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Une Pupille Genante

by Roger Dombre · French · Gutenberg #18692 · 300,658 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Une Pupille Genante
    
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Title: Une Pupille Genante

Author: Roger Dombre


        
Release date: June 26, 2006 [eBook #18692]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/18692


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE PUPILLE GENANTE ***


Roger DOMBRE ( pseud. of Mme Andrée SISSON née LIGEROT, 1859-
1914), Une pupille gênante (1890), ici dans l’édition de 1926




Produit par Daniel FROMONT




Collection Familia


Roger DOMBRE


Une Pupille gênante


PARIS

GAUTIER ET LANGUEREAU, EDITEURS

55, quai des Grands-Augustins, et 18, rue Jacob


1926


Tous droits de traduction d’adaptation et de reproduction
réservés pour tous pays.






UNE PUPILLE GENANTE




PREMIERE PARTIE


I


Jacques Simiès ouvrit un œil, puis l’autre, bâilla, s’étira
et demanda à son valet de chambre, Lazare, qui venait écarter
les persiennes:

— Lazare, quelle heure est-il?

— Monsieur, il est dix heures.

— Quel temps fait-il?

— Ni beau ni laid, Monsieur, et le baromètre est au variable.

— Bien, comme cela tu ne te compromets pas. Y a-t-il des
lettres?

— Pas beaucoup: voici le courrier d’ailleurs, Monsieur peut
voir.

Et Lazare déposa sur la table de nuit quelques journaux et
quelques enveloppes médiocrement garnies.

— Tant que cela? fit indolemment le viveur en s’étirant de
plus belle. Bah! à tout à l’heure les affaires sérieuses.
Lazare, j’ai faim.

— Je vais apporter à Monsieur son chocolat.

— Très cuit surtout. Cette brute de Césarine m’envoie
toujours de l’eau chaude.

— Je vais y veiller, Monsieur.

Et, après avoir laissé entrer lentement dans la chambre un
jour atténué par les rideaux de guipure, Lazare sortit.

Simiès referma les yeux avec un indicible sentiment de bien-
être, et dans son cerveau encore engourdi flotta la vision de
la veille.

Ah! la bonne soirée qu’il avait passée au café de Paris!
Dieu! qu’on avait ri! Ce diable de Pinsonneau en avait-il
raconté des farces de sa vie de garnison! et avait-on assez
raillé le clergé, les prêtres et les mômeries des cléricaux!
et l’excellent Moët qu’on y avait sablé, sans compter le
Moselle pétillant et le Tockay exquis!

Par exemple les cigares laissaient un peu à désirer, mais
Simiès était rendu difficile par ceux que lui envoyait son
ami de la Nouvelle-Orléans.

Décidément ce souper et les rires qui l’avaient accompagné
l’avaient creusé; et ce diable de Lazare qui n’apportait pas
son déjeuner, quel lambin, quelle brute! c’était à lui
casser une canne sur le dos!

En attendant, Simiès allait lire son courrier; il se souleva
sur son lit pour se mettre sur son séant non sans esquisser
une grimace de douleur.

— Ces s... rhumatismes! gémit-il.

C’est que celui qu’on appelait jadis le beau Simiès avait
soixante ans, et bien heureux encore était-il d’en être
quitte à si bon marché avec les infirmités de cet âge.

Il attira à lui son binocle qu’il ajusta sur son nez et prit
dans la masse une carte bleutée sur laquelle courait une
écriture élégante.

— Bon! dit-il avec ennui, une demande d’argent; je connais
ça, mais cette fois encore je ferai la sourde oreille, car
j’ai pour principe qu’il ne faut pas prêter aux autres,
surtout à ceux qui, selon toute probabilité, ne peuvent
rendre ce qu’ils ont emprunté. Qu’est-ce encore? Ah!
Cathellin qui m’invite à dîner: ma foi, ce ne sera pas
drôle, des jeunes mariés! Quelle idée aussi lui a pris
d’épouser cette veuve?... Quant aux journaux, voyons...
voici le Figaro, l’Intransigeant... Tiens, le Quotidien qui
manque à l’appel? Ces gredins l’auront gardé à la cuisine
pour le déguster avant moi, je vais leur laver la tête
d’importance... Par le diable, qu’est-ce que cette épître sur
papier d’affaires, qui s’est glissée sous les gazettes?...
Bien! maître Briant, le notaire de Léo!... qu’est-ce qu’il
peut avoir à m’apprendre?... Pourvu que cet imbécile de Léo
n’ait pas commis encore quelque bévue! il n’a jamais réussi
en rien. Et moi qui ai des capitaux dans sa plantation des
Antilles; pas lourds, heureusement; la perte ne serait pas
grande. Diable! quatre pages de thème; il est épistolier,
le notaire! voyons ce qu’il me veut.

Simiès se mit à lire attentivement: le soleil, pâlot et
terne, joua cependant un instant sous les rideaux aux teintes
douces, arrachant une étincelle d’argent aux aciers des
chenets, au bronze doré des candélabres, aux socles des
coupes; baisant au passage le visage rieur d’un faune de
marbre.

Simiès l’épicurien lisait toujours; autour de lui tout
respirait non seulement le bien-être, mais le luxe absolu
épanoui là sans lourdeur, avec goût, avec art, selon le
caprice du possesseur égoïste et raffiné.

Lorsque Lazare reparut, portant en équilibre sur sa main le
plateau où fumait le chocolat vanillé et onctueux accompagné
de rôties toutes chaudes, il faillit reculer à la vue de son
maître: soulevé sur sa couche moelleuse, celui-ci, furieux,
montrait le poing au ciel de lit qui n’en pouvait mais et
froissait dans ses doigts une lettre lacérée. Son visage,
ordinairement rose et empreint d’une expression railleuse,
était devenu jaune, marbré de taches foncées; ses yeux
verdâtres flamboyaient; ses cheveux gris se hérissaient de
colère sur le crâne légèrement dépouillé au sommet du front.

Simiès n’était pas beau à voir ainsi, lui qui passait en
général pour un homme encore agréable à regarder en dépit de
son âge mûr.

En apercevant son valet de chambre, il l’apostropha rudement:

— Allons, maraud, tête de buse, animal, on ne veut donc pas
que je déjeune ce matin?

— Monsieur avait recommandé que son choc...

— Butor! vas-tu raisonner? apporte-moi ça et plus vite.

Tout tremblant, Lazare obéit.

Lorsque Simiès eut avalé une gorgée du liquide fumant, il
s’écria avec un redoublement de fureur:

— Triple brute, à présent tu veux m’ébouillanter! Ne
pouvais-tu m’avertir que le chocolat sortait du feu?
Assassin, va! J’ai la peau de la langue enlevée; vous
l’avez fait exprès; vous voulez ma mort, vous autres idiots.
Tiens!

Et, d’un geste violent, Simiès envoya rouler la tasse et son
contenu sur le tapis, entre les jambes de l’infortuné Lazare
qui se mit à hurler de douleur.

Cela fit rire Simiès et Lazare se calma; au fond il savait
que les boutades de ce maître exigeant ne duraient pas et
qu’il fallait les supporter; il y avait tant de petits
profits à ramasser dans cette maison de célibataire riche!
c’eût été folie de la quitter.

— Tu vas nettoyer le tapis, reprit M. Simiès en indiquant la
tache noirâtre étalée sur la moquette rouge.

— Monsieur me permettra au moins de changer de pantalon?
répondit piteusement Lazare.

— Va! mais fais vite. Il s’imagine que sa peau est brûlée
peut-être! ces gens sont si douillets! grommela Simiès en
s’allongeant dans son lit avec béatitude.

— Qu’est-ce que Monsieur va prendre à la place de son
chocolat? demanda Lazare prêt à sortir.

— Du thé et qu’on ne me fasse pas attendre.

Dix minutes après, Lazare rentrait, la théière sur le
plateau, une éponge dans l’autre main pour réparer les
méfaits de son maître.

Tout en déjeunant Simiès suivait machinalement de l’œil les
évolutions du domestique; puis, soudain, posant la moitié
d’une rôtie sur le bord de la soucoupe:

— Dis donc, Lazare, sais-tu la tuile qui me tombe dessus?

— Non, Monsieur, répondit Lazare sans relever la tête.

— Eh bien!... mais écoute donc, imbécile, ton tapis est
assez lavé.

Le pauvre garçon se dressa sur les genoux et demeura bouche
béante, l’éponge en suspens.

— Il m’arrive, reprit Simiès, que mon neveu des Antilles, M.
Léo, tu sais, est mort.

— Ah!... et Monsieur va hériter sans doute? fit Lazare dont
les grosses lèvres s’élargirent dans un vaste sourire.

— Idiot! ce ne serait pas une tuile. Ma nièce sa femme et sa
fille revenaient en France à pleines voiles avec moins
d’argent dans leur cassette qu’il n’y en a au fond de cette
tasse lorsque la première mourut au moment de toucher terre.

— Aïe! et la demoiselle alors?

— Voilà: l’enfant est à ma charge à présent, c’est ça qui
est amusant!

— Elle n’a donc pas de parents plus proches que Monsieur?

— Non, quelques cousins éloignés à je ne sais combien de
degrés. Je suis son tuteur et son unique soutien, ainsi que
le dit en termes pompeux le notaire qui m’écrit.

Dans sa stupéfaction Lazare laissa tomber son torchon et son
éponge.

— Alors voilà Monsieur père de famille?

— Parbleu! et c’est ce qui m’enrage.

— Je savais bien que ce n’était pas le chocolat, pensa
Lazare. Et, reprit-il tout haut, il va y avoir ici une jeune
demoiselle? c’est ça qui va être drôle!

Et Lazare se tint les côtes pour mieux rire.

— Butor, ne ris donc pas ainsi, tu m’agaces les nerfs. Ainsi
tu trouves cette idée amusante?

— Dame!

— Mais ce n’est qu’une enfant, une mioche, une galopine enfin
de neuf à dix ans, qui va être capricieuse, assommante,
pleurnicheuse, tu comprends que je l’envoie à tous les
diables; voilà ma bonne petite vie tranquille tout à fait
bouleversée.

Et Simiès fit mine de s’arracher quelques cheveux gris, ce
qui, vu la position qu’il gardait dans son lit, lui donnait
l’air passablement grotesque.

Lazare se leva sur ses longues jambes, et, le visage soudain
illuminé par une pensée riante:

— Monsieur oublie que les petites filles, ça se met au
couvent.

— Au couvent? brute que tu es! ma nièce chez des nonnes?

— La langue m’a fourché, Monsieur, je voulais dire à la
pension. Y a des établissements laïques...

— Parbleu! je n’y songeais plus! Certainement qu’il y en a,
Paris en regorge, et des lycées aussi pour les fillettes! Où
avais-je donc la tête? s’écria Simiès en se remettant sur
son séant. Tiens, Lazare, tu es un brave garçon de me l’avoir
rappelé, tu auras vingt francs pour remplacer le pantalon qui
a reçu le chocolat. Au fait, des pensions laïques ça ne
manque pas ici. Certes, j’y aurais pensé plus tard, mais
j’étais si troublé! Je suis sauvé; le lendemain même de son
arrivée, j’y mettrai Gilberte. Ah! quelle bénédiction! il
faut que dès aujourd’hui je m’occupe de cela et cherche une
maison convenable où les jeunes filles soient élevées sans
les mômeries des couvents qui les rendent ridicules. Lazare,
vite mes pantoufles, ma robe de chambre, je veux sortir avant
midi; tu diras à Philippe d’atteler dans une demi-heure.

Rentré en grâce, Lazare habilla son maître, puis il alla
conter à la cuisine l’événement qui survenait à la maison et
qui fit ouvrir de grands yeux à Philippe, à Césarine et à Mme
Dutel, la femme de charge.


II


Simiès lisait le Quotidien au coin d’un magnifique feu de
bois, les pieds sur les chenets, chaussé de bonnes
pantoufles, vêtu d’une splendide robe de chambre fourrée, et
tout en fumant un cigare exquis il applaudissait aux inepties
de son journal préféré.


La porte s’ouvrit et Mme Dutel poussa devant elle une
mignonne fillette en s’écriant d’une voix nasillarde:

— Voilà l’enfant, Monsieur; le voyage s’est bien accompli,
mais la petite demoiselle a dû avoir un peu froid, car elle
est pâle et elle n’a pas voulu manger en route.

— C’est bien, Madame Dutel, à présent laissez-nous.

La femme de charge obéit et Simiès demeura seul avec la
fillette qui le regardait craintivement à travers le nuage de
cheveux d’or qui lui couvrait le front.

Elle était blanche comme un lis dans ses vêtements de deuil,
mais elle ne semblait pas intimidée en entrant dans cette
maison inconnue, et elle se tenait sérieuse, droite comme un
cierge.

— Bonjour, mon oncle, dit-elle en tendant sa petite main
gantée à M. Simiès et sa voix résonna claire et mélodieuse
comme un chant.

— Bonjour, Gilberte, répondit Simiès en effleurant de ses
moustaches grises le front pur de la fillette.

Elle le regarda de nouveau, fixement, de ses grands yeux
noirs, un peu sombres et poursuivit:

— C’est vous qui êtes mon tuteur?

— Oui, c’est moi.

— Qu’est-ce que c’est, un tuteur?

— Celui qui a droit sur vous à la place de votre père et de
votre mère.

— A la place de papa et de maman?

L’enfant prononça ces mots d’un accent intraduisible et ses
prunelles de diamant se voilèrent au souvenir des parents qui
n’étaient plus.

Elle reprit:

— Vous ne me les remplacerez jamais.

— Je n’ai pas cette prétention, riposta Simiès un peu piqué;
moi je ne vous passerai pas vos caprices, n’y comptez pas.
Ils devaient vous gâter, vos parents?

— Je ne sais pas, ils me chérissaient comme je les
chérissais, voilà tout ce que je peux dire.

Simiès eut un sourire ironique au coin de ses lèvres minces.

— Est-ce que vous seriez sentimentale par hasard, petite
fille?

— Sentimentale, qu’est-ce que c’est?

— Au fait, vous ne pouvez comprendre cela, mais je vous
guérirai de vos idées ridicules.

— Est-ce donc une idée ridicule que d’aimer ses parents et de
se souvenir d’eux s’ils ne sont plus?

— Non certes, mais je vois une chose, c’est qu’on vous a
laissée raisonner tant que cela vous plaisait.

— Raisonner? mais oui, tant que ce n’était pas impoli. Maman
aimait à savoir ce que je pensais; d’ailleurs elle m’élevait
bien.

— Ah! vous ne vous ménagez pas les compliments, vous croyez-
vous une petite perfection?

— Oh! non, mon oncle, j’ai bien des défauts.

— Vraiment? et lesquels?

L’enfant parut embarrassée.

— Etes-vous menteuse?

— Oh! mon oncle, s’écria Gilberte indignée, je n’ai jamais
menti de ma vie. Mentir, mais c’est affreux!

— Vraiment? fit Simiès avec son éternel ricanement, alors
vous n’êtes pas femme.

— Pas femme?

L’enfant ne comprenait pas.

— Eh! oui, vous ne connaissez donc pas cette parole d’un
diplomate arrangée plus tard par je ne sais quel homme
d’esprit: "La parole a été donnée à la femme pour déguiser
sa pensée".

Gilberte ouvrit tout grands ses yeux sombres.

— Vous ne comprenez pas? Quel âge avez-vous?

— Neuf ans, répondit Gilberte en redressant sa taille
fluette.

— Vous êtes grande pour votre âge. Et si l’on vous coupait
les cheveux, que diriez-vous?

L’enfant recula d’un pas et ses prunelles flamboyèrent.

— Je ne veux pas!

— Ah! vous êtes coquette?

— Je ne sais pas, mais maman aimait mes cheveux flottants sur
mes épaules, je veux les conserver ainsi.

Simiès hocha la tête et étendit la main pour tâter la
chevelure souple et dorée de la fillette.

— Gardez-les, je ne veux pas vous priver d’une si jolie
parure; d’ailleurs, je ne vous gronderai jamais pour être
vaniteuse; c’est permis aux petites filles.

— Pourquoi?

— Parce que... mais, au fait, vous n’êtes pas encore à l’âge
où l’on a du plaisir à être belle. Vous croyez-vous laide?

Gilberte se haussa sur ses petits pieds afin d’apercevoir
dans le miroir sa mignonne image.

— On m’a souvent dit que je suis jolie, mais je ne sais pas
si c’est vrai.

— Aimeriez-vous à être jolie?

— Oh! oui.

— Eh! eh! ricana le vieillard, vous allez bien, ma nièce,
déjà femme!

— Y a-t-il du mal à désirer cela? J’aime tout ce qui est
beau; je serais désolée d’être laide.

— Bon, voilà pour la coquetterie. Maintenant, êtes-vous
gourmande?

— Je ne ferais pas de bassesses pour un bonbon, répondit
dédaigneusement Gilberte, seulement...

— Seulement quoi?

— Je n’aime pas beaucoup la soupe et pas du tout les œufs
brouillés et les épinards.

— Vraiment? eh bien! moi, je vous apprendrai à manger de
ces trois choses et vous verrez que, après quelques essais,
vous en raffolerez.

L’enfant ne répondit pas, mais sa petite figure exprima
l’effroi.

— Ah! encore une question: êtes-vous curieuse?

— Non, mon oncle, maman m’enseignait à être discrète.

— C’est bien, nous verrons cela. Et paresseuse?

— Je ne sais pas... peut-être un peu pour me lever de bonne
heure l’hiver.

— Et pour vos études?

— Je ne sais pas encore grand’chose, mais j’aime à apprendre.

— Qu’étudiez-vous?

— La musique, puis le calcul, la grammaire, la géographie,
l’histoire, l’anglais et l’allemand, le catéchisme...

Simiès bondit.

— Le catéchisme?... Vous le laisserez de côté.

— Pourquoi? maman y tenait beaucoup.

— Oui, votre mère était une bigote, murmura le vieillard
entre ses dents. Enfin, reprit-il plus haut, je modifierai
votre éducation à mon gré désormais. Vous pouvez maintenant
aller jouer ou vous reposer comme vous voudrez; Mme Dutel
qui couchera près de vous va vous conduire à votre chambre.

Il sonna la femme de charge qui emmena Gilberte.

L’appartement destiné à la fillette était agréable, car
Simiès aimait le luxe partout autour de lui; rose et blanc
avec de soyeux rideaux au lit et à la fenêtre, des fleurs
fraîches dans des cornets de cristal, un tapis moelleux, un
feu clair dans la cheminée, une température douce et égale,
des meubles élégants; le regard charmé de Gilberte inspecta
les murailles qu’ornaient quelques tableaux représentant des
sujets mythologiques ou des membres de la famille Simiès.

— Il n’y a pas de bon Dieu ici, fit-elle très grave.

— Oh! ce n’est pas de ces choses-là qu’il faut chercher chez
nous, ma petite demoiselle, répondit Mme Dutel, bonne femme
au fond, mais absolument nulle et platement soumise aux idées
de son maître.

— Pourquoi?

— Dame, parce que Monsieur ne croit pas à la religion.

— Comment ferai-je ma prière?

— Je ne sais pas; il ne faut toujours pas parler de ça à
votre oncle, il se fâcherait.

— Pourquoi? demanda de nouveau l’enfant.

— Pourquoi? eh! parce que ça lui déplaît. Est-elle drôle,
cette petite, avec ses pourquoi? Je pense bien qu’elle ne va
pas me questionner comme cela sur tout, grommela tout bas la
vieille femme.

Gilberte soupira et se laissa enlever ses vêtements de sortie
sans plus parler.

Le dîner sonna; elle se rendit à la salle à manger, un peu
triste et fatiguée d’une journée de voyage.

Ce soir-là son oncle ne la tourmenta pas, et, voyant qu’elle
s’endormait sur sa chaise, il ordonna qu’on l’emportât pour
la coucher, ce que fit Lazare avec des précautions presque
maternelles; le brave garçon était le seul peut-être en
cette étrange demeure, qui conçût pour l’orpheline une pitié
sincère.

Gilberte dormit comme dorment les enfants de son âge, d’un
sommeil profond et doux, et sa mère, remontée là-haut, dut
laisser tomber une larme sur ce front d’ange qui allait
perdre sous ce toit impie la divine candeur et la piété naïve
qui semblaient jusqu’à présent innées en sa petite âme.


III


— Non, je n’aime pas mon oncle, disait Gilberte en secouant
sa tête blonde avec mélancolie.

— Pourquoi? demanda à son tour Lazare en frottant
énergiquement son argenterie tandis que la petite fille le
regardait faire avec distraction.

— Parce que... parce que... je ne sais pas; il est si
différent de mon pauvre papa.

— Il est cependant bon pour vous quelquefois, à sa manière.

— Oui, à sa manière, répéta Gilberte.

— Est-ce qu’il vous fait peur? demanda Lazare en secouant sa
peau de chamois.

Gilberte allongea ses lèvres roses:

— Non, sauf quand il se met en colère. Papa se fâchait
quelquefois, lui aussi, mais sans crier comme mon oncle. Et
puis mon oncle il dit des choses, des choses enfin qui sont
tout le contraire de ce que disait maman.

— En fait de religion sans doute?

— Oui, en fait de religion. Est-ce que vous pensez comme mon
oncle, vous, Lazare?

— Dame, Mam’zelle, Monsieur est si savant; autrefois, moi,
je croyais comme vous; à présent ça a changé. Monsieur m’a
dit tant de fois que j’étais un imbécile auparavant.

— Ah!

Et Gilberte rêva quelques minutes sur ces paroles, son fin
menton blanc dans sa petite main délicate.

— Est-ce que vous vous plaisez à Paris? reprit Lazare pour
rompre le silence.

— Je suis si peu sortie encore! répondit l’enfant.

— Dame, Mam’zelle, vous vous êtres enrhumée et vous n’avez pu
beaucoup vous promener. C’est tout de même une chance, allez,
cette bronchite qui vous tient là; sans elle, vous entriez
en pension tout droit.

— C’est joli, ici, dit Gilberte qui suivait sa rêverie; mais
chez mon papa c’était plus beau encore.

— Aux Antilles, n’est-ce pas?

— Oui; il y avait la mer si bleue, des fleurs si parfumées,
un jardin superbe.

— Mais, si vous aimez la campagne, vous vous plairez aux
Marnes.

— Aux Marnes?

— Oui, une grande propriété que possède Monsieur dans
l’Isère. Moi, j’aime mieux la ville, parce qu’il y a les
amis, les cafés où l’on va un peu rire avec les camarades
quand on a fini l’ouvrage. Cependant aux Marnes on reçoit
quantité d’étrennes; Monsieur a beaucoup de visites, vous y
mènerez joyeuse vie, allez, Mademoiselle.

— Moi, je ne dois pas m’amuser cette année, Lazare, fit
Gilberte en jetant un regard éloquent à ses vêtements noirs.

— Oh! que si; Monsieur vous fera bien divertir pour peu que
vous vous y prêtiez un peu. Plus vous vous montrerez gamine
et dégourdie, plus il vous gâtera; il est comme ça,
Monsieur.

— Maman n’aimait pas, au contraire, que je me montrasse
ainsi.

— Ah! c’est certain qu’il est plus joli pour une demoiselle
de n’être pas trop garçon, mais puisque Monsieur est votre
maître à présent et que c’est son goût, faut vous permettre
de petites diableries qui le feront rire.

Gilberte ne répondit pas et alla chercher sa poupée délaissée
sur le tapis.

Son oncle était bien peu apte, hélas! à comprendre cette
nature fine et aimante qui, avec une éducation chrétienne,
fût devenue exquise. Le malheureux voulait, selon son
expression, façonner à sa manière le caractère et l’esprit de
la fillette, en faire une philosophe, une libre penseuse, et
Dieu sait que cette œuvre satanique lui était facile, car
l’enfant était jeune et son intelligence aimait à fouiller
tous les mystères, à savoir tout ce qu’elle ignorait.

Néanmoins, Gilberte n’avait pas fait un grand pas dans le
cœur de Simiès: il n’admirait encore en elle que sa beauté
qui le flattait; il était fier quand il la montrait à ses
amis ou, s’il sortait avec elle, d’entendre murmurer autour
de lui:

"La ravissante fillette!"

Seulement le sérieux et la mélancolie de ses neuf ans
l’ennuyaient.

"Bah! se disait-il, sous peu de jours elle va entrer en
pension et quel débarras. Je ne l’en retirerai que pour la
marier, et vive la joie! ma tutelle ne m’aura pas trop pesé!"

En attendant, il pesait assez durement sur la vie de l’enfant
et se montrait parfois dur jusqu'à l’exagération.

Un matin, à déjeuner, on servit des œufs brouillés, la bête
noire de Gilberte!

Elle refusa de se servir lorsque le plat lui fut présenté et
elle leva sur son oncle un regard craintif qui n’échappa
point au despotique vieillard.

Il fit signe à Lazare qui obéit à regret et il mit lui-même
sur l’assiette de la petite fille une portion assez
considérable du mets détesté.

L’enfant résista d’abord.

— Si vous ne mangez pas cela tout de suite, lui dit Simiès
avec rudesse, je fais étrangler aujourd’hui même votre chien
Néro que vous aimez tant.

Entre son fidèle ami et les œufs brouillés Gilberte ne
balança point et se mit en devoir d’obéir, mais son petit
cœur se soulevait bien fort et elle pensait:

"Comme il est méchant, mon oncle!"

Pendant ce temps Simiès se félicitait in petto, se disant:

"Décidément je suis fait pour élever et mâter les petites
filles indisciplinées; mon système est parfait."

Le repas terminé à la grande satisfaction de Gilberte, il
l’envoya s’habiller pour sa promenade quotidienne; mais au
bout d’un quart d’heure Mme Dutel vint prévenir son maître
que l’enfant, tout à fait malade, ne pouvait sortir; il
fallut la coucher et la nourrir de thé pendant quarante-huit
heures. Comme elle eut un peu de fièvre et que Simiès,
effrayé des conséquences de sa dureté, fit venir le médecin,
celui-ci déclara que ce n’était qu’un accident, mais que la
petite fille était d’une constitution délicate qui exigeait
de grands ménagements.

— Elle va entrer en pension la semaine prochaine, dit le
terrible oncle qui aspirait à cet instant de toutes les
puissances de son âme.

— En pension? Eh bien! dans l’intérêt de votre nièce, je
vous conseille de la garder un peu plus longtemps auprès de
vous; vos soins lui sont nécessaires.

— Mais, docteur! s’écria l’infortuné tuteur, elle sera bien
mieux soignée chez les dames H... que chez moi qui n’ai pas
l’habitude des petites filles.

— Je ne suis pas de votre avis. Que vous importe de la
conserver quelques jours ici? Il serait bien plus ennuyeux
pour vous si les dames H... vous la renvoyaient tout à fait
malade, une semaine après son entrée chez elles.

— C’est vrai, murmura l’égoïste, épouvanté de cette
perspective.

Et il se décida à confier Gilberte aux soins de Mme Dutel
encore une quinzaine.

Une après-midi, la fillette, guérie, quoique toujours un peu
pâle, jouait avec une vieille poupée que, toute fanée qu’elle
était, elle préférait aux splendides dames que son oncle,
dans une heure de générosité, lui avait données; elle était
seule et, assise sur sa petite chaise basse, elle berçait en
silence sa chère Nora.

