Jacques Cartier
by H. Emile Chevalier · French · Gutenberg #18490 · 452,058 chars · public domain (US)
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Title: Jacques Cartier
Author: H. Emile Chevalier
Release date: June 2, 2006 [eBook #18490]
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/18490
Credits: Produced by Rénald Lévesque
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK JACQUES CARTIER ***
Produced by Rénald Lévesque
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| Note du transcripteur |
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| Pour plus de détails sur la vie et les oeuvres de Cartier, |
| le lecteur aura avantage à consulter ses écrits: |
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| L'auteur revoie occasionnellement le lecteur, à ses autres |
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| CHEVALIER H. Émile |
| D'autres sont en cours de préparation (Juin 2006). |
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JACQUES CARTIER
PAR
H. EMILE CHEVALIER
PARIS
LEBIGRE-DUQUESNE, LIBRAIRE-ÉDITEUR
RUE HAUTEFEUILLE, 16
A M. LE Dr. A. GUÉRIN
CHIRURGIEN DE L'HÔPITAL SAINT-LOUIS
La dédicace de ce livre, mon cher docteur, vous revient de droit. Ce
m'est un plaisir autant qu'un honneur et un devoir de vous l'offrir.
Esprit initiateur, distingué non-seulement parmi les plus distingués
de votre noble profession, mais encore parmi ceux qu'on estime dans les
sciences, les arts et les lettres; membre du conseil général d'un des
principaux départements de la vieille et glorieuse Bretagne, Breton
vous-même, vous ne refuserez pas à mon héros, à votre compatriote,
Jacques Cartier, la faveur que je revendique pour lui.
Laissez-moi, mon cher docteur, rappeler ce que j'en disais, il y a
quelques mois [1]:
«Saluez avec moi, saluez, je ne dirai pas le premier découvreur, mais
le premier colonisateur français,--un Breton, homme du forte souche, de
coeur haut et droit,--qui ait baisé la terre d'Amérique!
[Note 1: Voir ma _Notice sur Sagard et son oeuvre_.--Tross, éditeur.]
«Jacques Cartier! l'une de nos illustrations. Ah! le mot est chétif: un
de nos génies, devrais-je dire. Et, pas une statue ne lui a été érigée
chez nous! A lui pas un monument, pas une inscription, un symbole de
la reconnaissance générale! O Athéniens! Athéniens! En France, il ne
se trouve peut-être pas cent mille personnes sachant qu'il a existé un
Jacques Cartier!
«Un jour, je me pris du pieux désir d'aller visiter la ville natale de
ce hardi marin, à qui nous dûmes la moitié de l'Amérique. Je m'attendais
à ce que là au moins, à Saint-Malo, je rencontrerais quelque chose,
un buste, un morceau dr pierre à l'angle d'une rue, un signe qui me
rappelât notre Jacques Cartier [2], lui que connaissent, que vénèrent
les plus ignorants des Canadiens-Français, à qui tous ont élevé un
autel dans leur coeur; lui dont j'avais vu le portrait, le nom, en vingt
endroits, dans les édifices publics, sur les places, les routes, les
navires, soit à Montréal, soit à Québec. Et a Saint-Malo rien! je n'ai
rien trouvé!... Si..... Dans la cour d'une auberge, vous apercevrez
une misérable effigie de plâtre, qui se dégrade et demain tombera en
poussière..... Athéniens! Athéniens!
[Note 2: De vrai, les édilités de Saint-Malo et de Saint-Servan ont,
depuis quelques années, donné son nom à deux rue.]
«Et cette cour d'auberge, qu'est-ce encore? La cour de l'ancien hôtel de
Chateaubriand [3]!
[Note: 3 De même, à Vitré, l'habitation occupée jadis par madame de
Sévigné est aujourd'hui convertie en hôtellerie.]
«Douleur sur douleur!
«A une heure de distance, si votre âme n'est point navrée assez, vous
pourrez voir, enfouie dans le fumier, les immondices une ferme, une
masure s'en allant, elle aussi, de décrépitude.
«On la nomme _les Portes-Jacques-Cartier_.
«C'est là tout ce qui reste de l'habitation, de la mémoire du grand
homme, de celui que François Ier n'appelait jamais que «nostre cher et
bien-amé Jacques Cartier.»
Eh bien, mon cher docteur, ce que je demande pour Jacques Cartier, notre
Christophe Colomb à nous Français, l'un de ceux qui devraient faire
marque dans nos annales historiques, l'un des plus ignorés pourtant;
ce que je demande, c'est un monument élevé soit à Saint-Malo, soit à
Rennes, soit même à Paris,--pourquoi non?--qui transmette désormais à la
postérité le souvenir de ce grand homme. Ce que je vous demande à vous,
mon cher docteur, pour l'honneur de nos compatriotes, et au nom d'un
million de Français reconnaissants qui, de l'autre côté de l'Atlantique,
béniront votre oeuvre, c'est de vous mettre à la tête d'un mouvement
ayant pour but de rendre à l'un de nos plus illustres, de nos plus
vertueux citoyens, à Jacques Cartier, l'hommage que la légèreté, plus
encore que l'ingratitude, a négligé de lui rendre jusqu'à ce jour.
Une statue à Jacques Cartier, au découvreur du Canada!
H. EMILE CHEVALIER.
Paris, 2 janvier 1866.
AU LECTEUR.
Dans un cadre de pure imagination, l'auteur de ce livre a tenté de
mettre en relief la belle et noble figure de Jacques Cartier; il a tenté
aussi de tracer une esquisse des moeurs bretonnes et de Saint-Malo au
seizième siècle. Néanmoins, autant qu'il a été en son pouvoir, il s'est,
avec grand scrupule, conformé à la vérité historique. Facilement, il
l'espère, le lecteur discernera la réalité de la fiction à travers la
gaze légère répandue sur l'ensemble de l'oeuvre, pour en marier toutes
les parties. En cela, l'auteur s'est proposé de faire lire le récit
de nos grandes découvertes maritimes aux personnes qui se sentent peu
dégoût pour les anciennes chroniques. Puisse la réussite égaler son
intention!
19 février 1868.
JACQUES CARTIER
PROLOGUE.
LA MORT D'UN AVENTURIER.
Le soleil brille dans toute sa glorieuse splendeur; le ciel est pur,
d'une sérénité parfaite; pas un nuage léger, cotonneux, pas une tache ne
trouble son éblouissant azur; la transparence de l'atmosphère ne saurait
être surpassée que par son incroyable sonorité; calme, immobile,
l'air semble comme arrêté dans l'espace; jamais les heureuses contrées
napolitaines n'offrirent au regard enchanté des régions éthérées plus
brillantes; jamais Olympe plus souriant n'inspira la Muse antique;
jamais d'une main plus délicate, plus caressante, l'Aurore aux doigts de
rose n'ouvrit les portes de l'Orient.
Saisissant, effroyable contraste, toutefois!
Ce ciel, il a l'éclat, l'inflexibilité, je pourrais dire le tranchant
du métal. Que de sa voûte immense, incommensurable, votre oeil s'abaisse
sur la terre, et, partout autour de lui, à la place d'opulentes
frondaisons, aux nuances diverses, harmonieusement fondues, à la place
de fleurs chatoyantes et variées, de fruits savoureux, de pourpre et
d'or, il ne rencontrera, que désolante uniformité; il s'aveuglera
aux brûlantes réverbérations d'une nappe d'argent mat, qui s'allonge,
s'allonge monotone et s'allonge encore, jusqu'aux bornes de l'horizon.
