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La San-Felice, Tome 04

by Alexandre Dumas · French · Gutenberg #18586 · 378,475 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of La San-Felice, Tome 04
    
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Title: La San-Felice, Tome 04

Author: Alexandre Dumas


        
Release date: June 14, 2006 [eBook #18586]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/18586

Credits: Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
        Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
        file was produced from images generously made available
        by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME 04 ***




Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
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                             ALEXANDRE DUMAS

                                   LA
                               SAN-FELICE

                                TOME IV

                             DEUXIÈME ÉDITION


                                  PARIS
                 MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
           RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13
                         A LA LIBRAIRIE NOUVELLE




                                   LVI

                                LE RETOUR

Mack avait eu raison de craindre la rapidité des mouvements de l'armée
française: déjà, dans la nuit qui avait suivi la bataille, les deux
avant-gardes, guidées, l'une par Salvato Palmieri, l'autre par Hector
Caraffa, avaient pris la route de Civita-Ducale, dans l'espérance
d'arriver, l'une à Sora par Tagliacozzo et Capistrello, et l'autre à
Ceprano par Tivoli, Palestrina, Valmontone et Ferentina, et de fermer
ainsi aux Napolitains le défilé des Abruzzes.

Quant à Championnet, ses affaires une fois finies à Rome, il devait
prendre la route de Velletri et de Terracina par les marais Pontins.

Au point du jour, après avoir fait donner à Lemoine et à Casabianca des
nouvelles de la victoire de la veille, et leur avoir ordonné de marcher
sur Civita-Ducale pour se réunir au corps d'armée de Macdonald et de
Duhesme et prendre avec eux la route de Naples, il partit avec six mille
hommes pour rentrer à Rome, fit vingt-cinq milles dans sa journée, campa
à la Storta, et, le lendemain, à huit heures du matin, se présenta à la
porte du Peuple, rentra dans Rome au bruit des salves de joie que tirait
le château Saint-Ange, prit la rive gauche du Tibre et regagna le palais
Corsini, où, comme le lui avait promis le baron de Riescach, il retrouva
chaque chose à la place où il l'avait laissée.

Le même jour, il fit afficher cette proclamation:

«Romains!

»Je vous avais promis d'être de retour à Rome avant vingt jours; je vous
tiens parole, j'y rentre le dix-septième.

»L'armée du despote napolitain a osé présenter le combat à l'armée
française.

»Une seule bataille a suffi, pour l'anéantir, et, du haut de vos
remparts, vous pouvez voir fuir ses débris vers Naples, où les
précéderont nos légions victorieuses.

»Trois mille morts et cinq mille blessés étaient couchés hier sur le
champ de bataille de Civita-Castellana; les morts auront la sépulture
honorable du soldat tué sur le champ de bataille, c'est-à-dire le champ
de bataille lui-même; les blessés seront traités comme des frères; tous
les hommes ne le sont-ils pas aux yeux de l'Éternel qui les a créés!

»Les trophées de notre victoire sont cinq mille prisonniers, huit
drapeaux, quarante-deux pièces de canon, huit mille fusils, toutes les
munitions, tous les bagages, tous les effets de campement et enfin le
trésor de l'armée napolitaine.

»Le roi de Naples est en fuite pour regagner sa capitale, où il rentrera
honteusement, accompagné des malédictions de son peuple et du mépris du
monde.

»Encore une fois, le Dieu des armées a béni notre cause.--Vive la
République!

»CHAMPIONNET.»


Le même jour, le gouvernement républicain était rétabli à Rome; les
deux consuls Mattei et Zaccalone, si miraculeusement échappés à la mort,
avaient repris leur poste, et, sur l'emplacement du tombeau de Duphot,
détruit, à la honte de l'humanité, par la population romaine, on éleva
un sarcophage où, à défaut de ses nobles restes jetés aux chiens, on
inscrivit son glorieux nom.

Ainsi que l'avait dit Championnet, le roi de Naples avait fui; mais,
comme certaines parties de ce caractère étrange resteraient inconnues
à nos lecteurs, si nous nous contentions, comme Championnet dans sa
proclamation, d'indiquer le fait, nous leur demanderons la permission de
l'accompagner dans sa fuite.

A la porte du théâtre Argentina, Ferdinand avait trouvé sa voiture et
s'était élancé dedans avec Mack, en criant à d'Ascoli d'y monter après
eux.

Mack s'était respectueusement placé sur le siége de devant.

--Mettez-vous au fond, général, lui dit le roi ne pouvant pas renoncer
à ses habitudes de raillerie, et ne songeant pas qu'il se raillait
lui-même; il me paraît que vous allez avoir assez de chemin à faire à
reculons, sans commencer avant que la chose soit absolument nécessaire.

Mack poussa un soupir et s'assit près du roi.

Le duc d'Ascoli prit place sur le devant.

On toucha au palais Farnèse; un courrier était arrivé de Vienne
apportant une dépêche de l'empereur d'Autriche; le roi l'ouvrit
précipitamment et lut:

«Mon très-cher frère, cousin, oncle, beau-père, allié et confédéré.

»Laissez-moi vous féliciter bien sincèrement sur le succès de vos armes
et sur votre entrée triomphale à Rome...»

Le roi n'alla pas plus loin.

--Ah! bon! dit-il, en voilà une qui arrive à propos.

Et il remit la dépêche dans sa poche.

Puis, regardant autour de lui:

--Où est le courrier qui a apporté cette lettre? demanda-t-il.

--Me voici, sire, fit le courrier en s'approchant.

--Ah! c'est toi, mon ami? Tiens voilà pour ta peine, dit le roi en lui
donnant sa bourse.

--Votre Majesté me fera-t-elle l'honneur de me donner une réponse pour
mon auguste souverain.

--Certainement; seulement, je te la donnerai verbale, n'ayant pas le
temps d'écrire. N'est-ce pas, Mack, que je n'ai pas le temps?

Mack baissa la tête.

--Peu importe, dit le courrier; je peux répondre à Votre Majesté que
j'ai bonne mémoire.

--De sorte que tu es sûr de rapporter à ton auguste souverain ce que je
vais te dire?

--Sans y changer une syllabe.

--Eh bien, dis-lui de ma part, entends-tu bien? de ma part...

--J'entends, sire.

--Dis-lui que son frère et cousin, oncle et beau-père, allié et
confédéré le roi Ferdinand est un âne.

Le courrier recula effrayé.

--N'y change pas une syllabe, reprit le roi, et tu auras dit la plus
grande vérité qui soit jamais sortie de ta bouche.

Le courrier se retira stupéfié.

--Et maintenant, dit le roi, comme j'ai dit à Sa Majesté l'empereur
d'Autriche tout ce que j'avais à lui dire, partons.

--J'oserai faire observer à Votre Majesté, dit Mack, qu'il n'est pas
prudent de traverser la plaine de Rome en voiture.

--Et comment voulez-vous que je la traverse? A pied?

--Non, mais à cheval.

--A cheval! Et pourquoi cela, à cheval?

--Parce qu'en voiture, Votre Majesté est obligée de suivre les routes,
tandis qu'à cheval, au besoin, Votre Majesté peut prendre à travers les
terres; excellent cavalier comme est Votre Majesté, et montée sur un bon
cheval, elle n'aura point à craindre les mauvaises rencontres.

--Ah! _malora!_ s'écria le roi, on peut donc en faire?

--Ce n'est pas probable; mais je dois faire observer à Votre Majesté
que ces infâmes jacobins ont osé dire que, si le roi tombait entre leurs
mains...

--Eh bien?

--Ils le pendraient au premier réverbère venu si c'était dans la ville,
au premier arbre rencontré si c'était en plein champ.

--_Fuimmo_, d'Ascoli! _fuimmo!_... Que faites-vous donc là-bas, vous
autres fainéants? Deux chevaux! deux chevaux! les meilleurs! C'est
qu'ils le feraient comme ils le disent, les brigands! Cependant, nous ne
pouvons pas aller jusqu'à Naples à cheval?

--Non, sire, répondit Mack; mais, à Albano, vous prendrez la première
voiture de poste venue.

--Vous avez raison. Une paire de bottes! Je ne peux pas courir la poste
en bas de soie. Une paire de bottes! Entends-tu, drôle?

Un valet de pied se précipita par les escaliers et revint avec une paire
de longues bottes.

Ferdinand mit ses bottes dans la voiture, sans plus s'inquiéter de son
ami d'Ascoli que s'il n'existait pas.

Au moment où il achevait de mettre sa seconde botte, on amena les deux
chevaux.

--A cheval, d'Ascoli! à cheval! dit Ferdinand. Que diable fais-tu donc
dans le coin de la voiture? Je crois, Dieu me pardonne, que tu dors!

--Dix hommes d'escorte, cria Mack, et un manteau pour Sa Majesté!

--Oui, dit le roi montant à cheval, dix hommes d'escorte et un manteau
pour moi.

On lui apporta un manteau de couleur sombre dans lequel il s'enveloppa.

Mack monta lui-même à cheval.

--Comme je ne serai rassuré que quand je verrai Votre Majesté hors
des murs de la ville, je demande à Votre Majesté la permission de
l'accompagner jusqu'à la porte San-Giovanni.

--Est-ce que vous croyez que j'ai quelque chose à craindre dans la
ville, général?

--Supposons... ce qui n'est pas supposable...

--Diable! fit le roi; n'importe, supposons toujours.

--Supposons que Championnet ait eu le temps de faire prévenir le
commandant du château Saint-Ange, et que les jacobins gardent les
portes.

--C'est possible, cria le roi, c'est possible; partons.

--Partons, dit Mack.

--Eh bien, où allez-vous, général?

--Je vous conduis, sire, à la seule porte de la ville par laquelle on
ne supposera jamais que vous sortiez, attendu qu'elle est justement à
l'opposé de la porte de Naples; je vous conduis à la porte du Peuple,
et, d'ailleurs, c'est la plus proche d'ici; ce qui nous importe, c'est
de sortir de Rome le plus promptement possible; une fois hors de Rome,
nous faisons le tour des remparts, et, en un quart d'heure, nous sommes
à la porte San-Giovanni.

--Il faut que ces coquins de Français soient de bien rusés démons,
général, pour avoir battu un gaillard aussi fin que vous.

On avait fait du chemin pendant ce dialogue, et l'on était arrivé à
l'extrémité de Ripetta.

Le roi arrêta le cheval de Mack par la bride.

--Holà! général, dit-il, qu'est-ce que c'est que tous ces gens-là qui
rentrent par la porte du Peuple?

--S'ils avaient eu le temps matériel de faire trente milles en cinq
heures, je dirais que ce sont les soldats de Votre Majesté qui fuient.

--Ce sont eux, général! ce sont eux! Ah! vous ne les connaissez pas,
ces gaillards-là; quand il s'agit de se sauver, ils ont des ailes aux
talons.

Le roi ne s'était pas trompé, c'était la tête des fuyards qui avaient
fait un peu plus de deux lieues à l'heure, et qui commençaient à rentrer
dans Rome.

Le roi mit son manteau sur ses yeux et passa au milieu d'eux sans être
reconnu.

Une fois hors de la ville, la petite troupe se jeta à droite, suivit
l'enceinte d'Aurélien, dépassa la porte San-Lorenzo, puis la porte
Maggiore, et enfin arriva à cette fameuse porte San-Giovanni, où le roi,
seize jours auparavant, avait en si grande pompe reçu les clefs de la
ville.

--Et maintenant, dit Mack, voici la route, sire; dans une heure, vous
serez à Albano; à Albano, vous êtes hors de tout danger.

--Vous me quittez, général?

--Sire, mon devoir était de penser au roi avant tout; mon devoir est
maintenant de penser à l'armée.

--Allez, et faites de votre mieux; seulement, quoi qu'il arrive, je
désire que vous vous rappeliez que ce n'est pas moi qui ai voulu la
guerre et qui vous ai dérangé de vos affaires, si vous en aviez à
Vienne, pour vous faire venir à Naples.

--Hélas! c'est bien vrai, sire, et je suis prêt à rendre témoignage
que c'est la reine qui a tout fait. Et maintenant, que Dieu garde Votre
Majesté!

Mack salua le roi et mit son cheval au galop, reprenant la route par
laquelle il était venu.

--Et toi, murmura le roi en enfonçant les éperons dans le ventre de son
cheval et en le lançant à fond de train sur la route d'Albano, et toi,
que le diable t'emporte, imbécile!

On voit que, depuis le jour du conseil d'État, le roi n'avait pas changé
d'opinion sur le compte de son général en chef.

Quelques efforts que fissent les dix hommes de l'escorte pour suivre le
roi et le duc d'Ascoli, les deux illustres cavaliers étaient trop bien
montés, et Ferdinand, qui réglait le pas, avait trop grand'peur, pour
qu'ils ne fussent pas bientôt distancés; d'ailleurs, il faut dire
qu'avec la confiance qu'avait Ferdinand dans ses sujets, il ne
regardait point--en supposant que quelque danger l'attendît sur cette
route--l'escorte comme d'un secours bien efficace, et, lorsque le roi et
son compagnon arrivèrent à la montée d'Albano, il y avait déjà longtemps
que les dix cavaliers étaient revenus sur leurs pas.

Tout le long de la route, le roi avait eu des terreurs paniques. S'il
y a un endroit au monde qui présente, la nuit surtout, des aspects
fantastiques, c'est la campagne de Rome, avec ses aqueducs brisés qui
semblent des files de géants marchant dans les ténèbres, ses tombeaux
qui se dressent tout à coup, tantôt à droite, tantôt à gauche de la
route, et ces bruits mystérieux qui semblent les lamentations des ombres
qui les ont habités. A chaque instant, Ferdinand rapprochait son cheval
de son compagnon et, rassemblant les rênes de sa monture pour être prêt
à lui faire franchir le fossé, lui demandait: «Vois-tu, d'Ascoli?...»
Entends-tu, d'Ascoli?» Et d'Ascoli, plus calme que le roi, parce qu'il
était plus brave, regardait et répondait: «Je ne vois rien, sire;»
écoutait et répondait: «Sire, je n'entends rien.» Et Ferdinand, avec son
cynisme ordinaire, ajoutait:

--Je disais à Mack que je n'étais pas sûr d'être brave; eh bien,
maintenant, je suis fixé à ce sujet: décidément, je ne le suis pas.

On arriva ainsi à Albano; les deux fugitifs avaient mis une heure à
peine pour venir de Rome; il était minuit, à peu près; toutes les portes
étaient fermées, celle de la poste comme les autres.

Le duc d'Ascoli la reconnut à l'inscription écrite au-dessus de la
porte, descendit de cheval et frappa à grands coups.

Le maître de poste, qui était couché depuis trois heures, vint, comme
d'habitude, ouvrir de mauvaise humeur et en grognant; mais d'Ascoli
prononça ce mot magique qui ouvrit toutes les portes:

--Soyez tranquille, vous serez bien payé.

La figure du maître de poste se rasséréna aussitôt.

--Que faut-il servir à Leurs Excellences? demanda-t-il.

--Une voiture, trois chevaux de poste et un postillon qui conduise
rondement, dit le roi.

--Leurs Excellences vont avoir tout cela dans un quart d'heure, dit
l'hôte.

Puis, comme il commençait de tomber une pluie fine:

--Ces messieurs entreront bien, en attendant, dans ma chambre?

--Oui, oui, dit le roi, qui avait son idée, tu as raison. Une chambre,
une chambre tout de suite!

--Et que faut-il faire des chevaux de Leurs Excellences?

--Mets-les à l'écurie; on viendra les reprendre de ma part, de la part
du duc d'Ascoli, tu entends?

--Oui, Excellence.

Le duc d'Ascoli regarda le roi.

--Je sais ce que je dis, fit Ferdinand; allons toujours, et ne perdons
pas de temps.

L'hôte les conduisit à une chambre où il alluma deux chandelles.

--C'est que je n'ai qu'un cabriolet, dit-il.

--Va pour un cabriolet, s'il est solide.

--Bon! Excellence, avec lui on irait en enfer.

--Je ne vais qu'à moitié chemin, ainsi tout est pour le mieux.

--Alors, Leurs Excellences m'achètent mon cabriolet?

--Non; mais elles te laissent leurs deux chevaux, qui valent quinze
cents ducats, imbécile!

--Alors, les chevaux sont pour moi?

--Si on ne te les réclame pas. Si on te les réclame, on te payera ton
cabriolet; mais fais vite, voyons.

--Tout de suite, Excellence.

Et l'hôte, qui venait de voir le roi sans manteau, et tout chamarré
d'ordres, se retira à reculons et en saluant jusqu'à terre.

--Bon! dit le duc d'Ascoli, nous allons être servis à la minute, les
cordons de Votre Majesté ont fait leur effet.

--Tu crois, d'Ascoli?

--Votre Majesté l'a bien vu, peu s'en est fallu que notre homme ne
sortît à quatre pattes.

--Eh bien, mon cher d'Ascoli, dit le roi de sa voix la plus caressante,
tu ne sais pas ce que tu vas faire?

--Moi, sire?

--Mais non, dit le roi, tu ne voudrais point, peut-être...

--Sire! dit d'Ascoli gravement, je voudrai tout ce que voudra Votre
Majesté.

--Oh! je sais bien que tu m'es dévoué, je sais bien que tu es mon unique
ami, je sais bien que tu es le seul homme auquel je puisse demander une
pareille chose.

--C'est difficile?

--Si difficile, que, si tu étais à ma place et que je fusse à la tienne,
je ne sais pas si je ferais pour toi ce que je vais te demander de faire
pour moi.

--Oh! sire, ceci n'est point une raison, répondit d'Ascoli avec un léger
sourire.

--Je crois que tu doutes de mon amitié, dit le roi, c'est mal.

--Ce qui importe en ce moment, sire, répliqua le duc avec une suprême
dignité, c'est que Votre Majesté ne doute pas de la mienne.

--Oh! quand tu m'en auras donné cette preuve-là, je ne douterai plus de
rien, je t'en réponds.

--Quelle est cette preuve, sire? Je ferai observer à Votre Majesté
qu'elle perd beaucoup de temps à une chose probablement bien simple.

--Bien simple, bien simple, murmura le roi; enfin, tu sais de quoi ont
osé me menacer ces brigands de jacobins?

--Oui: de pendre Votre Majesté, si elle tombait entre leurs mains.

--Eh bien, mon cher ami, eh bien, mon cher d'Ascoli, il s'agit de
changer d'habit avec moi.

--Oui, dit le duc, afin que, si les jacobins nous prennent...

--Tu comprends: s'ils nous prennent, croyant que tu es le roi, ils ne
s'occuperont que de toi; moi, pendant ce temps-là, je me défilerai, et,
alors, tu te feras reconnaître, et, sans avoir couru un grand danger, tu
auras la gloire de sauver ton souverain. Tu comprends?

--Il ne s'agit point du danger plus ou moins grand que je courrai, sire;
il s'agit de rendre service à Votre Majesté.

Et le duc d'Ascoli, ôtant son habit et le présentant au roi, se contenta
de dire:

--Le vôtre, sire!

Le roi, si profondément égoïste qu'il fût, se sentit cependant touché
de ce dévouement; il prit le duc entre ses bras et le serra contre son
coeur; puis, ôtant son propre habit, il aida le duc à le passer, avec
la dextérité et la prestesse d'un valet de chambre expérimenté, le
boutonnant du haut en bas, quelque chose que pût faire d'Ascoli pour
l'en empêcher.

--Là! dit le roi; maintenant, les cordons.

Il commença par lui mettre au cou celui de Saint-Georges-Constantinien.

--Est-ce que tu n'es pas commandeur de Saint-Georges? demanda le roi.

--Si fait, sire, mais sans commanderie; Votre Majesté avait toujours
promis d'en fonder une pour moi et pour les aînés de ma famille.

--Je la fonde, d'Ascoli, je la fonde, avec une rente de quatre mille
ducats, tu entends?

--Merci, sire.

--N'oublie pas de m'y faire penser; car, moi, je serais capable de
l'oublier.

--Oui, dit le duc avec un petit sentiment d'amertume, Votre Majesté est
fort distraite, je sais cela.

--Chut! ne parlons pas de mes défauts dans un pareil moment; ce ne
serait pas généreux. Mais tu as le cordon de Marie-Thérèse, au moins?

--Non, sire, je n'ai pas cet honneur.

--Je te le ferai donner par mon gendre, sois tranquille. Ainsi, mon
pauvre d'Ascoli, tu n'as que Saint-Janvier?

--Je n'ai pas plus Saint-Janvier que Marie-Thérèse, sire.

--Tu n'as pas Saint-Janvier?

--Non, sire.

--Tu n'as pas Saint-Janvier? _Cospetto_! mais c'est une honte. Je te le
donne, d'Ascoli; je te donne celui-là avec la plaque qui est à l'habit,
tu l'as bien gagné. Comme il te va bien, l'habit! on dirait qu'il a été
fait pour toi.

--Votre Majesté n'a peut-être pas remarqué que la plaque est en
diamants?

--Si fait.

--Qu'elle vaut six mille ducats peut-être?

--Je voudrais qu'elle en valût dix mille.

Le roi passa à son tour l'habit du duc, auquel était attachée, en effet,
la seule plaque en argent de Saint-Georges, et le boutonna lestement.

--C'est singulier, dit-il, comme je suis à l'aise dans ton habit,
d'Ascoli; je ne sais pas pourquoi, mais l'autre m'étouffait. Ah!...

Et le roi respira à pleine poitrine.

En ce moment, on entendit le pas du maître de poste qui s'approchait de
la chambre.

Le roi saisit le manteau et s'apprêta à le passer sur les épaules du
duc.

--Que fait donc Votre Majesté? s'écria d'Ascoli.

--Je vous mets votre manteau, sire.

--Mais je ne souffrirai jamais que Votre Majesté...

--Si fait, tu le souffriras, morbleu!

--Cependant, sire...

--Silence!

Le maître de poste entra.

--Les chevaux sont à la voiture de Leurs Excellences, dit-il.

Puis il demeura étonné; il lui sembla qu'il s'était fait entre les deux
voyageurs un changement dont il ne se rendait pas bien compte, et que
l'habit brodé avait changé de dos et les cordons de poitrine.

Pendant ce temps, le roi drapait le manteau sur les épaules de d'Ascoli.

--Son Excellence, dit le roi, pour ne pas être dérangée pendant la
route, voudrait payer les postes jusqu'à Terracine.

--Rien de plus facile, dit le maître de poste: nous avons huit postes
un quart; à deux francs par cheval, c'est treize ducats; deux chevaux
de renfort à deux francs, un ducat;--quatorze ducats.--Combien Leurs
Excellences payent-elles leurs postillons?

--Un ducat, s'ils marchent bien; seulement, nous ne payons pas d'avance
les postillons, attendu qu'ils ne marcheraient pas s'ils étaient payés.

--Avec un ducat de guides, dit le maître de poste s'inclinant devant
d'Ascoli, Votre Excellence doit marcher comme le roi.

--Justement, s'écria Ferdinand, c'est comme le roi que Son Excellence
veut marcher.

--Mais il me semble, dit le maître de poste, s'adressant toujours à
d'Ascoli, que, si Son Excellence est aussi pressée que cela, on pourrait
envoyer un courrier en avant pour faire préparer les chevaux.

--Envoyez, envoyez! s'écria le roi. Son Excellence n'y pensait pas.
Un ducat pour le courrier, un demi-ducat pour le cheval, c'est quatre
ducats de plus pour le cheval; quatorze et quatre, dix-huit ducats; en
voici vingt. La différence sera pour le dérangement que nous avons causé
dans votre hôtel.

Et le roi, fouillant dans la poche du gilet du duc, paya avec l'argent
du duc, riant du bon tour qu'il lui faisait.

L'hôte prit une chandelle et éclaira d'Ascoli, tandis que Ferdinand,
plein de soins, lui disait:

--Que Votre Excellence prenne garde, il y a ici un pas; que Votre
Excellence prenne garde, il y a une marche qui manque à l'escalier; que
Votre Excellence prenne garde, il y a un morceau de bois sur son chemin.

En arrivant à la voiture, d'Ascoli, par habitude sans doute, se rangea
pour que le roi montât le premier.

--Jamais, jamais, s'écria le roi en s'inclinant et en mettant le chapeau
à la main. Après Votre Excellence.

D'Ascoli monta le premier et voulut prendre la gauche.

--La droite, Excellence, la droite, dit le roi; c'est déjà trop
d'honneur pour moi de monter dans la même voiture que Votre Excellence.

Et, montant après le duc, le roi se plaça à sa gauche.

En un tour de main, un postillon avait sauté à cheval et avait lancé la
voiture au galop dans la direction de Velletri.

--Tout est payé jusqu'à Terracine, excepté le postillon et le courrier,
cria le maître de poste.

--Et Son Excellence, dit le roi, paye doubles guides.

Sur cette séduisante promesse, le postillon fit claquer son fouet, et
le cabriolet partit au galop, dépassant des ombres que l'on voyait se
mouvoir aux deux côtés du chemin avec une extraordinaire vélocité.

Ces ombres inquiétèrent le roi.

--Mon ami, demanda-t-il au postillon, quels sont donc ces gens qui font
même route que nous et qui courent comme des dératés?

--Excellence, répondit le postillon, il paraît qu'il y a eu aujourd'hui
une bataille entre les Français et les Napolitains, et que les
Napolitains ont été battus; ces gens-là sont des gens qui se sauvent.

--Par ma foi, dit le roi à d'Ascoli, je croyais que nous étions les
premiers; nous sommes distancés. C'est humiliant. Quels jarrets vous ont
ces gaillards-là! Six francs de guides, postillon, si vous les dépassez.




                                 LVII

                       LES INQUIÉTUDES DE NELSON


Tandis que, sur la route d'Albano à Velletri, le roi Ferdinand luttait
de vitesse avec ses sujets, la reine Caroline, qui ne connaissait encore
que les succès de son auguste époux, faisait, selon ses instructions,
chanter des _Te Deum_ dans toutes les églises et des cantates dans tous
les théâtres. Chaque capitale, Paris, Vienne, Londres, Berlin, a ses
poëtes de circonstance; mais, nous le disons hautement, à la gloire des
muses italiennes, nul pays, sous le rapport de la louange rhythmée, ne
peut soutenir la comparaison avec Naples. Il semblait que, depuis le
départ du roi et surtout depuis ses succès, leur véritable vocation se
fût tout à coup révélée à deux ou trois mille poëtes. C'était une
pluie d'odes, de cantates, de sonnets, d'acrostiches, de quatrains, de
distiques qui, déjà montée à l'averse, menaçait de tourner au déluge; la
chose était arrivée à ce point que, jugeant inutile d'occuper le poëte
officiel de la cour, le signor Vacca, à un travail auquel tant d'autres
paraissaient s'être voués, la reine l'avait fait venir à Caserte, lui
donnant la charge de choisir entre les deux ou trois cents pièces de
vers qui arrivaient chaque jour de tous les quartiers de Naples, les
dix ou douze élucubrations poétiques qui mériteraient d'être lues au
théâtre, quand il y avait soirée extraordinaire au château, et dans le
salon, quand il y avait simple raout. Seulement, par une juste décision
de Sa Majesté, comme il avait été reconnu qu'il est plus fatigant de
lire dix ou douze mille vers par jour que d'en faire cinquante et même
cent,--ce qui, vu la commodité qu'offre la langue italienne pour ce
genre de travail, était le minimum et le maximum fixé au louangeur
patenté de Sa Majesté Ferdinand IV--on avait, pour tout le temps que
durerait cette recrudescence de poésie et ce travail auquel il pouvait
se refuser, doublé les appointements du signor Vacca.

