Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale
by duc d'Otrante Joseph Fouché · French · Gutenberg #19008 · 448,682 chars · public domain (US)
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Title: Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale
Author: duc d'Otrante Joseph Fouché
Release date: August 8, 2006 [eBook #19008]
Language: French
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(Produced from images of the Bibliothèque nationale de
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE JOSEPH FOUCHÉ, DUC D'OTRANTE, MINISTRE DE LA POLICE GÉNÉRALE ***
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[Note du transcripteur: l'orthographe originale de Fouché est conservée]
MÉMOIRES DE JOSEPH FOUCHÉ, DUC D'OTRANTE, MINISTRE DE LA POLICE GÉNÉRALE.
SECONDE PARTIE.
Réimpression de l'édition 1824
Osnabrück
Biblio-Verlag
1966
Gesamtherstellung Proff&Co.KG, Osnabrück
AVIS DE L'ÉDITEUR.
Jamais peut-être aucun ouvrage sur les événemens comtemporains n'a été
attendu et désiré aussi impatiemment que cette seconde partie des
Mémoires posthumes de l'ex-ministre Fouché, duc d'Otrante. Au moment où
parut le premier volume de ces Mémoires accueillis avec tant
d'empressement et de curiosité, j'annonçai moi-même au public que la
suite serait bientôt mise au jour. L'impatience fut d'autant plus vive
que l'intérêt de cette seconde partie ne pouvait manquer de surpasser
celui qu'offrait déjà la première, puisqu'elle traite d'une période plus
difficile et plus épineuse sous le point de vue politique. Je ne
soupçonnais pas alors que cette annonce put réveiller les craintes trop
susceptibles de certaines personnes sur ce complément des révélations du
duc d'Otrante. Pouvais-je m'attendre qu'elle m'entraînerait, comme
éditeur, dans un procès en action civile, dont ni le public ni moi
n'avons pu d'abord apprécier les vrais motifs? Ce procès m'est suscité
par les héritiers d'Otrante. Ils n'ont pourtant point à venger la
mémoire de leur père, qui lui-même a pris soin de justifier sa conduite
politique; ils n'ont pas non plus à défendre leurs intérêts dont aucun
n'est compromis. Je ne puis donc attribuer qu'à des suggestions
étrangères l'action judiciaire qu'ils m'intentent.
Quant à moi, fort de la justice de ma cause, tranquille sous l'égide des
lois protectrices de la propriété littéraire, je n'hésite donc pas à
déposer sur le tribunal de mes juges ce _complément_ de mon corps de
délit imaginaire. La culpabilité de ces deux parties, s'il pouvait en
exister quelques traces, serait d'ailleurs identique, et dans l'une
comme dans l'autre, je suis certain de n'avoir blessé, ni les lois, ni
le gouvernement, ni les convenances individuelles. Voilà ce qu'établira
victorieusement dans son plaidoyer l'éloquent et habile avocat qui a
bien voulu se charger de ma cause. Elle est remise aux soins de M.
Berryer fils; je me présente donc avec confiance devant mes juges, et je
soumets à leur équité et à leurs lumières l'ensemble de ces Mémoires.
* * * * *
MÉMOIRES DE JOSEPH FOUCHÉ, DUC D'OTRANTE.
Je m'impose une tâche grande et forte en m'offrant de nouveau à toute la
sévérité d'une investigation publique; mais c'est pour moi un devoir de
chercher à détruire les préventions de l'esprit de parti et les
impressions de la haine. Du reste, j'ai peu d'espoir que la voix de la
raison puisse se faire entendre au milieu des clameurs de deux factions
acharnées qui divisent le monde politique. N'importe, ce n'est pas pour
le temps d'aujourd'hui que je raconte; c'est pour un temps plus calme. A
présent, que ma destinée s'accomplisse! Et quelle destinée, grand Dieu!
Que me reste-t-il de tant de grandeurs et d'un si énorme pouvoir, dont
je n'abusai jamais que pour éviter de plus grands maux? Ce que je prise
le moins, ce que j'amassai pour d'autres, me reste: à moi, qui, par mes
goûts simples, eût pu me passer de richesses; à moi qui n'apportai dans
les splendeurs que la réserve d'un sage et la sobriété d'un anachorète!
Tour-à-tour puissant, redouté ou dans la disgrâce, je recherchai
l'autorité, il est vrai, mais je détestai l'oppression. Que de services
n'ai-je pas rendus! que de larmes n'ai-je pas séchées! Osez le nier,
vous tous dont je réussis à me concilier les suffrages malgré de fâcheux
antécédens? N'étais-je pas devenu votre protecteur, votre appui contre
vos propres ressentimens, contre les passions si impétueuses du chef de
l'État? J'avoue que jamais police ne fut plus absolue que celle dont
j'avais le sceptre; mais ne disiez-vous pas qu'il n'y en eût jamais de
plus protectrice sous un gouvernement militaire? de plus ennemie de la
violence, qui pénétrât par des moyens plus doux dans le secret des
familles, et dont l'action moins sentie se laissât moins apercevoir? Ne
disiez-vous pas alors que le duc d'Otrante était, sans aucun doute, le
plus habile et le plus supportable des ministres de Napoléon? Vous tenez
à présent un autre langage, par la seule raison que les temps sont
changés. Vous jugez le passé par le présent, je n'en juge pas ainsi.
J'ai fait des fautes, je le confesse: mais ce que je fis de bien doit
entrer en balance. Jeté dans le chaos des affaires, occupé à dénouer
toutes sortes d'intrigues, je me complus à calmer les ressentimens, à
éteindre les passions, à rapprocher les hommes. C'était avec une sorte
de délice que je goûtais parfois le repos, au sein de mes affections
privées, empoisonnées aussi à leur tour. Dans mes récentes disgrâces,
dans mes hautes infortunes, puis-je oublier que, support et surveillant
d'un empire immense, ma seule désapprobation le mit en péril, et qu'il
s'écroula dès que je ne le soutins plus de mes mains? Puis-je perdre de
vue que si, par l'effet d'une grande réaction, d'un retour que j'avais
pressenti; je ressaisis les élémens dispersés de tant de grandeur et de
puissance, tout s'évanouit comme un songe? Et pourtant on me regardait
comme bien supérieur par ma longue expérience, peut-être aussi par ma
sagacité, à tous ceux qui, pendant la catastrophe, laissèrent échapper
le pouvoir.
A présent que, désabusé de tout, je plane de très-haut sur toutes les
misères, sur tout le faux éclat des grandeurs; à présent que je ne
combats plus que pour la justification de mes intentions politiques, je
reconnais trop tard le vide des partis contraires qui se disputent les
affaires de l'univers; je le sens, je le vois, un moteur plus puissant
les conduit et les règle au mépris de nos combinaisons les plus
profondes.
Pourtant, il n'est que trop vrai, elles sont incurables les plaies de
l'ambition. En dépit de toute ma raison, je me sens encore poursuivi
malgré moi par les illusions du pouvoir, par les fantômes de la vanité;
je m'y sens attaché comme Ixion l'était à sa roue. Un sentiment pénible
et profond m'oppresse.
Et qu'on dise que je ne me montre pas avec toutes mes faiblesses, avec
toutes mes erreurs, avec tous mes repentirs! Voilà, je pense, une assez
solide garantie de la sincérité de mes révélations. Je le devais, ce
gage, à l'importance de cette seconde partie des Mémoires de ma vie
politique; me voilà invariablement placé dans la rigoureuse obligation
d'en retracer toutes les particularités et d'en dévoiler tous les
mystères. Ce sera mon dernier effort. Toutefois, et je l'éprouvai dans
ma narration première, je puiserai quelques adoucissemens dans le
charme des souvenirs et dans la saveur de quelques réminiscences.
En préparant ces Mémoires, une idée consolante ne m'abandonna jamais. Je
ne descendrai peut-être pas tout entier au tombeau, me dis-je, au
tombeau qui déjà s'entr'ouvre aux confins de l'exil pour me recevoir. Je
ne puis me le dissimuler! Si j'élude le dépérissement de l'esprit, je ne
ressens que trop le dépérissement de mes forces. Que je me hâte donc,
pressé par la parque, d'offrir, dans un sentiment de sincérité, le récit
des événemens renfermés entre ma disgrâce de 1810 et ma chute de 1815.
Ce complément est la partie la plus grave, la plus épineuse de mes
confessions politiques. Que d'incidens, que de grands intérêts, que de
personnages, que de turpitudes se rattachent à ces dernières scènes, à
ce dernier acte d'un pouvoir fugitif! Mais rassurez-vous, amis et
ennemis: ce n'est point ici la police qui dénonce, c'est l'histoire qui
révèle.
Si je prétends m'élever au-dessus des frivoles ménagemens, je n'en suis
pas moins décidé à me placer toujours aussi loin de la satire et du
libelle que de la dissimulation et du mensonge; je flétrirai ce qui
doit être flétri, je respecterai ce qui est digne de respect; en un mot,
je tiendrai la plume ferme: et pour qu'elle ne puisse s'égarer, j'aurai
l'oeil ouvert sur le synchronisme des événemens publics.
De ces préliminaires destinés à éveiller l'attention et à provoquer les
souvenirs, je vais passer aux faits qui constatent, aux particularités
qui dévoilent, aux traits qui caractérisent. Il en résultera, j'espère,
un tableau que l'on nommera, si l'on veut, de l'histoire, ou des
matériaux pour l'écrire.
A la fin de la première partie de ces Mémoires, se trouve mon point de
départ actuel; il est marqué par l'événement de ma disgrâce, qui fit
passer dans les mains de Savary le porte-feuille de la haute police de
l'État. Qu'on ne perde pas de vue que l'empire était alors à l'apogée de
sa puissance, et que ses limites militaires ne connaissaient déjà plus
de bornes. Possesseur de l'Allemagne, maître de l'Italie, dominateur
absolu de la France, envahisseur des Espagnes, Napoléon était en outre
l'allié des Césars et de l'autocrate du Nord. On était si ébloui de
l'éclat de sa puissance, qu'on ne songeait déjà plus au chancre de
cette guerre espagnole, qui, au Midi, commençait à ronger les fondemens
de l'Empire. Partout ailleurs, Napoléon n'avait qu'à vouloir pour
obtenir. Tout contre-poids moral avait disparu de son gouvernement. Tout
pliait; ses employés, ses fonctionnaires, ses dignitaires, n'offraient
plus qu'une troupe d'adulateurs et de muets épiant ses moindres désirs.
Enfin il venait de frapper en moi le seul homme de son conseil qui eût
osé modérer ses empiétemens successifs; en moi il venait d'écarter le
ministre surveillant et zélé qui ne lui épargna jamais ni les avis
utiles, ni les représentations courageuses.
Un décret impérial me nommait gouverneur général de Rome[1]. Mais je ne
crus pas un seul instant qu'il entrât dans la volonté de l'empereur que
je fusse mis en exercice d'un si haut emploi.
[Note 1: _Lettre de l'empereur à M. le duc d'Otrante._
Monsieur le duc d'Otrante, les services que vous nous avez rendus dans
les différentes circonstances qui se sont présentées, nous portent à
vous confier le gouvernement de Rome, jusqu'à ce que nous ayons pourvu à
l'exécution de l'art. 8 de l'acte des constitutions du 17 février
dernier. Nous avons déterminé, par un décret spécial, les pouvoirs
extraordinaires dont les circonstances particulières où se trouve ce
département exigent que vous soyez investi. Nous attendons que vous
continuerez, dans ce nouveau poste, à nous donner des preuves de votre
zèle pour notre service et de votre attachement à notre personne.
Cette lettre n'étant à autre fin, nous prions Dieu, M. le duc d'Otrante,
qu'il vous ait en sa sainte garde.
_Signé_ NAPOLÉON.
A Saint-Cloud, le 3 juin 1810.
_Lettre du ministre de la police générale, à S. M. I. et R._
SIRE,
J'accepte le gouvernement de Rome auquel V. M. a la bonté de m'élever,
pour récompense des faibles services que j'ai été assez heureux de lui
rendre.
Je ne dois cependant pas dissimuler que j'éprouve une peine très-vive en
m'éloignant d'elle: je perds à la fois le bonheur et les lumières que je
puisais chaque jour dans ses entretiens.
Si quelque chose peut adoucir ce regret, c'est la pensée que je donne
dans cette circonstance, par ma résignation absolue aux volontés de V.
M., la plus forte preuve d'un dévouement sans bornes à sa personne.
Je suis avec le plus profond respect, Sire, de V. M. I. et R., le
très-humble et très-obéissant serviteur, et sujet.
_Signé_ le duc d'OTRANTE.
Paris, le 3 juin 1810.
(_Note de l'éditeur_.)]
Cette nomination n'était qu'un voile honorable tissu par sa politique,
pour couvrir et mitiger aux yeux du public ma disgrâce, dont ses
familiers seuls avaient le secret. Je ne pouvais m'y méprendre; le choix
seul de mon successeur était un indice effrayant. Dans chaque salon,
dans chaque famille, dans tout Paris enfin, on frémissait de voir la
police générale de l'Empire confondue désormais avec la police militaire
du chef de l'État, et de plus livrée au dévouement fanatique d'un homme
qui s'honorait d'être l'exécuteur des ordres occultes de son maître. Son
nom seul excitait partout la défiance et une sorte de stupeur, dont le
sentiment était peut-être exagéré.
Je ne voyais déjà plus qu'avec d'extrêmes précautions, mes amis intimes,
mes agens particuliers. J'eus bientôt la confirmation de tout ce que
j'avais pressenti. Pendant plusieurs jours, l'appartement de ma femme ne
désemplit pas de visites marquantes, qu'on avait soin de masquer sous
l'apparence de félicitations, au sujet du décret impérial qui m'élevait
au gouvernement général de Rome. Je reçus les épanchemens d'une foule de
hauts personnages, qui, en m'exprimant leurs regrets, m'avouèrent que
ma retraite emportait la désapprobation des hommes les plus
recommandables dans toutes les opinions et dans tous les rangs de la
société. «Nous ne savons même pas trop, me dirent-ils, si les regrets du
faubourg Saint-Germain ne sont pas pour le moins aussi vifs que ceux qui
éclatent chez cette foule de personnes notables à qui les intérêts de la
révolution tiennent à coeur». De pareils témoignages, vis-à-vis d'un
ministre disgracié, n'étaient ni suspects ni douteux.
Par position et par convenance, il me fallut, pendant plusieurs jours,
dévorer l'ennui de servir de mentor à Savary dans le début de son
noviciat ministériel. On sent bien que je ne poussai pas la bonhomie
jusqu' à l'initier dans les hauts mystères de la police politique; je me
gardai bien de lui en donner la clef, qui pouvait un jour contribuer à
notre salut commun. Je ne l'initiai pas davantage dans l'art assez
difficile de coordonner le bulletin secret dont le ministre seul doit se
réserver la pensée et souvent même la rédaction. Le triste savoir-faire
de Savary dans ce genre m'était connu; jadis je m'étais procuré, sans
qu'il s'en doutât, copie de ses bulletins de contre-police: quelles
turpitudes! A vrai dire, impatienté de ses perpétuelles interrogations
et de sa lourde suffisance, je m'amusai à lui conter des sornettes[2].
[Note 2: C'est sans doute ce qui a fait dire depuis à M. le duc de
Rovigo, en parlant de Fouché: «Celui-là nous en a bien fait accroire.»
Bien entendu que cette phrase, telle que nous l'avons entendue citer
dans le monde, comprend tout le gouvernement impérial. (_Note de
l'éditeur_.)]
En revanche, j'eus l'air de le mettre au fait des formes, des usages et
des traditions du ministère; je lui vantai surtout les vues profondes
des trois Conseillers d'état, qui, sous sa direction, allaient
travailler comme quatre à exploiter la police administrative en se
partageant la France. Il en était tout ébahi. Je lui présentai et lui
recommandai de tout coeur les principaux agens et employés que j'avais
eu sous mes ordres; il n'accueillit que le caissier, personnage rond, et
le petit inquisiteur Desmarets, dont je m'étais défié. Cet homme, doué
d'un certain tact, s'était courbé vers le soleil levant par instinct. Ce
fut pour Savary une vraie cheville ouvrière. Rien de risible comme de
voir ce ministre soldatesque donner ses audiences, épelant la liste des
solliciteurs, confectionnée par les huissiers de la chambre, avec les
notes de Desmarets en regard; c'était le guide-âne pour les accueils ou
pour les refus, presque toujours accompagnés de juremens ou
d'invectives. Je n'avais pas manqué de lui dire que c'était pour avoir
été trop bon que j'avais indisposé l'empereur; et que, pour mieux
veiller sur ses jours si précieux, il devait se montrer récalcitrant.
Bouffi d'une morgue insolente[3], il affecta, dès les premiers jours,
d'imiter son maître dans ses fréquentes incartades, dans ses phrases
coupées et incohérentes. Il n'apercevait d'utile, dans toute la police,
que les rapports secrets, l'espionnage et la caisse. J'eus le bonheur de
le contempler dans ses soubresauts, et s'épanouissant le jour que je lui
fis l'agréable supputation de tous les budgets qui venaient se perdre
dans la caisse privée: elle lui parut une nouvelle lampe merveilleuse.
[Note 3: Ceci serait par trop fort pour tout autre que pour Fouché,
homme vindicatif, et qui nourrissait contre le duc de Rovigo une haine
dont il laisse trop apercevoir les traces. (_Note de l'éditeur_.)]
Je grillais d'être débarrassé de cette pédagogie ministérielle; mais,
d'un autre côté, je cherchais des prétextes, afin de prolonger mon
séjour à Paris. J'y faisais ostensiblement mes préparatifs de départ
pour Rome, comme si je n'eusse pas douté un instant d'aller m'y
installer. Toute ma maison fut montée sur le pied d'un gouvernement
général, et jusqu'à mes équipages portèrent en grosses lettres
l'inscription: _Équipages du gouverneur général de Rome_. Instruit que
toutes mes démarches étaient épiées, je mettais beaucoup de soins dans
de petites choses.
Enfin, ne recevant ni décision ni instructions, je chargeai Berthier de
demander à l'empereur mon audience de congé. J'en reçus pour toute
réponse que l'empereur n'avait point encore assigné le jour de mon
audience, et qu'il serait convenable, à cause des caquetages publics,
que j'allasse dans ma terre attendre les instructions qui me seraient
adressées incessamment. Je me rendis à mon château de Ferrières[4], non
sans me permettre la petite malice de faire insérer dans les journaux de
Paris, par voie détournée, que je partais pour mon gouvernement[5].
[Note 4: Le château de Ferrières est à trois quarts de lieue de la
terre de Pont-Carré, bien d'émigré, à environ six lieues de Paris, que
Fouché avait acquis de l'État, mais dont on assure qu'il avait payé
l'exacte valeur à son propriétaire. Le château de Pont-Carré tombant
alors en ruine, il paraît que Fouché le fit démolir, et fit construire
sur son emplacement des bergeries. Ferrières et Pont-Carré, réunis à
d'immenses bois qui en dépendent à présent, forment, dit-on, un des plus
magnifiques domaines du royaume: il embrasse une étendue de quatre
lieues. C'est au château de Ferrières que Fouché s'est retiré d'abord
après sa disgrâce, et ensuite après son retour de la sénatorerie d'Aix,
ainsi qu'on va le voir à la suite de ces Mémoires. (_Note de
l'éditeur_.)]
[Note 5: L'auteur néglige presque toujours les dates. Nous croyons
que c'est le 26 juin 1810. (_Note de l'éditeur_.)]
Dans mon dernier entretien avec Berthier, il ne m'avait pas été
difficile de pénétrer les dispositions de l'empereur à mon égard;
j'avais entrevu combien il était contrarié de voir l'opinion publique se
prononcer contre mon renvoi, et se déclarer contre mon successeur. On
n'apercevait plus dans le ministère de la police qu'une gendarmerie et
une prévôté. Tous ces indices me confirmèrent dans l'idée que je me
déroberais difficilement aux conséquences d'une disgrâce réelle.
En effet, à peine étais-je à Ferrières, qu'un parent de ma femme, laissé
à Paris aux aguets, arrive en toute hâte à minuit, m'apportant l'avis
que le lendemain je serais arrêté ou gardé à vue, et qu'on saisirait mes
papiers. Quoiqu'exagérée dans ces circonstances, l'information était
positive; elle me venait d'un homme attaché au cabinet de l'empereur, et
attiré dans mes intérêts depuis long-temps. Je me mis à l'instant même à
la besogne, enfouissant dans une cache tous mes papiers importans.
L'opération faite, j'attendis d'un air stoïque tout ce qui pourrait
m'advenir. A huit heures, J......, mon émissaire de confiance, m'arrive
à franc étrier, porteur d'un billet de Mme de V......, en écriture
contrefaite, m'annonçant de son côté que Savary vient d'informer
l'empereur que j'ai emporté à Ferrières sa correspondance secrète et ses
ordres confidentiels. Je vis d'un coup-d'oeil de qui Mme de V.......
tenait son information; elle confirmait le premier avis; mais il ne
s'agissait plus que de papiers. Quoique rassuré sur toute atteinte
portée à la liberté de ma personne, je crus voir entrer le sbire en chef
avec ses archers, quand mes gens vinrent m'avertir qu'un équipage,
accompagné d'hommes à cheval, pénétrait dans la cour du château. Mais
Napoléon, retenu par une sorte de pudeur, m'avait épargné tout contact
avec son ministre de la police. Je ne vis entrer que Berthier, suivi des
Conseillers d'état Réal et Dubois.
A leur embarras, je m'aperçus que je leur imposais encore, et que leur
mission était conditionnelle. En effet, Berthier, prenant la parole, me
dit d'un air contraint qu'il venait par ordre de l'empereur me demander
sa correspondance; qu'il l'exigeait impérieusement; et que, dans le cas
d'un refus, il était enjoint au préfet de police Dubois, présent, de
m'arrêter et de mettre les scellés sur mes papiers. Réal, prenant le ton
persuasif, et me parlant avec plus d'onction, comme à un ancien ami, me
pressa presque les larmes aux yeux de déférer aux volontés de
l'empereur. «Moi, lui dis-je sans aucun trouble, moi résister aux ordres
de l'empereur, y songez-vous? moi qui ai toujours servi l'empereur avec
tant de zèle, quoiqu'il m'ait souvent blessé par d'injustes défiances,
alors même que je le servais le mieux! Venez dans mon cabinet; venez
partout, messieurs; je vais vous remettre toutes mes clefs; je vais vous
livrer moi-même tous mes papiers. Il est heureux pour moi que l'empereur
me mette à une épreuve inattendue, et dont il est impossible que je ne
sorte pas avec avantage. L'examen rigoureux de tous mes papiers et de ma
correspondance mettra l'empereur à portée de se convaincre de
l'injustice des soupçons que la malveillance de mes ennemis a pu seule
lui inspirer contre le plus dévoué de ses serviteurs et le plus fidèle
de ses ministres.» Le calme et la fermeté que je mis à débiter cette
courte harangue, ayant fait de l'effet, je continuais en ces termes:
«Quant à la correspondance privée de l'empereur avec moi pendant
l'exercice de mes fonctions, comme elle était de nature à rester à
jamais secrète, je l'ai brûlée en partie en résignant mon
porte-feuille, ne voulant pas exposer des papiers d'une telle importance
aux chances d'aucune investigation indiscrète. Du reste, messieurs, à
cela près, vous trouverez encore quelques-uns des papiers que réclame
l'empereur; ils sont, je crois, dans deux cartons fermés et étiquetés;
il vous sera facile de les reconnaître, et de ne pas les confondre avec
mes papiers personnels, que je livre avec la même confiance à votre
examen scrutateur. Encore une fois, je ne crains rien, et n'ai rien à
craindre d'une pareille épreuve.» Les commissaires se confondirent en
protestations et en excuses. Ils en vinrent à la visite des papiers, ou
plutôt je la fis moi-même en présence de Dubois. Je dois rendre ici
justice à Dubois: quoique mon ennemi personnel, et plus particulièrement
chargé de l'exécution des ordres de l'empereur, il se conduisit avec
autant de réserve que de décence, soit qu'il eût déjà le pressentiment
que sa disgrâce suivrait bientôt la mienne[6], soit qu'il jugeât
prudent de ne pas choquer un ministre qui, deux fois renversé, pouvait
remonter sur le pinacle.
[Note 6: M. le comte Dubois fut remplacé par M. Pasquier, dans ses
fonctions de préfet de police, le 14 octobre 1810. Fouché a indiqué l'un
des motifs de sa disgrâce, dans la première partie de ses Mémoires.
(_Note de l'éditeur_.)]
Touchée vraisemblablement de ma _candeur_[7], la commission impériale se
contenta de quelques papiers insignifians que je voulus bien lui
remettre; enfin, après les politesses d'usage, Berthier, Réal et Dubois
remontèrent en voiture, et reprirent la route de Paris.
[Note 7: Le mot candeur était souligné dans les notes originales.
(_Note de l'éditeur_.)]
A nuit close, sortant par la petite porte de mon parc, je montai dans le
cabriolet de mon homme d'affaires, et accompagné d'un ami, je filai
rapidement vers la capitale, où je vins descendre incognito dans mon
hôtel de la rue du Bac. Là, j'appris, deux heures après (car tous mes
fils étaient tendus), que l'empereur, sur le rapport de ce qui s'était
passé à Ferrières, était entré dans une colère violente; qu'après avoir
éclaté en menaces contre moi, il s'était écrié que j'avais joué ses
commissaires, que c'étaient des imbécilles, et que Berthier en affaires
d'état n'était qu'une femme qui s'était laissé mystifier par l'homme le
plus rusé de tout l'Empire.
