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Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - I

by Théophile Lavallée · French · Gutenberg #18865 · 681,415 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - I
    
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Title: Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - I

Author: Théophile Lavallée


        
Release date: July 18, 2006 [eBook #18865]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/18865

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
        the Online Distributed Proofreading Team at
        http://www.pgdp.net (This file was produced from images
        generously made available by the Bibliothèque nationale
        de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE PARIS DEPUIS LE TEMPS DES GAULOIS JUSQU'À NOS JOURS - I ***




Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
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                              HISTOIRE

                              DE PARIS

             DEPUIS LE TEMPS DES GAULOIS JUSQU'A NOS JOURS

                                 PAR

                          THÉOPHILE LAVALLÉE

                           DEUXIÈME ÉDITION


  «Paris a mon coeur dez mon enfance, et m'en est advenu comme des
  choses excellentes. Plus j'ay veu depuis d'autres villes belles, plus
  la beauté de cette-cy peult et gaigne sur mon affection. Je l'ayme
  tendrement jusques à ses verrues et à ses taches. Je ne suis François
  que par cette grande cité, grande en peuples, grande en félicité de
  son assiette, mais surtout grande et incomparable en variété et
  diversité de commodités, la gloire de la France et l'un des plus
  nobles ornements du monde. Dieu en chasse loing nos divisions!»

                                                      MONTAIGNE.



                              PREMIÈRE PARTIE



                                   PARIS
                  MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
                             RUE VIVIENNE, 2 BIS.

                                    1857

                   Paris.--Impr. CARION, rue Bonaparte, 64.




                              HISTOIRE DE PARIS                    <p.001>



                               PREMIÈRE PARTIE

                              HISTOIRE GÉNÉRALE




                                LIVRE PREMIER.

               PARIS DANS LES TEMPS ANCIENS ET SOUS LA MONARCHIE.

                             (53 av. J.-C.--1789.)



§ I.

Paris sous les Gaulois et les Romains.--Première bataille de
Paris.--Julien proclamé empereur à Lutèce.--Saint-Denis et sainte
Geneviève.


L'origine de Paris est inconnue. Un siècle avant la naissance de
Jésus-Christ ce n'était encore qu'un misérable amas de huttes de
paille, enfermé dans une petite île, «qui avait, dit Sauval, la forme
d'un navire enfoncé dans la vase et échoué au fil de l'eau.» La Seine
servait de défense à cette bourgade, qui était unie à deux rives par
quelques troncs d'arbres formant deux ponts grossiers. Les Gaulois la
nommaient _Loutouhezi_, c'est-à-dire habitation au milieu des eaux,
_Lucotecia_, suivant Ptolémée, _Leutekia_, suivant Julien. C'était le
chef-lieu du petit canton des _Parisiens_, peuple de bateliers et de
pêcheurs, qui, dans les grandes circonstances, pouvait mettre sur pied
8,000 hommes armés, et de qui la ville a pris le vaisseau qui figure
dans ses armoiries[1].

         [Note 1: «Les armoiries de la ville de Paris sont, dit
         Piganiol de la Force, de gueule à un navire frété et voilé
         d'argent, flottant sur les ondes de même, au chef semé de
         France.» (_Descript. histor. de la ville de Paris_, t. Ier,
         p. 48.)]

Il fallut que César vînt faire la conquête de la Gaule pour que    <p.002>
l'existence de la pauvre _Lutèce_ et le nom des Parisiens fussent
révélés au monde: en l'an 53 avant Jésus-Christ, «il convoqua,
raconte-t-il lui-même, l'assemblée des Gaulois à Lutèce, ville des
Parisiens[2].» Et voilà les premiers mots que l'histoire prononce sur
la métropole de la civilisation! De sorte que, par une fortune
singulière, l'acte de naissance de la cité qui semble avoir
l'initiative des grands mouvements de l'humanité nous est fourni par
le génie qui ferme les temps anciens et ouvre les temps modernes.
Alors ces bords de la Seine, où s'entassent aujourd'hui tant de
palais, où gronde tant de bruit, où fourmille une population si
ardente, étaient couverts de longs marécages, de tristes bruyères,
d'épaisses forêts qui allaient couronner les hauteurs voisines,
immense solitude coupée à peine par quelques cultures, habitée à peine
par quelques centaines de sauvages.

         [Note 2: _Guerre des Gaules_, liv. VI, ch. III.]

Ces sauvages surent pourtant défendre héroïquement leur patrie contre
l'invasion romaine. Dans la grande insurrection dont Vercingétorix fut
le chef, les Parisiens prirent les armes, et ils essayèrent bravement
de barrer le chemin à un lieutenant de César, qui, avec quatre
légions, cherchait à rejoindre son général. A son approche, ils
brûlèrent leur ville et ses ponts, et, aidés de leurs voisins, ils se
retranchèrent dans les marais fangeux que formait la Bièvre. Mais les
Romains tournèrent le camp parisien en passant la Seine devant les
hauteurs de Nimio (Chaillot); et alors s'engagea dans la plaine, dite
aujourd'hui de Grenelle, un combat où les Gaulois furent vaincus, et
dans lequel les soldats de Lutèce périrent presque tous. C'est la
première bataille de Paris! On sait quelle a été la dernière!... Entre
ces deux défaites, que de fortunes diverses avaient courues la
puissante Rome et l'humble Lutèce! Dans la première, un Romain conquérait
la Gaule pour s'en faire un marchepied au suprême pouvoir,         <p.003>
à l'empire du monde; dans la deuxième, le César de l'histoire moderne
perdait avec la Gaule, à qui il avait donné une grandeur digne de la
grandeur romaine, avec l'Italie, conquise à son tour par la Gaule, la
fortune de cet enfant de Paris proclamé dans son berceau roi de Rome!

Pendant 400 ans, on n'entend plus parler de la petite Lutèce jusqu'à
Julien l'Apostat, ce Voltaire couronné du IVe siècle, qui habita
durant deux hivers le palais des Thermes, bâti, dit-on, par Constance,
et dont quelques ruines existent encore. Il y avait rassemblé quelques
savants: l'un deux, Oribase, y rédigea un abrégé de Galien; et voilà
le premier ouvrage publié dans une ville dont les livres ont changé la
face du monde! Julien aimait la cité des Parisiens, qu'il appelle _sa
chère Lutèce_. Il vante son climat, ses eaux, même ses figuiers et ses
vignobles; il vante, par-dessus tout, ses habitants et leurs moeurs
austères. «Ils n'adorent Vénus, dit-il, que comme présidant au
mariage; ils n'usent des dons de Bacchus que parce que ce dieu est le
père de la joie et qu'il contribue avec Vénus à donner de nombreux
enfants; ils fuient les danses lascives, l'obscénité et l'impudence
des théâtres, etc.»

Sous Julien, Paris eut sa première grande scène militaire: c'est là
que les soldats romains, refusant d'obéir aux ordres de Constance qui
les appelait en Orient, proclamèrent le jeune philosophe empereur. «A
minuit, raconte Ammien Marcellin, les légions se soulèvent,
environnent le palais des Thermes et, tirant leurs épées à la lueur
des flambeaux, s'écrient: Julien Auguste! Julien fait barricader les
portes: elles sont forcées; les soldats le saisissent, le portent à
son tribunal avec des cris furieux; en vain il les prie, il les
conjure; tous déclarent qu'il s'agit de l'empire ou de la mort. Il
cède: une acclamation le salue empereur; on l'élève sur un bouclier,
et on lui met le collier d'un soldat en guise de diadème.» Pour    <p.004>
trouver un second exemple d'un empereur couronné à Paris, il faut
traverser 1,444 ans et passer de Julien à Napoléon!

A cette époque (360), Lutèce s'était embellie. Ses deux ponts
(Pont-au-Change et Petit-Pont) avaient été rétablis, fortifiés de deux
grosses tours (les deux Châtelets) et unis par une voie tortueuse, la
plus ancienne de la ville, qui suivait l'emplacement des rues de la
Barillerie, de la Calandre et du Marché-Palu. Il y avait dans la Cité,
à la pointe occidentale, un _palais_ ou forteresse dont l'origine est
inconnue; à la pointe orientale, un temple ou un autel de Jupiter qui
avait été élevé du temps de Tibère par les _nautes_ ou bateliers
parisiens. Sur la rive droite se trouvait un faubourg composé de
_villas_; sur l'emplacement du Palais-Royal, un vaste réservoir
destiné à des bains; sur l'emplacement de la rue Vivienne et du marché
Saint-Jean, deux champs de sépultures. Sur la rive gauche beaucoup
plus peuplée et plus riche en monuments, outre le palais des Thermes
qui couvrait, avec ses jardins, une partie des quartiers Saint-Jacques
et Saint-Germain, il y avait deux grandes voies bordées de
constructions, de vignobles et de tombeaux, un Champ de Mars vers
l'emplacement de la Sorbonne, un temple de Mercure sur le mont
_Locutitius_ (mont Sainte-Geneviève), des arènes dans le faubourg
Saint-Victor, etc. De plus, Lutèce était devenue l'une des cités
principales de la Gaule et la station de la flottille romaine qui
gardait la Seine. D'ailleurs elle avait pris une nouvelle existence
par la conversion d'une partie de ses habitants au christianisme:
saint Denis et ses deux compagnons, Rustique et Éleuthère, y étaient
venus, vers le milieu du IIIe siècle, prêcher l'Évangile, et ils y
avaient reçu la couronne du martyre. Enfin, si l'on en croit Grégoire
de Tours, il y avait sur cette ville des traditions merveilleuses:
«elle était sacrée, le feu n'avait pas prise sur elle, les serpents ne
pouvaient l'habiter, etc.»

Valentinien et Gratien firent quelque séjour à Lutèce: trois de    <p.005>
leurs lois, datées de 365, ont été publiées dans cette ville. Ce fut
près de ses murs que ce dernier, en 383, fut trahi par ses troupes et
perdit l'empire. Maxime, qui le vainquit, fit élever à ce sujet un
monument triomphal dont on a retrouvé les ruines dans l'île de la Cité.
Après eux, on n'entend plus parler de Lutèce que dans les pieuses
légendes de ses évêques ou de ses saints. L'une d'elles racontait que
l'un des successeurs de saint Denis, Marcel, enfant de Paris, avait
précipité dans la Seine un dragon qui répandait la terreur dans la ville;
ce dragon, c'était l'idolâtrie que le saint évêque avait détruite en
jetant les idoles dans le fleuve. Une autre, pleine de grâce et de
poésie, racontait qu'une bergère de Nanterre, sainte Geneviève, avait
deux fois sauvé la ville: la première en lui amenant, dans un temps de
famine, douze bateaux de blé tiré de la Champagne; la seconde en
détournant de ses murs par ses prières le dévastateur Attila.



§ II.

Paris sous les rois de la première race.


Les Francs envahissent la Gaule: avec eux la fortune de Lutèce, qui
prend le nom de _Paris_, commence à changer, et l'une des plus humbles
cités du monde romain tend à devenir la capitale d'un grand empire.
Childéric en fit la conquête; Clovis y fixa sa résidence; la plupart
de ses successeurs l'imitèrent et séjournèrent dans le Palais. Alors
la ville fut enceinte d'une muraille, dont on a retrouvé les restes en
plusieurs endroits de la Cité, et elle se peupla de nouvelles églises
qui n'existent plus: _Saint-Christophe_, _Saint-Jean-le-Rond_,
_Saint-Denis-du-Pas_, _Saint-Germain-le-Vieux_,
_Saint-Denis-de-la-Chartre_, etc. Elle continua aussi à s'étendre sur
les deux rives de la Seine, et jeta sur les hauteurs ou dans les
plaines voisines de grandes basiliques ou d'humbles chapelles qui  <p.006>
devaient engendrer les rues, les quartiers, les faubourgs modernes:
c'étaient des jalons marqués à son ambition et qu'elle devait
dépasser. Ainsi furent bâties sur la rive gauche, les abbayes
_Sainte-Geneviève_ et _Saint-Germain-des-Prés_, les chapelles
_Saint-Julien_, _Saint-Severin_, _Saint-Étienne-des-Grès_,
_Saint-Marcel_; sur la rive droite, l'église _Saint-Germain-l'Auxerrois_,
l'abbaye _Saint-Martin-des-Champs_, les chapelles _Saint-Gervais_,
_Saint-Paul_, _Sainte-Opportune_[3], etc. Tous ces édifices, la
plupart fort petits, construits en bois, couverts de chaume ou de
branches d'arbres, donnaient alors au bassin de Paris bordé de
hauteurs toutes boisées, rempli de massifs de vieux chênes, traversé à
peine par quelques sentiers, l'aspect le plus pittoresque.

         [Note 3: Nous parlerons de chacune de ces églises dans
         _l'Histoire des quartiers de Paris_.]

Paris joua un grand rôle sous les rois de la première race: c'était la
capitale d'un des quatre royaumes de la Gaule franque; les Francs
Saliens ou Neustriens la regardaient comme le chef-lieu de leur
domination, et elle excitait la convoitise et la haine des Francs
Ripuaires ou Austrasiens. Aussi, en 574, Sigebert, roi de Metz, dans
la guerre qu'il fit à son frère Chilpéric, roi de Soissons, brûla
Paris.

Cette ville n'eut pas moins à souffrir de la tyrannie des rois
barbares qui y faisaient leur résidence. Ainsi, lorsque Chilpéric
maria l'une de ses filles à un roi des Visigoths, il voulut lui faire
un grand cortége pour l'envoyer en Espagne (584); alors «il ordonna de
prendre dans les maisons de Paris beaucoup de familles et de les
mettre dans des chariots, sous bonne garde. Plusieurs, craignant
d'être arrachés à leurs familles, s'étranglèrent; d'autres personnes
de grande naissance firent leur testament, demandant qu'il fût ouvert,
comme si elles étaient mortes, dès que la fille du roi entrerait en
Espagne. Enfin, la désolation fut si grande dans Paris qu'elle fut <p.007>
comparée à celle de l'Égypte[4].»

         [Note 4: Grégoire de Tours, liv. IV, ch. XLV.]

Le clergé imposait seul un frein aux passions brutales, aux volontés
tyranniques des rois francs; les évêques de Paris ne manquèrent pas à
cette tâche, et presque tous firent les plus grands efforts pour
soulager leur troupeau: ainsi, saint Germain arrêta les débordements
et les crimes du roi Caribert; saint Landry vendit tous ses biens, et
jusqu'aux vases sacrés de son église, pour nourrir les pauvres pendant
une famine.

Lorsque les rois francs tombèrent sous la domination des maires du
palais, ils habitèrent les grands manoirs des bords de l'Oise et
cessèrent de séjourner à Paris. Cependant, ils y venaient quelquefois
«pour s'asseoir sur le trône, dit Eginhard, et faire les monarques;»
mais dans ces temps rustiques, leurs entrées n'étaient pas celles de
Louis XIV ou de Napoléon: «Ils étaient montés, dit le même historien,
sur un chariot traîné par des boeufs, qu'un bouvier conduisait.»



§ III.

Paris sous les rois de la deuxième race.--Siége de Paris par les
Normands.


La ville ne s'agrandit pas sous Charlemagne et ses successeurs. Ces
rois, de race germanique, n'y résidèrent point et ne la traversèrent
que rarement; aussi, son histoire, à cette époque, est-elle
entièrement nulle. Cependant, elle garde sa renommée, et si un
écrivain la nomme «la plus petite des cités de la Gaule,» un autre
l'appelle «le trésor des rois et le grand marché des peuples.» Elle
est célèbre par ses fabriques d'armes et d'étoffes de laine, par ses
orfèvres qui se glorifient d'avoir eu dans leur corporation saint
Éloi, enfin, par son école de Saint-Germain-l'Auxerrois, qui a laissé
son nom à une place de la ville. Quant à son gouvernement, c'était <p.008>
celui que Charlemagne avait donné à toutes les parties de son empire,
c'est-à-dire que Paris était administré par un _comte_ chargé de lever
des troupes, de rendre la justice, de percevoir les impôts, et qui
avait pour assesseurs des _scabini_ ou _échevins_. Le premier comte de
Paris se nommait Étienne. «Les Capitulaires lui furent signifiés, dit
un contemporain, pour qu'il les fît publier dans une assemblée
publique et en présence des échevins. L'assemblée déclara qu'elle
voulait toujours conserver ces Capitulaires; et tous les échevins, les
évêques, les abbés, les comtes les signèrent de leur propre main[5].»
Et voilà la première assemblée nationale qui ait voté dans Paris une
première constitution!

         [Note 5: _Capitul. de Baluze_, t. Ier, col. 391.]

La ville était encore réduite à son île et aux chétifs faubourgs de
ses deux rives; elle avait même laissé ruiner ses murailles et ses
tours, quand les hommes du Nord vinrent, pendant près d'un
demi-siècle, la mettre à de rudes épreuves. En 841 eut lieu leur
première incursion; les habitants s'enfuirent avec leurs richesses; la
ville fut pillée; Charles le Chauve accourut et acheta le départ des
barbares. En 856 eut lieu la deuxième incursion. «Les Danois, disent
les Annales de saint Bertin, envahissent la Lutèce des Parisiens et
brûlent la basilique du bienheureux Pierre et celle de Sainte-Geneviève;
d'autres basiliques, telles que celles de Saint-Étienne (Notre-Dame),
Saint-Vincent et Saint-Germain (Saint-Germain-des-Prés), Saint-Denis
(Saint-Denis-de-la-Chartre), se rachetèrent de l'incendie à prix d'or.
Les marchands transportèrent leurs richesses sur des bateaux pour
s'enfuir; mais les barbares prirent les bateaux et les marchands et
brûlèrent leurs maisons.» En 861, troisième incursion: l'église
Saint-Germain-des-Prés fut dévastée et incendiée. Alors Charles le
Chauve releva la muraille de la Cité, fit reconstruire le grand pont
qui avait été brûlé, rétablit les tours et les portes des deux     <p.009>
ponts, tant du côté de la Cité qu'au delà des deux bras de la rivière;
enfin il fit bâtir la grosse tour du Palais. Aussi quand les Normands
vinrent une quatrième fois en 885, la ville était prête à résister:
elle avait de nombreux défenseurs, et, pour les commander, l'évêque
Gozlin, le comte Eudes et Hugues, «le premier des abbés.» Toutes les
églises voisines y avaient envoyé leurs richesses et leurs reliques.
Le siége dura un an: les Normands, au nombre de trente mille, se
ruèrent vainement contre les murailles et la grosse tour des
Parisiens. Enfin le roi Charles le Gros arriva avec une armée; mais,
au lieu de combattre pour délivrer la ville, il acheta la retraite des
pirates. Cette lâcheté le fit tomber du trône et remplacer par le
fondateur d'une dynastie nouvelle, le comte Eudes, sous lequel Paris
ne revit plus les hommes du Nord. Nous les avons revus, nous, après
dix siècles d'intervalle, et traînant derrière eux toute l'Europe en
armes! Que d'événements entre les deux invasions de 885 et de 1814;
entre le comte Eudes, défendant la grosse tour de bois du Palais, et
les maréchaux Marmont et Moncey, noirs de poudre, l'épée sanglante,
couvrant les barrières de Belleville et de Clichy; entre la déposition
de Charles le Gros et l'abdication de Napoléon!



§ IV.

Paris sous les Capétiens, jusqu'à Louis VII.--Écoles de
Paris.--Abélard.--Hanse parisienne.


Le Xe siècle est l'époque la plus triste de l'histoire de Paris comme
de l'histoire de toute la France: les famines et les pestes sont
continuelles; la guerre n'a point de relâche; on se croit près de la
fin du monde. Aussi la ville ne prend aucun accroissement, et l'on n'y
voit bâtir dans la Cité que les petites églises de                 <p.010>
_Saint-Barthélémy_, de _Saint-Landry_, de _Saint-Pierre-des-Arcis_.
Mais avec les rois de la troisième race, Paris reprend un peu de vie:
de capitale du duché des Capétiens, elle devient capitale du royaume
et profite de sa position géographique pour centraliser autour d'elle
la plus grande partie de la France. Cependant son influence n'est pas
d'abord politique: heureuse d'être ville royale et affranchie de la
turbulente vie des communes, protégée par des franchises et des
coutumes qui dataient du temps des Gaulois, vivant paisible à l'ombre
du sceptre de ses maîtres, elle se contente d'avoir sur les provinces
l'influence des idées, du savoir, de l'intelligence. Ainsi, au XIe
siècle, commence la renommée de ses écoles, foyer de lumières où le
monde venait déjà s'éclairer, centre des mouvements populaires,
sources intarissables de grandes pensées et de joyeux propos,
d'actions généreuses et de tumultueux plaisirs. Paris s'appelle déjà
la _ville des lettres_. «Les savants les plus illustres, dit un
contemporain, y professent toutes les sciences; on y accourt de toutes
les parties de l'Europe; on y voit renaître le goût attique, le talent
des Grecs et les études de l'Inde[6].» L'_école épiscopale_, qui avait
déjà jeté quelque éclat sous Charlemagne, devient la lumière de
l'Église sous les maîtres Adam de Petit-Pont, Pierre Comestor, Michel
de Corbeil, Pierre-le-Chantre et surtout Guillaume de Champeaux. Mais
elle est bientôt éclipsée par l'école qu'ouvre dans la Cité, près de
la maison du chanoine Fulbert, Abélard, le grand homme du siècle, qui,
malgré les persécutions dont il fut l'objet, traîne à sa suite, dans
tous les lieux où il pose sa chaire, trois mille écoliers, et qui, ne
trouvant pas d'édifice suffisant à les contenir, prêche en plein air:
il finit par planter le _camp de ses écoles_, comme il l'appelle
lui-même, sur la montagne Sainte-Geneviève, et alors cette partie  <p.011>
de la ville commença à se peupler. «Grâce à lui, dit un contemporain,
la multitude des étudiants surpassa dans Paris le nombre des habitants,
et l'on avait peine à y trouver des logements[7].» Paris est aussi
déjà la ville des plaisirs. «Ô cité séduisante et corruptrice! dit un
autre historien, que de piéges tu tends à la jeunesse, que de péchés
tu lui fais commettre!» Et pourtant c'était le Paris de Louis VI
comprenant, outre la Cité, vingt ou trente ruelles fétides, fangeuses,
obscures, auquel on venait de donner pour la première fois une
enceinte[8]! Mais que de passions et de rires dans ces maisons de bois
basses, sombres, humides! Que de joyeux rendez-vous et de douces
causeries à la place _Baudet_, sous l'_ourmeciau_ Saint-Gervais, au
_Puits d'amour_ de la rue de la Truanderie! Que de sagesse dans
l'humble manoir voisin de l'église Saint-Merry, d'où l'abbé Suger, «ce
Salomon chrétien, ce père de la patrie, armé du glaive temporel et du
glaive spirituel,» gouvernait le royaume! Que de poésie et d'ivresse
dans la chétive maison de la rue du Chantre, où Héloïse et Abélard,
«sous prétexte de l'étude, vaquaient sans cesse à l'amour! Les livres
étaient ouverts devant nous, raconte celui-ci, mais nous parlions plus
de tendresse que de philosophie; les baisers étaient plus nombreux que
les sentences, et nos yeux étaient plus exercés par l'amour que par la
lecture de l'Écriture sainte.» Que de douces aventures, de naïfs
ébats, d'amoureuses chansons (les chansons d'Abélard «qui
retentissaient dans toutes les rues, dit Héloïse, et rendirent mon <p.012>
nom célèbre par toute la France!») dans ces clos cultivés, ces
_courtilles_, où les vignobles ont succédé aux marécages, ou bien dans
ces bourgs qui poussent autour des abbayes, à l'ombre de leurs
clochers protecteurs, dans les _champeaux_ Saint-Honoré, le
_Beau-Bourg_, le _Bourg-l'Abbé_, le _Riche-Bourg_ ou bourg
Saint-Marcel, le bourg Saint-Germain-des-Prés, etc. Hélas! que sont
devenus ces champs de verdure et ces frais ombrages? Des forêts de
maisons les ont remplacés; les existences y sont moins grossières,
moins sauvages, y sont-elles plus heureuses?

         [Note 6: Citation de l'abbé Lebeuf, dans sa _Dissertation sur
         l'état des sciences_, t. II, p. 20.]

         [Note 7: _Hist. littér. de France_, t. IX, p. 78.]

         [Note 8: L'enceinte de Paris sous Louis VI est mal connue:
         elle allait probablement, au nord, de l'église
         Saint-Germain-l'Auxerrois à l'église Saint-Gervais, en
         passant par l'emplacement des rues aujourd'hui détruites ou
         transformées des Fossés-Saint-Germain, Béthizy, des
         Deux-Boules, des Écrivains, d'Avignon, Jean-Pain-Mollet, de
         la Tixeranderie; au sud, de la place Maubert au couvent des
         Augustins, en passant par l'emplacement des rues des Noyers,
         des Mathurins, du Paon, etc.]

Le nombre des églises ou fondations religieuses continue aussi à
s'accroître: sous Louis VI sont fondées l'abbaye _Saint-Victor_,
_Sainte-Geneviève-des-Ardents_, _Saint-Pierre-aux-Boeufs_, qui
n'existent plus; _Saint-Jacques-la-Boucherie_, dont la tour subsiste
encore; la léproserie de _Saint-Lazare_, devenue une prison, etc.;
sous Louis VII, _Saint-Jean-de-Latran_, _Saint-Hilaire_, qui
n'existent plus.

A cette époque, l'administration de Paris commence à prendre une forme
régulière. Un _prévôt_, officier du roi, remplace le _comte_ et se
trouve chargé de gouverner la ville, de faire la police, de commander
les gens de guerre et de rendre la justice civile et criminelle non à
tous les habitants, mais à ceux seulement qui appartenaient au domaine
royal, les autres ayant leurs justices particulières, seigneuriales ou
ecclésiastiques. La cour féodale du prévôt était au Châtelet, et ce
tribunal acquit bientôt une grande célébrité.

