Locus Solus
by Raymond Roussel · French · Gutenberg #19149 · 513,974 chars · public domain (US)
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Title: Locus Solus
Author: Raymond Roussel
Release date: August 31, 2006 [eBook #19149]
Most recently updated: December 7, 2019
Language: French
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RAYMOND ROUSSEL
LOCUS SOLUS
PARIS
LIBRAIRIE ALPHONSE LEMERRE
23-33, PASSAGE CHOISEUL, 23-33
M DCCCCXIV
LIBRAIRIE ALPHONSE LEMERRE
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_Locus Solus_
CHAPITRE PREMIER
Ce jeudi de commençant avril, mon savant ami le maître Martial Canterel
m'avait convié, avec quelques autres de ses intimes, à visiter l'immense
parc environnant sa belle villa de Montmorency.
_Locus Solus_--la propriété se nomme ainsi--est une calme retraite où
Canterel aime poursuivre en toute tranquillité d'esprit ses multiples et
féconds travaux. En ce _lieu solitaire_ il est suffisamment à l'abri des
agitations de Paris--et peut cependant gagner la capitale en un quart
d'heure quand ses recherches nécessitent quelque station dans telle
bibliothèque spéciale ou quand arrive l'instant de faire au monde
scientifique, dans une conférence prodigieusement courue, telle
communication sensationnelle.
C'est à _Locus Solus_ que Canterel passe presque toute l'année, entouré
de disciples qui, pleins d'une admiration passionnée pour ses
continuelles découvertes, le secondent avec fanatisme dans
l'accomplissement de son œuvre. La villa contient plusieurs pièces
luxueusement aménagées en laboratoires modèles qu'entretiennent de
nombreux aides, et le maître consacre sa vie entière à la science,
aplanissant d'emblée, avec sa grande fortune de célibataire exempt de
charges, toutes difficultés matérielles suscitées au cours de son labeur
acharné par les divers buts qu'il s'assigne.
Trois heures venaient de sonner. Il faisait bon, et le soleil étincelait
dans un ciel presque uniformément pur. Canterel nous avait reçus non
loin de sa villa, en plein air, sous de vieux arbres dont l'ombrage
enveloppait une confortable installation comprenant différents sièges
d'osier.
Après l'arrivée du dernier convoqué, le maître se mit en marche, guidant
notre groupe, qui l'accompagnait docilement. Grand, brun, la physionomie
ouverte, les traits réguliers, Canterel, avec sa fine moustache et ses
yeux vifs où brillait sa merveilleuse intelligence, accusait à peine ses
quarante-quatre ans. Sa voix chaude et persuasive donnait beaucoup
d'attrait à son élocution prenante, dont la séduction et la clarté
faisaient de lui un des champions de la parole.
Nous cheminions depuis peu dans une allée en pente ascendante fort
raide.
A mi-côte nous vîmes au bord du chemin, debout dans une niche de pierre
assez profonde, une statue étrangement vieille, qui, paraissant formée
de terre noirâtre, sèche et solidifiée, représentait, non sans charme,
un souriant enfant nu. Les bras se tendaient en avant dans un geste
d'offrande,--les deux mains s'ouvrant vers le plafond de la niche. Une
petite plante morte, d'une extrême vétusté, s'élevait au milieu de la
dextre, où jadis elle avait pris racine.
Canterel, qui poursuivait distraitement son chemin, dut répondre à nos
questions unanimes.
«C'est le Fédéral à semen-contra vu au cœur de Tombouctou par Ibn
Batouta,» dit-il en montrant la statue,--dont il nous dévoila ensuite
l'origine.
*
* *
Le maître avait connu intimement le célèbre voyageur Échenoz, qui lors
d'une expédition africaine remontant à sa prime jeunesse était allé
jusqu'à Tombouctou.
S'étant pénétré, avant le départ, de la complète bibliographie des
régions qui l'attiraient, Échenoz avait lu plusieurs fois certaine
relation du théologien arabe Ibn Batouta, considéré comme le plus grand
explorateur du XIVe siècle après Marco Polo.
C'est à la fin de sa vie, féconde en mémorables découvertes
géographiques, alors qu'il eût pu à bon droit goûter dans le repos la
plénitude de sa gloire, qu'Ibn Batouta avait tenté une fois encore une
reconnaissance lointaine et vu l'énigmatique Tombouctou.
Durant sa lecture Échenoz avait remarqué entre tous l'épisode suivant.
Quand Ibn Batouta entra seul à Tombouctou, une silencieuse consternation
pesait sur la ville.
Le trône appartenait alors à une femme, la reine Duhl-Séroul, qui, à
peine âgée de vingt ans, n'avait pas encore choisi d'époux.
Duhl-Séroul souffrait parfois de terribles crises d'aménorrhée, d'où
résultait une congestion qui, atteignant le cerveau, provoquait des
accès de folie furieuse.
Ces troubles causaient de graves préjudices aux naturels, vu le pouvoir
absolu dont disposait la reine, prompte dès lors à distribuer des ordres
insensés, en multipliant sans motif les condamnations capitales.
Une révolution eût pu éclater. Mais hors ces moments d'aberration
c'était avec la plus sage bonté que Duhl-Séroul gouvernait son peuple,
qui rarement avait goûté règne aussi fortuné. Au lieu de se lancer dans
l'inconnu en renversant la souveraine, on supportait patiemment des maux
passagers compensés par de longues périodes florissantes.
Parmi les médecins de la reine aucun jusqu'alors n'avait pu enrayer le
mal.
Or à l'arrivée d'Ibn Batouta une crise plus forte que toutes les
précédentes minait Duhl-Séroul. Sans cesse il fallait, sur un mot
d'elle, exécuter de nombreux innocents et brûler des récoltes entières.
Sous le coup de la terreur et de la famine les habitants attendaient de
jour en jour la fin de l'accès, qui, se prolongeant contre toute raison,
rendait la situation intenable.
Sur la place publique de Tombouctou se dressait une sorte de fétiche
auquel la croyance populaire prêtait une grande puissance.
C'était une statue d'enfant entièrement composée de terre sombre--et
jadis fondée en de curieuses circonstances sous le roi Forukko, ancêtre
de Duhl-Séroul.
Possédant les qualités de sens et de douceur retrouvées en temps normal
chez la reine actuelle, Forukko, édictant des lois et payant de sa
personne, avait porté haut la prospérité de son pays. Agronome éclairé,
il surveillait lui-même les cultures, afin d'introduire maints fructueux
perfectionnements dans les méthodes caduques touchant les semailles et
la moisson.
Émerveillées de cet état de choses, les tribus limitrophes s'allièrent à
Forukko pour profiter de ses décrets et avis, non sans garder chacune
son autonomie avec le droit de reprendre à son gré une indépendance
complète. Il s'agissait là d'un pacte d'amitié et non de soumission, par
lequel on s'engagea en outre à se coaliser au besoin contre un ennemi
commun.
Au milieu d'un fol enthousiasme déchaîné par la déclaration solennelle
de l'immense union accomplie, on résolut de créer, en guise d'emblème
commémoratif apte à immortaliser l'éclatant événement, une statue faite
uniquement de terre prise au sol des diverses tribus conjointes.
Chaque peuplade envoya son lot, en choisissant de la terre végétale,
symbole de l'abondance heureuse qu'annonçait la protection de Forukko.
Avec tous les humus mélangés et pétris ensemble, un artiste en renom,
ingénieux dans le choix du sujet, érigea un gracieux enfant souriant,
qui, véritable rejeton commun des nombreuses tribus confondues en une
seule famille, semblait consolider encore les liens établis.
L'œuvre, installée sur la place publique de Tombouctou, reçut, en raison
de son origine, une dénomination qui traduite en langage moderne
donnerait ces mots: _le Fédéral_. Modelé avec un art charmant, l'enfant,
nu, le dos de ses mains tourné à plat vers le sol, avançait les bras
comme pour faire une offrande invisible, évoquant, au moyen de son geste
emblématique, le don de richesse et de félicité promis par l'idée qu'il
représentait. Bientôt séchée et durcie, la statue acquit une solidité
persistante.
Suivant l'espérance générale, un âge d'or commença pour les peuplades
fusionnées, qui, attribuant leur chance au Fédéral, vouèrent un culte
passionné à ce tout-puissant fétiche, prompt à exaucer d'innombrables
prières.
Sous le règne de Duhl-Séroul l'association des clans subsistait toujours
et le Fédéral inspirait le même fanatisme.
La présente folie de la souveraine empirant sans cesse, on résolut
d'aller en foule demander à la statue de terre l'immédiate conjuration
du fléau.
Vue et décrite par Ibn Batouta, une grande procession, prêtres et
dignitaires en tête, se rendit auprès du Fédéral pour lui adresser
longuement, selon certains rites, de ferventes oraisons.
Le soir même, un furieux ouragan passa sur la contrée, sorte de tornade
dévastatrice qui traversa rapidement Tombouctou, sans endommager le
Fédéral, abrité par les constructions environnantes. Les jours suivants,
de fréquentes averses résultèrent de la perturbation des éléments.
Cependant la vésanie aiguë de la reine s'accentuait, occasionnant à
chaque heure de nouvelles calamités.
Déjà on désespérait du Fédéral, lorsqu'un matin le fétiche présenta,
enracinée dans l'intérieur de sa main droite, une petite plante pressée
d'éclore.
Sans hésiter, chacun vit là un remède miraculeusement offert par
l'enfant vénéré pour guérir l'affection de Duhl-Séroul.
Promptement développé par des alternatives de pluie et d'ardent soleil,
le végétal engendra de minuscules fleurs jaune pâle, qui, recueillies
avec soin, furent, sitôt sèches, administrées à la souveraine, alors au
paroxysme de l'égarement.
Le phénomène retardataire se produisit incontinent, et Duhl-Séroul,
enfin soulagée, retrouva sa raison et son équitable bonté.
Ivre de joie, le peuple, par une imposante cérémonie, rendit grâce au
Fédéral et, soucieux d'enrayer les crises prochaines, résolut de
cultiver à l'aide d'un arrosage régulier, en la laissant par
superstitieux respect dans la main de la statue sans oser semer ses
germes nulle part, la plante mystérieuse qui jusqu'alors inconnue dans
la contrée n'autorisait qu'une seule hypothèse: transportée dans les
airs par l'ouragan depuis de lointaines régions, une graine, atteignant
en sa chute la dextre de l'idole, avait mûri dans la terre végétale
régénérée par la pluie.
Suivant la croyance unanime l'omnipotent Fédéral avait lui-même déchaîné
le cyclone, conduit la semence jusqu'à sa main et provoqué chaque ondée
germinatrice.
* * * * *
Tel était dans l'exposé d'Ibn Batouta le passage favori de l'explorateur
Échenoz, qui, une fois à Tombouctou, s'enquit du Fédéral.
Une scission survenue entre les tribus solidaires l'ayant privé de toute
signification, le fétiche, banni de la place publique et relégué comme
simple curiosité parmi les reliques d'un temple, avait depuis longtemps
sombré dans l'oubli.
Échenoz voulut le voir. Dans la main de l'enfant, intact et souriant, se
dressait encore la fameuse plante, qui, maintenant sèche et rabougrie,
avait jadis--l'explorateur réussit à l'apprendre--conjuré pendant
plusieurs années, jusqu'à produire une complète guérison, chaque
nouvelle crise de Duhl-Séroul. Possédant sur la botanique les notions
qu'exigeait sa profession, Échenoz reconnut en l'antique débris
horticole un pied d'_artemisia maritima_--et se rappela qu'absorbées en
quantité minime, sous la forme d'un médicament jaunâtre nommé
_semen-contra_, les fleurs séchées de cette radiée constituent, en
effet, un très actif emménagogue. Pris à une source unique et pauvre,
c'est justement à faible dose que le remède avait toujours agi sur
Duhl-Séroul.
Pensant que le Fédéral, vu son présent délaissement, pouvait être
acquis, Échenoz offrit un large prix aussitôt accepté--puis rapporta en
Europe la singulière statue, dont l'historique éveilla fort l'attention
de Canterel.
Or Échenoz était mort depuis peu, léguant le Fédéral à son ami, en
souvenir de l'intérêt porté par celui-ci à l'ancien fétiche africain.
*
* *
Nos regards, fixant le symbolique enfant, maintenant paré pour nous,
ainsi que la vieille plante, de la plus attrayante gloire, furent
bientôt sollicités par trois hauts reliefs rectangulaires, taillés, à
même la pierre, dans la portion inférieure du bloc élevé où s'évidait la
niche.
Devant nous, entre le sol et le niveau de la plate-forme que foulait le
Fédéral, les trois œuvres, finement coloriées, s'allongeaient
horizontalement l'une au-dessous de l'autre et, déjà très frustes par
endroits, donnaient le sentiment, ainsi que le bloc pierreux entier,
d'une fabuleuse antiquité.
Le premier haut relief représentait, debout sur une plaine gazonneuse,
une jeune femme extasiée, qui, les bras alourdis par une moisson de
fleurs, contemplait à l'horizon cette expression: _D'ORES_, esquissée
dans le ciel par d'étroits cirrus que le vent recourbait mollement. Les
teintes, bien que passées, subsistaient partout, délicates et
multiples,--encore nettes sur les nuages, pleins de rouges reflets
crépusculaires.
Plus bas le second tableau sculptural montrait la même inconnue, qui,
assise dans une salle somptueuse, profitait d'une couture béante pour
extraire d'un coussin bleu aux riches broderies certain fantoche costumé
de rose et privé d'un de ses yeux.
Près de terre le troisième morceau mettait en scène un borgne en
vêtements roses, qui, pendant vivant du fantoche, désignait à plusieurs
curieux un bloc moyen de veineux marbre vert, dont la face supérieure,
où s'enchâssait à demi un lingot d'or, portait le mot _Ego_ très
légèrement gravé avec paraphe et date. Au second plan un court tunnel,
muni intérieurement d'une grille fermée, semblait conduire à quelque
immense caverne, creusée dans les flancs d'une marmoréenne montagne
verte.
Dans les deux derniers sujets telles couleurs gardaient une certaine
force, notamment le bleu, le rose, le vert et l'or.
* * * * *
Interrogé, Canterel nous renseigna sur cette trilogie plastique.
Sept ans environ avant l'heure actuelle, ayant appris qu'une société se
formait en vue de mettre au jour la ville bretonne de Gloannic, détruite
et ensablée au XVe siècle par un formidable cyclone, le maître, sans nul
esprit de lucre, avait souscrit de nombreuses actions, dans le seul but
d'encourager une grandiose entreprise, apte à donner selon lui de
passionnants résultats.
Par la voix de leurs représentants, les plus grands musées des deux
mondes s'étaient bientôt disputé maintes choses précieuses, qui, dues à
des fouilles habiles faites en bonne place, venaient sans retard subir à
Paris le feu des enchères publiques.
Canterel, présent à chaque nouvel arrivage d'antiquités, s'était soudain
rappelé un soir, à la vue de trois hauts reliefs peints ornant de face
la base d'une grande niche vide récemment déterrée, cette légende
armoricaine contenue dans le Cycle d'Arthur.
* * * * *
Au temps jadis, dans Gloannic, sa capitale, Kourmelen, roi de
Kerlagouëzo,--contrée sauvage marquant l'extrême pointe occidentale de
la France,--sentit, jeune encore, décliner rapidement sa santé dès
longtemps précaire.
Kourmelen, depuis un lustre, était veuf de la reine Pléveneuc, morte en
donnant le jour à son premier enfant, la petite princesse Hello.
Ayant plusieurs frères envieux qui briguaient le trône, Kourmelen,
tendre père, songeait avec effroi qu'après son trépas, sans doute
prochain, Hello, appelée par la loi du pays à lui succéder sans partage,
serait, vu son jeune âge, en butte à maintes conspirations.
Dépourvue de joyaux, mais rachetant son défaut de luxe par une extrême
ancienneté, la lourde couronne d'or de Kourmelen, ayant, sous le nom de
_la Massive_, ceint de temps immémorial chaque front souverain de
Kerlagouëzo, était devenue, à la longue, l'essence même de la royauté
absolue, et privé d'elle nul prince n'eût pu régner un seul jour. Par
suite d'un ardent fétichisme, apte à prévaloir contre toute légitimité,
le peuple eût reconnu pour maître tel prétendant assez adroit pour
s'emparer de l'objet, prudemment enfermé en un lieu sûr muni de
sentinelles.
Un ancêtre de Kourmelen, Jouël le Grand, avait, en des âges lointains,
fondé le royaume de Kerlagouëzo ainsi que sa capitale et porté le
premier la Massive, fabriquée sur son ordre.
Mort presque centenaire après un règne glorieux, Jouël, divinisé par la
légende, s'était changé en astre du ciel et continuait à veiller sur son
peuple. Dans le pays, chacun savait le voir au milieu des constellations
pour lui adresser vœux et prières.
Confiant en la surnaturelle puissance de son illustre aïeul, Kourmelen,
miné par ses angoisses, l'adjura de lui envoyer en songe quelque
salutaire inspiration. Pour ôter à ses frères jusqu'au moindre espoir de
succès, il avait longuement songé à sceller hors de leurs atteintes,
dans telle mystérieuse cachette, la couronne révérée, indispensable à
toute intronisation. Mais il fallait qu'une fois en âge de défier ses
ennemis Hello, pour se faire proclamer reine, pût retrouver l'antique
cercle d'or,--et la prudence défendait de lui indiquer le repaire
choisi, tant la force ou la ruse arrachent facilement un secret à
l'enfance. Obligé de prendre un confident, le roi hésitait, ému par la
gravité du cas.
Jouël entendit la prière de son descendant et le visita en rêve pour lui
dicter une sage conduite.
Dès lors Kourmelen n'agit plus qu'en suivant les instructions reçues.
Faisant fondre sa couronne il obtint un lingot de banale forme oblongue
et se rendit au Morne-Vert, montagne enchantée qu'avait illustrée
autrefois un studieux voyage de Jouël.
Vers la fin de sa vie, parcourant son royaume avec sollicitude pour
contrôler le bien-être populaire et l'honnêteté de ses gouverneurs,
Jouël avait campé un soir dans une région solitaire entièrement nouvelle
pour ses yeux.
On avait dressé la tente royale au pied du Morne-Vert, mont chaotique,
surprenant par sa nuance glauque et ses reflets de marbre finement
veiné. Jouël, intrigué, en tenta l'ascension pendant que le repos
s'organisait, frappant sans cesse avec un pieu ferré, comme pour en
reconnaître la nature, le sol partout résistant. Certain coup l'étonna
en provoquant une vague résonance souterraine. Arrêté, il heurta
fortement divers points de l'emplacement suspect et perçut un écho
sourd, qui, se propageant dans les flancs de la montagne, dénotait la
présence d'une importante caverne.
Sentant là un abri enviable pour la nuit, qui s'annonçait froide, Jouël,
sans gravir davantage, fit chercher par ses gens quelque faille donnant
accès dans l'antre imprévu.
Contrarié par l'échec de toute investigation, le roi, songeant à
l'existence possible d'une ouverture ensablée, ordonna de déblayer,
au-dessous de l'endroit sonore, la montagne dont un fin gravier
envahissait la base.
Quelques travailleurs improvisés, s'armant d'instruments de fortune,
mirent à nu, presque d'emblée, le sommet d'une voûte, qu'ils dégagèrent
pour le passage strict d'un homme.
Jouël, pénétrant torche en main dans l'étroit couloir, eut vite
connaissance d'une caverne splendide, tout en marbre vert garni par un
étrange phénomène géologique d'énormes pépites d'or,--représentant à
elles seules une incalculable fortune, susceptible d'être décuplée par
celles que recélait à coup sûr l'épaisseur du massif.
Ébloui, Jouël voulut, en les réservant pour d'éventuelles époques de
ruineux malheurs, garantir de toute cupidité ces richesses fabuleuses,
présentement inutiles à un royaume heureux jouissant d'une calme
prospérité due au génie de son fondateur.
Taisant ses pensées, le roi se fit rejoindre par sa suite, et la nuit
s'écoula paisible dans l'hospitalière caverne.
Le lendemain, un va-et-vient s'établit avec le plus prochain village, et
des ouvriers se mirent à l'œuvre sous la conduite de Jouël. Libéré par
leurs soins de tout ensablement, l'étroit passage primitif devint un
spacieux tunnel, à mi-chemin duquel, après évacuation de la grotte, on
établit une importante grille à deux battants, dépourvue de serrure par
ordre formel du roi.
Alors, devant tous, Jouël, qui pratiquait la magie, prononça deux
solennelles incantations. Par la première, il rendait à jamais
l'extérieur du mont invulnérable aux plus durs outils--et fermait
impérieusement, par la seconde, l'épaisse et haute grille, immunisée en
même temps contre le bris et le descellement.
Puis le monarque fit aux assistants de précieuses révélations.
Actuellement ignorée de lui-même, impuissant à reconquérir, quand il
l'eût voulu, les richesses interdites, certaine phrase magique, relatant
un personnel événement surhumain appelé à illustrer sa mort, serait à
même d'ouvrir momentanément la grille à chaque impeccable énoncé. Une
seule fois au cours des siècles futurs, en cas de grands désastres
publics dont le déchaînement ou l'expectative pourrait nécessiter
l'appoint de ces trésors, Jouël aurait la faculté de dévoiler à l'un de
ses successeurs, au moyen d'un songe, le propos cabalistique. Il livrait
d'avance la substance du _sésame_ pour que maints téméraires, par leurs
essais périodiques, sauvassent l'important gisement de l'oubli forcé où
l'eût plongé un emprisonnement absolu.
Un mois plus tard, rentré à Gloannic après l'achèvement de sa tournée,
Jouël, par une nuit limpide, mourut chargé d'ans et de gloire,--et
soudain un astre neuf brilla au firmament.
Prompt à reconnaître là cet incident surnaturel récemment prédit par
Jouël pour l'heure de son trépas, le peuple, avec certitude, salua en
l'étoile imprévue l'âme même du défunt, prête à veiller éternellement
sur les destinées du royaume.
Sachant désormais quel fait devait exprimer la formule propre à livrer
les immenses biens du Morne-Vert, le nouveau souverain, ambitieux fils
de Jouël, prononça devant la grille ensorcelée force textes laconiques
rapportant de mille façons diverses la transformation du feu roi en
astre des cieux. Mais il n'atteignit pas le dire juste, car les battants
restèrent clos. Et ce fut toujours en vain que, dans la suite, de
semblables tentatives eurent lieu derechef.
* * * * *
Or, cette proposition rebelle, Kourmelen, pendant son rêve, l'avait
reçue des lèvres de Jouël, autorisé à en faire l'aveu par le menaçant
orage politique suspendu sur le royaume.
Au seuil du Morne-Vert, il l'émit en ces termes, dont les chercheurs, au
cours des siècles, s'étaient seulement approchés:
«_Jouël brûle, astre aux cieux._»
La grille s'ouvrit largement--puis se referma, franchie par le visiteur,
qui pénétra dans la grotte verte.
Par ordre de Jouël, dont il comprenait le mobile, Kourmelen venait
cacher là tout l'or de sa couronne. Où trouver une retraite plus sûre
que cet antre, depuis si longtemps inviolé en dépit de mille efforts?
Puis, au cas même où un intrigant eût à force d'essais déniché le
_sésame_ exact, la présence dans la caverne d'innombrables pépites, dont
la Massive transformée par sa fonte ne se distinguait en rien,
constituait une garantie contre l'usurpation redoutée. Seul, en effet,
vu le fétichisme populaire, un front ceint de la couronne ancestrale
reconstituée sans nul conteste avec son or primitif pourrait devenir
royal. Et quel moyen aurait-on d'identifier le lingot vénérable parmi
tant d'autres spécimens pareils à lui?
Extrayant sans trop de peine un long caillou à moitié pris dans la
surface d'un bloc isolé de marbre vert, Kourmelen obtint une cavité
parfaite où le précieux objet lourd entra juste, offrant dès lors le
même aspect que les multiples échantillons d'or partout sertis dans
l'ophite de la caverne.
Mais un trop strict anonymat du lingot eût enlevé toute possibilité de
règne à Hello même, qui, un jour, avant de lui rendre pour son front la
forme d'une couronne royale, serait forcée d'en prouver au peuple, grâce
à une marque irréfutable, la provenance presque divine.
Avec la pointe de son poignard, Kourmelen, toujours sur injonction de
Jouël, commença de signer sur la plate-forme du bloc vert en ne rayant
que finement le marbre.
Depuis l'origine, les rois de Kerlagouëzo apposaient sur les actes
importants, au lieu de leur nom, le mot _Ego_, qui renforçait leur
prestige en faisant de chacun, pendant son règne, le _moi_ suprême, à la
fois source et aboutissement de tout. L'écriture et la date rachetaient
cette uniformité syllabique en désignant doublement sur chaque pièce le
souverain en cause.