Dans la chambre voisine deux voix se faisaient entendre,
alternant dans une conversation animée; c’était celle de Mme
Dutel et celle de Lazare qui balayait l’appartement.

— Oui, Madame Dutel, disait ce dernier sans s’arrêter de
cirer ou de frotter, je garderai la petite en votre absence,
puisque vous avez un rendez-vous à Montmartre.

— Le temps d’aller et de revenir avant que Monsieur ne
rentre, mon bon Lazare.

— Il n’en saura rien, Monsieur; ce n’est pas moi qui vous
vendrai, allez, ni la petite.

— Pour ça non; la petite n’est pas bavarde.

— C’est ma foi vrai; il y a des moments où j’ai pitié de
cette enfant, quand je la vois si seule, abandonnée à elle-
même.

— Sans compter qu’elle ne sera pas beaucoup plus heureuse
dans cette pension où Monsieur veut l’enfermer. Ah! si elle
savait seulement le prendre, la fine mouche, elle en ferait
tout ce qu’elle voudrait, de ce vieux mécréant.

— Vous croyez, Madame Dutel?

— Si je le crois, bonté du ciel! mais Monsieur disait lui-
même hier: "Elle m’ennuie, cette mioche, avec ses grands
yeux tristes et son air grave; et puis elle est trop soumise
et trop craintive; si elle me ripostait quelque bonne
impertinence, si elle faisait un peu le diable à quatre dans
ma maison, je crois que je l’aimerais."

— Ben oui, Madame Dutel, mais voyez-vous, ça n’est pas dans
le tempérament de l’enfant; c’est doux, c’est sage, c’est
résigné, mais ça ne sait pas se rebeller, et puis ça n’a pas
de ruse, c’est franc comme l’or; ça n’ira jamais à Monsieur.

Gilberte entendait tout cela; elle se dressa sans bruit sur
ses petits pieds, déposa Nora sur le tapis et, le cœur
battant, se rapprocha de la porte.

"C’est mal ce que je fais, se disait-elle, c’est mal
d’écouter les conversations des autres, maman me ferait honte
et elle aurait raison, mais je ne peux pas m’en empêcher."

— Pour ça oui, reprenait Lazare heureux de souffler entre
deux coups de brosse; la petite demoiselle est trop douce;
un petit garçon bien lutin ou alors une petite fillette comme
celle de Mme Martelle aurait bien mieux convenu à Monsieur.

— Ah! Dieu non, quel démon!

— Jolie comme est cette petite Gilberte, avec un air
endiablé, une voix impérieuse et des colères furibondes, elle
ferait le bonheur de Monsieur.

— Et cependant, Lazare, ce n’est pas beau; moi qui vous
parle, j’ai refusé d’entrer chez Mme Martelle comme
gouvernante de la petite demoiselle, et malgré un gage
énorme, parce que autant vivre en enfer que vivre avec cette
enfant.

— C’est sûr que les bambins bien élevés et gentils comme ceux
que j’ai vus chez mes maîtres d’avant cette maison-ci, c’est
bien plus agréable et plus joli; mais avec un homme comme M.
Simiès...

— Un fameux original, Lazare!

— Puisqu’il a ses idées à lui sur l’éducation, faut bien les
flatter, ses manies; puisqu’on le sert et qu’il paie bien,
faut lui plaire; voilà pourquoi je dis que cette petite
Gilberte, si elle était adroite, le mènerait par le bout du
nez.

Cette conversation plus ou moins juste et intelligente prit
fin et Mme Dutel alla passer sa robe des dimanches pour se
rendre à Montmartre, tandis que Gilberte revenait sur la
pointe des pieds à son petit fauteuil: seulement cette fois
l’infortunée Nora demeura oubliée, le nez sur le tapis, car
l’enfant resta immobile, ressassant dans sa tête les paroles
qu’elle venait de recueillir.

Ainsi son oncle l’aimerait si elle était méchante, si elle
lui tenait tête? Comme c’était étonnant! son papa et sa
maman l’aimaient et la caressaient autrefois, justement quand
elle avait été obéissante et sage.

"Alors je serai colère, bruyante et insupportable, se dit la
fillette avec un dernier scrupule au fond de sa petite âme
agitée; je serai comme cela puisqu’il le faut pour être
aimée ici.

"Heureusement que je suis jolie, ajouta-t-elle; c’est
toujours ça de gagné. Quelle chance!"

Elle grimpa sur sa petite chaise et sa mignonne personne se
refléta en partie dans la glace: elle put voir tout à son
aise ses cheveux d’or ondés, ses grands yeux brillants, sa
peau blanche et sa bouche rose.

"Mais certainement je suis jolie, poursuivit-elle après cet
examen, ils le disent tous, même les passants des rues...
Alors, à présent il va falloir être indisciplinée et
capricieuse? ça va être très drôle."

Puis, une pensée soudaine lui venant à l’esprit:

— Maman!... balbutia-t-elle dans un sanglot; et elle courut
se jeter sur son petit lit où elle s’endormit dans ses
larmes.

Pauvre âme enfantine qu’on allait flétrir ainsi, d’où l’on
enlevait peu à peu les douces qualités et les sages
résolutions, que deviendrait-elle entre cet impie qui
prétendait la former et ces serviteurs ignorants et dépourvus
de tact?

Heureusement que Dieu a des grâces réservées à ceux qu’il
expose ainsi aux griffes du démon, et souvent la lutte des
premières années prépare l’âme et la trempe fortement pour
l’avenir.


IV


Ce soir-là c’étaient des épinards.

Nous savons que Gilberte était loin d’en raffoler; mais elle
avait son petit plan tout dressé.

Très perplexe, Lazare, qui avait un faible pour l’orpheline,
hésitait à la servir, craignant à la fois de faire de la
peine à l’enfant et d’attirer sur elle l’attention de son
maître.

Mais Gilberte trancha elle-même la question:

— Merci, Lazare, je n’en veux point, dit-elle d’un ton
délibéré en regardant son oncle en face, très bravement.

M. Simiès, qui s’apprêtait à boire, posa son verre sur la
table, sans le porter à ses lèvres.

— Vous dites?... fit-il étonné.

Puis, s’adressant au valet de chambre:

— Servez Mademoiselle, ajouta-t-il froidement.

— Je n’en veux pas, reprit l’enfant.

— Est-ce que, reprit Simiès, est-ce que par hasard, petite
fille, cela aussi vous fera mal au cœur?

— Je ne peux pas le savoir d’avance, riposta Gilberte
toujours très animée, mais je n’ai pas envie d’essayer.

— Vous en goûterez pourtant.

— Non, mon oncle.

— Si.

— Non.

Au fond la fillette tremblait un peu et elle était pâle pour
son premier coup d’essai, mais elle était fine et voyait très
bien que chez son tuteur la surprise était plus forte que le
courroux.

Néanmoins, Simiès, quoique cette petite scène l’amusât en
réalité, tenta d’avoir le dessus et servit lui-même l’enfant
révoltée.

Alors, prompte comme l’éclair, Gilberte saisit son assiette
et la jeta au loin sur le parquet, ayant soin seulement de ne
pas atteindre Lazare qui la regardait agir, les yeux
écarquillés, la bouche ouverte.

— Vous serez privée de dessert, petite sotte, s’écria M.
Simiès feignant une grande colère.

— Qu’est-ce que ça me fait? répondit Gilberte en dénouant
elle-même sa serviette, heureuse d’échapper à si bon marché
aux terribles épinards.

Elle quitta la salle à manger et, en passant, jeta un coup
d’œil triomphant à Lazare et à son oncle. A travers la porte
refermée derrière elle elle put entendre ce dernier s’écrier
en riant à gorge déployée:

— Mon brave Lazare, je crois, ma parole, qu’on m’a changé ma
pupille. Quel petit démon! Je ne la connaissais pas sous ce
nouvel aspect. As-tu vu comme elle a lancé son assiette à
terre? Ca m’a rappelé mon jeune temps, lorsque je faisais de
même avec ma soupe. Ah! ah! ah! et de quel air elle a
déposé sa serviette sans réclamer son dessert! Voilà ce que
j’appelle montrer du caractère; au moins elle a du sang dans
les veines et ainsi ne ressemble plus à son père, mon pauvre
neveu, qui ne savait pas résister en face à qui que ce fût.

"C’est bon, pensa Gilberte en s’éloignant, Lazare avait
raison, c’est comme cela qu’il faut prendre mon oncle."

Et elle alla conter à Nora ses succès du jour.

Le surlendemain seulement, car elle ne boulait pas se
transformer trop promptement, pour amener son oncle peu à peu
à trouver drôles ses sottises, elle fit un nouvel acte
d’indépendance: en attendant son entrée à la pension qui ne
devait plus guère tarder, Gilberte recevait quelques leçons
de son oncle, auquel le rôle d’instituteur ne plaisait qu’à
demi.

Ce matin-là il appela sa nièce pour sa leçon de calcul;
Gilberte arriva boudeuse.

— Le calcul m’ennuie, dit-elle en s’asseyant à califourchon
sur sa chaise.

— Tant pis! répondit Simiès. Asseyez-vous donc
convenablement, Gilberte.

— Je suis très bien comme cela, répondit la petite sans
changer d’attitude. Je n‘aime pas l’arithmétique, répéta-t-
elle.

— Ca m’est tout à fait égal, riposta Simiès.

— A vous, certainement, mon oncle, mais pas à moi. Si nous ne
calculions pas, ce matin?

— Tu es folle.

— Pas plus que bien d‘autres.

— Ah çà! ma nièce, s’écria le vieil athée en se croisant les
bras, est-ce que vous vous moquez de moi?

— Et quand cela serait? Vous avez dit l’autre jour à table
qu’il faut rire de tout et n’agir qu’à sa guise, que c’est le
seul moyen de mener une vie agréable.

Cette fois-là Simiès n’eut plus envie de plaisanter; il leva
la main pour frapper l’enfant, mais cette main retomba sans
même avoir effleuré sa joue blanche: Gilberte se dressait
devant lui, les yeux flamboyants et la lèvre dédaigneuse.

— Vous ne savez donc pas que c’est lâche à un homme de
toucher une femme, mon oncle? vous oseriez?

Simiès stupéfié se rassit, contenant un immense accès
d’hilarité.

"Sur ma foi! elle aurait vingt ans qu’elle ne parlerait pas
mieux, pensa-t-il. Cette petite commence à m’amuser, vraiment;
et puis, elle est trop jolie, il n’y a pas moyen de la
gronder."

— Allons, dit-il tout haut, sois sage, fillette, et prends
ton ardoise, je raccourcirai la leçon si tu es gentille.

Mais, enhardie par son succès, l’enfant résistait encore.

— Mon oncle, je vous le répète, le calcul m’excède. Vous
dites que la vie est faite pour jouir, qu’il faut lui
arracher le plus de satisfactions possibles... oui, ce sont
bien vos propres paroles...

—Tu as trop de mémoire, enfant.

— On n’en a jamais trop, mon oncle.

— Et puis tu me parais aimer furieusement la philosophie.

— Oh! oui, apprenez-moi cela! s’écria Gilberte en
bondissant.

Hélas! elle ne savait pas ce qu’elle demandait à cet homme
sans foi, déjà trop disposé à remplir sa petite âme de
sophismes mauvais, de principes antireligieux!

"La petite rusée! se disait Simiès en considérant cet
adorable visage pur et ouvert; je ne la croyais pas si
spirituelle; diable! elle comprend et entend tout, il
faudra désormais que je veille sur mes paroles, autrement
elle me battra avec mes propres armes."

— Un peu vite, Gilberte, ajouta-t-il en essayant de prendre
un ton sévère, pas tant de raisonnements; écrivez: problème
77.

Gilberte saisit la plume à contre-cœur, et barbouillant
quelques numéros:

— Vous n’êtes pas logique avec vous-même, mon oncle, dit-elle
en répétant une phrase qu’elle avait entendu dire peu
auparavant.

— Dis donc, Gilberte, fit M. Simiès en la regardant à travers
son binocle, crois-tu que, en pension, on te permettra de
bavarder comme cela au milieu des leçons?

— D’abord qu’irais-je faire en pension?

— Comment, Mademoiselle, ce que vous irez y faire? Ce qu’y
font vos pareilles, qui sont punies quand elles ne
travaillent pas et récompensées lorsque c’est le contraire.

— Je ne veux pas aller en pension. Je me sauverai si vous m’y
envoyez.

— Pourquoi?

— La pension, c’est une vilaine maison sans air ni lumière,
ni soleil, où les jeunes filles se disputent en récréation,
où les grandes font des méchancetés aux petites. J’aime mieux
rester ici.

Simiès se croisa les bras:

— Vous aimez mieux, c’est possible, mais moi pas.

— C’est bien sûr, mon oncle, puisque vous ne m’enfermeriez
là-bas que pour vous débarrasser de moi. Cependant je ne vous
gêne pas beaucoup, vous n’envoyez coucher aussitôt après
dîner quand vous recevez vos amis, et vous me faites prendre
mes repas dans ma chambre quand vous causez de choses que
vous ne voulez pas que j’entende.

"Comment a-t-elle pu deviner cela? pensa Simiès qui n’en
revenait pas. Cette enfant a le diable au corps, mais, ma foi! elle
m’amuse."

— Ca vous ennuie de me donner des leçons, poursuivit la
fillette avec son imperturbable sang-froid, et je le
comprends, ça n’est pas non plus drôle d’en recevoir; mais
qui vous empêche de me chercher une institutrice pour vous
remplacer?

"Elle a réponse à tout, se dit le vieillard. Et, de fait,
elle a raison."

— Vous me répétez sans cesse que vous voulez plus tard me
voir jeune fille accomplie et femme du monde dans toute
l’acception du mot. Comment le deviendrai-je si vous me
mettez en cage?

— C’est parbleu vrai.

— Ensuite, je suis jolie...

— Vous êtes jolie? Voyez-vous ça! s’écria Simiès pouffant
de rire. D’abord qui vous l’a dit?

— Tout le monde; et la glace, donc? riposta Gilberte très
crânement.

— Peut-être avez-vous mauvais goût; une petite fille ne doit
pas savoir si elle est jolie.

— Cependant, mon oncle, le jour de mon arrivée chez vous,
vous m’avez dit que toute femme doit être vaniteuse.

— Mais qu’est-ce que vous deviendrez plus tard, alors, si
vous en êtes là aujourd’hui?

— Je ne sais pas, répondit Gilberte avec indifférence.

"Comme je vais amuser les amis ce soir en leur racontant
cela! pensait le vieil athée. C’est qu’elle est à croquer,
cette petite; c’est un vrai bijou et, ma foi! elle a
raison, ce serait dommage si la pension me la rendait gauche
et guindée. Enfin, nous réfléchirons."

Et pour clore cet entretien qui devait être une leçon de
calcul, Simiès raconta une histoire à la fillette, qui
préférait infiniment cela aux problèmes annoncés.


V


— Quelle tuile, mon pauvre ami, quelle tuile!...

— Eh! pas tant que cela.

— Comment, pas tant que cela? Sais-tu que, aussitôt que j’ai
appris le malheur qui t’arrivait sous la forme d’une tutelle,
j’ai laissé ma banque et mes affaires pour venir t’apporter
mes compliments de condoléance?

— Eh bien! je ne suis pas trop à plaindre, répondit Simiès
en caressant sa barbe grise.

— Est-ce que tu trouves amusant qu’une petite fille te tombe
ainsi du ciel? Je ne te reconnais plus: on m’a changé mon
vieil ami Simiès. Donc il te plaît de remplir le rôle de
nourrice, de bonne, de papa, que sais-je! de promener,
moucher, dorloter la bambine? Je t’ai mal jugé, mon cher,
pardonne-moi.

—Voyons, Félix, laisse-moi m’expliquer: cette tutelle m’a
d’abord on ne peut plus mécontenté. Gilberte se montrait
sournoise, sérieuse comme une petite nonne...

— Ah! elle se nomme Gilberte?

— Oui, comme sa mère.

— Un joli nom.

— Et qui lui va!

— L’enfant est gentille physiquement?

— Charmante; elle sera ravissante plus tard.

— Blonde, brune?

— Blonde comme de l’or avec des yeux foncés, un teint de lis
et de roses.

— Et comme caractère?

— Du lait sucré, les premiers jours, du vinaigre, à présent.

— A quoi tient de changement?

—Je ne sais trop; je n’y comprends rien; peut-être la rusée
a-t-elle tâté le terrain, puis s’est-elle montrée telle
qu’elle est réellement dès qu’elle a saisi mes goûts. J’ai
d’abord essayé de la mâter, croyant la shlague un moyen
infaillible pour dompter les enfants, mais cela n’a pas
réussi; la petite est trop résolue pour qu’on la prenne
ainsi.

— Enfin que vas-tu en faire?

— Voilà; pour l’instant je ne m’attends pas à ce qu’elle me
donne beaucoup de satisfaction; mais plus tard, quand je
l’aurai façonnée d’après mes principes, que j’en aurai fait
un petit philosophe en jupons, bref, quand elle sera femme et
non plus fillette, ce me sera une compagnie agréable; elle
me distraira. Je ne me suis pas marié, trouvant plus commode
la vie de garçon et parce que je ne me sentais pas de goût
pour les obligations que comporte l’état de père de famille;
mais j’avoue que, à présent que je commence à sentir le poids
de l’âge et des rhumatismes, la société et les soins d’une
jeune fille me seront chose précieuse.

— N’as-tu pas pensé, Simiès, que cette petite pourrait te
causer quelque ennui, élevée comme elle l’a été par des
parents cléricaux, imbus des principes les plus absurdes?

Simiès fit entendre un ricanement aigu en allumant un cigare.

— Tu me crois donc bien sot, Félix? J’ai déjà travaillé à
les faire oublier à Gilberte, ces principes; et c’est bien
facile, elle n’a pas dix ans. Va, elle ne sera pas depuis six
mois sous ma direction qu’elle se montrera une petite
voltairienne accomplie, fie-toi à moi.

— Je ne doute nullement de ton habileté, répondit M. Félix
qui se leva pour prendre congé de son ami.

Demeuré seul, Simiès rêva quelques minutes en regardant
s’élever dans l’air la fumée bleue de son londrès, puis Mme
Dutel vint le trouver, ayant à lui demander quelques ordres
relatifs au dîner du soir.

— A propos, Monsieur, ajouta-t-elle sur le point de
s’éloigner et revenant sur ses pas, pour quel jour faut-il
préparer le trousseau de Mlle Gilberte?

— Le trousseau de Mlle Gilberte? répéta Simiès étonné.
Pourquoi faire, le préparer?

— Et pour la pension donc? Monsieur oublie qu’elle y entre
le mois prochain.

— Ah! c’est vrai, ma bonne Dutel, j’ai négligé de vous
prévenir que j’ai changé d’idée.

— L’enfant va rester ici?

— Oui, répliqua la vieillard un peu embarrassé, le médecin la
trouve délicate et...

— C’est-à-dire que Monsieur la trouve amusante à présent
qu’elle a le diable au corps. Moi je ne suis pas de cet avis;
est-ce que ce matin je n’ai pas rencontré Néro coiffé de
mon plus beau bonnet; Monsieur pense-t-il que c’est agréable
des choses comme ça?

—Elle a fait cela?... Ah! j’aurais voulu voir Néro ainsi
accoutré! s’écria Simiès en se tordant de rire; ah! ah!
ah! la gamine a des inspirations aussi originales?

— D’abord, continua Mme Dutel très piquée, je ne suis pas
entrée dans la maison de Monsieur pour y être bonne d’enfant,
et...

— Qu’à cela ne tienne, sortez-en, ma bonne Dutel, sortez-en.
Je n’aurai plus besoin de vous, d’ailleurs, car je vais
donner une institutrice à ma nièce.

— Alors Monsieur me renvoie? demanda la femme de charge qui
étouffait de colère à l’idée de perdre une si belle place.

— Nullement; mais vous paraissez si affligée de ce que je
garde chez moi l’enfant de mon neveu...

— Moi affligée? Dieu garde! Monsieur me connaît bien peu:
j’adore les petites filles.

— Alors tout est pour le mieux; soignez Gilberte et montrez-
vous complaisante avec elle: vous n’aurez pas lieu de vous
en repentir.

Rassurée, Mme Dutel quitta la chambre et murmura en
s’éloignant:

"Tu mets ça sur le compte de la santé de la gamine, vieille
cervelle détraquée, mais tu trouves à présent du plaisir à
voir jouer l’enfant; ça va aller comme ça jusqu'à la fin de
l’été; puis si, passé cette époque, elle te gêne ou te
lasse, tu sauras bien la coffrer sous un prétexte quelconque.
Qui vivra verra."

Puis elle annonça à Gilberte la décision de son oncle; la
fillette ne manifesta aucun étonnement.

— Je le savais, répondit-elle tranquillement; j’ai dit à mon
oncle qu’il me déplairait de vivre au pensionnat.

— Voilà qu’elle le mène déjà par le bout du nez!... s’écria
Mme Dutel en levant ses grands bras au ciel. Qu’est-ce que ça
sera alors dans un an ou deux?


VI


Ainsi fut modifiée l’existence de Gilberte Mauduit: l’enfant
douce, pieuse et soumise devint une petite fille indomptée,
incroyante et capricieuse. Mais Simiès l’aimait ainsi.

Elle avait en germe dans sa petite âme beaucoup de qualités
exquises: il les étouffa; elle avait aussi beaucoup de
défauts, non grossiers ni vulgaires, mais dangereux pour
cette jeune nature; Simiès les développa.

Il avait, nous le savons, un système à lui pour l’éducation
des jeunes filles.

"C’est un vautour couvant une aiglonne", disaient ses amis
amusés de voir le vieux Simiès transformé en père de famille.

Ce vautour devait arriver promptement à ses fins et extirper
de ce petit cœur aimant toute idée religieuse.

— Je te préfère telle que tu es maintenant à ce que tu t’es
montrée en m’arrivant, c’est-à-dire guindée et ridicule, lui
disait le vieillard en caressant la joue satinée de Gilberte.
Vois-tu, être si sage et si posée, c’est bon pour les petites
de Carcanne. Ces nobles, entichés de dévotion, sont
assommants: on dit que leurs enfants sont des anges; or
c’est absurde d’être un ange.

Puis, souriant en voyant Gilberte lui échapper pour esquisser
une gambade:

— De ce côté-là je n’ai plus rien à craindre avec toi: je
t’ai façonnée à mon goût en peu de temps.

— Cependant elles sont bien gentilles et bien complaisantes,
les petites de Carcanne, répondit Gilberte en revenant à son
oncle un peu essoufflée par ses exercices gymnastiques.

— Je te l‘accorde; mais aimerais-tu, toi, à leur ressembler?
Elles ne savent que chanter des cantiques ou réciter des
poésies où ciel rime avec fiel.

— C’est vrai; et puis elles se sont scandalisées l’autre
jour parce que, jouant au croquet, j’ai manqué mon coup et
crié: "Sapristi!" et puis parce que je fredonnais la
chanson que vous m’avez apprise, vous savez bien, mon oncle?

Et Gilberte chantonna de sa petite voix claire:


C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit,
On eût dit que Racine d’avance l’eût prédit;
Quatre millions de singes, pères, mères et fils,
S’avançaient à pas lents, chantant De profundis,
Sur l’air du tra la la la...


— Aussi, reprit l’enfant, boudeuse à ce ressouvenir, Mlle
Maudrey, leur institutrice, m’a ordonné de me taire, comme si
elle avait le droit de me faire des observations. Je ne
l’aime pas, Mlle Maudrey.

— Tu préfères ta fräulen Frida, n’est-ce pas? Tu en fais
tout ce que tu veux.

— Oh! Fräulen, répliqua Gilberte, allongeant ses fines
lèvres roses dans une moue dédaigneuse, je ne l’aime pas non
plus.

— Que lui reproches-tu donc? De ne pas assez te gâter, peut-
être?

— Ce n’est pas cela. Je la trouve trop... trop...

— Eh bien?

— Trop souple avec moi et trop obséquieuse avec vous!
s’écria la fillette toute rouge d’indignation.

— La supporterais-tu mieux si elle t’imposait ses volontés
avec fermeté, Gilberte?

— Qui sait?... murmura l’enfant songeuse.

"Mais, reprit-elle, pour en revenir aux petites de Carcanne
dont nous parlions tout à l’heure, au fond j’ai de l’amitié
pour elles, car elles ont bon cœur et ne disent de mal de
personne."

Gilberte, par bonheur, avait un sentiment droit, un jugement
sain que ne pouvait dénaturer tout à fait le malheureux
Simiès.

Aussi, après avoir jeté sa pointe à l’adresse de ses petites
compagnes de jeux, s’empressait-elle de témoigner de leurs
bonnes qualités.

Gilberte grandissait donc entre cet athée intelligent, mais
horriblement dévoyé, et une gouvernante qui lui enseignait
fort bien l’allemand, l’anglais, l’italien et la géographie,
mais fort mal ce que tout enfant doit savoir touchant la
vérité et la justice.

Gilberte apprenait vite et retenait ce qu’elle apprenait;
son oncle lui donna les meilleurs professeurs pour le piano,
le chant, le dessin, l‘équitation, etc. Il se chargea de la
philosophie et de l’histoire; aussi fit-il de sa nièce une
libre penseuse comme il l’avait désiré, d’ailleurs.

De plus, la fillette jouait du billard assez habilement ainsi
qu’au lawn-tennis et au cricket; elle montait tous les
chevaux de l’écurie des Marnes et conduisait four in hand, ce
qui, pour Simiès et ses amis, était le comble de la bonne
éducation; enfin elle dansait à ravir et n’avait pas sa
pareille dans les sauteries ou les matinées qu’elle pouvait
seulement aborder, aspirant de toute son âme au temps où les
grands bals lui seraient ouverts.

Elle nageait comme un poisson, faisant le désespoir des
jeunes filles de Trouville ou de Royan; de plus, elle était
déjà fort entourée malgré son âge encore enfantin, car ses
saillies originales étaient très goûtées et, selon
l’expression des jeunes gens, elle n’avait pas froid aux
yeux.

Simiès jouissait orgueilleusement des précoces succès de sa
nièce, et, afin de mieux s’en parer pour ainsi dire, et la
faire admirer, il lui permettait quelquefois de trôner en
face de lui dans les dîners qu’il donnait à ses amis, pourvu
qu’elle allât se coucher au dessert.

Ainsi de bonne heure il déclassait la pauvrette dans une
compagnie de mauvais ton où la religion, le prêtre et la
vertu étaient dénigrés à qui mieux mieux.

Ces viveurs, oubliant la présence de l’enfant et excités par
les boissons capiteuses, se lançaient souvent dans des récits
très risqués, jusqu’à ce que leur amphytrion s’écriât en
riant:

"Gazez, mes chers amis, gazez, je vous en prie, il y a ici
de jeunes oreilles pour lesquelles vos paroles ne sont pas
perdues."

Alors Gilberte n’en écoutait que mieux, ne comprenant rien du
tout, mais trouvant très drôle tout ce qui se disait là.

De jour en jour, et cela se conçoit avec une telle éducation,
elle acquérait un aplomb plus grand, et elle démontait ses
interlocuteurs par ses questions à brûle-pourpoint ou ses
réflexions inattendues.