Dans ce même temps, quelques actes nous révèlent le commerce et la
richesse de Paris. Pour la première fois, nous entendons parler de ces
_nautes_ parisiens si célèbres au temps de la domination romaine, de
cette corporation des _marchands de l'eau_ qui avait traversé en
silence les âges et les révolutions et qui nous apparaît tout à coup
riche, puissante, craintive et favorisée des rois, aussi tyrannique
que les seigneuries féodales, exerçant sur la navigation de la     <p.013>
Seine l'autorité la plus despotique, la plus jalouse, la plus avide,
soumettant à ses volontés les marchands de la Bourgogne et de la
Normandie. Nul bateau ne pouvait entrer dans la ville si le maître de
la _nautée_ n'était un bourgeois _hansé_ de Paris, ou s'il n'avait
pris dans cette hanse un compagnon avec lequel il devait partager les
bénéfices. La hanse parisienne, qu'on appelait aussi la _marchandise_,
devint à cette époque la municipalité de Paris.



§ V.

Paris sous Philippe-Auguste.--Deuxième enceinte de la ville.


A mesure que le royaume s'étend et s'arrondit, la capitale s'accroît
et s'embellit. Sous Philippe-Auguste, on construit les premiers
_aqueducs_ qui aient été faits depuis la domination romaine, ceux qui
amènent sur la rive droite les eaux de Belleville et du pré
Saint-Gervais; on bâtit les premières _halles_; on établit le premier
_pavé_. «Le roi, dit Rigord, historien de Philippe-Auguste, s'approcha
des fenêtres du Palais où il se plaçait quelquefois pour regarder la
Seine. Des voitures traînées par des chevaux traversaient alors la
Cité, et remuant la boue, en faisaient exhaler une odeur
insupportable. Philippe en fut suffoqué et conçut dès lors un grand
projet qu'aucun des rois précédents n'avait osé entreprendre. Il
convoqua les bourgeois et le prévôt et leur ordonna de paver avec de
forts et durs carreaux de pierre toutes les rues et voies de la
ville.» Mais cette entreprise ne s'effectua qu'avec beaucoup de
lenteur: on ne pava dans la Cité que la rue qui joignait les deux
ponts, et hors de la Cité le commencement des rues Saint-Denis et
Saint-Jacques[9]. Les autres rues, larges à peine de huit pieds,   <p.014>
restèrent des cloaques pleins d'immondices, parcourus à toute heure
par des animaux domestiques, surtout par des cochons[10].

         [Note 9: Sous Louis XIII, il n'y avait encore de pavé que la
         moitié de la ville.]

         [Note 10: Le fils aîné de Louis VI, en passant rue du
         Martrois, près de la place de Grève, fut jeté à bas de son
         cheval par un de ces cochons, et mourut de sa chute.]

Paris commence aussi à devenir une ville monumentale: on y ouvre trois
colléges et les deux hôpitaux de la _Trinité_ et de _Sainte-Catherine_;
on y construit les églises des _Saints-Innocents_, de
_Saint-Thomas-du-Louvre_, de _Sainte-Madeleine_, de
_Saint-André-des-Arts_, de _Saint-Côme_, de _Saint-Jean-en-Grève_, de
_Saint-Honoré_, aujourd'hui détruites, de _Saint-Gervais_, de
_Saint-Nicolas-des-Champs_, de _Saint-Étienne-du-Mont_, qui
existent encore, le couvent des _Mathurins_, l'abbaye
_Saint-Antoine-des-Champs_, enfin la grande _Notre-Dame_, oeuvre de
l'évêque Maurice de Sully, et qui ne fut achevée qu'au bout de deux
siècles[11]. Le roi agrandit le château du _Louvre_, commencé par ses
prédécesseurs, au moyen d'un terrain acheté aux religieux de
Saint-Denis-de-la-Chartre: il l'achète pour une rente annuelle de
trente sous qui était encore payée en 1789, et il y fait bâtir la
grosse _Tour_, qui devint le symbole de la suzeraineté royale et la
prison des vassaux rebelles. Quant aux maisons du peuple, elles
restent ce qu'elles étaient depuis des siècles, des tanières de boue
et de chaume, où les familles s'entassent sans meubles, presque sans
vêtements, soumises à toutes les misères, à toutes les humiliations,
mais pleines de résignation et de foi. «Le peuple s'inquiétait peu des
bouges obscurs et infects où il couchait, pourvu qu'elle fût grande,
riche, magnifique, cette église où il passait la moitié de ses jours,
où tous les actes de sa vie étaient consacrés, où il trouvait
l'égalité bannie des autres lieux, où il repaissait son coeur et ses
yeux du plus grand des spectacles. La cathédrale avec sa flèche    <p.015>
pyramidale, sa forêt de colonnes, ses balustres ciselées, sa foule de
statues, sa musique majestueuse, ses pompeuses cérémonies, ses
cierges, ses tentures, ses prêtres, c'était là sa gloire et sa
jouissance de tous les jours: c'était sa propriété, son oeuvre, sa
demeure aussi, car c'était la maison de Dieu[12].»

         [Note 11: Nous donnerons l'histoire et la description de
         chacune de ces églises dans l'_Histoire des quartiers de
         Paris_.]

         [Note 12: _Histoire des Français_, 11e édition, t. Ier, p.
         321.]

A cette époque, le _Parloir aux Bourgeois_, qui, dans les siècles
précédents, était situé près de la porte Saint-Jacques, fut transféré
près du grand Châtelet, sur le quai de la Mégisserie. Les écoles de
Paris furent réunies en _Université_, et celle-ci prit le titre de
fille aînée des rois. Les vingt mille écoliers qui la composaient
obtinrent de si grandes franchises qu'ils formèrent un monde à part
dans la ville, exempt de toute juridiction municipale, libre jusqu'à
la licence, insolent, tumultueux, réceptacle de toutes les subtilités
et de toutes les débauches. Des querelles incessantes, des rixes
interminables éclatèrent entre les clercs et les bourgeois; la
royauté, embarrassée devant l'autorité ecclésiastique, intéressée
d'ailleurs à garder cette jeunesse venue de toutes les provinces, se
prononça toujours en faveur des premiers et força souvent les prévôts
de Paris à des réparations humiliantes envers l'Université; enfin, une
ordonnance de Philippe-Auguste, confirmée par tous les rois jusqu'au
XVIe siècle, interdit aux officiers royaux de mettre la main sur un
clerc, hors le cas de flagrant délit, et dans ce cas, leur prescrivit
de livrer immédiatement le délinquant aux juges ecclésiastiques. Aussi
les bourgeois trouvèrent plus court et plus sûr de se faire justice
eux-mêmes, et, si l'on en croit un contemporain, dans la lutte qu'ils
eurent avec les écoliers, en l'année 1223, ils en tuèrent trois cent
vingt et les jetèrent à la rivière.

Paris prit tant d'accroissement sous Philippe-Auguste, qu'il fallut
lui construire une nouvelle enceinte, laquelle fut fortifiée.      <p.016>
Cette enceinte formait sur la rive droite un demi-cercle qui commençait
par la _tour qui fait le coin_ (près du pont des Arts) et finissait par
la _tour Babel_ (près du port Saint-Paul), en ayant pour points
principaux: porte _Saint-Honoré_ (rue Saint-Honoré, près de
l'Oratoire); _porte Coquillière_ (au coin des rues Coquillière et
Grenelle); porte _Montmartre_ (rue Montmartre, au-dessus de la rue du
Jour); porte _Saint-Denis_ (rue Saint-Denis, près de l'impasse des
Peintres); porte _Saint-Martin_ (rue Saint-Martin, près de la rue
Grenier Saint-Lazare); porte de _Braque_ (rue de Braque, près de la
rue du Chaume); porte _Barbette_ (vieille rue du Temple, au coin de la
rue des Francs-Bourgeois); porte _Baudet_ (rue Saint-Antoine, près de
la rue Culture-Sainte-Catherine). L'enceinte formait aussi sur la rive
gauche un demi-cercle, dont la direction est facile à suivre, puisque
la clôture s'est conservée jusqu'au XVIIe siècle et que les rues qui
ont été construites sur ses _fossés_ en portent encore le nom: ce sont
les rues des _Fossés_-Saint-Bernard, _Fossés_-Saint-Victor,
_Fossés_-Saint-Jacques, _Fossés_-Monsieur-le-Prince,
_Fossés_-Saint-Germain-des-Prés, _Fossés_-de-Nesle ou Mazarine. Ce
demi-cercle commençait par la tour de _Nesle_ (près de l'Institut) et
finissait par la _Tournelle_ (quai de la Tournelle, près de la rue des
Fossés-Saint-Bernard), en ayant pour points principaux: porte _Bucy_
(rue Saint-André-des-Arts, près de la rue Contrescarpe); porte des
_Cordeliers_ (rue de l'École-de-Médecine, près de la rue du Paon);
porte _Gibart_ ou d'_Enfer_ (place Saint-Michel); porte
_Saint-Jacques_ (rue Saint-Jacques, au coin de la rue
Saint-Hyacinthe); porte _Bordet_ (rue Descartes, près de la rue de
Fourcy); porte _Saint-Victor_ (rues Saint-Victor et des
Fossés-Saint-Victor). L'enceinte entière avait donc quatorze portes,
outre plusieurs poternes. La muraille, qui avait huit pieds
d'épaisseur, était garnie de tours rondes et espacées de vingt toises
en vingt toises, outre celles qui défendaient les portes. Toute    <p.017>
cette construction fut faite de 1190 à 1220.



§ VI.

Paris sous Louis IX.--Règlements des métiers--Guet.


Sous Louis IX, Paris se complaît dans ses nouvelles murailles et ne
cherche pas à les franchir; mais il continue à se couvrir de
fondations pieuses et charitables, oeuvres des modestes _maçons_ du
moyen âge, que nous avons presque toutes transformées en poussière.
Ainsi, le couvent des _Augustins_, qui servit pendant des siècles aux
assemblées du clergé et du parlement, est devenu le marché à la
volaille: le couvent de l'_Ave-Maria_, une caserne; le couvent des
_Cordeliers_, une partie de l'École de médecine; le collége
_Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers_, un marché; le couvent des
_Filles-Dieu_, un passage; le collége de _Cluny_, une rue; le couvent
des _Jacobins_, une caserne; le couvent des _Chartreux_, l'avenue du
Luxembourg; le couvent des _Prémontrés_, un café; le couvent de
_Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie_, un passage; l'hospice des
_Quinze-Vingts_, des rues aujourd'hui détruites, etc. Heureusement, de
toutes ces créations si regrettables, il en reste une que la main des
démolisseurs n'a pas atteinte et qu'on vient de splendidement
restaurer, c'est la _Sainte-Chapelle_[13].

         [Note 13: Voir, pour chacun de ces monuments, l'_Histoire des
         quartiers de Paris_.]

Sous ce règne, la royauté commence à appuyer son sceptre sur la
robuste main du peuple de Paris. Le roi et sa mère étaient en guerre
avec les barons qui leur fermaient le chemin de la capitale. Ils
appelèrent à leur défense les habitants «de la ville avec laquelle,
dit Pasquier, les rois de France ont perpétuellement uni leur
fortune.» Les Parisiens sortirent en armes «en si grande quantité, <p.018>
dit Joinville, que, depuis Montlhéry jusqu'à Paris, le chemin était
plein et serré de gens d'armes et autres gens.» Ils délivrèrent le
monarque et le ramenèrent en triomphe dans leurs murs.

Cet amour des Parisiens pour le pieux roi se manifesta dans plusieurs
autres circonstances: ainsi, lorsqu'il partit pour sa première
croisade, toute la ville l'accompagna jusqu'à Saint-Marcel en le
comblant de bénédictions; de même, lorsqu'on apprit sa captivité en
Égypte, les petits, les serfs, les pastoureaux songèrent à le
délivrer; et il se fit dans Paris, à la voix d'un aventurier, dit le
maître de Hongrie, des rassemblements menaçants pour les prêtres et
les seigneurs; enfin, lorsque saint Louis, accompagné de ses frères et
des gens de sa cour, nu-pieds, nu-tête, vêtu d'une simple tunique,
s'en alla à plusieurs lieues de la ville chercher la sainte couronne
d'épines et la porta par le faubourg Saint-Antoine à la
Sainte-Chapelle, jamais roi n'eut un triomphe plus populaire.

En récompense, Louis IX s'occupa du bien-être de sa maîtresse ville
avec la plus ardente sollicitude. Il fonda, outre les nombreux
couvents dont nous avons parlé, la _Sorbonne_, qui devint l'école de
théologie la plus fameuse de la chrétienté; il enrichit l'Université
de nouveaux priviléges; il ordonna que sa cour ou son _parlement_ se
réunît désormais en lieu fixe à Paris; il y fit entrer, à côté des
barons, des _conseillers_, tirés la plupart de la bourgeoisie, lui
donna la direction supérieure de la police de la ville, et dota ainsi
cette capitale de l'institution la plus importante, la plus féconde de
l'État, qui fut pour elle une source de richesses et de puissance. Il
accorda la liberté à tous les serfs de Paris qui étaient de son
domaine, et cet exemple fut suivi par l'abbé de Saint-Germain-des-Prés,
le plus riche des seigneurs ecclésiastiques, qui, en exemptant de la
servitude les serfs de son bourg, se réserva seulement les droits
_utiles_, c'est-à-dire ceux de justice et de seigneurie, les       <p.019>
rentes et les redevances, les droits perçus au four banal, au
pressoir, aux vendanges.

La prévôté de Paris, pendant la régence de Blanche de Castille, était
devenue vénale et avait été acquise par des enchérisseurs cupides et
ignorants; aussi, «le menu peuple, dit un contemporain, désolé par les
tyrannies et les rapines, s'en alloit en d'autres seigneuries; la
terre du roi étoit si déserte que, lorsqu'il tenoit ses plaids, il n'y
venoit personne; en outre, la ville et ses environs étoient pleins de
malfaiteurs.» Louis fit des ordonnances contre les vagabonds, les
_truands_, les joueurs, les habitués des tavernes, «les folles femmes
qui font mestier de leur corps,» et auxquelles il assigna des
séjours[14] et des costumes particuliers; il assura les subsistances de
la ville en soumettant les boulangers à une surveillance rigoureuse et
en donnant la grande maîtrise de ce métier à son _panetier_; enfin, il
confia la prévôté de Paris à Étienne Boileau, bourgeois illustre par
son savoir et sa probité, qui fut le principal conseiller du saint roi
dans toutes ses oeuvres législatives; et, pour rehausser cet office,
il alla lui-même quelquefois au Châtelet siéger à côté de son prévôt.
Alors la prévôté devint la magistrature d'épée la plus utile et la
plus redoutable, surtout lorsqu'on lui eut adjoint plus tard huit
_conseillers_, chargés d'assister le prévôt, des _enquesteurs_ qui
devaient instruire les affaires et faire la police dans les quartiers;
enfin, deux compagnies de sergents, l'une à pied, l'autre à cheval
chargées de l'exécution des arrêts[15].

         [Note 14: Les rues assignées aux prostituées étaient les rues
         aujourd'hui détruites de Mâcon, Froidmantel, Tiron, Robert,
         Baillehoi, Glatigny, du Grand-Heurleux, du Petit-Heurleux,
         etc.]

         [Note 15: De Lamare, _Traité de la police_, t. Ier, p. 210 et
         suiv.]

Saint Louis avait en grande estime les bourgeois de Paris: il les
appela à son conseil, il leur fit signer ses ordonnances, il       <p.020>
recueillit en un corps de lois les us et coutumes de métiers et leur
donna des règlements qui ont été pratiqués jusqu'à l'époque de
Colbert; il régularisa leurs corporations et confréries, dont
l'origine remontait au temps des Romains, et transforma définitivement
la _marchandise_ ou _hanse_ parisienne en une municipalité dont le
chef prit le titre de _prévôt des marchands_[16].

         [Note 16: Voyez l'_Histoire des quartiers de Paris_, liv. II,
         ch. I.]

A tous ces bienfaits il ajouta le droit pour les habitants de Paris de
se garder eux-mêmes. Jusque-là, la police de la ville avait été faite
par soixante sergents, dont vingt à cheval, que commandait un
_chevalier_: on appelait cette garde le _guet du roi_, et elle était
occupée uniquement à faire des rondes. On lui adjoignit le _guet des
mestiers_, ou guet _bourgeois_, origine de la garde nationale, qu'on
appelait encore _guet assis_, parce qu'il était sédentaire dans les
postes ou corps de garde, où il se tenait seulement pendant la nuit.
Il y avait ordinairement cinq de ces postes dans l'intérieur, outre
ceux des portes: ces postes étaient au Palais, au Châtelet, sur la
place de Grève, au cimetière des Innocents, près de l'église de
Sainte-Madeleine (dans la Cité). Chacun d'eux était de six hommes: ce
qui fait supposer que la force de la milice bourgeoise n'était, dans
l'origine, que de deux mille hommes, les exemptions étant
très-nombreuses. Cette milice était divisée en dizaines, quarantaines
et cinquantaines d'hommes qui avaient pour chef des officiers appelés
dizainiers, quaranteniers et cinquanteniers; elle était sous les
ordres du prévôt des marchands; mais le _chevalier du guet_, qui avait
le commandement de tous les postes bourgeois, relevait du prévôt de
Paris.



§ VII.                                                             <p.021>

Paris sous les successeurs de Louis IX jusqu'à Philippe VI.--Richesse
et population de la ville à cette époque.


Sous les successeurs de Louis IX, le progrès continue et se manifeste
principalement par des fondations de colléges: on en compte quatre
sous Philippe III, six sous Philippe IV, cinq sous les fils de
Philippe IV, quatorze sous Philippe VI. En outre, l'on voit fonder
l'abbaye des _Cordelières-Saint-Marcel_, devenue l'hôpital de
Lourcine, l'hôpital _Saint-Jacques_, le couvent de _Saint-Avoye_, les
églises du _Saint-Sépulcre_ et de _Saint-Julien-des-Ménétriers_, etc.
Mais avec ses écoles qui couvrent la moitié de son enceinte, avec son
Parlement qui enfante la confrérie turbulente ou le _royaume des
clercs de la Basoche_[17], avec sa bourgeoisie qui assiste aux États
généraux, Paris commence «à prendre de la superbe» et à s'inquiéter du
gouvernement. Ainsi, en 1306, lassé des tyrannies financières de
Philippe le Bel, il fait sa première émeute. Le roi, chassé du Palais,
poussé de rue en rue avec ses archers, se réfugie dans le forteresse
du Temple, située hors de la ville. Il y est assiégé, en sort
victorieux et fait pendre vingt-huit bourgeois aux quatre principales
portes (Saint-Antoine, Saint-Denis, Saint-Honoré, Saint-Jacques). Cinq
siècles après, un autre Capétien, chassé aussi de son palais par la
fureur populaire, entrait dans la sombre tour du Temple, mais c'était
en prisonnier; et il n'en sortit que pour être mené à l'échafaud par
les petits-fils de ces bourgeois que Philippe IV avait attachés à la
potence!

         [Note 17: La juridiction de la Basoche fut établie en 1303;
         elle s'étendait sur tous les clercs du Parlement et du
         Châtelet, et connaissait de tous les différends des clercs
         entre eux. Le chef s'appelait roi, et avait ses grands
         officiers; chaque année il passait en revue ses sujets, et
         c'était l'occasion d'une magnifique _montre_ dans Paris.]

Philippe, averti de ménager l'orgueil et l'argent des Parisiens,   <p.022>
remplit ses coffres par d'autres voies qui ne lui valurent que des
applaudissements populaires. Ainsi, quelques jours après l'émeute, les
Juifs furent saisis dans leurs maisons, chassés de la ville et
dépouillés de leurs biens. L'année suivante, le roi fit arrêter les
Templiers et alla lui-même s'emparer de leur manoir et de leurs
trésors; l'Université et les bourgeois ayant été assemblés dans le
Palais, approuvèrent sa conduite, et lorsque les chevaliers du Temple
furent envoyés au bûcher, il y eut à peine quelques murmures.

Cependant, la puissance de la ville et son influence politique
grandissaient sans cesse: ainsi, ce fut à sa haine que l'on sacrifia
le ministre Enguerrand de Marigny, qui fut conduit à Montfaucon au
milieu des cris de joie de tout le peuple; ce fut elle qui, deux fois,
fit décider, dans une grande assemblée aux halles, où assistaient les
barons et les clercs, «qu'à la couronne de France les femmes ne
succèdent pas;» ce fut encore elle qui fit résoudre, dans les États
généraux de 1335, «que le roy ne peut lever tailles en France sinon de
l'octroy des gens des Estats.» En même temps, le bien-être et le luxe
de Paris prenaient un égal accroissement. On en peut juger par les
fêtes que la ville donna à Philippe le Bel lorsque ses fils furent
armés chevaliers: outre les banquets qui se firent dans les hôtels des
princes, il y eut dans les rues des spectacles et des jeux de tout
genre. «Là vit-on, dit un contemporain, des hommes sauvages mener
grand rigolas, des ribauds en blanche chemise agacier par leur biauté,
liesse et gayeté, les animaux marcher en procession, des enfants
jouster en un tournoi, des dames carioler de biaux tours, des
fontaines de vin couler, le grand guet faire la garde en habits
uniformes, toute la ville baller, danser et se déguiser.» Dans les
carrefours, il y avait des tréteaux ornés de courtines où l'on vit
«Dieu manger des pommes, rire avec sa mère, dire des patenôtres avec
ses apôtres, susciter et juger les morts; les bienheureux chanter  <p.023>
en paradis, les damnés pleurer dans un enfer noir et infect, etc.»
Enfin, il se fit, dans l'île Notre-Dame (Saint-Louis), laquelle avait
été jointe à la Cité par un pont de bateaux, une _montre du grand guet_,
où toute la population virile de Paris apparut en beaux habits et en
armes. Cette revue excita tant d'admiration qu'il fallut la répéter
quelques jours après pour le roi d'Angleterre dans le Pré-aux-Clercs.
Voici ce qu'en dit la chronique de Jean de Saint-Victor:

  .....Esbahi si grandement
  Furent Anglois plus qu'onques mès;
  Car ils ne cuidassent jamès
  Que tant de gent riche et nobile
  Povist saillir de une ville.
  A cheval bien furent _vingt mille_,
  Et à pié furent _trente mille_;
  Tant ou plus ainsi les trouvèrent
  Cils qui de là les extimèrent....

_Cinquante mille_ hommes de _grand guet_ sont évidemment une
exagération poétique du chroniqueur, mais il n'en est pas moins
certain que la population de Paris, à cette époque, avait pris un
grand accroissement; il est pourtant presque impossible de l'évaluer
avec quelque certitude, les documents étant tout à fait insuffisants
ou contradictoires. Ainsi, le rôle de la taille levée en 1292 donne
15,200 contribuables et une somme de 12,218 l. 14 sous[18]. L'aide
levée en 1313 donne 5,955 contribuables et une somme de 13,021 l. 19
sous. Enfin, dans le rôle du subside levé pour «l'_ost_ de Flandres,»
en 1328, les villes de Paris et de Saint-Marcel figurent pour 35
paroisses et 61,091 feux. Paris avait alors en superficie à peu près
le dixième de sa superficie actuelle: il est probable que sa
population était aussi le dixième de la population d'aujourd'hui   <p.024>
et qu'elle s'élevait à près de 100,000 habitants.

         [Note 18: Le marc d'argent valait à cette époque 55 sous 6
         deniers tournois.]



§ VIII.

Paris sous Jean et Charles V.--Troisième enceinte de Paris.--Étienne
Marcel.


Après la sédition de 1306, Paris resta pendant quelque temps soumis et
paisible; mais quand il vit la dynastie des Valois exposer le salut du
royaume dans les honteuses journées de Crécy et de Poitiers, il se
sentit appelé à suppléer le gouvernement, à se charger des fonctions
de la royauté et de la noblesse, à prendre en main les destinées de la
France. Son génie révolutionnaire allait pour la première fois se
manifester.

La ville commença par se transformer en une vaste forteresse, aussi
apte à se défendre contre les mauvais desseins des ennemis de la
bourgeoisie que contre les attaques des étrangers. Pour cela, on
scella, à l'entrée de chaque rue, une grosse chaîne de fer qui, tous
les soirs et au moindre signal de danger, était tendue et _bouclait_
chacun des trois cents défilés étroits, profonds dont se composait la
ville, lesquels se croisaient, se tordaient, s'entortillaient les uns
dans les autres et étaient hérissés de tourelles, de portes et
d'autres défenses. A l'approche de l'ennemi, on renforçait cette
chaîne avec des poutres, des pierres, des tonneaux, et la _barricade_
devenait imprenable, surtout pour les barons, avec leurs grands
chevaux et leurs lourdes armures. De plus, on reconstruisit la
muraille extérieure en l'appuyant de fortes tours; on l'enveloppa de
larges fossés; on la garnit de sept cent cinquante guérites et même de
canons. Enfin, l'enceinte septentrionale fut agrandie (1356): elle
partit alors de la tour _de Billy_ (près de l'Arsenal), et alla
jusqu'à la tour _du Bois_ (près du Louvres, entre les ponts des
Tuileries et du Carrousel), en passant non loin de la ligne        <p.025>
actuelle des boulevards, depuis la Bastille jusqu'à la porte Saint-Denis,
et de là en suivant l'emplacement des rues Bourbon-Villeneuve,
Neuve-Saint-Eustache, Fossés-Montmartre, de la place des Victoires, de
l'hôtel de la Banque, du jardin du Palais-Royal, des anciennes rues du
Rempart, Saint-Nicaise, etc. Tout cela fut fait en quatre ans, coûta
182,500 livres tournois ou 742,000 francs de notre monnaie, et fut
l'oeuvre du prévôt des marchands, Étienne Marcel, homme aussi
énergique qu'éclairé dont on a fait tantôt un défenseur des libertés
populaires, tantôt un traître ou un factieux. «Ce fut grand fait, dit
Froissard, que environner de toute défense une telle cité comme Paris,
et vous dis que ce fust le plus grand bien qu'oncques prévost des
marchands fist.»