Le lendemain à neuf heures du matin, toute réflexion faite, je cours à
Saint-Cloud; là, je me présente au grand-maréchal du palais; «Me voilà,
dis-je à Duroc; j'ai le plus grand intérêt de voir l'empereur sans
retard, et de lui prouver que je suis loin de mériter ses amères
défiances et ses injustes soupçons. Dites-lui, je vous prie, que
j'attends dans votre cabinet qu'il daigne m'accorder quelques minutes
d'audience--J'y vais, répond Duroc; je suis fort aise que vous _mettiez
de l'eau dans votre vin_.» Telles furent ses propres paroles; elles
cadraient avec l'idée que je désirais lui donner de ma démarche. Duroc,
de retour, me prend la main, me conduit, et me laisse dans le cabinet de
l'empereur. A la vue, au maintien de Napoléon, je devine sa pensée. Lui,
sans me laisser le temps de proférer une parole, me caresse, me flatte,
et va jusqu'à me témoigner une sorte de repentir de ses emportemens à
mon égard; puis, avec un accent qui semblait dire qu'il m'offrait de
lui-même un gage de réconciliation, il finit par me demander, par exiger
sa correspondance. «Sire, lui dis-je d'un ton ferme, je l'ai
brûlée.--Cela n'est pas vrai; je la veux, répond-il avec contraction et
colère.--Elle est en cendres.--Retirez-vous. (Mots prononcés avec un
mouvement de tête et un regard foudroyant.)--Mais, sire.--Sortez; vous
dis-je! (Paroles accentuées de manière à me dissuader de rester.) Je
tenais tout prêt à la main un mémoire court, mais fort de choses, et en
sortant je le déposai sur une table, mouvement que j'accompagnai d'un
salut respectueux. L'empereur, tout bouillant de colère, saisit le
papier et le déchire.
Duroc, que j'allai revoir aussitôt, n'apercevant en moi ni trouble, ni
émotion, me croit rentré en grâce. «Vous l'avez échappé belle, me
dit-il; j'ai détourné avant-hier l'empereur de vous faire arrêter.--Vous
lui avez épargné une grande folie, un acte pour le moins impolitique et
qui eût servi de texte à la malignité. L'empereur eût par là jeté
l'alarme parmi les hommes les plus dévoués aux intérêts de son
gouvernement.» Je vis, à l'air de Duroc, que telle était aussi son
opinion, et lui prenant la main, je lui dis: «Ne vous rebutez pas,
Duroc, l'empereur a besoin de vos sages conseils.»
Je sortis de Saint-Cloud, un peu rassuré par cette demi-confidence du
grand-maréchal, dont j'étais redevable à une méprise, et je rentrai tout
réfléchissant à mon hôtel.
J'allais repartir pour Ferrières, après avoir vaqué à quelques affaires
urgentes, lorsqu'on m'annonça le prince de Neufchâtel. «L'empereur est
furieux, me dit-il; jamais je ne l'ai vu si emporté; il s'est mis dans
la tête que vous nous avez joué; que vous avez poussé la hardiesse
jusqu'à lui soutenir en face que vous aviez brûlé ses lettres, et cela
pour vous dispenser de les rendre; il prétend que c'est un crime d'état
punissable de vous obstiner à les garder.--Ce soupçon est encore le plus
injurieux de tous, dis-je à Berthier. La correspondance de l'empereur
serait au contraire ma seule garantie, et si je l'avais je ne la
livrerais pas». Berthier me conjure avec instance de céder; et sur mon
silence, il finit par des menaces au nom de l'empereur. «Allez, lui
dis-je; rapportez-lui que je suis habitué, depuis vingt-cinq ans, à
dormir la tête sur l'échafaud; que je connais les effets de sa
puissance, mais que je ne la redoute pas: dites-lui que s'il veut faire
de moi un Straford, il en est le maître.» Nous nous séparâmes; moi plus
que jamais résolu de tenir ferme, et de garder soigneusement les preuves
irrécusables que tout ce qui s'était fait de violent et d'inique dans
l'exercice de mes fonctions ministérielles m'avait été impérieusement
prescrit par les ordres émanés du cabinet, et revêtus du seing de
l'empereur.
Aussi n'était-ce pas les effets d'une disgrâce publique que je
redoutais, mais bien des embûches tendues dans les ténèbres. Décidé par
mes propres méditations, de même que par les instances de mes amis et de
tout ce que j'avais de plus cher, je me jetai dans une chaise de poste,
n'emmenant avec moi que mon fils aîné, accompagné de son gouverneur;
puis je me dirigeai vers Lyon; là je trouvai mon ancien secrétaire,
Maillocheau, commissaire général de police, qui m'était redevable de sa
place; j'obtins de lui tous les papiers dont je pouvais avoir besoin, et
je traversai rapidement une grande partie de la France. De là, passant
avec la même rapidité en Italie, j'arrivai à Florence avec un plan
fortement conçu, qui devait me mettre à l'abri du ressentiment de
l'empereur. Mais tel était mon état d'irritabilité, et l'excès des
fatigues dont m'avait accablé un voyage si rapide et si long, qu'il me
fallut donner deux jours au repos, avant d'être en état de pourvoir à ma
sûreté.
Ce n'était pas sans intention, et je m'en expliquerai tout-à-l'heure,
que j'étais venu me réfugier sur cette terre classique, ménagée dans
tous les temps par les dieux et les hommes. La belle et libre Toscane,
tombée d'abord sous la domination des Médicis, puis sous le sceptre de
la maison d'Autriche, princes qui la régirent en pères plutôt qu'en
rois, se trouvait alors engloutie dans le gouffre de l'Empire français.
Je glisse sur sa cession dérisoire, faite par Napoléon à l'infant de
Parme sous le titre de roi d'Étrurie, cession révoquée presqu'aussitôt
que conclue. La Toscane était réservée à d'autres destinées. Depuis
1807, Élisa, soeur de Napoléon, y régnait sous le titre de
grande-duchesse. Et c'était moi; ô vicissitudes incohérentes et
bizarres! c'était moi qui venais me ranger sous la protection de cette
même femme que je n'aimais pas; qui, fortifiant jadis la coterie
Fontanes et Molé, avait concouru à ma première disgrâce; de cette femme
dont j'aurai à dire ici plus de bien que de mal pour être juste, car
j'ai l'habitude de parler et d'écrire avec les souvenirs de l'époque,
mais sans passion ni ressentiment. Telle doit être en effet la maxime de
l'homme d'état; le passé ne devrait jamais être à ses yeux que de
l'histoire: tout est renfermé dans le présent.
Quand il est d'ailleurs question de femmes soumises à l'empire de
passions fortes, tout est facile à expliquer. A ma rentrée au ministère,
j'avais eu l'occasion de me concilier Élisa; j'avais mis successivement
à l'abri deux hommes, Hin.... et Les......, qui lui tenaient
essentiellement à coeur, et qui, à très-peu d'intervalle, étaient
devenus nécessaires à ses penchans d'une très vive exigeance. L'un,
comme traitant, était poursuivi avec acharnement par l'empereur;
l'autre, plus obscur, s'était abîmé dans une affaire criante. Ce ne fut
pas sans peine que je finis par tout assoupir.
En outre, j'avais en 1805 décidé Napoléon à conférer à sa soeur la
souveraineté de Lucques et de Piombino; or, j'étais presque sûr de
trouver le coeur d'Élisa encore ouvert à la reconnaissance: je n'avais
pas hésité de m'en assurer par moi-même le jour où, dans ma dernière
audience de l'empereur, ma disgrâce s'était aggravée. M'étant présenté
chez la grande-duchesse, alors à Paris pour les fêtes du mariage, je lui
avais demandé, sans m'ouvrir à elle entièrement sur les épines de ma
position, des lettres pour son grand-duché, où je lui dis que j'allais
passer pour me rendre à Rome. Élisa y mit une grâce infime, me
recommandant avec chaleur, et me désignant même dans ses lettres par
l'aimable épithète de _l'ami commun_. Ceci s'explique. J'avais en
Toscane des amis que j'y avais fait gîter avec lucre, et la
grande-duchesse leur donnait toute latitude pour me servir. Telle était
la sûreté de leur caractère, que je pus, sans inconvénient, leur faire
connaître tout ce que ma position avait de pénible.
Les avis reçus presqu'en même temps de Paris et de ma famille, qui
s'était arrêtée à Aix, n'offraient rien de rassurant. Au contraire, on
me représentait l'empereur aiguillonné par Savary, et prêt à sévir
contre ce qu'on appelait mon obstination, taxée d'imprudente et même
d'insensée. Personne alors ne pouvait se faire à l'idée qu'un seul homme
osât résister à la volonté de celui devant qui tout pliait, potentats et
nations. «Voulez-vous, m'écrivait-on, être plus puissant que
l'empereur?» Ma tête se monta, j'eus peur à mon tour. Dans mes
insomnies, dans mes rêves, je me croyais environné de sbires, et il me
semblait que je voyais s'ouvrir devant moi, au sein de la patrie du
Dante, les portes de son inexorable enfer. Le spectre de la tyrannie
s'offrait à mon imagination troublée sous des traits plus effrayans qu'à
l'époque même de la tyrannie plus sanglante de Robespierre, qui m'avait
désigné au bourreau. Ici je redoutais moins l'échafaud que les
oubliettes. Je ne savais que trop, hélas! à quel homme j'avais affaire.
Ma tête s'échauffant de plus en plus, j'en reviens à la première idée
qui s'était présentée à mon esprit; je prends la résolution désespérée
de m'embarquer pour les États-Unis, refuge des amans malheureux de la
liberté. Sûr de Dubois[8], directeur de police du Grand Duché, qui
m'était redevable de sa place, je me fais remettre des passe-ports en
blanc, puis je cours à Livourne, où je frête un navire, disant partout
que je vais par mer voir Naples, pour de là revenir à Rome. Je monte à
bord; je mets à la voile, décidé à passer le détroit et à cingler vers
l'Atlantique. Mais, grand Dieu! à quel atroce supplice fut aussitôt en
proie ma complexion frêle et irritable! Le mal de mer me déchirait la
poitrine et me tordait les entrailles. Vaincu par les souffrances, je
commençais à regretter de n'avoir eu aucun égard aux représentations de
mes amis et de ma famille, dont j'allais peut-être compromettre
l'avenir. Pourtant je luttais encore; je me roidis tant que je pus à
l'idée de fléchir devant le dominateur. Mais j'avais perdu connaissance,
et j'allais expirer quand on me remit à terre. Accablé par une si rude
épreuve, je déclinai les offres d'un loyal capitaine de navire anglais,
qui ambitionnait de me transporter dans son île, à bord d'un bâtiment
commode et excellent voilier, me promettant des soins et même des
antidotes contre le mal de mer. Il n'y eut pas moyen d'y souscrire.
J'étais résolu de tout endurer plutôt que de me confier encore à un
élément incompatible avec mon existence. Cette cruelle épreuve avait
d'ailleurs changé mes idées; je ne voyais plus les objets sous les mêmes
points de vue. Insensiblement j'admis la possibilité d'en venir à une
espèce de transaction avec l'empereur, dont le courroux me poursuivait
jusque sur le rivage de la mer de Toscane. J'y errai quelque temps
encore, afin de mûrir mon plan et d'attendre plus d'opportunité pour son
exécution. Enfin, mes idées une fois fixées, mes batteries dressées, je
revins à Florence. Là, j'écrivis à Élisa, toute disposée à me complaire;
je lui envoyai pour l'empereur une lettre où, sans adulation ni
bassesse, j'avouai que je me repentais de lui avoir déplu; mais qu'ayant
à redouter de tomber sans défense victime de la méchanceté de mes
ennemis, j'avais cru pouvoir me refuser, peut-être à tort, de me
dessaisir de papiers qui formaient ma seule garantie. Qu'en y
réfléchissant, et tout navré de m'être attiré son déplaisir, je m'étais
rangé sous la protection d'une princesse qui, par les liens du sang et
la bonté de son coeur, était digne de le représenter en Toscane; que je
lui remettais tous mes intérêts, et que je suppliai Sa Majesté de
m'accorder, sous les auspices de la grande-duchesse, en échange des
papiers dont j'étais décidé à me dessaisir pour complaire à sa volonté,
un titre quelconque d'irresponsabilité pour toutes les mesures et tous
les actes que j'avais pu faire exécuter par ses ordres pendant la durée
de mes deux ministères; qu'un tel gage, nécessaire à ma sûreté et à ma
tranquillité, serait pour moi comme une égide sacrée qui me garantirait
des atteintes de l'envie et des traits de la malveillance; que j'avais
déjà plus d'une raison de croire que par égard pour mon dévouement et
pour mes services, Sa Majesté daignerait m'ouvrir la voie qui restait à
sa bonté et à sa justice, en me permettant de me retirer à Aix,
chef-lieu de ma sénatorerie, et d'y résider jusqu'à nouvel ordre au sein
de ma famille.
[Note 8: Qu'il ne faut pas confondre avec le comte Dubois, préfet de
police. On nous a assuré que le Dubois, directeur de police en Toscane,
et M. Maillocheau, commissaire général de police à Lyon, furent
sévèrement réprimandés par le duc de Rovigo, pour avoir favorisé le
voyage furtif de Fouché. Le commissaire général de Lyon fut même
révoqué. (_Note de l'éditeur_.)]
Cette lettre, envoyée par estafette à la grande duchesse, eut un plein
et entier effet. Eliza y mit du zèle. Le retour du courrier m'annonça
que le prince de Neufchâtel, vice-connétable, était chargé, par ordre
exprès de l'empereur, de me délivrer un reçu motivé en échange de la
correspondance et des ordres que m'avait adressé l'empereur dans
l'exercice de mes fonctions, et que je pouvais en toute assurance me
retirer au chef-lieu de ma sénatorerie.
Ainsi s'opéra, par l'intermédiaire de la grande-duchesse, non un
rapprochement entre moi et l'empereur, mais une espèce de transaction
que j'aurais regardée comme impraticable trois semaines auparavant. J'en
étais encore moins redevable aux besoins de mon coeur, ou à une
soumission sincère, qu'aux atteintes du mal de mer dont il ne m'avait
pas été donné de pouvoir supporter les tourmens.
Réuni à ma famille, je pus enfin goûter à Aix le calme si nécessaire au
délabrement de mes forces et à l'état de mon esprit irrité sans être
abattu. Ce n'était pas sans un combat intérieur très-pénible que j'avais
ainsi plié devant la violence du dominateur. Si je m'étais décidé à
fléchir, c'était en capitulant; mais, pour quiconque sent sa dignité
d'homme et n'aspire qu'à vivre sous un gouvernement raisonnable, de
pareils sacrifices ne s'obtiennent pas sans efforts. Il était pour moi
bien d'autres motifs d'amertume et d'alarmes dans la marche occulte et
accélérée d'un pouvoir qui allait se dévorer lui-même, et dont les
ressorts m'étaient tellement connus qu'ils ne pouvaient plus se dérober
à la prévoyance de mes calculs.
Quoique je dusse me croire condamné pour un assez long terme à rester
dans une nullité parfaite et à l'écart, ce rôle, qui m'eût conduit à
l'apathie et à l'indifférence, ne pouvait convenir à un esprit rompu aux
habitudes et à l'exercice des grandes affaires. Ce que d'autres ne
voyaient pas, je l'apercevais. Des fades et mensongères colonnes du
_Moniteur_, s'échappaient autant de traits de lumière qui frappaient mes
regards; la cause de l'événement du jour m'était dévoilée par l'annonce
de son résultat; la vérité pour moi était presque toujours suppléée par
l'affectation des réticences; et enfin les élucubrations du chef de
l'État me décelaient tour à tour les joies et les tourmens de son
ambition. J'entrevoyais jusqu'aux actions les plus secrètes, jusqu'aux
serviles empressemens de ses familiers les plus intimes, de ses agens
les plus éprouvés.
Toutefois, les particularités me manquaient; j'étais trop loin du lieu
de la scène. Comment deviner, par exemple, les incidens brusques, les
circonstances imprévues qui survenaient hors du cours ordinaire des
choses? Presque toujours on en éprouvait quelque commotion ou quelque
orage dans l'intérieur du palais. S'il en transpirait des traits épars,
décousus, ils n'arrivaient guère au fond des provinces qu'altérés ou
défigurés par l'ignorance ou la passion.
L'habitude invétérée de tout savoir me poursuivait; j'y succombai
davantage dans l'ennui d'un exil doux, mais monotone. A l'aide d'amis
sûrs et de trois émissaires fidèles, je montai ma correspondance
secrète, fortifiée par des bulletins réguliers, qui, venus de plusieurs
côtés différens, pouvaient être contrôlés l'un par l'autre; en un mot,
j'eus à Aix ma contre-police. Cet adoucissement, d'abord hebdomadaire,
se répéta, depuis, plus d'une fois la semaine, et je fus tenu au courant
d'une manière plus piquante que je ne l'avais été à Paris même. Tels
furent les charmes de ma retraite. Là, dans le calme de la réflexion,
mes bulletins de Paris venaient aiguillonner mes méditations politiques.
Ô vous, courageuse, spirituelle et constante V.......! vous qui teniez
presque tous les fils de ce réseau d'informations et de vérités; vous
qui, douée d'une sagacité parfaite, d'une raison supérieure; qui,
toujours active, imperturbable, restâtes fidèle, dans toutes les crises,
à la reconnaissance et à l'amitié, recevez ici le tribut d'hommage et de
tendresse que mon coeur sent le besoin de vous renouveler jusqu'à mon
dernier soupir. Vous n'étiez pas la seule occupée, dans l'intérêt de
tous, à tisser la trame patriotique préparée depuis un an pour la chance
probable d'une catastrophe[9]. L'aimable et profonde D....., la
gracieuse et belle R......, secondaient votre zèle pur. Vous aviez
aussi vos chevaliers du mystère, enrôlés sous la bannière des grâces et
des vertus occultes. Il faut le dire: au milieu de la décomposition
sociale, soit pendant la terreur, soit sous les deux oppressions
directoriales et impériales, qui avons-nous vu se dévouer avec un rare
désintéressement? Quelques femmes. Que dis-je? un très-grand nombre de
femmes restées généreuses, à l'abri de cette contagion de vénalité et de
bassesse qui dégrade l'homme et abâtardit les nations.
[Note 9: Ici Fouché ne fait que soulever un coin du voile; la suite
mettra le lecteur au fait de tout ce que l'ex-ministre ne dit pas
encore. (_Note de l'éditeur_.)]
Hélas! nous arrivions alors, après bien des traverses, aux confins de ce
terme fatal où comme nation nous pouvions avoir tout à déplorer et tout
à craindre; nous touchions à cet avenir effrayant, parce qu'il était
prochain, où tout pouvait être compromis et remis en question: nos
fortunes, notre honneur, notre repos. Nous en avions été redevables, il
est vrai, au grand homme; mais cet homme extraordinaire s'obstinait, en
dépit des leçons de tous les siècles, à vouloir exercer un pouvoir sans
contre-poids et sans contrôle. Dévoré d'une rage de domination et de
conquêtes, parvenu aux sommités de la puissance humaine, il ne lui était
plus donné de s'arrêter.
Grâce à mes correspondances et à mes informations, je le suivais pas à
pas dans ses actes publics comme dans ses actions privées. Si je ne le
perdais pas de vue, c'est que tout l'Empire c'était lui; c'est que toute
notre force, toute notre fortune résidaient dans sa fortune et dans sa
force, connexion effrayante sans doute, parce qu'elle mettait à la merci
d'un seul homme non-seulement une nation, mais cent nations différentes.
Arrivé à son apogée, Napoléon n'y fit pas même une halte; ce fut pendant
les deux années que je passai en dehors des affaires que le principe de
son déclin, d'abord inaperçu, se décela. Aussi dois-je en marquer ici
les effets rapides, moins par une vaine curiosité que pour l'utilité de
l'histoire. Ce sera d'ailleurs par cette transition toute naturelle que
j'arriverai sans lacunes à ma réapparition[10] sur la scène du monde et
au remaniement des affaires de l'État.
[Note 10: Ce mot, qui exprime bien ce que veut dire l'auteur, n'est
pas français; il est emprunté de l'anglais, et on ne pourrait le
suppléer que par une périphrase. (_Note de l'éditeur_.)]
L'année 1810, signalée d'abord par le mariage de Napoléon et de
Marie-Louise, puis par ma disgrâce, le fut aussi par la disgrâce de
Pauline Borghèse, soeur de l'empereur, et par l'abdication de son frère
Louis, roi de Hollande. Scrutons ces deux événemens pour mieux nous
expliquer l'avenir.
Des trois soeurs de Napoléon, Élisa, Caroline et Pauline, celle-ci,
fameuse par ses charmes, fut celle qu'il affectionna le plus, sans
toutefois s'en laisser jamais subjuguer. Légère, bizarre, dissolue, sans
esprit mais non pas sans saillies ni sans quelques lueurs, elle aimait
le faste, la dissipation et tous les genres d'hommages. Jamais elle
n'eut pour aucun homme d'aversion que pour Leclerc, son premier mari, et
plus encore pour le plus doux des hommes, le prince Camille Borghèse, à
qui Napoléon la fit épouser en secondes noces. Son premier mariage fut
ce qu'on appelle un mariage de garnison. Malade, et refusant de suivre
Leclerc dans son expédition de Saint-Domingue, elle fut transportée en
litière par ordre de Napoléon à bord du vaisseau amiral.
En proie aux vives ardeurs du climat des tropiques, et reléguée dans
l'île de la Tortue par suite des revers de l'expédition, elle se
plongea, pour s'étourdir, dans tous les genres de sensualités. A la mort
de Leclerc, elle se hâta de remettre à la voile, non comme Artémise ni
comme la femme de Britannicus, toute en pleurs, et tenant l'urne
funéraire de son époux, mais libre, triomphante, venant se replonger
dans les délices de la capitale. Là, dévorée long-temps par une maladie
dont le siége accuse l'incontinence, Pauline eut recours à tous les
trésors d'Esculape, et guérit. Chose étrange dans sa cure merveilleuse!
c'est que, loin d'en être flétrie, sa beauté n'en reçut que plus d'éclat
et de fraîcheur, telle que ces fleurs singulières que l'engrais fait
éclore et rend de plus en plus vivaces.
Ne voulant plus que jouir sans frein, sans retenue, mais redoutant son
frère et ses brusques sévérités, Pauline forma, de concert avec une de
ses femmes, le projet d'assujettir Napoléon à tout l'empire de ses
charmes. Elle y mit tant d'art, tant de raffinement, que son triomphe
fut complet. Tel fut l'enivrement du dominateur, que plus d'une fois ses
familiers l'entendirent, au sortir de ses ravissemens, proclamer sa
soeur la belle des belles et la Vénus de notre âge. Ce n'était pourtant
qu'une beauté hardie. Mais écartons ces tableaux plus dignes des
pinceaux de Suétone et de l'Arétin que du burin de l'histoire.
Voluptueux château de Neuilly! magnifique hôtel du faubourg
Saint-Honoré! si vos murs, comme ceux du palais des rois de Babylone,
révélaient la vérité, que de scènes licencieuses ne retraceriez-vous pas
en gros caractères?
Pendant plus d'un an, l'engouement du frère pour la soeur se soutint,
quoique sans passion; en effet, aucune autre passion que celle de la
domination et des conquêtes ne pouvait maîtriser cette âme hautaine et
belliqueuse. Quand, après Wagram et à la paix de Vienne, Napoléon revint
triomphant dans Paris, précédé par le bruit sourd de son prochain
divorce avec Joséphine, il courut le jour même chez sa soeur, inquiète
et dans la plus vive attente de son retour. Jamais elle ne montra pour
son frère tant d'amour et d'adoration. Je l'entendis le jour même dire,
car elle n'ignorait pas qu'il n'y avait pour moi aucun voile: «Pourquoi
ne régnons-nous pas en Égypte? nous ferions comme les Ptolémées; je
divorcerais et j'épouserais mon frère.» Je la savais trop ignorante pour
avoir fait d'elle-même une telle allusion, et j'y reconnus un élan de
son frère.
Qu'on juge du dépit amer et concentré de Pauline, quand, à quelques mois
de là, elle vit Marie-Louise, parée de toute sa candeur, apparaître aux
fêtes nuptiales et s'asseoir sur le trône à côté de Napoléon! La cour
impériale subit une réforme brusque dans ses habitudes, dans ses moeurs,
dans son étiquette; la réforme fut complète et rigide. Napoléon en donna
l'exemple par le stricte maintien des convenances et l'observation de
ses devoirs comme époux. Dès ce moment, la cour licencieuse de Pauline
fut déserte; et cette femme qui joignait toutes les faiblesses aux
grâces de son sexe, regardant Marie-Louise comme son heureuse rivale,
en conçut un dépit mortel et nourrit au fond de son coeur le plus vif
ressentiment. Sa santé en fut altérée. De l'avis des médecins, elle eut
recours aux eaux d'Aix-la-Chapelle, autant pour se rétablir que pour
tromper l'ennui qui la dévorait. S'étant mise en route, elle se croisa
dans Bruxelles avec Napoléon et Marie-Louise, qui se dirigeaient vers la
frontière de la Hollande. Là, forcée de paraître à la cour de la
nouvelle impératrice, et saisissant l'occasion de lui faire une injure
grave, elle se permit, en la voyant passer dans un salon, de faire
derrière elle, et avec des ricanemens indécens, un signe de ses deux
doigts, que le peuple n'applique, dans ses grossières dérisions, qu'aux
époux crédules et trompés. Napoléon, témoin et choqué d'une telle
impertinence, que le reflet des glaces avait même décelé à Marie-Louise,
ne pardonna point à sa soeur: elle reçut le jour même l'ordre de se
retirer de la cour. Se refusant désormais à toute soumission, elle
préféra vivre dans l'exil et dans la disgrâce, jusqu'aux événemens de
1814, qui la retrouvèrent toute dévouée aux malheurs de son frère.
La disgrâce de Louis, roi de Hollande, fut plus noble.
