La foire aux vanités, Tome I
by William Makepeace Thackeray · French · Gutenberg #19112 · 897,319 chars · public domain (US)
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Title: La foire aux vanités, Tome I
Author: William Makepeace Thackeray
Translator: Georges Guiffrey
Release date: August 24, 2006 [eBook #19112]
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/19112
Credits: Produced by Pierre Lacaze, Ralph Janke and the Online
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LA FOIRE AUX VANITÉS
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR QUI SE VENDENT A LA MÊME LIBRAIRIE
OEuvres de Thackeray, traduites de l'anglais. 9 vol.
Henry Esmond, traduit par Léon de Wailly. 2 vol.
Histoire de Pendennis, traduit par Ed. Scheffter. 3 vol.
Le livre des Snobs, traduit par F. Guiffrey. 1 vol.
Mémoires de Barry Lyndon, traduits par Léon de Wailly. 1 vol.
M. W. THACKERAY
LA FOIRE AUX VANITÉS
ROMAN ANGLAIS
Traduit avec l'autorisation de l'auteur
PAR GEORGES GUIFFREY
TOME PREMIER
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1884
PRÉFACE DU TRADUCTEUR.
Tout le monde connaît ces rendez-vous en plein air, ces réjouissances
annuelles et ambulantes qui appellent les amateurs de bruit, de
poussière et de plaisir. _La Foire aux Vanités_ est l'idéal du genre.
On y trouve même cohue, même tumulte, mêmes éclats de rire; toutefois,
à la différence de ces fêtes populaires qui n'ont lieu qu'à des
intervalles éloignés, _la Foire aux Vanités_ se tient en permanence;
elle a commencé avec le monde, elle ne finira qu'avec lui: c'est une
parade universelle où chacun a son rôle à jouer, où chacun tour à tour
rit du prochain et le fait rire à ses dépens.
Mais, tandis que la plupart des acteurs de cette comédie humaine
disparaissent dans le tourbillon général sans laisser trace de leur
passage, quelques-uns sortent de la foule, fondent leur réputation
et s'élèvent aux yeux de la postérité au rang de chefs d'emploi et
de créateurs du genre. C'est ainsi que l'on peut nommer parmi tant
d'autres et Panurge, et Macette, et Tartufe, et Basile. À cette
galerie déjà peuplée de personnages si célèbres, M. Thackeray a ajouté
un type qui n'est ni moins expressif ni moins vrai que les précédents.
C'est celui d'une jeune fille sans famille, sans fortune et sans
coeur, mais aventurière ambitieuse, qui s'obstine à trouver un mari
avec les seules ressources d'une imagination précoce: c'est qu'un mari
équivaut pour elle à une position sociale, c'est qu'un mari est le
passe-port nécessaire sans lequel aucune femme ne saurait circuler
dans le monde honnête. Puis après le mariage vient la manière de s'en
servir.
Mais nous ne voulons point retarder le lecteur au début de cette
excursion piquante et instructive, à laquelle le convie M. Thackeray.
Déjà les personnages s'agitent, les événements se pressent et
l'intrigue se noue. Qu'il nous suffise d'un dernier mot: on verra dans
ce roman que les baronnes d'Ange ne sont pas nées d'hier, qu'elles
existent dans tous les pays, et que l'Angleterre a aussi son
_Demi-Monde_.
G. G.
LA FOIRE AUX VANITÉS.
CHAPITRE PREMIER.
Chiswick Mall.
Notre siècle marchait sur ses quinze ans.... Par une brillante matinée
de juin, une large voiture bourgeoise se dirigeait, avec une vitesse
de quatre milles à l'heure, vers la lourde grille du pensionnat
de jeunes demoiselles tenu par miss Pinkerton, à Chiswick Mall.
La voiture était attelée de deux chevaux bien nourris, aux harnais
étincelants et conduits par un cocher non moins bien nourri, et
ombragé d'un chapeau à trois cornes et d'une perruque. Sur le siége, à
coté du cocher, se trouvait un domestique noir, qui déplia ses jambes
recourbées au moment où la voiture s'arrêtait devant la porte de miss
Pinkerton. Au bruit de la cloche qu'il agita, une douzaine au moins
de jeunes têtes apparurent aux étroites croisées de ce vieux et
majestueux manoir bâti en brique. Un observateur attentif eût pu même
reconnaître le nez rouge et effilé de cette bonne miss Pinkerton, se
dressant au-dessus d'une touffe de géraniums qui ornaient la fenêtre
du salon.
«C'est la voiture de M. Sedley, ma soeur, dit miss Jemima; c'est
Sambo, le domestique noir, qui vient de sonner, et le cocher a un
habit rouge tout neuf.
--Avez-vous terminé tous les préparatifs nécessaires pour le départ de
miss Sedley, miss Jemima?» demanda miss Pinkerton.
C'était une bien majestueuse personne que miss Pinkerton, la Sémiramis
d'Hammersmith, l'amie du docteur Johnson et la correspondante de
mistress Chapone.
«Ces demoiselles sont à emballer leurs chiffons depuis quatre heures
du matin, ma soeur, répliqua miss Jemima, et nous leur avons préparé
une brassée de fleurs.
--Dites un bouquet, ma soeur Jemima; cela est de meilleur ton.
--Eh bien! soit, un bouquet qui était bien gros comme une botte de
foin. J'ai mis de plus deux bouteilles d'eau de giroflée pour miss
Sedley et la recette pour en faire, le tout dans la malle d'Amélia.
--Et je pense, miss Jemima, que vous avez copié la note de
miss Sedley. La voici, n'est-ce pas?... C'est très-bien:
quatre-vingt-treize livres quatre schellings. Soyez assez bonne
pour mettre l'adresse à _Mr. John Sedley_, et cacheter ce billet que
j'écris à sa femme.»
Aux yeux de miss Jemima, une lettre autographe de sa soeur était un
objet de grande vénération; elle n'en eût pas témoigné davantage pour
une lettre écrite de la main d'un souverain. Il était de notoriété
publique que miss Pinkerton n'écrivait aux parents des élèves que
lorsque les pensionnaires quittaient la maison ou se mariaient: elle
avait fait une seule exception lorsque cette pauvre miss Birch était
morte de la fièvre scarlatine. Miss Jemima était persuadée que, si
quelque chose avait pu consoler mistress Birch de la perte de sa
fille, c'était la pieuse et pathétique composition où miss Pinkerton
lui annonçait cette triste nouvelle.
Dans la circonstance qui nous occupe, voici comme était conçue
l'épître de miss Pinkerton:
«La Mall, Chiswick, 16 juin 18...
«Après six années de séjour à La Mall, j'ai l'honneur et la
satisfaction de rendre miss Amélia Sedley à ses parents. C'est une
jeune personne accomplie, bien capable de tenir avec distinction sa
place dans une société élégante et cultivée. Ces qualités qui donnent
le cachet aux jeunes demoiselles du grand monde, ces perfections qui
conviennent à sa naissance et à sa condition, ne font point défaut
dans l'aimable miss Sedley. Son application et son obéissance lui ont
concilié tous ses maîtres, et la douceur charmante de son caractère a
séduit ses petites comme ses grandes compagnes.
«Pour la musique, la danse et l'orthographe, pour tous les genres de
broderie et de travaux à l'aiguille, on ne peut manquer de trouver
qu'elle a réalisé les souhaits les plus légitimes de ses amis. La
géographie laisse encore beaucoup à désirer. Nous ne saurions trop
recommander aussi l'usage régulier d'un dossier orthopédique au moins
quatre heures par jour, et cela pendant trois ans: c'est le seul moyen
d'acquérir cette distinction de tournure et de maintien que l'on exige
des jeunes personnes à la mode.
«Quant aux principes de religion et de moralité, on verra que miss
Sedley est digne d'un établissement qui a été honoré de la présence
du _grand lexicographe_ et du patronage de l'incomparable mistress
Chapone. En quittant La Mall, miss Amélia emporte avec elle
l'affection de ses compagnes et les sentiments les plus tendres de sa
maîtresse, qui a l'honneur de se dire,
Madame,
«Votre très-humble et très-obéissante servante,
«BARBARA PINKERTON.
«P.S. Miss Sharp accompagne miss Sedley. Les plus vives instances pour
que le séjour de miss Sharp à Russell-Square ne dépasse pas dix jours.
L'honorable famille chez laquelle elle doit entrer voudrait avoir ses
services le plus tôt possible.»
Cette lettre terminée, miss Pinkerton se mit à écrire son nom et celui
de miss Sedley sur la page blanche du Dictionnaire de Johnson, ouvrage
plein d'intérêt, qu'elle ne manquait jamais d'offrir à ses élèves
à leur départ de La Mall. Sur la couverture, il y avait copie des
_Conseils adressés à une jeune demoiselle à son départ du pensionnat
de miss Pinkerton, par feu le docteur Johnson, de si vénérable
mémoire_. C'est que le nom du _lexicographe_ était toujours sur
les lèvres de cette majestueuse personne, depuis qu'elle devait sa
réputation et sa fortune à une visite qu'elle avait reçue de lui.
Obéissant à l'ordre de sa soeur aînée, d'aller quérir dans la grande
armoire le dictionnaire d'usage, miss Jemima tira du sanctuaire deux
exemplaires de l'ouvrage en question, et, quand miss Pinkerton eut
achevé sa dédicace sur le premier, Jemima d'un air hésitant et timide,
lui tendit le second.
«Et pour qui celui-là, miss Jemima? dit miss Pinkerton avec une
froideur imposante.
--Mais.... pour Becky Sharp, répondit Jemima toute tremblante, et la
rougeur lui montait à travers les rides de sa face et de son cou; pour
Becky Sharp, car elle s'en va aussi.
--MISS JEMIMA! s'écria miss Pinkerton, comme si sa bouche eût ouvert
passage à des majuscules, êtes-vous bien dans votre bon sens? Remettez
le dictionnaire à sa place, et à l'avenir ne vous avisez plus de
prendre de telles libertés.
--Cependant, ma soeur, vous n'en auriez que pour vingt-deux sous; et
cette pauvre Becky sera bien malheureuse si vous ne lui faites pas ce
présent.
--Envoyez-moi sur-le-champ miss Sedley,» dit miss Pinkerton.
Sans hasarder une parole de plus, la pauvre Jemima sortit tout en
désordre, les nerfs bouleversés.
Le père de miss Sedley était un marchand de Londres qui vivait dans
une certaine aisance. Quant à miss Sharp, c'était une élève reçue
gratuitement, pour laquelle miss Pinkerton pensait avoir déjà bien
assez fait, sans lui accorder encore à son départ la haute faveur du
dictionnaire.
Les lettres des maîtresses de pension ont droit à peu près à autant de
confiance que les épitaphes des cimetières. Cependant, de même qu'il
se trouve parfois au nombre des personnes défuntes un mort qui mérite
réellement les éloges que le marbrier prodigue à ses os, un mort qui
fut bon chrétien, bon père, bon fils, bon époux et qui, au moment de
son décès, laisse une famille inconsolable pour pleurer sa perte, de
même, dans les institutions de garçons comme de filles, on peut de
temps à autre mettre la main sur un élève vraiment digne des éloges
que lui accorde un maître désintéressé. Et certes, miss Amélia Sedley
était un de ces rares sujets, et méritait non-seulement tout ce que
miss Pinkerton disait à sa louange, mais encore elle avait nombre de
charmantes qualités que notre solennelle et vieille matrone ne pouvait
apercevoir, par suite de la différence d'âge et de rang, qui existait
entre elle et son élève.
C'était beaucoup de chanter comme un rossignol ou comme mistress
Bellington, de danser comme Hillisberg ou Parisot, de broder comme
une fée, de mettre l'orthographe comme un dictionnaire; mais elle
possédait surtout un coeur si bon, si enjoué, si tendre, si
aimable, si généreux, qu'elle gagnait l'affection de tous ceux qui
l'approchaient, depuis la respectable matrone jusqu'à la moindre
laveuse, jusqu'à la fille de la marchande de gâteaux, pauvre femme
borgne qui avait l'autorisation de vendre sa marchandise une fois par
semaine aux demoiselles de La Mall. Amélia comptait douze amies de
coeur, douze intimes sur ses vingt-quatre compagnes. L'envieuse miss
Briggs elle-même n'avait jamais laissé échapper une mauvaise parole
sur son compte. La haute et puissante miss Saltire, petite-fille
de lord Dexter, lui trouvait une figure distinguée: et quant à miss
Swartz, la riche créole de Saint-Kitt, à l'épaisse chevelure, elle eut
un tel accès de larmes qu'on fut obligé d'envoyer chercher le docteur
Floss et de l'inonder de vinaigre aromatique. Miss Pinkerton lui
témoignait un attachement calme et digne, comme on peut penser,
d'après la haute position et les éminentes vertus de cette dame. Quant
à miss Jemima, elle avait déjà senti ses yeux se gonfler à plusieurs
reprises à la pensée du départ d'Amélia, et n'eût été la crainte de
sa soeur, elle se serait laissée aller à des crises violentes comme
l'héritière de Saint-Kitt, qui payait d'ailleurs double pension. Un
tel luxe de douleur ne pouvait se permettre qu'à des pensionnaires
en chambre. Pour l'honnête Jemima, qui avait à veiller aux notes,
au blanchissage, au raccommodage, à la fabrication des puddings, à
l'argenterie et à la vaisselle.... Mais à quoi bon parler d'elle? car
il est probable que nous ne la retrouverons plus d'ici au dénoûment,
et quand la grille de fer se sera fermée sur elle et sur sa vénérable
soeur, elles ne sortiront guère de leur retraite pour venir se mêler
aux personnages de ce récit.
Nos rapports devant être des plus fréquents avec Amélia, il n'est pas
inutile de dire, dès cette première entrevue, que c'était une nature
douce et bonne par excellence. C'est un grand bonheur, dans la vie et
dans ce roman qui abonde surtout en scélérats de la plus noire espèce,
d'avoir en notre compagnie une si honnête et si bonne personne. Mais
comme ce n'est point une héroïne, je me dispenserai de faire son
portrait, car en vérité j'aurais peur que son nez ne fût un peu trop
court, que ses joues ne fussent un peu trop pleines et trop colorées
pour cet emploi. Quoi qu'il en soit, on voyait sur sa figure
s'épanouir les roses de la santé, et sur ses lèvres les plus frais
sourires. Elle avait des yeux où pétillait la gaieté la plus vive
et la plus franche, excepté toutefois lorsqu'ils se remplissaient de
larmes; et c'était bien trop souvent, car cette naïve créature aurait
éclaté en sanglots pour la mort de son serin, pour une souris que le
chat aurait étranglée au passage, ou pour une parole de réprimande,
s'il se fût trouvé des gens d'un coeur assez dur pour lui en faire.
Miss Pinkerton, cette rigide et irréprochable personne, avait cessé
bien vite de la gronder, quoiqu'elle ne s'entendît guère plus en
sensibilité qu'en algèbre; elle avait recommandé particulièrement à
tous les maîtres de traiter miss Sedley avec la plus grande douceur.
De la sévérité avec elle n'eût été qu'injustice.
Aussi, quand vint le jour du départ, miss Sedley, toujours entre le
rire et les pleurs, se trouva fort embarrassée. Elle se réjouissait
de retourner chez elle, et elle s'attristait encore plus de quitter sa
pension. Pendant les trois jours qui précédèrent, Laura Martin ne la
quittait pas plus qu'un petit chien. Elle eut à faire et à recevoir au
moins quatorze présents, et à prendre quatorze engagements solennels
d'écrire chaque semaine.
«Envoyez-moi mes lettres sous l'enveloppe de mon grand-père le comte
de Dexter, dit miss Saltire, qui, soit dit en passant, était fort
râpée.
--N'attendez pas la poste, mais écrivez-moi chaque jour, mon cher
coeur,» dit l'impétueuse mais affectionnée miss Swartz.
Et la petite Laura Martin prit la main de son amie et la regardant
d'un air sérieux:
«Amélia, dans mes lettres, je vous appellerai ma maman.»
(Eh bien, maître Jones[1], qui lisez ce livre à votre cercle, vous
traitez, j'en suis sûr, tous ces détails de bouffonneries grotesques
et de bavardage ultra-sentimental. Oui, je vous vois, maître Jones,
tout réjoui, en tête à tête avec votre morceau de mouton et votre
bouteille de vin, prendre votre crayon et écrire à la marge:
_Niaiseries_, _bavardages_, etc., etc.... Voilà bien un de ces génies
sublimes qui n'admirent que le grand, que l'héroïque, dans la vie
comme dans les romans. Dans ce cas, il fera bien de prendre congé
de nous et de tourner ses pas d'un autre côté. Ceci dit, nous
poursuivons.)
[Note 1: Ceci est un colloque entre l'auteur et le lecteur anglais. Le
lecteur français n'a donc à y voir aucune personnalité à son endroit,
et peut se livrer sans respect humain à tous les entraînements de la
sensibilité. (_Note du traducteur._)]
Pendant que Sambo plaçait dans la voiture les fleurs, les présents,
les malles et les boîtes à chapeaux de miss Sedley, ainsi qu'un
coffre en cuir bien petit, bien usé, sur lequel miss Sharp avait
très-proprement attaché son carton, et que M. Sambo tendit au
cocher avec une grimace à laquelle celui-ci répondit par un rire
d'intelligence, l'heure du départ arriva.
La douleur de ces derniers moments fut moins vive, grâce à l'admirable
discours que miss Pinkerton adressa à son élève: non que ce discours
de séparation disposât Amélia à des réflexions philosophiques ou qu'il
l'eût armée de calme contre les épreuves de la vie, ce qui formait la
conclusion du discours; mais c'est qu'il était d'une épaisseur, d'une
prétention, d'un ennui qui dépassait toute limite, et miss Sedley
craignait trop sa maîtresse de pension pour laisser percer aucune
marque d'impatience. Un gâteau à l'anis, une bouteille de vin, furent
apportés dans le salon, comme aux occasions solennelles des visites
de parents. Après avoir pris sa part de ces rafraîchissements, miss
Sedley put songer à partir.
«Voulez-vous entrer, Becky, et prendre congé de miss Pinkerton?
dit miss Jemima à une jeune fille à laquelle personne ne faisait
attention, et qui descendait l'escalier, tenant à la main son carton à
bonnets.
--Je le dois,» dit miss Sharp avec un grand calme et au grand
étonnement de miss Jemima.
Puis elle frappa à la porte, et, ayant reçu la permission d'entrer,
elle s'avança sans la moindre hésitation et dit en français, avec la
plus grande pureté d'accent: _Mademoiselle, je viens vous faire mes
adieux_.
Miss Pinkerton ne comprenait rien au français, bien qu'elle dirigeât
des élèves qui l'entendaient. Elle se mordit les lèvres, releva sa
vénérable face ornée d'un nez à l'antique, et au sommet de laquelle se
dessinait un large et majestueux turban.
«Miss Sharp, dit-elle, je vous souhaite le bonjour.»
Et, en parlant, la Sémiramis d'Hammersmith allongeait le bras comme en
signe d'adieu et pour donner à miss Sharp l'occasion de serrer un des
doigts de sa main, qui resta en route dans ce dessein.
Miss Sharp retira la main avec un sourire glacial et une profonde
révérence, et refusa l'honneur qu'on voulait lui faire. A
ce mouvement, le turban de la Sémiramis éprouva une secousse
d'indignation telle qu'il n'en ressentit jamais de pareille. Dans le
fait, c'était une petite lutte entre la jeune personne et la vieille
matrone, et celle-ci avait le dessous.
«Le ciel vous bénisse, mon enfant! dit-elle en embrassant Amélia et
en lançant un regard flamboyant à miss Sharp par-dessus l'épaule de la
jeune fille.
--Sortez vite, Becky,» dit miss Jemima tout en émoi à la jeune
personne, en la poussant hors du salon.
Et la porte se referma sur elle pour toujours.
Dans la cour commencèrent les scènes déchirantes du départ; les mots
nous manquent pour une telle peinture. Tous les domestiques étaient
réunis, toutes les bonnes amies, toutes les jeunes pensionnaires,
et jusqu'au maître de danse qui venait d'arriver. Ce n'étaient que
plaintes, embrassades, larmes et lamentations, sans oublier les crises
nerveuses de miss Swartz, l'élève en chambre, qui, de sa fenêtre se
livrait à des transports que la plume désespère de retracer; un coeur
sensible saura gré qu'on lui fasse grâce de ces détails.
Les adieux sont finis, et nos voyageurs, ou plutôt miss Sedley a
quitté ses amies; car, pour miss Sharp, elle était entrée sans bruit
dans la voiture, et personne ne gémissait de la perdre.
Sambo ferma la portière sur sa jeune maîtresse en larmes, et grimpa
derrière la voiture.
«Arrêtez! cria miss Jemima s'élançant vers la grille avec un paquet.
Voici des sandwichs, ma chère, dit-elle à Amélia; vous pourriez avoir
faim; et vous, Becky, Becky Sharp, voici un livre pour vous que ma
soeur.... c'est-à-dire que je.... c'est ce dictionnaire de Johnson,
vous savez bien; vous ne pouvez nous quitter sans cela. Bon voyage! En
route, cocher. Dieu vous bénisse!»
Cette excellente créature rentra dans le jardin, vaincue par ses
émotions; mais, au moment où le cocher fouettait les chevaux, miss
Sharp montrait sa pâle figure à la portière et lançait le livre dans
le jardin.
Miss Jemima pensa s'évanouir d'épouvante.
«Ah! je n'aurais jamais cru que l'audace....»
L'émotion l'empêcha de compléter sa phrase; la voiture roulait grand
train, la grille était fermée, la cloche retentissait pour la leçon
de danse. Et maintenant que le monde s'ouvre à nos deux jeunes filles,
adieu à Chiswick Mall.
CHAPITRE II.
Où miss Sharp et miss Sedley se disposent à entrer en campagne.
A peine miss Sharp, accomplissant l'acte héroïque mentionné au dernier
chapitre, eut-elle vu le dictionnaire rouler sur le sable du petit
jardin et tomber aux pieds de l'étonnée miss Jemima, que la figure de
la jeune fille, empreinte jusqu'alors de la pâleur de la haine, laissa
percer un léger sourire qui n'était guère plus gracieux. Puis elle se
jeta au fond de la voiture, et comme dégagée d'un grand poids:
«Bon voyage à son dictionnaire, dit-elle, et, grâce à Dieu, me voici
hors de Chiswick.»
En présence de ce défi jeté si résolument, miss Sedley ne resta pas
moins interdite que miss Jemima ne l'était de son côté. Elle venait de
quitter sa pension depuis une minute au plus, et ce n'est pas dans
un si court espace de temps que se dissipent les impressions de six
années. Cela est si vrai que chez quelques personnes ces terreurs et
ces effrois du jeune âge se conservent tout le reste de la vie. Je
connais, par exemple, un vieux gentilhomme de soixante-huit ans qui
me disait un matin à déjeuner, avec toutes les apparences d'une grande
agitation: «La nuit dernière, j'ai rêvé que je recevais le fouet du
docteur Raine.» Dans la durée d'un somme, son imagination l'avait fait
remonter à une quarantaine d'années. Le docteur Raine et son paquet
de verges lui inspiraient encore à soixante-huit ans autant de terreur
qu'ils lui en avaient causé à treize. Si le docteur avec son bouleau
flexible se fût dressé devant lui en chair et en os, et bien qu'il
marquât soixante et huit à l'horloge de la vie, lui eût dit de sa
voix redoutée: Allons, drôle, mettez bas votre pantal....? Aussi miss
Sedley resta toute stupéfaite de cet acte d'insubordination.
Enfin, «qu'avez-vous fait, Rebecca? dit-elle après une pause.
--Croyez-vous donc que miss Pinkerton va sortir pour m'ordonner de
rentrer dans sa prison d'enfer, dit Rebecca en riant.
--Non, mais....
--J'exècre cette maison, continua miss Sharp emportée par sa colère;
j'espère ne jamais la revoir. Je voudrais qu'elle fût au fond de la
Tamise, et, si miss Pinkerton s'y trouvait, ce n'est certes pas moi
qui irais l'y pêcher. J'aurais plaisir à la voir au milieu de l'eau
avec son turban, ses jupes flottant à la suite, et son nez à l'avant,
formant la proue du navire.
--Ciel! s'écria miss Sedley.
--Eh bien! votre nègre ira-t-il le lui dire? continua miss Rebecca en
riant; qu'il descende s'il veut, et aille conter à miss Pinkerton que
je la déteste de toute mon âme. Je voudrais qu'il en eût envie; je
voudrais lui prouver mon aversion. Depuis deux ans, je n'ai reçu de sa
part qu'insulte et outrage; j'ai été traitée par elle plus mal qu'une
fille de cuisine. Jamais mot d'affection ni d'amitié, excepté de votre
part. J'étais bonne pour soigner les petites filles de la basse classe
et pour parler français aux jeunes demoiselles, jusqu'à m'en faire
prendre en dégoût ma langue maternelle. Quant à parler français à miss
Pinkerton, c'était le plus mauvais tour qu'on pût lui jouer. Elle n'y
comprenait mot, et était trop fière pour l'avouer. C'est là, je crois,
la cause de mon départ. J'en remercie le ciel, et cela me fait aimer
le français. _Vive la France! vive l'Empereur! vive Bonaparte!_
--Ô Rebecca, Rebecca, quelle honte!» s'écria miss Sedley, car c'était
le plus grand blasphème qui pût sortir de la bouche de Rebecca.
Dire alors en Angleterre: «Longue vie à Bonaparte!» était comme si
l'on eût dit: «Longue vie à Lucifer!»
«Pouvez-vous bien avoir ces mauvaises pensées de vengeance et de
haine?
--Si la vengeance est une mauvaise pensée, elle est au moins
naturelle, repartit Rebecca, et je ne suis pas un ange.»
Elle ne mentait pas.
On a pu, en effet, remarquer que, dans cette conversation, miss Sharp
a eu deux fois l'occasion de remercier le ciel; la première pour
l'avoir délivrée de personnes qu'elle détestait, et, en second lieu,
pour lui avoir fourni l'occasion de mettre ses ennemis dans l'embarras
et de les couvrir de confusion. Ce ne sont pas là des motifs bien
légitimes de reconnaissance envers le ciel, ni de ceux qui peuvent
venir à l'esprit de personnes d'un caractère doux et bienveillant.