Alors, vous maudirez les magnifiques rayons de l'astre diurne; alors,
vous alliez horreur de ce bleu intact qui lui sert de cadre, de la
solennelle quiétude dont vous êtes environné; alors, peut-être, vous
surprendrez-vous à faire des voeux pour que les nuées, les brouillards,
la bruine, voire les ouragans, les tempêtes de neige succèdent
brusquement à ces décevantes promesses d'une belle journée de juillet.
C'est que, hélas! nous ne sommes ni en été, ni sous le fortuné climat
de l'Ausonie, mais, en plein hiver, dans le vestibule même du sauvage
empire hyperboréen.
Cette plaine d'albâtre, qui sans fin se déploie devant nous, c'est
l'océan Atlantique, au 50° parallèle de latitude nord environ; c'est la
mer figée, solidifiée par le froid, sur une étendue de plusieurs lieues,
dans une des vastes baies septentrionales de l'Ile de Baccaléos ou
Terre-neuve[4].
[Note 4: Voir la _Fille des Indiens rouges_ par H. E. Chevalier.]
Et quel froid!
Malgré ce soleil si insolemment provocateur; ce ciel si railleusement en
tenue de fête; malgré cette atmosphère si traîtreusement séduisante,
il gèle à pierre fendre, sans métaphore aucune:--le thermomètre est
descendu à 33° au-dessous de zéro.
Aussi, quoique la vue porte loin et très-loin, n'aperçoit-on d'abord
signe de vie humaine ou animale dans cette vaste solitude, dont la
blancheur marmoréenne, la rigidité sépulcrale apparaissent comme un
suaire jeté sur la création terrestre, immolée aux rigueurs de quelque
farouche divinité polaire.
Mais regardons encore, regardons mieux. Ne semble-t-il pas que, là-bas,
tout là-bas, du sein d'un monticule de glaçons, jaillit un mince
filet de vapeur? Avançons. Cette vapeur prend des formes, dessine ses
contours; elle monte en spirale; de grise elle devient bleuâtre. Ce
n'est donc pas une de ces brumes follettes que l'on voit souvent, dans
le royaume boréal, surgir des crevasses ouvertes par le froid à
travers les congélation?. Mais c'est de la fumée, la fumée d'un feu de
branchages. Le désert est habité. Poursuivons notre route dans cette
direction et, bientôt, nous nous heurtons au pied d'une véritable
bastille de glace. Une rayure brunâtre, serpentant jusqu'au sommet,
indique un sentier. En deux minutes, ce sentier est parcouru et voici se
présenter un bien curieux spectacle.
Dans l'enceinte des banquises, entassées les unes sur les autres, à plus
de cinquante pieds de profondeur, se trouve pris, scellé comme dans
une inébranlable muraille de granit, un navire jaugeant soixante dix
à quatre-vingts tonneaux, sur le pont duquel est construite une cabane
provisoire, qui occupe tout l'espace compris entre les deux gaillards.
Du milieu de cette cabane s'élance une haute cheminée, et aux deux
extrémités se dressent les deux mâts du vaisseau, dont on a abattu les
huniers jusqu'aux chouquets.
Inutile d'ajouter que les parties visibles du bâtiment, la cabane, les
mâts, la cheminée même, sont revêtues d'une épaisse couche de cristaux
superposés, qui scintillent comme des milliers de pierreries aux rayons
du soleil.
Si la pauvre embarcation court grand risque d'être, lors de la
débâcle, écrasée, réduite en pièces, par les effrayantes masses qui
la surplombent, elle a au moins en ce moment, l'avantage de se trouver
quelque peu abritée contre les mortelles intempéries de la saison.
Aussi les garnissaires du navire, qui possèdent abondance de provisions
de bouche et de combustible, attendent-ils patiemment que le retour du
printemps leur permette de sortir de cette baie, dans laquelle les a
surpris et emprisonnés un hiver trop précoce. Disons plus: n'était la
crainte d'être, chaque jour, investis et massacrés par une bande de
sauvages qui les harcellent continuellement ils s'estimeraient, pour la
plupart, heureux comme pas un mortel sur notre planète sublunaire.
Voyez-les réunis dans l'entrepont, avec leurs mines réjouies autant que
hardies; voyez-les affublés de grossières mais chaudes fourrures, et
pressés autour d'un énorme poêle de fonte, qui ronfle comme un soufflet
de forge ou une personne trop bourrée d'aliments. Les uns jouent aux
dés, d'autres sommeillent, ceux-ci grignotent un morceau de biscuit;
ceux-là babillent.
Tous sont Bretons,--Normands tout au plus, j'en jurerais.
Prêtons l'oreille, aux causeries.
--Min Gieu, disait Jean Morbihan, min Gieu, nous avons encore, à bord
de la _Catherine_, six barriques de _gwin ardant_ [5] et vingt-cinq de
cidre... tant qu'il en restera une goutte, je ne demanderai pas à m'en
aller d'ici, non da!
[Note 5: Eau-de-vie, eau-de-feu.]
--Tu as, ma foi, bien raison, appuya Charles Guyot; puisque nous
avons pris le poisson, vaut mieux le manger entre compagnons que de le
rapporter sans profit pour nous, aux bourgeois...
--Le fait est, fit un troisième, que la pêche a été miraculeuse, cette
année, en l'an de grâce mil cinq cent vingt...
--Dis mil cinq cent vingt-un, l'Enrhumé, interrompit Jean Morbihan; mil
cinq cent vingt-un, da oui; car nous sommes aujourd'hui le dix-huitième
jour de l'année suivante, ajouta-t-il d'un ton convaincu.
--De vrai, reprit Charles Guyot, il y aura un an, le 11 mars prochain,
que nous avons démarré du _hable_ de Saint-Malo, et l'on espérait être
de retour à la mi-octobre.
--Min Gieu, c'est pure, vérité, confirma Jean.
--Pourquoi diable aussi le capitaine s'est-il obstiné à faire la chasse
aux loups marins! marronna un nouvel interlocuteur. N'avions-nous pas
une assez forte cargaison de _molues_? mais c'est un ambitieux que le
capitaine!
--Un ambitieux! peux-tu parler comme ça, Grogne-Toujours! s'écria
Morbihan avec indignation. Maître Jacques est le plus digne, le meilleur
des pilotes et des chefs, poursuivit-il avec un accent qui défiait toute
contradiction.
--Jean a raison, affirmèrent plusieurs voix.
--Oh! ce que j'en dis, c'est histoire de parler, repartit
Grogne-Toujours. Du reste, moi je suis aussi mal ici qu'ailleurs. Et si
ce n'était ce brigand de froid...
--Et ces brigands de Peaux-Rouges de l'enfer, qui ont tué et dévoré sans
doute nos deux pauvres camarades...
A ce moment, un coup de sifflet impératif retentit.
--C'est maître Jacques qui m'appelle, dit Jean Morbihan se levant et se
dirigeant précipitamment vers la poupe du navire.