Grâce à l'attitude énergique de Paris, les États généraux, que
dirigeaient Marcel et ses amis, firent la loi au gouvernement et
imposèrent au dauphin Charles, régent du royaume pendant la captivité
du roi Jean, des conditions qui avaient pour but immédiat le renvoi de
ministres impopulaires, mais qui, dans l'avenir, auraient changé la
face de l'État. Toutes leurs résolutions étaient appuyées de la
présence des bourgeois, qui, au signal du prévôt, suspendaient les
métiers, fermaient les boutiques et prenaient les armes. On vit alors
les princes s'abaisser devant le peuple et mendier sa faveur par des
discours à la multitude assemblée. Le régent allait haranguer à la
place de Grève, sur les degrés de la grande croix élevée au bord de
l'eau, ou bien sous les piliers des halles, ou bien au Pré-aux-Clercs;
le roi de Navarre, Charles le Mauvais, lui répondait, et le
_populaire_, qui s'amusait de ces joutes d'éloquence, huait ou
applaudissait les comédiens qui devaient lui faire payer le spectacle.
Paris était devenu une sorte de république, dont la municipalité
gouvernait les États et la France. Le parloir aux bourgeois avait été
transféré dans une maison de la place de Grève, dite _Maison aux   <p.026>
Piliers_, dont la grande salle, ornée de belles peintures, fut,
pendant deux siècles, le théâtre d'événements de tous genres. Les amis
de la liberté s'étaient donné pour insigne un chaperon mi-parti bleu
et rouge, couleurs de la ville, qui restèrent dans l'obscurité
jusqu'en 1789, avec une agrafe d'argent et la devise: _A bonne fin!_

Le prévôt, lassé de l'opposition du dauphin et de ses courtisans, fit
armer les compagnies bourgeoises, les rassembla sur la place
Saint-Éloi, les conduisit au Palais, entra dans la chambre du prince
et le somma une dernière fois «de mettre fin aux troubles et de donner
défense au royaume.» Sur son refus, deux de ses ministres favoris, les
maréchaux de Champagne et de Normandie, furent massacrés et leurs
corps jetés dans la cour, aux applaudissements de la foule. Le dauphin
tomba aux genoux de Marcel, lui demandant la vie. Le terrible tribun
lui donna son chaperon pour sauvegarde, le traîna à la fenêtre et, lui
montrant les cadavres: «De par le peuple, dit-il, je vous requiers de
ratifier la mort de ces traîtres, car c'est par la volonté du peuple
que tout ceci s'est fait.» Alors Marcel fut le maître de Paris et
sembla l'être aussi de toute la France: il s'empara du Louvre et prit
à sa solde des compagnies de Navarrais, Brabançons et autres
étrangers.

Mais le mouvement de Paris ne s'était pas communiqué aux autres villes
jalouses de la domination de la capitale; les États commencèrent à
résister au prévôt; les bourgeois s'inquiétèrent de ses projets; le
dauphin s'enfuit, rassembla une armée, ravagea les environs de Paris
et offrit une amnistie, à la condition que Marcel lui serait livré
«pour en faire sa volonté.» Alors la discorde se mit dans la ville, et
une partie des habitants travailla ouvertement à la restauration du
pouvoir royal. Le prévôt, abandonné de tous, résolut de se jeter aux
bras du roi de Navarre; mais les bourgeois royalistes furent avertis
de ce projet, et au moment où il allait livrer aux soldats         <p.027>
navarrais la porte Saint-Antoine, ils tombèrent sur lui et le tuèrent
avec soixante de ses compagnons. Trois jours après, le dauphin entra
dans la ville, et alors les exécutions commencèrent. La plupart des
magistrats, des amis de Marcel périrent sur l'échafaud; d'autres
furent proscrits ou s'exilèrent; tous, même les plus obscurs, eurent à
souffrir dans leurs personnes ou dans leurs biens.

Quelque temps après, le dauphin, devenu roi sous le nom de Charles V,
fit élever un édifice triomphal à la place même où Marcel avait été
tué: ce fut la _Bastille Saint-Antoine_, premier monument de défiance
de la couronne envers la capitale, prison d'État qui est restée
pendant des siècles le symbole du despotisme et qui fut détruite le
jour même où les couleurs de Paris, les couleurs d'Étienne Marcel,
redevinrent victorieuses de la royauté. Mais pour tenir en bride les
Parisiens, cette forteresse ne suffisait pas: on en trouva une
deuxième à l'autre extrémité de la ville, dans le Louvre, qui fut
agrandi, garni de nouvelles tours et compris dans Paris. Avec ces deux
solides _retraits_, ou ces deux forts détachés, qui dominaient
l'entrée et la sortie de la Seine, la couronne pouvait être
tranquille: aussi, elle mit dans le Louvre son trésor, ses archives,
sa _librairie_, grosse alors de neuf cents volumes; et, près de la
Bastille, elle se bâtit une habitation selon ses goûts.

Le séjour royal avait été profané et ensanglanté par l'invasion de la
multitude; Charles V ne voulut plus habiter le Palais, qui se trouvait
étouffé par la foule des maisons populaires, et où la royauté se
trouvait comme emprisonnée par tous ces pignons bourgeois qui
regardaient dans sa demeure. Il se fit, hors des quartiers populeux,
dans le nouveau Paris, près de la campagne, un séjour aussi vaste que
sûr et pittoresque: ce fut l'hôtel Saint-Paul; assemblage sans ordre,
mais non sans agrément, de maisons, de cours, de jardins, qui occupait
l'espace compris entre les rues Saint-Antoine, Saint-Paul, le quai <p.028>
des Célestins et le fossé de la Bastille[19].

         [Note 19: Voir _Histoire des quartiers de Paris_, liv. II,
         ch. I.]

De ce beau séjour, qu'on appelait «l'hostel solemnel des grands
esbattements,» Charles remit dans Paris l'ordre et une bonne police:
il fit construire des égouts, des quais, le petit Châtelet, employa à
ces travaux les vagabonds et les mendiants, fit des ordonnances
rigoureuses contre les lieux de débauche, d'où sortaient la plupart
des malfaiteurs, enfin réprima la licence des écoliers. Tout cela fut
principalement exécuté par la vigilance de Hugues Aubriot, prévôt de
Paris, homme intelligent et énergique, mais trop adonné aux plaisirs,
qui, après la mort de Charles V, paya chèrement sa sévérité à
l'endroit des clercs de l'Université et son indulgence pour les belles
juives: accusé d'hérésie, il fut condamné à être enfermé toute sa vie
dans la prison de l'évêché «avec pain de douleur et eau d'angoisse.»

Sous le règne de Charles V furent fondés quatre colléges et l'hôpital
du _Saint-Esprit_.



§ IX.

Paris sous Charles VI.--Abolition des priviléges parisiens.--Meurtre
de la rue Barbette.--Les bouchers de Paris.


Cependant Paris avait pris goût aux nouveautés et séditions; il avait
mis la main au gouvernement; il connaissait le chemin des demeures
royales: il n'oublia rien de tout cela, et pendant un demi-siècle on
le vit se ruer dans les troubles civils pour essayer de tirer le
royaume des calamités où le plongeaient ses maîtres. Tâche ingrate,
pleine d'erreurs et de crimes, où la ville ne trouva que de nouveaux
malheurs! Que ne restait-elle patiente, obscure, résignée comme jadis,
heureuse de sa vie paisible, de ses belles églises, de ses fêtes
naïves, bercée au son de ses mille cloches, mirant ses maisons     <p.029>
pittoresques dans son fleuve nourricier! Mais le démon des révolutions
l'emporta, et dans quelle série de calamités ne l'entraîna-t-il pas,
depuis le jour où, saisissant les maillets de plomb déposés à l'Hôtel
de ville, elle s'en servit pour tuer les collecteurs des impôts,
jusqu'au jour où elle se livra elle-même aux troupes de Charles VII,
en secouant le joug des Anglais! Que de souffrances entre ces deux
journées! Au 1er mars 1382, Paris était plein d'orgueil et de
richesses, avec une population pressée, grouillante, tumultueuse: «Il
y avoit alors, dit Froissard, de riches et puissants hommes, armés de
pied en cap, la somme de trente mille, aussi bien appareillés de
toutes pièces comme nuls chevaliers pourroient être, et disoient quand
ils se nombroient, qu'ils étoient bien gens à combattre d'eux-mêmes et
sans aide les plus grands seigneurs du monde.» Au 13 avril 1436, Paris
était ravagé par la famine et la peste, ruiné par la guerre, abandonné
de ses notables habitants; sa population était réduite de moitié; les
loups couraient par ses rues désertes; il y avait tant de maisons
délaissées qu'on les détruisait pour en brûler le bois; on parlait de
transporter ses droits de capitale à une ville de la Loire. Les
événements se pressent entre ces deux dates: énonçons ceux qui
peignent le mieux le caractère des Parisiens du XIVe siècle, leur
ardeur de réformes, leur humeur facile au changement et impatiente de
tyrannie.

Après la révolte des Maillotins, la cour de Charles VI, qui se
trouvait hors de Paris, capitula pour y rentrer; mais à peine revenue,
elle se vengea par des exécutions secrètes, et, chaque nuit, la Seine
emportait de nombreuses victimes. Puis elle s'en alla attaquer les
Flamands, qui étaient les alliés des Parisiens dans la guerre
entreprise «pour déconfire toute noblesse et gentillesse:» elle les
vainquit à Rosebecq et revint sur Paris pleine d'arrogance et de
colère. Les métiers et les halles, conseillés par les derniers amis de
Marcel, voulaient que la ville fit résistance; la haute bourgeoisie
aima mieux se confier au jeune roi. Celui-ci (11 janvier 1383)     <p.030>
entra la lance à la main, comme dans une ville conquise, fit abattre
les portes, enlever les chaînes, désarmer les habitants, arrêter les
plus notables, camper son armée de nobles dans leurs maisons. Plus de
deux cents bourgeois furent décapités, trois cents bannis et dépouillés,
tous les autres rançonnés à la moitié et plus de leurs biens; on
abolit la prévôté et l'échevinage, les maîtrises, confréries et
milices, les priviléges et juridiction de la _marchandise_.

Les deux plus illustres victimes furent Jean Desmarets, avocat
général, et Nicolas Flamand, marchand drapier, courageux citoyens pour
lesquels, non plus que pour Étienne Marcel, l'édilité parisienne n'a
pas eu un souvenir. Il fallut, pour arrêter les supplices, que la
ville se rachetât à force d'argent et vînt crier grâce au roi dans
cette cour du Palais, encore teinte du sang des favoris du régent. Le
connétable de Clisson, en mémoire de ce pardon, et avec les dépouilles
des Parisiens, se fit bâtir, dans le chantier des Templiers, rue du
Chaume, un hôtel qu'il appela de la _Miséricorde_, et qui devint
célèbre au XVIe siècle, comme séjour des ducs de Guise. C'est en
allant de l'hôtel Saint-Paul à son hôtel de la Miséricorde qu'il fut
assassiné dans la rue Culture-Sainte-Catherine, par le sire de Craon.

Charles VI devint fou; ses parents se disputèrent le pouvoir; alors
commencèrent les guerres civiles entre les Bourguignons et les
Armagnacs, c'est-à-dire entre le parti populaire et le parti de la
noblesse, entre Paris et les provinces. Les hôtels des princes y
prirent une grande célébrité.

Depuis que Charles V en avait donné l'exemple, le goût des bâtiments
s'était répandu parmi les seigneurs, et de beaux hôtels avaient été
achetés ou construits par eux dans divers quartiers de la ville. Le
duc d'Orléans habitait l'hôtel de _Bohême_, le duc de Bourgogne
l'hôtel d'_Artois_, le duc de Berry l'hôtel de _Nesle_, la reine
Isabelle l'hôtel _Barbette_, etc. L'hôtel de Bohême, qui tirait    <p.031>
son nom de Jean de Luxembourg, roi de Bohême, lequel l'avait reçu en
don de Philippe VI, occupait tout l'espace compris entre les rues de
Grenelle, Coquillière, d'Orléans et des Deux-Écus: c'était une
magnifique résidence que le duc d'Orléans, ami des arts, avait
embellie, agrandie, enrichie de meubles précieux, de sculptures sur
pierre et sur bois, de jardins et d'eaux jaillissantes. Cet hôtel
devint au XVIe siècle le séjour de Catherine de Médicis, et nous
aurons à en reparler.

L'hôtel d'Artois, qui tirait son nom de Robert d'Artois, frère de
saint Louis, occupait l'espace compris entre les rues Pavée, du
Petit-Lion, Saint-Denis, Mauconseil et Montorgueil. C'était une sorte
de forteresse, fermée par une muraille crénelée et garnie de tours,
dont une existe encore[20]; son voisinage des halles et le rôle que
jouait le duc de Bourgogne comme chef du parti populaire rendaient cet
édifice très-important. Nous verrons plus tard quelles étranges
transformations il a subies.

         [Note 20: Dans le jardin de la maison, n. 3 de la rue Pavée.]

L'hôtel de Nesle occupait, sur le bord de la Seine, l'espace compris
entre la rue de Nevers, le quai Conti et la rue Mazarine. Il touchait
à la muraille de la ville, aux portes de Bucy et de Nesle et à la tour
du même nom. Il contenait de grandes richesses, des tableaux d'Italie,
des reliques, des ouvrages précieux d'orfèvrerie, et surtout une
magnifique librairie.

L'hôtel Barbette occupait l'espace compris entre les rues
Vieille-du-Temple, de la Perle, des Trois-Pavillons et des
Francs-Bourgeois: il en reste encore une tourelle au coin de cette
dernière rue. C'est de cet hôtel que sortait le duc d'Orléans
lorsqu'il fut assassiné dans la rue Vieille-du-Temple (1407), par des
gens cachés dans la maison de l'Image-Notre-Dame, maison qui
subsistait encore en 1790, et dont l'emplacement est aujourd'hui
occupé par la rue qui longe le marché des Blancs-Manteaux. Les     <p.032>
assassins allèrent se réfugier à l'hôtel d'Artois; le cadavre fut
porté à l'hôtel de Rieux, situé en face de la maison de
l'Image-Notre-Dame, et de là à l'église des Blancs-Manteaux. C'est là
que le duc de Bourgogne vint jeter l'eau bénite sur le cercueil en
disant: «Jamais plus méchant et plus traître meurtre ne fut commis en
ce royaume.» Mais à l'hôtel de Nesle, où se tint un conseil pour
rechercher les coupables, le prévôt de Paris étant venu dire qu'il
avait suivi la trace des assassins jusqu'à l'hôtel d'Artois, il jeta
le masque, avoua le crime et s'enfuit en Flandre.

Les Parisiens se prononcèrent pour le meurtrier, qui «étoit moult aimé
d'eux, comme étant courtois, traitable, humble et débonnaire;» ils le
reçurent en triomphe quand il revint avec une armée, devant laquelle
s'enfuirent le roi et sa famille; ils l'applaudirent quand il fit
prononcer, dans le cloître de l'hôtel Saint-Paul, par le cordelier
Jean Petit, l'apologie de son crime. La guerre civile commença. Il se
forma alors dans Paris, sous le patronage de Jean-Sans-Peur, une
faction qui avait pour chefs les Legoix, les Saint-Yon, les Thibert,
maîtres des boucheries, familles puissantes qui dataient déjà de
plusieurs siècles, dont les descendants se sont signalés dans les
troubles de la Ligue et de la Fronde, enfin qui ont encore aujourd'hui
plusieurs rejetons parmi les bouchers de Paris. Cette faction, qui
était inspirée par les docteurs de l'Université, avait pour orateur un
chirurgien nommé Jean de Troyes, pour exécuteur un écorcheur nommé
Caboche, et pour armée toute la population des métiers et des halles:
elle s'empara du gouvernement, des finances, de la Bastille, du
Louvre; elle rendit à Paris ses priviléges, ses chaînes, ses armes (20
janvier 1411); elle envahit plusieurs fois l'hôtel Saint-Paul, forçant
les princes à subir ses volontés, égorgeant ou emprisonnant leurs
favoris, se distribuant les dignités et commandements. Les bouchers
couraient sus aux Orléanais comme à des bêtes fauves, «et          <p.033>
suffisoit pour tuer un notable bourgeois, le piller et dérober, de dire:
Voilà un Armignac.» Mais la haute bourgeoisie, qui se voyait exclue des
offices et du pouvoir, se lassa de cette tyrannie; et, croyant
seulement travailler à la restauration de l'autorité royale, elle
chercha à rappeler les Armagnacs. Après une lutte terrible, d'abord
dans les assemblées des quartiers, ensuite dans le Parloir aux
Bourgeois et sur la place de Grève, les modérés l'emportèrent,
chassèrent les bouchers avec Jean-Sans-Peur, et ouvrirent les portes à
leurs ennemis. Ils s'en repentirent, car la réaction de la noblesse
contre le parti populaire fut si terrible, que non-seulement Paris fut
de nouveau privé de ses priviléges, de ses richesses, de ses plus
notables citoyens, mais qu'il craignit pour son Parlement, son
Université, ses droits de capitale, son existence même. Jean-Sans-Peur
essaya vainement de délivrer la ville: elle était tenue dans la
terreur par le prévôt Tanneguy Duchâtel, qui avait désarmé les
habitants, muré les portes, interdit toute réunion et qui envoyait à
la mort tous ceux qui essayaient la moindre résistance. Après cinq ans
de souffrances, au moment où les Armagnacs avaient formé le projet de
décimer la population, le fils d'un quartenier, Perrinet-Leclerc,
déroba les clefs de la porte Bucy à son père, et introduisit dans la
ville un parti bourguignon. Tous les bourgeois coururent aux armes
avec des cris de joie; l'hôtel Saint-Paul fut envahi, le roi pris et
promené dans les rues pour approuver l'insurrection, tous les
Orléanais arrêtés, massacrés ou entassés dans les prisons. Tanneguy
Duchâtel se sauva avec le dauphin dans la Bastille. Une bataille
s'engagea dans la rue Saint-Antoine: les Armagnacs furent vaincus.
Leur chef, le connétable d'Armagnac, avait son hôtel rue Saint-Honoré,
sur l'emplacement du Palais-Royal: il se sauva chez un pauvre maçon, y
fut découvert, traîné à la Conciergerie avec le chancelier, des
prélats, des dames, des seigneurs. Les bouchers reparurent, et     <p.034>
pour détruire le parti armagnac, ils entraînèrent la populace aux
prisons et lui firent égorger tous les détenus. Le massacre dura
plusieurs jours: il eut lieu surtout à la Conciergerie et au Châtelet,
édifices sinistres qui semblent avoir eu pendant des siècles le privilége
du sang, dont les voûtes ont retenti de tant de cris de douleur, qui ont
vu se renouveler deux fois les massacres de 1418. On croyait venger
les désastres de Crécy, de Poitiers, d'Azincourt, causés par la folie
des seigneurs; on croyait noyer dans le sang la noblesse féodale; on
croyait établir sur des fondements éternels les libertés populaires.
Cruelles erreurs! trois fois Paris a donné le spectacle de cette
horrible tragédie contre la noblesse, et quel en a été le succès! Le
massacre des Armagnacs a-t-il empêché le retour de Charles VII? Le
massacre de la Saint-Barthélémy a-t-il empêché l'avénement de Henri
IV? Les massacres de septembre ont-ils empêché la restauration des
Bourbons?



§ X.

Paris sous Charles VII.--Jeanne d'Arc à la porte Saint-Honoré.--Prise
de Paris par les troupes royales.


Le sang versé retomba sur Paris: une épidémie terrible enleva le quart
de la population; Jean-Sans-Peur fut assassiné; son fils et la reine
Isabelle traitèrent avec l'Anglais et lui livrèrent la France. On vit
Henri V entrer dans Paris, ruiné, dévasté, désolé par la famine (18
novembre 1420); l'hôtel des Tournelles, sur l'emplacement duquel a été
bâtie la place Royale, devint le séjour du duc de Bedford; des soldats
anglais garnirent les portes, la Bastille et ce Louvre où nous les
avons revus! Jours d'humiliation et d'aveuglement! La capitale resta
seize ans au pouvoir des étrangers! Il lui fallut tout ce temps de
souffrances pour la guérir de ses passions bourguignonnes, de ses
ardeurs de libertés: les sophistes populaires, les pédants de      <p.035>
l'Université, ne lui disaient-ils pas que le joug étranger n'était
qu'une apparence, que l'union des deux couronnes ferait de
l'Angleterre une province française, qu'un changement de dynastie
rendrait à la ville sa prospérité, son commerce, sa puissance? Les
Parisiens, qui sont «de muable conseil et de légère créance,» se
laissèrent prendre à ces déclamations: quand Jeanne d'Arc vint
assiéger leurs murailles, ils ne reconnurent pas en elle l'ange
sauveur de la France, et, croyant, comme le disaient les Bourguignons,
que les Armagnacs venaient pour détruire leur ville de fond en comble,
ils firent une vigoureuse défense. La butte Saint-Roch, formée
anciennement par des dépôts d'immondices, était alors couverte de
moulins et de cultures: la Pucelle y vint asseoir son camp et fit
décider l'attaque de la porte Saint-Honoré (vers la rencontre des
anciennes rues du Rempart et de Saint-Nicaise). Elle emporta le
boulevard et sondait le fossé de sa lance, lorsqu'elle eut la cuisse
percée d'un trait d'arbalète; «et si point n'en désempara, ni ne s'en
voult oncques tourner. Rendez-vous à nous tost, de par Jhesus!
crioit-elle. Bois, huis, fagots, faisoit geter et ce qu'estoit
possible au monde, pour cuider sur les murs monter; mais l'eau estoit
par trop parfonde.» A la fin, ses soldats l'enlevèrent malgré elle, et
l'assaut, qui avait duré quatre heures, fut abandonné.

Moins de quatre siècles après cet événement, un autre patron de la
France, un autre ennemi, une autre victime des Anglais combattit aussi
les Parisiens dans les mêmes lieux: c'est dans cette partie de la rue
Saint-Honoré, près de l'église Saint-Roch, que Napoléon mitrailla les
bourgeois armés contre la Convention. Hélas! l'histoire de Paris est
si féconde en discordes civiles, toutes les passions qui ont divisé la
France ont pris si souvent les rues de la capitale pour champ de
bataille, qu'on n'y peut faire un pas sans rencontrer quelque lieu où
nos pères ont donné leur vie. Quelle place n'a eu son combat,      <p.036>
quelle rue sa barricade, quel pavé son cadavre! Boues de l'antique Lutèce,
de quel sang généreux n'avez-vous pas été perpétuellement abreuvées!

Six ans après l'apparition de Jeanne d'Arc devant leurs murs, les
Parisiens, réduits par la guerre, la famine et la peste aux dernières
extrémités de la misère, et voyant que le duc de Bourgogne s'était
réconcilié avec Charles VII pour chasser les étrangers, appelèrent
eux-mêmes les royalistes dans leurs murs. Ceux-ci, conduits par un
marchand, Michel Lallier, entrèrent par la porte Saint-Jacques, aux
acclamations des bourgeois, pendant que les quartiers Saint-Denis et
Saint-Martin s'armaient aux cris de: Vive le roi! «Bonnes gens, leur
disait le connétable de Richemont en leur serrant la main, le roi vous
remercie cent mille fois de ce que si doucement vous lui avez rendu la
maîtresse cité de son royaume: tout est pardonné.» Les Anglais se
formèrent en trois colonnes pour étouffer la sédition et se dirigèrent
sur les halles et les portes Saint-Martin et Saint-Denis: ils furent
repoussés par les bourgeois, qui faisaient pleuvoir des flèches et des
pierres sur eux, et obligés de se réfugier à la Bastille, où ils
capitulèrent. Les cloches sonnaient; tout le monde s'embrassait; il
n'y eut ni violence ni pillage. La seule vengeance que firent les
Armagnacs fut de renverser une statue qui avait été élevée par les
Bourguignons à Perrinet-Leclerc, auprès de sa maison: on fit de cette
statue mutilée une borne qui existait encore dans le siècle dernier
près de la rue de la Bouclerie.

La ville, délivrée des Anglais, mais encore plus misérable et désolée,
cacha ses ruines et ses haillons et s'efforça de paraître belle et
_gorgiase_, pour recevoir Charles VII. Ce roi, si égoïste, si
insouciant, fut frappé de l'aspect effroyable que présentait la
capitale, avec ses maisons demi-détruites, ses rues empestées, ses
habitants hâves et décharnés; les larmes lui en vinrent aux yeux; mais
il pensa en lui-même qu'elle n'était plus à craindre, «et il la    <p.037>
quitta, dit un bourgeois du temps, comme s'il fût venu seulement pour
la voir.» Son exemple fut suivi par ses successeurs, qui ne
séjournèrent que rarement à Paris et préférèrent les paisibles villes
des bords de la Loire, les riants châteaux de Chinon, de
Plessis-lès-Tours, d'Amboise, de Chambord, à la tumultueuse cité dont
les souvenirs bourguignons et l'esprit démocratique les importunaient.
Aussi, il fallut que Paris se rétablît tout seul de ses misères; mais
l'industrieuse ville demande si peu de repos pour reprendre son lustre
et sa vigueur, que sous le règne de Louis XI elle avait déjà deux cent
mille habitants, et que ses alentours étaient aussi florissants
qu'elle: «C'est la cité, dit Comines, que jamais je visse entourée de
meilleurs pays et plantureux, et est chose presque incrédible que des
biens qui y arrivent.»



§ XI.

Paris sous Louis XI et sous ses successeurs, jusqu'à Henri
II.--Renaissance.--Administration municipale.--Rabelais, Amyot,
Villon.--Les confrères de la Passion.


