La San-Felice, Tome 05
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Title: La San-Felice, Tome 05
Author: Alexandre Dumas
Release date: July 6, 2006 [eBook #18773]
Language: French
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ALEXANDRE DUMAS
LA
SAN-FELICE
TOME V
DEUXIÈME ÉDITION
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
LXXVI
OÙ MICHELE SE FACHE SÉRIEUSEMENT AVEC LE BECCAÏO.
Les illustres fugitifs n'étaient pas les seuls qui, dans cette nuit
terrible, eussent eu à lutter contre le vent et la mer.
A deux heures et demie, selon sa coutume, le chevalier San-Felice était
rentré chez lui, et, avec une agitation en dehors de toutes ses
habitudes, avait deux fois appelé:
--Luisa! Luisa!
Luisa s'était élancée dans le corridor; car, au son de la voix de son
mari, elle avait compris qu'il se passait quelque chose
d'extraordinaire: elle en fut convaincue en le voyant.
En effet, le chevalier était fort pâle.
Des fenêtres de la bibliothèque, il avait vu ce qui s'était passé dans
la rue San-Carlo, c'est-à-dire la mutilation du malheureux Ferrari.
Comme le chevalier était, sous sa douce apparence, extrêmement brave et
surtout de cette bravoure que donne aux grands coeurs un profond
sentiment d'humanité, son premier mouvement avait été de descendre et de
courir au secours du courrier, qu'il avait parfaitement reconnu pour
celui du roi; mais, à la porte de la bibliothèque, il avait été arrêté
par le prince royal, qui, de sa voix câline et froide, lui avait
demandé:
--Où allez-vous, San-Felice?
--Où je vais? où je vais? avait répondu San-Felice. Votre Altesse ne
sait donc pas ce qui se passe?
--Si fait, on égorge un homme. Mais est-ce chose si rare qu'un homme
égorgé dans les rues de Naples, pour que vous vous en préoccupiez à ce
point?
--Mais celui qu'on égorge est un serviteur du roi.
--Je le sais.
--C'est le courrier Ferrari.
--Je l'ai reconnu.
--Mais comment, pourquoi égorge-t-on un malheureux aux cris de «Mort aux
jacobins!» quand, au contraire, ce malheureux est un des plus fidèles
serviteurs du roi?
--Comment? pourquoi? Avez-vous lu la correspondance de Machiavel,
représentant de la magnifique république florentine à Bologne?
--Certainement que je l'ai lue, monseigneur.
--Eh bien, alors, vous connaissez la réponse qu'il fit aux magistrats
florentins à propos du meurtre de Ramiro d'Orco, dont on avait trouvé
les quatre quartiers empalés sur quatre pieux, aux quatre coins de la
place d'Imola?
--Ramiro d'Orco était Florentin?
--Oui, et, en cette qualité, le sénat de Florence croyait avoir droit de
demander à son ambassadeur des détails sur cette mort étrange.
San-Felice interrogea sa mémoire.
--Machiavel répondit: «Magnifiques seigneurs, je n'ai rien à vous dire
sur la mort de Ramiro d'Orco, sinon que César Borgia est le prince qui
sait le mieux faire et défaire les hommes, selon leurs mérites.»
--Eh bien, répliqua le duc de Calabre avec un pâle sourire, remontez sur
votre échelle, mon cher chevalier, et pesez-y la réponse de Machiavel.
Le chevalier remonta sur son échelle, et il n'en avait pas gravi les
trois premiers échelons, qu'il avait compris qu'une main qui avait
intérêt à la mort de Ferrari, avait dirigé les coups qui venaient de le
frapper.
Un quart d'heure après, on appelait le prince de la part de son père.
--Ne quittez pas le palais sans m'avoir revu, dit le duc de Calabre au
chevalier; car j'aurai, selon toute probabilité, quelque chose de
nouveau à vous annoncer.
En effet, moins d'une heure après, le prince rentra.
--San-Felice, lui dit-il, vous vous rappelez la promesse que vous m'avez
faite de m'accompagner en Sicile?
--Oui, monseigneur.
--Êtes-vous toujours prêt à la remplir?
--Sans doute. Seulement, monseigneur...
--Quoi?
--Quand j'ai dit à madame de San-Felice l'honneur que me faisait Votre
Altesse...
--Eh bien?
--Eh bien, elle a demandé à m'accompagner.
Le prince poussa une exclamation joyeuse.
--Merci de la bonne nouvelle, chevalier! s'écria-t-il. Ah! la princesse
va donc avoir une compagne digne d'elle! Cette femme, San-Felice, est le
modèle des femmes, je le sais, et vous vous rappellerez que je vous l'ai
demandée pour dame d'honneur de la princesse; car, alors, elle eût été,
de nom et de fait, une vraie dame d'honneur; c'est vous qui me l'avez
refusée. Aujourd'hui, c'est elle qui vient à nous. Dites-lui, mon cher
chevalier, qu'elle sera la bienvenue.
--Je vais le lui dire, en effet, monseigneur.
--Attendez donc, je ne vous ai pas tout dit.
--C'est vrai.
--Nous partons tous cette nuit.
Le chevalier ouvrit de grands yeux.
--Je croyais, dit-il, que le roi avait décidé de ne partir qu'à la
dernière extrémité?
--Oui; mais tout a été bouleversé par le meurtre de Ferrari. A dix
heures et demie, Sa Majesté quitte le château et s'embarque avec la
reine, les princesses, mes deux frères, les ambassadeurs et les
ministres, à bord du vaisseau de lord Nelson.
--Et pourquoi pas à bord d'un vaisseau napolitain? Il me semble que
c'est faire injure à toute la marine napolitaine que de donner cette
préférence à un bâtiment anglais.
--La reine l'a voulu ainsi, et, sans doute par compensation, c'est moi
qui m'embarque sur le bâtiment de l'amiral Caracciolo, et, par
conséquent, vous vous y embarquez avec moi.
--A quelle heure?
--Je ne sais encore rien de tout cela: je vous le ferai dire. Tenez-vous
prêt en tout cas; ce sera probablement de dix heures à minuit.
--C'est bien, monseigneur.
Le prince lui prit la main, et, le regardant:
--Vous savez, lui dit-il, que je compte sur vous.
--Votre Altesse a ma parole, répondit San-Felice en s'inclinant, et
c'est un trop grand honneur pour moi de l'accompagner pour que j'hésite
un moment à le recevoir.
Puis, prenant son chapeau et son parapluie, il sortit.
La foule, toute grondante encore, encombrait les rues; deux ou trois
feux étaient allumés sur la place même du palais, et l'on y faisait
rôtir sur les braises des morceaux du cheval de Ferrari.
Quant au malheureux courrier, il avait été mis en morceaux. L'un avait
pris les jambes, l'autre les bras; on avait tout mis au bout de bâtons
pointus,--les lazzaroni n'avaient encore ni piques ni baïonnettes,--et
l'on portait dans les rues ces hideux trophées en criant: «Vive le roi!
Mort aux jacobins!»
A la descente du Géant, le chevalier avait rencontré le beccaïo, qui
s'était emparé de la tête de Ferrari, lui avait mis une orange dans la
bouche, et portait cette tête au bout d'un bâton.
En voyant un homme bien mis,--ce qui était à Naples le signe du
libéralisme,--le beccaïo avait eu l'idée de faire baiser au chevalier la
tête de Ferrari. Mais, nous l'avons dit, le chevalier n'était pas homme
à céder à la crainte. Il avait refusé de donner la sanglante accolade et
avait rudement repoussé l'ignoble assassin.
--Ah! misérable jacobin! s'écria le beccaïo, j'ai décidé que vous vous
embrasseriez, cette tête et toi, et, _mannaggia la Madonna!_ vous vous
embrasserez.
Et il revint à la charge.
Le chevalier, qui n'avait pour toute arme que son parapluie, se mit en
défense avec son parapluie.
Mais, au cri «Le jacobin! le jacobin!» poussé par le beccaïo, tous les
misérables qui venaient d'habitude à ce cri étaient accourus, et déjà un
cercle menaçant se formait autour du chevalier,--quand un homme fendit
ce cercle, envoya, d'un coup de pied dans la poitrine, le beccaïo rouler
à dix pas, tira son sabre, et, se plaçant devant le chevalier:
--En voilà un drôle de jacobin! dit-il; le chevalier San-Felice,
bibliothécaire de Son Altesse royale le prince de Calabre, rien que
cela! Eh bien, continua-t-il en faisant le moulinet avec son sabre, que
lui voulez-vous, au chevalier San-Felice?
--Le capitaine Michele! crièrent les lazzaroni. Vive le capitaine
Michele! il est des nôtres!
--Ce n'est point «Vive le capitaine Michele!» qu'il faut crier; c'est
«Vive le chevalier San-Felice!» et cela tout de suite.
La foule, à laquelle il est égal de crier: _Vive un tel!_ ou _Mort à un
tel!_ pourvu qu'elle crie, hurla d'une seule voix:
--Vive le chevalier San-Felice!
Seul, le beccaïo s'était tu.
--Allons, allons, lui dit Michele, ce n'est point une raison parce que
c'est devant la porte de son jardin que tu as reçu ta pile, pour que tu
ne cries pas: «Vive le chevalier!»
--Et s'il ne me plaît pas de le crier, à moi! dit le beccaïo.
--Ce sera absolument comme si tu chantais, attendu qu'il me plaît, à
moi, que tu le cries! Ainsi donc, continua Michele, vive le chevalier
San-Felice, et tout de suite, ou je t'appareille l'autre oeil!
Et il fit tourner son sabre autour de la tête du beccaïo, qui devint
très-pâle, encore plus de terreur que de colère.
--Mon ami, mon bon Michele, dit le chevalier, laisse cet homme
tranquille. Tu vois bien qu'il ne me connaît pas.
--Et quand il ne vous connaîtrait pas, serait-ce une raison pour vouloir
vous forcer de baiser la tête de ce malheureux qu'il a tué? Il est vrai
qu'il vaudrait mieux encore baiser cette tête, qui est celle d'un
honnête homme, que la sienne, qui est celle d'un coquin.
--Vous l'entendez! hurla le beccaïo, il appelle des jacobins des
honnêtes gens!
--Tais-toi, misérable! Cet homme n'était pas un jacobin, tu le sais
bien: c'était Antonio Ferrari, le courrier du roi et l'un des plus
résolus serviteurs de Sa Majesté. Et, si vous ne me croyez pas, demandez
au chevalier. Chevalier, dites à ces hommes qui ne sont point méchants,
mais qui ont le malheur de suivre un méchant, dites-leur ce qu'était le
pauvre Antonio.
--Mes amis, dit le chevalier, Antonio Ferrari, qui vient d'être tué, a,
en effet, été victime de quelque erreur fatale; car c'était un des
serviteurs dévoués de votre bon roi, qui pleure en ce moment sa mort.
La foule écoutait avec stupéfaction.
--Ose dire maintenant que cette tête n'est pas celle de Ferrari et que
Ferrari n'était pas un honnête homme! Dis-le! mais dis-le donc, que
j'aie l'occasion de te couper l'autre moitié du visage!
Et Michele leva son sabre sur le beccaïo.
--Grâce! dit celui-ci en tombant à genoux: je dirai tout ce que tu
voudras.
--Et moi, je ne dirai qu'une chose, c'est que tu es un lâche! Va-t'en,
et, quand tu te trouveras sur mon chemin, vingt pas à l'avance, à droite
ou à gauche, aie soin de te déranger.
Le beccaïo se retira au milieu des huées de cette foule qui, un instant
auparavant, l'applaudissait, et gui se divisa en deux bandes: l'une
suivit le beccaïo en l'injuriant; l'autre suivit Michele et le chevalier
en criant:
--Vive Michele! Vive le chevalier San-Felice! Michele resta à la porte
du jardin pour congédier son escorte; le chevalier rentra chez lui, et,
comme nous l'avons dit, appela Luisa.
Nous venons de raconter ce qu'il avait vu des fenêtres de la
bibliothèque et ce qui lui était arrivé à la descente du Géant: deux
choses suffisantes, à notre avis, pour motiver sa pâleur.
A peine eut-il dit à Luisa le motif qui le ramenait, qu'elle devint à
son tour plus pâle que lui; mais elle ne répliqua point une parole, ne
fit point une observation; seulement:
--A quelle heure le départ? demanda-t-elle.
--Entre dix heures et minuit, répondit le chevalier.
--Je serai prête, dit-elle; ne vous inquiétez pas de moi, mon ami.
Et elle se retira dans sa chambre, sous prétexte de faire ses
préparatifs de départ, en donnant l'ordre que le dîner fût, comme
d'habitude, servi à trois heures.
LXXVII
FATALITÉ.
Ce n'était point dans sa chambre que s'était retirée Luisa; c'était dans
celle de Salvato.
Dans la lutte entre le devoir et l'amour, le premier avait vaincu; mais,
ayant sacrifié son amour au devoir, elle se croyait par cela même le
droit de donner des larmes à son amour.
Aussi, depuis le jour où Luisa avait dit à son mari: «Je partirai avec
vous,» elle avait beaucoup pleuré.
Ne sachant comment faire tenir ses lettres à Salvato, elle ne lui avait
point écrit; mais elle avait reçu deux nouvelles lettres de lui.
Cet amour si ardent, cette joie si profonde qu'elle trouvait à chaque
ligne dans les lettres du jeune homme lui brisait le coeur, lorsqu'elle
songeait surtout à quel amer désappointement Salvato serait en proie
quand, plein d'espérance et de sécurité, croyant trouver la fenêtre
ouverte et Luisa dans la chambre où elle pleurait si douloureusement à
cette heure, il trouverait Luisa absente et la fenêtre fermée.
Et pourtant, elle ne se repentait point de ce qu'elle avait promis ou
plutôt offert: elle eût eu le choix, maintenant que l'heure du départ
était arrivée, qu'elle eût agi comme elle avait fait.
Elle appela Giovannina.
Celle-ci accourut. Elle avait vu Michele à la cuisine et se doutait
qu'il arrivait quelque chose d'extraordinaire.
--Nina, lui dit sa maîtresse, nous quittons Naples cette nuit. C'est
vous que je charge du soin de réunir et de mettre dans des caisses les
objets de mon usage habituel. Vous les connaissez aussi bien que moi,
n'est-ce pas?
--Sans doute, je les connais, répondit la femme de chambre, et je ferai
ce que madame m'ordonne; mais j'ai besoin que madame ait la bonté de
m'éclairer sur un point.
--Lequel? Dites Nina, répliqua la San-Felice, un peu étonnée de la
fermeté progressive avec laquelle la femme de chambre avait répondu à
l'ordre qu'elle lui donnait.
--Mais sur ces paroles: «Nous quittons Naples;» madame a dit cela, je
crois?
--Sans doute, je l'ai dit.
--Est-ce que madame comptait m'emmener avec elle?
--Si vous eussiez voulu, oui; mais, pour peu que la chose vous
déplaise...
Nina vit qu'elle avait été trop loin.
--Si je ne dépendais que de moi, ce serait avec le plus grand plaisir
que je suivrais madame jusqu'au bout du monde, dit-elle; mais, par
malheur, j'ai une famille.
--Ce n'est jamais un malheur d'avoir une famille mon enfant, dit Luisa
avec une suprême douceur.
--Excusez-moi, madame, si je dis un peu trop franchement...
--Vous n'avez pas besoin d'excuse. Vous avez une famille, disiez-vous,
et cette famille, alliez-vous dire, ne permettra point que vous quittiez
Naples.
--Non, madame, j'en suis sûre, répondit vivement Giovannina.
--Mais cette famille permettrait-elle, continua Luisa, qui venait de
songer qu'il serait moins cruel à Salvato de trouver, elle absente,
quelqu'un à qui parler d'elle, qu'une porte fermée et une maison
muette,--cette famille permettrait-elle que vous restassiez ici comme
une personne de confiance chargée de veiller sur la maison?
--Oh! pour cela, oui, s'écria Nina avec une vivacité qui, si elle eût eu
le moindre soupçon de ce qui se passait dans le coeur de la jeune fille,
eût ouvert les yeux de Luisa.
Puis, se modérant:
--Car ce sera toujours, ajouta-t-elle, un honneur et un plaisir pour moi
d'être chargée des intérêts de madame.
--Eh bien, alors, Nina, quoique je sois habituée à votre service, dit la
jeune femme, vous resterez. Peut-être notre absence ne sera pas longue.
Pendant cette absence, à ceux qui viendront pour me voir--retenez bien
mes paroles, Nina,--vous direz que le devoir de mon mari était de suivre
le prince, et que mon devoir, à moi, était de suivre mon mari; vous
direz--car vous appréciez mieux que personne, vous qui ne voulez pas
quitter Naples, ce que je souffre, moi, en le quittant--vous direz, que
c'est les yeux baignés de larmes que je fais mes premiers, et qu'à
l'heure de mon départ, je ferai mes derniers adieux à chacune des
chambres de cette maison et à chacun des objets renfermés dans ces
chambres. Et, quand vous parlerez de ces larmes, vous saurez que ce ne
sont point de vaines paroles, car vous les aurez vues couler.
Luisa acheva ces paroles en sanglotant.
Nina la regardait avec une certaine joie, profitant de ce qu'ayant son
mouchoir sur les yeux, sa maîtresse ne pouvait lire l'expression
fugitive qui éclairait son visage.
--Et...--elle hésita un instant,--et si M. Salvato vient, que lui
dirai-je, à lui?
Luisa découvrit son visage et, avec une suprême sérénité:
--Que je l'aime toujours, répondit-elle, et que cet amour durera autant
que ma vie. Allez dire à Michele qu'il ne s'éloigne pas: j'ai à lui
parler avant mon départ et je compte sur lui pour me conduire jusqu'au
bateau.
Nina sortit.
Restée seule, Luisa imprima son visage dans l'oreiller resté sur le lit,
laissa un baiser dans l'empreinte qu'elle avait faite et sortit à son
tour.
Trois heures venaient de sonner, et, avec sa ponctualité ordinaire que
rien ne pouvait troubler, le chevalier entrait dans la salle à manger
par la porte de son cabinet de travail, tandis que Luisa y entrait par
celle de sa chambre à coucher.
Michele se tenait debout sur le perron en dehors de la porte.
Le chevalier le chercha des yeux.
--Où est donc Michele? demanda-t-il. J'espère bien qu'il n'est point
parti?
--Non, dit Luisa, le voici. Viens donc, Michele! le chevalier t'appelle,
et, moi, j'ai besoin de te parler.
Michele entra.
--Tu sais ce qu'a fait ce garçon-là! dit le chevalier à Luisa en lui
posant la main sur l'épaule.
--Non, fit la jeune femme; quelque chose de bien, j'en suis sûr.
Puis, mélancoliquement:
--On l'appelle Michele le Fou à la Marinella; mais l'amitié qu'il a pour
nous, à mes yeux, du moins, ajouta-t-elle, lui tient lieu de raison.
--Ah! pardieu! dit Michele, voilà une belle affaire!
--Il est vrai que cela ne vaut pas la peine d'en parler, continua
San-Felice avec son bon sourire; je suis si distrait, qu'en rentrant, je
ne t'en ai rien dit;--il m'a très-probablement sauvé la vie.
--Allons donc! fit Michele.
--Sauvé la vie! Et comment cela? demanda Luisa avec une vive altération
dans la voix.
--Imagine-toi qu'il y avait un drôle qui voulait me faire baiser la tête
de ce malheureux Ferrari, et qui, parce que je ne voulais pas la baiser,
m'appelait jacobin. C'est malsain, d'être appelé jacobin, par le temps
qui court. Le mot commençait à faire son effet. Michele s'est élancé
entre moi et la foule, il a joué du sabre et l'homme s'en est allé en me
menaçant, je crois. Que pouvait-il donc avoir contre moi?
--Pas contre vous, mais contre la maison probablement. Vous vous
rappelez ce que vous a dit le docteur Cirillo d'un assassinat qui avait
eu lieu sous vos fenêtres dans la nuit du 22 au 23 septembre; eh bien,
c'est un des cinq ou six coquins qui ont été si bien étrillés par
celui-là même qu'ils voulaient assassiner.
--Ah! ah! et c'est sous mes fenêtres qu'il a reçu la balafre qu'il a
sous l'oeil.
--Justement.
--Je comprends que l'endroit lui paraisse néfaste; mais qu'ai-je à voir
là dedans?
--Rien, bien entendu; mais, si jamais vous aviez affaire dans le
Vieux-Marché, je vous dirais: «Si cela vous est égal, monsieur le
chevalier, n'y allez pas sans moi.»
--Je te le promets. Et maintenant embrasse ta soeur, mon garçon, et
mets-toi à table avec nous.
Michele était habitué à cet honneur que lui faisaient de temps en temps
le chevalier et Luisa. Il ne fit donc aucune difficulté d'accepter
l'invitation, maintenant surtout qu'étant nommé capitaine, il avait
monté quelques-uns des degrés de l'échelle sociale qui, autrefois, le
séparaient de ses nobles amis.
Vers quatre heures, une voiture s'arrêta à la porte de la rue, Nina
introduisit le secrétaire du duc de Calabre, qui passa avec le chevalier
dans son cabinet, mais en sortit presque aussitôt.
Michele avait fait semblant de ne rien voir.
En sortant du cabinet, et après avoir reconduit le secrétaire du prince,
le chevalier fit à Luisa un signe pour lui demander s'il pouvait se
confier à Michele.
Luisa qui savait que Michele se ferait tuer pour elle encore bien plus
que pour le chevalier, lui répondit que oui.
Le chevalier regarda un instant Michele.
--Mon cher Michele, lui dit-il, tu vas nous promettre de ne pas dire à
qui que ce soit au monde un seul mot du secret que nous allons te
confier.
--Ah! ah! tu sais ce que c'est, petite soeur?
--Oui.
--Et il faut se taire?
--Tu entends bien ce que te dit le chevalier? Michele fit une croix sur
sa bouche.
--Parlez: c'est comme si le beccaïo m'eût coupé la langue.
--Eh bien, Michele, tout le monde part ce soir.
--Comment, tout le monde? Qui cela?
--Le roi, la reine, la famille royale, nous-mêmes.
Les larmes vinrent aux yeux de Luisa. Michele jeta un rapide coup d'oeil
sur elle et vit ces larmes.
--Et pour quel pays part-on? demanda Michele.
--Pour la Sicile.
Le lazzarone secoua la tête.
--Ah! ah! fit le chevalier.
--Je n'ai pas l'honneur d'être du conseil de Sa Majesté, dit Michele;
mais, si j'en étais, je lui dirais: «Sire, vous avez tort.»
--Oh! pourquoi n'a-t-il pas des conseillers aussi francs que toi,
Michele!
--On le lui a dit, reprit le chevalier; l'amiral Caracciolo, le cardinal
Ruffo le lui ont dit; mais la reine a eu peur, mais M. Acton a eu peur,
et, à la suite du meurtre d'aujourd'hui, le roi s'est décidé à partir.
--Ah! ah! fit Michele, je commence à comprendre pourquoi, au nombre des
assassins, j'ai vu Pasquale de Simone et le beccaïo. Quant à fra
Pacifico, pauvre homme, il y était, comme son âne, sans savoir pourquoi.
--Alors, Michele, demanda Luisa, tu crois que c'est la reine...?
--Chut! petit soeur; on ne dit pas de ces choses-là à Naples, on se
contente de les penser. N'importe! le roi a tort. Si le roi était resté
à Naples, jamais les Français n'y seraient entrés, non, jamais: nous
nous serions plutôt fait tuer tous! Ah! si le peuple savait que le roi
veut partir!
--Oui; mais il ne faut pas qu'il le sache, Michele. Voilà pourquoi je
t'ai fait faire serment de ne rien de dire ce que j'allais te révéler.
Enfin, nous partons ce soir, Michele.
--Et petite soeur aussi? demanda Michele avec un accent dont il n'avait
pu chasser toute surprise.
--Oui; elle a voulu venir, elle a voulu me suivre, cette chère enfant
bien-aimée, dit le chevalier en étendant sa main au-dessus de la table
pour chercher celle de Luisa.
--Eh bien, dit Michele, vous pouvez vous vanter d'avoir épousé une
sainte, vous!
--Michele!... fit Luisa.
--Je sais ce que je dis. Et vous partez, vous partez ce soir! _Madonna_!
moi, je voudrais bien être quelqu'un: je partirais aussi avec vous.
--Viens, Michele! viens! s'écria Luisa, qui voyait dans Michele un ami
auquel elle pourrait parler de Salvato.
--Par malheur, c'est impossible, petite soeur; chacun a son devoir. Le
tien veut que tu partes, et le mien m'ordonne de rester. Je suis
capitaine et chef du peuple, et ce n'est pas seulement pour faire le
moulinet autour de la tête du beccaïo que j'ai un sabre au côté: c'est
pour me battre, c'est pour défendre Naples, c'est pour tuer le plus de
Français que je pourrai.
Luisa ne put réprimer un mouvement.
--Oh! sois tranquille, petite soeur, reprit Michele en riant, je ne les
tuerai pas tous.
--Eh bien, pour en finir, continua le chevalier, nous nous embarquons ce
soir à la Vittoria, pour rejoindre la frégate de l'amiral Caracciolo,
derrière le château de l'Oeuf. Je voulais te prier de ne pas quitter ta
soeur et, au besoin, de faire pour elle, au moment de l'embarquement, ce
que tu as fait, il y a deux heures, pour moi, c'est-à-dire de la
protéger.
--Oh! sous ce rapport-là, vous pouvez être tranquille, chevalier. Pour
vous, je me ferais tuer; mais, pour elle, je me ferais hacher en
morceaux. Mais, c'est égal, si le peuple savait cela, il y aurait une
fière émeute.
--Ainsi, dit le chevalier se levant de table, j'ai ta parole, Michele:
tu ne quittes Luisa que quand elle sera dans la barque.
--Soyez tranquille, je ne la quitte d'ici là pas plus que son ombre un
jour de soleil, attendu qu'aujourd'hui je ne sais pas trop ce que chacun
de nous a fait de la sienne.
Le chevalier, qui avait tous ses papiers à mettre en ordre, tous ses
livres à emballer, tous ses manuscrits commencés à emporter avec lui,
rentra dans son cabinet.
