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La Tête-Plate

by H. Emile Chevalier · French · Gutenberg #18944 · 392,838 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of La Tête-Plate
    
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Title: La Tête-Plate

Author: H. Emile Chevalier


        
Release date: July 30, 2006 [eBook #18944]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/18944

Credits: Produced by Rénald Lévesque


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TÊTE-PLATE ***




Produced by Rénald Lévesque





                                 A MON AMI

                           CAMILLE DE LA BOULIE

               Directeur du Syndicat administratif de France.

                              M. E.-CHEVALIER



                                    LA
                                TÊTE-PLATE

                                   PAR

                             ÉMILE CHEVALIER



                            NOUVELLE ÉDITION



                                  PARIS
                         CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
                  ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
                             3, RUE AUBER, 3

                                   1890




                           TABLE DES MATIÈRES


    CHAPITRE Ier. Les Captifs.
             II. La Colombie
             III. Poignet-d'Acier?
             IV. Pad
             V. L'Enlèvement
             VI. Tonnerre
             VII. Ouaskèma.
             VIII. Merellum
             IX. La Caverne de la Roche-Rouge
             X. Combat
             XI. Le Fort
             XII. Trappeurs libres et de la Compagnie de la baie d'Hudson
             XIII. La Fuite
             XIV. Nick Whiffles et les Dompteur de Buffles.
             XV. Pauvre Jacques
             XVI. Pauvre Jacques (suite)
             XVII. Le roi des mustangs
             XVIII. L'amour d'une Clallome
             XIX. La Chasse à la baleine
             XX. Le Carcajou.





                               LA TÊTE PLATE




                             CHAPITRE PREMIER

                                LES CAPTIFS


--Les Chinouks sont des femmelettes. Ils ne savent pas plus vaincre
leurs ennemis que les torturer. Moi, j'ai tué deux fois quatre de leurs
guerriers.

--Tu as menti, Queue-de-Serpent, répliqua un des chefs, en frappant le
prisonnier de son tomahawk.

Un flot de sang jaillit de la blessure que celui-ci avait reçue au
visage. Sans pousser une plainte, il continua:

--Oui, dans ma cabane, pendent les chevelures de deux fois quatre de
ceux que les Chinooks appellent leurs braves sont morts en pleurant
comme des daims timides.

Un nouveau coup de tomahawk l'atteignit à la poitrine. Les muscles
frémirent, ses dents grincèrent et des gouttes de sueur perlèrent son
front, mais la douleur ne lui arracha aucun cri, aucun mouvement
convulsif.

--Les Chinouks, poursuivit-il stoïquement, ont le bras aussi faible que
l'esprit. C'est du sang de lièvre qui gonfle leur coeur. Comment
pourraient-ils triompher des vaillants Clallomes, eux qui ne peuvent les
renverser quand les Clallomes sont attachés? J'ai enlevé ta femme,
Oeil-de-Carcajou, et elle m'a servi comme esclave.

A ces mots, l'indien qu'il interpellait bondit de fureur. Tirant de sa
gaine un long couteau, il se précipita sur le captif pour l'en percer.
Un de ses compagnons l'arrêta.

--Non, ne le tue pas encore, lui dit-il; nous lui montrerons comment les
Chinooks traitent les hiboux de son espèce.

Et, saisissant un bâton enflammé qui se consumait sur un brasier voisin,
il flamba les jambes de sa victime, tandis que Oeil-de-Carcajou lui
faisait de larges entailles dans le ventre en vociférant:

--Si tu as rendu ma femme esclave, je rendrai la tienne veuve, et je
mangerai ta chair pour en jeter le reste aux chiens.

--Mange-la donc; car tu en as besoin pour te donner le courage qui te
manque, reprit froidement le Clallome.

Oeil-de-Carcajou lui enlevait, pendant ce temps, une large portion de la
cuisse et la dévorait sanglante.

Toujours insensible à ses horribles souffrances, le captif apostrophait
ses bourreaux.

--Dent-de-Loup, c'est moi qui ai tué ton père à la rivière Taouleh;
Griffe-de-Panthère, regarde ton dos, quand tu passeras près d'un
ruisseau, et tu y admireras la cicatrice qu'y ont laissée mes flèches à
la plaine des Buttes; Jambe-Croche, tu portes sur tes membres les
marques de mon casse-tête. Tous, je vous ai battus; tous, vous êtes des
lâches. Votre _jeesukaïn_ [1] est un fourbe qui ne connaît rien des
secrets de _Hias-soch-a-la-ti-yah_ [2]. Je vous méprise.

[Note 1: Sorcier.]

[Note 2: Le Chef suprême ou Grand Esprit.]

Pendant qu'il les invectivait de la sorte, les Chinouks lacéraient le
prisonnier, qui avec des haches, qui avec des lances, qui avec des
tisons ardents. Son corps ne présenta bientôt plus qu'une plaie hideuse,
que creusaient sans cesse de leurs ongles, et même de leurs dents, les
tourmenteurs sans réussir pourtant à arracher un gémissement à
l'infortuné Clallome. A leurs hurlements, il répondait par des insultes;
à leurs monstrueuses persécutions, par des sarcasmes.

Enfin, comme s'il eût voulu porter à son comble la rage des Chinouks, il
se tourna vers un guerrier accroupi sur une robe de buffle, et cria:

--Est-ce que vous ne voyez pas que vous êtes poltrons comme des loups?
Qui est-ce qui vous commande? Un misérable Bois-Brûlé! J'ai pris sa
mère, je l'ai emmené dans mon wigwam; elle a été l'esclave de mes
squaws, la femme de mes esclaves...

Cette injure fit tressaillir le Bois-Brûlé; il se leva brusquement,
s'élança sur le supplicié et lui asséna un coup de massue qui mit
immédiatement fin à ses peines terrestres.

Sa vengeance accomplie, le métis revint s'asseoir sur la peau de buffle,
alluma son calumet et examina silencieusement une jeune Indienne, fixée,
les mains derrière le dos, à un poteau, non loin de celui ou avait péri
le guerrier clallome.

--A moi la chevelure du chef! dit un Chinouk en détachant le cadavre.

--Elle appartient au Dompteur-de-Buffles, dit un autre.

Non, reprit le premier; elle doit être à moi, puisque c'est moi qui ai
fait prisonnier ce venimeux Clallome.

Plaçant ses deux pieds sur les épaules du mort, il souleva d'une main la
tête par ses longs cheveux, de l'autre décrivit, avec un petit couteau
en silex, une ligne qui, partant, de la nuque, allait la rejoindre en
faisant le tour du crâne, et tirant vivement la chevelure à lui, il
arracha la peau ou scalpe, qu'il agita triomphalement en s'arrosant de
sang et proférant l'exclamation ordinaire de l'Indien victorieux:

--Sasakuon (j'ai vaincu mon ennemi)!

A l'exception du Dompteur-de-Buffles, en apparence étranger à cette
scène, et du jeesukaïn, qui guignait sournoisement la jeune Indienne, le
reste de la bande, composée d'une dizaine d'hommes, commença à danser,
avec d'épouvantables contorsions, autour du corps mutilé du Clallome.

Sauf le premier aussi, tous faisaient partie de la grande famille des
Têtes-Plates, éparse sur les bords de la Colombie, ou rio Columbia,
entre la rivière Umqua, le détroit Juan-de-Fuca, près de l'île
Vancouver, et les montagnes Rocheuses.

Comme leur nom l'indique, ils avaient la tête aplatie en forme de coin.
Leurs membres, longs et difformes, étaient entièrement nus et bariolés
de peinture bizarres qui ajoutaient encore à la laideur de leurs faces,
affreusement défigurées, autant par les tatouages qui les couturaient
que par la pratique de se malaxer le crâne.

Le Dompteur-de-Buffles était un sang mêlé, fils d'un Canadien-Français
et d'une femme indienne. Il devait à sa valeur la haute position qu'il
occupait chez les Chinouks. A la suite d'une défaite qu'il fit essuyer
aux Clallomes, les premiers l'avaient investi de l'autorité suprême, en
lui conférant le titre de Hias-soch-a-la-ti-yah, ou grand chef. Il
comptait, néanmoins, plusieurs ennemis dans la tribu; entre autres, le
jeesukaïn, qui ne lui pardonnait pas d'avoir la tête ronde, comme les
Européens, et l'appelait, par dérision, _pasayouk_, ou visage blanc.

Son nom de Dompteur-de-Buffles lui venait d'un magnifique taureau
sauvage qu'il avait pris au lasso, apprivoisé et dressé si habilement,
qu'il s'en servait comme d'un cheval de selle. Ce taureau, plus encore
que sa force extraordinaire et sa bravoure à toute épreuve, l'avait,
rendu la terreur des Indiens de la Colombie et de la Nouvelle-Calédonie.
Ils assuraient volontiers que c'était _Scoucoumé_, le Mauvais Génie, et
le Dompteur-de-Buffles ne manquait pas de profiter de cet effroi
superstitieux pour accroître sa puissance et ses richesses.

Il était court de taille, trapu, doué d'une charpente robuste, dure et
flexible comme l'acier, et d'une constitution qui ne redoutait ni les
tiraillements de la faim, ni les brûlements de la soif, ni les morsures
du froid boréal, ni les ardeurs d'un soleil tropical.

Un teint cuivré, des pommettes saillantes, des cheveux longs, nattés
avec soin et ornés de coquillages, une chemise de chasse en peau de
daim, blanchie à la pierre-ponce, et fantastiquement décorée avec des
piquants de porc-épic, un long collier de griffes d'ours et de défenses
de veau marin, des mitas et des mocassins en peau de loutre, lui
donnaient l'aspect d'un indigène de la Saskatchaouane ou de la rivière
Rouge, à l'est des Montagnes Rocheuses; mais un anneau passé dans la
cloison de ses narines eût indiqué sa demi-origine chinouke, si la
déviation de ses jambes,--vice commun à toute cette race et provenant
des longues heures qu'elle passe en d'étroits canots,--avait permis le
moindre doute sur sa naissance. Un chapeau d'écorce de cèdre, tissé en
forme de ruche à abeilles, et enjolivé par des dessins représentant des
Indiens à la pêche de la baleine, couvrait sa tête, dont les yeux vifs
et perçants, profondément encaissés sous des sourcils épais, dénotaient
une grande pénétration, unie à une opiniâtreté plus grande encore.

Les passions bonnes et mauvaises devaient être soudaines, violentes,
dans le coeur du Dompteur-de-Buffles, et s'y livrer une lutte
incessante, acharnée.

Contrairement à l'usage des Chinouks qui ont l'habitude de s'épiler, il
avait la lèvre supérieure ombragée par une petite moustache noire, fine
et soyeuse.

A sa ceinture de cuir de boeuf étaient passés des pistolets et un
coutelas; près de lui gisait une carabine à monture de cuivre, garnie de
plumes brillantes, et son tomahawk, sorte de massue longue de deux
pieds, figurant un croissant en os de cachalot, maculé de sang et des
débris du crâne du malheureux qu'il venait d'égorger.

Dans la matinée du jour où nous les présentons à nos lecteurs, le
Dompteur-de-Buffles et sa troupe avaient rencontré et battu un parti de
Clallomes, sur la rive septentrionale de la Colombie. Deux prisonniers
étaient restés entre leurs mains, un sachem et Ouaskèma, la
Belle-aux-cheveux-noirs. Le premier était mort en brave. Ouaskèma, fille
de Tanastic, chef fameux, parmi les Clallomes, attendait fièrement le
même sort, sachant bien que sa beauté, sa jeunesse et son rang étaient
plutôt faits pour exaspérer que pour toucher ses ravisseurs.

Le jeesukaïn chinouk, entre les mains de qui elle était tombée, avait
résolu de la brûler vive, pour se rendre propice à Scoucoumé, l'Esprit
du Mal.

Dès que les Indiens eurent cessé leurs chants et leurs danses, il
ordonna de préparer un bûcher.

Mais alors le métis lui dit:

Mon frère veut-il me céder cette squaw?

Le jeesukaïn, qui pétunait gravement, les regards tournés vers le soleil
couchant, ne répliqua point et le Dompteur-de-Buffles reprit:

--Si mon frère veut me livrer cette squaw, il recevra de moi en échange
deux fois vingt tiacomoshaks [3], trois fois trois couvertes de peaux de
cygne, un cornet de poudre et la grande hache dont les Kingors [4] m'ont
fait présent.

[Note 3: Pour calculer, les Indiens de la Colombie font usage du système
binaire. La _tiacomoshak_ est use coquille bleu qui sert de monnaie. Sa
valeur est proportionnée à sa longueur. On la pêche près du rio
Columbia.]

[Note 4: Corruption de _King Georges_. Les Indiens nomment ainsi; les
Anglais; les Américains, _Boston ou Longs-Couteaux_; les Canadiens,
_Franse_ ou _Pasayouk_.]

Le sorcier ne parut pas avoir entendu.

--J'ajouterai, dit Bois-Brûlé, une chaudière en fer et une pièce de drap
rouge.

--Le bûcher est-il prêt? demanda le devin aux Indiens.

--Il est prêt, répondirent-ils.

--Si mon frère m'abandonne cette squaw, je lui laisserai encore l'usage
de ma belle carabine pour deux neiges, insista le chef.

A cette nouvelle proposition, l'oeil du jeesukaïn s'alluma. Mais
l'éclair s'éteignit aussitôt sous le voile de ses paupières.

--Scoucoumé désire la vierge clallome; qu'on mette le feu au bûcher,
dit-il.

Alors le métis se leva, et faisant signe aux hommes de suspendre les
préparatifs du sacrifice, il s'approcha du magicien et lui dit:

--Que mon frère, le sage jeesukaïn m'entende! Qu'il dise ce qu'il veut
pour la femme clallome. Mes oreilles sont ouvertes.

--Chinamus, grand medawin des Chinouks, veut immoler cette vierge à
Scoucoumé. Ne l'arrête pas davantage, ou redoute le courroux du Mauvais
Esprit.

Les sourcils du Dompteur-de-Buffles se rapprochèrent. Il ne put
maîtriser un mouvement de colère.

Ouaskèma, la Belle-aux-cheveux-noirs, semblait tout à fait indifférente
à ce débat qui avait rassemblé les Chinooks autour de leurs chefs.

--Et si je te donnais cette carabine, plus deux fois deux livres de
plomb? demanda le Bois-Brûlé.

--Ce ne serait pas assez.

--Que te faudrait-il donc?

--Ce que mon frère ne voudrait pas me donner, repartit le magicien d'un
ton lent et en étudiant la physionomie de son interlocuteur.

--Chinamus, je t'ai dit que mes oreilles étaient ouvertes, mon esprit
l'est aussi. Parle.

--Tu promets de m'accorder ce que je te demanderai, en échange de cette
squaw?

--Si je l'ai, oui; quand ce serait la plus belle de mes femmes.

Tu l'as; mais ce n'est pas la plus belle de tes femmes. Ce que je veux,
Pasayouk... c'est le Tonnerre!

--Le Tonnerre s'écria le sachem avec un dédain mal déguisé; ah! c'est le
Tonnerre que tu veux, et tu crois que je le troquerais contre une squaw!
Une bête que j'ai élevée moi-même, qui devance le vent, qui met en fuite
nos ennemis, que nul autre que moi ne peut monter! Ah! tu voudrais le
Tonnerre! Non, jeesukaïn, tu ne l'auras pas!

--Mon frère est libre de garder le Tonnerre, mais moi je suis libre
aussi de brûler la vierge clallome répondit, froidement Chinamus.

--Elle doit être brûlée, clamèrent quelques Indiens en s'avançant vers
la captive avec des torches enflammées.

Le métis frappa violemment le sol de son mocassin.

--Je casse la tête à qui la touche! fit-il avec emportement.

Et se ravisant, il dit, d'un ton plus doux, au sorcier:

--Eh bien, mon frère, si tu y consens, je te joue mon Tonnerre contre ta
captive.

--Ton Tonnerre, la carabine et tout ce que tu avais promis auparavant,
dit Chinamus avec une expression de cupidité qui se refléta sur son
visage.

--Tout cela.

--Jouons.

--Au beullome?

--Au beullome.

A l'état primitif, autant sinon plus qu'à l'état civilisé, l'homme est
impatient d'interroger l'avenir. C'est peut-être la raison pour laquelle
les peuples sauvages apportent aux jeux de hasard un amour qui va
jusqu'à la frénésie. Ils y oublient la faim, la soif et le sommeil. Dès
qu'une partie est engagée, elle peut se prolonger pendant des journées
et des nuits entières sans que les intéressés et même les spectateurs
s'aperçoivent de la fuite du temps. Aussi, peine le mot beullome eut-il
été prononcé, que les Chinouks se rangèrent de chaque côté des deux
adversaires.

Ceux-ci taillèrent dix petits morceaux de bois, longs d'un pouce
environ, puis noircirent l'un d'eux à la fumée du feu. Ensuite ils
découpèrent, en menus filaments, une écorce de cèdre et en firent deux
bottes pouvant tenir, chacune, dans la paume de la main.

--Commence, mon frère, fit le Dompteur-de-Buffles au jeesukaïn.

--Au troisième coup, dit le sorcier, prenant une botte de chaque main et
mêlant adroitement les bâtons entre les filaments.

--Comme il te plaira, mon frère, répondit le Bois-Brûlé l'arrêtant et
ajoutant sur le champ: Le noir est dans ta main droite.

--C'est vrai, répliqua l'autre avec un dépit concentré.

Il ouvrit les doigts, et le morceau de bois noirci se trouva en effet
dans la paume de sa main droite. Le Dompteur-de-Buffles avait gagné la
première manche, si je puis me servir de ce terme, un peu bien policé
pour le pays et les gens dont je parle.

--Mon frère le Dompteur-de-Buffles est un grand chef! il vaincra notre
frère le medawin, dit Oeil-de-Carcajou, qui gardait une vieille rancune
au devin.

--Scoucoumé protégera son fidèle Chinamus, riposta Griffe-de-Panthère
avec un regard obséquieux au sorcier.

--Mêle les _loros_, Pasayouk, dit sèchement ce dernier au Bois-Brûlé. Et
quand il eut fini.

--Dans la droite, dit-il.

Il ne s'était pas trompé.

Les Indiens, qui ne, souhaitaient rien tant que de brûler Ouaskèma, se
mirent à entonner de leur voix discordante et gutturale, le
_he-hui-hie_, chant obligé de tous les jeux, parmi les Chinouks.

La captive ne soufflait mot, n'accordait aucune attention à cette partie
où sa destinée était en jeu. Elle contemplait mélancoliquement le soleil
dont les derniers rayons teignaient d'un rouge pourpre les ondes
paisibles de l'océan Pacifique.

Le sachem lui adressa un regard passionné, en reprenant les loros.
Ouaskèma ne le remarqua point.

--Dans la gauche, dit Chinamus.

--Non, il est dans la droite, repartit le Bois-Brûlé, en montrant
l'atout, placé dans sa main droite avec les fibrilles de cèdre.

Suivant les règles du beullome, le coup était nul.

--Donne-moi les paquets, dit le medawin, il mélangea rapidement les
bâtons et les écorces.

--Dans la droite! s'écria le Dompteur-de-Buffles.

--Non, répondit Chinamus, fermant les poings, et essayant d'escamoter le
morceau de bois noir.

Son antagoniste ne lui en laissa pas le temps, et, appliquant un coup de
son tomahawk sur la main droite du devin, il fit tomber le bâton.

Chinamus se releva, poussa un rugissement de rage, saisit une flèche et
en frappa le Dompteur-de-Buffles, en disant:

--La vierge chinouke est à moi. Elle sera brûlée! Le métis tomba roide
sur le sol.

Cet acte d'audace avait interdit les Chinouks, qui ne savaient trop
s'ils devaient approuver ou condamner la conduite du jeesukaïn, quand
cinq coups de feu, tirés simultanément et qui abattirent quatre des
leurs, apportèrent une foudroyante diversion dans les pensées de ceux
qui demeurèrent debout.




                                CHAPITRE II

                              LA COLOMBIE [5]

[Note 5: Je me fais un vrai plaisir de déclarer ici combien je suis
redevable, pour cet ouvrage, à l'admirable travail de M. Duflot de
Mofras, sur l'Orégon.]

Quelques détails topographiques et ethnographiques sur le théâtre de ce
drame me paraissent indispensables.

La Colombie, située entre les 46° et 50° de latitude, 40° et 47° de
longitude, est bornée au nord par l'île de Vancouver; au sud par la
rivière Umqua, découverte, en 1543, par les Espagnols; à l'est, par la
chaîne des montagnes Rocheuses; à l'ouest, par le Pacifique.

Un fleuve fort important, le rio Columbia, ou rivière Colombie, comme
l'ont appelé les Canadiens-Français, la partage en deux. Ce fleuve, qui
prend sa source dans les montagnes Rocheuses, entre les pics Browne et
Hooker, points culminants de l'Amérique septentrionale, part du 53° de
latitude environ, pour aller, après un cours de cinq cents lieues, se
jeter dans l'océan Pacifique par lat. 46° 49' nord.

Chose singulière, unique peut-être dans les annales de l'hydrographie,
le rio Columbia descend d'un petit lac, nommé lac du _Bol de punch du
Comité_, lequel donne naissance à un autre cours d'eau considérable,
l'Arthabasca, qui va se verser dans l'océan Atlantique, par la baie
d'Hudson...

Ce lac mesure à peine une lieue de circonférence!

Un capitaine espagnol, don Bruno de Heceta, reconnut le premier le
Columbia, le 17 août 1775. Il l'appela rio de San-Roque, et l'entrée qui
décrit une pointe très-basse, allongée, couverte de magnifiques
conifères semblant émerger des eaux, reçut le nom de cap Frondoso.
Treize ans plus tard, le 7 juillet 1788, le capitaine anglais Meares,
ayant navigué dans ces parages sans apercevoir le fleuve, déclara qu'il
ne se trouvait que dans l'imagination de don Bruno de Heceta.

Et, pour mieux le prouver, il baptisa l'endroit cap Désappointement.

Quatre années se passèrent encore sans que l'existence de ce roi des
eaux fut un fait acquis à la géographie. Enfin, le 13 mai 1792, le
capitaine américain Gray pénétra dans le fleuve avec le navire marchand
de Boston, _Columbia_, qui lui laissa son nom.

Le rio Columbia arrose une superficie de 196,500 milles carrés. Il suit
une marche irrégulière, plongeant vers le sud, pour remonter à l'ouest à
travers les contrées les plus différentes par leur climat leur sol, leur
production. Froid et glacial au pied des montagnes Rocheuses, il se
précipite avec furie entre des rives profondément escarpées, bondit sur
des roches volcaniques nues, hurle comme une bête fauve contre ses
inexorables barrières, écume, bouillonne, fait rage pour sortir de sa
prison, puis tombe avec un redoublement de fracas d'une cascade
formidable, et promène ensuite ses ondes limpides, bleues comme l'azur
céleste, au sein d'une prairie luxuriante où la nature a rassemblé, avec
amour, tous les trésors de sa fécondité. Alors le Columbia se fait
paisible, majestueux, comme pour admirer cette puissante végétation dont
il est le père nourricier. Ailleurs, il se recueille, se ramasse et
s'élance sous les arceaux d'une sombre forêt de pins géants; plus loin,
le voici qui joue parmi des aiguilles de basalte, hautes comme la nue et
qui réfléchissent leurs pointes effilées dans son miroir de cristal; au
delà il déploie impérialement son manteau liquide dans un lac immense,
enclavé entre des montagnes au front sourcilleux, éternellement drapé de
neige; ailleurs encore, vous le verrez diviser ses forces, envoyer les
unes au sud, les autres à l'ouest, puis se tordre, se rouler comme un
colossal serpent, tantôt entre des rives fleuries, parfumées des plus
suaves arômes, tantôt sur des masses de laves arides, chenues, ou au
milieu de marais fangeux, jusqu'à ce qu'il vienne enfin se marier à
l'océan.

L'estuaire de la Colombie a une largeur de trois lieues. Il est formé
par deux pointes en bec d'oiseau de proie, dont l'une, au sud, est
nommée pointe Adams ou cap Frondoso; l'autre, au nord, cap Rochon ou
Désappointement. Les abords de la pointe Adams sont parsemés d'îlots
charmants, où la faune et la flore des deux pôles se trouvent confondues
dans un heureux mélange. Quant au cap Désappointement, c'est une
montagne arrondie, élevée de cent vingt mètres au-dessus de la mer et
jadis couronnée de pins de la plus grande espèce. Ils atteignent
soixante pieds de circonférence et trois cents de hauteur. L'écorce a
plus d'un pied d'épaisseur. Les Anglais ont abattu les arbres qui
ombrageaient le cap Désappointement, à l'exception de trois, qui furent
élagués et conservés pour servir à guider les navires dans la passe,
extrêmement dangereuse à cause des bancs de sable flottants qui
l'encombrent sans cesse. Le mugissement des vagues contre la barre se
fait entendre à plusieurs lieues de distance. Cette barre occupe une
largeur de quinze cents mètres. Les énormes lames qui la balaient en
temps de tourmente, montent jusqu'à soixante pieds de hauteur. Aussi
l'entrée de la Colombie est-elle fort redoutée des marins; dans leur
langage métaphorique, ils l'ont dénommée _le Trou du Diable_.

A peine l'a-t-on franchie, cependant, que la scène change et prend une
physionomie ravissante. Des campagnes fertiles, un climat doux et
tempéré, réjouissent les yeux et le coeur. On sent que ce pays, encore
aux trois quarts sauvage, est destiné à devenir un des sièges les plus
florissants de la civilisation.

En 1822, époque de notre récit, les blancs étaient rares sur le littoral
de la Colombie, principalement habité par les Indiens Têtes-Plates.

Néanmoins, quelques établissements y avaient été fondés par les
Américains et les Anglais; mais les différends continuels des deux
nations et l'aversion des Peaux-Rouges pour les Visages-Pâles ne
permettaient guère à ces établissements de prospérer. Leur histoire est,
du reste, aussi brève que lugubre.

En 1809, un Américain d'une intelligence peu commune, d'une volonté de
fer, M. J. Astor fonda une association pour la traite des pelleteries.
Cette association se proposait de faire concurrence à la Compagnie de la
bale d'Hudson, dont les empiètements, par delà les montagnes Rocheuses,
commençaient à inquiéter les Yankees, qui réclamaient, comme leur
propriété, le territoire de la Colombie. La société de M. Astor prit le
titre de Compagnie des fourrures du Pacifique. Plusieurs agents de la
Compagnie canadienne du Nord-Ouest, établie à Montréal, se joignirent M.
Astor, en haine de la Compagnie anglaise de la baie d'Hudson. De ce
nombre fut M. Alexandre M'Kay, ancien compagnon du célèbre voyageur sir
Alexandre M'Kenzie, qui, le premier, chercha et découvrit une route pour
se rendre, par terre, des côtes occidentales de l'Atlantique à l'océan
Glacial.

En vertu de l'acte d'association de la nouvelle Compagnie, une seule
factorerie devait d'abord être établie à l'embouchure du rio Columbia.
Un navire de New-York porterait annuellement des approvisionnements aux
facteurs, se chargerait des pelleteries qu'ils auraient recueillies,
irait ensuite les vendre: à Canton, en Chine, et rapporterait les
produits au lieu d' embarquement.

