et je suis une bien pauvre femme pour aller
contre l'idée de tout le monde. Mais c'est égal, contre l'idée de tout
le monde j'irai!... Parlez maintenant, monsieur Baruque, si c'est un
effet de votre complaisance, et ne craignez pas de me faire du mal; rien
ne peut me tuer, désormais, puisque j'ai entendu ce que vous avez dit
sans mourir.




V

Triomphe de M. Baruque


Il ne s'agissait plus de travailler. L'atelier Coeur d'Acier était
célèbre, non seulement par le bon teint de l'élégance de ses produits,
mais encore pour son insatiable appétit de flânerie. Ceux qui le
composaient avaient deux fois le droit de rester enfants toute leur vie,
puisqu'ils appartenaient en même temps à ces deux confréries joyeuses
des peintres barbouilleurs et des artistes en foire.

La trêve de la besogne étant offerte et acceptée, chacun se mettait à
son aise: on avait couché la grande échelle, qui faisait l'office d'un
énorme divan; d'autres avaient apporté des tréteaux, d'autres enfin
restaient accroupis commodément dans la poussière.

C'était une halte de bohémiens de Paris. Tout le monde savourait le
bienfait de ces vacances inespérées. On était là un peu comme au
spectacle, et Similor pelait des pommes aux rougeaudes en disant:

--Ça fait pitié de voir les occasions tomber à celui qui n'est pas
capable d'en profiter avec éclat. Si aussi bien on m'avait demandé la
chose, au lieu de s'adresser au fabricant de croûtes et teinturier en
guenilles, on aurait vu comment je sais charmer une assemblée par
l'élocution de ma parole!

Échalot le regardait peler ses pommes et pensait:

--C'est à ces bagatelles qu'il enfouit ses ressources pécuniaires.
Faut-il qu'il voltige sans cesse comme un papillon, et ce défaut-là lui
coupe son sentiment paternel.

M. Baruque, cependant, n'était pas fâché d'être en lumière; il gardait
cet air impassible qui va si bien aux petits hommes grisonnants, pourvus
d'une voix de basse-taille.

Similor, ici, était injuste comme tous les envieux. M. Baruque ne resta
point au-dessous du rôle brillant qui lui était confié par sa bonne
chance; il raconta couramment et dans tous ses détails l'histoire du
premier meurtre: le meurtre accompli au numéro 6 de la rue de
l'Oratoire, aux Champs-Elysées.

Son récit n'aurait point satisfait nos lecteurs, qui connaissent
d'avance l'envers de cette sanglante comédie, mais il était positivement
exact au point de vue de ce que les journaux avaient porté à la
connaissance du public.

Dans la science profonde de leurs combinaisons, les Habits Noirs
écrivaient l'histoire en même temps qu'ils la faisaient.

Ils ne se contentaient pas de jouer leur drame: ils se chargeaient en
outre d'en rendre compte au public.

De ce récit, composé sur des apparences habilement préparées et d'après
les pièces d'une instruction dont, seul au monde, le malheureux Remy
d'Arx aurait pu reconnaître le côté mensonger, une brutale évidence se
dégageait, sautant aux yeux de chacun.

Quand M. Baruque termina en mentionnant l'ordonnance de non-lieu
délivrée par le feu juge et la mise en liberté de Maurice Pagès, il y
eut des murmures dans l'auditoire.

--C'était trop bête, aussi! dit Mlle Colombe en cassant un peu les reins
de sa petite soeur.

Celle-ci demanda:

--À qui donnera-t-on les diamants qui étaient dans la canne à pomme
d'ivoire?

Mme Samayoux restait comme absorbée, elle ne dit rien sinon ceci:

--Il a été libre un instant, et je n'étais pas là!

--Les diamants, prononça sentencieusement Mlle Colombe, en réponse à la
question de sa petite soeur, c'est toujours confisqué par le
gouvernement pour récompenser les filles des généraux et les dames des
procureurs du roi.

M. Baruque but un verre de vin. Tout le monde était content de lui,
excepté pourtant Similor, qui cabalait dans son coin, disant:

--Faut que la patronne ait son idée pour faire mine d'ignorer des choses
comme ça. Quoi donc! Saladin, mon petit, en aurait spécifié les détails
tout aussi bien que le colleur d'enseignes!

--Continuez, monsieur Baruque, dit Mme Samayoux avec sa tranquillité
factice, sous laquelle perçait une navrante lassitude.

--Alors, maman Léo, répliqua le petit homme, vous voilà bien fixée sur
le premier meurtre, pas vrai?

--Oui... je suis fixée.

--Et vous comprenez pourquoi tout le monde devine que le nom de Maurice
P..., imprimé dans les journaux qui racontent le second assassinat, veut
dire Maurice Pagès?

--Oui, je le comprends.

--Va bien! Quant à la demoiselle, c'est une autre paire de manches:
Valentine de V..., connais pas! Tout ce qu'on peut dire, c'est que ça se
saura plus tard. Donc le juge Remy d'Arx avait sauvé la vie, ou tout au
moins la liberté de votre Maurice Pagès...

--Fixe! interrompit Gondrequin-Militaire, ménagez vos expressions,
Rudaupoil! Quand même il ne s'agirait pas d'une cliente honorable et qui
donne du comptant, je vous dirais encore: Respect à son sexe!

--Je ne crois pas avoir besoin de leçon pour ce qui regarde les
convenances, repartit M. Baruque avec fierté, et il y a beau temps que
Mme veuve Samayoux connaît les sentiments que je nourris en sa faveur.
Je voulais dire tout uniment ceci: Quand il y a rivalité d'amour entre
deux hommes, qu'est-ce que c'est que leur reconnaissance? ce n'est rien,
comme vous allez le voir.

--Ah! fit Mlle Colombe avec un grand soupir, les hommes! Celui qui m'a
laissé une petite soeur sur les bras avait pourtant des mille et des
cent!

--Maurice Pagès, poursuivit M. Baruque, possédait peut-être autrefois
les qualités du coeur qui ont pu motiver l'intérêt que lui témoigne la
patronne, mais rien n'arrête le débordement des passions. Quand il fut
sorti de la conciergerie, il continua de se fréquenter avec la
demoiselle Valentine de V..., qui est une pas grand-chose, quoique
appartenant à la plus haute société.

«Il faut vous dire, et c'est à maman Léo que je parle, car tous les
autres savent cela sur le bout du doigt, que le mariage de la demoiselle
avec le juge était une chose arrêtée. On avait signé le contrat et
publié les bans.

«En passant, une observation qui a ses conséquences. On voit un peu plus
loin que le bout de son nez, c'est sûr. Je suis, moi, de ceux qui
pensent qu'il y avait là un marché, et que ce mariage était le prix de
la faiblesse du juge à l'endroit du Maurice pincé en flagrant.

«La demoiselle avait dû dire quelque chose comme cela: Sauvez celui qui
m'est cher et je serai votre femme.

«Ça n'est pas beau, et, en plus, ça a l'air bête. Ils sont si drôles,
dans le beau monde! Voilà un endroit où il s'en passe de cruelles, qui
ne viennent pas souvent à la cour d'assises, rapport à la richesse et à
la faveur des fautifs.

«Ceux qui connaissent le dessous de leurs lambris dorés disent que ça
fait frémir pour l'immoralité de toutes les turpitudes qu'ils
contiennent!

«Et, quant à la bêtise, écoutez donc, depuis le commencement jusqu'à la
fin, ce juge-là, malgré sa réputation de savant, s'est toujours conduit
comme qui n'a pas inventé la poudre.

«Voilà donc qui est très bien: les préparatifs de la noce allaient leur
train dans le bel hôtel des Champs-Elysées, chez une Mme d'O..., comme
le marquent les feuilles publiques, qui cachent encore la fin de ce
nom-là. S'il s'agissait de moi ou de Gondrequin-Militaire, on nous y
coucherait en toutes lettres, c'est bien sûr.

«Mais voilà une assez cocasse de chose: le bel hôtel est situé tout
contre la maison du numéro 6, où le premier meurtre avait eu lieu. Y
a-t-il là-dedans un fait exprès? Cherche! Faudrait avoir du temps à soi
comme un rentier pour deviner tant de rébus.

«L'important, c'est que, après l'ordonnance de non-lieu, Maurice Pagès
avait loué un petit logement garni dans la rue d'Anjou-Saint-Honoré, sur
le derrière, dans une situation bien commode pour faire tout ce qu'on
veut, sans être gêné par les voisins.

«C'était là que Valentine de V... venait causer avec lui.

«La veille même du mariage, M. Remy d'Arx reçut une lettre de Maurice
Pagès qui lui donnait son adresse, comme qui dirait un défi.

«Il se trouva qu'au moment où les amis et la famille étaient rassemblés
à l'hôtel des Champs-Elysées pour l'exposition de la corbeille, comme ça
se fait dans la noblesse, plus orgueilleuse qu'un troupeau de dindons,
Mlle Valentine de V... manqua justement à l'appel.

«Remy d'Arx alla jusque dans sa chambre pour la chercher, et là une
servante lui dit qu'elle était partie en voiture, toute pâle et toute
défaite.

«Pour aller où?

«La fille de chambre se fit un petit peu prier, puis elle donna
l'adresse du logement garni de la rue d'Anjou.

«Est-ce un guet-apens, oui ou non? Du reste, la servante a été en
prison.

«Ce qui se passa dans le logement garni, dame! je n'y étais pas pour le
voir, mais la justice fut avertie.

--Par qui? demanda ici Mme Samayoux, dont les yeux se relevèrent.

--Oui, par qui? répéta Échalot, qui, d'ordinaire, n'avait point la
hardiesse de se mêler ainsi à l'entretien.

--Qu'est-ce que ça fait, par qui! répliqua M. Baruque.

Les yeux de la dompteuse se baissèrent, et au lieu d'insister elle dit:

--Allez toujours.

--C'est presque fini, vous le devinez bien. La justice trouva le juge
d'instruction empoisonné comme un rat dans une cave où l'on a jeté des
boulettes.

--C'est tout? demanda la veuve.

--C'est tout, et je crois que c'est assez comme ça. Il n'y avait pas à
nier le flagrant, cette fois-ci, puisque le jeune homme et sa demoiselle
étaient enfermés censément avec le cadavre.

Dans l'auditoire on se demandait:

--Qu'est-ce que la patronne veut donc de plus!

Et Similor ajouta entre haut et bas:

--Quand les femmes qui ont dépassé l'automne de l'existence en tiennent
pour un jeune premier, ça fait frémir!

Échalot se glissa derrière les groupes et vint lui mettre la main sur
l'épaule.

--Toi, Amédée, dit-il, tu vas te taire!

--Qu'est-ce que c'est?... commença fièrement le faraud en haillons.

--Tu vas te taire! répéta Échalot, qui ne se ressemblait plus à lui-même
et dont l'humble regard avait pris une expression d'autorité. Le petit
se mourait de besoin, c'est elle qui lui a remplacé la Providence. Tant
pis pour toi si tu n'as pas de coeur: Un mot de plus et on s'aligne!

Similor haussa les épaules, mais il se tut.

En ce moment, Mme Samayoux disait, en se parlant à elle-même plutôt que
pour poser une objection:

--Qu'un homme soit frappé, ça se comprend, mais pour empoisonner
quelqu'un...

--Il faut qu'il boive! s'écria Gondrequin. Ra, fla, droite, alignement!
Je n'en avais jamais tant su à l'égard de cette aventure; mais le bon
sens le dit: pour empoisonner quelqu'un, faut que ce quelqu'un-là boive!

--Et le juge, dit Échalot, qui revenait de son expédition, n'était pas
venu là pour se rafraîchir, peut-être!

Il y avait de la reconnaissance dans le regard mouillé que Mme Samayoux
tourna vers lui.

Échalot recula sous ce regard et appuya sa main contre son coeur. Dans
l'auditoire, quelques voix dirent:

--Le fait est que le juge et les deux amoureux n'étaient pas vis-à-vis
les uns des autres dans la position où l'on se dit entre amis:
«Voulez-vous prendre quelque chose?» C'est louche.

--Avec ça, s'écria M. Baruque, qu'un homme qui trouve sa fiancée dans
une pareille situation n'est pas dans le cas de tomber évanoui les
quatre fers en l'air, s'il a de la délicatesse!

--Ça, c'est vrai, fit Gondrequin, mais après?

--Après?... avec ça que quand ils sont deux autour d'un quelqu'un qui ne
peut pas se défendre, c'est bien malin de lui ouvrir le bec et de lui
entonner ce qu'on veut! Et d'ailleurs est-ce qu'il n'y a pas toujours
des manigances qu'on ne comprend pas dans les causes célèbres? c'est ce
qui en fait le charme, et sans ça il n'y aurait pas besoin d'audience.

--Parbleu! approuva-t-on à la ronde.

Gondrequin lui-même parut ébranlé par ce raisonnement si clair.

--Et à la fin des fins, acheva M. Baruque, j'ai été interrogé, j'ai
répondu: Tout ça m'est bien égal à moi. Je ne m'occupe pas du comment ni
du pourquoi, je dis: Pour être empoisonné, il faut boire, donc il a bu
puisqu'il est mort empoisonné. Faut-il reprendre l'ouvrage?

Un instant la dompteuse fixa sur lui ses yeux où il y avait de
l'égarement.

Puis, au lieu de répondre, elle appuya ses deux coudes sur la table et
cacha sa tête entre ses mains.




VI

La chevalerie d'Échalot


Nous n'avons jamais nourri l'espoir de reculer les frontières connues de
la poésie en abordant le portrait de Mme veuve Samayoux, première
dompteuse française et étrangère; mais nous n'avons pas eu non plus la
crainte, en faisant ce portrait ressemblant, d'exclure toute poésie.

La poésie est partout, l'élément populaire en regorge, et on la retrouve
encore, réduite, il est vrai, à sa plus humble expression, jusque dans
les bas-fonds fréquentés par ces vivantes chinoiseries, qui ne sont plus
le peuple et qui servent de bouffons au peuple.

Le peuple entretient des bouffons, en sa qualité de dernier roi. Il n'y
a plus guère que lui pour mettre la main à la poche quand Triboulet et
sa femelle se ruinent en frais de lazzi et de cabrioles.

Mais le fou du prince avait quelque chose de terrible en ses gaietés, et
nous ne pouvons plus le voir qu'à travers la terrible ironie de Victor
Hugo. C'était un esclave qui riait aux larmes et dont les larmes étaient
rouges.

Les fous du peuple sont libres, plus que vous et plus que moi, libres au
milieu de nos contraintes comme les sauvages de la forêt américaine,
libres au milieu de nos décences hypocrites et de nos puériles
convenances, comme les oiseaux effrontés du ciel.

Ils n'ont point de gêne pour gâter leur pauvre plaisir, et quand ils
rient c'est à gorge déployée. Ils n'ont point d'étiquette, quoiqu'ils
aient beaucoup de fierté; leur orgueil, naïf entre tous les orgueils, se
contente d'un mot et d'une apparence; ils sont artistes, puisqu'ils se
croient artistes, et cela suffit pour transformer en joyeux carnaval les
douze mois de leur perpétuel carême.

Ils vivent et meurent enfants, ces amuseurs naïfs, de la naïveté
populaire. À cause de cela, Dieu, qui aime les enfants, met de la joie
jusque dans leur misère.

La dompteuse s'était affaissée sur sa table de sapin dans une pose qui
manquait un peu de noblesse; elle tenait sa tête à deux mains et
respirait fortement comme ceux qui veulent s'empêcher de pleurer.

Autour d'elle, saltimbanques et barbouilleurs restèrent un instant
silencieux; il y avait une nuance de respect dans l'immobilité qu'ils
gardaient.

Au bout d'une minute, cependant, M. Baruque fit un signe qui était un
ordre, et les peintres reprirent leur échelle. En même temps, Mlle
Colombe emmena sa petite soeur dans son coin pour lui retourner les
jarrets sens devant derrière, et Similor offrit la main aux deux
rougeaudes en leur disant:

--Amours, nous allons étudier la danse des salons pour si votre étoile
vous conduisait par hasard dans ceux du faubourg Saint-Germain.

Échalot revint près de son lion, perclus, et donna le biberon à Saladin.
Il avait l'air tout rêveur.

Ce fut avec une émotion profonde qu'il dit à l'enfant, comme si ce
dernier eût pu le comprendre:

--Ça doit te servir de leçon et d'exemple, ma petite vieille; tout un
chacun de nous n'est pas ici-bas sur la terre pour grignoter des
alouettes toutes rôties. Faut souffrir, vois-tu, vilain môme, et puisque
des personnes établies dans la position sociale de Mme Samayoux peuvent
avoir de si grandes contrariétés, qu'est-ce que ce sera donc de nous qui
ne possédons aucune économie!

En parlant, il fixait son regard tendre et doux sur la dompteuse, qui ne
bougeait pas, mais dont la respiration devenait à la fois plus régulière
et plus bruyante.

Les personnes un peu trop chargées d'embonpoint ont souvent la faculté
de ronfler tout éveillées; Mme Samayoux ronflait.

Et le troupeau des vieux espiègles commençait à rire en l'écoutant.

On travaillait encore un peu, mais pour la forme seulement.

--La patronne avait entonné le petit banc dès ce matin, dit
Gondrequin-Militaire en donnant quelques coups de balai savants au
rideau; elle avait déjà «son filleul» quand nous sommes entrés, et de
pleurnicher, ça vous achève. Droite, gauche! pas dangereux! Si on
plantait un soleil au milieu du rideau, eh! monsieur Baruque?

M. Baruque répondit:

--Ça veut tout savoir, et c'est incapable de supporter l'énoncé des
événements. Pour une brave personne, maman Léo en mérite le titre, mais
elle pourrait être la mère de Maurice, et c'est drôle que la passion a
survécu chez elle à la maturité.

Il ajouta en bâillant:

--Le voilà, ce poignard!... Mettez le soleil si vous voulez, militaire,
et même la lune avec les étoiles; je n'ai pas bonne idée de l'entreprise
maintenant. Cette femme-là a du coeur pour trois, elle est capable
d'abandonner les soins de son état, rapport au désespoir qu'elle
éprouve.

La porte extérieure s'entrebâilla doucement pour donner passage au
jongleur indien et à l'hercule du Nord, qui se glissaient dehors sans
rien dire.

--Dans la rue Beaubourg, dit Similor à ses élèves, il y a un endroit où
l'on sert le noir avec le petit verre pour trois sous. Si vous aviez
seulement à vous deux cinquante centimes, on pourrait se procurer une
soirée agréable.

La porte s'ouvrit encore. Jupiter dit Fleur-de-Lys et le rapin peluche
disparurent tout doucement.

M. Baruque mit par-dessus sa blouse un vieux paletot mastic qu'il avait
acheté d'occasion et dont il releva le collet avec soin.

--Je vas revenir, fit-il négligemment; si la patronne me demande, vous
direz que j'ai couru acheter du tabac.

Gondrequin-Militaire prit aussitôt son album.

--J'ai une course à faire pour la maison, grommela-t-il en forme
d'explication, poussez la besogne, mais silence dans les rangs et ne
réveillez pas la bonne Mme Samayoux!

Cinq minutes après, le dernier barbouilleur s'en allait bras dessus,
bras dessous avec Mlle Colombe, qui donnait la main à sa petite soeur.

Échalot restait seul entre son lion assoupi et le jeune Saladin, dont il
ne tourmentait plus la tête de singe par respect pour le sommeil de la
dompteuse.

Échalot n'était pas oisif, cependant; il avait retiré de dessous la
paille où sommeillait le lion un objet de forme singulière auquel nous
serions fort embarrassés de donner un nom.

C'était en caoutchouc, et cela ressemblait un peu à certains produits
qu'on voit à la devanture des bandagistes.

Il y avait deux pelotes, larges comme la moitié de la main et reliées
entre elles par une manière de tuyau flexible de douze à quinze pouces
de longueur. Chacune des pelotes était en outre pourvue de bandelettes
en peau très fine, et le tout était revêtu d'une couche de peinture dont
le ton neutre essayait d'imiter la carnation d'un corps humain.

Échalot se mit à regarder avec complaisance ce mystérieux appareil,
puis, après avoir lancé un coup d'oeil à la patronne, qui semblait
dormir toujours, il enleva lestement sa veste, son gilet et même la
chose malaisée à définir qui lui servait de chemise.

Pendant cette opération, il disait tendrement à Saladin, qui fixait sur
lui ses petits yeux chassieux:

--Vois-tu, grenouille, tu deviendras un mâle comme moi avec le temps. Ce
que tu es à même d'examiner en moi s'appelle un torse dans les ateliers:
comme quoi j'ai posé pour le mien chez les plus grands artistes, de même
que Similor, ton père putatif et naturel, posait pour les jambes. Nous
aurions fait à nous deux un Apollon du Belvédère, lui par le bas, moi
par le haut, quoiqu'il en eût fallu un troisième pour avoir la figure,
n'étant ni l'un ni l'autre suffisamment avantagés sous ce rapport.