La journée du 9 décembre 1789 avait fait époque au milieu des
laborieuses journées qui l'avaient précédée. Il signor Vacca avait
dépouillé un total de neuf cent pièces différentes, dont cent cinquante
odes, cent cantates, trois cent vingt sonnets, deux cent quinze
acrostiches, quarante-huit quatrains et soixante-quinze distiques. Une
cantate, dont le maître de chapelle Cimarosa avait fait immédiatement
la musique, quatre sonnets, trois acrostiches, un quatrain et deux
distiques avaient été jugés dignes de la lecture dans la salle de
spectacle du château de Caserte, où il y avait eu, dans cette
même soirée du 9 décembre, représentation extraordinaire; cette
représentation se composait des _Horaces_ de Dominique Cimarosa, et
de l'un des trois cents ballets qui ont été composés en Italie sous le
titre des _Jardins d'Armide_.

On venait de chanter la cantate, de déclamer les deux odes, de lire les
quatre sonnets, les trois acrostiches, le quatrain et les deux distiques
dont se composait le bagage poétique de la soirée, et cela au milieu
des six cents spectateurs que peut contenir la salle, lorsqu'on annonça
qu'un courrier venait d'arriver, apportant à la reine une lettre de son
auguste époux, laquelle lettre, contenant des nouvelles du _théâtre de
la guerre_, allait être communiquée à l'assemblée.

On battit des mains, on demanda avec rage lecture de la lettre, et
le sage chevalier Ubalde, qui se tenait prêt à dissiper, au petit
sifflement de sa baguette d'acier, les monstres qui gardent les
approches du palais d'Armide, fut chargé de faire connaître au public le
contenu du royal billet.

Il s'approcha couvert de son armure, portant sur son casque un panache
rouge et blanc, couleurs nationales du royaume des Deux-Siciles, salua
trois fois, baisa respectueusement la signature; puis, à haute et
intelligible voix, il donna lecture aux spectateurs de la lettre
suivante:

  «Ma très-chère épouse,

»J'ai été chasser ce matin à Corneto, où l'on avait préparé pour moi des
fouilles de tombeaux étrusques que l'on prétend remonter à l'antiquité
la plus reculée, ce qui eût été une grande fête pour sir William, s'il
n'avait pas eu la paresse de rester à Naples; mais, comme j'ai, à Cumes,
à Sant'Agata-dei-Goti et à Nola, des tombeaux bien autrement vieux que
leurs tombeaux étrusques, j'ai laissé mes savants fouiller tout à leur
aise et j'ai été droit à mon rendez-vous de chasse.

»Pendant tout le temps qu'a duré cette chasse, bien autrement fatigante
et bien moins giboyeuse que mes chasses de Persano ou d'Astroni, puisque
je n'y ai tué que trois sangliers, dont un, en récompense, qui m'a
éventré trois de mes meilleurs chiens, pesait plus de deux cents
rottoli, nous avons entendu le canon du côté de Civita-Castellana:
c'était Mack qui était occupé à battre les Français au point précis où
il nous avait annoncé qu'il les battrait; ce qui fait, comme vous le
voyez, le plus grand honneur à sa science stratégique. A trois heures et
demie, au moment où j'ai quitté la chasse pour revenir à Rome, le
bruit du canon n'avait pas encore cessé; il paraît que les Français se
défendent, mais cela n'a rien d'inquiétant, puisqu'ils ne sont que huit
mille et que Mack a quarante mille soldats.

»Je vous écris, ma chère épouse et maîtresse, avant de me mettre à
table. On ne m'attendait qu'à sept heures, et je suis arrivé à six
heures et demie; ce qui fait que, quoique j'eusse une grande faim, je
n'ai point trouvé mon dîner prêt et suis forcé d'attendre; mais, vous le
voyez, j'utilise agréablement ma demi-heure en vous écrivant.

»Après le dîner, j'irai au théâtre Argentina, où j'entendrai _il
Matrimonio segreto_, et où j'assisterai à un ballet composé en mon
honneur. Il est intitulé _l'Entrée d'Alexandre à Babylone_. Ai-je besoin
de vous dire, à vous qui êtes l'instruction en personne, que c'est une
allusion délicate à mon entrée à Rome? Si ce ballet est tel qu'on me
l'assure, j'enverrai celui qui l'a composé à Naples pour le monter au
théâtre Saint-Charles.

»J'attends dans la soirée la nouvelle d'une grande victoire; je vous
enverrai un courrier aussitôt que je l'aurai reçue.

»Sur ce, n'ayant point autre chose à vous dire que de vous souhaiter,
à vous et à nos chers enfants, une santé pareille à la mienne, je prie
Dieu qu'il vous ait dans sa sainte et digne garde.

  »FERDINAND B.»

Comme on le voit, la partie importante de la lettre disparaissait
complètement sous la partie secondaire; il y était beaucoup plus
question de la chasse au sanglier qu'avait faite le roi, que de la
bataille qu'avait livrée Mack. Louis XIV, dans son orgueil autocratique,
a dit le premier: l_'État, c'est moi_; mais cette maxime, même avant
qu'elle fut matérialisée par Louis XIV, était déjà, comme elle l'a été
depuis, celle de toutes les royautés despotiques.

Malgré son vernis d'égoïsme, la lettre de Ferdinand produisit l'effet
que la reine en attendait, et nul ne fut assez hardi dans son opposition
pour ne point partager l'espérance de Sa Majesté quant au résultat de la
bataille.

Le ballet fini, le théâtre évacué, les lumières éteintes, les invités
remontés dans les voitures qui devaient les ramener ou les disséminer
dans les maisons de campagne des environs de Caserte et de Santa Maria,
la reine rentra dans son appartement, avec les personnes de son intimité
qui, logeant au château, restaient à souper et à veiller avec elle; ces
personnes étaient avant tout Emma, les dames d'honneur de service, sir
William, lord Nelson, qui, depuis trois ou quatre jours seulement, était
de retour de Livourne, où il avait convoyé les huit mille hommes du
général Naselli; c'était le prince de Castelcicala, que son rang élevait
presque à la hauteur des illustres hôtes qui l'invitaient à leur table,
ou des nobles convives près desquels il s'asseyait, tandis que le
métier auquel il s'était soumis le plaçait moralement au-dessous de la
valetaille qui le servait; c'était Acton, qui, ne se dissimulant point
la responsabilité qui pesait sur lui, avait, depuis quelque temps,
redoublé de soins et de respects pour la reine, sentant bien qu'au jour
des revers, si ce jour-là arrivait, la reine serait son seul appui;
enfin, c'étaient, ce soir-là, par extraordinaire, les deux vieilles
princesses, que la reine, se souvenant de la recommandation que son
époux lui avait faite de ne point oublier que mesdames Victoire et
Adélaïde étaient, après tout, les filles du roi Louis XV, avait invitées
à venir passer une semaine à Caserte, et en même temps à amener avec
elles leurs sept gardes du corps, qui, sans être incorporés dans l'armée
napolitaine, devaient, toujours, sur la recommandation du roi, ayant
tous reçu du ministre Ariola la paye et le grade de lieutenant, manger
et loger avec les officiers de garde, et être fêtés par eux tandis que
les vieilles princesses seraient fêtées par la reine; seulement, pour
faire honneur aux vieilles dames jusque dans la personne de leurs gardes
du corps, chaque soir, elles avaient l'autorisation d'inviter à souper
un d'entre eux, qui, ce soir-là, devenait leur chevalier d'honneur.

Elles étaient arrivées depuis la veille, et, la veille, elles avaient
commencé leur série d'invitations par M. de Boccheciampe; ce soir-là,
c'était le tour de Jean-Baptiste de Cesare, et, comme elles s'étaient
retirées un instant dans leur appartement, en sortant du théâtre,
de Cesare--qui, du parterre, place des officiers, avait assisté au
spectacle,--de Cesare était allé les prendre à leur appartement pour
entrer avec elles chez la reine et être présenté à Sa Majesté et à ses
illustres convives.

Nous avons dit que Boccheciampe appartenait à la noblesse de Corse, et
de Cesare à une vieille famille de _caporali_, c'est-à-dire d'anciens
commandants militaires de district, et que tous deux avaient très-bon
air. Or, à ce bon air qu'il n'était point sans s'être reconnu à
lui-même, de Cesare avait ajouté, ce soir-là, tout ce que la toilette
d'un lieutenant permet d'ajouter à une jolie figure de vingt-trois ans
et à une tournure distinguée.

Cependant, cette jolie figure de vingt-trois ans et cette tournure, si
distinguée qu'elle fût, ne motivaient point le cri que poussa la reine
en l'apercevant et qui fut répété par Emma, par Acton, par sir William
et par presque tous les convives.

Ce cri était tout simplement un cri d'étonnement motivé par la
ressemblance extraordinaire de Jean-Baptiste de Cesare avec le prince
François, duc de Calabre; c'étaient le même teint rose, les mêmes yeux
bleu clair, les mêmes cheveux blonds, seulement un peu plus foncés, la
même taille, plus élancée peut-être: voilà tout.

De Cesare, qui n'avait jamais vu l'héritier de la couronne, et qui,
par conséquent, ignorait la faveur que le hasard lui avait faite de
ressembler à un fils de roi, de Cesare fut un peu troublé d'abord de cet
accueil bruyant auquel il ne s'attendait pas; mais il s'en tira en homme
d'esprit, disant que le prince lui pardonnerait l'audace involontaire
qu'il avait de lui ressembler, et, quant à la reine, comme tous ses
sujets étaient ses enfants, elle ne devait pas en vouloir à ceux qui
avaient pour elle, non-seulement le coeur, mais la ressemblance d'un
fils.

On se mit à table; le souper fut très-gai; en se retrouvant dans un
milieu qui rappelait Versailles, les deux vieilles princesses avaient
à peu près oublié la perte qu'elles avaient faite de leur soeur, perte
dont elles ne devaient pas se consoler; mais c'est un des privilèges des
deuils de cour de se porter en violet et de ne durer que trois semaines.

Ce qui rendait le souper si gai, c'est que tout le monde était persuadé,
comme le roi et d'après le roi, qu'à l'heure qu'il était, le canon qu'on
avait entendu annonçait la défaite des Français; ceux qui n'étaient
pas aussi convaincus ou du moins ceux qui étaient plus inquiets que les
autres faisaient un effort et mettaient leur physionomie au niveau des
visages les plus riants.

Nelson seul, malgré les flamboyantes effluves dont l'inondait le regard
d'Emma Lyonna, paraissait préoccupé et ne se mêlait point au choeur
d'espérance universelle dont on caressait la haine et l'orgueil de la
reine. Caroline finit par remarquer cette préoccupation du vainqueur
d'Aboukir, et, comme elle ne pouvait pas l'attribuer aux rigueurs
d'Emma, elle finit par s'enquérir près de lui-même des causes de son
silence et de son manque d'abandon.

--Votre Majesté désire savoir quelles sont les pensées qui me
préoccupent, demanda Nelson; eh bien, dût ma franchise déplaire à la
reine, je lui dirai en brutal marin que je suis: Votre Majesté, je suis
inquiet.

--Inquiet! et pourquoi, milord?

--Parce que je le suis toujours quand on tire le canon.

--Milord, dit la reine, il me semble que vous oubliez pour quelle part
vous êtes dans ce canon que l'on tire.

--Justement, madame, et c'est parce que je me rappelle la lettre à
laquelle vous faites allusion que mon inquiétude est double; car, s'il
arrivait quelque malheur à Votre Majesté, cette inquiétude se changerait
en remords.

--Pourquoi l'avez-vous écrite, alors? demanda la reine.

--Parce que vous m'aviez affirmé, madame, que votre gendre Sa Majesté
l'empereur d'Autriche se mettrait en campagne en même temps que vous.

--Et qui vous dit, milord, qu'il ne s'y est pas mis ou ne va pas s'y
mettre?

--S'il y était, madame, nous en saurions quelque chose; un César
allemand ne se met point en marche avec une armée de deux cent mille
hommes, sans que la terre tremble quelque peu; et, s'il n'y est pas à
cette heure, c'est qu'il ne s'y mettra pas avant le mois d'avril.

--Mais, demanda Emma, n'a-t-il point écrit au roi d'entrer en campagne,
assurant que, quand le roi serait à Rome, il s'y mettrait à son tour?

--Oui, je le crois, balbutia la reine.

--Avez-vous vu de vos yeux la lettre, madame? demanda Nelson fixant son
oeil gris sur la reine, comme si elle était une simple femme.

--Non; mais le roi l'a dit à M. Acton, dit la reine en balbutiant. Au
reste, en supposant que nous nous fussions trompés, ou que l'empereur
d'Autriche nous eût trompés, faudrait-il donc désespérer pour cela?

--Je ne dis pas précisément qu'il faudrait désespérer; mais j'aurais
bien peur que l'armée napolitaine seule ne fût pas de force à soutenir
le choc des Français.

--Comment! vous croyez que les dix mille Français de M. Championnet
peuvent vaincre soixante mille Napolitains commandés par le général
Mack, qui passe pour le premier stratégiste de l'Europe?

--Je dis, madame, que toute bataille est douteuse, que le sort de Naples
dépend de celle qui s'est livrée hier, je dis enfin que si, par malheur,
Mack était battu, dans quinze jours les Français seraient à Naples.

--Oh! mon Dieu! que dites-vous là? murmura madame Adélaïde en pâlissant.
Comment! nous aurions encore besoin de reprendre nos manteaux de
pèlerines? Entendez-vous ce que dit milord Nelson ma soeur?

--Je l'entends, répondit madame Victoire avec un soupir de résignation;
mais je remets notre cause aux mains du Seigneur.

--Aux mains du Seigneur! aux mains du Seigneur! c'est très-bien dit,
religieusement parlant; mais il paraît que le Seigneur a dans les mains
tant de causes dans le genre de la nôtre, qu'il n'a pas le temps de s'en
occuper.

--Milord, dit la reine à Nelson, aux paroles duquel elle attachait plus
d'importance qu'elle ne voulait en avoir l'air, vous estimez donc bien
peu nos soldats, que vous pensez qu'ils ne puissent vaincre six contre
un les républicains, que vous attaquez, vous, avec vos Anglais, à forces
égales et souvent inférieures?

--Sur mer, oui, madame, parce que la mer, c'est notre élément, à nous
autres Anglais. Naître dans une île, c'est naître dans un vaisseau à
l'ancre. Sur mer, je le dis hardiment, un marin anglais vaut deux marins
français; mais, sur terre, c'est autre chose: ce que les Anglais sont
sur mer, les Français le sont sur terre, madame. Dieu sait si je hais
les Français: Dieu sait si je leur ai voué une guerre d'extermination!
Dieu sait enfin si je voudrais que tout ce qui reste de cette nation
impie, qui renie son Dieu et qui coupe la tête à ses souverains, fût
dans un vaisseau, et tenir, avec le pauvre _Van-Guard_, tout mutilé
qu'il est, ce vaisseau bord à bord! Mais ce n'est point une raison,
parce que l'on déteste un ennemi, pour ne pas lui rendre justice. Qui
dit haine ne dit pas mépris. Si je méprisais les Français, je ne me
donnerais pas la peine de les haïr.

--Oh! voyons, cher lord, dit Emma, avec un de ces airs de tête qui
n'appartenaient qu'à elle, tant ils étaient gracieux et charmants, ne
faites pas ici l'oiseau de mauvais augure. Les Français seront battus
sur terre par le général Mack, comme ils l'ont été sur mer par l'amiral
Nelson... Et tenez, j'entends le bruit d'un fouet qui nous annonce des
nouvelles. Entendez-vous, madame? Entendez-vous, milord?... Eh bien,
c'est le courrier que nous promettait le roi et qui nous arrive.

Et, en effet, on entendit se rapprochant rapidement du château les
claquements réitérés d'un fouet; il n'était point difficile de deviner
que le bruit de ce fouet était l'éclatante musique par laquelle les
postillons ont l'habitude d'annoncer leur arrivée; mais, en même temps,
ce qui pouvait quelque peu embrouiller les idées des auditeurs, c'est
qu'on entendait le roulement d'une voiture. Cependant tout le monde se
leva par un mouvement spontané et prêta l'oreille.

Acton fit davantage encore: visiblement le plus ému de tous, il se
retourna vers la reine Caroline.

--Votre Majesté permet-elle que je m'informe? demanda-t-il.

La reine répondit par un signe de tête affirmatif.

Acton s'élança vers la porte, les yeux fixés sur les appartements par
lesquels devait arriver l'annonce d'un courrier ou le courrier lui-même.

On avait entendu le bruit de la voiture, qui s'arrêtait sous la voûte du
grand escalier.

Tout à coup, Acton, faisant trois pas en arrière, rentra à reculons dans
la salle, comme un homme frappé de quelque apparition impossible.

--Le roi! s'écria-t-il, le roi! Que veut dire cela?




                                LVIII

                   TOUT EST PERDU, VOIRE L'HONNEUR


Presque aussitôt, en effet, le roi entra, suivi du duc d'Ascoli. Une
fois arrivé, et n'ayant plus rien à craindre, le roi avait repris son
rang et était passé le premier.

Sa Majesté était dans une singulière disposition d'esprit; le dépit que
lui inspirait sa défaite luttait en elle contre la satisfaction d'avoir
échappé au danger, et il éprouvait ce besoin de railler qui lui était
naturel, mais qui devenait plus amer dans les circonstances où il se
trouvait.

Ajoutez à cela le malaise physique d'un homme, disons plus, d'un roi qui
vient de faire soixante lieues dans un mauvais calessino, sans trouver à
manger, par une froide journée et par une pluvieuse nuit de décembre.

--Brrrou! fit-il en entrant et en se frottant les mains sans paraître
faire attention aux personnes qui se trouvaient là. Il fait meilleur ici
que sur la route d'Albano; qu'en dis-tu, Ascoli?

Puis, comme les convives de la reine se confondaient en révérences:

--Bonsoir, bonsoir, continua-t-il; je suis bien content de trouver la
table mise. Depuis Rome, nous n'avons pas trouvé un morceau de viande à
nous mettre sous la dent. Du pain et du fromage sur le pouce ou plutôt
sous le pouce, comme c'est restaurant! Pouah! les mauvaises auberges
que celles de mon royaume, et comme je plains les pauvres diables qui
comptent sur elles! A table, d'Ascoli, à table! J'ai une faim d'enragé.

Et le roi se mit à table sans s'inquiéter s'il prenait la place de
quelqu'un et fit asseoir d'Ascoli près de lui.

--Sire, seriez-vous assez bon pour calmer mon inquiétude, fit la reine
en s'approchant de son auguste époux, dont le respect tenait tout le
monde éloigné, en me disant à quelle circonstance je dois le bonheur de
ce retour inattendu?

--Madame, vous m'avez raconté, je crois,--à coup sûr, ce n'est point
San-Nicandro,--l'histoire du roi François Ier, qui, après je ne sais
quelle bataille, prisonnier de je ne sais quel empereur, écrivait à
madame sa mère une longue lettre qui finissait par cette belle phrase:
_Tout est perdu, fors l'honneur_. Eh bien, supposez que j'arrive
de Pavie,--c'est le nom de la bataille, je me le rappelle
maintenant;--supposez donc que j'arrive de Pavie et que, n'ayant pas été
assez bête pour me laisser prendre comme le roi François Ier, au lieu de
vous écrire, je viens vous dire moi-même...

--Tout est perdu, fors l'honneur! s'écria la reine effrayée.

--Oh! non, madame, dit le roi avec un rire strident, il y a une petite
variante: _Tout est perdu, voire l'honneur!_

--Oh! sire, murmura d'Ascoli honteux, comme Napolitain, de ce cynisme du
roi.

--Si l'honneur n'est pas perdu, d'Ascoli, fit le roi en fronçant
le sourcil et en serrant les dents, preuve qu'il n'était pas aussi
insensible à la situation qu'il feignait de le paraître, après quoi donc
couraient ces gens qui couraient si fort, qu'en payant un ducat et demi
de guides, j'ai eu toutes les peines du monde à les dépasser? Après la
honte!

Tout le monde se taisait, et il s'était fait un silence de glace; car,
sans rien savoir encore, on soupçonnait déjà tout. Le roi, nous l'avons
dit, était assis et avait fait asseoir le duc d'Ascoli à son côté, et,
allongeant sa fourchette, il avait pris, sur le plat qui se trouvait en
face de lui, un faisan rôti qu'il avait divisé en deux parts et dont il
avait mis une moitié sur son assiette et passé l'autre à d'Ascoli.

Le roi regarda autour de lui et vit que tout le monde était debout, même
la reine.

--Asseyez-vous donc, asseyez-vous donc, dit-il; quand vous aurez mal
soupé, les affaires n'en iront pas mieux.

Se versant alors un plein verre de vin de Bordeaux, et passant la
bouteille à d'Ascoli:

--A la santé de Championnet! dit le roi. A la bonne heure! en voilà un
homme de parole; il avait promis aux républicains d'être à Rome avant
le vingtième jour, et il y sera revenu le dix-septième. C'est lui qui
mériterait de boire cet excellent bordeaux, et moi qui mérite de boire
de l'asprino.

--Comment, monsieur! que dites-vous? s'écria la reine. Championnet est à
Rome?

--Aussi vrai que je suis à Caserte. Seulement il n'y est peut-être pas
mieux reçu que je ne le suis ici.

--Si vous n'êtes pas mieux reçu, sire, si l'on ne vous a pas fait
l'accueil auquel vous avez droit, vous ne devez l'attribuer qu'à
l'étonnement que nous a causé votre présence, au moment où nous nous
attendions si peu au bonheur de vous revoir. Il y a à peine trois heures
que j'ai reçu une lettre de vous qui m'annonçait un courrier, lequel
devait m'apporter des nouvelles de la bataille.

--Eh bien, madame, reprit le roi, le courrier, c'est moi; les nouvelles,
les voici: nous avons été battus à plate couture. Que dites-vous de
cela, milord Nelson, vous, le vainqueur des vainqueurs?

--Une demi-heure avant que Votre Majesté arrivât, j'exprimais mes
craintes sur une défaite.

--Et personne de nous ne voulait y croire, sire, ajouta la reine.

--Il en est ainsi de la moitié des prophéties, et cependant milord
Nelson n'est point prophète dans son pays. En tout cas, c'était lui qui
avait raison et les autres qui avaient tort.

--Mais enfin, sire, ces quarante mille hommes avec lesquels le
général Mack devait, disait-il, écraser les dix mille républicains de
Championnet?...

--Eh bien, il paraît que Mack n'était pas prophète comme milord Nelson,
et que ce sont, au contraire, les dix mille républicains de Championnet
qui ont écrasé les quarante mille hommes de Mack. Dis donc, d'Ascoli,
quand je pense que j'ai écrit au souverain pontife de venir sur les
ailes des chérubins faire avec moi la pâque à Rome; j'espère qu'il ne
se sera point trop pressé d'accepter l'invitation. Passez-moi donc ce
cuissot de sanglier, Castelcicala, on ne dîne pas avec une moitié de
faisan quand on n'a pas mangé depuis vingt-quatre heures.

Puis, se tournant vers la reine:

--Avez-vous encore d'autres questions à me faire, madame? lui
demanda-t-il.

--Une dernière, sire.

--Faites.

--Je m'informerai de Votre Majesté, à quel propos cette mascarade.

Et Caroline montra d'Ascoli avec son habit brodé, ses croix, ses cordons
et ses crachats.

--Quelle mascarade?

--Le duc d'Ascoli vêtu en roi!

--Ah! oui, et le roi vêtu en duc d'Ascoli! Mais, d'abord, asseyez-vous;
cela me gêne de manger assis, tandis que vous êtes tous debout autour
de moi, et surtout Leurs Altesses royales, dit le roi se levant, se
tournant vers Mesdames et saluant.

--Sire! dit madame Victoire, quelles que soient les circonstances dans
lesquelles nous la revoyons, que Votre Majesté soit bien persuadée que
nous sommes heureuses de la revoir.

--Merci, merci. Et qu'est-ce que c'est que ce beau jeune lieutenant-là
qui se permet de ressembler à mon fils?

--Un des sept gardes que vous avez accordés à Leurs Altesses royales,
dit la reine; M. de Cesare est de bonne famille corse, sire, et,
d'ailleurs, l'épaulette anoblit.

--Quand celui qui la porte ne la dégrade pas... Si ce que Mack m'a
dit est vrai, il y a dans l'armée pas mal d'épaulettes à faire changer
d'épaule. Servez bien mes cousines, monsieur de Cesare, et nous vous
garderons une de ces épaulettes-là.

Le roi fit signe de s'asseoir, et l'on s'assit, quoique personne ne
mangeât.

--Et maintenant, dit Ferdinand à la reine, vous me demandiez pourquoi
d'Ascoli était vêtu en roi et pourquoi, moi, j'étais vêtu en d'Ascoli?
D'Ascoli va vous raconter cela. Raconte, duc, raconte.

--Ce n'est pas à moi, sire, à me vanter de l'honneur que m'a fait Votre
Majesté.

--Il appelle cela un honneur! pauvre d'Ascoli!... Eh bien, je vais vous
le raconter, moi, l'honneur que je lui ai fait. Imaginez-vous qu'il
m'était revenu que ces misérables jacobins avaient dit qu'ils me
pendraient si je tombais entre leurs mains.

--Ils en eussent bien été capables!

--Vous le voyez, madame, vous aussi, vous êtes de cet avis... Eh bien,
comme nous sommes partis tels que nous étions et sans avoir le temps de
nous déguiser, à Albano, j'ai dit à d'Ascoli: «Donne-moi ton habit et
prends le mien, afin que, si ces gueux de jacobins nous prennent, ils
croient que tu es le roi et me laissent fuir; puis, quand je serai en
sûreté, tu leur expliqueras que ce n'est pas toi qui es le roi.» Mais
une chose à laquelle n'avait pas pensé le pauvre d'Ascoli, ajouta le roi
en éclatant de rire, c'est que, si nous eussions été pris, ils ne lui
auraient pas donné le temps de s'expliquer, et qu'ils auraient commencé
par le pendre, quitte à écouter ses explications après.

--Si fait, sire, j'y avais pensé, répondit simplement le duc, et c'est
pour cela que j'ai accepté.

