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Brancas; Les amours de Quaterquem

by Alfred Assollant · French · Gutenberg #18583 · 382,890 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Brancas; Les amours de Quaterquem
    
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Title: Brancas; Les amours de Quaterquem

Author: Alfred Assollant


        
Release date: June 14, 2006 [eBook #18583]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/18583

Credits: Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
        Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
        file was produced from images generously made available
        by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK BRANCAS; LES AMOURS DE QUATERQUEM ***




Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
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                             1--BRANCAS

                    2--LES AMOURS DE QUATERQUEM



                                PAR

                         ALFRED ASSOLLANT




PARIS
E. DENTU, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
3, PLACE DE VALOIS, PALAIS-ROYAL

1888




                                  I


Un matin, M. Charles Brancas, avocat à Paris (rue de Tournon, 43,
au premier, la porte à gauche), reçut d'un ami de province la lettre
suivante:

  Vieilleville, 6 mai 1845.

  «Mon cher ami,

«Si tu ne me prêtes pas ton éloquence pour huit jours, je suis ruiné.
Voici l'affaire:

«Jean-Pierre-Hippolyte Ripainsel (en 1793 Caïus-Gracchus Ripainsel), mon
oncle, ancien garçon meunier, vient de mourir laissant deux millions.
Je passe sur la douleur que ce funeste événement a causée à ses nombreux
amis. Entre nous, le défunt était un ladre vert qui n'a jamais donné un
centime à qui que ce soit, mais qui obligeait volontiers le premier venu
à vingt, trente ou quarante pour cent. Il s'est acquis par là, dans le
pays, la plus grande considération. L'histoire dit que le vieux reître,
qui fut, je ne sais comment, d'abord commis aux vivres, puis fournisseur
général, a fait jeûner plus d'une fois les soldats de la République
et de l'Empire, qu'il les a vêtus de draps à demi-brûlés, chaussés
de souliers de carton, et abreuvés de piquettes horribles où les eaux
poétiques du Rhin, du Tage et du Garigliano entraient pour une bonne
moitié; mais ce sont des commérages qui ne méritent pas qu'on les
relève.

«Tout cancre qu'il était, Caïus-Gracchus Ripainsel (_alias_
Jean-Pierre-Hippolyte) a trouvé bon de restituer, après décès, bien
entendu, car le brave homme de son vivant, n'aurait pas lâché la plus
petite obole. Restituer, c'est une idée assez naturelle, pourvu qu'on
restitue à ceux qu'on a dépouillés, ou aux pauvres; mais Caïus-Gracchus
ne l'entend pas ainsi. Il lègue ses deux millions à la célèbre
communauté de P...., _afin, dit-il, de donner aux saintes femmes qui
habitent ce couvent la richesse dont elles sont si dignes_. Cet acte de
sa dernière volonté me plonge dans la misère.

«Quand je dis que le testament me ruine, tu entends bien que c'est une
figure de rhétorique, car j'ai du foin dans mes bottes, et n'étais pas
si sot que d'attendre pour vivre l'héritage de Caïus-Gracchus; mais
c'est une brèche. Deux millions! d'un seul coup! La captation est
notoire. De sa vie, le défunt ne mit le pied dans une église.

«Le couvent, à qui cette aubaine n'a coûté que quelques tasses de
tisane, s'est hâté de mettre la main sur le mobilier du défunt, et
particulièrement sur un _Claude Lorrain_, jusqu'ici inconnu, et dont
le Louvre, j'ose le dire, n'a jamais vu l'égal. Imagine, toi qui es
connaisseur, un paysage d'Arménie où les eaux, le soleil, la verdure,
les animaux, les ruines, les arbres et les hommes sont répartis à
souhait pour le plaisir des yeux. Peut-être n'as-tu jamais vu l'Arménie;
il n'importe. Au premier coup d'oeil tu reconnaîtras sans peine qu'elle
doit être ainsi faite ou qu'elle a tort de ne pas l'être. Pour moi, j'en
suis encore ébloui.

«Or, sans parler des deux millions de Caïus-Gracchus, puis-je laisser
un pareil chef-d'oeuvre enseveli au fond d'une cellule, si toutefois
il n'est pas vendu à quelque lord de passage? Vendu aux Anglais! quel
opprobre! Un Claude Lorrain que Caïus-Gracchus avait acheté d'un prince
italien en déconfiture! Tu vois d'ici mon désespoir.

«Donc, pour l'ôter aux Anglais et à la communauté de P..., pour le
rendre au Louvre, qui me le payera bien, j'espère, et qui est la seule
galerie digne d'un tel chef-d'oeuvre, enfin, pour ravoir les deux
millions du vieux Ripainsel et ne pas donner d'armes aux jésuites, je
compte sur ton éloquence. Un petit entrefilet de tes amis du _National_
et du _Constitutionnel_, sur l'avidité des légataires de mon oncle,
ferait grand effet dans ce pays-ci et seconderait à merveille ton
plaidoyer.

«Je t'attends à Vieilleville dans une semaine. L'affaire sera plaidée le
25 mai; mais il faut que tu connaisses d'avance toutes les circonstances
du procès et toutes les intrigues qui ont amené la donation du vieux
Ripainsel. Ce n'est pas trop d'un mois.

«Vieilleville est d'ailleurs un très joli séjour, où tu trouveras en
abondance tout ce que les Parisiens vont chercher en Suisse et dans
la Forêt-Noire. La ville est située sur le penchant d'une colline, à
l'entrée de la plaine, près d'une petite rivière qui va se jeter dans
la Loire. Le pays est un des plus fertiles de France, et le paysage,
lorsqu'on entre dans les gorges qui aboutissent à la ville, du côté
de l'ouest, est aussi désert, quoique moins sauvage, que la vallée de
l'Arve et les environs de Chamounix. Tu pourras y rêver à l'aise si
c'est ta fantaisie.

«Les habitants sont les meilleures gens du monde. Assez d'esprit, peu
de méchanceté, un grand soin de leur enveloppe charnelle, nulle étude du
passé, nul souci de l'avenir, une avarice admirable qu'ils décorent du
nom de sage économie, voilà les traits qui distinguent la race. Vrais
bourgeois du siècle passé, qui seraient honteux de dépenser le tiers de
leur revenu. Au reste, point de goût pour les aventures de la guerre
et de l'industrie, fuyant tous les hasards, hormis ceux du loto et (les
plus téméraires) ceux du baccarat, ils vivent heureux, serrés les uns
contre les autres comme un tas de Ripainsels. Caïus-Gracchus, qui fut
leur chef et leur modèle, prétendait qu'en dix-huit siècles, il ne
s'est pas perdu une épingle dans tout l'arrondissement. J'en crois le
bonhomme, car il s'y connaissait.

«Adieu, mon cher ami, je t'attends au plus tard vers le 15 mai. Ma
maison, qu'on appelle ici château, est meublée à la mode du pays:
c'est-à-dire que le meilleur du mobilier est dans la cave. Mes pères
m'ont laissé force _purée septembrale_, comme dit Rabelais, et des
meilleurs crus. Je laisse aux gens du pays le soin de boire le vin de
leurs vignobles, et j'envoie le mien à Paris; mais je garde pour mes
amis quelques milliers de bouteilles d'un vin de Bourgogne qui ne
déparerait pas la table du roi Louis-Philippe. Quant à ma cuisinière,
elle a servi dix ans l'évêque d'A..., et tu connais la délicatesse
ecclésiastique.

  «Salut et fraternité,

  «ATHANASE RIPAINSEL.»

Tout Paris a connu Charles Brancas, le héros de cette histoire. Grand,
bien fait, de belle structure, d'un visage intelligent et doux, presque
célèbre à trente ans, assez riche pour ne pas voir de bornes à son
ambition, assez désintéressé pour faire un choix parmi les moyens de
pousser sa fortune, il était dans ce milieu admirable qui fait l'envie
des sages. Un certain goût pour le romanesque et l'imprévu, dont rien
n'avait pu le défendre, ne dérangeait pas trop ce bel équilibre de
qualités naturelles ou acquises.

Comme il réfléchissait, son oncle entra. M. Louis Graindorge,
fonctionnaire prudent, était l'un des plus parfaits modèles de cette
race heureuse et placide qui sert avec un dévouement inébranlable toutes
les dynasties et toutes les républiques. Il était né fonctionnaire,
et il fonctionnait de son mieux, à vingt mille francs par an, toujours
médiocre et toujours loué de ses chefs qui ne craignaient pas sa
supériorité; au reste, inoffensif et facilement abordable, s'il n'eût
été trop fier d'assister le roi en son conseil.

«Eh bien, dit-il en posant son chapeau, c'est une affaire conclue.

--Quelle affaire?

--Ton mariage, parbleu!

--Je me marie donc? cher oncle; il fallait me prévenir plus tôt; je n'ai
pas eu le temps de faire ma barbe. Avec qui, s'il vous plaît?

--Avec Mlle Oliveira.

--Une blonde?... Euh!

--Un million de dot! deux millions d'espérances!

--Oui, mais une blonde!

--Vingt ans.

--Une blonde!

--Des yeux de saphir.

--Une blonde!

--Un nez retroussé et gracieux qui n'a pas son pareil.

--Une blonde!

--Des lèvres de rose, des dents blanches, un sourire charmant et le plus
heureux caractère.

--Ah! cher oncle! une fille si parfaite doit être bègue ou bossue?

--Ni bègue ni bossue.

--Déjà! Vous menez rondement les choses, cher oncle.

--Parbleu! la vie est si courte! Au reste, rien n'est plus facile que de
me désavouer et de n'être pas député.

--Plaît-il? Que dites-vous?

--Je dis qu'il est facile de n'être pas député.

--Le père Oliveira est donc député?

--De l'arrondissement de Vieilleville, oui, mon cher.

--Ah! de Vieilleville... Et il céderait la députation à son gendre?

--Par contrat de mariage passé devant notaire, oui, mon enfant.

--Et les électeurs ratifieraient le contrat?

--Je voudrais bien que quelqu'un d'eux le trouvât mauvais! Dès demain,
le chemin de fer qu'on leur a promis, et qui, grâce aux savantes
combinaisons de l'ingénieur, doit traverser tout l'arrondissement, ne
passerait plus qu'à dix lieues de là. Plus de garnison, point de lycée;
Vieilleville serait traité comme un chef-lieu de canton. Conçois-tu la
douleur des honnêtes cabaretiers et marchands d'avoine de Vieilleville,
si la clientèle de deux cents hussards et de leurs chevaux venait à leur
manquer? Ce serait une vraie catastrophe.

--Oliveira s'ennuie donc beaucoup de sa députation ou de sa fille?

--Pas le moins du monde. C'est un homme prévoyant, qui veut se mettre
à l'abri des coups du sort et des caprices du scrutin. Il a promesse du
roi d'être fait pair de France dans la première fournée, et il grille de
s'asseoir parmi les ducs et les comtes de la fabrique de Napoléon ou de
ses prédécesseurs.

--Eh bien! dit l'avocat, je réfléchirai.

--Tu réfléchiras! Crois-tu qu'il soit si aisé de rencontrer ensemble une
dot d'un million et un mandat de député? Réfléchir! Crois-tu qu'Oliveira
soit en peine de marier sa fille? Je connais un petit duc, malmené par
les révolutions et par le lansquenet, qui la ferait volontiers duchesse;
mais Oliveira craint de jouer chez son gendre le rôle de père aux écus,
qu'on exploite et dont on rit, et il s'est déclaré contre le faubourg
Saint-Germain.

--Diable! mon futur beau-père ne manque pas de bon sens.

--Tu acceptes donc?

--Est-ce que je puis vous refuser quelque chose, cher oncle?

--Et tu te souviendras toujours que je t'ai mis la députation à la main?

--Jusqu'à la consommation des siècles. Mais quel besoin pouvez-vous
avoir de moi? N'êtes-vous pas riche, n'êtes-vous pas bien en cour? Que
vous reste-t-il à désirer?

--Une misère, à laquelle je ne tiens que pour avoir la paix dans mon
ménage; mais ta tante le veut, et je n'ose rien lui refuser.

--Voyons cette misère.

--Une commanderie dans la Légion d'honneur et la présidence d'une
section du conseil d'État; ma femme prétend que cela fait bien au bas
d'une carte.

--Eh bien, cher oncle, ce n'est pas cela qui nous empêchera d'épouser
Mlle Oliveira aux yeux de saphir. Mais est-ce à moi de distribuer des
croix et de régler les rangs au conseil d'État?

--Pourquoi non? Tu parles comme un Démosthènes et tu sais te faire
entendre. Crois-tu que ce soit un mérite si commun à la Chambre des
députés? Va, va, je connais plus d'un ministre qui serait en peine
d'en faire autant. Si tu veux seulement nouer ta cravate avec moins de
négligence, ne faire aucun geste, n'être ému de rien, avoir la tête et
les yeux dans la position du soldat sans armes (_les yeux à quinze
pas devant toi, la tête fixe et mobile_), ne te permettre aucune
plaisanterie, ce qui choque toujours les niais (c'est-à-dire les trois
quarts de toutes les Assemblées), et citer avec respect les divins
axiomes de M. Royer-Collard; si à tous ces mérites tu ajoutes celui
de voter _bien_, c'est-à-dire tantôt avec la gauche et tantôt avec le
centre, suivant les intérêts du jour, je te prédis la plus brillante
fortune. Tu seras premier ministre avant dix ans, et je serai, moi,
grand-croix, ce qui fera plaisir à ma femme et honneur à la famille.

--Accordé. Laissez-moi seulement le temps de faire restituer à mon ami
Ripainsel un ou deux millions que la communauté de P.... a eu l'adresse
de se faire léguer par son oncle: à mon retour, je vous suivrai chez le
père Oliveira.

--Que veux-tu dire avec ton Ripainsel?

--Lisez cette lettre.

--Laisse-moi là ce Ripainsel, dit l'oncle après avoir lu, et prends
l'occasion par son unique cheveu. Viens voir Oliveira; c'est un bon
homme qui a fait fortune dans le commerce des bottes percées et des
vaudevilles éculés, et qui n'en est pas plus fier.

--Il fait des vaudevilles?

--Il n'en fait plus depuis qu'il est homme politique; mais il en a
fabriqué, à vingt ans, cinq ou six douzaines qui n'étaient, ma foi, ni
meilleurs ni pires que tous ceux qu'on applaudit et qu'on siffle. Tu ne
connais donc pas ton futur beau-père?

--Je ne l'ai jamais vu.--Vous dites qu'il est millionnaire et député,
cela me suffit.

--Oh! c'est quelque chose de plus. Tu vas voir un petit homme tout rond,
riant, fleuri, bavard, spirituel, inventif, caressant, poli, cordial,
empressé, obligeant, indifférent à tout, excepté à ses intérêts, sachant
amasser, sachant dépenser, sachant promettre et oublier sa promesse,
homme d'affaires qui serait un grand personnage s'il voulait prendre
intérêt à la politique, sceptique au point de ne pas savoir s'il est
baptisé ou circoncis, honnête homme au demeurant, autant que peut
l'être un spéculateur de profession, et ami des arts comme ces banquiers
illustres de Venise et de Florence pour qui peignaient et sculptaient
Titien et Michel-Ange. Nous irons chez lui ce soir.

--Ce soir, puisque vous le voulez», dit l'avocat.




                                  II

                               Prodomus.


Oliveira les reçut avec cette politesse aimable et simple qui est la
plus utile et la moins provinciale de toutes les vertus. Déjà les
vieux colonels de l'Empire, les poètes chauves et les jeunes magistrats
étaient assis et jouaient au whist. Oliveira conduisit ses deux hôtes
dans un salon particulier rempli de crics malais, d'épées du moyen âge
et de toute la menue ferraille qu'il est convenable d'avoir au-dessus de
sa tête quant on veut fumer un cigare.

«D'où vient cette dague florentine? demanda Brancas à son hôte.

--La poignée, répondit négligemment Oliveira, est de Benvenuto Cellini,
qui la cisela tout exprès pour François Ier; la lame est du senor
Bermudez de Tolède.

--Quoi? de Bermudez lui-même, dit l'avocat d'un air d'admiration.

--Je le crois. Cette dague a son histoire comme un cheval arabe ou
comme un prince. M. de Loignac le reçut d'Henri III et l'enfonça dans
la poitrine du duc de Guise. Voyez à la pointe cette tache qu'on a
respectée. C'est une goutte du sang du Balafré. Un petit neveu de M.
de Loignac, émigré vers 1792, vendit sa dague à un boyard russe dont le
fils est mort à Clichy. C'est de lui que je tiens cette lame admirable,
dont Bermudez emprunta le secret aux fabricants d'Alep et de Damas.

--Pardonnez-moi mon ignorance, dit l'avocat, et dites-moi, je vous prie,
qui était ce merveilleux Bermudez?

--C'était un alchimiste de Valence qui cherchait la pierre philosophale
en Orient, vers 1520. Suivant l'usage, il donna son âme au diable
et reçut en échange par l'entremise d'un fabricant d'Alep, l'art de
combiner le platine avec l'acier, ce qui donne aux sabres une trempe
irrésistible. Il apporta ce secret en Europe, avec beaucoup d'autres, et
s'acquit une grande réputation. Par malheur, la sainte inquisition, le
voyant peu assidu à la messe, car les voyages et les sciences occultes
profitent rarement à la piété, le fit brûler en grande pompe à Valence
l'an 1536 de notre ère.

--Il faut avouer, monsieur, dit l'avocat, que vous êtes un savant homme.

--Je cherche à me faire pardonner mes millions, répliqua Oliveira.
Au reste, vous trouverez ce récit tout au long dans l'_Histoire des
alchimistes, sorciers et autres suppôts du diable dans les royaumes de
Valence et d'Aragon_, par le P. Bunardez, in-4º. Ségovie, 1640. Le
seul exemplaire qui existe en France est déposé à la bibliothèque de
Vieilleville, sous la garde du sieur Krantz, ancien artilleur, le plus
hargneux des hommes.

--Quoi! parmi tant d'affaires vous trouvez le temps de lire les
histoires du P. Bunardez?

--Oh! je n'ai pas été toujours l'homme affairé que vous voyez. Quand
j'étais clerc d'huissier j'avais bien des loisirs».

Le conseiller d'État sourit en regardant son neveu.

«Comment peut-on être clerc d'huissier! reprit Oliveira. N'est-ce pas ce
que vous voulez dire? Je vous jure, messieurs, qu'il n'y avait pas de
ma faute; j'aurais beaucoup mieux aimé être duc et pair. J'ai quitté
le métier aussitôt que je l'ai pu; mais enfin il fallait vivre, et
je recevais de mon patron, tous les jours, une croûte de pain et une
tranche de saucisson, qui m'aidaient merveilleusement à supporter la
vie. Entre deux assignations j'allais à la Bibliothèque et au Musée.

«J'admirais la Vénus de Médicis, si frêle et si délicate, et je
regardais avec étonnement la Vénus de Milo qu'on fait semblant d'admirer
et qui n'est qu'une grande femme assez mal proportionnée. Je lisais
Winckelman dans une traduction et _Clarisse Harlowe_ en anglais,
sans oublier pour cela les livres du bon Rollin et la métaphysique
de Schelling; enfin j'envoyais des rébus au journal de Vieilleville.
J'acquis en peu de temps la réputation d'un savant et d'un
esprit bizarre, incapable de faire fortune dans les _citations_,
_notifications_ et _significations_.

«Je fus mis à la porte de l'huissier et perdis ainsi le pain et le
saucisson. Le soir même je reçus la malédiction de mon père et l'ordre
de m'enrôler dans l'armée française. J'avais alors dix-huit ans, nulle
ressource et un appétit féroce. Qu'auriez-vous fait à ma place?

--J'aurais obéi, dit le conseiller d'État et porté le sac avec
résignation.

--Et vous, monsieur?

--Je ne sais, répondit Brancas; peut-être aurais-je essayé de planter
des choux.

--On voit bien que vous n'avez jamais été exposé à cette infortune. Pour
moi, qui sentais mon génie, être ouvrier ou soldat, c'était la mort.
Un vieux professeur de latin, sous qui j'avais déchiffré Tite-Live,
me donna vingt francs et le _Prodomus philosophiæ instaurandæ_, de
Campanella, qui était son auteur favori. Muni de ces deux viatiques,
j'entrai dans Paris le 8 décembre 1819.

--Voilà un magnifique présent, dit en riant le conseiller d'État.

--C'étaient toutes les économies du vieux latiniste, et la moitié de
sa bibliothèque, dont un _Anacréon_ d'Henri Estienne formait l'autre
moitié. Il vivait de pain et d'eau, comme presque tous ses confrères,
en comparaison de qui les ânes et les chameaux du désert de Mésopotamie
sont des goinfres. Du reste, gai et sans souci, comme s'il eût été
propriétaire des mines de Potosi. Je voulus le remercier--«Prends donc,
me dit-il brusquement, à quoi ces vingt francs peuvent-ils me servir?
C'est trop peu pour jouir, c'est assez pour entreprendre.» J'embrassai
tendrement le vieux latiniste et je partis nu-pieds pour ménager mes
souliers.

--C'est avec le _Prodomus philosophiæ instaurandæ_ que vous avez fait
fortune?

--Oui, messieurs, dit Oliveira. Rappelez-vous le cordier des _Mille et
une Nuits_. On lui donna un morceau de plomb. Ce morceau de plomb servit
à raccommoder le filet d'un pêcheur; le pêcheur prit un esturgeon et
le donna au cordier; l'esturgeon avait avalé un diamant qui valait cent
mille pièces d'or, et le cordier devint l'un des plus riches seigneurs
de Bagdad. C'est mon histoire. En quinze jours je dépensai mes vingt
francs, et me retrouvai seul avec mon Campanella, sans travail et sans
asile. Le seizième jour, j'errais à jeun le long des quais, feuilletant
tous les bouquins et mesurant de l'oeil la profondeur de la Seine. Tout
en feuilletant et en soufflant dans mes doigts, car il faisait grand
vent, je fus remarqué d'un bouquiniste, petit vieillard très-vert, au
nez pointu, aux lèvres minces et serrées, au front rejeté en arrière,
assez semblable au célèbre portrait que David a laissé de Robespierre.

«C'est un Campanella que vous tenez sous le bras, me dit-il d'un air de
convoitise.

--Oui, monsieur, c'est le _Prodomus philosophiæ instaurandæ_, livre
rare, édition _princeps_.

--Oh! moins rare que vous ne croyez,» me dit-il.

À ce trait, je reconnus un acheteur, et je me tins sur mes gardes.

«Cela vaut bien trente sous, continua-t-il en mettant la main dans son
gousset.

--Trente sous! m'écriai-je en riant avec mépris, une édition _princeps_!

--Trois francs si vous voulez, dit-il, et n'en parlons plus».

Je haussai les épaules et je fis mine de partir.

«Mon livre n'est pas à vendre». Il me saisit le bras, et, d'un air
suppliant:

«Voyons c'est une fantaisie ruineuse, mais enfin c'est une fantaisie,
voilà trente francs, laissez-moi le livre».

Je lui donnai le _Prodomus_.

«Bon! lui dis-je, j'ai de quoi vivre trois semaines».

Il se retourna stupéfait.

«Comment! c'est votre dernière ressource, et vous avez su m'arracher
trente francs! Jeune homme, vous avez le génie du commerce, restez
avec moi, je vous formerai, et vous ne me quitterez que pour devenir
millionnaire».

J'acceptai. Le petit vieillard ne mentait pas. En peu de temps, je
connus tous les secrets du métier, et je commençai à rêver d'autres
destinées. Une fois, je vis représenter un vaudeville, et je m'écriai,
comme le Corrége: Moi aussi je suis peintre! Six mois après, mes
vaudevilles se comptaient par douzaines, et par douzaines aussi
mes succès. À vingt francs cinquante centimes de droit d'auteur par
représentation, le théâtre ne se ruinait pas, et je commençais à faire
fortune. Je n'ai jamais eu moins de trente ou quarante représentations.
J'avais trouvé la recette du vaudeville. Vous la connaissez, je pense?

--Assurément, dit le conseiller d'État, mais nous serons bien aises de
l'apprendre d'un maître de l'art.

--Mon Dieu! reprit modestement Oliveira, ce n'est pas plus difficile que
de faire du cassis ou du sirop de groseilles. Voyez plutôt: Un homme met
son paletot sur une table et sort: un autre arrive, qui est maître de
la maison et marié. Ce paletot lui donne à penser. Voilà, dit-il
naturellement, un paletot qui est l'amant de ma femme. Le paletot,
le mari, la femme, la servante, le petit clerc si le mari est avoué,
entrent, sortent, se croisent, s'expliquent, se querellent, se choquent,
se heurtent pendant un, deux ou trois actes au gré de l'auteur.
Quelques-uns ont poussé jusqu'à cinq actes, mais c'est une témérité
qui réussit rarement. Ajoutez-y des couplets, des grimaces et des
calembours, et extirpez soigneusement toute trace de bon sens, vous
aurez un excellent vaudeville.

«À ce métier, j'amassai promptement une dizaine de mille francs, et
je renvoyai à mon vieux professeur ses vingt francs et une pipe turque
garnie d'argent ciselé qui venait de feu Baraïctar, Grand vizir de la
Sublime-Porte. Devinez je vous prie, quelle fut la réponse du bonhomme.

--Il refusa net?

--Non. Il garda la pipe du vizir et renvoya les vingt francs avec cette
réponse.

«Mon cher enfant, ces vingt francs ne peuvent appartenir ni à moi qui
les ai donnés, ni à toi qui n'en as plus besoin. Donne-les au premier
pauvre diable que tu rencontreras, à condition qu'il les donnera
lui-même à un autre, et cet autre à un troisième, dès qu'il sera sorti
d'embarras. Par là, nous serons, toi et moi, bienfaiteurs à bon marché
jusqu'à la fin des siècles. Adieu, porte-toi bien, ne fais pas trop de
vaudevilles, car il n'est pas toujours sain de faire rire le public; ne
t'enrichis pas trop vite, et si tu trouves quelques pincées de bon tabac
d'Argos pour bourrer la pipe du seigneur Baraïctar, n'oublie pas ton
vieil ami.»

En ce moment, un domestique s'approcha d'Oliveira et lui dit quelques
mots à voix basse. Oliveira sortit.

«Eh bien! que penses-tu de ton beau-père? dit le conseiller d'État.

--Ses cigares sont excellents, dit l'avocat, mais son récit était un peu
long.

--Il aime à se vanter. Les parvenus d'autrefois cachaient leur origine
comme le Nil cache ses sources. Ceux d'aujourd'hui mettraient volontiers
dans leurs armes les savates qu'ils ont raccommodées. Tout est vanité,
comme dit Salomon. Au reste, Oliveira ne s'en fait pas trop accroire.
Il a fait des journaux, il a fait la banque, il a fait le commerce des
cuirs de la Plata et des _Méditations_ de Lamartine; enfin, il a fait
fortune et je te jure qu'il a bien gagné ses millions. Voici Mlle Rita
qui s'avance portant deux tasses de thé. Passons au salon. Le moment
est favorable pour entrer en matière et faire ta cour. Va donc, et bonne
chance; ma commanderie est dans tes mains, et ton portefeuille aussi.»