Le jeune Saladin ayant voulu ouvrir la bouche pour lancer un de ces cris
lamentables qui, d'ordinaire, exprimaient son opinion, Échalot le
retourna et lui mit la tête dans la paille.

Il n'avait pas l'heureuse enfance d'un prince, ce Saladin, mais ces
rudes commencements font quelquefois les hommes forts, et comme, sans
doute, on l'avait dressé à faire le mort quand il avait la figure
enfouie, il ne bougea plus.

Nous sommes bien certains de ne blesser ici aucune pudeur malentendue en
entrant dans quelques détails techniques concernant une invention moins
grande que celle de la vapeur, mais qui peut avoir, néanmoins, son
importance. Elle était due à notre ami si modeste et si bon: Échalot,
ancien apprenti pharmacien.

Il appliqua sur son nombril une des pelotes en caoutchouc et l'y fixa à
l'aide des bandelettes munies de petites agrafes qui la maintenaient
derrière son dos.

C'était en vérité très bien fait. Les bandelettes se confondaient
presque avec la peau des hanches, et la pelote elle-même, n'eût été le
tuyau qu'elle soutenait, aurait ressemblé à une tumeur ordinaire.

Échalot prit un petit morceau de miroir cassé et le promena tout autour
de sa ceinture, pour bien voir si tout allait comme il faut.

--C'est joli, l'éducation! se disait-il; le môme ne demande pas son
reste, quoiqu'il ait le caractère irascible. Dès qu'il aura seulement
quatre ou cinq ans de plus, je lui fabriquerai une machine comme ça, en
rapport avec son âge, et on trouvera bien une autre petite bête analogue
pour les appareiller ensemble. C'est égal, la couleur n'y est pas encore
tout à fait, et faudrait coller un peu de cheveux par-ci, par-là pour
imiter parfaitement l'oeuvre du Créateur; mais quand ça va être arrivé à
son point, je dis que Mme Samayoux ne sera pas raisonnable si elle n'est
pas contente.

Ici sa voix s'adoucit jusqu'au murmure, et il glissa un regard attendri
vers Mme Samayoux, qui ronflait bruyamment.

--Voilà les mystères du coeur humain! pensa-t-il tout haut. Quand
Saladin a bien pleuré, il s'endort; et c'est de même chez les dames. Il
n'y a pas d'âge ni de sexe qui tienne, faut que les enfants d'Adam se
font du chagrin à soi-même, quand les circonstances ne s'y prêtent pas.
Y aurait-il un poisson dans l'eau plus heureux que la patronne, si elle
n'avait pas l'inconvénient de cette passion-là!

Il s'approcha de la table sur la pointe du pied.

Il tenait d'une main son invention, de l'autre un vieux pinceau,
déplumé, abandonné au rebut par un des apprentis de l'atelier Coeur
d'Acier.

Mais ces objets ne faisaient qu'ajouter à l'expressive émotion de son
geste, pendant qu'il contemplait, avec une admiration poussée jusqu'à la
ferveur, le dos de Mme Samayoux.

Celle-ci avait laissé tomber une de ses mains; comme sa tête restait
appuyée sur l'autre main, on voyait le profil perdu de sa face rubiconde
et chargée d'embonpoint. Ses cheveux très abondants, mais qui
grisonnaient par place, s'échappaient de son madras aux nuances
violentes, qui n'était pas de la plus entière fraîcheur.

Bien des gens vous diraient qu'à quarante ans passés, un jeune homme,
pour employer les expressions d'Échalot quand il parlait de lui-même, ne
peut plus avoir les sentiments d'un page.

D'autres pourraient penser que Léocadie Samayoux ne réalisait pas
exactement l'idée qu'on se fait d'une châtelaine.

Et pourtant, je ne vois rien, en dehors des comparaisons chevaleresques,
qui puisse donner une idée du culte respectueux, mais ardent, payé par
ce pauvre diable à cette grosse bonne femme.

Malgré mon habitude de tout dire, j'hésiterais à exprimer là-dessus mon
opinion, si elle n'était aussi sincère que mélancolique.

La voici:

En notre siècle si avisé, peut-être est-il nécessaire de plonger à ces
profondeurs pour trouver un dernier vestige de ces niaiseries sublimes
qu'on appelait les choses chevaleresques.

Tout ce qui constitue la chevalerie était chez ce pharmacien de la Table
ronde: la vaillance, le dévouement, la vénération, et même cette petite
pointe de sensualité naïve qui allait si bien aux preux compagnons de
Charlemagne.

Échalot resta une bonne minute en extase devant ou plutôt derrière la
dompteuse, dont la vaste corpulence affectait une pose pleine d'abandon.

Les petits yeux d'Échalot brillaient extraordinairement, exprimant une
sorte de volupté austère.

Ses deux mains, occupées par les objets que vous savez, se rapprochaient
involontairement comme pour se joindre dans l'attitude de la prière.

--Léocadie! murmura-t-il enfin, dans un long, dans un tremblant soupir.

Puis il ajouta, laissant jaillir l'éloquence de son coeur:

--Sans qu'il y a la distance sociale qui nous sépare, je lui aurais
consacré tous les parfums de mon âme, dont j'ai gardé jusqu'alors la
virginité! Similor a contenté tous ses caprices, mais moi, n'ayant connu
que le malheur, à cause que je me suis toujours sacrifié à l'amitié,
jamais je n'ai tombé dans la frivolité du libertinage en parties fines.

Il fit un pas de plus; son regard, glissant entre la carmagnole et le
madras, caressa chastement le cou robuste de la dompteuse.

--C'est gras, murmura-t-il, c'est bien portant, ça ne se prive de rien,
buvant sa bouteille à chaque repas, sans jamais se faire du mal, ni
tomber dans les excès que je n'approuve pas chez les dames. Ça n'a pas
d'autre faiblesse que celle de la sensibilité qui fait que tous les
biens de la vie, généralement à sa portée, elle s'en fiche pas mal, tout
entière à une seule toquade. C'est vrai que ce serait un délice de
déjeuner tous les jours, dîner et souper en tête à tête avec la divinité
de mes rêves, et tout à discrétion, mais ça me plairait encore plus de
souffrir avec elle, de me précipiter dans le torrent pour la sauver ou
au sein des flammes dévorantes! Les autres l'ont abandonnée par
l'égoïsme naturel au genre humain, mais moi, je reste, je fais serment
de ne la quitter ni le jour ni la nuit, et si ça lui est agréable, je
répandrai pour elle jusqu'à la dernière goutte de mon sang!...

--Voilà ce que c'est, dit Mme Samayoux sans se retourner et d'un accent
assez paisible, le monde est fait comme ça: ceux qu'on aime avec
idolâtrie ne vous regardent seulement pas, et ceux à qui on ne fait pas
attention sont à genoux devant vous comme si on était un sanctuaire!

Les jambes d'Échalot flageolaient sous lui.

--Patronne, balbutia-t-il, je croyais que vous dormiez, c'est pourquoi
je ne me gênais pas pour dire des bêtises; mais il n'y a pas d'affront,
parce que je sais ce que je suis et ce que vous êtes.

La dompteuse se redressa tout à coup en secouant sa crinière crépue.

--Ce que je suis! répéta-t-elle, et son poing crispé heurta la table
violemment. C'est vrai qu'il y a encore un pauvre être au-dessous de
moi, puisque tu me regardes d'en bas, toi, bonne créature; mais,
sais-tu? si on leur disait qu'il y a quelqu'un ici-bas pour me
respecter, ils poufferaient de rire!

--Qui donc qui se permettrait ça? demanda vivement Échalot.

--Tout le monde, à commencer par le dernier des derniers. Mets-toi là!

Elle lui montrait le siège occupé naguère par Gondrequin. Échalot fit un
pas, ne voulant point désobéir, mais il hésitait en face d'un si grand
honneur.

--Mets-toi là, répéta Mme Samayoux, je ne dormais pas, je n'ai pas dormi
une seule minute, et je ne dormirai de longtemps. Verse à boire!

Pour prendre la bouteille, Échalot déposa sur la table les objets qu'il
tenait à la main.

--Qu'est-ce que c'est que ça? demanda la dompteuse.

Ses yeux se gonflaient encore de larmes, mais elle était comme les
enfants, distraite à la moindre curiosité. Échalot rougit et répondit:

--Ça peut encore être perfectionné, et je n'aurais pas voulu vous
montrer la chose incomplète. C'était une surprise; j'avais eu l'idée de
monter un trompe-l'oeil pour me réunir avec Similor, tous deux nus
jusqu'à la ceinture et représentant le phénomène des deux jumeaux
siamois, liés ensemble par un jeu de la nature.

Léocadie prit à la main le système et l'examina d'un air connaisseur.

--Ce n'est pas déjà si maladroit, dit-elle; on en avale de plus grosses
que ça en foire. Est-ce que c'est toi l'inventeur?

Les yeux d'Échalot se mouillèrent, tant il se sentit fier et heureux.

--Je n'ai pas l'intelligence d'Amédée, murmura-t-il, mais avec l'espoir
de vous être agréable, il me semble que rien ne me résisterait!

Léocadie rejeta la mécanique et but une gorgée de vin, après quoi, elle
repoussa le verre.

--Je suis malade, murmura-t-elle, car ça me paraît comme du fiel!

Puis elle demanda:

--Connais-tu bien ton Similor?

--Amédée! s'écria Échalot. Lui et moi c'est des frères!

--Tu parais compter sur son adresse?

--Il n'y a pas plus fin que lui.

--Serait-il dévoué à l'occasion?

Échalot ouvrit la bouche pour répondre affirmativement, mais la parole
ne vint pas et il baissa la tête.

--C'est qu'il me faudrait des hommes vraiment dévoués! murmura la
dompteuse.

--Le fond n'est pas mauvais, répliqua Échalot; mais il se laisse
entraîner par son libertinage, toujours voltigeant de la brune à la
blonde, dont il sait se faufiler partout, à cause de son élégance et de
son toupet. Mais moi, c'est différent, j'ai mis un frein à mes passions
pour m'occuper de Saladin et lui préparer sa carrière. Mon abnégation
pour vous a pris naissance dans ce que vous avez été utile à Saladin, et
alors ça a grandi petit à petit jusqu'à la chose que je vous
sacrifierais avec plaisir mon existence et mon honneur lui-même, et se
faire hacher pour vous comme chair à pâté!

Mme Samayoux lui tendit sa rude main, qu'il porta pieusement à ses
lèvres.

--Merci, dit-elle, vous ne payez pas de mine, c'est vrai, mais j'ai
bonne idée de vous. Je me défie des farauds ambitieux et langues dorées,
car c'est encore dans les rangs du petit peuple qu'on trouve le plus de
coeurs sincères; seulement il faut choisir, étant exposés à y rencontrer
encore pas mal de racaille.

Elle s'interrompit pour ajouter d'un air pensif:

--Non, non, je ne dormais pas; je les ai bien vus s'en aller à la queue
leu leu, et ça fait pitié quand on considère l'espèce humaine! mais ça
m'était bien égal, ma pauvre tête travaille comme une folle, cherchant
un moyen de braver les menaces du sort. Je mettrais ma main au feu
jusqu'au coude que ces deux enfants-là ne sont pas coupables!

--Ça me paraît aussi de même, dit Échalot résolument, puisque c'est
votre idée. J'ai été bien souvent me chauffer à la cour d'assises et je
ne suis pas étranger à la façon dont ça se joue. Il y a une bonne chose
que l'avocat pourra beurrer dessus toute une tartine, c'est sûr, et le
procureur du roi sera bien fin s'il peut prouver que les deux amoureux
ont fait boire le juge malgré lui.

--N'est-ce pas? s'écria vivement Mme Samayoux, ce n'est pas quand on
vient surprendre sa fiancée avec un rival qu'on accepte un verre de vin
de bonne amitié. Si j'étais juré... mais voilà! il y a un coup monté, ça
saute aux yeux! Par qui? je n'en sais rien, et quand on pense à ce qui
peut se passer dans l'idée des avocats... Moi d'abord, quand il s'agit
des tribunaux, je dis que c'est la misère! Si on venait m'arrêter pour
avoir assassiné Louis-Philippe, qui n'est pas mort, ou Napoléon qui a
péri à Sainte-Hélène, je ne suis pas bien sûre que j'en réchapperais.
Échalot secoua la tête avec gravité et dit:

--C'est vrai que la justice humaine est fragile dans son aveuglement,
mais au-dessus de la faiblesse des hommes il y a l'oeil de la
Providence.

Mme Samayoux le regarda, et il baissa aussitôt les yeux avec modestie.

--Toi, dit-elle, retrouvant une nuance de gaieté, car la présence et la
sympathie de ce pauvre être lui faisaient vraiment du bien, tu es une
bonne âme, mais, vois-tu, faudrait l'aider, la Providence, et que
pouvons-nous à nous deux? J'ai beau chercher, ma cervelle est vide, et
quand je songe qu'ils sont tous deux en prison, dans des cachots
séparés, et ne pouvant pas même mélanger leurs sanglots...

Elle essuya une larme qui tremblait à sa paupière; Échalot fit de même
avec le pan de sa redingote.

--C'est dans ces moments-là, reprit la dompteuse en laissant tomber ses
deux bras, qu'on voudrait avoir reçu une éducation soignée et posséder
des connaissances intimes dans la haute pour être à même de soulager
l'infortune. Si seulement j'étais riche...

--Vous avez dû pelotonner un joli bout de galon, fit observer Échalot
d'un air flatteur.

Mme Samayoux haussa les épaules avec un soudain emportement.

--Je parie que mon saint-frusquin va y passer jusqu'au dernier sou!
s'écria-t-elle. Les mains me démangent de jeter l'argent par les
fenêtres, et si la dépense servait à quelque chose, crois-tu que je
regretterais mes écus?

--Bien sûr que non, patronne.

--Je donnerais tout! et je ferais des dettes par-dessus le marché! Mais
comment s'y prendre? par où commencer?

--Ah! je ne sais pas! je ne sais pas! fit-elle dans son découragement
plein de fiel; j'ai idée de tout casser et de tout briser! mon
établissement, je m'en moque! ma réputation, je n'en veux plus! J'avais
entamé une grande entreprise qui devait rapporter des mille et des cent,
j'avais payé les yeux de la tête à la ville pour le local; jamais on
n'aurait vu en foire un théâtre aussi reluisant que le mien; mais c'est
fini de rire! Je vas renvoyer mes artistes en leur donnant ce qu'ils
voudront d'indemnité; je vas renvoyer les peintres, les colleurs, les
menuisiers, toute la clique! Je vas vendre mes animaux, et pour un peu
je me jetterais par-dessus le parapet du pont, voilà!

Échalot était consterné; il essayait de maladroites consolations qui
n'étaient pas écoutées.

Mme Samayoux s'était levée et parcourait la baraque à grands pas. Elle
ressemblait à une lionne dans sa cage, et certes, à l'heure qu'il était,
deux hommes robustes auraient fait preuve de témérité en l'attaquant.

--S'il ne s'agissait que de tripoter un tigre, s'écria-t-elle, ou que de
faire une omelette avec une demi-douzaine de militaires, qu'on prendrait
par la peau du cou et qu'on tortillerait comme la paille à rempailler
les chaises! ah! ça me soulagerait crânement d'abîmer quelqu'un, mais,
là, de fond en comble!... En seraient-ils moins malheureux, là-bas,
entre les quatre murailles de leur prison?... mon Dieu, Seigneur! les
pauvres enfants! les pauvres enfants!

--Mais donne-moi donc une idée, toi! fit-elle en s'arrêtant devant
Échalot, qu'elle secoua rudement.

--Fouillez-moi plutôt, patronne, murmura l'ancien pharmacien, dont les
yeux étaient pleins de larmes. Si on pouvait pénétrer dans leur cachot,
vous et moi, et rester à leur place pendant qu'ils s'évaderaient.

--Est-ce qu'on pourrait me prendre pour elle? demanda Mme Samayoux, qui
eut presque un sourire. Et lui! il est si beau!...

--Et moi si laid, pas vrai? acheva Échalot. Ça ne fait rien, patronne,
je suis tout de même bien content de vous avoir un petit peu régayée.

--Oui, répliqua la bonne femme, soudaine comme les enfants et dont toute
la colère était tombée pour faire place à une rêveuse mélancolie, tu
m'as fait rire et ce n'était pas facile, car j'en ai gros sur le coeur.
As-tu entendu tout à l'heure que le Gondrequin-Militaire m'appelait
madame Putiphar?

--Voulez-vous que je m'aligne avec lui! s'écria Échalot.

--Pour quoi faire? je ne suis pas bégueule, mon vieux, et mon opinion
c'est liberté libertas pour une femme veuve dans ma situation qui peut
se mettre au-dessus des bavardages. Pourtant je suis bien changée depuis
ce soir où je le vis pour la dernière fois: j'entends mon chéri de
Maurice, et j'avais fait dessein de marcher droit parce qu'il y avait en
moi une idée qui me donnait du respect pour moi-même. Je me regardais un
petit peu comme sa mère. C'est drôle, pas vrai? de jalousie il n'en
était plus question, et j'en étais à me demander si vraiment j'avais pu
espérer autrefois qu'il hésiterait entre une grosse maman comme moi et
Fleurette, ce bouton de rose?

--Il y a des gens, soupira Échalot, qui préfèrent mieux la rose épanouie
à n'importe quel bouton.

--Tais-toi! pas de bêtises! on se connaît; et ce qui prouve bien que ma
folie est guérie, c'est qu'il ne me viendrait pas à l'esprit désormais
de penser à l'un sans penser à l'autre. Ah! mais non! je ne veux pas le
sauver tout seul, je veux la sauver avec lui. C'est mes deux enfants,
quoi! mes deux amours bien-aimés; il me les faut tous deux, il me les
faut heureux, et le restant de mon espoir est de vieillir ici ou là,
dans quelque coin, d'où je pourrai regarder leur bonheur.

--Etes-vous assez bonne! murmura Échalot, dont l'attendrissement ne
faisait pas trêve un seul instant.

--Pour la bonté, je ne dis pas, répliqua Mme Samayoux avec tristesse,
mais ça n'avance pas beaucoup les affaires, et j'ai beau me creuser le
cerveau, je ne trouve aucun moyen de venir à leur secours.

--Cherchons, patronne.

--J'ai tant cherché! fit la dompteuse, qui se laissa retomber sur son
siège. Quand tu m'as parlé tout à l'heure, j'en étais à rêvasser un tas
de fariboles comme on fait quand on est au bout de son rouleau. Je
songeais à ces hasards qui arrivent toujours à point dans les contes de
fées; je me disais: il n'y a donc plus de ces bons génies qui exauçaient
les souhaits des malheureux?...

--Dame!... fit Échalot, croyant qu'on l'interrogeait.

--Qui descendaient par le tuyau de la cheminée, continua maman Samayoux
sans prendre garde à l'interruption, ou bien encore qui arrivaient par
la fenêtre ou par le trou de la serrure au moment juste où tout espoir
était perdu?

--Qui sait? fit encore Échalot.

--Il me semblait que dans ma pauvre baraque désertée j'allais entendre
au-dehors une petite main faisant toc-toc à ma porte...

--Écoutez! s'écria Échalot qui devint pâle. On a fait toc-toc!

La dompteuse se leva toute droite.

À la porte extérieure, deux coups discrets avaient été frappés en effet.

--Si c'était le bon génie! balbutia Échalot.

La dompteuse essaya de sourire, mais elle ne put, et ce fut d'une voix
altérée par l'émotion qu'elle prononça ce seul mot:

--Entrez!




VII

M. Constant


Mme Samayoux avait évoqué une bonne fée, la bonne fée venait-elle au
commandement? Échalot n'était pas éloigné de cette opinion et ouvrait
déjà de grands yeux.

Dans le monde entier, il n'y a pas de pays plus ami du merveilleux ni
plus crédule que la foire.

La porte roula sur ses gonds branlants; ce ne fut pas une fée qui entra,
mais bien un homme de forte carrure, boutonné du haut en bas, dans un de
ces pardessus qu'on appelait des redingotes à la propriétaire.

Le nez de cet homme brillait comme un rubis par-dessus les plis d'une
vaste cravate en laine tricotée; il portait un chapeau évasé par en haut
et dont les larges bords se cambraient selon la forme dite _bolivar_.

Il avait aux mains des gants fourrés, une belle paire de lunettes d'or
sur le nez et des socques articulés par-dessus ses souliers.

--Suis-je au bout de mes longs voyages? demanda-t-il en franchissant le
seuil. Est-ce ici le séjour de madame veuve Samayoux, dite maman Léo,
première dompteuse cosmopolite et directrice des Prestiges Parisiens
réunis aux animaux féroces par privilèges de l'autorité?

Ceci fut débité avec une emphase moqueuse qui rappelait assez bien le
ton de l'arracheur de dents, poussant son boniment entre deux
«Allez-la-musique!»

Mme Samayoux mit sa main étendue au-devant de ses yeux un peu éblouis
par les larmes.

