Poignet-d'acier, Ou, Les Chippiouais
by H. Emile Chevalier · French · Gutenberg #18672 · 318,041 chars · public domain (US)
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Title: Poignet-d'acier, Ou, Les Chippiouais
Author: H. Emile Chevalier
Release date: June 24, 2006 [eBook #18672]
Language: French
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Produced by Rénald Lévesque
ÉMILE CHEVALIER
POIGNET-D'ACIER
ou
LES CHIPPIOUAIS
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
CHAPITRE PREMIER
A LORETTE
--Ma foi, oui, je le répète, j'envie votre sort, mon cher James.
--Et moi, je le maudis; vrai Dieu!
--Vous plaisantez?
--Plaisanter! le diable m'emporte si je plaisante! La belle existence
que j'ai en perspective! l'hiver, un froid à geler le mercure; l'été une
chaleur à rôtir tous les poissons de la baie d'Hudson. Pour compagnie,
des sauvages abominables; pour distraction, des femmes monstres; pour
horizon, des neiges et des glaces qui durent huit à dix mois de l'année,
et, brochant sur le tout, la faim, la soif qui vous font trop fidèle et
constante escorte: voilà le tableau!
--Bah! vous exagérez! les Indiennes ne sont pas si laides...
--Pardieu, vous en parlez tout à votre aise, vous qui êtes allé chercher
dans le désert la plus charmante femme du globe, répondit James avec une
teinte d'amertume.
Puis, il ajouta, en glissant sur son interlocuteur un coup d'oeil
incisif:
--Mais comment peut-on regretter la vie d'aventures, quand on a le
bonheur pour hôte assidu à son foyer?
L'autre soupira sans répondre.
James saisit avec avidité ce signe de mécontentement. Comme un éclair,
la joie brilla une seconde sur son visage; toutefois, il continua
froidement:
--Non-seulement vous avez épousé la personne que vous aimiez, mais
vous êtes riche, considéré, artiste en renom; en faut-il plus pour être
satisfait, mon bon Alfred?
--J'avoue, dit celui-ci, qui n'avait point remarqué les divers
mouvements de James, j'avoue qu'aux yeux du monde, je paraîtrais un
ingrat si je me plaignais. Comme vous le disiez, j'adore Victorine
autant qu'elle me chérit...
A ces mots, le jeune homme auquel ils s'adressaient détourna la tête:
ses sourcils se froncèrent et il se mordit la lèvre inférieure comme
pour refouler une émotion violente. Alfred poursuivait toujours, sans se
douter de rien.
--Nous sommes heureux, fort heureux, et cependant...
--Cependant? répéta James en tressaillant.
--Cependant, je vous le confie, je m'ennuie parfois.
--Vous! allons donc!
--Ce n'est que trop vrai.
--Que vous manque-t-il? que vous manque-t-il, jour de Dieu? Madame
Robin...
--Oh! je suis sûr de l'amour de ma femme, fit Alfred avec le ton et le
geste d'une conviction sincère.
--Eh bien, alors? articula péniblement James, dont le visage s'était
rembruni tout à coup.
--Eh bien, mon cher ami, j'ai malgré moi, malgré toute ma félicité
domestique, la plus ardente envie de faire un nouveau voyage... dans les
solitudes américaines.
--Vous dites? s'exclama vivement James.
--Je dis que je jalouse votre destinée et que je donnerais... Ah! je
suis fou!
--Je le croirais, si je ne vous savais si sage, fut-il reparti.
--Mais les voyages! continua Robin, les grandes et puissantes
impressions que l'on reçoit au milieu de cette nature vierge, loin des
conventions ridicules, des préjugés étroits, des habitudes mesquines de
la civilisation, c'est là la vie, c'est là la jouissance pour un homme
intelligent!
--Souffrez que je ne partage pas votre avis, dit James en riant.
--Oh! vous, vous êtes un matérialiste! répondit Alfred avec un hochement
de tête.
--Matérialiste ou non, je déteste les Indiens et vous confesse que je ne
suis rien moins que prêt à me rendre à l'ordre de monsieur mon père.
--Quelle délicieuse chose pourtant qu'une expédition d'ici au fort du
Prince-de-Galles!
--Quelques milliers de milles à travers des terres incultes, fit James
en haussant les épaules.
--Je voudrais bien être à votre place, dit Alfred d'un air rêveur.
--Et moi à la vôtre!
James laissa tomber ces paroles sans y penser, en manière de réplique;
mais, à peine les eût-il prononcées qu'il en comprit toute la
signification: ses prunelles s'allumèrent d'un feu sombre qui embrasa
aussi ses joues tannées, et un tremblement nerveux parcourut ses
membres.
Absorbé par ses réflexions, Alfred n'avait pas plus entendu la réponse
qu'il ne soupçonna l'agitation de son ami.
Dans sa préoccupation, il oubliait même de payer le prix du passage
sur le pont Dorchester, mais la voix du collecteur [1] le rappela à la
réalité.
[Note 1: Par ce titre, on désigne, au Canada, tous les percepteurs de
fonds publics.]
Car le dialogue précédent avait eu lieu entre Alfred Robin, jeune homme
d'une trentaine d'années, et James Mac Carthy, un peu moins âgé que lui,
dans la voiture du premier, qui, après avoir franchi les murs de Québec,
capitale du Bas-Canada, se dirigeait vers Lorette [2], petit village où
il résidait, à trois lieues environ de la métropole.
[Note 2: Voir la _Huronne_, dont tout ce récit est l'épilogue.]
Alfred Robin emmenait James Mac Carthy dîner chez lui.
C'était par une de ces splendides journées du commencement d'octobre,
qui ont valu à l'automne américain le nom d'été indien. Alors le ciel et
la terre semblent faire alliance et thésauriser toutes leurs ressources
pour briller d'un magnifique éclat, avant de s'ensevelir dans le triste
et froid linceul de l'hiver.
Le pont passé, Alfred Robin reprit la conversation.
--Vous pensez partir bientôt? demanda-t-il. James tressaillit.
--Partir! partir! dit-il.
--Mais si votre père...
--Oh! nous verrons. Qu'est-ce que mon père veut que je fasse à la
factorerie? Je ne suis pas né pour être traiteur ou coureur des bois,
moi; la profession d'avocat me convient parfaitement, et je ne quitterai
certes pas mon cabinet pour aller grelotter sur les bords de la baie
d'Hudson.
--Si vous ne lui obéissez pas, il vous coupera les vivres.
--Par le diable, cela m'est bien égal, je n'ai pas besoin de ses
subsides, répliqua James avec suffisance.
--Je crois que vous avez tort, observa Robin; la proposition qu'il vous
fait est très-acceptable. Le métier d'avocat ne vaut pas grand'chose
à Québec et même dans tout le Canada. Nos jeunes gens répugnent au
commerce; telle est la cause de l'appauvrissement journalier de la
population française ici. Égarés par un système d'éducation cléricale
vicieux, nous voulons faire ce que nous appelons nos classes, et
ensuite, honteux ou incapables d'entrer dans le négoce, nous nous jetons
dans le barreau, la médecine ou la prêtrise. Avocats sans clients,
médecins sans malades, prêtres sans vocation!
--Et artistes? fit James avec un éclat de rire.
--Oui, artistes comme moi, sans modèles, sans critiques, par conséquent
sans talent.
--Je ne voulais pas dire cela, s'écria Mac Carthy avec un accent quelque
peu ironique.
--Passons, dit Robin, voulez-vous avoir mon opinion?
--Sur quoi?
--Sur votre conduite.
--Allez!
--Eh bien! franchement, vous devriez condescendre à la prière de votre
père.
--Que n'ai-je votre enthousiasme pour les Peaux-Bouges! fit
distraitement James.
--Il ne s'agit pas de mon enthousiasme, mais de votre avenir. Je suis
votre ami, votre aîné, laissez-moi vous donner un bon et loyal conseil.
--Comme il vous plaira, dit James en étouffant un bâillement.
--Retournez à la factorerie.
Mac Carthy lui jeta un coup d'oeil oblique.
--Oui, appuya Robin, retournez-y, vos meilleurs intérêts le commandent.
Car que gagnez-vous à Québec? cinq cents piastres par an au plus; à
force de travail et d'intrigues, vous arriverez peut-être à mille...
--Peuh! interrompit James d'un ton incrédule.
--C'est comme cela, pourtant, mon cher. Tandis que, si vous écoutez
votre père, dans quelques années vous le remplacerez au poste
de commandant du fort du Prince-de-Galles, avec mille louis
d'appointements, une indépendance complète, et la position la plus
enviable du monde.
--Que je vous abandonne bien volontiers, en paiement de votre avis!
--Ah! si c'était possible!
Et Robin retomba dans sa préoccupation, sans prêter attention aux
regards de satisfaction et de haine que son compagnon dardait de temps
en temps sur lui.
Le reste du trajet s'effectua dans une sorte de silence, coupé seulement
par quelques propos sans importance.
A Lorette, Alfred Robin arrêta sa voiture devant une élégante villa,
élevée dans une prairie, sur les bords de la cataracte.
Un domestique indien reçut de son maître les rênes du cheval, et les
deux amis s'avancèrent vers la maison.
En haut du péristyle, une jeune et charmante femme attendait.
C'était madame Victorine Robin, née de Nelsac.
Elle avait épousé Alfred contre le gré de ses parents, et à la suite
d'aventures assez romanesques, puisque son père l'ayant, pour la séparer
de son amant, envoyée dans un couvent au fond de la Colombie, à plus
de deux mille lieues de Québec, le jeune homme s'était bravement mis en
route aussitôt la retraite de Victorine connue, et, après mille dangers,
l'avait enlevée du monastère, ramenée dans les établissements civilisés,
et épousée à New-York [3].
[Note 3: Pour les détails de cette aventure, voir la _Huronne_.]
De là, les deux jeunes gens étaient venus se fixer à Lorette, qu'ils
habitaient depuis six ans.
Loin de leur pardonner, M. et madame de Nelsac avaient quitté Québec
à la nouvelle de ce mariage et passé en Angleterre, où ils résidaient
actuellement.
Cependant, le public, d'abord peu favorablement disposé pour les héros
de cette histoire, avait fini par les absoudre en faveur du rare exemple
de vertus conjugales qu'ils offraient à tous.
On les proposait pour modèle, et, assurément, ils étaient dignes de cet
honneur.
Dès qu'elle aperçut son mari, Victorine, rougissante de plaisir, se
précipita dans ses bras.
James Mac Carthy, qui marchait à quelques pas de Robin, frémit; il serra
convulsivement les poings; une expression de jalousie atroce tortura ses
traits.
--Comme tu as été longtemps absent! disait madame Robin, en s'appuyant
tendrement au bras d'Alfred.
--Mais il est à peine midi!
--Mais monsieur est parti à quatre heures du matin! câlina-t-elle.
--Il en était bien cinq, chère!
--Pour mon coeur il est toujours trop tôt quand tu t'éloignes de moi.
Se penchant légèrement, Robin donna un baiser à Victorine.
Les dents de Mac Carthy crissèrent. Il tira son mouchoir et le mit sur
sa figure pour cacher l'irritation à laquelle il était en proie.
--Mais tu ne dis rien à notre ami James, qui a bien voulu venir partager
notre dîner? fit Alfred en se retournant.
Le front de la jeune femme se couvrit d'un nuage.
--Monsieur est bien bon, murmura-t-elle en baissant les yeux.
--Ah ça, est-ce que vous nous bouderiez, par hasard? s'écria gaiement
Robin, remarquant l'air contraint de Mac Carthy et de Victorine.
--Je viens d'être pris d'un mal de dents..., commença le premier.
--Mal de dents, mal d'amour, répliqua Alfred. Tenez, je vous prie,
compagnie à ma femme, ajouta-t-il en souriant; j'ai laissé dans la
voiture certains objets...
--Quelque nouveau présent, je gage, dit Victorine, essayant de prendre
un ton dégagé.
--Tu verras, chère, tu verras, répondit Alfred, qui courut aussitôt vers
la remise.
Dès qu'il eut disparu, Mac Carthy se rapprocha vivement de la jeune
femme, et, lui saisissant la main, avant qu'elle eût pu s'opposer à son
dessein:
--Madame, lui dit-il, vous savez que je vous aime...
--Taisez-vous, monsieur! je ne souffrirai pas ce langage!
répliqua-t-elle avec un brusque effort pour retirer les doigts qu'il
pressait dans les siens.
--Je vais partir...
--Tant mieux!
--Partir pour la baie d'Hudson; mais avant...
--Encore un mot, monsieur, et j'appelle mon mari!
Déjà Alfred reparaissait, un paquet sous le bras, en criant:
--Voilà! voilà!
La face de Mac Carthy était devenue livide, hideuse de méchanceté
--Ah! vous ne voulez pas m'entendre! vous ne voulez pas m'entendre!
eh bien, je saurai vous réduire, et vous serez ma maîtresse, madame la
prude! grommela-t-il sourdement.
Robin se rapprochait, en défaisant son paquet.
--Que dit-on de ce _set_ [4] de pelleteries?
[Note 4: Terme anglais francisé par les Canadiens: il signifie
_assortiment, garniture_.]
--C'est ravissant! Mais vous vous ruinez pour moi, mon ami, répliqua la
jeune femme se penchant, pour dissimuler son trouble, sur une palatine
en peau de renard argenté qu'il étalait complaisamment sous ses yeux.
A ce moment, la sonnette de la porte d'entrée retentit.
--Une lettre d'Angleterre, madame, dit une servante qui avait ouvert.
--Une lettre d'Angleterre! balbutia madame Robin en pâlissant.
On lui remit la missive.
--C'est de ma mère! s'écria-t-elle après avoir vu la suscription.
Tremblante, elle déchira l'enveloppe, cachetée de noir.
--Mon père est mort et ma mère est dangereusement malade... Elle me
demande... reprit madame Robin d'une voix mouillée, en parcourant la
lettre.
--Excusez-moi, dit alors Mac Carthy à Alfred, je crois qu'il est
convenable que je me retire...
Son hôte voulut le retenir; ce fut en vain. James se fit immédiatement
reconduire à Québec.
Demeurés seuls, les deux époux se consultèrent. Non que Victorine
hésitât à se rendre à l'appel de sa mère: malgré la dureté de celle-ci
à son égard, elle n'avait pas oublié son devoir filial. Mais elle eût
voulu qu'Alfred l'accompagnât. Chose impossible en ce moment, car le
jeune homme, affilié aux sociétés secrètes du Canada, qui préparaient un
grand mouvement annexionniste, avait donné sa parole d'honneur de ne pas
quitter la province avant l'exécution de ce mouvement.
Quoi qu'il eût le coeur gros de larmes et l'esprit agité par de noirs
pressentiments, il résista aux supplications de sa femme.
Victorine partit le surlendemain de Québec, et alla «'embarquer à
New-York.
Trois mois après, elle apprenait à Alfred que sa mère avait succombé et
qu'elle se remettait en route pour le Canada.
Mais comme le jeune homme attendait à chaque heure, avec une impatience
fiévreuse, le retour de sa femme, après une séparation qui lui avait
paru éternelle, une dépêche télégraphique, datée d'Halifax, annonça que
le vapeur sur lequel Victorine avait pris passage s'était perdu corps et
biens dans le détroit de Belle-Isle.
Je n'entreprendrai pas de peindre le désespoir d'Alfred Robin.
Désormais sans parents avoués, sans affection sérieuse, le coeur brisé,
il résolut, après avoir énergiquement repoussé l'idée du suicide,
d'aller terminer ses jours dans les solitudes du désert américain.
CHAPITRE II
LE FORT DU PRINCE-DE-GALLES
Situé sur la rivière Churchill, à son embouchure dans la baie d'Hudson,
environ par les 58° de latitude et 97° de longitude, le fort du
Prince-de-Galles fut élevé, vers 1718, par la Compagnie de la baie
d'Hudson.
Divers combats l'ont rendu, célèbre dans l'histoire de nos luttes avec
la Grande-Bretagne, durant le siècle dernier.
On le construisit dans un but de commerce avec les Esquimaux et tous les
Indiens du Nord en général, mais principalement, je crois, pour devenir
l'entrepôt des richesses que la Compagnie espérait recueillir dans
les mines d'une rivière fameuse qui prit, à cause de ses productions
minérales, le nom de rivière de la Mine de Cuivre _(Copper-Mine-River)_.
On m'a accusé d'avoir, dans mes précédents ouvrages, montré pour
la Compagnie de la baie d'Hudson une malveillance outrée. J'avoue
volontiers qu'elle ne se comporte pas et ne s'est jamais comportée vis
à vis des aborigènes du Nord-Ouest américain comme les Espagnols se
comportèrent vis à vis des Mexicains; je me plais à reconnaître qu'elle
ne les égorgea point par millions, au nom d'un Dieu de paix, et qu'on ne
saurait trouver parmi ses honorables membres autant de cruelle rapacité
que chez un Cortez, un Pizarre ou un Soto [5]: mais je pourrais
prouver par cent exemples qu'elle employa une foule de moyens hautement
criminels pour arracher aux malheureux Peaux-Rouges les objets de sa
convoitise. Afin de n'en citer qu'un, je rapporterai cette phrase des
_Ordres et Instructions_ donnés à Samuel Hearne, par la Compagnie de la
baie d'Hudson, lors de l'expédition de ce capitaine à la rivière de la
Mine de Cuivre, le 6 novembre 1769:
[Note 5: «Autrefois, les îles de Cuba et des Lukayes avaient plus de six
cent mille habitants. Elles n'en ont pas présentement vingt. Bartholomeo
de Las Gazas, digne évêque de Chiapa, nous apprend que dans l'île
Hispaniola, appelée aujourd'hui Saint-Domingue, de trois millions
d'Indiens il n'en restait plus de son temps. Ils en ont tué, dit-il,
près de QUINZE millions en terre ferme. «Ils ne tiennent aucun compte de
leurs âmes, qui sont immortelles comme les nôtres, non plus que si ces
pauvres Indiens n'étaient que des bêtes.»
«Un Espagnol, interrogé comment il instruisait ces pauvres Indiens,
répondit: _Que los dava al diablo, loque bastave per ello_ C'est-à-dire:
Je les donne au diable, c'est assez pour eux. Quand ils les pendaient
par douzaines, ils disaient que c'était en l'honneur de Notre-Seigneur
et des douze Apôtres..... «Nous avons vu, dit l'évêque des Indes
Occidentales, dix grands royaumes plus grands que n'est l'Espagne, et
beaucoup plus peuplés, être réduits en solitude par les cruautés et
l'horrible boucherie qu'ils y ont exercées.»--_Nouveaux Voyages dans
l'Amérique septentrionale_, par M. Bossu An. MDCCLXXVII.]
«2º Nous vous avons fait pourvoir, vous et vos compagnons, des objets
que nous avons jugé vous être nécessaires; et il y a été ajouté par
notre ordre différentes marchandises pour être distribuées en forme de
présents seulement aux Indiens étrangers que vous rencontrerez, après
avoir fumé le calumet de paix avec leurs chefs, à l'effet de vous
concilier leur amitié. _Vous ne manquerez pas de les exciter à porter la
guerre chez leurs voisins_, AFIN DE SE PROCURER DES FOURRURES ET AUTRES
ARTICLES DE COMMERCE, en les assurant qu'on leur en paiera un très-bon
prix à la factorerie de la Compagnie [6].»
[Note 6: _Voyage de Samuel Hearne, du Fort du Prince-de-Galles, dans la
baie d'Hudson, à l'Océan Nord_.--Introduction.]
Tout commentaire pâlirait devant la sinistre éloquence de ces
Instructions.
Je poursuis donc mon sujet.
Le fort du Prince-de-Galles est un des postes les plus septentrionaux
que possède la Compagnie de la baie d'Hudson sur ses immenses
territoires. On y fait principalement la traite des pelleteries
provenant des régions polaires.
Cette importante factorerie est parfaitement défendue par des bastions
et des courtines en pierre de taille, garnis de lourdes couleuvrines.
Quelques canons d'un fort calibre ont même été braqués aux angles.
Dans l'enceinte de la forteresse s'élève la maison du gouverneur, les
bâtiments affectés au commis, les magasins pour les fourrures et les
articles d'échange, la poudrière, les ateliers de construction, et
le vaste bâtiment destiné aux trappeurs, voyageurs, coureurs des bois,
aventuriers de toutes origines, je pourrais dire de toutes couleurs,
qui, chaque jour, y viennent chercher un abri.
La plupart sont des gens au service de la Compagnie; mais bon nombre
n'ont de commun avec elle que l'hospitalité temporaire qu'elle leur
accorde.
Autour du fort, on voit des tentes dressées par les Indiens descendus
du nord pour troquer, contre des armes, des ustensiles de ménage, des
outils, des colifichets et trop souvent de l'eau-de-feu,--_le lait des
blancs_, comme ils disent fréquemment,--les produits de leur chasse et
de leur pêche.
Des parcs, protégés par des palissades, se montrent aussi ça et là, et,
au bord de la mer, un pont en bois a été jeté sur une des bouches de la
rivière Churchill.
Du reste, partout où porte l'oeil, la plaine est nue, triste, couverte
de rares bruyères, maigres mélèzes, genévriers on saules nains, quand
la neige ne la revêt pas d'un blanc suaire. Jadis des forêts magnifiques
l'ombrageaient mais ces forêts on les a abattues, sans mesure, sans
préoccupation de l'avenir, et aujourd'hui les gens du fort sont
obligés d'aller chercher leur combustible à trente et quarante milles à
l'intérieur des terres. Ils y emploient les deux ou trois mois de temps
chaud que laisse l'inclémence de cette haute latitude; car, du 1er
septembre au 1er juillet et même plus tard, la baie d'Hudson est fermée
par les glaces, tandis que son littoral reste enseveli sous une couche
de neige dont l'épaisseur dépasse parfois six pieds.
Horrible région que celle-là! épouvantable en hiver! Les pierres
craquent et volent en pièces. Les arbres se gercent; ils éclatent avec
un bruit semblable à des détonations d'armes à feu. L'alcool gèle, le
mercure se fige!
Ce qui n'empêche pas la gaieté de régner dans le fort du
Prince-de-Galles, alors même que le thermomètre marque 40°
Réaumur,--mais quand le manque de provisions ne vient pas s'allier au
froid, pour faire la guerre à l'homme.
Aussi, comme la chasse et la pêche avaient été des plus abondantes
pendant l'été de 1882, menait-on joyeuse vie à la factorerie, vers la
fin de l'automne de cette même année.
Chaque soir, après les rudes travaux de la journée, mêlés aux Indiens,
les braves trappeurs contaient des histoires merveilleuses, chantaient
des chansons plus qu'égrillardes, et buvaient force whiskey, à la santé
de leurs belles.
Il fallait entendre résonner les échos de la _grand'salle_! et la voir
donc! Quel spectacle! quel tohu-bohu! quel pêle-mêle de costumes, de
physionomies, de races hétérogènes!
Pénétrons-y. Il est sept heures de relevée. La flamme jaillit par
torrents dans les deux cheminées cyclopéennes qui se font face des deux
côtés de la pièce et l'éclairent. Que vous semble de ces costumes de
peaux, de ces mines étranges, de ces armes barbares? Le vent souffle
avec rage au dehors. Il y fait un froid mortel, et la neige tombe en
bordée. Mais qu'importe? chacun ici a le sourire aux lèvres. Qui se
croirait jamais à quinze cents lieues des établissements civilisés?
Voici pourtant une de nos connaissances, James Mac Carthy, l'avocat de
Québec. Il a endossé le vêtement de chasseur septentrional: casque de
peau de loup marin, tunique en cuir de daim, doublée de peau de cygne
et ornée de pimpantes broderies en rassade, mitas et mocassins en même
matière.
Il cause chaleureusement avec un chef indien, Kit-chi-ou-a-pous, le
Grand-Lièvre, sagamo illustre dans la tribu des Chippiouais.
C'est un homme d'une taille géante. Il mesure près de sept pieds. Son
profil offre de l'analogie avec celui d'un bélier. Son front est fuyant,
son nez busqué, ses yeux rapprochés et inclinés comme ceux de la race
mongole. Deux plumes d'aigle, symbole de sa puissance, sont passées en
croix dans l'unique touffe de cheveux qu'il étale au sommet de la tête.
De longs anneaux d'argent pendent de ses oreilles et cliquettent contre
ses épaules. Sur sa poitrine est fièrement étalé un collier composé de
griffes d'ours et de dents de morse.
Une peau de boeuf musqué l'enveloppe des pieds à la tête.
Mais ce qui rend surtout remarquable ce personnage, ce sont cinq bandes,
larges d'un demi-pouce, l'une rouge, l'autre bleue, la troisième
jaune d'or, la quatrième verte, la cinquième blanche, qui se partagent
horizontalement sa face, tandis qu'une sixième, noire comme l'ébène,
descend perpendiculairement de son front jusque sous Se menton.
Kit-chi-ou-a-pous fume avec une lenteur calculée son _poagan_,
ou calumet, au fourneau en pierre rouge, représentant une figure
bizarre,--sans doute quelque vague souvenir traditionnel de l'art des
Asiatiques,--et au long tuyau enguirlandé de plumes omnicolores.
Mac Carthy le presse de questions, mais le chef se contente de répondre,
de temps en temps, entre deux bouffées de tabac, par une phrase brève et
sentencieuse, qui irrite davantage encore l'impatience du jeune homme.
--Tu dis, mon frère, qu'il y a une distance bien grande entre ce fort et
la rivière des Mines, s'écrie James.
--La distance d'une saison d'hiver à l'autre.
--Et la route est pénible!
--Pénible pour un coeur faible.
--Mais, est-il vrai qu'on y trouve de l'or!
--Les yeux de Kit-chi-ou-a-pous n'y ont point vu de ce sable jaune dont
parle mon frère.
--On m'a raconté qu'il y en avait en quantité.
--Si mon frère sait mieux que Kit-chi-ou-a-pous, pourquoi
l'interroge-t-il? répliqua sèchement le sagamo.
--Voudrais-tu m'y conduire? répliqua Mac Carthy.
Le Chippiouais secoua la tête.
--Je te ferai, continua James, tel présent de poudre, de balles,
d'eau-de-feu que tu me demanderas.
Une lueur fauve raya les noires pupilles du sagamo, mais il répondit
avec son impassibilité accoutumée:
--L'homme demi-blanc a la langue crochue.
--Veux-tu un gage de ma parole!
--Non, je réfléchirai aux propositions de mon frère.
--Alors, je puis compter sur toi pour aller à ces mines?
--Si j'accepte les présents de mon frère, je le conduirai jusqu'au grand
lac d'eau salée; mais je ne promets pas de lui montrer ce qu'il demande,
car ce qu'il demande n'est plus.
Mac Carthy fit un geste d'incrédulité.
Mais le Grand-Lièvre, cessant de pétuner, dit d'un ton mesuré et grave:
--Que mon frère écoute, afin que jamais il n'accuse Kit-chi-ou-a-pous de
l'avoir faussement détourné de son sentier.
--J'ouvre mon oreille à ton discours.