Le _Tonquin_ inaugura les voyages. Il partit de New-York pendant
l'automne de 1810 et arriva à sa destination au milieu de l'hiver. Son
équipage se composait d'Américains et de Canadiens, tous gens hardis et
décidés à mener à bonne fin leur périlleuse entreprise.

A quelques lieues de l'embouchure du fleuve, ils élevèrent un fort qui
fut appelé Astoria.

Le 5 juillet 1811, le _Tonquin_ levait l'ancre avec une cargaison de
fourrures. Mais s'étant arrêté près de l'île Vancouver pour faire de
l'eau, il fut attaqué par les indigènes, qui massacrèrent tous ceux qui
se trouvaient à son bord.

Deux ans après, le 12 décembre 1813, la corvette de guerre anglaise le
_Racoon_, commandée par le capitaine Black, ruinait l'établissement
d'Astoria.

Il ne se releva point; mais l'impulsion était donnée. Des bandes ou
partis d'Américains, de Canadiens et d'Anglais, se livrèrent, soit
individuellement, soit en société, à la traite des pelleteries, sur les
côtes du Pacifique, en s'avançant dans l'intérieur des terres, par le
rio Columbia, jusqu'au moment où un aventurier anglais, le docteur
McLoughlin jeta, en 1824, les fondements d'une factorerie considérable
qui prit le nom de fort Vancouver.

Le fort Vancouver, bâti à trente lieues en amont du fleuve, fut compris
dans les possessions de la Compagnie de la baie d'Hudson, qui, comme je
l'ai dit dans mes précédents ouvrages [6], monopolisa tout le commerce,
depuis le 45° de latitude jusqu'au cercle polaire, et de la baie
d'Hudson jusqu'au Pacifique.

[Note 6: Voir entre autres _la Huronne_ et les _Pieds-Noirs_.]

Dès le commencement du siècle, elle déclarait aux Compagnies rivales et
aux francs trappeurs une guerre à outrance. Mais, à partir de 1815, elle
ne recula devant aucun moyen pour les faire disparaître du territoire où
elle exerçait un pouvoir sans contrôle. Le vol, la dévastation et
l'assassinat furent impunément perpétrés par ses agents.

Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'elle pressurait et décimait les
peuplades indiennes.

Ces peuplades étaient et sont encore, sur le versant occidental des
montagnes Rocheuses, et le long de la rive orientale de la Colombie, les
Têtes-Plates, proprement dites; les Nez-Percés, les Serpents et les
Chinouks; le long de la rive septentrionale, les Okanagans, les
Nesquallys, les Chinamus, les Clallomes.

Ceux qui vivent à la base des montagnes ressemblent assez par leurs
moeurs, leurs usages, leur langue et leur costume à la grande race
algonquine répandue entre le versant oriental, le lac Huron et la
factorerie d'York, sur la baie d'Hudson [7]. Mais les riverains du
Pacifique en diffèrent totalement. Ils portent peu ou point de
vêtements, se tatouent le corps, parlent un langage dur et mènent pour
la plupart une existence misérable.

[Note 7: Voir _la Huronne._]

La famille chinouke reconnaît deux divinités principales,
Hias-soch-a-la-ti-yah, le Grand Esprit ou chef suprême, et Scoucoumé,
l'Esprit du Mal. A ce dernier elle fait des sacrifices, lui immole des
victimes humaines. Sa genèse est étrange. L'homme fut créé par un Dieu,
Etalapas. Mais, à l'origine, l'homme était parfait. Le souffle de vie ne
l'animait pas. Sa bouche n'était pas divisée, ses yeux étaient fermés,
ses pieds et ses mains étaient rigides. C'était, une statue, rien de
plus. Le feu prométhéen lui manquait. Un autre dieu, non moins puissant,
mais plus charitable qu'Etalapas, eut pitié de ce triste état de
l'homme. Il lui ouvrit la bouche et les yeux, insuffla le mouvement dans
ses bras et ses jambes, puis il lui apprit à s'en servir pour fabriquer
des armes, des filets et toutes les choses nécessaire à son être.

La cosmogonie des Algonquins, par contre, a une analogie si remarquable
avec la tradition biblique que, quoiqu'elle s'éloigne de mon sujet, je
ne puis résister au désir de la citer.

«Au commencement, disent-ils, il y avait six hommes. Les femmes
n'existaient pas alors et les six hommes craignaient que leur race ne
s'éteignit avec eux. Ils délibéraient sur les moyens de la perpétuer,
quand ils apprirent qu'il y en avait une au ciel.

«On prolongea le conseil et il fut convenu que Hougoaho, l'un d'eux,
monterait.

«Ce qui parut d'abord impossible.

«Mais des oiseaux lui prêtèrent le secours de leurs ailes et le
portèrent dans les airs.

«Arrivé au ciel, il apprit que la femme avait coutume de venir puiser de
l'eau auprès d'un arbre, au pied duquel il attendit qu'elle vînt.

«Et la voici venir, en effet. Hougoaho cause avec elle et lui fait un
présent de graisse d'ours.

«Une femme causeuse qui reçoit des présents n'est pas longtemps
victorieuse.

«Celle-ci fut faible dans le ciel même.

«Manitou s'en aperçut, et, dans sa colère, la précipita en bas. Mais une
tortue la reçut sur son dos, où la loutre et d'autres poissons
apportèrent du limon du fond de la mer et formèrent une petite île qui
s'étendit peu à peu et finit par constituer tout le globe.»

Cette légende, que j'ai souvent entendu raconter sur les bords du
Saint-Laurent, je l'abandonne aux commentaires des érudits et reviens
aux Chinouks.

Ils sont très-superstitieux, et, comme exemple, je citerai ce fait: ils
enlèvent et enterrent le coeur des saumons qu'ils ont pris; cela,
probablement, dans le but de se rendre favorable la divinité qui préside
aux tribus aquatiques.

Les sorciers jeesukaïns exercent une grande influence sur leur esprit.
Un Chinook tombe-t-il malade, on le place sur des nattes de jonc élevées
de quatre ou cinq pieds du sol et entourées par une pente en planche.
Deux jeesukaïns sont mandés. On leur fait force présents pour les
déterminer venir. Une fois arrivés, ils montent sur les nattes près du
patient, et commencent à psalmodier d'un ton bas et lent une sorte de
chant nasal. Chacun d'eux tient à la main un bâton long de quatre à cinq
pieds, emmailloté dans une peau de serpent, et marque la mesure. Au bout
de quelques minutes, la gamme hausse et s'accélère. Les magiciens
s'agitent, se démènent comme des énergumènes.

Bientôt le bruit devient assourdissant, et se continue jusqu'à ce que
les exorciseurs, trempés de sueur, à court d'haleine, s'affaissent, à
moitié morts, auprès de leur client.

Pendant tout le temps de l'opération, la famille vaque à ses travaux
journaliers comme si de rien n'était.

Un enfant meurt-il, le père s'en prend à la mère et la tue, parce que,
dit-il, elle lui a jeté un sort à sa naissance.

Un touriste canadien, M. Paul Kane, dont la relation a été élégamment
traduite par M. Edouard Delessert, rapporte la tragédie suivante:

Casanov (chef chinouk) perdit son fils unique et l'enterra dans
l'enceinte du fort. Il était mort de consomption, maladie très-commune
chez les Indiens et qui vient sans doute de ce qu'ils sont constamment
exposés aux vicissitudes des saisons. La bière fut faite assez grande
pour contenir tous les objets supposés nécessaires pour son confort dans
le monde des esprits. Le chapelain du fort fit la cérémonie habituelle;
sur la tombe, et Casanov rentra dans sa case où, le soir même, il
attenta à la vie de la mère de son enfant....

C'est une opinion répandue parmi les chefs qu'eux et leurs fils ont trop
d'importance pour mourir d'une manière naturelle; à quelque époque que
l'évènement arrive, ils l'attribuent à la mauvaise influence exercée par
quelque autre individu qu'ils désignent souvent de la manière la plus
capricieuse; le plus souvent ils font tomber leur choix sur les
personnes qui leur sont les plus chères. Cette fois-là, Casanov prit
pour victime la mère affligée, quoique, pendant la maladie de son fils,
elle eut été la plus assidue et la plus dévouée servante, et que, de ses
diverses femmes, elle fut celle qu'il aimât le plus. Mais c'est la
croyance générale des Indiens de l'ouest des montagnes que plus la perte
qu'ils s'infligent à eux-mêmes est grande, plus la manifestation de leur
douleur est agréable à l'âme du défunt. Casanov me fit connaître la
raison intime de son désir de tuer sa femme: elle avait été si bien
l'esclave de son fils, si nécessaire à son bien-être et à son bonheur
dans ce monde, qu'il devait l'envoyer près de lui pour qu'elle
l'accompagnât dans son long voyage, néanmoins, la pauvre mère parvint à
s'enfuir dans les Bois et à se rendre le lendemain au fort Vancouver, où
elle implora protection. Elle se tint, en conséquence, cachée pendant
quelques jours jusqu'à ce que ses parents eussent fixé leur résidence et
la sienne à la pointe Chinouke. En ce même temps, une femme fut trouvée
assassinée dans les bois; on attribue universellement ce meurtre à
Casanov ou à quelqu'un de ses émissaires.

Les Chinouks ne brûlent pas leurs morts, mais ils emplissent les narines
des cadavres d'une espèce de coquillages nommés aïqua, et ils fixent sur
les paupières des bandelettes de grains de verre ou d'étoffe. Le corps
est paré de ses vêtements de fête; puis enveloppé dans des peaux
d'animaux ou des couvertures de laine et enseveli, la face tournée vers
la terre et la tête suivant le cours d'une rivière, dans un canot formé
avec des écorces, élevé sur quatre poteaux et soutenu par des barres
transversales. Des branches d'arbres, lichees autour de ce sépulcre
aérien, supportent tous les ustensiles dont le défunt a fait usage
pendant sa vie. Les cérémonies funèbres se font au milieu des chants des
jeesukaïns et des hurlements des femmes et des parents du mort, qui le
pleurent pendant plusieurs semaines.

Les tombeaux sont sacrés. Malheur à l'imprudent qui toucherait à l'un
des objets qu'ils renferment!

Les Chinouks vivent en famille dans de grandes huttes d'écorce de cèdre,
où les lits sont disposés comme les cadres dans les cabines d'un navire.
Ils ne se vêtissent guère qu'en hiver; alors ils portent un manteau de
peaux de rats musqués ou de veau marin.

Une ceinture (kalaquarté) en filaments d'écorce de cèdre compose, pour
l'été, le costume ordinaire des femmes. Mais, quand la saison est
rigoureuse, elles se couvrent d'une tunique faite avec des peaux de
cygnes ou d'oies sauvages.

Le poisson, le gibier et des racines de kamassas (camassa esculenta) et
de ouappatou (sagitta folia commune), bulbes qui, par la saveur et la
forme, ressemblent assez à l'oignon, constituent la base de leur
alimentation. Leurs armes ont assez de rapport avec celles des autres
tribus sauvages de l'Amérique du Nord pour que je croie inutile de les
décrire spécialement ici.

Ces particularités données, je reprends, pour ne plus le quitter, le fil
de ma narration.




                                 CHAPITRE III

                                POIGNET-D'ACIER


Le matin du jour où se passait la tragédie rapportée dans le premier
chapitre de ce livre, un homme se promenait, pensif, devant une cabane
grossièrement construite, près d'un monceau de ruines, le long de la
pointe Georges, sur la rive sud de la Colombie, quelques milles de son
embouchure.

L'homme était connu, dans le désert américain, sous le nom de
Poignet-d'Acier.

Les ruines étaient celles du fort Astoria.

Poignet-d'Acier avait atteint la maturité de l'âge. Sa taille était
élancée, sa musculature fine, souple, gracieuse dans son jeu; elle
annonçait la vigueur unie à l'agilité. Il avait les traits fortement
accusés, un peu secs, et sa physionomie eût été dure sans une barbe
noire qui la masquait en partie et en adoucissait les angles. Son oeil,
fréquemment voilé par quelque pensée amère, s'animait de lueurs
éblouissantes quand il voulait se fixer sur une personne ou un objet.
Son éclat devenait alors insoutenable. Il fascinait, faisait froid au
coeur. A la vue de ce personnage, on se sentait en présence d'une de ces
existences ravagées par les passions, dont la lave, toujours bouillante
dans leur sein, menace à tout instant de faire éruption.

Poignet-d'Acier portait le costume habituel des aventuriers du littoral
du Pacifique: chapeau de racines de cèdre à larges bords, chemise de
chasse en peau d'élan, une ceinture en cuir de veau marin, d'où
pendaient des pistolets, une hache et un large couteau de chasse. Des
culottes fabriquées avec le poil d'un grosses-cornes, et des bottes
molles, montant au-dessus du genou, lui tenaient lieu de mitas et de
mocassins, une grande poudrière et un étui de fer-blanc étaient passés
en sautoir derrière son dos. Un fusil à deux coups reposait négligemment
sur son avant-bras droit.

Le tableau qui se déroulait aux pieds du promeneur avait une de ces
magnificences prodigieuses que l'on ne trouve guère dans les pays
cultivés.

Au premier plan, la Colombie, qui, de l'indigo de ses ondes profondes,
formait un cadre, saisissant par le contraste, aux îles verdoyantes, aux
bancs de sable dorés dont elle est marquetée à cet endroit; au deuxième
plan, des rives escarpées, panachées de pins superbes, puis le mont
Sainte-Hélène, de forme conique, coiffé de neiges éternelles, et, dans
les derniers lointains, le ciel mêlant son azur avec l'émeraude des
incommensurables prairies.

Des phaétons du tropique au cri guttural, de grands albatros bruns, de
lourds cormorans égayaient le paysage en rasant la surface du fleuve,
tandis que des nuées de corneilles, planant au-dessus de la grève,
fondaient, de moment en moment, sur les coquillages que la marée y avait
apportés, les saisissaient entre leurs grilles, s'élevaient en l'air,
les laissaient retomber sur les rochers où ils se brisaient et où les
intelligents oiseaux descendaient pour dévorer le contenu.

Sur cette même grève, on voyait encore jouer ou se chauffer au soleil
des troupeaux de loups matins au blanc pelage. A quelques pas, des
souffleurs, sortant des eaux leur grosse tête noirâtre, lançaient dans
l'espace des guirlandes de pierreries liquides; au milieu d'eux, un banc
d'aloses faisait miroiter ses écailles diamantées en cherchant à happer
une proie parmi les essaims de mannes [8], si pressés qu'on eût dit
qu'une gaze grise était répandue sur les places qu'ils avaient Enfin,
deux faucons à tête jaune décrivaient des cercles concentriques
au-dessus du banc d'aloses. A tour de rôle l'un d'eux tombait, avec la
rapidité de la foudre, sur les poissons, en enlevait un et le portait,
en poussant des cris aigus, au sommet d'un rocher, sur une île voisine;
ensuite il revenait et continuait la pêche.

[Note 8: Sorte de grosse mouche grisâtre, très-abondante, qui suit bancs
d'aloses.]

Sur la côte où se tenait Poignet-d'Acier, le spectacle n'était pas moins
attrayant.

Une riche verdure émaillée de violettes, d'oeillets, de dents-de-lion,
d'angélique, la tapissait. Autour des décombres du fort, des sureaux et
des merisiers en fleurs remplissaient l'atmosphère de pénétrants parfums
tandis que des colibris, des oiseaux-mouches, empennés d'émeraudes et de
rubis, voltigeaient à la cime, mêlant leur pépiement aux notes
argentines de la fauvette et au cri aigrelet du goguelu.

Si captivants quo fussent ces charmes naturels, ils ne parlaient
toutefois ni à l'esprit ni au coeur de Poignet-d'Acier.

Il marchait distraitement, par mouvements saccadés, et ses yeux
demeuraient attachés au sol.

Des lambeaux de phrases s'échappaient par intervalle de ses lèvres.

Oui, disait-il, avec de l'or, quelques grains de cette poussière jaune
qu'on estime tant, je sauverais mon pays! Je l'arracherais à ces
misérables Anglais, dont l'implacable cruauté seule égale la perfidie...
Et après un instant de silence:

--A quoi bon cette ambition! Les hommes valent-ils la peine qu'on
s'occupe d'eux!... Non. Mais ma vengeance! Oh! ma vengeance, elle ne
sera assouvie que quand j'aurai chassé du Canada les usurpateurs qui
l'oppriment, qui portent le déshonneur...

Ses traits se contractèrent, sa main droite se crispa au canon de son
fusil.

Mais de l'or reprit-il au bout d'une minute, de l'or qui m'en donnera?
Où en trouver? Depuis six ans que je fais ici la traite des pelleteries,
à mes risques et périls, persécuté par les agents de cette infâme
Compagnie de la baie d'Hudson, traqué nuit et jour par les Indiens,
depuis six ans, qu'ai-je amassé?... rien, ou presque rien... On dit
cependant qu'il y a par-là, vers le nord, des mines aurifères! Ce
Chinouk m'avait promis de m'y conduire. La pépite qu'il m'a donnée est
bien en or... en or fin... Et cet Indien a disparu à l'heure de
partir!... Oh! la destinée, l'implacable destinée me poursuivra donc
toujours et partout... Oui, il est des hommes condamnés au malheur, du
berceau à la tombe, peut-être même au delà!... Si j'avais de l'or,
pourtant! Avec l'or, pas d'obstacles: la fatalité est vaincue!

Poignet-d'Acier s'arrêta, tira de son étui un grain d'or brut pesant
environ deux onces, l'examina, et, étendant sa main dans la direction du
mont Sainte-Hélène, il s'écria, avec l'accent d'une inébranlable
volonté:

--C'est là, là qu'est la mine. J'irai, je la découvrirai, ou... il
s'interrompit tout à coup, à l'aspect d'un trappeur qui sortait de la
cabane.

--Ah! tu viens me dire que le repas est prêt, mon bon Jacques; mais je
n'ai pas faim, fit-il en s'avançant vers le trappeur, vieillard blanchi
par les ans, quoique d'une apparence robuste et alerte.

--Voilà encore la tristesse qui vous prend, monsieur Villefranche...

--Jacques, répondit Poignet-d'Acier d'un ton qui voulait être sévère,
mais qui n'était que mélancolique, je t'ai déjà défendu de m'appeler par
ce nom.

--L'habitude, mon cher maître...

--N'en parlons plus. Pour te faire plaisir, je déjeunerai.

Ils entrèrent dans la cabane.

C'était une habitation primitive s'il en fut.

Elle ne différait de celle des Indiens chinouks que parce que le foyer
était placé dans un coin, au lieu d'être établi au centre. Des armes et
des filets étaient appendus aux parois de la muraille. Çà et là des
paquets de pelleterie servaient de siège on étaient empilés les uns sur
les autres. A des perches transversales, qui reliaient les quatre murs
de la hutte, on avait accroché des quartiers de venaison, des chapelets
de poissons boucanés et des bottes de plantes légumineuses.

Une table grossière occupait le milieu.

--Je vous ai, dit Jacques à Poignet-d'Acier, préparé un gâteau de
kamassas nouvelles. Il est aussi friand que s'il était fait avec de la
farine de froment. Goûtez-y, monsieur...

--Encore! tu es incorrigible!

--Puis-je oublier, monsieur Villefranche... Il s'arrêta court, et
l'aventurier se mit à rire.

--Continue, mon bon Jacques; tu n'as pas ton pareil ici-bas. Ah! si tous
les hommes étaient comme toi, ils ne feraient pas long séjour sur cette
terre.

--Vous servirai-je une tranche de saumon?

--Assieds-toi, d'abord, à côté de moi.

Jacques obéit en se découvrant respectueusement.

--Excellente nature, murmura Poignet-d'Acier. Puis il ajouta en aparté:

--Excellente, oui, mais sans initiative, bonne pour servir, voilà tout!

--Vous savez, monsieur, dit le domestique, que le navire ancré
au-dessous du cap Frondoso met à la voile demain matin pour New-York.

--Ah! fit l'aventurier en fronçant légèrement les sourcils, et il te
faut de l'argent pour ton protégé.

--Si monsieur...

--Oui, dit Poignet-d'Acier en tirant une bourse de cuir, voilà cent
piastres.

--Merci, monsieur, dit Jacques avec une expression de reconnaissance
intraduisible. On m'a écrit qu'il était si beau, qu'il vous ressemblait,
le petit Alfred!

--Jacques, s'écria le maître, pour la millième fois, je t'enjoins de ne
plus prononcer ce nom-là devant moi!

--Pardon, mon....

--Qu'il n'en soit plus question! Voudrais-tu donc me faire mourir? Ne
sais-tu pas que le remords me poursuit? Cette femme m'avait trahi? Mais
étais-je en droit de la faire périr de chagrin, lentement, à petit
feu... Et ma fille, car c'était ma fille Adèle, j'en suis sûr, mais ne
suis-je pas la cause de son empoisonnement? Elle s'est suicidée après sa
faute, parce qu'elle redoutait ma sévérité, parce que, peut-être, je
l'aurais tuée comme j'ai tué son amant, cet Hermisson [9].

[Note 9: Voir la _Huronne_.]

--Mais si monsieur voulait revoir les pauvres jumeaux, ses
petits-enfants? hasarda le vieux serviteur.

--Ses petits-enfants! tonna Poignet-d'Acier; ses petits-enfants! Que
veux-tu dire? Est-ce à moi que tu parles? Les enfants sont les enfants
d'un Anglais. Je nie qu'ils aient du sang français dans les veines! Ma
fille était une misérable!... une maudite, comme sa mère!

Après ces mots, articulés d'une voix strangulée, Villefranche se leva,
les yeux injectés de sang, le visage en feu et arpenta la cabane à
grands pas.

Ayant fait cinq ou six tours, il recomposa son visage, en homme habitué
depuis longtemps à refouler ses émotions les plus violentes, et,
s'asseyant de nouveau à la table, il tendit la main au vieillard, en lui
disant:

--Excuse mon emportement, Jacques. Tu enverras l'argent pour cet enfant;
qu'il soit bien soigné; je le reverrai... un jour... oui... Quant à la
fille, sa soeur, elle a été abandonnée, n'est-ce pas? Tu me l'as assuré.

Jacques baissa la tête sur sa poitrine sans répondre.

Villefranche prit, sans doute, ce signe pour une affirmation, car il
s'écria d'un ton dur:

--Tu es incapable de me mentir; mais si j'apprenais que cette fille
reçût, ne fût-ce qu'un schelling de moi, tu ne recevrais plus un sou,
plus un seul pour l'autre! Appuyant ses coudes sur la table, il
ensevelit son visage dans ses mains, en murmurant:

--Horrible destinée! Ma mère trompa mon père, ma femme m'a trompé! ma
fille était séduite à seize ans. Elle donnait le jour à deux enfants, un
garçon, une fille! Quelle malédiction pèse donc sur notre famille! Mais
cette petite fille, oh! je ne la verrai plus; j'aurais du l'étouffer de
mes propres mains! N'est-ce pas, Jacques, que tu l'as exposée sur la
voie publique?

Le domestique balbutia une réponse inintelligible. Il parut même si
embarrassé, que Poignet-d'Acier remarqua son trouble, et il allait le
questionner, quand on frappa à la porte.

--Faut-il ouvrir? demanda Jacques.

--Attends un peu.

L'aventurier remit sa bourse dans une poche de sa chemise de chasse,
tira ses pistolets de sa ceinture, examina l'amorce, les plaça sur la
table et dit:

--Ouvre!

Jacques, qui avait intérieurement fermé la porte avec une lourde barre
de bois, précaution très-utile à cette époque, s'en approcha; mais,
avant de tirer la barre, il demanda:

--Qui est là?

--Merellum, la Petite-Hirondelle, répliqua du dehors une voix enfantine.

--Merellum, dit Poignet-d'Acier, qu'elle entre! Je suis bien aise de la
voir!

Jacques avait déjà ouvert la porte; une petite fille de dix à douze ans
s'élança aussitôt vers Poignet-d'Acier, qui la prit dans ses bras, la
baisa au front et l'assit sur ses genoux.

Son teint avait une blancheur qui devait la faire considérer comme une
merveille dans les solitudes du Nord-Ouest, et qu'on eût remarquée même
en Europe. Elle n'était pas jolie, mais une intelligence vive et
précoce, éloquemment peinte, dans tous ses traits, suppléait à la beauté
qui lui manquait. Sa robe de peau d'antilope était déchirée, et ses
longs cheveux épars.

--Petit oncle [10], dit-elle à Poignet-d'Acier, grand, grand malheur!

[Note 10: «Mon frère», «mon cousin», «mon oncle», «ma tante» sont des
termes d'amitié fort usités par les Canadiens dans le désert américain.
Ils n'impliquent pas toujours une idée de parenté.]

--Un malheur! ma Petite-Hirondelle, comment cela? répliqua-t-il avec
intérêt, en s'apercevant du désordre de la toilette de l'enfant.

--Ma tante, Ouaskèma...

Et Merellum fondit en larmes.

--Eh bien, ta tante Ouaskèma?

La petite fille voulut parler, les sanglots l'en empêchèrent.

--Calme-toi, chère, dit le Vieux Jacques qui, après avoir refermé la
porte, était venu se rasseoir à la table.

--Allons, raconte-nous ce qui est arrivé à ta tante Ouaskèma, dit
Poignet-d'Acier.

Mais Merellum» tremblait de tous ses membres, en se serrant contre la
poitrine de l'aventurier, et balbutiant:

--Les Chinouks! les Chinouks!... J'ai peur... Défends-moi, défends-moi,
petit oncle!

--Donne-lui quelques gouttes de tafia, dans un gobelet d'eau et de sirop
d'érable, dit Poignet-d'Acier à son domestique.

Jacques eut bien vite préparé la potion qui réconforta Merellum. Alors,
elle raconta qu'étant allée le matin, avec Ouaskèma et quelques Indiens
Clallomes, récolter des racines de ouappatou dans une île de la
Grande-Rivière (le rio Columbia), ils avaient été surpris par une troupe
de Chinouks. Ouaskèma et un chef, Queue-de-Serpent, étaient tombés entre
les mains de ces deniers; les autres avaient été tués. Quant à Merellum,
elle avait réussi à s'échapper en se cachant dans une touffe de joncs;
puis, les Chinouks partis de l'île avec leurs prisonniers, elle avait
sauté dans un canot, traversé le fleuve et cherché une retraite chez son
petit oncle.

--Combien étaient les Chinouks? demanda Poignet d'Acier, après avoir
écouté avec une profonde attention, le récit de l'enfant.

--Dix, répondit-elle en comptant sur ses doigts.

--Et quelle direction ont-ils prise?

--Le soleil couchant, répliqua Merellum.

--Ouaskèma est une brave créature, dit alors l'aventurier en s'adressant
Jacques. Elle m'a rendu plus d'un service et même, sauvé la vie, quoique
je ne sache trop d'où lui vient cette amitié pour moi. Il faut lui
porter secours.

--Oh! petit oncle, comme tu es bon! s'écria Merellum en essuyant ses
lames et l'embrassant sur les deux joues. Petite tante aussi m'aime
bien, va!