Miss Rebecca n'avait rien de doux ni de bienveillant dans le
caractère. Tout le monde en usait mal avec elle, disait cette
jeune misanthrope (il vaut mieux dire _misogyne_, car, pour le
sexe masculin, on peut déclarer qu'elle en avait encore fort peu
l'expérience); tout le monde en usait mal à son égard, disait-elle;
cependant nous sommes disposés à croire que ces personnes de l'un
ou de l'autre sexe qui sont les victimes de tout le monde n'ont en
général que ce qu'elles méritent. Le monde est un miroir qui renvoie à
chacun ses propres traits; si vous froncez le sourcil en le regardant,
il vous jette un coup d'oeil renfrogné. Riez, au contraire, avec lui,
et il se montrera bon compagnon. Avis à vous, jeunes gens, pour régler
votre choix. Si on négligeait miss Sharp, c'est qu'elle était connue
pour n'avoir jamais rendu service à personne; on ne peut pas trouver
vingt-quatre jeunes demoiselles toutes aussi aimables que l'héroïne
de ce roman, miss Sedley, choisie précisément par nous comme la mieux
douée de toutes; autrement rien au monde ne nous eût empêché de mettre
à sa place miss Swartz ou miss Crump, ou miss Hopkins; on aurait eu
tort d'espérer rencontrer chez tout le monde le caractère doux et
aimable de miss Amélia Sedley, et cette bonne volonté à vaincre en
toute circonstance les brusqueries et les rebuts de Rebecca.
Le père de miss Sharp était artiste, et, en cette qualité, avait donné
des leçons de dessin dans la maison de miss Pinkerton. C'était un
habile homme, bon vivant, bien réjoui, mais brouillé avec le travail.
Ses plus grandes dispositions étaient à faire des dettes, et son
faible le menait toujours à la taverne. Quand il avait bu, il était
dans l'usage de battre sa femme et sa fille; et le lendemain matin,
fatigué d'un grand mal de tête, il adressait ses injures à la foule
insouciante de son génie, puis décochait ses traits non moins vifs
et quelquefois bien ajustés, contre la sottise de ses confrères
les peintres. Comme il était fort mal à l'aise pour subvenir à ses
besoins, et que, dans Soho où il vivait, il devait de l'argent à un
mille à la ronde, il pensa améliorer sa position en épousant une jeune
femme, française d'origine et danseuse de profession. Miss Sharp ne
parlait jamais de l'humble condition de sa mère; mais elle vantait
beaucoup la noble et illustre famille des Entrechats, originaires de
Gascogne, et tirait vanité d'appartenir à de tels ancêtres. Il est
bon de constater que, plus elle avançait dans la vie, plus la race de
cette jeune dame gagnait en noblesse et en illustration.
La mère de Rebecca avait fait son éducation on ne sait pas bien où, et
sa fille parlait le français avec la pureté des Parisiens. C'était à
cette époque une qualité précieuse, et qui valut à Rebecca son entrée
chez l'austère miss Pinkerton; car, sa mère étant morte, son père, qui
se trouvait lui-même dans un état désespéré, écrivit à miss Pinkerton,
après sa troisième attaque de _delirium tremens_, une lettre
pathétique où il mettait l'orpheline sous sa protection. Peu après il
descendit dans la tombe, en laissant deux baillis se débattre sur son
corps. Rebecca avait dix-sept ans lorsqu'elle vint à Chiswick. On la
traita comme une pensionnaire à bourse entière. Elle était tenue de
parler français, et jouissait en retour de l'avantage de vivre là
sans rien payer; et même, moyennant une somme modique par an, elle
recueillait des professeurs attachés à la maison quelques bribes
d'enseignement.
Petite de taille, vive de tournure, elle était pâle et avait les
cheveux d'un blond rouge. Ses yeux, ordinairement baissés, s'ouvraient
si larges lorsqu'ils vous regardaient, et prenaient une expression si
singulière et si communicative, que le révérend Mr. Crisp, tout
frais sorti d'Oxford et vicaire du ministre de Chiswick, le révérend
Flowerdow, s'éprit d'amour pour miss Sharp. Un coup d'oeil l'avait
frappé à mort dans l'église même de Chiswick, un coup d'oeil dirigé
du banc des pensionnaires au pupitre de lecture. Notre jeune passionné
allait prendre le thé chez miss Pinkerton, à laquelle il avait été
présenté par sa maman. Il avait même prononcé le mot de mariage dans
un billet intercepté, que la marchande de pommes avait été chargée de
remettre. Mistress Crisp, appelée soudainement à Buxton, emmena
avec elle son cher fils. Mais l'idée seule qu'un vautour avait pu
s'introduire parmi les colombes de Chiswick souleva dans la poitrine
de miss Pinkerton un tel flot d'indignation, qu'elle eût renvoyé miss
Sharp, si elle n'eût pas été engagée par une parole solennelle. Malgré
toutes les protestations de la jeune personne, elle ne put jamais
croire que ses entretiens avec Mr. Crisp se fussent bornés à ceux
que Rebecca avait eus sous ses yeux en deux occasions, lorsqu'ils
s'étaient rencontrés pour prendre le thé.
Auprès des grandes demoiselles de l'établissement, Rebecca Sharp
pouvait passer pour une enfant. Mais elle possédait cette désolante
expérience qu'on doit à la pauvreté. Elle avait eu affaire à plus d'un
créancier, et avait su l'éloigner de la porte de son père; elle savait
comment enjôler et mettre de bonne humeur les fournisseurs, pour
gagner de la sorte un repas de plus. D'ordinaire elle allait festoyer
avec son père, qui était très-fier de son esprit, et elle entendait
les propos de ses grossiers compagnons, souvent peu convenables
pour une jeune fille. Mais elle n'avait jamais été jeune fille, à
ce qu'elle disait, et était femme depuis huit ans. Pourquoi miss
Pinkerton avait-elle admis un oiseau si dangereux dans sa cage?
Le fait est que la vieille dame tenait Rebecca pour la plus douce
créature, tant elle avait admirablement joué son rôle d'ingénue toutes
les fois que son père l'avait conduite à Chiswick! C'était à ses yeux
une modeste et innocente petite fille. L'année qui précéda celle où
elle fut admise dans la maison, elle était alors âgée de seize ans,
miss Pinkerton, de son air le plus majestueux, et à la suite d'un
petit discours, lui remit en présent une poupée confisquée à miss
Swindle, qu'on avait surprise à faire avec elle la dînette pendant les
heures de classe. Que de quolibets échangés entre le père et la fille
lorsqu'ils rentraient chez eux après une soirée passée chez miss
Pinkerton, et surtout au sujet des discours prononcés en présence des
professeurs réunis! Quelle n'eût pas été la colère de cette bonne miss
Pinkerton, si elle avait vu comme cette petite grimacière de Rebecca
la tournait en caricature à l'aide de sa poupée! Elle avait avec elle
de longs dialogues qui faisaient les délices de Newman-Street,
de Gerard-Street et de tout le quartier des artistes. Les jeunes
peintres, en venant prendre leur grog au genièvre chez leur doyen, si
bon diable et si paresseux, ne manquaient jamais de demander à Rebecca
si miss Pinkerton était à la maison; elle n'était que trop connue
d'eux, la pauvre créature! Une fois Rebecca eut l'honneur de passer
quelques jours à Chiswick; elle en remporta une Jemima, c'est-à-dire
une autre poupée à l'image de miss Jemmy. Et cependant l'honnête fille
lui avait donné en confitures et en pâtisseries de quoi régaler trois
enfants, et glissé de plus à son départ une pièce de sept schellings.
Mais l'esprit railleur de cette enfant était plus fort que la
reconnaissance, et elle sacrifia miss Jemmy avec aussi peu de pitié
que sa soeur.
Lorsque la mort lui enleva son père, La Mall s'ouvrit pour elle comme
une nouvelle famille; mais les rigides observances de la maison lui
étaient insupportables. Les prières et les repas, les leçons et
les promenades, qui avaient lieu avec une ponctuelle régularité, la
mettaient à bout de patience, et, quand elle se reportait à la vie
libre et misérable du vieil atelier de Soho, elle se prenait à le
regretter. Tout le monde, et jusqu'à elle, s'imaginait qu'elle était
minée par la douleur de la perte de son père. Dans sa petite chambre,
nichée sous les combles, ses jeunes compagnes l'entendaient marcher
et sangloter pendant toute la nuit; mais c'était de rage et non de
douleur. Elle n'avait guère dissimulé jusqu'au moment où, jetée dans
l'abandon, elle apprit à feindre. Elle s'était peu mêlée à la société
des femmes. Son père, tout relégué du monde qu'il était, ne manquait
pas de talent, et sa conversation était cent fois plus agréable que le
bavardage de telle personne de son sexe, comme elle pouvait maintenant
en rencontrer. La prétentieuse vanité de la vieille maîtresse d'école,
la gaieté intempestive de sa soeur, les conversations un peu niaises
et les médisances des grandes pensionnaires, la glaciale exactitude
des maîtresses, lui causaient un égal ennui. Si elle avait eu un coeur
tendre et maternel, cette infortunée jeune fille, elle aurait trouvé
du charme et de l'intérêt dans le babil et les confidences des petites
filles qui lui étaient confiées. Mais elle vécut avec elles deux
années, et aucune ne regretta son départ. Il n'y avait que le bon et
tendre coeur d'Amélia qui pût la toucher et se faire aimer d'elle.
Mais qui aurait pu ne pas aimer Amélia?
Le bonheur, les avantages sociaux que ses jeunes compagnes avaient
sur elle livraient Rebecca aux cruels tourments de l'envie.
«Voyez, disait-elle, quels airs se donne celle-là parce qu'elle est
petite-fille d'un comte! Comme elles s'inclinent et rampent devant
cette créole, et cela à cause de ses cent mille livres! Je suis cent
fois plus vive et plus agréable que cette créature avec tout son or;
ma naissance vaut bien celle de cette petite-fille de comte, avec tous
ses parchemins: et cependant chacun ici me laisse à l'écart, tandis
que chez mon père tous ses amis manquaient les bals et les fêtes, pour
venir passer la soirée avec moi!»
Elle résolut en conséquence de s'affranchir à tout prix de la prison
où elle se trouvait. Elle se mit dès lors à travailler dans ce but et
à dresser ses plans pour l'avenir.
D'abord elle profita des moyens de s'instruire que sa position lui
offrait. Déjà musicienne et possédant bien une langue étrangère, elle
parcourut rapidement le cercle des études regardées comme nécessaires
aux dames de cette époque. Elle travaillait sans relâche la musique,
et, un jour de sortie où elle était restée à la pension, notre auguste
matrone l'entendit exécuter un morceau avec une telle perfection,
qu'elle pensa sagement pouvoir s'épargner la dépense d'un maître pour
les plus petites, et annonça à miss Sharp qu'à l'avenir elle aurait à
leur enseigner la musique.
La jeune fille refusa pour la première fois, et au grand étonnement de
la majestueuse maîtresse de pension.
«Je suis ici, dit brusquement Rebecca, pour parler français avec les
enfants, non pour leur enseigner la musique et ménager votre argent.
Payez; et je la leur apprendrai.»
Notre auguste matrone fut obligée de céder, et naturellement lui en
voulut à partir de ce jour.
«Pendant trente-cinq ans, dit-elle, je n'ai jamais vu personne oser se
révolter dans ma propre maison contre mon autorité; j'ai réchauffé une
vipère dans mon sein.
--Une vipère! vous badinez, dit miss Sharp presque pâle de
saisissement; vous m'avez prise parce que je vous étais utile. Ce
n'est point une question de reconnaissance entre nous. Je déteste
cette maison, et n'aspire qu'à la quitter. Je ne veux rien faire ici
que ce que je suis obligée d'y faire.»
La vieille dame avait beau lui demander si elle songeait bien qu'elle
parlait à miss Pinkerton, Rebecca lui riait au nez d'un air insultant
et vraiment diabolique, au point que la maîtresse de pension en eut
presque une attaque de nerfs:
«Donnez-moi de l'argent, dit la jeune fille, ou bien, si vous l'aimiez
mieux, trouvez-moi une bonne place, une bonne place de gouvernante
dans une noble famille; vous n'avez qu'à vouloir.»
Dans toutes leurs querelles subséquentes, elle en revenait toujours à
cet argument: «Trouvez-moi une position; nous ne pouvons nous sentir,
et je suis prête à vous quitter.»
La digne miss Pinkerton bien qu'elle fût décorée d'un nez à la
romaine et d'un turban, et qu'elle fût taillée comme un grenadier, ne
possédait pas cependant une volonté et une énergie égales à celles
de sa jeune pensionnaire; en vain elle lutta contre elle et chercha à
l'intimider. Se voyant une fois gourmandée par elle en public, Rebecca
eut recours au stratagème mentionné plus haut; elle répondit en
français, ce qui dérouta complétement la vieille femme. Pour maintenir
l'autorité dans la pension, il fallait écarter cette rebelle, ce
monstre, ce serpent, cette torche incendiaire. Sur ces entrefaites,
miss Pinkerton, ayant appris que la famille de sir Pitt Crawley avait
besoin d'une gouvernante, recommanda aussitôt miss Sharp pour cette
place, tout monstre et tout serpent qu'elle était. «Je n'ai rien à
reprendre, pensa-t-elle, dans la conduite de miss Sharp, si ce n'est
à mon égard, et ne puis lui refuser des connaissances et des talents
accomplis. Elle ne peut que faire honneur au système d'éducation
adopté dans ma maison.» C'était ainsi que la maîtresse de pension
mettait sa conscience d'accord avec ses recommandations, qu'elle
parvenait à dégager sa parole, et que sa pensionnaire se trouvait
libre enfin. La bataille décrite ici en quelques lignes dura
naturellement plusieurs mois.
Miss Sedley avait aussi dix-sept ans et était sur le point de quitter
la pension. Par suite de l'amitié qu'elle ressentait pour miss Sharp,
seul point dans le caractère d'Amélia qui, de l'aveu de la vénérable
matrone, ne donnât pas satisfaction à sa maîtresse, elle l'invita à
venir passer une semaine chez ses parents avant de se rendre à ses
devoirs de gouvernante dans la maison où on l'attendait.
Ainsi s'ouvrait le monde pour ces deux jeunes femmes. Pour Amélia, il
se présentait comme une fleur dans tout l'éclat de sa fraîcheur et
de sa nouveauté; il n'était pas aussi nouveau pour Rebecca, car,
s'il faut dire toute la vérité sur l'affaire du révérend Crisp, la
marchande de gâteaux insinua à quelqu'un, qui affirma le fait sous la
foi du serment à une autre personne, qu'il y en avait beaucoup plus
entre Mr. Crisp et miss Sharp qu'on n'en avait confié au public,
et que cette lettre était la réponse à une autre. Mais qui pourra
découvrir la vérité sur ce point? En tout cas, si ce n'était pas pour
Rebecca un début dans le monde, c'était du moins une rentrée.
Dans le cours du trajet jusqu'à la barrière de Kensington, Amélia,
sans avoir oublié ses compagnes, avait fini par sécher ses larmes.
D'abord elle avait rougi avec un sentiment de plaisir à la vue d'un
jeune officier des Horse-Guards qui avait caracolé à la portière, et,
lui jetant un coup d'oeil, avait dit: «Vrai Dieu! la jolie fille.»
Puis, avant d'arriver à Russell-Square, la conversation s'était
longuement étendue sur l'article des modes. Les jeunes femmes
portaient-elles de la poudre sur leurs cheveux, des baleines dans
leurs jupes à la présentation? Miss Amélia aurait-elle cet honneur?
car elle savait qu'on devait la mener au bal du lord-maire. Arrivée à
la maison paternelle, miss Sedley, à l'aide du bras de Sambo, s'élança
aussi gaie, aussi radieuse qu'aucune fille de la bonne Cité de
Londres, et tous les serviteurs de la maison étaient réunis dans la
cour pour fêter leur jeune maîtresse et sourire à sa bienvenue.
Après ces premiers embrassements, miss Sedley montra à Rebecca toutes
les chambres de la maison et ce qu'il y avait dans chaque chambre,
ses livres, son piano, ses robes, tous ses colliers, ses broches, ses
dentelles. Elle força Rebecca d'accepter des bagues de cornaline et
de turquoise, et une écharpe de mousseline légère qui maintenant était
trop petite pour elle; en dépit de la discrétion dont son amie s'était
armée, elle demanda à sa mère l'autorisation de lui offrir son châle
de cachemire blanc. Elle pouvait bien s'en passer, puisque son frère
Joseph lui en rapportait deux de l'Inde.
Quand Rebecca vit les deux magnifiques châles de cachemire que Joseph
Sedley avait rapportés à sa soeur, elle dit avec un accent de vérité:
«Ce doit être très-bon d'avoir un frère;» ce qui toucha de compassion
le coeur sensible d'Amélia: elle pensait que son amie était seule au
monde, pauvre orpheline, sans amis, sans parents.
«Non, vous ne serez pas abandonnée, Rebecca, dit Amélia; je serai
votre amie, je vous aimerai comme une soeur; oui, comme une soeur.
--Mais où trouver des parents comme les vôtres, bons, riches,
affectionnés, qui vous donnent tout ce que vous désirez, et leur amour
plus précieux que tout le reste? Mon pauvre père ne me donnait rien,
et je n'avais en tout que deux robes. Vous avez un frère, un bon
frère! vous devez bien l'aimer!»
Amélia se mit à rire.
«Eh quoi! ne l'aimez-vous pas, vous qui dites que vous aimez tout le
monde?
--Oui, sans doute.... seulement....
--Seulement, quoi?
--Seulement Joseph semble s'inquiéter fort peu si je l'aime on non. Il
m'a donné ses deux doigts à serrer après une absence de dix années.
Il est très-bon, très-dévoué, mais il me parle rarement, et je crois
qu'il aime mieux sa pipe que sa....»
Ici Amélia s'interrompit, car pourquoi dire du mal de son frère?
«Il était très-bon pour moi quand j'étais enfant, continua-t-elle; je
n'avais que cinq ans quand il est parti.
--Il doit être très-riche, reprit Rebecca, car on dit que tous les
nababs indiens le sont énormément.
--Je crois qu'il a un très-gros revenu.
--Est-elle gentille, votre belle-soeur?
--Allons donc! Joseph n'est point marié,» dit Amélia se remettant à
rire.
Peut-être en avait-elle déjà informé Rebecca; mais cette jeune femme
ne fit pas semblant de s'en souvenir. Elle répéta même plusieurs fois
qu'elle s'attendait à voir à Amélia toute une bande de neveux et de
nièces. Elle regrettait beaucoup que Mr. Sedley ne fût pas marié; elle
était sûre qu'Amélia lui avait dit qu'il l'était; pour sa part, elle
raffolait des petits enfants.
«Je crois que vous en aviez suffisamment à Chiswick,» dit Amélia, tout
étonnée de cette tendresse subite de son amie.
Hier encore, miss Sharp ne se serait pas hasardée à avancer des
propositions dont on eût pu si facilement démontrer la fausseté; mais
rappelons-nous qu'elle n'avait que dix-neuf ans, et qu'elle était
bien novice dans l'art de feindre, l'innocente créature. Toutefois, le
motif de cette série de questions pouvait se traduire tout simplement
de la sorte: «Si Mr. Joseph Sedley est riche et garçon, pourquoi ne
l'épouserai-je pas? Je n'ai que quinze jours devant moi, à la vérité,
mais je ne risque rien d'en faire l'essai.»
Elle arrêta, dans son esprit, cette louable tentative. Elle redoubla
de caresses pour Amélia, elle couvrit de baisers le collier de
cornaline, et déclara qu'elle ne voulait jamais, jamais s'en séparer.
Lorsque sonna la cloche du dîner, elle descendit les escaliers, son
bras passé autour de la ceinture de son amie, comme font les jeunes
femmes. Elle était si émue à la porte du salon qu'elle trouva à peine
le courage d'entrer.
«Sentez mon coeur, comme il bat, ma chère, dit-elle à son amie.
--Mais je ne le sens pas, dit Amélia; entrons et n'ayez pas peur: mon
père ne vous fera pas de mal.»
CHAPITRE III.
Rebecca en présence de l'ennemi.
Un gros et gras gaillard, en épaisses bottes de daim à la hongroise,
enseveli sous plusieurs cravates qui s'élevaient presque à la hauteur
de son nez, avec un gilet rayé de rouge et un habit vert pomme sur
lequel brillaient des boutons d'acier aussi larges qu'une couronne,
était à lire le journal au coin du feu, lorsque les deux jeunes filles
entrèrent. Il bondit de son fauteuil, rougit beaucoup, et, à cette
apparition, éclipsa presque toute sa face derrière sa cravate.
«Ce n'est que votre soeur, Joseph, dit Amélia en riant et en lui
prenant les deux doigts qu'il lui présentait. Je suis revenue pour
tout de bon. Voici mon amie, miss Sharp dont vous m'avez déjà entendu
parler.
--Non! jamais, sur ma parole, répondit la tête cachée sous les
cravates en redoublant de signes de dénégation, c'est-à-dire....
si!... Il fait abominablement froid, mademoiselle; et en même temps
il tisonnait le feu de tout son pouvoir, bien qu'on fût au milieu de
juin.
--Il est très-bien, dit Rebecca à Amélia, de manière à se faire
entendre.
--Le pensez-vous, reprit celle-ci; alors je vais le lui dire.
--Ma chère, pour tout au monde!» dit miss Sharp, tressaillant comme
une biche effarouchée.
Elle avait d'abord fait un pudique et respectueux salut au jeune
homme, puis ses yeux s'étaient fixés si obstinément sur le tapis que
c'était merveille qu'elle eût pu l'entrevoir.
«Je vous remercie, mon frère, de vos magnifiques châles, dit Amélia au
tisonneur; n'est-ce pas qu'ils sont beaux, Rebecca?
--Oh! bien beaux!» répondit miss Sharp; et ses yeux allèrent droit du
tapis au chandelier.
Joseph continua à faire grand bruit dans le feu avec la pelle et les
pincettes, tout soufflant, tout haletant et devenant aussi rouge que
sa face blême pouvait le permettre.
«Je ne puis vous faire d'aussi jolis présents, continua sa soeur;
mais, pendant que j'étais à la pension, je vous ai brodé une jolie
paire de bretelles.
--Mais, en vérité, Amélia, s'écria son frère en proie à une vive
agitation, je ne sais ce que vous voulez dire.»
Et en même temps il se pendit de toutes ses forces au cordon de la
sonnette, qui lui resta entre les mains. Nouveau sujet de confusion
pour le pauvre garçon.
«Pour l'amour du ciel, voyez si mon _buggy_ est à la porte. Je ne puis
attendre, je vais sortir; le diable emporte ce groom! il faut que je
m'en aille.»
Au même instant entra le père de famille, secouant ses breloques comme
un vrai marchand anglais.
«De quoi parlez-vous, Emmy? dit-il.
--Joseph me prie de voir si son... son _buggy_ est à la porte.
Qu'est-ce qu'un _buggy_, papa?
--C'est un palanquin à un cheval,» dit le vieux père, qui avait des
prétentions au bel esprit.
Joseph se laissa aller à un violent accès de rire; mais, ayant
rencontré le regard de miss Sharp, il s'arrêta subitement comme frappé
d'un coup invisible.
«Cette jeune dame est votre amie? Miss Sharp, je suis bien aise
de vous voir. Avez-vous déjà, avec Emmy, querellé Joseph sur ses
intentions de sortir?
--C'est que j'ai promis à Bonamy, qui est employé avec moi, d'aller le
prendre pour dîner, repartit Joseph.
--Allons donc! votre mère ne vous a-t-elle pas dit que vous dîniez
ici?
--Mais sous ce costume c'est impossible.
--Regardez-le un peu, miss Sharp; n'est-il pas assez bien pour dîner
partout?»
Là-dessus miss Sharp regarda son amie, et elles partirent d'un éclat
de rire qui fit grand plaisir au vieux père.
«Avez-vous jamais vu chez miss Pinkerton des bottes en peau de daim de
la tournure de celles-ci? continua-t-il en poursuivant ses avantages.
--De grâce, mon père! s'écria Joseph.
--Aurais-je blessé sa susceptibilité? Je crois, mistress Sedley,
ma chère amie, avoir blessé la susceptibilité de votre fils: j'ai
plaisanté sur ses bottes de daim. Demandez-lui, miss Sharp, si ce
n'est pas cela. Allons, Joseph, soyez ami avec miss Sharp, et allons
dîner.
--Il y a un pilau, Joseph, juste comme vous les aimez, et papa a
rapporté le plus beau turbot de Billingsgate.
--Vite, monsieur, donnez votre bras pour descendre à miss Sharp, et
je vous suivrai avec ces deux jeunes dames,» dit le père en prenant le
bras de sa femme et de sa fille et en sortant gaiement.
Que miss Sharp ait résolu au fond de son coeur de faire la conquête
de ce gros et gras garçon, nous n'avons, mesdames, aucun droit de l'en
blâmer. Car, si le soin de la chasse aux maris est généralement, par
un sentiment de modestie très-louable, départi par les jeunes filles à
la sagesse de leurs mères, il faut se souvenir que miss Sharp n'avait
nul parent d'aucun genre pour entrer à sa place dans ces négociations
délicates. Si donc elle ne cherchait un mari pour son propre compte,
il y avait peu de chance qu'elle trouvât, dans tout l'univers,
quelqu'un qui s'en occupât pour elle. Qu'est-ce qui engage toute notre
belle jeunesse à aller dans le monde, si ce n'est la noble ambition
du mariage? Qu'est-ce qui fait partir toutes ces bandes pour les eaux?
Qu'est-ce qui fait danser jusqu'à cinq heures du matin dans une saison
mortelle? Qu'est-ce qui fait travailler les sonates au piano-forte et
apprendre quatre romances d'un maître à la mode, qu'on paye une guinée
le cachet; jouer de la harpe quand on a le bras joli et bien fait,
et porter des chapeaux et des fleurs vert Lincoln, si ce n'est
l'espérance qu'avec tout cet arsenal et ces traits meurtriers on
frappera au coeur quelque _souhaitable_ jeune homme?
Qu'est-ce qui engage de respectables parents à mettre leur maison sens
dessus dessous, à dépenser la moitié de leur revenu en soupers de
bal et en champagne frappé? Serait-ce par amour désintéressé de leurs
semblables et par l'unique désir de voir les jeunes gens heureux au
milieu de la danse? Eh! mon Dieu, c'est qu'ils désirent marier leurs
filles; et, de même que mistress Sedley, dans les profondeurs de
son âme maternelle, avait déjà arrangé une douzaine de plans pour
l'établissement de son Amélia, de même Rebecca fort aimable mais sans
appui, se détermina à faire de son mieux pour s'assurer un mari qui
lui était encore plus nécessaire qu'à son amie. Son imagination,
très-vive d'ailleurs, était en outre excitée par les lectures qu'elle
avait faites dans les _Contes arabes_ et la _Géographie de Guthrie_,
et, en réalité, pendant qu'elle s'habillait pour le dîner, d'après
les renseignements recueillis auprès d'Amélia sur la richesse de son
frère, elle bâtissait les plus magnifiques châteaux en l'air, dont
on ne pouvait lui contester la libre disposition; elle entrevoyait
un mari qui était encore, il est vrai, dans les brouillards; elle
s'affublait d'une foule de châles, de turbans, de bracelets, de
diamants, elle se pavanait sur un éléphant au son de la marche de
Barbe-Bleue, pour aller rendre visite au grand Mogol. Douces visions
des _Mille et une Nuits_! Que de jeunes et vives créatures comme
Rebecca Sharp se sont arrêtées avec délices sur ces rêves fantastiques
que l'on fait les yeux ouverts!