--Tu y avais pensé?

--Oui, sire.

--Et, malgré cela, tu as accepté?

--J'ai accepté, comme j'ai l'honneur de le dire à Votre Majesté, fit
d'Ascoli en s'inclinant, à cause de cela.

Le roi se sentit de nouveau touché de ce dévouement si simple et si
noble; d'Ascoli était celui de ses courtisans qui lui avait le moins
demandé et pour lequel il n'avait jamais, par conséquent, pensé à rien
faire.

--D'Ascoli, dit le roi, je te l'ai déjà dit et je te le répète, tu
garderas cet habit, tel qu'il est, avec ses cordons et ses plaques, en
souvenir du jour où tu t'es offert à sauver la vie à ton roi, et moi,
je garderai le tien en souvenir de ce jour aussi. Si jamais tu avais une
grâce à me demander ou un reproche à me faire, d'Ascoli, tu mettrais cet
habit et tu viendrais à moi.

--Bravo! sire, s'écria de Cesare, voilà ce qui s'appelle récompenser!

--Eh bien, jeune homme, dit madame Adélaïde, oubliez-vous que vous avez
l'honneur de parler à un roi?

--Pardon, Votre Altesse, jamais je ne m'en suis souvenu davantage, car
jamais je n'ai vu un roi plus grand.

--Ah! ah! dit Ferdinand, il y a du bon dans ce jeune homme. Viens ici!
comment t'appelles-tu?

--De Cesare, sire.

--De Cesare, je t'ai dit que tu pourrais bien gagner une paire
d'épaulettes arrachées aux épaules d'un lâche; tu n'attendras point
jusque-là, et tu n'auras point cette honte: je te fais capitaine.
Monsieur Acton, vous veillerez à ce que son brevet lui soit expédié
demain; vous y ajouterez une gratification de mille ducats.

--Que Votre Majesté me permettra de partager avec mes compagnons, sire?

--Tu feras comme tu voudras; mais, en tout cas, présente-toi demain
devant moi avec les insignes de ton nouveau grade, afin que je sois sûr
que mes ordres ont été exécutés.

Le jeune homme s'inclina et regagna sa place à reculons.

--Sire, dit Nelson, permettez-moi de vous féliciter; vous avez été deux
fois roi dans cette soirée.

--C'est pour les jours où j'oublie de l'être, milord, répondit Ferdinand
avec cet accent qui flottait entre la finesse et la bonhomie; ce qui
rendait si difficile de porter un jugement sur son compte.

Puis, se tournant vers le duc:

--Eh bien, d'Ascoli, lui dit le roi, pour en revenir à nos moutons,
est-ce marché fait?

--Oui, sire, et la reconnaissance est toute de mon côté, répliqua
d'Ascoli. Seulement, que Votre Majesté ait la bonté de me rendre une
petite tabatière d'écaille sur laquelle se trouve le portrait de ma
fille et qui est dans la poche de ma veste, et moi, de mon côté, je vous
restituerai cette lettre de Sa Majesté l'empereur d'Autriche, que
Votre Majesté a mise dans sa poche après en avoir lu la première ligne
seulement.

--C'est vrai, je me le rappelle. Donne, duc:

--La voilà, sire.

Le roi prit la lettre des mains de d'Ascoli et l'ouvrit machinalement.

--Notre gendre se porte bien? demanda la reine avec une certaine
inquiétude.

--Je l'espère; au reste, je vais vous le dire, attendu que, comme me
le faisait observer d'Ascoli, la lettre m'a été remise au moment où je
montais à cheval.

--De sorte, insista la reine, que vous n'en avez lu que la première
ligne?

--Laquelle me félicitait sur mon entrée triomphale à Rome; or, comme
le moment était mal choisi, attendu qu'elle arrivait juste au moment
où j'allais en sortir peu triomphalement, je n'ai pas jugé à propos de
perdre mon temps à la lire. Maintenant, c'est autre chose, et, si vous
permettez, je...

--Faites, sire, dit la reine en s'inclinant.

Le roi se mit à lire; mais, à la deuxième ou troisième ligne, sa figure
se décomposa tout à coup, et, changeant d'expression, s'assombrit
visiblement.

La reine et Acton échangèrent un regard, et leurs yeux se fixèrent
avidement sur cette lettre, que le roi continuait de lire avec une
agitation croissante.

--Ah! fit le roi, voilà, par saint Janvier, qui est étrange, et, à moins
que la peur ne m'ait donné la berlue...

--Mais qu'y a-t-il donc, sire? demanda la reine.

--Rien, madame, rien... Sa Majesté l'empereur m'annonce une nouvelle à
laquelle je ne m'attendais pas, voilà tout.

--A l'expression de votre visage, sire, je crains qu'elle ne soit
mauvaise.

--Mauvaise! vous ne vous trompez point, madame; nous sommes dans notre
jour; vous le savez, il y a un proverbe qui dit: «Les corbeaux volent
par troupes.» Il paraît que les mauvaises nouvelles sont comme les
corbeaux.

En ce moment, un valet de pied s'approcha du roi, et, se penchant à son
oreille:

--Sire, lui dit-il, la personne que Votre Majesté a fait demander en
descendant de voiture, et qui, par hasard, était à San-Leucio, attend
Votre Majesté dans son appartement.

--C'est bien, répondit le roi, j'y vais. Attendez. Informez-vous si
Ferrari... C'est lui qui était porteur de ma nouvelle dépêche, n'est-ce
pas?

--Oui, sire.

--Eh bien, informez-vous s'il est encore ici.

--Oui, sire; il allait repartir lorsqu'il a appris votre arrivée.

--C'est bien. Dites-lui de ne pas bouger. J'aurai besoin de lui dans un
quart d'heure ou une demi-heure.

Le valet de pied sortit.

--Madame, dit le roi, vous m'excuserez si je vous quitte, mais je n'ai
pas besoin de vous apprendre qu'après la course un peu forcée que je
viens de faire, j'ai besoin de repos.

La reine fit avec la tête un signe d'adhésion.

Alors, s'adressant aux deux vieilles princesses, qui n'avaient pas cessé
de chuchoter avec inquiétude depuis qu'elles connaissaient l'état des
choses:

--Mesdames, dit-il, j'eusse voulu vous offrir une hospitalité plus sûre
et surtout plus durable; mais, en tout cas, si vous étiez obligées de
quitter mon royaume et qu'il ne vous plût pas de venir où nous serons
peut-être forcés d'aller, je n'aurais aucune inquiétude sur Vos Altesses
royales tant qu'elles auraient pour gardes du corps le capitaine de
Cesare et ses compagnons.

Puis, à Nelson:

--Milord Nelson, continua-t-il, je vous verrai demain, j'espère, ou
plutôt aujourd'hui, n'est-ce pas? Dans les circonstances où je me
trouve, j'ai besoin de connaître les amis sur lesquels je puis compter
et jusqu'à quel point je puis compter sur eux.

Nelson s'inclina.

--Sire, répliqua-t-il, j'espère que Votre Majesté n'a pas douté et ne
doutera jamais ni de mon dévouement, ni de l'affection que lui porte mon
auguste souverain, ni de l'appui que lui prêtera la nation anglaise.

Le roi fit un signe qui voulait dire à la fois «Merci,» et «Je compte
sur votre promesse.»

Puis, s'approchant de d'Ascoli:

--Mon ami, je ne te remercie pas, lui dit-il; tu as fait une chose si
simple, à ton avis du moins, que cela n'en vaut pas la peine.

Enfin, se tournant vers l'ambassadeur d'Angleterre:

--Sir William Hamilton, continua-t-il, vous souvient-il qu'au moment où
cette malheureuse guerre a été décidée, je me suis, comme Pilate, lavé
les mains de tout ce qui pouvait arriver?

--Je m'en souviens parfaitement, sire; c'était même le cardinal Ruffo
qui vous tenait la cuvette, répondit sir William.

--Eh bien, maintenant, arrive qui plante, cela ne me regarde plus; cela
regarde ceux qui ont tout fait sans me consulter, et qui, lorsqu'ils
m'ont consulté, n'ont pas voulu écouter mes avis.

Et, ayant enveloppé d'un même regard de reproche la reine et Acton, il
sortit.

La reine se rapprocha vivement d'Acton.

--Avez-vous entendu, Acton? lui dit-elle. Il a prononcé le nom de
Ferrari après avoir lu la lettre de l'empereur.

--Oui, certes, madame, je l'ai entendu; mais Ferrari ne sait rien: tout
s'est passé pendant son évanouissement et son sommeil.

--N'importe! il sera prudent de nous débarrasser de cet homme.

--Eh bien, dit Acton, on s'en débarrassera.




                                  LIX

             OÙ SA MAJESTÉ COMMENCE PAR NE RIEN COMPRENDRE
                  ET FINIT PAR N'AVOIR RIEN COMPRIS.


Le personnage qui attendait le roi dans son appartement et qui par
hasard se trouvait à San-Leucio quand le roi l'avait demandé, c'était le
cardinal Ruffo, c'est-à-dire celui auquel le roi avait toujours recouru
dans les cas extrêmes.

Or, au cas extrême dans lequel se trouvait le roi à son arrivée, s'était
jointe une complication inattendue qui lui faisait encore désirer
davantage de consulter son conseil.

Aussi le roi s'élança-t-il dans sa chambre en criant:

--Où est-il? où est-il?

--Me voilà, sire, répondit le cardinal en venant au-devant de Ferdinand.

--Avant tout, pardon, mon cher cardinal, de vous avoir fait éveiller à
deux heures du matin.

--Du moment que ma vie elle-même appartient à Sa Majesté, mes nuits
comme mes jours sont à elle.

--C'est que, voyez-vous, mon Éminentissimes, jamais je n'ai eu plus
besoin du dévouement de mes amis qu'à cette heure.

--Je suis heureux et fier que le roi me mette au nombre de ceux sur le
dévouement desquels il peut compter.

--En me voyant revenir d'une manière si inattendue, vous vous doutez de
ce qui arrive, n'est-ce pas?

--Le général Mack s'est fait battre, je présume.

--Ah! ç'a été lestement fait, allez! en une seule fois et d'un seul
coup. Nos quarante mille Napolitains, à ce qu'il paraît, et c'est le cas
de le dire, n'y ont vu que du feu.

--Ai-je besoin de dire à Votre Majesté que je m'y attendais?

--Mais, alors, pourquoi m'avez-vous conseillé la guerre?

--Votre Majesté se rappellera que c'était à une condition seulement que
je lui donnais ce conseil-là.

--Laquelle?

--C'est que l'empereur d'Autriche marcherait sur le Mincio en même temps
que Votre Majesté marcherait sur Rome; mais il paraît que l'empereur n'a
point marché.

--Vous touchez là un bien autre mystère, mon éminentissime.

--Comment?

--Vous vous rappelez parfaitement la lettre par laquelle l'empereur me
disait qu'aussitôt que je serais à Rome, il se mettrait en campagne,
n'est-ce pas?

--Parfaitement; nous l'avons lue, examinée et paraphrasée ensemble.

--Je dois justement l'avoir ici dans mon portefeuille particulier.

--Eh bien, sire? demanda le cardinal.

--Eh bien, prenez connaissance de cette autre lettre que j'ai reçue
à Rome au moment où je mettais le pied à l'étrier, et que je n'ai lue
entièrement que ce soir, et, si vous y comprenez quelque chose, je
déclare non-seulement que vous êtes plus fin que moi, ce qui n'est pas
bien difficile, mais encore que vous êtes sorcier.

--Sire, ce serait une déclaration que je vous prierais de garder pour
vous. Je ne suis pas déjà si bien en cour de Rome.

--Lisez, lisez.

Le cardinal prit la lettre et lut:

«Mon cher frère et cousin, oncle et beau-père, allié et confédéré...»

--Ah! dit le cardinal en s'interrompant, celle-là est de la main tout
entière de l'empereur.

--Lisez, lisez, fit le roi.

Le cardinal lut:

«Laissez-moi d'abord vous féliciter de votre entrée triomphale à Rome.
Le dieu des batailles vous a protégé, et je lui rends grâces de la
protection qu'il vous a accordée; cela est d'autant plus heureux qu'il
paraît s'être fait entre nous un grand malentendu...»

Le cardinal regarda le roi.

--Oh! vous allez voir, mon éminentissime; vous n'êtes pas au bout, je
vous en réponds.

Le cardinal continua.

«Vous me dites, dans la lettre que vous me faites l'honneur de m'écrire
pour m'annoncer vos victoires, que je n'ai plus, de mon côté, qu'à
tenir ma promesse, comme vous avez tenu les vôtres; et vous me dites
clairement que cette promesse que je vous ai faite était d'entrer en
campagne aussitôt que vous seriez à Rome...»

--Vous vous rappelez parfaitement, n'est-ce pas, mon éminentissime, que
l'empereur mon neveu avait pris cet engagement?

--Il me semble que c'est écrit en toutes lettres dans sa dépêche.

--D'ailleurs, continua le roi, qui, tandis que le cardinal lisait
la première partie de la lettre de l'empereur, avait ouvert son
portefeuille et y avait retrouvé la première missive, nous allons
en juger: voici la lettre de mon cher neveu; nous la comparerons à
celle-ci, et nous verrons bien qui, de lui ou de moi, a tort. Continuez,
continuez.

Le cardinal, en effet, continua:

«Non-seulement je ne vous ai pas promis cela, mais je vous ai, au
contraire, positivement écrit que je ne me mettrais en campagne
qu'à l'arrivée du général Souvorov et de ses quarante mille Russes,
c'est-à-dire vers le mois d'avril prochain...»

--Vous comprenez, mon éminentissime, reprit le roi, qu'un de nous deux
est fou.

--Je dirai même un de nous trois, reprit le cardinal, car je l'ai lu
comme Votre Majesté.

--Eh bien, alors, continuez.

Le cardinal se remit à sa lecture.

«Je suis d'autant plus sûr de ce que je vous dis, mon cher oncle et
beau-père, que, selon la recommandation que Votre Majesté m'en avait
faite j'ai écrit la lettre que j'ai eu l'honneur de lui adresser tout
entière de ma main...»

--Vous entendez? de sa main!

--Oui; mais je dirai, comme Votre Majesté, que je n'y comprends
absolument rien.

--Vous allez voir, Éminence, qu'il n'y a de l'auguste main de mon neveu,
au contraire, que l'adresse, l'en-tête et la salutation.

--Je me rappelle tout cela parfaitement.

--Continuez, alors.

Le cardinal reprit:

«Et que, pour ne m'écarter en rien de ce que j'avais l'honneur de dire
à Votre Majesté, j'en ai fait prendre copie par mon secrétaire; cette
copie, je vous l'envoie afin que vous la compariez à l'original et que
vous vous assuriez de visu qu'il ne pouvait y avoir, dans mes phrases,
aucune ambiguïté qui vous induisit en pareille erreur...»

Le cardinal regarda le roi.

--Y comprenez-vous quelque chose? demanda Ferdinand.

--Pas plus que vous, sire; mais permettez que j'aille jusqu'au bout.

--Allez, allez! ah! nous sommes dans de beaux draps, mon cher cardinal!

«Et, comme j'avais l'honneur de le dire à Votre Majesté, continua Ruffo,
je suis doublement heureux que la Providence ait béni ses armes; car,
si au lieu d'être victorieuse, elle eût été battue, il m'eût été
impossible, sans manquer aux engagements pris par moi envers les
puissances confédérées, d'aller à son secours, et j'eusse été obligé, à
mon grand regret, de l'abandonner à sa mauvaise fortune; ce qui eût été
pour mon coeur un grand désespoir que, par bonheur, la Providence m'a
épargné en lui accordant la victoire...»

--Oui, la victoire, dit le roi, elle est belle, la victoire!

«Et maintenant, recevez, mon cher frère et cousin, oncle et
beau-père...»

--_Et coetera, et coetera!_ interrompit le roi. Ah!... Et maintenant,
mon cher cardinal, voyons la copie de la prétendue lettre, dont, par
bonheur, j'ai conservé l'original.

Cette copie était effectivement incluse dans la lettre. Ruffo la tenait,
il la lut. C'était bien celle de la dépêche qui avait été décachetée
par la reine et Acton, et qui, leur ayant paru mal seconder leur désir,
avait été remplacée par la lettre falsifiée que le roi tenait à la main,
prêt à la comparer à la copie que lui envoyait François II.

Quand nous aurons remis sous les yeux de nos lecteurs cette copie de la
véritable lettre,--comme nous croyons la chose nécessaire à la clarté de
notre récit,--on jugera de l'étonnement où elle devait jeter le roi.

  «Château de Schoenbrünn, 28 septembre 1798.

»Très-excellent frère, cousin et oncle, allié et confédéré.

»Je réponds à Votre Majesté de ma main, comme elle m'a écrit de la
sienne.

»Mon avis, d'accord avec celui du conseil aulique, est que nous ne
devons commencer la guerre contre la France que quand nous aurons réuni
toutes nos chances de succès; et une des chances sur lesquelles il m'est
permis de compter, c'est la coopération des 40,000 hommes de troupes
russes conduites par le feld-maréchal Souvorov, à qui je compte donner
le commandement en chef de nos armées; or, ces 40,000 hommes ne seront
ici qu'à la fin de mars. Temporisez donc, mon très-excellent frère,
cousin et oncle; retardez par tous les moyens possibles l'ouverture des
hostilités; je ne crois pas que la France soit plus que nous désireuse
de faire la guerre; profitez de ses dispositions pacifiques; donnez
quelque raison, bonne ou mauvaise, de ce qui s'est passé; et, au mois
d'avril, nous entrerons en campagne avec tous nos moyens.

»Sur ce, et la présente n'étant à autre fin, je prie, mon très-cher
frère, cousin et oncle, allié et confédéré, que Dieu vous ait en sa
sainte et digne garde.

  »FRANÇOIS.»

--Et, maintenant que vous venez de lire la prétendue copie, dit le roi,
lisez l'original, et vous verrez s'il ne dit pas tout le contraire.

Et il passa au cardinal la lettre falsifiée par Acton et par la reine,
lettre qu'il lut tout haut, comme il avait fait de la première.

Comme la première, elle doit être mise sous les yeux de nos lecteurs,
qui se souviennent peut-être du sens, mais qui, à coup sur, ont oublié
le texte:

La voici:

  «Château de Schoenbrünn, 28 septembre 1798.

  »Très-excellent frère, cousin et oncle, allié et
  confédéré,

»Rien ne pouvait m'être-plus agréable que la lettre que vous m'écrivez
et dans laquelle vous me promettez de vous soumettre en tout point à
mon avis. Les nouvelles qui m'arrivent de Rome me disent que l'armée
française est dans l'abattement le plus complet; il en est tout autant
de l'armée de la haute Italie.

»Chargez-vous donc de l'une, mon très-excellent frère, cousin et oncle,
allié et confédéré; je me chargerai de l'autre. A peine aurai-je appris
que vous êtes à Rome, que, de mon côté, j'entre en campagne avec 140,000
hommes; vous en avez de votre côté 60,000; j'attends 40,000 Russes;
c'est plus qu'il n'en faut pour que le prochain traité de paix, au lieu
de s'appeler le traité de Campo-Formio, s'appelle le traité de Paris.

»Sur ce, et la présente n'étant à autre fin, je prie, mon très-cher
frère, cousin et oncle, allié et confédéré, que Dieu vous ait en sa
sainte et digne garde.

  »FRANÇOIS.»

Le cardinal demeura pensif après avoir achevé sa lecture.

--Eh bien, éminentissime, que pensez-vous de cela? dit le roi.

--Que l'empereur a raison, mais que Votre Majesté n'a pas tort.

--Ce qui signifie?

--Qu'il y a là-dessous, comme l'a dit Votre Majesté, quelque mystère
terrible peut-être; plus qu'un mystère, une trahison.

--Une trahison! Et qui avait intérêt à me trahir?

--C'est me demander le nom des coupables, sire et je ne les connais pas.

--Mais ne pourrait-on pas les connaître?

--Cherchons-les, je ne demande pas mieux que d'être le limier de
Votre Majesté; Jupiter a bien, trouvé Ferrari... Et tenez, à propos de
Ferrari, sire, il serait bon de l'interroger.

--Cela a été ma première pensée; aussi lui ai-je fait dire de se tenir
prêt.

--Alors, que Votre Majesté le fasse venir.

Le roi sonna; le même valet de pied qui était venu lui parler à table
parut.

--Ferrari! demanda le roi.

--Il attend dans l'antichambre, sire.

--Fais-le entrer.

--Votre Majesté m'a dit qu'elle était sûre de cet homme.

--C'est-à-dire, Éminence, que je vous ai dit que je croyais en être sûr.

--Eh bien, j'irai plus loin que Votre Majesté, j'en suis sûr, moi.

Ferrari parut à la porte, botté, éperonné, prêt à partir.

--Viens ici, mon brave, lui dit le roi.

--Aux ordres de Votre Majesté. Mes dépêches, sire?

--Il ne s'agit pas de dépêches ce soir, mon ami, dit le roi; il s'agit
seulement de répondre à nos questions.

--Je suis prêt, sire.

--Interrogez, cardinal.

--Mon ami, dit Ruffo au courrier, le roi a la plus grande confiance en
vous.

--Je crois l'avoir méritée par quinze ans de bons et loyaux services,
monseigneur.

--C'est pourquoi le roi vous prie de rappeler tous vos souvenirs, et
il veut bien vous prévenir par ma voix qu'il s'agit d'une affaire
très-importante.

--J'attends votre bon plaisir, monseigneur, dit Ferrari.

--Vous vous rappelez bien les moindres circonstances de votre voyage à
Vienne, n'est-ce pas? demanda le cardinal.

--Comme si j'en arrivais, monseigneur.

--C'est bien l'empereur qui vous a remis lui-même la lettre que vous
avez apportée au roi?

--Lui-même, oui, monseigneur, et j'ai déjà eu l'honneur de le dire à
Sa Majesté.--Sa Majesté désirerait en recevoir une seconde fois
l'assurance de votre bouche.

--J'ai l'honneur de la lui donner.

--Où avez-vous mis la lettre de l'empereur?

--Dans cette poche-là, dit Ferrari en ouvrant sa veste.

--Où vous êtes-vous arrêté?

--Nulle part, excepté pour changer de cheval.

--Où avez-vous dormi?

--Je n'ai pas dormi.

--Hum! fit le cardinal; mais j'ai entendu dire--vous nous avez même
dit--qu'il vous était arrivé un accident.

--Dans la cour du château, monseigneur; j'ai fait tourner mon cheval
trop court, il s'est abattu des quatre pieds, ma tête a porté contre une
borne, et je me suis évanoui.

--Où avez-vous repris vos sens?

--Dans la pharmacie.

--Combien de temps êtes-vous resté sans connaissance?

--C'est facile à calculer, monseigneur. Mon cheval s'est abattu vers une
heure ou une heure et demie du matin, et, quand j'ai rouvert les yeux,
il commençait à faire jour.

--Au commencement d'octobre, il fait jour vers cinq heures et demie du
matin, six heures peut-être; c'est donc pendant quatre heures environ
que vous êtes resté évanoui?

--Environ, oui, monseigneur.

--Qui était près de vous quand vous avez rouvert les yeux?

--Le secrétaire de Son Excellence le capitaine général, M. Richard, et
le chirurgien de Santa-Maria.

--Vous n'avez aucun soupçon que l'on ait touché à la lettre qui était
dans votre poche?

--Quand je me suis réveillé, la première chose que j'ai faite a été
d'y porter la main, elle y était toujours. J'ai examiné le cachet et
l'enveloppe, ils m'ont paru intacts.

--Vous aviez donc quelques doutes?

--Non, monseigneur, j'ai agi instinctivement.

--Et ensuite?

--Ensuite, monseigneur, comme le chirurgien de Santa-Maria m'avait pansé
pendant mon évanouissement, on m'a fait prendre un bouillon; je suis
parti, et j'ai remis ma lettre à Sa Majesté. Du reste, vous étiez là,
monseigneur.

--Oui, mon cher Ferrari, et je crois pouvoir affirmer au roi que, dans
toute cette affaire, vous vous êtes conduit en bon et loyal serviteur.
Voilà tout ce que l'on désirait savoir de vous; n'est-ce pas, sire?

--Oui, répondit Ferdinand.

--Sa Majesté vous permet donc de vous retirer, mon ami, et de prendre un
repos dont vous devez avoir grand besoin.

--Oserai-je demander à Sa Majestés! j'ai démérité en rien de ses bontés?

--Au contraire, mon cher Ferrari, dit le roi, au contraire, et tu es
plus que jamais l'homme de ma confiance.

--Voilà tout ce que je désirais savoir, sire; car c'est la seule
récompense que j'ambitionne.

Et il se retira heureux de l'assurance que lui donnait le roi.

--Eh bien? demanda Ferdinand.

--Eh bien, sire, s'il y a eu substitution de lettre, ou changement fait
à la lettre, c'est pendant l'évanouissement de ce malheureux que la
chose a eu lieu.

--Mais, comme il vous l'a dit, mon éminentissime, le cachet et
l'enveloppe étaient intacts.

--Une empreinte de cachet est facile à prendre.

--On aurait donc contrefait la signature de l'empereur? Dans tous les
cas, celui qui aurait fait le coup serait un habile faussaire.

--On n'a pas eu besoin de contrefaire la signature de l'empereur, sire.

--Comment s'y est-on pris, alors?

--Remarquez, sire, que je ne vous dis pas ce que l'on a fait.

--Que me dites-vous donc?

--Je dis à Votre Majesté ce que l'on aurait pu faire.

--Voyons.

--Supposez, sire, que l'on se soit procuré ou que l'on ait fait faire un
cachet représentant la tête de Marc-Aurèle.

--Après?

--On aurait pu amollir la cire du cachet en la plaçant au-dessus d'une
bougie, ouvrir la lettre, la plier ainsi...

Et Ruffo la plia, en effet, comme avait fait Acton.

--Pour quoi faire la plier ainsi? demanda le roi.

--Pour sauvegarder l'en-tête et la signature; puis, avec un acide
quelconque, enlever l'écriture, et, à la place de ce qui y était alors,
mettre ce qu'il y a aujourd'hui.

--Vous croyez cela possible, Éminence?

--Rien de plus facile; je dirai même que cela expliquerait parfaitement,
vous en conviendrez, sire, une lettre d'une écriture étrangère entre un
en-tête et une salutation de l'écriture de l'empereur.

--Cardinal! cardinal! dit le roi après avoir examiné la lettre avec
attention, vous êtes un bien habile homme.

Le cardinal s'inclina.

--Et maintenant, qu'y a-t-il à faire, à votre avis? demanda le roi.

--Laissez-moi le reste de la nuit pour y penser, répliqua le cardinal,
et, demain, nous en reparlerons.

--Mon cher Ruffo, dit le roi, n'oubliez pas que, si je ne vous fais pas
premier ministre, c'est que je ne suis pas le maître.