--Voyons, Jacques, dit Poignet-d'Acier, remettant doucement l'enfant à
terre, selle un cheval, tu courras à la pointe de la Langue, tu y
déposeras Merellum chez nos amis et tu prieras trois d'entre eux de
t'accompagner ici. A cinq, nous aurons facilement raison de dix coquins
de Peaux-Rouges. Seulement hâte-toi. Il n'y a pas une minute à perdre.
Pendant ton absence, je préparerai les armes et le grand canot.

Jacques s'éloigna immédiatement, en emmenant la petite fille.

--C'est étrange! dit Poignet-d'Acier dès qu'ils eurent disparu, c'est
étrange! moi qui abhorre les femmes et tout leur sexe, je ne sais ce que
j'éprouve à la vue de cet enfant! Je me sens mollir... Oui, c'est bien
étrange! répéta-t-il en se grattant le front.

Une heure ne s'était pas écoulée, que Jacques revint accompagné de trois
trappeurs.

Ils échangèrent une poignée de main avec l'aventurier, qui leur dit:

--Eh bien, mes cousins, vous êtes prêts à donner la chasse aux Chinouks?

--Tout disposés, répondirent-ils. Ces vermines nous ont pillé une
fumerie de saumon, et, baptême! nous nous paierons sur leur peau.

Un long bateau, creusé dans un tronc d'arbre, fut poussé à l'eau, et les
cinq hommes, parfaitement armés, s'y embarquèrent. Poignet-d'Acier
s'assit au gouvernail, les trappeurs ramèrent.

Le temps était toujours beau, le ciel pur et sans nuages.

Au moment où le soleil se penchait à l'horizon, l'embarcation arriva
près du cap Désappointement.

--Ne distinguez-vous pas une colonne de fumée, au-dessus de la falaise
dit Jacques à son maître.

--Je la vois depuis une dizaine de minutes. Ce sont nos Chinouks sans
doute. Nous aborderons dans cette anse, sur la droite.

Et il indiquait du doigt une étroite baie, plantée de roseaux.

Ils attérirent, cachèrent le bateau dans les roseaux, renouvelèrent
l'amorce de leurs carabines et se mirent à grimper en silence le long de
la côte. L'escalade était difficile, mais tous étaient exercés ces
sortes d'ascensions. Bientôt, ils atteignirent le faîte du cap
Désappointement.

--Halte! fit Poignet-d'Acier qui rampait en avant. Ses compagnons
s'arrêtèrent.

--Avancez-vous derrière ces broussailles, reprit-il en montrant des
buissons qui hérissaient la crête de la falaise. J'aperçois les
Peaux-Rouges. Ils ne soupçonnent pas notre présence; au mot feu! tirons
tous ensemble.

Moins d'une minute après, cinq coups de carabine faisaient résonner les
échos de la côte.

Quatre Chinouks tombèrent; les autres prirent la fuite en poussant des
hurlements épouvantables.

Cependant Chinamus, le sorcier, qui n'avait été que blessé, se jeta sur
Ouaskèma, en s'écriant et brandissant son tomahawk:

--La vierge clallome doit mourir en l'honneur de Scoucoumé, le grand
Esprit du Mal, elle mourra!

La redoutable massue frappa la captive, et, à ce moment, à ce moment
suprême, une nouvelle détonation retentit: le jeesukaïn roula, en se
tordant dans les convulsions de l'agonie, à côté des quatre victimes que
venaient de faire les balles des trappeurs.




                                   CHAPITRE IV

                                       PAD


Les scènes précédentes avaient eu un témoin qui n'appartenait ni aux
tribus de Peaux-Rouges, ni à la bande de trappeurs compagnons de
Poignet-d'Acier. Tapi dans un massif de jeunes merisiers, cet homme,
qui, par la figure et l'accoutrement, avait l'air d'un indien
tête-plate, n'eut pas plutôt vu frapper Ouaskèma et tomber Chinamus,
qu'il sortit sans bruit de sa cachette et se glissa lestement au bas du
cap Désappointement, en prenant grand soin de ne pas être observé. Dans
les joncs, sur le bord du fleuve, il trouva un canot, sauta dedans, fit
force de pagaie et aborda au bout de trois heures à une île vis-à-vis de
la pointe de la Langue.

En débarquant, il fut reçu par un trappeur blanc qui lui dit:

--Eh bien, Pad, as-tu de bonnes nouvelles?

--Excellentes, excellentes, camarade, répondit l'autre en anglais.

--Par le tonnerre! voyons, reprit le premier dans cet idiome, voyons,
tirons le canot sur la grève pour que la marée ne l'entraîne pas;
ensuite tu me conteras ça en mangeant un morceau d'esturgeon.

L'embarcation fut traînée sur le sable un quart de mille environ du
rivage, et les deux hommes entrèrent dans une cabane fabriquée avec des
lianes et des joncs, dans un petit bois, au milieu de l'île.

--Je meurs de soif, by the Holy Virgin [11], dit Pad en se laissant
tomber sur une botte de fougères qui servait de lit. As-tu une goutte de
whiskey à me donner?

[Note 11: Par la Sainte Vierge!]

Le trappeur blanc lui passa une outre, dont l'Indien avala deux ou trois
copieuses gorgées, en faisant claquer voluptueusement sa longue contre
son palais.

--J'avais besoin de ça pour me remettre, dit-il en rendant la gourde à
son hôte; les dames Chinouks n'en finissaient pas. J'ai même vu le
moment où j'en serais pour mes frais de course et d'attente. Fichu
métier que le nôtre!

--Tu disais que la journée avait été bonne, Pad?

--Bonne, oui, by Jesus-Christ! très-bonne, Joe, très-bonne. Si on nous
payait en raison de ce que rapportera aux autres, encore!

--Tu dois avoir faim?

--Une faim de coyote en plein hiver, Joe. Tu m'as parlé d'un morceau
d'esturgeon?

--Oui, que j'ai accommodé avec des kamassas. Le voici. Régale-toi.

Le blanc, appelé Joe, avait ranimé le feu en y jetant des branches de
sapin, car la nuit était venue depuis longtemps déjà. Il servit à Pad
une tranche de poisson sur un plat d'écorce de cèdre.

Quand celui-ci eut satisfait son appétit avec une voracité bestiale, il
lui demanda:

--Et ton histoire maintenant?

--J'allume le tabac, je bois un coup, et je te réponds, dit. Pad.

Joe se plaça sur les fougères à côté de l'Indien, qui fumait lentement,
en homme bien repu, sachant apprécier la valeur d'une pipe après un
copieux repas.

Mais il ne se pressait pas de parler.

--Par le tonnerre! tu vas commencer? dit le trappeur blanc que son
silence impatientait.

--Tout de suite. Mais, d'abord, tu connais le Dompteur-de-Buffles.

--Ce chien, de métis?

--Lui-même, que les Chinooks avaient pris pour chef.

--Je ne le connais que trop, car il m'a presque assommé dans notre
dernière rencontre avec les Peaux-Rouges.

--S'il a failli t'assommer, il ne le fera plus, mon camarade. Tu es
vengé. Le Dompteur-de-Buffles chasse maintenant chez le diable.

--Tu dis?

--Je dis que ce crapaud de métis est mort, et pas enterré, ajouta Pad en
riant d'un gros rire niais.

--Comment ça? fit Joe surpris.

--Un tour à moi, voilà tout, by the Holy Virgin! On n'est pas Irlandais
pour rien. Ce Bois-Brûlé donnait sur les nerfs. Je l'ai fait tuer par
une vermine de son espèce, Chinamus, ou sorcier des Clallomes, tu sais?

--Tu m'étonnes; ils étaient amis.

--Oui, ainsi que chien et chat, comme on dit dans vos vieux pays. Mais
ce qu'il y a de mieux, c'est que Chinamus a aussi rendu l'âme, s'il
avait une âme, car ça ne doit pas avoir d'âme, ces brutes-là!

Là-dessus, il aspira une longue bouffée qu'il souffla, petit à petit,
entre ses lèvres pincées, et en regardant philosophiquement le nuage
bleuâtre monter vers le plafond de la cabane.

--Par le tonnerre! poursuis donc, lui cria Joe.

--Oui, dit tranquillement Pad, Chinamus n'est plus qu'une carcasse que
les corbeaux font présentement servir à leur souper. On ne dira pas
qu'il n'était pas bons quelque chose, au moins!

--De quelle manière cela s'est-il passé?

--Patience, patience, mon camarade. D'abord je te dirai que Ouaskèma...

--Ah! cette sauvagesse qui s'est amourachée de Poignet-d'Acier?

--Tout juste.

--Alors, Ouaskèma...

--Est aussi, à cette heure, dans le monde des esprits.

--Je ne te comprends pas bien, repartit Joe en toisant l'Indien avec,
une expression de doute.

--Ah! tu ne me comprends pas! tu ne me comprends pas! Mon langage est
pourtant bien facile à comprendre. Ouaskèma est morte! Chinamus est
mort, Dompteur-de-Buffles est mort, Queue-de-Serpent est mort, beaucoup
d'autres Indiens sont morts, et beaucoup plus d'autres mourront d'ici à
demain soir; est-ce que tu comprends ça, là?

--Enfin, explique-toi.

--Ce matin, en rôdant près de l'île de Sable, j'ai vu arriver Ouaskèma,
Queue-de-Serpent et deux ou trois Clallomes. Ils se sont mis à arracher
des: racines de ouappatou. Je savais qu'un parti de Chinouks était campé
dans l'île voisine. Dompteur-de-Buffles les commandait. Comme il est
épris de Ouaskèma qui, par contre, le déteste de tout son coeur, j'étais
sûr d'être le bien venu en lui annonçant qu'il pouvait aisément
s'emparer d'elle.

--Sans compter que tu servais les intérêts de la Compagnie de la baie
d'Hudson, car plus les tribus seront divisées et meilleur marché nous en
aurons.

--A qui le dis-tu, Joe! Mais ce n'était que la moitié de mon plan. Je ne
fais pas les choses à demi, moi! Ces imbéciles d'Indiens me croient un
grand jeesukaïn, à cause de ma double couleur. Alors, après avoir causé
avec Dompteur-de-Buffles, j'ai pris Chinamus à l'écart et lui ai dit que
j'avais en une vision où un de leurs dieux, Scoucoumé, m'avait révélé
que le jeesukaïn qui lui immolerait Ouaskèma acquerrait une puissance
absolue sur tous les Peaux-Rouges la Colombie.

--Alors, tu as opposé l'amour du métis au fanatisme du sorcier; c'est
très-adroit, dit Joe.

--Est-ce que mon père n'était pas Irlandais, la nation la plus fine de
la terre? s'écria Pad avec orgueil.

--Par le tonnerre! la plus fourbe et la plus hypocrite! murmura le
trappeur blanc.

--Tu dis? fit Pad se dressant et portant la main à son couteau.

--Moi! répondit Joe, feignant de n'avoir pas remarqué cette disposition
hostile; moi, je dis que les Irlandais sont braves, courageux et
très-malins.

--Je croyais avoir entendu autre chose, grommela son interlocuteur.

--Tu avais mal entendu, c'est là tout ce que je disais; mais continue
donc, mon diable de Pad! La flatterie radoucit ce dernier, qui reprit:

--Par l'enfer! où en étais-je?

--Tu disais que tu avais engagé Chinamus à sacrifier Ouaskèma.

--Oui, c'est ça. Mes trappes dressées, je traversai l'eau et montai sur
le cap Désappointement pour assister au spectacle. Ça ne fut pas long.
Dompteur-de-Buffles tomba sur les Clallomes et fit prisonnier.
Queue-de-Serpent, tandis que Chinamus, plus subtil, s'emparait de
Ouaskèma. Trois autres furent tués sur place. Après leur victoire, les
Chinouks passèrent aussi le fleuve, et, comme je m'y attendais,
gravirent la falaise, sur le plateau de laquelle ils aiment à faire
leurs petites cérémonies religieuses. Je me blottis dans un hallier,
d'où je les vis torturer ce pauvre Queue-de-Serpent, qui mourut comme un
brave, by Jesus-Christ! Puis Chinamus voulut brûler Ouaskèma.
Dompteur-de-Buffles s'y opposa. Ça ne faisait pas son affaire, tu
conçois, Joe. Après une dispute, le sorcier proposa au métis de la jouer
au beullum contre le Tonnerre, son fameux bison apprivoisé. Ils se
mirent à la partie. Chinamus perdit, mais il tenait à son enjeu. C'est
pourquoi, au lieu de payer sa dette, il saisit une flèche et la planta
dans la poitrine du Bois-Brûlé. Je comptais bien un peu sur cette
conclusion, mais il y en avait une autre que je ne prévoyais pas.
Figure-toi qu'au moment où le devin allait mettre le feu au bûcher,
voilà Poignet-d'Acier qui arrive avec sa bande.

--Poignet-d'Acier!

--En personne.

--Par le tonnerre! on le trouvera donc partout, ce maudit! s'écria Joe
en frappant avec fureur son poing sur la muraille.

--Bon, bon, ne te fâche pas. Tant pis pour lui d'être venu se mêler de
ce qui ne le regardait pas, car cette fois-ci nous le tenons. Ah! si la
Compagnie m'avait laissé faire, il y a beau jour...

--Oui, dit Joe en voyant lorgnait sa carabine; oui, ce n'était pas
difficile de s'en débarrasser. Mais les chefs ont leurs projets, que
veux-tu! Ils ne permettent pas qu'on le tue. C'est bête, ça! Finis ton
histoire.

--Encore deux mots et j'aurai fait. Poignet-d'Acier et ses gens abattent
quatre Chinouks. Chinamus est blessé. Le reste des Peaux-Rouges se
sauve, et je m'imaginais que ça allait se terminer par la délivrance
d'Ouaskèma. Pas du tout.

--Qu'advint-il?

--Donne-moi d'abord la gourde, car je suis altéré comme un banc de
sable.

Ayant bu une nouvelle gorgée de whiskey, Pad s'écria:

--Tu ne te douterais jamais de ce qui se passa alors! non, by the Holy
Virgin!

--Dis.

--Eh Bien! le vieux Chinamus, tout blessé qu'il était, prit son tomahawk
et, paf! vous le planta sur la tête de Ouaskèma!

Le trappeur Blanc fit un geste d'horreur.

--C'est comme j'ai l'avantage de te l'assurer, dit Pad en riant.
Maintenant, sais-tu mon idée? Je m'en vas trouver les Clallomes postés
sur l'autre rive de la Colombie, je leur dis que Poignet-d'Acier a
assassiné Ouaskèma, et le voilà pris entre deux feux: les Chinouks qui
ne manqueront pas de revenir en nombre pour venger leur sorcier, et les
Clallomes qui lui demanderont compte de Ouaskèma et de Queue-de-Serpent.
Que penses-tu de cette trame? Est-elle un peu bien tissée, hein l'ami
Joe?

En terminant Pad se frotta bruyamment les mains.

--Tout cela est bel et bien pour la Compagnie, dit son compagnon après
un moment de silence; mais ça ne fait pas nos affaires!

--Nous recevrons des marchandises pour au moins deux cents piastres.

--Peuh! qu'est-ce que, deux cents piastres, comparé à ce que nous
aurions en découvrant la cache où Poignet-d'Acier enfouit ses
pelleteries et son or!

--C'est vrai, dit Pad en réfléchissant.

--Alors, reprit Joe, nous serions riches, plus riches que des chefs de
comptoirs. Tu pourrais faire ce voyage dans les vieux pays...

--Je le désire depuis bien des années!

--Tu aurais des palais, des domestiques pour te servir, des femmes
blanches autant que tu en voudrais...

--Ne me parle pas de ça, tu me fais tourner la tête, s'écria Pad dont le
sang s'échauffait à ces enivrantes visions, car si la vie d'aventure
dans les pays sauvages séduit les Européens, l'existence douce et
paisible que nous menons séduit davantage encore les trappeurs du désert
américain.

Joe se leva pour attiser le feu, et dit négligemment:

--Il ne faudrait pourtant que faire jaser Merellum.

--Cette orpheline que Ouaskèma avait adoptée. Est-ce qu'elle sait
quelque chose?

--C'est mon opinion. Poignet-d'Acier l'adore. S'il était depuis plus
longtemps ici, j'affirmerais en est le père. En tous cas, il n'a pas de
secrets pour elle.

--Cela se peut, répliqua Pad en bâillant; mais j'ai fait une rude
journée. Le sommeil me gagne. Demain matin j'irai au camp des Clallomes.
En rentrant, nous reparlerons de ça... oui, tu dois avoir raison, cette
petite... Il ne sera guère malaisé de la prendre, à présent... bonsoir,
Joe!

L'Irlandais s'endormit, roulé dans une couverte de peau de buffle, et
son camarade ne tarda pas à en faire autant.

Avant que l'aurore parut, tous deux se levèrent, déjeunèrent solidement
d'un morceau de venaison et transportèrent leur canot de l'autre côté de
l'île.

Pad s'embarqua seul, en disant à Joe:

--Tu m'attendras ici; je reviendrai probablement ce soir.

--Oui; mais souviens-toi de ce que je t'ai dit propos de Merellum. Par
le tonnerre! si tu réussis à t'en emparer, conduis-la à la caverne du
Chêne-Vert. Sois tranquille, je saurai bien la confesser.

Pad s'éloigna du rivage. Le temps était beau; la marée le favorisait: en
une demi-heure, il atteignit la Pointe de la Langue, où il mit pied à
terre après avoir amarré son canot à une roche.

Le soleil sortait des brumes du matin et plaquait d'or les vastes
plaines de la Colombie; l'Indien s'achemina, la carabine sur l'épaule,
vers une fumerie établie à une centaine de mètres du rivage.

Des rets en fil d'écorce, des lignes faites avec des algues marines, qui
poussent en abondance à l'embouchure du rio Columbia, et dont
quelques-unes ont jusqu'à cent cinquante pieds de long, des hameçons en
racine de pin ou en corne de mouton des montagnes, des tridents et des
fouènes d'une espèce toute particulière étaient pendus autour de la
fumerie.

Ces fouènes méritent une description.

La tête ou le piquant est en os, de deux à deux pieds et demi de long,
en forme de large fer de lance. On y adapte une petite ligne près du
milieu. Cette ligne se rattache à un manche, à deux pieds environ du
bout, qui est enfoncé dans un trou, situé près de la pointe de la tête.
Quoique assez solidement maintenu dans l'oeillet de l'instrument, le
manche n'y est pas demeure fixe; de sorte que, quand un poisson a été
dardé, la tête de la fouène se détache par le retrait du bois, et reste
dans le corps de la victime, qu'à du manche et de la corde le harponneur
ramène doucement à lui. Si le poisson est trop gros et menace, par ses
efforts, de faire chavirer le canot, on abandonne le banche, qui fait
alors l'office de bouée, et sert à reconnaître l'endroit où s'est arrêté
la proie, lorsqu'elle est morte ou fatiguée de la lutte.

Pad allait passer devant la fumerie sans s'arrêter, car, comme elle
appartenait à Poignet-d'Acier, il ne se souciait pas de rencontrer ses
gens; mais alors qu'il tournait près de la cour où séchaient d'énormes
quantités de saumons et d'esturgeons partagés en deux et étendus au
soleil sur des claies d'osier, il entendit de joyeux et frais éclats de
rire.

--C'est drôle, pensa-t-il, ça ressemble à une voix de femme et même à
une voix d'enfant.

Il prêta l'oreille.

Les rires retentissaient toujours sonores et perlés comme les ricochets
d'une cascatelle.

--By the Holy Virgin! se dit-il, il y a une créature dans la fumerie. Il
faut que je voie qui ça peut être.

S'approchant avec précaution d'une fente que la négligence avait laissée
entre les nattes de joncs qui composaient la muraille, Pad plongea ses
regards à l'intérieur.

D'abord, l'épaisse vapeur qui s'échappait lourdement en nuages compactes
d'un feu de sapinage, au dessus duquel boucanaient des poissons de toute
sorte, de toute grosseur, ne lui permit pas de distinguer les objets. Il
fut même obligé de se retirer pour reprendre haleine, car la fumée
l'étouffait; mais peu à peu ses yeux s'habituèrent à l'obscurité, et il
aperçut une petite fille que deux vigoureux trappeurs faisaient sauter
sur leurs genoux.

--Merellum! s'écria-t-il, by Jesus-Christ! la chance me favorise! A ce
soir!

Il reprit le sentier, un instant abandonné, et remonta d'un pas rapide
le cours de la Colombie.

La distance qui le séparait de l'i-e-nush ou cantonnement des Clallomes
n'était pas considérable. Pad l'eut bientôt franchie.

Une animation inusitée se faisait remarquer dans village quand il y
entra, les Indiens étant sur le point de partir pour une chasse à
l'orignal. Les hommes, entièrement nus, fabriquaient ou réparaient leurs
armes. Celui-ci aiguisait des têtes de flèches en obsidiane, celui-là
les empennait avec des piquants de porc-épic, un troisième épissait,
avec de la colle d'esturgeon, les deux parties d'un arc en corne de
bélier; un quatrième faisait chauffer des cornes pour leur donner la
convexité voulue; un autre les raclait avec des cailloux de silex, afin
de les rendre élastiques; quelques-uns polissaient avec du sable des
traits en bois de buisson-graisse, sorte de groseillier sauvage, tandis
que les femmes, sans autre vêtement que le kalaquarté ou jupon d'écorce,
préparaient en boulettes le frai de hareng, qu'elles avaient recueilli
sur des branches de sapin, ou, plongées dans l'eau jusqu'à la ceinture,
arrachaient avec leurs pieds les racines de kamassas pour les piler et
en faire des galettes. La plupart étaient affreusement laides, avec
leurs crânes déprimés et leurs mamelles pendantes jusque sur l'abdomen.

Mais toutes étaient actives et besogneuses. Des nuées d'enfants sales et
de chiens décharnés, grouillant pêle-mêle sur le gazon, complétaient le
tableau.

Pad s'approcha de deux jeunes filles qui tressaient un vase en racines
de cèdre, s'assit sur un quartier de roche, bourra son calumet avec des
feuilles de sac-à-commis [12], et se mit à fumer sans mot dire.

[Note 12: Feuilles d'un arbuste dont le fruit est estimé des Indiens.
Les Canadiens appellent ces feuilles sac-à-commis parce que les employés
de la Compagnie de la baie d'Hudson, qui s'en servent pour fumer, en
guise de tabac, les portent habituellement dans un petit sac.]

Les jeunes filles ne lui adressèrent point la parole. Elles
travaillaient en silence à leur vaisseau. Ces vaisseaux se font ainsi:
on prend de grandes racines flexibles ou des filaments d'écorce. On les
contourne autour d'un centre, en réduisant insensiblement la
circonférence des plis intérieurs, de façon à former comme une ruche
retournée. Les plis sont retenus ensemble par une petite racine
très-souple, passée à travers un espace pratiqué en introduisant un
poinçon, en os ou en épine, entre les deux deniers, puis en tournant la
racine sous le dernier et sur celui qu'on doit ajouter en avançant dans
la confection du vase. Entre les deux derniers plis, on glisse assez de
ces racines, semblables à des fils, pour le rendre étanche.

Les Peaux-Rouges se servent de ces vaisseaux pour boire, aussi bien que
pour faire bouillir de l'eau et cuire les aliments avec les cailloux
rougis au feu que l'on y plonge.

Ils tiennent encore lieu de coiffure aux squaws quand elles changent de
campement.

Après avoir pétuné gravement pendant une heure, Pad se leva et marcha
droit à un Clallome qui, accroupi devant la porte d'une cabane,
contemplait le soleil.

Un sac à médecine, en peau de castor, zébré d'hiéroglyphes rouges et
noirs, indiquait qu'il occupait dans la tribu le poste de jeesukaïn.

--Mon frère connaît Langue-de-Vipère? lui dit-il dans le dialecte
indien.

--Langue-de-Vipère est connu, répliqua laconiquement le devin.

--Langue-de-Vipère veut faire entendre sa parole au conseil des
vaillants chefs clallomes.

--Quelles paroles mon frère veut-il faire entendre au conseil des
vaillants chefs clallomes?

--Langue-de-Vipère le dira à leurs oreilles dans la loge du conseil.

--Si les paroles de mon frère sont des paroles de vérité, il sera le
bien venu, si ses paroles sont des paroles de mensonge, que mon frère
reprenne le chemin de son wigwam.

--Les paroles de Langue-de-Vipère sont des paroles de vérité, repartit
Pad sans s'irriter du soupçon dont il était l'objet.

--Quand le soleil tombera droit sur la tête de mon frère, le conseil des
Clallomes sera assemblé. Mon frère y assistera.

Cela dit, le jeesukaïn tourna le dos à l'étranger et reprit sa
contemplation.




                                  CHAPITRE V

                                L'ENLÈVEMENT


A l'heure où le soleil touche son méridien, Pad fut introduit dans une
loge en écorce, couverte de joncs et qui ne différait des autres huttes
du village que par sa rotondité.

Cinq chefs étaient assis en cercle sur des peaux d'antilope. Des
colliers de griffes d'ours ou de panthère, de longs pendants d'oreilles
en aïqua et des plumes d'aigle plantées droites dans leurs cheveux
étaient les symboles de leur puissance.

Lorsque Pad entra dans la case, un guerrier se leva et arrangea un petit
feu au centre du conseil. C'était le feu magique.

Le guerrier ordonna de tirer les pipes, puis il alluma la sienne au
foyer, fit quelques pas en arrière, et dit:

--Mes frères les intrépides Clallomes se sont assemblés pour chanter le
chant de la chasse aux moz [13]; mais, avant, ils entendront la parole
d'un étranger.

[Note 13: Caribou]

--Ils l'entendront, répondirent les Clallomes.

Le guerrier fit alors signe à Pad de venir prendre place dans le cercle.
Ensuite, du bout de son calumet, il indiqua les quatre points cardinaux,
en commençant par l'est et finissant par le nord. Cela fait, il présenta
trois fois la pipe à Pad, et trois fois la retira, montra le ciel, le
feu, tira trois bouffées, les exhala vers le levant et offrit
définitivement la pipe à son hôte, qui, après avoir fumé un peu, la
passa aux autres assistants. Cette cérémonie terminée, le guerrier
reprit:

--Les oreilles des chefs clallomes sont ouvertes aux paroles de leur
frère Langue-de-Vipère.

L'irlandais éleva la voix.

--Le sang des nobles Clallomes s'échauffera, leur coeur se gonflera
d'une juste colère quand ils auront entendu mon discours, car les
ossements de leurs pères crient vengeance, et la mort de Ouaskèma ne
peut rester impunie.

Un murmure de surprise et d'indignation accueilli ce début. Pad, content
de l'effet qu'avait produit son exorde, continua:

--Poignet-d'Acier et sa bande ont tué la vierge clallome et le parti qui
l'accompagnait.

--Comment mon frère l'a-t-il appris? demanda un chef.

--Langue-de-Vipère a vu, répliqua Pad.

Et il raconta que les trappeurs, commandés par Poignet-d'Acier s'étaient
joints aux Chinouks pour attaquer et mettre à mort Ouaskèma, avec la
petite troupe qui l'aidait à faire une provision de ouappatous dans
l'île de Sable.