Quant à Michele, qui n'avait rien à faire qu'à regarder sa petite soeur,
il fixa son regard bienveillant sur elle, et, voyant deux grosses larmes
qui coulaient silencieusement de ses beaux yeux sur ses joues:
--C'est égal, dit-il, il y a des hommes qui ont une fière chance, et le
chevalier est de ces hommes-là. _Mannaggia la Madonna_! ce n'est pas
Assunta qui ferait pour moi ce que tu fais pour lui.
Luisa se leva, et, si vite qu'elle rentrât dans sa chambre, si
rapidement qu'elle en refermât la porte, Michele put entendre le bruit
des sanglots qui, malgré elle, maintenant qu'elle était seule,
s'échappaient tumultueusement de sa poitrine.
Nous avons déjà, dans une autre circonstance, et quand c'était Salvato
et non Luisa qui quittait Naples, suivi de l'oeil le mouvement lent et
inégal de l'aiguille sur la pendule. Ce mouvement, en même temps que
nous, deux coeurs le suivaient; mais, appuyés l'un à l'autre, il leur
paraissait à coup sur moins douloureux qu'à ce pauvre coeur isolé qui
n'avait d'autre soutien que le sentiment du devoir accompli.
Luisa n'avait, comme d'habitude, fait que passer par sa chambre et avait
regagné sur la pointe du pied celle de Salvato. En traversant le
corridor, elle avait, avec un certain étonnement, recueilli quelques
notes de la voix de Giovannina chantant une gaie chanson napolitaine.
Aux accents de cette gaieté un peu intempestive, Luisa avait soupiré et
s'était contentée de se dire à elle-même:
--Pauvre fille! elle est contente de ne pas quitter Naples, et, si
j'étais libre et que je restasse comme elle à Naples, comme elle, moi
aussi, je chanterais quelque gaie chanson napolitaine.
Et elle était rentrée dans sa chambre, le coeur encore plus oppressé
qu'auparavant de cette gaieté qui faisait contraste avec sa douleur.
Il est inutile de dire quelles pensées occupaient le coeur de Luisa une
fois qu'elle était rentrée dans le sanctuaire de son amour. Toute sa vie
repassait devant ses yeux, et nous disons toute sa vie, car, dans ses
souvenirs, elle n'avait vécu que pendant les six semaines que Salvato
avait habité cette chambre.
Alors, depuis le moment où le blessé avait été apporté sur son lit de
douleur jusqu'à celui où, appuyé à son bras, le convalescent était sorti
de la maison par cette fenêtre donnant sur la petite ruelle; où, avant
de quitter cette fenêtre, il avait, dans un premier et dernier baiser,
appuyé ses lèvres sur les siennes et versé son âme dans sa
poitrine,--alors, non-seulement chaque jour, mais chaque heure du jour
passait devant elle, triste ou joyeuse, sombre ou éclairée.
Et, comme toujours, elle suivait, les yeux du corps fermés, mais avec
les yeux de l'âme, cette longue et blanche théorie,--lorsqu'elle
entendit gratter doucement à sa porte, et que, de sa voix la plus douce,
Michele lui souffla par le trou de la serrure:
--C'est moi, petite soeur.
--Entre, Michele, entre, dit-elle; tu sais bien que, toi, tu peux
entrer.
Michele entra; il tenait une lettre à la main.
Luisa resta les yeux fixés sur cette lettre, les bras étendus, la
respiration suspendue.
Aurait-elle cette suprême consolation dans un pareil moment de recevoir
une dernière lettre de Salvato?
--C'est une lettre de Portici, dit Michele. Je l'ai prise des mains du
facteur, et je te l'apporte.
--Oh! donne, donne! s'écria Luisa, c'est de lui!
Michele lui remit la lettre et alla fermer la porte. Mais, avant de la
fermer:
--Dois-je rester? dois-je sortir? demanda-t-il.
--Reste, reste, cria Luisa. Tu sais bien que je n'ai pas de secrets pour
toi.
Michele resta, mais se tint près de la porte.
Luisa décacheta vivement la lettre, et, comme toujours, essaya vainement
de la lire. Les larmes et l'émotion étendaient devant ses yeux un
brouillard qu'il fallait quelques secondes pour dissiper.
Enfin, elle put lire:
«San-Germano, 19 décembre, au matin.»
--Il est à San-Germano, ou plutôt il y était lorsqu'il m'écrivait cette
lettre, dit Luisa à Michele.
--Lis, petite soeur, lui répondit celui-ci: cela te fera du bien.
Elle reprit,--car elle s'était interrompue pour respirer en renversant
sa tête en arrière et en appuyant la lettre contre son coeur,--elle
reprit:
«San-Germano, 19 décembre, au matin.
»Chère Luisa,
»Laissez-moi partager avec vous une grande joie: je viens de revoir la
seule personne que j'aime d'un amour égal à celui que je vous ai voué,
quoiqu'il soit bien différent: je viens de revoir mon père!
»Ce qu'il est et où il est, c'est un secret que je dois garder, même
vis-à-vis de vous, mais que néanmoins je vous dirais bien certainement
si j'étais près de vous. Un secret pour vous! En vérité, j'en ris
moi-même. Est-ce qu'on a des secrets pour sa seconde âme?
»Je viens de passer une nuit, depuis neuf heures du soir jusqu'à six
heures du matin avec mon père, que, depuis dix ans, je n'avais pas vu.
Toute la nuit, il m'a parlé de la mort et de Dieu; toute la nuit, je lui
ai parlé de mon amour et de vous.
»C'est à la fois, chose rare, un esprit élevé et un coeur tendre que
mon père. Il a beaucoup aimé, beaucoup souffert, et, plaignez-le, il ne
croit pas.
»Priez pour le père, cher ange du fils, et Dieu, qui ne doit avoir rien
à vous refuser, lui accordera peut-être la foi.
»Une autre femme que vous, Luisa, se serait déjà étonnée de ne pas avoir
trouvé vingt fois dans ces lignes le mot: «Je vous aime!» Vous l'avez
déjà lu cent fois, vous, n'est-ce pas? Vous parler de mon père, dont je
ne puis parler à personne, vous dire ma joie de l'avoir revu, vous le
comprenez bien, n'est-ce pas? c'est mettre mon coeur dans vos mains, et
c'est vous dire à deux genoux: «Je vous aime, ma Luisa! je vous aime!»
»Me voilà donc à vingt lieues de vous, ma belle fée du Palmier, et,
quand vous recevrez cette lettre, j'en serai plus rapproché encore. Les
brigands nous harcèlent, nous assassinent, nous mutilent, mais ne nous
arrêtent point. C'est que nous ne sommes point une armée, c'est que nous
ne sommes point des hommes en marche pour envahir un royaume et
conquérir une capitale: nous sommes une idée faisant le tour du monde.
»Bon! voilà que je parle politique!
»Je parie que je devine où vous lisez ma lettre. Vous la lisez dans
notre chambre, assise au chevet de mon lit, dans cette chambre où nous
nous reverrons et ou j'oublierai, en vous revoyant, les longs jours
passés loin de vous...»
Luisa s'interrompit: les larmes lui voilaient les yeux, les sanglots lui
coupaient la voix.
Michele courut à elle et se mit à ses genoux.
--Voyons, petite soeur, lui dit-il, du courage! C'est beau, ce que tu
fais, et le bon Dieu t'en récompensera. Et qui sait, mon Dieu! vous êtes
jeunes tous deux: peut-être, un jour, vous reverrez-vous.
Luisa secoua la tête.
--Non, non, dit-elle avec un mouvement qui fit pleuvoir les larmes de
ses yeux fermés; non, nous ne nous reverrons jamais. Et il vaut mieux
que je ne le revoie pas; je l'aime trop, Michele, et ce n'est que depuis
que j'ai décidé de ne plus le revoir que je sais combien je l'aime.
--Enfin, tu sais, dit Michele, il y a dans ta douleur quelque chose de
bon à ce que tu ne le revoies pas; il y avait, au bout de votre amour,
une triste prédiction de Nanno.
--Oh! s'écria Luisa, que m'importeraient toutes les prédictions du monde
si je pouvais l'aimer sans crime!
--Voyons, lis, lis; cela vaudra mieux, dit Michele.
--Non, dit Luisa mettant la lettre à moitié lue dans sa poitrine, non,
s'il me parlait trop du bonheur qu'il aura de me revoir, peut-être ne
partirais-je pas!
En ce moment, on entendit la voix de San-Felice qui appelait Luisa.
La jeune femme s'élança dans le corridor, dont Michele ferma la porte
derrière elle et derrière lui.
La porte de la salle à manger donnant sur le salon était ouverte; dans
le salon, était le docteur Cirillo.
Une vive rougeur monta aux joues de Luisa. Le docteur Cirillo, lui
aussi, était dans son secret. D'ailleurs, elle n'ignorait point que
c'était par les mains du comité libéral, dont Cirillo faisait partie,
que lui parvenaient les lettres de Salvato.
--Chère amie, dit le chevalier à Luisa, voici notre bon docteur, que
nous n'avions pas vu depuis longtemps, qui vient prendre des nouvelles
de ta santé; j'espère qu'il en sera content.
Le docteur salua la jeune femme et s'aperçut, au premier coup d'oeil, du
trouble moral qui l'agitait.
--Elle va mieux, dit-il, mais elle n'est point encore guérie, et je suis
enchanté d'être venu aujourd'hui.
Le docteur appuya sur le mot _aujourd'hui_; Luisa baissa les yeux.
--Allons, dit San-Felice, il faut encore que je vous laisse seul avec
elle. En vérité, vous autres médecins, vous avez des priviléges que les
maris eux-mêmes n'ont pas. Heureusement pour vous, j'ai quelque chose à
faire; sans quoi, bien certainement j'écouterais à la porte.
--Et vous auriez tort, mon cher chevalier, dit Cirillo; car nous avons à
nous dire des choses de la plus haute importance politique; n'est-ce
pas, ma chère enfant?
Luisa essaya de sourire; mais ses lèvres ne se crispèrent que pour
laisser passer un soupir.
--Allons, allons, laissez-nous, chevalier, dit Cirillo; c'est plus grave
que je ne croyais.
Et, en riant, il poussa San-Felice vers la porte, qu'il ferma derrière
lui.
Puis, revenant à Luisa et lui prenant les deux mains.
--A nous deux, ma chère fille, lui dit-il. Vous avez pleuré?
--Oh! oui, et beaucoup! murmura-t-elle.
--Depuis que vous avez reçu une lettre de lui, ou auparavant?
--Auparavant et depuis.
--Lui est-il arrivé quelque accident?
--Aucun, Dieu merci!
--Tant mieux, car c'est une noble et vigoureuse nature; un de ces hommes
comme nous n'en aurons jamais assez dans notre pauvre royaume de Naples.
Vous avez donc un autre sujet de chagrin?
Luisa ne répondit point, mais ses yeux se mouillèrent.
--Vous n'avez point à vous plaindre de San-Felice, je présume? demanda
Cirillo.
--Oh! s'écria Luisa en joignant les mains, c'est l'ange de la paternelle
bonté.
--Je comprends, il part et vous restez.
--Il part, et je le suis.
Cirillo regarda la jeune femme d'un oeil étonné qui, peu à peu, se
mouilla de larmes.
--Et vous, lui dit-il, quel ange êtes-vous? Je n'en connais pas au ciel
un seul dont vous ne soyez digne de porter le nom, et qui soit digne de
porter le vôtre.
--Vous voyez bien que je ne suis pas un ange, puisque je pleure; les
anges ne pleurent pas pour faire leur devoir.
--Faites-le, et pleurez en le faisant, vous n'en aurez que plus de
mérite; faites-le, et, moi, je ferai le mien en lui disant combien vous
l'aimez, combien vous avez souffert. Allez! et, de temps en temps, dans
vos prières, dites un mot de moi: ce sont les voix comme la vôtre qui
ont l'oreille du Seigneur.
Cirillo voulut lui baiser les mains; mais Luisa lui jeta ses bras au
cou.
--Oh! embrassez-moi comme un père embrasse sa fille, lui dit-elle.
Et, comme l'illustre docteur l'embrassait avec un respect mêlé
d'admiration:
--Oh! vous le lui direz! vous le lui direz! n'est-ce pas? murmura-t-elle
tout bas à son oreille.
Cirillo lui serra la main en signe de promesse.
San-Felice entra et trouva Luisa dans les bras de son ami.
--Eh bien, lui dit-il en riant, c'est donc en les embrassant que vous
donnez des consultations à vos malades, docteur?
--Non; mais c'est en les embrassant que je prends congé de ceux que
j'aime, de ceux que j'estime, de ceux que je vénère. Ah! chevalier,
chevalier, vous êtes un homme heureux!
--Il est si digne de l'être, dit Luisa tendant la main à son mari.
--Ce n'est pas toujours une raison, dit Cirillo. Et maintenant, au
revoir, chevalier, car j'espère que nous nous reverrons. Allez! et
servez votre prince. Moi, je reste et vais tâcher de servir mon pays.
Puis, réunissant la main du mari et celle de la femme dans la sienne:
--Je voudrais être saint Janvier, leur dit-il, non pas pour faire un
miracle deux fois par an, ce qui est bien joli cependant dans notre
époque où les miracles sont rares, mais pour vous bénir comme vous
méritez de l'être. Adieu!
Et il s'élança hors de la maison.
San-Felice le suivit jusqu'au perron, lui fit encore un signe d'adieu de
la main; puis, revenant à sa femme:
--A dix heures, lui dit-il, la voiture du prince vient nous prendre ici.
--A dix heures, je serai prête, répondit Luisa.
Elle l'était, en effet. Après avoir dit adieu à la chambre bien-aimée,
après avoir pris congé de tous les objets qu'elle renfermait, après
avoir coupé une boucle de ses beaux cheveux blonds, après avoir noué
avec eux, aux pieds du crucifix, un billet sur lequel elle avait écrit
ces quatre mots: «Mon frère, je t'aime!» elle prit le bras de son mari,
et, éplorée comme la Madeleine, mais pure comme la Vierge, elle monta
avec lui dans la voiture du prince.
Michele monta sur le siége.
Nina, les lèvres frémissantes de joie, baisa la main de sa maîtresse.
Puis la portière se referma et la voiture partit.
Nous avons dit le temps qu'il faisait. Le vent, la grêle et la pluie
battaient les vitres de la voiture, et le golfe que, malgré l'obscurité,
l'on apercevait dans toute son étendue, n'était qu'une nappe d'écume
boursouflée par les vagues. San-Felice jeta un regard d'effroi sur cette
mer furieuse, que Luisa, battue d'une tempête bien autrement violente,
ne voyait même pas. L'idée du danger auquel il allait exposer la seule
créature qu'il aimât au monde, l'épouvanta. Il tourna les yeux vers
Luisa. Elle était pâle et immobile dans l'angle de la voiture. Ses yeux
étaient fermés, et, ne croyant pas être vue dans l'obscurité, elle
laissait couler des larmes sur ses joues. Alors, pour la première fois,
l'idée vint au chevalier que sa femme lui faisait quelque grand
sacrifice qu'il ignorait. Il prit sa main et la porta à ses lèvres.
Luisa rouvrit les yeux, et, souriant à son mari à travers les larmes:
--Que vous êtes bon, mon ami, lui dit-elle, et que je vous aime!
Le chevalier passa un bras autour de son cou, appuya la tête de Luisa
contre sa poitrine, et, relevant le capuchon de la mante de satin qui
les couvrait, il baisa ses cheveux d'une lèvre frémissante et plus que
paternelle cette fois.
Luisa ne put retenir un gémissement.
Le chevalier fit semblant de ne pas l'entendre.
On arriva à la descente de la Vittoria.
Une barque, montée de six rameurs, attendait, se maintenant à
grand'peine contre les vagues qui la poussaient vers la plage.
A peine les rameurs eurent-ils vu la voiture s'arrêter, que, comprenant
que ceux qu'ils attendaient étaient dedans, ils crièrent:
--Faites vite! la mer est mauvaise; à peine sommes-nous maîtres de la
barque.
Et, en effet, San-Felice n'eut qu'à jeter un coup d'oeil sur
l'embarcation pour voir qu'elle et ceux qui la montaient étaient en
danger de perdition.
Le chevalier dit un mot tout bas au cocher, un mot tout bas à Michele,
prit Luisa par le bras et descendit avec elle jusqu'à la plage.
Avant qu'ils fussent arrivés au bord de la mer, une vague, en se brisant
sur le sable, les avait couverts d'écume.
Luisa jeta un cri.
Le chevalier la prit entre ses bras et la pressa contre son coeur.
Puis, appelant Michele d'un signe:
--Attends, dit-il à Luisa; je descends dans la barque, et, une fois
descendu, Michele et moi, nous t'aiderons à descendre à ton tour.
Luisa en était à ce point de la douleur qui précède le complet
anéantissement des forces et qui laisse à peine à la volonté la faculté
de s'exprimer. Elle passa donc, presque sans s'en apercevoir, des bras
du chevalier dans ceux de son frère de lait.
Le chevalier s'approcha résolument de la barque, et, au moment où, à
l'aide d'une gaffe, deux hommes la maintenaient, sinon immobile, du
moins proche du rivage, il sauta dans l'embarcation en criant:
--Au large!
--Et la petite dame? demanda le patron.
--Elle reste, dit San-Felice.
--Le fait est, répliqua le patron, que ce n'est pas là un temps à
embarquer des femmes. Nagez, mes garçons! nagez d'ensemble, et vivement!
En une seconde, la barque fut à dix brasses du rivage.
Tout cela s'était passé si rapidement, que Luisa n'avait pas eu le temps
de deviner la résolution de son mari, et, par conséquent, de la
combattre.
En voyant la barque s'éloigner, elle jeta un cri:
--Et moi! et moi! dit-elle en essayant de s'arracher des bras de Michele
pour suivre son mari, et moi! vous m'abandonnez donc?
--Que dirait ton père, à qui j'ai promis de veiller sur toi, en me
voyant t'exposer à un pareil danger? répondit San-Felice en haussant la
voix.
--Mais je ne puis rester à Naples! cria Luisa en se tordant les bras; je
veux partir, je veux vous suivre! A moi, Luciano! si je reste, je suis
perdue!
Le chevalier était déjà loin; une rafale de vent apporta ces mots:
--Michele, je te la confie!
--Non, non, cria Luisa désespérée; à personne qu'à toi, Luciano! Tu ne
sais donc pas! je l'aime!
Et, en jetant au chevalier ces derniers mots, dans lesquels Luisa avait
mis tout ce qui lui restait de force, son âme sembla l'abandonner.
Elle s'évanouit.
--Luisa! Luisa! fit Michele en essayant vainement de rappeler sa soeur
de lait à la vie.
--_Anankè_! murmura une voix derrière Michele.
Le lazzarone se retourna.
Une femme était debout derrière eux, et, à la lueur d'un éclair, il
reconnut l'Albanaise Nanno, qui, voyant le chevalier parti pour la
Sicile et Luisa rester à Naples, prononçait en grec le mot mystérieux et
terrible que nous avons donné pour titre à ce chapitre: FATALITÉ.
Au même moment, la barque qui emportait le chevalier disparaissait
derrière la sombre et massive construction du château de l'Oeuf.
LXXVIII
JUSTICE DE DIEU.
Le 22 décembre au matin, c'est-à-dire le lendemain du jour et de la nuit
où s'étaient accomplis les événements que nous venons de raconter, des
groupes nombreux stationnaient dès le point du jour devant des affiches
aux armes royales apposées pendant la nuit sur les murailles de Naples.
Ces affiches renfermaient un édit déclarant que le prince de Pignatelli
était nommé vicaire du royaume, et Mack lieutenant général.
Le roi promettait de revenir de la Sicile avec de puissants secours.
La vérité terrible était donc enfin révélée aux Napolitains. Toujours
lâche, le roi abandonnait son peuple, comme il avait abandonné son
armée. Seulement, cette fois, en fuyant, il dépouillait la capitale de
tous les chefs-d'oeuvre recueillis depuis un siècle, et de tout l'argent
qu'il avait trouvé dans les caisses.
Alors, ce peuple désespéré courut au port. Les vaisseaux de la flotte
anglaise, retenus par le vent contraire, ne pouvaient sortir de la rade.
A la bannière flottant à son mât, on reconnaissait celui qui portait le
roi: c'était, comme nous l'avons dit, le _Van-Guard_.
En effet, vers les quatre heures du matin, ainsi que l'avait prévu le
comte de Thurn, le vent étant un peu tombé, la mer avait calmi; et,
après avoir passé la nuit dans la maison de l'inspecteur du port, sans
pouvoir se réchauffer, les fugitifs s'étaient remis en mer et à
grand'peine avaient abordé le vaisseau de l'amiral.
Les jeunes princesses avaient eu faim et avaient soupé avec des anchois
salés, du pain dur et de l'eau. La princesse Antonia, la plus jeune des
filles de la reine, raconte ce fait et décrit ses angoisses et celles de
ses augustes parents pendant cette terrible nuit.
Quoique la mer fût encore horriblement houleuse et le port mal garanti,
l'archevêque de Naples, les barons, les magistrats et les élus du peuple
montèrent dans des barques, et, à force d'argent, ayant décidé les plus
braves patrons à les conduire, allèrent supplier le roi de revenir à
Naples, promettant de sacrifier à la défense de la ville jusqu'à la
dernière goutte de leur sang.
Mais le roi ne consentit à recevoir que le seul archevêque, monseigneur
Capece Zurlo, lequel, malgré ses prières, ne put en tirer que ces
paroles:
--Je me fie à la mer, parce que la terre m'a trahi.
Au milieu de ces barques, il y en avait une qui conduisait un homme
seul. Cet homme, vêtu de noir, tenait son front abaissé dans ses mains,
et, de temps en temps, relevait sa tête pâle pour regarder d'un oeil
hagard si l'on approchait du vaisseau qui servait d'asile au roi.
Le vaisseau, comme nous l'avons dit, était entouré de barques; mais,
devant cette barque isolée et cet homme seul, les barques s'écartèrent.
Il était facile de voir que c'était par répugnance et non par respect.
La barque et l'homme arrivèrent au pied de l'échelle; mais là se tenait
un soldat de marine anglais, dont la consigne était de ne laisser monter
personne à bord.
L'homme insista pour qu'on lui accordât, à lui, la faveur refusée à
tous. Son insistance amena un officier de marine.
--Monsieur, cria celui à qui l'on refusait l'entrée du vaisseau, ayez la
bonté de dire à ma reine que c'est le marquis Vanni qui sollicite
l'honneur d'être reçu par elle pendant quelques instants.
Un murmure s'éleva de toutes les barques.
Si le roi et la reine, qui refusaient de recevoir les magistrats, les
barons et les élus du peuple, recevaient Vanni, c'était une insulte
faite à tous.
L'officier avait transmis la demande à Nelson. Nelson, qui connaissait
le procureur fiscal, de nom, du moins, et qui savait les odieux services
rendus à la royauté par ce magistrat, l'avait transmise à la reine.
L'officier reparut au haut de l'échelle, et, en anglais:
--La reine est malade, dit-il, et ne peut recevoir personne.
Vanni, ne comprenant pas l'anglais ou feignant de ne pas le comprendre,
continuait à se cramponner à l'échelle, d'où le factionnaire le
repoussait sans cesse.
Un autre officier vint, qui lui notifia le refus en mauvais italien.
--Alors, demandez au roi, cria Vanni. Il est impossible que le roi, que
j'ai si fidèlement servi, repousse la requête que j'ai à lui présenter.
Les deux officiers se consultaient sur ce qu'il y avait à faire,
lorsque, en ce moment même, le roi parut sur le pont, reconduisant
l'archevêque.
--Sire! sire! cria Vanni en apercevant le roi, c'est moi! c'est votre
fidèle serviteur!
Le roi, sans répondre à Vanni, baisa la main de l'archevêque.
L'archevêque descendit l'escalier, et, arrivé à Vanni, s'effaça le plus
qu'il put pour ne point le toucher, même de ses vêtements.
Ce mouvement de répulsion, fort peu chrétien, du reste, fut remarqué des
barques, où il souleva un murmure d'approbation.
Le roi saisit cette démonstration au passage et résolut d'en tirer
profit.
C'était une lâcheté de plus; mais Ferdinand, à cet endroit, avait cessé
de calculer.
--Sire, répéta Vanni, la tête découverte et les bras étendus vers le
roi, c'est moi!
--Qui, vous? demanda le roi avec ce nasillement qui, dans ses
goguenarderies, lui donnait tant de ressemblance avec Polichinelle.
--Moi, le marquis Vanni.
--Je ne vous connais pas, dit le roi.
--Sire, s'écria Vanni, vous ne reconnaissez pas votre procureur fiscal,
le rapporteur de la junte d'État?
--Ah! oui, dit le roi, c'est vous qui disiez que la tranquillité ne
serait rétablie dans le royaume que lorsqu'on aurait arrêté tous les
nobles, tous les barons, tous les magistrats, tous les jacobins, enfin;
c'est vous qui demandiez la tête de trente-deux personnes et qui vouliez
donner la torture à Medici, à Canzano, à Teodoro Montecelli.
La sueur coulait du front de Vanni.
--Sire! murmura-t-il.
--Oui, répondit le roi, je vous connais, mais de nom seulement; je n'ai
jamais eu affaire à vous, ou plutôt vous n'avez jamais eu affaire à moi.
Vous ai-je jamais personnellement donné un seul ordre?
--Non, sire, c'est vrai, dit Vanni en secouant la tête. Tout ce que j'ai
fait, je l'ai fait par le commandement de la reine.
--Eh bien, alors, dit le roi, si vous avez quelque chose à demander,
demandez-le à la reine et non à moi.
--Sire, je me suis, en effet, adressé à la reine.
--Bon! dit le roi, qui voyait combien son refus était approuvé par tous
les assistants et qui, reconquérant un peu de sa popularité par l'acte
d'ingratitude qu'il faisait, au lieu d'abréger la conversation,
cherchait à la prolonger; eh bien?
--La reine a refusé de me recevoir, sire.
--C'est désagréable pour vous, mon pauvre marquis; mais, comme je
n'approuvais pas la reine quand elle vous recevait, je ne puis la
désapprouver quand elle ne vous reçoit pas.