Jusqu'ici l'empereur n'avait poursuivi et dépouillé que des souverains
de race, comme si, par là, il eût voulu réellement que la sienne fût
bientôt la plus ancienne de l'Europe, ainsi qu'il l'avait dit avec tant
d'imprudence. Ne gardant plus de mesure, il va détrôner un roi de sa
propre famille, et dont lui-même a ceint le front du bandeau royal. On
se demandait si c'était pour réduire son frère à la condition de préfet,
qu'il l'avait proclamé roi de Hollande. Louis, d'un caractère doux et
ami de la justice, ne voyait qu'avec amertume la ruine de son royaume,
par l'effet du système continental destructif de toute industrie et de
tout négoce. Il favorisa secrètement le commerce maritime, malgré les
menaces de son frère qui le traitait de _fraudeur_. Outré de se voir
ainsi désobéi, Napoléon se mit en devoir d'envahir la Hollande, oubliant
qu'il avait dit à son frère, en l'appelant au trône et pour vaincre son
refus, qu'il valait mieux mourir roi que vivre prince. Louis, ne pouvant
empêcher l'occupation de ses États par les soldats et les douaniers de
son frère, abdiqua la couronne en faveur de son fils, annonçant, par un
message au Corps législatif de la Hollande, sa résolution en ces termes:
«Mon frère, quoique très-exaspéré contre moi, ne l'est pas contre mes
enfans; certainement il ne détruira pas ce qu'il a institué pour eux; il
ne leur enlèvera pas leur héritage, puisqu'il ne trouvera jamais
l'occasion de se plaindre d'un enfant qui ne gouvernera pas par
lui-même. La reine, appelée à la régence, fera tout ce qui pourra être
agréable à l'empereur mon frère. Elle y sera plus heureuse que moi, dont
les efforts n'ont jamais réussi; et qui sait....... Peut-être suis-je le
seul obstacle d'une réconciliation entre la France et la Hollande; si
cela était, oh! je trouverais ma consolation à passer loin des premiers
objets de ma plus vive affection, les restes d'une vie errante et
souffrante.» Une telle abdication n'était pas sans dignité. A peine ce
message est-il envoyé, que Louis quitte en secret la Hollande, et se
retire dans les États autrichiens, à Gratz en Styrie, n'ayant plus pour
vivre qu'une chétive pension. Sa femme, Hortense, plus avide,
s'appropria les deux millions de rente que Napoléon fit décréter en
faveur de son frère dépossédé.
Ce premier exemple d'une abdication napoléonienne me frappa et me fit
réfléchir. L'avouerai-je? Il me donna l'idée de la possibilité de sauver
un jour l'Empire au moyen d'une abdication imposée à celui qui pouvait
en compromettre les destinées par son extravagance. On verra plus tard
comment cette pensée, concentrée d'abord en moi, fructifia dans d'autres
têtes politiques.
On pouvait croire que l'abdication de Louis aurait déconcerté Napoléon.
Mais n'était-il pas entouré d'hommes occupés sans relâche à colorer ses
invasions et ses empiétemens? Veut-on savoir quelle fut à ce sujet la
rhétorique de Champagny, duc de Cadore, son ministre des relations
extérieures, promu successivement aux plus grandes places, et que
Talleyrand avait si bien jugé, en disant que c'était un homme propre à
toutes les places la veille du jour qu'on l'y nommait? Ce ministre si
avisé commença par établir, dans un replâtrage appelé rapport, que
l'abdication du roi de Hollande n'ayant pu se faire sans le
consentement de Napoléon, était nulle par cela même et de nul effet. Il
en tira la conséquence merveilleuse (et on s'attendait à ce grand effort
de logique) que la Hollande devait être conquise et réunie à l'empire
français, ce qu'un _décret impérial_ décida sans appel.
Cet événement eut pour dernier acte une scène caractéristique. Napoléon
fit venir le fils de Louis encore enfant, qu'il avait créé grand duc de
Berg, et il lui adressa cette courte allocution: «Venez, mon fils; la
conduite de votre père afflige mon coeur; sa maladie seule peut
l'expliquer[11]; venez, je serai votre père; vous n'y perdrez rien; mais
n'oubliez jamais, dans quelque position que ma politique vous place, que
vos premiers devoirs sont envers moi, et que tous vos devoirs envers les
peuples que je pourrais vous confier ne viennent qu'après.....» Ainsi
fut déchiré le voile d'une ambition si effrénée que Napoléon se plaçait
de lui-même au-dessus du roi des rois et de la souveraineté de tous les
peuples.
[Note 11: Cette insinuation de Napoléon sur son frère était
injurieuse. Louis était mélancolique et valétudinaire; mais son jugement
sain et droit n'en éprouvait aucune altération. (_Note de l'éditeur_.)]
A présent, disons quelle fut la vraie cause de l'usurpation de la
Hollande: je puis d'autant plus en parler, qu'elle n'est point étrangère
à ma disgrâce. Quand le mariage avec une archiduchesse fut résolu,
Napoléon eut une velléité de pacification générale que je m'efforçai de
changer en volonté ferme et raisonnable. Je savais par mes émissaires
que le cabinet de Londres tenait à deux points décisifs: l'indépendance
de la Hollande et de la péninsule. Avec Louis, on pouvait compter sur le
maintien de la séparation de la Hollande. Quant à la péninsule, Napoléon
ne voulait se désister que du Portugal, par la seule raison qu'il ne
rencontrait que des obstacles à en consommer la conquête. Je ne
désespérais pourtant pas de pouvoir l'amener au dégoût de l'occupation
de l'Espagne, qui lui coûtait déjà des flots de sang, et qui n'était
rien moins qu'assurée. Autorisé par lui, je concertai avec son frère
Louis, dans le séjour qu'il fit à Paris en 1810, un plan de négociation
secrète et particulière avec Londres. Louis écrivit à son ministre des
affaires étrangères que Napoléon était si courroucé contre lui et
contre les Anglais, à cause de leur commerce furtif avec ses États,
qu'il serait impossible d'empêcher qu'il n'effectuât de force la réunion
de la Hollande à la France, si la paix maritime n'intervenait pas au
plutôt, ou au moins si des changemens dans le système du blocus et des
ordres du conseil britannique n'avaient pas lieu. Il autorisait son
ministre à s'entendre à ce sujet avec ses collègues, mais comme agissant
d'eux-mêmes en son absence, et à faire partir pour Londres un agent qui,
environné de quelque considération, pût faire des ouvertures de
négociations en leurs noms particuliers. Cet agent devait d'abord
exposer au cabinet de Saint-James le désavantage immense qui résulterait
pour le commerce et même pour la sûreté à venir de l'Angleterre, si la
Hollande, réunie à l'Empire de Napoléon, devenait dans ses mains un
instrument d'agression: sans nul doute il commencerait par la soustraire
à toute relation commerciale. Les ministres de Louis choisirent pour
agent M. Labouchère, banquier d'Amsterdam, qui se rendit à Londres avec
des instructions pour entamer de suite, avec le marquis de Wellesley,
une négociation secrète. Il devait surtout insister sur la nécessité
d'apporter des changemens dans l'exécution des ordres du conseil, du
mois de novembre 1807. Mais le marquis de Wellesley refusa d'entrer dans
une négociation détournée au sujet de la Hollande, jugeant parfaitement
que son indépendance ne pouvait être assurée qu'autant qu'il plairait à
Napoléon, jusque-là si peu disposé à reconnaître les droits d'aucune des
nations placées sous son influence. Toutefois, voulant sonder les
véritables dispositions de Napoléon, il autorisa, vers la même
époque[12], le commissaire anglais Mackensie, chargé de continuer à
Morlaix la négociation pour l'échange des prisonniers, à ouvrir une
négociation pour la paix maritime, qu'il couvrirait par la négociation
ostensible avec le commissaire français préposé pour l'échange[13]. Le
cabinet de Saint-James laissait à Napoléon, par l'organe du commissaire
Mackensie, le choix entre trois manières de traiter, savoir: 1º. l'état
de possession avant les hostilités; 2º. l'état de possession présent;
3º. enfin des compensations réciproques. Mais Napoléon, enivré de sa
prospérité, refusa d'entendre à aucune de ces manières de traiter,
repoussant toute autre paix que celle dont il ne dicterait pas les
conditions.
[Note 12: Avril 1810.]
[Note 13: M. le marquis du Moutier, aujourd'hui ambassadeur de
Charles X en Suisse. (_Note de l'éditeur_.)]
Dès ce moment, le marquis de Wellesley ne voulut plus recevoir aucune
ouverture de la part du banquier Labouchère, ni même de M. Fagan, que je
lui avais adressé dans le même but. Le ministère anglais était trop
persuadé de l'efficacité de son système de blocus, pour accéder à aucune
modification à cet égard. Tout fut rompu sans retour; et Napoléon,
voyant qu'il ne pouvait forcer l'Angleterre à fléchir sous sa volonté,
résolut, par esprit de vengeance, d'envahir le royaume de son frère,
croyant par-là soustraire à jamais la Hollande au commerce anglais. En
même temps, il crut ne devoir plus différer la disgrâce de son ministre
de la police, qui s'efforçait de le ramener sans cesse à un système
d'administration et de politique raisonnables. Il était d'autant plus
porté à me sacrifier, que ses correspondans privés lui répétaient, en
parlant de moi, d'après certains pamphlétaires de Londres: «Qu'il
tremblait devant son ouvrage, sans pour cela oser le renverser.» Depuis
plusieurs mois, il en épiait l'occasion. On a vu[14] combien il avait
d'abord été inquiet de ma liaison avec Bernadotte. Ici le motif d'une
disgrâce lui parut encore plus plausible. Il prétendit que, sous
prétexte de négocier au sujet de la Hollande, mes agens à Londres ne
s'étaient livrés qu'à des intrigues et à des spéculations frauduleuses,
voulant par-là me rendre responsable de la rupture d'un commencement de
négociation qui n'avait échoué que par sa mauvaise foi et sa prépotence.
Voilà sur les vrais motifs de l'envahissement de la Hollande et de ma
disgrâce, des éclaircissemens dont je puis garantir l'exactitude.
[Note 14: Dans la première partie de ces Mémoires. (_Note de
l'éditeur_.)]
Ce système d'irréconciliation et de violences fut perpétué par un décret
impérial[15], portant que toutes les marchandises anglaises qui
existaient dans les lieux soumis à la domination de l'empereur, ou
conquis par ses armes, seraient brûlées publiquement. C'était un
appendice aux décrets de Berlin et de Milan; c'est-à-dire qu'on allait
faire à Amsterdam et à Livourne ce qu'on avait déjà fait à Berlin, à
Francfort, à Mayence et à Paris. Si l'on ne pouvait pas répéter ici:
«Brûler n'est pas répondre», on pouvait dire: «Brûler n'est pas
gouverner.»
[Note 15: Du 19 octobre 1810.]
Telles étaient les conséquences du système continental, qui, selon des
conseillers niais et lâches, devait finir par mettre l'Angleterre hors
de combat, et par livrer le monde à Napoléon. Et cette conception
incendiaire, qui devint chez lui une idée fixe, n'était qu'une tradition
politique dont il avait hérité du gouvernement directorial, à qui des
publicistes de clubs et de gazettes avaient persuadé que le seul moyen
de réduire l'Angleterre était de lui fermer les ports du continent.
Mais d'abord il fallait subjuguer tout le continent européen, dont
Napoléon n'avait encore que le tiers; le reste languissait sous le giron
des rois, ses alliés, ses amis ou ses tributaires. Quel esprit régnait
dans les notes que leur adressait, coup sur coup, le ministre
Champagny-Cadore, pour leur persuader de fermer leurs ports à tous les
navires anglais? «Qu'il n'y avait plus de neutres pour les États de
l'Europe; qu'ils ne feraient plus par eux-mêmes aucun commerce actif ni
passif, et que la France seule, par la voie des licences négociées à
Londres, les approvisionnerait des denrées qu'il leur était
indispensable d'en recevoir.» Tel était ce fameux système continental,
qui tendait à anéantir le commerce du monde, et qui par cela même était
impraticable. Or, il avait bien fallu le modifier, ou plutôt le terminer
par le système des licences d'invention anglaise.
Aussi vit-on, à compter de la fin de 1810, Napoléon étendre lui-même ce
système, en accordant à prix d'argent la permission d'introduire en
France une certaine quantité de denrées coloniales; mais c'était à
condition d'en exporter la valeur en marchandises de fabrique française,
qu'on jetait le plus souvent à la mer à cause des difficultés suscitées
par les douaniers anglais.
Et qui s'engraissait le plus à ce monopole inoui? Certes, ce n'étaient
ni les spéculateurs subalternes, ni les commissionnaires tarifés du
grand spéculateur en chef, réduits à peine à un modique droit de
commission. Quant à l'empereur, son bénéfice était clair et net. Chaque
jour il voyait grossir, avec une jubilation dont il ne cachait plus les
accès, l'énorme trésor enfoui dans ses caves du pavillon Marsan: elles
en étaient encombrées. Déjà ce trésor s'élevait à près de cinq cent
millions en espèces[16]; c'était un résidu des deux milliards de
numéraire entrés en France par l'effet de la conquête. Ainsi la passion
de l'or l'eût peut-être emporté un jour sur celle des combats, dans le
coeur de Napoléon, si l'inexorable Némésis l'y eût laissée vieillir.
[Note 16: Les compagnons volontaires du captif de Saint-Hélène ont
confirmé depuis cette révélation; mais ils n'élèvent qu'à quatre cent
millions le trésor particulier de leur idole, dans le bon temps. (_Note
de l'éditeur_.)]
Si l'on veut avoir une idée de l'accumulation de richesses inhérentes au
développement de la puissance de cet homme, qu'on ajoute aux trésors que
les caveaux des Tuileries recélaient, quarante millions de mobilier, et
quatre à cinq millions de vaisselle renfermée dans les résidences
impériales; cinq cent millions distribués à l'armée à titre de
dotations; enfin le domaine extraordinaire, s'élevant à plus de sept
cent millions, et qui de sa nature n'avait point de bornes, puisqu'il se
composait des biens «que l'empereur, exerçant le droit de paix et de
guerre, acquérait par des conquêtes et des traités,» rien ne pouvait lui
échapper avec un texte aussi indéfini. Déjà le fonds de ce domaine
extraordinaire était formé de provinces entières, d'états dont le sort
était indécis, et du produit des confiscations dans tout l'Empire. Nul
doute qu'il n'eût fini par absorber tous les revenus et tout le domaine
public qui aurait échappé aux deux autres créations de domaines
impériaux et de domaines privés. Mettre toute la France en fief, et
l'attacher à son domaine par des redevances annuelles, était aussi une
des idées favorites de Napoléon.
Quel régime magnifique de spoliations martiales, d'une part, de dons et
de prodigalités, de l'autre! Où allait-il nous conduire? A verser tout
notre sang pour mettre en dotation le monde entier. Et encore, il n'y
avait guère d'espoir de rassasier la voracité des favoris et des
familiers d'un conquérant insatiable.
De pareilles supputations, sorties de ma plume, et les réflexions qui
les accompagnent, feront sourire ou rechigner certains lecteurs. Eh
quoi! diront-ils, ce ministre si chagrin, parce qu'il fut disgracié;
a-t-il donc été si étranger à l'abus des distributions lucratives contre
lesquelles il se récrie peut-être, par la seule raison que la source en
est tarie? N'a-t-il pas été comblé aussi d'honneurs et de richesses? Et
qui vous dit le contraire. Quoi! parce qu'on aurait eu part aux
avantages individuels d'un système outré, pernicieux, insoutenable,
faudrait-il cesser d'être vrai quand on a promis de tout dire? Le temps
des réticences est passé. Il s'agit d'ailleurs ici d'assigner les causes
de la chute du plus grand Empire qui ait désolé et orné l'univers.
On va voir comment, dans un très-court délai, Napoléon se précipita
volontairement au-delà des bornes de la modération et de la prudence.
Par une conséquence de l'usurpation de la Hollande, il déclara, dans un
message adressé au Sénat[17], que de nouvelles garanties lui étaient
devenues nécessaires, et que celles qui lui avaient paru les plus
urgentes, étaient la réunion de l'embouchure de l'Escaut, de la Meuse,
du Rhin, de l'Ems, du Weser et de l'Elbe, et de l'établissement d'une
navigation intérieure de la Baltique. De là un sénatus-consulte[18]
portant que la Hollande, une portion considérable de l'Allemagne
septentrionale, les villes libres de Hambourg, de Brème et de Lubeck,
feraient partie intégrante de l'Empire français et formeraient dix
nouveaux départemens. C'est ainsi que Napoléon, sans songer à
l'affermissement de ce qu'il avait acquis, se tourmentait pour acquérir
encore.
[Note 17: Le 10 décembre 1810.]
[Note 18: Du 13 décembre 1810.]
Cette violente réunion s'exécuta sans aucun motif de droit, même
apparent, sans négociation préalable avec un cabinet quelconque, et sous
le prétexte futile qu'elle était commandée par la guerre contre
l'Angleterre. Par-là, Napoléon anéantit même ses propres créations: les
états de la Confédération du Rhin, le royaume de Westphalie, ni aucun
autre territoire ne fut exempt de fournir sa quote-part à ce nouveau
partage du lion.
Mais il venait de se donner une nouvelle ligne de frontières qui
enlevait aux provinces du Sud et du centre de l'Allemagne toute
communication avec la mer du Nord, qui passait l'Elbe, séparait le
Danemarck de l'Allemagne, se fixait même sur la Baltique et paraissait
tendre à rejoindre la ligne des forteresses prussiennes sur l'Oder que
nous occupions en dépit des traités.
On sent bien que par lui-même ce devait être un acte assez inquiétant
pour les puissances voisines, que celui qui établissait ainsi sur les
côtes de l'Allemagne une nouvelle domination française, par un simple
décret, par un sénatus-consulte imposé à un Sénat servile. Je jugeai
aussitôt que le traité de Tilsitt, qui avait eu pour principal objet la
délimitation des deux Empires, était par là même anéanti, et que, se
retrouvant en point de contact, la France et la Russie n'allaient pas
tarder à s'entre-déchirer.
Quand je sus, par mes correspondans de Paris, les inquiétudes que la
réunion des villes anséatiques causait à la Russie, à la Prusse, et
même à l'Autriche, je fus confirmé dans l'idée qu'il y avait là
non-seulement le germe d'une nouvelle guerre générale, mais d'un conflit
qui devait décider en dernier ressort si on aurait la monarchie
universelle dans les mains de Napoléon Bonaparte, ou si nous verrions le
retour de tout ce qu'avait dispersé ou détruit la révolution.
Hélas! dans cette grande question se trouvait renfermée la question
identique des intérêts de la révolution et de la sûreté des hommes qui
l'avaient fondée et constituée. Qu'allaient-ils devenir? Pouvais-je
rester étranger, froid ou insensible à un avenir si inquiétant?
Parmi les princes nouvellement dépouillés se trouvait le duc
d'Oldembourg, de la maison de Holstein-Gottorp, c'est-à-dire de la même
famille que l'empereur de Russie. Et Napoléon enlevait ainsi ses États à
un prince que tout l'invitait à ménager! Une négociation s'ouvrit à ce
sujet entre la cour de Saint-Pétersbourg et le cabinet des Tuileries.
Napoléon offrait au duc d'Oldembourg, à titre d'indemnité, la ville et
le territoire d'Erfurt. Quand j'appris que cette offre venait d'être
hautement rejetée, que l'empereur Alexandre avait mis en réserve les
droits de sa maison par une protestation formelle, et que ses ministres
avaient reçu l'ordre de la présenter aux diverses cours, je ne formai
plus aucun doute que la guerre ne vînt à éclater. En réfléchissant
toutefois au caractère circonspect et mesuré de l'empereur Alexandre, je
jugeai que les approches de la crise ne seraient ni brusques ni
précipitées.
Passons à l'année 1811 pendant laquelle s'accumulèrent tous les élémens
d'une effroyable tempête, à travers un calme trompeur dont je découvrais
toutes les illusions et tous les mensonges. De jour en jour mes
bulletins de Paris et mes correspondances privées devenaient d'un
intérêt plus vif, plus soutenu. J'en consignerai ici, pour la liaison
des faits, les aperçus et les traits les plus saillans, me permettant à
peine d'y ajouter de courtes réflexions et des éclaircissemens obligés.
D'ailleurs, je l'ai déjà dit, pressé d'arriver moi-même aux temps de ma
rentrée dans les hauts emplois, ce qui me convient le plus c'est une
transition historique abrégée qui nous mène aux catastrophes de 1813,
1814 et 1815.
Le premier événement qui se présente est celui de la naissance d'un
enfant proclamé roi de Rome[19] au sortir du sein de sa mère, comme si
le fils de Bonaparte n'avait pu naître autre chose que roi. Ce
renouvellement subit du royaume de Tarquin-le-Superbe parut de mauvais
augure à quelques personnes; il rappelait trop la spoliation récente du
Saint-Siége et l'oppression exercée contre le souverain pontife. Des
bruits ridicules furent propagés et accrédités dans Paris au sujet de la
naissance de cet enfant-roi. Si ces bruits, sortis à la fois des classes
vulgaires et des classes élevées, ne constataient pas l'état hostile de
l'opinion à cette époque contre la perpétuité de la dynastie nouvelle,
je me serais dispensé d'en parler comme étant indignes de la gravité de
l'histoire. La malignité se montra ingénieusement crédule. On supposa
d'abord une grossesse simulée, comme si jamais une archiduchesse,
cessant d'être féconde, eût pu faire mentir le distique latin. La
conséquence de cette supposition amena une autre fable d'après laquelle
on aurait reconnu roi de Rome un enfant né récemment de Napoléon et de
la duchesse de M......
[Note 19: 20 mars 1811.]
Certains nouvellistes prétendirent qu'on l'avait substitué à un enfant
mort; d'autres à un enfant du sexe féminin. Certes, l'archichancelier
Cambacérès ne s'y serait pas mépris. Les frondeurs malveillans furent
intarissables. Ce qu'il y a de vrai, c'est que l'accouchement de
Marie-Louise fut horriblement laborieux, que l'accoucheur perdit la
tête, que l'on crut l'enfant mort, et qu'il ne sortit de sa léthargie
que par l'effet de la détonation répétée de cent-un coups de canon.
Quant au ravissement de l'empereur, il était bien naturel. Quelques
flatteurs en inférèrent tout d'abord que, plus heureux que César, il
n'aurait point à redouter les ides de mars, puisque le 20 mars était
pour lui et pour l'Empire un jour de félicité. Napoléon croyait aux
horoscopes et aux présages. Quel mécompte pour lui en mars 1814 et 1815!
Il partit de Rambouillet avec Marie-Louise, vers la fin de mai, pour
aller visiter Cherbourg. A leur retour à Saint-Cloud[20], ils
présidèrent au baptême de leur fils, que Napoléon, élevant entre ses
bras, montra lui-même aux nombreux assistans. Tout semblait annoncer à
cet enfant les destinées les plus brillantes: trois années suffirent
pour renverser la puissance colossale de son père; et pourtant la cour,
les grands, les ministres, tout l'Empire, vivaient dans une sécurité
profonde. A peine découvrait-on, parmi les penseurs, quelques
appréhensions, quelques inquiétudes vagues.
[Note 20: Le 4 juin 1811.]
Peu de jours après[21], Napoléon, faisant l'ouverture de la session du
Corps législatif, annonça que la naissance du roi de Rome avait rempli
ses voeux et satisfait à l'attente de ses peuples. Il parla de la
réunion des États romains, de la Hollande, des villes anséatiques et du
Valais, et il finit par dire qu'il se flattait que la paix du continent
ne serait pas troublée. La France attentive comprit ces dernières
paroles, qui n'étaient pas jetées sans dessein de préparer les esprits à
la guerre.
[Note 21: 16 juin 1811.]
On m'avait fait connaître l'ukase destiné par l'empereur Alexandre à
tirer son Empire de l'embarras où le jetait le maintien du système
continental. La Russie ne pouvait renoncer plus long-temps au commerce
maritime. Je savais d'ailleurs que la faction des vieux Russes
commençait à prévaloir dans les conseils d'Alexandre. L'ukase
restreignait à certains ports désignés l'importation des marchandises;
et parmi celles qui étaient tarifées, on ne trouvait aucun article de
fabrique française. Je vis là le contre-coup de la prise de possession
arbitraire des villes anséatiques.
Quant à notre commerce, concentré de plus en plus dans nos propres
limites, il ne vivait plus que de roulage; nous n'avions plus d'autres
navires de tonage que des chariots et des haquets. La grande renommée de
notre industrie reposait alors sur la fabrication du sucre de betterave.
C'était une heureuse exploitation pour certains aventuriers d'industrie
nationale, qui arrachaient au gouvernement avances, primes, concessions
de terrains. L'administration s'épuisait pour ces jongleries, dont les
bateleurs nous promenaient du sucre de betterave à un prix colonial.
Déjà même, selon mes correspondans de Paris, l'empereur tenait sous
verre, sur sa cheminée à Saint-Cloud, un pain de sucre de betterave
raffiné, qui pouvait rivaliser avec le plus beau sucre colonial sorti
des raffineries d'Orléans. Il était si parfait que son ministre de
l'intérieur le lui avait présenté en pompe comme une merveille digne de
figurer dans un musée. On en envoyait en cadeau au prince-primat et à
tous les petits potentats de la confédération du Rhin. Si le public ne
pouvait y aborder à cause de la trop grande élévation du prix, en
revanche il avait sous la main, et le sirop de raisin et le café de
chicorée indigène à un prix raisonnable. Au milieu de cette pénurie de
productions coloniales, quelques nouvelles fabriques prospéraient dans
l'intérieur, et une centaine de fabricans qui avaient part à la
distribution des encouragemens et des primes, vantaient très-haut
l'activité de notre commerce intérieur.