Ce mensonge fut débité avec une impudence dont les Indiens furent dupes.
L'absence prolongée de la jeune Tête-Plate donnait au surplus du poids
aux assertions de Pad. On le questionna. Il répondit sans hésiter,
fournissant des détails sur cette affaire, indiquant le lieu de
l'engagement et proposant aux Peaux-Rouges de les y conduire. Mais
ceux-ci craignirent un piège et déclinèrent sa proposition.

Un des chefs prit la parole:

--Mes frères Clallomes ont eu tort de faire alliance avec les
visages-pâles. Le courroux de Scoucoumé s'appesantit sur la valeureuse
tribu des Clallomes. Il faut l'apaiser. Pour l'apaiser, mes frères
doivent déterrer la hache de guerre, et ne rentrer dans leurs loges que
quand ils auront la chevelure du dernier des blancs qui trappent sur la
Grande-Rivière. J'ai dit.

--Mon frère le Petit-Nuage a sagement parlé, fit un autre. J'ai dit.

--Que la hache de guerre soit donc immédiatement déterrée, ajouta le
troisième. J'ai dit.

--Nous livrerons Poignet-d'Acier à nos squaws pour qu'elles le brûlent
lentement avec des tisons ardents. J'ai dit.

--Et nos esclaves mangeront sa chair. J'ai dit.

Les cinq chefs poussèrent un hurlement affreux, après quoi, le premier
reprit:

«Il y a dix hivers, alors que la première corne de la septième lune
pendait sur les vertex forêts des montagnes Bleues, moi et cinq autres
nous avons élevé une loge pour Hias-soch-a-la-ti-yah, sur les neiges de
la butte Blanche [14], et nous y avons porté nos aïquas, nos peaux de
loutre et le cuir d'un buffle blanc.

[Note 14: Le mont Sainte-Hélène, non loin du rio Columbia.]

«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.

«Nous les avons portés dans la loge de Hias-soch-a-la-ti-yah, et nous
nous sommes assis en silence jusqu'à ce que la lune ait descendu
derrière les montagnes de l'est, et nous avons songé au sang de nos
pères que les visages-pâles ont tués quand la lune était ronde et
penchée sur les plaines de l'ouest.

«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.

«Mon père fut tué et les pères des cinq autres furent tués, et leurs
coeurs saignants furent dévorés par le loup.

«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.

«Nous ne pouvions vivre, tandis que les loges de nos pères étaient
vides, et que les scalpes de leurs meurtriers n'étaient pas dans les
loges de nos mères.

«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.

«Nos coeurs nous ont dit de faire des présents à Hias-soch-a-la-ti-yah
qui les a nourris sur les montagnes, et quand la lune fut basse, et
quand les ombres de la butte Blanche furent aussi sombres que le pelage
d'un ours, nous dîmes à Hias-soch-a-la-ti-yah: Nul homme ne peut faire
la guerre avec les flèches du carquois de tes tempêtes; nulle parole
d'homme ne peut être entendue quand ta voix parle dans les nuages; nulle
main d'homme n'est forte quand ta main déchaîne les vents. Le loup a
mangé la tête de nos pères et les scalpes des meurtriers ne pendent
point dans les loges de nos mères.

«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.

«Hias-soch-a-la-ti-yah, ne lâche pas ta colère, tiens dans ta main les
vents; que ta grande voix n'étouffe pas le hurlement des morts quand
nous chassons les meurtriers de nos pères.

«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.

«Moi et les cinq autres nous établîmes alors dans la loge un feu, et,
par sa lumière brillante, vit les aïquas et la peau du buffle.

«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.

«Cinq jours et cinq nuits, moi et les cinq autres nous avons dansé et
fumé, la médecine, et battu le sol avec des bâtons, et charmé le pouvoir
de Scoucoumé, afin qu'il ne soit pas mauvais pour nous, et ne nous
envoie pas la maladie dans nos os.

«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.

«Alors, quand les étoiles furent brillantes dans le ciel clair, nous
avons juré, (je ne dois pas dire quoi car nos paroles sont allées dans
l'oreille de Hias-soch-a-la-ti-yah), et nous sommes partis de la loge
avec nos poitrines grosses de ressentiment contre les meurtriers de nos
pères dont les os étaient dans les griffes du loup.

«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.

«Nous sommes allés chercher leurs scalpes pour les pendre dans les loges
de nos mères.

«Je commande les Clallomes je vengerai la mort de Ouaskèma.

«Voyez-moi frapper ce poteau, encore, encore et encore, deux fois six.

«Je commande les Clallomes je vengerai la mort de Ouaskèma.

«Deux fois six j'ai frappé; autant de visages-pâles j'ai tué, les
meurtriers de notre père! avant que la lune fût de nouveau ronde et
penchât sur la plaine occidentale.

«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.»

En récitant cette mélopée, du ton traînard et nasal particulier aux
Indiens, le chef s'accompagnait tambourin en peau d'elk, sur lequel il
frappait avec un petit bâton. A chaque strophe, il se livrait à des
contorsions frénétiques, que les autres imitaient en poussant des cris
assourdissants; à la dernière, les cris et les contorsions redoublèrent
pendant une demi-heure, puis ils cessèrent tout d'un coup, chaque
guerrier prit un tison dans le feu et sortit de la hutte en se dirigeant
vers un grand poteau dressé au milieu du village. Au pied du poteau, le
jeesukaïn qui avait reçu Pad se tenait agenouillé, réduisant en poudre
fine des écorces sèches dont il entourait le piquet.

L'un après l'autre, les chefs déposèrent leur tison sur cette poussière
et le sorcier souffla sur les charbons. La poussière s'étant enflammée,
celui-ci se releva et se joignit aux guerriers qui dansaient et
vociféraient autour du poteau, lequel bientôt prit feu, craqua et
s'abattit au milieu des hurlements de la foule attirée par ce spectacle.

Comme, dans sa chute, l'arbre n'avait atteint personne, les Clallomes en
conclurent que leur expédition contre les visages-pâles serait
favorable.

Le poteau à bas, les guerriers se jetèrent à l'envi sur les charbons,
qui, dans leurs croyances, devaient les rendre invincibles.

Tandis qu'ils se disputaient ces amulettes, leur jeesukaïn, déchaussant
avec un couteau sacré le tronçon du poteau resté dans le sol, enlevait
ce tronçon et retirait de dessous une hache en pierre.

Cette hache était la hache de guerre.

Il la remit au sachem principal des Clallomes, et ceux-ci se préparèrent
aussitôt à entrer en campagne.

Pad avait profité de la confusion qui accompagna l'exhumation de la
hache de guerre pour s'esquiver, et sortir de l'i-e-nush.

Son plan réussissait à souhait, aussi s'applaudissait-il de l'avoir mis
à exécution.

--Que je tire maintenant le secret de Merellum, et me voici riche,
murmurait-il en marchant à grands pas sur le bord de la Colombie. Et cet
imbécile de Joe qui s'imagine que, quand je connaîtrai le trésor, je
viendrai le chercher pour partager! Le plus souvent, by Jesus-Christ!
Pad n'est pas assez nigaud pour donner ce qu'il a gagné. L'affaire,
faite, je m'embarque et m'en vas dans les vieux pays, où les femmes sont
belles comme les anges du paradis dont me parlait mon père quand j'étais
petit. Seulement il y a une chose qui me contrarie, c'est cette poire
qui me sert de tête, non qu'elle ait moins d'esprit qu'une autre, Pad
n'est pas un sot; mais enfin ce n'est pas beau une boule aplatie comme
la mienne. Si je tenais cette sorcière de squaw qui m'a élevé et rendu
le mauvais service de me presser le crâne entre deux planches, je lui
ferais payer cher ses soins de nourrice! Mais bast! avec de la fortune,
avec de l'or, on se fait aisément pardonner les infirmités de la nature
ou autres; mon père me l'a dit. Tâchons seulement d'enlever la petite.
Voyons... voyons... ça n'est pas facile... Ah! j'y suis... Oui, c'est
cela. J'ai une cache près d'ici. Changeons de figure.

Le sentier que suivait Pad serpentait sur des rochers à pic, dominant le
fleuve d'une hauteur de vingt mètres au moins. Ces rochers étaient
tourmentés, coupés çà et là par d'effrayantes déchirures, des abîmes
insondables, dans lesquels les eaux de la Colombie se ruaient,
tournoyaient, et écumaient avec fracas.

Le faux Indien détacha une corde roulée sous son jupon autour de ses
reins, en fixa solidement un bout à une racine, au-dessus d'une
fondrière, et s'affala le long de la corde.

Parvenu à l'autre extrémité du câble, il mit le pied sur une saillie de
la roche et disparut dans un enfoncement.

Un quart d'heure après, il ressortait du gouffre, mais complètement
transformé. Il avait le visage et les mains blanches comme un Européen,
et un costume de trappeur dont le chapeau dissimulait parfaitement la
difformité de sa tête.

Seulement ce costume était lacéré en plusieurs places et ses doigts
ensanglantés portaient les traces de nombreuses éraflures.

--Voilà! dit-il en se remettant en marche. Du diable si les gens de
Poignet-d'Acier se doutent de mon stratagème! Heureusement que j'ai
comme ça, de côté et d'autre, des caches pour serrer mes petites
affaires! Si la fillette m'échappe, ce ne sera pas faute d'avoir fait
toilette et peau neuve pour la séduire.

Et il se prit à rire.

Un moment après il s'arrêta et se frappa le front.

--Bêta! j'oubliais l'essentiel.

Puis il déchargea sa carabine; la recharges, la déchargea encore,
enfouit dans une poche sa corne à poudre et se mit courir de toutes ses
forces.

Une heure avant le soleil couchant il arriva à la fumerie de la pointe
de la Langue.

Pad était essoufflé, trempé de sueur.

Il frappa résolument à la porte de la loge.

--Entrez! cria une voix forte de l'intérieur.

Pad entra et se trouva devant cinq trappeurs canadiens vigoureux et de
bonne mine, qui jouaient avec Merellum.

--Sois le bien venu, mon cousin, dit un des trappeurs à l'Irlandais.
Est-ce toi qui as tiré tout à l'heure? As-tu fait chasse?

--Non, répliqua Pad en mauvais français. J'ai rencontré, à deux milles
d'ici, une ourse avec ses oursons. Je l'ai blessée deux fois, mais la
poudre m'a manqué, et un peu plus l'ourse ne m'aurait pas manqué, elle!

Ce disant il montra ses mains saignantes.

--Combien d'oursons? dit le trappeur.

--Deux.

--Est-elle grosse?

--Elle pèse bien cinq cents livres, et les petits cent à cent cinquante.

--Baptême! ce serait un joli coup de fusil. Elle est à deux milles
d'ici, dis-tu, mon cousin?

--Un peu plus, un peu moins. Ah! si j'avais eu de la poudre!

--Ma foi, ça vaut la peine de se déranger. Qu'en pensez-vous, mes
frères?

--Bateau! faut y aller, répondit-on unanimement.

--Mais Merellum?...

--Oh! dit l'enfant, je resterai bien toute seule, je n'ai pas peur.
Pendant que vous serez là-bas je préparerai le souper, à une condition,
père Baptiste.

--Quoi donc?

--Vous me donnerez la peau de l'ourse pour m'en faire une couverte,
comme celle de ma bonne tante Ouaskèma.

--On te la donnera, chère, répliqua Baptiste en lui tapotant amicalement
la joue.

Et s'adressant aux autres:

--Allons! en route!

Ils quittèrent la fumerie en emmenant quatre chiens énormes.

Pad allait en tête.

Ils firent deux milles sans rien découvrir. Le crépuscule
s'épaississait. Mais tout à coup, par un de ces hasards communs dans la
vie, les chiens tombèrent sur une piste et s'élancèrent en aboyant
furieusement dans un fourré de mesquites.

--Ils ont flairé mon ourse, s'écria l'Irlandais en se précipitant après
eux.

Les trappeurs l'eurent bientôt perdu de vue. Pad alors opéra une
contre-marche et revint toutes jambes à la fumerie.

La porte était close.

--Ouvre! cria-t-il à Merellum.

--Que voulez-vous? demanda la petite fille.

--Un fusil Baptiste en a besoin. Il a cassé la crosse du sien.

L'enfant hésitait.

--Mais dépêche donc! lui cria Pad. Dépêche, si tu ne veux pas que
l'ourse dévore Baptiste.

L'imprudente ouvrit malgré les recommandations que lui avaient faites
les trappeurs en partant.

A peine la porte fut-elle entre-bâillée, que Pad se jeta dans la
fumerie, saisit brutalement Merellum, lui appliqua un morceau de
couverte sur la bouche pour l'empêcher de crier, et, l'enlevant comme
une plume dans ses bras, la transporta dans son canot, au fond duquel il
la déposa, avec cette menace:

--Si tu fais un mouvement, je te tue!

La pauvre petite, épouvantée, demeura immobile. L'irlandais s'éloigna de
la grève avec la plus grande célérité.

La nuit était venue, noire et sans souffle. On n'entendait que le son
lointain et assourdi des vagues de la Colombie sur la barre et les
ruissellements de la marée, semblables à des explosions de fusée.

Sans mot dire, Pad conduisit d'abord sa proie sur une île où il la
débarqua, après lui avoir ôté son bâillon.

--Maintenant, lui cria-t-il d'une voix tonnante, tu vas desserrer les
dents, la belle. Où est la cache de Poignet-d'Acier?

Merellum, toute glacée de frayeur, ne répliqua pas.

--Parleras-tu, petite louve? ajouta rudement l'Irlandais en la secouant
par le bras.

Et comme elle se taisait toujours:

--Si tu ne parles pas, je te brûle toute vive!

--Je ne sais pas où est la cache, balbutia la Petite-Hirondelle.

--Tu ne sais pas, tu ne sais pas! riposta Pad avec fureur. Ah! tu ne
sais pas! je t'apprendrai à ne pas savoir!

Il la souffleta violemment.

Merellum poussa un cri.

--Par le tonnerre! qui peut piailler comme ça? dit soudain quelqu'un
dans l'obscurité.

--By the Holy Virgin! marmotta l'Irlandais, ce que je redoutais arrive.
Joe a entendu cette poison. Il faudra partager!

--Est-ce toi, Pad?

--Oui, c'est moi, répondit celui-ci d'un accent dépité.

--Par le tonnerre! où es-tu? Je t'attends depuis trois heures au moins
sur la berge... Et les affaires?

--Elles vont bien, repartit sèchement Pad.

--Ah! tu es un fin matois! fit Joe en apparaissant dans l'ombre.

--Plus fin que toi, car j'ai, du même coup, lancé les Clallomes sur la
piste de Poignet-d'Acier et enlevé la petite.

--Merellum?

--Oui, by Jesus-Christ!

--Tu l'as amenée avec toi?

--Est-ce que tu ne la vois pas?

--Par le tonnerre, non!

--Tu as la berlue, dit dédaigneusement Pad en haussant les épaules.

Il se retourna pour montrer l'enfant qui était restée derrière lui. Mais
elle s'était éclipsée.

Au même instant, le bruit d'un corps qui tombe à l'eau troubla le calme
de la nuit.




                                 CHAPITRE VI

                                 LE TONNERRE


Au moment où il saisit son tomahawk pour en frapper Ouaskèma, Chinamus,
déjà blessé par la balle d'un des assaillants, n'avait plus l'oeil juste
ni la main sûre.

Le coup destiné à fracasser le crâne atteignit l'épaule gauche.

La jeune Indienne frissonna sous l'étreinte de la douleur; son visage
pâlit, ses traits s'altérèrent, deux larmes jaillirent de ses yeux
démesurément tendus. Puis sa tête s'affaissa sur sa poitrine; mais elle
ne laissa échapper aucun gémissement.

Poignet-d'Acier s'élança vers elle, trancha d'un coup de hache les liens
qui l'attachaient au poteau et la reçut insensible dans ses bras.

Il la déposa doucement sur le gazon en criant

--De l'eau! qu'on m'en aille chercher, tout de suite!

Un des trappeurs descendit vivement le cap, tandis que Villefranche
versait quelques gouttes de spiritueux sur la paume de sa main pour en
fruiter les tempes de Ouaskèma.

Avant le retour du trappeur elle avait repris connaissance.

A la vue de Poignet-d'Acier penché sur elle et la soignant avec une
sollicitude paternelle, la jeune Clallome eut un éclair de joie
indicible.

--Le chef blanc, est un grand chef; Ouaskèma l'aime! dit-elle. Elle
voulut faire un mouvement pour se lever, mais la souffrance l'en
empêcha. Sa main droite se porta instinctivement à son épaule gauche,
celle qui avait été frappée par la massue du sorcier.

Contrairement aux usages de sa tribu, Ouaskèma, fille d'un grand chef et
jouissant elle-même du privilège rare de présider le conseil des sachems
Ouaskèma portait une tunique de peau qui couvrait sa gorge et descendait
jusqu'à ses genoux. Elle avait aussi les mitas et les mocassins des
Indiens de l'autre côté des montagnes Rocheuses.

--Tu as bien mal à ton épaule, ma soeur? lui dit Poignet-d'Acier avec un
accent sympathique.

La jeune Clallome ne répondit pas. Elle le regardait attentivement.

--Veux-tu que je panse ta blessure? reprit-il sans remarquer la fixité
avec laquelle la Tête-Plate le considérait.

--Ouaskèma veut tout ce que veut son frère blanc, répondit-elle
dolemment.

A cet instant le trappeur parti pour puiser de l'eau au fleuve revint
avec son casque de pelleterie plein jusqu'au bord.

--Diablesse de route pour monter de l'eau! fit-il. J'ai manqué de tout
renverser...

--Donne, donne, bavard de Baptiste! tu causeras demain, lui dit
Poignet-d'Acier.

--Voilà, bourgeois, dit celui-ci en déposant le vase improvisé près de
la patiente.

L'aventurier coupa la tunique de Ouaskèma, et, découvrant une épaule
d'un galbe parfait, séduisante au possible, malgré sa couleur rougeâtre.
Il examina la blessure.

L'inflammation commençait et envahissait déjà toute la jointure
supérieure du bras à l'omoplate. Une luxation ou tout au moins un
déboîtement des parties était à craindre.

Poignet-d'Acier avait certaines notions chirurgicales, comme tout homme
qui a passé plusieurs années de sa vie dans le désert. Il palpa les
chairs, et, après une étude de quelques minutes, il reconnut avec
plaisir que le coup n'avait heureusement produit qu'une contusion assez
forte et froissé les muscles.

Il se contenta donc de baigner d'eau de mer les meurtrissures et d'y
appliquer une compresse qu'il lia avec des racines de ouatap.

--Ah! tu me soulages, mon frère! dit Ouaskèma se sentant mieux.

--Baptême! dit un des trappeurs, poussant du pied le corps du
Dompteur-de-Buffles, une de ces vermines qui grouille encore! je m'en
vais l'achever.

--Achever qui? répliqua Baptiste; il est plus mort que ton dernier
grand-père, Jean. Laisse-le donc. Tu vois bien qu'il ne remue pas plus
qu'une pierre.

--Allez préparer le bateau, cria Poignet-d'Acier. Il est temps de
démarrer Voici la nuit qui tombe et les Chinouks pourraient bien arriver
avec elle.

--Oh les maudits, on ne les craint pas, nous autres, dit Baptiste.

--Va toujours, et dépêche-toi, répliqua l'aventurier.

--C'est bon, capitaine; nous y sommes.

--Toi, reprit-il en s'adressant à Jacques, tu m'aideras à transporter
cette jeune fille.

--Oui, monsieur Ville...

--Chut!

Pour se punir de son oubli, le vieux serviteur se donna un grand coup de
poing dans la poitrine.

--Ma soeur veut-elle venir avec moi dans ma cabane? demanda
Poignet-d'Acier à l'Indienne. Ouaskèma ira où son frère désire la
conduire!

--Nous allons te transporter au canot.

--Non, non, mon bon frère, Ouaskèma est forte. Elle peut marcher.

Elle fit un effort pour se dresser, mais ses membres étaient rigides, et
elle retomba.

Alors Villefranche, la prenant dans ses bras, l'enleva de terre, comme
il eût fait d'un enfant, et la descendit dans l'embarcation.

Jacques le suivit par derrière, en portant sa carabine.

Pendant le trajet, le coeur de la jeune fille battait si vivement, son
haleine exhalait des souffles si brûlants au visage de Poignet-d'Acier,
qu'il s'imagina que sa blessure était plus grave qu'il ne l'avait jugée
d'abord.

--Tu souffres donc beaucoup, ma soeur? dit-il avec intérêt.

--Oh! non, je suis bien, je voudrais rester toujours ainsi,
répliqua-t-elle languissamment. Le capitaine attribua cette réponse au
délire.

--Tu dois avoir soif? dit-il en tâchant de découvrir une source.

--Ouaskèma aime le grand chef blanc, repartit-elle.

Il ne prêta point d'attention à ces paroles, lesquelles, du reste,
pouvaient n'être qu'un témoignage de reconnaissance conforme aux
habitudes des Têtes-Plates, qui n'ont pas de mot propre pour exprimer un
remercîment.

Jacques avait deviné l'intention de Villefranche.

Il s'écarta un peu et revint avec de l'eau fraîche qu'il présenta à
Ouaskèma qui but avidement et dit:

--Le serviteur du brave chef blanc est bon.

Ils étaient arrivés sur la grève, près du canot, que les trappeurs
poussaient au large.

La nuit drapait ses ombres sur la campagne. Mais le ciel avait une
pureté transparente et de nombreuses étoiles scintillaient déjà à son
dôme.

Le rio Columbia était calme, uni comme une glace, et, malgré le vacarme
assourdissant que faisaient les vagues sur la barre, à une lieue de là,
on pouvait espérer une traversée facile jusqu'à l'autre rive du fleuve.

Ouaskèma fut placée sur une couche de joncs, dans le canot.

Poignet-d'Acier allait s'embarquer, quand un puissant mugissement,
longuement réverbéré par les échos de la côte, retentit en haut du cap
Désappointement.

Les trappeurs venaient de s'asseoir à leurs bancs pour ramer; ils se
levèrent surpris.

--Le taureau du Dompteur-de-Buffles, ce sont les Chinouks, filons vite!
dit le capitaine.

--Mon frère se trompe; le Bois-Brûlé est mort; il voulait m'avoir, et
Chinamus l'a percé d'une flèche, dit l'Indienne.

--Mais ça ne peut être que son taureau, car les buffles ne s'avancent
pas si près du littoral de la mer, reprit Villefranche un pied sur le
bord du canot, l'autre encore à terre.

--Part-on, bourgeois? demanda Baptiste.

--Attendez un peu. Jacques, mon fusil à deux coups.

--Quoi! monsieur...

--Pas de réflexion. Je le répète, c'est sans doute le taureau du métis.
Si ce dernier est mort, je ne vois pas pourquoi je laisserais aux
Chinouks la magnifique bête qu'il a domestiquée. Il y a longtemps que
j'en ai envie, au surplus. Donnez-moi aussi un lasso.

--Mon frère, ne retourne pas sur la montagne! fit Ouaskèma d'un ton
suppliant.

--Jean, s'écria Poignet-d'Acier, tu es leste, prends ta carabine et
viens avec moi. Vivant ou mort, nous aurons l'animal.

--Mon frère!... reprit l'Indienne avec un redoublement d'instances.

Mais Poignet-d'Acier ne l'entendait plus. Ses instincts de chasseur, une
fois éveillés, le dominaient despotiquement. Il était déjà à moitié de
la falaise qu'il gravissait avec la rapidité d'un daim, et Jean, malgré
sa réputation d'agilité, avait bien de la peine ne pas se laisser
distancer.

--Le grand chef blanc est intrépide, mais il est imprudent, murmura
Ouaskèma en se soulevant sur son coude droit, afin de le suivre des
yeux.

La lune se montra, pleine, radieuse, dissipant les molles brumes que le
crépuscule avait épanchées sur la Colombie. Poignet-d'Acier mettait le
pied sur le sommet du cap Désappointement. Un second mugissement, plus
formidable que le premier, salua son apparition.

Et alors, au milieu des cadavres des Chinouks, l'aventurier aperçut un
buffle énorme, au dos blanc comme la neige, mais à la crinière épaisse
aussi noire que l'ébène, qui, les cornes droites, la tête relevée, les
pattes de devant tendues roides, le regardait fixement de son grand oeil
largement dilaté.

Ses beuglements redoublèrent à l'approche du chasseur. Leur intonation
avait quelque chose de triste, de désespéré, qui frappa Poignet-d'Acier.

Jean arrivait sur le plateau.

--Glisse-toi derrière le buffle, lui dit le capitaine, mais ne tire que
si, par hasard, ma vie était en danger.

--On vous entend, bourgeois, répliqua le trappeur en se faufilant dans
les buissons.

Poignet-d'Acier apprêta son lasso et se dirigea vers l'animal, qui,
après avoir frappé du pied et creusé le sol de son sabot, s'était
retourné et mis à lécher activement le corps d'un Chinouk, en agitant sa
longue queue.

Il semblait indifférent à la présence des deux hommes.

--Excellente bête! murmura Poignet-d'Acier, je parie qu'elle est venue
ici pour son maître!

Le taureau, comme s'il eût compris ces paroles, redressa son muffle et
mugit de nouveau.

Le chasseur crut remarquer, à ce moment, que le cadavre près duquel
trépignait l'animal faisait un mouvement.

Cette découverte changea ses projets.

--Est-ce que le Dompteur-de-Buffles vivrait encore pensa-t-il.

Et, laissant de côté son lasso, il s'avança vers le corps.

Loin de s'opposer à ce dessein, le bison se retira, comme pour lui faire
place.

Poignet-d'Acier s'agenouilla devant la victime de Chinamus et lui mit la
main sur le coeur. Il battait encore, quoique faiblement.

--Jean! appela l'aventurier.

Son compagnon accourut, tout intrigué de ce qui se passait.

--Jean, fais une torche et allume-la.

Le trappeur coupa une branche de pin, la fendit à une extrémité, en sept
ou huit fractions, y mit le feu et revint aussitôt près de
Poignet-d'Acier qui déshabillait le corps du métis en disant:

--Je gagerais à présent que le, sorcier des Chinooks l'a frappé d'une
flèche empoisonnée. Baisse un peu plus la torche, Jean. Oui, c'est cela,
ajouta-t-il en apercevant une légère piqûre que le Dompteur-de-Buffles
avait au-dessous des côtes. C'est cela même, voilà bien les marques de
l'empoisonnement avec cette terrible substance minérale que les
Têtes-Plates tirent des montagnes Rocheuses, et qui, en refroidissant le
sang, abat un homme comme la foudre. Oh! je ne me trompe pas. Les chairs
autour de la plaie sont verdâtres, tuméfiées. Mais peut-être n'est-il
pas trop tard pour sauver cet individu, car la vie n'est pas encore
éteinte chez lui. Ce n'est pas tout à fait un sauvage, et on dit qu'il a
de grandes qualités. Jean, descends vite jusqu'à mi-côte; sur la droite,
près d'un bouleau, tu trouveras une source, apporte-moi de l'eau, le
plus que tu pourras. Hâte-toi!

