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L'île des rêves: Aventures d'un Anglais qui s'ennuie

by Louis Ulbach · French · Gutenberg #18995 · 689,747 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of L'île des rêves: Aventures d'un Anglais qui s'ennuie
    
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Title: L'île des rêves: Aventures d'un Anglais qui s'ennuie

Author: Louis Ulbach


        
Release date: August 6, 2006 [eBook #18995]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/18995

Credits: Produced by Chuck Greif, Carlo Traverso and the Online
        Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
        file was produced from images generously made available
        by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÎLE DES RÊVES: AVENTURES D'UN ANGLAIS QUI S'ENNUIE ***




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[Illustration: Rouargue frères del. et sc. Imp. F. Chardon aîné. Voilà
Monsieur, dit le peintre, toute la population de l'île.]




L'ILE DES RÊVES

AVENTURES

D'UN ANGLAIS QUI S'ENNUIE

PAR

LOUIS ULBACH

ILLUSTRATIONS PAR MM. ROUARGUE FRÈRES

[Illustration]

PARIS

MORIZOT, LIBRAIRE-ÉDITEUR

3; RUE PAVÉE-SAINT-ANDRÉ

1860

Paris.--Imprimerie P.-A. BOURDIER et Cie, rue Mazarine, 30.

Tous droits réservés




SIR OLLIVER A LA RECHERCHE DES ÉMOTIONS.




I

Vue de face, de profil et de trois quarts d'un véritable loup de mer.


Le _Cyclope_ était un magnifique navire, appartenant à MM. Poussin et
Cie, armateurs au Havre. Il n'avait pas été lancé à la mer un
vendredi, ni à la date du 13. Rien ne lui avait donc porté malheur; et
depuis une quinzaine d'années qu'il naviguait, il faisait la fortune de
son propriétaire, la joie des matelots qui le servaient, et l'orgueil du
capitaine Michel qui le commandait.

Le capitaine Michel passait pour un véritable loup de mer. Cela ne veut
pas dire qu'il fût plus féroce qu'un mouton, et que le Petit
Chaperon-Rouge eût couru avec lui d'autres dangers que celui de voir
manger sa galette; car on sait que les loups de mer ressemblent aux
loups de terre comme les veaux marins ressemblent aux veaux de la
prairie, et même aux veaux de M. Troyon. Le capitaine était donc un
brave homme de loup; il avait, à quelque distance du Havre, dans une
jolie petite maison, aux trois quarts payée par ses économies, laissé la
louve, sa femme, sous les traits de la meilleure mère de famille. Madame
Michel élevait deux filles dans la crainte de Dieu et de l'Océan; et le
capitaine aspirait après le moment où il placerait la dot de ses
héritières, les véritables patrons qui le fissent naviguer. Jusqu'à ce
jour-là, il faisait son métier honnêtement, ponctuellement. Personne ne
surveillait mieux que lui la manoeuvre. Rigide envers les matelots,
toujours le front plissé quand il commandait, il s'enfermait dans sa
cabine pour baiser les lettres de sa femme et les petites pattes de
mouche de ses filles. On ne l'avait jamais vu pâlir devant une tempête;
mais il savait bien, lui, pourquoi ses cheveux avaient grisonné si vite,
et, malgré sa reconnaissance tempérée pour la mer, il s'était bien juré,
s'il avait jamais un fils, de lui interdire les voyages au long cours.

Le ciel, qui entretenait des intelligences secrètes avec la bonne madame
Michel, n'avait pas voulu mettre le marin dans le cas de tenir un
serment injurieux pour sa profession; aussi ne lui avait-il envoyé que
des filles. Mais le capitaine Michel, pour ne pas en avoir le démenti,
avait juré alors que jamais ses filles n'épouseraient un marin. C'était
une façon indirecte de persister dans son serment et dans cette rancune
obligée que nous avons tous, plus ou moins, contre notre plus chère
profession.

Encore quelques voyages, et le capitaine inaugurait enfin, pour ne plus
la quitter, une de ces belles paires de pantoufles que la sollicitude
des demoiselles Michel lui brodait inutilement pour chaque anniversaire
solennel. Plus de séparation, plus de hasard lointain; il s'enracinait
dans son petit jardin, il s'incrustait dans son fauteuil, il ne jurait
plus que pour rire et pour faire peur à la vieille servante. Sans doute,
il lui en coûterait bien un peu de quitter le _Cyclope_, qui filait si
gentiment ses douze noeuds à l'heure, et qui se garait tout seul des
écueils, comme s'il avait eu deux yeux tout ouverts. Mais le capitaine
avait pris depuis longtemps ses précautions; la séparation ne devait pas
être absolue, complète, et l'effigie du _Cyclope_, puissamment coloriée
pour résister à l'action du soleil, bravait les regards et défiait
l'oubli dans la salle à manger future du capitaine.

Il ne désespérait pas non plus d'avoir un jour (mais c'était là presque
une folie!), pour le guéridon de marbre de son salon, un modèle
microscopique en bois du cher _Cyclope_, avec tous ses gréements, et un
petit bonhomme d'un sou, placé au pied du grand mât, le bras tendu, pour
rappeler toujours à M. Michel le capitaine Michel. C'était une surprise
qu'il se ménageait à lui-même. Il ne se sentait pas d'aise à la pensée
de ce petit joujou, naviguant sous un globe de pendule, au milieu des
douze tasses à café et du sucrier de madame Michel.

En attendant ces joies délicates qu'il savourait par avance, le
capitaine naviguait en réalité vers la Nouvelle-Guinée. Qu'allait-il
vendre, échanger, acheter? cela importe peu au récit.

Retiré dans sa cabine et soigneusement verrouillé, Michel avait défendu
qu'on le dérangeât. Il était si gravement occupé! Il écrivait à sa
femme et à ses filles, donnait à la première ses instructions précises
pour la plantation de quelques petits arbres et le dessin d'une pelouse
dans son jardin, et rédigeait pour les secondes son journal quotidien,
légèrement poétisé par excès de tendresse paternelle. Il cherchait dans
des livres de voyages les descriptions pittoresques des parages qu'il
allait aborder, et qu'il avait explorés trop souvent pour s'être jamais
donné la peine de les étudier. Mais bien qu'il n'eût aucune sérieuse
prétention littéraire, et qu'il ne s'avouât pas les motifs de cette
érudition d'emprunt, le capitaine cédait au besoin instinctif de la
couleur locale.

Un récit de voyage sans descriptions est comme le dessert redouté de
Brillat-Savarin, et la jolie femme à laquelle il manque un oeil. Or le
capitaine, en fait de cyclopes, n'admettait que son vaisseau.

A l'heure où nous faisons connaissance avec lui, loin des regards
civilisés et hors de toutes les latitudes de la politesse, nous pouvons
avouer que par précaution contre la température et peut-être aussi par
une sorte de loi réaliste, qui poussait la couleur locale jusqu'à
l'illusion, le brave Michel n'était guère plus vêtu, dans sa chambre,
qu'un souverain des îles de la Sonde, le jour de son couronnement.

Alfred de Musset a vanté la supériorité des costumes primitifs pour la
solitude; mais je dois cependant avouer que le capitaine était plus
habillé qu'un discours d'académicien. Cette simplification des
accessoires du commandement entrait peut-être pour quelque chose dans la
consigne sévère donnée par Michel. Certain de ne pas déchoir à ses
propres yeux, et s'estimant pour la réalité et non pour l'apparence, il
était beaucoup moins sûr de conserver son prestige, s'il était surpris
dans ce négligé.

Voilà pourquoi, sans doute, quand il entendit frapper deux coups, puis
trois, puis quatre, puis un nombre considérable à la porte de sa cabine,
le capitaine proféra tout haut un formidable juron, et se hâta de
reprendre une apparence plus conforme aux exigences des relations
européennes.

--Qui est là? demanda-t-il, quand il fut presque habillé et en
renouvelant son juron.

Notons, en passant, que le capitaine ne jurait jamais tout bas et pour
lui seul.

--C'est moi, capitaine, Pharamond!

--Que me veux-tu? animal! Qu'y a-t-il?

Le capitaine ouvrit sa porte. Pharamond était un vieux matelot du même
pays que lui, dont la figure et la chevelure inculte répondaient bien à
son nom héroïque.

C'était une âme damnée, un séïde, un de ces êtres qui poussent le
dévouement jusqu'à la persécution, et qui vous servent en vous grondant,
comme s'ils vous en voulaient de ne pas tomber à l'eau, à toutes les
heures, pour leur fournir l'occasion de vous en retirer.

--Eh bien! parle, dit le capitaine en laissant entrer son confident et
en refermant la porte, qu'est-ce que tu as découvert aujourd'hui?

--Parbleu! aujourd'hui comme toujours, j'ai découvert que vous étiez
trop bon, que le premier Anglais venu vous enfonçait, quoi! et que, si
on vous laissait faire, tout irait bientôt à la dérive.

--Allons! explique-toi!

--Eh bien! voilà: vous avez reçu à bord ce satané goddam qui s'est
embarqué pour aller où nous irions, sans savoir seulement si nous
n'avions pas affrété pour la lune.

--Sir Olliver! où est le mal? Il paye bien.

--Il paye trop; je veux dire qu'il n'a pas besoin de rôder autour des
gens de l'équipage, comme il le fait, de leur offrir des cadeaux, de les
régaler à toute occasion. Capitaine, je ne vous dis que cela: cet
Anglais est un espion. Je n'aime pas les espions, moi.

--Dis plutôt que tu n'aimes pas les Anglais. Ce n'est pas du tout la
même chose.

--Dans ce temps-ci, c'est possible! mais autrefois! enfin, suffit. Ce
que je viens vous dire, c'est que ce sir Olliver est un drôle de sire;
qu'il cherche à ameuter l'équipage contre vous. Je l'ai surpris tout à
l'heure, baragouinant je ne sais quelles promesses. Qu'est-ce qu'il
promet et qu'est-ce qu'il veut acheter?

--Au fait, tu vois bien, tes craintes sont absurdes. Quel intérêt
peut-il avoir à troubler la discipline? Nous ne sommes pas en guerre
avec les Anglais.

--Non, puisque nous sommes leurs amis, ce qui est plus dangereux et ce
qui rapporte moins. On sait à quoi s'en tenir avec un boulet de canon;
cela entretient la franchise. Mais, des amis! ce sont des jaloux qui
vous ont désarmés d'avance.

--Tu parles comme un philosophe, mais tu ne penses pas de même. Voilà
tes rancunes qui t'emportent!

--Moi! mille millions de sabords! peut-on dire que je m'emporte! s'écria
Pharamond, rouge de colère et d'indignation. Je suis calme, très-calme,
et vous me mettriez hors de moi en en doutant.

--Ah ça! vas-tu finir? dit le capitaine en fronçant le sourcil.

--Oh! j'ai tout fini! Défiez-vous de l'Anglais! voilà ce que j'avais à
vous dire; ce n'est pas long. Ces gens-là en veulent à la marine
française. Après tout, je sais bien que c'est votre affaire de vous
compromettre, de vous exposer; moi, je connais ma consigne, je vous
sauverai malgré vous et malgré ce goddam!

--Je te défends de lui manquer de respect; il est mon hôte, reprit le
capitaine avec fermeté.

--C'est bon, c'est bon, on ménagera le requin; mais vous vous en
repentirez.

--Pas autant que de t'écouter.

Et le capitaine Michel poussa doucement Pharamond dehors et lui envoya
la porte dans le dos.

Cette amicale brutalité fit grommeler le vieux matelot.

--Je me vengerai, dit-il en serrant ses grosses lèvres comme pour mordre
déjà à sa vengeance, mais, en réalité, pour mordre à une pincée de tabac
qu'il venait de se glisser sous les dents.

Il est bien entendu que la vengeance dont parlait Pharamond ne pouvait
être qu'un service à sa manière rendu au capitaine, malgré lui. Ce fut
ainsi que Michel le comprit, et il se remit à sa table pour continuer sa
lettre, en riant doucement.

--Bon Pharamond! serait-il heureux de mettre la main sur un coquin!
S'aviser de soupçonner sir Olliver! un si parfait gentleman. Je sais
bien qu'au premier abord cet Anglais a quelque chose de bizarre,
d'excentrique... Bah! comme tous les Anglais! A quoi vais-je songer?
Voilà que je tombe dans les sottes idées de mon matelot. N'y pensons
plus.

Et après cette résolution fermement prise, le capitaine continua à y
songer plus que jamais. Sans accorder à Pharamond aucune autorité
morale, il lui reconnaissait, avec la superstition des marins, des
voyageurs, des isolés, une sorte d'instinct de dévouement infaillible,
une perspicacité canine, en quelque sorte, qui flairait bien les périls.

--Mais quel danger peut venir de cet Anglais? C'est absurde, c'est
incroyable, se dit presque à haute voix le brave capitaine. Oui; mais
c'est possible. Je vais aller trouver sir Olliver.

Et achevant de donner à sa toilette la correction qui implique l'idée de
sévérité et de dignité, le capitaine Michel monta sur le pont du navire
où l'Anglais se promenait de long en large, regardant le ciel qui, ce
jour-là, était d'un bleu azuré, le plus rassurant du monde pour un
navigateur.

--Si c'est avec l'horizon qu'il complote, se dit en souriant le brave
Michel, je crois qu'il est trahi par son complice.

Et, sur ce mot, le capitaine fit trois pas en avant, toussa de façon à
arracher doucement l'Anglais à sa méditation, et le salua avec la
courtoisie la plus _terre ferme_ qu'il put évoquer.

[Illustration: «Eh bien! Milord, vous ne vous plaindrez pas; voilà un
beau temps.»]




II

Un voyageur difficile à contenter.


Sir Olliver paraissait avoir trente-cinq ans. Il attestait, par la
pureté de son teint, la valeur souvent mise en doute de l'hygiène
britannique.

Ses yeux étaient moins bleus que le ciel qu'ils contemplaient; mais ils
eussent pu passer pour des beaux yeux d'azur parmi des yeux de faïence.
Ses favoris et ses cheveux étaient blonds en Angleterre et rouges sur le
continent. Assez bien fait, doué d'une jolie prestance que ses vêtements
étaient loin de laisser voir, il n'avait rien extérieurement qui pût
alarmer l'observateur le moins optimiste. Il fallait, à coup sûr, les
préventions et les préjugés de Pharamond pour soupçonner des embûches
dans l'esprit paisible de ce voyageur mis à la dernière mode.

Michel eut presque honte de sa démarche, et ce fut de l'air le plus
cordial qu'il interpella l'Anglais.

--Eh bien! milord, vous ne vous plaindrez pas; voilà un beau temps.

--Oui, le temps est fort beau, répondit l'Anglais avec un soupir.

--On dirait que cela vous contrarie? Nous ne sommes pas à Londres ici;
il ne faut pas voir d'insulte dans un ciel un peu clair.

--Je suis habitué aux contrariétés, répliqua sir Olliver d'un ton
languissant.

--Est-ce que vous vous seriez embarqué, par hasard, pour assister à une
tempête?

--Oh! oui, à une tempête et à autre chose encore!

--Eh bien, milord, j'en suis fâché pour vous, continua le capitaine en
raillant et en se frottant les mains; mais nous n'aurons pas le plus
petit grain, d'ici longtemps peut-être.

--D'ici longtemps! murmura l'Anglais avec abattement.

--Quel original! se dit Michel.

Un petit silence suivit ce premier abordage. Persuadé qu'il avait
affaire à un maniaque sans danger, le capitaine allait se retirer, quand
sir Olliver redressa tout à coup la tête, et reprit avec fermeté:

--Monsieur le capitaine, combien coûterait une tempête, au plus juste
prix?

La question était bouffonne, faite surtout dans ce français anglaisé et
avec cet accent que nous ne cherchons pas à noter, afin de laisser au
récit toute sa clarté. Michel revint sur ses pas.

--Une tempête! vous voulez rire.

--Je ne ris jamais, moi, je suis toujours sérieux.

En effet, c'était avec le plus imperturbable sang-froid que ces
singuliers propos étaient tenus.

--Ma foi, milord, vous auriez beau y mettre le prix, il me serait
impossible de vous procurer aujourd'hui ce que vous demandez.

Michel, qui s'efforçait de rester poli, sentait un rire goguenard
l'étouffer.

--Oh! si vous le vouliez, demanda l'Anglais.

--Comment diable m'y prendrais-je?

--Je veux dire, continua sir Olliver, une petite tempête sans orage, un
joli naufrage par le beau temps. Ce serait terrible et délicieux!

L'oeil de l'Anglais s'alluma d'une singulière convoitise.

--Décidément, il est fou, se dit presque à demi-voix le capitaine
Michel.

--Oui, continua sir Olliver avec une animation tout intérieure, pour
ainsi dire, et sans que la vivacité de ses paroles ébranlât son corps
immobile, fît frémir ses favoris soigneusement peignés, ébranlât le
contour inflexible de son col de chemise; oui, je voudrais voir ce beau
navire se tordre, se rouler et disparaître dans les flots. Quelle scène,
ô Shakspeare!

Il y avait, dans ce souhait sinistre, un côté vraiment comique. Ce fut
celui-là qui parut tout d'abord à l'imagination du capitaine, qui
s'appuya aux bastingages pour supporter le poids de son hilarité. Mais
sir Olliver ne riait pas; il trouvait, au contraire, l'hilarité du
capitaine fort injurieuse, et il arrêtait sur lui son regard froid et
dédaigneux, comme s'il eût attendu des excuses. Michel ne songeait guère
à s'excuser. Il défaisait le noeud de sa cravate pour ne pas étrangler.

--Il faut convenir que vous êtes un homme bien aimable, disait le bon
capitaine; vous prenez votre plaisir d'une singulière façon. Ah! il vous
faudrait, pour vous seul, la représentation d'un naufrage. Vous n'êtes
pas dégoûté; mais vous ne l'aurez pas.

--Oh! si, je l'aurai, dit d'un ton sec l'Anglais fort mécontent.

--Je vous en défie bien. Regardez-moi le ciel! est-il disposé à flatter
vos manies? Regardez cette coquille? hein! est-elle faite pour la lame?

--Oui, ce vaisseau est très-confortable, répondit sir Olliver; mais un
petit trou dans la calle me donnerait ce que je demande.

--Heureusement que nous sommes deux à vouloir, repartit rudement Michel
qui essayait de couper court à la plaisanterie.

--Mais, moi, je veux plus que vous, continua l'Anglais.

--Il s'agit bien de notre volonté à tous les deux! Suis-je fou de vous
écouter! Et Michel, en haussant les épaules, fit un pas pour se retirer.

--Oh! oui, il s'agit de nous deux, dit sir Olliver en se plaçant avec un
beau sang-froid devant le capitaine; car je puis, si vous me refusez ce
plaisir, vous brûler la cervelle.

Et le parfait gentleman tira de sa poche un élégant revolver qu'il
montra à Michel.

Le vieux marin ne broncha pas; mais la patience lui échappait.

--Savez-vous bien, monsieur, dit-il à l'Anglais, qu'il n'appela plus
milord, que je pourrais vous faire descendre à fond de cale; mais, pour
vous empêcher d'y pratiquer la petite ouverture que vous désirez, je
vous mettrais des menottes et un boulet au pied. Je suis le maître ici.
Ce navire est ma maison, et, comme nous n'avons pas de médecin pour les
fous, c'est moi qui rédige les ordonnances et qui les applique.

--Je ne demande pas mieux, répondit sir Olliver qui remit languissamment
son revolver dans sa poche, et qui tendit les deux poignets au
capitaine. La prison, c'est toujours quelque chose!

Et le malheureux soupirait en tournant vers le ciel les yeux de faïence
dont il a été parlé plus haut.

Pour le coup, Michel fut désarmé. Sa colère ne voulut pas être en reste
de politesse avec le revolver. Il reprit sa bonne humeur, et s'adressant
à l'Anglais avec cette autorité amicale qui s'impose, en dépit des
caractères:

--Milord, lui dit-il, en donnant à ce mot de milord la grâce avenante
d'une offre de réconciliation, nous ne nous entendons pas. Pourtant j'ai
vu des caractères de toutes les nuances, des fantaisies de tous les
calibres. S'il vous plaisait de causer un peu et de m'expliquer vos
idées; eh bien, je m'y ferais, je m'y habituerais, et il n'y aurait plus
de contradiction entre nous.

Michel s'était fait le raisonnement que suggère toujours l'obstination
d'un fou.

--Cédons, s'était-il dit, ou plutôt ayons l'air de céder, et
promettons-lui la lune et le soleil, s'il tient absolument à les avoir.

Il prit, en conséquence, avec une familiarité dont l'Anglais ne fut pas
trop choqué, le bras de sir Olliver, entraîna celui-ci à l'écart,
s'assit et le fit asseoir à côté de lui; puis, comme un père qui va
recevoir la confession de l'enfant prodigue:

--Voyons, milord, lui dit-il, vous avez eu des chagrins;
racontez-les-moi, je ne suis pas insensible. Nous autres, vieux loups de
mer qui ne quittons jamais l'eau salée, nous en avons quelquefois sous
les paupières. Je vous promets de pleurer s'il le faut; c'est gentil
cela, hein?

--Vous êtes bon, repartit sir Olliver en tirant de sa poche des gants
qu'il mit avec le plus grand soin, et vous allez tout savoir. Ce que
j'ai à dire, d'ailleurs, peut se résumer dans un seul mot: je m'ennuie.

--Je connais cela, interrompit Michel, et je le respecte; c'est votre
point d'honneur national.

--Oh! je m'ennuie plus que tous les Anglais à la fois. Quand j'étais
tout petit enfant, je m'ennuyais déjà dans les bras de ma nourrice. Je
suis entré dans le monde en bâillant. J'étais riche, j'ai essayé de tous
les genres de guérison. J'ai voyagé, j'ai aimé, j'ai étudié; j'ai payé
très-cher des tableaux, des livres, des chevaux, des femmes, des chiens,
des coqs. Les coqs m'ont amusé huit jours, et puis ils avaient une telle
ardeur à combattre que j'en suis devenu jaloux, et que je leur ai fait
tordre le cou. J'ai eu des duels; pas un ne m'a été funeste. Je suis
allé dans l'Inde, et j'ai fait le siége de Delhi avec ma cravache; les
balles des révoltés avaient de si grands égards pour moi que je n'avais
plus même l'émotion du danger. J'ai eu pendant toute une nuit la
tentation de m'enrôler parmi les insurgés et de courir la chance d'être
mis à la gueule des canons. Mais si je m'ennuyais d'être Anglais,
j'étais en même temps trop fier de ce titre pour me compromettre avec
les scélérats que nous allions châtier. Je suis revenu en Europe. J'ai
habité Paris pendant deux ans, et je n'ai eu que deux heures de gaieté,
un jour, à une séance de l'Académie française où tout le monde dormait,
même les orateurs. Malheureusement ces représentations somnambuliques
sont rares. Les théâtres m'ont porté au suicide; il ne suffit pas de
savoir le français pour y aller: il faut savoir le calembour. Je n'ai
jamais pu le comprendre. J'ai cru que l'amour me guérirait; mais l'amour
n'est que l'ennui partagé, et je me piquais de trop de générosité pour
ne pas prendre la part de celle que j'aimais. J'ai songé à me précipiter
du haut de la colonne Vendôme; mais je suis parent de feu lord
Wellington, et le choix de ce monument, pour finir mes jours, eût été un
manque d'égards pour la statue de mon illustre cousin. J'avais essayé de
la vie parisienne; j'ai voulu interroger la mort. Je suis allé, un jour,
au Père-Lachaise, bien décidé à causer, comme Hamlet, avec les
fossoyeurs; mais ces messieurs avaient des uniformes, lisaient le
journal et manquaient complétement d'humour. Cette désillusion m'a guéri
même de la pensée de la mort; on doit bien s'ennuyer au Père-Lachaise en
si plate compagnie. On ne me laissa toucher à rien dans le cimetière.
Tous les morts sont sous clef. Pauvre Yorick!

J'avais un bel appartement; je donnai des fêtes et d'excellents dîners;
j'invitai des artistes; ils mangèrent bien, mais m'égayèrent mal.
J'entendis parler d'un bandit qui dévastait la campagne aux environs de
Rome. Je partis pour l'Italie, mais je ne trouvai personne pour me
présenter à ce chef de brigands; lorsque, surmontant les règles de la
bienséance britannique, je voulus me présenter moi-même, le coquin avait
fait sa soumission et accepté un grade dans la gendarmerie du pape. Il
tenait à ses économies.

--En vérité, vous n'aviez pas de chance, interrompit le bon Michel, qui
gardait son sérieux.

--N'est-ce pas? Comme je regagnais le Havre, incertain de ce que je
devais tenter, j'aperçus votre fringant navire; il me plut. Sa légèreté
me fit penser qu'il ne devait pas être très-solide. J'entendis raconter
que vous partiez pour un long voyage; vous deviez toucher aux îles de la
Sonde. L'occasion des aventures me séduisit; mais ce que vos matelots
m'ont dit des efforts tentés pour adoucir les moeurs de ces peuplades
m'a refroidi. J'ai peur de trouver les insulaires de la Polynésie en
train de lire la Bible. Je ne saurais attendre plus longtemps. Ma
patience est à bout; c'est ici que je dois ressentir enfin les émotions
si vainement espérées. Je guettais une tempête; je n'ai plus que la
ressource d'un naufrage; mais j'y tiens. Capitaine, je vous l'ai dit, je
suis riche, j'ai sur moi de quoi payer cette coquille, toute la
cargaison et l'équipage par-dessus le marché. Voyons, monsieur Michel,
faites-moi le plaisir de couler bas ce vaisseau; nous ne sommes pas
éloignés d'un archipel; partez sur un bateau. Laissez-moi seul, je me
charge de tout. C'est convenu, n'est-ce pas?

--Diable! vous êtes bien pressé, dit Michel en se levant et en ruminant
dans sa tête quelque prétexte pour donner le change à la fantaisie de
son passager.

--Dépêchez-vous, car je m'ennuie, répéta langoureusement sir Olliver.

--Et moi aussi, vous m'ennuyez, dit le capitaine.

--J'avais bien songé, continua l'Anglais, à susciter une révolte de
l'équipage, à me faire nommer capitaine; mais vous êtes un brave homme;
je serais désolé de vous faire violence.

--C'est là un procédé dont j'apprécie toute la délicatesse, reprit
Michel, et pour n'être pas en reste, je ne vous ferai pas attacher avec
un boulet au pied et jeter à la mer.

--Ce serait pourtant une péripétie.

--Eh bien! si le coeur vous en dit, ne vous gênez pas; sautez par-dessus
bord.

Sir Olliver parut réfléchir.--Non, je ne veux pas, je sais trop bien
nager, je me sauverais.