--Il y a bien des hivers, dit le sauvage, les cavernes de pierre jaune
que désire mon frère existaient. Notre race était riche, puissante
alors. Elle possédait des armes terribles, redoutées des ennemis. Et
ces armes avaient la couleur et l'éclat des rayons du soleil. Une grande
sorcière avait indiqué aux Peaux-Rouges l'endroit où gisait la matière
pour les fabriquer. Elle était belle pour tous, bonne pour eux. Aussi
ils l'aimaient, la vénéraient. Par malheur, les Visages-Pâles vinrent
dans le pays. Ils rencontrèrent la magicienne et lui demandèrent où
étaient les cavernes. Elle répondit qu'elle les y conduirait, s'ils
promettaient de la respecter. Ils le promirent. Mais, en route, les
misérables lui firent violence. Elle résolut de se venger. C'est
pourquoi, lorsqu'ils voulurent partir, après s'être chargés de pierre
jaune, elle refusa de les accompagner, en disant qu'elle demeurerait
dans la mine jusqu'à ce que la terre l'engloutît avec toutes les pierres
jaunes.
L'année suivante, ils revinrent et trouvèrent la femme ensevelie jusqu'à
mi-corps. Les pierres jaunes avaient déjà beaucoup diminué.
A leur troisième voyage, la magicienne et les portions les plus
précieuses de la mine avaient disparu. Il ne restait plus que quelques
cailloux jaunes dispersés à la surface du sol, à une très-grande
distance les uns des autres.
Mais, depuis, les Visages-Pâles ont tout enlevé.
--Ça ne fait rien, j'y veux aller, dit, aussitôt que le Grand-Lièvre eut
parlé, James, assez peu convaincu de la véracité de ce récit.
--Mon frère aura ma réponse quand le jour paraîtra; mais l'Esprit du mal
a remplacé la sorcière. Il est l'ennemi des blancs.
--Bah! fit légèrement Mac Carthy, je me moque de l'Esprit du mal.
--Mon frère n'est pas tout à fait blanc, dit l'Indien, d'un ton
ironique.
James sentit le trait et se mordit les lèvres.
--N'est-ce point toi, dit-il, qui as mené dernièrement un Visage-Pâle à
la mine?
--Oui, un grand coeur.
--Il s'appelait Robin?
--Pour nous il s'appelait le Jeune-Taureau.
--Et on rapporte qu'il a péri!
--Il a voulu tenter l'Esprit du mal; l'Esprit du mal l'a châtié.
--Ce qui veut dire qu'il a été tué par les Esquimaux? reprit James.
Kit-chi-ou-a-pous ne répondit point.
A cet instant, un homme de petite stature, mais d'une figure énergique,
entra dans la salle.
Aussitôt les conversations cessèrent comme par enchantement, et au
brouhaha général succéda un silence respectueux, interrompu seulement
par ces mots soufflés à voix basse, dans les groupes:
--Le chef-facteur!
Après un coup d'oeil rapide, mais perçant, jeté sur l'assemblée,
celui-ci marcha droit au Grand-Lièvre.
--Qu'est-ce que mon frère est venu faire ici? lui dit-il durement. Ne
sait-il pas que j'avais donné ordre de le chasser du fort, chaque fois
qu'il s'y présenterait?
--Kit-chi-ou-a-pous avait perdu sa tente. Il est venu se reposer,
répondit le chef sans s'émouvoir.
--C'est un mensonge. Il s'est introduit dans la factorerie pour
espionner et pour voler. S'il veut se reposer, qu'il aille demander
l'hospitalité aux Longs-Couteaux [7], ses amis.
[Note 7: Les Yankees sont connus des Indiens sous ce nom, que leur a
probablement valu le couteau-bowie qu'il portent, d'ordinaire, dans
leurs excursions au Nord-Ouest.]
--Kit-chi-ou-a-pous n'est pas l'ami des Longs-Couteaux.
--Chef, ta parole est fausse; car toi et tes Chippiouais vous avez,
l'hiver passé, pris à crédit des munitions chez nous, et, au lieu de
nous rembourser avec vos pelleteries, vous les avez vendues, pendant
l'été, aux Longs-Couteaux.
--Mon frère est dans l'erreur. La chasse n'a rien rapporté.
--Tu mens! s'écria le chef-facteur; va-t'en, ou je te fais déchirer par
mes chiens!
Seul de sa bande dans le fort, Kit-chi-ou-a-pous ne pouvait résister
à cette brutale injonction. Il dédaigna même de faire une nouvelle
observation; mais, serrant autour de lui sa robe de boeuf, il traversa
majestueusement la pièce et sortit.
--Vous, monsieur, j'ai à vous parler, reprit le commandant du poste en
s'adressant à Mac Carthy.
Le jeune homme s'inclina d'un air soumis.
--Suivez-moi dans ma chambre, poursuivit le chef en se dirigeant vers la
porte de la salle.
Comme ils arrivaient sur le seuil, cette porte s'ouvrit, et deux
personnes couvertes de neige, de givre, entrèrent précipitamment.
--Mon Dieu! il était temps! balbutia l'une d'une voix chevrotante en
s'appuyant au bras de son compagnon.
--Une femme blanche! fit le chef-facteur au comble de la surprise.
--Victorine! murmura James Mac Carthy, non moins étonné.
--Place! place! place auprès du feu! et un peu de whiskey pour la
ranimer, car je sens que la pauvre créature va s'évanouir, ours et
buffles! criait l'autre arrivant.
CHAPITRE III
JAMES MAC CARTHY
A son air décidé, indépendant, tout autant qu'aux éclatantes broderies
en poil de porc-épic et plumes d'oiseaux qui chamarraient son capot, il
était facile de reconnaître que cet individu appartenait à la classe des
francs trappeurs, ou trappeurs libres, classe fort mal vue des agents de
la Compagnie de la baie d'Hudson, à laquelle ils enlèvent une partie de
ses bénéfices, en faisant la traite pour leur compte ou celui de quelque
riche particulier.
--Qui es-tu et qui est-ce que cette femme! lui demanda le chef-facteur
d'un ton impérieux.
--On m'appelle Louis-le-Bon, répondit-il avec négligence; quant à cette
dame, attendez un moment, ours et buffles, elle vous dira qui elle est.
Et le trappeur se remit à frictionner vigoureusement le visage de
la jeune femme qu'il avait étendue devant le feu sur un paquet de
pelleteries.
L'assemblée tout entière avait les yeux tournés vers les étrangers.
--Louis-le-Bon, il me semble que je connais ce nom-là, murmurait le
chef-facteur en passant la main sur son front.
Le nouveau venu l'entendit.
--Eh pourquoi ne le connaîtriez-vous pas! s'écria-t-il sans suspendre
son opération. Ours et buffles! il y a trois noms que chacun connaît
dans le désert, c'est celui de Poignet-d'Acier, de Nick Whiffles et de
Louis-le-Bon, trois gaillards qui ne craignent ni peau rouge ni peau
blanche, qu'on trouve toujours prêts à secourir quelqu'un dans le danger
et à faire la guerre aux Anglais.
Cette provocante déclaration, au milieu d'un fort habité en grande
partie par les sujets de Sa Majesté Britannique, souleva un grondement
général, et les employés interrogèrent du regard leur commandant pour
savoir s'il ne fallait pas hacher sur-le-champ l'audacieux trappeur.
Mais alors la jeune femme, que la chaleur avait remise, prit la parole:
--Je désire qu'on me conduise au gouverneur de ce poste, dit-elle.
--C'est moi, répondit celui-ci en s'avançant.
Victorine se souleva sur le coude, et, tirant de son sein un parchemin,
elle ajouta:
--Si vous êtes le gouverneur du fort du Prince-de-Galles, monsieur,
veuillez prendre connaissance de cette lettre, qui m'a été remise pour
vous par sir George Simpson.
Le ton de distinction avec lequel Victorine prononça ces mots, non
moins que le nom du vice-roi de la baie d'Hudson, en imposèrent au
chef-facteur.
Il se baissa poliment pour prendre le parchemin, fit sauter le scel, et
lut à la lueur d'une torche de résine qu'un commis apporta.
Caché dans la pénombre derrière lui, James Mac Carthy parcourut d'un
coup d'oeil la lettre, et une joie maligne se peignit sur ses traits.
--Je suis fâché, madame, que vous soyez entrée ici, dit le chef-facteur
en serrant la missive dans son porte-feuille. Si j'avais été prévenu de
cette arrivée, j'aurais dépêché quelques hommes à votre rencontre. Je me
mets, d'ailleurs, entièrement à votre disposition. Mais demain, lorsque
vous serez reposée, nous causerons de l'objet de votre longue et
courageuse entreprise. On va vous transporter dans une pièce plus
convenable, et je donnerai des ordres pour que tous vos désirs soient
satisfaits...
--Je vous en remercie sincèrement, monsieur.
--A demain, madame.
--Aussitôt que vos occupations vous le permettront, je serai bien aise
de vous entretenir.
--James, faites préparer du feu dans la chambre aux Perdrix dit à
mi-voix le chef-facteur à Mac Carthy.
--Tout de suite, monsieur.
--Vous commanderez à quelques-unes de nos femmes de veiller à ce que
cette dame ne manque de rien.
--Oui, monsieur.
--Puis vous viendrez me retrouver.
--Dans cinq minutes, monsieur, répondit James en sortant précipitamment
de la salle.
Le gouverneur salua Victorine et se retira à son appartement.
Cet appartement, situé à l'autre extrémité du fort, se composait de deux
pièces contiguës, lambrissées en pin. Un poêle de fonte était placé sous
la cloison qui les séparait. Il les chauffait l'une et l'autre.
La première, servant de salle à manger, contenait une longue table
autour de laquelle caquetaient, en épluchant du maïs, une demi-douzaine
de telles squaws,--les servantes ou, tranchons le mot, les maîtresses
du chef-facteur; car il est rare que les commandants des forts de la
Compagnie de la haie d'Hudson ne pratiquent pas,--devant la nature au
moins,--la polygamie.
Le maître donnant un si séduisant exemple, il va sans dire que les
subordonnés s'empressent de l'imiter. Ah! c'est une morale facile et
élastique, que celle que l'on suit sur les territoires de chasse du
nord-ouest américain!
Mais passons.
La seconde pièce cumulait les fonctions de chambre à coucher, salon,
cabinet de travail et trésorerie. Le lit occupait l'un des côtés, et
ce lit, qui pouvait pécher par l'élégance, invitait irrésistiblement au
sommeil, tant ses matelas de peaux de daims étaient renflés, nombreux,
tant ses couvertures de robe d'ours paraissaient moelleuses. Un
secrétaire se dressait vis à vis, surmonté des bustes en plâtre de Mac
Kensie, Ross et Franklin. Le troisième côté était pris par une caisse de
sûreté énorme (_safe_); le quatrième par la porte de communication entre
les deux chambres et le poêle.
Des cartes de la baie d'Hudson et de l'océan Arctique décoraient les
murs, et dans les angles on remarquait encore des armes, des outils, des
instruments de pêche et de chasse.
Dès que le chef-facteur parut, les Indiennes suspendirent leur babil,
et chacune, soit par un regard assassin, soit par une pose voluptueuse,
soit même par l'exhibition ostensible d'un bijou nouveau, chercha à
captiver l'attention de son seigneur.
Mais, trop préoccupé probablement pour jeter ce soir-là le mouchoir
à l'une de ses rouges odalisques, il passa outre, sans daigner leur
accorder un moment d'attention.
Entrant dans sa chambre à coucher, il en referma bruyamment la porte.
--Est-ce croyable? murmura-t-il en se promenant à grands pas, un métis,
un fils de squaw se poser comme mon rival! prétendra m'enlever une de
mes femmes! et cela, parce que j'ai eu des bontés excessives pour cet
enfant, qu'au lieu de l'envoyer traquer au Nord, je lui ai fait donner
de l'instruction... Aujourd'hui, monsieur se croit mon égal! Oh! mais,
je lui donnerai sur les ongles!
On frappa à la porte; le chef-facteur alla ouvrir. C'était James.
--Je me suis empressé..., commença-t-il.
--C'est bien. J'ai des reproches à vous faire, monsieur, et si votre
conduite ne change pas, je vous punirai comme vous le méritez. Qu'est-ce
à dire? vous faites l'important, vous prétendez commander...
--Ne suis-je pas votre fils!
Le chef-facteur partit d'un éclat de rire.
--Eh! j'en ai cinquante des fils comme vous! Si chacun d'eux voulait
donner des ordres, nous n'aurions plus personne pour faire le service!
--Mais enfin, vous m'avez permis de porter votre nom, dit James d'un ton
aigre.
--Cette permission, vous l'avez prise.
--Qui donc m'a fait élever à Québec?
--Oh! une folie! répliqua le gouverneur en haussant les épaules. Alors
j'étais jeune, amoureux de votre mère, voilà! Mais je ne vous ai pas
appelé ici pour me poser des questions. Vous vous êtes pris de fantaisie
pour l'une de mes femmes!
--Et quand cela serait! riposta l'avocat avec une vivacité qui fit
bondir son interlocuteur.
--Quand cela serait, polisson! hurla ce dernier en levant la main sur
James.
--Ah! si vous me frappez! dit-il d'un ton sourd.
--Tiens! proféra le chef-facteur.
Et un soufflet rudement appliqué vint empourprer la joue du jeune homme.
Il frémit, son visage se marbra de taches violacées; un grondement
rauque s'échappa de sa poitrine.
--Je vous traînerai devant les tribunaux! dit-il après un instant de
silence.
--L'imbécile, qui parle de tribunaux à la baie d'Hudson, repartit le
gouverneur. Il se croit à Québec, parmi les civilisés! Mais sot que tu
es, il n'y a qu'un tribunal ici, c'est le mien, qu'un juge c'est moi!
Ce que je veux, je le fais exécuter mieux que Sa Majesté la reine de
la Grande-Bretagne, et, s'il me plaisait de te tuer comme un chien, il
n'est personne qui, demain ou tout autre jour, osât me demander compte
de ta vie.
--Vous vous croyez plus fort que vous n'êtes! marmotta James.
--Plus fort que je ne suis! en veux-tu faire l'essai?
Disant ces mots, le chef-facteur armait froidement un pistolet-revolver.
L'avocat crut qu'il allait le tuer, il se précipita à ses genoux en
murmurant:
--Pardon!
--Lâche! dit le gouverneur en faisant avec les lèvres un geste de
mépris; lâche! la lâcheté est un des fruits de l'instruction donnée dans
les villes. Un Indien se serait fait égorger plutôt que de s'humilier
ainsi. Relevez-vous, monsieur, mais retenez bien ce que je vais vous
dire: S'il vous arrive de porter dorénavant les yeux sur une de mes
squaws, ou de me mécontenter en quoi que ce soit, je vous ferai fouetter
sur l'esplanade de la factorerie, tout avocat et mon fils que vous
soyez.
Cette menace ralluma l'indignation du jeune homme.
--Votre langage, monsieur, dit-il avec colère, pourrait être seyant s'il
s'adressait à un enfant, mais...
--Mais, monsieur, je commande souverainement..
--On pourrait vous en faire rabattre, interrompit James, incapable de
dompter davantage son exaspération.
Le chef-facteur entra dans une fureur telle, que son visage devint
aussitôt rouge comme le feu, et que le malheureux tomba à la renverse,
frappé d'un coup de sang.
L'excès même de cette fureur sauva de la mort celui qui l'avait causée,
car il est peu douteux que, n'eût été son attaque d'apoplexie, le père
eût assassiné son fils [8].
[Note 8: Les personnes qui ont vécu avec les agents de la Compagnie de
la baie d'Hudson ne m'accuseront certainement pas d'avoir, à plaisir,
chargé les couleurs de cette scène.]
Celui-ci s'empressa d'appeler les servantes du gouverneur, puis il se
réfugia prudemment dans la partie de la factorerie qu'il habitait avec
sa mère, Alanck-ou-a-bi, l'Étoile-Blanche.
C'était une chambre divisée en deux par va grossier paravent.
Un lit de camp couvert de quelques peaux de buffle, et trois ou quatre
malles, formaient tout l'ameublement. Elle tirait son calorique d'un
poêle sourd, dont le tuyau se coudait et serpentait à quelques pouces du
plafond.
Les murs étaient en planches, consolidées par des poutres à peine
équarries et complètement nues.
Une fois dans cette pièce, James Mac Carthy en ferma intérieurement
la porte au moyen d'un verrou, puis il prit dans une des malles un
revolver, le chargea avec soin, le plaça sous un sac qui lui tenait lieu
d'oreiller, et s'étendit sur son lit.
Une lampe de fer, posée près de lui, sur le plancher, l'éclairait
faiblement en répandant autour d'elle une nauséabonde odeur d'huile
de poisson. Lorsqu'il fut couché, l'avocat alluma sa pipe et se mit à
réfléchir.
Il avait vingt-quatre ou vingt-cinq ans, portait sur tous ses traits
le cachet anguleux du demi-sang: teint olivâtre, figure allongée, front
déprimé, nez à larges ailes, pommettes saillantes, bouche grande, lèvres
minces, constitution robuste quoique délicate en apparence, membres
grêles, mais souples comme l'acier, durs, compactes comme ce métal.
L'ensemble de la physionomie n'était pas désagréable au premier aspect.
Mais l'étudiiez-vous avec quelque soin, vous y découvriez le stigmate
des passions mauvaises: jalousie, cupidité, violence, débauche, vanité
excessive.
Ce que révélait à l'observateur cette physionomie, l'esprit et le coeur
de Mac Carthy ne le justifiaient que trop.
Fils du gouverneur de ce nom et d'une Indienne, il avait dû à l'amour de
son père pour sa mère d'être envoyé en bas âge à Québec et d'y recevoir
une éducation, bien rarement le partage des enfants qui naissent de ces
unions passagères.
Tant que l'Étoile-Blanche conserva sa beauté, elle demeura la favorite
du chef-facteur, et le jeune James fut comblé des marques de cette
tendresse. Mais le jour où elle se donna à M. Mac Carthy, la pauvre
squaw était déjà épouse d'un chef peau-rouge de sa tribu. Celui-ci
décida de se venger. Il attendit durant plusieurs années une occasion
favorable. Elle arriva enfin. Un soir, le mari délaissé rencontra sa
femme à quelques milles du fort. Il lui arracha le nez avec ses dents
[9], lui creva un oeil, et, après lui avoir fait plusieurs blessures
hideuses aux seins et à différentes parties du corps, il l'abandonna
toute sanglante sur le théâtre de cette boucherie.
[Note 9: Cette coutume est fort en usage, dans de telles circonstances
parmi le» Indiens de l'Amérique septentrionale.]
On rapporta l'Étoile-Blanche à la factorerie. Elle passa de la chambre
du gouverneur à la cuisine. Cependant, M. Mac Carthy continua de
pourvoir aux besoins de leur enfant.
Doué d'une facilité d'imitation extraordinaire, James fit des progrès
rapides dans ses études, quoique les horizons de son intelligence
fussent assez bornés. Mais il était flatteur, insinuant, et, de plus,
il possédait quelques arts d'agrément; il obtint à vingt ans des succès
marqués à la cour du Gouverneur-Général du Canada. C'est alors qu'il fit
la connaissance d'Alfred Robin et se lia d'amitié avec lui.
Nature franche et loyale, Robin ne se doutait pas qu'il réchauffait une
vipère à son foyer.
James s'éprit de Victorine; il eut l'audace de l'entretenir de son
amour. La jeune femme aimait trop son mari pour lui causer la plus
légère contrariété. Elle commit une faute que commettent bien souvent
les personnes de son sexe; et, au lieu de prévenir Alfred des intentions
perfides de Mac Carthy, elle se fit un scrupule de les lui dévoiler,
tout en menaçant ce dernier de le faire s'il ne cessait de la persécuter
par ses déclarations.
Rappelé à la factorerie par son père, James ne se sentait pas disposé
à obéir. Mais le départ de madame Robin pour l'Angleterre et d'autres
motifs que nous ne tarderons pas à faire connaître, l'y décidèrent.
On peut juger de sa stupéfaction, de sa joie, en la voyant arriver au
fort, alors qu'il la croyait morte. Sa passion pour elle se ralluma plus
ardente, plus impérieuse que jamais. Oubliant la scène terrible qu'il
venait d'avoir avec son père et qui peut-être avait tué celui-ci, il se
disait, la voix palpitante, l'oeil humide de luxure:
--Oh! cette fois, je la tiens, elle sera à moi.... à moi seul, et
ses enivrantes caresses me paieront de tous les dédains dont elle m'a
abreuvé!....
Comme il savourait ses voluptueuses espérances, on gratta à la porte.
--Qui est là? demanda-t-il, en saisissant le revolver posé sous son
traversin.
--Alanck-ou-a-bi, fut-il répondu.
--Vous êtes seule?
--Je suis seule.
Après cette réplique, James sauta à bas de son lit, et alla tirer te
verrou.
La porte s'ouvrit, et une Indienne dont le visage couturé de profondes
cicatrices était horrible à voir, parut dans l'entrebâillement.
CHAPITRE IV
L'ÉTOILE-BLANCHE
Elle était jeune encore, et, par une amère ironie, avait conservé
des vestiges d'une beauté rare, au milieu des affreux ravages que le
ressentiment de son mari avait faits sur sa face. Grand, pur et d'un
ovale parfait, l'oeil qui lui restait faisait doublement regretter
celui qu'on lui avait arraché. Sa bouche avait dû être rose, d'un dessin
aimable, un nid à baisers, mais les lèvres tourmentées et lacérées,
comme si on les eût tortillées en forme de vis avec une tenaille de fer,
ne montraient plus que des lambeaux informes et charnus, qui servaient
de cadre à quelques dents d'une blancheur éburnéenne, à demi brisées.
Elle portait le costume des squaws septentrionales: un chaud bonnet de
peau de cygne, sur lequel était étendue une couverte brune, à liséré
jaune, en un tissu de poil de daim et de buffle.
A la vue de son fils, le regard d'Alanck-ou-a-bi prit une expression de
tendresse inexprimable.
Les siens, au contraire, s'armèrent de dureté.
James, dans son orgueil insensé, ne pouvait supporter l'idée qu'il
devait sa naissance à une Indienne: il maudissait ouvertement la pauvre
femme qui lui avait donné le jour.
Dès qu'elle fut entrée, il referma la porte et s'assit au bord de son
lit, tandis que sa mère s'accroupissait sur les talons devant lui.
La couverte de la squaw, s'entr'ouvrant alors, laissa voir une tunique
élégamment brodée et un fort joli collier de coquillages; car, par un
reste de coquetterie féminine, la malheureuse créature avait conservé du
goût pour la parure et les colifichets brillants.
--Comment avez-vous laissé cette dame? demanda James.
--Elle voyage dans le monde des esprits, répondit Alanck-ou-a-bi d'une
voix singulièrement harmonieuse, quoique le manque de dents la fit
bégayer un peu.
--C'est-à-dire qu'elle dort, reprit James.
L'Indienne inclina affirmativement sa tête.
--Vous l'avez placée dans la chambre que je vous ai désignée!
--Oui.
--Et vous en avez pris la double clé?
--Cette femme blanche est bien belle; mon fils l'aime-t-il donc?
interrogea Alanck-ou-a-bi, sans répondre à la question.
--Cela ne vous regarde pas, repartit sèchement James; où est la clef de
sa chambre, répondez-moi?
--La voici, dit-elle d'un ton mélancolique, mais résigné, en lui tendant
une clé qu'elle tenait cachée sous sa couverte.
Le jeune homme serra vivement l'objet dans sa poche, puis il dit à sa
mère en adoucissant son accent:
--Vous a-t-elle parlé?
--Elle m'a parlé.
--Qu'a-t-elle dit?
--Elle m'a interrogée pour savoir si j'avais vu ici un visage pâle
qu'elle appelle son mari.
--Vous avez répondu?
--J'ai répondu que je ne l'avais pas vu.
--C'est bien.
Et, après un moment de silence, James ajouta rêveusement:
--N'est-ce pas qu'elle est belle, ma Victorine?
--Elle est belle et radieuse comme l'_ed-thin_ [10]; mais que mon
fils prenne garde! l'amour recèle un serpent sous ses fleurs les plus
embaumées; j'ai peur que la femme blanche ne soit fatale à mon fils
chéri.
[Note 10: Aurore boréale.]
--Gardez vos craintes pour vous, je n'en ai que faire reprit-il
brusquement.
--Si mon fils voulait suivre les conseils de sa mère... insinua-t-elle.
--Je ne veux point de vos conseils, et je vous défends de vous dire ma
mère, de m'appeler votre fils!
En prononçant ces mots, il se leva et arpenta la chambre à grands pas.
L'Indienne avait courbé la tête d'un air triste et soumis, car tel est
le servage des squaws: le père a sur elles le droit de vie ou de mort,
puis vient le mari qui jouit du même droit, et enfin l'enfant mâle qui
trop souvent ne craint pas de l'exercer.
Après une pause de quelques minutes, James s'arrêta subitement devant
l'Étoile-Blanche et lui dit:
--Qui a parlé à mon père de mon caprice pour Notokouë!
--Je l'ignore.
--Il faut que vous le sachiez! je veux punir celui ou celle qui m'a
trahi! s'écria-t-il d'une voix tonnante.
--Peut-être est-ce Notokouë elle-même, dit Alanck-ou-a-bi d'un ton
haineux; car la squaw dont il était question avait alors la préférence
du facteur en chef, et quoique, depuis bien des années, elle n'eût plus
de prétentions à ses caresses, Alanck-ou-a-bi ne voyait jamais sans un
sentiment de jalousie une maîtresse nouvelle prendre la place qu'elle
avait autrefois occupée.
--Si c'est Notokouë, je ne la ménagerai pas plus qu'une autre! gronda
James.
--Mais, pauvre enfant, si tu touches un cheveu de sa tête, il te tuera!
Un sourire amer plissa les lèvres du jeune homme.
--Déjà, ce soir, il a voulu me tuer, dit-il sourdement.
--Te tuer! s'écria l'Indienne, en se dressant sur ses pieds; te tuer!
tu dis qu'il a voulu te tuer! répéta-t-elle avec un accent de fureur
indicible. Ah! ne me dis pas qu'il t'a fait cette menace; non, ne me
le dis pas, James! Si je l'entendais encore, j'oublierais le passé,
j'oublierais ce qu'il fut pour moi, cet homme! En lui, je ne verrais
plus ton père, mais l'instrument de tous mes maux, la cause de toutes
ces laideurs qui font de moi un monstre, l'auteur de toutes les
humiliations que j'ai souffertes, que je souffre encore par amour pour
toi, parce que je voulais, James que tu fusses grand, habile et puissant
comme les Visages. Pâles!
En ce moment, la squaw, emportée par la passion s'était transfigurée;
ses difformités physiques disparaissaient pour ainsi dire, son éloquence
entraînante eût ému le coeur le plus dur. Mais James y fut insensible.
Dans son âme il ne restait plus de place pour une fibre délicate Au lieu
donc d'apaiser sa mère, de la remercier pour ces témoignages de
tendresse sincère quoique violente, il prit plaisir à l'irriter
davantage.
--Et s'il lui était arrivé de me tuer ce soir, quand il dirigea un
pistolet sur moi, qu'eussiez-vous fait? dit-il avec une négligence
affectée.
L'Indienne devint pâle, ses jambes fléchirent sous elle. Pour ne pas
choir, elle dut se soutenir au lit de son fils; néanmoins, elle répondit
d'une voie caverneuse:
--Si tu me dis encore ces choses, James, j'irai mettre le feu à la
poudrière et j'ensevelirai le chef avec tout son monde sous les ruines
du fort.