Pendant que le trappeur s'empressait d'exécuter cet ordre,
Poignet-d'Acier tirait de son étui de fer-blanc un petit tube en corne
qu'il appliqua sur la piqûre, en l'appuyant de façon à la boucher
hermétiquement. Ce tube avait exactement la forme de l'instrument dont
se servent les médecins pour ausculter, à cette différence près, que le
bout était plus effilé et l'orifice excessivement étroit.

Dès que l'eau eut été déposée à côté de lui, Poignet-d'Acier se mit à
aspirer fortement la plaie par l'embouchure de son tube, puis il cracha,
se rinça la bouche, et recommença sans s'arrêter cette triple opération
durant un quart d'heure.

Jean l'éclairait sans mot dire.

Le taureau avait suspendu ses mugissements et contemplait cette scène
d'un air ahuri. L'iris noir de ses grandes prunelles blanches
s'illuminait de lueurs profondes aux rayons rougeâtres de la torche.

Peu à peu les membres du Dompteur-de-Buffles s'amollirent,
s'échauffèrent, frémirent. Alors Poignet-d'Acier replaça le tube dans
son étui de fer-blanc d'où il sortit un onguent dont il frotta la plaie.
Puis il dit au trappeur:

--Et maintenant, à nous deux, mon camarade!

Jean savait ce que cela signifiait, car aussitôt il déchira en morceaux
son capot de couverte, déboucha sa gourde, versa du rhum sur un des
morceaux, le donna au capitaine, en humecta un autre, et tous deux
frictionnèrent rudement les membres et le corps du métis.

La coagulation du sang ne tarda pas à se dissiper. Les battements du
coeur augmentèrent. La chaleur rayonna du centre à la périphérie; la
souplesse, l'élasticité revinrent aux nerfs, la vie enfin circula à
grands courants dans ce corps naguère presque inerte.

Le Dompteur-de-Buffles étira ses bras, puis ses jambes, puis il secoua
la tête, puis il ouvrit les yeux.

--Verse-lui quelques gouttes de tafia sur les lèvres, Jean; ça achèvera
de le ranimer, dit le capitaine.

Jean obéit, et le métis se souleva aussitôt et se mit sur son séant.

Le taureau bondit et mugit tour à tour.

D'abord le Bois-Brûlé promena devant lui des regards effarés, comme une
personne brusquement arrachée au sommeil. Mais la mémoire lui revint
bien vite.

Il reconnut le capitaine, qu'il avait plus d'une fois rencontré dans ses
excursions.

--Si je ne me trompe, tu m'as tiré d'un mauvais pas, Poignet-d'Acier,
lui dit-il.

--Baptême! ça me fait cet effet, s'écria Jean.

--Oui, reprit le Dompteur-de-Buffles, je me souviens à présent. Le
coquin de Chinamus m'avait planté une flèche empoisonnée dans le côté.
Mais qu'est-il devenu? Où est la Belle-aux-cheveux-noirs?

--Chinamus est mort, répondit Poignet-d'Acier. C'est moi qui l'ai tué.

--Le scélérat n'avait pas volé la punition, dit le métis.

--Mes gens, continua le capitaine, ont aussi tué quatre de tes hommes et
il est assez probable que tu aurais partagé leur sort si tu avais été
debout. Mais je ne frappe jamais un ennemi à terre.

--Merci, Poignet-d'Acier, je te revaudrai ça. Donne-moi ta main. La
mienne, je le dis avec orgueil, est celle d'un brave qui n'a jamais
versé le sang sans y être forcé par la nécessité.

--Je le sais et voilà pourquoi je t'ai sauvé, répliqua le capitaine en
acceptant la main que lui tendait le métis et la serrant dans la sienne.

--Tu as sucé le venin de ma blessure, je ne l'oublierai jamais, fit ce
dernier. Mais peux-tu me dire où est Ouaskèma?

--Dans mon canot, répondit Villefranche.

--Dans ton canot? répéta le Dompteur-de-Buffles en tressaillant.

--Oui, dit froidement le capitaine à qui ce mouvement n'avait pas
échappé. Elle a été blessée par ton jeesukaïn; je vais la reconduire à
sa tribu.

Tu ne l'emmènes pas chez toi? demanda l'autre sans chercher à déguiser
la satisfaction que lui causaient les dernières paroles de
Poignet-d'Acier.

--A moins qu'elle ne veuille s'y arrêter! Le front du métis se plissa.

Il y eut un moment de silence, qui fut rompu par un mugissement du
buffle.

--Tonnerre ici s'écria le Bois-Brûlé.

--Oui, c'est à ton taureau que tu dois la vie. Je te pensais mort et
j'allais partir, quand un beuglement de cet animal me ramena sur le cap.

--Ah! c'est une fine bête, dit le métis en s'approchant du buffle et le
caressant de la main. Je l'avais laissé au pied de la côte pour aller
pêcher avec les Chinouks dans une île... Mais j'y songe... ils vont
revenir en nombre et t'attaquer, Poignet-d'Acier.

--S'ils m'attaquent, ils trouveront à qui parler, répliqua le capitaine
en frappant des doigts le canon de son fusil.

--On est cinq, ajouta Jean, et, bateau! on vaut cinq fois cinq de ces
vermines; fourre-toi ça dans la boule, mon cousin!

--N'importe! dit le Bois-Brûlé avec emphase, je suis leur chef, comme je
suis ton obligé, Poignet-d'Acier, et tant que je les commanderai, je ne
souffrirai pas qu'ils te traitent en ennemi. Encore une fois merci, et
au revoir! Après ces mots, le métis sauta sur son buffle qui frémit
d'aise, et s'élança vers le nord avec la célérité d'une antilope.




                                 CHAPITRE VII

                                   OUASKÈMA


Blanchi par les mates clartés de la lune, le rio Columbia semblait
rouler des flots de vif-argent.

--A vos avirons! cria Poignet-d'Acier en sautant dans le bateau.

Il s'assit à l'arriére et prit le gouvernail en main. On gagna le large.

--Comme le capitaine a l'air soucieux! Qu'est-ce que vous avez donc
trouvé là-haut? demanda, d'un ton bas, Baptiste à Jean.

--Le brigand de Bois-Brûlé, qu'ils appellent le Dompteur-de-Buffles. Un
Chinouk lui avait dardé une flèche dans le flanc, à cause de cette
créature que nous avons là dans le canot. La flèche était envenimée, et
le bourgeois a eu la bonté de sucer la plaie de cette vermine de métis,
qui le paiera sans doute en monnaie de singe!

--C'est donc pour cela que vous avez été si longtemps sur la côte?

--Pas pour autre chose.

Mais qu'est devenu l'homme?

--L'homme! une fois ressuscité, il a enfourché son grand buffle blanc et
ils sont allés au diable vert.

--Le demi-sang n'est pas mort? demanda Ouaskèma, qui comprenait un peu
le français et avait entendu cette conversation, car elle tournait le
dos aux deux trappeurs et faisait face au capitaine.

--Non, répondit-il simplement.

--Mon frère lui a aussi sauvé la vie? Poignet-d'Acier ne répliqua pas et
l'Indienne poursuivit:

--Mon frère s'en repentira; les Bois-Brûlés sont des ingrats.
Dompteur-de-Buffles voulait faire de Ouaskèma son esclave, et Chinamus
voulait la brûler. Ouaskèma aimait mieux être brûlée. Mais mon frère le
chef blanc est un grand coeur.

Comme elle disait ces mots, Jacques, qui se tenait en avant de l'esquif,
poussa un cri.

--Qu'y a-t-il? interrogea Poignet-d'Acier.

--A gauche, monsieur! manoeuvrez à gauche, pour l'amour du ciel, ou nous
sommes perdus!

--Mais enfin qu'est-ce? que vois-tu? dit Villefranche en exécutant le
mouvement, tandis que les rameurs regardaient de côté et d'autre pour
découvrir ce qui effrayait le vieux domestique.

A l'exception d'une forte oscillation des vagues en avant de la ligne
que venait de quitter l'embarcation et qu'on pouvait attribuer à la
marée, on ne distinguait rien qui parût justifier l'exclamation de
Jacques.

Mais comme Villefranche allait lui faire de nouvelles questions, le
fleuve se couvrit à cette place d'écume, de gros bouillons, et une gerbe
liquide, haute de vingt pieds, jaillit tout à coup de son sein.

Ces signes indiquaient clairement la nature et la proximité du danger;
aussi les cinq hommes prononcèrent-ils en même temps ce mot:

--Une baleine!

--A vos avirons! tonna la voix de Poignet-d'Acier.

Les trappeurs avaient perdu une demi-minute, ils voulurent la réparer.
Mais il était trop tard. Les eaux s'élevèrent en montagne, se creusèrent
en abîme, avec de sourds clapotements. Un corps long, noir, luisant, se
montra à la surface. Le canot pirouettait comme une toupie au milieu de
ces remuements en sens contraires. Villefranche essaya cependant de lui
imprimer une direction; la barre du gouvernail cassa dans sa main. Alors
les rameurs s'efforcèrent de tenir l'embarcation en équilibre. Leurs
avirons se brisèrent.

Poignet-d'Acier souriait de ce sourire amer que l'on remarque parfois
sur les lèvres des hommes qui, dégoûtés de la vie, ne trouvent plus de
plaisir que dans ses drames les plus poignants.

Ouaskèma tout entière au bonheur de le sentir près d'elle, de le
contempler, ne songeait pas au péril.

Jacques, le vieux domestique, regardait tristement son maître.

Les trois autres Canadiens marmottaient des lambeaux de prières.

Le monstre rentra dans son humide demeure, les ondes s'abaissèrent,
revinrent sur elles-mêmes. Il y eut un moment de calme lugubre.

--Vos carabines sur vos épaules, cria Poignet-d'Acier.

Pendant que les trappeurs ramassaient leurs armes au fond du bateau, il
dit à Ouaskèma:

--Ma soeur, passe cette ceinture autour de ton corps et je te
soutiendrai.

--Non, dit l'Indienne, Ouaskèma aime le grand chef Blanc, elle l'a vu,
il a été bon pour elle, il l'a serrée dans ses bras; Ouaskèma ne craint
pas la mort.

Mais, sans répliquer, Poignet-d'Acier la souleva, lui attacha sa
ceinture autour de la taille, et, l'asseyant l'arrière du bateau, il
attendit.

Le fleuve recommençait à monter, à moutonner, autour de l'esquif, un
deuxième, puis un troisième jet d'eau en sortirent, plus rapprochés que
le premier. Les cinq hommes étaient debout. Poignet-d'Acier examinait;
ses gens regardaient tour à tour leur chef et les flots qui
grossissaient toujours avec des convulsions effroyables.

--Tout le monde à la mer! commanda Villefranche. Direction sud-est.
J'aperçois une île à un demi-mille environ d'ici.

Il enleva Ouaskèma.

--Lâche-moi et sauve-toi, mon frère, lui dit-elle.

A cet instant, un tourbillon d'eau enveloppa le bateau et ceux qu'il
contenait.

De l'extrémité de sa queue, la baleine venait d'atteindre la frêle
embarcation.

Poignet-d'Acier ne quitta point le bout de la ceinture dont il avait
entouré la jeune Indienne. Après avoir plongé, ils reparurent tous deux
à la surface du fleuve et se mirent à nager vers une île qu'on
distinguait dans le lointain.

Malgré sa blessure, Ouaskèma, aidée de l'aventurier, se maintenait assez
bien au-dessus de l'eau, avec le secours de son bras droit.

Les quatre autres acteurs de cette scène étaient dispersés à quelque
distance; le canot avait été submergé.

--Avancez vite, car si la baleine se retournait, nous n'échapperions
pas, cria Poignet-d'Acier.

--Abandonnez la squaw, bourgeois; c'est un fardeau inutile, dit Baptiste
qui se trouvait le plus près de lui.

--Abandonner un être en danger! Tu mériterais d'être puni de ton mauvais
coeur, répliqua-t-il sévèrement.

--Mais, si vous le permettez, je l'assisterai aussi bien que vous,
monsieur, insinua Jacques.

--Non, mon pauvre vieux camarade, tu aurais plutôt besoin de secours
toi-même, car tu es bien âgé pour faire un demi-mille à la nage.

--Oh! monsieur, je suis aussi robuste que si j'avais vingt ans!

--Tant mieux, tant mieux, dit Villefranche. Allons, obliquons un peu à
gauche. La baleine a l'air de descendre. Encore quelques brasses, et
nous n'aurons plus rien à craindre de ses ébats.

Moins d'un quart d'heure après leur accident, les six naufragés
abordèrent sans encombre à une île plate couverte de roseaux. Ouaskèma
était fatiguée et souffrait vivement de son épaule. Mais elle ne se
plaignait pas. On fabriqua à la hâte une cabane avec des roseaux; elle y
fut déposée; puis Poignet-d'Acier tira de son étui de fer-blanc de
l'amadou et un briquet, et alluma du feu. L'humidité avait pénétré les
cornets à poudre. Aussi, quoique l'île abondât en canards sauvages, il
fallut se contenter pour souper de racines de kamassas cuites sous la
cendre et de quelques coquilles recueillies sur la grève. L'Indienne
avait la fièvre. Elle refusa de manger. Une soif brûlante la consumait.
Mais il n'y avait point d'eau fraîche dans l'île. Les trappeurs lui
apportèrent des joncs couverts d'aiguail qui calmèrent le feu dont elle
était dévorée, s'ils ne l'éteignirent pas complètement.

Pour eux, ils se passèrent de boire, et, après s'être séchés au feu, ils
se couchèrent et s'endormirent promptement autour de la butte.

Le lendemain matin, Poignet-d'Acier fut le premier sur pied. L'aurore se
levait derrière un voile épais de brouillards.

L'aventurier jeta un coup d'oeil dans la cabane. Ouaskèma reposait après
une nuit d'insomnie et d'agitation.

Il éveilla ses compagnons, en leur recommandant de ne point parler haut,
et, s'étant éloignés de la cabane, ils tinrent conseil. Ils se
trouvaient à plus d'une lieue de la côte sur une île à peu près stérile
qui ne produisait que quelques arbres nains insuffisants pour construire
même un radeau.

Baptiste proposait de passer le fleuve à la nage, et d'aller chercher
une embarcation. C'était le parti le plus acceptable, et à peu près le
seul qu'il y eût à prendre. Cependant il répugnait au capitaine; car,
près de son embouchure, la Colombie, est traversée par des courants
dangereux et jonchés de bancs de sable mouvants, inexorables tombeaux
pour les êtres ou les choses qu'ils saisissent dans leurs rapides et
incessantes évolutions.

Poignet-d'Acier réfléchissait encore, lorsque, s'entendant appeler, il
courut à la butte où Ouaskèma était.

--Mon frère ne sait comment passer la Grande-Rivière, lui dit-elle. Que
mon frère fasse comme les visages-rouges, construise un canot de
roseaux.

--Tu as raison, ma soeur, je n'y avais pas songé. Veux-tu que je panse
ta blessure?

La jeune Indienne ne répondit pas.

Villefranche, prenant son silence pour un acte d'adhésion, s'approcha
d'elle et leva l'appareil qu'il avait posé le jour précédent. Une
ecchymose assez grave s'était formée sur l'épaule, et Ouaskèma ne
pouvait plus faire usage de son bras. Cependant, sa fièvre s'était
calmée; il y avait du mieux dans son état.

Poignet-d'Acier baigna la partie affectée avec des feuilles couvertes de
rosée, puis il y appliqua quelques plantes adoucissantes, et revint près
de ses gens.

--Nous allons faire un canot avec des joncs, leur dit-il.

Ils eurent bientôt coupé une douzaine de bottes de roseaux qu'ils
réunirent en liant les uns avec les autres leurs petits bouts. Autour de
cet assemblage, quelques nouveaux paquets de ces plantes furent attaches
pour figurer les préceintes, et enfin ils tressèrent une grande natte de
joncs, laquelle, fixée à deux baguettes de fusil, que tiendraient deux
des trappeurs, devait former voile.

Les naufragés réussirent au gré de leur désir.

On plaça Ouaskèma au fond du canot qui n'avait pas moins de dix pieds de
long; les trappeurs s'embarquèrent, et, grâce à une bonne brise
nord-ouest, ils doublèrent vers midi la pointe Georges, derrière
laquelle, à côté des ruines de l'ancien fort Astoria, s'élevait, on le
sait, la cabane de Poignet-d'Acier.

Après le débarquement et l'installation de Ouaskèma sur le lit du
capitaine, on s'occupa du déjeuner. Du poisson rôti et du pain de
racines de kamassas firent les frais de ce repas. La Clallome se
contenta d'un peu de bouillon d'esturgeon.

--Jacques, dit Villefranche quand ils eurent satisfait leur appétit,
Jacques, tu vas aller à la batture de Clarke, dans la baie d'Young; j'y
ai remarqué une troupe de cygnes; facile de faire bonne chasse, car nous
commençons à être à court de gibier.

--Oui, monsieur.

--Tu rapporteras aussi de la sauge et des racines de guimauve. Il y en a
dans le petit Bois à côté du fleuve. Reviens, s'il est possible, avant
le coucher du soleil.

--Soyez tranquille, on sera de retour, monsieur.

Poignet-d'Acier eut une violente quinte de toux qui rappela au vieux
serviteur son oubli.

--Quant à vous autres, reprit l'aventurier en cessant de tousser, et en
s'adressant aux trappeurs, vous retournerez à la fumerie et, demain
matin, vous amènerez ici Merellum.

--Merellum! exclama Ouaskèma.

--Oui, ma soeur; c'est elle qui m'a appris que tu étais tombée entre les
mains des Chinouks, et, avant d'aller à ton secours, je l'ai envoyée à
ma fumerie, où deux de nos hommes en ont soin.

--Mon frère est bon comme Hias-soch-a-la-ti-yah! Ouaskèma aime son frère
le grand chef blanc, répliqua-t-elle avec un regard de reconnaissance.

Jacques, et les trappeurs sortirent, et Villefranche resta seul avec
Ouaskèma dans la cabane.

Le chasseur s'assit sur un lot de pelleterie près de l'Indienne.

Le coeur de celle-ci battait fort et soulevait par mouvements saccadés
la couverte de peaux de loups marins sous laquelle elle était étendue.

Son teint était animé, ses yeux humides et brillants comme une fleur
sous la rosée aux premiers baisers du soleil.

Poignet-d'Acier se mit à l'examiner attentivement.

Au point de vue de notre sentiment du beau, Ouaskèma, la vierge était
affreusement laide, car elle avait la marque typique de sa race, le
crâne aplati et le front fuyant obliquement en arrière. Ses longs et
magnifiques cheveux noirs faisaient ressortir davantage la hideur de
cette dépression, regardée cependant comme un signe caractéristique de
noblesse par ses congénères; car les Clallomes n'aplatissent pas la tête
de leurs esclaves. Mais, en faisant, s'il est possible, abstraction de
cette difformité, monstrueuse pour nous (quoique certaines de nos
prétendues élégances comme la réduction de la taille par le corset, ne
soient guère plus naturelles et guère plus admissibles), on découvrait
dans le reste des traits de la jeune fille des charmes séduisants. Ses
yeux étaient grands, d'un ovale parfait, frangés par de longues
paupières, sous lesquelles roulaient des prunelles noires comme le jais,
pleines de feu. Elle avait le nez long, busqué, hardiment dessiné,
peut-être un peu dur; la bouche bien coupée, les lèvres roses et les
dents blanches. Son teint était brun, agréablement carminé sur les
pommettes saillantes de ses joues légèrement creuses. L'ensemble de sa
physionomie parlait d'intelligence et d'exaltation. Si vous supprimiez
le front, comme je l'ai souvent fait en contemplant son portrait [15],
et en plaçant la main sur cette partie de la tête, vous aviez une
ressemblance étonnante, étrange avec les Bourbons. Le bistre de sa
carnation et ses pendants d'oreilles en coquilles bleues de tiacomoshak
seuls alors trahissaient son origine sauvage.

[Note 15: A la bibliothèque du parlement canadien.]

Ouaskèma vingt ans. Son corps harmonieusement proportionné et dans la
plénitude du développement, possédait des trésors de force, de souplesse
et de gracieuseté.

Elle se laissait voluptueusement considérer et ses regards enflammés
mendiaient un regard d'amour. Mais Poignet-d'Acier était froid
paraissait ignorer la passion qu'il avait allumée dans le coeur de
l'Indienne.

--Ma soeur est puissante chez les Clallomes? dit-il tout à coup.

--Oui, Ouaskèma est puissante chez les valeureux Clallomes,
répondit-elle avec fierté.

--C'est ma soeur qui a arrêté leurs bras quand ils allaient me frapper.

--Ouaskèma aime le grand chef blanc. Elle est heureuse de lui avoir été
utile. Elle voudrait préparer chaque jour la sagamité pour lui.
Poignet-d'Acier tressaillit.

--Ma soeur, dit-il, est belle et bonne.

La jeune fille se sentit frissonner en entendant cet éloge.

--Les plus illustres des guerriers clallomes désirent avoir Ouaskèma
pour femme, dit-elle; mais le coeur de Ouaskèma ne bat pas pour eux. Il
ne se soulève que pour le chasseur blanc.

--Et celui du chasseur blanc est mort à tout jamais, répliqua
Villefranche en secouant la tête.

--Que mon frère écoute la parole de Ouaskèma et la parole de Ouaskèma le
ranimera, car elle est inspirée par le Grand Esprit.

--Pauvre enfant, si elle savait! murmura l'aventurier en se levant et se
promenant à grands pas dans la hutte.

Après un moment, il revint s'asseoir près de l'Indienne et lui dit
anxieusement:

--On assure, ma soeur, que tu sais ou il y a des cailloux jaunes, qui
étincellent au soleil.

--Ouaskèma le sait!

--Vrai! tu le saurais?

--Ouaskèma à la langue droite. Quand elle sera guérie, elle conduira son
frère le chasseur blanc à un endroit ou il y a des cailloux jaunes qui
étincellent au soleil.

--Oh! si tu faisais cela, je te donnerais...

--Ouaskèma ne demande rien à son frère.

--Mais ne pourrais-tu m'indiquer le lieu?

La Tête-Plate pâlit et poussa un soupir.

--Mon frère, dit-elle d'une voix altérée, aime mieux les cailloux jaunes
qui étincellent au soleil que Ouaskèma; Ouaskèma le mènera, mais elle ne
lui dira pas la place, Hias-soch-a-la-ti-yah l'a défendu.

Poignet-d'Acier comprit que son impatience lui avait fait commettre une
faute. Il saisit la main de la Clallome, la pressa doucement dans la
sienne et dit:

--Ma soeur est une grande jeesukaine. On rapporte que l'Esprit Suprême
l'a visitée.

--Oui, repartit Ouaskèma, croyant que Villefranche subissait l'influence
de ses attraits, oui Hias-soch-a-la-ti-yah m'a visitée quand j'étais
toute petite et il m'a révélé des secrets.

--Ma soeur consentirait-elle à me raconter cette entrevue? demanda
Poignet-d'Acier qui espérait par ce moyen arriver à la découverte de la
mine d'or vers laquelle étaient tournées toutes ses aspirations.

Heureuse de captiver l'attention de celui qu'elle aimait, l'Indienne
répondit:

Si les oreilles du chasseur blanc sont ouvertes, Ouaskèma parlera.

--Ma soeur veut-elle boire auparavant?

--Non, dit-elle vivement; reste: le contact de ta main est une médecine
qui rafraîchit les lèvres de Ouaskèma et guérit sa blessure.

Après ces mots prononcés d'une voix émue, elle reprit:

--J'avais douze ou treize ans; ma mère me dit de bien observer ce que je
verrais, car il m'arriverait quelque chose d'extraordinaire. Je regardai
donc, et un matin, pendant un grand froid de l'hiver, je vis un signe
que je n'avais jamais vu. Alors je me pris courir, à courir, tant que je
pus. A bout de forces, je m'arrêtai et demeurai là, jusqu'à ce que ma
mère vint m'y trouver. Elle savait ce que voulait dire ma fuite, me
ramena près de la loge de la famille et m'ordonna de l'aider à faire une
petite cabane de bouleau. Elle me dit d'y rester, d'éviter la présence
de tout le monde, et, pour me distraire, de couper du bois. Elle ajouta
qu'elle m'apporterait des fibres d'écorce de cèdre pour tresser des
vases, qu'elle me reverrait dans deux jours, et que, durant ce temps, je
ne devais rien mettre dans ma bouche, pas même de la neige.

Je fis comme elle m'avait dit. Au bout de deux jours, elle vint me voir.
Je pensais qu'elle m'apporterait quelque chose à manger; mais, à mon
grand désappointement, elle ne m'apporta rien. Je souffrais plus de la
soif que de la faim, quoique je sentisse que mon estomac criait. Ma
mère s'assit tranquillement près de moi, après s'être assurée que je
n'avais rien pris, comme elle me l'avait commandé, et me dit:

--Ma fille, tu es la plus jeune de tes soeurs, et de mes garçons et
enfants il ne me reste plus que vous quatre, elle faisait allusion mes
deux soeurs aînées, à moi et à un petit frère, mort aujourd'hui. Qui,
continua-t-elle, prendra soin de nous, pauvres femmes? Ma fille,
écoute-moi et tâche de m'obéir. Noircis ta face et jeune vraiment pour
que le Maître de la vie ait pitié de moi et de vous et de nous tous. Ne
manque pas une minute à mes conseils, et, dans deux jours, je reviendrai
à toi. Le Grand-Esprit t'aidera si tu es disposée à faire ce qui est
droit. Alors je saurai si tu es ou non favorisée par lui. Si Les visions
ne sont pas bonnes, rejette-les. Reste toujours fidèle à mes
instructions, je reviendrai.

Ayant dit, elle partit.

Je pris ma petite hache et coupai beaucoup de bois et tissai la corde
dont je devais me servir pour coudre des paillassons à l'usage de la
famille. Peu à peu je commençai à sentir moins d'appétit, mais ma soif
augmentait. Je n'osais toucher à la neige pour l'étancher, parce que ma
mère m'avait dit que si je le faisais, même secrètement, le Grand-Esprit
me verrait et les esprits inférieurs aussi et que mon jeûne ne me serait
d'aucune utilité. Ainsi je continuai de jeûner jusqu'au quatrième jour.
Alors ma mère parut portant un petit plat d'étain, et le remplissant de
neige, elle arriva à ma loge et fut bien aise de voir que je n'avais
rien pris. Elle fit fondre la neige et me dit de la boire. Je le fis et
me sentis rafraîchie; mais j'aurais désiré en boire davantage. Elle me
dit qu'elle ne voulait pas me satisfaire, et je me contentai de ce
qu'elle m'avait donné. Elle me dit encore de rester et d'attendre une
vision qui m'arriverait assurément et nous ferait du bien, non-seulement
à nous, mais à tous les hommes. Elle me quitta alors, et pendant deux
jours elle ne revint pas, je ne vis aucun être vivant et restai plongée
dans mes réflexions. La nuit du sixième jour j'entendis une voix qui
m'appelait et me disait:

--Pauvre petite, j'ai pitié de ton état; viens de ce côté, je t'y
invite.