Joseph Sedley avait douze ans de plus que sa soeur Amélia. Il était
fonctionnaire civil dans la Compagnie des Indes orientales, et, au
temps où nous écrivons, son nom figurait à l'article _Bengale_ dans
l'_East India register_, comme receveur de Boggley-Wollah, poste
honorable et lucratif, comme tout le monde sait. Pour connaître les
places importantes que Joseph fut appelé à remplir dans le service,
nous renvoyons le lecteur à la même feuille périodique.
Boggley-Wollah est situé dans un district solitaire, marécageux et
fort agréable du reste; il est renommé pour la chasse à la bécasse,
et de temps en temps on y peut tuer un tigre. Rangoon, qui possède un
magistrat, n'en est éloigné que de quarante milles, et à trente milles
plus loin se trouve une station de cavalerie; c'est du moins ce que
Joseph écrivit à ses parents quand il prit possession de sa place
de receveur. Joseph avait passé huit ans au milieu d'une solitude
complète dans ce charmant séjour. Il était bien rare qu'il vît une
face de chrétien plus de deux fois par an, alors que le détachement
escortait à Calcutta les impôts qu'il avait touchés.
Il fut par bonheur atteint d'une maladie de foie. Obligé d'aller se
faire soigner en Europe, il trouva dans son pays natal mille occasions
de fêtes et de plaisirs. Il ne vivait pas à Londres au sein de sa
famille, mais avait son habitation à part, comme un joyeux et bon
compagnon. Avant de partir pour l'Inde, il était encore trop jeune
pour se mêler aux plaisirs enivrants de la ville; aussi il s'y plongea
à son retour avec une ardeur effrénée. Il conduisait les équipages au
Park, dînait aux tavernes à la mode, fréquentait les théâtres, comme
c'était de bon ton à cette époque, et se montrait à l'Opéra toujours
en pantalon collant et en chapeau à cornes.
A son retour dans l'Inde, il raconta à tout propos et avec beaucoup
d'enthousiasme cette période de son existence, et donna à entendre que
Brummel et lui avaient été les lions à la mode. Et cependant il
vivait aussi solitaire que dans les broussailles de Boggley-Wollah. Il
connaissait à peine un homme dans le métropole; et sans son docteur,
ses pilules et sa maladie de foie, il serait mort d'ennui et de
solitude. Lourd, bourru, mais _bon vivant_, la vue d'une femme lui
causait les plus terribles paniques; aussi le voyait-on rarement
dans le salon de son père, à Russell-Square, où les lazzis du bonhomme
mettaient son amour-propre dans les transes.
Joseph s'était vivement préoccupé et même alarmé de son embonpoint;
plusieurs fois déjà il avait voulu prendre un parti énergique pour se
débarrasser de cet excès de graisse, mais son indolence et l'amour de
ses aises l'avaient bien vite détourné de ses projets de réforme, et
il en était encore à ses trois repas par jour. Jamais il n'était
bien mis; et pourtant ce n'était pas faute de se donner beaucoup de
tourment pour parer sa grasse personne: il passait plusieurs heures
chaque jour à cette occupation. Son valet faisait sa fortune des
rebuts de sa garde robe, et sur sa toilette on trouvait plus de
pommades et plus d'essences que n'en employa jamais une beauté
décrépite. Pour avoir bonne tournure dans son habit, il avait recours
à toutes les sangles, brides et ceintures alors inventées. Comme tous
les hommes gras, il exigeait que ses habits fussent trop étroits, et
recherchait les plus brillantes couleurs et la coupe la plus jeune.
Lorsqu'il s'habillait dans l'après-midi, c'était pour aller au Park,
tout seul, faire sa promenade en voiture, puis il rentrait pour
s'habiller de nouveau et aller dîner, encore tout seul, au café
Piazza. Il était aussi vain qu'une fille, et peut-être cette extrême
sauvagerie venait-elle de son extrême vanité. Si miss Rebecca, dès son
entrée dans le monde, peut venir à bout de lui, c'est qu'elle est une
jeune personne d'une rare habileté.
Son premier début prouvait d'ailleurs une grande adresse. En disant
que Sedley était bel homme, elle savait qu'Amélia le répéterait à sa
mère, qui le redirait probablement à Joseph, et de toute manière ne
lui en voudrait pas du compliment fait à son fils. Toutes les mères
sont les mêmes.
Allez dire à Stycorax que son fils Caliban est aussi beau qu'Apollon,
elle en sera flattée dans son amour-propre de sorcière.
Peut-être aussi Joseph Sedley avait-il surpris le compliment au
passage. Rebecca avait parlé assez haut pour cela; et, s'il l'avait
entendu, comme déjà dans son opinion il se tenait pour un très-beau
garçon, cet éloge avait dû caresser chacune des fibres de sa grasse
personne et les faire tressaillir de plaisir. Mais il lui vint une
amère pensée: «La petite fille se moquerait-elle de moi?» songea-t-il.
Voilà pourquoi il s'était aussitôt élancé vers la sonnette,
se disposant à la retraite, comme nous l'avons vu, quand
les plaisanteries de son père et les instances de sa mère le
contraignirent à rester au logis. Il conduisit la jeune demoiselle
à la salle à manger, l'esprit en proie aux plus vives incertitudes.
«Croit-elle réellement que je suis beau, pensa-t-il, ou seulement
s'amuse-t-elle de moi?» Nous avons dit que Joseph Sedley était aussi
vain qu'une jeune fille. Nous savons bien que les jeunes filles
retournent la médaille et disent d'une personne de leur sexe: «elle
est vaine comme un homme», et elles ont bien raison. Le sexe barbu est
aussi âpre à la louange, aussi précieux dans sa toilette, aussi
fier de sa puissance séductrice, aussi convaincu de ses avantages
personnels que la plus grande coquette du monde.
Au bas des escaliers, Joseph rougissait de plus en plus, et Rebecca,
dans une tenue très-modeste, tenait ses yeux fixés à terre. Elle
portait une robe blanche; ses épaules nues avaient l'éclat de la
neige; l'image de la jeunesse, de l'innocence sans appui, l'humble
simplicité d'une vierge étaient empreintes dans toute sa tenue.
«Je n'ai plus maintenant qu'à garder le silence, pensa Rebecca, et
témoigner beaucoup d'intérêt pour tout ce qui concerne l'Inde.»
A ce qu'il paraît, mistress Sedley avait préparé à son fils un
excellent _curry_[2], comme il les aimait, et, dans le courant du
dîner, on offrit une portion de ce plat à Rebecca.
[Note 2: C'est ce que nos restaurateurs appellent _curriks_ ou
_achards de l'Inde_. (_Note du traducteur._)]
«Qu'est-ce que cela? dit-elle en jetant un coup d'oeil interrogatif à
M. Joseph.
--Parfait!» dit-il. Sa bouche était pleine, et sa face toute rouge
exprimait les jouissances de la mastication. «Ma mère, c'est aussi bon
que les _currys_ faits dans l'Inde.
--Oh! j'en veux goûter, si c'est un plat indien, dit miss Rebecca. Il
me semble que tout ce qui vient de là doit être excellent.
--Donnez du _curry_ à miss Sharp, ma chère,» dit M. Sedley en riant.
Rebecca n'en avait goûté de sa vie.
«Eh bien! trouvez vous toujours bon tout ce qui vient de l'Inde?
reprit M. Sedley.
--C'est excellent, dit Rebecca, que le poivre de Cayenne mettait à la
torture.
--Prenez avec cela un _chili_, dit Joseph, qui commençait à faire
attention.
--Un _chili_, dit Rebecca qui n'en pouvait plus. Oh! oui.»
Et elle pensait qu'un _chili_ était quelque chose de rafraîchissant.
On lui en apporta un.
«Quelle couleur fraîche et verte!» dit-elle.
Elle en mit un dans sa bouche; c'était plus cuisant encore que le
_curry_; elle ne put l'endurer plus longtemps. Elle laissa tomber sa
fourchette.
«De l'eau! pour l'amour du ciel, de l'eau!» s'écria-t-elle.
M. Sedley éclatait de rire; c'était un homme épais, un habitué de la
Bourse, où l'on aime bien ces plaisanteries à bout portant.
«C'est ce qu'il y a de plus indien, je vous assure, ajouta-t-il.
Sambo, donnez de l'eau à miss Sharp.»
L'hilarité paternelle trouva de l'écho auprès de Joseph, auquel
le tour parut excellent. Les dames rirent peu; elles pensaient aux
cruelles souffrances de la pauvre Rebecca. Pour Rebecca, elle
aurait étranglé de bon coeur le vieux Sedley; mais elle avala la
mortification aussi bien qu'elle avait fait auparavant de l'abominable
curry, et, aussitôt qu'elle put parler, elle dit d'un air de bonne
humeur:
«J'aurais dû me rappeler le poivre que les princesses de Perse mettent
dans leurs tartes à la crème, suivant les _Mille et une nuits_.
Assaisonnez-vous donc dans l'Inde vos tartes à la crème avec du poivre
de Cayenne, monsieur?»
Le vieux Sedley se remit à rire, et pensa que décidément Rebecca avait
un bon caractère. Joseph repartit simplement:
«Des tartes à la crème, mademoiselle? Notre crème ne vaut rien au
Bengale; nous n'avons le plus souvent que du lait de chèvre, et j'ai
fini par m'y habituer.
--Maintenant, vous n'aimez plus du tout ce qui vient de l'Inde?»
dit le vieux père; mais quand les dames se furent retirées, le rusé
compère dit à son fils: «Prenez garde, Joe, cette fille veut vous
faire tomber dans ses filets.
--Peuh! je ne la crains pas, dit Joseph très-flatté de cette remarque.
Je me rappelle qu'il y avait à Dumdum une fille: c'était celle de
Cutler, qui était dans l'artillerie; elle épousa peu après Lance,
le chirurgien, qui nous en fit voir des siennes, l'an IV, à moi et
à Mulligatawney, dont je vous ai parlé avant dîner; c'était un bon
diable que ce Mulligatawney. Il est maintenant magistrat à Budgebudge,
et je suis sûr qu'il sera du conseil avant cinq ans. Eh bien!
monsieur, l'artillerie donna un bal, et Quintin, du 14e régiment
du roi, me dit: «Sedley, je parie avec vous, double contre simple,
qu'avant les pluies, Sophie Cutler vous aura englué.--Convenu,
dis-je... Par ma foi, voilà un bordeaux qui est des meilleurs; est-il
d'Adamson ou de Carbonell?»
Un léger ronflement fut la seule réponse. L'honnête agent de change
s'était endormi, et l'histoire de Joseph fut perdue pour ce jour-là.
Heureusement qu'il était très-communicatif dans les réunions d'hommes,
et qu'il a répété ce conte délicieux à plus de cent reprises à son
apothicaire, le docteur Gollop, quand celui-ci venait s'informer de
son foie et de ses pilules.
A cause de sa mauvaise santé, Joseph Sedley se contenta d'une
bouteille de bordeaux après son madère, puis dépêcha deux assiettées
de fraises et de crème et vingt-quatre gâteaux qu'on avait laissés
dans une assiette auprès de lui. Nous pouvons assurer de plus, car les
nouvellistes ont le privilége de tout savoir, qu'il pensa beaucoup
aux jeunes filles qui étaient à l'étage au-dessus. «C'est, ma foi, une
vive, aimable et gentille créature, pensa-t-il en lui-même. Comme elle
me regardait quand je lui ai ramassé son mouchoir à dîner! Elle l'a
laissé tomber deux fois. Qui est-ce qui chante maintenant au salon? Je
vais aller voir.»
Mais sa timidité vint encore l'arrêter avec une force insurmontable.
Son père était endormi. Son chapeau se trouvait dans la pièce. Il y
avait là un fiacre tout prêt à partir pour Southampton-Row.
«Je vais aller voir les Quarante voleurs, dit-il, et les nouveaux pas
de miss Decamp.»
Et, sur cela, il s'esquiva tout doucement sur la pointe des pieds,
sans réveiller son digne père.
«Voilà Joseph qui sort, dit Amélia à la fenêtre du salon, pendant que
Rebecca chantait au piano.
--Miss Sharp lui a fait peur, dit mistress Sedley, pauvre Joe,
sera-t-il donc toujours aussi timide?»
CHAPITRE IV.
La bourse de soie verte.
Les terreurs du pauvre Joe se prolongèrent deux ou trois jours,
pendant lesquels il ne se montra point dans la maison. Miss Rebecca
ne prononça même pas son nom; elle témoignait à mistress Sedley une
respectueuse reconnaissance, prenait grand plaisir à visiter les
magasins, et s'extasiait au théâtre avec une admiration à laquelle se
laissait prendre la bonne dame. Un jour Amélia eut mal à la tête et ne
put aller à une partie de plaisir où on avait convié les deux jeunes
filles. Rien ne put déterminer son amie à s'y rendre sans elle.
«Vous avez fait entrer le bonheur et l'affection dans la vie de la
pauvre orpheline, et elle vous quitterait? Non, jamais!»
En même temps les yeux de Rebecca se remplissaient de larmes, et
mistress Sedley ne pouvait s'empêcher d'avouer que l'amie de sa fille
lui ressemblait par sa charmante sensibilité.
Quant aux bons mots de M. Sedley, Rebecca en riait de si bon coeur et
avec une telle persévérance, que le bonhomme en était ravi. Ce
n'était pas seulement auprès des chefs de la famille que miss Sharp se
trouvait en faveur; elle était au mieux avec mistress Blenkinsop, pour
avoir pris le plus grand intérêt à la confection de ses confitures
de framboises, opération qui s'accomplissait alors dans la salle
des conserves de la maison. Elle continuait à appeler Sambo son bon
monsieur, ou monsieur Sambo, à la grande satisfaction de cet honnête
domestique; elle s'excusait auprès de la femme de chambre de la peine
qu'elle lui donnait en la sonnant, et cela avec une si grande douceur,
une si grande humilité, qu'on la prônait autant à l'office qu'au
salon.
Une fois, en regardant des dessins qu'Amélia avait fait venir de la
pension, il lui en tomba un entre les mains qui la fit soudain éclater
en larmes et quitter la chambre. C'était le jour où Joe Sedley faisait
sa seconde apparition.
Amélia monta auprès de son amie pour connaître la cause de ce chagrin;
cette excellente jeune fille revint sans Rebecca, mais elle était pour
le moins aussi affectée qu'elle.
«Vous savez, maman, que son père était notre maître de dessin. Il
faisait toujours ce qu'il y avait de mieux dans notre travail.
--Oui, chère enfant, je me rappelle que j'ai entendu dire à miss
Pinkerton qu'il n'y touchait pas, mais qu'il leur donnait le coup de
force.
--C'est cela, c'est ce qu'on appelle le coup de force, ma chère
maman. À la vue de ces dessins, Rebecca s'est rappelé son père, qui y
travaillait. Cette pensée lui est venue tout à coup, et voilà pourquoi
vous l'avez vue....
--La pauvre enfant est tout coeur, dit mistress Sedley.
--Je voudrais bien qu'elle restât avec nous une semaine de plus, dit
Amélia.
--Elle a, reprit Joe, quelque chose de diabolique comme miss Cutler,
que je rencontrai à Dumdum, mais elle est plus belle. Miss Cutler est
maintenant mariée avec Lance, chirurgien d'artillerie. Vous ai-je dit,
madame, qu'une fois Quintin, du 14e, paria avec moi que....
--Joseph, nous connaissons l'histoire, dit Amélia en riant; laissez
cela de côté, et persuadez à maman d'écrire un mot à sir Crawley.
--N'avait-il pas un fils aux Indes dans les dragons légers du roi?
--Eh bien! vous lui écrirez pour qu'il accorde encore quelques jours
de grâce à cette pauvre Rebecca. La voici, les yeux rouges d'avoir
pleuré.
--Je suis mieux maintenant, dit la jeune fille avec son plus doux
sourire; puis, prenant la main que lui présentait la bonne mistress
Sedley, elle la baisa respectueusement. Que vous êtes tous bons pour
moi! Tous, ajouta-t-elle avec un sourire, excepté vous, monsieur
Joseph.
--Moi, dit Joseph méditant un moment pour savoir s'il n'allait pas
partir. Juste ciel! grand dieu! miss Sharp!
--Comment avez-vous pu être assez barbare pour me faire manger cet
horrible mets au poivre, le premier jour que je vous vis? Vous n'êtes
pas si bon pour moi que ma chère Amélia.
--C'est qu'il ne vous connaît pas si bien, s'écria Amélia.
--Je défie qui que ce soit de n'être pas bon pour vous, ma chère,
reprit la mère.
--Le curry était excellent, en vérité il l'était, dit Joseph d'un ton
grave. Peut-être n'y avait-il pas assez de jus de citron. Non, il n'y
en avait pas assez.
--Et les chilis?
--Par Jupiter, y avait-il là de quoi vous faire crier si fort? dit
Joe, encore tout pénétré de ce qu'il y avait de risible dans cette
aventure, et éclatant d'un fou rire qui s'arrêta soudainement comme
d'habitude.
--J'aurai soin de vous laisser choisir pour moi une autre fois,» dit
Rebecca.
Et comme ils descendaient pour dîner:
«Je ne comprends pas que des hommes trouvent du plaisir à mettre ainsi
de pauvres filles dans l'embarras.
--Vraiment, miss Rebecca, je ne voudrais pas vous chagriner pour tout
au monde.
--Non, dit-elle, je sais que vous ne le voudriez pas.»
En même temps elle lui fit avec sa petite main un serrement gracieux
et la retira tout effrayée; puis, pour la première fois, le regardant
un instant en face, elle abaissa aussitôt les yeux sur les tringles du
tapis. Je ne voudrais pas affirmer que le coeur de Joe ne battit
pas d'aise à cette marque d'intérêt, pleine de timidité et de grâce,
venant d'une simple jeune fille.
C'était une avance que peut-être des dames d'une conduite et d'un tact
irréprochables eussent condamnée comme un peu risquée; mais considérez
que la pauvre Rebecca avait tout à faire à elle seule. Quand une
personne est trop pauvre pour avoir une servante, quelque élégante
qu'elle soit, il faut bien qu'elle balaye sa chambre elle-même; quand
une jeune personne n'a pas de mère pour négocier ses affaires avec un
jeune homme, il faut bien qu'elle s'en occupe elle-même.
C'est encore un bienfait du ciel que les femmes n'exercent pas leur
pouvoir plus souvent, car nous ne pourrions leur résister. Elles n'ont
qu'à montrer la plus légère inclination, les hommes sont aussitôt à
leurs genoux. Vieux ou laids, nous sommes tous les mêmes. Je pose en
principe qu'une femme, à moins d'être absolument bossue, peut
épouser _celui qu'elle préfère_. Félicitons-nous donc si ces aimables
créatures sont comme les oiseaux du ciel, et ne connaissent pas leur
pouvoir; autrement elles nous tiendraient à leur entière discrétion.
«Voilà précisément, pensa Joseph en entrant dans la salle à manger,
comme j'ai commencé avec miss Cutler à Dumdum.»
Pendant le dîner, miss Sharp lui adressa plusieurs oeillades moitié
tendres, moitié plaisantes, à propos des plats; elle était maintenant
avec la famille sur le pied d'une entière familiarité, et les deux
jeunes filles s'aimaient comme deux soeurs. C'est ce qui arrive
toujours à deux jeunes filles qui restent dix jours ensemble dans la
même maison.
Comme pour mieux avancer encore les projets de Rebecca, Amélia rappela
à son frère une promesse qu'il lui avait faite aux dernières fêtes de
Pâques.
«Quand j'étais à la pension, dit-elle en riant, vous, Joseph, vous
m'avez promis de me mener au Vauxhall. Maintenant que Rebecca est avec
nous, l'occasion ne saurait être meilleure.
--Délicieux!» dit Rebecca battant des mains.
Mais elle se recueillit aussitôt, et reprit un air de retenue qui
était bien fait pour une créature aussi modeste.
«Aujourd'hui ce n'est pas le jour, dit Joe.
--Eh bien! demain.
--Demain, je dîne dehors avec votre père, dit mistress Sedley.
--Vous ne supposez pas que je veuille y aller, madame Sedley! lui
dit son mari; et ce n'est pas à une femme de votre âge et de votre
condition à s'exposer au froid, dans un trou aussi humide.
--Mais il faut que ces enfants aient quelqu'un avec eux, reprit
mistress Sedley.
--Joe n'y va-t-il pas? dit le père en riant; il est assez gros à lui
tout seul pour nous remplacer tous deux.»
Cette parole fit éclater de rire jusqu'à maître Sambo, qui se
trouvait au buffet, et le pauvre diable de Joseph eut une tentation de
parricide.
«Desserrez son corset, continua l'impitoyable railleur, jetez-lui
un peu d'eau sur le visage, miss Sharp, ou bien remontez-le dans sa
chambre. Le malheureux se trouve mal: portez-le dans sa chambre; il ne
pèse pas une plume.
--Le diable m'emporte si j'y tiens plus longtemps, monsieur! hurla
Joseph.
--Sambo, faites avancer l'éléphant du seigneur Joe! cria le père;
envoyez à Exeter-Change.»
Mais voyant Joseph prêt à éclater de dépit, le vieux plaisant cessa de
rire, et tendant la main à son fils:
«On se permet tout à la Bourse, mon cher Joe. Et toi, Sambo, donne-moi
un verre de champagne, ainsi qu'à notre ami Joe. Boney lui-même n'en a
pas de pareil dans sa cave, mon garçon.»
Un verre de champagne rendit à Joseph sa bonne humeur. Avant que la
bouteille fût vide, et en sa qualité de malade il n'en but que
les deux tiers, il consentit à conduire les deux jeunes filles au
Vauxhall.
«Il faut, dit le père, que ces jeunes filles aient chacune un
cavalier. Joe perdra sûrement Emmy dans la foule, parce qu'il sera
accaparé par miss Sharp. Envoyez au 26 demander à George Osborne s'il
veut bien venir.»
Je ne sais pourquoi mistress Sedley regarda son mari en riant. Les
yeux de M. Sedley prirent une expression de malice difficile à rendre.
Il regarda Amélia, et Amélia, penchant la tête, rougit comme les
jeunes personnes de dix-sept ans savent seules rougir, comme miss
Rebecca Sharp n'avait jamais rougi de sa vie, ou au moins depuis l'âge
de huit ans, où sa grand'mère l'avait surprise volant des confitures
dans l'armoire.
«Amélia ferait bien d'écrire un mot, dit le père, et George Osborne
verrait la belle écriture que nous avons rapportée de chez miss
Pinkerton. Vous rappelez-vous, Emmy, quand vous lui avez écrit de
venir le jour des Rois et que vous n'aviez pas mis d'_s_ à rois?
--Il y a longtemps de cela, dit Amélia.
--Il me semble que c'est encore hier, John,» dit mistress Sedley à son
mari.
Le même soir, dans le cours d'une conversation qui eut lieu dans
une pièce du premier étage, sous une espèce de tente faite de riche
mousseline de l'Inde avec des dessins bizarres et une doublure de
calicot rose tendre, et servant à abriter un lit de plumes bien
moelleux, garni de deux bons oreillers sur lesquels s'épanouissaient
deux faces rubicondes et bouffies, l'une dans un bonnet de nuit à
dentelles, l'autre dans un simple bonnet de coton se terminant par
une mèche; bref, dans _un sermon entre deux draps_, mistress Sedley
reprocha à son mari son acharnement contre le pauvre Joe.
«C'est bien mal de votre part, monsieur Sedley, de tourmenter ainsi ce
pauvre garçon.
--Ma chère amie, répliqua le bonnet de coton, se disposant à défendre
sa conduite, Joe a encore plus de vanité que vous n'en avez jamais eu,
et vous en aviez déjà beaucoup pour votre part. Ce n'est pas qu'il y
a quelque trentaine d'années.... vers 1780.... ou environ.... vous
n'ayez eu le droit d'être vaine. Mais je perds patience avec Joe et
sa pudeur pleine d'affectation. C'est être plus Joseph que Joseph
lui-même. Tout le temps se passe, pour le drôle, à penser à lui; avec
cela qu'il est beau garçon. Je serais bien étonné, madame, si nous
n'avions pas quelque affaire avec lui. Il y a ici une petite amie
d'Emmy qui lui fait l'amour de fort près, cela crève les yeux. S'il ne
tombe pas dans les filets de celle-là, ce sera dans ceux d'une autre.
La destinée de cet homme est d'être la pâture d'une femme, comme la
mienne est d'aller tous les jours à la Bourse. Et encore, ma chère,
nous devrons lui savoir gré de ne pas nous donner pour belle-fille une
négresse. Mais, notez bien mes paroles, la première qui lui jette une
amorce le fait mordre à l'hameçon.
--Eh bien! elle partira demain, cette petite intrigante, dit mistress
Sedley dans un beau mouvement d'énergie.
--Autant elle qu'une autre, mistress Sedley; cette jeune fille a la
peau blanche, après tout. Peu m'importe quelle femme épousera Joe;
laissons-le suivre ses goûts.»
Les deux interlocuteurs se turent; à la place de leur voix on
n'entendit plus qu'une musique nasale, fort agréable sans doute, mais
peu romantique, et, sans les cloches qui sonnaient les heures et le
gardien de nuit qui les annonçait, le plus profond silence eût régné
dans la maison de John Sedley de Russell-Square.
Quand le matin fut arrivé, la bonne mistress Sedley ne songea plus à
exécuter ses projets contre miss Sharp; car, bien qu'il n'y ait rien
au monde de plus douloureux, de plus commun ni de plus excusable que
la jalousie maternelle, cependant elle ne pouvait se persuader que
cette petite gouvernante si humble, si reconnaissante, si prévenante,
osât jeter ses vues sur un personnage aussi considérable que le
receveur de Boggley-Wollah. De plus, on avait déjà expédié la demande
en prolongation de séjour pour la jeune fille, et il eût été difficile
de trouver un prétexte pour la renvoyer si soudainement.