--Rassurez-vous, reprit le jeune homme, il a été puni de sa méchanceté.
--Tu te serais vengé!
--Non; mais la colère lui a fait monter le sang à la tête, et, quand je
l'ai quitté, il avait perdu connaissance. Peut-être est-il mort!
L'Étoile-Blanche fit un geste négatif.
--Il est sujet à ces attaques, dit-elle, et toujours il en revient.
Mais je t'en supplie, mon fils, ne t'expose plus aux coups de ce bison
furieux; dans un moment de rage, il...
James l'interrompit.
--Vous connaissez, demanda-t-il, des herbes qui procurent le sommeil!
--Alanck-ou-a-bi, répondit-elle, connaît aussi celles qui donnent la
mort.
--Ce n'est point de ces dernières que j'ai besoin.
L'Indienne abaissa sur lui un regard pénétrant.
--Je comprends, dit-elle ensuite, mon fils veut courir l'allumette [11]
chez la femme blanche.
[Note 11: Parmi les Indiens de l'Amérique septentrionale, courir
l'allumette, c'est, comme on le verra plus loin, courir les belles.
Cette métaphore a été empruntée à l'usage suivant; Un jeune Peau-Rouge
a-t-il envie d'obtenir les faveurs d'une femme, il se glisse dans la
tente de celle-ci, pendant la nuit, allume au feu un brin de bois et
s'approche du lit. Si la squaw éteint la lumière, c'est signe qu'elle
accède à ses désirs; si, au contraire, elle la laisse brûler, le
galant est obligé de se retirer au plus vite, pour ne pas s'exposer
aux railleries et même aux coups des autres personnes couchées dans la
hutte.]
--Je veux, répliqua James, une plante pour l'endormir.
--Avant de livrer cette plante à mon fils bien-aimé, Alanck-ou-a-bi
consultera les esprits.
--Eh! s'écria-t-il, je ne crois point à vos superstitions ridicules.
--Mon fils a tort, dit gravement l'Indienne, Kitchi-Manitou parle le
langage de l'avenir à ceux qui savent l'entendre. S'il est favorable à
ton amour, je te donnerai sur-le-champ la médecine que tu demandes.
--Et s'il est défavorable? fit James impatienté.
--S'il est défavorable, je la refuserai à mon fils, dit-elle avec
fermeté.
Le jeune homme fronça les sourcils, et il allait s'abandonner à un accès
de colère; mais, réfléchissant que, par ce moyen, il n'obtiendrait rien
de sa mère, il préféra attendre l'épreuve à laquelle l'Étoile-Blanche
avait résolu de le soumettre.
Avec un morceau de craie, la squaw décrivit sur le plancher une large
spirale, au centre de laquelle elle enfonça un clou.
Puis, dans une cage placée en un coin de la chambre, elle prit trois
musaraignes, deux grises et une brune. La brune était une femelle, les
grises des mâles.
La brune fut attachée par la patte à une cordelette en nerf d'animal,
fixée elle-même au clou planté dans la spirale.
Sur l'un des mâles, Alanck-ou-a-bi traça avec sa craie une ligne droite.
Sur l'autre, elle traça une ligne courbe.
Ensuite, elle posa les deux musaraignes sur le cercle le plus
excentrique de la spirale.
Et, s'animant tout d'un coup, elle se mit à danser autour, en chantant
sur un diapason bas d'abord, mais qui ne tarda pas à monter, à mesure
qu'elle précipitait les mouvements de son corps:
--«La musaraigne brune, c'est la femme aimée de mon fils.
--«Le voici, lui, représenté par la musaraigne qui a une raie tortue
sur son dos, et celle qui porte la raie droite c'est le mari de la femme
aimée de mon fils.
«Que Kitchi-Manitou accorde à mon fils la victoire sur son rival et que
la musaraigne brune tourne ses yeux vers lui.
«Mon fils est brave, il est beau, il est puissant, c'est le rejeton d'un
grand chef.
«Mais où va la ligne courbe?
«Pourquoi ne suit-elle pas le chemin que j'ai frayé pour elle? pourquoi
se précipiter sur la musaraigne brune, au lieu de se glisser doucement à
elle et de gagner son coeur par des paroles sucrées comme le miel?
«Mon fils n'obtiendra pas l'amour de celle qu'il aime.
«Elle ronge la corde magique, elle la coupe; elle rejoint la musaraigne
à la raie droite.
«Et toutes deux s'unissent pour se jeter sur mon fils. Les esprits se
sont prononcés contre lui.»
Parvenue à ce point, l'Étoile-Blanche, qui vociférait comme une insensée
et se démenait en des contorsions furibondes, tomba, épuisée, sur le
plancher, où elle se roula longtemps comme si elle eût été en proie à
une attaque d'épilepsie.
Ainsi qu'elle l'avait indiqué dans son chant, la musaraigne à la raie
courbe, une fois lâchée, avait couru directement à la musaraigne brune,
en train de couper avec ses dents le lien que l'Indienne lui avait mis à
la patte.
Aussitôt libre, elle rejoignit la musaraigne à la raie droite, qui
suivait tranquillement les enroulements de la spirale, vers le centre,
et l'une et l'autre, paraissant faire cause commune, s'avançaient avec
des intentions évidemment hostiles vers la musaraigne à la raie courbe,
quand, le bruit causé par la chute de l'Étoile-Blanche frappant
d'épouvante les trois petits quadrupèdes, ils regagnèrent leur cage en
toute hâte.
James Mac Carthy avait considéré cette scène avec un dégoût mêlé
d'irritation.
Assis sur son lit, il attendit un moment que sa mère se remît de son
agitation pour lui parler; mais, voyant qu'elle continuait à se tordre
et à proférer des cris assourdissants, il alla à elle, la releva
brutalement, en disant:
--Assez de jonglerie! Vous prendrez cette plante qui endort et la
jetterez dans une boisson destinée à la femme blanche.
--Jamais! s'écria l'Indienne.
Le front du jeune homme se plissa.
--Je le veux! dit-il d'un ton cassant.
--Jamais! ce serait te donner la mort.
Il eut un sourire sardonique.
--Jamais! non, jamais! répétait-elle comme une folle sans l'oser
regarder.
--Si vous me résistez!... fit-il avec un geste terrible, en lui serrant,
à le briser, le poignet dans sa main gauche.
A cet instant un grand fracas de portes et de voix retentit dans la
cour.
--Le chef-facteur est mort! M. Mac Carthy vient de mourir! disaient ces
voix.
Cet incident, en appelant James au dehors, mit fin à une querelle,
qui, prolongée davantage, aurait pu avoir des suites funestes pour
Alanck-ou-a-bi.
CHAPITRE V
JAMES MAC CARTHY ET VICTORINE ROBIN
L'annonce de la mort du gouverneur du fort du Prince de Galles avait été
prématurée.
Une atteinte de paralysie locale, accompagnée d'une syncope générale,
était la cause de cette rumeur, qui se répandit le soir dans la
factorerie.
Mais, dès le lendemain, il allait mieux, quoiqu'il fût très-faible et
incapable d'articuler une parole. Une copieuse saignée, jointe à
des sinapismes, lui avait rendu le sentiment. Le médecin du poste ne
désespérait pas de le sauver.
Cependant son fils James se flattait que le vieux Mac Carthy
succomberait à cette maladie et que lui, James, serait appelé à lui
succéder dans son emploi.
En se levant il résolut de visiter madame Robin. Ayant, en conséquence,
fait une toilette soignée, mais qui dénotait toujours le chasseur
septentrional, il se rendit à la chambre où il l'avait fait transférer.
Le fourbe était sûr que sa visite serait bien reçue, et que la jeune
femme oublierait les injurieuses propositions qu'il lui avait faites,
pour l'interroger sur le sort de son mari.
En effet, dès qu'il entra, Victorine lui tendit cordialement la main.
--Assise dans son lit, elle s'occupait à réparer un grossier vêtement de
peau qui la couvrait la veille.
Alanck-ou-a-bi lui chauffait du bouillon près de la cheminée.
La chambre de madame Robin ressemblait à toutes celles du fort. Elle ne
renfermait d'autres meubles qu'une table, quelques escabeaux en bois
et le grabat garni des pelleteries sur lequel Victorine avait passé la
nuit.
Un dessin bizarre, fait avec des têtes de perdrix fichées contre la
muraille, avait valu à cette pièce son nom de chambre aux Perdrix.
En y mettant le pied, James fit à sa mère un signe que madame Robin ne
remarqua point, et l'Indienne sortit aussitôt.
--Ah! monsieur, s'écria Victorine, je suis mille foi» heureuse de vous
voir.
--Et moi, madame, enchanté...
--Mais, interrompit-elle vivement, donnez-moi des nouvelles d'Alfred.
--Il n'est pas ici, dit Mac Carthy, en poussant près du lit un des
escabeaux sur lequel il s'assit.
--Je le sais; on me l'a appris; il s'est avancé plus haut encore vers le
Nord.
--Oui, madame, malgré mes avis. Il a voulu aller explorer l'embouchure
de la rivière de la Mine de Cuivre, répondit presque affectueusement
Mac Carthy, qui avait pris dans les siennes la main de Victorine et la
pressait avec plus de tendresse que n'en comportait la simple amitié,
tandis que ses yeux dévoraient les attraits de la jeune femme,
ravissante dans son négligé à demi sauvage.
C'était une de ces blondes aux yeux noirs qui cachent, sous une
enveloppe délicate, un esprit vigoureusement trempé et qui sont, pour
ainsi dire, des exceptions dans l'ordre des choses naturelles. En voyant
ces grêles créatures, vous les croiriez phthisiques, ou atteintes d'une
maladie incurable; il vous semblerait qu'elles trébuchent déjà au bord
de la tombe; et peut-être que si elles demeuraient dans l'inaction, loin
du tumulte du monde, du choc des passions, peut-être que la mort les
saisirait avant l'âge.
Pauvres fleurs exotiques, on dirait qu'elles se penchent prématurément
vers la terre, qui les doit bientôt engloutir à jamais. Vienne,
cependant, une émotion forte, un coup de la destinée,--coup qui
écraserait l'homme le mieux doué,--et la languissante jeune fille ou
jeune femme se relève. Elle reprend coloris et santé. Elle est pleine
de forces. Son ardeur étonne; son infatigabilité frappe de stupéfaction.
Non-seulement il y a dans cette frêle machine une volonté opiniâtre,
irrésistible; mais on y découvre, tout à coup, des trésors de vigueur
incroyables. Alors s'accomplissent des prodiges surhumains; alors,
telle de ces femmes soulèvera un poids qui effraierait plusieurs hommes
robustes; telle autre arrachera son enfant aux griffes d'un tigre;
celle-ci fera reculer vingt guerriers armés jusqu'aux dents; celle-là
entreprendra une tâche dont la perspective seule nous épouvanterait.
Ainsi avait fait madame Robin, en se mettant intrépidement à la
recherche de son mari à travers les mille périls du désert américain.
Tout entière à ses inquiétudes, elle ne songeait ni à retirer sa main
de celles de James, ni à se défendre contre les regards lascifs qu'il
plongeait sous son peignoir.
--Ah! monsieur, pourquoi l'avez-vous laissé partir? dit-elle avec des
larmes dans la voix.
--Vainement ai-je voulu m'opposer à son départ, répondit Mac Carthy d'un
ton que l'agitation de ses sens faisait trembler.
--Y a-t-il longtemps qu'il vous a quitté?
--Quatre mois environ, madame.
--Depuis, il a écrit, sans doute?
--Non, madame, mais j'ai reçu des informations sur son compte hier au
soir.
--Ah! vous me sauvez la vie, monsieur Mac Carthy! s'écria Victorine en
serrant avec reconnaissance les doigts de son interlocuteur.
A cette pression, le jeune homme sentit un frémissement courir dans
ses veines. Ses paupières devinrent humides, ses joues s'injectèrent de
sang.
--Il allait bien, n'est-ce pas? poursuivit madame Robin en se tournant
vers James.
--Oui, bien, très-bien! balbutia-t-il.
Comme il faisait assez sombre dans la chambre, éclairée seulement
par quelques petits carreaux de parchemin, Victorine ne vit point
l'altération des traits de Mac Carthy. Cependant l'accent de sa réponse
la frappa.
Dégageant sa main et ramenant la couverture sur sa poitrine, elle
reprit:
--Mais comme vous me dites cela! Craindriez-vous de m'apprendre une
mauvaise...
--Du tout, du tout, madame, s'écria James, qui, refoulant les
entraînements de sa passion, avait repris quelque empire sur lui-même;
Alfred était en santé parfaite quand il rencontra le Grand-Lièvre sur
les bords de la rivière de la Mine de Cuivre.
--Le Grand-Lièvre? Je crois me rappeler ce nom.
--C'est un chef indien.
--Il est ici, monsieur Mac Carthy?
--Non, madame. Mon père l'a chassé du fort, parce qu'il n'a pas tenu ses
engagements envers la Compagnie.
--Ne pourrais-je le voir?
--J'en doute, fit James avec un soupir.
--Vous paraissez triste, monsieur, dit la jeune femme d'un ton
sympathique.
--Triste! répéta-t-il, en ébauchant un pâle sourire; oui, je suis
triste! Comment ne le serais-je pas? Je vois que vous aimez un ingrat...
--Monsieur!
--Un ingrat, je l'ai dit, s'écria-t-il, car votre mari ne vous aime
pas. S'il vous eût aimée, aurait-il eu l'intention de vous quitter pour
voyager, avant votre départ pour l'Angleterre...
--Vous le calomniez, monsieur!
--Et, continua Mac Carthy en s'excitant, se serait-il mis en route pour
le désert aussitôt après avoir appris à Québec que le navire qui vous
ramenait avait sombré?
--De grâce, monsieur, cessez de me parler ainsi d'un mari que j'aime
et de qui vous vous prétendiez l'ami, dit la jeune femme en faisant des
efforts pour contenir son indignation.
--Son ami! moi, l'ami de votre mari! Ah! que vous me connaissez peu!
dit-il dans un rire diabolique; mais je le hais autant que je vous aime,
votre Alfred! Est-ce que vous l'ignorez? Est-ce que mon amour...
--Taisez-vous! taisez-vous! répliqua Victorine en se dressant,
frémissante, dans son lit.
--Comme vous êtes belle! comme tu es belle! comme je t'aime! dit-il avec
une admiration passionnée.
A son tour, il s'était levé, en prononçant ces paroles, et, le visage en
feu, les narines gonflées, les prunelles flamboyantes, il étendait les
bras pour saisir Victorine et l'attirer à lui.
--Le misérable! le lâche! il porterait la main sur une femme sans
défense! s'écria madame Robin avec plus de mépris encore que d'effroi.
Puis, par un bond rapide, elle sauta à bas du lit, saisit sur la table
un couteau de chasse, et se retrancha dans un coin de la pièce.
--Osez me toucher, monstre! dit-elle, et je vous jure que l'un de nous
deux restera mort sur la place!
La hardiesse et l'imprévu de ce mouvement effrayèrent Mac Carthy.
Un instant atterré, il recouvra bientôt néanmoins son cynisme habituel.
--Partie remise, dit-il en affectant des dehors dégagés. Mais vous
serez à moi, ravissante tigresse! En attendant, sachez que votre cher
et tendre époux a été assassiné par les Esquimaux. Voilà mon bouquet de
fiancé. Que vous en semble? Je ne vous dis pas adieu, mais au revoir.
Là-dessus Mac Carthy sortit, laissant la pauvre femme consternée par ce
qu'elle venait d'entendre.
Il retourna à sa chambre.
--Alanck-ou-a-bi, dit-il à sa mère, qui pétunait gravement, accroupie
sur les talons, ce soir vous mettrez la médecine qui endort dans les
aliments de la femme blanche. C'est vous qui la servez; cela sera
facile.
--Non, dit l'Indienne, je ne le ferai pas. Kitchi-Manitou nous punirait.
--Si vous ne m'obéissez pas, je me tue! dit-il froidement.
--Mon fils se tuer! mon beau James, mon noble enfant se tuer! s'écria
l'Étoile-Blanche en lui jetant un regard éploré.
--Je n'ai qu'une parole, répliqua Mac Carthy, sachant bien que par cette
menace il obtiendrait tout de la crédule Indienne.
--Alors, dit-elle humblement, la volonté de mon fils sera faite.
Alanck-ou-a-bi mêlera la médecine qui donne le sommeil à la _becatie_
[12] ou au thé de la femme au visage pâle.
[Note 12: Les Indiens de la baie d'Hudson donnent ce nom à une sorte
de gros boudin fait avec le sang, la graisse et les parties les plus
délicates du daim, auxquels on ajoute le coeur et les poumons hachés en
menus morceaux.]
--En outre, continua James, comme je suivrai ce matin le parti qui va
à la pêche, vous jetterez, aussitôt la nuit venue, une corde à noeuds
par-dessus la palissade, et vous m'attendrez, en prenant soin que
personne ne vous voie.
--Il sera fait comme tu désires; mais je crains pour toi le courroux du
Grand-Esprit, répondit tristement l'Indienne.
Mac Carthy haussa les épaules et se, mit en devoir de changer son
élégant costume contre un lourd accoutrement de cuir de buffle.
Comme il terminait, le clairon retentit.
--Voici, dit-il, la trompette qui appelle les engagés [13]. A cette
nuit, Alanck-ou-a-bi!
[Note 13: Domestiques, commis.]
Il prit ses raquettes, accrochées à la muraille, et descendit dans
la cour, où une centaine d'hommes, trappeurs blancs et Peaux-Rouges,
composant presque toute la garnison masculine du fort, s'assemblaient
pour aller faire une grande pêche sur un lac éloigné de dix milles
environ.
James avait le commandement de l'expédition; car, bien qu'il fût brusque
avec lui jusqu'à la brutalité, son père se proposait de lui remettre
un jour la charge qu'il occupait, depuis plus de trente ans, à la
factorerie du Prince-de-Galles.
Il n'était pas, d'ailleurs, étonnant que le jeune homme ne demeurât
point près de lui pour le soigner. Les moeurs des civilisés dans ces
contrées sauvages ressemblent fort à celles des Indiens. La nécessité
l'emporte sur toute considération. En voyage, malheur à l'homme ou à
la femme malade. On l'abandonne, sans pitié, à son triste sort. Si les
forces lui reviennent, tant mieux; sinon, il lui faut mourir soit de
besoin, soit sous les coups de l'ennemi qui rôde constamment autour des
caravanes, soit sous la dent des bêtes féroces.
Rarement même voit-on une troupe en marche s'arrêter pour permettre à
une femme enceinte de faire ses couches. L'infortunée est-elle prise
des douleurs de l'enfantement, elle s'écarte, cherche un ruisseau,
une source, une flaque d'eau, se délivre elle-même, et rejoint
ordinairement, quelques heures après, la bande qui n'a cessé de
poursuivre sa route.
Elles sont fortes, sans doute, les femmes du désert; mais combien
succombent dans ces atroces souffrances! Il n'y a là aucune statistique
pour le dire.
Ces observations suffisent à expliquer la conduite de James Mac Carthy,
sans la justifier le moins du monde, d'ailleurs; car le scélérat
désirait la mort de son père, et, de plus, il méditait contre la pauvre
Victorine le plus odieux des attentats.
CHAPITRE VI
PÊCHE, CHASSE, CRIME, PUNITION
La réunion des trappeurs était fort bruyante. Au vacarme qu'ils
faisaient, se mêlaient les hurlements des chiens-loups que l'on attelait
aux traîneaux. Les pauvres bêtes faisaient résistance; mais leurs
conducteurs les saisissaient brutalement, les flagellaient plus
brutalement encore, avec des baguettes de fusil, et, en dépit de leurs
cris, de leurs efforts pour s'échapper, finissaient par leur passer le
haut collier chargé de sonnettes.
Ce collier, quoique plus petit, ressemblait assez, par sa forme et les
fanfreluches dont il était orné, à ceux qu'on voit au cou des mulets
dans certaines parties de notre France.
Nombreuse était la meute, chaque sleigh exigeant quinze à vingt chiens.
Aussi y avait-il peut-être bien cent cinquante de ces animaux dans la
cour de la factorerie. Jugez du vacarme!
Ici, les traîneaux ne sont plus façonnés comme ceux que l'on voit dans
les régions occidentales.
On les fabrique avec des planchettes de mélèze. Leur longueur varie
entre dix et quinze pieds; leur largeur entre douze et quatorze pouces;
leur épaisseur ne dépasse guère un quart de pouce.
Le devant du traîneau est fortement cintré, afin que la machine
n'enfonce pas dans la neige. Les planches ou éclisses qui entrent dans
sa construction sont réunies les unes aux autres par des lanières de
peau de daim, et traversées, dans la partie supérieure, par des barres
de bois destinées à consolider le traîneau, et à maintenir les objets
qu'il contient.
Un seul homme suffit à tirer un de ces véhicules quand il n'est pas trop
chargé. On passe les traits sous les aisselles, on les rassemble sur
la poitrine, et, chaussé de bonnes raquettes, on fait aisément douze à
quinze lieues par jour. «Quelque simple que soit ce harnais, dit avec
raison Samuel Hearne, je défie tous les selliers du monde d'en fabriquer
un meilleur.»
Aux environs des factoreries ce sont ordinairement des chiens qui sont
chargés de la traction. Et Dieu sait combien cette tâche leur répugne!
Mais j'entends claquer les fouets! l'attellement est fini! les trappeurs
ont chaussé leurs longues raquettes en forme de galères; les portes du
fort s'ouvrent! Un Canadien entonne une vieille chanson française. En
avant!
Voyez défiler la bande sous ce ciel plus blanc, plus lourd que la neige
dont la terre est couverte, sans que rien, pas même un arbre, interrompe
son uniformité, aussi loin que s'étende le rayon visuel.
Voyez comme ils glissent maintenant, en silence, tous ces hommes,
si enveloppés, gantés, encapuchonnés de pelleteries qu'on ne saurait
distinguer un blanc d'un Peau-Rouge, que pas une molécule de leur chair
n'est visible.
En sortant du fort, leurs fourrures de nuances diverses faisaient
contraste; leurs traîneaux peints de couleurs tranchantes égayaient le
tableau. A présent, tous sont blancs comme des fantômes, blancs comme la
nappe de neige qui les environne. Le souffle des haleines se condense
en épais brouillard autour d'eux. Hommes, animaux, choses semblent nager
dans un nuage de vapeur lactée.
En avant! en avant! car le froid est intense, la troupe est affamée:
elle ne doit déjeuner qu'après avoir dressé ses tentes sur le lac à la
Truite, et tendu ses filets.
On arrive vers le milieu du jour. Des collines abritent le lac; la
température y est moins élevée que le long de la rivière Churchill.
James Mac Carthy commande de faire halte. Les traîneaux sont déchargés.
Au bout de dix minutes vingt tentes de peaux s'élèvent sur la glace;
vingt panaches de fumée annoncent au loin qu'un parti de chasseurs est
campé en ces lieux.
Déjà des sons sourds montent dans l'espace. La glace gémit; elle crie,
grince, vole en éclats, entamée par cent bras vigoureux, armés de larges
ciseaux en fer, qu'on a préalablement fixés à un manche de quatre à cinq
pieds de long.
Des trous sont faits dans la croûte cristallisée. Chacun de ces trous
a trois pieds de diamètre environ. Deux pas les séparent les uns des
autres.
On déploie les filets, faits avec des bandelettes de cuir de daim.
Ils ressemblent assez, par leur figure, à ceux que nous appelons
araignées.
Mais leur hauteur, leur grandeur est beaucoup plus considérable.
Il ne s'agit plus que de tendre ces instruments de destruction.
Les trappeurs blancs se contentent d'introduire, par un des trous,
la corde fixée à l'extrémité d'un filet; puis, avec une perche, ils
poussent cette corde vers les trous les plus rapprochés; là un autre
homme saisit l'engin à l'aide d'un bâton crochu et le passe à son
voisin, en se servant du procédé employé par le premier.
En moins d'un quart d'heure, on a ainsi disposé un filet qui a
quelquefois cent brasses et plus d'étendue.
Mais les Peaux-Rouges ne vont pas si vite en besogne. Avant d'établir
une machine de pêche, les jongleurs tirent de leurs sacs à médecine une
multitude de becs et de pattes d'oiseaux qu'ils distribuent aux gens de
la tribu.
Ceux-ci attachent ces pattes et ces becs au sommet et au pied du filet.
Puis les sorciers remettent aux chefs des orteils de loutres et d'autres
amphibies.
Chacun desdits chefs assujettit lui-même les médecines aux quatre coins
de ces rets, qui sont ensuite placés sous la glace de la manière que je
viens d'indiquer.
Ils ont tant de foi en leurs charmes qu'un Indien se laisserait plutôt
mourir de faim, à côté d'un filet et d'un cours d'eau poissonneux,
que de pêcher, s'il ne pouvait placer le premier sous l'influence de
quelques-unes de ces amulettes.
Là ne se bornent pas les croyances ridicules de ces peuplades
ignorantes, dont nous nous moquons, quoique, à bien des égards, nous
n'avons pas l'esprit plus robuste que le leur.
«Le premier poisson quelconque que rapporte le filet, ils le font
griller au lieu de le faire bouillir, dit un voyageur célèbre; après
quoi ils en enlèvent les chairs avec beaucoup de précaution et brûlent
ensuite les arêtes à un petit feu lent [14].
[Note 14: Les Indiens de la Colombie ont des croyances assez analogues.
Ils arrachent et enterrent ou brûlent le coeur des saumons qu'ils
prennent. Voir la _Tête-Plate_ et les _Nez-Perces_.]
«A l'étroite observance de cet usage est attaché, suivant eux, l'heureux
succès du nouveau filet, qui, autrement, ne produirait rien et perdrait
par là toute sa valeur.
«Quand ils pêchent dans les rivières ou les canaux étroits qui joignent
deux lacs ensemble, au lieu de réunir plusieurs filets et de barrer
le canal, comme ils pourraient le faire souvent, pour intercepter
le poisson à son passage, ils tendent leurs filets à une distance
considérable les uns des autres, d'après la crainte superstitieuse que,
s'ils les attachaient ensemble, ils ne conçussent mutuellement de la
jalousie, ce qui les empêcherait de capturer un seul poisson.
«Leur manière de pêcher à la ligne est accompagnée de procédés non moins
absurdes. Quand ils amorcent un hameçon, ils cachent sous l'appât, qui
est toujours cousu au premier, un charme dans la composition duquel
entrent quatre, cinq ou six articles différents. L'appât lui-même, qui
est fait de peau de poisson et qui en a à peu près la forme, est à leurs
yeux un véritable charme. Ces Indiens emploient pour leurs charmes du
poil et de la graisse de castor, des dents de loutres des intestins et
du poil de rat musqué, des suites d'écureuil, du lait caillé pris dans
l'estomac des faons et des veaux, des cheveux d'homme ou de femme; et
une infinité d'autres objets tout aussi singuliers.
«Chaque chef de famille, ou plutôt presque tous les naturels du pays,
et particulièrement les hommes, portent sur eux, en tout temps, l'hiver
comme l'été, quelques-uns de ces charmes, et, sans cette précaution,
aucun ne se risquerait à pêcher, bien convaincu qu'il vaudrait autant
rester dans sa tente que d'essayer de tendre une ligne qui serait
dépourvue de charme.