Elle jugeait tout, discutait tout avec un sang-froid
imperturbable. Il fallait qu’elle sût toutes les nouvelles
des salons parisiens; qui avait couru ou fait courir; qui
avait gagné le Grand-Prix; jubilant si elle avait
pronostiqué juste aux dernières courses, car Mlle Mauduit,
cette bambine de treize ans, aimait avec passion les concours
hippiques et tout ce qui concernait le cheval. Puis elle
discutait politique avec l’assurance d’un vieux général et se
rangeait successivement d’un parti ou d’un autre à mesure que
ceux-ci lui paraissaient plus dignes de son approbation.

Lorsque, après le dîner, Gilberte avait joué son morceau de
piano, servi le café et chanté quelque leste chansonnette, le
sommeil de son âge la gagnait; alors elle secouait à la
ronde la main des invités de son oncle, à l’anglaise, c’est-
à-dire par ce mouvement gracieux qui détache l’avant-bras de
l’épaule, et elle allait se coucher en faisant à part soi ses
petites remarques:

"Un tel était moins bien teint aujourd’hui que jeudi
dernier. Le jeune D... posait pour le spleen; X... buvait
trop, cela nuisait à son intelligence; oh! il baissait, il
baissait depuis quelque temps! M. Simiès n’avait pas l’air
de s’en apercevoir."


Parfois Fräulen croyait de son devoir de faire quelques
observations à sa caustique élève.

— Oh! miss Gilberte, lui disait-elle en anglais, la fillette
préférant cet idiome à celui, plus dur, d’Outre-Rhin, young
misses must never speak so boldly as you do; it is shocking!

— Les jeunes demoiselles ne doivent pas parler hardiment
comme je le fais?... Ah! Fräulen! s’écriait la petite
folle, n’avez-vous donc jamais entendu mon oncle dire que
tout m’est permis?

— Ya, miss Gilberte.

— Tout m’est permis parce que je suis jolie et spirituelle;
ces Messieurs aussi disent la même chose.

— Miss Gilberte, you are proud.

— Orgueilleuse? et après, n’en ai-je pas le droit?

— No.

— Mon oncle veut que je sois fière et capricieuse; il dit
que les imbéciles seuls sont humbles.

La gouvernante ne répliqua plus; elle ne voulait pas
contredire M. Simiès et elle redoutait les réponses
embarrassantes de son élève.

Cependant Gilberte ne dépassait généralement pas les limites
du convenable, et si elle parlait souvent à tort et à
travers, elle gardait une certaine délicatesse dans ses
paroles, toute vulgarité lui répugnant.

Cette enfant, très intelligente, douée d’une beauté rare et
d’instincts artistiques, ravissait en effet, non seulement
son oncle, mais les amis de son oncle; or ceux-ci, peu
soucieux de ce qu’il en pouvait résulter pour cette petite
nature encore innocente, lui laissaient entendre qu’elle
était jolie et spirituelle, à tel point qu’elle finit par
savoir ce qu’elle valait et au delà, et elle n’accepta plus
les compliments qu’avec cette indifférence banale des femmes
assurées d’avance de ce qu’on va leur dire. Quant au vieux
Simiès, elle n’ignorait pas que sa petite main le menait où
elle voulait et qu’il n’était pas un de ses caprices auquel
il n’obéît. Il l’emmenait dîner ou déjeuner avec lui dans les
restaurants à la mode et ses fantaisies étaient des plus
coûteuses, non que l’enfant fût gourmande, mais elle aimait à
commander les mets les plus rares, quitte à les laisser
intacts dans son assiette s’ils ne lui plaisaient plus une
fois servis.

C’est qu’elle ignorait encore que, à la porte de ces
restaurants étincelants où sont prodigués les vins fins, les
truffes et le gibier exquis, de pauvres affamés tendent la
main, souvent en vain, pour obtenir un morceau de pain dur.

Ce n’était pas l’égoïste Simiès que lui eût appris.

Aux courses où il ne manquait jamais de l’emmener, il lui
permettait de parier.

Pour satisfaire sa passion pour les chevaux il lui avait fait
présent de deux amours de poneys qu’elle conduisait tous les
jours attelés à un élégant panier; aux Marnes où l’on
passait une partie de la belle saison, quatre ou cinq chiens
énormes et magnifiques suivaient partout la fillette.

Simiès lui avait aussi donné le goût de la chasse, mais
Gilberte n’avait pas encore usé beaucoup du petit fusil
anglais qu’il avait fait faire exprès pour elle; elle était
surtout ravie de se voir vêtue en jeune Diane chasseresse, la
jupe aux genoux, chaussée de bottes rouges, la toque posée
cavalièrement sur ses cheveux blonds.

Quant au patinage, la petite Mauduit, comme on le disait au
Bois de Boulogne, était de première force; elle ressemblait
à un cygne avec son visage rosé et sa longue chevelure au
vent, habillée de fourrures claires, tandis qu’elle glissait
avec une grâce incomparable, dessinant sur la glace mille
arabesques, de son petit patin d’argent.

En revanche, Gilberte ne savait tenir ni une aiguille, ni un
crochet.

— Le travail manuel m’assomme! disait-elle à Fräulen Frida
qui gémissait sur cette lacune dans l’éducation de son élève.

— Bah! s’écriait alors le vieil oncle, qu’est-ce que cela
fait? elle n’aura jamais besoin de raccommoder elle-même ses
nippes.

Et regardant avec un tendre orgueil cette adorable tête de
linotte posée sur des épaules mignonnes, mais déjà
charmantes, il ajoutait in petto:

— Quand elle sera une femme, elle tournera tous les cerveaux
masculins et fera le désespoir de ses pareilles; elle sera
coquette comme une petite tigresse, si toutefois on ne la
blase pas trop vite sur la louange.

Le malheureux encourageait ses faiblesses; si parfois il la
trouvait assise au petit salon, un peu songeuse, regardant le
feu, il s’écriait:

— Pour Dieu! ne sois pas si tranquille. Casse plutôt quelque
chose, mais ris; tu as l’air malade comme cela.

C’est que, sans qu’il s’en doutât, ce petit cheval échappé
pensait quelquefois, ou plutôt elle essayait de ressaisir un
peu de la petite Gilberte d’autrefois, celle qu’aimait sa
mère; mais, hélas! c’était chose difficile à présent.

Cependant le souvenir demeurait vivace dans cette tête folle;
elle revoyait toujours cette scène navrante: le vaisseau
l’Ohio entrant au Havre son pavillon baissé et voilé en signe
de deuil, pendant qu’elle se tordait de douleur entre les
bras du capitaine, un brave homme qui essayait de la consoler
avec sa grosse voix de marin; en bas, dans une cabine de
premières, Maïa, la négresse fidèle, priait avec quelques
passagers charitables, auprès du corps d’une jeune femme que
la mort avait frappée presque subitement.

Gilberte voyait toujours ce tableau.

Maïa la négresse, seul souvenir de ce passé, avait dû quitter
l’enfant et retourner aux Antilles.

Et la morte avait été enterrée au Havre, bien loin, là-bas,
et l’oncle Simiès n’avait jamais offert à Gilberte de
l’emmener visiter cette tombe.


VII


Une après-midi d’hiver, Gilberte revenait de la promenade
avec Fräulen Frida, lorsque celle-ci s’arrêta devant la
boutique d’un pâtissier:

— Miss Gilberte, dit-elle, nous n’avons pas encore lunché,
entrons ici.

— C’est que je suis dégoûtée de tout cela, répondit Gilberte
en jetant un regard ennuyé à la devanture qui étalait ses
plus séduisantes friandises.

— Dégoûtée de ces bonnes choses? ne put s’empêcher de
s’écrier un garçonnet d’une dizaine d’années en levant vers
les promeneurs sa figure toute rouge de froid.

Il considérait Gilberte comme un phénomène, et la convoitise
ardente brillait dans ses yeux espiègles.

Gilberte se mit à rire.

— Tu aimes les gâteaux sans doute, toi, gamin? demanda
l’Allemande amusée, elle aussi.

— Que oui. Et il y a longtemps que je n’en connais plus le
goût.

— Qu’appelles-tu longtemps? fit la fillette en souriant.

— Des mois et des mois.

— Et pourquoi tes parents ne t’en donnent-ils pas, puisque tu
en es friand?

— Du temps que le père vivait, on en avait tous les dimanches
et même les jeudis.

— Et à présent pourquoi est-ce changé?

— Le père est mort, répondit gravement l’enfant, et la mère
qui s’escrime à travailler jour et nuit peut tout juste nous
donner du pain et de la soupe; c’est que nous sommes six à
la niche, il faut vivre.

— Cependant un biscuit ou un sucre d‘orge ne coûtent pas
cher.

— Encore trop pour nous, Mademoiselle, avec deux sous de pain
on se nourrit mieux qu’avec un biscuit.

Gilberte, intéressée malgré elle par la mine ouverte du petit
garçon, continua d’une voix plus douce:

— Et si tu en demandais à ta maman, elle ne te les refuserait
pas.

— Oh! s’écria-t-il indigné, jamais, jamais nous ne lui
demandons le superflu quand nous la voyons se tuer pour nous
donner le nécessaire; pas même la petite Marie qui tient
encore plus que nous aux bonnes choses, car plus on est
petit, plus on est gourmand, n’est-ce pas?

"Aussi, bonsoir!" conclut-il en faisant une grimace au
brillant magasin tentateur, toute sa gaîté de gamin de Paris
lui revenant après une seconde de sérieux.

— Attends-moi là une minute, dit Gilberte, le retenant par sa
blouse usée, mais propre.

Et, faisant un signe à Fräulen, elle entra chez le pâtissier
dont elle dévalisa littéralement la boutique.

Elles ressortirent toutes les deux les bras chargés de
paquets blancs ficelés de rose.

— Auras-tu la force de porter tout cela chez toi? demanda
Gilberte au garçonnet qui piaffait, en sifflotant sur le
trottoir:

— Chez nous?... fit-il, ouvrant de grands yeux.

— Oui, ce sont des gâteaux et des bonbons: il y en a pour
tous, et la petite Marie va être bien contente.

— Ah!

Et il demeurait stupéfié, ne sachant comment exprimer sa
reconnaissance.

— Ce n’est pas seulement pour moi que je suis si content,
dit-il enfin; mais ça va-t’y faire une fête à la maison!...
Y vont tous sauter de joie. C’est que vous ne savez pas,
vous, Mademoiselle, combien faut peu pour faire plaisir aux
enfants pauvres.

En l’écoutant, Gilberte eut une idée plus lumineuse encore;
elle prit sa petite bourse bien garnie et la tendit au
garçonnet.

Celui-ci recula.

— Non, dit-il, pas d’argent; la mère ne veut pas. Des
bonbons, ça c’est différent, on peut les accepter parce qu’on
amuse souvent les enfants avec ça; mais de l’argent c’est
une aumône.

"Et mon oncle dit que tous les pauvres gens sont avides et
ingrats, pensa Gilberte, il ne les a pas vus de près."

— Alors, reprit-elle tout haut, tu refuses quelques billets
pour t’acheter des jouets?

— Oui, Mademoiselle, mais je vous remercie tout de même bien.
Tenez, un moyen de nous venir en aide, puisque vous êtes si
bonne, ce serait de procurer de l’ouvrage à ma mère.

— Où demeure-t-elle?

— Oh! bien loin, rue de Chaillot, 20, et elle est lingère
pour le fin. Si vous saviez comme elle coud bien! elle
s’appelle Mme Charlet.

— C’est bien, j’en prendrai note.

De retour à la maison, Gilberte affirma à son oncle qu’elle
avait un besoin urgent de jupons, de chemises et de mouchoirs
de batiste; pour le mieux prouver, elle eût volontiers mis
en pièces son petit trousseau de fillette, mais son oncle lui
donna carte blanche pour le faire augmenter ou renouveler où
il lui plairait.


VIII


Entre sa treizième et sa dix-septième année trois incidents,
malheureusement trop rapides, amenèrent une diversion
salutaire dans la vie dissipée de Gilberte Mauduit.

Mais ils s’effacèrent trop vite de sa mémoire et, grâce à la
funeste influence de Simiès, ne lui laissèrent aucun souvenir
bienfaisant.

Le premier eut lieu aux Marnes, un automne, où, sur la
demande de Gilberte, on prolongeait un peu la villégiature
cette année-là.

Un matin, M. Simiès reçut l’annonce de l’arrivée d’un nouvel
hôte; un de ses petits-neveux qu’il connaissait peu et qui
venait parler avec lui d’affaires importantes.

Le jeune homme suivait de près le télégramme, et le châtelain
des Marnes n’eut que le temps d’envoyer une auto à la gare.

Gilberte était absente depuis le matin, ayant voulu faire une
longue chevauchée avec Thomas, le vieux piqueur.

Simiès n’avait jamais professé de sympathie bien vive à
l’égard des Daltier, ses parents éloignés; cependant
Albéric, le fils aîné, celui qui allait arriver, était le
bienvenu ce jour-là aux Marnes dont les hôtes se faisaient
rares; c’était une nouveauté, une distraction.

Dès son entrée au château et après avoir remis un peu d’ordre
à ses vêtements dans la chambre qui lui avait été préparée,
le jeune homme entretint son oncle des graves questions qui
avaient motivé son voyage; la conversation dura jusqu’à ce
que le premier coup du déjeuner réunît au salon tous les
convives des Marnes.

Au second appel, Gilberte n’avait pas encore paru.

— Bah! dit Simiès en riant, il est dans les habitudes de ce
petit despote de ne jamais se soucier de l’exactitude, mais
aujourd’hui nous ne l’attendrons pas, car Albéric arrive de
voyage et doit avoir besoin de réparer ses forces.

Et, malgré les protestations de son neveu, il entraîna la
petite société à la salle à manger.

Ils en étaient aux huîtres lorsque, par la porte-fenêtre
ouverte pour laisser pénétrer à la fois l’air pur et le
soleil, une grande ombre s’allongea sur le sol tandis qu’un
rire frais se faisait entendre.

Tous levèrent la tête et demeurèrent stupéfaits; Simiès,
lui, sourit sans perdre un coup de dent.

C’était tout simplement Bayadère, la jolie jument alezane de
Mlle Gilberte Mauduit, montée par l’espiègle fillette qui
faisait ainsi sa rentrée au logis; la cravache dans sa
petite main gantée, la gaîté aux lèvres et aux yeux, le
chapeau à plume coquettement posé de côté sur ses cheveux
d’or en révolte, l’enfant était ravissante.

— Elle va se tuer! s’écria quelqu’un voyant glisser sur le
parquet ciré les quatre fers de l’animal.

— Me tuer? pas de danger, répliqua Gilberte. Bayadère a
l’habitude de ces équipées-là. Je l’accoutume à marcher
partout et sur tout.

Puis elle rougit en apercevant fixé sur elle le regard de
deux yeux bleus sévères au fond desquels luisait comme un
sourire.

Albéric Daltier s’était levé pour saluer l’arrivante, et,
jetant sa serviette, il offrit le secours de sa main à la
gentille amazone.

Mais, avant qu’il eût accompli ce mouvement, d’un bond leste
et gracieux elle avait glissé le long de la selle jusqu'à
terre.

— Mon oncle, dit-elle un peu confuse à M. Simiès, il fallait
me prévenir que vous aviez un nouvel invité et j’aurais fait
une entrée plus correcte.

— Bah! cela n’a pas d‘importance, fit Simiès en buvant son
madère; Albéric est ton cousin, au dixième degré je crois,
il est vrai, mais tu ne baisseras pas dans son estime parce
que tu nous a présenté Bayadère en te présentant toi-même,
n’est-ce pas, Albéric?

Le jeune Daltier répondit quelques mots gracieux avec une
nuance de fine raillerie.

Gilberte porta à ses lèvres un petit sifflet d’argent dont
elle tira un son prolongé; bientôt parut un groom; il
emmena Bayadère qui commençait à donner des signes
d’impatience et qui allongeait sa tête joyeuse vers la
corbeille de pain.

— Va vite t’habiller ou bien il ne restera plus d’huîtres
pour toi, dit M. Simiès à sa nièce.

Lorsque Gilberte reparut, elle avait changé sa robe de cheval
contre un ravissant costume bleu et blanc et elle déclara
avoir une faim de loup.

Puis avec son aplomb imperturbable elle se mit à causer tout
en mangeant, et Albéric qui la voyait pour la première fois
n’en revenait pas du sang-froid de cette fillette qui, à
peine sortie de l’enfance, jugeait tout, parlait de tout,
donnait son avis sur tout.

On citait un chanteur célèbre.

— Il se fait vieux, disait-elle, il chante toujours avec une
méthode adorable, mais il perd la voix.

Puis une autre:

— Oh! celle-ci, elle est coulée, sauf pour l’Amérique et la
Russie peut-être.

Simiès poussa le coude de son voisin:

— Elle est étourdissante, n’est-ce pas?

— Etourdissante, riposta le parasite de gauche qui, venu pour
parler politique et chauffer son élection, enrageait de voir
cette petite fille tenir le dé de la conversation.

Un des invités, un tout jeune homme qui, depuis quelques
mois, allait de château en château dans l’espoir de cueillir
une dot et une femme avec, parla des espérances qu’il avait
d’obtenir la main d’une jeune fille très riche et très bien
élevée, mais bossue.

— Oh! fit l’enfant terrible, à votre place, Monsieur Ernest,
je n’épouserais pas.

— Pourquoi cela, Mademoiselle?

— Parce que Uranie Cicelay a beaucoup d’esprit, beaucoup trop
; elle vous roulerait à plate couture, et malgré la grosse
fortune qu’elle vous apporterait, vous ne seriez pas heureux.

— Mon Dieu, Mademoiselle, répondit doucement le jeune homme
qui riait jaune, il y a si peu de caractères qui sympathisent !
si la femme a des goûts casaniers, le mari a tant de moyens
de tuer le temps: les amis, le cercle...

— Le cercle, ah! ah! ah! oui, il a bon dos le cercle, pour
vous autres hommes!

— Elle a de l’esprit jusqu’au bout des ongles, s’écria Simiès
en enveloppant sa pupille d’un regard d’adoration.

"Et du fiel jusqu’au bout de la langue, pensa le chasseur de
dots, exaspéré. Quelle petite peste! Si l’on ne mangeait si
bien chez son oncle, on fuirait cette maison."

Quant à Albéric Daltier, il considérait avec une stupeur
qu’il ne se donnait pas la peine de dissimuler la fillette
fantasque et mordante dont tous applaudissaient servilement
les réflexions originales.

On apporta le courrier au dessert et Gilberte s’en empara
avant son oncle et ouvrit une lettre imprimée sur papier
glacé chiffré de gris. Elle lut tout haut:

"Monsieur et Madame Querréal ont l’honneur de vous faire
part du mariage de leur fille Berthe avec Monsieur Alfred
Nancé, etc."

— Eh bien! ça, c’est stupide! s’écria Gilberte en froissant
le papier dans sa main.

— Stupide? pourquoi?

— Parce que c’est unir misère et pauvreté; les Querréal
n’ont rien ou à peu près, et Alfred Nancé vit de sa petite
place au ministère; avant peu ils seront sur la paille.

— Comme les Marsille, ajouta Simiès de sa voix affilée comme
une lame.

Gilberte s’apprêtait à lancer une seconde épigramme
lorsqu’elle rougit de nouveau en voyant fixés sur elle les
yeux d’acier de son cousin, pleins d’un indicible dédain.

— Ma cousine, fit celui-ci, de sa belle voix mâle et
harmonieuse, êtes-vous déjà tellement de notre siècle brutal
que vous estimiez dans un mariage l’or avant la vertu et
l’affection?

— Mon oncle dit, répondit l’enfant avec moins d’assurance
toutefois, mon oncle dit que la pauvreté ou tout au moins les
privations et la gêne engendrent beaucoup de désunions.

— Pour les cupides et les frivoles peut-être, non pour ceux
qui ont l’âme assez élevée pour s’appuyer l’un sur l’autre
dans les moments pénibles et trouver dans leur tendresse
mutuelle plus de satisfactions que dans le bien-être ou le
plaisir.

Gilberte comprit la leçon et, pour la première fois de sa
courte existence, la honte la prit en sentant la justesse et
l’ironie voilée de ces paroles.

— Ta ta ta, c’est très beau de parler d’amour et d’eau
fraîche quand on a vingt ans et le gousset bien garni; mais
la vie est longue, on s’en lasse vite, dit Simiès qui pelait
un fruit superbe au bout de sa fourchette.

"Oui, quand on ne s’appuie pas sur Dieu", pensa Albéric.

La conversation prit un autre tour, sans que la verve de
Gilberte s’arrêtât une minute; il semblait qu’elle voulût
braver ce cousin dont elle devinait le blâme.

L’adorable enfant, sans le savoir et sans le vouloir
certainement, abîmait le prochain impitoyablement. Sa bouche
rose blessait avec une cruauté inouïe; elle parodiait ceux
qui lui déplaisaient et, du haut de son orgueil serein,
jetait sa mordante épigramme sans se soucier du mal qu’elle
pouvait faire, sans se soucier même des compliments que lui
attirait son esprit.

Et c’étaient peut-être justement ceux qui la flattaient le
plus qu’elle flagellait le plus rudement, inconsciente
cependant de la dégradation de ces amis de son oncle qui
avaient été en cela ses premiers maîtres.

D’une famille où l’amour du prochain était en honneur presque
à l’égal de l’amour de Dieu, Albéric Daltier se sentait
rempli d’une compassion infinie pour cette mignonne cousine
qui ignorait absolument la vertu de charité.

"Si méchante et si jolie! se disait-il. Et peut-elle être
autrement entre les mains de ce démon de Simiès?"

Certes l’enfant demeurait la candeur même, bien qu’elle
entendît des choses qu’elle n’aurait pas dû savoir; on
devinait que le fond de son innocence n’était pas altéré.

Elle avait un charme à elle, une riche et brillante nature,
trop brillante peut-être; qui pouvait dire si, plus tard,
bientôt, Simiès n’allait pas ternir cette divine candeur?

"Oh! pensait encore Albéric on devrait enlever les enfants
à ces tuteurs-là, hommes sans foi ni principes; on devrait
couper la langue à ceux qui se permettent de prononcer de
tels discours devant de jeunes oreilles, de même qu’on
devrait couper la main de ceux qui écrivent le mal."

A la fin du repas que l’épicurien Simiès aimait à faire
traîner en longueur, Gilberte devint pensive; elle jetait de
temps à autre un coup d’œil du côté de son grand cousin, se
demandant pourquoi il la regardait avec des yeux si sévères
et quel était celui-ci qui, seul, ne lui avait pas fait de
compliments et n’avait pas conté de ces anecdotes qui font
rire.

Sa belle et mâle figure rayonnait au milieu des visages
cyniques qui l’entouraient; on le sentait au-dessus, bien
au-dessus de ces vieillards blasés.

Lorsqu’on passa au salon et que Gilberte, déjà maîtresse de
maison, eut versé le café dans les tasses, prise d’un caprice
subit, elle tendit la main à son oncle qui offrait des
cigarettes et des cigares aux invités.

— Une pour moi, mon oncle.

— Fumer, vous? vous vous ferez mal, petit démon.

— Non, mon oncle. Donnez.

Simiès obéit en riant et Gilberte, triomphante, tira quelques
bouffées d’un tabac turc assez fort.

— N’est-elle pas adorable? glissa Simiès à l’oreille de son
neveu.

Albéric ne répondit pas et demeura grave.

Ce n’était pas ainsi qu’elles étaient élevées, les mignonnes
jumelles, ses soeurs chéries, qu’il avait laissées dans la
petite maison de Marseille, mais aussi elles étaient
conservées sous l’œil jaloux de la plus sage et de la plus
tendre des mères.

Tandis que Gilberte, la pauvre orpheline, grand Dieu! en
quelles mains était-elle tombée?

L’enfant, cependant, commençait à se trouver mal à l’aise de
son puéril amusement; déjà animée par la longueur du repas
et le peu de vin fin qu’elle avait bu, elle sentit la tête
lui tourner et ses jambes vaciller; elle quitta le salon au
moment où les messieurs entamaient une discussion politique
dont nos ministres faisaient les frais.

Albéric seul remarqua la pâleur de la fillette, et, laissant
ses compagnons agiter la question du budget, il gagna la
terrasse où l’invitaient à la promenade le soleil encore
chaud et la brise encore tiède.

Il y trouva Gilberte assise mélancoliquement sur un banc de
bambou, toute blanche et toute languissante.

Il s’enquit de ses nouvelles avec intérêt, sans faire d’autre
allusion à la gaminerie qu’elle avait commise, et lui demanda
la permission de prendre place à côté d’elle, ce qu’elle
daigna lui accorder.

Elle se sentait un peu confuse au fond, mais il n’était pas
dans sa nature de demeurer longtemps honteuse, et, l’aplomb
lui revenant avec les forces, elle questionna à son tour son
grand cousin. D’où venait-il? Comment lui était-il parent?
Comment ne l’avait-on jamais vu avant ce jour? Avait-il des
soeurs et des frères?

Et, sur sa réponse affirmative:

— Ah! vous êtes heureux, vous! soupira l’enfant avec un
accent de regret qui toucha le jeune homme.

Il vit alors que ce petit cœur égoïste avait une peine, et,
adroitement, il fit causer Gilberte sur la vie qu’elle menait
chez son oncle.

Ravi de voir aussi attentif ce beau dédaigneux, Gilberte lui
dépeignit avec enthousiasme son existence riante et dorée,
ses plaisirs actuels et ceux qui l’attendaient dans l’avenir.

Il la laissa parler dans l’interrompre, puis quand elle eut
fini:

— Ainsi, dit-il, dans ces journées, longues pourtant, il n’y
a pas de place pour une heure de sérieux, de travail, de
devoir?

— Mon oncle éloigne de moi tout ce qui m’ennuie.

— Parce qu’il vous gâte trop, hélas! sans songer à ce que la
vie peut vous réserver plus tard.

— Ma vie? oh! elle sera brillante aussi plus tard. Je ferai
un beau mariage.

— Quoi! vous y songez déjà?

— Oh! non, seulement je sais que je n’ai rien à craindre de
l’avenir.

— Qu’en savez-vous? Pouvons-nous jamais nous vanter d’une
chose pareille? L’avenir ne nous appartient pas, il est à
Dieu.

Gilberte eut un petit rire sardonique.

— Vous croyez en Dieu, vous?

— De toute mon âme. Et vous, se peut-il que vous ayez tout à
fait oublié?...

— Oublié quoi?

Albéric la regarda un instant en silence, puis il continua:

— Votre mère était croyante, Gilberte, votre père était un
bon chrétien. Votre oncle Simiès, tout dévoué qu’il vous est,
hélas! est un athée; mais vous enfin, vous, ne devriez-vous
pas encore savoir prier?

— Mon oncle affirme que de nos jours on n’a plus besoin des
principes austères d’autrefois; il dit qu’à présent la
religion est démonétisée, je ne veux pas être ridicule.

— La religion ne sera jamais démonétisée, Gilberte, et ceux
qui prient ne seront jamais ridicules. Oh! mon enfant, nier
Dieu, mais c’est nier la lumière.

— La religion est ennuyeuse, fit Gilberte avec une petite
moue.