Tout, jusqu'aux éléments, semblait conspirer en faveur de l'aimable
Rebecca, bien qu'ils parussent d'abord se déclarer contre elle. Le
soir marqué pour la partie du Vauxhall, George Osborne étant venu
dîner chez les Sedley, tandis que le père et la mère se rendaient à
leur invitation chez l'alderman Balls, à Highbury-Burn, il survint un
orage accompagné de tonnerre, comme il en éclate tout exprès lorsqu'on
doit aller au Vauxhall, et la bande joyeuse fut obligée de rester à
la maison. M. Osborne n'eut pas le moins du monde l'air fâché de ce
contre-temps. Lui et Joseph Sedley burent en tête-à-tête, dans la salle
à manger, une honnête quantité de vin de Porto; et, le verre à la
main, Sedley raconta une foule de ses meilleures histoires de l'Inde.
Il était très-communicatif en compagnie d'autres hommes. Miss Amélia
Sedley fit ensuite les honneurs du salon, et les quatre jeunes gens
passèrent ensemble une soirée si agréable, qu'ils se déclarèrent fort
satisfaits du coup de tonnerre qui les avait forcés de remettre leur
visite au Vauxhall.
Osborne était le filleul de Sedley, et comptait à ce titre dans la
famille depuis à peu près vingt-trois ans. À six semaines, il avait
reçu de John Sedley une timbale d'argent; à six mois, un hochet en
corail avec sifflet et sonnettes d'or; et depuis lors, à la Noël,
il avait régulièrement touché ses étrennes du père Sedley. Il se
rappelait parfaitement qu'au retour de l'école il avait été rossé plus
d'une fois par Joseph Sedley lorsque celui-ci était un gros luron
et que George était encore un enragé gamin de dix ans. Aussi, ses
rapports avec elle étaient-ils aussi familiers que pouvaient les
rendre de vieilles relations et un échange continuel de bons procédés.
«Vous rappelez-vous, Sedley, votre fureur lorsque je coupai les glands
de vos bottes à la hongroise, et comment miss.... je veux dire Amélia,
m'épargna une rossée en se jetant à genoux et en suppliant son frère
Joe de ne point battre son petit George?»
Joe se rappelait parfaitement bien cette circonstance remarquable,
mais il déclara qu'il l'avait oubliée.
«Eh bien! vous rappelez-vous d'être venu me voir dans un cabriolet
chez le docteur Swishtail avant de partir pour l'Inde, et de m'avoir
donné une demi-guinée et une tape sur la joue? Je m'étais mis dans la
tête que vous deviez avoir au moins sept pieds de haut, et je fus tout
étonné, à votre retour de l'Inde, de ne pas vous trouver plus grand
que moi.
--Quel bon coeur que ce M. Sedley d'aller vous voir à la pension et
de vous donner de l'argent! dit Rebecca avec un accent marqué
d'approbation.
--Surtout lorsque je lui avais coupé les glands de ses bottes. On
n'oublie jamais les présents reçus à la pension ni ceux qui les font.
--J'aime beaucoup les bottes hongroises,» dit Rebecca.
Joe Sedley, qui admirait singulièrement ses jambes et portait toujours
cette prétentieuse chaussure, fut fort satisfait de cette remarque, ce
qui ne l'empêcha pas pendant qu'on la faisait de cacher bien vite ses
jambes sous sa chaise.
«Miss Sharp, dit George Osborne, vous qui avez un si beau talent
d'artiste, vous devriez faire un tableau historique de la scène
des bottes. On verrait Sedley secouant d'une main une de ses bottes
outragées, et de l'autre s'en prenant au jabot de ma chemise. Amélia
serait à genoux auprès de lui tendant ses petites mains, et on
chercherait pour ce tableau un titre allégorique, comme à tous les
frontispices des abécédaires.
--Je n'ai pas le temps de le faire ici, dit Rebecca; je le ferai quand
je serai partie.»
Et en même temps elle baissa la voix et laissa échapper un regard
si triste et si douloureux, que chacun sentit combien son sort était
cruel et combien on aurait de chagrin à se séparer d'elle.
«Que je voudrais vous voir rester plus longtemps, ma chère Rebecca!
dit Amélia.
--Pourquoi? répondit-elle avec un accent plus triste encore. Puissé-je
être la seule à ressentir toute la peine, tout le chagrin de cette
séparation!»
Amélia commença à donner un libre cours à son infirmité naturelle, à
cette abondance de larmes qui, comme nous l'avons dit, était le seul
défaut de cette naïve créature.
George Osborne regarda les deux jeunes femmes avec une émotion mêlée
de curiosité. Du fond de sa large poitrine, Joseph Sedley laissa
échapper quelque chose qui ressemblait à un soupir et en même temps il
jeta les yeux sur ses chères bottes à la hongroise.
«Faisons de la musique, miss Sedley.... Amélia,» dit George, qui
éprouvait à ce moment un entraînement extraordinaire et presque
irrésistible à prendre dans ses bras la jeune fille et à la couvrir de
baisers devant toute la compagnie; et miss Sedley lui jetait aussi un
coup d'oeil rapide.
Il ne serait peut-être pas vrai de dire que ce fut alors seulement
qu'ils ressentirent de l'amour l'un pour l'autre, car ces deux enfants
avaient été élevés par leurs parents avec la pensée d'un mariage à
venir, et depuis plus de dix ans il y avait entre les deux familles
comme une espèce de convention à ce sujet. On se dirigea vers le
piano, placé, comme tous les pianos, dans le salon de derrière, et,
comme il faisait presque sombre, miss Amélia donna tout naturellement
la main à M. Osborne, qui, beaucoup mieux qu'elle, pouvait distinguer
la route à travers les chaises et les canapés. Cet arrangement laissa
M. Joseph Sedley en tête-à-tête avec Rebecca à la table de l'autre
salon, où celle-ci achevait une bourse de soie verte.
«Il n'y a pas besoin de demander les secrets de la famille, dit miss
Sharp, ils viennent de nous dire les leurs.
--Aussitôt qu'il aura sa compagnie, dit Joseph, je crois que ce sera
une affaire réglée. George Osborne est le meilleur garçon de la terre.
--Et votre soeur est la plus aimable créature qui soit au monde,
ajouta Rebecca; heureux celui qui l'aura pour femme!»
Et Rebecca poussa un grand soupir.
Lorsque deux jeunes gens non mariés traitent dans le tête-à-tête des
sujets aussi délicats, c'est la preuve qu'une grande confiance et une
grande intimité règnent entre eux. Il est inutile de faire un récit
bien détaillé de la conversation qui s'engagea entre M. Sedley et la
jeune fille; car, d'après le spécimen que nous venons d'en donner,
elle n'avait rien de bien saillant pour l'esprit et l'éloquence, deux
choses assez rares dans les sociétés intimes et même partout ailleurs,
si ce n'est dans certains romans qui ont la prétention d'en mettre
partout. Comme on faisait de la musique dans la chambre à côté, Joseph
et Rebecca furent conduits tout naturellement à parler à voix basse;
et cependant le couple qui se trouvait dans la pièce voisine n'eût
pas été dérangé par leur conversation, quelque haute qu'elle pût être,
tant il était occupé de ses propres affaires.
C'était peut-être la première fois de sa vie que M. Sedley parlait
sans la moindre hésitation, la moindre timidité, à une personne de
l'autre sexe. Miss Rebecca lui adressa un grand nombre de questions
sur l'Inde, ce qui lui donna l'occasion de raconter plusieurs
anecdotes intéressantes sur ce pays et sur lui-même. Il dépeignit les
bals du palais du gouverneur, les moyens de se tenir au frais sous ce
climat brûlant, les nattes, les éventails et les autres ressources.
C'étaient tantôt des sorties railleuses contre tous ces Écossais que
lord Minto, le gouverneur général, avait pris sous sa protection,
tantôt la description d'une chasse au tigre, et comment le cornac
de son éléphant avait été arraché de son siége par un de ces animaux
furieux. Rebecca prenait plaisir aux bals du gouverneur, riait des
histoires des aides de camp écossais, en appelant M. Sedley mauvaise
langue, puis elle tremblait de crainte à l'histoire de l'éléphant.
«Par affection pour votre mère, mon cher Sedley, disait-elle, par
affection pour vos amis, promettez-moi de ne plus jamais aller à ces
terribles expéditions.
--Peuh! peuh! miss Sharp, dit-il en redressant les pointes de son col,
c'est le danger seul qui rend ce délassement plus agréable.»
Il n'avait été qu'une fois à la chasse au tigre, le jour de l'accident
en question, et on l'avait ramené à moitié mort, non des morsures du
tigre, mais de l'effroi qu'il avait ressenti. À mesure qu'il parlait,
son courage grandissait; enfin il poussa l'audace jusqu'à demander
à Rebecca pour qui était cette bourse de soie verte, et il se sentit
tout surpris et tout charmé de la manière gracieuse dont il s'y
prenait.
«C'est pour quelqu'un qui en a besoin,» dit Rebecca, lui décochant son
regard le plus séducteur.
Sedley se préparait à lui adresser un discours plein d'éloquence:
«Ô miss Sharp, comment....»
Une romance exécutée dans l'autre pièce venait de finir, ce qui lui
permit de s'entendre parler si distinctement qu'il s'arrêta, rougit et
souffla dans son nez avec une grande agitation.
«Avez-vous jamais rien entendu de pareil à l'éloquence de votre frère?
dit tout bas M. Osborne à Amélia. En vérité, votre amie fait des
miracles.
--Plus elle en fera, mieux cela vaudra,» dit miss Amélia qui, comme
toutes les femmes ayant un écu au soleil, aimait à faire des mariages
et aurait été bien aise que Joseph emmenât une femme avec lui dans
l'Inde. Dans ce peu de jours de vie commune avec Rebecca, elle avait
senti croître son amitié pour elle par la découverte d'une foule de
vertus et d'aimables qualités dont elle ne s'était jamais aperçue
pendant qu'elles étaient ensemble à Chiswick. Car l'affection des
jeunes femmes pousse comme les arbres du pas des fées, et atteint
jusqu'au ciel en une nuit. Il ne faut pas leur en vouloir si, après
leur mariage, ce besoin d'aimer se dissipe. C'est ce que l'école
sentimentale, qui aime à se repaître de grands mots, appelle un
transport de l'âme vers l'idéal, et cela signifie simplement que
les femmes ne sont satisfaites que lorsqu'elles ont des maris et des
enfants sur lesquels elles peuvent concentrer leur affection, qui se
dépense pour eux en menue monnaie.
Après avoir épuisé son petit répertoire de musique et être demeurée
assez longtemps dans le salon de derrière, il parut convenable à miss
Amélia de demander à son amie de chanter.
«Vous ne m'auriez pas écoutée, dit-elle à M. Osborne, bien qu'elle
n'en pensât pas un mot, si vous aviez entendu mon amie la première.
--Je déclare cependant à miss Sharp, répliqua M. Osborne, que, pour
moi, soit à tort soit à raison, miss Amélia Sedley est la première
chanteuse du monde.
--Vous allez l'entendre,» dit Amélia.
Joseph Sedley se trouvait désormais assez apprivoisé; aussi il
s'empressa de porter les bougies au piano. Osborne donna à entendre
qu'il aimerait autant rester dans l'obscurité mais miss Sedley, en
riant, refusa de lui faire plus longue compagnie, et tous deux, en
conséquence, suivirent M. Joseph. Rebecca chanta beaucoup mieux que
son amie, tout en laissant M. Osborne libre de garder son opinion;
elle se surpassa elle-même, au grand étonnement d'Amélia, qui ne
l'avait jamais entendue si bien exécuter. Elle chanta une romance
française que Joseph ne comprit pas le moins du monde, que George
déclara ne pas comprendre davantage, et de plus quelques-unes de
ces ballades à la mode il y a quarante ans et dont les _Loups de mer
anglais_, _Notre Roi_, la _Pauvre Suzanne_, _Marie aux yeux bleus_
font en général le sujet. Elles ne sont pas très-brillantes, il
est vrai, au point de vue musical, mais contiennent un appel à ces
sentiments bons, naturels et simples, que le peuple comprend bien
mieux que ce mélange de _lagrime, sospiri e félicità_ de l'éternelle
musique de Donizzetti dont nous jouissons aujourd'hui.
Une conversation du genre sentimental, en rapport avec le sujet,
prenait place entre chaque romance. Sambo, après avoir servi le thé,
le cordon bleu, et jusqu'à mistress Blenkinsop, la femme de charge,
vinrent écouter sur le palier.
Parmi ces romances, il s'en trouvait une, la dernière du concert, dont
voici à peu près le sens:
Sur la bruyère
Solitaire
Le vent courait en gémissant;
Dans la chaumière
Chaude et claire,
L'âtre flambait retentissant.
Un orphelin passa le long de la chaumière,
Et sentit du foyer le souffle bienfaisant:
La bise de la nuit lui parut plus glacée,
Et plus froide la neige à ses pieds amassée!...
Il s'éloignait, le pauvre enfant,
Engourdi, défaillant....
De douces voix le saluèrent
Et tendrement le rappelèrent
Vers l'âtre hospitalier
Que la flamme colore.
Le jeune bachelier
Repartit à l'aurore,
Et l'âtre hospitalier
Quand il partit flambait encore.
Plus tristement chemine
Le pauvre voyageur....
Las! écoutez le vent sur la colline!
Du pauvre voyageur,
Qui tristement chemine.
Prenez pitié, Seigneur!...
Ces vers revenaient sur le sentiment précédemment exprimé par ces
mots: _Quand je serai partie_. À la fin de cette romance, la voix
de miss Sharp ne laissait plus échapper que des notes sourdes et
mélancoliques. Chacun comprit l'allusion à son départ et au triste
isolement de l'orpheline. Joseph Sedley, qui était fou de musique et
avait le coeur sensible, ressentit le plus vif ravissement tant que
dura la romance, et la plus profonde émotion lorsqu'elle fut finie.
S'il avait eu du courage, si miss Sedley et George Osborne fussent
restés, suivant la proposition de celui-ci, dans l'autre pièce, le
célibat de Joseph Sedley touchait à sa fin, et il n'y aurait pas eu
besoin d'écrire cette histoire. Mais, après avoir chanté, Rebecca
quitta le piano et, donnant la main à Amélia, passa dans l'autre
pièce, où régnait une demi-obscurité. Au même instant apparut maître
Sambo, portant un plateau couvert de sandwichs, de fruits confits,
de verres et de carafes de cristal, ce qui attira sans partage
l'attention de Joseph Sedley. Quand les parents rentrèrent de leur
dîner, ils trouvèrent les jeunes gens si occupés de leur conversation,
qu'ils n'avaient pas même entendu l'arrivée de la voiture et M. Joseph
était en train de dire:
«Ma chère miss Sharp, une petite cuillerée de gelée, pour vous
remettre après votre admirable, votre délicieuse exécution.
--Bravo! Joe,» fit M. Sedley.
En entendant cette voix railleuse qui ne lui était que trop connue,
Joe, saisi d'effroi, retomba dans son silence accoutumé et s'esquiva
au plus vite. Il ne resta point éveillé toute la nuit à réfléchir
s'il était aimé ou non de miss Sharp: la passion de l'amour ne troubla
jamais ni l'appétit ni le sommeil de M. Joseph Sedley; mais il médita
quelque temps en lui-même qu'il serait bien délicieux d'entendre des
chants si doux lorsqu'il serait privé du grand théâtre, que cette
jeune fille était pleine de distinction, qu'elle parlerait français
mieux que la femme du gouverneur général et qu'elle produirait une
grande sensation dans les bals de Calcutta.
«Il est évident que la pauvre colombe a de l'amour pour moi,
pensa-t-il. Pour la richesse, elle en a autant que toutes les filles
qui partent pour l'Inde. Je pourrais chercher plus loin et trouver
plus mal, en vérité!»
Le sommeil le surprit au milieu de ses méditations.
Nous ne chercherons pas à découvrir si miss Sharp, de son côté, passa
toute sa nuit à se demander ce qui allait advenir de tout ceci.
Le lendemain matin, M. Joseph se présenta avant le déjeuner, aussi
inévitable que la destinée. Jamais il n'avait fait autant d'honneur
à Russell-Square. George Osborne s'y trouvait aussi depuis quelque
temps, occupé, disait-il, à aider Amélia, qui écrivait à ses douze
meilleures amies de Chiswick-Mall, et Rebecca continuait son travail
de la veille, tandis que le buggy de Joe s'éloignait après que la
porte eut retenti sous un bruyant coup de marteau.
Le receveur de Boggley-Wollah monta tout haletant les escaliers qui
conduisaient au salon. Des regards d'intelligence furent échangés
entre Osborne et miss Sedley qui, avec un sourire malicieux,
regardèrent Rebecca toute rougissante, et dont les longues boucles
cachaient à moitié la figure. Son coeur battait bien fort lorsque
Joseph se montra sur la porte, Joseph tout essoufflé avec des bottes
brillantes et dans tout leur premier vernis, Joseph dans un habit
qu'il mettait pour la première fois, tout rouge de chaleur et de bonne
santé derrière l'épais rempart de ses cravates. C'était un moment
critique pour tout le monde, et Amélia était encore dans de plus
grandes transes que les parties intéressées elles-mêmes.
Sambo, qui avait annoncé M. Joseph, venait en riant à la suite du
receveur; il portait deux beaux bouquets de fleurs que le séducteur
avait eu la galanterie d'acheter le matin même au marché de
Covent-Garden. Ils n'étaient pas, à beaucoup près, aussi fournis que
ces espèces de bottes de foin que nos dames portent dans les soirées.
Les jeunes filles reçurent avec grand plaisir ce présent, que Joseph
accompagna, pour chacune d'elles, d'un majestueux et gauche salut.
«Bravo! Joe, s'écria Osborne.
--Merci, mon cher Joseph,» dit Amélia, toute prête à embrasser son
frère, pour peu qu'il s'y fût prêté.
Pour un baiser d'une aussi douce créature qu'Amélia, j'achèterais bien
sans marchander toutes les serres de M. Lee.
«Oh! les belles, les admirables fleurs!» s'écria miss Sharp; puis elle
osait à peine les sentir, les pressait sur son sein, les contemplait
dans l'extase de l'admiration. Peut-être regardait-elle le bouquet de
si près pour s'assurer s'il n'y avait pas quelque billet doux caché
entre les fleurs.
Mais il n'y avait point de lettre.
«Dites-donc, Sedley, parle-t-on le langage des fleurs à
Boggley-Wollah? demanda Osborne en riant.
--Laissez-nous avec vos fadaises, répliqua le sentimental jeune
homme. Je les ai achetées chez Nathan. Je suis bien aise que vous les
trouviez de votre goût. J'ai acheté en même temps un ananas que
j'ai donné à Sambo pour qu'il le prépare en salade; c'est
très-rafraîchissant et très-agréable par ce temps chaud.»
Rebecca dit alors qu'elle n'avait jamais goûté d'ananas, et que depuis
longtemps elle désirait savoir ce que c'était.
La conversation en était là, lorsque Osborne quitta la chambre, je
ne sais sous quel prétexte, et Amélia sortit aussi, peut-être pour
ordonner qu'on mît l'ananas en tranches; toujours est-il que Joseph
resta seul avec Rebecca, qui avait repris sa bourse de soie verte, et
dont les aiguilles se mouvaient avec rapidité sous ses doigts blancs
et effilés.
«Quelle magnifique, quelle _mâââgnifique_ romance vous nous avez
chantée cette nuit, miss Sharp! lui dit le receveur; peu s'en est
fallu que je n'éclatasse en sanglots; d'honneur! peu s'en est fallu.
--Parce que vous avez bon coeur, monsieur Joseph: il en est de même
chez tous les Sedley.
--Elle m'a tenu éveillé toute la nuit, et j'essayais de la fredonner
ce matin dans mon lit. Oui, d'honneur, j'essayais. Gollop, mon
docteur, est venu à onze heures, car je suis un pauvre malade, vous
savez; et Gollop vient me voir tous les jours. Eh bien! il m'a trouvé
chantant comme un enragé.
--En vérité, vous me faites rire; je voudrais bien vous entendre
chanter.
--Moi! non pas moi, mais vous, miss Sharp, ma chère miss Sharp,
chantez-la encore.
--Non, pas maintenant, monsieur Sedley, dit Rebecca avec un soupir;
je ne suis guère en humeur de chanter, et, de plus, il faut que je
termine cette bourse. Voulez-vous m'aider, monsieur Sedley?»
Et, avant d'avoir eu le temps d'y réfléchir, M. Joseph Sedley, de la
compagnie de Indes-Orientales, se trouvait en tête-à-tête avec une
jeune femme à laquelle il adressait ses regards les plus brûlants, les
bras tendus vers elle, dans l'attitude la plus suppliante, les
mains engagées dans l'écheveau de soie verte qu'elle était occupée à
dévider.
C'est dans cette position romantique qu'Osborne et Amélia trouvèrent
ce couple intéressant, quand ils revinrent annoncer que la salade
était prête.
L'écheveau était enroulé autour de la carte, mais Joseph Sedley
n'avait encore parlé de rien.
«Ce sera assurément pour ce soir, ma chère,» dit Amélia en serrant la
main de Rebecca.
De son côté, Joseph Sedley, comme par une entente secrète, se dit à
lui-même: «J'aborderai la question de front, ce soir, au Vauxhall.»
CHAPITRE V.
L'ami Dobbin.
La bataille entre Cuff et Dobbin, et l'issue inattendue de cette lutte
resteront longtemps dans la mémoire de tous ceux qui ont été élevés
dans la célèbre institution du docteur Swishtail. Dobbin, connu sous
les noms de Dobbin _le Cancre_, Dobbin _la Chiffe_, et autres termes
de mépris à l'usage des écoliers, passait pour être le plus engourdi,
le plus épais, le plus lourd de tous les pensionnaires du docteur
Swishtail. Il avait pour père un épicier de la Cité, et le bruit
courait qu'il était reçu dans la maison du docteur Swishtail d'après
un système de libre échange, c'est-à-dire que le montant de sa pension
était payé par son père en nature, et non en argent. Avec son pantalon
et sa jaquette de velours à côtes, dont ses membres gros et gras
faisaient craquer les coutures, il passait à l'intérieur de l'école
pour représenter de son chef tant de livres de thé, de sucre, de
chandelle, de savon, de raisins secs, dont la plus grande consommation
n'était pas pour les poudings de l'établissement. Ce fut un jour
néfaste pour le petit Dobbin que celui où l'un des plus jeunes de
l'école, ayant parcouru la ville pour aller faire la chasse aux
saucissons et aux nougats, reconnut à la porte de l'instituteur le
haquet de la maison Dobbin et Rudge, épiciers et marchands d'huile,
Thames Street, à Londres, pendant que l'on déchargeait un convoi de
marchandises dont cette maison faisait commerce.
A partir de ce moment, il n'y eut plus de repos pour le jeune Dobbin.
Les plaisanteries tombèrent sur lui sans pitié.
«Eh bien! Dobbin, disait un de ces drôles, bonnes nouvelles dans le
journal, le sucre est en hausse, mon garçon.»
Un autre lui posait le problème suivant: «Si une livre de chandelle
vaut quatorze sous et demi, combien vaudra Dobbin?»
Puis c'étaient des éclats de rire au milieu de cette troupe de
garnements, qui jugeaient dans leur sagesse que la vente en détail
est un commerce honteux et déshonorant, bon tout au plus à exciter le
mépris et le dédain des grands seigneurs de leur trempe.
«Votre père, Osborne, n'est rien de plus qu'un marchand, dit Dobbin en
particulier au jeune drôle qui avait soulevé la tempête contre lui.
--Mon père, répondit l'autre avec hauteur, est gentilhomme et sait
garder son rang.
William Dobbin se retira dans un coin de la cour, où il passa le reste
de la récréation en proie à la plus vive tristesse, au chagrin le plus
cuisant. Qui parmi nous ne se rappelle ces heures pénibles et
amères, ces douleurs de notre enfance? Qui mieux qu'un enfant ressent
l'injustice? Qui tremble plus devant la raillerie? Qui a un sentiment
aussi pénétrant du mal qu'on lui fait, une gratitude aussi expansive
pour un acte de bonté? Et vous ne craignez pas de flétrir, de torturer
ces jeunes âmes! et pourquoi, mon Dieu? pour une malheureuse erreur
d'arithmétique, pour l'amour de ce damné latin.
William, par suite de son incapacité à apprendre les éléments de
ladite langue tels qu'ils sont présentés dans le merveilleux
ouvrage intitulé _Grammaire latine d'Eton_, se vit relégué parmi les
commençants du docteur Swishtail. Il était toujours surpassé par de
petits enfants à la face joufflue et rose, portant des brassières
et des tabliers, au milieu desquels il s'élevait comme un géant. Son
regard errant et stupéfait, son abécédaire écorné et son pantalon
à côtes qui lui serrait la jambe, le désignaient aux sarcasmes
des autres écoliers; petits et grands, tous étaient après lui. Ils
s'amusaient à coudre ses culottes pour les faire encore plus étroites
qu'elles n'étaient. Ils coupaient les sangles de son lit. Ils
renversaient les tables et les bancs de manière à lui faire rompre
les jambes, ce qui ne manquait jamais. Ils lui envoyaient des paquets
renfermant du savon et des chandelles de chez son père. Le moindre
petit drôle avait une farce et une plaisanterie à l'adresse de Dobbin.
Il supportait tout avec une résignation muette et digne de pitié.
Cuff, au contraire, était le meneur de la maison Swishtail et y
donnait le ton. Il y introduisait du vin en fraude, rossait les
externes et faisait venir son cheval à la porte de la pension pour
s'en retourner chez lui le samedi. Il avait apporté dans sa chambre
ses bottes à hautes tiges, avec lesquelles il allait à la chasse les
jours de congé. Il avait une montre d'or à répétition et il prenait
du tabac comme le docteur. C'était un des habitués de l'Opéra, et il
connaissait le fort et le faible de chaque acteur: il préférait Kean à
Kemble. Il pouvait vous mettre sur leurs pieds quarante vers latins
à l'heure, et n'était pas étranger à la poésie française. Que
ne savait-il pas? Que ne pouvait-il faire? Le docteur lui-même,
disait-on, tremblait devant sa supériorité.
Cuff était donc le souverain reconnu par ses camarades; il les
gouvernait et les écrasait de son importance, sans que l'on songeât
le moins du monde à contester ses droits. L'un cirait ses souliers,
l'autre faisait griller son pain, d'autres étaient chargés de ses
commissions ou lui apportaient la balle au jeu de paume, dans les
grandes chaleurs de l'été. Dobbin était celui qu'il méprisait le plus.
Bien que toujours prêt à le bousculer et à rire de lui, il daignait
rarement lui adresser la parole.
Un jour il y eut maille à partir entre ces deux jeunes gens. Dobbin
se trouvait seul dans la classe à griffonner un message pour la maison
paternelle; Cuff survient et lui enjoint de lui faire une commission
dont l'objet était probablement quelque tarte aux cerises.
