Les mystères de Paris, Tome IV
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Title: Les mystères de Paris, Tome IV
Author: Eugène Sue
Release date: July 27, 2006 [eBook #18924]
Most recently updated: January 8, 2007
Language: French
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Eugène Sue
LES MYSTÈRES DE PARIS
Tome IV
(1842--1843)
Table des matières
SEPTIÈME PARTIE.
I Bonheur de se revoir.
II La Louve et Martial.
III Le docteur Griffon.
IV Le portrait.
V L'agent de sûreté.
VI La Chouette.
VII Le caveau.
VIII Présentation.
IX Voisin et voisine.
X Murph et Polidori.
XI Punition.
XII L'étude.
XIII Luxurieux point ne seras.
XIV Le guichet.
XV La Force.
HUITIÈME PARTIE.
I Pique-Vinaigre.
II Comparaison.
III Maître Boulard.
IV François Germain.
V Rigolette.
VI La Fosse-aux-lions.
VII Complot.
VIII Le conteur.
IX Gringalet et Coupe-en-Deux.
X Le triomphe de Gringalet et de Gargousse.
XI Un ami inconnu.
XII Délivrance.
XIII Punition.
XIV La banque des pauvres.
Notes
SEPTIÈME PARTIE
I
Bonheur de se revoir
Avant d'apprendre au lecteur le dénoûment du drame qui se passait dans
le bateau à soupape de Martial, nous reviendrons sur nos pas. Peu de
moments après que Fleur-de-Marie eut quitté Saint-Lazare avec Mme
Séraphin, la Louve était aussi sortie de prison.
Grâce aux recommandations de Mme Armand et du directeur, qui voulait la
récompenser de sa bonne action envers Mont-Saint-Jean, on avait gracié
la maîtresse de Martial de quelques jours de captivité qui lui restaient
à subir.
Un changement complet s'était d'ailleurs opéré dans l'esprit de cette
créature jusqu'alors corrompue, avilie, indomptée.
Ayant sans cesse présent à la pensée le tableau de la vie paisible, rude
et solitaire, évoquée par Fleur-de-Marie, la Louve avait pris en horreur
sa vie passée.
Se retirer au fond des forêts avec Martial, tel était son but unique,
son idée fixe, contre laquelle tous ses anciens et mauvais instincts
s'étaient en vain révoltés pendant que, séparée de la Goualeuse, dont
elle avait voulu fuir l'influence croissante, cette femme étrange
s'était retirée dans un autre quartier de Saint-Lazare.
Pour opérer cette rapide et sincère conversion, encore assurée,
consolidée par la lutte impuissante des habitudes perverses de sa
compagne, Fleur-de-Marie, suivant l'impulsion de son naïf bon sens,
avait ainsi raisonné:
La Louve, créature violente et résolue, aime passionnément Martial; elle
doit donc accueillir avec joie la possibilité de sortir de
l'ignominieuse vie dont elle a honte pour la première fois, et de se
consacrer tout entière à cet homme rude et sauvage dont elle réfléchit
tous les penchants, à cet homme qui recherche la solitude autant par
goût qu'afin d'échapper à la réprobation dont sa détestable famille est
poursuivie.
Aidée de ces seuls éléments puisés dans son entretien avec la Louve,
Fleur-de-Marie, en donnant une louable direction à l'amour farouche et
au caractère hardi de cette créature, avait donc changé une fille perdue
en honnête femme... Car ne rêver qu'à épouser Martial pour se retirer
avec lui au milieu des bois et y vivre de travail et de privations,
n'est-ce pas absolument le voeu d'une honnête femme?
Confiante dans l'appui que Fleur-de-Marie lui avait promis au nom d'un
bienfaiteur inconnu, la Louve venait donc faire cette louable
proposition à son amant, non sans la crainte amère d'un refus, car la
Goualeuse, en l'amenant à rougir du passé, lui avait aussi donné la
conscience de sa position envers Martial.
Une fois libre, la Louve ne songea qu'à revoir son homme, comme elle
disait. Elle n'avait pas reçu de nouvelles de lui depuis plusieurs
jours. Dans l'espoir de le rencontrer à l'île du Ravageur, et décidée à
l'y attendre s'il ne s'y trouvait pas, elle monta dans un cabriolet de
régie, qu'elle paya largement, se fit rapidement conduire au pont
d'Asnières, qu'elle traversa environ un quart d'heure avant que Mme
Séraphin et Fleur-de-Marie, venant à pied depuis la barrière, fussent
arrivées sur la grève près du four à plâtre.
Lorsque Martial ne venait pas prendre la Louve dans son bateau pour la
mener dans l'île, elle s'adressait à un vieux pêcheur, nommé le père
Férot, qui habitait près du pont.
À quatre heures de l'après-midi un cabriolet s'arrêta donc à l'entrée
d'une petite rue du village d'Asnières. La Louve donna cent sous au
cocher, d'un bond fut à terre et se rendit en hâte à la demeure du père
Férot le batelier.
La Louve, ayant quitté ses habits de prison, portait une robe de mérinos
vert foncé, un châle rouge à palmes façon cachemire et un bonnet de
tulle garni de rubans; ses cheveux épais, crépus, étaient à peine
lissés. Dans son ardeur impatiente de revoir Martial, elle s'était
habillée avec plus de hâte que de soin.
Après une si longue séparation, toute autre créature eût sans doute pris
le temps de se faire belle pour cette première entrevue; mais la Louve
se souciait peu de ces délicatesses et de ces lenteurs. Avant tout, elle
voulait voir son homme le plus tôt possible, désir impérieux,
non-seulement causé par un de ces amours passionnés qui exaltent
quelquefois ces créatures jusqu'à la frénésie, mais encore par le besoin
de confier à Martial la résolution salutaire qu'elle avait puisée dans
son entretien avec Fleur-de-Marie.
La Louve arriva bientôt à la maison du pêcheur.
Assis devant sa porte, le père Férot, vieillard à cheveux blancs,
raccommodait ses filets. Du plus loin qu'elle l'aperçut, la Louve
s'écria:
--Votre bateau... père Férot... vite... vite!...
--Ah! c'est vous, mademoiselle; bien le bonjour... Il y a longtemps
qu'on ne vous a vue par ici.
--Oui, mais votre bateau... vite... et à l'île!...
--Ah bien! c'est comme un sort, ma brave fille, impossible pour
aujourd'hui.
--Comment?
--Mon garçon a pris mon bachot pour s'en aller à Saint-Ouen avec les
autres jouter à la rame... Il ne reste pas un bateau sur toute la rive
d'ici jusqu'à la gare...
--Mordieu! s'écria la Louve en frappant du pied et en serrant les
poings, c'est fait pour moi!
--Vrai! foi de père Férot... je suis bien fâché de ne pas pouvoir vous
conduire à l'île... car sans doute qu'il est encore plus mal...
--Plus mal! Qui? Martial? s'écria la Louve en saisissant le père Férot
au collet, mon homme est malade?
--Vous ne le savez pas?
--Martial?
--Sans doute; mais vous allez déchirer ma blouse. Tenez-vous donc
tranquille.
--Il est malade! Et depuis quand?
--Depuis deux ou trois jours.
--C'est faux! Il me l'aurait écrit.
--Ah bien! oui... il est trop malade pour écrire.
--Trop malade pour écrire! Et il est à l'île? Vous en êtes sûr?
--Je vas vous dire... Figurez-vous que ce matin j'ai rencontré la veuve
Martial. Ordinairement, quand je la vois d'un côté, vous entendez bien,
je m'en vas de l'autre, car je n'aime pas sa société; alors...
--Mais mon homme, mon homme, où est-il?
--Attendez donc. Me trouvant avec sa mère entre quatre-z-yeux, je n'ai
pas osé éviter de lui parler; elle a l'air si mauvais que j'en ai
toujours peur: c'est plus fort que moi. «Voilà deux jours que je n'ai vu
votre Martial, que je lui dis; il est donc parti en ville?» Là-dessus
elle me regarde avec des yeux... mais des yeux... qui m'auraient tué
s'ils avaient été des pistolets, comme dit cet autre.
--Vous me faites bouillir. Après? Après?
Le père Férot garda un moment le silence, puis reprit:
--Tenez, vous êtes une bonne fille, promettez-moi le secret, et je vous
dirai toute la chose, comme je la sais.
--Sur mon homme?
--Oui, car, voyez-vous, Martial est bon enfant quoique mauvaise tête; et
s'il lui arrivait malheur par sa vieille scélérate de mère ou par son
gueux de frère, ça serait dommage.
--Mais que se passe-t-il? Qu'est-ce que sa mère et son frère lui ont
fait? Où est-il, hein? Parlez donc, mais parlez donc!
--Allons, bon, vous voilà encore après ma blouse. Lâchez-moi donc! Si
vous m'interrompez toujours en me détruisant mes effets, je ne pourrai
jamais finir et vous ne saurez rien.
--Oh! quelle patience! s'écria la Louve en frappant des pieds avec
colère.
--Vous ne répéterez à personne ce que je vous raconte?
--Non, non, non!
--Parole d'honneur?
--Père Férot, vous allez me donner un coup de sang.
--Oh! quelle fille! Quelle fille! A-t-elle une mauvaise tête! Voyons,
m'y voilà. D'abord il faut vous dire que Martial est de plus en plus en
bisbille avec sa famille, et qu'ils lui feraient quelque mauvais coup,
que cela ne m'étonnerait pas. C'est pour ça que je suis fâché de ne pas
avoir mon bachot, car, si vous comptez sur ceux de l'île pour y aller,
vous avez tort. Ce n'est pas Nicolas ou cette vilaine Calebasse qui vous
y conduiraient.
--Je le sais bien. Mais que vous a dit la mère de mon homme? C'est donc
à l'île qu'il est tombé malade?
--Ne m'embrouillez pas; voilà ce que c'est: ce matin je dis à la veuve:
«Il y a deux jours que je n'ai vu Martial, son bachot est au pieu; il
est donc en ville?» Là-dessus la veuve me regarde d'un air méchant: «Il
est malade à l'île, et si malade qu'il n'en reviendra pas.» Je me dis à
part moi: «Comment que ça se fait? Il y a trois jours que...» Eh bien!
quoi! dit le père Férot en s'interrompant, eh bien! où allez-vous? Où
diable court-elle à présent?
Croyant la vie de Martial menacée par les habitants de l'île, la Louve,
éperdue de frayeur, transportée de rage, n'écoutant pas davantage le
pêcheur, s'était encourue le long de la Seine.
Quelques détails topographiques sont indispensables à l'intelligence de
la scène suivante.
L'île du Ravageur se rapprochait plus de la rive gauche de la rivière
que de la rive droite, où Fleur-de-Marie et Mme Séraphin s'étaient
embarquées.
La Louve se trouvait sur la rive gauche.
Sans être très-escarpée, la hauteur des terres de l'île masquait dans
toute sa longueur la vue d'une rive sur l'autre. Ainsi la maîtresse de
Martial n'avait pas pu voir l'embarquement de la Goualeuse, et la
famille du ravageur n'avait pu voir la Louve accourant à ce moment même
le long de la rive opposée.
Rappelons enfin au lecteur que la maison de campagne du docteur Griffon,
où habitait temporairement le comte de Saint-Remy, s'élevait à mi-côte
et près de la plage où la Louve arrivait éperdue.
Elle passa, sans les voir, auprès de deux personnes qui, frappées de son
air hagard, se retournèrent pour la suivre de loin. Ces deux personnes
étaient le comte de Saint-Remy et le docteur Griffon.
Le premier mouvement de la Louve en apprenant le péril de son amant
avait été de courir impétueusement vers l'endroit où elle le savait en
danger. Mais, à mesure qu'elle approchait de l'île, elle songeait à la
difficulté d'y aborder. Ainsi que le lui avait dit le vieux pêcheur,
elle ne devait compter sur aucun bateau étranger, et personne de la
famille Martial ne voudrait la venir chercher.
Haletante, le teint empourpré, le regard étincelant, elle s'arrêta donc
en face de la pointe de l'île qui, formant une courbe dans cet endroit,
se rapprochait assez du rivage.
À travers les branches effeuillées des saules et des peupliers, la Louve
aperçut le toit de la maison où Martial se mourait peut-être.
À cette vue, poussant un gémissement farouche, elle arracha son bonnet,
laissa glisser sa robe jusqu'à ses pieds, ne garda que son jupon, se
jeta intrépidement dans la rivière, y marcha tant qu'elle eut pied,
puis, le perdant, elle se mit à nager vigoureusement vers l'île.
Ce fut un spectacle d'une énergie sauvage.
À chaque brassée, l'épaisse et longue chevelure de la Louve, dénouée par
la violence de ses mouvements, frémissait autour de sa tête comme une
crinière double à reflets cuivrés.
Sans l'ardente fixité de ses yeux incessamment attachés sur la maison de
Martial, sans la contraction de ses traits crispés par de terribles
angoisses, on aurait cru que la maîtresse du braconnier se jouait dans
l'onde, tant cette femme nageait librement, fièrement. Tatoués en
souvenir de son amant, ses bras blancs et nerveux, d'une vigueur toute
virile, fendaient l'eau qui rejaillissait et roulait en perles humides
sur ses larges épaules, sur sa robuste et ferme poitrine, qui ruisselait
comme un marbre à demi submergé.
Tout à coup de l'autre côté de l'île retentit un cri de détresse, un cri
d'agonie terrible, désespéré.
La Louve tressaillit et s'arrêta court.
Puis, se soutenant sur l'eau d'une main, de l'autre elle rejeta en
arrière son épaisse chevelure et écouta.
Un nouveau cri se fit entendre, mais plus faible, mais suppliant,
convulsif, expirant.
Et tout retomba dans un profond silence.
--Mon homme!!! cria la Louve en se remettant à nager avec fureur.
Dans son trouble, elle avait cru reconnaître la voix de Martial.
Le comte et le docteur, auprès desquels la Louve était passée en
courant, n'avaient pu la suivre d'assez près pour s'opposer à sa
témérité.
Ils arrivèrent en face de l'île au moment où venaient de retentir les
deux cris effrayants.
Ils s'arrêtèrent aussi épouvantés que la Louve.
Voyant celle-ci lutter intrépidement contre le courant, ils s'écrièrent:
--La malheureuse va se noyer!
Ces craintes furent vaines.
La maîtresse de Martial nageait comme une loutre; en quelques brassées,
l'intrépide créature aborda.
Elle avait pris pied, et s'aidait, pour sortir de l'eau, d'un des pieux
qui formaient à l'extrémité de l'île une sorte d'estacade avancée,
lorsque tout à coup, le long de ces pilotis, emporté par le courant,
passa lentement le corps d'une jeune fille vêtue en paysanne; ses
vêtements la soutenaient encore sur l'eau.
Se cramponner d'une main à l'un des pieux, de l'autre saisir brusquement
au passage la femme par sa robe, tel fut le mouvement de la Louve,
mouvement aussi rapide que la pensée.
Seulement elle attira si violemment à elle et en dedans du pilotis la
malheureuse qu'elle sauvait, que celle-ci disparut un instant sous l'eau
quoiqu'il y eût pied à cet endroit.
Douée d'une force et d'une adresse peu communes, la Louve souleva la
Goualeuse (c'était elle), qu'elle n'avait pas encore reconnue, la prit
entre ses bras robustes comme on prend un enfant, fit encore quelques
pas dans la rivière et la déposa enfin sur la berge gazonnée de l'île.
--Courage! Courage! lui cria M. de Saint-Remy, témoin comme le docteur
Griffon de ce hardi sauvetage. Nous allons passer le pont d'Asnières et
venir à votre secours avec un bateau.
Puis tous deux se dirigèrent en hâte vers le pont.
Ces paroles n'arrivèrent pas jusqu'à la Louve.
Répétons que de la rive droite de la Seine, où se trouvaient encore
Nicolas, Calebasse et sa mère, après leur détestable crime, on ne
pouvait absolument voir ce qui se passait de l'autre côté de l'île,
grâce à son escarpement.
Fleur-de-Marie, brusquement attirée par la Louve en dedans de
l'estacade, ayant un moment plongé pour ne plus reparaître aux yeux de
ses meurtriers, ceux-ci durent croire leur victime noyée et engloutie.
Quelques minutes après, le courant emportait un autre cadavre entre deux
eaux sans que la Louve l'aperçût.
C'était le corps de la femme de charge du notaire.
Morte, bien morte, celle-là.
Nicolas et Calebasse avaient autant d'intérêt que Jacques Ferrand à
faire disparaître ce témoin, ce complice de leur nouveau crime: aussi,
lorsque le bateau à soupape s'était enfoncé avec Fleur-de-Marie,
Nicolas, s'élançant dans le bachot conduit par sa soeur, et dans lequel
se trouvait Mme Séraphin, avait imprimé une violente secousse à cette
embarcation et saisi le moment où la femme de charge trébuchait pour la
précipiter dans la rivière et l'y achever d'un coup de croc.
Haletante, épuisée, la Louve, agenouillée sur l'herbe à côté de
Fleur-de-Marie, reprenait ses forces et examinait les traits de celle
qu'elle venait d'arracher à la mort.
Qu'on juge de sa stupeur en reconnaissant sa compagne de prison.
Sa compagne qui avait eu sur sa destinée une influence si rapide, si
bienfaisante... Dans son saisissement, la Louve un moment oublia
Martial.
--La Goualeuse! s'écria-t-elle.
Et, le corps penché, appuyé sur ses genoux et sur ses mains, la tête
échevelée, ses vêtements ruisselants d'eau, elle contemplait la
malheureuse enfant étendue, presque expirante, sur le gazon. Pâle,
inanimée, les yeux demi-ouverts et sans regard, ses beaux cheveux blonds
collés à ses tempes, les lèvres bleues, ses petites mains déjà roidies,
glacées, on l'eût crue morte.
--La Goualeuse! répéta la Louve; quel hasard! Moi qui venais dire à mon
homme le bien et le mal qu'elle m'a faits avec ses paroles et ses
promesses, la résolution que j'avais prise! Pauvre petite, je la
retrouve ici morte! Mais non, non! s'écria la Louve en s'approchant
encore plus de Fleur-de-Marie, et sentant un souffle imperceptible
s'échapper de sa bouche. Non! Mon Dieu! Mon Dieu! Elle respire encore,
je l'ai sauvée de la mort... Ça ne m'était jamais arrivé de sauver
quelqu'un. Ah! ça fait du bien, ça réchauffe. Oui, mais mon homme, il
faut le sauver aussi, lui. Peut-être qu'il râle à cette heure. Sa mère
et son frère sont capables de l'assassiner. Je ne peux pas pourtant
laisser là cette pauvre petite, je vais l'emporter chez la veuve; il
faudra bien qu'elle la secoure et qu'elle me montre Martial, ou je brise
tout, je tue tout. Oh! il n'y a ni mère, ni soeur, ni frère qui tiennent
quand je sens mon homme là!
Et, se relevant aussitôt, la Louve emporta Fleur-de-Marie dans ses bras.
Chargée de ce léger fardeau, elle courut vers la maison, ne doutant pas
que la veuve et sa fille, malgré leur méchanceté, ne donnassent les
premiers secours à Fleur-de-Marie.
Lorsque la maîtresse de Martial fut arrivée au point culminant de l'île,
d'où elle pouvait découvrir les deux rives de la Seine, Nicolas, sa mère
et Calebasse s'étaient éloignés.
Certains de l'accomplissement de leur double meurtre, ils se rendirent
en toute hâte chez Bras-Rouge.
À ce moment aussi un homme qui, embusqué dans un des enfoncements du
rivage cachés par le four à plâtre, avait invisiblement assisté à cette
horrible scène, disparaissait, croyant, ainsi que les meurtriers, le
crime exécuté.
Cet homme était Jacques Ferrand.
Un des bateaux de Nicolas se balançait amarré à un pieu du rivage, à
l'endroit où s'étaient embarquées la Goualeuse et Mme Séraphin.
À peine Jacques Ferrand quittait-il le four à plâtre pour regagner
Paris, que M. de Saint-Remy et le docteur Griffon passaient en hâte le
pont d'Asnières, accourant vers l'île, comptant s'y rendre à l'aide du
bateau de Nicolas qu'ils avaient aperçu de loin.
À sa grande surprise, en arrivant auprès de la maison des ravageurs, la
Louve trouva la porte fermée.
Déposant sous la tonnelle Fleur-de-Marie toujours évanouie, elle
s'approcha de la maison. Elle connaissait la croisée de la chambre de
Martial; quelle fut sa surprise de voir les volets de cette fenêtre
couverts de plaques de tôle et assujettis au-dehors par deux barres de
fer!
Devinant une partie de la vérité, la Louve poussa un cri rauque,
retentissant, et se mit à appeler de toutes ses forces:
--Martial! Mon homme!...
Rien ne lui répondit.
Épouvantée de ce silence, la Louve se mit à tourner, à tourner autour du
logis comme une bête sauvage qui flaire et cherche en rugissant l'entrée
de la tanière où est enfermé son mâle.
De temps en temps elle criait:
--Mon homme, es-tu là? Mon homme!!!
Et, dans sa rage, elle ébranlait les barreaux de la fenêtre de la
cuisine, elle frappait la muraille, elle heurtait à la porte.
Tout à coup un bruit sourd lui répondit de l'intérieur de la maison.
La Louve tressaillit, écouta.
Le bruit cessa.
--Mon homme m'a entendue, il faut que j'entre, quand je devrais ronger
la porte avec mes dents.
Et elle se mit de nouveau à pousser son cri sauvage.
Plusieurs coups frappés, mais faiblement, à l'intérieur des volets de
Martial, répondirent aux hurlements de la Louve.
--Il est là! s'écria-t-elle en s'arrêtant brusquement sous la fenêtre de
son amant, il est là! S'il le faut, j'arracherai la tôle avec mes
ongles, mais j'ouvrirai ces volets.
Ce disant, elle avisa une grande échelle à demi engagée derrière un des
contrevents de la salle basse; en attirant violemment ce contrevent à
elle, la Louve fit tomber la clef cachée par la veuve sur le bord de la
croisée.
--Si elle ouvre, dit la Louve en essayant la clef dans la serrure de la
porte d'entrée, je pourrai monter à sa chambre. Ça ouvre, s'écria-t-elle
avec joie, mon homme est sauvé!
Une fois dans la cuisine, elle fut frappée des cris des deux enfants
qui, renfermés dans le caveau et entendant un bruit extraordinaire,
appelaient à leur secours.
La veuve, croyant que personne ne viendrait dans l'île ou dans la maison
pendant son absence, s'était contentée d'enfermer François et Amandine à
double tour, laissant la clef à la serrure.
Mis en liberté par la Louve, le frère et la soeur sortirent
précipitamment du caveau.
--Ô la Louve! Sauvez mon frère Martial, ils veulent le faire mourir!
s'écria François; depuis deux jours ils l'ont muré dans sa chambre.
--Ils ne lui ont pas fait de blessures?
--Non, non, je ne crois pas.
--J'arrive à temps! s'écria la Louve en courant à l'escalier; puis,
s'arrêtant après avoir gravi quelques marches: Et la Goualeuse que
j'oublie! dit-elle. Amandine, du feu tout de suite; toi et ton frère,
apportez ici près de la cheminée une pauvre fille qui se noyait; je l'ai
sauvée. Elle est sous la tonnelle. François, un merlin, une hache, une
barre de fer, que j'enfonce la porte de mon homme!
--Il y a là le merlin à fendre le bois, mais c'est trop lourd pour vous,
dit le jeune garçon en traînant avec peine un énorme marteau.
--Trop lourd! s'écria la Louve; et elle enleva sans peine cette masse de
fer qu'en toute autre circonstance elle eût peut-être difficilement
soulevée.
Puis, montant l'escalier quatre à quatre, elle répéta aux deux enfants:
--Courez chercher la jeune fille et approchez-la du feu.
En deux bonds la Louve fut au fond du corridor, à la porte de Martial.
--Courage, mon homme, voilà ta Louve! s'écria-t-elle; et levant le
marteau à deux mains, d'un coup furieux elle ébranla la porte.
--Elle est clouée en dehors. Arrache les clous, s'écria Martial d'une
voix faible.
Se jetant aussitôt à genoux dans le corridor, à l'aide du bec du merlin
et de ses ongles qu'elle meurtrit, de ses doigts qu'elle déchira, la
Louve parvint à arracher du plancher et du chambranle plusieurs clous
énormes qui condamnaient la porte.
Enfin cette porte s'ouvrit.
Martial, pâle, les mains ensanglantées, tomba presque sans mouvement
dans les bras de la Louve.
II
La Louve et Martial
--Enfin je te vois, je te tiens, je _t'ai_..., s'écria la Louve en
recevant et en serrant Martial dans ses bras, avec un accent de
possession et de joie d'une énergie sauvage; puis, le soutenant, le
portant presque, elle l'aida à s'asseoir sur un banc placé dans le
corridor.
Pendant quelques minutes Martial resta faible, hagard, cherchant à se
remettre de cette violente secousse qui avait épuisé ses forces
défaillantes.
La Louve sauvait son amant au moment où, anéanti, désespéré, il se
sentait mourir, moins encore par le manque d'aliments que par la
privation d'air, impossible à renouveler dans une petite chambre sans
cheminée, sans issue, et hermétiquement fermée, grâce à l'atroce
prévoyance de Calebasse, qui avait bouché avec de vieux linges jusqu'aux
moindres fissures de la porte et de la croisée.
Palpitante de bonheur et d'angoisse, les yeux mouillés de pleurs, la
Louve, à genoux, épiait les moindres mouvements de la physionomie de
Martial.
Celui-ci semblait peu à peu renaître en aspirant à longs traits un air
pur et salubre.
Après quelques tressaillements, il releva sa tête appesantie, poussa un
long soupir et ouvrit les yeux.
--Martial, c'est moi, c'est ta Louve! Comment vas-tu?
--Mieux, répondit-il d'une voix faible.
--Mon Dieu! qu'est-ce que tu veux? De l'eau, du vinaigre?
--Non, non, reprit Martial de moins en moins oppressé. De l'air! Oh! de
l'air, rien que de l'air!
La Louve, au risque de se couper les poings, brisa les quatre carreaux
d'une fenêtre qu'elle n'aurait pu ouvrir sans déranger une lourde table.
--Je respire maintenant, je respire; ma tête se dégage, dit Martial en
revenant tout à fait à lui.
Puis, comme s'il se fût alors seulement rappelé le service que sa
maîtresse lui avait rendu, il s'écria avec une explosion de
reconnaissance ineffable:
--Sans toi, j'étais mort, ma brave Louve.
--Bien, bien... comment te trouves-tu à cette heure?
--De mieux en mieux.
--Tu as faim?
--Non, je me sens trop faible. Ce qui m'a fait le plus souffrir, c'était
le manque d'air. À la fin, j'étouffais, j'étouffais... c'était affreux.
--Et maintenant?
--Je revis, je sors du tombeau, et j'en sors grâce à toi!
--Mais tes mains, tes pauvres mains! Ces coupures!... Qu'est-ce qu'ils
t'ont donc fait, mon Dieu?
