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Les mystères de Paris, Tome I

by Eugène Sue · French · Gutenberg #18921 · 710,746 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Les mystères de Paris, Tome I
    
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Title: Les mystères de Paris, Tome I

Author: Eugène Sue


        
Release date: July 27, 2006 [eBook #18921]
                Most recently updated: January 8, 2007

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTÈRES DE PARIS, TOME I ***




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Eugène Sue

LES MYSTÈRES DE PARIS

Tome I

(1842--1843)

Table des matières


PREMIÈRE PARTIE.

    I Le tapis-franc.
   II L'ogresse.
  III Histoire de la Goualeuse.
   IV Histoire du Chourineur.
    V L'arrestation.
   VI Thomas Seyton et la comtesse Sarah.
  VII La bourse ou la vie.
 VIII Promenade.
   IX La surprise.
    X La ferme.
   XI Les souhaits.
  XII La ferme.
 XIII Murph et Rodolphe.
  XIV Les adieux.
   XV Le rendez-vous.
  XVI Préparatifs.
 XVII Le Coeur-Saignant
XVIII Le caveau.
  XIX Le garde-malade.
   XX Récit du Chourineur.
  XXI La punition.


DEUXIÈME PARTIE.

    I L'Île-Adam.
   II Récompense.
  III Le départ
   IV Recherches.
    V Renseignements sur François Germain.
   VI Le marquis d'Harville.
  VII Histoire de David et de Cecily.
 VIII Une maison de la rue du Temple.
   IX Les trois étages.
    X Monsieur Pipelet
   XI Les quatre étages.
  XII Tom et Sarah.
 XIII Sir Walter Murph et l'abbé Polidori.
  XIV Un premier amour.
   XV Le bal.
  XVI Le jardin d'hiver.
 XVII Le rendez-vous.
XVIII Tu viens bien tard, mon ange!
  XIX Les rendez-vous.
   XX Un ange.
  XXI Idylle.
 XXII Inquiétudes.
      Notes.




PREMIÈRE PARTIE




I

Le tapis-franc


Un _tapis-franc_, en argot de vol et de meurtre, signifie un estaminet
ou un cabaret du plus bas étage.

Un repris de justice, qui, dans cette langue immonde, s'appelle un
_ogre_, ou une femme de même dégradation, qui s'appelle une _ogresse_,
tiennent ordinairement ces tavernes, hantées par le rebut de la
population parisienne; forçats libérés, escrocs, voleurs, assassins y
abondent.

Un crime a-t-il été commis, la police jette, si cela se peut dire, son
filet dans cette fange; presque toujours elle y prend les coupables.

Ce début annonce au lecteur qu'il doit assister à de sinistres scènes;
s'il y consent, il pénétrera dans des régions horribles, inconnues; des
types hideux, effrayants, fourmilleront dans ces cloaques impurs comme
les reptiles dans les marais.

Tout le monde a lu les admirables pages dans lesquelles Cooper, le
Walter Scott américain, a tracé les moeurs féroces des sauvages, leur
langue pittoresque, poétique, les mille ruses à l'aide desquelles ils
fuient ou poursuivent leurs ennemis.

On a frémi pour les colons et pour les habitants des villes, en songeant
que si près d'eux vivaient et rôdaient ces tribus barbares, que leurs
habitudes sanguinaires rejetaient si loin de la civilisation.

Nous allons essayer de mettre sous les yeux du lecteur quelques épisodes
de la vie d'autres barbares aussi en dehors de la civilisation que les
sauvages peuplades si bien peintes par Cooper.

Seulement les barbares dont nous parlons sont au milieu de nous; nous
pouvons les coudoyer en nous aventurant dans les repaires où ils vivent,
où ils se rassemblent pour concerter le meurtre, le vol, pour se
partager enfin les dépouilles de leurs victimes.

Ces hommes ont des moeurs à eux, des femmes à eux, un langage à eux,
langage mystérieux, rempli d'images funestes, de métaphores dégouttantes
de sang.

Comme les sauvages, enfin, ces gens s'appellent généralement entre eux
par des surnoms empruntés à leur énergie, à leur cruauté, à certains
avantages ou à certaines difformités physiques.

Nous abordons avec une double défiance quelques-unes des scènes de ce
récit.

Nous craignons d'abord qu'on ne nous accuse de rechercher des épisodes
repoussants, et, une fois même cette licence admise, qu'on ne nous
trouve au-dessous de la tâche qu'impose la reproduction fidèle,
vigoureuse, hardie, de ces moeurs excentriques.

En écrivant ces passages dont nous sommes presque effrayé, nous n'avons
pu échapper à une sorte de serrement de coeur... nous n'oserions dire de
douloureuse anxiété... de peur de prétention ridicule.

En songeant que peut-être nos lecteurs éprouveraient le même
ressentiment, nous nous sommes demandé s'il fallait nous arrêter ou
persévérer dans la voie où nous nous engagions, si de pareils tableaux
devaient être mis sous les yeux du lecteur.

Nous sommes presque resté dans le doute; sans l'impérieuse exigence de
la narration, nous regretterions d'avoir placé en si horrible lieu
l'explosion du récit qu'on va lire. Pourtant nous comptons un peu sur
l'espèce de curiosité craintive qu'excitent quelquefois les spectacles
terribles.

Et puis encore nous croyons à la puissance des contrastes.

Sous ce point de vue de l'art, il est peut-être bon de reproduire
certains caractères, certaines existences, certaines figures, dont les
couleurs sombre, énergiques, peut-être même crues, serviront de
repoussoir, d'opposition à des scènes d'un tout autre genre.

Le lecteur, prévenu de l'excursion que nous lui proposons d'entreprendre
parmi les naturels de cette race infernale qui peuple les prisons, les
bagnes, et dont le sang rougit les échafauds... le lecteur voudra
peut-être bien nous suivre. Sans doute cette investigation sera nouvelle
pour lui; hâtons-nous de l'avertir d'abord que, s'il pose d'abord le
pied sur le dernier échelon de l'échelle sociale, à mesure que le récit
marchera, l'atmosphère s'épurera de plus en plus.

Le 13 décembre 1838, par une soirée pluvieuse et froide, un homme d'une
taille athlétique, vêtu d'une mauvaise blouse, traversa le pont au
Change et s'enfonça dans la Cité, dédale de rues obscures, étroites,
tortueuses, qui s'étend depuis le Palais de Justice jusqu'à Notre-Dame.

Le quartier du Palais de Justice, très-circonscrit, très-surveillé, sert
pourtant d'asile ou de rendez-vous aux malfaiteurs de Paris. N'est-il
pas étrange, ou plutôt fatal, qu'une irrésistible attraction fasse
toujours graviter ces criminels autour du formidable tribunal qui les
condamne à la prison, au bagne, à l'échafaud!

Cette nuit-là, donc, le vent s'engouffrait violemment dans les espèces
de ruelles de ce lugubre quartier; la lueur blafarde, vacillante, des
réverbères agités par la bise, se reflétait dans le ruisseau d'eau
noirâtre qui coulait au milieu des pavés fangeux.

Les maisons, couleur de boue, étaient percées de quelques rares fenêtres
aux châssis vermoulus et presque sans carreaux. De noires, d'infectes
allées conduisaient à des escaliers plus noirs, plus infects encore, et
si perpendiculaires, que l'on pouvait à peine les gravir à l'aide d'une
corde à puits fixée aux murailles humides par des crampons de fer.

Le rez-de-chaussée de quelques-unes de ces maisons était occupé par des
étalages de charbonniers, de tripiers ou de revendeurs de mauvaises
viandes.

Malgré le peu de valeur de ces denrées, la devanture de presque toutes
ces misérables boutiques était grillagée de fer, tant les marchands
redoutaient les audacieux voleurs de ce quartier.

L'homme dont nous parlons, en entrant dans la rue aux Fèves, située au
centre de la Cité, ralentit beaucoup sa marche: il se sentait sur son
terrain.

La nuit était profonde, l'eau tombait à torrents, de fortes rafales de
vent et de pluie fouettaient les murailles.

Dix heures sonnaient dans le lointain à l'horloge du Palais de Justice.

Des femmes embusquées sous des porches voûtés, obscurs, profonds comme
des cavernes, chantaient à demi-voix quelques refrains populaires.

Une de ces créatures était sans doute connue de l'homme dont nous
parlons; car, s'arrêtant brusquement devant elle, il la saisit par le
bras.

--Bonsoir, Chourineur[1].

Cet homme, repris de justice, avait été ainsi surnommé au bagne.

--C'est toi, la Goualeuse[2], dit l'homme en blouse; tu vas me payer
l'_eau d'aff_[3], ou je te fais danser sans violons!

--Je n'ai pas d'argent, répondit la femme en tremblant; car cet homme
inspirait une grande terreur dans le quartier.

--Si ta _filoche_ est à _jeun_[4], _l'ogresse_ du tapis-franc te fera
crédit sur ta bonne mine.

--Mon Dieu! je lui dois le loyer des vêtements que je porte...

--Ah! tu raisonnes? s'écria le Chourineur. Et il donna dans l'ombre et
au hasard un si violent coup de poing à cette malheureuse, qu'elle
poussa un cri de douleur aigu.

--Ça n'est rien que ça, ma fille; c'est pour t'avertir...

À peine le brigand avait-il dit ces mots, qu'il s'écria avec un
effroyable jurement:

--Je suis piqué à l'aileron; tu m'as égratigné avec tes ciseaux. Et
furieux, il se précipita à la poursuite de la Goualeuse dans l'allée
noire.

--N'approche pas, ou je te crève les _ardents_ avec mes _fauchants_ [5],
dit-elle d'un ton décidé. Je ne t'avais rien fait, pourquoi m'as-tu
battue?

--Je vais te dire ça, s'écria le bandit en s'avançant toujours dans
l'obscurité. Ah! je te tiens! et tu vas la danser! ajouta-t-il en
saisissant dans ses larges et fortes mains un poignet mince et frêle.

--C'est toi qui vas danser! dit une voix mâle.

--Un homme! Est-ce toi, Bras-Rouge? réponds donc et ne serre pas si
fort... j'entre dans l'allée de ta maison... ça peut bien être toi...

--Ça n'est pas Bras-Rouge, dit la voix.

--Bon, puisque ça n'est pas un ami, il va y avoir du _raisiné_[6] _par
terre_, s'écria le Chourineur. Mais à qui donc la petite patte que je
tiens là?

--C'est la pareille de celle-ci.

Sous la peau délicate et douce de cette main qui vint le saisir
brusquement à la gorge, le Chourineur sentit se tendre des nerfs et des
muscles d'acier.

La Goualeuse, réfugiée au fond de l'allée, avait lestement grimpé
plusieurs marches; elle s'arrêta un moment, et s'écria en s'adressant à
son défenseur inconnu:

--Oh! merci, monsieur, d'avoir pris mon parti. Le Chourineur m'a battue
parce que je ne voulais pas lui payer d'eau-de-vie. Je me suis revengée,
mais je n'ai pu lui faire grand mal avec mes petits ciseaux. Maintenant
je suis en sûreté, laissez-le; prenez bien garde à vous, c'est le
Chourineur.

L'effroi qu'inspirait cet homme était bien grand.

--Mais vous ne m'entendez donc pas? Je vous dis que c'est le Chourineur!
répéta la Goualeuse.

--Et moi je suis un _ferlampier_ qui n'est pas _frileux_[7], dit
l'inconnu.

Puis tout se tut.

On entendit pendant quelques secondes le bruit d'une lutte acharnée.

--Mais tu veux donc que je t'_escarpe_[8]? s'écria le bandit en faisant
un violent effort pour se débarrasser de son adversaire, qu'il trouvait
d'une vigueur extraordinaire. Bon, bon, tu vas payer pour la Goualeuse
et pour toi, ajouta-t-il en grinçant les dents.

--Payer en monnaie de coups de poing, oui, répondit l'inconnu.

--Si tu ne lâches pas ma cravate, je te mange le nez, murmura le
Chourineur d'une voix étouffée.

--J'ai le nez trop petit, mon homme, et tu n'y vois pas clair!

--Alors, viens sous le _pendu glacé_[9].

--Viens, reprit l'inconnu, nous nous y regarderons le blanc des yeux.

Et, se précipitant sur le Chourineur, qu'il tenait toujours au collet,
il le fit reculer jusqu'à la porte de l'allée et le poussa violemment
dans la rue, à peine éclairée par la lueur du réverbère.

Le bandit trébucha; mais, se raffermissant aussitôt, il s'élança avec
furie contre l'inconnu, dont la taille très-svelte et très-mince ne
semblait pas annoncer la force incroyable qu'il déployait.

Le Chourineur, quoique d'une constitution athlétique et de première
habileté dans une sorte de pugilat appelé vulgairement la _savate_,
trouva, comme on dit, son _maître_.

L'inconnu lui _passa la jambe_ (sorte de croc-en-jambe) avec une
dextérité merveilleuse, et le renversa deux fois.

Ne voulant pas encore reconnaître la supériorité de son adversaire, le
Chourineur revint à la charge en rugissant de colère.

Alors le défenseur de la Goualeuse, changeant brusquement de méthode,
fit pleuvoir sur la tête du bandit une grêle de coups de poing aussi
rudement assenés qu'avec un gantelet de fer.

Ces coups de poing, dignes de l'envie et de l'admiration de Jack Turner,
l'un des plus fameux boxeurs de Londres, étaient d'ailleurs si en dehors
des règles de la savate, que le Chourineur en fut doublement étourdi;
pour la troisième fois le brigand tomba comme un boeuf sur le pavé en
murmurant:

--_Mon linge est lavé_[10].

--S'il renonce, ne l'achevez pas, ayez pitié de lui! dit la Goualeuse,
qui pendant cette rixe s'était hasardée sur le seuil de l'allée de la
maison de Bras-Rouge. Puis elle ajouta avec étonnement: Mais qui
êtes-vous donc? Excepté le Maître d'école, il n'y a personne, depuis la
rue Saint-Éloi jusqu'à Notre-Dame, capable de battre le Chourineur. Je
vous remercie bien, monsieur; hélas! sans vous il m'assommait.

L'inconnu, au lieu de répondre à cette femme, écoutait attentivement sa
voix.

Jamais timbre plus doux, plus frais, plus argentin, ne s'était fait
entendre à son oreille; il tâcha de distinguer les traits de la
Goualeuse: il ne put y parvenir, la nuit était trop sombre, la clarté du
réverbère était trop pâle.

Après être resté quelques minutes sans mouvement, le Chourineur remua la
jambe, les bras, et enfin se leva sur son séant.

--Prenez garde! s'écria la Goualeuse en se réfugiant de nouveau dans
l'allée et en tirant son protecteur par le bras, prenez garde, il va
peut-être vouloir se revenger!

--Sois tranquille, ma fille, s'il en veut encore, j'ai de quoi le
servir.

Le brigand entendit ces mots.

--J'ai la coloquinte en bringues, dit-il à l'inconnu. Pour aujourd'hui
j'en ai assez, je n'en mangerai plus; une autre fois je ne dis pas, si
je te retrouve.

--Est-ce que tu n'es pas content? est-ce que tu te plains? s'écria
l'inconnu d'un ton menaçant. Est-ce que j'ai _macarone_[11]?

--Non, non, je ne me plains pas: tu es un cadet qui a de l'_atout_, dit
le brigand d'un ton bourru, mais avec cette sorte de considération
respectueuse que la force physique impose toujours aux gens de cette
espèce. Tu m'as rincé; et, excepté le Maître d'école, qui mangerait
trois Alcides à son déjeuner, personne jusqu'à cette heure ne peut se
vanter de me mettre le pied sur la tête.

--Eh bien! après?

--Après?... j'ai trouvé mon maître, voilà tout. Tu auras le tien un jour
ou l'autre, tôt ou tard... tout le monde trouve le sien... À défaut
d'hommes, il y a toujours bien le _meg_ des _megs_[12], comme disent les
_sangliers_[13]. Ce qui est sûr, c'est que, maintenant que tu as mis
le Chourineur sous tes pieds, tu peux faire les quatre cents coups dans
la Cité. Toutes les filles d'amour seront tes esclaves: _ogres_ et
_ogresses_ n'oseront pas refuser de te faire crédit. Ah çà! mais qui
es-tu donc?... tu _dévides le jars_[14] comme père et mère! Si tu es
_grinche_[15], je ne suis pas ton homme. J'ai _chouriné_[16], c'est
vrai; parce que, quand le sang me monte aux yeux, j'y vois rouge, et il
faut que je frappe... mais j'ai payé mes chourinades en allant quinze
ans au pré[17]. Mon temps est fini, je ne dois rien aux _curieux_[18],
et je n'ai jamais _grinché_[19]: demande à la Goualeuse.

--C'est vrai, ce n'est pas un voleur, dit celle-ci.

--Alors, viens boire un verre _d'eau d'aff_, et tu me connaîtras, dit
l'inconnu; allons, sans rancune.

--C'est honnête de ta part... Tu es mon maître, je le reconnais, tu sais
rudement jouer des poignets... il y a eu surtout la grêle de coups de
poing de la fin... Tonnerre! comme ça me pleuvait sur la boule! je n'ai
jamais rien vu de pareil... comme c'était festonné! ça allait comme un
marteau de forge. C'est un nouveau jeu... faudra me l'apprendre.

--Je recommencerai quand tu voudras.

--Pas sur moi, toujours, dis donc; eh! pas sur moi. J'en ai encore des
éblouissements. Mais tu connais donc Bras-Rouge, que tu étais dans
l'allée de sa maison?

--Bras-Rouge! dit l'inconnu surpris de cette question; je ne sais pas ce
que tu veux dire; il n'y a pas que Bras-Rouge qui habite cette maison,
sans doute?

--Si fait, mon homme... Bras-Rouge a ses raisons pour ne pas aimer les
voisins, dit le Chourineur en souriant d'un air singulier.

--Eh bien! tant mieux pour lui, reprit l'inconnu, qui semblait ne pas
vouloir continuer la conversation à ce sujet. Je ne connais pas plus
Bras-Rouge que Bras-Noir; il pleuvait, j'étais entré un moment dans
cette allée pour me mettre à l'abri: tu as voulu battre cette pauvre
fille, je t'ai battu, voilà tout.

--C'est juste: d'ailleurs tes affaires ne me regardent pas; tous ceux
qui ont besoin de Bras-Rouge ne vont pas le dire à Rome. N'en parlons
plus.

Puis, s'adressant à la Goualeuse:

--Foi d'homme, tu es une bonne fille; je t'ai donné une calotte, tu m'as
rendu un coup de ciseaux, c'était de jeu; mais, ce qui est gentil de ta
part, c'est que tu n'as pas aguiché cet enragé-là contre moi, quand je
n'en voulais plus. Tu viendras boire avec nous! c'est monsieur qui paye.
À propos de ça, mon brave, dit-il à l'inconnu, si, au lieu d'aller
_pitancher_[20] de l'_eau d'aff_, nous allions nous _refaire de sorgue_
[21] chez l'ogresse du Lapin-Blanc: c'est un tapis-franc.

--Tope, je paye à souper. Veux-tu venir, la Goualeuse? dit l'inconnu.

--Oh! j'avais bien faim, répondit-elle: mais de voir des batteries ça
m'écoeure, je n'ai plus d'appétit.

--Bah! bah! ça te viendra en mangeant, dit le Chourineur; et la cuisine
est fameuse au Lapin-Blanc.

Les trois personnages, alors en parfaite intelligence, se dirigèrent
vers la taverne.

Pendant la lutte du Chourineur et de l'inconnu, un charbonnier d'une
taille colossale, embusqué dans une autre allée, avait observé avec
anxiété les chances du combat, sans toutefois, ainsi qu'on l'a vu,
prêter le moindre secours à l'un des deux adversaires.

Lorsque l'inconnu, le Chourineur et la Goualeuse se dirigèrent vers la
taverne, le charbonnier les suivit.

Le bandit et la Goualeuse entrèrent les premiers dans le tapis-franc;
l'inconnu les suivait, lorsque le charbonnier s'approcha et lui dit tout
bas en anglais et d'un ton de respectueuse remontrance:

--Monseigneur, prenez bien garde!

L'inconnu haussa les épaules et rejoignit ses compagnons. Le charbonnier
ne s'éloigna pas de la porte du cabaret; prêtant l'oreille avec
attention, il regardait de temps à autre au travers d'un petit jour
pratiqué dans l'épaisse couche de blanc d'Espagne dont les vitres de ces
repaires sont toujours enduites intérieurement.




II

L'ogresse


Le cabaret du Lapin-Blanc est situé vers le milieu de la rue aux Fèves.
Cette taverne occupe le rez-de-chaussée d'une haute maison dont la
façade se compose de deux fenêtres dites à _guillotine_.

Au-dessus de la porte d'une sombre allée voûtée se balance une lanterne
oblongue dont la vitre fêlée porte ces mots écrits en lettres rouges:
«Ici on loge à la nuit.»

Le Chourineur, l'inconnu et la Goualeuse entrèrent dans la taverne.

C'est une vaste salle basse, au plafond enfumé, rayé de solives noires,
éclairée par la lumière rougeâtre d'un mauvais quinquet. Les murs,
recrépis à la chaux, sont couverts çà et là de dessins grossiers ou de
sentences en termes d'argot.

Le sol battu, salpêtré, est imprégné de boue: une brassée de paille est
déposée, en guise de tapis, au pied du comptoir de l'ogresse, situé à
droite de la porte et au-dessous du quinquet.

De chaque côté de cette salle, il y a six tables; d'un bout elles sont
scellées au mur, ainsi que les bancs qui les accompagnent. Au fond une
porte donne dans une cuisine; à droite, près du comptoir, existe une
sortie sur l'allée qui conduit aux taudis où l'on couche à trois sous la
nuit.

Maintenant quelques mots de l'ogresse et de ses hôtes.

L'ogresse s'appelle la mère Ponisse; sa triple profession consiste à
loger, à tenir un cabaret, et à louer des vêtements aux misérables
créatures qui pullulent dans ces rues immondes.

L'ogresse a quarante ans environ. Elle est grande, robuste, corpulente,
haute en couleur et quelque peu barbue. Sa voix rauque, virile, ses gros
bras, ses larges mains, annoncent une force peu commune; elle porte sur
son bonnet un vieux foulard rouge et jaune; un châle de poil de lapin se
croise sur sa poitrine et se noue derrière son dos; sa robe de laine
verte laisse voir des sabots noirs souvent incendiés par sa
chaufferette; enfin le teint de l'ogresse est cuivré, enflammé par
l'abus des liqueurs fortes.

Le comptoir, plaqué de plomb, est garni de brocs cerclés de fer et de
différentes mesures d'étain; sur une tablette attachée au mur, on voit
plusieurs flacons de verre façonnés de manière à représenter la figure
en pied de l'empereur.

Ces bouteilles renferment des breuvages frelatés de couleur rose et
verte, connus sous le nom de _parfait-amour_ et de _consolation_.

Enfin, un gros chat noir à prunelles jaunes, accroupi près de l'ogresse,
semble le démon familier de ce lieu.

Par un contraste qui semblerait impossible si l'on ne savait que l'âme
humaine est un abîme impénétrable... une sainte branche de buis de
Pâques, achetée à l'église par l'ogresse, était placée derrière la boîte
d'une ancienne pendule à coucou.

Deux hommes à figure sinistre, à barbe hérissée, vêtus presque de
haillons, touchaient à peine au broc de vin qu'on leur avait servi, ils
parlaient à voix basse d'un air inquiet.

L'un d'eux surtout, très-pâle, presque livide, rabattait souvent jusque
sur ses sourcils un mauvais bonnet grec dont il était coiffé; il tenait
sa main gauche presque toujours cachée, ayant soin de la dissimuler,
autant que possible, lorsqu'il était obligé de s'en servir.

Plus loin s'attablait un jeune homme de seize ans à peine, à la figure
imberbe, hâve, creuse, plombée, au regard éteint; ses longs cheveux
noirs flottaient autour de son cou; cet adolescent, type du vice
précoce, fumait une courte pipe blanche. Le dos appuyé au mur, les deux
mains dans les poches de sa blouse, les jambes étendues sur le banc, il
ne quittait sa pipe que pour boire à même d'une canette d'eau-de-vie
placée devant lui.

Les autres habitués du tapis-franc, hommes ou femmes, n'offraient rien
de remarquable, leurs physionomies étaient féroces ou abruties, leur
gaieté grossière ou licencieuse, leur silence sombre ou stupide.

Tels étaient les hôtes du tapis-franc lorsque l'inconnu, le Chourineur
et la Goualeuse y entrèrent.

Ces trois derniers personnages jouent un rôle trop important dans ce
récit, leurs figures sont trop caractérisées, pour que nous ne les
mettions pas en relief.

Le Chourineur, homme de haute taille et de constitution athlétique, a
des cheveux d'un blond pâle tirant sur le blanc, des sourcils épais et
d'énormes favoris d'un roux ardent.

Le hâle, la misère, les rudes labeurs du bagne ont bronzé son teint de
cette couleur sombre, olivâtre, pour ainsi dire, particulière aux
forçats.

Malgré son terrible surnom, les traits de cet homme expriment plutôt une
sorte d'audace brutale que la férocité; quoique la partie postérieure de
son crâne, singulièrement développée, annonce la prédominance des
appétits meurtriers et charnels.

Le Chourineur porte une mauvaise blouse bleue, un pantalon de gros
velours primitivement vert, et dont on ne peut distinguer la couleur
sous l'épaisse couche de boue qui le couvre.

Par une anomalie étrange, les traits de la Goualeuse offrent un de ces
types angéliques et candides qui conservent leur idéalité même au milieu
de la dépravation, comme si la créature était impuissante à effacer par
ses vices la noble empreinte que Dieu a mise au front de quelques êtres
privilégiés.

La Goualeuse avait seize ans et demi.

Le front le plus pur, le plus blanc, surmontait son visage d'un ovale
parfait; une frange de cils, tellement longs qu'ils frisaient un peu,
voilait à demi ses grands yeux bleus. Le duvet de la première jeunesse
veloutait ses joues rondes et vermeilles. Sa petite bouche purpurine,
son nez fin et droit, son menton à fossette, étaient d'une adorable
suavité de lignes. De chaque côté de ses tempes satinées, une natte de
cheveux d'un blond cendré magnifique descendait en s'arrondissant
jusqu'au milieu de la joue, remontait derrière l'oreille dont on
apercevait le lobe d'ivoire rosé, puis disparaissait sous les plis
serrés d'un grand mouchoir de cotonnade à carreaux bleus, et noué, comme
on dit vulgairement, en _marmotte_.

Un collier de grains de corail entourait son cou d'une beauté et d'une
blancheur éblouissantes. Sa robe d'alépine brune, beaucoup trop large,
laissait deviner une taille fine, souple et ronde comme un jonc. Un
mauvais petit châle orange, à franges vertes, se croisait sur son sein.

Le charme de la voix de la Goualeuse avait frappé son défenseur inconnu.
En effet, cette voix douce, vibrante, harmonieuse, avait un attrait si
irrésistible, que la tourbe de scélérats et de femmes perdues au milieu
desquels vivait cette jeune fille la suppliaient souvent de chanter,
l'écoutaient avec ravissement et l'avaient surnommée la _Goualeuse_ (la
chanteuse).

La Goualeuse avait reçu un autre surnom, dû sans doute à la candeur
virginale de ses traits...

On l'appelait encore _Fleur-de-Marie_, mots qui en argot signifient la
_Vierge_.

Pourrons-nous faire comprendre au lecteur notre singulière impression,
lorsqu'au milieu de ce vocabulaire infâme, où les mots qui signifient le
vol, le sang, le meurtre, sont encore plus hideux et plus effrayants que
les hideuses et effrayantes choses qu'ils expriment, lorsque nous avons,
disons-nous, surpris cette métaphore d'une poésie si douce, si
tendrement pieuse: _Fleur-de-Marie_?