--Ah! vous prenez la chose au sérieux? Quel farceur intrépide! Mais
savez-vous bien que si vous n'avez pas d'émotions, vous êtes joliment
fait pour en donner! Voyons, milord, êtes-vous arrivé sérieusement à cet
excès d'ennui que rien, pas même une bonne action à accomplir, ne puisse
vous distraire?

--Les bonnes actions, dit sir Olliver, oh! j'en ai essayé. Mais les
remercîments de ceux que j'obligeais m'ont dégoûté de la bienfaisance.

--Eh bien, vous aviez les ingrats pour vous consoler.

--Oui, je sais, l'ingratitude serait piquante, si elle n'était pas
banale.

--Sacrebleu! s'écria le capitaine, j'y perdrais mon latin, si je l'avais
jamais su. Vous êtes un homme difficile à amuser. Avez-vous essayé du
jeu?

--Le jeu? quelle ironie! D'ailleurs je n'avais pas de chance en jouant,
je gagnais toujours.

--Ah ça, au lieu de l'eau salée à prendre par bain ou par gorgée, si
vous essayiez du vin? voilà un genre de consolation qui n'a rien
d'antinational.

--L'ivresse! ce n'est pas l'émotion; c'est le suicide! Boire pour se
distraire n'est pas d'un gentilhomme; il faut boire tout au plus pour
mourir.

--Tiens! voilà une issue. Tuez-vous!

--Non. La mort n'est peut-être que l'ennui pétrifié, et je ne pourrais
pas m'y soustraire, une fois le pacte conclu. Le sommeil est un plaisir
négatif.

--Allons, vous ne voulez pas en démordre, il vous faut un naufrage.

--Oui, mais complet!

--Laissez-moi, du moins, le temps de la réflexion, parbleu! jusqu'à ce
soir; je ne peux pas m'engager à la légère.

--Jusqu'à ce soir, onze heures, dit sir Olliver qui tira sa montre. Mais
il est bien entendu que si vous refusez, capitaine, nous sommes déliés
l'un envers l'autre, et j'aurai le droit de vous contraindre par tous
les moyens.

--Le droit! le droit! c'est une question. Mais enfin je consens à vous
laisser libre du choix de vos distractions, si je ne vous distrais pas à
ma manière.

--A ce soir, monsieur Michel.

--A ce soir, milord.

Et le capitaine se leva pour rompre l'entretien. L'Anglais resta assis,
poussa quelques soupirs, sortit enfin d'un étui breveté le plus odorant
cigare qui ait jamais aromatisé des lèvres masculines, et se mit à le
fumer avec une sensualité qui prouvait bien qu'il n'était pas
complétement guéri des joies de ce monde, et que la vie lui offrait
encore quelques petites douceurs.




III

Où sir Olliver est presque au comble de ses voeux.


Michel n'était pas sans inquiétude: la folie de sir Olliver était
dangereuse. Le brave capitaine ne redoutait pas la mort; quoiqu'on
puisse avouer, sans honte, que s'il est glorieux de s'exposer au péril
pour une grande cause, il est ridicule d'être tué stupidement, par un
insensé, sans profit moral pour soi et pour ses héritiers. Mais ce que
Michel craignait bien réellement, c'était la nécessité de recourir à des
mesures de rigueur, à des précautions violentes. Pharamond ne s'était
guère trompé. Sir Olliver avait tenté de corrompre l'équipage. Jusqu'où
le mal était-il descendu? et comment faire pour se préserver des
tentatives de cet homme devenu féroce et implacable à force d'ennui?

Pharamond avait suivi du coin de l'oeil l'entretien. Quand il vit le
capitaine se diriger, tout soucieux, vers sa cabine, il s'avança:

--Ah! c'est toi, mon brave, dit Michel.

La familiarité de cet accueil fit comprendre au matelot que le capitaine
rendait hommage à sa perspicacité. Il n'abusa pas de cette découverte et
triompha avec modestie.

--Eh bien! avais-je raison ce matin? demanda-t-il de l'air soumis d'un
homme qui avoue un tort.

--Tu avais raison de m'avertir; mais tu avais tort de soupçonner dans
sir Olliver un espion; ce n'est qu'un fou.

--Merci; je connais les douches qu'il leur faut, à ces fous-là.

--Encore une fois, pas d'imprudence, Pharamond; viens causer; j'ai à te
consulter.

Pharamond rougit jusqu'aux oreilles. Les condescendances du capitaine
étaient les plus grands triomphes qu'il pût ambitionner. Il suivit donc
Michel, et resta deux heures avec lui, enfermé. Le problème était
difficile; mais Michel était rusé. Que fut-il décidé dans ce tête-à-tête
mystérieux? c'est ce que nous saurons bientôt. Constatons seulement
qu'avant de se quitter, les deux marins eurent un accès de rire qui fit
vibrer les cloisons de la chambre. Pharamond riait à faire peur; Michel
riait à faire envie.

--Ah! la bonne farce, disait le matelot en se tapant sur l'estomac, pour
digérer son contentement.

--Comme ce sera amusant à raconter à ma femme et à mes filles, disait le
capitaine; surtout, mon brave, pas un mot!

--Moi parler à ce lord Spleen! merci, je n'ai jamais flatté les Anglais,
et ce n'est pas à mon âge que je commencerai.

--Qu'il ne se doute de rien!

--N'ayez donc pas peur! on sera muet comme une femme morte. Mais
êtes-vous bien sûr, capitaine, que l'affaire ne ratera pas?

--J'en réponds! Assure-toi de quelques hommes pour le moment décisif;
prépare tout ce que je t'ai dit, et, à minuit, attends-moi.

--Comptez sur moi, monsieur Michel.

Pharamond quitta le capitaine dans un état indescriptible. Il murmurait
entre ses dents:

--Ah! goddam, tu veux nous faire chavirer! on t'en donnera du naufrage!
Ah! il te fallait pour rire, simplement, nous voir frétiller dans la
mer! Eh bien! voilà un divertissement de notre façon que tu pourras
savourer à loisir. A-t-il de l'imagination ce capitaine! quel homme!
mais moi, à sa place, j'aurais fait tout bonnement boire milord l'altéré
à la grande tasse. Au lieu de lui mitonner une mystification de premier
ordre, je l'aurais guéri de l'ennui des fièvres chaudes. Enfin, le
capitaine aime mieux nous faire rire; on rira, voilà tout!

Et après une interruption consacrée au tabac, Pharamond reprit en riant:

--Ah! l'on rira, et crânement encore, et on dansera même, quand ce
commissionnaire en ennui ne sera plus à bord! Pour l'argent qu'il a
donné et les petits cadeaux qu'il a faits, plus tard ils serviront à
payer la noce.

Et, les deux mains ouvertes sur les hanches, Pharamond exécuta un
mouvement des pieds, qui passe, dans certains ports de mer, pour un
entrechat.

Sir Olliver était loin de se douter du complot tramé contre lui; il
perdait encore une joie, en ignorant ce danger; l'appréhension lui eût
donné peut-être le semblant d'une émotion. Il fumait, grave comme un
Turc, et peut-être bien ne réfléchissait-il pas plus qu'un disciple de
Mahomet. Cette tristesse sans cause dont il avait fait son régime, sa
température morale, lui paraissant sans issue et sans remède, il ne se
fatiguait pas toujours à la combattre, et avec un abandon qui était,
tout bien considéré, une petite volupté méconnue par lui, il se laissait
aller au bercement de son ennui.

Pharamond avait des démangeaisons horribles de distribuer des coups de
poing; mais il craignait de trahir sa joie. Il allait parler aux
matelots dont il était sûr, et montrait dans sa démarche une légèreté,
une allégresse de jambes qui faisait trembler le navire. Il ne manquait
jamais dans ses promenades de passer devant l'Anglais, et de lui envoyer
un regard sournois, en fredonnant l'air national: _Bon voyage, monsieur
Dumollet!_

L'or de l'enfant d'Albion n'avait pas fait beaucoup de traîtres, à en
juger par l'empressement que tous les matelots, discrètement interrogés,
mirent à entrer dans un complot contre sir Olliver. C'étaient des rires
entrecoupés, des commentaires énergiques, des paroles à faire frémir. Si
on leur eût abandonné le programme du divertissement, les hommes de
l'équipage eussent volontiers suspendu l'Anglais, par les pieds, à une
vergue, pour lui faire rendre la mauvaise humeur qui l'obsédait. Les
plaisants du _Cyclope_ suggéraient des raffinements de Polyphème.

--La couleur de ses cheveux me déplaît, disait l'un; j'ai envie de les
teindre en noir.

--Ils sont si rouges qu'ils pourraient bien brûler, disait un autre.

--Alors, brûlons-les.

Le capitaine Michel avait donné des instructions dont on ne devait pas
se départir, et Pharamond, l'imprésario du petit acte annoncé,
réprimait le zèle des vieux par de gros jurons, et le zèle des jeunes
par de gros coups de poing. On acceptait les uns et les autres en riant.

Le soir vint; un soir parsemé d'étoiles. _Le diable n'avait pas fait du
ciel une écritoire_, comme dit le poëte; mais on eût dit qu'il avait
semé des perles dans un écrin d'azur, pour mettre en campagne tous les
amoureux sublunaires.

Le _Cyclope_ s'avançait doucement vers cette terre inconnue qu'on
appelle la Nouvelle-Guinée. La fortune du capitaine Michel tenait
précisément à des voyages hardis et quelquefois dangereux, dans ces
parages peu explorés, mais que les Anglais commencent à regarder avec
attention. On n'était pas loin du groupe des îles _Arrou_.

Michel, accoudé sur le bastingage, regardait au loin et paraissait
aspirer des parfums. Si familiarisé qu'il fût avec l'aspect de l'Océan,
si blasé qu'il parût sur les effets de la lune, il pensait qu'un si joli
temps serait délicieux à admirer dans son petit jardin, sous sa
tonnelle, entre sa femme et ses deux filles, et il s'imaginait que la
brise lui apportait des odeurs de réséda et de chèvrefeuille. Quand il
aurait bien humé l'air dans son petit jardin, de là-bas, des antipodes,
sa femme viendrait lui frapper sur l'épaule et l'avertir de rentrer,
pour ne pas attraper de rhumes; car bien sûr, rendu à la vie civilisée,
il s'enrhumerait, il participerait à ces bienheureuses infirmités des
gens sédentaires, qui ont le loisir de se soigner.

Hélas! le capitaine se disait que, pour jouir immédiatement, il lui
faudrait percer la terre de part en part et descendre chez lui, comme on
sort d'un puits. Il s'amusait même, par la réflexion, à discuter le
problème de savoir s'il sortirait, le cas échéant, la tête la première
ou les pieds en avant.

Pendant qu'il s'égarait de digression en digression, oubliant un peu la
Papouasie et ses vilains habitants, auxquels il allait donner des
verroteries françaises pour ajouter à leur laideur, il se sentit toucher
à l'épaule. Michel se retourna brusquement. Il n'eût pas été trop
surpris de se trouver nez à nez avec madame Michel, les désirs et les
rêves ayant supprimé la distance.

Mais c'était Pharamond qui, l'oeil brillant et la bouche béante, lui
dit:

--Eh bien! capitaine, vous oubliez l'heure. Il est temps de souper.
Milord a de l'appétit.

--Ah! ah! c'est vrai. Tout est-il préparé?

--Vous verrez!

--Je ne suis pas sans inquiétude, Pharamond. Ce diable d'original
n'aurait qu'à faire quelque coup de sa tête! et si je veux lui donner
une petite leçon, je ne tiens pas à l'exposer à un danger sérieux. Au
surplus, il ne s'agit que de quelques jours d'épreuve!

--Soyez donc tranquille, capitaine; milord Spleen se trouvera là comme
un coq en pâte. Aimez-vous mieux qu'il se livre à quelque sottise dont
nous souffririons tous, le _Cyclope_ tout le premier?

--Le _Cyclope_! qu'il y touche!

--Il y touchera, si vous ne trinquez pas ce soir avec lui.

--Je trinquerai; n'aie pas peur. Tu vois, le ciel nous vient en aide!

--Voilà un temps délicieux pour les promenades. A-t-il de la chance cet
animal-là!

--Et dire qu'il méconnaît son bonheur! Comprends-tu, mon vieux
Pharamond, qu'il est millionnaire, ce coquin-là!

--Mille millions de tonnerres, et il se plaint! je vous le dis,
capitaine, il est incorrigible!

--C'est pour cela qu'il est amusant d'essayer de la correction.

Et Michel, qui dans sa belle humeur se départait, sans y penser, de sa
dignité de commandant, donna une poignée de main à son matelot, et le
quitta pour aller rejoindre sir Olliver. L'Anglais n'avait pas bougé.
Quand il vit venir le capitaine, il leva la tête.

--Il n'est pas onze heures?

--Pas encore, milord; mais je suis beau joueur, et je viens m'acquitter.

--Vous consentez?

--Je consens à vous donner les émotions que vous cherchez, répondit
Michel, qui ne voulait pas se livrer d'avance, ni mentir tout à fait.

--Enfin voilà donc un homme qui me comprend, dit l'Anglais d'un ton
glacial et en serrant avec force la main du capitaine.

Cette façon d'épancher sa reconnaissance en glaçons fit sourire Michel.

--Oui, milord, reprit-il, je consens; je mets une seule condition, c'est
que nous viderons ensemble quelques bouteilles d'excellent vin, que je
ne me soucie pas de voir noyer. La mer boit mal.

--C'est parfaitement raisonné. Monsieur le capitaine, permettez-moi de
vous offrir un cigare.

--Je n'en fume guère, j'ai l'habitude de la pipe; mais puisque c'est la
dernière fois que nous fumons ensemble.....

Et Michel, qui avait beaucoup de peine à garder son sérieux, prit un des
blonds cigares de sir Olliver, et le mit à ses lèvres.

Tout était préparé dans la chambre du capitaine pour un souper. Une
certaine élégance, celle qui tient surtout à l'harmonie des formes
entremêlées de bouteilles bien choisies, étonna sir Olliver. La partie
solide laissait à désirer; mais le capitaine s'excusa.

--Je n'ai pas eu le temps d'écrire à Paris et de prévenir Chevet, dit-il
en montrant un jambon, du fromage et quelques fruits secs.

--Nous n'avons besoin de rien de plus, répliqua courtoisement l'Anglais
qui comptait les bouteilles; le prétexte pour boire est suffisant.

--Eh bien! à table; et faisons peur à vos chagrins! Pourvu qu'ils ne
sachent pas nager, s'écria Michel qui ne se sentait pas d'aise.

--Je ne comprends plus, demanda sir Olliver.

--Parbleu! c'est bien simple: s'ils ne savent pas nager, ils vont être
noyés.

Et le capitaine éclata de rire.

L'Anglais ouvrit la bouche, comme si une douleur aiguë la faisait se
contracter. C'était son sourire à lui.

Les deux convives s'attablèrent. On commença par interroger une
bouteille de tokay.

--Il eût été dommage de perdre un si bon vin, dit l'Anglais, en reposant
son verre vide.

--Il est toujours dommage de perdre l'occasion de trinquer avec un si
charmant buveur, reprit Michel qui flattait sir Olliver.

--Je suis ravi de vous voir revenu à de meilleurs sentiments, monsieur
le capitaine.

--Oh! vous n'êtes pas au bout!

--Vraiment! que me ménagez-vous encore?

--Plus d'émotion que vous ne pouvez en rêver!

--Ne vous gênez pas, j'ai de l'appétit. Ainsi, capitaine, vous
m'abandonnez votre vaisseau?

--Il faut bien faire quelque chose pour vous, dit avec une feinte
soumission le brave Michel qui débouchait sa quatrième bouteille.
L'Anglais était sans défiance. Il tendit son verre, et porta un toast à
madame Michel, à sa famille et aux beaux jours passés du _Cyclope_. Le
capitaine, qui guettait depuis quelques moments l'effet de ces
épanchements réels et symboliques, paraissait enchanté du tour que
prenait l'humeur de sir Olliver. Il se renversa sur sa chaise, alluma sa
pipe avec le tison du cigare, et continua à s'éclairer sur le véritable
caractère de la mélancolie anglaise.




IV

Où les événements dépassent les voeux de sir Olliver.


--Ah çà! milord, demanda Michel, dites-moi donc un peu comment vous vous
y prendriez pour le naufrage en question.

--Comment je m'y prendrai? oh! rien de plus simple; vous l'avez dit
vous-même, un trou dans la cale! l'eau montera; je monterai avec elle,
et quand le navire sera près de disparaître...

--Vous disparaîtrez aussi?

--Non, je sauterai dans la barque, sur le radeau que j'aurai eu la
précaution de construire, et je me dirigerai au plus tôt vers une des
îles voisines; car nous sommes tout près d'un archipel.

--Ah! bah, s'écria Michel, véritablement stupéfait, vous savez que nous
sommes près des îles.....

--Oh! certainement, c'est pour cela que j'ai voulu faire naufrage.

--Eh bien, vous êtes un farceur de précaution! vous vous assurez contre
l'entraînement du plaisir. Pourquoi ne pas faire naufrage dans une
baignoire? c'eût été encore plus prudent.

--Je suis prudent, c'est vrai, répondit l'Anglais avec ce sang-froid
fantastique qui signale souvent les commencements de l'ivresse, parce
que je n'aime pas que l'on se moque de moi. D'ailleurs, je veux
l'émotion du débarquement après l'émotion du naufrage.

--Vous l'aurez, milord, vous l'aurez.

--J'emporte toujours avec moi l'histoire de Robinson Crusoé, que j'ai
beaucoup lue et que j'aime beaucoup, continua sir Olliver d'un ton
horriblement lugubre.

--Je voudrais bien vous voir, milord, vous installant dans votre île et
construisant votre habitation.

--Oh! j'ai une habitation toute faite, un petit chalet démonté que j'ai
acheté avant de partir et que je mettrai sur le radeau.

--Vous serez fort beau allant à la chasse et cherchant votre nourriture
dans les bois.

--Sans doute, mais j'ai quelques caisses de provisions...

--Que vous mettrez encore sur votre radeau. Je parie que vous avez aussi
une cargaison de vêtements.

--Pouvais-je, mon cher capitaine, m'exposer au costume primitif?

--Diable, vous perfectionnez Robinson. Est-ce que par hasard vous auriez
oublié un nègre, le fidèle Vendredi?

--Je n'aime pas les nègres et j'aime la solitude.

--Je vois que toutes vos mesures sont bien prises. Buvons à votre
heureux débarquement.

L'Anglais, dont la parole devenait de plus en plus brève, tendit son
verre, le fit emplir, et le vida en silence. Michel jasait pour deux. Le
brave capitaine s'amusait délicieusement. Il n'avait jamais été à
pareille fête. Mystifier un Anglais qui allait si volontiers au-devant
du piége, c'était un double triomphe, et, tout en étudiant l'effet des
toasts réitérés, Michel le provoquait encore.

--Milord, je bois à votre île déserte! milord, je bois à Robinson
Crusoé! milord, je bois à vos caisses de provision.

Une béatitude singulière troublait le regard de l'Anglais. Il semblait
bien près de faire naufrage dans le monde idéal. Une sorte de roulis
balançait sa tête, et des bâillements faisaient pressentir l'instant où
sa raison allait tomber dans les rêves. Michel dégageait de sa pipe une
fumée de plus en plus opaque, comme s'il avait voulu joindre des nuages
palpables aux nuées invisibles qui flottaient autour du front de sir
Olliver. La figure du capitaine, si douce et si calme, s'animait d'une
vivacité malicieuse. Par une pente naturelle dont nous avons déjà
constaté les effets, Michel se départait de l'étiquette à mesure que
l'Anglais paraissait s'endormir. Il déboutonna son gilet au premier
bâillement; au second, il ôta sa veste; au troisième, il ne lui eût
fallu qu'un geste pour qu'il se retrouvât dans la toilette sommaire du
matin. Mais ce n'était pas l'heure de prendre ses aises. Quand il vit
l'Anglais profondément endormi, le capitaine entr'ouvrit la porte.

--Pharamond, demanda-t-il à voix basse, tout est-il prêt?

--Oui, mon capitaine.

--Appelle deux hommes, et en route!

--Deux hommes! allons donc! je suffis bien à moi tout seul!

Et le matelot entra dans la cabine.

--Dort-il bien, dit-il en regardant l'Anglais sous le nez. Il y met une
complaisance! Je suis sûr que si on le pinçait il ne s'éveillerait pas.

--Pas de bêtise, Pharamond!

--Pas si bête! mon capitaine.

Et, soulevant l'Anglais endormi, Pharamond le prit dans ses deux bras,
et le porta sur le pont.

--Le bon vin rend léger, dit sentencieusement le matelot. Ce goddam-là
est une plume; je le porterais au bout du monde.

Quelques minutes après, Pharamond, toujours chargé, ou plutôt toujours
orné de son précieux fardeau, passait par-dessus le bord, descendait à
l'échelle et déposait sir Olliver dans un canot préparé pour
l'expédition. Le capitaine était déjà installé; toutes les caisses, tous
les bagages de l'Anglais, placés sur un radeau construit à la hâte,
étaient amarrés au canot.

On s'éloigna du _Cyclope_. La lune répandait sur la mer comme un sable
d'argent que les rames agitaient. La solennité de la nuit impressionna
de nouveau le capitaine. Les natures les moins sensibles, en apparence,
à la poésie, subissent des bouffées d'idéal. Michel eut un éclair de
charité généreuse: il craignait de blasphémer, en mystifiant une chétive
créature par cette nuit splendide.

--Le pauvre fou! dit-il avec compassion, j'ai bien envie de me contenter
de l'enfermer.

--Pourquoi pas, capitaine, l'engager aussi à nous faire sombrer?
répliqua Pharamond.

--Je ne sais pas jusqu'à quel point je respecte le droit des gens.

--Ah çà! est-ce qu'il voulait le respecter, lui, tout le premier?

--Il va courir des dangers.

--Quels dangers? celui de s'enrhumer, tout au plus; mais il est connu
que les Anglais ne s'enrhument pas: ils enrhument les autres.

Michel sourit, et regarda sir Olliver, qu'on avait douillettement placé
sur une couverture. Il dormait comme dans le lit le plus confortable.

--De quoi se plaindra-t-il, demanda Pharamond; n'avons-nous pas pour lui
toutes les précautions imaginables?

Le capitaine n'avait pas, au fond, de remords bien sérieux. Il lui eût
plus coûté de renoncer à son projet qu'il ne lui en coûtait de le
poursuivre. Le calme profond avec lequel dormait sir Olliver était même
pour Michel un encouragement indirect. Le trouble de son hôte l'eût fait
hésiter; mais par un raisonnement, ou plutôt par une absence de
raisonnement assez ordinaire, il se dit que, puisque le sommeil de
l'Anglais ne protestait pas, il n'y avait pas lieu de s'alarmer.

Michel semblera sans doute un logicien médiocre. Il eût pourtant fait
honneur à certaines écoles philosophiques de nos jours, qui ne discutent
pas autrement et qui prennent le sommeil de leurs auditeurs pour une
adhésion.

Le canot s'avançait vers la terre; on était à quelques brasses d'une des
plus petites îles de l'archipel Arrou, de ce paradis que les Hollandais
voudraient bien ne pas laisser perdre, et qu'ils s'efforcent en
conséquence d'acquérir prochainement.

--Sera-t-il heureux là dedans! dit Pharamond, en grommelant, avec une
grimace, qui était un sourire, comme le mouvement de ses jambes était
une danse.

--Ah ça! dit tout à coup Michel, si l'île n'était plus déserte!

--C'est un trop beau pays pour que les hommes songent à l'habiter,
répliqua Pharamond, qui s'élevait parfois à de grandes hauteurs
humoristiques.

Des senteurs embaumées venaient du rivage. L'île, baignée de cette
lumière enchanteresse de la nuit, avait des contours indécis et
paraissait un caprice des nuages. Des bruits harmonieux, des murmures
d'oiseaux se faisaient entendre à distance.

--Vous verrez qu'il aura des rossignols pour le bercer, dit Pharamond,
en haussant les épaules.

Le canot toucha la rive; on sauta à terre, on amarra les embarcations,
et l'échouage de l'Anglais sur le bord fut entrepris avec les plus
grandes précautions.

On choisit à quelque distance du rivage le gazon le plus fin, le moins
humide qu'on put trouver. Pharamond avait bien proposé qu'on laissât
quelques cailloux égarés dans l'herbe, mais Michel les enleva lui-même.
On déposa doucement le dormeur; on lui mit un oreiller sous la tête; on
rangea près de lui les caisses de provisions, tout l'attirail
indispensable à la mise sur pied du chalet; on déboucla un nécessaire de
toilette. Pharamond voulait même pousser la gentillesse jusqu'à donner
un petit coup aux rasoirs; mais le capitaine savait bien que le coup
serait donné si fort que l'Anglais devrait laisser pousser sa barbe.

Quand on eut tout rangé, tout disposé pour la plus grande surprise de
sir Olliver, le capitaine tira de sa poche une lettre qu'il mit dans les
doigts du dormeur, et donna le signal du départ. Avouons franchement que
le bon Michel avait le coeur un peu gros. La plaisanterie était
violente. Tous les hommes regagnaient le canot, quand Pharamond poussa
une exclamation et revint sur ses pas.

--Mille millions de tonnerres, s'écria-t-il, j'oubliais...

--Quoi donc? demanda brusquement le capitaine.

--De lui donner un baiser, répondit Pharamond, qui, en effet, se mit à
genoux devant l'Anglais, et lui posa le moins brutalement qu'il put, et
avec des contorsions comiques, ses deux grosses lèvres sur le front.

--Adieu, mon chéri, dit le matelot; dors, ne fais pas de mauvais rêves;
sois bien sage; et ne t'avise pas de faire sombrer la jolie petite île
que nous t'avons choisie.

Les marins s'amusèrent de ces adieux de sentiment. Pharamond révélait un
côté, inconnu jusque-là, de son caractère. On le savait brutal, on
appréciait sa jolie façon de donner des coups de poing, mais on ne
soupçonnait pas ses autres agréments. Il faisait preuve de lousticité;
c'était une ressource. Seulement, il lui fallait un Anglais à mystifier
pour qu'il fût en belle humeur, c'était une difficulté.

Le canot s'éloigna de la rive. Après quelques hésitations, Michel, qui
voulait d'abord laisser le radeau utilisé pour le transport des
provisions, se ravisa, et le fit rattacher à l'embarcation.

--Il n'aurait qu'à vouloir s'en servir pour nous rejoindre, se dit le
capitaine, il se noierait.....

--Nous lui avons laissé un couteau et une fourchette, ajouta, en matière
d'interruption, le spirituel Pharamond, qui devenait formidable, quand
il abordait l'ironie. Il pourrait se blesser, le malheureux!

--Avouez, mes enfants, continua gaiement Michel qui, en somme était
assez content de son expédition, que nous n'avons pas trop mal choisi.
Sera-t-il bien, là!