Un jeune homme de belle prestance, de mine audacieuse et intelligente,
se tenait au seuil de la cabine ou chambre, qu'une mince cloison
séparait de l'entrepont.
--Entre, dit-il, au matelot.
Celui-ci obéit et, se courbant, pénétra dans une petite pièce,
chétivement meublée d'un poêle, une table, une couchette étroite, une
horloge marine, des instruments de mathématiques et quelques cartes
rudement dessinées, où la mer était figurée par de gros bouillons.
Le jeune homme rentra dans la cabine, dont il ferma la porte. Puis il
s'assit, s'accouda à la table, et plongeant ses regards dans les yeux du
matelot, qui demeurait respectueusement debout, immobile, attendant des
ordres:
--Nos gens sont-ils toujours de bonne humeur? demanda-t-il en
bas-breton.
--Toujours, maître Jacques, toujours.
--Ils ne se plaignent pas?
--Non da! De quoi est-ce qu'ils pourraient se plaindre! Min Gieu! ils
seraient donc bien difficiles!
--C'est vrai! proféra maître Jacques, comme s'il se parlait à lui-même;
pourvu qu'ils aient à boire, à manger, peu de besogne, ils se trouvent
contents. La gloire, ni l'amour ne les tourmente, eux! Ah! si je ne
rêvais de conquêtes, de découvertes et surtout de ma chère Catherine....
--Et que vous pouvez y penser à notre patronne! elle est, ma foi, bien
assez accorte pour qu'on ne l'oublie pas, après un au de mariage! dit
familièrement le matelot.
--Oui, mon vieux Jean, j'y pense souvent, trop souvent! soupira maître
Jacques.
--Trop souvent! Min Gieu! capitaine, si j'avais jamais eu pour épouse
une créature comme ça: une taille comme la plus fine corvette qui
oncques débouqua du port de Saint-Malo; des yeux grands comme des
écubiers, et un visage, un visage, que...
--N'est-ce pas qu'elle est charmante? dit maître Jacques, en souriant de
l'enthousiasme du vieux marin.
--Charmante comme notre goëlette, dont dame Catherine a été la marraine!
si charmante, s'écria celui-ci, qu'à votre place, je ne l'aurais pas
quittée pour venir pécher la molue? N'êtes-vous pas assez riche?
--Tu aurais donc renoncé à la mer, hein! si j'étais resté à Saint-Malo,
toi qui m'as élevé et enseigné l'art de piloter un navire?
--Min Gieu! maître, ç'aurait été dur d'abandonner le métier où je suis
né; mais, voyez-vous, pour demeurer avec vous et la patronne, qu'est-ce
que je ne ferais pas?... Da oui!
--Tu es un brave, Jean, donne-moi la main, dit le jeune homme, qui
pressa chaleureusement dans les siens les doigts calleux du matelot..
Puis il ajouta:
--Allons, de la patience! dans trois mois, nous reprendrons la route
de Saint-Malo. Au surplus, je n'aurai pas perdu mon temps, ici. J'ai
exploré la côte septentrionale de cette terre à peu près inconnue, et
découvert plusieurs îles qui pourront être un jour très-productives...
Bien! Que le roi de France, mon maître, m'accorde l'autorisation de
reconnaître tout le pays, et, sous peu, nous n'aurons plus rien à envier
à la gloire de ce Génois, ce Colomb dont le nom m'importune autant qu'il
m'enivre!
--Ah! min Gieu! vous avez encore des projets de voyage! vous voulez
encore délaisser...
--Catherine!... j'aurais tort! n'est-ce pas? Oublions mes présomptueux
desseins... Cette expédition sera ma dernière... Pourtant je touche à
peine à ma vingt-septième année!
--Da oui, vous êtes venu au monde le jour de la Saint-Sylvestre, le 31
décembre 1494; je m'en souviens comme d'hier, et que votre père, maître
Jamet...
--Bah! laissons cela, mon vieil ami... Je t'ai mandé pour que tu ailles,
avec quelques hommes de corvée, faire du bois et battre les environs...
Je crains que ces sauvages, qui ont enlevé deux des nôtres, ne
renouvellent leurs agressions...
--C'est entendu maître. Je partirai tout de suite.
--Surtout armez-vous bien, car ces bandits sont vigoureux et
très-adroits. De la prudence, Jean, de la prudence. Si nous perdions
encore quelqu'un, la panique se glisserait dans l'équipage... Tu me
comprends?
--Vous pouvez être tranquille, capitaine, vos recommandations seront
suivies, comme si elles venaient du bon Gieu, répondit le matelot en
sortant de la cabine.
Il communiqua les ordres qu'il avait reçus, et aussitôt dix de ses
compagnons s'offrirent à l'envi pour les exécuter.
S'étant armés de longues piques à glace, d'arquebuses et de haches
d'abordage, nos hommes montèrent par l'échelle de la construction en
planches qui recouvrait le pont du navire, et qu'on avait élevée
autant pour abriter l'intérieur contre les rigueurs du climat que pour
renfermer des approvisionnements.
Chef de timonerie à bord de la _Catherine_, Jean Morbihan occupait le
premier rang, après maître Jacques. Il distribua un verre d'eau-de-vie
et quelques vivres à ses hommes; puis tous quittèrent le vaisseau pour
commencer leur expédition.
En dépit du froid, ils s'étaient mis gaiement en route, quand le premier
qui parvint au faîte du môle de glace dont le bâtiment était fortifié,
poussa un cri d'émoi.
--Qu'y a-t-il? interrogea Jean Morbihan, pressant le pas.
Pour toute réponse, l'autre étendit son bras vers le sud.
Dans cette direction, on distinguait, à plusieurs milles de distance,
une horde d'individus qui couraient vers le navire.
--Ce sont les sauvages! lit Jean, en portant un sifflet à ses lèvres.
A son appel, les matelots restés dans le vaisseau arrivèrent
précipitamment. Maître Jacques les suivit de près.
--Regardez! lui dit Morbihan.
Le capitaine avait la vue excellente. Il distinguait les objets A des
distances prodigieuses. Ayant porté ses yeux à l'horizon, il s'écria:
--Par ma Catherine! ce sont les sauvages! Les coquins sont nombreux et
s'avancent de notre coté. Mais voici qui est étrange, bien étrange!
On dirait qu'ils pourchassent l'un des leurs qui les précède d'une,
centaine de pas, autant que je puis juger... Oui, c'est cela... Le
poursuivi file à toutes jambes... Il porte quelque chose dans ses
bras... Les autres lui décochent des flèches. Ah! le malheureux
trébuche; il tombe... Ses persécuteurs vont l'atteindre... Non; le voici
qui se relève... Bravo! courage! volons à son aide!...
En prononçant ces mots, maître, Jacques se jetait en bas du monticule et
s'élançait, accompagné de ses matelots, au secours du misérable, dont il
venait, en quelques mots, de peindre la périlleuse situation.
Bientôt, on le put voir parfaitement, et l'on put entendre les
infernales vociférations de ceux qui lui donnaient la chasse.
--Arrêtons-nous et préparez vos arquebuses, ordonna maître Jacques. Mais
visez juste et de façon à ne pas toucher ce pauvre hère.