Ce fut un bon temps pour la capitale que le règne du monarque qui fut
si terrible aux grands et si débonnaire aux petits; elle redevint
alors l'appui de la royauté, et Louis en fit son refuge, sa citadelle,
son arsenal pour toutes ses entreprises contre la féodalité. «Ma bonne
ville de Paris, disait-il, et si je la perdois, tout seroit fini pour
moi.» Aussi, quand, après la bataille de Montlhéry, il se retira dans
la capitale, il se montra aux bourgeois comme l'un d'eux, vêtu comme
eux, et devint plus populaire qu'aucun de ses prédécesseurs. Il se mit
de leur confrérie, il augmenta leurs priviléges, il les appela à son
conseil; il les haranguait aux halles, il écoutait leurs plaintes, il
riait, causait avec eux et leur faisait «de salés contes.» Il aimait
surtout à dîner tantôt à l'Hôtel-de-Ville avec le prévôt et les    <p.038>
échevins, tantôt chez les magistrats du Parlement, tantôt chez quelque
gros marchand. Chacun lui touchait dans la main, lui parlait de ses
affaires, le voulait pour parrain de ses enfants. _Compère_, lui
disait-on en le tirant par son pourpoint. _Compère_, répondait-il au
plus chétif du populaire. Aussi, à chaque visite qu'il faisait à
Paris, on le fêtait par des réceptions magnifiques et de riches dons
de vaisselle d'or et d'argent. Toutes ces manières firent que les
tentatives des seigneurs pour réveiller le parti bourguignon
échouèrent, et que le roi put se tirer de leurs griffes, moyennant le
traité de Conflans, où chacun d'eux emporta sa pièce de la royauté.
Les négociations eurent lieu dans le faubourg Saint-Antoine, à la
_Grange-aux-Merciers_, et Louis en consacra le souvenir par une croix
qui était rue de Reuilly, près du mur de l'abbaye Saint-Antoine. Il
n'oublia pas que, dans cette déconvenue, Paris lui avait été seul
fidèle, et il devint plus que jamais le bon ami des Parisiens. Il
prenait parmi eux ses agents, ses ministres, voire ses exécuteurs; il
leur donnait le spectacle du supplice des grands seigneurs, comme du
connétable de Saint-Pol à la Grève, du duc de Nemours aux halles; il
supportait, «sans en être déferré,» leurs gausseries, quand il avait
fait quelque faute. Ainsi, après l'entrevue où il resta prisonnier de
Charles le Téméraire, il fut salué de toutes les boutiques par les
cris de: Péronne! Péronne! que lui cornaient aux oreilles les geais et
les pies de ses compères. Il se fit le chef de leurs métiers,
encouragea leur commerce par des marchés libres, leur donna une bonne
police, les organisa en soixante-douze compagnies de milices, formant
trente mille hommes «armés de harnois blancs, jacques ou brigandines.»
Il rétablit la bibliothèque de Charles V et la plaça dans le couvent
des Mathurins, rue Saint-Jacques. Il appela à Paris trois élèves de
Jean Fust, qui fondèrent, dans les bâtiments de la Sorbonne, la
première imprimerie qu'on ait établie en France, et qui, trois ans <p.039>
après, ouvrirent, rue Saint-Jacques, une boutique de librairie, avec
l'enseigne significative du _Soleil d'Or_. Il augmenta les priviléges
de l'Université et y fonda une école spéciale de médecine, rue de la
Bûcherie, entre les rues des Rats et du Fouarre, dans un bâtiment qui
coûta dix livres tournois et dont une partie existe encore. Cette
fondation avait été sollicitée par Jacques Cothier, médecin du roi,
qui est demeuré fameux, moins pour l'immense fortune qu'il tira des
frayeurs de son malade que pour le jeu de mots qu'il avait fait
sculpter sur sa belle maison de la rue Saint-André-des-Arts: _A
l'Abri-Cothier!_ Il avait compté sans les favoris de Charles VIII, qui
firent mentir l'ambitieux rébus.

Paris, quoique négligé par les successeurs de Louis XI, continua de
s'accroître et de prospérer, et il eut une belle part dans les
créations de la renaissance. Ainsi, c'est à cette époque que furent
bâtis l'hôtel de la _cour des Comptes_, détruit par un incendie en
1737; l'hôtel de la _Trémouille_ ou des _Carneaux_, rue des
Bourdonnais; l'hôtel de _Cluny_, aujourd'hui transformé en musée
d'antiquités françaises; la _fontaine des Innocents_, les églises
_Saint-Merry_ et _Saint-Eustache_, l'_Hôtel-de-Ville_, le _vieux
Louvre_, le _pont Notre-Dame_, etc. En ce même temps furent fondés le
_Collége de France_, cinq autres colléges, les hospices des
_Enfants-Rouges_, et des _Petites-Maisons_, etc. Sous François Ier, la
ville eut ses fortifications restaurées et son enceinte augmentée: on
y comprit les terrains appelés _Tuileries_ et l'on ferma ce côté par
un grand bastion. Sous ce même roi furent créées les premières rentes
sur l'Hôtel-de-Ville, noyau de cette dette de l'État, qui, de 16,000
livres dont elle se composait en 1522, s'éleva en 1789 à 5 milliards.
La ville fut aussi, à cette époque, divisée régulièrement en seize
quartiers, et son administration et sa garde composées ainsi:

1º Le prévôt de Paris, magistrat commandant pour le roi, ayant     <p.040>
sous lui deux lieutenants, l'un civil, l'autre criminel, qui présidaient
le tribunal ou _présidial_ du Châtelet, formé de vingt-quatre
conseillers; ces lieutenants étant des hommes de robe, et le prévôt,
homme d'épée, ne jugeant plus, ses attributions se trouvèrent bornées
à la police; on lui enleva même le commandement militaire de la ville,
qui fut donné au gouverneur de l'Ile-de-France; 2º le prévôt des
marchands, magistrat populaire et élu, chargé du commerce, des
approvisionnements, de la voirie, avec l'assistance d'un bureau
composé de quatre échevins, d'un greffier, d'un receveur et de
vingt-six conseillers; 3º la garde bourgeoise, ayant pour chefs seize
commandants de quartiers ou quarteniers, quarante cinquanteniers et
deux cent cinquante-six dizainiers; 4º le guet royal, formé de cinq
cents hommes de pied et de trois compagnies soldées d'archers,
d'arbalétriers et d'arquebusiers; le tout commandé par le chevalier du
guet. Le Parlement avait d'ailleurs la surintendance de la police, des
approvisionnements et même de l'administration; souvent il déléguait
deux de ses membres par quartier pour y mettre l'ordre, et, dans les
circonstances graves, il tenait de grandes assemblées de police où
assistaient l'évêque, le chapitre, les deux prévôts, les échevins, les
quarteniers, etc.

Sous les règnes de Louis XII, de François Ier et de Henri II, furent
faits les règlements les plus importants pour l'administration de la
ville et dont quelques-uns sont encore en vigueur, principalement ceux
qui regardent les fontaines, les marchés, les boucheries, le pavage,
les égouts, etc. Les carrosses, qui commencent à paraître, mais qui ne
devinrent nombreux que sous Louis XIII, font comprendre la nécessité
de débarrasser, d'assainir, d'élargir les voies publiques. Il fut
défendu de bâtir en saillie sur les rues; on fit rentrer les auvents
et les toits des boutiques; les animaux des basses-cours cessèrent de
vaguer au milieu des dépôts d'ordures; l'enlèvement des boues et
immondices fut confié à un service de voitures payées au moyen     <p.041>
d'une taxe spéciale; on essaya même un éclairage général. Des ordonnances
très-rigoureuses furent faites contre l'ivrognerie, les tavernes, les
maisons de débauche, les jeux, le luxe des vêtements, les blasphèmes;
on s'efforça de débarrasser la ville des vagabonds et des mendiants,
contre lesquels tous les règlements de police étaient insuffisants, en
condamnant les hommes aux galères et les femmes au fouet.

Mais il y avait un obstacle presque insurmontable à une bonne
administration dans les seigneurs et le clergé, qui refusaient de se
soumettre aux ordonnances municipales, de contribuer aux charges de la
ville, et qui trouvaient dans leurs priviléges le moyen de résister
même aux arrêts du Parlement. D'ailleurs, le sol de Paris
n'appartenait pas entièrement au roi; il était partagé en plusieurs
fiefs et par conséquent en plusieurs juridictions qui étaient en lutte
presque perpétuelle avec l'autorité royale. L'évêque, le chapitre de
Notre-Dame, les abbés de Saint-Germain-des-Prés, de Sainte-Geneviève,
de Saint-Martin-des-Champs, l'Université, plusieurs seigneurs avaient
chacun sa justice particulière, sa prison, même ses soldats, et toutes
ces puissances mettaient leur orgueil non-seulement à être affranchies
de l'autorité municipale, mais à la dominer, à l'entraver, à
l'annuler. Ainsi les écoliers, les clercs du Palais, les pages et les
laquais des grands ne cessaient de jeter le trouble dans la ville,
d'empêcher son commerce, d'ensanglanter ses rues; souvent ils
s'unissaient aux aventuriers, aux truands, aux voleurs et répandaient
la terreur dans certain quartier, à ce point que les bourgeois
tendaient les chaînes, éclairaient les maisons et faisaient le guet
nuit et jour comme à l'approche de l'ennemi. Le prévôt et le Parlement
avaient rendu contre ces désordres les arrêts les plus sévères,
défendant, «sous peine de la hart, de porter bastons, espées,
pistoles, courtes dagues, poignards,» et ils faisaient pendre sans
jugement ni procès les contrevenants; mais tout cela fut inutile,  <p.042>
les gens de désordre, trouvant un appui contre l'autorité, soit auprès de
l'évêque, soit dans l'Université, soit chez les grands seigneurs; et
jusqu'au règne de Louis XIV, Paris ne cessa d'être à la merci de cette
turbulente jeunesse.

A part les émeutes des écoliers et des laquais, Paris pendant cette
époque, n'est le théâtre d'aucun événement remarquable, et son
histoire se borne à citer quelques demeures célèbres. Philippe de
Comines habitait le château de Nigeon ou de Chaillot, qui lui fut
donné par Louis XI. La duchesse d'Étampes demeurait rue Gît-le-Coeur
dans un bel hôtel bâti par le roi chevalier. Le connétable de Bourbon
possédait l'hôtel du Petit-Bourbon, attenant au Louvre. Le connétable
de Montmorency avait son hôtel rue Sainte-Avoye, et c'est là qu'il
mourut. Rabelais, cet infernal moqueur du seizième siècle, est mort,
en 1553, rue des Jardins, et a été enterré dans le cimetière de
l'église Saint-Paul, au pied d'un grand arbre qui a été visité pendant
longtemps par tous les écoliers de l'_inclyte Lutèce_[21]. Arbre,
cimetière, église, tout a disparu, mais non pas la race de ces
_fagoteurs d'abus_, _caphards empantouflés_, _bazochiens mangeurs du
populaire_, _usuriers grippeminauds_, _pédants rassotés_,» que notre
Homère bouffon a fustigés dans ses «_beaux livres de haulte graisse,
légiers au pourchas et hardis à la rencontre_.» Amyot a demeuré dans
une maison voisine du collége d'Harcourt (collége Saint-Louis), près
de la porte Saint-Michel: son nom ramène la pensée sur ce beau temps
de restauration de l'antiquité, où l'on se passionnait si naïvement
pour les trésors intellectuels de la Grèce et de Rome, où quatre
lignes découvertes de Platon, une oraison de Cicéron traduite ou   <p.043>
commentée, donnaient la fortune et la gloire, où Jacques Amyot, de
valet d'écoliers, devenait évêque d'Auxerre et grand aumônier de
France, pour avoir _translaté_, dans un français naïf et gracieux, les
vies de Plutarque et les romans de Théagène et de Daphnis. Ronsard a
habité rue des Fossés-Saint-Victor, près du collége Boncourt, dans une
maison qui touchait au mur d'enceinte; c'est là que se rassemblait la
fameuse pléiade des beaux esprits du seizième siècle; c'est là que
furent jetés les fondements de la révolution littéraire qui devait
changer notre langue, et que Malherbe et Boileau ont renversée.
Profondes études, labeurs consciencieux, discussions enthousiastes,
passion de la poésie, nous avons cru vous voir renaître il y a trente
ans à peine, qui vous retrouverait aujourd'hui?

         [Note 21: _Relligione patrum multos servata per annos_, dit
         Guy Patin. (Lettres, t. III, p. 223.)]

A tous ces lieux célèbres dans l'histoire des lettres, nous devons
ajouter «_ces tabernes méritoires de la Pomme-de-Pin, du Castel, de la
Magdeleine et de la Mulle,_» dont parle Rabelais. C'est là que
«_cauponisait_» Villon, l'enfant de Paris, spirituel, fripon et
libertin, quand, après avoir dérobé quelque «_repue franche_» aux
rôtisseurs de la rue aux Ours, il chantait la _blanche savatière_ ou
la _gente saucissière_ du coin, ou bien sa joyeuse épitaphe:

  Ne suis-je badaud de Paris,
  De Paris, dis-je, auprès Pontoise?

Le cabaret de la Pomme-de-Pin, le plus fameux de tous, était situé
dans la Cité, rue de la Juiverie, au coin de la rue de la Licorne, en
face de l'église Sainte-Madeleine: il fut célébré plus tard par
Regnier, et devint, dans le dix-septième siècle, le rendez vous des
gens de lettres et de leurs bons amis de la cour.

C'est à cette même époque qu'il faut chercher les premiers logis du
théâtre français. Vers l'an 1402, des bourgeois de Paris avaient formé
une confrérie dite de la Passion, pour représenter les principaux  <p.044>
_mystères_ de la vie du Christ, et ils s'étaient installés, par
privilége du roi, dans l'hôpital de la Trinité, entre les rues
Saint-Denis et Grenétat. Dans le même temps, des jeunes gens formèrent
la confrérie des Enfants-sans-Souci, pour représenter, aux halles ou à
la Grève, des pièces satiriques qu'on appelait _sotties_. Enfin, à la
même époque, les clercs de la Basoche se mirent à jouer, à certains
jours solennels, dans la grande salle du Palais, des _moralités_ ou
farces à peu près semblables à celles des Enfants-sans-Souci. Ces
divers théâtres eurent un grand succès. Les confrères de la Passion,
pour varier leur spectacle, s'adjoignirent les Enfants-sans-Souci avec
leurs pièces joyeuses; puis ils quittèrent l'hôpital de la Trinité
pour l'hôtel de Flandre, situé rue Coquillière, et ils y eurent une
telle vogue, que les églises, les prédications, les offices étaient
abandonnés, même par les prêtres. Ils passèrent de là à l'hôtel
d'Artois ou de Bourgogne, dont ils achetèrent une partie, et où ils
firent construire un théâtre; mais il leur fut ordonné, par arrêt du
Parlement, de ne plus représenter que des pièces «profanes, honnêtes
et licites;» et aux Enfants-sans-Souci, qui s'étaient avisés de jouer
des satires politiques, de ne plus prendre de tels sujets «sous peine
de la hart.» Ces défenses firent décliner le théâtre de l'hôtel de
Bourgogne, qui, d'ailleurs, eut à lutter avec les pièces classiques de
l'école de Ronsard, lesquelles étaient représentées dans les colléges
ou à la cour. Nous le retrouverons sous Louis XIII.



§ XII.

Paris pendant les guerres de religion.--La Saint-Barthélémy.--Les
barricades de 1588.


Mystères, sotties, moralités, tous ces amusements, où se délectaient
la foi grossière et la malice naïve de nos aïeux, allaient être
oubliés: le moine de Wittemberg avait jeté dans le monde le démon  <p.045>
de l'examen; l'Europe féodale était remuée jusque dans ses entrailles;
Paris allait sortir de son repos et se lancer de nouveau dans les
révolutions avec ses passions, ses vertus, ses fureurs. La ville de
sainte Geneviève et de saint Louis, la ville de la Sorbonne et de
l'Université, la ville aux mille cloches, aux quatre-vingts églises,
aux soixante couvents, était fondamentalement catholique: institutions
municipales, corporations de métiers, cérémonies populaires, existence
publique, foyer domestique, tout était imprégné de catholicisme; le
catholicisme était l'âme de la cité, la source de toutes les
jouissances, le bonheur, la gloire, la vie entière du peuple. Aussi,
quand les Parisiens virent les calvinistes attaquer tout ce qu'ils
aimaient, se railler de tout ce qu'ils vénéraient, insulter leurs
pompeuses fêtes, détruire églises, croix, tombeaux, statues, ils les
regardèrent comme des infidèles, des Sarrasins, des sauvages, ils ne
songèrent qu'à les exterminer. Ils applaudirent aux arrêts barbares du
Parlement, de la chambre ardente, de l'inquisition, aux bûchers
allumés par François Ier et Henri II aux halles, à la Grève, sur
toutes les places, aux supplices d'Étienne Dolet, le savant imprimeur,
de Louis de Berquin, l'intrépide gentilhomme, d'Anne Dubourg, le
vertueux magistrat; ils virent avec indignation, sous Catherine de
Médicis, le gouvernement faire des édits en faveur des rebelles, et
ils se préparèrent dès lors à sauver la foi malgré la royauté. La
tranquillité de la capitale, depuis plus d'un siècle, n'avait abusé
personne sur son naturel tumultueux; chacun savait le goût des
Parisiens pour les émeutes: «A ce ils sont tant faciles, disait
Rabelais, que les nations estranges s'ébahissent de la patience des
rois de France, lesquels autrement par bonne justice ne les refrènent,
vu les inconvénients qui en sortent de jour en jour.»

Paris avait alors une population de trois cent mille habitants, dans
laquelle on comptait à peine sept à huit mille huguenots, presque  <p.046>
tous de la noblesse et de la haute bourgeoisie: «C'était, dit Lanoue,
une mouche contre un éléphant.» Mais ceux-ci n'en étaient pas moins
pleins d'orgueil et de confiance dans leur cause, pleins de mépris
pour cette masse de catholiques qu'ils appelaient «pauvres idiots
populaires;» ils croyaient dominer la grande ville par la supériorité
de leur bravoure et de leurs lumières, et ils comptaient pour cela sur
l'appui des provinces, où la nouvelle religion avait de nombreux
sectateurs. Les provinces n'étaient pas alors soumises à l'ascendant
de la capitale; elles ne recevaient pas d'elle leur histoire et leurs
révolutions toutes faites; elles n'étaient pas réduites à cette
existence glacée et subalterne que la centralisation leur a donnée:
aussi étaient-elles jalouses de la puissance toujours croissante et
envahissante de Paris; elles ne cédaient que malgré elles à son
impulsion; elles se montraient même pleines de préjugés sur ses
habitants, dont elles raillaient les défauts avec amertume, envie et
colère. «Le peuple parisien, dit Rabelais (né en Touraine, moine en
Poitou, médecin à Montpellier), est tant sot, tant badault, et tant
inepte de nature, qu'un basteleur, un porteur de rogatons, un mulet
avec ses cymbales, un vieilleux au milieu d'un carrefour, assemblera
plus de gens que ne feroit un bon prescheur évangélique[22].» Et
néanmoins ce fut pendant les guerres de religion, guerres de la
noblesse contre la royauté, des provinces contre la capitale, que
Paris, en sauvant l'unité monarchique et nationale, commença à exercer
une influence prépondérante sur tout le royaume.

         [Note 22: Charron, qui était pourtant enfant de Paris, fils
         d'un libraire de la Cité, en dit autant: «Léger à croire, à
         recueillir et ramasser toutes nouvelles, surtout les
         fascheuses, tenant tous rapports pour véritables et asseurés;
         avec un sifflet ou sonnette de nouveauté, on l'assemble comme
         les mouches au son du bassin.» (_De la Sagesse_, liv. Ier,
         ch. XLVIII.)]

La guerre civile commença: dès l'entrée, les Parisiens prirent les <p.047>
armes, chassèrent les huguenots de leurs murs, mirent à leur tête le
duc de Guise, «comme défenseur de la foi.» Trois fois les protestants
furent vaincus, trois fois ils obtinrent de la couronne des
pacifications avantageuses: à la dernière, la cour sembla complétement
avoir répudié la cause catholique et s'être décidée à livrer l'État
aux protestants. L'irritation de la grande ville fut extrême quand
elle se vit traversée par ces gentilshommes du Midi, ces ministres au
visage sombre et austère, tous ces méchants huguenots qui avaient,
depuis dix ans, tant tué de moines et pillé d'églises: elle se crut
envahie par des étrangers; elle se crut trahie par le roi; elle
résolut de tout exterminer. Halles, métiers, confréries, se mirent en
mouvement: la cour, débordée par la fureur populaire, se hâta de
prendre l'initiative du massacre. Quel spectacle présenta Paris dans
cette nuit de la Saint-Barthélémy (24 août 1572)! Les chaînes tendues,
les portes fermées, les compagnies bourgeoises en armes, des canons
dans l'Hôtel-de-Ville, le tocsin sonnant à toutes les églises, des
bandes de meurtriers parcourant les rues, enfonçant les portes,
égorgeant les protestants! «Le bruit continuel des arquebuses et des
pistolets, dit un témoin, les cris lamentables de ceux qu'on
massacrait, les hurlements des meurtriers, les corps détranchés
tombant des fenêtres ou traînés, à la rivière, le pillage de plus de
six cents maisons, faisaient ressembler Paris à une ville prise
d'assaut. Les rues regorgeaient tellement de sang qu'il s'en formait
des torrents surtout dans la cour et le voisinage du Louvre. La
rivière était toute rouge et couverte de cadavres...» C'est de la tour
de Saint-Germain-l'Auxerrois que partit le signal du massacre.
L'amiral de Coligny fut tué dans la maison n. 14 de la rue des
Fossés-Saint-Germain, alors appelée rue Béthisy; Ramus, dans le
collége de Presles, où il demeurait; Jean Goujon, sur l'échafaud où il
sculptait les bas-reliefs du vieux Louvre. On dit que le roi tira  <p.048>
des coups d'arquebuse, à travers la rivière, sur les huguenots qui se
sauvaient dans le faubourg Saint-Germain. Le lendemain, il alla voir
le cadavre de Coligny, qu'on avait pendu à Montfaucon, et à la Grève
le supplice de deux seigneurs protestants échappés au massacre.

Malgré la Saint-Barthélémy, le parti huguenot ne fut pas abattu. La
royauté recommença sous Henri III sa politique vacillante et tomba,
par ses vices, dans le plus profond mépris; Paris reprit ses défiances
et ses haines; la sainte Ligue naquit! Elle naquit, dit-on, dans une
assemblée de bourgeois, de docteurs, de moines, qui se tint au collége
Fortet, rue des Sept-Voies, n. 27; et, de cette maison obscure, elle
enlaça toute la France. Alors se forma à Paris le conseil secret des
Seize, qui devait propager la Ligue dans les seize quartiers de la
ville, et qui finit par dominer les métiers, les confréries, les
milices, même la municipalité. La capitale prit cet aspect animé,
inquiet, menaçant, tumultueux, qui est le présage des révolutions.
D'un côté étaient les fêtes luxurieuses de la cour, les meurtres et
les adultères du Louvre, les duels des mignons du roi contre les
mignons du duc de Guise, les mascarades, les pénitences, les orgies,
les processions, «les lascivetés et vilenies» de Henri III; d'un autre
côté étaient les conciliabules des Seize, des échevins, des
quarteniers, les serments, les projets, les amas d'armes au fond des
sacristies ou des boutiques, enfin et surtout les prédications
furibondes des curés et des moines. Henri veut arrêter cette licence
de la chaire par laquelle, chaque jour et sans relâche, il était
déchiré, calomnié, voué à l'exécration populaire; son Parlement menace
du bannissement, même de mort, les prédicateurs séditieux, et il
ordonne de saisir les deux plus hardis, les curés de Saint-Benoît et
de Saint-Séverin; mais c'était s'attaquer à la plus précieuse des
libertés populaires, à celle qui tenait lieu de la liberté d'écrire,
à une époque où les livres étaient si rares, où si peu de gens     <p.049>
savaient lire. Les Parisiens, dans aucun temps, n'avaient souffert
l'oppression sans protester contre elle, et c'était ordinairement la
chaire qui exprimait l'opinion publique; c'était par les sermons que
le peuple conservait la notion de ses droits et pouvait dire la vérité
aux grands: aussi portait-il aux prédicateurs une affection
enthousiaste, et il gardait la mémoire de ceux qui avaient bravé la
tyrannie pour le défendre, de frère Legrand sous Charles VI, de frère
Richard sous la domination anglaise, de frère Fradin sous Louis XI.
L'entreprise de Henri III fit donc soulever tout le quartier de
l'Université: Aux armes! criait-on, on enlève nos prédicateurs! Et
l'émeute gagnant les autres parties de la ville, le roi fut contraint
de relâcher les deux curés.

Cependant une grande conspiration avait été faite pour mettre le
gouvernement entre les mains de la Ligue. Le roi en prend alarme et
fait venir des troupes dans les faubourgs. Les Seize appellent le duc
de Guise: il arrive. Quelle fête que son entrée dans Paris! on baisait
ses habits, on le couvrait de fleurs, on faisait toucher des chapelets
à ses vêtements. Il va visiter la reine Catherine en son hôtel
d'Orléans; puis il ose braver le roi dans son Louvre, ce Louvre fatal
à tant de seigneurs rebelles! enfin il se retire dans sa maison,
l'ancien hôtel de Clisson. Le lendemain, les troupes royales, gardes
suisses et gardes françaises, entrent dans la ville par la porte
Saint-Honoré, occupent les places et les ponts, menacent et raillent
les Parisiens, disant «qu'aujourd'hui le roi serait le maître et qu'il
n'était femme ou fille de bourgeois qui ne passât par la discrétion
d'un Suisse.» Le peuple se soulève; alors la grande ville prit cette
figure qu'on lui a vue tant de fois, qui tant de fois a fait trembler
le trône: l'oeil en feu, les bras nus, échevelée, déguenillée, pâle de
fureur, s'armant de tout, remuant les pavés, élevant des barricades,
sonnant le tocsin, s'enivrant de ses cris, de l'odeur de la        <p.050>
poudre, du bruit du combat, et plus encore de la passion qui la
transporte, que cette passion soit la foi, la gloire ou la liberté! La
révolte éclata à la place Maubert, dirigée par les prédicateurs et les
écoliers; elle descendit par les ponts, s'empara de l'Arsenal, du
Châtelet et de l'Hôtel-de-Ville, et vint planter sa dernière barricade
devant le Louvre. De toutes ces rues fangeuses, de toutes ces
profondes maisons, de toutes ces boutiques obscures, de toutes ces
églises, chapelles et couvents, sortaient des hallebardes, des
arquebuses, des bourgeois, des artisans, des clameurs, des prières,
des moines, des enfants; de toutes les fenêtres pleuvaient balles,
pierres, exhortations, imprécations. Les Suisses, poussés, battus,
égorgés surtout au Marché-Neuf, demandèrent grâce, se laissèrent
prendre ou s'enfuirent. Le lendemain, les Parisiens, enivrés de leur
victoire, avaient résolu d'aller «quérir frère Henri de Valois dans
son Louvre;» mais celui-ci, épouvanté, en sortit comme pour aller aux
Tuileries, qu'on commençait à bâtir; arrivé à la porte Neuve (située
près de la tour du Bois, entre les ponts des Tuileries et du
Carrousel), il monta à cheval et se sauva. Les bourgeois, qui
gardaient la porte de Nesle, de l'autre côté de la rivière, tirèrent à
lui et à son escorte des coups d'arquebuse: «Il se retourna vers la
ville, dit le bonhomme l'Estoile, jeta contre son ingratitude,
perfidie et lâcheté, quelques propos d'indignation, et jura de n'y
rentrer que par la brèche.»