«L'expérience ayant appris à ces Indiens que les poissons de la même
espèce qui se trouvent dans les différentes parties de leur pays ne
s'amorcent pas avec les mêmes substances, ils sont obligés, pour ainsi
dire, à chaque lac et à chaque rivière où ils s'arrêtent, de changer la
composition de leurs charmes. Ils sont très-ponctuels, aussi, à faire
griller le poisson que rapporte le premier hameçon attaché à une ligne
nouvelle. Un vieux hameçon dont les preuves de succès sont faites a plus
de prix à leurs yeux que mille qui n'ont pas encore été éprouvés.»
Ces idées stupides sont tellement enracinées chez les Indiens que,
non-seulement ceux qui fréquentent les factoreries ou même sont employés
dans les postes de la Compagnie de la baie d'Hudson, les conservent
religieusement, mais qu'elles ont converti un grand nombre de blancs
à leurs sottises et qu'on pouvait remarquer sur le lac à la Truite
quelques trappeurs canadiens attacher gravement à leurs filets des becs
et des pattes de mouette, de guillemots ou d'oie!
Outre le poisson qui lui donne son nom, ce lac renferme une quantité
prodigieuse de barbeaux, brochets, perches, dorés. On y trouve même
quelques esturgeons d'une dimension colossale.
Aussi la pêche fut-elle abondante. Elle dura jusque vers dix heures du
soir; puis, tous les hommes se retirèrent dans leurs tentes, où flambait
un bon feu de genévrier pour s'y gorger, jusqu'à en être malades, de
chair de poisson, suivant le dégoûtant usage indien, ou pour s'y reposer
des fatigues de la journée.
Ce moment, James Mac Carthy, le métis, l'attendait avec une impatience
fiévreuse.
Alors, il sortit de la hutte que, seul, il occupait au centre du camp;
et, sous prétexte de faire une ronde pour veiller à la sécurité de la
troupe, il s'assura que personne n'épiait ses mouvements.
Ces précautions prises, il s'élança sur la piste que les trappeurs
avaient frayée le matin en se rendant au lac.
La nuit était assez sombre. Il ventait du nord-est. Tout présageait un
de ces terribles ouragans auxquels les Canadiens-Français ont donné le
nom de bordées de neige.
Malgré ces signes certains d'une tempête prochaine, James quitta le camp
et se mit en marche vers la factorerie du Prince-de-Galles.
Il était minuit quand il arriva sous le rempart.
La neige tombait à larges flocons, et la bise soufflait avec furie en
gémissant dans les longues meurtrières du fort.
A ces lamentables accents répondaient les hennissements des chevaux et
les jappements des loups qui rôdaient autour du poste, en quête d'une
proie.
Mac Carthy s'avança prudemment le long des bastions, les yeux dirigés
vers le faite.
Bientôt il aperçut une grosse corde que le vent faisait flotter contre
la muraille.
Il saisit cette corde, éprouva sa solidité en se suspendant après; puis,
persuadé qu'elle était convenablement assujettie à la crête du rempart,
il commença de gravir.
L'ascension dura une minute à peine.
Parvenu au terme, Mac Carthy sauta sur le chemin de ronde.
Masquée par l'affût d'un canon, Alanck-ou-a-bi faisait sentinelle.
--Tout est-il prêt? Dort-elle? demanda James.
--Elle dort, répondit l'Indienne; mais, prends garde, car la colère de
Kitchi-Manitou s'appesantit déjà sur nous: il a entraîné le père de mon
fils sur le territoire des Esprits.
--Le gouverneur est mort? fit James avec empressement.
--Il est mort, et le sous-chef-facteur a pris le commandement du poste.
--Lui! quelle impudence!... Oh! il ne le gardera pas longtemps, ce
commandement, murmura le jeune homme. Mais ce n'est point pour cela que
je suis venu; songeons d'abord à ce qui m'amène. Cette nuit, l'amour!
demain, les affaires!
--Encore une fois, écoute-moi! ne cours pas à ta perte comme un daim
aveugle! observa l'Étoile-Blanche, en l'arrêtant faiblement par le bras.
James la repoussa avec violence.
--Vois, insista-t-elle, cette lumière qui pâlit dans le wigwam du
gouverneur; elle éclaire le cadavre encore chaud de ton père. Arrête,
malheureux enfant, arrête...
James ne l'entendait plus. Il s'était précipité au bas du rempart et
prenait le chemin de la chambre de Victorine, sans remarquer qu'une
ombre le suivait de près par derrière.
Le coeur palpitant d'ivresse, il se glisse dans cette chambre. Une lampe
y combat à peine l'obscurité.
Mais le métis n'en demande pas tant: le crime a peur de la lumière.
S'étant convaincu que sa victime dort d'un sommeil voisin de la
léthargie, il s'approche de la lampe pour l'éteindre, avant de consommer
son épouvantable forfait, quand tout à coup la porte de la pièce se
rouvre, et sur le seuil parait un trappeur, armé d'un couteau de chasse.
Mac Carthy, sans se déconcerter, tire de sa poche un revolver et
fait feu sur le trappeur. Il le manque. Un deuxième coup n'a pas plus
d'effet. Le troisième, il ne peut le lâcher: son adversaire s'est jeté
sur lui, l'a renversé, désarmé.
Cet adversaire, c'est Louis-le-Bon, le franc-trappeur qui a accompagné
madame Robin depuis Québec jusqu'à la factorerie du Prince-de-Galles.
D'une pièce séparée de celle de la jeune femme par une mince cloison,
il a, dans la matinée précédente, entendu la scène de Mac Carthy avec
Victorine, et, prévoyant l'attentat auquel elle serait en butte, il
s'est mis aux aguets.
Le reste n'a pas besoin d'explication.
Cependant, malgré le bruit de la lutte, madame Robin ne s'est pas
éveillée.
Mais, au retentissement des détonations, le sous-chef facteur accourt
avec quelques employés restés au fort.
On s'empare de Mac Carthy, on le garrotte. Ses détestables projets
n'étaient que trop évidents.
--Dans toute circonstance ce que vous avez fait mériterait un châtiment
exemplaire, lui dit le sous-chef; mais, le jour où votre père est mort,
quitter votre poste pour venir, à deux pas du lit où repose son corps
inanimé, violer une femme, c'est l'acte d'un coquin de la pire espèce.
Le fouet, terminé par la potence, serait une punition trop douce.
Pour ne pas flétrir la mémoire de celui qui vous donna le tour, je me
contenterai de vous chasser du fort avec ce stigmate.
En disant ces mots, il lui cracha à la face!
--Misérable! proféra James en grinçant des dents et se débattant entre
les mains de ceux qui le tenaient.
--Il n'y a, repris le sous-chef, de misérable ici que vous. On va vous
jeter hors des murs, et si, au point du jour, vous n'avez pas quitté le
pays, je ne répondrai plus de votre vie.
--Oh! je me vengerai! je me vengerai! hurlait Mac Carthy pendant que
quatre vigoureux commis l'entraînaient au dehors.
Madame Robin dormait toujours paisiblement.
CHAPITRE VII
TRAÎTRE
Ruminant ses projets de vengeance, Mac Carthy s'achemina vers le nord.
Il faisait un froid très-vif en ce moment, mais la nuit était fort
claire; elle permettait de se diriger aussi facilement qu'en plein midi.
James marcha jusqu'à l'aurore sans s'arrêter. Alors, il pénétra dans
une caverne, sur le bord de la route, mangea un peu de poisson fumé, se
reposa deux heures, et reprit sa course.
Toute la journée, il parcourut les rives sauvages de la baie d'Hudson.
Impossible d'imaginer une scène plus désolée, plus désolante que celle
qu'il eut sous les yeux. La neige ou la glace partout aux pieds; sur la
tête, un ciel froid et terne comme le plomb; autour de soi, un horizon
sans ligne, une atmosphère grise, épaisse à ce point qu'on aurait cru la
pouvoir saisir avec les doigts.
Rien ne troublait la vue, rien ne troublait l'oreille. Cette même
solitude était encore envahie par un silence mortel.
Vers le soir, néanmoins, le temps se dégagea, comme il arrive souvent
dans les hautes régions septentrionales. Mac Carthy quitta les bords de
la baie et s'enfonça à l'intérieur des terres.
Bientôt, quelques minces filets de fumée bleuâtre qui rayaient, par
ondes capricieuses, la blancheur relative de l'espace environnant,
apprirent au jeune homme qu'il approchait d'un lieu habité par des
humains.
James alors s'arrêta. Il se mit à réfléchir. Criminelle était l'action
qu'il allait commettre. Point n'était besoin d'avoir étudié la loi pour
le savoir; mais sa connaissance pouvait sans doute aider à éluder
la justice humaine. Ce fut pour l'examiner, pour y chercher une
échappatoire en cas d'insuccès, que notre avocat fit une courte halte
avant d'exécuter le sinistre projet qu'il avait conçu.
Le remords ne l'épouvantait pas, il le croyait du moins, et un sourire
sardonique glissa sur ses lèvres comme cette idée traversait son
cerveau.
Par une sorte de défi à la divinité même, Mac Carthy se mit à réciter à
haute voix la terrible menace de Byron dans le _Corsaire_:
«Il s'établit dans l'intelligence une guerre, un chaos, quand toutes ses
puissances troublées, confondues, cèdent à la sombre violence qui les
écrase et se laissent dévorer par le remords sans repentir: le remords,
ce démon trompeur qui jamais ne parle avant l'acte, mais qui, l'acte
accompli, vient crier: «Je t'avais averti!» Vain reproche! Une âme
brûlante, inflexible, se révolte: le faible seul se repent!»
--Eh! oui, le faible seul se repent! répéta-t-il avec une violence telle
qu'un observateur eût pu penser que James Mac Carthy n'était pas bien
sûr de son assertion.
Un écho lointain répondit à diverses reprises:
--Le faible seul se repent!
Cette répercussion de ses propres paroles causa un tressaillement au
jeune homme; tant il est vrai qu'elles sont, grâce à Dieu, bien rares
ces natures perverses que n'émeut pas, plus ou moins, la perspective
d'un forfait.
Mac Carthy se retourna.
Un personnage de grande stature était debout à quelques pas de lui.
C'était un Indien armé en guerre. Il tenait à la main une carabine
longue de six pieds, et, à son côté, on voyait pendre, sur sa tunique de
peau de daim, la lame d'un sabre de cavalerie.
Dans une touffe de cheveux, fixée droite au-dessus de sa tête, il
portait deux fortes plumes que la brise du soir balançait contre chacune
de ses joues.
Ces plumes indiquaient un chef; les zébrures multicolores qui lui
sillonnaient le visage apprirent aussitôt à Mac Carthy que ce chef avait
nom Kit-chi-ou-a-pous, le Grand-Lièvre.
Surmontant l'impression première qu'il avait ressentie à cette rencontre
inopinée, James marcha vers le chef et allongea le bras pour lui frapper
dans la main, en signe d'amitié, suivant la coutume usitée parmi les
Indiens de la baie d'Hudson.
Mais, loin de répondre à ce témoignage de bienveillance, le sauvage
recula dédaigneusement d'un pas, en disant dans l'idiome des
Chippiouais:
--Les Anglais sont des méchants (_câhin nischischin Saganosch_)!
--J'apporte des présents au plus illustre des sagamos, dit Mac Carthy
sans paraître ni avoir remarqué le mouvement du Grand-Lièvre, ni avoir
compris ses paroles.
--Et, continua celui-ci d'un ton méprisant, les demi-sang sont lâches,
mous comme des femmes, poltrons comme des veaux marins. Ils ont la
langue crochue.
--Voici du tabac des blancs, bien meilleur que le _segokimac_ [15], pour
remplir le _skipertogan_ [16] de mon frère.
[Note 15: C'est le nom donné par les Chippiouais à un arbrisseau rampant
comme la vigne vierge, dont la feuille séchée leur sert de tabac.
Ils emploient aussi l'écorce d'une espèce de saule appelée par les
Canadiens-Français _bois rouge_. Quant à la première plante, les
Canadiens la nomment «sac-à-commis,» parce que notre mot _tabac_ se
traduit par _sakacomis_ dans quelques dialectes indiens.]
[Note 16: Sac à tabac.]
Kit-chi-ou-a-pous fit un geste de refus.
--J'ai aussi pour mon frère un sac de poudre et une bouteille
d'eau-de-feu, poursuivit intrépidement l'avocat.
--Je ne veux rien d'un chien de métis, répliqua sèchement l'Indien.
Mac Carthy reçut l'insulte sans broncher; il s'y attendait.
--Mon frère, reprit-il doucement, consentira-t-il à me prêter son
oreille?
--Kit-chi-ou-a-pous n'aime pas les mensonges.
--Je donnerai une grande nouvelle à mon frère.
--Nouvelle de bois-brûlé, nouvelle de fausseté, répondit
sentencieusement le Chippiouais.
--Que mon frère m'écoute.
--L'esprit de Kit-chi-ou-a-pous est fermé aux discours de ceux qui
tiennent aux blancs par le sang de leur père ou de leur mère.
--Il s'ouvrira à ma proposition.
--Mon frère a la vanité des sangs-mêlés, fit le Peau-Rouge en haussant
les épaules.
--Parce qu'il parle au sagamo le plus noble, le plus vaillant, le plus
hardi qui ait jamais foulé ces contrées, repartit imperturbablement Mac
Carthy.
Et, s'apercevant que sa flatterie produisait l'effet qu'il attendait, il
ajouta:
--Le nom de mon frère est partout redouté, du nord au sud, de l'est à
l'ouest. Quand il élève la voix, Peaux-Rouges et Peaux-Blanches, tout
tremble comme à la voix du tonnerre; quand il arme sa carabine, les
ours se réfugient au plus profond de leur-tanière; quand il apprête son
harpon, la baleine plonge en mugissant dans les abîmes de la mer; quand
il déterre la hache de la guerre, ses ennemis fuient au loin comme une
troupe de faons timides.
Sensible à ces caresses données à son amour-propre, l'Indien redressa
sa grande taille, et étendant la main dans la direction du fort du
Prince-de-Galles, il dit avec la superbe d'un Dieu:
--Kit-chi-ou-a-pous est tout puissant dans ces régions; les
Visages-Pâtes l'apprendront.
--Et c'est pour aider mon frère dans cette oeuvre que je suis venu à
lui, dit avec rapidité Mac Carthy.
Mais son offre n'eut pas le succès qu'il en espérait.
--Kit-chi-ou-a-pous ne veut pas de l'aide d'un métis, lui fut-il
répliqué durement.
--Je sais que mon frère a des guerriers braves...
--Il en a trois fois cinquante, interrompit le Grand-Lièvre.
--C'est afin de les mener à la factorerie...
--Ils en connaissent le chemin.
--Oui, mais moi je leur indiquerai le moyen de pénétrer dans le fort.
Pour la première fois, depuis cet entretien, Kit-chi-ou-a-pous daigna
abaisser les yeux sur le visage de son interlocuteur.
--Je croyais, dit-il en le regardant fixement, que mon frère appartenait
aux gens du fort.
--Ils m'ont insulté, dit James.
--Insulter un demi-sang, c'est bien fait, dit l'Indien.
Digérant l'affront, Mac Carthy répliqua seulement:
--Si un autre que mon frère osait me parler ainsi, il paierait cher son
audace.
--Pourquoi alors ne t'es-tu pas vengé? reprit la Peau-Rouge.
--C'est le désir de me venger qui m'a conduit à toi.
--Ouah! fit le sauvage d'un ton dubitatif.
--Oui, appuya Mac Carthy. J'étais présent quand tu fus chassé
indignement de la factorerie...
--Jamais on ne m'a chassé! s'écria le sauvage avec une incomparable
fierté.
--Cependant, dit James, j'ai vu dans ton coeur, Kit-chi-ou-a-pous. Il
est gros de ressentiments, et si tu pouvais t'introduire dans le fort du
Prince-de-Galles, tu ferais expier aux Anglais les dommages qu'ils t'ont
causés.
--Ton discours est droit, Double-Langue, répondit le Peau-Rouge.
--Eh bien, moi, je me charge de t'y faire entrer, dès demain.
--Quel est ton dessein?
--Qu'importe, pourvu qu'il serve celui de mon frère, répliqua
adroitement Mac Carthy.
Croisant les bras sur sa poitrine, l'Indien ferma à demi les yeux, d'un
air rêveur.
--Mon frère, insinua James, veut probablement connaître le moyen que
j'emploierai pour lui livrer le fort?
Le Grand-Lièvre demeurant silencieux, il poursuivit:
--Une des femmes de l'ancien chef m'est toute dévouée.
--L'ancien chef! fit Kit-chi-ou-a-pous.
--Oui, car il est mort.
--Dent-de-Loup est mort! s'écria le sauvage avec une inflexion de
surprise et de haine.
Mac Carthy se méprit sur ce mouvement. Il crut que le sauvage, satisfait
de la nouvelle, allait consentir à ses projets de vengeance.
--Mon frère, dit-il, ignore que la factorerie renferme des armes de la
poudre pour armer ses valeureux Chippiouais et de la liqueur qui rend
l'homme heureux.
--Dent-de-Loup est mort! répéta le chef. Mon frère dit-il vrai?
--Je dis vrai.
--Mais comment est-il mort?
--C'est moi qui l'ai tué, répondit James avec un odieux cynisme.
--D'où vient que mon frère a tué Dent-de-Loup! reprit le chef d'un ton
méfiant.
--Parce qu'il m'avait frappé, dit Mac Carthy.
--Alors, continua finement l'Indien, Double-Langue n'a plus de raison
pour vouloir entraîner les Chippiouais à Churchill.
James devina la ruse.
--Au contraire, dit-il en souriant, car le sous-chef-facteur m'a fait
une injure... une injure que je ne pardonnerai jamais!
--Et mon frère est sûr de cette squaw?...
Mac Carthy allait dire: «C'est ma mère!» mais l'orgueil arrêta le mot
sur ses lèvres.
--Oui, je réponds d'elle, dit-il.
--Est-ce une Peau-Blanche, ou une Peau-Rouge?
--Elle est, répliqua indifféremment James, de la tribu de mon frère: on
la nomme Alanck-ou-a-bi.
--Alanck-ou-a-bi! hurla le Grand-Lièvre avec une fureur qui fit frémir
Mac Carthy.
--Mon frère la connaît donc? balbutia-t-il.
--Kit-chi-ou-a-pous connaît tous les hommes et toutes les femmes de
sa race, répondit alors l'Indien avec un calme bien opposé à l'accès
d'exaspération qu'il avait eu un moment auparavant.
Si corrompu que fût l'avocat, ce calme subit lui donna le frisson.
Initié aux moeurs des Indiens, il ne pouvait se méprendre sur la portée
de ces deux mouvements aussi brusques que tranchés.
Et vraiment, lui, l'égoïste, le cruel, il se sentit avoir peur pour la
femme dont il venait de prononcer le nom.
Ce fut le Grand-Lièvre qui renoua la conversation.
--Mon frère, dit-il froidement, est le _neconnis_ [17] d'Alanck-ou-a-bi?
[Note 17: En Chippiouais, on emploie ce terme pour signifier _ami_ ou
_amant_.]
--Alanck-ou-a-bi est mon esclave, répliqua James, sans remarquer une
contraction nerveuse dont les membres de son interlocuteur furent
aussitôt agités.
Mais ce nouveau symptôme d'irritation eut la durée de l'éclair.
D'une voix inaltérée Kit-chi-ou-a-pous reprit:
--Mon frère a confiance en elle?
--Oh! une confiance entière. Alanck-ou-a-bi mourrait sur un brasier de
charbons ardents plutôt que de me trahir jamais.
Comme il achevait, une explosion formidable, comme si elle eût
été produite par la décharge de cent pièces d'artillerie, ébranla
l'atmosphère.
Le chef sauvage tomba en même temps sur la neige en proférant des cris
affreux.
--L'imbécile! Faut-il en être réduit à se servir de pareilles brutes!
ricanait James Mac Carthy.
CHAPITRE VIII
LES CHIPPIOUAIS
Bientôt l'Indien, cessant ses contorsions, demeura étendu comme mort, la
face tournée vers le sol.
Mac Carthy suspendit son rire pour se jeter à terre et s'y tenir
immobile, dans la même position que celui dont il se moquait une seconde
auparavant.
A la détonation avait succédé un long mugissement, lequel, descendant du
nord vers le sud, augmentait avec une rapidité inouïe.
L'explosion, elle avait été produite par l'éruption d'un _volcan de
glace_; le mugissement, une bordée de la bise septentrionale le causait.
Ces termes, usités par les trappeurs canadiens-français ont besoin d'une
explication. La voici:
Sous les latitudes élevées du nord, l'hiver accumule, au bord de la
mer ou aux embouchures des grands fleuves des montagnes de glaçons, que
l'intensité du froid fait parfois éclater avec un bruit foudroyant, et
qui, tels que des cratères, lancent alors, à des distances prodigieuses
des monceaux de débris [18].
[Note 18: On trouvera, sur ces singulières éruptions, des détails très
précis dans la _Vierge Esguimaue_ (en préparation).]
Vienne une rafale, un coup de vent, et ces débris, enlevés comme par
une trombe, sont chassés dans l'espace, roulés au loin à travers les
sauvages solitudes de la côte.
Neige, glace, parcelles de terre, fragments de roches, emplissent l'air,
et plus terribles, plus impitoyables que les sables africains entraînés
par le simoun ou le sirocco, engloutissent, anéantissent tout ce qui
s'oppose à leur passage.
Bordées, nomment ces désastreux tourbillons les rôdeurs du désert
américain, dans leur langage si éloquemment imagé.
Et, furieuse, tonnante, fut la bordée qui passa à quelques pieds
au-dessus de nos deux hommes, un moment après que Mac Carthy eut imité
l'exemple du Grand-Lièvre.
--Ouf! fit le premier en se relevant, il faut avoir vraiment le diable
au corps pour vivre dans cet enfer de pays.
--Mon frère a-t-il vu le Géant? demanda Kit-chi-ou-a-pous en regardant
avec terreur autour de lui.
--Quel géant? dit James.
--Celui qui habite Ou-a-con-ti-bi.
--Ou-a-con-ti-bi? Je ne comprends pas.
--C'est la caverne des Esprits qui souffle la tempête sur les hommes
méchants [19].
[Note 19: L'idée que les vents, les orages, sont produits par des
géante puissants, renfermés dans une caverne, existe chez la plupart des
sauvages septentrionaux, même chez les Labradoriens, les Groenlandais et
les Esquimaux. Fait bien remarquable! Je laisse au lecteur le soin d'en
tirer ses déductions. Mais on conviendra qu'il plaide encore contre les
ethnographes qui veulent voir dans les Américains une race originale.]
Mac Carthy haussa les épaules.
--Et mon frère a visité cette caverne, sans doute? dit-il.
--Jamais, répondit solennellement le Grand-Lièvre, jamais ni homme rouge
ni homme blanc n'y est entré.
--Vraiment!
--Moi seul, reprit le sauvage d'un ton grave, moi seul ai rencontré
un jour le chef des géants; c'est lui qui m'a donné en présent mon
_mokeatogan_.
En disant ces mots, l'Indien indiquait du doigt le sabre pendu à son
côté.
Mac Carthy contint à grand'peine une violente envie de rire.
Pour dissimuler son air railleur, il se mit à examiner l'arme du sagamo.
Et, après un instant de silence, il s'écria:
--Voilà l'instrument qui procurera la victoire à mon frère.
--Kit-chi-ou-a-pous n'a pas besoin de son mokeatogan pour être toujours
victorieux, répliqua hautainement le Chippiouais.
Puis, il ajouta:
--Double-Langue, tu vas me suivre. Mais si tes paroles ne sont pas
aussi blanches que cette neige répandue devant nous; si tu es venu pour
attirer mes guerriers dans une embuscade, avant que le soleil ait paru
quatre fois à l'horizon, avant que la lune ait quatre fois pris son bain
dans le lac salé, tu arroseras de ton sang les ruines fumantes du fort
du Prince-de-Galles.
--Quand mon frère me connaîtra, il cessera de m'appeler Double-Langue,
répondit Mac Carthy.
Le Grand-Lièvre prit alors, dans sa poudrière en corne de boeuf musqué,
une mèche de pesogan, sorte de mousseron desséché, y mit le feu, au
moyen d'un silex et de son sabre, et alluma son calumet.
James pensait qu'il lui présenterait la pipe, en signe d'alliance; mais
l'Indien n'en fit rien.
Ils marchèrent silencieusement pendant dix minutes et arrivèrent au camp
des Chippiouais.
C'était un groupe de huttes creusées sous la neige, dont les toits
coniques ne dépassaient le sol que de deux ou trois pieds, afin que
les habitations fussent à l'abri des effroyables ouragans qui ravagent
fréquemment ces tristes contrées.
Quelques chiens-loups, occupés à dévorer une carcasse, faisaient seuls
sentinelle.
Mais leur garde valait assurément bien celle des hommes; car à peine
Kit-chi-ou-a-pous et son compagnon eurent-ils pénétré dans le camp, que,
quittant leur proie, ces animaux se précipitèrent sur eux, en aboyant
avec fureur.
Aussitôt, une légion de têtes hideuses et menaçantes parurent à l'entrée
des cabanes.
Le Grand-Lièvre repoussait les chiens à coups de crosse, en vociférant:
--_Te-kachi, alim_!
Qu'on peut traduire par:
--Allez-vous-en, cagnes!
Mac Carthy essayait bien d'en faire autant; mais il n'y arrivait pas
sans quelques accrocs à ses mitas, voire au gras de ses jambes.
Il se vit même obligé,--pour se débarrasser d'un de ses ennemis trop
acharné,--de jouer du couteau. Son audace eût pu lui coûter cher, car,
loin de mettre en fuite les voraces animaux, l'exécution sommaire de
quelques-uns enflamma le reste d'une telle rage, qu'ils eussent
infailliblement dévoré l'imprudent, n'eût été l'intervention des
propriétaires.
Encore plusieurs minutes s'écoulèrent-elles,--au grand détriment de leur
antagoniste,--avant qu'on réussit à les calmer.
Le vacarme de ces animaux forcenés attira au dehors une nuée d'hommes,
de femmes et d'enfants, à demi nus malgré l'inclémence du temps,
dont les laides et sombres silhouettes se dessinaient, en contraste
fantastique, sur la blancheur de la plaine, aux rouges clartés des
torches de résine dont plusieurs étaient munis.
Les hurlements de ces féroces créatures, en voyant l'étranger, ne
pouvaient se comparer qu'à ceux de leurs redoutables chiens-loups.
Enfin, le malheureux Mac Carthy,--les vêtements en lambeaux, le corps
tout sanglant,--put, en se couchant presque sur le ventre, s'introduire
dans l'une des huttes.
Mais, quelques douleurs que lui causassent les blessures qu'il avait
reçues, quelque effroi qu'il eût de ceux qui les lui avaient faites,
il recula tout d'abord, et se sentit pris d'un invincible dégoût en
allongeant la tête dans la cabane.
Une odeur infecte de détritus et de viandes corrompues l'envahissait
tout entière et sortait péniblement, en vapeurs épaisses, impénétrables
à l'oeil par l'étroite ouverture affectée à la porte.