--Sire! s'écria Vanni avec l'accent d'un naufragé qui sent glisser entre
ses bras l'épave à laquelle il s'était cramponné, et sur laquelle il
fondait son salut; sire! vous savez bien qu'après les soins que j'ai
rendus à votre gouvernement, je ne puis rester à Naples... Me refuser
l'asile que je vous demande sur un des bâtiments de la flotte anglaise,
c'est me condamner à mort: les jacobins me pendront!
--Et avouez, dit le roi, que vous l'aurez bien mérité!
--Oh! sire! sire! il manquait à mon malheur l'abandon de Votre Majesté!
--Ma Majesté, mon cher marquis, n'est pas plus puissante ici qu'à
Naples. La vraie Majesté, vous le savez bien, c'est la reine. C'est la
reine qui règne. Moi, je chasse et je m'amuse,--pas dans ce moment-ci,
je vous prie de le croire; c'est la reine qui a fait venir M. Mack et
qui l'a nommé général en chef; c'est la reine qui fait la guerre; c'est
la reine qui veut aller en Sicile. Chacun sait que, moi, je voulais
rester à Naples. Arrangez-vous avec la reine; mais je ne puis m'occuper
de vous.
Vanni prit, d'un geste désespéré, sa tête entre ses mains.
--Ah! si fait, dit le roi, je puis vous donner un conseil...
Vanni releva le front, un rayon d'espoir passa sur son visage livide.
--Je puis, continua le roi, vous donner le conseil d'aller à bord de _la
Minerve_, où est embarqué le duc de Calabre et sa maison, demander
passage à l'amiral Caracciolo. Mais, quant à moi, bonjour, cher marquis!
bon voyage!
Et le roi accompagna ce souhait d'un bruit grotesque qu'il faisait avec
la bouche et qui imitait, à s'y méprendre, celui que fait le diable dont
parle Dante et qui se servait de sa queue au lieu de trompette.
Quelques rires éclatèrent, malgré la gravité de la situation; quelques
cris de «Vive le roi!» se firent entendre; mais ce qui fut unanime, ce
fut le concert de huées et de sifflets qui accompagna le départ de
Vanni.
Si peu de chance qu'il y eût dans ce conseil donné par le roi, c'était
un dernier espoir. Vanni s'y cramponna et donna l'ordre de ramer vers la
frégate _la Minerve_, qui se balançait gracieusement à l'écart de le
flotte anglaise, portant à son grand mât le pavillon indiquant qu'elle
avait à bord le prince royal.
Trois hommes montés sur la dunette suivaient, avec des longues-vues, la
scène que nous venons de raconter. C'étaient le prince royal, l'amiral
Caracciolo et le chevalier San-Felice, dont la lunette, nous devons le
dire, se tournait plus souvent du côté de Mergellina, où s'élevait la
maison du Palmier, que du côté de Sorrente, dans la direction de
laquelle était ancré le _Van-Guard_.
Le prince royal vit cette barque qui, à force de rames, se dirigeait
vers _la Minerve_, et, comme il avait vu l'homme qui la montait parler
longtemps au roi, il fixa avec une attention toute particulière sa
lunette sur cet homme.
Tout à coup, le reconnaissant:
--C'est le marquis Vanni, le procureur fiscal! s'écria-t-il.
--Que vient faire à mon bord ce misérable? demanda Caracciolo en
fronçant le sourcil.
Puis, se rappelant tout à coup que Vanni était l'homme de la reine:
--Pardon, Altesse, dit-il en riant, vous savez que les marins et les
juges ne portent pas le même uniforme; peut-être un préjugé me rend-il
injuste.
--Il ne s'agit point ici de préjugé, mon cher amiral, répondit le prince
François: il s'agit de conscience. Je comprends tout. Vanni a peur de
rester à Naples, Vanni veut fuir avec nous. Il a été demander au roi de
le recevoir sur le _Van-Guard_: le roi ayant refusé, le malheureux vient
à nous.
--Et quel est l'avis de Votre Altesse à l'endroit de cet homme? demanda
Caracciolo.
--S'il vient avec un ordre écrit de mon père, mon cher amiral, comme
nous devons obéissance à mon père, recevons-le; mais, s'il n'est point
porteur d'un ordre écrit bien en règle, vous êtes maître suprême à votre
bord, amiral, vous ferez ce que vous voudrez. Viens, San-Felice.
Et le prince descendit dans la cabine de l'amiral, que celui-ci lui
avait cédée, entraînant derrière lui son secrétaire.
La barque s'approchait. L'amiral fit descendre un matelot sur le dernier
degré de l'escalier, au haut duquel il se tint les bras croisés.
--Ohé! de la barque! cria le matelot, qui vive?
--Ami, répondit Vanni.
L'amiral sourit dédaigneusement.
--Au large! dit le matelot. Parlez à l'amiral.
Les rameurs, qui savaient à quoi s'en tenir sur Caracciolo à l'endroit
de la discipline, se tinrent au large.
--Que voulez-vous? demanda l'amiral de sa voix rude et brève.
--Je suis...
L'amiral l'interrompit.
--Inutile de me dire qui vous êtes, monsieur: comme tout Naples, je le
sais. Je vous demande, non pas qui vous êtes, mais ce que vous voulez.
--Excellence, Sa Majesté le roi, n'ayant point de place à bord du
_Van-Guard_ pour m'emmener en Sicile, me renvoie à Votre Excellence en
la priant...
--Le roi ne prie pas, monsieur, il ordonne: où est l'ordre?
--Où est l'ordre?
--Oui, je vous demande où il est; sans doute, en vous envoyant à moi, il
vous a donné un ordre; car le roi doit bien savoir que, sans un ordre de
lui, je ne recevrais pas à mon bord un misérable tel que vous.
--Je n'ai pas d'ordre, dit Vanni consterné.
--Alors, au large!
--Excellence!...
--Au large! répéta l'amiral.
Puis, s'adressant au matelot:
--Et, quand vous aurez crié une troisième fois: «Au large!» si cet homme
ne s'éloigne pas, feu dessus!
--Au large! cria le matelot.
La barque s'éloigna.
Tout espoir était perdu. Vanni rentra chez lui. Sa femme et ses enfants
ne s'attendaient point à le revoir. Ces demandeurs de têtes ont des
femmes et des enfants comme les autres hommes; ils ont même quelquefois,
assure-t-on, des coeurs d'époux et des entrailles de père... Femme et
enfants accoururent à lui, tout étonnés de son retour:
Vanni s'efforça de leur sourire, leur annonça qu'il partait avec le roi;
mais, comme le départ n'aurait probablement lieu que dans la nuit, à
cause du vent contraire, il était venu chercher des papiers importants
que, dans son empressement à quitter Naples, il n'avait pas eu le temps
de réunir.
C'était ce soin, auquel il allait se livrer, disait-il, qui le ramenait.
Vanni embrassa sa femme et ses enfants, entra dans son cabinet et s'y
renferma.
Il venait de prendre une résolution terrible: celle de se tuer.
Il se promena quelque temps, passant de son cabinet dans sa chambre à
coucher, qui communiquaient l'une avec l'autre, flottant entre les
différents genres de mort qu'il se trouvait avoir sous la main, la
corde, le pistolet, le rasoir.
Enfin, il s'arrêta au rasoir.
Il s'assit devant son bureau, plaça en face de lui une petite glace,
puis, à côté de la petite glace, son rasoir.
Après quoi, trempant dans l'encre cette plume qui tant de fois avait
demandé la mort d'autrui, il rédigea en ces termes son propre arrêt de
mort:
«L'ingratitude dont je suis victime, l'approche d'un ennemi terrible,
l'absence d'asile, m'ont déterminé à m'enlever la vie, qui, désormais,
est pour moi un fardeau.
«Que l'on n'accuse personne de ma mort et qu'elle serve d'exemple aux
inquisiteurs d'État.»
Au bout de deux heures, la femme de Vanni, inquiète de ne point voir se
rouvrir la chambre de son mari, inquiète surtout de n'entendre aucun
bruit dans cette chambre, quoique plusieurs fois elle eût écouté, frappa
à la porte.
Personne ne lui répondit.
Elle appela: même silence.
On essaya de pénétrer par la porte de la chambre à coucher: elle était
fermée, comme celle du cabinet.
Un domestique offrit alors de casser un carreau et d'entrer par la
fenêtre.
On n'avait que ce moyen ou celui de faire ouvrir la porte par un
serrurier.
On redoutait un malheur: la préférence fut donnée au moyen proposé par
le domestique.
Le carreau fut cassé, la fenêtre ouverte: le domestique entra.
Il jeta un cri et recula jusqu'à la fenêtre.
Vanni était renversé sur un bras de son fauteuil, en arrière, la gorge
ouverte. Il s'était tranché la carotide avec son rasoir, tombé près de
lui.
Le sang avait jailli sur ce bureau où tant de fois le sang avait été
demandé; le miroir devant lequel Vanni s'était ouvert l'artère en était
rouge; la lettre où il donnait la cause de son suicide en était
souillée.
Il était mort presque instantanément, sans se débattre, sans souffrir.
Dieu, qui avait été sévère envers lui au point de ne lui laisser que la
tombe pour refuge, avait du moins été miséricordieux pour son agonie.
«Du sang des Gracques, a dit Mirabeau, naquit Marius.» Du sang de Vanni
naquit Speciale.
Il eût peut-être été mieux, pour l'unité de notre livre, de ne faire de
Vanni et de Speciale qu'un seul homme; mais l'inexorable histoire est
là, qui nous force à constater que Naples a fourni à son roi deux
Fouquier-Tinville, quand la France n'en avait donné qu'un à la
Révolution.
L'exemple qui aurait dû survivre à Vanni fut perdu. Il manque parfois de
bourreaux pour exécuter les arrêts, jamais de juges pour les rendre.
Le lendemain, vers trois heures de l'après-midi, le temps s'étant
éclairci et le vent étant devenu favorable, les vaisseaux anglais, ayant
appareillé, s'éloignèrent et disparurent à l'horizon.
LXXIX
LA TRÊVE.
Le départ du roi, auquel on s'attendait cependant depuis deux jours,
laissa Naples dans la stupeur. Le peuple, pressé sur les quais, et qui
avait toujours espéré, tant qu'il avait vu les vaisseaux anglais à
l'ancre, que le roi changerait d'avis et se laisserait toucher par ses
prières et ses promesses de dévouement, resta jusqu'à ce que le dernier
bâtiment se fût confondu avec l'horizon grisâtre, et, une fois le
dernier bâtiment disparu, s'écoula triste et silencieux. On en était
encore à la période de prostration.
Le soir, une voix étrange courut par les rues de Naples. Nous nous
servons de la forme napolitaine, qui exprime à merveille notre pensée.
Ceux qui se rencontraient se disaient les uns aux autres: «Le feu!» et
personne ne savait où était ce feu ni ce qui le causait.
Le peuple se rassembla de nouveau sur le rivage. Une épaisse fumée,
partant du milieu du golfe, montait au ciel, inclinée de l'ouest vers
l'est.
C'était la flotte napolitaine qui brûlait par l'ordre de Nelson et par
les soins du marquis de Nezza.
C'était un beau spectacle; mais il coûtait cher!
On livrait aux flammes cent vingt barques canonnières.
Ces cent vingt barques brûlées en un seul et immense bûcher, on vit sur
un autre point du golfe,--où, à quelque distance les uns des autres,
étaient à l'ancre deux vaisseaux et trois frégates,--on vit tout à coup
un rayon de flamme courir d'un bâtiment à l'autre, puis les cinq
bâtiments prendre feu à la fois, et cette flamme, qui d'abord avait
glissé à la surface de la mer, s'étendre le long des flancs des
vaisseaux, et, dessinant leurs formes, monter le long des mâts, suivre
les vergues, les câbles goudronnés, les hunes, s'élancer enfin jusqu'au
sommet des mâts, où flottaient les flammes de guerre, puis, après
quelques instants de cette fantastique illumination, les vaisseaux
tomber en cendre, s'éteindre et disparaître engloutis dans les flots.
C'était le résultat de quinze ans de travaux, c'étaient des sommes
immenses qui venaient d'être anéanties en une soirée, et cela, sans
aucun but, sans aucun résultat. Le peuple rentra dans la ville comme en
un jour de fête, après un feu d'artifice; seulement, le feu d'artifice
avait coûté cent vingt millions!
La nuit fut sombre et silencieuse; mais c'était un de ces silences qui
précèdent les irruptions du volcan. Le lendemain, au point du jour, le
peuple se répandit dans les rues, bruyant, menaçant, tumultueux.
Les bruits les plus étranges couraient. On racontait qu'avant de partir
la reine avait dit à Pignatelli:
--Incendiez Naples s'il le faut. Il n'y a de bon à Naples que le peuple.
Sauvez le peuple et anéantissez le reste.
On s'arrêtait devant des affiches sur lesquelles était inscrite cette
recommandation:
«Aussitôt que les Français mettront le pied sur le sol napolitain,
toutes les communes devront s'insurger en masse, et le massacre
commencera.
»Pour le roi:
»PIGNATELLI, _vicaire général_.»
Au reste, pendant la nuit du 23 au 24 décembre, c'est-à-dire pendant la
nuit qui avait suivi le départ du roi, les représentants de _la ville_
s'étaient réunis pour pourvoir à la sûreté de Naples.
On appelait _la ville_ ce que, de nos jours, on appellerait la
municipalité, c'est-à-dire sept personnes élues par les _sedili_.
Les _sedili_ étaient les titulaires de priviléges qui remontaient à plus
de huit cents ans.
Lorsque Naples était encore ville et république grecque, elle avait,
comme Athènes, des portiques où se réunissaient, pour causer des
affaires publiques, les riches, les nobles, les militaires.
Ces portiques étaient son agora.
Sous ces portiques, il y avait des siéges circulaires appelés _sedili_.
Le peuple et la bourgeoisie n'étaient point exclus de ces portiques;
mais, par humilité, ils s'en excluaient eux-mêmes, et les laissaient à
l'aristocratie, qui, comme nous l'avons dit, y délibérait sur les
affaires de l'État.
Il y eut d'abord quatre sedili, autant que Naples avait de quartiers,
puis six, puis dix, puis vingt.
Ces sedili, enfin, s'élevèrent jusqu'à vingt-neuf; mais, s'étant
confondus les uns avec les autres, ils furent réduits définitivement à
cinq, qui prirent les noms des localités où ils se trouvaient,
c'est-à-dire de Capuana, de Montagna, de Nido, de Porto et de
Porta-Nuova.
Les sedili acquirent une telle importance, que Charles d'Anjou les
reconnut comme des puissances dans le gouvernement. Il leur accorda le
privilége de représenter la capitale et le royaume, de nommer parmi eux
les membres du conseil municipal de Naples, d'administrer les revenus de
la ville, de concéder le droit de citoyen aux étrangers et d'être juges
dans certaines causes.
Peu à peu, un peuple et une bourgeoisie se formèrent. Ce peuple et cette
bourgeoisie, en voyant les nobles, les riches et les militaires seuls
administrateurs des affaires de tous, demandèrent à leur tour un
_seggio_ ou _sedile_, qui leur fut accordé, et l'on nomma le sedile du
peuple.
Sauf la noblesse, ce sedile eut les mêmes priviléges que les cinq
autres.
La municipalité de Naples se forma alors d'un syndic et de six élus, un
par sedile. Vingt-neuf membres choisis dans les mêmes réunions, et
rappelait les vingt-neuf sedili qui, un instant, avaient existé dans la
ville, leur furent adjoints.
Ce furent donc, le roi parti, le syndic, ces dix élus et ces vingt-neuf
adjoints formant la cité, qui se réunirent et qui prirent, comme
première mesure, la résolution de former une garde nationale et d'élire
quatorze députés ayant mission de prendre la défense et les intérêts de
Naples, dans les événements encore inconnus, mais, à coup sur, graves,
qui se préparaient.
Que nos lecteurs excusent la longueur de nos explications: nous les
croyons nécessaires à l'intelligence des faits qui nous restent à
raconter, et sur lesquels l'ignorance de la constitution civile de
Naples et des droits et des priviléges des Napolitains jetterait une
certaine obscurité, puisque l'on assisterait à cette grande lutte de la
royauté et du peuple, sans connaître, nous ne dirons pas les forces,
mais les droits de chacun d'eux.
Donc, le 24 décembre, c'est-à-dire le lendemain du départ du roi, tandis
qu'ils étaient occupés de l'élection de leurs quatorze députés, _la
ville_ et la magistrature allèrent présenter leurs hommages à M. le
vicaire général prince Pignatelli.
Le prince Pignatelli, homme médiocre dans toute la force du terme, fort
au-dessous de la situation que les événements lui faisaient, et, comme
toujours, d'autant plus orgueilleux, qu'il était plus inférieur à sa
position,--le prince Pignatelli les reçut avec une telle insolence, que
la députation se demanda si les prétendues instructions que l'on disait
laissées par la reine n'étaient pas réelles, et si la reine n'avait
point lancé, en effet, l'acte fatal qui faisait trembler les
Napolitains.
Sur ces entrefaites, les quatorze députés, ou plutôt représentants, que
la ville devait élire, avaient été élus. Ils résolurent, comme premier
acte constatant leur nomination et leur existence, malgré le médiocre
succès de la première ambassade, d'en envoyer une seconde au prince
Pignatelli, ambassade qui serait particulièrement chargée de lui
démontrer l'utilité de la garde nationale, que la ville venait de
décréter.
Mais le prince Pignatelli fut encore plus rogue et plus brutal cette
fois que la première, répondant aux députés qui lui étaient adressés que
c'était à lui, et non pas à eux, que la sécurité de la ville avait été
confiée, et qu'il rendrait compte de cette sécurité à qui de droit.
Il arriva ce qui, d'habitude, arrive dans les circonstances où les
pouvoirs populaires commencent, en vertu de leurs droits, à exercer
leurs fonctions. La ville, à laquelle il fut rendu compte de la réponse
insolente du vicaire général, ne se laissa aucunement intimider par
cette réponse. Elle nomma de nouveaux députés qui, une troisième fois,
se présentèrent devant le prince, et qui, voyant qu'il leur parlait plus
grossièrement encore cette troisième fois que les deux premières, se
contentèrent de lui répondre:
--Très bien! Agissez de votre côté, nous agirons du nôtre, et nous
verrons en faveur de qui le peuple décidera.
Après quoi, ils se retirèrent.
On en était à Naples à peu près où en avait été la France après le
serment du Jeu-de-Paume; seulement, la situation était plus nette pour
les Napolitains, le roi et la reine n'étant plus là.
Deux jours après, la ville reçut l'autorisation de former la garde
nationale qu'elle avait décrétée.
Mais, dans la manière de la former, bien plus encore que dans
l'autorisation accordée ou refusée par le prince Pignatelli, était la
difficulté.
Le mode de formation était l'enrôlement; mais l'enrôlement n'était point
l'organisation.
La noblesse, habituée, à Naples, à occuper toutes les charges, avait la
prétention, dans le nouveau corps qui s'organisait, d'occuper tous les
grades ou, du moins, de ne laisser à la bourgeoisie que les grades
inférieurs, dont elle ne se souciait pas.
Enfin, après trois ou quatre jours de discussion, il fut convenu que les
grades seraient également répartis entre les bourgeois et les nobles.
Sur cette base, un bon plan fut établi, et, en moins de trois jours, les
enrôlements montèrent à quatorze mille.
Mais, à cette heure que l'on avait les hommes, il s'agissait de se
procurer les armes. Ce fut à cet endroit que l'on rencontra, de la part
du vicaire général, une opposition obstinée.
A force de lutter, on obtint une première fois cinq cents fusils, et une
seconde fois deux cents.
Alors les patriotes, le mot circulait déjà hautement,--les patriotes
furent invités à prêter leurs armes, les patrouilles commencèrent
immédiatement, et la ville prit un certain air de tranquillité.
Mais tout à coup, et au grand étonnement de chacun, on apprit à Naples
qu'une trêve de deux mois, dont la première condition devait être la
reddition de Capoue, avait été signée la veille, c'est-à-dire le 9
janvier 1799, à la demande du général Mack, entre le prince de Migliano
et le duc de Geno, d'un côté, pour le compte du gouvernement, représenté
par le vicaire général, et le commissaire ordonnateur Archambal, de
l'autre, pour l'armée républicaine.
La trêve était arrivée à merveille pour tirer Championnet d'un grand
embarras. Les ordres donnés par le roi pour le massacre des Français
avaient été suivis à la lettre. Outre les trois grandes bandes de
Pronio, de Mammone et de Fra-Diavolo que nous avons vues à l'oeuvre,
chacun s'était mis en chasse des Français. Des milliers de paysans
couvraient les routes, peuplaient les bois et la montagne, et,
embusqués derrière les arbres, cachés derrière les rochers, couchés
dans les plis du terrain, massacraient impitoyablement tous ceux qui
avaient l'imprudence de rester en arrière des colonnes ou de s'éloigner
de leurs campements. En outre, les troupes du général Naselli, de retour
de Livourne, réunies aux restes de la colonne de Damas, s'étaient
embarquées dans le but de descendre aux bouches du Garigliano et
d'attaquer les Français par derrière, tandis que Mack leur présenterait
la bataille de front.
La position de Championnet, perdu avec ses deux mille soldats au milieu
de trente mille soldats révoltés, et ayant affaire à la fois à Mack, qui
tenait Capoue avec 15,000 hommes, à Naselli, qui en avait 8,000, à
Damas, à qui il en restait 5,000, et à Rocca-Romana et à Maliterno,
chacun avec son régiment de volontaires, était assurément fort grave.
Le corps d'armée de Macdonald avait voulu prendre Capoue par surprise.
En conséquence, il s'était avancé nuitamment, et il enveloppait déjà le
fort avancé de Saint-Joseph, lorsqu'un artilleur, entendant du bruit et
voyant des hommes se glisser dans l'obscurité, avait mis le feu à sa
pièce et tiré au hasard, mais, en tirant au hasard, avait donné
l'alarme.
D'un autre côté, les Français avaient tenté de passer le Volturne au
gué de Caïazzo; mais ils avaient été repoussés par Rocca-Romana et ses
volontaires. Rocca-Romana avait fait des merveilles dans cette occasion.
Championnet avait aussitôt donné l'ordre à son armée de se concentrer
autour de Capoue, qu'il voulait prendre, avant de marcher sur Naples.
L'armée accomplit son mouvement. Ce fut alors qu'il vit son isolement et
comprit dans toute son étendue le danger de la situation. Il en était à
chercher, dans quelqu'un de ces actes d'énergie qu'inspire le désespoir,
le moyen de sortir de cette position, en intimidant l'ennemi par quelque
coup d'éclat, lorsque, tout à coup et au moment où il s'y attendait le
moins, il vit s'ouvrir les portes de Capoue et s'avancer au-devant de
lui, précédés de la bannière parlementaire, quelques officiers
supérieurs chargés de proposer l'armistice.
Ces officiers supérieurs, qui ne connaissaient pas Championnet, étaient,
comme nous l'avons dit, le prince de Migliano et le duc de Geno.
L'armistice, était-il dit dans les préliminaires, avait pour objet
d'arriver à la conclusion d'une paix solide et durable.
Les conditions que les deux plénipotentiaires napolitains étaient
autorisés à proposer étaient la reddition de Capoue et le tracé d'une
ligne militaire, de chaque côté de laquelle les deux armées napolitaine
et française attendraient chacune la décision de leur gouvernement.
Dans la situation où était Championnet, de telles conditions étaient
non-seulement acceptables, mais avantageuses. Cependant Championnet les
repoussa, disant que les seules conditions qu'il pût écouter étaient
celles qui auraient pour résultat la soumission des provinces et la
reddition de Naples.
Les plénipotentiaires n'étaient point autorisés à aller jusque-là; ils
se retirèrent.
Le lendemain, ils revinrent avec les mêmes propositions, qui, comme la
veille, furent repoussées.
Enfin, deux jours après, deux jours pendant lesquels la situation de
l'armée française, enveloppée de tous côtés, n'avait fait qu'empirer, le
prince de Migliano et le duc de Geno revinrent pour la troisième fois et
déclarèrent qu'ils étaient autorisés à accorder toute condition qui ne
serait point la reddition de Naples.
Cette nouvelle concession des plénipotentiaires napolitains était si
étrange dans la situation où se trouvait l'armée française, que
Championnet crut à quelque embûche, tant elle était avantageuse. Il
réunit ses généraux, prit leur avis: l'avis unanime fut d'accorder
l'armistice.
L'armistice fut donc accordé, pour trois mois, et aux conditions
suivantes:
Les Napolitains rendraient la citadelle de Capoue avec tout ce qu'elle
contenait.
Une contribution de deux millions et demi de ducats serait levée pour
couvrir les dépenses de la guerre à laquelle l'agression du roi de
Naples avait forcé la France.
Cette somme serait payable en deux fois: moitié le 15 janvier, moitié le
25 du même mois.
Une ligne était tracée de chaque côté de laquelle se tenaient les deux
armées.
Cette trêve fut un objet d'étonnement pour tout le monde, même pour les
Français, qui ignoraient quels motifs l'avaient fait conclure. Elle prit
le nom de Sparanisi, du nom du village où elle fut conclue, et signée le
10 du mois de décembre.
Nous qui connaissons les motifs qui la firent conclure et qui furent
révélés depuis, disons-les.
LXXX
LES TROIS PARTIS DE NAPLES AU COMMENCEMENT DE L'ANNÉE 1789.
Notre livre--on a dû depuis longtemps s'en apercevoir--est un récit
historique dans lequel se trouve, comme par accident, mêlé l'élément
dramatique; mais cet élément romanesque, au lieu de diriger les
événements et de les faire plier sous lui, se soumet entièrement à
l'exigence des faits et ne transparaît en quelque sorte que pour relier
les faits entre eux.