«Je ne puis, dit Dobbin, il faut que je finisse ma lettre.
--_Vous ne pouvez pas_, dit maître Cuff, faisant mine de vouloir
s'emparer de la pièce d'écriture, dont beaucoup de mots étaient
grattés, beaucoup d'autres mal écrits, et qui avait cependant coûté à
Dobbin je ne sais combien de réflexions, de travail et de larmes;
car le pauvre garçon écrivait à sa mère, qui était folle de lui,
bien qu'elle fût la femme d'un épicier et qu'elle habitât une
arrière-boutique de Thames Street. «Vous ne pouvez pas, dit M. Cuff;
je voudrais bien savoir pourquoi, je vous prie? vous n'avez qu'à
écrire demain à la maman Figs.
--Ne pouvez-vous l'appeler par son nom? dit Dobbin sortant de son banc
dans la plus grande agitation.
--Eh bien! allez-vous partir? s'écria le tyran de l'école.
--Laissez cette lettre, répliqua Dobbin; les _gensse_ bien élevés ne
lisent pas les lettres.
--Comment! pas encore parti? dit l'autre.
--Non, je ne partirai pas; et prenez garde de me toucher, ou je vous
assomme,» vociféra Dobbin en s'élançant sur un encrier de plomb, et
avec un regard si méchant que Cuff s'arrêta tout court, tira ses
bouts de manches, mit ses mains dans ses poches et sortit en ricanant.
Depuis lors il n'eut plus aucun rapport direct avec le fils de
l'épicier; nous devons toutefois lui rendre cette justice, qu'il
traitait M. Dobbin avec le plus souverain mépris quand celui-ci avait
le dos tourné.
Quelque temps après cet événement, il arriva que M. Cuff se trouva,
par une chaude après-dînée, non loin de William Dobbin, qui, étendu
sous un arbre de la cour, s'absorbait sur son exemplaire favori
des _Mille et une Nuits_. À l'écart des autres pensionnaires qui
se livraient à divers jeux, il se trouvait presque heureux dans son
isolement. Si on laissait les enfants abandonnés à eux-mêmes, si les
maîtres cessaient de les tracasser, si les parents ne prétendaient pas
diriger leurs pensées et dominer leurs goûts, ces goûts ou pensées qui
sont un mystère pour tout le monde; car, vous et moi, que savons-nous
l'un de l'autre de nos enfants, de nos pères, de nos voisins?--et à
coup sûr les pensées de ces pauvres enfants sont bien plus pures, bien
plus sacrées que celles de ces êtres abrutis et corrompus auxquels
est remis le soin du les diriger,--je le répète, si les parents et les
maîtres laissaient un peu plus leurs enfants à eux-mêmes, le nombre
des mauvais sujets ne s'accroîtrait pas autant, et ils en seraient
quittes, pour le présent, à faire de moins grandes provisions de
science.
William Dobbin, au moment où nous le prenons, avait oublié l'univers
pour un autre monde où il avait accompagné Simbad le marin dans la
vallée de diamants, ou le prince Whatdyecallem et la fée Péribano,
dans cette délicieuse caverne où le prince la rencontra et où nous
n'étions pas fâchés d'aller faire nous-mêmes un petit tour. Des cris
perçants comme ceux d'un enfant qui pleure le tirèrent de son agréable
rêverie, et levant les yeux il aperçut devant lui Cuff qui travaillait
les côtes d'un de ses jeunes camarades.
C'était justement le petit drôle qui avait dénoncé le commerce de
l'épicier. Mais Dobbin, s'il avait du ressentiment, ne le gardait pas
contre les plus petits et les plus jeunes.
«Pourquoi, petit gueux, vous êtes-vous avisé de casser cette
bouteille?» disait Cuff à sa victime en brandissant au-dessus de sa
tête une férule redoutable.
Le jeune écolier avait reçu l'ordre d'escalader le mur de la cour à
un certain endroit où l'on avait eu soin d'enlever les tessons de
bouteilles qui en garnissaient la crête et de pratiquer des trous dans
la brique; puis il devait courir à un quart de mille de là, y acheter
une pinte de rhum à crédit, braver tous les espions du docteur,
et enfin redescendre dans la cour. C'était en accomplissant cette
dernière partie de ses instructions que le pied lui avait manqué, que
la bouteille s'était brisée, que la liqueur s'était répandue, que son
pantalon avait été taché; et il comparaissait devant son patron avec
l'effroi d'un coupable, quoique au fond il fût bien innocent.
«Comment vous êtes-vous avisé de _la_ briser, disait Cuff, petit
fripon, petit voleur? Vous avez bu la liqueur et vous dites que vous
avez brisé la bouteille. Tendez la main, monsieur le drôle.»
La férule s'abaissa avec force sur la main du pauvre enfant; un
gémissement se fit entendre. Dobbin leva les yeux. Simbad le marin,
la vallée de diamants, tout cela maintenant était bien loin dans les
nuages. Pour l'honnête William, il voyait ce qu'il avait tous les
jours sous les yeux, un gros garçon qui en battait un petit sans le
moindre motif.
«À l'autre main, maître gourmand,» disait Cuff à son petit camarade,
dont la figure portait les contractions de la douleur. Dobbin, sous
ses étroits vêtements, sentit un frémissement et une crispation courir
par tous ses membres.
«Voilà pour vous, petit mauvais sujet!» criait M. Cuff. Et
l'instrument de supplice retombait, sur la main de l'enfant.
Que cela ne vous révolte pas, mesdames, c'est la sort de tout enfant
qui a été en pension. Vos enfants feront de même et subiront un pareil
traitement, selon toute probabilité.
Quand la férule s'abaissa de nouveau, Dobbin se trouva debout.
Je ne saurais trop dire pourquoi; car la torture dans une école
publique est aussi bien de mise que le knout en Russie, et jusqu'à
un certain point on n'aurait pas bon air de vouloir s'insurger contre
elle. Peut-être l'âme bonasse de Dobbin était-elle révoltée contre
cet acte de tyrannie; ou peut-être, en proie à un furieux désir de
vengeance, voulait-il se mesurer contre ce despotique et orgueilleux
bourreau, qui se donnait des airs de conquérant. Il en avait toute
la hauteur, toute l'arrogance, tous les priviléges. Devant lui les
drapeaux s'agitaient, les tambours battaient aux champs, et on lui
portait les armes. Quel que fût le motif de la détermination de
Dobbin, il ne fit qu'un bond, et d'une voix ferme:
«Arrêtez, Cuff, et ne tourmentez plus cet entant, ou bien je vais....
--Ou bien vous allez quoi faire? demanda Cuff tout surpris de cette
interruption; allons, tendez votre main, petite bête, reprit-il
aussitôt.
--Ou bien, je vais vous donner la roulée la plus soignée que vous ayez
reçue de votre vie,» dit Dobbin en réponse à la première partie des
paroles de Cuff.
Le petit Osborne, tout pleurant et tout sanglotant, jeta un coup
d'oeil d'étonnement et d'incrédulité sur le champion qui venait de
surgir soudainement pour sa défense; l'étonnement de Cuff n'était pas
moins grand.
Imaginez-vous notre monarque George III apprenant la révolte des
colonies de l'Amérique du Nord; imaginez-vous le géant Goliath ayant
devant lui le petit David qui vient le provoquer, et vous aurez une
idée des sentiments de M. Reginald Cuff en recevant la proposition de
ce cartel.
«Après la classe,» répondit-il, mettant un temps d'arrêt et avec
un regard qui voulait dire: «Faites votre testament d'ici là, et
recommandez à vos amis vos dernières volontés.
--À votre aise, dit Dobbin; vous me servirez de second, Osborne.
Soit, si vous le désirez,» dit le petit Osborne; et comme son père
avait voiture, c'était tout au plus s'il ne rougissait pas d'un pareil
champion.
Bien mieux, quand l'heure du combat fut venue, il avait presque honte
de lui dire: «Allons, Figs, à l'oeuvre.» Pendant les deux ou trois
premières passes de ce fameux combat, pas une voix dans la galerie ne
fit entendre un cri d'encouragement. Le brillant Cuff s'était avancé,
un sourire de dédain sur les lèvres, aussi allègre, aussi gai que s'il
fût allé au bal; il adressa si bien ses coups à son adversaire, qu'il
l'envoya par trois fois mesurer le sol. À chacune de ces chutes,
c'étaient des acclamations, c'était au plus pressé à fléchir le genou
devant le triomphateur.
«Que de coups je vais recevoir quand ce sera fini! pensa le jeune
Osborne en relevant son homme. Vous feriez bien mieux de céder, dit-il
à Dobbin; ce n'est qu'un mauvais quart d'heure à passer, et vous savez
que j'en ai l'habitude.»
Mais Figs, dont tous les membres éprouvaient un tremblement nerveux,
dont les narines soufflaient la rage, rejeta de côté son jeune second
et revint une quatrième fois à la charge.
Ne sachant comment parer les coups dirigés contre lui, et Cuff ayant
commencé l'attaque les trois fois précédentes sans laisser à son
ennemi le temps de riposter, Figs résolut de prendre les devants à son
tour par une charge à fond de train. En conséquence, comme il était
gaucher, il porta son bras gauche au fort de l'action, et à deux
reprises l'étendit de toute sa force; la première fois, il atteignit
l'oeil gauche de M. Cuff, et la seconde, son admirable nez à la
romaine.
Cuff roula par terre, au grand étonnement des spectateurs.
«Bien touché, par Jupin, dit le petit Osborne avec un air de
connaisseur, en battant des mains derrière son champion. Ferme du bras
gauche, Figs, mon garçon.»
Pendant tout le reste du combat, le bras gauche de Figs fit un
terrible ravage. Chaque fois Cuff allait rouler par terre. Au sixième
tour, les voix se partageaient à peu près pour crier: «Courage, Figs!
courage, Cuff!» Au douzième tour, ce dernier était hors de combat, et,
à ce qu'on m'a dit, avait perdu toute présence d'esprit, toute
vigueur pour l'attaque ou la défense. Figs, au contraire, était aussi
impassible qu'un quaker. Sa figure pâle, ses yeux animés, une
large balafre sous la lèvre qui laissait échapper beaucoup de sang,
donnaient à ce jeune héros un air belliqueux et farouche qui peut-être
frappait de terreur plus d'un spectateur. Son intrépide adversaire ne
s'en disposait pas moins à en venir aux mains pour la treizième fois.
Si j'avais la plume de Napier ou de Bell, je voudrais m'arrêter à
décrire au long ce combat. C'était la dernière charge de la vieille
garde, ou plutôt elle devait ainsi s'exécuter un jour, car Waterloo
n'avait pas encore eu lieu. C'était la colonne de Ney abordant la
colonne de la Haie-Sainte, avec l'éclat de dix mille baïonnettes et
couronnée de vingt aigles. C'étaient les acclamations de l'Anglais,
lorsque descendant de la colline il s'élançait pour étreindre l'ennemi
dans une ceinture d'acier. En d'autres termes, Cuff faisait un suprême
effort, mais il revenait tout chancelant, tout étourdi. La main gauche
du marchand de figues alla s'abattre comme d'habitude sur le nez de
son adversaire et l'étendit pour la dernière fois sur le carreau.
«Je pense qu'en voilà assez pour lui,» dit Figs, pendant que son
adversaire chancelant s'affaissait sur le gazon, comme une bille
bloquée dans une blouse de billard. Le fait est que, lorsqu'on le
rappela de nouveau, M. Reginald Cuff n'était plus en état, ou ne se
sentait plus le moindre goût pour continuer la lutte.
Toute la bande d'écoliers poussa un tel hourra en l'honneur de Figs,
qu'on en aurait pu conclure que, pendant tout le combat, il avait été
leur champion préféré. Ce fut au point que le docteur Swishtail sortit
de la salle d'étude pour savoir la cause de ce rugissement; et il
se disposait à châtier Figs assez rudement, lorsque Cuff, qui était
revenu à lui et lavait ses blessures, se présenta et dit:
«C'est ma faute, monsieur, et non celle de Figs.... de Dobbin. Je
maltraitais un de mes petits camarades, et j'ai ce que je mérite.»
Ce discours magnanime évita non-seulement une correction à son
vainqueur, mais lui rendit en ascendant sur ses camarades tout ce que
sa défaite venait de lui ôter.
Le jeune Osborne, au sujet de cette affaire, écrivit ce qui suit à ses
parents:
«Richmond, mars, 18...
«Chère maman,
«J'espère que vous allez bien; je vous serai fort obligé de m'envoyer
un gâteau et cinq schellings. Il y a eu ici bataille entre Cuff et
Dobbin. Cuff, vous le savez, était le roi de la pension. Il y a eu
treize passes et Dobbin l'a peloté; aussi Cuff n'est plus maintenant
que le roi en second. Cuff me battait parce que j'avais cassé une
bouteille de _lait_, et Figs n'a pas voulu le laisser faire. Nous
l'appelons Figs parce que son père est épicier, Figs et Rudge, Thames
Street, dans la Cité. Je pense que, comme il s'est battu pour moi,
vous ferez bien d'acheter désormais votre thé et votre sucre chez son
père. Cuff va ordinairement chez lui tous les samedis, mais il ne le
pourra pas cette fois-ci, parce qu'il a les deux yeux au beurre noir.
Il a un poney blanc qui va le chercher à la pension; je serais bien
aise si papa me permettait d'avoir un poney, et je suis,
«Votre fils obéissant,
«GEORGE SEDLEY OSBORNE.
«_P.S._ Embrassez bien pour moi la petite Emmy. Je lui découpe en ce
moment une voiture de carton.»
Par suite de sa victoire, Dobbin grandit prodigieusement dans l'estime
de tous ses camarades, et le nom de Figs, qui avait été un objet de
risée, devint un sobriquet aussi populaire et aussi respectable que
tout autre ayant cours dans l'école, «Après tout, ce n'est pas sa
faute si son père est épicier,» disait George Osborne, qui, bien qu'un
peu rageur, ne manquait pas d'une certaine faveur parmi les jeunes
écoliers du docteur Swishtail, et dont les opinions étaient toujours
accueillies avec de grands égards.
On regarda à l'avenir comme inconvenant de railler Dobbin sur ce
hasard de naissance. _Mon vieux Figs_ devint un nom d'amitié et de
tendresse, et les maîtres d'étude eux-mêmes lui témoignèrent de la
considération.
Ce changement de position développa singulièrement l'esprit de Dobbin.
Il fit des progrès merveilleux dans ses études classiques. L'illustre
Cuff lui même, dont les condescendances faisaient rougir et
surprenaient Dobbin, Cuff l'aidait pour les vers latins, le
_voiturait_ les jours de sortie, l'emmenait triomphalement de la
classe des commençants pour le conduire dans celle du moyen collége,
et là même il était fort bien traité. On reconnut que, bien qu'il fût
un peu lourd dans les études littéraires, il mordait d'une manière
assez distinguée aux mathématiques. À la satisfaction générale, il fut
classé le troisième en algèbre, et obtint pour prix un livre français
à l'examen public du milieu de l'été. J'aurais voulu que vous vissiez
la figure de la mère quand le docteur remit à son fils _Télémaque_,
en présence de tous ses camarades, de tous les parents, de toute
l'assistance, avec l'inscription latine: _Guielmo Dobbino_. Tous les
enfants battirent des mains en signe d'approbation et de sympathie. Il
rougit, trébucha, chancela, s'embarrassa les pieds l'un dans l'autre
plus de vingt fois avant de regagner sa place. Le vieux Dobbin, son
père, qui dès lors et pour la première fois l'eut en estime, lui
donna publiquement deux guinées, et après les vacances il revint à la
pension avec un habit à queue.
Dobbin était un garçon trop modeste pour supposer qu'il devait cet
heureux changement à la générosité et à l'énergie de sa conduite. Il
aima mieux, par un défaut de jugement, attribuer sa bonne fortune à
la seule intervention et à la seule bienveillance du petit George
Osborne, auquel il voua, en conséquence, une de ces amitiés et de ces
affections telles que les enfants sont seuls capables d'en ressentir;
une de ces affections telles que, dans les charmants contes de fées,
nous voyons le valeureux Orson en éprouver pour la jeune et belle
Valentine, sa maîtresse bien-aimée. C'est ainsi que Dobbin se mettait
aux pieds du petit Osborne et le chérissait de toute son âme. Avant de
faire ainsi connaissance, il admirait en secret Osborne, et maintenant
il était son valet, son petit chien, son Vendredi. Il croyait
qu'Osborne réussissait toutes les perfections, qu'il était le plus
beau, le plus brave, le plus actif, le plus adroit, le plus généreux
de tous les garçons nés et à naître. Il partageait son argent
avec lui. C'étaient, à n'en plus finir des cadeaux de couteaux, de
porte-crayons, de cachets en or, de café, de petites fauvettes, de
livres d'histoire et de grandes images de chevaliers et de voleurs
sur lesquelles on pouvait lire les inscriptions suivantes: «À George
Sedley Osborne, esquire, son ami dévoué, William Dobbin;» et George
recevait ses dédicaces avec toute la dignité qui convenait à son
mérite supérieur.
Aussi, quand le lieutenant Osborne vint à Russell-Square le jour de la
partie du Vauxhall, il dit à mistress Sedley:
«Madame, j'espère que vous m'accorderez une place pour Dobbin, que
j'ai prié d'être des nôtres pour dîner ici et nous accompagner au
Vauxhall. Il est presque aussi timide que Joe.
--De la timidité! qu'est-ce à dire? dit notre gros et gras garçon, en
jetant une oeillade conquérante à miss Sharp.
--Il est de plus.... mais sous le rapport de l'élégance, on ne peut
le comparer à vous, mon cher Sedley, ajouta Osborne en riant. Je l'ai
rencontré à Bedford en venant vous voir, et je lui ai dit que miss
Amélia était de retour chez ses parents, que nous avions formé des
projets de plaisirs nocturnes, et que mistress Sedley lui avait
pardonné le bol de punch qu'il avait cassé à cette réunion d'enfants.
Vous rappelez-vous, madame, cette catastrophe? il y a sept ans de
cela.
--C'est la robe de soie ponceau de mistress Flamingo qui a tout reçu,
dit la bonne mistress Sedley; il était bien gauche! et ses soeurs
ne sont guère plus gracieuses. Lady Dobbin était à Highbury, la nuit
dernière, avec trois d'entre elles; grand Dieu! quelle figure elles y
faisaient!
--L'alderman est très-riche, n'est-ce pas? dit malicieusement Osborne;
ne croyez-vous pas qu'une de ses filles serait une bonne emplette pour
moi, madame?
--Vous êtes fou! Je voudrais bien savoir qui voudrait de vous, avec
votre face jaune. Et puis l'alderman Dobbin aura à partager entre
quatorze enfants.
--Moi, une face jaune? attendez de voir Dobbin, lui qui a eu la fièvre
jaune trois fois, deux fois à Nassau, une fois à Saint-Kitts.
--C'est bon, c'est bon, la vôtre est encore trop jaune pour nous,
n'est-ce pas, Emmy? dit mistress Sedley.
Amélia se contenta de sourire en rougissant, regardant la pâle et
intéressante figure de George Osborne, et ces belles moustaches bien
noires, bien retroussées, bien luisantes, pour lesquelles le jeune
homme avait une complaisance particulière. Elle pensa, dans son petit
coeur, que dans toute l'armée de Sa Majesté, et même dans tout le
monde entier, il n'y avait pas une telle mine de héros.
«Je me soucie peu, reprit-elle, de la physionomie ou de la gaucherie
de M. le capitaine Dobbin, mais je me sens de la sympathie pour lui.»
Elle l'aimait parce qu'il avait été l'ami et le champion de George.
«Il n'y a pas de cavalier plus accompli au service, dit Osborne, ni de
meilleur officier, quoiqu'il ne soit certainement pas un Adonis.»
Et en même temps, avec la plus grande naïveté, il jeta un regard sur
la glace, où il rencontra les yeux de miss Sharp fixés sur lui;
il rougit un peu, et Rebecca pensa dans son coeur: «Ah! mon beau
monsieur, je pense vous tenir dans mes filets!» Adorable petite
coquette!
Le soir, quand Amélia, en robe de mousseline blanche, arriva au salon
toute parée pour faire des conquêtes au Vauxhall, gazouillant comme
une alouette et fraîche comme une rose, un monsieur bien haut et bien
gauche, avec de grandes mains, de grands pieds, de grandes oreilles,
redressa à son approche sa tête garnie de cheveux noirs et coupés ras.
Il portait l'affreux costume militaire tout couvert de galons et le
chapeau à cornes de cette époque; il alla au-devant d'elle et lui fit
le salut le plus maladroit que jamais mortel ait fait.
C'était en personne William Dobbin, capitaine dans le ***e régiment
d'infanterie de Sa Majesté, échappé à la fièvre jaune qu'il avait
attrapée aux Indes, où les chances du service avaient envoyé son
régiment pendant que tant d'autres de ses aimables compagnons
moissonnaient la gloire dans la Péninsule.
Il avait frappé un coup si timide, si mal assuré, que les dames, du
haut de l'escalier, ne l'avaient pas entendu; autrement, vous pourriez
être sûr que miss Amélia ne se serait jamais hasardée à entrer en
chantant dans le salon. Ce qu'il y a de certain, c'est que cette voix
douce et fraîche se fraya tout droit un passage au coeur du capitaine,
et lorsqu'elle lui tendit la main pour qu'il la prit, avant de la
serrer il fit une pause pour se dire à lui-même:
«Est-il bien possible que ce soit là la petite fille que je me
rappelle avoir vue en petit tablier il y a si peu de temps, la nuit où
je renversai le bol de punch, juste au moment de ma nomination? Est-ce
bien là la petite fille que George Osborne disait vouloir épouser?
Quelle charmante et belle personne! quel beau morceau pour le drôle!»
Tout en faisant ces réflexions avant de prendre la main d'Amélia, il
laissa tomber son chapeau à terre.
Son histoire depuis sa sortie de l'école jusqu'au moment où nous avons
le plaisir de le retrouver, bien qu'elle n'ait pas été racontée tout
au long, a été cependant indiquée d'une manière suffisante, pour un
lecteur pénétrant, dans la conversation qui précède. Dobbin, l'épicier
méprisé, était devenu l'alderman Dobbin; l'alderman Dobbin, colonel
dans les chevau-légers de la Cité, brûlant d'un feu guerrier pour
résister à l'invasion française. Le corps du colonel Dobbin, où le
vieux M. Osborne n'avait qu'un grade très-subalterne, avait été passé
en revue par le souverain et le duc d'York. Le colonel et alderman
avait été fait chevalier, son fils était entré à l'armée, et le jeune
Osborne servait avec lui dans le même régiment. Ce régiment, après
avoir été envoyé aux Indes occidentales et au Canada, venait enfin
de rentrer dans sa patrie; l'amitié de Dobbin pour George s'était
conservée aussi ardente, aussi généreuse que lorsqu'ils étaient tous
deux camarades de pension.
Tous ces braves et honnêtes gens se mirent à table pour dîner. On
parla de gloire et de Boney, de lord Wellington et des nouvelles
du jour. À cette fameuse époque, la gazette avait chaque jour une
victoire à enregistrer, et les deux jeunes gens auraient bien voulu
voir leurs noms sur cette liste glorieuse, et maudissaient leur
mauvaise étoile, qui retenait leur régiment loin des champs de la
gloire. Cette conversation exaltait l'enthousiasme de miss Sharp; mais
miss Sedley tremblait et pâlissait rien qu'à l'entendre. M. Joseph
raconta plusieurs histoires de chasse au tigre, et ne ménagea pas
celle de miss Cutler et de Lance le chirurgien; il offrit à Rebecca
de tout ce qu'il y avait sur la table, sans toutefois oublier de bien
boire et de bien manger.
Il se précipita de la meilleure grâce au-devant des dames pour leur
ouvrir la porte quand elles se retirèrent, et, en reprenant sa place à
table, il se versa rasade sur rasade, et fit disparaître son bordeaux
avec une rapidité fébrile.
«Il amorce son fusil,» dit tout bas Osborne à Dobbin.
Enfin arriva l'heure de partir pour le Vauxhall.
CHAPITRE VI.
Le Vauxhall.
Le ton sur lequel j'ai raconté cette histoire est jusqu'à présent fort
paisible (nous arrivons enfin aux chapitres effrayants), et je dois
prier l'aimable lecteur de se rappeler que nous ne l'avons encore
entretenu que de la famille d'un agent de change à Russell-Square,
où chacun se promène, déjeune, dîne, cause et fait l'amour absolument
comme dans la vie ordinaire, et sans qu'aucun événement merveilleux ou
passionné marque les progrès de cet amour. Notre sujet peut se résumer
de la sorte: Osborne aime Amélia et a invité un de ses vieux amis pour
le dîner et le Vauxhall. Joe Sedley aime Rebecca. L'épousera-t-il?
Voilà précisément ce qui reste à apprendre.
Nous aurions pu traiter ce sujet dans le genre aristocratique,
romantique ou facétieux. Supposez que nous eussions placé la scène à
Grosvenor-Square, aurions-nous eu moins d'auditeurs? Supposez que nous
eussions montré comment Joseph Sedley se sentit pris d'amour;
comment le marquis d'Osborne fit la cour à lady Amélia avec le plein
consentement du duc son noble père. Ou bien, laissant là la fine
aristocratie, supposez que nous fussions descendus aux plus bas étages
et entrés dans le détail de ce qui se passe à la cuisine: comment le
noir Sambo était amoureux de la cuisinière, et il l'était en effet,
et comme il se battit avec le cocher pour ses beaux yeux; comment le
marmiton fut surpris volant une épaule de mouton froid et comment la
nouvelle femme de chambre de miss Sedley refusa d'aller se coucher si
on ne lui donnait pas de la bougie de cire. De tels incidents peuvent
avoir de quoi provoquer la gaieté la plus vive et passer pour des
scènes de la vie réelle. Ou encore, si nous nous étions senti en verve
pour des peintures terribles, nous aurions donné pour amant à la femme
de chambre un brigand qui, à la tête de sa bande, aurait brûlé la
maison et, après avoir égorgé le père, aurait emporté Amélia en
camisole de nuit; il nous eût été facile de fabriquer une histoire
d'un intérêt palpitant, dont le lecteur aurait traversé les chapitres
fantastiques dans une course furieuse et haletante. Figurez-vous en
tête de ce chapitre le titre suivant:
LA NUIT D'ATTAQUE.