--C'est moi la première dompteuse, dit-elle rudement, qu'est-ce que vous
lui voulez?

Échalot, qui s'était reculé jusqu'à son lion, examinait le nouveau venu
à la dérobée et se disait:

--Je ne le connais pas, cet oiseau-là, mais c'est drôle, il y a des
têtes qu'on croit toujours avoir vues quelque part.

L'étranger repoussa la porte et fit quelques pas à l'intérieur de la
baraque.

--Est-ce qu'on pourrait avoir l'avantage d'obtenir un tête-à-tête avec
vous? demanda-t-il.

--Je ne suis pas en humeur de plaisanter..., commença la dompteuse.

--Ni moi non plus, interrompit le nouveau venu; j'ai ouï conter que vous
aviez assommé feu Jean-Paul Samayoux, votre mari, en jouant avec lui de
bonne amitié. J'espère vivement que nous ne jouerons pas ensemble. Mais
j'ai des choses importantes à vous dire et vous seule devez les
entendre.

La veuve le regardait d'un air sombre.

--L'homme, dit-elle en contenant sa colère, autant vaudrait agacer un
tigre que de me caresser à rebours un jour comme aujourd'hui. Qui
êtes-vous?

L'étranger prit une chaise qu'il approcha du poêle, contre lequel il mit
ses socques.

Échalot faisait mine de préparer son biberon pour le petit; mais il
songeait:

--Je me méfie! C'est comme le soir où Amédée me mena jouer la poule à
l'estaminet de L'Épi-Scié. Pourquoi donc que je pense justement à cela,
moi?

L'inconnu donna un petit coup de doigt sur ses lunettes d'or, et dit, en
chauffant ses pieds avec un évident plaisir:

--L'hiver s'annonce raide, cinq degrés chez l'ingénieur Chevalier, au
commencement de novembre! et j'ai fait la route de Saint-Germain, aller
et revenir, pour avoir votre adresse. Je ne sentais plus mes orteils.

Il ajouta en baissant la voix tout à coup:

--Mais c'était une fantaisie de la pauvre mademoiselle Valentine, et Mme
la marquise m'aurait tout aussi bien envoyé à Pékin qu'aux Loges.

--Emmène ton mioche dans le coin, là-bas, dit la veuve à Échalot en lui
montrant l'endroit le plus reculé de la baraque.

--Je peux m'en aller tout à fait si je suis de trop, murmura le bon
garçon avec sa soumission ordinaire.

--Fais ce qu'on te dit et ne raisonne pas!

Échalot emporta aussitôt Saladin à l'endroit désigné et se mit à causer
tout bas avec lui comme si l'enfant avait pu le comprendre.

--Ça s'embrouille, murmurait-il; tu vas être content, toi, farceur, car
je parie bien qu'il ne sera plus question de t'enfler la caboche d'ici
longtemps. La patronne n'a pas de chance tout de même: au moment
d'établir une si belle boutique!... et on aurait fait de l'argent avec
la chose des deux siamois attachés naturellement par le ventre, des tas
d'argent!

Malgré sa bonne envie d'obéir à la patronne en se montrant discret, son
regard ne pouvait se détacher de l'étranger, et il en revenait toujours
à penser.

--C'est étonnant! je jurerais que je ne l'ai jamais vu, et il me semble
à chaque instant que je vais retrouver son nom!

Mme Samayoux quitta sa chaise et vint se mettre debout auprès du poêle.

--Je vous ai demandé qui vous êtes, dit-elle en baissant la voix, mais
s'il ne vous convient pas de me répondre, c'est égal. Je suis dans la
tristesse et le peu que vous avez dit m'a donné un espoir. C'est de
Fleurette que vous avez parlé, n'est-ce pas?

--J'ai parlé de Mlle Valentine de Villanove.

La dompteuse rappela à sa mémoire le récit de M. Baruque et murmura:

--Valentine de V... c'est bien cela.

--Ou bien encore, poursuivit l'étranger, Valentine d'Arx, car la pauvre
malheureuse enfant, depuis qu'elle est folle, s'est mise en tête que
c'était là son vrai nom.

--Folle! répéta Mme Samayoux, dont le souffle s'embarrassa dans sa
poitrine. Et elle croit donc être la femme de l'homme qui est mort?

--Non, fit l'étranger, elle croit être sa soeur. Ah! ah! si vous ne
savez rien, je vais vous en apprendre de belles...

--Mais, interrompit la veuve, si elle est folle, on ne l'a pas gardée en
prison?

--Parbleu! elle n'a jamais été en prison.

--Et Maurice?

--Celui-là c'est une autre paire de manches... Mais asseyez-vous, bonne
dame, vous ne tenez pas sur vos jambes, ma parole d'honneur! et
maintenant que j'ai les pieds chauds, nous allons nous mettre à notre
aise en buvant un verre de vin, si vous voulez.

Il se leva et prit le bras de la veuve, qui chancelait en effet.

--Vous avez affaire à un bon enfant, vous savez, continua-t-il en la
ramenant vers la table, et nous ferons une paire d'amis tous deux, j'en
suis certain. Ça m'a amusé en commençant de poser en casseur vis-à-vis
d'une luronne de votre numéro, mais vous n'êtes qu'une femme, après
tout, puisque vous pleurez, et je reprends vis-à-vis de vous la
galanterie de mon sexe.

Il aida la dompteuse à s'asseoir, en ajoutant:

--Vous ne me demandez plus qui je suis en faisant les gros yeux, alors
je vous le dis: ni chiffonnier ni prince, à peu près le milieu entre les
deux: M. Constant, officier de santé et plus avisé que bien des
fainéants qui ont passé leur thèse, premier aide préparateur dans la
maison du Dr Samuel dont j'ai la confiance et qui me fait tout ce qui ne
concerne pas mon état, spécialement la chasse à la dompteuse, car voilà
trois fois vingt-quatre heures que je cours sur votre piste comme un
Osage dans les forêts vierges de l'Amérique du Nord... pas bien riche
avec cela, mais amateur de ce qui brille et portant des lunettes de
chrysocale avant de les troquer contre des lunettes d'or. Est-ce de la
franchise, ça? Ambitieux pas mal et nourrissant l'espoir que l'aventure
de la petite demoiselle pourra me pousser dans le monde, puisqu'elle m'a
déjà mis en relations avec des gens que je n'aurais jamais approchés
sans cela; exemple, Mme la marquise d'Ornans, Mme la comtesse Corona (un
joli brin celle-là, ou que le diable m'emporte!), le colonel Bozzo, qui
est dix fois millionnaire, M. de Saint-Louis, qui succédera peut-être à
Louis-Philippe et d'autres encore.

--Je vous en prie, prononça tout bas la veuve, parlez-moi de Fleurette.

--Et de Maurice, pas vrai? interrompit M. Constant avec un bon gros
rire; vous n'êtes plus toute jeune, mais il y en a de plus déchirées que
vous, et il paraît que le lieutenant est joli comme un amour. Moi je ne
le connais pas, je dis seulement que s'il est moitié aussi beau que
mademoiselle Valentine est belle, ce doit être un Adonis! Ne vous
impatientez pas, j'arrive à l'objet de ma visite.

Son doigt martela par trois fois, à petits coups bien espacés, le milieu
de son front, et il ajouta:

--Le Dr Samuel dit que ça pourra guérir avec des soins et du temps, mais
elle l'est tout à fait.

--Pauvre Fleurette! balbutia la veuve, qui resta bouche béante.

--Hélas! oui, comme un beau petit lièvre, et soyons justes, il y avait
bien de quoi toquer une jeune personne de cet âge-là, quoiqu'elle n'ait
pas été élevée dans du coton. Mais ne vous faites pas trop de mal, vous
savez, on la soigne à la papa, et il n'y en a pas deux comme le Dr
Samuel dans Paris pour traiter les maladies de cette espèce-là. Elle
n'est pas méchante, tout le monde l'adore à la maison, tous les jours
elle reçoit des visites de vicomtes, de baronnes et de marquises: elle
mange bien, elle boit bien, elle dort bien...

--Folle! répéta pour la seconde fois Mme Samayoux; car elle avait cru
d'abord à une exagération de langage: tout à fait folle!

M. Constant hocha la tête gravement en signe d'affirmation et il y eut
un silence. Échalot ne travaillait plus depuis que le nouveau venu avait
prononcé le nom du colonel Bozzo.

Échalot le dévorait des yeux et prêtait attentivement l'oreille.




VIII

Échalot aux écoutes


Ni Mme Samayoux ni M. Constant ne faisaient attention à Échalot, qui
était à demi-caché derrière un poteau.

Le temps avait marché et ces journées de novembre sont courtes; la
baraque commençait à se faire sombre.

M. Constant et la dompteuse étaient assis en face l'un de l'autre.

M. Constant, qui avait l'air d'un homme tout rond, très disposé à
prendre ses aises, avait versé sans plus de façon du vin dans les deux
verres.

--Je ne suis pas plus bête qu'un autre, reprit-il, quoiqu'on n'ait pas
encore songé à moi pour l'Académie des sciences, mais quant à bon
garçon, ça y est des pieds à la tête! vous verrez que nous serons
camarades. À votre santé, maman Léo: c'est comme ça que la petite
mademoiselle vous appelle.

La dompteuse le regardait d'un air indécis.

--C'est vrai que vous avez l'air bonne personne, dit-elle, et si vous
êtes venu chez moi, ce n'est bien sûr pas pour me faire du chagrin, mais
vous me parlez comme si je savais quelque chose et je ne sais rien de
rien.

--Pas possible! s'écria M. Constant; la foire des Loges n'est pas le
bout du monde, et les journaux ont assez radoté là-dessus!

--Aujourd'hui même, répliqua la dompteuse, aujourd'hui seulement j'ai
appris ce que les journaux ont pu dire. Ce serait trop long de vous
expliquer pourquoi je restais dans l'ignorance. J'avais beaucoup
d'ouvrage, et puis peut-être que je ne regardais pas autour de moi de
peur de voir, car c'est bien certain que, depuis des semaines, je ne me
suis jamais levée sans avoir un poids sur le coeur. On dit qu'il y a des
pressentiments. Mais ce qu'on m'a rapporté tout à l'heure, c'est
l'histoire du meurtre dans la chambre garnie de la rue d'Anjou; tout ce
qui a suivi, je l'ignore, et si c'est un effet de votre bonté, je
voudrais bien le savoir.

--Comment donc! fit l'officier de santé, mais c'est tout simple, ça!
Figurez-vous que je vous aime déjà tout plein, maman Léo; je suis entré
ici croyant avoir affaire à un gros hérisson de casseuse de cailloux et
vous êtes douce comme un petit agneau. Nous allons donc commencer par le
commencement. Attention! vous avez beau avoir de la peine, ça va vous
amuser; d'abord il n'y a pas eu de meurtre rue d'Anjou...

--Ah! s'écria la veuve, j'en étais sûre!

--Parbleu! ça tombe sous le sens! les tourtereaux n'étaient pas là pour
le plus grand plaisir du juge d'instruction Remy d'Arx; mais ils avaient
fait dessein de se périr ensemble par désespoir amoureux, voilà tout.
L'autre juge d'instruction, celui qui a succédé au défunt Remy d'Arx, M.
Perrin-Champein, est un fin finaud de la finauderie, qui a des yeux
par-devant, par-derrière et sur les côtés, un vrai chien de chasse,
quoi! Il n'a pas seulement baissé le nez vers cette piste-là, et quand
Mme la marquise est allée le voir pour lui demander sa protection en
faveur de la demoiselle, il a répondu: «Dormez sur vos deux oreilles; je
pense bien qu'il n'y a pas que des roses blanches et des fleurs de lys
dans l'aventure de mademoiselle votre nièce; mais ça regarde un conseil
de famille bien plus que la cour d'assises.»

--Mais alors, dit la veuve, que son grand espoir étouffait, Maurice
aussi doit être à l'abri?

--Pour le fait divers de la rue d'Anjou, oui, maman; reste seulement la
mauvaise plaisanterie de la rue de l'Oratoire, 6, chambre n° 18, au
second. Vous voyez si je suis ferré sur ma géographie! Savez-vous ce que
c'est qu'une commission rogatoire, vous?

--Non, répondit la veuve, je ne sais pas grand-chose, allez, monsieur
Constant. Buvez donc, si vous ne trouvez pas mon vin trop mauvais.

--C'est ça! et vous allez trinquer avec moi! Une commission rogatoire,
c'est quand les juges se dérangent, et M. Perrin-Champein s'est dérangé
pour venir chez nous interroger la petite demoiselle: quand je dis
petite, elle a une taille superbe, mais de la voir tomber si bas, ça
fait l'effet comme si elle était redevenue une enfant. Vous savez, on se
fait des idées sur les gens qui ont de certains métiers; moi, je me
représente les messieurs du parquet avec des têtes de vautour ou de
faucon: eh bien! M. Champein est ça tout craché! Il vous a une paire
d'yeux ronds et pointus qui entrent dans le corps comme des vrilles, une
grande bouche qui ressemble à une plaie, et un nez en lame de sabre. Il
avait l'air un peu en rage, parce qu'il ne pouvait rien tirer de
mademoiselle Valentine; mais il disait à chaque instant: «L'instruction
n'a pas besoin de cela!» Et il ajoutait: «Les deux chambres étaient
contiguës: dans l'une, Hans Spiegel; dans l'autre, l'ex-lieutenant
Maurice Pagès. Hans Spiegel avait volé les diamants de la Bernetti, qui
valaient un demi-million; Maurice Pagès n'avait pas le sou et il était
amoureux d'une jeune personne très riche; la porte condamnée qui
communique du numéro 18 au numéro 17 garde des traces nombreuses
d'effraction, et les instruments qui avaient servi à opérer l'effraction
ont été retrouvés dans la chambre numéro 18, où l'ex-lieutenant Pagès
faisait son domicile...»

--C'est vrai que c'est terrible, balbutia la veuve, dont les tempes
étaient baignées de sueur.

Échalot se demandait:

--Quel coup monte-t-il, et pourquoi tout ce bavardage? C'est quelqu'un
d'entre eux qui s'est fait une tête, puisque je ne peux pas mettre son
nom sur sa figure!

--Attendez donc, disait cependant M. Constant de sa bonne grosse voix
toute ronde, nous ne sommes pas au bout. Et M. Perrin-Champein
mâchonnait le nom du lieutenant Pagès comme s'il avait eu dans le bec un
lambeau de sa peau. Ah! ah! celui-là sait son état, et on pouvait bien
voir que, dans son opinion, le Remy d'Arx a eu ce qu'il méritait. On ne
fait pas comme ça des marchés privatifs sur le dos de la justice,
j'entends quand on est magistrat, car vous allez bien voir que je n'en
veux pas au lieutenant... Mais suivons le fil: Hans Spiegel est égorgé
comme un boeuf, toute la maison se réveille à ses cris, on sort ou l'on
se met aux croisées, et les gens peuvent voir le lieutenant sortir par
la fenêtre même de la victime, voyager le long du treillage, passer dans
un arbre comme un écureuil (entre parenthèses, vous savez, maman, s'il
était fort en gymnastique!), puis entrer, par la fenêtre encore, à
l'hôtel d'Ornans, où il est finalement arrêté... Pensez-vous que M.
Champein a là une jolie affaire pour ses débuts?

La tête de la veuve s'inclina sur sa poitrine; elle semblait n'avoir
plus de sang dans les veines.

--Et si on le laisse faire, ajouta M. Constant, qui changea de ton,
croyez-vous qu'il aura beaucoup de peine à emballer son jeune homme?

Mme Samayoux releva les yeux sur lui et répéta, pensant l'avoir mal
entendu:

--Si on le laisse faire?

--Farceuse! répliqua l'officier de santé d'un ton jovial, vous devinez
pourtant bien pourquoi je suis venu. Voyons, c'est certain, n'est-ce
pas, que vous n'iriez pas mettre votre main au feu de l'innocence du
lieutenant Pagès?

--Vous vous trompez, repartit vivement Mme Samayoux, qui se redressa
soudain et dont les yeux brillèrent, j'en mettrais ma main au feu, et
tout mon corps, et tout mon coeur!

--C'est drôle, fit M. Constant, on croirait entendre la petite
demoiselle!

--Parle-t-elle ainsi! s'écria la veuve avec élan! Ah! la chère créature!
j'ai donc bien raison de l'aimer! Et ne serait-ce point parce qu'elle
parle ainsi que vous la croyez folle?

--Pour cela et pour autre chose, ma bonne dame. Buvez une gorgée et
soyez calme. Je mentirais si je disais que je partage votre avis par
rapport à l'innocence du lieutenant; mais la question n'est pas là, il
s'agit de mademoiselle Valentine. Elle nous a tous ensorcelés, et cela
est si vrai que moi, qui ai un emploi important dans la maison, voilà
trois jours que je cours la prétentaine pour vous trouver sur un simple
désir d'elle.

--Elle a donc parlé de moi!

--Vingt fois plutôt qu'une, à tort et à travers: Maman Léo par-ci, maman
Léo par-là! si seulement je pouvais voir maman Léo!...

--Mais ce n'est pas d'une folle cela! fit la veuve.

--Vous trouvez? Moi, je suis l'aide du Dr Samuel, et vous ne m'en
voudrez pas si j'ai plus de confiance en lui qu'en vous dans les
questions de médecine aliéniste. Nous sommes une spécialité, ma bonne
dame, nous avons un des plus beaux établissements de Paris, et,
voyez-vous, les fous, ça nous connaît. Quand on pense que la malheureuse
enfant a pris en horreur le colonel, son meilleur ami, presque son père,
et par-dessus le marché l'homme le plus respectable de l'univers! Quand
on pense qu'elle le confond avec un malfaiteur, dans son délire, et
qu'il lui fait peur... lui, le saint des saints!... Qu'avez-vous donc?

La veuve venait de faire un brusque mouvement.

Son regard s'était porté par hasard vers le poteau derrière lequel
Échalot se cachait à demi.

Elle avait cru voir, dans les ténèbres, qui se faisaient de plus en plus
sombres, les regards du bon garçon fixés sur elle avec une expression
étrange.

Elle était sûre d'avoir distingué son doigt qui se posait sur sa bouche,
comme pour lui envoyer un avertissement ou un signal.

--Je n'ai rien, répondit-elle à la question de M. Constant.

Celui-ci poursuivit:

--Ça ne vous frappe pas, ce que je vous dis là; mais si vous connaissiez
seulement le colonel...

--Je le connais, repartit la dompteuse, c'est lui qui vint à la baraque
avec cette marquise...

--Juste! et qui vous donna de l'argent pour avoir bien traité sa nièce.

--Et pour l'emmener, murmura Mme Samayoux.

--Comme de raison. Chez vous, dites donc, ce n'était pas beaucoup la
place d'une héritière de noblesse. Mais j'en reviens à mes moutons: la
pauvre demoiselle est pour Mme la marquise d'Ornans comme pour le
colonel; elle ne veut plus être sa nièce, elle se croit la soeur de
l'homme qu'elle avait consenti à épouser...

--Voilà ce qui est bien étrange! pensa tout haut Mme Samayoux.

--Elle n'en démord pas, reprit M. Constant, elle dit à qui veut
l'entendre: «Je suis Mlle Valentine d'Arx!» Elle se bat contre des
fantômes, les accusant d'avoir tué non seulement son prétendu frère,
mais encore son père, le vieux Mathieu d'Arx, qui mourut à Toulouse, on
ne sait comment, voilà déjà bien des années.

--Ah! fit la veuve, on ne sait comment il mourut?

--Ah ça? demanda M. Constant avec gaieté, est-ce que vous donnez dans
les imaginations de la jeune fille?

--Je vous écoute, et je tâche de me faire une opinion.

--Pour ça, vous aurez mieux que mes paroles, dit rondement l'officier de
santé, car la pauvre chère enfant veut vous voir, et tout ce qu'elle
veut, nous le faisons.

--Comment! s'écria la veuve, on me laisserait aller vers elle?

--Pourquoi pas? Pensiez-vous donc que nous la tenions sous clef! vous la
verrez, maman, et plus tôt que plus tard, car je suis venu vous chercher
pour vous conduire auprès d'elle.

Échalot, profitant de l'ombre croissante, s'était insensiblement
rapproché. Il écoutait de toutes ses oreilles et semblait en proie à une
singulière perplexité.

--C'est vrai, se disait-il, qu'ils changent de figures comme de
chemises, mais si j'allais me tromper! Et pourtant je ne peux pas
laisser la patronne se jeter dans la gueule du loup. Je ne m'en
consolerais jamais s'il lui arrivait malheur!




IX

La maison de santé


Mme Samayoux s'était levée aux dernières paroles de M. Constant.

--Partons! dit-elle, rien ne me tient ici, je voudrais déjà être auprès
de la chère fille!