Ces faits sont si curieux, les personnages qui les accomplissent si
étranges, que, pour la première fois depuis que nous tenons une plume,
nous nous sommes plaint de la richesse de l'histoire, qui l'emportait
sur notre imagination. Nous ne craignons donc pas, lorsque la nécessité
l'exige, d'abandonner pour quelques instants, nous ne disons pas le
récit fictif,--tout est vrai dans ce livre,--mais le récit pittoresque,
et de souder Tacite à Walter Scott. Notre seul regret, et l'on en
comprendra l'étendue, est de ne pas posséder à la fois la plume de
l'historien romain et celle du romancier écossais; car, avec les
éléments qui nous étaient donnés, nous eussions écrit un chef d'oeuvre.
Nous avons à faire connaître à la France une révolution qui lui est
encore à peu près inconnue, parce qu'elle s'est accomplie dans un temps
où sa propre révolution absorbait son attention tout entière, et
ensuite parce qu'une partie des événements que nous racontons, par les
soins du gouvernement qui les opprimait, était inconnue aux Napolitains
eux-mêmes.
Ceci posé, nous reprenons notre narration et nous allons consacrer
quelques lignes à l'explication de cette trêve de Sparanisi, qui, le 10
décembre, jour où elle fut connue, faisait l'étonnement de Naples.
Nous avons dit comment la ville avait nommé des représentants, comment
elle avait été elle-même trouver le vicaire général, comment elle lui
avait envoyé des députés.
Le résultat de ces allées et venues avait été d'établir que le prince
Pignatelli représentait le pouvoir absolu du roi, pouvoir vieilli, mais
encore dans toute sa puissance, et _la ville_, le pouvoir populaire,
naissant, mais ayant déjà la conscience de droits qui ne devaient être
reconnus que soixante ans plus tard. Ces deux pouvoirs, naturellement
antipathiques et agressifs, avaient compris qu'ils ne pouvaient marcher
ensemble. Cependant, le pouvoir populaire avait remporté une victoire
sur le pouvoir royal: c'était la création de la garde nationale.
Mais, à côté de ces deux partis, représentant, l'un l'absolutisme
royal, l'autre la souveraineté populaire, il en existait un troisième
qui était, si nous pouvons nous exprimer ainsi, le parti de
l'intelligence.
C'était le parti français, dont nous avons, dans un des premiers
chapitres de ce livre, présenté les principaux chefs à nos lecteurs.
Celui-là, connaissant l'ignorance des basses classes à Naples, la
corruption de la noblesse, le peu de fraternité de la bourgeoisie, à
peine née et n'ayant jamais été appelée au maniement des
affaires,--celui-là croyait les Napolitains incapables de rien faire par
eux-mêmes et voulait à toute force l'invasion française, sans laquelle,
à son avis, on se consumerait en dissensions civiles et en querelles
intestines.
Il fallait donc, pour fonder un gouvernement durable à Naples,--et ce
gouvernement, selon les hommes de ce parti, devait être une
république,--il fallait donc, pour fonder une république, la main ferme
et surtout loyale de Championnet.
Ce parti-là seul savait fermement et clairement ce qu'il voulait.
Quant au parti royaliste et au parti national, que les utopistes
nourrissaient l'espoir de réunir en un seul, tout était trouble chez
eux, et le roi ne savait pas plus les concessions qu'il devait faire que
le peuple les droits qu'il devait exiger.
Le programme des républicains était simple et clair: Le gouvernement du
peuple par le peuple, c'est-à-dire par ses élus.
Une des choses bizarres de notre pauvre monde, c'est que ce soient
toujours les choses les plus claires qui ont le plus de difficulté à
s'établir.
Laissés libres d'agir par le départ du roi, les chefs du parti
républicain s'étaient réunis, non plus au palais de la reine Jeanne,--un
si grand mystère devenait inutile, quoique l'on dût garder encore
certaines précautions,--mais à Portici, chez Schipani.
Là, il avait été décidé que l'on ferait tout au monde pour faciliter
l'entrée des Français à Naples, et pour fonder, à l'abri de la
république française, la république parthénopéenne.
Mais, de même que la ville avait appelé à son aide des députés, de même
les chefs républicains avaient ouvert les portes de leurs conciliabules
à un certain nombre d'hommes de leur parti, et, comme tout se décidait à
la pluralité des voix, les quatre chefs, débordés,--l'emprisonnement de
Nicolino au fort Saint-Elme et l'absence d'Hector Caraffa réduisaient le
nombre des chefs républicains à quatre,--les quatre chefs, débordés,
n'avaient plus été assez puissants pour conduire les délibérations et
diriger les décisions.
Il fut donc, dans le club républicain de Portici, décidé à l'unanimité
moins quatre voix, qui étaient celles de Cirillo, de Manthonnet, de
Schipani et de Velasco, que l'on ouvrirait des négociations avec
Rocca-Romana, qui venait de se distinguer contre les Français dans le
combat de Caïazzo, et Maliterno, qui venait de donner de nouvelles
preuves de cet ardent courage qu'il avait, en 1796, montré dans le
Tyrol.
Et, en effet, des propositions leur furent faites, par lesquelles on
offrait à chacun d'eux une haute position dans le nouveau gouvernement
qui allait se créer à Naples, s'ils voulaient se réunir au parti
républicain. Le parlementaire chargé de cette négociation fit chaudement
valoir près des deux colonels les malheurs qui pouvaient rejaillir sur
Naples de la retraite des Français, et, soit ambition, soit patriotisme,
les deux nobles consentirent à pactiser avec les républicains.
Mack et Pignatelli étaient donc les seuls hommes qui s'opposassent à la
régénération de Naples, puisque, sans aucun doute, Mack et Pignatelli,
c'est-à-dire le pouvoir civil et le pouvoir militaire disparus, le parti
national, séparé de lui par des nuances seulement, se réunirait au parti
républicain.
Nous empruntons les détails suivants, que nos lecteurs ne trouveront ni
dans Cuoco, écrivain consciencieux, mais homme de parti pris sans s'en
douter lui-même, ni dans Colletta, écrivain partial et passionné, qui
écrivait loin de Naples et sans autres renseignements que ses souvenirs
de haine ou de sympathie,--nous empruntons, disons-nous, les détails
suivants aux _Mémoires pour servir à la dernière révolution de Naples_,
ouvrage très-rare et très-curieux, publié en France en 1803.
L'auteur, Bartolomeo N***, est Napolitain, et, avec la naïveté de
l'homme qui n'a qu'une notion confuse du bien et du mal, il raconte les
faits en l'honneur de ses compatriotes comme ceux qui sont à leur
déshonneur. C'est une espèce de Suétone qui écrit _ad narrandum, non ad
probandum_.
«Une entrevue eut lieu alors, dit-il, entre le prince de Maliterno et un
des chefs du parti jacobin de Naples, que je ne nomme pas, de peur de le
compromettre[1]. Dans cette entrevue, il fut convenu que, dans le
courant de la nuit du 10 décembre, on assassinerait Mack au milieu de
Capoue, que Maliterno prendrait immédiatement le commandement de
l'armée, et enverrait devant les murs du palais royal de Naples un de
ses officiers, qui chercherait un conjuré facile à reconnaître à son
signalement d'abord, et ensuite à un mot d'ordre convenu. Ce conjuré,
certain de la mort de Mack, pénétrerait sous prétexte de visite amicale
jusqu'au prince Pignatelli, _et l'assassinerait, comme on aurait
assassiné Mack_. Aussitôt, on s'emparerait du Château-Neuf, sur le
commandant duquel on pouvait compter; puis on prendrait toutes les
mesures nécessaires à un changement de gouvernement, et l'on ferait,
avec les Français, devenus des frères, la paix la plus avantageuse qui
serait possible.»
[Note 1: Nous avons donc pu dire hardiment que ce chef du parti jacobin
n'était ni Cirillo, ni Schipani, ni Manthonnet, ni Velasco, ni Ettore
Caraffa, puisqu'en 1803, époque à laquelle Bartolomeo N... écrivait son
livre, les quatre premiers étaient pendus et le dernier décapité.]
L'envoyé de Capoue se trouva à l'heure dite devant le palais royal et y
trouva les conjurés; seulement, au lieu d'avoir à leur annoncer la mort
de Mack, il avait à leur annoncer l'arrestation de Maliterno.
Mack, ayant eu quelque révélation du complot, avait, dès la veille, fait
arrêter Maliterno; mais les patriotes de Capoue, en communication avec
ceux de Naples, avaient soulevé le peuple en faveur de Maliterno.
Maliterno, en conséquence, avait été relâché, mais envoyé, par le
général Mack, à Sainte-Marie.
La conspiration était éventée, et il devenait inutile, Mack vivant, de
se débarrasser de Pignatelli.
Mais Pignatelli, averti par Mack, sans aucun doute, du complot dont tous
deux avaient failli être victimes, avait pris peur et avait envoyé le
prince de Migliano et le duc de Geno pour conclure un armistice avec les
Français.
Et voilà pourquoi Championnet, au moment où il s'y attendait le moins et
devait le moins s'y attendre, avait vu s'ouvrir les portes de Capoue et
venir à lui les deux envoyés du vicaire général.
Maintenant, une courte explication à l'endroit des mots que nous avons
soulignés tout à l'heure et qui ont rapport à l'assassinat de Mack et à
celui de Pignatelli.
Ce serait un grand tort aux moralistes français, et ce serait surtout le
tort d'hommes qui ne connaîtraient pas l'Italie méridionale, d'examiner
l'assassinat à Naples et dans les provinces napolitaines au point de vue
où nous l'examinons en France. Naples, et même la haute Italie, ont des
noms différents pour désigner l'assassinat, selon qu'il s'exécute sur un
individu ou sur un despote.
En Italie, il y a l'homicide et le tyrannicide.
L'homicide est l'assassinat d'individu à individu. Le tyrannicide est
l'assassinat du citoyen au tyran ou à l'agent du despotisme.
Nous avons vu, au reste, des peuples du Nord--et nous citerons les
Allemands--partager cette grave erreur morale.
Les Allemands ont presque élevé des autels à Karl Sand, qui a assassiné
Rotzebüe, et à Staps, qui a tenté d'assassiner Napoléon.
Le meurtrier inconnu de Rossi et Agésilas Milano, qui a tenté de tuer
d'un coup de baïonnette le roi Ferdinand II au milieu d'une revue, sont
considérés à Rome et à Naples, non point comme des assassins, mais comme
des tyrannicides.
Cela ne justifie pas, mais explique les attentats des Italiens.
Sous quelque despotisme qu'ait été courbée l'Italie, l'éducation des
Italiens a toujours été classique et, par conséquent, républicaine.
Or, l'éducation classique glorifie l'assassinat politique, que nos lois
flétrissent, que notre conscience réprouve.
Et cela est si vrai, que non-seulement la popularité de Louis-Philippe
s'est soutenue, grâce aux nombreux attentats dont il a failli être
victime pendant dix-huit ans de règne, mais encore qu'elle s'en était
accrue.
Faites dire en France une messe en l'honneur de Fieschi, d'Alibaud, de
Lecomte, à peine si une vieille mère, une soeur pieuse, un fils innocent
du crime paternel, oseront y assister.
A chaque anniversaire de la mort de Milano, une messe se dit à Naples
pour le salut de son âme; à chaque anniversaire, l'église déborde dans
la rue.
Et, en effet, l'histoire glorieuse de l'Italie est comprise entre la
tentative de meurtre de Mucius Scoevola sur le roi des Étrusques et
l'assassinat de César par Brutus et Cassius.
Et que fait le Sénat, de l'aveu duquel Mucius Scoevola allait tenter le
meurtre de Porsenna, lorsque le meurtrier, gracié par l'ennemi de Rome,
rentre à Rome avec son bras brûlé?
Au nom de la République, il vote une récompense à l'assassin, et, au nom
de la République, qu'il a sauvée, lui donne un champ.
Que fait Cicéron, qui passe à Rome pour l'honnête homme par excellence,
lorsque Brutus et Cassius assassinent César?
Il ajoute un chapitre à son livre _De officiis_ pour prouver que,
lorsqu'un membre de la société est nuisible à la société, chaque
citoyen, se faisant chirurgien politique, a le droit de retrancher ce
membre du corps social.
Et il résulte de ce que nous venons de dire que, si nous croyions
orgueilleusement que notre livre a une importance qu'il n'a pas, nous
inviterions les philosophes et même les juges à peser ces
considérations, que ne songent à faire valoir ni les avocats ni les
prévenus eux-mêmes, chaque fois qu'un Italien, et surtout un Italien des
provinces méridionales, se trouvera mêlé à quelque tentative
d'assassinat politique.
La France seule est assez avancée en civilisation pour placer sur le
même rang Louvel et Lacenaire, et, si elle fait une exception en faveur
de Charlotte Corday, c'est à cause de l'horreur physique et morale
qu'inspirait le batracien Marat.
LXXXI
OU CE QUI DEVAIT ARRIVER ARRIVE.
L'armistice fut, comme nous l'avons dit, signé le 10 décembre, et la
ville de Capoue fut, ainsi que la chose avait été convenue, remise aux
Français le 11.
Le 13, le prince Pignatelli fit venir au palais les représentants de la
ville.
Cet appel avait pour but de les inviter à trouver le moyen de répartir,
entre les grands propriétaires et les principaux négociants de Naples,
la moitié de la contribution de deux millions et demi de ducats qui
devait être payée le surlendemain. Mais les députés, qui pour la
première fois étaient bien accueillis, refusèrent positivement de se
charger de cette impopulaire mission, disant que cela ne les regardait
aucunement, et que c'était à celui qui avait pris l'engagement de le
tenir.
Le 14,--les événements vont devenir quotidiens et de plus en plus
graves, de sorte que nous n'aurons qu'à les noter jusqu'au 20,--le 14,
les 8,000 hommes du général Naselli, rembarqués aux bouches du Volturne,
entrèrent dans le golfe de Naples avec leurs armes et leurs munitions.
On pouvait prendre ces 8,000 hommes, les placer sur la route de Capoue à
Naples, les faire soutenir par 30,000 lazzaroni, et rendre ainsi la
ville imprenable.
Mais le prince Pignatelli, manquant de toute popularité, ne se regardait
point, à juste titre, comme assez fort pour prendre une pareille
résolution, que rendait cependant urgente la prochaine rupture de
l'armistice. Nous disons prochaine, car, si les cinq millions, dont le
premier sou n'était point trouvé, n'étaient pas prêts le lendemain,
l'armistice était rompu de droit.
D'un autre côté, les patriotes désiraient la rupture de cet armistice,
qui empêchait les Français, leurs frères d'opinion, de marcher sur
Naples.
Le prince Pignatelli ne prit aucune mesure à l'endroit des 8,000 hommes
qui entraient dans le port; ce que voyant les lazzaroni, ils montèrent
sur toutes les barques qui bordaient le rivage, depuis le pont de la
Madeleine jusqu'à Mergellina, voguèrent vers les felouques et
s'emparèrent des canons, des fusils et des munitions des soldats, qui se
laissèrent désarmer sans opposer aucune résistance.
Inutile de dire que nos amis Michele, Pagliuccella et fra Pacifico se
trouvaient naturellement à la tête de cette expédition, grâce à laquelle
leurs hommes se trouvèrent admirablement armés.
Quand ils se virent si bien armés, les huit mille lazzaroni ce mirent à
crier: «Vive le roi! vive la religion!» et: «Mort aux Français!»
Quant aux soldats, ils furent mis à terre et eurent permission de se
retirer où ils voulaient.
Au lieu de se retirer, ils se réunirent aux groupes et crièrent plus
haut que les autres: «Vive le roi! vive la religion!» et: «Mort aux
Français!»
En apprenant ce qui se passait et en entendant ces cris, le commandant
du Château-Neuf, Massa, comprit qu'il ne tarderait probablement pas à
être attaqué, et il envoya un de ses officiers, le capitaine Simonei,
pour demander, en cas d'attaque, quelles étaient les instructions du
vicaire général.
--Défendez le château, répondit le vicaire général; mais gardez-vous
bien de faire aucun mal au peuple.
Simonei rapporta au commandant cette réponse, qui, au commandant comme à
lui, parut singulièrement manquer de clarté.
Et, en effet, il était difficile, on en conviendra, de défendre le
château contre le peuple, sans faire de mal au peuple.
Le commandant renvoya le capitaine Simonei pour demander une réponse
plus positive.
--Faites feu à poudre, lui fut-il répondu: cela suffira pour disperser
la multitude.
Simonei se retira en levant les épaules; mais, sur la place du palais,
il fut rejoint par le duc de Geno, l'un des négociateurs de l'armistice
de Sparanisi, qui lui ordonna, de la part du prince Pignatelli, de ne
pas faire feu du tout.
De retour au Château-Neuf, Simonei raconta ses deux entrevues avec le
vicaire général; mais, au moment même où il entamait son récit, une
foule immense se précipita vers le château, brisa la première porte, et
s'empara du pont en criant: «La bannière royale! la bannière royale!»
En effet, depuis le départ du roi, la bannière royale avait disparu de
dessus le château, comme, en l'absence du chef de l'État, le drapeau
disparaît du dôme des Tuileries.
La bannière royale fut déployée selon le désir du peuple.
Alors, la foule, et particulièrement les soldats qui venaient de se
laisser désarmer, demandèrent des armes et des munitions.
Le commandant répondit que, ayant les armes et les munitions en compte
et sous sa responsabilité, il ne pouvait délivrer ni un seul fusil ni
une seule cartouche, sans l'ordre du vicaire général.
Que l'on vînt avec un ordre du vicaire général, et il était prêt à tout
donner, même le château.
Mais, tandis que l'inspecteur de la cantine Minichini, parlementait avec
le peuple, le régiment samnite, qui avait la garde des portes, les
ouvrit au peuple.
La foule se précipita dans le château et en chassa le commandant et les
officiers.
Le même jour et à la même heure, comme si c'était un mot d'ordre,--et
probablement, en effet, en était-ce un,--les lazzaroni s'emparèrent des
trois autres châteaux, Saint-Elme, de l'Oeuf et del Carmine.
Était-ce mouvement instantané du peuple? était-ce impulsion du vicaire
général, qui voyait dans la dictature populaire un double moyen de
neutraliser les projets des patriotes et d'exécuter les instructions
incendiaires de la reine?
La chose demeura un mystère; mais, quoique les causes restassent
cachées, les faits furent visibles.
Le lendemain 15 janvier, vers deux heures de l'après-midi, cinq calèches
chargées d'officiers français, parmi lesquels se trouvait l'ordonnateur
général Archambal, signataire du traité de Sparanisi, entrèrent à Naples
par la porte de Capoue et descendirent à l'_Albergo reale_.
Ils venaient pour recevoir les cinq millions qui devaient être payés à
titre d'indemnité au général Championnet, et, comme il y a du caractère
français partout où il y a des Français, pour aller au théâtre de
Saint-Charles.
Immédiatement, le bruit se répandit qu'ils venaient prendre possession
de la ville, que le roi était trahi et qu'il fallait venger le roi.
Qui avait intérêt à propager ce bruit? Celui qui, ayant cinq millions à
payer, n'avait pas ces cinq millions pour faire honneur à sa parole, et
qui, ne pouvant payer en argent, voulait trouver une défaite, si
mauvaise et si coupable qu'elle fût.
Vers sept heures du soir, quinze ou vingt mille soldats ou lazzaroni
armés se portèrent à l'Albergo reale en criant: «Vive le roi! vive la
religion! mort aux Français!»
A la tête de ces hommes étaient ceux que l'on avait vus à la tête de
l'émeute où avaient péri les frères della Torre, et de celle où le
malheureux Ferrari avait été mis en morceaux, c'est-à-dire les Pasquale,
les Rinaldi, les Beccaïo. Quant à Michele, nous dirons plus tard où il
était.
Par bonheur, Archambal était au palais, près de Pignatelli, qui essayait
de le payer en belles paroles, ne pouvant le payer en argent.
Les autres officiers étaient au spectacle.
Tout ce peuple fanatisé se précipita vers Saint-Charles. Les sentinelles
de la porte voulurent faire résistance et furent tuées. On vit tout à
coup un flot de lazzaroni, hurlant et menaçant, se répandre dans le
parterre.
Les cris de «Mort aux Français!» retentissaient dans la rue, dans les
corridors, dans la salle.
Que pouvaient douze ou quinze officiers armés de leurs sabres seulement,
contre des milliers d'assassins?
Des patriotes les enveloppèrent, leur firent un rempart de leurs corps,
les poussèrent dans le corridor, ignoré du peuple et réservé au roi
seul, qui conduisait de la salle au palais. Là, ils trouvèrent Archambal
près du prince, et, sans avoir reçu un sou des cinq millions, mais après
avoir couru le risque de la vie, ils reprirent le chemin de Capoue,
protégés par un fort piquet de cavalerie.
A la vue de cette populace qui envahissait la salle, les acteurs avaient
baissé la toile et interrompu le spectacle.
Quant aux spectateurs, fort indifférents à ce qui pouvait arriver aux
Français, ils ne songèrent qu'à se mettre en sûreté.
Ceux qui connaissent l'agilité des mains napolitaines peuvent se faire
une idée du pillage qui eut lieu pendant cette invasion. Plusieurs
personnes furent, en fuyant, étouffées aux portes de sortie, d'autres
foulées aux pieds dans les escaliers.
Le pillage se continua dans la rue. Il fallait bien que ceux qui
n'avaient pas pu entrer eussent leur part de l'aubaine.
Sous prétexte de s'assurer si elles ne cachaient pas des Français,
toutes les voitures furent ouvertes et ceux qui étaient dedans
dévalisés.
Les membres de la municipalité, les patriotes, les hommes les plus
distingués de Naples essayèrent vainement de mettre de l'ordre parmi
cette multitude, qui, courant par les rues, volait, dépouillait,
assassinait; ce que voyant, d'un commun accord, ils se rendirent chez
l'archevêque de Naples, monseigneur Capece Zurlo, homme fort estimé de
tous, d'une grande douceur d'esprit, d'une grande régularité de moeurs,
et le supplièrent de recourir au secours et, s'il le fallait, aux pompes
de la religion, pour faire rentrer dans l'ordre toute cette abominable
populace, qui roulait désordonnée et dévastatrice dans les rues de
Naples comme un torrent de lave.
L'archevêque monta en carrosse découvert, mit des torches aux mains de
ses domestiques, laboura, pour ainsi dire, cette multitude en tout sens,
sans pouvoir faire entendre une seule parole, sa voix étant incessamment
couverte par les cris de «Vive le roi! vive la religion! vive saint
Janvier! mort aux jacobins!»
Et, en effet, le peuple, maître des trois châteaux, était maître de la
ville entière, et il commença d'inaugurer sa dictature en organisant le
meurtre et le pillage, sous les yeux mêmes de l'archevêque. Depuis
Masaniello, c'est-à-dire depuis cent cinquante-deux ans, la cavale que
le peuple de Naples a pour armes n'avait point été lâchée à sa fantaisie
sans mors et sans selle. Elle s'en donnait à plaisir et rattrapait le
temps perdu. Jusque-là, les assassinats avaient été, pour ainsi dire,
accidentels; à partir de ce moment, ils furent régularisés.
Tout homme vêtu avec élégance, et portant ses cheveux coupés court,
était désigné sous le nom de jacobin, et ce nom était un arrêt de mort.
Les femmes des lazzaroni, toujours plus féroces que leurs maris aux
jours de révolution, les accompagnaient, armées de ciseaux, de couteaux
et de rasoirs, et exécutaient, au milieu des huées et des rires, sur les
malheureux que condamnaient leurs maris, les mutilations les plus
horribles et les plus obscènes. Dans ce moment de crise suprême, où la
vie de tout ce qu'il y avait d'honnêtes gens à Naples ne tenait qu'à un
caprice, à un mot, à un fil, quelques patriotes pensèrent à un reste de
leurs amis prisonniers et oubliés par Vanni dans les cachots de la
Vicaria et del Carmine. Il se déguisèrent en lazzaroni, criant qu'il
fallait délivrer les prisonniers pour accroître les forces d'autant de
braves. La proposition fut accueillie par acclamation. On courut aux
prisons, on délivra les prisonniers, mais, avec eux, cinq ou six mille
forçats, vétérans de l'assassinat et du vol, qui se répandirent dans la
ville et redoublèrent le tumulte et la confusion.
C'est une chose remarquable, à Naples et dans les provinces
méridionales, que la part que prennent les forçats à toutes les
révolutions. Comme les gouvernements despotiques qui se sont succédé
dans l'Italie méridionale, depuis les vice-rois espagnols jusqu'à la
chute de François II, c'est-à-dire depuis 1503 jusqu'en 1860, ont
toujours eu pour premier principe de pervertir le sens moral, il en
résulte que le galérien n'y inspire point la même répulsion que chez
nous. Au lieu d'être parqués dans leurs bagnes et sans communication
avec la société qui les a repoussés de son sein, ils sont mêlés à la
population, qui ne les rend pas meilleurs et qu'ils rendent plus
mauvaise. Leur nombre est immense, presque le double de celui de la
France, et, à un moment donné, ils sont pour les rois, qui ne dédaignent
pas leur alliance, un puissant et terrible secours à Naples,--et, par
Naples, nous entendons toutes les provinces napolitaines. Il n'y a pas
de galères à vie. Nous avons fait un calcul, bien facile à faire, du
reste, qui nous a donné une moyenne de neuf ans pour les galères à vie.
Ainsi, depuis 1799, c'est-à-dire depuis soixante-cinq ans, les portes
des galères ont été ouvertes six fois, et toujours par la royauté, qui,
en 1799, en 1806, en 1809, en 1821, en 1848 et en 1860, y recruta des
champions. Nous verrons le cardinal Ruffo aux prises avec ces étranges
auxiliaires, ne sachant comment s'en débarrasser, et, dans toutes les
occasions, les poussant au feu.
J'avais pour voisins, pendant les deux ans et demi que j'ai passés à
Naples, une centaine de forçats habitant une succursale du bagne située
dans la même rue que mon palais. Ces hommes n'étaient employés à aucun
travail et passaient leurs journées dans l'inaction la plus absolue. Aux
heures fraîches de l'été, c'est-à-dire de six heures à dix heures du
matin et de quatre à six heures du soir, ils se tenaient soit à cheval,
soit accoudés sur le mur, regardant ce magnifique horizon qui n'a pour
borne que la mer de Sicile, sur laquelle se découpe la sombre silhouette
de Caprée.
--Quels sont ces hommes? demandai-je un jour aux agents de l'autorité.