--Nicolas et Calebasse, n'osant pas m'attaquer en face une seconde fois,
m'avaient muré dans ma chambre pour m'y laisser mourir de faim. J'ai
voulu les empêcher de clouer mes volets, ma soeur m'a coupé les mains à
coups de hachette!!!
--Les monstres! ils voulaient faire croire que tu étais mort de maladie;
ta mère avait déjà répandu le bruit que tu te trouvais dans un état
désespéré. Ta mère, mon homme, ta mère!...
--Tiens, ne me parle pas d'elle, dit Martial avec amertume; puis,
remarquant pour la première fois les vêtements mouillés et l'étrange
accoutrement de la Louve, il s'écria: Que t'est-il arrivé? Tes cheveux
ruissellent, tu es en jupon... il est trempé d'eau!
--Qu'importe! Enfin te voilà sauvé, sauvé!
--Mais explique-moi pourquoi tu es ainsi mouillée.
--Je te savais en danger... je n'ai pas trouvé de bateau...
--Et tu es venue à la nage?
--Oui. Mais tes mains, donne que je les baise. Tu souffres... Les
monstres!... Et je n'étais pas là!
--Oh! ma brave Louve! s'écria Martial avec enthousiasme, brave entre
toutes les créatures braves!
--N'as-tu pas écrit là: «Mort aux lâches!»
Et la Louve montra son bras tatoué où étaient écrits ces mots en
caractères indélébiles.
--Intrépide, va! Mais le froid t'a saisie, tu trembles.
--Ça n'est pas de froid.
--C'est égal... Entre là, tu prendras le manteau de Calebasse, tu
t'envelopperas dedans.
--Mais...
--Je le veux.
En une seconde, la Louve fut enveloppée d'un manteau de tartan et
revint.
--Pour moi... risquer de te noyer! répéta Martial en la regardant avec
exaltation.
--Au contraire... une pauvre fille se noyait, je l'ai sauvée en abordant
à l'île.
--Tu l'as sauvée aussi? Où est-elle?
--En bas, avec les enfants; ils la soignent.
--Et qui est cette jeune fille?
--Mon Dieu! si tu savais quel hasard, quel heureux hasard! C'est une de
mes compagnes de Saint-Lazare, une fille bien extraordinaire, va...
--Comment cela?
--Figure-toi que je l'aimais et que je la haïssais, parce qu'elle
m'avait mis à la fois la mort et le bonheur dans l'âme.
--Elle?
--Oui, à propos de toi.
--De moi?
--Écoute, Martial... Puis, s'interrompant, la Louve ajouta: Tiens, non,
non... je n'oserai jamais.
--Quoi donc?
--Je voulais te faire une demande... J'étais venue pour te voir et pour
cela, car en partant de Paris je ne te savais pas en danger.
--Eh bien! dis.
--Je n'ose plus.
--Tu n'oses plus, après ce que tu viens de faire pour moi!
--Justement. J'aurais l'air de quémander du retour.
--Quémander du retour! Est-ce que je ne t'en dois pas? Est-ce que tu ne
m'as pas déjà soigné nuit et jour dans ma maladie l'an passé?
--Est-ce que tu n'es pas mon homme?
--Aussi tu dois me parler franchement, parce que je suis ton homme et
que je le serai toujours.
--Toujours, Martial?
--Toujours, vrai comme je m'appelle Martial. Pour moi il n'y aura plus
dans le monde d'autre femme que toi, vois-tu, la Louve. Que tu aies été
ceci ou cela, tant pis, ça me regarde... Je t'aime, tu m'aimes, et je te
dois la vie. Seulement, depuis que tu es en prison, je ne suis plus le
même. Il y a eu bien du nouveau!... J'ai réfléchi, et tu ne seras plus
ce que tu as été.
--Que veux-tu dire?
--Je ne veux plus te quitter maintenant, mais je ne veux pas non plus
quitter François et Amandine.
--Ton petit frère et ta petite soeur?
--Oui; d'aujourd'hui il faut que je sois pour eux comme qui dirait leur
père. Tu comprends, ça me donne des devoirs, ça me range, je suis obligé
de me charger d'eux. On voulait en faire des brigands finis; pour les
sauver je les emmène.
--Où ça?
--Je n'en sais rien; mais pour sûr loin de Paris.
--Et moi?
--Toi? Je t'emmène aussi.
--Tu m'emmènes? s'écria la Louve avec une stupeur joyeuse. Elle ne
pouvait croire à un tel bonheur. Je ne te quitterai pas?
--Non, ma brave Louve, jamais. Tu m'aideras à élever ces enfants... Je
te connais; en te disant: «Je veux que ma pauvre petite Amandine soit
une honnête fille, parle-lui dans _ces prix-là_», je sais ce que tu
seras pour elle, une brave mère.
--Oh! merci, Martial, merci!
--Nous vivrons en honnêtes ouvriers; sois tranquille, nous trouverons de
l'ouvrage, nous travaillerons comme des nègres. Mais au moins ces
enfants ne seront pas gueux comme père et mère, je ne m'entendrai plus
appeler fils et frère de guillotinés, enfin je ne passerai plus dans les
rues où l'on te connaît... Mais qu'est-ce que tu as? Qu'est-ce que tu
as?
--Martial, j'ai peur de devenir folle.
--Folle?
--Folle de joie.
--Pourquoi?
--Parce que, vois-tu, c'est trop!
--Quoi?
--Ce que tu me demandes là... Oh! non, vois-tu, c'est trop. À moins que
d'avoir sauvé la Goualeuse, ça m'ait porté bonheur... C'est ça pour sûr.
--Mais, encore une fois, qu'est-ce que tu as?
--Ce que tu me demandes là, oh! Martial! Martial!
--Eh bien?
--Je venais te le demander!
--De quitter Paris?...
--Oui..., reprit-elle précipitamment, d'aller avec toi dans les bois...
où nous aurions une petite maison bien propre, des enfants que
j'aimerais! oh! que j'aimerais! comme ta Louve aimerait les enfants de
son homme! Ou plutôt si tu le voulais, dit la Louve en tremblant, au
lieu de t'appeler mon homme... je t'appellerais mon mari... car nous
n'aurions pas la place sans cela, se hâta-t-elle d'ajouter vivement.
Martial à son tour regarda la Louve avec étonnement, ne comprenant rien
à ces paroles.
--De quelle place parles-tu?
--D'une place de garde-chasse...
--Que j'aurais?
--Oui...
--Et qui me la donnerait?
--Les protecteurs de la jeune fille que j'ai sauvée.
--Ils ne me connaissent pas!
--Mais, moi, je lui ai parlé de toi... et elle nous recommandera à ses
protecteurs...
--Et à propos de quoi lui as-tu parlé de moi?
--De quoi veux-tu que je parle?
--Bonne Louve...
--Et puis, tu conçois, en prison la confiance vient; et cette jeunesse
était si gentille, si douce, que malgré moi je me suis sentie attirée
vers elle; j'ai tout de suite comme deviné qu'elle n'était pas des
nôtres.
--Qui est-elle donc?
--Je n'en sais rien, je n'y comprends rien, mais de ma vie je n'ai rien
vu, rien entendu de semblable; c'est comme une fée pour lire ce qu'on a
dans le coeur; quand je lui ai eu dit combien je t'aimais, rien que pour
cela, elle s'est intéressée à nous... Elle m'a fait honte de ma vie
passée, non en me disant des choses dures, tu sais comme ça aurait pris
avec moi, mais en me parlant d'une vie bien laborieuse, bien pénible,
mais tranquillement passée avec toi selon ton goût, au fond des forêts.
Seulement, dans son idée, au lieu d'être braconnier... tu étais
garde-chasse; au lieu d'être ta maîtresse... j'étais ta vraie femme, et
puis nous avions de beaux enfants qui couraient au-devant de toi quand
le soir tu revenais de tes rondes avec tes chiens, ton fusil sur
l'épaule; et puis nous soupions à la porte de notre cabane, au frais de
la nuit, sous des grands arbres, et puis nous nous couchions si heureux,
si paisibles... Qu'est-ce que tu veux que je te dise?... Malgré moi je
l'écoutais... c'était comme un charme. Si tu savais... elle parlait si
bien... si bien... que... tout ce qu'elle disait, je croyais le voir à
mesure; je rêvais tout éveillée.
--Ah! oui! c'est ça qui serait une belle et bonne vie! dit Martial en
soupirant à son tour. Sans être tout à fait malsain de coeur, ce pauvre
François a assez fréquenté Calebasse et Nicolas pour que le bon air des
bois lui vaille mieux que l'air des villes... Amandine t'aiderait au
ménage; je serais aussi bon garde que pas un, vu que j'ai été fameux
braconnier... Je t'aurais pour ménagère, ma brave Louve... et puis,
comme tu dis, avec des enfants... qu'est-ce qui nous manquerait?... Une
fois qu'on est habitué à sa forêt, on y est comme chez soi; on y vivrait
cent ans, que ça passerait comme un jour... Mais, voyons, je suis fou.
Tiens, il ne fallait pas me parler de cette vie-là... ça donne des
regrets, voilà tout.
--Je te laissais aller... parce que tu dis là ce que je disais à la
Goualeuse.
--Comment?
--Oui, en écoutant ses contes de fées, je lui disais: «Quel malheur que
ces châteaux en Espagne, comme vous appelez ça, la Goualeuse, ne soient
pas la vérité!» Sais-tu ce qu'elle m'a répondu, Martial? dit la Louve
les yeux étincelants de joie.
--Non!
--Que Martial vous épouse, promettez de vivre honnêtement tous deux, et
cette place, qui vous fait tant d'envie, je me fais fort de la lui faire
obtenir, m'a-t-elle répondu.
--À moi, une place de garde?
--Oui... à toi...
--Mais tu as raison, c'est un rêve. S'il ne fallait que t'épouser pour
avoir cette place, ma brave Louve, ça serait fait demain, si j'avais de
quoi; car depuis aujourd'hui, vois-tu... tu es ma femme... ma vraie
femme.
--Martial... je suis ta vraie femme?
--Ma vraie, ma seule, et je veux que tu m'appelles ton mari... c'est
comme si le maire y avait passé.
--Oh! la Goualeuse avait raison... c'est fier à dire, mon mari!
Martial... tu verras ta Louve au ménage, au travail, tu la verras...
--Mais cette place... est-ce que tu crois?...
--Pauvre petite Goualeuse, si elle se trompe... c'est sur les autres;
car elle avait l'air de bien croire à ce qu'elle me disait...
D'ailleurs, tantôt, en quittant la prison, l'inspectrice m'a dit que les
protecteurs de la Goualeuse, gens très-haut placés, l'avaient fait
sortir aujourd'hui même; ça prouve qu'elle a des bienfaiteurs puissants
et qu'elle pourra tenir ce qu'elle m'a promis.
--Ah! s'écria tout à coup Martial en se levant, je ne sais pas à quoi
nous pensons.
--Quoi donc?
--Cette jeune fille... elle est en bas, mourante peut-être... et au lieu
de la secourir... nous sommes là...
--Rassure-toi, François et Amandine sont auprès d'elle; ils seraient
montés s'il y avait eu plus de danger. Mais tu as raison, allons la
trouver; il faut que tu la voies, celle à qui nous devrons peut-être
notre bonheur.
Et Martial, s'appuyant sur le bras de la Louve, descendit au
rez-de-chaussée.
Avant de les introduire dans la cuisine, disons ce qui s'était passé
depuis que Fleur-de-Marie avait été confiée aux soins des deux enfants.
III
Le docteur Griffon
François et Amandine venaient de transporter Fleur-de-Marie près du feu
de la cuisine, lorsque M. de Saint-Remy et le docteur Griffon, qui
avaient abordé au moyen du bateau de Nicolas, entrèrent dans la maison.
Pendant que les enfants ranimaient le foyer et y jetaient quelques
fagots de peuplier, qui, bientôt embrasés, répandirent une vive flamme,
le docteur Griffon donnait à la jeune fille les soins les plus
empressés.
--La malheureuse enfant a dix-sept ans à peine! s'écria le comte
profondément attendri.
Puis, s'adressant au docteur:
--Eh bien, mon ami?
--On sent à peine les battements du pouls; mais, chose singulière, la
peau de la face n'est pas colorée en bleu chez ce sujet, comme cela
arrive ordinairement après une asphyxie par submersion, répondit le
docteur avec un sang-froid imperturbable, en considérant Fleur-de-Marie
d'un air profondément méditatif.
Le docteur Griffon était un grand homme maigre, pâle et complètement
chauve, sauf deux touffes de rares cheveux noirs soigneusement ramenés
de derrière la nuque et aplatis sur ses tempes; sa physionomie creusée,
sillonnée par les fatigues de l'étude, était roide, intelligente et
réfléchie.
D'un savoir immense, d'une expérience consommée, praticien habile et
renommé, médecin en chef d'un hospice civil (où nous le retrouverons
plus tard), le docteur Griffon n'avait qu'un défaut, celui de faire, si
cela peut se dire, complètement abstraction du malade et de ne s'occuper
que de la maladie: jeune ou vieux, femme ou homme, riche ou pauvre, peu
lui importait; il ne songeait qu'au fait médical plus ou moins curieux
ou intéressant, au point de vue scientifique, que lui offrait le sujet.
Il n'y avait pour lui que des sujets.
--Quelle figure charmante!... Combien elle est belle encore, malgré
cette effrayante pâleur! dit M. de Saint-Remy en contemplant
Fleur-de-Marie avec tristesse. Avez-vous jamais vu des traits plus doux,
plus candides, mon cher docteur?... Et si jeune... si jeune!...
--L'âge ne signifie rien, dit brusquement le médecin, pas plus que la
présence de l'eau dans les poumons, que l'on croyait autrefois
mortelle... On se trompait grossièrement; les admirables expériences de
Goodwin... du fameux Goodwin, l'ont prouvé de reste.
--Mais, docteur...
--Mais c'est un fait..., répliqua M. Griffon, absorbé par l'amour de son
art. Pour reconnaître la présence d'un liquide étranger dans les
poumons, Goodwin a plongé plusieurs fois des chats et des chiens dans
des baquets d'encre pendant quelques secondes, les en a retirés vivants
et a disséqué mes gaillards quelque temps après... Eh bien! il s'est
convaincu par la dissection que l'encre avait pénétré dans les poumons,
et que la présence de ce liquide dans les organes de la respiration
n'avait pas causé la mort des sujets.
Le comte connaissait le médecin, excellent homme au fond, mais que sa
passion effrénée pour la science faisait souvent paraître dur, presque
cruel.
--Avez-vous au moins quelque espoir? lui demanda M. de Saint-Remy avec
impatience.
--Les extrémités du sujet sont bien froides, dit le médecin, il reste
peu d'espoir.
--Ah! mourir à cet âge... malheureuse enfant!... C'est affreux.
--Pupille fixe... dilatée..., reprit le docteur impassible en soulevant
du bout du doigt la paupière glacée de Fleur-de-Marie.
--Homme étrange! s'écria le comte presque avec indignation, on vous
croirait impitoyable, et je vous ai vu veiller auprès de mon lit des
nuits entières... J'eusse été votre frère, que vous n'eussiez pas été
pour moi plus admirablement dévoué.
Le docteur Griffon, tout en s'occupant de secourir Fleur-de-Marie,
répondit au comte sans le regarder, avec un flegme imperturbable:
--Parbleu, si vous croyez qu'on rencontre tous les jours une fièvre
ataxique aussi merveilleusement bien compliquée, aussi curieuse à
étudier que celle que vous aviez! C'était admirable... mon bon ami,
admirable! Stupeur, délire, soubresauts des tendons, syncopes, elle
réunissait les symptômes les plus variés, votre chère fièvre; vous avez
même été, chose rare, très-rare et éminemment intéressante... vous avez
même été affecté d'un état partiel et momentané de paralysie, s'il vous
plaît... Rien que pour ce fait, votre maladie avait droit à tout mon
dévouement; vous m'offriez une magnifique étude; car, franchement, mon
cher ami, tout ce que je désire au monde, c'est de rencontrer encore une
aussi belle fièvre... mais on n'a pas ce bonheur-là deux fois.
Le comte haussa les épaules avec impatience.
Ce fut à ce moment que Martial descendit appuyé sur le bras de la Louve,
qui avait mis, on le sait, par-dessus ses vêtements mouillés, un manteau
de tartan appartenant à Calebasse.
Frappé de la pâleur de l'amant de la Louve, et remarquant ses mains
couvertes de sang caillé, le comte s'écria.
--Quel est cet homme?...
--Mon mari..., répondit la Louve en regardant Martial avec une
expression de bonheur et de noble fierté impossible à rendre.
--Vous avez une bonne et intrépide femme, monsieur, lui dit le comte; je
l'ai vue sauver cette malheureuse enfant avec un rare courage.
--Oh! oui, monsieur, elle est bonne et intrépide, ma femme, répondit
Martial en appuyant sur ces derniers mots et en contemplant à son tour
la Louve d'un air à la fois attendri et passionné. Oui, intrépide!...
car elle vient de me sauver aussi la vie...
--À vous? dit le comte étonné.
--Voyez ses mains... ses pauvres mains! dit la Louve en essuyant les
larmes qui adoucissaient l'éclat sauvage de ses yeux.
--Ah! c'est horrible! s'écria le comte, ce malheureux a les mains
hachées... Voyez donc, docteur...
Détournant légèrement la tête et regardant par-dessus son épaule les
plaies nombreuses que Calebasse avait faites aux mains de Martial, le
docteur Griffon dit à ce dernier:
--Ouvrez et fermez la main.
Martial exécuta ce mouvement avec assez de peine. Le docteur haussa les
épaules, continua de s'occuper de Fleur-de-Marie et dit dédaigneusement,
comme à regret:
--Ces blessures n'ont absolument rien de grave... il n'y a aucun tendon
de lésé; dans huit jours, le sujet pourra se servir de ses mains.
--Vrai, monsieur! Mon mari ne sera pas estropié? s'écria la Louve avec
reconnaissance.
Le docteur secoua la tête négativement.
--Et la Goualeuse, monsieur? elle vivra, n'est-ce pas? demanda la Louve.
Oh! il faut qu'elle vive, moi et mon mari nous lui devons tant!... Puis
se retournant vers Martial: Pauvre petite... la voilà, celle dont je te
parlais... c'est elle pourtant qui sera peut-être la cause de notre
bonheur; c'est elle qui m'a donné l'idée de venir à toi te dire tout ce
que je t'ai dit... Vois donc le hasard qui fait que je la sauve... et
ici encore!...
--C'est notre Providence..., dit Martial, frappé de la beauté de la
Goualeuse. Quelle figure d'ange! Oh! elle vivra, n'est-ce pas, monsieur
le docteur?
--Je n'en sais rien, dit le docteur; mais d'abord peut-elle rester ici?
Aura-t-elle les soins nécessaires?
--Ici! s'écria la Louve, mais on assassine ici!
--Tais-toi! Tais-toi! dit Martial.
Le comte et le docteur regardèrent la Louve avec surprise.
--La maison de l'île est malfamée dans le pays... cela ne m'étonne
guère, dit à demi-voix le médecin à M. de Saint-Remy.
--Vous avez donc été victime de violences? demanda le comte à Martial.
Ces blessures, qui vous les a faites?
--Ce n'est rien, monsieur... j'ai eu ici une dispute... une batterie
s'en est suivie... et j'ai été blessé... Mais cette jeune paysanne ne
peut pas rester dans la maison, ajouta-t-il d'un air sombre, je n'y
reste pas moi-même... ni ma femme ni mon frère, ni ma soeur que voilà...
nous allons quitter l'île pour n'y plus jamais revenir.
--Oh! quel bonheur! s'écrièrent les deux enfants.
--Alors, comment faire? dit le docteur en regardant Fleur-de-Marie. Il
est impossible de songer à transporter le sujet à Paris, dans l'état de
prostration où il se trouve. Mais au fait, ma maison est à deux pas, ma
jardinière et sa fille seront d'excellentes gardes-malades... Puisque
cette asphyxiée par submersion vous intéresse, vous surveillerez les
soins qu'on lui donnera, mon cher Saint-Remy, et je viendrai la voir
chaque jour.
--Et vous jouez l'homme dur, impitoyable! s'écria le comte, lorsque vous
avez le coeur le plus généreux, ainsi que le prouve cette proposition...
--Si le sujet succombe, comme cela est possible, il y aura lieu à une
autopsie intéressante qui me permettra de confirmer encore une fois les
assertions de Goodwin.
--Ce que vous dites est affreux! s'écria le comte.
--Pour qui sait lire, le cadavre est un livre où l'on apprend à sauver
la vie des malades, dit stoïquement le docteur Griffon.
--Enfin vous faites le bien, dit amèrement M. de Saint-Remy, c'est
l'important. Qu'importe la cause, pourvu que le bienfait subsiste!
Pauvre enfant, plus je la regarde, plus elle m'intéresse.
--Et elle le mérite, allez, monsieur, reprit la Louve avec exaltation en
se rapprochant.
--Vous la connaissez? s'écria le comte.
--Si je la connais, monsieur! C'est à elle que je devrai le bonheur de
ma vie; en la sauvant, je n'ai pas fait autant pour elle qu'elle a fait
pour moi.
Et la Louve regarda passionnément son mari; elle ne disait plus «son
homme».
--Et qui est-elle? demanda le comte.
--Un ange, monsieur, tout ce qu'il y a de meilleur au monde. Oui, et
quoiqu'elle soit mise en paysanne, il n'y a pas une bourgeoise, pas une
grande dame pour parler aussi bien qu'elle, avec sa petite voix douce
comme de la musique. C'est une fière fille, allez, et courageuse, et
bonne!
--Par quel accident est-elle donc tombée à l'eau?
--Je ne sais, monsieur.
--Ce n'est donc pas une paysanne? demanda le comte.
--Une paysanne! Regardez donc ces petites mains blanches, monsieur.
--C'est vrai, dit M. de Saint-Remy; quel singulier mystère!... Mais son
nom, sa famille?
--Allons, reprit le docteur en interrompant l'entretien, il faut
transporter le sujet dans le bateau.
Une demi-heure après, Fleur-de-Marie, qui n'avait pas encore repris ses
sens, était amenée dans la maison du médecin, couchée dans un bon lit et
maternellement surveillée par la jardinière de M. Griffon, à laquelle
s'adjoignit la Louve.
Le docteur promit à M. de Saint-Remy, de plus en plus intéressé à la
Goualeuse, de revenir le soir même la visiter.
Martial partit pour Paris avec François et Amandine, la Louve n'ayant
pas voulu quitter Fleur-de-Marie avant de la voir hors de danger.
L'île du Ravageur resta déserte.
Nous retrouverons bientôt ses sinistres habitants chez Bras-Rouge, où
ils doivent se réunir à la Chouette pour le meurtre de la courtière en
diamants.
En attendant, nous conduirons le lecteur au rendez-vous que Tom, le
frère de Sarah, avait donné à l'horrible mégère complice du Maître
d'école.
IV
Le portrait
_Moitié serpent et moitié chat..._
WOLFGANG, livre II
Thomas Seyton, frère de la comtesse Sarah Mac-Gregor, se promenait
impatiemment sur l'un des boulevards voisins de l'Observatoire,
lorsqu'il vit arriver la Chouette.
L'horrible vieille était coiffée d'un bonnet blanc et enveloppée de son
grand tartan rouge; la pointe d'un stylet rond comme une grosse plume et
très-acéré ayant traversé le fond du large cabas de paille qu'elle
portait au bras, on pouvait voir saillir l'extrémité de cette arme
homicide qui avait appartenu au Maître d'école.
Thomas Seyton ne s'aperçut pas que la Chouette était armée.
--Trois heures sonnent au Luxembourg, dit la vieille. J'arrive comme
mars en carême... j'espère.
--Venez, lui répondit Thomas Seyton. Et marchant devant elle il traversa
quelques terrains vagues, entra dans une ruelle déserte située près de
la rue Cassini, s'arrêta vers le milieu de ce passage barré par un
tourniquet, ouvrit une petite porte, fit signe à la Chouette de le
suivre, et, après avoir fait quelques pas avec elle dans une épaisse
allée d'arbres verts, il lui dit:
--Attendez là.
Et il disparut.
--Pourvu qu'il ne me fasse pas droguer trop longtemps, dit la Chouette;
il faut que je sois chez Bras-Rouge à cinq heures avec les Martial pour
_estourbir_ la courtière. À propos de ça, et mon _surin_[1]! Ah! le
gueux! il a le nez à la fenêtre, ajouta la vieille en voyant la pointe
du poignard traverser les tresses de son cabas. Voilà ce que c'est de ne
lui avoir pas mis son bouchon...
Et, retirant du cabas le stylet emmanché d'une poignée de bois, elle le
plaça de façon à le cacher complètement.
--C'est l'outil de Fourline, reprit-elle. Est-ce qu'il ne me le
demandait pas, censé pour tuer les rats qui viennent lui faire des
risettes dans sa cave?... Pauvres bêtes! plus souvent... Ils n'ont que
le vieux sans yeux pour se divertir et leur tenir compagnie! C'est bien
le moins qu'ils le grignotent un peu... Aussi je ne veux pas qu'il leur
fasse du mal à ces ratons, et je garde le surin... D'ailleurs j'en aurai
besoin tantôt pour la courtière peut-être... Trente mille francs de
diamants!... Quelle part à chacun de nous! La journée sera bonne...
c'est pas comme l'autre jour ce brigand de notaire que je croyais
rançonner. Ah bien! oui... j'ai eu beau le menacer, s'il ne me donnait
pas d'argent, de dénoncer que c'était sa bonne qui m'avait fait remettre
la Goualeuse par Tournemine quand elle était toute petite, rien ne l'a
effrayé. Il m'a appelé vieille menteuse et m'a mise à la porte... Bon,
bon! je ferai écrire une lettre anonyme à ces gens de la ferme où était
allée la Pégriotte pour leur apprendre que c'est le notaire qui l'a fait
abandonner autrefois... Ils connaissent peut-être sa famille, et quand
elle sortira de Saint-Lazare, ça chauffera pour ce gredin de Jacques
Ferrand... Mais on vient... Tiens... c'est la petite dame pâle qui était
déguisée en homme au tapis-franc de l'ogresse avec le grand de tout à
l'heure, les mêmes que nous avons volés nous deux Fourline dans les
décombres, près Notre-Dame, ajouta la Chouette en voyant Sarah paraître
à l'extrémité de l'allée. C'est encore quelque coup à monter; ça doit
être au compte de cette petite dame-là que nous avons enlevé la
Goualeuse à la ferme. Si elle paie bien, pour du nouveau, ça me chausse
encore.
En approchant de la Chouette, qu'elle revoyait pour la première fois
depuis la scène du tapis-franc, la physionomie de Sarah exprima ce
dédain, ce dégoût que ressentent les gens d'un certain monde, lorsqu'ils
sont obligés d'entrer en contact avec les misérables qu'ils prennent
pour instruments ou pour complices.
Thomas Seyton, qui jusqu'alors avait activement servi les criminelles
machinations de sa soeur, bien qu'il les considérât comme à peu près
vaines, s'était refusé de continuer ce misérable rôle, consentant
néanmoins à mettre pour la première et pour la dernière fois sa soeur en
rapport avec la Chouette, sans vouloir se mêler des nouveaux projets
qu'elles allaient ourdir.