La nuit était sombre et lugubre; les nuages étaient noirs, noirs, plus
noirs que la suie; sur le haut des vieilles masures, les cheminées
se tordaient sous l'effort d'un vent déchaîné, et les tuiles
tourbillonnaient avec grand fracas dans les rues désertes. Pas une
âme ne bravait la tempête. Les gardiens de nuit restaient blottis dans
leurs guérites, où des torrents de pluie les inondaient de leurs flots
grossis, et le feu retentissant de la foudre les frappait de mort;
c'est ainsi que l'un d'eux avait péri en face des Enfants-Trouvés. Un
manteau roussi, une lanterne brisée, un bâton rompu en deux par le
feu du ciel était tout ce qu'on avait retrouvé du gros Will Steadfast,
dans Southampton-Row. Un cocher de fiacre avait disparu de son
siége.... Vers quelle heure? L'ouragan ne donne d'autres nouvelles
de ses victimes que les derniers cris de l'agonie, alors qu'il les
emporte avec lui. Nuit horrible! Il faisait noir, aussi noir que dans
le tuyau de la cheminée. Pas de lune, non! pas la moindre lune, pas
une étoile. Pas une petite, faible, vacillante, solitaire étoile; une
seule s'était montrée dans la soirée, mais elle avait caché sa face,
toute tremblante au milieu du ciel assombri, et s'était bien vite
retirée.
«Un, deux, trois; c'est le signal convenu avec la Visière-Noire.
«Par la taule du raboin, est-ce vous, mes fanandels? cria une voix
sortie de dessous terre; avec le vingt-deux faites leur affaire en un
tour de main.
--Assez de boniments, dépêchez-vous de leur engourdir la falourde
pour affurer le négriot; il faut goupiner avec prudence; nous pourrons
jaspiner quand nous aurons versé le raisiné. Toi, le Rouge, regarde
dans la taule du dabe, et mettez la main sur le mauricaud.»
Et d'une voix plus basse et plus caverneuse on ajouta:
«Je vais faire l'affaire d'Amélia.»
Puis ce fut un silence de mort!
«Allongez le crucifix à ressort,» dit la Visière-Noire....
Ou supposez que j'ai adopté le style aristocratique à l'eau de rose.
Le marquis d'Osborne avait envoyé son _petit tigre_, porteur d'un
billet doux pour lady Amélia.
La charmante créature l'avait reçu des mains de sa femme de chambre,
Mlle Anastasie.
Ce cher marquis! quelle aimable prévoyance! Le billet de sa seigneurie
contient l'invitation tant désirée pour Devonshire-House!
«Quelle est cette adorable jeune fille? dit le sémillant prince G--rge
de C--mbr--dge dans un hôtel de Piccadilly, au moment où il arrivait
de l'Opéra; mon cher Sedley, au nom du dieu de l'amour, je vous prie,
mon cher Sedley, présentez-moi à elle.
--Son nom, monseigneur, dit lord Joseph, en s'inclinant gravement, est
Sedley.
--Vous avez alors un bien beau nom, dit le jeune prince tournant
les talons avec un air désappointé, et écrasant le pied d'un vieux
monsieur qui, derrière lui, était plongé dans la plus profonde
admiration pour la beauté d'Amélia.
--Trente mille tonnerres! hurla la victime se tordant dans l'agonie du
moment.
--Je demande mille pardons à Votre Grâce,» dit le jeune étourdi
rougissant et inclinant ses belles boucles dans un humble salut.
Il venait de marcher sur l'orteil du plus grand capitaine de l'époque.
«Hé! Devonshire, cria le jeune prince à un grand et aimable seigneur
dont les traits indiquaient assez qu'il était du sang des Cavendish,
un mot s'il vous plaît: avez-vous toujours le projet de vous défaire
de votre collier de diamants?
--Je l'ai vendu deux cent cinquante mille livres au prince Estherhazy.
--_Und das war gar nicht theuor, postztausend!_» s'écria le prince
hongrois, etc., etc.
Ainsi, vous voyez, mesdames, comment cette histoire aurait pu être
écrite, si l'auteur avait voulu s'en passer la fantaisie. Car, pour
dire la vérité, il connaît aussi bien Newgate que les palais de notre
auguste aristocratie; il a vu l'un et l'autre de ses propres yeux.
Mais il ne comprend pas plus les usages et l'argot des filous que ce
langage polyglotte[3] qui, d'après les écrivains à la mode, se parle
dans les salons du grand ton. Nous suivrons notre route, si
vous voulez bien le permettre, au milieu de ces scènes et de ces
personnages avec lesquels nous sommes en rapport plus familier. En un
mot, ce chapitre sur le Vauxhall eût été tellement court sans cette
petite digression, qu'il eût à peine mérité le nom de chapitre; et
cependant il ne manque pas d'importance. N'y a-t-il pas dans la vie
de chacun de nous de petits chapitres qui semblent n'être rien en
eux-mêmes, mais qui étendent cependant leur influence sur tout le
reste de l'histoire?
[Note 3: Trait satirique contre le langage de l'aristocratie, qui
est un mélange d'anglais, de français, d'allemand. (_Note du
traducteur._)]
Retournons maintenant à la voiture qui emmène toute la société de
Russell-Square et la conduit aux jardins du Vauxhall. Joe se trouve
serré contre miss Sharp sur la banquette de devant, et Osborne est
assis sur la banquette de derrière entre le capitaine Dobbin et
Amélia.
Chacun dans la voiture était persuadé que cette nuit même Joe
proposerait à Rebecca de devenir mistress Sedley. Les parents ne
s'opposaient pas à cet arrangement; mais, pour le dire entre nous, le
vieux M. Sedley ressentait pour son fils quelque chose qui était fort
voisin du mépris. Il le disait vain, égoïste, engourdi et efféminé; il
ne pouvait endurer ses airs d'homme à la mode, et riait de bon coeur à
ses pompeuses histoires de pourfendeur de géants.
«Je laisserai à ce garçon la moitié de mon bien, disait-il à sa femme,
et il aura en outre la jouissance du sien, mais je suis convaincu que
si vous, sa soeur et moi, venions à mourir demain, il dirait: «le
ciel en soit béni!» et ne mangerait pas un morceau de moins qu'à
son ordinaire. Je ne veux donc pas me faire de bile à cause de lui.
Laissons-le épouser la femme qu'il voudra, nous n'avons rien à y
voir.»
Amélia, d'un autre coté, comme il convenait à une jeune personne de
son inexpérience et de son tempérament, était fort enthousiaste pour
ce mariage. Une ou deux fois Joe avait été sur le point d'épancher
dans son sein des secrets très-importants, et elle était toute
disposée à prêter l'oreille à ses confidences; mais le coeur manquait
à ce gros garçon pour se soulager auprès de sa soeur, au grand
désappointement de laquelle il se contentait de pousser un grand
soupir et de se tourner d'un autre côté.
Ce mystère ne servait qu'à entretenir le trouble et l'incertitude dans
le pauvre petit coeur d'Amélia. Si elle ne parlait pas avec Rebecca
d'un sujet si délicat, elle prenait sa revanche dans de longues et
intimes conversations avec mistress Blenkinsop, la gouvernante, qui en
avait laissé transpirer quelque chose auprès de la femme de chambre,
qui en passant en avait touché quelques mots à la cuisinière,
laquelle, je n'en fais aucun doute, en avait porté la nouvelle à tous
les fournisseurs; en telle sorte que le mariage de Joe était le sujet
de toutes les causeries à la ronde dans le monde de Russell-Square.
C'était l'opinion, bien naturelle d'ailleurs, de mistress Sedley que
son fils manquerait à son rang en épousant la fille d'un artiste.
«Mais mon Dieu, madame, disait respectueusement mistress Blenkinsop,
nous n'étions que des épiciers quand nous nous sommes mariée avec M.
Sedley, alors clerc d'agent de change, et nous n'avions que cinq cents
livres à deux, et nous sommes assez riches maintenant.»
Amélia était entièrement de cette opinion, à laquelle on finit peu à
peu par gagner la bonne mistress Sedley.
M. Sedley restait neutre.
«Laissons Joe épouser celle qu'il voudra, disait-il, ce n'est pas
notre affaire. Cette fille n'a pas de fortune, mistress Sedley n'en
avait pas davantage. Elle paraît réjouie et adroite, elle le mettra
peut-être au pas. Mieux vaut encore celle-là qu'une mistress Sedley
toute noire et une douzaine de petits enfants couleur acajou.»
Tout semblait sourire à la fortune de Rebecca; elle avait pris le
bras de Joseph, comme cela était tout simple, pour aller dîner. Elle
s'était assise à côté de lui sur le siége de la voiture découverte.
C'était un fier gaillard lorsqu'il se trouvait à cette place, plein
d'une dignité majestueuse et conduisant son attelage pommelé. Personne
ne disait mot au sujet du mariage, et cependant la pensée en était
dans toutes les têtes. Il ne manquait plus maintenant que la demande,
et c'est alors que Rebecca sentait bien vivement la privation d'une
mère; une tendre mère qui en dix minutes aurait conduit l'affaire
à bonne fin, et, dans le cours d'une conversation délicate et
confidentielle, aurait amené sur les lèvres timides du jeune homme le
précieux aveu!
Voilà où en étaient les affaires lorsque la voiture traversa le pont
de Westminster. La compagnie arriva sans autre encombre aux jardins
royaux du Vauxhall. Lorsque le majestueux Joseph descendit du fringant
équipage, la foule accueillit sa grosse personne avec un frémissement
de gaieté. Il rougit et porta sur elle un regard fier et hautain en
s'avançant avec Rebecca à son bras. George se chargea d'Amélia, qui
était épanouie comme une rose aux rayons du soleil.
«Tiens, Dobbin, dit George, si tu veux prendre soin des châles et de
toutes les affaires, tu seras un bon garçon.»
Et, pendant qu'il prenait pour lui miss Sedley, et que Joseph se
dirigeait vers les jardins avec Rebecca, l'honnête Dobbin se résignait
à prendre les châles sous son bras et à payer à la porte pour tout le
monde.
Il marchait modestement à leur suite, sans songer à faire à ses amis
la moindre concurrence. Pour ce qui regardait Rebecca et Joseph, il
ne s'en souciait guère. Quant à Amélia, il trouvait en somme qu'elle
était bien ce qu'il fallait pour le brillant George Osborne, et en
voyant cet aimable couple parcourir ces belles promenades, au grand
étonnement et au grand plaisir de la jeune fille, il considérait cette
joie naïve avec une sorte de plaisir paternel. Peut-être aurait-il
désiré avoir quelque chose de plus que le châle à son bras. La foule
souriait en voyant ce jeune officier, un peu gauche à porter tout
cet attirail féminin; mais aucun calcul d'égoïsme ne pouvait venir
à l'esprit de Dobbin. Aurait-il songé à se plaindre tant que son
ami paraissait satisfait? Ce qui est certain, c'est que toutes les
séductions de ce lieu de délices, ces milliers de lampes qui jetaient
le plus vif éclat, ces joueurs de violon en chapeau à cornes, qui
faisaient retentir les plus ravissantes mélodies sous la conque
dorée qui s'élevait au milieu des jardins; ces chanteurs de
romances sentimentales ou comiques, qui charmaient les oreilles; ces
contredanses composées de _cokneys_ et _coknesses_ et exécutées au
milieu du bruit, des cabrioles, des bousculades et des rires; le
signal qui annonçait que Mme Saqui allait faire son ascension dans le
ciel sur une corde roide montant jusqu'aux étoiles; l'ermite que l'on
trouve toujours assis dans son ermitage si bien éclairé; ces sombres
allées si favorables à l'entrevue des jeunes amants; les pots de
porter présentés par des hommes en livrée vieille et râpée, et ces
cabinets tout resplendissants où l'on sert aux joyeux convives des
tranches de jambon presque invisibles: rien de tout cela ne provoquait
la moindre curiosité de la part du capitaine William Dobbin.
Il promenait de tous côtés le châle de cachemire blanc d'Amélia, et
s'était arrêté devant l'estrade des musiciens pendant que mistress
Salmon exécutait la bataille de Borodine, cantate guerrière, composée
contre l'aventurier corse, qui venait d'éprouver dernièrement
des revers contre les Russes. M. Dobbin essaya de fredonner, en
s'éloignant, l'air qu'Amélia Sedley avait chanté dans l'escalier
en venant se mettre à table. Il se mit à rire de lui-même, car, en
vérité, il chantait bien comme un hibou.
Il est bien entendu que nos jeunes gens, ainsi divisés deux par deux,
se firent les plus solennelles promesses de rester ensemble toute la
soirée; mais, au bout de dix minutes, ils se trouvaient déjà séparés.
Les sociétés se perdent au Vauxhall, mais c'est pour se retrouver au
souper, pour se raconter leurs aventures depuis le moment où elles se
sont quittées.
Quelles furent les aventures de M. Osborne et de miss Amélia? Cela est
un secret. Mais soyez assurés qu'ils furent parfaitement heureux
et irréprochables dans leur conduite, et, comme ils avaient eu de
nombreuses occasions de se voir depuis quinze ans, leur tête-à-tête
n'offrait rien de bien particulier ni de bien nouveau.
Mais quand Rebecca et son vaillant cavalier se furent perdus dans
une promenade solitaire où ils ne rencontrèrent guère plus d'une
soixantaine de couples errant de la même façon, ils sentirent tous
deux combien leur position devenait délicate et critique, et miss
Sharp pensa que c'était maintenant ou jamais le moment de provoquer
cette déclaration qui venait expirer sur les lèvres timides de M.
Sedley.
Ils avaient d'abord été au panorama de Moscou, où un gros lourdaud
avait écrasé le pied de miss Sharp; elle en était presque tombée à la
renverse, en poussant un cri de douleur, dans les bras de M. Sedley.
Ce petit accident avait accru la tendresse et la confiance de
notre héros à un tel point qu'il lui avait raconté plusieurs de ses
histoires indiennes redites pour la sixième fois.
«J'aimerais à voir l'Inde, dit Rebecca.
--Vraiment?» dit Joseph de l'accent le plus tendre.
Et on peut affirmer que cette adroite question en préparait une autre
plus tendre encore; sa respiration était toute entrecoupée, toute
haletante, et la main de Rebecca, placée sur son coeur, pouvait en
compter les pulsations fébriles. Mais... ô contre-temps! la cloche
sonna pour le feu d'artifice, et, emportés par le flot impétueux et
irrésistible, nos deux amants furent obligés de suivre le courant de
la foule.
Le capitaine Dobbin avait eu quelque idée de rejoindre la société pour
le souper; car, en réalité, il ne prenait pas une part bien active
aux divertissements du Vauxhall. Il passa à deux reprises devant
le cabinet où se trouvaient maintenant réunis nos deux couples, et
personne ne fit attention à lui. Les couverts étaient mis seulement
pour quatre. Nos amoureux causaient entre eux avec un abandon où
respirait le bonheur, et quant à Dobbin, on paraissait s'en souvenir
aussi peu que s'il n'eût jamais existé.
«Je serais de trop, dit le capitaine en les regardant avec attention;
je ferai mieux d'aller causer avec l'ermite.»
Il s'éloigna de ce tumulte des cris de la foule, du bruit des plats,
pour se rendre à la sombre allée qui conduisait à l'habitation de
carton du fameux ermite. Tout cela n'était pas fort gai pour Dobbin,
et se trouver seul au Vauxhall, j'en ai jugé à mes dépens, est
peut-être le plus désagréable des plaisirs que puisse se donner un
célibataire.
Les deux couples se trouvaient fort bien dans leurs cabinets, où
régnait la plus aimable et la plus libre conversation. Joe était
à l'apogée de sa gloire, donnant ses ordres au garçon avec la plus
grande majesté. Il faisait la salade, débouchait le champagne,
découpait les poulets, mangeait et buvait la plus grande partie de
ce qu'on mettait sur la table. Enfin il insista pour avoir un bol
de _rak-punch_; on ne va pas au Vauxhall sans prendre un bol de
_rak-punch_.
«Garçon, un _rak-punch_.»
Ce bol de rak-punch est la cause de toute cette histoire; pourquoi pas
un bol de rak-punch aussi bien que toute autre chose? N'est-ce pas un
bol d'acide prussique qui fut cause que la belle Rosemonde se
retira du monde? N'est-ce pas un bol de vin qui fut cause de la mort
d'Alexandre le Grand? Ainsi le dit le docteur Lemprière[4]. De même
ce bol de punch eut une grande influence sur les destinées de tous les
principaux personnages de notre roman. Cette influence s'étendit sur
toute leur vie, bien que le plus grand nombre d'entre eux n'y ait même
pas goûté.
[Note 4: Le docteur Lemprière a fait un dictionnaire qui jouit en
Angleterre d'une estime égale à celle qu'a obtenue chez nous le
dictionnaire de M. Bouillet. (_Note du traducteur._)]
Les jeunes dames n'en buvaient point, Osborne ne l'aimait pas. La
première conséquence fut que Joe, ce gros gourmand, avala tout le
contenu du bol; la seconde conséquence fut qu'après avoir avalé tout
le contenu du bol, il éprouva une exaltation qui étonna d'abord, et
de plus faillit avoir des suites désagréables. Il parlait et riait si
fort, qu'il amassa une haie de curieux autour du cabinet, à la grande
confusion de ses innocentes compagnes; puis il se mit à entonner
une chanson, et le fit sur ce ton aigre et insipide particulier aux
ivrognes de bonne compagnie. Sa voix attira tout l'auditoire qui
se pressait naguère autour des musiciens; on le couvrit
d'applaudissements.
«Bravo, mon gros garçon, dit l'un; _encccôre_, Daniel Lambert! et
servez chaud!
--Voilà un gaillard qui ferait bien sur la corde roide, s'écria un
autre farceur, dont la plaisanterie excita chez les dames la plus vive
terreur, et chez M. Osborne la plus grande colère.
--Pour l'amour du ciel, Joe, lui dit-il, levons-nous et partons; et
les deux jeunes femmes se levèrent.
--Arrêtez, ma petite _louloute_,» hurla Joseph, aussi hardi qu'un
lion; et il jeta sa main autour de la taille de Rebecca.
Rebecca se détourna, mais ne put l'éviter. Les éclats de rire
redoublèrent au dehors. Joe continua à boire, à faire l'amour et à
chanter, en clignant de l'oeil et en saluant avec grâce l'auditoire de
son verre: et il engageait tous ceux qui voudraient à venir boire du
punch avec lui.
Osborne se disposait à repousser un monsieur en bottes à revers qui
voulait profiter de l'invitation, et une lutte semblait inévitable,
quand, par le plus grand des bonheurs, un individu du nom de Dobbin,
qui s'était jusque-là promené dans les jardins, s'arrêta devant le
cabinet.
«Place! badauds que vous êtes,» dit le nouvel arrivant.
Il se fraya un passage à travers ces rangs serrés, qui se dissipèrent
devant son chapeau à cornes et sa belliqueuse tournure, et il pénétra
dans le cabinet, en proie à la plus vive agitation.
«Au nom du ciel, Dobbin, où étiez-vous passé?» dit Osborne en
saisissant le châle de cachemire blanc que son ami portait à son bras,
et le roulant autour d'Amélia. Soyez bon à quelque chose: veillez sur
Joe pendant que je conduirai ces dames à la voiture.»
Joe se levait déjà pour s'interposer, mais d'un seul coup de main
Osborne le renvoya tomber sur son siége, et le lieutenant put emmener
les dames en toute sûreté. Joe leur envoya des baisers pendant
qu'elles s'éloignaient, et au milieu de ses hoquets leur cria un
dernier: «Dieu vous bénisse! vous bénisse!» Puis, saisissant la main
du capitaine Dobbin et pleurant à faire pitié, il lui confia le secret
de ses amours.
Il adorait cette jeune personne qui venait de partir; il lui avait
brisé le coeur, oui, par sa conduite, il lui avait brisé le coeur; il
voulait l'épouser le lendemain matin à Saint-Georges, Hanover-Square;
il voulait aller réveiller l'archevêque de Cantorbéry à Lambeth, il
le voulait, et sans retard. Le capitaine Dobbin, profitant de cette
pensée, lui persuada adroitement de sortir des jardins pour se rendre
à Lambeth-Palace, et, quand une fois il l'eut conduit hors des portes,
il fit sans peine monter le tapageur dans un fiacre qui le déposa
sain et sauf à son domicile. George Osborne, sans autre accident,
reconduisit les jeunes filles chez elles; puis, quand la porte se fut
refermée sur elles, en revenant par Russell-Square, il fut pris d'un
fou rire qui laissa tout étonnés les gardiens de nuit.
Amélia regarda son amie avec tristesse, monta avec elle les escaliers,
l'embrassa, puis elles allèrent se coucher sans ajouter une parole.
«C'est demain qu'il viendra faire sa demande, pensa Rebecca: il m'a
appelée la bien-aimée de son coeur; il m'a serré la main en présence
d'Amélia. Bien sûr la demande sera pour demain.»
Amélia le croyait aussi: et j'ose avouer qu'elle pensait également
à la robe qu'elle porterait comme demoiselle d'honneur, aux présents
qu'elle ferait à sa bonne petite belle-soeur, à la cérémonie prochaine
où elle jouerait un des principaux rôles, etc., etc.
Pauvres créatures ignorantes et crédules! que vous connaissez peu
l'effet d'un rak-punch! Quel rapport y a-t-il entre le rack qui se
trouve dans le punch de la nuit, et le rack qui se trouve dans la tête
le lendemain matin? À cette vérité, ajoutez, s'il vous plaît, qu'il
n'y a pas au monde de mal de tête comparable à celui que vous donne
un punch du Vauxhall. Dans l'espace de vingt années, je ne puis me
souvenir que de l'effet de deux verres! deux seulement, sur l'honneur
d'un gentilhomme! Et Joseph Sedley, atteint d'une maladie de foie,
avait englouti au moins un litre de cette abominable liqueur.
Le jour suivant, que Rebecca espérait voir se lever sur sa fortune,
trouva Sedley poussant les lamentations d'un homme à l'agonie, telles
que la plume se refuse à les retracer. L'eau de Seltz n'étant pas
encore inventée, la bière blanche, le croirait-on? était la seule
boisson qui pût apaiser la fièvre que lui avait donnée l'orgie de la
nuit précédente. George Osborne trouva l'ex-receveur de Boggley-Wollah
ayant auprès de lui ce breuvage adoucissant, et occupé à geindre
sur un sofa. Dobbin était déjà dans la chambre, donnant des soins
empressés à cette victime de la nuit dernière. Les deux officiers,
après avoir jeté un regard sur le buveur de punch maintenant hors
de combat, échangèrent du coin de l'oeil un signe d'intelligence qui
n'avait rien de très-compatissant. Le valet même de Sedley, homme de
l'étiquette la plus irréprochable, aussi grave et silencieux qu'un
entrepreneur de pompes funèbres, eut de la peine à faire bonne
contenance en regardant son maître infortuné.
«Je n'ai jamais vu M. Sedley en fureur comme cette nuit, dit-il tout
bas à Osborne, pendant que ce dernier montait l'escalier. Il voulait
battre son cocher, monsieur. Le capitaine a été obligé de le monter
dans ses bras, comme un enfant.»
Un sourire passager effleura les traits de maître Brush pendant
qu'il parlait, mais ils retombèrent bientôt dans leur impassibilité
ordinaire; en même temps, il ouvrait la porte et annonçait:
«M. Hosbin!
--Comment vous trouvez-vous, Sedley? dit le jeune visiteur,
n'avez-vous point d'os rompus? il y a en bas un cocher qui a l'oeil
tout noir et la tête tout enveloppée. Il parle de vous citer en
justice.
--Que voulez-vous dire avec la justice? demanda Sedley d'une voix
mourante.
--Oui, pour l'avoir battu cette nuit, n'est-ce pas, Dobbin? Vous
l'avez poussé, mon cher, aussi rudement qu'aurait pu faire Molyneux.
Le gardien de nuit dit qu'il n'a jamais vu un pauvre diable renversé
aussi rudement. Demandez à Dobbin.
--Oui, vous avez eu une bourrade avec le cocher, dit le capitaine
Dobbin, et vous l'avez assommé de coups.
--Et l'homme du Vauxhall à l'habit blanc! Ah! Joe, comme vous l'avez
bousculé; et ces pauvres femmes, comme elles criaient: c'était plaisir
que de vous voir. J'ai cru que vous autres gens du civil n'aviez pas
de courage; mais je ne me mettrai jamais sur votre route quand vous
serez dans les vignes du Seigneur, mon gaillard.
--Oui, je crois que je suis bien terrible lorsqu'on m'excite,» dit
Joseph dans son sofa avec une grimace d'une tristesse si burlesque,
que la politesse du capitaine ne put y résister plus longtemps, et que
lui et Osborne partirent d'un éclat de rire.
Osborne, qui n'était pas fort aise qu'un membre de la famille dans
laquelle il allait entrer, lui, George Osborne du ***e régiment,
consentit à une mésalliance avec une petite fille de rien, une
aventurière de gouvernante, profita de l'état de faiblesse où il
voyait réduit le héros du Vauxhall et commença ainsi l'attaque:
«Vous souvient-il de votre chanson d'hier?
--Laquelle? demanda Joe.
--Une chanson sentimentale, après laquelle vous avez appelé Rosa....
Rebecca, je ne me rappelle déjà plus son nom, vous savez bien cette
petite amie d'Amélia, _votre petite louloute_.»
Et, saisissant la main de Dobbin, il répéta la scène de la veille,
pour le plus grand supplice de celui qui y avait joué le principal
rôle, et en dépit de tous les efforts du bon Dobbin pour éveiller en
lui un peu de pitié.
«Pourquoi l'aurais-je épargné, répondit Osborne aux remontrances de
son ami, quand il quitta l'invalide, le laissant entre les mains du
docteur Glober. De quel droit se donne-t-il ces airs protecteurs et
nous fait-il montrer au doigt au Vauxhall? Quelle est cette petite
institutrice qui le provoque de l'oeil pour se faire aimer de lui?
Ma foi! la famille n'est pas déjà si noble, sans la compter! Une
gouvernante, c'est fort bien, mais j'aime mieux autre chose pour
belle-soeur. J'ai des idées libérales mais j'ai aussi une juste mesure
d'amour-propre, et je sais ce que je dois à mon rang; quant à elle,
qu'elle ne sorte pas du sien. Je veillerai de près sur ce grand
fanfaron de nabab, et je l'empêcherai de se faire encore plus fou
qu'il n'est. Aussi lui ai-je dit de se tenir en garde contre toutes
les manoeuvres de la petite.
--Sans doute, dit Dobbin avec un air qui démentait ses paroles,
personne ne peut savoir mieux que vous que vous avez toujours été
parmi les tories, et que votre famille est l'une des plus vieilles de
l'Angleterre; mais....
--Venez avec moi voir ces demoiselles, et faites l'amour pour votre
compte à miss Sharp,» dit le lieutenant en interrompant son ami; mais
le capitaine Dobbin refusa d'accompagner Osborne dans sa visite aux
dames de Russell-Square.