— Ennuyeuse? ah! certainement elle nous défend l’abus du
plaisir et astreint notre nature à certaines gênes, voilà ce
qui contrarie messieurs les libres penseurs; mais aussi
combien elle est consolante! On voit bien que vous ne la
connaissez pas, la vie.

— Je ne la connais pas?

— Vous ne l’avez vue que de son côté rose et séduisant, ma
pauvre petite enfant.

— Pas si petite, ni si enfant, riposta Gilberte un peu piquée
en redressant sa taille menue.

— Vous n’avez jamais pleuré, poursuivit Albéric sans
s’émouvoir de cette protestation.

— Si, j’ai pleuré.

— Quand cela? Il y a longtemps sans doute?

—Aux premiers jours de mon entrée chez mon oncle, quand je me
suis trouvée si seule à Paris, sans papa ni maman, et que
personne ne m’aimait.

Gilberte prononça ces mots d’une voix sombre en jouant
nerveusement avec une brassée de fleurs dont elle avait empli
son petit tablier.

— Eh bien! il y a peu d’années de cela; avez-vous donc le
cœur si léger que vos plaisirs successifs en aient enlevé
tout le souvenir du passé?

L’enfant ne répondit pas, mais elle laissa tomber ses fleurs.

— De quel droit me dites-vous cela? fit-elle enfin, un peu
farouche.

— Parce que j’ai pitié de vous.

— Pitié?...

Elle eut un petit rire orgueilleux.

— Pitié, quand tout le monde me porte envie?

— Tout le monde? souligna Albéric. Oh! que vous vous faites
illusion! J’estime que bien des malheureux, moins favorisés
que vous sous le rapport des biens matériels, n’échangeraient
pas volontiers leur sort contre le vôtre.

Gilberte pensa soudain au petit garçon de Paris auquel elle
avait donné des gâteaux et qui, malgré sa pauvreté,
paraissait heureux de sa destinée.

— Il y a des gens contents de peu, murmura-t-elle.

— Ce sont ceux qui espèrent en l’autre vie.

Il reprit après une pause:

— Je suis sûr que vous ne vous doutez pas des misères qui
couvrent le monde, que vous n’avez pas une idée de la
véritable indigence, non de celle qui court les rues, tend la
main et étale ses plaies, mais de celle qui vit dans les
greniers, qui se cache, qui a honte et qui soufre doublement.
Ah! mon enfant, que vous ignorez de choses! Vous n’avez
jamais reposé vos yeux, même ici à la campagne où tout est
pour vous nouveau plaisir, sur ces intérieurs misérables,
vrais taudis où les bébés grouillent demi-nus dans la
poussière, se disputant la soupe et les croûtes de pain dur
qu’on leur mesure parcimonieusement; vous ne savez pas qu’il
y a dans ce Paris que vous aimez tant parce que vous vous y
amusez, chaque nuit, des désespérés qui marchent à l’eau
noire du fleuve pour y sombrer avec leurs tortures; vous ne
savez pas qu’il y a de pauvres mortes abandonnées dans la
nuit faute d’un bras ami pour leur porter secours.

Gilberte l’écoutait toute pâle et frissonnante..

— Est-ce vrai? est-ce vrai, ce que vous me dites là?

— Hélas! oui, trop vrai.

—Alors, fit-elle toute révoltée, s’il y a un Dieu comme vous
l’assurez, pourquoi permet-il que la vie soit de plume aux
uns, de plomb aux autres? C’est injuste.

— Non, ce n’est pas injuste, car Dieu rendra du bonheur au
centuple dans l’éternité à ceux qui auront souffert ici-bas.
C’est cette pensée qui les soutient, d’ailleurs, car avec les
principes de votre oncle, quel est celui de ces malheureux
qui ne viendrait brutalement dire au riche: "Tu ris pendant
que je pleure, tu manges pendant que je jeûne, tu dors
pendant que je travaille, ce n’est pas juste; partageons tes
joies; j’y ai droit autant que toi."

"C’est pour cela, Gilberte, que celui qui a la richesse doit
aider celui qui ne l’a pas, s’il ne veut que l’éternité lui
soit lourde."

— Et moi alors? moi qui n’ai jamais pensé à cela? murmura
Gilberte très troublée.

— On ne vous en disait rien, donc vous péchiez par ignorance;
d’autres enfants que vous sont dans le même cas, hélas!
Mais désormais vous saurez; vous vous rappellerez mes
paroles toutes les fois que vous jouirez: à la table
luxueuse de votre oncle où vous gaspillez souvent la
nourriture si précieuse à l’affamé; dans ces restaurants
élégants où vous aimez à voir les places assiégées par les
heureux vivants, où le champagne coule sur le parquet sablé,
où en un seul repas vous dépensez ce qui nourrirait une
famille pauvre pendant un mois.

— Oh! c’est vrai, murmura l’enfant que ces paroles
atteignaient en plein cœur; et ce n’est pas seulement cela,
mais au jour de l’an on me donne des jouets, des boîtes de
bonbons d’un prix fou; je regarde à peine les uns et je
n’aime plus les autres.

— Et puis, continua Albéric, quand vous ferez une moisson de
ces fleurs coûteuses que vous piétinez ensuite, dans ces
serres que je vois d’ici et qui sont réputées magnifiques,
vous penserez que, lorsque en hiver on brûle le bois sans
compter, pour y entretenir une chaleur égale, des milliers de
vieillards grelottent devant un foyer vide. Lorsque vous
danserez joyeuse et fière de votre toilette, dans ces salons
embaumés où sont semées à profusion les lumières et les
plantes rares, vous vous direz que, en bas, peut-être sous la
porte cochère de votre maison, pleure de faim et de froid un
petit enfant qu’on a battu parce qu’il est rentré au logis
les mains vides.

— Mais alors, s’écria Gilberte, pourquoi n’y a-t-il pas une
loi pour que tous soient égaux; pour que les uns n’aient pas
tout l’argent et les autres rien?

— Ma mignonne, la fortune du plus riche partagée entre tous
ne donnerait pas même vingt sous à chacun. C’est, je vous le
répète, à celui que le sort a favorisé, à égaliser la balance;
à ne se considérer que comme un dispensataire des biens que
Dieu lui a confiés. Voilà pourquoi il ne faut pas traverser
la vie en s’amusant uniquement sans jamais réfléchir ni
songer aux autres.

Gilberte écoutait son cousin dans cette attitude de langueur
pensive qui la rendait si séduisante.

Soudain ils entendirent un bruit de voix et de pas qui se
rapprochaient d’eux en même temps que l’odeur des cigares
trahissait la présence d’importuns.

— Voici mon oncle et des invités, dit Gilberte en fronçant
ses fins sourcils, allons-nous-en, voulez-vous. Parlez-moi
encore, dites, parlez-moi encore, ajouta-t-elle, adorablement
câline en penchant sa jolie tête vers Albéric. Voyez, ils
vont du côté des serres; nous, allons à l’opposé, vers le
bois.

Il obéit et se leva.

— Etes-vous assez remise pour marcher un peu? lui demanda-t-
il.

— Oui, répondit l’enfant rougissante, je suis tout à fait
bien.

Trop petite encore pour atteindre son bras, car Albéric était
de haute taille, elle glissa sa main mignonne dans la sienne.

"Comme elle serait bonne et aimable si l’on ne s’empressait
de détruire toutes ses qualités en germe!" pensait le jeune
homme en regardant la petite tête blonde qu’effleurait un
rayon de soleil d’automne.

Ils reprirent leur grave causerie tout en suivant lentement
les allées au feuillage rougeâtre.

— Je m’étonne que vous m’écoutiez si bien, dit tout à coup
Albéric en pressant la petite main serrée dans la sienne;
moi qui ne vous fais pas de compliments et qui vous dit la
vérité... un peu rude, un peu amère.

— C’est vrai, répondit naïvement Gilberte.

— Je ne fais jamais de compliments à ceux que j’estime.

— Alors vous m’estimez donc? dit-elle, toute joyeuse.

— Vous entendez mes reproches et mes conseils sans murmurer
ni protester; c’est donc que vous sentez le bien et que vous
avez le cœur et le sens droits.

— Si vous étiez toujours ici, murmura-t-elle, je crois que je
deviendrais meilleure.

Elle réfléchit une minute.

— Cependant, ajouta-t-elle avec son adorable sincérité, c’est
très agréable d’avoir la bride sur le cou; c’est très
agréable que mon oncle soit, comme on dit, l’esclave de mes
caprices; seulement...

— Seulement?...

— Eh bien! il me gâte trop, et cela me nuit. Il ne me donne
pas non plus le bon exemple et... et quelquefois même il me
fait honte.

— Comment cela, Gilberte?

— Ainsi tenez: un jour il est venu des dames quêter pour les
infirmes; si vous saviez ce qu’il leur a répondu en leur
refusant une aumône!

— Qu’a-t-il répondu, Gilberte?

— Eh bien! il a dit: "J’ai pour principe de ne jamais
donner. Notre société est vraiment bien en retard; on
devrait défendre l’accès de la rue aux misérables qui
blessent la vue en étalant leur misère."

— Qu’ont répliqué les dames quêteuses?

— Elles ont répliqué: "Mon Dieu, Monsieur, c’est justement
pour cela qu’il faut leur ouvrir des asiles où ils ne
blesseront plus les regards des personnes trop sensibles."

Là-dessus elles sont parties, et moi, je leur ai couru après
dans l’escalier pour leur donner dix francs qui me restaient
de mon mois, car je le dépense toujours très promptement, mon
mois.

— Ah! fit simplement Albéric en pressant davantage la petite
main de sa compagne.

— Et puis, je n’aime pas non plus quand mon oncle s’emballe
en parlant politique. Ainsi il conseille beaucoup une
nouvelle guerre; pas difficile, il a passé l’âge où l’on est
enrôlé sous les armes, et il dit que pendant la dernière
campagne, étant célibataire et soldat par conséquent, il
s’est beaucoup amusé; il avait de l’argent et des
protections... Moi je trouve que c’est très mal d’avoir joui
quand les autres souffraient.

— Et ce républicain forcené prétend aimer sa patrie! ne put
s’empêcher de s’écrier Albéric.

— Tous ceux qui viennent à la maison ont à la bouche de
grands mots de liberté, de fraternité et d’égalité, mais ils
pensent tous à eux d’abord, à commencer par cet affreux M.
Bourgue que je déteste et qui, voulant se faire nommer
député, harangue sottement les populations et les flatte par
devant pour s’en moquer ensuite par derrière. Tenez, comme
cela.

Et, ses instincts railleurs reprenant le dessus, Gilberte
monta sur un banc et contrefit l’orateur, ce qui amena un
sourire sur les lèvres d’Albéric.

Puis ils s’assirent tous les deux; ils n’étaient las ni l’un
ni l’autre de leur sérieux entretien.

— Comme vous seriez bonne si..., soupira Albéric en
contemplant l’exquise tête blonde qui se levait vers lui.

— Si j’étais élevée autrement, n’est-ce pas? Comment être
sage aussi, poursuivit l’enfant avec une moue expressive,
comment être sage quand on est si petite et qu’on ne dit
jamais plus de prières? Mais tenez, à présent au moins il y
aura une chose que je pourrai faire: donner tout l’argent de
ma semaine aux pauvres et aussi les gâteaux de mon dessert,
n’est-ce pas?

— Le pourrez-vous seulement?

— Puisque je fais mes quatre volontés.

Albéric ne répondit pas: il se disait que le misérable
Simiès pourrait bien ici exercer son autorité, lui qui n’en
faisait pas usage quand il le fallait.

— Savez-vous, reprit-il en caressant les cheveux soyeux de la
petite fille, savez-vous que votre oncle m’a chargé de vous
annoncer quelque chose.

— Quoi? fit-elle, ouvrant tout grands ses yeux foncés.
Pourquoi mon oncle ne me l’apprend-il pas lui-même?

— Il le redoute; cette nouvelle va vous peiner.

— Qu’est-ce donc? fit Gilberte anxieuse.

— Eh bien! votre oncle va se séparer de vous pendant
quelques mois.

— Pourquoi cela?

— Il faut qu’il parte pour un long voyage.

— Où?

— A New-York, où il a des placements importants; selon qu’il
reste ou qu’il y aille, ses capitaux seront perdus ou
triplés.

— Alors, qu’il parte, murmura Gilberte songeuse; mais que ne
m’emmène-t-il avec lui?

— C’est un voyage trop fatigant pour une fillette de votre
âge, Gilberte, et que feriez-vous là-bas pendant qu’il serait
tout aux affaires? D’ailleurs ne craignez pas, il ne sera
pas seul: mon frère aîné, qui a en Amérique les mêmes
intérêts, doit l’accompagner.

— Ah! Mais moi, que deviendrai-je pendant ce temps? Mon
oncle ne veut jamais que je reste toute seule avec Fräulen
qui est nulle et qui n’a aucun empire sur les domestiques.

— M. Simiès désire que vous ne quittiez point Paris. Mais
voilà, la pension vous effraie.

— Pour ça oui; qu’on ne m’en parle pas. Je n’en veux à aucun
prix.

— Alors, il n’y a d’autre moyen que de vous confier à des
amis.

— Lesquels? je ne vois pas...

— J’ai cru que vous en aviez beaucoup.

— Oh! de simples connaissances, oui; mais de véritables
amis... c’est autre chose.

— Votre oncle a parlé, je crois, d’une famille Lémo.

— Bien trouvé! Mme Lémo me déteste parce que je suis plus
jolie que sa fille qui louche et qui a le nez trop court. Mme
Lémo est une coquette et Olympe une pimbêche.

— Gilberte!

— Est-ce que je fais quelque chose de mal? J’ai l’habitude
de dire ce que je pense. Je vous jure que c’est vrai.

Elle prit une petite mine sérieuse.

— Tenez, je suis sûre que vous m’approuveriez si je demandais
à aller chez les de Carcanne.

— Je ne les connais pas.

— Je sais bien, mais ce sont des cléricaux; ils ont même une
piété peu ordinaire.

— Ce serait le cas de vous retremper l’âme dans un milieu
plus chrétien, Gilberte. Mais votre oncle ne doit pas avoir
ces gens-là en haute estime.

— Ca c’est sûr; seulement il me laissera aller chez eux,
d’abord parce qu’ils sont affables et me recevront avec
plaisir, puis parce que j’y rencontrerai des enfants de mon
âge.

— Alors tout est pour le mieux. Ce voyage doit s’arranger
dans le plus bref délai.

— L’absence de mon oncle va durer combien de temps?

— Un an au plus.

— C’est affreux. Douze mois sans rentrer chez nous!...

— Pas si affreux que vous le croyez. A votre âge le temps
passe si rapidement! Promettez-moi donc de demander à votre
oncle de choisir les de Carcanne pour vous garder pendant
cette année; vous ne sauriez croire combien cela vous sera
salutaire.

— Je vous le promets; au fond, je préfère ceux-ci à nos
autres amis.

— Eh! eh! eh! voyez donc Gilberte qui se fait raconter des
histoires par son grand cousin! s’écria Simiès en
apparaissant tout à coup avec ses compagnons de promenade.
Elles ne doivent pas être bien gaies, ces histoires,
mignonne, car tu es sérieuse comme un cierge.

Gilberte bondit de son siège et courut caresser son chien
favori qui arrivait en flairant sa trace.

Simiès se glissa vers son neveu:

— Eh bien! lui dit-il tout bas, comment a-t-elle pris la
chose?

— Un peu tristement, mais avec soumission.

— Sans trop trépigner?

— Point du tout. Cette séparation lui coûte, mais elle
l’accepte, puisqu’elle est nécessaire.

— Je ne la reconnais plus. Il faut, pour lui faire avaler
cette pilule, que vous la lui ayez enveloppée de confitures.

— Nullement.

— Et que pense-t-elle des arrangements à prendre à son égard?

— Cela, elle vous le dira elle-même, mon oncle; je la crois,
au fond, très raisonnable.

— Hum! hum! jeune homme, vous vous faites illusion, car
c’est le diable en jupons, mais avouez qu’elle est
étourdissante, adorable.

— Charmante, en effet, quand elle le veut bien.

Simiès rejoignit ses autres invités, et Gilberte, après avoir
recouvré pour quelques minutes sa pétulance habituelle,
redevint grave et garda ses lèvres muettes. Simiès, qui
aimait les phrases creuses et ronflantes, buvait avec délices
le nectar de la flatterie que lui versait mielleusement un
parasite assidu aux Marnes, un de ceux que sa nièce ne
pouvait souffrir.

Quant à Albéric, silencieux comme sa petite complice, il
suivait des yeux cette jolie créature qui marchait un peu
plus loin, légère comme un faon et en laquelle il venait de
découvrir une noble nature, ce qui était pour lui une
véritable surprise.

De son côté, Gilberte se disait:

"Comme il est peu comme les autres, mon grand cousin Albéric!
Comme il dit simplement ce qu’il pense et comme cela lui
donne du charme. Combien il est au-dessus de ce Fébris, par
exemple, qui a tant de succès dans le monde, mais qui n’est
occupé que de la généalogie de ses chiens de chasse, ou de
lord Firm qui ne pense qu’à l’engraissement de ses terres!
Albéric Daltier, lui, est quelqu’un. On sent que cette
bouche, qui a un sourire à la fois si grave et si doux, n’a
jamais menti. Qu’est-ce qu’il doit penser de moi qu’il a vue
moqueuse, volontaire, égoïste, jeter mes allusions ironiques
sur mon prochain? J’ai honte quand ses yeux bleus, calmes et
pensifs s’arrêtent sur moi. Oui, honte, moi, Gilberte
Mauduit, qui, dit-on, n’a peur ni de Dieu ni du diable. Lui
seul ne m’admire point, ne me flatte point, et je l’ai écouté
parce qu’il m’a dit la vérité."

Elle soupira, se sentant amoindrie à ses propres yeux, et se
sentant ce soir-là une souffrance inconnue jusqu’alors, une
inexprimable lassitude lui étreindre le cœur.

Mais ce n’était encore qu’une fillette, et, retournant sur
l’oreiller son joli visage ensommeillé, elle s’endormit
profondément pour rêver de l’Amérique et des de Carcanne.


IX


Le lendemain, Gilberte apparut, ravissante dans un petit
costume d’automne, mais fort grave, et ce jour-là on ne
l’entendit ni chanter ni rire.

A peine à déjeuner eut-elle un éclair de sa gaîté mordante
habituelle, en trempant sa lèvre rose dans le champagne
mousseux.

Simiès, avec son rire satanique et sans égard pour son
clérical de neveu, comme il appelait le jeune Daltier, se
remit à philosopher et à tourner en dérision toute divinité
et toute religion.

Il savait Albéric réfractaire à ses principes anti-chrétiens
et prenait plaisir à assombrir ce beau visage calme et noble.

Albéric le réfutait en quatre paroles, mais il ne laissait
pas la discussion monter à l’état de dispute, trop courtois
et trop respectueux comme hôte et comme neveu du châtelain
des Marnes, pour manifester son dédain.

Mais, en regardant Gilberte, l’envie lui prenait de
l’emporter dans ses bras pour l’enlever à ce milieu funeste
où, goutte à goutte, on versait le poison dans son âme
innocente.

"Enfin, se disait-il, dans quelques jours elle sera à
l’abri. J’augure bien de son séjour dans une famille
chrétienne, et ensuite... eh bien! ensuite, que Dieu la
garde!"

Gilberte avait obtenu de son oncle de choisir le toit des de
Carcanne pour le temps où elle se trouverait sans lui à
Paris, et elle avait fait part de son succès à son cousin.

Simiès annonça ses projets à ses amis, et naturellement on
nomma les de Carcanne.

L’athée goûtait peu leur compagnie pour lui-même, mais il
était bien aise de leur confier sa nièce, ce qui ne
l’empêchait pas de déblatérer contre eux.

— M. et Mme de Carcanne, dit-il de son ton âpre, sont
incontestablement de bonnes gens, agréables sous certains
rapports; sous d’autres ils se montrent fort ridicules;
figurez-vous qu’ils se gardent depuis quinze ans une fidélité
conjugale qui fait sourire; de notre temps, un mari et une
femme ont assez l’un de l’autre au bout de trois mois; ceux-
ci sont tels qu’au premier jour. Philémon et Baucis n’étaient
rien auprès d’eux.

— Mon oncle, dit gravement Gilberte, pourquoi vous moquez-
vous d’eux au moment où vous allez leur demander un service
qu’ils ne vous refuseront pas, bien certainement?

— Cette petite fille ose tout dire vraiment, grommela le
vieillard un peu vexé de l’observation de l’enfant.

Aussi continua-t-il, comme par bravade:

— M. de Carcanne est un utopiste qui élève ridiculement les
enfants dans la crainte du Seigneur; il en fait de petites
nonnes et des séminaristes en herbe.

— Et Madame? demanda quelqu’un.

— Madame? il la prête à tout le monde, elle est la femme de
tous, elle rend service à tous et l’on s’adresse à elle des
quatre coins de l’univers; elle est confite en dévotion et
n’a certainement jamais lancé un coup d’œil à son miroir ni
dit un oui pour un non. Or, une femme n’est plus une femme si
elle n’est coquette et rusée.

— Je ne suis pas de votre avis, mon oncle, dit Albéric d’une
voix très ferme, et je n’estime une femme qu’autant qu’elle
est modeste et sincère.

— Mon neveu, répondit mielleusement Simiès, vous êtes un
idéaliste, vous; ici nous n’aimons pas l’idéal; nous
n’avons pas la même manière de voir, c’est convenu. Ainsi
vous vivez comme ce bon M. de Carcanne, moi j’adore le
plaisir et j’en use; que voulez-vous? c’est ma façon, à
moi, d’aller en paradis.

— Mais j’aime aussi le plaisir, mon oncle, riposta Albéric,
seulement j’ai horreur de la débauche! La religion que vous
me reprochez de pratiquer ne défend pas toutes les
distractions; elle est indulgente.

"Et il se croit heureux au milieu du perpétuel
étourdissement de sa vie! pensa le jeune homme en regardant
Simiès avec une pitié profonde. Combien est plus belle la
part que j’ai choisie! Pauvre Gilberte! que deviendra-t-
elle aux côtés de cet impie malgré sa noble nature? Oh!
malheur, malheur à qui enseigne à l’enfant la science du mal
! que je plains mon oncle s’il l’entraîne quelque jour avec
lui dans la fange où il vit! Moi je suis impuissant, je ne
puis que prier pour eux."

Huit jours après, Gilberte, le cœur un peu gros en se
séparant du vieillard qui la gâtait tant, entrait chez les de
Carcanne.

Les excellentes gens n’avaient pas accueilli avec beaucoup
d’empressement la proposition de Simiès, mais leur compassion
et leur bonté prenant le dessus, ils y répondirent
affirmativement et reçurent à bras ouverts l’orpheline,
petite brebis égarée qu’ils n’espéraient pas beaucoup voir
revenir à des sentiments chrétiens.

Mais ils ne se doutaient pas que l’enfant était encore tout
imbue des sages conseils de son cousin Albéric, reparti pour
Marseille le lendemain de sa grande conversation avec la
fillette.

Gilbert avait bonne mémoire et bonne volonté; elle tenait
aussi à contenter M. et Mme de Carcanne qui la traitaient
comme leur propre fille.

Frappés de la profonde innocence de ses yeux, ils comprirent
que cette enfant, qui entendait de si singuliers propos dans
la maison de son oncle, était aussi candide au fond que leurs
petits anges aimés.

Pendant onze mois, Simiès reçut de sa nièce les lettres les
plus élogieuses sur les Carcanne: elle était chez eux,
aimée, gâtée, choyée, elle se portait bien et était sage.

"Sage? oui, à sa manière! ricanait l’athée en lisant ces
épîtres; doit-elle leur en faire voir à ces pauvres Carcanne
qui ouvrent de grands yeux quand on leur parle opéra ou qu’on
prononce devant eux le mot amour! Ah! ah! ah! il me tarde
de retrouver mon beau lutin qui s’ennuie fameusement là-bas,
quoiqu’elle ne s’en plaigne pas. Voyons, elle va avoir quinze
ans, il faudra que je songe à la présenter dans le monde,
parce que, ensuite, l’âge viendra m’empêcher de l’y conduire;
je ne suis plus un jeune homme, que diable!"

Mais ce dont il ne se doutait pas, le malheureux, c’est que
son beau lutin avait supplié ses amis de lui apprendre ses
prières, ce qu’ils avaient fait avec bonheur.

Et à mesure que la fillette retrouvait les hymnes de son
enfance apprises jadis sur les genoux de sa mère, ses
souvenirs, trop longtemps étouffés, sortaient de leurs
sépulcres rouverts.

Avec l’ardeur d’une néophyte, elle voulut assister à tous les
offices de l’église, donner aux pauvres tout l’or de sa
petite bourse bien garnie par les soins de Simiès; enfin,
voyant Marie, la fille aînée de M. de Carcanne, se préparer à
sa première communion, elle obtint d’accomplir elle aussi
cette grande action.

C’était une belle occasion dont il fallait profiter; le curé
de Saint-Augustin, consulté et instruit de la position de
l’enfant, l’admit aux catéchismes, et Gilberte y montra une
assiduité et une intelligence telles qu’elle passa un examen
brillant et fut invitée à suivre la retraite avec sa petite
amie.

Sa piété était un peu exaltée comme celle des convertis, en
général, mais elle était sincère, et, le grand jour arrivé,
Gilberte s’agenouilla à la sainte table, souffrant un peu de
n’y être suivie par aucun parent tandis que ses compagnes
étaient escortées des leurs, et la vision du passé lui revint
et la fit pleurer en songeant combien elle était seule sur la
terre.

Le lendemain elle fut confirmée, et, six semaines plus tard,
son oncle de retour en France l’enlevait à ses amis en
remerciant ceux-ci des soins dévoués qu’ils avaient prodigués
à l’enfant.

Simiès ramena triomphalement sa nièce à l’hôtel de la rue de
Lisbonne, rouvert pour les recevoir; Gilberte ne quitta
point les de Carcanne sans un véritable serrement de cœur,
mais elle était heureuse de retrouver son oncle et
s’imaginait, pauvre illusionnée dans l’enthousiasme de sa foi
renouvelée, qu’elle allait convertir le vieil athée à ses
idées chrétiennes.

Les de Carcanne eux-mêmes regrettèrent la jolie fillette qui
était reconnaissante de leurs bontés et qui ne leur avait
donné que de la satisfaction pendant plusieurs mois qu’elle
leur avait été confiée. Ils ne devaient plus la revoir
souvent, car, peu après, M. de Carcanne fut appelé en
Périgord par un héritage inattendu qui lui apportait un beau
domaine où il s’installa presque définitivement avec toute sa
famille.

Pendant quelque temps les jeunes filles entretinrent une
correspondance assez assidue, puis, un beau jour, Simiès
détourna les lettres des petites de Carcanne et Gilberte,
voyant les siennes demeurer sans réponses, s’en blessa et ne
donna plus signe de vie à ses amies.


X


Simiès éprouva du désappointement en retrouvant Gilberte
grave et posée.

Comme elle était la franchise même, elle ne voulut rien
cacher à son tuteur et lui raconta qu'elle était revenue à la
foi et qu'elle désirait continuer à accomplir ses devoirs
religieux.

