Les mystères de Paris, Tome II
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Title: Les mystères de Paris, Tome II
Author: Eugène Sue
Release date: July 27, 2006 [eBook #18922]
Most recently updated: January 8, 2007
Language: French
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Eugène Sue
LES MYSTÈRES DE PARIS
Tome II
(1842--1843)
Table des matières
TROISIÈME PARTIE.
I L'embuscade.
II Le presbytère.
III La rencontre.
IV La veillée.
V L'hospitalité.
VI Une ferme modèle.
VII La nuit VIII Le rêve.
IX La lettre.
X Reconnaissance.
XI La laitière.
XII Consolations.
XIII Réflexion.
XIV Le chemin creux.
XV Clémence d'Harville.
XVI Les aveux.
XVII La charité.
XVIII Misère.
XIX La dette.
XX Le jugement.
QUATRIÈME PARTIE.
I Louise.
II Rigolette.
III Voisin et voisine.
IV Le budget de Rigolette.
V Le Temple.
VI Découverte.
VII Apparition.
VIII L'arrestation.
IX Confession.
X Le crime.
XI L'entretien.
XII La folie.
XIII Jacques Ferrand.
XIV L'étude.
XV M. de Saint-Remy.
XVI Le testament.
XVII La comtesse Mac-Gregor.
XVIII M. Charles Robert.
XIX Mme de Lucenay.
XX Dénonciation.
Notes.
TROISIÈME PARTIE
I
L'embuscade
L'église et le presbytère de Bouqueval s'élevaient à mi-côte au milieu
d'une châtaigneraie, d'où l'on dominait le village.
Fleur-de-Marie et l'abbé gagnèrent un sentier sinueux qui conduisait à
la maison curiale, en traversant le chemin creux dont cette colline
était diagonalement coupée.
La Chouette, le Maître d'école et Tortillard, tapis dans une des
anfractuosités de ce chemin, virent le prêtre et Fleur-de-Marie
descendre dans la ravine et en sortir par une pente escarpée. Les traits
de la jeune fille étant cachés sous le capuchon de sa mante, la
borgnesse ne reconnut pas son ancienne victime.
--Silence, mon homme! dit la vieille au Maître d'école, la
_gosseline_[1] et le _sanglier_[2] viennent de passer la _traviole_[3];
c'est bien elle, d'après le signalement que nous a donné le grand homme
en deuil: tenue campagnarde, taille moyenne, jupe rayée de brun, mante
de laine à bordure noire. Elle reconduit comme ça tous les jours le
_sanglier_ à sa cassine, et elle revient toute seule. Quand elle va
repasser tout à l'heure, là, au bout du chemin, il faudra tomber dessus,
l'enlever pour la porter dans la voiture.
--Et si elle crie au secours? reprit le Maître d'école, on l'entendra à
la ferme, puisque vous dites que l'on en voit les bâtiments d'ici; car
vous voyez... vous autres, ajouta-t-il d'une voix sourde.
--Bien sûr que d'ici on voit les bâtiments tout proche, dit Tortillard.
Il y a un instant, j'ai grimpé au haut du talus en me traînant sur le
ventre. J'ai entendu un charretier qui parlait à ses chevaux dans cette
cour là-bas...
--Alors voilà ce qu'il faut faire, reprit le Maître d'école après un
moment de silence: Tortillard va se mettre au guet à l'entrée du
sentier. Quand il verra la petite venir de loin, il ira au-devant d'elle
en criant qu'il est fils d'une pauvre vieille femme qui s'est blessée en
tombant dans le chemin creux, et il suppliera la jeune fille de venir à
son secours.
--J'y suis, Fourline. La pauvre vieille, ça sera ta Chouette. Bien
_sorbonné_[4]. Mon homme, tu es toujours le roi des _têtards_[5]!
Et après, qu'est-ce que je ferai?
--Tu t'enfonceras bien dans le chemin creux du côté où attend Barbillon
avec le fiacre... Je me cacherai tout près. Quand Tortillard t'aura
amené la petite au milieu de la ravine, cesse de geindre et saute
dessus, une main autour de son _colas_[6], et l'autre dans sa
_bavarde_ pour lui _arquepincer le chiffon rouge_[7] et l'empêcher de
crier...
--Connu, _Fourline_... comme pour la femme du canal Saint-Martin, quand
nous l'avons fait _flotter_, après lui avoir _grinchi la
négresse_[8] qu'elle portait sous le bras; même jeu, n'est-ce pas?
--Oui, toujours du même... Pendant que tu tiendras ferme la petite,
Tortillard accourra me chercher; à nous trois, nous _embaluchonnons_ la
jeune fille dans mon manteau, nous la portons à la voiture de Barbillon,
et de là plaine Saint-Denis, où l'homme en deuil nous attend.
--C'est ça qui est _enflanqué_! Tiens, vois-tu, Fourline, tu n'as pas
ton pareil. Si j'avais de quoi, je te tirerais un feu d'artifice sur ta
boule, et je t'illuminerais en verres de couleur à la saint Charlot,
patron du _béquillard_[9]. Entends-tu ça, toi, moutard, si tu veux
devenir _passé-singe_[10], dévisage mon gros têtard; voilà un
homme!... dit orgueilleusement la Chouette à Tortillard.
Puis, s'adressant au Maître d'école:
--À propos, tu ne sais pas: Barbillon a une peur de chien _d'avoir une
fièvre cérébrale_[11].
--Pourquoi ça?
--Il a _buté_[12], il y a quelque temps, dans une dispute, le mari
d'une laitière, qui venait tous les matins de la campagne, dans une
petite charrette conduite par un âne, vendre du lait dans la Cité, au
coin de la rue de la Vieille-Draperie, proche chez l'ogresse du
_Lapin-Blanc_.
Le fils de Bras-Rouge, ne comprenant pas l'argot, écoutait la Chouette
avec une sorte de curiosité désappointée.
--Tu voudrais bien savoir ce que nous disons là, hein! moutard?
--Dame! c'est sûr...
--Si tu es gentil, je t'apprendrai l'argot. Tu as bientôt l'âge où ça
peut servir. Seras-tu content, fifi?
--Oh! je crois bien! Et puis j'aimerais mieux rester avec vous qu'avec
mon vieux filou de charlatan, à piler ses drogues et à brosser son
cheval. Si je savais où il cache sa _mort-aux-rats pour les hommes_, je
lui en mettrais dans sa soupe, pour n'être plus forcé de trimer avec
lui. La Chouette se prit à rire et dit à Tortillard en l'attirant à
elle:
--Venez tout de suite baiser maman loulou... Es-tu drôlet!... Mais
comment sais-tu qu'il a de la mort-aux-rats pour les hommes, ton maître?
--Tiens! Je lui ai entendu dire ça, un jour que j'étais caché dans le
cabinet noir de sa chambre où il met ses bouteilles, ses machines
d'acier, et où il tripote dans ses petits pots...
--Tu l'as entendu quoi dire?... demanda la Chouette.
--Je l'ai entendu dire à un monsieur, en lui donnant une poudre dans un
papier: «Quelqu'un qui prendrait ça en trois fois irait dormir sous
terre... sans qu'on sache ni pourquoi ni comment, et sans qu'il reste
aucune trace...»
--Et qui était ce monsieur? demanda le Maître d'école.
--Un beau jeune monsieur, qui avait des moustaches noires et une jolie
figure comme une dame... Il est revenu une autre fois; mais cette
fois-là, quand il est parti, je l'ai suivi par ordre de M. Bradamanti
pour savoir où il irait _percher_. Ce joli monsieur, il est entré rue de
Chaillot, dans une belle maison. Mon maître m'avait dit: «N'importe où
ce monsieur ira, suis-le et attends-le à la porte; s'il ressort,
resuis-le jusqu'à ce qu'il ne ressorte plus de l'endroit où il sera
entré, ça prouvera qu'il demeure dans ce dernier lieu; alors,
Tortillard, mon garçon, tortille-toi pour savoir son nom... ou sinon,
moi, je te tortillerai les oreilles d'une drôle de manière.»
--Eh bien?
--Eh bien! je m'ai tortillé et j'ai su le nom du joli monsieur.
--Et comment as-tu fait? demanda le Maître d'école.
--Tiens... moi pas bête, j'ai entré chez le portier de la maison de la
rue de Chaillot, d'où ce monsieur ne ressortait pas; un portier poudré
avec un bel habit brun à collet jaune galonné d'argent... Je lui ai dit
comme ça: «Mon bon monsieur, je viens pour chercher cent sous que le
maître d'ici m'a promis pour avoir retrouvé son chien que je lui ai
rendu, une petite bête noire qui s'appelle _Trompette_; à preuve que ce
monsieur, qui est brun, qui a des moustaches noires, une redingote
blanchâtre et un pantalon bleu clair, m'a dit qu'il demeurait rue de
Chaillot, nº 11, et qu'il se nommait Dupont. «--Le monsieur dont tu
parles est mon maître et s'appelle M. le vicomte de Saint-Remy; il n'y a
pas d'autre chien ici que toi-même, méchant gamin; ainsi, file, ou je
t'étrille pour t'apprendre à vouloir me filouter cent sous», me répond
le portier en ajoutant à ça un grand coup de pied. C'est égal, reprit
philosophiquement Tortillard, je savais le nom du joli monsieur à
moustaches noires, qui venait chez mon maître chercher de la
mort-aux-rats pour les hommes; il s'appelle le vicomte de Saint-Remy,
my, my, Saint-Remy, ajouta le fils de Bras-Rouge en fredonnant ces
derniers mots, selon son habitude.
--Tu veux donc que je te mange, petit momacque? dit la Chouette en
embrassant Tortillard; est-il finaud! Tiens, tu mériterais que je serais
ta mère, scélérat!
Ces mots firent une singulière impression sur le petit boiteux; sa
physionomie méchante, narquoise et rusée devint subitement triste; il
parut prendre au sérieux les démonstrations maternelles de la Chouette
et répondit:
--Et moi, je vous aime bien aussi, parce que vous m'avez embrassé le
premier jour où vous êtes venue me chercher au Coeur-Saignant, chez mon
père... Depuis défunte maman, il n'y a que vous qui m'avez caressé, tout
le monde me bat ou me chasse comme un chien galeux; tout le monde,
jusqu'à la mère Pipelet, la portière.
--Vieille loque! Je lui conseille de faire la dégoûtée, dit la Chouette
en prenant un air révolté dont Tortillard fut dupe, repousser un amour
d'enfant comme celui-là!...
Et la borgnesse embrassa de nouveau Tortillard avec une affection
grotesque.
Le fils de Bras-Rouge, profondément touché de cette nouvelle preuve
d'affection, y répondit avec expansion et s'écria, dans sa
reconnaissance:
--Vous n'avez qu'à ordonner, vous verrez comme je vous obéirai bien...
comme je vous servirai!...
--Vrai? Eh bien! tu ne t'en repentiras pas...
--Oh! je voudrais rester avec vous!
--Si tu es sage, nous verrons ça; tu ne nous quitteras pas nous deux mon
homme.
--Oui, dit le Maître d'école, tu me conduiras comme un pauvre aveugle,
tu diras que tu es mon fils; nous nous introduirons dans les maisons;
et, mille massacres! ajouta le meurtrier avec colère, la Chouette
aidant, nous ferons encore de bons coups; je montrerai à ce démon de
Rodolphe... qui m'a aveuglé, que je ne suis pas au bout de mon
rouleau!... Il m'a ôté la vue, mais il ne m'a pas ôté la pensée du mal;
je serai la tête, Tortillard les yeux, et toi la main, la Chouette; tu
m'aideras, hein?
--Est-ce que je ne suis pas à toi à corde et à potence, Fourline? Est-ce
que quand, en sortant de l'hôpital, j'ai appris que tu m'avais fait
demander chez l'ogresse par ce _sinve_[13] de Saint-Mandé, j'ai pas
couru tout de suite à ton village, chez ces colasses de pays, en disant
que j'étais _ta largue_[14]?
Ces mots de la borgnesse rappelèrent un mauvais souvenir au Maître
d'école. Changeant brusquement de ton et de langage avec la Chouette, il
s'écria d'une voix courroucée:
--Oui, je m'ennuyais, moi, tout seul, avec ces honnêtes gens; au bout
d'un mois, je n'y pouvais plus tenir... j'avais peur... Alors j'ai eu
l'idée de te faire dire de venir me trouver. Et bien m'en a pris!
ajouta-t-il d'un ton de plus en plus irrité, le lendemain de ton
arrivée, j'étais dépouillé du reste de l'argent que ce démon de l'allée
des Veuves m'avait donné. Oui... on m'a volé ma ceinture pleine d'or
pendant mon sommeil... Toi seule tu as pu faire le coup: voilà pourquoi
je suis maintenant à ta merci... Tiens, toutes les fois que je pense à
ça, je ne sais pourquoi je ne te tue pas sur la place... vieille
voleuse!
Et il fit un pas dans la direction de la borgnesse.
--Prenez garde à vous, si vous faites mal à la Chouette! s'écria
Tortillard.
--Je vous écraserai tous les deux, toi et elle, méchantes vipères que
vous êtes! s'écria le brigand avec rage. Et, en entendant le fils de
Bras-Rouge parler auprès de lui, il lui lança au hasard un si furieux
coup de poing qu'il l'aurait assommé s'il l'eût atteint.
Tortillard, autant pour se venger que pour venger la Chouette, ramassa
une pierre, visa le Maître d'école et l'atteignit au front.
Le coup ne fut pas dangereux, mais la douleur fut vive.
Le brigand se leva furieux, terrible comme un taureau blessé; il fit
quelques pas en avant et au hasard; mais il trébucha.
--Casse-cou! cria la Chouette en riant aux larmes.
Malgré les liens sanglants qui l'attachaient à ce monstre, elle voyait,
pour plusieurs raisons, et avec une sorte de joie féroce,
l'anéantissement de cet homme jadis si redoutable et si vain de sa force
athlétique.
La borgnesse justifiait ainsi à sa manière cette effrayante pensée de La
Rochefoucauld que «nous trouvons toujours quelque chose de satisfaisant
dans le malheur de nos meilleurs amis».
Le hideux enfant aux cheveux jaunes et à la figure de fouine partageait
l'hilarité de la borgnesse. À un nouveau faux pas du Maître d'école, il
s'écria:
--Ouvre donc l'oeil, mon vieux, ouvre donc!... Tu vas de travers, tu
festonnes... Est-ce que tu n'y vois pas clair!... Essuie donc mieux les
verres de tes lunettes!
Dans l'impossibilité d'atteindre l'enfant, le meurtrier herculéen
s'arrêta, frappa du pied avec rage, mit ses deux énormes poings velus
sur ses yeux et poussa un rugissement rauque comme un tigre muselé.
--Tu tousses, vieux! dit le fils de Bras-Rouge. Tiens, voilà de la
fameuse réglisse; c'est un gendarme qui me l'a donnée, faut pas que ça
t'en dégoûte!
Et il ramassa une poignée de sable fin qu'il jeta au visage de
l'assassin.
Fouettée à la figure par cette pluie de gravier, le Maître d'école
souffrit plus cruellement de cette nouvelle insulte que du coup de
pierre; blêmissant sous ses cicatrices livides, il étendit brusquement
ses deux bras en croix par un mouvement de désespoir inexprimable, et,
levant vers le ciel sa face épouvantable, il s'écria d'une voix
profondément suppliante:
--Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!
De la part d'un homme souillé de tous les crimes, et devant qui naguère
tremblaient les plus déterminés scélérats, cet appel involontaire à la
commisération divine avait quelque chose de providentiel.
--Ah! ah! ah! Fourline qui fait les grands bras, s'écria la Chouette en
ricanant. La langue te tourne, mon homme, c'est le _boulanger_[15]
qu'il faut appeler à ton secours.
--Mais un couteau au moins, que je me tue!... un couteau!!! puisque tout
le monde m'abandonne..., cria le misérable en se mordant les poings avec
une furie sauvage.
--Un couteau? Tu en as un dans ta poche, Fourline, et qui a le fil. Le
petit vieux de la rue du Roule et le marchand de boeufs ont dû en aller
dire de bonnes nouvelles aux taupes.
Le Maître d'école, ainsi mis en demeure de s'exécuter, changea de
conversation et reprit d'une voix sourde et lâche:
--Le Chourineur était bon, lui... il ne m'a pas volé, il a eu pitié de
moi.
--Pourquoi m'as-tu dit que j'avais _grinchi ton orient_[16]! reprit
la Chouette en contenant à peine son envie de rire.
--Toi seule tu es entrée dans ma chambre, dit le brigand; on m'a volé la
nuit de ton arrivée, qui veux-tu que je soupçonne? Ces paysans étaient
incapables de cela.
--Pourquoi donc qu'ils ne grinchiraient pas comme d'autres, les paysans?
Parce qu'ils boivent du lait et qu'ils vont à l'herbe pour leurs lapins?
--Enfin on m'a volé, toujours.
--Est-ce que c'est la faute de ta Chouette? Ah çà, voyons, penses-y
donc! Est-ce que, si j'avais effarouché ta nature, je serais restée avec
toi après le coup? Es-tu bête! Bien sûr que je te l'aurais rincé ton
argent, si je l'avais pu; mais, foi de Chouette, tu m'aurais revue quand
l'argent aurait été mangé parce que tu me plais tout de même avec tes
yeux blancs, brigand! Voyons, sois donc gentil, ne t'ébrèche pas comme
ça tes quenottes en les grinçant.
--On croirait qu'il casse des noix! dit Tortillard.
--Ah! ah! ah! il a raison, le môme. Voyons, calme-toi, mon homme, et
laisse-le rire, c'est de son âge! Mais avoue que t'es pas juste: quand
le grand homme en deuil, qui a l'air d'un croque-mort, m'a dit: «Il y a
mille francs pour vous si vous enlevez une jeune fille qui est dans la
ferme de Bouqueval, et si vous l'amenez à un endroit de la plaine
Saint-Denis que je vous indiquerai», réponds, Fourline, est-ce que je ne
t'ai pas tout de suite proposé d'être du coup, au lieu de choisir
quelqu'un qui aurait vu clair? C'est donc comme qui dirait l'aumône que
je te fais. Car, excepté pour tenir la petite pendant que nous
l'embaluchonnerons avec Tortillard, tu me serviras comme une cinquième
roue à un omnibus. Mais, c'est égal, à part que je t'aurais volé si
j'avais pu, j'aime à te faire du bien. Je veux que tu doives tout à ta
Chouette chérie; c'est mon genre, à moi!! Nous donnerons deux cents
balles à Barbillon pour avoir conduit la voiture et être venu ici une
fois, avec un domestique du grand monsieur en deuil, reconnaître
l'endroit où il fallait nous cacher pour attendre la petite... et il
nous restera huit cents balles à nous deux pour nocer. Qu'est-ce que tu
dis de ça! Eh bien! es-tu encore fâché contre ta vieille?
--Qui m'assure que tu me donneras quelque chose, une fois le coup fait?
dit le brigand avec une sombre défiance.
--Je pourrais ne te rien donner du tout, c'est vrai, car tu es dans ma
poêle, mon homme, comme autrefois la Goualeuse. Faut donc te laisser
frire à mon idée, en attendant qu'à son tour le boulanger t'enfourne,
eh! eh! eh!... Eh bien! Fourline, est-ce que tu boudes toujours ta
Chouette? ajouta la borgnesse en frappant sur l'épaule du brigand, qui
restait muet et accablé.
--Tu as raison, dit-il avec un soupir de rage concentrée; c'est mon
sort. Moi! moi! à la merci d'un enfant et d'une femme qu'autrefois
j'aurais tués d'un souffle! Oh! si je n'avais pas si peur de la mort!
dit-il en retombant assis sur le talus.
--Es-tu poltron, maintenant! es-tu poltron! dit la Chouette avec mépris.
Parle donc tout de suite de ta _muette_[17], ça sera plus farce.
Tiens, si tu n'as pas plus de courage que ça, je prends de l'air et je
te lâche.
--Et ne pouvoir me venger de cet homme qui, en me martyrisant ainsi, m'a
mis dans l'affreuse position où je me trouve et dont je ne sortirai
jamais! s'écria le Maître d'école dans un redoublement de rage. Oh! j'ai
bien peur de la mort! oui... j'en ai bien peur; mais on me dirait: «On
va te le donner entre tes deux bras, cet homme... entre tes deux bras...
puis après on vous jettera dans un abîme»; je dirais: «Qu'on m'y
jette... oui»; car je serais bien sûr de ne pas le lâcher avant
d'arriver au fond avec lui. Et pendant que nous roulerions tous les
deux, je le mordrais au visage, à la gorge, au coeur; je le tuerais avec
mes dents, enfin! Je serais jaloux d'un couteau!
--À la bonne heure, Fourline, voilà comme je t'aime. Sois calme... nous
le retrouverons, ce gueux de Rodolphe, et le Chourineur aussi. En
sortant de l'hôpital, j'ai été rôder allée des Veuves... tout était
fermé. Mais j'ai dit au grand monsieur en deuil: «Dans le temps, vous
vouliez nous payer pour faire quelque chose à ce monstre de M. Rodolphe;
est-ce qu'après l'affaire de la jeune fille que nous attendons, il n'y
aurait pas à monter un coup contre lui?--Peut-être...» m'a-t-il répondu.
Entends-tu, Fourline? Peut-être... Courage, mon homme! nous en
mangerons, du Rodolphe; c'est moi qui te le dis, nous en mangerons!
--Bien vrai, tu ne m'abandonneras pas? dit le brigand à la Chouette d'un
ton soumis mais défiant. Maintenant, si tu m'abandonnais, qu'est-ce que
je deviendrais?
--Ça, c'est vrai. Dis donc, Fourline, quelle farce si nous deux
Tortillard, nous nous esbignions avec la voiture, et que nous te
laissions là, au milieu des champs, par cette nuit où le froid va pincer
dur! C'est ça qui serait drôle, hein, brigand?
À cette menace, le Maître d'école frémit; il se rapprocha de la Chouette
et lui dit en tremblant:
--Non, non, tu ne feras pas ça, la Chouette... ni toi non plus,
Tortillard... ça serait trop méchant.
--Ah! ah! ah! trop méchant... est-il simple! Et le petit vieux de la rue
du Roule! et le marchand de boeufs! et la femme du canal Saint-Martin!
et le monsieur de l'allée des Veuves! Est-ce que tu crois qu'ils t'ont
trouvé caressant, avec ton grand couteau? Pourquoi donc qu'à ton tour on
ne te ferait pas de farce?
--Eh bien! je l'avouerai, dit sourdement le Maître d'école; voyons, j'ai
eu tort de te soupçonner, j'ai eu tort aussi de vouloir battre
Tortillard: je t'en demande pardon, entends-tu... et à toi aussi,
Tortillard... oui, je vous demande pardon à tous deux.
--Moi, je veux qu'il demande pardon à genoux d'avoir voulu battre la
Chouette, dit Tortillard.
--Gueux de momacque! Est-il amusant! dit la Chouette en riant; il me
donne pourtant envie de voir quelle frimousse tu feras comme ça, mon
homme. Allons, à genoux, comme si tu jaspinais d'amour à ta Chouette;
dépêche-toi, ou nous te lâchons; et, je t'en préviens, dans une
demi-heure il fera nuit.
--Nuit ou jour qu'est-ce que ça lui fait? dit Tortillard en
goguenardant. Ce monsieur garde toujours ses volets fermés, il a peur de
gâter son teint.
--Me voici à genoux. Je te demande pardon, la Chouette... et à toi
aussi, Tortillard. Eh bien! êtes-vous contents? dit le brigand en
s'agenouillant au milieu du chemin. Maintenant, vous ne m'abandonnerez
pas, dites?
Ce groupe étrange, encadré dans les talus du ravin, éclairé par les
lueurs rougeâtres du crépuscule, était hideux à voir.
Au milieu du chemin, le Maître d'école, suppliant, étendait vers la
borgnesse ses mains puissantes; sa rude et épaisse chevelure retombait
comme une crinière sur son front livide; ses paupières rouges,
démesurément écartées par la frayeur, laissaient alors voir la moitié de
sa prunelle immobile, terne, vitreuse, morte... le regard d'un cadavre.
Ses formidables épaules se courbaient humblement. Cet hercule
s'agenouillait tremblant aux pieds d'une vieille femme et d'un enfant.
La borgnesse, enveloppée d'un châle de tartan rouge, la tête couverte
d'un vieux bonnet de tulle noir qui laissait échapper quelques mèches de
cheveux gris, dominait le Maître d'école de toute sa hauteur. Le visage
osseux, tanné, ridé, plombé, de cette vieille au nez crochu exprimait
une joie insultante et féroce; son oeil fauve étincelait comme un
charbon ardent; un rictus sinistre retroussait ses lèvres ombragées de
longs poils et montrait trois ou quatre grandes dents jaunes et
déchaussées.
Tortillard, vêtu de sa blouse à ceinture de cuir, debout sur un pied,
s'appuyait au bras de la Chouette pour se maintenir en équilibre.
La figure maladive et rusée de cet enfant, au teint aussi blafard que
ses cheveux, exprimait en ce moment une méchanceté railleuse et
diabolique.
L'ombre projetée par l'escarpement du ravin redoublait l'horreur de
cette scène, que l'obscurité croissante voilait à demi.
--Mais promettez-moi donc, au moins, de ne pas m'abandonner!... répéta
le Maître d'école, effrayé du silence de la Chouette et de Tortillard,
qui jouissaient de son effroi. Est-ce que vous n'êtes plus là? ajouta le
meurtrier en se penchant pour écouter et avançant machinalement les
bras.
--Si, si, mon homme nous sommes là; n'aie pas peur. T'abandonner! plutôt
_baiser la camarde_[18]! Une fois pour toutes, il faut que je te
rassure et que je te dise pourquoi je ne t'abandonnerai jamais.
Écoute-moi bien: j'ai toujours adoré avoir quelqu'un à qui faire sentir
mes ongles... bêtes ou gens. Avant la Pégriotte (que le boulanger me la
renvoie! car j'ai toujours mon idée... de la débarbouiller avec du
vitriol), avant la Pégriotte, j'avais un môme qui _s'est
refroidi_[19] à la peine: c'est pour cela que j'ai été _au
clou_[20] six ans; pendant ce temps-là je faisais la misère à des
oiseaux: je les apprivoisais pour les plumer tout vifs... mais je ne
faisais pas mes frais, ils ne duraient rien. En sortant de prison, la
Goualeuse est tombée sous ma griffe; mais la petite gueuse s'est sauvée
pendant qu'il y avait encore de quoi s'amuser sur sa peau. Après, j'ai
eu un chien qui a pâti autant qu'elle; j'ai fini par lui couper une
patte de derrière et une patte de devant: ça lui faisait une si drôle de
dégaine que j'en riais, mais que j'en riais à crever.
«Il faudra que je fasse ça à un chien que je connais et qui m'a mordu»,
se dit Tortillard.
--Quand je t'ai rencontré, mon homme, continua la Chouette, j'étais en
train d'abîmer un chat... Eh bien! à cette heure, c'est toi qui seras
mon chat, mon chien, mon oiseau, ma Pégriotte; tu seras... ma _bête de
souffrance_ enfin... Comprends-tu, mon homme? Au lieu d'un oiseau ou
d'un enfant à tourmenter, comme qui dirait un loup ou un tigre, c'est ça
qui est un peu chenu, hein?