--Le gueux! s'écria Pharamond, qui changea brusquement d'humeur, et qui
en voulait peut-être à l'Anglais de l'insuccès de sa dernière
plaisanterie; le gueux! il est mieux que l'empereur à Sainte-Hélène.

--C'est pourtant vrai! s'écria un vieux marin, ancien soldat de
l'empire, qui n'avait pas encore songé à cet absurde rapprochement; ah!
le scélérat!

--Capitaine, si nous retournions le réveiller et lui demander une
réparation? dit Pharamond.

--Allons, silence, et manoeuvrons bien; nous avons déjà perdu trop de
temps pour cette plaisanterie.

Le canot rejoignit bientôt le _Cyclope_. Les marins remontèrent. Michel
essaya, avec sa longue-vue, d'apercevoir encore, dans le brouillard
argenté de cette nuit éclatante, l'île où il abandonnait sir Olliver;
puis le navire reprit sa route, laissant l'Anglais continuer son sommeil
sous les baisers de la lune, qui donnait au front de sir Olliver, en s'y
jouant à travers les branches d'arbres, la grâce et la pâleur d'un
_Endymion_.




V

Comment sir Olliver ressentit enfin une émotion, et ce qui s'ensuivit.


Quelques heures après les événements que nous venons de raconter, au
moment où l'aurore passait ses doigts roses mais un peu froids sur les
paupières de l'enfant d'Albion, un bruit singulier interrompit le chant
des oiseaux. On eût dit que les colibris, les bengalis et les perroquets
de toute espèce s'interrogeaient entre eux sur cette note inconnue et
baroque qui rompait l'harmonie de leur gai charivari.

Un silence solennel, un silence de jury musical pesa sur l'île; puis,
comme le bruit mystérieux se fit de nouveau entendre, les oiseaux
rassurés recommencèrent leurs caquetages; ils semblaient se dire les uns
aux autres:

--N'ayez pas peur! ce n'est rien! ce n'est qu'un homme qui éternue!

C'était, en effet, sir Olliver qui, malgré les paternelles précautions
du capitaine Michel, ressentait la fraîcheur du matin et inaugurait son
réveil de cette façon bruyante.

L'éternument est, à coup sûr, une des joies délicates de la vie. Je
n'invoque pas le témoignage des priseurs, qui ont abusé de cette volupté
jusqu'à en faire un inconvénient. Mais je m'en rapporte à tous ceux qui,
usant modérément de toute chose, secouent de temps à autre les fardeaux
de la tête, les migraines, le sommeil et l'ennui, par ces brusques
mouvements sonores et grotesques comme la gaieté, et qui sont les
éclats de rire du nez.

Je sais bien que la délicatesse même de cette joie la fait confondre
avec la douleur. Mais les augures heureux qu'on tire à tout âge de
l'éternument révèlent sur ce point la conscience même de l'humanité. Les
nourrices voient un signe de croissance dans l'éternument d'un enfant.
Aristote, (non pas pourtant dans le chapitre des chapeaux) s'est occupé
de la question de savoir pourquoi on salue les gens qui éternuent. Les
Grecs leur disaient: _vivez_! les Romains: _portez-vous bien!_ Nous,
nous disons: _à vos souhaits_! ou: _Dieu vous bénisse!_ Mais, quels que
soient l'origine de ces politesses et le sens des mots employés, il n'en
est pas moins vrai que la croyance universelle reconnaît un homme
heureux, ou en passe de le devenir, dans l'homme qui éternue.

Cette pensée ne fut pas la première qui s'offrit à l'esprit de sir
Olliver. Il eut peur tout prosaïquement d'être enrhumé, et il allait se
lever pour fermer la porte ou la fenêtre de sa chambre et interdire le
passage aux courants d'air, quand il s'aperçut que sa porte et sa
fenêtre étaient démesurées comme l'infini, et qu'on eût fatigué
l'éternité à vouloir les clore tant soit peu.

Le lecteur s'imagine sans doute que la stupeur, que l'ébahissement va
enfin donner à sir Olliver l'émotion qu'il a toujours vainement
souhaitée. Erreur! un Anglais ne s'étonne pas si facilement. Sir
Olliver, quand il fut tout à fait éveillé, se crut endormi.

--C'est un songe, murmura-t-il, le songe d'une nuit d'été.

Mais un second et un troisième éternument, accompagnés d'une légère
douleur dans les reins, le ramenèrent à la réalité. C'était le moment de
s'étonner; ce fut le moment du désappointement.

--Hélas! ce n'est même pas un songe, se dit-il, je suis bêtement
éveillé!

Et il regarda autour de lui d'un air défiant, comme une victime déjà
mystifiée. La lettre déposée par Michel lui frappa les yeux; il l'ouvrit
et lut ce qui suit:

     «Milord,

     «Nous ne pouvions plus naviguer ensemble. Vous m'excuserez d'avoir
     pris mes précautions pour défendre le _Cyclope_. Vous vouliez un
     naufrage; vous l'avez eu; seulement, dans le vin et non sur l'eau.
     Ce n'est pas la coque du navire qui a chaviré, mais la cervelle de
     Votre Seigneurie. Je m'empresse d'ajouter, milord, que vous avez
     été vaincu, sans que vous puissiez recevoir un reproche. Le vin
     était bon, mais il n'était pas pur. J'avais ajouté aux bouteilles
     qui vous concernaient un narcotique dont j'espère avoir bien ménagé
     les doses. Je serais désolé de m'être trompé et de vous procurer un
     sommeil sans réveil. Le cas de légitime défense ne m'autorisait pas
     suffisamment; mais comme si ce malheur était arrivé, vous ne liriez
     pas ma lettre, et comme vous ne pourriez par conséquent m'entendre
     que du séjour des bienheureux, où le Dieu des Français tolère
     quelques Anglais, je n'aurais pas à perdre mon temps et mon papier
     en excuses.

     «Heureusement, milord, cette supposition est une plaisanterie. Je
     viens de contempler le sommeil de Votre Grâce, et jamais
     l'innocence et la bonne santé ne ronflèrent avec une tranquillité
     plus parfaite.

     «Vous vous éveillerez dans une île charmante, coquette, à peine
     meublée de serpents, mais, en revanche, complétement dépourvue
     d'hommes. C'est le paradis terrestre sans Adam, et par conséquent
     aussi sans Ève. J'ose espérer que milord me saura gré du soin avec
     lequel je lui ai ménagé cette surprise, et des égards de tout
     l'équipage pour sa personne.

     «Si milord, malgré ces attentions, était mécontent de son logement,
     il pourrait mettre un drapeau au sommet de la petite montagne qui
     partage l'île en deux portions; je ne doute pas qu'à moins de
     brouillards et de mauvaise volonté, les navires qui passeront à
     distance n'aperçoivent ce signal; et comme dans quelques jours le
     _Cyclope_ sera un de ces navires, je promets à milord de bien
     essuyer les verres de ma lunette.

     «Milord verra qu'on n'a rien oublié de ce qu'il avait embarqué avec
     lui. Si j'avais pu penser qu'un compagnon lui fût agréable, je lui
     aurais laissé le matelot Pharamond; mais les façons détestables de
     ce marin, qui croit avoir toujours à se plaindre des Anglais,
     auraient pu faire souhaiter la solitude à milord, et je tiens trop
     à combler les souhaits de milord pour ne pas le laisser seul.

     «Je préviens milord qu'il devra se défier de certain fruit,
     vermeil, charmant à l'oeil, agréable au goût, mais mortel, qui
     croît en abondance dans cette île. C'est la pomme de ce paradis
     terrestre; mais milord ne sera pas tenté puisqu'il n'aura pas de
     tentatrice, et il prend d'ailleurs trop de soins de sa santé pour
     terminer par un suicide une existence dévouée à l'imprévu.

     «J'ai eu soin de régler la montre de milord, pour qu'en s'éveillant
     il puisse savoir l'heure exacte et apprendre, par comparaison, à
     mesurer le temps sur l'ombre des arbres, ainsi que cela se pratique
     dans _Robinson Crusoé_. Milord me saura-t-il gré de toutes ces
     petites gâteries, et voudra-t-il bien reconnaître qu'en lui
     procurant des émotions, sans m'exposer à en ressentir moi-même,
     j'ai agi avec prudence, et j'ai allié, dans la mesure convenable et
     discrète, les devoirs de l'hospitalité à ceux de ma profession?»

  A bord du _Cyclope_,

                           MICHEL,
               CAPITAINE AU LONG COURS.

Sir Olliver ne put s'empêcher de sourire à la lecture de cette lettre.
La pensée qu'il avait causé assez de terreur à quelqu'un pour qu'on
machinât contre lui toute une embûche sérieuse ne lui fut pas
désagréable. Pourtant l'ironie du capitaine le choquait dans sa vanité:

--Milord! milord! pourquoi m'appelle-t-il milord? il me traite, dans
cette lettre, comme on traite les Anglais dans une caricature française.
Ah! quand je sortirai de cette île, je me vengerai du capitaine.

Sir Olliver se leva, et ne voyant devant lui que la mer calme et unie,
sans le plus léger vestige de barque ou de radeau, il comprit tout de
suite que le départ ne devait pas être aussi facile que l'arrivée. Mais,
résigné à tenter l'expérience de la solitude, puisque la fréquentation
des humains ne lui avait pas réussi, il accepta résolûment le sort qui
lui était fait.

--Ces insolents matelots ne verront jamais mon drapeau flotter sur la
montagne, dit-il. Je vivrai ici; je m'empare de cette île, je n'en sors
plus; elle est désormais mon domaine.

Je n'oserais pas avancer que l'Anglais songeait à peupler son royaume.
Il avait de trop bonnes raisons pour ne pas faire ce rêve-là. Mais il
pensa que bien des souverains gouvernent des solitudes, et que si
celles-ci ont l'inconvénient de rapporter très-peu d'impôts, elles ont,
en revanche, l'avantage d'être facilement gouvernables, et, par ce
dix-neuvième siècle qui court, cet avantage n'est pas à dédaigner.

En conséquence, s'avançant jusqu'aux bords de la mer, et se retournant
pour contempler l'île avec solennité, sir Olliver déclara à haute voix,
et d'un ton respectueux, qu'il prenait possession de cette terre
inconnue, au nom de Sa très-gracieuse Majesté la reine Victoria. Et ce
devoir patriotique accompli, l'île fut baptisée du nom d'_île des
Rêves_, l'intention de sir Olliver étant de passer sa vie à peupler au
moins d'illusions et de fantômes de son imagination cette solitude
charmante qu'il ne pouvait peupler autrement.

Une bonne conscience est un apéritif, et rien ne prédispose aux
fonctions gastronomiques comme le sentiment du devoir rempli. Sir
Olliver avait si bien agi qu'il se sentit affamé. Il toucha pourtant
avec discrétion à la caisse d'approvisionnement, et sut gré au capitaine
Michel de ce que celui-ci n'avait pas voulu lui procurer des émotions
trop vives en lui coupant les vivres. Il éprouva même quelque
satisfaction à retrouver son portefeuille intact et avec le même
embonpoint; c'était là, on en conviendra, une satisfaction bien
désintéressée dans le cas présent, et qui prouvait que sir Olliver
aimait le superflu à l'égal du nécessaire.

Il fallait choisir un gîte, dresser son chalet, emmagasiner ses
provisions, aborder enfin la partie technique du rôle de Robinson. Mais
sir Olliver, pleinement rassuré sur l'état de la température, pensa
qu'il avait tout le loisir nécessaire pour cette installation
définitive, et ne se pressa pas de faire oeuvre de ses mains. Il
résolut, avant toute chose, de prendre connaissance de son île, d'en
étudier la topographie, les ressources, et de choisir pour son domaine
privé l'emplacement le plus agréable et le mieux abrité.

Mais comme il n'est pas convenable qu'un souverain passe l'inspection de
ses États sans avoir commencé par s'inspecter lui-même, sir Olliver, qui
ne partageait pas sur le chapitre de la toilette, non plus que sur les
autres points, les idées tolérantes du capitaine Michel, sir Olliver
crut indispensable de réparer le désordre de son costume. Il se mit en
mesure de faire les choses en conscience, et chercha, à cet effet, un
bosquet mystérieux, un sanctuaire sous les arbres, où sa pudeur
britannique n'eût pas à souffrir; scrupule naïf, mais rassurant
peut-être pour les illusions de notre naufragé. Il trouva ce cabinet de
toilette, comme si une fée anglaise l'eût préparé d'avance. Un petit
rocher, convenablement abrité par des arbres à longues feuilles, offrait
à la fois un siége, un lit de repos ou une table.

Sir Olliver transporta là toutes les pièces de son nécessaire et
préluda ensuite, avec le sang-froid le plus imperturbable, à la toilette
la plus correcte. Il se rasa méthodiquement, se vêtit avec le soin
religieux qu'un parfait gentleman doit apporter à cette oeuvre capitale,
et après avoir allumé un cigare il sortit pour sa promenade de
découverte.

Un touriste moins blasé (en supposant que ces deux termes ne soient pas
toujours synonymes) fût tombé en extase devant les splendeurs de
végétation, devant les caprices de verdure, les somptuosités de fleurs
qui se révélaient à chaque pas. L'île de Calypso, avec son printemps
éternel, n'eût été qu'une Sibérie monotone à côté de cette île
enchantée. On pouvait y acclimater toutes les invraisemblances physiques
et idéales. Sir Olliver crut s'apercevoir que les fleurs et les fruits
s'envolaient d'eux-mêmes des arbres par un raffinement de grâce qui
rendait les récoltes faciles. Il allait même consigner ce singulier
phénomène sur ses tablettes, quand il reconnut que ces fleurs et ces
fruits avaient des plumes, et n'étaient pour les arbres que des
ornements postiches. L'île était une volière. Chaque arbre ressemblait à
un de ces monuments domestiques que les naturalistes affectionnent, et
qui portent sur leurs branches des oiseaux empaillés. Comme il allait
entrer dans une prairie, un objet, assez semblable à un chapeau de
paille d'Italie, orné de plumes, s'élança tout à coup, comme si un
tourbillon l'eût enlevé de la tête d'une élégante lady, et disparut dans
les airs. Sir Olliver, mis en défiance et commençant à douter de tout,
n'osa pas écrire ce qu'il avait vu, et s'en félicita quelques instants
après, quand il eut acquis la preuve que ce soi-disant chapeau était un
véritable oiseau de paradis, hôte ordinaire et merveilleux de l'archipel
Arrou.

Un ruisseau traversait la prairie; l'Anglais, mis en humeur poétique,
lui donna le nom de ruisseau d'Ophélie, et, après en avoir avalé
quelques gouttes puisées dans le creux de sa main, il trouva une petite
saveur salée à cette eau limpide, et décida qu'il installerait, sur ses
bords hygiéniques, un petit établissement thermal pour lui tout seul.

Par une hallucination, au moins aussi étrange que celle dont il avait
été dupe quelques instants auparavant, sir Olliver crut remarquer, dans
le courant du ruisseau, un petit objet brun et oblong, qui ressemblait à
s'y méprendre à un cigare de la Havane. Mais l'invraisemblance était
trop choquante, pour qu'un esprit, ennemi du fantastique, s'arrêtât à la
discuter. Sir Olliver continua donc sa promenade, sans mentionner que
les ruisseaux de cette île charriaient des cigares.

Il marchait au milieu d'un concert; les oiseaux chantaient; et,
quoiqu'ils ne commissent aucune faute d'harmonie, l'Anglais prenait
plaisir à les écouter et les admirait autant que s'ils eussent chanté
faux. Il crut distinguer pourtant une note étrange et presque humaine
dans ce concert. Quelque chose d'assez semblable à un éclat de rire
s'élevait par intervalles.

--Encore une illusion! pensa sir Olliver, qui se mit à chercher quel
instrument ailé le gratifiait de cette note fantastique, de ce rire en
dièse ou en bémol. Il remarqua un magnifique perroquet qui se dandinait
dans un hamac naturel formé par une liane entre deux arbres, et il fit
honneur à cet artiste de l'éclat de rire en question.

--C'est bizarre, dit l'Anglais; les perroquets imitent, mais ne devinent
pas; qui donc a pu révéler à celui-ci, dans cette île déserte, les
secrets du rire, et du rire européen, car je ne suppose pas que les
insulaires du voisinage se permettent de rire comme des Anglais, et même
comme des Français? Voilà du moins un fait curieux et bon à noter.
Aussitôt, tirant ses tablettes, sir Olliver écrivit à la première page:
«Les îles de l'archipel Arrou produisent des perroquets d'une espèce
toute particulière, dont le cri ressemble, à s'y méprendre, à l'éclat de
rire humain.»

Voici une note dont mon savant ami, sir John Simpson, membre de la
Zoological society, saura faire son profit.

Et, enchanté de cette première conquête dans son île, plaçant avec
respect ses tablettes dans une poche de côté tout près de son coeur, sir
Olliver se livra aux méditations philosophiques qui suivent d'ordinaire
les grandes victoires.

Est-ce le perroquet qui imite l'homme, ou bien est-ce l'homme qui a
imité le perroquet? se demanda-t-il. Grave question! L'homme est la
synthèse de tous les animaux. Par tous ses instincts et par toutes les
variétés de ses formes, il peut ressembler à tous les êtres de la
création. Il est la seule créature qui ait autant de types que
d'individus. Le rire aura été une imitation de sa part. Mais est-ce bien
le perroquet plutôt qu'un autre oiseau qu'il a imité? Le rire! autre
problème! Les pleurs sont logiques; ils soulagent ceux qui ont le
bonheur de pleurer. Mais le rire est absurde et contre nature; il peut
faire mal, et rarement il fait du bien. On meurt de trop rire; on ne
meurt pas de trop pleurer. Le rire est méchant comme il est malsain. Les
idiots, les enfants, les fous rient toujours. L'homme bon transige et
sourit seulement. Les poëtes comiques sont presque toujours des
misanthropes. Machiavel était un poëte comique. Le rire est la marque de
la déchéance humaine. Les Grecs, qui avaient le culte de la beauté, le
sentiment de la dignité extérieure, ne faisaient jamais rire le marbre:
ils savaient que le rire est une grimace. Les Français, qui sont plus
méchants et qui ont moins de dignité que les Anglais, rient toujours.
Moi, je ne ris jamais, et.....

Sir Olliver, absorbé dans ses méditations humoristiques, lesquelles
étaient aussi complétement dépourvues de sentiers, de lignes droites, de
chemins tracés que les solitudes vierges de son île, s'égarait
doublement, et, la tête baissée, marchait au hasard dans les grandes
herbes, quand il lui sembla que, par un phénomène au moins aussi
extraordinaire que celui du rire entendu dans les arbres, son ombre
projetée au loin et détachée de lui s'avançait gravement à sa rencontre.

Ai-je oublié de dire que sir Olliver était trop au courant de la mode
pour n'avoir pas la vue un peu basse, et pour ne pas ajouter, dans les
cas pressants, un appendice vitré à son oeil? Mais, pendant qu'il
cherchait cet appendice, il avait eu le temps de s'imaginer que c'était
peut-être un habitant méconnu de cette île trop peu déserte qui venait
au-devant de lui. Un coup d'oeil rectifié par son lorgnon dérangea cette
conjecture: l'ombre en question avait une apparence européenne.

Sir Olliver n'était pas curieux. Il redoutait d'ailleurs des déceptions.
Il tourna le dos au phénomène pour n'avoir pas à le juger. Mais voici
que l'ombre se mit à courir après lui, enjambant les hautes herbes, et
le bruit de sa course détruisant toute supposition d'impalpabilité,
force fut à sir Olliver de se retourner brusquement d'un air furieux
pour demander compte de cette poursuite.

L'Anglais se trouva nez à nez avec un charmant jeune homme, au teint un
peu pâli, aux yeux un peu retirés dans l'orbite, à la figure
intelligente et fine, vêtu d'un costume de voyage qui manquait plutôt de
fraîcheur que d'élégance.

Ce nouveau venu, s'il était un indigène, ne pouvait avoir germé dans
cette île qu'après un vent invraisemblable, qui avait transporté de
Paris et du boulevard des Italiens un échantillon de la fleur des pois
français sur la terre des antipodes.

--Que me voulez-vous? demanda sir Olliver, du ton le plus froid et le
plus dédaigneux qu'il put trouver.

--Rien qu'un peu de feu pour allumer mon cigare, repartit le jeune homme
en souriant, et dans le plus pur idiome français.

Pour le coup, il faut le confesser, sir Olliver ressentit quelque chose
qui ressemblait à une émotion. Mais ce qui le surprit profondément, ce
ne fut pas cette rencontre dans une île de l'archipel Arrou, à quelque
distance de la Nouvelle-Guinée, d'un Parisien, d'un naufragé comme lui;
il se prémunissait trop contre les grands efforts pour en sentir
l'atteinte; mais son stoïcisme, son flegme britannique étaient vaincus
par ce Robinson rival, qui, au lieu de courir à lui, dans les transports
de rigueur en pareille circonstance, de l'embarrasser d'une embrassade,
et de lui jouer la scène de sentiment qu'il attendait, le saluait, comme
s'il l'eût abordé sur l'asphalte et lui demandait du feu.

Sir Olliver, je le répète, s'avoua à lui-même qu'il n'était pas
indifférent à ce détail; mais il ne voulut pas être en reste
d'originalité, et, secouant la cendre de son cigare, il offrit en
silence du feu, et attendit, sans desserrer les dents, que le cigare de
l'inconnu fût allumé, reprit le sien, salua, tourna le dos, et continua
sa route.

A peine avait-il fait quelques pas, qu'il entendit derrière lui un éclat
de rire à roulades fort semblable à celui qu'il avait noté sur ses
tablettes.

--Voilà mon perroquet, se dit sir Olliver un peu confus; je comprends
aussi pourquoi les ruisseaux de mon île charrient des cigares. Est-ce
qu'au lieu d'être à quelques brasses des Papous, je serais dans un
bosquet de Mabille?

Le Français avait rejoint l'Anglais.

--Pardon, monsieur, lui dit-il, en continuant à rire, je ne vous
laisserai pas me quitter de cette façon-là. Nous sommes destinés à vivre
ou à mourir ensemble; il serait bon de nous entendre.

--Je ne vous connais pas, dit sir Olliver avec le plus beau sang-froid.

--Je le sais bien; c'est précisément pour cela que nous devons faire
connaissance. Quant à vous, monsieur, je vous connais.

--Vous me connaissez!

--Oui, vous êtes un Anglais; vous voyagez pour votre désagrément; vous
avez fait naufrage, et vous attendez l'omnibus, je veux dire un navire
pour continuer vos excursions.

Sir Olliver fut profondément surpris. Il eût bien voulu répliquer par
une réponse aussi pénétrante; mais, outre qu'il se sentait embarrassé
pour formuler un jugement sur l'inconnu, il éprouvait quelque
répugnance à prolonger l'entretien avec une personne qui ne lui avait
pas été officiellement présentée. L'étranger sembla deviner ce qui se
passait dans l'âme de l'Anglais.

--Monsieur, lui dit-il, permettez-moi de vous présenter, dans ma
personne, Stanislas Robert, un peintre de paysage, dont le talent n'est
pas encore assez connu pour avoir franchi les mers. Vous m'excuserez de
ne recourir à aucun introducteur. Mais si vous voulez m'en indiquer un
dans cette île qui ait quelque crédit auprès de vous, je m'empresserai
de mettre sous sa garantie l'amitié que je vous offre.

Le jeune homme, en parlant ainsi, saluait d'un ton demi-sérieux qui eût
désarmé l'Anglais le plus entêté.

Sir Olliver jugea qu'il avait fait aux convenances tous les sacrifices
nécessaires, dans une position tellement excentrique. Il se résigna donc
à accepter le compagnon que le sort lui envoyait, et ce fut avec
galanterie qu'il lui tendit la main. Sir Olliver avait ressenti
d'ailleurs une émotion, et, quelle qu'elle fût, il lui devait de la
reconnaissance. C'était pour la témoigner qu'il se montrait facile dans
ses relations.

--Eh bien! monsieur Stanislas Robert, dites-moi par quel hasard vous
êtes dans mon île? demanda sir Olliver avec une dignité de cacique,
tempérée par un sourire de gentleman.

--Votre île! pardon, monsieur; mais il faudrait savoir quel fut le
premier occupant.

--Oh! oh! nous ne sommes que deux, nous ne nous connaissons que depuis
une minute, et voilà déjà une guerre entamée. Horrible humanité!

--Une guerre qui finira bientôt sans effusion de sang, mais avec
effusion d'amitié, si vous voulez bien accepter des arbitres pour vider
le débat.

--Comment? des arbitres! demanda sir Olliver.

--Sans doute, reprit le jeune Français, nous ne sommes pas seuls dans
cette île.

--Nous ne sommes pas seuls? s'écria l'Anglais véritablement ému; puis
après un silence:

--J'aurais dû m'en douter, continua-t-il avec découragement. Je n'ai pas
de chance; et la seule île déserte que je découvre est une île peuplée.

Je puis affirmer que sir Olliver en voulait beaucoup au capitaine Michel
dans ce moment, et s'il avait pu quitter l'île immédiatement, il n'eût
prolongé ni l'entretien ni la promenade. Mais, bien qu'il fût excellent
nageur, sir Olliver ne pouvait raisonnablement songer à s'échapper à la
nage. Comment d'ailleurs s'y fût-il pris pour emmener ses provisions et
son chalet? Or, il lui paraissait aussi impossible de renoncer à ses
espérances de confort, qu'il lui semblait dur de renoncer à ses
espérances d'émotion.

Nous allons voir que sir Olliver calomniait le hasard, en lui reprochant
de gâter ses impressions de voyage!




VI

Comment l'île des Rêves courut le risque de changer de nom.


--A quel chiffre monte la population de l'île? demanda l'Anglais avec un
effort visible.

--Oh! rassurez-vous, monsieur, reprit Stanislas Robert, il n'y a pas
encore d'encombrement: vous serez le septième personnage et le quatrième
homme de la colonie.

--Comment! il y a des dames?

--Oui, monsieur, et comme aucune d'elles ne m'a donné le droit d'avoir
de la modestie pour son compte, je puis avouer qu'elles sont toutes les
trois fort jolies.

--Quelle île déserte! murmura sir Olliver.

--Ayez un peu de patience, nous ne sommes pas ici pour longtemps. Un
accident arrivé au vaisseau qui nous transportait vers l'Australie a
contraint le capitaine à nous déposer pour quelques jours dans cette île
charmante; mais il doit nous envoyer chercher, et vous pourrez,
monsieur, reprendre le cours de vos méditations solitaires.

L'Anglais comprit qu'affecter l'amour de la solitude quand il devenait
impossible d'en jouir, c'était fournir un prétexte à des railleries. Il
avait déjà été mystifié par le capitaine Michel. S'exposer à de
nouvelles épigrammes, c'était évidemment justifier le guignon qui
s'acharnait après lui; d'ailleurs, la pensée que des dames, fort jolies,
comme le disait le jeune peintre qui devait s'y connaître, partageaient
son sort, et étaient obligées de mettre aussi en action la morale de
_Robinson Crusoé_, le faisait sourire.