Quoique les sauvages fussent encore éloignés de plus d'un mille, cinq
minutes après, ils arrivèrent à portée des armes à feu.
Une décharge fut commandée et exécutée à l'instant.
Au bruit de cette arquebusade, les Peaux-Rouges épouvantés, se
débandèrent et prirent la fuite, en laissant plusieurs morts et mourants
sur le théâtre de l'action.
Parmi ces derniers, mais en avant d'eux, était tombé l'individu dont la
cruelle position avait si fort soulevé l'intérêt de maître Jacques.
Instinctivement, poussé par sa bienveillance naturelle, le capitaine
s'approcha de lui. L'infortuné était étendu immobile sur le dos.
--Sauvez ma fille! pour l'amour de Dieu, si vous êtes chrétiens, sauvez
ma fille! murmura-t-il, en français, d'une voix faible.
Et ses yeux se portaient avec anxiété vers une sorte de paquet de
pelleteries qui, lui ayant échappé dans sa chute, avait roulé sur la
glace.
Surpris au dernier point, car cet individu était vêtu, comme les
sauvages, de peaux de caribou, et avait le visage peint en rouge comme
le leur, Jacques demeura un moment interdit; mais, reprenant bien vite
son sang-froid, il demanda au blessé qui il était.
--Sauvez ma fille, sauvez mon enfant! répétait celui-ci avec égarement.
Maître Jacques ramassa le paquet de fourrures. Il contenait une
charmante petite fille blanche, d'environ deux ans, qui souriait dans
toute l'heureuse insouciance de son âge.
--Min Gieu! que voilà-t-il une jolie petite créature! Que c'eût été
dommage de la laisser entre les griffes de ces satanés hérétiques! da
oui! s'écria Jean Morbihan.
--Allons, garçons, dit Jacques, nous n'avons pas perdu notre matinée.
Chargez-moi doucement ce blessé sur vos épaules et regagnons le
navire... Quant aux autres, leurs compagnons viendront assurément les
chercher lorsqu'ils ne nous verront plus.
Dès qu'il eut parlé, deux robustes matelots se saisirent du corps de
l'inconnu; maître Jacques prit l'enfant dans ses bras, et l'équipage de
la _Catherine_ retourna rapidement à ses quartiers.
En y arrivant, le capitaine voulut que son protégé fut déposé dans
sa cabine. Celui-ci s'était évanoui. Après avoir reconnu qu'il était
mortellement frappé d'une flèche dont la pointe avait glissé sur la
colonne vertébrale et traversé le poumon gauche, Jacques coucha le
blessé dans son lit et lui fit avaler quelques gouttes d'un puissant
cordial.
Le moribond ouvrit les yeux.
--Où est ma fille? balbutia-t-il.
--Rassurez-vous; on a soin d'elle, répondit le capitaine.
--Ah! soyez béni!... Vous la conduirez en France.. n'est-ce pas?
--Et vous aussi, si vous le désirez.
--Moi! dit l'inconnu, en secouant la tête... non! c'est fini de moi, je
le sens. Mais écoutez: vous êtes Français?...
--De Saint-Malo.
--Et moi de Dieppe...
--Comment?...
--Laissez-moi parler. Les moments que j'ai à vivre sont comptés... Vous
pouvez me rendre un grand service, je puis vous être utile aussi... Ne
m'interrompez pas... Et d'abord sachez qu'à cinq degrés plus haut, il
existe à l'ouest un détroit qui borde une grande terre où l'on trouve de
l'or...
--De l'or! fit Jacques avec dédain, la gloire me suffit.
L'étranger continua:
--On m'appelait le capitaine Guillaume Dubreuil. J'ai découvert cette
île... les côtes voisines... et d'autres pays encore... dès 1494 [6]...
L'honneur de ma découverte, les Anglais me l'ont volé... mais vous me
vengerez, n'est-ce pas?... je compte sur vous... A boire! j'ai soif...
donnez-moi à boire, je vous prie.
[Note 6: Voir la _Fille des Indiens rouges_.]
Jacques approcha de ses lèvres la liqueur qui l'avait déjà ranimé.
Le patient avala difficilement une gorgée. Cette potion sembla lui
rendre des forces, car il reprit d'une voix plus assurée:
--Oui, vous serez mon vengeur! Après avoir découvert ce pays et épousé
une brave créature qui m'arracha aux mains des Anglais, je m'étais
établi avec elle à Dieppe, où j'attendais qu'il plût au roi de
m'octroyer la permission de remettre à la mer. J'attendis plus de dix
ans et la permission un vint pas. Ma femme était originaire de cette
île. Elle regrettait son pays, se mourait de langueur. Je résolus de la
ramener au lieu de sa naissance. Mais j'avais un fils, âgé de quelques
mois seulement. Mon père et ma mère désirèrent le conserver près d'eux,
à Dieppe; je le leur laissai. Ma femme et moi nous nous embarquâmes sur
un bateau affrété pour la pêche de la morue, et nous abordâmes à l'Ile,
où Constance, mon épouse, avait, par sa famille, des droits souverains
sur une tribu d'indigènes... Elle fut reine et je fus roi... Mais les
sauvages appréhendaient que nous ne les quittassions de nouveau... Ils
nous gardaient à vue... Et jamais, depuis lors, je ne pus entrer en
communication avec les navires européens qui venaient, de temps en
temps, faire la traite des pelleteries sur nos côtes...
Le blessé se tut un moment et, du regard, indiqua la fiole de
spiritueux. Maître Jacques lui en versa quelques gouttes dans la bouche.
--J'achève, dit faiblement le malade, rassemblant un reste de vie;
j'achève mon récit et mes jours aussi... Soyez attentif... Ma femme
mourut, en me donnant une fille... Je l'appelai Constance, du nom que
sa mère avait reçu au baptême... C'est cette enfant... J'ai voulu
m'échapper avec elle, en apprenant qu'il y avait ici un navire pris dans
les glaces... Les insulaires m'ont poursuivi... pendant trois jours...
Près de m'atteindre, ils m'ont tué... Mais elle est sauvée, elle...
N'est-ce pas qu'elle est sauvée?... Oh!... Mon fils... Si, lui aussi,
je le savais sain et sauf! Mais pas de nouvelles, depuis que je l'ai
quitté... Et mes parents étaient vieux, bien vieux... il doit avoir
douze ans maintenant... Un mot... un mot encore... Dieu, prêtez-moi
la force pour finir! On le nomme Olivier... Olivier, entendez-vous?...
Veillez sur lui...et sur elle...Vous y veillerez, dites... C'est
un mourant qui vous bénit... Ils portent tous deux le même signe de
reconnaissance... un...
--Un? répéta maître Jacques, vivement impressionné! et se penchant vers
son interlocuteur.
Mais le malheureux avait rendu l'âme.