N'hésitant pas, en pareille occurrence, à choisir sa griffe
prédominante, Kourmelen grava son _Ego_ habituel--puis data, non sans
recouvrir aussitôt l'inscription entière d'une mince couche de sable.
Par cette dernière précaution, le roi, qui en outre, à son entrée, avait
pour agir gagné exprès la plus obscure région de la grotte, rendait
presque impossible, pour tout chercheur non averti ayant par chance
inouïe réussi à prononcer le vrai _sésame_, la découverte de l'indice
inhérent à l'épigraphe.
Kourmelen, avec les cinq vocables puissants, rouvrit, pour sortir, la
grille prompte à se refermer derrière lui.
Revenu de son expédition, il déclara publiquement, mais en taisant
chaque détail, que la Massive, maintenant fondue, reposait par ses soins
dans le Morne-Vert, dont Jouël, en songe, lui avait livré le magique mot
de passe. Il importait que le peuple, pour garder foi en l'avenir, sût
qu'enfoui en lieu sûr l'or sacré, dont la perte supposée l'eût réduit à
un dangereux désespoir, était prêt à donner encore sa sanction à de
futurs souverains.
Sentant déjà l'étreinte de la mort, Kourmelen, hâtivement, acheva
d'exécuter les ordres de Jouël, qui, avec maintes recommandations
annexes, lui avait enjoint de prendre sans crainte, pour remplir
l'indispensable office de confident universel, un certain Le Quillec,
bouffon de la cour.
Borgne et hideux, Le Quillec, pour outrer le grotesque de sa personne,
objet de la risée générale, s'habillait toujours en rose comme le plus
coquet damoiseau et, plein d'esprit dans la riposte, cachait sous son
enveloppe comique une âme droite et bonne, sincèrement dévouée au roi.
D'abord étonné d'un tel choix, Kourmelen, à la réflexion, admira la
sagesse de Jouël. Mandataire plus sûr que quiconque, Le Quillec, en tant
qu'être vil et bafoué indigne à tous les yeux d'avoir pu être élu comme
dépositaire d'un grand secret, serait en outre à l'abri de toute
insistance ou menace tendant à le faire parler.
Le roi, sans restrictions, révéla au bouffon la formule introductrice,
la place du lingot fameux et l'existence de la signature probante. Quand
arriverait le moment propice d'agir, Hello, avertie comme fille de race
souveraine et divine par un de ces signes célestes refusés aux simples
humains tels que Le Quillec, viendrait de son propre mouvement trouver
le borgne pour lui réclamer ses secrets. Ce jour-là seulement, afin
qu'une involontaire marque d'intérêt ou de faveur ne pût éveiller
prématurément les soupçons de l'entourage, l'étrange confident aurait
été désigné à l'orpheline,--par un moyen que devait ignorer Le Quillec
même, actuellement voué à une longue attente passive.
Congédiant le bouffon, Kourmelen prit dans une réserve de jouets
destinés à sa fille un fantoche habillé de rose dont il ôta un œil.
La reine Pléveneuc, pendant sa grossesse, avait brodé sans nulle aide un
luxueux coussin bleu, appelé dans sa pensée à soutenir près d'elle sur
sa couche, jusqu'au jour des relevailles, l'enfant qu'elle attendait.
Kourmelen s'était toujours efforcé d'inculquer à Hello le respect de
cette relique, dont la pauvre mère, surprise par la mort, n'avait pu
faire usage. Ouvrant une portion de surjet, il glissa le fantoche au
plus profond de la plume puis enjoignit à une camérière de recoudre
l'endroit béant, dû selon son dire à un accident.
Le roi apprit sans témoins à Hello, mise en demeure de garder le secret
de l'entretien, qu'un présent l'attendait enfermé dans le coussin bleu,
dont elle ne devrait explorer les flancs que sur un ordre céleste.
Jusqu'à la fin Kourmelen n'avait fait que suivre en tout les
prescriptions de Jouël, dont il louait en lui-même la prévoyante
pénétration. Destinée en effet à ne recevoir l'avertissement céleste
qu'armée par l'âge contre ses antagonistes, Hello, en fouillant le
coussin, qui vu sa provenance auguste ne risquait pas de se perdre,
serait forcée de chercher quelque symbole dans l'insolite offrande faite
à une adulte d'un simple jouet naïf. A la longue, l'habit rose et l'œil
absent du fantoche évoqueraient fatalement dans sa pensée en travail le
bouffon Le Quillec, qu'elle irait questionner. De plus, si, odieusement
pressurants, les princes collatéraux arrachaient à Hello encore enfant
et faible le secret du coussin bleu,--sans raison d'insister, vu
l'intégralité apparente de l'aubaine, jusqu'au si essentiel aveu du
signal céleste à attendre,--l'émersion hors de l'épais duvet, dépourvu
du précieux document espéré, d'une bizarre poupée amusante si bien
adaptée à l'âge de la destinataire, semblerait trahir uniquement le
tendre caprice d'un père soucieux de doubler l'attrait de son cadeau par
l'imprévu d'une ingénieuse cachette. L'objet, sans conséquence palpable,
serait évidemment remis à Hello, qui, se bornant alors à l'employer pour
ses jeux, se dirait brusquement plus tard, au jour de la manifestation
céleste, que l'heure venait seulement de tinter où elle eût dû sonder le
coussin. Aussitôt, voyant jurer la puérilité du don avec
l'épanouissement de sa jeunesse, elle tomberait dans de fécondes
réflexions et, se rappelant les deux saillantes particularités du jouet,
ferait le rapprochement voulu, prompt à la conduire vers Le Quillec.
* * * * *
Bientôt Kourmelen mourut. Ses frères, profitant de la minorité d'Hello
pour former des partis, déchaînèrent la guerre civile, chacun tâchant de
conquérir le pouvoir. Mais, faute de l'or sacré apte à reconstituer la
Massive, nul d'entre eux ne parvint à se faire admettre pour roi.
Vainement de nouvelles paroles furent essayées pour ouvrir l'inflexible
grille du Morne-Vert, surtout fascinant désormais en tant qu'habitacle
du lingot monarchique. Assaillie de questions par ses oncles comme
dépositaire probable de quelque révélation paternelle devant conduire au
but, Hello sut garder son secret tout entier.
L'anarchie, dès lors, mina le royaume, puisque Hello même, avant de
posséder la Massive, ne pouvait être reine.
Toujours affublé de rose, Le Quillec, nanti d'une pension viagère léguée
par Kourmelen, faisait rire à la promenade, en ripostant finement à
leurs quolibets, tels anciens habitués de la cour.
* * * * *
Le temps passa, et Hello, à dix-huit ans, se prit à songer sans trêve au
symptôme céleste prédit par son père, dans l'espoir qu'un moyen lui
serait alors offert de sauver le pays, définitivement ruiné par un laps
ininterrompu de chaos et de luttes intestines.
Un soir de juillet, comme la jeune princesse revenait seule, les bras
chargés de fleurs, vers un château ancestral où elle résidait chaque
été, maints somptueux reflets rouges, nés du soleil à peine disparu,
incendièrent de longs nuages couchés à l'horizon.
S'arrêtant pour admirer la féerie crépusculaire, Hello vit certains
flocons étroits se courber étrangement sous l'action de la brise jusqu'à
former en lettres vagues cette locution:
_D'ORES._
L'ensemble s'effiloqua bientôt dans les airs. Mais Hello, le cœur
battant, avait reconnu, à sa nature céleste, le préavis annoncé.
_Maintenant_ elle devait agir.
Rentrée au château, elle ouvrit le coussin bleu, envers qui ne s'était
démentie jamais sa plus dévotieuse sollicitude, trop justifiée par le
contact sanctificateur des mains maternelles pour avoir pu sembler
suspecte. D'abord désappointée en n'y trouvant que le fantoche, elle
médita longuement, incitée aux recherches pénétrantes par la discordance
établie entre le jouet et son âge.
Soudain, au ton de l'habit et à la vacuité de l'orbite, la jeune fille
devina, en l'énigmatique poupée, une évocation de Le Quillec.
Elle manda le bouffon au château et l'instruisit de tout.
A son tour Le Quillec lui transmit les secrets confiés à son honneur,
l'adjurant de gagner incontinent le Morne-Vert pour suivre avec un
docile empressement l'ordre des nuages,--ordre impérieux envoyé à bon
escient en un moment fort propice, où aucun des usurpateurs éventuels,
qui tous venaient de s'affaiblir mutuellement par des luttes à outrance,
n'eût pu entraver efficacement la marche de la reine légitime quand,
détenant le lingot-fétiche, elle soulèverait sur ses pas l'enthousiasme
universel.
Installée dans une vaste litière, Hello partit sur-le-champ, escortée du
bouffon, qui, exposant partout à dessein le but réel du voyage,
suscitait l'adjonction au cortège de maints fanatiques, impatients de
voir l'événement mémorable appelé à faire cesser l'ère d'anarchie et de
ruine.
La jeune princesse atteignit donc le Morne-Vert au sein d'une foule
immense, qui réjouissait Le Quillec, avide de témoins pour sa scène
d'identification.
Ouvrant la grille avec la phrase efficace prononcée secrètement à voix
basse, le bouffon marcha dans la grotte vers la place indiquée, pendant
qu'une portion de la multitude le suivait sur sa demande pour constater
en ses moindres gestes une parfaite absence de complicité.
Désigné par Le Quillec puis soulevé à bras nombreux, le bloc marmoréen
de Kourmelen fut transporté au dehors, et la grille, encore béante, ne
se referma, vu l'extrême brièveté de la visite, qu'après la sortie du
dernier envahisseur.
Le bouffon, ôtant la couche de sable dissimulatrice, fit voir à tous,
dans la face haute du bloc, la signature du feu roi, proche le lingot
dynastique, ainsi authentifié.
Hello se dirigea vers Gloannic, emportant le bloc vert, mis intact
auprès d'elle en un coin de sa litière. Au milieu d'ovations fiévreuses
déchaînées par le succès de l'expédition, son cortège populaire
grossissait à chaque étape. Vainement les prétendants, pour l'arrêter en
chemin, haranguèrent leurs soldats, qui, au su de l'insigne recouvrance,
vinrent tous, fascinés par la gloire magique du lingot, se ranger
d'eux-mêmes sous la bannière de l'heureuse princesse.
Portée en triomphe jusqu'à son palais, Hello, avec l'or reconquis, fit
créer à nouveau la Massive, qu'elle ceignit un jour publiquement aux
cris délirants de «Vive la reine!» Le soir venu, on vit l'astre Jouël
briller plus encore que de coutume.
La souveraine voulut ensuite relever le pays avec les millions de la
caverne, dont l'exploitation s'organisa promptement. Divulguée, la
formule de la grille favorisa l'entrée ou la sortie d'ouvriers armés de
pics, et bientôt, grâce à l'or extrait en masse des profondeurs internes
du marbre vert, le royaume prospéra.
Souriante enfin et chérie par son peuple, Hello combla Le Quillec de
bienfaits.
Dans un élan d'exaltation joyeuse, on fit exécuter une statue qui,
représentant la jeune reine couronne au front, fut placée comme celle
d'une sainte au fond de certaine spacieuse niche, sous laquelle trois
hauts reliefs en couleurs commémoraient la sublime aventure.
*
* *
Or, l'examen le prouvait, c'était cette niche même qu'avaient mise à nu
les plus récentes fouilles accomplies par la société dont Canterel était
actionnaire.
Une facile enquête démontra que la statue absente, brisée en mille
fragments, gisait, au moment de la trouvaille, sous l'obscur abri de la
niche, jadis projetée en avant par le lointain cataclysme enfouisseur.
Le maître convoita cette pièce vénérable, dont la seule existence
décernait à la légende une curieuse part de réalité. Enchérissant ferme,
il en fut, à la vente, l'heureux adjudicataire et, l'installant dans son
parc, laissa vide pendant six ans la guérite de pierre, faute de trouver
quelque statue digne par son âge et sa valeur d'un aussi précieux
gîte,--mérité dernièrement par l'antique et glorieux Fédéral, qui reçut
là un abri contre le vent et la pluie.
* * * * *
Après un dernier regard jeté sur la double curiosité, nous suivîmes
Canterel, déjà prêt à nous distancer dans l'allée ascendante.
CHAPITRE II
A mesure que nous montions, la végétation devenait plus rare. Bientôt le
sol acheva de se dénuder de toutes parts, et, au terme du trajet, nous
eûmes connaissance d'une grande esplanade très unie et entièrement
découverte.
Nous fîmes quelques pas vers un point où se dressait une sorte
d'instrument de pavage, rappelant par sa structure les _demoiselles_--ou
_hies_--qu'on emploie au nivellement des chaussées.
Légère d'apparence, bien qu'entièrement métallique, la _demoiselle_
était suspendue à un petit aérostat jaune clair, qui, par sa partie
inférieure, évasée circulairement, faisait songer à la silhouette d'une
montgolfière.
En bas, le sol était garni de la plus étrange façon.
Sur une étendue assez vaste, des dents humaines s'espaçaient de tous
côtés, offrant une grande variété de formes et de couleurs. Certaines,
d'une blancheur éclatante, contrastaient avec des incisives de fumeurs
fournissant la gamme intégrale des bruns et des marrons. Tous les jaunes
figuraient dans le stock bizarre, depuis les plus vaporeux tons paille
jusqu'aux pires nuances fauves. Des dents bleues, soit tendres, soit
foncées, apportaient leur contingent dans cette riche polychromie,
complétée par une foule de dents noires et par les rouges pâles ou
criards de maintes racines sanguinolentes.
Les contours et les proportions différaient à l'infini,--molaires
immenses et canines monstrueuses voisinant avec des dents de lait
presque imperceptibles. Nombre de reflets métalliques s'épanouissaient
çà et là, provenant de plombages ou d'aurifications.
A la place occupée actuellement par la hie, les dents, étroitement
groupées, engendraient, par la seule alternance de leurs teintes, un
véritable tableau encore inachevé. L'ensemble évoquait un reître
sommeillant dans une crypte sombre, vautré mollement au bord d'un étang
souterrain. Une fumée ténue, enfantée par le cerveau du dormeur,
montrait, en manière de rêve, onze jeunes gens se courbant à demi sous
l'empire d'une frayeur inspirée par certaine boule aérienne presque
diaphane, qui, semblant servir de but à l'essor dominateur d'une blanche
colombe, marquait sur le sol une ombre légère enveloppant un oiseau
mort. Un vieux livre fermé gisait à côté du reître, qu'illuminait
faiblement une torche plantée droite dans le sol de la crypte.
Le jaune et le brun régnaient dans cette singulière mosaïque dentaire.
Les autres tons, plus rares, jetaient des notes vives et attirantes. La
colombe, faite de superbes dents blanches, avait une pose de rapide et
gracieux élan; participant à l'équipement du reître, des racines
habilement agencées composaient d'une part certaine plume rouge ornant
un chapeau sombre affalé près du livre, de l'autre un grand manteau
pourpre agrafé par une boucle de cuivre due à d'ingénieux attroupements
d'aurifications; un complexe amalgame de dents bleues créait une culotte
azurée, qui s'enfonçait dans de larges bottes en dents noires; les
semelles, très visibles, comprenaient un agrégat de dents noisette,
parmi lesquelles de nombreux plombages figuraient des clous
régulièrement espacés.
C'était sur la botte gauche que la _demoiselle_ se trouvait présentement
arrêtée.
En dehors du tableau, les dents gisaient de tous côtés avec la plus
complète incohérence, plus ou moins clairsemées sans aucun résultat
pictural. Autour de la limite fictive marquée à la ronde par les dents
les plus distantes de la région centrale, s'étendait une zone vide,
bordée elle-même par une corde grêle fixée de loin en loin au sommet de
minces piquets hauts de quelques centimètres. Nous étions tous rangés
devant cette barrière polygonale.
* * * * *
Soudain la hie s'enleva d'elle-même dans les airs et, poussée par un
souffle modeste, se posa non loin de nous, après une directe et lente
excursion de quinze à vingt pieds, sur une dent de fumeur brunie par le
tabac.
Canterel, nous entraînant d'un signe, enjamba la corde, franchit la
limite déserte et s'approcha de l'instrument aérien. Nous le suivîmes
tous, très attentifs à ne pas déplacer les dents éparses, dont
l'apparent désordre était sans nul doute le résultat laborieux d'études
approfondies.
De près, l'oreille percevait plusieurs tic tac, émis par la
_demoiselle_, qui brillait au soleil.
Sans nous marchander les plus séduisants commentaires, Canterel attira
notre attention sur les divers organes de l'appareil.
Juste au sommet de l'aérostat, laissée à nu par le filet formant là une
sorte de col sans relief, une soupape automatique d'aluminium comprenait
une ouverture circulaire à obturateur voisine d'un petit chronomètre au
cadran visible.
Sous le ballon, les cordages verticaux et ténus composant la partie
inférieure du filet, entièrement fait de soie rouge fine et légère,
agrippaient, en guise de nacelle, par des trous forés dans son bord
droit et très bas, un plateau rond d'aluminium, qui, ressemblant à un
couvercle renversé, contenait une substance jaune d'ocre étalée en
couche mince sur son fond horizontal.
Le dessous du plateau était centralement rivé au sommet d'un étroit
poteau d'aluminium cylindrique et vertical constituant le corps même de
l'objet.
Une longue tige, pareillement en aluminium, plantée de côté dans la
région supérieure du poteau, s'élevait obliquement vers le ciel, plus
haut que le plateau circulaire, et finissait en se ramifiant triplement.
Chacune de ses trois branches soutenait debout à son extrémité un
chronomètre assez grand, auquel s'adossait un miroir rond de même
circonférence; les trois cadrans, s'ignorant l'un l'autre, se trouvaient
orientés extérieurement dans trois sens divergents, alors que les trois
disques de verre étamé faisaient face à un commun espace médian et,
respectivement, regardaient à peu près l'ouest, le sud et l'est.
Actuellement le premier miroir recevait directement l'image du soleil et
la dardait en plein sur le second, qui la renvoyait vers le
plateau-nacelle, tandis que le troisième ne semblait jouer aucun rôle.
Chaque miroir tenait à son chronomètre par quatre tiges horizontales
délicatement dentées, fichées individuellement en haut, en bas, à droite
et à gauche dans le revers de son pourtour; ces tiges, dans les trois
cas, traversaient le chronomètre de part en part et pointaient de
l'autre côté, en marge périphérique du cadran, un peu inférieur comme
diamètre à l'ensemble du mouvement d'horlogerie.
Actionnées par d'invisibles roues dentées en rapport avec le mécanisme
des chronomètres, les tiges, par une grande variété de progressions et
de reculs, pouvaient donner aux miroirs toutes sortes d'inclinaisons;
l'avant de chacune se composait d'une petite boule métallique
emprisonnée aux deux tiers par une sphère creuse incomplète adaptée au
dos du miroir en jeu; ce mode d'attache se prêtait facilement aux
déplacements du disque réfléchissant dans les sens les plus divers.
Chaque jour le triple système suivait le soleil dans sa course, du lever
au coucher. Pendant la matinée le miroir tourné à l'est recueillait en
premier l'ensemble des feux étincelants; après le passage de l'astre au
méridien il devenait inactif et son vis-à-vis prenait son rôle. Militant
depuis l'aurore jusqu'au soir, le miroir contemplant le sud reflétait
toujours en deuxième, pour les braquer dans une direction invariable,
les effluves radieux que lui décochaient sans interruptions l'un ou
l'autre des brillants disques voisins.
Sur le milieu de la tige oblique triplement ramifiée à sa fin s'élevait
un court support droit, presque aussitôt divisé en deux branches courbes
formant une moitié de circonférence aux cornes pointées vers le zénith.
Ce demi-cercle, perpendiculaire à l'idéal plan vertical dans lequel se
trouvait la tige oblique, pouvait servir de cadre partiel à une
puissante lentille ronde qui, assimilant son diamètre horizontal au
sien, était fixée intérieurement par deux pivots à la portion culminante
des branches courbes.
Placée avec précision sur le chemin du faisceau lumineux répercuté en
second par le plus lointain miroir, la lentille était couchée
parallèlement aux rayons qui l'inondaient.
Un chronomètre de dimension minime, dont le cadran ornait extérieurement
la partie haute d'une des branches courbes, avait pour mission de faire
virer la lentille à tels moments strictement déterminés, grâce à une
subtile accointance entre son mouvement et le pivot contigu.
Assurant la stabilité de l'ensemble, une tige métallique horizontale,
terminée comme un demi-haltère par un contrepoids en boule, était vissée
dans le poteau d'aluminium du côté juste opposé à la lentille et aux
miroirs.
Une immense aiguille aimantée, semblant provenir de quelque géante
boussole, traversait perpendiculairement le poteau à mi-hauteur et,
présentant la même longueur de part et d'autre, servait, par son
magnétisme, à toujours maintenir, durant les vols, l'ustensile aérien
dans une orientation immuable. Sa pointe nord était placée droit
au-dessous du miroir inspectant le sud, alors que son piquant méridional
coïncidait de façon similaire, mais à moindre distance, avec le
contrepoids sphérique.
Comme base, trois petites griffes d'aluminium, courbes et tout unies,
rappelant en miniature les pieds d'un meuble, supportaient le bord
inférieur du poteau; chacune appuyait son extrémité sur le sol, en
donnant à la hie une assiette suffisante, et montrait extérieurement,
tout au bas de sa courbe régulière et sortante, le cadran d'un
chronomètre exigu à peine plus large qu'elle-même.
A mi-hauteur des trois griffes étaient respectivement ancrés, de façon
interne et convergente, trois minces clous horizontaux, dont la pointe
s'enfonçait très légèrement dans le pourtour d'une minuscule rondelle en
métal bleu, ainsi campée isolément et à plat dans l'espace, juste sous
l'axe du poteau. Une deuxième rondelle, de même format, mais dont le
métal offrait une teinte gris clair, stationnait directement au-dessus
de l'autre, à un millimètre d'intervalle, et se trouvait suspendue à une
fine tige verticale, qui, tenant par un bout au centre de sa surface
supérieure, disparaissait dans le poteau.
Un peu plus haut que le niveau d'attache des griffes, l'extrême portion
inférieure du poteau enchâssait, en un point de sa périphérie, le cadran
d'un dernier chronomètre.
* * * * *
Nous ayant laissé le temps nécessaire à un examen approfondi de la
_demoiselle_, Canterel revint sur ses pas suivi de notre groupe, et
quelques secondes plus tard nous étions tous postés comme précédemment
au bord de la corde, que nous avions franchie de nouveau.
Le bruit d'un faible choc attira bientôt nos regards vers le bas de
l'appareil; entre les trois griffes, la rondelle grise, s'abaissant sous
une poussée de sa tige, avait rapidement rejoint l'autre, et toutes deux
restaient maintenant collées étroitement. A l'instant précis de leur
réunion, la dent brune placée au-dessous d'elles avait quitté le sol et,
obéissant à quelque mystérieuse aimantation, s'était plaquée contre le
verso de la rondelle bleue. Pour l'oreille, les deux heurts, semblant
simultanés, s'étaient confondus en un seul.
Peu après, un éclair jaillit de la lentille, qui, ayant accompli
brusquement un quart de tour en pivotant sur l'axe de son diamètre
horizontal, coupait désormais perpendiculairement le faisceau lumineux
émis, suivant une obliquité descendante, par le miroir braqué au sud.
Par suite de cette manœuvre, les rayons, traversant le verre spécial, se
concentraient avec puissance sur l'aire intégrale de la substance jaune
étalée sous l'aérostat dans le plateau circulaire; quelques-uns des fins
cordages inférieurs du filet rayaient d'une ombre imperceptible ce
soudain miroitement. Sous l'effet d'intense chaleur ainsi produit la
matière ocreuse devait dégager un gaz léger pénétrant dans le ballon par
son ouverture évasée, car l'enveloppe se bombait graduellement. La force
ascensionnelle fut bientôt suffisante pour enlever l'appareil entier,
qui bondit doucement dans les airs, pendant que la lentille, effectuant
un nouveau quart de tour dans le même sens, obscurcissait l'amalgame
jaune en cessant d'y concentrer les rayons solaires.
Le vent avait changé pendant notre station par delà l'obstacle de la
corde, et la _demoiselle_ fut ramenée vers le tableau dentaire; mais ce
second trajet formait un angle assez ouvert avec le premier, et c'était
sur le plus sombre coin de la crypte où sommeillait le reître que
l'instrument se dirigeait.