N'ayant pu ramener Rodolphe à elle en brisant les liens ou les
affections qu'elle lui croyait chers, la comtesse espérait, nous l'avons
dit, le rendre dupe d'une indigne fourberie, dont le succès pouvait
réaliser le rêve de cette femme opiniâtre, ambitieuse et cruelle.
Il s'agissait de persuader à Rodolphe que la fille qu'il avait eue de
Sarah n'était pas morte et de substituer une orpheline à cette enfant.
On sait que Jacques Ferrand, ayant formellement refusé d'entrer dans ce
complot, malgré les menaces de Sarah, s'était résolu à faire disparaître
Fleur-de-Marie, autant par crainte des révélations de la Chouette que
par crainte des insistances obstinées de la comtesse. Mais celle-ci ne
renonçait pas à son dessein, presque certaine de corrompre ou
d'intimider le notaire, lorsqu'elle se serait assurée d'une jeune fille
capable de remplir le rôle dont elle voulait la charger. Après un moment
de silence, Sarah dit à la Chouette:
--Vous êtes adroite, discrète et résolue?
--Adroite comme un singe, résolue comme un dogue, muette comme une
tanche, voilà la Chouette, telle que le diable l'a faite, pour vous
servir, si elle en était capable... et elle l'est..., répondit
allègrement la vieille. J'espère que nous vous avons fameusement empaumé
la jeune campagnarde, qui est maintenant clouée à Saint-Lazare pour deux
bons mois.
--Il ne s'agit plus d'elle, mais d'autre chose...
--À vos souhaits, ma petite dame! Pourvu qu'il y ait de l'argent au bout
de ce que vous allez me proposer, nous serons comme les deux doigts de
la main.
Sarah ne put réprimer un mouvement de dégoût.
--Vous devez connaître, reprit-elle, des gens du peuple... des gens
malheureux?
--Il y a plus de ceux-là que de millionnaires... on peut choisir, Dieu
merci; il y a une riche misère à Paris!
--Il faudrait me trouver une orpheline pauvre et surtout qui eût perdu
ses parents étant tout enfant. Il faudrait de plus qu'elle fût d'une
figure agréable, d'un caractère doux et qu'elle n'eût pas plus de
dix-sept ans.
La Chouette regarda Sarah avec étonnement.
--Une telle orpheline ne doit pas être difficile à rencontrer, reprit la
comtesse, il y a tant d'enfants trouvés...
--Ah çà! mais dites donc, ma petite dame, et la Goualeuse que vous
oubliez?... Voilà votre affaire!
--Qu'est-ce que c'est que la Goualeuse?
--Cette jeunesse que nous avons été enlever à Bouqueval!
--Il ne s'agit plus d'elle, vous dis-je!
--Mais écoutez-moi donc, et surtout récompensez-moi du bon conseil: vous
voulez une orpheline douce comme un agneau, belle comme le jour et qui
n'ait pas dix-sept ans, n'est-ce pas?
--Sans doute...
--Eh bien! prenez la Goualeuse lorsqu'elle sortira de Saint-Lazare;
c'est votre lot comme si on vous l'avait faite exprès, puisqu'elle avait
environ six ans quand ce gueux de Jacques Ferrand (il y a dix ans de
cela) me l'a fait donner avec mille francs pour s'en débarrasser... même
que c'est Tournemine, actuellement au bagne à Rochefort, qui me l'a
amenée... me disant que c'était sans doute un enfant dont on voulait se
débarrasser ou faire passer pour mort...
--Jacques Ferrand... dites-vous! s'écria Sarah d'une voix si altérée que
la Chouette recula stupéfaite. Le notaire Jacques Ferrand..., reprit
Sarah, vous a livré cette enfant... et...
Elle ne put achever.
L'émotion était trop violente; ses deux mains, tendues vers la Chouette,
tremblaient convulsivement; la surprise, la joie bouleversaient ses
traits.
--Mais je ne sais pas ce qui vous allume comme ça, ma petite dame,
reprit la vieille. C'est pourtant bien simple... Il y a dix ans...
Tournemine, une vieille connaissance, m'a dit: «Veux-tu te charger d'une
petite fille qu'on veut faire disparaître? Qu'elle crève ou qu'elle
vive, c'est égal; il y a mille francs à gagner; tu feras de l'enfant ce
que tu voudras...»
--Il y a dix ans!... s'écria Sarah.
--Dix ans...
--Une petite fille blonde?
--Une petite fille blonde...
--Avec des yeux bleus?
--Avec des yeux bleus, bleus comme des bluets.
--Et c'est elle... qu'à la ferme...
--Nous avons emballée pour Saint-Lazare... Faut dire que je ne
m'attendais guère à la retrouver à la campagne... cette Pégriotte.
--Oh! mon Dieu! Mon Dieu! s'écria Sarah en tombant à genoux, en levant
les mains et les yeux au ciel, vos vues sont impénétrables... Je me
prosterne devant votre providence. Oh! si un tel bonheur était
possible... mais non, je ne puis encore le croire... ce serait trop
beau... non!...
Puis, se relevant brusquement, elle dit à la Chouette, qui la regardait
tout interdite:
--Venez...
Et Sarah marcha devant la vieille à pas précipités.
Au bout de l'allée, elle monta quelques marches conduisant à la porte
vitrée d'un cabinet de travail somptueusement meublé.
Au moment où la Chouette allait y entrer, Sarah lui fit signe de
demeurer en dehors.
Puis la comtesse sonna violemment.
Un domestique parut.
--Je n'y suis pour personne... et que personne n'entre ici...
entendez-vous?... absolument personne...
Le domestique sortit.
Sarah, pour plus de sûreté, alla pousser un verrou. La Chouette avait
entendu la recommandation faite au domestique et vu Sarah fermer le
verrou. La comtesse, se retournant, lui dit:
--Entrez vite... et fermez la porte.
La Chouette entra.
Ouvrant à la hâte un secrétaire, Sarah y prit un coffret d'ébène qu'elle
apporta sur un bureau situé au milieu de la chambre et fit signe à la
Chouette de venir près d'elle.
Le coffret contenait plusieurs fonds d'écrins superposés les uns sur les
autres et renfermant de magnifiques pierreries.
Sarah était si pressée d'arriver au fond du coffret qu'elle jetait
précipitamment sur la table ces casiers splendidement garnis de
colliers, de bracelets, de diadèmes, où les rubis, les émeraudes, et les
diamants chatoyaient de mille feux.
La Chouette fut éblouie...
Elle était armée, elle était seule, enfermée avec la comtesse; la fuite
lui était facile, assurée...
Une idée infernale traversa l'esprit de ce monstre.
Mais pour exécuter ce nouveau forfait, il lui fallait sortir son stylet
de son cabas et s'approcher de Sarah sans exciter sa défiance.
Avec l'astuce du chat-tigre, qui rampe et s'avance traîtreusement vers
sa proie, la vieille profita de la préoccupation de la comtesse pour
faire insensiblement le tour du bureau qui la séparait de sa victime.
La Chouette avait déjà commencé cette évolution perfide, lorsqu'elle fut
obligée de s'arrêter brusquement.
Sarah retira un médaillon du double fond de la boîte, se pencha sur la
table, le tendit à la Chouette d'une main tremblante et lui dit:
--Regardez ce portrait.
--C'est la Pégriotte! s'écria la Chouette, frappée de l'extrême
ressemblance; c'est la petite qu'on m'a livrée; il me semble la voir
quand Tournemine me l'a amenée... C'est bien là ses grands cheveux
bouclés que j'ai coupés tout de suite et bien vendus, ma foi!...
--Vous la reconnaissez, c'était bien elle? Oh! je vous en conjure, ne me
trompez pas... ne me trompez pas!
--Je vous dis, ma petite dame, que c'est la Pégriotte, comme si on la
voyait, dit la Chouette en tâchant de se rapprocher davantage de Sarah
sans être remarquée; à l'heure qu'il est, elle ressemble encore à ce
portrait... Si vous la voyiez vous en seriez frappée.
Sarah n'avait pas eu un cri de douleur, d'effroi, en apprenant que sa
fille avait pendant dix ans vécu misérable, abandonnée...
Pas un remords en songeant qu'elle-même l'avait fait arracher fatalement
de la paisible retraite où Rodolphe l'avait placée.
Tout d'abord, cette mère dénaturée n'interrogea pas la Chouette avec une
anxiété terrible sur le passé de son enfant.
Non; chez Sarah l'ambition avait depuis longtemps étouffé la tendresse
maternelle.
Ce n'était pas la joie de retrouver sa fille qui la transportait,
c'était l'espoir certain de voir réaliser enfin le rêve orgueilleux de
toute sa vie...
Rodolphe s'était intéressé à cette malheureuse enfant, l'avait
recueillie sans la connaître; que serait-ce donc lorsqu'il saurait
qu'elle était... SA FILLE!!!
Il était libre... la comtesse, veuve...
Sarah voyait déjà briller à ses yeux la couronne souveraine.
La Chouette, avançant toujours à pas lents, avait enfin gagné l'un des
bouts de la table et placé son stylet perpendiculairement dans son
cabas, la poignée à fleur de l'ouverture... bien à sa portée...
Elle n'était plus qu'à quelques pas de la comtesse.
--Savez-vous écrire? lui dit tout à coup celle-ci.
Et repoussant de la main le coffre et les bijoux elle ouvrit un buvard
placé devant un encrier.
--Non, madame, je ne sais pas écrire, répondit la Chouette à tout
hasard...
--Je vais donc écrire sous votre dictée... Dites-moi toutes les
circonstances de l'abandon de cette petite fille.
Et Sarah, s'asseyant dans un fauteuil devant le bureau, prit une plume
et fit signe à la Chouette de venir auprès d'elle.
L'oeil de la vieille étincela.
Enfin... elle était debout, à côté du siège de Sarah.
Celle-ci, courbée sur la table, se préparait à écrire...
--Je vais lire tout haut, et à mesure, dit la comtesse, vous rectifierez
mes erreurs.
--Oui, madame, reprit la Chouette en épiant les moindres mouvements de
Sarah.
Puis elle glissa sa main droite dans son cabas, pour pouvoir saisir son
stylet sans être vue.
La comtesse commença d'écrire:
--«Je déclare que...»
Mais s'interrompant et se tournant vers la Chouette, qui touchait déjà
le manche de son poignard, Sarah ajouta:
--À quelle époque cette enfant vous a-t-elle été livrée?
--Au mois de février 1827.
--Et par qui? reprit Sarah, toujours tournée vers la Chouette.
--Par Pierre Tournemine, actuellement au bagne de Rochefort... C'est Mme
Séraphin, la femme de charge du notaire, qui lui avait donné la petite.
La comtesse se remit à écrire et lut à haute voix:
--«Je déclare qu'au mois de février 1827, le nommé...» La Chouette avait
tiré son stylet.
Déjà elle le levait pour frapper sa victime entre les deux épaules...
Sarah se retourna de nouveau.
La Chouette, pour n'être pas surprise, appuya prestement sa main droite
armée sur le dossier du fauteuil de Sarah et se pencha vers elle afin de
répondre à sa nouvelle question.
--J'ai oublié le nom de l'homme qui vous a confié l'enfant, dit la
comtesse.
--Pierre Tournemine, répondit la Chouette.
--«Pierre Tournemine», répéta Sarah en continuant d'écrire,
«actuellement au bagne de Rochefort m'a remis un enfant qui lui avait
été confié par la femme de charge du...»
La comtesse ne put achever...
La Chouette, après s'être doucement débarrassée de son cabas en le
laissant couler à ses pieds, s'était jetée sur la comtesse avec autant
de rapidité que de furie, de sa main gauche l'avait saisie à la nuque,
et, lui appuyant le visage sur la table, lui avait, de sa main droite,
planté le stylet entre les deux épaules...
Cet abominable meurtre fut exécuté si brusquement que la comtesse ne
poussa pas un cri, pas une plainte.
Toujours assise, elle resta le haut du corps et le front sur la table.
Sa plume s'échappa de sa main.
--Le même coup que Fourline... au petit vieillard de la rue du Roule,
dit le monstre. Encore une qui ne parlera plus... son compte est fait.
Et la Chouette, s'emparant à la hâte des pierreries, qu'elle jeta dans
son cabas, ne s'aperçut pas que sa victime respirait encore.
Le meurtre et le vol accomplis, l'horrible vieille ouvrit la porte
vitrée, disparut rapidement dans l'allée d'arbres verts, sortit par la
petite porte de la ruelle et gagna les terrains déserts.
Près de l'Observatoire, elle prit un fiacre qui la conduisit chez
Bras-Rouge, aux Champs-Élysées. La veuve Martial, Nicolas, Calebasse et
Barbillon avaient, on le sait, donné rendez-vous à la Chouette dans ce
repaire pour voler et tuer la courtière en diamants.
V
L'agent de sûreté
Le lecteur connaît déjà le cabaret du Coeur-Saignant, situé aux
Champs-Élysées, proche le Cours-la-Reine, dans l'un des vastes fossés
qui avoisinaient cette promenade il y a quelques années.
Les habitants de l'île du Ravageur n'avaient pas encore paru.
Depuis le départ de Bradamanti, qui avait, on le sait, accompagné la
belle-mère de Mme d'Harville en Normandie, Tortillard était revenu chez
son père.
Placé en vedette en haut de l'escalier, le petit boiteux devait signaler
l'arrivée des Martial par un cri convenu, Bras-Rouge étant alors en
conférence secrète avec un agent de sûreté nommé Narcisse Borel que l'on
se souvient peut-être d'avoir vu au tapis-franc de l'ogresse, lorsqu'il
y vint arrêter deux scélérats accusés de meurtre.
Cet agent, homme de quarante ans environ, vigoureux et trapu, avait le
teint coloré, l'oeil fin et perçant, la figure complètement rasée, afin
de pouvoir prendre divers déguisements nécessaires à ses dangereuses
expéditions; car il lui fallait souvent joindre la souplesse de
transfiguration du comédien au courage et à l'énergie du soldat pour
parvenir à s'emparer de certains bandits contre lesquels il devait
lutter de ruse et de détermination. Narcisse Borel était, en un mot,
l'un des instruments les plus utiles, les plus actifs de cette
Providence au petit pied, appelée modestement et vulgairement la Police.
Revenons à l'entretien de Narcisse Borel et de Bras-Rouge... Cet
entretien semblait très-animé.
--Oui, disait l'agent de sûreté, on vous accuse de profiter de votre
position à double face pour prendre impunément part aux vols d'une bande
de malfaiteurs très-dangereux, et pour donner sur eux de fausses
indications à la police de sûreté... Prenez garde, Bras-Rouge, si cela
était découvert, on serait sans pitié pour vous.
--Hélas! je sais qu'on m'accuse de cela, et c'est désolant, mon bon
monsieur Narcisse, répondit Bras-Rouge en donnant à sa figure de fouine
une expression de chagrin hypocrite. Mais j'espère qu'aujourd'hui enfin
on me rendra justice et que ma bonne foi sera reconnue.
--Nous verrons bien!
--Comment peut-on se défier de moi? Est-ce que je n'ai pas fait mes
preuves? Est-ce moi, oui ou non, qui, dans le temps, vous ai mis à même
d'arrêter en flagrant délit Ambroise Martial, un des plus dangereux
malfaiteurs de Paris? Car, comme on dit, bon chien chasse de race, et la
race des Martial vient de l'enfer, où elle retournera si le bon Dieu est
juste.
--Tout cela est bel et bon, mais Ambroise était prévenu qu'on allait
venir l'arrêter: si je n'avais pas devancé l'heure que vous m'aviez
indiquée, il m'échappait.
--Me croyez-vous capable, monsieur Narcisse, de lui avoir secrètement
donné avis de votre arrivée?
--Ce que je sais, c'est que j'ai reçu de ce brigand-là un coup de
pistolet à bout portant, qui heureusement ne m'a traversé que le bras.
--Dame, monsieur Narcisse, il est sûr que dans votre partie on est
exposé à ces malentendus-là...
--Ah! vous appelez ça des malentendus!
--Certainement, car il voulait sans doute, le scélérat, vous loger la
balle dans le corps.
--Dans le bras, dans le corps ou dans la tête, peu importe, ce n'est pas
de cela que je me plains; chaque état a ses désagréments.
--Et ses plaisirs, donc, monsieur Narcisse, et ses plaisirs! Par
exemple, lorsqu'un homme aussi fin, aussi adroit, aussi courageux que
vous... est depuis longtemps sur la piste d'une nichée de brigands,
qu'il les suit de quartier en quartier, de bouge en bouge, avec un bon
limier comme votre serviteur Bras-Rouge, et qu'il finit par les traquer
et les cerner dans une souricière dont aucun ne peut échapper, avouez,
monsieur Narcisse, qu'il y a là un grand plaisir... une joie de
chasseur... Sans compter le service que l'on rend à la justice, ajouta
gravement le tavernier du Coeur-Saignant.
--Je serais assez de votre avis, si le limier était fidèle, mais je
crains qu'il ne le soit pas.
--Ah! monsieur Narcisse, vous croyez...
--Je crois qu'au lieu de nous mettre sur la voie vous vous amusez à nous
égarer et que vous abusez de la confiance qu'on a en vous. Chaque jour
vous promettez de nous aider à mettre la main sur la bande... Ce jour
n'arrive jamais.
--Et si ce jour arrive aujourd'hui, monsieur Narcisse, comme j'en suis
sûr, et si je vous fais ramasser Barbillon, Nicolas Martial, la veuve,
sa fille et la Chouette, sera-ce, oui ou non, un bon coup de filet? Vous
méfierez-vous encore de moi?
--Non, et vous aurez rendu un véritable service; car on a contre cette
bande de fortes présomptions, des soupçons presque certains, mais
malheureusement aucune preuve.
--Aussi, un petit bout de flagrant délit, en permettant de les pincer,
aiderait furieusement à débrouiller leurs cartes, hein! monsieur
Narcisse?
--Sans doute... Et vous m'assurez qu'il n'y a pas eu provocation de
votre part dans le coup qu'ils vont tenter?
--Non, sur l'honneur! C'est la Chouette qui est venue me proposer
d'attirer la courtière chez moi, lorsque cette infernale borgnesse a
appris par mon fils que Morel le lapidaire, qui demeure rue du Temple,
travaillait en vrai au lieu de travailler en faux, et que la mère
Mathieu avait souvent sur elle des valeurs considérables... J'ai accepté
l'affaire, en proposant à la Chouette de nous adjoindre les Martial et
Barbillon, afin de vous mettre toute la séquelle sous la main.
--Et le Maître d'école, cet homme si dangereux, si fort et si féroce,
qui était toujours avec la Chouette? un des habitués du tapis-franc?
--Le Maître d'école?... dit Bras-Rouge en feignant l'étonnement.
--Oui, un forçat évadé du bagne de Rochefort, un nommé Anselme Duresnel,
condamné à perpétuité. On sait maintenant qu'il s'est défiguré pour se
rendre méconnaissable... N'avez-vous aucun indice sur lui?
--Aucun..., répondit intrépidement Bras-Rouge, qui avait ses raisons
pour faire ce mensonge; car le Maître d'école était alors enfermé dans
une des caves du cabaret.
--Il y a tout lieu de croire que le Maître d'école est l'auteur de
nouveaux assassinats. Ce serait une capture importante...
--Depuis six semaines, on ne sait pas ce qu'il est devenu.
--Aussi vous reproche-t-on d'avoir perdu sa trace.
--Toujours des reproches! monsieur Narcisse... toujours!
--Ce ne sont pas les raisons qui manquent... Et la contrebande?...
--Ne faut-il pas que je connaisse un peu de toutes sortes de gens, des
contrebandiers comme d'autres, pour vous mettre sur la voie?... Je vous
ai dénoncé ce tuyau à introduire les liquides, établi en dehors de la
barrière du Trône et aboutissant dans une maison de la rue...
--Je sais tout cela, dit Narcisse en interrompant Bras-Rouge; mais, pour
un que vous dénoncez, vous en faites peut-être échapper dix; et vous
continuez impunément votre trafic... Je suis sûr que vous mangez à deux
râteliers, comme on dit.
--Ah! monsieur Narcisse... je suis incapable d'une faim aussi
malhonnête...
--Et ce n'est pas tout; rue du Temple, n° 17, loge une femme Burette,
prêteuse sur gages, que l'on accuse d'être votre receleuse particulière,
à vous.
--Que voulez-vous que j'y fasse, monsieur Narcisse? on dit tant de
choses, le monde est si méchant... Encore une fois, il faut bien que je
fraie avec le plus grand nombre de coquins possible, que j'aie même
l'air de faire comme eux... pis qu'eux, pour ne pas leur donner de
soupçons... Mais ça me navre de les imiter... ça me navre... Il faut que
je sois bien dévoué au service, allez... pour me résigner à ce
métier-là...
--Pauvre cher homme... je vous plains de toute mon âme.
--Vous riez, monsieur Narcisse... Mais si l'on croit ça, pourquoi
n'a-t-on pas fait une descente chez la mère Burette et chez moi?
--Vous le savez bien... pour ne pas effaroucher ces bandits, que vous
nous promettez de nous livrer depuis si longtemps.
--Et je vais vous les livrer, monsieur Narcisse; avant une heure, ils
seront ficelés... et sans trop de peine, car il y a trois femmes; quant
à Barbillon et à Nicolas Martial, ils sont féroces comme des tigres,
mais lâches comme des poules.
--Tigres ou poules, dit Narcisse en entr'ouvrant sa longue redingote et
montrant la crosse de deux pistolets qui sortaient des goussets de son
pantalon, j'ai là de quoi les servir.
--Vous ferez toujours bien de prendre deux de vos hommes avec vous,
monsieur Narcisse; quand ils se voient acculés, les plus poltrons
deviennent quelquefois des enragés.
--Je placerai deux de mes hommes dans la petite salle basse, à côté de
celle où vous ferez entrer la courtière... au premier cri, je paraîtrai
à une porte, les deux hommes à l'autre.
--Il faut vous hâter, car la bande va arriver d'un moment à l'autre,
monsieur Narcisse.
--Soit, je vais poster mes hommes. Pourvu que ce ne soit pas encore pour
rien, cette fois...
L'entretien fut interrompu par un sifflement particulier destiné à
servir de signal.
Bras-Rouge s'approcha d'une fenêtre pour voir quelle personne Tortillard
annonçait.
--Tenez, voilà déjà la Chouette. Eh bien! me croyez-vous, à présent,
monsieur Narcisse?
--C'est déjà quelque chose, mais ce n'est pas tout; enfin, nous verrons;
je cours placer mes hommes.
Et l'agent de sûreté disparut par une porte latérale.
VI
La Chouette
La précipitation de la marche de la Chouette, les ardeurs féroces d'une
fièvre de rapine et de meurtre qui l'animaient encore avaient empourpré
son hideux visage; son oeil vert étincelait d'une joie sauvage.
Tortillard la suivait sautillant et boitant.
Au moment où elle descendait les dernières marches de l'escalier, le
fils de Bras-Rouge, par une méchante espièglerie, posa son pied sur les
plis traînants de la robe de la Chouette.
Ce brusque temps d'arrêt fit trébucher la vieille. Ne pouvant se retenir
à la rampe, elle tomba sur ses genoux, les deux mains tendues en avant,
abandonnant son précieux cabas, d'où s'échappa un bracelet d'or garni
d'émeraudes et de perles fines...
La Chouette, s'étant dans sa chute quelque peu excorié les doigts,
ramassa le bracelet qui n'avait pas échappé à la vue perçante de
Tortillard, se releva et se précipita furieuse sur le petit boiteux qui
s'approchait d'elle d'un air hypocrite en lui disant:
--Ah! mon Dieu! le pied vous a donc fourché?
Sans lui répondre, la Chouette saisit Tortillard par les cheveux et, se
baissant au niveau de sa joue, le mordit avec rage; le sang jaillit sous
sa dent.
Chose étrange! Tortillard, malgré sa méchanceté, malgré le ressentiment
d'une cruelle douleur, ne poussa pas une plainte, pas un cri...
Il essuya son visage ensanglanté et dit en riant d'un air forcé:
--J'aime mieux que vous ne m'embrassiez pas si fort une autre fois...
hé... la Chouette...
--Méchant petit momacque, pourquoi as-tu mis exprès ton pied sur ma
robe... pour me faire tomber?
--Moi! ah bien! par exemple... je vous jure que je ne l'ai pas fait
exprès, ma bonne Chouette. Plus souvent que votre petit Tortillard
aurait voulu vous faire du mal... il vous aime trop pour cela; vous avez
beau le battre, le brusquer, le mordre, il vous est attaché comme le
pauvre petit chien l'est à son maître, dit l'enfant d'une voix pateline
et doucereuse.
Trompée par l'hypocrisie de Tortillard, la Chouette le crut et lui
répondit:
--À la bonne heure! si je t'ai mordu à tort, ce sera pour toutes les
autres fois que tu l'aurais mérité, brigand... Allons, vive la joie!...
Aujourd'hui je n'ai pas de rancune... Où est ton filou de père?
--Dans la maison... Voulez-vous que j'aille le chercher?...
--Non. Les Martial sont-ils venus?
--Pas encore...
--Alors j'ai le temps de descendre chez Fourline; j'ai à lui parler, au
vieux sans yeux...
--Vous allez au caveau du Maître d'école? dit Tortillard en dissimulant
à peine une joie diabolique.
--Qu'est-ce que ça te fait?
--À moi?
--Oui, tu m'as demandé cela d'un drôle d'air?
--Parce que je pense à quelque chose de drôle.
--Quoi?
--C'est que vous devriez bien au moins lui apporter un jeu de cartes
pour le désennuyer, reprit Tortillard d'un air narquois; ça le
changerait un peu... il ne joue qu'à être mordu par les rats! À ce
jeu-là il gagne toujours, et à la fin ça lasse.
La Chouette rit aux éclats de ce lazzi et dit au petit boiteux:
--Amour de momacque à sa maman... je ne connais pas un moutard pour
avoir déjà plus de vice que ce gueux-là... Va chercher une chandelle, tu
m'éclaireras pour descendre chez Fourline... et tu m'aideras à ouvrir sa
porte... tu sais bien qu'à moi toute seule je ne peux pas seulement la
pousser.
--Ah bien! non, il fait trop noir dans la cave, dit Tortillard en
hochant la tête.
--Comment! Comment! Toi qui es mauvais comme un démon, tu serais
poltron?... Je voudrais bien voir ça... allons, va vite, et dis à ton
père que je vas revenir tout à l'heure... que je suis avec Fourline...
que nous causons de la publication des bans pour notre mariage... eh!
eh! eh! ajouta le monstre en ricanant, voyons, dépêche-toi, tu seras
garçon de noce, et si tu es gentil c'est toi qui prendras ma
jarretière...
Tortillard alla chercher une lumière d'un air maussade.
En l'attendant, la Chouette, toute à l'ivresse du succès de son vol,
plongea sa main droite dans son cabas pour y manier les bijoux précieux
qu'il renfermait.
C'était pour cacher momentanément ce trésor qu'elle voulait descendre
dans le caveau du Maître d'école, et non pour jouir, selon son habitude,
des tourments de sa nouvelle victime.