--Mon frère ne veut-il pas avancer? dit Kit-chi-ou-a-pous en la poussant
du pied.
Mac Carthy eût bien plutôt voulu se retirer, protester; mais, à demi
asphyxié par les miasmes pestilentiels qui se pressaient sous son
nerf olfactif, inondaient sa gorge, il se trouva, sans savoir comment,
précipité au milieu même du wigwam, près d'un feu au-dessus duquel était
suspendue la plus étonnante marmite qui se fût jamais vue.
Cette marmite était formée par l'estomac d'un gros animal. Le
bouillonnement qui s'en échappait annonçait qu'il était plein de liquide
en ébullition. Mac Carthy remarqua aussitôt deux femmes et trois jeunes
enfants activement occupés à mâcher des graillons, qu'ils plongeaient
dans leur étrange chaudière dès qu'ils étaient arrivés à un certain
degré de malléabilité.
Une fumée intense régnait dans la pièce souterraine, et l'obscurité
était à peine combattue par les lueurs ardentes du brasier.
Cependant, quand, après un instant, le jeune homme se fut un peu habitué
aux senteurs écoeurantes et à la pénombre du local, il découvrit que
c'était une chambre longue de douze à quinze pieds, sur sept ou huit
de large, creusée dans le sol et voûtée au moyen de branches de pin
recouvertes de glaise et de neige.
On y voyait plusieurs canots d'écorce rangés contre l'une des parois de
la muraille; au-dessus étaient accrochés des pagaies, des filets, des
harpons grossièrement fabriqués. Dans le fond pendaient, suspendus à la
voûte, des quartiers de venaison, des tranches ou des darnes de saumon,
sous lesquels séchaient des _lots_ de pelleteries.
Le long du mur opposé aux canots, des cadres, divisés par des
compartiments de sapinage, composaient les lits des habitants de la
hutte. Et près de ces lits différentes armes étaient disposées en
faisceaux. Il y avait des fusils, des pistolets, mêlés à des arcs, des
flèches, des haches, des lances, des casse-têtes et des coutelas.
A la tête de l'un des cadres, deux plumes d'aigle fichées en sautoir,
comme pour servir de support à une tête d'ours, indiquaient la couche du
chef ou _okema_.
Devant le foyer, un siège bas et large, drapé d'une riche fourrure et
alors inoccupé, annonçait aussi la place de l'okema.
Quoique jeunes et mises avec une sorte de coquetterie, les deux femmes
étaient peu faites pour inspirer l'amour. Elles avaient le visage
violemment tanné, le front étroit, fuyant en arrière, les joues creuses,
aux pommettes saillantes, la bouche grande et le nez aplati. Leurs
oreilles, tendues par de lourds anneaux de fer, descendaient presque sur
les épaules. Des coquilles bleues et rouges étaient enfilées dans les
tresses de leurs cheveux noirs, séparés par une raie au sommet du front,
et qui flottaient en deux nattes sur leur dos.
L'_ouabiouou_, couverture nationale, en peau de cygne, brodée avec de la
passementerie écarlate et des grains de verre multicolores, constituait
leur vêtement principal.
Au col, elles portaient des colliers de ouampums.
Les marmots, qui travaillaient avec elles à mastiquer des morceaux de
graisse, étaient presque nus.
--Kit-chi-ou-a-pous a faim, dit le sagamo en s'adressant à ces femmes.
Aussitôt les enfants se retirèrent au bout de la hutte.
Le chef s'assit sur son escabeau, et désigna à Mac Carthy une place vis
à vis de lui.
Il n'avait pas quitté ses armes. James crut devoir agir de même.
Les squaws enlevèrent du feu l'estomac et le portèrent entre les deux
convives, à l'aide des petites fourches qui avaient servi à le cuire.
--Voici ton mets, mon frère, dit le Grand-Lièvre à Mac Carthy, en
s'armant d'une _poche_ faite avec une espèce de buis nommé pour cette
raison _bois à cuiller_ par les trappeurs canadiens-français.
Et, sans plus s'inquiéter de son hôte, le Chippiouais se mit à vider le
contenu du viscère avec une rapidité merveilleuse.
L'avocat avait grand'faim. Le parfum qui s'exhalait de la soupe
aiguisait encore son appétit, développé par un jeûne de plus de quinze
heures; et, quoique élevé parmi les civilisés, il ne se sentait aucune
répugnance à ce mélange d'eau, de suif et d'herbes aromatiques préparé
par les dents de deux sales Indiennes et de leurs babouins plus immondes
encore, dans l'estomac d'un daim.
Mais notre homme était fort embarrassé. Son amphitryon le traitait
un peu bien comme le renard avait traité la cigogne de la fable. Soit
mégarde, soit malignité,--et les Indiens sont très-mystificateurs, Mac
Carthy le savait,--Kit-chi-ou-a-pous avait oublié de lui donner une
cuiller.
L'avocat se garda, avec raison, d'en demander une. C'eût été s'abaisser
dans l'esprit du sagamo, qui, d'ailleurs, eût sans doute fait la sourde
oreille.
Imposant donc silence aux tiraillements de ses entrailles, il attendit
patiemment qu'il plût au Grand-Lièvre de le restaurer.
Après avoir absorbé la plus grande partie de sa pâtée, celui-ci parut
s'apercevoir, tout à coup, de l'inadvertance qu'il avait commise.
--Mon frère ne mange donc pas? hô-hô! fit-il en exprimant en même temps,
par cette exclamation, la jouissance qu'il éprouvait à savourer la
nourriture.
Deux fois de suite il plongea encore la cuiller dans l'estomac, la
retira pleine à déborder, l'engouffra dans sa vaste bouche et ajouta, en
tendant l'ustensile à Mac Carthy, mais non sans lancer un coup d'oeil de
regret à la bouillie:
--Oissine (mange).
L'avocat ne se le fit point répéter.
Il dévora le rogaton avec moins d'intrépidité et plus de plaisir qu'il
ne l'avait cru [20].
[Note 20: Rien d'étonnant à cela; le dégoût qu'inspire à un étranger
la préparation première étant surmonté, la soupe d'estomac constitue un
mets succulent. La plupart des voyageurs, comme Franklin, le prince de
Neuwied, Samuel Hearne, l'affirment. Ce dernier va jusqu'à dire que «les
palais même les plus délicats le trouveraient fort agréable.» Tout est
d'ailleurs affaire d'habitude. Sans parler de ces fromages bien faits,
de ces viandes faisandées qui 'font nos délices, qu'on songe à la
fabrication du vin, du sucre, du pain, etc., et l'on conviendra qu'il ne
faut pas trop plaindre les pauvres sauvages!]
Pendant ce temps l'Indien fumait son calumet.
Lorsque Mac Carthy fut rassasié, le Grand-Lièvre fit signe à ses squaws,
qui se jetèrent, comme des louves affamées, sur les débris du repas et
les expédièrent en quelques minutes avec leurs enfants.
James alors sortit de son carnier une gourde au ventre rebondi, sur
laquelle Kit-chi-ou-a-pous arrêta immédiatement un regard avide.
--Mon frère acceptera-t-il une gorgée d'eau-de-feu! fit l'avocat, en
débouchant la gourde.
--_Nebbi-scutta_!
--Oui, de l'eau-de-feu! répondit Mac Carthy à cette question.
--J'en accepterai, dit le sagamo.
James lui tendit la gourde qu'il saisit avec empressement et porta à ses
lèvres.
Mais, s'arrêtant soudain sans goûter au liquide:
--Que mon frère, dit-il, boive le premier.
Mac Carthy comprit que le Grand-Lièvre avait peur que la gourde ne
contînt du poison.
Pour le rassurer, il la reprit, tira de sa carnassière une petite tasse
en cuir, y versa du whiskey, le but, et repassa le flacon à son hôte.
Mais la méfiance de celui-ci n'était pas vaincue. Supposant probablement
que le goulot de la gourde pouvait être empoisonné, il fit signe qu'il
voulait la tasse.
L'ayant reçue, il la remplit, et, d'un trait, en avala le contenu.
--Hô! hô! exclama-t-il voluptueusement après, en faisant claquer sa
langue contre son palais.
Mac Carthy crut le moment favorable pour renouveler sa proposition.
--Mon frère, dit-il, est-il décidé à me suivre au fort du
Prince-de-Galles?
--Quand le soleil se lèvera, Kit-chi-ou-a-pous assemblera son conseil
de guerre, répondit laconiquement le Peau-Rouge, en ingurgitant une
nouvelle tasse de whiskey. A cette deuxième en succéda une autre, puis
une autre; puis le Grand-Lièvre, à moitié ivre, dit à Mac Carthy:
--Si mon frère veut pour sa couche une esclave, j'en ai de plus belles
et surtout de plus jeunes qu'Alanck-ou-a-bi?
James fit un geste de refus.
Le sagamo continua, après avoir caressé cette fois la gourde à pleine
bouche.
--Si mon frère n'était pas un demi-sang, je lui offrirais une de mes
propres squaws, suivant l'usage; mais...
Sans achever, le chef chippiouais laissa tomber le flacon, roula de son
siège près du feu, où il s'endormit profondément.
CHAPITRE IX
LES CHIPPIOUAIS (suite)
Accablé de fatigue, Mac Carthy ne tarda pas à céder au sommeil.
Il se jeta tout habillé sur un cadre, en ayant soin de placer ses armes
à sa portée.
Peu confiant dans la loyauté de son hôte, il espérait avoir l'oeil et
l'oreille au guet. Il comptait sans les droits de la nature. Une nuit
passée en plein air, à parcourir des sentiers difficiles, jointe à une
longue journée de marche, l'avait abattu. Au lieu de veiller, il tomba
dans un profond assoupissement.
Déjà depuis plusieurs heures, James était dans cet état, quand il
s'éveilla tout à coup sous l'étreinte d'une vive douleur.
Instinctivement, Mac Carthy voulut étendre la main, saisir ses armes.
Mais alors il s'aperçut qu'on lui avait garrotté les poings et les
pieds.
Jetant les regards autour de lui, il vit Kit-chi-ou-a-pous qui fumait
avec calme près du feu.
--Tu as manqué aux lois de l'hospitalité! cria-t-il, en faisant des
efforts pour rompre ses liens.
L'Indien sourit.
--Il n'y a pas de lois, dit-il, pour les demi-sang.
Mac Carthy ne savait que trop combien les Peaux-Rouges méprisent les
métis. Cessant donc de se débattre, il essaya d'obtenir par la douceur
ce que la violence ne pouvait lui faire gagner.
--Pourquoi, dit-il, mon frère m'a-t-il attaché? Ne suis-je pas son ami?
--Double-Langue, répondit le sagamo, n'est ni le frère, ni l'ami d'un
Chippiouais. C'est un fils de chien et de renarde.
--Le noble Kit-chi-ou-a-pous n'a donc pas foi en ma parole?
--L'eau trouble cache souvent des serpents venimeux.
--J'ai partagé le festin de Kit-chi-ou-a-pous, et il a bu à ma gourde.
Que diront ses guerriers quand ils apprendront comment il m'a traité?
--Ses guerriers diront qu'il a eu la prudence du cheval et la finesse du
lynx. Au lever du soleil, Double-Langue jugera.
--Tu me rendras ma liberté? fit avidement Mac Carthy.
Le sauvage ne répondit pas.
--Et, continua l'avocat, je te mènerai, comme je te l'ai promis, au fort
du Prince-de-Galles.
Kit-chi-ou-a-pous hocha la tête comme s'il voulait dire:
--Nous verrons.
Puis il se leva, alluma une torche de résine et la ficha dans le mur,
près d'un fragment de miroir qu'il avait probablement acheté à quelque
comptoir de la Compagnie de la baie d'Hudson.
Prenant ensuite, dans son sac à médecine, un morceau de fil de laiton,
il le roula on forme de tire-bouchon autour d'une aiguille.
Sa vis terminée, il la promena gravement sous son menton où croissaient
quelques maigres touffes de poil. A mesure que ces poils s'engageaient
dans les pas de la vis, il la pressait entre le pouce et l'index, et,
par un coup sec, rapide, il extirpait la végétation.
Malgré les périls de sa situation, et quoique le Grand-Lièvre procédât
à cette opération avec dextérité une promptitude qui eussent honoré un
épilateur de profession, Mac Carthy ne pouvait s'empêcher de rire.
Heureusement que, tout entier à sa besogne, Kit-chi-ou-a-pous ne le
remarqua point.
Quand il eut fini, notre Chippiouais prit encore, dans son sac à
médecine, une petite bourse en peau, qu'il vida sur un plateau en écorce
de cèdre.
La bourse renfermait une poudre fine qui n'était autre chose que du noir
animal.
Ce noir, le Grand-Lièvre le délaya avec un peu d'eau et en fit une
teinture dont il se couvrit le visage, le cou, les bras et la poitrine,
jusqu'à la ceinture.
Après quoi, il rajusta les plumes d'aigle dans ses cheveux, arrangea son
collier de dents de morse, et saisit une hache en silex, sur le manche
de laquelle on avait peint des serpentins alternativement rouges et
verts.
Comme il achevait ces préparatifs, l'aurore parut à travers les pierres
qui bouchaient l'entrée de la cabane.
Kit-chi-ou-a-pous brandit sa hache et poussa un hurlement intraduisible
dans notre langue.
Jusque-là les deux femmes et les enfants n'avaient bougé ni soufflé mot;
à ce cri, ils répliquèrent par des chants bizarres et en dansant devant
le chef.
Lève-toi! dit-il à Mac Carthy.
Le jeune homme montra les liens qu'il avait aux pieds.
Aussitôt, d'un coup de sa hache, et avec une précision incomparable, il
les fit sauter, sans effleurer seulement l'épiderme du captif.
--Marche! lui ordonna-t-il ensuite en le poussant hors de la hutte.
Le Grand-Lièvre sortit derrière Mac Carthy.
Une foule de sauvages semblait attendre leur arrivée.
Le temps était froid, le ciel lourd, couvert.
L'apparition du chef et de son prisonnier fut saluée par des
vociférations effroyables, auxquelles les aboiements des chiens
donnaient un cachet plus horrible encore.
Malgré la rigueur de l'atmosphère, Kit-chi-ou-a-pous n'avait pour tout
vêtement qu'un court jupon de peau de boeuf qui lui ceignait les reins.
Conduisant toujours Mac Carthy devant lui, il monta sur le toit d'une
cabane plus élevée que les autres, et força James de s'asseoir à ses
pieds dans la neige.
Plus de deux cents Chippiouais, hommes et femmes entourèrent aussitôt
l'okema [21].
[Note 21: Chef.]
--Frères, dit-il, les ossements de nos compatriotes morts, tués par les
Visages-Pâles, restent à découvert. Ils nous appellent pour venger leurs
insultes; tarderons-nous à les satisfaire?
--Ka! ka! (Non! non!) répondit unanimement l'assemblée.
L'orateur reprit:
--Les esprits de nos aïeux sont irrités contre nous; il les faut
apaiser. Vous l'avez vu, au soleil couchant, Matcho-Manitou, le méchant
génie, a soufflé la colère sur nous. Il est temps de calmer sa fureur.
Allons chercher les ennemis de nos frères égorgés! Allons! et dévorons
ceux qui les ont tués! Ne demeurez pas davantage oisifs! Livrez-vous
à l'impulsion de votre valeur naturelle, et que les Visages-Pâles
apprennent que vous êtes des hommes! Oignez vos cheveux, peignez vos
faces, remplissez vos carquois; que les forêts retentissent de vos
chansons guerrières pour consoler les esprits des morts et leur
apprendre qu'ils vont être vengés!
--_Eo! eo!_ Oui! oui! firent les auditeurs avec enthousiasme.
Enchanté de l'effet qu'il avait produit, le Grand-Lièvre continua:
--Hier, je me suis emparé de ce demi-sang. Il nous conduira à
l'établissement des blancs; il a promis de nous y introduire; mais que
chacun veille sur lui, que chacun se défie de lui; car, vous le voyez,
il appartient à une race maudite!
Ces paroles soulevèrent contre le métis une tempête d'imprécations et de
menaces.
Après avoir calmé l'effervescence des Chippiouais, Kit-chi-ou-a-pous
ajouta:
--Nous allons tenir un grand conseil de guerre; pendant ce temps, vous
garderez le captif; mais si l'un de vous le blessait, je lui casserais
la tête avec mon tomahawk.
Après ces mots, le Grand-Lièvre descendit de sa tribune, et entra, avec
six chefs, dans la cabane du haut de laquelle il avait parlé.
L'intérieur de cette cabane n'avait rien de particulier. Un petit feu
brûlait au centre. Les sagamos s'accroupirent sur les talons autour de
ce feu.
Kit-chi-ou-a-pous, après avoir aspiré quelques bouffées de tabac, qu'il
lança vers le levant, et après avoir dit que son prisonnier, Mac Carthy,
avait promis de les faire entrer dans le fort du Prince-de-Galles en
échange de sa liberté, demanda aux sachems s'ils jugeaient convenable
d'entreprendre cette expédition.
La plupart répondirent affirmativement.
Mais l'un d'eux, qui remplissait dans la tribu les fonctions de
jongleur, fut d'un avis différent.
La discussion s'animant, le Grand-Lièvre insulta le jongleur.
--Pointe-de-Flèche, tu n'es qu'un coeur mou, sans vigueur, lui dit-il.
--Je suis prudent, répliqua Pointe-de-Flèche, en portant à sa bouche le
calumet de Kit-chi-ou-a-pous.
--Tu veux dire lâche! cria l'autre avec plus d'emportement.
Pointe-de-Flèche, à ce moment, retira vivement la pipe de ses lèvres et,
d'un air assez négligent, cacha dans sa main le bout du tuyau.
--Ne me force point à parler, mon frère, dit-il d'un ton grave.
L'irritation du Grand-Lièvre redoubla.
--Quel est ce langage! proféra-t-il avec fureur, et depuis quand les
corbeaux osent-ils menacer les aigles!
A ces mots, le jongleur jeta sur Kit-chi-ou-a-pous un regard où se
trahissait toute la maligne méchanceté de son caractère.
--Tu n'es pas sage, mon frère, dit-il avec une humilité hypocrite.
--Sage! Est-ce toi qui m'apprendras la sagesse?
--Oui, et, crois-moi, renonce à ton projet.
--Plutôt te tuer que d'y renoncer, louveteau, vociféra l'okema.
--Eh bien, que mes frères voient et qu'ils apprécient! dit lentement
Pointe-de-Flèche, en montrant aux chefs le bout de la pipe qui était
tout fendillé.
Les Chippiouais firent un mouvement d'effroi.
--Que signifie cela? reprit le jongleur, sinon que Kit-chi-ou-a-pous a
eu commerce avec Kitchi-Ickoui, pendant sa retraite lunaire [22], et que
les manitous ne seconderont pas une entreprise commandée par une bouche
impure.
[Note 22: «Il y a certaines époques où il est interdit aux femmes
d'habiter dans les mêmes loges que leurs maris... C'est un usage reçu
dans toutes les tribus.»--Samuel Hearne, _Voyage à l'Océan Nord_, tome
II.]
Cette accusation changea en rage la colère au Grand-Lièvre.
Se levant tout d'une pièce, il allait se précipiter sur
Pointe-de-Flèche, quand la porte s'ouvrit subitement pour donner accès à
une Indienne colossale.
--Kitchi-Ickoui! murmurèrent les assistants.
C'était, en effet, Kitchi-Ickoui, la Grande-Femme, première épouse de
Kit-chi-ou-a-pous.
Elle passait pour une beauté sans rivale parmi les Chippiouais, car
ses oreilles, percées d'un trou qui avait au moins dix centimètres
de circonférence, pendaient sur ses omoplates comme les oreilles d'un
éléphant.
Pour acquérir cette rare séduction, Kitchi-Ickoui s'était, de bonne
heure, habituée à porter de lourds cercles de fer au lobe de ses
oreilles. Elle possédait, d'ailleurs, un autre charme non moins apprécié
par ses compatriotes, c'était la dilatation de ses fosses nasales,
qu'elle était parvenue à étendre jusqu'aux coins de la bouche, à l'aide
de morceaux de bois introduits, par grandeur progressive, entre les
ailes et la cloison du nez.
Puis elle avait au moins six pieds de haut, puis elle était forte à
soulever un bison sur son dos.
Sachez estimer l'admiration dont elle était l'objet dans sa tribu!
Tout cela cependant n'était rien en comparaison d'une qualité, d'un
trait d'héroïsme qui lui valait l'insigne honneur de siéger au conseil
des chefs.
Jeune fille encore, Kitchi-Ickoui avait donné une fête de maïs à
quarante jeunes guerriers, et, après les avoir copieusement régalés,
elle avait, avec eux, renouvelé l'exploit de Messaline[23].
[Note 23: A l'appui de ces détails, j'invoque le témoignage des
voyageurs qui ont publié des études sur les moeurs des Chippiouais ou
Chippeways, comme ils sont improprement nommés en France. Le fait que je
viens de mentionner est rapporté tout au long par Carver (_Voyage
dans l'Amérique septentrionale_), qui croit cependant, mais à tort, la
coutume particulière aux Nadoessis.]
En récompense de sa valeur, la Grande-Femme épousa Kit-chi-ou-a-pous,
principal sagamo des Chippiouais.
Elle était l'orgueil de son sexe, le modèle proposé à toutes les
aimables squaws.
L'entrée de cette glorieuse créature dans la salle des délibérations
produisit une sensation immense.
--Kitchi-Ickoui a, dit-elle, entendu les paroles de Pointe-de-Flèche, et
elle déclare que sa langue est fausse. Durant les huit derniers jours
et nuits, elle est restée dans la loge des purifications, sans voir ni
Kit-chi-ou-a-pous, ni aucun autre homme. Que Pointe-de-Flèche me donne
le poagan.
Le jongleur jeta aussitôt la pipe au feu, mais un chef la ramassa avant
que la flamme l'eût touchée et la passa à l'Indienne.
L'ayant examinée, celle-ci dit, en indiquant des traces de dents à
l'extrémité du chalumeau:
--Ce qui prouve que le discours de Pointe-de-Flèche n'est pas
droit, c'est que le tuyau n'a pas éclaté, comme il serait advenu si
l'inculpation était vraie, mais qu'il a été mâché comme un os par un
chien. Cette assertion, appuyée de la preuve, ramena immédiatement à
Kit-chi-ou-a-pous l'esprit du conseil.
Le jongleur, couvert de honte, dut quitter la salle, et l'expédition
proposée par le Grand-Lièvre fut résolue séance tenante.
Les sagamos revinrent sur la place et déclarèrent cette décision à la
foule.
Leur déclaration fut saluée par des clameurs furibondes.
Le tumulte apaisé, Kit-chi-ou-a-pous s'écria:
--Nous avons donc pris la détermination de déterrer la hache de
guerre et d'aller surprendre nos vils ennemis, les Visages-Pâles. Nous
mangerons leur chair et nous boirons leur sang; nous leur arracherons
leurs chevelures et les amènerons prisonniers ici pour être le jouet
de nos femmes et de nos enfants; et si nous succombons dans cette noble
entreprise, nous ne resterons pas étendus sur la neige, la proie des
bêtes féroces, car ce collier sera la récompense de celui qui enterrera
les morts.
Avec ces mots, il lança son collier de griffes d'ours et de dents de
morse au milieu de la multitude.
Un guerrier, d'une apparence robuste, dont plusieurs scalpes ornaient la
ceinture, se précipita dessus et le releva.
Par cet acte, il exprimait son désir d'être le lieutenant du
Grand-Lièvre.
--C'est bien, Pied-de-Buffle, dit celui-ci. J'estime et j'aime ta
vaillance. Adroit à la chasse, habile à la pêche, tu es encore un brave
guerrier. Nos ennemis l'ont apprise leurs dépens. Ils l'attestent les
glorieux trophées qui décorent ton wigwam; et si je péris dans cette
guerre, je serai heureux de t'avoir pour successeur.
Pied-de-Buffle répondit en donnant au sagamo le collier de têtes d'aigle
que lui-même avait sur la poitrine.
Kit-chi-ou-a-pous fut ensuite conduit processionnellement à la _loge aux
sueries_; il y resta deux heures, et par une transpiration abondante,
secondée de rudes frictions avec de la neige, il se débarrassa de
l'épaisse couche de couleur et de crasse dont il était enduit.
Quand il eut quitté son bain de vapeur, on le mena dans une autre
cabane, où ses amis l'oignirent de graisse d'ours de la tête aux pieds.
Après quoi ils le peignirent en rouge, et dessinèrent avec du noir,
sur tout son corps, les figures les plus monstrueuses qu'ils se purent
imaginer: les unes destinées à effrayer les ennemis, les autres à le
préserver de leurs coups.
Pendant ce temps, le sagamo chantait ses exploits et ceux de ses
ancêtres.
Peu à peu, les guerriers qui devaient l'accompagner entonnèrent des
chants semblables et se prirent à danser autour de lui.
La cérémonie de la peinture achevée, les danses et les chants devinrent
généraux.
Mais quels chants! quelles danses! Des éclats de voix sauvages à
épouvanter les animaux féroces; des contorsions comme n'en eut peut-être
jamais, dans le monde civilisé, un épileptique.
Un banquet de chair de chien et de graisse de caribou couronna la
solennité.
Mais Kit-chi-ou-a-pous ne prit aucune part à ce festin. Il se contenta
de fumer devant les convives; car le sagamo était tenu de jeûner
jusqu'au moment où l'on entrerait en campagne.
Kitchi-Ickoui avait, par une faveur spéciale, été invitée au repas,
auquel, excepté elle, les hommes seuls pouvaient assister.
Lorsqu'il fut fini, le Grand-Lièvre partit pour aller, suivant l'usage,
passer la nuit dans la forêt; et sa femme rentra dans leur hutte, où
l'on avait ramené Mac Carthy toujours garrotté et gardé à vue.
CHAPITRE X
LES OBSÈQUES DU GOUVERNEUR
Le lendemain de l'infâme tentative dont elle avait failli être la
victime, madame Robin fut éveillée au matin par un roulement de tambour.
La jeune femme ignorait tout ce qui avait eu lieu durant la nuit.
Elle se leva, mit une fourrure sur ses épaules et s'approcha du poêle,
où pétillait un feu ardent.
Un deuxième roulement de tambour, dont les notes graves et monotones
avaient quelque chose de sinistre, puis le son de deux bugles sonnant en
sourdine un appel, attirèrent l'attention de Victorine.
Elle allait ouvrir la fenêtre pour voir ce qui se passait dans la cour
du fort, quand on frappa à sa porte.
--Qui est là? demanda la jeune femme en jetant un coup d'oeil sur sa
toilette du matin.
--Moi, Louis-le-Bon, castors et loutres! répondit de dehors une grosse
voix joviale.
--Ah! c'est vous, mon ami?
--Peut-on entrer?
--Attendez un peu.
--J'attendrai bien une heure s'il le faut, madame, répliqua la grosse
voix.
--Oh! je ne vous tiendrai pas si longtemps à la porte; j'achève de
m'habiller, Louis, reprit madame Robin en passant lestement une robe.
Bientôt elle ajouta:
--Je suis prête, vous pouvez venir.
Louis-le-Bon entra et serra sans façon la main de Victorine.
--Vous avez bien dormi cette nuit, madame? dit-il sous forme de
question.