--_Gentiluomini_ (des gentlemen), me répondit celui-ci.
--Qu'ont-ils fait?
--_Nulla! hanno amazzato_ (rien! ils ont tué).
Et, en effet, à Naples, l'assassinat n'est qu'un geste, et le lazzarone
ignorant, qui n'a jamais sondé les mystères de la vie et de la mort, ôte
la vie et donne la mort sans avoir aucune idée, ni philosophique ni
morale, de ce qu'il donne et de ce qu'il ôte.
Que l'on se figure donc le rôle sanglant que doivent jouer, dans les
situations pareilles à celles où nous venons de montrer Naples, des
hommes dont les prototypes sont les Mammone, qui boivent le sang de
leurs prisonniers, et les La Gala, qui les font cuire et qui les
mangent!
LXXXII
LE PRINCE DE MALITERNO.
Il fallait au plus tôt porter remède à la situation, ou Naples était
perdue et les ordres de la reine étaient exécutés à la lettre,
c'est-à-dire que la bourgeoisie et la noblesse disparaissaient dans un
massacre général et qu'il ne restait que le peuple, ou plutôt que la
populace.
Les députés de la ville, alors, se réunirent dans la vieille basilique
de Saint-Laurent, dans laquelle tant de fois avaient été discutés les
droits du peuple et ceux du pouvoir royal.
Le parti républicain, qui, nous l'avons vu, avait déjà été en relation
avec le prince de Maliterno, et qui, d'après ses promesses, croyait
pouvoir compter sur lui, faisant valoir son courage dans la campagne de
1796, et ce que, quelques jours auparavant encore, il venait de faire
pour la défense de Capoue, le proposa comme général du peuple.
Les lazzaroni, qui venaient de le voir combattre contre les Français,
n'eurent aucune défiance et accueillirent son nom par acclamation.
Son entrée était préparée pour se faire au milieu de l'enthousiasme
général. Au moment où le peuple criait: «Oui! oui! Maliterno! vive
Maliterno! mort aux Français! mort aux jacobins!» Maliterno parut à
cheval et armé de pied en cap.
Le peuple napolitain est un peuple d'enfants, facile à se laisser
prendre à des coups de théâtre. L'arrivée du prince, au milieu des
bravos qui signalaient sa nomination, lui parut providentielle. A sa
vue, les cris redoublèrent. On enveloppa son cheval, comme, la veille et
le matin encore, on avait enveloppé le carrosse de l'archevêque, et
chacun hurla, de cette voix qu'on n'entend qu'à Naples:
--Vive Maliterno! vive notre défenseur! vive notre père!
Maliterno descendit de cheval, laissa l'animal aux mains des lazzaroni
et entra dans l'église de San-Lorenzo. Déjà accepté par le peuple, il
fut proclamé dictateur par le municipe, revêtu de pouvoirs illimités, et
libre de choisir lui-même son lieutenant.
Séance tenante, et avant même que Maliterno sortit de l'église, on
annonça une députation chargée de se rendre près du vicaire général et
de lui dire que _la ville_ et le peuple ne voulaient plus obéir à un
autre chef que celui qu'ils s'étaient choisi, et que ce chef, qui venait
d'être élu, était le seigneur San-Girolame, prince de Maliterno.
Le vicaire général devait donc être invité par la députation à
reconnaître les nouveaux pouvoirs créés par le municipe et acceptés,
mieux encore, proclamés par le peuple.
La députation qui s'était offerte, et qui avait été acceptée, se
composait de Manthonnet, Cirillo, Schipani, Velasco et Pagano.
Elle se présenta au palais.
La révolution, depuis deux jours, avait marché à pas de géant. Le
peuple, trompé par elle, lui prêtait momentanément son appui, et, cette
fois, les députés ne venaient plus en suppliants, mais en maîtres.
Ces changements n'étonneront point nos lecteurs, qui les ont vus
s'opérer sous leurs yeux.
Ce fut Cirillo qui fut chargé de porter la parole.
Sa harangue fut courte: il supprima le titre de _prince_ et même celui
d'_excellence_.
--Monsieur, dit-il au vicaire général, nous venons, au nom de la ville,
vous inviter à renoncer aux pouvoirs que vous avez reçus du roi, vous
prier de nous remettre, ou plutôt de remettre à la municipalité,
l'argent de l'État qui est à votre disposition, et de prescrire, par un
édit, le dernier que vous rendrez, obéissance entière à la municipalité
et au prince de Maliterno, nommé général par le peuple.
Le vicaire général ne répondit point positivement, mais demanda
vingt-quatre heures pour réfléchir, en disant que la nuit porte conseil.
Le conseil que lui porta la nuit fut de s'embarquer au point du jour,
avec le reste du trésor royal, sur un bâtiment faisant voile pour la
Sicile.
Revenons au prince de Maliterno.
L'important était de désarmer le peuple, et, en le désarmant, d'arrêter
les massacres.
Le nouveau dictateur, après avoir engagé sa parole aux patriotes et juré
de marcher en tout point d'accord avec eux, sortit de l'église, monta de
nouveau à cheval, et, le sabre à la main, après avoir répondu par le cri
de «Vive le peuple!» au cri de «Vive Maliterno!» nomma pour son
lieutenant don Lucio Caracciolo, duc de Rocca-Romana, presque aussi
populaire que lui, à cause de son brillant combat de Caïazzo. Le nom du
beau gentilhomme qui, depuis quinze ans, avait changé trois fois
d'opinions et qui devait se les faire pardonner par une troisième
trahison, fut salué par une immense acclamation.
Après quoi, le prince de Maliterno fit une harangue, pour inviter le
peuple à déposer les armes dans un couvent voisin destiné à servir de
quartier général, et ordonna, sous peine de mort, d'obéir à toutes les
mesures qu'il croirait nécessaires pour rétablir la tranquillité
publique.
En même temps, pour donner plus de poids à ses paroles, il fit dresser
des potences dans toutes les rues et sur toutes les places, et sillonna
la ville de patrouilles composées des citoyens les plus braves et et les
plus honnêtes, chargées d'arrêter et de pendre, sans autre forme de
procès, les voleurs et les assassins pris en flagrant délit.
Puis il fut convenu qu'à la bannière blanche, c'est-à-dire à la bannière
royale, était substituée la bannière du peuple, c'est-à-dire la bannière
tricolore. Les trois couleurs du peuple napolitain étaient le bleu, le
jaune et le rouge.
A ceux qui demandèrent des explications sur ce changement et qui
essayèrent de le discuter, Maliterno répondit qu'il changeait le drapeau
napolitain pour ne pas montrer aux Français une bannière qui avait fui
devant eux. Le peuple, orgueilleux d'avoir sa bannière, accepta.
Lorsque, le matin du 17 janvier, on connut à Naples, la fuite du vicaire
général et les nouveaux malheurs dont cette fuite menaçait Naples, la
colère du peuple, jugeant inutile de poursuivre Pignatelli, qu'il ne
pouvait atteindre, se tourna tout entière contre Mack.
Une bande de lazzaroni se mit à sa recherche. Mack, selon eux, était un
traître, qui avait pactisé avec les jacobins et avec les Français, et
qui, par conséquent, méritait d'être pendu. Cette bande se dirigea vers
Caserte, où elle croyait le trouver.
Il y était, en effet, avec le major Riescach, le seul officier qui lui
fût resté fidèle dans ce grand désastre, lorsqu'on vint lui annoncer le
danger qu'il courait. Ce danger était sérieux. Le duc de Salandra, que
les lazzaroni avaient rencontré sur la route de Caserte et qu'ils
avaient pris pour lui, avait failli y laisser la vie. Il ne restait
qu'une ressource au malheureux général: c'était d'aller chercher un
asile sous la tente de Championnet; mais il l'avait, on se le rappelle,
si grossièrement traité dans la lettre qu'en entrant en campagne, il lui
avait fait porter par le major Riescach; il avait, en quittant Rome,
rendu contre les Français un ordre du jour si cruel, qu'il n'osait
espérer dans la générosité du général français. Mais le major Riescach
le rassura, lui proposant de le précéder et de préparer son arrivée.
Mack accepta la proposition, et, tandis que le major accomplissait sa
mission, il se retira dans une petite maison de Cirnao, à la sûreté de
laquelle il croyait à cause de son isolement.
Championnet était campé en avant de la petite ville d'Aversa, et,
toujours curieux de monuments historiques, il venait de reconnaître avec
son fidèle Thiébaut, dans un vieux couvent abandonné, les ruines du
château où Jeanne avait assassiné son mari, et jusqu'aux restes du
balcon où André fut pendu avec l'élégant lacet de soie et d'or tressé
par la reine elle-même. Il expliquait à Thiébaut, moins savant que lui
en pareille matière, comment Jeanne avait obtenu l'absolution de ce
crime en vendant au pape Clément VI Avignon pour soixante mille écus,
lorsqu'un cavalier s'arrêta à la porte de sa tente et que Thiébaut jeta
un cri de joie et de surprise en reconnaissant son ancien collègue, le
major Riescach.
Championnet reçut le jeune officier avec la même courtoisie qu'il
l'avait reçu à Rome, lui exprima son regret de ce qu'il ne fût point
arrivé une heure plus tôt pour prendre part à la promenade archéologique
qu'il venait de faire; puis, sans s'informer du motif qui l'amenait, lui
offrit ses services comme à un ami, et comme si cet ami ne portait point
l'uniforme napolitain.
--D'abord, mon cher major, lui dit-il, permettez que je commence par des
remercîments. J'ai trouvé, à mon retour à Rome, le palais Corsini, que
je vous avais confié, dans le meilleur état possible. Pas un livre, pas
une carte, pas une plume ne manquait. Je crois même que l'on ne s'était,
pendant deux semaines qu'il a été habité, servi d'aucun des objets dont
je me sers tous les jours.
--Eh bien, mon général, si vous m'êtes aussi reconnaissant que vous le
dites du petit service que vous prétendez avoir reçu de moi, vous
pouvez, à votre tour, m'en rendre un grand.
--Lequel? demanda Championnet en souriant.
--C'est d'oublier deux choses.
--Prenez garde! oublier est moins facile que de se souvenir. Quelles
sont ces deux choses? Voyons!
--D'abord, la lettre que je vous ai portée à Rome de la part du général
Mack.
--Vous avez pu voir qu'elle avait été oubliée cinq minutes après avoir
été lue. La seconde?
--La proclamation relative aux hôpitaux.
--Celle-là, monsieur, répondit Championnet, je ne l'oublie pas, mais je
la pardonne.
Riescach s'inclina.
--Je ne puis demander davantage de votre générosité, dit-il. Maintenant,
le malheureux général Mack...
--Oui, je le sais, on le poursuit, on le traque, on veut l'assassiner;
comme Tibère, il est forcé de coucher chaque nuit dans une nouvelle
chambre. Pourquoi ne vient-il pas tout simplement me trouver? Je ne
pourrai pas, comme le roi des Perses à Thémistocle, lui donner cinq
villes de mon royaume pour subvenir à son entretien; mais j'ai ma tente,
elle est assez grande pour deux, et, sous cette tente, il recevra
l'hospitalité du soldat.
Championnet achevait à peine ces paroles, qu'un homme couvert de
poussière sautait à bas d'un cheval ruisselant d'écume, et se présentait
timidement au seuil de la tente que le général français venait de lui
offrir.
Cet homme, c'était Mack, qui, apprenant que les hommes lancés à sa
poursuite se dirigeaient sur Carnava, n'avait pas cru devoir attendre le
retour de son envoyé et la réponse de Championnet.
--Mon général, s'écria Riescach, entrez, entrez! Comme je vous l'avais
dit, notre ennemi est le plus généreux des hommes.
Championnet se leva et s'avança au-devant de Mack, la main ouverte.
Mack crut sans doute que cette main s'ouvrait pour lui demander son
épée.
La tête basse, le front rougissant, muet, il la tira du fourreau, et, la
prenant par la lame, il la présenta au général français par la poignée.
--Général, lui dit-il, je suis votre prisonnier, et voici mon épée.
--Gardez-la, monsieur, répondit Championnet avec son fin sourire; mon
gouvernement m'a défendu de recevoir des présents de fabrique anglaise.
Finissons-en avec le général Mack, que nous ne retrouverons plus sur
notre chemin, et que nous quittons, nous devons l'avouer, sans regret.
Mack fut traité par le général français comme un hôte et non comme un
prisonnier. Dès le lendemain de son arrivée sous sa tente, il lui donna
un passeport pour Milan, en le mettant à la disposition du Directoire.
Mais le Directoire traita Mack avec moins de courtoisie que Championnet.
Il le fit arrêter, l'enferma dans une petite ville de France, et, après
la bataille de Marengo, l'échangea contre le père de celui qui écrit ces
lignes, lequel était à Brindisi prisonnier par surprise du roi
Ferdinand.
Malgré ses revers en Belgique, malgré l'incapacité dont il avait fait
preuve dans cette campagne de Rome, le général Mack obtint, en 1804, le
commandement de l'armée de Bavière.
En 1805, à l'approche de Napoléon, il se renferma dans Ulm, où, après
deux mois de blocus, il signa la plus honteuse capitulation que l'on ait
jamais mentionnée dans les annales de la guerre.
Il se rendit avec 35,000 hommes.
Cette fois, on lui fit son procès, et il fut condamné à mort; mais sa
peine fut commuée en une détention perpétuelle au Spitzberg.
Au bout de deux ans, le général Mack obtint sa grâce et fut mis en
liberté.
A partir de 1808 il disparaît de la scène du monde, et l'on n'entend
plus parler de lui.
On a très-justement dit de lui que, pour avoir la réputation de premier
général de son siècle, il ne lui avait manqué que de ne pas avoir eu
d'armées à commander.
Continuons à dérouler, dans toute sa simplicité historique, la liste des
événements qui conduisirent les Français à Naples, et qui, d'ailleurs,
forment un tableau de moeurs où ne manque ni la couleur ni l'intérêt.
LXXXIII
RUPTURE DE L'ARMISTICE.
Les lazzaroni, furieux de voir le général Mack leur échapper, ne
voulurent point avoir fait une si longue course pour rien.
Ils marchèrent, en conséquence, sur les avant-postes français, battirent
les gardes avancées et repoussèrent la grand'garde. Mais, au premier
coup de fusil, le général Championnet ayant dit à Thiébaut d'aller voir
ce qui se passait, celui-ci rallia les hommes que cette irruption
imprévue avait dispersés et chargea toute cette multitude au moment où
elle traversait la ligne de démarcation tracée entre les deux armées. Il
en détruisit une partie, mit l'autre en fuite, mais, sans la poursuivre,
s'arrêta dans les limites tracées à l'armée française.
Deux événements avaient rompu la trêve: le défaut de payement des cinq
millions stipulés dans le traité et l'agression des lazzaroni.
Le 19 janvier, les vingt-quatre députés de la ville comprirent à quels
dangers les exposaient ces deux insultes, qui, faites à un vainqueur, ne
pouvaient manquer de le déterminer à marcher sur Naples.
Ils partirent donc pour Caserte, où Championnet avait son quartier
général; mais ils n'eurent point la peine d'aller jusque-là, le général,
nous l'avons dit, s'étant avancé jusqu'à Maddalone.
Le prince de Maliterno marchait à leur tête.
En arrivant en présence du général français, tous, comme c'est
l'habitude en pareil cas, commencèrent de parler à la fois, les uns
priant, les autres menaçant, ceux-ci demandant humblement la paix,
ceux-là jetant à la face des Français des défis de guerre.
Championnet écouta avec sa courtoisie et sa patience ordinaires pendant
dix minutes; puis, comme il lui était impossible d'entendre un mot de ce
qui se disait:
--Messieurs, dit-il en excellent italien, si l'un d'entre vous était
assez bon pour prendre la parole au nom de tous, je ne doute pas que
nous ne finissions par nous entendre, du moins par nous comprendre.
Puis, s'adressant à Maliterno, qu'il reconnaissait au coup de sabre qui
lui partageait le front et la joue:
--Prince, lui dit-il, quand on sait se battre comme vous, on doit savoir
défendre son pays avec la parole comme avec le sabre. Voulez-vous me
faire l'honneur de me dire la cause qui vous amène? J'écoute, je vous le
jure, avec le plus grand intérêt.
Cette élocution si pure, cette grâce si parfaite, étonnèrent les
députés, qui se turent et qui, faisant un pas en arrière, laissèrent au
prince de Maliterno le soin de défendre les intérêts de Naples.
N'ayant point, comme Tite-Live, la prétention de faire les discours des
orateurs que nous mettons en scène, nous nous empressons de dire que
nous ne changeons point une parole au texte du discours du prince de
Maliterno.
--Général, dit-il, s'adressant à Championnet, depuis la fuite du roi et
du vicaire général, le gouvernement du royaume est dans les mains du
sénat de la ville. Nous pouvons donc faire, avec _Votre Excellence_, un
durable et légitime traité.
Au titre d'_excellence_, donné au général républicain, Championnet avait
souri et salué.
Le prince lui présenta un paquet.
--Voici une lettre, continua-t-il, qui renferme les pouvoirs des députés
ici présents. Peut-être, vous qui, en vainqueur et à la tête d'une armée
victorieuse, êtes venu au pas de course de Civita-Castellana à
Maddalone, regardez-vous comme un faible espace les dix milles qui vous
séparent de Naples; mais vous remarquerez que cet espace est immense,
infranchissable même, lorsque vous réfléchirez que vous êtes entouré de
populations armées et courageuses, et que soixante mille citoyens
enrégimentés, quatre châteaux forts, des vaisseaux de guerre, défendent
une ville de cinq cent mille habitants enthousiasmés par la religion,
exaltés par l'indépendance. Maintenant, supposez que la victoire
continue de vous être fidèle et que vous entriez en conquérant à Naples;
il vous sera impossible de vous maintenir dans votre conquête. Ainsi,
tout vous conseille de faire la paix avec nous. Nous vous offrons,
non-seulement les deux millions et demi de ducats stipulés dans le
traité de Sparanisi, mais encore tout l'argent que vous nous demanderez
en vous renfermant dans les limites de la modération. En outre, nous
mettons à votre disposition, pour que vous puissiez vous retirer, des
vivres, des voitures, des chevaux, et enfin des routes de la sécurité
desquelles nous vous répondons... Vous avez remporté de grands succès,
vous avez pris des canons et des drapeaux, vous avez fait un grand
nombre de prisonniers, vous avez emporté quatre forteresses: nous vous
offrons un tribut et nous vous demandons la paix comme à un vainqueur.
Ainsi, du même coup, vous conquérez la gloire et l'argent. Considérez,
général, que nous sommes beaucoup trop faibles pour votre armée; que, si
vous nous accordez la paix, que, si vous consentez à ne pas entrer à
Naples, le monde applaudira à votre magnanimité. Si, au contraire, la
résistance désespérée des habitants, sur laquelle nous avons le droit de
compter, vous repousse, vous ne recueillerez que la honte d'avoir échoué
au bout de votre entreprise.
Championnet avait écouté, non sans étonnement, ce long discours, qui lui
paraissait plutôt une lecture qu'une improvisation.
--Prince, répondit-il poliment mais froidement à l'orateur, je crois que
vous commettez une erreur grave: vous parlez à des vainqueurs comme vous
parleriez à des vaincus. La trêve est rompue pour deux raisons: la
première, c'est que vous n'avez pas payé, le 15, la somme que vous
deviez payer; la seconde, c'est que vos lazzaroni sont venus nous
attaquer dans nos lignes. Demain, je marche sur Naples; mettez-vous en
mesure de me recevoir, je suis, moi, en mesure d'y entrer.
Le général et les députés, chacun de leur côté, échangèrent un froid
salut; le général rentra dans sa tente, les députés reprirent la route
de Naples.
Mais, aux jours de révolution comme aux jours orageux de l'été, le temps
change vite, et le ciel, serein à l'aurore, est sombre à midi.
Les lazzaroni, en voyant partir Maliterno avec les députés de la ville
pour le camp français, se crurent trahis, et, soulevés par les prêtres
prêchant dans les églises, par les moines prêchant dans les rues, tous
couvrant l'égoïsme ecclésiastique du manteau royal, ils s'élancèrent
vers le couvent où ils avaient déposé leurs armes, s'en emparèrent de
nouveau, se répandirent dans les rues, enlevèrent à Maliterno la
dictature qu'ils lui avaient votée la veille, et se nommèrent des chefs,
ou plutôt se remirent sous le commandement des anciens.
On avait abaissé les bannières royales; mais on n'avait pas encore
inauguré le drapeau populaire.
Les bannières royales furent remises partout où elles avaient été
enlevées.
Le peuple s'empara, en outre, de sept ou huit pièces de canon, qu'il
traîna par les rues et qu'il mit en batterie à Tolède, à Chiaïa et à
Largo del Pigne.
Puis les pillages et les exécutions commencèrent. Les gibets que
Maliterno avait fait dresser pour pendre les voleurs et les assassins
servirent à pendre les jacobins.
Un sbire bourbonien dénonça l'avocat Fasulo: les lazzaroni firent
irruption chez lui. Il n'eut que le temps de se sauver avec son frère
par les terrasses. On trouva chez eux une cassette pleine de cocardes
françaises, et on allait égorger leur jeune soeur, lorsqu'elle s'abrita
d'un grand crucifix qu'elle prit entre ses bras. La terreur religieuse
arrêta les assassins, qui se contentèrent de piller la maison et d'y
mettre le feu.
Maliterno revenait de Maddalone, lorsque, par bonheur, en dehors de la
ville, il fut instruit de ce qui s'y passait, par les fugitifs qu'il
rencontra.
Il expédia alors deux messagers, porteurs chacun d'un billet dont ils
avaient pris connaissance. S'ils étaient arrêtés, ils devaient déchirer
ou avaler les billets, et, comme ils les savaient par coeur, s'ils
échappaient aux mains des lazzaroni, exécuter de même leur mission.
Un de ces billets était pour le duc de Rocca-Romana: Maliterno lui
disait où il était caché, et, la nuit tombée, l'invitait à le venir
rejoindre avec une vingtaine d'amis.
L'autre était pour l'archevêque: il lui enjoignait, sous peine de mort,
à dix heures précises du soir, de mettre en branle toutes ses cloches,
de réunir son chapitre, ainsi que tout le clergé de la cathédrale, et
d'exposer le sang et la tête de saint Janvier.
Le reste, disait-il, le regardait.
Deux heures après, les deux messagers étaient arrivés sans accident à
destination.
Vers sept heures du soir, Rocca-Romana vint seul; mais il annonçait que
ses vingt amis étaient prêts et se trouveraient au rendez-vous qui leur
serait indiqué.
Maliterno le renvoya immédiatement à Naples, le priant de se trouver,
lui et ses amis, à minuit, sur la place du couvent de la Trinité, où il
s'engageait à les rejoindre. Ils devaient réunir, en même temps qu'eux,
le plus grand nombre possible de leurs serviteurs,--maîtres et
serviteurs bien armés.
Le mot d'ordre était _Patrie et Liberté_. On ne devait s'occuper de
rien. Maliterno répondait de tout.
Seulement, Rocca-Romana devait donner cet ordre et revenir aussitôt. En
supposant l'absence de tous deux, on écrirait à Manthonnet, qui était
prévenu de son côté.
A dix heures du soir, fidèle à l'ordre reçu, le cardinal-archevêque fit
sonner toutes les cloches d'un même coup.
A ce bruit inattendu, à cette immense vibration qui semblait le vol
d'une troupe d'oiseaux aux ailes de bronze, les lazzaroni, étonnés,
s'arrêtèrent au milieu de leur oeuvre de destruction. Les uns, croyant
que c'était un signal de joie, dirent que les Français avaient pris la
fuite; les autres, au contraire, crurent que, les Français ayant attaqué
la ville, on les appelait aux armes.
Dans l'un et l'autre cas, et quelle que fût sa croyance, chacun courut à
la cathédrale.
On y trouva le cardinal revêtu de ses habits pontificaux, au milieu de
son clergé, dans l'église illuminée d'un millier de cierges. La tête et
le sang de saint Janvier étaient exposés sur l'autel.
On sait la dévotion que les Napolitains ont pour les saintes reliques du
protecteur de leur ville. A la vue de ce sang et de cette tête, qui ont
peut-être joué encore un plus grand rôle en politique qu'en religion,
les plus ardents et les plus furieux commencèrent à s'apaiser, tombant
à genoux, dans l'église, s'ils avaient pu y pénétrer, dehors, si la
foule qui encombrait la cathédrale les avait forcés de demeurer dans la
rue; et tous, dans l'église et au dehors, se mirent à prier.
Alors, la procession, le cardinal-archevêque en tête, s'apprêta pour
sortir et pour parcourir la ville.
En ce moment, à la droite et à la gauche du prélat, parurent, comme
représentants de la douleur populaire, le prince de Maliterno et le duc
de Rocca-Romana, vêtus de deuil, pieds nus, les larmes aux yeux. Le
peuple voyant tout à coup, en costumes de pénitents, implorant la colère
de Dieu contre les Français, les deux plus grands seigneurs de Naples,
accusés d'avoir trahi Naples en faveur de ces Français, on ne songea
plus à les accuser de trahison, mais seulement à prier et à s'humilier
avec eux. Le peuple, tout entier alors, suivit les saintes reliques
portées par l'archevêque, fit en procession un grand tour dans la ville
et revint à l'église, d'où il était parti.
Là, Maliterno monta en chaire et fit au peuple un discours dans lequel
il lui dit que saint Janvier, protecteur céleste de la ville, ne
permettrait certainement pas qu'elle tombât aux mains des Français; puis
il invita chacun à rentrer chez soi, à se reposer, en dormant, des
fatigues de la journée, afin que ceux qui voudraient combattre se
trouvassent au point du jour les armes à la main.
Enfin l'archevêque donna sa bénédiction aux assistants, et chacun se
retira en répétant les paroles qu'il avait prononcées:
«Nous n'avons que deux mains, comme les Français; mais saint Janvier est
pour nous.»
L'église évacuée, les rues redevinrent solitaires. Alors, Maliterno et
Rocca-Romana reprirent leurs armes, qu'ils avaient laissées dans la
sacristie, et, se glissant dans l'ombre, se rendirent à la place de la
Trinité, où leurs compagnons les attendaient.