--Vieille furie! s'écria le Maître d'école en se relevant de rage.
--Allons! voilà encore que tu boudes ta vieille!... Eh bien! quitte-la,
tu es le maître. Je ne te prends pas en traître.
--Oui, la porte est ouverte, file _sans yeux_, et toujours tout droit!
dit Tortillard en éclatant de rire.
--Oh! mourir!... mourir!... cria le Maître d'école en se tordant les
bras.
--Tu rabâches, mon homme, tu as déjà dit ça. Toi, mourir! tu blagues, tu
es solide comme le Pont-Neuf; laisse donc, tu vivras pour le bonheur de
ta Chouette. Je te ferai de la misère de temps en temps, parce que c'est
ma jouissance, et qu'il faudra que tu gagnes le pain que je te donnerai;
mais si tu es gentil, tu m'aideras dans de bons coups, comme
aujourd'hui, et dans d'autres meilleurs où tu pourras servir; tu seras
ma bête, enfin! Quand je te dirai: Apporte, tu apporteras; mords, tu
mordras. Après ça, dis donc, mon homme, je ne veux pas te prendre de
force, au moins; si, au lieu de la vie que je te propose, t'aimes mieux
avoir des rentes, rouler carrosse avec une jolie petite femme, être
décoré de la croix d'honneur, être nommé _grand curieux_[21], et y
voir clair au lieu d'être aveugle, faut pas te gêner; c'est facile, t'as
qu'à le dire, on te servira ça tout chaud... N'est-ce pas Tortillard?
--Tout chaud, tout bouillant, tout de suite! répondit le fils de
Bras-Rouge en ricanant. Mais, se penchant, tout à coup vers la terre, il
dit à voix basse:
--J'entends marcher dans le sentier, cachons-nous... Ça n'est pas la
jeune fille, car on vient par le même côté où elle est venue.
En effet, une paysanne robuste, dans la force de l'âge, suivie d'un gros
chien de ferme, et portant sur sa tête un panier couvert, parut au bout
de quelques minutes, traversa le ravin et prit le sentier que suivaient
le prêtre et la Goualeuse.
Nous rejoindrons ces deux personnages, et nous laisserons les trois
complices embusqués dans le chemin creux.
II
Le presbytère
Les dernières lueurs du soleil s'éteignaient lentement derrière la masse
importante du château d'Écouen et des bois qui l'environnaient; de tous
côtés s'étendaient à perte de vue des plaines immenses aux sillons
bruns, durcis par la gelée... vaste solitude dont le hameau de Bouqueval
semblait l'oasis.
Le ciel, d'une sérénité parfaite, se marbrait au couchant de longues
traînées de pourpre, signe certain de vent et de froid; ces tons,
d'abord d'un rouge vif, devenaient violets à mesure que le crépuscule
envahissait l'atmosphère.
Le croissant de la lune, fin, délié comme la moitié d'un anneau
d'argent, commençait à briller doucement dans un milieu d'azur et
d'ombre.
Le silence était absolu, l'heure solennelle.
Le curé s'arrêta un moment sur la colline, pour jouir de l'aspect de
cette belle soirée.
Après quelques moment de recueillement, étendant sa main tremblante vers
les profondeurs de l'horizon à demi voilé par la brume de soir, il dit à
Fleur-de-Marie, qui marchait pensive à côté de lui:
--Voyez donc, mon enfant, cette immensité dont on n'aperçoit plus les
bornes... on n'entend pas le moindre bruit... il me semble que le
silence et l'infini nous donnent presque une idée de l'éternité... Je
vous dis cela, Marie, parce que vous êtes sensible aux beautés de la
création. Souvent j'ai été touché de l'admiration religieuse qu'elles
vous inspiraient, à vous... qui en avez été si longtemps déshéritée.
N'êtes-vous pas frappée comme moi du calme imposant qui règne à cette
heure?
La Goualeuse ne répondit rien.
Étonné, le curé la regarda; elle pleurait.
--Qu'avez-vous donc, mon enfant?
--Mon père, je suis bien malheureuse!
--Malheureuse? Vous... maintenant malheureuse?
--Je sais que je n'ai pas le droit de me plaindre de mon sort, après
tout ce qu'on a fait pour moi... et pourtant...
--Et pourtant?
--Ah! mon père, pardonnez-moi ces chagrins; ils offensent peut-être mes
bienfaiteurs...
--Écoutez, Marie, nous vous avons souvent demandé le motif de la
tristesse dont vous êtes quelquefois accablée, et qui cause à votre
seconde mère de vives inquiétudes... Vous avez évité de nous répondre;
nous avons respecté votre secret en nous affligeant de ne pouvoir
soulager vos peines.
--Hélas! mon père, je ne puis vous dire ce qui se passe en moi. Ainsi
que vous, tout à l'heure, je me suis sentie émue à l'aspect de cette
soirée calme et triste... mon coeur s'est brisé... et j'ai pleuré...
--Mais qu'avez-vous, Marie? Vous savez combien l'on vous aime... Voyons,
avouez-moi tout. D'ailleurs, je puis vous dire cela; le jour approche où
Mme Georges et M. Rodolphe vous présenteront aux fonts du baptême, en
prenant devant Dieu l'engagement de vous protéger toujours.
--M. Rodolphe? Lui... qui m'a sauvée! s'écria Fleur-de-Marie en joignant
les mains; il daignerait me donner cette nouvelle preuve d'affection!
Oh! tenez, je ne vous cacherai rien, mon père, je crains trop d'être
ingrate.
--Ingrate! Et comment?
--Pour me faire comprendre, il faut que je vous parle des premiers jours
où je suis venue à la ferme.
--Je vous écoute; nous causerons en marchant.
--Vous serez indulgent, n'est-ce pas, mon père? Ce que je vais vous dire
est peut-être bien mal.
--Le Seigneur vous a prouvé qu'il était miséricordieux. Prenez courage.
--Lorsque j'ai su, en arrivant ici, que je ne quitterais pas la ferme et
Mme Georges, dit Fleur-de-Marie après un moment de recueillement, j'ai
cru faire un beau rêve. D'abord j'éprouvais comme un étourdissement de
bonheur; à chaque instant, je songeais à M. Rodolphe. Bien souvent,
toute seule et malgré moi, je levais les yeux au ciel comme pour l'y
chercher et le remercier. Enfin... je m'en accuse, mon père... je
pensais plus à lui qu'à Dieu; car il avait fait pour moi ce que Dieu
seul aurait pu faire. J'étais heureuse... heureuse comme quelqu'un qui a
échappé pour toujours à un grand danger. Vous et Mme Georges, vous étiez
si bons pour moi que je me croyais plus à plaindre qu'à blâmer.
Le curé regarda la Goualeuse avec surprise; elle continua:
--Peu à peu, je me suis habituée à cette vie si douce: je n'avais plus
peur, en me réveillant, de me retrouver chez l'ogresse; je me sentais,
pour ainsi dire, dormir avec sécurité; toute ma joie était d'aider Mme
Georges dans ses travaux, de m'appliquer aux leçons que vous me donniez,
mon père... et aussi de profiter de vos exhortations. Sauf quelques
moments de honte, quand je songeais au passé, je me croyais l'égale de
tout le monde, parce que tout le monde était bon pour moi, lorsqu'un
jour...
Ici les sanglots interrompirent Fleur-de-Marie.
--Voyons, calmez-vous, pauvre enfant, courage! Et continuez.
La Goualeuse, essuyant ses yeux, reprit:
--Vous vous souvenez, mon père, que, lors des fêtes de la Toussaint, Mme
Dubreuil, fermière de M. le duc de Lucenay à Arnouville, est venue ici
passer quelque temps avec sa fille.
--Sans doute, et je vous ai vue avec plaisir faire connaissance avec
Clara Dubreuil; elle est douée des meilleures qualités.
--C'est un ange, mon père... un ange... Quand je sus qu'elle devait
venir pendant quelques jours à la ferme, mon bonheur fut bien grand, je
ne songeais qu'au moment où je verrais cette compagne si désirée. Enfin
elle arriva. J'étais dans ma chambre; je devais la partager avec elle,
je la parais de mon mieux; on m'envoya chercher. J'entrai dans le salon,
mon coeur battait; Mme Georges, me montrant cette jolie jeune personne,
qui avait l'air aussi doux que modeste et bon, me dit: «Marie, voilà une
amie pour vous. Et j'espère que vous et ma fille serez bientôt comme
deux soeurs», ajouta Mme Dubreuil. À peine sa mère avait-elle dit ces
mots, que Mlle Clara accourut m'embrasser... Alors, mon père, dit
Fleur-de-Marie en pleurant, je ne sais ce qui se passa tout à coup en
moi... mais quand je sentis le visage pur et frais de Clara s'appuyer
sur ma joue flétrie... ma joue est devenue brûlante de honte... de
remords... je me suis souvenue de ce que j'étais... Moi!... moi,
recevoir les caresses d'une jeune personne si honnête!... Oh! cela me
semblait une tromperie... une hypocrisie indigne...
--Mais, mon enfant...
--Ah! mon père, s'écria Fleur-de-Marie en interrompant le curé avec une
exaltation douloureuse, lorsque M. Rodolphe m'a emmenée de la Cité,
j'avais déjà vaguement la conscience de ma dégradation... Mais
croyez-vous que l'éducation, que les conseils, que les exemples que j'ai
reçus de Mme Georges et de vous, en éclairant tout à coup mon esprit, ne
m'aient pas, hélas! fait comprendre que j'avais été encore plus coupable
que malheureuse?... Avant l'arrivée de Mlle Clara, lorsque ces pensées
me tourmentaient, je m'étourdissais en tâchant de contenter Mme Georges
et vous, mon père... Si je rougissais du passé, c'était à mes propres
yeux... Mais la vue de cette jeune personne de mon âge, si charmante, si
vertueuse, m'a fait songer à la distance qui existerait à jamais entre
elle et moi... Pour la première fois, j'ai senti qu'il est des
flétrissures que rien n'efface... Depuis ce jour, cette pensée ne me
quitte plus... Malgré moi, je m'y appesantis sans cesse; depuis ce jour,
enfin, je n'ai plus un moment de repos.
La Goualeuse essuya ses yeux remplis de larmes.
Après l'avoir regardée pendant quelques instants avec une tendre
commisération, le curé reprit:
--Réfléchissez donc, mon enfant, que si Mme Georges voulait vous voir
l'amie de Mlle Dubreuil, c'est qu'elle vous savait digne de cette
liaison par votre bonne conduite. Les reproches que vous vous faites
s'adressent presque à votre seconde mère.
--Je le sais, mon père, j'avais tort, sans doute; mais je ne pouvais
surmonter ma honte et ma crainte... Ce n'est pas tout... il me faut du
courage pour achever...
--Continuez, Marie; jusqu'ici vos scrupules, ou plutôt vos remords,
prouvent en faveur de votre coeur.
--Une fois Clara établie à la ferme, je fus aussi triste que j'avais
d'abord cru être heureuse en pensant au plaisir d'avoir une compagne de
mon âge; elle, au contraire, était toute joyeuse. On lui avait fait un
lit dans ma chambre. Le premier soir, avant de se coucher, elle
m'embrassa et me dit qu'elle m'aimait déjà, qu'elle se sentait beaucoup
d'attrait pour moi; elle me demanda de l'appeler Clara, comme elle
m'appellerait Marie. Ensuite elle pria Dieu, en me disant qu'elle
joindrait mon nom à ses prières, si je voulais joindre son nom aux
miennes. Je n'osai pas lui refuser cela. Après avoir encore causé
quelque temps, elle s'endormit; moi, je ne m'étais pas couchée; je
m'approchai d'elle; je regardais en pleurant sa figure d'ange; et puis,
en pensant qu'elle dormait dans la même chambre que moi... que moi,
qu'on avait trouvée chez l'ogresse avec des voleurs et des assassins...
je tremblais comme si j'avais commis une mauvaise action, j'avais de
vagues frayeurs... Il me semblait que Dieu me punirait un jour... Je me
couchai, j'eus des rêves affreux, je revis les figures sinistres que
j'avais presque oubliées, le Chourineur, le Maître d'école, la Chouette,
cette femme borgne qui m'avait torturée étant petite. Oh! quelle
nuit!... mon Dieu! quelle nuit! quels rêves! dit la Goualeuse en
frémissant encore à ce souvenir.
--Pauvre Marie! reprit le curé avec émotion; que ne m'avez-vous fait
plus tôt ces tristes confidences! Je vous aurais rassurée... Mais
continuez.
--Je m'étais endormie bien tard: Mlle Clara vint m'éveiller en
m'embrassant. Pour vaincre ce qu'elle appelait ma froideur et me prouver
son amitié, elle voulut me confier un secret; elle devait s'unir,
lorsqu'elle aurait dix-huit ans accomplis, au fils d'un fermier de
Goussainville, qu'elle aimait tendrement; le mariage était depuis
longtemps arrêté entre les deux familles. Ensuite, elle me raconta en
peu de mots sa vie passée... vie simple, calme, heureuse: elle n'avait
jamais quitté sa mère, elle ne la quitterait jamais; car son fiancé
devait partager l'exploitation de la ferme avec M. Dubreuil.
«Maintenant, Marie, me dit-elle, vous me connaissez comme si vous étiez
ma soeur; racontez-moi donc votre vie...» À ces mots, je crus mourir de
honte... je rougis, je balbutiai. J'ignorais ce que Mme Georges avait
dit de moi; je craignais de la démentir. Je répondis vaguement
qu'orpheline et élevée par des personnes sévères, je n'avais pas été
très-heureuse pendant mon enfance, et que mon bonheur datait de mon
séjour auprès de Mme Georges. Alors, Clara, bien plus par intérêt que
par curiosité, me demanda où j'avais été élevée: était-ce à la ville, ou
à la campagne? Comment se nommait mon père? Elle me demanda surtout si
je me rappelais d'avoir vu ma mère. Chacune de ces questions
m'embarrassait autant qu'elle me peinait; car il me fallait y répondre
par des mensonges, et vous m'avez appris, mon père, combien il est mal
de mentir... Mais Clara n'imagina pas que je pouvais la tromper.
Attribuant l'hésitation de mes réponses au chagrin que me causaient les
tristes souvenirs de mon enfance, Clara me crut, me plaignit avec une
bonté qui me navra. Ô mon père! vous ne saurez jamais ce que j'ai
souffert dans ce premier entretien! Combien il me coûtait de ne pas dire
une parole qui ne fût hypocrite et fausse!...
--Infortunée! Que la colère de Dieu s'appesantisse sur ceux qui, en vous
jetant dans une abominable voie de perditions, vous forceront peut-être
de subir toute votre vie les inexorables conséquences d'une première
faute!
--Oh! oui, ceux-là ont été bien méchants, mon père, reprit amèrement
Fleur-de-Marie, car ma honte est ineffaçable. Ce n'est pas tout; à
mesure que Clara me parlait du bonheur qui l'attendait, de son mariage,
de sa douce vie de famille, je ne pouvais m'empêcher de comparer mon
sort au sien; car, malgré les bontés dont on me comble, mon sort sera
toujours misérable; vous et Mme Georges, en me faisant comprendre la
vertu, vous m'avez fait aussi comprendre la profondeur de mon abjection
passée; rien ne pourra m'empêcher d'avoir été le rebut de ce qu'il y a
de plus vil au monde. Hélas! puisque la connaissance du bien et du mal
devait m'être si funeste, que ne me laissait-on à mon malheureux sort!
--Oh! Marie! Marie!...
--N'est-ce pas, mon père... ce que je dis est bien mal? Hélas voilà ce
que je n'osais vous avouer... Oui, quelquefois je suis assez ingrate
pour méconnaître les bontés dont on me comble, pour me dire: «Si l'on ne
m'eût pas arrachée à l'infamie, eh bien! la misère, les coups m'eussent
tuée bien vite; au moins je serais morte dans l'ignorance d'une pureté
que je regretterai toujours.»
--Hélas! Marie, cela est fatal! Une nature, même généreusement douée par
le Créateur, n'eût-elle été plongée qu'un jour dans la fange dont on
vous a tirée, en garde un stigmate ineffaçable... Telle est
l'immutabilité de la justice divine!
--Vous le voyez bien, mon père, s'écria douloureusement Fleur-de-Marie,
je dois désespérer jusqu'à la mort!
--Vous devez désespérer d'effacer de votre vie cette page désolante, dit
le prêtre d'une voix triste et grave, mais vous devez espérer en la
miséricorde infinie du Tout-Puissant. Ici-bas, pour vous, pauvre enfant,
larmes, remords, expiation, mais un jour, là-haut, ajouta-t-il en
élevant sa main vers le firmament qui commençait à s'étoiler, là-haut,
pardon, félicité éternelle!
--Pitié... pitié, mon Dieu!... je suis si jeune... et ma vie sera
peut-être encore si longue!... dit la Goualeuse d'une voix déchirante,
en tombant à genoux aux pieds du curé par un mouvement involontaire.
Le prêtre était debout au sommet de la colline, non loin de laquelle
s'élevait le presbytère; sa soutane noire, sa figure vénérable, encadrée
de longs cheveux blancs et doucement éclairée par les dernières clartés
du crépuscule, se dessinaient sur l'horizon, d'une transparence, d'une
limpidité profondes: or pâle au couchant, saphir au zénith.
Le prêtre levait au ciel une de ses mains tremblantes, et abandonnait
l'autre à Fleur-de-Marie, qui la couvrait de larmes.
Le capuchon de sa mante grise, à ce moment rabattu sur ses épaules,
laissait voir le profil enchanteur de la jeune fille, son charmant
regard suppliant et baigné de larmes... son cou d'une blancheur
éblouissantes, où se voyait l'attache soyeuse de ses jolis cheveux
blonds.
Cette scène simple et grande offrait un contraste, une coïncidence
bizarre, avec l'ignoble scène qui, presque au même instant, se passait
dans les profondeurs du chemin creux entre le Maître d'école et la
Chouette.
Caché dans les ténèbres d'un noir ravin, assailli de lâches terreurs, un
effroyable meurtrier, portant la peine de ses forfaits, s'était aussi
agenouillé... mais devant sa complice, furie railleuse, vengeresse, qui
le tourmentait sans merci et le poussait à de nouveaux crimes... sa
complice... cause première des malheurs de Fleur-de-Marie.
De Fleur-de-Marie que torturait un remords incessant.
L'exagération de sa douleur n'était-elle pas concevable? Entourée depuis
son enfance d'êtres dégradés, méchants, infâmes; quittant sa prison pour
l'antre de l'ogresse, autre prison horrible; n'étant jamais sortie des
cours de sa geôle ou des rues caverneuses de la Cité, cette malheureuse
jeune fille n'avait-elle pas vécu jusqu'alors dans l'ignorance profonde
du beau et du bien, aussi étrangère aux sentiments nobles et religieux
qu'aux splendeurs magnifiques de la nature?
Et voilà que tout à coup elle abandonne son cloaque infect pour une
retraite charmante et rustique, sa vie immonde, pour partager une
existence heureuse et paisible avec les êtres les plus vertueux; les
plus tendres, les plus compatissants à ses infortunes...
Enfin tout ce qu'il y a d'admirable dans la créature et dans la création
se révèle à la fois et en un moment à son âme étonnée. À ce spectacle
imposant, son esprit s'agrandit, son intelligence se développe, ses
nobles instincts s'éveillent... Et c'est parce que son esprit s'est
agrandi, parce que son intelligence s'est développée, parce que ses
nobles instincts se sont éveillés... qu'ayant la conscience de la
dégradation première, elle ressent pour sa vie passée une douloureuse et
incurable horreur, et comprend, hélas! ainsi qu'elle le dit, qu'il est
des souillures qui ne s'effacent jamais...
--Ô malheur à moi! disait la Goualeuse désespérée, ma vie tout entière,
fût-elle aussi longue, aussi pure que la vôtre, mon père, sera désormais
flétrie par la conscience et par le souvenir du passé... Malheur à moi!
--Bonheur pour vous, au contraire, Marie, bonheur pour vous, à qui le
Seigneur envoie ces remords pleins d'amertume, mais salutaires! Ils
prouvent la religieuse susceptibilité de votre âme! Tant d'autres, moins
noblement bien douées que vous, eussent, à votre place, vite oublié le
passé pour ne songer qu'à jouir de la félicité présente! Une âme
délicate comme la vôtre rencontre des souffrances là où le vulgaire ne
ressent aucune douleur! Mais chacune de ces souffrances vous sera
comptée là-haut. Croyez-moi, Dieu ne vous a laissé un moment dans la
voie mauvaise que pour vous réserver la gloire du repentir et la
récompense éternelle due à l'expiation! Ne l'a-t-il pas dit lui-même:
«Ceux-là qui font le bien sans combat, et qui viennent à moi le sourire
aux lèvres, ceux-là sont mes élus; mais ceux-là qui, blessés dans la
lutte, viennent à moi saignants et meurtris, ceux-là sont les élus
d'entre mes élus!...» Courage donc, mon enfant!... soutien, appui,
conseils, rien ne vous manquera... Je suis bien vieux, mais Mme Georges,
mais M. Rodolphe ont encore de longues années à vivre... M. Rodolphe,
surtout... qui vous témoigne tant d'intérêt... qui suit vos progrès avec
une sollicitude si éclairée... Dites, Marie, dites, pourriez-vous jamais
regretter de l'avoir rencontré?
La Goualeuse allait répondre lorsqu'elle fut interrompue par la paysanne
dont nous avons parlé, qui, suivant la même route que la jeune fille et
l'abbé, venait de les rejoindre. C'était une des servantes de la ferme.
--Pardon, excuse, monsieur le curé, dit-elle au prêtre, mais Mme Georges
m'a dit d'apporter ce panier de fruits au presbytère, et qu'en même
temps je ramènerais Mlle Marie, car il se fait tard; mais j'ai pris Turc
avec moi, dit la fille de ferme en caressant un énorme chien des
Pyrénées, qui eût défié un ours au combat. Quoiqu'il n'y ait jamais de
mauvaise rencontre dans le pays, c'est toujours plus prudent.
--Vous avez raison, Claudine; nous voici d'ailleurs arrivés au
presbytère; vous remercierez Mme Georges pour moi.
Puis, s'adressant tout bas à la Goualeuse, le curé lui dit d'un ton
grave:
--Il faut que je me rende demain à la conférence du diocèse; mais je
serai de retour sur les cinq heures. Si vous le voulez, mon enfant, je
vous attendrai au presbytère. Je vois, à l'état de votre esprit, que
vous avez besoin de vous entretenir longuement encore avec moi.
--Je vous remercie, mon père, répondit Fleur-de-Marie; demain je
viendrai, puisque vous voulez bien me le permettre.
--Mais nous voici arrivés à la porte du jardin, dit le prêtre; laissez
ce panier là, Claudine, ma gouvernante le prendra. Retournez vite à la
ferme avec Marie; car la nuit est presque venue et le froid augmente. À
demain, Marie, à cinq heures!
--À demain, mon père.
L'abbé rentra dans son jardin.
La Goualeuse et Claudine, suivies de Turc, reprirent le chemin de la
métairie.
III
La rencontre
La nuit était venue, claire et froide.
Suivant les avis du Maître d'école, la Chouette avait gagné avec ce
brigand un endroit du chemin creux plus éloigné du sentier et plus
rapproché du carrefour où Barbillon attendait avec le fiacre.
Tortillard, posté en vedette, guettait le retour de Fleur-de-Marie,
qu'il devait attirer dans ce guet-apens en la suppliant de venir à son
aide pour secourir une pauvre vieille femme.
Le fils de Bras-Rouge avait fait quelques pas en dehors du ravin pour
aller à la découverte, lorsque, prêtant l'oreille, il entendit au loin
la Goualeuse parler à la paysanne qui l'accompagnait.
La Goualeuse n'étant plus seule, tout était manqué. Tortillard se hâta
de redescendre dans le ravin et de courir avertir la Chouette.
--Il y a quelqu'un avec la jeune fille, dit-il d'une voix basse et
essoufflée.
--Que le _béquilleur lui fauche le colas_[22], à cette petite
gueuse! s'écria la Chouette en fureur.
--Avec qui est-elle? demanda le Maître d'école.
--Sans doute avec la paysanne qui tout à l'heure a passé dans le
sentier, suivie d'un gros chien. J'ai reconnu la voix d'une femme, dit
Tortillard; tenez... entendez-vous... entendez-vous le bruit de leurs
sabots?...
En effet, dans le silence de la nuit, les semelles de bois résonnaient
au loin sur la terre durcie par la gelée.
--Elles sont deux... Je peux me charger de la petite à la mante grise;
mais l'autre! Comment faire? Fourline n'y voit pas... et Tortillard est
trop faible pour _amortir_ cette camarade que le diable étrangle!
Comment faire? répéta la Chouette.
--Je ne suis pas fort; mais si vous voulez, je me jetterai aux jambes de
la paysanne qui a un chien, je m'y accrocherai des mains et des dents:
je ne lâcherai pas, allez!... Pendant ce temps-là vous entraînerez bien
la petite... vous, la Chouette.
--Et si elles crient, si elles regimbent, on les entendra de la ferme,
reprit la borgnesse, et on aura le temps de venir à leur secours avant
que nous ayons rejoint le fiacre de Barbillon... C'est pas déjà si
commode à emporter une femme qui se débat!
--Et elles ont un gros chien avec elles! dit Tortillard.
--Bah! bah! si ce n'était que ça, d'un coup de soulier je lui casserai
la gargoine, à leur chien, dit la Chouette.
--Elles approchent, reprit Tortillard en prêtant de nouveau l'oreille au
bruit de pas lointains, elles vont descendre dans le ravin.
--Mais parle donc, Fourline, dit la Chouette au Maître d'école;
qu'est-ce que tu conseilles, gros têtard?... Est-ce que tu deviens muet?
--Il n'y a rien à faire aujourd'hui, répondit le brigand.
--Et les mille francs du monsieur en deuil, s'écria la Chouette, ils
seront donc flambés? Plus souvent!... Ton couteau! ton couteau,
Fourline! Je tuerai la camarade pour qu'elle ne nous gêne pas; quant à
la petite, nous deux, Tortillard et moi, nous viendrons bien à bout de
la bâillonner.
--Mais l'homme en deuil ne s'attend pas à ce que l'on tue quelqu'un...
--Eh bien! nous mettrons ce sang-là en _extra_ sur son mémoire; faudra
bien qu'il nous paye, puisqu'il sera notre complice.
--Les voilà!... Elles descendent, dit Tortillard à voix basse.
--Ton couteau, mon homme! s'écria la Chouette aussi à voix basse.
--Oh! la Chouette..., s'écria Tortillard avec effroi en étendant ses
mains vers la borgnesse, c'est trop fort... la tuer... Oh! non, non!