Ne dirait-on pas un beau lis élevant la neige odorante de son calice
immaculé au milieu d'un champ de carnage?

Bizarre contraste, étrange hasard! Les inventeurs de cette épouvantable
langue se sont ainsi élevés jusqu'à une sainte poésie! Ils ont prêté un
charme de plus à la chaste pensée qu'ils voulaient exprimer!

Ces réflexions n'amènent-elles pas à croire, en songeant ainsi à
d'autres contrastes qui rompent souvent l'horrible monotonie des
existences les plus criminelles, que certains principes de moralité, de
piété, pour ainsi dire innés, jettent encore quelquefois çà et là de
vives lueurs dans les âmes les plus ténébreuses? Les scélérats _tout
d'une pièce_ sont des phénomènes assez rares.

Le défenseur de la Goualeuse (nous nommerons cet inconnu Rodolphe)
paraissait âgé de trente à trente-six ans; sa taille moyenne, svelte,
parfaitement proportionnée, ne semblait pas annoncer la vigueur
surprenante que cet homme venait de déployer dans sa lutte avec
l'athlétique Chourineur.

Il eût été très-difficile d'assigner un caractère certain à la
physionomie de Rodolphe; elle réunissait les contrastes les plus
bizarres.

Ses traits étaient régulièrement beaux, trop beaux peut-être pour un
homme.

Son teint d'une pâleur délicate, ses grands yeux d'un brun orangé,
presque toujours à demi fermés et entourés d'une légère auréole d'azur,
sa démarche nonchalante, son regard distrait, son sourire ironique,
semblaient annoncer un homme blasé, dont la constitution était sinon
délabrée, du moins affaiblie par les aristocratiques excès d'une vie
opulente.

Et pourtant, de sa main élégante et blanche, Rodolphe venait de
terrasser un des bandits les plus robustes, les plus redoutés de ce
quartier de bandits.

Nous disons _aristocratiques excès_, parce que l'ivresse d'un vin
généreux diffère complètement de l'ivresse d'un affreux breuvage
frelaté; parce qu'en un mot, aux yeux de l'observateur, les excès
diffèrent de symptômes comme ils diffèrent de nature et d'espèce.

Certains plis du front de Rodolphe révélaient le penseur profond,
l'homme essentiellement contemplatif... et pourtant la fermeté des
contours de sa bouche, son port de tête quelquefois impérieux et hardi,
décelaient alors l'homme d'action dont la force physique, dont l'audace,
exercent toujours sur la foule un irrésistible ascendant.

Souvent son regard se chargeait d'une triste mélancolie, et tout ce que
la commisération a de plus secourable, tout ce que la pitié a de plus
touchant, se peignait sur son visage. D'autres fois, au contraire, le
regard de Rodolphe devenait dur, méchant; ses traits exprimaient tant de
dédain et de cruauté qu'on ne pouvait le croire capable de ressentir
aucune émotion douce.

La suite de ce récit montrera quel ordre de faits ou d'idées excitait
chez lui des passions si contraires.

Dans sa lutte avec le Chourineur, Rodolphe n'avait témoigné ni colère ni
haine contre cet adversaire indigne de lui. Confiant dans sa force, dans
son adresse, dans son agilité, il n'avait eu qu'un mépris railleur pour
l'espèce de bête brute qu'il venait de terrasser.

Pour achever le portrait de Rodolphe, nous dirons que ses cheveux
étaient châtain clair, de la même nuance que ses sourcils noblement
arqués et que sa petite moustache fine et soyeuse; son menton un peu
saillant était soigneusement rasé.

Du reste, les manières et le langage qu'il affectait avec une incroyable
aisance donnaient à Rodolphe une complète ressemblance avec les hôtes de
l'ogresse. Son cou svelte, aussi élégamment modelé que celui du Bacchus
indien, était entouré d'une cravate noire nouée négligemment, et dont
les bouts retombaient sur le collet de sa blouse bleue, d'une nuance
blanchâtre annonçant la vétusté. Une double rangée de clous armait ses
gros souliers. Enfin, sauf ses mains d'une distinction rare, rien ne le
distinguait matériellement des hôtes du tapis-franc; tandis que son air
de résolution, et, pour ainsi dire, d'audacieuse sérénité, mettait entre
eux et lui une distance énorme.

En entrant dans le tapis-franc, le Chourineur, posant une de ses larges
mains velues sur l'épaule de Rodolphe, s'écria:

--Salut au maître du Chourineur!... Oui, les amis, ce cadet-là vient de
me rincer... Avis aux amateurs qui auraient l'idée de se faire casser
les reins ou crever la _sorbonne_[22], en comptant le Maître d'école
qui, cette fois-ci, trouvera son maître... J'en réponds et je le parie!

À ces mots, depuis l'ogresse jusqu'au dernier des habitués du
tapis-franc, tous regardèrent le vainqueur du Chourineur avec un respect
craintif.

Les uns reculèrent leurs verres et leurs brocs au bout de la table
qu'ils occupaient, s'empressant de faire une place à Rodolphe, dans le
cas où il aurait voulu se placer à côté d'eux; d'autres s'approchèrent
du Chourineur pour lui demander à voix basse quelques détails sur cet
inconnu qui débutait si victorieusement dans le _monde_.

L'ogresse, enfin, avait adressé à Rodolphe l'un de ses plus gracieux
sourires. Chose inouïe, exorbitante, fabuleuse dans les fastes du
Lapin-Blanc, elle s'était levée de son comptoir pour venir prendre les
ordres de Rodolphe et savoir ce qu'il fallait servir à sa _société_,
attention que l'ogresse n'avait jamais eue pour le fameux Maître
d'école, terrible scélérat qui faisait trembler le Chourineur lui-même.

Un des deux hommes à figure sinistre que nous avons signalés (celui qui,
très-pâle, cachait sa main gauche et rabattait toujours son bonnet grec
sur son front) se pencha vers l'ogresse, qui essuyait soigneusement la
table de Rodolphe, et lui dit d'une voix enrouée:

--Le Maître d'école n'est pas venu aujourd'hui?

--Non, dit la mère Ponisse.

--Et hier?

--Il est venu.

--Avec sa nouvelle _largue_[23]?

--Ah ça! est-ce que tu me prends pour un _raille_[24], avec des
drogueries? Est-ce que tu crois que je vais _manger_ mes pratiques sur
_l'orgue_[25]? dit l'ogresse d'une voix brutale.

--J'ai rendez-vous ce soir avec le Maître d'école, répéta le brigand,
nous avons des affaires ensemble.

--Ça doit être du propre, vos affaires, tas _d'escarpes_[26] que vous
êtes!

--Escarpes! répéta le bandit d'un air irrité, c'est les escarpes qui te
font vivre!

--Ah çà! vas-tu me donner la paix! s'écria l'ogresse d'un air menaçant,
en levant sur le questionneur le broc qu'elle tenait à la main.

L'homme se remit à sa place en grommelant.

Fleur-de-Marie, entrant dans la taverne de l'ogresse sur les pas du
Chourineur, avait échangé un signe de tête amical avec l'adolescent à
figure flétrie.

Le Chourineur dit à ce dernier:

--Eh! Barbillon, tu _pitanches_ donc toujours de l'_eau d'aff_[27]?

--Toujours! j'aime mieux faire la _tortue_ et avoir des _philosophes_
aux _arpions_ que d'être sans _eau d'aff_ dans l'_avaloir_ et sans
_tréfoin_ dans ma _chiffarde_[28], dit le jeune homme d'une voix cassée,
sans changer de position et en lançant d'énormes bouffées de tabac.

--Bonsoir, mère Ponisse, dit la Goualeuse.

--Bonsoir, Fleur-de-Marie, répondit l'ogresse en s'approchant de la
jeune fille pour inspecter les vêtements qui couvraient la malheureuse
et qu'elle lui avait loués.

Après cet examen, elle lui dit avec une sorte de satisfaction bourrue:

--C'est un plaisir de te louer des effets, à toi... tu es propre comme
une petite chatte... aussi je n'aurais pas confié ce joli châle orange à
des canailles comme la Tourneuse ou la Tête-de-Mort. Mais aussi c'est
moi qui t'ai _éduquée_ depuis ta sortie de prison... et il faut être
juste, il n'y a pas un meilleur sujet que toi dans toute la Cité.

La Goualeuse baissa la tête et ne parut nullement fière des louanges de
l'ogresse.

--Tiens! dit Rodolphe, vous avez du buis bénit sur votre coucou, la
mère?

Et il montra du doigt le saint rameau placé derrière la vielle horloge.

--Eh bien, faut-il pas vivre comme des païens! répondit naïvement
l'horrible femme.

Puis, s'adressant à Fleur-de-Marie, elle ajouta:

--Dis donc, la Goualeuse, est-ce que tu ne vas pas nous _goualer_ une de
tes _goualantes_[29]?

--Après souper, mère Ponisse, dit le Chourineur.

--Qu'est-ce que je vais vous servir, mon brave? dit l'ogresse à
Rodolphe, dont elle voulait se faire bien venir et peut-être au besoin
acheter le soutien.

--Demandez au Chourineur, la mère; il régale; moi, je paye.

--Eh bien! dit l'ogresse en se tournant vers le bandit, qu'est-ce que tu
veux à souper, mauvais chien?

--Deux doubles _cholettes_ de _tortu_ à douze, un _arlequin_ et trois
croûtons de _lartif_ bien tendre (deux litres de vin à douze sous, trois
croûtons de pain très-tendre) et un _arlequin_[30], dit le Chourineur,
après avoir un moment médité sur la composition de ce _menu_.

--Je vois que tu es toujours un fameux _licheur_ et que tu as toujours
une passion pour les _arlequins_.

--Eh bien! maintenant, la Goualeuse, dit le Chourineur, as-tu faim?

--Non, Chourineur.

--Veux-tu autre chose qu'un _arlequin_, ma fille? dit Rodolphe.

--Oh! non... ma faim a passé...

--Mais regarde donc _mon maître_... ma fille! dit le Chourineur en riant
d'un gros rire et indiquant Rodolphe du regard. Est-ce que tu n'oses pas
le reluquer?

La Goualeuse rougit et baissa les yeux sans répondre.

Au bout de quelques moments, l'ogresse vint elle-même placer sur la
table de Rodolphe un broc de vin, un pain et l'_arlequin_, dont nous
n'essayerons pas de donner une idée au lecteur, mais que le Chourineur
sembla trouver parfaitement de son goût, car il s'écria:

--Quel plat! Dieu de Dieu!... quel plat! C'est comme un omnibus! Il y en
a pour tous les goûts, pour ceux qui font gras et pour ceux qui font
maigre, pour ceux qui aiment le sucre et ceux qui aiment le poivre...
Des pilons de volaille, des queues de poisson, des os de côtelette, des
croûtes de pâté, de la friture, du fromage, des légumes, des têtes de
bécasse, du biscuit et de la salade. Mais mange donc, la Goualeuse...
c'est du soigné... Est-ce que tu as nocé aujourd'hui?

--Nocé! ah bien oui! J'ai mangé ce matin comme toujours, mon sou de lait
et mon sou de pain.

L'entrée d'un nouveau personnage dans le cabaret interrompit toutes les
conversations et fit lever toutes les têtes.

C'était un homme entre les deux âges, alerte et robuste, portant veste
et casquette, parfaitement au fait des usages du tapis-franc; il employa
le langage familier à ses hôtes pour demander à souper.

Quoique cet étranger ne fût pas un des habitués du tapis-franc, on ne
fit bientôt plus attention à lui: il était _jugé_.

Pour reconnaître leurs pareils, les bandits, comme les honnêtes gens,
ont un coup d'oeil sûr.

Ce nouvel arrivant s'était placé de façon à pouvoir observer les deux
individus à figure sinistre dont l'un avait demandé le Maître d'école.
Il ne les quittait pas du regard; mais, par leur position, ceux-ci ne
pouvaient s'apercevoir de la surveillance dont ils étaient l'objet.

Les conversations, un moment interrompues, reprirent leur cours. Malgré
son audace, le Chourineur témoignait une sorte de déférence à Rodolphe;
il n'osait pas le tutoyer.

Cet homme ne respectait pas les lois, mais il respectait la force.

--Foi d'homme! dit-il à Rodolphe, quoique j'aie eu ma danse, je suis
tout de même flatté de vous avoir rencontré.

--Parce que tu trouves l'_arlequin_ de ton goût?

--D'abord... et puis parce que je grille de vous voir vous crocher avec
le Maître d'école, lui qui m'a toujours rincé... le voir rincé à son
tour... ça me flattera...

--Ah çà, est-ce que tu crois que pour t'amuser je vais sauter comme un
bouledogue sur le Maître d'école?

--Non, mais il sautera sur vous dès qu'il entendra dire que vous êtes
plus fort que lui, répondit le Chourineur en se frottant les mains.

--J'ai encore assez de monnaie pour lui donner sa paye! dit
nonchalamment Rodolphe; puis il reprit: Ah çà, il fait un temps de
chien... si nous demandions un pot _d'eau d'aff_ avec du sucre, ça
mettrait peut-être la Goualeuse en train de chanter...

--Ça me va, dit le Chourineur.

--Et pour faire connaissance nous nous dirons qui nous sommes, ajouta
Rodolphe.

--L'Albinos, dit Chourineur, _fagot affranchi_ (forçat libéré),
débardeur de bois flotté au quai Saint-Paul, gelé pendant l'hiver, rôti
pendant l'été, voilà mon caractère, dit le convive de Rodolphe en
faisant le salut militaire avec sa main gauche. Ah çà, ajouta-t-il, et
vous, mon maître, c'est la première fois qu'on vous voit dans la Cité...
C'est pas pour vous le reprocher, mais vous y êtes entré crânement sur
mon crâne et tambour battant sur ma peau. Nom d'un nom, quel
roulement!... surtout les coups de poing de la fin... J'en reviens
toujours là, comme _c'était fignolé_!... Mais vous avez un autre métier
que de rincer le Chourineur?

--Je suis peintre en éventails! et je m'appelle Rodolphe.

--Peintre en éventails! C'est donc ça que vous avez les mains si
blanches, dit le Chourineur. C'est égal, si tous vos camarades sont
comme vous, il paraît qu'il faut être pas mal fort pour faire cet
état-là... Mais puisque vous êtes ouvrier, et sans doute un honnête
ouvrier... pourquoi venez-vous dans un tapis-franc, où il n'y a que des
_grinches_, des _escarpes_ ou des _fagots affranchis_ comme moi, et qui
ne peuvent aller ailleurs?

--Je viens ici, parce que j'aime la bonne société.

--Hum!... hum!... dit le Chourineur en secouant la tête d'un air de
doute. Je vous ai trouvé dans l'allée de Bras-Rouge; enfin... suffit...
Vous dites que vous ne le connaissez pas?

--Est-ce que tu vas m'ennuyer encore longtemps avec ton Bras-Rouge, que
l'enfer confonde... si ça plaît à Lucifer!...

--Tenez, mon maître, vous vous défiez peut-être de moi, et vous n'avez
pas tort... Mais, si vous voulez, je vous raconterai mon histoire... à
condition que vous m'apprendrez à donner les coups de poing qui ont été
le bouquet de ma raclée... j'y tiens.

--J'y consens, Chourineur, tu me diras ton histoire... et la Goualeuse
dira aussi la sienne.

--Ça va, reprit le Chourineur... Il fait un temps à ne pas mettre un
sergent de ville dehors... ça nous amusera... Veux-tu, la Goualeuse?

--Je veux bien; mais ça ne sera pas long, dit Fleur-de-Marie...

--Et vous nous direz la vôtre, camarade Rodolphe? ajouta le Chourineur.

--Oui, je commencerai...

--Peintre d'éventails, dit la Goualeuse, c'est un bien joli métier.

--Et combien gagnez-vous, à vous éreinter à ça? dit le Chourineur.

--Je suis à ma tâche, répondit Rodolphe; mes bonnes journées vont à
quatre francs, quelquefois à cinq, mais dans l'été, parce que les jours
sont longs.

--Et vous flânez souvent, gueusard?

--Oui, tant que j'ai de l'argent: d'abord six sous pour ma nuit dans mon
garni.

--Excusez, monseigneur... vous couchez à six sous, vous! dit le
Chourineur en portant la main à son bonnet...

Ce mot _monseigneur_, dit ironiquement par le Chourineur, fit sourire
imperceptiblement Rodolphe, qui reprit:

--Oh! je tiens à mes aises et à la propreté.

--En voilà un pair de France! un banquier! un riche! s'écria le
Chourineur, il couche à six.

--Avec ça, continua Rodolphe, quatre sous de tabac, ça fait dix; quatre
sous à déjeuner, quatorze; quinze sous à dîner; un ou deux sous
d'eau-de-vie, ça me fait dans les environs de trente _ronds_ (sous) par
jour. Je n'ai pas besoin de travailler toute la semaine; le reste du
temps je fais la noce.

--Et votre famille? dit la Goualeuse.

--Le choléra l'a mangée, reprit Rodolphe.

--Qu'est-ce qu'ils étaient, vos parents? demanda la Goualeuse.

--Fripiers sous les piliers des Halles, négociants en vieux chiffons.

--Et combien que vous avez vendu leur fonds? dit le Chourineur.

--J'étais trop jeune, c'est mon tuteur, qui l'a vendu; quand j'ai été
_major_, je lui ai redû trente francs... Voilà mon héritage.

--Et votre maître fabricant, à cette heure? demanda le Chourineur.

--Mon _singe_[31]? Il s'appelle M. Borel, rue des Bourdonnais, bête...
mais brutal:... voleur... mais avare; il aime autant se faire crever un
oeil que faire la paye aux ouvriers. Voilà son signalement; s'il
s'égare, laissez-le se perdre, ne le ramenez pas à sa fabrique. J'ai été
apprenti chez lui depuis l'âge de quinze ans, j'ai eu un bon numéro à la
conscription; je demeure rue de la Juiverie, au quatrième sur le devant;
je m'appelle Rodolphe Durand... Voilà mon histoire.

--Maintenant, à ton tour, la Goualeuse, dit le Chourineur; je garde mon
histoire pour la bonne bouche.




III

Histoire de la Goualeuse


--Commençons d'abord par le commencement, dit le Chourineur.

--Oui... tes parents? reprit Rodolphe.

--Je ne les connais pas, dit Fleur-de-Marie.

--Ah! bah! fit le Chourineur.

--Ni vus, ni connus; née sous un chou, comme on dit aux enfants.

--Tiens, c'est drôle, la Goualeuse!... nous sommes de la même famille...

--Toi aussi, Chourineur?

--Orphelin du pavé de Paris, tout comme toi, ma fille.

--Et qu'est-ce qui t'a élevée, la Goualeuse? demanda Rodolphe.

--Je ne sais pas... Du plus loin qu'il m'en souvient, je crois, sept à
huit ans, j'étais avec une vieille borgnesse qu'on appelait la
Chouette... parce qu'elle avait un nez crochu, un oeil vert tout rond,
et qu'elle ressemblait à une chouette qui aurait un oeil crevé.

--Ah!... ah!... Ah!... Je la vois d'ici, la Chouette! s'écria le
Chourineur en riant.

--La borgnesse, reprit Fleur-de-Marie, me faisait vendre, le soir, du
sucre d'orge sur le Pont-Neuf; manière de demander l'aumône... Quand je
n'apportais pas au moins dix sous en rentrant, la Chouette me battait au
lieu de me donner à souper.

--Je comprends, ma fille, dit le Chourineur, un coup de pied en guise de
pain, avec des calottes pour mettre dessus.

--Oh! mon Dieu, oui...

--Et tu es sûre que cette femme n'était pas ta mère? demanda Rodolphe.

--J'en suis sûre, la Chouette me l'a assez reproché, d'être sans père et
mère; elle me disait toujours qu'elle m'avait ramassée dans la rue.

--Ainsi, reprit le Chourineur, tu avais une danse pour fricot, quand tu
ne faisais pas une recette de dix sous?

--Un verre d'eau par là-dessus, et j'allais grelotter toute la nuit dans
une paillasse étendue par terre et où la borgnesse avait fait un trou
pour me fourrer... Tenez, on croit comme ça que la paille est chaude; eh
bien on se trompe.

--La _plume de Beauce_[32]! s'écria le Chourineur, tu as raison, ma
fille, c'est une vraie gelée; le fumier vaudrait cent fois mieux! Mais
on fait sa tête, on dit: C'est canaille... ç'a été porté!

Cette plaisanterie fit sourire Fleur-de-Marie qui continua:

--Le lendemain matin la borgnesse me donnait la même ration pour
déjeuner que pour souper, et je m'en allais à Montfaucon chercher des
vers de terre pour amorcer le poisson; car dans le jour la Chouette
tenait sa boutique de lignes à pêcher sous le pont Notre-Dame... Pour un
enfant de sept ans qui meurt de faim et de froid, il y a loin, allez...
de la rue de la Mortellerie à Montfaucon.

--L'exercice t'a fait pousser droite comme un jonc, ma fille; faut pas
te plaindre de ça, dit le Chourineur battant le briquet pour allumer sa
pipe.

--Enfin, je revenais éreintée avec un plein panier de vers. Alors, sur
le midi, la Chouette me donnait un bon morceau de pain, et je ne
laissais pas la mie, je t'en réponds.

--De ne pas manger, ça t'a rendu la taille fine comme une guêpe, ma
fille: faut pas te plaindre de ça, dit le Chourineur en aspirant
bruyamment quelques bouffées de tabac. Mais qu'est-ce que vous avez
donc, camarade? Non, je veux dire maître Rodolphe? Vous avez l'air tout
chose... Est-ce parce que c'te jeunesse a eu de la misère? Tiens... nous
en avons tous eu de la misère!

--Oh! je te défie bien d'avoir été aussi malheureux que moi, Chourineur,
dit Fleur-de-Marie.

--Moi, la Goualeuse!... Mais figure-toi donc, ma fille, que t'étais
comme une reine auprès de moi! Au moins, quand tu étais petite, tu
couchais sur de la paille et tu mangeais du pain... Moi, je couchais les
bonnes nuits dans les fours à plâtre de Clichy, en vrai _gouépeur_
(vagabond), et je me restaurais avec des feuilles de chou que je
ramassais au coin des bornes; mais, le plus souvent, comme il y avait
trop loin pour aller aux fours à plâtre de Clichy, vu que la fringale me
cassait les jambes, je me couchais sous les grosses pierres du Louvre...
et l'hiver j'avais des draps blancs... quand il tombait de la neige.

--Tiens, un homme, c'est bien plus dur; mais une pauvre petite fille,
dit Fleur-de-Marie; avec ça, j'étais grosse comme une mauviette.

--Tu te rappelles ça, toi?

--Je crois bien: quand la Chouette me battait, je tombais toujours du
premier coup; alors elle se mettait à trépigner sur moi en criant:
«Cette petite gueuse-là! elle n'a pas pour deux liards de force: ça ne
peut pas seulement supporter deux calottes.» Et puis elle m'appelait la
Pégriotte; j'ai pas eu d'autre nom, ç'a été mon baptême.

--C'est comme moi, j'ai eu le baptême des chiens perdus: on m'appelait
chose... machin... ou l'Albinos. C'est étonnant, comme nous nous
ressemblons, ma fille, dit le Chourineur.

--C'est vrai, dit Fleur-de-Marie, qui s'adressait presque toujours à cet
homme; ressentant malgré elle une sorte de honte en présence de
Rodolphe, elle osait à peine lever les yeux, quoiqu'il parût appartenir
à l'espèce de gens avec lesquels elle vivait habituellement.

--Et quand tu avais été chercher des vers pour la Chouette, qu'est-ce
que tu faisais? demanda le Chourineur.

--La borgnesse m'envoyait mendier autour d'elle jusqu'à la nuit; car le
soir elle allait faire de la friture sur le Pont-Neuf. Dame! à cette
heure-là, mon morceau de pain était bien loin: mais si j'avais le
malheur de demander à manger à la Chouette, elle me battait en me
disant: «Fais dix sous d'aumône, Pégriotte, et tu auras à souper!»
Alors, moi, comme j'avais bien faim, et qu'elle me faisait mal, je
pleurais toutes les larmes de mon corps. La borgnesse me passait mon
petit éventaire de sucre d'orge au cou, et elle me plantait sur le
Pont-Neuf. Comme je sanglotais! et que je grelottais de froid et de
faim!...

--Toujours comme toi, ma fille, dit le Chourineur en interrompant la
Goualeuse; on ne croirait pas ça... mais la faim fait grelotter autant
que le froid.

--Enfin, je restais sur le Pont-Neuf jusqu'à onze heures du soir, ma
boutique de sucre d'orge au cou et pleurant bien fort. De me voir
pleurer... souvent ça touchait les passants, et quelquefois on me
donnait jusqu'à dix, jusqu'à quinze sous, que je rendais à la Chouette.

--Fameuse soirée pour une mauviette!

--Mais voilà-t-il pas que la borgnesse, qui voyait ça...

--D'un oeil, dit le Chourineur en riant.

--D'un oeil, si tu veux, puisqu'elle n'en avait qu'un; ne voilà-t-il pas
que la borgnesse prend le pli de me donner toujours des coups avant de
me mettre en faction sur le Pont-Neuf, afin de me faire pleurer devant
les passants et d'augmenter ainsi ma recette.

--Ce n'était pas déjà si bête!

--Oui, tu crois ça, toi, Chourineur? J'ai fini par m'endurcir aux coups;
je voyais que la Chouette rageait quand je ne pleurais pas: alors, pour
me venger d'elle, plus elle me faisait de mal, plus je riais; et le
soir, au lieu de sangloter en vendant mes sucres d'orge, je chantais
comme une alouette, quoique je n'en eusse guère envie... de chanter.

--Dis donc... des sucres d'orge... c'est ça qui devait te faire envie,
ma pauvre Goualeuse!

--Oh! je crois bien, Chourineur; mais je n'en avais jamais goûté;
c'était mon ambition... et c'est cette ambition qui m'a perdue, tu vas
voir comment. Un jour, en revenant de mes vers, des gamins m'avaient
battue et volé mon panier. Je rentre, je savais ce qui m'attendait, je
reçois ma paye et pas de pain. Le soir, avant d'aller au pont, la
borgnesse, furieuse de ce que je n'avais pas étrenné la veille, au lieu
de me donner des coups comme d'habitude pour me mettre en train de
pleurer, me martyrise jusqu'au sang en m'arrachant des cheveux du côté
des tempes, où c'est le plus sensible.

--Tonnerre! ça c'est trop fort! s'écria le bandit en frappant du poing
sur la table et en fronçant les sourcils. Battre un enfant, bon... mais
le martyriser, c'est trop fort!

Rodolphe avait attentivement écouté le récit de Fleur-de-Marie; il
regarda le Chourineur avec étonnement. Cet éclair de sensibilité le
surprenait.

--Qu'as-tu donc, Chourineur? lui dit-il.

--Ce que j'ai! Comment! ça ne vous fait rien, à vous? Ce monstre de
Chouette qui martyrise cet enfant! Vous êtes donc aussi dur que vos
poings!

--Continue, ma fille, dit Rodolphe à Fleur-de-Marie, sans répondre à
l'interpellation du Chourineur.

--Je vous disais donc que la Chouette me martyrisait pour me faire
pleurer: moi, ça me butte; pour la faire endêver, je me mets à rire, et
je m'en vas au pont avec mes sucres d'orge. La borgnesse était à sa
poêle... De temps en temps, elle me montrait le poing. Alors, au lieu de
pleurer, je chantais plus fort: avec tout ça, j'avais une faim, une
faim! Depuis six mois que je portais des sucres d'orge, je n'en avais
jamais goûté un... Ma foi! ce jour-là, je n'y tiens pas... Autant par
faim que pour faire enrager la Chouette, je prends un sucre d'orge et je
le mange.