--J'en suis si bien convaincu, sire, que, tout en ne l'étant pas, j'en
ai la même reconnaissance à Votre Majesté que si je l'étais.

Et, saluant le roi avec son respect accoutumé, le cardinal sortit,
laissant Sa Majesté pénétrée d'admiration pour lui.




                                  LX

                     OÙ VANNI TOUCHE ENFIN AU BUT
                QU'IL AMBITIONNAIT DEPUIS SI LONGTEMPS.


On se rappelle la recommandation qu'avait faite le roi Ferdinand dans
une de ses lettres à la reine. Cette recommandation disait de ne point
laisser languir en prison Nicolino Caracciolo et de presser le marquis
Vanni, procureur fiscal, d'instruire le plus promptement possible
son procès. Nos lecteurs ne se sont point trompés, nous l'espérons, à
l'intention de la recommandation susdite, et ne lui ont rien reconnu de
philanthropique. Non! le roi avait, comme la reine, ses motifs de haine
à lui: il se rappelait que l'élégant Nicolino Caracciolo, descendu du
Pausilippe pour fêter, dans le golfe de Naples, Latouche-Tréville et ses
marins, avait été un des premiers à offusquer ses yeux en abandonnant la
poudre, en immolant sa queue aux idées nouvelles et en laissant pousser
ses favoris, et qu'il avait enfin, un des premiers toujours à marcher
dans la mauvaise voie, substitué insolemment le pantalon à la culotte
courte.

En outre, Nicolino, on le sait, était frère du beau duc de Rocca-Romana,
qui, à tort ou à raison, avait passé pour être l'objet d'un de
ces nombreux et rapides caprices de la reine, non enregistrés par
l'histoire, qui dédaigne ces sortes de détails, mais constatés par la
chronique scandaleuse des cours qui en vit; or, le roi ne pouvait se
venger du duc de Rocca-Romana, qui n'avait pas changé un bouton à son
costume, ne s'était rien coupé, ne s'était rien laissé pousser, et, par
conséquent, était resté dans les plus strictes règles de l'étiquette; il
n'était donc pas fâché,--un mari si débonnaire qu'il soit ayant toujours
quelque rancune contre les amants de sa femme,--il n'était donc pas
fâché, n'ayant point de prétexte plausible pour se venger du frère aîné,
d'en rencontrer un pour se venger du frère cadet. D'ailleurs, comme
titre personnel à l'antipathie du roi, Nicolino Caracciolo était entaché
du péché originel d'avoir une Française pour mère, et, de plus, étant
déjà à moitié Français de naissance, d'être encore tout à fait Français
d'opinion.

On a vu, d'ailleurs, que les soupçons du roi, tout vagues et instinctifs
qu'ils étaient sur Nicolino Caracciolo, n'étaient point tout à
fait dénués de fondement, puisque Nicolino était lié à cette grande
conspiration qui s'étendait jusqu'à Rome, et qui avait pour but, en
appelant les Français à Naples, d'y faire entrer avec eux la lumière, le
progrès, la liberté.

Maintenant, on se rappelle par quelle suite de circonstances inattendues
Nicolino Caracciolo avait été amené à prêter à Salvato, trempé par l'eau
de la mer, des habits et des armes; comment, une lettre de femme qu'il
avait oubliée dans la poche de sa redingote ayant été trouvée par
Pasquale de Simone, avait été remise par celui-ci à la reine et par la
reine à Acton; nous avons presque assisté à l'expérience chimique qui,
en enlevant le sang, avait laissé subsister l'écriture, et nous avons
assisté tout à fait à l'expérience poétique qui, en dénonçant la femme,
avait permis de s'emparer de son amant; or, l'amant arrêté et conduit,
on s'en souvient, au château Saint-Elme, n'était autre que notre
insouciant et aventureux ami Nicolino Caracciolo.

Le lecteur nous pardonnera si nous lui faisons subir ici quelques
redites; nous désirons, autant que possible, ajouter par quelques
lignes--ces lignes fussent-elles inutiles--à la clarté de notre récit,
que peuvent, malgré nos efforts, obscurcir les nombreux personnages que
nous mettons en scène et dont une partie est forcée de disparaître pour
faire place à d'autres, parfois pendant plusieurs chapitres, parfois
pendant un volume entier.

Que l'on nous pardonne donc certaines digressions en faveur de la bonne
intention, et que l'on ne fasse point de notre bonne intention un des
pavés de l'enfer.

Le château Saint-Elme, où Nicolino avait été conduit et enfermé, était,
nous croyons l'avoir déjà dit, la Bastille de Naples.

Le château Saint-Elme, qui a joué un grand rôle dans toutes les
révolutions de Naples, et qui, par conséquent, aura le sien dans la
suite de cette histoire, est bâti au sommet de la colline qui domine
l'ancienne Parthénope. Nous ne chercherons pas, comme le faisait notre
savant archéologue sir William Hamilton, si le nom _Erme_, premier nom
du château Saint-Elme, vient de l'ancien mot phénicien _erme_, qui veut
dire, _élevé_, _sublime_, ou bien lui fut donné à cause des statues de
Priape à l'aide desquelles les habitants de Nicopolis marquaient les
limites de leurs champs et de leurs maisons, et qu'ils appelaient
_Terme_. N'ayant pas reçu du ciel ce regard pénétrant qui lit dans la
nuit profonde des étymologies, nous nous contenterons de faire remonter
cette appellation à une chapelle de Saint-Érasme qui donna son nom à
la montagne sur laquelle elle était assise; la montagne s'appela donc
d'abord le mont _Saint-Érasme_, puis, par corruption, _Saint-Erme_, puis
enfin en dernier lieu, et se corrompant de plus en plus, Saint-Elme. Sur
ce sommet, qui domine la ville et la mer, fut d'abord bâtie une tour
qui remplaça la chapelle et que l'on appela Belforte; cette tour
fut convertie en château par Charles II d'Anjou, dit le Boiteux; ses
fortifications s'augmentèrent lorsque Naples fut assiégée par Lautrec,
non pas en 1518, comme le dit il signor Giuseppe Gallanti, auteur de
_Naples et ses Environs;_ mais, en 1528, elle devint, par ordre de
Charles-Quint, une forteresse régulière. Comme toutes les forteresses
destinées d'abord à défendre les populations au milieu ou sur la
tête desquelles elles sont élevées, Saint-Elme en arriva peu à peu,
non-seulement à ne plus défendre la population de Naples, mais à la
menacer, et c'est sous ce dernier point de vue que le sombre château
fait encore la terreur des Napolitains, qui, à chaque révolution qu'ils
font ou plutôt qu'ils laissent faire, demandent sa démolition au nouveau
gouvernement qui succède à l'ancien. Le nouveau gouvernement, qui a
besoin de se populariser, décrète la démolition de Saint-Elme, mais se
garde bien de le démolir. Hâtons-nous de dire, attendu qu'il faut rendre
justice aux pierres comme aux gens, que l'honnête et pacifique château
Saint-Elme, éternelle menace de destruction pour la ville, s'est
toujours borné à menacer, n'a jamais rien détruit, et même, dans
certaines circonstances, a protégé.

Nous avons dit tout à l'heure qu'il fallait rendre justice aux pierres
comme aux gens; retournons la maxime, et disons maintenant qu'il faut
rendre justice aux gens comme aux pierres.

Ce n'était point, Dieu merci! par paresse ou négligence que le marquis
Vanni n'avait pas suivi plus activement le procès Nicolino, non; le
marquis, véritable procureur fiscal, ne demandant que des coupables et
ne désirant que d'en trouver là même où il n'y en avait pas, était loin
de mériter un pareil reproche, non; mais c'était un homme de conscience
dans son genre que le marquis Vanni: il avait fait durer sept ans le
procès du prince de Tarsia, et trois ans celui du chevalier de Medici
et de ceux qu'il s'obstinait à appeler ses complices; il tenait un
coupable, cette fois, il avait des preuves de sa culpabilité, il était
sûr que ce coupable ne pouvait lui échapper sous la triple porte qui
fermait son cachot et sous la triple muraille qui entourait Saint-Elme;
il ne regardait donc pas à un jour, à une semaine et même à un mois pour
arriver à un résultat satisfaisant. D'ailleurs, il appartenait, nous
l'avons dit, pour les instincts, pour l'allure, aux animaux de la race
féline, et l'on sait que le tigre s'amuse à jouer avec l'homme avant de
le mettre en morceaux, et le chat avec la souris avant de la dévorer.

Le marquis Vanni s'amusait donc à jouer avec Nicolino Caracciolo avant
de lui faire couper la tête.

Mais, il faut le dire, dans ce jeu mortel où luttaient l'un contre
l'autre l'homme armé de la loi, de la torture et de l'échafaud, et
l'homme armé de son seul esprit, ce n'était pas celui qui avait toutes
les chances de gagner qui gagnait toujours. Loin de là. Après quatre
interrogatoires successifs, qui chacun avaient duré plus de deux heures,
et dans lesquels Vanni avait essayé de retourner son prévenu de toutes
les façons, le juge n'était pas plus avancé et le prévenu pas plus
compromis que le premier jour, c'est-à-dire que l'interrogateur en était
arrivé à savoir les nom, prénoms, qualités, âge, état social de Nicolino
Caracciolo, ce que tout le monde savait à Naples, sans avoir besoin de
recourir à un mois de prison et à une instruction de trois semaines;
mais le marquis Vanni, malgré sa curiosité,--et il était certainement un
des juges les plus curieux du royaume des Deux-Siciles,--n'avait pu en
savoir davantage.

En effet, Nicolino Caracciolo s'était enfermé dans ce dilemme: «Je suis
coupable ou je suis innocent. Ou je suis coupable, et je ne suis pas
assez bête pour faire des aveux qui me compromettront; ou je suis
innocent, et, par conséquent, n'ayant rien à avouer, je n'avouerai
rien.» Il était résulté de ce système de défense qu'à toutes les
questions faites par Vanni pour savoir autre chose que tout ce que tout
le monde savait, c'est-à-dire ses nom, prénoms, qualités, âge,
demeure et état social, Nicolino Caracciolo avait répondu par d'autres
questions, demandant à Vanni, avec l'accent du plus vif intérêt s'il
était marié, si sa femme était jolie, s'il l'aimait, s'il en avait des
enfants, quel était leur âge, s'il avait des frères, des soeurs, si son
père vivait, si sa mère était morte, combien lui donnait la reine pour
le métier qu'il faisait, si son titre de marquis était transmissible
à l'aîné de sa famille, s'il croyait en Dieu, à l'enfer, au paradis,
s'appuyant dans toutes ses divagations, sur ce qu'il avait, pour tout
ce qui regardait le marquis, une sympathie aussi vive au moins que celle
que le marquis Vanni avait pour lui, et que, par conséquent, il lui
était permis, sinon de lui faire les mêmes questions,--il ne poussait
point l'indiscrétion jusque là,--au moins des questions analogues à
celles qu'il lui faisait. Il en était résulté qu'à la fin de chaque
interrogatoire, le marquis Vanni s'était trouvé un peu moins avancé
qu'au commencement et n'avait pas même osé faire dresser par le greffier
procès-verbal de toutes les folies que Nicolino lui avait dites, et
qu'enfin, ayant menacé le prisonnier, lors de sa dernière visite, de
lui faire donner la question s'il continuait de rire au nez de cette
respectable déesse que l'on appelle la Justice, il se présentait
au château Saint-Elme, dans la matinée du 9 décembre,--c'est-à-dire
quelques heures après l'arrivée du roi à Caserte, arrivée complètement
ignorée encore à Naples et qui n'était sue que des personnes qui avaient
eu l'honneur de voir Sa Majesté;--il se présentait, disons-nous, au
château Saint-Elme, bien décidé cette fois, si Nicolino continuait
de jouer le même jeu avec lui, de mettre ses menaces à exécution et
d'essayer de cette fameuse torture _sicut in cadaver_ qui lui avait
été refusée à son grand regret par la majorité de la junte d'État, à
laquelle il n'avait pas besoin de référer cette fois.

Vanni, dont le visage n'était pas gai d'habitude, avait donc, ce
jour-là, une physionomie plus lugubre encore que de coutume.

Il était, en outre, escorté de maître Donato, le bourreau de Naples,
lequel était lui-même flanqué de deux de ses aides, venus tout exprès
pour l'aider à appliquer le prisonnier à la question, si le prisonnier
persistait, nous ne dirons pas dans ses dénégations, mais dans les
facétieuses et fantastiques plaisanteries qui n'avaient point de
précédent dans les annales de la justice.

Nous ne parlons pas du greffier qui accompagnait si assidûment Vanni
dans toutes ses courses, et qui, dans sa vénération pour le procureur
fiscal, gardait en sa présence un silence si absolu, que Nicolino
prétendait que ce n'était point un homme de chair et d'os, mais purement
et simplement son ombre que Vanni avait fait habiller en greffier,
non pour économiser à l'État, comme on aurait pu le croire, les
appointements de ce magistrat subalterne, mais pour avoir toujours sous
la main un secrétaire prêt à écrire ses interrogatoires.

Pour cette grande solennité de la torture qui n'avait point été donnée
à Naples, ni même dans le royaume des Deux-Siciles, où elle était tombée
en désuétude depuis que don Carlos était monté sur le trône de Naples,
c'est-à-dire depuis soixante-cinq ans, et que le marquis Vanni allait
avoir l'honneur de faire revivre, non point en l'exerçant _in anima
vili_, mais sur un membre d'une des premières familles de Naples, des
ordres avaient été donnés à don Roberto Brandi, gouverneur du château,
pour mettre tout à neuf dans la vieille salle de tortures du château
Saint-Elme. Don Roberto Brandi, serviteur zélé du roi, qui avait eu le
désagrément, deux ans auparavant, de voir fuir de sa forteresse Ettore
Caraffa, s'était empressé de prouver son dévouement à Sa Majesté en
obéissant ponctuellement aux ordres du procureur fiscal, de sorte que,
quand celui-ci se fit annoncer, le gouverneur vint au-devant de lui, et,
avec le sourire de l'orgueil satisfait:

--Venez, lui dit-il, et j'espère que vous serez content de moi.

Et il conduisit Vanni dans la salle qu'il avait fait remettre
entièrement à neuf à l'intention de Niccolino Caracciolo, lequel ne se
doutait pas que l'État venait de dépenser pour lui, en instruments de
torture, la somme exorbitante de sept cents ducats, dont, selon les
habitudes reçues à Naples, le gouverneur avait mis la moitié dans sa
poche.

Vanni, précédé de don Roberto et suivi de son greffier, du bourreau et
de ses deux aides, descendit dans ce musée de la douleur, et, comme
un général avant le combat examine le champ sur lequel il va livrer
bataille et note les accidents de terrain dont il peut tirer avantage
pour la victoire, il étudia, les uns après les autres, cette collection
d'instruments, sortis, pour la plupart, des arsenaux ecclésiastiques,
les archives de l'inquisition ayant prouvé que les cerveaux ascétiques
sont les plus inventifs dans ces sortes de machines destinées à faire
tressaillir d'angoisse les fibres les plus profondément cachées dans le
coeur de l'homme.

Chaque instrument était bien à sa place et surtout en bon état de
service.

Alors, laissant dans cette salle funèbre, éclairée seulement de torches
soutenues contre la muraille par des mains de fer, maître Donato et ses
deux aides, il était passé dans la chambre voisine, séparée de la salle
de tortures par une grille de fer, devant laquelle tombait un rideau de
serge noire; la lumière des torches, vue à travers ce rideau, obstacle
insuffisant à la cacher tout à fait, devenait plus funèbre encore.

C'était aussi aux soins de don Roberto qu'était due la mise en état
de cette chambre, ancienne salle de tribunal secret abandonnée en même
temps que la salle de torture. Elle n'avait rien de particulier que son
absence complète de communication avec le jour; tout son mobilier
se composait d'une table couverte d'un tapis vert, éclairée par deux
candélabres à cinq branches, et sur laquelle se trouvaient du papier, de
l'encre et des plumes.

Un fauteuil tenait le milieu de cette table, et, de l'autre côté, avait
en face de lui la sellette du prévenu; à côté de cette grande table,
que l'on pouvait appeler la table d'honneur, et qui était évidemment
réservée au juge, était une petite table destinée au greffier.

Au-dessus du juge était un grand crucifix taillé dans un tronc de chêne
et qu'on eût dit sorti de l'âpre ciseau de Michel-Ange, tant sa rude
physionomie laissait celui qui le regardait dans le doute s'il avait été
mis là pour soutenir l'innocent ou effrayer le coupable.

Une lampe descendant du plafond éclairait cette terrible agonie, qui
semblait, non pas celle de Jésus expirant avec le mot _pardon_ sur la
bouche, mais celle du mauvais larron, rendant son dernier soupir dans un
dernier blasphème.

Le procureur fiscal avait jusque-là tout examiné en silence, et don
Roberto, n'entendant point sortir de sa bouche l'éloge qu'il se croyait
en droit d'espérer, attendait avec inquiétude une marque de satisfaction
quelconque; cette marque de satisfaction, pour s'être fait attendre,
n'en fut que plus flatteuse. Vanni fit hautement l'éloge de toute cette
lugubre mise en scène, et promit au digne commandant que la reine serait
informée du zèle qu'il avait déployé pour son service.

Encouragé par l'éloge d'un homme si expert en pareille matière, don
Roberto exprima le timide désir que la reine vînt un jour visiter le
château Saint-Elme et voir de ses propres yeux cette magnifique salle
de tortures, bien autrement curieuse, à son avis, que le musée de
Capodimonte; mais, quelque crédit que Vanni eût près de Sa Majesté,
il n'osa promettre cette faveur royale au digne gouverneur, qui, en
poussant un soupir de regret, fut forcé de s'en tenir à la certitude
qu'un récit exact serait fait à la reine, et de la peine qu'il s'était
donnée et du succès qu'il avait obtenu.

--Et maintenant, mon cher commandant, dit Vanni, remontez et envoyez-moi
le prisonnier sans fers, mais sous bonne escorte; j'espère que l'aspect
de cette salle l'amènera naturellement à des idées plus raisonnables que
celles où il s'est égaré jusqu'ici. Il va sans dire, ajouta Vanni d'un
air dégagé, que, si cela vous intéresse de voir donner la torture, vous
pouvez, de votre personne, accompagner le prisonnier. Il sera peut-être
intéressant, pour un homme d'intelligence comme vous, d'étudier la
manière dont je dirigerai cette opération.

Don Roberto exprima au procureur fiscal, en termes chaleureux, sa
reconnaissance de la permission qui lui était donnée et dont il déclara
vouloir profiter avec bonheur. Et, saluant jusqu'à terre le procureur
fiscal, il sortit pour obéir à l'ordre qu'il venait d'en recevoir.




                                  LXI

                            ULYSSE ET CIRCÉ


A peine le roi était-il, comme nous l'avons vu, sur l'avis du valet de
pied, sorti de la salle à manger pour venir rejoindre le cardinal Ruffo
dans son appartement, que, comme s'il eût été le seul et unique lien
qui retînt entre eux les convives agités d'émotions diverses, chacun
s'empressa de regagner son appartement. Le capitaine de Cesare ramena
chez elles les vieilles princesses, désespérées de voir qu'après avoir
été forcées de fuir de Paris et Rome, devant la Révolution, elles
allaient probablement être forcées de fuir Naples, poursuivies toujours
par le même ennemi.

La reine prévint sir William qu'après les nouvelles que venait de
rapporter son mari, elle avait trop besoin d'une amie pour ne pas garder
chez elle sa chère Emma Lyonna. Acton fit appeler son secrétaire Richard
pour lui confier le soin de découvrir pour quoi ou pour qui le roi
était rentré dans ses appartements. Le duc d'Ascoli, réinstallé dans
ses fonctions de chambellan, suivit le roi, avec son habit couvert de
plaques et de cordons, pour lui demander s'il n'avait pas besoin de ses
services. Le prince de Castelcicala demanda sa voiture et ses chevaux,
pressé d'aller à Naples veiller à sa sûreté et à celle de ses amis,
cruellement compromises par le triomphe des jacobins français, que
devait naturellement suivre le triomphe des jacobins napolitains.
Sir William Hamilton remonta chez lui pour rédiger une dépêche à son
gouvernement, et Nelson, la tête basse et le coeur préoccupé d'une
sombre pensée, regagna sa chambre, que, par une délicate attention, la
reine avait eu le soin de choisir pas trop éloignée de celle qu'elle
réservait à Emma les nuits où elle la retenait près d'elle, quand
toutefois, pendant ces nuits-là, une même chambre et un lit unique ne
réunissaient pas les deux amies.

Nelson, lui aussi, comme sir William Hamilton, avait à écrire, mais à
écrire une lettre, non point une dépêche. Il n'était point commandant en
chef dans la Méditerranée, mais placé sous les ordres de l'amiral lord
comte de Saint-Vincent, infériorité qui ne lui était pas trop sensible,
l'amiral le traitant plus en ami qu'en inférieur, et la dernière
victoire de Nelson l'ayant grandi au niveau des plus hautes réputations
de la marine anglaise.

Cette intimité entre Nelson et son commandant en chef est constatée
par la correspondance de Nelson avec le comte de Saint-Vincent, qui se
trouve dans le tome V de ses _Lettres et Dépêches_, publiées à Londres,
et ceux de nos lecteurs qui aiment à consulter les pièces originales
pourront recourir à celles de ces lettres écrites par le vainqueur
d'Aboukir, du 22 septembre, époque à laquelle s'ouvre ce récit, au
9 décembre, époque à laquelle nous sommes arrivés. Ils y verront,
racontées dans tous leurs détails, les irrésistibles progrès de cette
passion insensée que lui inspira lady Hamilton, passion qui devait lui
faire oublier le soin de ses devoirs comme amiral, et, comme homme, le
soin plus précieux encore de son honneur. Ces lettres, qui peignent le
désordre de son esprit et la passion de son coeur, seraient son excuse
devant la postérité, si la postérité qui, depuis deux mille ans, a
condamné l'amant de Cléopâtre, pouvait revenir sur son jugement.

Aussitôt rentré dans sa chambre, Nelson, profondément préoccupé d'une
catastrophe qui allait jeter un grand trouble non-seulement dans les
affaires du royaume, mais probablement dans celles de son coeur,
en portant l'amirauté anglaise à prendre de nouvelles dispositions
relativement à sa flotte de la Méditerranée, Nelson alla droit à son
bureau, et, sous l'impression du récit qu'avait fait le roi, si les
paroles échappées à la bouche de Ferdinand peuvent s'appeler un récit,
il commença la lettre suivante:

_A l'amiral lord comte de Saint-Vincent_.

«Mon cher lord,

»Les choses ont bien changé de face depuis ma dernière lettre datée de
Livourne, et j'ai bien peur que Sa Majesté le roi des Deux-Siciles ne
soit sur le point de perdre un de ses royaumes et peut-être tous les
deux.

»Le général Mack, ainsi que je m'en étais douté et que je crois même
vous l'avoir dit, n'était qu'un fanfaron qui a gagné sa réputation
de grand général je ne sais où, mais pas, certes, sur les champs de
bataille; il est vrai qu'il avait sous ses ordres une triste armée; mais
qui va se douter que soixante mille hommes iront se faire battre par dix
mille!

»Les officiers napolitains n'avaient que peu de chose à perdre, mais
tout ce qu'ils avaient à perdre, ils l'ont perdu[1].»

[Note 1: Nous citons les paroles textuelles de Nelson: «The
napolitan officers have not lost much honour, for God knows they had
but little to lose; but they lost all they had.» _Dépêches et Lettres de
Nelson_, t. V, page 195.]

Nelson en était là de sa lettre, et, on le voit, le vainqueur d'Aboukir
traitait assez durement les vaincus de Civita-Castellana. Peut-être, en
effet, avait-il le droit d'être exigeant en matière de courage, ce rude
marin qui, enfant, demandait ce que c'était que la peur et ne l'avait
jamais connue, tout en laissant à chaque combat auquel il assistait un
lambeau de sa chair, de sorte que la balle qui le tua à Trafalgar ne tua
plus que la moitié de lui-même et les débris vivants d'un héros. Nelson,
disons-nous, en était là de sa lettre, lorsqu'il entendit derrière lui
un bruit pareil à celui que ferait le battement des ailes d'un papillon
ou d'un sylphe attardé, sautant de fleur en fleur.

Il se retourna et aperçut lady Hamilton.

Au reste, nous dirons bientôt ce que nous pensons du courage des
Napolitains, dans le chapitre où nous traiterons du courage collectif et
du courage individuel.

Il jeta un cri de joie.

Mais Emma Lyonna, avec un charmant sourire, approcha un doigt de sa
bouche, et, riante et gracieuse comme la statue du silence heureux (on
le sait, il y a plusieurs silences), elle lui fit signe de se taire.

Puis, s'avançant jusqu'à son fauteuil, elle se pencha sur le dossier et
dit à demi-voix:

--Suivez-moi, Horace; notre chère reine vous attend et veut vous parler
avant de revoir son mari.

Nelson poussa un soupir en songeant que quelques mots venus de Londres,
en changeant sa destination, pouvaient l'éloigner de cette magicienne,
dont chaque geste, chaque mot, chaque caresse était une nouvelle chaîne
ajoutée à celles dont il était déjà lié; il se souleva péniblement de
son siège, en proie à ce vertige qu'il éprouvait toujours lorsque, après
un moment d'absence, il revoyait cette éblouissante beauté.

--Conduisez-moi, lui dit-il; vous savez que je ne vois plus rien dès que
je vous vois.

Emma détacha l'écharpe de gaze qu'elle avait enroulée autour de sa tête
et dont elle s'était fait une coiffure et un voile, comme on en voit
dans les miniatures d'Isabey, et, lui jetant une de ses extrémités qu'il
saisit au vol et porta fiévreusement à ses lèvres:

--Venez, mon cher Thésée, lui dit-elle, voici le fil du labyrinthe,
dussiez-vous m'abandonner comme une autre Ariane. Seulement, je vous
préviens que, si ce malheur m'arrive, je ne me laisserai consoler par
personne, fût-ce par un dieu!

Elle marcha la première, Nelson la suivit; elle l'eût conduit en enfer,
qu'il y fût descendu avec elle.

--Tenez, ma bien-aimée reine, dit Emma, je vous amène celui qui est à la
fois mon roi et mon esclave, le voici.

La reine était assise sur un sofa dans le boudoir qui séparait la
chambre d'Emma Lyonna de sa chambre; une flamme mal éteinte brillait
dans ses yeux; cette fois, c'était celle de la colère.