La capitale se trouva dès lors affranchie de l'autorité royale; et
sous un gouvernement municipal tout démocratique, avec un prévôt des
marchands qui descendait, dit-on, d'Étienne Marcel, avec des échevins,
des quarteniers, des colonels de métiers tout dévoués à la Ligue, elle
devint, pendant six ans, le centre de la république catholique. Aussi
montra-t-elle pour la défense de sa foi une exaltation qui touchait à
la fois à l'héroïsme et à la folie. La nouvelle de la mort des Guises,
assassinés à Blois, lui arriva pendant les fêtes de Noël, à        <p.051>
l'heure où le peuple encombrait les églises: l'explosion de sa douleur
fut presque incroyable. Famille, affaires privées, intérêts mondains,
tout fut oublié; plus de commerce, plus de plaisirs; on faisait des
jeûnes, des deuils, des cérémonies funèbres en l'honneur des martyrs;
on vivait dans les rues, dans les églises, dans l'Hôtel-de-Ville; on ne
s'occupait que d'apprêts de guerre, de prédications et de processions.
«Le peuple étoit si enragé, dit un contemporain, qu'il se levoit
souvent de nuit et faisoit lever les curés et prêtres des paroisses
pour le mener en procession. Les bouchers, les tailleurs, les
bateliers, les cousteliers et autres menues gens avoient la première
voix aux conseils et assemblées d'État et donnoient la loy à tous ceux
qui, auparavant, estoient grands de race, de biens et de qualité, qui
n'osoient tousser ni grommeler devant eux.»

Les Seize entrèrent dans le conseil municipal; la Sorbonne déclara le
roi déchu du trône; le peuple abattit ses armoiries, fit disparaître
partout les insignes de la royauté, détruisit les mausolées
magnifiques que Henri avait fait élever par Germain Pilon dans
l'église Saint-Paul à trois de ses mignons. Le Parlement, les Cours
des comptes et des aides, furent purgés de leurs membres royalistes,
que l'on mena du Palais à la Bastille, au milieu des huées de la
populace en armes. Trois cents bourgeois royalistes furent emprisonnés
comme otages, et les autres durent chaque jour donner deux mille
hommes pour la défense des remparts. Enfin, un gouvernement
provisoire, sous le nom de conseil de l'Union, fut créé pour toute la
France: il siégea à Paris, fut principalement composé d'hommes du
peuple et eut pour chef le duc de Mayenne. Celui-ci vint habiter
l'hôtel du Petit-Musc, ancienne maison de l'hôtel Saint-Paul, qui prit
alors le nom de son nouveau maître.

Henri III s'unit aux protestants et vint assiéger Paris. «Ce serait
grand dommage, disait-il des hauteurs de Saint-Cloud, où il avait  <p.052>
placé son quartier, ce serait grand dommage de ruiner une si belle
ville; toutefois, il faut que j'aie raison des rebelles qui sont
dedans. C'est le coeur de la Ligue; c'est au coeur qu'il faut la
frapper.--Paris, disait-il encore, chef du royaume, mais chef trop
gros et trop capricieux, tu as besoin d'une saignée pour te guérir,
ainsi que toute la France, de la frénésie que tu lui communiques.
Encore quelques jours, et l'on ne verra ni tes maisons ni tes
murailles, mais seulement la place où tu auras été!» Les Parisiens
répondirent à ces menaces par un coup de poignard: un dominicain,
Jacques Clément, assassina Henri III. Quelles acclamations furibondes
accueillirent la mort du tyran! que de feux de joie, de _Te Deum_, de
caricatures grossières, de danses sauvages, de chansons sanglantes!
Toute la ville se porta à l'hôtel de la duchesse de Montpensier, rue
du Petit-Bourbon, pour y bénir une malheureuse paysanne, mère du
meurtrier!



§ XIII.

Siége et prise de Paris par Henri IV.


Henri IV leva le siége de Paris; puis, après le combat d'Arques, il
fit une pointe sur la capitale, emporta les faubourgs du midi et les
livra au plus affreux pillage; quatre cents Parisiens furent surpris
et massacrés près de la foire Saint-Germain. Ce fut par le
Pré-aux-Clercs que les royalistes arrivèrent, et ils s'emparèrent même
de la porte de Nesle; mais, étant peu nombreux et voyant la ville tout
en armes, ils se retirèrent.

Paris continua encore pendant six ans de vivre de cette vie
frénétique, vie pleine de crimes et d'erreurs, mais aussi de grandeur
et de courage, sans que des souffrances inouïes pussent vaincre son
inébranlable résolution de n'accepter qu'un roi de sa religion. On
sait quel horrible siége elle eut à supporter, quel héroïsme elle  <p.053>
y déploya, comment la famine y fit périr trente mille personnes, comment
ce peuple, agonisant depuis quatre mois, qui avait mangé les chiens et
les chevaux, brouté l'herbe des rues et fait du pain avec des os de
morts, se traînait encore sur les remparts pour arquebuser les
hérétiques, ou dans les églises pour entendre les exhortations de ses
moines. Les moines étaient les maîtres de la ville; mais aussi, mêlés
sans cesse au peuple, souffrant comme lui, se battant comme lui, on
les voyait non-seulement figurer dans des processions ridicules, «la
pertuisane sur l'épaule et la rondache pendue au col,» mais gardant
les murs, soutenant les assauts, faisant des sorties, fondant le plomb
des églises et leurs cloches[23]. Les royalistes ont cherché vainement
à rendre odieuse la constance des Parisiens: l'odieux était plutôt du
côté de ce prince qui, pour être roi d'un peuple qui le repoussait et
dont il fut en définitive obligé de subir la volonté, exposait ce
peuple à des souffrances, les plus grandes que rappelle son histoire.
Aussi, les Parisiens n'oublièrent jamais le siége de leur ville;
malgré ses grandes qualités et son bon gouvernement, ils conservèrent
une haine implacable au roi qui les avait torturés pour régner sur
eux; ils la lui témoignèrent horriblement par dix-sept tentatives
d'assassinat.

         [Note 23: «Le 14 février 1589, dit l'Estoile, jour de Carême,
         prenant et jour où l'on n'avoit accoutumé que de voir des
         mascarades et folies, furent faites par les églises de cette
         ville, grandes quantités de processions qui y alloient en
         grande dévotion, même de la paroisse de
         Saint-Nicolas-des-Champs, où il y avoit plus de 1,000
         personnes, tant fils que filles, hommes que femmes, tous
         pieds nuds, et même tous les religieux de
         Saint-Martin-des-Champs, qui étoient tous nuds pieds, et les
         prêtres de ladite église de Saint Nicolas, aussi pieds nuds,
         et quelques-uns tous nuds, comme étoit le curé nommé maître
         François Pigenat, qui n'avoit qu'une guilbe de toile blanche
         sur lui.»]

L'arrivée d'une armée espagnole délivra la capitale. Henri IV fut
défait à la bataille de Lagny et forcé de se retirer dans les      <p.054>
provinces; mais auparavant il essaya encore un coup de désespoir sur
Paris et attaqua de nuit la porte Saint-Jacques. Le libraire Nivelle
et l'avocat Baldin, qui gardaient cette porte, renversèrent la
première échelle des assaillants et jetèrent l'alarme. Les Jésuites et
autres religieux, qui garnissaient les corps de garde voisins,
accoururent et les royalistes furent repoussés.

Cependant Paris, épuisé par sa résistance, commençait à pencher vers
la paix. Les Seize voulurent le ranimer par la terreur; ils mirent les
milices sous les armes, fermèrent les rues, enveloppèrent le
Parlement, saisirent trois magistrats royalistes et les pendirent dans
une salle du Châtelet; puis ils s'emparèrent de tous les pouvoirs.
Mayenne, qui se voyait menacé par eux, leur résista par la force, et,
aidé des modérés, il fit pendre quatre de ces redoutés tribuns dans la
salle basse du Louvre, et brisa ainsi leur puissance. Ce fut la perte
de la Ligue: avec les Seize tombèrent l'exaltation et la fureur du
peuple; la bourgeoisie reprit tout le pouvoir et parut disposée à une
transaction. Les États généraux furent assemblés à Paris; mais ils se
montrèrent aussi nuls qu'impuissants, et ils furent ridiculisés par la
_Satire Ménippée_, oeuvre piquante d'écrivains royalistes, qui se
réunissaient chez l'un d'eux, Gillot, sur le quai des Orfèvres. Enfin,
Henri IV s'étant converti, les trahisons commencèrent: le duc de
Brissac, gouverneur de Paris, vendit la ville au roi, qui, par une
nuit obscure, se présenta à la porte Neuve, celle par laquelle le
dernier Valois était sorti de la capitale! On la lui livra, ainsi que
les portes Saint-Honoré et Saint-Denis. Les troupes royales filèrent
sans bruit par les rues et s'emparèrent, en dispersant quelques
groupes de ligueurs, des principales places et des ponts. Les
habitants stupéfaits sortirent de leurs maisons; mais ils furent
repoussés à coups de pique et d'arquebuse. Henri, qui avait attendu
que ses troupes fussent au milieu de la ville avant d'oser y       <p.055>
entrer, passa la porte Neuve; puis il revint sur ses pas jusqu'à quatre
fois, tant il trouvait l'entreprise chanceuse, et craignait que, le
peuple étant échauffé, son armée ne fût taillée en pièces «dans cette
speloncque de bestes farouches;» enfin, il entra, protégé, serré,
escorté par toute sa garde, aux cris de joie de ses soldats, au bruit
des derniers coups d'arquebuse des ligueurs, au milieu du silence
morne des habitants. Il s'empara du Louvre, des Châtelets, du Palais,
négocia pour faire évacuer aux Espagnols la Bastille, le Temple, le
quartier Saint-Martin, et enfin, maître de la ville, put se dire roi
de France.



§ XIV.

Tableau de Paris sous Henri IV.


Ce fut la fin de la république parisienne: on modifia ses institutions
municipales; on changea ses magistrats et ses curés; on chassa, on
persécuta prédicateurs, écrivains, chefs des milices; le roi se
déclara gouverneur de Paris. La ville se rétablit lentement de ses
souffrances. «Il y avoit alors, dit un contemporain, peu de maisons
entières et sans ruines; elles étoient la plupart inhabitées; le pavé
des rues était à demi couvert d'herbes; quant au dehors, les maisons
des faubourgs étaient toutes rasées; il n'y avait quasi un seul
village qui eût pierre sur pierre, et les campagnes étoient toutes
désertes et en friche.» Une maladie épidémique, suite de tant de
souffrances, vint mettre le comble aux misères de la ville, mais elle
n'empêcha pas la nouvelle cour de faire des fêtes. «Pendant qu'on
apportoit, dit l'Estoile, à tas de tous les côtés à l'Hôtel-Dieu les
pauvres membres de J.-C. si secs et si atténués, qu'ils n'étoient pas
plutost entrés qu'ils rendoient l'esprit, on dansoit au Louvre, on y
mommoit; les festins et les banquets s'y faisoient à 45 écus le plat,
avec les collations magnifiques à trois services.» De plus, les    <p.056>
guerres civiles avaient engendré une multitude d'aventuriers, de
pillards, de gens sans aveu qui infestaient la ville; espions des
Espagnols, satellites des Seize, soudards royalistes, valets des
princes, jetaient continuellement le désordre dans les rues; on
n'entendait parler que de vols, de meurtres, de guet-apens. «Chose
étrange, dit l'Estoile, de dire que dans une ville de Paris se
commettent avec impunité des voleries et brigandages tout ainsi que
dans une forest.--Il y a, ajoute-t-il, adultères, puteries,
empoisonnemens, voleries, meurtres, assassinats et duels si fréquens à
Paris, à la cour et partout, qu'on n'ose parler d'autre chose, même au
Palais, où l'injustice qui y règne rend effacés la beauté et lustre de
cet ancien sénat.» A cette époque, aucune rue n'était encore éclairée
pendant la nuit; nul n'osait sortir de sa maison après le coucher du
soleil; les lieux de plaisir, théâtres, cabarets, devaient être fermés
dans l'hiver à quatre heures. De plus, Paris était à peine pavé, et
les voies les plus fréquentées semblaient des cloaques ou des
fondrières: il n'y avait pas de quais, peu de places, point de
promenoirs. Enfin, une autre cause de désordre était l'humeur
batailleuse des gentilshommes, dont les rixes ensanglantaient
journellement la ville et qui se battaient en duel derrière les murs
des Chartreux, près du moulin Saint-Marcel, au Pré-aux-Clercs; en
moins de quinze ans, quatre mille nobles périrent dans ces combats
privés, et sept mille lettres de grâce pour homicide furent accordées.
Cependant le gouvernement nouveau s'efforça de rétablir l'ordre en
réorganisant la police, la garde bourgeoise, le guet royal; le
Parlement, le Châtelet et les autres justices séculières et
ecclésiastiques se montrèrent aussi vigilants qu'impitoyables pour
tous les crimes; chaque jour on pendait, on rouait, on fustigeait, on
exposait à la croix du Trahoir, à la place de Grève, au pilori des
halles; les prisons du Châtelet, de la Conciergerie, du For-l'Évêque,
de l'Officialité, du Temple, de Saint-Martin-des-Champs, de        <p.057>
Saint-Germain-des-Prés, étaient constamment remplies. Henri IV n'usait
de son droit de grâce pour personne; il défendit le duel sous peine de
mort.

Malgré les guerres civiles, quelques édifices avaient été entrepris
sous les derniers Valois, qui avaient pour les arts le goût éclairé de
leur aïeul: c'était d'abord le château des _Tuileries_, commencé par
Catherine de Médicis sur les dessins de Philibert Delorme; c'étaient
encore la _galerie du Louvre_, l'_Arsenal_, le _Pont-neuf_, etc.;
c'étaient enfin le couvent des _Jésuites_ de la rue Saint-Antoine, les
couvents des _Capucins_ et des _Feuillants_ de la rue Saint-Honoré,
etc. Henri IV, qui se garda bien de séjourner ailleurs que dans sa
capitale, s'efforça de lui rendre quelque lustre par des bâtiments;
aidé du prévôt des marchands, François Miron, il fit continuer
l'Hôtel-de-Ville, la galerie du Louvre, le palais des Tuileries,
construire la _place Dauphine_ et agrandir l'île de la Cité, commencer
la _place Royale_ sur l'emplacement du palais des Tournelles. On fit
des quais, des abreuvoirs, des égouts; on renouvela les règlements sur
le nettoyage des rues, sur les saillies des maisons, les étalages des
marchands; on confia même la grande voirie à la vigilance de Sully;
enfin, l'on élargit et l'on pava quelques rues. La rue Dauphine fut
entreprise pour ouvrir une première communication avec le bourg qui
s'était formé autour de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, et surtout
avec la foire Saint-Germain, qui devint alors très-populaire[24]. Le
quartier du _Marais_ fut commencé sur des terrains mis en culture
potagère, et Paris eut pour la première fois des rues droites,     <p.058>
larges, appropriées aux nouveaux besoins de ses habitants, et surtout
à l'usage des coches. On construisit le quai des _Orfèvres_, la rue de
_Harlay_, ainsi que l'hôtel du premier président au Parlement de
Paris: c'est là qu'ont habité les Harlay, les Molé, les Lamoignon,
noms qui rappellent cette grande magistrature de la France, si pleine
de science et d'austérité, la gloire la plus pure de l'ancienne
monarchie. On établit à Chaillot la manufacture de tapis de la
_Savonnerie_, aujourd'hui réunie aux Gobelins, un hospice de soldats
invalides, rue de Lourcine, et, hors de la ville, l'hôpital
_Saint-Louis_, qui a traversé deux siècles et demi sans subir de
transformations. On fonda les couvents des _Franciscains_ de Picpus,
aujourd'hui détruit, des _Récollets_, aujourd'hui transformé en
hospice des Incurables, des _Petits-Augustins_, sur l'emplacement
duquel est l'école des Beaux-Arts. Enfin l'Arsenal fut agrandi: Sulli
y demeurait et y avait amassé «cent canons, de quoi armer quinze mille
hommes de pied et trois mille chevaux, deux millions de livres de
poudre, cent mille boulets et sept millions d'or comptant, tous
ingrédiens et drogues, disait-il, propres à médiciner les plus
fascheuses maladies de l'État. «On sait que ce fut en allant à
l'Arsenal que Henri IV fut assassiné dans la rue de la Féronnerie.

         [Note 24: «Pendant la foire de Saint-Germain de cette année
         (1605), dit l'Estoile, où le roi alloit ordinairement se
         promener, se commirent à Paris des meurtres et excès infinis,
         procédants des débauches de la foire, dans laquelle les
         pages, laquais, écoliers et soldats des gardes firent des
         insolences non accoutumées, se battant dedans et dehors comme
         en petites batailles rangées, sans qu'on y pût ou voulût y
         donner ordre.»]

Grâce à ces constructions, à ces embellissements, grâce aux plaisirs
dont la capitale n'a cessé dans tous les temps d'être le centre et le
théâtre, grâce à l'industrie et au commerce développés, par le luxe de
la cour, grâce au grand mouvement littéraire du XVIIe siècle qui
commençait, Paris devint, peu de temps après les guerres civiles, un
séjour de délices, et qui justifia ce que Montaigne disait de cette
ville vingt ans auparavant: «Paris a mon coeur dèz mon enfance, et
m'en est advenu comme des choses excellentes. Plus j'ay veu depuis
d'autres villes belles, plus la beauté de celle-cy peult et gaigne sur
mon affection. Je l'ayme tendrement jusques à ses verrues et à     <p.059>
ses taches. Je ne suis François que par cette grande cité, grande en
peuples, grande en félicité de son assiette, mais surtout grande et
incomparable en variété et diversité de commodités, la gloire de la
France et l'un des plus nobles ornements du monde. Dieu en chasse
loing nos divisions[25]!»

         [Note 25: Essais, liv. III, ch. IX.]



§ XV.

Paris sous Louis XIII.--Enceinte nouvelle.--Quartier du Palais-Royal
et du Marais.--Hôtel Rambouillet.--Fondations religieuses.
--Promenades et théâtres.


Pendant le règne de Louis XIII, Paris resta paisible et ne joua aucun
rôle politique: il n'avait rien à voir aux misérables révoltes de la
noblesse contre la royauté, mais il en souffrait et en parlait. «Il
n'y a, dit une farce de l'hôtel de Bourgogne (1619), il n'y a si petit
frère coupe-chou qui ne veuille entrer au Louvre; il n'y a harengère
qui ne se mêle de parler de la guerre ou de la paix; les crocheteurs
au coin des rues font des panégyriques et des invectives; l'un loue M.
d'Espernon, l'autre le blâme, etc.» Aussi la ville éprouva une grande
émotion à la mort du maréchal d'Ancre, quand les valets des princes
excitèrent la populace à brûler son cadavre et à piller son bel hôtel
de la rue de Tournon; mais elle regarda sans trop de pitié les
échafauds dressés pour les Bouteville et les Marillac, les bastilles
ouvertes pour les Châteauneuf et les Bassompierre; _les petits, qui ne
portent pas d'ombre_, n'avaient rien à craindre du terrible Richelieu;
et la bourgeoisie ne pouvait que gagner à l'agrandissement du pouvoir
royal. En effet, sous ce règne, elle jouit d'une grande prospérité,
et, grâce au luxe des seigneurs, à l'accroissement de la population,
aux embellissements de la ville, elle acquit des richesses, des    <p.060>
lumières, un orgueil qui lui inspirèrent, quelques années plus tard,
la pensée de prendre part au gouvernement de l'État. Mais elle n'en
montra pas moins en plusieurs circonstances cette avarice, cet
égoïsme, ce manque de zèle pour la chose publique, qui, tant de fois,
lui ont été reprochés. Ainsi, en 1636, la France venait de s'engager
dans la guerre de Trente Ans, et, dès l'entrée, elle y avait éprouvé
des revers: les Espagnols avaient passé la frontière et pénétré
jusqu'à l'Oise. La terreur se répandit dans Paris, et en même temps
des cris de fureur éclatèrent contre Richelieu, l'auteur de la guerre.
«Lui qui étoit intrépide, disent les Mémoires de Montglat, pour faire
voir qu'il n'appréhendoit rien, monta dans son carrosse et se promena
sans gardes dans les rues, sans que personne lui osât dire mot.» Il
harangua les groupes et excita la population ou à prendre les armes,
ou à donner de l'argent pour lever les troupes. On trouva facilement
des hommes parmi le peuple[26], mais point d'argent chez les bourgeois;
et l'Hôtel-de-Ville et le Parlement durent taxer rigoureusement chaque
maison et chaque boutique. «Ce sont affaires de princes,» disaient les
bourgeois de toutes les guerres, quelque nationales, quelque justes
qu'elles fussent, et ils n'avaient que des malédictions pour elles,
parce qu'elles amenaient de nouvelles levées de subsides. Ainsi, la
guerre de Trente Ans, gloire éternelle de Richelieu et de Mazarin, qui
a établi la grandeur de la France sur les bases qu'elle a encore
aujourd'hui, n'a valu à ces deux ministres que des haines, des
exécrations, des sarcasmes, des chansons de la part des Parisiens, et
finalement elle a été la cause de la révolte de la Fronde[27]. La
bourgeoisie, dans l'ancien régime, n'avait guère que l'amour de    <p.061>
sa corporation et de sa ville; l'amour de la patrie est un sentiment qui
ne s'est complétement développé chez elle qu'avec la révolution.

         [Note 26: «Quand on leva à Paris des gens si à la hâte, dit
         Tallemant des Réaux, le maréchal de la Force étoit sur les
         degrés de l'Hôtel-de-Ville, et les crocheteurs lui touchoient
         dans la main en disant: Oui, monsieur le maréchal, je veux
         aller à la guerre avec vous.»]

         [Note 27: Voyez à ce sujet le médecin Guy Patin (t. 1er, p.
         38, de ses Lettres, édit. de M. Réveillé-Parise), ce
         bourgeois si satirique et indépendant, si éclairé. En 1636,
         il avait donné 12 écus pour la levée des fantassins; on lui
         demandait une seconde taxe pour la levée des cavaliers: «J'ai
         répondu, dit-il, que tout ainsi que mes rentes ne me sont
         payées qu'une fois l'an, je ne peux donner qu'une fois.»]

Sous le ministère de Richelieu, Paris prit un grand accroissement et
commença à devenir une ville moderne. Une enceinte nouvelle fut
construite avec fossés, bastions et courtines plantés d'arbres pour
remplacer la vieille muraille d'Étienne Marcel; de la porte
Saint-Denis, elle suivit l'emplacement des rues Sainte-Apolline,
Beauregard, des Jeûneurs, Saint-Marc, etc., et enferma dans Paris les
Tuileries et leur jardin; à son extrémité, près de la Seine, fut
élevée une porte élégante, dite de la _Conférence_ (près du pont de la
Concorde). Des quartiers nouveaux furent bâtis: le _Marais_, l'_île
Saint-Louis_, la _butte Saint-Roch_, la _rue Richelieu_, le
_Pré-aux-Clercs_, ou _faubourg Saint-Germain_, etc.--Le _Menteur_, de
Corneille, en parle en ces termes:

  DORANTE.

  Paris semble à mes yeux un pays de romans;
  J'y croyois ce matin voir une île enchantée (_l'île Saint-Louis_):
  Je la laissai déserte et la trouve habitée.
  Quelque Amphion nouveau, sans l'aide des maçons,
  En superbes palais a changé ces buissons.

  GÉRONTE.

  Paris voit tous les jours de ces métamorphoses:
  Dans tout le Pré-aux-Clercs tu verras mêmes choses,
  Et l'univers entier ne peut rien voir d'égal
  Aux superbes dehors du Palais-Cardinal;
  Toute une ville entière avec pompe bâtie
  Semble d'un vieux fossé par miracle sortie.

Les seigneurs appelés à Paris par les fêtes de la cour, bâtirent   <p.062>
dans ces nouveaux quartiers, non plus comme dans le moyen âge, de ces
fortes maisons qui ressemblaient à des citadelles, mais de riches
hôtels avec de grands jardins, habitations vastes, magnifiques,
dispendieuses, mais glaciales, incommodes, malpropres, garnies
seulement de quelques meubles de luxe, remplies d'un cortége de
domestiques inutiles, souvent inconnus à leur maître; enfin, où l'on
ne trouvait aucune des recherches modernes qui rendent la vie douce et
facile. Ainsi furent construits, en moins d'un siècle, les grands
hôtels des rues Saint-Antoine, Saint-Louis, du Temple et autres rues
du Marais, ceux des rues Neuve-des-Petits-Champs, Vivienne et autres
voisines du Palais-Cardinal, ceux des rues de Grenelle,
Saint-Dominique, de l'Université, etc. Que d'événements, de plaisirs,
de douleurs, ont vus ces belles maisons que l'industrie a presque
toutes détruites ou envahies! Que sont devenues leurs ruelles si
célèbres, témoins de tant de galanteries, d'entretiens délicats,
d'ouvrages d'esprit? Nobles dames, vaillants seigneurs, intrigues
amoureuses, projets ambitieux, flatteries courtisanes, conversations
élégantes, fêtes splendides, esprit, grâce, valeur, où êtes-vous?