Sur le soir de cette mémorable journée, le temps se radoucit. Du sud il
s'éleva des brises comparativement tièdes. Le lendemain matin, par une
de ces brusques révolutions, si communes sous les hautes latitudes, le
thermomètre était remonté de plus de vingt degrés. A midi, il marquait
1° au-dessus de zéro. Le ciel était gris, sombre. Il tombait une pluie
fine et pénétrante. De longues bandes de canards et autres palmipèdes
sillonnaient les airs en tous sens. Sur le navire volaient, en se
croisant et poussant des cris aigus, des nuées de noirs corbeaux et de
vautours à tête chauve. Par intervalles, l'un de ces oiseaux voraces
fondait effrontément sur quelque détritus, rejeté du vaisseau et mis à
découvert par le dégel; il happait le morceau et se renlevait rapidement
dans l'espace, en disputant sa proie aux moins audacieux que lui.
Tout à coup, un bruit formidable comme le roulement d'une avalanche
du haut des sommets alpestres, ou plutôt comme un tremblement de terre
tropical, se fait entendre. L'atmosphère est ébranlée, la mer brise
son pont de glace et bondit, mugissante, terrible, blanche de courroux,
autour de la goëlette, qui, déjà parée pour cet événement, se balance,
maintenant svelte, légère et coquette, avide de reprendre sa course sur
l'onde écumeuse.
Si l'on voulait profiter de cette débâcle inespérée et ne pas s'exposer
à être de nouveau renfermé dans les banquises en mouvement, que le
retour du froid ne tarderait pas à agglomérer une seconde fois en un
tout compacte, il fallait appareiller immédiatement.
Aussi, ce jour-là même, débarrassée de sa cabane surnuméraire, remâtée,
regréée, en un mot, la _Catherine_ levait les ancres et partait gaiement
pour Saint-Malo, trois mois au moins avant l'époque où elle aurait pu,
dans les conditions ordinaires de température, compter raisonnablement
briser les entraves dont l'hiver l'avait chargée.
--Min Gieu, ça ne fait rien, disait le vieux Morbihan, en berçant la
petite Constance dans ses bras, quand dame Catherine, notre patronne,
verra quel amour de cargaison nous lui rapportons là, elle ne nous en
voudra plus de nous être attardés si longtemps en mer! da non; n'est-ce
pas maître?
--Oh! fit, sans l'entendre, Jacques soucieux, et tenant ses yeux
attachés ver l'ouest, je ne tarderai sûrement pas à revenir dans ces
parages, et je profiterai des avis du pauvre Guillaume Dubreuil.
FIN DU PROLOGUE
CHAPITRE PREMIER
SAINT-MALO, PATRIE DE JACQUES CARTIER.
Existe-t-il en France, ou même dans le monde entier, une ville qui,
relativement à sa population, puisse s'enorgueillir d'avoir enfanté
autant de célébrités que Saint-Malo? Quelle pépinière, quelle pléiade
d'illustrations dans tous les genres! Ses seuls marins fameux, on en
pourrait compter cent, non compris les Jacques Cartier, les Porée, les
Duguay-Trouin, Mahé de la Bourdonnais, les Surcouf, les de Coisy, et,
comme dit leur excellent biographe, M. Ch. Cunat: «Tous donnèrent plus
d'une fois sujet aux ennemis de la France de leur appliquer ce mot de
Philippe, roi d'Espagne, en parlant de Turenne: Voilà un homme qui m'a
fait passer de bien mauvaises nuits.»
Mais à ces beaux noms, consignés au premier rang dans les fastes de
notre histoire nationale, ne se borne pas la liste des grands hommes qui
ont honoré Saint-Malo par leur bravoure à toute épreuve ou leurs vastes
talents. Des philanthropes, comme Jacques Vincent, seigneur de Gournay,
Alain Magon de la Gervesais, Pierre de la Haye; des savants, comme
Nicolas Trublet, le P. Alain de Large, le physicien Maupertuis, l'érudit
Joachim Porée, l'historien Nicolas Frottet, le médecin Broussais; des
administrateurs comme Pierre-Louis Boursaint, Féron de la Féronnays; des
poètes comme François-Marie Lescaut, Marie-Jeanne Bougourd (l'auteur de
la _Jeune Mère_), Michel de la Morvonnais et l'immortel Chateaubriand;
des philosophes comme Offroy de Lamettrie et Robert de Lamennais, vingt
autres enfin, renommés dans les sciences, les arts et les lettres,
viennent encore enrichir le catalogue des glorieuses, personnalités
auxquelles la cité malouine servit de berceau.
Que rapporter des actions d'éclat dont elle fut le théâtre? qui les
pourrait citer toutes? «Cet îlot de Saint-Malo, dit en son noble langage
Jules Janin, cet îlot de Saint-Malo, fils de l'Océan, est un véritable
navire à l'ancre, bercé par les tempêtes; les arbres ressemblent à des
mâts qui attendent la vague lointaine. L'air, le ciel, le nuage, le
bruit, la nuit, le jour, tout rappelle, à Saint-Malo, la vue du matelot
des lointains rivages.
«Vie de matelot, passion de la mer, amour de l'orage, orgueil de l'écume
salée, pêche et bataille, amour, abordage! Honneur à Saint-Malo! Ce
vaisseau est assuré par une ancre éternelle qui touche au fond de la
mer.»
Comparaison d'aussi haut style que de haute justesse surtout si l'on
examine les anciennes Vues de Saint-Malo: le rocher sur lequel
s'élève la ville a la forme d'un navire, qu'une chaîne énorme,--le
Sillon,--retiendrait à la terre ferme.
Cette ville, si légitimement réputée, et dont tout coeur français a
droit d'être fier, ne date guère que du huitième siècle. Fondée par les
évêques d'Aleth, avec les décombres mêmes de la cité de ce nom, voisine
alors aujourd'hui disparue, elle se composa d'abord d'un monastère,
placé à la crête du rocher Saint-Aaron, et protégé par une forte
muraille, dans l'enceinte et autour de laquelle s'élevèrent peu à peu
des cabanes de pêcheurs. Maintenant encore il est, je crois, facile de
reconstruire par la pensée cette enceinte primitive, qui devait être
circonscrite par les rues actuelles du Boyer, Sainte-Anne, Saint-Benoît,
Danican et une partie de la rue consacrée à la mémoire de ce Porcon de
la Babinais, que M. Cunat qualifie si proprement de Regulus malouin.
Quoi qu'il en soit, favorisé par la bonté de son port et son heureuse
situation à l'embouchure de la Rance, Saint-Malo, qui avait été baptisé
du nom de son premier évêque, crût rapidement en grandeur, en prospérité
sous la domination et la juridiction cléricales.
«Grâce, dit son historien, à la modicité du prix exigé par les seigneurs
ecclésiastiques pour accorder ce que l'on a appelé depuis _congé
d'amiral_, le commerce maritime prit bientôt de l'extension.» Dès
le milieu du treizième siècle, les Malouins allaient en course et
méritaient le titre de _troupes légères_ de la mer; en 1241, ils
s'associaient à la Ligue anséatique; sous saint Louis, ils prenaient
une part active aux Croisades; puis ils se lançaient vaillamment,
opiniâtrement dans cette lutte sanglante qui, pendant près de deux cents
ans, désola la France et l'Angleterre.
Plusieurs fois assiégée, prise et saccagée durant ces guerres
formidables, la ville de Saint-Malo ne développa pas moins sa
population, sa richesse, sa puissance. Tandis que le pavillon
britannique flottait sur Paris et sur toutes les forteresses normandes,
le cardinal-évêque Guillaume de Montfort arma quelques nefs à
Saint-Malo, battit et dispersa la flotte anglaise qui bloquait le
Mont-Saint-Michel. En récompense de cette victoire, Charles VII rendit,
le 6 août 1425, un décret par lequel les vaisseaux malouins seraient
exempts pendant trois années de toute imposition dans les ports soumis à
la couronne.