--Venez ici, Nelson, mon défenseur, dit-elle, et asseyez-vous près de
moi; j'ai véritablement besoin que la vue et le contact d'un héros
me console de notre abaissement... L'avez-vous vu, continua-t-elle en
secouant dédaigneusement la tête de haut en bas, l'avez-vous vu, ce
bouffon couronné se faisant le messager de sa propre honte? L'avez-vous
entendu raillant lui-même sa propre lâcheté? Ah! Nelson, Nelson, il est
triste, quand on est reine orgueilleuse et femme vaillante, d'avoir pour
époux un roi qui ne sait tenir ni le sceptre ni l'épée!

Elle attira Nelson près d'elle; Emma s'assit à terre sur des coussins et
couvrit de son regard magnétique, tout en jouant avec ses croix et ses
rubans.--comme Amy Robsart avec le collier de Leicester,--celui qu'elle
avait mission de fasciner.

--Le fait est, madame, dit Nelson, que le roi est un grand philosophe.

La reine regarda Nelson en contractant ses beaux sourcils.

--Est-ce sérieusement que vous décorez du nom de philosophie, dit-elle,
cet oubli de toute dignité? Qu'il n'ait pas le génie d'un roi, ayant été
élevé en lazzarone, cela se conçoit, le génie est un mets dont le ciel
est avare; mais n'avoir pas le coeur d'un homme! En vérité, Nelson,
c'était d'Ascoli qui, ce soir, avait, non-seulement l'habit, mais le
coeur d'un roi; le roi n'était que le laquais de d'Ascoli, et quand on
pense que, si ces jacobins dont il a si grand'peur l'avaient pris, il
l'eût laissé pendre sans dire une parole pour le sauver!... Être à la
fois la fille de Marie-Thérèse et la femme de Ferdinand, c'est, vous en
conviendrez, une de ces fantaisies du hasard qui feraient douter de la
Providence.

--Bon! dit Emma, ne vaut-il pas mieux que cela soit ainsi, et ne
voyez-vous pas que c'est un miracle de la Providence, que d'avoir fait
tout à la fois de vous un roi et une reine! Mieux vaut être Sémiramis
qu'Artémise, Élisabeth que Marie de Médicis.

--Oh! s'écria la reine sans écouter Emma, si j'étais homme, si je
portais une épée!

--Elle ne vaudrait jamais mieux que celle-là, dit Emma en jouant avec
celle de Nelson, et, du moment que celle-là vous protège, il n'est pas
besoin d'une autre. Dieu merci!

Nelson posa sa main sur la tête d'Emma et la regarda avec l'expression
d'un amour infini.

--Hélas! chère Emma, lui dit-il, Dieu sait que les paroles que je vais
prononcer me brisent le coeur en s'en échappant; mais croyez-vous
que j'eusse soupiré tout à l'heure en vous voyant à l'heure où je m'y
attendais le moins, si je n'avais pas, moi aussi, mes terreurs?

--Vous? demanda Emma.

--Oh! je devine ce qu'il veut dire, s'écria la reine en portant son
mouchoir à ses yeux; oh! je pleure, oui, c'est vrai, mais ce sont des
larmes de rage...

--Oui; mais, moi, je ne devine pas, dit Emma, et ce que je ne devine
pas, il faut qu'on me l'explique. Nelson, qu'entendez-vous par vos
terreurs? Parlez, je le veux!

Et, lui jetant un bras autour du cou et se soulevant gracieusement à
l'aide de ce bras, elle baisa son front mutilé.

--Emma, lui dit Nelson, croyez bien que, si ce front qui rayonne
d'orgueil sous vos lèvres, ne rayonne pas en même temps de joie, c'est
que j'entrevois dans un prochain avenir une grande douleur.

--Moi, je n'en connais qu'une au monde, dit lady Hamilton, ce serait
d'être séparée de vous.

--Vous voyez bien que vous avez deviné, Emma.

--Nous séparer! s'écria la jeune femme avec une expression de terreur
admirablement jouée; et qui pourrait nous séparer maintenant?

--Oh! mon Dieu! les ordres de l'Amirauté, un caprice de M. Pitt; ne
peut-on pas m'envoyer prendre la Martinique et la Trinité, comme on m'a
envoyé à Calvi, à Ténériffe, à Aboukir? A Calvi, j'ai laissé un oeil; à
Ténériffe, un bras; à Aboukir, la peau de mon front. Si l'on m'envoie
à la Martinique ou à la Trinité, je demande à y laisser la tête et que
tout soit fini.

--Mais, si vous receviez un ordre comme celui-là, vous n'obéiriez pas,
je l'espère?

--Comment ferais-je, chère Emma?

--Vous obéiriez à l'ordre de me quitter?

--Emma! Emma! ne voyez-vous pas que vous vous mettez entre mon devoir et
mon amour... C'est faire de moi un traître ou un désespéré.

--Eh bien, répliqua Emma, j'admets que vous ne puissiez pas dire à Sa
Majesté George III: «Sire, je ne veux pas quitter Naples, parce que
j'aime comme un fou la femme de votre ambassadeur, qui, de son côté,
m'aime à en perdre la tête;» mais vous pouvez bien lui dire: «Mon roi,
je ne veux pas quitter une reine dont je suis le seul soutien, le
seul appui, le seul défenseur; vous vous devez protection entre têtes
couronnées et vous répondez les uns des autres à Dieu qui vous a faits
ses élus;» et si vous ne lui dites point cela parce qu'un sujet ne parle
pas ainsi à son roi, sir William, qui a sur un frère de lait des droits
que vous n'avez pas, sir William peut le lui dire.

--Nelson, dit la reine, peut-être suis-je bien égoïste, mais, si vous
ne nous protégez pas, nous sommes perdus, et, lorsqu'on vous présente la
question sous ce jour, d'un trône à maintenir, d'un royaume à protéger,
ne trouvez-vous pas qu'elle s'agrandit au point qu'un homme de coeur
comme vous risque quelque chose pour nous sauver?

--Vous avez raison, madame, répondit Nelson, je ne voyais que mon amour;
ce n'est pas étonnant: cet amour, c'est l'étoile polaire de mon coeur.
Votre Majesté me rend bien heureux en me montrant un dévouement où je
ne voyais qu'une passion. Cette nuit même, j'écrirai à mon ami lord
Saint-Vincent, ou plutôt j'achèverai la lettre déjà commencée pour
lui. Je le prierai, je le supplierai de me laisser, mieux encore, de
m'attacher à votre service; il comprendra cela, il écrira à l'amirauté.

--Et, dit Emma, sir William, de son côté, écrira directement au roi et à
M. Pitt.

--Comprenez-vous, Nelson, continua la reine, combien nous avons besoin
de vous et quels immenses services vous pouvez nous rendre! Nous allons
être, selon toute probabilité, forcés de quitter Naples, de nous exiler.

--Croyez-vous donc les choses si désespérées, madame?

La reine secoua la tête avec un triste sourire.

--Il me semble, continua Nelson, que, si le roi voulait...

--Ce serait un malheur qu'il voulût, Nelson, un malheur pour moi, je
m'entends. Les Napolitains me détestent; c'est une race jalouse de tout
talent, de toute beauté, de tout courage; toujours courbés sous le joug
allemand, français ou espagnol, ils appellent étrangers et haïssent et
calomnient tout ce qui n'est pas Napolitain; ils haïssent Acton parce
qu'il est né en France; ils haïssent Emma parce qu'elle est née en
Angleterre; ils me haïssent, moi, parce que je suis née en Autriche.
Supposez que, par un effort de courage dont le roi n'est point capable,
on rallie les débris de l'armée et que l'on arrête les Français dans
le défilé des Abruzzes, les jacobins de Naples laissés à eux-mêmes
profitent de l'absence des troupes et se soulèvent, et alors les
horreurs de la France en 1792 et 1793 se renouvellent ici. Qui vous dit
qu'ils ne nous traiteront pas, moi, comme Marie-Antoinette, et, Emma,
comme la princesse de Lamballe? Le roi s'en tirera toujours, grâce à ses
lazzaroni qui l'adorent; il a pour lui l'égide de la nationalité; mais
Acton, mais Emma, mais moi, cher Nelson, nous sommes perdus. Maintenant,
n'est-ce point un grand rôle que celui qui vous est réservé par la
Providence, si vous arrivez à faire pour moi ce que Mirabeau, ce que
M. de Bouille, ce que le roi de Suède, ce que Barnave, ce que M. de la
Fayette, ce que mes deux frères, enfin, deux empereurs n'ont pu faire
pour la reine de France?

--Ce serait une gloire trop grande, et à laquelle je n'aspire pas,
madame, dit Nelson, une gloire éternelle.

--Puis n'avez-vous point à faire valoir ceci, Nelson, que c'est par
notre dévouement à l'Angleterre que nous sommes compromis? Si, fidèle
aux traités avec la République, le gouvernement des Deux-Siciles ne
vous avait point permis de prendre de l'eau, des vivres, de réparer
vos avaries à Syracuse, vous étiez forcé d'aller vous ravitailler à
Gibraltar et vous ne trouviez plus la flotte française à Aboukir.

--C'est vrai, madame, et c'était moi qui étais perdu alors; un procès
infamant m'était réservé à la place d'un triomphe. Comment dire:
«J'avais les yeux fixés sur Naples,» quand mon devoir était de regarder
du côté de Tunis?

--Enfin, n'est-ce point à propos des fêtes que, dans notre enthousiasme
pour vous, nous vous avons données, que cette guerre a éclaté? Non,
Nelson, le sort du royaume des Deux-Siciles est lié à vous, et vous
êtes lié, vous, au sort de ses souverains. On dira dans l'avenir: «Ils
étaient abandonnés de tous, de leurs alliés, de leurs amis, de leurs
parents; ils avaient le monde contre eux, ils eurent Nelson pour eux,
Nelson les sauva.»

Et, dans le geste que fit la reine en prononçant ces paroles, elle
étendit la main vers Nelson; Nelson saisit cette main, mit un genou en
terre et la baisa.

--Madame, dit Nelson se laissant aller à l'enthousiasme de la flatterie
de la reine, Votre Majesté me promet une chose?

--Vous avez le droit de tout demander à ceux qui vous devront tout.

--Eh bien, je vous demande votre parole royale, madame, que, du jour où
vous quitterez Naples, ce sera le vaisseau de Nelson, et nul autre, qui
conduira en Sicile votre personne sacrée.

--Oh! ceci, je vous le jure, Nelson, et j'ajoute que, là où je serai,
ma seule, mon unique, mon éternelle amie, ma chère Emma Lyonna sera avec
moi.

Et, d'un mouvement plus passionné peut-être que ne le permettait cette
amitié, toute grande qu'elle était, la reine prit la tête d'Emma entre
ses deux mains, l'approcha vivement de ses lèvres et la baisa sur les
deux yeux.

--Ma parole vous est engagée, madame, dit Nelson. A partir de ce moment,
vos amis sont mes amis et vos ennemis mes ennemis, et, dussé-je me
perdre en vous sauvant, je vous sauverai.

--Oh! s'écria Emma, tu es bien le chevalier des rois et le champion des
trônes! tu es bien tel que j'avais rêvé l'homme auquel je devais donner
tout mon amour et tout mon coeur!

Et, cette fois, ce ne fut plus sur le front cicatrisé du héros, mais
sur les lèvres frémissantes de l'amant que la moderne Circé appliqua ses
lèvres.

En ce moment, on gratta doucement à la porte.

--Entrez là, chers amis, de mon coeur, dit la reine en leur montrant la
chambre d'Emma; c'est Acton qui vient me rendre une réponse.

Nelson, enivré de louanges, d'amour, d'orgueil, entraîna Emma dans
cette chambre à l'atmosphère parfumée, dont la porte sembla se refermer
d'elle-même sur eux.

En une seconde, le visage de la reine changea d'expression, comme si
elle eût mis ou ôté un masque; son oeil s'endurcit, et, d'une voix
brève, elle prononça ce seul mot:

--Entrez.

C'était Acton, en effet.

--Eh bien, demanda-t-elle, qui attendait Sa Majesté?

--Le cardinal Ruffo, répondit Acton.

--Vous ne savez rien de ce qu'ils ont dit?

--Non, madame; mais je sais ce qu'ils ont fait.

--Qu'ont-ils fait?

--Ils ont envoyé chercher Ferrari.

--Je m'en doutais. Raison de plus, Acton, pour ce que vous savez.

--A la première occasion, ce sera fait. Votre Majesté n'a pas autre
chose à m'ordonner?

--Non, répondit la reine.

Acton salua et sortit.

La reine jeta un coup d'oeil jaloux sur la chambre d'Emma et rentra
silencieusement dans la sienne.




                                 LXII

                     L'INTERROGATOIRE DE NICOLINO


Les quelques moments qui s'écoulèrent entre la sortie du commandant
don Roberto Brandi et l'entrée du prisonnier furent employés par le
procureur fiscal à passer sur ses habits de ville une robe de juge, à
coiffer sa tête maigre et longue d'une perruque énorme qui devait, selon
lui, ajouter à la majesté de son visage et à couvrir cette perruque
elle-même d'un bonnet carré.

Le greffier commença par poser sur la table, comme pièces de conviction,
les deux pistolets marqués d'une N et la lettre de la marquise de
San-Clemente; puis il procéda à la même toilette qu'avait faite son
supérieur, toute proportion de rang gardée, c'est-à-dire qu'il mit une
robe plus étroite, une perruque moins grosse, une toque moins haute.

Après quoi, il s'assit à sa petite table.

Le marquis Vanni prit place à la grande, et, comme c'était un homme
d'ordre, il rangea son papier devant lui de manière qu'une feuille
ne dépassât point l'autre, s'assura qu'il y avait de l'encre dans son
encrier, examina le bec de sa plume, le rafraîchit avec un canif, en
égalisa les deux pointes en les coupant sur son ongle, tira de sa poche
une tabatière d'or ornée du portrait de Sa Majesté, la plaça à la portée
de sa main, moins pour y puiser la poudre qu'elle contenait que
pour jouer avec elle de cet air indifférent du juge qui joue aussi
insoucieusement avec la vie d'un homme qu'il joue avec sa tabatière, et
attendit Nicolino Caracciolo dans la pose qu'il crut la plus propre à
faire de l'effet sur son prisonnier.

Par malheur, Nicolino Caracciolo n'était point de caractère à se se
laisser imposer par les poses du marquis Vanni; la porte qui s'était
refermée sur le commandant s'ouvrit dix minutes après devant le
prisonnier, et Nicolino Caracciolo, mis avec une élégance qui ne
dénonçait en aucune manière le séjour peu confortable de la prison,
entra le sourire sur les lèvres, en fredonnant d'une voix assez juste le
_Pria che spunti l'aurora_ du _Matrimonio segreto_.

Il était accompagné de quatre soldats et suivi du gouverneur.

Deux soldats restèrent à la porte, deux autres s'avancèrent à la droite
et à la gauche du prisonnier, lequel marcha droit à la sellette qui lui
était préparée, regarda avant de s'asseoir autour de lui avec la plus
grande attention, murmura en français les trois syllabes: _Tiens! tiens!
tiens!_ lesquelles sont destinées, comme on sait, à exprimer un côté
comique de l'étonnement, et, s'adressant avec la plus grande politesse
au procureur fiscal:

--Est-ce que, par hasard, monsieur le marquis, lui demanda-t-il, vous
auriez lu _les Mystères d'Udolphe_?

--Qu'est-ce que cela, _les Mystères d'Udolphe_? demanda Vanni répondant
à son tour, comme Nicolino avait l'habitude de le faire, à une question
par une autre question.

--C'est un nouveau roman d'une dame anglaise nommée Anne Radcliffe.

--Je ne lis pas de romans, entendez-vous, monsieur, répondit le juge
d'une voix pleine de dignité.

--Vous avez tort, monsieur, très-grand tort; il y en a de fort amusants,
et je voudrais bien en avoir un à lire dans mon cachot, s'il y faisait
clair.

--Monsieur, je désire que vous vous pénétriez de cette vérité...

--De laquelle, monsieur le marquis?

--C'est que nous sommes ici pour nous occuper d'autre chose que de
romans. Asseyez-vous.

--Merci, monsieur le marquis; je voulais seulement vous dire qu'il
y avait, dans _les Mystères d'Udolphe_, la description d'une chambre
parfaitement pareille à celle-ci; c'est dans cette salle que le chef des
brigands tenait ses séances.

Vanni appela à son aide toute sa dignité.

--J'espère, prévenu, que cette fois...

Nicolino l'interrompit.

--D'abord, je ne m'appelle pas prévenu, vous le savez bien.

--Il n'y a pas de degré social devant la loi, vous êtes prévenu.

--Je l'accepte comme verbe, mais non comme substantif; voyons, de quoi
suis-je prévenu?

--Vous êtes prévenu de complot envers l'État.

--Allons, bon! voilà que vous retombez dans votre manie.

--Et vous dans votre irrévérence envers la justice.

--Moi irrévérent envers la justice? Ah! monsieur le marquis, vous
me prenez pour un autre, Dieu merci! nul ne respecte et ne vénère la
justice plus que moi. La justice! mais c'est la parole de Dieu sur la
terre. Oh! que non! je ne suis pas si impie que d'être irrévérent envers
la justice. Ah! envers les juges, c'est autre chose, je ne dis pas.

Vanni frappa avec impatience la terre du pied.

--Êtes-vous enfin décidé à répondre aujourd'hui aux questions que je
vais vous faire?

--C'est selon les questions que vous me ferez.

--Prévenu...! s'écria Vanni avec impatience.

--Encore, fit Nicolino en haussant les épaules; mais, voyons, qu'est-ce
que cela vous fait de m'appeler prince ou duc? Je n'ai point de
préférence pour l'un ou l'autre de ces deux noms. Je vous appelle bien
marquis, moi, et, à coup sûr, quoique j'aie à peine le tiers de votre
âge, je suis prince ou duc depuis plus longtemps que vous n'êtes
marquis.

--C'est bien, assez sur ce chapitre... Votre âge?

Nicolino tira de son gousset une montre magnifique.

--Vingt et un ans trois mois huit jours cinq heures sept minutes
trente-deux secondes. J'espère, cette fois, que vous ne m'accuserez pas
de manquer de précision.

--Votre nom?

--Nicolino Caracciolo, toujours.

--Votre domicile?

--Au château Saint-Elme, cachot numéro 3, au second au-dessous de
l'entre-sol.

--Je ne vous demande pas où vous demeurez à présent; je vous demande où
vous demeuriez quand vous avez été arrêté?

--Je ne demeurais nulle part, j'étais dans la rue.

--C'est bien. Peu importe votre réponse, on sait votre domicile.

--Alors, je vous dirai comme Agamemnon à Achille:

      Pourquoi le demander, puisque vous le savez?

--Faisiez-vous partie de la réunion de conspirateurs qui était
assemblée, du 22 au 23 septembre, dans les ruines du palais de la reine
Jeanne?

--Je ne connais pas de palais de la reine Jeanne à Naples.

--Vous ne connaissez pas les ruines du palais de la reine Jeanne au
Pausilippe, presque en face de la maison que vous habitez?

--Pardon, monsieur le marquis. Qu'un homme du peuple, un cocher
de fiacre, un cicerone, voire même un ministre de l'instruction
publique,--Dieu sait où l'on prend les ministres dans notre
époque!--fasse une pareille erreur, cela se comprend; mais vous, un
archéologue, vous tromper en architecture de deux siècles et demi, et
en histoire de cinq cents ans, je ne vous pardonne pas cela! Vous voulez
dire les ruines du palais d'Anna Caraffa, femme du duc de Medina, le
favori de Philippe IV, qui n'est pas morte étouffée comme Jeanne Ire, ni
empoisonnée comme Jeanne II...--remarquez que je n'affirme pas le fait,
le fait étant resté douteux,--mais mangée aux poux comme Sylla et comme
Philippe H.... Cela n'est pas permis, monsieur Vanni, et, si la chose se
répandait, on vous prendrait pour un vrai marquis!

--Eh bien, dans les ruines du palais d'Anna Caraffa, si vous l'aimez
mieux.

--Oui, je l'aime mieux; j'aime toujours mieux la vérité; je suis de
l'école du philosophe de Genève, et j'ai pour devise: _Vitam impendere
vero_. Bon! si je parle latin, voilà qu'on va me prendre pour un faux
duc!

--Étiez-vous dans les ruines du palais d'Anna Caraffa pendant la nuit du
22 au 23 septembre? Répondez oui ou non! insista Vanni furieux.

--Et que diable eussé-je été y chercher? Vous ne vous rappelez donc pas
le temps qu'il faisait pendant la nuit du 22 au 23 septembre?

--Je vais vous dire ce que vous alliez y faire, moi: vous alliez y
conspirer.

--Allons donc! je ne conspire jamais quand il pleut; c'est déjà assez
ennuyeux par le beau temps.

--Avez-vous, ce soir-là, prêté votre redingote à quelqu'un?

--Pas si niais, par une nuit pareille, quand il pleuvait à torrents,
prêter ma redingote! mais, si j'en avais eu deux, je les eusse mises
l'une sur l'autre.

--Reconnaissez-vous ces pistolets?

--Si je les reconnaissais, je vous dirais qu'on me les a volés; et,
comme votre police est très-mal faite, vous ne retrouveriez pas le
voleur, ce qui serait humiliant pour votre police; or, je ne veux
humilier personne, je ne reconnais pas ces pistolets.

--Ils sont cependant marqués d'une N.

--N'y a-t-il que moi dont le nom commence par une N à Naples?

--Reconnaissez-vous cette lettre?

Et Vanni montra au prisonnier la lettre de la marquise de San-Clemente.

--Pardon, monsieur le marquis, mais il faudrait que je la visse de plus
près.

--Approchez-vous.

Nicolino regarda l'un après l'autre les deux soldats qui se tenaient à
sa droite et sa gauche:

--_Èpermesso_? dit-il.

Les deux soldats s'écartèrent; Nicolino s'approcha de la table, prit la
lettre et la regarda.

--Fi donc! demander à un galant homme s'il reconnaît une lettre de
femme! Oh! monsieur le marquis!

Et, approchant tranquillement la lettre d'un des candélabres, il y mit
le feu.

Vanni se leva furieux.

--Que faites-vous donc? s'écria-t-il.

--Vous le voyez bien, je la brûle; il faut toujours brûler les lettres
de femme, ou sinon les pauvres créatures sont compromises.

--Soldats!... s'écria Vanni.

--Ne vous dérangez pas, dit Nicolino en soufflant les cendres au nez de
Vanni, c'est fait.

Et il alla tranquillement se rasseoir sur la sellette.

--C'est bon, dit Vanni, rira bien qui rira le dernier.

--Je n'ai ri ni le premier ni le dernier, monsieur, dit Nicolino avec
hauteur; je parle et j'agis en honnête homme, voilà tout.

Vanni poussa une espèce de rugissement; mais sans doute n'était-il pas
au bout de ses questions, car il parut se calmer, quoiqu'il secouât
furieusement sa tabatière dans sa main droite.

--Vous êtes le neveu de Francesco Caracciolo? reprit Vanni.

--J'ai cet honneur, monsieur le marquis, répondit tranquillement
Nicolino en s'inclinant.

--Le voyez-vous souvent?

--Le plus que je puis.

--Vous savez qu'il est infecté de mauvais principes?

--Je sais que c'est le plus honnête homme de Naples et le plus fidèle
sujet de Sa Majesté, sans vous excepter, monsieur le marquis.

--Avez-vous entendu dire qu'il ait eu affaire aux républicains?

--Oui, à Toulon, où il s'est battu contre eux si glorieusement, qu'il
doit aux différents combats qu'il leur a livrés le grade d'amiral.

--Allons, dit Vanni comme s'il prenait une résolution subite, je vois
que vous ne parlerez pas.

--Comment! vous trouvez que je ne parle point assez, je parle presque
tout seul.

--Je dis que nous ne tirerons aucun aveu de vous par la douceur.

--Ni par la force, je vous en préviens.--Nicolino Caracciolo, vous ne
savez pas jusqu'où peuvent s'étendre mes pouvoirs de juge.

--Non, je ne sais pas jusqu'où peut s'étendre la tyrannie d'un roi.

--Nicolino Caracciolo, je vous préviens que je vais être forcé de vous
appliquer à la torture.

--Appliquez, marquis, appliquez; cela fera toujours passer un instant;
on s'ennuie tant en prison!

Et Nicolino Caracciolo étira ses bras en bâillant.

--Maître Donato! s'écria le procureur fiscal exaspéré, faites voir au
prévenu la chambre de la question.

Maître Donato tira un cordon, les rideaux s'ouvrirent; Nicolino put
donc voir le bourreau, ses deux aides et les formidables instruments de
torture dont il était entouré.

--Tiens! fit Nicolino décidé à ne reculer devant rien: voici une
collection qui me paraît fort curieuse; peut-on la voir de plus près?

--Vous vous plaindrez de la voir de trop près tout à l'heure, malheureux
pêcheur endurci!

--Vous vous trompez, marquis, répondit Nicolino en secouant sa belle et
noble tête, je ne me plains jamais, je me contente de mépriser.

--Donato, Donato! s'écria le procureur fiscal, emparez-vous du prévenu.

La grille tourna sur ses gonds, mettant en communication la chambre de
l'interrogatoire avec la salle de torture, et Donato s'avança vers le
prisonnier.

--Vous êtes cicérone? demanda le jeune homme.

--Je suis le bourreau, répondit maître Donato.

--Marquis Vanni, dit Nicolino en pâlissant légèrement, mais le
sourire sur les lèvres et sans donner aucune autre marque d'émotion,
présentez-moi à monsieur; selon les lois de l'étiquette anglaise, il
n'aurait le droit de me parler ni de me toucher, si je ne lui étais pas
présenté, et, vous le savez, nous vivons sous les lois anglaises depuis
l'entrée à la cour de madame l'ambassadrice d'Angleterre.

--A la torture! à la torture! hurla Vanni.

--Marquis, dit Nicolino, je crois que vous vous privez par votre
précipitation d'un grand plaisir.

--Lequel? demanda Vanni haletant.

--Celui de m'expliquer vous-même l'usage de chacune de ces ingénieuses
machines; qui sait si cette explication ne suffirait point à vaincre ce
que vous appelez mon obstination?

--Tu as raison, quoique ce soit un moyen pour toi de retarder l'heure
que tu redoutes.

--Aimez-vous mieux tout de suite? dit Nicolino en regardant fixement
Vanni; quant à moi, cela m'est égal.

Vanni baissa les yeux.

--Non, répliqua-t-il, il ne sera point dit que j'aurai refusé à un
prévenu, si coupable qu'il soit, le délai qu'il a demandé.

En effet, Vanni comprenait qu'il y avait pour lui une jouissance amère
et une sombre vengeance dans l'énumération à laquelle il allait se
livrer, puisqu'il faisait précéder la torture physique d'une torture
morale pire que la première peut-être.

--Ah! fit Nicolino en riant, je savais bien que l'on obtenait tout de
vous par le raisonnement, et, d'abord, voyons, monsieur le procureur
fiscal, commençons par cette corde pendue au plafond et glissant sur une
poulie.