— Vous êtes mécontent, mon oncle, ajouta-t-elle en voyant le
pli de colère s'accuser sur le front du vieillard, et vous me
reprochez ce changement: ne l'imputez pas à mes amis, c'est
moi seule qui l'ai exigé, et ce que j'ai fait c'est moi qui
l'ai voulu; or vous savez que, quand je veux une chose, je
la veux bien, dit-elle câlinement pour apaiser Simiès qu’elle
devinait furieux.

Mais Simiès était habile; il ne manifesta sa rage qu’en
s’écriant avec un haussement d’épaule significatif:

— Tu es une imbécile et les de Carcanne encore plus. Je te
croyais plus intelligente.

Peinée et blessée, Gilberte ne répliqua point.

En lui-même l’athée se disait:

"Bah! tout beau, tout nouveau; je ne m’en inquiète guère;
l’enfant devait inévitablement tomber dans la bigoterie de
ces gens-là; mais j’ai mon plan et je parie que d’ici
quelques mois j’aurai retrouvé ma Gilberte d’autrefois, mon
gentil démon!"

Il avait son plan, en effet, le misérable, et son plan était
infernal: il ne tourmenta point Gilberte, il ne l’empêcha
point d’aller à la messe le dimanche ni de faire sa prière
soir et matin; il fermait les yeux avec une tactique habile,
se contentant de railler.

Il lui donna pour institutrice une Américaine absolument
dénuée de piété, qui avait pour unique qualité de parler fort
bien l’anglais; il lui mit entre les mains des livres qu’il
choisit progressivement mauvais et sceptiques; enfin soit à
Paris, soit aux Marnes, soit à Nice, soit à Biarritz, bref
dans tous les lieux où il la conduisit, il eut soin de la
lancer dans le monde de telle sorte que le tourbillon des
plaisirs entraîna et grisa la jeune fille si bien que sa vie
dissipée ne trouva plus de place pour la prière.

Un jour vint où Gilberte avait tout oublié: les souvenirs de
sa première communion, les recommandations des de Carcanne,
les conseils d’Albéric et l’existence de tous les Daltier du
monde.

Simiès avait donc bien réussi, et, avec son rire de démon il
se frottait les mains en murmurant:

— Je savais bien que je ressusciterais l’ancienne Gilberte.
Mort et damnation! Si elle était restée ce qu’elle était il
y a deux ans, en sortant de chez ces idiots de Carcanne, je
ne l’aurais pas gardée; mais à présent il n’y a plus rien à
craindre; cette cire molle gardera mon empreinte.

Il y avait une chose cependant que Simiès n’avait pu enlever
de l’âme de Gilberte: son amour pour les pauvres vers
lesquels la portait sa générosité habituelle.

De même qu’elle ne pouvait voir un animal blessé sans le
soulager à l’instant, de même elle ne pouvait voir un
malheureux souffrir sans y apporter du remède.

Elle, autrefois si hautaine, prenait à présent en pitié les
vagabonds exposés aux rudes caresses du vent ou aux morsures
du soleil; les gens du peuple, les travailleurs au front
mouillé toujours courbé vers un sol ingrat pour lui arracher
un morceau de pain noir, sans autres jouissances qu’un rayon
chaud en hiver et un peu d’ombre en été, sans fêtes, sans
plaisirs, sans musique, sans repos, souvent enfin sans
récompense.

Parfois, dans ses chevauchées aux Marnes, Gilberte, arrêtant
sa monture, causait avec eux de la moisson, de la vendange et
des espérances de l’année; il y avait souvent une éloquence
étonnante sur les vieilles lèvres flétries des paysans et des
paysannes, et une grande leçon dans leur résignation
héroïque.

Ce qui surprenait douloureusement la jeune fille, c’était de
voir son oncle, si imbu de principes égalitaires, refuser une
pièce de monnaie à l’affamé, lui qui mettait deux francs dans
ses moins bons cigares.

Aussi se moquait-il de sa nièce quand il la voyait vider sa
bourse dans les mains du premier vagabond venu.

— Ma mère aimait à me voir donner aux malheureux, elle me
l’enseignait lorsque j’étais petite, répondait Gilberte un
peu attristée de ses sarcasmes.

— Ta mère était une femme d’esprit et de grande beauté, je ne
le conteste pas, mais elle manquait absolument de sens
pratique, répliquait Simiès de son ton railleur.

Mais Gilberte n’en continuait pas moins à secourir les
misérables, autant qu’elle pouvait en trouver le temps dans
son existence affairée de mondaine.

— Vois-tu, lui disait encore son excellent oncle, pourquoi se
dépouiller pour autrui? ce qu’on donne, on ne l’a plus, donc
autant le garder. En ce monde, il faut le plus possible tirer
la couverture à soi, comme on dit. Il serait excessif
d’affirmer, je le veux bien, que toutes les femmes pieuses
adonnées aux bonnes oeuvres soient niaises, mais combien les
autres sont plus amusantes!

— En général pourtant, mon oncle, ripostait Gilberte vexée
pour son sexe, en général les femmes frivoles et égoïstes ne
sont pas douées d’intelligence transcendante.

— Bah! j’estime qu’une femme n’est spirituelle et
intelligente qu’autant qu’elle s’amuse et amuse les autres.

— Cependant... regardez Mme Hermès.

— Tu me cites là une exception. Que diras-tu de son mari,
grands dieux, alors? Ce pauvre Hermès, un vrai poupard!

— Il est très bon, rétorqua Gilberte; l’habit ne fait pas le
moine, ni l’air la chanson.

— Toi d’abord, Gilberte, tu as l’esprit de contradiction
jusqu’au bout des ongles; allons, viens me chanter quelque
chose et ne garde pas rancune pour ses taquineries à ton
vieux scélérat d’oncle qui t’adore.

Là-dessus Gilberte se mettait au piano et, ayant perdu chez
les de Carcanne le goût des couplets d’opérette lestes ou
égrillards, elle entonnait une rêveuse ballade qu’elle disait
avec beaucoup d’expression.

— Trop d’âme! oh! trop d’âme! s’écriait Simiès en simulant
un frisson. Très joli peut-être, mais trop triste. Brrr! Tu
me ferais pleurer pour la première fois de ma vie.

Alors la jeune fille prenait en soupirant la partition de la
Mascotte ou de Giroflé-Girofla.

C’est ainsi qu’elle recouvra l’habitude de chanter ce que ne
chante pas une femme qui se respecte.

C’est ainsi que s’éteignirent peu à peu toutes les bonnes
pensées, toutes les pieuses résolutions de Gilberte Mauduit.

Qu’était-elle devenue, cette étincelle divine tombée du ciel
dans l’âme de cette enfant au jour de sa première communion?

Le souffle empoisonné de l’athéisme allait-il flétrir tout à
fait cette innocence ou bien ceux qui veillaient sur elle de
là-haut allaient-ils l’en préserver?

A dix-huit ans, Gilberte Mauduit était une ravissante
créature, blanche comme la neige avec de magnifiques cheveux
couleur vieil or et une regard de velours; à l’éclat
magique, au sourire enchanteur, à la taille svelte et souple.
Simiès en était plus fier que jamais.

A son retour d’Amérique, il avait été frappé de son
changement, car il avait laissé une fillette encore maigre et
pâlotte; et il retrouvait une adorable jeune fille, presque
une femme.

Rien de plus délicieux, en effet, de plus séduisant que ce
visage rêveur ou mutin, selon l’impression qui l’animait.

Aussi, partout où la conduisait son oncle, recevait-elle un
tribut d’admiration à laquelle, habituée de trop bonne heure,
elle ne prêtait plus attention; à Aix-les-Bains, à Bade en
été; à Nice en hiver; à Biarritz où elle passait le mois le
plus chaud de l’été et où, au moment où la foule élégante se
donne rendez-vous à la plage, on la regardait nager; blanche
dans l’eau bleue ou verte, comme si elle fût de marbre.

Elle avait cependant des jours de mélancolie, de lassitude
intense, comme si un ange miséricordieux fût venu toucher son
front d’une pensée plus haute au milieu du tourbillon mondain
dans lequel s’égrenaient ses années de jeunesse.

Aux bains de mer, Gilberte contracta, un été, une de ces
liaisons éphémères, mais assez intimes pour laisser un
souvenir au cœur: elle s’était attachée à une famille
espagnole dont les jeunes filles, Mercédès, Sixta, Callista,
toutes gentilles et aimantes, menaient à la fois joyeuse
existence et pieuses pratiques de religion; un matin elles
entraînèrent Gilberte avec elles à l’église: on y célébrait
un service funèbre pour un de leurs parents mort peu
auparavant.

Gilberte n’avait jamais assisté à semblable cérémonie depuis
qu’elle avait perdu sa mère, et à ce moment-là elle était si
jeune et elle pleurait tant qu’elle n’en avait gardé aucune
mémoire. Cette fois-ci elle fut étonnée et profondément
impressionnée de la beauté de cette fête triste. Au retour,
comme son oncle lui proposait gaiement une partie folle à San
Sebastian, elle lui dit pour toute réponse, le regard perdu
dans le vague:

— Mon oncle, lorsque je mourrai, je veux que l’on m’enterre
chrétiennement et je veux qu’on chante le Dies irae à ...

— Est-ce que tu deviens folle? s’écria Simiès en se
retournant brusquement.

Le lendemain, il emmenait Gilberte à Arcachon, avec une
troupe folle de Parisiens rencontrés à Bayonne.

Mais, souvent, une vision plus grave passa devant les yeux de
la jeune fille dans ses heures solitaires, heures bien rares,
il est vrai, et, tandis que le chant du Dies irae et la douce
plainte du Pie Jesu revenait à son oreille, elle murmurait:

— Je ne veux pas, si je meurs, que l’on m’enterre civilement,
je veux que ce soit comme pour ma mère.

Mais le lendemain un plaisir nouveau venait s’offrir à elle,
et dans son esprit mobile la romance amoureuse d’un opéra en
vogue remplaçait le Pie Jesu.


DEUXIEME PARTIE


I


On était aux Marnes, dans la riante propriété que possédait
M. Simiès en Dauphiné; le château, de style tout à fait
moderne, était une construction plus gracieuse qu’imposante,
étagée au milieu d’un parc fleuri; plus loin, s’apercevaient
les champs, et les vignes tristement rongées par le
phylloxera.

Gilberte Mauduit n’avait pas la passion de la campagne, mais
son oncle tenait à y passer une partie de l’été, et, ma foi,
le temps finissait toujours par s’y écouler gaîment.

Les voisins des Marnes étaient nombreux et d’agréable
relation; on organisait des jeux de cricket et de lawn-
tennis, des parties en auto, à cheval, en bateau; des
comédies de salon fort bien conduites par la jeunesse qui ne
s’offusquait de rien et s’emparait plus volontiers des
vaudevilles risqués que des pièces classiques de l’Odéon.

A l’époque des chasses, c’était moins divertissant: il
fallait subir les interminables et plantureux dîners de
province, que Gilberte, en Parisienne qu’elle était,
déclarait assommants.

Un samedi matin que M. Simiès, au milieu d’une douzaine
d’amis et amies invités aux Marnes pour plusieurs jours,
dépouillait sa correspondance après le déjeuner, il eut une
exclamation ironique en lisant une lettre sur le papier de
laquelle s’étalait une écriture masculine, franche et hardie.

Gilberte, l’enfant gâtée, prit sans façon la missive des
mains de son oncle. Quand elle l’eut parcourue:

— Eh bien! qu’y a-t-il d’étonnant? un hôte nous arrive? Ce
n’est pas chose rare ici.

— Très bien, et je suis flatté de ce qu’il daigne s’arrêter
aux Marnes en traversant le pays, répondit le vieillard de
son même ton sarcastique. Mesdames, poursuivit-il en se
tournant vers la petite société intriguée par cette scène, je
vous annonce l’arrivée d’un neveu à moi, neveu assez éloigné,
à la mode de Bretagne, il n’est en réalité que mon cousin et
se croit obligé, par respect, de m’appeler: "mon oncle".
Oh! un jeune homme exemplaire, un saint Louis de Gonzague,
un demi-séminariste qui va à la messe, à confesse et vit
d’une vie presque monacale. Avis aux mères de famille qui
cherchent des gendres angéliques.

Il y eut quelques petits ricanements. Seule, Gilberte
fronçait son fin sourcil brun.

— Pourquoi parler ainsi de mon cousin Albéric? dit-elle;
vous allez lui donner l’hospitalité, mon oncle, et vous le
raillez d’avance.

M. Simiès ne tint aucun compte de l’observation de sa nièce
et continua ses plaisanteries sceptiques.

Une des jeunes filles présentes, blondine au nez retroussé,
aux yeux hardis sous ses cheveux ébouriffés et coupés "à la
Ninon", demanda tout bas à Mlle Mauduit:

— Est-ce que tu le connais, ton cousin Albéric?

— Je ne l’ai jamais vu qu’une fois dans mon enfance, et je ne
m’en souviens même pas.

— Alors pourquoi le défends-tu?

— Je n’aime pas qu’on déblatère contre les absents.

La blondine haussa les épaules.

— Dis donc, reprit-elle, nous allons rire, s’il ose, devant
tous, dire son bénédicité et ses grâces. On nous faisait
faire cela à la pension, mais j’ai laissé de côté toutes ces
simagrées.

Gilberte ne répondit point et se leva pour donner quelques
ordres relativement à l’arrivée du jeune Daltier.

Le soir de ce jour, le temps était un peu à l’orage; toute
la société se promenait devant la maison quand la voiture
amenant le voyageur s’arrêta au bas du perron.

Un homme jeune, grand, d’une prestance superbe en descendit.

— Eh bien! mon neveu, dit M. Simiès en lui secouant le bras,
et de son accent caustique, vous vous décidez donc à venir
voir votre vieil athée d’oncle?

— Il y a longtemps que je l’aurais fait, mon oncle, mais vous
n’ignorez pas que je suis le plus laborieux des ingénieurs.

— Tu es en vacances?

— Pour peu de jours; je me suis donné congé afin de
m’occuper à Grenoble de l’héritage d’une vieille amie de ma
mère; elle ne peut voyager et n’entend rien aux affaires.

— Tu es donc toujours l’ange du dévouement, mon pauvre
Albéric? dit M. Simiès plus gouailleur encore.

Albéric releva les yeux et dit tranquillement:

— Il n’y a pas d’abnégation là, mon oncle, j’évite une corvée
à mon père, voilà tout, d’autant plus qu’il est sous
l’impression d’un petit accès rhumatismal. Au reste, ce court
voyage ne m’est pas désagréable; j’aime à changer de place.

Cela dit, il aperçut Gilberte qui l’écoutait, secrètement
remuée par le son de cette voix chaude et harmonieuse.

— Embrasse donc ta cousine Gilberte Mauduit, cria le
vieillard en riant; c’est comme cela qu’on refait le mieux
connaissance.

Gilberte n’eut pas la peine de se reculer en fronçant ses
jolis sourcils: Albéric n’avança point vers sa joue ses
belles moustaches brunes, il se contenta de tendre sa main
gantée à Mlle Mauduit en s’inclinant correctement.

Gilberte y posa la sienne une seconde et se sentit
intérieurement reconnaissante de ce que le jeune homme n’usât
point de l’autorisation.

— Il est bien élevé au moins, celui-là, pensa-t-elle.

M. Simiès présenta son neveu à ses hôtes, puis le fit
conduire à l’appartement qui lui était destiné.

Le dîner fut gai; personne n’eut à railler in petto ou en
commun le nouveau venu; il ne jugea pas à propos d’afficher
ses habitudes pieuses devant cette société antireligieuse qui
se faisait gloire de son impiété.

Après le repas, on se promena dans le parc; l’orage s’était
dissipé sans éclater sur les Marnes.

Mêlé au groupe où se trouvait Mlle Mauduit, Albéric Daltier
causait tranquillement; on l’écoutait, tout étonné de ce que
la parole d’un homme "qui n’était pas de son siècle" eût
tant de charmes, de profondeur et même d’esprit. Albéric
Daltier pouvait toucher à tous les sujets et se montrer
captivant sur chacun d’eux.

Quand la nuit devint trop sombre, l’air trop frais, on rentra
au salon; une jeune femme fut priée de chanter, ce qu’elle
fit avec beaucoup de brio, disant hardiment une chansonnette
à la mode et fort leste qui fut vivement applaudie.

Deux fillettes exécutèrent ensuite un brillant caprice à
quatre mains, puis Gilberte, à la demande de tous, se leva à
son tour. Un gentleman assez bon pianiste se mit en devoir de
l’accompagner; elle fouilla dans le casier et en retira une
partition au hasard. C’était le Petit Duc et elle y choisit
un passage qu’elle chanta avec une rare perfection.
Assurément, c’était moins libre que la chansonnette dite
précédemment, néanmoins ces paroles étaient déplacées dans
cette jeune bouche.

Quand elle eut dit les couplets deux fois bissés, elle coula
un regard malicieux sur son cousin Albéric; celui-ci n’avait
ni applaudi ni bissé; il feuilletait un album de
photographies où les portraits de famille se mêlaient sans
vergogne aux portraits des actrices en vogue. Gilberte prit
le siège vacant auprès de lui.

— Est-ce que vous n’aimez pas la musique, mon cousin? dit-
elle.

— Au contraire, beaucoup.

— Et vous ne me félicitez pas? fit-elle un peu railleuse.

— Vous avez une jolie voix, répondit-il brièvement.

Elle demanda, hardie et provocante:

— Est-ce que ma romance vous aurait choqué par hasard?

Cette fois, il leva sur elle ses yeux bleus profonds et
sévères:

— Oui, dit-il d’un ton net.

Gilberte fit une petite moue et rejoignit ses amis qui
tenaient plus loin une conversation frivole.

Un peu avant onze heures, M. Simiès dit à son nouvel hôte:

— Mon cher Albéric, nous allons regagner tous nos chambres à
coucher; ne t’étonne pas s’il n’y a point de veillée ce soir
: nous devons demain nous lever à cinq heures du matin;
apprécie le courage de ces dames; il est entendu que tu en
feras autant. Nous avons projeté une partie sous bois. Nous
déjeunerons dans une de mes fermes où les domestiques
transporteront tout ce qu’il faut, et nous ne reviendrons que
pour le dîner de sept heures. Le sexe laid est dispensé du
smoking. Tu es bon cavalier?

— Assez bon.

— La jument baie sera à ta disposition, les vieux iront en
voiture ainsi que les dames qui ne goûtent pas l’équitation,
les jeunes seront à cheval. Hein! une jolie caravane! Donc,
à cinq heures sois sur pied.

— Demain, mon oncle? mais c’est dimanche.

— Oui, parbleu! puisque nous sommes aujourd’hui samedi.

Albéric se tourna vers Mlle Mauduit, et, très froidement:

— A quelle heure la première messe?

— La première messe?

— Oui.

Gilberte ouvrit de grands yeux, et l’on entendit du côté des
jeunes femmes un bruit de rires étouffés.

— Je ne sais pas, répondit Mlle Mauduit, mais on peut s’en
informer.

Elle sonna. Un domestique parut et fut interrogé.

— Je crois qu’il y a un office à huit heures, dit-il, et un
plus long à dix heures.

— C’est bien, reprit Albéric Daltier, je décline donc votre
invitation pour demain, mon oncle; il m’est impossible de
manquer la messe, mais ne vous inquiétez pas de moi, je
saurai fort bien employer mon temps.

— Satané jésuite! grommela l’oncle entre ses dents.

— Mais, dit Gilberte qui était une maîtresse de maison
accomplie, il y a un moyen de tout arranger. Mon cousin nous
rejoindra bien tout seul: au sortir de l’église il trouvera
Baptiste avec un cheval. Ce ne sera pas difficile de nous
retrouver, il n’y a qu’à suivre la route de Vizille jusqu’au
premier chemin de gauche; là, mon cousin, on vous apprendra
où est la ferme des Blaies, d’ailleurs Baptiste vous
renseignera.

— C‘est convenu. Ma nièce a de l’esprit comme un ange,
conclut M. Simiès.

Et l’on se sépara.

"Quel imbécile que ce garçon! pensait le châtelain en
remontant chez lui. Il a été élevé dans les stupides
principes de l’ancien régime par sa bigote de mère. Ah! si
on l’avait mis quelques jours sous mon égide, je vous
l’aurais dégourdi! C’est grand dommage, car ce blanc-bec
ferait sa trouée dans la vie, il est intelligent. Mais aussi,
je vous demande un peu, un ingénieur qui va à la messe! non,
c’est désopilant."

"Quel malheur que ce jeune homme ne soit pas dans nos eaux!
se disaient in petto les mères de famille; que cela ferait
un gendre agréable! tandis que les mauvais sujets qui nous
restent sur les bras sont à regarder à deux fois. Un beau-
fils léger et dissipateur est inquiétant, mais un beau-fils
sermonneur est ennuyeux."

Une blonde fillette, très lancée malgré ses dix-sept ans,
aidait Gilberte à détacher ses beaux cheveux soyeux, tout en
lui disant:

— Tu sais, ma chère, ton cousin Daltier a beau être un
clérical enragé, il a au moins le courage de son opinion,
vertu qui ne court pas les rues à l’heure qu’il est. Et puis,
il est très séduisant, vraiment.

— Tu le trouves?

— Ma chère, tu ne l’as pas regardé. Bloc de marbre, va! Je
te prie de croire que ces dames et ces demoiselles ne se sont
pas gênées pour le dévisager. Tu comprends, M. l’ingénieur
est un beau parti; il aurait tous les dons pour lui, s’il
était seulement un brin moins dévot. Il a l’air d’un prince,
d’un roi, bref, d’un homme qui sent ou qui voit de grandes
choses que nous ne sentons ni ne voyons, nous. Il est beau
d’une beauté mâle et forte et non de cette beauté efféminée
et bête de ces petits messieurs de la haute gomme qui nous
entourent, des débauchés, des boulevardiers... Ouf! dire
qu’il nous faudra choisir un mari là-dedans! Tu sais, ce
n’est pas un flatteur que ton cousin ténébreux.

— Au moins il n’est pas fade, répliqua sèchement Gilberte.

— Oh! non, il n’est pas fade, tu as raison. Et puis, tu
sais, ma chère, il a été évidemment frappé de ta beauté, mais
il ne l’a pas laissé voir.

— C’est toi, maintenant, qui es une petite flatteuse, dit
Gilberte en donnant un léger coup d’éventail sur la joue
satinée de la fillette.

— Et son indifférence sereine ne te blesse pas horriblement?
reprit celle-ci.

Gilberte redressa sa tête orgueilleuse.

— Nullement. Pourquoi en serait-il ainsi?

— Moi, cela me ferait grand mal. Je voudrais avoir son
estime, mais voilà, c’est impossible, je suis toute pétrie de
vanité et de caprices.

Gilberte ne l’écoutait plus, elle songeait:

"Cependant... sa froideur est ma condamnation, et...
autrefois... autrefois... je ne l’ai pas connu ainsi."

— Vois-tu, poursuivit la blondine en relevant son joli visage
(un véritable Greuze quand l’animation le colorait plus
vivement), vois-tu, moi je m’astreindrais bien volontiers à
aller tous les dimanches à la messe pourvu que ce fût au bras
de ce beau cavalier; et j’en connais bien d‘autres qui
feraient mieux encore.

— Mauvaise langue! répéta Gilberte en riant, va donc te
coucher; si tu tardes encore, demain matin, nulle puissance
humaine ne pourra te tirer du lit.

Les jeunes filles se séparèrent. Gilberte se déshabilla
lentement avec le secours de sa femme de chambre et se livra
à de profondes méditations tandis que celle-ci peignait et
nattait pour la nuit sa longue chevelure dorée, si épaisse
que les dents du peigne n’y mordaient qu’avec peine.

Puis elle se coucha sans qu’un mot de prières vînt à ses
lèvres, comme elle le faisait tous les soirs, et elle
s’endormit sans que les yeux bleus du séminariste vinssent la
visiter en songe.

Au même étage, dans une chambre spacieuse et riche, un
vieillard à la bouche railleuse dormait aussi, et il faut
croire que le sommeil du juste n’est pas le seul excellent,
car celui de Simiès le voltairien était plein de béatitude.


II


On se trouvait en pleins champs à l’ombre des ormeaux
lorsqu’on vit venir Albéric Daltier.

Il avait vraiment fière mine, ce cavalier arrivant au trop de
son cheval jusqu’à l’endroit où l’on avait dételé. Il mit
pied à terre, vint saluer les dames et prit part à la
conversation générale.

A midi, on dressa le couvert sous les arbres touffus, sur une
longue table rustique qui perdit bientôt son aspect plébéien
sous le linge damassé, l’argenterie et les cristaux
éblouissants; on joncha la nappe de fleurs champêtres, on
s’amusa beaucoup et l’on mangea de fort bon appétit le
déjeuner exquis apporté froid du château.

Le champagne pétillait au sortir des seaux de glace et le
soleil piquait çà et là un rayon aigu à travers la voûte de
feuillage, arrachant une étincelle aux verres taillés à
facette, aux couverts de vermeil ou aux diamants qui ornaient
les oreilles et les mains blanches des dames.

Albéric Daltier, qu’on écoutait volontiers parler, prouva par
son esprit très fin et sa gaieté de bon ton qu’un jeune homme
qui va à la messe peut être un agréable causeur.

Gilberte, elle, demeurait sérieuse; elle avait pris la
migraine dans sa chevauchée matinale et se trouva si fatiguée
dans l’après-midi qu’elle témoigna le désir de rentrer au
château pendant que les autres achèveraient l’excursion.

M. Simiès était fort embarrassé: aucune de ces dames ne se
fût sacrifiée de bon cœur pour accompagner Gilberte; les
serviteurs s’étaient éloignés à leur gré après avoir déjeuné
à leur tour et réparé le désordre causé par ce repas en plein
air.

Quelques messieurs offrirent leurs services, mais, malgré ses
idées larges, M. Simiès ne pouvait confier sa nièce à un
homme sur le sérieux duquel on ne pouvait compter.

Tout à coup, tandis qu’il cherchait vainement du regard un
cavalier respectable, il aperçut Albéric.

— Du diable si je pensais à cet oiseau-là, fit-il, c’est mon
affaire; le séminariste n’est certes pas compromettant.
Albéric, cria-t-il, appelant du geste le jeune homme, veux-tu
reconduire à la maison ta cousine qui est souffrante?

Albéric accepta flegmatiquement la proposition et il aida
Gilberte à se mettre en selle.

Ils firent le trajet en silence, obligés d’arrêter leurs
cheveux par intervalles, tant Mlle Mauduit souffrait; aussi
n’était-elle pas en humeur de parler, et elle acceptait les
soins de son cousin sans même avoir la force de le remercier.

Arrivé au château, Albéric sauta de sa selle et dut enlever
de la sienne la pauvre Gilberte hors d’état de marcher. Il la
porta ainsi jusque chez elle où une femme de chambre vint lui
offrir son aide.

Demeuré libre, Albéric se mit en devoir de visiter le parc en
compagnie des beaux terre-neuve qui gambadaient joyeusement
autour de lui.

Aux environs de six heures, las de promener sa rêverie
silencieuse dans les allées qui commençaient à jaunir, il
rentra. Lorsque ses yeux furent habitués à la demi-obscurité
du petit salon, il s’aperçut qu’il n’y était pas seul: à
moitié couchée sur une causeuse, la tête renversée sur le
dossier, Gilberte dormait ou paraissait dormir.