--Minute! minute! fit l'officier de santé bonnement. Il faut que vous
ayez votre leçon faite mieux que cela, car un rien, une mouche qui vole
la met dans tous ses états. Asseyez-vous encore un petit peu, brave
madame... Mais est-ce étonnant comme tout le monde l'aime! j'étais bien
certain que vous sauteriez sur l'idée de la voir comme sur du gâteau!
Elle a un charme dans son petit doigt, c'est sûr. Allumez donc voir un
petit bout de chandelle pendant que je vas fourgonner le poêle. Il n'y a
pas de bourrelets à vos portes, dites donc!

--Allume, Échalot! ordonna Mme Samayoux.

--Tiens! fit M. Constant, qui avait déjà le tisonnier à la main, j'avais
oublié ce bonhomme-là.

Il ajouta en baissant la voix:

--Ça aurait pu causer un grand malheur, si quelqu'un avait écouté les
choses qu'il me reste à vous dire.

Échalot venait en ce moment vers la table avec de la lumière. En la
posant auprès de la bouteille, et malgré sa timidité accoutumée, il
regarda M. Constant bien en face.

Les yeux de celui-ci étaient justement fixés sur lui par-dessus ses
lunettes. Les paupières d'Échalot se baissèrent et le sang lui monta aux
joues.

M. Constant allongea le bras et lui toucha l'épaule.

Échalot recula.

--Ma poule, lui dit l'officier de santé, tu as les oreilles longues, je
vois ça, et tu voudrais bien écouter la suite.

--C'est une bonne et simple créature, interrompit la veuve.

--Brave madame, fit observer M. Constant avec une sorte de sévérité, ce
ne sont pas nos affaires que nous traitons ici, et il y a des choses
qu'il ne faut pas confier aux innocents. Va-t'en voir dehors si le
printemps s'avance, bonhomme!

Il ajouta:

--Et souviens-toi que se taire vaut toujours mieux que parler. J'ai ton
signalement là.

Un petit coup sec, frappé entre deux sourcils, ponctua la phrase.

Échalot, sans répondre, se dirigea aussitôt vers la porte.

Dès qu'il eut franchi le seuil, il respira longuement et ôta sa
casquette, comme s'il avait besoin de baigner sa tête brûlante dans
l'air froid du dehors.

--Si c'est lui, murmura-t-il, mon affaire n'est pas bonne, et ce n'est
pourtant pas Amédée qui peut suffire à élever Saladin.

Il se retourna vivement au souvenir de l'enfant qui restait dans la
baraque, et fut sur le point de rentrer. Mais il n'osa pas.

--Je m'alignerais avec n'importe qui, fit-il comme pour s'excuser
vis-à-vis de lui-même. J'irais chercher le petit ou la patronne au fond
de l'eau ou au milieu du feu; mais ces gens-là me font peur, quoi! et je
n'ai plus de sang dans les veines. Tant que la patronne est là, l'enfant
n'a rien à craindre. Je vas guetter, dès qu'elle sera partie, je
rentrerai.

Il fit un pas dans la direction de la rue Saint-Denis; ses jambes
flageolaient sous lui comme s'il eût été ivre.

Il ne fit qu'un pas. Son regard avait rencontré dans les terrains, à
droite du tracé de la rue de Rambuteau, un coupé attelé d'un cheval noir
dont le cocher, immobile, semblait dormir entre les collets fourrés de
son carrick.

Il ne dormait pas, cependant, car à des intervalles réguliers une
bouffée de fumée formait un petit nuage autour de sa tête.

Quand Échalot reprit sa marche, ses jambes ne tremblaient plus. Il
s'approcha de la voiture en étouffant le bruit de ses pas dans la neige
et regarda le cheval attentivement.

Puis, prenant la voie battue et allant les mains derrière le dos, comme
un passant, il appela tout bas:

--Oh! hé! Giovan-Battista!

Le cocher tressaillit sous son carrick et tourna la tête sans répondre.

--Est-ce que Toulonnais-l'Amitié a sa petite dame dans ce quartier-ci?
demanda encore Échalot.

Le cocher repartit cette fois avec un fort accent napolitain.

--Vous vous trompez, l'ami, suivez votre chemin.

--Pardon, excuse, fit Échalot, qui obéit, pas d'affront! je vous prenais
pour une connaissance.

Et au lieu de continuer vers la rue Saint-Denis, il disparut dans les
terrains, derrière la baraque de Mme Samayoux.

À l'intérieur, la dompteuse avait repris place vis-à-vis de M. Constant,
qui disait:

--Dans ces affaires-là, ma bonne dame, je ne me confierais ni à mon
frère ni à mon père, et vous allez bien voir que la moindre imprudence
pourrait tout perdre. Le Dr Samuel est un particulier qui ne se
dérangerait pas pour le pape, et ça se conçoit, puisque son
établissement est en vogue, sa clientèle superbe, et qu'en plus il a
toute une charretée de foin dans ses bottes. Eh bien! depuis que la
petite demoiselle est chez nous, il a mis son propre appartement à la
disposition de la famille, qui va et qui vient là-dedans sans se gêner.
Il est amoureux de l'enfant comme tout le monde: c'est un sort!

Nous sommes à mercredi; dimanche dernier, la famille s'est rassemblée
dans la chambre à coucher du docteur, et on lui a demandé son avis;
j'étais là, et moi, qui le connais pour n'avoir point le coeur trop
tendre, je peux bien dire que sa voix chevrotait quand il répliqua:

--C'est un pauvre coeur blessé si profondément que ni les soins ni les
remèdes n'y feront rien. Elle aime, sa vie entière est dans son amour,
et si elle perdait celui qu'elle aime, elle mourrait.

--Ah! fit Mme Samayoux, qui écoutait avec une attention avide, je le
devine bien, ce médecin-là! j'en ai vu de pareils. Il peut être brusque,
il peut être rude, mais il a une bonne âme.

--Ma foi, repartit M. Constant en riant, voilà longtemps que je le
connais, et je ne m'étais pas trop aperçu qu'il avait le coeur tendre;
mais de voir la demoiselle blanche et belle sur son lit, ça amollirait
un caillou. Voilà donc la famille aux champs, comme vous pensez, après
une déclaration pareille. Mme la marquise pleurait comme une fontaine,
M. de Saint-Louis mouillait son grand mouchoir, et le colonel lui-même
oubliait de tourner ses pouces. Vous verrez tout ce monde-là, c'est des
grands seigneurs, mais pas trop fiers.

«Il y a un autre docteur, un docteur en droit, celui-là, ce qui est plus
que d'être avocat, et jurisconsulte par-dessus le marché: le plus retors
de tous les malins! On lui avait donné l'affaire à examiner comme ami de
la famille. Mme la marquise lui a pris les deux mains et lui a dit:
«Nous n'avons plus d'espoir qu'en vous.» «Le bonhomme a répondu: «Je
n'ai jamais trompé personne, je ne commencerai pas par vous, qui êtes de
ma société et de mon amitié. De faire acquitter ce jeune gaillard-là par
un jury c'est aussi impossible que de prendre la lune avec les dents. Il
y a évidence, on l'a pris la main dans le sac, et son affaire est
jugée.»

--Mais alors, s'est écriée Mme la marquise, Valentine va mourir!

Et le colonel a ajouté en s'adressant au docteur en droit:

--Je donnerais bien une pièce de deux ou trois mille louis à celui qui
trouverait le moyen de nous tirer de peine.

--Parbleu! a répondu le jurisconsulte, avec de l'argent, on produit des
miracles.

--Est-ce qu'on pourrait acheter les juges ou le jury? a demandé la
marquise.

Les femmes ne savent pas, c'est sûr, et après tout, si on y mettait le
prix... mais n'importe!

Le docteur en droit a répondu:

--Ce n'est pas cela que j'entends, je pensais à une évasion. Si vous
aviez vu comme tout le monde a tombé là-dessus!

Car ces bonnes gens-là, malgré leur orgueil et leurs armoiries, ne
reculeront devant rien dès qu'il s'agira de sauver la petite demoiselle;
vous verrez ça par vous-même.

--Est-ce que vous pensez, demanda Mme Samayoux, qu'ils iraient jusqu'à
consentir au mariage?

--Je pense, répondit M. Constant, qu'ils iraient en corps, comme une
procession, avec la croix et la bannière, solliciter humblement la main
de l'ex-lieutenant.

--Mais je les aime, moi, ces gens-là! s'écria la dompteuse.

--Ah! pour être pris, ils sont bien pris, mais voilà le _hic_: vous
ai-je dit que tout ça se passait dans la chambre voisine de celle où
couche mademoiselle Valentine?

--Non. Elle avait tout entendu?

--Juste, et ce fut un coup de théâtre auquel on ne s'attendait pas, je
vous en réponds.

Il y avait trois ou quatre jours qu'elle n'avait ni bougé ni parlé,
sinon pour prononcer votre nom, ma brave dame, et celui de Maurice, tout
doucement, sans presque remuer les lèvres, comme font ceux qui causent
en rêvant.

Une mine qui aurait sauté au milieu de la chambre n'aurait pas plus
étonné la famille que la voix de Valentine de Villanove s'élevant tout à
coup et disant:

--Je ne veux pas!

--Elle parlait à travers la porte? demanda la veuve, dont la voix
tremblait.

--Non pas! elle avait descendu de son lit toute seule; toute seule elle
avait traversé sa chambre. Elle avait ouvert la porte sans bruit, elle
était debout sur le seuil, pâle comme une statue de marbre, et si belle
qu'on en restait comme ébloui.

«Elle se tenait droite, elle ne s'appuyait à rien et personne n'eut
l'idée d'aller la soutenir, tant elle semblait forte et solide.

--Il me semble que je la vois! murmura la veuve. Oh! pauvre, pauvre
Maurice!

--Bien vous faites de plaindre celui-là, car sa vie et sa liberté sont
en question.

«--Je ne veux pas! a donc répété la demoiselle, il est innocent, je le
jure, devant Dieu! Il a déjà fui une fois parce que les innocents ne
savent pas se défendre, quand le hasard les accuse; je ne veux pas qu'il
se déshonore en fuyant une seconde fois comme un coupable.

--Tout ça est bel et bon..., commença la dompteuse.

--Attendez, interrompit M. Constant. Vous, vous êtes une personne de bon
sens qui savez ce que parler veut dire, mais elle ne possède
l'expérience de rien, la pauvre enfant, et en outre elle a son coup de
marteau, un fameux!

--Ne peuvent-ils agir sans elle?

--Attendez; voici quelque chose qui va vous étonner plus que tout le
reste; ils sont en correspondance...

--Qui donc? balbutia la veuve stupéfaite.

--Les deux tourtereaux.

--Maurice et Valentine! Lui, du fond de sa prison; elle, entourée comme
vous me la montrez, malade, privée de raison!...

--Est-ce assez drôle? demanda M. Constant d'un air bonhomme. Comment ça
se fait, moi, vous comprenez, je n'en sais rien, mais c'est comme ça, et
nous le tenons d'elle-même.

--Il faut donc qu'il y ait dans l'établissement du Dr Samuel des
employés qui...

--Sans doute, sans doute, bonne dame, ce ne sont pas des pigeons
voyageurs qui portent leurs messages; mais leurs messages vont et
viennent, et notre chère malade a formellement déclaré ceci: «À nous
deux, nous n'avons qu'un coeur. Tant que je ne voudrai pas, Maurice ne
voudra pas.»

Du revers de sa main, Mme Samayoux essuya une grosse larme qui roulait
sur sa joue.

--L'homme de loi, reprit M. Constant, a voulu plaider auprès d'elle. Il
a démontré clair comme le jour non seulement que Maurice serait pour le
moins condamné à perpétuité, mais encore qu'une fois la chose faite il
n'y aurait plus à y revenir à cause des difficultés posées par la loi
française à la révision des procès criminels. Il a cité Lesurques et
bien d'autres, mais rien n'y a fait, parce que la petite avait son idée.
J'abrège, maintenant. On l'a recouchée, bien entendu, et le conseil de
famille s'est réuni à un autre étage. Là, pendant que la marquise se
tordait les mains et que les autres jetaient leur langue aux chiens, le
colonel, qui est fin comme l'ambre, a ouvert tout doucement l'avis de
vous faire chercher et de vous employer à persuader la petite.

--Ah! fit Mme Samayoux étonnée elle-même du mouvement de défiance qui la
prenait.

--Il a semblé que c'était de la manne dans le désert, poursuivit M.
Constant; tous ceux qui étaient là avaient saisi maintes fois votre nom
sur les lèvres de la chère enfant. On savait en outre de quelle
affection vous entourez le lieutenant Maurice Pagès. Séance tenante, on
m'a dépêché sur vos traces, qui n'étaient pas des plus aisées à trouver,
soit dit sans reproche; mais enfin je vous ai rencontrée, vous voilà
suffisamment renseignée sur ce qui se passe là-bas: voulez-vous être
l'auxiliaire d'une noble et malheureuse famille qui cherche à sauver son
enfant?

La veuve fut quelque temps avant de répondre. Elle songeait.

--Verrai-je Valentine sans témoin? demanda-t-elle enfin.

--Ah! bonne dame, répliqua M. Constant avec effusion, vous ne feriez pas
des questions pareilles si vous connaissiez tout ce monde-là! Venez
d'abord. Si quelque chose vous chiffonne, exigez des explications sans
vous gêner, on vous les donnera. Exigez un tête-à-tête avec la
demoiselle, ils s'en iront tous comme des enfants qu'on renvoie. Mais
venez, parce que, vous concevez, je ne suis pas le maître, et la famille
seule peut vous dire ce que vous aurez à faire quand on vous enverra
auprès du lieutenant.

--Je verrais Maurice! s'écria la veuve, dont les deux mains s'appuyèrent
d'elles-mêmes contre son coeur.

--Ça va de soi, puisque vous serez notre intermédiaire. Vous demanderez
vous-même le laissez-passer, c'est la règle, mais on fera le nécessaire
pour que vous n'ayez pas de refus.

Mme Samayoux s'était levée, mais elle jeta un regard hésitant sur le
sans-façon excentrique de sa toilette.

--Que cela ne vous arrête pas! dit M. Constant.

La veuve se redressa de toute sa hauteur.

--Vous avez raison, dit-elle, saquédié! je suis ce que je suis. Ceux qui
ne font pas de mal n'ont pas de honte. Marchons!

En sortant de la baraque par la porte de derrière, Mme Samayoux ouvrait
la bouche pour appeler Échalot, lorsqu'elle aperçut le pauvre diable se
promenant de long en large à pas précipités dans la neige et battant des
bras pour se réchauffer.

--Garçon, lui dit-elle, vous allez rentrer et garder la baraque.

L'espoir d'Échalot avait été de parler à la dompteuse tout de suite
après le départ de M. Constant. La vue de ce dernier qui s'était mis
au-devant de la porte et qui nouait autour de son cou son grand
cache-nez causa à notre ami un sensible désappointement.

--Est-ce que vous allez sortir à cette heure-ci, patronne? demanda-t-il
en s'approchant, par le temps qu'il fait, avec quelqu'un que vous ne
connaissez pas?

La dompteuse se mit à rire.

--As-tu peur qu'on ne m'affronte, l'enflé? dit-elle.

--Saperlote! ajouta l'officier de santé, je ne me risquerais pas à ce
jeu-là.

Sans y mettre aucune affectation, il barra le passage à Échalot,
s'arrangeant toujours de manière à rester entre lui et la veuve.

--Je reviendrai de bonne heure, reprit celle-ci. À mesure que les autres
rentreront, qu'ils se couchent, et qu'on ne me brûle pas de chandelle!

Elle prit le bras que lui offrait M. Constant et traversa ainsi toute la
largeur de la baraque pour gagner l'autre porte qui donnait du côté de
la rue Saint-Denis. Échalot suivait la tête basse.

--Et où allez-vous, patronne? demanda-t-il au moment où elle passait le
seuil.

--Si on te le demande, repartit la veuve gaiement, tu répondras que j'ai
oublié de te le dire.

--C'est que j'aurais bien voulu vous causer deux mots..., commença
Échalot.

Mais le couple s'éloignait déjà rapidement.

--Allons-nous jusqu'au bureau d'omnibus de Saint-Eustache? demanda la
dompteuse.

--J'ai la voiture de Mme la marquise, répondit M. Constant, qui s'arrêta
devant le coupé.

--Holà, bonhomme! ajouta-t-il en tirant le cocher par son carrick,
éveille-toi et mène-nous rondement.

La voiture s'ébranla.

Échalot ne fit qu'un bond jusqu'au tas de paille où le petit Saladin
dormait, auprès du lion malade; il prit l'enfant et le fourra tout d'un
temps dans sa gibecière, dont il passa la courroie autour de son cou.

--Quand je devrais y perdre ma rate, pensait-il, je vas les suivre. J'ai
voué mon existence à Léocadie jusqu'à la mort, sans espoir de lui
plaire, et je veux la secourir au milieu de ses dangers, puisque je n'ai
pas eu assez d'atout pour saisir l'opportunité de l'avertir.

Quand il arriva de nouveau à la galerie, la voiture avait disparu.

Il descendit les degrés en courant, mais il ne fit pas plus d'une
dizaine de pas et s'arrêta pour dire à Saladin, qui hurlait dans la
gibecière:

--Tu as raison, quoi! C'est encore une inconséquence que j'ai commise de
t'éveiller pour rien. Mais je ne pouvais pas te laisser tout seul entre
les pattes de la bête, pas vrai? M. Daniel ne vaut pas cher à cause de
sa décrépitude et de ses infirmités, mais il aurait pu avoir une idée de
manger un morceau d'enfant, et ça fait frémir rien que d'y penser.

Il se donna un grand coup de poing dans le front.

--Quant à avoir reconnu l'olibrius de l'estaminet de L'Épi-Scié,
reprit-il, j'en suis sûr! À ma place, Similor aurait parlé, car il a du
toupet, à moins toutefois qu'on ne lui aurait donné la pièce pour se
taire. Ah! je suis plus vertueux que lui, mais moins capable, et s'il
arrivait malheur à cette infortunée belle femme, ce serait le cas pour
moi d'en concevoir un regret éternel!

Il rentra dans la baraque et s'assit sur la paille, n'essayant même plus
de calmer son petit Saladin, qui s'égosillait dans la gibecière.

Pendant cela, le cocher que nous avons vu tressaillir au nom de
Giovan-Battista poussait son beau cheval noir sur le pavé assourdi par
la neige.

Au sortir des ruelles qui s'embrouillaient encore alors autour des
halles, il prit la rue Saint-Honoré et gagna la place de la Concorde.

Il n'était pas plus de cinq heures du soir, mais la nuit enveloppait
déjà Paris, que le mauvais temps faisait désert.

Le coupé de Mme la marquise s'engagea dans l'avenue des Champs-Elysées,
qu'il monta au grand trot jusqu'à la rue de Chaillot; là il tourna sur
la gauche et redescendit vers la Seine pour gagner ce quartier, si
radicalement transformé depuis lors, qui confinait à la montagne du
Trocadéro et sortait de Paris par la barrière des Batailles.

La maison de santé du Dr Samuel était située dans l'enceinte de la
ville, mais elle respirait déjà le grand air de la campagne; elle
pendait sur ces deux bosquets solitaires qui séparaient alors la rampe
de Chaillot du pont d'Iéna. Elle avait vue d'un côté sur le
Champ-de-Mars, de l'autre sur les buttes abruptes du Trocadéro, et entre
deux, par-dessus les sinuosités de la Seine, elle voyait les arbres de
Passy, prolongés par les forts de Clamart et de Meudon.

C'était un grand et bel établissement, fondé depuis peu, mais auquel la
vogue était venue tout de suite.

On pouvait attribuer sans doute ce succès rapidement fait au talent du
Dr Samuel; les jaloux, cependant, ajoutaient que ce succès était dû,
pour la plus grande part, aux nombreuses et puissantes relations du
savant médecin.

Les jaloux disaient encore, mais tout bas et sans pouvoir appuyer leurs
affirmations sur des preuves positives, que le Dr Samuel, parti d'une
position infime, avait grandi tout à coup en poussant au-delà des bornes
permises les complaisances professionnelles.

Il s'était concilié ainsi de hautes gratitudes et ses protecteurs
étaient en quelque sorte des complices.

Mais personne n'ignore que Paris, tout en méprisant la province, partage
abondamment les vices étroits et les petitesses envieuses attribués aux
provinciaux. Paris regarde presque toujours d'un oeil mauvais les
fortunes trop rapides et les réussites trop éclatantes.

On a supprimé, il est vrai, le bûcher qui brûlait au Moyen Age les
sorciers, c'est-à-dire les forts, pour le plus grand contentement de
ceux qui jamais ne peuvent être accusés d'inventer la poudre.

On ne lapide plus les penseurs victorieux sous prétexte du pacte qu'ils
ont pu signer avec Satan, mais pierres et fagots ont été avantageusement
remplacés par la calomnie, hydre qui ne semble avoir perdu aucun croc de
sa mâchoire, aucune goutte de son venin depuis le temps de Beaumarchais.

Aussi les honnêtes gens fuient-ils à son approche en se bouchant les
oreilles, et il arrive cette chose douloureuse que nombre de coquins se
faufilent dans le monde à la faveur du discrédit où est tombé le cri de
haro.