En bas, pendant le vol, une des griffes s'allongea d'elle-même grâce à
une aiguille interne qui descendit d'un demi-centimètre.
Bientôt le ballon se dégonfla sensiblement, et l'appareil, s'abaissant,
établit ses deux griffes sans rallonge sur un ensemble de dents foncées
appartenant à l'une des berges de l'étang souterrain, tandis que
l'aiguille révélée depuis peu s'installait à même le sol au milieu d'un
espace resté vide. Au moment de l'atterrissage nous avions vu, sur le
sommet de l'aérostat, la soupape encore béante, qui, ayant laissé fuir
la quantité de gaz voulue, se refermait sans bruit à l'aide de son
obturateur, simple disque d'aluminium capable tour à tour de se cacher
puis de réapparaître en tournant, sans changer de plan, sur certain
pivot intéressant un point de son bord extrême. Par déduction analogique
nous comprenions maintenant comment le premier voyage de la hie s'était
perpétré au moyen de la lentille et de la soupape, dont les agissements
respectifs avaient alors échappé à nos yeux novices.
Entre les trois griffes la rondelle grise venait de se relever,
entraînée par sa tige, et de nouveau un millimètre d'écart la séparait
de la bleue. Aussitôt, prouvant que de ce fait l'aimantation était
détruite, la dent chargée de nicotine qui avait suivi l'appareil dans
les airs quitta le revers de la rondelle bleue et tomba sur le sol, où
elle combla en partie un point inachevé de la mosaïque. La teinte de la
nouvelle débarquée s'harmonisait avec celle des dents voisines, et le
tableau se trouvait un peu avancé par ce minime apport remisé en bonne
place.
La lentille exécuta un quart de tour dans le sens habituel, et les
émanations de la substance ocreuse, lumineusement échauffée, enflèrent
la baudruche. Le ballon s'enleva, pendant que la lentille pivotait
derechef et que l'aiguille-rallonge réintégrait la griffe qui lui tenait
lieu d'étui. La brise avait gardé son dernier cap, et la _demoiselle_
poursuivit sa course en ligne droite jusqu'à une solitaire et lointaine
racine rose, fine et pointue, sur laquelle une manœuvre de la soupape la
fit descendre et se poser.
*
* *
Canterel prit alors la parole pour nous expliquer la raison d'être de
l'étrange véhicule aérien.
Le maître avait poussé jusqu'aux dernières limites du possible l'art de
prédire le temps. L'examen d'une foule d'instruments prodigieusement
sensibles et précis lui faisait connaître dix jours à l'avance, pour un
endroit déterminé, la direction et la puissance de tout souffle d'air
ainsi que la venue, les dimensions, l'opacité et le potentiel de
condensation du moindre nuage.
Pour mettre en saisissant relief l'extrême perfection de ses pronostics,
Canterel imagina un appareil capable de créer une œuvre esthétique due
aux seuls efforts combinés du soleil et du vent.
Il construisit la _demoiselle_ que nous avions sous les yeux et la
pourvut des cinq chronomètres supérieurs chargés d'en régler toutes les
évolutions,--le plus haut ouvrant ou refermant la soupape, tandis que
les autres, en actionnant les miroirs et la lentille, s'occupaient de
gonfler avec les feux solaires l'enveloppe de l'aérostat, grâce à la
substance jaune, qui, due à une préparation spéciale, exhalait sous tout
ascendant calorique une certaine quantité d'hydrogène. C'était le maître
lui-même qui avait inventé la composition ocreuse, dont les effluences
allégeantes se produisaient seulement quand la lentille concentrait sur
elle les rayons de l'astre radieux.
De cette manière, Canterel avait un instrument qui, sans aucune autre
aide que celle du soleil plus ou moins dégagé, pouvait, en profitant de
tel courant atmosphérique prévu longtemps d'avance, accomplir un trajet
précis.
Le maître chercha dès lors quelle matière employer pour l'enfantement de
son œuvre d'art. Seule une fine mosaïque lui semblait apte à provoquer
un difficultueux et fréquent va-et-vient de l'appareil. Or il fallait
que les fragments multicolores, au moyen de quelque aimantation
intermittente, pussent être tour à tour attirés puis laissés par la
portion inférieure de la hie. Canterel, finalement, résolut d'utiliser
une découverte qui, faite par lui seul quelques années auparavant, avait
toujours donné dans la pratique d'excellents résultats.
Il s'agissait d'un curieux système permettant d'extraire les dents sans
aucune souffrance, en évitant l'emploi dangereux et nocif de tout
anesthésiant.
A la suite de longues recherches, Canterel avait obtenu deux métaux fort
complexes, qui rapprochés l'un de l'autre créaient à l'instant même une
aimantation irrésistible et spéciale, dont le pouvoir s'exerçait
uniquement sur l'élément calcaire composant les dents humaines.
L'un de ces métaux était gris, l'autre avait des reflets bleu d'acier.
Taillant dans chacun d'eux une rondelle d'un millimètre de rayon, il
avait fixé la grise à un fin manche rigide un peu oblique à son plan--et
enfoncé dans le pourtour de la bleue, à distances symétriquement égales,
la pointe de trois courtes tiges horizontales divergentes, tenant par
leur autre extrémité à la circonférence supérieure d'un petit cylindre
pourvu d'une mince poignée. Le moment venu, employant séparément ses
deux mains, il introduisait le cylindre dans la bouche du patient,
appuyait ses bords inférieurs, épais et non coupants, sur les deux dents
avoisinant de part et d'autre celle à enlever--puis amenait la rondelle
grise, qu'il collait exactement sur la bleue. L'aimantation se
produisait aussitôt, si brusque et si puissante que la dent malade,
obéissant à l'appel, quittait son alvéole sans donner à l'intéressé le
temps de percevoir la moindre secousse torturante--et se précipitait
vers la rondelle bleue en pénétrant dans le cylindre, qui, entièrement
de platine ainsi que les trois tiges, montrait une résistance à toute
épreuve. Lorsqu'il s'agissait du maxillaire inférieur, le cylindre se
posait normalement, la rondelle bleue en haut; dans le cas, au
contraire, où la mâchoire dominatrice se trouvait en jeu, la manœuvre,
bien que pareille, exigeait le renversement complet du cylindre et de la
rondelle grise. Pour les bouches dégarnies, si d'un côté le soutien
faisait défaut à cause d'une dent manquante, le maître, en vue d'un
emploi fort simple, choisissait dans un lot varié de parallélipipèdes
droits en ivoire plein celui qui, par sa hauteur, pouvait fournir la
meilleure suppléance; le cylindre, s'installant d'une part sur une dent,
de l'autre sur l'ivoire, offrait ainsi l'opposition voulue. Quand un
vide complet environnait la dent morbide, doublement isolée, deux
parallélipipèdes devenaient nécessaires. En présence de deux
dents-supports d'inégale grandeur, Canterel recourait à un assortiment
de petits carrés ivoirins d'épaisseurs diverses, dont un seul, mis sur
la plus basse, établissait, pendant l'instant critique, une parfaite
similitude de niveau.
Par une conséquence voulue de la combinaison atomique particulière qui
l'engendrait, l'aimantation s'exerçait seulement du côté intérieurement
assombri au début par le cylindre, dans le champ strict d'un impeccable
tube imaginaire de longueur indéfinie, dont l'axe eût traversé le centre
des deux rondelles et dont le diamètre eût égalé le leur. La rondelle
grise ne risquait donc pas d'attirer jusqu'à elle une des dents de la
mâchoire hors de cause, et la bleue ne projetait son action que sur une
portion de la dent visée, sans troubler aucunement les voisines; cette
action circonscrite, vu son extraordinaire intensité, suffisait à donner
le résultat cherché, complètement indolore par le fait de sa soudaineté.
La dent une fois extraite et adhérente à la rondelle bleue, Canterel
décollait aussitôt la grise, craignant que l'aimantation,
qui--expérimentalement il en avait acquis la certitude--eût persisté
malgré l'obstacle, ne bouleversât par accident une partie saine de la
denture à la suite d'un faux mouvement de l'opéré ou de lui-même.
Le procédé, bientôt connu, avait amené à _Locus Solus_ une foule de
visiteurs à fluxion, qui tous s'en retournaient ravis de la manière
prompte et confortable dont on venait d'arracher la cause de leur mal
sans qu'ils eussent ressenti le moindre à-coup pénible.
Pêle-mêle le maître entassait au rebut les dents descellées par son art,
et l'occasion lui avait toujours manqué pour s'occuper de cette
embarrassante réserve, dont la destruction s'était trouvée constamment
ajournée.
Après l'éclosion de son nouveau projet il bénit ces retards successifs,
qui mettaient à sa portée un élément utilisable et pratique.
Il prit le parti de consacrer son stock de dents à l'exécution de sa
mosaïque. Leurs nuances et leurs contours différaient suffisamment pour
se prêter à cette fantaisie, et un complexe enrichissement serait fourni
par l'ensanglantement plus ou moins vif des racines joint aux reflets
brillants des aurifications et des plombages.
Le maître fixa délicatement à la partie inférieure de sa hie, entre
trois griffes servant de supports, deux nouvelles rondelles pareilles à
celles qu'il employait pour ses opérations dentaires. Mais cette fois il
avait réglé la composition des deux métaux de manière à fonder une
aimantation beaucoup moins autoritaire; il ne s'agissait en effet que de
cueillir des dents simplement jonchées à terre, sans avoir à les
extirper de leurs alvéoles; en véhiculant leur léger butin d'un point à
un autre, deux rondelles aussi fortes que les primitives auraient happé,
pendant le trajet aérien, toutes les dents du sol qu'eût effleurées leur
champ d'appel, chaque dernière venue sautant verticalement pour se
coller sous la précédente; cet inconvénient capital n'était pas à
craindre, les rondelles neuves, identiques aux premières comme taille et
comme ton individuel, n'ayant que juste le pouvoir nécessaire pour héler
de très près une dent exempte de résistance. Un chronomètre placé au bas
du poteau d'aluminium devait, en actionnant certaine tige verticale,
déterminer à tour de rôle, pour tels moments précis, le rapprochement ou
l'écartement des deux métaux et rendre ainsi l'aimantation
intermittente.
Canterel aurait acquis des résultats analogues en adoptant pour sa
mosaïque des morceaux de fer doux diversement colorés, qu'un
électro-aimant eût sans peine captés puis lâchés par l'effet d'un
courant discontinu.
Mais ce procédé nécessitait dans la hie volante l'installation
difficultueuse d'un alourdissant système de piles plein de graves
inconvénients.
Le maître préféra donc sa première idée, qui, en exploitant de façon
inédite la trouvaille ancienne dont il tirait un juste orgueil, le
séduisait en outre par l'imprévu que donnerait au curieux tableau
projeté l'emploi de fragments découpés et teintés par le hasard seul à
l'exclusion de toute volonté artistique et préméditante.
Après avoir complété la _demoiselle_ par l'adjonction de la géante
aiguille de boussole, Canterel se vit encore en présence d'une condition
indispensable à remplir. Il fallait que l'appareil nomade pût conserver
une verticalité parfaite durant ses villégiatures sur les divers
districts de l'œuvre future. Or, plus la mosaïque avancerait, plus les
trois griffes-soutiens risqueraient de détruire l'équilibre général en
rencontrant des dents comme points d'appui; la hie, en se penchant,
compromettrait grièvement l'orientation si précise des miroirs à
évolution régulière, et une nouvelle ascension deviendrait impossible.
Pour trancher cette question d'importance vitale, Canterel évida la
portion basse des trois griffes et mit à chacune d'elles un chronomètre
de petit module, dont les rouages, au moment voulu, mobiliseraient
certaine aiguille interne à pointe arrondie en mesure de s'abaisser
temporairement.
Quand une griffe porterait sur une dent faisant déjà partie intégrante
de la mosaïque, les deux autres seraient d'avance rallongées par leur
aiguille respective dont le bout atteindrait le sol; parfois deux
griffes se poseraient sur des dents, l'autre se servant seule de son
aiguille.
Les fines tiges annexées sortiraient plus ou moins suivant le niveau des
dents, très variables d'épaisseur. En effet, molaires et palettes, dents
d'adultes et dents de lait donneraient, une fois couchées, un nombre
immense de hauteurs différentes, nombre accru par l'individualité de
chaque mâchoire. Ce fait ne nuirait pas au résultat final, la vigueur
picturale de la mosaïque n'ayant pas à souffrir d'une simple inégalité
de surface; mais Canterel se verrait forcé d'en tenir un grand compte
supplémentaire pour le réglage chronométrique des trois aiguilles; entre
une mâchelière d'homme et une incisive d'enfant, pour prendre les deux
extrêmes, le dénivellement serait relativement considérable, et, selon
qu'une des griffes choisirait l'une ou l'autre, les deux restantes
feraient accomplir à leur appendice intérieur un trajet long ou court
pour gagner le sol; en outre, chaque fois que deux griffes viseraient
simultanément deux dents de grosseur dissemblable, l'une d'elles aurait
recours à son aiguille; pendant les derniers jours, quand les trois
griffes ensemble, au moment de combler quelque lacune isolée,
s'abattraient sur trois dents, on remarquerait souvent l'immixtion d'un
ou deux des appendices mobiles malgré l'absence complète de tout contact
avec la terre.
Étant données ces diverses particularités, la mise au point des trois
plus bas chronomètres ne manquerait pas d'exiger un travail
exceptionnellement ardu. Par bonheur, le maître, sous le rapport des
aiguilles-rallonges, n'aurait à s'inquiéter que de l'emplacement même de
la future mosaïque et non des entours, où, l'espace ne lui étant pas
ménagé, il sèmerait les dents de telle sorte que la _demoiselle_, pour
ravir chacune, pût appliquer naturellement ses trois griffes sur le sol.
Esclave de l'orientation des courants atmosphériques susceptibles d'être
utilisés, Canterel, du moins, élirait à sa guise, sur une ligne droite
indéfinie, le point d'arrivée de chaque migration aérienne tendant vers
l'extérieur du tableau dentaire; il n'aurait pour cela qu'à faire agir
plus ou moins tôt le chronomètre de la soupape. Cette latitude lui
permettrait d'éviter, même pour le début de l'expérience, toute espèce
de tassements sur le vaste champ appelé à se dégarnir peu à peu, et dans
la partie préhensive de sa tâche la hie n'emploierait jamais les
aiguilles de ses griffes.
* * * * *
Pour l'œuvre d'art à exécuter, Canterel voulut choisir un sujet tant
soit peu fuligineux, à cause des tons bruns et jaunâtres qui
domineraient forcément dans les matériaux de la mosaïque; une scène
pittoresque au sein de quelque profonde crypte faiblement éclairée
devait à son idée fournir l'élément le plus propice, et il se rappela
certain conte scandinave qu'Ezaïas Tegner intitule _den Rytter_[1] dans
sa _Frithiofs Saga_, conte populaire et moral qui, répondant
parfaitement à ses vues par son principal épisode, a inspiré la
traduction suivante au folkloriste français Fayot-Roquensie.
[1] _Le Reître._
* * * * *
Vers 1650, un riche seigneur norvégien, le duc Gjörtz, s'était follement
épris de la belle Christel, épouse d'un de ses vassaux, le baron
Skjelderup.
Gjörtz manda auprès de lui le reître Aag, forban sans scrupules, qui,
pourvu qu'on le payât bien, ne reculait devant aucune besogne.
En termes ardents, le suzerain exposa l'irrésistible amour qui lui
étreignait le cœur--et promit une fortune au reître pour le jour béni
où, grâce à un discret enlèvement, il lui amènerait seule et sans
défense celle dont l'image le hantait jusque dans ses rêves.
Afin d'éviter toute compromission, Gjörtz se masquerait avec un loup
pour assouvir son désir. Sachant qu'une plainte adressée au roi
l'exposerait aux plus terribles représailles, il voulait priver Christel
de preuves et même de soupçons.
Aag se mit en campagne et alla se loger proche la résidence du baron
pour guetter l'occasion favorable.
Un soir, embusqué dans le parc du château qu'il épiait sans cesse, le
reître vit Christel, que les hasards d'une promenade solitaire
conduisaient de son côté. Au moment opportun, il s'élança d'un bond sur
l'infortunée jeune femme, dont ses mains ne purent arrêter le premier
cri. Skjelderup entendit cette exclamation de détresse et, appelant
plusieurs serviteurs à son aide, arriva en temps voulu pour délivrer sa
conjointe et s'emparer de l'agresseur.
Par ordre du châtelain, ivre de fureur, Aag fut à l'instant même
entraîné au fond d'une crypte énorme qui, s'étendant sous le parc, avait
précisément son entrée secrète au milieu d'un massif avoisinant le lieu
de l'attentat.
Cette retraite, depuis longtemps inutilisée, communiquait jadis avec les
souterrains du château pour pouvoir, en cas d'attaque victorieuse,
servir de refuge ignoré à un personnel nombreux, en laissant toujours
l'espoir de quelque fuite nocturne par l'issue du massif.
Parvenu au centre de la caverne avec ses gens et leur prisonnier,
Skjelderup fit planter debout dans le sol, composé d'une terre glaise
facilement pénétrable, certaine branche résineuse cueillie puis allumée
au moment de la descente.
Un étang croupissait dans la grotte, saturée de gaz malsains et
d'humidité.
Abandonnant le reître dans le repaire silencieux destiné à lui servir de
tombe, le baron remonta par le même chemin, suivi de ses serviteurs,
qui, devant lui, scellèrent l'entrée de la crypte à l'aide d'immenses
pierres rouges, trop lourdes pour les bras d'un homme seul; ces
matériaux provenaient de rocailles d'art presque en ruine qui bordaient
non loin de là une des allées du parc. Depuis plus d'un demi-siècle la
communication souterraine avec le château était comblée par des éboulis,
et rien ne pouvait soustraire le condamné à la mort lente et cruelle qui
l'attendait loin de tout secours humain.
* * * * *
Après avoir essayé vainement de remuer les pierres rouges entassées sur
l'ouverture qui lui avait livré passage, le reître fit le tour de sa
vaste prison, dont l'examen minutieux lui enleva d'emblée tout espoir
d'évasion.
Au cours de son exploration il avait ramassé dans un coin obscur certain
vieux livre pourri en maint endroit, seul vestige à peu près complet
d'un stock de volumes lamentables jetés là au rebut et presque anéantis
par la moisissure ou par les rats.
Revenu près de la torche, il examina l'ouvrage et vit l'en-tête suivant:
_Recueil des Kaempe Viser, publié pour la reine Sophie par Sorenzon
Wedel.--1591._
Dans l'espoir de chasser un instant par la lecture les pensées lugubres
qui l'assaillaient, Aag, s'étendant sur le sol, ouvrit le livre au
hasard et tomba sur cette légende naïve, intitulée _Conte de la Boule
d'Eau_.
* * * * *
Autrefois vivait près d'Eidsvold le prince Rolfsen, connu pour sa
grandeur d'âme et sa loyauté.
Maître d'immenses richesses, Rolfsen chérissait sa fille Ulfra, pure
adolescente aux vertus proverbiales; par contre il s'était vu forcé de
répudier ses onze fils, jeunes gens perfides, remplis d'instincts vils
et cruels.
A la mort de Rolfsen, la sage Ulfra, bien qu'elle fût la plus jeune,
entra en possession de tous les biens de son père, qui l'avait nommée
son héritière unique.
Les onze frères, fous de rage, allèrent trouver la fée malfaisante
Gunvère et la prièrent de faire périr Ulfra au moyen de quelque
sortilège.
Gagnée incontinent à la mauvaise cause des solliciteurs, la fée, avec
regret, déclara sa puissance trop limitée pour provoquer directement le
trépas de la jeune fille. Elle pouvait seulement la métamorphoser en
colombe pendant l'espace d'une année, au cours de laquelle les onze
frères lui donneraient facilement la mort s'ils réussissaient à la
découvrir dans le _Fuglekongerige_--ou _Royaume des Oiseaux_,--lieu de
retraite au sein duquel se passerait tout son temps d'exil.
Les jeunes gens acceptèrent l'offre de Gunvère, qui, après avoir nasillé
une formule magique, leur annonça qu'Ulfra, soudainement changée en
colombe, venait de prendre son vol en leur laissant le champ libre pour
l'accaparement de ses trésors.
Avec mille recommandations la fée leur remit une cage contenant un linot
qui, une fois lâché, devait les conduire, en voletant, jusqu'au royaume
des oiseaux--puis leur apprit un mot cabalistique propre à les préserver
d'un péril mortel au moment de toucher au but.
En effet, le Fuglekongerige était gardé par un génie terrible qui, sous
la forme d'une sphère d'eau aérienne, de moyenne grosseur, en
interdisait l'accès aux chasseurs aventureux.
Tout être vivant effleuré par l'ombre de l'étrange boule mourait à
l'instant. Le danger persistait durant la nuit, où, dans le ciel
toujours pur d'un climat privilégié, la lune ou les étoiles produisaient
une clarté suffisamment brillante pour être occultée de façon
appréciable.
Articulé à voix haute, le vocable magique livré par Gunvère forcerait le
globe liquide à fuir au loin.
Les onze frères quittèrent la fée, qui leur recommanda de faire
diligence, car, s'ils ne lui ôtaient l'archée, Ulfra, au bout d'une
année, désertant le Fuglekongerige à tire-d'aile, retrouverait sa forme
première pour occuper de nouveau son rang et jouir de sa fortune au
détriment des spoliateurs.
Avant tout, les jeunes gens allèrent prendre possession des richesses
paternelles, que la disparition de leur sœur venait de laisser vacantes.
Oubliant que Gunvère leur avait enjoint de se hâter, ils menèrent
pendant près d'un an accompli une vie de folle bombance, jetant l'or à
pleines mains et profitant du présent joyeux sans souci de l'avenir.
Quelques jours seulement avant la date fatale, se souvenant brusquement
du danger qui les menaçait, ils se mirent en route en lâchant le linot,
dont la cage, depuis la première heure, avait toujours été munie
régulièrement de grains nourrissants et variés.
A la suite de l'oiseau, qui, sûr de son chemin, voletait dans une
direction fixe, ils fournirent plusieurs longues étapes et eurent enfin
connaissance d'un bois immense plein de bruissements de plumes et de
pépiements. Le linot s'arrêta, leur indiquant ainsi qu'ils venaient
d'atteindre le Fuglekongerige.
Il faisait grand jour, et le soleil étincelait dans un ciel radieux.
Tout à coup les onze frères, terrifiés, virent apparaître la sphère
d'eau annoncée par la fée; ils cherchèrent vainement le mot
préservateur, depuis longtemps oublié au milieu d'innombrables orgies.
La boule approchait, dessinant sur le sol une ombre pâle qui d'abord
éclipsa le linot, réduit par la fatigue à sautiller péniblement sans
faire usage de ses ailes. L'oiseau, comme foudroyé, tomba mort avant
d'avoir pu exhaler une plainte.
Dès lors une chasse effroyable commença. Les jeunes gens, ployés par
l'épouvante, cherchaient à fuir le fléau aérien qui les poursuivait avec
acharnement. La lutte ne pouvait durer, tant le globe fluide mettait
d'agilité à déjouer les feintes brusques tentées par les condamnés pour
se soustraire à l'ombre mortelle.
Mais, depuis quelques instants, une colombe, s'élevant hors du
Fuglekongerige, avait pris sa course à plein vol vers le lieu découvert
où se jouait la scène angoissante.
Planant au-dessus de la sphère pour éviter l'obscurcissement meurtrier,
la nouvelle venue, en baissant le bec, but avidement jusqu'à la dernière
goutte l'eau vagabonde et terrible.
Les onze frères, comprenant qu'ils se trouvaient en présence d'Ulfra,
mirent un genou en terre, émus et repentants.
La colombe, se faisant guide à la place du linot, les entraîna sur la
route du retour, où ils la suivirent docilement.
Le domaine familial une fois en vue, les temps maléfiques étant révolus,
la douce Ulfra reprit sa forme féminine--et prononça quelques paroles de
touchante conciliation, en tendant les bras à ses frères, dont elle
avait su pénétrer les ténébreux agissements.
Les jeunes gens, amendés, vécurent désormais auprès de leur sœur, qui,
rentrée en possession de son immense avoir, les combla de tendresse et
de libéralités.
* * * * *
Au fond de la grotte où le baron Skjelderup venait de l'enterrer vivant,
Aag avait conquis un peu d'oubli dans sa lecture.
Se voyant gagné par le sommeil, il posa le volume auprès de lui et, le
corps à l'abandon, ne tarda pas à s'endormir.
Un rêve, inspiré par le texte récemment assimilé, lui montra bientôt les
onze frères de la légende fléchis de terreur par la sphère d'eau, dont
l'ombre estompait mortellement le linot conducteur,--tandis qu'au loin
une neigeuse colombe s'élançait pour porter secours à ses persécuteurs.