--Eh bien, monsieur, dit-il presque gaiement à son interlocuteur,
veuillez me présenter à ces dames et à ces messieurs.

--Très-volontiers, reprit Stanislas, qui s'empara du bras de l'Anglais
et le conduisit vers un point du rivage que sir Olliver n'avait pas
encore eu le temps d'explorer.

Sur une pelouse qui datait sans doute du premier printemps de la terre,
mais qui n'en était pour cela ni moins verte, ni moins jeune, ni moins
touffue, et qui, ayant échappé à la culture des hommes, avait toutes les
perfections désirables; à l'ombre de beaux arbres, dont je me
dispenserai (pour cause) de vous donner les noms scientifiques, et qui
n'avaient peut-être pas de noms, puisqu'ils semblaient une grâce, un
privilége exclusif de cette île enchantée, les naufragés annoncés par le
jeune peintre étaient installés d'une façon pittoresque, et composaient
un tableau, une sorte de Décaméron sur l'herbe qui, fort heureusement,
échappera au pinceau de M. Winterhalter, mais qui, hélas! a peut-être
inspiré M. Stanislas Robert.

Trois jeunes femmes, bien différentes de physionomie, mais ayant toutes
les trois cette douce analogie de la jeunesse et de la beauté, étaient
assises dans des attitudes rêveuses.

L'une, modestement vêtue, paraissait en deuil, et effeuillait des fleurs
qu'elle jetait ensuite sans leur demander un oracle. Une autre, qu'à la
figure brunie et à la flamme de ses yeux on reconnaissait pour une
Espagnole, semblait absorbée par quelque important calcul. Le menton
dans la main, et le coude appuyé sur le genou, elle regardait devant
elle avec une fixité presque terrible. Quant à la troisième, elle
n'était pas si plongée dans sa mélancolie qu'elle n'eût assez de
sang-froid pour employer ses loisirs à l'occupation la plus étrange
qu'on pût attendre d'une naufragée. J'ai honte de l'avouer, elle
chiffonnait des dentelles et se préparait un bonnet.

Des écharpes, des ombrelles, des chapeaux de paille étaient jetés à
quelque distance, et des débris attestaient, non loin de là, que les
nouveaux habitants de l'île n'avaient pas encore eu besoin, pour leur
nourriture, de recourir aux procédés sommaires des sauvages.

Près du groupe des trois femmes, deux jeunes gens s'entretenaient à
demi-voix, en fumant, l'un dans une énorme pipe de porcelaine, et
l'autre une cigarette.

--Voilà, monsieur, toute la population de l'île, dit le peintre en
montrant de loin ces cinq personnes.

Sir Olliver avait pris un lorgnon et regardait avec le sang-froid d'un
amateur de tableaux, légèrement blasé.

--Il ne nous manque absolument qu'un échantillon des habitants du
voisinage pour que la collection soit complète, continua Stanislas.
Voici la _sentimentale_ Allemande, la _brune_ Espagnole, la _piquante_
Française, comme dans les gravures d'auberge. Vous avez dû rencontrer
ces trois portraits-là partout.

--Oui, mais je ne m'attendais pas à les trouver ici.

--Ne vous plaignez pas, et avouez qu'on ne saurait les mettre dans un
plus joli cadre. Quant à ces deux messieurs, l'un, celui qui a une
casquette de toile cirée, est un blond enfant de la blonde Allemagne; il
regrette la bière, mais vous saurez plus tard pourquoi il prend son mal
en patience. L'autre est un Italien qui avait si peur des présents de
l'Autriche, qu'il les fuyait jusqu'en Australie. Maintenant, monsieur,
permettez-moi de vous présenter.

L'aspect de deux personnes, au lieu d'une seule qu'on attendait, fit
pousser une exclamation en choeur aux cinq naufragés. Mais avant que
leur étonnement eût pu se manifester par des questions, Stanislas
s'était avancé et avait pris la parole.

--N'ayez pas peur, mesdames et messieurs, dit-il en riant; monsieur
était un peu sauvage, mais je l'ai apprivoisé.

Les trois dames s'étaient levées, les deux fumeurs s'étaient rapprochés;
on se salua avec des sourires; les circonstances de la rencontre étaient
si extraordinaires, qu'on eût passé volontiers par-dessus les formules
de la présentation officielle; mais Stanislas connaissait son Anglais.

--Mesdames, reprit-il avec la gravité d'un chambellan, je vous présente
le roi de cette île; c'est à lui que vous devez l'hospitalité.

--J'ai abdiqué, interrompit sir Olliver.

--Oh! vous avez des droits et nous les respectons, continua le peintre;
d'abord, vous êtes Anglais: toute île nouvellement découverte doit vous
appartenir. Et puis, vous êtes seul de votre parti: vous avez au moins
l'unité de vues et d'action. Nous, nous sommes une bigarrure; je
craindrais l'anarchie: c'est nous qui abdiquons, n'est-ce pas,
mesdames?

L'Allemande ne paraissait pas comprendre la plaisanterie.

L'Espagnole souriait avec une petite coquetterie fière et dédaigneuse.

Quant à la Française, elle répondit:

--Il faudrait d'abord savoir quelle constitution monsieur veut nous
donner.

--Voilà bien une échappée de Paris, s'écria Stanislas sur le ton d'une
indignation comique. Je vous préviens, belle dame, qu'il n'y a pas ici
de principes de 89.

--Qu'en savez-vous? repartit la Française, en riant aux éclats.

--Au fait, il ne serait pas plus invraisemblable de les trouver affichés
au coin d'un bois, qu'il ne l'était de rencontrer monsieur.

--Et puis je tiens à savoir si les rois de cette île ne sont pas des
anthropophages.

--Oh! pas si anthropophages que vous, belle coquette, repartit lestement
le peintre. Monsieur est un souverain constitutionnel; quand il lui
arrive de croquer ses sujets, c'est par respect pour l'opinion autant
que par galanterie pour ce qui est à croquer.

--Prenez garde à vous, madame, dit sir Olliver qui s'amusait de la
plaisanterie.

--Maintenant, sire, permettez-moi, continua Stanislas, de vous présenter
vos sujets par province: voici l'Allemagne avec deux députés, madame
Carolina Brenner, jeune veuve de vingt ans qui a été piquée par une
aiguille à tricoter de madame Ida Pfeiffer, et qui fait le tour du monde
pour utiliser son veuvage, et instruire M. Frantz, ici présent. Voici la
plus loyale et la plus candide figure de philosophe allemand qui ait
jamais apparu à travers les nuées du tabac. Ne rougissez pas, Frantz; et
vous, sire, quand vous aurez besoin d'un ministre de la logique ou de
l'esthétique, prenez monsieur. Voici madame Julie Vernier, autre veuve,
mais Française, dont l'esprit vous a déjà sauté aux yeux et à la gorge.
Madame a un grand défaut que j'ose confesser en son nom: elle dépoétise
les rossignols, et chante de façon à les humilier. Elle sera la _prima
donna_ de votre théâtre royal. J'ignore le nom que Votre Majesté a donné
à cette île.

--Je l'ai appelée l'_île des Rêves_.

--Joli nom!... mais qu'il faut changer contre celui d'_île des Veuves_,
car madame Dolorida Mendez est aussi une veuve...

--Pas encore! interrompit l'Espagnole avec un singulier soupir.

--Oh! comme vous avez bien dit cela! mais ce _pas encore_ prouve toute
la justesse de mes paroles. Vous êtes veuve par les élans du coeur,
señora, et par la distance. Je me souviendrai de votre _pas encore_!
Voici mon ami Ottavio. Celui-là est un proscrit volontaire; il subit le
plus dur, le plus cruel des exils, celui dont on ne peut pas revenir, et
que la conscience impose; il est veuf, mais sa fiancée n'est pas morte,
n'est-ce pas, mon Roméo? Elle l'attend silencieuse, dans sa prison, dans
son tombeau; quelque jour peut-être, une épée française se glissera sous
ce marbre et le soulèvera. J'irai à ta noce, mon ami Ottavio, ajouta
Stanislas d'une voix émue et en serrant la main de l'Italien.

--Je ne comprends pas, dit l'Anglais.

--Ce sont les traités de 1815 qui vous empêchent de comprendre, s'écria
la jeune veuve française avec un petit air mutin le plus charmant du
monde.

--Quelle jolie déesse de la liberté vous faites! dit Stanislas en
saluant madame Vernier; vous, monsieur, ajouta-t-il avec gravité, vous
comprendrez Ottavio quand vous l'aimerez, c'est-à-dire dans une heure.
Voici donc la présentation au complet. Quant à vous, monsieur, je vous
ai deviné, n'est-ce pas? Anglais convaincu de spleen! Soyez le bienvenu
dans notre colonie. Nous sommes tous, plus ou moins, des naufragés du
vieux monde; chacun de nous est à la recherche d'une espérance, et porte
le deuil d'une illusion. Vous avez bien nommé cette île; nous y rêverons
à la fortune, à l'amour, à la liberté! Nous allions en Australie, le
pays de la réalité; mais notre vaisseau s'est égaré et avarié en flânant
en route; le capitaine a mieux aimé nous déposer ici qu'au fond de la
mer. C'est une attention délicate que vous n'apprécierez peut-être pas,
mais dont nous sentons tout le prix. Dans cinq ou six jours, on revient
nous prendre. Vous serez libre alors de nous suivre; jusque-là vous
représenterez l'Angleterre dans ce naufrage universel; et quand l'heure
des confidences sera venue, vous nous direz vos chagrins si vous en
avez; car les plus malheureux sont souvent ceux qui n'ont rien à
pleurer.

--Je vous remercie, dit l'Anglais. Si je pouvais être guéri, je vous
choisirais comme médecin.

--Bah! il n'y a pas de médecin ici; il n'y a que des malades. Nous nous
guérirons mutuellement, et, pour commencer, je vous ordonne de dresser
votre tente à côté de la nôtre; nous allons procéder à votre
emménagement.

Sir Olliver était subjugué, moins par la rondeur un peu familière de
l'artiste que par l'excentricité de la situation. Qui sait même si un
magnétisme dont il n'avait pas conscience ne commençait pas à agir? Ces
trois jeunes femmes avaient chacune un charme différent, qui empruntait
à la liberté de la solitude une rapidité et une puissance d'action
décisives.

L'Allemande, avec sa candeur pensive, avec sa douce tristesse, était
peut-être, des trois fées, la moins redoutable pour le repos futur de
sir Olliver. Mais l'Espagnole, avec ses grands yeux jaunes, avec ses
lèvres de pourpre, avec ses dents blanches, avec l'accent dramatique
qu'elle avait mis à dire son fameux: _pas encore_; mais la Française,
avec son esprit, sa vivacité, ses reparties, ses provocations
politiques, avec ses yeux pleins d'étincelles et son rire sonore,
semblaient défier l'ennui, et sir Olliver, s'il aimait à s'ennuyer,
aimait aussi à recevoir des défis.

Les préliminaires de la connaissance une fois terminés, les
renseignements une fois échangés sur les ressources que chacun pouvait
offrir à la communauté, il fut convenu que le chalet de sir Olliver
serait dressé et offert à ces dames comme un sanctuaire; que ces
messieurs dormiraient à la belle étoile; et qu'on ne ferait pas à cette
_île des Rêves_ l'injure de se plaindre des réalités blessantes qu'une
connaissance un peu plus approfondie pourrait faire découvrir. On avait
des provisions, des costumes et du beau temps; que pouvait-on souhaiter?

Les six voyageurs étaient arrivés deux jours avant sir Olliver. La
topographie de l'île n'avait donc plus rien d'inconnu pour eux, et ils
se hâtèrent, à force de renseignements, d'ôter toute envie à l'Anglais
de continuer ses promenades de découvertes. La journée se passa dans des
projets. On eût dit que des années devaient s'écouler dans l'Archipel.
Chacun arrangeait, attifait le paysage à sa guise. C'était à qui
baptiserait d'une épithète la montagne, la prairie, l'arbre de droite,
le buisson de gauche. On adopta officiellement le nom d'_île des Rêves_,
quoiqu'il parût légèrement prétentieux au peintre et à la jeune
Française, peu enclins, par nature et par profession, à la mélancolie.
Tous les idiomes payèrent leur tribut. On proposa d'élever un monument,
d'entailler les arbres, de graver les noms sur le roc; on se proposa
tant de choses, on voulut songer à tant d'entreprises, que, vers le
soir, le chalet seul était dressé. Mais alors on reconnut avec
stupéfaction que cette maison était une simple guérite, et qu'il était
impossible d'y loger plus d'une personne.

--Ce sera le palais du roi, dit Stanislas; sir Olliver, nous vous le
rendons.

--Je refuse, repartit l'Anglais; j'y mets seulement les archives et les
provisions du royaume.

La nuit vint, une nuit de féerie; les étoiles semblaient rire dans le
ciel; la lune chuchotait de mystérieuses harmonies. Les dames
disparurent derrière les arbres, qui parurent s'ouvrir pour les
reprendre, comme des dryades échappées. Les hommes ne s'endormirent que
très-tard. Une confiance sereine, une simplicité touchante veillaient
sur cette société si divisée, mais qu'un accident inouï condamnait à la
vie en commun.

--O Icarie! s'écria le peintre avant de croiser ses bras pour se coucher
sur l'herbe, voilà ton paradis! Je me sens chaste et heureux comme dans
une utopie.

--Oh! si le capitaine Michel pouvait me voir! dit sir Olliver, qui se
sentait prendre par cette intimité décente et complète.

L'Allemand ne s'étonnait pas. L'Italien soupirait. Ce beau pays désert
le faisait penser à sa belle patrie.

--Dormez, mon bon Ottavio, dit le peintre en lui serrant la main. Vos
amis de là bas vous attendent dans le sommeil.

L'Italien secoua la tête et s'enroula dans son manteau.

Le lendemain, chacun s'éveilla avec gaieté. Sir Olliver lui-même se
creusa la tête pour être triste, et fut désolé de ne pas trouver le
moindre prétexte de mauvaise humeur. Il y avait dans l'atmosphère, dans
l'entourage, dans la société elle-même, une bonne volonté de vivre, un
épanouissement de jeunesse, un hymne de santé, qui dispersaient les
papillons noirs, les brumes de la Tamise, les mélancolies du Rhin, la
mal'aria romaine. L'étrangeté de la situation non-seulement autorisait
toute infraction aux habitudes européennes, mais semblait même imposer
l'obligation, le devoir de ne rien faire qui établît une opposition
choquante, inharmonieuse entre la liberté qu'on respirait dans l'île et
les allures des nouveaux habitants.

--Qu'allons-nous faire aujourd'hui? demanda le peintre en abordant les
dames qui sortaient de leurs bosquets de nuit.

--Nous allons, pour notre part, faire un peu de toilette, répondit
madame Julie Vernier.

--Je m'y oppose, répliqua Stanislas, parce qu'alors sir Olliver mettra
des gants, Frantz des manchettes, Ottavio un jabot, et que je perdrai
mon rang de citoyen dans une société si raffinée. Rappelez-vous,
mesdames et messieurs, que nous sommes encore trop vêtus pour la mode du
voisinage.

--Mais nous ne suivons pas la mode, répliqua la Française.

--Ne suivons donc pas les usages, repartit le peintre. Mesdames, j'ai
une proposition solennelle à vous faire. Il est de tradition classique
que des naufragés se racontent leurs aventures. Depuis l'Odyssée,
Télémaque, Robinson Crusoé, aucun échappé de l'onde amère n'a failli à
cette loi essentielle. Jurons tous de nous y conformer.

--Pour un homme qui veut rompre avec les usages, voilà une singulière
proposition, dit Frantz le sentencieux.

--Mon cher philosophe, je suis homme, et aucune contradiction ne m'est
étrangère. D'ailleurs, il s'agit d'une tradition poétique et
excentrique, et non pas d'un usage banal des peuples civilisés qui se
disputent et ne racontent plus.

--Monsieur, vous êtes un indiscret, dit la señora Dolorida, c'est une
façon de nous demander des confidences.

--On sera libre d'inventer; et, pour ma part, je jure de mentir.

--Mesdames, je vous avertis que M. Stanislas a une histoire à nous
raconter, dit la jeune Française.

--Il devait le déclarer tout de suite, reprit la señora Dolorida.

--J'avoue, avec la candeur que cette île autorise, que j'ai en effet une
histoire manuscrite...

--Un manuscrit! murmura Ottavio qui écoutait en souriant; c'est grave!

--C'est une préméditation, ajouta l'Anglais.

--Un manuscrit! Voyez-vous Camoens sauvant son manuscrit du naufrage!
repartit l'Espagnole.

--Je crois que nous n'avons guère la ressource d'échapper à la lecture
du manuscrit, dit Frantz.

--Est-elle amusante votre histoire? demanda la Française.

--Est-elle courte? demanda l'Anglais.

--Est-elle émouvante? demanda l'Espagnole.

--Est-elle véridique? demanda l'Allemande.

--Mesdames et messieurs, elle est tout cela, et plus encore; elle est
morale, authentique, mais légèrement ornée de mensonges d'ailleurs, de
dimension supportable. Je ne vous dissimulerai pas que j'attache
d'autant plus de prix à vos suffrages que, si j'obtiens un succès,
j'exigerai que chacun s'exécute comme je me serai exécuté. Si, au
contraire, je surprends le plus léger bâillement, je vous mettrai au
défi de m'amuser à votre tour.

--De sorte que, de toutes les façons, nous n'échapperons pas à l'impôt?
demanda madame Vernier.

--C'est un Décaméron _forcé_, reprit en riant le jeune peintre.

--Mais je consens à poser cette condition: on ne sera pas _forcé_
d'entendre plus d'une histoire par jour.

--Et quand chacun de nous aura débité son histoire? dit Ottavio.

--Eh bien, repartit Stanislas, chacun de nous recommencera à son tour,
jusqu'à l'arrivée d'un vaisseau.

--Vous allez me faire désirer le retour du _Cyclope_, s'écria sir
Olliver.

--Oh! monsieur, vous êtes méchant!

--Je ne parle pas pour vous, je parle pour moi.

--J'ai bien envie, sir Olliver, de faire violence à votre modestie et de
vous contraindre à commencer?

--Oui! oui! sir Olliver, commencez, dit-on de toutes parts.

--Rien ne manque à ma royauté, répondit l'Anglais en souriant gravement,
voici déjà les insurrections. J'attends qu'on me détrône.

--Vous savez bien qu'on ne peut pas vous chasser hors du royaume, dit
l'énergique Dolorida.

--C'est vrai! aussi je cède et je promets...

--Ah! ah! une histoire! Une histoire! s'écrièrent tous les sujets en
sextuor.

--Je promets solennellement de me rendre aux voeux des populations quand
le moment sera venu, et quand les voeux me sembleront librement
exprimés.

--Ce n'est pas cela!

--Vous trichez!

--C'est une perfidie!

--Non! c'est une promesse constitutionnelle!

--Alors, s'écria Stanislas, nous agirons comme si vous n'aviez rien
promis; mais nous voulons que l'archipel soit témoin de ce faux serment.
Vous jurez?

--Je jure!

--C'est bien, vous êtes digne de régner sur nous. Plus tard, nous vous
renverserons. Quant à moi, je suis prêt à commencer mon récit... Il
reste à savoir s'il vaut mieux que vous m'écoutiez avant qu'après la
sieste.

--J'aimerais mieux pendant la sieste, dit l'Espagnole.

--Ce serait une lutte inégale pour moi. Déjeunons, dormons, et quand
l'ombre des tamarins s'allongera dans la prairie, comme disent les
historiens de la nature, je vous convoquerai et je vous lirai mon
histoire.

--Votre histoire? demanda l'Anglais.

--Je veux dire, sir Olliver, l'histoire que j'ai écrite, mais dont je ne
suis pas le héros.

On convint de l'heure et du lieu du rendez-vous; et cette grave affaire
délibérée, la colonie se livra aux soins poétiques de son ménage idéal.
Puis, quand le soleil fut aux deux tiers de sa course, on se réunit, non
loin de la mer, sous de frais ombrages. Les dames, sans se concerter,
avaient apporté chacune un peu de coquetterie dans leur toilette. Le
regard a des distractions pendant une longue lecture, et madame Julie
Vernier avait déjà remarqué que sir Olliver la regardait souvent.

La señora Dolorida s'était livrée aux mêmes réflexions touchant
Stanislas Robert, et elle avait mis dans ses cheveux une fleur d'un
rouge admirable, qui devait inquiéter et interrompre le lecteur. Quant à
madame Carolina Brenner, elle s'était couronnée de longues herbes qui
lui donnaient l'aspect d'une muse ou d'une naïade.

On se coucha sur le gazon. La mer, bleue et unie, s'étendait au loin.
Par un regard rapide, dont nul ne fit confidence à son voisin, chacun
des assistants plongea dans l'horizon, mais n'eut pas l'air désappointé
de n'y distinguer aucune voile.

Stanislas Robert, plus hardi que les autres, osa seul exprimer tout haut
le sentiment secret des assistants.

--Ah ça! personne ne viendra m'interrompre, dit-il, et faisant à son
regard un abri avec sa main il examina la mer et tous les sommets de
l'île.

--Nous sommes bien seuls, je puis commencer.

Un grand silence se fit; Ottavio roula une cigarette; sir Olliver mit
son lorgnon dans l'oeil pour mieux entendre, et le peintre déroula son
manuscrit.

--Je vous épargne la préface, dit-il. Je ne vous dirai pas encore
pourquoi j'ai écrit cette histoire. Supposez, si vous voulez, que la
crainte de mal vendre en Australie mes tableaux champêtres m'a fait
choisir pour mes voyages une profession accessoire qui n'exige fort
heureusement ni étude, ni préparation, ni patente, et que, pensant
trouver des journaux dans cette mine d'or où l'on commence à se faire la
guerre, j'ai préparé en route ce roman qui traite de la question
financière et de la question de sentiment, pour plaire aux lectrices de
ce vilain monde.

--Mais c'est une préface en règle que vous nous débitez là, s'écria
madame Vernier.

--Parbleu! puisque je vous prévenais que vous n'en auriez pas.

--Et une préface sournoise, qui ne dit pas la vérité...

--Comme toutes les préfaces.

--Ah! traître, vous êtes un écrivain!

--Suspendez votre jugement jusqu'à la fin de mon histoire.

Et Stanislas toussa trois fois, prépara sur ses genoux les feuillets de
son manuscrit, et d'une voix flûtée, insinuante, qui voulait capter
l'auditoire, il commença ainsi:




COMMENT LE BIEN VIENT EN AIMANT.




I

Les ruines dans le paysage, et au point de vue du sentiment.


Si l'on refaisait la carte du Tendre, il faudrait aujourd'hui placer la
route de la Californie ou de l'Australie entre les villages de _Billets
doux_ et de _Petits soins_. La crise monétaire est la seule crise de
sentiment qui fasse vibrer les nerfs de la génération actuelle.

Peut-être bien que Chatterton, s'il était égaré dans la cohue de nos
boulevards, ne viderait plus aujourd'hui la fiole vengeresse, parce que
le lord-maire lui offrirait une place de valet de chambre. Il n'y a plus
aujourd'hui de sot métier; seulement, Chatterton aimerait beaucoup mieux
servir un financier qu'un magistrat; il aurait beaucoup plus de chance
d'être initié au grand oeuvre contemporain, et il pourrait s'exercer à
quelques petites opérations, que les poëtes de la génération courante ne
dédaignent pas absolument. Quant à la livrée, elle n'offense plus
personne; beaucoup de gens en portent sans s'en porter plus mal.

L'amour honnête, décent; l'amour, cette folie des vieux, cette sagesse
des jeunes, a-t-il du moins échappé à la contagion? Reste-t-il un coin
du ciel bleu où l'oiseau divin puisse déployer ses ailes et chanter?
Rien n'est perdu, si l'amour est sauf. Je crois, à parler sans
exagération, que tout est compromis, mais que rien n'est désespéré,
parce que rien ne peut l'être.

Si Roméo cherche à voir dans le porte-monnaie de Juliette, si une
question de chiffres sépare et rapproche les Montaigus et les Capulets,
si la lune des amours est argentée par le procédé Ruolz, si une défiance
est au fond de toutes les expansions, une vénalité au fond de la plupart
des services, une raillerie sous la plupart des joies, ces misères, ces
folies, ces ridicules, ces préjugés, passeront, comme toutes les
imperfections humaines; l'amour et l'idéal ne passeront point.

Ces réflexions, que vous trouverez un peu solennelles, ne sont pas
éloignées de celles que faisait un vieillard, arrêté, par un beau soir
d'automne, au milieu des ruines de l'ancien château de Bade.

Assis sur l'une des marches d'un escalier interrompu, adossé au tapis de
lierre qui montait le long de la muraille, ce vieillard, pâle et malade,
promenait ses regards sur les magnificences de végétation qui
envahissaient les débris. Il semblait envier cette persistance de la
vie, qui jaillissait et s'épanouissait au sein de la mort, et, tendant
quelquefois sa main momifiée aux rayons du soleil, il se disait, en
hochant la tête, que l'homme, avec la conscience de l'immortalité, avait
la cruelle certitude de sa destruction.

[Illustration: Il n'entendit pas venir un jeune homme et une jeune femme
qui visitaient les ruines.]

Il contemplait devant lui, à ses pieds, la ville de Bade, où tant de
fous, atteints de la maladie de l'ennui, viennent essayer de guérir et
risquer de se tuer; les plaines riantes, les montagnes parées d'autres
ruines; dans le lointain, rampant sur l'herbe, ce serpent gigantesque
qui s'enroule et se déroule si souvent autour du caducée, le Rhin,
allemand ou français, et plus loin encore, à l'extrémité de l'horizon,
il apercevait vaguement une aiguille, un fil, une ligne qui n'était rien
de moins que la cathédrale de Strasbourg.

Cette contemplation était un adieu. Ce vieillard se sentait mourant;
mais il avait horreur des moyens qui conservent la vie, autant que de la
mort; et plutôt que de s'enfermer au milieu des remèdes, et de disputer
ses derniers jours à l'agonie, il allait, il se traînait, il rampait sur
la terre, aimant le soleil jusqu'à son dernier soupir, saluant la nature
jusqu'à son dernier regard. Il y avait des caresses, des adorations, des
sensualités dans la façon dont il buvait la brise. Cet homme était un
grand voluptueux, et toutes ses amours se trouvaient résumées dans cette
suprême étreinte, dans cette aspiration ardente, avec laquelle il eût
voulu pénétrer ses veines de quelques-uns des rayons de l'automne, et
sentir battre sur son coeur le coeur du monde.