Tout le reste languissait, et, ce qui était déplorable, le peuple
commençait à souffrir de la disette des grains, occasionnée par une
mauvaise récolte, et aggravée par des exportations sur lesquelles le
gouvernement faisait des bénéfices. A la vérité, dans tous les
départemens on organisait, pour rendre la misère moins importune, des
dépôts de mendicité, où une partie de la population était successivement
parquée et substantée au moyen de soupes économiques. Mais le peuple,
qui s'obstinait à rester panivore, accusait l'empereur de vendre
lui-même nos grains aux Anglais. Il est certain que le monopole exercé
par Napoléon sur les blés, produisait en partie la disette. L'esprit qui
régnait dans les salons n'était pas plus favorable à l'empereur; on y
redevenait hostile. Voilà comment se formait l'opinion depuis que Savary
dirigeait l'esprit public.
Cet homme, qu'éblouissait le faste des grandeurs et le prestige de la
représentation, crut qu'il arriverait à être influent et puissant s'il
avait une cour, des créatures, des parasites, des gens de lettres
embrigadés à sa table et à ses ordres. Il s'imagina que pour mettre à
profit mes traditions, il lui suffirait de ménager le faubourg
Saint-Germain, sans pour cela dépouiller sa police de tout ce qu'elle
avait d'odieux et d'irritant. Il crut, en un mot, qu'il formerait
l'esprit public de l'Empire comme Mme de Genlis formait les moeurs de
la nouvelle cour. Alors s'organisèrent dans les salles à manger de la
police les fameux déjeuners à la fourchette présidés par Savary, et où
se réunissaient habituellement les publicistes à gages qui
correspondaient avec l'empereur, et les journalistes qui aspiraient à
recevoir des directions et des gratifications. C'était là que Savary,
excité par des traits d'esprit de commande, et par les fumées d'un large
déjeuner, leur intimait ses ordres sur la tendance que chacun devait
donner à la littérature de la semaine.
La direction de cette partie _morale_ du ministère de la police était
confiée au poète Esmenard, écrivain d'un vrai talent, mais si décrié que
j'avais cru devoir le tenir bride en main tout le temps que je l'avais
mis en oeuvre. Abusant bientôt de sa supérierité et de sa position, il
mena le nouveau ministre en flattant ses passions et ses écarts. J'avais
respecté le savoir et les lettres; mon successeur, feignant de s'ériger
en protecteur des académies, les traita militairement, leur imposa ses
propres candidats, et n'eut rien de plus pressé que d'avilir avec
scandale les organes du savoir et de l'opinion. J'avais respecté la
propriété des journaux; Savary l'envahit avec audace, et en partagea
les actions à ses familiers et à ses suppôts. C'est ainsi que, par la
dégradation des journaux, il se priva d'un des principaux leviers de
l'opinion. De même que Napoléon, il prit en haine Mme de Staël, et
s'acharna contre elle de concert avec Esmenard: persécution impolitique,
en ce qu'elle fit de la nombreuse coterie de cette femme célèbre un
foyer d'opposition contre le régime impérial et d'animosité contre
l'empereur.
Dans la haute police, c'était le même système, les mêmes violences; et
là on trouvait pour ministre effectif le petit Desmarets. Qu'attendre
d'un homme si mince et des combinaisons d'un tel ministre? Des
inventions maladroites, des actes réprouvés, une administration
vexatoire. On en jugera par le trait suivant. Un certain baron de Kolly,
piémontais, chargé par le gouvernement britannique de tenter d'arracher
Ferdinand VII à sa captivité, vint débarquer au commencement de mars
1810 dans la baie de Quiberon; de là, il se rendit à Paris, où je le fis
arrêter et conduire au château de Vincennes. Que fait mon successeur? Il
imagine d'éprouver Ferdinand à la faveur d'un faux baron de Kolly, muni
des papiers et de la lettre de crédit du véritable émissaire. Ferdinand
VII, sur ses gardes, voit le piége, l'évite, et laisse Savary dans la
confusion.
La reine d'Étrurie, dépouillée de ses États, vivait à Nice dans l'exil;
on l'abreuve de mauvais traitemens; on envoie des émissaires pour
l'exciter à se jeter dans les bras des Anglais. Cette malheureuse reine,
au désespoir, embrasse ce moyen de salut: on l'arrête, on la menace de
la traduire devant une commission militaire, et deux de ses officiers
sont fusillés. Quand il n'y a pas de complot, on en imagine, on en
excite. C'est ainsi que de malheureux habitans de Toulon, impliqués dans
une trame ténébreuse, dirigée, dit-on, contre nos arsenaux, furent
traînés au supplice, dans une ville encore consternée par les plus
affreux souvenirs.
Cependant l'opinion restait muette; plus de communication, plus
d'expansion, plus de confiance entre les citoyens. Ce n'était que dans
l'intérieur des familles et au sein de l'amitié que la douleur publique
osait s'exhaler par des accens étouffés. A défaut d'opinion publique,
l'empereur voulut avoir celle des salons de Paris. On lui en fit une
factice, créée par les trois cents explorateurs aux grands gages. Il y
eut ainsi plusieurs statistiques _morales_; les cinq ou six polices
donnèrent la leur. La moins insignifiante était sans contredit celle du
directeur général des postes, Lavalette. Jadis le correspondant et
l'émissaire de confiance de Napoléon quand il n'était que général, il
était au fait de ce qui lui convenait dans ce genre. L'empereur,
appréciant bientôt le vide de toutes ces explorations, dont personne,
depuis moi, n'avait saisi le véritable esprit, exigea des faits. On lui
en fournit, mais de misérables; il finit par y renoncer, par ne plus les
lire, tant il les trouvait fastidieux et incohérens. Dans ma retraite,
on m'apporta quelques-uns de ces bulletins, faits par des écoliers. Plus
tard, Savary transcrivit d'un bout à l'autre celui qui sortait de son
cabinet, croyant par là donner plus d'importances à ses vagues
explorations.
Si, depuis ma disgrâce, la police avait dégénéré dans ses attributions
les plus essentielles, il en était de même dans un autre ministère qui
était aussi l'asile du secret. Je veux parler des relations extérieures,
où, depuis la retraite de Talleyrand, l'esprit de conquête, de violence
et d'oppression ne connaissait plus ni adoucissemens, ni frein. Napoléon
avait eu la maladresse (et on en verra plus tard la conséquence)
d'abreuver de dégoût ce personnage si délié, d'un esprit si brillant,
d'un goût si exercé et si délicat, qui, d'ailleurs, en politique lui
avait rendu autant de services pour le moins que j'avais pu lui en
rendre moi-même dans les hautes affaires de l'état qui intéressaient la
sûreté de sa personne. Mais Napoléon ne pouvait pardonner à Talleyrand
d'avoir toujours parlé de la guerre d'Espagne avec une liberté
désapprobatrice. Bientôt, les salons et les boudoirs de Paris devinrent
le théâtre d'une guerre sourde entre les adhérens de Napoléon d'une
part, Talleyrand et ses amis de l'autre, guerre dont l'épigramme et les
bons mots étaient l'artillerie, et dans laquelle le dominateur de
l'Europe était presque toujours battu. Cette espèce de lutte satirique
prenait un caractère plus grave à mesure que la guerre d'Espagne
s'envenimait. De leur côté, M. et Mme de Talleyrand n'en prenaient
que plus d'intérêt aux princes de la maison d'Espagne, relégués à leur
château de Valançay par un petit raffinement de vengeance de la part de
Napoléon. Piqué de plus en plus contre Talleyrand, il l'aperçoit un jour
à son lever au milieu des courtisans, et croyant tirer avantage, pour
l'humilier, d'une aventure de galanterie qu'on prétendait s'être passée
à Valançay, il lui fit une interrogation qui, pour un mari, est le plus
sanglant des outrages. Sans faire paraître aucune émotion dans ses
traits, Talleyrand lui répond avec dignité:»Pour la gloire de Votre
Majesté et pour la mienne, il serait à désirer qu'il ne fût jamais
question des princes de la maison d'Espagne.» Jamais Napoléon ne se
montra plus confus qu'après cette sévère leçon donnée avec le sens
exquis des convenances. Tout annonça bientôt une disgrâce complète, et
la position de Talleyrand devint de plus en plus difficile. Son hôtel,
ses amis, ses gens furent livrés à un espionnage perpétuel que Savary
affectait même de ne pas dissimuler. Il se vantait à ses familiers de
tenir Talleyrand et Fouché dans de perpétuelles alarmes. Le public en
tira la conséquence que le chef de l'État, par son caractère ombrageux,
s'était privé des services de deux hommes dont les conseils lui avaient
toujours été utiles, et qu'il n'y avait plus, dans la police et les
affaires étrangères, ni mesure ni habileté depuis leur retraite. La
police n'était plus qu'une inquisition stérile et irritante. Dans les
affaires étrangères on s'habituait à voir les traités comme des trèves
ou des expédiens pour arriver à de nouvelles guerres. On finit même par
ne plus rougir d'y faire les plus scandaleux aveux. «Nous ne voulons
plus de principes, disait Champagny-Cadore, successeur de Talleyrand,»
le même qui avait présidé aux violences exercées envers le pape et
envers la maison d'Espagne. Et pourtant ce même ministre, hors de sa
sphère diplomatique, ou plutôt de l'influence de Napoléon, était l'un
des hommes de France dont le commerce était le plus doux et les opinions
les plus modérées. On le verra bientôt éprouver à son tour une disgrâce
à laquelle semblait ne pouvoir plus se soustraire aucun des ministres de
Napoléon. Comme il n'était plus possible de se soutenir qu'en flattant
les passions de celui qui était la source de tous les pouvoirs et de
toutes les faveurs, les manipulateurs de la politique impériale se
mirent à travailler de plus belle à préparer la chute de l'Angleterre et
l'humiliation de la Russie. Les mémoires et les plans se succédèrent
sous l'égide de la police secrète de Desmarets et de Savary, chargés de
cautionner les faiseurs de projets à l'ordre du jour. L'empereur ne
reçut bientôt plus de ses agens que des rapports où la vérité des faits
et celle des conséquences étaient ou altérées ou dissimulées; il ne fut
plus imbu que de correspondances irritantes, pleines de propositions et
de projets d'intrigues, d'aventures et de violences.
On en vint à vouloir _travailler_ à la fois l'Angleterre et la Russie.
J'avais cherché inutilement, tandis que je tenais les fils de la haute
police, à ramener l'empereur à des idées plus saines à l'égard de
l'Angleterre. L'empereur estimait les Anglais, et ne haïssait pas
précisément l'Angleterre, mais il redoutait l'oligarchie de son
gouvernement. Il ne croyait pas qu'avec un tel régime, l'Angleterre
voulut jamais le laisser jouir d'une paix solide, mais seulement d'une
trève de trois ans au plus, après laquelle il eût fallu recommencer.
Jamais je ne pus détruire à cet égard les préventions et les préjugés
de l'empereur. D'autres, par les sophismes les plus grossiers, le
fortifiaient dans sa passion violente contre la nature du gouvernement
britannique, passion qui le conduisait de nouveau à une guerre
universelle. C'était véritablement une révolution que Bonaparte voulait
en Angleterre; il brûlait du désir d'y étouffer la liberté de la presse
et la liberté des débats parlementaires. Induit à souhaiter de voir
cette île livrée à son tour aux horreurs d'une révolution politique, il
y envoya des émissaires qui le trompèrent sur son état réel. Je lui
avais dit cent fois qu'elle était aussi puissante par ses institutions
que par ses forces navales; mais il s'en rapportait plutôt à des
explorateurs intéressés. Ce fut dans l'espoir d'y faire éclater des
déchiremens intérieurs que, pendant toute l'année 1811, il s'occupa
principalement du projet d'exclure entièrement le commerce anglais du
continent. Ses émissaires ne manquèrent pas d'attribuer au blocus
continental la détresse des manufactures du royaume-uni et les
banqueroutes nombreuses qui, pendant le cours de cette même année,
portèrent au crédit anglais les plus rudes coups. Ils annoncèrent des
troubles sérieux, et soutinrent que l'Angleterre ne pouvait pas
supporter long-temps un état de guerre qui lui coûtait plus de cinquante
millions sterlings.
En effet, des émeutes d'ouvriers sans ouvrage éclatèrent dans le
Nottinghamshire. Les mutins se réunissaient par bandes, brûlaient ou
détruisaient les métiers de nouvelle mécanique, et commettaient toute
sorte d'excès. Ils se disaient sous les ordres d'un capitaine _Ludd_,
personnage imaginaire, d'où leur est venu le nom de _luddistes_.
L'empereur ne vit là qu'une plaie qu'il fallait agrandir, de même que
celle de l'Irlande. Bientôt, en effet, ce système d'insurrection
s'étendit et gagna les contrées voisines de Derby et de Leicester. On
assurait, dans le cabinet de Napoléon, que des personnages considérables
n'étaient pas étrangers à ces mouvemens, et en étaient même les
instigateurs. On comptait, en cas d'insurrection sérieuse et de
tentatives correspondantes préparées dans Londres même, sur la
coopération plus on moins efficace de nos prisonniers, qui s'élevaient à
cinquante mille. Tel fut un des motifs qui porta Napoléon à ne point
consentir à leur échange. Comme nous n'avions en France que dix mille
prisonniers anglais, mais près de cinquante-trois mille prisonniers de
guerre espagnols et portugais, l'empereur feignit de consentir à un
cartel, mais seulement dans la proportion d'un Anglais et de quatre
Espagnols ou Portugais, contre cinq Français ou Italiens. Il était sûr
d'avance que l'Angleterre se refuserait à tout échange établi sur de
telles bases. En effet, la proposition seule révolta le ministère
anglais.
Napoléon, devenu plus rigide dans son système continental, à mesure
qu'il voyait approcher la détresse de l'Angleterre, exigea une fermeture
plus exacte des ports de la Suède, à laquelle il ne laissa que l'option
d'une guerre avec l'Angleterre ou avec la France. Ces exigeances si
impolitiques contre une puissance indépendante, provenaient en partie de
son mécontentement contre Bernadotte, proclamé l'année précédente[22],
par la volonté unanime des États, prince royal, et successeur
héréditaire du roi Charles XIII. Au fond de l'âme, cette subite
élévation avait déplu à l'empereur, dont le ressentiment contre son
ancien compagnon d'armes s'était toujours accru depuis la mission que je
lui avais déférée en 1809 pour la défense d'Anvers. Il était persuadé
qu'une secrète intelligence avait régné à cette époque entre Bernadotte
et moi, et que s'il eût éprouvé un grand revers en Allemagne, j'aurais
fait proclamer, pour lui fermer à jamais les portes de la France,
Bernadotte premier consul ou empereur. Ainsi, d'un autre côté, il le vit
d'abord partir pour le nord sans peine, se croyant trop heureux d'être
délivré de la présence d'un homme que Savary et ses familiers lui
représentaient comme un adversaire qui pouvait devenir redoutable.
Croyant même pendant quelques mois qu'il le tiendrait en Suède forcément
dans l'orbite de sa politique, il adressa notes sur notes, injonctions
sur injonctions, au gouvernement de Charles XIII, pour qu'il tînt ses
ports rigoureusement fermés au commerce anglais. Irrité de ce qu'on ne
se pressait pas assez de remplir ses vues, il fit enlever par ses
corsaires les navires suédois chargés de marchandises coloniales, et
persista dans l'occupation de la Poméranie. Des griefs réciproques
s'étant ainsi établis, Napoléon donna de nouvelles inquiétudes au
gouvernement dont Bernadotte était devenu l'espoir et l'arbitre. Toute
l'année 1811 se passa en altercations entre les deux États.
[Note 22: 21 août 1810.]
La connaissance que j'avais du caractère de Bernadotte, me faisait assez
pressentir qu'il finirait par se jeter dans les bras de la Russie et de
l'Angleterre, soit pour garantir l'indépendance de la Suède, soit pour
s'assurer l'héritage d'une couronne dont Napoléon se montrait envieux.
Mes anciennes relations avec le prince de Suède donnèrent à l'empereur,
par les impressions de Savary, l'idée que j'excitai secrètement
Bernadotte à se maintenir récalcitrant envers le cabinet de Saint-Cloud.
Je sus bientôt à n'en pouvoir plus douter qu'on m'épiait et qu'on
ouvrait mes lettres. Je le demande: qu'aurait-on dit de moi si je ne
m'étais pas mis en mesure de me jouer des ridicules investigations d'une
police dont je connaissais tous les détours? Je n'ignorais cependant pas
ce qui se passait à Stockholm, ni même dans tout le nord; j'avais
auprès de Bernadotte le colonel V. C. qui me tenait au courant.
Terminons par quelques réflexions sur la guerre de la péninsule
l'esquisse des événemens politiques de 1811 qui nous conduisent à la
fatale expédition de Russie. Déjà la résistance des peuples de l'Espagne
avait pris le caractère d'une guerre nationale; et c'était Napoléon qui
avait ouvert à l'Angleterre ce champ de bataille sur le continent.
Dès le commencement de 1810, la guerre s'était tellement compliquée en
Espagne; elle offrait déjà tant de chances à l'ambition et aux rivalités
des généraux, que lorsque le roi Joseph vint à Paris assister au mariage
de l'empereur, il fit la demande expresse qu'on en retirât toutes les
troupes ou qu'elles fussent sous ses ordres immédiats, ou plutôt sous la
direction de son major-général. L'empereur se garda bien de lui accorder
le rappel des troupes, mais il lui en déféra le commandement. Joseph
alors amena de Paris le maréchal Jourdan, qui eut le titre de
major-général du roi d'Espagne. Les généraux en chef furent censés sous
ses ordres et eurent à rendre compte au roi Joseph et à l'empereur en
même temps. Mais ces dispositions ne remédièrent à rien; il y eut
toujours plusieurs armées, et les généraux, qui dépendaient à la fois de
Paris et de Madrid, s'arrangèrent pour ne dépendre de personne; ils
voulaient avant tout rester maîtres des provinces qu'ils occupaient ou
qu'ils disputaient à l'ennemi.
Cependant nous avions été chassés deux fois du Portugal, où l'armée
anglaise trouvait des ressources infinies et un refuge assuré. Tout
aurait dû convaincre Napoléon que, pour assujettir la péninsule, il
fallait d'abord faire la conquête de Lisbonne et forcer les Anglais à se
rembarquer. Il en avait pris en quelque sorte l'engagement à la face de
l'Europe. Mais ici son génie se trouva en défaut, comme dans d'autres
circonstances décisives où la fougue et la violence de son caractère
auraient dû céder à la profondeur des vues ou tout au moins à la
prévision la plus commune. Comment put-il lui échapper qu'il
compromettrait non-seulement la conquête de l'Espagne, mais sa propre
fortune, en laissant s'élever dans la péninsule une réputation
militaire, ennemie? L'Europe avait assez de soldats; elle cherchait un
général qui sût les conduire, qui sût résister aux armées françaises,
n'importe comment. Il est incroyable que cette vue ait échappé à la
sagacité de Napoléon. Ce fut par excès de confiance en lui-même et dans
sa fortune. Ainsi, au lieu de marcher en personne à la tête d'une armée
formidable pour chasser Wellington du Portugal (la situation du
continent le lui permettait), il y envoya Masséna, le plus habile de ses
lieutenans, sans doute, d'un rare courage, d'une ténacité remarquable,
dont le talent croissait par l'excès du péril, et qui, vaincu, était
toujours prêt à recommencer comme s'il eût été vainqueur. Mais Masséna,
déprédateur intrépide, était l'ennemi secret de l'empereur qui lui avait
fait rendre gorge de trois millions. De même que Soult, il se berça de
l'idée qu'il pourrait aussi gagner à la pointe de l'épée une couronne;
ils étaient d'ailleurs si séduisans les exemples de Napoléon, de Murat
et de Bernadotte! Le coeur de Masséna s'ouvrit aisément à l'ambition de
régner aussi à son tour. Plein d'espérance, il se met en marche à la
tête de soixante mille soldats; mais, au milieu même des premières
difficultés de son expédition, il reçoit l'avis certain que l'empereur
est disposé à restituer le Portugal à la maison de Bragance si
l'Angleterre consent à lui laisser l'Espagne, et qu'une négociation
secrète est ouverte à cet effet. Masséna, piqué, découragé, laisse
s'éteindre le feu de son génie militaire. D'ailleurs, dans une opération
si décisive, nul ne pouvait suppléer Napoléon; lui seul eût pu sacrifier
trente à quarante mille hommes pour emporter les lignes formidables de
Torres-Vedras, vraie ceinture d'acier qui couvrait Lisbonne. Tout allait
dépendre pourtant de l'issue de cette campagne de 1810, et pour Napoléon
et pour l'Europe entière. Ne pas apercevoir cette corélation intime,
c'était manquer de tact et de génie.
Qu'arriva-t-il? La campagne fut manquée; lord Wellington triompha;
Masséna, tombé dans la disgrâce, vint se morfondre dans les salons des
Tuileries, n'obtenant qu'après un mois de sollicitations, une audience
particulière où il expliqua les revers de la campagne; et enfin, la
guerre de la péninsule, malgré de beaux faits d'armes, offrit dans son
ensemble un aspect inquiétant. Suchet, seul, dans les provinces
orientales, légua aux Français des titres à une gloire incontestable;
il effectua la conquête du royaume de Valence et se suffit constamment à
lui-même. Tandis qu'il s'y rendait, pour ainsi dire, indépendant, Soult,
qui n'avait pu se faire roi de Portugal, tranchait du souverain en
Andalousie; et Marmont, ralliant les débris de l'armée de Portugal,
agissait à part sur le Duero et sur la Tormès; en un mot, les lieutenans
de Bonaparte gouvernaient militairement, et Joseph n'était qu'un roi
fictif. Il ne pouvait déjà plus sortir de Madrid sans avoir une armée
pour escorte; plus d'une fois il manqua d'être pris par les _guerillas_;
son royaume n'était point à lui; les provinces que nous occupions
n'étaient réellement que des provinces françaises ruinées par nos armées
ou dévastées par les _guerillas_ qui nous harcelaient sans cesse. Je
pose en fait que tous les revers subséquens de la péninsule se
rattachent aux fautes de la campagne de 1810, si faussement conçue et si
légèrement entreprise. Vers la fin de 1811, Joseph fit partir le marquis
d'Almenara, muni de pleins pouvoirs pour signer à Paris son abdication
formelle, ou pour faire reconnaître l'indépendance de l'Espagne. Mais
Napoléon, ne songeant plus qu'à la Russie, ajourna ses décisions sur
l'Espagne après l'issue de la grande expédition lointaine où il allait
s'abîmer.
La guerre de Russie n'a pas été une guerre entreprise pour du sucre et
du café, comme l'a d'abord cru le vulgaire, mais une guerre purement
politique. Si les causes n'en ont pas été bien comprises, c'est que,
voilées par les mystères de la diplomatie, elles ne pouvaient être
aperçues que par des observateurs éclairés ou des hommes d'état. Les
germes de la guerre de Russie furent renfermés dans le traité même de
Tilsitt. Il me suffira, pour le prouver, d'en déduire ici les suites
immédiates. La fondation du royaume de Westphalie pour la dynastie
napoléonienne; l'accession de la plupart des princes du nord de
l'Allemagne à la confédération du Rhin; l'érection du duché de Varsovie,
noyau du rétablissement de la Pologne entière, épouvantail toujours
mobile dans les mains de son inventeur, et qu'il pouvait tourner à
volonté, soit contre la Russie, soit contre l'Autriche; le
rétablissement de la république de Dantzick, dont l'indépendance fut
garantie, mais dont la sujétion permanente donnait à Napoléon un port
et une place d'armes sur la Baltique; enfin, des routes militaires
réservées aux armées françaises à travers les États prussiens, ce qui
renversait toute barrière jusqu'aux frontières russes, voilà quelles
furent les conditions auxquelles souscrivit le cabinet russe, pour des
accroissemens éventuels en Turquie, devenus bientôt illusoires. Il n'en
fut pas de même, il est vrai, de la Finlande. Toutefois, comment ne pas
avouer que si l'autocrate reconnut dans Napoléon un égal, il reconnut
aussi un vainqueur qui tôt ou tard se prévaudrait de ses avantages?
Mais, tournant d'abord vers le midi ses vues ambitieuses, l'Espagne, le
Portugal et l'Amérique espagnole devinrent les objets immédiats de sa
convoitise. De là pour l'empire russe le répit qu'offrait un traité
captieux. Il n'en coûtait rien d'ailleurs à Napoléon pour fasciner les
yeux de ceux qu'il caressait en méditant leur ruine. J'avais su, dans le
temps, à quoi m'en tenir relativement à ses vues sur la Russie, et
j'avoue qu'alors, séduit moi-même par la grandeur de ses plans, j'avais
espéré le rétablissement de la Pologne, fondée sur sa liberté; mais
Napoléon, repoussant Kosciusko, ou du moins cherchant à l'attirer dans
un piége, je compris qu'il ne s'agissait que d'étendre au-delà de la
Vistule sa domination, et l'exemple des ravages de l'Espagne remit plus
de rectitude dans mon jugement.
Du reste, il était bien entendu que, pour conserver la paix, l'empereur
Alexandre devait complaire en tout à Napoléon, à son cabinet, à ses
ministres, à ses ambassadeurs, et qu'il ne lui fallait s'écarter en rien
de l'obligation de reconnaître sa suprématie et d'obéir à ses volontés.
Tout en procédant à la conquête de l'Espagne, Napoléon avait mis la
dernière main à son système fédéral, et s'acheminait ainsi à la
monarchie universelle. Survint la dernière défaite de l'Autriche, le
mariage forcé d'une archiduchesse, et le changement opéré dans la
politique de cette puissance. Alors toute espérance disparut pour le
continent européen de pouvoir secouer le joug aussi long-temps que
l'empereur Alexandre resterait d'accord avec le chef de l'Empire
fédéral, appelé déjà le grand Empire. Mais le moyen de respirer à côté
d'une ambition si infatigable? On commençait en Russie même à
reconnaître que les suites infaillibles du système continental, pour
toute nation qui s'y livrait, étaient la ruine du commerce et de
l'industrie, l'établissement d'impôts devenus accablans, le fardeau de
grandes armées presqu'étrangères à leurs princes, et des princes
incapables de protéger leurs sujets tremblans devant l'arbitre de
l'Europe.