--Bravo, ma fille!

--J'en mange deux.

--Bravo! Vive la charte!!!

--Dame! je trouvais ça bon, mais ne voilà-t-il pas une marchande
d'oranges qui se met à crier à la borgnesse: «Dis donc, la Chouette...
Pégriotte mange ton fonds.»

--Oh! tonnerre! ça va chauffer... ça va chauffer, dit le Chourineur
singulièrement intéressé. Pauvre petit rat! quel tremblement quand la
Chouette s'est aperçue de ça, hein!

--Comment t'es-tu tirée de là, ma pauvre Goualeuse? dit Rodolphe aussi
intéressé que le Chourineur.

--Ah! dame! ç'a été dur; seulement, ce qu'il y avait de drôle, ajouta
Fleur-de-Marie en riant, c'est que la borgnesse, tout en enrageant de me
voir manger ses sucres d'orge, ne pouvait pas quitter sa poêle, car sa
friture était bouillante.

--Ah!... ah!... ah!... c'est vrai. En voilà une position difficile!
s'écria le Chourineur en riant aux éclats.

Après avoir partagé l'hilarité du bandit, Fleur-de-Marie reprit:

--Ma foi! moi, en pensant aux coups qui m'attendaient, je me dis: Tant
pis! je ne serai pas plus battue pour trois que pour un. Je prends un
troisième bâton, et avant de le manger, comme la Chouette me menaçait
encore de loin avec sa grande fourchette de fer... aussi vrai que voilà
une assiette, je lui montre le sucre d'orge et je le croque à son nez.

--Bravo! ma fille!... Ça m'explique ton coup de ciseaux de tout à
l'heure... Allons... allons, je te l'ai dit, tu as de _l'atout_ (du
courage). Mais la Chouette a dû t'écorcher vive après ce coup-là?

--Sa friture finie, elle vient à moi... On m'avait donné trois sous
d'aumône et j'avais mangé pour six... Quand la borgnesse m'a prise par
la main pour m'emmener, j'ai cru que j'allais tomber sur la place, tant
j'avais peur, je me rappelle ça comme si j'y étais... car justement
c'était dans le temps du jour de l'an. Tu sais, il y a toujours des
boutiques de joujoux sur le Pont-Neuf: toute la soirée j'en avais eu des
éblouissements... rien qu'à regarder toutes ces belles poupées, tous ces
beaux petits ménages... tu penses, pour un enfant...

--Et tu n'avais jamais eu de joujoux, Goualeuse? dit le Chourineur.

--Moi! es-tu bête, va... Qui est-ce qui m'en aurait donné? Enfin, la
soirée finit: quoiqu'en plein hiver, je n'avais qu'une mauvaise guenille
de robe de toile, ni bas, ni chemise, et des sabots aux pieds! il n'y
avait pas de quoi étouffer, n'est-ce pas? Eh bien, quand ma borgnesse
m'a pris la main, je suis devenue tout en nage. Ce qui m'effrayait le
plus, c'est qu'au lieu de jurer, de tempêter, sa Chouette ne faisait que
marronner tout le long du chemin entre ses dents... Seulement, elle ne
me lâchait pas, et me faisait marcher si vite, si vite, qu'avec mes
petites jambes j'étais obligée de courir pour la suivre. En courant,
j'avais perdu un de mes sabots: je n'osais pas le lui dire; je l'ai
suivie tout de même avec un pied nu... En arrivant, je l'avais tout en
sang.

--La mauvaise chienne de borgnesse! s'écria le Chourineur en frappant de
nouveau sur la table avec colère; ça me fait un drôle d'effet de penser
à cette enfant qui trotte après cette vieille voleuse, avec son pauvre
petit pied tout saignant.

--Nous perchions dans un grenier de la rue de la Mortellerie: à côté de
la porte de l'allée, il y avait un rogomiste: la Chouette y entra en me
tenant toujours par la main. Là, elle but une demi-chopine d'eau-de-vie
sur le comptoir.

--Morbleu! je ne la boirais pas, moi, sans être soûl comme une grive.

--C'était la ration de la borgnesse; aussi elle se couchait toujours
dans les bringues-zingues. C'est peut-être pour cela qu'elle me battait
tant. Enfin, nous montons chez nous; je n'étais pas à la noce, je t'en
réponds. Nous arrivons: la Chouette ferme la porte à double tour; je me
jette à ses genoux en lui demandant bien pardon d'avoir mangé ses sucres
d'orge. Elle ne répond pas, et je l'entends marmotter en marchant dans
la chambre: «Qu'est-ce donc que je vas lui faire ce soir, à cette
Pégriotte, à cette voleuse de sucre d'orge?... Voyons, qu'est-ce donc
que je vas lui faire?» Et elle s'arrêtait pour me regarder en roulant
son oeil vert. Moi, j'étais toujours à genoux. Tout d'un coup, la
borgnesse va à une planche et y prend une paire de tenailles.

--Des tenailles! s'écria le Chourineur.

--Oui, des tenailles.

--Et pour quoi faire?

--Pour te frapper? dit Rodolphe.

--Pour te pincer? dit le Chourineur.

--Ah bien, oui!

--Pour t'arracher les cheveux?

--Vous n'y êtes pas: donnez-vous votre langue aux chiens?

--Je la donne.

--Nous la donnons.

--Eh bien, c'était pour m'arracher une dent[33]!

Le Chourineur poussa un tel blasphème, et l'accompagna d'imprécations si
furieuses, que tous les hôtes du tapis-franc se retournèrent avec
étonnement.

--Eh bien, qu'est-ce qu'il a donc? dit la Goualeuse.

--Ce que j'ai?... Mais je l'_escarperais_[34] si je la tenais, la
borgnesse!... Où est-elle? dis-le moi. Où est-elle? Si je la trouve, je
la _refroidis_[35]!

Et le regard du bandit s'injecta de sang.

Rodolphe avait partagé l'horreur du Chourineur pour la cruauté de la
borgnesse; mais il se demandait par quel phénomène un assassin entrait
en fureur en entendant raconter qu'une méchante vieille femme avait
voulu, par méchanceté, arracher une dent à un enfant.

Nous croyons ce sentiment de pitié possible, même probable, chez une
nature pourtant féroce.

--Et elle te l'a arrachée ta dent, ma pauvre petite, cette vieille
misérable? demanda Rodolphe.

--Je crois bien, qu'elle me l'a arrachée!... et pas du premier coup
encore! Mon Dieu! y a-t-elle travaillé! Elle me tenait la tête entre les
genoux comme dans un étau. Enfin, moitié avec les tenailles, moitié avec
ses doigts, elle m'a tiré cette dent: et puis elle m'a dit, pour
m'effrayer, bien sûr: «Maintenant, je t'en arracherai une comme ça tous
les jours, Pégriotte; et, quand tu n'auras plus de dents, je te ficherai
à l'eau: tu seras mangée par les poissons; y se revengeront sur toi de
ce que tu as été chercher des vers pour les prendre.» Je me souviens de
ça, parce que ça me paraissait injuste... Tiens, comme si c'était pour
mon plaisir que j'allais aux vers!

--Ah! la gueuse! casser, arracher les dents à une pauvre petite enfant!
s'écria le Chourineur avec un redoublement de fureur.

--Eh bien, après? Est-ce qu'il y paraît maintenant, voyons? dit
Fleur-de-Marie.

Et elle entr'ouvrit en souriant une de ses lèvres roses, en montrant
deux rangées de petites dents blanches comme des perles.

Était-ce insouciance, oubli, générosité instinctive de la part de cette
malheureuse créature? Rodolphe remarqua qu'il n'y eut pas dans son récit
un seul mot de haine contre la femme atroce qui l'avait martyrisée.

--Eh bien, après, qu'as-tu fait? reprit le Chourineur.

--Ma foi, j'en ai eu assez comme ça. Le lendemain, au lieu d'aller aux
vers, je me suis sauvée du côté du Panthéon. J'ai marché toute la
journée de ce côté-là, tant j'avais peur de la Chouette. J'aurais été au
bout du monde plutôt que de retomber dans ses griffes.

«Comme je me trouvais dans des quartiers perdus, je n'avais rencontré
personne à qui demander l'aumône, et puis je n'aurais pas osé. Pendant
la nuit, j'avais couché dans un chantier, sous des piles de bois.
J'étais grosse comme un rat; en me glissant sous une vieille porte, je
m'étais nichée au milieu d'un tas d'écorces. La faim me dévorait:
j'essayai de mâcher un peu de pelure de bois pour tromper ma fringale,
mais je ne pouvais pas: je n'ai pu mordre un peu que sur l'écorce de
bouleau: c'était plus tendre. Par là-dessus je me suis endormie. Au
jour, entendant du bruit, je me suis encore plus enfoncée sous la pile
de bois. Il y faisait presque chaud, comme dans une cave. Si j'avais eu
à manger, je n'aurais jamais mieux été de l'hiver.

--C'était comme moi dans un four à plâtre.

--Je n'osais pas sortir du chantier, je me figurais que la Chouette me
cherchait partout pour m'arracher les dents et me jeter aux poissons, et
qu'elle saurait bien me rattraper si je bougeais de là.

--Tiens, ne m'en parle plus de cette vieille gueuse-là, tu me fais
monter le sang aux yeux!

--Enfin, le deuxième jour, j'avais encore mâché un peu d'écorce de
bouleau et je commençais à m'endormir, lorsque j'entends aboyer un gros
chien. Ça me réveille en sursaut. J'écoute... Le chien aboyait toujours
en se rapprochant de la pile de bois. Voilà une autre frayeur qui me
galope: heureusement le chien, je ne sais pourquoi, n'osait pas
avancer... mais tu vas rire, Chourineur.

--Avec toi, il y a toujours à rire... tu es une brave fille, tout de
même. Tiens, vois-tu, maintenant, foi d'homme, je suis fâché de t'avoir
battue.

--Pourquoi ne m'aurais-tu pas battue? je n'ai personne pour me
défendre...

--Et moi? dit Rodolphe.

--Vous êtes bien bon, monsieur Rodolphe, mais le Chourineur ne savait
pas que vous seriez là... ni moi non plus...

--C'est égal, j'en suis pour ce que j'ai dit... je suis fâché de t'avoir
battue, reprit le Chourineur.

--Continue ton histoire, mon enfant, reprit Rodolphe.

--J'étais blottie sous la pile de bois, lorsque j'entends un chien
aboyer. Pendant que le chien jappait, une grosse voix se met à dire:
«Mon chien aboie! il y a quelqu'un de caché dans ce chantier.» «C'est
des voleurs», reprend une autre voix... Et «kiss! kiss!» les voilà à
agacer leur chien en lui criant: «Pille! pille!»

«Le chien accourt sur moi, j'ai peur d'être mordue, et je me mets à
crier de toutes mes forces. «Tiens! dit la voix, on dirait les cris d'un
enfant...» On rappelle le chien, on va chercher une lanterne; je sors de
mon trou, je me trouve en face d'un gros homme et d'un garçon en blouse.
«Qu'est-ce que tu fais dans mon chantier, petite voleuse?» me dit ce
gros homme d'un air menaçant. «Mon bon monsieur, je n'ai pas mangé
depuis deux jours; je me suis sauvée de chez la Chouette, qui m'a
arraché une dent et voulait me jeter aux poissons; ne sachant où
coucher, j'ai passé par-dessous votre porte, j'ai dormi la nuit dans vos
écorces, sous vos piles de bois, ne croyant faire de mal à personne.»

«Voilà-t-il pas le marchand qui se met à dire à son garçon: «--Je ne
suis pas dupe de ça, c'est une petite voleuse, elle vient me voler mes
bûches.»

--Ah! le vieux panné! le vieux plâtras! s'écria le Chourineur. Voler ses
bûches; et t'avais huit ans!

--C'était une bêtise... car son garçon lui répondit: «Voler vos bûches,
bourgeois? Et comment donc qu'elle ferait? Elle n'est pas tant si grosse
que la plus petite de vos bûches.»

«--T'as raison, dit le marchand de bois; mais si elle ne vient pas pour
son compte, c'est tout de même. Les voleurs ont comme ça des enfants
qu'ils envoient espionner et se cacher, pour ouvrir la porte aux autres.
Il faut la mener chez le commissaire.»

--Ah! la fichue bête de marchand de bois...

--On me mène chez le commissaire. Je défile mon chapelet; je m'accuse
d'être vagabonde; on m'envoie en prison; je suis citée à la
correctionnelle; condamnée, toujours comme vagabonde, à rester jusqu'à
seize ans dans une maison de correction. Je remercie bien les juges de
leur bonté... Dame!... tu penses, dans la prison... j'avais à manger; on
ne me battait pas, c'était pour moi un paradis auprès du grenier de la
Chouette. De plus, en prison, j'ai appris à coudre. Mais voilà le
malheur! j'étais paresseuse et flâneuse; j'aimais mieux chanter que
travailler, surtout quand je voyais le soleil... Oh! quand il faisait
bien beau dans la cour de la geôle, je ne pouvais pas me retenir de
chanter... et alors... comme c'est drôle... à force de chanter, il me
semblait que je n'étais plus prisonnière.

--C'est-à-dire, ma fille, que tu es un vrai rossignol de naissance, dit
Rodolphe en souriant.

--Vous êtes bien honnête, monsieur Rodolphe; c'est depuis ce temps-là
qu'on m'a appelée la Goualeuse au lieu de la Pégriotte. Enfin j'attrape
mes seize ans, je sors de prison... Voilà qu'à la porte je trouve
l'ogresse d'ici et deux ou trois vieilles femmes qui étaient quelquefois
venues voir mes camarades prisonnières, et qui m'avaient toujours dit
que, le jour de ma sortie, elles auraient de l'ouvrage à me donner.

--Ah! bon! bon! j'y suis, dit le Chourineur.

--«Mon dauphin, mon bel ange, ma belle petite, me dirent l'ogresse et
les vieilles... voulez-vous venir loger chez nous? Nous vous donnerons
de belles robes, et vous n'aurez qu'à vous amuser.»

--Tu sens bien, Chourineur, qu'on n'a pas été huit ans en prison sans
savoir ce que parler veut dire. Je les envoie promener, ces vieilles
embaucheuses. Je me dis: «Je sais bien coudre, j'ai trois cents francs
devant moi, de la jeunesse...»

--Et de la jolie jeunesse... ma fille! dit le Chourineur.

--Voilà huit ans que je suis en prison, je vas jouir un peu de la vie,
ça ne fait de mal à personne; l'ouvrage viendra quand l'argent me
manquera... Et je me mets à faire danser mes trois cents francs. Ç'a été
mon grand tort, ajouta Fleur-de-Marie avec un soupir; j'aurais dû, avant
tout, m'assurer de l'ouvrage... mais je n'avais personne pour me
conseiller... Enfin, ce qui est fait est fait... Je me mets donc à
dépenser mon argent. D'abord j'achète des fleurs pour mettre tout plein
ma chambre; j'aime tant les fleurs! et puis j'achète une robe, un beau
châle, et je vais me promener au bois de Boulogne à âne, à Saint-Germain
aussi à âne.

--Avec un amoureux, ma fille? dit le Chourineur.

--Ma foi, non: je voulais être ma maîtresse. Je faisais mes parties avec
une de mes camarades de prison qui avait été aux Enfants-Trouvés, une
bien bonne fille; on l'appelait Rigolette, parce qu'elle riait
toujours.

--Rigolette! Rigolette! je ne connais pas ça, dit le Chourineur, en
ayant l'air d'interroger ses souvenirs.

--Je crois bien que tu ne la connais pas! Elle est bien honnête,
Rigolette; c'est une très-bonne ouvrière; maintenant elle gagne au moins
vingt-cinq sous par jour; elle a un petit ménage à elle... Aussi je n'ai
jamais osé la revoir. Enfin, à force de faire danser mon argent, il ne
me restait plus que quarante-trois francs.

--Il fallait acheter un fonds de bijouterie avec ça, dit le Chourineur.

--Ma foi! j'ai mieux fait que ça... J'avais pour blanchisseuse une femme
appelée la Lorraine, la brebis du bon Dieu; elle était alors grosse à
pleine ceinture, avec ça toujours les pieds et les mains dans l'eau à
son bateau! Tu juges! Ne pouvant plus travailler, elle avait demandé à
entrer à la Bourbe; il n'y avait plus de place, on l'avait refusée, elle
ne gagnait plus rien. La voilà près d'accoucher, n'ayant pas seulement
de quoi payer un lit dans un garni! Heureusement elle rencontra par
hasard, un soir, au coin du pont Notre-Dame, la femme à Goubin, qui se
cachait depuis quatre jours dans la cave d'une maison qu'on démolissait
derrière l'Hôtel-Dieu.

--Eh! pourquoi donc qu'elle se cachait dans le jour, la femme à Goubin?

--Pour se sauver de son homme, qui voulait la tuer! Elle ne sortait qu'à
la nuit pour aller acheter son pain. C'est comme ça qu'elle avait
rencontré la pauvre Lorraine, qui ne savait plus où donner de la tête,
car elle s'attendait à accoucher d'un moment à l'autre... Voyant ça, la
femme Goubin l'avait emmenée dans la cave où elle se cachait. C'était
toujours un asile.

--Attends donc, attends donc, la femme à Goubin, c'est Helmina? dit le
Chourineur.

--Oui, une brave fille, répondit la Goualeuse... une couturière qui
avait travaillé pour moi et pour Rigolette... Dame, elle a fait ce
qu'elle a pu en donnant la moitié de sa cave, de sa paille et de son
pain à la Lorraine, qui est accouchée d'un pauvre petit enfant; et pas
seulement une couverture, rien que de la paille!... Voyant ça, la femme
à Goubin n'y tient pas; au risque de se faire assassiner par son homme
qui la cherchait partout, elle sort en plein jour de sa cave et elle
vient me trouver. Elle savait que j'avais encore un petit peu d'argent,
et que je n'étais pas méchante; justement j'allais monter en _milord_
[36] avec Rigolette; nous voulions finir mes quarante-trois francs, nous
faire mener à la campagne, dans les champs... j'aime tant les champs,
les arbres... les prés... Mais, bah! quand Helmina me raconte le malheur
de la Lorraine, je renvoie le _milord_, je cours à ma chambre prendre ce
que j'avais de linge, mon matelas, ma couverture, je fais mettre ça sur
le dos d'un commissionnaire, et je trotte à la cave avec la femme à
Goubin... Ah! fallait voir comme elle était contente, la pauvre
Lorraine! Nous l'avions veillée nous deux, Helmina; quand elle a pu se
lever, je l'ai aidée du reste de mon argent jusqu'à ce qu'elle ait pu se
remettre à son bateau. Maintenant elle gagne sa vie; mais je ne puis pas
venir à bout de lui faire donner ma note de blanchissage! Je vois bien
qu'elle veut s'acquitter comme ça! D'abord... si ça continue, je lui
ôterai ma pratique..., dit la Goualeuse d'un air important.

--Et la femme à Goubin? demanda le Chourineur.

--Comment! tu ne sais pas? dit la Goualeuse.

--Non, quoi donc?

--Ah! la malheureuse!... Goubin ne l'a pas manquée! Trois coups de
couteau entre les deux épaules! On lui avait dit qu'elle rôdait du côté
de l'Hôtel-Dieu; et un soir, comme elle sortait de sa cave pour aller
chercher du lait pour la Lorraine, il l'a tuée.

--C'est donc pour ça qu'il a _une fièvre cérébrale_[37], et qu'il sera,
dit-on, _fauché_[38] dans huit jours? dit le Chourineur.

--Justement, dit la Goualeuse.

--Et quand tu as eu donné ton argent à la Lorraine, qu'as-tu fait, ma
fille? dit Rodolphe.

--Dame, alors j'ai cherché de l'ouvrage. Je savais très-bien coudre;
j'avais bon courage, je n'étais pas embarrassée; j'entre dans une
boutique de lingère de la rue Saint-Martin. Pour ne tromper personne, je
dis que je sors de prison depuis deux mois, et que j'ai bonne envie de
travailler: on me montre la porte. Je demande de l'ouvrage à emporter;
on me dit que je me moque du monde en demandant qu'on me confie
seulement une chemise. Comme je m'en retournais bien triste... j'ai
rencontré l'ogresse et une des vieilles qui étaient toujours après moi
depuis ma sortie de prison... Je ne savais plus comment vivre... Elles
m'ont emmenée... elles m'ont fait boire de l'eau-de-vie... Et voilà...

--Je comprends, dit le Chourineur: je te connais maintenant comme si
j'étais tes père et mère et que tu n'aurais jamais quitté mon giron. Eh
bien! voilà, j'espère, une confession.

--On dirait que ça t'attriste, ma fille, d'avoir raconté ta vie, dit
Rodolphe.

--Le fait est que ça me chagrine de regarder ainsi derrière moi; depuis
mon enfance, c'est la première fois qu'il m'arrive de me rappeler toutes
ces choses-là à la fois... et ça n'est pas gai... n'est-ce pas,
Chourineur?

--C'est ça, dit celui-ci avec ironie, tu regrettes peut-être d'avoir pas
été fille de cuisine dans une gargote, ou domestique chez de vieilles
bêtes à soigner les leurs?

--C'est égal... ça doit être bon d'être honnête..., dit Fleur-de-Marie
avec un soupir.

--Honnête! oh!... c'te bête!... s'écria le bandit avec un bruyant éclat
de rire. Honnête!... Et pourquoi pas rosière tout de suite, pour honorer
tes père et mère que tu ne connais pas?

La figure de la jeune fille avait perdu depuis quelques moments
l'expression d'insouciance qui la caractérisait. Elle dit au
Chourineur:

--Tiens, Chourineur, je ne suis pas pleurnicheuse... Mon père ou ma mère
m'ont jetée au coin de la borne comme un petit chien qu'on a de trop; je
ne leur en veux pas; ils n'avaient pas sans doute de quoi se nourrir
eux-mêmes! Ça n'empêche pas, vois-tu, Chourineur, qu'il y a des sorts
plus heureux que le mien.

--Toi? mais qu'est-ce donc qu'il te faut? T'es flambante comme une
Vénus; t'as pas dix-sept ans; tu chantes comme un rossignol; tu as l'air
d'une vierge, on t'appelle Fleur-de-Marie, et tu te plains! Mais
qu'est-ce que tu diras donc quand tu auras une chaufferette sous les
_arpions_[39], et une teignasse en chinchilla, comme voilà l'ogresse!

--Oh! je ne viendrai jamais à cet âge-là.

--Peut-être que tu auras un brevet d'invention pour ne pas _bivarder_
[40]!

--Non, mais je n'aurai pas la vie si dure! j'ai déjà une mauvaise toux!

--Ah! bon! je te vois d'ici dans le _mannequin du trimbaleur des
refroidis_[41]. Es-tu bête... va!

--Est-ce que ça te prend souvent, ces idées-là, Goualeuse? dit
Rodolphe.

--Quelquefois... Tenez, monsieur Rodolphe, vous comprenez peut-être ça,
vous: le matin, quand je vais acheter mon sou de lait à la laitière au
coin de la rue de la Vieille-Draperie, et que je la vois s'en retourner
dans sa petite charrette avec son âne, elle me fait bien souvent envie,
allez... Je me dis: Elle s'en va dans la campagne, au bon air, dans sa
maison, dans sa famille... et moi je remonte toute seule dans le chenil
de l'ogresse, où on ne voit pas clair en plein midi.

--Eh bien! sois honnête, ma fille, fais-en la farce... sois honnête dit
le Chourineur.

--Honnête! mon Dieu! et avec quoi donc veux-tu que je sois honnête! Les
habits que je porte appartiennent à l'ogresse; je lui dois pour mon
garni et pour ma nourriture... je ne puis bouger d'ici... elle me ferait
arrêter comme voleuse... Je lui appartiens... il faut que je
m'acquitte...

En prononçant ces dernières et horribles paroles, la malheureuse ne put
s'empêcher de frissonner.

--Alors reste comme tu es, et ne te compare plus à une campagnarde, dit
le Chourineur. Est-ce que tu deviens folle? Mais songe donc que toi tu
brilles dans la capitale, tandis que la laitière s'en va faire la
bouillie à ses moutards, traire ses vaches, chercher de l'herbe pour ses
lapins, et recevoir une raclée de son mari quand il sort du cabaret. En
voilà une de ces destinées qui peut se vanter d'être... flatteuse!

--À boire, Chourineur, dit brusquement Fleur-de-Marie après un assez
long silence; et elle tendit son verre. Non, pas de vin, de
l'eau-de-vie... c'est plus fort, dit-elle de sa voix douce, en écartant
le broc de vin que le Chourineur approchait de son verre.

--De l'eau-de-vie! à la bonne heure! Voilà comme je t'aime, ma fille;
t'es crâne! dit cet homme, sans comprendre le mouvement de la jeune
fille et sans remarquer une larme qui vint trembler au bout des cils de
la Goualeuse.

--C'est dommage que l'eau-de-vie soit si mauvaise à boire... car ça
étourdit bien..., dit Fleur-de-Marie en remettant son verre sur la table
après avoir bu avec autant de répugnance que de dégoût.

Rodolphe avait écouté ce récit d'une triste naïveté avec un intérêt
croissant. La misère, l'abandon, plus que ses mauvais penchants, avaient
perdu cette misérable jeune fille.




IV

Histoire du Chourineur


Le lecteur n'a pas oublié que deux des hôtes du tapis-franc étaient
attentivement observés par un troisième personnage récemment arrivé dans
le cabaret.

L'un de ces deux hommes, on l'a dit, portait un bonnet grec, cachait
toujours sa main gauche, et avait instamment demandé à l'ogresse si le
Maître d'école n'était pas encore venu.

Pendant le récit de la Goualeuse, qu'ils ne pouvaient entendre, ces deux
hommes s'étaient plusieurs fois parlé à voix basse, en regardant du côté
de la porte avec anxiété.

Celui qui portait un bonnet grec dit à son camarade:

--Le Maître d'école _n'aboute_ pas[42]; pourvu que le zig[43] ne l'ait
pas _escarpé à la capahut_[44].

--Ça serait flambant pour nous qui avons nourri le _poupard_[45]! reprit
l'autre.

Le nouveau venu, qui observait ces deux hommes, était placé trop loin
d'eux pour que leurs dernières paroles arrivassent jusqu'à lui; après
avoir plusieurs fois très-adroitement consulté un petit papier caché
dans le fond de sa casquette, il parut satisfait de ses remarques, se
leva de table et dit à l'ogresse, qui sommeillait dans son comptoir, les
pieds sur sa chaufferette, son gros chat noir sur ses genoux:

--Dis donc, mère Ponisse, je vais rentrer tout de suite; veille à mon
broc et à mon assiette... car il faut se défier des francs licheurs.

--Sois tranquille, mon homme, dit la mère Ponisse, si ton assiette est
vide et ton broc aussi, on n'y touchera pas.

L'homme se prit à rire de la plaisanterie de l'ogresse et disparut sans
que son départ fût remarqué.

Au moment où cet homme sortit, Rodolphe aperçut dans la rue le
charbonnier à figure noire et à taille colossale dont nous avons parlé;
avant que la porte fût refermée, Rodolphe eut le temps de manifester par
un geste d'impatience combien lui était importune l'espèce de
surveillance protectrice du charbonnier; mais ce dernier, sans tenir
compte de la contrariété de Rodolphe, ne quitta pas les abords du
tapis-franc.

Malgré le verre d'eau-de-vie qu'elle avait bu, la Goualeuse ne
retrouvait pas sa gaieté; sous l'influence de cet excitant, sa
physionomie devenait au contraire de plus en plus triste: le dos appuyé
au mur, la tête baissée sur sa poitrine, ses grands yeux bleus errant
machinalement autour d'elle, la malheureuse créature semblait accablée
des plus sombres pensées.