Il me sembla que la voix partait d'une certaine distance de la loge. Je
lui obéis, et allant à l'endroit d'où partait la voix, je trouvai un
petit sentier luisant comme une corde d'argent. Il était tout droit et
paraissait monter. Après l'avoir suivi un peu, je m'arrêtai et vis à ma
main droite la nouvelle lune avec une flamme qui brûlait au sommet comme
une torche et répandait une grande lumière. A ma main gauche,
apparaissait le soleil sur le point de se coucher. Je poursuivis ma
route, et bientôt j'aperçus Kan-ge-bequa, la Femme Immortelle, qui me
dit son nom et ajouta:

--Je te donne mon nom et tu pourras le donner à un autre. Je te donne
aussi ce que j'ai, la vie immortelle. Je te donne longue vie sur la
terre et le pouvoir de sauver la vie des autres. Va, tu es appelée à une
haute destinée!

Je repris mon chemin, et vis un homme avec un gros corps rond et sur sa
tête des rayons de feu semblables à des cornes.

Il me dit:

--Ne crains pas; mon nom est Monido-Winins, ou le Petit-Homme-Esprit. Je
donne ce nom à ton premier fils, qui naîtra d'un blanc...

En disant cela, Ouaskèma balbutia, rougit et baissa les yeux; mais
Poignet-d'Acier ne remarqua point ses impressions, et bientôt l'Indienne
continua:

C'est ma vie que je te donne ainsi. Va où l'on t'attend.

Je gravis donc le petit sentier jusqu'à ce que je m'aperçus qu'il
finissait à une ouverture dans le ciel. Là, une voix se fit entendre; je
m'arrêtai, et vis, près du sentier, un homme, la tête environnée de
lumière et la poitrine couverte de plaques.

Il me dit:

--Regarde-moi; mon nom est O-shan-wan-eguy-kaik, ou le
Brillant-Soleil-Bleu. Je suis le voile qui cache l'entrée du ciel.
Écoute-moi et ne sois pas effrayée. Je vais te douer des dons de vie et
te donner le pouvoir de résister et de souffrir.

Aussitôt je fus percée de pointes lumineuses qui étaient fixées à moi
comme des piquants de porc-épic, mais ne me causaient aucun mal. Les
pointes tombèrent à mes pieds, puis se rattachèrent à mon corps et
tombèrent de nouveau, et cela fut répété plusieurs fois.

L'Esprit me dit:

--Attends, et ne crains pas, jusqu'à ce que j'aie fait et dit tout ce
que je dois dire et faire.

Je sentis alors comme des flèches et des dards qui entraient dans mes
chairs, mais sans me faire souffrir, et qui, comme les pointes
lumineuses, tombèrent bientôt à mes pieds.

Il dit alors:

--C'est bien; tu verras de longs jours. Avance un peu.

Je fis comme il m'avait dit et arrivai à l'ouverture du ciel.

--Tu es, me dit-il, parvenue à une limite que tu ne peux franchir. Je te
donne mon nom, tu pourras le donner à un autre. Retourne-toi maintenant,
et regarde. Il y a un serpent ailé qui te ramènera. N'aie pas peur de
monter sur son dos, et quand tu seras rentrée dans ta loge, prends ce
qui est nécessaire pour soutenir le corps.

--Je me retournai et vis une sorte de serpent qui volait dans l'air; je
montai dessus. Il partit comme l'éclair, et, comme je rentrais dans ma
loge, ma vision cessa.

--Mais, dit à cet instant Poignet-d'Acier, cela n'explique pas ta
puissance sur les Clallomes.

--Ne sois pas pressé, mon frère, répondit Ouaskèma, je vais te le dire,
ainsi que la vision qui m'a appris à lire dans l'avenir et à voir, plus
loin que tes yeux et ceux des hommes ne peuvent porter, ces cailloux
jaunes qui étincellent au soleil.

--Tu dis, ma soeur?... s'écria brusquement le chasseur.

--Écoute.

--Le septième jour, j'étais encore dans ma loge. Alors, je vis descendre
du ciel un objet qui ressemblait à une pierre ronde et qui pénétra dans
ma loge. En approchant, je vis que cet objet avait de petits pieds et de
petites mains comme un corps d'homme. Il me dit:

--Je t'accorde le don de voir dans le futur, afin que tu puisses en
faire usage pour ton bénéfice, celui des Indiens et d'un chasseur blanc
que tu rencontreras après quelques hivers, sur les bords de la
Grande-Rivière, et que tu épouseras.

Cette déclaration naïve, faite avec une franchise passionnée, amena un
sourire aux lèvres de Poignet-d'Acier.

--Et c'est ce petit homme qui t'a montré l'endroit où sont les cailloux
jaunes, ma soeur? interrogea-t-il d'un air incrédule.

Ouaskèma allait répondre; mais, à ce moment, on heurta violemment à la
porte de la hutte.

--Qui est là? exclama Villefranche en sautant sur sa carabine.




                                CHAPITRE VIII

                                   MERELLUM


La disparition de Pad passa d'abord inaperçue des trappeurs. Leurs
chiens aboyaient à pleins gosiers, et les gens de Poignet-d'Acier
étaient trop bons chasseurs pour songer à autre chose qu'au gibier quand
ils avaient mis le pied sur une piste.

--Ça doit être un grosses-cornes, dit Pierre en s'arrêtant pour écouter.

--Que non! que non! mon cousin, fit Baptiste. C'est un ours, mais pas
une femelle, comme l'a prétends cet imbécile d'Irlandais. Et encore cet
ours est seul.

--Mais comme les chiens font du tapage! reprit Pierre.

--C'est que la bête est remisée, répliqua Jean. Pour ce qui est d'être
un ours, Baptiste a raison. C'en est un. Regardez-moi ces traces sur le
bord du marécage.

Elles ont au moins six pouces de long sur cinq de large, non compris le
talon. Ça doit être un fameux animal! Mais on dirait que nos chiens sont
tombés en défaut. Baptême! qu'est-ce que ça signifie?

L'ours va peut-être faire tête aux chiens! fit Joseph.

--Pas plus que toi, mon cousin, répliqua Baptiste en secouant la tête.
Je crois savoir ce que c'est. Doublons le pas.

Les cris des chiens recommencèrent bientôt, et si près des chasseurs
qu'on entendait les premiers sauter et trépigner sur les branches mortes
qui se cassaient avec un bruit sec.

--Coulons-nous sous le bois, dit Baptiste.

Tous les cinq alors se mirent à genoux et rampèrent silencieusement vers
une éclaircie que le soleil couchant empourprait de ses derniers rayons.

Les aboiements discords et forcenés de la meute couvraient les
harmonieux murmures de la forêt, à cette heure solennelle où la nature
se recueille ordinairement et envoie, avant de s'endormir, un hymne de
reconnaissance à l'Éternel.

Au bout de quelques minutes, les trappeurs arrivèrent à la clairière, au
milieu de laquelle se dressait un énorme chêne plusieurs fois
centenaire, et dont les rameaux noueux s'entrelaçaient trente pieds du
sol pour former un dais ombreux de verdure.

Autour des racines de l'arbre, qui sortaient de terre en affectant mille
formes bizarres, les chiens de la fumerie gambadaient, se bousculaient,
bondissaient et jappaient à qui plus haut, la tête levée en l'air, la
gueule ouverte, la langue pantelante et les yeux injectés de sang.

Nul fauve ne se montrait cependant dans la clairière ou sur les branches
du chêne. Mais de sa cime jaillissaient des essaims compactes d'abeilles
qui l'enveloppaient en bourdonnant comme d'une gaze grisâtre.

La petite république ailée était en grand émoi; l'irritation la
possédait, on le voyait facilement; mais sa colère n'avait pas les
chiens pour objet. Leur présence et leur vacarme ne paraissaient même
pas l'inquiéter.

--Que diable est-ce que cela veut dire? demanda Pierre à mi-voix.

--Cela, mon cousin, lui répondit Baptiste, veut dire que nous avons une
chance rare.

--Oui, ajouta Jean; si je ne me trompe, nous ferons ce soir régal de
viande d'ours et de miel. Je ne comprends pas.

--Tu comprendras tout à l'heure. En attendant, va couper des branches de
sapin et ramasse une botte de fougères que tu tremperas dans la mare
près de laquelle nous sommes passés. Dépêche-toi.

Pierre partit sans trop savoir à quoi servirait ce qu'on lui commandait.

--Toi, l'Enrhumé, et toi, le Bossu, continua Baptiste qui avait parlé,
vous couplerez les chiens; moi et Jean nous arrangerons le bûcher.

Le chêne était creux, et, à la base de son tronc, se montrait une cavité
ayant plus de quatre pieds de diamètre. Les deux trappeurs, tout en
tenant leur carabine d'une main et leur couteau de chasse dans les
dents, remplirent cette cavité de branchages secs, de feuillée, de
brindilles de sapin et de fougères mouillées que leur apporta Pierre.
Cela fait, les chiens furent attachés à quelque distance dans le bois,
puis Jean alluma le bûcher et Baptiste ordonna aux trois autres de se
tenir devant le trou du chêne et de faire feu au premier signal.
Lui-même et Jean prirent une position semblable.

--Est-ce que vous pensez qu'il y a un ours là dedans? interrogea Pierre
en pointant le chêne d'un air incrédule.

--Tu verras, mon garçon.

Une fumée épaisse et âcre se dégageait lentement du foyer et voilait le
tronc de l'arbre sous ses lourdes spirales d'un gris-bleu terne.

Les bourdonnements et le désordre des abeilles augmentaient. Elles
tombaient par centaines étourdies, asphyxiées, et mouchetaient le vert
gazon autour des trappeurs.

Tout à coup on entendit un grondement sourd et prolongé. Il semblait
venir de dessous terre.

--Attention! dit Baptiste.

Ses compagnons appuyèrent sur la gâchette de leur carabine.

La fumée devenait moins intense, mais le chêne s'était enflammé.

Un nouveau grondement retentit.

--Bon! dit Jean en riant, voilà Sa Majesté Martin qui annonce qu'elle va
sortir. Soldats, apprêtez... armes!

--Tais-toi donc, maudit bavasseur, tu nous feras manquer notre coup!
maugréa Baptiste en lui allongeant son coude dans la poitrine.

Le soleil était couché et la nuit descendait brusquement, comme il
arrive en Amérique; mais les lueurs qui s'irradiaient du chêne, comme
d'un gigantesque candélabre, illuminaient mieux la clairière que le
grand jour, en émaillant d'or fluide les hautes plaques de vert sombre
qui l'encadraient.

--Diable! marmotta Jean, cet ours-là pourrait bien être un canard, comme
dit la gazette de Montréal.

Mais au moment où il faisait cette réflexion, qui pouvait lui attirer
une vive gourmade de Baptiste, un bruit singulier parut sortir des
profondeurs de l'arbre.

Ce bruit fut immédiatement suivi de la chute d'un poids lourd et d'un
tourbillon de cendres et d'étincelles qui s'élevèrent du foyer et
dérobèrent les objets.

--Feu! cria Baptiste.

Quatre détonations résonnèrent à la fois.

Et l'on vit alors un corps énorme, couvert de flammes crépitantes,
s'élancer en hurlant de la cavité du chêne.

Baptiste qui, par prudence, avait gardé son coup, le tira; l'animal,
frappé au coeur, expira sur le champ.

--Baptême! éteignons le feu qui gâte sa belle robe des dimanches, dit
Jean d'un ton goguenard.

--Bah! dit l'Enrhumé, pourquoi ne pas le griller comme un habillé de
soie?

--Parce que, nigaud, sa peau vaut au moins une cinquantaine de piastres,
répliqua l'autre, en couvrant l'ours de mottes de gazon enlevées avec
son couteau.

--Ce coquin-là pèse bien cinq cents livres, dit Jean, qui considérait le
carnassier avec une stupeur mêlée de contentement.

--Oui, dit Baptiste; mais ce n'est ni l'heure ni le lieu de jaboter
comme des pies. Jean fera la curée, et nous, nous arrêterons le feu qui
dévore ce chêne pour avoir le miel qu'il renferme.

--Du miel! fit Pierre, comment ça, mon cousin?

--Eh! niais que tu es, est-ce que tu ne sais pas que les ours mangent le
miel, et que celui-ci ne s'était réfugié dans cet arbre que pour y
dévorer les rayons fabriqués en haut par un essaim d'abeilles?

--Ah dame! bourgeois, il n'y a pas aussi longtemps que vous que je suis
dans ce pays, qui est bien drôle tout de même.

--Allons, à l'oeuvre, mes gars! dit Baptiste apprêtant sa hache pour
mettre un terme au progrès des flammes.

--Mais, s'écria Jean en regardant autour de lui, où diable est passé
l'Irlandais?

--C'est ma foi vrai!

--On ne le voit nulle part!

--A moins que les chiens ne l'aient avalé.

--Vous m'y faites penser, mes enfants, dit Baptiste soucieux. Où cet
Irlandais de l'enfer peut-il être? Il a disparu en entrant au bois. Si
c'était un piège que...

--Nous avons eu tort de laisser la fumerie seule, interrompit Jean.

--Tu as raison, mon frère, reprit Baptiste. Et la Petite-Hirondelle,
cette pauvre créature que nous aimons tant! Ah! ç'a été une imprudence
de l'abandonner. L'Irlandais vous la dévisageait... Je me souviens
maintenant. Partez, vous autres, courez à la fumerie, je vous attendrai
ici avec Jean; emmenez les chiens et revenez avec la carriole et
Merellum, s'il n'y a rien de nouveau. Dans une heure au plus vous pouvez
être de retour.

Quand les trois trappeurs se furent éloignés:

--Tu ne sais pas, mon cousin, dit Jean à Baptiste, je me suis toujours
défié de cet Irlandais. Il est au service de la Compagnie de la baie
d'Hudson, et m'est avis qu'il en veut au capitaine.

--Peuh! le capitaine se moque pas mal de lui et des vermines de son
espèce.

--Ça ne fait rien. Le scorpion n'est pas difficile écraser, mais il vous
pique quand on y pense le moins.

--Où veux-tu en venir, Jean?

--J'en veux venir que Pad a pour associé un nommé Joe qui rode depuis
quelque temps avec lui autour de notre établissement, et que je les
lesterai d'un lingot de plomb si je les rencontre encore sur mon chemin.

--Baptême! tu ne feras pas cela, Jean.

--Comme je te le dis, Baptiste.

--Le capitaine ne te pardonnerait pas. Il nous a défendu d'attaquer les
gens de la Compagnie de la baie d'Hudson, quoiqu'il ne les aime guère,
pour le certain, car s'ils pouvaient le pendre, je crois qu'ils
n'hésiteraient pas. Mais il est si brave et si fort, Poignet-d'Acier!
Dire qu'à la dernière grande chasse il a saisi avec, la main et arrêté
un jeune taureau par la patte; quel luron, hein?

--Et ce sauvage dont il a défoncé le crâne d'un coup de poing!

--Oui, c'est un fier homme, aussi bon que brave, ça n'empêche qu'il a
des chagrins!

--On m'a rapporté, de l'autre côté des montagnes, qu'il avait été
notaire à Montréal, que sa femme l'avait trompé, et qu'il l'avait fait
mourir.

--On t'a rapporte ça, Baptiste!

--Et puis que sa fille, une jolie créature, dit-on, avait été débauchée
par un Anglais qui s'appelait Hermisson, je crois.

--Hermisson, est-ce que ce n'était pas le secrétaire du gouverneur
général?

--Je ne peux pas te dire; mais Poignet-d'Acier s'est battu en duel avec
lui et l'a tué dans une des îles de Boucherville.

--Qui est-ce qui t'a raconté ça, Baptiste? s'écria Jean, laissant tomber
le couteau avec lequel il dépouillait l'ours.

--Pour ça, ah! mon cousin, j'en suis sûr.

--Tu en es sûr?

Cessant de s'occuper à l'extinction du feu qui consumait le chêne,
Baptiste se rapprocha de son interlocuteur et lui dit à voix basse:

--J'y étais.


--Tu y...

Jean ne put achever; dix doigts nerveux s'étaient noués autour de son
cou et ses lèvres n'articulèrent qu'un son rauque, strangulé. Le
trappeur se débattit en vain. En moins d'une minute son camarade et lui,
surpris à l'improviste par une bande de Peaux-Rouges, étaient garrottés
et attachés à deux arbres voisins. Les Peaux-Rouges, au nombre d'une
vingtaine, appartenaient à la tribu des Clallomes. Ils étaient
entièrement nus, bariolés de peintures hideuses et armés en guerre: le
tomahawk, le couteau d'obsidiane, les flèches, le carquois ouvert sur le
côté, les lances terminées par des arêtes de poisson et le grand
bouclier de peau de buffle, rien ne manquait.

Contrairement à leurs habitudes, ils effectuèrent leur capture sans
proférer un cri.

Les deux blancs, mis en sûreté, ils s'assemblèrent autour du chêne qui
flambait toujours avec d'effroyables craquements, et tinrent conseil.

--Eh bien, père Baptiste, voilà un ours qui va nous coûter au moins les
yeux de la tête, dit Jean à son compagnon d'infortune.

--Dis plutôt, mon garçon, qu'il nous coûtera la peau de la tête, car les
reptiles nous scalperont immanquablement, répliqua philosophiquement.

--Et c'est ce maudit Pad qui en est cause!

--Tu pourrais avoir raison, Jean. Lui ou un autre, après tout, qu'est-ce
que ça fait? Ce qui me gêne, vois-tu, c'est de m'être laissé prendre
comme une dinde par des renards. Pourvu encore que les autres ne
reviennent pas!

--Je croyais pourtant que les Clallomes étaient alliés au capitaine.
C'était, ma foi, bien la peine de sauver, hier soir, leur satanée
sorcière.

--Ouaskèma! Poignet-d'Acier a ses vues sur elle. Mais à quoi bon
pleurer? Il faut nous préparer à mourir en braves trappeurs. J'espère
que tu ne faibliras pas, Jean. Un peu plus tôt, un peu plus tard, chacun
de nous doit en arriver là. Et celui qui n'a pas fait le mal pour le
plaisir de faire le mal n'a point peur de la mort. Pour moi, vois-tu,
mon garçon, je crois au bon Dieu. Je sais qu'il ne punit point ceux qui
l'aiment et rendent service à leurs semblables quand ils en trouvent
l'occasion; aussi mon paquet est-il fait, et quoique je n'aie pas jeûné
tel ou tel jour, débité telle ou telle prière en une langue que je ne
comprends pas, à telle ou telle heure, j'ai l'assurance que notre
Créateur souverain me traitera aussi bien là-haut que ceux qui ont passé
une vie inutile, agenouillés sur le pavé des églises ou dans les
cellules des couvents.

Ces paroles furent prononcées simplement, sans ostentation, comme elles
étaient pensées, et avec un accent naturel qui impressionna fortement
Jean.

--Votre morale est saine, père Baptiste, lui dit-il; mais j'ai sur la
conscience un poids dont j'aimerais à me débarrasser avant de quitter ce
monde. Voulez-vous écouter ma confession?

--Volontiers, mon garçon; seulement laisse-moi d'abord holer, afin que
nos gens soient avertis qu'il y a du danger ici.

Il éleva la voix, mais alors un incident appela son attention vers le
groupe des Clallomes qui délibéraient près du chêne.

L'arbre, miné à son pied par le feu, oscillait en éclatant bruyamment,
il penchait de l'autre côté des trappeurs; il allait s'abattre, et les
Indiens se retiraient avec précipitation, quand une enfant apparut
soudain sur le lieu même qui devait être le théâtre de sa chute.

La mort de l'enfant eût été inévitable si un chef des Peaux-Rouges ne se
fût élancé pour la saisir dans ses bras et la transporter loin du
colosse des forêts, qui tomba aussitôt avec un fracas épouvantable.

--Merellum! s'écria Jean. La pauvre petite! Que vient-elle faire ici?
Elle est perdue!

--Je crois plutôt que c'est la Providence qui l'envoie, répliqua
Baptiste.

--Tu badines, mon cousin.

--Regarde et demeure tranquille.

La Petite-Hirondelle parlait avec vivacité au sachem, qui l'écoutait
avec une déférence que n'ont point ordinairement les Indiens pour les
enfants, surtout pour les blancs. Mais Merellum était la favorite de
Ouaskèma, la jeesukaine du parti de Clallomes qui s'était emparé de
Baptiste et de Jean. La tribu tout entière craignait Ouaskèma autant
qu'elle la révérait, et Merellum avait part à la considération dont
jouissait sa protectrice. Après avoir narré l'attaque de Ouaskèma par
les Chinouks et sa délivrance par Poignet-d'Acier et ses gens, elle
demanda la liberté des deux captifs.

Les Clallomes, s'étant consultés, se rendirent à son désir.

Merellum trancha elle-même les liens des trappeurs qui, on le concevra
aisément, la comblèrent de caresses.

--Mes frères les visages-pâles viendront avec nous chercher la vierge
clallome dans le wigwam des chefs blancs, leur dit le sachem. Mais,
avant de partir, partageront avec nous la chair de l'ours qu'ils ont tué
et le sucre des mouches du Grand-Esprit.

Tandis que quelques-uns des sauvages dépeçaient la venaison et que
d'autres coupaient le chêne pour en extraire le miel qu'y avaient déposé
les abeilles, Merellum conta aux trappeurs son enlèvement de la fumerie,
puis la manière dont elle avait échappé aux violences de l'Irlandais.

--Je me suis jetée à l'eau, dit-elle en terminant; j'ai traversé le
fleuve à la nage et je suis rentrée à la loge au moment où Jean y
arrivait avec les deux autres. Ils ont été joliment contents de me
revoir.

--Mais o? sont-ils donc? demanda Baptiste.

--Là, dans le fourré. En revenant près de vous, j'ai aperçu les
Clallomes à la chute du feu. Alors j'ai dit à vos frères de se tenir
cachés pendant que j'irais toute seule parler au chef qui m'aime bien,
parce qu'il aime ma bonne tante Ouaskèma.

--Chère petite créature! s'écria Baptiste en lui rougissant les joues
sous deux gros baisers.

Le repas fut bientôt prêt. Il était composé de graisse d'ours, dont les
Indiens sont très-friands, et qu'ils boivent liquide avec des tranches
du même animal qu'ils mangent aux trois quarts crues, et de miel leur
régal par excellence.

En vrais trappeurs, Baptiste et Jean firent libéralement honneur à ce
festin, auquel prirent aussi part leurs trois camarades, que Merellum
avait appelés. Ensuite toute la bande de Peaux-Rouges et de blancs,
suivis de la Petite-Hirondelle, se mit en marche pour l'établissement de
Poignet-d'Acier, au fort Astoria.

Ils l'atteignirent une heure avant le lever de l'aurore; mais, hélas! la
cabane et ses dépendances ne présentaient plus qu'un monceau de
décombres fumants.




                                 CHAPITRE IX

                       LA CAVERNE DE LA ROCHE-ROUGE


Voici ce qui s'était passé.

Dans l'après-midi du jour précédent, quand on frappa rudement à la porte
de sa cabane, Poignet-d'Acier saisit sa carabine et demanda:

--Qui est là?

--C'est moi, Jacques, votre serviteur, répliqua-t-on du dehors.

--Ah! c'est toi. Eh! que diable y a-t-il pour que tu heurtes si fort?
repartit Villefranche, contrarié d'avoir été dérangé au moment même où
Ouaskèma allait peut-être lui faire connaître l'emplacement de cette
mine d'or dont il avait déjà entendu parler, et qu'il convoitait de
toutes les ardeurs de sa nature passionnée.

--Les Chinooks! répondit Jacques d'une voix essoufflée.

--Les Chinouks! fit le capitaine en refermant la porte qu'il venait
d'ouvrir à son domestique.

--Oui, monsieur! les Chinouks! ils arrivent sur une vingtaine de grands
canots au moins, pour nous attaquer, j'en suis sûr.

--Le grand chef blanc n'aurait pas dû secourir le Dompteur-de-Buffles;
les demi-sangs rendent le mal pour le bien, dit la jeune Indienne d'un
ton sentencieux.

--Mais où et comment as-tu appris cela, Jacques? s'enquit
Poignet-d'Acier en inspectant ses armes.

--Monsieur m'avait ordonné d'aller à la batture Lewis, afin de chasser
le cygne et de rapporter des racines de guimauve pour la squaw malade,
et monsieur m'avait commandé d'être de retour de bonne heure...

--Oui, abrège! s'écria Villefranche avec impatience.

--J'ai donc pris un cheval à l'étable, continua Jacques, et j'ai couru
exécuter les ordres de monsieur. Mais, en longeant la pointe de la baie
d'Young, j'ai aperçu les embarcations des Peaux-Rouges.

--Et tu es revenu à toute bride?

--Oh! que non pas, monsieur Ville...

--Jacques! proféra Poignet-d'Acier en accompagnant ce nom d'un coup
d'oeil sévère.

--Oui, monsieur, dit humblement le vieillard. Pour finir mon histoire,
en voyant les canots des Chinouks, j'ai voulu savoir ou ils se
dirigeraient, et je suis descendu de mon cheval, que j'ai caché dans les
broussailles.

--Une imprudence à ton âge!

--Non, monsieur, c'était sage, car j'avais distingué sur la rive deux de
ces brigands qui faisaient cuire un poisson, et, comme je connais assez
de leur barbare idiome pour le comprendre, je me suis dit que si je
parvenais à m'approcher des deux sauvages, ils me révéleraient
probablement et sans s'en douter le but de leur expédition.

--C'était justement pensé, mon brave Jacques.

--Ils étaient, par bonheur, en bas d'une falaise peu élevée et dont le
sommet était garni de buissons. Je me faufilai entre les épines, et
arrivai à portée de leurs voix. J'appris qu'ils avaient déterré la hache
de guerre pour venger la mort de leur devin Chinamus et de leur sagamo
Oli-Tahara.

--C'est le nom indien du Dompteur-de-Buffles, dit Poignet-d'Acier au
domestique qui s'était arrêté comme pour l'interroger.

--Je ne savais pas, et je vous remercie, monsieur, fit ce dernier en se
découvrant respectueusement.

--Poursuis, Jacques, poursuis. Je suis content que ces misérables
croyaient encore à la mort du métis. Cela prouve qu'il est étranger à
leurs dispositions hostiles. Et rien ne m'est plus odieux que
l'ingratitude, la chose du monde pourtant la plus commune parmi les
hommes, ajouta-t-il en manière de réflexion.

--J'ai terminé, monsieur, car n'ayant plus rien à apprendre, je suis
remonté à cheval.

--A combien de milles d'ici pouvaient être les Chinouks?

--Cinq ou six milles au plus.

--Et ils louvoyaient de notre côté?

--Oui, monsieur.

--Diable! nous n'avons pas de temps à perdre. Il faut choisir un parti.

--Que mon frère blanc prenne la fuite et qu'il laisse ici Ouaskèma, dit
l'Indienne. Mon frère ira trouver les Clallomes, mes frères rouges, il
leur dira ce qu'il a fait pour une fille noble de leur tribu, et ils se
joindront à lui pour chasser les lâches Chinouks.

Le plan souriait médiocrement à Poignet-d'Acier, qui avait toujours
répugné à immiscer les sauvages dans ses intérêts.

Il secoua la tête et dit à Jacques:

--Voyons, as-tu un moyen à me proposer?