La maison du Dr Samuel se composait de trois parties distinctes, sans
compter le pavillon tout neuf et fort bien entendu comme confort où il
faisait son domicile privé.

Il y avait le quartier des aliénés, le quartier des malades ordinaires
et le quartier des pauvres, appelé _l'hospice_.

Tout était gratuit dans ce dernier asile où le colonel Bozzo-Corona, si
célèbre par sa philanthropie éclairée, et M. de Saint-Louis (Louis
XVII), son illustre ami, avaient fondé chacun quatre lits qu'ils
entretenaient de leurs deniers personnels.

La principale entrée de la maison Samuel se trouvait obstruée par de
grands travaux de reconstruction. La voiture, contenant M. Constant et
sa compagne, s'arrêta devant la porte de l'hospice, qui s'ouvrait sur le
bouquet d'arbres longeant le chemin des Batailles.

Pendant toute la route, l'officier de santé s'était montré galant, bon
enfant et presque facétieux; l'esprit qu'il avait était tout à fait à la
portée des goûts et des habitudes de la veuve.

Quand la voiture s'arrêta, il y avait entre eux un certain degré de
familiarité amicale.

La brave femme gardait bien pour un peu sa tristesse, ses craintes et
même une certaine défiance, inspirée par l'aventure dans laquelle on
l'engageait; elle était en effet d'un monde où l'imagination pousse au
noir tout de suite, nourrie qu'elle est de drames violents et de
sanglantes légendes.

Mais, d'un autre côté, rien ne console, rien n'encourage comme l'action.

Toute créature humaine aime à jouer un rôle, et chez les femmes ce goût
grandit volontiers jusqu'à la passion.

Léocadie était femme, malgré sa formidable carrure et le talent qu'elle
avait de porter des poids de cent livres à bout de bras.

Elle se disait, tout en écoutant les verbeuses explications de son
compagnon, qui ne tarissait pas:

--C'est un fier numéro qui est sorti aujourd'hui pour moi de la roue! Le
bandeau que j'avais sur les yeux est déchiré et je vois clair à choisir
ma route. Je voulais savoir, je sais; si je veux en apprendre davantage,
je n'ai qu'à parler, on me répondra, et de plus, au lieu de me fatiguer
toute seule au fond d'un trou, sans protections ni connaissances, je
vais avoir pour moi toute une société de gens calés qu'on écoute quand
ils parlent et qui ont le bras long!

--Eh bien! quoi, ajoutait-elle en elle-même, répondant à quelque vague
objection de son bon sens naturel, c'est drôle qu'ils sont venus à moi,
je ne dis pas non, mais ça dépend du caprice de ma pauvre Fleurette, qui
s'est souvenue du temps où elle n'était pas encore mademoiselle
Valentine et qui a confiance dans le bon coeur de maman Léo. Elle sait
bien, celle-là, que je ne reculerais pas devant mille morts quand il
s'agit de notre Maurice! et puis, je n'ai pas mes yeux dans ma poche,
peut-être! Si je vois quelque chose de louche dans tout ça, c'est à moi
de regarder où je mettrai le pied.

Le concierge de l'hospice les reçut à la porte et dit à M. Constant:

--On est déjà venu bien des fois du grand pavillon voir si vous étiez
arrivés.

--Je ne me suis pourtant pas amusé en chemin, répondit l'officier de
santé. La demoiselle n'est pas plus mal?

--Toujours la même.

M. Constant fit entrer sa compagne sous une voûte longue et d'aspect
triste, quoiqu'elle fût évidemment toute neuve.

En passant devant la loge, la veuve y jeta un regard.

Dans la loge il y avait trois ou quatre personnes, infirmiers peut-être
ou domestiques, qui se chauffaient autour d'un grand poêle de fonte.

Un seul homme était assis au milieu de la chambre, les coudes sur la
table, juste au-dessous de la lampe qui pendait au plafond.

Sa casquette, d'où s'échappaient des cheveux hérissés, cachait à demi
son visage, mais la lumière éclairait vivement ses membres athlétiques
et l'énorme envergure de ses épaules.

À la vue de cet homme, Mme Samayoux fit un mouvement, et M. Constant le
sentit, car il tourna la tête avec vivacité.

--Bonsoir, Roblot! dit-il en continuant son chemin.

Roblot était sans doute le nom de l'athlète qui ne bougea ni ne
répondit.

--Est-ce l'homme à la casquette que vous appelez Roblot? demanda la
dompteuse.

--Oui, répondit M. Constant, est-ce que vous le connaissez? J'ai
toujours eu l'idée qu'il avait bien pu être hercule en foire. C'est un
taureau que ce chrétien-là!

--Je ne connais pas ce nom de Roblot, répondit la veuve, et j'avais cru
remettre un homme qui s'appelle autrement que cela.

Ils avaient traversé la voûte et pénétraient dans une cour entourée de
bâtiments tout neufs comme la voûte elle-même.

--C'est ennuyeux, les réparations, reprit l'officier de santé; si la
grande entrée avait été libre, vous auriez vu qu'on arrive au pavillon
de M. le docteur par un chemin aussi beau que le vestibule des
Tuileries, mais nous allons être forcés de marcher dans la neige.

--Oh! fit la veuve, je ne suis pas douillette. Est-ce que ce Roblot est
un des employés de la maison?

--Non, c'est un de nos convalescents de l'hospice. Quand ils commencent
à aller mieux, on leur laisse beaucoup de liberté et ils en profitent
pour fréquenter la conciergerie. Vous concevrez qu'à l'hospice nous
n'avons pas des ducs et des marquis. À l'établissement payant, c'est
différent; quand il fait beau et que notre société se promène dans les
jardins, on dirait un coin du bois de Boulogne.

Une porte située en face de la première entrée fut ouverte et donna
accès dans un vestibule que M. Constant traversa sans s'arrêter.

Au-delà, c'était un jardin assez vaste et tout plein de grands arbres
couverts de neige.

--Voilà l'établissement, dit M. Constant, qui montra, à droite et à
gauche, deux corps de logis éclairés. Ici les malades ordinaires et là
les aliénés; nous n'allons ni ici, ni là; vous savez, la demoiselle est
au bout, dans le grand pavillon.

Ils suivirent un chemin où la neige était balayée avec soin et
parvinrent à une maison de belle apparence, dont le perron, tourné vers
le midi, dominait tout le paysage parisien.

M. Constant sonna et ce fut Victoire, la femme de chambre de Valentine,
qui ouvrit.

--Dieu merci! dit-elle, voici assez longtemps qu'on s'impatiente!

Puis elle ajouta avec une curiosité qui n'était pas exempte
d'impertinence:

--C'est là la personne?

--Oui, ma fille, répondit l'officier de santé, c'est une personne qui
n'a besoin ni de vous ni de moi et qui a droit à votre politesse. Allez
nous annoncer tout de suite.

Victoire fit une révérence moqueuse et disparut. Mme Samayoux s'étonna
de rester toute déconcertée.

--Qu'est-ce que ça va donc être quand je serai en présence des dames et
des messieurs, murmura-t-elle naïvement, puisque la chambrière me fait
peur?

--Il n'y a pas insolent comme les valets, répondit M. Constant, qui
jouait supérieurement l'indignation. Pour un peu, je la ferais flanquer
à la porte. Avec les maîtres ça ne se ressemblera plus, et vous allez
voir comme on va vous mettre à votre aise.

--Mme veuve Samayoux peut entrer, dit en ce moment Victoire, qui
revenait.

Maman Léo se sentit prise d'un véritable tremblement.

Son négligé de première dompteuse, élégant et cossu, lui semblait, à
cette heure, quelque chose de monstrueux et la brûlait comme si c'eût
été la robe de Nessus.

Elle fit cependant sur elle-même un effort vaillant et marcha la
première, suivie de près par M. Constant, qui échangea avec la soubrette
un regard de railleuse intelligence.




X

La folie de Valentine


C'était une grande et belle chambre meublée d'une façon sévère comme
doit l'être la retraite d'un savant médecin. Un bon feu brillait dans la
cheminée, dont la tablette supportait deux lampes recouvertes de leurs
abat-jour.

Il ne faut pas trop de lumière dans la chambre d'une malade; Valentine
était couchée, dans le propre lit du docteur, au fond d'une alcôve
défendue par des draperies qu'on avait laissé tomber à demi.

Au moment où Victoire avait annoncé l'arrivée de Mme Samayoux, tout le
monde était réuni autour du foyer; j'entends tous ceux qui portaient à
Mlle de Villanove un intérêt si vif et si constant. Il y avait là les
hôtes principaux de l'hôtel d'Ornans: Mme la marquise, le prince qu'on
appelait M. de Saint-Louis et même le colonel Bozzo, malgré l'état
précaire de sa santé, sérieusement attaquée depuis quelques semaines.

La belle comtesse Francesca Corona, qui ne le quittait jamais et lui
servait d'Antigone, était assise auprès de lui sur la causeuse la plus
rapprochée du foyer.

L'autre coin du feu était occupé par le prince et la marquise.

Cette dernière causait tout bas avec le Dr Samuel, assisté d'un autre
personnage qui n'avait point ses entrées jadis à l'hôtel d'Ornans, mais
qu'on avait admis depuis peu dans l'intimité de la famille sur sa grande
réputation de jurisconsulte, certifiée à la fois par le colonel Bozzo,
par M. de Saint-Louis et par le Dr Samuel.

Il ne faut point oublier que les amis de Valentine avaient besoin d'un
conseil judiciaire compétent presque autant que d'un habile médecin.
Deux menaces étaient suspendues sur la tête de cette chère jeune fille,
entourée d'amis si dévoués, et la plus cruelle des deux menaces n'était
peut-être pas la maladie.

Le Dr Samuel, en qui tout le monde avait confiance, avait dit en effet:
«Si elle perd celui qu'elle aime, elle mourra.»

C'était précis comme un arrêt.

Le personnage dont nous parlons n'est pas tout à fait un inconnu pour le
docteur; il nous fut présenté jadis à l'hôtel de la rue Thérèse, chez le
colonel Bozzo-Corona, sous le nom du «docteur en droit».

Il s'appelait M. Portai-Girard, et c'était lui qui, après un examen
approfondi de la situation de Maurice, avait prononcé en quelque sorte
une sentence prophétique en déclarant que le jeune lieutenant de spahis
_ne pouvait pas être acquitté_.

C'était lui, en outre, qui avait ouvert l'avis d'une évasion à tenter.
Cet expédient, qui est le plus extra-judiciaire de tous, n'est pas mis
en avant d'ordinaire par les jurisconsultes, mais de même que les
médecins trop savants deviennent fréquemment sceptiques à l'endroit de
la médecine, de même les adeptes qui sont descendus tout au fond des
secrets de la jurisprudence se sentent pris souvent d'un douloureux et
terrible dédain pour la justice humaine.

On dirait qu'en toutes choses la science est l'ennemie de la foi.

Ici, d'ailleurs, à vrai dire, la loi n'était pas en cause, non plus que
la valeur morale de ceux qui sont chargés de l'appliquer.

M. Portai-Girard, consulté par une famille en détresse qui lui disait:
«Nous voulons sauver le lieutenant Maurice et nous ne voulons que cela»,
ne prenait point la peine d'avoir un avis sur le fond même de la
question, c'est-à-dire sur la culpabilité ou sur l'innocence de
l'accusé.

Il raisonnait au point de vue du problème qu'on lui avait donné à
résoudre, le salut de Maurice, et il disait avec une grande apparence de
vérité: «Qu'il soit innocent ou coupable, la situation est la même
puisque les apparences l'écrasent; les juges le condamneront, les juges
ne peuvent pas ne point le condamner; il n'y a personne ici qui ne le
condamnât s'il était juge. En conséquence, puisque votre nécessité est
de le sauver, il faut agir en dehors des juges et même contre les
juges.»

La logique de ce docteur en droit en valait bien une autre.

Nous avons dit que maman Léo avait repris toute sa vaillance au moment
d'affronter pour la première fois de sa vie l'entrée d'un salon du grand
monde. Malgré l'habitude qu'elle avait, selon le dire de son enseigne,
d'être accueillie avec la plus haute distinction par les principales
cours de l'Europe, il lui avait fallu un grand effort sur elle-même pour
dompter son embarras préalable, et nous devons ajouter que son audace
factice était plutôt une réaction contre l'insolence de Mlle Victoire.

En traversant l'antichambre, elle achevait de s'aguerrir et se
représentait toutes ces vieilles et nobles têtes, rangées en demi-cercle
autour du lit de Valentine, immobile et raide entre ses draps, comme une
princesse des salons de cire.

--Je ne baisserai pas les yeux devant eux, pensait-elle, je ne leur dois
rien, pas vrai? et il y en a au moins deux que je connais pour les avoir
vus à la baraque. J'irai tout droit à la chérie et je l'embrasserai en
disant: «La voilà, maman Léo, elle est là pour un coup, et ceux qui
voudraient te faire du chagrin trouveront désormais à qui causer!»

Comme elle arrivait à la porte, M. Constant la dépassa vivement, ouvrit
et dit à voix basse:

--Madame veuve Samayoux!

Puis il s'effaça, et la dompteuse se trouva sur le seuil, non point en
face d'un orgueilleux cénacle, composé de gens assis et fixant sur elle
des regards hautains, mais bien vis-à-vis d'une vieille dame en cheveux
blancs, à l'air doux et triste, qui avait fait plusieurs pas à sa
rencontre.

Derrière cette bonne dame, les autres membres de la famille étaient
debout, dans l'attitude qu'on garde quand on vient de se lever pour
faire honneur à un nouvel arrivant.

Personne n'était resté assis, pas même le colonel Bozzo, que la veuve
reconnut, blême et presque tremblant, appuyé sur l'épaule de la comtesse
Corona, pas même le prince, que la veuve devina du premier coup d'oeil
et à qui son imagination prêta tout de suite un aspect auguste.

Elle ne s'attendait pas à cela, et toute son audace tomba devant la
simplicité solennelle de cet accueil.

--Nous vous remercions d'être venue, madame, lui dit la marquise. Quand
je vous vis autrefois, nous étions tous bien joyeux, et je croyais
emporter de chez vous le bonheur de ma maison. Il en a été ainsi pendant
près de deux années, la chère enfant que nous vous devons nous a donné
bien des jours de consolation et de joie; mais à présent, le malheur a
frappé à notre porte, un malheur horrible dont vous avez entendu parler
sans doute, et nous n'avons plus d'espoir qu'en vous.

--Tout ce que je pourrai faire..., balbutia la dompteuse en essayant une
maladroite révérence.

Tout le monde répondit aussitôt à son salut, ce qui mit le comble au
malaise qu'elle éprouvait.

--Constant, dit le colonel, approchez un fauteuil à Mme Samayoux, car je
suis obligé de m'asseoir. Mes pauvres jambes sont bien faibles.

M. Constant, qui avait ici presque l'air d'un domestique, se hâta
d'obéir, pendant que la comtesse Corona aidait son aïeul à reprendre
position dans sa bergère.

--Nous vous attendions avec grande impatience, poursuivit la marquise;
la pauvre chère enfant prononce bien souvent votre nom, et c'est le
seul... avec un autre...

Elle s'arrêta; ses yeux étaient mouillés.

La veuve sentit que ses paupières la brillaient, car elle était
profondément attendrie, et ses soupçons, si jamais elle avait éprouvé
rien qu'on puisse appeler soupçon, s'évanouissaient comme des rêves.

--On dirait, acheva la marquise en essuyant ses paupières rougies par
les larmes, qu'elle a oublié tout le reste, et pourtant ceux qui sont
ici l'aiment bien, allez, ma bonne madame Samayoux!

Au lieu de s'asseoir, la dompteuse demanda, en désignant du doigt
l'alcôve:

--Est-ce qu'elle est là?

Ce ne fut point la marquise qui répondit.

Une voix se fit entendre derrière les rideaux et appela:

--Léo! ma chère maman Léo!

La dompteuse bondit aussitôt vers l'alcôve, où elle pénétra, et
l'instant d'après Valentine était dans ses bras.

La marquise avait repris son siège en levant les yeux au ciel.

Le colonel Bozzo eut une petite quinte de toux pendant laquelle la
comtesse Corona lui frappa doucement dans le dos, comme on fait aux
enfants qui ont la coqueluche.

Derrière les rideaux de l'alcôve, on entendait la forte voix de la
dompteuse, adoucie jusqu'au murmure et qui disait:

--Fleurette, ma petite Fleurette chérie, nous le sauverons ou j'y
laisserai ma peau!

Le colonel ouvrit sa bonbonnière pour y prendre une tablette de pâte
Regnault et dit au docteur:

--Ce rhume est tenace et me fatigue, il faudra que nous prenions une
consultation sérieuse, car je ne voudrais pas m'en aller à près de cent
ans comme une petite Anglaise poitrinaire, ah! mais non!

--Ce n'est rien, répliqua Samuel, je garantis vos poumons, ils sont
d'acier.

Un sourire vint aux lèvres de M. Constant, qui restait debout près de la
porte, parce que personne ne lui avait dit de s'asseoir.

--Mme Samayoux, demanda la marquise en s'adressant à lui justement,
sait-elle ce que nous attendons de son obligeance?

--À peu près, répondit l'officier de santé, je lui ai expliqué la chose
de mon mieux.

La marquise se pencha vers M. de Saint-Louis et ajouta tout bas:

--Pour une chose aussi délicate, j'aurais préféré M. le baron de la
Périère, mais on ne le voit plus.

--C'est vrai, dit le prince, que devient-il donc, ce cher baron?

M. Constant avait les yeux fixés sur le colonel, qui lui envoya un
regard souriant.

--M. de la Périère s'occupe de vous, chère bonne amie, dit-il; vous le
verrez peut-être ce soir, peut-être demain, et vous regretterez d'avoir
pu penser qu'il abandonnait ses amis dans le malheur.

Il fit en même temps un signe imperceptible pour les autres, mais que M.
Constant sut traduire sans doute, car M. Constant disparut aussitôt.

Le silence régna autour du foyer.

Il est permis de penser que chacun dans le cercle désirait entendre ce
qui se disait au fond de l'alcôve.

Mais aucun bruit de voix ne dépassait plus les rideaux.

Mme Samayoux avait les lèvres appuyées sur le front de Valentine, qui
murmurait à son oreille:

--Ce Constant est-il encore là?

--Non, répondit la veuve après s'être penchée pour regarder dans le
salon.

--Taisons-nous! fit Valentine.

Son doigt montra le fond de l'alcôve, tandis qu'elle ajoutait:

--Il doit être là aux écoutes.

--Comment! fit la veuve, là ce n'est donc pas un mur, derrière les
rideaux?

--Chère mère, dit-elle, en élevant la voix, venez!

Mme la marquise d'Ornans se leva aussitôt et traversa la chambre, leste
comme une jeune fille.

--Il y avait bien longtemps que tu ne m'avais appelée, chérie, fit-elle
avec émotion.

Sa voix tremblait de plaisir. Elle ajouta en se tournant vers la veuve,
dont elle serra les deux mains avec effusion:

--C'est à vous que je dois cela. Du fond du coeur, je vous remercie.

--Comme elle est aimée! murmura la comtesse Corona.

Le colonel lui prit la tête et la baisa au front.

Pendant qu'elle était en quelque sorte aveuglée par cette caresse, les
quatre hommes qui restaient seuls autour du foyer échangèrent un étrange
et rapide regard.

Les yeux du prince, ceux du docteur en droit, et ceux de Samuel
exprimaient de l'inquiétude. Dans ceux du colonel, il y avait un froid
dédain.

Valentine avait attiré la marquise jusqu'à son chevet. La veuve, qui
s'était retirée un peu de côté et dont les yeux s'habituaient à
l'obscurité relative produite par les draperies de l'alcôve, se mit à
regarder la jeune fille.

C'était peut-être la fièvre, mais il y avait des couleurs aux joues de
Valentine; son regard brillait extraordinairement; elle était si belle,
que la pauvre Léocadie pensait:

--Il n'y a qu'elle pour lui comme il n'y a que lui pour elle, et ce
n'est pas possible que Dieu ait le coeur de séparer ces deux amours-là!

--Je voudrais vous demander une chose, bonne mère, dit en ce moment
Valentine à la marquise.

--Tu as donc des secrets, méchante? fit la vieille dame d'un ton plein
de caresse.

--Dites-leur de s'en aller, répliqua Valentine avec une impatience
soudaine que rien ne motivait, ils me gênent! je ne les aime pas! je
n'aime que vous et maman Léo.

Cette dernière éprouva une espèce de choc en écoutant ces paroles, qui
étaient d'une enfant ou d'une folle.

La marquise embrassa Valentine sans répondre et dit en passant près de
la veuve:

--Elle est bien mieux qu'hier; si vous l'aviez entendue dans les
commencements! sa raison se remet à vue d'oeil.

--Allons, messieurs, reprit-elle en rentrant dans la chambre, nous
sommes de trop ici et nous n'aurions pas dû attendre qu'on nous priât de
sortir. Donnez-moi votre bras, prince, et allons prendre le thé au
salon.