Cet édit et les lettres de franchise accordées par le duc François
Ier de Bretagne, en 1446 et 1447, aux habitants de Saint-Malo furent
très-avantageux au commerce. Aussi l'agrandissement de la ville
nécessita-t-il bientôt des fortifications nouvelles.
Suivant une tradition, dont l'autorité me paraît suspecte, les Malouins
étendaient déjà si loin leurs excursions maritimes que, dès 1492,
l'année même de l'arrivée de Colomb dans la mer des Antilles, ils
auraient, «de concert avec les Dieppois et les Biscayens,» découvert
l'île de Terreneuve et quelques côtes du bas-Canada. A cette époque,
cependant, les navigateurs de Saint-Malo s'étaient acquis une notoriété
rare, et leur havre passait pour l'un des plus considérables du
continent.
Deux ans plus tard, le 31 décembre 1494, naissait
Jacques Cartier, le futur explorateur du Saint-Laurent--le héros de ce
récit.
Saint-Malo, dont la population monta (en 1700) jusqu'à près de 20,000
âmes, _intra muros_, et dont les relations se prolongeaient dans toutes
les mers connues; Saint-Malo qui, avant la paix honteuse de 1763, avait,
en quatre années, armé 40 navires pour les Antilles, 33 pour la côte
de Guinée, 438 pour Terreneuve et le Canada, non compris de nombreuses
expéditions pour les Grandes-Indes et la Chine; Saint-Malo, à présent
déchu de sa splendeur, et dont, le vaste port, à demi désert, les
somptueux bâtiments abandonnés et noircis par le temps, semblent en
deuil de la vie absente, de leurs hôtes disparus; Saint-Malo, dont le
recensement donne à peine aujourd'hui 10,000 habitants, était tout aussi
peuplé, mais bien autrement animé, bien autrement affairé au milieu du
seizième siècle.
Que, sous le rapport du pittoresque, du l'élégance, la ville de la
Renaissance ou du moyen âge eût paru a un poète, supérieure à la ville
moderne! Malgré ses quais magnifiques, ses superbes remparts, sa Bourse,
son Intendance, ses monumentales constructions rectilignes, de la
défunte Compagnie des Indes, sur les rues de Chartres et d'Orléans, ses
hautes maisons du temps de Louis XV, son beau chantier de marine, son
môle des Noirs, les bassins grandioses qu'on a substitués à son havre
de marée, malgré son Casino, ses bains de mer, malgré même son
railroad,--celle-ci peut faire regretter celle-là, avec ses grèves
abruptes, ses ruelles escarpées, hérissées ça et là d'escaliers
branlants; ses places étroites, mais bigarrées de gens de toutes les
nations, ses bâtisses multiformes, aux étages surplombant, aux pignons
aigus, ornementés, aux vitraux de couleur; et ses nombreuses tours, et
ses dômes, et ses clochers, et ses campanilles, et ses pyramides égarées
dans les nues, et, en un mot, le mouvement qui, du matin au soir,
régnait à l'intérieur comme au dehors des murs.
Qu'est-elle devenue, cette noble cathédrale, commencée par les
_picoteurs_ aléthiens vers le huitième siècle? Qu'en subsiste-t-il? Un
tronçon, avec un méchant portail, relevé sous Louis XIII ou Louis XIV.
Où sont aussi ces trois gigantesques colonnes-phares, surmontées de
flèches effilées, qui se dressaient fièrement près de cette basilique?
Où l'église des Récollets avec son clocheton ouvré en dentelle? Ou
l'hôpital Saint-Thomas et ses gothiques arceaux? Où ce vaste couvent
des Bénédictins dont la chapelle, dans le style byzantin, était un
chef-d'oeuvre d'architecture? Où encore le joli moutier des religieuses
du Calvaire? Où donc enfin le palais épiscopal, qui rivalisait,
disait-on, de luxe, de somptuosité avec celui de Rennes?
De tous ces édifices, si remarquables à un titre ou à un autre, il ne
reste plus à cette heure que l'église Saint-Sauveur. Encore n'a-t-elle
rien conservé des admirables sculptures qui faisaient autrefois son
orgueil et y attiraient la foule des visiteurs.
Mais si Saint-Malo a vu tomber en poussière tous ses vieux monuments, il
en a été un peu partout de même; et non pour le malheur de l'humanité.
Si attrayant que soit le tableau rétrospectif de leurs beautés
détruites, il ne doit point nous faire pleurer le passé et calomnier le
présent. Notre âge vaut décidément, forcément et NATURELLEMENT mieux que
ceux qui l'ont précédé: de même ses successeurs vaudront mieux que
lui, car la loi du progrès nous emporte. Les arts produits délicats du
sentiment contemplatif et extatique ont cédé le pas aux arts fruits
de la civilisation industrielle; l'utile a succédé à l'agréable,
l'application pratique à l'application idéale. Le droit du plus grand
nombre s'est imposé aux prétentions de la minorité. Saint-Malo y a perdu
peut-être; mais combien d'autres y ont gagné!
Soyons juste et véridique, d'ailleurs: Saint-Malo possède encore, valide
et menaçant, son fort château féodal, que nous aurons bientôt l'occasion
de décrire, et qu'on achevait d'édifier en 1534, au moment où commence
notre narration.
A cette époque, vis à vis du château, à quelques pas du pont-levis qui
en garde l'entrée et «jouxte l'hospital Saint-Thomas,» dit un document
du temps, devant l'hôtel de Chateaubriand, métamorphosé, hélas!
aujourd'hui en une auberge, l'_Hôtel de France_, on voyait une maison
de bois entrecroisés et de moellons, d'un seul étage, projeté à au moins
deux pieds en avant sur le rez-de-chaussée. Cette maison, vieillotte,
ratatinée, péchant quelque peu contre les lois de l'équilibre, mais
proprette au dehors comme au dedans, avait trois entrées: l'une, la
principale, sur une petite place, ombragée d'arbres, en face du château;
les deux autres devant l'hôtel de Chateaubriand. Rien ne la distinguait
de la généralité des habitations de Saint-Malo. Comme la plupart, elle
était couverte en tuiles rouges, courbes, et ses portes et les volets
de ses fenêtres à guillotine étaient bardés de fortes plaques de
tôle, assujetties sur les panneaux au moyen de boulons en fer rivés.
Seulement, l'une de ses portes de derrière s'ouvrait sur un perron,
abrité par un appentis que supportaient deux colonnettes, et auquel
montait un escalier en équerre, de quelques marches, muni d'une rampe
en pierre pleine. Ce perron servait, pour ainsi dire, de vestibule aux
appartements de l'étage supérieur.
C'est dans cette maison qu'était né Jacques Cartier; c'est là
qu'il vivait avec sa femme, Catherine Desgranches, fille de Jacques
Desgranches, «connétable de la ville et cité de Saint-Malo;» c'est à que
nous le trouverons dans la soirée du dimanche 19 avril 1534.