--Mais oui, mais oui, mon ami, répondit-elle gaiement. Comparés aux
endroits où il nous a fallu coucher pendant notre voyage, les lits sont
excellents ici. Seulement, je ne sais pourquoi, mais j'ai un violent mal
de tête. Peut-être la chaleur qu'il fait dans cette chambre...
Le trappeur hocha la tête.
--Vous me pardonnerez une demande, dit-il d'un ton embarrassé.
--Mais tout ce que vous voudrez, mon bon Louis.
--Eh bien, est-ce que vous n'avez pas bu quelque chose, hier soir, avant
de vous coucher?
--Assurément, une tasse de thé, suivant mon habitude.
--Et qui vous l'a donnée?
--Qui me l'a faite? Cette vieille Indienne.
--Je m'en doutais, murmura le chasseur.
--Comme vous dites cela! fit Victorine surprise.
--Est-ce qu'on [24] pourrait voir la tasse? reprit-il.
[Note 24: Au Canada le pronom _on_ est généralement employé à la place
du pronom personnel _je_ ou _nous_, surtout par la basse classe.]
--La voici, dit madame Robin, lui indiquant une coupe en bois posée sur
un coffre près de son lit.
--Ah! ah! il faut l'examiner, dit Louis-le-Bon, prenant la coupe, au
fond de laquelle restait un peu de sucre d'érable en liquéfaction.
Il fit couler ce sucre dans le creux de sa main, s'avança vers la
fenêtre, considéra le résidu, le goûta et marmotta entre ses dents:
--On en était sûr. C'est du pavot que cette sorcière rouge avait mis
là-dedans pour endormir...
--Que dites-vous donc? s'enquit madame Robin.
--Je dis, je dis, repartit-il en hésitant, que ce thé a dû vous paraître
mauvais.
--Il était un peu amer!
--Amer! je crois bien! exclama l'autre.
--Au surplus, je ne l'ai pas trouvé mauvais. Mais dans quel but ces
questions?
--Oh! rien, rien... une idée! oui, rien qu'une idée, dit Louis-le-Bon
d'un ton qui démentait ses paroles. Occupée à relever ses cheveux devant
un petit miroir de poche, Victorine ne remarqua point la préoccupation
du trappeur.
Pour la troisième fois, le tambour battit dans la cour.
--Qu'y a-t-il donc? demanda la jeune femme.
--Vous ne le savez pas, madame?
--Moi!
--Le gouverneur est mort!
--Comment! Que me dites-vous là? Le gouverneur est mort?
--Oui, M. Mac Carthy.
--Cet homme qui paraissait si bien portant?...
--Il est mort, hier, dans la soirée, tué, dit-on, par son scélérat de
fils.
--Tué par son fils?
--Oui, madame, un brigand qui...
Louis-le-Bon s'arrêta court, se gratta le front et murmura en aparté:
--Suffit! on s'entend, ours et buffles!
--Mais, dit Victorine, M. Mac Carthy avait plusieurs fils!
--Oh! c'est du commichon [25] que je veux parler; celui qui a été élevé
aux établissements.
[Note 25: Petit commis, méchant employé.]
A ces mots, madame Robin frémit.
--Vous voudriez parier de M. James? dit-elle avec stupeur.
--Tout juste, madame, tout juste.
--Il aurait... Oh! je ne puis croire cela!
--Le brigand! s'écria Louis-le-Bon avec indignation; le brigand! il en a
fait bien d'autres!... et si on l'avait laissé...
--Poursuivez!
--Bon, bon, on sait ce qu'on sait, castors et loutres.
--Enfin, ce crime dont vous parlez...
--Oh! reprit le trappeur, pour celui-là on n'a que des soupçons.
--Des soupçons mal fondés, j'en répondrais, car je connais M. James,
il est l'ami de mon mari, dit Victorine, profitant, avec bonheur,
de l'occasion qui s'offrait à elle pour justifier un homme qu'elle
abhorrait, mais qu'elle ne pouvait, cependant, juger capable d'un
meurtre.
--Mal fondés! mal fondés! grommela le trappeur; ça se peut; en
attendant, si jamais le gueux me tombe sous la main...
--M. James est-il informé?... commença madame Robin.
--On l'a chassé du poste, interrompit brusquement Louis-le-Bon.
--Comment! sur un simple soupçon?
--Soupçon! soupçon! répéta le chasseur en branlant la tête d'un air
significatif.
Il était assez gêné par la tournure qu'avait prise l'entretien. Voulant
ne point parler à madame Robin de l'attentat auquel, grâce à lui, elle
avait échappé, mais craignant qu'une gaucherie ne le trahit, il prit le
parti de se retirer sous le premier prétexte venu.
--Vous n'avez besoin de rien, madame? dit-il.
--Non, mon ami, je vous remercie. Ne me disiez-vous pas que M. James Mac
Carthy avait été chassé du fort?
--Oui, madame, par le sous-chef-facteur.
--Quel a été le motif de son expulsion! Car je ne puis imaginer...
Un coup de canon lui coupa la parole.
--Ah! voici qu'on va se mettre en marche! Je descends; excusez-moi,
madame.
--C'est donc l'enterrement?...
--Oui, madame; à la revue [26]! dit Louis-le-Bon en saluant Victorine.
[Note 26: Locution canadienne employée pour: au revoir.]
Il se rendit aussitôt dans la cour de la factorerie, où une grande
quantité d'hommes, de femmes et d'enfants se trouvaient assemblés.
Les blancs avaient endossé leurs habits de parade: les Indiens et les
métis leurs accoutrements les plus sales.
Placés sur deux rangs, les premiers, revêtus de chaudes tuniques en
peau de daim doublée de plumes de cygne et élégamment brodée avec des
piquants de porc-épic et des grains de verroterie de couleur
tranchante, avaient tous à la taille la longue ceinture rouge, fléchée,
d'ordonnance. Des galons sur la manche de ce capot, ou des épaulettes
d'or distinguaient les différents chefs: le gouverneur provisoire, les
facteurs, les commis, les voyageurs ou guides.
Tous avaient, au reste, la même coiffure: un casque ou toque en peau de
renard brun, dont la, queue ondulait sur leur dos; tous aussi avaient un
crêpe au bras gauche.
Quant aux sauvages, ils s'étaient peint le visage en noir; une
méchante robe de peau de bison enveloppait la plupart des hommes; des
_ouabiouous_ [27] en guenille couvraient les femmes, dont les cheveux
flottaient épars, et dont la face disparaissait sous les plis du
ouabiouous.
[Note 27: Couvertures.]
Comme Louis-le-Bon arrivait dans la cour, quatre robustes trappeurs
sortirent de l'appartement occupé par feu Mac Carthy.
Sur leurs épaules, ils portaient un brancard où était étendu le corps de
l'ex-gouverneur dans son uniforme de grande cérémonie: chapeau à
cornes noir, passementé d'or, plumet blanc, frac et pantalon garance,
épaulette» à graines d'épinard, épée au côté.
Dès qu'il parut, les employés du poste saluèrent, la musique joua une
marche funèbre, et les Indiens se mirent à pousser des lamentations
effroyables.
Louis-le-Bon se joignit au cortège, qui, dirigé par le nouveau
gouverneur, s'avança vers une des cours isolées de la factorerie.
C'était le cimetière consacré aux gens du fort.
On les enterrait là pour que leur dernière demeure fût à l'abri des
violations que n'auraient pas manqué de leur faire subir les Indiens
ennemis, si on les eût inhumés hors de l'enceinte de l'établissement.
Dans la petite cour, des croix de bois grossières, ou le renflement du
sol, marquaient les sépultures.
Au milieu était ouvert un caveau.
Le corps de M. Mac Carthy y fut descendu avec le brancard sur lequel il
gisait.
Debout devant la tombe, son successeur fit une courte prière que tous
les assistants écoutèrent, la tête découverte.
Puis le caveau fut scellé par une lourde-pierre: le canon résonna,
et chacun des employés du fort du Prince-de-Galles retourna à ses
occupations, sauf les femmes du décédé, qui demeurèrent quelque temps
encore sur la fosse, en proférant des cris déchirants.
Plaintes égoïstes! Elles pleuraient, ces malheureuses, la position et
non l'homme qu'elles perdaient.
De maîtresses elles redevenaient servantes, de l'honneur elles tombaient
dans le mépris.
Leurs larmes furent les seules pourtant versées sur le corps du défont.
Dans le désert, l'individu est tout, la famille, l'entourage nul. Ne
comptant que sur soi, n'agissant que pour soi, on n'a rien à attendre
des autres.
La mort ne préoccupe pas plus que l'idée d'une autre vie; l'homme mort
est estimé à sa juste valeur; rarement il inspire des regrets, jamais il
n'interrompt les travaux journaliers, ne change les habitudes prises.
Dans les postes, il a quelque chance d'être enseveli d'une façon plus
ou moins convenable, mais en campagne, les loups des prairies ou
les carcajoux, les vautours et les corbeaux, voilà ses fossoyeurs
ordinaires.
Aussi, Louis-le-Bon, franc trappeur s'il en fut, et qui ne se
souvenait pas avoir couché dans un lit, se disait-il en retournant à la
grand'salle de la factorerie:
--Ça n'empêche, ours et buffles, on ne doit pas être à son aise dans une
cave comme celle-là, où il n'y a pas d'air et où il fait noir comme
chez le diable. Si jamais je meurs, j'aime bien mieux avoir un coin de
prairie pour cercueil! au moins.....
--Oui-dà, maître philosophe, dit tout à coup une voix derrière lui.
Le trappeur se retourna vivement.
--Poignet-d'Acier! exclama-t-il avec autant de surprise que de joie.
--Chut! fit l'homme qui lui avait parlé en posant le doigt sur ses
lèvres. Ne prononçons pas ce nom ici. Appelez-moi, Mathieu, le capitaine
Mathieu, comme dans la Colombie.
--Compris, capitaine, compris, dit Louis-le-Bon, avec un coup d'oeil
d'intelligence. Mais comment ça vous va-t-il? Il y a des années et des
années qu'on ne s'est vu!
--Très-bien, mon brave, repartit l'étranger, en lui tendant la main.
--Ah! dit le trappeur, ça me fait plaisir, vrai, là, de vous revoir,
ours et buffles! Vous êtes toujours jeune, quoique vos cheveux soient
devenus blancs comme la laine d'un grosses-cornes.
--Jeune! répéta Poignet-d'Acier, en secouant mélancoliquement la tête.
--Et Nick Whiffles, reprit Louis-le-Bon, sait-on ce qu'il est devenu?
--Nick Whiffles est avec moi.
Le chasseur sauta d'allégresse.
--Avec vous!
--Oui, je l'ai laissé à quelques milles d'ici.
--Ah! s'écria le premier, Nick Whiffles est avec vous, capitaine! C'est
là une nouvelle! Comme nous allons nous amuser, castors et loutres! Vous
avez donc une entreprise, capitaine?
--On vous en causera, répondit son interlocuteur.
--Tout à votre service, vous savez!
--Dites-moi, fit Poignet-d'Acier, M. Mac Carthy est-il au fort?
--M. Mac Carthy?
--Oui, le gouverneur.
--Ours et buffles, vous me faites là une belle question, capitaine.
--Il y est, n'est-ce pas?
--Oui, il y est pour n'en plus sortir, car il est mort et enterré, le
pauvre homme.
--En vérité!
--Cinq minutes plus tôt, et vous nous aidiez à le porter à sa dernière
loge.
Le front du capitaine se plissa.
--Qui donc lui a succédé? demanda-t-il.
--M. Boyer, le sous-chef-facteur, en attendant les ordres de la
compagnie.
--M. Boyer!
--Eh! oui, celui qui vous détestait tant là-bas, dans la Colombie. Mais
soyez tranquille, capitaine, je suis là; et si l'on s'avisait de...
--Bien, bien, dit Poignet-d'Acier d'un air rêveur; Mais, vous, que
faites-vous ici?
--Ah ça, c'est une histoire! j'accompagne une dame.
--Madame Robin! s'écria l'étranger.
--Tout juste, capitaine, tout juste.
--Et... elle est au fort?
--Comme de raison.
--Ah! mon brave, vous me soulagez d'un grand poids dit Poignet-d'Acier
d'un air satisfait.
--J'en suis, ma foi, bien content, capitaine, bien content, castors et
loutres!
--Son mari est avec elle, n'est-ce pas?
--Pour cela non, nous le cherchons, son mari.
Un nuage de contrariété passa sur le visage du nouveau venu.
--Mais où est Alfred? dit-il.
--Alfred? qui ça?
--M. Robin.
--Lui, on prétend qu'il est à la rivière de la Mine de Cuivre; et sa
petite femme veut l'y aller trouver. En voilà une enragée que cette
créature-là! Jamais je n'en ai eu une pareille, moi qui, dans le temps,
en avais des douzaines. Ah! capitaine, elle vaut son pesant de poudre!
CHAPITRE XI
POIGNET-D'ACIER
--Est-ce vous qui l'avez amenée ici?
--Comme vous dites, capitaine, c'est moi, Louis-le-Bon! et qu'elle sait
marcher, la gaillarde! Il parait qu'elle avait déjà fait un tour dans le
désert, à la Colombie, vous vous rappelez...
A ce moment, le gouverneur provisoire du fort du Prince-de-Galles sortit
de la salle aux Échanges.
Poignet-d'Acier l'aperçut.
--Voici M. Boyer, cessez de me parler, et même de me connaître, quoi
qu'il arrive, fit-il à Louis-le-Bon.
--Pour cela, si on s'avisait de vous toucher! dit celui-ci.
--Non, ne vous occupez pas de moi, et comportez-vous plutôt comme mon
ennemi que comme mon ami, reprit rapidement Poignet-d'Acier.
--Mais où nous reverrons-nous?
--A moins d'accident, ce soir, à la fumerie de l'autre côté du pont de
bois. Amenez-y madame Robin s'il est possible, répondit le capitaine,
s'éloignant sans affectation et gagnant la porte de la factorerie.
--Quel homme! quel homme! on dirait qu'il a vingt ans, et il est
vieux comme le monde! murmurait avec enthousiasme Louis-le-Bon, en le
regardant partir. Il y a plus de trente ans, quand nous nous sommes vus
pour la première fois, il avait la même mine, excepté que ses cheveux
se sont diantrement enneigés depuis! Quel homme! quel homme! castors et
loutres! il vivra éternellement comme défunt Mathusalem!
De fait, et sans se servir de la plaisante comparaison du bon trappeur,
la plupart dès personnes qui avaient rencontré Poignet-d'Acier, soit
dans le désert américain, soit au Canada, étaient surprises de la
vigueur extraordinaire qu'il conservait jusque dans ses vieux jours
[28].
[Note 28: Je renvoie le lecteur aux précédents volumes de la collection,
La _Huronne_, la _Tête-Plate_, les _Nez-Percés_, les _Iroquois_.]
Depuis si longtemps on parlait de lui, de ses prodiges, de sa haine pour
les Anglais, que toutes lui prêtaient un âge impossible. Pas une qui lui
donnât moins de cent ans. Bon nombre assuraient qu'il commandait déjà un
régiment de volontaires lors de la prise de Québec, en 1759.
Enfin le merveilleux avait brodé à cet individu un tel manteau de
mystère, que bien des gens le considéraient comme un mythe.
Pour ceux qui le voyaient sans rien savoir de lui, Poignet-d'Acier était
un homme d'une grande taille, maigre, sec, mais vert comme un chêne.
Il avait une tête admirable d'expression, une tête sombre, passionnée,
telle que les aimait Byron, Salvator Rosa ou Velasquez; son regard
tombait d'aplomb, il fascinait comme celui de l'aigle; ses mouvements
avaient l'élasticité de la jeunesse.
Quelle que fût l'époque de sa naissance, ainsi que l'huile sur un
marbre, les années avaient passé sur son corps sans en altérer la
solidité.
Seulement ses cheveux, sa longue barbe étaient entièrement blancs,
enneigés, pour nous servir du terme de Louis-le-Bon.
En entrant dans le fort du Prince-de-Galles, il portait le pittoresque
costume des trappeurs du Nord.
Mais à sa ceinture, un superbe couteau de chasse et deux revolvers
richement montés; à sa main droite, une de ces admirables carabines
à deux coups, comme sait les fabriquer la maison Lebeau, de Liège,
revendiquaient pour Poignet-d'Acier un plus haut rang dans le monde des
aventuriers septentrionaux.
Il allait franchir la porte du fort quand le gouverneur l'avisa.
--Je ne me trompe pas, pensa-t-il, en courant après lui, c'est
Poignet-d'Acier, le fléau des établissements de la Compagnie, le rebelle
de 1837-38. Parbleu, voilà une chance heureuse de garder le poste que
j'occupe temporairement! Il faut m'en emparer.
Se retournant aussitôt, il appela deux de ses commis.
--Peter, Jack, saisissez-vous de cet homme; il y aura vingt guinées pour
chacun de vous si vous réussissez à le prendre.
Séduits par la promesse de cette libéralité, les employés ne se le
firent point répéter.
En même temps que M. Boyer, ils se précipitèrent sur les pas de
Poignet-d'Acier.
La cour de la factorerie se trouvait vide alors, car les engagés étaient
occupés à leur repas du matin. Louis-le-Bon, qui avait tout vu, sans
être aperçu du gouverneur, résolut de prêter assistance au capitaine,
mais de façon à ne point laisser soupçonner leurs relations.
Sachant Poignet-d'Acier assez habile pour avoir peu de chose à craindre
de trois hommes ordinaires, notre trappeur jugea qu'en fermant la porte
de la factorerie il couperait au chef facteur et à ses émissaires tout
secours de l'intérieur, et fournirait ainsi à son protégé le loisir de
se débarrasser d'eux.
Aussitôt conçu, aussitôt exécuté.
Louis-le-Bon se jette sur la porte, donne un tour de clef, envoie
la clef au fond de la cour, et va se cacher derrière une pièce
d'artillerie, dans l'angle d'un bastion, pour être témoin de la scène
extérieure.
Au moment où il allongeait prudemment sa tête par-dessus le rempart, M.
Boyer criait à Poignet-d'Acier:
--Rendez-vous, ou vous êtes mort!
--Est-ce à moi que vous parlez? répondit le capitaine en s'arrêtant.
--Oui, dit le gouverneur, vous êtes mon prisonnier.
Poignet-d'Acier sourit.
--Vous plaisantez, monsieur Boyer, dit-il, en plaçant tranquillement sa
carabine sur son épaule.
--Allons, Jack, Peter, sautez dessus! répliqua celui-ci.
--Camarades, dit le capitaine, avec son calme ordinaire, on m'appelle
Poignet-d'Acier.
A ce nom les deux commis reculèrent, en montrant tous les signes de la
plus profonde épouvante.
Louis-le-Bon se prit à rire silencieusement dans son coin.
--Vous verrez qu'ils n'oseront pas le toucher, se disait-il. Quel homme!
ours et buffles! quel homme!
--Ah! ça, dit avec colère le gouverneur à ses séides est-ce que vous
aussi vous allez vous conduire comme des poules mouillées?
Et pour leur donner l'exemple, il mit la main sur l'épaule de
Poignet-d'Acier.
--Je vous prie, monsieur, de retirer votre main, dit celui-ci d'un ton
paisible, mais ferme.
--Jack, à moi! clama le gouverneur.
Mais Jack et Peter n'avaient plus d'oreilles. Tous leurs sens semblaient
s'être réfugiés dans leurs yeux qu'ils tenaient grands ouverts sur le
fameux capitaine.
--Monsieur Boyer, reprit ce dernier, si vous ne me lâchez pas à
l'instant, je vous corrigerai comme on corrige les petits polissons.
--C'est ce que nous allons voir, impudent coquin! vociféra le
chef-facteur.
Il n'avait pas achevé que Poignet-d'Acier, le soulevant de terre, comme
il eût fait d'un enfant, le lançait à dix pas de lui, après l'avoir
gratiné de deux bruyantes claques sur les parties les plus charnues de
son individu.
Le malheureux gouverneur tomba dans un banc de neige, haut de huit à dix
pieds, au fond duquel il disparut tout entier comme dans un abîme.
Louis-le-Bon pouffait de rire sur son observatoire.
--Rentrez à la factorerie, mes amis, dit le capitaine aux deux employés,
qui n'avaient pas fait un seul mouvement, rentrez-y, et quand on vous
commandera quelque chose contre Poignet-d'Acier, souvenez-vous de sa
figure.
Après ces mots, il suivit son chemin, sans plus se presser que si rien
d'inusité ne lui fût arrivé.
Le gouverneur hurlait, comme un fou, en cherchant à sortir de son banc
de neige.
Ce n'était pas chose facile, car plus il faisait d'efforts, plus il
s'empêtrait.
--Maintenant, se dit Louis-le-Bon, la farce est jouée; d'ici à ce que
M. Boyer se soit tiré de là et d'ici à ce qu'on ait rouvert la porte du
fort, le capitaine aura le temps de prendre le large. Ours et buffles,
quelle pirouette il a faite en l'air, notre bourgeois!
Sur ce, le trappeur descendit du rempart et alla gaiement s'asseoir au
milieu des gens qui déjeunaient dans la grand'salle du fort.
Bientôt des cris attirèrent les commis dans la cour.
On apprit, avec étonnement, que la porte avait été fermée sur le
gouverneur.
Celui-ci tempêtait au dehors, ordonnant d'ouvrir sur-le-champ, de
s'armer et de voler à la poursuite de Poignet-d'Acier.
Mais ce n'était pas chose aisée que d'ouvrir la porte de la factorerie
sans la clé.
On chercha cette clé, on ne la trouva pas.
--Forcez, brisez la serrure! criait M. Boyer.
Autre difficulté, car la serrure était énorme,--une véritable serrure de
forteresse ou de prison.
Il s'écoula près d'une heure avant qu'elle pût être sise en pièces.
Ajournant le soin de chercher à découvrir celui qui avait fermé la porte
et soustrait la clé, M. Boyer choisit vingt hommes déterminés et partit
immédiatement pour donner la chasse au terrible capitaine.
A la nuit tombante, ils n'étaient pas rentrés au fort.
Louis-le-Bon avait prévenu madame Robin du rendez-vous assigné par
Poignet-d'Acier.
La jeune femme éprouva un vif sentiment de joie, en apprenant que ce
personnage la faisait demander.
--C'est un ami de mon mari, c'est lui, dit-elle, qui m'a arrachée du
couvent où mes parents m'avaient enfermée dans la Colombie. Dieu nous
l'envoie!
Louis-le-Bon ne doutait pas que le capitaine vînt au lieu indiqué,
malgré le danger qu'il courait.
A l'heure du crépuscule, sous prétexte d'une promenade, Victorine et le
trappeur sortirent donc de la factorerie et s'acheminèrent vers ce lieu,
situé à un demi-mille de distance.
La fumerie était un vieux bâtiment désert, en bois, où durant la bonne
saison on faisait boucaner le poisson, mais abandonné pendant l'hiver.
En y entrant, madame Robin fut saluée par une exclamation de bonne
humeur.
--Notre petite dame; oui bien, je le jure, votre serviteur!
--Nick Whiffles! s'écria Louis.
--Nick Whiffles, en chair et en os, mais en os surtout, répondit
un grand gaillard, mince, efflanqué, dont le visage disparaissait
complètement sous la plus plantureuse barbe rouge qui se fût jamais vue.
--Et ça vous va, Nick?
--Entre le zist et le zest, mon cousin, repartit-il, tout comme disait
mon oncle, le grand voyageur dans l'Afrique Centrale....
--Jetez du bois au feu, interrompit une voix.
--Tout de suite, capitaine, tout de suite.
--Oh! monsieur, fit Victorine, courant à Poignet-d'Acier qui se
chauffait devant un ardent brasier, oh! monsieur, combien je suis
heureuse...
--Pas plus que moi de vous avoir rejointe, ma chère enfant, dit le
capitaine.
Et se levant, il prit Victorine par la main et la baisa au front.
--Allons, ajouta-t-il, asseyez-vous là, sur ce tas de mousse; ce n'est
pas très-confortable, mais vous devez être habituée à notre existence.
Folle, va, continua-t-il tendrement, qui s'aventure dans le désert à la
poursuite de plus fou qu'elle!
--Vous savez donc...
--Parbleu! si je sais que votre mari, vous croyant morte, s'est, par
désespoir, lancé à travers les neiges de la baie d'Hudson.
--On m'a assuré qu'il était à la rivière de la Mine de Cuivre, dit
madame Robin. Pourvu qu'un malheur...
--Il en est bien capable; mais soyez tranquille, mon enfant, je l'irai
chercher.
--Oh! je vous accompagnerai!
--Du tout! du tout! C'est bien assez d'être venue jusqu'ici. Il ne faut
pas vous exposer davantage.
--Pardon, monsieur, dit fermement Victorine, ma résolution est prise.
--Puérilité! fit le capitaine.
Madame Robin secoua la tête d'un air décidé.
--Écoutez, ma chère, dit Poignet-d'Acier, vous connaissez l'intérêt que
je vous porte, à vous et à..... votre mari!
--L'ignorer serait de l'ingratitude, monsieur.
--Eh bien, confiez-vous à moi. Retournez au Canada. Nick Whiffles vous
accompagnera.
--Oui bien, je le jure votre serviteur! répondit le trappeur, tout
en caressant fraternellement une gourde de whiskey avec son ami
Louis-le-Bon.
Poignet-d'Acier poursuivait:
--C'est pour vous, pour Alfred que je suis venu ici. Soyez sûre que je
vous le ramènerai.
--J'en ai la conviction, monsieur; mais, je vous le répète, je suis
déterminée à aller moi-même à sa recherche.
Le capitaine sourit.
--Eh bien, soit! dit-il, vous viendrez avec nous. Mais ne vous
dissimulez pas les dangers auxquels vous vous exposerez.
--Oh! je n'ai pas peur! s'écria-t-elle bravement; et avec vous,
monsieur.....
--C'est convenu, mon enfant. Dans quelques jours, vous partirez du fort
avec Louis-le-Bon, et nous rallierez à la rivière du Veau-Marin. Je
vous préviendrai lorsqu'il faudra nous mettre en route. En attendant
je tâcherai de trouver un guide. Maintenant, ma chère Victorine,
permettez-moi cette familiarité, au revoir! car je ne suis point tout à
fait en sûreté.
--Ils ne sont donc pas parvenus à vous atteindre, capitaine? demanda
Louis-le-Bon.
--A l'atteindre! atteindre le capitaine! essaye donc d'atteindre un
éclair avec les doigts, mon cousin, dit Nick Whiffles.
--Au revoir! dit encore Poignet-d'Acier en embrassant paternellement
Victorine.
Ils se quittèrent, et madame Robin rentra à la factorerie avec son
compagnon.
Le gouverneur était toujours absent. Il revint le lendemain, enragé de
n'avoir pu rattraper son ennemi.
Quatre jours se passèrent sans que l'on entendit parler de
Poignet-d'Acier. Madame Robin trouvait le temps mortellement long.
Dans la nuit du quatrième, alors que tout le monde reposait au fort du
Prince-de-Galles, des hurlements féroces retentirent dans la cour.
Victorine s'éveilla en sursaut.
Un sauvage hideux se tenait devant elle, prêt à la saisir dans ses bras.