L'empereur Alexandre ouvrit enfin les yeux après trois années d'une
alliance équivoque et onéreuse; il jugea qu'il était temps de rallier
toutes les forces de son Empire pour en assurer l'indépendance.
Napoléon, averti par ses émissaires que le parti anti-français, ou des
vieux Russes, commençait à prévaloir dans le cabinet de
Saint-Pétersbourg, en revint, à l'égard de la Russie, à son plan de 1805
et 1806, qu'il n'avait ajourné alors que dans la vue d'en mieux préparer
l'exécution.
Voici ce plan: Diviser, anéantir l'empire russe ou contraindre
l'empereur Alexandre à faire une paix humiliante, suivie d'une alliance
dont le rétablissement de la Pologne et la dissolution de l'empire du
croissant eussent été la base et le prix entre la Russie, la France et
l'Autriche. Alors, accession de toute l'Europe au système continental,
qui masquait pour Bonaparte la domination universelle.
Mais d'abord il fallait gagner la Russie en l'intimidant, ou bien lui
faire une guerre à mort pour anéantir sa puissance ou la rejeter en
Asie. De longue main, on s'occupait à ébranler la fidélité des Polonais,
en préparant les esprits par des négociations ténébreuses.
Quand Napoléon eut décidé que tous les ressorts de sa diplomatie
seraient mis en jeu dans le nord, il changea son ministre des affaires
étrangères, la complication de tant d'intrigues et de manoeuvres
devenant au-dessus, non pas du zèle, mais des forces de
Champagny-Cadore.
Napoléon ne crut pas devoir confier le poids d'aussi grandes affaires à
d'autres qu'à Maret, chef de son secrétariat; c'est-à-dire que toutes
les affaires du dehors furent dès ce moment concentrées dans son cabinet
même, et ne reçurent plus d'autre impulsion que la sienne. Sous ce point
de vue, Maret, vraie machine officielle, était bien ce qu'il fallait à
l'empereur. Sans être un méchant homme, il admirait réellement son
maître, dont il connaissait toutes les pensées, tous les secrets, tous
les penchans. Il était de plus son écrivain confidentiel, celui qui
savait le mieux coudre ou rendre en phrases grammaticales ses sorties et
ses improvisations politiques. C'était lui également qui tenait le
registre secret sur lequel l'empereur faisait établir des notes sur les
hommes de tous les pays et de tous les partis, qui pouvaient lui être
utiles, de même que sur les hommes qu'on lui signalait, et dont il
soupçonnait les intentions. Il avait également le tarif des cours et des
personnages pensionnés d'un bout de l'Europe à l'autre; enfin, c'était
lui qui, depuis long-temps, dirigeait les émissaires du cabinet.
Constamment dévoué aux caprices de Napoléon, et n'opposant à ses
brusqueries que le calme d'une résignation imperturbable, ce fut de
bonne foi et s'imaginant suivre la ligne de ses devoirs, que Maret se
prêta sans scrupule à des procédés attentatoires à la sûreté des États.
Jamais il ne lui vint dans l'idée de combattre les volontés de Napoléon;
aussi jouit-il d'une faveur toujours croissante.
Ces mystères du cabinet, le ton insolite de quelques-unes des notes de
1811, l'indice de grands préparatifs ordonnés dans le secret, de
manoeuvres, d'intrigues au-dehors donnèrent l'éveil à la Russie. Déjà
même le czar avait jugé qu'il était temps de pénétrer les projets de
Napoléon, et voulant une autre garantie que celle de son ambassadeur
Kourakin, trop cajolé à Saint-Cloud et partisan du système continental,
il avait dépêché à Paris, dès le mois de janvier, avec une mission
diplomatique, le comte de Czernitscheff. Ce jeune seigneur, colonel d'un
régiment de cosaques de la garde impériale russe, se fit d'abord
remarquer à la cour de Napoléon par sa politesse et par ses manières
chevaleresques. Il parut dans tous les cercles et dans toutes les fêtes;
il y obtint, de même que dans la haute société, des succès tels qu'il
fut bientôt à la mode auprès de toutes les dames qui se disputaient
l'empire des grâces et de la beauté. Toutes aspiraient à recevoir les
hommages de l'aimable et sémillant envoyé d'Alexandre; il parut d'abord
hésiter; enfin, ce fut à la duchesse de R.... que le Paris de la Newa
donna la pomme. Cette intrigue fit d'autant plus de bruit que
l'empereur, et non son ministre de la police, soupçonna le premier que,
sous le voile de la galanterie, sous des dehors aimables et légers,
l'envoyé russe masquait une mission d'investigation politique. Les
soupçons redoublèrent lorsqu'on le vit revenir avec une nouvelle mission
un mois après son départ. Confus d'avoir été prévenu et averti par son
maître, Savary, pour lui complaire, charge son faiseur, Esmenard, de
décocher quelques traits piquans, mais détournés, à l'émissaire du czar.
La veille même de son arrivée[23], l'écrivain semi-officiel insère dans
le _Journal de l'Empire_ un article où l'on rappelait les courses d'un
officier au service de Russie, nommé Bower, que le prince Potemkin
envoyait tantôt choisir un danseur à Paris, tantôt chercher de la
boutargue en Albanie, des melons d'eau à Astracan et des raisins en
Crimée. L'allusion était sensible; Czernitscheff y vit une insulte; il
s'en plaignit avec fermeté de concert avec son ambassadeur. L'intention
de Napoléon n'étant pas de brusquer une rupture, il feignit d'être
irrité d'une satire dont il avait fourni lui-même l'idée, et, pour
réparation, il prononça la disgrâce apparente d'Esmenard qu'on exila
temporairement à Naples, mais couvert d'or et comblé de faveurs
secrètes. Elles lui furent fatales: entraîné deux mois après[24] par des
chevaux fougueux dans un précipice sur le chemin de Fondi, ce malheureux
expira la tête brisée contre un rocher.
[Note 23: Le 11 avril 1811.]
[Note 24: Le 25 juin 1811.]
Cependant Napoléon et ses ministres ne cessaient de se plaindre, à
Saint-Pétersbourg, de l'effet produit par l'ukase du 31 décembre, qui
servait les intérêts de l'Angleterre en permettant l'introduction de ses
denrées coloniales. Les journaux de Paris annonçaient même fréquemment
que des vaisseaux anglais étaient admis dans les ports russes. Dès-lors,
les hommes clairvoyans purent juger qu'une nouvelle rupture était
inévitable. On sut que le motif apparent d'irritation masquait des
griefs politiques devenus l'objet de vifs débats entre les deux empires.
Dans l'automne de 1811, cette guerre fut regardée en Angleterre même,
comme imminente, et le cabinet de Londres fut dès-lors persuadé que
Napoléon ne pourrait envoyer à ses armées d'Espagne les renforts que
réclamait son frère Joseph.
C'est à partir aussi de cette époque, présente encore à ma mémoire, que
par le seul effet des bruits et des conjectures répandus dans le monde
et répétés dans toutes les classes, se forma cette préoccupation
publique accompagnée d'une si vive attente qui, pendant six ou huit
mois, dominant tous les esprits, dirigea toutes les pensées sur
l'entreprise immense que méditait Napoléon. J'en étais absorbé au point
que dès le commencement de l'été, j'avais éprouvé le plus vif désir de
me rapprocher de la capitale; j'espérais y faire changer ma position, et
par là me trouver en mesure de présenter à l'empereur, s'il en était
temps encore, quelques réflexions capables ou de le faire changer de
dessein ou de le porter à modifier ses projets, car un secret
pressentiment semblait m'avertir que cette fois il courait à sa perte.
Il se présentait d'assez grandes difficultés. D'abord je ne pouvais me
dissimuler que j'étais devenu, pour l'empereur, un objet de soupçon et
d'inquiétude; je savais que l'ordre de surveiller mes démarches avait
été donné à plusieurs reprises, mais que la haute police s'était trouvée
si en défaut qu'elle avait cru devoir alléguer que mon trop grand
éloignement et mon genre de vie rendaient sa surveillance illusoire;
qu'en un mot, j'échappais avec une adresse infinie à toutes les
investigations. Je partis de cette donnée pour fonder le succès de la
demande directe que j'adressai à l'empereur par l'intermédiaire de
Duroc; je la fis adroitement appuyer par le comte de Narbonne, dont la
faveur était croissante.
J'alléguai que le climat du Midi nuisait singulièrement à ma santé; que
tel était l'avis des médecins; que d'ailleurs, sous le rapport des
intérêts de ma famille, un séjour de quelques mois dans ma terre de
Pont-Carré devenait indispensable; que j'éprouverais une grande douceur
à pouvoir me retirer dans une solitude pour laquelle j'avais eu dans
tous les temps une prédilection décidée. J'y fus autorisé sur le champ;
mais Duroc me donnait en même temps l'avis confidentiel de vivre à
Ferrières dans la plus grande réserve, afin de ne donner aucun ombrage,
d'autant plus que j'avais contre moi la police et de grandes
préventions. Je changeai donc de résidence, mais sans éclat et pour
ainsi dire incognito. Arrivé à Ferrières, j'y vécus tout-à-fait dans
l'isolement, ne recevant personne, ne m'occupant en apparence que de
fortifier ma santé, d'élever mes enfans et d'améliorer mes terres. Là,
il fallut user d'abord de précautions infinies pour recevoir de Paris,
dont j'étais si rapproché, les informations secrètes dont je m'étais
fait une habitude invincible. Je sentis bientôt que, vu la gravité de
conjonctures, rien ne pourrait suppléer aux conversations expansives que
j'avais l'art de provoquer sans avoir jamais eu à me reprocher aucun
abus de confiance; mais ici ce n'était plus qu'à la dérobée et de loin
en loin que je pouvais me procurer quelques entretiens furtifs avec des
personnes sûres et dévouées. Quand il m'en venait, elles ne pénétraient
jamais chez moi qu'à l'insu de mes gens, par une petite porte dont
j'avais seul la clef, et protégées par les ombres de la nuit. C'était
dans un coin de mon château que je les recevais, et où nous ne pouvions
être entendus ni surpris.
De tous les hommes qui tenaient au gouvernement, ou qui en faisaient
partie, l'estimable et digne Malouet fut le seul qui eût le courage de
venir me visiter à découvert et sans aucun mystère. Ce fut alors que je
pus réellement juger tout le mérite de cet homme rare. Je fus
profondément touché de le voir braver ainsi l'autorité pour venir tendre
la main à un ancien condisciple, à un ami de son adolescence[25]; et
pourtant nous avions eu en politique des opinions opposées, que de
fortes nuances séparaient encore. Lui fut toujours un royaliste sage et
modéré; moi, j'avais été républicain exalté; que dis-je, hélas!... Aussi
Malouet à sa rentrée en France avait-il rapporté contre moi de trop
justes préventions. Elles ne se dissipèrent que lorsqu'il put juger par
lui-même qu'il retrouvait en moi un autre homme, mûri par l'expérience
et par la réflexion, n'usant du grand pouvoir dont j'étais investi que
pour désarmer les passions hostiles et cicatriser les plaies de la
révolution. Il me rendit alors justice, et finit par me vouer une
amitié inviolable. Ce doux sentiment qu'il a emporté au tombeau est
certes le gage le plus honorable que je puisse offrir à mes amis et à
mes ennemis.
[Note 25: Fouché et M. Malouet avaient étudié ensemble à l'Oratoire.
(_Note de l'éditeur_.)]
Qu'ils furent délicieux et profonds nos épanchemens mutuels! Quoique
séparés par des nuances d'opinions, nous nous retrouvâmes bientôt sur le
même terrain, apercevant les écarts du pouvoir avec les mêmes yeux,
pénétrés des mêmes inquiétudes, et persuadés que l'Europe touchait à
l'une des plus fortes crises sociales qui eût jamais agité les nations.
La guerre de Russie, regardée comme inévitable, et l'extravagante
ambition du chef de l'État, furent le texte de nos commentaires et de
nos réflexions. J'appris de Malouet que Napoléon avait proposé à
l'empereur de Russie de faire passer à son ambassadeur Kourakin des
pouvoirs pour entrer en négociation sur les trois points en litige,
savoir: 1º. L'ukase du 31 décembre qui, selon notre cabinet, avait
annulé le traité de Tilsitt et les conventions qui l'avaient suivi; 2º.
la protestation de l'empereur Alexandre contre la remise du duché
d'Oldembourg, la Russie n'ayant pas le droit, selon notre cabinet, de
s'immiscer dans ce qui concernait un prince de la Confédération du Rhin;
3º. l'ordre que l'empereur Alexandre avait donné à son armée de Moldavie
de se porter sur les confins du duché de Varsovie. Mais Alexandre, dont
les yeux étaient ouverts déjà sur les suites de son alliance avec
Napoléon, venait d'éluder sa proposition, promettant toutefois d'envoyer
à Paris le comte de Nesselrode, qui dans sa confiance avait remplacé le
comte de Romanzoff.
Tout bien examiné, nous regardâmes les points en litige comme des
prétextes mis réciproquement en avant pour masquer la véritable question
d'état; elle résidait dans la puissance et la rivalité de deux empires
désormais trop près l'un de l'autre pour ne pas se disputer la
prééminence continentale. Tout en regardant comme inutiles et
impuissantes les représentations que je me proposais d'adresser à
Napoléon dans un Mémoire sur le danger de cette nouvelle guerre, Malouet
ne chercha point à m'en dissuader; il me dit que ce serait une espèce de
protestation que je devais à mon pays, à moi-même, à l'importance de
l'emploi que j'avais occupé, et dont il convenait que je prisse acte
pour l'acquit de ma conscience. Je lui en montrai l'ébauche qu'il
approuva, en me faisant observer toutefois que je ne devais pas trop me
presser, car rien d'officiel ni d'ostensible ne pouvant motiver ma
sollicitude, j'aurais l'air d'avoir pénétré le secret de l'État; que ce
serait à moi seul à saisir le moment le plus opportun, qui
vraisemblablement ne se ferait pas attendre. Nous nous séparâmes, et je
me remis au travail.
L'empereur, dans le dessein de se concilier ses nouveaux sujets de
Hollande, partit en septembre pour faire un voyage le long des côtes. A
son retour, il s'occupa immédiatement de ses immenses préparatifs, afin
de porter la guerre en Russie. Il y eut, pour la forme, quelques
conseils privés, auxquels n'assistèrent que les plus serviles instrumens
du pouvoir. Jamais Napoléon ne l'avait exercé, matériellement et
moralement, d'une manière plus absolue, tenant les ministres et le
Conseil d'état dans sa dépendance, par le Sénat au moyen de
sénatus-consultes qui émanaient de son cabinet, et pouvant se passer du
Corps législatif au moyen du Sénat, et de tous les deux par le Conseil
d'état encore plus sous sa main. Il ne tenait plus d'ailleurs aucun
compte de l'avis de ses ministres, et gouvernait moins par des décrets
soumis par eux à son approbation, que par des actes qui lui étaient
secrètement inspirés par ses correspondans, ses confidens, et plus
souvent encore qui n'étaient dus qu'à ses propres inspirations ou à sa
fougue. On a vu comment l'adulation s'était emparée de sa cour, de ses
grands, de ses ministres et de son Conseil. L'éloge était devenu si
outré, que l'adoration fut de commande et dès ce moment devint honteuse.
Les bruits de guerre avec la Russie acquérant chaque jour plus de
consistance, devinrent, par l'attente publique, le sujet de toutes les
conversations et de tous les entretiens. Les actes même du gouvernement
commencèrent enfin à soulever le voile. Le 20 décembre, un
sénatus-consulte mit à sa disposition cent vingt mille hommes de la
conscription de 1812. Le discours de l'orateur du gouvernement et le
rapport de la commission du Sénat ne furent pas rendus publics, motif de
plus pour tout rapporter à la prochaine rupture.
J'avais coordonné toutes mes idées sur les dangers de s'engager dans
cette guerre lointaine qui ne pouvait ressembler à aucune autre; je
n'avais plus qu'à mettre au net mon mémoire qu'il était temps de
présenter. Il se divisait en trois sections. Dans la première, je
traitais de l'inopportunité de la guerre de Russie, et je tirais mes
principaux argumens du danger qu'il y aurait à l'entreprendre au moment
même où celle d'Espagne, au lieu de s'éteindre, s'enflammait de plus en
plus. J'établissais, par des exemples, que c'était une combinaison
tout-à-fait contraire aux règles de la politique consacrée même par les
nations conquérantes. Dans la seconde section, je traitais des
difficultés de cette guerre en elle-même, difficultés, pour ainsi dire,
intrinsèques, et je déduisais mes raisonnemens de la nature du pays, du
caractère de ses habitans, sous le double point de vue des grands et du
peuple. Je n'oubliais pas non plus le caractère de l'empereur Alexandre,
que j'étais fondé à croire mal jugé ou mal compris. Enfin, dans la
troisième et dernière partie je traitais des conséquences probables de
cette guerre dans les deux hypothèses d'un plein succès ou d'un grand
revers. Dans le premier cas, j'établissais que prétendre arriver à la
monarchie universelle par la conquête de la Russie qui confine à la
Chine, serait une brillante chimère; que de Moscou le vainqueur voudrait
incontestablement se rabattre sur Constantinople d'abord, et de
Constantinople sur le Gange, par suite de ce même élan irrésistible qui
avait poussé jadis, au-delà de toutes les bornes de la raison d'état,
Alexandre-le-Macédonien, puis un autre génie, bien plus réfléchi et plus
profond, Jules César, qui, à la veille d'entreprendre la guerre des
Parthes (les Russes de cette époque) nourrissait la folle espérance de
faire, avec ses légions victorieuses, le tour du monde connu. On sent
bien qu'avec un texte pareil je ne pouvais rester au-dessous de mon
sujet sous le point de vue des considérations générales.»Sire, disais-je
à Napoléon, vous êtes en possession de la plus belle monarchie de la
terre; voudrez-vous sans cesse en étendre les limites pour laisser à un
bras moins fort que le vôtre un héritage de guerre interminable? Les
leçons de l'histoire rejettent la pensée d'une monarchie universelle.
Prenez garde que trop de confiance dans votre génie militaire ne vous
fasse franchir les bornes de la nature et heurter tous les préceptes de
la sagesse. Il est temps de vous arrêter. Vous avez atteint, sire, ce
point de votre carrière où tout ce que vous avez acquis devient plus
désirable que tout ce que de nouveaux efforts pourraient vous faire
acquérir encore. Toute nouvelle extension de votre domination, qui déjà
passe toute mesure, est liée à un danger évident, non-seulement pour la
France, déjà peut-être accablée sous le poids de vos conquêtes, mais
encore pour l'intérêt bien entendu de votre gloire et de votre sûreté.
Tout ce que votre domination pourrait gagner en étendue elle le perdrait
en solidité. Arrêtez-vous, il en est temps; jouissez enfin d'une
destinée qui est sans aucun doute la plus brillante de toutes celles
que, dans nos temps modernes, l'ordre de la civilisation ait permis à
une imagination hardie de désirer et de posséder.
»Et quel Empire voulez-vous aller subjuguer? L'Empire russe qui est
assis sur le pôle et adossé à des glaces éternelles; qui n'est
attaquable qu'un quart de l'année; qui n'offre aux assaillans que les
rigueurs, les souffrances, les privations d'un sol désert, d'une nature
morte et engourdie? C'est l'Antée de la fable dont on ne saurait
triompher qu'en l'étouffant dans ses bras. Quoi! Sire, vous vous
enfonceriez dans les profondeurs de cette moderne Scythie sans tenir
compte ni de la dureté et de l'inclémence du climat, ni de la pauvreté
du pays qu'il vous faudra traverser, ni des chemins, des lacs, des
forêts qui suffisent seuls pour arrêter votre marche, ni de l'énorme
fatigue et des dangers de toute espèce qui épuiseront votre armée telle
formidable qu'elle puisse être? Aucune force au monde, sans doute, ne
pourra vous empêcher de passer le Niémen, de vous enfoncer dans les
déserts, dans les forêts de la Lithuanie; mais vous trouverez la Dwina
bien plus difficile à surmonter que le Niémen, et vous serez encore à
cent lieues de Pétersbourg. Là, il vous faudra choisir entre Pétersbourg
et Moscou. Quelle balance, grand Dieu! que celle qui vous fera pencher
pour l'une de ces deux capitales! Dans l'une ou dans l'autre se trouvera
le destin de l'univers.
»Quels que soient vos succès, les Russes vous disputeront pied à pied
ces contrées difficiles où vous ne trouverez rien de ce qui alimente la
guerre. Il vous faudra tout tirer de deux cents lieues. Tandis que vous
aurez à combattre, que vous aurez à livrer trente batailles, peut-être,
la moitié de votre armée sera employée à couvrir des communications trop
faibles, interrompues, menacées, coupées par des nuées de cosaques.
Craignez que tout votre génie ne soit impuissant pour conjurer la perte
de votre armée, en proie aux fatigues, à la faim, à la nudité, à la
dureté du climat; craignez d'être réduit ensuite à venir combattre entre
l'Elbe et le Rhin! Sire, je vous en conjure, au nom de la France, au nom
de votre gloire, au nom de votre sûreté et de la nôtre, remettez l'épée
dans le fourreau; songez à Charles XII. Ce prince, il est vrai, ne
pouvait pas disposer, comme vous, des deux tiers de l'Europe
continentale, et d'une armée de six cent mille hommes; mais, de son
côté, le czar Pierre n'avait pas quatre cent mille hommes et cinquante
mille cosaques. Il avait, direz-vous, une âme de fer, et la nature a
départi le caractère le plus doux à l'empereur Alexandre; mais ne vous y
méprenez pas, la douceur n'exclut pas la fermeté de l'âme, surtout quand
il s'agit d'intérêts si puissans. D'ailleurs, n'aurez-vous pas contre
vous son Sénat, la majorité des grands, la famille impériale, un peuple
fanatisé, des soldats endurcis, et les intrigues du cabinet de
Saint-James? Déjà, si la Suède vous échappe, c'est par la seule
influence de son or. Craignez que cette île irréconciliable n'ébranle la
fidélité de vos alliés; craignez, sire, que vos peuples ne vous taxent
d'une ambition irréfléchie et ne se préoccupent trop de la possibilité
d'une grande infortune. Votre puissance et votre gloire ont assoupi bien
des passions hostiles; un revers inattendu pourrait ébranler tous les
fondemens de votre Empire.»
Ce mémoire terminé, je fis demander à l'empereur une audience. On
m'introduisit dans son cabinet aux Tuileries. A peine m'aperçoit-il,
que, prenant un air aisé: «Vous voilà, M. le duc; je sais ce qui vous
amène.--Comment, sire!--Oui, je sais que vous avez un mémoire à me
présenter.--Cela n'est pas possible.--Je le sais; n'importe, donnez, je
le lirai; je n'ignore cependant pas que la guerre de Russie n'est pas
plus de votre goût que la guerre d'Espagne.--Sire, je ne pense pas que
celle-ci soit tellement heureuse qu'on puisse se battre à la fois sans
danger au-delà des Pyrénées et au-delà du Niémen; le désir et le besoin
de voir s'affermir à jamais la puissance de Votre Majesté, m'ont donné
le courage de lui soumettre quelques observations sur la crise
présente.--Il n'y a pas de crise; c'est ici une guerre toute politique;
vous ne pouvez pas juger de ma position ni de l'ensemble de l'Europe.
Depuis mon mariage, on a cru que le lion sommeillait; on verra s'il
sommeille. L'Espagne tombera dès que j'aurai anéanti l'influence
anglaise à Saint-Pétersbourg; il me fallait huit cent mille hommes, et
je les ai; je traîne toute l'Europe avec moi, et l'Europe n'est plus
qu'une vieille p.... pourrie dont je ferai tout ce qui me plaira avec
huit cent mille hommes. Ne m'avez-vous pas dit autrefois que vous
faisiez consister le génie à ne rien trouver d'impossible? Eh bien,
dans six ou huit mois vous verrez ce que peuvent les plus vastes
combinaisons réunies à la force qui sait mettre en oeuvre. Je me règle
d'après l'opinion de l'armée et du peuple plus que par la vôtre,
messieurs, qui êtes trop riches, et qui ne tremblez pour moi que parce
que vous craignez la débâcle. Soyez sans inquiétude; regardez la guerre
de Russie comme celle du bon sens, des vrais intérêts, du repos et de la
sécurité de tous. D'ailleurs, qu'y puis-je, si un excès de puissance
m'entraîne à la dictature du monde? N'y avez-vous pas contribué, vous et
tant d'autres qui me blâmez aujourd'hui, et qui voudriez faire de moi un
roi débonnaire? Ma destinée n'est pas accomplie; je veux achever ce qui
n'est qu'ébauché. Il nous faut un code européen, une cour de cassation
européenne, une même monnaie, les mêmes poids et mesures, les mêmes
lois; il faut que je fasse de tous les peuples de l'Europe le même
peuple, et de Paris la capitale du monde. Voilà, monsieur le duc, le
seul dénouement qui me convienne. Aujourd'hui, vous ne me serviriez pas
bien, parce que vous vous imaginez que tout va être remis en question;
mais avant un an vous me servirez avec le même zèle et la même ardeur
qu'aux époques de Marengo et d'Austerlitz. Vous verrez encore mieux que
tout cela; c'est moi qui vous le dis. Adieu, monsieur le duc; ne faites
ni le disgracié, ni le frondeur, et mettez en moi un peu plus de
confiance.»