Nous dirons tout à l'heure pourquoi, du consentement de Bras-Rouge, la
Chouette avait relégué le Maître d'école dans ce même réduit souterrain
où ce brigand avait autrefois précipité Rodolphe.
Tortillard, tenant un flambeau, reparut à la porte du cabaret.
La Chouette le suivit dans la salle basse, où s'ouvrit la large trappe à
deux vantaux que l'on connaît déjà.
Le fils de Bras-Rouge, abritant sa lumière dans le creux de sa main, et
précédant la vieille, descendit lentement un escalier de pierre
conduisant à une pente rapide au bout de laquelle se trouvait la porte
épaisse du caveau qui avait failli devenir le tombeau de Rodolphe.
Arrivé au bas de l'escalier, Tortillard parut hésiter à suivre la
Chouette.
--Eh bien!... méchant lambin... avance donc, lui dit-elle en se
retournant.
--Dame! il fait si noir... et puis vous allez si vite, la Chouette. Mais
au fait, tenez... j'aime mieux m'en retourner... et vous laisser la
chandelle.
--Et la porte du caveau, imbécile?... Est-ce que je peux l'ouvrir à moi
toute seule? Avanceras-tu?
--Non... j'ai trop peur.
--Si je vais à toi... prends garde...
--Puisque vous me menacez, je remonte...
Et Tortillard recula de quelques pas.
--Eh bien! écoute... sois gentil, reprit la Chouette en contenant sa
colère, je te donnerai quelque chose...
--À la bonne heure! dit Tortillard en se rapprochant, parlez-moi ainsi,
et vous ferez de moi tout ce que vous voudrez, mère la Chouette.
--Avance, avance, je suis pressée...
--Oui; mais promettez-moi que vous me laisserez aguicher le Maître
d'école?
--Une autre fois... aujourd'hui je n'ai pas le temps.
--Rien qu'un petit peu; laissez-moi seulement le faire écumer...
--Une autre fois... Je te dis qu'il faut que je remonte tout de suite.
--Pourquoi donc voulez-vous ouvrir la porte de son appartement?
--Ça ne te regarde pas. Voyons, en finiras-tu? Les Martial sont
peut-être déjà en haut, il faut que je leur parle... Sois gentil et tu
n'en seras pas fâché... arrive.
--Il faut que je vous aime bien, allez, la Chouette... vous me faites
faire tout ce que vous voulez, dit Tortillard en s'avançant lentement.
La clarté blafarde, vacillante de la chandelle, éclairant vaguement ce
sombre couloir, dessinait la noire silhouette du hideux enfant sur les
murailles verdâtres, lézardées, ruisselantes d'humidité.
Au fond du passage, à travers une demi-obscurité, on voyait le cintre
bas, écrasé, de l'entrée du caveau, sa porte épaisse, garnie de bandes
de fer, et, se détachant dans l'ombre, le tartan rouge et le bonnet
blanc de la Chouette.
Grâce à ses efforts et à ceux de Tortillard, la porte s'ouvrit, en
grinçant, sur ses gonds rouillés.
Une bouffée de vapeur humide s'échappa de cet antre, obscur comme la
nuit.
La lumière, posée à terre, jetait quelques lueurs sur les premières
marches de l'escalier de pierre, dont les derniers degrés se perdaient
complètement dans les ténèbres.
Un cri, ou plutôt un rugissement sauvage, sortit des profondeurs du
caveau.
--Ah! voilà Fourline qui dit bonjour à sa maman, dit ironiquement la
Chouette.
Et elle descendit quelques marches pour cacher son cabas dans quelque
recoin.
--J'ai faim! cria le Maître d'école d'une voix frémissante de rage; on
veut donc me faire mourir comme une bête enragée!
--Tu as faim, gros minet? dit la Chouette en éclatant de rire, eh
bien!... suce mon pouce...
On entendit le bruit d'une chaîne qui se roidissait violemment...
Puis un soupir de rage muette, contenue.
--Prends garde! Prends garde! Tu vas te faire encore bobo à la jambe,
comme à la ferme de Bouqueval. Pauvre bon papa! dit Tortillard.
--Il a raison, cet enfant; tiens-toi donc en repos, Fourline, reprit la
vieille; l'anneau et la chaîne sont solides, vieux sans yeux, ça vient
de chez le père Micou, qui ne vend que du bon. C'est ta faute aussi;
pourquoi t'es-tu laissé ficeler pendant ton sommeil? On n'a eu ensuite
qu'à te passer l'anneau et la chaîne à la gigue, et à te descendre
ici... au frais... pour te conserver, vieux coquet.
--C'est dommage, il va moisir, dit Tortillard.
On entendit un nouveau bruit de chaîne.
--Eh! eh! Fourline qui sautille comme un hanneton attaché par la patte,
dit la vieille. Il me semble le voir...
--Hanneton! vole! vole! vole!... Ton mari est le Maître d'école!...
chantonna Tortillard.
Cette variante augmenta l'hilarité de la Chouette.
Ayant placé son cabas dans un trou formé par la dégradation de la
muraille de l'escalier, elle dit en se relevant:
--Vois-tu, Fourline?...
--Il ne voit pas, dit Tortillard...
--Il a raison, cet enfant! Eh bien! entends-tu, Fourline, il ne fallait
pas, en revenant de la ferme, être assez colas pour faire le bon
chien... en m'empêchant de dévisager la Pégriotte avec mon vitriol. Par
là-dessus, tu m'as parlé de ta _muette_[2] qui devenait bégueule. J'ai
vu que ta pâte de franc gueux s'aigrissait, qu'elle tournait à
l'honnête... comme qui dirait au mouchard... que d'un jour à l'autre tu
pourrais _manger sur nous_[3], vieux sans yeux... et alors...
--Alors le vieux sans yeux va manger sur toi, la Chouette, car il a
faim! s'écria Tortillard en poussant brusquement et de toutes ses forces
la vieille par le dos.
La Chouette tomba en avant, en poussant une imprécation terrible.
On l'entendit rouler au bas de l'escalier de pierre.
--Kis... kis... kis... à toi la Chouette, à toi... saute dessus...
vieux, ajouta Tortillard.
Puis, saisissant le cabas sous la pierre où il avait vu la vieille le
placer, il gravit précipitamment l'escalier en criant avec un éclat de
rire féroce:
--Voilà une poussée qui vaut mieux que celle de tout à l'heure, hein, la
Chouette? Cette fois tu ne me mordras pas jusqu'au sang. Ah! tu croyais
que je n'avais pas de rancune... merci... je saigne encore.
--Je la tiens... oh!... je la tiens..., cria le Maître d'école du fond
du caveau.
--Si tu la tiens, vieux, part à deux, dit Tortillard en ricanant.
Et il s'arrêta sur la dernière marche de l'escalier.
--Au secours! cria la Chouette d'une voix strangulée.
--Merci... Tortillard, reprit le Maître d'école, merci! Et on l'entendit
pousser une aspiration de joie effrayante. Oh! je te pardonne le mal que
tu m'as fait... et pour ta récompense... tu vas l'entendre chanter, la
Chouette!!! écoute-la bien... l'oiseau de mort.
--Bravo!... me voilà aux premières loges, dit Tortillard en s'asseyant
au haut de l'escalier.
VII
Le caveau
Tortillard, assis sur la première marche de l'escalier, éleva sa lumière
pour tâcher d'éclairer l'épouvantable scène qui allait se passer dans
les profondeurs du caveau; mais les ténèbres étaient trop épaisses...
une si faible clarté ne put les dissiper.
Le fils de Bras-Rouge ne distingua rien.
La lutte du Maître d'école et de la Chouette était sourde, acharnée,
sans un mot, sans un cri.
Seulement de temps à autre on entendait l'aspiration bruyante ou le
souffle étouffé qui accompagne toujours des efforts violents et
contenus.
Tortillard, assis sur le degré de pierre, se mit alors à frapper des
pieds avec cette cadence particulière aux spectateurs impatients de voir
commencer le spectacle; puis il poussa ce cri familier aux habitués du
paradis des théâtres du boulevard:
--Eh! la toile... la pièce... la musique!
--Oh! je te tiendrai comme je veux, murmura le Maître d'école au fond du
caveau, et tu vas...
Un mouvement désespéré de la Chouette l'interrompit. Elle se débattait
avec l'énergie que donne la crainte de la mort.
--Plus haut... on n'entend pas, cria Tortillard.
--Tu as beau me dévorer la main, je te tiendrai comme je le veux, reprit
le Maître d'école.
Puis, ayant sans doute réussi à contenir la Chouette, il ajouta:--C'est
cela... Maintenant, écoute...
--Tortillard, appelle ton père! cria la Chouette d'une voix haletante,
épuisée. Au secours!... Au secours!...
--À la porte... la vieille! Elle empêche d'entendre, dit le petit
boiteux en éclatant de rire; à bas la cabale!
Les cris de la Chouette ne pouvaient percer ces deux étages souterrains.
La misérable, voyant qu'elle n'avait aucune aide à attendre du fils de
Bras-Rouge, voulut tenter un dernier effort.
--Tortillard, va chercher du secours, et je te donne mon cabas; il est
plein de bijoux... il est là sous une pierre.
--Que ça de générosité! Merci, madame... Est-ce que je ne l'ai pas, ton
cabas? Tiens, entends-tu comme ça clique dedans..., dit Tortillard en le
secouant. Mais, par exemple, donne-moi tout de suite pour deux sous de
galette chaude, et je vas chercher papa!
--Aie pitié de moi, et je...
La Chouette ne put continuer.
Il se fit un nouveau silence.
Le petit boiteux recommença de frapper en mesure sur la pierre de
l'escalier où il était accroupi, accompagnant le bruit de ses pieds de
ce cri répété:
--Ça ne commence donc pas? Ohé! la toile, ou j'en fais des faux cols! la
pièce!... la musique!
--De cette façon, la Chouette, tu ne pourras plus m'étourdir de tes
cris, reprit le Maître d'école, après quelques minutes, pendant
lesquelles il parvint sans doute à bâillonner la vieille. Tu sens bien,
reprit-il d'une voix lente et creuse, que je ne veux pas en finir tout
de suite. Torture pour torture! Tu m'as assez fait souffrir. Il faut que
je te parle longuement avant de te tuer... oui... longuement... ça va
être affreux pour toi... quelle agonie, hein?
--Ah! çà, pas de bêtises, eh! vieux! s'écria Tortillard en se levant à
demi; corrige-la, mais ne lui fais pas trop de mal. Tu parles de la
tuer... c'est une frime, n'est-ce pas? Je tiens à ma Chouette. Je te
l'ai prêtée, mais tu me la rendras... ne me l'abîme pas... je ne veux
pas qu'on me détruise ma Chouette, ou sans ça je vais chercher papa.
--Sois tranquille, elle n'aura que ce qu'elle mérite... une leçon
profitable... dit le Maître d'école pour rassurer Tortillard, craignant
que le petit boiteux n'allât chercher du secours.
--À la bonne heure, bravo! Voilà la pièce qui va commencer, dit le fils
de Bras-Rouge, qui ne croyait pas que le Maître d'école menaçât
sérieusement les jours de l'horrible vieille.
--Causons donc, la Chouette, reprit le Maître d'école d'une voix calme.
D'abord, vois-tu... depuis ce rêve de la ferme de Bouqueval, qui m'a
remis sous les yeux tous nos crimes, depuis ce rêve qui a manqué de me
rendre fou... qui me rendra fou... car dans la solitude, dans
l'isolement profond où je vis, toutes mes pensées viennent malgré moi
aboutir à ce rêve... il s'est passé en moi un changement étrange...
«Oui... j'ai eu horreur de ma férocité passée.
«D'abord, je ne t'ai pas permis de martyriser la Goualeuse... cela
n'était rien encore...
«En m'enchaînant ici dans cette cave, en m'y faisant souffrir le froid
et la faim, mais en me délivrant de ton obsession... tu m'as laissé tout
à l'épouvante de mes réflexions.
«Oh! tu ne sais pas ce que c'est que d'être seul... toujours seul...
avec un voile noir sur les yeux, comme m'a dit l'homme implacable qui
m'a puni...
«Cela est effrayant... vois donc!
«C'est dans ce caveau que je l'avais précipité pour le tuer... et ce
caveau est le lieu de mon supplice... Il sera peut-être mon tombeau...
«Je te répète que cela est effrayant.
«Tout ce que cet homme m'a prédit s'est réalisé.
«Il m'avait dit: «Tu as abusé de ta force... tu seras le jouet des plus
faibles.»
«Cela a été.
«Il m'avait dit: «Désormais, séparé du monde extérieur, face à face avec
l'éternel souvenir de tes crimes, un jour tu te repentiras de tes
crimes.»
«Et ce jour est arrivé... L'isolement m'a purifié.
«Je ne l'aurais pas cru possible.
«Une autre preuve... que je suis peut-être moins scélérat
qu'autrefois... c'est que j'éprouve une joie infinie à te tenir là...
monstre... non pour me venger, moi... mais pour venger nos victimes.
Oui, j'aurai accompli un devoir... quand, de ma propre main, j'aurai
puni ma complice.
«Une voix me dit que si tu étais tombée plus tôt en mon pouvoir, bien du
sang... bien du sang n'aurait pas coulé sous tes coups.
«J'ai maintenant horreur de mes meurtres passés, et pourtant... ne
trouves-tu pas cela bizarre? c'est sans crainte, c'est avec sécurité que
je vais commettre sur toi un meurtre affreux avec des raffinements
affreux... Dis... dis... conçois-tu cela?
--Bravo!... bien joué... vieux sans yeux. Ça chauffe! s'écria Tortillard
en applaudissant. Tout ça, c'est toujours pour rire?
--Toujours pour rire, reprit le Maître d'école d'une voix creuse.
Tiens-toi donc, la Chouette, il faut que je finisse de t'expliquer
comment peu à peu j'en suis venu à me repentir.
«Cette révélation te sera odieuse, coeur endurci, et elle te prouvera
aussi combien je dois être impitoyable dans la vengeance que je veux
exercer sur toi au nom de nos victimes.
«Il faut que je me hâte...
«La joie de te tenir là... me fait bondir le sang... mes tempes battent
avec violence... comme lorsqu'à force de penser au rêve ma raison
s'égare... Peut-être une de mes crises va-t-elle venir... Mais j'aurai
le temps de te rendre les approches de la mort effroyables, en te
forçant de m'entendre.
--Hardi! la Chouette! cria Tortillard; hardi à la réplique!... Tu ne
sais donc pas ton rôle?... Alors, dis au _boulanger_[4] de te souffler,
ma vieille.
--Oh! tu auras beau te débattre et me mordre, reprit le Maître d'école
après un nouveau silence, tu ne m'échapperas pas... Tu m'as coupé les
doigts jusqu'aux os... mais je t'arrache la langue si tu bouges...
«Continuons de causer.
«En me trouvant seul, toujours seul dans la nuit et dans le silence,
j'ai commencé par éprouver des accès de rage furieuse... impuissante...
Pour la première fois ma tête s'est perdue. Oui... quoique éveillé, j'ai
revu le rêve... tu sais? le rêve...
«Le petit vieillard de la rue du Roule... la femme noyée... le marchand
de bestiaux... et toi... planant au-dessus de ces fantômes...
«Je te dis que cela est effrayant.
«Je suis aveugle... et ma pensée prend une forme, un corps, pour me
représenter incessamment d'une manière visible, presque palpable... les
traits de mes victimes.
«Je n'aurais pas fait ce rêve affreux, que mon esprit, continuellement
absorbé par le souvenir de mes crimes passés, eût été troublé des mêmes
visions...
«Sans doute, lorsqu'on est privé de la vue, les idées obsédantes
s'imaginent presque matériellement dans le cerveau...
«Pourtant... quelquefois, à force de les contempler avec une terreur
résignée... il me semble que ces spectres menaçants ont pitié de moi...
Ils pâlissent... s'effacent et disparaissent... Alors je crois me
réveiller d'un songe funeste... mais je me sens faible, abattu, brisé...
et, le croirais-tu... oh! comme tu vas rire... la Chouette!... Je
pleure... entends-tu?... Je pleure... Tu ne ris pas?... Mais ris
donc!... Ris donc...
La Chouette poussa un gémissement sourd et étouffé.
--Plus haut! cria Tortillard, on n'entend pas.
--Oui, reprit le Maître d'école, je pleure, car je souffre... et la
fureur est vaine. Je me dis: «Demain, après-demain, toujours je serai en
proie aux mêmes accès de délire et de morne désolation...»
«Quelle vie! Oh! quelle vie!...
«Et je n'ai pas choisi la mort plutôt que d'être enseveli vivant dans
cet abîme que creuse incessamment ma pensée!
«Aveugle, solitaire et prisonnier... qui pourrait me distraire de mes
remords?... Rien... rien...
«Quand les fantômes cessent un moment de passer et de repasser sur le
voile noir que j'ai devant les yeux, ce sont d'autres tortures... ce
sont des comparaisons écrasantes. Je me dis: «Si j'étais resté honnête
homme, à cette heure je serais libre, tranquille, heureux, aimé et
honoré des miens... au lieu d'être aveugle et enchaîné dans ce cachot, à
la merci de mes complices.»
«Hélas! le regret du bonheur perdu par un crime est un premier pas vers
le repentir.
«Et, quand au repentir se joint une expiation d'une effrayante
sévérité... une expiation qui change votre vie en une longue insomnie
remplie d'hallucinations vengeresses ou de réflexions désespérées...
peut-être alors le pardon des hommes succède aux remords et à
l'expiation.
--Prends garde, vieux, cria Tortillard, tu manges dans le rôle à M.
Moëssard... Connu! Connu!
Le Maître d'école n'écouta pas le fils de Bras-Rouge.
--Cela t'étonne de m'entendre parler ainsi, la Chouette? Si j'avais
continué de m'étourdir, ou par d'autres sanglants forfaits, ou par
l'ivresse farouche de la vie du bagne, jamais ce changement salutaire ne
se fût opéré en moi, je le sais bien...
«Mais seul, mais aveugle, mais bourrelé de remords qui se voient, à quoi
songer?
«À de nouveaux crimes?
«Comment les commettre?
«À une évasion?
«Comment m'évader?
«Et si je m'évadais... où irais-je?... Que ferais-je de ma liberté?
«Non, il me faut vivre désormais dans une nuit éternelle, entre les
angoisses du repentir et l'épouvante des apparitions formidables dont je
suis poursuivi...
«Quelquefois pourtant... un faible rayon d'espoir... vient luire au
milieu de mes ténèbres... un moment de calme succède à mes tourments...
oui... car quelquefois je parviens à conjurer les spectres qui
m'obsèdent, en leur opposant les souvenirs d'un passé honnête et
paisible, en remontant par la pensée jusqu'aux premiers temps de ma
jeunesse, de mon enfance...
«Heureusement, vois-tu, les plus grands scélérats ont du moins quelques
années de paix et d'innocence à opposer à leurs années criminelles et
sanglantes.
«On ne naît pas méchant...
«Les plus pervers ont eu la candeur aimable de l'enfance... ont connu
les douces joies de cet âge charmant... Aussi, je te le répète, parfois
je ressens une consolation amère en me disant: «Je suis à cette heure
voué à l'exécration de tous, mais il a été un temps où l'on m'aimait, où
l'on me protégeait, parce que j'étais inoffensif et bon...»
«Hélas!... il faut bien me réfugier dans le passé... quand je le puis...
là seulement je trouve quelque calme...
En prononçant ces dernières paroles, l'accent du Maître d'école avait
perdu de sa rudesse; cet homme indomptable semblait profondément ému; il
ajouta:
--Tiens, vois-tu, la salutaire influence de ces pensées est telle que ma
fureur s'apaise... le courage... la force... la volonté me manquent pour
te punir... non... ce n'est pas à moi de verser ton sang...
--Bravo, vieux! Vois-tu, la Chouette, que c'était une frime!... cria
Tortillard en applaudissant.
--Non, ce n'est pas à moi de verser ton sang, reprit le Maître d'école,
ce serait un meurtre... excusable peut-être... mais ce serait toujours
un meurtre... et j'ai assez des trois spectres... et puis, qui sait?...
tu te repentiras peut-être aussi un jour, toi?
En parlant ainsi, le Maître d'école avait machinalement rendu à la
Chouette quelque liberté de mouvement.
Elle en profita pour saisir le stylet qu'elle avait placé dans son
corsage après le meurtre de Sarah et pour porter un violent coup de
cette arme au bandit, afin de se débarrasser de lui.
Il poussa un cri de douleur perçant.
Les ardeurs féroces de sa haine, de sa vengeance, de sa rase, ses
instincts sanguinaires, brusquement réveillés et exaspérés par cette
attaque, firent une explosion soudaine, terrible, où s'abîma sa raison,
déjà fortement ébranlée par tant de secousses.
--Ah! vipère... J'ai senti ta dent! s'écria-t-il d'une voix tremblante
de fureur en étreignant avec force la Chouette, qui avait cru lui
échapper; tu rampais dans le caveau... hein? ajouta-t-il de plus en plus
égaré; mais je te vais écraser... vipère ou chouette... Tu attendais
sans doute la venue des fantômes... Oui, car le sang me bat dans les
tempes... mes oreilles tintent... la tête me tourne... comme lorsqu'ils
doivent venir... Oui, je ne me trompe pas... Oh! les voilà... du fond
des ténèbres, ils s'avancent... ils s'avancent... Comme ils sont
pâles... et leur sang, comme il coule, rouge et fumant... Cela
t'épouvante... tu te débats... Eh bien! sois tranquille, tu ne les
verras pas, les fantômes... non... tu ne les verras pas... j'ai pitié de
toi... je vais te rendre aveugle... Tu seras comme moi... sans yeux...
Ici le Maître d'école fit une pause.
La Chouette jeta un cri si horrible que Tortillard épouvanté bondit sur
sa marche de pierre et se leva debout.
Les cris effroyables de la Chouette parurent mettre le comble au vertige
furieux du Maître d'école.
--Chante..., disait-il à voix basse, chante, la Chouette... chante ton
chant de mort... Tu es heureuse, tu ne vois plus les trois fantômes de
nos assassinés... le petit vieillard de la rue du Roule... la femme
noyée... le marchand de bestiaux... Moi, je les vois... ils
approchent... ils me touchent... Oh! qu'ils ont froid... ah!...
La dernière lueur de l'intelligence de ce misérable s'éteignit dans ce
cri d'épouvante, dans ce cri de damné.
Dès lors le Maître d'école ne raisonna plus, ne parla plus; il agit et
rugit en bête féroce, il n'obéit plus qu'à l'instinct sauvage de la
destruction pour la destruction.
Et il se passa quelque chose d'épouvantable dans les ténèbres du caveau.
On entendit un piétinement précipité, interrompu à différents
intervalles par un bruit sourd, retentissant comme celui d'une boîte
osseuse qui rebondirait sur une pierre contre laquelle on voudrait la
briser.
Des plaintes aiguës, convulsives, et un éclat de rire infernal
accompagnaient chacun de ces coups.
Puis ce fut un râle... d'agonie...
Puis on n'entendit plus rien.
Rien que le piétinement furieux... rien que les coups sourds et
rebondissants qui continuèrent toujours...
Bientôt un bruit lointain de pas et de voix arriva jusqu'aux profondeurs
du caveau... De vives lueurs brillèrent à l'extrémité du passage
souterrain.
Tortillard, glacé de terreur par la scène ténébreuse à laquelle il
venait d'assister sans la voir, aperçut plusieurs personnes portant des
lumières descendre rapidement l'escalier. En un moment la cave fut
envahie par plusieurs agents de sûreté, à la tête desquels était
Narcisse Borel... Des gardes municipaux fermaient la marche.
Tortillard fut saisi sur les premières marches du caveau, tenant encore
à la main le cabas de la Chouette.
Narcisse Borel, suivi de quelques-uns des siens, descendit dans le
caveau du Maître d'école.
Tous s'arrêtèrent frappés d'un hideux spectacle.
Enchaîné par la jambe à une pierre énorme placée au milieu du caveau, le
Maître d'école, horrible, monstrueux, la crinière hérissée, la barbe
longue, la bouche écumante, vêtu de haillons ensanglantés, tournait
comme une bête fauve autour de son cachot, traînant après lui, par les
deux pieds, le cadavre de la Chouette, dont la tête était horriblement
mutilée, brisée, écrasée.
Il fallut une lutte violente pour lui arracher les restes sanglants de
sa complice et pour parvenir à le garrotter.
Après une vigoureuse résistance, on parvint à le transporter dans la
salle basse du cabaret de Bras-Rouge, vaste salle obscure, éclairée par
une seule fenêtre.
Là se trouvaient, les menottes aux mains et gardés à vue, Barbillon,
Nicolas Martial, sa mère et sa soeur.
Ils venaient d'être arrêtés au moment où ils entraînaient la courtière
en diamants pour l'égorger.
Celle-ci reprenait ses sens dans une autre chambre.
Étendu sur le sol et contenu à peine par deux agents, le Maître d'école,
légèrement blessé au bras par la Chouette, mais complètement insensé,
soufflait, mugissait comme un taureau qu'on abat. Quelquefois il se
soulevait tout d'une pièce par un soubresaut convulsif.
Barbillon, la tête baissée, le teint livide, plombé, les lèvres
décolorées, l'oeil fixe et farouche, ses longs cheveux noirs et plats
retombant sur le col de sa blouse bleue déchirée dans la lutte,
Barbillon était assis sur un banc; ses poignets, serrés dans les
menottes de fer, reposaient sur ses genoux.
L'apparence juvénile de ce misérable (il avait à peine dix-huit ans), la
régularité de ses traits imberbes, déjà flétris, dégradés, rendaient
plus déplorable encore la hideuse empreinte dont la débauche et le crime
avaient marqué cette physionomie.
Impassible, il ne disait pas un mot.
On ne pouvait deviner si cette insensibilité apparente était due à la
stupeur ou à une froide énergie; sa respiration était fréquente; de
temps à autre, de ses deux mains entravées il essuyait la sueur qui
baignait son front pâle.
À côté de lui on voyait Calebasse; son bonnet avait été arraché; sa
chevelure jaunâtre, serrée à la nuque par un lacet, pendait derrière sa
tête en plusieurs mèches rares et effilées. Plus courroucée qu'abattue,
ses joues maigres et bilieuses quelque peu colorées, elle contemplait
avec dédain l'accablement de son frère Nicolas, placé sur une chaise en
face d'elle.
Prévoyant le sort qui l'attendait, ce bandit, affaissé sur lui-même, la
tête pendante, les genoux tremblants et s'entrechoquant, était éperdu de
terreur; ses dents claquaient convulsivement, il poussait de sourds
gémissements.
Seule entre tous, la mère Martial, la veuve du supplicié, debout, et
adossée au mur, n'avait rien perdu de son audace. La tête haute, elle
jetait autour d'elle un regard ferme; ce masque d'airain ne trahissait
pas la moindre émotion...