--Ton couteau! je te dis..., répéta tout bas la Chouette, sans faire
attention aux supplications de Tortillard et en se déchaussant à la
hâte. Je vas ôter mes souliers, ajouta-t-elle, pour les surprendre en
marchant à pas de loup derrière elles; il fait déjà sombre; mais je
reconnaîtrai bien la petite à sa mante, et je _refroidirai_[23] l'autre.
--Non! dit le brigand, aujourd'hui c'est inutile; il sera toujours temps
demain.
--Tu as peur, frileux! dit la Chouette avec un mépris farouche...
--Je n'ai pas peur, répondit le Maître d'école; mais tu peux manquer ton
coup et tout perdre.
Le chien qui accompagnait la paysanne, éventant sans doute les gens
embusqués dans le chemin creux, s'arrêta court, aboya avec furie et ne
répondit pas aux appels réitérés de Fleur-de-Marie.
--Entends-tu leur chien? Les voilà... vite, ton couteau... ou sinon!...
s'écria la Chouette d'un air menaçant.
--Viens donc me le prendre... de force! dit le Maître d'école.
--C'est fini! il est trop tard! s'écria la Chouette après avoir écouté
un moment avec attention, les voilà passées... Tu me payeras ça! va,
potence! ajouta-t-elle furieuse, en montrant le poing à son complice,
mille francs de perdus par ta faute!
--Mille, deux mille, peut-être trois mille de gagnés, au contraire,
reprit le Maître d'école d'un ton d'autorité. Écoute-moi, la Chouette,
ajouta-t-il, et tu verras si j'ai eu tort de te refuser mon couteau...
Tu vas retourner auprès de Barbillon... vous vous en irez tous les deux
avec sa voiture au rendez-vous où vous attend le monsieur en deuil...
vous lui direz qu'il n'y a rien à faire aujourd'hui, mais que demain ce
sera enlevé...
--Et toi? murmura la Chouette toujours courroucée.
--Écoute encore: la petite va seule tous les soirs reconduire le prêtre;
c'est un hasard si aujourd'hui elle a rencontré quelqu'un; il est
probable que demain nous aurons meilleure chance: demain donc tu
reviendras à cette heure, au carrefour, avec Barbillon et sa voiture.
--Mais toi? mais toi?
--Tortillard va me conduire à la ferme où demeure cette fille; il dira
que nous sommes égarés, que je suis son père, un pauvre ouvrier
mécanicien, aveuglé par accident; que nous allions à Louvres, chez un de
nos parents qui pouvait nous donner quelques secours, et que nous nous
sommes perdus dans les champs en voulant couper au court. Nous
demanderons à passer la nuit à la ferme, dans un coin de l'étable.
Jamais ça ne se refuse. Ces paysans nous croiront et nous donneront à
coucher. Tortillard examinera bien les portes, les fenêtres, les issues
de la maison: il y a toujours de l'argent chez ces gens-là à l'approche
des fermages. Moi qui ai eu des terres, ajouta-t-il avec amertume, je
sais ça. Nous sommes dans la première quinzaine de janvier... c'est le
bon moment, c'est le temps où on paye les termes échus... La ferme est
située, dites-vous, dans un endroit désert; une fois que nous en
connaîtrons les entrées et les sorties, on pourra y revenir avec les
amis: c'est une affaire à mitonner...
--Toujours têtard, et quelle sorbonne! dit la Chouette en se
radoucissant; continue, Fourline.
--Demain matin, au lieu de quitter la ferme, je me plaindrai d'une
douleur qui m'empêchera de marcher. Si on ne me croit pas, je montrerai
la plaie que j'ai gardée depuis que j'ai brisé ma manille[24], et dont
je souffre toujours. Je dirai que c'est une brûlure que je me suis faite
avec une barre de fer rouge dans mon état de mécanicien; on me croira.
Ainsi je resterai à la ferme une partie de la journée, pour que
Tortillard ait encore le temps de tout bien examiner. Quand le soir
arrivera, au moment où la petite sortira, comme d'habitude, avec le
prêtre, je dirai que je suis mieux, et que je me trouve en état de
partir. Moi et Tortillard nous suivrons la jeune fille de loin, nous
reviendrons l'attendre ici en dehors du ravin. Nous connaissant déjà,
elle n'aura pas de défiance en nous revoyant; nous l'aborderons... nous
deux Tortillard... et une fois qu'elle sera à portée de mon bras, j'en
réponds; elle est enflanquée, et les mille francs sont à nous. Ce n'est
pas tout... dans deux ou trois jours nous pourrons donner l'_affaire de
la ferme_ au Barbillon ou à d'autres, et partager ensuite avec eux s'il
y a quelque chose, puisque c'est nous qui auront _nourri le
poupart_[25].
--Tiens, _sans mirettes_[26], t'as pas ton pareil, dit la Chouette en
embrassant le Maître d'école. Mais si par hasard la petite ne reconduit
pas le prêtre demain soir?
--Nous recommencerons après-demain, c'est un de ces morceaux qui se
mangent froids et lentement; d'ailleurs ça fera des frais qui
augmenteront la mémoire du monsieur en deuil; et puis, une fois dans la
ferme, je saurai bien juger, d'après ce que j'entendrai dire, si nous
avons chance d'enlever la petite par le moyen que nous tentons; sinon
nous en chercherons un autre.
--Ça va, mon homme! Il est fameux, ton plan! Dis donc, Fourline, quand
tu seras tout à fait infirme, faudra te faire _grinche consultant_; tu
gagneras autant d'argent qu'un _rat de prison_[27]. Allons, embrasse
ta Chouette, et dépêche-toi... ces paysans, ça se couche comme les
poules. Je me sauve retrouver Barbillon; demain à quatre heures nous
serons à la croix du carrefour avec lui et sa roulante à moins que d'ici
là on ne l'arrête pour avoir escarpé le mari de la laitière... de la rue
de la Vieille-Draperie. Mais, si ça n'est pas lui, ça sera un autre,
puisque le faux fiacre appartient au monsieur en deuil, qui s'en est
déjà servi. Un quart d'heure après notre arrivée au carrefour, je serai
ici à t'attendre.
--C'est dit... À demain, la Chouette.
--Et moi, qui oubliais de donner de la cire à Tortillard, s'il y a
quelque empreinte à prendre à la ferme! Tiens, sauras-tu bien t'en
servir, fifi? dit la borgnesse en donnant un morceau de cire à
Tortillard.
--Oui, oui, allez; papa m'a montré. J'ai pris pour lui l'empreinte de la
serrure d'une petite cassette de fer que mon maître le charlatan garde
dans son cabinet noir.
--À la bonne heure, et pour qu'elle ne colle pas, n'oublie pas de
mouiller la cire après l'avoir bien échauffée dans ta main.
--Connu, connu! répondit Tortillard. Mais vous voyez, je fais tout ce
que vous me dites, et ça... parce que vous m'aimez un petit peu?
n'est-ce pas, la Chouette?
--Si je t'aime!... Je t'aime comme si je t'avais eu de feu le grand
Napoléon! dit la Chouette en embrassant Tortillard, qui fut immodérément
flatté de cette comparaison impériale. À demain, Fourline.
--À demain, reprit le Maître d'école.
La Chouette alla rejoindre le fiacre.
Le Maître d'école et Tortillard sortirent du chemin creux et se
dirigèrent du côté de la ferme; la lumière qui brillait à travers les
fenêtres leur servait de guide.
Étrange fatalité qui rapprochait ainsi Anselme Duresnel de sa femme,
qu'il n'avait pas vue depuis sa condamnation aux travaux forcés.
IV
La veillée
Est-il quelque chose de plus réjouissant à voir que la cuisine d'une
grande métairie à l'heure du repas du soir, dans l'hiver surtout? Est-il
quelque chose qui rappelle davantage le calme et le bien-être de la vie
rustique!
On aurait pu trouver une preuve de ce que nous avançons dans l'aspect de
la cuisine de la ferme de Bouqueval.
Son immense cheminée, haute de six pieds, large de huit, ressemblait à
une grande baie de pierre ouverte sur une fournaise: dans l'âtre noir
flamboyait un véritable bûcher de hêtre et de chêne. Ce brasier énorme
envoyait autant de clarté que de chaleur dans toutes les parties de la
cuisine et rendait inutile la lumière d'une lampe suspendue à la
maîtresse poutre qui traversait le plafond.
De grandes marmites et des casseroles de cuivre rouge rangées sur des
tablettes étincelaient de propreté; une antique fontaine du même métal
brillait comme un miroir ardent non loin d'une huche de noyer,
soigneusement cirée, d'où s'exhalait une appétissante odeur de pain tout
chaud. Une table longue, massive, recouverte d'une nappe de grosse toile
d'une extrême propreté, occupait le milieu de la salle; la place de
chaque convive était marquée par une de ces assiettes de faïence, brunes
au dehors, blanches au dedans, et par un couvert de fer luisant comme de
l'argent.
Au milieu de la table, une grande soupière remplie de potage aux légumes
fumait comme un cratère et couvrait de sa vapeur savoureuse un plat
formidable de choucroute au jambon et un autre plat non moins formidable
de ragoût de mouton aux pommes de terre; enfin un quartier de veau rôti,
flanqué de deux salades d'hiver accostées de deux corbeilles de pommes
et de deux fromages, complétait l'abondante symétrie de ce repas. Trois
ou quatre cruches de cidre pétillant, autant de miches de pain bis,
grandes comme des meules de moulin, étaient à la discrétion des
laboureurs.
Un vieux chien de berger, griffon noir, presque édenté, doyen émérite de
la gent canine de la métairie, devait à son grand âge et à ses anciens
services la permission de rester au coin du feu. Usant modestement et
discrètement de ce privilège, le museau allongé sur ses deux pattes de
devant, il suivait d'un oeil attentif les différentes évolutions
culinaires qui précédaient le souper.
Ce chien vénérable répondait au nom quelque peu bucolique de _Lysandre_.
Peut-être l'_ordinaire_ des gens de cette ferme, quoique fort simple,
semblera-t-il un peu somptueux; mais Mme Georges (en cela fidèle aux
vues de Rodolphe) améliorait autant que possible le sort de ses
serviteurs, exclusivement choisis parmi les gens les plus honnêtes et
les plus laborieux du pays. On les payait largement, on rendait leur
sort très-heureux, très-enviable; aussi, entrer comme métayer à la ferme
de Bouqueval était le but de tous les bons laboureurs de la contrée:
innocente ambition qui entretenait parmi eux une émulation d'autant plus
louable qu'elle tournait au profit des maîtres qu'ils servaient, car on
ne pouvait se présenter pour obtenir une des places vacantes à la
métairie qu'avec l'appui des plus excellents antécédents.
Rodolphe créait ainsi sur une très-petite échelle une sorte de ferme
modèle, non-seulement destinée à l'amélioration des bestiaux et des
procédés aratoires, mais surtout à l'amélioration des hommes, et il
atteignait ce but en intéressant les hommes à être probes, actifs,
intelligents.
Après avoir terminé les apprêts du souper, et posé sur la table un broc
de vin vieux destiné à accompagner le dessert, la cuisinière de la ferme
alla sonner la cloche.
À ce joyeux appel, laboureurs, valets de ferme, laitières, filles de
basse-cour, au nombre de douze ou quinze, entrèrent gaiement dans la
cuisine. Les hommes avaient l'air mâle et ouvert; les femmes étaient
avenantes et robustes, les jeunes filles alertes et gaies; toutes ces
physionomies placides respiraient la bonne humeur, la quiétude et le
contentement de soi; ils s'apprêtaient avec une sensibilité naïve à
faire honneur à ce repas bien gagné par les rudes labeurs de la journée.
Le haut de la table fut occupé par un vieux laboureur à cheveux blancs,
au visage loyal, au regard franc et hardi, à la bouche un peu moqueuse;
véritable type du paysan de bon sens, de ces esprits fermes et droits,
nets et lucides, rustiques et malins, qui sentent leur vieux Gaulois
d'une lieue.
Le père Châtelain (ainsi se nommait ce Nestor), n'ayant pas quitté la
ferme depuis son enfance, était alors employé comme maître laboureur.
Lorsque Rodolphe acheta la métairie, le vieux serviteur lui fut
justement recommandé; il le garda et l'investit, sous les ordres de Mme
Georges, d'une sorte de surintendance des travaux de culture. Le père
Châtelain exerçait sur ce personnel de la ferme une haute influence due
à son âge, à son savoir, à son expérience.
Tous les paysans se placèrent.
Après avoir dit le _Benedicite_ à haute voix, le père Châtelain, suivant
un vieil et saint usage, traça une croix sur un des pains avec la pointe
de son couteau et en coupa un morceau représentant _la part de la Vierge_
ou la part du pauvre: il versa ensuite un verre de vin sous la même
invocation, et plaça le tout sur une assiette qui fut pieusement placée
au milieu de la table.
À ce moment les chiens de garde aboyèrent avec force; le vieux Lysandre
leur répondit par un grognement sourd, retroussa sa lèvre et laissa voir
deux ou trois crocs encore respectables.
--Il y a quelqu'un le long des murs de la cour, dit le père Châtelain.
À peine avait-il dit ces paroles que la cloche de la grande porte tinta.
--Qui peut venir si tard? dit le vieux laboureur, tout le monde est
rentré... Va toujours voir, Jean-René.
Jean-René, jeune garçon de ferme, remit avec regret dans son assiette
une énorme cuillerée de soupe brûlante sur laquelle il soufflait d'une
force à désespérer Éole, et sortit de la cuisine.
--Voilà depuis bien longtemps la première fois que Mme Georges et Mlle
Marie ne viennent pas s'asseoir au coin du feu pour assister à notre
souper, dit le père Châtelain; j'ai une rude faim, mais je mangerai de
moins bon appétit.
--Mme Georges est montée dans la chambre de Mlle Marie, car, en revenant
de reconduire M. le curé, mademoiselle s'est trouvée un peu souffrante
et s'est couchée, répondit Claudine, la robuste fille qui avait ramené
la Goualeuse du presbytère, et ainsi renversé sans le savoir les
sinistres desseins de la Chouette.
--Notre bonne Mlle Marie est seulement indisposée... mais elle n'est pas
malade, n'est-ce pas? demanda le vieux laboureur avec inquiétude.
--Non, non, Dieu merci! père Châtelain; Mme Georges a dit que ça ne
serait rien, reprit Claudine; sans cela elle aurait envoyé chercher à
Paris M. David, ce médecin nègre... qui a déjà soigné Mlle Marie
lorsqu'elle a été malade. C'est égal, c'est tout de même bien étonnant,
un médecin noir! Si c'était pour moi, je n'aurais pas du tout de
confiance. Un médecin blanc, à la bonne heure... c'est chrétien.
--Est-ce que M. David n'a pas guéri Mlle Marie qui était languissante
dans les premiers temps?
--Si, père Châtelain.
--Eh bien?
--C'est égal, un médecin noir, ça a comme quelque chose d'effrayant.
--Est-ce qu'il n'a pas remis sur pied la vieille Anique, qui, à la suite
d'une plaie aux jambes, ne pouvait tant seulement bouger de son lit
depuis trois ans?
--Si, si, père Châtelain.
--Eh bien! ma fille?
--Oui, père Châtelain; mais un médecin noir... pensez donc... tout noir,
tout noir...
--Écoute, ma fille: de quelle couleur est ta génisse Musette?
--Blanche, père Châtelain, blanche comme un cygne et fameuse laitière;
on peut dire cela sans l'exposer à rougir.
--Et ta génisse Rosette?
--Noire comme un corbeau, père Châtelain; fameuse laitière aussi, faut
être juste pour tout le monde.
--Et le lait de cette génisse noire, de quelle couleur est-il?
--Mais... blanc, père Châtelain... C'est tout simple, blanc comme neige.
--Aussi blanc et aussi bon que celui de Musette?
--Mais, oui, père Châtelain.
--Quoique Rosette soit noire?
--Quoique Rosette soit noire... Qu'est-ce que ça fait au lait que la
vache soit noire, rousse ou blanche?
--Ça ne fait rien?
--Rien de rien, père Châtelain.
--Eh bien! alors, ma fille, pourquoi ne veux-tu pas qu'un médecin noir
soit aussi bon qu'un médecin blanc?
--Dame... père Châtelain, c'était par rapport à la peau, dit la jeune
fille après un moment de cogitation profonde. Mais au fait, puisque
Rosette la noire a d'aussi bon lait que Musette la blanche, la peau n'y
fait rien.
Ces réflexions physiognomoniques de Claudine sur la différence des races
blanche et noire furent interrompues par le retour de Jean-René, qui
soufflait dans ses doigts avec autant de vigueur qu'il avait soufflé sur
sa soupe.
--Oh! quel froid! quel froid il fait cette nuit... il gèle à pierre
fendre, dit-il en entrant; vaut mieux être dedans que dehors par un
temps pareil. Quel froid!
--Gelée commencée par un vent d'est sera rude et longue; tu dois savoir
ça, garçon. Mais qui a sonné? demanda le doyen des laboureurs.
--Un pauvre aveugle et un enfant qui le conduit, père Châtelain.
V
L'hospitalité
--Et qu'est-ce qu'il veut, cet aveugle? demanda le père Châtelain à
Jean-René.
--Ce pauvre homme et son fils se sont égarés en voulant aller à Louvres
par la traverse; comme il fait un froid de loup et que la nuit est
noire, car le ciel se couvre, l'aveugle et son enfant demandent à passer
la nuit à la ferme, dans un coin de l'étable.
--Mme Georges est si bonne qu'elle ne refuse jamais l'hospitalité à un
malheureux; elle consentira, bien sûr, à ce qu'on donne à coucher à ces
pauvres gens... mais il faut la prévenir. Vas-y, Claudine.
Claudine disparut.
--Et où attend-il ce brave homme? demanda le père Châtelain.
--Dans la petite grange.
--Pourquoi l'as-tu mis dans la grange?
--S'il était resté dans la cour, les chiens l'auraient mangé tout cru,
lui et son petit. Oui, père Châtelain, j'avais beau dire: «Tout beau,
Médor... ici, Turc... à bas, Sultan!...» J'ai jamais vu des déchaînés
pareils. Et pourtant, à la ferme, on ne les dresse pas à mordre sur le
pauvre, comme dans bien des endroits...
--Ma foi, mes enfants, la part du pauvre aura été ce soir réservée pour
tout de bon... Serrez-vous un peu... Bien! Mettons deux couverts de
plus, l'un pour l'aveugle, l'autre pour son fils; car sûrement Mme
Georges leur laissera passer la nuit ici.
--C'est tout de même étonnant que les chiens soient furieux comme ça,
dit Jean-René; il y avait surtout Turc, que Claudine a emmené en allant
ce soir au presbytère... il était comme un possédé... En le flattant
pour l'apaiser, j'ai senti les poils de son dos tout hérissés... on
aurait dit d'un porc-épic. Qu'est-ce que vous dites de cela, hein! père
Châtelain, vous qui savez tout?
--Je dis, mon garçon, moi qui sais tout, que les bêtes en savent encore
plus long que moi... Lors de l'ouragan de cet automne, qui avait changé
la petite rivière en torrent, quand je m'en revenais à nuit noire, avec
mes chevaux de labour, assis sur le vieux cheval rouan, que le diable
m'emporte si j'aurais su où passer à gué, car on n'y voyait pas plus que
dans un four!... Eh bien! j'ai laissé la bride sur le cou du vieux
rouan, et il a trouvé tout seul ce que nous n'aurions trouvé ni les uns
ni les autres... Qui est-ce qui lui a appris cela?
--Oui, père Châtelain, qui est-ce qui lui a appris cela, au vieux cheval
rouan?
--Celui qui apprend aux hirondelles à faire leur nid sur les toits, et
aux bergeronnettes à faire leur nid au milieu des roseaux, mon garçon...
Eh bien! Claudine, dit le vieil oracle à la laitière qui rentrait
portant sous ses deux bras deux paires de draps bien blancs qui jetaient
une suave odeur de sauge et de verveine, eh bien! Mme Georges a ordonné
de faire souper et coucher ici ce pauvre aveugle et son fils, n'est-ce
pas?
--Voilà des draps pour faire leurs lits dans la petite chambre au bout
du corridor, dit Claudine.
--Allons, va les chercher, Jean-René... Toi, ma fille, approche deux
chaises du feu, ils se réchaufferont un moment avant de se mettre à
table... car le froid est dur cette nuit.
On entendit de nouveau les aboiements furieux des chiens et la voix de
Jean-René qui tâchait de les apaiser.
La porte de la cuisine s'ouvrit brusquement: le Maître d'école et
Tortillard entrèrent avec précipitation, comme s'ils eussent été
poursuivis.
--Prenez donc garde à vos chiens! s'écria le Maître d'école avec
frayeur; ils ont manqué nous mordre.
--Ils m'ont arraché un morceau de ma blouse, dit Tortillard encore pâle
d'effroi.
--Excusez, mon brave homme, dit Jean-René en fermant la porte; mais je
n'ai jamais vu nos chiens si méchants... C'est, bien sûr, le froid qui
les agace... Ces bêtes n'ont pas de raison; elles veulent peut-être
mordre pour se réchauffer!
--Allons, à l'autre maintenant! dit le laboureur en arrêtant le vieux
Lysandre au moment où, grondant d'un air menaçant, il allait s'élancer
sur les nouveaux venus. Il a entendu les autres chiens aboyer de furie,
il veut faire comme eux. Veux-tu aller te coucher tout de suite, vieux
sauvage!... Veux-tu...
À ces mots du père Châtelain, accompagnés d'un coup de pied
significatif, Lysandre regagna, toujours grondant, sa place de
prédilection au coin du foyer.
Le Maître d'école et Tortillard restaient à la porte de la cuisine,
n'osant pas avancer.
Enveloppé d'un manteau bleu à collet de fourrure, son chapeau enfoncé
sur le bonnet noir qui lui cachait presque entièrement le front, le
brigand tenait la main de Tortillard, qui se pressait contre lui en
regardant les paysans avec défiance; l'honnêteté de ces physionomies
déroutait et effrayait presque le fils de Bras-Rouge.
Les natures mauvaises ont aussi leurs répulsions et leurs sympathies.
Les traits du Maître d'école étaient si hideux que les habitants de la
ferme restèrent un instant frappés, les uns de dégoût, les autres
d'effroi. Cette impression n'échappa pas à Tortillard; la frayeur des
paysans le rassura, et il fut fier de l'épouvante qu'inspirait son
compagnon. Ce premier mouvement passé, le père Châtelain, ne songeant
qu'à remplir les devoirs de l'hospitalité, dit au Maître d'école:
--Mon brave homme, avancez près du feu, vous vous réchaufferez d'abord.
Vous souperez ensuite avec nous, car vous arrivez au moment où nous
allions nous mettre à table. Tenez, asseyez-vous là. Mais à quoi ai-je
la tête! ajouta le père Châtelain; ce n'est pas à vous, mais à votre
fils que je dois m'adresser, puisque, malheureusement, vous êtes
aveugle. Voyons, mon enfant, conduis ton père auprès de la cheminée.
--Oui, mon bon monsieur, répondit Tortillard d'un ton nasillard, patelin
et hypocrite; que le bon Dieu vous rende votre bonne charité!...
Suis-moi, pauvre papa, suis-moi... prends bien garde. Et l'enfant guida
les pas du brigand.
Tous deux arrivèrent près de la cheminée.
D'abord Lysandre gronda sourdement; mais, ayant flairé un instant le
Maître d'école, il poussa tout à coup cette sorte d'aboiement lugubre
qui fait dire communément que les chiens hurlent à la mort.
«Enfer! se dit le Maître d'école. Est-ce donc le sang qu'ils flairent,
ces maudits animaux? J'avais ce pantalon-là pendant la nuit de
l'assassinat du marchand de boeufs...»
--Tiens, c'est étonnant, dit tout bas Jean-René, le vieux Lysandre qui
hurle à la mort en sentant le bonhomme!
Alors il arriva une chose étrange.
Les cris de Lysandre étaient si perçants, si plaintifs que les autres
chiens l'entendirent (la cour de la ferme n'étant séparée de la cuisine
que par une fenêtre vitrée), et, selon l'habitude de la race canine, ils
répétèrent à l'envi ces gémissements lamentables.
Quoique peu superstitieux, les métayers s'entre-regardèrent presque avec
effroi.
En effet, ce qui se passait était singulier.
Un homme qu'ils n'avaient pu envisager sans horreur entrait dans la
ferme. Les animaux jusqu'alors paisibles devenaient furieux et jetaient
ces clameurs sinistres qui, selon les croyances populaires, prédisent
les approches de la mort.
Le brigand lui-même, malgré son endurcissement, malgré son audace
infernale, tressaillit un moment en entendant ces hurlements funèbres,
mortuaires... qui éclataient à son arrivée, à lui... assassin.
Tortillard, sceptique, effronté comme un enfant de Paris, corrompu pour
ainsi dire à la mamelle, resta seul indifférent à l'effet moral de cette
scène. Délivré de la crainte d'être mordu, cet avorton railleur se moqua
de ce qui atterrait les habitants de la ferme et de ce qui faisait
frissonner le Maître d'école.
La première stupeur passée, Jean-René sortit, et l'on entendit bientôt
les claquements de son fouet, qui dissipèrent les lugubres
pressentiments de Turc, de Sultan et de Médor. Peu à peu les visages
contristés des laboureurs se rassérénèrent. Au bout de quelques moments
l'épouvantable laideur du Maître d'école leur inspira plus de pitié que
d'horreur; ils plaignirent le petit boiteux de son infirmité, lui
trouvèrent une mine futée très-intéressante et le louèrent beaucoup des
soins empressés qu'il prodiguait à son père.
L'appétit des laboureurs, un moment oublié, se réveilla avec une
nouvelle énergie, et l'on n'entendit pendant quelques instants que le
bruit des fourchettes.
Tout en s'escrimant de leur mieux sur leurs mets rustiques, métayers et
métayères remarquaient avec attendrissement les prévenances de l'enfant
pour l'aveugle, auprès duquel on l'avait placé. Tortillard lui préparait
ses morceaux, lui coupait son pain, lui versait à boire avec une
attention toute filiale.
Ceci était le beau côté de la médaille, voici le revers:
Autant par cruauté que par l'esprit d'imitation naturel à son âge,
Tortillard trouvait une jouissance cruelle à tourmenter le Maître
d'école, à l'exemple de la Chouette, qu'il était fier de copier ainsi,
et qu'il aimait avec une sorte de dévouement. Comment cet enfant pervers
sentait-il le besoin d'être aimé? Comment se trouvait-il heureux du
semblant d'affection que lui témoignait la borgnesse? Comment
pouvait-il, enfin, s'émouvoir au lointain souvenir des caresses de sa
mère? C'était encore une de ces fréquentes et nombreuses anomalies qui,
de temps à autre, protestent heureusement contre l'unité dans le vice.
Nous l'avons dit, éprouvant, ainsi que la Chouette, un charme extrême à
avoir, lui chétif, pour bête de souffrance un tigre muselé...
Tortillard, assis à la table des laboureurs, eut la méchanceté de
vouloir raffiner son plaisir en forçant le Maître d'école à supporter
ses mauvais traitements sans sourciller.