Elle semblait souffrir beaucoup moins, quoique son visage fût
encore très pâle, et ses yeux creusés sous les longs cils qui
ombraient sa joue satinée.

Elle avait remplacé son amazone par une robe de batiste écrue
simplement serrée à la taille par un ruban caroubier.

Et le jeune homme observait curieusement cette jolie figure
encore un peu enfantine, et ces traits délicats dont
l’expression n’avait rien de banal.

Quelque chose comme un soupir de soulagement souleva sa mâle
poitrine: ce front de jeune fille était pur comme le front
d’un baby endormi; sur cette bouche aux lignes parfaites
flottait un demi-sourire candide et juvénile; et dans tout
cet ensemble charmant il y avait quelque chose d’immaculé et
de virginal qui faisait du bien à regarder. Cette enfant, si
bizarrement élevée par un oncle voltairien, n’ayant sous les
yeux que de vilains exemples, n’entendant que des
conversations sceptiques ou mauvaises, ne lisant que des
romans à la mode et des journaux d’opinion avancée, enfin
fréquentant une société presque dissolue, cette jeune fille
s’était conservée pure dans cette atmosphère malsaine.

Elle ouvrit brusquement les yeux, surprenant ainsi Albéric
dans sa muette étude, et se souleva sur son siège.

— Ah! dit-elle un peu troublée sous le regard magnétique de
ces yeux bleus, je me suis rendormie en vous attendant ici.

— Vous m’attendiez? c’est bien aimable à vous. Vous voilà
sur pied? Alors c’est que vous allez mieux.

— Beaucoup mieux, presque bien. Quelques heures de repos ont
chassé la migraine.

— Cela vous arrive souvent?

— Au contraire, rarement, mais je le regrette aujourd’hui et
je vous remercie de votre dévouement, mon cousin, poursuivit-
elle en lui tendant sa main encore fiévreuse, vous m’avez
ramenée et je suis cause que vous n’aurez pas du tout joui de
notre petite fête.

Il leva imperceptiblement les épaules.

— Ne regrettez rien pour moi, je vous en prie; j’ai passé
mon temps d’une manière fort agréable à visiter le parc et
les serres qui sont vraiment très belles et ont beaucoup
gagné depuis quelques années.

Un autre aurait dit: "Mais je suis trop heureux de
l’occasion qui me procure l’insigne bonheur d’abord
d’escorter la plus adorable jeune fille, puis de passer avec
elle quelques instants en tête à tête, etc., etc."

Albéric ne songeait pas aux compliments, oh! pas du tout, et
il paraissait satisfait de sa promenade solitaire. S’il se
fût montré obséquieux et flatteur, Gilberte l’eût pris
immédiatement en aversion et lui eût témoigné la froideur
glaciale qu’elle témoignait aux autres.

Ils se mirent à causer tous les deux, gravement, comme deux
bons amis; du côté de l’une, aucune coquetterie de manières
ni de langage; du côté de l’autre, aucune parole qui, de
près ou de loin, ressemblât à la cour qu’un écervelé n’eût
pas manqué de faire en se trouvant seul avec une jeune fille
jolie et spirituelle.

Ils parlèrent de banalités d’abord, puis sérieusement.

D’ailleurs, avec Albéric, la conversation ne pouvait être
longtemps banale. Il savait donner au moindre sujet un
intérêt captivant.

Gilberte le questionna sur sa famille et le jeune homme parla
de sa mère, de ses frères et soeurs avec tant d’amour, il
dépeignit si bien leur douce vie, la paix qui régnait sur cet
intérieur distingué, beaucoup plus calme et plus simple que
celui de M. Simiès, que Gilberte se surprit à l’écouter
presque passionnément. Elle tenait ses beaux yeux foncés
fixés sur son cousin avec avidité, et n’osant l’interrompre
de peur de briser le charme.

A la fin il s’arrêta et dit avec un sourire:

— Mais je vous entretiens là de choses qui vous intéressent
peu, ma cousine.

— Vous vous trompez, répliqua-t-elle vivement, vous parlez
d’une manière admirable, vous parlez comme quelqu’un qui a du
cœur et..., ajouta-t-elle en baissant la voix, je ne suis pas
habituée à cela.

Elle poursuivit, comme avec confusion:

— Jadis, un jour, j’ai écouté comme cela votre parole...,
mais...

— Mais j’ai prêché dans le désert, n’est-ce pas? c’est ce
que vous voulez dire? fit-il avec un peu de malice dans ses
yeux bleus.

— Non, oh! non, encore une fois vous êtes dans l’erreur;
j’ai profité un an de vos conseils, et puis... j’ai tout
oublié; seulement, si je ne suis pas devenue pire que ce que
je suis, c’est à vous que je le dois.

— A moi, non, puisque je n’ai plus eu place dans votre
souvenir pendant sept ou huit années.

Ils gardèrent quelques minutes le silence; il fixait sur
elle son clair regard tandis qu’elle se disait:

"Certainement que l’étourderie de mon âge est une excuse
suffisante, mais comment ai-je pu oublier un être tel que lui ?
Et c’est lui qui revient à moi après mon impardonnable
négligence, pour rallumer en moi ce qui était éteint. Hélas!
pourquoi vient-il si tard?"

Elle rompit le silence et lui dit soudain:

— Je vois que vous aimez infiniment les vôtres.

— Comment en pourrait-il être autrement puisque j’en suis
aimé et qu’ils sont bons?

— Vous êtes heureux, vous! fit Gilberte avec un soupir
d’envie.

Il se mit à rire:

— Vous me dites cela comme il y sept ans en regrettant de
n’avoir ni soeurs ni frères. Mais, à présent, n’en êtes-vous
pas bien consolée? La vie ne pèse guère sur vos jeunes
épaules, je crois.

— Et si vous vous trompiez? murmura-t-elle presque bas.

— Allons donc! Vous êtes orpheline, c’est vrai, mais quels
sont les enfants privés de leur père et de leur mère qui
aient été plus favorisés que vous sous bien des rapports?
Vous avez trouvé dans votre grand-oncle, qui vous gâte
follement, un second père.

— Ne dites pas cela, dit vivement Gilberte, j’ai peu connu
mon père, mais je m’en fais une autre idée que de mon oncle;
il ne ressemblait pas à celui-ci.

Les yeux bleus d’Albéric l’interrogeaient, elle reprit tandis
qu’un léger incarnat colorait son blanc visage:

— J’aime beaucoup mon oncle, mais je sens que je ne le
respecte pas comme je respecterais un père.

— Vraiment?

— Je le respecte même très peu. Je ne sais comment exprimer
cela, je ne me rends pas bien compte de mes sentiments à son
égard. C’est un vieillard, mais il n’attire ni la vénération
ni l’estime, malgré toute la reconnaissance que je puis
ressentir pour lui.

"Tant mieux, pensa Albéric, si elle ne laisse pas cette
influence pernicieuse l’envelopper, Dieu soit béni!"

— Ce n’est pas seulement de cela que je me plains, reprit
Gilberte, ce ne serait là qu’une peine légère. On me fait
l’existence la plus rose possible; depuis plus de dix ans on
me fait marcher sur un tapis de mousse, on m’a évité tout
chagrin; je puis dire que, depuis les premiers jours de mon
entrée chez mon oncle, je n’ai jamais pleuré; on cède à
toutes mes volontés et pourtant...

— Eh bien?

— Je n’appelle pas cela du bonheur, ou bien je suis trop
difficile. Je me reproche souvent dans mon for intérieur
d’être trop exigeante, de ne pas savoir me contenter de la
félicité présente...

— Parce que vous vivez d’une vie trop factice.

— Peut-être, dit-elle lentement.

— Parce que vous préférez les fruits du monde, autrement dit
les fruits de la Mer Morte, à ceux du bonheur calme,
tranquille et... sage. Les fruits de la Mer Morte ne
satisfont que les yeux, non les lèvres; admirables à l’œil,
ils n’offrent au dedans qu’une cendre amère et décevante.

— Moi, reprit Gilberte en relevant la tête avec passion,
j’aime mieux être heureuse beaucoup et peu de temps que
goûter une demi-satisfaction qui dure.

— Vous dites cela maintenant que vous sortez à peine de
l’adolescence; dans dix ans vous parlerez autrement.

Il prononça ces mots avec une gravité qui impressionna la
jeune fille. Il devait avoir raison, bien certainement. Tout
ce qu’il disait n’était-il pas parfaitement juste?

Pour la première fois de sa vie, Gilberte se sentit du
respect pour un homme et il lui sembla qu’elle n’était pas
digne de rencontrer son regard loyal et profond.

L’ombre gris-rosé du crépuscule les enveloppait peu à peu;
ils s’entretenaient là depuis longtemps sans s’apercevoir que
l’heure s’écoulait et qu’ils ne se lassaient point de leur
causerie.

Certes, il était des moments où ce jeune homme au ton et aux
manières princières, sans se départir de la courtoisie dont
il usait envers toute femme, fût-elle duchesse ou servante,
employait des mots presque durs pour la convaincre, elle,
cette enfant gâtée du sort, dont l’oreille délicate était
accoutumée à la flatterie du monde.

D’autres eussent envié la chance qui échéait à Albéric de se
trouver en tête à tête avec Mlle Mauduit pendant un laps de
temps assez long pour lui permettre d’entreprendre une cour
en règle. Loin de là, celui-ci prenait avec elle le ton du
maître, et elle acceptait cela, buvant cette parole étrange,
comme une bouche brûlée par une liqueur trop forte aspire à
l’eau fraîche et pure.

— Voyez-vous, mon cousin, reprit-elle après une seconde de
rêverie, le monde, vu de trop près, est bien décevant.

— A qui le dites-vous?

— On y rencontre des types navrants, on se fatigue de son
bruit si creux, et puis cette existence banale de mondaine ne
laisse rien après elle. Ce qui m’en a le plus dégoûtée, c’est
son hypocrisie: le monde est tellement prosterné devant le
veau d’or que j’y ai vu des exemples qui m’ont remplie d’un
indicible dégoût: j’y ai vu des jeunes femmes s’y conduire
mal et aucune porte ne se fermer devant elles parce qu’elles
étaient millionnaires; j’y ai vu des hommes indignes y être
considérés parce qu’ils possédaient à la fois une belle
fortune et une haute position.

— Puisque vous reconnaissez la vilenie du monde, pourquoi y
demeurez-vous?

Elle ouvrit ses grands yeux interrogateurs.

— Eh! il le faut bien. Comment faire autrement?

— C’est vrai, murmura Albéric avec une sorte de pitié
attendrie, comment faire autrement puisque vous coudoyez
l’athéisme à chaque minute de votre vie?

— Que voulez-vous dire? fit la jeune fille avec une jolie
moue aux lèvres, la religion n’est pas le seul remède à ce
mal.

— Si, elle est l’unique remède à une vie dévoyée, dit-il
simplement; il n’y a pas de femme qui, sans Dieu, puisse
demeurer honnête, bonne et... heureuse dans ce monde où vous
vivez.

Elle sentit son cœur se serrer à ces paroles et baissa la
tête sans répondre tandis qu’il la considérait avec une
indicible compassion.

Il comprenait ce qu’elle ne savait exprimer et ce qu’un être
vulgaire n’eût compris ni deviné; il comprenait que ses
meilleures aspirations avaient été refoulées, comprimées dans
le milieu fatal où elle avait dû s’élever et dont elle ne
pouvait se plaindre.

— La vie n’est jamais trop pesante ni trop longue, Gilberte,
quand on l’occupe en faisant du bien aux autres.

— Sans doute, mais je ne le puis faire que par caprices, par
saccades; je ne m’appartiens pour ainsi dire pas. C’est
pourquoi j’ai si souvent le dégoût de moi-même et des autres.

"Tenez, mon cousin, j’aimerais à lutter, je voudrais
connaître un peu la bataille, sinon la souffrance."

— La souffrance? eh! pauvre enfant! quelles armes auriez-
vous contre elle? quelle force?

Elle releva fièrement la tête:

— Plus que vous ne croyez. Oh! je sais ce que vous pensez.
Vous vous figurez que je serais faible pour vaincre parce que
je n’ai pas de religion. Je ne suis ni dévote, ni croyante,
c’est vrai, mais je puis vous affirmer que j’aurais autant de
courage qu’une autre.

Albéric ne répondit pas pour ne point la vexer.

— Pourquoi appelez-vous le malheur? dit-il après un silence,
il viendra toujours assez tôt. Etes-vous donc lasse de votre
douce vie?

— Lasse? je ne sais, mais je sens que mon existence est...
nulle et vide.

— Elle ne le sera pas toujours: une heure viendra, bientôt
sans doute, où de sérieux devoirs vous incomberont sans vous
enlever les joies du monde que vous aimez; vous deviendrez
épouse, peut-être mère.

Elle haussa légèrement les épaules.

— Est-ce que je sais? Ce ne sera peut-être jamais.

— Je croyais que, entourée, adulée comme vous l’êtes, vous
n’aviez qu’à choisir...

— Je ne choisis rien du tout, dit Gilberte presque en colère.
On demande souvent ma main à mon oncle parce qu’on sait que,
grâce à sa générosité, je serai riche. Nous ne sommes pas
pressés de nous séparer. J’ai refusé toute demande jusqu'à
présent. Tous me déplaisent.

— Quoi! tous?

— Vous ne voyez donc pas que ces jeunes gens si empressés
auprès de moi n’en veulent qu’à ma dot. Ils ne valent pas
plus les uns que les autres; il n’y a pas un atome de raison
sous leur chevelure soigneusement frisée. Vous en avez un
échantillon sous les yeux et vous avez pu juger les hôtes de
mon oncle. Cependant je ne les raille pas, je ne leur fais
point trop mauvais visage parce que, le monde étant pavé de
ces êtres-là, il faudrait s’enfermer dans une île déserte
pour leur échapper.

— Vos amies vous offrent-elles autant de ressource?

Gilberte fit une mine dédaigneuse.

— Mes amies? D’abord ce nom ne convient pas aux petites
poupées fades qui m’entourent. "Qui a trouvé un ami a trouvé
un trésor", dit quelque sainte écriture. Vous voyez qu’on se
souvient un peu des grandes maximes, si l’on a oublié son
catéchisme. Eh bien! je n’ai jamais pu mettre la main sur le
trésor en question. Je ne connais qu’une troupe de petites
écervelées qui ne rêvent que chiffons, bals, se jalousent
entre elles et me jalousent bien certainement, et qui ne
songent, comme elles l’ont vu faire à leurs mères, qu’à
s’éclipser mutuellement. Elles me font toutes leurs
confidences, mais ne reçoivent pas les miennes.

Elle ajouta avec une nuance de mélancolie:

— J’avais une amie, une vraie alors, elle était bonne, simple
et généreuse, elle avait des sentiments élevés, elle m’était
bien supérieure; celle-là, elle est perdue pour moi et l’on
n’en fait plus comme elle.

— Vous me paraissez bien prématurément misanthrope.

— Que voulez-vous? Je rencontre trop de vilains types, pas
assez de beaux. Ne me prenez pas pour une dédaigneuse: je ne
me prise pas beaucoup plus haut que tous ceux dont je vous
parle. Ensuite, je suis philosophe et je me dis qu’il faut
prendre les humains tels qu’ils sont puisqu’il faut vivre
avec eux.

— Eh bien! moi, je ne les vois pas tout à fait au même point
de vue que vous et je suis plus indulgent qu’il ne semble.

— Vous ne coudoyez pas ceux que je coudoie, ou bien vous
grandissez votre prochain à votre taille. D’après la peinture
que vous m’en avez faite, je vois que votre intérieur, votre
entourage est l’élite des intérieurs de famille.

— Je connais beaucoup de gens dans le même cas que moi.

Gilberte reprit, timidement, après une pause:

— J’aimerais à connaître votre mère et vos soeurs. Je crois
qu’elles m’attireraient infiniment.

Albéric Daltier sourit avec finesse:

— Notre vie très simple vous ennuierait bien vite. Nous
préférons nos modestes plaisirs à ceux auxquels vous êtes
habituée. Nous sommes gens paisibles que le monde n’émeut
guère, que son tourbillon n’emporte pas.

— Qu’importe! il y a dans l’existence d’autres jouissances
que le théâtre, le bal et les fêtes de ce Paris si fou.

Ils continuèrent à causer ainsi. Gilberte se laissait aller à
se confesser, avec sa vie de mondaine, ses pensées, à cœur
ouvert, à cet homme qu’elle ne connaissait que d’hier et que
probablement elle ne reverrait pas souvent.

Mais aussi il était si différent des autres! Certes elle
n’eût, pour un empire, dit la centième partie de ce qu’elle
murmurait là dans l’ombre du petit salon, aux gandins
qu’hébergeait le toit hospitalier de M. Simiès.

M. Simiès! ah! qu’il aurait ri s’il les eût écoutés tous
les deux, et qu’il eût été surpris des théories que
mademoiselle sa nièce cachait au fond de son petit cœur
bizarre et indiscipliné!

Le crépuscule les enveloppait de son ombre rosée; ils
conversaient encore, elle allongée dans son fauteuil dont ses
fines mains blanches tourmentaient machinalement les glands;
lui correctement assis sur sa chaise, dans la tenue que garde
un homme qui se respecte et respecte la femme avec laquelle
il se trouve.

Une douce tiédeur tout embaumée régnait dans la pièce un peu
obscure. Gilberte pensa qu’elle jouissait ainsi beaucoup plus
que si elle eût terminé sa journée en bruyante compagnie, à
chevaucher dans la poussière des routes.

Animés qu’ils étaient dans leur causerie, ils n’entendirent
pas rentrer la cavalcade. La porte du salon fut brusquement
ouverte; on entendit un tapage assourdissant de petits
talons frappant les dalles, de voix aiguës, de rires, de
chansons ébauchées sur les lèvres roses.

Quand les yeux se furent habitués à l’obscurité, on fut fort
surpris de trouver en tête à tête la malade et le
séminariste.

Albéric se leva précipitamment et regarda, un peu confus, les
dames qui, leur longue jupe sur le bras, le considéraient
d’un air railleur.

Les messieurs, bottés, la cravache à la main, lui jetaient
des regards jaloux.

— Eh! eh! mon neveu, ricana M. Simiès, vous allez bien! Je
vous confie ma nièce comme au plus raisonnable des jeunes
gens, et voilà que je vous trouve en train de lui conter
fleurette.

"Nous te croyions dans ton lit, fillette, ajouta le
caustique vieillard, ta migraine a passé comme par
enchantement."

Albéric riposta fort spirituellement à cette sortie plus ou
moins adroite. Quant à Mlle Mauduit, elle fronça ses fins
sourcils et répliqua sèchement:

— J’ai, en effet, soigné ma migraine, puis je me suis levée,
il y a une heure, me sentant mieux. Mon cousin, qui s’est
promené tout l’après-midi dans le parc, m’a trouvée là; il
ne me contait pas fleurette, car nous philosophions, ce que
j’aime cent fois mieux que d’entendre des fadeurs.

Ceci à l’adresse des jolis cavaliers qui, de dépit, mordirent
leur moustache, et qui, ayant absorbé pas mal de champagne,
eussent peu été en état de philosopher, quelque désir qu’ils
eussent de plaire à Mlle Mauduit.

On oublia l’incident pour faire à celle-ci le récit de la
partie dont elle avait été privée.

Puis, les amazones coururent changer de costume, les
messieurs revêtirent d’autres habits et l’on soupa.

La soirée sa passa à faire de la musique, tout le monde étant
trop las pour sortir.

Chaque possesseur d’une voix agréable ou d’un certain talent
sur le piano ou sur le violon fut mis à contribution.

Gilberte ne quitta pas sa place, elle était encore fatiguée
et se contentait d’écouter.

On demanda à Albéric s’il se sentait de force à déchiffrer la
partie basse d’un duo passablement égrillard dont chantait
fort gentiment la partie haute une dame des moins collets
montés.

Le jeune homme déchiffrait très bien, mais il déclina
l’offre.

Quelques personnes eurent un sourire malin.

— Peut-être, mon neveu, dit alors M. Simiès, pourriez-vous
nous faire entendre un chant sacré, cantique, hymne d’église,
je ne sais comment vous appelez cela?

Quelques ricanements s’étouffèrent sous les éventails.

— Mais très volontiers, mon oncle, répondit le jeune
ingénieur sans rien perdre de son gracieux sang-froid.

Il se leva avec son aisance de grand seigneur, déployant sa
riche taille, et s’assit au clavier; il préluda par quelques
accords graves et entonna ces couplets si connus et si beaux
:


Minuit, Chrétiens, c’est l’heure solennelle.


On s’apprêtait à rire, on bâillait d’avance, le plus poliment
qu’on pouvait... et voilà que tous firent silence, pris
soudain sous le charme de cette splendide voix de baryton,
mâle et sonore, dont les notes avaient un velouté et une
expression délicieuse.

La surprise fut générale et de sincères applaudissements
éclatèrent quand le chanteur termina l’hymne chrétienne. Il
reçut les louanges froidement, un fin sourire errant sur sa
bouche fière.

Se retournant vers Gilberte qui, elle, ne parlait pas, il lui
dit avec une pointe de raillerie:

— Eh bien! ma cousine, mon chant vous a-t-il déplu?

Elle lui répondit par ces mêmes paroles qu’il avait dites la
veille:

— Vous avez une belle voix.

Seulement elle ajouta, car elle était sincère:

— Et votre Noël est splendide.

Un instant après, quelques jeunes filles allèrent, avec
Gilberte, respirer l’air frais sous la galerie.

— Sournoise, dit l’une d’elles à Mlle Mauduit, sais-tu que tu
caches bien ton jeu?

— Quel jeu? fit Gilberte franchement étonnée.

— Allons! avoue que la migraine n’était qu’un prétexte pour
te faire escorter, puis dorloter par ce beau ténébreux, ton
cousin Daltier.

— Par exemple! que vous êtes sottes!

— Ma chère, ne t’en défends pas, tu n’as pas si mauvais goût
et lui de même. Nous avons toutes la tête tournée par lui,
sans compter ces dames. C’est dommage seulement qu’il soit si
jésuite. En voilà un ridicule qu’il se donne, et de notre
temps!

— Vous êtres toutes absolument absurdes. Sachez d’abord que
je n’ai pas joué la comédie que vous m’attribuez si
aimablement. Si j’avais voulu discourir avec le neveu de mon
oncle, il me semble que je pouvais le faire en toute liberté,
étant chez moi. Qu’on se le tienne pour dit: je n’aime pas à
voir contrôler mes actes.

— Ma chère, ne te fâche pas, il n’y avait là rien que de très
naturel et ton cousin vaut la peine...

— Qu’on me laisse en paix avec M. Daltier. Il ne m’intéresse
pas plus qu’un autre. Je juge seulement qu’il est
parfaitement libre de vivre à sa guise et de croire ce qu’il
veut.

Elles s’en allèrent l’oreille basse, sauf Odette Vallabrègue,
la blondine coiffée à la "Ninon".

— Ah! M. Daltier t’est indifférent? dit-elle en jouant avec
son collier d’argent; et bien! pas à moi. Il me semble que
j’aimerais un mari comme lui, seulement...

— Il y a donc un seulement?

— Oui, tiens, à toi je puis l’avouer, Gilberte, il serait
trop mon maître, il me subjuguerait et cela me gênerait. Je
me sentirais trop au-dessous de lui; on ne doit pas pouvoir
le tromper, ton cousin: il a des yeux qui percent l’âme.

— Tandis que Joannès Fardrin, qui prétend à ta main et que tu
encourages ouvertement, ne sera pas ton maître?

— Ma foi, non, un bon camarade tout au plus. Les yeux rieurs
de Joannès n’ont pas la puissance de faire baisser les miens
comme le regard d’acier de messire Albéric. Il me semble
qu’avec ce dernier je ne serais plus la même.

— Et tu aurais tort de te changer, mignonne, fit Gilberte en
embrassant l’espiègle; tu es la plus amusante de notre
société et la moins poseuse, ce qui est un point capital.

Tout le reste de la soirée, tandis qu’on riait et causait
bruyamment, Mlle Mauduit, rêveuse, se disait, les yeux fixés
sur le jeune ingénieur:

"Je crois qu’ils ont raison, tous: Albéric Daltier n’est
point fait du même bois que les autres jeunes gens. Mais
voilà, qu’y a-t-il sous cette enveloppe froide? Mon oncle
m’affirme toujours qu’il faut se méfier des eaux dormantes et
des dévots. Mon oncle se trompe-t-il ou bien Albéric fait-il
exception à la règle? Il est tellement supérieur à tous ces
beaux diseurs qui papillonnent ici et passent leur vie entre
le boulevard, la brasserie et la salle de jeu!"

Et, plus rêveuse encore, elle ajouta:

"Celui-là mérite d’être aimé vraiment. Car sans cela que
serait donc l’amour, cette chose chantée à travers tous les
siècles, ce soleil qui brille sur tous les pays, pour le
riche comme pour le pauvre?"

Le lendemain, plus matinal que les autres invités des Marnes,
Albéric se promenait aux alentours du parc, profitant de sa
liberté pour respirer l’air pur un peu frais, que lui
refusait la chaude Provence.

Non loin de lui il aperçut la ferme propre et plantureuse
dont le voisinage ne déparait ni les jardins ni l’habitation
de Simiès.

Un spectacle intéressant attira l’attention du promeneur: à
l’extrémité de la cour, un vieillard était assis sur un banc,
une écuelle de soupe sur ses genoux; il était aveugle et
paralysé des bras, ses mains tremblantes ne pouvaient même
porter à sa bouche la cuiller d’étain. Il était venu demander
un morceau de pain à la ferme: on lui avait donné une soupe
chaude, mais personne ne poussait la charité jusqu'à lui
porter aide.

Par bonheur, une élégante amazone qui passait devant la cour
était entrée, descendue de son cheval qu’elle avait attaché
par la bride à un arbre, et, repliant sur son bras gauche la
longue traîne de sa robe, elle était venue au vieillard fort
embarrassé et pourtant affamé.

Cette jeune femme tournait le dos à l’ingénieur; il ne
voyait d’elle qu’une taille svelte un peu frêle, de beaux
cheveux châtain fauve tordus sous le petit feutre orné d’une
gaze flottante. La jupe relevée de côté laissait apercevoir
deux petits brodequins moulant un pied exquis; sa main
gantée d’une longue peau souple allait et venait de l’écuelle
rustique à la bouche de l’aveugle avec une adresse parfaite;
l’autre, qu’elle avait libre, tenait le pommeau d’une
cravache mignonne.

Tous près de là, le cheval piaffait doucement.

Quand le frugal repas fut terminé, la charmante amazone posa
l’écuelle à terre pour que le caniche de l’aveugle y pût
donner un coup de langue, puis elle tira de sa bourse une
pièce de cinq francs, et, entr’ouvrant sans dégoût la vareuse
usée et souillée du malheureux, elle y glissa l’argent.

Le vieux mendiant se répandit en bénédictions que la jeune
femme interrompit de sa voix cristalline, tout en détachant
sa monture:

— Une autre fois, il faudra venir à la maison, mon ami, vous
y serez servi, et si je ne m’y trouve pas dans ce moment, je
donnerai des ordres pour qu’on s’occupe de vous.

Albéric reconnut ce timbre de voix musical et un peu bref en
même temps; justement l’amazone, en se détournant, laissa
voir son fin profil dont le voile de gaze ombrait la délicate
blancheur.