Derrière lui apparaissait le visage cynique de James Mac Carthy.
CHAPITRE XII
LES ENNEMIS
Par le trait que nous avons précédemment rapporté, on a pu se faire une
idée de la nature et de la violence des passions de Kitchi-Ickoui.
Déjà, sur la place, elle avait remarqué Mac Carthy.
La vue du métis lui avait causé une vive impression.
Quand elle rentra dans la hutte conjugale, il ne fut pas difficile au
jeune homme de voir immédiatement qu'il l'intéressait.
--Mon frère comprend-il la langue des valeureux Chippiouais? lui
demanda-t-elle.
James fit un signe de tête affirmatif.
L'Indienne reprit d'une voix aussi caressante que possible:
--Si mon frère veut faire une promesse à Kitchi-Ickoui, elle le rendra
heureux.
Appuyée d'un regard brûlant, cette déclaration était aussi nette que
laconique.
Mac Carthy la saisit parfaitement; mais il crut qu'il était de bonne
politique de paraître ne pas entendre.
--Quoique, dit-il, ma soeur soit aussi brillante qu'un rayon de soleil
au mois des plantes, et quoique ses paroles puissent être claires comme
l'eau d'une source, je ne distingue pas au fond de son discours.
--Mon frère, questionna-t-elle d'un ton inquiet, n'a-t-il point d'amour
pour les femmes [29]?
[Note 29: La plupart des Indiens de l'Amérique septentrionale sont
adonnés au vice d'Onan, et un grand nombre à celui qui, au dire de la
Bible, appela sur Sodome le feu du ciel.]
--Si, répondit-il, j'avais une femme aussi belle que ma soeur, je
l'aimerais comme le lierre aime le chêne.
L'air de désappointement qui s'était montré sur le visage de la squaw
disparut aussitôt.
--Alors, dit-elle, mon frère fera à Kitchi-Ickoui la promesse qu'elle
désire de lui.
--Aimé de ma soeur, je ne m'appartiendrais plus pour n'appartenir qu'à
elle! dit-il avec vivacité.
La joie brilla dans les yeux de la Grande-Femme.
--Mon frère veut-il être libre? dit-elle.
--Si cela est agréable à ma soeur.
--Oui, mais tu n'essaieras point de t'échapper.
--Mon bonheur sera de demeurer là où demeure Kitchi-Ickoui, dit-il d'un
ton qui acheva de faire perdre la tête à l'indienne.
Elle reprit plus bas, de façon, à n'être pas entendue des deux squaws
qui babillaient avec leurs enfants au fond de la cabane, sans se
préoccuper de ce que faisait la favorite de Kit-chi-ou-a-pous avec le
captif:
--Mon frère sait-il courir l'allumette!
--Je sais, dit galamment Mac Carthy, en l'embrassant sans la moindre
répugnance, tout ce qu'il plaira à ma soeur que je sache.
--Alors, dit-elle, je vais couper les liens de mon frère. Mais s'il me
trompait, s'il essayait de s'évader, je le ferais brûler à petit feu sur
des charbons ardents.
James protesta de sa bonne foi par un geste.
La voluptueuse Chippiouais trancha les cordes qu'il avait aux mains, et
s'étendit sur un cadre voisin de celui où il était couché.
Les deux autres femmes de Kit-chi-ou-a-pous ne tardèrent pas à l'imiter.
Quand Mac Carthy supposa qu'elles dormaient, il se leva doucement,
alluma au brasier agonisant une brindille de sapin et s'approcha du lit
de Kitchi-Ickoui.
Celle-ci souffla brusquement l'allumette qui s'éteignit.
C'était une preuve que la Grande-Femme n'avait plus rien à refuser au
métis.
Sans mot dire, il se glissa auprès d'elle.
Le lendemain, Kitchi-Ickoui, à qui, durant la nuit, il avait déroulé son
plan d'attaque, le conduisit au conseil des sagamos.
Ce fut en vainqueur et non en prisonnier qu'il y parut.
Telle était, en effet, l'influence de cette femme, que personne, pas
même son mari, n'eût osé contre-balancer sa volonté.
Qu'il devinât ou non ce qui s'était passé entre elle et Mac Carthy,
Kit-chi-ou-a-pous fit au jeune homme un cordial accueil.
Les autres chefs le reçurent avec une bienveillance marquée, et tous
les guerriers se montrèrent dès lors aussi respectueux envers
Visage-de-Cuivre,--ainsi le nommaient-ils à cause de la couleur de son
teint,--qu'ils avaient d'abord été méprisants et insulteurs.
Il fut décidé que l'expédition aurait lieu dans la nuit du surlendemain,
afin que les Chippiouais eussent le temps de réclamer le concours d'une
petite tribu qui résidait à quelques milles du village.
On choisit le meilleur orateur chippiouais pour aller porter la
proposition à cette tribu.
Il partit, ayant au cou un collier de wampums, sur lequel, par des
figures hiéroglyphiques, était spécifié l'objet de sa délégation.
A la main droite, il tenait une hache peinte en rouge.
Arrivé dans le camp de ceux auxquels il avait été dépêché, le mandataire
des Chippiouais informa le principal sagamo du but de sa mission.
L'okema convoqua sur-le-champ un conseil de guerre auquel l'ambassadeur
fut invité.
Là, celui-ci, posant à terre sa hache et montrant son collier de
coquillages, prononça le discours suivant qui fut écouté avec une
religieuse attention.
«--Frères, je suis venu à vous, envoyé par les vaillants Chippiouais,
pour vous engager à vous unir à eux, dans une campagne qu'ils vont
entreprendre contre les Habits-Rouges.
«Vous savez quelles injures nous ont faites les Habits-Rouges du fort de
la rivière Churchill.
«Vous savez qu'ils nous ont volé nos plus belles fourrures,--nos
provisions de buffle fumé, et jusqu'à nos femmes!
«Vous savez qu'il n'est point de jour où ils ne nous fassent un outrage
sanglant.
«Vous savez qu'ils ont à leurs établissements de la rivière Churchill
des vivres en abondance, de la poudre, du plomb, des fusils, des
couvertures pour vos squaws, et pour vous de l'eau-de-feu autant que
vous voudrez.
«Vous savez que si nous nous emparons de la factorerie, l'abondance
régnera dans nos camps pendant plusieurs lunes.
«Vous savez aussi que les Manitous nous ordonnent à tous de venger enfin
nos ancêtres des injures qu'ils ont reçues des Visages-Pâles.
«Mais ce que vous ne savez pas, mes frères, c'est que nous avons un
moyen infaillible pour pénétrer dans les comptoirs des blancs; c'est
qu'en vous appelant à eux, les Chippiouais veulent uniquement vous
récompenser, par une portion du butin, de la fidélité que, jusqu'à
présent, vous leur avez témoignée.
«Aussi est-ce moins pour vous demander votre avis que pour vous emmener
avec moi que j'ai pris le sentier qui conduit à vos wigwams.»
Ayant dit, il se tut.
Les chefs délibérèrent un instant, puis l'un d'eux releva la hache,
tandis qu'un autre s'emparait du collier.
Et tous ensuite, par des cris, proclamèrent que l'offre des Chippiouais
était acceptée.
L'ambassadeur reprit le chemin de sa tribu, suivi de cinquante
guerriers.
Ils arrivèrent le lendemain matin.
Un banquet de chair de chien et de becatie de daim, arrosé avec de
l'huile de phoque, avait été préparé pour les recevoir.
Kit-chi-ou-a-pous, qui jeûnait depuis deux jours, prit part à ce
banquet.
Tandis que les convives mangeaient et chantaient leurs exploits, le
sorcier Pointe-de-Flèche entra, en hurlant, dans la salle.
Il avait les membres sillonnés de blessures, d'où le sang coulait à
flots.
--L'ennemi est parmi nous! l'ennemi est parmi nous! cria-t-il.
Et ses regards, ses mains se dirigèrent vers James Mac Carthy, assis à
côté de Kitchi-Ickoui.
Les assistants se levèrent effrayés, menaçants.
Pour tout dire, ils ne voyaient pas d'un bon oeil les attentions dont la
Grande-Femme comblait cet étranger, ce demi-sang.
Bien qu'il lui fît bonne figure, Kit-chi-ou-a-pous lui-même était animé
contre James d'une haine féroce qui ne cherchait que son assouvissement.
A l'instant le jeune homme embrassa, dans toute son étendue, l'animosité
dont il était l'objet.
Il se crut perdu.
Mais, sans se lever, Kitchi-Ickoui dit à Pointe-de-Flèche d'un ton de
défi:
--De qui parle mon frère?
--Du fils de louve placé à côté de ma soeur, répondit-il insolemment.
--Pointe-de-Flèche oublie, dit-elle, qu'il est mon ami.
--L'ami de ma soeur, repartit le sorcier avec une amère ironie, peut
être l'ennemi des Chippiouais.
La Grande-Femme secoua les oreilles, dont les longs pendants
cliquetèrent sur ses épaules.
Ce mouvement chez elle était un symptôme de colère.
Les assistants ne l'ignoraient pas. Il y eut un frémissement dans
l'assemblée.
--Pointe-de-Flèche est jaloux, dit-elle; il a voulu courir l'allumette
avec moi, je ne l'ai pas souffert.
A ces mots, le Grand-Lièvre tressaillit et darda sur le magicien des
prunelles flamboyantes.
Celui-ci étourdissait les auditeurs de ses cris: L'ennemi est parmi
nous! l'ennemi est parmi nous!
Kitchi-Ickoui enfla sa voix, pour dominer celle du devin.
--Si, tonna-t-elle, Pointe-de-Flèche ne cesse pas, moi je lui fermerai
les lèvres. Il est l'allié des Visages-Pâles. Il a reçu des présents
d'eux. Le sang qui ruisselle sur lui, c'est le sang d'un veau qu'il a
égorgé ce matin. Si ma parole est fausse, qu'il nous laisse visiter son
wigwam.
Le sorcier s'était tu, et cette accusation avait tourné contre lui la
majorité des Chippiouais.
Profitant habilement de son triomphe, la Grande-Femme continua:
--Qu'il nous dise d'où lui vient ce collier de grains de cuivre qu'il a
sur la poitrine! qu'il nous dise d'où lui vient cette médaille avec
le portrait de l'okema des Saiganosch [30]! Pointe-de-Flèche est un
traître.
[Note 30: Le chef ou la reine Ses Anglais.]
Confus, interdit, le magicien cherchait vainement une réponse.
La Grande-Femme, animée par son mutisme, poursuivit en s'exaltant et en
faisant sonner ses boucles d'oreilles sur ses vastes omoplates:
--Depuis longtemps j'attendais l'occasion de dire ma pensée sur
Pointe-de-Flèche; depuis longtemps je voulais dévoiler et punir ses
fourberies. Par amitié pour les siens, je le ménageais. Mais il a poussé
ma patience à bout. Le moment est venu de lui infliger le châtiment
qu'il mérite.
En achevant, elle saisit un _mockoman_ [31] de cuivre dont elle s'était
servie pour manger ses aliments.
[Note 31: Couteau.]
Alors le sorcier recouvra la parole.
--Que ma soeur prenne garde, dit-il. Les Esprits protègent
Pointe-de-Flèche. Si puissante que soit ma soeur, elle ne peut rien
contre eux.
A cette provocation, Kitchi-Ickoui répliqua par un ricanement
diabolique.
--Tes Esprits et toi n'avez ni coeur ni pouvoir, dit-elle; et je vais
t'en convaincre.
Et là-dessus, elle lança avec force au magicien le couteau qu'elle avait
posé à plat dans sa main droite allongée.
Pointe-de-Flèche lâcha une plainte, tourna sur lui-même et tomba baigné
dans une mare de sang.
L'arme lui avait traversé le poumon.
Soit que l'autorité de la meurtrière fût sans contrôle, soit que les
Chippiouais ne tinssent point leur devin en grande affection, ce crime
les trouva indifférents.
Mac Carthy avait l'âme trop noire pour s'en indigner.
Les sauvages riant des contorsions que faisait sur le sol la victime
expirante, il se mit à rire avec eux.
--Eh bien, demande donc à tes Manitous leur protection, dit au moribond
Kitchi-Ickoui, en s'avançant vers lui pour reprendre son couteau.
Mais, comme elle étendait le bras vers le manche, Pointe-de-Flèche
saisit l'instrument dans ses doigts déjà crispés par la mort, le retira,
et d'une voix caverneuse, prononça ces mots:
--Oui, les Manitous sont avec moi contre toi!
Ce disant, il frappa du couteau le sein de la Grande-Femme.
Kit-chi-ou-a-pous se leva d'un bond, son casse-tête à la main, se
précipita sur le sorcier et lui fracassa le crâne.
Le reste des assistants prenait sans doute plaisir à ce spectacle, car
ils poussèrent à l'envi leur exclamation favorite:--Ouah! ouah!
Kitchi-Ickoui n'était que légèrement blessée.
Se redressant d'un air triomphant, elle dit à son mari, en lui
présentant son sein déchiré par la lame du mockoman:
--Minickouâ, (bois); ce sang te donnera de la vigueur.
--Oui, je boirai, dit le sagamo, qui se mit aussitôt en devoir de sucer
la plaie.
Tandis qu'il se livrait avec une sorte de volupté à cette opération, sa
femme lui souffla à l'oreille:
--Kitchi-Ickoui ne pourra accompagner les Chippiouais sur le sentier de
la guerre; mais tu me ramèneras Visage-de-cuivre, je le veux.
--Je le ramènerai, dit le Grand-Lièvre.
Ils partirent, au nombre de deux cent cinquante, armés d'arcs, de
flèches, de lances et de fusils.
Vers le milieu de la nuit, leur bande, dirigée par Mac Carthy,
atteignit les bords de la rivière Churchill, et peu après le fort du
Prince-de-Galles.
Les guerriers se cachèrent dans un ravin, à une portée de pistolet de la
factorerie.
Puis Mac Carthy, suivi de Kit-chi-ou-a-pous et de son lieutenant
Pied-de-Buffle, s'avança au pied du rempart.
Là il siffla, plusieurs fois, d'une façon particulière.
Au bout d'un quart-d'heure d'attente, le corps d'une femme se profila au
sommet du mur.
--Alanck-ou-a-bi! murmura le Grand-Lièvre, dans un accès de joie
cruelle.
--Est-ce toi, mon fils? demanda-t-elle, sans apercevoir les deux Indiens
qui se tenaient effacés derrière un banc de neige.
--Son fils! ce demi-sang est son fils! marmotta encore le chef indien,
en serrant convulsivement la poignée de son tomahawk.
CHAPITRE XIII
LES SUITES D'UNE TRAHISON
--Jetez-moi une corde, dit sèchement James.
--Mais que désire mon fils? Ne sait-il pas que s'il rentre ici, le
gouverneur...
Mac Carthy l'interrompit brutalement par ces mots:
--Voulez-vous vous hâter de me jeter la corde!
--Les Esprits me puniront de ma faiblesse, dit Alanck-ou-a-bi, en se
retirant de l'embrasure où elle s'était tenue jusqu'alors.
Au bout d'un instant, elle reparut.
Dans ses mains, l'Indienne avait un gros câble qu'elle déroula lentement
et avec une répugnance marquée, le long du rempart.
Puis elle l'attacha à l'affût d'un canon.
--Est-ce fait? demanda Mac Carthy.
--Oui, mais, je t'en prie, une fois encore, ne viens pas...
James, sans répondre, se cramponna à la corde et escalada la muraille.
Aussitôt, derrière lui, silencieusement, s'élancèrent le Grand-Lièvre et
Pied-de-Buffle.
--Saisis la squaw, j'en ai besoin, dit en grimpant le premier à son
lieutenant; tu l'attacheras et tu la mettras en sûreté, dès que nous
aurons ouvert la porte du fort.
En arrivant sur le chemin de ronde, derrière Mac Carthy, Pied-de-Buffle
exécuta, en partie, l'ordre du sagamo.
--Pourquoi mon frère fait-il du mal à cette femme? demanda James, en
voyant le Chippiouais, qui, après avoir renversé l'Étoile-Blanche, la
bâillonnait avec un morceau d'étoffe arraché à la couverte de la pauvre
femme.
--Parce que c'est ma volonté, répondit laconiquement Kit-chi-ou-a-pous.
Mac Carthy ouvrit la bouche pour protester.
--Encore un mot, dit l'okema, et je te brise le crâne!
Ensuite, il l'entraîna vers la porte de la factorerie et lui commanda de
l'ouvrir.
Ce n'était point difficile, car, la serrure n'ayant pas encore été
remplacée, chaque soir ou fermait cette porte à l'aide d'une barre de
bois transversale.
Dès qu'elle eut été retirée, Kit-chi-ou-a-pous poussa un cri sinistre,
que répétèrent deux cents vois stridentes, et les Chippiouais, qui
avaient attendu au dehors, se précipitèrent tumultueusement dans
l'enceinte de la factorerie.
Réveillés en sursaut par le vacarme, les employés de la Compagnie
furent, pour la plupart, pris d'une panique invincible; ils cherchèrent
à se cacher dans les caves, dans les magasins, au lieu de s'apprêter à
la résistance.
Profitant de la confusion générale, Mac Carthy tenta d'échapper à la
surveillance de Kit-chi-ou-a-pous, pour se glisser dans l'appartement de
madame Robin.
Mais il comptait sans l'esprit soupçonneux du Chippiouais, qui n'avait
cessé de redouter quelque embûche.
James fut suivi par le Grand-Lièvre, et le sauvage se plaça brusquement
devant lui, au moment où il pénétrait dans la chambre aux Perdrix.
Elle était éclairée par une lampe de cuivre, à large bec, suspendue au
plafond.
A la vue de Victorine, Kit-chi-ou-a-pous lâcha une exclamation de
surprise.
--Djecouessin-Netchegousch! [32] s'écria-t-il.
[Note 32: Mot à mot; la jeune fille française.]
De son côté, au milieu de sa terreur, la jeune femme parut le
reconnaître, car Mac Carthy l'entendit proférer:
--Le Renard-Rusé!
--Ah! dit l'Indien, avec un sourire de joie, j'avais annoncé à ma soeur
que je la retrouverais.
Et se jetant sur elle, il l'enleva dans ses bras.
A cet instant, Louis-le-Bon fit irruption dans la pièce.
D'une main il tenait un pistolet, de l'autre un coutelas.
Remarquant Mac Carthy le premier, il lui asséna dans le visage un coup
de la crosse de son pistolet et le fit rouler tout sanglant à ses pieds.
Après avoir, en un clin d'oeil, administré au métis cette
punition sommaire, le brave trappeur allait décharger son arme
sur Kit-chi-ou-a-pous, mais le tomahawk d'un Chippiouais, entré
immédiatement après lui dans la chambre, l'atteignit à la tête et le
renversa sur le plancher près de James.
Ce nouvel arrivant, c'était Pied-de-Buffle.
--Ouah! fit-il, en posant le talon sur l'épaule de sa victime, et tirant
d'une gaine de cuivre son couteau à scalper.
--Ne le tuez pas! ô mon Dieu, ne le tuez pas! suppliait Victorine se
débattant aux bras du Grand-Lièvre.
--Égorge-le, mon frère! ou plutôt donne-moi ton mokeatogan, que je
l'achève, le brigand! dit James qui, après s'être relevé, trépignait
comme un fou sur le corps de Louis-le-Bon.
--Ouah! répliqua le sauvage; je ne suis pas le frère de Double-Langue.
Qu'il se retire, sinon, au lieu d'une scalpe, j'en ferai deux.
--As-tu placé la squaw dans un lieu sûr? s'enquit Kit-chi-ou-a-pous.
--Elle est en un lieu sûr, dit Pied-de-Buffle.
Puis, tandis que le Grand-Lièvre sortait, emportant Victorine, il se
baissa, cerna avec son couteau le cuir chevelu de Louis-le-Bon, arracha
la peau en un tour de main, suspendit à sa ceinture l'horrible trophée,
et partit en répétant, pour la troisième fois, à pleins poumons, son
affreux: Ouah!
Mais il n'était pas trois pas à hors de la chambre, que Mac Carthy
faisait feu sur lui.
Pied-de-Buffle tomba raide mort.
--Et d'un! voilà comment je me venge des insulteurs! A bientôt les
autres! murmura James.
Ensuite, il descendit dans la cour avec le projet de se rendre chez
le gouverneur provisoire et de le châtier aussi des prétendus outrages
qu'il en avait reçus.
La Providence lui voulut éviter un nouveau forfait.
Déjà une partie des employés avaient succombé dans une lutte contre les
Chippiouais; le reste des commis et le chef-facteur était en fuite, et,
aux lueurs des torches de résine, les sauvages commençaient une de ces
orgies monstrueuses auxquelles ils ont l'habitude de se livrer, chaque
fois que le hasard ou la vénalité des traitants met à leur disposition
une grande quantité d'alcool.
Facile avait été leur victoire, la moitié au moins des gens du fort du
Prince-de-Galles étant absente à l'heure de la surprise, et occupée, on
s'en souvient, à pêcher sur le lac à la Truite.
Cependant les Chippiouais firent un carnage effroyable. Les scalpes
fraîches dégouttantes de sang, dont plusieurs ornaient leur poitrine,
leurs bras ou leurs armes, ne l'attestaient que trop.
De fait, tous les hommes pris furent massacrés, mutilés ainsi que toutes
les vieilles femmes.
Quant aux jeunes squaws, indiennes pur ou demi-sang, ils les gardèrent
pour les faire servir,--suivant l'usage,--à leurs caprices.
Accoutumées, dès l'enfance aux vicissitudes d'une existence nomade, ces
malheureuses s'inquiétaient assez peu de ce qui leur arriverait, depuis
qu'elles étaient à peu près certaines de ne point périr.
Après avoir aidé les Chippiouais à piller les caves, les entrepôts de
provisions; après avoir saigné et dépecé pour eux des boeufs et des
moutons qu'on nourrissait à la factorerie, elles dressèrent, dans la
cour, un immense bûcher, sur lequel on mit rôtir les viandes.
Aux clartés fulgurantes de ce bûcher, les sauvages, déjà à demi ivres,
se prirent à danser, en faisant retentir l'air de leurs hurlements
féroces.
Ni plume, ni pinceau n'eût été capable de représenter cette scène digne
de l'Enfer. Théâtre, décors, acteurs, ronde, chants, tout lui semblait
avoir été emprunté.
Pendant que ses guerriers faisaient ainsi bruyante débauche,
Kit-chi-ou-a-pous avait porté madame Robin dans la grand'salle.
Il la déposa sur un banc, et lui dit eu français:
--Je vois que ma soeur n'a point oublié le Grand-Lièvre; et lui a
toujours gardé dans son coeur l'amour qu'elle lui a inspiré, quand
il chassait sur les bords du rio Columbia et qu'on le nommait le
Renard-Rusé [33]. Alors, j'ai dit à ma soeur que je l'aimais; mais elle
m'a repoussé. Aujourd'hui elle est en mon pouvoir. Je suis libre de
faire d'elle ce que je voudrai; pourtant je lui offre encore de me
suivre librement dans mon wigwam et d'y occuper, parmi mes femmes, le
premier rang, après Kitchi-Ickoui.
[Note 33: On sait que les Indiens changent fort souvent de nom.]
Victorine ne répondant pas, le sauvage poursuivit en se redressant avec
fierté:
--Que ma soeur regarde. Je commande une armée de guerriers aussi
nombreux que les grains de sable de la baie d'Hudson. Je suis plus
puissant que tous les autres okemas du désert américain et plus fort que
les blancs.
Depuis les Grands Lacs jusqu'à l'Océan Glacé, depuis la mer du Nord
jusqu'à la mer de l'Ouest le nom de Kit-chi-ou-a-pous est célèbre; on le
respecte, on l'honore, et malheur à qui l'oserait injurier! Que ma soeur
appuie son coeur contre le mien, et je la ferai aussi grande parmi les
Peaux-Rouges que parmi le» Visages-Pâles.
Avec ces mots Kit-chi-ou-a-pous étendit la main vers la jeune femme.
Mais elle recula vivement, eu s'écriant:
--Laissez-moi! laissez-moi, je vous en prie!
--Ma soeur en aime donc un autre! fit-il ironiquement.
--Oui.
Un accès de jalousie enflamma les prunelles du sauvage.
--Elle aime Double-Langue? dit-il avec un geste de mépris.
--Je ne vous comprends pas, balbutia Victorine.
--Double-Langue, reprit Kit-chi-ou-a-pous, c'est le Bois-Brûlé, le
demi-sang.
--Celui que j'aime, c'est mon mari! dit-elle résolument.
Le Grand-Lièvre fronça les sourcils.
--Double-Langue serait le mari de ma soeur! dit-il en arrêtant sur elle
un regard d'une fixité irritante.
--Encore une fois, je ne vous comprends pas. Qui est ce Double-Langue?
--L'homme qui m'accompagnait dans la chambre de ma soeur.
--M. Mac Carthy?
--Oui.
--Lui! je le hais! dit-elle avec horreur.
--D'où vient alors que ma soeur ne m'aime pas! reprit Kit-chi-ou-a-pous.
--Je vous l'ai dit, parce que j'aime mon mari.
L'Indien fit un signe d'incrédulité.
--Quand j'ai connu ma soeur, dit-il, elle n'avait pas de mari.
--C'est vrai; mais il y a plus de dix ans. Mes parents m'avaient envoyée
au fond de la Colombie pour me séparer de celui que j'aimais. Il est
venu m'y chercher et m'a épousée.
--Où donc est le mari de ma soeur?
--Il voyage vers le Nord.
Kit-chi-ou-a-pous secoua la tête d'un air dubitatif.
--Mon frère le connaît, continua hardiment la jeune femme; car mon
frère l'a vu près de là rivière de la Mine de Cuivre. Il se nomme Alfred
Robin.
--Le Jeune-Taureau! Oui, je le connais, c'est un brave, dit le
Grand-Lièvre d'un ton calme.
Victorine s'était heureusement souvenue que Mac Carthy lui avait dit
qu'un chef indien appelé le Grand-Lièvre avait rencontré Alfred sur les
bords du Copper-Mine-River. Cet éloge donné à son mari lui parut d'un
bon augure, et elle s'imagina que le sauvage allait aussitôt cesser ses
persécutions. Mais combien elle se trompait! Outre que les Peaux-Rouges
de l'Amérique septentrionale sont généralement très-passionnés pour les
femmes blanches, Kit-chi-ou-a-pous aimait Victorine avec l'opiniâtreté
des gens de sa race. Il l'aimait depuis longtemps déjà, et les années
avaient attisé sa flamme au lieu de l'affaiblir.
Cet amour était né dans une entrevue qu'il avait eue fortuitement avec
Victorine, quand celle-ci habitait un couvent (ou mission) non loin du
fort Vancouver.
A cette époque, le Grand-Lièvre chassait dans la Colombie, pour le
compte de la Compagnie de la baie d'Hudson. Épris de Victorine, il
s'était proposé de l'enlever. Mais pendant qu'il mûrissait son dessein,
elle quittait en secret le couvent, et s'embarquait à Astoria pour les
États-Unis [34].
[Note 34: Voir la _Huronne_.]