Deux ou trois fois Fleur-de-Marie, rencontrant le regard fixe de
Rodolphe, avait détourné la vue; elle ne se rendait pas compte de
l'impression que lui causait cet inconnu. Gênée, oppressée par sa
présence, elle se reprochait de se montrer si peu reconnaissante envers
celui qui l'avait arrachée des mains du Chourineur; elle regrettait
presque d'avoir si sincèrement raconté sa vie devant Rodolphe.

Le Chourineur, au contraire, se trouvait fort en gaieté; à lui seul il
avait dévoré l'_arlequin_; le vin et l'eau-de-vie le rendaient
très-communicatif; la honte d'avoir trouvé _son maître_, comme il
disait, s'était effacée devant les généreux procédés de Rodolphe, et il
lui reconnaissait d'ailleurs une si grande supériorité que son
humiliation avait fait place à un sentiment qui tenait de l'admiration,
de la crainte et du respect.

Cette absence de rancune, la sauvage franchise avec laquelle il avouait
avoir tué et avoir été justement puni, l'orgueil féroce avec lequel il
se défendait d'avoir jamais volé, prouvaient au moins que, malgré ses
crimes, le Chourineur n'était pas un être complètement endurci.

Cette nuance n'avait pas échappé à la sagacité de Rodolphe; il attendait
curieusement le récit du Chourineur.

L'ambition de l'homme est si insatiable, si bizarre dans ses prétentions
infinies, que Rodolphe désirait l'arrivée du Maître d'école, de ce
brigand terrible qu'il venait presque de détrôner. Il engagea donc le
Chourineur à tromper son impatience par la narration de ses aventures.

--Allons... mon garçon, lui dit-il, nous t'écoutons.

Le Chourineur vida son verre et commença ainsi:

--Toi, ma pauvre Goualeuse, t'as au moins été recueillie par la
Chouette, que l'enfer confonde! tu as eu un gîte jusqu'au moment où l'on
t'a emprisonnée comme vagabonde... Moi, je ne me rappelle pas avoir
couché dans ce qui s'appelle un lit avant dix-neuf ans... bel âge où je
me suis fait troupier.

--Tu as servi, Chourineur? dit Rodolphe.

--Trois ans; mais ça viendra tout à l'heure. Les pierres du Louvre, les
fours à plâtre de Clichy et les carrières de Montrouge, voilà les hôtels
de ma jeunesse. Vous voyez, j'avais maison à Paris et à la campagne,
rien que ça.

--Et quel métier faisais-tu?

--Ma foi, mon maître... j'ai comme un brouillard d'avoir _gouépé_[46]
dans mon enfance avec un vieux chiffonnier qui m'assommait de coups de
croc. Faut que ça soit vrai, car je n'ai jamais pu rencontrer un de ces
cupidons à carquois d'osier sans avoir envie de tomber dessus: preuve
qu'ils avaient dû me battre dans mon enfance. Mon premier métier a été
d'aider les équarisseurs à égorger les chevaux à Montfaucon... J'avais
dix ou douze ans. Quand j'ai commencé à chouriner ces pauvres vieilles
bêtes, ça me faisait une espèce d'effet: au bout d'un mois, je n'y
pensais plus; au contraire, je prenais goût à mon état. Il n'y avait
personne pour avoir des couteaux affilés et aiguisés comme les miens...
Ça donnait envie de s'en servir, quoi! Quand j'avais égorgé mes bêtes,
on me jetait pour ma peine un morceau de la culotte d'un cheval mort de
maladie, car ceux qu'on abattait se vendaient aux fricoteurs du quartier
de l'École-de-Médecine, qui en faisaient du boeuf, du mouton, du veau,
du gibier, au goût des personnes... Ah! mais c'est que, lorsque j'avais
attrapé mon lopin de chair de cheval, le roi n'était pas mon maître, au
moins! Je m'ensauvais avec ça dans mon four à plâtre, comme un loup dans
sa tanière; et là, avec la permission des chaufourniers, je faisais sur
les charbons, une grillade soignée. Quand les chaufourniers ne
travaillaient pas, j'allais ramasser du bois sec à Romainville, je
battais le briquet, et je faisais mon rôti au coin d'un des murs du
charnier. Dame! c'était saignant et presque cru: mais de cette
manière-là, je ne mangeais pas toujours la même chose.

--Et ton nom? Comment t'appelait-on? dit Rodolphe.

--J'avais les cheveux encore plus couleur de filasse que maintenant, le
sang me portait toujours aux yeux; eu égard à ça, on m'appelait
l'Albinos. Les Albinos sont les lapins blancs des hommes, et ils ont les
yeux rouges, ajouta gravement le Chourineur, en manière de parenthèse
physiologique.

--Et tes parents, ta famille?

--Mes parents? Logés au même numéro que ceux de la Goualeuse... Lieu de
ma naissance? Le premier coin de n'importe quelle rue, la borne à gauche
ou à droite, en descendant ou en remontant vers le ruisseau.

--Tu as maudit ton père et ta mère de t'avoir abandonné?

--Ça m'aurait fait une belle jambe!... Mais c'est égal, ils m'ont joué
une vilaine farce en me mettant au monde... Je ne m'en plaindrais pas,
si encore ils m'avaient fait comme le _meg des megs_[47] devrait faire
les gueux, c'est-à-dire sans froid, ni faim, ni soif; ça ne lui
coûterait rien, et ça coûterait pas tant aux gueux d'être honnêtes.

--Tu as eu faim, tu as eu froid, et tu n'as pas volé, Chourineur?

--Non! et pourtant j'ai eu bien de la misère, allez... J'ai _fait la
tortue_[48] quelquefois pendant deux jours, et plus souvent qu'à
mon tour... Eh bien! je n'ai pas volé.

--Par peur de la prison?

--Oh! c'te garce! dit le Chourineur en haussant les épaules et riant aux
éclats. J'aurais donc pas volé du pain _par peur d'avoir du pain_?...
Honnête, je crevais de faim; voleur on m'aurait nourri en prison!...
Non, je n'ai pas volé parce que... parce que... enfin parce que ce n'est
pas dans mon idée de voler.

Cette réponse véritablement belle, et dont le Chourineur ne comprit pas
la portée, étonna profondément Rodolphe.

Il sentit que le pauvre qui restait honnête au milieu des plus cruelles
privations était doublement respectable, puisque la punition du crime
pouvait devenir pour lui une ressource assurée.

Rodolphe tendit la main à ce malheureux sauvage de la civilisation, que
la misère n'avait pas absolument perdu.

Le Chourineur regarda son amphitryon avec étonnement, presque avec
respect; à peine il osa toucher la main qu'on lui offrait. Il pressentit
qu'entre lui et Rodolphe il y avait un abîme.

--Bien, bien! lui dit Rodolphe, tu as encore du coeur et de l'honneur...

--Ma foi! je n'en sais rien, dit le Chourineur tout ému; mais ce que
vous me dites là... voyez-vous... jamais je n'avais rien senti de
pareil... Ce qu'il y a de sûr, c'est que ça... et les coups de poing de
la fin de ma raclée... qui étaient si bien festonnés, et qui auraient pu
ne finir que demain, tandis qu'au contraire vous me payez à souper... et
vous me dites des choses... Enfin suffit, c'est à la vie et à la mort,
vous pouvez compter sur le Chourineur.

Rodolphe reprit plus froidement, ne voulant pas laisser deviner
l'émotion qu'il ressentait:

--Es-tu resté longtemps aide-équarisseur?

--Je crois bien... D'abord ça avait commencé par m'écoeurer d'égorger
ces pauvres vieilles bêtes... après, ça m'avait amusé; mais quand j'ai
eu dans les environs de seize ans et que ma voix a mué, est-ce que ça
n'est pas devenu pour moi une rage, une passion que de chouriner! J'en
perdais le boire et le manger... je ne pensais qu'à ça!... Il fallait me
voir au milieu de l'_ouvrage_: à part un vieux pantalon de toile,
j'étais tout nu. Quand, mon grand couteau bien aiguisé à la main,
j'avais autour de moi (je ne me vante pas) jusqu'à quinze et vingt
chevaux qui faisaient queue pour attendre leur tour... tonnerre! quand
je me mettais à les égorger, je ne sais pas ce qui me prenait... c'était
comme une furie; les oreilles me bourdonnaient! je voyais rouge, tout
rouge, et je chourinais... et je chourinais... et je chourinais jusqu'à
ce que le couteau me fût tombé des mains! Tonnerre! c'était une
jouissance! J'aurais été millionnaire que j'aurais payé pour faire ce
métier-là...

--C'est ce qui t'aura donné l'habitude de chouriner, dit Rodolphe.

--Ça se peut bien; mais, quand j'ai eu seize ans, cette rage-là a fini
par devenir si forte qu'une fois en train de chouriner je devenais comme
fou, et je gâtais l'ouvrage... Oui, j'abîmais les peaux à force d'y
donner des coups de couteau à tort et à travers. Finalement, on m'a mis
à la porte du charnier. J'ai voulu m'employer chez les bouchers: j'ai
toujours eu du goût pour cet état-là... Ah bien, oui! ils ont fait les
fiers! ils m'ont méprisé comme des bottiers mépriseraient des savetiers.
Voyant ça, et d'ailleurs ma rage de chouriner s'étant passée avec mes
seize ans, j'ai cherché mon pain ailleurs... et je ne l'ai pas trouvé
tout de suite; alors souvent j'ai _fait la tortue_. Enfin, j'ai
travaillé dans les carrières de Montrouge. Mais au bout de deux ans ça
m'a scié de faire toujours l'écureuil dans les grandes roues pour tirer
la pierre, moyennant vingt sous par jour. J'étais grand et fort, je me
suis engagé dans un régiment. On m'a demandé mon nom, mon âge et mes
papiers. Mon nom? l'Albinos; mon âge? voyez ma barbe; mes papiers? voilà
le certificat de mon maître carrier. Je pouvais faire un grenadier
soigné, on m'a enrôlé.

--Avec ta force, ton courage et ta manie de chouriner, s'il y avait eu
la guerre, dans ce temps-là, tu serais peut-être devenu officier.

--Tonnerre! à qui le dites-vous. Chouriner des Anglais ou des Prussiens,
ça m'aurait bien autrement flatté que de chouriner des rosses... Mais
voilà le malheur, il n'y avait pas de guerre, et il y avait la
discipline. Un apprenti essaye de communiquer une raclée à son
bourgeois, c'est bien: s'il est le plus faible, il la reçoit; s'il est
le plus fort, il la donne: on le met à la porte, quelquefois au violon,
il n'en est que ça. Dans le militaire, c'est autre chose. Un jour mon
sergent me bouscule pour me faire obéir plus vite; il avait raison, car
je faisais le clampin: ça m'embête, je regimbe; il me pousse, je le
pousse; il me prend au collet, je lui envoie un coup de poing. On tombe
sur moi; alors la rage me prend, le sang me monte aux yeux, j'y vois
rouge... j'avais mon couteau à la main, j'étais de cuisine, et allez
donc! je me mets à chouriner... à chouriner... comme à l'abattoir.
_J'entaille_[49] le sergent, je blesse deux soldats!... une vraie
boucherie! onze coups de couteau à eux trois, oui, onze!... du sang, du
sang comme dans un charnier!

Le brigand baissa la tête d'un air sombre, hagard, et resta un moment
silencieux.

--À quoi penses-tu, Chourineur? dit Rodolphe l'observant avec intérêt.

--À rien, à rien, reprit-il brusquement. Puis il reprit avec sa brutale
insouciance: Enfin on m'empoigne, on me met sur la _planche au pain_, et
_j'ai une fièvre cérébrale_.[50].

--Tu t'es donc sauvé?

--Non, mais j'ai été quinze ans au pré au lieu d'être _fauché_[51].
J'ai oublié de vous dire qu'au régiment j'avais repêché deux camarades
qui se noyaient dans la Seine; nous étions en garnison à Melun. Une
autre fois, vous allez rire et dire que je suis un amphibie au feu et à
l'eau, sauveur pour hommes et pour femmes! une autre fois, étant en
garnison à Rouen, toutes maisons de bois, de vraies cassines, le feu
prend à un quartier; ça brûlait comme des allumettes; je suis de corvée
pour l'incendie; nous arrivons au feu; on me crie qu'il y a une vieille
femme, qui ne peut pas descendre de sa chambre qui commençait à
chauffer: j'y cours. Tonnerre! oui, ça chauffait... car ça me rappelait
mes fours à plâtre dans les bons jours; finalement je sauve la vieille.
Mon _rat de prison_[52] s'est tant tortillé des quatre pattes et de la
langue qu'il a fait changer ma peine; au lieu d'aller à l'_abbaye de
Monte-à-regret_[53], j'en ai eu pour quinze années de pré. Quand j'ai vu
que je ne serais pas tué, mon premier mouvement a été de sauter sur mon
bavard pour l'étrangler. Vous comprenez ça, mon maître?

--Tu regrettais de voir ta peine commuée?

--Oui... à ceux qui jouent du couteau, le couteau de _Charlot_[54],
c'est juste; à ceux qui volent, des fers aux pattes, chacun son lot.
Mais vous forcer à vivre quand on a assassiné, tenez, les _curieux_[55]
ne savent pas la chose que ça vous fait dans les premiers temps.

--Tu as donc eu des remords, Chourineur?

--Des remords! Non, puisque j'ai fait mon temps, dit le sauvage; mais
autrement il ne se passait presque pas de nuit où je ne visse, en
manière de cauchemar, le sergent et les soldats que j'ai chourinés,
c'est-à-dire ils n'étaient pas seuls, ajouta le brigand avec une sorte
de terreur; ils étaient des dizaines, des centaines, des milliers à
attendre leur tour dans une espèce d'abattoir, comme les chevaux que
j'égorgeais à Montfaucon attendaient leur tour aussi. Alors je voyais
rouge, et je commençais à chouriner... à chouriner sur ces hommes, comme
autrefois sur les chevaux. Mais, plus je chourinais de soldats, plus il
en revenait. Et en mourant ils me regardaient d'un air si doux, si doux
que je me maudissais de les tuer; mais je ne pouvais pas m'en empêcher.
Ce n'était pas tout... je n'ai jamais eu de frère, et il se faisait que
tous ces gens que j'égorgeais étaient mes frères... et des frères pour
qui je me serais mis au feu. À la fin, quand je n'en pouvais plus, je
m'éveillais tout trempé d'une sueur aussi froide que de la neige fondue.

--C'était un vilain rêve, Chourineur.

--Oh! oui, allez. Eh bien! dans les premiers temps que j'étais au pré,
toutes les nuits je l'avais... ce rêve-là. Voyez-vous, c'était à en
devenir fou ou enragé. Aussi deux fois j'ai essayé de me tuer, une fois
en avalant du vert-de-gris, l'autre fois en voulant m'étrangler avec une
chaîne; mais je suis fort comme un taureau. Le vert-de-gris m'a donné
soif, voilà tout. Quant au tour de chaîne que je m'étais passé au cou,
ça m'a fait une cravate bleue naturelle. Après cela, l'habitude de vivre
a repris le dessus, mes cauchemars sont devenus plus rares, et j'ai fait
comme les autres.

--Tu étais à bonne école pour apprendre à voler.

--Oui, mais le goût n'y était pas. Les autres _fagots_[56] me blaguaient
là-dessus, mais je les assommais à coups de chaîne. C'est comme ça que
j'ai connu le Maître d'école... mais pour celui-là respect aux poignets!
il m'a donné ma paye comme vous me l'avez donnée tout à l'heure.

--C'est donc un forçat libéré?

--C'est-à-dire, il était _fagot à perte de vue_[57], mais il s'est
libéré lui-même.

--Il est évadé? On ne le dénonce pas?

--Ce n'est pas moi qui le dénoncerai, toujours, j'aurais l'air de le
craindre.

--Comment la police ne le découvre-t-elle pas? Est-ce qu'on n'a pas son
signalement?

--Son signalement! Ah bien, oui! il y a longtemps qu'il a effacé de sa
frimousse celui que le _meg des megs_[58] y avait mis. Maintenant, il
n'y a que le _boulanger qui met les âmes au four_[59] qui pourrait le
reconnaître, le Maître d'école.

--De quelle manière s'y est-il pris?

--Il a commencé par se rogner le nez, qu'il avait long d'une aune; par
là-dessus il s'est débarbouillé avec du vitriol.

--Tu plaisantes?

--S'il vient ce soir, vous le verrez; il avait un grand nez de
perroquet, maintenant il est aussi camard... que la _carline_[60], sans
compter qu'il a des lèvres grosses comme le poing, et un visage olive
aussi couturé que la veste d'un chiffonnier.

--Il est à ce point méconnaissable!

--Depuis six mois qu'il s'est échappé de Rochefort, les _railles_[61]
l'ont cent fois rencontré sans le reconnaître.

--Pourquoi était-il au bagne?

--Pour avoir été faussaire, voleur et assassin. On l'appelle le Maître
d'école parce qu'il a une écriture superbe et qu'il est très-savant.

--Et il est redouté?

--Il ne le sera plus quand vous l'aurez rincé comme vous m'avez rincé.
Et, tonnerre!!! je serais curieux de voir ça!

--Que fait-il pour vivre?

--On dit qu'il s'est vanté d'avoir tué et dévalisé, il y a trois
semaines, un marchand de boeufs sur la route de Poissy.

--On l'arrêtera tôt ou tard.

--Il faudra qu'on soit plus de deux pour ça, car il porte toujours sous
sa blouse, deux pistolets chargés et un poignard. Charlot l'attend, il
ne sera fauché qu'une fois. Il tuera tout ce qu'il pourra tuer pour
s'échapper. Oh! il ne s'en cache pas; et, comme il est deux fois fort
comme vous et moi, on aura du mal à l'abattre.

--Et en sortant du bagne qu'as-tu fait, Chourineur?

--J'ai été me proposer au maître débardeur du quai Saint-Paul, et j'y
gagne ma vie.

--Mais, puisque, après tout, tu n'es pas _grinche_[62], pourquoi vis-tu
dans la Cité?

--Et où voulez-vous que je vive? Qui est-ce qui voudrait fréquenter un
repris de justice? Et puis je m'ennuie tout seul, moi; j'aime la
société, et ici je vis avec mes pareils. Je me cogne quelquefois... On
me craint comme le feu dans la Cité, et le _quart d'oeil_[63] n'a rien à
me dire, sauf pour les batteries, qui me valent quelquefois vingt-quatre
heures de violon.

--Et qu'est-ce que tu gagnes par jour?

--Trente-cinq sous. Ça durera tant que j'aurai des bras; quand je n'en
aurai plus, je prendrai un crochet et un carquois d'osier, comme le
vieux chiffonnier que je vois dans les brouillards de mon enfance.

--Avec tout ça tu n'es pas malheureux?

--Il y en a des pires que moi, bien sûr; sans mes rêves du sergent et
des soldats égorgés, rêves que j'ai encore souvent, je pourrais
tranquillement crever comme un autre au coin d'une borne ou à l'hôpital;
mais ce rêve... Tenez... nom de nom! je n'aime pas à penser à ça, dit le
Chourineur.

Et il vida sur un coin de la table le fourneau de sa pipe.

La Goualeuse avait écouté le Chourineur avec distraction, elle semblait
absorbée dans une rêverie douloureuse.

Rodolphe lui-même restait pensif.

Les deux récits qu'il venait d'entendre éveillaient en lui des idées
nouvelles.

Un incident tragique vint rappeler à ces trois personnages dans quel
lieu ils se trouvaient.




V

L'arrestation


L'homme qui était sorti un moment, après avoir recommandé à l'ogresse
son broc et son assiette, revint bientôt, accompagné d'un autre
personnage à larges épaules, à figure énergique.

Il lui dit:

--Voilà un hasard de se rencontrer comme ça, Borel! Entre donc, nous
boirons un verre de vin.

Le Chourineur dit tout bas à Rodolphe et à la Goualeuse, en leur
montrant le nouveau venu:

--Il va y avoir de la grêle... c'est un raille. Attention!

Les deux bandits, dont l'un, coiffé d'un bonnet grec enfoncé jusque sur
ses sourcils, avait demandé plusieurs fois le Maître d'école,
échangèrent un coup d'oeil rapide, se levèrent simultanément de table et
se dirigèrent vers la porte; mais les deux agents se jetèrent sur eux en
poussant un cri particulier.

Une lutte terrible s'engagea.

La porte de la taverne s'ouvrit; d'autres agents se précipitèrent dans
la salle, et l'on vit briller au dehors les fusils des gendarmes.

Profitant du tumulte, le charbonnier dont nous avons parlé s'avança
jusqu'au seuil du tapis-franc, et, rencontrant par hasard le regard de
Rodolphe, il porta à ses lèvres l'index de la main droite.

Rodolphe, d'un geste aussi rapide qu'impérieux, lui ordonna de
s'éloigner; puis il continua d'observer ce qui se passait dans la
taverne.

L'homme au bonnet grec poussait des hurlements de rage; à demi étendu
sur la table, il faisait des soubresauts si désespérés que trois hommes
le contenaient à peine.

Anéanti, morne, la figure livide, les lèvres blanches, la mâchoire
inférieure tombante et convulsivement agitée, son compagnon ne fit
aucune résistance, il tendit de lui-même ses mains aux menottes.

L'ogresse, assise dans son comptoir et habituée à de pareilles scènes,
restait impassible, les mains dans les poches de son tablier.

--Qu'est-ce qu'ils ont donc fait, ces deux hommes, mon bon monsieur
Borel? demanda-t-elle à un des agents qu'elle connaissait.

--Ils ont assassiné hier une vieille femme dans la rue Saint-Christophe,
pour dévaliser sa chambre. Avant de mourir, la malheureuse a dit qu'elle
avait mordu l'un des meurtriers à la main. On avait l'oeil sur ces deux
scélérats; mon camarade est venu tout à l'heure s'assurer de leur
identité, et les voilà pincés.

--Heureusement qu'ils m'ont payé d'avance leur chopine, dit l'ogresse.
Vous ne voulez rien prendre, monsieur Borel? un verre de parfait-amour,
de consolation?

--Merci, mère Ponisse; il faut que j'enfourne ces brigands-là. En voilà
un qui regimbe encore!...

En effet, l'assassin au bonnet grec se débattait avec rage. Lorsqu'il
s'agit de le mettre dans un fiacre qui attendait dans la rue, il se
défendit tellement qu'il fallut le porter.

Son complice, saisi d'un tremblement nerveux, pouvait à peine se
soutenir: ses lèvres violettes remuaient comme s'il eût parlé... On jeta
cette masse inerte dans la voiture.

--Ah çà! mère Ponisse, dit l'agent, défiez-vous de Bras-Rouge; il est
malin, il pourrait vous compromettre.

--Bras-Rouge! il y a des semaines qu'on ne l'a vu dans le quartier,
monsieur Borel.

--C'est toujours quand il est quelque part... qu'on ne l'y voit pas,
vous savez bien ça... Mais n'acceptez de lui en garde ou en consignation
aucun paquet, aucun ballot: ce serait du recel.

--Soyez tranquille, monsieur Borel, j'ai aussi peur de Bras-Rouge que du
diable. On ne sait jamais où il va ni d'où il vient. La dernière fois
que je l'ai vu, il m'a dit qu'il arrivait d'Allemagne.

--Enfin, je vous préviens... faites-y attention.

Avant de quitter le tapis-franc, l'agent regarda attentivement les
autres buveurs, et il dit au Chourineur, d'un ton presque affectueux:

--Te voilà, mauvais sujet? il y a longtemps qu'on n'a entendu parler de
toi! Tu n'as pas eu de batteries? Tu deviens donc sage?

--Sage comme une image, monsieur Borel; vous savez que je ne casse guère
la tête qu'à ceux qui me le demandent.

--Il ne te manquerait plus que cela, de provoquer les autres, fort comme
tu es!

--Voilà pourtant mon maître, monsieur Borel, dit le Chourineur en
mettant la main sur l'épaule de Rodolphe.

--Tiens! je ne le connais pas, celui-là, dit l'agent, en examinant
Rodolphe.

--Et nous ne ferons pas connaissance, mon camarade, répondit celui-ci.

--Je le désire pour vous, mon garçon, dit l'agent. Puis, s'adressant à
l'ogresse: Bonsoir, mère Ponisse: c'est une vraie souricière que votre
tapis-franc, voilà le troisième assassin que j'y prends.

--Et j'espère bien que ce ne sera pas le dernier, monsieur Borel; c'est
bien à votre service..., dit gracieusement l'ogresse en s'inclinant avec
déférence.

Après le départ de l'agent de police, le jeune homme à figure plombée,
qui fumait en buvant de l'eau-de-vie, rechargea sa pipe, et dit, d'une
voix enrouée, au Chourineur:

--Est-ce que tu n'as pas reconnu le bonnet grec? c'est l'homme à la
Boulotte, c'est Vélu. Quand j'ai vu entrer les agents, j'ai dit: «Il y a
quelque chose»; avec ça que Vélu cachait toujours sa main sous la table.

--C'est tout de même heureux pour le Maître d'école qu'il ne se soit pas
trouvé là, reprit l'ogresse. Le bonnet grec l'a demandé plusieurs fois
pour des affaires qu'ils ont ensemble... Mais je ne _mangerai_ jamais
mes pratiques. Qu'on les arrête, bon... chacun son métier... mais je ne
les vends pas... Tiens, quand on parle du loup on en voit la queue,
ajouta l'ogresse au moment où un homme et une femme entraient dans le
cabaret; voilà justement le Maître d'école et _sa largue_ (sa femme).

Une sorte de frémissement de terreur courut parmi les hôtes du
tapis-franc.

Rodolphe lui-même, malgré son intrépidité naturelle, ne put vaincre une
légère émotion à la vue de ce redoutable brigand, qu'il contempla
pendant quelques instants avec une curiosité mêlée d'horreur.

Le Chourineur avait dit vrai, le Maître d'école s'était affreusement
mutilé.

On ne pouvait voir quelque chose de plus épouvantable que le visage de
ce brigand. Sa figure était sillonnée en tous sens de cicatrices
profondes, livides; l'action corrosive du vitriol avait boursouflé ses
lèvres; les cartilages du nez ayant été coupés, deux trous difformes
remplaçaient les narines. Ses yeux gris, très-clairs, très-petits,
très-ronds, étincelaient de férocité; son front, aplati comme celui d'un
tigre, disparaissait à demi sous une casquette de fourrure à longs poils
fauves... on eût dit la crinière du monstre.

Le Maître d'école n'avait guère plus de cinq pieds deux ou trois pouces;
sa tête, démesurément grosse, était enfoncée entre ses deux épaules
larges, élevées, puissantes, charnues, qui se dessinaient même sous les
plis flottants de sa blouse de toile écrue; il avait les bras longs,
musculeux; les mains courtes, grosses et velues jusqu'à l'extrémité des
doigts; ses jambes étaient un peu arquées, mais leurs mollets énormes
annonçaient une force athlétique.

Cet homme offrait, en un mot, l'exagération de ce qu'il y a de court, de
trapu, de ramassé dans le type de l'Hercule Farnèse.

Quant à l'expression de férocité qui éclatait sur ce masque affreux,
quant à ce regard inquiet, mobile, ardent comme celui d'une bête
sauvage, il faut renoncer à les peindre.

La femme qui accompagnait le Maître d'école était vieille, assez
proprement vêtue d'une robe brune, d'un tartan à carreaux rouges et
noirs, et d'un bonnet blanc.

Rodolphe la voyait de profil; son oeil vert et rond, son nez crochu, ses
lèvres minces, son menton saillant, sa physionomie à la fois méchante et
rusée, lui rappelèrent la Chouette.