                                 III


Marguerite Oliveira, blonde aux yeux de saphir, que ses amies de pension
appelaient Rita, avait toute la grâce et la simplicité qu'on ne trouve
qu'au deux pôles de la civilisation, chez les sauvagesses d'Otaïti et
dans quelques salons de Paris. Grande, assez instruite au besoin pour
tout comprendre et parler de tout sans affectation, elle plaisait à
tout le monde et ne s'imposait à personne. Son âme était limpide et
sans mystère comme son regard. Peut-être n'était-elle pas faite pour les
grandes passions; bien faite, riante, pleine de douceur et de charme,
pour parler comme Chateaubriand, elle n'avait pas été mouillée par la
pluie des orages du coeur.

Rita offrit du thé au conseiller d'État qui s'empressa d'accepter.
L'avocat fit un geste de refus.

«Mademoiselle, dit-il, je vous remercie, je n'aime pas le thé.

--Ce n'est pas une raison, monsieur, répliqua-t-elle. Qui est-ce qui
aime le thé? Personne; car je ne compte pas deux ou trois cents
millions de Chinois, qui en boivent par patriotisme, et trente millions
d'Anglais, par entêtement. C'est une tisane des plus médiocres, mais
acceptée par les honnêtes gens. Il faut bien faire comme tout le monde.
Prenez donc, monsieur, prenez et buvez!»

Pendant ce temps, le conseiller d'État se retirait sous prétexte d'aller
au whist, et les deux jeunes gens se trouvèrent, non sans quelque
embarras, à peu près seuls dans un coin du salon.

«Mademoiselle, dit l'avocat en feuilletant un album, vous avez là de
fort beaux paysages. Quel est ce large fleuve qui coule entre deux
chaînes de montagnes escarpées? Est-ce une vue d'Allemagne ou de Suisse?

--Ceci monsieur? c'est une vue du Delaware que j'ai visité l'an dernier
avec mon père. Ces montagnes sont les Alleghanys, et ce pont qui
s'enfonce dans le fleuve sous le poids d'un convoi de chemin de fer,
c'est un pont du _Pensylvanian Rail-Rand_ à qui cet accident est arrivé
pendant que nous allions de Philadelphie à Pittsbourg. Ce bateau à
vapeur que vous voyez un peu plus loin, appartient au constructeur du
pont; il sert à repêcher les trains qui tombent à l'eau, et je vous
assure qu'au dire des voisins, il ne manque pas d'occupation.

--Vous avez vu les États-Unis? dit l'avocat étonné.

--Oui, monsieur, et le Canada. Cela n'est pas dans les règles, je le
sais bien, et mon père aurait dû me conduire en Suisse ou en Italie
comme toutes les petites filles qui sortent de pension; mais alors,
pourquoi se déranger? Pour voir des sites que tout le monde connaît,
des auberges que tout le monde décrie, et des voyageurs qu'on rencontre
partout? autant vaut rester chez soi. Mon père l'a bien compris, et m'a
menée du premier coup à la cataracte du Niagara, qui est la plus belle
chose de la création...»




                                  IV

                        Réflexion inattendue.


J'avais pensé d'abord à rapporter mot à mot la conversation de Rita et
de l'avocat, espérant qu'elle servirait de modèle aux jeunes gens des
deux sexes qui veulent s'engager dans les doux liens de l'hyménée: déjà
mon siège était fait, et mon héros comme on doit s'y attendre, n'aurait
prononcé que des discours graves, sensés, spirituels, philosophiques,
moraux, harmonieux et doux, tels enfin que dans les romans anglais
du genre _high life_ en débitent d'une voix posée et mélodieuse
ces gentilshommes dont les favoris épais et bien brossés, la taille
perpendiculaire et les grâces inimitables font les délices du peuple
parisien; mais le hasard ayant fait tomber dans mes mains une lettre
de Mlle Rita Oliveira à Mlle Claudie Bonsergent, où le même sujet est
traité avec une grande supériorité, j'ai cru devoir laisser la parole
à Mlle Rita, meilleur juge que moi, sans contredit, des grâces et
de l'éloquence de son fiancé. Voici cette lettre, ou plutôt le
_post-scriptum_.




                                   V

                            Rita à Claudie.


.......................... ..........................
«_P. S._ Grande nouvelle. On me marie. _On_, c'est-à-dire mon père. La
femme étant au dire des poëtes, le chef-d'oeuvre de la création, comment
se fait-il, très-chère, que tout bon père de famille n'ait pas d'autre
inquiétude que de se débarrasser du dit chef-d'oeuvre en faveur du
premier venu? Les poëtes se moqueraient-ils de nous, par hasard? Réponds
à cela, subtile raisonneuse. Pour moi, j'en suis toute humiliée.

«Hier matin, j'étais en tête-à-tête avec Julie, cette adorable Julie
qui me peigne si bien, et que tu m'as enviée si souvent. Je me regardais
assez complaisamment dans la glace, adoucissant mes yeux et essayant mes
sourires, ainsi que tu fais sans doute en pareille circonstance, lorsque
mon père est entré.--Bravo! Rita, m'a-t-il dit en m'embrassant, tu
aiguises tes armes, à ce que je vois. (J'ai rougi un peu.)--Papa,
tu sais bien qu'il ne faut pas entrer chez les dames sans les faire
avertir.--Le mal n'est pas grand, je n'ai rien vu. As-tu donné les
ordres, pour ce soir? (Il faut te dire que mon père offre tous les
mardis du thé, du punch et des cigares à trente ou quarante personnes
qui se divisent en trois catégories: les gens riches, les gens d'esprit
et les gens bien cravatés. Quand la conversation est engagée et qu'on
s'échauffe, quand on partage l'Orient, donnant l'Égypte aux Anglais,
Constantinople aux Russes, le reste à je ne sais qui, et à la France la
Gloire de présider au partage; je m'esquive doucement sur la pointe du
pied.)--Tout est prêt, papa, ai-je dit. Il m'a regardée dans les yeux,
m'a embrassée une seconde fois très-tendrement, s'est assis près de
moi et m'a demandé d'un air mystérieux: Penses-tu quelquefois au
ménage?--Pas encore.» C'était presque vrai. Je n'y pense qu'à mes
moments perdus, et je t'assure que ma toilette, les emplettes du matin,
les promenades au bois de Boulogne dans l'après-midi, quelques visites
à mes bonnes amies, les leçons de chant, l'Opéra, et l'édifiante lecture
des romans de M. Jules Sandeau, ne me laissent guère de loisirs. «J'en
suis fâché, a-t-il repris, car j'avais justement à te proposer un mari
très-présentable; mais, puisque le mariage te déplaît, n'en parlons
plus.--Oh! je n'ai ni sympathie ni antipathie pour le mariage; je n'y
pense pas. Voyons un peu ton mari très-présentable.--Non, mon enfant,
je ne veux pas gêner tes goûts ni tes habitudes....--Mais, papa, tu ne
gênes rien ni personne, je t'assure.--Non, Rita, je connais le danger
des unions mal assorties....--Mais papa, cette union n'est ni bien ni
mal assortie, puisqu'elle n'est pas assortie du tout.--Non, mon enfant,
je ne suis pas de ces pères barbares!... (Plus j'insistais, plus il
reculait et s'amusait à irriter ma curiosité.)--Eh bien garde ton
secret, ai-je dit avec impatience. Il s'est décidé à parler: Que dis-tu
du nom de Brancas?--Duc de Brancas?--Non, non, Brancas avocat.--Il y a
tant d'avocats!--Pas plus que de ducs.--Oh! je ne tiens pas aux ducs.
Comment est-il fait ton M. Brancas, qui n'est pas duc?--Je ne sais pas,
je le connais à peine, mais on le dit assez riche, fort éloquent, et
du bois dont on fait les ministres, qui sont plus rares sur la place et
plus recherchés que les ducs.--Voyons-le donc. Tu l'attends ce soir?--Tu
l'as deviné. Viens déjeuner.»

«Les pédants nous accusent d'être surtout bavardes: ce sont de sottes
gens qui n'entendent rien aux femmes: nous sommes mille fois plus
curieuses. Je t'avoue que la journée m'a paru longue et qu'il me tardait
de voir le mortel téméraire que ma dot a séduit; car, pour mes yeux,
il n'y faut pas penser: où les aurait-il rencontrés? Était-il blond
ou brun? grand ou petit, aquilin ou camus? Dans cette incertitude,
les minutes coulaient avec la lenteur des siècles. Pour moi, un brun,
aquilin, non sans moustaches et un peu farouche, me convenait assez.

«Enfin le désiré Brancas a paru. Ma chère, c'est un blond. J'aurais dû
m'en douter. Le destin n'en fait pas d'autres. À cela près, il a
bonne apparence: il n'est ni fat ni impertinent, ni trop content de sa
personne, ni dédaigneux, ni bavard, ni empesé, ni froid. Tout dans ses
manières respire la politesse, la franchise et la bienveillance: tu peux
croire que si j'ai mal vu, ce n'est pas faute d'avoir bien regardé. En
entrant, il m'a fait un très-court compliment auquel j'ai répondu par un
sourire; puis mon père s'est emparé de lui et l'a conduit dans un petit
salon que le sexe malpropre se réserve pour fumer et cracher tout
à l'aise. Là ils ont causé de ne je sais quoi qui devait être fort
intéressant, si j'en juge par l'air attentif de notre avocat. Mon père
l'a quitté tout ravi. «On ne peut pas avoir plus d'esprit,» m'a-t-il
dit en passant près de moi. Ma chère, cet homme est sans défaut; il
est avocat, et il écoute; n'est-ce pas un prodige dans son métier? Il a
deviné le faible de mon père, qui est de parler, et il n'a pas dit
six paroles. Curieuse à mon tour de contempler ce prodige, je me suis
avancée sous prétexte d'offrir du thé, et un conseiller d'État, qui
est son oncle, a eu la discrétion de se retirer et de nous ménager un
tête-à-tête dans l'embrasure d'une fenêtre.

«Claudie, c'est à n'y pas croire: il parle encore mieux qu'il n'écoute.
Il est d'un naturel parfait, il ne s'échauffe pas, il ne gesticule pas,
il ne cherche pas ses phrases, il ne s'efforce pas d'avoir de l'esprit
et il en a, il ne se moque ni des présents ni des absents, il ne
discute jamais, il ne cite personne, d'un mot il dit une histoire, il
n'interrompt jamais et il se laisse interrompre; je ne crois pas qu'il
ait du génie, bien que mon père assure qu'il est l'un des trois premiers
avocats de Paris, mais c'est l'homme le plus aimable que j'aie jamais
vu.

À ce mot tu vas rire, et je t'entends déjà. L'homme le plus aimable
ne tardera guère à être le plus aimé. Mademoiselle, vous pourriez vous
tromper. Il est très-aimable, je l'avoue, mais ce n'est pas mon idéal.
Tu entends bien ce que je veux dire, toi qui cherches encore cet idéal
et qui le cherchais dès la pension, tantôt dans le maître de chant,
tantôt dans le maître d'italien. Mon idéal, c'est le beau Ténébreux,
c'est Amadis de Gaule sur la Roche-Pauvre, c'est je ne sais quoi de
mystérieux, d'héroïque, d'incompréhensible, qu'un avocat ne saurait
avoir. As-tu vu quelque part l'histoire du premier roi de Portugal?
C'était un brave gentilhomme, aimé des dames, et que sa maîtresse voulut
obliger de lui conquérir un royaume.--N'est-ce que cela? dit-il
en montant à cheval, eh! je vous en donnerai, s'il le faut, une
demi-douzaine.--Il partit pour l'Espagne, et tua tant de Sarrasins
que ceux qui restaient, pour obtenir quelque répit, lui offrirent
le Portugal, dont il fit, ma foi, présent à sa dame comme il l'avait
promis. Voilà un homme! Mais ceux d'aujourd'hui ne savent que s'injurier
de vive voix ou par écrit, suivant leur profession.

«Pour revenir au sieur Brancas, qui ne conquerra jamais rien, si ce
n'est peut-être le droit de s'asseoir avec quatre ou cinq cents bavards,
dans une grande salle assez mal bâtie qui est au bout du pont de la
Concorde, nous avons causé de toutes sortes de choses, et d'abord
de voyages. J'ai déclaré, non sans quelque fierté, que j'avais vu la
cataracte du Niagara. Cette nouvelle a paru lui faire grand plaisir.
Espère-t-il, le voyage étant fait, n'avoir pas à le recommencer, ou bien
a-t-il admiré mon intrépidité? Ce point est encore indécis.

«Du Niagara nous passâmes au Rhin, et du Rhin aux Alpes et à la poésie.
Ma chère, croirais-tu qu'il ne lit jamais les poëtes? C'est à faire
frémir; on n'est pas avocat à ce point. Monsieur s'excusa sur ce qu'il
est hégelien. Hégel! Qui est cette bête-là? Tu as vu sans doute des
loups, des ours, des renards et des éléphants blancs; mais peut-être
n'as-tu jamais vu des hégeliens. Ma chère, rien n'est plus joli. Vois
un peu: _Tout ce qui est rationnel est réel; tout ce qui est réel est
rationnel_. Exemple: Tu n'as jamais vu d'homme à trois têtes, mais tu
as l'idée d'un homme et d'une tête et par conséquent de deux et de trois
têtes. Or, tout ce qui est rationnel est réel; donc l'homme à trois
têtes, à cent têtes, à trente mille têtes existe, et s'il n'existe
pas, c'est la faute de la Providence, de la nature ou de n'importe qui;
n'est-ce pas clair? Eh bien, ma chère, il m'a débité cela couramment,
sans broncher, comme un hégelien qu'il est. De Victor Hugo, de Lamartine
ou de Musset, pas un mot. Messieurs les hégeliens ne se dérangent pas
pour si peu. Oh! s'il s'agissait d'objectif ou de subjectif, c'est une
autre affaire. J'ai voulu pousser celui-ci:

«Mais, monsieur, si toute idée rationnelle devient aussitôt une réalité,
vous avez assurément l'idée que vous pouvez mourir; donc vous êtes
mort?--Vous avez raison, m'a-t-il répondu avec gravité.... (Vis-tu
jamais, Claudie, un hégelien de cette force?) Tous les jours il se joue,
dans le fond de mon âme, des symphonies aussi réelles et mille fois plus
belles qu'aucune symphonie de Beethoven. J'en ai l'idée, donc je les
entends quand il me plaît et sans crainte de devenir jamais sourd. De
même en amour: j'aime sans crainte, je suis sûr d'être aimé.

--Vous aimez? dis-je un peu étonnée et encore plus curieuse.

--Je veux dire: s'il me plaisait d'aimer.

--Et... vous plaît-il quelquefois?»

«En faisant cette question d'un air fort détaché, je rougissais malgré
moi.

--Je n'en ai pas encore fait l'expérience.... (À trente ans, Claudie!
le crois-tu?) J'attends encore mon idéal. (Ma chère, il a un idéal, cet
hégélien!)

--Et votre idéal a sans doute une forme ravissante?

--Vous me feriez tort d'en douter, mademoiselle. C'est une blonde aux
yeux de saphir, qui a bien de l'esprit et qui parle philosophie comme
un platonicien.» (Avoue qu'il cause bien, cet hégelien; et si tu voyais
comme ses yeux expliquent ses paroles.)

La conversation a continué quelque temps sur ce ton, et il ne tient qu'à
moi de penser que j'ai fait sa conquête. Quant à lui, mon père n'avait
pas tort, il est très-présentable.

Au reste, pour que tu puisses en juger, je vais te l'envoyer lui-même.
Cela t'étonne. Apprends donc, chère belle, que mon hégelien va partir
pour Vieilleville; c'est lui qui plaidera je ne sais quoi contre je ne
sais qui. Cette indication doit te suffire. Il m'a gracieusement offert
de se charger de tous mes paquets, messages et commissions, et, ma foi,
j'en profite pour te le montrer. Il te remettra un bracelet qu'a demandé
pour toi à Froment Meurice ta meilleure amie et ton humble servante.

  «RITA.»

«Comment se porte le seigneur Audinet, ton futur propriétaire? Je
ne sais pourquoi sa figure ne me revient pas, et je ne donne pas mon
consentement au mariage. Oui, je t'entends, une fille sans dot ne fait
pas ce qu'elle veut. Eh! mon enfant, est-il si dur de mourir fille?
Coquette, je lis dans tes yeux que tu ne manques pas de maris. Au moins,
ne me prends pas mon Hégelien. Ce n'est pas que j'y tienne, mais un
Hégelien est un oiseau rare à Paris.»




                                  VI


«Eh bien! dit le conseiller d'État à son neveu, es-tu content de ta
future?

--Oui.... assez.

--Est-elle jolie?

--Charmante.

--A-t-elle de l'esprit?

--Trop.

--Comment trop!

--Eh! oui, rien ne l'étonne.

--Ah! tu aimes mieux le mystère et les petites filles qui baissent
modestement les yeux et regardent les hommes à travers leurs doigts
écartés. À ton aise, mon ami, la province est pleine de ces ingénues. Va
en province.

--J'y vais.

--Ainsi, tout est rompu?

--Vous m'entendez mal, cher oncle. Rita est tout à fait séduisante,
mais....

--Mais elle ne te séduit pas.

--Oui, elle me plaît beaucoup; mais je la trouve trop raisonnable, trop
gaie; j'ai pour elle beaucoup d'amitié, je n'aurai jamais d'amour.

--Jamais d'amour! ô douleur! Tu comptais donc sur un mariage d'amour?

--Pourquoi non?

--Très-bien, mon ami. Ce _pourquoi non_? est sublime. Est-ce que
l'amour est de ton âge? L'amour, c'est l'Inconnu. Quand on a pénétré cet
Inconnu, tout est fini. Toutes les femmes se ressemblent. Les grimaces
changent un peu, le son de voix est plus doux ou plus rude, la feuille
de figuier est plus ou moins bien taillée, mais le fond est toujours le
même. Cléopatre ou Goton, c'est tout un. Oh! si tu n'avais jamais aimé,
je comprendrais ton désir.

--J'ai aimé.

--Qui?

--Ni Goton ni Cléopatre assurément, mais de fort aimables créatures qui
m'ont été tantôt cruelles, tantôt compatissantes, suivant l'humeur du
jour ou les conseils de la nuit, je vous jure qu'aucune d'elles ne m'a
ennuyé ni fait voir deux fois le même spectacle. L'amour est infini et
varié comme ce vaste univers. Cher oncle, vous n'entendez plus rien à
ces questions. Vous êtes comme un brave vétéran qui a cent fois affronté
le feu dans sa jeunesse, mais qui ne connaît plus la manoeuvre.

--En résumé, dois-je demander la main de Mlle Oliveira, ou faut-il
attendre qu'un rayon d'amour t'illumine?

--Demandez toujours, cher oncle. Vous pourriez avoir une pire nièce.»



Deux jours après, Brancas partit pour Vieilleville. En ce temps-là, qui
déjà pour nous se confond avec celui où Noé jeta l'ancre sur le mont
Ararat, les convois du chemin de fer s'arrêtaient à Orléans, et toute
la France qui est entre la Loire et les Pyrénées ne connaissait qu'en
peinture cette manière de voyager. Il fallut donc monter en diligence
à Orléans. Il était minuit, et Brancas, un manteau sous le bras et
les mains dans les poches, attendait patiemment dans le bureau que le
conducteur donnât le signal du départ. À ce moment, deux dames entrèrent
suivies de onze malles, caisses et cartons à chapeau. Cette vue fit
blasphémer le facteur, qui croyait son travail terminé. Le conducteur
leva les épaules, et Brancas regarda les dames. La plus âgée paraissait
avoir cinquante ans et n'avait rien de remarquable qu'une maigreur assez
rare et des grâces pleines d'affectation. Ce n'était pas de quoi séduire
le voyageur. En revanche la plus jeune avait les plus beaux yeux noirs
qu'on pût voir, et son visage régulier et doux, mais un peu altier,
était de ceux qu'on n'oublie pas. Le Parisien en fut ébloui, et se
rangea respectueusement pour lui faire place près du bureau. Elle le
remercia par un salut et un demi-sourire auquel Brancas, fin connaisseur
en sourires, devina qu'elle avait le sentiment de sa propre supériorité.

«Parbleu! se dit-il, en sortant du bureau de la diligence, voilà une
petite personne à qui il ne doit pas être facile de baiser le bout des
doigts. Mais qu'elle est belle! Rita est à cent piques au-dessous.»

Sur cette réflexion, il fit le tour de la place du Martroi, en regardant
les étoiles, et revint à la diligence au moment où le conducteur, ayant
déjà terminé l'appel des voyageurs, criait à tue-tête:

«Monsieur Brancas! en voiture!»

Il se hâta de monter dans le coupé, où déjà les deux dames l'avaient
précédé, et s'installa dans un coin avec le soin d'un homme qui remplit
scrupuleusement tous ses devoirs envers lui-même. Le postillon fit
claquer son fouet, et les quatre chevaux s'élancèrent au galop sur la
route de Vieilleville.

Le temps était sombre et pluvieux. La dame maigre, qui occupait l'autre
coin du coupé, avança bientôt la tête, et dit d'une voix cadencée:

«Monsieur, voulez-vous avoir la bonté de relever le carreau de votre
côté? ma poitrine est si délicate qu'elle ne peut supporter la fraîcheur
de l'air ambiant.»

Le Parisien, déjà plongé dans les délices du premier sommeil, ne
répondit rien. La dame irritée se pencha vers lui de nouveau.

«Monsieur, dit-elle avec aigreur, voulez-vous relever le carreau?»

Brancas ouvrit les yeux.

«Plaît-il, madame? que désirez-vous?

--Monsieur, dit poliment la jeune dame, ma mère qui est malade, vous
prie de vouloir bien relever le carreau.»

L'avocat s'empressa de s'excuser et d'obéir. Il est des voix fortes,
il en est de sourdes, de claires, d'agréables, de discordantes,
d'harmonieuses; il en est qui vont au coeur, il en est qui déchirent le
tympan, il en est qui donnent envie de bâiller, il en est qui donnent
envie de rire, il en est qui commandent, il en est qui supplient; celle
de la jeune dame était mélodieuse et souple, mais un peu saccadée, signe
certain d'un esprit pénétrant et gracieux, et d'une rare fierté. Après
quelques instants de silence, Brancas regarda sa voisine à la clarté
de la lune qui commençait à dissiper les nuages, et s'aperçut qu'elle
dormait. Une respiration calme soulevait à intervalles égaux son sein,
et de toute sa personne s'exhalait ce divin parfum que donnent la
jeunesse, la santé et la grâce. L'avocat se sentit ému.

«Diable! pensa-t-il, deviendrais-je par hasard amoureux de ma compagne
de voyage! Ce serait curieux, à la veille d'épouser Rita. Ne faisons pas
cette folie.»

Cette sage résolution dura quelques minutes, mais la belle dormeuse fut
bientôt la plus forte, et Brancas reprit le cours de ses rêveries.

«Est-elle mariée? Non.... Son mari ne la laisserait pas voyager ainsi.
D'ailleurs, elle est bien jeune. On n'est pas plus belle! Voilà une main
ravissante.»

Il faut dire que la main était exposée en pleine lumière, blanche, fine,
transparente, un peu longue et d'une beauté parfaite.

Un grave accident mit fin aux réflexions sentimentales de l'avocat. La
diligence descendait alors le long d'une côte escarpée; le conducteur
dormait, et le postillon, ivre ou maladroit, poussait aveuglément ses
chevaux. La route, bordée d'un côté par la montagne, de l'autre par un
précipice, tournait brusquement vers le milieu de la descente. Tout
à coup les chevaux s'emportèrent, prirent le mors aux dents et se
précipitèrent au galop. Les deux premiers, dans leur élan, franchirent
le parapet peu élevé qui servait de garde-fou le long du précipice, et
la diligence elle-même demeura comme suspendue et prête à se jeter dans
l'abîme. Le postillon, renversé par le choc, tomba de son siège; les
voyageurs poussaient des cris, cherchant à ouvrir les portières et
s'embarrassant mutuellement dans leurs efforts. Tout paraissait perdu.

Seul, l'avocat gardait son sang-froid. Sans s'émouvoir du tumulte
et aussi libre d'esprit que s'il eût été dans un salon, il ouvrit
promptement la portière et dit à sa voisine toute tremblante:

«Ne craignez rien. Suivez-moi. Je réponds de vous.»

En même temps il sauta à terre et se trouva hors de danger; mais le
plus difficile était encore à faire. La dame sèche criait de toutes ses
forces:

«Sauvez-moi! sauvez Claudie!» et lui tendait les bras.

Brancas, mettant le pied sur la roue de la diligence, malgré le danger
d'être renversé et écrasé sous les pieds des chevaux, dit d'une voix
forte:

«Donnez-moi la main, ou vous êtes perdue.»

En même temps, les chevaux firent un violent effort pour se dégager, et
la voiture recula. Claudie, éperdue, s'élança dans les bras du Parisien,
qui l'enleva rapidement et la mit en sûreté.

«Monsieur, sauvez ma mère!» s'écria-t-elle.

Déjà la diligence, penchée sur le talus, perdait l'équilibre et allait
rouler au fond du précipice; la dame sèche, épouvantée, sortait à demi
du coupé sans oser sauter à terre et poussait des cris épouvantables.
Le Parisien la saisit brusquement à bras le corps, l'enleva et la remit,
non sans danger, aux mains de sa fille.

Au même moment, un grand cri se fit entendre. La diligence et les
chevaux roulèrent et se brisèrent au fond de la vallée. Heureusement,
le conducteur et le postillon, qui s'étaient relevés sans graves
contusions, avaient eu le temps de dégager les autres voyageurs. Tout le
monde frémit, et Claudie s'écria:

«Ah! monsieur, nous vous devons la vie!»

Brancas reçut avec modestie ce remercîment et ceux de sa mère.

Le danger passé, on tint conseil. Les voyageurs étaient à deux lieues
du relai le plus proche. Le conducteur, forcé d'annoncer cette triste
nouvelle, fut couvert de malédictions, aussi bien que le postillon
malencontreux.

«Qu'allons-nous faire? disait en gémissant la dame sèche. Il est trois
heures du matin; nous gèlerons. Ce conducteur veut nous faire périr.
J'écrirai à l'administration des Messageries, et je le ferai destituer.
Brrr! qu'il fait froid!

--Madame, dit Brancas, je vais descendre et chercher votre châle qui est
resté dans la voiture.

--Monsieur, dit la dame sèche en minaudant, je ne sais si je dois....»

Au fond, elle brûlait d'envie de le voir descendre. Brancas le comprit,
et, s'accrochant avec les mains aux arbustes, posant le pied avec
précaution dans les moindres saillies du rocher, à la clarté de la lune,
il commença cette périlleuse descente.

«Laissez le châle! lui cria le conducteur, vous allez vous casser le
cou!»

Mais Brancas ne l'écoutait pas. Tout à coup, une grosse pierre sur
laquelle ses pieds étaient appuyés glissa, et il parut près de rouler
la tête la première dans le précipice. Heureusement il vit le danger et,
par un effort désespéré, il reprit l'équilibre et parvint sans accident
au fond de la vallée.

Les voyageurs restés sur la route le regardaient avec une inquiétude
mêlée d'admiration.

«Voilà un gaillard qui ne manque pas de sang-froid, dit le conducteur.
Au diable si je risque jamais ma peau et mes os pour aller chercher un
châle.»