Ils y trouvèrent Manthonnet, Velasco, Schipani et trente ou quarante
patriotes.
La question était de s'emparer du château Saint-Elme, où, l'on se le
rappelle, était prisonnier Nicolino Caracciolo. Rocca-Romana, inquiet
sur le sort de son frère, et les autres sur celui de leur ami, avaient
décidé de le délivrer. Un coup de main pour arriver à ce but était
urgent. Après avoir échappé si heureusement à la torture de Vanni,
Nicolino ne pouvait manquer d'être assassiné si les lazzaroni
s'emparaient du château Saint-Elme, le seul que, dans sa position
imprenable, ils se fussent abstenus d'attaquer.
A cet effet, Maliterno, pendant ses vingt-quatre heures de dictature,
n'osant ouvrir les portes à Nicolino, de peur que les lazzaroni ne
l'accusassent de trahison, avait mêlé à la garnison trois ou quatre
hommes faisant partie de sa domesticité. Par un de ces hommes, il avait
eu le mot d'ordre du château Saint-Elme pour la nuit du 20 au 21
janvier. Le mot d'ordre était _Parthénope et Pausilippe_.
Or, voici ce que comptait faire Maliterno: simuler une patrouille venant
de la ville apporter des ordres au commandant du fort; ensuite, faire
irruption dans la citadelle et s'en emparer.
Par malheur, Maliterno, Rocca-Romana, Manthonnet, Velasco et Schipani
étaient trop connus pour prendre le commandement de la petite troupe.
Ils durent le céder à un homme du peuple, enrôlé dans leur parti. Mais
celui-ci, peu familier avec les usages de la guerre, au lieu de donner
le mot _Parthénope_ pour mot d'ordre, croyant que c'était la même chose,
donna celui de _Napoli_. La sentinelle reconnut la fraude et appela aux
armes. La petite troupe fut alors accueillie par une vive fusillade et
trois coups de canon qui, par bonheur, ne firent aucun mal aux
assaillants.
Cet échec avait une double gravité: d'abord de ne point délivrer
Nicolino Caracciolo, et ensuite de ne pas donner à Championnet le signal
qui lui avait été promis par les républicains.
Et, en effet, Championnet avait promis aux républicains d'être en vue de
Naples, le 21 janvier dans la journée, et les républicains, de leur
côté, lui avaient promis qu'il verrait, en signe d'alliance, flotter la
bannière tricolore française sur le château Saint-Elme.
Leur attaque de la nuit manquée, ils ne pouvaient tenir à Championnet la
parole qu'ils lui avaient donnée.
Maliterno et Rocca-Romana, qui voulaient tout simplement délivrer
Nicolino Caracciolo, et qui n'étaient que les alliés et non les
complices des républicains, n'étaient point dans cette partie de leur
secret.
Pour les uns comme pour les autres, l'étonnement fut donc grand, lorsque
le 21, au point du jour, on vit flotter la bannière tricolore française
sur les tours du château Saint-Elme.
Disons comment s'était faite cette substitution inattendue, comment le
drapeau français avait été arboré sur le château Saint-Elme et de
quelles matières il était fait.
LXXXIV
UN GEOLIER QUI S'HUMANISE.
On se rappelle comment, à la suite du billet remis par Roberto Brandi,
commandant du château Saint-Elme, au procureur fiscal Vanni, celui-ci
avait suspendu les apprêts de la torture et fait reconduire Nicolino
Caracciolo dans le cachot numéro 3, «au second au-dessous de
l'entre-sol,» comme disait le prisonnier.
Roberto Brandi ne connaissait point la teneur du billet adressé à Vanni
par le prince de Castelcicala; mais, au changement qui s'était fait sur
la physionomie de ce dernier, à la pâleur qui avait enseveli son visage,
à l'ordre donné de reconduire Nicolino dans sa prison, à la rapidité
avec laquelle il s'était élancé hors de la salle de la torture, il avait
été facile à Brandi de deviner que la nouvelle contenue dans la lettre
était des plus graves.
Vers quatre heures de l'après-midi, il avait, comme tout le monde,
appris, par les affiches de Pronio, le retour du roi à Caserte, et, le
soir, il avait, du haut des murailles de son donjon, assisté au triomphe
du roi et joui de la vue des illuminations qui en avaient été la suite.
La cause de ce retour royal, sans lui faire un effet aussi électrique
qu'à Vanni, lui avait cependant donné à penser.
Il avait songé que Vanni, dans sa crainte des Français, s'était arrêté
au moment de donner la torture à Nicolino, et qu'il pourrait bien, lui
aussi, avoir maille à partir avec eux pour l'avoir tenu prisonnier.
Il songea donc à se faire, pour l'hypothèse désormais possible de la
venue des Français à Naples, il songea donc à se faire un ami de ce
prisonnier lui-même.
Vers cinq heures du soir, c'est-à-dire au moment où le roi entrait par
la porte Campana, le commandant du château se fit ouvrir le cachot du
prisonnier, et, s'approchant de lui avec une politesse de laquelle,
d'ailleurs, il ne s'était jamais écarté entièrement:
--Monsieur le duc, lui dit-il, je vous ai entendu vous plaindre hier à
M. le procureur fiscal de l'ennui que vous causait dans votre cachot le
manque de livres.
--C'est vrai, monsieur, je m'en suis plaint, répondit Nicolino avec sa
bonne humeur éternelle. Quand je jouis de ma liberté, je suis plutôt un
oiseau chanteur comme l'alouette, ou siffleur comme le merle, que rêveur
comme le hibou; mais, une fois en cage, j'aime encore mieux, par ma foi,
pour causer avec lui, un livre, si ennuyeux qu'il soit, que notre
geôlier, qui a l'habitude de répondre aux demandes les plus prolixes par
ce seul mot: _Oui_, ou: _Non_, quand il répond toutefois.
--Eh bien, monsieur le duc, j'aurai l'honneur de vous envoyer quelques
livres; et, si vous voulez bien me dire ceux qui vous seraient le plus
agréables...
--Vraiment! Est-ce que vous avez une bibliothèque au château?
--Deux ou trois cents volumes.
--Diable! en liberté, il y en aurait pour toute ma vie; en prison, il y
en a bien pour six ans. Voyons, avez-vous le premier volume des
_Annales_ de Tacite, traitant des amours de Claude et des débordements
de Messaline? Je ne serais point fâché de relire cela, que je n'ai point
lu depuis le collége.
--Nous avons un Tacite, monsieur le duc; mais le premier volume manque.
Désirez-vous les autres?
--Merci. J'aime tout particulièrement Claude, et j'ai toujours été on ne
peut plus sympathique à Messaline; et, comme je trouve que nos augustes
souverains, avec lesquels j'ai eu le malheur de me brouiller bien
innocemment, ont de grands points de ressemblance avec ces deux
personnages, j'eusse voulu faire des parallèles dans le genre de ceux de
Plutarque, parallèles qui, mis sous leurs yeux, eussent produit, j'en
suis certain, l'excellent résultat de me raccommoder avec eux.
--Je suis au regret, monsieur le duc, de ne pouvoir vous donner cette
facilité. Mais demandez un autre livre, et, s'il se trouve dans la
bibliothèque...
--N'en parlons plus. Avez-vous la _Science nouvelle_, de Vico?
--Je ne connais pas cela, monsieur le duc.
--Comment! vous ne connaissez pas Vico?
--Non, monsieur le duc.
--Un homme de votre instruction qui ne connaît pas Vico! c'est
extraordinaire. Vico était le fils d'un petit libraire de Naples. Il
fut, pendant neuf ans, précepteur des fils d'un évêque dont j'ai oublié
et dont bien d'autres avec moi ont oublié le nom, malgré la confiance
que cet évêque avait bien certainement que son nom vivrait plus
longtemps que celui de Vico. Or, pendant que monseigneur disait sa
messe, donnait sa bénédiction et élevait paternellement ses trois
neveux, Vico écrivait un livre qu'il intitulait la _Science nouvelle_,
comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, livre où il distinguait, dans
l'histoire des différents peuples, trois âges qui se succèdent
uniformément: l'_âge divin_, enfance des nations, pendant lequel tout
est divinité, et où les prêtres possèdent l'autorité; l'_âge héroïque_,
qui est le règne de la force matérielle et des héros, et l'_âge humain_,
période de civilisation après laquelle les hommes reviennent à l'état
primitif. Or, comme nous en sommes à l'âge des héros, j'aurais voulu
établir un parallèle entre Achille et le général Mack, et, comme, bien
certainement, le parallèle eût été en faveur de l'illustre général
autrichien, je me fusse fait de celui-ci un ami qui eût pu plaider ma
cause vis-à-vis du marquis Vanni, lequel a si lestement, et sans nous
dire adieu, disparu ce matin.
--Ce serait avec plaisir que je vous y eusse aidé, monsieur le duc; mais
nous n'avons point Vico.
--Alors, laissons de côté les historiens et les philosophes, et passons
aux chroniqueurs. Avez-vous la _Chronique du couvent de Sant'Archangelo
à Bajano_? Étant cloîtré comme un religieux, je me sens plein de
bienveillance pour mes soeurs cloîtrées les religieuses. Imaginez-vous
donc, mon cher commandant, que ces dignes religieuses avaient trouvé
moyen, par une porte secrète dont elles possédaient une clef en même
temps que l'abbesse, de faire entrer leurs amants dans les jardins.
Seulement, une des soeurs qui venait de prononcer ses voeux quelques
jours auparavant, et qui, par conséquent, n'avait pas encore eu le temps
de rompre tous les liens qui l'attachaient au monde, prit mal ses
mesures, confondit les dates et donna pour la même nuit rendez-vous à
deux de ses amants. Les deux jeunes gens se rencontrèrent, se
reconnurent, et, au lieu de prendre la chose gaiement, comme je l'eusse
prise, moi, la prirent au sérieux: ils tirèrent leurs épées. On ne
devrait jamais entrer avec une épée dans un couvent. L'un des deux tua
l'autre et se sauva. On trouva le cadavre. Vous comprenez bien, mon cher
commandant, impossible de dire qu'il était venu là tout seul. On fit une
enquête, on voulut chasser le jardinier: le jardinier dénonça la jeune
soeur, à laquelle on reprit la clef, et l'abbesse seule eut le droit de
faire entrer qui elle voulut, de jour comme de nuit. Cette restriction
ennuya deux jeunes nonnes des plus grandes maisons de Naples. Elles
réfléchirent que, puisqu'une de leurs compagnes avait deux amants pour
elle seule, elles pouvaient bien avoir un amant pour elles deux. Elles
demandèrent un clavecin. Un clavecin est un meuble fort innocent, et il
faudrait une abbesse de bien mauvais caractère pour refuser un clavecin
à deux pauvres recluses qui n'ont que la musique pour toute distraction.
On apporta le clavecin. Par malheur, la porte de la cellule était trop
étroite pour qu'il pût entrer. C'était un dimanche, au moment de la
grand' messe: on remit à le faire entrer avec des cordes par la fenêtre
quand la grand' messe serait dite. La grand' messe dura trois heures, on
mit une heure à monter le clavecin, il avait mis une autre heure à venir
de Naples au couvent: cinq heures en tout. Aussi, les pauvres
religieuses étaient-elles affamées de mélodie. Les fenêtres et les
portes fermées, elles ouvrirent en toute hâte l'instrument.
L'instrument était devenu, de clavecin, un cercueil: le beau jeune homme
qui y était enfermé et dont les deux bonnes amies comptaient faire leur
maître de chant était asphyxié. Autre embarras, à l'endroit du second
cadavre, bien autrement difficile à cacher dans une cellule que le
premier dans un jardin. La chose s'ébruita. Naples avait alors pour
archevêque un jeune prélat très-sévère. Il réfléchit à la satisfaction
qu'il pouvait donner à la vindicte publique. Un procès faisait connaître
au monde entier le scandale qui n'était connu que de Naples; il résolut
d'en finir sans procès. Il alla chez un pharmacien, se fit préparer un
extrait de ciguë aussi puissant que possible, mit la fiole sous sa robe
d'archevêque, se rendit au couvent, fit venir l'abbesse et les deux
religieuses; puis il divisa la ciguë en trois parts, et força les
coupables à boire chacune leur part du poison sanctifié par Socrate.
Elles moururent au milieu d'atroces douleurs. Mais l'archevêque avait de
grands pouvoirs: il leur remit leurs péchés _in articulo mortis_.
Seulement, il ferma le couvent et envoya les autres religieuses faire
pénitence dans les monastères les plus sévères de leur ordre. Eh bien,
vous comprenez: sur un texte comme celui-là, dont, faute de mémoire, je
m'écarte peut-être sur certains points, mais pas, à coup sûr, à
l'endroit des principaux, je comptais faire un roman moral dans le genre
de _la Religieuse_, de Diderot, ou un drame de la famille des _Victimes
cloîtrées_, de Monvel; cela eût occupé mes loisirs pendant le temps plus
ou moins long que j'ai encore à demeurer votre hôte. Vous n'avez rien de
tout cela, donnez-moi ce que vous voudrez: l'_Histoire_ de Polybe, les
Commentaires de César, la _Vie de la Vierge_, le _Martyre de saint
Janvier_. Tout me sera bon, cher monsieur Brandi, et je vous aurai de
tout une égale reconnaissance.
Le commandant Brandi remonta chez lui, et choisit dans sa bibliothèque
cinq ou six volumes, que Nicolino se garda bien d'ouvrir.
Le lendemain, vers huit heures du soir, le commandant entra dans la
prison de Nicolino, précédé d'un geôlier portant deux bougies.
Le prisonnier s'était déjà jeté sur son lit, quoiqu'il ne dormît pas
encore. Il ouvrit des yeux étonnés de ce luxe de cire. Trois jours
auparavant, il avait demandé une lampe et on la lui avait refusée.
Le geôlier disposa les deux bougies sur la table et sortit.
--Ah çà! mon cher commandant, demanda Nicolino, est-ce que, par hasard,
vous me feriez la surprise de me donner une soirée?
--Non: je vous faisais une simple visite, mon cher prisonnier, et, comme
je déteste parler sans voir, j'ai, comme vous le voyez, fait apporter
des lumières.
--Je me félicite bien sincèrement de votre antipathie pour les
ténèbres; mais il est impossible que le désir de venir causer avec moi
vous soit poussé tout à coup comme cela, de lui-même et sans raison
extérieure. Qu'avez-vous à me dire?
--J'ai à vous dire une chose assez importante, et à laquelle j'ai
longtemps réfléchi avant de vous en parler.
--Et, aujourd'hui, vos réflexions sont faites?
--Oui.
--Dites, alors.
--Vous savez, mon cher hôte, que vous êtes ici sur une recommandation
toute particulière de la reine?
--Je ne le savais pas, mais je m'en doutais.
--Et au secret le plus absolu?
--Quant à cela, je m'en suis aperçu.
--Eh bien, imaginez-vous, mon cher hôte, que dix fois, depuis que vous
êtes ici, une dame s'est présentée pour vous parler.
--Une dame?
--Oui; une dame voilée qui n'a jamais voulu dire son nom et qui a
prétendu qu'elle venait de la part de la reine, à la maison de laquelle
elle était attachée.
--Bon! fit Nicolino, est-ce que ce serait Elena, par hasard? Ah! par ma
foi! voilà qui la réhabiliterait dans mon esprit. Et, naturellement,
vous lui avez constamment refusé la porte?
--Venant de la part de la reine, j'ai pensé que sa visite pourrait ne
pas vous être agréable, et j'ai craint de vous désobliger en
l'introduisant près de vous.
--La dame est-elle jeune?
--Je le crois.
--Est-elle jolie?
--Je le gagerais.
--Eh bien, mon cher commandant, une femme jeune et jolie ne désoblige
jamais un prisonnier au secret depuis six semaines, vînt-elle de la part
du diable, et, je dirai même plus, surtout de la part du diable.
--Alors, dit Roberto Brandi, si cette dame revenait?
--Si cette dame revenait, faites-la entrer, mordieu!
--Je suis bien aise de savoir cela. Je ne sais pourquoi j'ai dans l'idée
qu'elle reviendra ce soir.
--Mon cher commandant, vous êtes un homme charmant, d'une conversation
pleine de verve et de fantaisie; mais vous comprenez: fussiez-vous
l'homme le plus spirituel de Naples...
--Oui, vous préféreriez la conversation de la dame inconnue à la mienne;
soit: je suis bon diable et n'ai point d'amour-propre. Maintenant,
n'oubliez pas une chose ou plutôt deux choses.
--Lesquelles?
--C'est que, si je n'ai pas fait entrer la dame plus tôt, c'est que j'ai
craint que sa visite ne vous déplût, et que, si je la fais entrer
aujourd'hui, c'est que vous m'affirmez que sa visite vous est agréable.
--Je vous l'affirme, mon cher commandant. Êtes-vous satisfait?
--Je le crois bien! rien ne me satisfait plus que de rendre de petits
services à mes prisonniers.
--Oui; seulement, vous prenez votre temps.
--Monsieur le duc, vous connaissez le proverbe: _Tout vient à point à
qui sait attendre_.
Et, se levant avec son plus aimable sourire, le commandant salua son
prisonnier et sortit.
Nicolino le suivit des yeux, se demandant ce qui avait pu arriver
d'extraordinaire depuis la veille au matin pour qu'il se fît dans les
manières de son juge et de son geôlier un si grand changement à son
égard; et il n'avait pu encore se faire une réponse satisfaisante à sa
question, lorsque la porte de son cachot se rouvrit et donna passage à
une femme voilée, qui se jeta dans ses bras en levant son voile.
LXXXV
QUELLE ÉTAIT LA DIPLOMATIE DU GOUVERNEUR DU CHATEAU SAINT-ELME.
Comme l'avait deviné Nicolino Caracciolo, la femme voilée n'était autre
que la marquise de San-Clemente.
Au risque de perdre sa faveur et sa position près de la reine, qui ne
lui avait pas dit, au reste, un mot de ce qui était arrivé, et qui
n'avait changé en rien ses façons vis-à-vis d'elle, la marquise de
San-Clemente, comme l'avait dit Roberto Brandi, était venue deux fois
pour essayer de voir Nicolino.
Le commandant avait été inflexible: les prières n'avaient pu le toucher,
l'offre d'un millier de ducats n'avait pu le corrompre.
Ce n'était point que le commandant Brandi fut la perle des honnêtes
gens; il s'en fallait, au contraire, du tout au tout. Mais c'était un
homme assez fort en arithmétique pour calculer que, quand une place vaut
dix ou douze mille ducats par an, il ne faut pas s'exposer à la perdre
pour mille.
Et, en effet, quoique le traitement du gouverneur du château Saint-Elme
ne fût en réalité que de quinze cents ducats, comme il était chargé de
nourrir les prisonniers et que les arrestations venaient de durer et
promettaient de durer encore longtemps à Naples,--de même que M.
Delaunay, dont le traitement, comme gouverneur de la Bastille, était de
douze mille francs fixe, parvenait à lui faire produire cent quarante
mille livres,--de même Roberto Brandi, dont le traitement était de cinq
ou six mille francs, tirait de son fort quarante ou cinquante mille
francs.
Cela explique l'intégrité de Roberto Brandi. En apprenant les nouvelles
du 9 décembre, c'est-à-dire le retour du roi, la défaite des Napolitains
et la marche de l'armée française sur Naples, il avait été plus loin que
le marquis Vanni, qui n'avait pas voulu se faire, de Nicolino, un ennemi
acharné: Roberto Brandi avait rêvé de se faire, de Nicolino,
non-seulement un ami, mais encore un protecteur. Et, à cet effet, il
avait, comme nous l'avons vu, essayé de semer dans le coeur de son
prisonnier, avant que celui-ci pût se douter dans quel but, cette graine
qui fleurit si rarement, et qui, plus rarement encore, porte ses fruits,
la reconnaissance.
Mais, quoiqu'il ne fût qu'à demi Napolitain, puisqu'il était Français
par sa mère, Nicolino Caracciolo n'avait pas été assez naïf pour
attribuer à une sympathie spontanée le changement qui, depuis la veille,
s'était fait pour lui dans les façons du commandant. Aussi, l'avons-nous
vu se demander quels étaient les événements extraordinaires qui avaient
pu amener envers lui ce changement de façons.
La marquise, en lui apprenant la catastrophe de Rome et la fuite
prochaine de la famille royale pour Palerme, lui apprit sur ce point
tout ce qu'il désirait savoir.
Mais, nous n'avons pas besoin de le dire à nos lecteurs, qui, nous
l'espérons, s'en seront aperçus, Nicolino était homme d'esprit. Il
résolut de tirer tout le parti possible de la situation, en laissant peu
à peu venir à lui Roberto Brandi. Il y avait évidemment, dans l'avenir
et à un moment donné, un pacte avantageux pour tout le monde à faire
entre le gouverneur du château Saint-Elme et les républicains.
Jusque-là, toutes les avances avaient été faites par le commandant du
château, tandis que Nicolino n'était nullement engagé de son côté.
Quoique les instances obstinées de la marquise San-Clemente, pour
arriver jusqu'à lui, instances qui avaient été couronnées par le succès,
eussent laissé à Nicolino, si sceptique qu'il fût, peu de doutes sur son
dévouement, soit que ce peu de doutes qui lui restait fût suffisant pour
le tenir en réserve vis-à-vis d'elle, soit qu'il craignît qu'elle ne fût
épiée, et qu'en la chargeant de quelque message pour ses compagnons, il
ne les compromît et, en même temps, ne compromît la marquise elle-même,
Nicolino n'occupa les deux heures qu'elle passa près de lui qu'à lui
parler de son amour ou à le lui prouver.
Les amants se séparèrent enchantés l'un de l'autre et s'aimant plus que
jamais. La marquise San-Clemente promit à Nicolino que tous les soirs où
elle ne serait pas de service près de la reine, elle les viendrait
passer avec lui; et, Roberto Brandi ayant été interrogé sur la
possibilité de mettre ce projet à exécution, et n'y ayant vu aucun
empêchement de son côté, il fut convenu que les choses se passeraient
ainsi.
Le commandant n'avait point été sans savoir que la dame voilée était la
marquise de San-Clemente, c'est-à-dire une des dames d'honneur les plus
avant dans l'intimité de la reine; et, par un jeu de bascule des plus
simples, il comptait bien toujours se trouver sur ses pieds par la
marquise de San-Clemente, si c'était le parti royal qui l'emportait, par
Nicolino Caracciolo, si c'était, au contraire, les républicains qui
avaient le dessus.
Les jours s'écoulèrent, nous avons vu de quelle façon, en projets de
résistance de la part du roi et ensuite de la part de la reine. Rien ne
fut changé à la position de Nicolino, si ce n'est que les soins du
commandant à son égard, non-seulement continuèrent, mais allèrent
toujours augmentant... Il eut du pain blanc, trois plats à son déjeuner,
cinq à son dîner, du vin de France à discrétion, et la permission de se
promener deux fois par jour sur les remparts, à la condition de donner
sa parole d'honneur de ne point sauter du haut en bas.
La situation de Nicolino ne lui paraissait pas, surtout depuis la
disparition du procureur fiscal et l'apparition de la marquise,
tellement désespérée, qu'il dût, pour en sortir, risquer un suicide;
aussi, sans se faire prier, donna-t-il sa parole d'honneur, et put-il,
sur sa foi, se promener tout à son aise.
Par la marquise, qui tenait exactement sa parole et qui, grâce à
l'indifférence qu'elle affectait pour le prisonnier et aux précautions
qu'elle prenait pour le venir voir, n'était aucunement inquiétée,
Nicolino Caracciolo savait toutes les nouvelles de la cour. Il
connaissait le roi et ne crut jamais sérieusement à sa résistance, et,
comme la marquise de San-Clemente faisait partie des personnes qui
devaient suivre la cour à Palerme, il sut la vérité, entre sept et huit
heures, le soir même du 21 décembre, c'est-à-dire trois heures avant la
fuite de la famille royale.
La marquise ne savait rien positivement de ce qui devait se passer. Elle
avait reçu l'ordre de se trouver à dix heures du soir dans les
appartements de la reine; là, il lui serait fait communication de la
résolution prise. La marquise n'avait aucun doute que la résolution
prise ne fût celle du départ.
Elle revenait donc à tout hasard faire ses adieux à Nicolino. Ces adieux
faits ne rengageaient à rien, et, si elle restait, il serait toujours
temps de les refaire.
On pleura beaucoup, on promit de s'aimer toujours, on fit venir le
commandant, qui s'engagea, pourvu qu'elles lui fussent adressées, à
remettre à Nicolino les lettres de la marquise, et qui, pourvu qu'il en
prit lecture auparavant, promit de faire passer à la marquise les
lettres de Nicolino; puis, toutes choses bien convenues, on échangea le
plus près possible quelques paroles d'un désespoir assez calme pour ne
point donner aux amants eux-mêmes de trop grandes inquiétudes l'un sur
l'autre.
C'est une charmante chose que les amours faciles et les passions
raisonnables. Comme les goëlands dans la tempête, elles ne font que
mouiller le bout de leurs ailes au sommet des vagues; puis le vent les
emporte du côté vers lequel il souffle, et, plutôt que de lutter contre
lui, elles se laissent, souriantes au milieu des larmes, dans une pose
gracieuse, emporter par le vent comme les Océanides de Flaxman.
Le chagrin donna grand appétit à Nicolino. Il soupa de manière à
effrayer son geôlier, qu'il força de boire avec lui à la santé de la
marquise. Le geôlier protesta contre la violence qui lui était faite,
mais il but.
Sans doute, la douleur avait tenu Nicolino éveillé fort avant dans la
nuit; car, lorsque le commandant, vers huit heures du matin, entra dans
le cachot de son prisonnier, il le trouva profondément endormi.
Cependant la nouvelle qu'il lui apportait était assez grave pour qu'il
prît sur lui de l'éveiller. On lui avait envoyé, pour les afficher à
l'intérieur et à l'extérieur du château, quelques-unes des proclamations
qui annonçaient le départ du roi, qui promettaient son prochain retour,
qui nommaient le prince Pignatelli vicaire général, et Mack lieutenant
du royaume.