--C'est, en effet, par là que l'on commence.

--Voyez ce que c'est que le hasard! Nous disions donc que cette
corde...?

--C'est ce que l'on appelle l'estrapade, mon jeune ami.

Nicolino salua.

--On lie le patient les mains derrière le dos, on lui met aux pieds
des poids plus ou moins lourds, on le soulève par cette corde jusqu'au
plafond, puis on le laisse retomber par secousses jusqu'à un pied de
terre.

--Ce doit être un moyen infaillible de faire grandir les gens... Et,
continua Nicolino, cette espèce de casque pendu à la muraille, comment
cela s'appelle-t-il?

--C'est la _cuffia del silenzio_, très-bien nommée ainsi, attendu que
plus on souffre, moins on peut crier. On met la tête du patient dans
cette boîte de fer, et, à l'aide de cette vis que l'on tourne, la boîte
se rétrécit; au troisième tour, les yeux sortent de leur orbite et la
langue de la bouche.

--Qu'est-ce que ce doit être au sixième, mon Dieu! fit Nicolino avec sa
même intonation railleuse. Et ce fauteuil en tôle avec des clous en fer
et une espèce de réchaud dessous, a-t-il son utilité?

--Vous allez le voir. On y assied le patient tout nu, on l'attache
solidement aux bras du fauteuil et l'on allume du feu dans le réchaud.

--C'est moins commode que le gril de saint Laurent; vous ne pouvez pas
le retourner. Et ces coins, ce maillet et ces planches?

--C'est la question des brodequins: on met entre quatre planches les
jambes de celui à qui on veut la donner, on les lie avec une corde, et,
à l'aide de ce maillet, on enfonce ces coins-là entre les planches du
milieu.

--Pourquoi ne pas les passer tout de suite entre le tibia et le péroné?
Ce serait plus court!... Et ce chevalet entouré de coquemars?

--C'est avec cela qu'on donne la question de l'eau: on couche le patient
sur le chevalet de manière qu'il ait la tête et les pieds plus bas que
l'estomac, et on lui entonne dans la bouche jusqu'à cinq ou six pintes
d'eau.

--Je doute que les toasts que l'on porte à votre santé de cette
façon-là, marquis, vous portent bonheur.

--Voulez-vous continuer?

--Ma foi, non, cela me donne un trop grand mépris pour les inventeurs
de toutes ces machines, et surtout pour ceux qui s'en servent. J'aime
décidément mieux être accusé que juge, patient que bourreau.

--Vous refusez de faire des aveux?

--Plus que jamais.

--Songez que ce n'est plus l'heure de plaisanter.

--Par quelle torture vous plaît-il de commencer, monsieur?

--Par l'estrapade, répondit Vanni exaspéré de ce sang-froid. Exécuteur,
enlevez l'habit de monsieur.

--Pardon! si vous voulez bien le permettre, je l'ôterai moi-même; je
suis très-chatouilleux.

Et, avec la plus grande tranquillité, Nicolino enleva son habit, sa
veste et sa chemise, mettant au jour un torse juvénile et blanc, un peu
maigre peut-être, mais de forme parfaite.

--Encore une fois, vous ne voulez pas avouer? cria Vanni en secouant
désespérément sa tabatière.

--Allons donc! répondit Nicolino, est-ce qu'un gentilhomme a deux
paroles? Il est vrai, ajouta-t-il dédaigneusement, que vous ne pouvez
point savoir cela, vous.

--Liez-lui les mains derrière le dos, liez-lui les mains, cria Vanni;
attachez-lui un poids de cent livres à chaque pied et levez-le jusqu'au
plafond.

Les aides du bourreau se précipitèrent sur Nicolino pour exécuter
l'ordre du procureur fiscal.

--Un instant, un instant! cria maître Donato, des égards, des
précautions. Il faut que cela dure; disloquez, mais ne cassez pas; c'est
de la _roba_ aristocratique.

Et lui-même, avec toute sorte d'égards et de précautions comme il avait
dit, il lui lia les mains derrière le dos, tandis que les deux aides lui
attachaient les poids aux pieds.

--Tu ne veux pas avouer? tu ne veux pas avouer? cria Vanni en
s'approchant de Nicolino.

--Si fait; approchez encore, dit Nicolino.

Vanni s'approcha; Nicolino lui cracha au visage.

--Sang du Christ! s'écria Vanni, enlevez! enlevez!

Le bourreau et ses aides s'apprêtaient à obéir, quand le commandant
Roberto Brandi, s'approchant vivement du procureur fiscal:

--Un billet très-pressé du prince de Castelcicala, lui dit-il.

Vanni prit le billet en faisant signe aux exécuteurs d'attendre qu'il
eût lu.

Il ouvrit le billet; mais à peine y eut-il jeté les yeux, qu'une pâleur
livide envahit son visage.

Il le relut une seconde fois et devint plus pâle encore.

Puis, après un moment de silence, passant son mouchoir sur son front
ruisselant de sueur:

--Détachez le patient, dit-il, et reconduisez-le dans sa prison.

--Eh bien, mais la question? demanda maître Donato.

--Ce sera pour un autre jour, répondit Vanni.

Et il s'élança hors du cachot sans même donner à son greffier l'ordre de
le suivre.

--Et votre ombre, monsieur le procureur fiscal? lui cria Nicolino. Vous
oubliez votre ombre!

On détacha Nicolino, qui remit sa chemise, sa veste et sa redingote avec
le même calme qu'il les avait ôtées.

--Métier du diable, s'écria maître Donato, on n'y est jamais sûr de
rien!

Nicolino parut touché de ce désappointement du bourreau.

--Combien gagnez-vous par an, mon ami? lui demanda-t-il.

--J'ai quatre cents ducats de fixe, Excellence, dix ducats par exécution
et quatre ducats par torture; mais il y a plus de trois ans que, par
l'entêtement du tribunal, on n'a exécuté personne; et, vous le voyez,
au moment de vous donner la torture, contre-ordre! J'aurais plus de
bénéfice à donner ma démission de bourreau et à me faire sbire, comme
mon ami Pasquale de Simone.

--Tenez, mon cher, dit Nicolino en tirant de sa poche trois pièces d'or,
vous m'attendrissez; voici douze ducats. Qu'il ne soit pas dit que l'on
vous a dérangé pour rien.

Maître Donato et ses deux aides saluèrent.

Alors, Nicolino, se retournant vers Roberto Brandi, qui ne comprenait
rien lui-même à ce qui s'était passé:

--N'avez-vous pas entendu, commandant? lui dit-il. M. le procureur
fiscal vous a ordonné de me reconduire en prison.

Et, se remettant de lui-même au milieu des soldats qui l'avaient amené,
il sortit de la salle de l'interrogatoire et regagna son cachot.

Peut-être le lecteur attend-il maintenant l'explication du changement
qui s'était fait sur la physionomie du marquis Vanni en lisant le billet
du prince de Castelcicala, et de l'ordre donné de remettre la torture à
un autre jour, après l'avoir lu.

L'explication sera bien simple; elle consistera à mettre sous les yeux
du lecteur le texte même du billet; le voici:

«Le roi est arrivé cette nuit. L'armée napolitaine est battue; les
Français seront ici dans quinze jours.

»C.»

Or, le marquis Vanni avait réfléchi que ce n'était point au moment où
les Français allaient entrer à Naples qu'il était opportun de donner
la torture à un prisonnier accusé pour tout crime d'être partisan des
Français.

Quant à Nicolino, qui, malgré tout son courage, était menacé d'une rude
épreuve, il rentra dans le cachot numéro 3, au second au-dessous de
l'entre-sol, comme il disait, sans savoir à quel heureux hasard il
devait d'en être quitte à si bon marché.




                                LXIII

                            L'ABBÉ PRONIO


Vers la même heure où le procureur fiscal Vanni faisait reconduire
Nicolino à son cachot, le cardinal Ruffo, pour accomplir la promesse
qu'il avait faite pendant la nuit au roi, se présentait à la porte de
ses appartements.

L'ordre était donné de le recevoir. Il pénétra donc sans aucun
empêchement jusqu'au roi.

Le roi était en tête-à-tête avec un homme d'une quarantaine d'années. On
pouvait reconnaître cet homme pour un abbé à une imperceptible tonsure
qui disparaissait au milieu d'une forêt de cheveux noirs. Il était, au
reste, vigoureusement découplé et paraissait plutôt fait pour porter
l'uniforme de carabinier que la robe ecclésiastique.

Ruffo fit un pas en arrière.

--Pardon, sire, dit-il, mais je croyais trouver Votre Majesté seule.

--Entrez, entrez, mon cher cardinal, dit le roi, vous n'êtes point de
trop; je vous présente l'abbé Pronio.

--Pardon, sire, dit Ruffo en souriant, mais je ne connais pas l'abbé
Pronio.

--Ni moi non plus, dit le roi. Monsieur entre une minute avant Votre
Éminence; il vient de la part de mon directeur, monseigneur Rossi,
évêque de Nicosia; M. l'abbé ouvrait la bouche pour me raconter ce qui
l'amène, il le racontera à nous deux au lieu de le raconter à moi tout
seul. Tout ce que je sais, par le peu de mots que M. l'abbé m'a dits,
c'est que c'est un homme qui parle bien et qui promet d'agir encore
mieux. Racontez votre affaire: M. le cardinal Ruffo est de mes amis.

--Je le sais, sire, dit l'abbé en s'inclinant devant le cardinal, et des
meilleurs même.

--Si je n'ai pas l'honneur de connaître M. l'abbé Pronio, vous voyez
qu'en échange M. l'abbé Pronio me connaît.

--Et qui ne vous connaît pas, monsieur le cardinal, vous, le
fortificateur d'Ancône! vous, l'inventeur d'un nouveau four à chauffer
les boulets rouges!

--Ah! vous voilà pris, mon éminentissime. Vous vous attendiez à ce que
l'on vous fît des compliments sur votre éloquence et votre sainteté, et
voilà qu'on vous en fait sur vos exploits militaires.

--Oui, sire, et plût à Dieu que Votre Majesté eût confié le commandement
de l'armée à Son Éminence au lieu de le confier à un fanfaron
autrichien.

--L'abbé, vous venez de dire une grande vérité, dit le roi en posant sa
main sur l'épaule de Pronio.

Ruffo s'inclina.

--Mais je présume, dit-il, que M. l'abbé n'est pas venu seulement pour
dire des vérités qu'il me permettra de prendre pour des louanges.

--Votre Éminence a raison, dit Pronio en s'inclinant à son tour; mais
une vérité dite de temps en temps et quand l'occasion s'en présente,
quoiqu'elle puisse parfois nuire à l'imprudent qui la dit, ne peut
jamais nuire au roi qui l'entend.

--Vous avez de l'esprit, monsieur, dit Ruffo.

--Eh bien, c'est l'effet qu'il m'a fait tout de suite, dit le roi;
et cependant il n'est que simple abbé, quand j'ai, à la bonté de mon
ministre des cultes, dans mon royaume tant d'ânes qui sont évêques!

--Tout cela ne nous dit pas ce qui amène l'abbé près de Votre Majesté?

--Dites, dites, l'abbé! le cardinal me rappelle que j'ai affaire; nous
vous écoutons.

--Je serai bref, sire. J'étais hier, à neuf heures du soir, chez mon
neveu, qui est maître de poste.

--Tiens, c'est vrai, dit le roi, je cherchais où je vous avais déjà vu.
Je me rappelle maintenant, c'est là.

--Justement, sire. Dix minutes auparavant, un courrier était passé,
avait commandé des chevaux et avait dit au maître de poste: «Surtout
ne faites pas attendre, c'est pour un très-grand seigneur;» et il était
reparti en riant. La curiosité me prit alors de voir ce très-grand
seigneur, et, lorsque la voiture s'arrêta, je m'en approchai, et, à mon
grand étonnement, je reconnus le roi.

--Il m'a reconnu et ne m'a rien demandé; c'est, déjà bien de sa part,
n'est-ce pas, mon éminentissime?

--Je me réservais pour ce matin, sire, répondit l'abbé en s'inclinant.

--Continuez, continuez! vous voyez bien que le cardinal vous écoute.

--Avec la plus grande attention, sire.

--Le roi, que l'on savait à Rome, continua Pronio, revenait seul dans
un cabriolet, accompagné d'un seul gentilhomme qui portait les habits du
roi, tandis que le roi portait les habits de ce gentilhomme; c'était un
événement.

--Et un fier! fit le roi.

--J'interrogeai les postillons de Fondi, et, de postillons en
postillons, en remontant jusqu'à ceux d'Albano, les nôtres avaient
appris qu'il y avait eu une grande bataille, que les Napolitains avaient
été battus et que le roi,--comment dirai-je cela, sire? demanda en
s'inclinant respectueusement l'abbé,--et que le roi...

--Fichait le camp... Ah! pardon, j'oubliais que vous êtes homme
d'Église.

--Alors, j'ai été poursuivi de cette idée que, si les Napolitains
étaient véritablement en fuite, ils courraient tout d'une traite jusqu'à
Naples, et que, par conséquent, il n'y avait qu'un moyen d'arrêter les
Français, qui, si on ne les arrêtait pas, y seraient sur leurs talons.

--Voyons le moyen, dit Ruffo.

--C'était de révolutionner les Abruzzes et la Terre de Labour, et,
puisqu'il n'y a plus d'armée à leur opposer, de leur opposer un peuple.

Ruffo regarda Pronio.

--Est-ce que vous seriez, par hasard, un homme de génie, monsieur
l'abbé? lui demanda-t-il.

--Qui sait? répondit celui-ci.

--La chose m'en, a tout l'air, sire.

--Laissez-le aller, laissez-le aller, dit le roi.

--Donc, ce matin, j'ai pris un cheval chez mon neveu, je suis venu à
franc étrier jusqu'à Capoue; à la poste de Capoue, je me suis informé,
et j'ai appris que Sa Majesté était à Caserte; alors, je suis venu à
Caserte et me suis présenté hardiment à la porte du roi, comme venant
de la part de monseigneur Rossi, évêque de Nicosia et confesseur de Sa
Majesté.

--Vous connaissez monseigneur Rossi? demanda Ruffo.

--Je ne l'ai jamais vu, dit l'abbé; mais j'espérais que le roi me
pardonnerait mon mensonge en faveur de la bonne intention.

--Eh! mordieu! oui, je vous pardonne, dit le roi. Éminence, donnez-lui
son absolution tout de suite.

--Maintenant, sire, vous savez tout, dit Pronio: si le roi adopte mon
projet d'insurrection, une traînée de poudre n'ira pas plus vite; je
proclame la guerre sainte, et, avant huit jours, je soulève tout le pays
depuis Aquila jusqu'à Teano.

--Et vous ferez cela tout seul? demanda Ruffo.

--Non, monseigneur; je m'adjoindrai deux hommes d'exécution.

--Et quels sont ces deux hommes?

--L'un est Gaetano Mammone, plus connu sous le nom du _meunier de Sora_.

--N'ai-je pas entendu prononcer son nom, demanda le roi, à propos du
meurtre de ces deux jacobins della Torre?

C'est possible, sire, répondit l'abbé Pronio; il est rare que Gaetano
Mammone ne soit pas là quand on tue quelqu'un à dix lieues à la ronde;
il flaire le sang.

--Vous le connaissez? demanda Ruffo.

--C'est mon ami, Éminence.

--Et quel est l'autre?

--Un jeune brigand de la plus belle espérance, sire; il se nomme Michele
Pezza; mais il a pris le nom de Fra-Diavolo, attendu probablement que ce
qu'il y a de plus malin, c'est un moine, et de plus mauvais le diable. A
vingt et un ans à peine, il est déjà chef d'une bande de trente hommes,
qui se tiennent dans les montagnes de Mignano. Il était amoureux de la
fille d'un charron d'Itri, il l'a hautement demandée en mariage, on la
lui a refusée; alors, il a loyalement prévenu son rival, nommé Peppino,
qu'il le tuerait s'il ne renonçait pas à Francesca, c'est le nom de la
jeune fille; son rival a persisté, et Michele Pezza lui a tenu parole.

--C'est-à-dire qu'il l'a tué? demanda Ruffo.

--Éminence, c'est mon pénitent. Il y a quinze jours qu'avec six de ses
hommes les plus résolus, il a pénétré la nuit, par le jardin qui donne
sur la montagne, dans la maison du père de Francesca, a enlevé sa fille
et la emmenée avec lui. Il paraît que mon drôle a des secrets à lui
pour se faire aimer des femmes. Francesca, qui aimait Peppino, adore
maintenant Fra-Diavolo et brigande avec lui comme si elle n'avait fait
que cela toute sa vie.

--Et voilà les hommes que vous comptez employer? demanda le roi.

--Sire, on ne révolutionne pas un pays avec des séminaristes.

--L'abbé a raison, sire, dit Ruffo.

--Soit! Et, avec ces moyens-là, vous promettez de réussir?

--J'en réponds.

--Et vous soulèverez les Abruzzes, la Terre de Labour?

--Depuis les enfants jusqu'aux vieillards. Je connais tout le monde, et
tout le monde me connaît.

--Vous me paraissez bien sûr de votre affaire, mon cher abbé, dit le
cardinal.

--Si sûr, que j'autorise Votre Éminence à me faire fusiller si je ne
réussis pas.

--Alors, vous comptez faire de votre ami Gaetano Mammone et de votre
pénitent Fra-Diavolo vos deux lieutenants?

--Je compte en faire deux capitaines comme moi; ils ne valent pas moins
que moi, et je ne vaux pas moins qu'eux. Que le roi daigne seulement
signer mon brevet et les leurs, pour prouver aux paysans que nous
agissons en son nom, et je me charge de tout.

--Eh! eh! dit le roi, je ne suis pas scrupuleux; mais nommer mes
capitaines deux gaillards comme ceux-là. Vous me donnerez bien dix
minutes de réflexion, l'abbé?

--Dix, vingt, trente, sire, je ne crains rien. L'affaire est trop
avantageuse pour que Votre Majesté la refuse, et Son Éminence est trop
dévouée aux intérêts de la couronne pour ne pas la lui conseiller.

--Eh bien, l'abbé, dit le roi, laissez-nous un instant seuls, Son
Éminence et moi: nous allons causer de votre proposition.

--Sire, je serai dans l'antichambre à lire mon bréviaire; Votre Majesté
me fera demander quand elle aura pris une résolution.

--Allez, l'abbé, allez.

Pronio salua et sortit.

Le roi et le cardinal se regardèrent.

--Eh bien, que dites-vous de cet abbé-là, mon éminentissime? demanda le
roi.

--Je dis que c'est un homme, sire, et que les hommes sont rares.

--Un drôle de saint Bernard pour prêcher une croisade, dites donc!

--Eh! sire, il réussira peut-être mieux que le vrai n'a réussi.

--Vous êtes donc d'avis que j'accepte son offre?

--Dans la position où nous sommes, sire, je n'y vois pas d'inconvénient.

--Mais, dites-moi, quand on est petit-fils de Louis XIV et qu'on
s'appelle Ferdinand de Bourbon, signer de ce nom des brevets à un chef
de brigands et à un homme qui boit le sang comme un autre boit de l'eau
claire! car je le connais son Gaetano Mammone, de réputation du moins.

--Je comprends la répugnance de Votre Majesté, sire; mais signez
seulement celui de l'abbé, et autorisez-le à signer ceux des autres.

--Vous êtes un homme adorable, en ce que, avec vous, on n'est jamais
dans l'embarras. Rappelons-nous l'abbé?

--Non, sire; laissons-lui le temps de lire son bréviaire; nous avons, de
notre côté, à régler quelques petites affaires au moins aussi pressées
que les siennes.

--C'est vrai.

--Hier, Votre Majesté m'a fait l'honneur de me demander mon avis sur la
falsification de certaine lettre.

--Je me le rappelle parfaitement; et vous m'avez demandé la nuit pour
réfléchir. Mon éminentissime, avez vous réfléchi?

--Je n'ai fait que cela, sire.

--Eh bien?

--Eh bien, il y a un fait que Votre Majesté ne contestera point, c'est
que j'ai l'honneur d'être détesté par la reine.

--Il en est ainsi de tout ce qui m'est fidèle et attaché, mon cher
cardinal; si nous avions le malheur de nous brouiller, la reine vous
adorerait.

--Or, étant déjà suffisamment détesté par elle, à mon avis, je
désirerais bien, s'il était possible, sire, qu'elle ne me détestât point
davantage.

--A quel propos me dites-vous cela?

--A propos de la lettre de Sa Majesté l'empereur d'Autriche.

--Que croyez vous donc?

--Je ne crois rien; mais voici comment les choses se sont passées.

--Voyons cela, dit le roi s'accoudant sur son fauteuil afin d'écouter
plus commodément.

--A quelle heure Votre Majesté est-elle partie pour Naples, avec M.
André Backer, le jour où le jeune homme a eu l'honneur de dîner avec
Votre Majesté?

--Entre cinq et six heures.

--Eh bien, entre six et sept heures, c'est-à-dire une heure après que
Votre Majesté a été partie, avis a été donné au maître de poste de
Capoue de dire à Ferrari, lorsqu'il reprendrait chez lui le cheval qu'il
y avait laissé, qu'il était inutile qu'il allât jusqu'à Naples, attendu
que Votre Majesté était à Caserte.

--Qui a donc donné cet avis?

--Je désire ne nommer personne, sire; seulement, je n'empêche point que
Votre Majesté ne devine.

--Allez, je vous écoute.

--Ferrari, au lieu d'aller à Naples, est donc venu à Caserte. Pourquoi
voulait-on qu'il vînt à Caserte? Je n'en sais rien. Pour essayer
probablement sur lui quelque tentative de séduction.

--Je vous ai dit, mon cher cardinal, que je le croyais incapable de me
trahir.

--On n'a pas eu la peine de s'assurer de sa fidélité; Ferrari, ce qui
valait mieux, a fait une chute, a perdu connaissance et a été transporté
à la pharmacie.

--Par le secrétaire de M. Acton, nous savons cela.

--Là, de peur que son évanouissement ne fut trop court et qu'il ne
revînt à lui au moment où l'on ne s'y attendrait pas, on a trouvé
convenable de le prolonger à l'aide de quelques gouttes de laudanum.

--Qui vous a dit cela?

--Je n'ai eu besoin d'interroger personne. Qui ne veut pas être trompé
ne doit s'en rapporter qu'à soi.

Le cardinal tira de sa poche une cuiller à café.

--Voici, dit il, la cuiller à l'aide de laquelle on les lui a
introduites dans la bouche; il en reste une couche au fond de la
cuiller, ce qui prouve que le blessé n'a pas bu le laudanum lui-même,
vu qu'il eût enlevé cette couche avec ses lèvres, et l'odeur acre et
persistante de l'opium indique, après plus d'un mois, à quelle substance
appartenait cette couche.

Le roi regarda le cardinal avec cet étonnement naïf qu'il manifestait
lorsqu'on lui démontrait une chose que seul il n'eût pas trouvée, parce
qu'elle dépassait la portée de son intelligence.

--Et qui a fait cela? demanda-t-il.

--Sire, répondit le cardinal, je ne nomme personne; je dis: ON. Qui a
fait cela? Je n'en sais rien. ON l'a fait. Voilà ce que je sais.

--Et après?

--Votre Majesté veut aller jusqu'au bout, n'est-ce-pas?

--Certainement que je veux aller jusqu'au bout!

--Eh bien, sire, Ferrari évanoui par la violence du coup, endormi pour
surcroît de précautions avec du laudanum, ON a pris la lettre dans sa
poche, ON l'a décachetée en plaçant la cire au-dessus d'une bougie, ON a
lu la lettre, et, comme elle contenait l'opposé de ce que l'ON espérait,
ON a enlevé l'écriture avec de l'acide oxalique.

--Comment pouvez-vous savoir précisément avec quel acide?

--Voici la petite bouteille, je ne dirai point qui le contenait, mais
qui le contient; la moitié à peine, comme vous le voyez, a été employée
à l'opération.

Et, comme il avait tiré de sa poche la cuiller à café, le cardinal tira
de sa poche un flacon à moitié vide contenant un liquide clair comme de
l'eau de roche et évidemment distillé.

--Et vous dites, demanda le roi, qu'avec cette liqueur on peut enlever
l'écriture?

--Que Votre Majesté ait la bonté de me donner une lettre sans
importance.

Le roi prit sur une table le premier placet venu; le cardinal versa
quelques gouttes du liquide sur l'écriture, il l'étendit avec son doigt,
en couvrit quatre ou cinq lignes et attendit. L'écriture commença par
jaunir, puis s'effaça peu à peu.

Le cardinal lava le papier avec de l'eau ordinaire, et, entre les lignes
écrites au-dessus et au-dessous, il montra au roi un espace blanc qu'il
fit sécher au feu et sur lequel, sans autre préparation, il écrivit deux
ou trois lignes.

La démonstration ne laissait rien à désirer.

--Ah! San-Nicandro! San-Nicandro! murmura le roi, quand on pense que tu
aurais pu m'apprendre tout cela!

--Non pas lui, sire, attendu qu'il ne le savait pas; mais il eût pu vous
le faire apprendre par d'autres plus savants que lui.

--Revenons à notre affaire, dit le roi en poussant un soupir. Ensuite,
que s'est-il passé?

--Il s'est passé, sire, qu'après avoir substitué au refus de l'empereur
une adhésion, on a recacheté la lettre et on l'a scellée d'un cachet
pareil à celui de Sa Majesté Impériale; seulement, comme c'était la
nuit, à la lumière des bougies, que cette opération se faisait, on l'a
recachetée avec de la cire rouge qui était d'une teinte un peu plus
foncée que la première.

Le cardinal mit sous les yeux du roi la lettre tournée du côté du
cachet.

--Sire, dit-il, voyez la différence qu'il y a entre cette couche
superposée et la couche inférieure; au premier abord, la teinte paraît
la même, mais, en y regardant de près, on reconnaît une différence
légère et cependant visible.

--C'est vrai, s'écria le roi, c'est pardieu vrai!

--D'ailleurs, reprit le cardinal, voici le bâton de cire qui a servi à
refaire le cachet; Votre Majesté voit que sa couleur est identique avec
la couche supérieure.

Le roi regardait avec étonnement les trois pièces à conviction: cuiller,
flacon, bâton de cire à cacheter que Ruffo venait de mettre sous ses
yeux et avait déposées les unes à côté des autres sur une table.

--Et comment vous-êtes vous procuré cette cuiller, ce flacon et cette
cire? demanda le roi, tellement intéressé par cette intelligente
recherche de la vérité, qu'il ne voulait point en perdre un détail.

--Oh! de la façon la plus simple, sire. Je suis à peu près le seul
médecin de votre colonie de San-Leucio; je viens donc de temps en temps
à la pharmacie du château pour y chercher quelques médicaments; je suis
venu ce matin à la pharmacie comme d'habitude, mais avec certaine idée
arrêtée; j'ai trouvé _cette cuiller_ sur la table de nuit, _ce flacon_
dans l'armoire vitrée, et _ce bâton de cire_ sur la table.