La dame sèche l'entendit et répliqua sur-le-champ:

«Ces hommes sont égoïstes et lâches!»

Le conducteur vit bien qu'il n'était pas de force à soutenir une
conversation qui débutait si vivement, et, ramassant le sac de dépêches
qu'il s'était hâté de jeter hors de la diligence, il se mit à la tête
de la caravane et prit le chemin du relais. Les voyageurs le suivirent
clopin-clopant, demi-endormis, demi-éveillés, mais grognant tous avec un
parfait ensemble.

Enfin, l'avocat reparut, chargé de vêtements de toute espèce, parmi
lesquels le châle de la dame sèche et ses socques. La dame sèche se
confondit en remercîments auxquels il répondit de son mieux.

Après quelques minutes, que les trois voyageurs employèrent à se rouler
dans leurs châles et leurs manteaux, la vieille dame prit le bras de
l'avocat et ils se hâtèrent de rejoindre les pauvres diables moins
heureux qui étaient déjà en marche.

«Vous êtes Parisien, monsieur? dit la dame sèche.

--Oui, madame, et vous aussi, sans doute? répondit Brancas.

--Non, monsieur, répliqua fièrement la dame sèche, mais il n'a tenu qu'à
moi d'habiter Paris, et nous y avons des amis haut placés. M. Duverney,
mon cousin, qui est chef de bataillon dans la garde nationale, dîne avec
Louis-Philippe trois fois par an.

--Diable! dit le Parisien, c'est un heureux homme que M. Duverney;
est-ce qu'il est fonctionnaire public?

--Non, monsieur, il est bottier, dit Claudie.

--Il est bottier, reprit la mère; mais il n'était pas né pour faire des
bottes. Il a publié, en 1835, un poëme dramatique intitulé: _la
Danse macabre_, que Victor Hugo appelait le «monument impérissable du
dix-neuvième siècle.» Je me rappelle encore les derniers mots de la
lettre de Victor Hugo:

_«Lisez la Bible et Homère, mon cher Duverney. Nourrissez-vous de cette
moelle de lion.»_

--Peste! dit l'avocat, c'est un brevet d'immortalité, cela.

--N'est-ce pas, monsieur? Eh bien! le public est si peu connaisseur
qu'il ne s'en est pas vendu six exemplaires, et cependant je vous jure
qu'il n'y manquait aucune des épices de la vraie poésie. On y voyait
des femmes séduites par des gnômes, des poëtes plus beaux que le jour
assassinés la nuit par de jeunes princesses mal élevées, des rois qui
s'embusquaient au détour des rues pour poignarder lâchement de sublimes
boulangers. Monsieur, c'était une bénédiction. J'ai compté vingt-cinq
personnes qui mouraient de mort violente en six mille vers. Notez que je
laisse de côté les menus crimes, les petites trahisons, les viols, les
adultères et autres incidents tragiques.

--Six exemplaires vendus!

--Oui, monsieur, six.

--Au moins Louis-Philippe avait acheté l'un des six, puisqu'il a tant
d'amitié pour M. Duverney?

--Sa Majesté se soucie bien de poésie! La première fois que M. Duverney
dîna aux Tuileries, Louis-Philippe lui parla de ses bottes pendant un
quart d'heure. Pas plus de _Danse macabre_ que sur la main. Monsieur,
mon cousin était si outré qu'il allait voter pour le candidat de
l'opposition. Heureusement le ministre de l'intérieur l'apprit et
lui envoya la croix. Depuis ce temps, mon cousin est tout dévoué à la
dynastie, et le roi ne fait rien sans lui demander conseil. Oh! c'est un
homme de caractère que mon cousin Duverney. Il l'a dit souvent au
roi: «Sire, tenez tête aux Anglais, développez le commerce, encouragez
l'industrie, rendez le peuple heureux, et je réponds de tout. On
ne connaît ses vrais amis que dans l'adversité; mais si vous êtes
malheureux quelque jour, j'irai vous consoler dans votre exil. Vos
pairs et vos députés pourront vous trahir, mais jamais Duverney ne vous
manquera.»

--Et qu'a répondu le roi?

--Ma foi, le roi en est très-flatté; c'est que Duverney le ferait comme
il le dit.»

Le Parisien s'amusait fort de l'histoire du sieur Duverney, chef de
bataillon dans la garde nationale, et ami dévoué mais indépendant, du
roi Louis-Philippe. Il n'eut pas de peine à reconnaître dans la dame
sèche un des individus les plus distingués de cette belle famille de
vertébrés, mammifères, bipèdes, imberbes, aux doigts unguiculés, aux
dents incisives, canines et molaires, qui, sous prétexte de poésie, ont
agacé, depuis trente ans, un nombre considérable de maris de province.
Il devina qu'elle devait être poëte, et moitié pour entretenir la
conversation, moitié pour gagner sa confiance:

«Vous aimez la poésie, madame? dit-il.

--Qui ne l'aimerait, s'écria-t-elle avec enthousiasme. N'est-ce pas
aux poëtes que nous devons les jouissances les plus pures et les plus
sublimes? Le poëte n'est-il pas le maître souverain de la nature? Sur sa
palette magique le bleu de cobalt se fond avec le blanc d'argent, et le
carmin avec la terre de Sienne. La poésie, c'est l'azur du ciel où
se perdent des millions d'étoiles; c'est la profondeur insondable de
l'Océan qui cache à nos yeux des amas innombrables d'êtres animés, comme
nous fils de l'Éternel.

--Maman, interrompit Claudie, marchons plus vite, il fait froid.»

La dame sèche jeta sur elle un regard courroucé.

«Ma chère enfant, répliqua-t-elle d'un ton aigre-doux, je marche comme
il me plaît. Ce n'est pas à mon âge qu'on reçoit des leçons de sa fille.

--Permettez-moi mademoiselle, de vous offrir mon manteau, dit Brancas.

--Vous êtes bien bon de faire attention aux discours de cette petite
sotte, reprit la dame sèche. Elle n'a parlé que pour m'interrompre....
Où donc en étais-je, s'il vous plaît?

--Vous faisiez, madame, l'éloge de la poésie, dit le Parisien qui se
mordait les lèvres pour ne pas rire.

--C'est cela; j'y suis.... Mais que dire des mains où la poésie est
tombée? Où trouver cette magnifique déesse à la démarche majestueuse, à
la robe flottante, au visage mobile, tour à tour riant et sombre, doux
et terrible, joyeux et mélancolique, qui se plaît aux festins, aux
combats, aux discours des sages et au tumulte des multitudes, qui
souffle à son gré l'amour ou la haine, qui tient dans sa main le coeur
des hommes et la destinée des empires? Où trouver ce génie si souple,
si étendu, si sublime, si profond et si varié que la poésie demande
au poëte? Les hommes avec leurs froids calculs, leur stérile bon sens,
l'horreur qu'ils ont de l'idéal, peuvent-ils atteindre à ce sommet? Ils
ne le peuvent pas, ils reculent épouvantés, et, découragés eux-mêmes,
ils cherchent à décourager les plus braves. Trop faibles pour tenter
l'escalade, ils renversent à coups de sottes plaisanteries les échelles
déjà dressées contre le rempart, ils tirent par les pieds ceux qui de la
tête touchent déjà les créneaux! Ah! monsieur, que de génies inconnus,
que de grands esprits végètent en province, à qui l'occasion seule a
manqué pour soulever le monde! Que de femmes, peut-être égales par la
pensée à cette femme illustre qui est l'un des premiers écrivains de
ce siècle, s'éteignent tous les jours dans la mort lente des travaux
domestiques, des bas à tricoter et des chemises à recoudre! Ah! qu'il
est dur d'habiter Vieilleville!»

Pendant cette tirade, le Parisien regardait la belle Claudie qui donnait
des signes non équivoques d'impatience. Tout à coup, il se retourna,
frappé des derniers mots qu'avait prononcés la dame sèche.

«Vous allez à Vieilleville, madame? demanda-t-il.

--Oui, monsieur, et vous?

--Moi aussi, madame. Est-ce un beau pays?

--Vous ne le connaissez pas! C'est inconcevable. On m'avait bien dit
que les Parisiens n'étaient pas forts en géographie, mais cela passe
les bornes. Vieilleville, monsieur, est une grande ville de trente mille
âmes, perchée sur une colline assez élevée. Les Romains l'ont bâtie, les
Anglais l'ont prise, les protestants l'ont brûlée, la cour royale y rend
ses arrêts, l'évêque y fait ses mandements, le recteur ses circulaires,
et le préfet y trône. Avez-vous des amis à Vieilleville?

--Je n'ai, madame, d'autre ami que mon client, M. Athanase Ripainsel.

--Vous êtes avocat, monsieur?

--Oui, madame.»

La conversation devint bientôt plus intime. La dame sèche apprit à
Brancas étonné qu'elle s'appelait Mme Bonsergent, que Mlle Claudie était
l'amie de pension de Mlle Rita, et qu'elles venaient de visiter un oncle
à succession qui habitait Orléans.

Enfin, l'on atteignit le relais, et les voyageurs fatigués et à demi
gelés purent s'asseoir et se reposer au coin d'un bon feu. Le reste
du voyage se fit sans accident, et une nouvelle diligence, chargée des
bagages de l'ancienne qu'on retrouva en fort mauvais état au fond du
précipice, déposa Brancas à la porte de son ami Ripainsel. Au moment de
quitter les dames, il demanda poliment à Mme Bonsergent la permission
de se présenter chez elle et de lui porter le bracelet que Mlle Rita
envoyait à son amie. La permission fut accordée avec empressement, et le
Parisien entra gaiement dans la maison de son hôte.




                                  VII


Celui-ci l'attendait sur le seuil et lui ouvrit les bras avec effusion.
C'était un grand et gros garçon de magnifique encolure, fort comme le
Grand Turc en personne, cavalier achevé, fantassin médiocre, enragé
chasseur, ami de bonne chère et des festins, bien portant, content de
vivre, riche et, partant, recherché des filles à marier, mais inclinant
par goût vers les cuisinières, dont la conquête est plus facile et moins
embarrassante.

Après les premiers embrassements:

«Avant tout, dit-il, il est tard, allons souper; nous causerons
d'affaires après boire, c'est la bonne manière.»

La maison d'Athanase Ripainsel, vaste, antique, ornée de deux tourelles
et d'un parc immense, méritait le nom de château. Elle fut construite
vers 1512, par un compagnon d'armes de Bayard et de La Palisse,
demi-héros, demi-sacripant, qui avait fait de bonnes affaires dans
les guerres d'Italie. Riche du pillage de Brescia, il fit dessécher, à
grands renforts d'argent, d'immenses marais, et fit ériger ses
domaines en baronnie. Le père d'Athanase, associé de son frère dans les
fournitures des armées impériales, acheta la plus grande partie de ce
domaine et le château acquis à la nation par la fuite du propriétaire,
qui fut tué en 1795 dans les rangs de l'armée de Condé. Le vieux
Ripainsel, qui visait au solide, vendit les grilles de bronze doré qui
remplaçaient les vieux remparts et défendaient, depuis 1750, l'entrée de
la grande cour du château. Les oies, les canards et les poules prirent
possession de la pelouse, et les vieux bahuts indestructibles du
seizième siècle, qui n'étaient pas encore à la mode à Paris, furent le
seul ornement de cette antique demeure.

Athanase et le Parisien s'assirent seuls devant une table somptueusement
servie. La province, où tout abonde et à bon marché, entend mieux la vie
confortable que Paris, où tout est sacrifié à la mode et à l'apparence.
Après souper, lorsque les deux convives, pleins de cette voluptueuse
satisfaction que donne la conscience du devoir accompli et de l'appétit
satisfait, eurent allumé des cigares et mis les coudes sur la table,
Ripainsel expliqua son affaire. L'avocat l'écouta attentivement,
fit quelques questions, prit des notes, et conclut, au bout d'une
demi-heure, en disant:

«Ton affaire est sûre. Nous prouverons la captation, et nous reprendrons
les deux millions. Parlons maintenant d'autre chose. Connais-tu Mlle
Claudie Bonsergent?

--La fille du major Coupe-en-Deux? Parbleu! si je la connais? c'est la
merveille de Vieilleville; une jolie fille, noire de cheveux, blanche
de peau, droite, gracieuse, un peu maigre, fort spirituelle, élégante
au suprême degré, qui lit des romans et qui rêve, dit-on, d'en être
l'héroïne; en un mot, la digne héritière de la rêveuse et sensible
Élodie. Mais toi-même, où l'as-tu rencontrée?»

Brancas raconta les malheurs de ses compagnons de voyage.

«D'où vient ce nom de major Coupe-en-Deux? dit-il en terminant.

--Je ne sais trop. Le vieux major, qui a fait depuis Austerlitz toutes
les guerres de Napoléon, était, dit-on, l'une des premières lames de
l'armée. Il ne se donnait pas un coup de sabre au régiment où il ne fût
juge, acteur ou témoin. C'était la manie de ce brave homme, aujourd'hui
pacifique et doux comme un marguillier de paroisse. Ses camarades disent
qu'à l'espadon il était sans pareil et citent des bras enlevés, des
jambes coupées, des têtes fendues jusqu'à l'épaule comme au temps des
paladins. Ce vieux-là et le colonel Audinet, surnommé Malaga, ont brisé
plus de cervelles autrichiennes, turques, russes, anglaises, espagnoles,
qu'il n'y a de jours dans l'année.

--Le récit de leurs campagnes doit être amusant.

--Oui, pendant une heure. Ces vieux braves ont vu toute l'Europe sans
s'étonner, mais aussi sans y rien comprendre. Le colonel Audinet peut te
dire, à un centime près, ce que coûtent les tables d'hôte de Madrid, de
Badajoz, d'Oporto, de Vienne, de Berlin et du Caire, où se mangent les
meilleurs melons, où se vend le vin le moins cher; mais là s'arrête sa
science. C'est un spectacle curieux que de les entendre discuter les
mérites comparés de l'infanterie et de la cavalerie. Chacun d'eux
tient que son arme a décidé de tout dans toutes les batailles. Quant
à l'artillerie et au génie, tu devines que ce sont les goujats de
l'armée... Quel intérêt peux-tu prendre à ces braves gens?

--Moi! aucun, dit Brancas d'un air détaché. Que ferais-je d'un vieux
soudard, de sa fille qui est jolie, c'est vrai, mais qui n'a pas dit six
paroles, et de sa femme pour qui _Valentine_, _Indiana_, _Jacques_ et
_Mauprat_ sont les quatre Évangélistes?»

Athanase prit un air mystérieux.

«Écoute, dit-il, tu es mon ami et mon hôte, je dois te prévenir des
piéges qu'on peut te tendre. Défie-toi d'Élodie.

--Qu'est-ce qu'Élodie?

--C'est le petit nom de Mme Bonsergent, la femme la plus poétique et
la plus insupportable de l'arrondissement. Élodie sera une effrayante
belle-mère, si jamais elle devient belle-mère, et tout le monde en
doute. Élodie est rêveuse, Élodie a des spasmes nerveux, Élodie a de
l'esprit, de la bonté même et du dévouement pour ses amis; elle a de
tout, excepté du bon sens. Je parie qu'elle t'a parlé poésie?

--Tu l'as deviné.

--Parbleu! elle ne fait pas autre chose. La pauvre femme, qui peut-être
avait l'étoffe d'une Sapho, mourra de désespoir en raccommodant les
vieux habits du major Coupe-en-Deux. Que veux-tu? Sapho n'a jamais
reprisé la tunique du beau Phaon; je ne sais qui faisait le ménage;
peut-être en ce temps-là ne dînait-on pas. On vivait de pain et d'olives
ou de raisins confits; mais le major Coupe-en-Deux n'entend pas de cette
oreille-là. Le vieux brave aime à bien vivre, et s'il laisse en toute
chose le ministère de l'intérieur à la sensible Élodie, c'est à la
condition de bien dîner.

--Qu'ai-je à craindre d'Élodie?

--D'elle seule, rien; de sa fille, tout. Claudie est d'autant plus
dangereuse, qu'on trouverait difficilement une femme plus aimable à
Vieilleville. C'est un mélange de grâce, de hauteur, de franchise et
d'impertinence qui ne laisse indifférent aucun de ceux qui l'approchent.

--Ah! ah! tu t'es trahi, dit le Parisien. Ce portrait est d'un amoureux
dédaigné.

--Dédaigné, c'est possible, répliqua Ripainsel, car je crois que la
petite personne se regarde comme très-supérieure au reste de l'univers,
mais amoureux, oh! non. Athanase Ripainsel n'est pas homme à perdre son
temps et à pousser d'inutiles soupirs. Grâce au ciel, ajouta-t-il en
frisant sa moustache entre ses doigts, je n'en suis pas réduit à me
morfondre aux pieds d'une coquette, et qui pis est, d'une fille sans
dot.

--Sans dot?

--Qu'est-ce que deux cent mille francs, dont un tiers à peine comptant?

--N'es-tu pas riche, toi? demanda, après un instant de silence, l'avocat
à son ami.

--Bah! un pauvre million, est-ce de quoi faire figure? Supposons trois
enfants dans le ménage, c'est une moyenne raisonnable. Que je vive
encore trente ou quarante ans, eux et ses enfants tireront la langue; il
faudra retenir des places à l'hôpital.

--Eh bien, ils travailleront. Est-ce une perspective si alarmante?

--Travailler, travailler! tu parles de cela fort à l'aise. Quel travail
peut-on faire, je te prie, quand on a été bercé dans un million?
Plaider? ne plaide pas qui veut. Juger, ou demander en patois judiciaire
la tête des gens? Veux-tu prendre en main la cause de la Providence, qui
seule, en ce monde, distingue le juste de l'injuste? Ouvrir boutique,
acheter, vendre, amorcer le public, ruiner ses concurrents, mentir,
faire des prospectus, côtoyer cent fois le Code et se garder de
ses précipices? J'aimerais autant greffer des roses, comme le major
Coupe-en-Deux.

--Le major est jardinier?

--Jardinier passionné. Élodie lui permet les choux en faveur des
tulipes, des camélias et des rhododendrons.

--Et Claudie?

--Bon! dit Ripainsel en riant, je vois l'effet de mes avertissements. Tu
vas, comme les enfants, te brûler les doigts à la chandelle. À ton aise,
mon ami.

--Quelle folie! je la connais à peine.

--Prends garde d'apprendre trop tôt à la connaître. Si Élodie te guette,
tu es un homme perdu. Tu ne connais pas la force d'attraction de la
dame.

--Va, je ne risque rien. Je serai marié dans trois mois.

--À qui?

--À la fille de M. Oliveira.

--Le député de Vieilleville?

--Lui-même. Le connais-tu?

--Si je le connais! Je suis le chef de l'opposition dans ce pays et son
successeur désigné.

--Diable! nous sommes rivaux.

--Rivaux! Tu veux être député à Vieilleville, toi qui peux être élu à
Paris!

--Paris est plus beau, mais Vieilleville est plus sûr.

--Et c'est ta raison principale pour épouser Mlle Oliveira?

--Principale, non, mais c'est une des meilleures.

--Pauvre Rita! dit Athanase d'un air mélancolique.

--Est-ce que tu la connais? demanda Brancas étonné.

--Sacrifiée aux calculs du père Oliveira!...

--Comment! sacrifiée?...

--Immolée à l'ambition d'un avocat!

--Immolée?

--Brûlée comme Iphigénie sur le bûcher de l'amour filial?...

--Ah çà! que veux-tu dire? et quelle preuve as-tu du sacrifice? Es-tu
son confident?

--Moi! non.

--Son ami?

--Non.

--Son père? son frère?

--Non, j'ai dansé avec elle chez le préfet.

--Je respire.... Eh bien! me crois-tu à l'abri des regards de la belle
Claudie!

--Il ne faut jurer de rien. Heureusement, là aussi, la place est prise.

--Elle a un amant?

--Un amant? Non, mais un mari désigné.

--Quelle espèce d'homme est-ce!

--Ah! ah! pour un homme à demi marié, tu es bien curieux, mon gaillard.

--C'est l'influence de la province. Continue.

--D'un cuistre à ce mari désigné la distance est petite. C'est le sieur
Audinet, secrétaire général de la préfecture, fils aîné du colonel
Malaga, menteur, rogue, insolent avec les faibles, pliant les épaules
devant les forts, vil partout, auteur présumé de vingt lettres anonymes,
collectionneur de soufflets qui tombent sur sa joue plus dru que grêle,
homme d'esprit d'ailleurs (à ce que disent les dames, car pour moi je
n'y connais rien), mais l'un des plus lâches coquins qui déshonorent ce
pays.

--Et elle l'aime?

--Non; mais elle le supporte, et l'épousera, je le crains.

--Comment! il ne se trouve personne pour faire concurrence à cet aimable
garçon?

--Il s'en trouvera mille dès qu'elle sera mariée: mais on n'épouse pas
une fille trop bien élevée, trop jolie, trop élégante, et de qui
la toilette seule coûtera peut-être quinze cents francs par an;
c'est-à-dire le revenu de la dot. C'est un diamant, mais la monture
est trop chère. Les femmes sont devenues des objets de luxe comme les
chevaux anglais. Elles jouent du piano comme Thalberg, elles chantent en
montrant le blanc des yeux, elles se coiffent tous les jours _à l'instar
de Paris_, elles récitent George Sand et cachent sous leur chevet
les poésies d'Alfred de Musset; elles s'habillent à trois heures de
l'après-midi pour faire des visites et médire du prochain. Où veux-tu
qu'elles prennent le temps de faire le ménage? Aujourd'hui, le mariage
est un casse-cou. Aussi, vois-tu comme il est passé de mode?

--Pas trop. On se marie quelquefois à Paris.

--Parbleu! et à Vieilleville aussi; témoin Élodie. Mais Élodie s'est
mariée à trente ans, et par quel heureux hasard! Le major Bonsergent,
usé par quinze campagnes et par dix ans de vie de garnison, poli par le
frottement comme un caillou de grand chemin, jauni, bruni, ridé, mais
ferme encore sur les arçons et astiqué comme un fourniment les jours
de parade, la vit à la messe, la demanda le soir en mariage et l'obtint
sur-le-champ, l'heureux gaillard. Mais ce sont là des coups de fortune
sur lesquels il est imprudent de compter. Ces vieux soldats de Napoléon
sont d'une naïveté incomparable. Habitués à obéir sans raisonner,
ils ont porté au logis cette habitude des camps, et les femmes en ont
profité; elles ont mis sur leur dos tout le fardeau de la vie, et se
sont occupées à soigner les poules, opération qui ne les fatigue pas
beaucoup.

--Tu n'es guère indulgent pour le sexe enchanteur!

--Eh! mon ami, de qui dit-on du mal si ce n'est de ceux qu'on aime?

--Voilà une maxime bien relâchée, dit Brancas. Bonsoir, je vais dormir.»

Ripainsel le conduisit lui-même dans la chambre qui lui était destinée.
Des fenêtres de cette chambre, située au second étage, à cinquante
pieds du sol, on apercevait au loin par-dessus les arbres du parc qui
descendait en pente rapide vers la rivière, les lumières des maisons de
Vieilleville.

«La ville, dit Athanase à son hôte, est à une lieue d'ici. Tu trouveras
dans mes écuries un tilbury et deux chevaux, l'un de selle, et l'autre
de voiture, dont je te prie d'user et abuser.

--Et toi?

--Il me reste encore trois chevaux pour moi seul.

--Le neveu de Caïus-Gracchus est un grand seigneur,» dit en riant
Brancas, qui s'endormit en rêvant de la belle Claudie.




                                 VIII


Vieilleville, que peu de voyageurs ont visitée, est l'ancienne
capitale d'une des plus belles provinces de l'Ouest. Des rues étroites,
tortueuses et sales, des magasins où l'acheteur ne voit goutte, une
cathédrale assez laide, où l'on trouve le portrait de saint Prétextat,
le galant chapelain de sainte Aldegonde, de vieilles églises moisies que
les antiquaires gardent religieusement par amour de ce qui est malpropre
et de ce qui encombre la voie publique, voilà les monuments qui
recommandent Vieilleville à la curiosité des Anglais.

La maison du major Bonsergent était située dans le faubourg au delà de
la rivière, à quelques pas de l'octroi. Le major, amateur passionné
de l'horticulture, l'avait fait bâtir lui-même à l'entrée d'un grand
jardin, qui était, avec sa fille, son amour et sa joie. La façade, par
une bizarrerie d'homme de goût, qui n'est pas rare en province, était
tournée vers le jardin. Du reste, exposée au midi et revêtue des fleurs
bleues de la clématite, du liseron aux fleurs campanulées où le jaune,
le blanc et le bleu s'unissent dans une admirable harmonie, et des
grappes rouges de la glycine écarlate, elle annonçait à tous les yeux la
maison d'un vieux soldat de Napoléon, à qui le repos était devenu cher
après tant de combats livrés et tant de courses inutiles de Cadix à
Moscou.

Un rez-de-chaussée, élevé d'une marche au-dessus du jardin, un premier
étage et un grenier composaient toute la maison. Elle était partagée
en deux parties égales par la porte d'entrée. À droite, on trouvait la
cuisine, commode et spacieuse, avec une grande cheminée sous le manteau
de laquelle on pouvait se réunir en hiver et causer gaiement à la lueur
du foyer; plus loin, la salle à manger, lambrissée de bois de chêne et
garnie d'immenses armoires. À gauche étaient le salon et la chambre à
coucher du vieux Bonsergent. Au-dessus, les deux chambres de la belle
Claudie et de sa mère. Partout, à profusion, entraient l'air et le
soleil.

Dis-moi où tu loges, je te dirai qui tu es. Cette maison, unique à
Vieilleville et reluisant d'une propreté hollandaise, était le fruit des
méditations réunies du major et de sa femme que tout le monde appelait
la rêveuse Élodie. Mme Bonsergent, avant son mariage, avait ébauché
bien des romans sans en terminer aucun. À la fin de l'Empire, les maris
étaient rares, et les guerres du grand Napoléon avaient si fort éclairci
les rangs des hommes nubiles qu'un mari bien portant, bien constitué, ni
trop gras, ni trop maigre, ni trop grand, ni trop petit, ni trop
froid, ni trop jaloux, ne s'obtenait qu'au poids de l'or. Élodie, trop
enorgueillie de son génie et de sa beauté pour comprendre ce simple
calcul de statistique, se trouva, vers 1825, comme la fille dont
parle La Fontaine, fort aise et fort contente d'épouser.... le major
Bonsergent. En huit jours, l'affaire fut bâclée et le major s'aperçut,
un peu tard, que la poésie est le plus dangereux de tous les ingrédients
qui entrent dans la composition d'un ménage.

Ce n'est pas que le brave homme eût à se plaindre de la fidélité de sa
femme. Non, grâce au ciel, Élodie, sans être exempte de coquetterie,
n'eut jamais d'amant. Fût-ce piété, mépris du sexe masculin, crainte
du redoutable major dont la réputation de sabreur effrayait les plus
braves, ou ces trois motifs ensemble, Bonsergent évita le triste sort
dont le menaçaient les aspirations poétiques de sa femme.

Mais de quelles angoisses paya-t-il cette fidélité? Avec l'âge,
l'imagination ardente et rêveuse de la belle Élodie tournait à l'aigre,
comme le lait trop longtemps conservé; son caractère impérieux et
violent ne supportait plus aucune résistance, et les discours les
plus étranges retentissaient du matin au soir dans la maison du major.
Celui-ci, toujours impassible et calme dans la tempête, haussait les
épaules, allumait sa pipe et cherchait un asile au jardin.