Peu à peu la colombe s'accentua davantage, et le reître se sentit frôlé
par elle. Ouvrant les yeux, il vit à ses côtés Christel, qui lui
pressait la main pour l'éveiller.
En quelques mots la jeune femme lui conta les événements qui avaient
suivi l'apposition des pierres rouges sur l'orifice de la crypte.
Obsédée par la pensée de la mort affreuse réservée à son agresseur,
Christel avait pris dans la bibliothèque du château puis transféré
jusqu'à sa chambre une réunion de vieux manuscrits émaillés de plans et
d'indications concernant la construction fort ancienne du domaine des
Skjelderup.
Elle espérait trouver dans ces documents le signalement révélateur de
quelque passage clandestin, suffisamment praticable pour lui permettre
d'arriver seule jusqu'au reître, en évitant les risques d'indiscrétion
que lui eût fait courir toute aide étrangère.
De minutieuses recherches lui apportèrent la réalisation de ses désirs.
Après avoir gravé dans sa mémoire chaque terme d'un long paragraphe
complexe et précis, elle se rendit au milieu de la nuit dans les caves
du château et, levant beaucoup la main, pressa un ressort invisible
masqué par une des nombreuses aspérités de certain mur sombre et
rugueux.
Bientôt une dalle du sol, sans pencher d'aucune manière, monta
d'elle-même assez haut puis s'arrêta, soutenue au-dessus de son alvéole
par quatre épaisses tiges verticales; l'ouverture mise à nu était
comblée par une nappe d'eau.
Christel poussa un nouveau ressort, plus à droite, dans la même région
du mur, et, dès lors, l'eau, en baissant, découvrit quelques marches
aboutissant à un couloir souterrain. La jeune femme descendit et
s'engagea dans le tunnel obscur, parmi les suintements de l'onde glacée
qui, l'instant d'avant, en garnissait toute la longueur.
Elle déboucha ainsi dans la crypte du reître, juste sous l'affleurement
habituel de l'étang, dont un décroissement initial, dû au second ressort
manœuvré, avait amené le vidage du tunnel. En marchant avec précaution
sur une saillie interne en pente douce elle atteignit le sol même de
l'antre--et put s'approcher du prisonnier pour le tirer de son lourd
sommeil.
* * * * *
Bouleversé par ce récit, Aag fut frappé, malgré lui, du rapport établi à
la dernière seconde par son rêve entre Christel et cette blanche colombe
dont il s'était cru effleuré en percevant l'attouchement libérateur qui
l'avait éveillé. Dans les deux cas l'innocence lâchement persécutée
venait victorieusement secourir l'instrument même de ses maux ou de ses
périls.
Pendant qu'il se livrait à ces réflexions, Christel, non sans lui faire
signe de la suivre, avait regagné, par la même saillie déclive, le
passage souterrain ouvert dans la paroi humide de l'étang.
Après un trajet silencieux, tous deux sortirent par l'issue mystérieuse
dissimulée dans les caves du château.
En faisant jouer successivement tout au bas du mur, à droite puis à
gauche, deux ressorts encore inemployés coïncidant verticalement avec
les deux premiers, Christel provoqua d'abord le retour des eaux, qui,
atteignant leur ancien arasement, prouvèrent que l'étang de la grotte
s'était de nouveau empli jusqu'au bord,--ensuite la descente de la
dalle, dont la masse régulière combla hermétiquement l'étroite percée
occulte. La jeune femme admirait la prévoyance avec laquelle
l'architecte avait jadis ménagé ce passage secret, utile à quelque fuite
désespérée même au temps où une simple porte--exempte d'éboulis mais
susceptible d'être facilement condamnée par un envahisseur
perspicace--séparait seule la crypte du château. En pensée elle voyait
le mécanisme caché, dont les documents de la bibliothèque feuilletés
quelques heures auparavant lui avaient montré le fonctionnement grâce à
diverses coupes de sous-sol commentées par un texte précis: un boyau
souterrain reliait l'étang de la caverne au lac Mjösen, qui s'étendait
juste au même niveau à trois kilomètres à l'est; le second ressort,
pendant tout le temps où on appuyait sur lui, lâchait le jet d'une
conduite hydraulique dans l'intérieur d'un récipient qui, une fois
alourdi, descendait en formant contrepoids; actionné par ce fait, un
délicat système de bielles et de leviers obstruait le boyau, ouvrant en
même temps un déversoir foré à deux mètres de profondeur dans une des
parois de l'étang, qui aussitôt se vidait partiellement dans un puits
naturel; c'est alors que la communication devenait praticable entre la
crypte et le château, par suite de l'abaissement des eaux. Le troisième
ressort, pressé avec vigueur, enfonçait de force et temporairement le
résistant obturateur à refoulement automatique de certain orifice ménagé
dans le bas du récipient, qui, promptement délesté de tout son liquide,
remontait jusqu'à sa place primitive,--pendant que bielles et leviers,
détruisant leur premier travail, bouchaient le déversoir du puits et
libéraient le boyau, par lequel le lac Mjösen emplissait de nouveau
l'étang. C'était d'ailleurs par un principe analogue de contrepoids à
eau tour à tour gorgé puis tari que le premier et le quatrième ressort
remuaient la dalle.
Entraînant le reître par d'obscurs escaliers, Christel, avec deux clés
dont elle s'était munie d'avance, ouvrit la porte du perron puis celle
du parc et accorda en même temps à son agresseur la liberté complète et
le pardon.
Au lieu de saisir une occasion si tentante de perpétrer l'enlèvement qui
devait lui rapporter une fortune, Aag, influencé par l'amendement des
onze frères dépeints dans les Kaempe Viser, se jeta aux genoux de
Christel pour lui exprimer son repentir et sa reconnaissance.
Puis il se sauva dans la nuit, pendant que la jeune femme réintégrait
silencieusement ses appartements.
* * * * *
Adoptant ce sujet, qui lui fournissait la fuligineuse crypte souhaitée,
Canterel choisit dans son parc une place très découverte, remarquable
par l'instabilité de direction observée dans les souffles la parcourant.
Ces changements continuels ne pouvaient que favoriser les nombreux
va-et-vient que la _demoiselle_ aurait à effectuer pour l'exécution du
tableau. Il fit aplanir avec une rigoureuse perfection toute la région
qu'il se promettait d'utiliser--puis attendit patiemment l'apparition
dans ses pronostics d'une future période de deux cent quarante heures
qui, partant de la fin d'un coucher de soleil, ne comportât ni pluie ni
tempêtes. L'expérience ne pouvait en effet se concevoir par un vent
excessif, et une averse plus ou moins fouettante eût dérangé maintes
combinaisons en alourdissant l'enveloppe de l'aérostat et en ternissant
miroirs et lentille.
Le moment venu, il amena sur la place ventilée la hie aérienne ainsi
qu'une caisse volumineuse contenant les dents extraites par lui depuis
la découverte de ses deux métaux attractifs.
Là, ses prévisions météorologiques sous les yeux, il se livra pendant
une nuit complète à un terrible labeur, distinguant sans erreurs les
multiples coloris subtils de ses matériaux dentaires grâce à l'étrange
et prodigieuse lumière d'un phare spécial, qui, inventé par lui depuis
peu, avait révolutionné le monde des ateliers et académies en permettant
à n'importe quel peintre de travailler après l'apparition des étoiles
avec la même sûreté qu'en plein jour. Exprès il s'était assigné le soir
comme point de départ des vingt tours de cadran prophétiques, afin de
ménager à ses complexes préparatifs de longues heures noires forcément
nulles pour la _demoiselle_, qui, en commençant sa tâche dès l'aube
subséquente pour la terminer au serein du dixième jour, emploierait sans
en rien perdre toute la partie diurne et utilisable du laps de
prédictions.
Attentif à ne pas gaspiller un instant, il s'appliquait à combiner
l'éclosion de son œuvre d'art, les regards fixés de temps à autre sur un
modèle exécuté à l'huile, d'après ses indications, par un portraitiste
avisé, qui avait distribué chaque teinte en quantité plus ou moins
grande suivant le nombre de dents ou de racines la représentant.
Laissant libre l'emplacement de la future mosaïque, il semait sciemment
aux alentours les éléments dentaires de toutes nuances, pour les rendre
prêts à être happés aux différents pèlerinages de la hie.
D'avance, les dents étaient judicieusement orientées selon le sens exact
que leur assignaient dans le tableau leurs divers contours, de même que
les racines, toujours séparées de la couronne, séance tenante, par une
section faite avec une petite scie _ad hoc_.
Conjointement à ces absorbantes semailles, Canterel établissait, au
millième de seconde près, les futurs embrayages délicats de certain
mécanisme supplémentaire et moteur dont il avait individuellement pourvu
les neuf chronomètres, qui, une fois remontés, marcheraient deux cent
trente-trois heures pleines, ère de précaution un peu supérieure--vu la
phase solaire de l'année--au temps que vivrait l'aventure entre la
première aube et le dernier crépuscule.
Une brise devant naître à telle fraction de minute et se diriger dans
tel sens, la lentille, mue par son chronomètre spécial, concentrerait
les rayons solaires sur la substance jaune--et garderait plus ou moins
longtemps sa position calorifique suivant la pureté de l'atmosphère et
la puissance thermique de l'astre radieux, proportionnelle à la courbe
de son évolution, puis, surtout, suivant l'opacité relative et la durée
d'occultation de tel nuage passant sur le disque flamboyant. Dans la
partie de sa besogne concernant la lentille, le maître tint compte, une
fois pour toutes, des ombres fines que marqueraient sur la matière
ocreuse quelques-unes des soies du filet.
Le réglage chronométrique de la soupape demandait une grande
application. Certains souffles violents auraient pu emporter la hie
pendant ses temps de repos, et un dégonflement partiel serait parfois
nécessaire indépendamment des pérégrinations aériennes, dans le seul but
d'alourdir l'ensemble en vue d'une stabilité plus résistante. Cette
particularité aurait un contre-coup direct sur le travail de la
lentille, obligée d'éblouir ensuite plus longuement l'amalgame jaune
pour compenser les pertes d'hydrogène.
En bas, la tâche des deux rondelles consacrées à l'attirance puis au
lâchage des dents était plus facile à mettre au point. En revanche,
l'arrangement des trois chronomètres dédiés aux rallonges internes des
griffes astreignit Canterel à d'effrayants calculs. Quant aux miroirs,
leurs déplacements, parfaitement réguliers, ne viseraient qu'à suivre le
soleil dans sa course; mécaniquement leur orientation générale
changerait un peu chaque jour, à cause de la modification quotidienne
apportée dans l'apparente course de l'astre radieux par l'inclinaison du
plan de l'équateur sur celui de l'écliptique.
L'appareil devait invariablement rester stationnaire du coucher au lever
du soleil--et ne jamais recevoir aucun attouchement, car les
chronomètres seraient ordonnés d'avance jusqu'au dernier jour inclus.
Les cadrans, laissés visibles à dessein, permettraient de savoir
constamment si les mouvements, exempts de la plus minime perturbation,
continuaient bien tous à donner la même et vraie heure.
Canterel termina ses apprêts au chant du coq et emplit alors l'aérostat
d'une provision équilibrante et fondamentale d'hydrogène, obtenue
routinièrement sans rien emprunter à la substance ocreuse. En tirant
parti de tous les caprices possibles du vent, la hie achèverait sa
mosaïque à la brune du dixième jour, reproduisant strictement, en plus
grand, le modèle fait à l'huile, sauf quatre minces bandes extérieures
qui manqueraient individuellement à chacun des côtés, sans porter par
leur insignifiante absence, choisie à bon escient de préférence à toute
autre, nul préjudice à l'ensemble du sujet. Forcément inemployées, les
dents d'abord destinées à l'extrême bordure du tableau furent supprimées
en tant que déchet, et le maître, qui avait annoncé publiquement ses
projets, fit ouvrir les portes de son domaine, pour que des témoins
pussent venir à toute heure assister aux légères promenades de
l'instrument et contrôler le défaut absolu de tricherie. Une corde
tendue sur des piquets bas forma autour du lieu captivant un obstacle
polygonal, propre à maintenir les visiteurs à une distance suffisante
pour éviter aux souffles d'air la moindre gêne appréciable. Enfin la
_demoiselle_ fut posée au-dessus d'une œillère isabelle, où elle
attendit le moment d'utiliser _motu proprio_ la première haleine
favorable.
L'expérience, touchant presque à sa fin, durait maintenant depuis sept
jours, et jusqu'ici l'ustensile ambulant, grâce à la merveilleuse
adaptation de ses chronomètres, avait toujours transféré dents ou
racines aux places voulues. Les trajets, parfois, se succédaient assez
vite par suite de l'allure continuellement fantasque du vent; souvent
aussi, la brise s'éternisant dans une direction constante, l'appareil
attendait pendant des heures l'occasion de reprendre son vol. De temps à
autre, des étrangers se présentaient par petits groupes, et, depuis que
Canterel parlait, plusieurs personnes s'étaient discrètement approchées
pour épier la prochaine ascension de l'aérostat.
*
* *
Comme le maître achevait sa conférence improvisée, un bruit sec, déjà
connu de nous, attira notre attention vers les trois griffes supportant
la _demoiselle_. Subissant la poussée de sa tige, actionnée par le
mécanisme supplémentaire du chronomètre enchâssé dans le bas du poteau,
la rondelle grise, descendant de nouveau, venait de se coller contre la
bleue, sous laquelle adhérait maintenant, enlevée à l'instant par
l'aimantation soudaine, la racine qui tout à l'heure avait servi de but
à l'appareil.
La lentille pivota comme de coutume pour créer un supplément
d'hydrogène--puis tourna une seconde fois pendant que la hie s'envolait,
dérobant la racine.
Un souffle assez lent chassa la _demoiselle_ vers la plume déployée sur
le chapeau du reître; la soupape fonctionna juste à la seconde propice,
et l'appareil, en se posant, lâcha par écartement des rondelles sa proie
mince et légère, achevant ainsi une place rose pâle qui, subtilement
dégradée, formait le bord de la plume, dont l'arête médiane était faite
de racines écarlates. Les griffes ayant trouvé trois supports corallins
de hauteur pareille, aucune des fines rallonges intérieures n'était
sortie.
Presque aussitôt la lentille exécuta une nouvelle manœuvre génératrice
de pouvoir ascensionnel--suivie d'un deuxième quart de tour;
invariablement ses évolutions partielles avaient lieu dans le sens
adopté pour les aiguilles de montre.
La hie, continuant en droite ligne dans l'axe de sa dernière traversée,
alla tomber, grâce à la soupape, sur une merveilleuse canine plus
blanche qu'une perle, qui, au dire de Canterel, provenait de
l'éblouissante denture d'une ravissante Américaine.
Au moment où s'effectua l'aimantation due au rapprochement des
rondelles, un nuage rapide couvrit le disque entier du soleil, amenant
différentes perturbations dans les couches d'air, où circulèrent des
courants nouveaux.
La lentille se remit vivement dans sa position active.
Le passage du voile de brume était prévu depuis l'origine par Canterel,
qui avait réglé en conséquence les embrayages du chronomètre en jeu. La
station militante du verre concentrateur se prolongea donc beaucoup plus
que les deux fois précédentes, où, vu l'ardeur du soleil exempt de
toutes vapeurs, quelques secondes avaient suffi pour faire naître une
copieuse ration d'hydrogène.
La manœuvre allégeante terminée, la _demoiselle_ prit un silencieux
essor et, grâce à une saute de vent soudaine, s'abattit sur la colombe
du rêve, dont l'extrémité d'une aile fut complétée par la blanche
laniaire logée en bonne place. Cette fois, obéissant à son chronomètre,
l'aiguille interne d'une des griffes s'était grandement abaissée à la
fin du parcours pour appliquer sa pointe inoffensive sur le sol; grâce à
elle l'équilibre se trouvait sauvegardé, les autres griffes s'appuyant,
plus haut, sur deux dents de niveau pareil.
L'aérostat, que la soupape venait de dégonfler, fut rempli puis soulevé
par une intervention durable de la lentille, et, pendant que
l'aiguille-rallonge rentrait mécaniquement dans sa griffe, l'instrument,
persévérant dans la même direction, alla s'emparer, au loin, d'une dent
bleue fort régulière, semblable à celle qui, d'après les chroniques du
second empire, déparait isolément le splendide appareil masticateur de
la comtesse de Castiglione, constituant ainsi l'unique et sensationnelle
imperfection de cette beauté sans égale.
A ce moment, le nuage, glissant assez vite, cessa de voiler le soleil,
qui reconquit toute sa puissance.
Cette réapparition marqua la fin des courants contraires qui s'étaient
manifestés pendant l'éclipse passagère, et la brise reprit à peu près
son ancienne orientation.
La lentille n'eut pas besoin d'un long effort pour provoquer l'envol de
l'errante machine, qui bondit gracieusement jusqu'à la culotte du
reître, où la fit choir un brusque agissement de la soupape.
Ici les griffes trouvèrent trois points d'arrivée très étagés,
qu'établissaient le sol et deux dents outremer d'épaisseur différente;
mais, d'avance, sous l'influence respective de leurs chronomètres, deux
aiguilles avaient plongé inégalement, et maintenant la plus longue
touchait terre tandis que l'autre portait sur la dent de moindre cubage.
Le nouvel acompte indigo tomba juste où il fallait, et le ballon,
promptement doué d'un supplément de force, poursuivit son trajet
rectiligne jusqu'à une mâchelière noire, énorme et hideuse, autour de
laquelle la _demoiselle_ campa doucement ses griffes, toutes trois,
depuis un instant, uniformément dépourvues d'aiguille visible.
Annonçant, d'après ses souvenirs, qu'une interminable attente serait
nécessaire pour assister à la prochaine déambulation automatique,
Canterel nous entraîna d'un pas lent vers une autre région de l'immense
place.
CHAPITRE III
Comme point de direction le maître avait choisi une sorte de diamant
géant qui, se dressant à l'extrémité de l'esplanade, avait déjà maintes
fois attiré de loin nos regards par son éclat prodigieux.
Haut de deux mètres et large de trois, le monstrueux joyau, arrondi en
forme d'ellipse, jetait sous les rayons du plein soleil des feux presque
insoutenables qui le paraient d'éclairs dirigés en tous sens. Fixement
soutenu par un rocher artificiel très peu élevé dans lequel s'encastrait
sa base relativement minime, il était taillé à facettes comme une
véritable pierre précieuse et semblait renfermer différents objets en
mouvement. Peu à peu, en s'approchant de lui, on percevait une vague
musique, merveilleuse comme effet, consistant en une série étrange de
traits, d'arpèges ou de gammes montants et descendants.
En réalité, ainsi qu'on s'en rendait compte de tout près, le diamant
n'était autre qu'un immense récipient rempli d'eau. Quelque élément
exceptionnel entrait sans nul doute dans la composition de l'onde
captive, car c'était d'elle et non des parois de verre que venait toute
l'irradiation, qu'on sentait présente en chaque point de son épaisseur.
Les yeux appliqués contre l'une quelconque des facettes, on embrassait
d'un seul regard circulaire tout l'intérieur du récipient.
Au milieu, une jeune femme gracieuse et fine, revêtue d'un maillot
couleur chair, se tenait debout sur le fond et, complètement immergée,
prenait maintes poses pleines de charme esthétique en balançant
doucement la tête.
Un gai sourire aux lèvres, elle semblait respirer librement dans
l'élément liquide l'enveloppant de toutes parts.
Entièrement éployée, sa chevelure, blonde et superbe, tendait à s'élever
au-dessus d'elle, sans toutefois atteindre la surface. Au moindre
mouvement, chaque cheveu, entouré d'une sorte de mince fourreau aqueux,
vibrait sous le frottement des nappes fluides, et la corde ainsi formée
engendrait, selon sa longueur, un son plus ou moins haut. Ce phénomène
expliquait la séduisante musique entendue aux approches du diamant.
L'habile jeune femme la produisait à dessein, réglant savamment ses
crescendo ou diminuendo par le degré variable de force et de rapidité
choisi pour les oscillations de son cou. Les gammes, traits ou arpèges,
dans leurs ascensions et dégringolades mélodieuses, pouvaient s'égrener
sur un champ d'au moins trois octaves. Souvent l'exécutante, se bornant
à mollement accomplir de légers dandinements du crâne, restait confinée
dans un registre fort restreint. Puis, se déhanchant pour imprimer à son
buste un large et continuel mouvement de roulis, elle employait toutes
les ressources de son curieux instrument, qui donnait alors son maximum
d'étendue et de sonorité.
Cet accompagnement mystérieux convenait idéalement aux poses plastiques
de la jeune femme, semblable à quelque troublante ondine. Le timbre
avait une saveur singulière, due au milieu liquide où les sons se
propageaient.
Passant parfois devant elle, un surprenant animal explorait l'énorme
cuve en nageant allégrement,--sujet terrestre à coup sûr, comme en
témoignait sa structure de quadrupède griffu. Rose et exempte de tout
pelage, sa peau impressionnante déroutait l'observateur; mais un formel
renseignement spécifique était fourni par ses yeux, qui sans conteste
appartenaient à un chat.
A droite, un objet peu consistant, immergé à une profondeur de cinq
décimètres, pendait au bout d'un fil. Ce ne pouvait être que le résidu
interne d'une face humaine, sans nul vestige d'éléments osseux, charnels
ou cutanés. Sous le cerveau, demeuré intact, les muscles et nerfs
développaient de tous côtés leurs réseaux complexes. Grâce à une mince
carcasse presque invisible soutenant délicatement ses moindres coins,
l'ensemble conservait sa forme originelle, et rien qu'à la configuration
de tel plexus on reconnaissait clairement la place des joues, de la
bouche ou des yeux. Chaque fibre avait une enveloppe aqueuse rappelant,
en plus épais, les fourreaux ténus mis aux cheveux de l'ondine. C'était
par trois points périphériques de la carcasse, situés juste sous la
cervelle, que le fil, se détriplant dans son extrême portion inférieure,
supportait le tout.
* * * * *
En poursuivant l'examen vers la droite on apercevait un minuscule fût de
colonne, qui, parfaitement vertical, se maintenait immobile entre deux
eaux.
* * * * *
Sur le fond du vaste réservoir gisait un long cornet métallique très
pointu, percé de plusieurs trous.
* * * * *
Attirés à gauche par Canterel et postés devant d'autres facettes, nous
pûmes contempler de près une série de petits individus tantôt seuls,
tantôt accouplés ou groupés, qui, pareils à des ludions, montaient
verticalement dans l'eau puis, sans gagner la surface, retombaient
jusqu'au fond, où un bref repos les séparait d'une nouvelle ascension.
Le maître, désignant en premier lieu deux personnages solidaires, nous
donna cette explication:
«L'athlète Vyrlas entrave l'élan d'un oiseau robuste, qui, par l'effet
de certain dressage criminel, tente d'étrangler Alexandre le Grand.»
L'objet en cause évoquait tout un drame. Héros inconscient d'une scène
tragique, un homme était mollement endormi sur une somptueuse couche
orientale. Fixé au mur près du chevet, un fil d'or s'enroulait en nœud
coulant autour de son cou et tenait, par son extrémité libre, à la patte
d'un gigantesque oiseau vert, qui, déployant ses ailes, semblait sur le
point de resserrer la mortelle étreinte par une forte traction préparée
dans le sens voulu. Debout et ferme, un sauveur à musculature d'athlète
avançait les deux mains comme pour empoigner le volatile assassin, que
le fil, par une évidente interversion de rôles, soutenait dans l'espace
grâce à une secrète rigidité.
L'ensemble montait rapidement. A courte distance de la surface, une
grosse bulle d'air s'enfuit soudain par une ouverture pratiquée dans le
sommet du mur auquel se rattachait le fil d'or; son passage avait dû
provoquer dans un mécanisme intérieur quelque déclenchement subtil, d'où
résultèrent plusieurs mouvements; porté en avant par un battement
d'ailes pendant que le nœud comprimait brusquement le cou du dormeur,
l'oiseau tomba au pouvoir de l'athlète, dont les mains se rapprochèrent
pour le saisir. Effet et non cause, l'essor du volateur provenait d'une
poussée du fil, qui, se resserrant de lui-même, avait légèrement allongé
sa portion de soutènement.
Après le départ de la bulle aérienne la descente commença, pendant que
les mains de l'athlète s'écartaient et que le nœud, en se relâchant,
ramenait l'oiseau à sa place primitive. Une fois posé sur le fond du
récipient, l'objet demeura quelque temps stationnaire--puis effectua une
nouvelle ascension qui, à la même hauteur, se termina par une récidive
des mouvements déjà observés, coïncidant avec une forte expulsion d'air.