Pourtant, à la vue de Bras-Rouge, que l'on ramenait dans la salle basse
après l'avoir fait assister à la minutieuse perquisition que le
commissaire et son greffier venaient de faire dans toute la maison;
pourtant, à la vue de Bras-Rouge, disons-nous, les traits de la veuve se
contractèrent malgré elle; ses petits yeux, ordinairement ternes,
s'illuminèrent comme ceux d'une vipère en furie; ses lèvres serrées
devinrent blafardes, elle roidit ses deux bras garrottés... Puis, comme
si elle eût regretté cette muette manifestation de colère et de haine
impuissante, elle dompta son émotion et redevint d'un calme glacial.
Pendant que le commissaire verbalisait, assisté de son greffier,
Narcisse Borel, se frottant les mains, jetait un regard complaisant sur
la capture importante qu'il venait de faire et qui délivrait Paris d'une
bande de criminels dangereux; mais, s'avouant de quelle utilité lui
avait été Bras-Rouge dans cette expédition, il ne put s'empêcher de lui
jeter un regard expressif et reconnaissant.
Le père de Tortillard devait partager jusqu'après leur jugement la
prison et le sort de ceux qu'il avait dénoncés; comme eux il portait des
menottes; plus qu'eux encore il avait l'air tremblant, consterné,
grimaçant de toutes ses forces sa figure de fouine, pour lui donner une
expression désespérée, poussant des soupirs lamentables. Il embrassait
Tortillard, comme s'il eût cherché quelques consolations dans ses
caresses paternelles.
Le petit boiteux se montrait peu sensible à ces preuves de tendresse: il
venait d'apprendre qu'il serait jusqu'à nouvel ordre transféré dans la
prison des jeunes détenus.
--Quel malheur de quitter mon fils chéri! s'écriait Bras-Rouge en
feignant l'attendrissement; c'est nous deux qui sommes les plus
malheureux, mère Martial... car on nous sépare de nos enfants.
La veuve ne put garder plus longtemps son sang-froid; ne doutant pas de
la trahison de Bras-Rouge, qu'elle avait pressentie, elle s'écria:
--J'étais bien sûre que tu avais vendu mon fils de Toulon... Tiens,
Judas!... Et elle lui cracha à la face. Tu vends nos têtes... soit! on
verra de belles morts... des morts de vrais Martial!
--Oui... on ne boudera pas devant _la Carline_, ajouta Calebasse avec
une exaltation sauvage.
La veuve, montrant Nicolas d'un coup d'oeil de mépris écrasant, dit à sa
fille:
--Ce lâche-là nous déshonorera sur l'échafaud!
Quelques moments après, la veuve et Calebasse, accompagnées de deux
agents, montaient en fiacre pour se rendre à Saint-Lazare.
Barbillon, Nicolas et Bras-Rouge étaient conduits à la Force.
On transportait le Maître d'école au dépôt de la Conciergerie, où se
trouvent des cellules destinées à recevoir temporairement les aliénés.
VIII
Présentation
Le mal que font les méchants sans le savoir
est souvent plus cruel que celui qu'ils
veulent faire.
SCHILLER (_Wallenstein,_ acte II)
Quelques jours après le meurtre de Mme Séraphin, la mort de la Chouette
et l'arrestation de la bande de malfaiteurs surpris chez Bras-Rouge,
Rodolphe se rendit à la maison de la rue du Temple.
Nous l'avons dit, voulant lutter de ruse avec Jacques Ferrand, découvrir
ses crimes cachés, l'obliger à les réparer et le punir d'une manière
terrible dans le cas où, à force d'adresse et d'hypocrisie, ce misérable
réussirait à échapper à la vengeance des lois, Rodolphe avait fait venir
d'une prison d'Allemagne une créole métisse, femme indigne du nègre
David.
Arrivée la veille, cette créature, aussi belle que pervertie, aussi
enchanteresse que dangereuse, avait reçu des instructions détaillées du
baron de Graün.
On a vu dans le dernier entretien de Rodolphe avec Mme Pipelet que
celle-ci ayant très-adroitement proposé Cecily à Mme Séraphin pour
remplacer Louise Morel comme servante du notaire, la femme de charge
avait parfaitement accueilli ses ouvertures et promis d'en parler à
Jacques Ferrand, ce qu'elle avait fait dans les termes les plus
favorables à Cecily, le matin même du jour où elle (Mme Séraphin)
avait été noyée à l'île du Ravageur.
Rodolphe venait donc savoir le résultat de la présentation de Cecily.
À son grand étonnement, en entrant dans la loge, il trouva, quoiqu'il
fût onze heures du matin, M. Pipelet couché et Anastasie debout auprès
de son lit, lui offrant un breuvage.
Alfred, dont le front et les yeux disparaissaient sous un formidable
bonnet de coton, ne répondait pas à Anastasie; elle en conclut qu'il
dormait et ferma les rideaux du lit; en se retournant, elle aperçut
Rodolphe. Aussitôt elle se mit, selon son usage, au port d'arme, le
revers de sa main gauche collé à sa perruque.
--Votre servante, mon roi des locataires, vous me voyez bouleversée,
ahurie, exténuée. Il y a de fameux tremblements dans la maison... sans
compter qu'Alfred est alité depuis hier.
--Et qu'a-t-il donc?
--Est-ce que ça se demande?
--Comment?
--Toujours du même numéro. Le monstre s'acharne de plus en plus après
Alfred, il me l'abrutit, que je ne sais plus qu'en faire...
--Encore Cabrion?
--Encore.
--C'est donc le diable?
--Je finirai par le croire, monsieur Rodolphe; car ce gredin-là devine
toujours les moments où je suis sortie... À peine ai-je les talons
tournés que, crac, il est ici sur le dos de mon vieux chéri, qui n'a pas
plus de défense qu'un enfant. Hier encore, pendant que j'étais allée
chez M. Ferrand, le notaire... C'est encore là où il y a du nouveau.
--Et Cecily? dit vivement Rodolphe; je venais savoir...
--Tenez, mon roi des locataires, ne m'embrouillez pas; j'ai tant... tant
de choses à vous dire... que je m'y perdrai, si vous rompez mon fil.
--Voyons... je vous écoute...
--D'abord, pour ce qui est de la maison, figurez-vous qu'on est venu
arrêter la mère Burette.
--La prêteuse sur gages du second?
--Mon Dieu, oui; il paraît qu'elle en avait de drôles de métiers, outre
celui de prêteuse! Elle était par là-dessus receleuse, baricandeuse,
fondeuse, voleuse, allumeuse, enjôleuse, brocanteuse, fricoteuse, enfin
tout ce qui rime à gueuse; le pire, c'est que son vieil amoureux, M.
Bras-Rouge, notre principal locataire, est aussi arrêté... Je vous dis
que c'est un vrai tremblement dans la maison, quoi!
--Aussi arrêté... Bras-Rouge?
--Oui, dans son cabaret des Champs-Élysées; on a coffré jusqu'à son fils
Tortillard, ce méchant petit boiteux... On dit qu'il s'est passé chez
lui un tas de massacres; qu'ils étaient là une bande de scélérats; que
la Chouette, une des amies de la mère Burette, a été étranglée, et que
si on n'était pas venu à temps, ils assassinaient la mère Mathieu, la
courtière en pierreries, qui faisait travailler ce pauvre Morel... En
voilà-t-il de ces nouvelles!
«Bras-Rouge arrêté! la Chouette morte! se dit Rodolphe avec étonnement;
l'horrible vieille a mérité son sort; cette pauvre Fleur-de-Marie est du
moins vengée.»
--Voilà donc pour ce qui est d'ici... sans compter la nouvelle infamie
de Cabrion, je vas tout de suite en finir avec ce brigand-là... Vous
allez voir quel front! Quand on a arrêté la mère Burette, et que nous
avons su que Bras-Rouge, notre principal locataire, était aussi pincé,
j'ai dit au vieux chéri: «Faut qu'tu trottes tout de suite chez le
propriétaire, lui apprendre que M. Bras-Rouge est coffré.» Alfred part.
Au bout de deux heures, il m'arrive... mais dans un état... mais dans un
état... blanc comme un linge et soufflant comme un boeuf.
--Quoi donc encore?
--Vous allez voir, monsieur Rodolphe: figurez-vous qu'à dix pas d'ici il
y a un grand mur blanc; mon vieux chéri, en sortant de la maison,
regarde par hasard sur ce mur; qu'est-ce qu'il y voit écrit au charbon
en grosses lettres? Pipelet-Cabrion, les deux noms joints par un grand
trait d'union (c'est ce trait d'union avec ce scélérat-là qui
l'estomaque le plus, mon vieux chéri). Bon, ça commence à le renverser;
dix pas plus loin, qu'est-ce qu'il voit sur la grande porte du Temple?
encore Pipelet-Cabrion, toujours avec un trait d'union; il va toujours;
à chaque pas, monsieur Rodolphe, il voit écrits ces damnés noms sur les
murs des maisons, sur les portes, partout Pipelet-Cabrion[5]. Mon vieux
chéri commençait à y voir trente-six chandelles; il croyait que tous les
passants le regardaient; il enfonçait son chapeau sur son nez, tant il
était honteux. Il prend le boulevard, croyant que ce gueux de Cabrion
aura borné ses immondices à la rue du Temple. Ah bien! oui... tout le
long des boulevards, à chaque endroit où il y avait de quoi écrire,
toujours Pipelet-Cabrion à mort!... Enfin le pauvre cher homme est
arrivé si bouleversé chez le propriétaire qu'après avoir bredouillé,
pataugé, barboté pendant un quart d'heure au vis-à-vis du propriétaire,
celui-ci n'a rien compris du tout à ce qu'Alfred venait lui chanter; il
l'a renvoyé en l'appelant vieil imbécile, et lui a dit de m'envoyer pour
expliquer la chose. Bon! Alfred sort, s'en revient par un autre chemin
pour éviter les noms qu'il avait vus écrits sut les murs... Ah bien!
oui...
--Encore Pipelet et Cabrion!
--Comme vous dites, mon roi des locataires; de façon que le pauvre cher
homme m'est arrivé ici abruti, ahuri, voulant s'exiler. Il me raconte
l'histoire, je le calme comme je peux, je le laisse, et je pars avec
Mlle Cecily pour aller chez le notaire... avant d'aller chez le
propriétaire... Vous croyez que c'est tout? Joliment! À peine avais-je
le dos tourné, que ce Cabrion, qui avait guetté ma sortie, eut le front
d'envoyer ici deux grandes drôlesses qui se sont mises aux trousses
d'Alfred... Tenez, les cheveux m'en dressent sur la tête... je vous
dirai cela tout à l'heure... finissons du notaire.
«Je pars donc en fiacre avec Mlle Cecily... comme vous me l'aviez
recommandé... Elle avait son joli costume de paysanne allemande, vu
qu'elle arrivait et qu'elle n'avait pas eu le temps de s'en faire faire
un autre, ainsi que je devais le dire à M. Ferrand.
«Vous me croirez si vous voulez, mon roi des locataires, j'ai vu bien
des jolies filles; je me suis vue moi-même dans mon printemps; mais
jamais je n'ai vu (moi comprise) une jeunesse qui puisse approcher à
cent piques de Cecily. Elle a surtout dans le regard de ses grands
scélérats d'yeux noirs... quelque chose... quelque chose... enfin on ne
sait pas ce que c'est; mais pour sûr... il y a quelque chose qui vous
frappe... Quels yeux!
«Enfin, tenez, Alfred n'est pas suspect; eh bien! la première fois
qu'elle l'a regardé, il est devenu rouge comme une carotte, ce pauvre
vieux chéri... et pour rien au monde il n'aurait voulu fixer la donzelle
une seconde fois... il en a eu pour une heure à se trémousser sur sa
chaise, comme s'il avait été assis sur des orties; il m'a dit après
qu'il ne savait pas comment ça se faisait, mais que le regard de Cecily
lui avait rappelé toutes les histoires de cet effronté de Bradamanti sur
les sauvagesses qui le faisaient tant rougir, ma vieille bégueule
d'Alfred...
--Mais le notaire? Le notaire?
--M'y voilà, monsieur Rodolphe. Il était environ sept heures du soir
quand nous arrivons chez M. Ferrand; je dis au portier d'avertir son
maître que c'est Mme Pipelet qui est là avec la bonne dont Mme Séraphin
lui a parlé et qu'elle lui a dit d'amener. Là-dessus, le portier pousse
un soupir et me demande si je sais ce qui est arrivé à Mme Séraphin. Je
lui dis que non... Ah! monsieur Rodolphe, en voilà encore un autre
tremblement!
--Quoi donc?
--La Séraphin s'est noyée dans une partie de campagne qu'elle avait été
faire avec une de ses parentes.
--Noyée!... Une partie de campagne en hiver!... dit Rodolphe surpris.
--Mon Dieu, oui, monsieur Rodolphe, noyée... Quant à moi, ça m'étonne
plus que cela ne m'attriste; car depuis le malheur de cette pauvre
Louise, qu'elle avait dénoncée, je la détestais, la Séraphin. Aussi, ma
foi, je me dis: «Elle s'est noyée, eh bien! elle s'est noyée, après
tout... je n'en mourrai pas...» Voilà mon caractère.
--Et M. Ferrand?
--Le portier me dit d'abord qu'il ne croyait pas que je pourrais voir
son maître, et me prie d'attendre dans sa loge; mais au bout d'un moment
il revient me chercher; nous traversons la cour et nous entrons dans une
chambre au rez-de-chaussée.
«Il n'y avait qu'une mauvaise chandelle pour éclairer. Le notaire était
assis au coin d'un feu où fumaillait un restant de tison... Quelle
baraque! Je n'avais jamais vu M. Ferrand... Dieu de Dieu, est-il vilain!
En voilà encore un qui aurait beau m'offrir le trône de l'Arabie pour
faire des traits à Alfred...
--Et le notaire a-t-il paru frappé de la beauté de Cecily?
--Est-ce qu'on peut le savoir avec ses lunettes vertes?... Un vieux
sacristain pareil, ça ne doit pas se connaître en femmes. Pourtant,
quand nous sommes entrées toutes les deux, il a fait comme un soubresaut
sur sa chaise; c'était sans doute l'étonnement de voir le costume
alsacien de Cecily; car elle avait (en cent milliards de fois mieux) la
tournure d'une de ces marchandes de petits balais, avec ses cotillons
courts et ses jolies jambes chaussées de bas bleus à coins rouges:
sapristi... quel mollet!... et la cheville si mince!... et le pied si
mignon!... Finalement le notaire a eu l'air ahuri en la voyant.
--C'était sans doute la bizarrerie du costume de Cecily qui le frappait?
--Faut croire; mais le moment croustilleux approchait. Heureusement je
me suis rappelé la maxime que vous m'avez dite, monsieur Rodolphe; ça a
été mon salut.
--Quelle maxime?
--Vous savez: «C'est assez que l'un veuille pour que l'autre ne veuille
pas, ou que l'un ne veuille pas pour que l'autre veuille.» Alors je me
dis à moi-même: «Il faut que je débarrasse mon roi des locataires de son
Allemande, en la colloquant au maître de Louise; hardi! je vas faire une
frime»; et voilà que je dis au notaire, sans lui donner le temps de
respirer:
«Pardon, monsieur, si ma nièce vient habillée à la mode de son pays;
mais elle arrive, elle n'a que ces vêtements-là, et je n'ai pas de quoi
lui en faire faire d'autres, d'autant plus que ça ne sera pas la peine;
car nous venons seulement pour vous remercier d'avoir dit à Mme Séraphin
que vous consentiez à voir Cecily, d'après les bons renseignements que
j'avais donnés sur elle; mais je ne crois pas qu'elle puisse convenir à
monsieur.»
--Très-bien, madame Pipelet.
«--Pourquoi votre nièce ne me conviendrait-elle pas? dit le notaire, qui
s'était remis au coin de son feu, et avait l'air de nous regarder
par-dessus ses lunettes.
«--Parce que Cecily commence à avoir le mal du pays, monsieur. Il n'y a
pas trois jours qu'elle est ici, et elle veut déjà s'en retourner, quand
elle devrait mendier sur la route en vendant de petits balais comme ses
payses.
«--Et vous qui êtes sa parente, me dit M. Ferrand, vous souffririez
cela?
«--Dame, monsieur, je suis sa parente, c'est vrai; mais elle est
orpheline, elle a vingt ans, et elle est maîtresse de ses actions.
«--Bah! bah! maîtresse de ses actions, à cet âge-là on doit obéir à ses
parents», reprit-il brusquement.
«Là-dessus voilà Cecily qui se met à pleurnicher et à trembler en se
serrant contre moi; c'était le notaire qui lui faisait peur, bien sûr...
--Et Jacques Ferrand?
--Il grommelait toujours en maronnant: «Abandonner une fille à cet
âge-là, c'est vouloir la perdre! S'en retourner en Allemagne en
mendiant, belle ressource! et vous, sa tante, vous souffrez une telle
conduite?...»
«Bien, bien, que je me dis, tu vas tout seul, grigou, je te colloquerai
Cecily ou j'y perdrai mon nom.»
«--Je suis sa tante, c'est vrai, que je réponds en grognant, et c'est
une malheureuse parenté pour moi; j'ai bien assez de charges; j'aimerais
autant que ma nièce s'en aille, que de l'avoir sur les bras. Que le
diable emporte les parents qui vous envoient une grande fille comme ça
sans seulement l'affranchir!» Pour le coup, voilà Cecily, qui avait
l'air d'avoir le mot, qui se met à fondre en larmes... Là-dessus le
notaire prend son creux comme un prédicateur et se met à me dire:
«--Vous devez compte à Dieu du dépôt que la Providence a remis entre vos
mains; ce serait un crime que d'exposer cette jeune fille à la
perdition. Je consens à vous aider dans une oeuvre charitable; si votre
nièce me promet d'être laborieuse, honnête et pieuse, et surtout de ne
jamais, mais jamais sortir de chez moi, j'aurai pitié d'elle, et je la
prendrai à mon service.
«--Non, non, j'aime mieux m'en retourner au pays», dit Cecily en
pleurant encore.
«Sa dangereuse fausseté ne lui a pas fait défaut..., pensa Rodolphe; la
diabolique créature a, je le vois, parfaitement compris les ordres du
baron de Graün.» Puis le prince reprit tout haut:
--M. Ferrand paraissait-il contrarié de la résistance de Cecily?
--Oui, monsieur Rodolphe; il maronnait entre ses dents et il lui a dit
brusquement:
«--Il ne s'agit pas de ce que vous aimeriez mieux, mademoiselle, mais de
ce qui est convenable et décent; le ciel ne vous abandonnera pas si vous
menez une bonne conduite et si vous accomplissez vos devoirs religieux.
Vous serez ici dans une maison aussi sévère que sainte; si votre tante
vous aime réellement, elle profitera de mon offre; vous aurez des gages
faibles d'abord; mais, si par votre sagesse et votre zèle vous méritez
mieux, plus tard peut-être je les augmenterai.»
«Bon! que je m'écrie à moi-même, enfoncé le notaire! Voilà Cecily
colloquée chez toi, vieux fesse-mathieu, vieux sans-coeur! La Séraphin
était à ton service depuis des années, et tu n'as pas seulement l'air de
te souvenir qu'elle s'est noyée avant-hier...» Et je reprends tout haut:
«--Sans doute, monsieur, la place est avantageuse, mais si cette
jeunesse a le mal du pays...
«--Ce mal passera, me répond le notaire; voyons, décidez-vous... est-ce
oui ou non? Si vous y consentez, amenez-moi votre nièce demain soir à la
même heure, et elle entrera tout de suite à mon service... mon portier
la mettra au fait... Quant aux gages je donne, en commençant, vingt
francs par mois et vous serez nourrie.
«--Ah! monsieur, vous mettrez bien cinq francs de plus?...
«--Non, plus tard... si je suis content, nous verrons... Mais je dois
vous prévenir que votre nièce ne sortira jamais et que personne ne
viendra la voir.
«--Eh! mon Dieu, monsieur, qui voulez-vous qui vienne la voir? Elle ne
connaît que moi à Paris, et j'ai ma porte à garder; ça m'a assez
dérangée d'être obligée de l'accompagner ici; vous ne me verrez plus,
elle me sera aussi étrangère que si elle n'était jamais venue de son
pays. Quant à ce qu'elle ne sorte pas, il y a un moyen bien simple:
laissez-lui le costume de son pays, elle n'osera pas aller habillée
comme cela dans les rues.
«--Vous avez raison, me dit le notaire; c'est d'ailleurs respectable de
tenir aux vêtements de son pays... Elle restera donc vêtue en
Alsacienne.
«--Allons, que je dis à Cecily, qui, la tête basse, pleurnichait
toujours, il faut te décider, ma fille; une bonne place dans une honnête
maison ne se trouve pas tous les jours; et d'ailleurs, si tu refuses,
arrange-toi comme tu voudras, je ne m'en mêle plus.»
«Là-dessus Cecily répond en soupirant, le coeur tout gros, qu'elle
consent à rester, mais à condition que si, dans une quinzaine de jours,
le mal du pays la tourmente trop, elle pourra s'en aller.
«--Je ne veux pas vous garder de force, dit le notaire, et je ne suis
pas embarrassé de trouver des servantes. Voilà votre denier à Dieu:
votre tante n'aura qu'à vous ramener ici demain soir.»
«Cecily n'avait pas cessé de pleurnicher. J'ai accepté pour elle le
denier à Dieu de quarante sous de ce vieux pingre et nous sommes
revenues ici.
--Très-bien, madame Pipelet! Je n'oublie pas ma promesse; voilà ce que
je vous ai promis si vous parveniez à me placer cette pauvre fille qui
m'embarrassait...
--Attendez à demain, mon roi des locataires, dit Mme Pipelet en refusant
l'argent de Rodolphe; car enfin M. Ferrand n'a qu'à se raviser, quand ce
soir je vas lui conduire Cecily...
--Je ne crois pas qu'il se ravise; mais où est-elle?
--Dans le cabinet qui dépend de l'appartement du commandant; elle n'en
bouge pas d'après vos ordres; elle a l'air résignée comme un mouton,
quoiqu'elle ait des yeux... ah! quels yeux!... Mais à propos du
commandant, est-il intrigant! Lorsqu'il est venu lui-même surveiller
l'emballement de ses meubles, est-ce qu'il ne m'a pas dit que s'il
venait ici des lettres adressées à une Mme Vincent, c'était pour lui, et
de les lui envoyer rue Mondovi, n° 5? Il se fait écrire sous un nom de
femme, ce bel oiseau! Comme c'est malin!... Mais ce n'est pas tout,
est-ce qu'il n'a pas eu l'effronterie de me demander ce qu'était devenu
son bois!...
«--Votre bois!... Pourquoi donc pas votre forêt tout de suite?» que je
lui ai répondu. Tiens, c'est vrai pour deux mauvaises voies... de rien
du tout: une de flotté et une de neuf, car il n'avait pas pris tout bois
neuf, le grippe-sous... fait-il son embarras! Son bois! «Je l'ai brûlé,
votre bois, que je lui dis, pour sauver vos effets de l'humidité: sans
cela il aurait poussé des champignons sur votre calotte brodée et sur
votre robe de chambre de ver luisant, que vous avez mise joliment
souvent pour le roi de Prusse... en attendant cette petite dame qui se
moquait de vous.»
Un gémissement sourd et plaintif d'Alfred interrompit Mme Pipelet.
--Voilà le vieux chéri qui rumine, il va s'éveiller... Vous permettez,
mon roi des locataires?
--Certainement... j'ai d'ailleurs encore quelques renseignements à vous
demander...
--Eh bien! vieux chéri, comment ça va-t-il? demanda Mme Pipelet à son
mari, en ouvrant ses rideaux; voilà M. Rodolphe; il sait la nouvelle
infamie de Cabrion, il te plaint de tout son coeur.
--Ah! monsieur, dit Alfred en tournant languissamment sa tête vers
Rodolphe, cette fois je n'en relèverai pas... le monstre m'a frappé au
coeur... Je suis l'objet des brocards de la capitale... mon nom se lit
sur tous les murs de Paris... accolé à celui de ce misérable,
Pipelet-Cabrion, avec un énorme trait d'union... _môssieur_... un trait
d'union... moi!... uni à cet infernal polisson aux yeux de la capitale
de l'Europe!
--M. Rodolphe sait cela... mais ce qu'il ne sait pas, c'est ton aventure
d'hier soir avec ces deux grandes drôlesses.
--Ah! monsieur, il avait gardé sa plus monstrueuse infamie pour la
dernière; celle-là a passé toutes les bornes, dit Alfred d'une voix
dolente.
--Voyons, mon cher monsieur Pipelet... racontez-moi ce nouveau malheur.
--Tout ce qu'il m'a fait jusqu'à présent n'était rien auprès de cela,
monsieur... Il est arrivé à ses fins... grâce aux procédés les plus
honteux... Je ne sais si je vais avoir la force de vous faire ce
narré... la confusion... la pudeur m'entraveront à chaque pas.
M. Pipelet s'étant mis péniblement sur son séant croisa pudiquement les
revers de son gilet de laine et commença en ces termes:
--Mon épouse venait de sortir; absorbé dans l'amertume que me causait la
nouvelle prostitution de mon nom écrit sur tous les murs de la capitale,
je cherchais à me distraire en m'occupant d'un ressemelage d'une botte
vingt fois reprise et vingt fois abandonnée, grâce aux opiniâtres
persécutions de mon bourreau. J'étais assis devant une table, lorsque je
vois la porte de ma loge s'ouvrir et une femme entrer.
«Cette femme était enveloppée d'un manteau à capuchon; je me soulevai
honnêtement de mon siège et portai la main à mon chapeau. À ce moment
une seconde femme, aussi enveloppée d'un manteau à capuchon, entre dans
ma loge et ferme la porte en dedans... Quoique étonné de la familiarité
de ce procédé et du silence que gardaient les deux femmes, je me
ressoulève de ma chaise, et je reporte la main à mon chapeau... Alors,
monsieur... non, non, je ne pourrai jamais... ma pudeur se révolte...
--Voyons, vieille bégueule... nous sommes entre hommes... va donc.
--Alors, reprit Alfred en devenant cramoisi, les manteaux tombent et
qu'est-ce que je vois? Deux espèces de sirènes ou de nymphes, sans
autres vêtements qu'une tunique de feuillage, la tête aussi couronnée de
feuillage; j'étais pétrifié... Alors toutes deux s'avancent vers moi en
me tendant leurs bras, comme pour m'engager à m'y précipiter[6]...
--Les coquines!... dit Anastasie.
--Les avances de ces impudiques me révoltèrent, reprit Alfred, animé
d'une chaste indignation; et, selon cette habitude qui ne m'abandonne
jamais dans les circonstances les plus critiques de ma vie, je restai
complètement immobile sur ma chaise; alors, profitant de ma stupeur, les
deux sirènes s'approchent avec une espèce de cadence, en faisant des
ronds de jambe et en arrondissant les bras... Je m'immobilise de plus en
plus. Elles m'atteignent... elles m'enlacent.
--Enlacer un homme d'âge et marié... les gredines! Ah! si j'avais été
là... avec mon manche à balai..., s'écria Anastasie, je vous en aurais
donné, de la cadence et des ronds de jambe, gourgandines!