Ce sang-froid du vétéran accoutumé au bruit du canon et au sifflement de
la mitraille exaspérait la nerveuse Élodie. Pourquoi ne pas l'avouer?
Le major n'avait rien d'idéal. Il ne soupçonnait même pas la vraie
cause des colères toujours renaissantes de sa femme. Philosophe
patient, endurci au malheur par les secousses de la guerre des guérillas
d'Espagne, toujours sur ses gardes et prêt à tous les périls, mais
positif et sage, préoccupé de la réalité présente et non des rêveries
féminines, il excitait, sans se douter de rien, l'indignation de Mme
Bonsergent. Cet enfant du dix-huitième siècle, qui avait sabré sans
relâche de 1798 à 1815, ne se doutait pas des ravages que la lecture de
Byron et de Chateaubriand avait faits dans l'âme de sa femme. Il n'avait
jamais lu _René_ ni le _Corsaire_, et s'il les avait lus, il n'aurait
rien compris à ces tourments imaginaires. Il considérait la _Henriade_
comme le plus beau des poëmes épiques et le plus durable monument de la
langue française; il déclamait avec complaisance ces beaux vers:

  Je chante ce héros qui régna sur la France
  Et par droit de conquête et par droit de naissance.

Et le reste. La _Henriade_ et les tragédies de Racine et de Corneille
étaient pour lui le sommet de toute littérature et de toute poésie. En
vérité, je vous le dis, ce Français de la vieille roche était un homme
de sens. Qu'avons-nous gagné à épeler Shakespeare et Goethe, ces fils
d'une race étrangère? Sommes-nous bien sûrs d'entendre _Hamlet_ et
de déchiffrer _Faust_ ou _Wilhelm Meister_? De bonne foi, est-il un
Français qui puisse se flatter de pénétrer ces imaginations germaniques?

Au reste, on se tromperait si l'on croyait que le major Bonsergent fût
inquiet des rêveries poétiques de sa femme. Le vieux guerrier n'était
pas de cette race héroïque et naïve qui, sans savoir pourquoi, emboîta
le pas derrière Napoléon depuis Iéna jusqu'à Waterloo. Sous le voile
d'une tendresse conjugale qui avait passé en proverbe à Vieilleville,
il cachait cet égoïsme savant, délié, poli, délicat, bienveillant,
circonspect qui est la plus utile de toutes les vertus sociales.
Attentif à ne blesser personne, parce que la vue d'un visage attristé
aurait troublé sa douce quiétude, plus attentif encore à n'écouter
jamais les discours de ses voisins, il feignait de croire à l'amitié de
tout le monde, et passait pour un bon homme simple et doux qu'on se
fût fait scrupule de tromper. De plus, sa fermeté connue inspirait le
respect, et sa réserve éloignait la familiarité. Habile à gouverner sa
fortune aussi bien qu'à en user, il jouissait de la considération que
la province accorde si volontiers aux gens qui n'ont besoin de personne.
Son ami le plus intime était le colonel Audinet, surnommé _Malaga_, du
pays où il avait fait sa fortune.

Le colonel Audinet était un grand diable osseux, sec, dont la face
triangulaire, pourvue de deux yeux gris, brillants et durs, enfoncés
sous d'épais et noirs sourcils, effrayait tous ses compatriotes. Les
moines espagnols pris les armes à la main et fusillés étaient le moindre
de ses exploits. Après tout, c'étaient des ennemis et des ennemis
féroces; mais le colonel ne revint pas les mains vides de ce pays de
l'or. Les bons habitants de Vieilleville qui l'avaient vu, tout enfant,
rôder pieds nus dans la rue de _la Queue-des-Vaches_ furent émerveillés
de le revoir, après vingt ans de combats, acheter, comme le lieutenant
de la _Dame-Blanche_, un château et une terre de huit cent mille francs
sur ses économies. Encore vit-on bientôt qu'il n'avait pas vidé son sac.
Il prêtait sans façon à quinze ou vingt pour cent, sur bonne hypothèque.
Terrible aux Français comme à l'ennemi, il conduisait ses huissiers à
la bataille et expropriait impitoyablement ses débiteurs. Un de ces
malheureux, cruellement poursuivi, mit le feu à l'un de ses bois. Le
colonel, prévenu à temps, l'éteignit seul avec ses domestiques. Pas un
habitant de Vieilleville n'avait voulu lui porter secours, quoique le
bois fût voisin de la ville. Le colonel, sans s'émouvoir ni daigner
demander justice aux magistrats, se mit lui-même à la recherche de
l'incendiaire, le joignit et le bâtonna de telle sorte que le pauvre
homme mourut à l'hôpital deux jours après. L'affaire n'eut pas de
suites, et ce terrible châtiment fit trembler tous les ennemis du vieux
_Malaga_.

Ces deux hommes, si différents l'un de l'autre, dont la fraternité
d'armes expliquait seule l'intimité, se promenaient côte à côte dans le
jardin du major.

«Eh bien! dit le colonel, quand ferons-nous ce mariage?

--Quel mariage? répondit Bonsergent.

--Parbleu! celui de nos enfants. L'as-tu oublié?

--Claudie est si jeune!

--Elle est grande comme père et mère!»

Le major, sans répliquer, tira de sa poche une petite serpe et se mit à
tailler un églantier.

«Voyons, reprit le colonel, laisse là ta serpe et réponds-moi. J'ai
huit enfants, chacun desquels recevra cent mille francs le jour de son
mariage. Mon fils Audinet est secrétaire général de préfecture.

--Vois-tu ceci? interrompit le major.

--Oui! c'est un bourgeon. Après?

--Un bourgeon! c'est bientôt dit; mais quel bourgeon?

--Qu'en sais-je?»

Bonsergent éleva le bourgeon à la hauteur de ses yeux, le tourna et le
retourna, le contempla quelque temps avec amour, et se penchant vers le
colonel:

«C'est le _géant des batailles_! dit-il.

--Ah! tant mieux.... Il sera préfet avant deux ans.

--Qui? le _géant des batailles_?

--Non, non, mon fils Audinet!

--Oui, c'est un garçon d'avenir, et je ne suis pas inquiet de son
avancement.... Où diable vais-je le placer?

--Audinet?

--Eh! tu ne parles que de ton Audinet. Je te parle de mon _géant des
batailles_. Tiens, voici la rose jaune à fleurs doubles d'un vermeil
orangé à l'intérieur, _rosa sulphurea_, n'est-ce pas joli? Mais ce
jaune ferait tort au rouge écarlate de mon beau géant. Ah! vois-tu
ma _pimprenelle à fleurs de ciste?_ Ses larges fleurs blanches feront
valoir le _géant_.... Tu hausses les épaules? Ignorant! Comme si ma
_pimprenelle_ ne valait pas toutes les préfectures de France! Voyons, tu
disais que ton Audinet sera préfet dans deux ans?

--Préfet ou député.

--Député! voilà qui va bien. Dans quel arrondissement, je te prie?

--À Vieilleville.

--De mieux en mieux. Tu lui donnes ta voix, je pense?

--Parlons sérieusement, dit le colonel. Audinet devait avoir cent mille
francs le jour de son mariage avec Claudie; mais en ta faveur et pour
qu'il soit député, je doublerai la dose; cela te convient-il?

--Vrai? tu feras cette belle action, mon vieux Malaga? Eh bien! tu vaux
mieux que ta réputation, et mieux que ton fils. Cela te fâche. Eh! mon
ami, depuis soixante ans que nous avons ensemble roulé à travers
le monde, nous devons nous connaître à fond, et nous pouvons parler
franchement.

--Voyons. Que lui reproches-tu? Il n'est pas prodigue.

--Pas assez. J'aimerais mieux qu'il jetât l'argent par les fenêtres.

--Un argent si durement gagné!

--Je le crois bien! Tu as eu assez de peine à desceller cette sainte
Vierge en or massif dans la chapelle des dominicains de Malaga! Dieu!
qu'elle était lourde! Deux hommes avaient peine à la soulever. T'en
souviens-tu?

--Bonsergent! dit le colonel d'un ton sévère.

--Que crains-tu? Personne n'écoute. Et ce martyr de Velasquez dont le
gouvernement t'offrit vingt mille francs l'an dernier, que de peine t'a
coûté l'emballage!

--On me l'a vendu, tu le sais bien.

--Parbleu! puisque j'assistais à la vente. Je ris encore de la drôle de
mine que faisait le prieur des Franciscains quand, le pistolet sur la
gorge, tu lui fis signer l'acte de vente et lui jetas généreusement une
piastre. Mais, comme dit Sancho, à tout péché miséricorde. Si tu
donnes deux cents mille francs comptants à Audinet, la prescription est
acquise, et je te donne Claudie en toute propriété, son consentement
réservé, bien entendu.

--Et cent mille francs!

--Va pour cent mille francs, bien que cela me gêne un peu, car je ne
suis pas un Crésus comme toi. Les saints et la Vierge n'ont rien fait
pour moi.

--Encore! dit Malaga avec impatience.

--Toujours, mon vieux. À quoi sert l'amitié, si ce n'est à nous
permettre d'être francs avec sécurité?

--Eh bien! l'affaire est bâclée, dit le colonel.

--Bâclée, c'est le mot, comme la Charte de 1830 et la royauté citoyenne.

--Allons, tout va bien. Il ne s'agit plus que de démolir Oliveira.

--C'est difficile.

--Pas trop. Oliveira fait l'homme d'esprit, le frondeur, l'indépendant;
il est à demi brouillé avec le préfet dont il croit n'avoir plus besoin.
Mon Audinet, qui a la souplesse du serpent et l'astuce du chat-tigre,
va les brouiller tout à fait. Ce sera l'affaire d'un quart d'heure. Tous
les gens riches et bien pensants vont dîner chez le préfet; les vieux
de la vieille ne connaissent que toi; les pères de famille qui veulent
pousser leurs fils dans la magistrature, ou dans l'enregistrement, ou
dans les aides et gabelles, qu'on appelle aujourd'hui, par politesse,
impôts indirects (comme s'il y avait quelque chose d'indirect en matière
d'impôts), tout ce monde fait bien au moins cent quatre-vingts citoyens
éclairés, patriotes, vertueux et délicats qui aiment à tremper leur
cuiller dans la marmite du budget. Cent quatre-vingts électeurs sur
trois cents, c'est une belle majorité, et je connais bien des gens qui
s'en accommoderaient assez.

--Bon! j'accorde qu'Audinet sera nommé. Trois cent mille francs, ce
n'est pas de quoi faire figure à Paris.

--Bien répliqué. Et ses appointements de conseiller d'État les
comptes-tu pour rien?

--Conseiller d'État! que ne t'expliquais-tu? _Manibus et pedibus
descendo in sententiam tuam_, comme disait après boire notre défunt
curé.

--Oui, certes, conseiller d'État! Qui l'en empêcherait?

--Pas moi, à coup sûr.

--Audinet est homme d'esprit. Il sait le métier, il connaît les
affaires, il a de l'aplomb, de l'audace, une légitime confiance dans ses
forces, et il n'est attaché qu'à sa propre fortune. Avec tant de belles
qualités s'il ne réussit pas, qui donc réussira? Va, nous le verrons
ministre.

--Que le ciel t'entende! dit Bonsergent. Voici ma Claudie. Bonjour,
Claudie.»

La belle Claudie entrait en ce moment dans le jardin. Si j'étais né
poëte (et plût aux dieux immortels qu'ils m'eussent fait ce don divin
de la poésie!) j'aurais essayé de peindre cette beauté admirable où
la nature et l'art avaient réuni toutes leurs grâces. Fi de la beauté
grecque et de la fameuse Hélène, épouse incomprise du roi Ménélas! fi
du masque indifférent et froid de la Vénus de Milo! Claudie était mille
fois plus belle. Son front, ses yeux, sa bouche et son sourire étaient
ce que les dieux ont fait de plus exquis. Ses cheveux noirs, fins et
soyeux, naturellement bouclés, retombaient librement sur ses épaules
soulevés par le plus léger souffle du vent. Ses yeux avaient la douceur,
la force et la sérénité; ses épaules, un peu maigres encore, étaient
légèrement arrondies, et son corps, délicatement sculpté, mais non
pas frêle, offrait toutes les sinuosités qu'on admire dans les jolies
statuettes de Pradier.

Être belle, c'est tout et ce n'est rien. C'est la puissance invincible,
c'est la gloire, c'est le génie; mais il faut savoir manier cette arme
dangereuse. Un proverbe inventé par les laides qui font la majorité du
beau sexe, veut que les belles n'aient pas d'esprit. Pourquoi donc, s'il
vous plaît? la nature est-elle si avare de ses dons? Claudie avait de
l'esprit je vous le garantis, et du plus délicat, et du plus cultivé,
un esprit gracieux, attrayant, plein de charmes, un esprit d'une forme
toute divine et qui n'avait d'autre défaut qu'une fierté sans égale,
que la jeune fille ne prenait aucun soin de dissimuler. Elle se laissait
adorer et jetait à peine un regard distrait sur les fidèles prosternés
dans le temple. Combien d'autres ont le même orgueil sans avoir la même
excuse!

La province, qui vaut bien Paris, n'est cependant pas tout à fait
parfaite. Entre voisins, les relations sont souvent _très-tendues_,
pour parler comme messieurs les diplomates, qui connaissent mieux, je
l'espère, le droit des gens que la langue française. Certes, le merle
blanc est un animal extraordinaire et rarement entrevu; mais un groupe
de dix ou douze personnes qui se voient avec plaisir, qui causent sans
se quereller, qui discutent sans se battre, qui ne disent pas de mal des
absents, qui n'échangent, suivant les traditions de l'ancienne et
noble politesse française, que des paroles amies ou courtoises, ou
instructives, ou gaies, qui ont de la bienveillance pour le prochain et
qui ne calomnient pas l'ennemi, ce groupe, j'ose le dire et ne crains
que de répéter une vérité trop connue, est tout à fait introuvable. Ce
n'est pas la faute des provinciaux qui ne sont à coup sûr, ni plus bêtes
ni plus méchants que les Parisiens; c'est la faute du divin Jupiter,
qui n'a pas pris soin d'ajuster les angles saillants des uns aux angles
rentrants des autres, et qui leur a ménagé trop d'occasions de se
choquer réciproquement. On se laisse volontiers coudoyer par un passant
qu'on ne reverra jamais; mais si le passant revient chaque jour, s'il
prend plaisir à vous heurter, si sa fenêtre a vue sur votre jardin, si
sa femme étend son linge sur votre haie, si ses enfants montent sur
vos pruniers et mangent vos meilleures prunes, si ses poules viennent
becqueter votre salade et son chien vous mordre aux jambes, il est clair
qu'au bout d'un mois vous penserez au moyen de l'égorger secrètement et
de vous faire un tambour de sa peau. De là, ces haines immortelles
qui s'éteignent parfois de la même manière que celle de Montague et de
Capulet, mais avec un dénoûment plus heureux. La coupe empoisonnée tombe
encore pleine des mains de Juliette, et Roméo remet à temps l'épée dans
le fourreau.

Est-il besoin de dire après ce préambule que Mlle Claudie Bonsergent
était la personne la plus brillante, la plus enviée et la plus détestée
de Vieilleville! Sa beauté excitait la jalousie des femmes, et son
orgueil offensait le sexe barbu, qui n'aime pas qu'on dédaigne de lui
plaire. Elle entrait au bal indifférente et superbe, recevant tous les
hommages sans en désirer aucun. À l'église, où de temps immémorial se
réunit la _bonne société_ de Vieilleville, tous les yeux étaient tournés
sur elle. Ses chapeaux, qui venaient de Paris, avaient je ne sais quoi
de victorieux et d'imprévu, que tout le monde se hâtait d'imiter. On
copiait ses airs de tête, mais vainement. Elle gardait le secret de sa
beauté.

Telle était la fille unique et l'héritière présomptive du vieux
Bonsergent. Elle entra dans le jardin du pas léger de la belle Camille,
dont les pieds ne courbaient même pas la tige des blés, donna son front
à baiser au major et tendit gracieusement la main au colonel qui la
baisa avec la galanterie des marquis du siècle dernier.

«Plus belle que l'Aurore! dit le colonel.

--Je m'en doutais, répondit-elle en souriant.

--Vous avez bien dormi, ma chère Claudie, reprit Malaga, car vous avez
ce matin le plus beau teint du monde.

--Oui. J'ai fait des rêves d'or.

--Des rêves d'or! Contez-nous cela, je vous prie.

--Oh! c'est bien simple, et mon imagination n'a pas fait grand effort
pour trouver ces belles choses. Figurez-vous que je me promenais dans
une magnifique forêt, tout à fait semblable à la forêt de Saint-Germain.
Le soleil traversait à grand'peine les feuilles des arbres et éclairait
ma route. J'étais seule, et je voyais au loin la vallée de la Seine et
le dôme du Panthéon.

--Oh! je tremble, dit le colonel.

--Et vous avez raison. Tout à coup un loup affamé sort du fond de la
forêt et s'élance pour me dévorer. Je prends la fuite. Ô terreur! mes
pieds sont cloués au sol...

--Je frémis, dit Malaga. Achevez. Vous me faites mourir de frayeur...

--Le loup arrivait au grand trot, les yeux étincelants, la gueule
béante. Déjà je faisais une dernière prière et je me recommandais à
Dieu. Heureusement...

--Eh bien! votre histoire est finie? Continuez donc, je vous prie.
Heureusement...

--Mon cher colonel, dit Claudie, le déjeuner est servi, et ma mère me
charge de vous inviter. Vous apprendrez le reste au dessert.»

Là-dessus, elle fit la révérence et rentra dans la maison.

--Ma foi, dit le colonel, je donnerais de bon coeur mes huit enfants
pour une fille de ce caractère.

--Parbleu! répliqua Bonsergent, tu n'es pas dégoûté, camarade.

--Mitraille, enfer et catapulte! Audinet n'est pas malheureux.

--Tu sais, dit Bonsergent, que je ne me mêle de rien.

--Que dit ta femme de nos projets!

--Ma femme! Oh, je sais bien ce qu'elle dit, mais pour ce qu'elle pense,
si tu es curieux de l'apprendre, va le lui demander toi-même.

--Bon! et que dit-elle?

--Que ce parti est très convenable, qu'il resserrera l'union des deux
familles, qu'Audinet a beaucoup d'esprit, qu'il ira loin, mais qu'il
n'entend rien à l'idéal, et qu'il a, sur le rôle d'un mari dans son
ménage, des théories déplorables.

--Total?

--Sa fille est bien jeune. Elle ne veut pas s'en séparer. Elle est
d'avis qu'on attende, etc., etc.

--Sait-elle, reprit le colonel, qu'Audinet aura deux cent mille francs
le jour de son mariage?

--Non.

--Eh bien, dis-le lui. Cette nouvelle lèvera, je crois, bien des
scrupules.

--Tu parles comme un livre. Allons déjeuner.»

Mme Bonsergent reçut le colonel avec la cordialité d'un vieil ami. On se
mit à table, et, vers le milieu du déjeuner, les convives dont la faim
était à demi calmée, commencèrent une conversation suivie.

«Vous avez fait un bon voyage? dit le colonel.

--Très-bon, répondit Mme Bonsergent, puisque, la diligence ayant roulé
dans un précipice, nous n'avons perdu qu'un ou deux flacons d'eau de
Cologne.»

En même temps elle raconta tous les détails de l'accident.

«Par bonheur, ajouta-t-elle, un Parisien se trouvait là, sans qui nous
aurions eu peine à nous tirer d'affaire.

--Connaissez-vous ce Parisien? demanda le colonel.

--C'est un avocat, répondit Claudie, qui vient à Vieilleville pour
plaider la cause de M. Athanase Ripainsel. C'est l'ami de mon amie Rita.

--Il doit venir nous voir aujourd'hui, ajouta Mme Bonsergent.

--Sous quel prétexte? demanda le major.

--Rita, dit la jeune fille en rougissant, l'a chargé de m'apporter un
bracelet de Froment-Meurice, dont elle me fait présent.»

Les deux vieillards se regardèrent.

«Ce doit être un beau parleur, dit le colonel, un de ces idéologues qui
ont perdu la France avant et après Napoléon.

--Bah! dit Bonsergent, Napoléon est mort et nous ne nous en portons que
mieux. Buvons à la santé des vivants et ne méprisons personne. La France
est faite pour parler et pour sabrer, alternativement. Quand elle sabre,
elle se tait; quand elle parle, elle met son sabre au clou. C'est toute
l'histoire de France. Eh bien, le tour des avocats est à la fin venu.

--Très-bien, dit le colonel, mais voilà trente ans qu'ils parlent;
sacrebleu! la luette doit leur faire mal.

--Prends patience, dit Bonsergent, le tour des autres ne peut pas tarder
beaucoup. Je vois en Algérie des gaillards qui s'escriment de la
belle façon et qui découpent très-proprement les enfants du Prophète.
Laisse-les prendre Abd-el-Kader, et tu verras de quel air ils vont
rentrer en France, et comme ils sauront se faire place. Souviens-toi du
mot de Bugeaud: _Le futur maître de la France fume en ce moment sa pipe
dans quelque bivouac de l'Atlas_.»

On versa le café.

«Comment s'appelle ton avocat, Claudie? demanda le colonel.

--Mon avocat, qui est à vous autant qu'à moi, répondit la jeune fille,
est M. Brancas.

--C'est ce fameux Brancas qui a plaidé l'autre jour pour un petit coquin
qui avait égorgé son père?

--Oui, colonel.

--Je ne lui en fais pas mon compliment. Faire acquitter ce scélérat,
quand tout le condamnait! Voilà un vilain tour de force.

--Qu'en sais-tu? dit le major. Qui te dit que ce malheureux n'avait pas
été exaspéré jusqu'à la folie par de longues souffrances? On coupe le
cou aux parricides, c'est fort bien; mais que fait-on aux parents qui
égorgent leurs enfants ou qui les séquestrent? Presque rien. Le jury est
plein d'indulgence pour eux.

--Bon! ne vas-tu pas démolir l'autorité paternelle déjà si ébréchée? dit
Malaga.

--L'autorité paternelle n'est pas un droit, c'est un devoir. Les parents
sont la propriété des enfants.

--Bravo! papa, s'écria Claudie en battant des mains, voilà qui est bien
dit, et je suis bien fâchée que tu n'aies pas rédigé le Code.

--Tais-toi, petit serpent, dit le major; on ne te demande pas ton avis.

--Mais je l'offre, papa, et je veux que tu l'entendes. Et pour
commencer, puisque tu es ma propriété, je ne veux pas qu'on détériore
mon bien. Prends-moi cette calotte de velours pour te garantir du vent
frais du soir, et allons au jardin. Venez-vous, colonel?»

Les deux anciens soldats obéirent.

«À propos, dit Malaga, raconte-nous donc la fin de ton rêve.

--Où en étais-je?

--Au loup qui allait te dévorer. Heureusement....

--Eh bien! un guerrier plus beau que le jour est venu l'épée en main,
et, comme un vrai Saint-Georges, il a jeté le loup par terre d'un coup
de pointe.

--Après quoi l'on vous a menés tous deux à l'autel? dit le colonel en
riant.

--Tiens, comment le savez-vous? demanda Claudie.

--Parbleu! depuis Ève les jeunes filles ne rêvent pas d'autre chose.»

En ce moment, on annonça Brancas.

Le Parisien était en grande tenue. Dès le matin il avait fait une course
à cheval dans les bois de son hôte et pris langue dans le pays. Comme
tous les gens que leur métier condamne à vivre entre quatre murs, il
n'aspirait qu'au grand air. Un secret sentiment, voisin de l'amour et
à coup sûr fort éloigné de l'indifférence, le poussait à s'acquitter au
plus vite de sa commission et à rendre visite à la famille Bonsergent.
Ripainsel, qui devina l'impatience de l'avocat, se plut à l'exciter par
toutes sortes de lenteurs calculées; enfin il fallut le laisser partir.

«Va où les destins t'appellent,» dit-il en riant.

Brancas ne se le fit pas dire deux fois. Il sella et brida lui-même son
cheval, et partit au galop. Vingt minutes après, il descendait devant
la maison du major Bonsergent, et attachait la bride de son cheval à
l'anneau de fer qui, de temps immémorial, est scellé dans le mur des
maisons confortables de province.

Il s'avança vers Mme Bonsergent, la salua avec une politesse exquise et
chercha des yeux Claudie qui s'était hâtée de monter dans sa chambre et
de donner un dernier coup d'oeil à son miroir. Élodie présenta le jeune
homme à son mari et au colonel Malaga. Le major le reçut avec un sourire
et une poignée de main, et Malaga s'inclina avec une certaine roideur
que le Parisien feignit de ne pas apercevoir. On s'assit au fond du
jardin dans un kiosque aux verres coloriés qui était en été le salon de
la famille Bonsergent.

Après les premiers compliments:

«Comment trouvez-vous notre pays? demanda Mme Bonsergent. Il n'a pas
les grands aspects de la Suisse, ni les infinis de l'Océan, ni la beauté
régulière des parcs de Saint-Cloud, de Saint-Germain et de Meudon. Notre
nature, à nous, est une nature de province.»

Brancas devina le danger. Tous les provinciaux feignent une modestie
exagérée en parlant de leur province, et ils sont tous intérieurement
de l'avis du Gascon, qui trouvait le Louvre semblable aux écuries de
son père. Cette petite vanité dont on se moque est faite des mêmes
sentiments que l'amour de la patrie que nous trouvons si beau chez les
Grecs et chez les Romains. Vieilleville rit des barbares d'Angoulême, de
Carpentras et de Lons-le-Saulnier, comme Athènes riait des barbares de
Suze, d'Ecbatane et de Persépolis; et Paris, arbitre suprême du goût,
entre Vieilleville et Lons-le-Saulnier, se moque de tous deux. Au fond,
l'amour de la patrie n'est pas autre chose que l'amour de soi, agrandi
et doublé de la haine du prochain.

«Madame, répliqua modestement le Parisien, j'ai trop peu vu votre pays
pour en parler, mais ce que j'en ai vu est admirable. Les glaciers de la
Suisse sont faits pour les Anglais et les chamois; le Righi ressemble au
Mont-Blanc, le Mont-Blanc au Mont-Genèvre, le Mont-Genèvre au Mont-Rosa,
et tous ensemble n'ont rien de merveilleux. Ce sont d'énormes amas de
rochers sans perspective, au bas desquels sont de profondes vallées que
n'éclaire jamais le soleil; au-dessus de ces vallées et sur la pente de
la montagne s'élèvent des sapins dont le feuillage sombre attriste les
yeux et le coeur; de quelque côté qu'on se tourne, on ne voit que des
objets effrayants ou tristes. Les poëtes sont convenus de trouver cela
beau. Je le veux bien, ils s'y connaissent à coup sûr mieux que moi,
mais cette convention est de date bien récente. Croyez-vous que le sage
Homère se fût fort accommodé de la vallée de Chamounix, lui qui
avait tant de peine à supporter la vue de l'Ida, six fois moins élevé
au-dessus de la plaine que la butte Montmartre? Et le doux Virgile,
à qui fait horreur l'Eridan, «roi des fleuves» parce qu'il dégrade
quelquefois les murs des métairies de Mantoue? Et Fénelon, qui, pour
tout paysage, se contente d'un bois d'orangers, d'un ruisseau qui coule
dans une prairie, d'une petite île bordée de tilleuls, et d'une grotte
d'où l'on découvre la mer? La grotte de Calypso n'est pas autre chose,
et remarquez, je vous prie, que c'est la demeure d'une déesse; jugez si
de simples mortels doivent se contenter à moins. Vous avez de l'eau, de
l'herbe, des forêts et «des collines couvertes de pampre vert qui pend
en festons.» Que pouvez-vous désirer de plus? Bien des gens ont fait le
tour du monde et soufflé dans leurs doigts sur le sommet du Chimborazo,
qui sont trop heureux aujourd'hui de s'asseoir paisiblement au coin du
feu entre leur femme et leurs enfants, et d'entendre, le verre en main,
l'âpre sifflement de la bise dans les serrures.