Il n'y eut pas une seule objection. Tout le monde se leva en souriant,
et le colonel, qui sortait le dernier, appuyé au bras de Francesca
Corona, dit:

--Savez-vous que ma petite Fanchette a raison d'être jalouse? Nous
l'aimons trop, cette enfant-là!

--Et je l'aime comme tout le monde, ajouta la comtesse.

--Venez, fit la marquise; quand elles vont avoir fini, nous reprendrons
la bonne Mme Samayoux en sous-oeuvre, et je suis bien sûre qu'elle fera
tout ce que nous voudrons.

--Nous voilà seules, dit la veuve au moment où la porte se fermait. Elle
allait parler encore, mais Valentine lui mit la main sur la bouche.

Puis, tout à coup, elle rejeta sa couverture d'un mouvement violent, et
sauta hors du lit en riant à gorge déployée.

La dompteuse, stupéfaite, voulut la saisir dans ses bras, mais Valentine
s'échappa vers le foyer en disant:

--J'ai froid et mon frère est mort, il faut que j'aille à son
enterrement.

Elle s'accroupit près du feu et chauffa ses pieds nus.

Mme Samayoux resta un instant immobile sous le coup de son angoisse.
Toute idée de folie s'était en effet effacée dans son esprit au premier
aspect de Valentine si calme; maintenant elle se souvint de ce que lui
avait dit M. Constant.

Valentine, en se retournant à demi, secoua les beaux cheveux qui
tombaient sur ses épaules.

--Viens, dit-elle, avec un sourire d'enfant, viens te chauffer aussi,
nous parlerons de mes noces.




XI

En dormant


Mme Samayoux avait enveloppé Valentine dans un manteau de nuit pour
l'asseoir à la place même occupée naguère par le colonel.

Les petits pieds de la jeune fille sortaient seuls des plis de l'étoffe
et semblaient chercher la chaleur du foyer.

--Tu es comme les autres, disait-elle d'un ton insouciant et doux, tu ne
veux pas croire que j'avais un frère, mais moi je me souviens bien d'une
nuit terrible... et quand je pense à cette nuit-là, c'est comme si on me
racontait une histoire de brigands!

Elle baissa la voix tout à coup pour ajouter rapidement:

--Ils sont difficiles à tromper, prends garde!

La dompteuse ouvrit de grands yeux; elle ne savait que croire.

--Qu'est-ce que Maurice t'a dit pour moi? demanda tout haut Valentine.

--Je n'ai pas vu Maurice, répondit Mme Samayoux.

--Quoi! vraiment! tu l'aimais pourtant bien autrefois!

--Ce matin encore, j'ignorais tout, reprit la veuve, et je me demande à
moi-même comment cela se fait. C'est seulement ce matin qu'on a raconté
devant moi cette horrible aventure.

Valentine l'interrompit pour dire d'un ton important:

--Mon frère était riche, et j'aurai une très belle fortune.

Leurs regards se rencontrèrent, et certes, c'était dans les yeux de la
veuve qu'on aurait pu découvrir des symptômes de folie. Elle passa la
main sur son front où il y avait de la sueur. Valentine reprit:

--Embrasse-moi, maman Léo, nous irons le voir ensemble. Est-ce qu'on
peut se marier dans une prison?

La dompteuse sentit qu'on glissait un papier dans sa main. En même temps
la voix de la jeune fille murmura à son oreille:

--Dans l'alcôve, si bas que j'eusse parlé, on m'aurait entendue. Ils
sont là derrière le rideau.

--Qui donc? balbutia la veuve.

--Ceux qui ont tué Remy d'Arx: les Habits Noirs!

La veuve tressaillit de la tête aux pieds; mais Valentine lui jeta ses
bras autour du cou en riant bruyamment.

Et comme la pauvre maman Léo restait toute bouleversée, la jeune fille
ajouta dans un baiser:

--Vous oubliez votre rôle, parlez-moi donc de l'évasion; ils vous
guettent!

La dompteuse n'aurait pas été plus complètement étourdie si on lui eût
rendu sur le crâne le coup de boulet ramé qui avait fait la fin de
Jean-Paul Samayoux, son mari.

Elle essaya pourtant et dit comme au hasard, répétant à son insu les
propres paroles de M. Constant:

--Il n'y a pas de serrure dont on n'achète la clef avec de l'argent;
tout le monde est riche ici et tout le monde a bonne volonté de mettre
la main à la poche. On m'a dit comme ça qu'il n'y avait que toi,
fillette, pour s'opposer à la délivrance de Maurice.

Valentine se renversa en arrière et prit une attitude de profonde
réflexion.

--Penses-tu qu'on puisse condamner un innocent? murmura-t-elle; et tu
sais bien qu'il est innocent, n'est-ce pas?

--Si je le sais! répliqua Mme Samayoux: quand il y aurait cent millions
de juges pour dire le contraire, je crierais encore qu'il est innocent!
Mais ça n'empêcherait pas un malheur, vois-tu, fillette? parce que les
juges sont les maîtres. Et on en a tant vu qui étaient blancs comme
neige, porter leur pauvre tête sur l'échafaud! Voyons, il faut te faire
une raison: quand Maurice sera libre, vous irez en Angleterre ou en
Espagne, ou même plus loin, et vous vous marierez ensemble.

--Et viendras-tu avec nous, toi, maman? demanda la jeune fille.

--Certes, si vous voulez de moi.

Valentine se leva d'un mouvement plein de pétulance et fit quelques pas
dans la chambre.

--Je suis bien faible! dit-elle.

Puis s'arrêtant devant la glace qui était sur la cheminée, elle ajouta:

--Je suis bien pâle!

Puis encore, avec un frisson qui secoua ses membres, en mettant un
cercle noir autour de ses yeux:

--Maurice est peut-être plus pâle que moi!

Elle revint s'asseoir, mais au lieu de s'appuyer désormais au dossier du
fauteuil, elle mit sa tête sur l'épaule de la veuve, de façon à ce que
son visage fût masqué pour un regard venant de l'alcôve.

--Je vais dormir ainsi, dit-elle, veux-tu?

--Je veux bien, répondit la veuve, qui reprenait quelque sang-froid et
entrait peu à peu dans son rôle, mais pourquoi ne pas te remettre au
lit?

--Ceci est bien, murmura Valentine tout bas, continue.

Elle ajouta tout haut:

--Parce que je suis mieux comme cela; il me semble que tu me gardes.

--Tu as donc peur, chérie?

--Quelquefois, oui... je revois mon frère... Oh! comme je l'aurais
aimé!... et mon père... tous deux livides, tous deux morts... J'ai
sommeil, bonsoir!

Dans la position qu'elle avait prise, sa bouche était tout contre
l'oreille de Mme Samayoux.

--Maintenant, ne me répondez plus, dit-elle, si bas que la dompteuse
avait peine à l'entendre. Si vous restez bien immobile, comme il faut
faire pour ne point éveiller une pauvre folle qui dort, cet homme ne se
doutera même pas que je vous parle à l'oreille. Avez-vous bien serré le
papier que je vous ai donné? Vous le lirez quand vous serez seule. Je ne
suis pas folle, vous l'avez déjà deviné, et ce ne sont pas les juges qui
menacent notre Maurice le plus terriblement. J'ai vu Maurice dans sa
prison.

Ici la dompteuse laissa échapper un si brusque mouvement, que Valentine
fit comme si elle s'éveillait en sursaut.

--Qu'as-tu donc? demanda-t-elle, à voix haute. J'étais déjà embarquée
dans un beau rêve, le rêve que j'ai toujours dès que je m'endors.

--Moi, répliqua la veuve avec à-propos cette fois, c'était tout le
contraire, je m'étais endormie aussi et j'avais un mauvais rêve.

--Si le mien pouvait seulement revenir! murmura Valentine reposant de
nouveau sa tête charmante sur l'épaule de Mme Samayoux.

--Vous voyez, reprit-elle bien bas, tandis que son attitude abandonnée
feignait encore une fois le sommeil, vous ne m'avez pas obéi. Quoi que
je dise, désormais gardez votre calme; il est nécessaire que vous
sachiez tout. Maurice m'avait écrit pour me demander du poison, car la
mort infamante lui fait peur, et j'ai été le voir pour lui porter le
poison qu'il m'avait demandé.

Elle s'interrompit, ajoutant d'un ton paresseux et de manière à être
entendue par l'espion qui, selon elle, était aux écoutes:

--J'ai de la peine à me rendormir, parce que tu m'as éveillée en
frayeur.

--Vous le voyez, poursuivit-elle de cette voix murmurante qui certes ne
pouvait aller jusqu'à l'alcôve, j'ai toute ma présence d'esprit, et Dieu
sait qu'elle n'est pas de trop pour combattre l'épouvantable danger qui
nous entoure! Si j'ai pu quitter cette demeure et pénétrer dans la
prison de la Force, où Maurice a été transféré depuis quelques jours,
c'est que mes geôliers, à moi qui suis aussi prisonnière, ont favorisé
mon dessein. Je ne pourrais prouver cela, mais j'en suis sûre. Nous
jouons, eux et moi, une partie étrange, une partie mortelle; ils sont
nombreux, ils sont rusés comme des démons, et moi je suis toute seule,
et moi je ne suis qu'une pauvre enfant ignorante de la vie. Mais Dieu
peut-il être pour le mal contre le bien? L'espoir me reste, je garde mon
courage, parce que j'ai confiance en la bonté de Dieu.

Elle se sentit pressée contre le coeur de la dompteuse qui battait à se
rompre.

--Oui, reprit-elle, je vous comprends, bonne Léo, j'ai tort de parler
d'abandon puisque vous êtes là; mais c'est précisément la bonté de Dieu
qui vous envoie, et jusqu'à l'heure où nous sommes, je peux bien dire
que j'étais seule. Ne m'interrogez pas, je sais ce que vous voulez me
demander: les gens qui m'entourent sont de deux sortes, et certes, Mme
la marquise d'Ornans, qui pendant deux années m'a servi de mère, a pour
moi l'affection la plus dévouée. Elle n'est pas complice, elle est
victime, car le fils unique qui devait perpétuer son nom est couché au
fond d'une tombe. Il y a une autre personne encore qui ne sait rien de
leurs secrets, c'est cette pauvre belle créature: Francesca Corona. Je
ne sais pas quel délai on leur donnera, ni combien de jours leur seront
accordés, mais croyez-moi, elles sont toutes les deux condamnées comme
moi, comme Maurice, comme vous-même.

Cette fois la veuve n'eut point de frisson. Elle ne tremblait jamais
quand la menace ne s'adressait qu'à elle.

À son tour, elle put sentir l'étreinte du bras frêle et gracieux qui
entourait son cou.

Elle sourit sans parler.

--Oh! vous êtes brave, bonne Léo, continua Valentine, et c'est vous qui
nous sauverez, s'il est possible de lutter contre l'infernale puissance
de ces hommes! Je vais vous dire maintenant comment je reçus la lettre
de Maurice et comment il me fut possible, non seulement de sortir de ma
prison, mais encore de pénétrer dans la sienne.




XII

Aux écoutes


Valentine ne se trompait point. Derrière les rideaux de l'alcôve, il y
avait une porte ouverte; près de cette porte, qui donnait dans un
cabinet obscur, un homme était debout et se penchait en avant pour
approcher ses yeux de quelques trous imperceptibles qui perçaient la
draperie à différentes hauteurs.

À la lueur vague que les lampes envoyaient à travers l'étoffe, nous
aurions pu distinguer les traits et la tournure de cet homme, et notre
première pensée eût été d'hésiter entre deux noms: il était en effet
dans la position d'un comédien qu'on surprendrait à l'heure de la
métamorphose quand il quitte un travestissement pour en revêtir un
autre.

L'homme gardait le costume que M. Constant portait tout à l'heure; mais
il avait déjà le visage et les cheveux de ce Protée bourgeois que nous
vîmes un soir changer de peau dans le coupé conduit par Giovan-Battista,
ce coupé où Toulonnais-l'Amitié était entré avec sa houppelande à larges
manches et ses bottes fourrées, mais d'où sortit un élégant cavalier en
escarpins vernis, en habit noir et en gants blancs, qui se fit annoncer
à l'hôtel d'Ornans sous le nom du baron de la Périère.

De l'endroit où il était, notre homme voyait parfaitement le groupe
formé par la dompteuse et Valentine, auprès du foyer; seulement il ne
pouvait plus rien entendre. Il se disait, dans sa mauvaise humeur:

--Le vieux baisse! il baisse à faire pitié! le plaisir qu'il éprouve à
tendre des toiles d'araignée devient une maladie, et nous nous
réveillerons un matin avec le cou pris dans nos propres lacets. À quoi
bon tout cela, puisque le lieutenant demandait du poison et que personne
ne crie gare quand on trouve le corps d'une folle qui a profité du
sommeil de ses gardiens pour se jeter tête première par la fenêtre? J'ai
encore obéi aujourd'hui, j'ai été chercher cette bonne femme dont la
présence est un danger de plus, parce que désobéir, chez nous, c'est
risquer sa vie; mais ce soir, j'ai idée que tout sera fini, les autres
sont du même avis que moi, le vieux a fait son temps, place aux jeunes!

Ce fut en ce moment que la veuve tressaillit pour la première fois en
apprenant que Valentine avait vu Maurice.

La jeune fille, à la vérité, pallia ce mouvement en faisant semblant de
s'éveiller en sursaut, mais Lecoq était un terrible observateur.

--J'en étais sûr! pensa-t-il, on se moque de nous, et nous y aidons tant
que nous pouvons. La petite n'est pas plus folle que moi, elle joue son
rôle en perfection, et la voilà commodément établie là-bas à raconter
une histoire qui nous force à tordre un cou de plus, car la bonne femme,
en sortant d'ici, saura notre secret.

Son regard se fixa plus aigu sur le groupe, qui avait repris son
immobilité.

Il guetta ainsi longtemps.

On peut dire que la veuve et Valentine ne donnaient plus signe de vie.
Lecoq, qui voyait par-derrière les belles masses des cheveux de
Valentine éparses sur l'épaule de la dompteuse, en vint à douter de sa
première impression.

--La grosse est bonne comme du gâteau, se dit-il, et après tout,
l'enfant a reçu un fier coup de maillet! En tout cas, le plus sûr est
d'ouvrir l'oeil. Qui vivra verra, et j'ai idée que ce ne sera pas le
colonel.

Valentine, cependant, continuait de parler à l'oreille de maman Léo, et
disait:

--Ce fut un matin, en m'éveillant, que je sentis quelque chose dans mon
sein. J'y portai la main et j'en retirai la lettre de Maurice. J'étais
seule, je pus la lire tout de suite.

«Ce fut ce jour-là aussi que je crus entendre pour la première fois une
respiration humaine derrière le rideau qui est au fond de mon alcôve.

«J'ai tâté plus d'une fois pour tâcher de reconnaître ce qu'il y a
derrière la draperie, qui n'a point d'ouverture. J'ai eu beau repousser
le rideau et allonger le bras, je n'ai jamais pu rencontrer de muraille.

«Qui avait apporté la lettre? Je songeai d'abord à Francesca, dont
l'affection pour moi ne s'est jamais démentie et qui aimait tendrement
Remy, mon frère...

«Je ne peux pas tout dire en une fois, bonne Léo, dit-elle ici en
s'interrompant, vous saurez l'histoire de Remy en même temps que la
mienne.

«Ce n'était pas Francesca Corona qui avait apporté la lettre, car elle
me croit, comme les autres, privée de ma raison. Je n'ai pas osé me
confier à elle. Ce n'était pas non plus Victoire, ma femme de chambre,
qui était à vendre et qu'ils ont achetée.

«J'allai jusqu'à penser que la marquise elle-même...

«Pauvre femme! elle serait bien près de sa perte si elle donnait une
pareille marque de clairvoyance. Elle n'est protégée que par son
aveuglement.

«Ce n'était pas la marquise, ce ne pouvait être elle.

«Du premier coup d'oeil, j'avais reconnu l'écriture de Maurice. La
lettre disait: «En dehors de toi il n'y a au monde pour m'aimer que
l'excellente maman Léo. Ma famille ignore peut-être où je suis, et que
Dieu le veuille! mais si mon père et ma mère m'ont oublié, moi, je pense
à eux sans cesse. Je ne veux pas que le nom de mes frères et soeurs soit
déshonoré. Cherche maman Léo, trouve-la, et fais qu'elle m'apporte du
poison. Je ne suis pas au secret, on peut me voir...»

«On pouvait le voir! dès lors il n'y eut plus en moi qu'une seule
pensée.

«Mais à qui me fier dans cette maison?

«À tout le monde, sans doute, et au premier venu, car la lettre n'était
pas tombée du ciel à mon chevet, et tout le monde, excepté la marquise,
m'eût aidé à faire ce que la lettre me demandait.

«Cependant je partageai en deux ma confiance; je manifestai publiquement
le désir de vous voir, et en secret j'essayai d'agir par moi-même.

«Ils vous ont cherchée, ils avaient intérêt à vous trouver; ils comptent
sur vous pour me convertir au projet d'évasion, et ils comptent sur moi
pour décider Maurice à se laisser faire.

«Je n'essayerai même pas de concilier cela avec la croyance où ils sont
par rapport à ma prétendue folie. J'ignore si j'ai réussi à les tromper;
en tout cas, leur chemin est tracé, ils en suivent les détours avec un
implacable sang-froid.

«La chose certaine, c'est que Maurice ne paraîtra pas devant la cour
d'assises. Ils l'ont décidé ainsi. Fallût-il le poignarder dans les
escaliers du palais, il ne franchira pas le seuil de la salle des
séances.

«Quant à moi, je suis encore bien plus redoutable que Maurice. Ils ne
sauraient point dire, en effet, à quel degré Maurice a été instruit soit
par moi, soit par Remy d'Arx, dans l'interrogatoire qui précéda
l'ordonnance de non-lieu; mais ils ont la certitude absolue que je
connais tout.

«Je ne serai ni accusée ni témoin.

«Ce n'est pas un bâillon, c'est un linceul qu'il faut mettre sur une
bouche comme la mienne.

«Et s'ils n'avaient pas besoin de moi pour tuer Maurice dans sa prison,
où la loi le protège comme une cuirasse, vous auriez trouvé ici non pas
une folle, mais une morte.

«Une autre circonstance encore, cependant, doit me protéger contre eux;
je ne puis bien la définir, mais j'en ai conscience: il y a de
l'hésitation, peut-être de la dissension; le colonel est vieux et semble
très malade.

«Il ne faut pas croire que je sois sans cesse entourée comme je l'étais
tout à l'heure, lors de votre venue. On vous attendait, et en outre, on
joue cette comédie pour la marquise. Quand la marquise est là, tout le
monde se rassemble autour de mon lit, et il semble que je sois l'enfant
chérie d'une nombreuse famille; mais dès que la marquise est partie, je
reste seule, bien souvent et bien longtemps, Dieu merci! Il n'y a guère
que Francesca Corona pour me tenir compagnie le soir; dans la journée,
je n'ai personne.

«Vous ne pouvez avoir oublié cela: le jour même où je devins la plus
misérable des créatures, le jour où Maurice fut dénoncé par moi, arrêté
devant moi, j'avais donné rendez-vous à celui que nous appelions le
marchef. Vous m'aviez appris ce que vous saviez de Coyatier et vous
m'aviez dit: «Prends garde!»

«Mais en ce qui me concernait, je ne croyais pas au danger. Tout cela me
paraissait impossible comme les mensonges des légendes, et je me
reprochais presque d'avoir frayeur pour ceux que j'aimais.

«Cependant il y avait eu des entrevues entre ce Coyatier et Remy d'Arx,
pour qui je m'étonnais de ressentir une tendresse croissante. Je
l'admirais, celui-là, poursuivant dans l'ombre et toute seule un juste
châtiment, une grande et légitime vengeance.

«Je me disais: Je suis forte précisément parce que ce drame est étranger
à moi.

«Je voulais voir Coyatier pour me mettre entre lui et Remy; mon idée
était que je ne risquais rien, moi, en m'approchant d'un pareil homme,
tandis qu'à ce même jeu Remy d'Arx risquait sa vie.

«La mort lui est venue par une autre voie; c'est moi qui ai été son
malheur.

«Mon frère! mon pauvre noble frère!

Valentine s'arrêta un instant, suffoquée par un spasme. Ses yeux
restaient secs, mais maman Léo pleurait pour deux.

--Quand on m'a amenée ici, reprit la jeune fille après un silence,
c'était le surlendemain de la catastrophe. J'étais bien malade et ma
raison chancelait réellement, car j'avais toujours devant les yeux le
pâle visage de Remy, apparaissant entre Maurice et moi. Je m'évanouis en
descendant de voiture.

«Ce fut Coyatier qui me porta jusqu'ici dans ses bras.

«J'ai su depuis que cette maison lui sert de refuge.

«Il resta seul à me garder au salon, pendant qu'on préparait mon lit;
j'avais repris mes sens, mais il croyait que je dormais, et à travers
mes paupières demi-closes je voyais son rude visage penché jusque sur
moi.