Si jamais il n'avait revu la jeune femme, il n'en avait pas moins gardé
sa mémoire et l'espérance de la retrouver un jour. Car les Indiens
s'attachent avec une persistance incroyable à la poursuite d'un désir
non satisfait. Cette ténacité est telle, que l'objet qu'ils ont souhaité
et n'ont pu posséder ici-bas, beaucoup croient qu'ils en jouiront dans
le monde des Esprits.
--Mon frère, dit madame Robin vivement et en se rapprochant du sagamo,
mon frère peut me donner des nouvelles de mon mari?
Comme il gardait le silence, elle ajouta:
--Mon frère lui a parlé? m'a-t-on dit.
Avant que Kit-chi-ou-a-pous eût répondu, un Chippiouais entra dans la
grand'salle, en disant:
--Pied-de-Buffle est mort!
--Qui l'a tué? demanda le Grand-Lièvre.
--On l'a trouvé mort là-haut! dit le premier.
Du bout du doigt, le sagamo désigna alors Victorine au Chippiouais.
--Garde cette Peau-Blanche, je vais savoir qui a tué Pied-de-Buffle, lui
dit-il en s'éloignant.
A peine avait-il quitté la salle, que James Mac Carthy y pénétra
doucement.
Dissimulé derrière la porte, l'avocat avait entendu une partie de la
conversation de Kit-chi-ou-a-pous avec madame Robin.
En l'apercevant, la jeune femme sentit renaître toutes ses
appréhensions.
--Que me voulez-vous? lui dit-elle.
--Continuer, chère amie, répondit-il avec un sourire moqueur, le tendre
entretien que vous aviez avec cette brute...
--Monsieur, je vous enjoins...
--Un moment! un moment! Laissez-moi vous parler. Votre gardien ne
comprend pas un mot de français. Je vous prierai donc nettement de
me suivre. Je connais certain passage par lequel nous pourrons nous
échapper!
--Plutôt mourir cent fois... commença Victorine.
--Allons, soyez raisonnable, fit-il en haussant les épaules. Nous
n'avons pas de temps à perdre... Le Grand-Lièvre vous plairait-il,
d'aventure, plus que moi?
--Oui! répliqua-t-elle décidément.
--Vous voulez donc qu'une fois encore j'use de la force!
--Je ne vous crains pas, repartit Victorine.
Comme elle prononçait ces paroles, Kit-chi-ou-a-pous reparut.
Sur ses épaules, il portait le cadavre de Pied-de-Buffle.
Sans articuler une syllabe, il le jeta au milieu de la pièce, puis il
tira son couteau, pratiqua une large incision à la blessure qui avait
donné la mort à son lieutenant, y plongea sa main et en retira une balle
qu'il examina à la lueur d'une torche.
S'adressant ensuite à Mac Carthy, que ces préliminaires ne cessaient pas
d'inquiéter:
--Donne-moi ton pistolet.
Le jeune homme fit un geste de refus.
Kit-chi-ou-a-pous lui arracha le revolver passé à sa ceinture, et essaya
la balle sur la bouche de l'arme.
Ensuite, froidement, il ordonna à l'Indien:
--Empare-toi de ce sang-mêlé. Il est le meurtrier de Pied-de-Buffle.
James ne put opposer qu'une vaine résistance. Bien vite terrassé par
le Chippiouais, il fut traîné devant le bûcher, où Kit-chi-ou-a-pous le
condamna à être brûlé, pour avoir assassiné son lieutenant.
Les Indiens accueillirent cette sentence par un redoublement de
vociférations.
Cependant le coupable ne pâlissait ni ne tremblait. Il promenait sur ses
bourreaux un regard audacieux, provocateur.
L'un d'eux l'ayant touché avec un tison ardent, au moment où on achevait
de le garrotter pour le livrer aux flammes, il se contenta de dire d'un
ton élevé:
--Je suis le neconnis [35] de Kitchi-Ickoui!
Et tous, sans en excepter le Grand-Lièvre, reculèrent frappés
d'épouvante.
[Note 35: Nous avons déjà dit qu'en chippiouais ce terme signifie amant
ou ami.]
CHAPITRE XIV
LE TALISMAN
Malgré les craintes trop légitimes qu'elle pouvait entretenir pour sa
sécurité personnelle, madame Robin suivait, avec une anxiété croissante,
les péripéties de cette scène barbare.
Assise sur un banc, près d'une fenêtre dont les carreaux de parchemin
avaient été mis en pièces pendant la courte lutte des employés du fort
contre les Chippiouais, elle pouvait tout voir, tout entendre. Et,
miséricordieuse, clémente comme les personnes de son sexe, elle
demandait à chaque instant, pitié, grâce pour le détestable auteur de
ses infortunes.
Mais sa voix s'abîmait dans le fracas de toutes ces voix.
N'y eût-elle pas été engloutie, qu'un ricanement démoniaque seul lui eût
répondu.
Lorsque Mac Carthy prononça ces mots talismaniques:
--Je suis le neconnis de Kitchi-Ickoui! et lorsqu'elle vit les Indiens
s'écarter avec terreur, Victorine le crut sauvé, dans son coeur
compatissant se formula une prière de reconnaissance à Dieu.
Mais l'effroi des Peaux-Rouges fut de brève durée.
Bientôt, ils se rapprochèrent à cette question que Kit-chi-ou-a-pous
adressa au captif:
--Double-Langue sait-il ce que signifie son discours?
--Je le sais, répondit froidement James.
--Sait-il que s'il a encore menti nous augmenterons les tortures qu'on
lui prépare.
--Je suis, répliqua hautement Mac Carthy, le neconnis de Kitchi-Ickoui.
Pour la seconde fois, les Chippiouais firent un mouvement en arrière.
Victorine remarqua que le Grand-Lièvre perdait lui-même de son assurance
quand il reprit:
--Que Double-Langue nous montre donc la clarté de sa parole.
--Coupez mes liens, dit l'avocat.
Cette demande parut rendre la fermeté à Kit-chi-ou-a-pous.
--Le neconnis de Kitchi-Ickoui doit pouvoir se débarrasser, sans
secours, de ses ennemis, dit-il d'un ton moqueur.
--Yea! yea! appuyèrent en choeur les Chippiouais.
--Mon frère veut-il voir dans ma poitrine? dit James sans se troubler.
L'okema n'eut garde de se rendre à ce désir.
--Double-Langue a menti! s'écria-t-il avec joie. C'est un fils de loup
blanc et de renarde rouge; c'est le rejeton d'Alanck-ou-a-bi, qui a fui
le wigwam de son maître pour aller habiter la loge d'un Visage-Pâle; il
sera rôti, et les chiens des Chippiouais dévoreront ses chairs.
--Ce n'est pas vrai! répliqua vivement Mac Carthy, en brisant, par un
violent effort, les cordes avec lesquelles on l'avait attaché.
De nouveau les Chippiouais semblèrent consternés. Ils s'éloignèrent
pêle-mêle du métis, et peu s'en fallut qu'ils ne prissent la fuite.
Dans leurs rangs on criait:
--Il a la médecine! il a la médecine!
Profitant aussitôt de la réaction qui s'était opérée en sa faveur, James
écarta sa tunique, et, au-dessous de son sein droit, indiqua un tatouage
récemment pratiqué.
Ce tatouage, de couleur rouge, représentait un homme et une Indienne
échangeant un baiser.
Quoique les figures fussent grossièrement dessinées, on pouvait voir,
en y mettant de la bonne volonté, que l'une, avec ses longues oreilles
battant sur les épaules et son nez chargé d'ornements, était celle de la
Grande-Femme; l'autre, vêtue en trappeur, celle de Mac Carthy.
Les Chippiouais les reconnurent sans doute, car ils se mirent à beugler
sur tous les tons:
--Kitchi-Ickoui et Double-Langue! Kitchi-Ickoui et Double-Langue!
Un nuage de dépit passa sur le front du Grand-Lièvre.
--Qui prouve que c'est Kitchi-Ickoui qui a donné cette médecine au
sang-mêlé? dit-il.
--Je le prouverai, répondit James.
--Et comment le prouveras-tu?
--En la faisant parler elle-même.
--Oui, mais elle n'est; pas ici!
--Nous la verrons en retournant au village de mes frères.
--S'ils t'y ramènent, Double-Langue! répliqua le sagamo avec un sourire
sarcastique.
--Ils m'y ramèneront, reprit James en haussant le ton, oui, ils m'y
ramèneront, car Kitchi-Ickoui m'a dit, en me faisant ces signes, le soir
du jour où elle fut blessée par Pointe-de-Flèche: Je t'aime; tu es mon
neconnis, et si quelqu'un de mes guerriers t'outrageait, je soufflerais
sur lui Matcho-Manitou, le méchant Esprit.
Ces paroles raffermirent le triomphe du jeune homme.
Les Chippiouais y applaudirent en masse, par une gesticulation et des
cris furibonds.
L'un d'eux, chef puissant, passa au Bois-Brûlé son calumet, et
Kit-chi-ou-a-pous fut obligé de dévorer en silence la colère dont il
était agité.
Mais il lui fallait une victime: il fit venir Alanck-ou-a-bi, que deux
Chippiouais gardaient près de la porte du fort.
La misérable créature fut traînée devant le bûcher.
Le Grand-Lièvre l'apostropha en ces termes:
--Femme éhontée, tu as quitté la hutte de ton mari pour te jeter
dans les bras d'un des ennemis de notre race. Je t'ai déjà punie en
t'arrachant le nez avec mes dents, en te crevant un oeil avec mon doigt,
mais ton supplice n'est pas fini!
Sans faire attention ni à lui, ni à ses menaces, l'Étoile-Blanche
considérait James avec une rayonnante expression de bonheur maternel.
--Le demi-sang est ton fils, le fils de tes débauches avec un Saiganosch
[36], n'est-ce pas? continua Kit-chi-ou-a-pous, heureux de trouver
une occasion nouvelle pour abaisser Mac Carthy dans l'esprit des
Chippiouais.
[Note 36: Anglais.]
--Oui, c'est mon enfant! le fruit chéri de mes entrailles! allait
s'écrier Alanck-ou-a-bi. Mais un signe imperceptible du jeune homme
l'arrêta. Craignant de le perdre par cet aveu, elle baissa la tête;
elle refoula dans son coeur son orgueil, son amour de mère, et, d'un ton
indifférent, elle dit:
--Je ne connais pas cet homme.
Seules, les mères ont de ces dévouements aveugles.
Mais il y avait là, autour d'eux, vingt squaws, vingt autres femmes
jalouses, dont pas une n'ignorait le lien qui unissait Mac Carthy à
l'Étoile-Blanche.
--C'est faux! c'est faux! s'écrièrent-elles. Double-Langue est fils
d'Alanck-ou-a-bi et du gouverneur Mac Carthy.
--Kit-chi-ou-a-pous le savait bien. On ne le peut tromper, dit le sagamo
avec un accent de satisfaction cruelle.
James pensa que, s'il n'intervenait, la vertu de son amulette courrait
des risques.
--Qu'est-ce que mon frère veut faire de cette squaw! interrogea-t-il
hardiment.
--Cette squaw, répondit le Grand-Lièvre, a été ma femme: elle m'a trahi.
Je veux la brûler.
--Mon frère ne la brûlera pas.
--Qui a dit cela? s'écria le sagamo courroucé.
--Moi, dit résolument Mac Carthy.
--Toi!
--Oui, moi, qui parle par la bouche de Kitchi-Ickoui, moi qui porte,
comme mon frère, la grande médecine de vie sur la poitrine.
Et, pour donner plus de poids à cette assertion, l'avocat toucha du
doigt son tatouage.
Kit-chi-ou-a-pous rugit de fureur et leva sur le jeune homme son
tomahawk.
Mais le chef qui avait prêté son calumet à Mac Carthy retint le bras du
Grand-Lièvre.
--Mon frère, dit-il, doit céder à Double-Langue et attendre la décision
de la sage Kitchi-Ickoui.
--Yea! yea! secondèrent les assistants.
Se tournant alors vers James, son protecteur ajouta:
--Que veux-tu?
--Qu'on mette cette femme en liberté, répondit-il en désignant
Alanck-ou-a-bi.
--C'est impossible, dit le chef.
--Alors vous la voulez brûler? reprit Mac Carthy.
--Non.
--Qu'en ferez-vous?
--Je l'ai dit. On vous conduira l'un et l'autre à Kitchi-Ickoui, et si
ton discours a été clair, si le symbole dont tu es marqué est l'oeuvre
de Kitchi-Ickoui, tu prendras place à nos conseils, tu garderas cette
squaw pour en faire ton esclave ou ce qu'il te plaira.
--Mon frère a parlé avec la prudence d'un Manitou, dit
Kit-chi-ou-a-pous, comprenant la nécessité de dissimuler son
ressentiment et de faire oublier la brutalité avec laquelle il avait
traité le neconnis de sa femme; car depuis son héroïque prouesse
amoureuse, Kitchi-Ickoui jouissait d'un privilège bien rare, consacré,
chez diverses tribus indiennes, aux squaws douées d'un tempérament
aussi robuste que le sien: elle rendait inviolables tous ceux à qui elle
accordait la grâce de ses faveurs.
--Mon frère, répondit le chef au Grand-Lièvre, doit une réparation à
Double-Langue. Qu'il fume donc avec lui le calumet de paix.
--J'accepte, dit l'okema, en tendant son poagan à Mac Carthy.
S'exagérant l'étendue de la victoire qu'il venait de remporter, l'avocat
crut qu'il lui était possible d'en augmenter encore les profits.
--Je remercie mon frère, dit-il après avoir aspiré une bouffée de tabac;
il reconnaît enfin que je suis son ami; aussi je lui veux demander un
présent.
--Mon oreille est ouverte à ta parole.
--Je désire, dit James, que mon frère me donne la femme blanche.
--Djecouessin-Netchegousch?
--Oui, la jeune Française.
--Te la donner à toi, Double-Langue! s'écria le Grand-Lièvre, redevenu
furieux.
--C'est mon voeu!
--Et qu'en ferais-tu si je te la donnais? observa le sagamo avec une
ironie mordante.
James avait prévu la question. Il répondit adroitement:
--Si tu me donnes la femme blanche, j'en ferai l'esclave de
Kitchi-Ickoui.
Kit-chi-ou-a-pous partit d'un éclat de rire.
--Double-Langue est fou, dit-il. Djecouessin-Netchegousch est ma
captive, je la garde. Mais si Double-Langue ou tout autre essaie de
me l'enlever, je lui briserai la tête comme je le fais à cette squaw
infidèle! ajouta-t-il en dirigeant son formidable tomahawk contre le
crâne d'Alanck-ou-a-bi.
Par bonheur, elle sut éviter le coup en se jetant en arrière.
Et le chef qui s'était déjà interposé, s'emparant de Kit-chi-ou-a-pous,
lui parla bas à l'oreille.
Leur conversation dura quelques minutes. Elle fut très-animée, à en
juger par les gestes des interlocuteurs. Mais, à la fin, le Grand-Lièvre
parut consentir à ce que l'autre exigeait de lui.
--J'attendrai, dit-il.
Puis il commanda à ses guerriers de s'apprêter à partir.
Les uns s'empressèrent alors de charger leur butin sur des traîneaux,
auxquels ils attelèrent les chiens de la factorerie. Les autres
réunirent en troupeau le bétail et les chevaux qu'ils avaient trouvés.
Après quoi ils mirent le feu aux bâtiments du fort, et le quittèrent en
hurlant comme des démons.
Kit-chi-ou-a-pous avait placé madame Robin sur un traîneau, et lui-même
en dirigeait l'attelage.
Les autres captives marchaient à pied entre leurs ravisseurs.
L'aurore se levait sous un ciel pâle et terne, mais qui commençait à
s'embraser des lueurs ardentes de l'incendie, quand les Chippiouais
abandonnèrent le théâtre de leur sanglant exploit.
Durant tout le jour et toute la nuit suivante ils cheminèrent pour
regagner leur camp.
Mais ils allaient lentement, car les gros animaux qu'ils poussaient
devant eux, enfonçant à chaque pas dans la neige, n'avançaient qu'avec
peine.
Le lendemain soir seulement, ils approchèrent des huttes.
On en distinguait déjà la fumée dans le lointain, quand
Kit-chi-ou-a-pous ordonna de faire halte.
La troupe se trouvait alors devant une colline de glaçons, haute d'une
vingtaine de mètres; mais chacun des glaçons était énorme et mesurait de
sept à huit pieds d'épaisseur sur quinze à vingt de longueur et largeur.
Ça et là, ainsi que des cellules dans une ruche, apparaissaient des
trous, à la base de l'édifice, laquelle pouvait bien compter dix pas de
rayon.
Quelques-unes de ces ouvertures avaient été bouchées tu moyen de
glaces, comme le donnaient à supposer certaines nuances différentes de
l'ensemble.
Cette montagne de congélations était le cimetière d'hiver des
Chippiouais; ils y inhumaient leurs morts. Lorsqu'arrivait la bonne
saison, lorsque le sol cessait d'être aussi dur que la roche, ils
enlevaient les cadavres en grande pompe, pour les déposer dans le sein
de la terre.
Kit-chi-ou-a-pous fit tirer d'un traîneau, où on les avait placés, les
Chippiouais tués durant le combat du fort du Prince-de-Galles. On lava
les corps avec de la neige, fondue sur des feux qui avaient été aussitôt
allumés; puis ils furent revêtus de costumes de parade, armés en guerre
et plongés, un à un, dans les trous dont nous venons de parler.
Kit-chi-ou-a-pous prit alors la parole et dit:
«Frères, vous êtes encore assis parmi nous; vos corps conservent les
mêmes traits et continuent de nous ressembler extérieurement, si ce
n'est qu'ils ont perdu la faculté de se mouvoir. Mais où est maintenant
ce souffle qui, hier encore, envoyait la fumée au Grand-Esprit?
Pourquoi ces lèvres, qui proféraient alors un langage si agréable et si
expressif, sont-elles immobiles? Pourquoi ces pieds, qui surpassaient
en vitesse les daims sur les montagnes, sont-ils maintenant engourdis?
Pourquoi ces bras, qui vous servaient à gravir sur les plus hauts arbres
ou à bander l'arc le plus raide, tombent-ils à vos côtés sans mouvement?
Hélas! tous ces membres, toutes ces parties de vous-mêmes que nous
contemplions, il y a peu, avec admiration, avec amour, sont inanimés
comme si trois cents hivers s'étaient accumulés sur eux!
«Cependant nous ne vous regretterons pas, braves et illustres guerriers,
comme si vous étiez perdus à jamais pour nous ou que votre nom fût
enseveli dans l'oubli. Non: vous êtes allés au monde des Esprits, avec
ceux qui sont venus avant vous; et quoique nous ayons été laissés après
vous pour perpétuer votre réputation, nous irons un jour vous rejoindre.
«Animés par le respect que nous vous portions pendant qu'ici vous viviez
avec nous, nous venons vous rendre le dernier devoir de tendresse qui
est en notre pouvoir.
«Afin que votre corps ne soit pas exposé dans la plaine et en danger
d'être la proie des animaux de la terre ou des airs, nous aurons soin
de vous porter sur les bords d'Athapusco où reposent vos ancêtres; nous
espérons que votre esprit vivra avec les leurs et que vous nous recevrez
lorsque nous arriverons, comme vous, sur ces grands territoires de
chasse que nous ne connaissons pas [37].»
[Note 37: Voyez Carver.]
Les Chippiouais écoutèrent ce discours dans un religieux silence.
Ayant terminé, le Grand-Lièvre fit fermer les tombes avec de la neige,
sur laquelle on versa de l'eau chaude, laquelle, condensée aussitôt par
le froid, prit la fermeté et le poli de la glace.
Pendant qu'il prononçait son oraison funèbre, Mac Carthy avait réussi,
grâce au crépuscule, à se rapprocher de Victorine.
--Un mot, madame, lui dit-il rapidement: voulez-vous vous sauver?
--Avec vous?
--Il ne s'agit pas de moi...
--Ne vous ai-je pas dit que je vous méprisais! l'interrompit-elle.
--Mais, enfant, ce sauvage fera de vous...
Victorine lui coupa encore la parole.
--Il fera de moi ce que bon lui semblera. Faut-il vous répéter que je le
préfère à vous?
--La sotte! la folle! s'écria James, en la saisissant rudement par le
bras.
--Sotte ou folle, dit-elle, en se dégageant, j'ai plus de confiance en
ces sauvages qu'en vous.
--Mais, malheureuse, vous ne vous imaginez pas de quoi ils sont
capables! Vous ne savez pas quelles féroces voluptés leur luxure sait
tirer des femmes! Vous ne savez pas...
--Je sais, monsieur, que votre langage est d'une grossièreté...
--Victorine, je vous en conjure, laissez-moi vous arracher...
--Non, répondit-elle avec impatience? non, je ne veux ni de vous ni de
vos services; vous m'êtes plus odieux que le plus brutal de ces Indiens.
Comme elle disait cela, et comme la cérémonie funèbre tirait à sa fin,
le bruit d'une fusillade nourrie retentit, autour d'eux.
CHAPITRE XV
ENTRE PEAUX-BLANCHES ET PEAUX-ROUGES
Tandis que les Chippiouais mettaient à sac la factorerie du
Prince-de-Galles, le gouverneur et quelques-uns des employés, qui
avaient, réussi à échapper à la barbarie des Indiens, couraient au lac
à la Truite, où campait encore le parti de pêche, naguère commandé par
James Mac Carthy.
Les pêcheurs furent mis au courant de ce qui venait de se passer au
fort; puis M. Boyer tint conseil avec ses principaux commis.
Ignorant la trahison de James et cherchant à s'expliquer l'irruption
imprévue d'une tribu de Peaux-Rouges avec laquelle la Compagnie de
la baie d'Hudson se croyait en bons termes, il accusa hautement
Poignet-d'Acier d'avoir exécuté cette entreprise.
Les antécédents du fameux capitaine; sa haine bien connue pour les
Anglais; les luttes successives que, depuis plus de trente ans, il
soutenait contre eux; son apparition inopinée peu de jours avant le
coup; son altercation avec le gouverneur, tout semblait justifier la
présomption de M. Boyer.
On sait, toutefois, que Poignet-d'Acier était bien innocent de la charge
élevée si gratuitement contre lui.
Mais le sous-chef-facteur n'eut pas de peine à faire partager son
opinion à ses subordonnés.
Après s'être consultés, ils se trouvèrent en nombre suffisant pour
marcher sur le fort et tâcher de le reprendre à l'ennemi.
Les tentes furent pliées hâtivement et l'on se mit en route.
En approchant de la rivière Churchill, le gouverneur prit les plus
grandes précautions pour ne pas tomber dans une embuscade, car il ne
savait pas que les Chippiouais avaient évacué la factorerie.
Une épaisse fumée, qui s'élevait lentement de l'enceinte fortifiée,
lui apprit une partie de la vérité. Quelques hommes, dépêchés en
éclaireurs, revinrent bientôt, annonçant que rétablissement semblait
désert.
Malgré cet avis, M. Boyer disposa sa troupe en ordre de bataille avant
de s'avancer plus loin.
Puis, assuré de pouvoir faire bonne résistance si ce calme apparent
cachait un piège, il se porta résolument, mais en silence, sur le
comptoir.
La porte en était grande ouverte.
Aux lueurs d'un immense brasier, dans la cour, on apercevait des
monceaux de cadavres, de ruines et de débris,--tous les vestiges d'une
place de guerre mise au pillage, mais pas un être humain.
Une demi-douzaine de chiens décharnés erraient seulement autour du
foyer, en poussant des hurlements plaintifs.
--Si, au moins, le feu avait pu prendre à la poudrière! comme tous
ces coquins vous auraient dansé la danse de Saint-Guy! murmura le
gouverneur, en contemplant, avec fureur, les bâtiments à demi consumés
par l'incendie.
--Le capitaine! cria tout à coup un des commis qui se trouvaient à côté
de lui.
Quel capitaine! demanda M. Boyer.
--Mais Poignet-d'Acier! Le voyez-vous? le voyez-vous, monsieur? fit
l'employé en désignant du bout de sa carabine un homme trop occupé, sans
doute, à fouiller les décombres fumants pour avoir remarqué l'arrivée
des trappeurs.
Au nom de Poignet-d'Acier, le gouverneur arma brusquement un fusil à
deux coups qu'il tenait à la main.
Et en même temps, d'une voix haute, il cria à ses gens:
--Qu'on s'empare de lui! mort ou vif, qu'on s'empare de lui. Cent louis
de récompense à celui qui me l'amènera vivant!
Cet ordre parvint aux oreilles de l'homme qu'il concernait et qui se
trouvait, en ce moment, à l'autre extrémité de la cour.
Levant la tête, il découvrit une bande d'individus prêts à fondre sur
lui.
Aussitôt, et sans bouger de place, il appela:
--Nick!
--Qu'y a-t-il? capitaine, répondit-on du fond d'une construction que les
flammes avaient peu endommagée.
--Les Habits-Rouges! Gare à vous! reprit Poignet-d'Acier, saisissant un
tison enflammé et se plaçant sous l'embrasure d'une porte.
Cette porte, c'était celle de la poudrière.
Elle avait été enfoncée par les Chippiouais, qui s'étaient emparés d'une
partie des munitions contenues dans le magasin.
--Si vous ou vos hommes faites encore un pas, dit alors Poignet-d'Acier
au gouverneur, je mets le feu aux poudres.
Déjà les trappeurs envahissaient la cour, pour se précipiter sur lui:
ils reculeront frappés d'épouvante.
Ferme et fier comme un Jean-Bart, le capitaine les regardait avec
mépris.
--Allons, Nick, dit-il, il faut en finir! venez!
--Oui bien, je le jure, votre serviteur! repartit celui-ci, qui sortit
tout à coup d'une salle basse, en portant un corps sanglant sur ses
épaules.
--Qu'avez-vous donc là? lui demanda Poignet-d'Acier.
--Louis-le-Bon! ô Dieu, oui! Louis-le-Bon, qui avait trop chaud sans
doute, car il s'est fait décoiffer par quelque vermine rouge.
--Il est mort! laissons-le et partons! dit le capitaine en montrant la
horde de commis qui refluait confusément vers la porte de la cour.
--Laisser là mon camarade! non.
--Il est mort...
--Ni mort ni en vie, mais il y a de l'espoir. J'en ai vu revenir de plus
loin, quoiqu'il ait le crâne furieusement endommagé et qu'il soit
dans une maudite petite difficulté. Avec quelques gouttes d'extrait de
basilic...je m'entends, capitaine.
--Mais nous allons être obligés de sauter par-dessus le rempart.
--On y sautera.
--Avec ce fardeau?
--Avec ce fardeau, oui bien, je le jure, votre serviteur! Mon oncle, le
grand voyageur dans l'Afrique Centrale.....
--C'est impossible, mon ami, c'est impossible, dit Poignet-d'Acier en
frappant du pied avec impatience.
Nick Whiffles se mit à rire.
--Vous allez voir, dit-il en déposant à terre le corps de Louis-le-Bon,
qui remuait faiblement et proférait des plaintes entrecoupées.
Ensuite, il releva un des cadavres gisant sur le sol, l'accota contre
la porte de la poudrière, pendant que les employés de la Compagnie
achevaient de vider la cour dans une confusion extrême, et, arrachant
à Poignet-d'Acier le brandon qu'agitait celui-ci, il le fixa aux doigts
crispés du cadavre.
L'obscurité naissante jointe à la distance où la p
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