--Quand je me sens enlacé, reprit Alfred, mon sang ne fait qu'un tour...
j'ai la petite mort... Alors l'une des sirènes... la plus effrontée, une
grande blonde, se penche sur mon épaule, m'enlève mon chapeau et me met
le chef à nu, toujours en cadence... avec des ronds de jambe et en
arrondissant les bras. Alors sa complice, tirant une paire de ciseaux de
son feuillage, rassemble en une énorme mèche tout ce qui me restait de
cheveux derrière la tête, et me coupe le tout, monsieur, le tout...
toujours avec des ronds de jambe; puis elle dit en chantonnant et en
cadençant: «C'est pour Cabrion...» Et l'autre impudique de répéter en
choeur: «C'est pour Cabrion... c'est pour Cabrion!»
Après une pause accompagnée d'un soupir douloureux, Alfred reprit:
--Pendant cette impudente spoliation... je lève les yeux et je vois
collée aux vitres de la loge la figure infernale de Cabrion avec sa
barbe et son chapeau pointu... il riait, il riait... il était hideux.
Pour échapper à cette vision odieuse, je ferme les yeux... Quand je les
ai rouverts, tout avait disparu... je me suis retrouvé sur ma chaise...
le chef à nu et complètement dévasté!... Vous le voyez, monsieur,
Cabrion est arrivé à ses fins à force de ruse, d'opiniâtreté et
d'audace... et par quels moyens, mon Dieu!... Il voulait me faire passer
pour son ami!... Il a commencé par afficher ici que nous faisions
commerce d'amitié ensemble. Non content de cela... à cette heure mon nom
est accolé au sien sur tous les murs de la capitale avec un énorme trait
d'union. Il n'y a pas à cette heure un habitant de Paris qui mette en
doute mon intimité avec ce misérable; il voulait de mes cheveux, il en
a... il les a tous, grâce aux exactions de ces sirènes effrontées.
Maintenant, monsieur, vous le voyez, il ne me reste qu'à quitter la
France... ma belle France... où je croyais vivre et mourir...
Et Alfred se jeta à la renverse sur son lit en joignant les mains.
--Mais au contraire, vieux chéri, maintenant qu'il a de tes cheveux, il
te laissera tranquille.
--Me laisser tranquille! s'écria M. Pipelet avec un soubresaut
convulsif; mais tu ne le connais pas, il est insatiable. Maintenant qui
sait ce qu'il voudra de moi?
Rigolette, paraissant à l'entrée de la loge, mit un terme aux
lamentations de M. Pipelet.
--N'entrez pas, mademoiselle! cria M. Pipelet, fidèle à ses habitudes de
chaste susceptibilité. Je suis au lit et en linge.
Ce disant, il tira un de ses draps jusqu'à son menton. Rigolette
s'arrêta discrètement au seuil de la porte.
--Justement, ma voisine, j'allais chez vous, lui dit Rodolphe. Veuillez
m'attendre un moment. Puis, s'adressant à Anastasie: N'oubliez pas de
conduire Cecily ce soir chez M. Ferrand.
--Soyez tranquille, mon roi des locataires, à sept heures, elle y sera
installée. Maintenant que la femme Morel peut marcher, je la prierai de
garder ma loge, car Alfred ne voudrait pas, pour un empire, rester tout
seul.
IX
Voisin et voisine
Les roses du teint de Rigolette pâlissaient de plus en plus; sa
charmante figure, jusqu'alors si fraîche, si ronde, commençait à
s'allonger un peu; sa piquante physionomie, ordinairement si animée, si
vive, était devenue sérieuse et plus triste encore qu'elle ne l'était
lors de la dernière entrevue de la grisette et de Fleur-de-Marie à la
porte de la prison de Saint-Lazare.
--Combien je suis contente de vous rencontrer mon voisin, dit Rigolette
à Rodolphe lorsque celui-ci fut sorti de la loge de Mme Pipelet. J'ai
bien des choses à vous dire, allez...
--D'abord, ma voisine, comment vous portez-vous? Voyons, cette jolie
figure... est-elle toujours rose et gaie? Hélas! non; je vous trouve
pâle... Je suis sûr que vous travaillez trop...
--Oh! non, monsieur Rodolphe, je vous assure que maintenant je suis
faite à ce petit surcroît d'ouvrage... Ce qui ne change, c'est tout
bonnement le chagrin. Mon Dieu oui, toutes les fois que je vois ce
pauvre Germain, je m'attriste de plus en plus.
--Il est donc toujours bien abattu?
--Plus que jamais, monsieur Rodolphe, et ce qui est désolant, c'est que
tout ce que je fais pour le consoler tourne contre moi, c'est comme un
sort... Et une larme vint voiler les grands yeux noirs de Rigolette.
--Expliquez-moi cela, ma voisine.
--Hier, par exemple, je vais le voir et lui porter un livre qu'il
m'avait priée de lui procurer, parce que c'était un roman que nous
lisions dans notre bon temps de voisinage. À la vue de ce livre il fond
en larmes; cela ne m'étonne pas, c'était bien naturel... Dame!... ce
souvenir de nos soirées si tranquilles, si gentilles au coin de mon
poêle, dans ma jolie petite chambre, comparer cela à son affreuse vie de
prison; pauvre Germain! c'est bien cruel.
--Rassurez-vous, dit Rodolphe à la jeune fille. Lorsque Germain sera
hors de prison et que son innocence sera reconnue, il retrouvera sa
mère, des amis, et il oubliera bien vite auprès d'eux et de vous ces
durs moments d'épreuve.
--Oui; mais jusque-là, monsieur Rodolphe, il va encore se tourmenter
davantage. Et puis, ce n'est pas tout...
--Qu'y a-t-il encore?
--Comme il est le seul honnête homme au milieu de ces bandits, ils l'ont
en grippe, parce qu'il ne peut pas prendre sur lui de frayer avec eux.
Le gardien du parloir, un bien brave homme, m'a dit d'engager Germain,
dans son intérêt, à être moins fier... à tâcher de se familiariser avec
ces mauvaises gens... mais il ne le peut pas, c'est plus fort que lui,
et je tremble qu'un jour ou l'autre on ne lui fasse du mal... Puis,
s'interrompant tout à coup et essuyant une larme, Rigolette reprit:
Mais, voyez donc, je ne pense qu'à moi, et j'oubliais de vous parler de
la Goualeuse.
--De la Goualeuse? dit Rodolphe avec surprise.
--Avant-hier, en allant voir Louise à Saint-Lazare, je l'ai rencontrée.
--La Goualeuse?
--Oui, monsieur Rodolphe.
--À Saint-Lazare?
--Elle en sortait avec une vieille dame.
--C'est impossible!... s'écria Rodolphe stupéfait.
--Je vous assure que c'était bien elle, mon voisin.
--Vous vous serez trompée.
--Non, non; quoiqu'elle fût vêtue en paysanne, je l'ai tout de suite
reconnue: elle est toujours bien jolie, quoique pâle, et elle a le même
petit air doux et triste qu'autrefois.
--Elle, à Paris... sans que j'en sois instruit! Je ne puis le croire. Et
que venait-elle faire à Saint-Lazare?
--Comme moi, voir une prisonnière sans doute; je n'ai pas eu le temps de
lui en demander davantage; la vieille dame qui l'accompagnait avait
l'air si grognon et si pressé... Ainsi, vous la connaissez aussi, la
Goualeuse, monsieur Rodolphe?
--Certainement.
--Alors plus de doute, c'est bien de vous qu'elle m'a parlé.
--De moi?
--Oui, mon voisin. Figurez-vous que je lui racontais le malheur de
Louise et de Germain, tous deux si bons et honnêtes et si persécutés par
ce vilain M. Jacques Ferrand, me gardant bien de lui apprendre, comme
vous me l'aviez défendu, que vous vous intéressiez à eux; alors la
Goualeuse m'a dit que si une personne généreuse qu'elle connaissait
était instruite du sort malheureux et peu mérité de mes deux pauvres
prisonniers, elle viendrait bien sûr à leur secours; je lui ai demandé
le nom de cette personne, et elle vous a nommé, monsieur Rodolphe.
--C'est elle, c'est bien elle...
--Vous pensez que nous avons été bien étonnées toutes deux de cette
découverte ou de cette ressemblance de nom; aussi nous nous sommes
promis de nous écrire si notre Rodolphe était le même... Et il paraît
que vous êtes le même, mon voisin.
--Oui, je me suis aussi intéressé à cette pauvre enfant... Mais ce que
vous me dites de sa présence à Paris me surprend tellement que si vous
ne m'aviez pas donné tant de détails sur votre entrevue avec elle,
j'aurais persisté à croire que vous vous trompiez... Mais adieu... ma
voisine, ce que vous venez de m'apprendre à propos de la Goualeuse
m'oblige de vous quitter... Restez toujours aussi réservée à l'égard de
Louise et de Germain sur la protection que des amis inconnus leur
manifesteront lorsqu'il en sera temps. Ce secret est plus nécessaire que
jamais. À propos, comment va la famille Morel?
--De mieux en mieux, monsieur Rodolphe; la mère est tout à fait sur pied
maintenant; les enfants reprennent à vue d'oeil. Tout le ménage vous
doit la vie, le bonheur... Vous êtes si généreux pour eux!... Et ce
pauvre Morel, lui, comment va-t-il?
--Mieux... J'ai eu hier de ses nouvelles; il semble avoir de temps en
temps quelques moments lucides; on a bon espoir de le guérir de sa
folie... Allons, courage, et à bientôt, ma voisine... Vous n'avez besoin
de rien? Le gain de votre travail vous suffit toujours?
--Oh! oui, monsieur Rodolphe; je prends un peu sur mes nuits, et ce
n'est guère dommage, allez, car je ne dors presque plus.
--Hélas! ma pauvre petite voisine, je crains bien que papa Crétu et
Ramonette ne chantent plus beaucoup s'ils vous attendent pour commencer.
--Vous ne vous trompez pas, monsieur Rodolphe; mes oiseaux et moi nous
ne chantons plus, mon Dieu non; mais, tenez, vous allez vous moquer, eh
bien! il me semble qu'ils comprennent que je suis triste; oui, au lieu
de gazouiller gaiement quand j'arrive, ils font un petit ramage si doux,
si plaintif, qu'ils ont l'air de vouloir me consoler. Je suis folle,
n'est-ce pas, de croire cela, monsieur Rodolphe?
--Pas du tout; je suis sûr que vos bons amis les oiseaux vous aiment
trop pour ne pas s'apercevoir de votre chagrin.
--Au fait, ces pauvres petites bêtes sont si intelligentes! dit
naïvement Rigolette, très-contente d'être rassurée sur la sagacité de
ses compagnons de solitude.
--Sans doute, rien de plus intelligent que la reconnaissance. Allons,
adieu... Bientôt, ma voisine, avant peu, je l'espère, vos jolis yeux
seront redevenus bien vifs, vos joues bien roses, et vos chants si gais,
si gais, que papa Crétu et Ramonette pourront à peine vous suivre.
--Puissiez-vous dire vrai, monsieur Rodolphe! reprit Rigolette avec un
grand soupir. Allons, adieu, mon voisin.
--Adieu, ma voisine, et à bientôt.
Rodolphe, ne pouvant comprendre comment Mme Georges avait, sans l'en
prévenir, amené ou envoyé Fleur-de-Marie à Paris, se rendit chez lui
pour envoyer un exprès à la ferme de Bouqueval.
Au moment où il rentrait rue Plumet, il vit une voiture de poste
s'arrêter devant la porte de l'hôtel: c'était Murph qui revenait de
Normandie.
Le squire y était allé, nous l'avons dit, pour déjouer les sinistres
projets de la belle-mère de Mme d'Harville et de Bradamanti son
complice.
X
Murph et Polidori
La figure de sir Walter Murph était rayonnante.
En descendant de voiture, il remit à un des gens du prince une paire de
pistolets, ôta sa longue redingote de voyage et, sans prendre le temps
de changer de vêtements, il suivit Rodolphe, qui, impatient, l'avait
précédé dans son appartement.
--Bonne nouvelle, monseigneur, bonne nouvelle! s'écria le squire
lorsqu'il se trouva seul avec Rodolphe; les misérables sont démasqués,
M. d'Orbigny est sauvé... vous m'avez fait partir à temps... Une heure
de retard... un nouveau crime était commis!
--Et Mme d'Harville?
--Elle est tout à la joie que lui cause le retour de l'affection de son
père, et tout au bonheur d'être arrivée, grâce à vos conseils, assez à
temps pour l'arracher à une mort certaine.
--Ainsi, Polidori...
--Était encore cette fois le digne complice de la belle-mère de Mme
d'Harville. Mais quel monstre que cette belle-mère!... Quel sang-froid!
Quelle audace!... Et ce Polidori!... Ah! monseigneur, vous avez bien
voulu quelquefois me remercier de ce que vous appeliez mes preuves de
dévouement...
--J'ai toujours dit les preuves de ton amitié, mon bon Murph...
--Eh bien! monseigneur, jamais, non, jamais cette amitié n'a été mise à
une plus rude épreuve que dans cette circonstance, dit le squire d'un
air moitié sérieux, moitié plaisant.
--Comment cela?
--Les déguisements de charbonnier, les pérégrinations dans la Cité, et
_tutti quanti_, cela n'a rien été, monseigneur, rien absolument, auprès
du voyage que je viens de faire avec cet infernal Polidori.
--Que dis-tu? Polidori...
--Je l'ai ramené...
--Avec toi?
--Avec moi... Jugez... quelle compagnie... pendant douze heures côte à
côte avec l'homme que je méprise et que je hais le plus au monde. Autant
voyager avec un serpent... ma bête d'antipathie.
--Et où est Polidori, maintenant?
--Dans la maison de l'allée des Veuves... sous bonne et sûre garde...
--Il n'a donc fait aucune résistance pour te suivre?
--Aucune... Je lui ai laissé le choix d'être arrêté sur-le-champ par les
autorités françaises ou d'être mon prisonnier allée des Veuves: il n'a
pas hésité.
--Tu as eu raison, il vaut mieux l'avoir ainsi sous la main. Tu es un
homme d'or, mon vieux Murph; mais raconte-moi ton voyage... Je suis
impatient de savoir comment cette femme indigne et son indigne complice
ont été enfin démasqués.
--Rien de plus simple: je n'ai eu qu'à suivre vos instructions à la
lettre pour terrifier et écraser ces infâmes. Dans cette circonstance,
monseigneur, vous avez sauvé, comme toujours, des gens de bien, et puni
des méchants. Noble providence que vous êtes!...
--Sir Walter, sir Walter, rappelez-vous les flatteries du baron de
Graün..., dit Rodolphe en souriant.
--Allons, soit, monseigneur. Je commencerai donc ou plutôt vous voudrez
bien lire d'abord cette lettre de Mme la marquise d'Harville, qui vous
instruira de tout ce qui s'est passé avant que mon arrivée ait confondu
Polidori.
--Une lettre?... Donne vite.
Murph, remettant à Rodolphe la lettre de la marquise, ajouta:
--Ainsi que cela était convenu, au lieu d'accompagner Mme d'Harville
chez son père, j'étais descendu à une auberge servant de tournebride, à
deux pas du château, où je devais attendre que Mme la marquise me fît
demander.
Rodolphe lut ce qui suit avec une tendre et impatiente sollicitude:
«Monseigneur,
«Après tout ce que je vous dois déjà, je vous devrai la vie de mon
père!...
«Je laisse parler les faits: ils vous diront mieux que moi quels
nouveaux trésors de gratitude envers vous je viens d'amasser dans mon
coeur.
«Comprenant toute l'importance des conseils que vous m'avez fait donner
par sir Walter Murph, qui m'a rejointe sur la route de Normandie,
presque à ma sortie de Paris, je suis arrivée en toute hâte au château
des Aubiers.
Je ne sais pourquoi la physionomie des gens qui me reçurent me parut
sinistre; je ne vis parmi eux aucun des anciens serviteurs de notre
maison: personne ne me connaissait; je fus obligée de me nommer.
J'appris que depuis quelques jours mon père était très-souffrant, et que
ma belle-mère venait de ramener un médecin de Paris.
«Plus de doute, il s'agissait du docteur Polidori.
«Voulant me faire conduire à l'instant auprès de mon père, je demandai
où était un vieux valet de chambre auquel il était très-attaché. Depuis
quelque temps cet homme avait quitté le château; ces renseignements
m'étaient donnés par un intendant qui m'avait conduite dans mon
appartement, disant qu'il allait prévenir ma belle-mère de mon arrivée.
«Était-ce illusion, prévention? il me semblait que ma venue était même
importune aux gens de mon père. Tout dans le château me paraissait
morne, sinistre. Dans la disposition d'esprit où je me trouvais, on
cherche à tirer des inductions des moindres circonstances. Je remarquai
partout des marques de désordre, d'incurie, comme si on avait trouvé
inutile de soigner une habitation qui devait être bientôt abandonnée...
«Mes inquiétudes, mes angoisses augmentaient à chaque instant. Après
avoir établi ma fille et sa gouvernante dans mon appartement, j'allais
me rendre chez mon père, lorsque ma belle-mère entra.
«Malgré sa fausseté, malgré l'empire qu'elle possédait ordinairement sur
elle-même, elle parut atterrée de ma brusque arrivée.
«--M. d'Orbigny ne s'attend pas a votre visite, madame, me dit-elle. Il
est si souffrant qu'une pareille surprise lui serait funeste. Je crois
donc convenable de lui laisser ignorer votre présence; il ne pourrait
aucunement se l'expliquer, et...
«Je ne la laissai pas achever.
«--Un grand malheur est arrivé, madame, lui dis-je. M. d'Harville est
mort... victime d'une funeste imprudence. Après un si déplorable
événement, je ne pouvais rester à Paris chez moi, et je viens passer
auprès de mon père les premiers temps de mon deuil.
«--Vous êtes veuve!... Ah! c'est un bonheur insolent! s'écria ma
belle-mère avec rage.
«D'après ce que vous savez du malheureux mariage que cette femme avait
tramé pour se venger de moi, vous comprendrez, monseigneur, l'atrocité
de son exclamation.
«--C'est parce que je crains que vous ne vouliez être aussi insolemment
heureuse que moi, madame, que je viens ici, lui dis-je, peut-être
imprudemment. Je veux voir mon père.
«--Cela est impossible en ce moment, me dit-elle en pâlissant; votre
aspect lui causerait une révolution dangereuse.
«--Puisque mon père est si gravement malade, m'écriai-je, comment n'en
suis-je pas instruite?
«--Telle a été la volonté de M. d'Orbigny, me répondit ma belle-mère.
«--Je ne vous crois pas, madame, et je vais m'assurer de la vérité, lui
dis-je en faisant un pas pour sortir de ma chambre.
«--Je vous répète que votre vue inattendue peut faire un mal horrible à
votre père, s'écria-t-elle en se plaçant devant moi pour me barrer le
passage. Je ne souffrirai pas que vous entriez chez lui sans que je
l'aie prévenu de votre retour avec les ménagements que réclame sa
position.
«J'étais dans une cruelle perplexité, monseigneur. Une brusque surprise
pouvait, en effet, porter un coup dangereux à mon père; mais cette
femme, ordinairement si froide, si maîtresse d'elle-même, me semblait
tellement épouvantée de ma présence, j'avais tant de raisons de douter
de la sincérité de sa sollicitude pour la santé de celui qu'elle avait
épousé par cupidité, enfin la présence du docteur Polidori, le meurtrier
de ma mère, me causait une terreur si grande, que, croyant la vie de mon
père menacée, je n'hésitai pas entre l'espoir de le sauver et la crainte
de lui causer une émotion fâcheuse.
«--Je verrai mon père à l'instant, dis-je à ma belle-mère.
«Et quoique celle-ci m'eût saisie par le bras, je passai outre...
«Perdant complètement l'esprit, cette femme voulut, une seconde fois,
presque par force, m'empêcher de sortir de ma chambre... Cette
incroyable résistance redoubla ma frayeur, je me dégageai de ses mains.
Connaissant l'appartement de mon père, j'y courus rapidement:
j'entrai...
«Ô monseigneur! de ma vie je n'oublierai cette scène et le tableau qui
s'offrit à ma vue...
«Mon père, presque méconnaissable, pâle, amaigri, la souffrance peinte
sur tous les traits, la tête renversée sur un oreiller, était étendu
dans un grand fauteuil...
«Au coin de la cheminée, debout auprès de lui, le docteur Polidori
s'apprêtait à verser dans une tasse que lui présentait une garde-malade
quelques gouttes d'une liqueur contenue dans un petit flacon de cristal
qu'il tenait à la main...
«Sa longue barbe rousse donnait une expression plus sinistre encore à sa
physionomie. J'entrai si précipitamment qu'il fit un geste de surprise,
échangea un regard d'intelligence avec ma belle-mère qui me suivait en
hâte, et au lieu de faire prendre à mon père la potion qu'il lui avait
préparée, il posa brusquement le flacon sur la cheminée.
«Guidée par un instinct dont il m'est encore impossible de me rendre
compte, mon premier mouvement fut de m'emparer de ce flacon.
«Remarquant aussitôt la surprise et la frayeur de ma belle-mère et de
Polidori, je me félicitai de mon action. Mon père, stupéfait, semblait
irrité de me voir, je m'y attendais. Polidori me lança un coup d'oeil
féroce; malgré la présence de mon père et celle de la garde-malade, je
craignis que ce misérable, voyant son crime presque découvert, ne se
portât contre moi à quelque extrémité.
«Je sentis le besoin d'un appui dans ce moment décisif, je sonnai: un
des gens de mon père accourut; je le priai de dire à mon valet de
chambre (il était prévenu) d'aller chercher quelques objets que j'avais
laissés au tournebride; sir Walter Murph savait que, pour ne pas
éveiller les soupçons de ma belle-mère dans le cas où je serais obligée
de donner mes ordres devant elle, j'emploierais ce moyen pour le mander
auprès de moi...
«La surprise de mon père, de ma belle-mère, était telle que le
domestique sortit avant qu'ils eussent pu dire un mot: je fus rassurée;
au bout de quelques instants sir Walter Murph serait auprès de moi...
«--Qu'est-ce que cela signifie? me dit enfin mon père d'une voix faible,
mais impérieuse et courroucée. Vous ici, Clémence... sans que je vous y
aie appelée?... Puis à peine arrivée vous vous emparez du flacon qui
contient la potion que le docteur allait me donner... M'expliquerez-vous
cette folie?
«--Sortez, dit ma belle-mère à la garde-malade.
«Cette femme obéit.
«--Calmez-vous, mon ami, reprit ma belle-mère en s'adressant à mon père;
vous le savez, la moindre émotion pourrait vous être nuisible. Puisque
votre fille vient ici malgré vous, et que sa présence vous est
désagréable, donnez-moi votre bras, je vous conduirai dans le petit
salon; pendant ce temps-là notre bon docteur fera comprendre à Mme
d'Harville ce qu'il y a d'imprudent, pour ne pas dire plus, dans sa
conduite...
«Et elle jeta un regard significatif à son complice.
«Je compris le dessein de ma belle-mère. Elle voulait emmener mon père
et me laisser seule avec Polidori, qui, dans ce cas extrême, aurait sans
doute employé la violence pour m'arracher le flacon qui pouvait fournir
une preuve évidente de ses projets criminels.
«--Vous avez raison, dit mon père à ma belle-mère. Puisqu'on vient me
poursuivre jusque chez moi, sans respect pour mes volontés, je laisserai
la place libre aux importuns...
«Et se levant avec peine il accepta le bras que lui offrait ma
belle-mère et fit quelques pas vers le petit salon.
«À ce moment, Polidori s'avança vers moi; mais, me rapprochant aussitôt
de mon père, je lui dis:
«--Je vais vous expliquer ce qu'il y a d'imprévu dans mon arrivée et
d'étrange dans ma conduite... Depuis hier je suis veuve... Depuis hier
je sais que vos jours sont menacés, mon père.
«Il marchait péniblement courbé. À ces mots, il s'arrêta, se redressa
vivement et, me regardant avec un étonnement profond, il s'écria:
«--Vous êtes veuve... mes jours sont menacés!... Qu'est-ce que cela
signifie?
«--Et qui ose menacer les jours de M. d'Orbigny, madame? me demanda
audacieusement ma belle-mère.
«--Oui, qui les menace?... ajouta Polidori.
«--Vous, monsieur; vous, madame, répondis-je.
«--Quelle horreur!... s'écria ma belle-mère en faisant un pas vers moi.
«--Ce que je dis, je le prouverai, madame, lui répondis-je.
«--Mais une telle accusation est épouvantable! s'écria mon père.
«--Je quitte à l'instant cette maison, puisque j'y suis exposé à de si
atroces calomnies! dit le docteur Polidori avec l'indignation apparente
d'un homme outragé dans son honneur. Commençant à sentir le danger de sa
position, il voulait fuir sans doute.
«Au moment où il ouvrait la porte, il se trouva face à face avec sir
Walter Murph...
Rodolphe, s'interrompant de lire, tendit la main au squire et lui dit:
--Très-bien, mon vieil ami, ta présence a dû foudroyer ce misérable.
--C'est le mot, monseigneur... Il est devenu livide... et a fait deux
pas en arrière en me regardant avec stupeur; il semblait anéanti... Me
retrouver au fond de la Normandie, dans un moment pareil!... Il croyait
faire un mauvais rêve... Mais continuez, monseigneur, vous allez voir
que cette infernale comtesse d'Orbigny a eu aussi son tour _de
foudroiement,_ grâce à ce que vous m'aviez appris de sa visite au
charlatan Bradamanti-Polidori dans la maison de la rue du Temple... Car,
après tout, c'est vous qui agissiez... ou plutôt je n'étais que
l'instrument de votre pensée... aussi, jamais, je vous le jure, vous ne
vous êtes plus heureusement et plus justement substitué à l'indolente
Providence que dans cette occasion.
Rodolphe sourit et continua la lecture de la lettre de Mme d'Harville:
«À la vue de sir Walter Murph, Polidori resta pétrifié; ma belle-mère
tombait de surprise en surprise; mon père, ému de cette scène, affaibli
par la maladie, fut obligé de s'asseoir dans un fauteuil. Sir Walter
ferma à double tour la porte par laquelle il était entré; et se plaçant
devant celle qui conduisait à un autre appartement, afin que le docteur
Polidori ne pût s'échapper, il dit à mon pauvre père avec l'accent du
plus profond respect:
«--Mille pardons, monsieur le comte, de la licence que je prends; mais
une impérieuse nécessité, dictée par votre seul intérêt (et vous allez
bientôt le reconnaître), m'oblige à agir ainsi... Je me nomme sir Walter
Murph, ainsi que peut vous l'affirmer ce misérable, qui à ma vue tremble
de tous ses membres: je suis le conseiller intime de S. A. R.
monseigneur le grand-duc régnant de Gerolstein.
«--Cela est vrai, dit le docteur Polidori en balbutiant, éperdu de
frayeur.
«--Mais alors, monsieur... que venez-vous faire ici? Que voulez-vous?
«--Sir Walter Murph, repris-je en m'adressant à mon père, vient se
joindre à moi pour démasquer les misérables dont vous avez failli être
victime.
«Puis, remettant à sir Walter le flacon de cristal, j'ajoutai:--J'ai été
assez bien inspirée pour m'emparer de ce flacon au moment où le docteur
Polidori allait verser quelques gouttes de la liqueur qu'il contient
dans une potion qu'il offrait à mon père.