XIII

Coyatier dit le marchef


Valentine continua:

--Je n'ai jamais vu de visage plus effrayant que celui de cet homme; son
regard parle de sang, on dirait qu'il y a du sang sur sa joue, du sang
sur ses lèvres! et pourtant je croyais deviner en lui je ne sais quelle
douloureuse compassion.

Il disait, croyant sans doute que je ne pouvais l'entendre:

--C'est un beau gaillard, et tout jeune, et déjà lieutenant après deux
ans d'Afrique! Ils s'aiment bien ces deux enfants-là, puisqu'ils
voulaient mourir ensemble...

Sa main rude fit bruire ses cheveux hérissés comme les crins d'une
brosse.

--Moi aussi j'étais un soldat, murmura-t-il d'une voix sourde, un brave
soldat, et les journaux parlaient de moi comme de lui, et peut-être
qu'on se souvient encore de mon nom en Afrique. C'est une femme qui a
fait de moi un assassin: Je hais les femmes!

Dans sa prunelle un feu sinistre s'alluma.

Mais, tandis qu'il me regardait, sa paupière battit tout à coup et il
reprit comme malgré lui:

--Celle-ci est bien belle, et je lui ai fait tant de mal!

Il s'agenouilla pour border ma robe autour de mes jambes qui
frissonnaient.

--Un mot, un seul mot, dit-il encore, et je pourrais lui rendre celui
qu'elle aime!

Il haussa les épaules en riant lugubrement.

J'avais compris, et vous comprenez aussi, n'est-ce pas?

Quand on aime bien, on devine. Je savais ce qu'était Coyatier, je
devinais que Coyatier avait commis le crime dont Maurice est accusé;
j'entends le premier crime, le meurtre de Hans Spiegel...

La dompteuse poussa un soupir grand de détresse, arraché par l'effort
épuisant qu'elle faisait pour garder son calme.

--Ne bougez pas, maman Léo, murmura Valentine, qui n'avait pas quitté un
seul instant son attitude de dormeuse: toutes ces choses, il faut que
vous les sachiez. J'ouvris les yeux, et comme le marchef me demanda en
fronçant le sourcil: «Avez-vous entendu?», je lui répondis: «Oui», et
j'ajoutai: «J'ai fait plus que vous entendre, j'ai deviné.»

Nos regards se croisèrent. Ni lui ni moi nous ne baissâmes les yeux.

--Ah! ah! fit-il, et à quoi ça vous servira-t-il de m'avoir deviné?

--Je ne sais, répondis-je, mais j'ai deviné aussi que vous aviez pitié
de moi.

Il secoua sa tête farouche et fit un mouvement comme pour s'éloigner.

Cependant il resta. Et après un instant de silence il gronda entre ses
dents serrées:

--Il y avait une femme dans tout cela, une femme qui voulait une robe
neuve, un châle, des plumes et des fleurs. Elle m'avait dit le matin:
«Si tu ne m'apportes pas cinquante louis, je te chasse!»

Il me regarda, frémissante que j'étais, et un sourire terrible vint à
ses lèvres.

--Je lui apportai les mille francs, ajouta-t-il tout bas; mais c'est moi
qui l'ai chassée.

--Ah! reprit-il en s'interrompant, ma vie ne vaut pas cher! Je sais bien
que je mourrai par une femme. Autant par vous que par une autre, j'ai
fantaisie de vous entendre dire: «Merci, marchef!» C'est drôle.
Demandez, on vous répondra.

Je demandai, il me répondit.

Quand on vint me chercher pour me porter dans mon lit... tenez-vous
ferme, Léo!... je savais que cette maison appartenait aux Habits Noirs.

--Ma fille, prononça tout bas la dompteuse sans bouger ni presque remuer
les lèvres, ce n'est pas pour moi que j'ai peur.

--Je le sais bien, répliqua Valentine, et comme je voudrais me jeter à
votre cou pour vous serrer bien fort sur mon coeur! C'est pour moi que
vous craignez, c'est pour lui, et vous voudriez me crier encore: «Prends
garde!» Hélas! bonne Léo, il n'est plus temps de prendre garde, il
fallait risquer le tout pour le tout. J'ai tout risqué. Coyatier
jusqu'ici a tenu sa parole; non seulement il ne m'a rien caché, mais
encore je n'ai eu qu'à parler pour être aussitôt obéie.

«C'est par lui que j'ai vu Maurice; il m'a fait sortir d'ici en plein
jour par la porte qui est en reconstruction; grâce à lui, j'ai pu être
introduite à la prison de la Force, grâce à lui encore j'ai pu me
procurer du poison.

«Dans la maison, en apparence du moins, personne ne s'est aperçu de ma
sortie, ni de mon absence, qui a duré deux grandes heures, ni de ma
rentrée.

«Est-ce là une chose possible? Coyatier avait-il prévenu ses maîtres et
ceux-ci ont-ils favorisé eux-mêmes mon entreprise?

«En d'autres termes, Coyatier a-t-il trahi les Habits Noirs pour moi, ou
Coyatier m'a-t-il trahie pour les Habits Noirs? Je ne sais, et que
m'importe? Maurice a le poison, Maurice m'a juré sur notre amour qu'il
m'attendrait pour en faire usage.

«En entrant dans sa cellule et quand mon regard a rencontré le sien,
j'ai cru que mon pauvre coeur allait se briser. C'était à la fois trop
de douleur et trop de joie. Il m'a tendu sa main qui brûlait, je me suis
jetée à son cou et j'ai voulu lui dire: «Maurice, Maurice, je te
sauverai!»

«Mais ses lèvres m'ont fermé la bouche, et je crois l'entendre encore
prononcer cette parole qui me poursuit partout: «L'espoir fait mal,
n'espère pas, Fleurette, fais comme moi, résigne-toi.»

La veuve luttait contre les sanglots qui l'étouffaient.

--Il m'a demandé, poursuivit Valentine: «Pourquoi maman Léo n'est-elle
pas venue?»

--Oh! le cher enfant a-t-il douté de moi?

--Non, pas plus que moi; nous avons cherché ensemble les raisons de
votre absence.

--Je ne savais pas, balbutia la veuve. Comment dire cela, moi qui vous
aime tant! je fermais les yeux pour ne pas vous voir trop heureux...

--Trop heureux! répéta Valentine, dont le regard se leva vers le ciel.
Mais le temps passe et je n'ai plus beaucoup de force. Ce n'est pas moi
qui m'oppose à tout projet d'évasion, c'est lui. Il m'a dit: «Je n'ai
fui qu'une fois en ma vie, c'est trop, je subirai mon sort.»

«Et tout ce que Maurice veut, je le veux... Elle s'arrêta encore.

--Est-il bien changé? demanda la veuve.

--Non, il est très pâle; mais il y a dans son regard une sérénité
presque divine, et j'ai retrouvé son beau sourire quand il m'a dit: «Si
tu étais ma femme, je mourrais content.»

«J'ai répondu: «Quoi qu'il arrive, je serai ta femme.»

Le regard de la dompteuse exprima son étonnement. Valentine reprit avec
un calme étrange:

--Ils ne s'opposeront pas à cela, j'en suis sûre. Ce qu'il leur faut,
c'est notre mort prochaine, car si nous vivions, la main de fer qui
étouffe notre voix finirait par se relâcher; nos paroles, que personne
ne voudrait entendre aujourd'hui, seraient écoutées demain peut-être;
pourvu que nous disparaissions tous les deux, ils seront cléments comme
les bourreaux qui se prêtent au dernier caprice des condamnés...

Sa tête pesa plus lourde sur l'épaule de la veuve, qui sentit en même
temps sa main devenir froide et qui dit:

--Il faut te remettre au lit, fillette!

--Oui, répliqua Valentine, désormais vous en savez assez, bonne Léo. Le
papier que je vous ai remis et que vous lirez attentivement vous dira ce
qui vous reste à faire... Encore un mot, pourtant: quand vous me
quitterez, ils vont vous reprendre en sous-oeuvre pour l'évasion de
Maurice. Promettez tout ce qu'on vous demandera, dites que vous m'avez à
demi persuadée et que vous êtes bien sûre de persuader tout à fait le
pauvre prisonnier; ajoutez que vous voulez aller à la Force dès demain.
Je ne vous cache pas que nous entamons ici la plus terrible de toutes
les parties. Leur intérêt est de mener à bien cette évasion, mais je
n'ai pas besoin de vous expliquer à quoi, dans leur pensée, cette
évasion doit aboutir. Ne craignez rien, allez droit votre route; vous ne
resterez jamais sans instructions, et vous me verrez désormais plus
souvent que vous ne croyez.

Elle s'interrompit presque gaiement pour ajouter:

--Maintenant, Léo, nous n'avons plus qu'à tromper l'espion qui nous
guette. Vous êtes juste ce qu'il faut pour cela, et, en vérité, quand
même aucun regard ne serait fixé sur vous, je suis morte de fatigue; et
je ne sais pas si je pourrais regagner mon lit sans votre aide.

Elle sourit et ajouta encore:

--Vous avez vu les nourrices endormir les petits enfants entre leurs
bras. Quand le sommeil est enfin venu, elles emportent doucement le
nourrisson dans son berceau, et quelles précautions elles prennent!
Faites comme elles, bonne Léo, emportez-moi, et surtout prenez garde de
m'éveiller!

Son sourire était contagieux; il y eut comme un reflet sur le visage
désolé de la dompteuse, qui avait compris.

Ce fut une scène si bien jouée que Lecoq y fut aux trois quarts pris,
derrière son rideau.

Avec une délicatesse infinie, maman Léo dégagea son épaule qui soutenait
la tête de la jeune fille, puis elle se pencha sur elle comme pour bien
constater qu'elle était endormie, puis encore elle la souleva aussi
aisément que si c'eût été en effet une enfant et la reporta sur le lit,
où Valentine demeura immobile.

Mme Samayoux s'essuya les yeux avant de border la couverture; quand la
couverture fut bordée, elle joignit les mains et dit avec tristesse:

--Est-ce qu'il n'aurait pas mieux valu, pour cette pauvre biche-là,
rester chez moi à la baraque!

--Ah ça! ah ça! se dit Lecoq en quittant sa cachette, j'ai perdu une
grosse demi-heure ici, moi. Est-ce qu'elles se mettent à jouer la
comédie, en foire, aussi parfaitement qu'au Théâtre-Français?

Au moment où il s'éloignait sans bruit, mais pas assez légèrement,
pourtant, pour que l'oreille aux aguets de la dompteuse ne perçût
vaguement l'écho de son pas, la porte par où Mme la marquise d'Ornans et
son cercle étaient sortis s'ouvrit.

--Eh bien! demanda la comtesse Corona sur le seuil, avons-nous dit tous
nos grands secrets?

--Chut! fit Mme Samayoux, qui se retourna, elle s'est endormie en
parlant de lui.

La comtesse traversa la chambre sur la pointe des pieds et vint jusqu'au
lit.

Elle baisa la main de Valentine, qui était glacée, et fixa sur la
dompteuse un regard triste et doux.

--Ils s'aiment bien, murmura-t-elle, et celui qui est mort l'adorait. Sa
folie est de penser que Remy d'Arx était son frère: vous a-t-elle parlé
de cela?

--Oui, répondit la dompteuse.

--Vous qui la connaissez depuis longtemps, pensez-vous qu'elle puisse
être vraiment la soeur de Remy d'Arx?

--Quand je la connaissais, repartit la dompteuse, elle s'appelait
Fleurette. Je ne me doutais pas qu'elle eût un frère, mais je ne me
doutais pas non plus qu'elle fût la parente d'une noble marquise et d'un
colonel.

--C'est juste, fit la comtesse.

Elle ajouta comme malgré elle:

--On vous a payée, n'est-ce pas, en ce temps-là?

La veuve lui saisit les deux mains brusquement; ses joues étaient en
feu.

--Elle a confiance en vous, dit-elle, et c'est une belle âme qui est
dans vos yeux. Écoutez, je suis une pauvre femme, une misérable créature
qui a peut-être fait le mal: oui, on m'a donné de l'argent, et je ne
l'avais pas gagné! oui, on est venu la chercher chez moi et j'ai
peut-être eu tort de croire trop vite... mais elle avait si bien l'air
de la fille d'une grande maison! et comment penser que des gens comme
cela auraient voulu me tromper? Si vous savez quelque chose qui puisse
m'aider à réparer ma faute, je vous en prie, je vous en prie, dites-le
moi!

La comtesse avait baissé les yeux; elle répondit froidement:

--Je ne sais rien, bonne dame; quand Valentine vint à la maison, voici
deux ans, on me dit qu'elle était ma cousine et je l'aimai comme une
soeur. Remy d'Arx était pour moi un ami, presque un frère; il y a une
énigme au fond du deuil que nous portons, je n'en ai pas le mot. Il y a
une énigme aussi, une énigme inexplicable dans la position de ce jeune
homme auquel tous nos amis semblent s'intéresser, malgré son crime.

--Oh! s'écria la dompteuse, celui-là est innocent, je vous le jure
devant Dieu.

--C'est ainsi que parla Valentine, dit la comtesse d'un air pensif, le
jour même où on arrêta Maurice Pagès, tout sanglant encore, à quelques
pas de la maison où le meurtre avait été commis. Je ne suis pas juge,
madame, et, depuis mon enfance, je vis au milieu de mystères encore plus
insondables que celui-là.

--Au nom du ciel! commença la veuve, qui la regardait avidement,
dites-moi...

Francesca Corona secoua sa tête charmante avec lenteur.

--Ne m'interrogez pas, répliqua-t-elle, ce serait inutile. Je n'ai rien
compris, je n'ai rien deviné, sinon mon propre malheur, qui m'accable et
dont je ne dois compte à personne. Si ce jeune homme est innocent, que
Dieu le sauve; puisqu'ils s'aiment, qu'ils soient heureux! Venez,
madame, on vous attend au salon, et chacun semble espérer en votre
entremise pour atteindre un résultat favorable. Je vais vous conduire,
et je reviendrai garder Valentine, que j'aime mieux depuis qu'elle
souffre.

Elle se dirigea vers la porte.

Un mot vint jusqu'aux lèvres de la dompteuse, qui allait parler,
lorsqu'elle sentit une main glacée qui touchait la sienne.

Elle se retourna vers le lit et rencontra les yeux grands ouverts de
Valentine qui avait un doigt sur ses lèvres.




XIV

Le salon


Maman Léo n'eut garde de désobéir à l'ordre muet que lui donnait
Valentine; elle suivit la comtesse Corona sans ajouter une parole.

Celle-ci la conduisit jusqu'à la porte du salon situé à l'étage
inférieur.

Maman Léo aurait voulu la route plus longue, car elle avait grand besoin
de se recueillir.

Pour comprendre ce qui était en elle, il faut entrer dans sa situation
morale, et ne point oublier le milieu où se passait sa vie ordinaire.

Elle venait d'éprouver, sans secousse apparente, puisqu'elle avait été
forcée de supprimer toute marque extérieure d'émotion, un des chocs les
plus violents que puisse subir une créature humaine.

D'autres à sa place auraient eu pour sauvegarde, dans le premier moment
du moins, le doute ou l'incrédulité; mais nous l'avons dit bien souvent,
au fond de cette pauvre bohème de la foire où Mme veuve Samayoux tenait
un rang considérable, les légendes du crime sont connues et en quelque
sorte honorées comme pouvaient l'être chez les païens les légendes de la
mythologie.

Ces sombres poèmes du crime impossible courent non seulement les
établissements forains, mais encore toutes les mansardes et toutes les
masures d'où sort le public qui fait vivre la foire.

Dans les veillées de ces campagnes bizarres qui sont dans Paris, mais
qui sont en même temps si loin et si fort au-dessous de Paris, il y a
des bardes comme en Irlande, des improvisateurs comme à Naples, des
troubadours comme il y en avait dans toute l'Europe au Moyen Age.

Et de même que les bardes chantent l'épée, les trouvères la lance, c'est
toujours le couteau qui est au fond de la sauvage _Iliade_ des rhapsodes
de la misère.

En Basse-Bretagne, vous pouvez parler des _korigans_ sans expliquer le
mot, en Irlande, des _âmes-doubles_, et par tout le pays Scandinave des
_elfes_ et des _goblins_; sous le règne de Louis-Philippe, dans aucun
hallier de la forêt parisienne, on ne vous aurait fait répéter deux fois
le nom des Habits Noirs.

Chacun savait ce que cette alliance de mots voulait dire, chacun du
moins croyait le savoir, car il y avait ici de nombreuses variantes
comme dans toutes les mythologies.

Mais au-dessus des variantes une chose surnageait, qui était le fond de
la superstition populaire: chacun croyait à une sorte de
franc-maçonnerie, constituée selon l'échelle même de la société humaine,
c'est-à-dire ayant sa noblesse, sa bourgeoisie, son peuple.

Chacun croyait que les soldats de cette fantastique armée étaient
innombrables, que les officiers en étaient nombreux, et que les généraux
s'asseyaient, paisibles, aux plus hauts sommets de nos inégalités
sociales, abrités qu'ils étaient contre les clairvoyances de la loi par
je ne sais quel nuage magique.

Voilà pourquoi Valentine, s'adressant à maman Léo, avait parlé des
Habits Noirs sans souligner l'expression et avec la certitude d'être
comprise.

Voilà pourquoi aussi maman Léo, par-dessus la grande émotion provoquée
en elle par la scène qui venait d'avoir lieu et dans laquelle son pauvre
bon coeur avait été remué dans ses fibres les plus profondes, gardait
cependant un trouble qui n'avait trait immédiatement ni à sa chère
Fleurette ni à son adoré Maurice.

Les Habits Noirs! les hommes de la puissance inconnue et du crime
éternellement impuni! Les Habits Noirs, ces fantômes homicides que tant
de récits à faire peur lui avaient montrés rôdant parmi le silence des
nuits parisiennes!

Elle avait vu les Habits Noirs! elle était dans la maison des Habits
Noirs!

La foi est une étrange chose! il est certain qu'on peut croire et ne pas
croire en même temps, puisque les plus crédules sont stupéfaits souvent
quand ils se trouvent, à l'improviste, en face de l'objet de leur
crédulité.

En descendant l'escalier qui menait de la chambre occupée par Valentine
au salon du Dr Samuel, maman Léo se disait:

--M. Constant en est, et ça ne m'étonne pas, car il a une figure qui
ressemble à un masque, mais ces vieux messieurs qui ont l'air si
respectable! un colonel! un prince! et que penser de Mme la marquise
elle-même? car Fleurette a beau dire, qui se ressemble s'assemble et je
me méfie de tout le monde ici!

Elle essayait de se faire une règle de conduite; mais tout tournait dans
son cerveau.

Et voyez le trait caractéristique! à un certain moment, ne sachant à
quel saint se vouer, elle eut l'idée de s'adresser à la justice.

Mais ce fut pour elle le symptôme du découragement poussé jusqu'à la
folie; elle haussa les épaules avec colère et se dit:

--Puisque je patauge comme cela, nous sommes donc perdus tout à fait!

Car ils ne croient pas à la justice, et de lugubres exceptions que leur
ignorance érige en règles leur font craindre les juges.

Quand ils regardent en haut, le bien leur échappe, ils ne voient que le
mal grandir outre mesure.

C'est la vengeance des vaincus.

On doit leur savoir gré peut-être de ne pas écraser sous le poids de
leur multitude cette infime minorité d'heureux à laquelle ils
attribuent, faussement il est vrai, l'incurable maladie de leur misère.

La comtesse Corona ouvrit la porte du salon et dit:

--Voici la bonne Mme Samayoux. Notre Valentine dort.

Maman Léo passa le seuil et entendit qu'on refermait la porte. Elle
était comme ivre. Autour d'elle tous les objets dansaient en tournoyant.

Mais ce fut l'affaire d'un instant, car elle était la vaillance même, et
malgré la simplicité de sa nature elle avait, à l'heure du péril, le
sang-froid, l'adresse, la présence d'esprit d'une vraie femme.

Elle reconnut autour de la cheminée du salon toutes les figures qui
naguère étaient rassemblées dans la chambre de la malade.

Il y avait en plus un personnage qui lui était inconnu et qui causait
tout bas avec le colonel Bozzo.

En entrant, elle put entendre la marquise reprocher un retard ou une
absence à ce nouveau venu, qu'elle appela: M. le baron de la Périère.

À cet instant, maman Léo avait déjà dompté en grande partie son horreur
et sa frayeur; comme il arrive à tout bon soldat, la présence de
l'ennemi lui rendait son courage.

En outre, le sentiment de curiosité si vif dans les classes populaires,
où il y a toujours de l'enfant, s'éveilla en elle brusquement; aussitôt
qu'elle cessa d'avoir peur, elle eut envie de voir et de savoir.

Son regard fit le tour de l'assemblée, et certes, chaque visage fut jugé
par elle tout autrement que la première fois.