Il allait faire part de cette observation à la Goualeuse, lorsqu'en
levant les yeux sur la jeune fille il la vit pâlir; elle regardait avec
une terreur muette la hideuse compagne du Maître d'école; enfin,
saisissant le bras de Rodolphe, d'une main tremblante, Fleur-de-Marie
lui dit à voix basse:

--La Chouette! mon Dieu!... la Chouette... la borgnesse!

À ce moment, le Maître d'école, échangeant quelques paroles à voix basse
avec un des habitués du tapis-franc, s'avança lentement vers la table où
s'attablaient Rodolphe, la Goualeuse et le Chourineur.

Alors, s'adressant à Fleur-de-Marie, d'une voix rauque et creuse comme
le rugissement d'un tigre:

--Eh! dis donc, la belle blonde, tu vas quitter ces deux _mufles_ et
t'en venir avec moi...

La Goualeuse ne répondit rien, se serra contre Rodolphe; ses dents se
choquaient d'effroi.

--Et moi... je ne serai pas jalouse, dit l'horrible Chouette en riant
aux éclats.

Elle ne reconnaissait pas encore dans la Goualeuse la Pégriotte, sa
victime.

--Ah çà, petite, est-ce que tu ne m'entends pas? dit le monstre en
s'avançant. Si tu ne viens pas, je t'éborgne pour faire le pendant de la
Chouette. Et toi, l'homme à moustache... (il s'adressait à Rodolphe), si
tu ne me jettes pas cette blonde par-dessus la table... je te crève...

--Mon Dieu, mon Dieu! défendez-moi! s'écria la Goualeuse à Rodolphe, en
joignant les mains. Puis, réfléchissant qu'elle allait l'exposer à un
grand danger, elle reprit à voix basse: Non, non, ne bougez pas,
monsieur Rodolphe; s'il approche, je crierai au secours, et, de peur
d'un esclandre qui attirerait la police, l'ogresse prendra mon parti.

--Sois tranquille, ma fille, dit Rodolphe en regardant intrépidement le
Maître d'école. Tu es à côté de moi, tu n'en bougeras pas; et comme ce
hideux animal te fait mal au coeur et à moi aussi, je vais le porter
dans la rue...

--Toi? dit le Maître d'école.

--Moi!!!... reprit Rodolphe.

Et malgré les efforts de la Goualeuse, il se leva de table.

Le Maître d'école recula d'un pas au terrible aspect de la physionomie
de Rodolphe. Fleur-de-Marie et le Chourineur furent aussi frappés de
l'expression de méchanceté, de rage diabolique qui, en ce moment,
contracta la noble figure de leur compagnon: il devint méconnaissable.
Dans sa lutte contre le Chourineur, il s'était montré dédaigneux et
railleur; mais face à face avec le Maître d'école, il semblait possédé
d'une haine féroce: ses pupilles, dilatées par la fureur, luisaient d'un
éclat étrange.

Certains regards ont une puissance magnétique irrésistible: quelques
duellistes célèbres doivent, dit-on, leurs sanglants triomphes à cette
action fascinatrice de leur regard, qui démoralise, qui atterre leurs
adversaires.

Rodolphe était doué de cet effrayant coup d'oeil fixe, perçant, qui
épouvante, et que ceux qu'il obsède ne peuvent éviter... Ce regard les
trouble, les domine; ils le ressentent presque physiquement, et, malgré
eux, ils le recherchent... ils ne peuvent en détacher leur vue.

Le Maître d'école tressaillit, recula encore d'un pas, et, ne se fiant
plus à sa force prodigieuse, il chercha sous sa blouse le manche de son
poignard.

Un meurtre eût peut-être ensanglanté le tapis-franc si la Chouette,
saisissant le Maître d'école par le bras, ne se fût écriée:

--Minute... minute... _Fourline_[64], laisse-moi dire un mot... Tu
mangeras ces deux mufles tout à l'heure, ils ne t'échapperont pas...

Le Maître d'école regarda la borgnesse avec étonnement.

Depuis quelques minutes la Chouette observait Fleur-de-Marie avec une
attention croissante, cherchant à rassembler ses souvenirs.

Enfin elle ne conserva plus le moindre doute: elle reconnut la
Goualeuse.

--Est-il possible! s'écria la borgnesse en joignant les mains avec
étonnement, c'est la Pégriotte, la voleuse de sucres d'orge. Mais d'où
donc que tu sors? c'est donc le _boulanger_[65] qui t'envoie!
ajouta-t-elle en montrant le poing à la jeune fille. Tu retomberas donc
toujours sous ma griffe? Sois tranquille, si je ne t'arrache plus de
dents, je t'arracherai toutes les larmes de ton corps. Ah! vas-tu
_rager_! Tu ne sais donc pas? je connais tes parents... Le Maître
d'école a vu au pré l'homme qui t'avait donnée à moi quand tu étais
toute petite... Il lui a dit le nom de ta mère... C'est des _daims
huppés_[66], tes parents...

--Mes parents! vous les connaissez?... s'écria Fleur-de-Marie.

--Oui, mon homme sait le nom de ta mère... mais je lui arracherai plutôt
la langue que de le laisser te le dire... Il a encore vu hier celui qui
t'a amenée dans mon chenil, parce qu'on ne payait plus sa femme, qui
t'avait nourrie... car elle ne tenait guère à toi, ta mère, elle aurait
autant aimé te savoir crevée, bien sûr... Mais c'est égal, si tu savais
son nom maintenant, tu pourrais joliment la rançonner, ma petite
bâtarde... L'homme que je te dis a des papiers... oui, Pégriotte, il a
des lettres de ta mère... et s'il ne s'en sert pas, c'est qu'il a des
raisons pour ça... Hein! tu rages... tu pleures, Pégriotte... Eh bien,
non, tu ne la connaîtras pas, ta mère... Tu ne la connaîtras pas.

--J'aime autant qu'elle me croie morte..., dit Fleur-de-Marie en
essuyant ses yeux.

Rodolphe, oubliant le Maître d'école, avait attentivement écouté la
Chouette, dont le récit l'intéressait.

Pendant ce temps, le brigand n'étant plus sous l'influence du regard de
Rodolphe avait repris courage; il ne pouvait croire que ce jeune homme,
de taille moyenne et svelte, fût en état de se mesurer avec lui; sûr de
sa force herculéenne, il s'approcha du défenseur de la Goualeuse et dit
à la Chouette avec autorité:

--Assez bavardé comme ça... Je veux dévisager ce beau mufle-là et lui
défoncer la frimousse... pour que la belle blonde me trouve plus gentil
que lui.

D'un bond Rodolphe sauta par-dessus la table.

--Prenez garde à mes assiettes! répéta l'ogresse.

Et le Maître d'école se mit en défense, les deux mains en avant, le haut
du corps en arrière, bien campé sur ses robustes reins, et pour ainsi
dire arc-bouté sur une de ses jambes énormes... qui ressemblait à un
balustre de pierre.

Au moment où Rodolphe s'élançait sur lui, la porte du tapis-franc
s'ouvrit violemment; le charbonnier dont nous avons parlé, et qui avait
presque six pieds de haut, se précipita dans la salle, écarta rudement
le Maître d'école, s'approcha de Rodolphe et lui dit en anglais à
l'oreille:

--Monsieur, Tom et Sarah... ils sont au bout de la rue.

À ces mots mystérieux, Rodolphe fit un mouvement de colère, jeta un
louis sur le comptoir de l'ogresse et courut vers la porte.

Le Maître d'école tenta de s'opposer au passage de Rodolphe; mais
celui-ci, se retournant, lui détacha au milieu du visage deux coups de
poing si rudement assenés que le taureau chancela tout étourdi et tomba
pesamment à demi renversé sur une table.

--Vive la Charte! je reconnais là mes coups de poing de la fin, s'écria
le Chourineur. Encore quelques leçons comme ça, et je les saurai...

Revenu à lui au bout de quelques secondes, le Maître d'école s'élança à
la poursuite de Rodolphe.

Ce dernier avait disparu avec le charbonnier dans le sombre dédale des
rues de la Cité; il était impossible de le rejoindre.

Au moment où le Maître d'école rentrait écumant de rage, deux hommes,
accourant du côté opposé à celui par lequel Rodolphe avait disparu, se
précipitèrent dans le tapis-franc, essoufflés, comme s'ils eussent fait
rapidement une longue course.

Leur premier mouvement fut de jeter les yeux de côté et d'autre dans la
taverne.

--Malheur sur moi! dit l'un, il nous échappe encore!...

--Patience!... les jours ont vingt-quatre heures, et la vie est longue,
répondit l'autre personnage.

Ces deux nouveaux venus s'exprimaient en anglais.




VI

Thomas Seyton et la comtesse Sarah


Les deux personnages qui venaient d'entrer dans le tapis-franc
appartenaient à une classe beaucoup plus élevée que celle des habitués
de cette taverne.

L'un, grand, élancé, avait des cheveux presque blanc, les sourcils et
les favoris noirs, une figure osseuse et brune, l'air dur, sévère. À son
chapeau rond on voyait un crêpe; sa longue redingote noire se boutonnait
jusqu'au cou; il portait, par-dessus son pantalon de drap gris collant,
des bottes autrefois appelées à la Suwarow.

Son compagnon, de très-petite taille, aussi vêtu de deuil, était pâle et
beau. Ses longs cheveux, ses sourcils et ses yeux d'un noir foncé
faisaient ressortir la blancheur mate de son visage; à sa démarche, à sa
taille, à la délicatesse de ses traits, il était facile de reconnaître
dans ce personnage une femme déguisée en homme.

--Tom, demandez à boire, et interrogez ces gens-là sur _lui_, dit Sarah,
toujours en anglais.

--Oui, Sarah, répondit l'homme à cheveux blancs et à sourcils noirs.

S'asseyant à une table pendant que Sarah s'essuyait le front, il dit à
l'ogresse en très-bon français et presque sans aucun accent:

--Madame, faites-nous donner quelque chose à boire, s'il vous plaît.

L'entrée de ces deux personnes dans le tapis-franc avait vivement excité
l'attention; leurs costumes, leurs manières, annonçaient qu'ils ne
fréquentaient jamais ces ignobles tavernes. À leur physionomie inquiète,
affairée, on devinait que des motifs importants les amenaient dans ce
quartier.

Le Chourineur, le Maître d'école et la Chouette les considéraient avec
une avide curiosité.

La Goualeuse, épouvantée de sa rencontre avec la borgnesse, redoutant
les menaces du Maître d'école, qui voulait l'emmener avec lui, profita
de l'inattention de ces deux misérables, se glissa par la porte restée
entr'ouverte et sortit du cabaret.

Le Chourineur et le Maître d'école, dans leur position respective,
n'avaient aucun intérêt à élever de nouvelles rixes.

Surprise de l'apparition d'hôtes si nouveaux, l'ogresse partageait
l'attention générale. Tom lui dit une seconde fois avec impatience:

--Nous avons demandé quelque chose à boire, madame; ayez la bonté de
nous servir.

La mère Ponisse, flattée de cette courtoisie, se leva de son comptoir,
vint gracieusement s'appuyer à la table de Tom, et lui dit:

--Voulez-vous un litre de vin ou une bouteille cachetée?

--Donnez-nous une bouteille de vin, des verres et de l'eau.

L'ogresse servit; Tom lui jeta cent sous, et, refusant la monnaie
qu'elle voulait lui rendre:

--Gardez cela pour vous, notre hôtesse, et acceptez un verre de vin avec
nous.

--Vous êtes bien honnête, monsieur, dit la mère Ponisse en regardant Tom
avec plus d'étonnement que de reconnaissance.

--Mais dites-moi, reprit celui-ci, nous avions donné rendez-vous à un de
nos camarades dans un cabaret de cette rue; nous nous sommes peut-être
trompés.

--C'est ici le Lapin-Blanc, pour vous servir, monsieur.

--C'est bien cela, dit Tom en faisant un signe d'intelligence à Sarah.
Oui, c'est bien au Lapin-Blanc qu'il devait nous attendre.

--Et il n'y a pas deux Lapin-Blanc dans la rue, dit orgueilleusement
l'ogresse. Mais comment était-il, votre camarade?

--Grand et mince, cheveux et moustaches châtain clair, dit Tom.

--Attendez donc, attendez donc, c'est mon homme de tout à l'heure; un
charbonnier d'une très-grande taille est venu le chercher, et ils sont
partis ensemble.

--Ce sont eux, dit Tom.

--Et ils étaient seuls ici? demanda Sarah.

--C'est-à-dire, le charbonnier n'est venu qu'un moment, votre autre
camarade a soupé ici avec la Goualeuse et le Chourineur; et du regard
l'ogresse désigna celui des convives de Rodolphe qui était resté dans le
cabaret.

Tom et Sarah se retournèrent vers le Chourineur.

Après quelques minutes d'examen, Sarah dit en anglais à son compagnon:

--Connaissez-vous cet homme?

--Non, Karl avait perdu les traces de Rodolphe à l'entrée de ces rues
obscures. Voyant Murph, déguisé en charbonnier, rôder autour de ce
cabaret et venir sans cesse regarder au travers des vitres, il s'est
douté de quelque chose et il est venu nous avertir.

Pendant cette conversation, tenue à voix basse et en langue étrangère,
le Maître d'école disait tout bas à la Chouette en regardant Tom et
Sarah:

--Le grand maigre a dégainé cent sous à l'ogresse. Il est bientôt
minuit; il pleut, il vente: quand ils vont sortir, nous les suivrons;
j'étourdirai le grand et je lui prendrai son argent. Il est avec une
femme, il n'osera pas souffler.

--Si la petite crie à la garde, j'ai mon vitriol dans ma poche, je lui
casserai la bouteille sur la figure, dit la borgnesse; il faut toujours
donner à boire aux enfants pour les empêcher de crier. Puis elle ajouta:
Dis donc, Fourline, la première fois que nous trouverons la Pégriotte,
faudra l'emmener _d'autor_[67]. Une fois que nous la tiendrons chez
nous, nous lui frotterons le museau avec mon vitriol, ça fait qu'elle ne
fera plus la fière avec sa jolie frimousse...

--Tiens, la Chouette, je finirai par t'épouser, dit le Maître d'école;
tu n'as pas ta pareille pour l'adresse et le courage... La nuit du
marchand de boeufs, je t'ai jugée... j'ai dit: «Voilà ma femme: elle
travaillera mieux qu'un homme.»

Après avoir réfléchi un moment, Sarah dit à Tom en lui indiquant le
Chourineur:

--Si nous interrogions cet homme sur Rodolphe, peut-être saurions-nous
ce qui l'amène ici.

--Essayons, dit Tom. Puis, s'adressant au Chourineur:--Camarade, nous
devions retrouver dans ce cabaret un de nos amis; il y a soupé avec
vous; puisque vous le connaissez, dites-nous si vous savez où il est
allé.

--Je le connais parce qu'il m'a rincé il y a deux heures en défendant la
Goualeuse.

--Et vous ne l'aviez jamais vu?

--Jamais... Nous nous sommes rencontrés dans l'allée de la maison de
Bras-Rouge.

--L'hôtesse! encore une bouteille cachetée, et du meilleur, dit Tom.

Sarah et lui avaient à peine trempé leurs lèvres dans leurs verres
encore pleins; la mère Ponisse, pour faire honneur sans doute à sa
propre cave, avait plusieurs fois vidé le sien.

--Et vous nous servirez sur la table de monsieur, s'il veut bien le
permettre, ajouta Tom en allant se mettre avec Sarah à côté du
Chourineur, aussi étonné que flatté de cette politesse.

Le Maître d'école et la Chouette causaient toujours à voix basse de
leurs sinistres projets.

La bouteille servie, Tom et Sarah attablés avec le Chourineur et
l'ogresse, qui avait regardé une seconde invitation comme superflue,
l'entretien continua.

--Vous nous disiez donc, mon brave, que vous aviez rencontré notre
camarade Rodolphe dans la maison de Bras-Rouge? dit Tom en trinquant
avec le Chourineur.

--Oui, mon brave, répondit celui-ci en vidant lestement son verre.

--Voilà un singulier nom... Bras-Rouge! Qu'est-ce que c'est que ce
Bras-Rouge?

--Il _pastique la maltouze_, dit négligemment le Chourineur; puis il
ajouta: Voilà de fameux vin, mère Ponisse!

--C'est pour ça qu'il ne faut pas laisser votre verre vide, mon brave,
reprit Tom en versant de nouveau à boire au Chourineur.

--À votre santé, dit celui-ci, et à celle de votre petit ami qui...
enfin suffit... Si ma tante était un homme, ça serait mon oncle, comme
dit le proverbe... Allons donc, farceur, je m'entends!

Sarah rougit imperceptiblement.

Tom continua:--Je n'ai pas bien compris ce que vous m'avez dit sur ce
Bras-Rouge. Rodolphe sortait de chez lui, sans doute?

--Je vous ai dit que Bras-Rouge _pastiquait la maltouze_. Tom regarda le
Chourineur avec surprise.

--Qu'est-ce que ça veut dire, _pastiquer la mal_... Comment dites-vous
cela?

--_Pastiquer la maltouze_, faire la contrebande, donc! Il paraît que
vous ne _dévidez pas le jars_[68]?

--Mon brave, je ne vous comprends plus.

--Je vous dis: Vous ne parlez donc pas argot comme monsieur Rodolphe?

--Argot? dit Tom en regardant Sarah d'un air surpris.

--Allons, vous êtes des _sinves_[69] ...mais le camarade Rodolphe est
un fameux _zig_[70], lui: tout peintre en éventails qu'il est, il m'en
remontrerait à moi-même pour l'argot... Eh bien, puisque vous ne parlez
pas ce beau langage-là, je vous dis en bon français que le Bras-Rouge
est contrebandier: je le dis sans traîtrise... car il ne s'en cache pas,
il s'en vante au nez des gabelous: mais cherche, et attrape si tu peux,
car Bras-Rouge est malin.

--Et qu'est-ce que Rodolphe allait faire chez cet homme? demanda Sarah.

--Ma foi, monsieur... ou madame, à votre choix, je n'en sais rien de
rien, aussi vrai que je bois ce verre de vin. Ce soir, je voulais battre
la Goualeuse; j'avais tort: c'était une bonne fille; elle s'enfonce dans
l'allée de la maison de Bras-Rouge, je la poursuis... c'était noir comme
le diable; au lieu d'empoigner la Goualeuse, je tombe sur maître
Rodolphe, qui me donne ma paye, et d'une fière force... oh! oui... il y
avait surtout les coups de poing de la fin... tonnerre! c'était-il bien
festonné! il m'a promis de me montrer ce coup-là.

--Et Bras-Rouge, quel homme est-ce? demanda Tom. Quelle espèce de
marchandises vend-il?

--Bras-Rouge? dame! il vend tout ce qu'il est défendu de vendre, il fait
tout ce qu'il est défendu de faire. Voilà sa partie et son négoce.
N'est-ce pas, mère Ponisse?

--Oh! c'est un cadet qui a le fil, dit l'ogresse.

--Eh il met les gabelous joliment dedans, reprit le Chourineur. On a
descendu plus de vingt fois dans sa cassine, jamais on n'a rien trouvé,
pourtant il en sort souvent avec ses ballots.

--C'est malin! dit l'ogresse; on dit qu'il a chez lui une cachette qui
descend à un puits qui mène aux catacombes.

--Ça n'empêche pas qu'on ne l'a jamais trouvée, sa cachette; il faudra
démolir sa cassine pour en venir à bout, dit le Chourineur.

--Et quel est le numéro de la maison de Bras-Rouge?

--N° 13, rue des Fèves: Bras-Rouge, marchand de tout ce qu'on veut...
C'est connu dans la Cité, dit le Chourineur.

--Je vais écrire cette adresse sur mon carnet; si nous ne trouvons pas
Rodolphe, je tâcherai d'avoir des informations sur lui chez M.
Bras-Rouge, reprit Tom. Et il inscrivit le nom de la rue et le numéro du
contrebandier.

--Et vous pouvez vous vanter d'avoir, dans maître Rodolphe, un ami
solide..., dit le Chourineur, et un bon enfant... Sans le charbonnier il
allait se donner un coup de peigne avec le Maître d'école qui est là-bas
dans son coin avec la Chouette... Tonnerre! faut que je me tienne à
quatre pour ne pas l'exterminer, cette vieille sorcière, quand je pense
à ce qu'elle a fait à la Goualeuse... Mais patience... un coup de poing
n'est jamais perdu, comme dit c't'autre.

--Rodolphe vous a battu? vous devez le haïr! dit Sarah.

--Moi, haïr un homme qui se déploie comme ça! plus souvent! Au fait,
c'est drôle... Tenez, v'là le Maître d'école qui m'a battu, et ça me
réjouirait de le voir étrangler... M. Rodolphe, qui m'a battu et même
plus fort... c'est tout le contraire: je ne lui veux que du bien. Enfin,
il me semble que je me mettrais au feu pour lui, et je ne le connais que
de ce soir.

--Vous dites ça parce que nous sommes ses amis, mon brave.

--Non, tonnerre! non, foi d'homme!... Voyez-vous, il a pour lui les
coups de poing de la fin... dont il n'est pas plus fier qu'un enfant: il
n'y a pas là à dire... c'est un maître, un maître fini... Et puis il
vous dit des mots... des choses qui vous remettent le coeur au ventre:
puis enfin, quand il vous regarde... il a dans les yeux quelques
chose... Tenez, j'ai été troupier... avec un chef _pareil_...
voyez-vous, on mangeait la lune et les étoiles.

Tom et Sarah se regardèrent en silence.

--Cette incroyable puissance de domination le suivrait-elle donc partout
et toujours? dit amèrement Sarah.

--Oui... jusqu'à ce que nous ayons conjuré le charme..., reprit Tom.

--Oui, et quoi qu'il arrive, il le faut, il le faut, dit Sarah en
passant sa main sur son front comme pour chasser un souvenir pénible.

Minuit sonna à l'Hôtel de Ville.

Le quinquet de la taverne ne jetait plus qu'une lueur douteuse.

À l'exception du Chourineur et de ses deux convives, du Maître d'école
et de la Chouette, tous les habitués du tapis-franc s'étaient peu à peu
retirés.

Le Maître d'école dit tout bas à la Chouette:

--Nous allons nous cacher dans l'allée en face, nous verrons sortir les
_messières_[71], et nous les suivrons. S'ils vont à gauche, nous les
attendrons dans le recoin de la rue Saint-Éloi: s'ils vont à droite,
nous les attendrons dans les démolitions, du côté de la triperie, il y a
là un grand trou: j'ai mon idée.

Et le Maître d'école et la Chouette se dirigèrent vers la porte.

--Vous ne _pitanchez_ donc rien ce soir? leur dit l'ogresse.

--Non, mère Ponisse... Nous étions entrés pour nous mettre à l'abri, dit
le Maître d'école. Et il sortit avec la Chouette.




VII

La bourse ou la vie


Au bruit que fit la porte en se fermant, Tom et Sarah sortirent de leur
rêverie; ils se levèrent et remercièrent le Chourineur des
renseignements qu'il leur avait donnés: celui-ci leur inspirait moins de
confiance depuis qu'il avait vulgairement, mais sincèrement exprimé sa
grossière admiration pour Rodolphe.

Au moment où le Chourineur sortit, le vent redoublait de violence, la
pluie tombait à torrents.

Le Maître d'école et la Chouette, embusqués dans une allée qui faisait
face au tapis-franc, virent le Chourineur s'éloigner du côté de la rue
où se trouvait une maison en démolition. Bientôt ses pas, un peu
alourdis par ses fréquentes libations de la soirée, se perdirent au
milieu des sifflements du vent et du bruit de la pluie qui fouettait les
murailles.

Tom et Sarah sortirent de la taverne malgré la tourmente, et prirent une
direction opposée à celle du Chourineur.

--Ils sont _enflaqués_[72], dit tout bas le Maître d'école à la
Chouette; débouche ton vitriol: attention!

--Otons nos souliers, ils ne nous entendront pas marcher derrière eux,
dit la Chouette.

--Tu as raison, la Chouette, toujours raison, je n'aurais pas pensé à
ça: faisons patte de velours.

Le hideux couple ôta ses chaussures et se glissa dans l'ombre en rasant
les maisons...

Grâce à ce stratagème, le bruit des pas de la Chouette et du Maître
d'école fut tellement amorti qu'ils suivirent Tom et Sarah presque à les
toucher sans que ceux-ci les entendissent.

--Heureusement notre fiacre est au coin de la rue, dit Tom; car la pluie
va nous tremper. N'avez-vous pas froid, Sarah?

--Peut-être apprendrons-nous quelque chose par le contrebandier, par ce
Bras-Rouge, dit Sarah pensive sans répondre à la question de Tom.

Tout à coup celui-ci s'arrêta.

Ils n'étaient qu'à une petite distance de l'endroit désigné par le
Maître d'école pour commettre son crime.

--Je me suis trompé de rue, dit Tom, il fallait prendre à gauche en
sortant du cabaret; nous devons passer devant une maison en démolition
pour retrouver notre fiacre. Retournons sur nos pas.

Le Maître d'école et la Chouette se jetèrent dans l'embrasure d'une
porte pour n'être pas aperçus de Tom et de Sarah, qui les coudoyèrent
presque.

--Au fait j'aime mieux qu'ils aillent du côté des décombres, dit tout
bas le Maître d'école; si le _messière_ regimbe... j'ai mon idée.

Tom et Sarah, après avoir de nouveau passé devant le tapis-franc,
arrivèrent près d'une maison en ruine.

Cette masure étant à moitié démolie, ses caves découvertes formaient une
espèce de gouffre le long duquel la rue se prolongeait en cet endroit.

Le Maître d'école bondit avec la vigueur et la souplesse d'un tigre;
d'une de ses larges mains il saisit Tom à la gorge et lui dit:

--Ton argent ou je te jette dans ce trou.

Et le brigand, repoussant Tom en arrière, lui fit perdre l'équilibre,
d'une main le retint pour ainsi dire suspendu au-dessus de la profonde
excavation, tandis que de l'autre main il saisit le bras de Sarah comme
dans un étau.

Avant que Tom eût fait un mouvement, la Chouette le dévalisa avec une
dextérité merveilleuse.

Sarah ne cria pas, ne chercha pas à se débattre; elle dit d'une voix
calme:

--Donnez-leur votre bourse, Tom. Et s'adressant au brigand: Nous ne
crierons pas, ne nous faites pas de mal.

La Chouette, après avoir scrupuleusement fouillé les poches des deux
victimes de ce guet-apens, dit à Sarah:

--Voyons tes mains, s'il y a des bagues. Non, dit la vieille femme en
grommelant. Tu n'as donc personne pour te donner des anneaux?... quelle
misère!

Le sang-froid de Tom ne se démentit pas pendant cette scène aussi rapide
qu'imprévue.

--Voulez-vous faire un marché? Mon portefeuille contient des papiers qui
vous seront inutiles; rapportez-le-moi, et demain je vous donne
vingt-cinq louis, dit Tom au Maître d'école, dont la main l'étreignait
moins rudement.

--Oui, pour nous tendre une souricière! répondit le brigand. Allons,
file sans regarder derrière toi. Tu as du bonheur d'en être quitte pour
si peu.

--Un moment, dit la Chouette; s'il est gentil, il aura son portefeuille;
il y a un moyen. Puis s'adressant à Tom: Vous connaissez la plaine
Saint-Denis?

--Oui.

--Savez-vous où est Saint-Ouen?

--Oui.

--En face de Saint-Ouen, au bout du chemin de la Révolte, la plaine est
plate; à travers champs, on y voit de loin; venez-y demain matin tout
seul, aboulez l'argent, vous m'y trouverez avec le portefeuille,
donnant, donnant, je vous le rendrai.