--Mais, dit la poétique Élodie, Chateaubriand avait-il tort de vanter
les merveilles du Niagara, les forêts immenses, les savanes et le soleil
à demi englouti dans les vagues de l'Atlantique? Byron n'est-il pas
inspiré lorsqu'il chante la terre du myrte et du citronnier, ou le
Mont-Blanc, ce «roi des montagnes?»

--Ta, ta, ta! dit le major Bonsergent, ton Chateaubriand est un
habile homme; mais, que le diable m'emporte si je vois goutte dans ses
étonnantes histoires! Tantôt c'est une soeur qui prend son frère pour
son cousin, et, pour expier son erreur, s'amuse à chanter _De profundis_
pendant que ce frère qui, de son côté, n'a pas la cervelle bien
saine, se promène, matin et soir, sur le bord de la mer retentissante,
insensible à tous les rhumatismes et à toutes les pleurésies; tantôt
c'est une aimable sauvagesse qui court le guilledou dans la forêt avec
un sauvage des plus civilisés, et qui s'empoisonne juste au moment où
un très-sage vieillard dont le nez s'incline vers la tombe lui fait
comprendre qu'elle ferait mieux de se marier. Est-ce qu'un paysage
normand, breton ou poitevin pourrait suffire à ces belles imaginations?

--Profane! s'écria Élodie, secrètement irritée des discours bourgeois de
son mari. Tu voudrais peut-être qu'on peignît des boeufs, des moutons,
des bergères assises sur l'herbe et tressant des chapeaux de paille, ou
que l'art suprême et le chef-d'oeuvre du poëte fût la conversation d'un
aubergiste et de sa femme qui compte, les jours de foire, le gain de la
journée? À coup sûr, il n'est pas nécessaire de mêler les tempêtes de
l'Océan à la peinture des émotions d'un herboriste.»

Bonsergent haussa les épaules sans parler et alluma sa pipe. Malaga
suivit son exemple. Brancas, qui comprit que cette discussion littéraire
ennuyait les deux soldats de Napoléon, se hâta d'y mettre un terme.

«Nous avons tous raison, dit-il....

--Voilà bien une conclusion d'avocat, interrompit le colonel.

--Oui, monsieur, dit Brancas, nous avons tous raison. N'est-il qu'une
route pour le génie? Byron et Chateaubriand ont eu raison d'emboucher
la trompette épique; Virgile et Fénelon ont eu raison de chanter sur un
mode plus doux le bonheur des champs: l'Anglais et le Breton plaisent
aux âmes troublées et violentes; le Français et le Lombard, aux âmes
douces, humaines et pacifiques. Aux premiers, les Alpes et leurs sombres
glaciers; aux seconds, le Poitou et les prairies toujours vertes.

--Sacrebleu! dit Bonsergent, c'est plaisir de vous entendre, monsieur le
Parisien, si je suis bien fâché de ne pas connaître votre méthode, pour
établir dans mon ménage une paix perpétuelle. Jamais ma femme n'a voulu
croire que j'eusse raison contre elle ou en même temps qu'elle, et je
mourrai sans le lui persuader.

--Pour moi, dit Malaga, je suis plus heureux, ma femme marche au doigt
et à l'oeil.

--Fi donc! l'horreur, s'écria Mme Bonsergent. Ne parlez jamais de choses
pareilles, colonel, si vous voulez conserver mon amitié.»

Malaga se mordit les lèvres.

«Tu vas gâter nos affaires, dit tout bas Bonsergent à son ami; tais-toi,
je t'en supplie, veux-tu te brouiller avec Claudie?

--Oh! pour Claudie, c'est une autre affaire, répliqua sur le même ton le
colonel. Tu sais bien que je l'aime comme ma fille.»

Au même moment, Claudie se présenta et salua le Parisien d'une gracieuse
révérence. Bonsergent et Malaga se levèrent tous deux.

«Mon cher monsieur, dit Bonsergent, après le service que vous m'avez
rendu, ma maison est à vous tout entière. J'espère que j'aurai souvent
le plaisir de vous y voir.

--Où va donc M. Bonsergent? demanda Brancas en le voyant sortir du
jardin en même temps que Malaga.

--Il va faire le tour de la ville et jouer sa partie de billard avec le
colonel, répondit Mme Bonsergent. Les maris de ce pays-ci ne peuvent pas
supporter la société des femmes. Toute l'après-midi se passe au café, où
ils boivent, jouent, fument, se querellent et crachent tout à leur
aise. Triste infortune que celle d'une femme délicate et née pour de
meilleures destinées, qu'une loi absurde attache pour la vie à ces êtres
brutaux.

--Oh! maman, s'écria Claudie, que, dis-tu là? Mon père est si bon et si
doux!

--Ton père! Dieu seul sait, Claudie, combien de fois je me suis fait
violence pour.... Mais ce n'est pas aux yeux de ma fille que je voudrais
déprécier son père.»

La pauvre Élodie était le type le plus parfait de ces femmes incomprises
qui, pendant quelque temps ont été à la mode en province. Tous ses
chagrins, pour la plupart imaginaires, naissaient d'un immense orgueil.
Quelques vers trop vantés par le rédacteur idolâtre de la gazette de
Vieilleville, une beauté longtemps célèbre, un esprit souple et facile
et un caractère despotique avaient fait de Mme Bonsergent la reine de
la mode dans tout le département. Elle rêva Paris et la gloire; mais le
sage major, peu soucieux de la réputation qui s'attache aux maris
des femmes trop célèbres, s'y opposa formellement, et passa aux yeux
d'Élodie pour le plus féroce tyran qui jamais eût torturé un pauvre
coeur de femme. Ce fut un moment critique dans le ménage. Heureusement,
nul célibataire n'osa profiter de la fureur de Mme Bonsergent qui se fût
fait enlever de bon coeur et conduire à Paris. Les défenseurs des belles
opprimées étaient glacés d'effroi au souvenir de l'aventure du pauvre
Varambon. Ce jeune homme, capitaine dans la garde royale en 1829,
s'avisa, étant en congé, d'envoyer une lettre et un bouquet de fleurs
rares à Mme Bonsergent. La lettre fut interceptée par le major, qui fit
prier Varambon de venir dans son jardin. Celui-ci vint sans défiance
et se trouva face à face avec deux sabres de cavalerie et forcé de se
battre. À la seconde passe, Bonsergent lui coupa le poignet droit sous
les yeux mêmes de sa femme qui était attirée par le bruit. Varambon
ramassa son poignet tombé à terre, et partit le soir même pour l'Italie,
dégoûté de toutes les bonnes fortunes.

L'impuissance de se venger augmentait la rage d'Élodie. En 1845, elle
avait atteint l'âge où la vengeance est impossible aux femmes; mais
elle se consolait en décriant son mari et en faisant à elle-même un
piédestal.

«Voilà une terrible mère!» pensa Brancas, mais déjà il n'avait plus
d'yeux que pour Claudie, et l'arrivée d'un nouveau visiteur lui permit
de la considérer à son aise. Ce visiteur était M. Audinet, secrétaire
général de la préfecture, le propre fiancé de Mlle Bonsergent.

Une figure plate, un nez de Kalmouk, un front large mais fuyant en
arrière, une large bouche semblable à celle des batraciens, un Marat
en cravate blanche, voilà la physionomie de M. Audinet, fils aîné du
colonel Malaga. Les yeux étaient jaunes et fixes comme dans la race
féline; tout annonçait chez lui l'intelligence, la ruse et une basse
férocité.

Il s'avança comme un chat, en faisant un détour, prit un fauteuil et
s'assit en face de Brancas, en ayant soin de tourner le dos au jour.
L'avocat, à sa vue, ressentit une impression pénible, et comme une
secousse électrique. Il se souvint que c'était le mari désigné de
Claudie et l'examina sans affectation.

«Vous venez bien tard aujourd'hui, dit Mme Bonsergent au nouveau venu.

--Madame, répondit-il d'un ton grave et doctoral, je ne connais que mon
devoir. La vie est une série de devoirs à remplir. J'ai dû remplacer
le préfet, qui fait sa tournée, et signer pour lui un certain nombre
d'arrêtés.»

En même temps il regarda Brancas d'un air qui n'ajouta rien aux
dispositions amicales de celui-ci. Élodie s'en aperçut et se hâta de les
présenter l'un à l'autre.

«Monsieur Brancas, M. Audinet, secrétaire général de la préfecture et
notre ami particulier.»

Brancas s'inclina poliment, mais avec froideur.

«Monsieur Audinet, M. Brancas, l'un des plus célèbres avocats du barreau
de Paris.

--Ah! c'est monsieur qui a eu le bonheur de vous sauver la vie, dit
Audinet avec une feinte chaleur; monsieur, permettez-moi de vous en
remercier particulièrement.»

À ces mots, il se leva d'un air empressé et serra la main de Brancas.
L'avocat s'aperçut que la main d'Audinet était froide et gluante comme
la peau d'un serpent, ce qui est, pour les physiologistes, un signe
de bassesse et d'hypocrisie. Il se hâta de retirer la sienne, sans
affectation néanmoins; mais il fut blessé de l'air assuré dont Audinet
paraissait prendre possession de Claudie.

«Vous venez plaider la cause de M. Ripainsel? demanda le secrétaire
général.

--Oui, monsieur.

--Vous avez beaucoup à faire pour gagner votre procès. Tout le monde est
d'accord que le testament est tout à fait valable.

--J'espère, dit l'avocat, prouver le contraire et forcer la communauté
de P.... à une restitution.

--Je sais, monsieur, reprit Audinet, qui parut prendre plaisir à irriter
son interlocuteur, que rien n'est impossible à votre éloquence; mais je
doute fort que le tribunal consente à dépouiller ces pauvres religieuses
en faveur de votre client.»

Le Parisien comprit la tactique d'Audinet, qui, d'instinct et sans le
connaître, le traitait en ennemi. Il sentit que le secrétaire général
voulait l'exciter à parler et le forcer à se découvrir, il para le coup.

«Je craindrais d'ennuyer ces dames, répliqua-t-il, en exposant tous les
moyens de droit dont je dispose; mais soyez sûr que l'évidence est
pour mon client et qu'on dépouillera, comme vous dites, ces pauvres
religieuses en sa faveur, si c'est être dépouillé que de restituer le
bien d'autrui.»

Ainsi finit la première escarmouche. Brancas sortit quelques minutes
après, et eut le plaisir d'être invité par Mme Bonsergent à revenir tous
les jours.

Quand il fut parti:

«Tout Parisien est un fat, dit Audinet. Celui-ci ne fait pas exception à
la règle.

--Et vous, monsieur, toute parole que vous dites est une méchanceté,
interrompit vivement Claudie, d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant.
En cette occasion vous ne faites pas, vous non plus, exception à la
règle.

--Claudie! s'écria Mme Bonsergent avec sévérité.

--J'aime cette aimable franchise, dit Audinet. Il paraît que vous prenez
grand intérêt à ce bel étranger?

--Je me soucie de ce _bel étranger_ aussi peu que des pyramides
d'Égypte; mais je n'aime pas que vous disiez devant moi du mal d'un
homme qui nous a sauvé la vie.

--Bah! dit Audinet, qui n'en ferait autant? Donner la main aux dames
pour descendre de voiture, voilà qui est bien périlleux et bien
difficile.»

La dispute se prolongea encore quelque temps, mais il ne se dit plus
rien qui mérite d'être rapporté.




                                  IX


Brancas, semblable au jeune Hippolyte, reprit tout pensif le chemin du
château de son ami Ripainsel. Sa main sur son coursier laissait flotter
les rênes, et le coursier en profita pour faire la route au petit pas,
comme le sage bidet d'un curé de campagne. Le Parisien était ébloui de
la beauté de Claudie.

«Cette jeune fille est charmante, se disait-il, et Rita est bien
imprudente de me la montrer à la veille de notre mariage. Elle n'est pas
riche, c'est vrai, mais je plaiderai par nécessité au lieu de plaider
par plaisir; voilà tout. Une fois la vie assurée, qu'importe qu'on ait
deux, quatre, six ou dix chevaux? mener quatre chevaux à la fois est un
plaisir de postillon.»

Cette rêverie le mena très loin.

«Parbleu! continua-t-il, je suis bien bon de m'inquiéter du ménage. Elle
est à demi mariée; et si j'en crois la physionomie de cet Audinet, c'est
un gaillard à ne pas lâcher prise aisément. Et Rita? et la députation?»

Cette dernière réflexion le réveilla tout à fait. Il poussa son cheval
au galop et arriva au château.

Athanase l'attendait et lui dit en riant:

«Eh bien! tu as vu cette petite sirène. Qu'en dis-tu?

--Qu'elle est fort au-dessous de sa réputation, répondit l'avocat d'un
air indifférent.

--Peste! tu es difficile. Les Parisiennes t'ont gâté, à ce que je vois.

--Moi! non. Mais Mme Bonsergent me paraît une provinciale très
prétentieuse.

--Bon! je te parle de la fille et non de la mère. Est-ce que les mères
existent?

--Quelquefois, à Paris surtout, où la beauté est si rare qu'on y supplée
à force d'esprit, de tact et d'usage du monde. C'est un article du code
féminin que les mères ont seule la parole. Par là, on évite les dangers
que peut causer l'indiscrétion d'une fille trop sincère ou trop mal
stylée. Bien des maris ont pris femme qui se seraient gardés du mariage
comme de la peste s'ils avaient pu soupçonner ce que recouvrait ce
silence pudique et mystérieux dont s'enveloppent toutes les filles d'Ève
qui veulent faire une fin.

--Sceptique malhonnête! Tu ne crois donc pas à la vertu des dames?

--J'y crois si bien, que mon oncle va me faire épouser Mlle Oliveira
avant que trois révolutions de la lune se soient accomplies.

--Ainsi, quand je te demande ce que tu penses de Claudie, tu me réponds
que sa mère est prétentieuse?

--N'est-ce pas répondre clairement?»

Ripainsel n'en put pas tirer autre chose; mais pendant toute la soirée
le Parisien, sous divers prétextes, essaya d'obtenir toutes sortes de
renseignements sur M. Bonsergent et sur sa femme.

À la fin, Athanase appuya ses coudes sur la table, son menton dans ses
mains, en regardant son ami dans les yeux:

«Sais-tu, dit-il, quelle est la meilleure de toutes les définitions?

--Je n'y ai jamais pensé, mais tu me feras plaisir de me l'apprendre.

--C'est celle qui définit par le genre prochain et par la différence
spécifique. Par exemple: l'homme est un animal raisonnable; c'est une
définition, n'est-ce pas?

--Oui, et même assez mauvaise, il me semble.

--Je te l'abandonne. Elle est de Descartes, Malebranche, Leibnitz ou
Cicéron, et n'en vaut pas mieux pour cela. Bonne ou mauvaise, c'est une
définition.

--Bien. Après?

--L'homme est un animal; voilà le genre prochain. Ainsi, tu es un
animal, Audinet est un animal.

--Et toi?

--Moi aussi, si tu veux. C'est par respect pour Audinet et pour toi que
je n'osais me mettre en si bonne compagnie. Donc, l'homme est un animal,
voilà le genre prochain; mais c'est un animal raisonnable, voilà la
différence spécifique, celle qui distingue toi et moi de mon cheval et
de mon chien.

--Conclus.

--Or, quel est l'objet d'une définition?

--C'est de faire connaître la nature d'une chose.

--Ami, viens sur mon coeur. Tu as très-bien répondu. On voit que tu
connais à fond la logique de Port-Royal.

--Achève donc, dit l'avocat. Au palais nous ne mettrions pas plus de
temps à nous expliquer, et cependant nous parlons à l'heure.

--Prends patience, avocat. Tiens, voici des noisettes pour tuer le
temps, et du vin de Vouvray pour digérer les noisettes. Je veux dire
que depuis une heure tu cherches, sans en avoir l'air, à obtenir une
définition passable de la belle Claudie.

--Moi!

--Oh! ne t'en défends pas. Elle en vaut la peine, et si je n'avais pas
contre les femmes poétiques une antipathie de naissance, je saurais à
quoi m'en tenir sur son compte.

--Et que ferais-je d'une définition?

--Je n'en sais rien, mais tu la cherches. Tu connais déjà son père et
sa mère, c'est-à-dire le genre prochain; quant à son esprit et à
son caractère, c'est-à-dire à la différence spécifique, personne à
Vieilleville ne peut la deviner. C'est à toi de la chercher.»

Le Parisien étendit les bras en bâillant.

«Bâiller au nez des gens n'est pas poli, continua l'impitoyable
Athanase; mais je te pardonne. Au reste, cela ne te sauvera pas de mes
conseils. Va dormir.»

Le lendemain, dès neuf heures du matin, le major Bonsergent se présenta
au château. Brancas, un peu étonné d'une visite si matinale, conduisit
le major dans le parc.

«Je vois, dit Bonsergent qu'on ne se lève pas de bonne heure à Paris.
Pour moi, je suis sur pied depuis quatre heures du matin. C'est
une bonne habitude, saine au corps et à l'esprit.... Voilà de beaux
espaliers.

--Oui, ce jardin est magnifique, répliqua l'avocat.

--Par saint Christophe! dit Athanase qui parut en robe de chambre et
qui vint rejoindre les deux promeneurs, croyez-vous, major, être le
seul jardinier du pays? Voyez-moi ces pêchers, je vous prie! Quel est
celui-ci aux feuilles longues, aiguës et dentées, aux fleurs petites et
d'un ronge vif?

--C'est la _Chevreuse hâtive_.

--Et cet autre aux feuilles planes et étroites, aux fleurs petites et
d'un rose pâle?

--Parbleu! c'est le pêcher de Troyes. Un enfant vous le dirait comme
moi.

--Ma foi dit Brancas, qui voulut gagner les bonnes grâces du père de
Claudie, je vous admire, moi qui ne sais même pas ce que c'est que la
greffe.

--Ce n'est pas faute de connaître les greffiers, répliqua le major.

--Ah! ah! ah! dit Athanase en riant aux éclats, le calembour est joli.

--Euh! dit modestement le major.

--Ne dites pas, euh! Il est charmant.

--Vous êtes trop bon, reprit Bonsergent.

--Je ne suis pas trop bon. Je dis ce que je pense. Voilà un calembour
sans pareil.

--Ma foi, si vous le voulez absolument....

--Je le veux! Tenez, major, vous savez si je tiens à mon vin de
Clos-Vougeot. J'en ai douze bouteilles dans ma cave, et qui datent de
1811. C'est un titre de noblesse, cela. Eh bien, je donnerais tout
mon Clos-Vougeot pour le mot que vous venez de dire. La greffe! les
greffiers! Parole d'honneur, c'est ravissant! Vous avez enlevé le mot à
la pointe de la langue, comme autrefois vous enleviez les Autrichiens à
la pointe de la baïonnette.

--Hum! hum! dit Bonsergent, que tant d'éloges mettaient en défiance, si
nous parlions d'autre chose, qu'en dites-vous?

--Comme il vous plaira.

--Mais non! dit Brancas, revenons à la greffe, et enseignez-moi, je vous
prie, monsieur, le grand art de greffer.

--On ne greffe donc pas à Paris?

--Pas beaucoup, répondit l'avocat.

--Eh! à quoi peut-on passer le temps, grand Dieu!

--Ma foi, je n'en sais rien, on parle, on crie, on vend, on achète, on
fabrique, on imprime, on gouverne, on boit, on mange, on dort et l'on va
au Père-Lachaise sans savoir pourquoi, ni comment.

--Oh! ce n'est pas toute la vie de Paris, je pense?

--Peu s'en faut. Vous entendrez dire quelquefois qu'il s'y fait des
révolutions. C'est la querelle des gens qui impriment et des gens qui
jugent, qui sabrent et qui gouvernent: grand procès plusieurs fois
plaidé et qui n'est pas encore décidé. Les gens qui impriment disent
pis que pendre des gens qui gouvernent: les gens qui gouvernent, de leur
côté, mettent en prison et à l'amende ceux qui impriment, et les gens
qui sabrent, et qui sont tout à fait impartiaux entre les uns et les
autres, font pencher la balance tantôt d'un côté et tantôt de l'autre,
suivant qu'il leur plaît ou qu'il plaît aux spectateurs.

--De sorte qu'il reste très peu de temps aux Parisiens pour greffer?

--Vous l'avez dit.

--Eh bien, monsieur, je vais, si cela vous fait plaisir, vous donner une
première leçon.

--Avant toute chose, interrompit Athanase, ne ferions-nous pas bien de
déjeuner? Qu'en dites-vous major? J'ai reçu de la Rochelle, ce matin,
une langouste dont vous me direz des nouvelles.

--Une langouste, ô ciel! s'écria Bonsergent.

--Bon! c'est convenu, dit Athanase, et je vais faire mettre votre
couvert. Vous, cependant, enseignez à ce jeune homme cette science
admirable où le père Hardy lui-même oserait à peine vous tenir tête. Je
vous le confie. Faites-lui goûter les plaisirs purs et innocents de la
campagne.»

À ces mots il s'esquiva, laissant Brancas aux mains du major.

«Répondez, je vous prie, comme au catéchisme, dit Bonsergent. Qu'est-ce
que la greffe?... Vous vous taisez! Quoi! vous ne savez même pas que la
greffe est l'art de changer un sauvageon en arbre d'espèce cultivée?

--Oui, j'en ai entendu quelque chose, dit Brancas.

--Entendu quelque chose! Oh! ces Parisiens, on ne peut pas se faire
une idée de leur ignorance! Sachez donc, mon cher monsieur, que la
reproduction des végétaux ne diffère pas sensiblement de celle des
animaux, et qu'on peut croiser entre elles les races de rosiers, de
pêchers, de pommiers, tout comme on croise un basset avec un lévrier, et
une brebis mérinos avec un bélier dishley. Vous comprenez, je pense.

--Parfaitement. Il me semble même que le monde, bien que composé d'un
nombre infini d'espèces d'animaux, est soumis néanmoins à un très-petit
nombre de lois générales, et peut-être oserais-je en conclure que ces
lois, déjà si peu nombreuses, se confondront toutes, quand la science
sera plus avancée, en une seule: l'_attraction_, dont la formule et les
divers modes sont encore inconnus.»

La profondeur de cette hypothèse étonna le major. Ce vieux soldat,
usé dans les batailles, avait passé la plus grande partie de sa vie à
observer de petits faits sans en chercher les causes. Une pomme, pour
lui, était une pomme, c'est-à-dire un fruit de couleur verte, jaune
ou rouge, de forme sphérique, aplati sur son axe, creusé à sa base,
et propre à faire du sirop ou de la marmelade. Il n'en demandait pas
davantage. Cependant, il ne se laissa pas déconcerter, et continua en
ces termes:

«Combien comptez-vous d'espèces de greffe?

--J'allais vous le demander, dit le Parisien.

--Ah! jeune homme, vous irez loin, c'est moi qui vous le dis.

--J'en accepte l'augure.

--Oui, vous irez loin. Vous savez écouter, vous, et respecter la
vieillesse. Votre ami n'est qu'un étourdi, incapable de soutenir
pendant dix minutes une conversation sérieuse. Ce n'est pas lui qui
s'informerait du nombre des greffes ou de leurs différences. Ce n'est
pas lui qui...

--Eh bien! eh bien! s'écria Athanase qui reparut au détour d'une allée,
on dit du mal de moi dans ce pays. Est-ce vous, mon cher major? Vous
dites que je suis un ignorant?

--Oui, oui quelque chose de cela, répliqua Bonsergent.

--En vérité! Et si je vous disais, moi, qu'il y a quatre sortes de
greffes: la greffe par approches, la greffe par scions, la greffe par
gemmes, et la greffe herbacée; que la première est celle qui..., la
seconde, celle que..., la troisième, celle dont..., et la quatrième,
celle à laquelle..., que répondriez-vous major? Me traiteriez-vous
encore d'ignare et d'homme insensible aux beautés de la nature?

--J'avoue, dit Bonsergent en souriant, que vous dépassez toutes mes
espérances et que je vous croyais moins fort.

--Ne faites plus de jugement téméraire, et venez boire avec moi à la
santé de la vieille garde, la _vieille des vieilles_, celle qui n'a
jamais reculé ni devant les canons de l'Europe, ni devant un verre de
bon vin. Par file à droite; en avant, marche! Brancas a bien le temps
d'apprendre à remuer une brouette.»

Le major et le Parisien suivirent Athanase; et la conversation prit un
autre cours. Vers la fin du repas:

«Goûtez-moi ce vin-là, major, dit Ripainsel en débouchant une bouteille
de vin de Champagne, et dites-moi si ce n'est pas un malheur public que
d'en laisser boire aux Anglais?

--Pourquoi aux Anglais plutôt qu'aux Chinois? demanda Bonsergent.

--Parce qu'ils ont gardé Napoléon à Sainte-Hélène. Eh! quoi, major,
votre coeur ne saigne pas à ce souvenir?

--Oui, assez.

--Comment! assez! Il devait saigner trop! et ce ne serait pas encore
assez! Pensez donc à tout ce qu'a souffert le grand homme! et vous
répéterez avec moi.

  Jamais, jamais en France,
  Jamais l'Anglais ne régnera!

Et ne boira notre vin de Champagne.

--Pour moi, dit Brancas, je suis toujours étonné de la stupidité des
gouvernants.

--Pas moi! interrompit Athanase. Qui est-ce qui gouverne? Les députés.
Que font les députés? répondez, major.

--Ils représentent les électeurs.

--Très-bien. Or, celui qui représente doit représenter à un degré
suprême ceux qui l'ont choisi pour les représenter.

--C'est clair, dit Bonsergent.

--Or, les électeurs sont idiots. C'est un aphorisme qui ne souffre pas
un pli, n'est-ce pas, Brancas?

--Euh! euh! dit l'avocat.

--Bon! c'est à cause de M. Bonsergent que tu fais la petite bouche. Eh!
tu sais bien que les personnes présentes sont toujours exceptées. Toi,
le major et moi, nous avons du génie. Le reste est sans cervelle. Est-ce
vrai, oui ou non?

--Il en est quelque chose, dit Brancas en riant.

--Parfait. Suivez bien mon raisonnement, et d'abord tendez vos verres.
Un verre vide me donne du vague à l'âme.

--Plus près des bords! dit Bonsergent en avançant son verre.