C’était Mlle Mauduit.

Elle était bien descendue seule de cheval, mais remonter
c’était une autre affaire; elle allait appeler un garçon de
ferme qui sortait d’une étable, quand Albéric s’avança et
offrit son aide.

Gilberte, qui ne le savait point là, eut un léger froncement
de sourcils: il ne lui plaisait pas d’être vue dans
l’exercice de sa charité; cependant elle accepta sa main et
l’effleura rapidement de sa petite bottine en souhaitant le
bonjour au jeune homme.

Puis, toute rougissante, elle cravacha sa monture qui
s’élança sur la route.

Albéric s’approcha du mendiant et joignit son aumône à celle
de sa cousine.

— Cette jeune fille est bien bonne, n’est-ce pas? demanda-t-
il à l’infirme.

— Ah! Monsieur, bonne comme les anges, quoiqu’elle soit la
nièce de M. Simiès. Je ne la rencontre jamais sans qu’elle
m’adresse une parole encourageante et garnisse mon gousset.
Je n’aime pas trop à aller du côté du château, car M. Simiès
n’est pas comme Mademoiselle et il rudoie facilement le
pauvre monde.

— Alors, M. Simiès n’est pas aimé dans le pays?

— Guère, murmura le vieillard. Ce ne devrait pas être à moi
de le dire, puisque sa nièce me secourt, mais je ne puis
m’empêcher de faire une différence entre les deux.

— Elle est bien charitable?

— Vous venez de le voir, mon bon Monsieur; y a pas beaucoup
de belles dames comme ça qui descendraient de cheval pour, de
leurs jolies mains blanches, faire manger la soupe à un
pauvre vieux qui n’est pas propre tous les jours. Que voulez-
vous? quand on n’a plus ni yeux ni bras, ça n’est pas
commode de faire sa toilette.

"Que oui, qu’elle est charitable, la demoiselle!
seulement..."

— Seulement quoi?

L’aveugle prit un air embarrassé.

— Faut pas vous en fâcher, Monsieur, car je devine que vous
vous intéressez à elle. Eh bien! Mamzelle Mauduit est
généreuse et admirable, mais y lui manque, quoi! un brin ce
quéque chose qu’ont les personnes pieuses. Elle ne sait pas
consoler, comme on le fait quand on croit au bon Dieu. Y a
dans mon village des soeurs religieuses qui ne sont pas
riches, mais qui vous relèvent le cœur par de bonnes paroles;
après leur visite, on n’a souvent pas beaucoup plus de
quoi, mais on supporte mieux la misère.

— Vous avez raison, mon brave. Ce n’est pas la faute de Mlle
Mauduit si le sens chrétien lui manque; comme vous lui devez
de la reconnaissance, priez pour elle et pour son oncle, cela
leur fera grand bien.

Quand Albéric revit Gilberte, avec son tact ordinaire il ne
fit aucune allusion à la petite scène dont il avait été
témoin, et la jeune fille lui en sut gré: elle avait horreur
des flatteries. Il ne parla plus avec elle que de choses
insignifiantes jusqu'à son départ qui eut lieu le lendemain.

En descendant de sa chambre pour faire ses adieux à la petite
société des Marnes et à son oncle, il rencontra Gilberte dans
le vestibule. Elle s’approcha de lui comme pour lui souhaiter
un bon voyage et lui tendit la main.

— Quoique je ne les connaisse pas, présentez mes respects à
vos parents et mes amitiés à vos soeurs, dit-elle; ce que
vous m’avez dit d’eux tous m’a donné l’envie de les
connaître.

— Eh bien! répondit Albéric en pressant ses doigts frêles
dans sa main robuste, il vous faudra venir faire connaissance
avec ma famille; cela ne vous sourirait guère peut-être tout
de suite, mais souvenez-vous que du jour où vous souffrirez,
où vous aurez besoin d’un lieu calme et propice à rasséréner
votre âme, vous pourriez venir à nous. La maison de mes
parents vous sera toujours ouverte et l’on saura vous y
consoler.

— Je vous promets de me rappeler cela, dit Gilberte gravement;
mais combien je ferai tache dans ce milieu si parfait!

— Ne vous inquiétez pas de cela. Au fond, vous êtes cent fois
meilleure qu’on ne le croit.

Et, entrant au salon, il laissa Mlle Mauduit toute songeuse.


III


Autour de la table somptueusement servie sur laquelle
étincelaient l’argenterie et les cristaux et que décorait au
centre un surtout de fleurs délicates, une demi-douzaine
d’hommes devisaient et discutaient, pour la plupart
grisonnants ou chauves; ils vidaient prestement les fins
verres de Bohême alignés devant eux, gravés au chiffre du
maître de la maison et à chaque instant remplis des vins les
plus exquis. L’atmosphère était chaude, les mets savamment
élaborés, la causerie animée; et cependant sur le front de
ces convives il y avait comme un signe mystérieux, marque
diabolique qui leur enlevait cette majesté naturelle à l’âge
mûr.

Ils sonnait dans ces voix mordantes quelque chose de pénible
à entendre, dans cette gaîté un écho railleur, métallique;
ils avaient à la lèvre un rictus sceptique qui faisait mal à
voir.

De quoi s’entretenaient ces hommes? Mon Dieu, de sophismes
impies, paradoxes bizarres, erronés, se croisant par-dessus
cette table brillante, tous ces discours piqués çà et là
d’une raillerie, d’un mot couvert, très cru sous sa
périphrase, coupés de rires cyniques, ou relevés d’anecdotes
bouffonnes.

Et au milieu de ce groupe de voltairiens à faces démoniaques,
assise entre un vieillard aux cheveux blancs, au regard
inquiet et cauteleux et un député à la crinière fauve, aux
yeux jaloux et durs, une jeune fille demeurait paisible et
sereine.

Jolie et gracieuse, elle semblait un ange fourvoyé au milieu
d’une horde satanique. Et cependant Mlle Gilberte Mauduit
pouvait avoir la beauté d’un ange, elle n’en avait point
l’âme; ses traits étaient loin d’en porter l’expression
séraphique. Elle écoutait de toute la puissance de ses jolies
oreilles rosées les dissertations des invités de son oncle;
elle riait en montrant toutes ses dents (de fort jolies
dents, ma foi!) aux historiettes de goût médiocre qu’ils lui
servaient; elle les trouvait plaisantes, mais au fond elle
n’y comprenait absolument rien.

Un observateur plus profond que ceux qui l’entouraient eût pu
remarquer, cependant, que la fusée joyeuse s’éteignait sur
ses lèvres aussi vite qu’elle y montait, et que ses yeux
foncés, tantôt doux comme du velours ou étincelants comme le
diamant, prenaient soudain une expression rêveuse, presque
sombre.

Ils avaient aussi, par instants, une lueur méprisante à
l’adresse des hôtes bizarres que recevait son oncle.

Mais qu’importait à ceux-ci l’opinion d’une enfant de vingt
ans? eux, qui ne savaient même pas s’arrêter quand une
parole âpre et mauvaise l’étonnait, ni voiler discrètement le
récit scandaleux qui lui faisait ouvrir tout grands ses yeux
limpides.

— Il faut que la jeunesse s’instruise, répétait l’amphytrion
avec son sourire infernal; nous vivons dans un siècle où
l’on ne se nourrit plus d’idéal, de mysticisme; on vit terre
à terre, la matière a remporté enfin la victoire sur les sots
préjugés, il faut que jeunesse s’instruise.

Par exemple, si quelqu’un s’avisait de lancer une
bouffonnerie rabelaisienne, une plaisanterie triviale, Mlle
Mauduit avait une manière de froncer le sourcil qui coupait
net la parole au narrateur inconvenant.

Le dessert achevé, on passa au salon où Gilberte servit le
café avec sa grâce tranquille de tous les jours. Puis, quand
chacun eut vidé sa tasse de Sèvres et essuyé sa moustache,
les messieurs allèrent au fumoir quand Mlle Mauduit les y eut
invités.

Alors elle demeura seule dans ce grand salon or et cerise
dont les glaces lui renvoyaient sa charmante image. Elle eut
un soupir de soulagement: "Ils sont bien amusants, murmura-
t-elle, mais je le méprise tous!"

Elle s’agenouilla devant le foyer, sur un coussin de velours
et rêva un instant, ses prunelles noires fixées sur la flamme
ardente. Puis elle se releva, alla à l’une des vastes
fenêtres bien closes sous les rideaux de soie qu’elle écarta
brusquement et colla son front à la vitre froide.

Au dehors, le ciel était bleu et clair, piqué d’étoiles
luisantes; il gelait dur, sans vent, sans bise. C’était un
temps magnifique, on patinerait ferme le lendemain au bois.

Mais tous ceux qui s’amusaient ce soir-là, soit dehors,
encapuchonnés dans de chaudes fourrures, soit moelleusement
assis au coin de leur cheminée bien garnie, songeaient-ils
aux malheureux grelottant sous les minces vêtements et dans
les mansardes sans feu?

A vrai dire, Gilberte n’y songeait pas non plus.

Comme les fumeurs ne rentraient pas encore, elle ouvrit le
piano et s’apprêtait à jouer une valse en sourdine, quand un
bruit de voix arrivant du vestibule l’en empêcha; on
distinguait le timbre cassant de M. Simiès, puis un autre
plus timide et plus doux. Celui du premier répétait les
épithètes les moins flatteuses, émaillées de jurons
grossiers.

Mlle Mauduit ouvrit la porte et parut dans l’antichambre.

— Qu’y a-t-il donc? fit-elle mécontente, pourquoi tout ce
tapage?

Il y avait que Lazare laissait entrer une femme en haillons,
hâve, maigre, éplorée, qui demandait du secours pour son
enfant mourant de faim et de froid dans une mansarde au
sixième étage de la maison. Et Lazare avait failli à tous ses
devoirs en appelant son maître occupé à savourer un délicieux
cigare au milieu de ses amis, dans le fumoir gaîment éclairé.

Aussi les mots gracieux de: "butor! imbécile! maroufle!"
pleuvaient-ils sur l’infortuné domestique. Et, tout en
rudoyant celui-ci, M. Simiès malmenait fort la pauvre femme
qui, toute tremblante, cherchait à gagner la porte.

M. Simiès était outré. Il faisait bon vraiment lui amener
tous les mendiants de la rue, on ne trouvait plus que cela
maintenant sur son passage, etc.

Gilberte écoutait, interdite, cet homme qui venait d’étaler
tout à l’heure à table de si belles maximes humanitaires, les
idées les plus philanthropiques, les principes les plus
égalitaires. Selon lui, la différence des castes et des
fortunes était une injustice criante, une grande lacune à
combler dans l’économie politique; et voilà qu’il menaçait
de renvoyer son valet de chambre parce que celui-ci avait
jugé bon d’introduire une malheureuse femme au vestibule?

Gilberte considérait son oncle avec une surprise indignée, et
quand celui-ci rentra au fumoir en refermant violemment la
porte derrière lui, elle dit à Lazare de sa belle voix
tranquille et douce:

— Désormais, Lazare, c’est toujours moi que vous appellerez
pour ces sortes de choses. Restez, ajouta-t-elle en
s’adressant à l’inconnue qui baissait humblement la tête.
Excusez la vivacité de M. Simiès, il n’aime pas qu’on le
dérange quand il a du monde. A l’avenir adressez-vous à moi.
Quel est votre nom?

— Maria Pontoux.

— Et vous demeurez dans la même maison que moi? Et votre
enfant est malade? C’est bien, j’irai vous voir demain et je
verrai ce dont vous avez besoin; en attendant, prenez ceci
pour subvenir au plus pressé.

Elle mit un billet de vingt francs dans la main de la femme
qui s’éloigna en la bénissant.

Gilberte revint au salon et se mit au piano pour chantonner
doucement, sans élever la voix, une vieille mélodie un peu
démodée, mais expressive dans sa naïveté antique.

Les messieurs, abandonnant le fumoir, se rapprochaient de la
musicienne, faisant mine de se boucher les oreilles:

— De grâce, Mademoiselle Gilberte, pas cet air à porter en
terre, nous vous en supplions; quelque chose de plus gai;
vos chansonnettes de l’autre jour, par exemple.

Gilberte s’exécuta d’assez mauvaise grâce et chanta un
fragment d’opérette qui, si elle en avait compris le sens,
n’eût point passé par ses lèvres.

Elle amusait son oncle et ses invités, c’était ce qu’il
fallait, elle n’y voyait pas plus loin.

Entre onze heures et minuit ces messieurs se retirèrent;
Gilberte un peu lasse tendit son front à Simiès comme tous
les soirs; mais, l’attirant à lui, le vieillard lui dit:

— Sais-tu que tu es jolie fille? Tous mes invités sont
amoureux de toi.

— Je le sais bien, répondit Gilberte en bâillant.

— Ah! ah! tu as conscience de ta beauté, j’aime cela; au
moins tu n’es pas de ces petites niaises ingénues qui n’osent
se regarder au miroir.

— Il n’y en a pas beaucoup comme cela, mon oncle.

— Si, mignonne, dans les couvents.

— Après tout, fit la jeune fille, s’amusant à effeuiller les
pétales parfumés d’un bouquet qu’elle portait au corsage, ce
n’est pas nous qui nous donnons notre beauté; pourquoi en
serions-nous glorieuses? heureuses, oui, je le comprends,
mais fières, c’est sot et ridicule.

Simiès continuait à regarder sa nièce en mâchonnant un cigare
éteint.

— Tu seras un bon parti pour le mari qui te prendra, dit-il
enfin.

— Moi, un bon parti, mon oncle?... Dites plutôt que je puis
faire un beau mariage, cela, oui.

— Quant à ça, c’est sûr, tu épouseras un nabab.

— Oh! un nabab, il faudrait donc me marier pour de l’argent ?
une fille comme moi ne fait pas de ces choses viles; l’or
peut faire le bonheur d’une sotte, pas le mien.

— Ah! que tu es bien femme avec ta folle imagination! Mais
tu seras riche toi-même.

— Pas tant que ça, mon oncle: le petit bien que je tiens de
ma mère ne constitue pas une dot brillante.

— Et comptes-tu pour rien ton vieux mécréant d’oncle? Tu as
des espérances, ma mignonne, et en attendant de retourner au
néant, ce que je me souhaite le plus tard possible, je puis
doubler, tripler même ta dot insuffisante.

— Mon oncle, vous êtes bien bon, mais...

Elle hésita une seconde, puis relevant vaillamment sa belle
tête blonde:

— Je ne veux pas être prise pour mon argent.

M. Simiès se mit à rire bruyamment.

— Ah! ah! ah! voyez-vous cette petite orgueilleuse qui ne
compte que sur ses beaux yeux pour attirer le prince charmant!
Mais, ma chère enfant, nous ne sommes plus au temps des
cours d’amour, Dieu merci! c’était aussi celui de la
tyrannie. Il n’y a plus au monde que les mariages de raison
ou de convenance, et non plus de sentiment. Les inclinations,
enlèvements, etc., tout cela est hors de raison. Ne t’en
déplaise, mignonne, on n’adore plus que le veau d’or, son
règne est bien établi, mets-toi cela dans la tête et apprends
comme les autres à faire la courbette devant lui.

— Et cela rend heureux?

— Si l’on sait faire, oui, Mademoiselle, et la femme sait
toujours faire si elle est adroite et rusée. Monter toujours,
s’enrichir le plus possible et jouir à satiété de tout ce que
l’existence, qui ne nous est pas donnée deux fois, offre de
plus agréable, voilà la seule vie sensée, parce que tout sera
fini dès que la machine sera détruite.

— C’est-à-dire à la mort, mon oncle?

— Oui. Un mauvais moment à passer, je l’avoue, mais bast!
pourvu qu’on ait profité de ce qui vient avant et qu’on ait
bu à pleines lèvres à la coupe des ivresses!

— Et aussi pourvu qu’on ait rendu heureux les autres, mon
oncle?

M. Simiès ricana sèchement:

— Ma chère, souviens-toi de cette maxime fort juste au fond,
quoique son origine soit sotte: "Charité bien ordonnée
commence par soi-même."

— Mais, mon oncle, c’est la devise des égoïstes.

— Eh! parbleu! ma nièce, il n’y a d’heureux en ce monde que
ceux qui n’ont pas de cœur. Ceux qui s’occupent du bonheur
d’autrui avant le leur propre ne sont que des imbéciles. Va
te coucher, fillette, et nous te découvrirons bien un mari
facile que tu mèneras par le bout du nez, et qui soit surtout
plusieurs fois millionnaire.

Cette perspective ne parut pas éblouir Gilberte qui se
dirigea vers son appartement d’un air soucieux.

Cet appartement était un joli nid rose qu’elle avait fait
arranger à son gré et qui encadrait fort savamment sa beauté
de blonde.

Des deux côtés de la cheminée se voyaient les portraits de
son père et de sa mère à laquelle elle ressemblait beaucoup.

Gilberte s’accouda sur le marbre et examina, dans la glace
qui reflétait le feu des bougies, son gracieux visage blanc
et rosé, éclairé de beaux yeux sérieux. Ces yeux se
regardèrent profondément, comme si elle eût voulu lire dans
ses propres prunelles jusqu'à son âme.

— Mon oncle est dans l’erreur, murmura-t-elle toute rêveuse,
l’argent ne fait pas uniquement le bonheur, cela c’est dans
tous les livres; avant lui il y a l’amour, un sentiment que
je ne connais pas, que je ne saurai peut-être jamais. Je ne
manque de rien, je mène une vie luxueuse et... il y a en moi
quelque chose qui n’est jamais satisfait, qui demande
avidement à être comblé.

"Mon oncle est aussi dans l’erreur en affirmant que les
égoïstes seuls sont heureux: j’aurais honte de ne penser
qu’à moi et je n’y trouverais pas de jouissance. S’aimer
avant tout n’apporte qu’une félicité relative; le cœur
humain ne peut se suffire à soi-même; moi, je ne me suffis
pas."

Elle se détourna lentement et soupira:

— Où trouver ce qui me manque?

Puis elle se mit à détacher ses beaux cheveux ondés et se
coucha sans un mot de prière à Dieu, comme tous les soirs.

Gilberte ne savait pas prier.


IV


Elle avait demandé à voir Gilberte Mauduit et Gilbert y avait
couru; c’était celle de ses amies qu’elle préférait, quoique
ce ne fût encore qu’une enfant. Et voilà que cette jolie
Odette, ayant pris froid au sortir du bal, se mourait d’une
phtisie galopante.

Gilberte vint la voir plusieurs fois, mais, à la fin, Odette
la reconnaissait à peine et criait, désespérée, qu’elle ne
voulait pas mourir. C’était navrant à voir et à entendre.

Le dernier jour, Mlle Mauduit arriva au moment de l’agonie;
ce fut atroce; la moribonde n’était plus reconnaissable; sa
figure était effrayante; elle suffoquait, ses bras battaient
l’air, et sa pauvre poitrine oppressée cherchait un souffle
qui n’arrivait plus à ses lèvres. Puis, après quelques
minutes de convulsions épouvantables, rien ne bougea plus sur
cette physionomie vieillie au moins de dix ans; un silence
solennel succéda au râle et aux mouvements désordonnés, et le
corps raidi s’immobilisa, semblable à une statue de pierre.

Le désespoir des parents fut d’autant plus violent qu’ils
n’avaient, pour se soutenir, ni la résignation chrétienne, ni
la pensée du revoir dans un monde meilleur.

Gilberte contemplait son amie, sans prier, ses mains serrées
l’une contre l’autre. Très impressionnée, elle rentra chez
elle toute frémissante, se débarrassa de ses vêtements de
sortie et demeura le reste de la journée à songer
mélancoliquement au coin de son feu.

Toujours passait et repassait dans son esprit ce corps tordu
par la douleur, cette tête nimbée de cheveux d’or, ces yeux
fixes, grands ouverts, quoique sans vie.

Elle se voyait elle-même tombant un jour dans le grand
silence de l’éternité comme cet être jeune et charmant qu’on
appelait Odette, doux oiseau gazouillant qui semblait convié
dans l’existence à une fête éternelle.

Elle se rappelait avoir vu entrer du monde auprès de la
trépassée; nul ne s’était agenouillé, nul n’avait su dire un
mot encourageant à la pauvre mère; et, au souvenir de
l’effroyable indifférence de ces gens qui se disaient des
amis, son cœur se sentait triste à mourir.

Elle aussi n’avait su murmurer aucune parole de consolation
aux infortunés parents, elle n’avait rien trouvé dans son
esprit ordinairement fécond.

Et maintenant elle avait le cœur lourd comme du plomb, pauvre
âme! La mort lui semblait horrible chose, à elle aussi, qui
ne voyait au delà que le néant.

Elle eut envie de faire prier son oncle de dîner seul, mais
elle crut de son devoir de ne point l’abandonner et de
secouer sa mélancolie, et elle se rendit à la salle à manger
quand le repas fut annoncé.

Mais à table elle était aussi pâle que la morte à laquelle
elle songeait, et elle touchait à peine aux mets qu’on lui
présentait.

— Qu’as-tu, fillette? es-tu malade? lui demanda M. Simiès.

— Non, mon oncle, mais vous savez que j’ai vu mourir
aujourd’hui Odette Vallabrègue et cela me peine profondément.

— Bah! ma chère, s’il fallait se préoccuper de tous ceux qui
nous quittent, on n’y tiendrait pas. Malheureusement nous n’y
pouvons rien et le mieux est d’oublier.

— Puisque nous n’y pouvons rien, murmura Gilberte songeuse,
c’est donc qu’il y a une puissance supérieure à laquelle nous
devons nous soumettre bon gré mal gré.

— Mon enfant, c’est la nature. La machine humaine se dissout
de même qu’elle s’est formée, encore plus vite même, et dans
ce monde tout a une fin.

— Qu’est-ce que la mort? reprit lentement la jeune fille.

— Je te le dis: la dissolution des molécules formant le tout
qu’on appelle un corps, machine dont tous les rouages...

Gilberte fit un geste d’impatience.

— Je le sais bien, mais comment concevez-vous qu’un être qui
a pensé, agi, lutté, aimé, ne soit plus en quelques minutes
qu’une chose inerte, même repoussante?

— Je le conçois, je le conçois... c’est-à-dire... que veux-
tu, fillette, c’est la loi. Je sais bien que cette idée est
peu compatible avec vos jeunes imaginations, Mesdemoiselles;
c’est ainsi pourtant, et le plus sage est de n’y point penser
jusqu'à l’heure où il faudra retourner au néant. Tant pis
pour ceux qui s’en vont trop tôt! Voilà pourquoi je dis:
jouir, jouir le plus vite et le plus possible, car
l’existence est malheureusement courte. Vois-tu, mignonne, je
te le répète souvent, la vie est un théâtre, pas autre chose;
c’est à l’homme à se montrer bien comédien. Tu me dis que
les Vallabrègue font mal à voir, tant ils se désolent? cela
se comprend, ils n’avaient que cette fille. Bah! ils sont
riches, on les plaindra moins; l’argent n’est-il pas le
baume qui guérit toutes les blessures?

Gilberte écoutait ces théories débitées sur un ton cynique,
et un flot de tristesse lui noya le cœur. Décidément elle
n’était pas l’élève accomplie du voltairien Simiès. Il avait
bien cultivé cet esprit précoce, le pauvre athée, mais il
n’avait pu encore le façonner à son image.

A la fin la mélancolie et le mutisme de sa nièce
l’impatientèrent.

— Est-ce que ça te prend souvent? dit-il, gouailleur, en
quittant la table et en allumant un cigare. En ce cas, je
supplierai tes amies de veiller soigneusement sur leur santé,
car je n’aime pas à voir une figure patibulaire à mes côtés
lorsque la vie leur joue le mauvais tour de les quitter.

Gilberte tressaillit, mais ne répondit pas; il avait des
instants où les défauts grossiers de cet homme ne se
déguisaient plus, et elle se demandait avec une secrète
épouvante si cet oncle pour lequel elle professait un culte
admiratif et reconnaissant avait en lui quelque chose
ressemblant à un cœur.

En rentrant dans sa chambre, elle tremblait comme prise de
fièvre et se sentait envahie d’un froid mortel.

Toute la nuit elle rêva de la pauvre morte dont le râle
d’agonie la poursuivait jusque dans son sommeil.

Le lendemain, elle pria M. Simiès de l’accompagner chez les
Vallabrègue.

— Moi, bon Dieu! s’écria le vieillard en reculant, si je
mets les pieds dans cette maison je serai obligé d’entrer
dans la chambre mortuaire; or, je n’ai pu, de ma vie,
supporter la vue d’un mort.

Gilberte ouvrit de grands yeux:

— Quoi! vous, mon oncle?

— Oui, fillette, affaire de nerfs; et comme c’est un
spectacle malsain pour la jeunesse, outre qu’il est peu
récréatif, je te défends expressément de retourner là-bas.

— Mais, mon oncle, moi...

— C’est entendu, n’en parlons plus. Au reste, voilà deux
jours que tu m’entretiens de ces agréables choses; je désire
qu’il n’en soit plus question. Ton amie n’est plus, j’en suis
fâché pour elle et pour toi, mais la vue des cadavres ôte la
gaîté et l’appétit, je ne veux pas que tu tombes malade.

Gilberte obéit à regret. Elle ne comprenait plus son oncle,
cet esprit fort qui tremblait devant un corps sans vie, lui
qui traitait si légèrement de la dissolution de la machine.

Puis, comme à cet âge et sur les natures peu éprouvées, le
chagrin glisse sans laisser de traces, Gilberte reprit
bientôt ses plaisirs, et les succès qu’elle remporta dans le
monde, de même que l’existence frivole et dorée qu’elle
menait, effacèrent de son cœur le souvenir de la journée où
elle avait vu mourir son amie.


V


Un matin que Gilberte entrait à la salle à manger, fraîche et
souriante dans son négligé de peluche, elle trouva M. Simiès
qui dégustait savamment son déjeuner. Après lui avoir serré
la main, elle versait le chocolat bouillant dans sa petite
tasse d’argent niellé, quand son oncle, qui la regardait en
dessous, dit soudain:

— Combien y a-t-il de tes invités qui ont répondu?

— Soixante-quatre, mon oncle.

— Très bien, ce sera une petite fête intime. Sais-tu,
mignonne, pourquoi je la donne, cette fête?

— Mais, mon oncle, je croyais que c’était à l’occasion de mon
vingtième anniversaire, et je vous en remercie encore. Vous
ne cesserez donc jamais de me gâter?

— Si fait, ma fille, je cesserai, ou plutôt je permettrai à
un autre de te gâter avec moi et cet autre sera ton mari.

— Oh! alors, ce ne sera pas de si tôt.

— Tu te trompes, fillette, et justement tu crois que notre
soirée de samedi est uniquement donnée en l’honneur de tes
vingt printemps?

— Pourquoi alors? fit Gilberte inquiète en posant sa cuiller
sur la table.

— Nous annoncerons tes fiançailles à nos amis ce jour-là.

— Mes fiançailles?

Gilberte ouvrit de grands yeux.

— Ne fais pas la sournoise; tu as très bien que depuis
quinze jours l’Australien Mahoni te fait une cour assidue.

— Il n’est pas le seul. Qu’est-ce que cela prouve?