En apercevant dans la maison des Sedley deux têtes qui faisaient le
guet à deux étages différents, Osborne ne put s'empêcher de rire.
Le fait est que miss Amélia était à sa fenêtre, interrogeant de l'oeil
avec la plus grande anxiété le côté du square qui lui faisait face, et
où habitait M. Osborne, dans l'espérance de découvrir le lieutenant;
et miss Sharp, de la chambre à coucher située au second étage,
s'était mise en observation, comptant bien voir apparaître la masse
respectable qui avait nom Joseph.
«Ma soeur Anne est à sa tour, dit Osborne à Amélia, mais elle ne voit
rien venir.»
Et, tout joyeux de sa plaisanterie, il prit un malin plaisir à
dépeindre en termes grotesques à miss Sedley le fâcheux état de son
frère.
«George, c'est très-mal à vous de rire,» lui dit-elle avec un air de
reproche.
Mais George n'en continua que de plus belle en présence de sa mine
contrite et désappointée, et persista à croire que sa plaisanterie
était des plus divertissantes. Lorsque miss Sharp descendit, il la
railla beaucoup au sujet de l'effet que ses charmes avaient produit
sur le gros employé de la compagnie des Indes.
«Ah! miss Sharp, si vous aviez pu le voir ce matin, dit-il, vagissant
dans sa robe de chambre à ramages et se tordant sur son sofa, si vous
l'aviez vu tirant la langue à son apothicaire Glauber....
--Voir qui? dit miss Sharp.
--Qui? comment! qui! mais ce ne peut être que le bon capitaine Dobbin,
dont nous nous sommes si vivement préoccupés la nuit dernière.
--Ah! nous nous sommes bien mal conduits avec lui; dit Emmy toute
rougissante; en effet, je l'avais.... complétement oublié.
--Oh! pour cela, c'est vrai, s'écria Osborne redoublant ses éclats de
rire; et puis on ne peut pas toujours penser à Dobbin, n'est-ce pas,
Amélia? n'est-ce pas, miss Sharp?
--Si ce n'est quand il a renversé son verre sur la table, répliqua
miss Sharp d'un air sec et avec un mouvement d'impatience; je n'ai pas
pris garde un seul moment à l'existence du capitaine Dobbin.
--C'est bon, miss Sharp, je le lui dirai,» répondit Osborne.
Comme il parlait, miss Sharp sentit naître en elle un sentiment de
défiance et de haine pour ce jeune officier, sans qu'il pût s'en
douter le moins du monde. «Peut-être veut-il s'amuser à mes dépens,
pensa Rebecca; peut-être m'a-t-il tournée en ridicule auprès de
Joseph; peut-être a-t-il renouvelé ses terreurs. Et l'autre ne viendra
pas.»
Un nuage passa sur ses yeux et son coeur battit plus vite.
«Vous plaisantez toujours, dit-elle avec un sourire aussi ingénu
qu'elle put le prendre; vous avez beau jeu, monsieur George, je n'ai
personne ici pour me défendre.»
George Osborne, pendant qu'elle s'éloignait et qu'Amélia le grondait
du regard, éprouva un léger regret d'avoir mal à propos chagriné cette
pauvre créature, d'ailleurs si à plaindre; mais bientôt il reprit:
«Ma chère Amélia, vous êtes trop bonne, trop indulgente; vous n'avez
pas encore comme moi l'expérience du monde. Il faut que votre petite
amie miss Sharp apprenne à rester à sa place.
--Pensez-vous que Joseph....
--Sur ma parole, ma chère; je n'en sais rien; il peut le faire comme
ne pas le faire, je ne suis pas son maître. Mais je sais seulement
que c'est un garçon très-léger, très-vain, et qu'il a mis dans une
très-désagréable et très-fausse position ma chère petite louloute.»
Il se remit à rire d'une façon si drôle qu'Emmy ne put s'empêcher de
rire avec lui.
Joe ne vint pas de toute la journée. Mais cela inquiétait peu Amélia,
car la petite diplomate avait envoyé le groom aide de camp de maître
Sambo, à la maison de son frère, pour lui demander un livre qu'il lui
avait promis et s'informer de ses nouvelles. Il fut répondu par le
valet de Joe, M. Brush, que l'indisposition de son maître le retenait
au lit, et que le docteur était en ce moment auprès de lui. «Il
viendra demain,» pensa-t-elle. Mais elle ne se sentait point le
courage de rien dire à ce sujet à Rebecca, et cette jeune personne
elle-même ne fit aucune allusion à cette affaire dans toute la soirée
qui suivit la nuit passée au Vauxhall.
Le lendemain cependant, comme les jeunes dames assises sur le sofa
s'occupaient à travailler, à écrire des lettres ou à lire des romans,
Sambo entra dans la pièce avec son air d'empressement habituel; il
portait un paquet sous le bras et une lettre sur un plateau.
«Une lettre de M. Joseph pour mademoiselle,» dit Sambo.
Amélia l'ouvrit tout en tremblant.
Voici ce qu'elle disait:
«Ma chère Amélia,
«Je vous envoie _l'Orphelin de la Forêt_. Je me sentais trop mal
pour aller vous voir hier et aujourd'hui. Je quitte la ville pour
Cheltenham. Excusez-moi, si c'est possible, auprès de l'aimable
miss Sharp de ma conduite au Vauxhall. Priez-la de me pardonner et
d'oublier tout ce que je lui ai dit dans l'excitation de ce fatal
souper. Dès que je me sentirai mieux, car ma santé est fort ébranlée,
j'irai passer quelques mois en Écosse.
«Votre bien affectionné,
«JOE SEDLEY.»
C'était l'arrêt de mort, tout était perdu. Amélia n'osait regarder la
pâle figure et les yeux enflammés de Rebecca. Elle laissa tomber la
lettre sur les genoux de son amie; puis, sortant de la pièce, elle
alla se réfugier dans sa chambre, où son petit coeur éclata en
sanglots.
Blenkinsop l'intendante l'y suivit pour lui prodiguer ses
consolations; Amélia, en épanchant ses larmes dans son sein, reprit un
peu de courage.
«Ne vous laissez pas abattre, mademoiselle; je n'aurais pas voulu
vous le dire, mais personne de la maison ne l'a aimée, excepté au
commencement. Je l'ai vue, de mes propres yeux vue, lisant les lettres
de votre maman. Pinner dit qu'elle est toujours à fouiller dans votre
boîte à bijoux et dans vos tiroirs, et dans les tiroirs de tout le
monde. Elle est sûre qu'elle a mis votre ruban blanc dans sa malle.
--Je le lui ai donné, je le lui ai donné,» répondit Amélia.
Mais cela ne modifia en rien l'opinion de mistress Blenkinsop sur miss
Sharp.
«Voyez-vous, Pinner, je ne me fie pas à toutes ces gouvernantes qui ne
sont ni chien ni loup. Elles se donnent les airs et les allures de nos
grandes dames, et souvent elles ne sont pas mieux payées que vous et
moi.»
Il était désormais évident pour tous les habitants de la maison,
excepté pour la pauvre Amélia, que Rebecca devait partir; et grands et
petits, toujours à l'exception d'une seule personne, pensaient que ce
départ devait avoir lieu dans le plus bref délai. Cette bonne jeune
fille bouleversa tous les tiroirs, toutes les armoires, tous les sacs,
passa en revue ses robes, fichus, colifichets, chiffons, dentelles,
soieries et falbalas, choisissant une chose, puis l'autre, puis encore
une autre, pour en faire un petit paquet pour Rebecca. Puis, allant
trouver son père, ce généreux commerçant de la Cité, qui lui avait
promis autant de guinées qu'elle avait d'années, elle pria de donner
cet argent à sa chère Rebecca, qui en avait besoin, tandis qu'elle ne
manquait de rien.
George Osborne lui-même fut mis à contribution, et il ne se fit pas
prier. Il alla à Bond-Street acheter le plus joli chapeau, le plus
élégant spencer.
«Voilà le présent que George vous fait, ma chère Rebecca, dit Amélia
toute fière. Qu'il a bon goût! il n'y en a pas un comme lui.
--Il n'y en a pas un, répondit Rebecca. Je lui suis bien
reconnaissante!»
Dans le fond de son coeur elle se disait: «C'est George Osborne qui a
empêché mon mariage.» Aussi elle aimait George Osborne en conséquence.
Elle fit ses paquets de la meilleure grâce du monde, et accepta tous
les jolis petits présents d'Amélia, après y avoir mis tout juste ce
qu'il fallait d'hésitation et de résistance. Elle ne manqua pas de
jurer à mistress Sedley une éternelle reconnaissance, tout en se
gardant bien d'importuner cette bonne dame qui se trouvait un peu
décontenancée et avait l'air de vouloir l'éviter. Elle baisa la main
de M. Sedley, et lui demanda la permission de le considérer à l'avenir
comme son meilleur ami, son plus sûr protecteur. Il y avait quelque
chose de si touchant dans toute sa personne, que M. Sedley fut sur
le point de lui donner un mandat de vingt livres. Mais il réprima sa
sensibilité, et comme la voiture l'attendait pour l'emmener dîner, il
s'éloigna en jetant à Rebecca un: «Dieu vous protége, mon enfant!
Vous aurez toujours ici une place quand vous viendrez à la ville; ne
l'oubliez pas.... James, à Mansion House.»
Enfin arriva le moment de la séparation pour les deux amies.
Après une scène où l'une prit son rôle au sérieux et l'autre le joua
en comédienne accomplie; après les plus tendres caresses, les larmes
les plus pathétiques, où le flacon à vinaigre ainsi que les meilleurs
sentiments du coeur purent trouver leur place, Rebecca et Amélia se
séparèrent, la première jurant à son amie de l'aimer toute sa vie et
encore au delà.
CHAPITRE VII.
Crawley de Crawley-la-Reine.
Parmi les noms en C les plus respectés inscrits sur l'_Annuaire de
la cour_, l'an de grâce 18..., était celui de _Crawley (sir Pitt),
baronnet, Great-Gaunt-Street et Crawley-la-Reine dans le Hants_. Ce
nom honorable figurait aussi, depuis plusieurs années, accolé à
ceux de tous ces dignes candidats qui vont à tour de rôle quêter le
suffrage des électeurs.
À propos du bourg de Crawley-la-Reine, on raconte que la reine
Elisabeth, dans une de ses tournées, s'arrêta à Crawley, pour y
déjeuner. L'excellente bière de l'Hampshire, que lui présenta le
Crawley d'alors, beau gaillard à longue barbe et au jarret d'acier,
la mit en si belle humeur qu'elle octroya au bourg de Crawley le
droit d'envoyer à l'avenir deux membres au parlement. En souvenir de
l'illustre visiteuse, ce pays reçut le nom de Crawley-la-Reine, et il
l'a conservé jusqu'à ce jour. Par un effet des changements causés par
le temps, des vicissitudes produites par les siècles dans les empires,
les cités et les bourgs, Crawley-la-Reine n'avait pas cessé d'être
aussi populeux qu'à l'époque de la reine Beth, et finissait par
tomber dans la catégorie dite des bourgs-pourris. Toutefois, sir Pitt
Crawley, avec son gros bon sens et sa rhétorique ordinaire, avait bien
soin de répéter:
«Pourri! tant qu'on voudra; il ne m'en rapporte pas moins quinze cents
bonnes livres par an!
Sir Pitt Crawley, ainsi appelé du nom de son illustre homonyme à la
chambre des communes, était fils de Walpole Crawley, premier baronnet,
dispensateur des sceaux et parchemins sous le règne de Georges II. À
l'exemple de tant d'honnêtes confrères de cette époque, il encourut
l'accusation de péculat. Walpole Crawley, chose presque superflue à
dire, était fils de John Churchill Crawley, du nom de l'un des plus
fameux capitaines du règne de la reine Anne. L'arbre généalogique
pendu dans la grande salle de Crawley-la-Reine mentionne en outre
Charles Stuart, fils de Crawley surnommé le Décharné, le Crawley
contemporain de Jacques Ier, et enfin le Crawley de la reine
Elisabeth, représenté à la tête du tableau en barbe et en cuirasse. De
son gilet part, suivant l'usage, le tronc nobiliaire où s'étalent
les noms illustres ci-dessus énumérés. Tout à côté du nom de sir Pitt
Crawley, le baronnet dont il est question dans ce chapitre,
s'alignent les noms de son frère, le révérend Bute Crawley, recteur de
Crawley-Snailby, et de différents autres descendants, tant mâles que
femelles, de la famille des Crawley.
Sir Pitt avait d'abord épousé Griselle, sixième fille de Mungo Binkie,
lord Binkie, et cousine en conséquence de M. Dundas. Elle l'avait
rendu père de deux fils: Pitt, ainsi nommé non pas tant en l'honneur
de son père qu'en celui de notre bien-aimé et fameux ministre, et
Rawdon Crawley, appelé comme le favori du prince de Galles, si vite
oublié par S. M. Georges IV. Quelques années après le trépas de
milady, sir Pitt conduisit à l'autel Rosa, fille de M. G. Grafton de
Mudbury. Cette nouvelle épouse lui donna deux filles, qui, pour
leur plus grand avantage, allaient avoir miss Rebecca Sharp pour
gouvernante. Notre jeune institutrice se trouvait donc au milieu d'une
famille rehaussée, comme on l'a pu voir, par d'assez nobles alliances.
Bientôt sa diplomatie allait avoir à s'évertuer sur un théâtre plus
digne d'elle que le centre modeste de Russell-Square.
La lettre d'avis qui l'appelait auprès de ses élèves lui vint sous une
enveloppe qui n'était plus d'une entière fraîcheur. Elle était ainsi
conçue:
«Sir Pitt Crawley prie miss Sharp et _ses bas gages_ d'être _issis_
mardi, car _je m'en vas_ à Crawley-la-Reine demain matin de _bonheur_.
«Great-Gaunt-Street.»
Rebecca avait beau interroger ses souvenirs, elle ne se rappelait
point avoir vu de baronnet; aussi, après ses adieux à Amélia et le
temps de se frotter les yeux avec son mouchoir, cérémonie qui dura
tout juste assez pour permettre à la voiture de dépasser le coin de
la rue, elle mit son esprit au supplice pour se faire une idée de la
tournure que pouvait avoir un baronnet.
«Je voudrais bien savoir s'il porte un crachat, pensa-t-elle.
Peut-être le droit de porter des crachats appartient-il aux lords
seuls. Toujours, il aura une mise recherchée, quelque costume de cour.
Il porte sans doute des manchettes et doit avoir un oeil de poudre
dans les cheveux. Je le vois d'ici avec son air de hauteur; je serai
assurément traitée par lui avec le dernier mépris. Il faut encore
prendre mon mal en patience, car au moins je serai mêlée à des gens de
bonne société, et non plus à cette petite bourgeoisie si vulgaire dans
son genre.»
Puis, pensant à Joseph et à ses amis de Russell-Square, elle
empruntait la philosophie du renard de la fable devant une treille
trop élevée.
Après avoir passé Shiverly-Square, la voiture s'arrêta dans
Great-Gaunt-Street, devant une grande et sombre maison, encaissée
entre deux autres d'aussi lugubre apparence. Chacune portait un
écusson au-dessus de la principale croisée, comme on en voit presque
toujours aux maisons de Great-Gaunt-Street, où la mort, sans doute
attirée par la tristesse du lieu, semble avoir élu domicile à
perpétuité. Les volets des fenêtres du premier étage étaient fermés;
ceux de la salle à manger, à moitié entr'ouverts, laissaient voir de
vieux journaux enveloppant précieusement les cuivres des fenêtres.
John le cocher, envoyé seul pour conduire la voiture et peu soucieux
de descendre pour aller sonner, réclama ce service d'un petit gamin
qui passait. La sonnette s'ébranla, une tête se montra aux volets
entre-bâillés de la salle à manger, et la porte s'ouvrit pour laisser
passer un homme en culotte de drap commun, en grosses guêtres, avec
une vieille veste tachée, une vieille cravate d'une couleur équivoque,
enroulée autour d'un cou velu, ayant la tête chauve et lisse, une face
rubiconde et niaise, des yeux gris et brillants, une bouche toujours
grimaçante.
«Est-ce ici la maison de sir Pitt Crawley? demanda John de son siége.
--Oui, dit l'homme de la maison avec un signe affirmatif.
--Avancez ici pour enlever ces paquets, dit John.
--Enlevez-les vous-même, dit le portier.
--Vous ne voyez donc pas que je ne puis laisser mes bêtes? Allons,
allons, mon brave, la main à la besogne; la demoiselle vous donnera
quelque chose pour la peine,» dit John avec un gros rire.
Miss Sharp ne pouvait prétendre aux égards de cet homme; ses rapports
avec la famille des Sedley allaient en rester là, et les domestiques
n'avaient rien reçu d'elle à son départ.
Le bonhomme chauve sortit les mains des poches de sa culotte; puis,
obéissant à l'injonction du cocher, il chargea la malle de miss Sharp
sur son épaule et l'entra dans la maison.
«Prenez encore ce panier et ce châle, et ouvrez-moi la porte, dit
miss Sharp en descendant de voiture toute courroucée. Quant à vous,
j'écrirai à M. Sedley pour l'informer de votre conduite, dit-elle au
cocher.
--Ne soyez pas méchante, ma petite dame, répondit le domestique; vous
n'avez rien oublié, n'est-ce pas? Et les robes de mam'zelle Mélia,
les avez-vous aussi? Elles devaient revenir à la femme de chambre.
J'espère qu'elles seront à votre taille. Fermez la porte, Jim. C'est
pas d'elle qu'on peut attendre quéque chose, continua John en faisant
avec son pouce un geste démonstratif du côté de miss Sharp. Une belle
emplette pour vous, en vérité, une belle emplette!»
Et en parlant ainsi, le cocher fouetta ses chevaux. En réalité, il
nourrissait de tendres sentiments pour la femme de chambre, et il
enrageait de la voir frustrée de ses petits profits.
En entrant dans la salle à manger, sous la conduite du personnage en
guêtres, Rebecca trouva à l'appartement l'air de deuil qu'ils prennent
tous quand leurs nobles habitants disent adieu à la ville. Les pièces
semblent alors pousser la fidélité jusqu'à pleurer l'absence de leurs
maîtres. Un tapis de pied roulé sur lui-même cachait son air boudeur
sous le buffet. Les tableaux voilaient leur face sous de vieilles
enveloppes de papier gris. La lampe pendait au plafond, se dérobant
aux yeux dans un vieux sac de toile grise, et les rideaux des croisées
disparaissaient sous des housses de toutes les paroisses. Du fond de
son coin sombre, le buste en marbre de sir Walpole Crawley contemplait
la nudité du plancher et les chenets huilés pour prévenir la rouille.
Sur la cheminée, des étuis veufs de cartes à jouer; l'étagère poussée
derrière le tapis; les chaises les pieds en l'air et rangées contre
le mur; à l'opposé de la statue, dans un coin non moins sombre, sur
un petit guéridon, gisait une gaine à couteau, tout écorchée, dont la
forme attestait l'antiquité.
Deux chaises de cuisine, une table ronde, une pelle et des pincettes
se groupaient autour du foyer, où un poêlon chauffait aux tièdes
clartés d'un feu mourant. On voyait sur la table à côté d'un morceau
de pain et de fromage, un chandelier en fer-blanc et un peu de porter
dans un cruchon.
«Vous avez dîné, sans doute? Ceci serait peut-être trop long pour
votre estomac; voulez-vous une goutte de bière?
--Où est sir Pitt Crawley? demanda miss Sharp avec un air de majesté.
--Hi! hi! c'est moi qui _est_ sir Pitt Crawley. Vous me devez un bon
pourboire pour votre bagage. Hi! hi! demandez à mistress Tinker si
je ne le suis pas. Mistress Tinker, je vous présente miss Sharp.
Mademoiselle la gouvernante, voici ma femme de ménage, ho! ho!»
La personne répondant au nom de mistress Tinker fit au même instant
son apparition dans la chambre; elle apportait la pipe et le tabac
demandés une minute avant l'arrivée de miss Sharp; elle remit le tout
entre les mains de sir Pitt, qui s'assit au coin du feu.
«Et les liards? demanda-t-il; je vous ai donné trois pièces de six
liards. Vous avez à me rendre, vieille Tinker!
--Voilà, répliqua mistress Tinker, lui jetant sa monnaie. Être
baronnet pour liarder de la sorte!
--Un liard par jour, cela fait sept schellings par an, répondit
le maître de céans; sept schellings par an font l'intérêt de sept
guinées. Comptez par liards, vieille Tinker, et vous verrez bientôt
arriver les guinées.
--C'est bien sir Pitt Crawley à ne pas vous y tromper, ma jeune dame;
il n'y en a pas un comme lui pour regarder de si près aux liards, dit
mistress Tinker d'un air maussade. D'ici à peu vous connaîtrez encore
mieux l'homme.
--Et vous ne m'en aimerez pas moins, miss Sharp, dit le vieux
gentilhomme d'un air presque poli; je suis juste avant d'être
généreux.
--Il n'a de sa vie fait cadeau d'un liard, bougonna la Tinker.
--Et n'en a nulle envie pour l'avenir: c'est contre mes principes.
Allez chercher une chaise à la cuisine, Tinker, si vous avez envie de
vous asseoir, et puis nous dirons un mot au souper.»
En attendant, le baronnet plongea sa fourchette dans la poêle et en
retira un morceau de tripe et un oignon; et, après un partage fait
avec la plus scrupuleuse équité, il prit, sa portion, ainsi que
mistress Tinker.
«Vous voyez, miss Sharp, quand je ne suis pas ici, je paye à Tinker
ses frais de nourriture; mais, quand je suis à la ville, elle dîne
avec la famille. Ah! ah! je suis bien aise, mademoiselle, que vous
n'ayez pas faim, pas vrai, Tink?»
Et ils attaquèrent à belles dents leur frugal repas.
Après le souper, sir Pitt Crawley se mit à fumer sa pipe; quand il fit
tout à fait noir, il plaça un bout de chandelle sur un brûle-tout, et
tirant d'une poche sans fond une liasse formidable de dossiers, il se
mit à les lire et à les mettre en ordre.
«Je suis ici pour des affaires de loi, ma chère, et voilà ce qui me
procure le plaisir d'avoir demain une si jolie compagne de voyage.
--Il est toujours avec des procès, dit mistress Tinker en se versant à
boire.
--Buvez et ne vous gênez pas, dit le baronnet. Oui, ma chère, Tinker
dit vrai, j'ai perdu et gagné plus de procès qu'aucun homme en
Angleterre. Jetez les yeux sur ceci: _Crawley, baronnet, contre
Snaffle_. J'en aurai raison ou j'y perdrai mon nom de Pitt
Crawley.--_Podder et Ce, contre Crawley, baronnet_;--_les contrôleurs
de la commune de Snailby contre Crawley, baronnet_. Qu'ils prouvent
donc que c'est du domaine public, je les en défie; ce terrain est bien
à moi; il n'appartient pas plus à la commune qu'à vous ou à Tinker
que voilà. Je les mettrai _à quia_, quand il devrait m'en coûter mille
guinées. Regardez un peu ces papiers; il ne tient qu'à vous, si
le coeur vous en dit, ma très-chère; avez-vous une belle main
pour écrire? Je vous mettrai en réquisition quand nous serons à
Crawley-la-Reine, miss Sharp. Maintenant que la douairière est morte,
j'ai besoin d'un aide.
--Elle ne valait pas mieux que lui, reprit la Tinker; elle était
toujours en chicane avec ses fournisseurs; en quatre ans, elle a
congédié quarante-huit domestiques.
--Elle était donc avare, très-avare? dit l'orpheline d'un ton de
naïveté.
--Pour moi c'était une perle; elle me sauvait un homme d'affaires.»
La conversation continua assez longtemps sur ce ton confidentiel,
au grand amusement de la nouvelle arrivée. Bonnes ou mauvaises, les
qualités de sir Pitt Crawley étaient mises par lui dans tout leur
jour, sans qu'il cherchât le moins du monde à les déguiser. Il ne
tarissait pas sur son compte, tantôt faisant usage du patois de
l'Hampshire dans toute sa rudesse et sa vulgarité, et tantôt adoptant
le langage de l'homme du monde. Enfin, on se souhaita le bonsoir,
après recommandation à miss Sharp d'être prête le lendemain à cinq
heures du matin.
«Vous coucherez cette nuit avec Tinker, lui dit-il; c'est un grand lit
où l'on peut tenir deux: lady Crawley y est morte. Bonne nuit!»
Sir Pitt se retira après ce compliment, et la très-solennelle
Tinker, le chandelier à la main, ouvrit la marche à travers de grands
escaliers en pierre, de longues enfilades de salons immenses dont
toutes les serrures étaient recouvertes de papier; elle arriva enfin
à la chambre où lady Crawley s'était endormie du dernier sommeil.
L'aspect de cette pièce avait quelque chose de si funèbre et de si
triste que non-seulement on était disposé à croire que lady Crawley y
avait rendu le dernier soupir, mais que le fantôme de la pauvre
dame n'avait pas cessé de l'habiter. Rebecca allait et venait dans
l'appartement avec un entrain des plus joyeux. Elle avait déjà sondé
les profondeurs des placards, des cabinets, des armoires; elle ouvrait
les tiroirs fermés, passait en revue les affreux tableaux suspendus
aux murs et tous les objets de toilette, tandis que la femme de
chambre s'occupait à dire ses prières.
«Je ne voudrais pas m'endormir dans le lit que voici sans avoir la
conscience en repos, mademoiselle, dit la vieille servante.
--Il y a dans cette chambre, reprit Rebecca, de quoi nous loger avec
une demi-douzaine de revenants. Contez-moi donc tout ce que vous savez
sur lady Crawley, sir Pitt Crawley et tous les autres, ma _chère_
mistress Tinker.»
Mais la vieille Tinker n'était pas une personne à se laisser tirer les
vers du nez par des questions en l'air. Elle intima à miss Sharp que
le lit était fait pour dormir et non pour causer; et bientôt, du coin
où elle reposait, s'éleva un ronflement comme il n'en peut sortir que
d'une conscience irréprochable. Rebecca resta éveillée longtemps, fort
longtemps; elle pensait au lendemain, au nouveau monde qui s'ouvrait
devant elle, aux chances de succès qu'elle y trouverait. La chandelle,
placée dans la cuvette, jetait une dernière lueur avant de s'éteindre;
la cheminée projeta une ombre épaisse sur la moitié d'un canevas
_pour marquer_, ouvrage, sans doute, de la feue milady, précieusement
encadré, et sur deux portraits de famille représentant deux jeunes
garçons l'un en habit de collége, l'autre en veste rouge de soldat. Au
moment de s'endormir, miss Sharp se demanda auquel elle devait rêver.