Comme il était absorbé dans son adoration, il n'entendit pas venir un
jeune homme et une jeune femme qui visitaient les ruines, et qui,
engagés dans la galerie à l'extrémité de laquelle il était assis,
s'arrêtèrent à deux pas de lui, avec respect, n'osant le prier de se
déranger, et attendant qu'il tournât la tête de leur côté.

Le soleil tira les promeneurs d'embarras. Comme il baissait à l'horizon,
il étendit l'ombre du beau couple sur les genoux du vieillard. Celui-ci
fut surpris, regarda les nouveaux venus, balbutia quelques paroles
d'excuse, et essaya de se lever. Mais ses forces le trahirent;
l'engourdissement du repos avait paralysé ses jambes; il chancela et
faillit tomber. Le jeune homme laissa le bras de sa compagne pour offrir
le sien au vieillard; la jeune femme elle-même mit sa main finement
gantée sous le coude de l'inconnu.

--Merci, murmura ce dernier, en saluant avec émotion.

--Nous ne vous quitterons pas, monsieur, dit la jeune femme.

--Nous vous aiderons à descendre, ajouta le jeune homme.

--Ah! si j'étais poëte, reprit le vieillard avec un sourire, et en
levant les yeux au ciel, je croirais à une vision de ma jeunesse! Je
rêvais, monsieur, à l'âge où j'étais comme vous, promenant avec orgueil
ma joie et mon amour à travers les ruines; à l'âge où j'avais aussi à
mes côtés un ange, une fée.....

La jeune femme rougit et baissa les yeux; le jeune homme pâlit.

--Vous ne m'avez pas éveillé, vous avez complété l'illusion de mon
souvenir. J'ai presque peur que vous ne me quittiez; on dit que les
dieux se font voir à ceux qui vont mourir.

Tout en parlant ainsi, le vieillard s'appuyait sur le couple,
descendait, soutenu par lui, l'escalier au sommet duquel il s'était
assis.

On fit halte au bas des ruines. Un domestique attendait le vieillard.
Celui-ci, malgré les offres du jeune homme et de la jeune femme, voulut
quitter leurs bras.

--Ce serait une profanation que de continuer ainsi, dit-il. C'était bon
là-haut, dans les décombres; mais vous avez d'autres promenades à
faire; je vous ai séparés trop longtemps. Les bras de vingt ans ne sont
pas faits pour servir de béquilles. Adieu, madame; au revoir, monsieur.

Les deux jeunes gens insistèrent.

--Non, non, c'est inutile, dit le vieillard. Fritz est assez robuste
pour me porter au besoin. Je lui avais défendu de me suivre, j'avais
voulu gravir seul ces ruines où j'ai gambadé autrefois. J'ai bien fait,
puisque Dieu m'avait ménagé la surprise de votre rencontre; mais aller
plus loin avec vous serait abuser. D'ailleurs, je ne voudrais peut-être
plus vous quitter... les tombes s'habituent aux fleurs... laissez-moi.
Je voudrais seulement (ne vous moquez pas trop) vous demander de me
bénir. Dans le monde, on croit que la bénédiction de ceux qui n'ont plus
rien à attendre, rien à donner, rien à promettre, peut porter bonheur.
On fait bénir l'avenir par le passé. Je crois que c'est aller contre
l'harmonie de la nature. Mes jeunes amis, vous qui êtes la beauté, la
joie, l'amour, bénissez-moi; j'ai eu de folles et belles années. Il
m'est resté, à travers bien des orages, le parfum des premières
tendresses: vous, qui êtes l'espérance, bénissez le souvenir.

Le jeune homme et la jeune femme se regardaient attendris, et peut-être
un peu honteux des termes dans lesquels s'épanchait l'émotion du
vieillard. Pour toute bénédiction, ils lui serrèrent la main, et la
jeune femme lui tendit le front.

--Vous n'avez pas peur que mes lèvres gèlent les roses, dit l'inconnu en
donnant un baiser paternel.

On se sépara. Le vieillard, appuyé sur son domestique et tournant la
tête à chaque pas, regagna la ville.

--Ah! Fritz, disait-il, la belle rencontre! la belle soirée!

Le couple avait repris en silence sa promenade. Il semblait que cet
incident eût dérangé quelque chose de son bonheur. Comme on sortait de
l'allée qui conduit au vieux château:

--Ce bonhomme est un peu fou, dit la jeune femme avec un accent
ironique.

--Pourquoi? parce qu'il a parlé de notre amour? demanda le jeune homme
avec un sentiment d'inquiétude.

--Oh! non; car je confesse, Gérard, que vous avez toute l'apparence d'un
amoureux.

--Doutez-vous de ma tendresse, madame?

--Allons! encore des reproches! Vous avez l'Allemagne mélancolique, mon
cher!

--Et vous, Angèle, vous l'avez bien froide.

--Mais enfin, Gérard, puisque je suis là, à vos côtés, puisque j'ai mon
bras sur le vôtre, puisque je dois être votre femme!... N'est-ce pas une
preuve, cela?

--Oui, votre présence est incontestable; mais vous n'attendez peut-être
qu'une occasion pour repartir. Oui, votre bras est sur le mien; mais
c'est à peine si vous vous appuyez. Oui, vous avez tout quitté; mais
vous regrettez tout!

--Gérard! Gérard!

--Ah! laissez-moi parler, Angèle, car je souffre cruellement. Il ne sait
pas le mal qu'il nous a fait, ce vieillard, en admirant notre joie,
notre amour, notre bonheur. J'étais un pauvre artiste; vous m'avez
applaudi, accueilli, encouragé; vous étiez, par votre fortune, par votre
position, une grande dame, riche, titrée. J'ai pris votre intérêt pour
de l'affection. Vous m'avez laissé espérer votre main, par orgueil
peut-être, pour défier ce monde qui nous provoquait. Dieu m'est témoin
que j'étais bien heureux. Mais, depuis quelques jours, je surprends dans
votre amour des scrupules étranges. Vous êtes rêveuse. Un ennemi
invisible, mais effroyable, s'est glissé entre nous. J'aurai le courage
de le nommer, Angèle, c'est l'ennui; vous vous ennuyez.

--Peut-être! mais seulement quand vous parlez ainsi. Vous êtes fou,
Gérard!

--Oui, comme ce vieillard, n'est-ce pas?

--Non, comme un enfant, au contraire. Vous autres, artistes, vous
empruntez aux femmes leurs nerfs et leurs vapeurs. Vous êtes d'une
coquetterie, d'une susceptibilité incroyables. Vous parlez d'orgueil! le
mien baisse pavillon devant le vôtre. Qu'est-ce qui me retient auprès de
vous, mon ami? Je suis veuve, je suis libre, j'ai une fortune qui me
rend indépendante. Je brave la méchanceté. Si je vous ai suivi, c'est
que je vous aimais; si je reste, c'est que je vous aime.

--Est-ce bien vrai, Angèle, ce que vous dites là?

--Non, j'ai menti! Je ne vous aime pas. Allons, Gérard, taisez-vous!

Et la jeune femme mit sa main sur les lèvres du jeune homme. Celui-ci
retint vivement cette main, qu'il couvrit de baisers.

Quelques promeneurs aperçurent ce geste.

--Voilà des amoureux, disait-on.

--Que c'est donc bon de s'aimer ainsi!

--Sont-ils mariés?

--Vous voyez bien que non!

Gérard avait besoin de croire aux douces et moqueuses paroles de son
enchanteresse.

--Se peut-il qu'on cesse de s'aimer? reprit-il en serrant avec force le
poignet de la jeune femme.

Celle-ci poussa un cri.

--Vous m'avez fait mal; vous m'avez écorchée avec le bouton de ma
manchette.

--Pourquoi, aussi, portez-vous des diamants au poignet? dit Gérard en
embrassant la place meurtrie.

--Le reproche est singulier!

--Pourquoi souriez-vous, Angèle?

--Parce que vous m'avez fait horriblement mal.

--Non, je devine. Vous vous dites que je suis bien ridicule de blâmer un
luxe que je ne sais pas donner.

--Ah! mon ami, ce n'est plus à moi que vous pensez en parlant ainsi!

--Laissez-moi m'expliquer, Angèle; d'ailleurs, c'est là le secret de ma
jalousie, de ma douleur, de mes doutes incurables! Je suis pauvre, vous
êtes riche. Vous, baronne, veuve d'un millionnaire, vous avez quitté un
hôtel élégant, des domestiques habiles, un luxe raffiné, pour courir les
hasards de l'hospitalité vénale. Je souffre de vous voir ainsi, et j'ai
peur que vous ne regrettiez Paris dans les auberges des bords du Rhin!

--Vous êtes jaloux du confortable!

--Je suis jaloux de tout ce que vous méritez et de ce que je suis forcé
de vous refuser. Si vous vouliez me permettre, Angèle, de donner un
concert...

--Et je recevrais les billets à la porte, n'est-ce pas? interrompit
avec fierté la baronne. Ne vous inquiétez pas de ces vulgarités, mon
ami. Ce pays est charmant; les hôtelleries y sont propres; je m'y trouve
à l'aise; ne souhaitez rien de plus. Nous avons nos deux coeurs; toutes
les chaumières peuvent nous suffire.

--Ces vulgarités, mon Angèle, mettent bien des cailloux sous nos pas.
Vous n'osez jamais vous plaindre; mais je devine des privations. Ah!
pourquoi ne suis-je pas riche!

--Ne vous plaignez donc pas d'un défaut qui m'attache à vous!
D'ailleurs, si je vous coûte un peu cher, c'est votre faute:
cotisons-nous.

--Encore! ne renouvelez jamais ces propositions, Angèle, je me
trouverais déshonoré le jour où votre main, en se posant dans la mienne,
y mettrait de l'or.

--Cependant, mon cher, dit la baronne avec un petit sourire, je ne peux
pas me ruiner pour vous épouser.

Gérard rougit, garda quelques instants le silence et reprit:

--Pourquoi prenons-nous plaisir à gâter notre bonheur par des défiances?

--Allons, vous voilà raisonnable, répondit Angèle, qui souriait
toujours. Qu'importe le reste, quand les coeurs sont unis?... Irons-nous
ce soir au bal, mon ami?

--Encore la foule, le bruit.

--Je ne crois pas que la solitude absolue nous réussisse, Gérard!

--Soit! allons à ce bal!

--Et pour vous prouver, mon ami, que je n'ai pas oublié mes habitudes de
femme coquette, j'exige un beau bouquet!

--Vous l'aurez.

--Promettez-moi aussi de n'être pas d'une assiduité trop farouche
pendant le bal. Ne compromettez pas trop celle qui doit être votre
femme.

--Je vous admirerai de loin, mon amie. Mais nous ne sommes pas encore au
bal, Dieu merci.

La promenade se continua quelque temps encore; mais une rêverie douce
avait succédé aux tendres reproches. La mélancolie du bonheur semblait
précéder ce couple charmant et éloigner de lui tout regard indiscret,
tout bruit discordant. Le coucher du soleil mettait de l'or à la pointe
des herbes que foulaient nos chastes amoureux; la nature coquette des
environs de Bade se revêtait de solennité. C'était l'heure des extases
et de la poésie universelle. Angèle et Gérard paraissaient subir le
charme enivrant de cette soirée.

Or, voici ce que se disait tout bas la baronne:

--Certainement, j'aime beaucoup Gérard. C'est un artiste d'un grand
talent. Il a une belle figure, et je crois qu'on en ferait un mari
enviable; mais sa trop grande sentimentalité m'est suspecte. Il me parle
si souvent de sa misère et de ma fortune, que je tremble qu'il ne songe
trop à m'épouser, et pas assez à m'aimer toujours. Les artistes enrichis
sont insupportables. Je veux encore éprouver sa sincérité avant de
consentir à lui donner un million.

Et la baronne se serrait contre Gérard, et levait sur lui des yeux
languissants. De son côté, l'artiste murmurait dans la profondeur de son
âme:--Certainement, j'adore Angèle; je donnerais ma vie pour elle; mais
je n'ai pas le moyen de soupirer toujours après sa main. Ce soir, le bal
va me coûter encore quelques louis, presque mes derniers; dans cinq ou
six jours, je n'aurai plus le sou. Accepter son aide, c'est déchoir. Je
ne crois pas faire injure au sentiment loyal que j'ai pour elle en
désirant l'épouser promptement. Elle est très-riche, je pourrai l'aimer
à mon aise, sans être obligé de la quitter tous les jours pour
travailler. Mais si, décidément, elle craint de se mésallier, je ne veux
pas voler ou mendier pour lui acheter des bouquets...

Et Gérard, en pressant dans son gousset les dernières pièces d'or qu'il
eût à dépenser, regardait Angèle d'un oeil enivré d'amour et brûlant de
supplication.




II

Où l'on démontre les ennuis de la pauvreté.


Le soir de cette promenade de sentiment, la baronne Angèle de Bligny
entrait dans la salle de bal de la maison de Conversation, avec une
toilette qui évoquait Paris, et un bouquet dont le pauvre Gérard savait
le prix.

La baronne était fort belle, de cette beauté singulière et toute
française qui n'a rien à démêler avec l'art grec, avec les symétries de
la statuaire, mais qui se compose d'un agencement gracieux des lignes,
de la vivacité des traits, de l'éclair du sourire, du vague caressant
des regards, de ce je ne sais quoi qui déconcerte l'analyse précise.

Il y a des femmes à la physionomie placide et tout extérieure qu'on ne
regarde bien qu'en face; il en est d'autres qu'on n'ose jamais regarder,
mais qu'on entrevoit de côté, qui vous parlent toujours comme à la
dérobée, dont le charme pénétrant et indécis échappe à une observation
fixe, qui miroitent, et qui laissent dans le coeur une sensation
violente et imparfaite d'où naît une curiosité sans fin et sans
assouvissement.

La baronne était une de ces créatures moirées, si j'ose ainsi dire. On
ne pouvait arrêter sa figure dans un contour net et immobile. Jamais
aucun portrait d'elle ne lui avait ressemblé, parce que son visage
n'existait pas sans le rayonnement de ses prunelles battues par les
paupières, comme par un éventail qui les attisait; parce que sa peau
transparente, qui laissait compter les veines, avait des lueurs
fugitives; parce que sa grâce était un arome; parce que la voir, sans en
être vu et sans qu'elle parlât, ce n'était pas la voir. Il n'était pas
jusqu'à la nuance de ses cheveux qui ne participât à cette harmonie
vague. Était-elle brune? Était-elle blonde? c'était une question sans
cesse agitée, jamais résolue. Angèle, en un mot, était le type le plus
complet de la Parisienne. Elle avait le secret de la coquetterie et de
l'élégance. Spirituelle, frondeuse, mais effleurant l'épiderme, sans
avoir le mauvais goût provincial de déchirer, parlant de tout avec
vivacité, n'approfondissant rien, passionnée jusqu'à la passion
exclusivement, poétique jusqu'à la poésie, évaporée avec un fond
inaltérable de bon sens pratique, elle possédait toutes les vertus
mondaines, c'est-à-dire tous les défauts des Parisiennes.

Elle avait ce soir-là une toilette de tulle qui semblait accumuler les
nuées autour de ses épaules et de sa taille. Gérard l'admirait de loin
avec amertume. Fidèle à ses exigences, il n'osait rester trop assidûment
près d'elle; mais il était remplacé, selon l'échange célébré dans les
romances, par son magnifique bouquet, et c'était peut-être bien à lui,
autant qu'aux fleurs elles-mêmes, que s'adressaient les petits baisers,
ou, pour mieux dire, les petits mordillements d'Angèle.

Veuve et riche, madame de Bligny avait été persécutée le lendemain de
l'enterrement de feu M. le baron, son époux, par les adorations de
plusieurs cousins qui se disputaient la faveur de ne pas laisser sortir
de la famille une fortune qui s'y était augmentée. Mais l'encens de ces
héritiers manquait de délicatesse; et la jeune veuve avait l'odorat
susceptible. Elle fut blessée jusqu'au plus profond de sa vanité, je
veux dire de son âme, et jura de se venger. Quoi! c'était pour sa
fortune qu'on la courtisait, et sa main fine et blanche, aux fossettes
délicieuses, aux ongles roses, n'était sollicitée qu'à cause des gros et
vilains sacs d'écus qu'elle était capable de dénouer! C'était à
rassasier des hommes et de la fortune. La baronne eut le courage de se
résigner à la richesse, mais elle ne pardonna pas à ses cousins, et le
dépit excitant sa sensibilité, l'amour-propre froissé portant un défi à
l'amour, elle en vint à rêver une union disproportionnée, dans laquelle
toute sa fortune servirait à récompenser une tendresse désintéressée, un
dévouement sincère, une âme d'élite. Tout homme soupçonné de posséder
quelques belles rentes solides, lui devint odieux. Elle essaya de
s'apitoyer sur un jeune homme d'excellente famille qui venait de se
ruiner au jeu; mais quand on lui eut donné la preuve que cette union
était une faillite, et qu'il y avait de la spéculation mal avisée dans
ce désordre apparent de la passion, elle chercha ailleurs.

Gérard passa, un soir qu'elle était triste et fiévreuse, dans un coin de
salon, regardant de jeunes héritiers faire la roue devant de jeunes
héritières, et écoutant de petits ambitieux baragouinant le langage de
l'amour à de jeunes coquettes qui voulaient se marier pour porter des
cachemires.

Angèle, que cette spéculation universelle désespérait, reçut à cet
endroit du corps, inconnu en physiologie, où naissent les sentiments,
une commotion électrique, quand elle vit les grands yeux rêveurs de
l'artiste, ses joues un peu maigres et suffisamment pâles, ses cheveux
inspirés. Mais quand elle l'entendit chanter, et lancer dans le plafond
des notes qui ne devaient s'arrêter qu'au ciel, la baronne faillit
s'évanouir; elle ferma les yeux devant son idéal, qui l'éblouissait.
Elle apprit que Gérard était pauvre, qu'il vivait avec sa mère; qu'il
avait un grand talent de compositeur et de chanteur; qu'il était dévoré
d'ambition, et qu'il voulait faire un chef-d'oeuvre ou mourir. Pour le
coup, l'instrument de la vengeance était forgé par Dieu même. Madame de
Bligny eût manqué à tous ses devoirs envers elle-même et envers l'amour,
en ne faisant pas à Gérard l'honneur qu'elle refusait à ses avides
cousins de tous les degrés. Elle pleura des vraies larmes, en écoutant
s'épancher, avec des dièses et des bémols à la clef, l'âme mélodieuse du
musicien. Elle s'en fit remarquer; et, huit jours après cette première
rencontre, ils déchiffraient ensemble un duo, qu'ils n'avaient pas
encore appris au bout d'un mois, et dont ils avaient oublié le nom deux
mois après.

Gérard fut sincère dans ses transports. L'amour d'une grande dame,
veuve, riche, lui donna des mouvements fiévreux de reconnaissance. Il
jura de devenir illustre pour couronner tant d'abnégation. Il voulut
s'élever à la hauteur du sacrifice. Il y eut vraiment, dans les premiers
temps de cette liaison, qui resta d'ailleurs dans les bornes du respect
le plus ardent, des heures sublimes, dignes des poëtes, et à faire envie
aux nigauds éternels qui ont inventé l'amour extatique. Angèle se vengea
avec luxe. Gérard eut du génie. Ces deux beaux jeunes gens, elle
séduisante et rayonnante, lui pâle d'émotion et de joie, tous deux
jaloux de se venger du monde, qui les trouvait, lui trop pauvre, elle
trop riche, ces deux incompris qui se comprenaient si bien eurent des
appétits de bonheur à ruiner le ciel. Ils s'aimèrent en cachette, en
public, à l'Opéra, à l'église, en riant, en pleurant, en priant, de
toutes les façons; et ils s'aimèrent comme il faut s'aimer, en ne
pensant qu'à l'amour, en oubliant, par intervalles, lui son ambition,
elle son dépit.

Ce fut une orgie divine dont le monde parisien devina et admira les
joies, puisqu'il s'empressa de les calomnier. Au premier sifflement des
couleuvres, Angèle tressaillit, non pas qu'elle se repentît de son
bonheur, mais les méchancetés du dehors la rappelèrent à son rôle.

--Puisque l'on continue à me provoquer, se dit-elle, je les pousserai à
bout; je leur montrerai qu'il n'y a pas de caprice dans notre amour.

L'imprudente, en effet, voulut y mettre de la logique, de la raison. Ce
fut sa folie, son fruit défendu, auquel naturellement elle fit mordre
Gérard.

--Je serai ta femme, lui dit-elle.

--Hélas! tu étais ma muse! dit le pauvre musicien, auquel ce mot rappela
qu'il n'avait plus à obtenir de la grande dame que ses millions; cette
pensée, en le mettant en présence d'une convoitise d'argent, l'attrista
et le blessa d'abord. Puis, l'un et l'autre, ils s'habituèrent à cette
idée du mariage, et, en s'y habituant, ils l'étudièrent.

Il se fit une déchirure dans le ciel qui les enveloppait et qui les
cachait. Par ce trou, on aperçut la vie positive, et l'on sentit passer
un vent glacial.

--N'est-ce pas me déshonorer, se demanda tout d'abord et tout
héroïquement notre artiste, que d'épouser une femme si riche? On ne
voudra jamais croire que je l'aime pour elle; on dira que je l'aime pour
son argent.

De son côté, madame de Bligny, quand elle songea qu'un contrat de
mariage, rédigé sur papier timbré, allait consacrer et immobiliser son
bonheur, se sentit prise, non pas d'un doute pour Gérard, mais d'un
besoin instinctif de veiller à la sûreté de son rêve. Puisqu'elle
portait un défi aux soupirants de sa bourse, il fallait être bien
certaine que Gérard ne chantait pas pour ses écus; et non-seulement
cette conviction devait lui être acquise, mais il était d'obligation, de
bon goût, de la faire entrer dans la conscience de tous.

Dès lors, la nécessité d'une épreuve réciproque désenchanta un peu
l'avenue que parcouraient nos deux amants. On s'observa, on se commenta,
et, si pur qu'on fût disposé à se trouver, on se soupçonna capable de
petits défauts.

--Je saurai bien si Gérard m'aime absolument et sans arrière-pensée, se
dit madame de Bligny. Je le contraindrai de quitter Paris, ses succès,
ses triomphes, et je le mettrai à l'épreuve du désintéressement.

--Je saurai bien si Angèle veut m'épouser, dit à son tour Gérard, qui ne
se souciait pas d'être pris seulement pour expérience et par vengeance.
Je la suivrai jusqu'au bout du monde.

Et c'est ainsi que, voulant attester la solidité de leur amour, ils
coururent la chance de l'ébranler, et résolurent de quitter Paris pour
aller se promener sur le Rhin. Hélas! il faut se défier des sentiments
qui ont besoin de changer d'air et de climat. Ils usent des moyens
désespérés de la médecine, et sont bien près de leur fin.

L'amour de Gérard et d'Angèle n'était pas au dernier degré, mais il
avait des déchirures dans le poumon, et il était pris de l'inquiétude de
ceux qui se sentent menacés par la mort.

Gérard, nous l'avons dit, était pauvre. Fils naturel d'un père resté
très-inconnu, il vivait avec sa mère, ancienne actrice, autrefois
célèbre, et qui avait changé son glorieux nom de théâtre contre le nom
de Gérard, qui lui semblait, dans ses scrupules maternels, plus pur et
plus digne de son fils.

Madame Gérard n'avait rien gardé de toutes les fortunes que ses caprices
avaient gaspillées. Devenue sage en devenant vieille mère, elle prenait
soin de l'intérieur, ne vivait que pour son fils et qu'en lui. Elle
était fière de ses succès, peut-être encore plus de ceux qu'il obtenait
dans le monde que de ceux qui l'accueillaient en public. L'amour de
madame de Bligny, qu'elle avait deviné et que Gérard avait fini par lui
raconter, lui semblait le plus heureux coup du sort. Aussi, quand elle
vit son fils se préparer à un voyage:

--Va! lui dit-elle en l'embrassant, et reviens millionnaire.

--Oh! ce n'est pas la fortune que j'envie, répondit avec empressement
Gérard, offensé de ce conseil pratique.

--Puisqu'elle est riche, il faut bien passer sur ce défaut-là, répliqua
sa mère, qui savait par expérience que ce défaut est une vertu.

L'artiste fit deux parts de son argent; il en laissa une à sa mère et
emporta l'autre. Il avait fièrement posé les conditions à la baronne, et
avait juré qu'il ne partirait pas, si Angèle ne s'en reposait pas
absolument sur lui pour les dépenses de la route.

Madame de Bligny s'était docilement soumise à cette exigence, dans
laquelle tout d'abord elle vit un noble mouvement, et qu'elle avait
ensuite considérée avec défiance, redoutant un calcul dans cette
affectation. Nous savons aujourd'hui à quel point ils en sont venus. Le
doute est entre eux; ils s'aiment toujours, ou plutôt ils veulent encore
s'aimer. Toutefois, la baronne s'irrite en secret, et par intervalles,
des doléances de Gérard, qui lui semblent des sommations, et Gérard,
dont la bourse s'épuise, trouve qu'on abuse de son désintéressement, et
qu'il n'y aurait que justice à le récompenser.

Ils sont aussi sincères que des créatures humaines peuvent l'être. Ils
ne mentent qu'à leur propre conscience, ce qui n'est presque rien, dans
la confusion des hypocrisies, et la nécessité qui les pousse à se faire
réciproquement des reproches est la dernière illusion d'une tendresse
qui croit vivre, parce qu'elle accuse.

Madame de Bligny avait un grand succès au bal. Tout le monde connaissait
ou soupçonnait son engagement avec Gérard; mais personne n'en paraissait
scandalisé. La décence de ce sentiment, le respect qu'on semblait avoir
pour le monde, suffisaient pour que celui-ci fût indulgent. Il rembourse
avec la monnaie dont on le paye et feint de pardonner à qui feint
d'avoir peur de lui.

Pendant que madame de Bligny, belle et souriante, dansait, valsait et
flairait son bouquet avec ses lèvres, Gérard, adossé à l'angle d'une
porte, se disait tout bas:

--Je n'ai plus que cinquante francs à dépenser pour elle. Que vais-je
faire? Lui demander de m'épouser, parce que je n'ai plus d'argent, c'est
hideux! accepter ses offres, c'est m'avilir. Je n'ai d'autres ressources
que de fuir, de voler ou de travailler. La quitter, c'est le comble de
la lâcheté; donner des concerts, c'est l'humilier. Je suis entre le
crime et une bassesse. Quoi que je fasse, je perds son amour. Plutôt la
mort mille fois! Ah! que nous sommes fous, nous autres artistes, de nous
attacher à ces impitoyables coquettes! Un jour, une heure d'amour, c'est
tout, c'est trop; puis chacun retourne à son devoir. Mais pourquoi me
suis-je habitué à cette pensée qu'elle pouvait être, qu'elle devait être
ma femme? N'est-ce pas elle qui m'a donné cette ambition, qui l'a
entretenue dans mon coeur?... Oui, je me rappelle toutes ses paroles:
serais-je coupable de les lui rappeler?