--Mais il te fera pincer, la Chouette!

--Pas si bête! il n'y a pas mèche... on voit de trop loin. Je n'ai qu'un
oeil... mais il est bon: si le _messière_ vient avec quelqu'un, il ne
trouvera plus personne, j'aurai déménagé.

Sarah parut frappée d'une idée subite; elle dit au brigand:

--Veux-tu gagner de l'argent?

--Oui.

--As-tu vu dans le cabaret d'où nous sortons, car maintenant je te
reconnais, as-tu vu l'homme que le charbonnier est venu chercher?

--Un mince à moustaches? Oui, j'allais manger un morceau de ce mufle-là;
mais il ne m'a pas donné le temps... il m'a étourdi de deux coups de
poing et m'a renversé sur une table... C'est la première fois que cela
m'arrive... Oh! je m'en vengerai!

--Eh bien! il s'agit de lui, dit Sarah.

--De lui? s'écria le Maître d'école. Donnez-moi mille francs, je vous le
tue...

--Sarah! s'écria Tom avec épouvante.

--Misérable! il ne s'agit pas de le tuer..., dit Sarah au Maître
d'école.

--De quoi donc, alors?

--Venez demain à la plaine Saint-Denis, vous y trouverez mon compagnon,
reprit-elle; vous verrez bien qu'il est seul; il vous dira ce qu'il faut
faire. Ce n'est pas mille francs, mais deux mille francs que je vous
donnerai... si vous réussissez.

--Fourline, dit tout bas la Chouette au Maître d'école, il y a de
l'argent à gagner; c'est _des daims huppés_ qui veulent monter un coup à
un ennemi; cet ennemi, c'est ce gueux que tu voulais crever... Faut y
aller: j'irais, moi, à ta place... Deux mille balles! mon homme, ça en
vaut la peine.

--Eh bien! ma femme ira, dit le Maître d'école; vous lui direz ce qu'il
y a à faire, et je verrai.

--Soit, demain à une heure.

--À une heure.

--Dans la plaine Saint-Denis.

--Dans la plaine Saint-Denis.

--Entre Saint-Ouen et le chemin de la Révolte, au bout de la route.

--C'est dit.

--Et je vous rapporterai votre portefeuille.

--Et vous aurez les cinq cents francs promis, et un à-compte sur l'autre
affaire si vous êtes raisonnable.

--Maintenant allez à droite, nous à gauche; ne nous suivez pas, sinon...

Et le Maître d'école et la Chouette s'éloignèrent rapidement.

--Le démon nous est venu en aide, dit Sarah; ce bandit peut nous servir.

--Sarah, maintenant j'ai peur..., dit Tom.

--Moi, je n'ai pas peur. J'espère, au contraire... Mais, venez, venez,
je me reconnais; le fiacre ne doit pas être loin.

Et les deux personnages se dirigèrent à grands pas vers le parvis
Notre-Dame.

Un témoin invisible avait assisté à cette scène. C'était le Chourineur,
qui s'était tapi dans les décombres pour se mettre à l'abri de la pluie.

La proposition que fit Sarah au brigand, relativement à Rodolphe,
intéressa vivement le Chourineur; effrayé des périls qui menaçaient son
nouvel ami, il regretta de ne pouvoir l'en garantir. Sa haine contre le
Maître d'école et contre la Chouette fut peut-être pour quelque chose
dans ce bon sentiment.

Le Chourineur se résolut d'avertir Rodolphe du danger qu'il courait;
mais comment y parvenir? Il avait oublié l'adresse du soi-disant peintre
en éventails. Peut-être Rodolphe ne reviendrait-il pas au tapis-franc;
comment le trouver?

En faisant ces réflexions, le Chourineur avait machinalement suivi Tom
et Sarah; il les vit monter dans un fiacre qui les attendait devant le
parvis Notre-Dame.

Le fiacre partit.

Une idée lumineuse vint au Chourineur; il monta derrière cette voiture.

À une heure du matin, ce fiacre s'arrêta sur le boulevard de
l'Observatoire, et Tom et Sarah disparurent dans une des ruelles qui
aboutissent à cet endroit.

La nuit était noire, le Chourineur ne put signaler aucun indice qui lui
servît à reconnaître plus précisément, le lendemain, les lieux où il se
trouvait. Alors, avec une sagacité de sauvage, il tira son couteau de sa
poche, fit une large et profonde entaille à un des arbres auprès
desquels s'était arrêtée la voiture. Puis il regagna son gîte, dont il
s'était considérablement éloigné.

Pour la première fois depuis longtemps le Chourineur goûta dans son
taudis un sommeil profond, qui ne fut pas interrompu par l'horrible
vision de l'abattoir aux sergents, comme il disait dans son rude
langage.




VIII

Promenade


Le lendemain de la soirée où s'étaient passés les différents événements
que nous venons de raconter, un radieux soleil d'automne brillait au
milieu d'un ciel pur; la tourmente de la nuit avait cessé. Quoique
toujours obscurci par la hauteur des maisons, le hideux quartier où le
lecteur nous a suivi semblait moins horrible, vu à la clarté d'un beau
jour.

Soit que Rodolphe ne craignît plus la rencontre des deux personnes qu'il
avait évitées la veille, soit qu'il la bravât, vers les onze heures du
matin il entra dans la rue aux Fèves, et se dirigea vers la taverne de
l'ogresse.

Rodolphe était toujours habillé en ouvrier, mais on remarquait dans ses
vêtements une certaine recherche; sa blouse neuve, ouverte sur la
poitrine, laissait voir sa chemise de laine rouge, fermée par plusieurs
boutons d'argent; le col d'une autre chemise de toile blanche se
rabattait sur sa cravate de soie noire, négligemment nouée autour de son
cou; de sa casquette de velours bleu de ciel, à visière vernie,
s'échappaient quelques boucles de cheveux châtains; des bottes
parfaitement cirées, remplaçant les gros souliers ferrés de la veille,
mettaient en valeur un pied charmant, qui paraissait d'autant plus petit
qu'il sortait d'un large pantalon de velours olive.

Ce costume ne nuisait en rien à l'élégance de la tournure de Rodolphe,
rare mélange de grâce, de souplesse et de force.

Nos habits sont tellement laids qu'on ne peut que gagner à les quitter,
même pour les vêtements les plus vulgaires.

L'ogresse se prélassait sur le seuil du tapis-franc lorsque Rodolphe s'y
présenta.

--Votre servante, jeune homme! Vous venez sans doute chercher la monnaie
de vos vingt francs! dit-elle avec une sorte de déférence, n'osant pas
oublier que la veille le vainqueur du Chourineur lui avait jeté un louis
sur son comptoir; il vous revient dix-sept livres dix sous... Ça n'est
pas tout... On est venu vous demander hier: un grand monsieur, bien
couvert; il avait aux jambes des bottes à coeur, comme un tambour-major
en bourgeois, et au bras une petite femme déguisée en homme. Ils ont bu
du _cacheté_ avec le Chourineur.

--Ah! ils ont bu avec le Chourineur! Et que lui ont-ils dit?

--Quand je dis qu'ils ont bu, je me trompe, ils n'ont fait que tremper
leurs lèvres dans leurs verres; et...

--Je te demande ce qu'ils ont dit au Chourineur?

--Ils lui ont parlé de choses et d'autres, quoi! De Bras-Rouge, de la
pluie et du beau temps.

--Ils connaissent Bras-Rouge?

--Au contraire, le Chourineur leur a expliqué qui c'était... et comment
vous l'aviez battu.

--C'est bon, il ne s'agit pas de ça.

--Vous demandez votre monnaie?

--Oui... et j'emmènerai la Goualeuse passer la journée à la campagne.

--Oh! impossible, ça, mon garçon.

--Pourquoi?

--Elle n'a qu'à ne pas revenir? Ses nippes sont à moi, sans compter
qu'elle me doit encore deux cent vingt francs pour finir de s'acquitter
de sa nourriture et de son logement, depuis que je l'ai prise chez moi;
si elle n'était pas honnête comme elle l'est, je ne la laisserais pas
aller plus loin que le coin de la rue, au moins.

--La Goualeuse te doit deux cent vingt francs?

--Deux cent vingt francs dix sous... Mais qu'est-ce que ça vous fait,
mon garçon? Ne dirait-on pas que vous allez les payer? Faites donc le
milord!

--Tiens, dit Rodolphe en jetant onze louis sur l'étain du comptoir de
l'ogresse. Maintenant, combien vaut la défroque que tu lui loues?

La vieille, ébahie, examinait les louis l'un après l'autre d'un air de
doute et de défiance.

--Ah çà, crois-tu que je te donne de la fausse monnaie? Envoie changer
cet or, et finissons... Combien vaut la défroque que tu loues à cette
malheureuse?

L'ogresse, partagée entre le désir de faire une bonne affaire,
l'étonnement de voir un ouvrier posséder autant d'argent, la crainte
d'être dupée, et l'espoir de gagner davantage encore, l'ogresse garda un
moment le silence, puis elle reprit:

--Ses hardes valent au moins... cent francs.

--De pareilles guenilles! allons donc! Tu garderas la monnaie d'hier et
je te donnerai encore un louis, rien de plus. Se laisser rançonner par
toi, c'est voler les pauvres qui ont droit à des aumônes.

--Eh bien! mon garçon, je garde mes hardes: la Goualeuse ne sortira pas
d'ici: je suis libre de vendre mes effets ce que je veux.

--Que Lucifer te brûle un jour selon tes mérites! Voilà ton argent, va
me chercher la Goualeuse.

L'ogresse empocha l'or, pensant que l'ouvrier avait commis un vol ou
fait un héritage, et lui dit, avec un ignoble sourire:

--Pourquoi, mon fils, ne monteriez-vous pas chercher vous-même la
Goualeuse!... Cela lui ferait plaisir... car, foi de mère Ponisse, hier
elle vous reluquait joliment!

--Va la chercher et dis-lui que je l'emmènerai à la campagne... rien de
plus. Surtout qu'elle ne sache pas que je t'ai payé sa dette.

--Pourquoi donc?

--Que t'importe?

--Au fait, ça m'est égal, j'aime mieux qu'elle se croie encore sous ma
coupe.

--Te tairas-tu! Monteras-tu!...

--Oh! quel air méchant! Je plains ceux à qui vous en voulez... Allons,
j'y vais... j'y vais...

Et l'ogresse monta.

Quelques minutes après, elle redescendit.

--La Goualeuse ne voulait pas me croire; elle est devenue cramoisie
quand elle a su que vous étiez là... Mais quand je lui ai dit que je lui
permettais de passer la journée à la campagne, j'ai cru qu'elle devenait
folle; pour la première fois de sa vie, elle a eu envie de me sauter au
cou.

--C'était la joie de te quitter.

Fleur-de-Marie entra dans ce moment, vêtue comme la veille: robe
d'alépine brune, châle orangé noué derrière le dos, marmotte à carreaux
rouges laissant voir seulement deux grosses nattes de cheveux blonds.

Elle rougit en reconnaissant Rodolphe, et baissa les yeux d'un air
confus.

--Voulez-vous venir passer la journée à la campagne avec moi, mon
enfant? dit Rodolphe.

--Bien volontiers, monsieur Rodolphe, dit la Goualeuse, puisque madame
le permet.

--Je t'y autorise, ma petite chatte, par rapport à ta bonne conduite...
dont tu fais l'ornement... Allons, viens m'embrasser.

Et la mégère tendit à Fleur-de-Marie son visage couperosé.

La malheureuse, surmontant sa répugnance, approcha son front des lèvres
de l'ogresse; mais d'un violent coup de coude Rodolphe repoussa la
vieille dans son comptoir, prit le bras de Fleur-de-Marie et sortit du
tapis-franc au bruit des malédictions de la mère Ponisse.

--Prenez garde, monsieur Rodolphe, dit la Goualeuse, l'ogresse va vous
jeter quelque chose à la tête, elle est si méchante!

--Rassurez-vous, mon enfant. Mais qu'avez-vous? Vous semblez
embarrassée... triste? Êtes-vous fâchée de venir avec moi?

--Au contraire... mais... mais vous me donnez le bras.

--Eh bien?

--Vous êtes ouvrier... quelqu'un peut dire à votre bourgeois qu'on vous
a rencontré avec moi... ça vous fera du tort. Les maîtres n'aiment pas
que leurs ouvriers se dérangent.

Et la Goualeuse dégagea doucement son bras de celui de Rodolphe, en
ajoutant:

--Allez tout seul... je vous suivrai jusqu'à la barrière. Une fois dans
les champs, je reviendrai auprès de vous.

--Ne craignez rien, dit Rodolphe, touché de cette délicatesse, et,
reprenant le bras de Fleur-de-Marie: Mon bourgeois ne demeure pas dans
le quartier, et puis d'ailleurs nous allons trouver un fiacre sur le
quai aux Fleurs.

--Comme vous voudrez, monsieur Rodolphe; je vous disais cela pour ne pas
vous faire arriver de la peine...

--Je le crois, et je vous en remercie. Mais, franchement, vous est-il
égal d'aller à la campagne dans un endroit ou dans un autre?

--Ça m'est égal, monsieur Rodolphe, pourvu que ce soit à la campagne...
Il fait si beau... le grand air est si bon à respirer! Savez-vous que
voilà cinq mois que je n'ai pas été plus loin que le marché aux Fleurs?
Et encore, si l'ogresse me permettait de sortir de la Cité, c'est
qu'elle avait confiance en moi.

--Et quand vous veniez à ce marché, c'était pour acheter des fleurs?

--Oh! non; je n'avais pas d'argent; je venais seulement les voir,
respirer leur bonne odeur... Pendant la demi-heure que l'ogresse me
laissait passer sur le quai les jours de marché, j'étais si contente que
j'oubliais tout.

--Et en rentrant chez l'ogresse... dans ces vilaines rues?

--Je revenais plus triste que je n'étais partie... et je renfonçais mes
larmes pour ne pas être battue! Tenez... au marché... ce qui me faisait
envie, oh! bien envie, c'était de voir des petites ouvrières bien
proprettes, qui s'en allaient toutes gaies, avec un beau pot de fleurs
dans leurs bras.

--Je suis sûr que si vous aviez eu seulement quelques fleurs sur votre
fenêtre, cela vous aurait tenu compagnie?

--C'est bien vrai ce que vous dites là, monsieur Rodolphe! Figurez-vous
qu'un jour l'ogresse, à sa fête, sachant mon goût, m'avait donné un
petit rosier. Si vous saviez comme j'étais heureuse! Je ne m'ennuyais
plus, allez! Je ne faisais que regarder mon rosier... Je m'amusais à
compter ses feuilles, ses fleurs... Mais l'air est si mauvais dans la
Cité qu'au bout de deux jours, il a commencé à jaunir Alors... Mais vous
allez vous moquer de moi, monsieur Rodolphe.

--Non, non, continuez.

--Eh bien! alors, j'ai demandé à l'ogresse la permission de sortir et
d'aller promener mon rosier... oui... comme j'aurais promené un enfant.
Je l'emportais au quai, je me figurais que d'être avec les autres
fleurs, dans ce bon air frais et embaumé, ça lui faisait du bien; je
trempais ses pauvres feuilles flétries dans la belle eau de la fontaine,
et puis, pour le ressuyer, je le mettais un bon quart d'heure au
soleil... Cher petit rosier, il n'en voyait jamais de soleil, dans la
Cité, car dans notre rue il ne descend pas plus bas que le toit... Enfin
je rentrais... Eh bien! je vous assure, monsieur Rodolphe, que, grâce à
ces promenades, mon rosier a peut-être vécu dix jours de plus qu'il
n'aurait vécu sans cela.

--Je vous crois; mais quand il est mort, ç'a été une grande perte pour
vous?

--Je l'ai pleuré, ç'a été un vrai chagrin... Et tenez, monsieur
Rodolphe, puisque vous comprenez qu'on aime les fleurs, je peux bien
vous dire ça. Eh bien! je lui avais aussi comme de la reconnaissance...
de... Ah! pour cette fois vous allez vous moquer de moi...

--Non, non! j'aime... j'adore les fleurs; ainsi je comprends toutes les
folies qu'elles font faire ou qu'elles inspirent.

--Eh bien! je lui étais reconnaissante, à ce pauvre rosier, de fleurir
si gentiment pour moi... quoique... enfin... malgré ce que j'étais.

Et la Goualeuse baissa la tête et devint pourpre de honte...

--Malheureuse enfant! Avec cette conscience de votre horrible position,
vous avez dû souvent...

--Avoir envie d'en finir, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe? dit la
Goualeuse en interrompant son compagnon; oh! oui, allez, plus d'une fois
j'ai regardé la Seine par-dessus le parapet... mais après je regardais
les fleurs, le soleil... Alors je me disais: «La rivière sera toujours
là; je n'ai pas dix-sept ans... qui sait?»

--Quand vous disiez _Qui sait_?... vous espériez?

--Oui.

--Et qu'espériez-vous?

--Je ne sais pas... j'espérais... oui, j'espérais presque malgré moi...
Dans ces moments-là, il me semblait que mon sort n'était pas mérité,
qu'il y avait en moi quelque chose de bon. Je me disais: «On m'a bien
tourmentée; mais au moins, je n'ai jamais fait de mal à personne... Si
j'avais eu quelqu'un pour me conseiller, je ne serais pas où j'en
suis!...» Alors, ça chassait un peu ma tristesse... Après, il faut dire
que ces pensées-là m'étaient surtout venues à la suite de la perte de
mon rosier, ajouta la Goualeuse d'un air solennel qui fit sourire
Rodolphe.

--Toujours ce grand chagrin...

--Oui... tenez, le voilà.

Et la Goualeuse tira de sa poche un petit paquet de bois soigneusement
coupé et attaché avec une faveur rose.

--Vous l'avez conservé?

--Je le crois bien... c'est tout ce que je possède au monde.

--Comment! vous n'avez rien à vous?

--Rien.

--Mais ce collier de corail?

--C'est à l'ogresse.

--Comment! vous ne possédez pas un chiffon, un bonnet, un mouchoir?

--Non, rien... rien... que les branches sèches de mon pauvre rosier.
C'est pour cela que j'y tiens tant...

À chaque mot, l'étonnement de Rodolphe redoublait; il ne pouvait
comprendre cet épouvantable esclavage, cette horrible vente du corps et
de l'âme pour un abri sordide, quelques haillons et une nourriture
immonde[73].

Rodolphe et la Goualeuse arrivèrent au quai aux Fleurs: un fiacre les
attendait. Rodolphe y fit monter la Goualeuse; il monta après elle et
dit au cocher:

--À Saint-Denis... Je dirai plus tard le chemin qu'il faudra prendre.

La voiture partit: le soleil était radieux, le ciel sans nuages, le
froid un peu piquant; l'air circulait vif et frais à travers l'ouverture
des glaces baissées.

--Tiens! un manteau de femme! dit la Goualeuse en remarquant qu'elle
s'était assise sur ce vêtement qu'elle n'avait pas aperçu.

--Oui, c'est pour vous, mon enfant: je l'ai pris dans la crainte que
vous n'ayez froid; enveloppez-vous bien.

Peu habituée à ces prévenances, la pauvre fille regarda Rodolphe avec
surprise. L'espèce d'intimidation que ce dernier lui causait augmentait
encore, ainsi qu'une tristesse vague, dont elle ne se rendait plus
compte.

--Mon Dieu! Monsieur Rodolphe, comme vous êtes bon! Ça me rend honteuse.

--Parce que je suis bon?

--Non; mais... il me semble que vous ne parlez plus maintenant comme
hier, que vous êtes tout autre...

--Voyons, Fleur-de-Marie, qu'aimez-vous mieux, que je sois le Rodolphe
d'hier, ou le Rodolphe d'aujourd'hui?

--Je vous aime bien mieux comme maintenant... Pourtant, hier il me
semblait que j'étais plus votre égale...

Puis, se reprenant aussitôt, craignant d'avoir humilié Rodolphe, elle
reprit:

--Quand je dis votre égale... monsieur Rodolphe, je sais bien que cela
ne peut pas être...

--Il y a une chose qui m'étonne en vous, Fleur-de-Marie.

--Quoi donc, monsieur Rodolphe?

--Vous semblez oublier ce que la Chouette vous a dit hier de vos
parents... qu'elle connaissait votre mère...

--Oh! je n'ai pas oublié cela... J'y ai pensé cette nuit... et j'ai bien
pleuré... mais je suis sûre que cela n'est pas vrai... la borgnesse aura
inventé cette histoire pour me faire de la peine...

--Il se peut que la Chouette soit mieux instruite que vous ne le croyez.
Si cela était, ne seriez-vous pas heureuse de retrouver votre mère?

--Hélas! monsieur Rodolphe! Si ma mère ne m'a jamais aimée... à quoi bon
la retrouver?... Elle ne voudra pas seulement me voir... Si elle m'a
aimée... quelle honte je lui ferais!... Elle en mourrait peut-être.

--Si votre mère vous a aimée, Fleur-de-Marie, elle vous plaindra, elle
vous pardonnera, elle vous aimera encore... Si elle vous a délaissée...
en voyant à quel sort affreux son abandon vous a réduite... sa honte
vous vengera.

--À quoi ça sert-il de se venger? Et puis, si je me vengeais, il me
semble que je n'aurais plus le droit de me trouver malheureuse... Et
souvent cela me console...

--Vous avez peut-être raison... N'en parlons plus...

À ce moment, la voiture arrivait près de Saint-Ouen, à l'embranchement
de la route de Saint-Denis et du chemin de la Révolte.

Malgré la monotonie du paysage, Fleur-de-Marie fut si transportée de
voir des _champs_, comme elle disait, qu'oubliant les tristes pensées
que le souvenir de la Chouette venait d'éveiller en elle, son charmant
visage s'épanouit. Elle se pencha à la portière en battant des mains et
s'écria:

--Monsieur Rodolphe, quel bonheur!... de l'herbe! des champs! Si vous
vouliez me permettre de descendre... il fait si beau!... J'aimerais tant
à courir dans ces prairies...

--Courons, mon enfant... Cocher, arrête!

--Comment! Vous aussi, monsieur Rodolphe?

--Moi aussi... Je m'en fais une fête.

--Quel bonheur!! monsieur Rodolphe!!

Et Rodolphe et la Goualeuse de se prendre par la main et de courir à
perdre haleine dans une vaste pièce de regain tardif, récemment fauché.

Dire les bonds, les petits cris joyeux, le ravissement de
Fleur-de-Marie, serait impossible. Pauvre gazelle si longtemps
prisonnière, elle aspirait le grand air avec ivresse. Elle allait,
venait, s'arrêtait, repartait avec de nouveaux transports.

À la vue de plusieurs touffes de pâquerettes et de quelques boutons d'or
épargnés par les premières gelées blanches, la Goualeuse ne put retenir
de nouvelles exclamations de plaisir; elle ne laissa pas une de ces
petites fleurs, et glana tout le pré.

Après avoir ainsi couru au milieu des champs, lassée vite, car elle
avait perdu l'habitude de l'exercice, la jeune fille, s'arrêtant pour
reprendre haleine, s'assit sur un tronc d'arbre renversé au bord d'un
fossé profond.

Le teint transparent et blanc de Fleur-de-Marie, ordinairement un peu
pâle, se nuançait des plus vives couleurs. Ses grands yeux bleus
brillaient doucement; sa bouche vermeille, haletante, laissait voir deux
rangées de perles humides, son sein battait sous son vieux petit châle
orange; elle appuyait une de ses mains sur son coeur pour en comprimer
les pulsations, tandis que, de l'autre main, elle tendait à Rodolphe le
bouquet de fleurs des champs qu'elle avait cueilli.

Rien de plus charmant que l'expression de joie innocente et pure qui
rayonnait sur cette physionomie candide.

Lorsque Fleur-de-Marie put parler, elle dit à Rodolphe, avec un accent
de félicité profonde, de reconnaissance presque religieuse:

--Que le bon Dieu est bon de nous donner un si beau jour!

Une larme vint aux yeux de Rodolphe en entendant cette pauvre créature
abandonnée, méprisée, perdue, sans asile et sans pain, jeter un cri de
bonheur et de gratitude ineffable envers le Créateur, parce qu'elle
jouissait d'un rayon de soleil et de la vue d'une prairie.

Rodolphe fut tiré de sa contemplation par un incident imprévu.




IX

La surprise


Nous l'avons dit, la Goualeuse s'était assise sur un tronc d'arbre
renversé au bord d'un fossé profond.

Tout à coup un homme, se dressant du fond de cette excavation, secoua la
litière sous laquelle il s'était tapi, et poussa un éclat de rire
formidable.

La Goualeuse se retourna en jetant un cri d'effroi.

C'était le Chourineur.

--N'aie pas peur, ma fille, reprit le Chourineur en voyant la frayeur de
la jeune fille, qui se réfugia auprès de son compagnon. Voilà une
fameuse rencontre, hein! Maître Rodolphe, vous ne vous attendiez pas à
cela? Ni moi non plus... Puis il ajouta d'un ton sérieux: Tenez,
maître... voyez-vous, on dira ce qu'on voudra... mais il y a quelque
chose en l'air... là-haut... au-dessus de nos têtes... Le _meg des megs_
est un malin, il me fait l'effet de dire à l'homme: «Va comme je te
pousse...» vu qu'il vous a poussé ici, ce qui est diablement étonnant!

--Que fais-tu là? dit Rodolphe très-surpris.

--Je veille au grain pour vous, mon maître... Mais, tonnerre! quelle
bonne farce que vous veniez justement dans les environs de ma maison de
campagne... Tenez, il y a quelque chose: décidément, il y a quelque
chose.

--Mais, encore une fois, que fais-tu là?

--Tout à l'heure vous le saurez, donnez-moi seulement le temps de
percher sur votre observatoire à un cheval.

Et le Chourineur courut vers le fiacre arrêté à peu de distance, jeta çà
et là sur la plaine immense un coup d'oeil perçant, et revint prestement
rejoindre Rodolphe.

--M'expliqueras-tu ce que tout cela signifie?

--Patience! patience, maître! Encore un mot. Quelle heure est-il?

--Midi et demi, dit Rodolphe en consultant sa montre.

--Bon... nous avons le temps. La Chouette ne sera ici que dans une
demi-heure.

--La Chouette! s'écrièrent à la fois Rodolphe et la jeune fille.

--Oui, la Chouette. En deux mots, maître, voilà l'histoire: hier, quand
vous avez eu quitté le tapis-franc, il est venu...

--Un homme d'une grande taille avec une femme habillée en homme; ils
m'ont demandé, je sais cela. Ensuite?

--Ensuite, ils m'ont payé à boire, et ont voulu me faire jaspiner sur
votre compte. Moi, je n'ai rien voulu dire... vu que vous ne m'avez pas
communiqué autre chose que la raclée dont vous m'avez fait la
politesse... je ne savais rien de plus de vos secrets. Après ça,
j'aurais su quelque chose, ça aurait été tout de même. C'est entre nous
à la vie à la mort, maître Rodolphe. Que le diable me brûle si je sais
pourquoi je me sens pour vous comme qui dirait l'attachement d'un
bouledogue pour son maître; mais c'est égal, ça est. C'est plus fort que
moi, je ne m'en mêle plus... ça vous regarde, arrangez-vous.

--Je te remercie, mon garçon, mais continue.

--Le grand monsieur et la petite femme habillée en homme, voyant qu'ils
ne tiraient rien de moi, sont sortis de chez l'ogresse, et moi aussi;
eux du côté du Palais de Justice, moi du côté de Notre-Dame. Arrivé au
bout de la rue, je commence à m'apercevoir qu'il tombait par trop de
hallebardes... une pluie de déluge! Il y avait tout proche une maison en
démolition. Je me dis: «Si l'averse dure longtemps, je dormirai aussi
bien là que dans mon garni.» Je me laisse couler dans une espèce de cave
où j'étais à couvert; je fais mon lit d'une vieille poutre, mon oreiller
d'un plâtras, et me voilà couché comme un roi.