Je me retirai stupéfait, après avoir fait une révérence profonde à
l'empereur, qui me tourna le dos. Remis de l'étourdissement que m'avait
fait éprouver ce singulier entretien, je commençais à réfléchir comment
l'empereur avait pu être si exactement informé de l'objet de ma
démarche. N'y concevant rien, je courus chez Malouet, dans l'idée que
peut-être quelque indiscrétion involontaire de sa part aurait mis sur la
voie la haute police, ou l'un des correspondans de l'empereur. Je m'en
expliquai; mais, convaincu bientôt par les protestations de l'homme le
plus probe de l'Empire que rien ne lui avait échappé, je trouvai
l'incident d'autant plus bizarre, que mes soupçons ne pouvaient se
porter sur un tiers. Comment donc l'empereur avait-il pu être informé
que je devais lui présenter un mémoire? J'étais donc épié dans mon
intérieur? Tout-à-coup il me vint un trait de lumière; je me rappelai
qu'un jour, un homme s'était introduit subitement chez moi sans donner
le temps à mon valet-de-chambre de l'annoncer, et qu'il s'était servi
d'un prétexte spécieux pour m'entretenir. J'en inférai sur-le-champ,
après avoir rallié tous les indices, que c'était un émissaire. En
récapitulant tout ce qui avait eu lieu, mes soupçons prirent
consistance. J'allai aux enquêtes, et j'appris que cet homme, nommé
B...., était un émigré rentré qui avait acheté près de mon château un
petit domaine qu'il n'avait pas payé encore; qu'il était maire de sa
commune; mais que tout indiquait que c'était un intrigant et un fourbe.
Je me procurai de son écriture, et je la reconnus pour être celle d'un
ancien agent, chargé à Londres de l'espionnage des Bourbons, des émigrés
de marque et des chefs de chouans. J'avais son numéro de correspondance,
et cette donnée me suffit pour faire mettre la main dans les bureaux sur
les rapports de ce drôle. Un de mes anciens employés se chargea de tout
éclaircir: il y parvint. Voici ce qui s'était passé.
Savary, ayant reçu de l'empereur l'injonction de lui rendre compte de ce
que faisait l'ex-ministre Fouché dans son château de Ferrières, fit un
premier rapport annonçant qu'il était à la recherche d'un agent assez
adroit pour remplir les intentions de Sa Majesté. Toutefois il prévenait
l'empereur que l'investigation était d'une nature délicate,
l'ex-ministre étant invisible pour tous les étrangers, personne, même
les gens du pays, n'ayant accès dans son château. Après quelques
recherches, Savary jeta les yeux sur le sieur B.... Il mande cet homme,
d'une haute taille, d'un abord gracieux, d'un caractère insinuant, fin,
adroit, grand parleur, ne se rebutant jamais. Il lui dit: «Monsieur,
vous êtes maire de votre commune; vous connaissez le duc d'Otrante, ou
du moins vous avez été en correspondance avec lui, et vous avez dû vous
former une idée de son caractère et de ses habitudes; il faut me rendre
compte de ce qu'il fait à Ferrières; il le faut absolument, l'empereur
veut le savoir.--Monseigneur, répond B...., vous me donnez là une
commission bien difficile à remplir; je la regarde presque comme
impossible. Vous connaissez le personnage; il est défiant, soupçonneux,
sur ses gardes; il est d'ailleurs inaccessible; comment et sous quel
prétexte puis-je pénétrer chez lui? En vérité je ne le puis
pas.--N'importe, répond le ministre, il faut absolument remplir cette
mission, à laquelle l'empereur attache une grande importance; j'attends
de vous cette nouvelle preuve de dévouement à la personne de l'empereur.
Partez, et ne revenez pas sans résultat; je vous donne quinze jours.»
B...., dans le plus grand embarras, va et vient, prend des informations,
et apprend, par voie indirecte, qu'un de mes fermiers est poursuivi par
mon homme d'affaires, pour complication de fermages arriérés. Il va le
voir, le circonvient; et, feignant un intérêt pressant, il obtient de
lui communication des pièces. Muni de ses papiers, il prend un
cabriolet, et se présente, avec une mise soignée, à la grille de mon
château, s'annonçant comme étant le maire d'une commune voisine, qui
prend un grand intérêt à une famille malheureuse, poursuivie
injustement. Arrêté d'abord à la grille, il cajole mon concierge, qui le
laisse pénétrer jusqu'au perron. Là, mon valet-de-chambre s'oppose à ce
qu'il entre dans mon appartement. Sans se rebuter, B.... prie,
sollicite, devient pressant, et obtient d'être annoncé; mais au moment
où le valet-de-chambre ouvre la porte de mon cabinet, il le pousse et
entre; j'étais à mon bureau la plume à la main.
L'arrivée subite d'un étranger me surprit; je lui demandai ce qu'il me
voulait: «Monseigneur, me dit B...., je viens solliciter auprès de vous
une grâce, un acte de justice et d'humanité très-urgent; je viens vous
supplier de sauver d'une ruine totale un malheureux père de famille;» et
ici il emploie toute sa rhétorique pour me toucher en faveur de son
client; il m'explique très-bien toute cette affaire. Après un moment
d'hésitation, je me lève et vais chercher dans un carton les papiers
relatifs à mes fermages. Tandis que, le dos tourné, je cherche les
pièces, B...., sans cesser de parler, parvient, quoiqu'à rebours, à
déchiffrer sur mon cahier quelques lignes de mon écriture; et ce qui le
frappe surtout ce sont les initiales V. M. I. et R., qui en ressortent;
il en tire l'induction que je m'occupe d'un mémoire destiné à être
présenté à l'empereur. De retour à mon bureau, après deux ou trois
minutes de recherches, et séduit par les belles paroles de cet homme,
j'arrange avec lui l'affaire, de la meilleure foi du monde, et à la
satisfaction de son client; je le congédie ensuite en lui témoignant
quelque gré de m'avoir porté à une action louable. B.... sort et court
rendre compte à Savary de ce qu'il a vu chez moi. Savary se hâte d'aller
porter son rapport à l'empereur. J'avoue que lorsque les détails de
cette espèce de mystification me furent connus, j'en fus piqué au vif.
J'avais de la peine à me pardonner d'avoir été ainsi joué par un drôle,
de qui, pendant long-temps j'avais reçu de Londres les rapports secrets,
et au profit de qui j'ordonnançais, chaque année, une somme de vingt
mille francs. On verra plus tard[26] que je ne me laissai point dominer
par trop de ressentiment.
[Note 26: En 1815.]
Cette intrigue était misérable; j'en tirai pourtant un avantage de
position qui me donna plus de sécurité et de confiance, tout en me
maintenant dans mon système de circonspection et de réserve. Il était
évident qu'une grande partie des ombrages de Napoléon à mon égard
étaient dissipés, et que je n'avais plus à craindre, au moment où il
allait s'enfoncer en Russie, d'être l'objet d'aucune mesure
inquisitoriale et vexatoire. Je savais que dans un conseil de cabinet,
où l'empereur n'avait appelé que Berthier, Cambacérès et Duroc, on avait
agité la question de savoir s'il était de l'intérêt du gouvernement
qu'on s'assurât, par l'arrestation ou par un exil sévère, de M. de
Talleyrand et de moi; et que, tout bien considéré, l'idée de ce coup
d'État avait été abandonné comme impolitique et inutile; impolitique, en
ce qu'il aurait trop ébranlé l'opinion et inquiété l'avenir des hauts
fonctionnaires et dignitaires; inutile, en ce qu'on ne pouvait citer
aucun acte de notre part ni aucun fait à notre charge, qui pût motiver
une telle mesure. Préoccupé d'ailleurs par les préparatifs de
l'expédition de Russie, le gouvernement éprouvait, d'un autre côté, des
inquiétudes plus réelles et des contrariétés plus affligeantes. La
France souffrait de plus en plus de la disette des grains. Il y eut des
soulèvemens en divers lieux; on les comprima par la force, et des
commissions militaires firent passer par les armes un grand nombre de
malheureux que le désespoir avait égarés. Ce ne fut pas sans horreur
qu'on apprit que parmi les victimes de ces exécutions sanglantes il
s'était trouvé, dans la ville de Caen, une femme.
Il fallut pourtant bien soulever une partie du voile qui dérobait le
mystère des grands préparatifs hostiles dont tout le nord de l'Allemagne
était déjà le théâtre. Le Sénat fut assemblé extraordinairement pour
recevoir la communication de deux rapports qui étaient censés avoir été
adressés à l'empereur; l'un par le ministre des relations extérieures,
l'autre par le ministre de la guerre. Cette jonglerie, à la fois
guerroyante et diplomatique, n'avait pas d'autre but que celui d'obtenir
un rappel au service militaire, des hommes que la conscription avait
épargnés, et la formation des cohortes du premier ban, d'après une
nouvelle organisation de la garde nationale, qui divisait en trois bans
ou trois catégories l'immense majorité de notre population virile.
Il n'y avait pas d'exagération, cette fois, à considérer la France
comme un vaste camp, d'où nos phalanges s'élançaient de toutes parts sur
l'Europe comme sur une proie. Pour colorer cet appel des classes qui se
trouvaient libérées de la conscription, il fallut un mobile et des
prétextes nouveaux, puisqu'on ne voulait point encore révéler le vrai
motif de mesures si extraordinaires. Maret parla au Sénat de la
nécessité de forcer l'Angleterre à reconnaître le droit maritime établi
par les stipulations du traité d'Utrecht, stipulations que la France
avait abandonnées à Amiens. Mais la levée du premier ban des gardes
nationales fut accordée par un sénatus-consulte et cent cohortes furent
mises à la disposition du gouvernement; nous étions au Sénat d'une
docilité et d'une souplesse admirables.
En même temps on signait les deux traités d'alliance et de secours
réciproques avec la Prusse et l'Autriche. Il n'y avait plus de doute,
Napoléon allait attaquer la Russie, non-seulement avec ses propres
forces, mais encore avec les soldats de l'Allemagne et de tous les
petits souverains qui ne pouvaient plus se mouvoir que dans l'orbite de
sa puissance.
La guerre était tout-à-fait décidée quand il fit ouvrir, par son
ministre intime, de nouvelles négociations avec Londres, mais tard et
maladroitement. Quelques personnes, au fait de toutes les intrigues,
m'assurèrent alors que le cabinet se servait de ce grossier expédient,
de concert avec les principaux Russes du parti français; se voyant à la
veille d'être expulsés des conseils de St. Pétersbourg, ils s'étaient
imaginés que l'empereur Alexandre, effrayé par l'idée de la possibilité
d'un arrangement entre la France et l'Angleterre, rentrerait dans le
système continental, pour ne pas rester isolé, et qu'il fléchirait de
nouveau sous la volonté de Napoléon. Quoi qu'il en soit, Maret écrivit à
lord Castlereagh une lettre contenant les propositions suivantes:
Renoncer à toute extension du côté des Pyrénées, déclarer indépendante
la _dynastie actuelle_ de l'Espagne, et garantir l'intégrité de cette
monarchie; garantir à la maison de Bragance l'indépendance et
l'intrégrité du Portugal, de même que le royaume de Naples à Joachim, et
le royaume de Sicile à Ferdinand IV. Quant aux autres objets de
discussion, notre cabinet proposait de les négocier sur cette base, que
chaque puissance garderait ce que l'autre ne pourrait lui ravir par la
guerre. Lord Castlereagh se contenta de répondre que si, par _dynastie
actuelle_ de l'Espagne, il était question du frère du chef du
gouvernement français, et non de Ferdinand VII, il lui était ordonné,
par son souverain, de déclarer franchement qu'il ne pouvait recevoir
aucune proposition de paix établie sur cette base. Il fallut en rester
là. Confus de ses ouvertures, notre cabinet, qui n'avait eu en vue que
d'amener la Russie à quelqu'acte de faiblesse, s'aperçut trop tard qu'il
avait imprimé à notre diplomatie un caractère de versatilité, de
mauvaise foi et d'ignorance.
Comme tout se passait dans le secret du cabinet, ce qui déroutait le
plus les politiques, c'est qu'en France, et même en Russie, on gardait
encore, tout en faisant d'immenses préparatifs, les dehors de la bonne
intelligence. L'empereur Alexandre avait toujours son ambassadeur à
Paris, et Napoléon son ambassadeur à Saint-Pétersbourg; mais de plus,
Alexandre entretenait à Paris le comte de Czernitscheff, son diplomate
de confiance. Cet aimable Russe, au milieu des dissipations d'une cour
brillante et des mystères de plus d'une intrigue amoureuse
maladroitement voilée à dessein, ne négligeait pas une mission plus
secrète, plus mile à son maître. Secondé par des femmes, les unes
passionnées, les autres intrigantes, il faisait mouvoir des fils au
moyen desquels il pénétrait les vrais desseins de Napoléon pour
l'invasion de la Russie. Soupçonné sur l'objet secret de sa mission, il
était épié, surveillé, mais sans fruit. Enfin Savary finit par lui
décocher un homme attaché à la police, qui lui donne des renseignemens
faux et en tire de nouveaux indices qui aggravent la suspicion. Mais, à
la faveur de ses liaisons galantes, Czernitscheff est averti à temps; il
évite le piège, maltraite l'espion, et va se plaindre à Maret d'être en
butte à des procédés si outrageans. Ce jour-là même, l'empereur,
instruit de l'objet de sa démarche, se décide à lui faire communiquer
les rapports secrets qui l'inculpent. Czernitscheff sort triomphant de
cette épreuve par l'exposé de sa conduite et de ses motifs de plaintes.
La police reçoit l'ordre formel de ne plus le surveiller. Libre ainsi de
continuer ses explorations, il parvient à en remplir l'objet. Il avait
le plus grand intérêt à se procurer les états de mouvemens de l'armée
française; il y réussit à la faveur d'un commis du bureau des mouvemens,
appelé Michel. Une imprudence de ce commis, qui livrait ainsi le secret
des opérations de l'empereur, ayant donné l'éveil à la police, on le
suit et on l'arrête. Czernitscheff en est instruit sur l'heure, et il
s'éloigne de Paris en toute diligence, emportant des renseignemens
précieux. En vain on donne l'ordre par le télégraphe de se saisir de sa
personne; il a cinq à six heures d'avance; elles lui suffisent pour
s'échapper et franchir le Rhin. Il venait de passer le pont de Kehl
lorsque la transmission télégraphique, portant l'ordre de l'arrêter,
parvint à Strasbourg.
La précipitation avec laquelle il avait quitté Paris, lui avait fait
négliger de brûler sa correspondance furtive, qu'il avait pris
l'habitude de cacher sous le tapis de sa chambre. Naturellement, elle
devint l'objet de perquisitions minutieuses qui amenèrent les agens de
police à la découverte des papiers de Czernitscheff. On y trouva d'abord
la preuve qu'il avait régné une grande intimité entre ce seigneur russe
et plusieurs dames de la cour de Napoléon, entr'autres la duchesse de
R..... Elle s'en tira, dit-on, en alléguant qu'elle avait agi de concert
avec son mari pour tâcher de pénétrer l'objet secret de la mission de
Czernitscheff. Parmi les papiers découverts, on trouva une lettre de la
main de Michel, accablante pour ce prévenu, qui paya sa trahison de sa
tête. La procédure fit ressortir un fait curieux, c'est que le cabinet
russe prévoyait même, à l'époque de l'entrevue d'Erfurt, la possibilité
d'une rupture avec la France. C'était alors que Romanzoff disait, pour
justifier sa politique complaisante, et en parlant de Napoléon: _Il faut
l'user_.
Les circonstances de la fuite de Czernitscheff, bientôt connues dans les
salons, firent grand bruit, et cette affaire accéléra la rupture. Déjà
l'empereur, dont le départ était résolu, cherchant à obtenir quelque
popularité, visitait les divers quartiers de Paris, examinant les
travaux publics, et jouant des scènes préparées, soit avec le préfet de
Paris, soit avec le préfet de police, Pasquier. Il allait fréquemment
aussi à la chasse, affectant de paraître plus occupé de plaisirs que de
la grande entreprise qu'il méditait. Je le vis à Saint-Cloud où j'allai
lui faire ma cour, sans aucune intention de solliciter ni d'épier une
audience. L'aspect morne de cette cour, l'air soucieux des courtisans,
me parurent contraster avec l'assurance du chef de l'État. Jamais il
n'avait joui d'une santé plus parfaite; jamais je n'avais vu briller sur
son front, sur ses traits, dont les contours dessinaient l'antique, les
signes d'une plus grande vigueur d'esprit, d'une plus sûre confiance en
lui-même, puisée dans le sentiment profond de sa force. J'en éprouvai
une impression de tristesse involontaire, que je n'aurais pu définit si
les plus fâcheux pressentimens n'avaient assiégé mon esprit.
Cependant le cabinet de Saint-Pétersbourg, soit qu'il eût réellement
l'intention d'employer tous les moyens de rapprochement, compatibles
avec l'indépendance de l'empire russe, soit qu'il n'ait eu en vue que de
se procurer des données positives sur les vraies intentions politiques
de Napoléon, donna l'ordre au prince Kourakin de faire connaître au
gouvernement français les bases d'un arrangement que son souverain
consentait à conclure. Ces bases étaient la délivrance de la Prusse, une
diminution de la garnison de Dantzick et l'évacuation de la Poméranie
suédoise. A ces conditions, le czar s'engageait à n'opérer aucun
changement aux mesures prohibitives contre le commerce direct avec
l'Angleterre, et à concerter avec le cabinet de France un système de
licences à établir en Russie.
La note de Kouiakin demeura quinze jours sans réponse. Enfin le 9 mai,
jour du départ de l'empereur pour l'Allemagne, Maret demande à Kourakin
s'il a des pleins pouvoirs pour traiter; Kourakin répond que le
caractère d'ambassadeur dont il est revêtu doit suffire. Ne pouvant
obtenir qu'une réponse dilatoire, il requiert ses passe-ports, qu'on lui
refuse sous divers prétextes. On ne les lui expédie que de Thorn, le 20
juin, manège oblique ayant pour objet de donner le temps à Napoléon de
passer le Niémen avec toutes ses forces, pour surprendre à Wilna son
auguste adversaire, avant qu'il ait pu recevoir de son ambassadeur la
moindre information.
Le sort en est jeté; le Niémen est franchi par six cent mille hommes,
par la plus belle armée, la plus formidable qu'ait jamais pu rassembler
aucun des conquérans de la terre. Maintenant laissons Napoléon, laissons
cet illustre fou courir à sa perte; ce n'est pas son histoire militaire
que je raconte.
Constatons l'état de l'opinion, au moment où traversant l'Allemagne et
s'arrêtant à Dresde, il attirait à lui les regards inquiets de vingt
peuples. Voyons d'abord ce qu'on en pensait dans ces mêmes salons de
Paris, dont il désirait tant le suffrage: on y laissait échapper des
voeux pour son abaissement et même pour sa chute, tant son agression
semblait inspirée par une ambition en délire. Dans les classes
intermédiaires et parmi le peuple, l'esprit public ne lui était pas plus
favorable. Toutefois, le mécontentement n'y était point hostile. On
aurait voulu garantir Napoléon de ses propres excès, et le contenir dans
de plus justes bornes.
Quelques personnes s'imaginaient qu'une résistance combinée de ses
maréchaux et de l'armée, finirait pas régler ses déterminations et le
maîtriser lui-même. C'était bien peu connaître le prestige de la guerre
et les habitudes des camps. J'avais été à portée de m'assurer qu'il
n'était jamais sorti de la tête d'aucun général mécontent, la moindre
vue politique propre à nous garantir des abus de la victoire ou des
dangers d'un désastre.
Il y avait d'ailleurs, au fond de tout cet esprit désapprobateur, un
sentiment qui prévalait: celui d'une vive attente, d'une curiosité
inquiète sur l'issue de l'expédition gigantesque de l'homme
extraordinaire dont l'ambition dévorait les siècles. On admettait assez
généralement qu'il resterait vainqueur et maître de la terre.
Quant aux têtes politiques, en considérant la destruction de la Pologne
d'une part, et les empiétemens de la révolution de l'autre, ils voyaient
l'Allemagne entre deux débordemens: celui des Français à l'Occident, et
à l'Orient celui des Russes. C'étaient ceux-ci que Napoléon voulait
refouler sur les glaces du pôle, ou dans les _stèpes_ de l'Asie. Cet
homme, que rien ne pouvait arrêter, qui entraînait à sa suite la moitié
des soldats de l'Europe, et dont les ordres étaient exécutés
ponctuellement dans un espace qui comprenait dix-neuf degrés de
latitude et trente degrés de longitude, cet homme qui débordait en
Russie, allait jouer sa fortune et l'existence de la France.
En proclamant la guerre, en s'élançant au-delà du Niémen, il s'écrie par
une inspiration feinte: «La fatalité entraîne les Russes, que les
destins s'accomplissent!» Plus calme, son adversaire, qui n'ose
l'attendre à Wilna, recommande à ses peuples de défendre la _patrie et
la liberté_. Quel constrate contraste entre les deux pays, entre ces
deux adversaires et leur langage!
D'abord la retraite forcée des Russes, qui, partout les plus faibles et
les moins aguerris, cherchent à éviter le choc; et la dévastation du
territoire qu'ils opèrent systématiquement, sont regardés comme deux
grandes mesures de guerre, résultat d'un plan arrêté pour attirer
Napoléon au fond de l'Empire.
Mais l'imagination s'effraie bientôt, quand, après un furieux combat,
Napoléon dépasse Smolensk, seul boulevard de la Russie sur les
frontières de la Pologne, contre l'avis de la majorité de ses maréchaux,
et au mépris de l'espèce d'engagement qu'il a contracté à Paris envers
son propre conseil. On s'inquiète, quand on le voit s'avancer sur la
ligne de Moscou sans hésitation, affrontant tous les hasards, ne
calculant ni le caractère de ses ennemis, ni les dispositions de
l'Europe impatiente du joug, ni le temps, ni les distancés, ni l'àpreté
du climat.
Enflé du gain de la plus sanglante bataille de nos temps modernes, où
cent mille soldats sont sacrifiés à l'ambition d'un seul homme[27], et
nullement ému du pénible et douloureux aspect de ses bivouacs, Napoléon
croit enfin pouvoir opérer la destruction d'un vaste et puissant Empire,
comme il a improvisé jadis la chute des républiques de Gênes, de Venise
et de Lucques.
[Note 27: Bataille de la Moskowa, ou de Borodino, livrée le 7
septembre, à vingt-cinq lieues en avant de Moscou. (_Note de
l'éditeur_.)]
Les Russes se retirent armés de torches: ils ont brûlé Smolensk,
Dorigobni, Viazma, Ghiat, Mojaïsk, et il s'imagine qu'ils vont lui
réserver Moscou. L'incendie de cette belle capitale en le désabusant
trop tard, vint éclairer la France de ses lueurs sinistres: la sensation
fut profonde. J'y vis, hélas! se réaliser mes pressentimens; j'y vis un
but: celui d'enlever au vainqueur un gage, et au vaincu un motif pour
conclure la paix.
Que fait Napoléon, témoin de ce grand sacrifice national? Il campe
quarante jours sur les cendres de Moscou, dans la contemplation de sa
vaine conquête, ne doutant pas de clore la campagne par des
négociations, ne soupçonnant pas même la réunion ordonnée sur Borisow, à
cent lieues sur ses derrières de deux armées russes: l'une partie du
golfe de la Livonie, l'autre de la Moldavie. Il ignorait peut-être que
la Russie, sans un seul allié à l'ouverture de la campagne, venait de
signer coup sur coup trois traités d'union: avec la Suède, l'Angleterre
et la régence de Cadix.
Dans l'intervalle a eu lieu l'entrevue d'Abo entre l'empereur Alexandre
et Bernadotte, en présence de lord Cathcart, entrevue où a été fait le
premier appel à Moreau qu'on voudrait opposer à son persécuteur, à celui
qu'on signale comme l'oppresseur de l'Europe. On lui a livré le cadavre
de Moscou, et il ne comprend pas encore un système de guerre qui est
hors de sa stratégie. Pendant vingt-deux jours il attend une
démonstration suppliante de l'empereur de Russie, dont le cabinet se
joue de ses pourparlers et de ses négociateurs. Aveugle en Espagne,
Napoléon reste tel à Moscou. Des dispositions prudentes rentraient trop
dans un ordre méthodique dont il avait horreur.
Il se met enfin en retraite, mais quand l'heure fatale a sonné; il se
met en retraite, et, le jour même de l'évacuation tardive de Moscou, le
23 octobre, éclate à Paris la conspiration Malet, si humiliante pour le
chef de l'État, pour ses suppôts, pour sa police; conspiration qui le
met lui-même à deux doigts de perdre l'Empire pour avoir voulu
satisfaire la vanité de dater quelques décrets de Moscou.
La conspiration Malet n'a pas été comprise. Malet n'était pas un fou,
c'était un audacieux.
Peu connu comme général, il fut d'abord compromis en 1802 dans la
conspiration dite _du Sénat_, dont Bernadotte était l'âme, Mme de
Staël le foyer et lui l'agent principal, conspiration pour laquelle je
fus dénoncé moi-même comme complice par le préfet de police, Dubois. Il
fallut bien en porter toute la culpabilité sur Malet. On le mit en
prison. Rendu à la liberté lors de l'amnistie du sacre, il fut employé
en 1805 à l'armée d'Italie; là et à son retour il ourdit de nouvelles
trames contre l'empereur, compromit tantôt Brune, tantôt Masséna, et
finit en 1808 par être jeté dans le donjon de Vincennes. Ce fut dans
l'ombre de cette prison, qu'il trama sa conspiration double, qui devait
rallier les opposans de tous les partis au gouvernement de l'empereur.