Et le pauvre Gérard la cherchait des yeux, lui souriait de loin, lui
envoyait un baiser des lèvres, quand la valse la faisait passer devant
lui, puis il reprenait ses douloureuses réflexions.

--Cinquante francs! se disait-il; ce n'est pas même le prix du voyage
pour la fuir. Je suis obligé de vaincre ou de mourir ici.

Et comme il cherchait parmi tous ces valseurs quelqu'un à qui, en
désespoir de cause, il pût s'adresser pour un emprunt, il aperçut un
journaliste parisien en quête d'émotion pour un keepsake dont il
dépensait d'avance le produit.

Gérard l'aborda, renouvela connaissance et présenta sa requête, en
s'excusant sur un retard de la poste.

--Parbleu! mon cher monsieur, dit le journaliste, je vous demande deux
heures de répit. J'ai quelque idée que la chance me sera favorable
aujourd'hui, et je mets d'avance mon gain à votre disposition.

--Vous allez jouer?

--Oh! je suis un observateur consciencieux. J'ai promis une imprécation
contre la fièvre du trente et quarante; je veux m'inoculer le mal, afin
de le mieux juger... Si vous ne craignez pas la contagion, venez avec
moi.

--Volontiers; c'était pour jouer moi-même que je voulais emprunter ces
quelques louis, reprit Gérard, qui se voyait obligé de mentir pour
cacher son embarras, et qui, depuis son arrivée à Bade, tout entier aux
spasmes de son amour, n'avait jamais songé au tapis vert.

Les deux jeunes gens quittèrent la salle de bal et allèrent dans les
salons où la roulette et le trente et quarante tiennent leurs assises.

Gérard eut une émotion profonde en entrant; il sentit un frisson lui
parcourir le dos. Une voix lui disait à l'oreille:

--Ici on laisse tout amour! Vous qui entrez n'en espérez plus!

Il regarda les croupiers impassibles, les joueurs aux sensations
diverses: les uns feignant l'insolence pour intimider le sort; les
autres pâles, muets, agitant leurs mains convulsives dans leur poitrine.
Il se rappela les vers d'Alfred de Musset (car, bien que musicien,
Gérard était instruit et avait de la littérature). Il chercha les _Fils
de la Forêt-Noire_; il en vit quelques-uns.

    Tournant leurs grands chapeaux entre leurs doigts calleux,
    Poser sous les râteaux la sueur d'une année,
    Et là, muets d'horreur, devant la destinée,
    Suivre des yeux leur pain qui courait devant eux.

       *       *       *       *       *

Gérard ne poussa pas l'exclamation du poëte:

    O toi, père immortel dont le fils s'est fait homme!...

Mais il envia plus d'un de ces paysans dont la roulette multipliait
l'enjeu, et il jeta sur la table, avec un serrement de coeur, dissimulé
dans le plus faux sourire qui ait jamais brillé sur des lèvres humaines,
un de ses derniers louis, tiède encore d'un long contact, d'une étreinte
désespérée.




III

Ce que rapporte une politesse bien placée.


Nous n'abuserons pas de la situation dramatique pour peindre les
émotions de la circonstance. Ce qui importe, c'est de savoir que Gérard
dut s'estimer très-heureux en amour, car son malheur au jeu fut complet.
Il eut bientôt perdu ses cinquante francs.

--Vous ne jouez plus? dit le journaliste, qui perdait déjà la valeur du
keepsake, et qui songeait à un second volume.

--Je ne suis pas en veine ce soir, répondit Gérard, dont les jambes
tremblaient, et qui avait peur de s'évanouir.

Il se dégagea de la foule, et, au lieu de rentrer dans la salle de bal,
il sortit et alla s'asseoir sous les arbres de la promenade, se cachant
des groupes qui venaient écouter l'orchestre de la danse; là, il faut
bien l'avouer, notre héros n'eut plus de courage. Le dépit, l'amertume,
le sentiment de sa défaite l'étouffèrent: il pleura.

Les larmes sont une satisfaction que l'on s'accorde à soi-même, et si
l'on doit proclamer heureux tous ceux qui pleurent, ce n'est pas parce
qu'ils sont consolés, mais c'est parce qu'ils se consolent eux-mêmes.
Les pleurs sont une revanche et un certificat d'innocence que l'homme
accablé se décerne. Je suis bien à plaindre, se dit-il, puisque je
pleure! et si je suis à plaindre, c'est que je mérite d'être consolé. De
là, à s'estimer plus que les autres, en raison même de sa douleur, il
n'y a pas loin, et Gérard ne manquait pas à cette loi égoïste. Il en
voulait à Angèle de ce qu'il pleurait pour elle. Il avait des mouvements
haineux d'amour.

--Oh! je la forcerai bien à m'épouser, se disait-il. Il serait par trop
ridicule d'avoir tout quitté pour la suivre, et d'être laissé là parce
que je me suis ruiné pour elle. Mais comment oser lui dire... que je
n'ai plus un sou... pas même de quoi faire l'aumône? Oh! ce jeu, quelle
sottise à moi de lui demander un aide! Après tout, l'amour et la
roulette se devraient plus d'égards. Si j'osais, je mendierais... Je
comprends le vol! Qu'y a-t-il, à cette heure où je souffre, entre une
mauvaise action et moi?... La seule distance que remplirait une
occasion.

Et Gérard, froissé dans ses espérances les plus vives et les plus
douces, se sentant à la discrétion de la femme qu'il aimait, n'ayant
aucun moyen de la contraindre, rougissant de lui devoir quelque chose,
perdant d'un seul coup cette égalité apparente que son indomptable
fierté d'artiste lui avait conquise, Gérard se mordait les poings,
poussait des exclamations étouffées, et s'animait d'une formidable
colère contre lui-même, contre la destinée, contre la baronne.

Après une heure d'épanchement dans la solitude, il se crut plus calme,
et résolut de rentrer. Madame de Bligny avait remarqué son absence; elle
était inquiète et un peu jalouse. Mais quand elle le vit, elle comprit à
sa pâleur qu'il souffrait, et, dans un regard expressif, elle lui
demanda pardon de l'avoir accusé.

--Qu'avez-vous, mon ami? lui dit-elle en allant vers lui.

--Rien... la fraîcheur de la nuit m'a saisi.

--Gérard, vous me cachez quelque chose.

--Moi, que puis-je vous cacher?

--Je ne sais, une mauvaise nouvelle, un duel.

--Un duel! reprit Gérard avec un peu d'ironie, oh! ce n'est pas le duel
que vous supposez, madame, je me suis battu contre votre amour, et j'ai
été vaincu.

--Vous êtes fou, mon ami! dit la Parisienne avec une compassion
railleuse.

--C'est possible.

--Ah! je devine! s'écria Angèle, qui reconnut la vérité à certaine
flétrissure des mains, à ce petit désordre des manchettes que causent
toujours le maniement de l'argent et l'action du jeu. Vous avez joué,
et...

--Et j'ai perdu, c'est exact; mais excusez-moi, mon amie, cette perte
est insignifiante. Pourtant la persistance du sort m'a irrité. Je suis
un mauvais joueur, je n'aime pas perdre. Voilà le motif de ma pâleur et
de mon émotion.

--Je crois que vous me cachez quelque chose, dit Angèle en lui serrant
les mains, et vous avez tort. Si quelque dette...

--Je ne dois rien... Ne parlons plus de cela, et dansons, si vous
voulez.

--Non, je me sens fatiguée; je veux rentrer.

--Permettez que je vous reconduise.

Madame de Bligny était rêveuse. Cette douleur de Gérard lui semblait
facile à interpréter; elle ne doutait pas qu'il n'y eût une question
d'argent au fond de ce désespoir. L'épreuve touchait à son terme.
Décidément l'artiste avait triomphé. Son orgueil qui n'avait jamais
fléchi, son amour qui avait eu recours à toutes les luttes plutôt que
d'accepter un bienfait, tout attestait le désintéressement de la
passion.

--Gérard, lui dit-elle avec une sorte de gravité, laissez-moi vous dire
que je vous aime plus que jamais. J'ai été cruelle envers vous
peut-être; mais c'était pour mieux vous prouver mon estime. Venez me
chercher demain matin. Nous aurons une longue conversation ensemble;
nous avons tout notre bonheur à assurer.

Gérard ne put que répondre:

--A demain!

Il mit sur le front d'Angèle un respectueux baiser, et il la quitta
brusquement.

--Elle m'a pris en pitié, se disait-il, j'ai lu dans ses yeux la
compassion. Demain elle va m'offrir sa fortune avec sa main: c'est là
mon rêve! Et pourtant je voudrais que cette offre ne vînt pas si
justement à l'heure où j'en ai besoin; elle saura plus tard que je
n'étais plus en mesure de refuser. L'humiliation pour moi sera complète.

Les scrupules de Gérard devenaient absurdes, et sa délicatesse était
surtout de l'orgueil. Mais de toutes les tâches, la plus difficile pour
l'homme est celle d'accepter simplement son bonheur. Il perd un temps
précieux à minauder avec lui, et il a parfois des accès de fierté
chevaleresques et pervers, dans lesquels il prétend mériter les
bienfaits qui lui tombent du ciel. Gérard traversait une de ces crises
folles. Il n'avait qu'à passer cette nuit-là dans l'enchantement, dans
l'espérance; il aima mieux la consumer dans des enquêtes pénibles sur
sa situation, sur la dépendance que sa pauvreté allait lui imposer.

Après avoir dit adieu à madame de Bligny, il revint à la Maison de
conversation. Le bal n'était pas fini; on dansait et on jouait encore.
L'artiste n'osa pas rentrer, mais il regarda les fenêtres du salon de la
roulette, comme si l'une d'elles dût s'ouvrir, et comme si quelque
joueur privilégié dût lui jeter de là tout une fortune, dont il avait
grand besoin, pensait-il.

Personne n'ouvrit de fenêtre; il ne tomba aucune aumône, et Gérard, fort
ému par avance de l'entretien qu'il devait avoir le lendemain, rentrait
chez lui en baissant la tête, quand il remarqua, au détour d'une rue,
une ombre masculine attachée à ses pas avec une persistance singulière.
Nous ne commettrons pas la mauvaise plaisanterie d'affirmer que Gérard,
ce soir-là, ne redoutait pas les voleurs. Il se retourna brusquement,
vint droit à son ombre, et lui frappant sur l'épaule:

--Que me voulez-vous? lui demanda-t-il résolûment.

--Rien, si vous n'êtes pas celui que je cherche, répondit l'ombre avec
un fort accent germanique; ce qui prouvait par surcroît, après le
témoignage sensible du contact, que cette ombre n'était pas celle de
l'artiste lui-même.

--Et, qui faut-il être pour vous satisfaire?

--Un jeune homme de bonne tournure qui se promenait tantôt dans les
ruines du vieux château, en compagnie d'une charmante dame.

--Et si j'étais ce jeune homme? demanda Gérard.

--En ce cas, monsieur, j'affirmerais que je ne me suis pas trompé en
croyant vous reconnaître, et je vous prierais de venir parler en toute
hâte à mon maître, qui désire vivement vous entretenir.

--Quel est ton maître?

--Le baron Walter, un vieillard bien malade, que vous avez rencontré
dans les ruines.

--Quoi! ce bonhomme un peu fou!

--Je ne sais pas si mon maître est fou, reprit gravement Fritz; mais je
sais qu'il veut vous voir et qu'il m'a chargé de vous amener à lui en
toute hâte.

--Mais je ne le connais pas du tout, dit Gérard d'assez mauvaise humeur,
et comme je ne suis ni notaire, ni médecin, je n'ai rien à faire au lit
d'un moribond.

Fritz garda le silence, il attendait un refus plus formel.

--A moins que ce ne soit pour me nommer son héritier, continua
l'artiste, qui mêlait ses préoccupations d'argent à cet incident
bizarre, et qui riait à moitié; auquel cas, mon cher, je te suivrais
avec empressement.

--C'est peut-être pour cela, en effet, répliqua Fritz, qui s'inclina et
qui passa devant, comme pour indiquer la route.

--Au surplus, la nuit est bonne pour les aventures, continua Gérard, je
ne dormirai pas; allons visiter les mourants, c'est une oeuvre
méritoire.

A quelques pas de là, Gérard s'arrêta tout à coup.

--Es-tu bien sûr, demanda-t-il à Fritz, que ton maître soit un
vieillard?

L'Allemand ne parut pas comprendre le sens de cette interrogation.

--Il me le semble, balbutia-t-il.

--C'est que si, par hasard, tu me menais à quelque jeune ou respectable
dame, reprit l'artiste avec fatuité, je l'avoue, mon cher, que par égard
pour ta maîtresse, il vaudrait mieux me laisser en route.

Fritz sourit et répondit avec dignité:

--Je suis père de famille, monsieur, et mon maître n'est pas une femme.

--Que peut-il me vouloir? se demanda Gérard, qui continua son chemin.

Le baron Walter occupait un appartement, meublé très-confortablement, à
l'hôtel d'Angleterre. Gérard fut introduit dans un salon, où on le
laissa seul pendant quelques minutes; puis, Fritz, qui avait été
prévenir le malade, revint chercher notre héros, qu'il conduisit à la
chambre du baron.

Gérard se laissait aller aux chances de cette aventure avec
l'enthousiasme ironique d'un homme qui vient d'être profondément atteint
et qui méprise le surcroît des petites misères humaines. La curiosité
qui naissait en lui s'aiguisait en sarcasmes.

--Parbleu! se disait-il, je veux savoir quelle sotte mésaventure la
chance qui m'a trahi au jeu me réserve encore!

Le vieillard essaya de se soulever sur son séant quand il le vit entrer;
mais ses efforts furent vains, sa tête retomba sur l'oreiller.

Fritz s'approcha pour l'aider.

--Non, merci, murmura le baron, je n'ai pas besoin de toi, nous avons à
causer, laisse-nous.

Fritz avança un fauteuil pour Gérard au pied du lit, ranima le feu dans
le foyer, jeta un coup d'oeil aux diverses potions ordonnées par le
médecin et se retira.

--Monsieur, dit le mourant, en s'interrompant presque à chaque syllabe,
je vous remercie d'être venu; vous m'enlevez une grande inquiétude de
l'esprit; et si, comme je l'espère, vous voulez bien accepter la tâche
que je prends la liberté de vous confier, je mourrai sans remords.

--Mais, monsieur, interrompit Gérard, vous ne me connaissez pas!

--Si, je vous connais bien, dit le moribond, en essayant de sourire et
en secouant la tête, vous êtes la jeunesse, l'amour, l'illusion, par
conséquent la candeur, la bonne foi, l'honneur. Oh! je vous connais
bien!

--Mais tout cela n'est pas sur mon passe-port, dit Gérard. Avant de
recevoir des confidences qui sont peut-être le résultat d'une prévention
trop favorable, et par cela même dangereuse, j'ai besoin, monsieur le
baron, de vous dire qui je suis: Je me nomme Gérard, je suis musicien;
je ne vous assurerai pas que j'ai du talent, mais j'ai l'honneur d'avoir
quelques ennemis qui travaillent à ma réputation.

--Artiste et amoureux! vous êtes complet, mon ami, dit le malade, et
cette belle dame...

--Sera ma femme dans quelques jours, monsieur le baron, dit Gérard avec
fierté.

--Oh! le beau rêve! Tâchez, mon ami, de ne pas vous éveiller, je ne
pouvais choisir mieux, et je vous ai bien deviné! Moi, je suis le baron
Walter, un vieil Allemand sentimental qui va faire bientôt son dernier
voyage dans le bleu! J'ai aimé l'art et les artistes; j'ai aimé tout ce
qui est aimable; maintenant il me faut aimer la mort. Après une
existence assez orageuse, pendant laquelle j'essuyai bien des tempêtes,
sans faire beaucoup de naufrages; je vais quitter la terre, en laissant
une dette à payer... Oh! cette dette-là est sacrée. Je l'ai oubliée
longtemps, mais le malheur m'a frappé et m'a averti. J'avais un fils
légitime que j'aimais ardemment... Je l'aimais trop: c'était le
témoignage d'une union heureuse et courte. Il y a quelques mois on
m'apporta le cadavre de mon enfant blessé mortellement dans un duel...
Je ne vous dirai pas combien je pleurai... mais je vous dirai que je
meurs de sa mort. Après quelque temps d'un désespoir que la pensée d'une
réunion prochaine finit par adoucir, comme j'allais prendre des
dispositions pour distribuer ma fortune entre les diverses sociétés
chorales de mon pays, je me demandai si je n'avais personne à frustrer,
et si j'avais bien réellement le droit de disposer ainsi de mon bien.
Cette question fut salutaire. Je me souvins alors que, parmi les orages
d'une existence dont la passion était la boussole, j'avais abandonné, il
y a quelque trente ans, une charmante femme, parce qu'elle m'attribuait
avec obstination la paternité d'un enfant, dont je ne consentais pas à
m'avouer le père. Un scrupule contraire à celui que j'avais ressenti
autrefois me saisit. J'aimai cet enfant entrevu et repoussé, j'eus une
vision de cette jeune mère si belle... Et puis c'était un péché de
jeunesse que j'allais revoir... et j'ai eu une jeunesse dont les cendres
sont encore chaudes. Je résolus de me mettre à la recherche de cet
enfant et de lui léguer mon bien. Un de mes amis, auquel je donnai des
instructions et qui avait plus de santé que moi, s'est mis en campagne.
Il m'a écrit qu'il était en bonne voie, qu'il espérait m'amener mon fils
dans quelques jours... Par malheur, je ne serai plus là, monsieur, quand
cet héritier viendra frapper à la porte du père prodigue... Je sens que
je meurs. Cette promenade de tantôt m'a achevé. J'ai voulu aspirer la
vie. C'est une boisson désormais trop forte; elle m'a enivré, elle m'a
tué. J'ai besoin de quelqu'un à qui je puisse confier mes dernières
volontés. J'ai horreur des gens de loi, je ne les aime qu'en costume et
dans des cortéges de féeries. Comme je cherchais dans mon esprit à qui
je pourrais m'adresser, votre pensée m'est venue. Les amoureux, tant
qu'ils aiment, ont toutes les vertus; ils sont chevaleresques et
dévoués: un artiste surtout a des fiertés et des tendresses qui le
rendent incapable d'une félonie... Monsieur, je vous le demande avec
l'ardeur et l'insistance d'un mourant, voulez-vous accepter un dépôt? Si
je meurs cette nuit ou demain, vous entrerez en possession de tous mes
papiers, de tous mes effets; j'ai ma fortune là, réalisée dans ce
portefeuille, prenez-la pour la remettre à mon fils. Il viendra, amené
par mon ami Rosenheim; dites-lui que je le prie de me pardonner, et
tâchez d'en faire votre ami.

Gérard s'était levé pâle et ému.

--Monsieur, dit-il, ce que vous me demandez là est impossible, je n'ai
ni la liberté ni le temps d'accepter ce fidéicommis.

--Oh! vous serez libre demain soir, peut-être, ou dans deux jours.
Rosenheim ne peut tarder; il devrait être ici, j'étais venu au-devant de
lui jusqu'à Bade; mais je ne peux aller plus loin.

--Pourquoi ne pas confier ce dépôt à votre valet, à ce Fritz, qui me
paraît dévoué?

--Fritz m'est dévoué, mais... je ne veux pas le tenter.

Gérard voulait s'écrier:

--Pourquoi me tentez-vous, moi?

Une secrète pudeur retint ce cri; il se borna à dire:

--Attendre un jour ou deux n'est pas une si longue tentation.

--D'ailleurs, reprit le vieillard, j'ai mon idée, et la voici:

--Il se peut que Rosenheim, malgré ses espérances, revienne seul, que
mon fils soit mort ou introuvable; dans ce cas, je veux que ma fortune
serve à des gens dignes du bonheur. Vous la garderez, monsieur, vous en
distrairez une part que j'ai indiquée pour mon ami Rosenheim; une
seconde part pour Fritz, qui retournera dans son pays, et une troisième
part, destinée aux sociétés chorales. Je veux que tous les ans on donne,
en mémoire de moi, un petit concert dont l'écho me viendra sans doute à
travers la tombe.

--Monsieur, dit Gérard, qui faisait de grands efforts pour dissimuler un
tremblement dans la voix, je ne puis accepter, moi, inconnu, des chances
pareilles... ma conscience...

--Quoi! votre conscience vous interdit de me rendre service? de me
permettre un peu de repos à mes dernières heures... de me donner l'appui
de votre probité... Allons, monsieur, n'ayez pas d'orgueil, c'est une
bonne action que je vous offre, cédez à la tentation, je suis convaincu
que celle que vous aimez vous conseillerait d'accepter.

--Soit! alors j'accepte, monsieur, dit Gérard, qui se sentait le front
humide. Mais, permettez-moi de vous donner ma parole d'honneur que je
remettrai fidèlement ce dépôt.

--A quoi bon jurer? interrompit le vieillard; si je ne me suis pas
trompé, le serment est inutile; si vous devez me trahir, que vous
importerait un parjure? Puisque vous le voulez, donnez-moi votre main;
voici la mienne; Dieu nous voit et scelle entre nous un contrat dont il
est le seul témoin et le seul juge. Maintenant, mon ami, prenez dans ce
secrétaire-là ces deux portefeuilles, et causons.

Gérard obéit; mais, sans qu'il pût dire pourquoi, il était pâle, il
tremblait, et il acceptait cette bonne action comme s'il se fût disposé
à commettre un crime.




IV

Où l'on donne une excellente méthode pour devenir un coquin.


Le baron Walter mourut dans la nuit. Il avait remis à Gérard les titres
de tous ses biens, et il avait dit à Fritz:

--Monsieur est le maître ici; obéis-lui comme tu m'obéirais, il saura
récompenser ton zèle.

Fritz s'inclina sans étonnement. Le baron l'avait habitué aux surprises.
Quand le vieillard fut mort, Gérard, debout au pied de son lit, le
regarda longtemps. On eût dit qu'il interrogeait ce cadavre, voulant
savoir si l'âme ne se cachait point quelque part pour le guetter et pour
reparaître en l'accusant, s'il ne suivait pas les instructions reçues.

Il était grand jour. Les oiseaux chantaient dans les arbres. Ils
savaient la mort d'un Allemand mélomane, et ils voulaient l'honorer par
un petit oratorio. Gérard, brisé d'émotion, de fatigue, plus pâle que le
drap blanc sur lequel reposait le vieux baron, songea à aller se
reposer.

--Veille bien auprès de ton maître, dit-il à Fritz; je reviendrai pour
ordonner le service funèbre. S'il arrivait d'Allemagne, d'Italie,
d'Espagne, de France, ou de je ne sais où, un ami de ton maître qui
s'appelle Rosenheim, avec un jeune homme, fais-moi prévenir.

Gérard rentra chez lui; mais il ne put dormir. Il avait la fièvre.
D'ailleurs, il lui restait beaucoup de choses à faire dans la journée
même. Son rôle de fidéicommissaire l'obligeait à des soins envers le
défunt; et puis Angèle l'attendait. Angèle! Pourquoi la pensée de la
baronne de Bligny venait-elle se présenter comme un danger, comme une
menace, depuis sa visite au baron de Walter? Il redoutait maintenant de
revoir celle qu'il aimait et qui lui avait paru dans de si tendres
dispositions à son égard. Il eût été ravi d'apprendre qu'elle était
devenue invisible pour quelques jours seulement. C'est qu'au fond de
lui, en dépit de lui, malgré tous les raisonnements, tous les efforts de
son coeur, une voix terrible, inexorable, retentissante, une voix
métallique, la voix des écus de l'Allemand lui chantait, lui criait:

Si M. Rosenheim revient seul, ou ne revient pas, tu hérites.

Il était, au premier abord, invraisemblable que M. Rosenheim ne revînt
pas. Mais il était possible qu'il revînt seul; et alors Gérard se
trouvait à la tête d'un bon gros million; il devenait aussi riche que la
baronne, son égal, il pouvait l'épouser. Si, au contraire, l'héritier
inconnu se présentait, il ne restait au pauvre artiste que l'âcreté
d'une convoitise inutile, que l'amertume d'une terrible déconvenue.

Cette tentation, qui arrivait à l'heure la plus critique de son
existence, le jetait dans de grandes perplexités. Fallait-il avouer tout
à la baronne, l'associer à ses espérances, se ménager près d'elle des
consolations, en cas de désappointement? Fallait-il lui dire: Attendez
deux jours avant de m'accorder votre main! dans deux jours, je pourrai
devenir votre mari sans que vous me fassiez l'aumône? Ou plutôt ne
valait-il pas mieux accepter dès maintenant, enchaîner Angèle par sa
promesse, et lui ménager la surprise d'un million comme une récompense?

Quand il descendait au fond de ses perplexités, Gérard se trouvait en
présence de ces deux questions. Fallait-il confier à la baronne ses
chances de fortune? Et quelle était la valeur réelle de ces chances? Ce
dernier point, le plus sérieux, dominait et réglait tous les autres. Si
les chances étaient nulles ou de peu de poids, il devenait inutile de
les confier. Gérard, dans l'entretien suprême de la nuit, n'avait eu,
relativement à la mission de l'ami Rosenheim, que de vagues confidences.
Le baron Walter n'avait pu ou n'avait rien voulu lui dire de précis.

L'héritier allait-il venir? Les recherches seraient-elles infructueuses?

Il parut tout simple, en dehors de toute chicane de sa conscience, à
Gérard, de souhaiter que l'ami Rosenheim ne rencontrât personne. Il fit
des voeux insensés pour que cet enfant, peut-être abandonné, peut-être
délaissé parmi les enfants trouvés, fût introuvable. Puis, quand il
avait honte de cette ardeur, il revêtait hypocritement sa convoitise de
prétextes plausibles. Il se disait que, chargé de la volonté expresse du
baron, il avait besoin d'apporter un soin extrême, des scrupules
rigoureux dans la remise de sa fortune. Il faudrait qu'on lui prouvât
jusqu'à l'évidence, jusqu'à la démonstration la plus éblouissante, le
lien du sang. Car, enfin, ce bon ami Rosenheim pouvait être un coquin,
un intrigant, d'accord avec le premier venu, et il ne souffrirait pas,
lui, Gérard, qu'on le frustrât d'un si bel héritage, ou plutôt qu'on
manquât ainsi à la mémoire du baron, etc., etc.

Sur cette pente, et toujours poussé par la rage de la justice, Gérard en
vint à ne plus admettre que comme une hypothèse invraisemblable
l'arrivée de l'héritier et de l'ami Rosenheim. Il se trouvait si digne
lui-même et investi si bien à propos de cette énorme fortune, que son
imagination inventait tous les prétextes pour n'avoir pas à la rendre.