Il compensa donc chacune de ses attentions ostensibles pour son père
supposé par un coup de pied souterrain particulièrement adressé à une
plaie très-ancienne que le Maître d'école, comme beaucoup de forçats,
avait à la jambe droite, à l'endroit où pesait l'anneau de sa chaîne
pendant son séjour au bagne.
Il fallut à ce brigand un courage d'autant plus stoïque pour cacher sa
souffrance à chaque atteinte de Tortillard que ce petit monstre, afin de
mettre sa victime dans une position plus difficile encore, choisissait
pour ses attaques tantôt le moment où le Maître d'école buvait, tantôt
le moment où il parlait.
Néanmoins l'impassibilité de ce dernier ne se démentit pas; il contint
merveilleusement sa colère et sa douleur, pensant (et le fils de
Bras-Rouge y comptait bien) qu'il serait très-dangereux pour le succès
de ses desseins de laisser deviner ce qui se passait sous la table.
--Tiens, pauvre papa, voilà une noix tout épluchée, dit Tortillard en
mettant dans l'assiette du Maître d'école un de ces fruits soigneusement
détaché de sa coque.
--Bien, mon enfant, dit le père Châtelain; puis, s'adressant au brigand:
Vous êtes sans doute bien à plaindre, brave homme; mais vous avez un si
bon fils... que cela doit vous consoler un peu!
--Oui, oui, mon malheur est grand; et sans la tendresse de mon cher
enfant... je...
Le Maître d'école ne put retenir un cri aigu. Le fils de Bras-Rouge
avait cette fois rencontré le vif de la plaie; la douleur fut
intolérable.
--Mon Dieu!... Qu'as-tu donc, pauvre papa? s'écria Tortillard d'une voix
larmoyante, et, se levant, il se jeta au cou du Maître d'école.
Dans son premier mouvement de colère et de rage, le brigand voulut
étouffer le petit boiteux entre ses bras d'Hercule et le pressa si
violemment contre sa poitrine que l'enfant, perdant sa respiration,
laissa entendre un sourd gémissement.
Mais, réfléchissant aussitôt qu'il ne pouvait se passer de Tortillard,
le Maître d'école se contraignit et le repoussa sur sa chaise.
Dans tout ceci les paysans ne virent qu'un échange de tendresses
paternelles et filiales: la pâleur et la suffocation de Tortillard leur
parurent causées par l'émotion de ce bon fils.
--Qu'avez-vous donc, mon brave? demanda le père Châtelain. Votre cri de
tout à l'heure a fait pâlir votre enfant... Pauvre petit... Tenez, il
peut à peine respirer!
--Ce n'est rien, répondit le Maître d'école en reprenant son sang-froid.
Je suis de mon état serrurier-mécanicien; il y a quelque temps, en
travaillant au marteau une barre de fer rougie, je l'ai laissée tomber
sur mes jambes, et je me suis fait une brûlure si profonde qu'elle n'est
pas encore cicatrisée... Tout à l'heure je me suis heurté au pied de la
table, et je n'ai pu retenir un cri de douleur.
--Pauvre papa! dit Tortillard, remis de son émotion et jetant un regard
diabolique sur le Maître d'école, pauvre papa! C'est pourtant vrai, mes
bons messieurs, on n'a jamais pu le guérir de sa jambe... Hélas! non,
jamais! Oh! je voudrais bien avoir son mal, moi... pour qu'il ne l'ait
plus, ce pauvre papa...
Les femmes regardèrent Tortillard avec attendrissement.
--Eh bien! mon brave homme, reprit le père Châtelain, il est malheureux
pour vous que vous ne soyez pas venu à la ferme il y a trois semaines,
au lieu d'y venir ce soir.
--Pourquoi cela?
--Parce que nous avons eu ici, pendant quelques jours, un docteur de
Paris qui a un remède souverain pour les maux de jambe. Une bonne
vieille femme du village ne pouvait pas marcher depuis trois ans; le
docteur lui a mis de son onguent sur ses blessures. À présent, elle
court comme un Basque, et elle se promet, au premier jour, d'aller à
pied remercier son sauveur, allée des Veuves, à Paris... Vous voyez que
d'ici il y a un bon bout de chemin. Mais qu'est-ce que vous avez donc?
Encore cette maudite blessure?
Ces mots, «allée des Veuves», rappelaient de si terribles souvenirs au
Maître d'école, qu'il n'avait pu s'empêcher de tressaillir et de
contracter ses traits hideux.
--Oui, répondit-il en se remettant, encore un élancement...
--Bon papa, sois tranquille, je te bassinerai bien soigneusement ta
jambe ce soir, dit Tortillard.
--Pauvre petit! dit Claudine, aime-t-il son père!
--C'est vraiment dommage, reprit le père Châtelain en s'adressant au
Maître d'école, que ce digne médecin ne soit pas ici; mais, j'y pense,
il est aussi charitable que savant; en retournant à Paris, faites-vous
conduire chez lui par votre petit garçon, il vous guérira, j'en suis
sûr; son adresse n'est pas difficile à retenir: allée des Veuves, nº 17.
Si vous oubliez le numéro... peu importe, ils ne sont pas beaucoup de
médecins dans cet endroit-là, et surtout de médecins nègres... car
figurez-vous qu'il est nègre, cet excellent docteur David.
Les traits du Maître d'école étaient tellement couturés de cicatrices
que l'on ne put s'apercevoir de sa pâleur.
Il pâlit pourtant... pâlit affreusement en entendant d'abord citer le
numéro de la maison de Rodolphe, et ensuite parler de David... le
docteur noir...
De ce Noir qui, par ordre de Rodolphe, lui avait infligé un supplice
épouvantable, dont à chaque instant il subissait des terribles
conséquences.
La journée était funeste au Maître d'école.
Le matin, il avait enduré les tortures de la Chouette et du fils de
Bras-Rouge; il arrive à la ferme, les chiens hurlent à la mort à son
aspect homicide et veulent le dévorer; enfin le hasard le conduit dans
une maison où quelques jours auparavant se trouvait son bourreau.
Séparément, ces circonstances auraient suffi pour exciter tour à tour la
rage ou la crainte de ce brigand; mais, se précipitant dans l'espace de
quelques heures, elles lui portèrent un coup violent.
Pour la première fois de sa vie, il éprouva une sorte de terreur
superstitieuse... il se demanda si le hasard amenait seul des incidents
si étranges.
Le père Châtelain, ne s'étant pas aperçu de la pâleur du Maître d'école,
reprit:
--Du reste, mon brave homme, lorsque vous partirez, on donnera l'adresse
du docteur à votre fils, et ce sera obliger M. David que le mettre à
même de rendre service à quelqu'un: il est si bon, si bon! C'est dommage
qu'il ait toujours l'air triste... Mais, tenez, buvons un coup à la
santé de votre futur sauveur.
--Merci, je n'ai plus soif, dit le Maître d'école d'un air sombre.
--Bois donc, cher bon papa, bois donc, ça te fera du bien... à ton
pauvre estomac, ajouta Tortillard en mettant le verre dans les mains de
l'aveugle.
--Non, non, je ne veux plus boire, dit celui-ci.
--Ce n'est plus du cidre que je vous ai versé, mais du vieux vin, dit le
laboureur. Il y a bien des bourgeois qui n'en boivent pas de pareil.
Dame! ce n'est pas une ferme comme une autre que celle-ci. Qu'est-ce que
vous dites de notre ordinaire?
--Il est très-bon, répondit machinalement le Maître d'école de plus en
plus absorbé dans de sinistres pensées.
--Eh bien! c'est tous les jours comme ça: bon travail et bon repas,
bonne conscience et bon lit; en quatre mots, voilà notre vie: nous
sommes sept cultivateurs ici, et, sans nous vanter, nous faisons autant
de besogne que quatorze, mais on nous paye comme quatorze. Aux simples
laboureurs, cent cinquante écus par an; aux laitières et aux filles de
ferme, soixante écus! Et à partager entre nous un cinquième des produits
de la ferme. Dame! vous comprenez que nous ne laissons pas la terre un
brin se reposer, car la pauvre vieille nourricière, tant plus elle
produit, tant plus nous avons.
--Votre maître ne doit guère s'enrichir en vous avantageant de la sorte,
dit le Maître d'école.
--Notre maître!... Oh! ça n'est pas un maître comme les autres. Il a une
manière de s'enrichir qui n'est qu'à lui.
--Que voulez-vous dire? demanda l'aveugle, qui désirait engager la
conversation pour échapper aux noires idées qui le poursuivaient; votre
maître est donc bien extraordinaire?
--Extraordinaire en tout, mon brave homme; mais, tenez, le hasard vous a
amené ici, puisque ce village est éloigné de tout grand chemin. Vous n'y
reviendrez sans doute jamais; vous ne le quitterez pas du moins sans
savoir ce qu'est notre maître et ce qu'il fait de cette ferme; en deux
mots, je vas vous dire ça, à condition que vous le répéterez à tout le
monde. Vous verrez, c'est aussi bon à dire qu'à entendre.
--Je vous écoute, reprit le Maître d'école.
VI
Une ferme modèle
--Et vous ne serez pas fâché de m'avoir entendu, dit le père Châtelain
au Maître d'école. Figurez-vous qu'un jour notre maître s'est dit: «Je
suis très-riche, c'est bon; mais, comme ça ne me fait pas dîner deux
fois, si je faisais dîner ceux qui ne dînent pas du tout, et dîner mieux
de braves gens qui ne mangent pas à leur faim?... Ma foi, ça me va: vite
à l'oeuvre!» Et notre maître s'est mis à l'oeuvre. Il a acheté cette
ferme, qui alors n'avait pas un grand faire-valoir, et n'employait guère
plus de deux charrues: je sais cela, je suis né ici. Notre maître a
augmenté les terres, vous saurez tout à l'heure pourquoi. À la tête de
la ferme il a mis une digne femme aussi respectable que malheureuse,
c'est toujours comme ça qu'il choisit, et il lui a dit: «Cette maison
sera, comme la maison du bon Dieu, ouverte aux bons, fermée aux
méchants; on en chassera les mendiants paresseux, mais on y donnera
toujours l'aumône du travail à ceux qui ont bon courage: cette aumône-là
n'humilie pas qui la reçoit et profite à qui la donne: le riche qui ne
la fait pas est un mauvais riche.» C'est notre maître qui dit ça; par ma
foi! il a raison, mais il fait mieux que de dire, il agit. Autrefois il
y avait un chemin direct d'ici à Écouen qui raccourcissait d'une bonne
lieue; mais, dame! il était si effondré, qu'on n'y pouvait plus passer,
c'était la mort aux chevaux et aux voitures; quelques corvées et un peu
d'argent fournis par un chacun des fermiers du pays auraient remis la
route en état; mais, tant plus un chacun avait envie de voir cette route
en état, tant plus un chacun renâclait à fournir argent et corvée. Notre
maître, voyant ça, dit: «Le chemin sera fait; mais, comme ceux qui
pourraient y contribuer n'y contribuent pas, comme c'est environ un
chemin de luxe, il profitera un jour à ceux qui ont chevaux et voitures;
mais il profitera d'abord à ceux qui n'ont que leurs deux bras, du coeur
et pas de travail.» Ainsi, par exemple, un gaillard robuste frappe-t-il
à la ferme en disant: «J'ai faim et je manque d'ouvrage.--Mon garçon,
voilà une bonne soupe, une pioche, une pelle: on va vous conduire au
chemin d'Écouen, faites chaque jour deux toises de cailloutis, et chaque
soir vous aurez quarante sous, une toise vingt sous, une demi-toise, dix
sous, sinon rien.» Moi, à la brune, en revenant des champs, je vais
inspecter le chemin et m'assurer de ce que chacun a fait.
--Et quand on pense qu'il y a eu deux sans-coeur assez gredins pour
manger la soupe et voler la pioche et la pelle! dit Jean-René avec
indignation, ça dégoûterait de faire le bien.
--Ça, c'est vrai, dirent quelques laboureurs.
--Allons donc, mes enfants! reprit le père Châtelain. Voire... on ne
ferait donc ni plantations ni semailles, parce qu'il y a des chenilles,
des charançons, et autres mauvaises bestioles rongeuses de feuilles ou
grugeuses de grain? Non, non, on écrase les vermines; le bon Dieu, qui
n'est pas chiche, fait pousser de nouveaux bourgeons, de nouveaux épis,
le dommage est réparé, et l'on ne s'aperçoit tant seulement pas que les
bêtes malfaisantes ont passé par là. N'est-ce pas, mon brave homme? dit
le vieux laboureur au Maître d'école.
--Sans doute, sans doute, reprit celui-ci, qui semblait depuis quelques
moments réfléchir profondément.
--Quant aux femmes et aux enfants, il y a aussi du travail pour eux et
pour leurs forces, ajouta le père Châtelain.
--Et malgré ça, dit Claudine la laitière, le chemin n'avance pas vite.
--Dame, ma fille, ça prouve qu'heureusement dans le pays les braves gens
ne manquent pas d'ouvrage.
--Mais à un infirme, à moi, par exemple, dit tout à coup le Maître
d'école, est-ce qu'on ne m'accorderait pas la charité d'une place dans
un coin de la ferme, un morceau de pain et un abri, pour le peu de temps
qui me reste à vivre? Oh! si cela se pouvait, mes bonnes gens, je
passerais ma vie à remercier votre maître.
Le brigand parlait alors sincèrement. Il ne se repentait pas pour cela
de ses crimes; mais l'existence paisible, heureuse, des laboureurs
excitait d'autant plus son envie qu'il songeait à l'avenir effrayant que
lui réservait la Chouette; avenir qu'il avait été loin de prévoir et qui
lui faisait regretter davantage encore d'avoir, en rappelant sa complice
auprès de lui, perdu pour jamais la possibilité de vivre auprès des
honnêtes gens chez lesquels le Chourineur l'avait placé.
Le père Châtelain regarda le Maître d'école avec étonnement.
--Mais, mon pauvre homme, lui dit-il, je ne vous croyais pas tout à fait
sans ressources.
--Hélas! mon Dieu, si... j'ai perdu la vue par un accident de mon
métier. Je vais à Louvres chercher des secours chez un parent éloigné;
mais vous comprenez, quelquefois les gens sont si égoïstes, si durs...,
dit le Maître d'école.
--Oh! il n'y a pas d'égoïsme qui tienne, reprit le père Châtelain; un
bon et honnête ouvrier comme vous, malheureux comme vous avec un enfant
si gentil, si bon, ça attendrirait des pierres. Mais le maître qui vous
employait avant votre accident, comment ne fait-il rien pour vous?
--Il est mort, dit le Maître d'école après un moment d'hésitation; et
c'était mon seul protecteur.
--Mais l'hospice des aveugles?
--Je n'ai pas l'âge d'y entrer.
--Pauvre homme! vous êtes bien à plaindre!
--Eh bien! vous croyez que si je ne trouve pas à Louvres les secours que
j'espère, votre maître, que je respecte déjà sans le connaître, n'aura
pas pitié de moi?
--Malheureusement, voyez-vous, la ferme n'est pas un hospice.
Ordinairement, ici, on accorde aux infirmes de passer une nuit ou un
jour à la ferme, puis on leur donne un secours, et que le bon Dieu les
ait en aide!
--Ainsi je n'ai aucun espoir d'intéresser votre maître à mon triste
sort? dit le brigand avec un soupir de regret.
--Je vous dis la règle, mon brave homme; mais notre maître est si
compatissant, si généreux, qu'il est capable de tout.
--Vous croyez? s'écria le Maître d'école. Il serait possible qu'il
consentit à me laisser vivre ici dans un coin? Je serais heureux de si
peu!
--Je vous dis que notre maître est capable de tout. S'il consent à vous
garder à la ferme, vous n'auriez pas à vous cacher dans un coin; vous
seriez traité comme nous donc!... comme aujourd'hui. On trouverait de
quoi occuper votre enfant selon ses forces; bons conseils et bons
exemples ne lui manqueraient point; notre vénérable curé l'instruirait
avec les autres enfants du village, et il grandirait dans le bien, comme
on dit. Mais pour ça, tenez, il faudrait demain matin parler tout
franchement à Notre-Dame-de-Bon-Secours.
--Comment? dit le Maître d'école.
--Nous appelons ainsi notre maîtresse. Si elle s'intéresse à vous, votre
affaire est sûre. En fait de charité, notre maître ne sait rien refuser
à notre dame.
--Oh! alors je lui parlerai, je lui parlerai! s'écria joyeusement le
Maître d'école, se voyant déjà délivré de la tyrannie de la Chouette.
Cette espérance trouva peu d'écho chez Tortillard, qui ne se sentait
nullement disposé à profiter des offres du vieux laboureur et à grandir
dans le bien sous les auspices d'un vénérable curé. Le fils de
Bras-Rouge avait des penchants très-peu rustiques et l'esprit très-peu
tourné à la bucolique; d'ailleurs, fidèle aux traditions de la Chouette,
il aurait vu avec un vif déplaisir le Maître d'école se soustraire à
leur commun despotisme: il voulait donc rappeler à la réalité le
brigand, qui s'égarait déjà parmi de champêtres et riantes illusions.
--Oh! oui, répéta le Maître d'école, je lui parlerai, à
Notre-Dame-de-Bon-Secours... elle aura pitié de moi, et...
Tortillard donna en ce moment et sournoisement un vigoureux coup de pied
au Maître d'école et l'atteignit au bon endroit.
La souffrance interrompit et abrégea la phrase du brigand, qui répéta,
après un tressaillement douloureux:
--Oui, j'espère que cette bonne dame aura pitié de moi.
--Pauvre bon papa, reprit Tortillard; mais tu comptes pour rien ma bonne
tante, Mme la Chouette, qui t'aime si fort. Pauvre tante la Chouette!...
Oh! elle ne t'abandonnera pas comme ça, vois-tu! Elle serait plutôt
capable de venir te réclamer ici avec notre cousin M. Barbillon.
--Ce brave homme a des parents chez les poissons et les oiseaux, dit
tout bas Jean-René d'un air prodigieusement malicieux, en donnant un
coup de coude à Claudine, sa voisine.
--Grand sans-coeur, allez! de rire de ces malheureux, répondit tout bas
la fille de ferme, en donnant à son tour à Jean-René un coup de coude à
lui briser trois côtes.
--Mme la Chouette est une de vos parentes? demanda le laboureur au
Maître d'école.
--Oui, c'est une de nos parentes, répondit-il avec un morne et sombre
accablement.
Dans le cas où il trouverait à la ferme un refuge inespéré, il craignait
que la borgnesse ne vînt par méchanceté le dénoncer; il craignait aussi
que les noms étranges de ses prétendus parents, Mme la Chouette et M.
Barbillon, cités par Tortillard, n'éveillassent les soupçons; mais à cet
endroit ses craintes furent vaines; Jean-René seul y vit le texte d'une
plaisanterie faite à voix basse et très-mal accueillie par Claudine.
--C'est une parente que vous allez trouver à Louvres? demanda le père
Châtelain.
--Oui, dit le brigand, mais je crois que mon fils se trompe en comptant
trop sur elle.
--Oh! mon pauvre papa, je ne me trompe pas... va... Elle est si bonne,
ma tante la Chouette!... Tu sais bien, c'est elle qui t'a envoyé l'eau
avec laquelle je bassine ta jambe... et la manière de s'en servir...
C'est elle qui m'a dit: «Fais pour ton pauvre papa ce que je ferais
moi-même, et le bon Dieu te bénira...» Oh! ma tante la Chouette... elle
t'aime, mais elle t'aime si fort que...
--C'est bien, c'est bien, dit le Maître d'école en interrompant
Tortillard, ça ne m'empêchera pas, en tout cas, de parler demain matin à
la bonne dame d'ici... et d'implorer son appui auprès du respectable
propriétaire de cette ferme; mais, ajouta-t-il pour changer de
conversation et mettre un terme aux imprudents propos de Tortillard,
mais, à propos du propriétaire de cette ferme, on m'avait promis de me
dire ce qu'il y a de particulier dans l'organisation de la métairie où
nous sommes.
--C'est moi qui vous ai promis cela, dit le père Châtelain, et je vais
remplir ma promesse. Notre maître, après avoir ainsi imaginé ce qu'il
appelle l'aumône du travail, s'est dit: «Il y a des établissements et
des prix pour encourager l'amélioration des chevaux, des bestiaux, des
charrues et de bien d'autres choses encore... Ma foi!... m'est avis
qu'il serait un brin temps de moyenner aussi de quoi améliorer les
hommes... Bonnes bêtes, c'est bien; bonnes gens, ça serait mieux, mais
plus difficile. Lourde avoine et pré dru, eau vive et air pur, soins
constants et sûr abri, chevaux et bestiaux viendront comme à souhait et
vous donneront contentement; mais, pour les hommes, voire! c'est autre
chose: on ne met pas un homme en grand-vertu comme un boeuf en
grand-chair. L'herbage profite au boeuf, parce que l'herbage, savoureux
au goût, lui plaît en l'engraissant; eh bien! m'est avis que, pour que
les bons conseils profitent bien à l'homme, faudrait faire qu'il trouve
son compte à les suivre...»
--Comme le boeuf trouve son compte à manger de bonne herbe, n'est-ce
pas, père Châtelain?
--Justement, mon garçon.
--Mais, père Châtelain, dit un autre laboureur, on a parlé dans les
temps d'une manière de ferme où des jeunes voleurs, qui avaient eu,
malgré ça, une très-bonne conduite tout de même, apprenaient
l'agriculture, et étaient soignés, choyés comme de petits princes?
--C'est vrai, mes enfants; il y a du bon là-dedans; c'est humain et
charitable de ne jamais désespérer des méchants; mais faudrait faire
aussi espérer les bons. Un honnête jeune homme, robuste et laborieux,
ayant envie de bien faire et de bien apprendre, se présenterait à cette
ferme de jeunes ex-voleurs, qu'on lui dirait:--Mon gars, as-tu un brin
volé et vagabondé?--Non.--Eh bien! il n'y a pas de place ici pour toi.
--C'est pourtant vrai ce que vous dites là, père Châtelain, dit
Jean-René. On fait pour des coquins ce qu'on ne fait pas pour les
honnêtes gens; on améliore les bêtes et non pas les hommes.
--C'est pour donner l'exemple et remédier à ça, mon garçon, que notre
maître, comme je l'apprends à ce brave homme, a établi cette ferme...
«Je sais bien, a-t-il dit, que là-haut il y a des récompenses pour les
honnêtes gens; mais là-haut... dame! c'est bien haut, c'est bien loin;
et d'aucuns (il faut les plaindre, mes enfants) n'ont point la vue et
l'haleine assez longue pour atteindre là; et puis où trouveraient-ils le
temps de regarder là-haut? Pendant le jour, de l'aurore au coucher du
soleil, courbés sur la terre, ils la bêchent et la rebêchent pour un
maître; la nuit, ils dorment harassés sur leur grabat... Le dimanche,
ils s'enivrent au cabaret pour oublier les fatigues d'hier et celles de
demain. C'est qu'aussi ces fatigues sont stériles pour eux, pauvres
gens! Après un travail forcé, leur pain est-il moins noir, leur couche
moins dure, leur enfant moins malingre, leur femme moins épuisée à le
nourrir?... le nourrir!... elle qui ne mange pas à sa faim! Non! non!
non! Après ça, je sais bien, mes enfants, que noir est leur pain, mais
c'est du pain; dur est leur grabat, mais c'est un lit; chétifs sont
leurs enfants, mais ils vivent. Les malheureux supporteraient peut-être
allègrement leur sort, s'ils croyaient qu'un chacun est comme eux. Mais
ils vont à la ville ou au bourg le jour du marché, et là ils voient du
pain blanc, d'épais et chauds matelas, des enfants fleuris comme des
rosiers de mai, et si rassasiés, si rassasiés, qu'ils jettent du gâteau
à des chiens. Dame!... alors, quand ils reviennent à leur hutte de
terre, à leur pain noir, à leur grabat, ces pauvres gens se disent, en
voyant leur petit enfant souffreteux, maigre, affamé, à qui ils auraient
bien voulu apporter un de ces gâteaux que les petits riches jetaient aux
chiens: «Puisqu'il faut qu'il y ait des riches et des pauvres, pourquoi
ne sommes-nous pas nés riches? C'est injuste... Pourquoi chacun n'a-t-il
pas son tour?» Sans doute, mes enfants, ce qu'ils disent là est
déraisonnable... et ne sert pas à leur faire paraître leur joug plus
léger; et pourtant ce joug dur et pesant, qui quelquefois blesse,
écrase, il leur faut le porter sans relâche, et cela sans espoir de se
reposer jamais... et de connaître un jour, un seul jour, le bonheur que
donne l'aisance... Toute la vie comme ça, dame! ça paraît long... long
comme un jour de pluie sans un seul petit rayon de soleil. Alors on va à
l'ouvrage avec tristesse et dégoût. Finalement la plupart des gagés se
disent: «À quoi bon travailler mieux et davantage! Que l'épi soit lourd
ou léger, ça m'est tout un! À quoi bon me crever de beau zèle? Restons
strictement honnêtes; le mal est puni, ne faisons pas le mal; le bien
est sans récompense, ne faisons pas le bien... Ayons les qualités des
bonnes bêtes de somme: patience, force et docilité...» Ces pensers-là
sont malsains, mes enfants; de cette insouciance à la fainéantise il n'y
a pas loin, et de la fainéantise au vice il y a moins loin encore...
Malheureusement, ceux-là qui, ni bons ni méchants, ne font ni bien ni
mal, sont le plus grand nombre; c'est donc ceux-là, a dit notre maître,
qu'il faut améliorer, ni plus ni moins que s'ils avaient l'honneur
d'être des chevaux, des bêtes à cornes ou à laine... Faisons qu'ils
aient intérêt à être actifs, sages, laborieux, instruits et dévoués à
leurs devoirs... prouvons-leur qu'en devenant meilleurs ils deviendront
matériellement plus heureux... tout le monde y gagnera... Pour que les
bons conseils leur profitent, donnons-leur ici-bas comme qui dirait un
brin l'avant-goût du bonheur qui attend les justes là-haut...»Son plan
bien arrêté, notre maître a fait savoir dans les environs qu'il lui
fallait six laboureurs et autant de femmes ou filles de ferme, mais il
voulait choisir ce monde-là parmi les meilleurs sujets du pays, d'après
les renseignements qu'il ferait prendre chez les maires, chez les curés
ou ailleurs. On devait être payé comme nous le sommes, c'est-à-dire
comme des princes, nourri mieux que des bourgeois, et partager entre
tous les travailleurs un cinquième des produits de la récolte; on
resterait deux ans à la ferme, pour faire ensuite place à d'autres
laboureurs choisis aux mêmes conditions; après cinq ans révolus, on
pourrait se représenter s'il y avait des vacances... Aussi, depuis la
fondation de la ferme, laboureurs et journaliers se disent dans les
environs: «Soyons actifs, honnêtes, laborieux, faisons-nous remarquer
par notre bonne conduite, et nous pourrons un jour avoir une des places
de la ferme de Bouqueval; là nous vivrons comme en paradis durant deux
ans; nous nous perfectionnerons dans notre état; nous emporterons un bon
pécule et par là-dessus, en sortant d'ici, c'est à qui voudra nous
engager, puisque pour entrer ici il faut un brevet d'excellent sujet.