* * * * *
«Pilate ressentant la brûlure du sceau terrible marqué en traits de
flamme sur son front,» dit Canterel en nous indiquant un autre ludion,
qui se rapprochait verticalement de la surface.
Debout, les mains levées vers son visage crispé par la souffrance,
Pilate fermait à demi les yeux avec une expression d'angoisse et de
terreur. Au point culminant de la montée, un globule d'air s'évada par
quelque ouverture occipitale, tandis qu'un signe lumineux, dû sans doute
à une lampe électrique placée dans la tête, apparaissait, éblouissant,
sur le front du personnage. C'était, rien qu'en lignes de feu, un dessin
représentant le Christ à l'agonie; Canterel nous montra qu'au pied de la
croix divine la Vierge d'un côté, Marie-Madeleine de l'autre étaient
pieusement agenouillées et que chacune des deux robes, avec sa partie
basse, marquait un linéament incandescent sur une paupière de Pilate.
Pendant la chute lente du bibelot le signe s'éteignit, prêt à se
rallumer au faîte de la prochaine escalade.
* * * * *
Canterel, l'index braqué vers une nouvelle figurine, articula cette
brève annonce:
«Gilbert agite sur les ruines de Balbek le fameux sistre impair du grand
poète Missir.»
Une joie folle empreinte sur la face, Gilbert foulait un amas de pierres
semblant provenir de décombres fort anciens. Dressant fièrement sa main
droite armée d'un sistre à cinq tiges, il ouvrait la bouche comme pour
déclamer quelque strophe.
Cette fois, à l'apogée du trajet ascendant, le départ d'une bulle d'air
moyenne fusant hors de l'épaule droite détermina un geste du bras levé,
qui agita gaiement le sistre comme pour le faire vibrer.
* * * * *
«A l'aide d'un couteau dissimulé dans son lit, le nain Pizzighini se
fait sournoisement une série d'entailles sur le corps, pour que sa sueur
de sang annuelle, guettée par trois observateurs, paraisse plus
abondante.»
Ce commentaire de Canterel s'appliquait à un groupe actuellement
immobile sur le fond de la vaste cuve. Très en vue, un être à figure
d'avorton était couché, les draps jusqu'au menton, dans une sorte de
berceau adapté à sa taille enfantine; une expression de fourberie
animait ses yeux, fixés vers trois surveillants attentifs qui épiaient
sur sa personne l'apparition de quelque phénomène. Bientôt le tout,
s'enlevant légèrement, partit pour de grandes altitudes, et, au moment
voulu, un brutal exeat que le plus haut coin de l'oreiller délivra par
une secrète ouverture à un fort ballon d'air eut, par suite du
déclenchement produit, un saisissant résultat. Une sueur sanglante fort
minime perla sur l'affreux minois de l'avorton, tandis que, par
contraste, les draps se teignaient d'immenses taches rouges semblant
dues à une terrible hémorragie. Intense ou faible, cette coloration
vermeille provenait partout d'une poudre légère sortie subitement par
une masse de trous microscopiques. Pendant que les quatre quidams
regagnaient leur profond point de départ, la poussière incarnate, en se
dissolvant de façon parfaite, débarrassa l'eau de tous vestiges
tinctoriaux.
* * * * *
«Atlas envoie dans la sphère céleste, dont il vient de décharger
momentanément ses épaules, un coup de pied rageur qui atteint la
constellation du Capricorne.»
Détaillé par ces paroles de Canterel, un nouveau ludion, en plein essor
ascensionnel, subit notre examen. Pliant le genou et montrant la plante
de son pied droit prêt à frapper, Atlas, aperçu de dos, tournait la tête
pour décocher un furieux regard à un globe scintillant qui, tombé
derrière lui, comprenait seulement une multitude de petites étoiles
faites chacune d'un brillant et reliées par un imperceptible réseau de
rigides fils d'argent les disposant suivant les véritables
configurations cosmographiques. Parvenu en de hauts parages, où, d'un
seul coup, s'effectua hors du sommet de son crâne la sortie de plusieurs
centimètres cubes d'air, Atlas, lançant brusquement son talon dans le
Capricorne, corrigea par un déplacement d'astres une légère et unique
faute d'uranographie. A la descente la jambe percutrice reprit sa
position initiale et la faute reparut.
* * * * *
Canterel, s'occupant d'un trio qui suivait de près Atlas dans sa chute,
reprit succinctement:
«Voltaire doute un instant de ses doctrines athéistes à la vue d'une
jeune fille extasiée par la prière.»
Crispant sa main sur le bras d'un compagnon de promenade, Voltaire, vu
de profil perdu, contemplait avec angoisse une adolescente qui,
agenouillée à quelques pas de lui, priait ardemment, la face tournée
vers le ciel. Après un stage de repos sur l'appui solide trouvé au terme
de sa plongée, la légère bagatelle s'envola doucement. Tout en haut,
l'étrange assomption fut enrayée par le mot latin _Dubito_, qui
s'échappa des lèvres de Voltaire sous forme de nombreux globules d'air
dont le groupement créait six lettres parfaitement calligraphiées.
* * * * *
«Agé de cinq mois, Richard Wagner, dormant dans les bras de sa mère,
inspire à un charlatan une prédiction caractéristique,» déclara le
maître, passant à la dernière œuvre d'art sous-marine.
Là, une femme, dont le bras gauche supportait un enfant étendu, pointait
l'index de sa main libre vers un vieillard aux allures de bateleur, qui
lui présentait, au-dessus d'une petite table où reposait une écritoire
dont l'encrier était ouvert, certaine coupe à fond plat contenant en
couche uniforme une poudre grise pareille à l'ordinaire limaille de fer.
Cette fois, proche l'affleurement de l'onde, la défection d'une masse
d'air indivise, dégorgée par l'encrier de l'écritoire, fit osciller le
poignet de la femme, dont l'index appliqua trois coups secs sur le bord
de la coupe. Dès lors la limaille se creusa de sillons qui, rendus plus
nets par chaque secousse, finirent par composer, en lettres bizarres
mais suffisamment lisibles, ces deux mots: «Sera pillé», s'appliquant à
souhait au futur auteur de _Parsifal_. Pendant le retour du groupe vers
de plus grandes profondeurs, on vit s'aplanir la limaille, qui, factice
et compacte, n'avait produit l'effet voulu que par trompe-l'œil, grâce à
des fentes sinueuses préparées d'avance avec une triple phase
d'épanouissement mécanique.
* * * * *
Les sept délicates pièces nautiques, effectuant leurs continuelles
allées et venues verticales sans aucun ensemble, occupaient à chaque
moment donné des hauteurs très diverses.
* * * * *
La revue des ludions terminée, Canterel nous fit reculer un peu, en
désignant le haut du récipient. Les bords, qui étaient rentrants et
horizontaux pour prêter au tout l'apparence complète d'une gemme
démesurée, encadraient une ouverture centrale de forme circulaire, près
de laquelle se dressaient côte à côte une bouteille de vin blanc dont
l'étiquette portait le mot «Sauternes» et un grand bocal où évoluaient
sept chevaux marins. Le poitrail de chaque hippocampe était finement
traversé en sa partie la plus saillante par le milieu précis d'un long
fil, dont les deux bouts pendants se réunissaient au sein d'un minuscule
étui métallique. Chacun des sept fragiles sétons ainsi créés avait son
coloris propre évoquant une des nuances de l'arc-en-ciel.
Une pêchette gisait auprès du bocal.
* * * * *
Le maître venait d'ouvrir avec précaution, après l'avoir sorti de sa
poche, un drageoir contenant plusieurs grosses pilules rouge vif. Il en
prit une et, faisant quelques pas, la lança fort adroitement dans
l'orifice du grand diamant. Postés de nouveau contre les facettes, nous
vîmes la légère muscade écarlate choir dans l'eau puis descendre
lentement, pour être soudain avalée au passage par l'animal à peau rose
et nue, que Canterel nous présenta, sous le nom de Khóng-dĕ̃k-lèn, comme
un chat véritable entièrement épilé. L'_aqua-micans_--le maître appelait
ainsi l'eau scintillante offerte à nos yeux--possédait, par suite d'une
oxygénation spéciale, diverses propriétés exceptionnelles et permettait
notamment aux êtres purement terrestres de respirer sans contrainte au
sein de ses ondes. C'est pourquoi la femme à chevelure musicale,
qui--nous l'apprîmes de la bouche de Canterel--n'était autre que la
danseuse Faustine, pouvait supporter impunément, ainsi que le chat, une
immersion prolongée.
Dirigeant d'un geste nos regards vers la droite, le maître désigna le
chef humain composé uniquement de matière cérébrale, de muscles et de
nerfs--et nous le donna pour tout ce qui restait de la tête de Danton,
devenue sa propriété par suite de lointaines circonstances. Déposés par
l'aqua-micans, les fourreaux revêtant les fibres sur toute leur longueur
électrisaient puissamment l'ensemble; c'étaient d'ailleurs les gaines
analogues présentées par la chevelure de Faustine qui provoquaient les
vibrations mélodieuses servant en ce moment même d'accompagnement aux
paroles de Canterel.
Celui-ci se tut et fit un signe à Khóng-dĕ̃k-lèn. Se laissant tomber au
fond, le chat introduisit solidement jusqu'aux oreilles sa face dans le
cornet de métal, qui appuyait sa pointe contre la paroi du récipient.
Paré de la brillante annexe, dont les trous livraient de tous côtés
passage à ses regards, il nagea vers la tête de Danton.
Canterel nous dit que, par l'effet d'une composition chimique
particulière, la boulette rouge absorbée tout à l'heure sous nos yeux
avait momentanément changé le corps entier du chat en une pile vivante
extrêmement forte, dont le pouvoir électrique, concentré dans le cornet,
était prêt à se manifester au moindre contact de la pointe avec une
substance conductrice. Grâce à un dressage subtil, Khóng-dĕ̃k-lèn savait
toucher délicatement le cerveau de Danton avec la partie effilée de son
étrange masque; dès lors muscles et nerfs, déjà électrisés par leurs
revêtements aqueux, subissaient une vigoureuse décharge qui les faisait
agir comme sous l'influence mnémonique d'anciennes routines.
Arrivé au but, le chat mit légèrement le bout du cône métallique sur
l'encéphale exposé devant lui, et les fibres exécutèrent soudain une
impressionnante gymnastique. On eût dit que la vie animait de nouveau ce
résidu de facies tout à l'heure immobile. Certains muscles semblaient
faire tourner en tous sens les yeux absents, tandis que d'autres
s'ébranlaient périodiquement comme pour lever, abaisser, crisper ou
détendre la région sourcilière et frontale; mais ceux des lèvres surtout
remuaient avec une agilité folle tenant sans nul doute aux prodigieuses
facultés oratoires possédées jadis par Danton. Vu de profil,
Khóng-dĕ̃k-lèn, par quelques mouvements de natation, se maintenait
fixement à côté de la tête sans nous en rien cacher, interrompant
parfois malgré lui le contact du cornet et de la dure-mère pour le
rétablir presque aussitôt. Pendant la trêve l'agitation faciale cessait,
pour reprendre dès que le courant circulait à nouveau. Et l'animal
gardait tant de précautionneuse douceur dans ses attouchements que c'est
à peine si la tête, en ses moments de liberté, tendait à se balancer
quelque peu au bout de son fil, muni tout en haut d'une simple ventouse
de caoutchouc adhérant au plafond transparent de l'immense gemme.
Canterel, qui précédemment, au cours d'expériences analogues, avait
habitué ses regards à interpréter le manège des muscles buccaux, nous
révélait, au fur et à mesure de leur apparition, les phrases passant sur
les vestiges de lèvres du grand orateur. C'étaient d'incohérents
fragments de discours empreints de vibrant patriotisme. Pêle-mêle,
d'entraînantes périodes prononcées naguère en public surgissaient des
cases du souvenir pour se reproduire automatiquement au bas du débris de
masque. Provenant également de multiples réminiscences qu'envoyaient du
fond des temps révolus certaines heures marquantes de pleine activité
parlementaire, l'intense trémoussement du restant de la musculature
physionomique montrait combien le hideux mufle de Danton devait se
rendre expressif à la tribune.
Sur un mot de commandement crié par Canterel, le chat s'éloigna de la
tête, soudain inerte, puis eut recours à son bipède antérieur pour se
libérer du cornet, qui bientôt s'affala paresseusement sur le fond.
* * * * *
Tout en nous prescrivant l'immobilité, Canterel contourna le monstrueux
diamant et, gravissant une fine échelle double qui, faite en métal
luxueusement nickelé, se dressait du côté opposé au nôtre, finit par
dominer l'ouverture circulaire.
A l'aide de la pêchette, il souleva un par un les chevaux marins hors du
bocal pour les plonger dans l'aqua-micans, où se produisit un spectacle
imprévu. A droite et à gauche de chaque poitrail, les bords des deux
ouvertures artificielles, s'écartant parfois sous l'action d'une poussée
interne, livraient passage à une bulle d'air puis se recollaient
d'eux-mêmes sur le séton. Lentement périodique au début, le phénomène
acquit avant longtemps une extrême fréquence. Les hippocampes--le maître
nous l'affirma--n'auraient pu vivre dans le grand diamant sans leur
double exutoire, par où s'échappait le trop-plein d'oxygène que l'onde
éblouissante, bien adaptée à la respiration des êtres terrestres,
livrait forcément aux animaux aquatiques.
Une plate couche de cire, de la même couleur qu'eux, recouvrait le côté
gauche de chacun des sept lophobranches.
Canterel, débouchant la bouteille de sauternes, se mit à verser un mince
filet de son contenu dans l'étrange réservoir. Or le vin, sans nulle
velléité de mélange, se solidifiait au contact de l'aqua-micans et,
soudain revêtu d'un éclat magique emprunté à l'ambiance, tombait
superbement sous forme de blocs jaunes pareils à des morceaux de soleil.
Les chevaux marins, qui, à la vue de ce phénomène, s'étaient
spontanément groupés en un cercle étroit placé à souhait, recevaient au
milieu d'eux les flamboyantes avalanches, qu'ils malaxaient avec le côté
aplani de leurs corps pour en faire un seul conglomérat. Le maître,
continuant à pencher le goulot, envoyait sans cesse de nouveaux
matériaux à la horde attentive, qui les arrêtait dans leur chute sans en
laisser rien perdre.
Enfin, jugeant la dose suffisante, le strict échanson rangea près du
bocal la bouteille vivement rebouchée.
Les hippocampes détenaient alors, formée par leur pétrissage continuel,
une étincelante boule jaune dont le rayon mesurait à peine trois
centimètres. Assiégeants pleins d'adresse, ils la faisaient tourner sur
place en tous sens et, par un modelage soigneux uniquement effectué
aussi avec leur côté revêtu de cire, s'efforçaient de lui donner une
rotondité sans défauts.
Avant peu ils furent possesseurs d'une sphère absolument parfaite et
homogène, dont aucune marque de soudure ne déparait la surface ou
l'intérieur. L'abandonnant brusquement d'un commun accord, ils se
placèrent côte à côte sur un seul rang, dans l'ordre que réclamaient
leurs sétons pour constituer un arc-en-ciel exact.
Derrière eux la sphère descendait librement. Arrivée au niveau marqué
par l'extrémité double de chaque séton, elle attira comme un aimant le
métal des sept courts étuis marieurs. L'attelage s'étant mis en marche
les traits se tendirent horizontalement, grâce au poids résistant du
globe magnétique, entraîné dans le brusque élan général.
Un cri de surprise nous jaillit des lèvres: l'ensemble évoquait le char
d'Apollon. Vu son ardente participation à l'éclat de l'aqua-micans, la
boule, jaune et diaphane, s'environnait en effet d'aveuglants rayons la
transformant en astre du jour.
A la surface de l'eau venaient continuellement éclore de nombreuses
bulles d'air expulsées par le poitrail des coursiers, qui, bientôt,
contournèrent le petit fût de colonne à immersion fixe. La tension des
sétons laissait le fond seul des étuis de métal en contact avec la
sphère solaire, dont la masse décrivit passivement une impeccable
courbe. Filant à gauche, l'équipage, après avoir masqué successivement
Danton et Faustine, doubla le royaume des ludions puis marcha vers la
droite pour passer devant nous.
Canterel annonça une course, en nous priant de choisir nos candidats,
puis déclara qu'aux hippocampes--handicapés par leurs places, plus ou
moins proches d'une _corde_ imaginaire--il donnait en guise de noms,
visant ainsi au plus simple, leurs chiffres latins ordinaux, en partant
du séton violet, possédé par _Primus_, le plus privilégié. Chacun de
nous désigna tout haut son élu, en se bornant à parier pour l'honneur.
Au moment où le rang vagabond, parfaitement aligné, gagnait le fût de
colonne, Canterel, fixant d'avance à trois complets tours de piste la
longueur de la course, fit du bras un grand signal impérieux, fort bien
compris des intelligentes bêtes, qui, mues délicatement par leurs trois
nageoires pectorales et dorsale, s'empressèrent à l'envi d'accélérer
leur marche.
Après un élégant virage, les concurrents s'élancèrent fougueusement vers
la gauche; _Tertius_ menait le train, suivi de près par _Sextus_,
_Primus_ et _Quintus_; malgré le trouble apporté dans la rectitude
initiale de l'escouade, les sétons, doués d'une certaine élasticité,
demeuraient tous absolument rigides, sans que la sphère, exempte
d'avances et de retards, eût à subir le plus léger cahot.
Faustine balançait toujours mélodieusement sa chevelure, qui servait
d'orchestre accompagnateur à la mythologique chevauchée.
L'attelage évolua autour de Pilate, dont le front venait de s'illuminer,
puis détala devant nos yeux, _Quartus_ en tête.
Lorsque après une souple manœuvre autour du fût de colonne l'équipage
occulta Danton impassible, _Septimus_, peinant impétueusement, dépassa
_Quartus_.
Le poste des ludions fut serré de trop près, et la boule solaire frôla
quelque peu la sphère céleste au moment où le pied d'Atlas y décochait
son coup périodique.
_Septimus_ fut salué par maints vivats de ses parieurs puis garda sans
cesse l'avantage autour de la colonnette.
Les sept poitrails créaient maintenant une masse de perles gazeuses, qui
prouvaient par leur nombre combien l'excitation de la course activait
les échanges respiratoires; quelques-unes se mélangèrent, au tournant
des ludions, avec un nouveau «Dubito» aérien échappé aux lèvres de
Voltaire.
Canterel quitta le sommet de l'échelle et, revenant parmi nous, prit
position, à droite, devant une facette spéciale, au milieu de laquelle
un cercle fort exigu était marqué en noir. Reculant de trois pas, il
bornoya pour apercevoir nettement dans la minime circonférence foncée le
fût de colonne, maintenant converti en poteau d'arrivée.
Sur la _ligne droite_, les chevaux, semblant conscients du terme
prochain de la lutte, fournirent un suprême effort, et _Secundus_ prit
soudain un avantage définitif, aux applaudissements de ceux qui avaient
parié juste. Canterel le proclama vainqueur puis décréta la fin de
l'épreuve par un cri net à l'adresse du peloton docile, dont l'allure se
changea en flânerie de parade.
Resté à l'écart pendant la fougueuse randonnée, Khóng-dĕ̃k-lèn, voyant le
calme rétabli, se mit à poursuivre comme une balle fugace la
resplendissante sphère solaire, qu'en joueur espiègle et doux il
gratifiait incessamment de gracieux coups de pattes.
Pendant que nos yeux captivés allaient de Faustine aux ludions, du chat
folâtre aux hippocampes, le maître nous parlait du diamant et de son
contenu.
*
* *
Canterel avait trouvé le moyen de composer une eau dans laquelle, grâce
à une oxygénation spéciale et très puissante qu'il renouvelait de temps
à autre, n'importe quel être terrestre, homme ou animal, pouvait vivre
complètement immergé sans interrompre ses fonctions respiratoires.
Le maître voulut construire un immense récipient de verre, pour rendre
bien visibles certaines expériences qu'il projetait touchant plusieurs
partis à tirer de l'étrange liquide.
La plus frappante particularité de l'onde en question résidait de prime
abord dans son éclat prodigieux; la moindre goutte brillait de façon
aveuglante et, même dans la pénombre, étincelait d'un feu qui lui
semblait propre. Soucieux de mettre en valeur ce don attrayant, Canterel
adopta une forme caractéristique à multiples facettes pour l'édification
de son récipient, qui, une fois terminé puis rempli de l'eau fulgurante,
ressembla servilement à un diamant gigantesque. C'était sur l'endroit le
plus ensoleillé de son domaine que le maître avait placé l'éblouissante
cuve, dont la base étroite reposait presque à ras de terre dans un
rocher factice; dès que l'astre luisait, l'ensemble se parait d'une
irradiation presque insoutenable. Certain couvercle métallique pouvait
au besoin, en bouchant un orifice rond ménagé dans la partie plafonnante
du joyau colossal, empêcher la pluie de se mélanger avec l'eau
précieuse, qui reçut de Canterel le nom d'_aqua-micans_.
Pour jouer l'indispensable rôle d'ondine, le maître, tenant à choisir
une femme séduisante et gracieuse, manda par une lettre prodigue
d'instructions précises la svelte Faustine, danseuse réputée pour
l'harmonie et la beauté de ses attitudes.
Arborant un maillot couleur chair et laissant tomber naturellement,
comme l'exigeait son personnage, tous ses immenses et magnifiques
cheveux blonds, Faustine monta sur une luxueuse et délicate échelle
double en métal nickelé, installée près du grand diamant, puis pénétra
dans l'onde photogène.
Malgré les encouragements de Canterel, qui en s'immergeant lui-même
avait souvent expérimenté la facile respiration sous-marine que
procurait l'oxygénation particulière de son eau, Faustine n'enfonça
qu'avec précaution, s'agrippant des deux mains au bord surplombant de la
cuve et ressortant plusieurs fois la tête avant de plonger
définitivement. Enfin, divers essais, toujours plus prolongés, l'ayant
pleinement rassurée, elle se laissa choir et prit pied sur le fond du
récipient.
Ses cheveux touffus ondulaient doucement avec une tendance à monter,
pendant qu'elle esquissait maintes poses plastiques, embellies et
facilitées par l'extrême légèreté que lui donnait la pression liquide.
Peu à peu une riante griserie s'empara d'elle, due à une trop grande
absorption d'oxygène. Puis, à la longue, une résonance vague s'exhala de
sa chevelure, enflant ou diminuant selon que sa tête remuait plus ou
moins. L'étrange musique prit bientôt plus de corps et d'intensité;
chaque cheveu vibrait comme une corde instrumentale, et, au moindre
mouvement de Faustine, l'ensemble, pareil à quelque harpe éolienne,
engendrait, avec une infinie variété, de longues enfilades de sons. Les
soyeux fils blonds, suivant leur longueur, émettaient des notes
différentes, et le registre s'étendait sur plus de trois octaves.
Au bout d'une demi-heure, le maître, perché sur l'échelle double, aida
Faustine, en l'agrippant d'une main par la nuque, à se hisser près de
lui sur le haut du récipient afin de redescendre jusqu'au sol.
Canterel, qui avait assisté à toute la séance, examina la splendide
crinière musicale et découvrit autour de chaque cheveu une sorte de
fourreau aqueux excessivement mince, provenant d'un dépôt subtil
occasionné par certains sels chimiques en dissolution dans
l'aqua-micans. Violemment électrisée par la présence de ces
imperceptibles enveloppes, la tignasse entière s'était mise à vibrer
sous le frottement de l'eau brillante, qui--le maître l'avait constaté
antérieurement--joignait une grande puissance acoustique à ses
incomparables propriétés lumineuses.
Dès lors Canterel se demanda quel effet produirait un pareil phénomène
sur une toison de chat, déjà si facilement électrisable par elle-même.
Il possédait un matou blanc du Siam nommé Khóng-dĕ̃k-lèn[2], remarquable
par son intelligence; l'ayant fait quérir sur l'heure, il l'immergea
dans le récipient.
[2] Mot siamois qui signifie _joujou_.
Khóng-dĕ̃k-lèn s'enfonça doucement en continuant à respirer de façon
normale et, d'abord effrayé, s'habitua vite à la nouvelle ambiance. Il
toucha le fond et se mit à errer curieusement.
Bientôt, se sentant plus léger que de coutume, il exécuta de grands
sauts qui le divertirent fort; peu à peu il parvint, après s'être élevé
brusquement, à ralentir sa chute par d'adroits mouvements de pattes,
s'essayant ainsi dans l'art de la natation, qui parut appelé à lui
devenir promptement familier.