Quoiqu'on soit au printemps, le froid est pénétrant au dehors; il tombe
une pluie fine et glaciale.
Soulevons le lourd marteau de bronze, à tête de lion, posé à la porte du
rez-de-chaussée, et entrons sans façon dans cette hospitalière demeure,
où l'étranger honnête est toujours sûr de trouver franc accueil.
Descendant une marche, nous voici dans une longue et large salle basse:
tout y annonce le séjour habituel du marin. C'est qu'en effet, fils
de marin, Jacques Cartier est marin lui-même. Si son père fut l'un des
riches armateurs de Saint-Malo, Jacques a encore augmenté le patrimoine
qu'il lui a laissé. Mais, fidèle aux anciennes coutumes, il ne dédaigne
ni le lieu où il poussa son premier vagissement, ni les habitudes de ses
aïeux. Dans cette salle enfumée, aux solives noires comme le
charbon, dans cette salle dallée, où, en plein midi, le jour filtre
parcimonieusement à travers des vitres verdâtres, enchâssées dans des
losanges de plomb, vous remarquez des filets, des instruments de pêche,
des avirons, des ancres, des armes rangés ça et là ou accrochés à la
muraille, ou suspendus au plafond. Une table massive, carrée, luisante,
en bois bruni par l'âge et flanquée de deux bancs solides à défier la
pesanteur d'un Gargantua, occupe tout le milieu de la pièce et réfléchit
les capricieuses clartés réverbérées par une large et profonde
cheminée, dans laquelle, sur un âtre plus élevé que le sol de la pièce,
flamboient, en pétillant avec bruit, deux troncs de châtaignier, couchés
horizontalement l'un contre l'autre. De là, ces rayons fantastiques vont
se réfléchir sur une immense vaisselière, chargée de bassines en cuivre
et de faïences coloriées qui renvoient la lumière jusqu'au fond de
la salle où l'on distingue un lit monumental. Ce lit ressemble à
une armoire sans battants; ses épaisses cloisons sont couvertes de
sculptures, aux arêtes desquelles se joue la lumière, qui vient mourir
enfin par l'ouverture de l'alcôve, en jetant un dernier reflet sur
un grand Christ d'ivoire, fixé au fond et dont l'aspect, dans cette
pénombre flottante, impose à l'esprit de hautes et graves pensées.
La pièce sert à la fois de cuisine, salle à manger, de travail, de
réception et de chambre à coucher. On y sent circuler cet air patriarcal
si rare aujourd'hui et qu'il fait si bon respirer.
En épousant Catherine Desgranches, en 1519, Jacques Cartier avait fait
meubler, à l'étage supérieur, un dans un goût plus moderne et plus en
harmonie avec sa fortune. Il l'avait même habité du vivant de ses père
et mère; mais, après le décès de ceux-ci, il était revenu s'installer
dans la salle où avaient vécu et étaient morts ses ancêtres. Il espérait
bien, lui aussi, y rendre l'âme à son créateur, si la mer, sa perfide
maîtresse, lui en laissait le choix.
Huit heures venaient de sonner au beffroi du château.
Cartier, sa famille et quelques hôtes étaient groupés près du feu.
Assis dans une chaire en jonc, dans le coin de droite, sous le manteau
de la cheminée, notre marin causait avec un brillant seigneur placé près
de lui, sur un siège aussi primitif.
Ce seigneur était Charles de Mouy, sieur de la Meilleraye, vice-amiral
de France.
Vis avis de Cartier, dans l'autre angle de la cheminée, on remarquait
sa femme, Catherine Desgranches, qui achevait de tricoter un long bas de
laine, mais dont les yeux rougis, les paupières gonflées par les larmes,
annonçaient que, si ses doigts besognaient agilement, son imagination
était absorbée par des réflexions bien étrangères à son modeste travail.
Près d'elle se tenaient Antoine Desgranches, son frère; Marc Jalobert,
son beau-frère, et Me Julien Lesieu, notaire royal de la cour de Rennes.
Derrière eux, la nourrice de dame Catherine, la mère Manon, filait à
la quenouille, en marmottant des patenôtres; le timonier de Jacques
Cartier, Jean Morbihan, raccommodait une paire de bottes de pêche; un
domestique, Charles Guyot, faisait des filets; puis un gourmette [7], le
jeune Lucas, dit Saute-en-l'Air, fourbissait, en baillant, le poignard
de son maître. Enfin, à un bout de la pièce, devant une petite lampe,
aux lueurs fuligineuses, s'agitait une servante, en train de ranger de
la vaisselle sur une étagère.
[Note 7: On dit mousse aujourd'hui: mais cette dénomination, qui semble
venir du hollandais, ne fut pas adoptée chez nous avant le milieu du
dix-septième siècle.]
Tous ces personnages, avec leurs physionomies et leurs costumes si
caractéristiques, tous ces objets, diversement frappés par des jets
vagabonds de lumière et d'ombre, enraient un spectacle saisissant, que
dominait la belle et mâle figure de Jacques Cartier, ressortant comme
dans une auréole aux rayonnements du foyer.
Il touchait à sa quarantième année. C'était un homme dans toute la
force de la maturité, d'une stature moyenne et bien prise, nerveuse,
vigoureusement constituée. Son visage était expressif, très-accentué, et
la teinte brune que le haie de la mer y avait empreinte ajoutait encore
à l'énergie de ses traits secs, même anguleux. Il avait le regard
profond, un peu dur, les sourcils rapprochés, les joues maigres, presque
creuses; le nez long, recourbé comme le bec d'un oiseau de proie, la
lèvre inférieure légèrement proéminente ainsi que le menton. Il portait
toute sa barbe, roussâtre et clair-semée. Le haut de sa tête, couronné
par un front spacieux, sillonné de quelques rides, annonçait la
promptitude, la vigueur des résolutions, l'opiniâtreté, l'ambition.
Pleine de bonté, la partie inférieure ne manquait pas d'une certaine
sensualité rabelaisienne; mais l'ensemble disait hautement la hardiesse
des conceptions jointe à une fermeté d'exécution inébranlable.
Pour vêtement, il avait un feutre noir, à bords étroits et relevés à la
mode du temps; un pourpoint de drap marron, serré à la taille par une
ceinture de cuir, des braies de même étoffe, également galonnées, et des
bottes molles, à retroussis. De son pourpoint entr'ouvert, s'échappait,
en bouillonnant autour du cou, une fraise de fine dentelle, et sur sa
poitrine pendait une petite arbalète d'argent, insigne de son grade de
pilote hauturier.
--Oui, messire, par ma Catherine, si le vent vire cette nuit, nous
appareillerons dès demain matin, disait Jacques en s'adressant à Charles
de Mouy.
--Et il virera le vent, j'en suis sûr, moi; da oui; je sens ça à mes
rhumatismes, marmotta le vieux Jean Morbihan.
--Tout est donc prêt? demanda le vice-amiral.