--Bien parlé, major! Sur ma parole vous étiez né orateur, mais vous avez
échoué par la jalousie de Napoléon, qui n'aimait pas les bavards.... Où
donc en étais-je!

--Tu disais, dit Brancas, que les représentants doivent, pour bien
faire, représenter à un degré suprême les représentés; c'est-à-dire, je
suppose, que le député des bossus doit être bossu, et celui des boiteux,
brancroche.

--Oui, c'est cela. J'ai ajouté que tous les électeurs sont idiots.

--Même ceux qui ont voté pour toi aux dernières élections?

--Ceux-là, surtout. Tire maintenant la conclusion.

--C'est facile. L'électeur est idiot, donc le député est idiot; mais que
dire de celui qui, n'ayant pas été trouvé assez idiot pour obtenir au
premier scrutin, les suffrages de ces idiots, s'occupe de les mériter?

--Mon cher ami, dit Athanase, je respecte la logique. C'est l'art de
dire de grandes sottises qu'on aurait de la peine à trouver sans elle.
Ne pousse pas trop loin cet art admirable. Maintenant je reviens à nos
moutons. Tu étais étonné de la stupidité de nos gouvernants. À propos de
quoi, je te prie?

--À propos du vin de Champagne.

--Qu'y a-t-il de commun entre le vin de Champagne et le gouvernement?

--Tu vas voir. Connais-tu l'économie politique?

--Oui, de réputation. Et toi?

--Intimement. Sais-tu ce que c'est qu'exporter?

--C'est, je crois, porter son vin, son boeuf ou son drap chez le voisin,
et lui en faire présent moyennant beaucoup d'argent.

--Très-bien. Tu parles comme un dictionnaire de Guillaumin. Et importer?

--C'est faire le contraire.

--De mieux en mieux. Lequel est préférable, je te prie?... Major, ne le
soufflez pas.

--Ma foi, dit Athanase, je suis de ton avis.

--De mon avis?

--De celui que tu vas émettre.... Major, le café est-il assez chaud?...
Va toujours, je t'écoute.

--Quand tu as soif, dit Brancas, aimes-tu mieux donner ton vin à un
autre et prendre son argent, ou donner ton argent et prendre son vin?

--J'aime mieux boire, répondit Athanase. Et vous, major?

--Moi aussi, répliqua Bonsergent.

--Eh bien, reprit l'avocat, nos gouvernants font justement le contraire.
Non seulement ils donnent notre vin pour recevoir de l'argent et nous
laissent mourir de soif, mais encore ils donnent une prime à ceux qui
nous enlèvent notre vin et qui le portent aux Anglais. Est-ce juste,
cela?

--C'est inique, dit Bonsergent.

--C'est vexatoire, dit Ripainsel.

--Aussi, continua Brancas, que font les Anglais?

--Je ne veux pas le savoir, dit Athanase.

--Que font les Anglais? répéta Brancas. Mes gaillards, qui sont
rusés....

--Ce sont des brigands, interrompit le major.

--Et qui voient que notre vin nous gêne....

--Il ne nous gêne pas, dit Athanase.

  Vive le vin,
  Vive ce jus divin...

--Mes gaillards, continua Brancas sans se soucier d'être écouté, font
les dégoûtés. Ils font des façons pour recevoir nos barriques. Ils se
font payer des droits d'entrée....

--Auras-tu bientôt fini ton histoire? dit Ripainsel.

--Dans deux minutes.

--Allons, dit Athanase en offrant des cigares à ses hôtes, ne vous
impatientez pas trop, mon cher major, et laissez parler ce bavard.
Songez que Napoléon en a bien vu d'autres, à Sainte-Hélène.

--Ma conclusion, dit Brancas, c'est qu'au lieu de payer une prime à ceux
qui nous enlèvent notre vin, nous devrions mettre sur leur dos tous les
impôts. De deux choses l'une: ou les Anglais ont besoin de notre vin,
et ils le payeront aussi cher qu'il nous plaira; ou ils sont trop ladres
pour le payer, et c'est nous qui le boirons.

--_Amen_, dit le major. Et maintenant, messieurs, permettez-moi de vous
inviter à dîner chez moi mardi prochain. C'était le but de ma visite.»

Les trois convives, animés par le vin allèrent se promener dans le
parc et se séparèrent quelques heures après, fort contents les uns des
autres, particulièrement M. Bonsergent qu'émerveillait la docilité du
Parisien.

Entre nous, le père d'une jolie fille est rarement ennuyeux.




                                   X


Le mardi suivant, après dîner, Athanase Ripainsel, Brancas, le colonel
Malaga, son fils Audinet et trois notables de Vieilleville goûtaient le
frais dans le jardin du major Bonsergent, et parlaient politique selon
l'usage.

«Que pensez-vous d'Abd-el-Kader? demanda le Parisien à Audinet.

--Abd-el-Kader n'a pas dit son dernier mot,» répondit le secrétaire
général.

Tous les assistants furent frappés de la profondeur de cette réponse.

«Vous croyez que le père Bugeaud n'en viendra pas à bout?

--On ne sait pas jusqu'où Bugeaud peut aller!» répliqua Audinet d'un air
sombre.

Les trois notables se regardèrent en souriant. Ce sourire signifiait
clairement:

«Quel homme?»

Le peuple français étant de tous les peuples le moins porté à faire
des sentences, est aussi celui qui les respecte le plus. Avec
quelques sentences et un habit noir, le premier venu peut se faire une
réputation. Le secrétaire général, médiocre, du reste, en toute autre
chose, avait eu le génie de comprendre la bêtise publique et de la faire
servir à son profit. Les sentences, d'où il tirait toute son autorité,
avaient l'antiquité, mais non pas la gaieté des proverbes de Sancho
Pança. Il s'était acquis par là, dans Vieilleville, une réputation que
Siéyès et Montesquieu lui auraient enviée.

Le Parisien, ennemi des sentences, et d'ailleurs mal disposé pour le
fiancé de Claudie, tourna le dos à Audinet et, par une manoeuvre
habile, alla se placer auprès de Mlle Bonsergent. De son côté, Athanase
Ripainsel offrit son bras à la mère de Claudie et les deux couples, à
quelque distance l'un de l'autre, allèrent se promener dans la partie la
plus reculée du jardin.

«Voilà un beau bracelet! dit l'avocat en regardant le bras blanc et nu
de la belle Claudie.

--C'est celui que vous m'avez apporté, répondit-elle. Rita ne fait pas
les choses à demi.

--C'est le présent de Mlle Oliveira? Il est d'un goût et d'un travail
exquis. Vous la connaissez depuis longtemps, mademoiselle?

--Depuis l'enfance. Nous avons récité ensemble la grammaire française
de Noël et Chapsal. C'est un lien que rien ne peut rompre. N'est-ce pas
qu'elle est bien belle?

--Oui, dit Brancas un peu embarrassé, elle est fort aimable.

--Fort aimable! Vous ne l'avez donc pas regardée? Le préfet de
Vieilleville a fait des vers en son honneur.

--Oh! c'est une raison sans réplique. Un préfet!

--Monsieur, dit Claudie en faisant une petite moue fort agréable, je
vois bien que vous me prenez pour une provinciale qu'éblouit l'habit
doré d'un préfet; mais vous vous trompez.

--Oh! mademoiselle! pouvez-vous croire!

--Apprenez, monsieur, que je ne me soucie nullement des préfets.

--Celui de Vieilleville est-il marié?

--Non, monsieur.

--Ah! Et il fait des vers?

--Oui, monsieur, pour mes amies.

--Et il n'en fait pas pour vous?

--Je n'en sais rien, mais j'espère que non.

--Pourquoi non?

--Parce que j'aime mieux la prose.

--Est-ce la poésie que vous haïssez, ou le poëte?

--Ni l'un ni l'autre. Je les regarde tous deux avec la même
indifférence.

--Mademoiselle, dit Brancas, voulez-vous me permettre une question?

--Je permets.

--M. le secrétaire général de la préfecture fait-il aussi des vers?

--Je l'ignore; mais vous pouvez le lui demander.

--Oui, je le sais bien, mais je n'ose pas; il est si imposant!

--N'est-ce pas? dit Claudie. On dirait qu'il demande la tête des gens à
qui il parle. Il porte en lui des sentences comme un pommier porte des
pommes. C'est lui je crois, qui a dit que la vapeur ira plus loin qu'on
ne pense.

--Diable! a-t-il mis sa tête dans ses mains pour trouver cette pensée?

--Probablement.

--J'ai peur que vous ne vous ennuyiez beaucoup.

--Pourquoi, monsieur, s'il vous plaît?

--Parce qu'il a l'air bien ennuyeux.

--Eh bien, après?

--Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Brancas en feignant d'hésiter, je
viole peut-être un secret de famille.

--Quel secret de famille?

--Oh! rien. Je ne veux pas pousser plus loin l'indiscrétion.

--Poussez-la jusqu'au bout, monsieur, et dites-moi, je vous prie, le
fameux secret que tout le monde paraît connaître, excepté moi.

--Vous le voulez?

--Je le veux.

--Vous n'en serez pas fâchée?

--Je vous l'ordonne.

--Eh bien! le bruit court que vous allez épouser M. le secrétaire
général.»

Claudie rougit.

«Je l'ignorais, dit-elle.

--En vérité! Voyez à quoi l'on est exposé. Et vous êtes bien sûre de ne
pas avoir donné votre consentement?»

Elle fit un geste d'impatience.

«On ne me l'a pas demandé, dit-elle.

--Et si l'on vous le demandait?

--Monsieur, vous êtes bien curieux.

--Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Brancas en s'excusant, d'oser
m'intéresser si vivement au sort d'une personne....

--À qui vous avez sauvé la vie, interrompit-elle vivement.

--Ce n'est pas ce que je voulais dire.

--Oh! dites, monsieur, je ne suis pas ingrate, et je sais tout ce que je
vous dois.

--Ainsi, vous n'êtes pas mariée?

--Non, non, mille fois non!

--Eh bien! mademoiselle, j'en suis personnellement ravi.

--Plaît-il, monsieur? dit-elle avec quelque hauteur.

--Oui, mademoiselle, reprit gaiement l'avocat, tant que vous ne serez
ni mariée, ni près de l'être, il me sera permis, je crois, de vous dire
combien vous êtes belle.

--Monsieur, dit Claudie d'un air réservé, voyez-vous ceci?

--Votre bras, mademoiselle? il est plus beau que le marbre.

--Ce n'est pas mon bras que je vous prie de regarder, c'est mon
bracelet.

--C'est un chef-d'oeuvre, nous l'avons déjà dit. _Remember_.

--Oui, justement. Que veut dire ce mot?

--_Souviens-toi_.

--Vous traduisez à merveille.

--Eh bien, monsieur, souvenez-vous.

--De quoi?

--De la fidélité que vous devez à Rita.»

Le Parisien se mordit les lèvres.

«Je ne dois rien à personne, dit-il.

--Vraiment! Vous n'êtes pas fiancés?

--Pas le moins du monde. Mon oncle, conseiller d'État, m'a présenté chez
M. Oliveira, où j'ai eu l'honneur de causer une seule fois avec Mlle
Rita.

--Rien de plus?

--Rien de plus.

--Que signifie donc la lettre de Rita?

--Mlle Rita vous a écrit?

--Une longue lettre où il est fort question de vous.

--Je ne me croyais pas si heureux, dit Brancas en souriant.

--Oh! ne vous enorgueillissez pas trop, monsieur. Il est vrai qu'il
est fort question de vous, mais je n'ai pas dit que la lettre fît votre
éloge.

--Tant pis. Et que dit Mlle Rita de son serviteur?

--C'est un mystère.

--Bon! les mystères sont faits pour être dévoilés.

--Oui, les mystères diplomatiques; mais celui-là?

--C'est donc un mystère bien mystérieux?

--Un mystère mystérieux; c'est cela même. Vous avez trouvé le mot.

--Au nom du ciel, mademoiselle, dites-moi la première syllabe du secret.
Je tâcherai de deviner le reste.

--Mais, monsieur, dit Claudie, pour un homme qui n'a vu Rita qu'une
fois, et qui ne lui doit aucune fidélité, vous êtes bien curieux, ce me
semble?

--Oh! mademoiselle, répliqua Brancas, pouvez-vous ainsi méconnaître la
pureté de mes intentions? Si je veux connaître ce secret, c'est pour
vous aider à le porter.

--Je le porterai bien toute seule.

--À deux, il sera mieux gardé.

--Avez-vous lu le Coran? demanda Claudie.

--Jamais. Et vous?

--Pas davantage. C'est égal. Ouvrez-le. Verset 24, chapitre.... Ah! j'ai
oublié le chapitre. Au reste, peu importe. Vous y verrez cette belle
sentence:

«Si tu veux qu'on garde ton secret, garde-le toi-même.»

Au même moment, M. Audinet parut au bout de l'allée et se dirigea vers
les jeunes gens.

«Mademoiselle, dit Brancas, je vous quitte; mais s'il est permis de
vous parler sans porter atteinte aux droits de M. le secrétaire général,
j'ose me dire, non le plus ancien, mais le plus passionné de vos amis.

--_Remember_! lui dit tout bas Claudie avec une menace pleine de
coquetterie. Je le dirai à Rita. La politique vous occupe donc beaucoup,
monsieur Audinet?» continua-t-elle en s'adressant au nouveau venu.

Audinet voulut sourire et fit une laide grimace.

«Qui s'occupe aujourd'hui de politique? répondit-il. La politique est
encore dans l'enfance, comme la chimie.

--Raison de plus, dit Brancas pour chercher la formule.

--Les ressources de la science sont innombrables, mais il faut laisser
la science aux savants; il faut relever l'autorité.

--L'autorité de qui? demanda le Parisien. L'autorité des hommes, ou
l'autorité des lois?

--Ni l'une ni l'autre. C'est le principe d'autorité qu'il faut relever.

--Hum! ceci n'est pas clair, dit Brancas.

--Ni amusant, ajouta Claudie. Monsieur Audinet, voyez donc ce bracelet,
je vous prie.

--Je le vois.

--Comment le trouvez-vous?

--Trop moderne. Le beau, c'est l'antique.

--Et ce que nous faisons aujourd'hui ne vaut rien? demanda Brancas.

--Rien ou peu de chose, répliqua Audinet.

--Et dans dix siècles, ajouta Claudie, on s'arrachera nos moindres
brimborions? Voilà qui est bien encourageant pour nos artistes.

--Les artistes meurent; l'art est immortel, dit Audinet d'un ton
solennel.

--Ma foi, monsieur, reprit Brancas, j'ai grande envie de dire de la
science ce que vous disiez tout à l'heure d'Abd-el-Kader, qu'elle n'a
pas dit son dernier mot.»

Audinet lui lança un regard plein de haine. Heureusement pour la paix
publique, le major Bonsergent et ses hôtes s'avançaient à la rencontre
de Claudie.

«Eh bien! messieurs, dit le major, vous laissez les vieilles
perruques ensemble, et vous vous cachez dans les petits coins avec les
demoiselles? Que disiez-vous tout à l'heure de si intéressant? Audinet
paraît tout ému.

--M. Audinet parlait de relever le principe d'autorité, répondit
Brancas.

--Bigre! dit le major. Cet Audinet n'en fait jamais d'autres. Tu ne sais
donc pas, camarade, ajouta-t-il en lui mettant familièrement la main sur
l'épaule, qu'il n'y a rien de plus malsain après un bon dîner. Et toi,
Claudie, que dis-tu de l'autorité?

--De l'autorité des préfets?

--Oui.

--Je n'en pense rien.

--Et de celle de leurs secrétaires généraux?

--Pas davantage.

--Et de celle des parents sur leurs enfants?

--Qu'elle est contre nature.

--Et de celle des enfants sur leurs parents?

--Qu'il n'est rien de plus beau.

--Admirablement parlé, ma chère enfant. Voilà justement l'opinion des
préfets sur leur propre autorité. Juge si leurs administrés doivent
être contents. Laissons cela, et venez ici, monsieur le Parisien.
Nous allons, si vous le voulez bien, reprendre notre petite leçon
d'horticulture.»

Il fallut quitter Claudie et suivre le major. Brancas, faisant contre
mauvaise fortune bon coeur, suivit tristement son professeur. La jeune
fille et le secrétaire général restèrent seuls. Il y eut un moment de
silence. Chacun d'eux sentait l'approche d'une crise.

Audinet n'était pas un amoureux vulgaire. La beauté de Claudie,
qui était vraiment ravissante, le fascinait, son esprit hautain lui
plaisait, l'orgueil de la jeune fille était une garantie de sa vertu, et
l'ambitieux voyait en elle un instrument nécessaire à sa fortune. Il est
tant de femmes qui gênent leurs maris au lieu de les seconder!

Le secrétaire général regarda Brancas que le major emmenait et dit à
Claudie:

«Je ne sais pourquoi ce monsieur me déplaît.

--Je le sais bien, moi, répondit-elle.

--Dites-le-moi.

--Parce que vous êtes malveillant.

--Qui? moi!

--Oui, vous!... Qui aimez-vous, hors vous-même?

--Tout le monde et vous en particulier, mademoiselle.

--Je vous suis bien obligée.

--Oh! très-peu! dit galamment Audinet. Cet amour est si involontaire!

--C'est donc de l'amour?

--Vous le savez bien, cruelle!

--Moi je ne m'en doutais pas, je vous jure. À quoi reconnaît-on l'amour,
s'il vous plaît?

--Claudie! s'écria Audinet.

--Monsieur! reprit-elle.

--Je vous aime, votre père le sait et l'approuve; le mien vous regarde
déjà comme sa fille; voulez-vous être ma femme?»

Claudie garda le silence.

«Vous ne répondez pas?

--Puis-je répondre? répliqua la jeune fille. Vous me tirez une
déclaration à brûle-pourpoint, comme un coup de pistolet, et vous voulez
qu'on vous réponde dans la même minute. Cela n'est pas raisonnable.
Laissez aux gens le temps de réfléchir.

--Est-ce qu'on réfléchit quand on aime?

--Oui, mais quand on n'aime pas?

--Qui vous aimera, Claudie, si ce n'est moi?

--Mon Dieu! je vous crois; mais prenez patience et laissez-moi consulter
ma mère.

--Votre mère y consent.

--Eh bien, laissez-moi me consulter moi-même.»

Il y eut un instant de silence. Claudie, qui n'aimait pas Audinet, ne
se hâtait pas de se prononcer et ne voulait ni l'encourager ni le
décourager. Celui-ci, de son côté, réfléchissait, et commençait à
soupçonner Brancas de n'être pas étranger à cette résistance inattendue.
La situation devenait très-embarrassante. Tout à coup Audinet rompit le
silence.

«Avez-vous remarqué la figure de cet avocat? dit-il.

--Non.

--Sa physionomie est effrayante.

--Effrayante! et pourquoi?

--Elle annonce un naturel pervers.

--Tant pis, car c'est un assez joli garçon. Est-ce que vous êtes
physiologiste, par hasard?

--Je le suis.

--Et la physiologie dénonce sa perversité?

--Elle la dénonce, dit gravement Audinet.

--À quoi le voyez-vous?

--C'est le secret de la science.

--Mystère incompréhensible! dit Claudie en riant. Vous me faites frémir.

--Vous riez!

--Oui, j'ai l'audace de rire.

--Avez-vous vu Lacenaire, mademoiselle?

--Lacenaire? non, jamais.

--Eh bien! regardez cet avocat; c'est son vivant portrait.

--Je remarque, dit Claudie, que tous ceux qui vous déplaisent
ressemblent soit à Lacenaire, soit à Castaing, soit à Papavoine, soit à
quelque autre aimable brigand.

--Quel intérêt aurais-je à le décrier?

--Je ne sais; mais, du premier coup, le comparer à Lacenaire, c'est bien
fort!

--Je n'ai pas dit que ce fût un scélérat.

--Non, mais vous dites que c'est le vivant portrait de Lacenaire. De là
à dire qu'il a tué son père et sa mère, la distance n'est pas grande.
Défaites-vous, mon cher monsieur, si vous voulez me faire plaisir, de
cette mauvaise habitude de médire du prochain.

--Que vient-il faire ici? demanda Audinet irrité de ce petit sermon.

--Qui? _Il_.

--Votre avocat.

--Mon avocat, puisqu'il vous plaît de l'appeler ainsi, vient voir mon
père à qui il a eu le bonheur de rendre service en sauvant la vie de
sa femme et de sa fille. Permettez-moi de vous quitter un instant. Ces
messieurs prennent leurs chapeaux et vont partir.»

Audinet resta seul et de fort mauvaise humeur. Claudie arriva assez à
temps pour entendre les dernières paroles du major à Brancas.

«C'est en pleine terre, disait Bonsergent.

--À la fin d'avril, répliquait le Parisien.

--Oui ou bien au commencement de mai, dans des trous.

--De quel diamètre?

--De cinquante centimètres.

--À quelle distance l'un de l'autre?

--Entre quarante et quatre-vingt-dix centimètres.

--De quoi parlez-vous? demanda Claudie.

--Du melon, mademoiselle, répondit Brancas. Le melon, _melon cucumis_,
genre concombre, famille des cucurbitacées, est l'ami de l'homme.

--Et l'homme est l'ami du melon, répliqua Bonsergent. Prenez-moi un bon
cantalop, semez-moi ses graines dans des pots remplis de bon fumier,
recouvrez-moi cela d'une terre meuble, c'est-à-dire labourée, pétrie,
concassée avec soin, arrosez-moi le tout, couvrez-le d'une cloche pour
le garantir du soleil, et vous m'en direz des nouvelles.

--Mademoiselle, dit Brancas, monsieur votre père est un puits de
science.

--Puisez toujours, jeune homme, répliqua Bonsergent, et ne craignez pas
de tarir la source.»

À ces mots, Ripainsel et le Parisien prirent congé de leurs hôtes, et
montèrent dans un tilbury que conduisait Athanase. Brancas était plongé
dans une profonde rêverie.

«Il faut avouer, dit Ripainsel, que j'étais né pour jouer les rôles de
confidents.

--Aimerais-tu mieux jouer les tyrans que les confidents?

--Les tyrans, non; mais les jeunes-premiers.

--Qui t'en empêche?

--Toi, parbleu! qui me jettes Mme Bonsergent sur les bras, et qui prends
la fuite.

--La conversation a dû être intéressante?

--D'un intérêt palpitant, comme disent les réclames. Élodie m'a raconté
ses malheurs.

--Pauvre femme!

--Oh! oui, pauvre femme! C'est un récit à faire dresser les cheveux sur
la tête.

--Bon! Rien n'est plus agréable que de sentir ses cheveux se dresser en
bonne compagnie. C'est marque qu'on n'est pas chauve. La lune sort des
nuages et éclaire la vallée sombre. Voici de bons cigares, le cheval
va de lui-même et connaît sa route. Tout se tait, c'est à peine si
l'on entend cette délicieuse harmonie des sphères qui faisait pâmer
Pythagore. Commence ton récit; j'écoute.

--Tu sauras d'abord, dit Athanase, qu'Élodie est d'illustre naissance.

--Je m'en doutais.

--Son père, qui fut chapelier, avait l'âme d'un roi.

--D'un roi en fonctions ou d'un roi détrôné? Les rois détrônés sont
ordinairement de fort méchante humeur.

--Il avait l'âme d'un très-grand roi, une âme noble et belle. Sa
mère....

--La mère du roi?

--Non. La mère d'Élodie, belle comme Vénus, sage comme Minerve, poétique
comme Apollon....

--.... Filait comme Arachné?

--Non c'était une médiocre fileuse, mais une parleuse de premier ordre.

--Tant pis. La soupe ne devait pas être bonne.

--Que parles-tu de soupe, âme grossière et livrée aux appétits des sens?
La mère d'Élodie ne sut jamais de quoi se faisait la soupe.

--Je plains le chapelier, dit Brancas.

--Or, continua Ripainsel, cette mère accomplie ne souffrit pas que sa
fille fît oeuvre de ses dix doigts; d'où il suit qu'elle comprit de
bonne heure que le lot du sexe barbu était d'apporter à boire et à
manger au sexe timide, lequel, en échange, consentait à recevoir avec
bonté les hommages du dit sexe barbu: Cela dura trente ans, pendant
lesquels le sexe barbu, comme tu penses, ne faisait pas queue à la porte
d'Élodie.

--Elle te l'a dit?

--Non; mais je l'ai deviné. Dieu merci, ce n'était pas difficile. On
sait assez ce que signifient ces amours trompées, ces espérances déçues,
ces soupirs, ces yeux levés au ciel. Ce n'est pas tout d'ailleurs. J'ai
des faits plus positifs.

--Des faits!

--Quel héros c'était?

--Qui? Le major Bonsergent?

--Il est bien question de Bonsergent! Je te parle de ce hussard qui fut
tué à Waterloo....

--Quel hussard?

--Celui d'Élodie, qui unissait la grâce à la force, le génie à la
beauté, et qui n'ignorait pas le respect qu'on doit aux dames. C'était
un homme, celui-là!

--Et nous, qui sommes-nous donc?

--Des gens mal élevés, je suppose.

--Continue. Ton récit m'intéresse.

--Après dix ans passés à pleurer le hussard, Bonsergent se présenta....

--Et fut accepté d'emblée? dit le Parisien.

--Que de larmes versa la triste Élodie avant d'unir son sort à celui
de cet homme vulgaire! Mais quoi! Le chapelier ordonnait. Par piété
filiale, elle obéit.

--Triste victime!

--Oh! oui, triste victime! Le chapelier n'eut pas plutôt passé l'onde du
Styx qu'on ne repasse plus, _irremeabilis unda_, comme dit Virgile, que
l'affreux Bonsergent dévoila toute sa perfidie.

--Je t'avertis, dit Brancas, que tu ménages trop tes effets de scène. Tu
_prends des temps_ comme un acteur, et le public finira par te tourner
le dos.

--Patience! dit Athanase. La patience, c'est la force continuée. En deux
mots, la dame s'est fort ennuyée, et je la soupçonne d'écrire en secret
ses mémoires pour servir à l'instruction et à l'édification de son sexe.

--Voilà ce qu'elle t'a conté pendant une heure et demie?

--Oh! mon Dieu, oui. Je croyais entendre Esther raconter à la jeune
Élise comment, avec la protection du Dieu d'Israël, elle parvint à
devenir l'une des cinq cents femmes du sultan Assuérus, et je repassais
involontairement tous les récits fameux des vieilles tragédies.... Or
çà, j'espère que tu as été plus heureux que moi?

--Oui, Bonsergent m'a donné de bons conseils sur la culture des melons.

--Ne fais donc pas le réservé. Tu as vu Claudie?

--Mon cher ami, dit Brancas, es-tu capable de garder ton sérieux pendant
quelques instants?

--Toute l'éternité, s'il le faut.

--Et bien, je l'aime.

--Toi! Effectivement, il n'y a pas de quoi rire.

--N'est-ce pas? à la veille de mon mariage!

--Ma foi, ce serait bien plus triste le lendemain.

--Que faire?

--Te voilà bien embarrassé! Aime-la quinze jours si tu veux, et cela se
passera. C'est une petite fièvre qui n'a rien d'inquiétant et qu'il faut
traiter par les sédatifs.

--Mauvais plaisant!

--Parbleu! je ne vois pas là de quoi s'arracher les cheveux. Claudie est
charmante, et tu fais preuve de goût.

--N'est-ce pas qu'elle est belle? dit l'avocat.