Cependant il fallait aller chez la baronne, qui l'attendait et qui avait
promis de se prononcer.

Angèle attribua l'étrange pâleur et l'éclat des yeux de son ami à
l'animation, peut-être à la fatigue du jeu. Mais elle ne parut ni
alarmée, ni choquée; au contraire, elle sourit, et lui tendant les deux
mains:

--A quelle église nous marierons-nous, Gérard?

Une larme parut dans les yeux du musicien.

--Angèle! Angèle! s'écria-t-il, vous êtes trop bonne pour moi. Avez-vous
réfléchi à la détermination que vous prenez?

--Oui, et à moins que vous ne me refusiez, je persiste.

--Mais, voyez quelle disproportion de rang, de fortune!

--Gérard, si vous me poussez à bout, je vais me ruiner d'un coup, et me
faire si pauvre que vous serez obligé de me faire l'aumône.

--Gardez-vous-en bien, Angèle! Laissez-moi plutôt devenir riche!

--Combien de temps vous faut-il pour cela? demanda la baronne en
souriant, mais réellement froissée de l'insistance avec laquelle Gérard
parlait fortune, quand elle parlait mariage.

--Je ne vous demande qu'un jour ou deux.

--Vous êtes fou, mon ami; je ne veux pas que vous retourniez au tapis
vert.

--Il ne s'agit pas du jeu...

--Quoi! fabriqueriez-vous de la fausse monnaie? ou bien feriez-vous
partie d'une bande de voleurs?

--Angèle, reprit Gérard, je suis fier, et je me sens pénétré d'une
reconnaissance infinie quand je songe à votre amour. Cette main que vous
m'offrez, c'est mon ambition, c'est ma gloire. Mais excusez des
scrupules de délicatesse, ridicules et insensés. Il se passe dans ma vie
quelque chose d'étrange. Une fortune m'est promise. Permettez-moi
quelques jours d'attente. Si je deviens riche, j'accourrai déposer cette
fortune à vos pieds. Si la fatalité veut que je reste pauvre, je serai
vaincu et je viendrai vous demander pardon d'avoir eu un peu d'orgueil.
Mais, au nom même de cet orgueil dont l'agonie commence et qui sera mort
peut-être dans deux jours, accordez-moi un délai.

--Eh! mon cher, dit la baronne un peu piquée, prenez votre temps! je
n'allais vite que pour vous!

--Soupçonnerait-elle ma détresse présente? se demanda Gérard. Dans ce
cas, plus que jamais, je tiendrais à l'arrivée de M. Rosenheim.

--Angèle, reprit-il, j'ai votre amour: c'est le seul bien que je ne
pourrais attendre patiemment. Ce qui me manque maintenant, ce n'est plus
que votre fortune; je puis, je veux attendre cet accessoire.

--En vérité, pensa Angèle, il est incorrigible, il tient trop à
m'humilier avec mon argent.

--Vous vous rappellerez, Gérard, que je n'ai plus de consentement à vous
donner; je serai votre femme quand il vous plaira de m'accorder cet
honneur.

--Ah! si je pouvais hâter les événements!

--Seulement, mon ami, ajouta la fine Parisienne avec un peu d'ironie,
prenez garde de devenir trop riche. Ce serait moi qui rougirais à mon
tour et qui n'oserais pas me marier.

--Raillez-moi, moquez-vous de moi, Angèle; un jour, vous saurez ce que
j'ai souffert et vous m'estimerez plus.

--Vous tenez trop à l'estime, mon ami, et pas assez à l'amour.

--L'un ne vit pas sans l'autre.

--Vous êtes fou, dit la baronne en haussant les épaules et avec un rire
un peu forcé.

Gérard eut peur; il se demanda s'il ne lâchait pas la proie pour
l'ombre; si la vanité de se présenter avec un million, qui était
d'ailleurs fort hypothétique, ne le poussait pas à froisser, à blesser
un coeur aimant et à ajourner une dot considérable. Le million de madame
de Bligny était là; il brillait dans ses yeux, il rayonnait sur sa main.
Gérard n'avait qu'à s'incliner pour le prendre; un mot, un baiser, un
regard et tout était dit.

La tentation était grande; mais la fatuité et l'orgueil murmurèrent de
leur côté:

--Tu lui diras tout dans trois jours. Si tu restes pauvre, elle
t'adorera pour tes scrupules; si tu deviens riche, elle trouvera ta
surprise de fort bon goût. D'ailleurs elle cède peut-être à un accès de
pitié. Elle a soupçonné tes pertes au jeu. Montre-lui que tu es
supérieur à cet échec, et qu'elle ne soit pas ta femme par charité. Aie
la coquetterie de la pauvreté; prends tes précautions pour n'être jamais
humilié.

Gérard se croyait bien sage, en raisonnant ainsi, le pauvre fou! Il ne
raconta pas à Angèle tous les incidents de la dernière partie de la nuit
précédente; mais il parla de la mort du baron, de la confiance
singulière que le vieil Allemand avait eue en lui, des devoirs que cette
confiance lui imposait envers la mémoire du défunt, et de la possibilité
d'un testament qui lui ferait des avantages.

Mais de ce malencontreux Rosenheim, et du plus malencontreux héritier,
il ne dit mot. Je ne sais quelle force secrète paralysa sa langue toutes
les fois qu'il fut tenté d'entrer dans ces détails. La baronne, encore
une fois, fut choquée de le voir suspendre son mariage jusqu'à
l'ouverture prétendue du testament. Elle lui dit assez froidement qu'il
n'avait pas à se distraire de ses fonctions d'ordonnateur des pompes
funèbres pour l'accompagner dans sa promenade, et elle le quitta, afin
d'aller bouder seule, et en grande toilette, dans l'allée de
Lichtenthal.

--Est-ce que je serais un imbécile? se demanda pour la seconde fois
notre musicien. Ne risqué-je pas tout mon bonheur en prenant trop de
précautions pour l'amour?

Mais cette réflexion, ce remords, au lieu de faire courir Gérard sur les
pas de madame de Bligny, le cloua davantage à la place où il méditait,
profondément absorbé dans ses calculs; s'attachant d'autant plus
étroitement à l'idée d'hériter du baron, que cette espérance de fortune
s'était jetée au travers de ses rêves et avait dérangé les plans de sa
petite comédie d'amoureux; il devenait impatient de savoir à quoi s'en
tenir.

Dix fois dans la journée il alla à l'hôtel d'Angleterre demander si
quelque voyageur n'était pas arrivé. Il faisait des suppositions sur la
figure probable de M. Rosenheim, et dans chaque physionomie inconnue il
croyait le reconnaître.

--Jusqu'à quand me faudra-t-il l'attendre? se demandait-il, car enfin,
il peut se faire que M. Rosenheim ne revienne pas: un accident, une mort
subite peut interrompre son voyage. Le baron ne m'a pas dit l'âge de son
ami; mais pour qu'il y eût entre eux une si grande intimité, une
confiance si absolue, il fallait nécessairement qu'ils fussent
contemporains. Or, voyager à cet âge-là, c'est imprudent. Du moins, je
ne serai pas chargé d'enterrer M. Rosenheim. Mais encore, faut-il que je
sache s'il est mort.

Et Gérard revenait sur ses pas, questionnait Fritz.

Fritz ne savait rien. M. Rosenheim lui était peu connu. Il n'était entré
lui-même que depuis quelques années au service du baron. Il avait
entendu vaguement parler du voyage, mais il ne pouvait pas dire si
c'était pour l'Italie, l'Espagne, l'Angleterre, la France ou l'Amérique
que M. Rosenheim était parti. Le baron avait brûlé ses lettres. Cet
original avait pris une sorte de plaisir à remettre tout le dénoûment
posthume de son existence aux mains de Gérard, sans indications, sans
notes, sans une seule trace qui pût venir en aide à la bonne foi de son
exécuteur testamentaire.

Toute la journée fut un tressaillement perpétuel. Gérard allait, venait,
passait dans l'allée de Lichtenthal, saluait Angèle, lui parlait
précipitamment de son amour, de son bonheur, puis la quittait
brusquement pour courir au-devant d'un vieillard qu'il croyait être
Rosenheim, ou d'un jeune homme qui lui paraissait ressembler vaguement,
c'est-à-dire filialement au baron Walter. Ce fut une anxiété croissante
qui menaçait d'atteindre au supplice.

Pour surcroît de douleur, Gérard, dont les rêveries avaient
ordinairement une pente musicale, ne pouvait plus songer qu'à son
fantastique million. Il l'entendait carillonner à ses oreilles. Les
pièces d'or ou d'argent grimpaient dans sa tête, comme des notes, à des
échelles de gammes. Il ne pouvait s'empêcher de calculer ce que cette
énorme fortune, ajoutée à celle de la baronne, lui assurerait de beaux
revenus. Soyons juste toutefois, l'artiste ne se laissait jamais
étourdir par ce cauchemar; c'était pour procéder plus facilement à des
chefs-d'oeuvre qu'il calculait, et Angèle brillait toujours, au milieu
de ces splendeurs rêvées, comme la reine, comme la raison de tout ce
luxe.

La journée finit. Tous les courriers étaient arrivés. Aucun Rosenheim
n'avait paru. Il sembla à Gérard qu'on lui enlevait un fardeau d'un
million de la poitrine. Il respira, le sang circula plus librement, et
ce fut alors qu'il s'aperçut qu'il avait remué, en imagination, des tas
d'or, sans avoir un sou dans sa poche. Il alla à l'hôtel. Fritz,
préparait les malles, tout en veillant avec décence sur la dépouille du
vieux baron. Le fidèle valet devait partir le lendemain, après la
cérémonie. Il osa réclamer sa part; mais avec tant d'ingénuité qu'on ne
pouvait s'en fâcher.

--C'est juste, dit Gérard, en soupirant, tu n'attends personne, toi!

Fritz s'inclina.

--Pourquoi ne restes-tu pas avec moi? Je te prendrais à mon service.

Fritz avoua qu'il avait, là-bas, à quelques lieues de la forêt Noire,
une cousine aux joues roses, aux mains potelées, aux yeux de myosotis,
qui l'attendait. Il avait désormais une dot et de quoi manger de la
choucroûte.

Gérard ne fit aucune objection. D'ailleurs Fritz était un témoin. Et,
sans savoir pourquoi, il aimait à se retrouver seul pour penser à son
million, pour le contempler des yeux de la foi, et l'embrasser des
lèvres de l'espérance. Sa fortune tout entière, en effet, gonflait deux
gros portefeuilles. L'emprunt que leur fit Gérard pour acquitter le legs
convenu envers Fritz diminua à peine leur embonpoint.

Ne sachant comment échapper aux idées singulières dont il se sentait
obsédé, mordu par des désirs dont il avait honte, Gérard prit une
résolution vraiment héroïque, mais qui prouvait, par son caractère même,
le chemin que la gangrène de l'or avait fait en lui.

--Je passerai la nuit, se dit-il, seul, face à face avec le mort. Je
veux que cette veillée austère me purifie et me débarrasse de mes
agitations indignes.

En conséquence, Fritz alla dormir, en rêvant à sa cousine, et aux choux
gigantesques que sa nouvelle position lui permettait de convoiter, et
Gérard s'installa devant le visage bleu et grimaçant du baron Walter.

Mais cette faction courageuse devant la mort, après avoir, pendant la
première heure, refroidi, glacé, contrarié les idées profanes de Gérard,
finit, au contraire, par les alimenter: le besoin instinctif de se
soustraire à cette contemplation, qui ne pouvait être pour son coeur la
source d'émotions pieuses, le poussa dans des divagations de toutes
sortes.

Il pensa plus que jamais à ses millions; et quand l'aurore fit glisser
ses premiers rayons sur le front du musicien, aussi blême que le front
du mort, voici à quelles pensées, presque criminelles, Gérard en était
arrivé.

--Je suis maître absolu de cette fortune. Il dépend de moi seul que
l'héritier hérite ou n'hérite pas. S'il arrive bientôt, je le soumettrai
à une enquête sévère, et il faudra qu'il justifie bien de sa parenté
pour que je me dessaisisse. D'ailleurs, je ne puis pas l'attendre
indéfiniment. Si le baron Walter m'avait rencontré avant d'expédier son
ami Rosenheim, il est probable qu'il n'eût pas songé à ce fils inconnu.
Cette fortune m'est bien réellement destinée. Je ne m'en laisserai
certainement pas dépouiller par le premier venu. Je déposerai ici en
main sûre la part de M. Rosenheim; puis, je m'en irai. Angèle, qui ne
comprend rien à mon retard, à mon hésitation, s'impatiente; je ne puis
pas compromettre indéfiniment mon bonheur pour des gens que je ne
connais pas, dont je n'ai pas de nouvelles, qui sont peut-être morts,
etc., etc.

Bref, Gérard était presque convaincu qu'il pouvait toucher au million.
Il ne pensait plus à l'arrivée de M. Rosenheim que comme à une injustice
effroyable du sort, qu'il lui était permis, dans une certaine mesure,
de conjurer.

Les obsèques du baron Walter furent dignes de la reconnaissance de
Gérard. Celui-ci fit bien les choses, et tout le monde le loua
hautement. On ne savait pas que le défunt payait et avait réglé ces
détails avec lui. Le bruit se répandit bientôt dans Bade que le musicien
français héritait. Fritz, qui réglait les dépenses, au nom de l'artiste,
et qui l'avait vu toucher au portefeuille, raconta l'étrange caprice du
baron. On causa de cette bizarre aventure. Personne ne parla des
cohéritiers attendus; car personne ne connaissait ce revers cuisant de
l'éclatante médaille.

Quand Gérard en grand deuil revint de l'enterrement, il remarqua qu'on
le saluait avec déférence. Le journaliste au keepsake vint lui serrer la
main.

--Bravo! mon cher, lui dit-il, je vous fais mon compliment. Ce vieux
bonhomme si sec avait du bon. Vous gagnez plus avec les osselets qu'avec
la roulette.

Les dames s'informèrent du héros du million. Elles le trouvèrent
adorable, et Angèle qui apprit par la rumeur publique ce prodigieux
événement envoya chercher Gérard en toute hâte, comme si elle avait eu
peur qu'on le lui enlevât.

Gérard secoua de ses bottes la terre blanchâtre du cimetière, et
s'empressa d'accourir, après avoir demandé encore une fois d'une voix
tremblante si aucun étranger n'était arrivé. On lui répondit que non.

--Parbleu! se dit-il en route, si c'était une ironie! un piège, une
malice de ce baron! Si ce Rosenheim n'existait pas! Fritz était bien
vague sur ce point, quand je l'ai interrogé. Je lui en reparlerai ce
soir.

Et, bien qu'il sût que le soir même Fritz ne devait plus être à Bade,
puisqu'il avait reçu ses adieux, il se dit:

--C'est cela! j'interrogerai Fritz ce soir même!

En attendant, il alla répondre aux questions d'Angèle.




V

Ce que coûtent une chaumière et un coeur.


La baronne de Bligny avait appris les fastueuses proportions de
l'héritage attribué à Gérard au moment même où le dépit qu'elle
ressentait de l'étrange conduite de son compagnon de voyage lui
conseillait presque une rupture. Elle était humiliée de ses hésitations,
et trouvait que la mésalliance perdait de son charme vengeur si Gérard
délibérait ainsi.

Son amour, composé de tous les éléments en discorde, n'avait pas les
vertus évangéliques qui font tout souffrir, parce qu'on est disposé à
tout pardonner.

--Je veux savoir, se dit-elle, si la prospérité le changera. Voilà une
merveilleuse occasion d'éprouver son amour. Sa fierté excessive m'était
suspecte; il n'a plus maintenant à faire le dédaigneux, ni à essayer le
rôle de généreux; nous sommes égaux.

Et elle l'attendit avec son plus séduisant sourire, le coeur agité d'une
émotion véritable, se préparant à lire son sort dans les premiers
regards de Gérard.

Mais Gérard, pour des raisons que nous connaissons, n'avait pas le
regard intelligible. Il sentait la rougeur et la pâleur se succéder sur
son front, il écoutait avec des distractions perpétuelles, et répondait,
au milieu d'une sorte de cliquetis intérieur qui l'assourdissait:

--Eh bien! mon ami, lui dit la baronne avec une grâce enchanteresse, il
paraît que décidément nous n'aurons pas une chaumière, et que nous
pouvons prétendre au palais d'une fée.

--Quoi! on vous a dit déjà?... balbutia Gérard.

--Oui, monsieur, j'ai appris par tout le monde ce que vous n'auriez pas
dû me cacher; mais il paraît que monsieur hérite pour lui seul. Oh! le
vilain avare!

--J'hérite! mais cela n'est pas encore sûr!

--Comment? est-ce que vous n'êtes pas investi? Est-ce qu'il y aurait des
collatéraux? des cousines, peut-être, comme moi j'avais des cousins? Oh!
je vous plaindrais alors!

--Non! non! je suis bien maître absolu, se hâta de reprendre Gérard, qui
n'eût jamais consenti à parler de Rosenheim.

--Comme vous dites cela avec tristesse, mon ami! Il semble que ce bon
vieillard qui voulait se faire bénir par nous, a, de son côté, porté
bonheur à notre amour. Vos scrupules, vos fiertés n'ont plus de
prétextes. Allons, riche vertueux, ayez le courage de votre fortune, et
résignez-vous à m'apporter une grosse dot, si vous consentez toujours à
m'épouser.

--Ah! Angèle, pourquoi raillez-vous? Je suis bien malheureux!

Et des larmes s'échappèrent des yeux de Gérard; c'était le dernier
effort de sa probité qui râlait.

--Vous malheureux, quand vous acquérez l'indépendance envers le monde et
envers moi-même; car je puis bien vous l'avouer maintenant que vous
voilà riche, quelquefois, mon ami, je me demandais s'il n'y avait pas
de l'imprudence dans nos projets de mariage. Je ne parle pas des
calomnies, je les bravais volontiers; mais vous pouviez, à mon insu,
vous sentir blessé. Je vous ai vu si prompt à repousser mes offres, que
je redoutais, de votre part, de terribles accès de repentir. Notre
mariage devient moins romanesque; mais il acquiert des chances positives
de bonheur immuable. Je n'aurai pas à me défendre d'une mésalliance, ni
vous d'une ambition d'argent.

--Quoi! madame, s'écria Gérard d'une voix étranglée, nous pouvions
entendre ces accusations?

--Encore une fois, mon ami, je les aurais bravées. Mais vous pouviez en
souffrir, tandis que maintenant nous nous résignerons, vous à ma fortune
et moi à la vôtre.

--Ah! j'aimais mieux ma pauvreté, dit Gérard qui mentait, mais qui
cherchait un prétexte aux soupirs et aux sanglots qui l'étouffaient.

--Moi aussi, peut-être, ajouta la baronne en souriant; mais que
voulez-vous! ce sont là les coups du sort. Notre amour se prouvait par
le désintéressement; il lui faudra trouver une autre façon de
s'affirmer.

Gérard fut tenté de dire:

--Je renonce à la fortune, j'abandonne ce million pour rester pauvre.

Mais cette bouffée d'héroïsme se dissipa. Il réfléchit que répudier ce
qui n'était pas encore à lui, c'était de l'exagération et du mauvais
goût; il valait mieux le conserver.

--Quand serez-vous libre? lui demanda la baronne qui ne comprenait rien
à ses silences, à ses interjections, et qui, voulant le pousser à bout,
avait hâte de lui arracher un engagement.

--Libre! mais je le suis, dit Gérard.

--Ainsi, rien ne vous retient plus à Bade?

--Rien, ou peu de chose.

--Quel est ce peu de chose?

--Des comptes à régler, des dispositions à prendre pour satisfaire à la
volonté du baron.

--Je croyais que toute votre fortune était en portefeuille, et que vous
n'aviez qu'à l'emporter avec vous, dit négligemment madame de Bligny,
comme s'il se fût agi d'une bagatelle.

--Sans doute, répondit Gérard, qui se laissait entraîner sur une pente
fatale, mais qui ne se croyait pas coupable en s'imaginant qu'on lui
ôtait la volonté.

--Eh bien! alors, puisque vous portez, heureux Bias, tout avec vous,
enlevez-moi par surcroît et allons nous marier!

Angèle était d'une grâce irrésistible en parlant ainsi. Elle avait dans
les yeux cet éclair à demi voilé de la provocation mutine.

Gérard fut vaincu. Comme M. Rosenheim n'avait pas donné signe de vie, il
en conclut subitement qu'il était mort. Il lui était si facile de tuer
son mandarin! Quant à l'héritier, pouvait-il le connaître? l'aller
chercher?

--Vous avez raison, Angèle, s'écria-t-il avec force, comme s'il eût
craint qu'on ne l'entendit pas; mais, en réalité, pour ne pas entendre
les derniers et timides chuchotements de sa conscience. A quoi bon
différer un bonheur qui ne dépend que de nous! partons. Je vais
commander les chevaux. Dans une heure, nous serons en route; demain, si
vous le voulez, nous serons mariés.

--On m'a indiqué, dit la baronne, tout près d'ici, une charmante
retraite, un château à louer; c'est là que nous nous arrêterons, mon
ami.

--Pourquoi ne pas rentrer en France, et pourquoi ne pas voyager encore?

--Parce que le voyage était un prétexte, et que nous n'avons plus besoin
de courir les chemins; nous sommes arrivés.

--Angèle, demanda solennellement Gérard, m'aimez-vous?

--Votre question manque d'à-propos, répliqua la baronne; il me semble
que je ne vous offre pas une preuve d'indifférence.

--M'aimez-vous, répéta Gérard, à ce point de tout braver pour moi?

--Que faut-il faire pour vous mériter? dit Angèle avec ironie.

--J'ai peur, ajouta Gérard en hésitant, que vous ne m'estimiez plus que
je ne vaux. Si vous découvriez un jour...

--Quoi donc, mon ami? que vous avez tué ou volé? Je deviendrais alors
une héroïne si intéressante, une victime de la perfidie humaine si digne
de compassion, que je vous pardonnerais peut-être vos torts, en faveur
des mérites qu'ils me donneraient. Mais ne parlons pas de ces
enfantillages, Gérard, et partons.

--Dans une heure, je reviens vous prendre, s'écria l'artiste qui partit
comme un fou.

D'abord, il erra dans les rues, sans savoir au juste où il allait; puis
la réflexion lui vint, il courut à l'hôtel d'Angleterre, et demanda, en
bégayant presque, si M. Rosenheim n'était pas arrivé.

--Je crois que oui, répondit un monsieur tout de noir habillé, un maître
d'hôtel qui, habitué à tout promettre et à répondre affirmativement à
toutes les questions, n'admettait pas qu'on dût rebuter un client.

Gérard se sentit défaillir; il s'appuya au mur, et voulut continuer ses
questions; mais sa langue resta collée à son palais.

--Est-il seul? murmura-t-il avec un effort pénible.

--Je ne saurais trop vous le dire, répliqua le maître d'hôtel
infaillible.

--Jacques, demanda-t-il à un garçon qui passait, quand et avec qui M.
Rosenheim est-il arrivé?

--Rosenheim? je ne connais pas ce nom-là; nous n'avons pas de voyageur
qui se nomme ainsi.

Gérard put respirer.

--Il me semble pourtant, reprit le maître d'hôtel, que j'ai entendu
prononcer plusieurs fois ce nom-là!

--C'est peut-être par moi, insinua Gérard; voilà, depuis deux jours, la
dixième fois que je viens le demander.

--C'est cela, sans doute, qui a fait confusion dans mon esprit. En ce
cas, je ne crois pas maintenant que M. Rosenheim soit arrivé.

--Au diable l'important! se dit tout bas Gérard dont les dents
claquaient.

--Toutefois, monsieur, nous allons regarder sur le livre des voyageurs,
ajouta le maître d'hôtel.

Gérard consentit. On chercha sur le livre. M. Rosenheim n'y figurait
pas.

--Je me suis trompé, monsieur, dit avec une modestie pleine d'assurance
le majordome en habit noir. Mais puisque ce monsieur est attendu, il ne
tardera sans doute pas. Je puis garantir qu'il sera ici par le premier
courrier. J'ai remarqué, en effet, que les personnes ainsi annoncées...

Gérard était déjà dans la rue, laissant le maître d'hôtel continuer en
monologue son raisonnement.

--Sauvé! sauvé! s'écriait le malheureux artiste. Je suis libre, je puis
partir. Il n'arrivera pas, il n'arrivera plus. Quoi! si j'étais resté
pauvre, Angèle n'eût cédé qu'à la pitié en m'épousant. Elle l'a avoué.
Maintenant, nous sommes égaux; mon mariage n'est plus un calcul; le sien
n'est plus une déchéance. Je pourrai donc braver ces insolents qui me
toisaient tous les jours avec tant de mépris. Je suis riche, je suis
millionnaire. Qui osera dire que cet argent n'est pas à moi? personne.
Le baron Walter m'a désigné, dans son coeur, comme héritier, et les
réserves qu'il a faites en faveur d'un inconnu sont soumises à mon
appréciation. C'est moi qui suis seul juge. D'ailleurs, tant pis pour
eux, je ne puis pas m'immobiliser ici. Ils sont en retard; je suis forcé
de partir.

Et s'étourdissant ainsi par des sophismes, s'aveuglant par des lueurs
chimériques, pour mieux dissimuler la route dans laquelle il
s'engageait, Gérard n'admettait plus la possibilité d'une restitution.
Le sort en était jeté; la fortune était à lui.

Il mit sous enveloppe la part réservée à M. Rosenheim, la confia au
propriétaire de l'hôtel d'Angleterre, et, comme il fait bon prendre des
précautions envers des gens que l'appât d'une grosse somme pourrait
tenter, Gérard se fit donner un reçu.

Une heure après, il était, à côté de madame de Bligny, dans une berline
de voyage qui les emportait avec rapidité. A mesure qu'on s'éloignait de
Bade, Gérard, d'abord soucieux, inquiet, fiévreux, reprenait sa gaieté.
Le remords s'évanouissait avec les tourbillons de poussière qui
s'envolaient derrière chaque roue de la voiture. Il ne voyait plus que
comme dans un brouillard la figure du vieux baron; et, comme il n'avait
jamais vu M. Rosenheim, il ne pouvait pas s'imaginer ce revendicateur
hypothétique.

La réalité, pour lui, était cette femme charmante, enlevée à ses
préjugés, qui le nommait son mari; c'était ce luxe dont il croyait avoir
acquis le droit d'user et de jouir. La réalité, c'était son rêve de
fortune et de gloire; car les mélodies lui revenaient à l'esprit; il se
sentait de l'inspiration.

Je sais bien que quelquefois un spasme l'étreignait à la gorge, que
quelque chose de semblable à un sanglot se tordait dans sa poitrine et
montait jusqu'à ses lèvres; mais c'étaient là des mouvements nerveux,
sans raison et sans conséquence, dont il était le premier à se moquer,
et qui échappaient à Angèle.