  Où sont-ils? vierge souveraine!
  Mais où sont les neiges d'antan?

La plus illustre de ces maisons du XVIIe siècle était l'hôtel de
_Rambouillet_, situé dans la rue Saint-Thomas du-Louvre, aujourd'hui
détruite[28], et par laquelle commence l'histoire si curieuse des
salons de Paris. Les grâces et la vertu de la marquise de Rambouillet,
cette _déesse d'Athènes_, ainsi que l'appelle mademoiselle de
Montpensier, l'esprit et la beauté de sa fille, la _divine_ Julie
d'Angennes, attirèrent dans cet hôtel, «véritable palais d'honneur,»
suivant Bayle, tout ce qu'il y avait alors d'illustre par la beauté,
le rang, les dignités, l'enjouement, le savoir, «tout ce qu'il y   <p.063>
avoit, dit Tallemant des Réaux, de plus galant à la cour et de plus
poli parmi les beaux esprits.»--«Cet hôtel étoit, ajoute Saint-Simon,
une espèce d'académie de galanterie, de vertu et de science, et le
rendez-vous de ce qui étoit le plus distingué en condition et en
mérite; un tribunal avec qui il falloit compter, et dont la décision
avoit un grand poids dans le monde sur la conduite et la réputation
des personnes de la cour et du grand monde, autant pour le moins que
sur les ouvrages qui s'y portoient à l'examen.» C'est là que naquit
cet art de la conversation qui a été, pendant près de deux siècles,
l'une des gloires de la France, qui donna à Paris le sceptre
incontesté du goût, de l'esprit, de la civilisation, et dont les
traditions ne se sont effacées que dans le matérialisme de nos moeurs
nouvelles. On y vit successivement ou à la fois les personnages les
plus éminents de l'époque, le cardinal de Richelieu, le prince de
Condé, la duchesse de Longueville, les ducs de la Rochefoucauld et de
Montausier, Arnaud d'Andilly, Malherbe, Chapelain, Vaugelas, Voiture,
Saint-Évremond, Ménage, Pelisson, mademoiselle de Scudéry, mesdames de
Sablé, de Sévigné, de Lafayette, etc. Corneille y lut son Polyeucte et
Bossuet son premier sermon. On sait comment «ce cercle choisi de
personnes des deux sexes liées par la conversation et par un commerce
d'esprit,» après avoir eu la plus grande, la plus délicate influence
sur les moeurs de la haute société, sur le goût, sur les lettres
françaises, devint ridicule par l'affectation de son langage, la
pruderie de ses sentiments et tomba sous les sarcasmes de Molière.

         [Note 28: Voir l'_Histoire des quartiers de Paris_, liv. II
         ch. X.]

Dans le même temps s'élevaient des monuments qui ont subi bien des
révolutions, mais dont Paris s'enorgueillit encore. D'abord, c'est le
palais du _Luxembourg_, construit par Marie de Médicis, et qui a vu
tant d'habitants différents! Palais du Directoire, où mourut la
République; palais du Sénat, où mourut l'empire; palais de la      <p.064>
chambre des pairs, où moururent la Restauration, le gouvernement de
1830 et la pairie elle-même! Ensuite, c'est le _Palais-Cardinal_ ou
_Palais-Royal_, bâti de 1630 à 1636 par Richelieu, qui le légua à la
couronne, et d'où Louis XIV enfant vit les troubles de la Fronde.
Enfin, c'est l'abbaye du _Val-de-Grâce_, bâtie par Anne d'Autriche,
dont le dôme a été peint par Mignard, et qui est devenu aujourd'hui un
hôpital militaire.

D'autres constructions attestent la prospérité de la ville et la
sollicitude du gouvernement: c'est l'_acqueduc d'Arcueil_, qui amène
les eaux de Rungis et alimente, presque toutes les fontaines de la
rive gauche; c'est la fondation du _Jardin des Plantes_, la plantation
du _Cours-la-Reine_, la reconstruction de l'église _Saint-Roch_, de
l'église _Saint-Eustache_, du portail _Saint-Gervais_, etc. Les
fondations religieuses devinrent si nombreuses qu'elles menacèrent de
couvrir le quart de la ville: notre siècle, incrédule et positif, en a
fait justice avec son dédain ordinaire pour le passé. Ainsi, les
_Minimes_ de la place Royale sont aujourd'hui une caserne; les
_Jacobins_ du faubourg Saint-Germain, le Musée d'artillerie; les
_Capucins_ de la rue Saint-Jacques, un hôpital; les _Oratoriens_ du
Père de Bérulle et les _Filles de la Visitation_ de la mère de
Chantal, deux temples protestants; les _Filles de la Madeleine_, une
prison; les _Filles de Sainte-Élisabeth_, des écoles; les
_Chanoinesses du Saint-Sépulcre_, un magasin de fourrages;
_Port-Royal_ de la rue Saint-Jacques, ce temple de toutes les vertus
chrétiennes, c'est... l'hospice d'accouchement! A la place du couvent
des _Bénédictins_, d'où sont sortis l'_Art de vérifier les dates_, la
collection des _Scriptores rerum gallicarum_, et tant d'autres trésors
d'érudition, devant lesquels la science moderne se prosterne la face
en terre, il y a une rue! A la place du couvent des _Filles du
Calvaire_, dont le père Joseph fut le fondateur, encore une rue! A la
place du couvent des _Jacobins_ de la rue Saint-Honoré, où         <p.065>
s'assemblèrent les terribles révolutionnaires qui en ont pris le nom,
est un marché! A la place du couvent des _Filles Saint-Thomas_ est la
Bourse, ce temple de l'agio, dont le dieu est un écu!

Paris présentait alors un aspect très-pittoresque: les monuments du
moyen âge s'y mêlaient aux édifices modernes, les palais italiens aux
églises gothiques, les tours féodales aux colonnes grecques. Le peuple
s'entassait dans la vieille ville, dans la Cité, les quartiers
Saint-Denis et Saint-Martin, le quartier Latin: là étaient le
commerce, l'industrie, les tribunaux, les colléges; dans les quartiers
neufs étaient les larges rues, les riches hôtels, la noblesse et le
grand monde. D'ailleurs, la police n'était ni plus habile ni plus
vigilante que sous les règnes précédents: point de lumières pendant la
nuit, peu de pavés, point d'égouts, partout des tas de boue et
d'ordures. «Heureusement, comme disent les _Précieuses ridicules_, on
avoit la chaise, ce retranchement merveilleux contre les insultes de
la boue et du mauvais temps[29].» Malgré les arrêts du Parlement,
malgré les pendaisons nombreuses, les laquais vagabonds, les       <p.066>
mendiants valides, les soldats débandés continuaient à être maîtres
des rues. On les livra vainement à la justice sommaire et souvent
barbare du Châtelet; on ouvrit vainement aux pauvres trois hospices;
on fit vainement des ordonnances sur les hôtelleries, les maisons de
jeu et de débauche, qui servaient de retraite aux malfaiteurs; le vol,
la mendicité, la truanderie continuèrent à faire vivre le dixième de
la population parisienne, et les aventures, les déguisements, les
tours des filous, à être l'objet principal des conversations, de la
terreur et de la curiosité des bourgeois.

         [Note 29: Voici le _tableau_ que Scarron fait de Paris:

            Un amas confus de maisons,
            Des crottes dans toutes les rues;
            Ponts, églises, palais, prisons,
            Boutiques bien ou mal pourvues;

            Force gens noirs, roux et grisons,
            Des prudes, des filles perdues,
            Des meurtres et des trahisons,
            Des gens de plume aux mains crochues;

            Maint poudré qui n'a pas d'argent,
            Maint homme qui craint le sergent,
            Maint fanfaron qui toujours tremble;

            Pages, laquais, voleurs de nuit,
            Carosses, chevaux et grand bruit,
            C'est là Paris: que vous en semble?]

Aux désordres causés par tous ces vagabonds s'ajoutaient les _raffinés
d'honneur_, duellistes à outrance et par désoeuvrement, ayant sans
cesse l'épée à la main, battant le pavé, hantant les tavernes,
rodomonts et bravaches, dont les comédies se moquaient vainement et
que Richelieu seul parvint à contenir en faisant décapiter le plus
fameux d'entre eux, le comte de Bouteville.

Il n'y avait encore que peu de promenades, encore étaient-elles
réservées à la cour et au grand monde: c'étaient le Cours-la-Reine, le
jardin du Palais-Cardinal, le jardin du Temple, le jardin des
Tuileries, où un valet de chambre du roi, nommé Renard, avait établi
un cabaret élégant, un parterre de fleurs rares, un magasin de bijoux
et de meubles précieux, lieu secret de rendez-vous galants que toute
la noblesse fréquentait, et qui fut le théâtre de nombreuses aventures
joyeuses ou tragiques. La seule promenade populaire était le
Pont-Neuf, qui se trouvait encombré de marchands, de charlatans, de
chansonniers, et surtout de tire-laines ou coupe-bourses; c'était là
que Mondor vendait son miraculeux orviétan, Tabarin débitait ses
folies goguenardes, maître Gonin faisait ses tours de gobelets,
Brioché montrait ses marionnettes et ses singes. Voici en quels termes
en parle Bertaud dans sa _Ville de Paris_:

  Pont-Neuf, ordinaire théâtre                                     <p.067>
  Des vendeurs d'onguent et d'emplâtre;
  Séjour des arracheurs de dents,
  Des fripiers, libraires, pédants,
  Des chanteurs de chansons nouvelles,
  D'entremetteurs de demoiselles,
  De coupe-bourses, d'argotiers, etc.

Cette époque est aussi celle des beaux jours de la foire
Saint-Germain, immense bazar composé de neuf rues couvertes et de
trois cent quarante loges, où se vendaient, pendant deux mois, les
produits des quatre parties du monde, bijoux, meubles, soieries, vins,
etc.; où se rassemblaient des spectacles et des plaisirs de tout
genre: animaux rares, charlatans, loteries, jeux de hasard. Le peuple
y allait le jour, la noblesse y allait la nuit, toujours masquée et
déguisée, sans suite ou avec des _grisons_, c'est-à-dire des valets
vêtus de gris. «Les amants les plus rusés, dit un contemporain, les
filles les plus jolies et les filous les plus adroits y font une foule
continuelle. Il y arrive les aventures les plus singulières en fait de
vol et de galanterie. Autrefois le roi y alloit: il n'y va plus.» La
foire Saint-Germain partage avec la foire Saint-Laurent, qui commence
à cette époque, l'honneur d'avoir été le berceau de l'opéra comique et
du vaudeville; c'est tout ce qui nous en reste.

En ce temps, les théâtres commencèrent à prendre une forme régulière
et à devenir l'amusement principal des Parisiens. Les Confrères de la
Passion et les Enfants-sans-Souci étaient encore, à la fin du seizième
siècle, des artisans et des jeunes gens qui montaient sur le théâtre
accidentellement et seulement les jours de fêtes; mais bientôt ils
cédèrent leur privilége à une troupe régulière de comédiens, qui
prirent le titre de _comédiens du roi_; alors le _Théâtre-François_
commença. Pendant trente ans, Hardy fit, avec ses huit cents pièces,
tragédies, comédies, pastorales, aussi absurdes que fastidieuses, les
frais de ce théâtre; il fut aidé par les _prologues drolatiques_   <p.068>
de Turlupin, de Gautier Garguille, de Guillot-Gorju, dont les
railleries malignes et obscènes amusaient la populace. Un nouveau
théâtre fit bientôt concurrence à celui de l'hôtel de Bourgogne: ce
furent les comédiens _italiens_ ou _bouffons_ qui s'établirent d'abord
dans la rue de la Poterie, à l'hôtel d'Argent, puis dans la vieille
rue du Temple, où ils prirent le nom de troupe du _Marais_. Là
brillaient Arlequin, Pantalon, Scaramouche, Trivelin, qui, pendant
près d'un siècle, ont eu le talent d'amuser nos pères avec de grosses
farces qui nous trouveraient aujourd'hui bien dégoûtés. A ces théâtres
il faut ajouter celui du Palais-Cardinal, construit par Richelieu:
c'est là que le cardinal fit jouer _Mirame_; c'est là que, en 1636,
parut le _Cid_[30].

         [Note 30: Voici ce que l'acteur Mondory écrivait à Balzac, le
         18 janvier 1637, sur les premières représentations du _Cid_:
         «Je vous souhaiterois ici pour y goûter, entre autres
         plaisirs, celui des belles comédies qu'on y représente, et
         particulièrement d'un _Cid_ qui a charmé tout Paris. Il est
         si beau qu'il a donné de l'amour aux dames les plus
         continentes, dont la passion a même plusieurs fois éclaté au
         théâtre public. On a vu seoir en corps aux bancs de ses loges
         ceux qu'on ne voit d'ordinaire que dans la chambre dorée et
         sur le siége des fleurs de lys. La foule a été si grande à
         nos portes, et notre lieu s'est trouvé si petit, que les
         recoins du théâtre qui servoient les autres fois comme de
         niches aux pages, ont été des places de faveur pour les
         cordons bleus et la scène y a été d'ordinaire parée de croix
         de chevaliers de l'ordre.» (_Revue de Paris_, nº du 30
         décembre 1838.)]

Six ans auparavant était née assez bourgeoisement, dans la rue
Saint-Denis, chez l'_illustre_ Conrart, l'_Académie française_. Ce
n'était alors que l'obscure réunion de sept ou huit beaux esprits
«qui, dit Pélisson, s'entretenoient familièrement, comme ils eussent
fait en une visite ordinaire, et de toute sorte de choses, d'affaires,
de nouvelles, de belles-lettres... Ils parlent encore de ce temps-là
comme d'un âge d'or, durant lequel, avec toute l'innocence et toute la
liberté des premiers siècles, sans bruit et sans pompe, et sans
autres lois que celles de l'amitié, ils goûtoient ensemble tout    <p.069>
ce que la société des esprits et la vie raisonnable ont de plus doux
et de plus charmant[31]....»--«Dans cette école d'honneur, de politesse
et de savoir, dit l'abbé de Lachambre, l'on ne s'en faisoit point
accroire; l'on ne s'entêtoit point de son prétendu mérite; l'on n'y
opinoit point tumultueusement et en discorde; personne n'y disputoit
avec altercation et aigreur; les défauts étoient repris avec douceur
et modestie, les avis reçus avec docilité et soumission[32]...» En
1635, Richelieu se fit le protecteur de cette réunion et l'érigea en
Académie française, en la chargeant «pour que rien ne manquât à la
félicité du royaume, de tirer du nombre des langues barbares la langue
française que tous nos voisins parleront bientôt, si nos conquêtes
continuent comme elles ont commencé.»

         [Note 31: _Hist. de l'Acad. française_, t. Ier, p. 6.]

         [Note 32: Discours prononcé en 1684, p. 21.]



§ XVI.

Troubles de la Fronde.--Siége de Paris.--Bataille du faubourg
Saint-Antoine.


Les troubles de la Fronde marquent une époque importante dans
l'histoire de Paris: c'est celle de la ruine de ses libertés
municipales, qui remontaient probablement au temps des Romains et qui
disparurent dans la grande unité monarchique de Louis XIV. Les causes
de cette guerre civile furent en apparence un droit d'entrée sur les
denrées, une taxe mise sur les maisons bâties au delà de l'enceinte de
la ville, impôts qui s'ajoutaient aux impôts innombrables qu'inventait
chaque jour le cardinal Mazarin, «ce pantalon sans foi, cet escroc
titré, ce comédien à rouge bonnet,» ainsi que l'appelle le frondeur
Guy Patin dans sa verve de haine et d'injures; mais la cause       <p.070>
réelle et profonde fut, de la part des bourgeois de Paris, moteurs et
acteurs de ces troubles, le désir très-ardent, très-raisonné de secouer
l'arbitraire ministériel, de prendre part au gouvernement, de faire ce
que faisaient à la même époque les bourgeois de Londres, d'Amsterdam,
de Genève. «Le monde est bien débêté, Dieu merci!» dit Guy Patin. Et
ce mot exprime l'esprit de fierté et d'indépendance de la haute
bourgeoisie, sa confiance dans ses lumières, l'humeur républicaine
qu'elle devait à ses fortes études, à son commerce passionné avec
l'antiquité, à ses tendances protestantes, à ses vivres sympathies
pour les doctrines du jansénisme[33]. Enfin dans les grands changements
qu'on projetait, Paris devait prendre l'initiative des réformes,
guider et éclairer les provinces, se faire chef de l'État.

         [Note 33: «Si j'eusse été, dit Guy Patin, lorsque l'on tua
         Jules-César dans le sénat, je lui aurois donné le
         vingt-quatrième coup de poignard!» (Lettres, t. III, p.
         491.)]

Le Parlement, qui était l'âme de la bourgeoisie, commença l'attaque
«contre le mauvais ménage de l'administration» en refusant
l'enregistrement des nouveaux impôts et en demandant des réformes qui
déchiraient le voile qui couvre le mystère de l'État,» et changeaient
la forme du gouvernement. La cour, après de longs débats, résolut de
briser les résolutions séditieuses de la magistrature par un acte de
vigueur. Elle fit arrêter (23 août 1648), dans sa maison de la rue
Saint-Landry, le conseiller Broussel, homme médiocre que ses
déclamations contre le gouvernement avaient rendu populaire. A cette
nouvelle, la foule s'émeut; on veut arracher Broussel à ses gardes;
les troupes royales qui occupaient les ponts sont refoulées jusqu'au
Palais-Cardinal. Le maréchal de la Meilleraye, dans la rue
Saint-Honoré, tue un homme: on court aux armes, un combat s'engage
dans toute la rue; Gondi, coadjuteur de l'archevêque de Paris[34], <p.071>
essaie d'apaiser le tumulte: au coin de la rue des Prouvaires, il est
renversé d'un coup de pierre et menacé de mort. Il court au
Palais-Royal pour demander la liberté de Broussel: on l'accueille par
des railleries; il se met à la tête du mouvement. Le lendemain deux
compagnies de Suisses qui veulent prendre la porte de Nesle sont
dispersées et massacrées. Le chancelier, qui se rend au Parlement, est
forcé de se réfugier dans l'hôtel de Luynes, sur le quai des
Augustins: il n'est dégagé que par les troupes du maréchal de la
Meilleraye qui, en faisant retraite sur le Pont-Neuf, sont accueillies
par des décharges continuelles. «Le mouvement, raconte Gondi, fut un
incendie subit et violent qui se fit du Pont-Neuf à toute la ville.
Tout le monde, sans exception, prit les armes. L'on voyait les enfants
de cinq et de six ans avec des poignards à la main; on voyait les
mères qui les leur apportaient elles-mêmes. Il y eut dans Paris plus
de douze cents barricades en moins de deux heures, bordées de drapeaux
et de toutes les armes que la Ligue avait laissées entières[35].» A ces
nouvelles, le Parlement vient en corps demander la liberté de
Broussel. Il est reçu et accompagné dans les rues avec des
applaudissements inouïs: toutes les barricades tombent devant lui;
mais il ne peut rien obtenir de la reine. Il sort. Le peuple, debout
sur ses barricades, le force à rentrer au Palais-Royal: «s'il ne
ramène Broussel, cent mille hommes iront le chercher.» La reine cède;
Broussel revient «porté sur la tête des peuples avec des acclamations
incroyables.» Les barricades sont détruites.

         [Note 34: Paris avait été érigé en archevêché en 1623.]

         [Note 35: _Mém. de Retz_, t. 1er, p. 92.]

Les troubles continuèrent, et la reine, insultée par des pamphlets
sanglants, s'enfuit avec sa cour à Saint-Germain. «Le siége de Paris,
disait un ministre, n'était pas une affaire de plus de quinze      <p.072>
jours, et le peuple viendrait demander pardon, la corde au cou, si le
pain de Gonesse manquait seulement deux ou trois jours.» Cependant Paris
se met en mouvement et, selon sa coutume, «en huit jours enfante, sans
douleur, une armée complète.» Le Parlement, le clergé, le corps de
ville, votent des impôts, des levées de troupes, des amas d'armes.
L'enthousiasme fut si grand qu'il gagna même le petit peuple, les
mendiants, les aventuriers; les désordres et les crimes ordinaires
cessèrent tout à coup; la police, impossible sous l'autorité royale,
se fit toute seule et comme par enchantement: «Cinq mois durant, dit
Guy Patin, il n'est mort personne de faim dans Paris, pas un homme n'y
a été tué; personne n'y a été pendu ni fouetté[36].» Mais les
seigneurs, pour qui une rébellion était un coup de fortune, vinrent
gâter la Fronde en se mettant à sa tête et en la dirigeant dans leurs
vues cupides et ambitieuses. Ils accoururent comme à une proie ou à
une partie de plaisir, avec leurs valets, leurs maîtresses, leurs
femmes: parmi celles-ci était la belle duchesse de Longueville, qui
abandonna son hôtel de la rue Saint-Thomas-du-Louvre pour aller, avec
la duchesse de Bouillon, prendre séjour à l'Hôtel-de-Ville[37]. La
guerre commença; mais les seigneurs conduisirent les troupes
bourgeoises de telle sorte, qu'elles furent presque toujours battues,
et ce mouvement populaire, si grave dans son origine, où les Parisiens
avaient montré d'abord tant d'ardeur et de dévouement, dégénéra en
une mutinerie dérisoire et où il n'y eut de sérieux que les        <p.073>
placards «qui ne parlaient pas moins que de se défendre du roi et du
Parlement, et d'établir une république comme celle d'Angleterre[38].» Les
grandes dames ne virent dans ces troubles qu'une occasion de nouer des
intrigues et de faire l'amour; les seigneurs ne cherchèrent qu'à se
vendre à la cour ou à s'enrichir aux dépens des bourgeois: «Paris, dit
Guy Patin, a dépensé quatre millions en deux mois, et néanmoins ils
n'ont rien avancé pour nous; ils ont mis en leur pochette une partie
de notre argent, ont payé leurs dettes et ont acheté de la
vaisselle[39].»

         [Note 36: Lettres, t. Ier, p. 262.]

         [Note 37: «Imaginez-vous ces deux personnes sur le perron de
         l'Hôtel-de-Ville, plus belles en ce qu'elles paroissoient
         négligées, quoiqu'elles ne le fussent pas. Elles tenoient
         chacune un de leurs enfants entre leurs bras, qui étaient
         beaux comme leurs mères. La Grève étoit pleine de peuple
         jusqu'au-dessous des toits; tous les hommes jetoient des cris
         de joie; toutes les femmes pleuroient de tendresse.» (Retz,
         t. IVe, p. 470.)]

         [Note 38: _Mém. du P. Berthod_, p. 301 (t. XLVIII de la
         collection Petitot.)]

         [Note 39: Lettres, t. Ier, p. 434.]

Les frondeurs, ces hommes que le même écrivain appelle «les restes de
l'âge d'or et les éternels ennemis de toute tyrannie,» virent qu'ils
étaient dupes et ne songèrent plus qu'à s'accommoder avec l'autorité
royale. On fit la paix; et le roi revint à Paris (18 août 1649).
«Plusieurs compagnies de la ville lui furent au-devant: il entra par
la rue Saint-Denis, fut tout du long de la rue jusques par-delà les
Innocents, puis entra dans la rue de la Ferronnerie, et passant tout
du long de la rue Saint-Honoré, s'en alla entrer dans le
Palais-Cardinal; et tout le voyage se fit avec tant d'acclamation du
peuple et tant de réjouissance qu'il ne se peut davantage[40].»

         [Note 40: Lettres, t. Ier, p. 470.]

Les troubles recommencèrent, mais excités par les grands, qui
soulevaient le peuple même contre la bourgeoisie. «Il ne se passait
guère de jour qu'il ne donnât des marques de son zèle pour les princes
et de sa fureur contre le cardinal Mazarin. Le prévôt des marchands et
tout le corps de la ville en fut attaqué en plusieurs rencontres,
particulièrement une fois, en sortant du Luxembourg, avec tant de
violence qu'ils furent obligés de se réfugier dans quelques maisons de
la rue de Tournon, et d'abandonner leurs carrosses qui furent mis  <p.074>
en pièces[41].»

         [Note 41: _Mém. de Joly_, t. II, p. 6.]

Cependant, la reine croit en finir avec l'esprit de révolte en faisant
arrêter le prince de Condé; le tumulte augmente, et le Parlement
demande formellement le renvoi de Mazarin. Après de nombreuses
émeutes, le ministre se retire, la reine veut le suivre; le peuple s'y
oppose et cerne le Palais-Royal. La régente, pour démentir le bruit de
l'enlèvement du roi, commanda, dit madame de Motteville, qu'on ouvrît
toutes les portes. Les Parisiens, ravis de cette franchise, se mirent
tout près du lit du roi, dont on avait ouvert les rideaux, et
reprenant alors un esprit d'amour, lui donnèrent mille bénédictions.
Ils le regardèrent longtemps dormir, et ne pouvoient assez l'admirer.»