Rien ne perçait au-dehors de ce qui l'agitait intérieurement; il y avait
un pied de rouge sur ses bonnes grosses joues, mais c'était assez
l'habitude, et d'ailleurs, chacun pouvait faire la part du trouble tout
naturel éprouvé par une femme de sa sorte, admise dans ce monde si fort
au-dessus d'elle.

Un peu de crainte et beaucoup de respect étaient assurément de mise.

Mme la marquise d'Ornans vint la prendre par la main et tout le monde
l'entoura, excepté le colonel Bozzo, qui garda sa place, continuant de
causer à voix basse avec M. le baron de la Périère.

Mais s'il ne se dérangea pas, il envoya du moins un signe protecteur et
amical à la veuve, qui se dit:

--C'est bon, vieux gredin, fais tes manières! Si on peut te servir comme
tu le mérites, n'aie pas d'inquiétude, ce sera de bon coeur!

--Nous pouvons causer ici librement, bonne madame, dit la marquise; vous
savez l'épouvantable malheur qui est tombé sur ma maison; tout le monde
dans ce salon m'est dévoué, tout le monde chérit la pauvre enfant qui
est en haut.

--Dans son uniforme, répondit la veuve, la petite est encore bien
heureuse d'avoir tant de puissants protecteurs.

--Elle s'exprime très bien, murmura M. de Saint-Louis, trouvez donc
ailleurs qu'en France un pareil niveau intellectuel dans les rangs du
peuple!

--Ah! fit la marquise, si ce peuple dont vous parlez si bien pouvait
vous connaître et vous entendre!

Samuel, le maître de la maison, et M. Portai-Girard, le docteur en
droit, approuvèrent du bonnet et se rapprochèrent du groupe, formé par
le colonel causant avec M. de la Périère.

En les regardant s'éloigner, maman Léo pensait:

--En voilà deux que je reconnaîtrai! Mais où donc est passé le Constant?

--Voyons, fit la marquise, qui lui présenta un siège, racontez-nous tout
ce que vous avez fait.

Maman Léo avait eu le temps de réfléchir, et son instinct lui disait
qu'il fallait se rapprocher le plus possible de la vérité, à cause de
l'espion caché derrière le rideau et qui pouvait bien être M. le baron
de la Périère.

--J'ai d'abord été dans tous mes états, répondit-elle, et vous allez
juger pourquoi. N'a-t-elle pas eu fantaisie de se lever aussitôt que
vous avez été partis! J'ai voulu vous rappeler, mais pas moyen; elle m'a
mis ses deux petites mains sur la bouche comme un démon, et il a fallu
l'envelopper pour l'emporter vers le foyer. Elle disait: «J'ai froid,
j'ai froid!»

Son regard glissa vers l'autre coin de la cheminée et se rencontra avec
celui de M. le baron.

--Tiens, tiens, pensa-t-elle, j'ai déjà vu ces yeux-là! Mais c'est pire
qu'au théâtre, ici, ils doivent se grimer à volonté.

--Est-ce vrai, ce qu'elle dit là, monsieur Lecoq? demanda tout bas le
colonel au baron.

--Vrai de point en point, papa, répondit M. de la Périère. Si la petite
n'a pas parlé, je vous garantis que la bonne femme marchera droit, car
je n'ai pas perdu mon temps avec elle à la baraque. Vous savez si
j'endoctrine mon monde comme il faut, quand je m'y mets!

--Tu es une perle, l'Amitié, murmura le vieillard, et quand je vais te
laisser mon héritage, je n'aurai pas d'inquiétude sur l'avenir de
l'association.

Il eut une quinte de toux pénible à entendre.

Le docteur, qui arrivait justement, lui tapota le dos en disant:

--Cela sonne mieux, nous n'en avons pas désormais pour une semaine.

Pendant que le vieillard essuyait son front en sueur, les deux docteurs
et Lecoq échangèrent un sourire d'intelligence, qui donnait à ces mots:
«Nous n'en avons pas pour une semaine», une signification très
accentuée.




XV

Embauchage de maman Léo


Maman Léo cependant continuait, parlant à la marquise et à M. de
Saint-Louis:

--Elle m'embrassait comme pour du pain, et le nom de Maurice venait à
chaque instant sur ses lèvres; moi, je ne savais plus où j'en étais; car
ça me déchire le coeur de voir ces deux enfants-là dans la peine.

--Vous a-t-elle parlé de Remy d'Arx? interrompit la marquise.

--Ah! je crois bien! son frère, comme elle l'appelle maintenant! Pour
folle, c'est bien certain qu'elle est folle.

--Non, pas tout à fait, rectifia M. de Saint-Louis; le Dr Samuel nous
a expliqué les différents degrés de l'aliénation mentale, et à cet
égard, il est la première autorité de Paris; il y a chez notre chère
enfant un trouble cérébral dont la cause est connue et déterminée.

--Et la cause cessant, ajouta la marquise avec vivacité, le trouble
disparaîtra de même.

--Que Dieu vous entende, madame! dit maman Léo, et ça me console bien de
voir comme elle est aimée. Aussi, il n'y a plus de métier qui tienne,
allez! je suis désormais à vos ordres du matin jusqu'au soir et du soir
au matin.

Mme d'Ornans lui prit la main de nouveau.

--Vous serez récompensée..., voulut-elle dire.

--Ah! pas de ça, Lisette! s'écria la veuve. Si vous parlez latin, je ne
vous comprends plus.

--Excellente femme! murmura la marquise.

--Magnifique peuple! soupira M. de Saint-Louis.

--Il y a donc, reprit maman Léo, en vous demandant bien pardon de ce qui
vient de m'échapper, que je voulais la prêcher comme vous me l'aviez
ordonné et que je ne savais pas par où commencer mon sermon. Elle était
si gentille entre mes bras! Je perdais mon temps à l'admirer, comme un
vieil enfant que je suis, et je me disais: Si Dieu avait voulu, comme
ils seraient heureux!

«Et vous pensez bien que ça m'a ramenée à mon ouvrage, car il faut que
Dieu le veuille, pas vrai? il faut qu'ils soient heureux.

«J'ai donc pris la chose de longueur, disant que la liberté est le
premier de tous les biens sur la terre et que si on laisse les juges
faire leur boniment, numéroter leurs paperasses, entortiller leur jury,
bernique! le diable lui-même ne peut pas y revenir.

«Et tous les exemples à l'appui, qui sont nombreux et où je n'avais qu'à
choisir.

«Elle m'écoutait en fixant sur moi ses grands yeux mouillés.

«Elle répétait toujours: «Il est innocent, il est innocent!»

«Parbleure! ai-je fait, Jésus aussi était innocent, et il a été pas
moins crucifié entre les deux larrons.

--Bonne âme! dit encore la marquise sincèrement émue.

Et M. de Saint-Louis:

--L'éloquence populaire, en France, a de ces ressources-là!

--En un mot comme en mille, poursuivit la dompteuse, ça ne lui faisait
pas autant d'effet que je l'aurais voulu. La pauvre Minette est comme
engourdie à force d'avoir souffert et pleuré toutes les larmes de son
corps.

Alors l'idée m'est venue d'aller dans le sens de la fêlure et je lui ai
dit:

--S'il meurt, tu mourras, pas vrai?

--Ah! qu'elle m'a répondu, j'en suis bien sûre et c'est là mon seul
espoir!

--Eh bien! alors, qui vengera ton frère?

Ses yeux se sont allumés pendant qu'elle disait:

«Remy, mon pauvre cher Remy!»

La marquise écoutait avec une attention passionnée; M. de Saint-Louis
hocha la tête en manière d'approbation, mais une nuance de pâleur
éteignit le vermillon de son teint.

Les deux docteurs, le colonel et M. de la Périère, qui étaient toujours
à l'autre coin de la cheminée, cessèrent tout à coup de causer pour
prêter l'oreille.

--Elle était prise, poursuivit la dompteuse, je l'ai vu tout de suite;
quand je suis revenue à son Maurice, elle a pleuré à chaudes larmes, et
moi aussi, comme vous pensez.

--Je veux être pendu, dit tout bas Lecoq à ses voisins, si j'ai rien vu,
rien entendu de tout cela.

La veuve continuait:

--Elle est si faible et si brisée! De pleurer ça l'a endormie tout de
suite. Elle a renversé sa chère belle tête sur mon épaule...

--Voilà le vrai, dit encore Lecoq.

--... Et ses paupières ont battu, acheva maman Léo, mais avant de fermer
les yeux, elle m'a dit: «J'ai confiance en toi, tu as été ma mère, et tu
l'aimes comme s'il était ton fils. Si je lui dis: «Je veux que tu
vives», il se laissera sauver... et il faut qu'il vive pour notre amour
comme pour notre vengeance.»

La voix faible et douce du colonel Bozzo se fit entendre à l'autre bout
de la cheminée disant:

--Drôle de fillette!

Ce fut un regard de colère que la bonne marquise lui jeta.

Mais le vieillard lui renvoya un sourire.

Il était assis commodément dans sa bergère, caressant de sa main
blanchette et ridée une petite boîte d'or sur laquelle était le portrait
émaillé de l'empereur de Russie.

--Bonne amie, murmura-t-il, en adressant à la marquise un signe de tête
caressant, vous vous fâchiez déjà autrefois quand je radotais ce mot
«drôle de fillette», mais sous mon radotage, il y a souvent bien des
choses. Cette enfant-là a trompé des calculs supérieurement faits, et
dès qu'il s'agit d'elle, je dis cela pour nos amis comme pour vous, il
ne faut pas se fier aux apparences.

Il s'interrompit pour ajouter en regardant paternellement ses trois
voisins, qui éprouvèrent une sorte de malaise:

--C'est comme moi, mes enfants, je suis aussi un drôle de bonhomme.

Il ouvrit sa boîte d'or, prit quelques grains de tabac au bout de son
index et les flaira à distance d'un air content.

La dompteuse n'était pas très forte en diplomatie et pourtant ce petit
bout de scène ne passa point inaperçu pour elle.

--Monsieur le colonel a bien raison, dit-elle, d'autant qu'il n'a rien
voulu dire contre l'enfant, j'en suis bien sûre. Elle a toujours eu un
drôle de caractère, et il m'est arrivé plus d'une fois dans le temps de
jeter ma langue aux chiens quand j'essayais de la comprendre.

«Pour revenir à nos moutons, elle s'est donc endormie comme un bel ange
du bon Dieu, et à mesure qu'elle s'endormait, un sourire de chérubin
naissait sur ses lèvres, qui se mirent à remuer et qui dirent comme en
rêve: «Nous serons heureux, nous nous marierons tout de suite... tout de
suite!...»

Maman Léo s'arrêta et regarda la marquise en face.

--Voilà, ma bonne dame, acheva-t-elle, j'ai fait ce que j'ai pu.

--Et vous avez bien fait, répondit la marquise, vous nous avez rendu
l'espoir, et tous ceux qui sont ici vous remercient.

--Alors, demanda la veuve en baissant la voix, le rêve de la chérie
pourrait se réaliser? Ils seraient heureux ensemble? Vous consentirez à
ce mariage?

La marquise hésita, puis elle répondit avec gravité:

--Je n'ai plus d'enfant, elle est tout mon coeur, je ne sais pas
jusqu'où peut descendre ma faiblesse pour elle, mais je crois que, si
elle l'exige, j'irai jusqu'à ne point m'opposer à ce mariage.

--Ah! saquédié! s'écria maman Léo, qui sauta sur ses pieds, les nobles
ne passent pas pour des braves gens chez nous, mais vous êtes un coeur,
vous, ou que le diable m'emporte!

Elle avait jeté ses deux bras autour du cou de la marquise un peu
effrayée pour planter sur ses joues deux retentissants baisers.

--Bien des pardons, murmura-t-elle en se reculant confuse, mais il a
fallu que ça parte; je n'ai pas pu m'en empêcher.

Mme la marquise d'Ornans riait en rajustant sa coiffure.

Samuel, le docteur en droit, et M. le baron de la Périère s'étaient
rapprochés du prince, qui regardait cette scène avec attendrissement et
murmurait:

--Le peuple! ah! le peuple français!

Le colonel Bozzo restait seul au coin de la cheminée.

--Il y a donc, reprit maman Léo, que je suis à vous, quoi! corps et âme,
et que je me jetterai au feu, s'il le faut, pour vous être agréable.

Comme elle achevait, son regard, en quittant la marquise, rencontra les
quatre paires d'yeux des Habits Noirs qui la guettaient fixement.

Elle ne broncha pas et fit la révérence en ajoutant:

--Comme de juste, je suis aussi toute au service de la compagnie.
Voyons, usez de moi, que faut-il faire?

On entendit derrière le cercle la petite toux du bon vieux colonel et
ceux qui le masquaient s'écartèrent aussitôt avec respect.

--Merci, mes amis, dit-il, j'aime à voir ceux à qui je parle, et vous me
gêniez, car je n'ai plus ma voix de vingt ans. C'est moi qui ai eu la
première idée de faire venir cette excellente Mme Samayoux, c'est moi,
si vous le permettez, qui lui donnerai ses instructions.

Tous les hommes s'inclinèrent en silence, et la marquise dit dans la
sincérité de sa foi:

--J'allais vous en prier, bon ami, car vous êtes notre meilleur conseil.

--Désormais, reprit le colonel Bozzo, il faut que les choses marchent
vite, car la session des assises va s'ouvrir cette semaine. Pouvez-vous
être à notre disposition toute la journée de demain, chère madame?

--Toute la journée de demain, répliqua la veuve, et toutes les autres
journées, tant qu'on aura besoin de moi.

--C'est parfait, et nous trouverons bien moyen de vous témoigner notre
reconnaissance sans blesser votre honorable fierté... Demain donc, à la
première heure, vous vous rendrez au cabinet de M. le juge
d'instruction, Perrin-Champein, qui est très matinal, et vous lui
demanderez un permis pour voir le lieutenant Maurice Pagès, à la prison
de la Force.

--Mais si le juge d'instruction me refuse...

--Soyez tranquille, on aura fait le nécessaire pour que le juge
d'instruction ne vous refuse pas. Il passe pour un homme singulièrement
habile, et je m'étonne que vous n'ayez pas encore été interrogée.

--Je ferais bien des lieues en temps ordinaire, dit la dompteuse, pour
éviter cette opération-là; je n'aime ni les juges ni les huissiers, moi,
c'est pas ma faute; mais j'irai tout de même, et si on m'interroge, je
parlerai la bouche ouverte; quand j'aurai le permis, bien entendu,
j'irai voir Maurice. Que faudra-t-il faire chez Maurice?

--À peu près ce que vous venez de faire chez Valentine. Vous parlerez au
nom de Valentine, vous direz... Mais pourquoi vous faire la leçon? Nous
avons pu vous apprécier; nous savons quelle affection délicate et
profonde vous portez à ce malheureux jeune homme. Vous ne nous croiriez
pas, madame, si nous prétendions partager cette tendresse; c'est un
inconnu pour nous et un indifférent; il y a plus, s'il ne nous était pas
nécessaire comme moyen de salut pour Mlle de Villanove, notre intérêt,
notre devoir peut-être serait de l'écarter; mais nous aimons Valentine
comme vous aimez Maurice; Valentine est le dernier espoir de notre
bien-aimée marquise, cela suffit pour que rien ne nous coûte.

La dompteuse le regarda bonnement et dit:

--Ça fait plaisir de voir la franchise que vous avez, et le pauvre gars
doit tout de même une belle chandelle au bon Dieu, qui lui a laissé des
protections pareilles dans son malheur.

--Vous serez éloquente, poursuivit le colonel, nous n'avons aucune
crainte à cet égard; mais appuyez bien sur cet argument tiré de l'arrêt
prononcé par le Dr Samuel: «La vie de Valentine est entre les mains de
Maurice; il peut à son gré la ressusciter ou la tuer.»

--Je l'ai dit, déclara solennellement Samuel, et je le répète, c'est ma
conviction intime.

--Soyez tranquille, dit la veuve, je n'oublierai pas votre argument,
mais il y en a un autre que je préfère pour ma part, c'est celui qui m'a
été fourni par Mme la marquise. Quand Maurice va savoir qu'il peut
espérer la main de Valentine...

Elle s'interrompit, et son regard interrogea Mme d'Ornans, qui murmura:

--Quand je devrais quitter la France et m'établir en pays étranger, je
ne me dédis pas: je n'ai plus qu'elle sur la terre.

--Alors, s'écria maman Léo, tout est convenu; vous savez où me trouver
pour que je vous rende compte de ma mission. À demain! et bonsoir la
compagnie!

La marquise se leva et lui tendit la main.

--Où donc est M. Constant? demanda-t-elle.

--Il a repris son service, répondit le Dr Samuel.

--Je puis très bien, dit le baron de la Périère en s'avançant,
reconduire la bonne Mme Samayoux.

--Bah! bah! fit la veuve, M. Constant, encore passe, mais un baron!
Craignez-vous que je me perde! Voilà! si vous voulez que nous soyons
tout à fait amis, il faut garder chacun notre place. Menez-moi seulement
jusqu'à la porte du dehors, parce que je ne saurais pas retrouver ma
route, mais une fois dans le chemin des Batailles, ne vous inquiétez pas
de moi. Quand les rôdeurs et moi nous nous rencontrons, c'est moi qui
fais peur aux rôdeurs.

Elle refusa le bras que le baron lui offrit galamment et sortit la
première.

--Bonne amie, dit le colonel quand elle fut dehors, je crois que nous
avons fait ce soir d'excellente besogne. Voulez-vous que je vous remette
à votre hôtel en passant? Je tombe de sommeil.

Mme d'Ornans avait appuyé sa tête sur sa main.

--Vous êtes un des hommes les plus véritablement sages que j'aie
rencontrés en ma vie, murmura-t-elle d'un air pensif; si vous n'étiez
pas là, si je ne vous voyais mêlé à toutes ces aventures impossibles, je
croirais que je rêve.

--Il me semble, dit M. de Saint-Louis, que je ne suis pas non plus un
petit fou, madame...

--C'est vrai... pardonnez-moi, cher prince... Venez-vous avec nous?

--Non, répondit M. de Saint-Louis, qui évita le regard du colonel, j'ai
à causer avec M. de la Périère.

--Moi, dit Portai-Girard, le docteur en droit, je suis comme un médecin
qui, à bout de remèdes, aurait conseillé une fontaine miraculeuse ou des
reliques: Mme la marquise ne me regarde plus depuis que j'ai ouvert
l'avis de l'évasion.

--Puisque c'est l'unique ressource..., commença Mme d'Ornans.

Le colonel l'interrompit pour dire avec dignité:

--Le médecin qui avoue son impuissance est un honnête homme, monsieur
Portai-Girard; on ne peut jamais rien reprocher de pareil aux
charlatans. Vous nous avez mis dans la vérité de la situation et Mme la
marquise vous en remercie.

Il voulut offrir son bras à cette dernière, mais comme ses pauvres
jambes flageolaient terriblement, ce fut la marquise elle-même qui le
soutint pour gagner la porte.

--Je vous recommande bien la chère enfant, dit-elle avant de passer le
seuil.

--Et gare à vous, prince, ajouta le colonel avec l'espièglerie d'un
enfant. M. de la Périère me dira les petits secrets que vous avez
ensemble.

Ils sortirent tous deux.

M. de Saint-Louis, Portai-Girard et le Dr Samuel se regardèrent.

Ils étaient pâles tous les trois.

--Lecoq est-il convoqué? demanda M. de Saint-Louis.

--Oui, répondit Portai-Girard, pour ce soir, dans une heure, au
boulevard du Temple.

--C'est chanceux! murmura Samuel.

--Comme toutes les parties, répliqua le docteur en droit d'un ton calme
et résolu. C'est un coup de dés, il s'agit de savoir si nous mourrons
misérables comme des mendiants ou si nous vivrons plus riches que des
rois!




XVI

Le billet de Valentine


Pendant cela, Mme veuve Samayoux, prenant à rebours le chemin qu'elle
avait suivi pour arriver au pavillon, traversait de nouveau tout
l'établissement du Dr Samuel.

Si elle n'avait pas su à qui elle avait affaire, elle aurait très
certainement jugé M. le baron pour un des hommes les plus aimables du
monde; celui-ci, en effet, employant un tout autre style que M.
Constant, mais également communicatif, reprit en sous-oeuvre le thème de
reconnaissance et d'affection qu'on avait déjà développé au salon, et
déclara très franchement que la dompteuse était une providence pour le
groupe de parents et d'amis intéressés au bonheur de Valentine.

Nous devons avouer que M. le baron perdait un peu sa peine.

Maman Léo subissait avec énergie le contrecoup des émotions qu'elle
venait d'éprouver.

Pendant qu'elle traversait les cours, blanches de neige, il y avait un
mot qui tintait dans sa cervelle comme un son de cloche.

Tout son corps frémissait à la pensée de ces hommes en apparence
semblables aux autres hommes, supérieurs même à la plupart des hommes
que la dompteuse avait pu voir en sa vie, et qui étaient de vils,
d'implacables assassins.

Elle avai

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