--Celui de cette squaw me paraît, monsieur...

--Impraticable, répliqua sèchement Villefranche. Et il souffla, d'un ton
imperceptible pour l'Indienne, quelques mots à l'oreille de son
domestique.

--Je crois, dit celui-ci, que j'ai trouvé un expédient. La nuit est
proche. Dans une heure, il ne fera plus jour. Les Chinouks ne peuvent
doubler la pointe Adams avant ce temps. Profitons de l'heure qui nous
reste pour embarquer dans le grand canot nos effets les plus précieux,
et puis nous sellerons nos deux chevaux qui sont à l'étable; nous
fixerons sur leur dos les bonshommes de paille que j'avais faits,
l'année dernière, pour épouvanter les oiseaux qui s'abattaient sur notre
champ de maïs...

--Et après?

--Après, monsieur; vous savez qu'entre la côte et la plaine, au bout de
la pointe Adams, il y a un sentier creux: eh bien! je conduirai les
chevaux dans ce sentier, puis, sous la queue de chacun d'eux,
j'attacherai, quelques branches de houx. Gravissant alors la falaise, je
déchargerai mes armes sur les Indiens qui rangent la rive sud du fleuve;
je redescendrai ensuite et frapperai les chevaux. Ils partiront au galop
en montant vers la plaine...

--Bien, bien, Jacques, et les Chinouks prendront pour nous les
bonshommes de paille. Ton idée est excellente. Mais nos gens de la
fumerie?

--J'y ai songé, monsieur. La cabane ici ne vaut pas grand'chose. Nous y
mettrons le feu. Ce signal leur en dira assez.

--Mon bon Jacques, tu as plus d'esprit dans ta vieille cervelle que dix
chefs facteurs de la Compagnie de la baie d'Hudson! s'écria
Poignet-d'Acier en lui serrant affectueusement la main. En avant donc,
et tâche que les scélérats ne te découvrent pas!

--N'en ayez souci, monsieur; Jacques est plus fin qu'eux. Ce serait, ma
foi, bien la peine d'être né blanc si on ne pouvait faire la nique à des
Peaux-Rouges.

Et le vieillard sortit en riant de sa plaisanterie Dès qu'il fut parti,
Ouaskèma dit à Poignet-d'Acier:

--Mon frère ne veut pas aller chez les Clallomes?

--C'est impossible.

--Alors que mon frère agisse à sa volonté, reprit-elle d'un ton triste
mais résigné. Villefranche, qui faisait rapidement quelques paquets, lui
dit:

--Je ne puis te laisser ici; cependant tu n'es pas en état de retourner
à ta tribu. As-tu un projet?

--Que mon frère abandonne Ouaskèma s'il ne peut l'emmener!

--T'emmener avec moi! dit le chasseur en réfléchissant. Et si je le
fais, me conduiras-tu à l'endroit où sont les cailloux qui brillent au
soleil?

--Ouaskèma est l'esclave du chef blanc. Elle fera ce qu'il voudra.

--Promets-moi de ne jamais faire connaître à d'autres ce que tu vas voir
ici, et le lieu où je te cacherai.

--Ouaskèma ne trahira jamais le secret de celui qu'elle aime. Que mon
frère ait confiance en elle. Ouaskèma l'aime. Elle lui sera fidèle.

Pendant qu'elle parlait, Poignet-d'Acier, qui s'était armé d'une pioche
fouillait activement le sol de la cabane. Il eut bien vite découvert une
grosse dalle dans laquelle était pris un anneau de fer. De sa puissante
main, il souleva cette dalle dont le poids eût défié trois hommes de
force ordinaire. Un large caveau s'offrait au-dessous. Il était rempli
de fourrures, d'armes, de selles, brides, instruments de tout genre et
de provisions.

Le capitaine lança dans le souterrain les paquets qu'il avait faits,
puis il s'y glissa lui-même avec sa pioche, creusa l'argile qui en
formait le fond, mit à jour une cassette de fer qu'il ouvrit à moitié
pour y introduire, un portefeuille et quelques petits sacs de cuir
gonflés qui rendirent, en tombant à l'intérieur, un son métallique.

Cela fait, Poignet-d'Acier referma la caisse, la recouvrit d'une couche
de glaise qui la dissimulait entièrement, remonta dans la cabane, scella
de nouveau la dalle et entassa de la terre au-dessus, jusqu'à ce que le
sol eût repris l'apparence qu’il avait avant l'opération.

Ouaskèma s'était levée, le bras dans une écharpe de cuir de daim.

Elle était prête à partir.

Poignet-d'Acier saisit ses armes, un taureau [16] de pemmican et
quelques tranches de saumon fumé, et porta le tout dans un bateau amarré
au pied du cap.

[Note 16: Voir la _Huronne_.]

Jacques arrivait à ce moment.

--C'est fait, monsieur! s'écria-t-il, et le stratagème a
merveilleusement réussi. Quand j'ai eu tiré mes trois coups de feu et
dépêché au diable deux ou trois des leurs, les Peaux-Rouges ont débarqué
en masse sur la grève et se sont mis à courir comme des démons après nos
pauvres chevaux qui, aiguillonnés par les épines, filaient, ma foi, avec
leurs bonshommes, aussi vite que des antilopes effarouchées.

--Bon, Jacques, bon. A présent le feu à l'établissement.

Ouaskèma marcha au bateau, appuyée au bras de Villefranche, pendant que
le domestique incendiait la butte qui, durant bien des années déjà, leur
avait servi de résidence principale.

En accomplissant cet acte nécessaire, Jacques avait le coeur gros, car
non-seulement il nous en coûte toujours de détruire l'oeuvre de nos
mains ou de notre intelligence, mais nous nous sentons péniblement
affectés quand il faut quitter à tout jamais le toit qui nous a abrités
même pendant les années difficiles. L'homme, et surtout l'homme âgé,
s'attache souvent plus aux choses qu'aux êtres. Il semble qu'elles
fassent partie de lui-même, et peut-être sont-elles en effet
indispensables à sa santé, à sa vie.

Quoi qu'il en soit, le sacrifice fut consommé, car bientôt la
conflagration teignit en rouge les eaux du rio Columbia, et ce fut à ses
lueurs éclatantes que les trois fugitifs quittèrent ces rivages que l'un
d'eux ne devait plus revoir.

Il était nuit; de grands nuages, noirs comme l'encre à leur centre,
cuivrés à leurs franges, roulaient péniblement d'orient en occident.

--Il y aura de la tempête ce soir, monsieur, dit Jacques, empoignant un
aviron.

--Je le crains, murmura Villefranche en étudiant le ciel.

--Si mon frère le permet, Ouaskèma se mettra au gouvernail, insinua
l'Indienne.

--Ta blessure t'empêcherait de manoeuvrer, ma soeur, lui répliqua le
capitaine qui sentait néanmoins que le concours de deux hommes robustes
serait à peine suffisant pour traverser le fleuve, dont les flots
glapissaient déjà tumultueusement sur les battures.

--Non, mon frère, ma blessure ne m'empêchera pas de manoeuvrer, repartit
la pauvre fille en s'asseyant à la Barre.

--Le cap sur la Roche-Rouge, dit alors Poignet-d'Acier. Il saisit une
paire de rames et, se plaçant sur un banc derrière Jacques, il se mit à
nager vigoureusement.

Les clartés de l'incendie se rétrécirent peu à peu dans l'obscurité, à
mesure que le bateau gagnait le large. Elles n'apparurent bientôt plus
que comme, le cercle lumineux projeté par la lentille d'un phare, mais
assez sensible pour aider les bateliers à se guider travers les îlots et
les môles de sable qui encombrent la Colombie.

La Roche-Rouge se trouve presque en ligne directe avec l'ancien fort
Astoria. Malgré l'épaisseur des ténèbres et la violence des eaux, on
espérait gagner sans accident l'autre rive. Jacques et son maître
n'avaient pas encore échangé une parole, quand le premier dit tout à
coup:

--Il me semble, monsieur, que j'entends derrière nous le bruit d'une
embarcation.

--Non, répond il Villefranche, c'est le mugissement des lames contre un
récif.

Je crois même, insista Jacques, avoir entrevu un canot à la cime d'une
vague.

Est-ce que, par hasard, la peur te troublerait l'esprit, mon vieux
camarade? répliqua le capitaine en souriant.

Et, s'adressant à l'Indienne, il ajouta:

--La barre à droite, ma soeur; la barre à droite, nous touchons au port.

L'esquif ne tarda pas à grincer sur le sable.

On était arrivé à la Roche-Rouge, masse de porphyre considérable, à
quinze ou vingt milles de l'embouchure de la Colombie, sur la rive
septentrionale.

--Jacques, dit Villefranche, descends le premier avec Ouaskèma; tu la
conduiras à la caverne, où je vous rejoindrai dès que j'aurai amarré le
bateau.

Le domestique obéit, et, soutenant l'Indienne par le bras droit, il
commença à monter avec elle la falaise qui est escarpée et d'une
ascension difficultueuse, surtout dans l'obscurité.

Il faisait froid et le vent soufflait âprement.

Poignet-d'Acier, qui avait sauté sur la berge, tirait à lui le canot,
par une corde de ouatap, pour l'attacher à une saillie du roc, dans une
petite anse où il serait à l'abri de la tempête. Mais tout d'un coup le
cordage cassa et le canot, entraîné par un paquet d'eau que poussait une
rafale, disparut au milieu des ombres.

L'aventurier lâcha une exclamation de désappointement.

Il était, toutefois, trop rompu aux vicissitudes du genre d'existence
qu'il avait adopté pour se laisser décourager par une semblable perte.

--Avec un tronc d'arbre nous en referons un autre, pensa-t-il.

Et, à son tour, il gravit la Roche-Rouge.

A mi-hauteur, derrière un massif d'arbousiers et de plantes saxifrages,
la nature a pratiqué une étroite ouverture par laquelle on pénètre dans
une enfilade de galeries souterraines aussi curieuses par leur étendue
que par la variété des formes qu'elles affectent.

Ces cryptes, inconnues à cette époque des habitants du rio Columbia,
avaient été découvertes par Poignet-d'Acier, qui les avait explorées en
partie, y emmagasinait des lots de pelleterie et s'y réfugiait aux
heures de péril. Il les eût vraisemblablement toujours habitées sans
leur insalubrité.

En atteignant l'orifice, le capitaine trouva Jacques qui l'attendait
presque cérémonieusement, une torche à la main.

Ils traversèrent un couloir resserré et entrèrent dans une salle carrée,
où les rayons de la torche firent flamboyer de mille reflets les
murailles chargées de concrétions cristallines et la voûte, d'où
pendaient, titanesques girandoles, des stalactites façonnées en
figures étonnantes par leur dessin et leurs nuances, qu'on dit échappées
d'un monstrueux écrin de pierreries.

C'était plus resplendissant qu'une illumination à giorno, merveilleux
comme une féerie des Mille et une Nuits.

Une table et des bancs recouverts de peau d'élan, au milieu un lit garni
d'une robe d'ours, en un coin des armes, des instruments de chasse et de
pêche disposés çà et là constituaient l'ameublement.

--Ou as-tu placé l'Indienne? demanda Villefranche, pendant que Jacques,
après avoir allumé une lampe de fer battu, préparait du feu dans une
petite cheminée qui occupait un des angles de la chambre.

--Dans le compartiment aux Coquilles.

--Bon; et tu ne lui as pas montré cette salle, car j'avais oublié de te
dire que je ne voulais pas qu'elle la connût.

--Monsieur sait bien que je devine ses intentions, répondit Jacques avec
un air de respectueux reproche.

--Mais elle doit avoir faim. Tu lui feras du bouillon de pemmican.

--Elle m'a dit qu'elle désirerait parler à monsieur avant de se coucher.

--Je vais y aller; éclaire-moi. Tu nous laisseras seuls et tu apporteras
le souper.

--Si monsieur voulait, dit le vieux domestique avec timidité, je lui
arrangerais une de ces soupes aux huîtres qu'il aime tant?

--Ce serait avec plaisir, mon bon Jacques, répliqua Villefranche en
souriant; mais pour faire une soupe aux huîtres, il faut au moins des
huîtres, et nous n'en avons pas ici, que je sache?

--Il y en a en quantité au bas de la Roche-Rouge; en voici deux que j'ai
ramassées en chemin.

--Excellent serviteur! il pense toujours à moi! Cependant je ne
profiterai pas de ton obligeance, car il est tard et la nuit est trop
noire pour que tu sortes à présent.

--Ce serait moi que monsieur obligerait en me permettant d'en aller
chercher, car je ne les déteste pas non plus.

--Tu as réponse à tout. Fais donc comme tu voudras, dit Villefranche en
lui frappant amicalement sur l'épaule.

Après l'avoir éclairé dans le compartiment aux Coquilles, ainsi désigné
à cause des innombrables petits testacés qui tapissaient ses parois,
Jacques se retira.

Ouaskèma était assise sur un lit de pelleteries. Elle se leva, prit la
main de Poignet-d'Acier, l'appuya contre son coeur et dit:

--O mon frère! le plus vaillant, le plus noble des chefs blancs, comment
la vierge clallome pourra-t-elle jamais te rendre tout ce que tu as fait
pour elle? Tu m'aimes donc? parle!

--En me menant au lieu où sont les cailloux jaunes qui scintillent au
soleil, tu feras plus pour moi que je n'ai fait pour toi, repartit
Villefranche.

Ces paroles sèches, jetées comme une onde glaciale sur les
bouillonnements de son amour, firent frissonner l'Indienne. Elle pâlit,
chancela, et serait tombée, à terre si le capitaine ne l'eût retenue
dans ses bras.

A ce moment, Jacques rentra en criant:

--Monsieur, monsieur, je viens de voir une lumière au pied de la
Roche-Rouge!




                                  CHAPITRE X

                                    COMBAT


Une lumière, Jacques! Eh! que diable veux-tu qu'une lumière fasse sur la
grève à pareille heure?

--Je l'ai vue, monsieur, comme je vous vois. Elle montait de ce côté.

--Tu auras vu une mouche-à-feu, mon camarade.

--Une mouche-à-feu!... Pensez-vous, monsieur, que je ne sache pas
reconnaître une torche d'une mouche-à-feu?

--Mais il fait un vent à ne pas tenir debout; comment veux-tu qu'une
torche reste allumée à l'air?

L'observation parut décontenancer le vieux domestique.

--Monsieur peut bien avoir raison, dit-il d'un ton soumis. Cependant, à
moins que mes yeux ne faiblissent, il m'a semblé aussi apercevoir un
homme qui portait la torche.

--Comme il t'avait aussi semblé apercevoir un canot marchant derrière
nous!

--Pourtant, objecta encore Jacques, mais avec déférence, si je ne
m'étais pas trompé et si c'étaient les gens de ce canot qui sont
descendus à terre... Monsieur permet-il que j'aille m'en assurer?

Cette réflexion ébranla l'incrédulité de Poignet-d'Acier.

--Que tes oreilles, mon frère, lui dit Ouaskèma, soient ouvertes au
discours de ton esclave. Les Chinouks rodent dans ces parages. Il y a
même des visages pâles, tes ennemis. Défie-toi d'eux!

--Oui, tu as raison, ma soeur, répliqua le capitaine. Je vais aller
reconnaître le terrain. Ne bouge pas d'ici pendant que je serai absent.

--Ouaskèma attendra le grand chef Mane, répondit l'Indienne.

--Change l'amorce de tes armes, Jacques, dit Villefranche à son
serviteur, tout en procédant lui-même à cette opération.

Ils sortirent avec précaution de la caverne. Poignet-d'Acier s'avança
sur une saillie masquée par des arbustes et plongea ses regards au pied
de la Roche-Rouge.

Le bruit impétueux des flots qui déferlaient sur la plage était
parfaitement distinct. Il se mêlait aux sifflements stridents de la
bise, rabrouait les vagues du fleuve et tordait les pins au sommet de la
côte. Mais la nuit était noire, d'un noir presque impénétrable.
Seulement, à quelques rares déchirures des nuages amoncelés à la voûte
céleste, se montrait çà et là une éclaircie bleuâtre que réfléchissaient
les eaux de la Colombie et qui trouait les ténèbres par des lueurs
miroitantes, indécises.

--Ta lumière, mon pauvre Jacques, est comme ton canot; elle relève de
l'empire des illusions, dit Villefranche en riant après avoir promené
autour de lui un regard perçant.

--Je suis pourtant bien convaincu de ce que j'ai déclaré. Elle était là,
monsieur, à gauche, derrière une pointe que la noirceur vous dérobe à
présent.

--Soit! admit Villefranche pour ne pas blesser la susceptibilité du
vieillard. Mais elle n'y est plus. Nous sommes en sûreté dans la grotte.
J'ai faim et froid, rentrons.

--Ah! la voyez-vous maintenant, monsieur? s'écria Jacques, arrêtant son
maître par le bras.

--Où ça?

--Là, sur votre droite. Elle a changé de direction?

--En effet, dit Poignet-d'Acier surpris. En effet je distingue une
lumière qu'on dirait venir d'une lanterne. Elle est à un quart de mille
d'ici au plus. Il faut savoir ce que c'est. Tu resteras à cette place et
j'irai à la découverte.

--Oh! monsieur, je vous accompagnerai, dit Jacques d'un ton suppliant.

--Mais qui gardera la caverne?

--Nous en boucherons l'ouverture.

--C'est juste; car Ouaskèma n'a pas intérêt à nous quitter, et puis deux
vaudront mieux qu'un dans la recherche qu'il est urgent de faire.

Après avoir murmuré ces mots, Poignet-d'Acier s'arcbouta contre un bloc
de granit posé près de l'orifice du souterrain, et, aidé de Jacques, le
roula contre l'issue, de façon à la fermer complètement.

Ce n'est pas cinq hommes qui parviendraient remuer cette masse, dit le
domestique avec un sentiment d'orgueil.

--En marche! en marche! et fais attention aux cailloux qui jonchent le
sentier!

--Oh! j'ai le pied solide, monsieur.

La pente était raboteuse, semée, comme l'avait dit Villefranche, de
gravois et de pierrailles qui se détachaient sous le pas et le rendaient
pénible, incertain. Mais peu à peu les trappeurs s'habituèrent à
l'obscurité. Ils franchirent assez aisément les passages dangereux et
atteignirent la base de la Roche-Rouge.

La lumière était devenue invisible.

--Voilà qui frise le mystère, dit Villefranche en faisant une halte sur
la grève. Cette clarté était celle d'une lanterne, évidemment, car elle
ne vacillait pas comme celle d'une torche, et, d'ailleurs, quelle torche
aurait résisté à ce vent furieux! Donc, ce ne sont pas des sauvages qui
l'avaient aux mains. Il n'y a que des blancs... Les gens de la Compagnie
de la baie d'Hudson! ajouta-t-il avec mépris. Ils veulent ma vie,
ceux-là et ils n'osent la prendre... Nos prétendus trésors aussi leur
font envie! Que résoudre? J'ai peut-être des ennemis cachés dans ces
rochers, et qui n'attendent qu'un moment favorable pour m'assassiner...

--Monsieur, fit Jacques qui furetait sur la grève une corne à poudre!

--Une corne à poudre! Ou l'as-tu trouvée?

--Ici, dans le sable. Elle n'y est pas depuis bien longtemps, car le
dessus est encore sec, la marée ne l'a pas couverte.

--Donne.

Le domestique passa la corne à son maître, qui, ne pouvant l'examiner,
la palpa entre ses doigts.

--Oh! dit Jacques, elle appartient à un homme de la Compagnie de la baie
d'Hudson. J'ai senti les petits clous de cuivre qui composent sa marque.

--Je m'en doutais! les misérables!... proféra Poignet-d'Acier avec
colère. Allume ta lanterne, Jacques; puisque nous avons affaire à ces
coquins, la ruse est inutile. Mais malheur à celui que je trouverai au
bout de ma carabine!

Le vieillard s'était muni d'une lanterne avant de partir pour faire sa
provision d'huîtres.

Il s'empressa d'obéir à l'injonction de Villefranche.

--Il doit y avoir des empreintes à l'endroit où était la corne à poudre;
essaye de les suivre, tandis que je veillerai sur nous deux, dit ce
dernier.

--Oui, voici des traces de mocassins.

--Par conséquent, elles appartiennent à des blancs, ainsi que cette
corne à poudre. Combien y en a-t-il?

--Quatre, monsieur, quatre!

Jacques allait, le corps courbé, sa lanterne rasant le sable, qu'elle
couronnait de nimbes d'or fuyants, et Poignet-d'Acier, la taille droite,
l'oeil et l'oreille au guet, le doigt sur la détente de sa carabine,
fouillait les ombres épaissies, à quelques pieds autour d'eux.

--Il est étrange qu'on ne voie pas de canot, dit-il.

--C'est qu'ils ont piétiné sur la battue avant qu'elle ne fût recouverte
par les eaux. Je gagerais que leur canot est amarré à quelque rocher
près de la rive.

--Cela est bien possible. Mais es-tu toujours sur la piste?

--Oui, monsieur, les impressions sont profondes.

Les deux hommes devaient être pesamment chargés. Voici qu'elles
tournent. Ah! je ne les vois plus.

--Parbleu! nous sommes sur la roche, dit Villefranche avec humour.

Ils continuèrent leur exploration pendant plus d'une heure, mais
inutilement.

Les empreintes de mocassins se présentaient dans les parties humides;
elles disparaissaient dans les parties sèches. Parfois cites se
divisaient pour se rejoindre un peu plus loin, se diviser de nouveau et
se rejoindre encore. Et toujours elles montaient vers la grotte. Il
était clair que la perquisition l'avait pour but, quels qu'en fussent,
au reste, les auteurs. A une projection de rocher, les traces cessèrent
tout à fait.

--J'ai entendu un son de voix, dit Jacques en collant son oreille contre
le roc.

Une minute après il se releva et dit:

--C'est une erreur, je crois.

--Oui, rentrons, dit Villefranche d'un ton brusque. Demain matin, nous
aurons le mot de cette énigme.

Quoiqu'ils fussent assez près de la caverne, en passant par dessus le
rocher qui barrait le chemin, paraissait si peu probable qu'un être
humain pût l'escalader, que Poignet-d'Acier ne songea même pas à en
faire l'essai. Il reprit, pensif et soucieux, la piste qu'il venait de
parcourir.

On peut juger de sa stupéfaction quand, en arrivant l'entrée de la
galerie souterraine, il vit que la pierre dont il l'avait close était
dérangée.

Jacques était consterné.

Poignet-d'Acier se précipita à la chambre où il avait laissé Ouaskèma.
L'Indienne n'y était plus; un grand désordre régnait dans cette pièce;
le lit était défait, la table renversée, des lambeaux de vêtements
épars. Quelques gouttes de sang maculaient même la roche.

Le chasseur courut à sa chambre particulière, fermée au moyen d'un
secret que lui seul connaissait. Personne n'y avait mis le pied depuis
son départ.

--Jacques, dit-il d'une voix sourde, il faudra faire sentinelle cette
nuit; tu m'entends.

--Monsieur sera obéi, répondit le vieillard en saluant profondément son
maître.

Sans dire un seul mot de plus, de crainte d'exciter les terribles
passions qui fermentaient à ce moment dans le coeur de Villefranche, il
se retira discrètement sur la pointe du pied et alla se poster à
l'ouverture de la caverne.

Il mangea une tranche de pemmican, but une gorgée de rhum, s'enveloppa
dans une peau de buffle et s'abandonna à cette somnolence-veille (si je
puis m'exprimer ainsi) qui est particulière aux trappeurs, et qui, tout
en reposant leurs membres et leur esprit, laisse deux de leurs sens au
moins--l'ouïe et la vue--toute leur acuité.

Poignet-d'Acier passa le reste de la nuit à transporter, de la salle que
nous avons décrite, divers objets dans une autre chambre souterraine, à
plus d'un mille de la première.

Une demi-heure avant l'aurore, il se rendit près de Jacques.

--Rien de nouveau? lui demanda-t-il.

--Rien, monsieur.

--Déjeunons vite et nous monterons sur le plateau.

Le repas se fit en silence et ils quittèrent la caverne.

Une fois au sommet de la Roche-Rouge, Villefranche nettoya les verres
d'un petit télescope qu'il avait dans son étui de fer blanc et se mit à
regarder du côté du fort Astoria.

Le jour n'était point encore venu, mais déjà une bande blanchâtre qui se
dégradait insensiblement dans le bleu du ciel maintenant libre de
nuages, s'étendait vers les montagnes Rocheuses. L'air était vif; il
ventait violemment de l'est. Tourmentées par les souffles de
l'atmosphère et refoulées par le flux de la mer, les eaux de la
Colombie, bouillonnant, écumant, se heurtaient, s'écrasaient avec des
hurlements indescriptibles.

--Un mauvais temps, monsieur, hasarda Jacques.

Poignet-d'Acier ne répondit pas.

Il cherchait à percer la brume follette qui voltigeait au-dessus du
fleuve et à travers laquelle il entrevoyait, dans le lointain, des
formes tangibles qui se mouvaient dans tous les sens.

La zone blanche à l'horizon augmenta en largeur, en transparence; elle
envahit l'éther. Une teinte rose la nuança bientôt aux limites de
l'horizon; cette teinte se fonça, se rougit, un cercle plus vif parut au
milieu, il grandit, s'accentua davantage, s'empourpra, et puis ses bords
s'irisèrent, s'allumèrent d'une flamme éblouissante; le cercle entier
s'embrasa comme une fournaise et se fondit en lumineux rayons qui
ruisselèrent obliquement sur le Nouveau Monde.

Le soleil était levé, dispersant devant lui les grises vapeurs dont le
rio Columbia était vêtu comme d'un léger peignoir du matin.

Alors, Villefranche fit un mouvement de surprise, en essuyant encore le
verre de sa lunette, de l'air d'un homme qui n'est pas certain de la
réalité de ce qu'il a aperçu.

--Que diable cela veut-il dire? murmura-t-il entre ses dents après avoir
de nouveau braqué le télescope sur le fort Astoria.

Jacques brûlait de l'interroger, mais il n'osait.

--Mes gens avec les Peaux-Rouges! cela me dépasse! Regarde toi-même,
Jacques.

Il lui tendit son instrument.

Le vieux serviteur y appliqua son oeil et découvrit, sur la rive
méridionale, une escadrille de quinze à vingt canots, remplis de
Clallomes, parmi lesquels, leur costume, il n'était pas difficile de
reconnaître cinq trappeurs.

--Je crois bien que c'est Baptiste, Jean et les autres, dit-il en se
tournant vers son maître.

--Eh! sans doute ce sont eux. Mais que peuvent-ils faire avec les
Chinouks, nos ennemis jurés? Je n'en reviens pas.

--Oh! ce ne sont pas des Chinouks, monsieur, dit Jacques. Les Chinouks
ont leur bouclier rond et ceux-ci l'ont ovale. Les premiers ont
généralement aussi le nez percé et traversé par des morceaux de nyaquau,
vous savez?

--Je n'avais pas fait cette remarque. Laisse-moi voir!

Reprenant la lunette, Villefranche recommença son examen.