Mais toute la conspiration n'était pas dans la tête de Malet[28]. La
pensée en était royaliste et l'exécution républicaine. En effet, aucun
succès n'était possible que par l'accord des deux opinions extrêmes, que
cimentait une haine commune et un besoin mutuel de renverser
l'oppresseur pour rétablir les libertés publiques. Tout était opportun
pour les conjurés dans la plus hardie des entreprises. Du moment que le
mode d'exécution ne dépendait que d'un homme seul, et que cet homme
était sûr, plein de résolution, de courage, toutes les conditions pour
la probabilité du succès étaient remplies. Le reste était livré aux
chances du hasard. Essayons de le démontrer; et d'abord voyons dans
quelles mains le pouvoir était délégué dans l'absence de l'empereur.
Sans aucun doute, l'archichancelier Cambacérès en était le dépositaire:
homme lâche et flétri, vrai sycophante. Parmi les ministres, un seul se
gonflait parce qu'il tenait la police, qui, pour lui, restait muette de
révélations. Mais cet homme, roide officier de gendarmerie, était nul en
politique et en affaires d'état. Venait, en seconde ligne, Pasquier,
préfet de police, excellent magistrat pour statuer sur les boues et les
lanternes, pour régler la police des marchés, des jeux, des courtisanes,
mais vide de sens et chargé de paroles; nul quant au tact et à
l'investigation: voilà pour le civil. Passons au militaire: le pouvoir
du sabre résidait dans la personne d'Hullin, commandant de Paris, épais
soldat, mais ferme, quoique tout aussi engourdi, tout aussi gauche en
politique. Ajoutons que l'exercice de l'autorité étant devenu pour les
principaux fonctionnaires une sorte de mécanisme, hors de là, ils
n'apercevaient plus rien que l'obéissance passive; ajoutons que
l'impératrice Marie-Louise résidait à St.-Cloud; qu'il n'y avait alors,
dans la garnison de Paris, aucune de ces vieilles troupes fanatisées,
qui, au nom de l'empereur, auraient mis tout à feu et à sang; qu'on les
avait remplacées par des cohortes organisées nouvellement, et la plupart
commandées par d'anciens officiers patriotes; ajoutons enfin que, chez
les hauts fonctionnaires, l'inquiétude sur le dénouement de l'expédition
moscovite commençait à ébranler la sécurité. Or, Paris, comme on le
voit, pouvait, à la suite d'un habile et vigoureux, coup de main, rester
au premier occupant. L'extrème éloignement de l'empereur, l'irrégularité
et l'interruption fréquente des courriers, en aggravant les inquiétudes,
et en préparant les esprits, permettaient de calculer toutes les chances
à qui saurait oser dans un moment de stupeur et d'effroi. _L'empereur
est mort_; un décret du Sénat abolit le gouvernement impérial, un
gouvernement provisoire le remplace, tel fut le pivot de la conjuration
dont le moteur et le chef était Malet. Lui-même avait fabriqué le
sénatus-consulte portant abolition du gouvernement impérial.
[Note 28: Ceci mérite attention. (_Note de l'éditeur_)]
Mais, vous le voyez, dira-t-on, il n'y avait pas de décret du Sénat; il
n'y avait pas de gouvernement provisoire, l'empereur était plein de
vie, et la conjuration n'avait pour base qu'une fiction. Or, comment
Malet aurait-il pu l'accomplir en supposant même qu'il fût resté maître
de Paris?
Il n'y avait pas de décret du Sénat, dites-vous; mais êtes-vous bien sûr
qu'il n'y eût pas dans le Sénat un noyau d'opposition qu'on eût pu faire
agir _selon les circonstances_? Je pose en fait que, sur cent trente
sénateurs, près de soixante[29] qui, d'ordinaire, marchaient sous la
direction de M. de Talleyrand, de M. de Semonville et sous la mienne,
auraient secondé toute révolution, dans un but salutaire, à la seule
manifestation de l'accord de cette triple influence. Or, une telle
coalition n'était ni improbable, ni impraticable.
[Note 29: Les mêmes sans doute qui, dix-huit mois après, le 2 avril
1814, ont eu le _courage_, sous la protection de deux cent mille
baïonnettes, de déclarer Napoléon _déchu du trône_. (_Note de
l'éditeur_.)]
Cette possibilité explique la création d'un gouvernement provisoire
éventuel, composé de MM. Mathieu de Montmorency, Alexis de Noailles, le
général Moreau, le comte Frochot, préfet de la Seine, et un cinquième
qu'on n'a pas nommé. Eh bien! ce cinquième, c'était M. de Talleyrand, et
je devais moi-même remplacer le général Moreau absent, dont le nom était
là, soit comme pierre d'attente, soit pour satisfaire ou diviser
l'armée.
Quant à Malet, instrument précieux, il eût cédé de son propre mouvement
le commandement de Paris à Masséna, qui, ainsi que moi, vivait alors
dans la retraite et dans la disgrâce.
Mais, répondez, dira-t-on, à cette dernière et plus forte objection?
L'empereur était plein de vie. Sans doute, mais souvenez-vous comment
s'opéra la révolution impériale qui renversa Néron (sans que je veuille
pourtant comparer les deux personnages). Elle se fit à l'aide de faux
bruits et d'alarmes par un sénat servile et tout-à-coup déchaîné. Au
moment où Malet fit son coup de main, où était Napoléon? Il évacuait
Moscou; il commençait sa désastreuse retraite, qui n'était que
pressentie, mais qui, une fois dévoilée, aurait décidé la défection, si
quinze à vingt personnes considérables eussent remplacé, au pouvoir et
au nom _du salut de la France_, les premiers moteurs de la conjuration.
Songez que déjà les courriers et les bulletins étaient interrompus; que
les vingt-six et vingt-septième bulletins, annonçant l'évacuation et la
retraite, sous la date du 23 octobre, ne furent suivis que par le
vingt-huitième qui porte la date du 11 novembre; or, il y eut plus de
quinze jours d'interruption; ils auraient suffi pour assurer le triomphe
d'une trame dont les ramifications resteront long-temps inconnues.
Pendant un mois, on n'allait apprendre qu'une suite continuelle de
désastres, dont la connaissance seule pouvait alors fermer à jamais les
portes de la France à l'empereur. Cru mort dans les premiers momens, il
n'aurait ressuscité que pour être frappé d'un décret de déchéance.
Jamais une époque plus propice ne s'était encore présentée pour opérer
le renversement de sa dictature militaire; jamais il n'eût été plus
facile d'établir les prémices d'un gouvernement qui nous eût réconciliés
avec nous-mêmes et avec l'Europe. Admettez-en la supposition: à combien
de calamités nouvelles la France n'aurait-elle pas été soustraite?
A présent examinons quelles furent les causes qui firent échouer Malet,
au milieu même de son triomphe. Le dirais-je? c'est pour avoir réglé
ses moyens d'exécution sur une base trop largement philantropique.
Expliquons-nous. Malet, républicain, tenant de même que Guidal et
Lahorie, devenus ses complices, à la société secrète des Philadelphes,
craignit avec raison de faire revivre l'appréhension du retour de ces
jours de sang et de deuil dont la France conservait une juste horreur.
Cette considération morale l'emporta sur tout autre considération plus
décisive, et au lieu de tuer sur-le-champ Savary, Hullin et les deux
adjudans, Doucet et Laborde, meneurs de l'état-major, Malet crut pouvoir
se borner à la mesure de leur arrestation sans effusion de sang. Elle
lui réussit d'abord à l'égard de la police, qui se trouva désorganisée
dès que Savary et Pasquier se laissèrent surprendre et traîner
honteusement en prison. Mais quand la résistance d'Hullin eut forcé
Malet de tirer ses pistolets, son hésitation le perdit, ne pouvant faire
feu à la fois sur Hullin et sur Laborde. Ce dernier, resté libre, eut le
temps de rallier quelques hommes à lui, et se jetant sur Malet, le
désarma, l'arrêta et fit évanouir la conjuration. Malet mourut avec
sang-froid, emportant le secret d'un des plus hardis coups de main que
la grande époque de notre révolution légue à l'histoire.
La facilité avec laquelle cette surprise du pouvoir s'était effectuée,
semblait un indice qu'elle n'était pas inattendue. Tout était prêt à
l'Hôtel-de-Ville pour l'installation du gouvernement provisoire. Pâle,
tremblant, jusqu'à dix heures du matin, l'archichancelier, en proie aux
plus vives alarmes, croyait tantôt qu'on allait venir le tuer, tantôt
qu'il partagerait au moins le cachot de Savary. Quant au peuple, il ne
fit rien, il est vrai, pour le succès d'une entreprise, d'abord
enveloppée des ombres de la nuit, mais il la secondait par cette force
d'inertie toujours contraire aux mauvais gouvernemens. Enfin, quoique
déjoué, ce complot frappa au coeur la dynastie de Napoléon, en révélant
un funeste secret pour son fondateur, pour sa famille, pour ses
adhérens: c'est que son établissement politique finirait avec sa
personne.
Ce fut à Smolensk, du 14 au 16 novembre, que l'empereur, au milieu des
angoisses de sa retraite, reçut le premier avis de la conjuration et de
la prompte exécution de ses auteurs. Il en fut troublé. «Quelle
impression cela va faire en France!» dit-il. Savary et Cambacérès lui
mandaient qu'il eût à surveiller l'armée, où il s'ourdissait des trames
contre sa vie. Aussitôt des précautions inusitées sont prises; on forme
un escadron sacré des officiers les plus dévoués, dont on confie à
Grouchy le commandement; mais cette cavalerie d'élite est bientôt
entraînée dans la dissolution générale. Soupçonneux à l'excès de tout ce
qui menace son trône, Napoléon songe bien plus à le garantir qu'à sauver
les débris de son armée, dont il précipite la retraite. Grâce à
l'inhabile poursuite de Kutusow, il dérobe trois marches aux Russes,
arrive sur la Bérézina, trompe les généraux de l'armée de Moldavie, et,
sous la protection d'un désastre immense, gagne la rive opposée. Mais
toute l'armée se débande; on ne voit plus çà et là que des spectres
errans qui succombent aux rigueurs du froid, de la fatigue et de la
misère. Napoléon, décidé à terminer en fugitif une expédition qui va le
rabaisser comme général et lui ravir sa réputation d'homme d'état, fuit
en traîneau, ne se confiant qu'au dévouement de Caulaincourt; il se
dirige en toute hâte et furtivement sur Paris, où tout le fait trembler
pour la perte de sa couronne. A Varsovie, lui-même révèle à son
ambassadeur sa position et l'état de son âme par ces paroles si connues:
«Du sublime au ridicule, il n'y a qu'un pas.» Toujours frappé de la
crainte de ne pouvoir regagner la France, il cherche à surmonter le
péril par la rapidité de sa fuite, en traversant toute l'Allemagne et
toujours incognito. En Silésie, on le voit au moment d'être retenu par
les Prussiens; à Dresde, il n'échappe à un complot pour l'enlever que
par le seul motif que lord Walpole, à Vienne, n'ose en donner le signal.
Et comme si la fortune eût voulu l'éprouver jusqu'au bout, il rentre au
palais des Tuileries, le 18 décembre, le lendemain de la publication de
son vingt-neuvième bulletin, qui porte le deuil dans toutes les
familles. Mais c'est de sa part un nouveau piége offert au dévouement et
à la crédulité d'une nation généreuse, qui, toute consternée, croit que
son chef, corrigé par les revers, est prêt à saisir la première occasion
favorable de ramener la paix et d'asseoir enfin le fondement du bonheur
général. C'est ainsi que la France se prépare aux plus grands
sacrifices pour le soutien d'un homme qui n'a réussi qu'à fouler les
cendres de Moscou, à porter le ravage dans une vaste étendue de
territoire qu'il laisse jonché de cent cinquante mille cadavres de ses
sujets ou alliés, abandonnant un nombre plus considérable de
prisonniers, toute son artillerie et tous ses magasins. De quatre cent
mille soldats qui ont franchi le Niémen, à peine, cinq mois après,
trente mille repassent le fleuve, parmi lesquels les deux tiers n'ont
pas vu le Kremlin.
Cependant Napoléon paraît d'abord bien moins préoccupé de la perte de
son armée, que de la conspiration qui vient de révéler un secret fatal,
celui de la fragilité des fondemens de son Empire. Tourmenté de la
prévoyance qu'on a de sa mort, son front soucieux reste chargé de
nuages; la conspiration est l'objet de ses premiers discours, de ses
premières enquêtes. Il s'enferme avec Cambacérès, et le scrute dans un
long entretien secret; puis il mande Savary, qu'il accable de questions
et de reproches; il reçoit plusieurs membres de son conseil, et paraît
toujours occupé de la conjuration, tandis qu'il trouve ses ministres,
ses agens dans la terreur.
Mais sa police, intéressée à isoler la trame, soutient que tout le
complot était dans la tête de Malet; telle est aussi l'opinion de
Cambacérès, du ministre de la guerre et des conseillers intimes, qui
fortifient Napoléon dans l'idée que le plus grand danger pour lui et
contre lequel il doit se prémunir réside dans les souvenirs de la
république. Furieux contre le préfet de la Seine, adepte du tribun
Mirabeau, et qu'on a vu fléchir devant les conjurés, il éclate contre
les _magistrats pusillanimes_, qui, dit-il, «détruisent l'empire des
lois et les droits du trône. Nos pères avaient pour cri de ralliement:
_le roi est mort: vive le roi_! Ce peu de mots, ajoute Napoléon,
contient les principaux avantages de la monarchie.» Tous les corps de
l'État viennent aussitôt protester de leur fidélité présente et future.
L'orateur du Sénat, Lacépède, qualifiant son corps de _premier Conseil
de l'empereur_, ajoute bien vîte: «dont l'autorité n'existe que lorsque
le monarque la réclame et la met en mouvement.» Cette allusion au
mobile, dont s'était servi Malet, frappa les sénateurs. Dans sa réponse
au Conseil d'état, Napoléon, attribuant à l'_idéologie_ (métaphysique
ténébreuse) tous les malheurs qu'_a éprouvé la belle France_, s'efforça
de flétrir la philosophie et la liberté. Il ne vit pas qu'en cessant de
continuer la révolution et ses principes, il cessait d'y trouver aide et
appui; et qu'en préconisant les maximes de la légitimité monarchique, il
rouvrait aux Bourbons les voies fermées par la révolution. Et pourtant,
dans les grandes crises, les Bourbons occupaient sa pensée. Outre ce que
j'avais vu et entendu de lui à cet égard, j'eus alors connaissance du
trait suivant. Ney, en me racontant les désastres de la retraite, et
faisant ressortir la fermeté de sa conduite militaire en opposition avec
l'imprévoyance et la stupeur de Napoléon, ajouta qu'il avait remarqué en
lui une sorte d'égarement. «Je le crus fou, me dit Ney, quand, frappé de
son désastre, au moment de nous quitter, il nous dit, comme un homme qui
se croyait sans ressources: _Les Bourbons s'en tireraient_.» Propos dont
le sens échappait à Ney, incapable de combiner deux idées politiques.
Or, il s'agissait pour Napoléon de faire prévaloir la _quatrième
dynastie_ sur la _troisième_, et de surmonter la crise. Aussi vit-on
tous les corps de l'État occupés à résoudre une nouvelle question de
droit public, d'après l'impulsion du cabinet, d'après les premières
paroles échappées au maître. «Je vais, leur dit-il, réfléchir sur les
différentes époques de _notre_ histoire.» Aussitôt chacun songe aux
moyens d'assurer l'hérédité. Tous les orateurs s'empressent de
développer la doctrine nouvelle; on ne parle plus que d'hérédité, de
droits légitimes; c'est le thème de tout les discours d'apparat. Il
faut, dit-on, couronner le roi de Rome sur la demande expresse du Sénat,
et qu'un serment solennel unisse d'avance l'Empire à l'héritier du
trône.
Voilà sur quel mobile prétendait s'appuyer l'homme qui, redevable à la
révolution d'une vaste puissance dont il venait de détruire la magie,
reniait cette même révolution et s'isolait d'elle. Il sentait pourtant
toute l'instabilité d'un trône qui ne s'appuyait que sur l'épée.
Pendant qu'il se gendarmait contre les hommes et les principes de la
révolution, je lui revins à l'esprit, moi, contre lequel il avait
nourri tant de soupçons et d'inquiétudes. D'ailleurs, pouvait-il me
pardonner mes avertissemens désapprobateurs et ma prévoyance importune?
On m'avertit que j'avais été de sa part l'objet d'une sourde enquête au
sujet de la tentative de Malet; mais que tous les rapports sur mon
isolement et ma circonspection s'étaient trouvés unanimes. Ne pouvant
m'atteindre, il me frappa dans mon ami, M. Malouet, ne lui pardonnant
pas de m'avoir visité ouvertement dans ma disgrâce, doublement inquiet
de cette franche alliance d'un patriote de la révolution avec un
royaliste patriote, et irrité, en dernier lieu, de l'esprit d'opposition
qu'apportait Malouet dans les discussions de son conseil sur tant de
mesures outrées, vexatoires. Éloigné du Conseil d'état, Malouet fut
exilé à Tours, où il alla vivre en sage, moins sensible à la rigueur
dont il était l'objet, qu'aux maux de la patrie. Sa disgrâce fut pour
moi un nouvel indice qu'il fallait persister dans la même réserve
vis-à-vis d'un gouvernement qui, dans son désespoir, pouvait en frappant
dépasser toutes les bornes.
Déjà son pouvoir était chancelant, et des yeux exercés apercevaient les
élémens de sa destruction. Mais secondé par ses conseillers intimes,
Napoléon fit usage de tous les artifices susceptibles de pallier nos
désastres, et de nous dérober leurs invincibles conséquences. Il réunit
toute la phalange de ses adulateurs, devenus ses organes; il les
endoctrina, et tous de concert attribuèrent à la seule rigueur des
élémens la perte de l'armée, la funeste issue de la campagne. A force de
déceptions, ils accréditent, et tous les échos répètent, que tout peut
se réparer si la nation se montre grande et généreuse; que de nouveaux
sacrifices ne doivent rien lui coûter pour la conservation de son
indépendance et de sa gloire. L'esprit public est travaillé par des
adresses mendiées auprès des chefs de cohortes des premiers bans de
gardes nationales, qui réclament de marcher à l'ennemi, hors de la
France, et aussi par les offres des départemens et des communes, de
fournir des cavaliers, offres commandées par l'administration elle-même.
Napoléon cherche en même temps à se faire des créatures, à soutenir des
affections chancelantes; il distribue de secrètes largesses, qu'il tire
de ses propres trésors; il en a déjà soustrait près de cent millions
pour les dépenses de la guerre de Russie. Cette fois, il va y puiser à
pleines mains, soit pour se créer une nouvelle armée, soit pour payer à
des ministres de certains cabinets des subsides secrets afin de les
maintenir dans sa politique. C'était dans ses trésors qu'il trouvait une
armée de réserve.
En attendant, il tenait des conseils privés où étaient appelés
Cambacérès, Lebrun, Talleyrand, Champagny, Maret et Caulaincourt. Maret,
qui venait de Berlin, assura qu'il avait reçu des ministres de Prusse et
du roi lui-même, les plus fortes protestations qu'ils persévéreraient
dans notre alliance; il ajouta que tout devait concourir à rassurer
l'empereur sur les affaires du Nord. Soit que Maret fût de bonne foi,
soit que tout fût concerté afin d'aiguillonner le conseil qui penchait
pour les voies de négociations, Napoléon, affectant aussi plus de
confiance, dit qu'il pouvait compter sur l'Autriche, et, selon toute
apparence, sur la Prusse; or, que rien n'était alarmant dans sa
position; que d'ailleurs il retrouvait son frère Joseph à Madrid et les
Anglais rejetés en Portugal; qu'en outre, il avait déjà sous les armes
cent cohortes et la levée anticipée des conscrits de 1813. Il décida que
la guerre d'Espagne et celle du Nord seraient menées de front.
D'un autre côté, le contenu de la correspondance d'Otto[30] commençait à
percer; on savait que lord Walpole avait fait à l'Autriche les offres
les plus brillantes; qu'il avait présenté l'Allemagne prête à se
soulever, et la France à la veille d'une révolution. Otto ajoutait qu'il
fallait s'attendre à la défection de l'Autriche. Mais ce cabinet,
instruit bientôt que Napoléon avait ressaisi le pouvoir, qu'il faisait
de nouveaux armemens, qu'il n'y avait dans l'intérieur aucune apparence
de crise, se hâta de dépêcher à Paris le comte de Bubna. Otto changeant
aussi de langage, ses lettres furent d'accord avec les assertions de
l'Autriche, qui n'aspirait, disait-elle, qu'à intervenir comme alliée
pour une pacification générale.
[Note 30: Ambassadeur de Napoléon à Vienne.]
Plein de confiance, Napoléon fait parler officiellement son _Moniteur_;
à l'en croire: «L'Autriche et la France sont inséparables, aucune
puissance du continent ne s'éloignera de lui; d'ailleurs, quarante
millions de Français ne craignent rien»... Si l'on veut savoir,
ajoute-t-il, les conditions auxquelles je pourrais souscrire à une paix
générale, il faut lire la lettre que le duc de Bassano a écrite à lord
Castlereagh avant l'ouverture de la campagne de Russie.» Cela voulait
dire qu'il consentait, comme s'il n'avait éprouvé aucun revers à Moscou,
à laisser la Sicile à Ferdinand IV, et le Portugal à la maison de
Bragance, mais qu'on n'eût à lui demander aucun autre sacrifice.
Arrive la nouvelle de la défection du corps prussien d'Yorck. «Ce qui
suffisait hier ne suffit plus aujourd'hui,» s'écrie Napoléon; et tous
ses conseillers voient à l'instant même tout le parti qu'ils peuvent
tirer d'un pareil événement. Maret fait un rapport rempli, selon
l'usage, d'invectives contre le gouvernement britannique, et conclut par
proposer une levée de trois cent cinquante mille hommes. Regnault court
demander au Sénat, au nom de l'empereur, les jeunes Français des cent
cohortes auxquels on a donné l'assurance de n'être occupés qu'à des jeux
militaires dans l'intérieur: un sénatus-consulte les met à la
disposition du gouvernement.
On convoque le Corps législatif pour qu'il vote les impôts.»La paix, dit
Napoléon, dans son discours d'ouverture, est nécessaire au monde; mais
je ne ferai jamais qu'une paix honorable et conforme à la _grandeur_ de
mon Empire.» Rien de plus pompeux que l'exposé de sa situation présenté
par le ministre de l'intérieur Montalivet; tout prospère: population,
agriculture, manufactures, commerce, instruction publique, marine même.
Vient ensuite la présentation du budget par le comte Molé, conseiller
d'état, et ici le digne élève de Fontanes, émerveillé de tant de belles
choses, s'écrie en terminant: «Il suffit, pour produire tant de
merveilles, de douze ans de guerre et d'un seul homme!» Et aussitôt onze
cent cinquante millions sont mis sans discussion à la disposition de ce
seul homme.
Il avait mis aussi au premier rang des affaires urgentes l'accommodement
de ses différends avec le pape, qui, depuis le mois de juin, était
relégué au château de Fontainebleau. Sous prétexte d'une partie de
chasse, Napoléon court lui arracher un nouveau concordat qui le
dépouillait du temporel, mais que le saint vieillard rétracte presque
aussitôt; et la chose religieuse s'envenime de plus en plus.
La défection ouverte de la Prusse ne laissa bientôt plus aucun doute sur
les progrès de la coalition. Frédéric-Guillaume, quittant Berlin tout à
coup, s'était mis en fuite sur Breslaw, protégé par la bonhomie de notre
ambassadeur, Saint-Marsan, et en quelque sorte sous l'égide d'Augereau,
qui s'était humanisé. Rien de plus bénins que nos généraux, nos
ambassadeurs depuis nos désastres. A la nouvelle que le roi de Prusse
lui est échappé, Napoléon regrette de ne l'avoir pas traité comme
Ferdinand VII et comme le pape.»Ce n'est pas la première fois, dit-il,
qu'en politique la générosité est un mauvais conseiller.» Lui, généreux
envers la Prusse!
Cependant le reflux de la guerre, parti des ruines de Moscou, marchait
avec rapidité vers l'Oder et vers l'Elbe. Eugène, qui avait rallié
quelques milliers d'hommes, s'était retiré successivement sur le Wartha,
l'Oder, la Sprée, l'Elbe et la Saale. L'insurrection allemande, excitée
par les sociétés secrètes, se propageait de ville en ville, de village
en village, et le nombre des ennemis de Napoléon grossissait chaque
jour. Comment compter sur nos alliés? La défection de la Prusse nous en
faisait prévoir bien d'autres. Voulant faire face à tout, Napoléon
ordonne de mettre en disponibilité la conscription de 1814. Le voilà
comme le dissipateur, dévorant d'avance son revenu d'hommes. Il rêve
encore, avec ses familiers, une armée de mille bataillons, offrant un
effectif de huit cent mille hommes et de quatre cents escadrons ou cent
mille chevaux; en tout un million de soldats à défrayer. Il se berce de
cette imposante chimère, et déjà ses ministres demandent un supplément
de trois cents millions.
D'un autre côté, cent soixante mille conscrits errent dans les
campagnes, fuyant leurs drapeaux, et protégés par le mauvais esprit des
provinces. Napoléon redoute cette rébellion sourde à la loi militaire, à
laquelle il ne manquera bientôt que des chefs tous prêts quand il en
sera temps. Que fait-il? Par la plus astucieuse des combinaisons, il
enveloppe dans une formation de gardes-d'honneur dix mille jeunes gens
tirés des familles les plus riches et les plus illustres; ce sont autant
d'otages destinés à garantir la fidélité de leurs parens.
La médiation de l'Autriche ne faisant aucun progrès, Napoléon essaie de
nouveau une négociation directe avec le ministère anglais; il lui envoie
le banquier Labouchère, qui, cette fois, n'est pas plus écouté que de
mon temps. De son côté, la Prusse, qui vient de s'allier avec la Russie,
fait proposer un armistice, moyennant que Napoléon se contentera de la
ligne de l'Elbe, et fera la cession de toutes les places de l'Oder et de
la Vistule. Dans notre cabinet, un parti s'obstinait à soutenir que la
paix était encore possible; M. de Talleyrand disait qu'on était toujours
le maître de ne pas se battre; Lebrun et Caulaincourt étaient d'avis
également de prendre la Prusse au mot, et de négocier. Mais comment
décider Napoléon à livrer des forteresses? Il ne peut se résoudre à rien
céder par négociation. «Qu'on me prenne, disait-il, mais je ne veux rien
donner.»