L'électrisation de la toison s'accomplit selon l'attente, et les poils,
un peu hérissés, commencèrent à vibrer; mais, courts et presque
uniformes de longueur, ils ne donnèrent qu'un bourdonnement faible et
confus. Par contre,--phénomène nouveau que la chevelure de Faustine
n'avait pas connu,--le tégument se couvrit d'une phosphorescence crue et
blanchâtre, assez intense pour poindre en plein jour et trancher
violemment sur l'éclat déjà si vif de l'eau elle-même. D'éblouissantes
flammes blafardes semblaient environner Khóng-dĕ̃k-lèn, sans le gêner ni
troubler ses évolutions natatoires, désormais faciles et continuelles.
Constatant chez le chat l'inévitable éréthisme provoqué par l'intense
oxygénation de l'eau, Canterel voulut arrêter l'expérience et, gagnant
le haut de l'échelle, appela Khóng-dĕ̃k-lèn, qui nagea jusqu'à la
surface. Il agrippa le félin en lui pinçant la peau derrière le cou et
descendit pour le déposer sur le sol. Mais, pendant le court trajet,
d'incessantes décharges électriques l'avaient ébranlé, dues au contact
de sa main avec la fourrure blanche, dont chaque poil était ceint d'un
mince fourreau aqueux transparent.
Encore endolori, Canterel conçut une idée soudaine, qui, directement
issue de la violence même des commotions éprouvées, reposait sur un
curieux fait familial.
Philibert Canterel, le propre trisaïeul du maître, avait grandi
fraternellement auprès de Danton, né en même temps que lui dans la
petite ville d'Arcis-sur-Aube. Plus tard, au cours de sa brillante
carrière politique, Danton n'oublia jamais son ami d'enfance, qui,
devenu financier, menait à Paris une vie active mais obscure, en évitant
soigneusement la publicité dont il se sentait menacé en tant qu'_alter
ego_ du célèbre tribun.
Quand Danton fut condamné à mort, Philibert put pénétrer jusqu'à lui et
reçut ses dernières volontés.
Ayant eu vent de certains propos tenus par ses ennemis, qui semblaient
décidés à jeter ses restes à la fosse commune sans aucune indication
apte à les faire jamais reconnaître, Danton supplia son camarade fidèle
de tenter l'impossible pour s'approprier au moins sa tête en recueillant
diverses complicités.
Aussitôt Philibert alla trouver Sanson pour lui exposer le vœu suprême
du prisonnier.
Admirateur fanatique de l'illustre orateur, Sanson résolut de commettre,
pour un pareil cas, une infraction à sa consigne et donna les
instructions suivantes à Philibert, en le chargeant de les communiquer
au condamné. Juste à l'instant fatal, Danton, par une sorte de bravade
emphatiquement éloquente qui n'étonnerait personne de la part d'un tel
improvisateur, prierait Sanson de montrer sa tête au peuple, en prenant
pour prétexte ironique la laideur proverbiale de son facies. Après la
chute du couperet, Sanson, obéissant aux injonctions du supplicié,
prendrait dans le panier la tête sanglante et l'exposerait pendant une
fraction de minute à l'avide regard de la foule. Au moment de la lâcher,
d'un adroit coup de main il l'enverrait dans un second panier qui,
toujours placé non loin du premier, contenait les linges destinés à
essuyer le couteau ainsi que divers outils pour affûter la lame ou faire
à l'appareil telle réparation urgente. Exprès les deux paniers seraient,
ce jour-là, plus contigus encore que de coutume, et le subterfuge ne
pourrait manquer de s'accomplir à l'insu de tous.
Heureux du résultat de sa mission, Philibert parvint de nouveau jusqu'à
Danton et lui notifia les recommandations du bourreau.
Le tribun émit alors un souhait touchant: il voulait que, si le complot
réussissait, sa tête fût embaumée--puis transmise de père en fils dans
la famille de son ami en souvenir de l'héroïque dévouement qui n'allait
pas sans être entouré de risques mortels. Philibert promit à Danton
d'exaucer ponctuellement ses désirs et lui fit en pleurant de longs
adieux, car l'exécution était imminente.
Le lendemain, avant de s'incliner sous le couperet, Danton, se
conformant aux ordres reçus, dit à Sanson la célèbre phrase: «Tu
montreras ma tête au peuple, elle en vaut la peine.» Quelques instants
plus tard la lame accomplissait son œuvre, et Sanson extrayait la tête
du panier pour la présenter à la foule frissonnante. Ensuite, en la
lâchant de haut, il n'eut qu'à lui donner légèrement un certain élan
oblique pour la faire tomber dans le panier aux outils, strictement
adjacent à l'autre. Seul Philibert, placé au premier rang des curieux,
s'était rendu compte de la fraude, en spectateur averti et attentif.
Le soir même Philibert alla chez Sanson, qui lui remit sous forme de
paquet nullement suspect le chef précieux, facile à emporter sans
éveiller aucun soupçon.
Rentré chez lui, le financier chercha le moyen d'embaumer la tête sans
courir le risque de voir son secret divulgué.
Certain que, s'il confiait la besogne à des gens du métier, les traits
populaires de Danton seraient immédiatement reconnus, Philibert résolut
de tout faire lui-même et acheta dans ce but plusieurs traités
d'embaumement dont il se pénétra de son mieux.
Une fois au courant de la méthode la plus communément usitée, il fit
subir à la tête les multiples bains chimiques et préparations de toute
nature qui devaient en assurer la conservation.
Depuis lors, suivant le vœu du grand patriote, l'étrange reste, veillé
tour à tour par cinq générations, s'était maintenu dans la famille
Canterel.
Mais Philibert, trop novice dans la spécialité d'embaumeur, avait sans
doute accompli sa tâche de façon imparfaite, car la putréfaction s'était
peu à peu attaquée aux tissus, respectant toutefois le cerveau et les
fibres faciales, qui, après plus de cent ans, se trouvaient encore
intacts, sans qu'on pût découvrir nulle part le moindre vestige de chair
ou de peau.
Voyant la complexion irréprochable de cette matière cérébrale et de ces
fibres, Canterel, entraîné par son esprit chercheur, s'était longuement
employé, en essayant maints procédés électriques, à obtenir de
l'ensemble quelque mouvement réflexe; la réussite eût présenté un
merveilleux intérêt, tant par l'époque lointaine de la mort que par
l'importance du rôle historique départi au sujet.
Mais toutes ses tentatives étaient restées infructueuses.
Or, en subissant au simple toucher du félin humide une série de fortes
secousses, le maître s'était demandé si une immersion durable de la tête
fameuse dans l'eau diamantaire n'amènerait pas une électrisation assez
puissante pour rendre accessible, sous l'influence passagère d'un
courant quelconque, la production du réflexe désiré.
Il détacha soigneusement du chef légendaire cerveau, muscles et nerfs,
en laissant de côté comme encombrement inutile toute la partie osseuse,
puis tailla dans une matière légère et mauvaise conductrice une mince
carcasse ingénieuse qui soutint l'ensemble flasque en lui conservant sa
forme primitive.
Le tout fut plongé dans l'eau splendide au bout d'un fin câble à
suspension pneumatique, dont l'extrémité basse, en se ramifiant,
attrapait, au-dessous du cerveau, trois points extérieurs de la
carcasse.
Après un jour entier volontairement consacré à l'attente, les moindres
filaments étaient recouverts de fourreaux aqueux, pareils, en plus
épais, à ceux déjà récoltés par la chevelure de Faustine et par les
poils de Khóng-dĕ̃k-lèn.
Canterel sortit le bizarre objet et, l'emportant dans un de ses
laboratoires, électrisa fortement le cerveau; à sa vive joie il obtint
quelques imperceptibles sursauts dans les nerfs qui mouvaient jadis la
lèvre inférieure.
Sûr de s'être engagé dans une bonne voie, il fit, mais en vain, des
efforts suivis pour acquérir de plus grands résultats. Le réflexe,
changeant de place, ne consistait qu'en un frisson à peine appréciable
agitant furtivement l'une ou l'autre région de la face.
Ne pouvant se contenter d'une aussi faible victoire, Canterel voulut
envoyer un courant dans la tête pendant son immersion même au sein de
l'onde aveuglante, songeant, avec raison, que les effluves électriques
emmagasinés à une haute tension dans le surprenant liquide
s'emploieraient sûrement, en les enveloppant de toutes parts, à
augmenter la puissance magnétique des fibres et du cerveau.
Il noya de nouveau le chef dans le grand diamant puis, installé au bout
de l'échelle, posa sur le bord rentrant une pile en activité, dont les
fils plongèrent profondément pour se mettre en contact avec les lobes
cérébraux.
Les conséquences furent de beaucoup supérieures aux précédentes; les
nerfs labiaux semblèrent ébaucher certains mots, pendant que les muscles
des yeux et des sourcils remuaient timidement.
Le maître, enthousiasmé, recommença maintes fois de suite l'expérience;
c'était toujours dans la région buccale que la mise en branle
s'effectuait le plus vivement; selon toute évidence, le cerveau, par une
sorte de routine, agissait de préférence sur les lèvres grâce à
l'étonnante faconde qui pendant la vie entière avait constitué la
particularité dominante du glorieux orateur.
Voyant la réserve d'énergie latente que gardait malgré le temps
l'étrange agglomérat de cellules, Canterel, acharné, tâcha d'en
extraire, avec leur maximum d'intensité, les plus nombreux effets
possibles.
Mais il eut beau mettre à l'épreuve divers genres de courants et
accroître sans cesse la force des piles employées, le sous-facies,
toujours immergé, ne donna que les mêmes tressaillements oculaires et
vagues esquisses de paroles constatés lors du premier essai fait au sein
de l'aqua-micans.
Le maître se mit à chercher ailleurs une puissance propre à tirer
quelque parti plus complet de la précieuse relique humaine qu'il avait
le bonheur de posséder.
D'anciens travaux personnels sur le magnétisme animal lui revinrent dès
lors à la pensée. Il se rappela une substance rouge de son invention,
baptisée par lui _érythrite_, qui, absorbée sous le volume d'une tête
d'épingle, électrisait en s'y répandant tous les tissus d'un sujet au
point de le transformer en véritable pile vivante; il suffisait
d'introduire, après assimilation, le visage du patient dans la partie
évasée d'un grand cornet métallique spécial, percé de quelques trous
d'aérage, pour obtenir une concentration de toute l'électricité
emmagasinée dans le corps; aussitôt la pointe du cône pouvait, par un
simple contact, créer tel courant ou actionner un moteur. La découverte
ne s'étant prêtée à nulle application pratique, le maître l'avait
promptement laissée de côté,--non sans conserver toutefois la formule de
l'érythrite, qu'il songeait à utiliser désormais pour ses nouvelles
recherches.
En effet le magnétisme animal semblait désigné pour l'accomplissement
d'une expérience mi-biologique visant à une sorte de résurrection
artificielle.
Mais la médiocrité des réflexes physionomiques fournis jusque-là par les
plus fortes piles prouvait que seule une dose énorme d'érythrite agirait
efficacement. Or une consommation exagérée du médicament rouge
entraînerait des dangers graves, et l'essai n'en pourrait être fait que
sur un animal.
Canterel, évoquant la façon aisée dont Khóng-dĕ̃k-lèn avait appris seul à
se mouvoir dans l'onde respiratoire, voulut exploiter l'intelligence du
chat et ses évidentes aptitudes pour une prompte initiation quelconque.
Mais avant de rien tenter il fallait supprimer l'épaisse toison blanche,
qui, par ses trop intenses facultés d'électrisation, eût fatalement
produit de multiples contre-courants préjudiciables au but poursuivi. Un
enduit très actif, dont l'animal entier fut recouvert, détermina une
radicale et indolore chute de tous les poils.
Le maître fabriqua ensuite, dans le métal voulu, un cornet s'adaptant
juste au museau du chat. Forés çà et là, plusieurs trous, qui en même
temps donneraient au félin la faculté de voir, favoriseraient le
continuel va-et-vient de l'aqua-micans dans l'intérieur du cône, où
circulerait ainsi un oxygène toujours neuf.
Khóng-dĕ̃k-lèn, désormais rose et bizarre, fut de nouveau englouti dans
le grand diamant, le museau ceint du cornet métallique; sans lui donner
encore aucun atome d'érythrite, Canterel le dressa patiemment à frôler
le cerveau de Danton avec la pointe du cône. Comprenant vite ce qu'on
exigeait de lui, le siamois, qui, à l'aide de quelques mouvements de
pattes, se maintenait sans peine entre deux eaux, sut, avant peu,
effectuer le contact avec une telle délicatesse que la tête fragilement
pendue n'en subissait, pour ainsi dire, aucun élan oscillatoire. Le
maître lui apprit aussi à se délivrer seul du cornet avec ses pattes de
devant--puis à le ramasser au fond du récipient en y mettant son museau
pendant que la pointe portait sur le revers d'une des facettes.
Après l'obtention de ces divers résultats, Canterel composa une
provision d'érythrite. Mais, au lieu de diviser la substance en
fractions infinitésimales comme jadis, il en fit de fortes pilules. La
dose ancienne se trouvant dès lors centuplée, de sérieux risques
menaçaient Khóng-dĕ̃k-lèn. Par prudence, le maître, morcelant la première
perle, soumit l'animal à un entraînement progressif, lui donnant d'abord
de minimes parcelles puis augmentant chaque jour la ration.
Quand pour la première fois le chat eut ingurgité une pilule entière,
Canterel le plongea dans l'irradiant aquarium puis, accordant quelques
minutes à l'érythrite pour agir, fit un certain signe de commandement.
Aussitôt Khóng-dĕ̃k-lèn, parfaitement dressé, alla jusqu'au fond se
masquer du cornet pour nager ensuite vers la cervelle de Danton, qu'il
effleura doucement avec la pointe de l'appendice métallique. Le maître,
joyeux, vit son espoir se réaliser pleinement. Sous l'influence du
puissant magnétisme animal que dégageait le cône, les muscles faciaux
tressaillirent, et les lèvres sans enveloppe charnue remuèrent
distinctement, prononçant avec énergie une foule de mots dépourvus de
résonance. Employant l'adminicule des sourds, Canterel parvint à
comprendre différentes syllabes par l'articulation; il découvrit alors
de chaotiques bribes de discours se succédant sans lien ou se répétant
parfois à satiété avec une singulière insistance.
Ébloui par un tel succès, Canterel, à divers intervalles, recommença
l'expérience, immergeant le chat d'avance et l'habituant à engouler dans
l'eau même, après l'avoir happée au passage, une perle d'érythrite
lancée au hasard.
*
* *
Rêvant quelque nouvelle utilisation de l'aqua-micans, le maître eut la
pensée de fabriquer pour l'intérieur du grand diamant une collection de
ludions capables de s'élever automatiquement vers la surface par l'effet
d'une poche respective où s'accumulerait peu à peu une portion de
l'oxygène si abondamment répandu dans l'ambiance--puis de redescendre
jusqu'au fond grâce à la désertion subite du gaz amassé.
Adapté à chaque figurine aquatique, un mécanisme subtil serait mû par la
fuite brusque de l'oxygène, afin d'engendrer un mouvement ou un
phénomène quelconques--ou encore une phrase typique et brève qui
s'écrirait en fines bulles d'air disposées graphiquement.
Cherchant dans sa mémoire, Canterel choisit différentes choses
susceptibles de lui fournir des sujets curieux à exécuter:
* * * * *
1º Une aventure d'Alexandre le Grand rapportée par Flavius Arrien.
En 331, lors de son passage victorieux en Babylonie, Alexandre avait
beaucoup admiré un immense et magnifique oiseau de plumage vert
appartenant au satrape Séodyr, qui le gardait toujours auprès de lui
dans sa chambre, la patte emprisonnée par un long fil doré fixé au mur.
Le roi s'appropria le merveilleux volateur et lui conserva son nom
d'Asnorius, qu'il connaissait fort bien. Guzil, jeune esclave encore
adolescent, fut spécialement affecté au service de l'oiseau, qu'il dut
nourrir et soigner avec sollicitude.
Peu après, pendant le séjour de l'armée conquérante à Suse, l'animal fut
installé dans l'appartement d'Alexandre, qui appréciait fort l'effet
décoratif de son splendide plumage; l'extrémité du fil d'or fut
assujettie à la muraille non loin de la couche royale, et Asnorius,
errant tout le jour à travers la pièce dans les limites que lui
assignaient les dimensions de son entrave, dormait la nuit sur un
perchoir à quelques pas de son maître.
Cependant l'oiseau, apathique et froid, ne témoignait aucune affection
au roi, qui ne le conservait que pour sa resplendissante beauté.
Il y avait à ce moment, parmi les chefs perses qu'Alexandre avait admis
dans son entourage, un certain Brucès, qui haïssait profondément son
nouveau maître tout en lui donnant d'hypocrites marques d'attachement.
Entraîné par son patriotisme, Brucès songeait à soudoyer un des
serviteurs d'Alexandre dans le but d'arrêter, par un assassinat auquel
il ne prendrait qu'une part indirecte, la marche triomphante de
l'envahisseur.
Il jeta son dévolu sur Guzil, qui, vu le poste qu'il occupait auprès
d'Asnorius, pénétrait librement à toute heure dans la chambre royale, et
promit au jeune esclave de l'enrichir pour jamais s'il faisait périr
l'oppresseur de l'Asie.
Ayant accepté le marché, Guzil chercha un moyen de gagner sa prime sans
se compromettre.
L'adolescent avait remarqué, depuis de nombreux jours qu'il s'en
occupait sans cesse, qu'Asnorius, très docile, semblait remarquablement
doué pour toute espèce de dressage. Il imagina un plan d'éducation qui
devait amener l'oiseau à tuer Alexandre, dont le trépas n'incomberait
ainsi à personne.
Chaque fois qu'il fut seul dans la chambre souveraine, Guzil se coucha
sur le lit du roi et habitua patiemment Asnorius à faire lui-même, en
s'aidant de son bec, un vaste nœud coulant avec le fil d'or qui lui
tenait la patte.
Quand l'obéissante bête sut accomplir ce tour de force, l'esclave,
toujours étendu, l'entraîna, durant de multiples séances, à lui ceindre
largement la figure avec l'énorme boucle, en la faisant reposer d'une
part sur son cou, de l'autre contre le sommet de sa tête; puis, imitant
les divers retournements d'un dormeur, il lui apprit à saisir toute
occasion de glisser peu à peu jusque sous sa nuque le dangereux fil
d'or, suffisamment grêle pour s'immiscer sans peine entre les cheveux et
le coussin. Alexandre, notoirement, avait un sommeil agité, qui, le
moment venu, faciliterait la tâche d'Asnorius.
Arrivé à cette phase de l'éducation entreprise, Guzil, agrippant à deux
mains son terrible collier pour éviter sa propre strangulation,
accoutuma l'oiseau à s'enfuir brusquement dans la direction propice puis
à tirer sur le fil en utilisant l'entière vigueur de ses ailes immenses.
Étant donnée la force exceptionnelle représentée par l'effrayante
envergure d'Asnorius, le procédé, mis en pratique, amènerait
infailliblement la mort immédiate d'Alexandre; en outre, tout se
passerait dans des conditions de silence que rendrait nécessaires la
présence de l'athlète Vyrlas, défenseur invincible et dévoué qui, chaque
nuit, veillait dans la pièce voisine pour garder le repos du roi.
Guzil avait pleine confiance en la résistance du fil, tressé fort
solidement pour empêcher toute évasion du volateur aux puissantes
rémiges.
Quand tout fut au point, le jeune esclave s'empressa de réaliser son
projet.
Exprès il s'était chaque fois mis à plat sur le lit depuis le
commencement du dressage, afin que la seule vue d'un homme allongé
devînt pour Asnorius un signal d'action. Jusqu'alors il n'avait pas eu
lieu de craindre une exécution même partielle de la tâche confiée à
l'oiseau, celui-ci dormant toujours profondément pendant la durée
complète de la nuit. A la date voulue l'adolescent lui administra
simplement une drogue pour le tenir éveillé, certain qu'en présence
d'Alexandre endormi sur sa couche il finirait par manœuvrer suivant les
plans secrètement conçus.
Ainsi qu'on put s'en rendre compte plus tard, tout s'accomplit selon les
prévisions de Guzil. Durant le premier assoupissement du roi, Asnorius
fit adroitement son nœud coulant, parvint à le passer au cou du dormeur
et prit à souhait son essor, halant puissamment le fil en battant des
ailes. Mais, dans un sursaut d'agonie, Alexandre, inconsciemment, frappa
d'un revers de main une proche coupe en métal, qui, pleine encore d'un
breuvage qu'on lui préparait pour chaque nuit, rendit au choc une note
vibrante.
Aussitôt l'athlète Vyrlas se précipita dans la chambre, faiblement
éclairée par une lampe nocturne, et vit la face violacée du roi, dont
les membres s'arquaient au cours d'une suprême convulsion. Il fonça
droit sur Asnorius, promptement maîtrisé, puis élargit de ses doigts
robustes le nœud mortel qui étreignait Alexandre, auquel des soins
immédiats furent efficacement prodigués.
Une enquête amena l'arrestation de Guzil, qui seul avait pu enseigner à
l'oiseau les finesses d'un pareil manège.
L'esclave, pressé de questions, fit des aveux et nomma l'instigateur du
meurtre. Mais Brucès, ayant appris l'échec de la tentative homicide,
s'était hâté de fuir sans laisser aucune trace.
Par ordre d'Alexandre on mit Guzil à mort ainsi que le dangereux
Asnorius, qui dans l'avenir eût toujours été capable d'essais criminels
sur la personne d'un dormeur quelconque.
* * * * *
2º Une assertion de saint Jean suivant laquelle Pilate, après le
crucifiement de Jésus, aurait, pendant toute sa vie, enduré un tourment
terrible, sans pouvoir goûter les bienfaits de l'ombre apaisante et
soporifère.
Selon l'évangéliste, Pilate, quand tombait le soir, sentait sur son
front une affreuse cuisson, qui, empirant à mesure que s'évanouissait la
lumière, provenait d'un signe phosphorescent représentant le Christ en
croix entre la Vierge et Madeleine agenouillées auprès de lui. L'éclat
des contours croissait progressivement, et, à la nuit noire, l'étrange
attribut, intense et aveuglant, semblait tracé avec du soleil, pendant
que le patient subissait une véritable torture, pareille à quelque
brûlure infernale sans cesse renouvelée.
Le supplice moral s'adjoignait à la douleur physique, Pilate ayant
exactement conscience de l'image flamboyante, analogue à l'obsession
d'un remords. La marque de feu, occupant le milieu du front, s'étendait
jusqu'aux paupières, où aboutissaient, avec symétrie, d'une part la robe
de Madeleine, de l'autre celle de la Vierge.
La seule ressource qui restât dès lors au malheureux était de s'exposer
à une vive illumination; aussitôt l'emblème phosphorescent disparaissait
ainsi que la brûlure.
Mais cette perpétuelle clarté constituait par elle-même un atroce
martyre, et Pilate pouvait à peine trouver quelques instants d'un
assoupissement fiévreux et incomplet. Quand, pendant ces repos fugitifs,
il essayait inconsciemment de se soustraire à la fatigante irradiation
en couvrant de sa main son front et ses yeux, l'effroyable motif
ignescent revenait sur-le-champ à cause de l'ombre formée, amenant de
nouveau sa cuisson aiguë.
Dans la journée même, le maudit devait affronter sans cesse la grande
lumière; lorsqu'il se tournait par hasard vers le coin obscur d'une
chambre, la frappe rutilante surgissait incontinent, lui infligeant, aux
yeux de tous, un véritable sceau d'infamie.
La situation finit par devenir intolérable. Ignorant presque le sommeil,
Pilate, les yeux abîmés par l'ininterruption de l'étincellement subi,
eût tout donné pour pouvoir se plonger un moment dans d'épaisses
ténèbres. Mais, quand, cédant à son irrésistible désir, il faisait le
noir autour de lui, le stigmate, brillant soudain de la plus somptueuse
coruscation, le brûlait de telle manière qu'il se hâtait de rappeler à
son aide l'intense éclairage détesté.
Jusqu'à sa dernière heure, le réprouvé endura sans trêve le même mal
inguérissable.
* * * * *
3º Un épisode noté par le poète Gilbert dans ses _Rêves d'Orient vécus_.
Vers 1778, Gilbert, en dilettante curieux et noblement avide de
sensations artistiques, effectuait en Asie Mineure un important voyage,
en vue duquel, pendant de longs mois, il s'était livré à de fortes
études sur l'arabe.
Après avoir visité divers sites et villes secondaires, il arriva sur les
ruines de Balbek, but essentiel de ses pérégrinations.