--Oh! ravissante, répliqua Ripainsel.

--Crois-tu qu'elle aime cet Audinet?

--Qui sait! On voit tant de rencontres bizarres! Audinet est un homme,
après tout.

--Lui, un homme! c'est un babouin.

--Mon ami, dit Athanase, la douleur t'égare. Audinet n'est pas un
babouin, c'est un vilain animal, je l'avoue; il est d'une capacité
médiocre, mais il est homme et secrétaire général, et, ce qui vaut mieux
encore, il est le fils du colonel Malaga. Or, tu sauras qu'il n'est
personne à Vieilleville qui ose déplaire au terrible colonel. Quiconque
l'a fait, s'en est toujours repenti.

--Je me moque de tous les Malaga du monde. Ce colonel est fait de chair
et d'os, je suppose?

--Oui, mais sa chair et ses os sont taillés dans l'acier le mieux
trempé. Il est homme à tuer pour une épingle, pour un salut manqué, pour
un sourire douteux. Après 1815, il était la terreur des officiers de la
garde royale.

--Diable! voilà qui met le comble à mon amour.

--Tu vas faire la cour à Mlle Bonsergent?

--Pourquoi non?

--Et t'en faire aimer?

--Si c'est possible.

--Jupiter aveugle ceux qu'il veut perdre.

--Jupiter se soucie très peu de mes affaires. Quant au colonel, je
l'engage à ne pas faire le méchant, car je retroussais fort bien, dans
l'occasion, ma robe d'avocat et mes manches, et tu verrais une belle
bataille.

--Est-ce que tu sais manier une épée?

--Oui.

--Et un pistolet?

--Encore mieux.

--C'est égal, sois prudent, et si tu vois venir Malaga sur le trottoir
de droite, prends le trottoir de gauche; cède-lui le haut du pavé,
ne lui épargne pas les saluts, et ne te fais pas embrocher comme une
mauviette.

--J'y veillerai.

--Un mot encore. Avant toute chose, gagne-moi mon procès et fais-moi
rendre l'héritage du vieux Caïus-Gracchus Ripainsel, mon oncle vénéré;
car il n'est pas juste que je pâtisse de tes fredaines.

--Tu auras tes deux millions et le plaisir de voir donner une leçon à ce
vieux rodomont».

En même temps, les deux amis entraient dans la cour du château.




                                  XI


Un domestique remit à Brancas une lettre de son oncle; il la lut
sur-le-champ, et frappa du pied avec impatience.

«Qu'as-tu donc? demanda Ripainsel.

--Une tuile sur la tête! Ah! que la divine Providence est dure aux
pauvres gens! Écoute ceci:

«Mon cher ami,

«Tout est conclu. La dot est d'un million. Oliveira te trouve charmant.
Miss Rita ne dit mot et ne paraît pas moins bien disposée. Ton bonheur
est assuré. Oliveira s'engage à donner sa démission à la fin de l'année.
Il a parole du ministre d'être pair de France à cette époque. Pour
un ancien marchand de cuirs, c'est assez joli. Ma future nièce a de
l'esprit, du bon sens, et, ce qui est plus précieux que tout, elle a le
romanesque en horreur. Ta tante la trouve admirable. Allons, tu as le
pied à l'étrier, monte à cheval et galope.

«Oliveira et sa fille vont passer deux mois à Vieilleville pour faire
dîner les électeurs. Je n'ai pas besoin de te recommander l'assiduité.
Une fille de ce caractère et une dot d'un million ne se trouvent pas
dans le pas d'une mule.

«Adieu, mon cher ami; mille prospérités.

  «GRAINDORGE.»

--Suis-je assez malheureux? dit l'avocat.

--Toi! répliqua Ripainsel, tu es né coiffé. Rita et un million, et
monsieur se fait prier, monsieur fait le difficile. C'est à hausser les
épaules, parole d'honneur.

--Et Claudie?

--Ton amour s'en ira comme il est venu, en une soirée. À première vue,
tu t'enflammes, et tu te crois pris pour l'éternité.

--Diable d'oncle! s'écria Brancas. De quoi se mêle-t-il?

--Ton oncle est un sage, dit Athanase, et toi un écervelé, malgré
tes épais favoris et ton air d'homme grave. Il sait qu'on ne vit pas
seulement d'amour et d'eau fraîche, mais de bon potage, comme dit le
bonhomme Chrysale; il te sauve, sans le savoir, des griffes du vieux
Malaga, et il te donne pour femme la plus délicieuse Rita, qui jamais
ait vu le jour, soit à Paris, soit à Vieilleville.

--Mon ami, dit Brancas après un long silence, c'en est fait, je l'aime.

--Qui? Rita?

--Non, Claudie.

--Tu fais une sottise.

--Je m'en moque.

--Et tu t'en repentiras.

--Soit. Je m'en repentirai, mais je l'aime.

--Ah! dit Athanase, si je n'avais pas fait concurrence au père Oliveira
dans les dernières élections!

--Achève.

--Eh bien! je ferais ma cour à Rita, qui vaut une vingtaine de Claudies.

--Fais-la, tu me rendras service.

--Bien vrai?

--Je te le jure!

--Eh bien! présente-moi à la première occasion.

--C'est convenu. Et toi, aide-moi à bourrer cet Audinet qui m'agace
cruellement les nerfs.

--Quoi! vraiment! tu veux épouser Claudie?

--Je n'en sais rien, mais je veux chasser l'Audinet.

--Qu'il soit fait suivant ta parole! dit Athanase.

L'avocat se coucha fort agité. La pensée des obstacles qu'il aurait
à surmonter excitait son ardeur, car les âmes nobles et courageuses
n'aiment pas à triompher sans péril; mais il se voyait prêt à sacrifier
tous ses rêves à l'amour, et, pour un ambitieux, c'était un cruel
sacrifice. Avant d'épouser Claudie, avant même de savoir s'il en serait
aimé, il fallait désavouer son oncle, rompre avec Oliveira, et se fermer
probablement le chemin de la députation de Vieilleville. Cependant, il
n'hésita pas un instant, et, prenant la plume, il écrivit à son oncle
la résolution qu'il avait prise, en le priant de dégager sa parole.
Ce devoir accompli, il se coucha, et dormit assez bien, bercé dans des
rêves d'azur et d'or. La belle Claudie, impératrice des îles Fortunées,
lui offrait son trône et sa main.

Athanase, de son côté, rêvait à Mlle Oliveira. Ce n'est pas qu'il fût au
fond de l'âme ni très-ambitieux ni très-amoureux. Non. La députation lui
semblait être le complément naturel et nécessaire de son château, de ses
cinquante mille livres de rente et du bien-être qui l'entourait. Comme
il avait toujours été heureux, il était optimiste. Il aimait son ami,
mais il n'oubliait pas le soin de ses intérêts, et il voyait avec
plaisir cet amour naissant qui allait brouiller Brancas avec le père
Oliveira. De plus, Rita le séduisait avec sa grâce toute parisienne, et
le gentilhomme campagnard n'avait pu rester insensible à sa beauté. Que
Brancas épousât ou non Claudie, il s'en souciait peu, pourvu qu'il pût
lui-même approcher de la belle Rita, et satisfaire en même temps deux
passions de force égale, la passion d'épouser une femme aimable et la
passion de représenter le peuple français.

Pendant ce temps, la famille Bonsergent était réunie en conseil et
délibérait sur les plus graves questions. Lorsque Claudie, tenant à
la main une bougie, s'approcha de son père pour l'embrasser, suivant
l'usage de chaque soir, et se retirer dans sa chambre, le major la
retint par la main et la fit asseoir à ses côtés.

«Ma fille, dit Élodie d'un ton solennel, reste un moment; il s'agit de
ta destinée.

--Ma chère enfant, dit le major, es-tu heureuse?

--Assurément, papa, répondit-elle, étonnée de cet exode et commençant à
deviner ce qu'on allait lui dire.

--S'il se présentait un bon mari, sage, prudent, avec une belle fortune,
une belle position sociale et un nom honorable, qui voulût vivre avec
nous, et qui fût notre ami, que ferais-tu?

--Je ferais, dit Claudie, ce que vous auriez jugé convenable.»

Le major l'attira doucement sur ses genoux et l'embrassa.

«Il est trouvé, dit-il. C'est notre ami Audinet.»

Claudie, qui s'attendait à ce nom, ne put cependant s'empêcher de se
mordre les lèvres.

«Eh bien, qu'en dis-tu? demanda Élodie.

--Moi, maman je n'en dis rien.

--Et qu'en penses-tu?

--Pas davantage.

--Diable! dit le major entre ses dents, cela va mal... Comment! tu n'as
pas d'opinion sur un homme que tu vois tous les jours!»

Claudie garda le silence.

«Est-ce que tu ne veux pas te marier?

--Je n'ai pas dit cela, papa.

--N'est-ce pas un homme intelligent?

--Assurément, quoique son esprit consiste surtout à médire du prochain.

--Son père lui donnera deux cent mille francs le jour de son mariage.

--Eh! papa, n'avons-nous pas de quoi vivre?

--Il sera préfet ou député à son choix.

--Tant mieux pour la France.

--Il est estimé de tout le monde.

--Pas trop, dit Claudie, qui fut heureuse de trouver ce prétexte, et
voilà ce qui me fâche.

--Hum! hum! dit le major, le temps est à l'orage.»

Au fond du coeur, il était de l'avis de sa fille. Un homme tant de
fois souffleté lui semblait un gendre médiocre; mais, comme beaucoup
d'honnêtes gens, avec un égoïsme assez naturel, il s'étourdissait
volontairement sur l'insolence et la lâcheté d'Audinet, et voyait, avant
tout, dans ce mariage, la certitude de garder sa fille près de lui et de
plaire à son ami Malaga.

Cependant l'attaque de Claudie était si directe qu'il n'osa insister.
Par malheur, Mme Bonsergent, fort engouée d'Audinet, qui divaguait avec
elle pendant des heures entières sur des subtilités de métaphysique,
et flattée d'entendre vanter son génie par le secrétaire général, prit
vaillamment la défense de son favori.

«Mademoiselle, vous êtes une sotte, dit-elle tout d'abord. M. Audinet
est un homme de la plus haute intelligence et du plus grand avenir.
Peut-être ne le trouvez-vous pas assez beau?

--Ma foi, dit bonnement Claudie, je n'y pensais pas, mais, puisque tu
m'en parles, je t'avouerai qu'il est plus laid qu'une chenille.

--Comme une chenille, c'est le mot, répéta le major en éclatant de rire.

--Bon! encouragez-la dans sa désobéissance, répliqua d'un ton amer Mme
Bonsergent.

--Je ne l'encourage pas, dit le major.

--Mais, dit Claudie, je n'ai pas à désobéir; vous ne m'avez rien
ordonné.

--C'est vrai, cela, dit Bonsergent, qui voulut mettre fin à la
discussion et surtout ne pas attrister sa fille. Elle est libre de ses
actions.

--Le devoir d'une mère, dit Élodie avec solennité, est de préparer
l'avenir et le bonheur de sa fille. Il faut que la prévoyance d'une mère
supplée à l'aveuglement de ses enfants. Il faut...

--Il faut que tu te taises, interrompit Bonsergent d'un ton ferme et
sans réplique. C'est assez causé d'affaires pour ce soir. Nous ferions
prendre ce pauvre Audinet en grippe à Claudie. En attendant, qu'il
vienne ici comme à l'ordinaire, et tu le recevras de ton mieux.

--Oh! de grand coeur, dit la jeune fille, pourvu que cela ne m'engage à
rien.

--Bonsoir, mon enfant, dit le major; va dormir. Et toi, ma femme,
fais-moi préparer un lait de poule, car j'ai gagné un mal de gorge au
jardin ce soir.»

Mme Bonsergent sortit et appela la servante.

«Catherine! Catherine!»

Personne ne répondit.

Élodie cria plus fort:

«Catherine!

--Elle est couchée, sans doute, dit le major. Laisse-la dormir.»

Mme Bonsergent entra dans la cuisine où se trouvait le lit de Catherine,
et vit que le lit était vide. Au même instant, Catherine accourut
précipitamment, les joues et les oreilles rouges, et les cheveux à demi
dénoués. C'était une jeune fille assez belle et très-bien faite.

«D'où venez-vous? demanda Mme Bonsergent, et que faites-vous dehors à
onze heures du soir?»

L'apostrophe était foudroyante. À onze heures, en province, tous les
gens paisibles dorment du plus profond sommeil. Cependant Catherine
répondit avec assurance:

«Madame, j'étais au fond du jardin et je fermais la porte du kiosque.

Sa maîtresse la blâma sévèrement de n'avoir pas fermé plus tôt cette
porte, et toutes deux se hâtèrent de préparer le lait de poule du major.

Pendant ce temps, M. le secrétaire général de la préfecture sortait
tranquillement du jardin au moyen d'un passe-partout, présent d'amour de
la tendre Catherine.

Cette petite scène de la vie intime, qui se renouvelle souvent en
province, devait avoir sur la suite de cette histoire et sur le sort de
la belle Claudie la plus tragique influence.

Un matin, M. Graindorge conseiller du roi Louis-Philippe en son
conseil d'État, commandeur de la Légion d'honneur et de l'Aigle noir,
grand-croix de l'ordre de Charles III, et officier de celui d'Isabelle
la Catholique, déjeunait tête à tête avec sa femme et décachetait
rapidement ses lettres, lorsque l'écriture de son neveu attira plus
particulièrement son attention. Il se hâta de lire la lettre et la jeta
sur la table avec colère.

«De qui?» dit sa femme.

C'était une Anglaise laconique, sèche comme les vieilles femmes de son
pays, laide et sans enfants, dont la dot avait triplé la fortune de son
mari. Rousse, du reste, avare et revêche, elle jouissait dans son ménage
d'une influence toute-puissante.

«De cet écervelé de Brancas, répondit le conseiller d'État.

--Quelle nouvelle?

--Lis.

  Vieilleville, mai 1845.

«Vous avez trop réussi, cher oncle. Je n'accuse que moi-même de ma
mésaventure, mais il faut rompre à tout prix. Courez, je vous en
conjure, chez M. Oliveira, et dites-lui.... non, ne lui dites rien.
J'aime une fille adorable, une perle de beauté, un ange, une péri,
tout ce qui vous plaira, mais j'aime. Son père est un vieux soldat de
Napoléon, sa mère est une ancienne jolie femme; mais elle! oh! elle!
c'est une fleur, c'est un bouton de rose, c'est une grâce, c'est....
tout ce qu'il faut pour devenir votre nièce. M'aimera-t-elle? Voilà la
question. Un orang-outang, à demi préfet, la garde à vue comme les
muets du sérail. Le monstre la convoite, mais la divine Providence
ne permettra pas que le crime s'accomplisse, et, au besoin, mon bras
aiderait la Providence.

«Bonsoir, cher oncle. Je tourne au mélodrame; c'est vous dire jusqu'où
va mon amour. Adieu, adieu. Je vous quitte pour penser à ma Claudie.

«Mettez-moi aux pieds de mon adorable tante, et soyez indulgent pour ma
folie. Il est si rare et si doux de perdre le sens pour ce qu'on aime.
J'en ferai quelque jour, s'il n'est déjà fait, un opéra sous ce beau
titre: _Il pazzo der amore. Le Fou par amour_, pour faire pendant au
chef-d'oeuvre de Cimarosa. Ô Claudie, étoile populaire, axe du monde,
mon coeur est à toi.

«Adieu, oncle chéri. Si vous la voyiez, vous voudriez être neveu.

  «À vous,

  «BRANCAS.»

--Eh bien? dit Graindorge après la lecture.

--Eh bien?

--Est-il assez fou?

--Trop.

--Que faire? Je ne puis aller chez Oliveira et lui dire: mon cher, je
me suis trompé. Cela n'est pas admissible. Que le diable emporte sa
Claudie!

--Une petite provinciale!

--Un bouton de rose!

--Quelque sotte!

--Une perle de beauté!

--Voilà ma commanderie à bas!

--Est-ce que tu vas consentir à ce sot mariage?

--Il le faut bien. Il a passé l'âge des lisières.

--Il faut le déshériter.

--Tu ne le connais pas, répliqua l'oncle. Il ne tient pas à l'argent, et
toutes les successions du monde ne le feront pas changer d'avis. Il va
manquer par sa faute le plus beau mariage du monde.

Oliveira n'est pas embarrassé de sa fille. Rita est femme d'esprit; elle
mènera très-bien la barque de son mari.

--Rien n'est perdu, dit l'Anglaise. S'il est amoureux, c'est de fraîche
date, car il n'en parlait pas le jour de son départ. Ce feu de paille
se consumera et s'éteindra tout naturellement. Traîne l'affaire
en longueur. Suis Oliveira, qui t'a invité à voir sa maison de
Vieilleville; tu sonderas le terrain, tu verras toi-même sa Claudie. Il
faudrait être bien malheureux ou bien maladroit pour ne pas lui trouver
quelque défaut ou quelque vice.

--Rédhibitoire!

--Voilà, dit sèchement l'Anglaise, une plaisanterie de gentilhomme ou de
palefrenier que le conseil d'État ne devrait pas connaître.»

Graindorge s'inclina humblement. Il courut chez Oliveira, se hâta de se
faire inviter, et cacha soigneusement le but de son voyage.

Trois jours après, M. Oliveira, sa fille et Graindorge partaient
pour Vieilleville. Oliveira pensait à ses électeurs, Graindorge à sa
commanderie, et Rita à son mariage. Cette dernière n'était que curieuse
de revoir son fiancé. Brancas ne lui déplaisait pas, mais c'est un
phénomène connu au moral, comme au physique, que les fluides de même
nature se repoussent et que les fluides contraires s'attirent. L'avocat
et la jeune Parisienne étaient tous les deux trop spirituels, trop
raisonnables et trop civilisés pour s'accrocher fortement. Entre deux
corps parfaitement ronds, il y a trop peu de points de contact. De là
vient que certains ménages, composés d'ailleurs de deux individus,
homme et femme, parfaitement aimables, sont médiocrement heureux et
médiocrement unis. Saint Pierre ne put jamais s'accommoder de Saint
Paul, bien qu'ils fussent saints tous deux au même degré.

Quand les trois voyageurs entrèrent à Vieilleville, toute la ville était
en rumeur. On devait plaider le lendemain le fameux procès pour lequel
Ripainsel avait fait venir son ami. Deux partis s'étaient formés, comme
il arrive dans toutes les causes de ce genre, et soutenaient, l'un la
validité du testament et les droits de la communauté de P***, et
l'autre les droits de Ripainsel. La politique s'en mêlait. Le journal de
l'évêché ne tarissait pas sur l'éloge de ces saintes femmes qui avaient
renoncé au monde pour ne relever que de Jésus-Christ; c'étaient les
soeurs des pauvres, les mères des orphelins, les anges de Dieu sur la
terre. Allait-on dépouiller encore l'Église catholique, si honteusement
pillée en 1789, et achever l'oeuvre sacrilège des révolutionnaires? Et
pour qui, grand Dieu! violer ce testament? Pour ajouter au luxe et à
la richesse de l'un des hommes les plus riches de tout le pays, pour
entretenir des chevaux et peut-être pis que cela. Ce dernier point
n'était pas clairement exprimé, mais on l'entendait du reste.

De son côté, le journal de l'opposition, ami de Ripainsel, qui était le
plus riche actionnaire du journal, déclamait vigoureusement contre les
envahissements du clergé, et citait Grégoire VII qui déposait les rois,
Alexandre VI qui empoisonnait ses propres cardinaux, et tous les
mauvais prêtres dont l'histoire a parlé. Pour qui ces trésors arrachés à
l'aveugle piété des mourants? Pour les jésuites, pour les évêques, pour
les congrégations de toutes sortes. Rien n'était plus éloquent que ce
rédacteur tempêtant pour son actionnaire.

Seul, le journal de la préfecture gardait le plus profond silence et
enrageait tout bas de ne pouvoir prendre part à la bataille. Tout n'est
pas roses dans le métier de journaliste officiel. Comment avoir un avis
quand le préfet n'en a pas? Ce serait une impiété. Or, le préfet, bon
homme d'ailleurs, et assez embarrassé de son rôle, n'était occupé que de
vivre en bonne harmonie avec tout le monde, de peur d'être en butte aux
foudres du _National_.

Oliveira eut grand'peine à pénétrer chez le président du tribunal, qui
distribuait à son gré ou refusait les billets d'entrée. On faisait queue
chez lui comme au bureau d'un théâtre.

C'était un grand vieillard, à la parole lourde et indistincte,
bredouillant, ânonnant, ne comprenant rien, honnête homme du reste et
incapable de faire tort à son prochain. Le hasard, et une fortune dont
l'origine se perdait dans la nuit des temps, l'avaient fait nommer
président; l'inamovibilité l'avait maintenu sur son siège, et l'usage
s'opposait à ce qu'on lui donnât sa retraite. Cette espèce de magistrats
n'est pas la plus mauvaise; ils valent bien les gens plus subtils
qui cherchent moins le sens de la loi qu'une opinion singulière et
paradoxale, et qui s'entêtent d'autant plus volontiers dans cette
opinion qu'elle n'appartient qu'à eux seuls. Entre un juge trop subtil
et un juge qui l'est trop peu, le plaideur est fort embarrassé.

Le président se leva dès qu'il vit entrer le député, et le fit asseoir.

«Mon cher président, dit Oliveira, je venais vous demander trois places.

--Je n'en ai plus, interrompit le vieillard.

--Pour ma fille?

--Oh! c'est une autre affaire. Je lui céderais mon siége plutôt que
de lui refuser quelque chose.... C'est donc un bien grand avocat,
continua-t-il, que ce M. Brancas?

--C'est une merveille, dit Oliveira qui crut devoir faire l'éloge du
futur époux de Rita.

--Pantaléon, ce jour est un beau jour pour toi, dit la présidente,
jusque-là tapie et silencieuse dans un coin de la salle. Faut-il faire
repasser ta cravate blanche?

--Fais, ma chère Léonide, répliqua-t-il avec une certaine majesté.

--J'espère, ajouta-t-elle, que ce M. Ripainsel recevra sur les doigts,
et qu'il laissera désormais tranquilles nos bonnes soeurs de P...

--J'espère, dit Pantaléon en bégayant, que Caton d'Utique, s'il vient
par hasard à l'audience, sera content de moi. Va faire repasser ma
cravate, va Léonide.»

Léonide sortit en grognant un peu.

«Ah! monsieur, dit le président à Oliveira qui souriait, un pauvre homme
a bien de la peine à faire son métier en conscience. Ma femme et mes
cinq enfants ont pris parti, trois contre trois, dans cette affaire, et
m'ennuient tout le jour de leurs exhortations à bien faire, c'est-à-dire
à juger en faveur de leurs protégés. C'est un vacarme à ne pas
s'entendre. Heureusement, je suis à moitié sourd, et le partage égal des
voix dans ma famille maintient ma neutralité.»

Oliveira sortit avec ses trois billets qui lui assuraient des places
réservées derrière les juges. Vieilleville, où les événements sont
rares, était tout ému de l'espoir d'entendre un de ces fameux avocats de
Paris auxquels les journaux font un piédestal. De toutes les parties
du département, de nombreuses députations d'oisifs s'étaient donné
rendez-vous à l'audience, et l'on s'attendait, vu la renommée de
Brancas, à des effets de scène merveilleux. Son adversaire, venu de
Paris, lui aussi, était un homme illustre à qui il n'a manqué peut-être,
pour égaler les plus grands orateurs, que de défendre une cause plus
sympathique à la nation française. C'était le plus brillant représentant
du parti légitimiste.

Dès le soir même, Brancas reçut la visite de son oncle, mais il ne
fut question ni d'Oliveira ni de sa fille dans la conversation. Le
conseiller d'État sentait assez la nécessité de ne troubler, par aucune
préoccupation, l'esprit de son neveu. À la veille d'une grande bataille,
on ne songe qu'à l'ennemi.

«Souviens-toi, dit Graindorge, que du haut de ce prétoire trois cents
électeurs te contemplent.

--Je m'en souviendrai,» répliqua laconiquement l'avocat, à qui il
tardait d'être seul.

Dès que son oncle fut parti, il fit atteler un tilbury et descendit au
grand trot du côté de Vieilleville pour aller voir Claudie, suivant
son usage. En très peu de jours il était devenu l'ami intime du major
Bonsergent, et la rêveuse Claudie préparait pour lui ses phrases les
plus poétiques et ses discours les plus exquis. Personne ne se défiait
de ses visites, si ce n'est peut-être le soupçonneux Audinet; quant à
la jeune fille, si elle avait deviné l'amour de l'avocat (et comment ne
l'aurait-elle pas deviné?) elle n'en laissait rien paraître. Elle était
secrètement flattée de plaire à un homme aimable, déjà célèbre, et qui
devait être si bon juge du mérite et de la beauté. Nulle femme n'est
exempte de vanité, et la belle Claudie l'était moins que toute autre.
Audinet, qu'elle avait toujours vu avec indifférence, lui devenait peu à
peu odieux, car en amour l'indifférence n'est pas loin du mépris, ni le
mépris de la haine.

Il faut avouer aussi que le secrétaire général était l'amant le plus
incommode du monde. En garde contre Brancas, dont il avait deviné la
rivalité, il surveillait jour et nuit les démarches du Parisien et
s'offensait, non sans raison, des fréquentes visites que celui-ci
faisait à la famille Bonsergent. Ses relations avec Catherine lui
permettaient de savoir, heure par heure, tout ce que faisait sa
maîtresse et de le lui répéter. De son côté, Claudie, irritée de cette
surveillance continuelle, recevait fort mal les plaintes d'Audinet, et
semblait, contre le gré de ses parents, prête à tout rompre.

Ce soir-là, Audinet était assis dans un coin, près de sa fiancée,
pendant que le major et sa femme, discrètement retirés à l'autre bout du
salon, laissaient au secrétaire général la faculté de faire librement
sa cour. Claudie brodait, et sa main impatiente cassait souvent ou
arrachait les fils, signe précurseur d'un orage prochain.

«Vous êtes agitée, ce soir, dit Audinet.

--Je ne suis pas agitée, répliqua-t-elle.

--Ou ennuyée?

--Oui, je suis ennuyée.

--Pourquoi?

--Que sais-je! Probablement parce que vous êtes là.

--Ou parce que _quelqu'un_ n'y est pas?

--Que voulez-vous dire? dit impérieusement Claudie. Qui est ce
_quelqu'un_?

--_Quelqu'un_, dit froidement Audinet c'est quelqu'un; cela s'entend du
reste.

--Cela ne s'entend pas du tout, monsieur. Dites-moi, je vous prie, qui
c'est.»

Audinet, comme tous les jaloux, ne pouvait cacher sa jalousie. Rien
n'était plus maladroit que d'en parler, mais rien n'était aussi plus
naturel. Cependant, il sentit qu'il allait trop loin, et voulut sortir
d'un mauvais pas.

«C'est peut-être une femme? dit-il négligemment.

--Non, ce n'est pas une femme, répéta vivement Claudie, que cette
question irritait.

--C'est donc un homme? Vous en convenez?

--Ce n'est ni un homme ni une femme, dit Claudie.

--À moins que ce ne soit un avocat, reprit Audinet, je ne sais qui ce
pourrait être.»

Claudie rougit légèrement.