— Cela prouve, Mademoiselle l’ingénue, que, pas plus tard que
cette après-midi, il va surgir en grande tenue, pour me
demander ta main, et nous la lui accorderons d’emblée.

— Mon oncle, vous plaisantez? dit Gilberte qui suffoquait
presque.

— Je plaisante? nullement. Hein! as-tu de la chance?
Madame Mahoni, cela ne sonne pas mal. Et tu épouses onze
millions, tu entends: onze millions.

— Mon oncle, ce n’est pas sérieux?

— On ne peut plus sérieux. Je dis bien, onze. Je croyais que
c’était huit seulement, mais j’étais dans l’erreur.

— Qu’importe cela? Je ne veux pas de ce mariage.

— Voyez-vous cela? Elle veut faire la récalcitrante. Cette
fortune ne te suffit pas?

Gilberte fit un geste d’impatience.

— Ce n’est pas de cela qu’il s’agit, mon oncle.

— Voyons donc?

— Sérieusement, vous voudriez me donner pour femme à ce...
cet homme?

— Parfaitement. Oh! je sais qu’il n’est pas de première
jeunesse, mais il ne porte pas ses cinquante-deux ans; et
s’il n’est pas beau, du moins il est bon enfant et c’est un
point capital; tu lui feras faire tout ce que tu voudras.
Avec un mari vieux, enfin, et peu doué de charmes extérieurs,
ma fille, une femme jeune et jolie a cent manières de se
consoler.

— Mais, mon oncle, cet homme était à peu près ivre, si vous
vous souvenez bien, au dîner des Mornaze; c’est hideux,
cela.

— Pardon, à peu près ivre, tu vas trop loin; gris seulement,
un peu allumé; eh bien! le beau malheur! tu lui feras
passer cette mauvaise habitude.

— Non, mon oncle, je vous le répète, je n’épouserai pas cet
homme, il me déplaît, pour ne pas dire plus. Je ne puis
l’aimer.

— Et qui te parle d’aimer, petite sotte?

— Mais, alors...

— Est-ce que par hasard vous auriez quelque inclination pour
un freluquet quelconque, ma nièce?

— Non, mon oncle, répondit nettement Gilberte, je n’ai
d’inclination pour personne.

— A la bonne heure. Je hais le sentimentalisme, vous savez;
c’est d’ailleurs chose absolument démodée de nos jours.
Qu’importe que vous ne chérissiez pas Mahoni, au fond je le
comprends, mais avec sa fortune vous serez la première femme
de Paris.

— Je n’y tiens pas.

— Comment! tu ne serais pas fière de porter le sceptre de la
beauté et de la richesse, car enfin l’une fait ressortir
magnifiquement l’autre. Tu éclipseras toutes tes amies.

— Mon oncle, vous me prêchez toujours l’égalité.

— Certainement, certainement, ma nièce; mais rien ne vous
empêche de profiter des biens que le hasard jette entre vos
mains.

— Mon oncle, je vous en prie, éconduisez M. Mahoni, ce soir.
Je ne saurai paraître devant lui. Vous lui direz ce que bon
vous semblera.

— Du tout, du tout, vous répondrez oui. Vous mettrez, après
déjeuner, votre robe de drap bleu; elle vous sied à ravir.
D’ailleurs, il est inutile de vous faire prier; j’ai
encouragé Mahoni et lui ai presque donné ma parole, lui
affirmant que ses voeux seront acceptés. Je ne réponds même
pas de ne pas le voir arriver avec l’écrin de fiançailles en
poche. Or, tu sais, petite, les diamants qu’il t’offrira ne
seront pas du strass. Il m’a insinué gentiment que la
corbeille fera l’ébahissement de Paris. Eh bien! tu ne
manges pas? ton chocolat refroidit.

— Je n’ai pas faim, répondit Gilberte en repoussant la tasse
d’argent.

Elle était toute pâle et sa main tremblait sur la table
d’ébène.

— Mon bon oncle, reprit-elle enfin d’une voix douce, je vous
affirme que non seulement je n’éprouve aucune sympathie pour
votre ami d’Australie, mais il m’inspire... de l’aversion,
positivement.

— Je vous ai déjà priée de me taire ces grands mots. Je ne
sais où vous prenez ces airs tragiques; vous n’avez pas été
élevée au couvent, cependant. De grâce, respectez ma
tranquillité et ne troublez pas mon déjeuner. J’exige, vos
entendez, j’exige que vous épousiez Mahoni. Je veux votre
bonheur en dépit de vous-même. J’entends être obéi. Jusqu'à
présent, je vous ai laissée faire vos volontés, aujourd’hui
je veux être écouté.

— Mon oncle, croyez que je me rappelle toutes vos bontés et
je vous reste soumise et reconnaissante, mais je ne puis lier
mon existence à celle d’un homme que je n’estime pas. Vous
vous figurez, pauvre cher oncle, que mon bonheur est là?
Point du tout, et puisque vous ne demandez qu’à me voir
heureuse, ne me parlez plus de M. Mahoni.

Gilberte crut avoir fléchi M. Simiès. Quels furent son
étonnement et même son effroi quand elle vit la face du
vieillard, habituellement colorée, devenir pâle et
contractée, et son poing retomber violemment sur la table
dont les porcelaines s’entrechoquèrent avec bruit.

— Je ne veux point de résistance à mes ordres, cria-t-il,
d’une voix furieuse. Vous épouserez Mahoni et me ferez grâce
de vos simagrées. Réfléchissez à mes paroles et donnez-moi un
oui décisif d’ici quelques heures, sinon vous resterez
enfermée chez vous jusqu’à ce que vous obéissiez; si vous
persistez dans votre stupide obstination, je vous chasse de
ma maison.

Sur ces mots il sortit en frappant violemment les portes.
Gilberte était sur le point de défaillir, mais elle était
vaillante et, malgré son chagrin, son parti fut bien vite
pris: elle se rendit dans son appartement et y demeura toute
la journée.

A midi elle fit prier son oncle de déjeuner sans elle sous
prétexte qu’elle se sentait souffrante.

"Bouderie d’enfant gâtée, pensa le voltairien qui n’en
perdit pas un coup de dent; et il ajouta en ricanant: pas
si bête que de résister aux séductions de onze millions quand
on est femme. Elle me remerciera un jour."

L’après-midi l’Australien se fit annoncer: c’était un homme
déjà âgé, de tournure épaisse et d’une grande vulgarité de
langage.

Il portait des bagues à tous les doigts et des brillants d’un
prix fou en boutons de chemise, mais il n’en paraissait que
plus laid.

M. Simiès fit appeler Gilberte.

Mlle Mauduit fit répondre qu’elle ne pouvait se rendre au
salon. C’était un refus formel.

M. Simiès devint jaune et son compagnon s’étonna.

— Mon cher, lui dit le premier, les jeunes filles sont
parfois fantasques. Nous avons eu ce matin une petite
altercation, ma nièce et moi, elle me garde rancune.

— Etait-ce à mon sujet? demanda Mahoni déjà effrayé.

— Pas tout à fait, dit M. Simiès avec son aimable sourire. Je
suis désolé de vous avoir dérangé inutilement. Revenez donc
dans deux jours et je vous promets que votre jolie fiancée ne
se fera pas prier pour vous voir. Excusez-la, aujourd’hui
elle est un peu nerveuse.

L’Australien se retira légèrement dépité, mais confiant
encore aux belles promesses de son ami.

Le reste de la journée Gilberte eut de formidables battements
de cœur: elle s’attendait à chaque instant à voir paraître
son oncle furieux, comme elle l’avait vu le matin.

Il n’en fut rien; M. Simiès ne parut pas. Il lui envoya
simplement un billet par lequel il la priait de demeurer dans
sa chambre jusqu'à ce qu’elle devînt raisonnable, la
prévenant que M. Mahoni se présenterait derechef à la maison
le jeudi suivant.

Elle avait donc le temps de réfléchir.

Gilberte tint bon, et, malgré la peine que lui causait moins
sa réclusion que la colère de son oncle, elle ne fit point
parvenir à celui-ci le oui attendu.

Le jeudi, à deux heures, on entendit le ronflement d’une
superbe automobile admirée de tout Paris, qui s’arrêtait
devant la maison de M. Simiès.

Avant que le visiteur fût introduit au salon, le tuteur de
Gilberte entrait chez sa nièce.

Elle l’attendait. En le voyant elle se leva, très pâle, mais
très résolue. Il ne parla point, mais il braqua sur elle son
petit œil gris interrogateur.

— Mon oncle, dit-elle nettement, je suis fâchée de vous faire
de la peine; je n’ai pas besoin de vous affirmer encore
toute mon obéissance et ma tendresse, mais ce que vous me
demandez je ne le puis.

M. Simiès la regarda froidement:

— Trêve de grands mots, répliqua-t-il, vous ne voulez pas
devenir Mme Mahoni?

— Non.

Il ne fut point attendri par le regard suppliant de ses beaux
yeux, ni par cette pâleur, ni par ces fraîches lèvres roses
qui se tendaient à lui comme pour implorer un baiser de
réconciliation. Il ne songea qu’à sa propre défaite, à
l’humiliation qu’il allait subir dans le salon où l’attendait
le malheureux prétendant.

Sa colère fut terrible, mais froide.

— Je n’ai pas besoin de vos protestations oiseuses. Je sais
maintenant que vous n’avez pas l’ombre de cœur et cela me
suffit. Oh! pas de scène, je vous en prie, j’ai les phrases
en horreur. Vous allez quitter ma maison aujourd’hui même
pour n’y plus revenir.

— Mon oncle! supplia Gilberte.

— Je vous chasse.

— Où voulez-vous que j’aille?

— Où vous voudrez. Vous êtes assez bien douée pour vous tirer
d’affaire, ajouta-t-il avec son ricanement sceptique. Si vous
préférez le couvent, vous y trouverez au moins la sensiblerie
que vous aimez.

— Je resterai avec vous, mon bon oncle; que ferions-nous
l’un sans l’autre? Je vous soignerai bien, vous savez comme
je vous aime.

— Parbleu! fit le vieillard avec un rire brutal, vous voulez
veiller sur votre héritage. Croyez-moi, n’y comptez pas, je
vais refaire mon testament ce soir même, et vous serez
déshéritée.

Gilberte avait pâli sous l’insulte. Elle se redressa, et,
sans colère, mais avec une grande dignité:

— Assez, mon oncle, je n’ai jamais songé à hériter de vous;
il est probable que vous vivrez aussi longtemps que moi et je
vous le souhaite. Je n’ai jamais une minute pensé à ce que
votre mort pourrait me rapporter un jour. Vous me chassez de
votre toit, c’est bien, je n’y resterai pas. J’emporte
néanmoins le souvenir de vos bontés passées que n’efface
point votre dureté actuelle. Adieu, mon oncle, soyez heureux
et ne pensez plus à moi puisque vous me traitez d’ingrate.

C’est ainsi que se séparèrent sans se toucher la main, sans
un mot de regret, ces deux êtres qui avaient vécu plus de dix
ans dans la plus grande intimité.

Une fois la porte refermée sur M. Simiès, Gilberte s’affaissa
sur une chaise et se couvrit le visage de ses mains.

— Chassée! murmura-t-elle, et je ne sais où aller.

Comme elle n’était pas fille à s’éterniser sur des regrets
superflus, elle se fit apporter sa malle et commença à y
empiler son trousseau et quelques menus objets.

Elle endossa un costume de voyage simple et élégant, mit dans
sa bourse ses économies de jeune fille qui se montaient
environ à quinze cents francs plus un peu de menue monnaie,
et suspendit à sa ceinture une légère sacoche contenant ses
bijoux, assez nombreux d’ailleurs, puisqu’elle possédait ceux
de sa mère.

Elle fit descendre son bagage chez la concierge et sortit;
elle avait besoin de marcher, de se secouer, car elle se
sentait comme sous l’influence d’un rêve pénible.

— Où aller? où aller? se répétait-elle le long du chemin.

Certes, elle ne manquait pas d’amies. Malheureusement, elle
se voyait obligée de n’aller frapper à la porte d’aucune
d’elles. Son histoire eût vite fait le tour de Paris. Et que
dire? Qu’elle était chassée de chez son oncle? Elle eût
avoué son étrange position, et de grand cœur, si elle eût
connu une seule personne capable de la bien conseiller.

Mais, parmi ces jeunes femmes ou ces jeunes filles si
aimables en visites, elle n’avait pas une confidente, pas une
véritable amie, ainsi qu’elle l’avait confié à Albéric
Daltier.

Non, personne, Gilberte était bien absolument seule et
abandonnée dans ce grand Paris, dans l’univers entier, même.

Elle fuyait d’instinct les rues fréquentées; il lui eût été
pénible de rencontrer en ce moment quelque rieuse compagne ou
quelque ami de M. Simiès, qui se fussent étonnés de voir pour
la première fois Mlle Mauduit parcourir seule à pied les rues
de Paris.

Après une heure de marche inconsciente, Gilberte fut lasse,
bien lasse.

Où se reposer? Elle avait besoin de penser loin du bruit de
la foule.

Elle descendait la rue Blanche et vit à sa droite l’église de
la Trinité.

"Si j’entrais là?" se dit-elle.

Un scrupule lui vint: elle qui ne mettait jamais le pied à
l’église, il lui semblait malséant de venir s’y asseoir ainsi
que ces mendiants et ces vagabonds qui raillent les choses
saintes, mais cherchent ce lieu de repos et de chaleur,
l’hiver, sous les voûtes sacrées.

Eh! mon Dieu! n’était-elle pas vagabonde, elle aussi, la
pauvre Gilberte? Savait-elle seulement où, ce même soir,
elle reposerait sa tête?

Faisant taire sa délicatesse ombrageuse, elle franchit le
porche, et, sans prendre d’eau bénite, sans s’agenouiller
pour faire au moins un acte d’adoration, elle s’assit à
l’ombre d’une nef déserte, gardant là comme ailleurs sa tenue
correcte, avec une nuance de respect instinctif.

Elle ne savait pas offrir sa peine à Dieu, la pauvre enfant,
elle ne savait pas lui crier: "Inspirez-moi, car je souffre
et je ne sais à quoi me résoudre." Seulement Celui qui
l’appelait secrètement du fond du tabernacle veillait sur
cette âme dévoyée par une fausse éducation et qui renfermait
cependant de hautes aspirations.

Il lui envoya une pensée soudaine.

— Les Daltier! je n’y songeais pas! pourquoi n’irai-je
point à eux? Je suis sûre qu’ils ne me repousseront pas.

Cette inspiration lui était soufflée par son bon ange ou par
sa mère, certainement. Qui sait? pour son salut sans doute;
pour son malheur aussi peut-être.

Il était tard, nul office n’avait lieu et l’église demeurait
plongée dans la solitude et l’ombre mélancoliques qui portent
à la prière.

Mais Gilberte ne savait plus prier depuis qu’elle avait
oublié l’année bénie de sa première communion et passé de
nouveau sous la tutelle fatale du voltairien Simiès.

Elle rêva seulement; quand elle fut reposée et que sa
résolution fut bien arrêtée, elle quitta l’église comme elle
était entrée, se jeta dans une voiture qui passait à vide et
se fit conduire rue de Lisbonne.

On hissa sa malle à côté du chauffeur et Gilberte jeta un
dernier regard à cette demeure où elle avait vécu insouciante
et heureuse et qui lui montrait encore sa fenêtre riant sous
le store rose.

A la gare de Lyon, en attendant l’heure du train, elle se fit
servir un léger repas au buffet; puis, quand le moment du
départ fut venu, elle s’installa dans le coin d’un
compartiment de dames.

Elle avait encore l’air d’une enfant, cette jeune fille jolie
et distinguée; un peu triste aussi, et voyageurs et employés
regardaient avec quelque étonnement cette Parisienne de vingt
ans qui partait sans une compagne, sans un ami, sans un
parent pour l’escorter et lui souhaiter bon voyage.

Malgré son aplomb habituel, Gilberte se sentait gênée;
c’était la première fois qu’elle se mettait seule en route,
et le trajet devait être assez long.

Alors, les pieds sur la bouillotte, la tête appuyée aux
coussins gris du compartiment, elle ferma les yeux, feignant
de dormir; en réalité, elle pensait et sa pensée n’était pas
riante.

Elle n’arriva à Marseille que le lendemain matin.


VI


Après l’algarade très vive qu’il avait fait subir à sa nièce,
Simiès, rouge encore de sa colère, se rendit au cercle où il
joua, perdit et gagna, ce qui le mit en meilleure humeur. Il
écouta la conversation que tenaient quelques habitués assez
près de lui; on parlait de l’australien Mahoni et ce que
l’on disait n’était pas à son avantage.

Simiès dîna au cercle et ne rentra que le soir, un peu penaud
des propos qu’il venait de recueillir sur celui qu’il
désirait tant pour neveu.

"La petite aurait-elle eu plus de flair que moi? se dit-il,
ou bien me suis-je laissé berner comme un imbécile? Bah!...
nous lui trouverons un autre mari, et elle fera la paix avec
son vieux grognon d’oncle. Je parie qu’elle n’a pas pris mes
menaces au sérieux et qu’elle dort maintenant sur ses deux
oreilles dans son nid capitonné."

Il essayait de se le persuader, le pauvre Simiès; mais,
avant d’entrer chez lui, il alla frapper à la porte de
Gilberte.

"Elle dort, se dit-il, n’entendant point de réponse; demain
elle aura tout oublié."

Mais, en dépit de lui-même, il était inquiet et, tandis que
Lazare le déshabillait en silence, il n’osa l’interroger,
appréhendant ce qu’on pourrait lui apprendre.

Le lendemain il sonna son valet de chambre le plus tard
possible; néanmoins il s’éveilla de bonne humeur; quand on
est M. Simiès et qu’on a gagné la veille au poker une somme
assez ronde, cela fait oublier bien des soucis.

Cependant, il observa sur la figure de Lazare une gravité
inusitée et, dès qu’il fut habillé, il courut à la salle à
manger dans l’espoir d’y trouver une Gilberte un peu pâle, un
peu boudeuse, mais enfin Gilberte.

Il n’en fut rien et sur le grande table ovale une seule tasse
attendait devant le chocolat fumant.

Alors le vieillard devenu tout tremblant s’en alla à
l’appartement de sa nièce; il le trouva vide; le lit
n’avait pas été défait et le foyer restait froid.

Il frissonna en refermant la porte; cette chambre lui fit
l’effet d’un tombeau.

"Bon! se dit-il, essayant de se tromper lui-même, elle veut
me faire peur, la rusée, en se montrant dramatique comme une
jeune première des Français, mais je parie qu’en ce moment
elle déjeune de fort bon appétit chez les Arcane ou les
Millagri, ses amis qui rient avec elle du tour qu’elle me
joue. Mais moi aussi je vais lui en jouer un et je rirai
aussi."

Il eut un petit rire aigu, en effet, et déplia sa serviette
pour prendre son chocolat; mais ce matin-là, par hasard, il
n’avait pas faim et cette place vide en face de lui
l’exaspérait.

Depuis un mois environ la dernière institutrice de Gilberte
avait été remerciée; Simiès n’avait pas le don de retenir
chez lui les demoiselles de compagnie et les gouvernantes;
et comptant bientôt marier sa nièce, il n’avait pas voulu
introduire de nouveau une étrangère dans sa maison pour si
peu de temps.

Aussi n’y avait-il pour le renseigner que Mme Dutel, la femme
de charge, qui accourut toute mielleuse et hypocritement
désolée à l’appel de son maître.

Simiès, d’un air qu’il tentait vainement de rendre négligent,
s’enquit de l’heure où Mademoiselle Mauduit avait quitté sa
demeure.

— Je ne sais pas au juste, Monsieur, mais il faisait nuit et
Mademoiselle a fait charger sa malle sur une voiture pour se
faire conduire à la gare.

— Sa malle? A la gare? Quelle gare?

— Je ne sais pas, Monsieur, c’est la concierge qui a assisté
au départ, et Monsieur sait que la brave femme n’a pas la
mémoire longue.

— C’est bien, allez-vous-en.

Mme Dutel s’éloigna en feignant d’essuyer une larme; mais,
une fois la porte refermée, elle murmura:

— Tu ne la retrouveras pas de si tôt, vieux fou, et moi je
m’en réjouis, car je vais être maîtresse au logis à présent.

Sans faire atteler sa voiture, Simiès s’habilla et, arrêtant
une voiture au passage, il se fit conduire successivement à
la gare Saint-Lazare, à la gare du Nord, de l’Est, de Lyon où
enfin on le renseigna: en effet, la veille au soir, une
jeune et jolie demoiselle avait pris un billet pour Marseille
et était partie toute seule par l’express du soir.

"A Marseille? si disait Simiès en remontant en voiture;
que diable irait-elle faire là-bas? C’est une erreur de cet
animal d’employé."

Mais tout à coup il se frappa le front:

— Tonnerre! s’écria-t-il, et les Daltier que j’oubliais!...
Parbleu! c’est chez eux qu’elle est!

Son mauvais sourire railleur reparut sur ses lèvres flétries:

— Ah! pour le coup, c’est là qu’elle va s’amuser! Autant
entrer au couvent. Je parie ma tête qu’elle me revient avant
trois jours.

Heureusement qu’il ne pariait qu’avec lui-même, le pauvre
Simiès, car il risquait fort de perdre.

En chemin, ses réflexions s’assombrirent encore cependant:
les jolies amazones qu’il rencontrait, allant au bois ou en
revenant, lui rappelaient la fugitive.

— L’ingrate! murmurait-il, oubliant que c’était lui qui
l’avait chassée de sa maison, l’ingrate!

Lazare, qui, à midi, lui servit son déjeuner, reçut plus
d’une rebuffade. Simiès trouvait mauvais et interminable ce
repas que n’assaisonnaient pas les joyeuses saillies de
Gilberte; elle était si amusante, cette petite; elle ne
restait jamais à court pour répondre; elle savait si bien
contrefaire les gens ridicules ou poseurs!

Son café pris, Simiès alla fumer son londrès au salon selon
son habitude, mais le salon aussi lui parut vide et glacial
et il eut envie de briser le clavier encore ouvert où
l’absente avait si souvent promené ses mains savantes.

Ce dont il ne se souvenait plus, c’est que ce jour était son
jour de réception, et à l’heure du five o’clock survinrent
des visiteuses auxquelles le malheureux ne put fermer sa
porte, quelque désir qu’il en eût.

Il songea un instant à prétexter une indisposition, une
migraine de sa nièce pour cacher cette absence intempestive,
mais il pensa que tôt ou tard on saurait tout et il raconta
qu’une petite altercation ayant eu lieu entre sa pupille et
lui, elle en avait profité pour aller voir des parents
qu’elle avait en Provence.

— Votre nièce est un caractère, Monsieur Simiès, dit
quelqu’un.

— Bah! qu’appelez-vous un caractère? Ma nièce Gilberte a
toujours aimé l’inaccessible, l’extraordinaire; ces jeunes
filles, voyez-vous, ça a des idées, des idées!...

On pensa que Mlle Mauduit avait eu en tête quelque fantaisie
pour un freluquet quelconque et que son oncle n’avait pas
voulu permettre ce mariage.

On en profita pour déblatérer par derrière contre le tuteur
et sa pupille.

Ce fut avec un soupir de soulagement que le vieillard vit ses
visiteurs s’éloigner.

Demeuré seul, il regarda le feu et pensa à l’enfant, à
l’ingrate, à la révoltée.

Il se souvint qu’un jour, aux Marnes (il y avait six ou sept
ans de cela), il l’avait grondée, injustement, c’est vrai,
car on l’avait induit en erreur, et Gilberte était partie du
château, le même soir, s’en allant à travers la nuit dans la
grande avenue, son petit paquet sous le bras, bien décidée à
quitter son oncle plutôt que de subir ses reproches
immérités.

Alors il avait couru à sa poursuite, lui avait presque
adressé des excuses et ne l’avait ramenée à la maison qu’à
force de caresses.

"Je n’aurais pas dû lui parler d’héritage, pensait-il, la
petite est si fière! Cette parole échappée à ma colère l’a
cinglée comme un coup de fouet, elle ne me pardonnera pas
cela. Et puis j’ai été un peu sot de vouloir la forcer à
épouser Mahoni; après tout, ce n’est pas un beau type...
Gilberte vaut mieux que cela... Aurait-elle par hasard un
faible pour quelque autre?... Non, parbleu! elle me
l‘aurait dit ou bien je l’aurais deviné. Aimera-t-elle
seulement jamais? Ma pupille est une énigme, tantôt feu,
tantôt neige. Je crois qu’elle a des aspirations indéfinies
dont je n’ai pu la guérir; ça ne m’étonnerait pas si elle
reniait tout ce que je lui ai enseigné. Ah! ce n’est pas moi
qui changerai!... Si jamais on me voit croire à quelque
chose, c’est que j’aurais bu du haschich ou que je serai
tombé dans l’enfance!"

Simiès essaya d’occuper sa soirée comme il put, il alla au
théâtre; on jouait une pièce qu’il connaissait de longue
date et qu’il trouva insipide.

Il prit sa lorgnette et examina les groupes occupant les
loges et les fauteuils; il se retira dégoûté de son examen.

Qu’y avait-il là, en effet, à part quelques personnes de
distinction: des couples interlopes, des créatures stupides
à la tournure de bouchères endimanchées, étalant leurs
diamants et leurs costumes éclatants; des banqueroutiers,
des voleurs, des Juifs, des imbéciles; des petits jeunes
gens fats, vulgaires et avachis, incapables de prononcer une
phrase en français, occupés à lorgner impertinemment toute la
salle.

— Qu’a donc le vieux Simiès? se demandait-on au foyer; il a
l’air tout chose, on dirait qu’en une journée il a pris vingt
ans de plus.

Simiès, en rentrant, trouva un télégramme lui annonçant que
sa nièce était saine et sauve à Marseille. Un juron lui
échappa; en s’étendant dans son lit, ce soir-là, il constata
qu’il avait trouvé le temps long.

"Bah! se dit-il, laissons les ingrats de côté et jouissons
encore; au fond, il fait meilleur être sur la terre que
dessous."

Mais ce vieillard devait avoir le châtiment de sa vie inutile
: après avoir goûté à toutes les ivresses, l’ennui allait le
surprendre; il avait gâché sa jeunesse, il devait mourir
seul, sans un parent, sans un mai sincère pour lui rendre la
mort douce.


VII


Ce soir-là, le salon des Daltier présentait un gracieux
tableau d’intérieur; on y voyait encore suffisamment pour se
passer de lumière, malgré les rideaux de dentelle épaisse
abaissés devant les fenêtres pour garantir du mistral qui
soufflait avec rage.

Sur un divan, Albéric, le fils aîné, causait avec abandon
avec sa mère; un autre jeune homme d’une quinzaine d’années,
Henri, racontait une histoire à deux petites filles, ses
nièces, car la fille aînée de Mme Daltier était mariée et
avait, ce jour-là, laissé ses enfants rue Montgrand. Au
piano, deux jeunes filles de dix-huit à vingt ans jouaient à
quatre mains, tandis que, derrière elles, Gustave, le jumeau
d’Henri, battait la mesure à tour de bras, comme s’il se fût
agi de diriger un orchestre complet.

La porte s‘ouvrit; on crut que c’était un domestique qui
apportait les lampes; c’était Joseph

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