Le principal attrait que l'illustre cité morte exerçait sur son esprit
résidait dans le souvenir du grand poète satirique Missir, dont les
œuvres, parvenues en partie jusqu'à nous, avaient jadis coïncidé par
leur apparition avec l'apogée de Balbek.
Satirique lui-même, Gilbert admirait fanatiquement Missir, qu'il
considérait à juste titre comme son aïeul spirituel.
Dès le premier jour, le voyageur se fit conduire sur la place publique
où, d'après la tradition, Missir venait à certaines dates fixes réciter
devant la foule, religieusement attentive, ses vers nouvellement éclos,
en scandant sa déclamation un peu chantante par les tintements
continuels d'un _sistre impair_.
Gilbert avait lu maintes pages contradictoires et pleines de passion
véhémente, inspirées aux divers commentateurs de Missir par cette
assertion populaire, qui, fort accréditée, prêtait au grand poète un
sistre exceptionnel. Certains déclaraient le fait impossible, en
s'appuyant sur ce que les vibrantes tiges métalliques transversales de
_tous_ les sistres antiques représentés sur les dessins et documents se
trouvaient au nombre de quatre ou de six; ceux-là invoquaient en outre
le témoignage des fouilles, qui _jamais_ n'avaient mis au jour un sistre
impair. Selon d'autres, il fallait, en s'inclinant malgré tout devant
des dires autorisés, admettre que Missir avait voulu se distinguer par
l'emploi d'un instrument unique dans son genre.
Envoyant ses guides l'attendre à distance, Gilbert était resté seul,
pour méditer sur les lieux sanctifiés par l'ombre vénérée de son maître
lointain. Dans les ruines qui l'entouraient il cherchait à retrouver
l'ancienne cité populeuse et splendide, en songeant avec émotion qu'il
foulait sans doute l'empreinte des pas de Missir.
Le soir tombait, et Gilbert, oubliant l'heure, prolongeait sa rêverie,
maintenant assis, immobile, au milieu des vieilles pierres éparses qui
jadis faisaient partie des édifices.
Ce fut seulement à la nuit close qu'il songea enfin à quitter l'endroit
captivant. Comme il se levait, une lumière peu éloignée brilla devant
ses yeux, mince rais mouvant qui, prenant sa source dans quelque
profonde cave, s'immisçait verticalement par un interstice.
Gilbert s'en approcha et fit plusieurs pas sur le vieux dallage d'un
palais détruit. C'était par l'écart de deux dalles un peu disjointes que
passait la clarté mobile.
Le poète, plongeant ses regards dans la fente éclairée, vit une vaste
salle où deux inconnus, dont l'un tenait une lampe allumée, erraient
parmi de curieux amas d'objets, d'étoffes et de parures.
Écoutant les deux compagnons, hommes du pays l'un et l'autre, Gilbert
démêla tout un complot dans leur conversation. Le plus jeune des
interlocuteurs avait découvert, au sein d'appartements souterrains
jusqu'alors insoupçonnés, toutes sortes d'antiquités, qui se trouvaient
maintenant réunies grâce à lui dans la présente salle, rendue très sûre
par son entrée spécialement difficultueuse. Le plus âgé, marin de son
état, comptait venir chaque année prendre une partie de ces richesses,
qu'il transporterait nuitamment en chariot jusqu'à la mer; là, il les
embarquerait sur son navire--puis irait au loin les vendre à prix d'or;
les deux compères partageraient le bénéfice, en tenant la besogne
secrète pour éviter les justes revendications de leurs compatriotes, qui
possédaient les mêmes droits qu'eux sur ce trésor commun.
Tout en parcourant la galerie, les deux hommes choisissaient différentes
pièces qu'ils voulaient enlever au milieu de la nuit pour les diriger
vers la mer. Ce classement fait, ils s'éloignèrent et sortirent par une
issue dont Gilbert ne put deviner l'emplacement ni la disposition; ce
fut en vain qu'attentivement il s'efforça de les voir surgir en quelque
point des ruines.
N'entendant plus rien, le poète, envahi par une folle curiosité, eut
l'idée de toucher et d'admirer, seul avant tous, les merveilles
inconnues accumulées si près de lui. La lune, apparue depuis peu,
inondait de rayons les deux dalles séparées. Gilbert découvrit que l'une
d'elles semblait dépouillée de tout vestige cimentaire; ses mains,
trouvant une certaine prise dans l'intervalle, parvinrent à soulever la
lourde pierre et à la rejeter de côté.
Les doigts cramponnés au bord de la nouvelle ouverture, dans laquelle
son corps s'était facilement immiscé, Gilbert allongea les bras pour
diminuer sa chute de toute leur longueur puis se laissa tomber
légèrement.
A flots, la clarté lunaire entrait par l'alvéole de la dalle, et,
fureteur enthousiaste, le poète contemplait avec ravissement bijoux,
tissus, instruments de musique et statuettes entassés dans le captivant
musée.
Soudain il s'arrêta, tremblant de surprise et d'émotion. Devant lui, en
pleine lumière blafarde, se dressait, parmi divers bibelots, un sistre à
cinq tiges! Il le saisit hâtivement pour l'examiner de près et,
discernant sur le manche le nom de Missir gravé en caractères
authentiques, fut certain d'avoir dans la main le fameux sistre impair
qui avait soulevé tant de discussions.
Ébloui par sa trouvaille, Gilbert, en échafaudant plusieurs meubles, put
se faire un chemin jusqu'à l'orifice créé par lui.
Foulant de nouveau le sol de la place, il regagna l'endroit où sa
rêverie s'était prolongée si tardivement et là, ivre de joie, déclama de
mémoire, dans leur langue originale, les plus beaux vers de Missir, en
agitant doucement le sistre manié jadis par le grand poète.
Sous l'intense clair de lune, Gilbert, exalté, croyait sentir le souffle
de Missir revivre en sa poitrine. Il occupait l'emplacement exact où son
dieu, au temps passé, récitait mélodieusement à la foule ses strophes
nouvelles, scandées par l'instrument même dont les tintements
ébranlaient maintenant l'air nocturne!
Après s'être longuement grisé de poésie et de souvenirs, Gilbert alla
rejoindre ses guides, qui apprirent de sa bouche l'existence des trésors
groupés dans la salle souterraine et les termes de la conversation
captée. Un piège fut tendu aux deux complices, qu'on surprit la nuit
même dans leur travail clandestin et accapareur.
En témoignage de gratitude pour l'important service rendu, le sistre de
Missir fut offert à Gilbert, qui, toujours, conserva pieusement cette
inappréciable relique.
* * * * *
4º Cette légende lombarde, qui offre un saisissant rapport avec
l'apologue de la _Poule aux œufs d'or_.
A Bergame vivait jadis un nain appelé Pizzighini.
Chaque année, au premier jour du printemps, Pizzighini voyait ses pores
se dilater sous l'influence climatérique du renouveau, et son corps
entier suait du sang.
D'après la croyance populaire, cette hématidrose, quand elle se
produisait avec force, annonçait une saison propice et assurait d'avance
une abondante moisson; faible et restreinte, elle prédisait au contraire
une grande sécheresse suivie de disette et de ruine. Or les faits
avaient toujours donné raison à ce credo.
Au moment de son étrange maladie, qui n'allait pas sans être accompagnée
d'un accès de fièvre dont l'intensité le forçait de s'aliter, Pizzighini
était toujours épié par un groupe de cultivateurs, et, suivant la
quantité de sang exsudé, l'allégresse ou la consternation se répandait
de proche en proche dans toutes les plaines de la contrée.
Quand le pronostic était satisfaisant, les campagnards, certains qu'une
superbe récolte leur donnerait de longs jours de repos et de joie,
remerciaient le nain en lui envoyant maintes offrandes. Leur
superstition faisait de lui une sorte de dieu. Prenant un effet purement
météorique pour une cause, ils pensaient que de son plein gré Pizzighini
décrétait la bonne ou mauvaise moisson et, en cas de prédiction
heureuse, l'incitaient, par la richesse intéressée de leurs dons, à les
contenter encore l'année suivante. Par contre, une suée minime ne
provoquait aucun présent.
Pizzighini, paresseux et débauché, appréciait fort des bénéfices qui lui
coûtaient si peu de peine. Toutes les fois que le sang mouillait à
souhait son linge et sa couche, les largesses venant à lui des divers
points de la région le faisaient vivre un an dans une plantureuse et
sereine oisiveté. Mais, trop lâchement imprévoyant pour épargner, il
tombait dans la misère après chaque sudation médiocre.
Une année, à l'habituelle date printanière, avant de se mettre au lit
pour subir sa fiévreuse transpiration périodique, il cacha un couteau
sous ses draps dans le but d'aider le phénomène en cas de besoin.
Justement l'avorton n'eut ce jour-là qu'une moiteur fort pauvre;
quelques rares gouttelettes rouges perlaient à peine sur son visage.
Effrayé par la perspective des longs mois d'indigence qui l'attendaient,
il saisit le couteau et, sous prétexte de mouvements nerveux dus à la
fièvre, réussit à se faire aux membres et au torse une série d'entailles
profondes sans éveiller les soupçons des observateurs groupés autour de
lui.
Le sang, dès lors, inonda les linges, à la grande joie de tous. Mais le
nain blessé n'était plus maître d'arrêter l'hémorragie; c'est en le
laissant exsangue et à demi mort que les assistants se retirèrent,
émerveillés, pour annoncer au peuple que jamais, à beaucoup près, la
sueur rouge n'avait coulé avec une telle profusion.
Des offrandes particulièrement belles et nombreuses parvinrent à
Pizzighini, qui, faible et anémié, ne se traînant qu'avec peine,
effrayait chacun par l'affreuse blancheur de son teint.
Or une terrible sécheresse ne cessa de régner pendant cette saison-là,
et partout la famine sévit cruellement. Pour la première fois les
événements contredisaient les présages de la suette.
Ceux qui avaient épié le nain pendant sa crise sudatoire flairèrent
quelque supercherie et tinrent désormais pour suspects ses prétendus
gestes fiévreux; en le forçant à montrer son corps on découvrit les
cicatrices laissées par les entailles volontaires qu'il s'était faites.
La divulgation du subterfuge déchaîna un immense tollé contre
l'imposteur, qui, en extorquant de magnifiques dons, avait d'avance
rendu plus cruelle la misère présente des masses.
Mais la superstition préservait Pizzighini de toutes représailles, et
l'on ne tenta rien contre celui qui, pareil à un fétiche, pouvait
encore, suivant la conviction unanime, provoquer à l'avenir quantité de
beaux rendements agricoles. On se promit seulement de faire espionner de
plus près dorénavant la venue du suintement vermeil.
Le nain, riant sous cape, continua donc de dilapider effrontément au
grand jour, pendant que tout le pays agonisait, les biens acquis par sa
fourberie.
Cependant sa pâleur et son épuisement demeuraient extrêmes, et c'est
avec l'apparence d'un spectre qu'il se livrait, selon sa coutume, à de
continuelles orgies.
L'année suivante, à l'ordinaire échéance vernale, Pizzighini,
étroitement guetté cette fois, s'étendit sur sa couche. Mais on attendit
vainement l'humectation purpurine. Resté exsangue depuis son effroyable
hémorragie, l'avorton n'était plus apte au curieux enfantement du
phénomène cutané qui jusqu'alors, à des degrés divers, s'était produit
si régulièrement.
Il ne reçut aucunes libéralités.
Or, au bout de quatre mois, un engrangement surabondant et splendide
vint prouver l'incapacité prophétique du nain.
Voué à la solitude et au mépris, Pizzighini, tueur contrit de la poule
aux œufs d'or, connut dès lors le dénuement sans remède, car son sang ne
se reforma point et, dans la suite, jamais la diaphorèse annuelle ne fit
de nouvelle apparition.
* * * * *
5º Un passage de la mythologie, suivant lequel Atlas, épuisé de fatigue,
aurait un jour laissé choir la sphère céleste du haut de ses épaules,
pour assener ensuite, comme un enfant rageur, un terrible coup de pied
au fardeau importun qu'il était condamné à porter éternellement. Le
talon eût donné en plein dans le Capricorne, expliquant, par son
intervention perturbatrice, l'extraordinaire incohérence de figure
présentée depuis lors par les étoiles de cette constellation.
* * * * *
6º Une anecdote sur Voltaire, puisée dans la Correspondance de Frédéric
le Grand.
Durant l'automne de 1775, Voltaire, alors octogénaire et saturé de
gloire, était l'hôte de Frédéric au château de Sans-Souci.
Un jour les deux amis cheminaient aux environs de la résidence royale,
et Frédéric se laissait charmer par les entraînants discours de son
illustre compagnon, qui, fort en verve, exposait avec esprit et feu ses
intransigeantes doctrines antireligieuses.
Oubliant l'heure en causant, les deux promeneurs, quand vint le coucher
du soleil, se trouvèrent en pleine campagne.
A ce moment Voltaire était lancé dans une période particulièrement
virulente contre les vieux dogmes qu'il combattait depuis si longtemps.
Tout à coup il se tut au milieu d'une phrase et resta sur place, gagné
par un trouble profond.
Non loin de lui, une jeune fille à peine adolescente venait de
s'agenouiller au tintement d'une cloche reculée, qui, du sommet d'une
petite chapelle catholique, sonnait l'angélus. Récitant haut avec
ferveur une prière latine, les mains jointes et la face tournée vers les
cieux, elle ignorait la présence des deux étrangers, tant son extase
l'emportait rapidement vers des régions de rêve et de lumière.
Voltaire la regardait avec une angoisse indicible, qui répandit sur sa
face jaune et parcheminée une teinte plus terreuse encore que de
coutume. Une émotion terrible crispa ses traits, tandis qu'influencé par
l'idiome sacré de la prière entendue il laissait échapper
inconsciemment, ainsi qu'un répons, ce mot latin: «Dubito».
Son doute s'appliquait manifestement à ses propres théories sur
l'athéisme. On eût dit qu'une révélation de l'au-delà s'opérait en lui à
la vue de l'expression extra-humaine prise par la jeune fille en prière
et qu'aux approches de la mort, forcément imminente à son âge, une
terreur des châtiments éternels s'emparait de tout son être.
Cette crise ne dura qu'un instant. L'ironie crispa de nouveau les lèvres
du grand sceptique, et la phrase commencée s'acheva sur un ton mordant.
Mais la secousse avait eu lieu, et Frédéric n'oublia jamais sa courte et
précieuse vision d'un Voltaire éprouvant une émotion mystique.
* * * * *
7º Un fait se rapportant directement au génie de Richard Wagner.
Le 17 octobre 1813, à Leipzig, une trêve observée entre les Français et
les troupes alliées interrompait la terrible lutte qui, engagée la
veille, devait se continuer avec tant d'acharnement pendant les deux
jours subséquents.
Sur un boulevard extérieur on voyait une foule de ces bateleurs et
marchands nomades que les armées traînent toujours à leur suite. Nombre
d'habitants de la ville erraient là parmi les soldats, et l'ensemble,
d'aspect très animé, donnait un peu l'impression d'une foire.
Dans la cohue circulait joyeusement un essaim de quelques jeunes femmes,
qu'amusaient fort le clinquant des étalages et l'extravagance des
boniments; l'une d'elles portait son fils, qui, presque âgé de cinq
mois, n'était autre que Richard Wagner, né à Leipzig le 22 mai
précédent.
Tout à coup un vieillard à longue chevelure, debout derrière une petite
table, interpella de loin la jeune mère pour l'inviter à se faire
prédire l'avenir de son enfant. Purement Français d'allure et d'accent,
l'homme s'exprimait dans un allemand comiquement pénible qui fit rire
les gaies promeneuses; dès lors, sentant sa cause gagnée, il n'eut qu'à
insister légèrement pour amener leur groupe devant lui.
D'un air mystérieux, le vieillard, après avoir examiné l'enfant, prit
sur sa table une coupe à fond plat, dans laquelle s'étalait
régulièrement une mince couche d'éclatante limaille de fer.
Tenant lui-même l'objet par le pied, il pria la jeune mère d'en frapper
trois fois le bord avec un doigt en pensant au destin de son fils.
Passivement obéissante, elle donna du bout de l'index, sans lâcher son
vivant fardeau, les trois chocs demandés.
Le charlatan, avec précaution, reposa la coupe et, chaussant d'énormes
lunettes, examina les remous et perturbations que le triple coup avait
produits dans la limaille, tout à l'heure parfaitement lisse.
Soudain il fit un grand geste d'ébahissement et, avisant une écritoire
placée devant lui, prit une feuille blanche pour y copier à l'encre la
figure tracée dans la poussière métallique.
Puis il tendit le papier à la jeune femme, qui put y voir ces deux mots
français: «Sera pillé», assez lisibles malgré les contours incohérents
des lettres, penchées en tous sens et fort inégales.
En même temps, le charlatan, désignant la coupe, faisait constater
l'entière similitude du modèle et de la reproduction. Effectivement un
grêle ravin très contourné s'était creusé dans la limaille à la suite
des heurts et formait les deux mots transcrits.
Donnant à sa cliente la traduction germanique de la courte phrase, le
vieillard s'efforça, dans son mauvais allemand, de lui en montrer la
portée. D'après lui les plus hautes destinées artistiques résidaient en
germe dans cette laconique formule, exclusivement applicable à quelque
puissant novateur en mesure de susciter, comme chef d'école, une pléiade
d'imitateurs.
L'heureuse mère, tant soit peu fétichiste, paya généreusement le devin
et emporta le papier, qu'elle conserva comme un précieux document. Plus
tard elle en fit don à son fils, en lui contant l'aventure dont on
l'avait vu, jadis, être le héros inconscient.
Sur la fin de sa vie, Wagner, dont l'œuvre enfin connue et comprise
devenait déjà la proie d'une foule de plagiaires sans scrupules, se
plaisait à narrer l'anecdote,--avouant que la prédiction, alors si bien
réalisée, avait eu sur toute sa carrière une influence bienfaisante, en
lui fournissant un encouragement superstitieux durant les interminables
années de déconvenues et de luttes stériles où le désespoir s'était
souvent emparé de lui.
* * * * *
Son choix arrêté sur ces divers matériaux, Canterel fit exécuter les
ludions suivant certaines indications précises.
Muni d'une base judicieusement lestée en vue d'un constant équilibre,
chacun d'eux devait avoir une petite cavité intérieure, garnie d'un
métal spécial fait pour capter et isoler chimiquement, en son voisinage
immédiat, la dose supplémentaire d'oxygène éparse dans l'aqua-micans.
Peu à peu l'excavation, en se remplissant de gaz, allégerait le ludion,
qui, du fond, monterait de lui-même vers la surface. Mais, à une
certaine tension, l'oxygène, dix secondes juste après le début calculé
de la phase ascensionnelle, forcerait l'antre minuscule,--dont la partie
supérieure, en se soulevant momentanément comme un couvercle pour livrer
passage vers le dehors à la bulle tout entière, ébranlerait certain
mécanisme déterminant un agissement quelconque du ludion en rapport avec
le fait inspirateur. L'alvéole une fois dépourvu d'air, le sujet
descendrait par l'effet de son propre poids, et l'oxygène, prompt à se
reformer intérieurement, provoquerait avant peu un nouvel envolement.
Quelques-unes des manifestations automatiques à obtenir réclamaient un
agencement particulièrement délicat. Ainsi, pour l'apparition du signe
lumineux sur le front de Pilate, l'allumage passager d'une petite lampe
électrique interne devenait nécessaire. Le mot «Dubito», en qui se
concentrait toute l'importance du récit touchant Voltaire, se trouverait
projeté hors des lèvres entr'ouvertes du grand penseur sous l'aspect de
nombreux globules d'air, qui, habilement groupés dans un ordre
calligraphique, ne seraient autres que la bulle elle-même très divisée.
Pour imiter une sueur sanglante, le mécanisme adapté au nain Pizzighini
expulserait à chaque manœuvre, par une foule d'exutoires, telle quantité
minime de certaine poudre rouge, qui, prise à une abondante provision
intérieure, colorerait l'eau pendant un moment, pour disparaître
aussitôt grâce à un phénomène de complète dissolution. Dans la coupe du
charlatan de Leipzig, une fausse limaille de fer se sillonnerait suivant
la figure voulue, aux trois secousses du doigt percuteur.
*
* *
Ces différents points élucidés, Canterel songea qu'il n'avait pas encore
goûté son eau. Il en fabriqua donc une petite réserve spéciale destinée
à une ingurgitation attentive.
Une fois versée, l'aqua-micans, pareille à du diamant fluide, semblait
faite pour réjouir un gosier altéré; le maître, dès les premières
gorgées, lui découvrit une légèreté remarquable et une saveur très fine;
avidement il absorba trois verres consécutifs de l'étincelant breuvage,
dont l'oxygénation excessive lui procura une griserie particulière.
Canterel voulut alors savoir quel genre de sensations il éprouverait en
ajoutant l'ivresse du vin à son ébriété présente.
Il se fit apporter un sauternes très capiteux et commença d'en remplir
le verre qui venait de lui servir; mais un peu d'eau restait au fond, et
le maître s'arrêta en voyant le premier flot de vin blanc s'y changer
immédiatement en un bloc compact; l'onde bizarre prêtait son prodigieux
éclat au nouveau solide immergé, qui, vu sa teinte, prenait une
fulguration de soleil. La composition de l'aqua-micans empêchait tout
mélange des deux liquides, et une soudaine oxygénation déterminait le
durcissement du bordeaux.
Canterel, maniant le bloc avec ses doigts, le trouva fort malléable.
Oubliant l'expérience de double enivrement récemment conçue, il forma un
projet basé sur la souplesse docile et sur l'irradiation solaire du vin
massif.
Il se livrait depuis peu à de multiples essais d'acclimatation,
s'efforçant notamment d'habituer certains poissons de mer à vivre dans
l'eau douce.
Une très lente dessalaison progressive du liquide natal, momentanément
suspendue au moindre trouble organique remarqué chez les sujets en
cause, constituait son seul procédé, qui pour réussir exigeait beaucoup
de patience et de doigté.
Canterel avait d'abord triomphé avec un groupe d'hippocampes, dont
l'adaptation était déjà complète. Trois sur dix avaient succombé au
cours de la périlleuse accoutumance, mais désormais les sept survivants
occupaient définitivement, sans malaise ni révolte, un bocal d'eau
naturelle.
Le maître se proposa de les immerger dans le grand diamant, pour leur
faire traîner une sphère qui, faite en sauternes solidifié, aurait,
grâce aux feux que lui prêterait l'aqua-micans, l'apparence exacte d'un
soleil en miniature; l'ensemble évoquerait ainsi une espèce de char
d'Apollon aquatique.
Tout d'abord il plongea seuls, à titre d'essai, les hippocampes dans le
récipient facetté, pour voir si quelque particularité de l'eau nouvelle
n'était pas préjudiciable à leur nature.
Or, au bout d'un moment, les gracieux animaux, manifestant de grandes
souffrances, cherchèrent à fuir de tous côtés l'aqua-micans.
Canterel comprit soudain la cause très simple de leur angoisse, tout en
se reprochant de n'avoir pas prévu l'incident; convenant à la
respiration d'êtres purement terrestres, le liquide spéculaire était
forcément trop oxygéné pour des créatures aquatiques, et les hippocampes
n'y couraient pas moins de dangers qu'à l'air libre.
Au moyen d'une pêchette, le maître se hâta de les réintégrer dans leur
bocal.
Puis, cherchant quelque remède contre l'énorme inconvénient destructeur
de tous ses projets, il voulut traverser chaque poitrail avec une sorte
de séton, qui, en maintenant toujours deux ouvertures praticables,
laisserait échapper l'excès d'oxygène formé dans l'organisme des chevaux
marins.
D'abord tentée sur un seul hippocampe muni d'un séton provisoire,
l'expérience eut le plus entier succès; des bulles légères se frayaient
de force un passage par les deux orifices nouveaux dès qu'on plongeait
dans l'aqua-micans l'animal opéré, qui, n'éprouvant aucune gêne, se
mouvait paisiblement parmi l'étincellement des reflets. Dans l'eau
ordinaire, les bords du double exutoire, cessant d'être expulsés par un
trop-plein d'air intérieur, adhéraient complètement au séton, et, de
chaque côté, la fermeture devenait hermétique.
Canterel, qui cherchait un mode d'attelage pour l'emblème mythologique
projeté, résolut d'utiliser chaque séton à deux fins, en lui donnant la
longueur nécessaire à l'agrippement de la sphère vineuse.