«--Un praticien de la ville voisine analysera devant vous le contenu de
ce flacon; et s'il est prouvé qu'il renferme un poison lent et sûr, dit
Walter Murph à mon père, il ne pourra plus vous rester de doute sur les
dangers que vous couriez, et que la tendresse de madame votre fille a
heureusement prévenus.
«Mon pauvre père regardait tour à tour sa femme, le docteur Polidori,
moi et sir Walter d'un air égaré; ses traits exprimaient une angoisse
indéfinissable. Je lisais sur son visage navré la lutte violente qui
déchirait son coeur. Sans doute il résistait de tout son pouvoir à de
croissants et terribles soupçons, craignant d'être obligé de reconnaître
la scélératesse de ma belle-mère; enfin, cachant sa tête dans ses mains,
il s'écria:
«--Ô mon Dieu, mon Dieu!... tout cela est horrible... impossible. Est-ce
un rêve que je fais?
«--Non, ce n'est pas un rêve..., s'écria audacieusement ma belle-mère,
rien de plus réel que cette atroce calomnie concertée d'avance pour
perdre une malheureuse femme dont le seul crime a été de vous consacrer
sa vie. Venez, venez, mon ami, ne restons pas une seconde de plus ici,
ajouta-t-elle en s'adressant à mon père; peut-être votre fille
n'aura-t-elle pas l'insolence de vous retenir malgré vous...
«--Oui, oui, sortons, dit mon père hors de lui, tout cela n'est pas
vrai, ne peut pas être vrai, je ne veux pas entendre davantage, ma
raison n'y résisterait pas... d'épouvantables méfiances s'élèveraient
dans mon coeur, empoisonneraient le peu de jours qui me restent à vivre,
et rien ne pourrait me consoler d'une si abominable découverte.
«Mon père semblait si souffrant, si désespéré, qu'à tout prix j'aurais
voulu mettre fin à cette scène, si cruelle pour lui. Sir Walter devina
ma pensée; mais, voulant faire pleine et entière justice, il répondit à
mon père:
«--Encore quelques mots, monsieur le comte; vous allez avoir le chagrin,
sans doute bien pénible, de reconnaître qu'une femme que vous vous
croyiez attachée par la reconnaissance a toujours été un monstre
hypocrite; mais vous trouverez des consolations certaines dans
l'affection de votre fille, qui ne vous a jamais manqué.
«--Cela passe toutes les bornes! s'écria ma belle-mère avec rage; et de
quel droit, monsieur, et sur quelles preuves osez-vous baser de si
effroyables calomnies? Vous dites que ce flacon contient du poison?...
Je le nie, monsieur, et je le nierai jusqu'à preuve du contraire; et
lors même que le docteur Polidori aurait, par méprise, confondu un
médicament avec un autre, est-ce une raison pour m'accuser d'avoir
voulu... de complicité avec lui... Oh! non, non, je n'achèverai pas...
Une idée si horrible est déjà un crime; encore une fois, monsieur, je
vous défie de dire sur quelles preuves, vous et madame, osez appuyer
cette affreuse calomnie..., dit ma belle-mère avec une audace
incroyable.
«--Oui, sur quelles preuves? s'écria mon malheureux père. Il faut que la
torture que l'on m'impose ait un terme.
«--Je ne suis pas venu ici sans preuves, monsieur le comte, dit sir
Walter; et ces preuves, les réponses de ce misérable vous les fourniront
tout à l'heure. Puis sir Walter adressa la parole en allemand au docteur
Polidori, qui semblait avoir repris un peu d'assurance, mais qui la
perdit aussitôt.
--Que lui as-tu dit? demanda Rodolphe au squire en s'interrompant de
lire.
--Quelques mots significatifs, monseigneur; à peu près ceux-ci: «Tu as
échappé par la fuite à la condamnation dont tu avais été frappé par la
justice du grand-duché; tu demeures rue du Temple, sous le faux nom de
Bradamanti; on sait à quel abominable métier tu te livres; tu as
empoisonné la première femme du comte; il y a trois jours, Mme d'Orbigny
est allée te chercher pour t'emmener ici empoisonner son mari; S. A. R.
est à Paris, elle a les preuves de tout ce que j'avance. Si tu avoues la
vérité, afin de confondre cette misérable femme, tu peux espérer, non ta
grâce, mais un adoucissement au châtiment que tu mérites; tu me suivras
à Paris, où je te déposerai en lieu sûr jusqu'à ce que S. A. ait décidé
de toi. Sinon, de deux choses l'une, ou S. A. R. fait demander et
obtient ton extradition, ou bien à l'instant même j'envoie chercher à la
ville voisine un magistrat; ce flacon renfermant du poison lui sera
remis, on t'arrêtera sur-le-champ, on fera des perquisitions chez toi,
rue du Temple; tu sais combien elles te compromettront, et la justice
française suivra son cours... Choisis donc...»
«Ces révélations, ces accusations, ces menaces qu'il savait fondées, se
succédant coup sur coup, accablèrent cet infâme, qui ne s'attendait pas
à me voir si bien instruit. Dans l'espoir d'adoucir la position qui
l'attendait, il n'hésita pas a sacrifier sa complice, et me répondit:
«Interrogez-moi, je dirai la vérité en ce qui concerne cette femme.»
--Bien, bien, mon digne Murph, je n'attendais pas moins de toi.
--Pendant mon entretien avec Polidori, les traits de la belle-mère de
Mme d'Harville se décomposaient d'une manière effrayante, quoiqu'elle ne
comprît pas l'allemand. Elle voyait, à l'abattement croissant de son
complice, à son attitude suppliante, que je le dominais. Dans une
anxiété terrible, elle cherchait à rencontrer les yeux de Polidori, afin
de lui donner du courage ou d'implorer sa discrétion, mais il évitait
constamment son regard.
--Et le comte?
--Son émotion était inexprimable; de ses doigts crispés, il serrait
convulsivement les bras de son fauteuil, la sueur baignait son front, il
respirait à peine, ses yeux ardents, fixes, ne quittaient pas les miens.
Ses angoisses égalaient celles de sa femme. La suite de la lettre de Mme
d'Harville vous dira la fin de cette scène pénible, monseigneur.
XI
Punition
Rodolphe continua la lecture de la lettre de Mme d'Harville.
«Après un entretien en allemand qui dura quelques minutes entre sir
Walter Murph et Polidori, sir Walter dit à ce dernier:
«--Maintenant, répondez. N'est-ce pas madame--et il désigna ma
belle-mère--qui, lors de la maladie de la première femme de M. le comte,
vous a introduit chez lui comme médecin?
«--Oui, c'est elle..., répondit Polidori.
«--Afin de servir les affreux projets de... madame... n'avez-vous pas
été assez criminel pour rendre mortelle par vos prescriptions homicides
la maladie d'abord légère de Mme la comtesse d'Orbigny?
«--Oui, dit Polidori.
«Mon père poussa un gémissement douloureux, leva ses deux mains au ciel
et les laissa retomber avec accablement.
«--Mensonge et infamie! s'écria ma belle-mère. Tout cela est faux; ils
s'entendent pour me perdre.
«--Silence, madame! dit sir Walter Murph d'une voix imposante. Puis,
continuant de s'adresser à Polidori: Est-il vrai qu'il y a trois jours
madame a été vous chercher rue du Temple, n° 17, où vous habitez, caché
sous le faux nom de Bradamanti?
«--Cela est vrai.
«--Madame ne vous a-t-elle pas proposé de venir ici assassiner le comte
d'Orbigny, comme vous aviez assassiné sa femme?
«--Hélas! je ne puis le nier, dit Polidori.
«À cette accablante révélation, mon père se leva debout, menaçant; d'un
geste foudroyant il montra la porte à ma belle-mère; puis, me tendant
les bras, il s'écria d'une voix entrecoupée:
«--Au nom de ta malheureuse mère, pardon! pardon!... Je l'ai bien fait
souffrir... mais, je te jure... j'étais étranger au crime qui l'a
conduite au tombeau.
«Et avant que j'aie pu l'empêcher, mon père tomba à mes genoux.
«Lorsque moi et sir Walter nous le relevâmes, il était évanoui.
«Je sonnai les gens; sir Walter prit le docteur Polidori par le bras et
sortit avec lui en disant à ma belle-mère:
«--Croyez-moi, madame, quittez cette maison avant une heure, sinon je
vous livre à la justice.
«La misérable sortit de l'appartement dans un état de frayeur et de rage
que vous concevez facilement, monseigneur.
«Lorsque mon père reprit ses sens, tout ce qui venait de se passer lui
parut un rêve horrible. Je fus dans la triste nécessité de lui raconter
mes premiers soupçons sur la mort prématurée de ma mère, soupçons que
votre connaissance des premiers crimes du docteur Polidori, monseigneur,
avait changés en certitude.
«Je dus dire aussi à mon père comment ma belle-mère m'avait poursuivie
de sa haine jusque dans mon mariage, et quel avait été son but en me
faisant épouser M. d'Harville...
«Autant mon père s'était montré faible, aveugle à l'égard de cette
femme, autant il voulait se montrer impitoyable envers elle; il
s'accusait avec désespoir d'avoir été presque le complice de ce monstre
en lui donnant sa main après la mort de ma mère; il voulait livrer Mme
d'Orbigny aux tribunaux; je lui représentai le scandale odieux d'un tel
procès, dont l'éclat serait si fâcheux pour lui; je l'engageai à chasser
pour jamais ma belle-mère de sa présence, en lui assurant seulement ce
qui lui était nécessaire pour vivre, puisqu'elle portait son nom.
«J'eus assez de peine à obtenir de mon père ces résolutions modérées; il
voulut me charger de la chasser de la maison. Cette mission m'était
doublement pénible; je songeai que sir Walter voudrait peut-être bien
s'en charger... Il y consentit.
--Et j'y ai pardieu consenti avec joie, monseigneur, dit Murph à
Rodolphe; rien ne me plaît davantage que de donner aux méchants cette
espèce d'extrême-onction...
--Et qu'a dit cette femme?
--Mme d'Harville avait en effet poussé la bonté jusqu'à demander à son
père une pension de cent louis pour cette infâme; ceci me parut non pas
de la bonté, mais de la faiblesse: il était déjà mal de dérober à la
justice une si dangereuse créature. J'allai trouver le comte, il adopta
parfaitement mes observations; il fut convenu qu'on donnerait, en tout
et pour tout, vingt-cinq louis à l'infâme pour la mettre à même
d'attendre un emploi ou du travail.
«--Et à quel emploi, à quel travail, moi, comtesse d'Orbigny, pourrai-je
me livrer? me demanda-t-elle insolemment.
«--Ma foi, c'est votre affaire! Vous serez quelque chose comme
garde-malade ou gouvernante; mais, croyez-moi, recherchez le métier le
plus humble, le plus obscur; car si vous aviez l'audace de dire votre
nom, ce nom que vous devez à un crime, on s'étonnerait de voir la
comtesse d'Orbigny réduite à une telle condition; on s'informerait et
vous jugez des conséquences, si vous étiez assez insensée pour ébruiter
le passé. Cachez-vous donc au loin; faites-vous surtout oublier; devenez
Mme Pierre ou Mme Jacques, et repentez-vous..., si vous pouvez.
«--Et vous croyez, monsieur, me dit-elle, ayant sans doute ménagé ce
coup de théâtre, que je ne réclamerai pas les avantages que m'assure mon
contrat de mariage?
«--Comment donc, madame! rien de plus juste; il serait indigne à M.
d'Orbigny de ne pas exécuter ses promesses, et de méconnaître tout ce
que vous avez fait, et surtout ce que vous vouliez faire pour lui...
Plaidez... plaidez, adressez-vous à la justice; je ne doute pas qu'elle
ne vous donne raison contre votre mari...»
«Un quart d'heure après notre entretien, la créature était en route pour
la ville voisine.
--Tu as raison, il est pénible de laisser presque impunie une aussi
détestable mégère; mais le scandale d'un procès... pour ce vieillard
déjà si affaibli... Il n'y fallait pas songer.
«J'ai facilement décidé mon père à quitter Les Aubiers aujourd'hui même,
reprit Rodolphe, continuant de lire la lettre de Mme d'Harville; de trop
tristes souvenirs le poursuivraient ici. Quoique sa santé soit
chancelante, les distractions d'un voyage de quelques jours, le
changement d'air ne peuvent que lui être favorables, a dit le médecin
que le docteur Polidori avait remplacé, et que j'ai fait aussitôt mander
à la ville voisine. Mon père a voulu qu'il analysât le contenu du
flacon, sans lui rien dire de ce qui s'était passé; le médecin répondit
qu'il ne pouvait s'occuper de cette opération que chez lui, et qu'avant
deux heures nous saurions le résultat de l'expérience. Le résultat fut
que plusieurs doses de cette liqueur, composée avec un art infernal,
pouvaient, en un temps donné, causer la mort sans laisser néanmoins
d'autres traces que celles d'une maladie ordinaire que le médecin nomma.
«Dans quelques heures, monseigneur, je pars avec mon père et ma fille
pour Fontainebleau; nous y resterons quelque temps, puis, selon le désir
de mon père, nous reviendrons à Paris, mais non pas chez moi; il me
serait impossible d'y demeurer après le déplorable accident qui s'y est
passé.
«Ainsi que je vous l'ai dit, monseigneur, en commençant cette lettre,
les faits vous prouvent tout ce que je dois encore à votre inépuisable
sollicitude... Prévenue par vous, aidée de vos conseils, forte de
l'appui de votre excellent et courageux sir Walter, j'ai pu arracher mon
père à un péril certain, et je suis assurée du retour de sa tendresse...
«Adieu, monseigneur; il m'est impossible de vous en dire davantage, mon
coeur est trop plein, trop d'émotions l'agitent, je vous exprimerais mal
tout ce qu'il ressent.
«D'ORBIGNY D'HARVILLE»
«Je rouvre cette lettre à la hâte, monseigneur, pour réparer un oubli
dont je suis confuse. En cherchant, d'après vos nobles inspirations,
quelque bien à faire, j'étais allée à la prison de Saint-Lazare visiter
de pauvres prisonnières; j'y ai trouvé une malheureuse enfant à laquelle
vous vous êtes intéressé... Sa douceur angélique, sa pieuse résignation
font l'admiration des respectables femmes qui surveillent les
détenues... Vous apprendre où est la Goualeuse (tel est son surnom si je
ne me trompe), c'est vous mettre à même d'obtenir à l'instant sa
liberté; cette infortunée vous racontera par quel concours de
circonstances sinistres, enlevée de l'asile où vous l'aviez placée, elle
a été jetée dans cette prison, où du moins elle a su faire apprécier la
candeur de son caractère.
«Permettez-moi de vous rappeler aussi mes deux futures protégées,
monseigneur, cette malheureuse mère et sa fille, dépouillées par le
notaire Ferrand... Où sont-elles? Avez-vous eu quelques renseignements
sur elles? Oh! de grâce, tâchez de retrouver leurs traces, et qu'à mon
retour à Paris je puisse leur payer la dette que j'ai contractée envers
tous les malheureux!...
--La Goualeuse a donc quitté la ferme de Bouqueval, monseigneur? s'écria
Murph, aussi étonné que Rodolphe de cette nouvelle révélation.
--Tout à l'heure encore on vient de me dire l'avoir vue sortir de
Saint-Lazare, répondit Rodolphe. Ma tête s'y perd: le silence de Mme
Georges me confond et m'inquiète... Pauvre petite Fleur-de-Marie! quels
nouveaux malheurs sont donc venus la frapper? Fais monter un homme à
cheval à l'instant; qu'il se rende en hâte à la ferme, et écris à Mme
Georges que je la prie instamment de venir à Paris; dis aussi à M. de
Graün de m'obtenir une permission pour entrer à Saint-Lazare... D'après
ce que me dit Mme d'Harville, Fleur-de-Marie y serait détenue. Mais non,
reprit Rodolphe en réfléchissant, elle n'y est plus prisonnière, car
Rigolette l'a vue sortir de cette prison avec une femme âgée. Serait-ce
Mme Georges? Sinon quelle est cette femme? Où est allée la Goualeuse[7]?
--Patience, monseigneur; avant ce soir vous saurez à quoi vous en tenir;
puis, demain, il vous faudra interroger ce misérable Polidori; il a,
dit-il, d'importantes révélations à vous faire, mais à vous seul...
--Cette entrevue me sera odieuse, dit tristement Rodolphe, car je n'ai
pas revu cet homme depuis le jour fatal... où j'ai...
Rodolphe ne put achever; il cacha son front dans sa main.
--Eh! mort-dieu! monseigneur, pourquoi consentir à ce que demande
Polidori? Menacez-le de la justice française ou d'une extradition
immédiate; il faudra bien qu'il se résigne à me révéler ce qu'il ne veut
révéler qu'à vous.
--Tu as raison, mon pauvre ami, car la présence de ce misérable rendrait
plus menaçants encore ces souvenirs terribles auxquels se rattachent
tant de douleurs incurables... depuis la mort de mon père jusqu'à celle
de ma pauvre petite fille... Je ne sais, mais plus j'avance dans la vie,
plus cette enfant me manque... Combien je l'aurais adorée! Combien il
m'eût été cher et précieux, ce fruit charmant de mon premier amour, de
mes premières et pures croyances, ou plutôt de mes jeunes illusions!...
J'aurais déversé sur cette innocente créature les trésors d'affection
dont son odieuse mère est indigne; et puis il me semble que, telle que
je l'avais rêvée, cette enfant, par la beauté de son âme, par le charme
de ses qualités, eût adouci, calmé tous les chagrins, tous les remords
qui se rattachent, hélas! à sa funeste naissance...
--Tenez, monseigneur; je vois avec peine l'empire toujours croissant que
prennent sur votre esprit ces regrets aussi stériles que cruels.
Après quelques moments de silence, Rodolphe dit à Murph:
--Je puis maintenant te faire un aveu, mon vieil ami: j'aime... oui,
j'aime profondément une femme digne de l'affection la plus noble et la
plus dévouée... Et, depuis que mon coeur s'est ouvert de nouveau à
toutes les douceurs de l'amour, depuis que je suis prédisposé aux
émotions tendres, je ressens plus vivement encore la perte de ma
fille... J'aurais pour ainsi dire pu craindre qu'un attachement de coeur
n'affaiblît l'amertume de mes regrets... Il n'en est rien: toutes mes
facultés aimantes ont augmenté... je me sens meilleur, plus charitable,
et plus que jamais il m'est cruel de n'avoir pas ma fille à adorer...
--Rien de plus simple, monseigneur, et pardonnez-moi la comparaison;
mais, de même que certains hommes ont l'ivresse joyeuse et
bienveillante, vous avez l'amour bon et généreux.
--Pourtant ma haine des méchants est aussi devenue plus vivace; mon
aversion pour Sarah augmente sans doute en raison du chagrin que me
cause la mort de ma fille. Je m'imagine que cette mauvaise mère l'a
négligée, qu'une fois ses ambitieuses espérances ruinées par mon
mariage, la comtesse, dans son impitoyable égoïsme, aura abandonné notre
enfant à des mains mercenaires, et que ma fille sera peut-être morte par
le manque de soins... C'est ma faute, aussi... je n'ai pas alors senti
l'étendue des devoirs sacrés que la paternité impose... Lorsque le
véritable caractère de Sarah m'a été tout à coup révélé, j'aurais dû à
l'instant lui enlever ma fille, veiller sur elle avec amour et
sollicitude. Je devais prévoir que la comtesse ne serait jamais qu'une
mère dénaturée... C'est ma faute, vois-tu, c'est ma faute...
--Monseigneur, la douleur vous égare. Pouviez-vous, après l'événement si
funeste que vous savez... différer d'un jour le long voyage qui vous
était imposé... comme...
--Comme une expiation!... Tu as raison, mon ami, dit Rodolphe avec
accablement.
--Vous n'avez pas entendu parler de la comtesse Sarah depuis mon départ,
monseigneur?
--Non, depuis ces infâmes délations qui, par deux fois, ont failli
perdre Mme d'Harville, je n'ai eu d'elle aucune nouvelle... Sa présence
ici me pèse, m'obsède; il me semble que mon mauvais ange est auprès de
moi, que quelque nouveau malheur me menace.
--Patience, monseigneur, patience... Heureusement, l'Allemagne lui est
interdite, et l'Allemagne nous attend.
--Oui... bientôt nous partirons. Au moins, durant mon court séjour à
Paris, j'aurai accompli une promesse sacrée, j'aurai fait quelques pas
de plus dans cette voie méritante qu'une auguste et miséricordieuse
volonté m'a tracée pour ma rédemption... Dès que le fils de Mme Georges
sera rendu à sa tendresse, innocent et libre; dès que Jacques Ferrand
sera convaincu et puni de ses crimes; dès que j'aurai assuré l'avenir de
toutes les honnêtes et laborieuses créatures qui, par leur résignation,
leur courage et leur probité, ont mérité mon intérêt, nous retournerons
en Allemagne; mon voyage n'aura pas été du moins stérile.
--Surtout si vous parvenez à démasquer cet abominable Jacques Ferrand,
monseigneur, la pierre angulaire, le pivot de tant de crimes.
--Quoique la fin justifie les moyens... et que les scrupules soient peu
de mise envers ce scélérat, quelquefois je regrette de faire intervenir
Cecily dans cette réparation juste et vengeresse.
--Elle doit maintenant arriver d'un moment à l'autre?
--Elle est arrivée.
--Cecily?
--Oui... Je n'ai pas voulu la voir; de Graün lui a donné des
instructions très-détaillées, elle a promis de s'y conformer.
--Tiendra-t-elle sa promesse?
--D'abord tout l'y engage; l'espoir d'un adoucissement dans son sort à
venir, et la crainte d'être immédiatement renvoyée dans sa prison
d'Allemagne; car de Graün ne la quittera pas de vue; à la moindre
incartade, il obtiendra son extradition.
--C'est juste, elle est arrivée ici comme évadée; lorsqu'on saurait
quels crimes ont motivé sa détention perpétuelle, on accorderait
aussitôt son extradition.
--Et, lors même que son intérêt ne l'obligerait pas de servir nos
projets, la tâche qu'on lui a imposée ne pouvant se réaliser qu'à force
de ruse, de perfidies et de séductions diaboliques, Cecily doit être
ravie (et elle l'est, m'a dit le baron) de cette occasion d'employer les
détestables avantages dont elle a été si libéralement douée.
--Est-elle toujours bien jolie, monseigneur?
--De Graün la trouve plus attrayante que jamais; il a été, m'a-t-il dit,
ébloui de sa beauté à laquelle le costume alsacien qu'elle a choisi
donnait beaucoup de piquant. Le regard de cette diablesse a toujours,
dit-il, la même expression véritablement magique.
--Tenez, monseigneur, je n'ai jamais été ce qu'on appelle un écervelé,
un homme sans coeur et sans moeurs; eh bien! à vingt ans, j'aurais
rencontré Cecily, qu'alors même que je l'aurais sue aussi dangereuse,
aussi pervertie qu'elle l'est à cette heure, je n'aurais pas répondu de
ma raison si j'étais resté longtemps sous le feu de ses grands yeux
noirs et brûlants qui étincellent au milieu de sa figure pâle et
ardente... Oui, par le ciel! je n'ose songer où aurait pu m'entraîner un
si funeste amour.
--Cela ne m'étonne pas, mon digne Murph, car je connais cette femme. Du
reste, le baron a été presque effrayé de la sagacité avec laquelle
Cecily a compris ou plutôt deviné le rôle à la fois provoquant et
platonique qu'elle doit jouer auprès du notaire.
--Mais s'introduira-t-elle chez lui aussi facilement que vous
l'espériez, monseigneur, grâce à l'intervention de Mme Pipelet? Les gens
de l'espèce de ce Jacques Ferrand sont si soupçonneux!
--J'avais, avec raison, compté sur la vue de Cecily pour combattre et
vaincre la méfiance du notaire.
--Il l'a déjà vue?
--Hier. D'après le récit de Mme Pipelet, je ne doute pas qu'il n'ait été
fasciné par la créole, car il l'a prise aussitôt à son service.
--Allons, monseigneur, notre partie est gagnée.
--Je l'espère; une cupidité féroce, une luxure sauvage ont conduit le
bourreau de Louise Morel aux forfaits les plus odieux... C'est dans sa
luxure, c'est dans sa cupidité qu'il trouvera la punition terrible de
ses crimes... punition qui surtout ne sera pas stérile pour ses
victimes... car tu sais à quel but doivent tendre tous les efforts de la
créole.
--Cecily!... Cecily!... Jamais méchanceté plus grande, jamais corruption
plus dangereuse, jamais âme plus noire n'auront servi à
l'accomplissement d'un projet d'une moralité plus haute et d'une fin
plus équitable... Et David, monseigneur?
--Il approuve tout; au point de mépris et d'horreur où il est arrivé
envers cette créature, il ne voit en elle que l'instrument d'une juste
vengeance. «Si cette maudite pouvait jamais mériter quelque
commisération après tout le mal qu'elle m'a fait, m'a-t-il dit, ce
serait en se vouant à l'impitoyable punition de ce scélérat, dont il
faut qu'elle soit le démon exterminateur.»
Un huissier ayant légèrement frappé à la porte, Murph sortit, et revint
bientôt apportant deux lettres, dont l'une seulement était destinée à
Rodolphe.
--C'est un mot de Mme Georges, s'écria ce dernier en lisant rapidement.
--Eh bien! monseigneur... la Goualeuse?...
--Plus de doute, s'écria Rodolphe après avoir lu, il s'agit encore de
quelque complot ténébreux. Le soir du jour où cette pauvre enfant a
disparu de la ferme, et au moment où Mme Georges allait m'instruire de
cet événement, un homme qu'elle ne connaît pas, envoyé en exprès et à
cheval, est venu de ma part la rassurer, lui disant que je savais la
brusque disparition de Fleur-de-Marie, et que dans quelques jours je la
ramènerais à la ferme. Malgré cet avis, Mme Georges, inquiète de mon
silence au sujet de sa protégée, ne peut, me dit-elle, résister au désir
de savoir des nouvelles de sa fille chérie, ainsi qu'elle appelle cette
pauvre enfant.
--Cela est étrange, monseigneur.
--Dans quel but enlever Fleur-de-Marie?
--Monseigneur, dit tout à coup Murph, la comtesse Sarah n'est pas
étrangère à cet enlèvement.
--Sarah? Et qui te fait croire?...
--Rapprochez ces événements de ses dénonciations contre Mme d'Harville.
--Tu as raison, s'écria Rodolphe frappé d'une clarté subite, c'est
évident... je comprends maintenant... oui, toujours le même calcul. La
comtesse s'opiniâtre à croire qu'en parvenant à briser toutes les
affections qu'elle me suppose, elle me fera sentir le besoin de me
rapprocher d'elle. Cela est aussi odieux qu'insensé. Il faut pourtant
qu'une si indigne persécution ait un terme. Ce n'est pas seulement à
moi, mais à tout ce qui mérite respect, intérêt, pitié, que cette femme
s'attaque. Tu enverras sur l'heure M. de Graün officiellement chez la
comtesse; il lui déclarera que j'ai la certitude de la part qu'elle a
prise à l'enlèvement de Fleur-de-Marie, et que si elle ne donne pas les
renseignements nécessaires pour retrouver cette malheureuse enfant, je
serai sans pitié, et alors c'est à la justice que M. de Graün
s'adressera.