--Je suis déjà retenu pour entrer à la ferme d'Arnouville, chez M.
Dubreuil, dit Jean-René.
--Et moi, je suis engagé pour Gonesse, reprit un autre laboureur.
--Vous le voyez, mon brave homme, à cela tout le monde gagne: les
fermiers des environs profitent doublement: il n'y a que douze places
d'hommes et de femmes à donner, mais il se forme peut-être cinquante
bons sujets dans le canton pour y prétendre; or ceux qui n'auront pas eu
les places n'en resteront pas moins bons sujets, n'est-ce pas? Et, comme
on dit, les morceaux en seront et en resteront toujours bons, car si on
n'a pas la chance une fois, on espère l'avoir une autre; en fin de
compte, ça fait nombre de braves gens de plus. Tenez... parlant par
respect, pour un cheval ou pour un bétail qui gagne le prix de vitesse,
de force ou de beauté, on fait cent élèves capables de disputer ce prix.
Eh bien! ceux de ces cent élèves qui ne l'ont pas remporté, ce prix,
n'en restent pas moins bons et vaillants... Hein? mon brave homme, quand
je vous disais que notre ferme n'était pas une ferme ordinaire, et que
notre maître n'était pas un maître ordinaire?
--Oh! non, sans doute... s'écria le Maître d'école, et plus sa bonté, sa
générosité me semblent grandes, plus j'espère qu'il prendra en pitié mon
triste sort. Un homme qui fait le bien si noblement, avec tant
d'intelligence, ne doit pas regarder à un bienfait de plus ou de moins.
--Au contraire, il y regarde, mon brave, dit le père Châtelain; mais
pour avoir à se glorifier d'une bonne action nouvelle; ce m'est avis que
nous nous reverrons, bien sûr, à la ferme, et que ce n'est pas la
dernière fois que vous vous asseyez à cette table!
--N'est-ce pas? Tenez, malgré moi j'espère... Oh! si vous saviez comme
je suis heureux et reconnaissant! s'écria le Maître d'école.
--Je n'en doute pas, il est si bon, notre maître!
--Mais que je sache au moins son nom et aussi celui de la
Dame-de-Bon-Secours, dit vivement le Maître d'école, que je puisse bénir
d'avance ces nobles noms.
--Je comprends votre impatience, dit le laboureur. Ah! dame, vous vous
attendez peut-être à des noms à grand fracas? Ah bien oui! ce sont des
noms simples et doux comme des saints. Notre-Dame-de-Bon-Secours
s'appelle Mme Georges... notre maître s'appelle M. Rodolphe.
--Ma femme!... mon bourreau!... murmura le brigand, foudroyé par cette
révélation.
VII
La nuit
Rodolphe!!! Mme Georges!!!
Le Maître d'école ne pouvait se croire abusé par une fortuite
ressemblance de noms; avant de le condamner à un terrible supplice,
Rodolphe lui avait dit porter à Mme Georges un vif intérêt. Enfin, la
présence récente du nègre David dans cette ferme prouvait au Maître
d'école qu'il ne se trompait pas.
Il reconnut quelque chose de providentiel, de fatal, dans cette dernière
rencontre qui renversait les espérances qu'il avait un moment fondées
sur la générosité du maître de cette ferme.
Son premier mouvement fut de fuir.
Rodolphe lui inspirait une invincible terreur; peut-être se trouvait-il
à cette heure à la ferme... À peine remis de sa stupeur, le brigand se
leva de table, prit la main de Tortillard et s'écria d'un air égaré:
--Allons-nous-en... conduis-moi... sortons d'ici!
Les laboureurs se regardèrent avec surprise.
--Vous en aller... maintenant! Vous n'y pensez pas, mon pauvre homme,
dit le père Châtelain. Ah çà! quelle mouche vous pique? Est-ce que vous
êtes fou?
Tortillard saisit adroitement cet à-propos, poussa un long soupir, et,
mettant son index sur son front, il donna ainsi à entendre aux
laboureurs que la raison de son prétendu père n'était pas fort saine.
Le vieux laboureur lui répondit par un signe d'intelligence et de
compassion.
--Viens, viens, sortons! répéta le Maître d'école en cherchant à
entraîner l'enfant.
Tortillard, absolument décidé à ne pas quitter un bon gîte pour courir
les champs par cette froidure, dit d'une voix dolente:
--Mon Dieu! pauvre papa, c'est ton accès qui te reprend; calme-toi, ne
sors pas par le froid de la nuit... ça te ferait mal... J'aimerais
mieux, vois-tu, avoir le chagrin de te désobéir que de te conduire hors
d'ici à cette heure. Puis, s'adressant aux laboureurs: N'est-ce pas, mes
bons messieurs, que vous m'aiderez à empêcher mon pauvre papa de sortir?
--Oui, oui, sois tranquille, mon enfant, dit le père Châtelain, nous
n'ouvrirons pas à ton père... Il sera bien forcé de coucher à la ferme!
--Vous ne me forcerez pas à rester ici! s'écria le Maître d'école; et
puis d'ailleurs je gênerais votre maître... M. Rodolphe... Vous m'avez
dit que la ferme n'était pas un hospice. Ainsi, encore une fois,
laissez-moi sortir...
--Gêner notre maître! Soyez tranquille... Malheureusement, il n'habite
pas la ferme, il n'y vient pas aussi souvent que nous le voudrions...
Mais serait-il ici que vous ne le gêneriez pas du tout... Cette maison
n'est pas un hospice, c'est vrai, mais je vous ai dit que les infirmes
aussi à plaindre que vous pouvaient y passer un jour et une nuit.
--Votre maître n'est pas ici ce soir? demanda le Maître d'école d'un ton
moins effrayé.
--Non; il doit venir, selon son habitude, dans cinq ou six jours. Ainsi,
vous le voyez, vos craintes n'ont pas de sens. Il n'est pas probable que
notre bonne dame descende maintenant, sans cela elle vous rassurerait.
N'a-t-elle pas ordonné qu'on fasse votre lit ici? Du reste, si vous ne
la voyez pas ce soir, vous lui parlerez demain avant votre départ...
Vous lui ferez votre petite supplique, afin qu'elle intéresse notre
maître à votre sort et qu'il vous garde à la ferme...
--Non, non! dit le brigand avec terreur, j'ai changé d'idée... mon fils
a raison: ma parente de Louvres aura pitié de moi... J'irai la trouver.
--Comme vous voudrez, dit complaisamment le père Châtelain, croyant
avoir affaire à un homme dont le cerveau était un peu fêlé. Vous
partirez demain matin. Quant à continuer votre route ce soir avec ce
pauvre petit, n'y comptez pas; nous y mettrons bon ordre.
Quoique Rodolphe ne fût pas à Bouqueval, les terreurs du Maître d'école
étaient loin de se calmer. Bien qu'affreusement défiguré, il craignait
encore d'être reconnu par sa femme qui d'un moment à l'autre pouvait
descendre; et, dans ce cas, il était persuadé qu'elle le dénoncerait et
le ferait arrêter, car il avait toujours pensé que Rodolphe, en lui
infligeant un châtiment aussi terrible, avait voulu surtout satisfaire à
la haine et à la vengeance de Mme Georges.
Mais le brigand ne pouvait quitter la ferme; il se trouvait à la merci
de Tortillard. Il se résigna donc; et, pour éviter d'être surpris par sa
femme, il dit au laboureur:
--Puisque vous m'assurez que cela ne gênera pas votre maître ni votre
dame... j'accepte l'hospitalité que vous m'offrez; mais, comme je suis
très-fatigué, je vais, si vous le permettez, aller me coucher; je
voudrais repartir demain matin au point du jour.
--Oh! demain matin, à votre aise! On est matinal ici; et, de peur que
vous ne vous égariez de nouveau, on vous mettra dans votre route.
--Moi, si vous voulez, j'irai conduire ce pauvre homme au bout du
chemin, dit Jean-René, puisque Madame m'a dit de prendre la carriole
pour aller chercher demain des sacs d'argent chez le notaire, à
Villiers-le-Bel.
--Tu mettras ce pauvre aveugle dans sa route, mais tu iras sur tes
jambes, dit le père Châtelain. Madame a changé d'avis tantôt; elle a
réfléchi, avec raison, que ce n'était pas la peine d'avoir à la ferme et
à l'avance une si grosse somme; il sera temps d'aller lundi prochain à
Villiers-le-Bel; jusque-là, l'argent est aussi bien chez le notaire
qu'ici.
--Madame sait mieux que moi ce qu'elle a à faire, mais qu'est-ce qu'il y
a à craindre ici pour l'argent, père Châtelain?
--Rien, mon garçon, Dieu merci! Mais c'est égal, j'aimerais mieux avoir
ici cinq cents sacs de blé que dix sacs d'écus.
--Voyons, reprit le père Châtelain en s'adressant au brigand et à
Tortillard, venez, mon brave homme, et toi, suis-moi, mon petit enfant,
ajouta-t-il en prenant un flambeau. Puis, précédant les deux hôtes de la
ferme, il les conduisit dans une petite chambre du rez-de-chaussée, où
ils arrivèrent après avoir traversé un long corridor sur lequel
s'ouvraient plusieurs portes.
Le laboureur posa la lumière sur une table et dit au Maître d'école:
--Voici votre gîte; que le bon Dieu vous donne une nuit franche, mon
brave homme! Quant à toi, mon enfant, tu dormiras bien, c'est de ton
âge.
Le brigand alla s'asseoir, sombre et pensif, sur le bord du lit auprès
duquel il fut conduit par Tortillard.
Le petit boiteux fit un signe d'intelligence au laboureur au moment où
celui-ci sortit de la chambre, et le rejoignit dans le corridor.
--Que veux-tu, mon enfant? lui demanda le père Châtelain.
--Mon Dieu! mon bon monsieur, je suis bien à plaindre! Quelquefois mon
pauvre papa a des attaques pendant la nuit, c'est comme des convulsions:
je ne puis le secourir à moi tout seul: si j'étais obligé d'appeler du
secours, est-ce qu'on m'entendrait d'ici?
--Pauvre petit! dit le laboureur avec intérêt, sois tranquille... Tu
vois bien cette porte-là, à côté de l'escalier?
--Oui, mon bon monsieur, je la vois.
--Eh bien! un de nos valets de ferme couche toujours là, tu n'aurais
qu'à aller l'éveiller, la clef est à sa porte; il viendrait t'aider à
secourir ton père.
--Hélas! monsieur, ce garçon de ferme et moi nous ne viendrions
peut-être pas à bout de mon pauvre papa si ses convulsions le
prenaient... Est-ce que vous ne pourriez pas venir aussi, vous qui avez
l'air si bon... si bon?
--Moi, mon enfant, je couche, ainsi que les autres laboureurs, dans un
corps de logis tout au fond de la cour. Mais rassure-toi, Jean-René est
vigoureux, il abattrait un taureau par les cornes. D'ailleurs, s'il
fallait quelqu'un pour vous aider, il irait avertir notre vieille
cuisinière: elle couche au premier à côté de notre dame et de notre
demoiselle... et au besoin la bonne femme sert de garde-malade, tant
elle est soigneuse.
--Oh! merci, merci! mon digne monsieur, je vas prier le bon Dieu pour
vous, car vous êtes bien charitable d'avoir comme cela pitié de mon
pauvre papa.
--Bien, mon enfant... Allons, bonsoir; il faut espérer que tu n'auras
besoin du secours de personne pour contenir ton père. Rentre, il
t'attend peut-être.
--J'y cours. Bonne nuit, monsieur.
--Dieu te garde, mon enfant!...
Et le vieux laboureur s'éloigna.
À peine eut-il le dos tourné que le petit boiteux lui fit ce geste
suprêmement moqueur et insultant, familier aux gamins de Paris: geste
qui consiste à se frapper la nuque du plat de la main gauche, et à
plusieurs reprises, en lançant chaque fois en avant la main droite tout
ouverte.
Avec une astuce diabolique, ce dangereux enfant venait de surprendre une
partie des renseignements qu'il voulait avoir pour servir les sinistres
projets de la Chouette et du Maître d'école. Il savait déjà que le corps
du logis où il allait coucher n'était habité que par Mme Georges,
Fleur-de-Marie, une vieille cuisinière et un garçon de ferme.
Tortillard, en rentrant dans la chambre qu'il occupait avec le Maître
d'école, se garda bien de s'approcher de lui. Ce dernier l'entendit et
lui dit à voix basse:
--D'où viens-tu encore, gredin?
--Vous êtes bien curieux, sans yeux...
--Oh! tu vas me payer tout ce que tu m'as fait souffrir et endurer ce
soir, enfant de malheur! s'écria le Maître d'école: et il se leva
furieux, cherchant Tortillard à tâtons, en s'appuyant aux murailles pour
se guider. Je t'étoufferai, va, méchante vipère!...
--Pauvre papa... nous sommes donc bien gai, que nous jouons à
colin-maillard avec notre petit enfant chéri? dit Tortillard en ricanant
et en échappant le plus facilement du monde aux poursuites du Maître
d'école.
Celui-ci, d'abord emporté par un mouvement de colère irréfléchi, fut
bientôt obligé, comme toujours, de renoncer à atteindre le fils de
Bras-Rouge.
Forcé de subir sa persécution effrontée jusqu'au moment où il pourrait
se venger sans péril, le brigand, dévorant son courroux impuissant, se
jeta sur son lit en blasphémant.
--Pauvre papa... est-ce que tu as une rage de dents... que tu jures
comme ça? Et M. le curé, qu'est-ce qu'il dirait s'il t'entendait?... il
te mettrait en pénitence...
--Bien! bien! reprit le brigand d'une voix sourde et contrainte après un
long silence, raille-moi, abuse de mon malheur... lâche que tu es...
C'est beau, va! C'est généreux!
--Oh! c'te balle! généreux! Que ça de toupet! s'écria Tortillard en
éclatant de rire. Excusez!... avec ça que vous mettiez des mitaines pour
ficher des volées à tout le monde à tort et à travers, quand vous
n'étiez pas borgne de chaque oeil!
--Mais je ne t'ai jamais fait de mal... à toi... pourquoi me
tourmentes-tu ainsi?
--Parce que vous avez dit des sottises à la Chouette d'abord... Et quand
je pense que Monsieur voulait se donner le genre de rester ici en
faisant le câlin avec les paysans... monsieur voulait peut-être se
mettre au lait d'ânesse?
--Gredin que tu es! Si j'avais eu la possibilité de rester à cette
ferme, que le tonnerre écrase maintenant! tu m'en aurais presque empêché
avec tes insolences.
--Vous! rester ici! En voilà une farce! Et qu'est-ce qui aurait été la
bête de souffrance de Mme la Chouette? Moi peut-être? Merci, je sors
d'en prendre.
--Méchant avorton!
--Avorton! tiens, raison de plus; je dis comme ma tante la Chouette, il
n'y a rien de plus amusant que de vous faire rager à mort, vous qui me
tueriez d'un coup de poing... c'est bien plus délicat que si vous étiez
faible... Vous étiez joliment drôle, allez, ce soir, à table... Dieu de
Dieu! quelle comédie je me donnais à moi tout seul... un vrai pourtour
de la Gaîté! À chaque coup de pied que je vous allongeais en sourdine,
la colère vous portait le sang à la tête et vos yeux blancs devenaient
rouges au bord; il ne leur manquait qu'un peu de bleu au milieu; avec ça
ils auraient été tricolores... deux vrais cocardes de sergent de ville,
quoi!
--Allons, voyons, tu aimes à rire, tu es gai... bah!... c'est de ton
âge; je ne me fâche pas, dit le Maître d'école d'un ton affectueux et
dégagé, espérant apitoyer Tortillard; mais, au lieu de rester là à me
blaguer, tu ferais mieux de te souvenir de ce que t'a dit la Chouette,
que tu aimes tant; tu devrais tout examiner, prendre des empreintes.
As-tu entendu? Ils ont parlé d'une grosse somme d'argent qu'ils auront
ici lundi... Nous y reviendrions avec les amis et nous ferions un bon
coup. Bah! j'étais bien bête de vouloir rester ici... j'en aurais eu
assez au bout de huit jours, de ces bonasses de paysans... n'est-ce pas,
mon garçon? dit le brigand pour flatter Tortillard.
--Vous m'auriez fait de la peine, parole d'honneur! dit le fils de
Bras-Rouge en ricanant.
--Oui, oui, il y a un bon coup à faire ici... Et quand même il n'y
aurait rien à voler, je reviendrai dans cette maison avec la Chouette
pour me venger, dit le brigand d'une voix altérée par la fureur et par
la haine; car c'est, bien sûr, ma femme qui a excité contre moi cet
infernal Rodolphe; et en m'aveuglant ne m'a-t-il pas mis à la merci de
tout le monde... de la Chouette, d'un gamin comme toi?... Eh bien!
puisque je ne peux pas me venger sur lui... je me vengerai sur ma
femme!... Oui, elle payera pour tous... quand je devrais mettre le feu à
cette maison et m'ensevelir moi-même sous ses décombres... Oh! je
voudrais... je voudrais...!
--Vous voudriez bien la tenir, votre femme, hein, vieux? Et dire qu'elle
est à dix pas de vous... c'est ça qu'est vexant! Si je voulais, je vous
conduirais à la porte de sa chambre... moi... car je sais où elle est,
sa chambre... je le sais, je le sais, je le sais, ajouta Tortillard en
chantonnant, selon son habitude.
--Tu sais où est sa chambre! s'écria le Maître d'école avec une joie
féroce, tu le sais?...
--Je vous vois venir, dit Tortillard; je vas vous faire faire le beau
sur vos pattes de derrière, comme un chien à qui on montre un os...
Attention, vieux Azor!
--Tu sais où est la chambre de ma femme? répéta le brigand en se
tournant du côté où il entendait la voix de Tortillard.
--Oui, je le sais; et ce qu'il y a de fameux, c'est qu'un seul garçon de
ferme couche dans le corps de logis où nous sommes; je sais où est sa
porte, la clef est après: crac! un tour, et il est enfermé... Allons,
debout, vieux Azor!
--Qui t'a dit cela? s'écria le brigand en se levant involontairement.
--Bien, Azor... À côté de la chambre de votre femme couche une vieille
cuisinière... un autre tour de clef, et nous sommes maîtres de la
maison, maîtres de votre femme et de la jeune fille à la mante grise que
nous venions enlever... Maintenant, la patte, vieux Azor, faites le beau
pour ce maître! Tout de suite.
--Tu mens, tu mens!... Comment saurais-tu cela?
--Moi boiteux, mais moi pas bête... Tout à l'heure j'ai inventé de dire
à ce vieux bibard de laboureur que la nuit vous aviez quelquefois des
convulsions, et je lui ai demandé où je pourrais trouver du secours si
vous aviez votre attaque... Alors il m'a répondu que, si ça vous
prenait, je pourrais éveiller le valet et la cuisinière, et il m'a
enseigné où ils couchaient... l'un en bas, l'autre en haut... au
premier, à côté de votre femme, votre femme, votre femme!...
Et Tortillard de répéter son chant monotone.
Après un long silence, le Maître d'école lui dit d'une voix calme, avec
une sincère et effrayante résolution:
--Écoute... J'ai assez de la vie... Tout à l'heure... eh bien! oui... je
l'avoue... j'ai eu une espérance qui me fait maintenant paraître mon
sort plus affreux encore... La prison, le bagne, la guillotine, ne sont
rien auprès de ce que j'endure depuis ce matin... et cela, j'aurai à
l'endurer toujours... Conduis-moi à la chambre de ma femme; j'ai là mon
couteau... je la tuerai... On me tuera après, ça m'est égal... La haine
m'étouffe... Je serai vengé... ça me soulagera... Ce que j'endure, c'est
trop, c'est trop! pour moi devant qui tout tremblait. Tiens, vois-tu...
si tu savais ce que je souffre... tu aurais pitié de moi... Depuis un
instant il me semble que mon crâne va éclater... mes veines battent à se
rompre... mon cerveau s'embarrasse...
--Un rhume de cerveau, vieux?... connu... Éternuez... ça le purge...,
dit Tortillard en éclatant encore de rire. Voulez-vous une prise?
Et, frappant brusquement sur le dos de sa main gauche fermée, comme il
eût frappé sur le couvercle d'une tabatière, il chantonna:
_J'ai du bon tabac dans ma tabatière;_
_J'ai du bon tabac, tu n'en auras pas._
--Oh! mon Dieu! mon Dieu! ils veulent me rendre fou! s'écria le brigand,
devenu véritablement presque insensé par une sorte d'éréthisme de
vengeance sanguinaire, ardente, implacable, qui cherchait en vain à
s'assouvir.
L'exubérance des forces de ce monstre ne pouvait être égalée que par
leur impuissance.
Qu'on se figure un loup affamé, furieux, hydrophobe, harcelé pendant
tout un jour par un enfant à travers les barreaux de sa case, et sentant
à deux pas de lui une victime qui satisferait à la fois et sa faim et sa
rage.
Au dernier sarcasme de Tortillard, le brigand perdit presque la tête.
À défaut de victime, il voulut, dans sa frénésie, répandre son propre
sang... le sang l'étouffait.
Un moment il fut décidé à se tuer, il aurait eu à la main un pistolet
armé, qu'il n'eût pas hésité. Il fouilla dans sa poche, en tira un long
couteau-poignard, l'ouvrit, le leva pour s'en frapper... Mais, si
rapides que fussent ses mouvements, la réflexion, la peur, l'instinct
vital les devancèrent.
Le courage manqua au meurtrier, son bras armé retomba sur ses genoux.
Tortillard avait suivi ses mouvements d'un oeil attentif; lorsqu'il vit
le dénoûment inoffensif de cette velléité tragique, il s'écria en
ricanant:
--Garçon, un duel!... plumez les canards...
Le Maître d'école, craignant de perdre la raison dans un dernier et
inutile éclat de fureur, ne voulut pas, si cela se peut dire, entendre
cette nouvelle insulte de Tortillard, qui raillait si insolemment la
lâcheté de cet assassin reculant devant le suicide. Désespérant
d'échapper à ce qu'il appelait, par une sorte de fatalité vengeresse, la
cruauté de cet enfant maudit, le brigand voulut tenter un dernier effort
en s'adressant à la cupidité du fils de Bras-Rouge.
--Oh! lui dit-il d'une voix presque suppliante, conduis-moi à la porte
de ma femme; tu prendras tout ce que tu voudras dans sa chambre, et puis
tu te sauveras; tu me laisseras seul... tu crieras au meurtre, si tu
veux! On m'arrêtera, on me tuera sur la place... tant mieux!... je
mourrai vengé, puisque je n'ai pas le courage d'en finir... Oh!
conduis-moi... conduis-moi; il y a, bien sûr, chez elle, de l'or, des
bijoux: je te dis que tu prendras tout... pour toi tout seul...
entends-tu?... pour toi tout seul... je ne te demande que de me conduire
à la porte, près d'elle.
--Oui... j'entends bien; vous voulez que je vous mène à sa porte... et
puis à son lit... et puis que je vous dise où frapper, et puis que je
vous guide le bras, n'est-ce pas? Vous voulez enfin me faire servir de
manche à votre couteau!... vieux monstre! reprit Tortillard avec une
expression de mépris, de colère et d'horreur qui, pour la première fois
de la journée, rendit sérieuse sa figure de fouine, jusqu'alors
railleuse et effrontée. On me tuerait plutôt... entendez-vous... que de
me forcer à vous conduire chez votre femme.
--Tu refuses?
Le fils de Bras-Rouge ne répondit rien.
Il s'approcha pieds nus, et sans être entendu, du Maître d'école, qui,
assis sur son lit, tenait toujours son grand couteau à la main; puis,
avec une adresse et une prestesse merveilleuses, Tortillard lui enleva
cette arme et fut d'un bond à l'autre bout de la chambre.
--Mon couteau! mon couteau! s'écria le brigand en étendant les bras.
--Non, car vous seriez capable de demander demain matin à parler à votre
femme et de vous jeter sur elle pour la tuer... puisque vous avez assez
de la vie, comme vous dites, et que vous êtes assez poltron pour ne pas
oser vous tuer vous-même...
--Il défend ma femme contre moi maintenant! s'écria le bandit, dont la
pensée commençait à s'obscurcir. C'est donc le démon que ce petit
monstre! Où suis-je? Pourquoi la défend-il?
--Pour te faire bisquer..., dit Tortillard; et sa physionomie reprit son
masque d'impudente raillerie.
--Ah! c'est comme ça! murmura le Maître d'école dans un complet
égarement, eh bien! je vais mettre le feu à la maison!... nous brûlerons
tous!... tous!... j'aime mieux cette fournaise-là que l'autre... La
chandelle?... la chandelle?...
--Ah! ah! ah! s'écria Tortillard en éclatant de rire de nouveau; si on
ne t'avait pas soufflé ta chandelle... à toi... et pour toujours... tu
verrais que la nôtre est éteinte depuis une heure...
Et Tortillard de dire en chantonnant:
_Ma chandelle est morte,_
_Je n'ai plus de feu..._
Le Maître d'école poussa un sourd gémissement, étendit les bras et tomba
de toute sa hauteur sur le carreau, la face contre terre, frappé d'un
coup de sang, et il resta sans mouvement.
--Connu, vieux! dit Tortillard; c'est une frime pour me faire venir
auprès de toi et pour me ficher une ratapiole... Quand tu auras assez
fait la planche sur le carreau, tu te relèveras.
Et le fils de Bras-Rouge, décidé à ne pas s'endormir, de crainte d'être
surpris à tâtons par le Maître d'école, resta assis sur sa chaise, les
yeux attentivement fixés sur le brigand, persuadé que celui-ci lui
tendait un piège, et ne le croyant nullement en danger.
Pour s'occuper agréablement, Tortillard tira mystérieusement de sa poche
une petite bourse de soie rouge et compta lentement et avec des regards
de convoitise et de jubilation dix-sept pièces d'or qu'elle contenait.
Voici la source des richesses mal acquises de Tortillard:
On se souvient que Mme d'Harville allait être surprise par son mari lors
du fatal rendez-vous qu'elle avait accordé au commandant. Rodolphe, en
donnant une bourse à la jeune femme, lui avait dit de monter au
cinquième étage chez les Morel, sous le prétexte de leur apporter des
secours. Mme d'Harville gravissait rapidement l'escalier, tenant la
bourse à la main, lorsque Tortillard, descendant de chez le charlatan,
guigna la bourse de l'oeil, fit semblant de tomber en passant auprès de
la marquise, la heurta et, dans le choc, lui enleva subtilement la
bourse. Mme d'Harville, éperdue, entendant les pas de son mari, s'était
hâtée d'arriver au cinquième, sans pouvoir se plaindre du vol audacieux
du petit boiteux.
Après avoir compté et recompté son or, Tortillard, n'entendant plus
aucun bruit dans la ferme, alla pieds nus, l'oreille au guet, abritant
sa lumière dans sa main, prendre des empreintes de quatre portes qui
ouvraient sur le corridor, prêt à dire, si on le surprenait hors de sa
chambre, qu'il allait chercher du secours pour son père.