--Après, après?

--Nous avions bu ensemble, maître Rodolphe; j'avais encore bu avec le
grand et la petite habillée en homme: c'est pour vous dire que j'avais
la tête un peu lourde... avec ça il n'y a rien qui me berce comme le
bruit de la pluie qui tombe. Je commence donc à roupiller. Il n'y avait
pas, je crois, longtemps que je _pionçais_, quand un bruit m'éveille en
sursaut: c'était le Maître d'école qui causait comme qui dirait
_amicalement_ avec un autre. J'écoute... tonnerre! Qu'est-ce que je
reconnais? La voix du grand qui était venu au tapis-franc avec la petite
habillée en homme!

--Ils causaient avec le Maître d'école et la Chouette? dit Rodolphe
stupéfait.

--Avec le Maître d'école et la Chouette. Ils causaient de se retrouver
le lendemain.

--C'est aujourd'hui! dit Rodolphe.

--À une heure.

--C'est dans un instant.

--À l'embranchement de la route de Saint-Denis et de la Révolte.

--C'est ici!

--Comme vous dites, maître Rodolphe, c'est ici!

--Le Maître d'école! Prenez garde, monsieur Rodolphe!... s'écria
Fleur-de-Marie.

--Calme-toi, ma fille... lui ne doit pas venir... mais seulement la
Chouette.

--Comment cet homme a-t-il pu se mettre en rapport avec ces deux
misérables? dit Rodolphe.

--Je n'en sais, ma foi, rien. Après ça, maître, peut-être que je ne me
serai éveillé qu'à la fin de la chose; car le grand parlait de ravoir
son portefeuille que la Chouette doit lui rapporter ici... en échange de
cinq cents francs. Faut croire que le Maître d'école avait commencé par
les voler, et que c'est après qu'ils se seront mis à causer de bonne
amitié.

--Cela est étrange!

--Mon Dieu! ça m'effraye pour vous, monsieur Rodolphe, dit
Fleur-de-Marie.

--Maître Rodolphe n'est pas un enfant, ma fille; mais, comme tu dis, ça
pourrait chauffer pour lui, et me voilà.

--Continue, mon garçon.

--Le grand et la petite ont promis deux mille francs au Maître d'école,
pour vous faire... je ne sais pas quoi. C'est la Chouette qui doit venir
ici tout à l'heure rapporter le portefeuille, et savoir de quoi il
retourne, pour aller le redire au Maître d'école, qui se charge du
reste.

Fleur-de-Marie tressaillit. Rodolphe sourit dédaigneusement.

--Deux mille francs pour vous faire quelque chose, maître Rodolphe! Ça
me fait penser (sans comparaison) que lorsque je vois afficher cinq
cents francs de récompense pour un chien perdu, je me dis modestement à
moi-même: «Tu te perdrais, animal, qu'on ne donnerait pas seulement cent
sous pour te ravoir.» Deux mille francs pour vous faire quelque chose!
Qui êtes-vous donc?

--Je te l'apprendrai tout à l'heure.

--Suffit, maître... Quand j'ai entendu cette proposition faite à la
Chouette, je me dis: «Il faut que je sache où perchent ces richards qui
veulent lâcher le Maître d'école aux trousses de M. Rodolphe, ça peut
servir.» Quand ils s'éloignent, je sors de mes décombres, je les suis à
pas de loup; le grand et la petite rejoignent un fiacre au parvis
Notre-Dame; ils montent dedans, moi derrière, et nous arrivons boulevard
de l'Observatoire. Il faisait noir comme dans un four, je ne pouvais
rien voir; j'entaille un arbre pour m'y reconnaître le lendemain.

--Très-bien, mon garçon.

--Ce matin j'y suis retourné. À dix pas de mon arbre, j'ai vu une ruelle
fermée par une barrière; dans la boue de la ruelle, des petits pas et
des grands pas: au bout de la ruelle, une maison... Le nid du grand et
de la petite doit être là.

--Merci, mon brave... Tu me rends, sans t'en douter, un grand service.

--Pardon, excuse! maître Rodolphe, je m'en doutais, c'est pour cela que
je l'ai fait.

--Je le sais, mon garçon, et je voudrais pouvoir récompenser ton service
autrement que par un remerciement: malheureusement je ne suis qu'un
pauvre diable d'ouvrier... quoiqu'on donne, comme tu dis, deux mille
francs pour me faire quelque chose. Je vais t'expliquer cela.

--Bon, si ça vous amuse, sinon ça m'est égal. On vous monte un coup, je
m'y oppose... Le reste ne me regarde pas.

--Je devine ce qu'ils veulent. Écoute-moi bien: j'ai un secret pour
tailler l'ivoire des éventails à la mécanique; mais ce secret ne
m'appartient pas à moi seul; j'attends mon associé pour mettre ce
procédé en pratique, et c'est sûrement du modèle de la machine que j'ai
chez moi qu'on veut s'emparer à tout prix: car il y a beaucoup d'argent
à gagner avec cette découverte.

--Le grand et la petite sont donc...?

--Des fabricants chez qui j'ai travaillé, et à qui je n'ai pas voulu
donner mon secret.

Cette explication parut satisfaisante au Chourineur, dont l'intelligence
n'était pas singulièrement développée, et il reprit:

--Je comprends maintenant. Voyez-vous, les gueusards! Et ils n'ont pas
seulement le courage de faire leurs mauvais coups eux-mêmes. Mais, pour
en finir, voilà ce que je me suis dit ce matin: «Je sais le rendez-vous
de la Chouette et du grand, je vais aller les attendre, j'ai de bonnes
jambes: mon maître débardeur m'attendra, tant pis...» J'arrive ici: je
vois ce trou, je vais prendre une brassée de fumier là-bas, je me cache
jusqu'au bout du nez, et j'attends la Chouette. Mais voilà-t-il pas que
vous déboulez dans la plaine, et que cette pauvre Goualeuse vient
justement s'asseoir au bord de mon parc; alors, ma foi, j'ai voulu vous
faire une farce, et j'ai crié comme un brûlé en sortant de ma litière.

--Maintenant, quel est ton dessein?

--Attendre la Chouette, qui, bien sûr, arrivera la première: tâcher
d'entendre ce qu'elle dira au grand, parce que cela peut vous servir. Il
n'y a que ce tronc d'arbre-là renversé dans ce champ; de cet endroit on
voit partout dans la plaine, c'est comme fait exprès pour s'y asseoir.
Le rendez-vous de la Chouette est à quatre pas, à l'embranchement de la
route; il y a à parier qu'ils viendront s'asseoir ici. S'ils n'y
viennent pas, si je ne peux rien entendre... quand ils seront séparés,
je tombe sur la Chouette, ça sera toujours ça; je lui paye ce que je lui
dois pour la dent de la Goualeuse, et je lui tords le cou jusqu'à ce
qu'elle me dise le nom des parents de la pauvre fille... Qu'est-ce que
vous dites de mon idée, maître Rodolphe?

--Il y a du bon, mon garçon; mais il faut corriger quelque chose à ton
plan.

--Oh! d'abord, Chourineur, ne vous faites pas de mauvaise querelle pour
moi. Si vous battez la Chouette, le Maître d'école...

--Assez, ma fille. La Chouette me passera par les mains. Tonnerre! C'est
justement parce qu'elle a le Maître d'école pour la défendre que je
doublerai la dose.

--Écoute, mon garçon, j'ai un meilleur moyen de venger la Goualeuse des
méchancetés de la Chouette. Je te dirai cela plus tard. Quant à présent,
dit Rodolphe en s'éloignant de quelques pas de la Goualeuse, et en
baissant la voix, quant à présent, veux-tu me rendre un vrai service?...

--Parlez, maître Rodolphe.

--La Chouette ne te connaît pas?

--Je l'ai vue hier pour la première fois au tapis-franc.

--Voilà ce qu'il faudra que tu fasses. Tu te cacheras d'abord; mais
lorsque tu la verras près d'ici, tu sortiras de ton trou...

--Pour lui tordre le cou?...

--Non... plus tard! Aujourd'hui il faut seulement l'empêcher de parler
avec le grand. Voyant quelqu'un avec elle, il n'osera pas approcher.
S'il approche, ne la quitte pas d'une minute... Il ne pourra pas lui
faire ses propositions, devant toi.

--Si l'homme me trouve curieux, j'en fais mon affaire. Ça n'est ni un
Maître d'école, ni un maître Rodolphe.

--Je connais le bourgeois, il ne se frottera pas à toi.

--C'est bien. Je suis la Chouette comme son ombre. L'homme ne dit pas un
mot que je ne l'entende, et il finit par filer...

--S'ils conviennent d'un autre rendez-vous, tu le sauras, puisque tu ne
les quittes pas. D'ailleurs ta présence suffira pour éloigner le
bourgeois.

--Bon, bon. Après, je donne une tournée à la Chouette?... Je tiens à
ça.

--Pas encore. La borgnesse ne sait pas si tu es voleur ou non?

--Non; à moins que le Maître d'école lui ait dit que c'était pas dans
mon idée.

--S'il lui a dit, tu auras l'air d'avoir changé de principes.

--Moi?

--Toi!

--Tonnerre! monsieur Rodolphe. Mais dites donc... Hum! hum! Ça ne me va
guère, cette farce-là.

--Tu ne feras que ce que tu voudras. Tu verras bien si je te propose une
infamie...

--Oh! pour ça, je suis tranquille.

--Et tu as raison.

--Parlez, maître... j'obéirai.

--Une fois l'homme éloigné, tu tâcheras d'amadouer la Chouette.

--Moi? Cette vieille gueuse... J'aimerais mieux me battre avec le Maître
d'école. Je ne sais pas seulement comme je ferai pour ne pas lui sauter
tout de suite sur le casaquin.

--Alors tu perdrais tout.

--Mais qu'est-ce qu'il faut donc que je fasse?

--La Chouette sera furieuse de la bonne aubaine qu'elle aura manquée; tu
tâcheras de la calmer en lui disant que tu sais un bon coup à faire; que
tu es là pour attendre ton complice, et que, si le Maître d'école veut
en être, il y a beaucoup d'or à gagner.

--Tiens... tiens...

--Au bout d'une heure d'attente, tu lui diras: «Mon camarade, ne vient
pas, c'est remis...» et tu prendras rendez-vous avec la Chouette et le
Maître d'école... pour demain de bonne heure. Tu comprends?

--Je comprends.

--Et ce soir, tu te trouveras, à dix heures, au coin des Champs-Élysées
et de l'allée des Veuves; je t'y rejoindrai et je te dirai le reste.

--Si c'est un piège, prenez garde! Le Maître d'école est malin... Vous
l'avez battu: au moindre doute, il est capable de vous tuer.

--Sois tranquille.

--Tonnerre! c'est farce... mais vous faites de moi ce que vous voulez.
C'est pas l'embarras, quelque chose me dit qu'il y a un bouillon à boire
pour le Maître d'école et pour la Chouette. Pourtant... un mot encore,
monsieur Rodolphe.

--Parle.

--Ce n'est pas que je vous croie susceptible de tendre une souricière au
Maître d'école pour le faire pincer par la police. C'est un gueux fini,
qui mérite cent fois la mort; mais le faire arrêter... c'est pas ma
partie.

--Ni la mienne, mon garçon. Mais j'ai un compte à régler avec lui et
avec la Chouette, puisqu'ils complotent avec les gens qui m'en veulent,
et, à nous deux, nous en viendrons à bout, si tu m'aides.

--Oh bien! alors, comme le mâle ne vaut pas mieux que la femelle, j'en
suis.

--Et si nous réussissons, ajouta Rodolphe d'un ton sérieux, presque
solennel, qui frappa le Chourineur, tu seras aussi fier que lorsque tu
as sauvé du feu et de l'eau l'homme et la femme qui te doivent la vie!

--Comme vous dites ça, maître Rodolphe! Je ne vous ai jamais vu ce
regard-là... Mais vite, vite, s'écrie le Chourineur, j'aperçois là-bas,
là-bas, un point blanc: ça doit être le béguin de la Chouette. Partez,
je me remets dans mon trou.

--Et ce soir, à dix heures...

--Au coin de l'allée des Veuves et des Champs-Élysées, c'est dit.

Fleur-de-Marie n'avait pas entendu cette dernière partie de l'entretien
du Chourineur et de Rodolphe. Elle remonta en fiacre avec son compagnon
de voyage.




X

La ferme


Après son entretien avec le Chourineur, Rodolphe resta quelques moments
préoccupé, pensif.

Fleur-de-Marie, n'osant interrompre le silence de son compagnon, le
regardait tristement.

Rodolphe, relevant la tête, lui dit en souriant avec bonté:

--À quoi pensez-vous, mon enfant? La rencontre du Chourineur vous a été
désagréable, n'est-ce pas? Nous étions si gais!

--C'est au contraire un bien pour nous, monsieur Rodolphe, puisque le
Chourineur pourra vous être utile.

--Cet homme ne passait-il pas, parmi les habitués du tapis-franc, pour
avoir encore quelques bons sentiments?

--Je l'ignore, monsieur Rodolphe... Avant la scène d'hier, je l'avais vu
souvent, je lui avais à peine parlé... Je le croyais aussi méchant que
les autres...

--Ne pensons plus à tout cela, ma petite Fleur-de-Marie. J'aurais du
malheur si je vous attristais, moi qui justement voulais vous faire
passer une bonne journée.

--Oh! je suis bien heureuse! Il y a si longtemps que je ne suis sortie
de Paris!

--Depuis vos parties en milord, avec Rigolette.

--Mon Dieu, oui... monsieur Rodolphe. C'était au printemps... mais,
quoique nous soyons presque en hiver, ça me fait tout autant de plaisir.
Quel beau soleil il fait!... Voyez donc ces petits nuages roses
là-bas... là-bas... et cette colline!... avec ces jolies maisons
blanches au milieu des arbres... Comme il y a encore des feuilles! C'est
étonnant au mois de novembre, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe? Mais à
Paris les feuilles tombent si vite... Et là-bas... cette volée de
pigeons... les voilà qui s'abattent sur le toit d'un moulin... À la
campagne on ne se lasse pas de regarder, tout est amusant.

--C'est plaisir de voir combien vous êtes sensible à ces riens qui font
le charme de l'aspect de la campagne, Fleur-de-Marie.

En effet, à mesure que la jeune fille contemplait le tableau calme et
riant qui se déroulait autour d'elle, sa physionomie s'épanouissait de
nouveau.

--Et là-bas, ce feu de chaume dans les terres labourées, la belle fumée
blanche qui monte au ciel... et cette charrue avec ses deux bons chevaux
gris... Si j'étais homme, comme j'aimerais l'état de laboureur!... Être
au milieu d'une plaine bien silencieuse, à suivre sa charrue... en
voyant bien loin de grands bois, par un temps comme aujourd'hui, par
exemple!... C'est pour le coup que ça vous donnerait envie de chanter de
ces chansons un peu tristes, qui vous font venir les larmes aux yeux...
comme _Geneviève de Brabant_. Est-ce que vous connaissez la chanson de
_Geneviève de Brabant_, monsieur Rodolphe?

--Non, mon enfant; mais si vous êtes gentille, vous me la chanterez une
fois arrivés à la ferme.

--Quel bonheur! Nous allons à une ferme, monsieur Rodolphe?

--Oui, à une ferme tenue par ma nourrice, bonne et digne femme qui m'a
élevé.

--Et nous pourrons avoir du lait? s'écria la Goualeuse en frappant dans
ses mains.

--Fi donc! du lait... de l'excellente crème, s'il vous plaît, et du
beurre que la fermière fera devant nous, et des oeufs tout frais.

--Que nous irons dénicher nous-mêmes?

--Certainement...

--Et nous irons voir les vaches dans l'étable?

--Je crois bien.

--Et nous irons aussi dans la laiterie?

--Aussi dans la laiterie.

--Et au pigeonnier?

--Et au pigeonnier.

--Ah! tenez, monsieur Rodolphe, c'est à n'y pas croire... Comme je vais
m'amuser! Quelle bonne journée!... quelle bonne journée! s'écria la
jeune fille toute joyeuse.

Puis, par un brusque revirement de pensée, la malheureuse, songeant
qu'après ces heures de liberté passées à la campagne, elle rentrerait
dans son bouge infect, cacha sa tête dans ses mains et fondit en
larmes.

Rodolphe, surpris, dit à la Goualeuse:

--Qu'avez-vous, Fleur-de-Marie, qui vous chagrine?

--Rien... rien, monsieur Rodolphe. (Et elle essuya ses yeux en tâchant
de sourire.) Pardon, si je m'attriste... n'y faites pas attention... je
n'ai rien, je vous jure... c'est une idée... je vais être gaie...

--Mais vous étiez si joyeuse tout à l'heure!

--C'est pour ça..., répondit naïvement Fleur-de-Marie en levant sur
Rodolphe ses yeux encore humides de larmes.

Ces mots éclairèrent Rodolphe; il devina tout.

Voulant chasser l'humeur sombre de la jeune fille, il lui dit en
souriant:

--Je parie que vous pensiez à votre rosier? Vous regrettez, j'en suis
sûr, de ne pouvoir lui faire partager notre promenade à la ferme...
Pauvre rosier! Vous auriez été capable de lui faire manger aussi un peu
de crème!!

La Goualeuse prit le prétexte de cette plaisanterie pour sourire: peu à
peu ce léger nuage de tristesse s'effaça de son esprit; elle ne pensa
qu'à jouir du présent et à s'étourdir sur l'avenir.

La voiture arrivait près de Saint-Denis, la haute flèche de l'église se
voyait au loin.

--Oh! le beau clocher! s'écria la Goualeuse.

--C'est le clocher de Saint-Denis, une église superbe... Voulez-vous la
voir? nous ferons arrêter le fiacre.

La Goualeuse baissa les yeux.

--Depuis que je suis chez l'ogresse, je ne suis point entrée dans une
église; je n'ai pas osé. À la prison, au contraire, j'aimais tant à
chanter à la messe! Et, à la Fête-Dieu, nous faisions de si beaux
bouquets d'autel!

--Mais Dieu est bon et clément: pourquoi craindre de le prier, d'entrer
dans une église?

--Oh! non, non... monsieur Rodolphe... ce serait comme une impiété...
C'est bien assez d'offenser le bon Dieu autrement.

Après un moment de silence, Rodolphe dit à la Goualeuse:

--Jusqu'à présent avez-vous aimé quelqu'un?

--Jamais, monsieur Rodolphe.

--Pourquoi cela?

--Vous avez vu les gens qui fréquentaient le tapis-franc... Et puis,
pour aimer, il faut être honnête.

--Comment cela?

--Ne dépendre que de soi... Mais tenez, si ça vous est égal, monsieur
Rodolphe, je vous en prie, ne parlons pas de ça...

--Soit, Fleur-de-Marie, parlons d'autre chose... Mais qu'avez-vous à me
regarder ainsi? Voilà encore vos beaux yeux pleins de larmes. Vous ai-je
chagrinée?

--Oh! au contraire; mais vous êtes si bon pour moi que cela me donne
envie de pleurer... et puis vous ne me tutoyez pas... et puis, enfin, on
dirait que vous ne m'avez emmenée que pour mon plaisir à moi, tant vous
avez l'air content de me voir heureuse. Non content de m'avoir défendue
hier... vous me faites passer aujourd'hui une pareille journée avec
vous...

--Vraiment, vous êtes heureuse?

--D'ici à bien longtemps je n'oublierai ce bonheur-là.

--C'est si rare, le bonheur!

--Oui, bien rare...

--Ma foi, moi, à défaut de ce que je n'ai pas, je m'amuse quelquefois à
rêver ce que je voudrais avoir, à me dire: «Voilà ce que je désirerais
être... voilà la fortune que j'ambitionnerais...» Et vous,
Fleur-de-Marie, quelquefois ne faites-vous pas aussi de ces rêves-là, de
beaux châteaux en Espagne?

--Autrefois, oui, en prison; avant d'entrer chez l'ogresse, je passais
ma vie à ça et à chanter; mais depuis, c'est plus rare... Et vous,
monsieur Rodolphe, qu'est-ce que vous ambitionneriez donc?

--Moi, je voudrais être riche, très-riche... avoir des domestiques, des
équipages, un hôtel, aller dans un beau monde, tous les jours au
spectacle. Et vous, Fleur-de-Marie?

--Moi, je ne serais pas si difficile: de quoi payer l'ogresse, quelque
argent d'avance pour avoir le temps de trouver de l'ouvrage, une
gentille chambre bien propre d'où je verrais des arbres en travaillant.

--Beaucoup de fleurs sur votre fenêtre...

--Oh! bien sûr... Habiter la campagne, si ça se pouvait, et voilà
tout...

--Une petite chambre, de l'ouvrage, c'est le nécessaire; mais quand on
n'a qu'à désirer, on peut bien se permettre le superflu... Est-ce que
vous ne voudriez pas avoir des voitures, des diamants, de belles
toilettes?

--Je n'en voudrais pas tant... Ma liberté, vivre à la campagne, et être
sûre de ne pas mourir à l'hôpital... Oh! cela surtout... ne pas mourir
là!... Tenez, monsieur Rodolphe, souvent cette pensée-là me vient...
elle est affreuse!

--Hélas! nous autres pauvres gens...

--Ce n'est pas pour la misère... que je dis cela... Mais après... quand
on est morte...

--Eh bien?

--Vous ne savez donc pas ce que l'on fait de vous après, monsieur
Rodolphe?

--Non...

--Il y a une jeune fille que j'avais connue en prison... elle est morte
à l'hôpital... on a abandonné son corps aux chirurgiens..., murmura la
malheureuse en frissonnant.

--Ah! c'est horrible!!! Comment, malheureuse enfant, vous avez souvent
de ces sinistres pensées?...

--Cela vous étonne, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe, que j'aie de la
honte... pour après ma mort... Hélas! mon Dieu... on ne m'a laissé que
celle-là...

Ces douloureuses et amères paroles frappèrent Rodolphe.

Il cacha sa tête dans ses mains en frémissant: il songeait à la fatalité
qui s'était appesantie sur Fleur-de-Marie... Il songeait à la mère de
cette créature pauvre... Sa mère... elle était heureuse, riche, honorée,
peut-être...

Honorée... riche... heureuse... et son enfant, qu'elle avait sans doute
atrocement sacrifiée à la honte, avait quitté le grenier de la Chouette
pour la prison, la prison pour l'antre de l'ogresse; de cet antre elle
pouvait aller mourir sur le grabat d'un hôpital... et après sa mort...

Cela était épouvantable.

La pauvre Goualeuse, voyant l'air sombre de son compagnon, lui dit
tristement:

--Pourtant, monsieur Rodolphe, je ne devrais pas avoir de ces
idées-là... Vous m'emmenez avec vous pour être joyeuse, et je vous dis
toujours des choses si tristes... si tristes! Mon Dieu, je ne sais pas
comment cela se fait, c'est malgré moi... Je n'ai jamais été plus
heureuse qu'aujourd'hui; et pourtant à chaque instant les larmes me
viennent aux yeux... Vous ne m'en voulez pas, dites, monsieur Rodolphe?
D'ailleurs... vous voyez? cette tristesse s'en va... comme elle est
venue... bien vite. Tenez, maintenant... je n'y songe déjà plus... Je
serai raisonnable... Tenez, monsieur Rodolphe... regardez mes yeux...

Et Fleur-de-Marie, après avoir deux ou trois fois fermé ses yeux pour en
chasser une larme rebelle, les ouvrit tout grands... bien grands, et
regarda Rodolphe avec une naïveté charmante.

--Fleur-de-Marie, je vous en prie, ne vous contraignez pas... Soyez
gaie, si vous avez envie d'être gaie... triste, s'il vous plaît d'être
triste. Mon Dieu, moi qui vous parle, quelquefois j'ai comme vous des
idées sombres... Je serais très-malheureux de feindre une joie que je ne
ressentirais pas...

--Vraiment, monsieur Rodolphe, vous êtes triste aussi quelquefois?

--Sans doute; mon avenir n'est guère plus beau que le vôtre... Je suis
sans père ni mère... que demain je tombe malade, comment vivre? Je
dépense ce que je gagne au jour le jour.

--Ça, c'est un tort, voyez-vous... un grand tort, monsieur Rodolphe, dit
la Goualeuse d'un ton de grave remontrance qui fit sourire Rodolphe,
vous devriez mettre à la caisse d'épargne... Moi, tout mon mauvais sort
est venu de ce que je n'ai pas économisé mon argent... Avec deux cents
francs devant lui, un ouvrier n'est jamais aux crochets de personne,
jamais embarrassé... et c'est bien souvent l'embarras qui vous conseille
mal.

--Cela est très-sage, très-sensé, ma bonne petite ménagère. Mais deux
cents francs... comment amasser deux cents francs?

--Mais, monsieur Rodolphe, c'est bien simple: faisons un peu votre
compte; vous allez voir... Vous gagnez, n'est-ce pas, quelquefois
jusqu'à cinq francs par jour?

--Oui, quand je travaille.

--Il faut travailler tous les jours. Êtes-vous donc si à plaindre? Un
joli état comme le vôtre... peintre en éventails... mais ça devrait être
pour vous un plaisir... Tenez, vous n'êtes pas raisonnable, monsieur
Rodolphe!... ajouta la Goualeuse d'un ton sévère. Un ouvrier peut vivre,
mais très-bien vivre avec trois francs; il vous reste donc quarante
sous, au bout d'un mois soixante francs d'économie... Soixante francs
par mois... mais c'est une somme!

--Oui; mais c'est si bon de flâner, de ne rien faire!

--Monsieur Rodolphe, encore une fois, vous n'avez pas plus de raison
qu'un enfant...

--Eh bien! je serai raisonnable, petite grondeuse; vous me donnez de
bonnes idées... Je n'avais pas songé à cela...

--Vraiment? dit la jeune fille en frappant dans ses mains, avec joie. Si
vous saviez combien vous me rendez contente!... Vous économiserez
quarante sous par jour! Bien vrai?

--Allons... j'économiserai quarante sous par jour, dit Rodolphe en
souriant malgré lui.

--Bien vrai? Bien vrai?

--Je vous le promets...

--Vous verrez comme vous serez fier aux premières économies que vous
aurez faites... Et puis ce n'est pas tout... si vous voulez me promettre
de ne pas vous fâcher...

--Est-ce que j'ai l'air bien méchant?

--Non, certainement... mais je ne sais pas si je dois...

--Vous devez tout me dire, Fleur-de-Marie...

--Eh bien! enfin, vous qui... on voit ça, êtes au-dessus de votre
état... comment est-ce que vous fréquentez des cabarets comme celui de
l'ogresse?

--Si je n'étais pas venu dans le tapis-franc, je n'aurais pas le plaisir
d'aller à la campagne aujourd'hui avec vous, Fleur-de-Marie.

--C'est bien vrai, mais c'est égal, monsieur Rodolphe... Tenez, je suis
aussi heureuse que possible de ma journée, eh bien! je renoncerais de
bon coeur à en passer une pareille si cela pouvait vous faire du tort...

--Au contraire, puisque vous m'avez donné d'excellents conseils de
ménage.

--Et vous les suivrez?

--Je vous l'ai promis, parole d'honneur. J'économiserai au moins
quarante sous par jour...




XI

Les souhaits


À ce moment, Rodolphe dit au cocher, qui avait dépassé le village de
Sarcelles:

--Prends le premier chemin à droite, tu traverseras Villiers-le-Bel, et
puis à gauche, toujours tout droit.