La guerre civile recommence, mais elle devient la dernière campagne de
la noblesse contre la royauté; Paris, dont les désirs de liberté ont
été si étrangement dénaturés, n'y joue plus qu'un rôle médiocre, mais
en gardant son caractère: «On dit qu'il n'y a point d'assurance dans
le peuple, disait Gaston d'Orléans, l'on a menti; il y a mille fois
plus de solidité dans les halles que dans les cabinets du
Palais-Royal.» Les Parisiens, ennemis de Mazarin, ennemis de Condé,
que le Parlement a également déclarés criminels de lèse-majesté, ne
s'inquiètent des armées, de la cour et du prince, de leurs mouvements,
de leurs combats, que lorsque toutes deux se rapprochent de leurs
murs. Alors la ville devient le théâtre de continuelles émeutes; le
duc de Beaufort soulève la populace contre la bourgeoisie, et chaque
jour on tend les chaînes, on rassemble les _colonelles_ ou légions de
garde bourgeoise, on établit des postes pour empêcher le pillage.
Cependant Condé, qui était à Saint-Cloud, cherche à gagner Charenton
et veut traverser Paris: il se présente à la porte de la           <p.075>
Conférence; les bourgeois le repoussent; il est forcé de tourner
faubourgs du nord, qui étaient fortifiés. Alors Turenne se porte contre
lui, bat son arrière-garde dans le faubourg Saint-Denis, et attaque son
corps d'armée dans le faubourg Saint-Antoine. La bataille (2 juillet 1652)
s'engage avec acharnement dans la grande rue hérissée de barricades,
dans les rues voisines, dans les jardins, dans les maisons mêmes, où
les soldats royaux se font un chemin en perçant successivement les
murs. Mazarin place le jeune Louis XIV sur la terrasse d'une maison de
Popincourt pour lui donner ce terrible spectacle, qu'il n'oublia
jamais. Les Parisiens étaient sur les murailles, les portes fermées,
inquiets d'une lutte qu'ils devaient payer cher, quel que fût le
vainqueur; une grande agitation régnait dans la ville, les bourgeois
étant opposés, le peuple favorable au prince rebelle. La fille du duc
d'Orléans, mademoiselle de Montpensier, voulait qu'on lui donnât un
refuge dans Paris: elle ameute la multitude, menace le conseil de
ville, et se jette dans la Bastille. Condé, avec sa petite armée de
nobles, se défendait avec héroïsme, mais il allait succomber: soudain
une décharge d'artillerie, presque à bout portant, jette le désordre
dans l'armée royale: c'est le canon de la Bastille, c'est Mademoiselle
qui vient d'y mettre le feu. En même temps la porte Saint-Antoine
s'ouvre; Condé s'y jette avec ses soldats; le canon de la Bastille
redouble et l'armée du roi est forcée de se mettre en retraite.

Le prince, réfugié dans Paris, voulut s'en rendre maître par la
terreur. Le surlendemain de la bataille, une grande assemblée de
magistrats, de curés et de députés des quartiers, se tint à l'Hôtel de
ville pour amener une pacification; bien que, composée de frondeurs,
elle se montra favorable au retour du roi. Alors Condé ameuta une
masse de bandits, de soldats, «de bateliers et gagne-deniers, dont le
quartier est plein,» dit le père Berthod, lesquels commencèrent à  <p.076>
tirer des coups de mousquet sur l'Hôtel, en criant: Mort aux mazarins!
puis ils enfoncèrent les portes, malgré la résistance désespérée des
gardes, mirent le feu aux salles et tuèrent à coups de baïonnette et
de poignards tout ce qu'ils rencontrèrent. Ce fut une des plus tristes
journées de l'histoire de Paris, et qui couvre d'un opprobre
ineffaçable le vainqueur de Rocroi: cinquante-quatre magistrats et
bourgeois tombèrent sous les coups des assassins, et parmi eux on
remarqua le président Miron, le conseiller Ferrand, le marchand de fer
Saint-Yon, etc. D'autres furent rançonnés, blessés, maltraités. Alors
la ville fut livrée à la plus grande anarchie; mais le prince
s'efforça vainement de rendre son pouvoir durable; la bourgeoisie
reprit le dessus.

«Voyant que Paris étoit dépeuplé d'un tiers, qu'une infinité de
familles en étoient sorties, que les rentes de la ville ne se payoient
plus, que la moitié des maisons étoient vides, que les artisans et
manouvriers périssoient[42],» elle commença à faire des assemblées
pour le rétablissement de l'autorité royale, à entamer des
négociations secrètes avec la cour, à crier: La paix! la paix! autour
du Luxembourg et de l'hôtel de Condé[43]. Mazarin se hâta, pour
favoriser ces bonnes dispositions, de donner satisfaction à la haine
populaire; il se retira à Sedan, et le roi publia une ordonnance
d'amnistie. Alors les six corps de marchands se réunirent dans la
maison des Grands-Carneaux, rue des Bourdonnais, et publièrent un
manifeste violent «contre les princes et les autorités enfantées par
la rébellion,» où ils se déclaraient résolus, au péril de leur vie et
de leurs biens, à restaurer l'autorité du roi, invitant le peuple à
quitter le bouquet de paille, insigne des frondeurs, et à prendre le
ruban blanc, insigne des royalistes. Ce manifeste fut accueilli par
des acclamations, et répandit la terreur dans le parti des         <p.077>
princes, qui essayèrent de soulever le petit peuple et firent approcher
des troupes étrangères de Paris. Mais les bourgeois, surtout les marchands
de soie du quartier Saint-Denis, prirent les armes; et le prince de
Condé, désespérant d'empêcher la paix, s'enfuit de la ville «en
protestant qu'il se vengeroit des habitants et les persécuteroit
jusqu'au tombeau.» (14 octobre 1652).

         [Note 42: _Mém. de Berthod_, p. 302.]

         [Note 43: L'Odéon a été bâti sur l'emplacement de cet hôtel.
         Voyez l'_Histoire des quartiers de Paris_, liv. III, ch.
         III.]

Le même jour, les échevins s'assemblèrent, firent leur soumission au
roi, et lui envoyèrent une députation solennelle pour le supplier de
rentrer dans la capitale. «Le peuple étoit dans des tressaillements de
joie inconcevables sur l'espérance de revoir le roi à Paris; et sur
cela, on peut dire qu'il n'y a que les François qui aillent si vite
d'une extrémité à l'autre, car on vit presque en même temps la passion
que le peuple avoit de servir les princes se convertir en une aversion
mortelle pour eux. Le lendemain, le roi fit son entrée par la porte
Saint-Honoré, aux flambeaux, à cheval, à la tête de son armée, et
Paris le reçut avec les plus éclatantes démonstrations de joie qu'on
pouvoit désirer pour un conquérant et pour un libérateur de sa
patrie[44].»

         [Note 44: _Mém. de Berthod_, p. 369.]

Il descendit au Louvre; le lendemain il y réunit le parlement et lui
fit défense de prendre à l'avenir connaissance des affaires de l'État.
Alors la ville fut traitée sans ménagement: on abolit ses priviléges,
on désarma ses milices, on brisa ses chaînes, on lui imposa une
garnison royale et des magistrats royaux; les registres du parlement
et de l'Hôtel de ville qui contenaient les actes de cette époque
furent lacérés par la main du bourreau. Milices, chaînes,
magistratures populaires, priviléges municipaux, ne furent plus
rétablis pendant toute la monarchie absolue. Paris fut tenu dans   <p.078>
la soumission la plus complète, regardé continuellement avec défiance,
annulé comme puissance politique: il cessa même d'être le séjour de la
cour, qui se tint dorénavant, d'abord à Saint-Germain, ensuite à
Versailles. Cet état de choses dura cent trente-six-ans; alors le
canon de la Bastille se fit de nouveau entendre, et cette fois il
marquait non plus la lutte de la royauté et de la noblesse en face du
peuple, spectateur indifférent, mais le réveil de Paris, la conquête
de toutes ces libertés que la Fronde avait demandées ou perdues, la
défaite de la noblesse et de la royauté, et l'avènement du peuple!



§ XVII.

Paris sous Louis XIV.--Monuments.--Habitations d'hommes
célèbres.--État des moeurs.--Police nouvelle.--Situation du peuple et
de la bourgeoisie.


Paris, déserté par la cour et privé de vie politique, n'en garda pas
moins son importance, et prit, sous le grand règne, un immense
accroissement. Ce n'était plus le temps où il y avait continuellement
à craindre une incursion des Anglais ou des Espagnols: la frontière de
la France avait été éloignée et si vigoureusement garnie, que la
capitale pouvait laisser tomber ses murailles, s'agrandir des huit ou
dix villes qui s'étaient formées au delà de ses fossés, et ne plus
songer, à l'ombre de l'épée du grand roi, qu'à s'enrichir dans les
travaux de la paix. Un édit royal, inspiré sans doute par les
souvenirs de la Ligue, de la Fronde, et de tant de siéges où Paris
avait tenu ses maîtres en échec, concéda à la ville ses murailles et
portes qui tombaient en ruines et ses fossés à demi comblés, à la
charge de les détruire et d'y faire des plantations et des maisons.
Ainsi furent commencés, en 1670, ces boulevards du nord qui sont
devenus le plus bel ornement et la partie la plus animée de la
capitale. Ils n'allèrent d'abord que de la porte Saint-Antoine à   <p.079>
la porte Saint-Denis; mais, en 1685, le rempart du temps de Louis XIII
fut porté des rues Sainte-Appolline, Beauregard, des Jeûneurs,
Saint-Marc, etc., jusqu'à l'emplacement des boulevards actuels, et en
1704, cette longue promenade était achevée de la porte Saint-Antoine à
la porte Saint-Honoré. Alors les faubourgs Saint-Antoine, du Temple,
Saint-Martin, Saint-Denis, Montmartre, furent compris dans Paris. Du
côté du midi, les autres portes et fossés furent aussi détruits; l'on
commença de même une ligne de boulevards, et les faubourgs
Saint-Victor, Saint-Marcel, Saint-Jacques, les quartiers du
Luxembourg, Saint-Germain-des-Prés, des Invalides, firent partie de la
ville; mais les boulevards ne furent plantés que sous Louis XV, et
achevés seulement en 1760. Enfin, à cette époque, Paris fut divisé
régulièrement en vingt quartiers, et cette division a subsisté
jusqu'en 1790.

Dans le même temps furent construits des monuments que nous décrirons
plus tard: le _collége des Quatre-Nations_, la _Salpétrière_, la
_colonnade du Louvre_, l'_hôtel des Invalides_, l'_Observatoire_, les
_places Vendôme et des Victoires_, les _portes Saint-Denis_ et
_Saint-Martin_, etc. On créa les manufactures des Gobelins et des
glaces, la bibliothèque royale, les Académies des sciences, des
beaux-arts, des belles-lettres, etc. Un grand nombre de maisons
religieuses furent aussi fondées; mais, au lieu d'être uniquement
consacrées à la prière et à la méditation, presque toutes eurent un
but d'utilité pratique, et furent destinées au soulagement des
malades, à l'instruction des pauvres, à l'éducation des orphelins.
Nous les décrirons aussi dans l'_Histoire des quartiers de Paris_,
ainsi que les habitations célèbres de cette époque: hôtel Mazarin,
hôtel Colbert, hôtel Turenne, hôtel Lamoignon, maisons de madame de
Maintenon, de Ninon de Lenclos, de madame de Sévigné: noms magiques
qui évoquent à nos yeux le XVIIe siècle avec ses grands hommes, ses
grandes choses, son goût exquis pour les jouissances de l'esprit,  <p.080>
ses écrits immortels, ses conversations délicieuses, ses femmes si pleines
de séductions et de grâce! «Sociétés depuis longtemps évanouies, dit
Chateaubriand, combien vous ont succédé! Les danses s'établissent sur
la poussière des morts et les tombeaux poussent sur les pas de la
joie!» Néanmoins nous devons dès à présent mentionner, pour l'histoire
des moeurs de ce vieux Paris, que, vers la fin du siècle, la Bruyère
regrettait déjà les habitations modestes de trois hommes de génie.

Dans la rue Saint-Honoré, au coin de la rue des Vieilles-Étaves, était
la maison sombre et chétive qui a vu naître Molière: il est mort,
dit-on, dans la maison nº 34 de la rue Richelieu, en face de laquelle
Paris vient de lui élever un tardif monument. Dans la maison nº 18 de
la rue d'Argenteuil, demeurait Corneille; c'est là qu'il est mort.
Racine a habité pendant quarante ans dans la maison nº 12 de la rue
des Maçons[45]. A voir les demeures obscures de ces grands hommes, on
se figure leur vie simple et silencieuse, leur intérieur si calme et
si bourgeois, leurs études si larges, si fortes, dans une chambre mal
éclairée, sans ornements, garnie de quelques vieux livres; on croit
assister à leurs discussions savantes, candides, polies, sur le beau,
sur le goût, sur la prééminence des anciens ou des modernes, sur la
grâce, et le libre arbitre, vieilleries aussi ridicules qu'inutiles,
dit notre superbe littérature, et qui occupaient toutes les        <p.081>
imaginations de ce pauvre XVIIe siècle[46]. Qui ne voudrait revoir la
chambre où Molière lisait le _Bourgeois gentilhomme_ à sa servante,
ou bien conversait avec Vivonne et Despréaux, ou bien dévorait     <p.082>
les larmes que faisaient couler les infidélités de la séduisante Béjart?
Qui ne voudrait revoir Corneille dans son quatrième étage, vivant avec
son frère, isolé et sans valets, si pauvre, lui dont le génie a donné
des millions aux acteurs et aux libraires, qu'un jour, en sortant de
chez lui, il s'arrêta pour faire rapiécer ses souliers par le savetier
du coin? Qui ne voudrait revoir Racine, demi-gentilhomme,
demi-bourgeois, après avoir suivi le roi à l'armée ou à Fontainebleau,
retrouvant dans son ménage ses filles _Babet_, _Nanette_, _Fanchon_ et
_Madelon_, ou bien envoyant à son fils, attaché à l'ambassade de
Hollande, «deux chapeaux avec onze louis d'or et demi, vieux, faisant
cent quarante livres dix-sept sous six deniers,» en l'avertissant d'en
être bon ménager et de suivre l'exemple de M. Despréaux, qui vient de
toucher sa pension et de porter chez son notaire dix mille francs pour
se faire cinq cent cinquante livres de rente sur la ville!» Enfin, qui
ne voudrait revoir ce cabaret de la _Pomme-de-Pin_, déjà illustré par
Villon et Regnier, où venaient Racine et Molière, Lulli et Mignard, le
marquis de Cavoye et le duc de Vivonne, ou Chapelle entraînait
Boileau,

  Et répandait sa lampe à l'huile
  Pour lui mettre un verre à la main.

Le lieu n'était pas brillant, mais la chère y était bonne; on n'y
voyait ni glaces ni dorures, mais de grosses tables dans des retraits
bien clos, où l'on fêtait à loisir la _dive bouteille_ et la _purée
septembrale_. Que d'esprit s'est dépensé dans cette obscure taverne!
que de joyeux propos, d'entretiens charmants, de vers faciles! quelle
gaieté naïve, décente et douce! Hélas! tout cela est déjà pour     <p.083>
nous de l'histoire ancienne.

         [Note 45: Dans une lettre à Boileau, datée du camp de
         Gévries, 21 mai 1592, il lui raconte la revue que le roi
         vient de passer de son armée, forte de «six vingt mille
         hommes ensemble, sur quatre lignes,» et dit: «J'étois si las,
         si ébloui de voir briller des épées et des mousquets, si
         étourdi d'entendre des tambours, des trompettes et des
         timbales, qu'en vérité je me laissois conduire par mon
         cheval, sans avoir plus d'attention à rien; et j'eusse voulu
         de tout mon coeur que tous les gens que je voyois eussent été
         chacun dans leur chaumière ou dans leur maison avec leurs
         femmes et leurs enfants, et moi dans ma rue des Maçons, avec
         ma famille.»]

         [Note 46: C'était la vie de tous les hommes d'étude, de toute
         la bourgeoisie lettrée de cette époque, la preuve en est dans
         ces lignes de Guy Patin, ce type si curieux et si complet des
         Parisiens du XVIIe siècle; si heureux quand «il fait la
         débauche avec Sénèque et Cicéron;» si caustique quand il
         examine «le tric trac du monde qui est autant fou que
         jamais;» si profond quand «il perd pied dans les abîmes de la
         Providence.» (Il demeurait place du Chevalier-du-Guet, et
         nous l'y retrouverons.) «Je passe tranquillement, écrit-il,
         les après-soupers avec mes deux illustres voisins, M. Miron,
         président aux enquêtes, et M. Charpentier, conseiller aux
         requêtes. On nous appelle les trois docteurs du quartier.
         Notre conversation est toujours gaie: si nous parlons de la
         religion ou de l'État, ce n'est qu'historiquement, sans
         songer à réformation ou à sédition. Notre principal entretien
         regarde les lettres, ce qui s'y passe de nouveau, de
         considérable et d'utile. L'esprit ainsi délassé, je retourne
         à ma maison, où après quelque entretien avec mes livres, je
         vais chercher le sommeil dans mon lit, qui est, sans mentir,
         comme a dit notre grand Fernel, après Sénèque le tragique,
         _pars humanæ melior vitæ_. Je soupe peu de fois hors de la
         maison, encore n'est-ce guère qu'avec M. de Lamoignon,
         premier président. Il m'affectionne il y a longtemps; et,
         comme je l'estime pour le plus sage et le plus savant
         magistrat du royaume, j'ai pour lui une vénération
         particulière, sans envisager sa grandeur (1658).»

         Cependant ces conversations n'étaient pas toujours si
         littéraires; et voici d'autres lignes qui nous apprennent
         tout ce qu'il y avait de hardi dans la pensée secrète de ces
         bourgeois de la Fronde:

         «M. Naudé, bibliothécaire du Mazarin, et intime ami de M.
         Gassendi, comme il est le nôtre, nous a engagés pour dimanche
         prochain à aller souper et coucher tous trois en sa maison de
         Gentilly, à la charge que nous ne serons que nous trois et
         que nous y ferons la débauche, mais Dieu sait quelle
         débauche! M. Naudé ne boit naturellement que de l'eau et n'a
         jamais goûté vin; M. Gassendi est si délicat qu'il n'oseroit
         boire et s'imagine que son corps brûleroit s'il en avoit
         bu... Pour moi (je ne puis que jeter de la poudre sur
         l'écriture de ces grands hommes), j'en bois fort peu; et
         néanmoins ce sera une débauche, mais philosophique, et
         peut-être quelque chose davantage; _peut-être tous trois
         guéris du loup-garou et délivrés du mal des scrupules, qui
         est le tyran des consciences, nous irons jusques fort près du
         sanctuaire_. Je fis l'an passé ce voyage de Gentilly avec M.
         Naudé, moi seul avec lui tête à tête; il n'y avoit point de
         témoins, aussi n'y en falloit-il point; nous, y parlâmes fort
         librement de tout, sans que personne en ait été scandalisé.»
         (_Lettres_, t. 2. p. 508.)]

Après les troubles de la Fronde qui avaient augmenté dans la ville ses
éléments de désordre, on avait vu Paris infesté plus que jamais de
filous, de faux monnayeurs, de coupe-jarrets, de soldats vagabonds et
de valets tapageurs[47]; de plus les _cours des Miracles_[48]
vomissaient chaque matin une armée de trente mille mendiants valides
et affectant des infirmités, lesquels s'étaient organisés en _royaume_
«et vivaient, dit un écrit du temps, comme païens dans le
christianisme, en adultère, en concubinage, en mélange et communauté
de sexes, puisant l'abomination avec le lait, ayant le larcin par
habitude et l'impiété par nature, faisant commerce des pauvres
enfants, enfin étant tels que parmi eux il n'y a plus d'intégrité du
sexe après l'âge de cinq à six ans.»

         [Note 47: On connaît ces vers de Boileau:

               Sitôt que de la nuit les ombres pacifiques
               D'un double cadenas font fermer les boutiques...
               Les voleurs à l'instant s'emparent de la ville;
               Le bois le plus funeste et le moins fréquenté
               Est auprès de Paris un lieu de sûreté...]

         [Note 48: Voir _Histoire des quartiers de Paris_, liv. II,
         chap. V.]

On pendait, on rompait, on décapitait les voleurs et les assassins
avec une incroyable et barbare facilité; toutes les rues, toutes les
places étaient, chacune à son tour, ensanglantées par des supplices;
c'était le spectacle de tous les jours, spectacle fort couru, fort
goûté du peuple et même des grands[49]; «mais, dit Guy Patin, on a beau
pendre les voleurs, on ne sauroit en tarir la source[50].» Et en effet,
comment empêcher le vol dans une ville où la police était          <p.084>
tellement faite, «que les compagnies du régiment des gardes voloient
impunément aux bouts des faubourgs ceux qui entroient ou sortoient de
la ville[51]?» Quant aux désordres d'un autre genre, quant aux crimes
produits par la débauche, une seule phrase de Guy Patin nous en
dévoilera toute l'horreur. Une demoiselle de la cour, ayant été
séduite par le duc de Vitry, se fit avorter et mourut. La sage-femme
qui l'avait aidée dans son crime fut condamnée à être pendue. A ce
sujet «les vicaires généraux se sont allés plaindre à M. le premier
président que depuis un an six cents femmes, de compte fait, se sont
confessées d'avoir tué et étouffé leur fruit[52].»

         [Note 49: Voir les _Lettres de Madame de Sévigné_ sur les
         supplices de la Brinvilliers et de la Voisin. La foule qui
         assistait aux exécutions était si grande qu'il y avait
         souvent des gens étouffés.]

         [Note 50: «M. de Saint-Cyran (Duvergier de Hauranne, l'ami de
         Jansénius) m'a dit autrefois en parlant de ces exécutions
         criminelles, qu'il mouroit, à Paris, plus de monde de la main
         du bourreau que presque en tout le reste de la France, ce qui
         n'est pas absolument vrai; mais il parloit avec horreur et
         extrême doléance de tant de meurtres et assassinats qui se
         faisoient à Paris, et il approuvoit fort les punitions
         exemplaires que les juges en font faire. Aussi Paris en
         a-t-il bien besoin, car il y a trop de larrons, de vauriens
         et trop de gens oiseux qui ne cherchent qu'à faire bonne
         chère et à être braves aux dépens d'autrui.» (_Lettres de G.
         Patin_, t. 3, p. 639).]

         [Note 51: _Lettres de Guy Patin_, t. 2, p. 180, ann. 1655.]

         [Note 52: Id. t. 3, p. 226.]

En 1666, un édit royal mit fin au désordre de la capitale en créant
dans la prévôté de Paris un troisième lieutenant: ce fut le
_lieutenant de police_ qui eut le privilége de travailler directement
avec le roi. Alors la ville changea de face: par la sévérité et la
vigilance de la Reynie, premier lieutenant de police, et surtout de
son successeur l'illustre d'Argenson, qui devint plus tard garde des
sceaux[53], Paris se trouva tout d'un coup délivré des gens sans aveu,
sans domicile, sans métier, qui étaient maîtres de son pavé. On    <p.085>
ouvrit de nombreux asiles à la misère, à la maladie, à l'enfance, à la
vieillesse, entre autres _l'hôpital général_[54]; on établit une taxe
des pauvres; on interdit la mendicité[55] et l'on créa un corps
spécial pour arrêter les mendiants, les _archers de l'hôpital_; enfin
on imposa le joug rigoureux des lois aux seigneurs, et l'on donna de
la force à l'administration en supprimant les vingt-deux justices
seigneuriales et ecclésiastiques qui se partageaient la ville avec la
justice du roi, en les réunissant au tribunal du Châtelet, et en
fermant toutes les prisons particulières, à l'exception de celles du
For l'Évêque, de Saint-Éloi, de Saint Martin et de Saint-Germain. Tous
les règlements de police sur la voirie furent renouvelés, étendus et
sévèrement mis à exécution; les concessions d'eau faites abusivement à
des couvents et maisons particulières furent abolies et le nombre des
fontaines augmenté; le balayage et l'enlèvement des boues furent
confiés à un service régulier d'agents et de voitures; les tanneries
et autres industries insalubres furent éloignées de la rivière et
reléguées dans les quartiers les moins peuplés; l'éclairage, qui ne
s'était fait jusqu'alors que partiellement et accidentellement dans
quelques rues et devant quelques maisons, devint général au moyen de
six mille cinq cents lanternes à chandelle réparties dans tous les
quartiers. On doubla les compagnies du guet royal, le guet bourgeois
n'existant plus depuis l'abolition des milices parisiennes; on confia
la garde de la ville au régiment des gardes françaises qui se
recrutait presque entièrement d'enfants de Paris et on leur bâtit  <p.086>
des casernes; on inventa les pompes à incendie, les voitures publiques
appelées _fiacres_[56], qui succédèrent à celles que nous appelons
aujourd'hui _omnibus_, dont la première idée est attribuée à Pascal
[57]; on fit les premières ordonnances sanitaires relatives aux
prostituées, et l'on ouvrit un premier hôpital pour ces malheureuses;
on créa la halle aux Vins, le marché de Sceaux, la caisse de Poissy,
et n'eût été la crainte de l'enchérissement de la viande, on eût fait
des abattoirs. «Le roi a dit, raconte Guy Patin, qu'il veut faire de
Paris ce qu'Auguste fit de Rome, _lateritiam reperi, marmoream
relinquo...._ Aussi on travaille diligemment à nettoyer les rues, qui
ne furent jamais si belles; on exécute la police sur les revendeuses,
ravaudeuses et savetiers qui occupent des lieux qui incommodent le
passage public; on visite les maisons et l'on en chasse les vagabonds
et gens inutiles; on établit un grand ordre contre les filous et les
voleurs de nuit[58].» Enfin «il y avoit plusieurs soldats et même  <p.087>
des gardes du corps qui, dans Paris et sur les chemins voisins, prenoient
par force des gens qu'ils croyoient être en état de servir et les
menoient dans des maisons qu'ils avoient pour cela dans Paris, où ils
les enfermoient et ensuite les vendoient malgré eux aux officiers qui
faisoient les recrues. Ces maisons s'appeloient _des fours_. Le roi,
averti de ces violences, a commandé qu'on arrêtât tous ces gens-là et
qu'on leur fît leur procès. Il ne veut point qu'on enrôle personne par
force. On prétend qu'il y avoit vingt-huit de ces _fours_ dans
Paris[59],» lesquels ne servaient pas seulement à retenir les hommes à
vendre comme recrues, ils servaient encore à renfermer des femmes et
des enfants que l'on enlevait pour les vendre et les envoyer en
Amérique.

         [Note 53: «Ç'a été, dit un écrivain du temps de Louis XV, le
         plus grand génie et le plus grand politique de son siècle,
         comparable au cardinal de Richelieu. Il avoit la confiance de
         Louis XIV, et il est resté lieutenant de police durant son
         règne, parce qu'il étoit nécessaire au roi dans ce poste par
         la connoissance qu'il avoit de Paris; mais en même temps il
         avoit plus de crédit dans ce poste inférieur que les
         ministres et les premiers magistrats.» (_Journal historique
         de Barbier_, t. I, p. 84.)]

         [Note 54: Voir l'_Histoire des quartiers de Paris_, liv. III,
         chap. I, pour l'ordonnance de fondation.]