Les égards que le commandant avait voués à son prisonnier lui faisaient
un devoir de lui communiquer cette proclamation avant de la faire
connaître à personne.
La nouvelle, en effet, était grave; mais Nicolino y était préparé. Il se
contenta de murmurer: «Pauvre marquise!» Puis, écoutant les sifflements
du vent dans les corridors et les battements de la pluie au-dessus de sa
tête, il ajouta, comme Louis XV regardant passer le convoi de madame de
Pompadour:
--Elle aura mauvais temps pour son voyage.
--Si mauvais, répondit Roberto Brandi, que les vaisseaux anglais sont
encore dans la rade et n'ont pu partir.
--Bah! vraiment! répondit Nicolino. Et peut-on, quoique ce ne soit pas
l'heure de la promenade, monter sur les remparts?
--Certainement! La gravité de la situation serait une excuse, si l'on
venait à me faire un crime de ma complaisance. Dans ce cas, n'est-ce
pas, monsieur le duc, vous auriez la bonté de dire que cette
complaisance, vous l'avez exigée de moi?
Nicolino monta sur le rempart, et, en sa qualité de neveu d'un amiral,
comme il disait, reconnut, sur le _Van-Guard_ et _la Minerve_, les
pavillons qui indiquaient la présence du roi sur l'un de ces bâtiments
et du prince de Calabre sur l'autre.
Le commandant, qui l'avait quitté un instant, le rejoignit en lui
apportant une excellente lunette d'approche.
Grâce à cette excellente lunette, il put suivre les péripéties du drame
que nous avons raconté. Il vit la municipalité et les magistrats venant
supplier vainement le roi de ne point partir; il vit le
cardinal-archevêque monter à bord du _Van-Guard_ et en descendre; il vit
Vanni, chassé de _la Minerve_, rentrer désespéré derrière le môle. Une
ou deux fois même, il vit apparaître sur le pont la belle marquise. Il
lui sembla qu'elle levait tristement les yeux au ciel et essuyait une
larme; et ce spectacle lui parut d'un intérêt tel, qu'il resta toute la
journée sur le rempart, tenant sa lunette à la main, et ne quitta son
observatoire que pour descendre, à la hâte, déjeuner et dîner.
Le lendemain, ce fut encore le commandant qui entra le premier dans sa
chambre. Rien n'était changé depuis la veille; le vent continuait d'être
contraire; les vaisseaux étaient toujours dans le port.
Enfin vers trois heures, on appareilla. Les voiles descendirent
gracieusement le long des mâts et semblèrent faire un appel au vent. Le
vent obéit, les voiles se gonflèrent: vaisseaux et frégates se mirent en
mouvement et s'avancèrent lentement vers la haute mer. Nicolino reconnut
à bord du _Van-Guard_ une femme qui faisait des signes non équivoques de
reconnaissance, et, comme cette femme ne pouvait être autre que la
marquise de San-Clemente, il lui jeta à travers l'espace un tendre et
dernier adieu.
Au moment où la flotte commençait à disparaître derrière Caprée, on vint
annoncer à Nicolino que le dîner était servi, et, comme rien ne le
retenait plus sur le rempart, il descendit vivement, pour ne pas donner
aux plats, qui devenaient de plus en plus délicats, le temps de se
refroidir.
Le même soir, le commandant, inquiet de la situation de coeur et
d'esprit dans laquelle devait se trouver son prisonnier, après les
terribles émotions de la journée, descendit dans son cachot, et le
trouva aux prises avec une bouteille de syracuse.
Le prisonnier paraissait très-ému. Il avait le front rêveur et l'oeil
humide.
Il tendit mélancoliquement la main au commandant, lui versa un verre de
syracuse et trinqua avec lui en secouant la tête.
Puis, après avoir vidé son verre jusqu'à la dernière goutte:
--Et quand je pense, dit-il, que c'est avec un pareil nectar
qu'Alexandre VI empoisonnait ses convives! Il fallait que ce Borgia fût
un bien grand coquin.
Puis, vaincu par l'émotion que lui causait ce souvenir historique,
Nicolino laissa tomber sa tête sur la table et s'endormit!
LXXXVI
CE QU'ATTENDAIT LE GOUVERNEUR DU CHATEAU SAINT-ELME.
Il est inutile que nous passions en revue de nouveau chacun des
événements que nous avons déjà vus se dérouler sous nos yeux. Seulement,
il est bon de dire que, du haut des remparts du château Saint-Elme,
grâce à l'excellente lunette que lui avait laissée le commandant,
Nicolino assistait à tout ce qui se passait dans les rues de Naples.
Quant aux événements qui ne se produisaient point au grand jour, le
commandant Roberto Brandi, qui était devenu pour son prisonnier un
véritable ami, les lui racontait avec une fidélité qui eût fait honneur
à un préfet de police faisant son rapport à son souverain.
C'est ainsi que Nicolino vit, du haut des remparts le terrible et
magnifique spectacle de l'incendie de la flotte, apprit le traité de
Sparanisi, put suivre des yeux les voitures amenant les officiers
français qui venaient toucher les deux millions et demi, sut le
lendemain en quelle monnaie les deux millions et demi avaient été payés,
assista enfin à toutes les péripéties qui suivirent le départ du vicaire
général, depuis la nomination de Maliterno à la dictature jusqu'à
l'amende honorable que nous lui avons vu faire de compte à demi avec
Rocca-Romana. Tous ces événements lui eussent, perçus par les yeux
seulement, paru assez obscurs; mais les explications du commandant
venaient les élucider et jouaient dans ce labyrinthe politique le rôle
du fil d'Ariane.
On atteignit ainsi le 20 janvier.
Le 20 janvier, on apprit la rupture définitive de la trêve, à la suite
de l'entrevue entre le général français et le prince de Maliterno, et
l'on sut qu'à six heures du matin, les troupes françaises s'étaient
ébranlées pour marcher sur Naples.
A cette nouvelle, les lazzaroni hurlèrent de rage, et, brisant toute
discipline, mirent à leur tête Michele et Pagliuccella, criant qu'ils ne
voulaient reconnaître qu'eux pour capitaines; puis, s'adjoignant les
soldats et les officiers qui étaient revenus de Livourne avec le général
Naselli, ils commencèrent à traîner des canons à Poggioreale, à
Capodichino et à Capodimonte. D'autres batteries furent établies à la
porte Capuana, à la Marinella, au largo delle Pigne et sur tous les
points par lesquelles les Français pouvaient tenter d'entrer à Naples.
C'était pendant cette journée où se préparait la défense, que, malgré
les efforts de Michele et de Pagliucella, les pillages, les incendies et
les meurtres avaient été le plus terribles.
Du haut des murailles du fort de Saint-Elme, Nicolino voyait avec
terreur les cruautés qui s'accomplissaient. Il s'étonnait de ne voir le
parti républicain prendre aucune mesure contre de pareilles atrocités,
et se demandait si le comité républicain était réduit à un tel abandon,
qu'il dût laisser les lazzaroni maîtres de la ville sans rien tenter
contre les désordres qu'ils commettaient.
A tout moment, des clameurs nouvelles s'élevaient de quelque point de la
ville et montaient jusqu'aux hauteurs où est située la forteresse. Des
tourbillons de fumée s'élançaient tout à coup d'un pâté de maisons, et,
poussés par le sirocco, passaient comme un voile entre la ville et le
château. Des assassinats commencés dans les rues se continuaient par les
escaliers et venaient se dénouer sur les terrasses des palais, presque
à portée de fusil des sentinelles. Roberto Brandi veillait aux portes et
aux poternes du château, dont il avait doublé les sentinelles, avec
ordre de faire feu sur quiconque se présenterait, lazzaroni ou
républicains. Il conduisait évidemment, avec des intentions hostiles, à
un but caché, un plan arrêté avec lui-même.
La bannière royale continuait de flotter sur les murailles du fort, et,
malgré le départ du roi, n'avait point disparu un instant.
Cette bannière, gage pour eux de la fidélité du commandant, réjouissait
les yeux des lazzaroni.
Sa longue-vue à la main, Nicolino cherchait vainement dans les rues de
Naples quelques figures de connaissance. On le sait, Maliterno n'était
point rentré à Naples; Rocca-Romana se tenait caché; Manthonnet,
Schipani, Cirillo et Velasco attendaient.
A deux heures de l'après-midi, on releva les sentinelles, comme cela se
pratiquait, de deux heures en deux heures.
Il sembla à Nicolino que la sentinelle qui se trouvait la plus proche de
lui, lui faisait un signe de tête.
Il ne parut point l'avoir remarqué; mais, au bout de quelques secondes,
il tourna de nouveau les yeux de son côté.
Cette fois, il ne lui resta aucun doute. Ce signe avait été d'autant
plus visible que les trois autres sentinelles, les yeux fixés, les unes
à l'horizon du côté de Capoue, où l'on s'attendait à voir déboucher les
Français, les autres sur Naples, se débattant sous le fer et au milieu
du feu, ne faisaient aucune attention à la quatrième sentinelle et au
prisonnier.
Nicolino put donc se diriger vers le factionnaire et passer à un pas de
lui.
--Aujourd'hui, en dînant, faites attention à votre pain, lui jeta en
passant la sentinelle.
Nicolino tressaillit et continua sa route.
Son premier mouvement fut un mouvement de crainte: il crut qu'on voulait
l'empoisonner.
Au bout d'une vingtaine de pas, il revint sur lui-même, et, en repassant
devant le factionnaire:
--Du poison? demanda-t-il.
--Non, répondit celui-ci, un billet.
--Ah! fit Nicolino, la poitrine un peu dégagée.
Et, s'éloignant du factionnaire, il se tint à distance sans plus
regarder de son côté.
Enfin, les républicains se décidaient donc à quelque chose! Le défaut
d'initiative dans le _mezzo ceto_ et dans la noblesse est le défaut
capital des Napolitains. Autant le peuple, poussière soulevée au moindre
vent, est toujours prêt aux émeutes, autant la classe moyenne et
l'aristocratie sont difficiles aux révolutions.
C'est qu'à tout changement qui arrive, mezzo ceto et aristocratie
craignent de perdre une portion de ce qu'ils possèdent, tandis que le
peuple, qui ne possède rien, ne peut que gagner.
Il était trois heures de l'après-midi; Nicolino dînait à quatre: il
n'avait, en conséquence, qu'une heure à attendre. Cette heure lui parut
un siècle.
Enfin, elle passa, Nicolino comptant les quarts et les demies qui
sonnaient aux trois cents églises de Naples.
Nicolino descendit, trouva son couvert mis comme d'habitude et son pain
sur la table. Il examina négligemment son pain, n'y vit aucune rupture;
sur toute sa rotondité, la croûte était lisse et intacte. Si un billet
avait été introduit dans l'intérieur, c'était pendant la fabrication
même du pain.
Le prisonnier commença de croire à un faux avis.
Il regarda le geôlier chargé de le servir à table, depuis l'amélioration
croissante de ses repas, espérant voir en lui quelque encouragement à
rompre son pain.
Le geôlier resta impassible.
Nicolino, pour avoir une occasion de le faire sortir, regarda si rien ne
manquait sur la table. La table était irréprochablement préparée.
--Mon cher ami, dit-il au geôlier, le commandant est si bon pour moi,
que je ne doute pas que, pour m'ouvrir l'appétit, il ne me donne une
bouteille d'asprino, si je la lui demande.
L'asprino correspond à Naples, au vin de Suresne, à Paris.
Le geôlier sortit en faisant un mouvement des épaules qui signifiait:
--En voilà une idée de demander du vinaigre quand on a sur sa table du
lacrima-cristi et du monte de Procida.
Mais, comme on lui avait recommandé d'avoir les plus grands égards pour
le prisonnier, il s'empressa d'obéir avec tant de diligence, que, pour
aller plus vite, il ne ferma même pas, en s'éloignant, la porte du
cachot.
Nicolino le rappela.
--Qu'y a-t-il, Excellence? demanda le geôlier.
--Il y a que je vous prie de fermer votre porte, mon ami, répondit
Nicolino: les portes ouvertes donnent des tentations aux prisonniers.
Le geôlier, qui savait la fuite impossible au château Saint-Elme, à
moins que, comme Hector Caraffa, on ne descendît du haut des murailles
avec une corde, referma la porte, non point pour sa conscience, mais
pour ne pas désobliger Nicolino.
La clef ayant fait dans la serrure son mouvement et son bruit de
rotation qui indiquaient la clôture à double tour, Nicolino, certain de
ne pas être surpris, brisa son pain.
On ne l'avait point trompé: au beau milieu de la mie était un billet
roulé, lequel, collé à la pâte, indiquait qu'il n'avait pu y être
introduit que pendant la fabrication, comme l'avait pensé le
prisonnier.
Nicolino prêta l'oreille, et, n'entendant aucun bruit, ouvrit vivement
le billet.
Il contenait ces mots:
«Jetez-vous sur votre lit sans vous déshabiller; ne vous inquiétez point
du bruit que vous entendrez de onze heures à minuit; il sera fait par
des amis; seulement, tenez-vous prêt à les seconder.»
--Diable! murmura Nicolino, ils ont bien fait de me prévenir; je les
eusse pris pour des lazzaroni, et j'eusse tapé dessus. Voyons le
post-scriptum:
«Il est urgent que, demain, le drapeau français flotte, au point du
jour, sur les murailles du château Saint-Elme. Si notre tentative
échouait, faites ce que vous pourrez de votre côté pour arriver à ce
but. Le comité met cinq cent mille francs à votre disposition.»
Nicolino déchira le billet en morceaux impalpables, qu'il éparpilla sur
toute la longueur de son cachot.
Il achevait cette opération lorsque la clef tourna dans la serrure, et
que son geôlier entra une bouteille d'asprino à la main.
Nicolino, qui tenait de sa mère un palais français, n'avait jamais pu
souffrir l'asprino; mais, dans cette occasion, il lui parut qu'il devait
faire un sacrifice à la patrie. Il remplit son verre, le leva en l'air,
porta un toast à la santé du commandant, le vida d'un trait et fit
clapper sa langue avec autant d'énergie qu'il eût pu le faire après un
verre de chambertin, de château-laffitte ou de bouzi.
L'admiration du geôlier pour Nicolino redoubla: il fallait être doué
d'un courage héroïque pour boire sans grimace un verre d'un pareil vin.
Le dîner était encore meilleur que d'habitude. Nicolino en fit son
compliment au gouverneur, qui vint, comme il en prenait de plus en plus
l'habitude, lui faire sa visite au café.
--Bon! dit Roberto Brandi, les compliments reviennent, non pas au
cuisinier, mais à l'asprino, qui vous aura ouvert l'appétit.
Nicolino n'avait point l'habitude de remonter sur le rempart après son
dîner, qu'il prolongeait, surtout depuis qu'il s'était amélioré, jusqu'à
cinq heures et demie et même six heures du soir. Mais, surexcite, non
point par l'asprino qu'il avait bu, comme le croyait le commandant, mais
par le billet qu'il avait reçu; voyant le seigneur Roberto Brandi de
bonne humeur et ne doutant pas que Naples ne fût au moins aussi curieux
à voir de nuit que de jour, il se plaignit avec tant d'insistance d'une
certaine lourdeur d'estomac et d'un certain embarras de tête, que, de
lui-même, le commandant lui demanda s'il ne voulait point prendre l'air.
Nicolino se fit prier un instant; puis enfin, pour ne pas le désobliger,
consentit à monter avec le commandant sur le rempart.
Naples présentait dans la soirée le même spectacle que pendant le jour,
excepté que, vu à travers les ténèbres, il devenait plus effrayant. Et,
en effet, le pillage et les assassinats s'exécutaient à la lueur des
torches qui, courant dans l'obscurité comme des insensées, semblaient
jouer quelque jeu fantastique et terrible inventé par la mort. De leur
côté, les incendies, détachant les flammes ardentes de la fumée épaisse
qui les couronnait, offraient à Nicolino la même représentation que
Rome, dix-huit cents ans auparavant, avait donnée à Néron. Rien n'eût
empêché Nicolino, s'il eût voulu se couronner de roses et chanter des
vers d'Horace sur sa lyre, de se croire le divin empereur successeur de
Claude et fils d'Agrippine et de Domitius.
Mais Nicolino n'était pas fantaisiste à ce point; Nicolino avait tout
simplement sous les yeux le spectacle d'une scène de meurtre et
d'incendie comme Naples n'en avait point donné depuis la révolte de
Masaniello, et Nicolino, la rage au fond du coeur, regardait ces canons
dont le col de bronze s'allongeait hors des remparts, et se disait que,
s'il était gouverneur du château à la place de Roberto Brandi, il aurait
bientôt forcé toute cette canaille à chercher un abri dans les égouts
d'où elle sortait.
En ce moment, il sentit une main qui s'appuyait sur son épaule, et,
comme si elle eût pu lire au plus profond de sa pensée, une voix lui
dit:
--A ma place, que feriez-vous?
Nicolino n'eut pas besoin de se retourner pour savoir qui lui parlait
ainsi: il reconnut la voix du digne commandant.
--Par ma foi, répondit Nicolino, je n'hésiterais pas, je vous le jure:
je ferais feu sur les assassins, au nom de l'humanité et de la
civilisation.
--Comme cela? sans savoir ce que me rapportera ou me coûtera chaque coup
de canon que je tirerai? A votre âge et en paladin français, vous dites:
_Fais ce que dois, advienne que pourra._
--C'est le chevalier Bayard qui a dit cela.
--Oui; mais, à mon âge, et père de famille comme je suis, je dis:
_Charité bien ordonnée est de commencer par soi-même._ Ce n'est pas le
chevalier Bayard qui a dit cela: c'est le bon sens.
--Ou l'égoïsme, mon cher gouverneur.
--Cela se ressemble diablement, mon cher prisonnier.
--Mais, enfin, que voulez-vous?
--Mais je ne veux rien. Je suis à mon balcon, balcon bien tranquille:
rien ne m'atteindra ici. Je regarde et j'attends.
--Je vois bien que vous regardez; mais je ne sais pas ce que vous
attendez.
--J'attends ce qu'attend le gouverneur d'une forteresse imprenable:
j'attends qu'on me fasse des propositions.
Nicolino prit ces paroles pour ce qu'elles étaient, en effet,
c'est-à-dire pour une ouverture; mais, outre qu'il n'avait pas mission
de traiter au nom des républicains, mission qu'à la rigueur il se fût
donnée à lui-même, le billet qu'il avait reçu lui recommandait tout
simplement de se tenir tranquille, et d'aider, s'il était en son
pouvoir, aux événements qui devaient s'accomplir de onze heures à
minuit.
Qui lui disait que ce qu'il arrêterait avec le commandant, si avantageux
que cela fût, selon lui, aux intérêts de la future république
parthénopéenne, s'accorderait avec les plans des républicains?
Il garda donc le silence, ce que voyant le commandant Roberto Brandi, il
fit, pour la troisième ou la quatrième fois, le tour des remparts en
sifflant et en recommandant aux sentinelles la plus grande vigilance,
aux artilleurs de veiller près de leurs pièces, la mèche allumée.
LXXXVII
OU L'ON VOIT ENFIN COMMENT LE DRAPEAU FRANÇAIS AVAIT ÉTÉ ARBORÉ SUR LE
CHATEAU SAINT-ELME.
Nicolino écouta en silence le commandant donner des ordres, d'une voix
assez haute, au contraire, pour qu'elle fût entendue de son prisonnier.
Ce redoublement de surveillance l'inquiéta; mais il connaissait la
prudence et le courage de ceux qui lui avaient fait passer l'avis qu'il
avait reçu, et il se confiait à eux.
Seulement, il lui fut démontré plus clair que jamais que toutes les
attentions successives et croissantes qu'avait eues pour lui le
directeur de la forteresse n'avaient d'autre but que d'amener Nicolino à
lui faire quelque ouverture ou à recueillir les siennes; ce qui serait
arrivé, sans aucun doute, si Nicolino ne se fût, à cause de l'avis reçu,
tenu sur la réserve.
Le temps s'écoula sans aucun rapprochement entre le gouverneur et son
prisonnier. Seulement, comme par oubli, celui-ci eut la permission de
rester sur le rempart.
Dix heures sonnèrent. On se rappelle que c'était l'heure indiquée par
Maliterno à l'archevêque, pour sonner, sous peine de mort, toutes les
cloches de Naples. A la dernière vibration des bronzes, toutes les
cloches éclatèrent à la fois.
Nicolino était préparé à tout, excepté à ce concert de cloches, et le
gouverneur, à ce qu'il paraît, n'y était pas plus préparé que lui; car,
à ce bruit inattendu, Roberto Brandi se rapprocha de son prisonnier et
le regarda avec étonnement.
--Oui, je comprends bien, dit Nicolino, vous me demandez ce que signifie
cet effroyable charivari; j'allais vous faire la même question.
--Alors, vous l'ignorez?
--Parfaitement. Et vous?
--Moi aussi.
--Alors, promettons-nous que le premier des deux qui l'apprendra en fera
part à son voisin.
--Je vous le promets.
--C'est incompréhensible, mais c'est curieux, et j'ai payé bien cher,
souvent, ma loge à Saint-Charles pour voir un spectacle qui ne valait
pas celui-ci.
Mais, contre l'attente de Nicolino, le spectacle devenait de plus en
plus curieux.
En effet, comme nous l'avons dit, arrêtés au milieu de leur infernale
besogne par une voix qui semblait leur parler d'en haut, les lazzaroni,
qui entendent mal la langue céleste, coururent en demander l'explication
à la cathédrale.
On sait ce qu'ils y trouvèrent: la vieille métropole éclairée _à
giorno_, le sang et la tête de saint Janvier exposés, le
cardinal-archevêque en habits sacerdotaux, enfin Rocca-Romana et
Maliterno en costume de pénitents, pieds nus, en chemise et la corde au
cou.
Les deux spectateurs, pour lesquels on eût pu croire que le spectacle
était fait, virent alors l'étrange procession sortir de l'église, au
milieu des pleurs, des cris, des lamentations. Les torches étaient si
nombreuses et jetaient un tel éclat, qu'à l'aide de sa lunette, que le
commandant envoya chercher, Nicolino reconnut l'archevêque sous son
dais, portant le saint sacrement, les chanoines portant à ses côtés le
sang et la tête de saint Janvier, et enfin, derrière les chanoines,
Maliterno et Rocca-Romana, dans leur étrange costume, ne portaient
rien, ou plutôt portaient, de tous les poids, le plus pesant: les péchés
du peuple.
Nicolino savait son frère Rocca-Romana aussi sceptique que lui, et
Maliterno aussi sceptique que son frère. Il fut donc, malgré la grande
préoccupation qui le tenait, pris d'un rire homérique en reconnaissant
les deux pénitents.
Quelle était cette comédie? dans quel but était-elle jouée? C'était ce
que ne pouvait s'expliquer Nicolino que par ce mélange, tout particulier
à Naples, du grotesque au sacré.
Sans doute, entre onze heures et minuit, aurait-il l'explication de tout
cela.
Roberto Brandi, qui n'attendait aucune explication, paraissait plus
inquiet et plus impatient que son prisonnier; car lui aussi connaissait
Naples et se doutait qu'il y avait quelque immense piége caché sous
cette comédie religieuse.
Nicolino et le commandant suivirent des yeux, avec la plus grande
curiosité, la procession dans les différentes évolutions qu'elle
accomplit depuis sa sortie de la cathédrale jusqu'à sa rentrée; puis ils
virent le bruit diminuer, les torches s'éteindre, et y succéder le
silence et l'obscurité.
Quelques maisons auxquelles le feu avait été mis continuèrent de brûler;
mais personne ne s'en occupa.
Onze heures sonnèrent.
--Je crois, dit Nicolino, qui désirait suivre les instructions du billet
en rentrant dans son cabinet, je crois que la représentation est
terminée. Qu'en dites-vous, mon commandant?
--Je dis que j'ai encore quelque chose à vous faire voir avant que vous
rentriez chez vous, mon cher prisonnier.
Et il lui fit signe de le suivre.
--Nous nous sommes, lui dit-il, jusqu'à présent préoccupés de ce
qui se passe à Naples, depuis Mergellina jusqu'à la porte
Capuana,--c'est-à-dire à l'ouest, au midi et à l'est:--occupons-nous un
peu de ce qui se passe au nord. Quoique ce qui nous vient de ce côté
fasse peu de bruit et jette peu de lumière, cela vaut la peine que nous
y accordions un instant d'attention.
Nicolino se laissa conduire par le gouverneur sur la partie du rempart
exactement opposée à celle du haut de laquelle il venait de contempler
Naples, et, sur les collines qui enveloppent la ville, depuis celle de
Capodimonte jusqu'à celle de Poggioreale, il vit une ligne de feux
disposés avec la régularité d'une armée en marche.
--Ah! ah! fit Nicolino, voilà du nouveau, ce me semble.
--Oui, et qui n'est pas sans intérêt, n'est-ce pas?
--C'est l'armée française? demanda Nicolino.
--Elle-même, répondit le gouverneur.
--Demain, alors, elle entrera à Naples.
--Oh! que non! On n'entre point à Naples comme cela quand les lazzaroni
ne veulent pas qu'on y entre. On se battra deux, trois jours, peut-être.
--Eh bien, après? demanda Nicolino.
--Après?... Rien, répondit le gouverneur. C'est à nous de songer à ce
que peut, dans un pareil conflit, faire de bien ou de mal à ses alliés,
quels qu'ils soient, le gouverneur du château Saint-Elme.
--Et peut-on savoir, en cas de conflit, pour qui seraient vos
préférences?
--Mes préférences! Est-ce qu'un homme d'esprit a des préférences, mon
cher prisonnier? Je vous ai fait ma profession de foi en vous disant que
j'étais père de famille, et en vous citant le proverbe français:
_Charité bien ordonnée est de commencer par soi-même._ Rentrez chez
vous; méditez là-dessus. Demain, nous causerons politique, morale et
philosophie, et, comme les Français ont encore un autre proverbe qui
dit: _La nuit porte conseil_, eh bien, demandez des conseils à la nuit;
au jour, vous me ferez part de ceux qu'elle vous aura donnés. Bonsoir,
monsieur le duc!