--C'est vrai, dit-il au bout d'un instant. C'est un parti de Clallomes
qui se dispose à marcher au combat. Mais ou vont-ils, et comment se
fait-il que nos Canadiens les accompagnent?

--Si monsieur m'y autorisait...

--Parle, Jacques, et pas de ces vaines et ridicule formules entre nous.
Que diable! nous sommes deux camarades, pas plus l'un que l'autre.

Le vieillard allait protester contre cette maxime égalitaire,
Poignet-d'Acier l'en empêcha brusquement par cette question:

--Que supposes-tu que fassent nos gens avec ces vermines?

--M'est avis, monsieur, qu'ayant appris d'une manière ou d'une autre
l'attaque dont nous menaçaient les Chinouks, ils seront allés chercher
du secours chez les Clallomes, au nom de la squaw que vous avez arrachée
aux griffes des premiers.

--Tu as pardieu raison! et je, suis bien simple de n'avoir pas deviné
cela tout de suite. Voici effectivement une flotte de bateaux Chinouks
qui débouche des îles voisines. Ils vont à la rencontre des Clallomes.
Ce sera une rude bataille.

--Nous irons aussi, monsieur?

--Par malheur, non, Jacques. A moins que tu ne puisses nous trouver un
canot, car le courant à entraîné le nôtre hier soir.

--Notre canot est perdu!

--Oui.

--Mais j'en construirai un avec des joncs, comme l'autre jour. Ce sera
l'affaire d'une heure.

--Impossible; aujourd'hui le fleuve est trop gros. Nous sommes forcés de
rester spectateurs de cette lutte. A présent, on peut presque voir à
l'oeil nu. Monte sur cette éminence, tu seras aux premières places.

Les deux troupes hostiles s'avançaient rapidement l'une contre l'autre,
malgré la tourmente. Dirigés avec cette habileté extraordinaire qui
caractérise les sauvages du littoral du Pacifique, les canots rasaient
la cime des vagues avec une célérité inouïe. Tantôt, ils apparaissaient
à la crête d'une montagne d'eau, tantôt au fond d'une gorge étroite que
surplombaient, en grondant, des lames hautes de vingt à trente pieds.

Chaque embarcation était généralement montée par douze hommes; quatre la
manoeuvraient; le reste, armé d'arcs, de flèches et d'épieux, de haches
et de tomahawks, se tenait prêt au combat. De part et d'autre, dans un
canot orné de peintures singulières, portant, celui des Chinouks une
tête de loup à sa proue, celui des Clallomes une tête d'épervier, était
dressé une perche avec le totem ou blason de la tribu. L'élite des
guerriers entourait les emblèmes sacrés.

Une grêle de flèches et de traits couvrit bientôt le fleuve. Les deux
escadres se rapprochèrent bord à bord, se mêlèrent. Les esquifs furent
choqués les uns contre les autres, pendant que les hommes se frappaient
à coup de massue, se saisissaient à bras le corps, de bateau à bateau,
se lacéraient avec les ongles, avec les dents, et périssaient souvent,
vainqueurs et vaincus, au milieu des eaux ou ils étaient tombés. La
scène était horriblement lugubre. Des cadavres, des débris de canots,
d'armes, flottaient pêle-mêle sur le rio Columbia, que circonvenaient
déjà, dans leurs spirales concentriques, les vautours, les aigles à tête
chauve et toute la bande ailée des hérauts des grandes tueries.

Longtemps le sort de la journée demeura en suspens.

De fréquentes détonations d'armes à feu annonçaient au commencement que
les cinq trappeurs faisaient bravement leur devoir. Mais, au bout d'une
heure, les détonations devinrent plus rares, et Villefranche dit
tristement à Jacques:

--Je crains que nos pauvres amis ne succombent dans ce conflit, car les
Chinouks sont bien plus nombreux que les Clallomes.

--Est-ce que vous ne voyez plus Baptiste et les autres, monsieur?

--Plus depuis quelques minutes, ils ont été poussés par la marée sur une
île là-bas. Le feuillage me les cache; mais on ne les entend plus tirer.
C'est mauvais signe.

--Peut-être leur provision de poudre est-elle épuisée ou mouillée,
monsieur.

--Dieu le veuille, Jacques! car se sont de braves trappeurs. Il n'en
existe pas dix comme eux dans tout le Nord-Ouest. Mais qu'y a-t-il? Les
Chinouks se sont emparés du totem des Clallomes. C'en est fait de
ceux-ci. Leurs ennemis les poursuivent. Ils viennent de ce côté. Ah si
nous étions seulement tous les sept, je ne lâcherais pas pied ainsi. Il
faut partir Jacques, et changer de campement.

--Où allons-nous, monsieur?

--A notre établissement de la roche du Pilier que nous brûlerons comme
celle du fort Astoria, et après...

Il se frappa le front sans achever d'énoncer sa pensée.

Mais d'abord, reprit-il d'un ton bref, tu détruiras l'entrée de la
caverne, et, en passant, tu mettras le feu à la mine.

Jacques répondit par un mouvement de tête affirmatif.

Il redescendit au souterrain, en sortit presque aussitôt, et
Poignet-d'Acier et lui s'éloignèrent à grands pas en remontant la
Colombie.

Un quart d'heure ne s'était pas écoulé que la terre tremblait ébranlée
par une explosion formidable avec grand fracas de rochers s'écroulant
les uns sur autres.




                                 CHAPITRE XI

                                   LE FORT


Chère Petite-Hirondelle, Ouaskèma est bien heureuse de te revoir!
Assieds-toi, sur ses genoux, qu'elle t'embrasse! Il y a si longtemps
qu'elle ne t'a embrassée!

--Oh! tante, Merellum t'aime aussi! répliqua l'enfant en se pendant au
cou de l'Indienne qu'elle couvrit de caresses. Mais ces méchants qui ont
lié tes mains! Je vais les défaire, tes liens!

--Tu n'y parviendrais pas, Merellum. Et puis cela serait inutile; nous
sommes enfermées, gardées. Dis plutôt à Ouaskèma comment tu as été
amenée ici.

--Moi, je les déferai, je les casserai, ces vilaines cordes! s'écria
Merellum d'un ton chagrin et colère.

Ses faibles doigts essayèrent de dénouer le nerf de buffle avec lequel
on avait garrotté les poignets de Ouaskèma. Vains efforts! Elle se prit
à pleurer en frappant du pied avec impatience.

--Non, ma Petite-Hirondelle, tu ne réussirais pas, dit la Tête-Plate
souriant tristement. Laisse, et raconte-moi ce qui s'est passé depuis
notre séparation.

--Les visages-pâles sont des cruels; Merellum aime mieux les
visages-rouges! répétait l'enfant tout en larmes.

--Pas tous, Merellum; le grand chef blanc est bon, dit doucement la
Clallome.

--Mais pourquoi fait-on du mal à tante? repartit la petite trépignant et
cachant sa tête dans le sein de l'Indienne.

--Le grand chef blanc n'a pas fait de mal à Ouaskèma ni à Merellum.

--Oh! non, il est gentil, lui, pour Merellum et pour tante.

--N'est-ce pas? fit la tête-plate d'un ton enivré.

L'enfant répondit en la baisant avec effusion.

--Tu ne me dis toujours pas qui t'a conduite ici? reprit la première
après un moment de silence.

--Un grand trappeur bien laid, bien laid, tante, répliqua vivement
Merellum en jetant de côté et d'autre des regards effarés, comme si elle
eût craint d'être entendue. Il me battait, tante... Ce n'est pas comme
oncle blanc.

--Mais où ce trappeur a-t-il pris ma Petite-Hirondelle?

L'enfant alors, d'une voix entrecoupée, rapporta l'histoire de sa fuite,
à partir du moment où les Chinouks avaient surpris Ouaskèma, jusqu'à
l'heure où elle était arrivée, avec les trappeurs et les Clallomes,
devant les ruines fumantes de l'établissement de Poignet-d'Acier.

--Alors, dit-elle, tes frères, tante, furent irrités. Ils dirent que les
trappeurs les avaient trompés, qu'ils avaient la langue croche. Ils
voulaient les scalper, parce qu'ils ne te trouvaient pas. Mais un autre
parti de Clallomes nous rejoignit en bateau. Ils avaient vu des Chinouks
dans les îles voisines, et ils croyaient qu'ils t'avaient tuée avec
oncle. Tes guerriers dirent qu'ils les poursuivraient. Ils montèrent
dans les canots amenés par les autres, eux et les trappeurs, et on me
laissa près du fort Astoria avec un chef qui était malade. Le chef me
dit d'aller lui chercher des coquilles pour manger. Pendant que j'en
ramassais, un grand visage-pâle vint près de moi. Je voulus me sauver,
car il n'était pas beau comme oncle; il me faisait peur! Mais il me prit
dans ses bras, me porta dans un canot et me mena ici. Je suis bien
contente de t'avoir retrouvée, tante! Laisse-moi t'embrasser...
encore... encore!

--Mais le chef blanc qu'est-il devenu? demanda l'Indienne rendant avec
usure à l'enfant ses marques de tendresse.

--Oncle Poignet-d'Acier?... je ne sais pas, répondit Merellum, ouvrant
de toute leur largeur ses yeux bruns et regardant Ouaskèma d'un air
surpris.

--On ne l'a donc pas vu?

Merellum secoua la tête en signe de négation.

--Tu n'en as pas entendu parler?

--Non... si... Attends, tante, que je me rappelle. Le visage-pâle qui
m'a traînée ici disait quelquefois que Poignet-d'Acier était mort.

--Mort! exclama l'Indienne avec angoisses.

Un instant après, elle reprit d'un accent plus calme.

--Non, Merellum, non, le chef blanc n'est pas mort. Le Grand Esprit ne
l'aurait pas voulu.

--Il disait encore, continua l'enfant, que si Poignet-d'Acier n'était
pas mort, il n'échapperait pas!

--Lui, il est plus fort qu'eux tous! murmura Ouaskèma.

--Mais, s'écria soudain la Petite-Hirondelle, changeant d'idée avec
cette légèreté qui est le propre du jeune âge, mais dis donc, tante,
pourquoi es-tu ici, avec tes pieds et tes mains entravés?

--Les blancs ne sont pas tous bons, vois-tu! et, pourtant, je voudrais
être blanche, blanche comme toi, avoir le front rond et droit comme le
tien! Il m'aimerait alors, lui!

Ouaskèma prononça ces mots avec une chaleur et un geste passionné qui
effrayèrent Merellum.

Elle se glissa aux genoux de l'Indienne, et, ses petites mains ramenées
sur sa poitrine, la contempla avec stupeur.

--Oh! être blanche! être blanche! Pourquoi Hias-soch-a-la-ti-yah ne
m'a-t-il pas faite blanche! poursuivait la Tête-Plate de plus en plus
exaltée; il ne me repousserait pas alors, lui! Il répondrait à ma voix,
il sourirait à ma vue! il aurait des soupirs et des baisers pour la
vierge clallome!

--Tante, dit l'enfant, mais oncle t'aime bien. Il l'a dit à Merellum!

--Il t'a dit qu'il m'aimait! Il te l'a dit! Oh! viens, viens ici, que je
t'embrasse!

--Tu ne me feras pas mal! objecta la petite à demi terrifiée par les
explosions de cette crise nerveuse.

--Non, chérie, dit Ouaskèma en appuyant mollement sa tête sur l'épaule
de Merellum, qui, remontée sur ses genoux jouait avec la magnifique
chevelure de l'Indienne, masquant et montrant tour à tour son visage
espiègle entre deux touffes épaisses qu'elle avait peine à tenir à
pleines mains.

Tout à coup elle sauta à terre, en criant: «Ah! ah!» et avant que la
Tête-Plate lui eût demandé le motif de cette joyeuse exclamation, elle
avait tiré un petit couteau de sa poche et tranché les liens de sa mère
adoptive.

Cette scène avait lieu dans une chambre du fort Caoulis, à l'embouchure
de la rivière du même nom avec le rio Columbia, et à une vingtaine de
lieues en amont de ce dernier.

Le fort Caoulis appartenait à la Compagnie de la baie d'Hudson. C'était
un de ses meilleurs comptoirs dans le Nord-Ouest, antérieurement à la
construction du fort Columbia, fondé quelques années plus tard, en 1824,
par le docteur Mac Loughlin, à dix lieues au sur la rive opposée, et qui
est devenu l'entrepôt général de la traite des pelleteries pour tout le
district de la Colombie.

Le fort Caoulis comprenait une enceinte palissadée avec d'épaisses
planches de cèdre, hautes de vingt pieds, dans l'intérieur de laquelle
s'élevaient deux ou trois bâtiments affectés aux logements des commis,
des trappeurs de passage, aux magasins de provisions et de pelleteries.

Une cinquantaine d'hommes s'y trouvaient ordinairement réunis.

Ouaskèma et Merellum avaient été enfermées dans une pièce basse, à côté
de la grande salle où on s'assemblait après le repas du soir, pour boire
du tafia et fumer, à défaut de tabac, des feuilles de sac-à-commis.

La première de ces chambres, qui n'avait qu'une fenêtre solidement
grillée servait de prison.

Le chef facteur, ou commandant du comptoir, avait la clef de la porte et
ne la livrait que rarement à un de ses subordonnés quand elle contenait
des détenus.

Le soir du jour où Ouaskèma eut avec Merellum la conversation que nous
venons d'écouter, une foule de trappeurs, d'Indiens et de Bois-Brûlés se
pressait dans la grande salle du fort Caoulis. Quoique le printemps fût
déjà avancé, il faisait froid et on avait allumé du feu dans la vaste
cheminée qui occupait tout un côté de l'appartement.

Deux pins énormes flambaient en craquant bruyamment dans l'âtre, et,
malgré les nuages de fumée qui s'élevaient des pipes, les lueurs
éclatantes de la flamme donnaient au tableau une physionomie fort
accentuée. Ces sauvages aux visages peinturés, omnicolores, aux corps ou
tout nus ou enveloppés dans des peaux de bêtes fauves; ces blancs
couverts d'accoutrements étranges, dont les couleurs les plus
audacieuses hurlaient de se rencontrer; et ces femmes, les unes rouges,
les autres jaunes, celles-ci jeunes, celles-là vieilles, les narines,
les lèvres et les oreilles chargées d'ornements en os, nyaquau, ou en
coquilles, aïqua, la plupart dans la simple toilette de notre mère Ève
avant sa faute, le petit nombre en jupon d'écorce de six pouces de long,
toutes se disputant le prix de la hideur; une douzaine de marmots,
sortes de momies assujetties sur le dos de leurs mères à la planchette
qui constitue leur berceau et, on peut le dire, leur demeure fixe du
jour de leur naissance jusqu'à l'âge de deux ou trois ans; des chiens,
décharnés comme des loups, plantés sur leur train de derrière et se
chauffant gravement, ou étendus, la tête dans leurs pattes de devant, ou
grondant, aboyant entre les jambes des assistants; tout cela, laid au
physique, pas très-beau au moral, debout, assis, accroupi, armé de tous
les instruments de mort imaginables, pérorant, criant, gesticulant,
formait une de ces peintures originales et caractéristiques qu'on ne
trouve que dans le désert américain et que la plume est malheureusement
impuissante à reproduire.

Le whiskey, le tafia, l'eau-de-feu en un mot, circulait libéralement
dans des outres de peaux de loups marins, en l'honneur de la fête du
sous-chef facteur. Je vous laisse h penser si la société (pardonnez-moi
le barbarisme, mon Dieu!) était joyeuse et exprimait hautement,
éloquemment sa gaîté.

Les toasts se succédaient sans interruption, et les speechs, il fallait
les entendre! les comprendre était, il est vrai, autre affaire. Je doute
fort que les orateurs eux-mêmes se comprissent; mais que leur importait,
pourvu qu'ils parlassent!

--A ta santé, Nick Whiffles [17], dit un trappeur tout bariolé de plumes
et de rubans.

[Note 17: Voir les _Pieds-Noirs_ et la _Huronne_.]

--A la tienne, Louis-le-Bon, et à celle de tes femmes, oui Bien, je le
jure, votre serviteur!--Merci, ami Nick!

--A propos, comment vont-elles, tes femmes? Tu en traînes toujours une
douzaine à tes trousses, toi, Louis-le-Bon. C'est comme mon oncle, le
grand voyageur qui a parcouru l'Afrique centrale, tu sais. Figure-toi
qu'il avait comme ça cinq ou six mille femmes qui l'accompagnaient
partout dans ses excursions. Ça lui coûtait cher, ses huit ou dix mille
fortunes.

--Cinq mille, ami Nick, tu as dit cinq mille.

--Cinq mille, six mille, vingt mille, qu'est-ce que ça fait? Il en avait
peut-être bien trente mille des femmes, mon grand-père, ô Dieu, oui!

Et Nick souffla voluptueusement une bouffée de tabac vers le plafond de
la salle.

--Mais, dit Louis-le-Bon en riant, il s'agissait de ton oncle et pas de
ton grand-père.

--Possible! fit le trappeur avec une flegme philosophique, possible!
Buvons un coup!

--Mais dis-moi donc, reprit son interlocuteur, on dit que M. Mac-Kay est
revenu?

--M. Mac-Kay, l'armateur du _Tonquin_!

--Lui-même.

--Peuh! fit Nick en retroussant sa longue moustache rousse, il est
enterré dans le ventre des requins, oui bien, je le jure, votre
serviteur!...

--Ma foi, on assurait que Poignet-d'Acier...

--C'était M. Mac-Kay. Pas plus lui que toi et moi, Louis-le-Bon.
Poignet-d'Acier est lui, comprends-tu? Quant à M. Mac-Kay, voilà son
histoire, comme je m'appelle Nick Whiffles.

Malgré les bourdes dont il assaisonnait ses récits quand il s'agissait
de sa personne, le trappeur était un conteur assez véridique lorsqu'il
était question de son prochain, ainsi qu'il disait.

Les blancs firent cercle autour de lui, et, à une intimation de
Louis-le-Bon, suspendirent leur tapageuse cacophonie.

--Vous vous souvenez, dit Nick en renouvelant sa chique, que M. Astor,
de New-York, avait établi un fort près de la mer. On le nomma Astoria.
Or, le Tonquin devait ravitailler le fort. Il partait chaque année de
New-York avec des provisions qu'il changeait contre des pelleteries.
C'était un beau temps, ô Dieu, oui. La martre, le castor, la loutre et
l'hermine abondaient comme des brins d'herbe. C'était en 1809; mais
voilà que, trois ans après, en 1811, le 5 juillet, par un soleil
superbe, s'il vous plaît, le _Tonquin_ nous quitte pour s'en alter
vendre des lots de fourrure en Chine, oui bien, je le jure, votre
serviteur! On se donne une poignée de main, les camarades qui restaient
au fort et ceux qui partaient, puis largue l'amarre! le navire déploie
ses voiles. M. Mac-Kay, un brave homme, était comme qui dirait le
bourgeois à bord. Il avait pris pour interprète un Peau-Rouge, né au
port de Gray, pas loin d'ici. En passant devant l'île de Noutkalà, en
haut sur la côte de l'Océan, l'interprète conseilla à M. Mac-Kay de
faire des échanges avec des démons d'Indiens qui sont noirs comme le
charbon et plus dégoûtants que cette bande de maudits qui m'écoutent
sans savoir ce que je dis, ô' Dieu, oui Pour lors, pendant deux jours,
le commerce avec les vermines à l'air de marcher. M. Mac-Kay est
content; ses hommes ne disaient pas non, car il y avait des venimeuses
de sauvagesses qui les entortillaient, en veux-tu, en voilà! C'était des
mamours par-ci, des mamours par-là. Ça allait très-bien, oui bien, je le
jure, votre serviteur!

--Sont-elles accortes, les squaws de ce pays-la? demanda un des
auditeurs.

--Jolies comme toi, Nez-Coupé! répliqua Nick en éjectant du jus de
tabac.

La répartie souleva un accès

Ensuite le trappeur continua:

--Qu'on ne m'interrompe plus, ou motus, silence, je me tais.

--Poursuivez, Nick! poursuivez! nous serons muets comme des esturgeons.

--Ça roulait donc comme sur des roulettes, quand une de ces vermines, un
chef, ils n'en font pas d'autres, s'avise de voler un fusil sur le
navire. Le capitaine l'apprend, fait venir le voleur et lui allonge un
coup de garcette que l'autre en vit trente-six chandelles, Dieu, oui! Ce
n'était pas le compte du Peau-Rouge. Il rassemble sa troupe de brigands
et décide d'attaquer le Tonquin. Le lendemain ils couvrent le pont du
vaisseau comme des fourmis. Le capitaine Thorn leur ordonna de se
retirer. Va-t'en voir s'ils viennent! Les Indiens étaient armés, l'un
d'eux se précipita sur M. Mac-Kay et lui perça le coeur d'une flèche,
après ça, je vous demande un peu si on se battit. Ah ça été une chaude
affaire, ours et buffles! J'aurais voulu y être. Les coups pleuvaient
drus comme grêle. Le pauvre capitaine Thorn eût le crâne fracassé par
une massue. Le sang coulait gros comme la Colombie, quoi.

Des cris d'horreur éclatèrent dans l'assemblée.

--Oui, appuya Nick, enchanté de l'effet qu'il produisait, gros comme la
Colombie, quand elle est bien en fureur encore. Mais attendez, mes
cousins, de bons trappeurs ne se laissent pas lâchement assassiner par
des crapauds de sauvages sans se venger!

--Ah! ah! fit-on en se serrant autour du conteur.

--Faut vous dire qu'il y avait sur le bâtiment trois gaillards qui
n'avaient pas froid aux yeux. Je les ai connus, moi qui vous parle.
C'était John Anderson, John et Stephen Wickes. Mes lurons, voyant leurs
gens assommés, s'enferment dans une cabine, et font signe aux
Peaux-Rouges qu'ils vont se rendre. Les autres, bêtes comme, des brutes
qu'ils sont, accourent pour se disputer le magot, ô Dieu, oui! Quand le
vaisseau en est chargé au point qu'il enfonçait, mon John Anderson
allume une mèche qui communiquait à la soute aux poudres, puis il
descend avec les deux autres dans un canot, par une écoutille, et vogue
la galère! Dix minutes après, cinq ou six cents sauvages exécutaient
leur dernière cabriole en l'air. Ça devait être beau; j'aurais voulu
voir ça! oui, bien, je le jure, votre serviteur!

--Et les matelots? dit une voix.

--Pas de chance, les pauvres diables! repartit Nick en hochant
tristement la tête. Ils méritaient mieux que ca.

--Que leur est-il arrivé?

--Ce qui vous arrivera peut-être demain, si ce n'est peut-être ce soir,
à vous ou à moi, car dans cette damnée contrée on n'est jamais sûr de la
minute qui vient.

--La fin de l'histoire! crièrent plusieurs curieux. Qu'on me passe la
gourde d'abord, dit Nick; j'ai le coeur tendre quand j'y pense.

Il but une copieuse gorgée, et ajouta:

--Figurez-vous, mes cousins, que les Indiens crurent d'abord que ce qui
leur advenait était une punition du Maître de vie; mais après ils
donnèrent la chasse à Anderson et à ses deux compagnons. Ceux-ci
s'étaient réfugiés dans une caverne. Ils y furent surpris par leurs
ennemis qui les égorgèrent; et ainsi périt le Tonquin, son équipage et
la société établie par M. Astor pour la traite des fourrures dans la
Colombie, oui bien, je le jure, votre serviteur [18].

[Note 18: Historique.]

Comme Nick achevait, deux hommes entrèrent dans la salle. L'un avait
l'apparence d'un Indien chinouk, et l'autre d'un trappeur. On se rangea
avec une sorte de déférence sur leur passage, pour les laisser approcher
du feu.

--Cette vermine de Langue-de-Vipère avec ce gueux de Joe, dit Nick assez
haut pour qu'ils l'entendissent.

--Tu es trop heureux qu'on te donne l'hospitalité! répliqua aigrement
Pad.

--Je voudrais voir qu'on me la refuse, riposta Whiffles d'un ton
narquois.

--La Compagnie est bien bonne d'abriter des fainéants de trappeurs
libres comme vous, intervint Joe.

--Des fainéants qui t'en revendraient, mauvais Anglais!

--En tous cas, nous avons débarrassé la prairie de son plus dangereux
carcajou.

--De qui veux-tu parler?

--De Poignet-d'Acier, by the Holy Virgin! s'écria Langue-de-Vipère, les
yeux étincelants d'or.

--Toi, tu as tué Poignet-d'Acier! fit Nick avec un sourire ironique.

--Je te dis qu'il est mort et enterré, sous cent pieds de roche encore,
le gibier de potence.

Nick Whiffles, tout en haussant les épaules, allait répondre, quand la
porte s'ouvrit. Un nom résonna dans la salle:

--Poignet-d'Acier!

Et le capitaine, suivi de son fidèle Jacques, s'avança vers la cheminée.

A sa vue, Langue-de-Vipère et Joe échangèrent un regard de stupéfaction,
et lui, en apercevant le premier, parut à la fois surpris et satisfait.




                                 CHAPITRE XII

       TRAPPEURS LIBRES ET EMPLOYÉS DE LA COMPAGNIE DE LA BAIE D'HUDSON


L'hospitalité entière, sans restriction, est pratiquée dans le désert
américain. Du moment où vous êtes sous le wigwam de l'Indien, il oublie
qu'il a été votre ennemi mortel, ne pense pas qu'il pourra l'être
aussitôt que vous l'aurez quitté, mais il met tout ce qu'il possède,
souvent même ses femmes ou ses filles, à votre disposition; il vous
défendra contre vos agresseurs, si vous en avez, et se passera de
manger, s'il n'a des provisions que pour vous seul. Enfin, traite son
hôte comme les patriarches israélites traitaient les leurs, et ici, on
me permettra d'ajouter qu'il existe entre les moeurs des Peaux-Rouges du
Nouveau-Monde et celles des anciens Hébreux des analogies frappantes.
Leurs traditions religieuses elles-mêmes ont vraiment de la
ressemblance. Plusieurs fois, dans le tours de mes voyages et de mes
études en Amérique, j'ai retrouvé, au sein des tribus sauvages, l'idée
confuse d'une défense faite par le Grand Esprit aux premières créatures
humaines et enfreinte par elles, l'infraction étant immédiatement suivie
d'un châtiment. Il se peut que ces notions, mieux définies chez les
Indiens cantonnés autour des grands lacs du Canada, que plus avant dans
l'intérieur, soient des souvenirs vagues et altérés des instructions que
quelques un de leurs aïeux ont reçues des missionnaires qui parcoururent
ces contrées au XVIIe siècle; mais il se peut aussi qu'elles soient
particulières aux aborigènes et remontent une date perdue dans la nuit
des temps. Quant à leurs coutumes, elles se rapprochent de celles des
Juifs, surtout en ce qui concerne les rapports de l'homme avec la femme.
Celle-ci est généralement serve, considérée comme bête de somme, estimée
si elle met au monde des mâles, méprisée si elle n'engendre que des
filles. Durant ses ordinaires, elle passe pour impure chez toutes les
tribus sans exception, et, chez plusieurs, il lui est interdit de
s'occuper à la préparation des aliments ou à quoi: que ce soit. Il est
même quelques peuplades qui lui ordonnent d

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