--Et cela vous a suffi pour tout découvrir?

--Le cardinal de Richelieu ne demandait que trois lignes de l'écriture
d'un homme pour le faire pendre.

--Oui, dit le roi; malheureusement, il y a des gens que l'on ne pend
pas, quelque chose qu'ils aient faite.

--Maintenant, dit le cardinal en regardant fixement le roi, tenez-vous
beaucoup à Ferrari?

--Sans doute que j'y tiens.

--Eh bien, sire, il n'y aurait pas de mal à l'éloigner pour quelque
temps. Je crois l'air de Naples on ne peut plus malsain pour lui en ce
moment.

--Vous croyez?

--Je fais plus que le croire, sire, j'en suis sûr.

--Pardieu! c'est bien simple, je vais le renvoyer à Vienne.

--C'est un voyage fatigant, sire; mais il y a des fatigues salutaires.

--D'ailleurs, vous comprenez bien, mon éminentissime, que je veux avoir
le coeur net de la chose; en conséquence, je renvoie à l'empereur, mon
gendre, la dépêche dans laquelle il me dit qu'il se mettra en campagne
aussitôt que je serai rentré à Rome, et je lui demande de mon côté ce
qu'il pense de cela.

--Et, pour qu'on ne se doute de rien, Votre Majesté part pour Naples
aujourd'hui avec tout le monde, en disant à Ferrari de venir me trouver
cette nuit à San-Leucio, et d'exécuter mes ordres comme si c'étaient
ceux de Votre Majesté.

--Et vous, alors?

--Moi, j'écris à l'empereur au nom de Votre Majesté, j'expose ses doutes
et le prie de m'envoyer la réponse, à moi.

--A merveille! mais Ferrari va tomber dans les mains des Français; vous
comprenez bien que les chemins sont gardés.

--Ferrari va par Bénévent et Foggia à Manfredonia; là, il s'embarque
pour Trieste, et, de Trieste, reprend la poste jusqu'à Vienne si le
vent est bon; il économise deux jours de route et vingt-quatre heures de
fatigue, et, par le même chemin qu'il est allé, il revient.

--Vous êtes un homme prodigieux, mon cher cardinal! rien ne vous est
impossible.

--Tout cela convient à Votre Majesté?

--Je serais bien difficile si cela ne me convenait pas.

--Alors, sire, occupons-nous d'autre chose; vous le savez, chaque minute
vaut une heure, chaque heure vaut un jour, chaque jour une année.

--Occupons-nous de l'abbé Pronio, n'est-ce pas? demanda le roi.

--Justement, sire.

--Croyez-vous qu'il aura eu le temps de lire son bréviaire? demanda en
riant le roi.

--Bon! s'il n'a pas eu le temps de le lire aujourd'hui, dit Ruffo, il
le lira demain: il n'est pas homme à douter de son salut pour si peu de
chose.

Ruffo sonna.

Un valet de pied parut à la porte.

--Prévenez l'abbé Pronio que nous l'attendons, dit le roi.




                                 LXIV

                       UN DISCIPLE DE MACHIAVEL


Pronio ne se fit point attendre.

Le roi et le cardinal remarquèrent que la lecture du livre saint ne lui
avait rien ôté des airs dégagés qu'ils avaient remarqués en lui.

Il entra, se tint sur le seuil de la porte, salua respectueusement le
roi d'abord, le cardinal ensuite.

--J'attends les ordres de Sa Majesté, dit-il.

--Mes ordres seront faciles à suivre, mon cher abbé: j'ordonne que vous
fassiez tout ce que vous m'avez promis de faire.

--Je suis prêt, sire.

--Maintenant, entendons-nous.

Pronio regarda le roi; il était évident qu'il ne comprenait rien à ces
mots: _entendons-nous_.

Je demande quelles sont vos conditions, dit le roi.

--Mes conditions?

--Oui.

--A moi? Mais je ne fais aucune condition à Votre Majesté.

--Je demande, si vous l'aimez mieux, quelles faveurs vous attendez de
moi.

--Celle de servir Votre Majesté, et, au besoin, de me faire tuer pour
elle.

--Voilà tout?

--Sans doute.

--Vous ne demandez pas un archevêché, pas un évêché, pas la plus petite
abbaye?

--Si je la sers bien, quand tout sera fini, quand les Français seront
hors du royaume, si j'ai bien servi Votre Majesté, elle me récompensera;
si je l'ai mal servie, elle me fera fusiller.

--Que dites-vous de ce langage, cardinal?

--Je dis qu'il ne m'étonne pas, sire.

--Je remercie Votre Éminence, dit en s'inclinant Pronio.

--Alors, dit le roi, il s'agit tout simplement de vous donner un brevet?

--Un à moi, sire, un à Fra-Diavolo, un à Mammone.

--Êtes-vous leur mandataire? demanda le roi.

--Je ne les ai pas vus, sire.

--Et, sans les avoir vus, vous répondez d'eux?

--Comme de moi-même.

--Rédigez le brevet de M. l'abbé, mon éminentissime.

Ruffo se mit à une table, écrivit quelques lignes et lut la rédaction
suivante:

«Moi, Ferdinand de Bourbon, roi des Deux-Siciles et de Jérusalem,

»Déclare:

»Ayant toute confiance dans l'éloquence, le patriotisme, les talents
militaires de l'abbé Pronio,

»Le nommer

»MON CAPITAINE dans les Abruzzes et dans la Terre de Labour, et, au
besoin, dans toutes les autres parties de mon royaume;

»Approuver

»Tout ce qu'il fera pour la défense du territoire de ce royaume et pour
empêcher les Français d'y pénétrer, l'autorise à signer des brevets
pareils à celui-ci en faveur des deux personnes qu'il jugera dignes de
le seconder dans cette noble tâche, promettant de reconnaître pour chefs
de masses les deux personnes dont il aura fait choix.

»En foi de quoi, nous lui avons délivré le présent brevet.

»En notre château de Caserte, le 10 décembre 1798.»

--Est-ce cela, monsieur? demanda le roi à Pronio après avoir entendu la
lecture que venait de faire le cardinal.

--Oui, sire; seulement, je remarque que Votre Majesté n'a pas voulu
prendre la responsabilité de signer les brevets des deux capitaines que
j'avais eu l'honneur de lui recommander.

--Non; mais je vous ai reconnu le droit de les signer; je veux qu'ils
vous en aient l'obligation.

--Je remercie Votre Majesté, et, si elle veut mettre au bas de ce
brevet sa signature et son sceau, je n'aurai plus qu'à lui présenter mes
humbles remercîments et à partir pour exécuter ses ordres.

Le roi prit la plume et signa; puis, tirant le sceau de son secrétaire,
il l'appliqua à côté de sa signature.

Le cardinal s'approcha du roi et lui dit quelques mots tout bas.

--Vous croyez? demanda le roi.

--C'est mon humble avis, sire.

Le roi se tourna vers Pronio.

--Le cardinal, lui dit-il, prétend que, mieux que personne, monsieur
l'abbé...

--Sire, interrompit en s'inclinant Pronio, j'en demande pardon à Votre
Majesté, mais, depuis cinq minutes, j'ai l'honneur d'être capitaine des
volontaires de Sa Majesté.

--Excusez, mon cher capitaine, dit le roi en riant, j'oubliais, ou
plutôt, je me souvenais en voyant un coin de votre bréviaire sortir de
votre poche.

Pronio tira de sa poche le livre qui avait attiré l'attention de Sa
Majesté, et le lui présenta.

Le roi l'ouvrit à la première page et lut:

«_Le Prince_, par Machiavel.»

--Qu'est-ce que cela? dit le roi ne connaissant ni l'ouvrage ni
l'auteur.

--Sire, lui répondit Pronio, c'est le bréviaire des rois.

--Vous connaissez ce livre? demanda Ferdinand à Ruffo.

--Je le sais par coeur.

--Hum! fit le roi. Je n'ai jamais su par coeur que l'office de la
Vierge, et encore, depuis que San-Nicandro me l'a appris, je crois que
je l'ai un peu oublié. Enfin!... Je vous disais donc, capitaine, puisque
capitaine il y a, que le cardinal prétendait, c'était cela que tout à
l'heure il me disait tout bas à l'oreille, que, mieux que personne, vous
vous entendriez à rédiger une proclamation adressée aux peuples des deux
provinces où vous êtes appelé à exercer votre commandement.

--Son Éminence est de bon conseil, sire.

--Alors, vous êtes de son avis?

--Parfaitement.

--Mettez-vous donc là et rédigez.

--Dois-je parler au nom de Sa Majesté ou au mien? demanda Pronio.

--Au nom du roi, monsieur, au nom du roi, se hâta de répondre Ruffo.

--Allez! au nom du roi, puisque le cardinal le veut, dit Ferdinand.

Pronio salua le roi pour remercier de la permission qu'il recevait
non-seulement d'écrire au nom de son souverain, mais encore de s'asseoir
devant lui, et, sans embarras, sans rature, de pleine source, il
écrivit:

«Pendant que je suis dans la capitale du monde chrétien, occupé à
rétablir la sainte Église, les Français, près desquels j'ai tout fait
pour demeurer en paix, menacent de pénétrer dans les Abruzzes. Je me
risque donc, malgré le danger que je cours, à passer à travers leurs
rangs pour regagner ma capitale en péril; mais, une fois à Naples, je
marcherai à leur rencontre avec une armée nombreuse pour les exterminer.
En attendant, que les peuples courent aux armes, qu'ils volent au
secours de la religion, qu'ils défendent leur roi, ou plutôt leur père,
qui est prêt à sacrifier sa vie pour conserver à ses sujets leurs autels
et leurs biens, l'honneur de leurs femmes et leur liberté! Quiconque ne
se rendra pas sous les drapeaux de la guerre sainte sera réputé traître
à la patrie; quiconque les abandonnera après y avoir pris rang sera puni
comme rebelle et comme ennemi de l'Église et de l'État.

»Rome, 7 décembre 1798.»

Pronio remit sa proclamation au roi afin que le roi la pût lire.

Mais celui-ci, la passant au cardinal:

--Je ne comprends pas très-bien, mon éminentissime, lui dit-il.

Ruffo se mit à lire à son tour.

Pronio, qui s'était assez médiocrement préoccupé de l'expression de la
figure du roi, pendant la lecture, suivait au contraire, avec la plus
grande attention, l'effet que cette lecture produisait sur la figure du
cardinal.

Deux ou trois fois pendant la lecture, Ruffo leva les yeux sur Pronio,
et, chaque fois, il vit les regards du nouveau capitaine fixés sur les
siens.

--Je ne m'étais pas trompé sur vous, monsieur, dit le cardinal à Pronio
lorsqu'il eut fini; vous êtes un habile homme!

Puis, s'adressant au roi:

--Sire, continua-t-il, personne dans le royaume n'eût fait, j'ose le
dire, une si adroite proclamation, et Votre Majesté peut la signer
hardiment.

--C'est votre avis mon éminentissime, et vous n'avez rien à y redire?

--Je prie Votre Majesté de n'y pas changer une syllabe.

Le roi prit la plume.

--Vous le voyez, dit-il, je signe de confiance.

--Votre nom de baptême, monsieur? demanda Ruffo à l'abbé, tandis que le
roi signait.

--Joseph, monseigneur.

--Et maintenant, sire, dit Ruffo, tandis que vous tenez la plume, vous
pouvez ajouter au-dessous de votre signature:

«Le capitaine Joseph Pronio est chargé, pour moi et en mon nom, de
répandre cette proclamation, et de veiller à ce que les intentions y
exprimées par moi soient fidèlement remplies.»

--Je puis ajouter cela? demanda le roi.

--Vous le pouvez, sire.

Le roi écrivit sans objection aucune les paroles dictées par Ruffo.

--C'est fait, dit-il.

--Maintenant, sire, dit Ruffo, tandis que M. Pronio va nous faire un
double de cette proclamation,--vous entendez, capitaine, le roi est si
content de votre proclamation, qu'il en désire copie,--Votre Majesté va
signer à l'ordre du capitaine un bon de dix mille ducats.

--Monseigneur! fit Pronio...

--Laissez-moi faire, monsieur.

--Dix mille ducats!... Eh! eh! fit le roi.

--Sire, je supplie Votre Majesté...

--Allons, dit le roi. Sur Corradino?

--Non; sur la maison André Backer et Ce; c'est plus sûr et surtout plus
rapide.

Le roi s'assit, fit le bon et signa.

--Voici le double de la proclamation de Sa Majesté, dit Pronio en
présentant la copie au cardinal.

--Maintenant, à nous deux, monsieur, dit Ruffo, vous voyez la confiance
que le roi a en vous. Voici un bon de dix mille ducats; allez faire
tirer dans une imprimerie autant de mille exemplaires de cette
proclamation qu'on en pourra tirer en vingt-quatre heures; les dix mille
premiers exemplaires tirés seront affichés aujourd'hui à Naples, s'il
est possible avant que le roi y arrive. Il est midi; il vous faut une
heure et demie pour aller à Naples; cela peut être fait à quatre heures.
Emportez-en dix mille, vingt mille, trente mille; répandez-les à foison
et qu'avant demain soir, il y en ait dix mille distribués.

--Et du reste de l'argent, que ferais-je, monseigneur?

--Vous achèterez des fusils, de la poudre et des balles.

Pronio, au comble de la joie, allait s'élancer hors de l'appartement.

--Comment! dit Ruffo, vous ne voyez point, capitaine?...

--Qui donc, monseigneur?

--Le roi vous donne sa main à baiser.

--Oh! sire! s'écria Pronio baisant la main du roi, le jour où je me
ferai tuer pour Votre Majesté, je ne serai point quitte envers elle.

Et Pronio sortit, prêt en effet à se faire tuer pour le roi.

Le roi attendait évidemment la sortie de Pronio avec impatience; il
avait pris part à toute cette scène sans trop savoir quel rôle il y
jouait.

--Eh bien, dit le roi quand la porte fut refermée, c'est probablement
encore la faute de San-Nicandro, mais le diable m'emporte si je
comprends votre enthousiasme pour cette proclamation, qui ne dit pas un
mot de vrai.

--Eh! sire, c'est justement parce qu'elle ne dit pas un mot de vrai,
c'est justement parce que ni Votre Majesté ni moi n'aurions osé la
faire, c'est justement pour cela que je l'admire.

--Alors, dit Ferdinand, expliquez-la-moi, afin que je voie si elle vaut
mes dix mille ducats.

--Votre Majesté ne serait point assez riche pour la payer, si elle la
payait à sa valeur.

--Tête d'âne! dit Ferdinand en se donnant un coup de poing sur le front.

--Votre Majesté veut-elle me suivre sur celle copie?

--Je vous suis, dit-il.

Le roi présenta le double de la proclamation au cardinal.

Ruffo lut[2]:

[Note 2: Nous ne changeons pas un mot au texte de cette
proclamation, une des pièces historiques les plus impudentes, peut-être,
qui existent au monde.]

«Pendant que je suis dans la capitale du monde chrétien, occupé à
rétablir la sainte Église, les Français, auprès desquels j'ai fait tout
pour vivre en paix, menacent de pénétrer dans les Abruzzes...»

--Vous savez que je n'admire pas encore.

--Vous avez tort, sire; car remarquez la portée de ceci. Vous êtes
à Rome au moment où vous écrivez cette proclamation; vous y êtes
_tranquillement_, sans autre intention que de _rétablir la sainte
Église_; vous n'y abattez pas les arbres de la Liberté, vous ne voulez
pas faire pendre les consuls, vous ne laissez pas le peuple brûler les
juifs ou les jeter dans le Tibre; vous y êtes innocemment, dans les
seuls intérêts du saint-père.

--Ah! fit le roi, qui commençait à comprendre.

--Vous n'y êtes pas, continua le cardinal, pour faire la guerre à la
République, puisque vous avez tout fait auprès des Français pour vivre
en paix avec eux. Eh bien, quoique vous ayez tout fait pour vivre en
paix avec eux, c'est-à-dire avec des amis, _ils menacent de pénétrer
dans les Abruzzes_.

--Eh! fit le roi, qui comprenait.

--C'est donc, continua Ruffo, aux yeux de tous ceux qui liront ce
manifeste, et le monde entier le lira, c'est donc de leur part et non de
la vôtre qu'est le mauvais procédé, la rupture, la trahison. Malgré
les menaces que vous a faites l'ambassadeur Garat, vous vous fiez à eux
comme à des alliés que vous voulez conserver à tout prix; vous allez à
Rome, plein de confiance dans leur loyauté, et, tandis que vous êtes à
Rome, que vous ne vous doutez de rien, que vous êtes bien tranquille,
les Français vous attaquent à l'improviste et battent Mack. Rien
d'étonnant, vous en conviendrez, sire, qu'un général et une armée pris à
l'improviste soient battus.

--Tiens!... fit le roi, qui comprenait de plus en plus, c'est ma foi
vrai.

--Votre Majesté ajoute: «Je me risque donc, _malgré le danger que je
cours, à traverser leurs rangs pour regagner ma capitale en péril_;
mais, une bonne fois à Naples, je marcherai à leur rencontre avec une
armée nombreuse pour les exterminer...» Voyez, sire! malgré le danger
qu'elle y court, Votre Majesté se risque à travers leurs rangs pour
regagner sa capitale en péril. Comprenez-vous, sire? vous ne fuyez plus
devant les Français, vous passez à travers leurs rangs; vous ne craignez
pas le danger, vous l'affrontez, au contraire. Et pourquoi exposez-vous
si témérairement votre personne sacrée? Pour regagner, pour protéger,
pour défendre votre capitale, pour marcher enfin à la rencontre de
l'ennemi avec une armée nombreuse, pour exterminer les Français, quand
vous y serez rentré...

--Assez, s'écria le roi en éclatant de rire, assez, mon cher cardinal!
j'ai compris. Vous avez raison, mon éminentissime, grâce à cette
proclamation, je vais passer pour un héros. Qui diable se serait douté
de cela quand je changeais d'habits avec d'Ascoli dans une auberge
d'Albano? Décidément, vous avez raison, mon cher cardinal, et votre
Pronio est un homme de génie. Ce que c'est que d'avoir étudié Machiavel!
Tiens! il a oublié son livre.

--Oh! dit Ruffo, vous pouvez le garder, sire, pour l'étudier à votre
tour; il n'a plus rien à y apprendre.




                                  LXV

                  OÙ MICHEL LE FOU EST NOMMÉ CAPITAINE,
                  EN ATTENDANT QU'IL SOIT NOMMÉ COLONEL.


Le même jour, vers quatre ou cinq heures de l'après-midi, un de ces
bruits sourds et menaçants comme ceux qui précèdent les tempêtes et les
tremblements de terre, s'élevant des vieux quartiers de Naples, commença
d'envahir peu à peu toute la ville. Des hommes sortant par bandes de
l'imprimerie del signor Florio Giordani, située largo Mercatello, le
bras gauche chargé de larges feuilles imprimées, le bras droit armé
d'une brosse et d'un seau plein de colle, se répandaient dans les
différents quartiers de la ville, laissant, chacun derrière lui, une
série d'affiches autour desquelles se groupaient les curieux et à l'aide
desquelles on pouvait suivre sa trace, soit qu'il remontât au Vomero par
la strada de l'Infrascata, soit qu'il descendît par Castel-Capuano, par
le Vieux-Marché, soit enfin qu'il gagnât l'albergo dei Poveri par le
largo delle Pigne, ou soit que, longeant Toledo dans toute sa longueur,
il aboutit à Santa-Lucia par la descente du Géant ou à Mergellina par le
_Ponte_ et la _Riviera di Chiaia_.

Cette série d'affiches qui causaient un si grand bruit en rayonnant sur
tous les points de la ville, c'était la proclamation du roi Ferdinand,
ou plutôt du capitaine Pronio, dont celui-ci, selon la recommandation du
cardinal Ruffo, émaillait les murs de la capitale des Deux-Siciles; et
ce bruit progressif, cette rumeur croissante qui s'élevait de tous les
quartiers de la ville, c'était l'effet que produisait sa lecture sur ses
habitants.

En effet, d'un même coup, les Napolitains apprenaient le retour du roi,
qu'ils croyaient à Rome, et l'invasion des Français, qu'il croyaient en
retraite.

Au milieu de ce récit un peu confus des événements, mais dans lequel
cette même confusion était un trait de génie, le roi apparaissait comme
la seule espérance du pays, comme l'ange sauveur du royaume.

Il avait traversé les rangs des Français, car le bruit s'était déjà
répandu qu'il était arrivé pendant la nuit à Caserte; il avait risqué
sa liberté, il avait exposé ses jours pour venir mourir avec ses fidèles
Napolitains.

Le roi Jean n'avait pas fait davantage à Poitiers, ni Philippe de Valois
à Crécy.

Il était impossible de trahir un tel dévouement, de ne pas récompenser
de pareils sacrifices.

Aussi, devant chaque affiche, pouvait-on voir un immense groupe qui
discutait, commentait, disséquait la proclamation; ceux qui faisaient
partie de ces groupes et qui savaient lire,--et le nombre n'en était pas
grand,--jouissaient de leur supériorité, avaient la parole, et, comme
ils faisaient semblant de comprendre, ils avaient évidemment une
influence très-prononcée sur ceux qui ne savaient pas lire et qui les
écoutaient l'oeil fixe, l'oreille tendue, la bouche ouverte.

Au Vieux-Marché, où l'instruction était encore moins répandue que
partout ailleurs, un immense groupe s'était formé à la porte du beccaïo,
et, au centre, assez rapproché du manifeste affiché pour qu'il pût le
lire, on pouvait remarquer notre ami Michel le Fou, qui, jouissant des
prérogatives que lui donnait son instruction distinguée, transmettait à
la multitude ébahie les nouvelles que contenait la proclamation.

--Ce que je vois de plus clair au milieu de tout cela, disait le beccaïo
dans son brutal bon sens et fixant sur Michel son oeil ardent, le seul
que lui eût laissé la terrible balafre qu'il avait reçue de la main de
Salvato à Mergellina, ce que je vois de plus clair au milieu de tout
cela, c'est que ces gueux de républicains, que l'enfer confonde! ont
donné la bastonnade au général Mack.

--Je ne vois pas un mot de cela dans la proclamation, répondait Michel;
cependant, je dois dire que c'est probable; nous autres gens instruits,
nous appelons cela un sous-entendu.

--Sous-entendu ou non, dit le beccaïo, il n'en est pas moins vrai que
les Français--et le dernier puisse-t-il mourir de la peste!--marchent
sur Naples et y seront peut-être avant quinze jours.

--Oui, dit Michele; car je vois par la proclamation qu'ils envahissent
les Abruzzes; ce qui est évidemment le chemin de Naples; mais il ne
tient qu'à nous qu'ils n'y entrent point, à Naples.

--Et comment les en empêcher? demanda le beccaïo.

--Rien de plus facile, dit Michele. Toi, par exemple, en prenant ton
grand couteau, Pagliuccella en prenant son grand fusil, et moi en
prenant mon grand sabre, chacun de nous enfin en prenant quelque chose
et en marchant contre eux.

--En marchant contre eux, en marchant contre eux, grommela le beccaïo
trouvant la proposition de Michele un peu hasardeuse; c'est bien aisé à
dire, cela!

--Et c'est encore plus aisé à faire, ami beccaïo: il n'est besoin que
d'une chose; il est vrai que cette chose ne se trouve pas sous la peau
des moutons que tu égorges: il ne faut que du courage. Je sais de bonne
source, moi, que les Français ne sont pas plus de dix mille: or, nous
sommes à Naples soixante mille lazzaroni, bien portants, solides, ayant
de bons bras, de bonnes jambes et de bons yeux.

--De bons yeux, de bons yeux, dit le beccaïo voyant dans les paroles de
Michele une allusion à son accident; cela te plaît à dire.

--Eh bien, continua Michele sans se préoccuper de l'interruption du
beccaïo, armons-nous chacun de quelque chose, ne fût-ce que d'une pierre
et d'une fronde, comme le berger David, et tuons chacun le sixième d'un
Français, et il n'y aura plus de Français, puisque nous sommes soixante
mille et qu'ils ne sont que dix mille; cela ne te sera point difficile,
surtout à toi, beccaïo, qui, à ce que tu dis, as lutté seul contre six.

--Il est vrai, dit le beccaïo, que tout ce qui m'en tombera dans les
mains...

--Oui, répliqua Michele; mais, à mon avis, il ne faut point attendre
qu'ils te tombent dans les mains, parce que, alors, c'est nous qui
serons dans les leurs; il faut aller au-devant d'eux, il faut les
combattre partout où on les rencontrera. Un homme vaut un homme,
que diable! Puisque je ne te crains pas, puisque je ne crains point
Pagliuccella, puisque je ne crains pas les trois fils de Basso Tomeo,
qui disent toujours qu'il m'assommeront et qui ne m'assomment jamais, à
plus forte raison, six hommes qui en craignent un sont des lâches.

--Il a raison, Michele! il a raison! crièrent plusieurs voix.

--Eh bien, alors, dit Michele, si j'ai raison, prouvez-le-moi. Je ne
demande pas mieux que de me faire tuer; que ceux qui veulent se faire
tuer avec moi le disent.

--Moi! moi! moi! Nous! nous! crièrent cinquante voix. Veux-tu être notre
chef, Michele?

--Pardieu! dit Michele, je ne demande pas mieux.

--Vive Michele! vive Michele! vive notre capitaine! crièrent un grand
nombre de voix.

--Bon! me voilà déjà capitaine, dit Michele; il paraît que la
prédiction de Nanno commence à se réaliser. Veux-tu être mon lieutenant,
Pagliuccella?

--Ah! par ma foi, je le veux bien, dit celui auquel s'adressait Michel;
tu es un bon garçon, quoique tu sois un peu fier de ce que tu sais;
mais, enfin, puisqu'il faut toujours que l'on ait un chef, mieux vaut
que ce chef sache lire, écrire et compter, que de ne rien savoir du
tout.

--Eh bien, continua Michele, que ceux qui veulent de moi pour leur chef
aillent m'attendre strada Carbonara, avec les armes qu'ils pourront se
procurer; moi, je vais chercher mon sabre.

Il se fit alors un grand mouvement dans la foule; chacun tira de son
côté, et une centaine d'hommes prêts à reconnaître Michele le Fou pour
leur chef sortirent du groupe et se mirent chacun à la recherche de
l'arme de rigueur sans laquelle on n'était point reçu dans les rangs du
capitaine Michele.

Quelque chose se passait à l'autre extrémité de la ville, entre Tolède
et le Vomero, au haut de la montée de l'Infrascata, au pied de la salita
dei Capuccini.