Et, comme, tout en causant, on était arrivé au haut de l'escalier qui
conduisait aux prisons inférieures, le geôlier reconduisit Nicolino à
son cachot et l'y enferma, comme d'habitude, à double tour.
Nicolino se trouva dans la plus complète obscurité.
Par bonheur, les instructions qu'il avait reçues n'étaient point
difficiles à suivre. Il se dirigea à tâtons vers son lit, le trouva et
se jeta dessus tout habillé.
A peine y était-il depuis cinq minutes, qu'il entendit le cri d'alarme,
cri suivi d'une fusillade assez vive et de trois coups de canon.
Puis tout rentra dans le silence le plus absolu.
Qu'était-il arrivé?
Nous sommes obligés de dire que, malgré le courage bien éprouvé de
Nicolino, le coeur lui battait fort en se faisant cette question.
Dix autres minutes ne s'étaient point écoulées, que Nicolino entendit un
pas dans l'escalier, une clef tourna dans la serrure, les verrous
grincèrent et la porte s'ouvrit, donnant passage au digne commandant,
éclairé d'une bougie qu'il tenait lui-même à la main.
Roberto Brandi referma la porte avec la plus grande précaution, déposa
sa bougie sur la table, prit une chaise et vint s'asseoir près du lit de
son prisonnier, qui, ignorant absolument où aboutirait toute cette mise
en scène, le laissait faire sans lui adresser une seule parole.
--Eh bien, lui dit le gouverneur lorsqu'il fut assis à son chevet, je
vous le disais bien, mon cher prisonnier, que le château Saint-Elme
était d'une certaine importance dans la question qui doit se plaider
demain.
--Et à quel propos, mon cher commandant, venez-vous, à une pareille
heure, vous féliciter près de moi de votre perspicacité?
--Parce que c'est toujours une satisfaction d'amour-propre, que de
pouvoir dire à un homme d'esprit comme vous: «Vous voyez bien que
j'avais raison;» ensuite parce que je crois que, si nous attendons à
demain pour causer de nos petites affaires, dont vous n'avez pas voulu
causer ce soir,--je sais maintenant pourquoi,--si nous attendons à
demain, dis-je, il pourra bien être trop tard.
--Voyons, mon cher commandant, demanda Nicolino, il s'est donc passé
quelque chose de bien important depuis que nous nous sommes quittés?
--Vous allez en juger. Les républicains, qui avaient, je ne sais
comment, surpris mon mot d'ordre, qui était _Pausilippe et Parthénope_,
se sont présentés à la sentinelle; seulement, celui qui était chargé de
dire _Parthénope_ a confondu la nouvelle ville avec l'ancienne et a dit
_Napoli_ au lieu de _Parthénope_. La sentinelle, qui ne savait
probablement pas que _Parthénope_ et _Napoli_ ne font qu'un ou plutôt ne
font qu'une, a donné l'alarme; le poste a fait feu, mes artilleurs ont
fait feu, et le coup a été manqué. De sorte, mon cher prisonnier, que,
si c'est dans l'attente de ce coup-là que vous vous êtes jeté tout
habillé sur votre lit, vous pouvez vous déshabiller et vous coucher, à
moins cependant que vous n'aimiez mieux vous lever pour que nous
causions chacun d'un côté de cette table, comme deux bons amis.
--Allons, allons, dit Nicolino en se levant, ramassez les atouts,
abattez votre jeu, et causons.
--Causons! dit le gouverneur, c'est bientôt dit.
--Dame, c'est vous qui me l'offrez, ce me semble.
--Oui, mais après quelques éclaircissements.
--Lesquels? Dites.
--Avez-vous des pouvoirs suffisants pour causer avec moi?
--J'en ai.
--Ce dont nous causerons ensemble sera-t-il ratifié par vos amis?
--Foi de gentilhomme!
--Alors, il n'y a plus d'empêchements. Asseyez-vous, mon cher
prisonnier.
--Je suis assis.
--MM. les républicains ont donc bien besoin du château Saint-Elme?
Voyons!
--Après la tentative qu'ils viennent de faire, vous me traiteriez de
menteur si je vous disais que sa possession leur est tout à fait
indifférente.
--Et, en supposant que messire Roberto Brandi, gouverneur de ce château,
substituât en son lieu et place le très-haut et très-puissant seigneur
Nicolino, des ducs de Rocca-Romana et des princes Caraccioli, que
gagnerait à cette substitution ce pauvre Roberto Brandi?
--Messire Roberto Brandi m'a prévenu, je crois, qu'il était père de
famille?
--J'ai oublié de dire époux et père de famille.
--Il n'y a pas de mal, puisque vous réparez à temps votre oubli. Donc,
une femme?
--Une femme.
--Combien d'enfants?
--Deux: des enfants charmants, surtout la fille, qu'il faut songer à
marier.
--Ce n'est point pour moi que vous dites cela, je présume?
--Je n'ai pas l'orgueil de porter mes yeux si haut: c'est une simple
observation que je vous faisais, comme digne d'exciter votre intérêt.
--Et je vous prie de croire qu'elle l'excite au plus haut degré.
--Alors, que pensez-vous que puissent faire pour un homme qui leur rend
un très-grand service, pour la femme et les enfants de cet homme, les
républicains de Naples?
--Eh bien, que diriez-vous de dix mille ducats?
--Oh! interrompit le gouverneur.
--Attendez donc, laissez-moi dire.
--C'est juste; dites.
--Je répète. Que diriez-vous de dix mille ducats de gratification pour
vous, de dix mille ducats d'épingles pour votre femme, de dix mille
ducats de bonne main à votre fils, et de dix mille ducats de dot à votre
fille?
--Quarante mille ducats?
--Quarante mille ducats.
--En tout?
--Dame!
--Cent quatre-vingt-dix mille francs?
--Juste.
--Ne trouvez-vous pas qu'il est indigne d'hommes comme ceux que vous
représentez de ne pas offrir des sommes rondes?
--Deux cent mille livres, par exemple?
--Oui, à deux cent mille livres, on réfléchit.
--Et à combien terminerait-on?
--Tenez, pour ne pas vous faire marchander, à deux cent cinquante mille
livres.
--C'est un joli denier que deux cent cinquante mille livres!
--C'est un joli morceau que le château Saint-Elme.
--Hum!
--Vous refusez?
--Je me consulte.
--Vous comprendrez ceci, mon cher prisonnier: on dit... Toute la
journée, nous avons parlé par proverbes; passez-moi donc encore
celui-ci: je vous promets que ce sera le dernier.
--Je vous le passe.
--Eh bien, on dit que tout homme trouve une fois dans sa vie l'occasion
de faire fortune, que le tout est pour lui de ne pas laisser échapper
l'occasion.
L'occasion passe à côté de la main: je la prends par ses trois cheveux,
et je ne la lâche pas, morbleu!
--Je ne veux pas y regarder de trop près avec vous, mon cher gouverneur,
reprit Nicolino, d'autant plus que je n'ai qu'à me louer de vos bons
procédés: vous aurez vos deux cent cinquante mille livres.
--A la bonne heure.
--Seulement, vous comprenez que je n'ai pas deux cent cinquante mille
livres dans ma poche.
--Bon! monsieur le duc, si l'on voulait faire toutes les affaires au
comptant, on ne ferait jamais d'affaires.
--Alors, vous vous contenterez de mon billet?
Roberto Brandi se leva et salua.
--Je me contenterai de votre parole, prince les dettes de jeu sont
sacrées, et nous jouons dans ce moment-ci, et gros jeu, car nous jouons
chacun notre tête.
--Je vous remercie de votre confiance en moi, monsieur, répondit
Nicolino avec une suprême dignité; je vous prouverai que j'en étais
digne. Maintenant, il ne s'agit plus que de l'exécution, des moyens.
--C'est pour arriver à ce but que je vous demanderai, mon prince, toute
la complaisance possible.
--Expliquez-vous.
--J'ai eu l'honneur de vous dire que, puisque je tenais l'occasion par
les cheveux, je ne la lâcherais point sans y trouver une fortune.
--Oui. Eh bien, il me semble qu'une somme de deux cent cinquante mille
francs...
--Ce n'est point une fortune, cela, monsieur le duc. Vous qui êtes riche
à millions, vous devez le comprendre.
--Merci!
--Non: il me faut cinq cent mille francs.
--Monsieur le commandant, je suis fâché de vous dire que vous manquez à
votre parole.
--En quoi, si ce n'est pas à vous que je les demande?
--Alors, c'est autre chose.
--Et si j'arrive à me faire donner par Sa Majesté le roi Ferdinand, pour
ma fidélité, le même prix que vous m'offrez pour ma trahison?
--Oh! le vilain mot que vous venez de dire là!
Le commandant, avec le comique sérieux particulier aux Napolitains, prit
la bougie, alla regarder derrière la porte, sous le lit, et revint poser
la bougie sur la table.
--Que faites-vous? lui demanda Nicolino.
--J'allais voir si quelqu'un nous écoutait.
--Pourquoi cela?
--Mais parce que, si nous ne sommes que nous deux, vous savez bien que
je suis un traître, un peu plus adroit, un peu plus spirituel que les
autres peut-être, mais voilà tout.
--Et comment comptez-vous vous faire donner par le roi Ferdinand deux
cent cinquante mille francs pour prix de votre fidélité?
--C'est pour cela justement que j'ai besoin de toute votre complaisance.
--Comptez dessus; seulement, expliquez-vous.
--Pour en arriver là, mon cher prisonnier, il ne faut pas que je sois
votre complice, il faut que je sois votre victime.
--C'est assez logique, ce que vous me dites là. Eh bien, voyons, comment
pouvez-vous devenir ma victime?
--C'est bien facile.
Le commandant tira des pistolets de sa poche.
--Voilà des pistolets.
--Tiens, dit Nicolino, ce sont les miens.
--Que le procureur fiscal a oubliés ici... Vous savez comment il a fini,
ce bon marquis Vanni?
--Vous m'avez annoncé sa mort, et je vous ai même répondu que j'avais le
regret de ne pas le regretter.
--C'est vrai. Vous vous êtes donc procuré vos pistolets, qui étaient je
ne sais où, par vos intelligences dans le château; de sorte que, quand
je suis descendu, vous m'avez mis le pistolet sur la gorge.
--Très-bien, fit Nicolino en riant: comme cela.
--Prenez garde! ils sont chargés. Puis, le pistolet sur la gorge
toujours, vous m'avez lié à cet anneau scellé dans la muraille.
--Avec quoi? avec les draps de mon lit?
--Non, avec une corde.
--Je n'en ai pas.
--Je vous en apporte une.
--A la bonne heure: vous êtes homme de précaution.
--Quand on veut que les choses réussissent, n'est-ce pas? il ne faut
rien négliger.
--Après?
--Après? Lorsque je suis bien lié et bien garrotté à cet anneau, vous me
bâillonnez avec votre mouchoir afin que je ne crie pas; vous refermez la
porte sur moi, et vous profitez de ce que j'ai eu l'imprudence d'envoyer
en patrouille tous les hommes dont je suis sûr, et de ne laisser dans
l'intérieur et aux portes que les déserteurs, pour faire une émeute.
--Et comment ferai-je cette émeute?
--Rien de plus facile. Vous offrirez dix ducats par homme. Ils sont une
trentaine d'hommes, mettez-en trente-cinq avec les employés: c'est trois
cent cinquante ducats. Vous distribuez immédiatement vos trois cent
cinquante ducats; vous changez le mot d'ordre, et vous commandez de
faire feu sur la patrouille, si elle insiste pour entrer.
--Et où prendrai-je les trois cent cinquante ducats?
--Dans ma poche; seulement, c'est un compte à part, vous comprenez.
--A joindre aux deux cent cinquante mille livres: très-bien!
--Une fois maître du château, vous me déliez, vous me laissez dans votre
cachot, vous me traitez aussi mal que je vous y ai bien traité; puis,
une nuit, quand vous m'avez payé mes deux cent cinquante mille francs et
rendu mes trois cent cinquante ducats, vous me faites jeter à la porte,
par pitié; je descends jusqu'au port, je frète une barque, un speronare,
une felouque; j'aborde en Sicile à travers mille périls, et je vais
demander au roi Ferdinand le prix de ma fidélité. Le chiffre auquel je
l'étendrai me regarde; au reste, vous le connaissez.
--Oui, deux cent cinquante mille francs.
--Tout cela est-il bien entendu?
--Oui.
--J'ai votre parole d'honneur?
--Vous l'avez.
--A l'oeuvre, alors! Vous tenez le pistolet, que vous pouvez reposer sur
la table de peur d'accident; voici les cordes, et voici la bourse. Ne
craignez pas de serrer les cordes; ne m'étouffez pas avec le mouchoir.
Vous en avez encore pour une bonne demi-heure avant que la patrouille
rentre.
Tout se passa exactement, comme l'avait prévu l'intelligent gouverneur,
et l'on eût dit qu'il avait donné ses ordres d'avance pour que Nicolino
ne rencontrât aucun obstacle. Le commandant fut lié, garrotté, bâillonné
à point; la porte fut refermée sur lui. Nicolino ne rencontra personne,
ni sur les escaliers, ni dans les caves. Il alla droit au corps de
garde, y entra, fit un magnifique discours patriotique, et, comme, à la
fin de son discours, il remarquait une certaine hésitation parmi ceux
auxquels il s'adressait, il fit sonner son argent et lâcha la parole
magique qui devait tout enlever: «Dix ducats par homme.» A ces mots, en
effet, les gestes d'hésitation disparurent, les cris de «Vive la
liberté!» retentirent. On sauta sur les armes, on courut aux postes et
aux remparts, on menaça la patrouille de faire feu sur elle si elle ne
disparaissait à l'instant même dans les profondeurs du Vomero ou dans
les vicoli de l'Infrascata. La patrouille disparut comme disparaît un
fantôme par une trappe de théâtre.
Puis on s'occupa de confectionner un drapeau tricolore, opération à
laquelle on arriva, non sans peine, avec un morceau d'une ancienne
bannière blanche, un rideau de fenêtre et un couvre-pieds rouge. Ce
travail terminé, on abattit la bannière blanche et l'on éleva la
bannière tricolore.
Enfin, tout à coup Nicolino sembla songer au malheureux commandant dont
il avait usurpé les fonctions. Il descendit avec quatre hommes dans son
cachot, le fit délier et débâillonner en lui tenant le pistolet sur la
gorge, et, malgré ses gémissements, ses prières et ses supplications, il
le laissa à sa place, dans le fameux cachot numéro 3, au deuxième
au-dessous de l'entre-sol.
Et voilà comment, le 21 janvier au matin, Naples, en se réveillant, vit
la bannière tricolore française flotter sur le château Saint-Elme.
LXXXVIII
LES FOURCHES CAUDINES.
Championnet aussi la vit, la bannière sainte, et aussitôt il donna
l'ordre à son armée de marcher sur Naples, afin de l'attaquer vers onze
heures du matin.
Si nous écrivions un roman au lieu d'écrire un livre historique, où
l'imagination n'est qu'accessoire, on ne doute pas que nous n'eussions
trouvé moyen d'amener Salvato à Naples, ne fût-ce qu'avec les officiers
français venant toucher les cinq millions convenus par la trêve de
Sparanisi. Au lieu d'aller au spectacle avec ses compagnons, au lieu de
s'occuper de la rentrée des cinq millions avec Archambal,--rentrée qui,
on se le rappelle, ne rentra point,--nous l'eussions conduit à cette
maison du Palmier, où il avait laissé, sinon la totalité, du moins la
moitié de cette âme à laquelle le sceptique chirurgien du mont Cassin ne
pouvait croire, et, au lieu d'un long récit intéressant, mais froid
comme toute narration politique, nous eussions eu des scènes
passionnées, rehaussées de toutes les craintes qu'eussent inspirées à la
pauvre Luisa les terribles scènes de carnage dont la rumeur arrivait
jusqu'à elle. Mais nous sommes forcé de nous renfermer dans l'inflexible
exigence des faits, et, quel que fût l'ardent désir de Salvato, il lui
avait fallu avant tout suivre les ordres de son général, qui, dans son
ignorance de l'irrésistible aimant qui attirait son chef de brigade vers
Naples, l'en avait plutôt éloigné que rapproché.
A San-Germano, au moment même où, après avoir passé la nuit au couvent
du mont Cassin, Salvato venait d'embrasser et de quitter son père,
Championnet lui avait donné l'ordre de prendre la 17e demi-brigade, et,
en faisant un circuit pour protéger et éclairer le reste de l'armée, de
marcher sur Bénévent par Venafro, Marcone et Ponte-Landolfo. Salvato
devait constamment se tenir en communication avec le général en chef.
Ainsi jeté au milieu des brigands, Salvato eut tous les jours une
attaque nouvelle à repousser; toutes les nuits, une surprise à découvrir
et à déjouer. Mais Salvato, né dans le pays, parlant la langue du pays,
était à la fois l'homme de la grande guerre, c'est-à-dire de la bataille
rangée, par son sang-froid, par son courage et par ses études
stratégiques, et celui de la petite guerre, c'est-à-dire de la guerre de
montagnes, par son infatigable activité, sa vigilance perpétuelle et cet
instinct du danger que Fenimore Cooper nous montre si bien développés
chez les peuplades rouges de l'Amérique du Nord. Pendant cette marche
longue et difficile dans laquelle on eut, au mois de décembre, des
rivières glacées à franchir, des montagnes couvertes de neige à
traverser, des chemins boueux et défoncés à suivre, ses soldats, au
milieu desquels il vivait, secourant les blessés, soutenant les faibles,
louant les forts, ses soldats purent reconnaître l'homme supérieur et
bon à la fois, et, n'ayant à lui reprocher ni une erreur, ni une
faiblesse, ni une injustice, se groupèrent autour de lui avec le respect
non-seulement de subordonnés pour leur chef, mais encore d'enfants pour
leur père.
Arrivé à Venafro, Salvato avait appris que le chemin ou plutôt le
sentier des montagnes était impraticable. Il était remonté jusqu'à
Isernia par une assez belle route, qu'il lui avait fallu conquérir pas à
pas sur les brigands; puis, de là, par un chemin détourné, il avait, à
travers monts, bois et vallées, atteint le village ou plutôt la ville de
Bocano.
Il lui fallut cinq jours pour faire cette route, que dans les temps
ordinaires, on peut faire en une étape.
Ce fut à Bocano qu'il apprit la trêve de Sparanisi, qu'il reçut l'ordre
de s'arrêter et d'attendre de nouvelles instructions.
La trêve de Sparanisi rompue, Salvato se remit en marche, et, en
combattant toujours, gagna Marcone. A Marcone, il apprit l'entrevue de
Championnet avec les députés de la ville, et la décision prise le même
jour par le général en chef d'attaquer Naples le lendemain.
Ses instructions portaient de marcher sur Bénévent et de se rabattre
immédiatement sur Naples pour seconder le général dans son attaque du
21.
Le 20 au soir, après une double étape, il entrait à Bénévent.
La tranquillité avec laquelle s'était opérée cette marche donnait à
Salvato de grandes inquiétudes. Si les brigands lui avaient laissé le
chemin libre de Marcone à Bénévent, c'était, sans aucun doute, pour le
lui disputer ailleurs et dans une meilleure position.
Salvato, qui n'avait jamais parcouru le pays dans lequel il était
engagé, le connaissait du moins stratégiquement. Il savait qu'il ne
pouvait aller de Bénévent à Naples sans passer par l'ancienne vallée
Caudia, c'est-à-dire par ces fameuses Fourches Caudines, où, trois cent
vingt et un ans avant le Christ, les légions romaines, commandées par le
consul Spurnius Postumus, furent battues par les Samnites et forcées de
passer sous le joug.
Une de ces illuminations comme en ont des hommes de guerre lui dit que
c'était là que l'attendaient les brigands.
Mais Salvato résolut, les cartes de la Terre de Labour et de la
principauté étant incomplètes, de visiter le pays par lui-même.
A huit heures du soir, il se déguisa en paysan, monta son meilleur
cheval, se fit accompagner d'un hussard de confiance, à cheval comme
lui, et se mit en chemin.
A une lieue de Bénévent, à peu près, il laissa dans un bouquet de bois
son hussard et les chevaux, et s'avança seul.
La vallée se rétrécissait de plus en plus, et, à la clarté de la lune,
il pouvait distinguer la place où elle semblait se fermer tout à fait.
Il était évident que c'était à cette même place que les Romains
s'étaient aperçus, mais trop tard, du piége qui leur avait été tendu.
Salvato, au lieu de suivre le chemin, se glissa au milieu des arbres qui
garnissent le fond de la vallée, et arriva ainsi à une ferme située à
cinq cents pas, à peu près, de cet étranglement de la montagne.
Il sauta par-dessus une haie et se trouva dans un verger.
Une grande lueur venait d'une partie de la maison séparée du reste de la
ferme. Salvato se glissa jusqu'à un endroit où ses regards pouvaient
plonger dans la chambre éclairée.
La cause de cet éclairage était un four que l'on venait de chauffer et
où deux hommes se tenaient prêts à enfourner une centaine de pains.
Il était évident qu'une pareille quantité de pain n'était point destinée
à l'usage du fermier et de sa maison.
En ce moment, on frappa violemment à la porte de la ferme donnant sur la
grande route.
Un des deux hommes dit:
--Ce sont eux.
Le regard de Salvato ne pouvait s'étendre jusqu'à la grande porte; mais
il l'entendit crier sur ses gonds et vit bientôt entrer, dans le cercle
de lumière projeté par le bois brûlant dans le four, quatre hommes qu'à
leur costume il reconnut pour des brigands.
Ils demandèrent à quelle heure serait prête la première fournée, combien
on en pourrait faire dans la nuit, et quelle quantité de pains pouvaient
donner quatre fournées.
Les deux boulangers leur répondirent qu'à onze heures et demie, ils
pourraient livrer la première fournée, à deux heures la seconde, à cinq
heures la troisième.
Chaque fournée pourrait donner de cent à cent vingt pains.
--Ce n'est guère, répondit un des brigands en secouant la tête.
--Combien êtes-vous donc? demanda un des boulangers.
Le brigand qui avait déjà parlé calcula un instant sur ses doigts.
--Huit cent cinquante hommes environ, dit-il.
--Ce sera à peu près une livre et demie de pain par homme, dit le
boulanger, qui jusque-là avait gardé le silence.
--Ce n'est point assez, répondit le brigand.
--Il faudra pourtant bien vous contenter de cela, répondit le boulanger
d'un ton bourru. Le four ne peut contenir que cent dix pains chaque
fois.
--C'est bien: dans deux heures, les mules seront ici.
--Elles attendront une bonne demi-heure, je vous en préviens.
--Ah çà! tu oublies que nous avons faim, à ce qu'il paraît?
--Emportez le pain comme il est, si vous voulez, dit le boulanger, et
faites-le cuire vous-mêmes.
Les brigands comprirent qu'il n'y avait rien à faire avec ces hommes,
qui avaient de pareilles réponses à tout ce qu'on pouvait dire.
--A-t-on des nouvelles de Bénévent? dirent-ils.
--Oui, répondit un boulanger; j'en arrive il y a une heure.
--Y avait-on entendu parler des Français?
--Ils venaient d'y entrer.
--Disait-on qu'ils y feraient séjour?
--On disait que, demain, au point du jour, ils se remettraient en
marche.
--Pour Naples?
--Pour Naples.
--Combien étaient-ils?
--Six cents, à peu près.
--En les rangeant bien, combien peut-il tenir de Français dans ton four?
--Huit.
--Eh bien, demain soir, si nous manquons de pain, nous aurons de la
viande.
Un éclat de rire accueillit cette plaisanterie de cannibales, et les
quatre hommes, en ordonnant aux deux boulangers de se presser,
regagnèrent la porte qui donnait sur la grande route.
Salvato traversa le verger, en évitant de passer dans le rayon de
lumière projeté par le four, franchit la seconde haie, suivit, à cent
cinquante pas en arrière, les quatre hommes qui regagnaient leurs
compagnons, les vit gravir la montagne, et put étudier à son aise, grâce
à un clair de lune assez transparent, la disposition du terrain.
Il avait vu tout ce qu'il avait voulu voir: son plan était fait. Il
passa devant la masserie cette fois, au lieu de passer derrière,
rejoignit son hussard, remonta à cheval, et rentra avant minuit à son
logement.
Il y trouva l'officier d'ordonnance du général Championnet, ce même
Villeneuve que nous avons vu, à la bataille de Civita-Castellana,
traverser tout le champ de bataille pour aller porter à Macdonald
l'ordre de reprendre l'offensive.
Championnet faisait dire à Salvato qu'il attaquerait Naples à midi. Il
l'invitait à faire la plus grande diligence possible, afin d'arriver à
temps au combat, et il autorisait Villeneuve à rester près de lui et à
lui servir d'aide-de-camp, le prévenant de se défier des Fourches
Caudines.
Salvato raconta alors à Villeneuve la cause de son absence; puis,
prenant une grande feuille de papier et une plume, il fit un plan
détaillé du terrain qu'il venait de visiter et sur lequel, le lendemain,
devait se livrer le combat.
Après quoi, les deux jeunes gens se jetèrent chacun sur un matelas et
s'endormirent.
Ils furent réveillés au point du jour par les tambours de cinq cents
hommes d'infanterie et par les cinquante ou soixante hussards qui
formaient toute la cavalerie du détachement.
Les fenêtres de l'appartement de Salvato donnaient sur la place où se
rassemblait la petite troupe. Il les ouvrit et invita les officiers, qui
se composaient d'un major, de quatre capitaines et de huit ou dix
lieutenants ou sous-lieutenants, à monter dans sa chambre.
Le plan qu'il avait fait pendant la nuit était étendu sur la table.
--Messieurs, dit-il aux officiers, examinez cette carte avec attention.
Arrivé sur le terrain, que, par l'étude que vous allez faire, vous
connaîtrez aussi bien que moi, je vous expliquerai ce qu'il y a à
exécuter. De votre adresse et de votre intelligence à me seconder
dépendra non-seulement le succès de la journée, mais encore notre salut
à tous. La situation est grave: nous avons affaire à un ennemi qui a,
tout à la fois, l'avantage du nombre et celui de la position.
Salvato fit apporter du pain, du vin, quelques viandes rôties qu'il
avait demandées la ve
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