La baronne prenait son bonheur avec plus de calme. Quelque chose lui
déplaisait dans ce mariage. Elle avait voulu une union disproportionnée,
et voilà que son héros ne lui laissait pas le mérite de l'enrichir. Il
avait été pauvre, il est vrai; elle avait pu apprécier son courage, son
désintéressement, son amour. Mais enfin il était désormais un
millionnaire!

Le mariage fut contracté selon la loyale promesse de la baronne dès
qu'il se trouva un moyen légal et expéditif de conclure. La lune de
miel, c'est-à-dire ce qui en restait, s'écoula dans un charmant château,
loué pour la fin de la saison, à dix lieues de Bade. Les premiers temps
de ce séjour furent un apaisement réciproque.

Angèle n'avait plus à choisir; elle n'avait qu'à s'arranger, pour être
heureuse, avec le mari de son choix. Gérard se voyait préservé et
défendu par son mariage. Il lui semblait que son bonheur le rendait
inviolable, et que ce Rosenheim tant redouté, s'il se montrait,
reculerait et s'attendrirait devant une union pareille. Il osa, dans les
premiers jours, se laisser aller avec insouciance, avec oubli, aux
charmes de sa vie nouvelle. Des promenades, de longues causeries
insensées et sublimes, des improvisations au piano dans lesquelles
Gérard épanchait son coeur, des coquetteries à huis-clos, tous les
enfantillages, toutes les piétés, toutes les gourmandises du bonheur
occupèrent les premiers jours.

Une fois pourtant, Angèle, qui se promenait au bras de Gérard, lui dit
en bâillant un peu:

--Je voudrais bien savoir ce qui se passe.

--Ne le sais-tu pas? répondit Gérard qui était, ce matin-là, un peu
rêveur; le monde n'a pas changé depuis notre retraite. Est-ce que la
solitude te pèse?

--Non; mais enfin il est bon de ne pas vivre en ermites. Si nous
retournions à Bade?

--Pourquoi faire?

--C'est là, mon ami, que nous nous sommes juré d'être l'un à l'autre;
c'est là que tu as rencontré un bienfaiteur.

--Un bienfaiteur! s'écria Gérard qui bondit comme si ce mot eût été une
injure. Oh! je ne lui demandais pas son bienfait; il pouvait le garder.

--Tu ne le lui demandais pas, sans doute; tu étais trop généreux, trop
désintéressé. Mais enfin tu l'as reçu, et j'avoue que, pour ma part, je
ne suis pas ingrate. On est fou quand on rêve une chaumière. Il n'y a
pas d'assez beau palais pour le bonheur. J'ai toujours trouvé impossible
qu'on s'estimât heureux d'un grenier, surtout quand on a vingt ans!
Remercions Dieu, mon ami; il nous a protégés, et ce vieillard nous a
bénis.

Gérard était taciturne. Il pensait que cette femme adorable, qui
l'estimait pour son désintéressement, le repousserait avec horreur si
elle savait la vérité, et ne verrait plus en lui qu'un escroc de la plus
basse espèce. Il avait violé la parole donnée à un mourant; il avait
manqué à sa propre conscience.

--Angèle, dit-il en essayant de sourire, si le baron Walter s'était
trompé en me laissant cette fortune, si je découvrais qu'il m'a pris
pour un autre!

--Eh bien, il faudrait te dépouiller pour cet autre; mais quelle
vraisemblance! il ne s'est pas trompé!

--Aussi n'ai-je rien à craindre, conclut Gérard.

Un silence suivit cet échange de paroles. Peu de temps après, Angèle
reprit:

--Je suis en train de te découvrir un défaut, Gérard.

--Oh! si tu n'en vois qu'un, tu ne vois rien.

--C'est que celui-là est capital. Tu aimes l'argent.

--Moi! s'écria l'artiste qui sentit le froid de la peur le pénétrer
jusqu'aux os.

--Oui, tu es avare. Je remarque que tu dépenses avec peine, et que tu
enfouirais volontiers le million du bonhomme Walter pour n'y pas
toucher.

--Quelle plaisanterie! dit Gérard. Je le jetterais bien plutôt par les
fenêtres, ce million-là.

--Ne le jetons pas et ne l'enfouissons pas, mais profitons-en, mon ami.

Ces entretiens se renouvelaient fréquemment. Angèle s'étonnait et riait
parfois des allures embarrassées de son mari en présence de sa nouvelle
fortune. Elle attribuait à une inexpérience, à une sorte de pudeur de
nouvel enrichi ce qui tenait à d'autres sentiments. Elle en riait; mais
parfois elle s'en alarmait: elle se demandait si cette âme d'artiste
n'était pas tout simplement une âme de thésauriseur. Ses craintes, à cet
égard, au lieu de diminuer, augmentèrent encore quand elle vit, au bout
de quelque temps, que Gérard affectait dans sa toilette, dans tout ce
qui tenait à lui personnellement, une simplicité, une sorte d'abandon,
réservant tout le luxe pour sa femme; et quand elle remarqua, parmi ses
papiers de musique, des chiffres, des calculs qui lui prouvaient qu'au
lieu d'user ses revenus, son mari les capitalisait et se livrait à des
placements, entretenant avec des agents de change de Paris une
correspondance fort active.

L'humeur de Gérard changeait aussi beaucoup. Plus d'abandon, de douce
intimité. Il paraissait inquiet, toujours aux aguets. Les sonnettes le
faisaient bondir. Il prétendit que c'était à cause de leur timbre
criard qui agitait ses nerfs artistiques; mais on eut beau changer, le
timbre n'y faisait rien.

Après trois mois, ce couple si gracieux, si touchant, si digne d'envie
quand le baron Walter lui demandait sa bénédiction, eût fait pitié.
Angèle, triste, fière dans ses désillusions, cachant ses blessures et ne
laissant pas paraître de repentir pour un mariage qu'elle avait voulu,
en était arrivée à craindre pour la raison de Gérard, tant elle trouvait
d'agitation, de fièvre continue dans celui-ci. Le musicien pliait sous
le remords. Il avait honte de lui et, en même temps, il se sentait
attiré, fasciné par cette fortune dont il n'osait se séparer. Il avait
résolu de la doubler en peu de temps par des spéculations, s'imaginant
qu'il aurait la conscience plus libre s'il rendait le million intact,
tout en l'ayant préalablement utilisé pour s'enrichir lui-même; mais ses
spéculations n'étaient pas toujours heureuses. Il perdait au lieu de
gagner, et alors à l'angoisse de se sentir contraint de restituer à la
première apparition de Rosenheim se joignait l'horreur de penser qu'il
ne pourrait pas même rendre intacte une fortune qu'il avait
intentionnellement volée.

Tels étaient la situation d'Angèle et de Gérard, et le supplice de ce
dernier quand, un beau jour, il résolut d'en finir avec ses remords et,
au besoin, avec la vie.




VI

Où la vertu n'obtient que ce qu'elle mérite.


Le courage manquait à Gérard, précisément à l'heure où il semblait
logiquement devoir lui rester. Car enfin, puisque M. Rosenheim avait eu
devant lui le temps nécessaire pour aller en Amérique et en revenir, et
qu'il n'était pas revenu d'une simple excursion en Europe; puisque
Gérard n'avait pas reçu la visite de l'héritier, et que sa retraite à
lui, Gérard, dont il n'avait pas fait un mystère impénétrable, n'avait
pas encore été troublée, tout portait à croire que l'héritage lui était
bien et dûment acquis, et qu'il n'aurait plus de comptes à rendre.

Pourtant jamais l'existence ne lui avait paru si odieuse. Sa sensibilité
excitée, irritée par la pensée perpétuelle de l'acte honteux qu'il avait
commis, était arrivée à un paroxysme qui le précipitait dans des
abattements et dans des désespoirs terribles au moindre choc extérieur.
Angèle avait peur de lui. Hâve, les cheveux en désordre, les vêtements
négligés, craignant de dépenser, pour se vêtir, la fortune indûment
acquise, errant tout le jour, n'osant tenter aucune démarche pour se
dépouiller de cet héritage et ne voulant pas le garder, Gérard se sentit
au fond de l'abîme, quand, un soir, il remarqua dans les yeux d'Angèle
un vague effroi mêlé d'un peu de mépris.

C'était à la fin du dîner; les deux époux étaient silencieux l'un
devant l'autre. Gérard comptait sur ses doigts. Angèle soupirait en le
regardant.

--Que peut-il avoir? se demandait-elle. Quel mystère? Est-ce un crime?
une faiblesse? mon ami, lui dit-elle enfin, est-ce que tu composes?

--Non, je calcule.

--Je n'ai pas épousé un artiste, se disait-elle avec découragement, mais
un banquier.

--Vous avez épousé un millionnaire, madame, dit gravement et bêtement
Gérard.

--Eh! qui vous parle de votre million? qui songe à vous le disputer? En
vérité, mon ami, on dirait que vous m'avez fait trop d'honneur en
m'associant à votre fortune.

Ces mots furent prononcés avec une ironie stridente.

Gérard, si absorbé qu'il fût, ne s'y trompa point.

--Pardon, Angèle, répliqua-t-il avec douceur, je suis bien malheureux.
Je ne suis pas habitué à manier une fortune pareille...

--Prenez un intendant, mon ami, un comptable, qui vous voudrez;
débarrassez-vous de tous ces ennuis qui vous rendent fort maussade. Ou
bien, si vous ne pouvez pas porter le fardeau de nos deux fortunes,
prenez la vôtre, laissez-moi la mienne, et séparons-nous.

--Nous séparer! c'est vous, c'est toi, Angèle, qui as prononcé ce mot
pour la première fois!

--Parce que c'est moi, monsieur, qui ai commis la faute de vous forcer
presque à m'épouser. Il est bien juste que vous ayant enchaîné, je vous
délivre.

--Me délivrer! tu ne sais pas ce je ferais de ma liberté.

--Vous ne pouvez pas en faire un plus mauvais usage que celui que vous
faites aujourd'hui de votre prison.

--Vous êtes cruelle, madame.

--Moi! je suis juste. On dirait, mon ami, que nous jouons un proverbe:
_le Savetier et le Financier_. Depuis que vous avez un trésor vous ne
chantez plus. A votre place, j'irais rendre au financier son argent dont
je ne sais que faire. Je vous aimais mieux au temps de vos chansons.
Elles n'étaient pas toujours gaies, mais du moins leur tristesse n'était
pas sans charme. Tandis que cette hypocondrie du million!... c'est à
faire périr d'ennui. Ce baron Walter est un esprit satanique, un
personnage d'Hoffmann. Il a vu deux êtres qui paraissaient ou qui
voulaient s'aimer.--Vite, a-t-il dit, troublons cette joie!--Il a
réussi. Dites donc, Gérard, est-ce que le baron n'aurait pas laissé par
mégarde quelque héritier auquel vous pourriez repasser l'héritage?

Gérard ne voulut pas en entendre davantage. Il se leva comme un fou et
sortit de la salle. Angèle ne put retenir une larme en le suivant des
yeux.

--Je sens que je l'aimais bien, se dit-elle...

Quant au malheureux musicien, il courut dans le jardin.

--C'est fini! c'est fini! répétait-il à chaque pas, je n'ai plus qu'à
mourir. Le mépris de moi-même, le mépris d'Angèle, c'est trop. Je ne
veux plus de la vie au prix de cette torture.

Quand la course l'eut un peu calmé, il monta dans sa chambre, s'y
enferma, et se tenant la tête dans les deux mains, il essaya de
réfléchir.

--Avant de mourir, se dit-il, il faut que je répare ma faute; mais
comment? Où trouver cet insaisissable Rosenheim? Et quand je l'aurai
trouvé, où rencontrer l'héritier véritable, s'ils ne se sont pas vus?
Ah! qu'importe? je ne veux plus de cette fortune, pas même de la part
que m'a faite cet infernal baron. Je vais emporter tout à la maison de
jeu. Je jouerai tout. Si je perds, c'est bien! Je n'aurai qu'à me tuer.
Si je gagne, je dépose intacte toute la somme que j'ai reçue, j'envoie
le reste à ma mère, et je meurs. Dans les deux cas, la mort est au
bout... Mais Angèle! écrivons-lui d'abord la vérité. Quand je serai mort
pour l'honneur, elle excusera peut-être le crime commis pour l'amour.
Gérard, un peu calmé par cette résolution, écrivit, en effet, une longue
lettre à sa femme. Il lui raconta tout dans les plus entiers détails; il
n'omit rien de ses tentations, de ses troubles, de ses remords. Quand il
eut achevé cette lettre humide de ses larmes, froissée par ses baisers,
il la cacheta, la plaça sur la cheminée, d'une façon apparente, prit une
paire de pistolets, un portefeuille rempli des valeurs de la succession,
et sortit.

En passant sous les fenêtres d'Angèle, il vit de la lumière.

--Elle pleure peut-être, dit-il, va! tu deviendras libre, tu seras veuve
encore une fois; j'aurai été un mauvais rêve dans ta vie. Mais on sort
des rêves. La réalité seule ne cède qu'à la mort. Adieu! adieu!

Et il envoyait les baisers les plus ardents à la fenêtre éclairée.

Il n'était que huit heures du soir. Gérard se rendit à la station
voisine, et à neuf heures le chemin de fer le déposait à Bade. Il se
précipita vers la maison de conversation, entra, en heurtant tout le
monde, chercha une place autour du tapis vert; puis, dans sa
préoccupation, voulant mettre devant lui son portefeuille, il chercha
dans la poche de droite, au lieu de puiser dans la poche de gauche, et
tira un de ses pistolets qu'il plaça sur la table.

--Prenez donc garde, monsieur, vous vous trompez, lui dit à l'oreille un
de ses voisins.

--Vous croyez, répondit Gérard, qui remit avec le plus beau sang-froid
son pistolet dans sa poche, et tira, sans se tromper de nouveau, le
portefeuille qui renfermait sa fortune.

--Diable! il paraît que vous êtes en fonds aujourd'hui, s'écria une voix
derrière lui.

Gérard tressaillit, se retourna, et reconnut le journaliste au keepsake.

--Vous ici? demanda-t-il.

--Parbleu! vous y êtes bien! La saison n'est pas finie; nous avons
encore au moins huit jours. Je viens tenter la chance avec le prix d'un
second volume que j'ai promis. Mais, si je perds, je suis bien décidé à
m'en tenir là, d'autant plus que les éditeurs commencent à se blaser sur
les souvenirs des eaux.

--Eh bien, mon cher ami, dit Gérard, mettez-vous à côté de moi et
tentons la fortune de concert.

--Oh! vous! vous pouvez perdre, reprit le journaliste en s'attablant,
car il paraît que vous vous noyez dans le Pactole! Avez-vous lu le beau
feuilleton que j'ai fait sur votre mariage, sans vous nommer tout à
fait, bien entendu? car moi je ne suis pas de ces chroniqueurs comme il
y en a tant; je suis discret. Je ne nomme jamais les héros des
histoires que je raconte.

--Eh bien, si vous restez jusqu'à la fin de la nuit, je vous promets une
histoire fort intéressante pour votre prochain courrier, dit Gérard en
souriant.

--Ah! bah! un scandale?

--Non, une expiation! vous verrez. Mais, silence! laissez-moi faire mon
jeu!

Et Gérard prit quelques billets de mille francs qu'il déposa devant lui.

--A propos, lui dit encore le journaliste, j'étais tantôt à l'hôtel
d'Angleterre, quand on vous a demandé. Le maître de l'établissement
était d'abord fort embarrassé pour donner votre adresse. Mais il s'est
rappelé que vous aviez loué le château de X*** pour passer votre lune de
miel, heureux gaillard!

Gérard avait pâli affreusement. Par un mouvement rapide, il amena à lui
les billets de banque qu'il éparpillait sur la table, comme s'il eût
craint que les regards des assistants ne les missent en feu.

--Ah! on m'a demandé! balbutia-t-il en cherchant sa salive et comme s'il
étranglait.

--Oui, deux voyageurs.

--Deux voyageurs! un Allemand peut-être!

--Ma foi, oui, un Allemand; il s'est nommé, je crois; il s'appelle
Ros...

--Rosenheim, s'écria Gérard en se dressant tout à coup.

--C'est, en effet, ce nom-là!... Mais, qu'avez-vous donc? Eh bien, vous
ne jouez pas?...

Gérard écartait la foule et sortait du salon sans entendre. Quand il fut
dehors, il chancela et fut obligé de s'asseoir sur les marches du
perron.

--Il est arrivé, disait-il; voilà l'expiation! Eh bien, j'aime mieux
qu'il en soit ainsi. Je serai plus libre de mourir, quand j'aurai tout
restitué.

Après quelques minutes de repos, il rassembla tout son courage et
parvint en se traînant, en s'arrêtant à chaque pas, en s'appuyant aux
murailles, jusqu'à l'hôtel d'Angleterre. Le même maître d'hôtel, qui lui
avait donné, quelques semaines auparavant, une si violente émotion, vint
encore, avec le même sourire, au-devant de lui.

--M. Rosenheim! hurla Gérard qui s'était préparé, pendant toute la
route, à articuler ce nom.

--Il est ici, monsieur, répondit l'infaillible maître d'hôtel.

--Conduisez-moi vers lui, murmura le pauvre artiste qui craignait de
tomber raide mort.

--Ah! M. Rosenheim! ce voyageur arrivé de France! Je confondais avec un
autre, reprit le prototype du maître d'hôtel. Il était ici il y a une
demi-heure; mais comme il a appris que M. Gérard, son ami, n'habitait
plus Bade, il a pris le premier convoi du chemin de fer, et maintenant
il doit être arrivé à X..., où ils avaient hâte d'arriver.

--M. Rosenheim n'était pas seul, n'est-ce pas?

--Non, monsieur, ils étaient deux.

--C'est bien cela, se dit Gérard qui se dirigeait vers la porte. Il
avait avec lui un jeune homme?

--Je n'ai pas vu ce jeune homme, mais j'ai vu une dame... peut-être
madame Rosenheim!

--Une femme! c'était une femme que je volais et que je ruinais, pensa le
pauvre artiste avec un mouvement d'horreur. Je suis souffrant, monsieur,
et je crains de n'avoir pas la force de me rendre à la station; veuillez
me faire conduire.

--Précisément, monsieur, voilà les voyageurs qui partent.

Quelques minutes après, Gérard était à la station, et prenait le chemin
de fer qui le ramenait chez lui.

Quand il eut quitté le convoi, au village de ***, et quand il aperçut de
loin le château où M. de Rosenheim l'attendait sans doute, le courage,
qui semblait l'abandonner, lui revint tout à coup comme par
enchantement.

--Soyons un homme, se dit-il. J'ai commis une lâcheté, mais je vais la
réparer. Probablement l'arrivée de ces étrangers a tout appris à Angèle,
si la curiosité ne l'a pas conduite dans ma chambre, et si elle n'a pas
lu ma lettre. Quand j'aurai remis à ce Rosenheim et à cette femme la
fortune qui leur revient, je demanderai pardon à Angèle, et
j'accomplirai ma résolution. Mais la seule façon de lutter contre le
mépris, c'est d'être inflexible envers moi-même, et de ne pas craindre
de m'humilier par un aveu... Avouer? est-ce que je puis faire autrement?
Ah! j'éprouve, à l'approche de l'expiation, un bien-être, un apaisement!
L'honnêteté est donc quelque chose!

Tout en parlant, Gérard s'avançait à grands pas. Il regardait avec
attendrissement cette maison où il avait pensé trouver tant de bonheur,
où toute sa vie, toute son ambition étaient concentrées. Il lui semblait
que la nuit mettait des ombres plus obscures sur la façade, comme si
elle la couvrait déjà de deuil.

--Ce deuil, se disait-il, qui le portera? Angèle, oui, pendant quelque
temps, parce qu'elle m'a aimé et qu'elle me plaindra. Et puis parce que
le noir lui va bien! Mais peu à peu, elle m'oubliera. Qui sait? elle se
remariera encore! Je ne resterai plus dans son souvenir que comme
quelques mois de cauchemar ou de maladie. On dira: Il méritait d'être un
honnête homme, mais la vanité en fit un coquin! Et ce sera tout.
Personne ne me pleurera, excepté, là-bas, ma mère.

Il était devant une barrière en bois qui fermait l'entrée du parc.

--Allons, dit-il, je ne repasserai plus par ce chemin.

Il arriva, par une allée couverte, jusqu'au château. La fenêtre d'Angèle
n'avait plus de lumière.

--Ne les aurait-elle pas vus? se demanda-t-il. Aurait-on respecté sa
retraite? ou plutôt, n'est-elle pas dans ma chambre occupée à lire ma
lettre de ce soir? Après tout, il est bien tard; Rosenheim n'a peut-être
pas voulu nous déranger à minuit; il pensait bien que je ne lui
échapperais pas... C'est cela! on ne sait rien encore. Rentrons; et, au
point du jour, j'irai trouver Rosenheim.

--D'où venez-vous donc, mon ami? lui demanda tout à coup une voix
argentine, au-dessus de sa tête.

Gérard leva les yeux. Angèle était à sa fenêtre. Elle avait éteint la
lumière, afin de le mieux guetter sans doute. Il trouva, aux douces
paroles de sa femme, un effroyable accent d'ironie.

--D'où je viens? dit-il: de me promener.

--Pourquoi sortir si longtemps, si tard, et nous exposer à des
inquiétudes? continua Angèle avec la même douceur. En votre absence, il
nous est venu des hôtes.

Gérard sentit son sang lui monter au cerveau:

--Je vais être frappé d'apoplexie, pensa-t-il; tant mieux, cela évitera
toute explication.

--Eh bien, vous ne répondez pas, monsieur, continua Angèle. Hâtez-vous,
car nos voyageurs sont fatigués, et je crains bien que dans quelques
minutes vous ne puissiez plus leur parler; je les ai laissés dans la
bibliothèque.

Gérard ne s'appartenait plus. Il n'avait plus de volonté. Une force
invincible le poussait: il entra, gravit l'escalier comme un automate en
faisant retentir les marches sous ses pas, et il arriva devant la porte
de la bibliothèque; là, il se dit tout bas:

--Dieu ne veut pas que je meure avant la honte. Que sa volonté soit
faite!

Puis, poussant la porte entr'ouverte, il entra.

Une exclamation joyeuse et un cri retentirent à la fois. Une femme se
précipita dans ses bras:

--Gérard! mon enfant! comme tu as tardé! lui dit-elle.

--Ma mère! vous ici? s'écria Gérard, qui sentit ses cheveux se dresser
sur sa tête.

--Oui, moi, qui ai voulu accompagner M. Rosenheim.

A ce nom, Gérard baisa convulsivement le front de sa mère, et se tourna
vers le terrible M. Rosenheim.

C'était une honnête figure d'Allemand, au menton carré, aux joues
rondes, aux cheveux grisonnants, aplatis sur les tempes. Si jamais la
vengeance eut un aspect paterne, ce fut bien quand elle prit un masque
pareil. Gérard voulut s'avancer, il était blême, ses lèvres s'agitèrent
sans qu'il pût dire un mot.

--Remettez-vous, mon cher monsieur, dit M. Rosenheim, en lui serrant les
deux mains. Nous commencions à craindre de ne pas vous embrasser ce
soir. Ah! vous pouvez vous vanter de m'avoir fait faire un terrible
voyage... d'autant plus que mon voyage était inutile. Ah ça!
expliquez-moi donc par quel moyen miraculeux mon vieil ami Walter a
découvert que vous étiez son fils...

--Son fils, dit Gérard, qui se sentit touché par une étincelle
électrique, et qui ne sut pas s'il devait crier ou rire.

--Oui, son fils, ajouta madame Gérard en s'avançant. Tu ne m'as jamais
parlé de ton père, mon enfant; tu ne voulais pas me faire rougir. Moi
j'avais changé mon nom de théâtre, celui que je portais quand je jouais
à Francfort. Je croyais que le passé était à jamais derrière nous. Je ne
pensais guère qu'un jour on viendrait me le remettre sous les yeux, en
me demandant mon nom. Mais je ne m'en plains pas, puisque tu trouves une
fortune... Mais comment as-tu su que le baron Walter?...

--Je n'en sais rien, le hasard, quelque chose de mystérieux; mais je
suis bien son fils, n'est-ce pas ma mère? n'est-ce pas, monsieur?

Le vieux Rosenheim sourit sans répondre; il semblait dire: demandez à
votre mère. Madame Gérard renouvela ses protestations, et en quelques
mots mit son fils au courant. Quant à celui-ci, écrasé, épuisé
d'émotions, il avait peur maintenant de mourir de joie, de suffoquer. Il
faisait des efforts inouïs pour retrouver son sang-froid.

--C'est égal, dit le vieil Allemand, c'est mal à vous, mon ami, de
n'avoir pas écrit à votre mère que vous saviez tout, que monsieur Walter
était mort, et que vous héritiez. Vous me laissez ma part dans un coin,
et puis bon voyage! Vous partez sans me dire où vous allez. Ah! les
amoureux! les beaux égoïstes! Mais nous vous pardonnons. Savez-vous, mon
ami, que j'ai eu toutes les peines du monde à trouver madame votre mère,
et que sans un feuilleton qui racontait votre aventure avec le baron, en
vous désignant presque, je n'aurais jamais été sur la voie: je
m'informai, je questionnai; j'eus votre nom, votre adresse. Je trouvai
madame votre mère; elle m'avoua tout, et nous voilà.....

--Ah! mon ami! ah! ma mère! si vous saviez quelle joie! Pourquoi ma
femme n'est-elle pas là?

--Ta femme, mon fils, je t'en parlerai; elle se plaint un peu de toi;
elle t'a cherché dans toute la maison, dans ta chambre.....

--Dans ma chambre? interrompit Gérard qui se souvint de sa lettre
d'adieu. Il courut comme un fou, et faillit mourir de joie en retrouvant
sur la cheminée la lettre non ouverte, le cachet intact.

--Dieu soit loué, dit-il en tombant à genoux et en joignant les mains
avec ferveur, elle ne saura rien. Le secret de ma honte restera dans mon
coeur.

Il se releva comme un ressuscité. La vie, une vie nouvelle l'envahissait
par tous les pores. Après avoir embrassé mille fois sa mère, causé et
fumé avec M. Rosenheim, il alla doucement frapper à la porte de sa
femme.

--Qui est là? dit Angèle.

--Un coupable, un suppliant qui est à genoux, et qui va se tuer si tu ne
pardonnes pas au plus sincère repentir.

Il entendit un bruit de verrou. Angèle ouvrit la porte, et, à demi
vêtue, se jeta dans ses bras.

--Tu es guéri, lui demanda-t-elle, bien vrai?

--Regarde! et il essuyait ses yeux pleins de larmes avec les jolis
doigts de sa femme.

Le lendemain, comme un gai rayon du solei

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