Fra Pacifico, en revenant de la quête avec son ami Jacobino, avait vu
des hommes courant, le bras gauche chargé d'affiches et collant ces
affiches sur les murs partout où ils trouvaient une place convenable
et à la portée de la vue; le frère quêteur s'était alors approché avec
d'autres curieux de cette affiche, l'avait déchiffrée non sans peine
attendu qu'il n'était point un savant de la force de Michele; mais enfin
il l'avait déchiffrée, et, aux nouvelles inattendues qu'elle contenait,
son ardeur guerrière s'était, comme on le pense bien, éveillée plus
militante que jamais en voyant ces jacobins, objet de son exécration,
prêts à franchir les frontières du royaume.

Alors, il avait furieusement frappé la terre de son bâton de laurier,
il avait demandé la parole, il était monté sur une borne, et, tenant
Jacobino par sa longe, au milieu d'un silence religieux, il avait
expliqué, à l'immense cercle que sa popularité avait rassemblé autour de
lui, ce que c'était que les Français; or, au dire de fra Pacifico, les
Français étaient tous des impies, des sacrilèges, des pillards, des
voleurs de femmes, des égorgeurs d'enfants, qui ne croyaient pas que la
madone de Pie-di-Grotta remuât les yeux, et que les cheveux du Christ
del Carmine poussassent de telle façon, que l'on était forcé de les lui
couper tous les ans; fra Pacifico affirmait qu'ils étaient tous bâtards
du diable, et en donnait pour preuve que tous ceux qu'il avait vus
portaient, sur un point quelconque du corps, l'empreinte d'une griffe,
indication certaine qu'ils étaient tous destinés à tomber dans celles
de Satan; il était donc urgent, par tous les moyens possibles, de
les empêcher d'entrer à Naples, ou Naples, brûlée de fond en comble,
disparaîtrait de la surface de la terre, comme si la cendre de Pompéi ou
la lave d'Herculanum avait passé sur elle.

Le discours de fra Pacifico, et surtout la péroraison de ce discours,
avaient fait le plus grand effet sur ses auditeurs. Des cris
d'enthousiasme s'étaient élevés dans la foule; deux ou trois voix
avaient demandé si, dans le cas où le peuple napolitain se soulèverait
contre les Français, fra Pacifico marcherait de sa personne contre
l'ennemi. Fra Pacifico avait alors répondu que non-seulement lui, mais
son âne Jacobino, étaient au service de la cause du roi et de l'autel,
et que, sur cette humble monture, choisie par le Christ pour faire son
entrée triomphale à Jérusalem, il se chargeait de guider à la victoire
ceux qui voudraient bien combattre avec lui.

Alors, les cris «Nous sommes prêts! nous sommes prêts!» avaient retenti.
Fra Pacifico n'avait demandé que cinq minutes, avait remonté rapidement
la rampe dei Capuccini pour déposer à la cuisine la charge de Jacobino,
et, en effet, cinq minutes après, seconde pour seconde, avait reparu,
monté cette fois sur son âne, et était, au grand galop, revenu prendre
sa place au milieu du cercle qui l'avait élu.

Il était six heures du soir, à peu près, et Naples en était, sans que
Ferdinand s'en doutât le moins du monde, au degré d'exaspération que
nous avons dit, lorsque celui-ci, la tête basse et se demandant quel
accueil l'attendait dans sa capitale, entra par la porte Capuana, ayant
le soin, pour ne pas ajouter à sa disgrâce la part d'impopularité qui
pesait sur la reine et sa favorite, de se séparer d'elles au moment
d'entrer dans la ville et de leur tracer pour itinéraire la porte del
Camino, la Marinella, la via del Piliero, le largo del Castello, tandis
que lui suivrait la strada Carbonara, la strada Foria, le largo delle
Pigne et Toledo.

Les deux voitures royales s'étaient donc séparées à la porte Capuana,
la reine regagnant, avec lady Hamilton, sir William et Nelson, le palais
royal par la route que nous avons dite, et le roi entrant directement,
avec le duc d'Ascoli, son fidèle Achate, par cette fameuse porte
Capuana, célèbre à tant de titres.

C'était, on se le rappelle, justement en face de la porte Capuana,
sur la place qui s'étend au bas des degrés de l'église San-Giovanni
à Carbonara, sur l'emplacement même où, soixante ans plus tard, fut
exécuté Agésilas Milano, que Michele, par hasard, et parce que cette
place est le centre des quartiers populaires, avait donné rendez-vous
à sa troupe! or, sa troupe, recrutée en route, s'était presque doublée
dans l'espace à parcourir, chacun appelant à lui et entraînant les amis
qu'il avait rencontrés sur son chemin, de sorte que plus de deux
cent cinquante hommes encombraient cette place au moment où le roi se
présentait pour la traverser.

Le roi savait bien qu'au milieu de ses chers lazzaroni, il n'aurait
jamais rien à craindre. Il fut donc étonné, mais voilà tout, quand il
vit, au milieu d'un si grand nombre d'individus assemblés, et à la lueur
des rares réverbères allumés de cent pas en cent pas, et des cierges,
plus nombreux, brûlant devant les madones, reluire des sabres et des
canons de fusil; il se pencha en conséquence, et, touchant de la main
l'épaule de celui qui paraissait le chef de la troupe:

--Mon ami, lui demanda-t-il en patois napolitain, pourrais-tu me dire ce
qui se passe ici?

L'homme se retourna et se trouva face à face avec le roi.

L'homme, c'était Michel.

--Oh! s'écria-t-il, étouffé tout à la fois par la joie de voir le roi,
l'étonnement que lui causait sa présence et l'orgueil d'avoir été touché
par lui; oh! Sa Majesté! Sa Majesté le roi Ferdinand! Vive le roi! vive
notre père! vive le sauveur de Naples!

Et toute la troupe répéta d'une seule voix:

--Vive le roi! vive notre père! vive le sauveur de Naples!

Si le roi Ferdinand s'attendait à être salué par un cri quelconque à son
retour dans sa capitale, ce n'était certes pas par celui-là.

--Les entends-tu? demanda-t-il au duc d'Ascoli. Que diable chantent-ils
donc?

--Ils crient: «Vive le roi!» sire, répondit le duc avec sa gravité
habituelle; ils vous nomment leur père, ils vous appellent le sauveur de
Naples?

--Tu en es sûr?

Les cris redoublèrent.

--Allons, dit-il, puisqu'ils le veulent absolument...

Et, sortant à moitié par la portière:

--Oui, mes enfants, dit-il, oui, c'est moi; oui, c'est votre roi, c'est
votre père, et, comme vous le dites très-bien, je reviens sauver Naples
ou mourir avec vous.

Cette promesse redoubla l'enthousiasme, qui monta jusqu'à la frénésie.

--Pagliuccella, cria Michele, cours devant avec une dizaine d'hommes;
des torches! des flambeaux! des illuminations!

--Inutile, mes enfants! cria le roi, qu'un trop grand jour importunait;
inutile! pour quoi faire des illuminations?

--Pour que le peuple voie que Dieu et saint Janvier lui rendent son roi
sain et sauf, et qu'ils ont protégé Votre Majesté au milieu des périls
qu'elle a courus en traversant les rangs des Français pour revenir dans
sa fidèle ville de Naples, cria Michele.

--Des torches! des flambeaux! des illuminations! crièrent Pagliuccella
et ses hommes en courant comme des dératés par la strada Carbonara.
C'est le roi qui revient parmi nous. Vive le roi! vive notre père! vive
le sauveur de Naples!

--Allons, allons, dit le roi à d'Ascoli, mon avis est qu'il ne faut pas
les contrarier. Laissons-les donc faire; mais, décidément, l'abbé Pronio
est un habile homme!

Les cris de Pagliuccella et de ses lazzaroni eurent un effet magique; on
sortit en foule des maisons avec des torches ou des cierges; toutes les
fenêtres furent illuminées; lorsqu'on arriva à la rue Foria, on la vit
tout entière étincelante comme Pise le jour de la _Luminara_.

Il en résulta que l'entrée du roi, qui menaçait de se faire avec le
silence et la honte d'une défaite, prenait, au contraire, tout l'éclat
d'une victoire, tout le retentissement d'un triomphe.

A la montée du musée Borbonico, le peuple ne put souffrir plus longtemps
que son roi fût traîné par des chevaux; il détela la voiture, s'y attela
et la traîna lui-même.

Lorsque la voiture du roi et son attelage arrivèrent à la rue de Tolède,
on vit, descendant de l'Infrascata, une seconde troupe se joindre à
celle de Michel le Fou, troupe non moins enthousiaste et non moins
bruyante. Elle était conduite par fra Pacifico, monté sur son âne
et portant son bâton sur son épaule comme Hercule sa massue; elle se
composait de deux on trois cents personnes au moins.

On descendit la rue de Tolède; elle ruisselait littéralement
d'illuminations, tandis que tout ce peuple armé de torches allumées
semblait une mer phosphorescente. A peine, tant la foule était
considérable, si la voiture pouvait avancer. Jamais triomphateur
antique, jamais Paul-Émile, vainqueur de Persée, jamais Pompée,
vainqueur de Mithridate, jamais César, vainqueur des Gaules, n'eurent un
cortège pareil à celui qui ramenait ce roi fugitif à son palais.

La reine était arrivée la dernière par des rues désertes et avait trouvé
le palais royal muet et presque solitaire; puis elle avait entendu
de grandes et lointaines rumeurs, quelque chose comme des grondements
d'orage venant de l'horizon; elle avait, en hésitant, été au balcon, car
elle entendait encore, dans la rue et sur la place, ce froissement du
peuple qui se hâte, sans savoir vers quoi le peuple se hâtait; alors,
elle avait plus distinctement entendu ce bruit, perçu ces clameurs,
vu ces torrents de lumière qui descendaient de la rue de Tolède et
roulaient vers le palais royal, et elle les avait pris pour la lave
d'une révolution; elle eut peur, elle se rappelait les 5 et 6 octobre,
le 21 juin et le 10 août de sa soeur Antoinette; elle parlait déjà
de fuir; Nelson lui offrait déjà un refuge à bord de son vaisseau,
lorsqu'on vint lui dire que c'était le roi que le peuple ramenait en
triomphe.

La chose lui paraissait plus qu'incroyable, elle lui paraissait
impossible; elle consulta Emma, Nelson, sir William, Acton; aucun d'eux,
Acton lui-même, ce grand mépriseur de l'humanité, ne pouvait s'expliquer
cette aberration du sens moral chez tout un peuple: on ignorait la
proclamation de Pronio, que le roi ou plutôt le cardinal avait par
les soins de son auteur, fait imprimer et afficher sans en rien dire à
personne, et l'absence d'esprit philosophique empêchait les illustres
personnages que nous venons de citer de se rendre compte à quels
misérables petits accidents, lorsqu'un trône est ébranlé, tient son
raffermissement ou sa chute.

La reine, rassurée enfin et à grand'peine, courut au balcon; ses amis
la suivirent. Acton seul resta en arrière; dédaigneux de popularité,
détesté comme étranger, accusé de tous les malheurs qui arrivaient au
trône, il évitait de se montrer au public, lequel l'accueillait presque
toujours par des murmures qui parfois allaient jusqu'à l'insulte. Tant
qu'il s'était senti aimé ou avait cru être aimé de Caroline, il avait
bravé cette impopularité; mais, depuis qu'il sentait n'être plus pour
elle qu'un objet de crainte, un moyen d'ambition, il avait cessé de
braver l'opinion publique, à laquelle, il faut lui rendre cette justice,
il était profondément indifférent.

L'apparition de la reine au balcon fut inaperçue, ou du moins ne parut
causer aucune sensation, quoique la place du Château fût encombrée de
monde; tous les regards, tous les cris, tous les élans du coeur étaient
pour ce roi qui _avait passé entre les rangs des Français pour aller
mourir avec son peuple_.

La reine ordonna alors que l'on prévînt le duc de Calabre que son père
approchait, la présence de sa mère n'ayant pas suffi à l'attirer dans
les grands appartements: elle fit, en outre, amener tous les enfants
royaux, leur céda sa place au balcon et se tint derrière eux.

L'apparition des enfants royaux sur le balcon fut saluée par quelques
cris, mais ne détourna point l'attention de la multitude, tout entière
au cortège royal, dont la tête commençait à dépasser Sainte-Brigitte.

Quant à Ferdinand, il en arrivait peu à peu à être de l'avis du cardinal
Ruffo, qu'il reconnaissait de plus en plus comme bon conseiller; avoir
payé une pareille entrée dix mille ducats n'était pas cher, surtout
si l'on comparait cette entrée à celle qui l'attendait, et que sa
conscience royale, si peu sévère qu'elle fût, lui faisait pressentir.

Le roi descendit de voiture; après l'avoir traîné, le peuple voulut le
porter: il le prit entre ses bras, et, par le grand escalier, le souleva
jusqu'à la porte de ses appartements.

La foule était si considérable, qu'il fut séparé du duc d'Ascoli, auquel
personne ne fit attention et qui disparut au milieu de cette houle
humaine.

Le roi se montra au balcon, donna la main au prince François, embrassa
ses enfants au milieu des cris frénétiques de cent mille personnes, et,
réunissant dans un seul groupe tous les jeunes princes et toutes les
jeunes princesses, qu'il enveloppa de ses bras:

--Eux aussi, cria-t-il, eux aussi mourront avec vous!

Mais tout le peuple répondit en criant d'une seule voix:

--Pour vous et pour eux, sire, nous nous ferons tuer jusqu'au dernier!

Le roi tira son mouchoir et fit semblant d'essuyer une larme.

La reine, pâle et frémissante, se recula du balcon et alla trouver, au
fond de l'appartement, Acton, debout, s'appuyant de son poing sur une
table et regardant cet étrange spectacle avec son flegme irlandais.

--Nous sommes perdus! dit-elle, le roi restera.

--Soyez tranquille, madame, dit Acton en s'inclinant; je me charge, moi,
de le faire partir.

Le peuple stationna dans la rue de Tolède et à la descente du Géant bien
longtemps encore après que le roi eut disparu et que les fenêtres furent
fermées.

Le roi rentra chez lui sans même demander ce qu'était devenu d'Ascoli,
que l'on avait emporté chez lui évanoui, froissé, foulé aux pieds, à
demi mort.

Il est vrai qu'il avait hâte de revoir Jupiter, que, depuis plus de six
semaines, il n'avait pas vu.




                                 LXVI

                            AMANTE.--ÉPOUSE.


Les esprits vulgaires, et dont le regard glisse sur les surfaces,
avaient pu croire, en voyant cette manifestation inattendue, soudaine,
presque universelle, que rien ne pouvait, même momentanément, déraciner
un trône reposant sur la large base d'une populace tout entière; mais
les esprits élevés et intelligents qui ne se laissaient pas éblouir par
de vaines paroles et par ces démonstrations extérieures si familières
aux Napolitains, voyaient, au delà de cet enthousiasme, aveugle comme
toutes les manifestations populaires, la sombre vérité, c'est-à-dire
le roi en fuite, l'armée napolitaine battue, les Français marchant sur
Naples, et ceux-là, recevant la véritable impression des événements, en
prévoyaient l'inévitable conséquence.

Une des maisons où la nouvelle de ce qui s'était passé avait produit la
sensation la plus vive d'abord, parce que les deux individus habitant
cette maison, se trouvaient de deux côtés divers, parfaitement
renseignés, ensuite parce qu'ils avaient chacun un grand intérêt, l'un
de coeur, l'autre de relations sociales, à l'issue de ces événements,
était la maison si bien connue de nos lecteurs, sous le titre de maison
du Palmier.

Luisa avait tenu parole à Salvato; depuis le départ du jeune homme,
depuis qu'il avait quitté cette chambre où, porté mourant, il était peu
à peu, sous l'oeil et par les soins de la jeune femme, revenu à la vie,
tous les instants que l'absence de son mari lui avait laissés libres,
elles les avait passés dans cette chambre.

Luisa ne pleurait pas, Luisa ne se plaignait pas, elle n'éprouvait même
pas le besoin de parler de Salvato à personne; Giovannina, étonnée du
silence de sa maîtresse à l'égard du jeune homme, avait essayé de le
lui faire rompre, mais n'y avait pas réussi; une fois Salvato parti, une
fois Salvato absent, il semblait à Luisa qu'elle ne devait plus parler
de lui qu'avec Dieu.

Non, la pureté de cet amour, si puissant et si maître de son âme qu'il
fût, l'avait laissée dans une mélancolique sérénité; elle entrait dans
la chambre, souriait à tous les meubles, les saluait doucement de la
tête, tendrement des yeux, allait s'asseoir à sa place accoutumée,
c'est-à-dire au chevet du lit, et rêvait.

Ces rêveries, dans lesquelles les deux mois qui venaient de s'écouler
repassaient jour par jour, heure par heure, minute par minute, devant
ses yeux, où le passé,--Luisa avait deux passés: un qu'elle avait
complètement oublié, l'autre auquel elle pensait sans cesse!--ces
rêveries où le passé, disons-nous, se reconstruisait sans qu'aucun
effort de sa mémoire eût besoin d'aider à sa reconstruction, ces
rêveries avaient une douceur infinie; de temps en temps, quand ses
souvenirs en étaient à l'heure du départ, elle portait la main à ses
lèvres comme pour y fixer l'unique et rapide baiser que Salvato y avait
imprimé en se séparant d'elle, et, alors, elle en retrouvait toute la
suavité. Autrefois, sa solitude avait besoin de travail ou de lecture;
aujourd'hui, aiguille, crayon, musique, tout était négligé; ses amis
ou son mari étaient-ils là, Luisa vivait un pied dans le passé, l'autre
dans le présent. Demeurait-elle seule, elle retombait tout entière dans
le passé, elle y vivait d'une vie factice, bien autrement douce que la
vie réelle.

Il y avait quatre jours à peine que Salvato était parti, et ces quatre
jours d'absence avaient pris une place immense dans la vie de Luisa;
cet espace y formait une espèce de lac bleu, tranquille, solitaire et
profond, réfléchissant le ciel; si l'absence de Salvato se prolongeait,
ce lac idéal s'agrandirait en raison de la durée de l'absence; si
l'absence était éternelle, le lac alors prendrait toute sa vie, passé et
avenir, submergeant l'espérance dans l'avenir, la mémoire dans le passé,
et arriverait, comme la mer, à n'avoir plus de rivages visibles.

Dans cette vie de la pensée qui l'emportait sur la vie matérielle, tout,
comme dans un rêve, prenait une forme analogue au songe dans lequel elle
était perdue; ainsi, elle voyait sans impatience, venir à elle
cette lettre tant attendue, sous la forme d'une voile blanche, point
imperceptible à l'horizon, grandissant peu à peu et s'approchant
doucement, en rasant le flot bleu de son aile de neige, du rivage sur
lequel elle était couchée.

Cette mélancolie laissée par le départ de Salvato, tempérée par l'espoir
du retour, perle qu'avait fait éclore au fond de son coeur la promesse
positive du jeune homme, était si douce, que son mari même, dont
l'éternelle bonté semblait s'alimenter de sa vue, ne l'ayant point
remarquée, n'avait pas eu besoin de lui en demander la cause; cette
tendre et profonde amitié, moitié reconnaissance, moitié tendresse
filiale qu'elle avait pour lui, ne souffrait en rien de cet amour
qu'elle portait à un autre; il y avait peut-être un peu de pâleur dans
son sourire, quand elle allait attendre sur le perron son retour de
la bibliothèque; peut-être y avait-il, quand elle saluait ce retour,
l'humidité d'une larme dans sa voix; mais, pour que le chevalier le
remarquât, il eût fallu qu'on le lui fît remarquer. San-Felice était
donc demeuré l'homme calme et heureux qu'il avait toujours été.

Mais chacun d'eux éprouva une inquiétude différente, quand ils apprirent
le retour du roi à Caserte.

San-Felice, en arrivant au palais royal, avait trouvé le prince absent,
et son aide de camp chargé de lui dire que Son Altesse royale était
allée faire une visite au roi, revenu en toute hâte de Rome la nuit
précédente.

Quoique l'événement lui eût paru grave, comme il ignorait que sa femme
eût à cet événement un autre intérêt que celui qu'il y prenait lui-même,
il n'avait pas quitté le palais royal une minute plus tôt et était
rentré chez lui à son heure accoutumée.

Seulement, en rentrant, il avait raconté ce retour à Luisa, plutôt comme
une chose extraordinaire que comme une chose inquiétante; mais Luisa,
qui savait, par les confidences de Salvato, qu'une bataille était
instante, avait tout de suite pensé que le retour du roi se rattachait
à cette bataille, et, avec assurance, elle avait émis cette supposition
qui avait étonné le chevalier par sa justesse, que, si le roi était
revenu, il y avait probablement eu rencontre entre les Français et les
Napolitains, et que, dans cette rencontre, les Français avaient été
vainqueurs.

Mais, en émettant cette supposition, qui, pour elle, était une
certitude, Luisa avait eu besoin de toute sa puissance sur elle-même
pour ne pas laisser voir son émotion; car les Français n'avaient pas
été vainqueurs sans lutte, et, dans cette lutte, ils avaient dû avoir un
plus ou moins grand nombre de morts et de blessés; or, qui pouvait lui
assurer que Salvato n'était au nombre ni des blessés ni des morts?

Sous le premier prétexte venu, Luisa s'était retirée dans sa chambre,
et, devant le même crucifix qui avait assisté son père mourant,
sur lequel San-Felice avait juré d'accomplir les volontés du prince
Caramanico en épousant Luisa et en la rendant heureuse, elle pria
longtemps et pieusement, ne donnant pas de motif à sa prière et laissant
à Dieu le soin de découvrir ce motif, s'il y en avait un.

A cinq heures, San-Felice avait entendu un grand bruit dans la rue;
il s'était approché de la fenêtre, avait vu des hommes courant de tous
côtés, en posant sur la muraille des affiches que chacun s'empressait de
lire. Il était alors descendu, s'était approché d'une affiche, avait
lu comme les autres l'incompréhensible proclamation; puis, comme tout
esprit scrutateur, il avait été préoccupé du désir de trouver le mot de
cette énigme politique, avait demandé à Luisa si elle voulait descendre
avec lui jusqu'à la ville pour avoir des nouvelles, et, sur son refus, y
était allé seul.

En son absence, Cirillo était venu; il ignorait le départ de Salvato;
à lui la jeune femme dit tout: comment Nanno était venue et, avec
son langage figuré, avait, sous la forme d'une légende grecque, fait
comprendre à Salvato que les Français allaient combattre et qu'il devait
combattre avec eux. Cirillo, ne sachant rien de plus que San-Felice,
était fort inquiet; mais il donna la certitude à Luisa que, s'il n'était
point arrivé malheur à Salvato, Salvato, par un moyen quelconque, ferait
parvenir des nouvelles à ses amis. Alors, ce qu'il saurait, Cirillo
s'engagait à le lui faire savoir.

Luisa ne lui dit point que, sous ce rapport, elle avait l'espérance
d'être renseignée au moins aussi vite que lui.

Cirillo était parti depuis longtemps, lorsque San-Felice rentra; il
avait assisté au triomphe du roi et haussé les épaules à l'enthousiasme
des Napolitains; le côté embarrassé et obscur de la proclamation n'avait
point échappé à son esprit sagace, et son coeur n'était pas si naïf
qu'il ne crût à quelque tromperie.

Il regretta de n'avoir point vu Cirillo, qu'il aimait comme homme, qu'il
admirait comme médecin.

A onze heures, il se retira chez lui, et Luisa rentra chez elle, ou
plutôt dans la chambre de Salvato, comme elle avait coutume de le faire
quand il y était, et même depuis qu'il n'y était plus; la crainte avait
donné à son amour quelque chose de plus passionné que d'habitude; elle
s'agenouilla devant le lit, pleura beaucoup, et, à plusieurs reprises,
appuya ses lèvres sur l'oreiller où avait reposé la tête du blessé.

Un léger bruit la fit retourner: Giovannina l'avait suivie; elle se
redressa, honteuse d'être surprise par la jeune fille, qui s'excusa en
disant:

--J'ai entendu pleurer madame, et j'ai pensé que madame avait peut-être
besoin de moi.

Luisa se contenta de secouer la tête; elle s'abstenait de parler,
craignant que ses paroles mouillées de larmes n'en dissent plus qu'elle
n'en voulait dire.

Le lendemain, Luisa était pâle, défaite; son excuse fut le bruit que
l'on avait fait toute la nuit en tirant des pétards et des mortarelli.

Le chevalier achevait de déjeuner, lorsqu'une voiture s'arrêta à la
porte. Giovannina ouvrit et introduisit le secrétaire du prince;
le prince, forcé d'aller au conseil à midi, et désirant causer avec
San-Felice avant d'aller au conseil, lui envoyait sa voiture et le
priait de venir sans perdre un instant.

Sur le perron, le chevalier croisa le facteur, qui, trouvant la porte
ouverte, était entré: il tenait une lettre à la main.

--Est-ce pour moi? demanda San-Felice.

--Non, Excellence, c'est pour madame.

--D'où vient-elle?

--De Portici.

--Portez vite! c'est de la gouvernante de madame, probablement.

Et San-Felice continua son chemin et monta dans la voiture, qui partit
au grand trot.

Luisa avait entendu le court dialogue du facteur et de son mari; elle
s'avança au-devant de l'homme de la poste et lui prit la lettre des
mains.

Cette lettre était d'une écriture inconnu.

Elle l'ouvrit machinalement, porta son regard sur la signature et jeta
un cri: la lettre était de Salvato.

Elle l'appuya sur son coeur et courut s'enfermer dans la chambre sacrée.

Il lui semblait que c'eût été usé impiété de lire la première lettre
qu'elle recevait de son ami autre part que dans cette chambre.

--C'est de lui! murmura-t-elle en tombant sur le fauteuil placé au
chevet du lit, c'est de lui!

Elle fut un moment sans pouvoir lire; le sang qui s'élançait de son
coeur et qui montait à son cerveau faisait battre ses tempes et jetait
un voile sur ses yeux.

Salvato écrivait du champ de bataille:

    «Remerciez Dieu, ma bien-aimée! je suis arrivé à temps pour le
    combat, et n'ai point été étranger à la victoire; vos saintes et
    virginales prières ont été exaucées; Dieu, invoqué par le plus
    beau de ses anges, a veillé sur moi et sur mon honneur.

    »Jamais victoire n'a été plus complète, ma bien-aimée Luisa; sur
    le champ de bataille même, mon cher général m'a serré sur
    son coeur et m'a fait chef de brigade. L'armée de Mack
    s'est évanouie comme une fumée! Je pars à l'instant pour
    Civita-Ducale, d'où je trouverai moyen de vous expédier cette
    lettre. Dans le désordre qui va résulter de notre victoire et de
    la défaite des Napolitains, il est impossible de compter sur la
    poste. Je vous aime tout à la fois d'un coeur gonflé d'amour et
    d'orgueil. Je vous aime! je vous aime!...

  »Civita-Ducale, deux heures d

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