À quatre heures, par une matinée d'été assez brillante pour donner
un aspect joyeux même aux sombres murailles de Great-Gaunt-Street, la
fidèle Tinker éveilla sa compagne de lit et l'avertit de se préparer
pour le départ; puis tirant les verroux du vestibule, et ouvrant la
grande porte dont les gonds firent par un long grincement tressaillir
les échos endormis de la rue, elle se dirigea vers Oxford-Street, et
prit un fiacre à la station de l'endroit. Il est inutile d'entrer dans
des détails sur le numéro de la voiture ou de constater que le cocher
était venu de grand matin dans le voisinage de Swallow-Street avec
l'espoir de trouver quelque jeune viveur au pas chancelant, qui
ayant besoin de l'assistance de son véhicule pour rentrer chez lui le
payerait avec la générosité de l'ivresse.
Inutile de dire que si le cocher caressait cette espérance, il eut à
se détromper grandement. Car le digne baronnet qu'il voiturait dans
sa boîte jusqu'à la Cité ne lui donna pas un sou en sus du prix de
la course. Le pauvre John eut beau crier et tempêter, jeter dans le
ruisseau les coffres de miss Sharp et jurer qu'il en appellerait aux
tribunaux pour se faire payer son dû.
«Songez-y à deux fois, dit l'un des valets d'écurie, vous avez à faire
à sir Pitt Crawley.
--Entends-tu, Joe, cria le baronnet d'un air approbateur; je voudrais
bien voir un homme qui oserait me faire aller!
--Et moi aussi! dit Joe en bougonnant entre ses dents et en chargeant
les bagages du baronnet sur la voiture.
--Gardez le siége pour moi, conducteur, cria le membre du parlement au
cocher.
--Oui, sir Pitt, répliqua celui-ci la main au chapeau et la rage
dans le coeur, car il avait promis cette place à un jeune étudiant de
Cambridge, dont il aurait eu au moins une couronne de pourboire. Miss
Sharp avait pris une place à l'intérieur de la voiture qui allait la
transporter dans un monde nouveau.
Comment le jeune étudiant de Cambridge étendit cinq vêtements sur ses
genoux et se mit en frais, lorsque la petite miss Sharp obligée de
quitter l'intérieur, vint prendre place à côté de lui; comment il la
couvrit d'un de ses paletots, et finit par reprendre toute sa belle
humeur;
Comment le monsieur asthmatique et la vieille précieuse qui jurait à
tout propos sur son honneur, qu'auparavant elle n'avait jamais voyagé
en voiture publique (il y avait toujours quelqu'une de ces dames dans
les voitures publiques du temps, hélas! où elles existaient encore,
car où sont-elles passées aujourd'hui?) et la grosse veuve avec
sa bouteille de brandy prirent successivement leur place sur les
banquettes de l'intérieur;
Comment le conducteur leur demanda à tous de l'argent et recueillit
six sous du monsieur asthmatique et cinq liards crasseux de la grosse
veuve;
Comment la voiture se mit enfin en route et traversa les sombres
ruelles d'Aldersgate, fit trembler en passant les vitraux de
Saint-Paul, franchit avec rapidité l'entrée des étrangers à
Fleet-Market qui, avec Exeter-Change, appartient désormais au monde
des souvenirs;
Comment on passa l'Ours blanc de Piccadilly, tandis qu'on voyait
flotter un voile de brouillard sur les jardins de Knightsbridge;
Comment on laissa derrière soi Turnham-Green, Brentford et Bagshot;
Il n'est pas besoin de le dire ici.
Celui qui écrit ses lignes ayant, dans ses jeunes années, parcouru
cette route enchanteresse par une radieuse et belle matinée, y ramène
sa pensée avec un sentiment de regret et de plaisir. Où est-elle
maintenant cette route avec le plaisant chapitre des accidents de
voyage? Il n'y a plus de Chelsea ou de Greenwich pour les vieux
et honnêtes cochers à la trogne rougie? Où sont-ils passés, je le
demande, tous ces joyeux compagnons? Le vieux Welder est-il vivant ou
mort? Et les garçons d'auberge avec leurs hôtels où l'on vous offrait
le boeuf froid servi à la hâte? Et ce palefrenier stupide avec son nez
bleu et gelé, son seau à l'anse criarde, où a-t-il passé? où sont ses
descendants? Pour tous ces grands génies en jupons qui écrivent des
nouvelles à l'intention des enfants de notre bien-aimé lecteur, ces
hommes et ces choses passeront à l'état de légende, comme l'histoire
de Ninive, de Coeur-de-Lion ou de Jean-Paul Chopart. Pour eux, la
diligence va usurper la place des châteaux enchantés; un attelage de
quatre chevaux bais ne prêtera pas moins au merveilleux que Bucéphale
et l'Hippogriffe. Ah! comme leur poil était brillant quand les garçons
d'écurie leur enlevaient la couverture! comme ils s'élançaient avec
ardeur sur la route! comme leur queue était belle à voir frissonner,
leurs flancs à voir fumer quand, au terme du relais, ils rentraient
dans la cour d'auberge avec la dignité du devoir accompli! Hélas! nous
n'entendrons plus les notes joyeuses et fausses du conducteur lorsque
les portes s'ouvraient à minuit pour laisser passer sa voiture? Mais
où nous emporte en ce moment l'omnibus de Trafalgar?
Puis.... Mais, sans nous arrêter aux mille incidents de la route,
nous irons tout droit à Crawley-la-Reine, pour savoir comment va s'y
trouver miss Rebecca Sharp.
CHAPITRE VIII.
Tout confidentiel.
MISS REBECCA SHARP À MISS AMÉLIA SEDLEY.
Service de la chambre des communes
«Russell-Square, à Londres,
«Très-chère et très-douce Amélia,
«C'est avec une joie mêlée de tristesse que je prends la plume pour
écrire à l'amie de mon coeur. Quel changement d'hier à aujourd'hui!
Maintenant je suis seule, sans amie; hier j'étais comme dans ma
famille, je goûtais la tendre intimité d'une soeur que je chérirai
toujours, oh! oui, toujours!
«Je ne vous dirai point mes larmes, mon affliction dans cette
fatale nuit passée loin de vous. Vous êtes allée mardi soir où vous
appelaient la joie et le bonheur; vous aviez près de vous votre mère,
le jeune soldat _qui vous est fiancé_. J'ai pensé à vous toute la
nuit, je vous voyais danser chez Perkins, la plus belle, je suis sûre,
entre toutes les jeunes filles du bal. Le cocher m'a conduite dans
la vieille voiture à la maison de ville de sir Pitt Crawley. Après
m'avoir traitée avec la dernière impertinence (hélas! qu'avait-il à
craindre en insultant la pauvreté, le malheur?), il m'a laissée entre
les mains de sir Pitt. Celui-ci m'a fait passer la nuit dans un
vieux lit d'un aspect sinistre, à côté d'une vieille bonne non moins
effrayante. C'est la gardienne de la maison. Je n'ai pas fermé l'oeil
de la nuit.
«Sir Pitt ne répond pas à l'idée que, dans nos folles imaginations,
nous nous faisions d'un baronnet en lisant à Chiswick nos romans de
contrebande. Rien ne peut moins que lui ressembler à un Lovelace.
Figurez-vous un vieux bonhomme trapu, court, commun et malpropre;
vieux habits, guêtres râpées; il fume une ignoble pipe et fait
lui-même cuire dans la poêle un horrible souper. Il a parlé une espèce
de patois montagnard et a juré comme un Turc après la femme de charge,
puis après le cocher qui nous a menés à l'auberge d'où part la voiture
sur laquelle j'ai fait au grand air la plus grande partie de la route.
«La femme de charge m'avait éveillée au point du jour. Arrivée à
l'auberge, j'avais d'abord pris place dans l'intérieur de la voiture;
mais à un certain endroit appelé Mudbury, où nous fûmes surpris par
une averse assez forte, eh bien! vous aurez peine à le croire, il
fallut me mettre dehors. Sir Pitt est un des propriétaires de la
voiture, et, comme il se présenta à Mudbury un voyageur pour une place
d'intérieur, je fus obligée de sortir et de recevoir la pluie. Par
bonheur, un étudiant du collége de Cambridge m'a donné l'hospitalité
sous un de ses énormes paletots.
«Ce jeune homme et le conducteur avaient l'air de connaître fort bien
sir Pitt, et s'amusaient à ses dépens. D'un commun accord ils lui
décernaient l'épithète de _vieux pingre_, ce qui signifie une personne
très-chiche et très-avare. À les entendre, il n'aurait jamais donné
d'argent à personne. J'étais indignée de tant de lésinerie. Le jeune
étudiant me fit remarquer la lenteur avec laquelle nous faisions les
deux derniers relais, parce que sir Pitt avait pris place sur le siége
et était propriétaire de l'attelage pour cette partie du trajet.
«Mais, n'est-ce pas que je leur donnerai du fouet à Squashmore, quand
je vais prendre les guides? dit le jeune étudiant de Cambridge.
«--Ne les manquez pas, monsieur Jacques,» répondit le conducteur.
«Lorsqu'on m'eut dit le mot de l'énigme et les projets de M. Jacques
pour le reste du chemin, et ses plans de vengeance sur le dos des
chevaux de sir Pitt, je ne pus m'empêcher de rire.
«Une voiture attelée de quatre superbes chevaux portant sur leurs
harnais les armes du maître et seigneur, nous attendait à Leakington,
à quatre milles de Crawley-la-Reine. Notre entrée dans le parc du
baronnet se fit en toute solennité. Une magnifique avenue longue d'un
mille environ, conduit au château. Arrivés à la grille d'honneur, dont
les piliers sont surmontés d'une colombe et d'un serpent, supports des
armes des Crawley, nous fûmes reçus par une femme qui n'en finissait
plus de nous saluer, tout en s'empressant de nous ouvrir les vieilles
grilles de fer, trop semblables à celles de cet odieux Chiswick.
«Une avenue d'un mille de long! me dit sir Pitt. Une rangée d'arbres
qui vous représente six mille livres en bois de charpente pour le
propriétaire! N'est-ce donc rien que cela?»
«Il dit une _evenue_ et le _propiétaire_. Il fallait rire ou se mordre
les lèvres. À Leakington il avait fait monter avec lui M. Hodson,
espèce de rustre, avec lequel il se mit à causer saisies, ventes,
irrigations, culture, fermiers et fermages, toutes matières au-dessus
de ma portée. On avait surpris Sam Miles à braconner, et Pierre Bailey
était enfin parti pour l'hospice des indigents.
«Tant mieux, dit sir Pitt, voilà une éternité que lui et sa famille
_étions_ à me filouter sur leur fermage.» Il me vint à l'esprit que
c'était quelque ancien fermier qui ne pouvait acquitter ses loyers. Un
autre aurait dit: _étaient_; mais les riches baronnets sont-ils tenus
envers la grammaire au même respect que les pauvres gouvernantes?
«En passant, je remarquai la flèche d'un clocher s'élevant avec grâce
au-dessus des vieux ormes du parc; devant ceux-ci, au milieu d'une
prairie et de quelques hangars, était bâtie une vieille maison rouge
avec de grandes cheminées tapissées de lierre; les vitres étincelaient
au soleil.
«Est-ce là votre église, sir Pitt? demandai-je.
«--Oui, sac... à papier! dit sir Pitt. (Seulement, ma chère amie,
il se servit d'un mot beaucoup plus énergique.) Comment va la bête,
Hodson? La bête, c'est mon frère Bute, ma chère demoiselle, mon frère
le ministre. Je l'appelle la bête, il ne manque plus que la belle. Ah!
ah!»
«Hodson riait aussi; mais soudain, avec un air de gravité et un
mouvement de tête:
«C'est à désespérer de voir comme il va bien, sir Pitt, reprit-il. Il
est sorti hier sur son poney pour aller visiter nos récoltes.
«--Il est allé chercher ses termes, le diable l'emporte! fit-il en
employant son autre juron favori. Le brandy et l'eau n'en auront
donc pas raison? Il est aussi coriace que le vieux.... Comment
l'appelez-vous? le vieux Mathusalem.»
«M. Hodson se tenait les côtés.
«Les jeunes gens sont arrivés du collége, ils se sont rués sur John
Scroggins, et l'ont laissé à peu près pour mort.
«--Quoi! sur mon second garde! hurla sir Pitt.
«--Il se trouvait sur les terres de la cure,» répliqua M. Hodson.
«Sir Pitt, en fureur, jura que, si jamais il les prenait à braconner
sur ses terres, il les ferait transporter, et que le diable ne l'en
empêcherait pas. Toutefois il reprit:
«J'ai vendu la présentation de cette cure, Hodson; pas un membre de
cette génération ne l'aura.»
«M. Hodson lui répondit qu'il était parfaitement dans son droit. Pour
moi, j'entrevois que les deux frères sont à couteaux tirés, comme
cela arrive très-souvent entre frères et même entre soeurs. Vous
rappelez-vous les deux miss Scratchley, à Chiswick? elles étaient
toujours à se chamailler; et Maria Box, elle n'épargnait pas les
bourrades à Louisa.
«Bientôt après, apercevant des petits garçons qui ramassaient des
branches mortes dans le bois, M. Hodson s'élança de la voiture sur
l'ordre de sir Pitt, et tomba sur eux à bras raccourcis.
«Tape ferme, Hodson, criait le baronnet, fais sentir le fouet à ces
petits vauriens, et conduis au logis ces vagabonds. Je leur promets la
prison, aussi sûr que je m'appelle sir Pitt.»
«En même temps nous entendions le fouet de M. Hodson résonner sur les
épaules de ces pauvres enfants tout en larmes. Sir Pitt, voyant les
malfaiteurs sous bonne garde, poursuivit sa course jusqu'au château.
«Tous les domestiques étaient à leur poste pour nous recevoir
et........................
«Ici, ma chère, je fus interrompue, la nuit dernière, par un coup
terrible frappé à ma porte. Qui croyez-vous que c'était? Sir Pitt en
bonnet de nuit et en robe de chambre: vraiment il était à peindre!
Pendant que je reculais devant une pareille visite, il se dirigea vers
moi, et prenant ma chandelle:
«Pas de chandelle ici après onze heures, miss Becky, me dit-il; allez
vous coucher sans lumière, jolie petite friponne (c'est ainsi qu'il
m'appelle), et, à moins que vous ne vouliez que je vienne éteindre
votre lumière tous les soirs, souvenez-vous d'être au lit à onze
heures.»
«Là-dessus il se retira avec M. Horrocks le sommelier, en riant aux
éclats.
«Vous pouvez être sûre que je prendrai mes précautions pour éviter de
nouvelles visites. Ils s'en allèrent ensuite lâcher deux boules-dogues
dont les hurlements se prolongèrent tout le reste de la nuit.
«J'ai nommé mon chien Gorer, dit sir Pitt; il a tué son homme, ce
chien-là, et il viendrait à bout d'un taureau. Autrefois j'appelais
sa mère Flora; maintenant je l'appelle l'Édentée, parce qu'elle était
trop vieille pour mordre, ah! ah! ah!»
«Devant le castel de Crawley-la-Reine, affreuse grange bâtie à
l'ancienne mode et en briques rouges avec de grandes cheminées et des
toits comme on en voyait sous le règne de la reine Beth, s'étend une
terrasse où l'on retrouve la colombe et le serpent traditionnels de
la famille; la salle d'honneur a une porte sur cette terrasse. Cette
grande salle, ma chère, est, j'en suis sûre, aussi triste et aussi
lugubre que celle du château des _Mystères d'Udolphe_. Il y a un
immense foyer où l'on pourrait faire tenir la moitié de l'institution
de miss Pinkerton, et un gril d'assez belle dimension pour faire
rôtir un boeuf pour le moins. Toutes les générations de Crawley
sont accrochées au mur, qui avec des barbes, qui avec de terribles
perruques et les pieds en dehors, qui avec de longues cottes ou robes
collantes sous lesquelles ils ont l'air aussi roides que des tours,
qui avec de longues boucles sur le cou, et on n'en voit guère qui
portent des corsets.
«À l'une des extrémités de la salle se trouve un grand escalier en
chêne noir aussi effrayant que possible; de l'autre côté s'ouvrent de
grandes portes surmontées de têtes de cerfs et conduisant au billard,
à la bibliothèque, au grand salon jaune et aux petits appartements.
J'estime à vingt le nombre des chambres à coucher au premier étage.
Dans l'une d'elles on montre encore le lit où a dormi la reine
Elisabeth.
«Mes nouvelles élèves m'ont promenée ce matin à travers ces beaux
appartements. Les fenêtres, toujours fermées, ne contribuent pas peu,
je vous l'assure, à leur donner un aspect sinistre, et dans chacune de
ces pièces je m'attendais à tout instant à voir paraître un spectre au
moindre rayon qui y pénétrait.
«Ma chambre à coucher, placée au second étage, donne d'un côté sur le
cabinet d'études et de l'autre sur les chambres de mes jeunes élèves.
Ensuite vient l'appartement de M. Pitt, l'aîné des fils, qu'on désigne
sous le nom de M. Crawley; puis celui de M. Rawdon Crawley, officier
comme quelqu'un de notre connaissance; il est en ce moment en campagne
avec son régiment. Il y a de quoi loger tout le monde de Russell-Square
dans cette maison et avoir encore de la place de reste.
«Une demi-heure après notre arrivée, la cloche sonna le dîner. Je
descendis avec mes deux élèves.--Ce sont deux petites créatures de
huit et de dix ans qui ne signifient pas encore grand'chose. J'avais
votre belle robe de mousseline, que cette détestable mistress Pinner
ne vous pardonne pas de m'avoir donnée. Pour l'ordinaire on me traite
comme une personne de la famille. Les jours de réception seulement,
nous dînons dans nos chambres avec mes élèves.--Je vous disais donc
que la cloche du dîner avait tinté; tout le monde se réunit dans le
petit salon où se tient lady Crawley, la seconde lady Crawley, la mère
de mes élèves. C'est la fille d'un quincaillier, et au moment de son
mariage elle passait pour un très-bon parti. Elle a la prétention
d'avoir été belle autrefois, et ses larmes sont intarissables sur
sa beauté perdue; elle est pâle, maigre avec des épaules élevées, et
c'est à peine si elle desserre les dents. Son beau-fils, M. Crawley,
était également dans la chambre; sa mise était des plus correctes; son
air est solennel comme celui d'un entrepreneur des pompes funèbres.
Figurez-vous un être chétif, laid, silencieux, des jambes comme des
allumettes, absence complète d'estomac, des favoris couleur de foin
foncé et des cheveux jaune pâle, enfin l'image vivante de sa mère
encadrée au-dessus de la cheminée, la bienheureuse Griselda de la
noble maison de Binkie.
«Voici la nouvelle gouvernante, monsieur Crawley, dit lady Crawley en
allant à ma rencontre et en me prenant par la main; c'est miss Sharp.
«--Oh? fit M. Crawley; puis, après un mouvement de tête de mon côté,
il se remit à lire une brochure dont la lecture semblait l'absorber.
«--Je réclame votre indulgence pour mes filles, me dit lady Crawley
avec des yeux rouges et toujours larmoyants.
«--Chère maman, elle en aura beaucoup,» reprit l'aînée.
«Je vis du premier coup que cette femme n'était pas à craindre.
«Madame est servie,» vint annoncer le sommelier tout de noir habillé
et orné d'un immense jabot qui semblait fait avec une collerette à
la mode de la reine Elisabeth et empruntée à l'un des tableaux de la
grande salle.
«Prenant aussitôt le bras de M. Crawley, elle ouvrit la marche vers la
salle à manger. Je l'y suivis avec une de mes petites filles à chaque
main.
«Sir Pitt était déjà dans la chambre, en face d'une cruche d'argent.
Il venait de la cave et avait fait de la toilette, c'est-à-dire
qu'il avait quitté ses guêtres et laissait voir ses jambes grosses
et courtes dans des bas de laine noire. Le buffet était couvert de
vieille argenterie bien brillante, de vieux vases, le tout en or et en
argent. Les salières et l'huilier faisaient ressembler cette pièce à
une boutique d'orfèvrerie: tout, sur la table, était aussi en argent.
Deux laquais aux cheveux rouges et en livrée couleur canari se
tenaient des deux côtés du buffet.
«M. Crawley dit des grâces qui n'en finissaient plus; sir Pitt
répondit _Amen_, et l'on enleva les couvre-plats.
«Qu'avons-nous à dîner, Betty? demanda le baronnet.
«--Du bouillon de mouton, à ce que je crois, sir Pitt, répondit lady
Crawley.
«--_Mouton aux navets_, ajouta avec gravité le sommelier; pour soupe,
un _potage de mouton à l'écossaise_; pour entremets, des _pommes de
terre au naturel_ et des _choux-fleurs à l'eau_.
«--Le mouton, c'est toujours le mouton, reprit le baronnet. Que la
peste m'étrangle si je connais rien de meilleur! Quel était ce mouton,
Horrocks, et quand l'avez-vous tué?
«--C'était un écossais noir, sir Pitt; nous l'avons tué jeudi.
«--Et qui est-ce qui en a pris?
«--Le boucher de Mudbury; il en a pris l'échine et les gigots; sir
Pitt; mais il a dit que le dernier était trop jeune, et qu'il y a tout
perdu, sir Pitt.
«--Voulez-vous du potage, miss?... ah! miss.... Chart, dit M. Crawley.
«--De l'excellent potage écossais, dit sir Pitt, malgré le nom
français dont on veut à toute force le décorer.
«--Je crois que c'est l'usage, sir, dans la bonne société, reprit
Crawley d'un air choqué, d'appeler ce plat comme je l'appelle.»
«Le potage nous fut servi, avec le mouton aux navets, dans des
assiettes creuses, en argent, par des laquais _serin_. Puis on apporta
de l'ale et de l'eau qu'on nous présenta, à nous autres demoiselles,
dans des verres de petite dimension. Je ne suis pas à même de juger
l'ale; mais je peux dire cependant, en toute conscience, que l'eau me
paraît préférable à celle-là.
«Tandis que nous étions ainsi à savourer les morceaux, sir Pitt
demanda de nouveau ce qu'étaient devenues les épaules du mouton.
«Je crois qu'on les a mangées à l'office, dit milady d'un ton de
soumission.
«--Précisément, milady, ajouta Horrocks, avec d'autres débris.»
«Sir Pitt eut un accès de rire bruyant, puis continua sa conversation
avec M. Horrocks.
«Et ce petit cochon noir du Kent, il doit avoir joliment engraissé,
maintenant?
«--Ce n'est pas ce qui le presse beaucoup, sir Pitt, dit le sommelier
avec une gravité imperturbable.
«--Miss Crawley, miss Rose Crawley, dit M. Crawley, voilà un rire fort
déplacé et fort mal séant.
«--Ne vous fâchez pas, milord, dit le baronnet. Nous goûterons du porc
samedi. Vous lui ferez son affaire samedi matin, John Horrocks; miss
Sharp adore le porc; n'est-ce pas, miss Sharp?»
«Voilà en résumé les points les plus saillants de la conversation du
dîner. Le repas terminé, on plaça une cafetière d'eau chaude devant
sir Pitt, avec un flacon renfermant, je pense, du rhum. M. Horrocks
servit à moi et à mes élèves trois petits verres à liqueur, et on
versa un grand verre plein à milady.
«Au sortir de table, elle tira de sa boîte à ouvrage une immense et
interminable pièce de tricot, et les jeunes filles se mirent à jouer
à la bataille avec un jeu de cartes couvert de crasse. Il n'y avait
qu'une chandelle allumée, mais dans un magnifique et vieux bougeoir
d'argent. Après quelques courtes questions de milady, elle me laissa
le choix pour me distraire entre un volume de sermons et une brochure
sur les céréales, celle que M. Crawley lisait avant dîner.
«Nous restâmes assis de la sorte pendant une heure. Un bruit de pas se
fit alors entendre.
«Cachez vos cartes, mes enfants, s'écria milady tout effarée;
mettez-les derrière les livres de M. Crawley, miss Sharp.»
«À peine ces ordres étaient-ils exécutés, que M. Crawley entra dans la
chambre.
«Nous allons, dit-il, mesdemoiselles, reprendre le discours d'hier à
l'endroit où nous l'avons laissé, et chacune de vous lira à son tour.
Ce sera pour miss.... miss Chart une occasion de vous entendre.»
«Les pauvres filles commencèrent à écorcher un long et mortel sermon,
prononcé à Liverpool, dans la chapelle de Bethesda, pour l'oeuvre de
la mission chez les sauvages Chickasaw. L'aimable emploi de la soirée!
«À dix heures, on donna l'ordre au domestique d'avertir sir Pitt et
toute la maison pour la prière. Sir Pitt arriva le premier, la figure
enluminée et gardant peu d'aplomb dans son assiette; après lui, le
sommelier, puis les _canari_, puis le valet de M. Crawley, puis trois
autres hommes exhalant une forte odeur d'écurie; enfin quatre femmes,
dont l'une, attifée avec une grande prétention, me jeta un regard de
mépris en tombant lourdement sur ses genoux.
«Après une instruction pathétique de M. Crawley, on nous donna des
chandelles, et tout le monde alla se coucher. C'est alors, comme
je vous en ai fait part plus haut, que je fus troublée dans ma
composition, ma très-chère et très-douce Amélia.
«Bonne nuit et mille millions de baisers!
«_Samedi_.--Ce matin, à cinq heures, j'ai entendu les vagissements du
petit cochon noir; hier, Rose et Violette m'avaient présentée à lui et
conduite dans les étables, au chenil, près du jardinier qui cueillait
du fruit pour l'envoyer au marché. Elles lui demandèrent la permission
de prendre un grappillon à la treille; mais il répondit que sir Pitt
en avait numéroté les grains, et qu'il lui en coûterait sa place s'il
leur en donnait. Les petites espiègles attrapèrent un poulain dans
le pré, et me demandèrent si je voulais aller dessus; puis elles
se mirent elles-mêmes à l'enfourcher; le groom accourut en poussant
d'épouvantables jurons et les mit en fuite.
«Lady Crawley ne quitte pas son tricot. Sir Pitt fait chaque soir
une excursion dans les vignes du Seigneur, en compagnie, je crois,
d'Horrocks le sommelier. M. Crawley nous lit des sermons pendant toute
la soirée, et le matin il s'enferme dans son cabinet, ou se rend à
cheval à Mudbury pour les affaires du comté, ou à Squashmore, pour
y prêcher, devant les habitants de l'endroit, les vendredis et les
lundis.
«Mille compliments affectueux pour votre cher papa et votre chère
maman. Votre pauvre frère est-il remis de son rack-punch? Oh! ma
chère, ma chère, combien les hommes devraient se défier des effets du
punch!
«Tout à vous et pour to
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