En rentrant, Tortillard trouva le Maître d'école toujours étendu par
terre... Un moment inquiet, il prêta l'oreille, il entendit le brigand
respirer librement: il crut qu'il prolongeait indéfiniment sa ruse.
--Toujours du même, donc, vieux! lui dit-il.
Un hasard avait sauvé le Maître d'école d'une congestion cérébrale sans
doute mortelle. Sa chute avait occasionné un salutaire et abondant
saignement de nez.
Il tomba ensuite dans une sorte de torpeur fiévreuse, moitié sommeil,
moitié délire; et il fit alors ce rêve étrange, ce rêve épouvantable!...
VIII
Le rêve
Tel est le rêve du Maître d'école.
Il revoit Rodolphe dans la maison de l'allée des Veuves.
Rien n'est changé dans le salon où le brigand a subi son horrible
supplice.
Rodolphe est assis derrière la table où se trouvent les papiers du
Maître d'école et le petit saint-esprit de lapis qu'il a donné à la
Chouette.
La figure de Rodolphe est grave, triste.
À sa droite, le nègre David, impassible, silencieux, se tient debout; à
sa gauche est le Chourineur; il regarde cette scène d'un air épouvanté.
Le Maître d'école n'est plus aveugle, mais il voit à travers un sang
limpide qui remplit la cavité de ses orbites.
Tous les objets lui paraissent colorés d'une teinte rouge.
Ainsi que les oiseaux de proie planent immobiles dans les airs au-dessus
de la victime qu'ils fascinent avant de la dévorer, une chouette
monstrueuse, ayant pour tête le hideux visage de la borgnesse, plane
au-dessus du Maître d'école... Elle attache incessamment sur lui un oeil
rond, flamboyant, verdâtre.
Ce regard continu pèse sur sa poitrine d'un poids immense.
De même qu'en s'habituant à l'obscurité on finit par y distinguer des
objets d'abord imperceptibles, le Maître d'école s'aperçoit qu'un
immense lac de sang le sépare de la table où siège Rodolphe.
Ce juge inflexible prend peu à peu, ainsi que le Chourineur et le nègre,
des proportions colossales... Ces trois fantômes atteignent en
grandissant les frises du plafond, qui s'élève à mesure.
Le lac de sang est calme, uni comme un miroir rouge.
Le Maître d'école voit s'y refléter sa hideuse image.
Mais bientôt cette image s'efface sous le bouillonnement des flots qui
s'enflent.
De leur surface agitée s'élève comme l'exhalaison fétide d'un marécage,
d'un brouillard livide de cette couleur violâtre particulière aux lèvres
des trépassés.
Mais à mesure que ce brouillard monte, monte... les figures de Rodolphe,
du Chourineur et du nègre continuent de grandir, de grandir d'une
manière incommensurable, et dominent toujours cette vapeur sinistre.
Au milieu de cette vapeur, le Maître d'école voit apparaître des
spectres pâles, des scènes meurtrières dont il est l'acteur...
Dans ce fantastique mirage, il voit d'abord un petit vieillard à crâne
chauve: il porte une redingote brune et un garde-vue de soie verte; il
est occupé, dans une chambre délabrée, à compter et à ranger des piles
de pièces d'or, à la lueur d'une lampe.
Au travers de la fenêtre, éclairée par une lune blafarde, qui blanchit
la cime de quelques grands arbres agités par le vent, le Maître d'école
se voit lui-même en dehors... collant à la vitre son horrible visage.
Il suit les moindres mouvements du petit vieillard avec des yeux
flamboyant... puis il brise un carreau, ouvre la croisée, saute d'un
bond sur sa victime et lui enfonce un long couteau entre les deux
épaules.
L'action est si rapide, le coup si prompt, si sûr, que le cadavre du
vieillard reste assis sur la chaise...
Le meurtrier veut retirer son couteau de ce corps mort.
Il ne le peut pas...
Il redouble d'efforts...
Ils sont vains.
Il veut alors abandonner son couteau...
Impossible.
La main de l'assassin tient au manche du poignard, comme la lame du
poignard tient au cadavre de l'assassiné.
Le meurtrier entend alors résonner des éperons et retentir des sabres
sur les dalles d'une pièce voisine.
Pour s'échapper à tout prix, il veut emporter avec lui le corps chétif
du vieillard, dont il ne peut détacher ni son couteau ni sa main...
Il ne peut y parvenir.
Ce frêle petit cadavre pèse comme une masse de plomb.
Malgré ses épaules d'Hercule, malgré ses efforts désespérés, le Maître
d'école ne peut même pas soulever ce poids énorme.
Le bruit de pas retentissants et de sabres traînants se rapproche de
plus en plus...
La clef tourne dans la serrure. La porte s'ouvre...
La vision disparaît...
Et alors la chouette bat des ailes, en criant:
--C'est le vieux richard de la rue du Roule... Ton début d'assassin...
d'assassin... d'assassin!...
Un moment obscurcie, la vapeur qui couvre le lac de sang redevient
transparente et laisse apercevoir un autre spectre...
Le jour commence à poindre, le brouillard est épais et sombre... Un
homme, vêtu comme le sont les marchands de bestiaux, est étendu mort sur
la berge d'un grand chemin. La terre foulée, le gazon arraché, prouvent
que la victime a fait une résistance désespérée...
Cet homme a cinq blessures saignantes à la poitrine... Il est mort, et
pourtant il siffle ses chiens, il appelle à son secours, en criant:--À
moi! À moi!...
Mais il siffle, mais il appelle par ses cinq larges plaies dont les
bords béants s'agitent comme des lèvres qui parlent...
Ces cinq appels, ces cinq sifflements simultanés, sortant de ce cadavre
par la bouche de ses blessures, sont effrayants à entendre...
À ce moment, la chouette agite ses ailes et parodie les gémissements
funèbres de la victime en poussant cinq éclats de rire, mais d'un rire
strident, farouche comme le rire des fous, et elle s'écrie:
--Le marchand de boeufs de Poissy... Assassin!... Assassin!...
Assassin!...
Des échos souterrains prolongés répètent d'abord très-haut les rires
sinistres de la chouette, puis ils semblent aller se perdre dans les
entrailles de la terre.
À ce bruit, deux grands chiens noirs comme l'ébène, aux yeux étincelants
comme des tisons et toujours attachés sur le Maître d'école, commencent
à aboyer et à tourner... à tourner... à tourner autour de lui avec une
rapidité vertigineuse.
Ils le touchent presque, et leurs abois sont si lointains qu'ils
paraissent apportés par le vent du matin.
Peu à peu les spectres pâlissent, s'effacent comme des ombres et
disparaissent dans la vapeur livide qui monte toujours.
Une nouvelle exhalaison couvre la surface du lac de sang et s'y
superpose.
C'est une sorte de brume verdâtre, transparente; on dirait la coupe
verticale d'un canal rempli d'eau.
D'abord on voit le lit du canal recouvert d'une vase épaisse composée
d'innombrables reptiles ordinairement imperceptibles à l'oeil, mais qui,
grossis comme si on les voyait au microscope, prennent des aspects
monstrueux, des proportions énormes relativement à leur grosseur réelle.
Ce n'est plus de la bourbe, c'est une masse compacte vivante,
grouillante, un enchevêtrement inextricable qui fourmille et pullule, si
pressé, si serré, qu'une sourde et imperceptible ondulation soulève à
peine le niveau de cette vase ou plutôt de ce banc d'animaux impurs.
Au-dessus coule lentement, lentement, une eau fangeuse, épaisse, morte,
qui charrie dans son cours pesant des immondices incessamment vomis par
les égouts d'une grande ville, des débris de toutes sortes, des cadavres
d'animaux...
Tout à coup, le Maître d'école entend le bruit d'un corps qui tombe
lourdement à l'eau.
Dans son brusque reflux, cette eau lui jaillit au visage...
À travers une foule de bulles d'air qui remontent à la surface du canal,
il y voit s'y engouffrer rapidement une femme qui se débat... qui se
débat...
Et il se voit, lui et la Chouette, se sauver précipitamment des bords du
canal Saint-Martin, en emportant une caisse enveloppée de toile noire.
Néanmoins, il assiste à toutes les phases de l'agonie de la victime que
lui et la Chouette viennent de jeter dans le canal.
Après cette première immersion, il voit la femme remonter à fleur d'eau
et agiter précipitamment ses bras comme quelqu'un qui, ne sachant pas
nager, essaye en vain de se sauver.
Puis il entend un grand cri.
Ce cri extrême, désespéré, se termine par le bruit sourd, saccadé d'une
ingurgitation involontaire... et la femme redescend une seconde fois
au-dessous de l'eau.
La chouette, qui plane toujours immobile, parodie le râle convulsif de
la noyée, comme elle a parodié les gémissements du marchand de bestiaux.
Au milieu d'éclats de rire funèbres, la chouette répète:
--Glou... glou... glou...
Les échos souterrains redisent ces cris.
Submergée une seconde fois, la femme suffoque et fait, malgré elle, un
violent mouvement d'aspiration; mais, au lieu d'air, c'est encore de
l'eau qu'elle aspire...
Alors sa tête se renverse en arrière, son visage s'injecte et bleuit,
son cou devient livide et gonflé, ses bras se roidissent et, dans une
dernière convulsion, la noyée agonisante agite ses pieds, qui reposaient
sur la vase.
Elle est alors entourée d'un nuage de bourbe noirâtre qui remonte avec
elle à la surface de l'eau.
À peine la noyée exhale-t-elle son dernier souffle qu'elle est déjà
couverte d'une myriade de reptiles microscopiques, vorace et horrible
vermine de la bourbe...
Le cadavre reste un moment à flot, oscille encore quelque peu, puis
s'abîme lentement, horizontalement, les pieds plus bas que la tête, et
commence à suivre entre deux eaux le courant du canal.
Quelquefois le cadavre tourne sur lui-même, et son visage se trouve en
face du Maître d'école; alors le spectre le regarde fixement de ses deux
gros yeux glauques, vitreux, opaques... ses lèvres violettes
s'agitent...
Le Maître d'école est loin de la noyée, et pourtant elle lui murmure à
l'oreille: «Glou... glou... glou...» en accompagnant ces mots bizarres
du bruit singulier que fait un flacon submergé en se remplissant d'eau.
La chouette répète: «Glou... glou... glou...» en agitant ses ailes, et
s'écrie:
--La femme du canal Saint-Martin!... Assassin!... Assassin!...
Assassin!...
Les échos souterrains lui répondent... mais, au lieu de se perdre peu à
peu dans les entrailles de la terre, ils deviennent de plus en plus
retentissants et semblent se rapprocher.
Le Maître d'école croit entendre ces éclats de rire retentir d'un pôle à
l'autre.
La vision de la noyée disparaît.
Le lac de sang, au delà duquel le Maître d'école voit toujours Rodolphe,
devient d'un noir bronzé; puis il rougit et se change bientôt en une
fournaise liquide telle que du métal en fusion; puis ce lac de feu
s'élève, monte... monte... vers le ciel ainsi qu'une trombe immense.
Bientôt, c'est un horizon incandescent comme du fer chauffé à blanc.
Cet horizon immense, infini, éblouit et brûle à la fois les regards du
Maître d'école; cloué à sa place, il ne peut en détourner la vue.
Alors, sur ce fond de lave ardente, dont la réverbération le dévore, il
voit lentement passer et repasser un à un les spectres noirs et
gigantesques de ses victimes.
--La lanterne magique du remords... du remords!... du remords! s'écrie
la chouette en battant des ailes et en riant aux éclats.
Malgré les douleurs intolérables que lui cause cette contemplation
incessante, le Maître d'école a toujours les yeux attachés sur les
spectres qui se meuvent dans la nappe enflammée.
Il éprouve alors quelque chose d'épouvantable.
Passant par tous les degrés d'une torture sans nom, à force de regarder
ce foyer torréfiant, il sent ses prunelles, qui ont remplacé le sang
dont ses orbites étaient remplies, devenir chaudes, brûlantes, se fondre
à cette fournaise, fumer, bouillonner, et enfin se calciner dans leurs
cavités comme dans deux creusets de fer rouge.
Par une effroyable faculté, après avoir vu autant que senti les
transformations successives de ses prunelles en cendres, il retombe dans
les ténèbres de sa première cécité.
Mais voilà que tout à coup ses douleurs intolérables s'apaisent par
enchantement.
Un souffle aromatique d'une fraîcheur délicieuse a passé sur ses orbites
brûlantes encore.
Ce souffle est un suave mélange des senteurs printanières qu'exhalent
les fleurs champêtres baignées d'une humide rosée.
Le Maître d'école entend autour de lui un bruissement léger comme celui
de la brise qui se joue dans le feuillage, comme celui d'une source
d'eau vive qui ruisselle et murmure sur son lit de cailloux et de
mousse.
Des milliers d'oiseaux gazouillent de temps à autre les plus mélodieuses
fantaisies; s'ils se taisent, des voix enfantines d'une angélique pureté
chantent des paroles étranges, inconnues, des paroles pour ainsi dire
ailées, que le Maître d'école entend monter aux cieux avec un léger
frémissement.
Un sentiment de bien-être moral, d'une mollesse, d'une langueur
indéfinissables, s'empare peu à peu de lui.
Épanouissement de coeur, ravissement d'esprit, rayonnement d'âme dont
aucune impression physique, si enivrante qu'elle soit, ne saurait donner
une idée!
Le Maître d'école se sent doucement planer dans une sphère lumineuse,
éthérée; il lui semble qu'il s'élève à une distance incommensurable de
l'humanité.
Après avoir goûté quelques moments cette félicité sans nom, il se
retrouve dans le ténébreux abîme de ses pensées habituelles.
Il rêve toujours, mais il n'est plus que le brigand musclé qui blasphème
et se damne dans des accès de fureur impuissante.
Une voix retentit, sonore, solennelle.
C'est la voix de Rodolphe!
Le Maître d'école frémit d'épouvante; il a vaguement la conscience de
rêver, mais l'effroi que lui inspire Rodolphe est si formidable qu'il
fait, mais en vain, tous ses efforts pour échapper à cette nouvelle
vision.
La voix parle... il écoute.
L'accent de Rodolphe n'est pas courroucé; il est rempli de tristesse, de
compassion.
--Pauvre misérable, dit-il au Maître d'école, l'heure du repentir n'a
pas encore sonné pour vous. Dieu seul sait quand elle sonnera. La
punition de vos crimes est incomplète encore. Vous avez souffert, vous
n'avez pas expié; la destinée poursuit son oeuvre de haute justice. Vos
complices sont devenus vos tourmenteurs; une femme, un enfant vous
domptent, vous torturent...
«En vous infligeant un châtiment terrible comme vos crimes, je vous
l'avais dit... je vous l'avais dit! rappelez-vous mes paroles:
«Tu as criminellement abusé de ta force... je paralyserai ta force...
Les plus vigoureux, les plus féroces tremblaient devant toi... tu
trembleras devant les plus faibles!
«Vous avez quitté l'obscure retraite où vous pouviez vivre pour le
repentir et pour l'expiation...
«Vous avez eu peur du silence et de la solitude...
«Tout à l'heure vous avez un moment envié la vie paisible des laboureurs
de cette ferme: mais il était trop tard... trop tard!
«Presque sans défense, vous vous rejetez au milieu d'une tourbe de
scélérats et d'assassins, et vous avez craint de demeurer plus longtemps
auprès d'honnêtes gens chez lesquels on vous avait placé...
«Vous avez voulu vous étourdir par de nouveaux forfaits... Vous avez
jeté un farouche défi à celui qui avait voulu vous mettre hors d'état de
nuire à vos semblables, et ce criminel défi a été vain. Malgré votre
audace, malgré votre scélératesse, malgré votre force, vous êtes
enchaîné. La soif du crime vous dévore... vous ne pouvez la
satisfaire... Tout à l'heure, dans un épouvantable et sanguinaire
éréthisme, vous avez voulu tuer votre femme; elle est là, sous le même
toit que vous; elle dort sans défense; vous avez un couteau, sa chambre
est à deux pas; aucun obstacle ne vous empêche d'arriver jusqu'à elle,
rien ne peut la soustraire à votre rage... rien que votre impuissance!
«Le rêve de tout à l'heure, celui que maintenant vous rêvez, vous
pourraient être d'un grand enseignement. Ils pourraient vous sauver...
Les images mystérieuses de ce songe ont un sens profond...
«Le lac de sang où vous sont apparues vos victimes... c'est le sang que
vous avez versé. La lave ardente qui l'a remplacé... c'est le remords
dévorant qui aurait dû vous consumer afin qu'un jour Dieu, prenant en
pitié vos longues tortures, vous appelât à lui... et vous fît goûter les
douceurs ineffables du pardon. Mais il n'en sera point ainsi. Non! non!
ces avertissements seront inutiles; loin de vous repentir, vous
regretterez chaque jour, avec d'horribles blasphèmes, le temps où vous
commettiez vos crimes... Hélas! de cette lutte continuelle entre vos
ardeurs sanguinaires et l'impossibilité de les satisfaire, entre vos
habitudes d'oppression féroce et la nécessité de vous soumettre à des
êtres aussi faibles que cruels, il résultera pour vous un sort si
affreux, si horrible Oh! pauvre misérable!»
Et la voix de Rodolphe s'altéra.
Et il se tut un moment, comme si l'émotion et l'effroi l'eussent empêché
de continuer.
Le Maître d'école sentit ses cheveux se hérisser sur son front.
Quel était donc ce sort qui apitoyait même son bourreau?
--Le sort qui vous attend est si épouvantable, reprit Rodolphe, que
Dieu, dans sa vengeance inexorable et toute-puissante, voudrait vous
faire expier à vous seul les crimes de tous les hommes qu'il
n'imaginerait pas un supplice plus effroyable. Malheur, malheur à vous!
La fatalité veut que vous sachiez l'effroyable châtiment qui vous
attend, et elle veut que vous ne fassiez rien pour vous y soustraire.
Que l'avenir vous soit connu!
Il sembla au Maître d'école que la vue lui était rendue.
Il ouvrit les yeux... il vit...
Mais ce qu'il vit le frappa d'une telle épouvante qu'il jeta un cri
perçant et s'éveilla en sursaut de ce rêve horrible.
IX
La lettre
Neuf heures du matin sonnaient à l'horloge de la ferme de Bouqueval,
lorsque Mme Georges entra doucement dans la chambre de Fleur-de-Marie.
Le sommeil de la jeune fille était si léger qu'elle s'éveilla presque à
l'instant. Un brillant soleil d'hiver, dardant ses rayons à travers les
persiennes et les rideaux de toile perse doublée de guingan rose,
répandait une teinte vermeille dans la chambre de la Goualeuse et
donnait à son pâle et doux visage les couleurs qui lui manquaient.
--Eh bien! mon enfant, dit Mme Georges en s'asseyant sur le lit de la
jeune fille et en la baisant au front, comment vous trouvez-vous?
--Mieux, madame... je vous remercie.
--Vous n'avez pas été réveillée ce matin de très-bonne heure?
--Non, madame.
--Tant mieux. Ce malheureux aveugle et son fils, auxquels on a donné
hier à coucher, ont voulu quitter la ferme au point du jour; je
craignais que le bruit qu'on a fait en ouvrant les portes ne vous eût
éveillée.
--Pauvres gens! Pourquoi sont-ils partis si tôt?
--Je ne sais; hier soir, en vous laissant un peu calmée, je suis
descendue à la cuisine pour les voir; mais tous deux s'étaient trouvés
si fatigués qu'ils avaient demandé la permission de se retirer. Le père
Châtelain m'a dit que l'aveugle paraissait ne pas avoir la tête
très-saine; et tous nos gens ont été frappés des soins touchants que
l'enfant de ce malheureux lui donnait. Mais dites-moi, Marie, vous avez
eu un peu de fièvre; je ne veux pas que vous vous exposiez au froid
aujourd'hui: vous ne sortirez pas du salon.
--Madame, pardonnez-moi; il faut que je me rende ce soir, à cinq heures,
au presbytère; M. le curé m'attend.
--Cela serait imprudent; vous avez, j'en suis sûre, passé une mauvaise
nuit. Vos yeux sont fatigués, vous avez mal dormi.
--Il est vrai... j'ai encore eu des rêves effrayants. J'ai revu en songe
la femme qui m'a tourmentée quand j'étais enfant; je me suis réveillée
en sursaut tout épouvantée. C'est une faiblesse ridicule dont j'ai
honte.
--Et moi cette faiblesse m'afflige, puisqu'elle vous fait souffrir,
pauvre petite! dit Mme Georges avec un tendre intérêt, en voyant les
yeux de la Goualeuse se remplir de larmes.
Celle-ci, se jetant au cou de sa mère adoptive, cacha son visage dans
son sein.
--Mon Dieu! qu'avez-vous, Marie? Vous m'effrayez!
--Vous êtes si bonne pour moi, madame, que je me reproche de ne pas vous
avoir confié ce que j'ai confié à M. le curé; demain il vous dira tout
lui-même: il me coûterait trop de vous répéter cette confession.
--Allons, allons, enfant, soyez raisonnable; je suis sûre qu'il y a plus
à louer qu'à blâmer dans ce grand secret que vous avez dit à notre bon
abbé. Ne pleurez pas ainsi, vous me faites mal.
--Pardon, madame; mais je ne sais pourquoi, depuis deux jours, par
instants mon coeur se brise... Malgré moi les larmes me viennent aux
yeux... J'ai de noirs pressentiments... Il me semble qu'il va m'arriver
quelque malheur.
--Marie... Marie... je vous gronderai si vous vous affectez ainsi de
terreurs imaginaires. N'est-ce donc pas assez des chagrins réels qui
nous accablent?
--Vous avez raison, madame; j'ai tort, je tâcherai de surmonter cette
faiblesse... Si vous saviez, mon Dieu! combien je me reproche de ne pas
être toujours gaie, souriante, heureuse... comme je devrais l'être!
Hélas! ma tristesse doit vous paraître de l'ingratitude!
Mme Georges allait rassurer la Goualeuse, lorsque Claudine entra, après
avoir frappé à la porte.
--Que voulez-vous, Claudine?
--Madame, c'est Pierre qui arrive d'Arnouville dans le cabriolet de Mme
Dubreuil; il apporte cette lettre pour vous, il dit que c'est
très-pressé.
Mme Georges lut tout haut ce qui suit:
«Ma chère madame Georges, vous me rendriez bien service, et vous
pourriez me tirer d'un grand embarras, en venant tout de suite à la
ferme: Pierre vous emmènerait et vous reconduirait cette après-dînée. Je
ne sais vraiment où donner de la tête. M. Dubreuil est à Pontoise pour
la vente de ses laines; j'ai donc recours à vous et à Marie. Clara
embrasse sa bonne petite soeur et l'attend avec impatience. Tâchez de
venir à onze heures pour déjeuner.
Votre bien sincère amie.
Femme DUBREUIL.»
--De quoi peut-il être question? dit Mme Georges à Fleur-de-Marie.
Heureusement le ton de la lettre de Mme Dubreuil prouve qu'il ne s'agit
pas de quelque chose de grave...
--Vous accompagnerai-je, madame? demanda la Goualeuse.
--Cela n'est peut-être pas prudent, car il fait très-froid. Mais, après
tout, reprit Mme Georges, cela vous distraira; en vous enveloppant bien,
cette petite course ne vous sera que favorable...
--Mais, madame, dit la Goualeuse en réfléchissant, M. le curé m'attend
ce soir, à cinq heures, au presbytère.
--Vous avez raison; nous serons de retour avant cinq heures, je vous le
promets.
--Oh! merci, madame; je serai si contente de revoir Mlle Clara...
--Encore! dit Mme Georges d'un ton de doux reproche, Mlle Clara!...
Est-ce qu'elle dit Mlle Marie en parlant de vous?
--Non, madame..., répondit la Goualeuse en baissant les yeux. C'est que
moi... je...
--Vous! vous êtes une cruelle enfant qui ne songez qu'à vous tourmenter;
vous oubliez déjà les promesses que vous m'avez faites tout à l'heure
encore. Habillez-vous vite et bien chaudement. Nous pourrons arriver
avant onze heures à Arnouville.
Puis, sortant avec Claudine, Mme Georges lui dit:
--Que Pierre attende un moment, nous serons prêtes dans quelques
minutes.
X
Reconnaissance
Une demi-heure après cette conversation, Mme Georges et Fleur-de-Marie
montaient dans un de ces grands cabriolets dont se servent les riches
fermiers des environs de Paris. Bientôt cette voiture, attelée d'un
vigoureux cheval de trait conduit par Pierre, roula rapidement sur le
chemin gazonné qui, de Bouqueval, conduit à Arnouville.
Les vastes bâtiments et les nombreuses dépendances de la ferme exploitée
par M. Dubreuil témoignaient de l'importance de cette magnifique
propriété que Mlle Césarine de Noirmont avait apportée en mariage à M.
le duc de Lucenay.
Le bruit retentissant du fouet de Pierre avertit Mme Dubreuil de
l'arrivée de Fleur-de-Marie et de Mme Georges. Celles-ci, en descendant
de voiture, furent joyeusement accueillies par la fermière et par sa
fille.
Mme Dubreuil avait cinquante ans environ; sa physionomie était douce et
affable; les traits de sa fille, jolie brune aux yeux bleus, aux joues
fraîches et vermeilles, respiraient la candeur et la bonté.
À son grand étonnement, lorsque Clara vint lui sauter au cou, la
Goualeuse vit son amie vêtue comme elle en paysanne, au lieu d'être
habillée en demoiselle.
--Comment, vous aussi, Clara, vous voici déguisée en campagnarde? dit
Mme Georges en embrassant la jeune fille.
--Est-ce qu'il ne faut pas qu'elle imite en tout sa soeur Marie? dit Mme
Dubreuil. Elle n'a pas eu de cesse qu'elle n'ait eu aussi son casaquin
de drap, sa jupe de futaine, tout comme votre Marie... Mais il s'agit
bien des caprices de ces petites filles, ma pauvre Mme Georges! dit Mme
Dubreuil en soupirant; venez, que je vous conte tous mes embarras.
En arrivant dans le salon avec sa mère et Mme Georges, Clara s'assit
auprès de Fleur-de-Marie, lui donna la meilleure place au coin du feu,
l'entoura de mille soins, prit ses mains dans les siennes pour s'assurer
si elles n'étaient plus froides, l'embrassa encore et l'appela sa
méchante petite soeur, en lui faisant tout bas de doux reproches sur le
long intervalle qu'elle mettait entre ses visites.
Si l'on se souvient de l'entretien de la pauvre Goualeuse et du curé, on
comprendra qu'elle devait recevoir ces caresses tendres et ingénues avec
un mélange d'humilité, de bonheur et de crainte.
--Et que vous arrive-t-il, donc, ma chère madame Dubreuil? dit Mme
Georges, et à quoi pourrais-je vous être utile?
--Mon Dieu! à bien des choses. Je vais vous expliquer cela. Vous ne
savez pas, je crois, que cette ferme appartient en propre à Mme la
duchesse de Lucenay. C'est à elle que nous avons directement affaire...
sans passer par les mains de l'intendant de M. le duc.
--En effet, j'ignorais cette circonstance.