--D'après la lettre de Mme d'Harville, la Goualeuse serait conduite à
Saint-Lazare.
--Oui, mais Rigolette affirme l'avoir vue libre et sortie de prison. Il
y a là un mystère qu'il faut éclaircir.
--Je vais à l'instant donner vos ordres au baron de Graün, monseigneur;
mais permettez-moi d'ouvrir cette lettre; elle est de mon correspondant
de Marseille, à qui j'avais recommandé le Chourineur; il devait
faciliter le passage de ce pauvre diable en Algérie.
--Eh bien! est-il parti?
--Monseigneur, voici qui est singulier!
--Qu'y a-t-il?
--Après avoir longtemps attendu à Marseille un bâtiment en partance pour
l'Algérie, le Chourineur, qui semblait de plus en plus triste et
soucieux, a subitement déclaré, le jour même fixé pour son embarquement,
qu'il préférait retourner à Paris.
--Quelle bizarrerie!
--Bien que mon correspondant eût, ainsi qu'il était convenu, mis une
assez forte somme à la disposition du Chourineur, celui-ci n'a pris que
ce qui lui était rigoureusement nécessaire pour revenir à Paris, où il
ne peut tarder à arriver, me dit-on.
--Alors il nous expliquera lui-même son changement de résolution; mais
envoie à l'instant de Graün chez la comtesse Mac-Gregor, et va toi-même
à Saint-Lazare t'informer de Fleur-de-Marie.
Au bout d'une heure, le baron de Graün revint de chez la comtesse Sarah
Mac-Gregor.
Malgré son sang-froid habituel et officiel, le diplomate semblait
bouleversé; à peine l'huissier l'eut-il introduit, que Rodolphe remarqua
sa pâleur.
--Eh bien!... de Graün... qu'avez-vous?... Avez-vous vu la comtesse?...
--Ah! monseigneur!...
--Qu'y a-t-il?
--Que Votre Altesse Royale se prépare à apprendre quelque chose de bien
pénible.
--Mais encore?...
--Mme la comtesse Mac-Gregor...
--Eh bien!...
--Que Votre Altesse Royale me pardonne de lui apprendre si brusquement
un événement si funeste, si imprévu, si...
--La comtesse est donc morte?
--Non, monseigneur... mais on désespère de ses jours... elle a été
frappée d'un coup de poignard.
--Ah! c'est affreux! s'écria Rodolphe ému de pitié malgré son aversion
pour Sarah. Et qui a commis ce crime?
--On l'ignore, monseigneur; ce meurtre a été accompagné de vol, on s'est
introduit dans l'appartement de Mme la comtesse et l'on a enlevé une
grande quantité de pierreries.
--À cette heure, comment va-t-elle?
--Son état est presque désespéré, monseigneur... elle n'a pas encore
repris connaissance... son frère est dans la consternation.
--Il faudra aller chaque jour vous informer de la santé de la comtesse,
mon cher de Graün...
À ce moment, Murph revenait de Saint-Lazare.
--Apprends une triste nouvelle, lui dit Rodolphe, la comtesse Sarah
vient d'être assassinée... ses jours sont dans le plus grand danger.
--Ah! monseigneur, quoiqu'elle soit bien coupable, on ne peut s'empêcher
de la plaindre.
--Oui, une telle fin serait épouvantable!... Et la Goualeuse?
--Mise en liberté depuis hier, monseigneur, on le suppose, par la
protection de Mme d'Harville.
--Mais c'est impossible! Mme d'Harville me prie, au contraire, de faire
les démarches nécessaires pour faire sortir de prison cette malheureuse
enfant.
--Sans doute, monseigneur... et pourtant une femme âgée, d'une figure
respectable, est venue à Saint-Lazare, apportant l'ordre de remettre
Fleur-de-Marie en liberté. Toutes deux ont quitté la prison.
--C'est ce que m'a dit Rigolette; mais cette femme âgée qui est venue
chercher Fleur-de-Marie, qui est-elle? Où sont-elles allées toutes deux?
Quel est ce nouveau mystère? La comtesse Sarah pourrait peut-être seule
l'éclaircir; et elle se trouve hors d'état de donner aucun
renseignement. Pourvu qu'elle n'emporte pas ce secret dans la tombe!
--Mais son frère, Thomas Seyton, fournirait certainement quelques
lumières. De tout temps il a été le conseil de la comtesse.
--Sa soeur est mourante; s'il s'agit d'une nouvelle trame, il ne parlera
pas; mais, dit Rodolphe en réfléchissant, il faut savoir le nom de la
personne qui s'est intéressée à Fleur-de-Marie pour la faire sortir de
Saint-Lazare; ainsi l'on apprendra nécessairement quelque chose.
--C'est juste, monseigneur.
--Tâchez donc de connaître et de voir cette personne le plus tôt
possible, mon cher de Graün; si vous n'y réussissez pas, mettez votre M.
Badinot en campagne, n'épargnez rien pour découvrir les traces de cette
pauvre enfant.
--Votre Altesse Royale peut compter sur mon zèle.
--Ma foi, monseigneur, dit Murph, il est peut-être bon que le Chourineur
nous revienne; ses services pourront vous être utiles... pour ces
recherches.
--Tu as raison, et maintenant je suis impatient de voir arriver à Paris
mon brave sauveur, car je n'oublierai jamais que je lui dois la vie.
XII
L'étude
Plusieurs jours s'étaient passés depuis que Jacques Ferrand avait pris
Cecily à son service.
Nous conduirons le lecteur (qui connaît déjà ce lieu) dans l'étude du
notaire à l'heure du déjeuner des clercs.
Chose inouïe, exorbitante, merveilleuse! au lieu du maigre et peu
attrayant ragoût apporté chaque matin à ces jeunes gens par feu Mme
Séraphin, un énorme dindon froid, servi dans le fond d'un vieux carton à
dossier, trônait au milieu d'une des tables de l'étude, accosté de deux
pains tendres, d'un fromage de Hollande et de trois bouteilles de vin
cacheté; une vieille écritoire de plomb, remplie d'un mélange de poivre
et de sel, servait de salière; tel était le menu du repas.
Chaque clerc, armé de son couteau et d'un formidable appétit, attendait
l'heure du festin avec une impatience affamée; quelques-uns même
mâchaient à vide, en maudissant l'absence de M. le maître clerc, sans
lequel on ne pouvait hiérarchiquement commencer à déjeuner.
Un progrès, ou plutôt un bouleversement si radical dans l'ordinaire des
clercs de Jacques Ferrand, annonçait une énorme perturbation domestique.
L'entretien suivant, éminemment _béotien_ (s'il nous est permis
d'emprunter cette expression au très-spirituel écrivain qui l'a
popularisée[8]) jettera quelques lumières sur cette importante question.
--Voilà un dindon qui ne s'attendait pas, quand il est entré dans la
vie, à jamais paraître à déjeuner sur la table des clercs du patron.
--De même que le patron, quand il est entré dans la vie... de notaire,
ne s'attendait pas à donner à ses clercs un dindon pour déjeuner.
--Car enfin ce dindon est à nous, s'écria le saute-ruisseau de l'étude
avec une gourmande convoitise.
--Saute-ruisseau, mon ami, tu t'oublies; cette volaille doit être pour
toi une étrangère.
--Et, comme Français, tu dois avoir la haine de l'étranger.
--Tout ce qu'on pourra faire sera de te donner les pattes.
--Emblème de la vélocité avec laquelle tu fais les courses de l'étude.
--Je croyais avoir au moins droit à la carcasse, dit le saute-ruisseau
en murmurant.
--On pourra te l'octroyer... mais tu n'y a pas droit, ainsi qu'il en a
été de la Charte de 1814, qui n'était qu'une autre carcasse de liberté,
dit le Mirabeau de l'étude.
--À propos de carcasse, reprit un des jeunes gens avec une insensibilité
brutale, Dieu veuille avoir l'âme de la mère Séraphin! car depuis
qu'elle s'est noyée dans une partie de campagne, nous ne sommes plus
condamnés à ses ratatouilles forcées à perpétuité.
--Et depuis une bonne semaine, le patron, au lieu de nous donner à
déjeuner...
--Nous alloue à chacun quarante sous par jour.
--C'est ce qui me fait dire: «Dieu veuille avoir l'âme de la mère
Séraphin!»
--Au fait, de son temps, jamais le patron ne nous aurait donné les
quarante sous.
--C'est énorme!
--C'est fabuleux!
--Il n'y a pas une étude à Paris...
--En Europe...
--Dans l'univers, où l'on donne quarante sous... à un simple clerc pour
son déjeuner.
--À propos de Mme Séraphin, qui de vous a vu la servante qui la
remplace?
--Cette Alsacienne que la portière de la maison où habitait cette pauvre
Louise a amenée un soir, nous a dit le portier?
--Oui.
--Je ne l'ai pas encore vue.
--Ni moi.
--Parbleu! c'est tout bonnement impossible de la voir, puisque le patron
est plus féroce que jamais pour nous empêcher d'entrer dans le pavillon
de la cour.
--Et puis c'est le portier qui range l'étude maintenant: comment la
verrait-on, cette donzelle?
--Eh bien! moi, je l'ai vue.
--Toi?
--Où cela?
--Comment est-elle?
--Grande ou petite?
--Jeune ou vieille?
--D'avance, je suis sûr qu'elle n'a pas une figure aussi avenante que
cette pauvre Louise... bonne fille!
--Voyons, puisque tu l'as aperçue, comment est-elle, cette nouvelle
servante?
--Quand je dis que je l'ai vue... j'ai vu son bonnet, un drôle de
bonnet.
--Ah bah! et comment?
--Il était de couleur cerise et en velours, je crois; une espèce de
béguin comme en ont les vendeuses de petits balais.
--Comme les Alsaciennes? C'est tout simple, puisqu'elle est alsacienne.
--Tiens, tiens, tiens...
--Parbleu! qu'est-ce qui vous étonne là-dedans? Chat échaudé craint
l'eau froide.
--Ah çà! Chalamel, quel rapport ton proverbe a-t-il avec ce bonnet
d'Alsacienne?
--Il n'en a aucun.
--Pourquoi le dis-tu alors?
--Parce qu'un «bienfait n'est jamais perdu», et que «le lézard est l'ami
de l'homme».
--Tiens, si Chalamel commence ses bêtises en proverbes, qui ne riment à
rien, il en a pour une heure. Voyons, dis donc ce que tu sais de cette
nouvelle servante.
--Je passais avant-hier dans la cour; elle était adossée à une des
fenêtres du rez-de-chaussée.
--La cour?
--Quelle bêtise! non, la servante. Les carreaux d'en bas sont si sales
que je n'ai pu rien voir de l'Alsacienne; mais ceux du milieu de la
fenêtre étant moins troubles, j'ai vu son bonnet cerise et une profusion
de boucles de cheveux noirs comme du jais; car elle avait l'air d'être
coiffée à la Titus.
--Je suis sûr que le patron n'en aura pas vu tant que toi à travers ses
lunettes; car en voilà encore un, comme on dit que, s'il restait seul
avec une femme sur la terre, le monde finirait bientôt.
--Cela n'est pas étonnant: «Rira bien qui rira le dernier», d'autant
plus que «l'exactitude est la politesse des rois».
--Dieu, que Chalamel est assommant quand il s'y met!
--Dame, «dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es».
--Oh! que c'est joli!
--Moi, j'ai dans l'idée que c'est la superstition qui abrutit de plus en
plus le patron.
--C'est peut-être par pénitence qu'il nous donne quarante sous pour
notre déjeuner.
--Le fait est qu'il faut qu'il soit fou.
--Ou malade.
--Moi, depuis quelques jours, je lui trouve l'air très-égaré.
--Ce n'est pas qu'on le voie beaucoup... Lui qui était pour notre
malheur dans son cabinet dès le _patron-minet_, et toujours sur notre
dos, il reste maintenant des deux jours sans mettre le nez dans l'étude.
--Ce qui fait que le maître clerc est accablé de besogne.
--Et que ce matin nous sommes obligés de mourir de faim en l'attendant.
--En voilà du changement dans l'étude!
--C'est ce pauvre Germain qui serait joliment étonné si on lui disait:
«Figure-toi, mon garçon, que le patron nous donne quarante sous pour
notre déjeuner.--Ah bah! c'est impossible.--C'est si possible que c'est
à moi, Chalamel, parlant à sa personne, qu'il l'a annoncé.--Tu veux
rire?--Je veux rire! Voilà comme ça s'est passé: pendant les deux ou
trois jours qui ont suivi le décès de la mère Séraphin, nous n'avons pas
eu à déjeuner du tout; nous aimions mieux cela, d'une façon, parce que
c'était moins mauvais; mais, d'une autre, notre réfection nous coûtait
de l'argent; pourtant nous patientions, disant: «Le patron n'a plus ni
servante ni femme de ménage; quand il en aura repris une, nous
reprendrons notre dégoûtante pâtée.» Eh bien! pas du tout, mon pauvre
Germain, le patron a repris une servante, et notre déjeuner a continué à
être enseveli dans le fleuve de l'oubli. Alors j'ai été comme qui dirait
député pour porter au patron les doléances de nos estomacs. Il était
avec le maître clerc. «--Je ne veux plus vous nourrir le matin, a-t-il
dit d'un ton bourru et comme s'il pensait à autre chose; ma servante n'a
pas le temps de s'occuper de votre déjeuner.--Mais, monsieur, il est
convenu que vous nous devez notre repas du matin.--Eh bien! vous ferez
venir votre déjeuner du dehors, et je le payerai. Combien vous faut-il,
quarante sous chacun? a-t-il ajouté en ayant l'air de penser de plus en
plus à autre chose, et de dire quarante sous comme il aurait dit vingt
sous ou cent sous.--Oui, monsieur, quarante sous nous suffiront,
m'écriai-je en prenant la balle au bond.--Soit: le maître clerc se
chargera de cette dépense, je compterai avec lui.» «Et là-dessus le
patron m'a fermé la porte au nez. Avouez, messieurs, que Germain serait
furieusement étonné des libéralités du patron.
--Germain dirait que le patron a bu.
--Et que c'est un abus.
--Chalamel, nous préférons tes proverbes.
--Sérieusement je crois le patron malade. Depuis dix jours il n'est pas
reconnaissable, ses joues sont creuses à y fourrer le poing.
--Et des distractions! faut voir. L'autre jour il a levé ses lunettes
pour lire un acte, il avait les yeux rouges et brûlants comme des
charbons ardents.
--Il en avait le droit, «les bons comptes font les bons amis».
--Laisse-moi donc parler. Je vous dis, messieurs, que c'est
très-singulier. Je présente donc cet acte à lire au patron, mais il
avait la tête en bas.
--Le patron? Le fait est que c'est très-singulier. Qu'est-ce qu'il
pouvait donc faire ainsi la tête en bas? Il devait suffoquer; à moins
que ses habitudes ne soient, comme tu dis, bien changées.
--Oh! que ce Chalamel est fatigant; je te dis que je lui ai présenté
l'acte à lire à l'envers.
--Ah! a-t-il dû bougonner!
--Ah bien! oui... il ne s'en est pas seulement aperçu; il a regardé
l'acte pendant dix minutes, ses gros yeux rouges fixés dessus, et puis
il me l'a rendu... en me disant: «C'est bien!»
--Toujours la tête en bas?
--Toujours...
--Il n'avait donc pas lu l'acte?
--Pardieu! à moins qu'il ne lise à l'envers.
--C'est drôle!
--Le patron avait l'air si sombre et si méchant dans ce moment-là, que
je n'ai osé rien dire, et je m'en suis allé comme si de rien n'était.
--Et moi donc, il y a quatre jours, j'étais dans le bureau du maître
clerc; arrivent un client, deux clients, trois clients, auxquels le
patron avait donné rendez-vous. Ils s'impatientaient d'attendre; à leur
demande, je vais frapper à la porte du cabinet; on ne me répond pas,
j'entre...
--Eh bien?
--M. Jacques Ferrand avait ses deux bras croisés sur son bureau, et son
front chauve et peu ragoûtant appuyé sur ses bras; il ne bougea pas.
--Il dormait?
--Je le croyais. Je m'approche: «Monsieur, il y a là des clients à qui
vous avez donné rendez-vous...» Il ne bronche pas. «Monsieur!...» Pas de
réponse. Enfin je le touche à l'épaule, il se redresse comme si le
diable l'avait mordu; dans ce brusque mouvement, ses grandes lunettes
vertes tombent de dessus son nez, et je vois... Vous ne le croirez
jamais.
--Eh bien! que vois-tu?
--Des larmes...
--Ah! quelle farce!
--En voilà une de sévère!
--Le patron pleurer? Allons donc!
--Quand on verra ça... les hannetons joueront du cornet à piston.
--Et les poules porteront des bottes à revers.
--Ta ta ta ta, vos bêtises n'empêcheront pas que je l'aie vu comme je
vous vois.
--Pleurer?
--Oui, pleurer; il a ensuite eu l'air si furieux d'être surpris en cet
état lacrymatoire, qu'il a rajusté à la hâte ses lunettes, en me criant:
«--Sortez!... Sortez!...--Mais, monsieur...--Sortez!...--Il y a là des
clients auxquels vous avez donné rendez-vous, et...--Je n'ai pas le
temps; qu'ils s'en aillent au diable, et vous avec!» «Là-dessus il s'est
levé tout furieux comme pour me mettre à la porte; je ne l'ai pas
attendu, j'ai filé et renvoyé les clients, qui n'avaient pas l'air plus
contents qu'il ne faut... mais, pour l'honneur de l'étude, je leur ai
dit que le patron avait la coqueluche.
Cet intéressant entretien fut interrompu par M. le premier clerc qui
entra tout affairé; sa venue fut saluée par une acclamation générale, et
tous les yeux se tournèrent sympathiquement vers le dindon avec une
impatiente convoitise.
--Sans reproche, seigneur, vous nous faites diablement attendre, dit
Chalamel.
--Prenez garde: une autre fois... notre appétit ne sera pas aussi
subordonné.
--Eh! messieurs, ce n'est pas ma faute... je me faisais plus de mauvais
sang que vous... Ma parole d'honneur, il faut que le patron soit devenu
fou!
--Quand je vous le disais!
--Mais que cela ne nous empêche pas de manger...
--Au contraire!
--Nous parlerons tout aussi bien la bouche pleine.
--Nous parlerons mieux, s'écria le saute-ruisseau, pendant que Chalamel,
dépeçant le dindon, dit au maître clerc:
--À propos, de quoi donc vous figurez-vous que le patron est fou?
--Nous avions déjà une velléité de le croire parfaitement abruti
lorsqu'il nous a alloué quarante sous par tête pour notre déjeuner...
quotidien.
--J'avoue que cela m'a surpris autant que vous, messieurs; mais cela
n'était rien, absolument rien, auprès de ce qui vient de se passer tout
à l'heure.
--Ah bah!
--Ah çà! est-ce que ce malheureux-là deviendrait assez insensé pour nous
forcer d'aller dîner tous les jours à ses frais au Cadran-Bleu?
--Et ensuite au spectacle?
--Et ensuite au café, finir la soirée par un punch?
--Et ensuite...
--Messieurs, riez tant que vous voudrez, mais la scène à laquelle je
viens d'assister est plutôt effrayante que plaisante.
--Eh bien! racontez-nous-la donc, cette scène.
--Oui, c'est ça, ne vous occupez pas de déjeuner, dit Chalamel, nous
voilà tout oreilles.
--Et tout mâchoires, mes gaillards! Je vous vois venir; pendant que je
parlerais, vous joueriez des dents... et le dindon serait fini avant mon
histoire. Patience, ce sera pour le dessert.
Fut-ce l'aiguillon de la faim ou de la curiosité qui activa les jeunes
praticiens, nous ne le savons; mais ils mirent une telle rapidité dans
leur opération gastronomique que le moment du récit du maître clerc
arriva presque instantanément.
Pour n'être pas surpris par le patron, on envoya en vedette dans la
pièce voisine le saute-ruisseau, à qui la carcasse et les pattes de la
bête avaient été libéralement dévolues.
M. le maître clerc dit à ses collègues:
--D'abord il faut que vous sachiez que depuis quelques jours le portier
s'inquiétait de la santé du patron; comme le bonhomme veille très-tard,
il avait vu plusieurs fois M. Ferrand descendre dans le jardin la nuit,
malgré le froid ou la pluie, et s'y promener à grands pas. Il s'est
hasardé une fois à sortir de sa niche et à demander à son maître s'il
avait besoin de quelque chose. Le patron l'a envoyé se coucher d'un tel
ton que, depuis, le portier s'est tenu coi, et qu'il s'y tient toujours
dès qu'il entend le patron descendre au jardin, ce qui arrive presque
toutes les nuits, tel temps qu'il fasse.
--Le patron est peut-être somnambule?
--Ça n'est pas probable... mais de pareilles promenades nocturnes
annoncent une fameuse agitation... J'arrive à mon histoire... Tout à
l'heure je me rends dans le cabinet du patron pour lui demander quelques
signatures... au moment où je mettais la main au bouton de la serrure...
il me semble entendre parler... je m'arrête... et je distingue deux ou
trois cris sourds... on eût dit des plaintes étouffées. Après avoir un
instant hésité à entrer... ma foi... craignant quelque malheur...
j'ouvre la porte...
--Eh bien?
--Qu'est-ce que je vois? le patron à genoux... par terre...
--À genoux?
--Par terre?
--Oui... agenouillé sur le plancher... le front dans ses mains... et les
coudes appuyés sur le fond d'un de ses vieux fauteuils...
--C'est tout simple; sommes-nous bêtes! il est si cagot, il faisait une
prière d'extra.
--Ce serait une drôle de prière, en tout cas! On n'entendait que des
gémissements étouffés; seulement de temps en temps il murmurait entre
ses dents: «Mon Dieu... mon Dieu... mon Dieu!...» comme un homme au
désespoir. Et puis... voilà qui est encore bizarre... Dans un mouvement
qu'il a fait, comme pour se déchirer la poitrine avec les ongles, sa
chemise s'est entr'ouverte et j'ai très-bien distingué sur sa peau velue
un petit portefeuille rouge suspendu à son cou par une chaînette
d'acier...
--Tiens... tiens... tiens... Alors?
--Alors, ma foi, voyant ça, je ne savais plus si je devais rester ou
sortir.
--Ça aurait été aussi mon opinion politique.
--Je restais donc là... très-embarrassé, lorsque le patron se relève et
se retourne tout à coup; il avait entre ses dents un vieux mouchoir de
poche à carreaux... ses lunettes restèrent sur le fauteuil... Non...
non, messieurs... de ma vie je n'ai vu une figure pareille; il avait
l'air d'un damné. Je me recule effrayé, ma parole d'honneur! effrayé.
Alors lui...
--Vous saute à la gorge?
--Vous n'y êtes pas. Il me regarde d'abord d'un air égaré; puis,
laissant tomber son mouchoir, qu'il avait sans doute rongé, coupé en
grinçant des dents, il s'écrie en se jetant dans mes bras: «Ah! je suis
bien malheureux!»
--Quelle farce!
--Quelle farce! Eh bien! ça n'empêche pas que malgré sa figure de tête
de mort, quand il a prononcé ces mots-là... sa voix était si
déchirante... je dirais presque si douce...
--Si douce... allons donc... il n'y a pas de crécelle, pas de chat-huant
enrhumé dont le cri ne semble de la musique auprès de la voix du patron!
--C'est possible, ça n'empêche pas que dans ce moment sa voix était si
plaintive que je me suis senti presque attendri, d'autant plus que M.
Ferrand n'est pas expansif habituellement. «Monsieur, lui dis-je, croyez
que...--Laisse-moi! Laisse-moi! me répondit-il en m'interrompant, cela
soulage tant de pouvoir dire à quelqu'un ce que l'on souffre...»
Évidemment il me prenait pour un autre.
--Il vous a tutoyé? Alors vous nous devez deux bouteilles de Bordeaux:
_Quand le patron vous a tutoyé,_
_À boire, vous devez payer._
«C'est le proverbe qui le dit, c'est sacré: les proverbes sont la
sagesse des nations.
--Voyons, Chalamel, laissez là vos rébus: Vous comprenez bien,
messieurs, qu'en entendant le patron me tutoyer, j'ai tout de suite
compris qu'il se méprenait ou qu'il avait une fièvre chaude. Je me suis
dégagé en lui disant: «Monsieur, calmez-vous!... Calmez-vous!... C'est
moi.» Alors il m'a regardé d'un air stupide.
--À la bonne heure, vous voilà dans le vrai.
--Ses yeux étaient égarés. «Hein! a-t-il répondu, qu'est-ce?... Qui est
là?... Que me voulez-vous?...» Et il passait, à chaque question, sa main
sur son front, comme pour écarter le nuage qui obscurcissait sa pensée.
--Qui obscurcissait sa pensée... Comme c'est écrit... Bravo! maître
clerc, nous ferons un mélodrame ensemble:
_Quand on parle si bien, sur mon âme!_
_On doit écrire un mélodrâââme._
--Mais tais-toi donc, Chalamel.
--Qu'est-ce donc que le patron peut avoir?
--Ma foi, je n'en sais rien; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que,
lorsqu'il a eu retrouvé son sang-froid, ç'a été une autre chanson; il a
froncé les sourcils d'un air terrible et m'a dit vivement, sans me
donner le temps de lui répondre: «Que venez-vous faire ici? Y a-t-il
longtemps que vous êtes là?... Je ne puis donc pas rester chez moi sans
être environné d'espions? Qu'ai-je dit? Qu'avez-vous entendu?
Répondez... répondez.» Ma foi, il avait l'air si méchant que j'ai
repris: «Je n'ai rien entendu, monsieur, j'entre ici à l'instant
même.--Vous ne me trompez pas?--Non, monsieur.--Eh bien! que
voulez-vous?--Vous demander quelques signatures, monsieur.--Donnez.» Et
le voilà qui se met à signer, à signer... sans les lire, une
demi-douzaine d'actes notariés, lui qui ne mettait jamais son parafe sur
un acte sans l'épeler, pour ainsi dire, lettre par lettre, et deux fois
d'un bout à l'autre. Je remarquai que de temps en temps sa main se
ralentissait au milieu de sa signature, comme s'il eût été absorbé par
une idée fixe, et puis il reprenait et signait vite, vite, et comme
convulsivement. Quand tout a été signé, il m'a dit de me retirer, et je
l'ai entendu descendre par le petit escalier qui communique de son
cabinet dans la cour.
--J'en reviens toujours là... qu'est-ce qu'il peut avoir?
--Messieurs, c'est peut-être Mme Séraphin qu'il regrette.
--Ah bien! oui... lui... regretter quelqu'un!
--Ça me fait penser que le portier a dit que le curé de Bonne-Nouvelle
et son vicaire étaient venus plusieurs fois pour voir le patron et
qu'ils n'avaient pas été reçus. C'est ça
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