Il fait dire à ses journaux: «l'Espagne est à la dynastie française;
aucun effort humain ne peut l'empêcher.» Instruit, le 31 mars, que les
Russes ont commencé à passer l'Elbe, il dit lui-même, par l'organe de
ces mêmes journaux: «Que des batteries ennemies, placées sur les
hauteurs de Montmartre, ne l'amèneraient pas à céder un pouce de terre.»
Et pourtant il recevait de tous côtés des conseils pacifiques et des
avis utiles.
J'étais piqué de voir M. de Talleyrand rentré, sinon en grâce, du moins
rappelé dans les conseils, tandis que je restais dans l'oubli et dans la
défaveur; j'en sentais le motif, qui tenait à l'impression qu'avait
laissé, dans l'esprit de l'empereur, le complot Malet, auquel on avait
donné, avec affectation, une couleur républicaine et libérale; je
pouvais aussi l'imputer à mes représentations contre la guerre de
Russie. Persuadé pourtant que tôt ou tard mes conseils seraient
réclamés, je crus en hâter le terme par une nouvelle démarche. Je
n'ignorais pas qu'on répandait clandestinement une déclaration de Louis
XVIII au peuple Français, datée de Hartwell, le 1er février, où le
Sénat était appelé _à être l'instrument d'un grand bienfait_; je savais
que l'empereur avait connaissance de cette pièce, dont on pouvait
contester l'authenticité, n'ayant encore donné lieu, en Angleterre, à
aucune remarque ni discussion publique. Je m'en procurai une copie, que
je lui adressai, en la lui certifiant.
Je lui exposais, dans ma lettre, que ses triomphes avaient endormi le
faubourg St.-Germain, et que ses revers le réveillaient; qu'ils
opéraient un grand changement dans l'opinion de l'Europe; que déjà même
en France l'esprit public s'altérait; que les partisans de la maison de
Bourbon étaient aux aguets; qu'ils se réorganiseraient secrètement dès
l'instant où la puissance du chef de l'Empire perdrait de ses prestiges;
que la lassitude de la guerre était le sentiment le plus général et le
plus profond; qu'il ne fallait rien moins que celui de l'honneur
national pour faire sentir la nécessité de conquérir la paix par une
nouvelle campagne, où nous nous présenterions tous armés, pour appuyer
des négociations si impatiemment attendues; que, pour notre salut et
pour le sien, il était urgent qu'il fît la paix ou qu'il rendît la
guerre nationale; que trop de confiance dans l'alliance autrichienne
pouvait le perdre; qu'il fallait faire un pont d'or à l'Autriche et lui
rendre bien vite tout ce qu'on ne pourrait plus lui refuser; que, du
reste, je ne croyais pas que le comte Otto fût l'homme qui convînt dans
une telle complication d'intérêts politiques, et en présence d'un
diplomate tel que M. de Metternich; j'indiquai M. de Narbonne comme seul
capable de pénétrer les vraies intentions de l'Autriche, dont l'allure
était si équivoque.
Ce ne fut qu'après quinze à vingt jours que j'eus la preuve sans
réplique, par l'envoi de M. de Narbonne à Vienne, que ma lettre avait
produit son effet; je n'en voulais pas davantage, et je ne m'étais pas
attendu à plus; le reste devait venir tôt ou tard. J'étais sûr du crédit
et de la faveur de M. de Narbonne, dont la mission était d'une grande
importance.
Du reste, qu'on ne s'étonne pas si, au moment où la Prusse obtenait la
levée en masse des peuples d'Allemagne derrière la ligne des armées de
la confédération du Nord; si, au moment où elle présentait la délivrance
de la patrie allemande comme le but de la guerre, Napoléon s'ôtait
volontairement la meilleure défense, celle d'une guerre nationale. Il
savait bien qu'il ne pourrait en obtenir l'élan qu'en rappelant à lui
l'opinion, qu'en faisant à nos libertés des concessions faciles à tout
autre, mais qui lui auraient coûté plus que la vie, puisqu'elles
auraient blessé son orgueil et mis un frein à sa puissance; j'étais donc
sûr qu'il ne s'y prêterait pas davantage, que de rendre à la Prusse les
places de la Vistule et de l'Oder, et à l'Autriche le Tyrol et
l'Illyrie. Napoléon crut parer à tout par la formation d'une nouvelle
armée de trois cent mille hommes, et en organisant une régence pour le
cas même de sa mort.
En la conférant à Marie-Louise, avec le droit d'assister aux différens
conseils d'état, il se proposa deux choses: de flatter l'Autriche, et en
même temps de prévenir tout complot de gouvernement provisoire. Mais la
régente ne pouvant autoriser par sa signature la présentation d'aucun
sénatus-consulte, ni proclamer aucune loi, son rôle se bornait à une
simple comparse au conseil. Elle était d'ailleurs sous la tutelle de
Cambacérès, qui, lui-même, était sous la tutelle de Savary; on avait
aussi attaché à la régence, en qualité de secrétaire, l'ex-ministre
Champagny, chargé de consigner dans un registre nouveau, ridiculement
appelé _livre d'État_, les intentions _définitives_ de l'empereur
absent. En effet, dès que la régence eut été mise en activité, _la
pensée_ du gouvernement n'en courut pas moins la poste avec Napoléon,
qui ne se fit pas faute de lancer des décrets de tous ses
quartiers-généraux mobiles.
Les alliés, à la suite de divers combats, se disposaient à passer
l'Elbe, quand l'empereur, après avoir déployé pendant trois mois, dans
ses préparatifs, une activité extraordinaire, quitte Paris le 15 avril,
et va se mettre à la tête de ses troupes.
D'abord il étonne l'Europe par la création, et par l'apparition subite,
au coeur de l'Allemagne, d'une nouvelle armée de deux cent mille hommes,
qui lui permet de reprendre l'offensive. Coup sur coup il gagne deux
batailles, l'une à Bautzen, en Saxe; l'autre à Wurtchen, au-delà de la
Sprée, rétablissant ainsi la renommée de ses armes. Leur premier effet
ramène le roi de Saxe, qui revient se jeter tête baissée dans notre
alliance.
Les Prusso-Russes, que Napoléon a battus, c'est-à-dire les troupes de
Frédéric-Guillaume et de l'empereur Alexandre, continuent leur retraite
vers l'Oder, et lui se laisse entraîner à leur poursuite. Mais, à mesure
qu'il avance, il s'éloigne de ses renforts, tandis que les alliés se
rejettent sur les leurs.
Tout-à-coup se répand dans Paris la nouvelle d'un armistice. Napoléon y
adhère, parce qu'il a besoin de se recruter, et qu'il redoute, sous le
manteau d'une médiation, l'intervention armée de l'Autriche.
Mais sur quelle ligne de démarcations les deux armées
s'arrêteront-elles? Hambourg et Breslaw sont les deux points qu'on se
dispute avec le plus de vivacité. Les Prussiens insistent avec une
grande opiniâtreté pour que la Silésie leur reste. Napoléon craint que
l'ennemi ne cherche dans l'armistice des moyens de guerre, plutôt qu'un
préliminaire pour la paix. Il se décide pourtant: le voeu général autour
de lui est pour une suspension d'armes. Il renonce à la possession de
Breslaw, abandonne la ligne de l'Oder, et consent à faire replier son
armée sur Leignitz. L'armistice est conclu le 4 juin à Plessevig;
Napoléon reprend son quartier-général à Dresde.
Tels furent les événemens qui remplirent les deux premiers mois d'une
campagne qui allait décider du sort de l'Europe. Ils avaient excité au
plus haut degré l'attente et l'intérêt public, en-deçà et au-delà du
Rhin.
On respirait, on se berçait en général, de l'espoir d'une paix
prochaine, qu'invoquait le voeu des peuples. N'était-ce pas ainsi,
d'ailleurs, que Napoléon, après toutes ses victoires, était parvenu à
pacifier le monde? Mais qu'aux yeux de l'observateur les temps étaient
changés! Jusqu'alors, faute d'informations positives, on n'avait à Paris
que des idées peu arrêtées sur des événemens dont nous ignorions le
secret et les mobiles.
J'attendais du quartier-général des nouvelles par une voie détournée,
quand je reçus de l'archichancelier l'invitation d'aller conférer avec
lui sur un objet important. C'était, me dit-il, de la part de
l'empereur, qu'il était chargé de me faire une communication.
L'empereur, qui se proposait d'accepter de nouveau mes services,
désirait qu'au moment où il allait écrire au roi de Naples, pour qu'il
vînt le joindre à Dresde, je me servisse moi-même de l'intimité que
j'avais conservée avec ce prince pour le déterminer à ne pas différer
de répondre à l'appel de l'empereur; je devais lui faire observer qu'il
devenait urgent de déployer en Saxe tout l'appareil de nos forces, tous
nos moyens militaires et politiques, afin d'amener l'ennemi à conclure
une paix honorable pour nous. L'archichancelier me fit lire la lettre de
l'empereur, à laquelle il joignit ses propres instances, me répétant
qu'il ne formait aucun doute que je ne fusse appelé incessamment à
remplir une mission qui ne serait au-dessous ni de mes talens ni de ma
dignité. Je répondis à l'archichancelier que j'étais prêt à remplir les
volontés de l'empereur; que j'allais écrire au roi de Naples, et que je
lui communiquerais ma lettre pour qu'il pût en rendre compte.
Quoique je ne fusse pas éloigné, d'après quelques antécédens, de
m'attendre que je rentrerais bientôt dans une carrière active, je ne
savais trop sur quoi je devais pointer mes idées à cet égard. Je me
défiais de l'Italie, qui, au cas de la reprise des hostilités, ne serait
pour moi qu'un honorable exil inspiré par la défiance. N'importe. Je fis
ma lettre à Murat, qui n'était pas non plus dans une position
ordinaire.
Joachim Murat, franc et brave général, mais roi sans aucune fermeté dans
les résolutions, s'était créé à Naples une sorte de popularité et de
puissance militaire; il en était ébloui au point de vouloir secouer le
joug de Napoléon, qui ne voyait en lui qu'un vassal à ses ordres. Ce
n'avait pas été sans peine que sur son injonction, il s'était décidé à
faire partie de l'expédition de Russie avec son contingent formé de
douze mille Napolitains et d'une partie de sa garde. C'était à lui que
Napoléon, en fuyant, avait confié le commandement des malheureux débris
de l'armée. Joachim, prévoyant les changemens qui allaient s'opérer dans
le système politique de l'Europe, résolut de rentrer dans son royaume,
et de tâcher de le mettre a couvert des suites d'un tel désastre. Il
quitta l'armée à Posen, et, dix jours après[31], le _Moniteur_ annonça
son départ en ces termes: «Le roi de Naples, étant indisposé, a dû
quitter le commandement de l'armée, qu'il a remis au prince vice-roi. Ce
dernier a plus d'habitude d'une grande administration et il a la
confiance entière de l'empereur.»
[Note 31: 27 janvier 1813.]
Cette boutade officielle blessa d'autant plus Murat, que, dans le cours
des deux années précédentes, l'empereur lui avait trop fait sentir qu'il
n'était qu'un vassal du grand Empire. Murat, voyant qu'il aurait à
craindre le sort de son beau-frère Louis, si l'empereur, réparant son
désastre, ressaisissait tout son pouvoir, rechercha l'alliance de
l'Autriche, qui ne s'était point encore détachée de Napoléon. Ses
premiers rapports avec la cour de Vienne furent ménagés par le comte de
Miër, ministre d'Autriche à Naples. Il y eut aussi quelques négociations
avec lord Bentinck, commandant les forces anglaises en Sicile. Joachim
et lord Bentinck eurent même une entrevue secrète dans l'île de Ponza;
mais Napoléon épiait Murat.
Quand on sut à Naples que l'empereur, resté vainqueur à Lutzen et à
Bautzen, rassemblait une nombreuse armée en Saxe, la reine Caroline
écrivit à son frère de mieux traiter son époux, et usa de tout son
pouvoir sur le roi pour rompre ses relations précipitées avec l'Autriche
et l'Angleterre. Napoléon écrivit à Murat, qui d'abord refusa de se
rendre en Saxe. Il lui fit alors écrire une lettre affectueuse, par
laquelle, au nom de l'empereur, Berthier l'engageait à se rendre au
quartier-général, l'assurant que peut-être la campagne ne se rouvrirait
pas; qu'on allait traiter de la paix, et qu'il était d'un grand intérêt
pour lui de se rapprocher des négociations, afin d'y stipuler ses
intérêts. Ma lettre fut à peu près dans les mêmes termes; je le flattai,
j'ajoutai qu'il y aurait de la gloire à acquérir, et qu'il était de son
honneur de se joindre à ses frères d'armes. Murat n'hésita plus. Avant
même qu'il eût pu recevoir ma dépêche, un courrier, arrivant de Dresde,
m'en apporta une de l'empereur, qui me mandait à son quartier-général.
Je jugeai aussitôt que, redoutant ma présence à Paris, pour le moins
autant que celle de Murat à Naples, c'étaient deux otages qu'il voulait
avoir sous la main en nous appelant près de lui. Je fis mes dispositions
à la hâte, et je me dirigeai sur Dresde par Mayence.
La garde de Mayence, notre principale clef du Rhin, était confiée à
Augereau, avec qui je désirais m'aboucher, et qui était chargé en outre
de rassembler un corps d'observation sur le Mein. Je le trouvai croyant
peu à la paix, blâmant Napoléon, et plaignant les pauvres Mayençais
encore troublés de l'idée d'un siège et de la dévastation des rians
environs de leur ville. Voyant qu'il était au fait de tout ce qui venait
de se passer, je le fis causer. «Nos beaux jours sont passés! me dit-il.
Ah! que ces deux victoires qu'enfle Napoléon, qu'il fait sonner si haut
dans Paris, ressemblent peu aux victoires de nos belles campagnes
d'Italie où j'apprenais à Bonaparte la guerre dont il ne sait plus faire
que l'abus. Que de peines maintenant pour avancer de quelques marches. A
Lutzen, notre centre avait fléchi; plusieurs bataillons se débandaient;
en vain nos deux ailes se prolongeant, menaçaient d'envelopper les
forces que l'ennemi accumulait au centre: nous étions perdus sans seize
bataillons de la jeune garde et quatre-vingts pièces de canon. Il ne
peut plus compter, vous dis-je, que sur la supériorité de son
artillerie; nous leur avons appris à se battre. Après Bautzen, il a
pressé le passage de l'Elbe et a fait une trouée dans le Nord; mais il a
fallu s'arrêter devant Wurtchen, au-delà de la Sprée; là, nous n'avons
emporté les positions et le camp retranché qu'à force de sang. J'ai des
lettres du quartier-général; et, encore après cette horrible boucherie,
point de résultat, point de canons, point de prisonniers. Dans un pays
entrecoupé, on trouvait l'ennemi retranché partout, et disputant le
terrain avec avantage; nous avons même été maltraités au combat de
Reichembach. Et notez que dans ce court début de la campagne, un boulet
a emporté Bessières en-deçà de l'Elbe; et un autre boulet a renversé
Duroc à Reichembach; Duroc, le seul ami qu'il eût! Le même jour,
Bruyères et Kirgemer tombent aussi sous des boulets perdus. Quelle
guerre! ajoutait Augereau en continuant ses réflexions décourageantes,
quelle guerre! nous y passerons tous! Que veut-il faire maintenant à
Dresde? Il ne fera pas la paix; vous le connaissez encore mieux que moi;
il se fera cerner par cinq cent mille hommes; car, croyez bien que
l'Autriche ne lui sera pas plus fidèle que la Prusse. Oui, s'il
s'obstine, s'il n'est pas tué, et il ne le sera pas, nous y passerons
tous.»
Je pus, dès-lors, juger par moi-même ce qu'on m'avait déjà dit, que
l'impatience de la paix et de revenir à Paris était dans l'âme de
presque tous les généraux dont la fortune était faite.
Dresde me parut à la fois un vaste camp retranché et une ville capitale.
Les forêts du voisinage tombaient sous la hache des sapeurs. Partout, en
arrivant, je vis remuer la terre, abattre des arbres, faire des fossés,
des palissades. L'empereur était en course, tant pour examiner les
travaux que pour étudier le pays. Il était presque toujours entouré de
Berthier, de Soult et de l'ingénieur-géographe, Bacler d'Albe,
parcourant, la carte à la main, tous les débouchés qui aboutissaient à
la plaine de Dresde. La jetée des ponts, le tracé des routes, la
construction des redoutes et l'assiette des camps étaient aussi le but
de ses excursions et de ses promenades.
Toutes ces fortifications, toutes ces lignes pouvaient être considérées
comme les ouvrages avancés de Dresde, point central d'une forte position
sur la rive supérieure de l'Elbe; les ouvrages sur la rive droite autour
de la ville touchaient à leur perfection; des paysans, requis de toutes
les parties de la Saxe, venaient travailler aux travaux.
L'empereur faisait compléter l'enceinte de la ville par des fossés et
des palissades qui devaient suppléer à toutes les interruptions des
murs; les approches en étaient défendues par une ligne de redoutes
avancées dont les feux se croisaient et battaient au loin la campagne.
Ne se bornant point à fortifier les environs de Dresde, c'était sur la
ligne de l'Elbe, dans toute son étendue, qu'il venait d'établir l'armée
à cheval sur le fleuve, la tête à Dresde et la queue allant aboutir à
Hambourg. Les villes de Koenigstein, Dresde, Torgau, Wittemberg et
Magdebourg, étaient ses principaux points fortifiés sur l'Elbe; ils lui
assuraient la possession de cette large et belle vallée. Tous ces
travaux commencés et poursuivis avec ardeur, révélaient assez le projet
de Napoléon, de concentrer la majeure partie de ses forces aux environs
de Dresde et de s'y tenir pour voir venir les événemens. Ainsi, je le
trouvais très-occupé de négociations, après avoir choisi les environs de
Dresde pour son champ de bataille et la ligne de l'Elbe pour son point
d'appui. La plupart de ses généraux considéraient Dresde comme ayant
tous les avantages d'une position centrale propre à devenir le pivot de
toutes les opérations que méditait l'empereur; cependant il y en eut qui
m'avouèrent que si l'Autriche se déclarait, nous nous trouverions en
_l'air_, exposés à être débordés entre l'Elbe et le Rhin. Ils
regardaient le partage des forces ennemies bien distinctes entr'elles
comme formant trois grandes masses: au nord, sur la route de Berlin,
l'armée de Bernadotte, prince de Suède; à l'est, sur la route de
Silésie, l'armée de Blucher, et derrière les montagnes de la Bohême, en
observation, l'armée autrichienne de Swartzemberg; car déjà on regardait
à l'état-major les Autrichiens comme prêts aussi à se déclarer.
Instruit que l'empereur était de retour au palais Marcolini, dans
Friederichstadt, je m'empressai d'aller me présenter à son audience. Il
me fit entrer dans son cabinet; je l'y trouvai soucieux. «Vous venez
tard, M. le duc, me dit-il.--Sire, j'ai fait toute la diligence possible
pour me rendre aux ordres de Votre Majesté.--Que n'étiez-vous ici avant
mon grand débat avec Metternich; vous l'auriez pénétré.--Sire, ce n'est
pas ma faute.--Ces gens-là, sans tirer l'épée, voudraient me dicter des
lois: et savez-vous qui sont ceux qui me tracassent le plus
aujourd'hui? vos deux amis, Bernadotte et Metternich; l'un me fait une
guerre ouverte, l'autre une guerre sourde.--Mais, sire!.....--Voyez
Berthier; il vous communiquera les résumés de ma chancellerie et vous
mettra au fait de tout; vous viendrez ensuite me donner vos idées sur
cette maudite négociation autrichienne qui m'échappe; il nous faut toute
votre habileté pour la retenir. Je ne veux rien pourtant qui compromette
ma puissance ni ma gloire! Ces gens-là sont si âpres! ils voudraient,
sans se battre, de l'argent et des provinces que je n'ai acquises qu'à
la pointe de l'épée. J'y ai mis bon ordre, quant au premier point;
Narbonne nous a éclairé; vous verrez ce qu'il en pense. Abouchez-vous
avec Berthier le plutôt possible, mûrissez vos idées; je vous attends
sous deux jours.»
M'étant retiré, il me fut impossible, ce jour-là, de causer avec
Berthier, qui, devenu depuis la mort de Duroc à la fois le confident
politique et militaire, ne quittait plus l'empereur et dînait même tous
les jours à sa table. Il me renvoya au lendemain. En attendant, une
personne du cabinet me mit provisoirement au fait de deux incidens qui
étaient venus obscurcir notre horizon politique, et rendre encore plus
incertaines les espérances de paix. Je veux parler de la contestation
politique du comte de Metternich avec l'empereur, (j'y reviendrai
tout-à-l'heure) et de la nouvelle arrivée, le même jour, de l'entière
déroute de notre armée d'Espagne à Vittoria; elle laissait Wellington
maître de la péninsule, et portait la guerre aux pieds des Pyrénées. Un
tel événement, connu à Prague, ne pouvait manquer d'exercer une fâcheuse
influence sur les négociations.
L'empereur, étourdi de ce nouveau revers, qu'il imputait à l'impéritie
de Joseph et de Jourdan, chercha un général capable de réparer tant de
fautes. Il jeta les yeux sur le maréchal Soult, alors auprès de lui dans
sa garde. Il lui enjoignit d'aller rallier les troupes, et de défendre
pied à pied le passage des Pyrénées. Soult n'eût pas hésité, si sa
femme, arrivée à Dresde depuis peu avec un grand étalage, n'eût témoigné
de l'humeur, se refusant de retourner en Espagne, où il n'y avait plus,
disait-elle, à recevoir que des coups. Comme elle avait sur son mari
beaucoup d'empire, Soult tourmenté eut recours à l'empereur, qui mande
aussitôt madame la duchesse. Elle vient avec de grands airs, affectant
le ton impérieux, et déclare que son mari ne retournera point en
Espagne, qu'il n'y a que trop guerroyé, et qu'il est temps enfin qu'il
se repose. «Madame, s'écrie Napoléon en colère, je ne vous ai point
mandé pour entendre vos algarades; je ne suis point votre mari; et si je
l'étais, vous vous comporteriez autrement. Songez que les femmes doivent
obéir; retournez à votre mari et ne le tourmentez plus.» Il fallut
fléchir; vendre chevaux, équipages, et se mettre en route tristement
pour les Pyrénées occidentales. On riait au quartier-général d'une scène
où venait de figurer une duchesse altière, et qui faisait diversion aux
malins propos, dont une de nos plus belles actrices, mademoiselle
Bourgoin, avait été récemment l'objet. Appelée à Dresde avec l'élite de
la comédie française, et invitée un jour au déjeuner de l'empereur, avec
Berthier et Caulaincourt, elle avait pris, dit-on, tour-à-tour, en
quittant le rôle de Melpomène, le masque d'Hébé, de Therpsicore et de
Thaïs.
Mais passons à des faits plus graves. Je conférai enfin avec Berthier,
qui avait un pied à terre au palais de Brühl[32]. Il serait trop
fastidieux de rapporter littéralement les détails de notre long
entretien, sur la situation politique et militaire de l'empereur à cette
époque. Je n'en donnerai ici que la partie essentiellement historique,
en y entremêlant quelques aperçus tirés de mes souvenirs. Commençons par
la négociation autrichienne. Ce fut Narbonne qui, le premier, écrivit de
Vienne vers la fin d'avril, qu'il fallait peu compter sur l'Autriche,
ayant arraché à M. de Metternich l'aveu que le traité d'alliance, du 14
mars 1812, cessait de paraître applicable à la conjoncture; il appelait
une sérieuse attention sur les exigeances et les armemens de l'Autriche.
L'empereur conçut dès-lors le projet le neutraliser au moins le cabinet
de Vienne, moyennant deux négociations: l'une officielle, et l'autre
secrète; il comptait pour amortir l'influence de la coalition du Nord,
et sur l'empereur son beau-père et sur M. de Metternich.
[Note 32: Nous croyons que c'est le même que le palais Marcolini,
occupé par Napoléon, et qui avait appartenu autrefois au comte de Brühl,
ministre d'Auguste III, électeur de Saxe et roi de Pologne. (_Note de
l'éditeur_.)]
L'empereur s'était fait une fausse idée de cet homme d'état, qui avait
résidé trois ans à Paris en qualité d'ambassadeur, et qui avait négocié,
comme principal ministre, le traité de Vienne et l'alliance. C'était,
sans contredit, le ministre de l'Europe qui avait le mieux sondé le
gouvernement et la cour de Napoléon. Il y était parvenu sans effort, par
ses hautes relations, en offrant successivement des hommages intéressés
à Hortense, à Pauline, et avec plus de prédilection, à la femme de
Murat, devenue depuis reine de Naples. L'empereur jugea
superficiellement un diplomate qui, sous les dehors d'un homme du monde,
aimable, galant, livré aux plaisirs, cachait une des plus fortes têtes
de l'Allemagne, un esprit essentiellement européen et monarchique.
Encore abusé, même après ses revers, l'empereur s'imagina que des
intrigues l'emporteraient à Vienne sur les plus importantes
considérations d'état: telle fut la source de ses erreurs. Quand avec
l'épée il crut avoir tranché tous les noeuds de la politique dans les
champs de Lutzen et de Vurtchen, il pensa qu'il avait assez fait pour
ramener à lui l'Autriche. On lui dépêcha M. de Bubna, qui, tout en le
cajolant, ne lui dissimula point
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