--Vous allez savoir pourquoi je vous en instruis... C'est donc à Mme la
duchesse ou à Mme Simon, sa première femme de chambre, que nous payons
les fermages. Mme la duchesse est si bonne, si bonne, quoiqu'un peu
vive, que c'est un vrai plaisir d'avoir des rapports avec elle; Dubreuil
et moi nous nous mettrions dans le feu pour l'obliger... Dame! c'est
tout simple: je l'ai vue petite fille, quand elle venait ici avec son
père, feu M. le prince de Noirmont... Encore dernièrement elle nous a
demandé six mois de fermage d'avance... Quarante mille francs, ça ne se
trouve pas sous le pas d'un cheval, comme on dit... mais nous avions
cette somme en réserve, la dot de notre Clara, et du jour au lendemain
Mme la duchesse a eu son argent en beaux louis d'or. Ces grandes dames,
ça a tant besoin de luxe! Pourtant il n'y a guère que depuis un an que
Mme la duchesse est exacte à toucher ses fermages aux échéances;
autrefois elle paraissait n'avoir jamais besoin d'argent... Mais
maintenant c'est bien différent!
--Jusqu'à présent, ma chère madame Dubreuil, je ne vois pas encore à
quoi je puis vous être bonne.
--M'y voici, m'y voici; je vous disais cela pour vous faire comprendre
que Mme la duchesse a toute confiance en nous... Sans compter qu'à l'âge
de douze ou treize ans elle a été, avec son père pour compère, marraine
de Clara... qu'elle a toujours comblée... Hier soir donc, je reçois par
un exprès cette lettre de Mme la duchesse:
«Il faut absolument, ma chère madame Dubreuil, que le petit pavillon du
verger soit en état d'être occupé après-demain soir: faites-y
transporter tous les meubles nécessaires, tapis, rideaux, etc. Enfin,
que rien n'y manque, et qu'il soit surtout aussi _confortable_ que
possible...»
--Confortable! vous entendez, madame Georges: et c'est souligné encore!
dit Mme Dubreuil, en regardant son amie d'un air à la fois méditatif et
embarrassé; puis elle continua:
«Faites faire du feu jour et nuit dans le pavillon pour en chasser
l'humidité, car il y a longtemps qu'on ne l'a habité. Vous traiterez la
personne qui viendra s'y établir comme vous me traiteriez moi-même; une
lettre que cette personne vous remettra vous instruira de ce que
j'attends de votre zèle toujours si obligeant. J'y compte cette fois
encore, sans crainte d'en abuser; je sais combien vous êtes bonne et
dévouée. Adieu, ma chère madame Dubreuil. Embrassez ma jolie filleule,
et croyez à mes sentiments bien affectionnés.
NOIRMONT DE LUCENAY.»
«_P. S._ La personne dont il s'agit arrivera après-demain dans la
soirée. Surtout n'oubliez pas, je vous prie, de rendre le pavillon aussi
_confortable_ que possible.»
--Vous voyez; encore ce diable de mot souligné! dit Mme Dubreuil en
remettant dans sa poche la lettre de la duchesse de Lucenay.
--Eh bien! rien de plus simple, reprit Mme Georges.
--Comment, rien de plus simple!... Vous n'avez donc pas entendu? Mme la
duchesse veut surtout que le pavillon soit aussi _confortable_ que
possible; c'est pour ça que je vous ai priée de venir. Nous deux Clara,
nous nous sommes tuées à chercher ce que voulait dire _confortable_, et
nous n'avons pu y parvenir... Clara a pourtant été en pension à
Villiers-le-Bel, et a remporté je ne sais combien de prix d'histoire et
de géographie... eh bien! c'est égal, elle n'est pas plus avancée que
moi au sujet de ce mot baroque; il faut que ce soit un mot de la cour ou
du grand monde... Mais c'est égal, vous concevez combien c'est
embarrassant: Mme la duchesse veut surtout que le pavillon soit
_confortable_, elle souligne le mot, elle le répète deux fois, et nous
ne savons pas ce que cela veut dire!
--Dieu merci! je puis expliquer ce grand mystère, dit Mme Georges en
souriant: _confortable_, dans cette occasion, veut dire un appartement
commode, bien arrangé, bien clos, bien chaud; une habitation, enfin, où
rien ne manque de ce qui est nécessaire et même superflu...
--Ah! mon Dieu! je comprends; mais alors je suis encore plus
embarrassée!
--Comment cela?
--Mme la duchesse parle de tapis, de meubles et de beaucoup _d'et
cætera,_ mais nous n'avons pas de tapis ici, nos meubles sont des plus
communs; et puis enfin je ne sais pas si la personne que nous devons
attendre est un monsieur ou une dame, et il faut que tout soit prêt
demain soir... Comment faire? comment faire? Ici il n'y a aucune
ressource. En vérité, madame Georges, c'est à en perdre la tête.
--Mais, maman, dit Clara, si tu prenais les meubles qui sont dans ma
chambre, en attendant qu'elle soit remeublée j'irais passer trois ou
quatre jours à Bouqueval avec Marie.
--Ta chambre! ta chambre! mon enfant, est-ce que c'est assez beau! dit
Mme Dubreuil en haussant les épaules, est-ce que c'est assez... assez
_confortable_? comme dit Mme la duchesse... Mon Dieu! mon Dieu! où
va-t-on chercher des mots pareils!
--Ce pavillon est donc ordinairement inhabité? demanda Mme Georges.
--Sans doute; c'est cette petite maison blanche qui est toute seule au
bout du verger. M. le prince l'a fait bâtir pour Mme la duchesse quand
elle était demoiselle; lorsqu'elle venait à la ferme avec son père,
c'est là qu'ils se reposaient. Il y a trois jolies chambres, et au bout
du jardin une laiterie suisse, où Mme la duchesse, étant enfant,
s'amusait à jouer à la laitière; depuis son mariage, nous ne l'avons vue
à la ferme que deux fois, et chaque fois elle a passé quelques heures
dans le petit pavillon. La première fois, il y a de cela six ans, elle
est venue à cheval avec...
Puis, comme si la présence de Fleur-de-Marie et de Clara l'empêchait
d'en dire davantage, Mme Dubreuil reprit:
--Mais je cause, je cause, et tout cela ne me sort pas d'embarras...
Venez donc à mon secours, ma pauvre madame Georges, venez donc à mon
secours!
--Voyons, dites-moi comment à cette heure est meublé ce pavillon?
--Il l'est à peine; dans la pièce principale, une natte de paille sur le
carreau, un canapé de jonc, des fauteuils pareils, une table, quelques
chaises, voilà tout. De là à être confortable il y a loin, comme vous le
voyez.
--Eh bien! moi, à votre place, voici ce que je ferais: il est onze
heures, j'enverrais à Paris un homme intelligent.
--Notre _prend-garde-à-tout_[28], il n'y en a pas de plus actif.
--À merveille... en deux heures au plus tard il est à Paris; il va chez
un tapissier de la Chaussée-d'Antin, peu importe lequel; il lui remet la
liste que je vais vous faire, après avoir vu ce qui manque dans le
pavillon, et il lui dira que, coûte que coûte...
--Oh! bien sûr... pourvu que Mme la duchesse soit contente, je ne
regarderai à rien...
--Il lui dira donc que, coûte que coûte, il faut que ce qui est noté sur
cette liste soit ici ce soir ou dans la nuit, ainsi que trois ou quatre
garçons tapissiers pour tout mettre en place.
--Ils pourront venir par la voiture de Gonesse, elle part à huit heures
du soir de Paris.
--Et comme il ne s'agit que de transporter des meubles, de clouer des
tapis et de poser des rideaux, tout peut être facilement prêt demain
soir.
--Ah! ma bonne madame Georges, de quel embarras vous me sauvez!... Je
n'aurais jamais pensé à cela... Vous êtes ma providence... Vous allez
avoir la bonté de me faire la liste de ce qu'il faut pour que le
pavillon soit...
--Confortable?... oui, sans doute.
--Ah! mon Dieu... une autre difficulté!... Encore une fois, nous ne
savons pas si c'est un monsieur ou une dame que nous attendons. Dans sa
lettre, Mme la duchesse dit: «Une personne»; c'est bien embrouillé!...
--Agissez comme si vous attendiez une femme, ma chère madame Dubreuil;
si c'est un homme, il ne s'en trouvera que mieux.
--Vous avez raison... toujours raison...
Une servante de ferme vint annoncer que le déjeuner était servi.
--Nous déjeunerons tout à l'heure, dit Mme Georges; mais, pendant que je
vais écrire la liste de ce qui est nécessaire, faites prendre la mesure
des trois pièces en hauteur et en étendue, afin qu'on puisse d'avance
disposer les rideaux et les tapis.
--Bien, bien... je vais aller dire tout cela à mon prend-garde-à-tout.
--Madame, reprit la servante de ferme, il y a aussi là cette laitière de
Stains: son ménage est dans une petite charrette traînée par un âne!
Dame... il n'est pas lourd, son ménage!
--Pauvre femme!... dit Mme Dubreuil avec intérêt.
--Quelle est donc cette femme? demanda Mme Georges.
--Une paysanne de Stains, qui avait quatre vaches et qui faisait un
petit commerce en allant vendre tous les matins son lait à Paris. Son
mari était maréchal-ferrant; un jour, ayant besoin d'acheter du fer, il
accompagne sa femme, convenant avec elle de venir la reprendre au coin
de la rue où d'habitude elle vendait son lait. Malheureusement la
laitière s'était établie dans un vilain quartier, à ce qu'il paraît;
quand son mari revient, il la trouve aux prises avec des mauvais sujets
ivres qui avaient eu la méchanceté de renverser son lait dans le
ruisseau. Le forgeron tâche de leur faire entendre raison, ils le
maltraitent; il se défend, et dans la rixe il reçoit un coup de couteau
qui l'étend roide mort.
--Ah! quelle horreur!... s'écria Mme Georges. Et a-t-on arrêté
l'assassin?
--Malheureusement non; dans le tumulte il s'est échappé; la pauvre veuve
assure qu'elle le reconnaîtrait bien, car elle l'a vu plusieurs fois
avec d'autres de ses camarades, habitués de ce quartier; mais jusqu'ici
toutes les recherches ont été inutiles pour le découvrir. Bref, depuis
la mort de son mari, la laitière a été obligée, pour payer diverses
dettes, de vendre ses vaches et quelques morceaux de terre qu'elle
avait; le fermier du château de Stains m'a recommandé cette brave femme
comme une excellente créature, aussi honnête que malheureuse, car elle a
trois enfants dont le plus âgé n'a que douze ans; j'avais justement une
place vacante, je la lui ai donnée, et elle vient s'établir à la ferme.
--Cette bonté de votre part ne m'étonne pas, ma chère madame Dubreuil.
--Dis-moi, Clara, reprit la fermière, veux-tu aller installer cette
brave femme dans son logement, pendant que je vais prévenir le
prend-garde-à-tout de se préparer à partir pour Paris?
--Oui, maman; Marie va venir avec moi.
--Sans doute; est-ce que vous pouvez vous passer l'une de l'autre? dit
la fermière.
--Et moi, reprit Mme Georges en s'asseyant devant une table, je vais
commencer ma liste pour ne pas perdre de temps, car il faut que nous
soyons de retour à Bouqueval à quatre heures.
--À quatre heures!... vous êtes donc bien pressée? dit Mme Dubreuil.
--Oui, il faut que Marie soit au presbytère à cinq heures.
--Oh! s'il s'agit du bon abbé Laporte... c'est sacré, dit Mme Dubreuil.
Je vais donner les ordres en conséquence... Ces deux enfants ont bien...
bien des choses à se dire... Il faut leur donner le temps de se parler.
--Nous partirons donc à trois heures, ma chère madame Dubreuil.
--C'est entendu... Mais que je vous remercie donc encore!... quelle
bonne idée j'ai eue de vous prier de venir à mon aide! dit Mme Dubreuil.
Allons, Clara; allons, Marie!...
Pendant que Mme Georges écrivait, Mme Dubreuil sortit d'un côté, les
deux jeunes filles d'un autre, avec la servante qui avait annoncé
l'arrivée de la laitière de Stains.
--Où est-elle, cette pauvre femme? demanda Clara.
--Elle est avec ses enfants, sa petite charrette et son âne, dans la
cour des granges, mademoiselle.
--Tu vas la voir, Marie, la pauvre femme, dit Clara en prenant le bras
de la Goualeuse; comme elle est pâle et comme elle a l'air triste avec
son grand deuil de veuve! La dernière fois qu'elle est venue voir maman,
elle m'a navrée; elle pleurait à chaudes larmes en parlant de son mari,
et puis tout à coup ses larmes s'arrêtaient, et elle entrait dans des
accès de fureur contre l'assassin. Alors... elle me faisait peur, tant
elle avait l'air méchant; mais au fait, son ressentiment est bien
naturel!... l'infortunée!... Comme il y a des gens malheureux!...
n'est-ce pas, Marie?
--Oh! oui, oui... sans doute..., répondit la Goualeuse en soupirant d'un
air distrait. Il y a des gens bien malheureux, vous avez raison,
mademoiselle...
--Allons! s'écria Clara en frappant du pied avec une impatience
chagrine, voilà encore que tu me dis vous... et que tu m'appelles
mademoiselle; mais tu es donc fâchée contre moi, Marie?
--Moi, grand Dieu!
--Eh bien! alors, pourquoi me dis-tu vous?... Tu le sais, ma mère et Mme
Georges t'ont déjà réprimandée pour cela. Je t'en préviens, je te ferai
encore gronder: tant pis pour toi...
--Clara, pardon, j'étais distraite...
--Distraite... quand tu me revois après plus de huit grands jours de
séparation? dit tristement Clara. Distraite... cela serait déjà bien
mal; mais non, non, ce n'est pas cela: tiens, vois-tu, Marie... je
finirai par croire que tu es fière.
Fleur-de-Marie devint pâle comme une morte et ne répondit pas...
À sa vue, une femme portant le deuil de veuve avait poussé un cri de
colère et d'horreur.
Cette femme était la laitière qui, chaque matin, vendait du lait à la
Goualeuse lorsque celle-ci demeurait chez l'ogresse du tapis-franc.
XI
La laitière
La scène que nous allons raconter se passait dans une des cours de la
ferme, en présence des laboureurs et des femmes de service qui
rentraient de leurs travaux pour prendre leur repas de midi.
Sous un hangar, on voyait une petite charrette attelée d'un âne, et
contenant le rustique et pauvre mobilier de la veuve; un petit garçon de
douze ans, aidé de deux enfants moins âgés, commençait à décharger cette
voiture.
La laitière, complètement vêtue de noir, était une femme de quarante ans
environ, à la figure rude, virile et résolue; ses paupières étaient
rougies par des larmes récentes. En apercevant Fleur-de-Marie, elle jeta
d'abord un cri d'effroi; mais bientôt la douleur, l'indignation, la
colère, contractèrent ses traits; elle se précipita sur la Goualeuse, la
prit brutalement par le bras et s'écria en la montrant aux gens de la
ferme:
--Voilà une malheureuse qui connaît l'assassin de mon pauvre mari... Je
l'ai vue vingt fois parler à ce brigand! Quand je vendais du lait au
coin de la rue de la Vieille-Draperie, elle venait m'en acheter pour un
sou tous les matins; elle doit savoir quel est le scélérat qui a fait le
coup, comme toutes ses pareilles, elle est de la clique de ces
bandits... Oh! tu ne m'échapperas pas, coquine que tu es!... s'écria la
laitière exaspérée par d'injustes soupçons; et elle saisit l'autre bras
de Fleur-de-Marie, qui, tremblante, éperdue, voulait fuir.
Clara, stupéfaite de cette brusque agression, n'avait pu jusqu'alors
dire un mot; mais, à ce redoublement de violence, elle s'écria en
s'adressant à la veuve:
--Mais vous êtes folle!... le chagrin vous égare!... vous vous
trompez!...
--Je me trompe!... reprit la paysanne avec une ironie amère, je me
trompe! Oh! que non!... je ne me trompe pas... Tenez, regardez comme la
voilà déjà pâle... la misérable!... comme ses dents claquent!... La
justice te forcera de parler; tu vas venir avec moi chez M. le maire...
entends-tu?... Oh! il ne s'agit pas de résister... j'ai une bonne
poigne... je t'y porterai plutôt...
--Insolente que vous êtes! s'écria Clara exaspérée, sortez d'ici... Oser
ainsi manquer à mon amie, à ma soeur!
--Votre soeur... mademoiselle, allons donc! C'est vous, vous qui êtes
folle! répondit grossièrement la veuve. Votre soeur!... une fille des
rues, que, durant six mois, j'ai vue traîner dans la Cité!
À ces mots, les laboureurs firent entendre de longs murmures contre
Fleur-de-Marie; ils prenaient naturellement parti pour la laitière, qui
était de leur classe, et dont le malheur les intéressait.
Les trois enfants, entendant leur mère élever la voix, accoururent
auprès d'elle et l'entourèrent en pleurant, sans savoir de quoi il
s'agissait. L'aspect de ces pauvres petits, aussi vêtus de deuil,
redoubla la sympathie qu'inspirait la veuve et augmenta l'indignation
des paysans contre Fleur-de-Marie.
Clara, effrayée de ces démonstrations presque menaçantes, dit aux gens
de la ferme d'une voix émue:
--Faites sortir cette femme d'ici; je vous répète que le chagrin
l'égare. Marie, Marie, pardon! Mon Dieu, cette folle ne sait pas ce
qu'elle dit...
La Goualeuse, pâle, la tête baissée pour échapper à tous les regards,
restait muette, anéantie, inerte, et ne faisait pas un mouvement pour
échapper aux rudes étreintes de la robuste laitière.
Clara, attribuant cet abattement à l'effroi qu'une pareille scène devait
inspirer à son amie, dit de nouveau aux laboureurs:
--Vous ne m'entendez donc pas? Je vous ordonne de chasser cette femme...
Puisqu'elle persiste dans ses injures, pour la punir de son insolence,
elle n'aura pas ici la place que ma mère lui avait promise; de sa vie
elle ne remettra les pieds à la ferme.
Aucun laboureur ne bougea pour obéir aux ordres de Clara; l'un d'eux osa
même dire:
--Dame... mademoiselle, si c'est une fille des rues et qu'elle connaisse
l'assassin du mari de cette pauvre femme... faut qu'elle vienne
s'expliquer chez le maire...
--Je vous répète que vous n'entrerez jamais à la ferme, dit Clara à la
laitière, à moins qu'à l'instant vous ne demandiez pardon à mademoiselle
Marie de vos grossièretés.
--Vous me chassez, mademoiselle!... à la bonne heure, répondit la veuve
avec amertume. Allons, mes pauvres orphelins, ajouta-t-elle en
embrassant ses enfants, rechargez la charrette, nous irons gagner notre
pain ailleurs, le bon Dieu aura pitié de nous; mais au moins, en nous en
allant, nous emmènerons chez M. le maire cette malheureuse, qui va être
bien forcée de dénoncer l'assassin de mon pauvre mari... puisqu'elle
connaît toute la bande!... Parce que vous êtes riche, mademoiselle,
reprit-elle en regardant insolemment Clara, parce que vous avez des
amies dans ces créatures-là... faut pas pour cela... être si dure aux
pauvres gens!
--C'est vrai, dit un laboureur, la laitière a raison...
--Pauvre femme!
--Elle est dans son droit...
--On a assassiné son mari... faut-il pas qu'elle soit contente?
--On ne peut pas l'empêcher de faire son possible pour découvrir les
brigands qui ont fait le coup.
--C'est une injustice de la renvoyer.
--Est-ce que c'est sa faute, à elle, si l'amie de Mlle Clara se trouve
être... une fille des rues?
--On ne met pas à la porte une honnête femme... une mère de famille... à
cause d'une malheureuse pareille!
Et les murmures devenaient menaçants, lorsque Clara s'écria:
--Dieu soit loué... voici ma mère...
En effet, Mme Dubreuil, revenant du pavillon du verger, traversait la
cour.
--Eh bien! Clara, eh bien! Marie, dit la fermière en approchant du
groupe, venez-vous déjeuner? Allons, mes enfants, il est déjà tard!
--Maman, s'écria Clara, défendez ma soeur des insultes de cette femme,
et elle montra la veuve; de grâce, renvoyez-la d'ici. Si vous saviez
toutes les insolences qu'elle a l'audace de dire à Marie...
--Comment? Elle oserait?...
--Oui, maman... Voyez, pauvre petite soeur, comme elle est tremblante...
elle peut à peine se soutenir... Ah! c'est une honte qu'une telle scène
se passe chez nous... Marie, pardonne-nous, je t'en supplie!
--Mais qu'est-ce que cela signifie? demanda Mme Dubreuil en regardant
autour d'elle d'un air inquiet, après avoir remarqué l'accablement de la
Goualeuse.
--Madame sera juste, elle... bien sûr..., murmurèrent les laboureurs.
--Voilà Mme Dubreuil; c'est toi qui vas être mise à la porte, dit la
veuve à Fleur-de-Marie.
--Il est donc vrai! s'écria Mme Dubreuil à la laitière, qui tenait
toujours Fleur-de-Marie par le bras, vous osez parler de la sorte à
l'amie de ma fille! Est-ce ainsi que vous reconnaissez mes bontés?
Voulez-vous laisser cette jeune personne tranquille!
--Je vous respecte, madame, et j'ai de la reconnaissance pour vos
bontés, dit la veuve en abandonnant le bras de Fleur-de-Marie; mais
avant de m'accuser et de me chasser de chez vous avec mes enfants,
interrogez donc cette malheureuse. Elle n'aura peut-être pas le front de
nier que je la connais et qu'elle me connaît aussi.
--Mon Dieu, Marie, entendez-vous ce que dit cette femme? demanda Mme
Dubreuil au comble de la surprise.
--T'appelles-tu, oui ou non, la Goualeuse? dit la laitière à Marie.
--Oui, dit la malheureuse à voix basse d'un air atterré et sans regarder
Mme Dubreuil; oui, on m'appelait ainsi...
--Ah! voyez-vous! s'écrièrent les laboureurs courroucés, elle l'avoue!
elle l'avoue!...
--Elle l'avoue... mais quoi? Qu'avoue-t-elle? s'écria Mme Dubreuil, à
demi effrayée de l'aveu de Fleur-de-Marie.
--Laissez-la répondre, madame, reprit la veuve, elle va encore avouer
qu'elle était dans une maison infâme de la rue aux Fèves, dans la Cité,
où je lui vendais pour un sou de lait tous les matins; elle va encore
avouer qu'elle a souvent parlé de moi à l'assassin de mon pauvre mari.
Oh! elle le connaît bien, j'en suis sûre... un jeune homme pâle qui
fumait toujours et qui portait une casquette, une blouse et de grands
cheveux; elle doit savoir son nom... est-ce vrai? Répondras-tu,
malheureuse! s'écria la laitière.
--J'ai pu parler à l'assassin de votre mari, car il y a malheureusement
plus d'un meurtrier dans la Cité, dit Fleur-de-Marie d'une voix
défaillante, mais je ne sais pas de qui vous voulez me parler.
--Comment... que dit-elle? s'écria Mme Dubreuil avec effroi. Elle a
parlé à des assassins...
--Les créatures comme elle ne connaissent que ça..., répondit la veuve.
D'abord stupéfaite d'une si étrange révélation, confirmée par les
dernières paroles de Fleur-de-Marie, Mme Dubreuil, comprenant tout
alors, se recula avec dégoût et horreur, attira violemment et
brusquement à elle sa fille Clara, qui s'était approchée de la Goualeuse
pour la soutenir, et s'écria:
--Ah! quelle abomination! Clara, prenez garde! N'approchez pas de cette
malheureuse. Mais comment Mme Georges a-t-elle pu la recevoir chez elle?
Comment a-t-elle osé me la présenter, et souffrir que ma fille... Mon
Dieu! mon Dieu! mais c'est horrible, cela! C'est à peine si je peux
croire ce que je vois! Mais non, non, Mme Georges est incapable d'une
telle indignité! Elle aura été trompée comme nous. Sans cela... Oh! ce
serait infâme de sa part!
Clara, désolée, effrayée de cette scène cruelle, croyait rêver. Dans sa
candide ignorance, elle ne comprenait pas les terribles récriminations
dont on accablait son amie; son coeur se brisa, ses yeux se remplirent
de larmes en voyant la stupeur de la Goualeuse, muette, atterrée comme
une criminelle devant les juges.
--Viens, viens, ma fille, dit Mme Dubreuil à Clara; puis se retournant
vers Fleur-de-Marie: Et vous, indigne créature, le bon Dieu vous punira
de votre infâme hypocrisie. Oser souffrir que ma fille... un ange de
vertu, vous appelle son amie, sa soeur... son amie!... sa soeur!...
vous... le rebut de ce qu'il y a de plus vil au monde! Quelle
effronterie! Oser vous mêler aux honnêtes gens, quand vous méritez sans
doute d'aller rejoindre vos semblables en prison!
--Oui, oui, s'écrièrent les laboureurs; il faut qu'elle aille en prison;
elle connaît l'assassin.
--Elle est peut-être sa complice, seulement!
--Vois-tu qu'il y a une justice au ciel! dit la veuve en montrant le
poing à la Goualeuse.
--Quant à vous, ma brave femme, dit Mme Dubreuil à la laitière, loin de
vous renvoyer, je reconnaîtrai le service que vous me rendez en
dévoilant cette malheureuse.
--À la bonne heure! Notre maîtresse est juste, elle..., murmurèrent les
laboureurs.
--Viens, Clara, reprit la fermière, Mme Georges va nous expliquer sa
conduite, ou sinon je ne la revois de ma vie; car si elle n'a pas été
trompée, elle se conduit envers nous d'une manière affreuse.
--Mais, ma mère, voyez donc cette pauvre Marie...
--Qu'elle crève de honte si elle veut, tant mieux! Méprise-la... Je ne
veux pas que tu restes un moment auprès d'elle. C'est une de ces
créatures auxquelles une jeune fille comme toi ne parle pas sans se
déshonorer.
--Mon Dieu! mon Dieu! maman, dit Clara en résistant à sa mère qui
voulait l'emmener, je ne sais pas ce que cela signifie... Marie peut
bien être coupable, puisque vous le dites; mais, voyez, elle est
défaillante; ayez pitié d'elle au moins.
--Oh! mademoiselle Clara, vous êtes bonne, vous me pardonnez. C'est bien
malgré moi, croyez-moi, que je vous ai trompée. Je me le suis bien
souvent reproché, dit Fleur-de-Marie en jetant sur sa protectrice un
regard de reconnaissance ineffable.
--Mais, ma mère, vous êtes donc sans pitié? s'écria Clara d'une voix
déchirante.
--De la pitié pour elle? Allons donc! Sans Mme Georges qui va nous en
débarrasser, je ferais mettre cette misérable à la porte de la ferme
comme une pestiférée, répondit durement Mme Dubreuil. Et elle entraîna
sa fille, qui, se retournant une dernière fois vers la Goualeuse,
s'écria:
--Marie, ma soeur! je ne sais pas de quoi l'on t'accuse, mais je suis
sûre que tu n'es pas coupable, et je t'aime toujours.