«Eh bien, dit-elle, supposons que ce soit un avocat; que voulez-vous
dire?

--C'est donc un avocat? Bon. Je suis bien aise de le savoir. Justement,
il est sept heures du soir, et M. Brancas, contre son usage, n'a pas
encore paru.

--Vous êtes bien au courant des habitudes de M. Brancas.

--Je le crois bien, dit Audinet. Un homme si célèbre! Il n'est question
que de lui à Vieilleville et de son prochain mariage.

--Ah! dit la jeune fille qui se sentit pâlir. Avec qui, s'il vous plaît?

--Je savais bien, dit Audinet, que je finirais par vous dire des choses
intéressantes. Oh! je connais mon métier de narrateur.

--Et de faiseur de cancans.

--De cancans, si vous voulez. Mais quel mal y a-t-il, s'il vous plaît,
à dire que M. Brancas, avocat, épouse prochainement Mlle Marguerite
Oliveira, votre amie d'enfance?

--Comment le savez-vous?

--Parbleu! ce n'est pas difficile. Toute la ville en est informée.
La femme de chambre de Mlle Oliveira le dit à qui veut l'entendre.
L'affaire est arrangée, et M. Graindorge, conseiller d'État, oncle du
futur, est venu en poste tout exprès pour assister à la noce.

--Vous ne perdez pas de temps, dit amèrement Claudie et vous êtes fort
au courant des affaires du prochain.»

En même temps, elle se leva.

«Où donc allez-vous? demanda Audinet.

--Je me sens un léger étourdissement, et je vais dans ma chambre. Cela
se passera. Excusez-moi, cher monsieur, et allez, je vous prie, tenir
compagnie à ma mère.»

Comme elle finissait de parler, Brancas entra, Claudie hésita et revint
sur ses pas.

«Eh bien, dit Audinet, vous n'êtes pas encore partie?

--Vous êtes insupportable.

--Merci.»

Claudie reprit sa place, et Brancas vint les saluer. Le secrétaire
général répondit au salut de l'avocat par un mouvement de tête froid et
cérémonieux, auquel le Parisien ne fit aucune attention.

--C'est demain, dit le major Bonsergent, que nous allons entendre
Démosthènes et Cicéron.»

Le Parisien s'inclina en souriant.

«Je ne sais de quoi vous voulez parler, dit-il, mon cher monsieur; mais
vous aurez le plaisir d'entendre l'un des plus grands avocats de ce
siècle. Ce n'est pas moi que je veux dire.

--Est-ce que vous allez à l'audience? demanda Audinet au major. Je ne
vous connaissais pas tant de goût pour les procès.

--Ma foi! répondit simplement Bonsergent, je vais où Claudie me mène. Tu
sais bien que c'est mon chef de file.

--Ah! dit Audinet d'un air fin, c'est Mlle Claudie....

--Oui, monsieur le secrétaire général, répondit la jeune fille, qui
sentit le coup. C'est moi-même.»

Le Parisien les observait tous deux sans rien dire et commençait à
concevoir de grandes espérances. Audinet sortit plein de fureur contre
son rival et contre Claudie. C'était un entêté mortel que le fils aîné
du colonel Malaga; il aimait Claudie, et il était prêt à la disputer à
son rival par tous les moyens que le Code tolère, faute de pouvoir s'y
opposer.

La conversation devint générale après le départ du secrétaire général,
et ne fut interrompue que par l'arrivée du colonel Malaga et de quelques
voisins à qui Mme Bonsergent offrit du thé. On dressa une table de
whist, les gens graves commencèrent à jouer, et Brancas s'assit à côté
de Claudie.

Il y eut d'abord un assez long silence, que Claudie interrompit en
demandant d'une voix brusque et saccadée:

«À quelle époque est fixé votre mariage?»

Brancas tressaillit.

«Quel mariage? dit-il. On me marie donc?

--Pourquoi rougissez-vous? dit Claudie. Il n'y a pas de honte à se
marier. Le mariage n'est-il pas le plus beau de tous les sacrements?

--Je ne rougis pas, répliqua le Parisien, et je tiens comme vous que le
mariage est le plus beau des sacrements; mais encore, pour se marier,
faut-il être deux, et je ne sais pas même si nous sommes un.

--Vous êtes deux, Rita et vous. Ne niez pas, je le sais.

--Alors vous êtes plus savante que moi, car je ne le sais pas.

--En vérité?

--En vérité.

--Dites-moi, reprit Claudie, ce que vient faire à Vieilleville M.
Graindorge, conseiller d'État, votre oncle?

--Il vient se promener, je suppose.

--Chez M. Oliveira?

--Oui, chez M. Oliveira. Ce sont deux vieux amis.

--Ah!... Rita et vous, n'êtes-vous pas aussi de vieux amis?

--Je le voudrais, dit Brancas, mais je n'ose m'en flatter. Je n'ai vu
Mlle Rita qu'une fois.

--Eh bien, voyez la calomnie. On dit que vous l'épousez, et que votre
oncle vient ici pour assister au mariage.

--Qui? on.

--Tout le monde.

--Ne serait-ce pas plutôt M. le secrétaire général, qui prend beaucoup
d'intérêt à mes affaires?

--Après tout, dit Claudie d'une voix un peu altérée, je vous prie
d'excuser, monsieur, ma curiosité. Je n'ai, certes, aucun droit à
connaître vos secrets.»

La jeune fille avait le coeur ulcéré. Le Parisien s'en aperçut et
devina la cause de cette sourde colère. Il comprit en même temps que la
jalousie maladroite d'Audinet lui fournissait une occasion qu'il aurait
longtemps et vainement cherchée de déclarer son amour. Il regarda autour
de lui. Tout le monde jouait au whist. Deux vieilles femmes, reléguées
dans un coin, disaient du mal de leur prochain, Mme Bonsergent était
absente et dirigeait la confection du thé, le major dormait comme un
loir, il vit le moment favorable, il prit la main de Claudie et lui dit
à voix basse:

«Mademoiselle, on vous a menti. Je n'épouserai jamais Mlle Oliveira, car
je n'ai aimé, je n'aime et n'aimerai jamais qu'une seule femme: c'est
vous.»

Claudie retira sa main sans colère. Elle vit dans les yeux de l'avocat
qu'il disait vrai, et elle sentit au fond de l'âme les tressaillements
de l'amour. Elle n'osa répondre: Et moi aussi, je vous aime, mais ses
yeux le dirent assez clairement à défaut de sa bouche. Cependant, elle
s'efforça de composer son visage et son maintien.

«Monsieur, dit-elle en feignant de rire, j'entends très-bien la
plaisanterie et je vous remercie de ne pas punir plus sévèrement ma
curiosité. Veuillez croire, cependant, que l'amitié de Rita me donnait
quelques droits à votre confiance.

--Claudie, répéta le Parisien d'un ton passionné, m'entendez-vous? Je
vous aime.

--Si vous m'aimez, répliqua-t-elle, que vient faire ici M. Graindorge?»

Brancas vit bien qu'il fallait parler avec franchise. Il raconta les
projets de mariage que son oncle avait formés pour lui et qu'il avait
lui-même approuvés, jusqu'au jour où il entrevit la belle Claudie.

«Ce jour, continua-t-il, a décidé de ma destinée. Je vous aime.»

Il peignit cet amour des couleurs les plus passionnées. Il était
sincère, et il était avocat; aussi fut-il éloquent: son amour passait
avec ses paroles dans le coeur de la jeune fille. Elle se sentit vaincue
et fit un dernier effort.

«Vous arrivez trop tard, dit-elle.

--Trop tard! s'écria Brancas découragé. Quoi! votre mariage est-il
décidé et irrévocable?

--Il l'est.

--Quoi! vous allez devenir madame Audinet?

--Il le faut.

--Vous l'aimez?»

Un profond soupir fut la seule réponse de Claudie. Brancas se hâta de
l'interpréter en sa faveur.

«Mais, dit-il, si vous ne l'aimez pas, qui vous force de l'épouser?»

J'essayerais vainement de rapporter cette conversation. L'amour ne se
décrit ni ne s'explique. Il suffira de dire qu'après deux heures de
protestations, de serments et de reproches, Brancas obtint ce seul mot
qui était pour lui la plus éclatante victoire:

«Espérez.»

Au même moment le major s'éveilla; en voyant les joueurs de whist déjà
levés, il s'avança vers le groupe que formaient Brancas et Claudie, et
dit gaiement au Parisien:

«Que dites-vous donc de si intéressant à ma chère enfant? Ses yeux
brillent ce soir comme deux charbons allumés.

--Papa, répliqua Claudie, M. Brancas me faisait l'honneur de me répéter
le plaidoyer qu'il va prononcer demain.

--Et tu en es contente?

--Ravie. Je suis sûre qu'il gagnera son procès.

--Tant mieux, dit le major; je n'aime pas les jésuites.»

Sur ce mot, Brancas partit après avoir salué toute l'assemblée, y
compris le colonel Malaga, qui le regarda de travers et lui rendit à
peine son salut.

Quand tous les visiteurs furent partis, Malaga et un signe de l'oeil au
major, qui embrassa tendrement sa fille et lui dit:

«Va te coucher, ma chère enfant, il est tard. Malaga et moi, nous allons
rester ici et fumer une pipe en buvant un verre de Xérès.

Claudie, qui avait hâte de rester seule avec ses pensées, ne se fit pas
prier et sortit.

Qui pourrait dire la couleur des rêves d'une jeune fille qui aime et qui
est aimée pour la première fois; quelle divine symphonie s'élève dans
cette âme vierge; quels échos de la musique des anges retentissent! Pour
la première fois, Claudie goûtait un bonheur parfait et sans mélange;
elle ne voyait plus dans la vie que des sujets de se réjouir et de
remercier le Créateur de toutes choses; elle rêvait de mener avec
Brancas cette vie pure, innocente, exempte de trouble et de malheur que
Milton a peinte dans l'Eden, et qui fut le partage du premier homme et
de la première femme. Elle aimait! Qu'il est doux d'aimer! Hélas! aucun
bonheur n'est de longue durée, et la félicité parfaite est toujours
voisine des épouvantables précipices du malheur.

«Mon cher ami, dit Malaga en allumant sa pipe, il est temps de conclure.

--Hum! dit Bonsergent, il est dangereux de trop précipiter les choses.

--Est-ce que Claudie n'est pas décidée? demanda le colonel.

--Je n'en sais rien. Les petites filles n'ont pas l'habitude de faire
des confidences à nos vieilles moustaches.

--Si ce mariage ne se fait pas tout de suite, dit le colonel, il ne se
fera jamais.

--Est-ce que tu retires la parole? demanda le major. En ce cas, dès à
présent, tu es libre.

--Tu m'entends mal, répliqua le colonel. Audinet ne peut plus attendre;
Audinet est jaloux.»

Le major haussa les épaules.

«De qui?

--De ce Parisien qui vient si complaisamment, tous les jours, te
demander une leçon d'horticulture.

--Quelle folie! dit Bonsergent. Ma fille m'a dit qu'il doit épouser Mlle
Oliveira.

--Folie ou non, ce garçon-là vient trop souvent ici; ce n'est pas
pour tes beaux yeux, camarade, à moins que ce ne soit pour ceux de Mme
Élodie.

--Oh! pour ceux-là, dit le major en riant, je les lui abandonne. Le
temps des fredaines est passé.

--En deux mots, reprit le colonel, quel jour veux-tu faire le mariage?

--Eh bien! quand tu voudras.

--Dans trois semaines.

--C'est convenu.»

Les deux amis se donnèrent la main, fumèrent encore quelques pipes et
s'en allèrent dormir comme deux braves qui ont souvent dormi au bruit du
canon.

Pendant ce temps l'heureux Brancas retournait de cent mille manières
le dernier mot de Claudie: _Espérez_, et repassait dans son esprit les
périodes qu'il devait prononcer le lendemain devant les juges.




                                  XII


Le jour suivant, dès neuf heures du matin, tout ce qui s'appelle à
Vieilleville la _haute société_ avait envahi le prétoire. Les avocats,
coiffés de leurs toques et vêtus de vastes robes noires sans grâce, mais
non pas sans trous, disputaient leurs bancs aux dames, et les rejetaient
brutalement hors de l'enceinte. De leur côté, deux ou trois comtesses
sur le retour glapissaient contre l'huissier et contre les avocats, et
répandaient autour d'elles des odeurs de musc et de patchouli capables
d'effrayer le gendarme qui commença le supplice du criminel Jean Hiroux.
Derrière les juges sur des fauteuils réservés, étaient assises une
douzaine de personnes que recommandaient au président leur beauté,
les liens de famille ou le désir de plaire aux puissants. Parmi ces
privilégiés on distinguait le député Oliveira, sa fille, Claudie
Bonsergent, sa mère, le vieux major et le conseiller d'État.

Rita et Claudie se rencontrèrent dans un couloir étroit, et Rita se
jeta tout d'abord au cou de son amie. Claudie, bien qu'elle eût quelque
remords d'avoir enlevé Brancas à Mlle Oliveira, ne se fit pas trop prier
et lui témoigna la plus vive tendresse. De son côté, le député se montra
fort poli pour le vieux major, qui était l'un des électeurs les plus
influents de l'arrondissement. Le conseiller d'État entendant nommer
Claudie, se douta qu'il avait sous les yeux la rivale de Mlle Oliveira,
et écouta très attentivement la conversation des deux amies.

«Que tu es belle aujourd'hui, dit Rita. Comment se fait-il que je sois
obligée de te chercher dans les couloirs d'un palais de justice.

--Au moins, dit le major qui voulut placer son mot, n'est-ce pas dans la
salle des Pas-Perdus.»

Les deux jeunes filles poussèrent des éclats de rire que les rossignols
leur auraient enviés, si les rossignols, ces chanteurs de génie,
pouvaient être jaloux.

Rita répondit qu'elle était arrivée la veille, et qu'elle n'avait pas eu
le temps de faire visite à son amie.

«Dis-moi, ajouta-t-elle, quel est ce jeune homme à la barbe large et
blonde qui nous regarde si obstinément?

--Qui te regarde, veux-tu dire, car il n'a pas la moindre attention pour
ton humble servante.

--Oh! toi ou moi, peu importe.

--C'est le bel Athanase.

--Athanase qui? Athanase quoi? Quel âge? Quel sexe? Quelle profession?

--Curieuse!

--Le spectacle n'est pas près de commencer. Que pouvons-nous faire en
attendant si ce n'est de dévisager le prochain?

--C'est le bel Athanase Ripainsel, âge, trente ans; sexe: beau garçon,
trop content de lui; profession: millionnaire et plaideur.

--Quoi! c'est lui qu'on va juger?

--C'est lui-même.

--Je le reconnais, dit tout à coup Rita.

--Tu l'as déjà vu?

--Oui.

--Où?

--Chez le préfet. Nous avons valsé ensemble. N'est-ce pas un
républicain?

--Je n'entends rien à ces choses-là, dit Claudie. Adresse-toi à mon
père.

--Que désirez-vous, mademoiselle? se hâta de dire le major.

--Monsieur, dit Rita, nous voudrions savoir si M. Athanase Ripainsel
ici présent, et dont vous pouvez voir la barbe blonde à gauche près du
pilier, est un républicain?

--Ma foi, dit le major, je n'en sais rien; mais je crois qu'il veut être
député.

--Hein? plaît-il? dit Oliveira; qui veut être député, je vous prie?

--M. Ripainsel, répondit Rita.»

Athanase, se voyant regardé, se mit à lorgner les dames. À défaut
des grâces civilisées de son ami Brancas, il possédait la plupart des
qualités qui séduisent le sexe timide. Sa poitrine large, sa figure
énergique, régulière et gaie, attiraient les regards de la foule.
Son habit de velours à larges boutons, signe distinctif de tous les
gentilshommes campagnards ou de ceux qui les imitent, était croisé sur
sa poitrine, et sa main large, mais blanche, ouverte et sympathique,
faisait sauter un léger binocle. Assis à côté de la place réservée à son
avocat, il attendait patiemment l'arrivée des juges et le commencement
du procès.

Enfin les deux avocats entrèrent. Un murmure flatteur s'éleva dans la
foule; les dames se penchèrent et chuchotèrent. Brancas s'assit, regarda
autour de lui, vit Claudie et la salua. Rita s'en aperçut:

«Tu connais donc mon hégélien? dit-elle à son amie.

--Un peu. Je l'ai vu quelquefois à la maison, répondit Claudie, qui se
sentait rougir.

--Pourquoi rougis-tu? dit Rita étonnée.

--Quelle idée! C'est la chaleur de la salle. On étouffe ici.

Et ce moment, le président entra avec les juges.

Il s'assit carrément dans son fauteuil, se coiffa de sa toque, ouvrit
son canif, bâilla posément, sans se presser, comme un homme qui
prévoit qu'il bâillera plus d'une fois, tailla sa plume, la trempa dans
l'encrier, esquissa légèrement un front, un nez, une bouche, et près
d'arriver au menton, voyant ses collègues bien assis et en train de
bien faire, il donna la parole à Brancas, qui demandait la nullité du
testament de Caïus Gracchus Ripainsel.

On ne s'attend pas, sans doute, à voir ici les détails du procès. Tous
les journaux de France en ont donné un compte rendu fidèle, suivant leur
habitude. Les journaux légitimistes supprimèrent le discours de Brancas,
et donnèrent en échange quelques phrases très mal faites et sans suite.
Quant à l'avocat de P..., on publia tout au long tous ses arguments, on
corrigea ses fautes de français, défaut assez commun aux improvisateurs,
et l'on vanta l'enthousiasme de l'assemblée. De leur côté, les journaux
de la gauche montrèrent l'ineptie de l'avocat des religieuses, le vide
de ses raisons, et firent entendre qu'il parlait du nez et faisait de
pitoyables calembours. Brancas, au contraire, avait mis la plus parfaite
éloquence au service de la cause la plus juste et faisait retentir dans
la salle une voix plus sonore que la trompette Sax et plus douce que la
flûte de Tulou.

D'où vous conclurez, je pense, que tous les abonnés furent
très-contents, ayant été servis selon leur goût, et ayant entendu dire
beaucoup de bien de leurs amis et beaucoup de mal de leurs ennemis.
C'est ce qui maintient l'équilibre dans le monde.

Les juges étaient fort embarrassés, et vous l'auriez été comme eux.
Quand on voit deux honnêtes gens, qui ont de l'esprit, du jugement, de
l'éloquence, qui connaissent la loi, et qui ne voudraient pas faire
de tort à leur prochain, soutenir avec une assurance égale deux thèses
contradictoires, et d'un air poli s'envoyer des démentis qui n'offensent
personne, on a beau avoir l'habitude de juger, on ne peut guère
s'empêcher d'hésiter.

Ils hésitaient donc, et le coeur d'Athanase battait fortement. Toute
l'assemblée, partagée entre deux orateurs d'une puissance presque égale,
car Brancas n'était guère inférieur à son adversaire, attendait en
silence les conclusions de M. le procureur du roi, organe de la loi et
défenseur de la société.

Enfin ce magistrat se leva, retroussa ses manches d'un air noble
et gracieux, jeta un coup d'oeil sur Rita et Claudie, un autre sur
lui-même, un troisième sur la foule, et content de lui, content des
autres, et content de l'éloquence qu'il allait déployer, il ouvrit la
bouche.

C'était, du reste, un homme assez grand, de belles proportions, d'une
figure douce, de favoris larges, de menton carré, de nez grand et
saillant, un vrai modèle de procureur du roi. Ses cheveux noirs et
épais étaient relevés sur le sommet de la tête à l'instar du roi
Louis-Philippe, et son front, saillant au-dessus des yeux, mais rejeté
en arrière comme la plupart des fronts limousins, indiquait un parfait
magistrat et un redoutable parleur. Aussi était-il né à Limoges, la
ville de France, après Bordeaux, qui a fourni le plus d'orateurs à nos
assemblées délibérantes.

Son discours, médité avec soin et débité avec élégance, fut fort écouté,
et, chose plus rare, emporta la balance encore indécise entre Brancas et
son rival. Le procureur conclut en faveur de Brancas à l'annulation du
testament, fit ressortir les vices de forme, démontra la captation et
décida, sinon l'auditoire, lequel en majorité était décidé avant les
plaidoiries des avocats, du moins les juges.

Il y parut bientôt. Le président se leva, et, tout bégayant, dicta de
son mieux au greffier un jugement qui n'aurait pas excité la jalousie
du roi Salomon, le plus illustre des jugeurs du temps passé. Au moins,
l'essentiel y était, et Athanase était mis en possession de l'héritage
de son oncle.

De nombreux applaudissements accueillirent cet arrêt et chacun alla
dîner.

«Que dites-vous de mon neveu? dit le conseiller d'État, tout fier du
succès de Brancas.

--Il parle assez bien, répondit Mlle Oliveira.

--Tu fais la modeste,» dit tous bas Claudie à l'oreille de son amie.

Rita se mit à rire.

«C'est assez joli, dit-elle, ces boutons de couleur bronzée sur le
velours noir.

--De qui parles-tu? demanda Claudie.

--De ce binocle à gauche du pilier.

--Pour moi, dit Claudie, j'aimerais mieux une belle veste, sans boutons,
rattachée seulement par des aiguillettes à la façon de Van Dyck.

La foule s'était écoulée, et les personnages de distinction, qui nulle
part moins qu'à Vieilleville n'aiment à être confondus avec le
vulgaire, sortirent à leur tour. Sur le grand escalier, Rita et Claudie
rencontrèrent le bel Athanase et Brancas, déjà dépouillé de sa robe et
de sa toque. Oliveira serra les mains de l'avocat et le complimenta sur
son succès avec la politesse enthousiaste qu'on ne trouve qu'à Paris et
qui est peut-être la récompense la plus enviée des artistes.

«Je n'ai rien entendu de plus beau, de plus simple, de plus clair et de
plus juste, même à la Chambre des députés,» dit Oliveira.

L'avocat s'inclina en signe de remercîment et salua Claudie et Rita.
Claudie lui tendit la main et le regarda d'un air d'admiration que son
amie et le conseiller d'État remarquèrent seuls.

Pendant ce temps, Athanase, assez embarrassé de sa personne, recevait
les félicitations du major Bonsergent. Brancas profita de l'occasion et
dit à Oliveira:

«Permettez-moi, monsieur, de vous présenter M. Ripainsel, mon ami, et
votre ancien rival.

--Rival infortuné! se hâta de dire Athanase, mais qui ne vous garde pas
rancune de son échec.

--Vous avez reçu aujourd'hui une belle fiche de consolation, dit
Oliveira.

--Bah! deux millions, tout au plus! Qu'est-ce que cela quand on est déjà
riche?

Graindorge haussa les épaules.

«Ce niais de Brancas, pensait-il, va tresser lui-même la corde qui le
pendra. Quel besoin avait-il d'amener ici cet Athanase?

--Viendrez-vous ce soir prendre une leçon d'horticulture? dit le major.

--Non... je ne pense pas...» répondit l'avocat d'un air embarrassé.

Rita fut étonnée de cet embarras et regarda Claudie qui paraissait
très-mécontente.

«Mon neveu, dit vivement Graindorge, m'a promis de passer la soirée avec
nous chez M. Oliveira.

--Eh bien! à demain,» dit Bonsergent en partant avec sa fille.

Brancas était fort embarrassé de son rôle. Malgré sa franchise
ordinaire, il ne savait comment sortir du mauvais pas où la démarche de
son oncle, qu'il ne pouvait désavouer, l'avait engagé. Il est fort aisé
de ne pas demander une fille en mariage; mais quand on l'a demandée et
obtenue, il n'est pas poli de se retirer en disant: «Mademoiselle,
je vous prie d'excuser ma distraction. Ce n'est pas votre main que je
voulais demander, c'est celle de votre voisine.»

«Messieurs, dit Oliveira en se retirant avec sa fille, quelques amis
me font l'honneur de venir me voir ce soir; si vous voulez être de
ce nombre, vous me ferez le plus grand plaisir. On ne parlera pas
politique.»

Brancas et Ripainsel acceptèrent tous deux, l'un avec quelque ennui,
l'autre avec une joie qui n'échappa point aux yeux de la clairvoyante
Rita. Graindorge, resté en arrière, prit son neveu à part, et lui dit:

«À nous deux maintenant. C'est ce soir qu'il faut te déclarer.

--Je me déclarerai, répondit froidement Brancas.

--Et la noce se fera dans un mois.

--Quelle noce?

--La tienne.

--Je vous ai dit qu'il fallait y renoncer.

--Étourdi! Tu lâches la proie pour l'ombre.

--J'aime.

--Tu aimes! la belle affaire! C'est une marque certaine que tu as
le coeur bien placé et une grande sensibilité. C'est l'essentiel.
Qu'importe après cela que tu aimes la brune ou la blonde!

--Il importe beaucoup. Je veux aimer ma femme et je sens que je mourrais
si Claudie passait aux bras d'un autre.

--Tu as vu cela dans les romans.

--Peut-être.

--Est-ce qu'on meurt de désespoir?

--Quelquefois.

--Oui. Une petite fille s'en va tous les matins acheter un boisseau de
charbon et s'asphyxier un peu parce que son amant l'abandonne; mais tu
dois voir que les sergents de ville s'en aperçoivent toujours à temps et
ouvrent les fenêtres. C'est le préfet de police qui fait courir ce bruit
pour montrer combien sa police est vigilante. Au fond, le charbon ne
sert qu'à faire cuire les beefsteaks.

--Je vous crois, mais je n'aime pas Rita.

--Tu l'aimeras. N'est-elle pas aimable?

--Elle est charmante.

--Eh bien! force-toi un peu. L'amour viendra ou l'habitude, qui en tient
lieu si souvent. Crois-tu que je fusse passionnément amoureux de ta
tante quand je l'épousai?

--Que sais-je! Vous aimiez peut-être les rousses?

--Non, j'aimais le repos, la richesse, le confortable, ce bonheur que
rien ne peut ôter, et qui nous console de tous nos malheurs. Je vis miss
Evelina Shenectady: elle avait un million, elle était grande, un peu
maigre....

--Très-maigre.

--Trop maigre, si tu veux, un peu rousse...

--Trop rousse.

--Un peu inégale d'humeur...

--Le respect m'empêche de vous approuver, cher oncle.

--Je ne te demande pas de m'approuver, mais de m'écouter, interrompant
son neveu..... un peu inégale d'humeur.

--Vous l'avez dit.

--Assez insupportable...

--Oh! Oh!

--Et folle des puddings et des roatsbeefs, que je déteste.

--Et vous l'avez acceptée?

--Acceptée! Je l'ai choisie! Un million de dot?

--Un million! s'écria Brancas.

--Et feu sir Gaspardus Shenectady, ancien receveur des finances de
Bénarès, lui gardait deux autres millions.

--Vous m'en direz tant!...

--Oui, mais l'animal...

--Qui?

--Shenectady...

--Votre honoré beau-père?

--Eut la sotte idée de prêter ses deux millions au shah de Perse...

--Diable!

--Oh! à cent pour cent.

--Sur hypothèque?

--Diable! l'hypothèque était la ville de Candahar.

--Eh bien! dit Brancas, l'hypothèque devait être bonne. Candahar est une
ville admirable, l'or ruisselle dans les bazars, et les diamants, et les
perles brillent au cou de toutes les femmes. Je m'e

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