         [Note 55: «On va incessamment, dit le _Journal de Dangeau_,
         renfermer tous les pauvres qui sont à Paris; il y aura des
         ateliers différents pour faire travailler ceux qui en auront
         la force; on fera subsister ceux qui ne sont pas en état de
         travailler, et en même temps on punira sévèrement ceux qui
         demandent l'aumône dans les rues.»]

         [Note 56: On les appela ainsi, soit de la maison où elles
         s'établirent, rue Saint-Martin, et qui avait pour enseigne
         saint Fiacre, soit d'un moine des Petits-Pères, nommé Fiacre
         qui mourut, vers ce temps, en odeur de sainteté, et dont on
         mit l'image dans ces voitures _pour les préserver
         d'accidents_.]

         [Note 57: «En 1650, dit un almanach, on établit à Paris des
         carrosses à cinq sous par place; ils partoient à différentes
         heures marquées pour elle, d'un quartier à l'autre, et
         ressembloient aux coches et diligences dont on se sert
         aujourd'hui sur les routes.» Ces voitures eurent d'abord une
         grande vogue, mais étant mal administrées, elles ne
         réussirent pas. En 1662, il y avait trois lignes de
         _carrosses à cinq sous_: la première de la
         Porte-Saint-Antoine au Louvre; la deuxième de la place Royale
         à Saint-Roch; la troisième de la Porte-Montmartre au
         Luxembourg.]

         [Note 58: _Lettres_, t. 3, p. 619 et suiv.--La grande voirie
         fut alors confiée à deux magistrats financiers qu'on appelait
         _trésoriers de France_. «Elle se bornait, dit M. de
         Chabrol-Volvic, à la haute surveillance de la solidité des
         constructions, à la prohibition des étalages extérieurs et à
         l'exécution de quelques règlements de salubrité. Quant aux
         alignements à suivre pour les constructions nouvelles, ils
         étaient en quelques sorte indiqués sur place par l'examen
         isolé des lieux. On n'était pas alors frappé, comme
         aujourd'hui, de la nécessité de subordonner toutes ces
         décisions à un projet général et fixe qui eût pour but
         l'assainissement et l'embellissement de la capitale.»
         (_Recherches statistiques sur Paris._)]

         [Note 59: _Journal de Dangeau_, publié par MM. Soulié,
         Dussieux, etc. t. V. 168.]

Grâce à ces importantes innovations, grâce surtout au gouvernement
vigoureux, éclairé, national de Louis XIV, Paris jouit pendant tout
son règne, et malgré les désastres qui en marquèrent la fin, d'une
grande prospérité[60]. Alors cette ville, dont l'industrie ne      <p.088>
s'était exercée jusqu'à cette époque que dans les choses nécessaires à
ses habitants, commença d'avoir de grands métiers, d'envoyer ses produits,
ses _articles_, bijoux, meubles, modes, dentelles, dans une grande
partie de la France et même de l'Europe. Les règlements de saint Louis
sur les métiers, les corporations industrielles, les maîtrises furent
renouvelés par Colbert et adaptés aux besoins du temps et aux progrès
de l'industrie. Les fêtes données par le grand roi, les établissements
fondés par lui, les monuments élevés en son honneur, les couvents, les
spectacles, les sociétés, attirèrent à Paris une multitude de
provinciaux et d'étrangers qui augmentèrent sa richesse. «Tout Paris
est une grande hôtellerie, dit un de ces voyageurs; les cuisines
fument à toute heure; on voit partout des cabarets et des hôtes, des
tavernes et des taverniers... Le luxe est ici dans un tel excès, que
qui voudroit enrichir trois cents villes désertes, il lui suffiroit de
détruire Paris. On y voit briller une infinité de boutiques où l'on ne
vend que des choses dont on n'a aucun besoin; jugez du nombre des
autres où l'on achète celles qui sont nécessaires...--Le peuple,
ajoute-t-il, fréquente les églises avec piété, pendant que les nobles
et les grands y viennent pour se divertir, pour parler et faire
l'amour. Il travaille tous les jours avec assiduité, mais il aime à
boire les jours de fête, encore bien qu'une petite mesure de vin à
Paris vaille plus qu'un baril à la campagne. Il n'y a pas au monde un
peuple plus industrieux et qui gagne moins[61], parce qu'il donne tout
à son ventre et à ses habits; malgré cela, il est toujours content. Et
pourtant je ne pense pas qu'il y ait au monde un enfer plus terrible
que d'être pauvre à Paris, et de se voir continuellement au        <p.089>
milieu de tous les plaisirs, sans pouvoir en goûter aucun.»

         [Note 60: Il faut excepter les misères causées par la famine
         de 1709 et qui amenèrent quelques troubles. «Il y eut le
         matin, dit Dangeau, (20 août 1709) un assez grand désordre à
         Paris. Des pauvres, qu'on avait fait assembler pour
         travailler à ôter une butte (la butte Bonne-Nouvelle) qui est
         sur le rempart du côté de la porte Saint-Denis,
         s'impatientèrent de ce qu'on ne leur distribuait pas assez
         vite le pain qu'on leur avait promis et commencèrent par
         piller la maison où était le pain; ils se répandirent ensuite
         dans les rues de Paris en fort grand nombre, pillèrent les
         maisons des boulangers et marchèrent à la maison de M.
         d'Argenson. On fut obligé de faire marcher les gardes
         françaises et suisses qui sont dans Paris; les mousquetaires
         même montèrent à cheval. Il y eut quelques gens tués de cette
         canaille, parce qu'on fut obligé de tirer dessus et on en a
         mis quelques-uns en prison.»]

         [Note 61: D'après Vauban, la journée d'ouvrier à Paris
         variait de douze à trente sous.]

Quant à la bourgeoisie, le règne de Louis XIV est son beau temps. La
Fronde avait été pour elle un grand enseignement: elle sentit le
ridicule et l'absurde de ses prétentions à gouverner une société
encore toute féodale; elle revint à sa place, elle rentra dans la
subordination sans regrets et presque sans envie; elle vécut
modestement sous la main de son antique protectrice, la royauté qui,
retrouvant en elle son alliée soumise, lui donna sans éclat et sans
secousse une belle part de sa puissance. En effet, «sous ce long règne
de vile bourgeoisie,» ainsi que l'appelle Saint-Simon, on vit les
familles parlementaires et municipales de Paris occuper les hauts
postes de l'administration, les intendances, les ambassades, même les
ministères: témoin celles des Lepelletier, des Chamillard, des Voisin,
et surtout cette famille si grande, si fameuse des Arnauld; on les vit
même dans les hautes dignités de l'armée, témoin Catinat. La
bourgeoisie parisienne se fait une belle place dans la société si
régulièrement classée du XVIIe siècle, non-seulement par ses services,
mais par ses vertus, par la gravité de ses moeurs et la simplicité de
sa vie, par sa soumission sans servitude, et son opposition calme et
mesurée, par sa haine «contre les tyranneaux, les partisans, les
maîtres passefins et les opérateurs d'iniquités,» enfin par sa grande
instruction, sa passion pour les lettres, «son orthodoxie du bon
sens,» sa bonhomie pleine de gaieté maligne et de mordant gaulois.

La population de Paris s'éleva, sous le règne de Louis XIV, à plus de
500,000 habitants: on comptait dans cette ville 500 grandes rues, 9
faubourgs, 100 places, 9 ponts, 22,000 maisons, dont 4,000 à porte
cochère, et Vauban put dire d'elle: «Cette ville est à la France ce
que la tête est au corps humain. C'est le vrai coeur du royaume, la
mère commune de la France, par qui tous les peuples de ce grand État
subsistent, et dont le royaume ne saurait se passer sans déchoir   <p.090>
considérablement.»



§ XVIII.

Paris sous Louis XV.--Événements historiques.--État des
moeurs.--Monuments et améliorations matérielles.--Théâtres, etc.


Sous le règne de Louis XV, Paris ne sort pas de l'état de soumission
politique auquel le gouvernement du grand roi l'a façonné; mais il est
matériellement moins tranquille, et la misère ainsi que les tyrannies
de la police y amènent de passagères séditions. D'ailleurs, il modifie
ses moeurs, son caractère, ses habitudes, son esprit. Ainsi il
commence à prendre un goût désordonné pour l'argent, à se livrer
avidement, follement au jeu des opérations financières, à se laisser
dominer par la caste égoïste de ces _traitants_, que madame de
Maintenon appelait la _balayure de la nation_, et que Lesage, à cette
époque, flagella dans _Turcaret_. Paris avait pourtant applaudi dans
les premiers jours de ce règne aux poursuites du régent contre «les
sangsues de l'État,» poursuites par lesquelles plus de quatre mille
familles furent taxées arbitrairement à une restitution de cent
cinquante-six millions. Mais le système de Law «fit des Parisiens, dit
un poëte du temps, autant de Danaés.» On sait quelle frénésie s'empara
alors de la capitale, quelle foule assiégeait chaque jour les rues
Richelieu et Vivienne, où était situé l'hôtel Mazarin, demeure du
grand financier, quelles scènes étranges se passèrent dans la rue
Quincampoix, sur la place Vendôme, dans l'hôtel de Soissons, où se
négociaient les actions; comment enfin la chute du système amena des
émeutes terribles où le Palais-Royal fut envahi, où seize victimes
périrent étouffées dans la foule. Paris fut bouleversé par cette
grande et désastreuse expérience qui fit hausser d'une manière     <p.091>
exorbitante tous les objets fabriqués[62], mais il lui en advint plus
de bien que de mal: cent mille provinciaux ou étrangers accoururent
dans ses murs; les joueurs jetèrent l'or à pleines mains dans toutes
ses maisons de plaisirs; la recette de l'Opéra s'éleva dans un an de
120,000 à 740,000 livres. D'ailleurs la richesse qui était auparavant
dans le sol et dans un petit nombre de maisons nobles, se trouva
déplacée, mobilisée; elle s'en alla dans des mains roturières et plus
nombreuses, et commença à suivre les variations du commerce; on créa
de nouveaux établissements industriels; le salaire et l'aisance des
ouvriers furent augmentés[63], et la bourgeoisie se plaça sur un pied
d'égalité avec la noblesse par son goût du luxe et des jouissances
matérielles. «Aujourd'hui, dit un contemporain, que l'argent fait
tout, tout est confondu à Paris. Les artisans aisés et les marchands
riches sont sortis de leur état; ils ne comptent plus au nombre du
peuple[64].»

         [Note 62: «Une paire de bas de soie vaut 40 liv.; le beau
         drap gris vaut 70 à 80 liv. l'aune; un train de carrosse, qui
         valait 100 écus, vaut 1,000 liv.; l'ouvrier qui gagnoit 4
         liv. 10 s. par jour, veut gagner 6 liv., et il est quatre
         jours sans travailler, à manger son argent.» (_Journal
         historique de Barbier_, avocat au parlement de Paris, t. I,
         p. 42.) L'industrie de luxe à cette époque consistait
         principalement en étoffes d'or, d'argent et de soie,
         ferrandines moires, taffetas, rubans, galons d'or et
         d'argent, etc.]

         [Note 63: Cette augmentation de salaire amena quelques
         troubles pendant les années suivantes, les ouvriers n'ayant
         pas voulu subir de diminution. Ainsi Barbier raconte que les
         ouvriers en bas, qui étaient quatre mille à Paris, «ont
         menacé de coups de bâtons ceux d'entre eux qui consentiroient
         à la diminution, et ils ont promis un écu par jour à ceux qui
         ne pourroient pas vivre sans cela. Pour cet effet ils ont
         choisi un secrétaire qui avoit la liste des ouvriers sans
         travail, et un trésorier qui distribuoit la pension. Ces
         ouvriers demeurent dans le Temple. On s'est plaint au
         contrôleur général, et on en a fait mettre une douzaine en
         prison au pain et à l'eau. Cela montre qu'il ne faut pas
         laisser le peuple se déranger et la peine qu'on a à le
         réduire» (t. I, p. 207).]

         [Note 64: _Journal de Barbier_, t. II, p. 411.]

Aux folies financières succédèrent les folies religieuses. Un      <p.092>
prêtre janséniste mourut: ses amis l'honorèrent comme un saint et vinrent
prier sur sa tombe; les zélés et les intrigants du parti voulurent
qu'il fit des miracles; et bientôt l'on vit dans le cimetière
Saint-Médard des fous éprouver des convulsions, de prétendus malades
célébrant leur guérison, d'autres insensés recherchant la persécution
et le martyre. Le gouvernement ferma le cimetière, emprisonna les
convulsionnaires, poursuivit les fanatiques jusque dans leurs
assemblées secrètes; mais les convulsions et les miracles ne cessèrent
que sous les sarcasmes des écrivains et des philosophes. Quant au
parti janséniste, qui «compose à présent, dit Barbier, les deux tiers
de Paris de tous états et surtout dans le peuple[65]» il devint de plus
en plus le parti de l'opposition politique et celui qui cachait en son
sein les principes mêmes de la révolution.

         [Note 65: _Journal_, t. II, p. 173.]

Les autres événements de l'histoire de Paris, pendant le règne de
Louis XV, peuvent se résumer en peu de mots: d'abord c'est la
consternation des Parisiens quand, le roi étant tombé malade à Metz,
toutes les églises étaient encombrées de fidèles demandant au ciel la
vie du monarque _bien-aimé_[66]; ensuite leurs malédictions suivies
d'une émeute où l'hôtel du lieutenant de police fut sur le point   <p.093>
d'être saccagé, quand le bruit courut que le roi ravivait ses sens
blasés par des bains de sang humain et qu'on enlevait à cet effet des
enfants dans Paris; puis les troubles causés par le tirage à la milice
pendant les guerres de 1740 et de 1756, quand on affichait des
placards séditieux où l'on menaçait «de mettre le feu aux quatre coins
de la ville[67];» enfin les émotions de toute la population pendant la
lutte que se livrèrent les jésuites et les parlements, alors que les
curés refusaient les sacrements aux jansénistes et que les         <p.094>
magistrats faisaient communier les malades au milieu des huissiers et
des baïonnettes. Ajoutons à ces événements le supplice sauvage, infernal
de Damiens, honte d'une époque qui avait sans cesse à la bouche le mot
d'humanité, la mort inique, infâme de Lally[68], enfin les fêtes du
mariage du dauphin et de Marie-Antoinette qui furent, par la faute
d'une police inepte, effroyablement attristées par la mort de cent
trente-deux personnes écrasées sur la place où, vingt-trois ans après,
les malheureux époux devaient périr sur l'échafaud. Ce sont là les
principaux faits dont Paris a été le théâtre sous le règne de Louis
XV; mais l'histoire de cette ville, «de ce pays des madrigaux et des
pompons,» ainsi que l'appelle Voltaire, n'est pas, à cette époque, <p.095>
dans les événements qui agitent ses rues, elle est dans son amour du
luxe et des plaisirs, dans le progrès de ses richesses, dans l'état
des esprits et de la société, elle est dans ses moeurs tellement
licencieuses que le romancier Restif de la Bretonne écrivait: «on peut
regarder Paris comme le centre de l'incontinence de la France et même
comme le mauvais lieu de l'Europe;» elle est dans les salons du baron
d'Holbach, de mesdames de Tencin, du Deffand, Geoffrin, Lespinasse, où
toutes les questions de réforme politique et sociale étaient abordées,
dans les théâtres où l'on applaudissait les sarcasmes et les
hardiesses de Voltaire, dans les livres des philosophes si avidement
lus, dans la vie de Jean-Jacques Rousseau, de Diderot, de d'Alembert
et de tant d'autres _espèces_, «logés au quatrième étage,» dont les
moindres actions intéressaient plus que les actes du pouvoir; elle est
surtout dans la profonde misère, la brutale ignorance, la sourde
colère du peuple, qui ne connaissait du gouvernement que sa police
tyrannique, ses impôts oppressifs, son _pacte de famine_. «On a traité
les pauvres, dit Mercier, en 1769 et dans les trois années suivantes,
avec une atrocité, une barbarie qui feront une tache ineffaçable à un
siècle qu'on appelle humain et éclairé. On eût dit qu'on en voulait
détruire la race entière, tant on mit en oubli les préceptes de la
charité. Ils moururent presque tous dans les _dépôts_, espèces de
prisons ou l'indigence est punie comme le crime. On vit des
enlèvements qui se faisaient de nuit par des ordres secrets. Des
vieillards, des enfants, des femmes perdirent tout à coup leur
liberté, et furent jetés dans des prisons infectes, sans qu'on sut
leur imposer un travail consolateur. Ils expirèrent en invoquant en
vain les lois protectrices et la miséricorde des hommes en place. Le
prétexte était que l'indigence est voisine du crime, que les séditions
commencent par cette foule d'hommes qui n'ont rien à perdre; et comme
on allait faire le commerce des blés, on craignit le désespoir de  <p.096>
cette foule de nécessiteux, parce qu'on sentait bien que le pain
devait augmenter. On dit: étouffons-les d'avance, et ils furent
étouffés...»

         [Note 66: Ces témoignages d'affection enthousiaste se sont
         plusieurs fois reproduits pendant le règne de Louis XV: ainsi
         en 1721, le rétablissement du roi, après une petite maladie,
         fut célébré par des manifestations d'allégresse presque
         incroyables: «Il y avoit, dit Barbier, des jeux, des
         illuminations à toutes les fenêtres, des tables et des
         tonneaux de vin dans les rues, des danses et des cris à
         étourdir, des _Te Deum_ chantés par tous les corps et
         communautés; et cela dura quinze jours. Jamais on n'a vu dans
         Paris le monde qu'il y a eu, jusqu'à trois heures du matin, à
         faire des folies étonnantes: c'était des bandes avec des
         palmes et un tambour; d'autres avec des violons; enfin les
         gens âgés ne se souviennent pas d'avoir vu pareil dérangement
         et pareil tapage lors d'une réjouissance dans Paris: il est
         impossible de décrire cela.» (_Journal_, t. I, p. 99).]

         [Note 67: Ces placards sont de l'année 1743, et néanmoins le
         tirage se fit sans accident. «La milice est fixée à dix-huit
         cents hommes dans Paris, raconte Barbier, garçons de l'âge de
         seize ans jusqu'à quarante, et de cinq pieds au moins. Les
         enfants de tous les corps et communautés, des marchands et
         artisans, tireront au sort, ainsi que les gens de peine et de
         travail et autres habitants qui ne seront pas dans le cas
         d'être exemptés par l'état, leurs charges et leurs emplois:
         cela a été étendu à tous les domestiques. Il est dit en outre
         que tous les gens sans aveu, profession ou domicile fixe,
         comme domestiques hors de condition, ouvriers sans maître et
         vagabonds, sont miliciens de droit...»--Il y eut ensuite
         exemption pour les domestiques des princes, nobles,
         magistrats, avocats, gens de finance et même pour les fils de
         certains marchands et artisans, suivant la capitation qu'ils
         paiaient: «ce qui fait voir que le but est de tirer de
         l'argent, parce que les marchands et artisans aimeront mieux
         augmenter leur capitation que de voir leurs enfants sujets à
         la milice.» Au reste les bourgeois furent très-mécontents de
         voir la livrée exemptée, «ce qui ne remplit pas l'idée qu'on
         sembloit avoir de repeupler les campagnes par la diminution
         des domestiques dans Paris.» Le tirage se fit dans l'hôtel
         des Invalides, quartier par quartier; il y avoit cinq billets
         noirs sur trente billets; ceux qui tiroient les billets noirs
         étoient miliciens; ils se décoroient de rubans bleus et
         blancs et couroient Paris en s'arrêtant dans les cabarets. On
         obtint ainsi cinq mille hommes au lieu de dix-huit cents. Les
         faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, «qui sont remuants
         et composés de populace,» tirèrent les derniers et
         joyeusement comme à une fête, «avec violons et tambours.» Ce
         tirage fit ressortir l'esprit glorieux qui animait dès lors
         le peuple parisien: «car cette milice, dit Barbier, fait
         engager un grand nombre d'ouvriers qui préfèrent par honneur
         la qualité de soldat à celle de milicien,» (t. II, p. 353 et
         suiv.).]

         [Note 68: Les exécutions criminelles furent aussi fréquentes
         sous le règne de Louis XV que sous le règne de Louis XIV:
         c'était toujours le spectacle qui plaisait le mieux à la
         foule. Ainsi Barbier raconte qu'un criminel fut décapité à la
         Croix-du-Trahoir, rue Saint-Honoré. «L'endroit était assez
         serré; il y a eu plusieurs personnes estropiées et des
         chevaux étouffés... Le bourreau l'a décollé parfaitement d'un
         seul coup. Il a pris la tête et l'a montrée, et tout le
         peuple a claqué des mains pour lui faire compliment sur son
         adresse» (t. II, p. 154). Ces exécutions furent souvent
         l'occasion de malheurs et de séditions: ainsi en 1721, «un
         laquais de M. d'Erlach, capitaine des gardes suisses, avoit
         dit des sottises de sa maîtresse et avoit été mené au
         Châtelet, où son procès a fini par une condamnation au carcan
         et aux galères. Hier l'exposition devoit avoir lieu, et on
         conduisit le laquais, à la queue d'une charrette, avec deux
         cents archers du guet, dans la rue Sainte-Anne, butte
         Saint-Roch, vis-à-vis la maison du sieur d'Erlach. Presque
         personne n'avoit suivi la charrette; mais à la maison, il y
         avoit cinq à six mille âmes. Aussitôt que le poteau a été
         enfoncé, la populace s'est émue et l'a brisé: alors le
         laquais a été ramené au Châtelet par les archers qui ont tiré
         quelques coups. M. d'Erlach, qui craignoit le peuple, avoit
         eu la prudence de faire entrer, le matin, presque toute sa
         compagnie dans sa maison, pour l'empêcher d'être pillée.
         Toutes les vitres ont été cassées; la compagnie a tiré, et il
         y a eu quatre ou cinq personnes tuées, et plusieurs blessées
         et d'autres prises. On n'ose plus mettre à présent au carcan.
         Voilà la troisième fois que pareille sédition arrive»
         (Barbier, T. I, p. 113).]


Paris resta matériellement sous Louis XV à peu près ce qu'il avait été
sous Louis XIV; néanmoins on lui adjoignit le bourg du Roule, on
planta les boulevards du midi, on commença à bâtir dans la
Chaussée-d'Antin. Quelques améliorations furent faites principalement
par les soins de Turgot, prévôt des marchands, et de Sartines,
lieutenant de police. Ainsi en 1728 on commença à mettre les noms des
rues sur des écriteaux; avant cette époque la tradition seule
désignait chaque rue. On commença aussi à numéroter les maisons; mais
les portes cochères ne voulurent pas être soumises à cette inscription
qui leur semblait dégradante, et il ne fallut pas moins que 1789 et la
prise de la Bastille pour effectuer dans Paris cette utile
opération[69]. On fit encore une importante réforme dans les enseignes:
jusqu'à cette époque elles pendaient à de longues potences de fer,
criant au moindre vent, se heurtant entre elles, étant formées de
figures gigantesques; on força les marchands à enlever ces potences et
à appliquer leurs enseignes sur les murailles. On substitua à
l'éclairage par des chandelles l'éclairage par des réverbères à huile;
mais sur huit mille lanternes, il n'y en avait encore que douze cents
à réverbère en 1774. On réforma le guet en le mettant sur un pied
militaire et en lui donnant un uniforme (1750); et «l'on convertit
ainsi les amas d'artisans et d'ouvriers, habillés auparavant de toutes
couleurs, en un corps réglé, instruit, respectable et capable d'en
imposer[70];» il comprenait 170 cavaliers et 730 fantassins. Enfin <p.097>
et par les soins du comte d'Argenson, on construisit des casernes pour
les gardes françaises et suisses dans les faubourgs de Paris, «afin
que ces bâtiments, dit l'ordonnance, soient autant de citadelles qui
flanquent la ville et puissent en contenir les habitants.»

         [Note 69: Le mode de numération actuel date de 1807.]

         [Note 70: Il ne garda pas longtemps ce caractère, si l'on en
         croit Mercier: «Il est, dit-il, composé de savetiers habillés
         de bleu qui, le lendemain, quand ils auront déposé leurs
         fusils, seront arrêtés à leur tour, s'ils font tapage. On les
         appelle soldats de la Vierge, par analogie avec les soldats
         du pape.»]

Les monuments de cette époque sont peu nombreux, ce sont: l'_École
militaire_, transformée aujourd'hui en caserne; la _Halle aux Blés_,
construite sur l'emplacement de l'hôtel de Soissons; l'_Hôtel des
monnaies_, construit sur l'emplacement de l'hôtel de Nevers; l'_église
Sainte-Geneviève_, devenue plus tard le _Panthéon_; la _fontaine de la
rue de Grenelle_; enfin cette _place Louis XV_ qui a vu autant de
cadavres que les plus fameux champs de bataille, cadavres restés dans
le tumulte des fêtes, ou tombés sous la hache des révolutions. Mais
les maisons particulières, les maisons des grands seigneurs, des
financiers, des riches, deviennent d'une somptuosité, d'une recherche
qui n'ont pas été surpassées. «La magnificence de la nation, dit
Mercier, est toute dans l'intérieur des maisons. On a bâti six cents
hôtels dont le dedans semble l'ouvrage des fées. Aurait-on imaginé, il
y a deux cents ans, les cheminées tournantes qui échauffent deux
chambres séparées, les escaliers dérobés et invisibles, les petits
cabinets qu'on ne soupçonne pas, les fausses entrées qui masquent les
sorties vraies, les planchers qui montent et qui descendent, et ces
labyrinthes où l'on se cache pour se livrer à ses goûts?»

On ne trouve presque plus de fondations religieuses, la vie monastique
étant devenue un objet vulgaire de railleries, et un édit royal de
1748 ayant interdit au clergé l'acquisition de nouveaux biens: aussi
l'on n'a d'autre moyen de soutenir les couvents et de réparer les
églises qu'en faisant appel à la cupidité des citoyens par         <p.098>
l'établissement des loteries. Les ordres religieux prêtent eux-mêmes
les mains à leur ruine en rougissant de leur état, en affectant des
a

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