--Tais-toi, tais-toi! dit Mme Dubreuil en mettant sa main sur la bouche
de sa fille, tais-toi; heureusement que tout le monde est témoin
qu'après cette odieuse révélation tu n'es pas restée un moment seule
avec cette fille perdue. N'est-ce pas, mes amis?
--Oui, oui, madame, dit le laboureur, nous sommes témoins que Mlle Clara
n'est pas restée un moment avec cette fille, qui est bien sûr une
voleuse, puisqu'elle connaît des assassins.
Mme Dubreuil entraîna Clara.
La Goualeuse resta seule au milieu du groupe menaçant qui s'était formé
autour d'elle.
Malgré les reproches dont l'accablait Mme Dubreuil, la présence de la
fermière et de Clara avait quelque peu rassuré Fleur-de-Marie sur les
suites de cette scène; mais, après le départ des deux femmes, se
trouvant à la merci des paysans, les forces lui manquèrent; elle fut
obligée de s'appuyer sur le parapet du profond abreuvoir des chevaux de
la ferme.
Rien de plus touchant que la pose de cette infortunée.
Rien de plus menaçant que les paroles, que l'attitude des paysans qui
l'entouraient.
Assise presque debout sur cette margelle de pierre, la tête baissée,
cachée entre ses deux mains, son cou et son sein voilés par les bouts
carrés du mouchoir d'indienne rouge qui entourait son petit bonnet rond,
la Goualeuse, immobile, offrait l'expression la plus saisissante de la
douleur et de la résignation.
À quelques pas d'elle, la veuve de l'assassiné, triomphante et encore
exaspérée contre Fleur-de-Marie par les imprécations de Mme Dubreuil,
montrait la jeune fille à ses enfants et aux laboureurs avec des gestes
de haine et de mépris.
Les gens de la ferme, groupés en cercle, ne dissimulaient pas les
sentiments hostiles qui les animaient; leurs rudes et grossières
physionomies exprimaient à la fois l'indignation, le courroux, et une
sorte de raillerie brutale et insultante; les femmes se montraient les
plus furieuses, les plus révoltées. La beauté touchante de la Goualeuse
n'était pas une des moindres causes de leur acharnement contre elle.
Hommes et femmes ne pouvaient pardonner à Fleur-de-Marie d'avoir été
jusqu'alors traitée d'égal à égal par leurs maîtres.
Et puis encore quelques laboureurs d'Arnouville n'ayant pu justifier
d'assez bons antécédents pour obtenir à la ferme de Bouqueval une de ces
places si enviées dans le pays, il existait chez ceux-là, contre Mme
Georges, un sourd mécontentement dont sa protégée devait se ressentir.
Les premiers mouvements des natures incultes sont toujours extrêmes...
Excellents ou détestables.
Mais ils deviennent horriblement dangereux lorsqu'une multitude croit
ses brutalités autorisées par les torts réels ou apparents de ceux que
poursuit sa haine ou sa colère.
Quoique la plupart des laboureurs de cette ferme n'eussent peut-être pas
tous les droits possibles à afficher une susceptibilité farouche à
l'endroit de la Goualeuse, ils semblaient contagieusement souillés par
sa seule présence; leur pudeur se révoltait en songeant à quelle classe
avait appartenu cette infortunée, qui de plus avouait qu'elle parlait
souvent à des assassins. En fallait-il davantage pour exalter la colère
de ces campagnards, encore excités par l'exemple de Mme Dubreuil?
--Il faut la conduire chez le maire, s'écria l'un.
--Oui, oui; et si elle ne veut pas marcher, on la poussera.
--Et ça ose s'habiller comme nous autres honnêtes filles de campagne,
ajouta une des plus laides maritornes de la ferme.
--Avec son air de sainte-nitouche, reprit une autre, on lui aurait donné
le bon Dieu sans confession.
--Est-ce qu'elle n'avait pas le front d'aller à la messe?
--L'effrontée!... Pourquoi ne pas communier tout de suite?
--Et il lui fallait frayer avec les maîtres encore!
--Comme si nous étions de trop petites gens pour elle!
--Heureusement chacun a son tour.
--Oh! il faudra bien que tu parles et que tu dénonces l'assassin!
s'écria la veuve. Vous êtes tous de la même bande... Je ne suis pas même
bien sûre de ne pas t'avoir vue ce jour-là avec eux. Allons, allons, il
ne s'agit pas de pleurnicher, maintenant que tu es reconnue. Montre-nous
ta face, elle est belle à voir!
Et la veuve abaissa brutalement les deux mains de la jeune fille, qui
cachait son visage baigné de larmes.
La Goualeuse, d'abord écrasée de honte, commençait à trembler d'effroi
en se trouvant seule à la merci de ces forcenés; elle joignit les mains,
tourna vers la laitière ses yeux suppliants et craintifs et dit de sa
voix douce:
--Mon Dieu, madame, il y a deux mois que je suis retirée à la ferme de
Bouqueval... je n'ai donc pu être témoin du malheur dont vous parlez,
et...
La timide voix de Fleur-de-Marie fut couverte par ces cris furieux:
--Menons-la chez M. le maire... elle s'expliquera.
--Allons! en marche, la belle!
Et le groupe menaçant se rapprochant de plus en plus de la Goualeuse,
celle-ci, croisant ses mains par un mouvement machinal, regardait de
côté et d'autre avec épouvante et semblait implorer du secours.
--Oh! reprit la laitière, tu as beau chercher autour de toi, Mlle Clara
n'est plus là pour te défendre; tu ne nous échapperas pas.
--Hélas! madame, dit-elle toute tremblante, je ne veux pas vous
échapper; je ne demande pas mieux que de répondre à ce qu'on me
demandera... puisque cela peut vous être utile... Mais quel mal ai-je
fait à toutes les personnes qui m'entourent et me menacent?...
--Tu nous a fait que tu as eu le front d'aller avec nos maîtres, quand
nous, qui valons mille fois mieux que toi, nous n'y allons pas... Voilà
ce que tu nous as fait.
--Et puis, pourquoi as-tu voulu que l'on chasse d'ici cette pauvre veuve
et ses enfants? dit un autre.
--Ce n'est pas moi, c'est Mlle Clara qui voulait...
--Laisse-nous donc tranquilles, reprit le laboureur en l'interrompant,
tu n'as pas seulement demandé grâce pour elle: tu étais contente de lui
voir ôter son pain!
--Non, non, elle n'a pas demandé grâce!
--Est-elle mauvaise!
--Une pauvre veuve... mère de trois enfants!
--Si je n'ai pas demandé sa grâce, dit Fleur-de-Marie, c'est que je
n'avais pas la force de dire un mot...
--Tu avais bien la force de parler à des assassins!
Ainsi qu'il arrive toujours dans les émotions populaires, ces paysans,
plus bêtes que méchants, s'irritaient, s'excitaient, se grisaient au
bruit de leurs propres paroles, et s'animaient en raison des injures et
des menaces qu'ils prodiguaient à leur victime.
Ainsi le populaire arrive quelquefois, à son insu, par une exaltation
progressive, à l'accomplissement des actes les plus injustes et les plus
féroces.
Le cercle menaçant des métayers se rapprochait de plus en plus de
Fleur-de-Marie; tous gesticulaient en parlant; la veuve du forgeron ne
se possédait plus.
Seulement séparée du profond abreuvoir par le parapet où elle
s'appuyait, la Goualeuse eut peur d'être renversée dans l'eau et
s'écria, en étendant vers eux des mains suppliantes:
--Mais, mon Dieu! que voulez-vous de moi? Par pitié, ne me faites pas de
mal!...
Et comme la laitière, gesticulant toujours, s'approchait de plus en plus
et lui mettait ses deux poings presque sur le visage, Fleur-de-Marie
s'écria, en se renversant en arrière avec effroi:
--Je vous en supplie, madame, n'approchez pas autant; vous allez me
faire tomber à l'eau.
Ces paroles de Fleur-de-Marie éveillèrent chez ces gens grossiers une
idée cruelle. Ne pensant qu'à faire une de ces plaisanteries de paysans,
qui souvent vous laissent à moitié mort sur place, un des plus enragés
s'écria:
--Un plongeon!... donnons-lui un plongeon!
--Oui... oui... À l'eau!... à l'eau!... répéta-t-on avec des éclats de
rire et des applaudissements frénétiques.
--C'est ça, un bon plongeon!... Elle n'en mourra pas!
--Ça lui apprendra à venir se mêler aux honnêtes gens!
--Oui, oui... À l'eau! à l'eau!
--Justement on a cassé la glace ce matin.
--La fille des rues se souviendra des braves gens de la ferme
d'Arnouville!
En entendant ces cris inhumains, ces railleries barbares, en voyant
l'exaspération de toutes ces figures stupidement irritées qui
s'avançaient pour l'enlever, Fleur-de-Marie se crut morte.
À son premier effroi succéda bientôt une sorte de contentement amer:
elle entrevoyait l'avenir sous de si noires couleurs qu'elle remercia
mentalement le ciel d'abréger ses peines; elle ne prononça plus un mot
de plainte, se laissa glisser à genoux, croisa religieusement ses deux
mains sur sa poitrine, ferma les yeux et attendit en priant.
Les laboureurs, surpris de l'attitude et de la résignation muette de la
Goualeuse, hésitèrent un moment à accomplir leurs projets sauvages;
mais, gourmandés sur leur faiblesse par la partie féminine de
l'assemblée, ils recommencèrent de vociférer pour se donner le courage
d'accomplir leurs méchants desseins.
Deux des plus furieux allaient saisir Fleur-de-Marie, lorsqu'une voix
émue, vibrante, leur cria:
--Arrêtez!
Au même instant, Mme Georges, qui s'était frayé un passage au milieu de
cette foule, arriva auprès de la Goualeuse, toujours agenouillée, la
prit dans ses bras, la releva en s'écriant:
--Debout, mon enfant!... debout, ma fille chérie! On ne s'agenouille que
devant Dieu.
L'expression, l'attitude de Mme Georges furent si courageusement
impérieuses que la foule recula et resta muette.
L'indignation colorait vivement les traits de Mme Georges, ordinairement
pâles. Elle jeta sur les laboureurs un regard ferme et leur dit d'une
voix haute et menaçante:
--Malheureux!... n'avez-vous pas honte de vous porter à de telles
violences contre cette malheureuse enfant!...
--C'est une...
--C'est ma fille! s'écria Mme Georges en interrompant un des laboureurs.
M. l'abbé Laporte, que tout le monde bénit et vénère, l'aime et la
protège, et ceux qu'il estime doivent être respectés par tout le monde.
Ces simples paroles imposèrent aux laboureurs.
Le curé de Bouqueval était, dans le pays, regardé comme un saint;
plusieurs paysans n'ignoraient pas l'intérêt qu'il portait à la
Goualeuse. Pourtant quelques sourds murmures se firent encore entendre;
Mme Georges en comprit le sens et s'écria:
--Cette malheureuse fille fût-elle la dernière des créatures, fût-elle
abandonnée de tous, votre conduite envers elle n'en serait pas moins
odieuse. De quoi voulez-vous la punir? Et de quel droit d'ailleurs?
Quelle est votre autorité? La force? N'est-il pas lâche, honteux à des
hommes de prendre pour victime une jeune fille sans défense! Viens,
Marie, viens, mon enfant bien-aimée, retournons chez nous; là, du moins,
tu es connue et appréciée...
Mme Georges prit le bras de Fleur-de-Marie; les laboureurs, confus et
reconnaissant la brutalité de leur conduite, s'écartèrent
respectueusement.
La veuve seule s'avança et dit résolument à Mme Georges:
--Cette fille ne sortira pas d'ici qu'elle n'ait fait sa déposition chez
le maire au sujet de l'assassinat de mon pauvre mari.
--Ma chère amie, dit Mme Georges en se contraignant, ma fille n'a aucune
déposition à faire ici; plus tard, si la justice trouve bon d'invoquer
son témoignage, on la fera appeler, et je l'accompagnerai... Jusque-là
personne n'a le droit de l'interroger.
--Mais, madame... je vous dis...
Mme Georges interrompit la laitière et lui répondit sévèrement:
--Le malheur dont vous êtes victime peut à peine excuser votre conduite;
un jour vous regretterez les violences que vous avez si imprudemment
excitées. Mlle Marie demeure avec moi à la ferme de Bouqueval,
instruisez-en le juge qui a reçu votre première déclaration, nous
attendrons ses ordres.
La veuve ne put rien répondre à ces sages paroles; elle s'assit sur le
parapet de l'abreuvoir et se mit à pleurer amèrement en embrassant ses
enfants.
Quelques minutes après cette scène, Pierre amena le cabriolet; Mme
Georges et Fleur-de-Marie y montèrent pour retourner à Bouqueval.
En passant devant la maison de la fermière d'Arnouville, la Goualeuse
aperçut Clara: elle pleurait, à demi cachée derrière une persienne
entr'ouverte, et fit à Fleur-de-Marie un signe d'adieu avec son
mouchoir.
XII
Consolations
--Ah! madame! quelle honte pour moi! quel chagrin pour vous! dit
Fleur-de-Marie à sa mère adoptive, lorsqu'elle se retrouva seule avec
elle dans le petit salon de la ferme de Bouqueval. Vous êtes sans doute
pour toujours fâchée avec Mme Dubreuil, et cela à cause de moi. Oh! mes
pressentiments!... Dieu m'a punie d'avoir ainsi trompé cette dame et sa
fille... je suis un sujet de discorde entre vous et votre amie...
--Mon amie... est une excellente femme, ma chère enfant, mais une pauvre
tête faible... Du reste, comme elle a très-bon coeur, demain elle
regrettera, j'en suis sûre, son fol emportement d'aujourd'hui...
--Hélas! madame, ne croyez pas que je veuille la justifier en vous
accusant, mon Dieu!... Mais votre bonté pour moi vous a peut-être
aveuglée... Mettez-vous à la place de Mme Dubreuil... Apprendre que la
compagne de sa fille chérie... était... ce que j'étais... dites? Peut-on
blâmer son indignation maternelle?
Mme Georges ne trouva malheureusement rien à répondre à cette question
de Fleur-de-Marie, qui reprit avec exaltation:
--Cette scène flétrissante que j'ai subie aux yeux de tous, demain tout
le pays le saura! Ce n'est pas pour moi que je crains; mais qui sait
maintenant si la réputation de Clara... ne sera pas à tout jamais
entachée... parce qu'elle m'a appelée son amie, sa soeur! J'aurais dû
suivre mon premier mouvement... résister au penchant qui m'attirait vers
Mlle Dubreuil... et, au risque de lui inspirer de l'aversion, me
soustraire à l'amitié qu'elle m'offrait... Mais j'ai oublié la distance
qui me séparait d'elle... Aussi, vous le voyez, j'en suis punie, oh!
cruellement punie... car j'aurai peut-être causé un tort irréparable à
cette jeune personne, si vertueuse et si bonne...
--Mon enfant, dit Mme Georges après quelques moments de réflexion, vous
avez tort de vous faire de si douloureux reproches: votre passé est
coupable... oui, très-coupable... Mais n'est-ce rien que d'avoir, par
votre repentir, mérité la protection de notre vénérable curé? N'est-ce
pas sous ses auspices, sous les miens, que vous avez été présentée à Mme
Dubreuil? Vos seules qualités ne lui ont-elles pas inspiré l'attachement
qu'elle vous avait librement voué?... N'est-ce pas elle qui vous a
demandé d'appeler Clara votre soeur? Et puis enfin, ainsi que je lui ai
dit tout à l'heure, car je ne voulais ni ne devais rien lui cacher,
pouvais-je, certaine que j'étais de votre repentir, ébruiter le passé,
et rendre ainsi votre réhabilitation plus pénible... impossible,
peut-être, en vous désespérant, en vous livrant au mépris de gens qui,
aussi malheureux, aussi abandonnés que vous l'avez été, n'auraient
peut-être pas, comme vous, conservé le secret instinct de l'honneur et
de la vertu? La révélation de cette femme est fâcheuse, funeste; mais
devais-je, en la prévenant, sacrifier votre repos futur à une
éventualité presque improbable?
--Ah! madame, ce qui prouve que ma position est à jamais fausse et
misérable, c'est que, par affection pour moi, vous avez eu raison de
cacher le passé, et que la mère de Clara a aussi raison de me mépriser
au nom de ce passé; de me mépriser... comme tout le monde me méprisera
désormais, car la scène de la ferme d'Arnouville va se répandre, tout va
se savoir... Oh! je mourrai de honte... je ne pourrai plus supporter les
regards de personne!
--Pas même les miens! Pauvre enfant! dit Mme Georges en fondant en
larmes et en ouvrant ses bras à Fleur-de-Marie, tu ne trouveras pourtant
jamais dans mon coeur que la tendresse, que le dévouement d'une mère...
Courage donc, Marie! Ayez la conscience de votre repentir. Vous êtes ici
entourée d'amis, eh bien! cette maison sera le monde pour vous... Nous
irons au-devant de la révélation que vous craignez: notre bon abbé
assemblera les gens de la ferme, qui vous aiment déjà tant; il leur dira
la vérité sur le passé... Croyez-moi, mon enfant, sa parole a une telle
autorité que cette révélation vous rendra plus intéressante encore.
--Je vous crois, madame, et je me résignerai; hier, dans notre
entretien, M. le curé m'avait annoncé les douloureuses expiations: elles
commencent, je ne dois pas m'étonner. Il m'a dit encore que mes
souffrances me seraient un jour comptées... Je l'espère... Soutenue dans
ces épreuves par vous et par lui, je ne me plaindrai pas.
--Vous allez d'ailleurs le voir dans quelques moments, jamais ses
conseils ne vous auront été plus salutaires... Voici déjà quatre heures
et demie; disposez-vous à aller au presbytère, mon enfant... Je vais
écrire à M. Rodolphe pour lui apprendre ce qui est arrivé à la ferme
d'Arnouville... Un exprès lui portera ma lettre... puis j'irai vous
rejoindre chez notre bon abbé... car il est urgent que nous causions
tous trois.
Peu d'instants après, la Goualeuse sortait de la ferme afin de se rendre
au presbytère par le chemin creux où la veille le Maître d'école et
Tortillard étaient convenus de se retrouver.
XIII
Réflexion
Ainsi qu'on a pu le voir par ses entretiens avec Mme Georges et avec le
curé de Bouqueval, Fleur-de-Marie avait si noblement profité des
conseils de ses bienfaiteurs, s'était tellement assimilé leurs
principes, qu'elle se désespérait de plus en plus en songeant à son
abjection passée.
Malheureusement encore, son esprit s'était développé à mesure que ses
excellents instincts grandissaient au milieu de l'atmosphère d'honneur
et de pureté où elle vivait.
D'une intelligence moins élevée, d'une sensibilité moins exquise, d'une
imagination moins vive, Fleur-de-Marie se serait facilement consolée.
Elle s'était repentie, un vénérable prêtre l'avait pardonnée, elle
aurait oublié les horreurs de la Cité au milieu des douceurs de la vie
rustique qu'elle partageait avec Mme Georges; elle se fût enfin livrée
sans crainte à l'amitié que lui témoignait Mlle Dubreuil, et cela, non
par insouciance des fautes qu'elle avait commises, mais par confiance
aveugle dans la parole de ceux dont elle reconnaissait l'excellence.
Ils lui disaient: «Maintenant votre bonne conduite vous rend l'égale des
honnêtes gens»; elle n'aurait vu aucune différence entre elle et les
honnêtes gens.
La scène douloureuse de la ferme d'Arnouville l'eût péniblement
affectée, mais elle n'aurait pas, pour ainsi dire, prévu, devancé cette
scène, en versant des larmes amères, en éprouvant de vagues remords à la
vue de Clara dormant, innocente et pure, dans la même chambre que
l'ancienne pensionnaire de l'ogresse.
Pauvre fille!... ne s'était-elle pas bien souvent adressé elle-même,
dans le silence de ses longues insomnies, des récriminations bien plus
poignantes que celles dont les habitants de la ferme l'avaient accablée?
Ce qui tuait lentement Fleur-de-Marie, c'était l'analyse, c'était
l'examen incessant de ce qu'elle se reprochait; c'était surtout la
comparaison constante de l'avenir que l'inexorable passé lui imposait,
et de l'avenir qu'elle eût rêvé sans cela.
L'esprit d'analyse, d'examen et de comparaison est presque toujours
inhérent à la supériorité de l'intelligence. Chez les âmes altières et
orgueilleuses, cet esprit amène le doute et la révolte contre les
autres.
Chez les âmes timides et délicates, cet esprit amène le doute et la
révolte contre soi.
On condamne les premiers, ils s'absolvent.
On absout les seconds, ils se condamnent.
Le curé de Bouqueval, malgré sa sainteté, Mme Georges, malgré ses
vertus, ou plutôt tous deux à cause de leurs vertus et de leur sainteté,
ne pouvaient imaginer ce que souffrait la Goualeuse depuis que son âme,
dégagée de ses souillures, pouvait contempler toute la profondeur de
l'abîme où on l'avait plongée.
Ils ne savaient pas que les affreux souvenirs de la Goualeuse avaient
presque la puissance, la force de la réalité; ils ne savaient pas que
cette jeune fille, d'une sensibilité exquise, d'une imagination rêveuse
et poétique, d'une finesse d'impression douloureuse à force de
susceptibilité; ils ne savaient pas que cette jeune fille ne passait pas
un jour sans se rappeler, mais aussi sans ressentir, avec une souffrance
mêlée de dégoût et d'épouvante, les honteuses misères de son existence
d'autrefois.
Qu'on se figure une enfant de seize ans, candide et pure, ayant la
conscience de sa candeur et de sa pureté, jetée par quelque pouvoir
infernal dans l'infâme taverne de l'ogresse et invinciblement soumise au
pouvoir de cette mégère!... Telle était pour Fleur-de-Marie la réaction
du passé sur le présent.
Ferons-nous ainsi comprendre l'espèce de ressentiment rétrospectif, ou
plutôt le contrecoup moral dont la Goualeuse souffrait si cruellement
qu'elle regrettait, plus souvent qu'elle n'avait osé l'avouer à l'abbé,
de n'être pas morte étouffée dans la fange?
Pour peu qu'on réfléchisse et qu'on ait d'expérience de la vie, on ne
prendra pas ce que nous allons dire pour un paradoxe:
Ce qui rendait Fleur-de-Marie digne d'intérêt et de pitié, c'est que
non-seulement elle n'avait jamais aimé, mais que ses sens étaient
toujours restés endormis et glacés. Si bien souvent, chez des femmes
peut-être moins délicatement douées que Fleur-de-Marie, de chastes
répulsions succèdent longtemps au mariage, s'étonnera-t-on que cette
infortunée, enivrée par l'ogresse, et jetée à seize ans au milieu de la
horde de bêtes sauvages ou féroces qui infestaient la Cité, n'ait
éprouvé qu'horreur et effroi, et soit sortie moralement pure de ce
cloaque?...
Les naïves confidences de Clara Dubreuil au sujet de son candide amour
pour le jeune fermier qu'elle devait épouser avaient navré
Fleur-de-Marie; elle aussi sentait qu'elle aurait aimé vaillamment,
qu'elle aurait éprouvé l'amour dans tout ce qu'il avait de dévoué, de
noble, de pur et de grand; et pourtant il ne lui était plus permis
d'inspirer ou d'éprouver ce sentiment; car si elle aimait... elle
choisirait en raison de l'élévation de son âme... et plus ce choix
serait digne d'elle, plus elle devrait s'en croire indigne.
XIV
Le chemin creux
Le soleil se couchait à l'horizon; la plaine était déserte, silencieuse.
Fleur-de-Marie approchait de l'entrée du chemin creux qu'il lui fallait
traverser pour se rendre au presbytère, lorsqu'elle vit sortir de la
ravine un petit garçon boiteux, vêtu d'une blouse grise et d'une
casquette bleue; il semblait éploré, et, du plus loin qu'il aperçut la
Goualeuse, il accourut près d'elle.
--Oh! ma bonne dame, ayez pitié de moi, s'il vous plaît! s'écria-t-il en
joignant les mains d'un air suppliant.
--Que voulez-vous? Qu'avez-vous, mon enfant? lui demanda la Goualeuse
avec intérêt.
--Hélas! ma bonne dame, ma pauvre grand'mère, qui est bien vieille, bien
vieille, est tombée là-bas, en descendant le ravin; elle s'est fait
beaucoup de mal... j'ai peur qu'elle se soit cassé la jambe... Je suis
trop faible pour l'aider à se relever... Mon Dieu, comment faire, si
vous ne venez pas à mon secours? Pauvre grand'mère! elle va mourir
peut-être!
La Goualeuse, touchée de la douleur du petit boiteux, s'écria:
--Je ne suis pas très-forte non plus, mon enfant, mais je pourrai
peut-être vous aider à secourir votre grand'mère... Allons vite près
d'elle... Je demeure à cette ferme là-bas... si la pauvre vieille ne
peut s'y transporter avec nous, je l'enverrai chercher.
--Oh! ma bonne dame, le bon Dieu vous bénira, bien sûr... C'est par
ici... à deux pas, dans le chemin creux, comme je vous le disais; c'est
en descendant la berge qu'elle a tombé.
--Vous n'êtes donc pas du pays? demanda la Goualeuse en suivant
Tortillard, que l'on a sans doute déjà reconnu.
--Non, ma bonne dame, nous venons d'Écouen.
--Et où alliez-vous?
--Chez un bon curé qui demeure sur la colline là-bas..., dit le fils de
Bras-Rouge, pour augmenter la confiance de Fleur-de-Marie.
--Chez M. l'abbé Laporte, peut-être?
--Oui, ma bonne dame, chez M. l'abbé Laporte, ma pauvre grand'mère le
connaît beaucoup, beaucoup...
--J'allais justement chez lui; quelle rencontre! dit Fleur-de-Marie en
s'enfonçant de plus en plus dans le chemin creux.
--Grand'maman! me voilà, me voilà!... Prends patience, je t'amène du
secours! cria Tortillard pour prévenir le Maître d'école et la Chouette
de se tenir prêts à saisir leur victime.
--Votre grand'mère n'est donc pas tombée loin d'ici? demanda la
Goualeuse.
--Non, ma bonne dame, derrière ce gros arbre là-bas, où le chemin
tourne, à vingt pas d'ici.
Tout à coup Tortillard s'arrêta.
Le bruit du galop d'un cheval retentit dans le silence de la plaine.
--Tout est encore perdu, se dit Tortillard.
Le chemin faisait un coude très-prononcé à quelques toises de l'endroit
où le fils de Bras-Rouge se trouvait avec la Goualeuse.
Un cavalier parut à ce détour; lorsqu'il fut auprès de la jeune fille,
il s'arrêta.
On entendit alors le trot d'un autre cheval, et quelques moments après
survint un domestique vêtu d'une redingote brune à boutons d'argent,
d'une culotte de peau blanche et de bottes à revers. Une étroite
ceinture de cuir fauve serrait derrière sa taille le mackintosh de son
maître.
Le maître, vêtu simplement d'une épaisse redingote bronze et d'un
pantalon gris clair, montait avec une grâce parfaite un cheval bai, de
pur
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