Puis, s'adressant à la Goualeuse:

--Maintenant que vous êtes contente de moi, Fleur-de-Marie, nous pouvons
nous amuser, comme nous le disions tout à l'heure, à faire des châteaux
en Espagne. Ça ne coûte pas cher, vous ne me reprocherez pas ces
dépenses-là.

--Non... Voyons, faisons votre château en Espagne.

--D'abord... le vôtre, Fleur-de-Marie.

--Voyons si vous devinerez mon goût, monsieur Rodolphe.

--Essayons... Je suppose que cette route-ci... je dis celle-ci parce que
nous y sommes...

--C'est juste, il ne faut pas aller chercher si loin.

--Je suppose donc que cette route-ci nous mène à un charmant village,
très-éloigné de la grande route.

--Oui, c'est bien plus tranquille.

--Il est bâti à mi-côte et entremêlé de beaucoup d'arbres.

--Il y a tout auprès une petite rivière.

--Justement... une petite rivière. À l'extrémité du village on voit une
jolie ferme; d'un côté de la maison il y a un verger, de l'autre un beau
jardin rempli de fleurs.

--Je vois ça d'ici, monsieur Rodolphe!

--Au rez-de-chaussée une vaste cuisine pour les gens de la ferme, et une
salle à manger pour la fermière.

--La maison a des persiennes vertes... C'est si gai, n'est-ce pas,
monsieur Rodolphe?

--Des persiennes vertes... je suis de votre avis... il n'y a rien de
plus gai que des persiennes vertes... Naturellement la fermière serait
votre tante.

--Naturellement... et ce serait une bien bonne femme.

--Excellente: elle vous aimerait comme une mère.

--Bonne tante! Ça doit être si bon d'être aimée par quelqu'un!

--Et vous l'aimeriez bien aussi?

--Oh! s'écria Fleur-de-Marie en joignant les mains et en levant les yeux
avec une expression de bonheur indicible à rendre; oh! oui, je
l'aimerais; et puis je l'aiderais à travailler, à coudre, à ranger le
linge, à blanchir, à serrer les fruits pour l'hiver, à tout le ménage,
enfin... Elle ne se plaindrait pas de ma paresse, je vous en réponds!...
Le matin...

--Attendez donc, Fleur-de-Marie... êtes-vous impatiente!... que je
finisse de vous peindre la maison.

--Allez, allez, monsieur le peintre, on voit bien que vous avez
l'habitude de peindre de jolis paysages sur vos éventails, dit la
Goualeuse en riant.

--Petite babillarde... laissez-moi donc achever ma maison...

--C'est vrai, je babille; mais c'est si amusant... Monsieur Rodolphe, je
vous écoute, finissez la maison de la fermière.

--Votre chambre est au premier.

--Ma chambre! Quel bonheur! Voyons ma chambre, voyons.

Et la jeune fille se pressa contre Rodolphe, ses grands yeux bien
ouverts, bien curieux.

--Votre chambre a deux fenêtres qui donnent sur le jardin de fleurs et
sur un pré au bas duquel coule la petite rivière. De l'autre côté de la
petite rivière s'élève un coteau tout planté de vieux châtaigniers, au
milieu desquels on aperçoit le clocher de l'église.

--Que c'est donc joli!... Que c'est donc joli, monsieur Rodolphe! Ça
donne envie d'y être!

--Trois ou quatre belles vaches paissent dans la prairie, qui est
séparée du jardin par une haie d'aubépine.

--Et de ma fenêtre je vois les vaches?

--Parfaitement.

--Il y en a une qui sera ma favorite, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe?
Je lui ferai un beau collier avec une clochette, et je l'habituerai à
venir manger dans ma main.

--Elle n'y manquera pas. Elle est toute blanche, toute jeune; elle
s'appelle Musette.

--Ah! le joli nom! Cette pauvre Musette, comme je l'aime!

--Finissons votre chambre, Fleur-de-Marie; elle est tendue d'une jolie
toile perse, avec les rideaux pareils; un grand rosier et un énorme
chèvrefeuille couvrent les murs de la ferme de ce côté-là et entourent
vos croisées, de façon que tous les matins vous n'avez qu'à allonger la
main pour cueillir un beau bouquet de roses et de chèvrefeuille.

--Ah! monsieur Rodolphe, quel bon peintre vous êtes!

--Maintenant, voici comme vous passez votre journée.

--Voyons ma journée.

--Votre bonne tante vient d'abord vous éveiller en vous baisant
tendrement au front; elle vous apporte un bol de lait bien chaud, parce
que votre poitrine est faible, pauvre enfant! Vous vous levez; vous
allez faire un tour dans la ferme, voir Musette, les poulets, vos amis
les pigeons, les fleurs du jardin. À neuf heures, arrive votre maître
d'écriture.

--Mon maître?

--Vous sentez bien qu'il faut apprendre à lire, à écrire et à compter,
pour pouvoir aider votre tante à tenir ses livres de fermage.

--C'est vrai, monsieur Rodolphe, je ne pense à rien... il faut bien que
j'apprenne à écrire pour aider ma tante, dit sérieusement la pauvre
fille, tellement absorbée par la riante peinture de cette vie paisible
qu'elle croyait à ses réalités.

--Après votre leçon, vous travaillez au linge de la maison, ou vous vous
brodez un joli bonnet à la paysanne... Sur les deux heures vous
travaillez à votre écriture, et puis vous allez avec votre tante faire
une bonne promenade, voir les moissonneurs dans l'été, les laboureurs
dans l'automne: vous vous fatiguez bien, et vous rapportez une belle
poignée d'herbes des champs, choisies par vous pour votre chère Musette.

--Car nous revenons par la prairie, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe?

--Sans doute: il y a un pont de bois sur la rivière. Au retour, il est,
ma foi, bien six ou sept heures: dans ce temps-ci un bon feu bien gai
flambe dans la grande cuisine de la ferme; vous allez vous y réchauffer
et causer un moment avec les braves gens qui soupent en rentrant du
labour. Ensuite vous dînez avec votre tante. Quelquefois le curé ou un
des vieux amis de la maison se met à table avec vous. Après cela, vous
lisez ou vous travaillez pendant que votre tante fait sa partie de
cartes. À dix heures, elle vous baise au front, vous remontez chez vous:
et le lendemain matin c'est à recommencer...

--On vivrait cent ans comme cela, monsieur Rodolphe, sans penser à
s'ennuyer un moment...

--Mais cela n'est rien. Et les dimanches! Et les jours de fêtes!

--Ces jours-là, monsieur Rodolphe?

--Vous vous faites belle, vous mettez une jolie robe à la paysanne, avec
ça de charmants bonnets ronds qui vous vont à ravir; vous montez en
carriole d'osier avec votre tante et Jacques, le garçon de ferme, pour
aller à la grand-messe du village; après, dans l'été, vous ne manquez
pas d'assister, avec votre tante, à toutes les fêtes des paroisses
voisines. Vous êtes si gentille, si douce, si bonne ménagère, votre
tante vous aime tant, le curé rend de vous un si bon témoignage, que
tous les jeunes fermiers des environs veulent vous faire danser, parce
que c'est comme cela que commencent toujours les mariages... Aussi, peu
à peu vous en remarquez un... et...

Rodolphe, étonné du silence de la Goualeuse, la regarda.

La malheureuse fille étouffait à grand-peine ses sanglots.

Un moment abusée par les paroles de Rodolphe, elle avait oublié le
présent, et le contraste de ce présent avec le rêve d'une existence
douce et riante lui rappelait l'horreur de sa position.

--Fleur-de-Marie, qu'avez-vous?

--Ah! monsieur Rodolphe, sans le vouloir, vous m'avez fait bien du
chagrin... j'ai cru un instant à ce paradis...

--Mais, pauvre enfant, ce paradis existe... tenez, regardez... Cocher,
arrête!

La voiture s'arrêta.

La Goualeuse releva machinalement la tête. Elle se trouvait au sommet
d'une petite colline. Quel fut son étonnement, sa stupeur! Le joli
village bâti à mi-côte, la ferme, la prairie, les belles vaches, la
petite rivière, la châtaigneraie, l'église dans le lointain, le tableau
était sous ses yeux... rien n'y manquait, jusqu'à Musette, belle génisse
blanche, future favorite de la Goualeuse.

Ce charmant paysage était éclairé par un beau soleil de novembre... Les
feuilles jaunes et pourpres des châtaigniers les couvraient encore et se
découpaient sur l'azur du ciel.

--Eh bien! Fleur-de-Marie, que dites-vous? Suis-je bon peintre? dit
Rodolphe en souriant.

La Goualeuse le regardait avec une surprise mêlée d'inquiétude. Cela lui
semblait presque surnaturel.

--Comment se fait-il, monsieur Rodolphe?... Mais, mon Dieu, est-ce un
rêve? Ça me fait presque peur... Comment! ce que vous m'avez dit...

--Rien de plus simple, mon enfant... La fermière est ma nourrice, j'ai
été élevé ici... Je lui ai écrit ce matin de très-bonne heure que je
viendrais la voir: je peignais d'après nature.

--Ah! c'est vrai, monsieur Rodolphe! dit la Goualeuse avec un profond
soupir.




XII

La ferme


La ferme où Rodolphe conduisait Fleur-de-Marie était située en dehors et
à l'extrémité du village de Bouqueval, petite paroisse solitaire,
ignorée, enfoncée dans les terres, et éloignée d'Écouen d'environ deux
lieues.

Le fiacre, suivant les indications de Rodolphe, descendit un chemin
rapide et entra dans une longue avenue bordée de cerisiers et de
pommiers.

La voiture roulait sans bruit sur un tapis de ce gazon fin et ras dont
la plupart des routes vicinales sont ordinairement couvertes.

Fleur-de-Marie, silencieuse, triste, restait, malgré ses efforts, sous
une impression douloureuse, que Rodolphe se reprochait presque d'avoir
causée.

Au bout de quelques minutes, la voiture passa devant la grande porte de
la cour de la ferme, continua son chemin le long d'une épaisse charmille
et s'arrêta en face d'un petit porche de bois rustique à demi caché sous
un vigoureux cep de vigne aux feuilles empourprées par l'automne.

--Nous voici arrivés, Fleur-de-Marie, dit Rodolphe, êtes-vous contente?

--Oui, monsieur Rodolphe... pourtant il me semble à présent que je vais
avoir honte devant la fermière; je n'oserai jamais la regarder...

--Pourquoi cela, mon enfant?

--Vous avez raison, monsieur Rodolphe, elle ne me connaît pas. Et la
Goualeuse étouffa un soupir.

On avait sans doute guetté l'arrivée du fiacre de Rodolphe.

Le cocher ouvrait la portière, lorsqu'une femme de cinquante ans
environ, vêtue comme le sont les riches fermières des environs de Paris,
ayant une physionomie à la fois triste et douce, parut sous le porche et
s'avança au-devant de Rodolphe avec un respectueux empressement.

La Goualeuse devint pourpre et descendit de voiture après un moment
d'hésitation...

--Bonjour, ma bonne madame Georges..., dit Rodolphe à la fermière; vous
le voyez, je suis exact...

Puis, se retournant vers le cocher et lui mettant de l'argent dans la
main:

--Tu peux t'en retourner à Paris.

Le cocher, petit homme trapu, avait son chapeau enfoncé sur les yeux et
la figure presque entièrement cachée par le collet fourré de son
carrick: il empocha l'argent, ne répondit rien, remonta sur son siège,
fouetta son cheval et disparut rapidement dans l'allée verte.

--Après une si longue course, ce cocher muet est bien pressé de s'en
aller..., pensa d'abord Rodolphe. Bah! il n'est que deux heures; il veut
être assez tôt de retour à Paris pour pouvoir utiliser le restant de sa
journée.

Et Rodolphe n'attacha aucune importance à sa première observation.

Fleur-de-Marie s'approcha de lui, l'air inquiet, troublé, presque
alarmé, et lui dit tout bas, de manière à ne pas être entendue de Mme
Georges:

--Mon Dieu! monsieur Rodolphe, pardon... Vous renvoyez la voiture...
Mais l'ogresse, hélas!... Il faut que je retourne chez elle ce soir...
sinon... elle me regardera comme une voleuse... Mes habits lui
appartiennent... et je lui dois...

--Rassurez-vous, mon enfant, c'est à moi à vous demander pardon.

--Pardon! et de quoi?

--De ne pas vous avoir dit plus tôt que vous ne deviez plus rien à
l'ogresse, et que vous pouviez quitter ces ignobles vêtements pour
d'autres que ma bonne Mme Georges va vous donner. Elle en a à peu près
de votre taille, elle voudra bien vous prêter de quoi vous habiller.
Vous le voyez, elle commence déjà son rôle de tante.

Fleur-de-Marie croyait rêver; elle regardait tour à tour la fermière et
Rodolphe, ne pouvant croire à ce qu'elle entendait.

--Comment, dit-elle la voix palpitante d'émotion, je ne retournerai plus
à Paris? je pourrai rester ici? Madame me le permettra?... ce serait
possible, ce château en Espagne de tantôt?

--C'était cette ferme... le voilà réalisé.

--Non, non, ce serait trop beau, trop heureux.

--On n'a jamais trop de bonheur, Fleur-de-Marie.

--Ah! par pitié, monsieur Rodolphe, ne me trompez pas, cela me ferait
bien mal.

--Ma chère enfant, croyez-moi, dit Rodolphe d'une voix toujours
affectueuse, mais avec un accent de dignité que Fleur-de-Marie ne lui
connaissait pas encore; oui, vous pouvez, si cela vous convient, mener
dès aujourd'hui, auprès de Mme Georges, cette vie paisible dont tout à
l'heure le tableau vous enchantait. Quoique Mme Georges ne soit pas
votre tante, elle aura pour vous, lorsqu'elle vous connaîtra, le plus
tendre intérêt; vous passerez même pour sa nièce aux yeux des gens de la
ferme; ce petit mensonge rendra votre position plus convenable. Encore
une fois, si cela vous plaît, Fleur-de-Marie, vous pourrez réaliser
votre rêve de tantôt. Dès que vous serez habillée en petite fermière,
ajouta-t-il en souriant, nous vous mènerons voir votre future favorite,
Musette, jolie génisse blanche qui n'attend plus que le collier que vous
lui avez promis. Nous irons aussi donner un coup d'oeil à vos amis les
pigeons, et puis à la laiterie; nous parcourrons enfin toute la ferme:
je tiens à remplir ma promesse.

Fleur-de-Marie joignit les mains avec force. La surprise, la joie, la
reconnaissance, le respect se peignirent sur sa ravissante figure; ses
yeux se noyèrent de larmes, elle s'écria:

--Monsieur Rodolphe, vous êtes donc un ange du bon Dieu, que vous faites
tant de bien aux malheureux sans les connaître, et que vous les délivrez
de la honte et de la misère!!!

--Ma pauvre enfant, répondit Rodolphe avec un sourire de mélancolie
profonde et d'ineffable bonté, quoique bien jeune, j'ai dans ma vie déjà
souffert; cela vous explique ma compassion pour ceux qui souffrent.
Fleur-de-Marie, ou plutôt Marie, allez avec Mme Georges. Oui, Marie,
gardez désormais ce nom, doux et joli comme vous! Avant mon départ, nous
causerons ensemble, et je vous quitterai bien heureux de vous savoir
heureuse.

Fleur-de-Marie ne répondit rien, s'approcha de Rodolphe, fléchit à demi
les genoux, et prit sa main et la porta respectueusement à ses lèvres
avec un mouvement rempli de grâce et de modestie.

Puis elle suivit Mme Georges, qui la contemplait avec un intérêt
profond.




XIII

Murph et Rodolphe


Rodolphe se dirigea vers la cour de la ferme et y trouva l'homme de
grande taille qui, la veille, déguisé en charbonnier, était venu
l'avertir de l'arrivée de Tom et de Sarah.

Murph, tel est le nom de ce personnage, avait cinquante ans environ;
quelques mèches blanches argentaient deux petites touffes de cheveux
d'un blond vif qui frisaient de chaque côté de son crâne presque
entièrement chauve: son visage large, coloré, était complètement rasé,
sauf des favoris très-courts, d'un blond ardent, qui ne dépassaient pas
le niveau de l'oreille, et s'arrondissaient en croissant sur ses joues
rebondies. Malgré son âge et son embonpoint, Murph était alerte et
robuste. Sa physionomie, quoique flegmatique, était à la fois
bienveillante et résolue; il portait une cravate blanche, un grand gilet
et un long habit noir à larges basques sa culotte, d'un gris verdâtre,
était de même étoffe que ses guêtres à boutons de nacre, ne rejoignant
pas tout à fait ses jarretières. Elles laissaient apercevoir ses bas de
voyage, en laine écrue.

L'habillement et la mâle tournure de Murph rappelaient le type parfait
de ce que les Anglais appellent le gentilhomme fermier. Hâtons-nous
d'ajouter que Murph était Anglais gentilhomme (squire), mais non
fermier.

Au moment où Rodolphe entra dans la cour, Murph remettait dans la poche
d'une petite calèche de voyage une paire de pistolets qu'il venait de
soigneusement essuyer.

--À qui diable en as-tu avec tes pistolets? lui dit Rodolphe.

--Cela me regarde, monseigneur, dit Murph en descendant du marchepied.
Faites vos affaires, je fais les miennes.

--Pour quelle heure as-tu commandé les chevaux?

--Selon vos ordres, à la nuit tombante.

--Tu es arrivé ce matin?

--À huit heures. Mme Georges a eu le loisir de tout préparer.

--Tu as de l'humeur... Est-ce que tu n'es pas content de moi?

--Je ne le suis que trop, monseigneur... que trop. Un jour ou l'autre...
enfin, le danger... c'est votre vie.

--Il te sied bien de parler! Si je te laissais faire, il n'y aurait de
péril que pour toi et...

--Et quand vous feriez le bien sans risquer votre vie, où serait le
grand mal, monseigneur?

--Où serait le grand plaisir, maître Murph?

--Vous, dit le squire en haussant les épaules, vous dans de pareilles
tavernes!

--Oh! que vous voilà bien, vous autres John Bull, avec vos scrupules
aristocratiques! croyant les grands seigneurs d'une essence supérieure à
la vôtre, pauvres moutons, fiers de vos bouchers!!!

--Si vous étiez anglais, monseigneur, vous comprendriez cela... on
honore qui honore. D'ailleurs, je serais Turc, Chinois ou Américain, que
je trouverais encore que vous avez eu tort de vous exposer ainsi. Hier
soir, dans cette abominable rue de la Cité, en allant pour déterrer avec
vous ce Bras-Rouge, que l'enfer confonde! il m'a fallu la crainte de
vous irriter, de vous désobéir, pour m'empêcher d'aller vous secourir
dans votre lutte contre le bandit que vous avez trouvé dans l'allée de
ce bouge.

--C'est-à-dire, monsieur Murph, que vous doutez de ma force et de mon
courage!

--Malheureusement vous m'avez cent fois mis à même de ne douter ni de
l'un ni de l'autre. Grâce à Dieu, Crabb de Ramsgate vous a appris à
boxer; Lacour de Paris[74] vous a enseigné la canne, le chausson, et par
curiosité l'argot; le fameux Bertrand vous a appris l'escrime, et dans
vos essais contre ces professeurs vous avez eu souvent l'avantage. Vous
tuez les hirondelles au vol avec un pistolet de munition, vous avez des
muscles d'acier; quoique svelte et mince, vous me battriez aussi
facilement qu'un cheval de course battrait un cheval de brasseur... Cela
est vrai.

Rodolphe avait complaisamment écouté cette énumération de ses qualités
de gladiateur; il reprit en souriant:

--Eh bien! alors que crains-tu?

--Je maintiens, monseigneur, qu'il n'est pas convenable que vous prêtiez
le collet au premier goujat venu. Je ne vous dis pas cela à cause de
l'inconvénient qu'il y a pour un honorable gentilhomme de ma
connaissance à se noircir la figure avec du charbon et à avoir l'air
d'un diable: malgré mes cheveux gris, mon embonpoint et ma gravité, je
me déguiserais en danseur de corde, si cela pouvait vous servir; mais
j'en suis pour ce que j'ai dit.

--Oh! je le sais bien, vieux Murph, lorsqu'une idée est rivée sous ton
crâne de fer, lorsque le dévouement est implanté dans ton ferme et
vaillant coeur, le démon userait ses dents et ses ongles à les en
retirer.

--Vous me flattez, monseigneur, vous méditez quelque...

--Ne te gêne pas.

--Quelque folie, monseigneur.

--Mon pauvre Murph, tu prends mal ton temps pour me sermonner.

--Pourquoi?

--Je suis dans un de mes meilleurs moments d'orgueil et de bonheur... je
suis ici...

--Dans un endroit où vous avez fait du bien?

--C'est un lieu de refuge contre tes homélies, c'est mon Temple-Bar...

--S'il en est ainsi, où diable voulez-vous que je vous prenne,
monseigneur?

--Maître Murph, vous me flattez, vous voulez m'empêcher de faire quelque
folie.

--Monseigneur, il y a des folies pour lesquelles je suis indulgent.

--Les folies d'argent?

--Oui, car, après tout, avec près de deux millions de revenu...

--On est souvent bien gêné, mon pauvre Murph.

--À qui le dites-vous, monseigneur!

--Et pourtant il y a des plaisirs si vifs, si purs, si profonds, qui
coûtent si peu! Qu'y a-t-il de comparable à ce que j'ai éprouvé tout à
l'heure, lorsque cette malheureuse créature s'est vue en sûreté ici, et
que dans sa reconnaissance elle m'a baisé la main? Ce n'est pas tout:
mon bonheur a un long avenir: demain, après-demain, pendant bien des
jours, enfin, je pourrai songer avec délices à ce qu'éprouvera cette
pauvre enfant en se réveillant dans cette tranquille retraite, auprès de
cette excellente Mme Georges, qui l'aimera tendrement; car le malheur
est sympathique au malheur.

--Oh! pour Mme Georges, jamais bienfaits n'ont été mieux placés. Noble,
courageuse femme!... un ange de vertu, un ange! Je m'émeus rarement, et
je me suis ému aux malheurs de Mme Georges... Mais votre nouvelle
protégée!... Tenez, ne parlons pas de cela, monseigneur.

--Pourquoi, Murph?

--Monseigneur, vous faites ce que bon vous semble.

--Je fais ce qui est juste, dit Rodolphe avec une nuance d'impatience.

--Ce qui est juste... selon vous.

--Ce qui est juste devant Dieu et devant ma conscience, reprit
sévèrement Rodolphe.

--Tenez, monseigneur, nous ne nous entendrons pas. Je vous le répète, ne
parlons plus de cela.

--Et moi, je vous ordonne de parler! s'écria impérieusement Rodolphe.

--Je ne me suis jamais exposé à ce que monseigneur m'ordonnât de me
taire: j'espère qu'il ne m'ordonnera pas de parler, répondit fièrement
Murph.

--Monsieur Murph!!! s'écria Rodolphe avec un accent d'irritation
croissante.

--Monseigneur!...

--Vous le savez, monsieur, je n'aime pas les réticences.

--Il me convient d'avoir des réticences, dit brusquement Murph.

--Apprenez, monsieur, que si je descends avec vous jusqu'à la
familiarité, c'est à condition que vous vous élèverez jusqu'à la
franchise.

Il est impossible de peindre la hauteur souveraine de la physionomie de
Rodolphe en prononçant ces dernières paroles.

--Monseigneur, j'ai cinquante ans, je suis gentilhomme; vous ne devez
pas me parler ainsi.

--Taisez-vous!

--Monseigneur!

--Taisez-vous!

--Monseigneur, il est indigne de forcer un homme de coeur à se souvenir
des services qu'il a rendus.

--Tes services? Est-ce que je ne les paye pas de toutes façons?

Il faut le dire, Rodolphe n'avait pas attaché à ces mots cruels un sens
humiliant qui plaçât Murph dans la position d'un mercenaire;
malheureusement celui-ci les interpréta de la sorte. Il devint pourpre
de honte, porta ses deux poings crispés à son front chauve avec une
expression de douloureuse indignation; puis tout à coup, par un
revirement subit, jetant les yeux sur Rodolphe, dont la noble figure
était alors contractée, enlaidie par la violence d'un dédain farouche,
Murph étouffa un soupir, regarda le jeune homme avec une sorte de tendre
commisération, et lui dit d'une voix émue:

--Monseigneur, revenez à vous, vous n'êtes pas raisonnable.

Ces mots mirent le comble à l'irritation de Rodolphe; son regard brilla
d'un éclat sauvage; ses lèvres blanchirent, et, s'avançant vers Murph
avec un geste de menace, il s'écria:

--Oses-tu bien...!

Murph se recula, et dit vivement, comme malgré lui:

--Monseigneur, monseigneur, SOUVENEZ-VOUS DU 13 JANVIER!

Ces mots produisirent un effet magique sur Rodolphe. Son visage, crispé
par la colère, se détendit.

Il regarda fixement Murph, baissa la tête; puis, après un moment de
silence, il murmura d'une voix altérée:

--Ah! monsieur, vous êtes cruel... Je croyais pourtant!... Et vous
encore!... Vous!...

Rodolphe ne put achever, sa voix s'éteignit; il tomba sur un banc de
pierre et cacha sa tête dans ses deux mains.

--Monseigneur, s'écria Murph désolé, mon bon seigneur, pardonnez-moi,
pardonnez à votre vieux et fidèle Murph! Ce n'est que poussé à bout, et
craignant, hélas! non pour moi, mais pour vous, les suites de votre
emportement, que j'ai dit cela... Je l'ai dit sans colère, sans
reproche, je l'ai dit malgré moi et avec compassion. Monseigneur, j'ai
eu tort d'être susceptible... Mon Dieu! qui doit connaître votre
caractère, si ce n'est moi, moi qui ne vous ai pas quitté depuis votre
enfance! De grâce, dites que vous me pardonnez de vous avoir rappelé ce
jour funeste... Hélas que d'expiations n'avez-vous pas...

Rodolphe releva la tête; il était très-pâle. Il dit à son compagnon
d'une voix douce et triste:

--Assez, assez, mon vieil ami, je te remercie d'avoir éteint d'un mot ce
fatal emportement; je ne te fais pas d'excuses, moi, des duretés que
j'ai dites; tu sais bien qu'il y a loin du coeur aux lèvres, comme
disent les bonnes gens de chez nous. J'étais fou, ne parlons plus de
cela.

--Hélas! maintenant vous voilà triste pour longtemps... Suis-je assez
malheureux!... Je ne désire rien tant que de vous voir sortir de votre
humeur sombre et je vous y replonge par ma sotte susceptibilité.
Mordieu! à quoi sert d'être honnête homme et d'avoir des cheveux gris,
si ce n'est à endurer patiemment mes reproches qu'on ne mérite pas!

--Mais non, reprit Murph avec une exaltation comique, car elle
contrastait avec son flegme habituel, mais non, il faut sans doute qu'on
me flatte à la journée, qu'on me dise: «Monsieur Murph, vous êtes le
modèle des serviteurs; Monsieur Murph, il n'y a pas de fidélité pareille
à la vôtre; monsieur Murph, vous êtes un homme admirable; monsieur
Murph! diable, peste! oh! oh! qu'il est beau, monsieur Murph! brave
Murph!» Allons, vieux perroquet, fais donc gratter ta tête grise!!!

Puis, se ressouvenant des affectueuses paroles que Rodolphe lui avait
dites au commencement de la conversation, il s'écria avec un
redoublement de violence grotesque:

--Mais c'est qu'il m'avait appelé son bon, son vieux, son fidèle
Murph!... Et moi qui vais comme un rustre, pour une boutade
involontaire! à mon âge... Mordieu!... c'est à s'arracher les cheveux.

Et le digne gentilhomme porta ses deux mains à ses tempes.

Ces mots et ce geste étaient chez lui le signe du désespoir 

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