L'équipage devant, dans sa pensée, faire gracieusement le tour intérieur
du diamant, il se proposa de corser le spectacle en instituant la
première course de chevaux marins. Une élasticité relative conférée aux
sétons permettrait aux plus agiles concurrents de prendre telle
victorieuse avance, qui ne serait jamais que fort minime, vu les piètres
moyens de locomotion dont disposent les hippocampes.
Pour que les parieurs pussent reconnaître sans peine leur candidat, le
maître donna ingénieusement à chacun des sept longs sétons en cause une
des sept teintes du prisme, remplaçant ainsi le guide visuel fourni sur
le turf par les couleurs des jockeys. Il avait au préalable étudié par
une série d'épreuves la vitesse des sept coursiers, qui, échelonnés du
plus mauvais au meilleur, avaient reçu pour leurs sétons, du violet au
rouge, les nuances de l'arc-en-ciel dans l'ordre exact.
Songeant au moyen de souder les traits bizarres à la sphère jaune,
Canterel se demanda si l'électricité transmise par l'aqua-micans à tout
ce qu'elle enveloppait ne suffirait pas à créer une certaine aimantation
entre le vin solide et quelque substance conductrice pouvant se fixer à
leurs bouts. Après divers tâtonnements plus ou moins affirmatifs, il
réunit les deux extrémités de chaque séton dans une fine enveloppe
brillante, qui, faite d'un métal choisi entre tous pour les résultats
donnés, ne manquerait pas d'aller spontanément, dès qu'elle en serait
tant soit peu voisine dans l'aqua-micans, se coller au minuscule phébus.
Soucieux de créer un parcours nettement défini, Canterel immergea, non
loin du chef de Danton, un simple petit fût de colonne, qui, vu sa
densité calculée avec soin, devait rester fixe à une faible profondeur
sans nulle velléité d'ascension ni de descente. Pour exécuter un tour de
piste, l'attelage contournerait, en ayant constamment le centre du
parcours à sa gauche, d'une part le fût immobile, de l'autre le groupe
des ludions, qui fonctionneraient à l'opposite; ces derniers, grâce à
leur nombre et à des manques d'ensemble inévitables dans leurs
mouvements alternatifs de chute et de montée, marqueraient toujours, au
moins par l'un d'eux, quelque point de la région supérieure où la course
aurait lieu.
Jugeant digne d'intérêt le spectacle du sauternes brusquement solidifié
par le contact de l'aqua-micans, le maître décida de verser au dernier
moment la ration intruse--et de dresser les hippocampes à former
eux-mêmes le globe solaire en malaxant tous à la fois, avec leur côté
gauche qu'il aplanit au moyen d'une couche de cire offrant la même
teinte qu'eux, les blocs bruts qui leur seraient livrés.
L'éducation ayant réussi à souhait, ainsi que le soudage des blocs, qui
ne laissait aucune trace, il habitua ses élèves à lâcher tout à coup
leur sphère puis à se placer aussitôt sur un seul rang, pour que les
enveloppes métalliques des sétons, en se collant côte à côte contre
l'astre minime arrêté au passage pendant sa chute lente, pussent former
un attelage correct et régulier.
Enfin il leur apprit à effectuer sur un signal le parcours voulu en
s'efforçant de se dépasser mutuellement. Le but devait être le fût de
colonne, regardé d'un seul œil très reculé à travers un cercle étroit
qu'on traça en noir sur une facette du grand diamant.
C'est suivant la disposition réelle des sept nuances du prisme que
Canterel avait accoutumé les porteurs de sétons colorés à s'aligner
esthétiquement de front au moment de composer leur curieux attelage. Des
chevaux de course ne pouvant se passer de noms, le maître, pour éviter à
quiconque toute fatigue de mémoire, donna en latin aux sept champions,
en se basant du violet jusqu'au rouge sur la diaprure de l'arc-en-ciel,
un simple baptême numérique. Détenant le séton violet, _Primus_, le
moins rapide de tous, marquait l'extrémité gauche du rang et bénéficiait
ainsi d'un constant avantage,--alors que _Septimus_, le plus alerte,
avait au contraire en partage, étant le dernier à droite avec le séton
rouge, le plus long des sept parcours. Et le parfait rapport existant
entre la somme de privilège attachée à chacune des cinq places
intermédiaires et les capacités de son occupant achevait de rendre
absolument équitable le subtil handicapage, basé sur l'inhabituelle
obligation où se trouvaient les concurrents, attelés à un fardeau
unique, de conserver éternellement les mêmes numéros de rangée.
*
* *
Pendant que le maître parlait, Khóng-dĕ̃k-lèn n'avait cessé de lutiner la
boule solaire, traînée avec lenteur par les chevaux marins.
Ayant terminé, Canterel contourna la gemme en retroussant haut sa manche
droite puis, faisant un signe à Faustine qui aussitôt plaça
Khóng-dĕ̃k-lèn sur son épaule, monta de nouveau à l'échelle.
Agrippé au passage par ses doigts, qui rompirent l'adhérence des
fourreaux métalliques, le soleil nain reposa bientôt contre la bouteille
de sauternes.
A tour de rôle, les hippocampes, enlevés dans la pêchette, réintégrèrent
le bocal, où cessa toute élaboration pectorale de bulles d'air.
Canterel mit sa main sous l'occiput de Faustine, qui, face à lui rejeta
la tête en arrière non sans saisir le bord de l'ouverture circulaire,
tandis que Khóng-dĕ̃k-lèn se frottait contre sa joue. Soulevée par la
nuque, elle put, grâce à un prompt rétablissement, s'agenouiller sur le
plafond de verre puis descendre l'échelle nickelée à la suite du maître,
qui, ayant avec son mouchoir séché son bras et sa main, rabattit
lestement sa manche.
Sautant jusqu'à terre, le chat s'enfuit du côté de la villa, et notre
groupe, augmenté de Faustine, reprit sa marche paisible. A nos
observations sur les chances de refroidissement qu'elle courait, la
danseuse répondit que celles-ci se trouvaient complètement écartées par
une intense et durable réaction qui toujours se produisait dans son être
entier au sortir de l'aqua-micans.
CHAPITRE IV
Achevant, à la suite de Canterel, la traversée de l'esplanade, nous
descendîmes, au milieu de riches pelouses, une rectiligne allée de sable
jaune en pente douce, qui, devenant avant peu horizontale, s'élargissait
tout à coup pour entourer, ainsi qu'un fleuve une île, certaine haute
cage de verre géante, pouvant recouvrir rectangulairement dix mètres sur
quarante.
Uniquement constituée d'immenses vitres que supportait une solide et
fine carcasse de fer, la transparente construction, où la ligne droite
régnait seule, ressemblait, avec la simplicité géométrique de ses quatre
parois et de son plafond, à quelque monstrueuse boîte sans couvercle
posée à l'envers sur le sol, de manière à faire coïncider son axe
principal avec celui de l'allée.
Parvenu à l'espèce de large estuaire que formaient, en obliquant avec
divergence, les bords de celle-ci, Canterel, nous entraînant du regard,
appuya vers la droite et fit halte après avoir contourné l'angle du
fragile édifice.
Debout, des gens s'échelonnaient au long de la paroi de verre que nous
avions maintenant près de nous et vers laquelle se tourna tout notre
groupe.
A nos regards s'offrait, isolément établie sur le sol même, derrière le
vitrage, dont la séparait moins d'un mètre, une sorte de chambre carrée,
où manquaient, pour qu'on pût bien et clairement la voir, le plafond et
celui des quatre murs qui nous eût fait face de tout près en nous
montrant son côté extérieur. Elle avait l'aspect de quelque chapelle en
ruines, utilisée comme lieu de détention. Munie de deux traverses
courbes horizontales très distantes, fixant une rangée de barreaux
terminés par de fins piquants, une fenêtre s'ouvrait à mi-longueur de la
paroi dressée à notre droite, et deux grabats, un grand et un petit,
traînaient sur un dallage effrité, ainsi qu'une table basse et un
escabeau. Au fond s'élevaient contre la muraille les restes d'un autel,
d'où était tombée, en se cassant, une grande Vierge de pierre,--des bras
de laquelle l'accident avait, sans d'ailleurs l'abîmer, arraché l'Enfant
Jésus.
Un homme portant paletot et bonnet fourrés, que de loin nous avions vu
errer à l'intérieur de l'énorme cage et qu'en deux mots Canterel nous
donna pour l'un de ses aides, s'était, à notre approche, introduit par
le côté béant dans la chapelle, d'où il venait de ressortir, allant vers
la droite.
Allongé sur le plus important grabat, un inconnu, aux cheveux
grisonnants, semblait réfléchir.
Bientôt, comme prenant une décision, il se leva pour marcher vers
l'autel, ne posant qu'avec précaution sa jambe gauche, manifestement
douloureuse.
A côté de nous des sanglots éclatèrent alors, poussés par une femme en
voile de crêpe, qui, appuyée au bras d'un jeune garçon, cria: «Gérard...
Gérard...», la main désespérément tendue vers la chapelle.
Arrivé près de l'autel, celui qu'elle nommait ainsi ramassa l'Enfant
Jésus, qu'il coucha sur ses genoux après s'être assis sur l'escabeau.
Sortie de sa poche du bout de ses doigts, une boîte ronde en métal,
quand son couvercle à charnière fut soulevé, laissa paraître une sorte
d'onguent rose, dont il se mit à étaler une fine couche sur l'enfantin
visage de la statue.
Aussitôt, la spectatrice au voile noir, comme faisant allusion à
l'étrange maquillage, dit au jeune garçon, qui hochait affirmativement
la tête en pleurant:
«C'était pour toi... pour te sauver...»
Sans cesse aux écoutes, Gérard, semblant talonné par la crainte de
quelque surprise, allait vite en besogne, et, avant peu, toute la figure
de pierre fut rose d'onguent, ainsi que le cou et les oreilles.
Couchant la statue dans le petit grabat, qui s'allongeait contre le mur
de gauche, il l'examina un moment et, remettant dans sa poche la boîte
d'onguent refermée, se dirigea vers la fenêtre.
A la faveur de la forme un peu ventrue adoptée, vers l'espace, par
l'ensemble des barreaux, il se pencha pour regarder en bas au dehors.
Accomplissant avec curiosité quelques pas à droite, nous vîmes la face
opposée du mur. Un peu en retrait, la fenêtre était située entre deux
encoignures, dont la plus éloignée servait de réceptacle et d'appui à un
amas varié de détritus, comprenant notamment d'innombrables reliefs de
poires, parmi lesquels, négligeant les pelures, Gérard, le bras allongé
entre deux barreaux, ramassa tous les groupes de filaments intérieurs
faisant corps avec les pépins et les queues.
Sa récolte achevée, il rentra, et nous regagnâmes, à gauche, notre
ancien poste d'observation.
Prestement ses doigts séparèrent des queues puis des parties à pépins
les filaments recueillis, obtenant ainsi de grossiers cordons
blanchâtres, qu'ils divisèrent ensuite, avec patience, en un grand
nombre de fils ténus.
A l'aide de ces brins, qu'il nouait finement à plusieurs, bout à bout,
pour combattre leur défaut de longueur, Gérard, plein d'une ardeur
tenace propre à triompher d'une évidente absence de capacités
professionnelles, entreprit un curieux travail simultané de tissage et
de confection.
Finalement, à force d'enchevêtrements étroits visant sans cesse à une
sorte de bombage général de l'article enfanté, il eut en mains un
passable bonnet de nourrisson pouvant donner une illusion de linge. Il
en coiffa la statue au teint rose, qui, tournée vers la muraille, les
couvertures au cou, prit, maintenant que sa chevelure de pierre était
cachée, l'aspect d'un poupon réel.
Avec soin il ramassa sur le sol, pour le jeter aussitôt par la fenêtre
vers sa gauche, tout le déchet de son travail.
Après quoi, son attitude, pendant un bref instant, sembla trahir un peu
de vague et d'absence.
Sa lucidité retrouvée, il abaissa brusquement sa main gauche, le coude
haut et les doigts allongés en groupe serré, pour laisser glisser de son
poignet jusque dans le creux de sa dextre un bracelet d'or fait d'une
chaînette à laquelle pendait un vieil écu.
Rayant longtemps l'antique pièce de monnaie après la pointe inférieure
d'un des barreaux de la fenêtre, Gérard obtint, recueillie
continuellement sur le plat de sa main gauche inoccupée, une dose
conséquente de poudre d'or.
Sur la table, où il contrastait avec quatre in-octavo modernes, un livre
ancien, très gros, portant au dos de sa reliure, en larges lettres, ce
titre net et lisible: _Erebi Glossarium a Ludovico Toljano_, voisinait
avec une cruche pleine d'eau et une tige de fleur.
Enfouissant le bracelet dans sa poche, Gérard approcha l'escabeau de la
table, appuyée, assez près de nous, contre le mur où béait la fenêtre,
et s'assit devant le _Dictionnaire de l'Érèbe_, qu'il plaça
convenablement, pour l'ouvrir ensuite à son début strict, en ne faisant,
vers sa gauche, pivoter autour de son axe horizontal que le carton de la
reliure, prompt à entraîner la garde, exempte de tout gondolement.
Bien à plat, la première feuille ou _fausse garde_ montra son recto
entièrement blanc.
Gérard, saisissant ainsi qu'un porte-plume la tige sans fleur entre
trois doigts, en trempa légèrement l'un des bouts, encore armé d'une
longue épine, dans l'eau presque débordante de la cruche.
Puis, avec la pointe de l'épine, il se mit à écrire sur la feuille
blanche du dictionnaire en manifestant toujours une sorte de hâte
inquiète.
Au bout de quelques lignes, posant la tige, il prit, sur sa main gauche
toujours étendue, une pincée de poudre d'or et la répandit peu à peu, en
remuant le pouce et l'index, sur sa fraîche écriture invisible, qui
aussitôt se colora.
Sous le mot «ODE», tracé en gros caractères de titre, venait une strophe
de six alexandrins.
Laissant, après l'accomplissement de sa courte besogne, retomber sur la
réserve de sa main gauche ce qui lui restait de sa pincée de poudre,
Gérard retrempa dans la cruche la bonne extrémité de la tige et continua
d'écrire avec l'épine.
Une seconde strophe fut bientôt couchée sur la feuille puis saupoudrée
d'or.
Le même travail alternatif de griffonnage et de poudrement se poursuivit
ainsi, et jusqu'au bas de la page des strophes s'étagèrent.
Donnant à l'asséchement le temps de se produire, Gérard souleva
momentanément la feuille en la roulant à demi et conduisit de la sorte
sur la marge de gauche tous les grains de poudre non captés par l'eau,
qui glissèrent sur le tas d'or encore gros de sa main passive prête à
les recevoir, quand il eut, en l'agrippant par le haut, dressé le
dictionnaire presque verticalement.
Libéré de tous préjudiciables entours déroutants pour l'œil, le fragile
texte d'or, jusqu'alors flou, apparut dans son entière pureté.
Gérard laissa, en le retenant, doucement retomber le dictionnaire sur la
table et, d'une seule main, mit en pile les quatre in-octavo sous le
premier plat de la reliure, pour qu'au lieu d'être en pente il reposât
horizontalement sur eux.
Tournée, la fausse garde montra son verso blanc, que Gérard, sans
changer de procédés, couvrit de strophes en caractères d'or bientôt secs
jusqu'au dernier.
Ici ce fut sur la marge de droite qu'un précautionneux ploiement de la
feuille amena les grains d'or restés libres, qui, en fine cascatelle,
firent retour à la réserve, grâce à un nouveau redressement momentané du
pesant livre.
Au terme d'une manœuvre exécutée par Gérard à la façon d'un manchot, les
in-octavo empilés se trouvèrent soutenir, à sa droite, l'autre plat de
la reliure, sur lequel s'étalaient parfaitement une garde et une fausse
garde, celle-ci montrant à côté de la page ultime du
dictionnaire--ouvert maintenant, avec tous ses feuillets bien
horizontalement tassés, comme un volume qu'on est en train
d'achever--son recto vierge qui peu à peu se remplit de strophes
nouvelles, une par une écrites à l'eau avec l'épine puis dorées.
Après constat de siccité et routinière récupération de grains d'or,
Gérard tourna la fausse garde, sur le verso de laquelle, fidèle jusqu'au
bout à ses artifices de scribe étrange, il termina et signa son ode,
dont toutes les strophes offraient le même type.
Seuls quelques grains de la poudre précieuse restaient alors dans sa
main gauche, qu'il secoua pour les faire tomber.
Quand la signature d'or, située au bas de la page, eut elle-même séché
complètement, Gérard laissa cette fois choir au hasard sur la table
toute la râpure métallique étrangère au texte, en mettant debout
d'emblée l'opulent volume,--pour le fermer ensuite et le poser.
* * * * *
Après un long moment pendant lequel il avait paru se livrer à d'intenses
réflexions, Gérard, avisant la pile d'in-octavo, prit le volume du
dessus, qui, simplement broché, portait sur sa couverture ce titre:
«L'Éocène».
Le plaçant devant lui sur la table après avoir repoussé le dictionnaire,
il le feuilleta vers la fin et s'arrêta bientôt à la première page d'un
index à deux colonnes. Là se succédaient sous forme de nomenclature,
chacun suivi d'une série de chiffres, des mots qu'il toucha rapidement
du doigt l'un après l'autre pour les compter.
Puis, sur les pages suivantes, où se continuait l'index, Gérard, sans
rien sauter, se livra aux mêmes prompts attouchements numératifs, qu'il
cessa, tout en se levant, au dernier mot de l'une d'elles.
S'éloignant de nous en marchant vers la fenêtre, il sortit momentanément
de sa poche le bracelet d'or et, rayant de nouveau l'écu à la pointe de
barreau déjà utilisée, recueillit dans sa main gauche une dose, minime
cette fois, de poudre brillante, pour venir aussitôt se réinstaller
devant _l'Éocène_.
Sur la page où son comptage avait pris fin il écrivit à son habituelle
manière, mais uniquement en majuscules d'imprimerie, au milieu tout en
haut: «Jours de cellule»,--au-dessus de la colonne gauche:
«Actif»,--au-dessous de la droite: «Passif». Ce dernier nom fut
directement tracé à l'envers, sans nulle peine grâce à la simplicité
géométrique des caractères adoptés.
Ensuite Gérard biffa le mot réellement imprimé par lequel débutait la
première colonne.
La provision de poudre avait juste suffi à dorer l'eau des lettres et de
la rature. Quand toute humidité eut disparu du papier, Gérard rendit un
moment le volume perpendiculaire à la table, où dégringolèrent avec
légèreté les grains ayant échappé au fragile engluement.
Après avoir posé son doigt sous le chiffre qui suivait immédiatement le
mot biffé, il feuilleta l'ouvrage à son début, semblant chercher une
page déterminée.
*
* *
Canterel nous fit à ce moment marcher un peu vers la droite, au long de
l'immense cage transparente, et nous arrêta devant un autel catholique
bien décoré, se présentant de face derrière la paroi de verre, avec un
prêtre en chasuble devant son tabernacle. L'aide au chaud équipement,
qui s'éloignait de là après l'accomplissement de quelque besogne, se
dirigea vers la retraite de Gérard, où il entra un instant.
Sur la table sacrée, à droite, un luxueux coffret métallique, d'aspect
fort ancien, portait sur sa face principale, au-dessous de la serrure,
ces mots: «Étau indu des Noces d'Or», en lettres formées de grenats.
Le prêtre marcha vers lui et, soulevant le couvercle, en retira un étau
assez grand, qui, de modèle très simple, fonctionnait au moyen d'un
écrou à oreilles.
Descendant les marches de l'autel, il s'arrêta devant un très vieux
couple, qui s'était levé à son approche, laissant vides deux fauteuils
d'apparat posés côte à côte, dont les dossiers nous présentaient leur
envers. L'homme, sans chapeau, était simplement vêtu d'un frac, alors
qu'à sa gauche, la tête enveloppée d'un châle noir, la femme, en grand
deuil, portait frileusement un lourd manteau bien qu'ayant, comme lui,
les mains nues.
Mettant les deux vieilles gens face à face, le prêtre unit leurs mains
droites, qu'il plaça bien agrippées entre les mâchoires écartées de
l'étau, puis commença de tourner doucement l'écrou, ostensiblement
orienté vers nous.
Mais l'homme, en souriant, intervint au moyen de sa main gauche et força
le prêtre de lui abandonner les oreilles métalliques, qu'il tourna
gaîment lui-même à plusieurs reprises avec une espiègle vigueur
intentionnée, tandis que la femme sanglotait en s'attendrissant.
Les mâchoires devaient être faites en quelque souple imitation de fer,
car elles cédaient sans infliger aucune torture aux deux dextres
entrelacées.
Redevenu libre, l'écrou fut longuement détourné par le prêtre, qui
bientôt, emportant l'étau, remonta les marches de l'autel pour se
diriger vers le coffret, tandis que se rasseyait le couple, dont la
longue et solennelle poignée de main avait pris fin.
*
* *
Côtoyant la cage géante, Canterel nous conduisit alors, à quelques
mètres plus loin, devant un somptueux local, d'où nous vîmes s'échapper,
allant avec empressement vers le couple âgé, l'aide aux fourrures, qui
tout à l'heure s'était rendu là discrètement par voie indirecte, en
passant derrière l'autel.
A très courte distance du mur de verre séparateur, s'offrait de face une
scène de théâtre non surélevée, évoquant par son décor quelque luxueuse
salle d'un château moyen âge. L'absence de toute rampe avait permis à
l'aide d'entrer et de sortir sans peine par devant.
Vers le fond, un peu à gauche, assis à une table placée en biais, un
seigneur au cou nu, vu de profil perdu, annotait un ouvrage, vis-à-vis
un pan coupé où s'ouvrait une large fenêtre.
Sur sa nuque apparaissait, en gris foncé, un monogramme gothique formé
de ces trois lettres: _B_, _T_, _G_.
Au milieu, tout au fond, porteur d'un parchemin, un homme debout, que
nous voyions de face devant une porte close, était à la droite précise
du seigneur, dont le séparaient quelques pas.
Les costumes des deux acteurs cadraient bien, comme époque, avec le
décor.
Sans interrompre ses annotations ni rien changer à son attitude, le
seigneur dit, sur un ton nettement ironique:
«Vraiment... une cédule?... Qu'offre-t-elle comme signature?...»
La voix nous atteignait par une ouverture ronde, qui, grande comme une
assiette et simplement garnie d'un disque en papier de soie dont les
bords, en les dépassant, se collaient extérieurement sur les siens,
était ménagée dans la paroi de verre, à deux mètres du sol.
Postée, pour bien entendre, juste au-dessous de cet œil-de-bœuf, une
jeune fille en noir dévorait sans cesse du regard, à travers le vitrage,
celui qui venait de parler.
A la question posée l'homme au parchemin fit cette brève réponse:
«Un cob.»
Juste à l'instant où résonnait le dernier mot, le seigneur, ouvrant les
doigts, tourna la tête à droite avec une prodigieuse brusquerie et porta
aussitôt ses deux mains vers sa nuque, comme par l'effet d'une douleur
d'ailleurs vite oubliée.
Puis, se mettant debout, il alla en chancelant jusqu'à l'homme, qui lui
dressa devant les yeux son parchemin, où le mot «Cédule» servait de
titre à quelques lignes suivies d'un nom sous lequel était grossièrement
dessiné un cheval à courte encolure épaisse.
Sur un ton de suprême angoisse le seigneur répétait, le doigt tendu vers
le croquis équestre:
«Le cob!... le cob!...»
*
* *
Mais déjà Canterel nous faisait franchir, dans le sens habituel, une
brève étape et s'arrêtait devant un enfant de sept ans environ, qui,
tête et jambes nues, était assis, en simple costume bleu d'intérieur,
sur les genoux d'une jeune femme en deuil très couverte, installée sur
une chaise posant à même le sol.
L'aide, par un détour fait derrière la scène, s'était un instant
approché de l'enfant et se dirigeait maintenant à grands pas vers
l'acteur au cou dégagé.
Un second œil-de-bœuf, en tout semblable au premier, nous permit
d'entendre clairement le garçonnet, d'ailleurs peu éloigné de nous
derrière le mur transparent, énoncer ce titre: «_Virelai cousu de
Ronsard_» puis réciter avec justesse toute une pièce de vers, pendant
que son regard se mêlait à celui de la jeune femme et que ses gestes,
pleins d'à-propos, soulignaient chaque intention contenue dans le texte.
*
* *
Quand l'enfantine voix se fut tue, nous parcourûmes, dans la direction
coutumière, un court espace avec Canterel et stationnâmes bientôt, aux
côtés d'un jeune observateur, devant un homme en blouse beige, assis à
une table collée intérieurement contre la paroi de verre, à laquelle il
faisait face. L'aide s'éloignait de lui pour aller ve
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