--Tout, messire, tout! Ah! j'attends depuis assez longtemps cette
occasion d'élever mon pays au rang qu'il mérite dans l'histoire des
découvertes modernes, répondit Jacques avec un enthousiasme qui fit
soupirer sa femme. Oh! continua-t-il, en portant la main à son front,
j'ai lutté, lutté depuis quinze ans! Il m'a fallu essuyer bien des
déboires, bien des rebuffades. Enfin, grâce en soit rendue à votre
généreuse initiative, messire, grâce aussi à la bonté de monseigneur
Philippe Chabot, grand amiral de France, je possède aujourd'hui les
lettres patentes qui m'autorisent à «voyager et aller aux Terres-Neuves,
passer le détroit de la baie des Châteaux, avec deux navires équipés de
soixante compagnons pour l'an présent.»
--Et par Neptune, je n'en suis pas fâché, maître Jacques! Notre seigneur
le roi de France ne pouvait confier plus belle et plus noble mission à
plus brave capitaine, s'écria Charles de Mouy en frappant sur la garde
de son épée. Quand nous lui parlâmes du projet, il hocha d'abord la
tête d'un air incrédule, car l'insuccès du Florentin Verazzani l'avait
dégoûté de nouvelles expéditions dans les mers inconnues. Mais ayant
aperçu je ne sais quel courtisan espagnol qui souriait ironiquement:
«Foi de gentilhomme, reprit-il changeant soudain d'avis, vous avez
raison. Chabot et de Mouy; nous aussi irons faire des conquêtes ès
Terres-Neuves. Je voudrais bien connaître l'article du testament d'Adam
qui lègue en entier l'héritage du Nouveau-Monde à mes cousins de Madrid
et de Lisbonne.»
--Royalement parlé! fit Jacques en souriant.
--Min Gieu, ça n'est pas mal en tout pour un Français, murmura Jean
Morbihan, vieux Breton qui non-seulement ne pardonnait point à la reine
Claude d'avoir, en 1515, consenti la cession définitive de la Bretagne
à la France, mais ne croyait même pas à cette cession, et nourrissait
contre les Français un sentiment de haine d'autant plus vif qu'il était
moins raisonné.
--Oui, reprit le vice-amiral, et tout de suite François Ier mit deux
navires à votre, disposition, maître Jacques, plus soixante hommes...
--Ah! dit Cartier, ce sont ces hommes qui ont été le plus difficile
à rassembler. Vous ne sauriez croire, messire, combien de jalousies a
suscitées autour de moi la faveur royale. Les marchands de cette ville
se sont ligués, contre l'entreprise. Non contents de la décrier, ils ont
tout fait pour débaucher les gens que j'engageais, les cachant ou les
faisant cacher dans l'espérance que je renoncerais à mon dessein.
Y renoncer! à ce dessein, le rêve de toute ma vie! les insensés!
Néanmoins, sans l'ordonnance que j'ai obtenue de la cour de Saint-Malo,
défendant aux bourgeois et négociants de recéler mes mariniers et
compagnons de mer, et sortir leurs navires du port jusqu'à ce que mes
équipages fussent complets, à peine de cinq cents écus d'amende; sans
cette ordonnance qui fut rendue et proclamée le dix-neuvième jour de
l'année dernière, je doute que j'aurais pu réunir le monde nécessaire à
l'expédition. Mais laissons là les doléances, et permettez-moi, messire,
de vous remercier d'être venu pour assister à notre embarquement.
--Par Neptune! je n'aurais eu garde d'y manquer. Et vous croyez, maître,
qu'il aura lieu demain?
--Je le souhaite, dit Cartier, mais il faut que la brise change, et
passe au sud-ouest, le vent favorable pour sortir du golfe. Dans tous
les cas mes mesures sont prises, mes gens enfermés à bord, et j'ai reçu
la sainte communion aujourd'hui. Je pourrais mettre à la voile cette
nuit même...
Comme il prononçait ces paroles, dame Catherine, ne pouvant se contenir
davantage, éclata en sanglots.
--Non, non, tranquillise-toi, ma bonne femme s'écria Jacques; non, je ne
partirai pas cette nuit...
--Si ce n'est pas cette nuit, ce sera demain, ait-elle d'une voix
profondément altérée.
--D'ailleurs, continua Cartier, refoulant ses propres émotions et pour
donner un nouveau tour à l'entretien, cette soirée nous la devons à la
gaieté. On célèbre ici les fiançailles de ma pupille Constance Dubreuil
avec mon neveu Étienne Noël; et j'ose espérer, messire, acheva-t-il,
en s'inclinant devant Charles de Mouy, que vous daignerez signer le
contrat.
--Avec plaisir, avec plaisir, dit le vice-amiral; mais où donc sont les
futurs?
--Ce matin, la jeune fille est allée chez une amie, au pardon de Paramé.
Quant à notre gars, comme il s'embarque avec moi, il a dû s'approcher
aujourd'hui des sacrements. Et, après dîner, on l'a envoyé chercher sa
prétendue. Ils ne tarderont pas à arriver... On frappe. Ce sont eux sans
doute, ou messire le recteur qui doit bénir la cérémonie. Gourmette, va
ouvrir.
Saute-en-l'Air avait déjà obéi.
Un robuste jeune homme, haletant, à la mine effarée, parut dans la
salle.
--Constance est-elle rentrée? demanda-t-il d'un ton agité.
--Rentrée! Mais non, répondit dame Catherine, se levant avec inquiétude.
--Ah! mon Dieu! alors que lui est-il arrivé? On ne l'a pas vue de toute
la journée à Paramé, repartit le nouveau venu, avec un accent de douleur
indicible.
CHAPITRE II.
LE DÉPART.
--Que dis-tu là, Étienne? s'écria Jacques Cartier, en se levant; quoi!
on n'a pas vu Constance à Paramé?
--Non, mon oncle, pas de la journée! répondit le jeune homme, les larmes
aux yeux.
--Sainte Vierge! quel nouveau malheur encore! s'exclama la maîtresse de
la maison, en joignant les mains.
--Min Gieu, ça n'est pas possible! ça n'est pas possible! grommelait
Jean Morbihan d'un air consterné.
La vieille nourrice, étant sourde, regardait cette scène avec une sorte
d'hébétement, et cherchait à en deviner la signification. Le mousse
riait malicieusement sous cape, en prenant grand soin de n'être pas
remarqué. L'étonnement se peignait sur les traits du reste de la
compagnie.
--Voyons, reprit Cartier, s'adressant à son neveu, ne pleure pas comme
un enfant. Constance n'est point perdue; On la retrouvera. Tu es allé
chez les dames Moreau?
--Mais oui, mon oncle.
--Et on t'a dit?
--On m'a dit que Constance n'était pas venue au pardon, comme elle
l'avait promis.
--Oh! fit la femme du pilote, je ne sais quel pressentiment...
--Bon, bon, Catherine, ne sois pas ainsi affolée, interrompit maître
Jacques. Constance n'a pu s'égarer. Il y a tout au plus une lieue d'ici
à Paramé. Elle a fait cent fois le chemin...
--Mais les routes sont bien peu sûres, en ces temps! observa dame
Catherine.
--Si le village où elle devait se rendre est près d'ici! intervint
Charles de Mouy, avec un geste rassurant.
--Sans doute, sans doute, dit Cartier. La jeune fille aura changé d'idée
et sera allée visiter d'autres amis, dans quelque paroisse voisine.
C'est une intrépide marcheuse... un caractère et un corps de fer.
--Depuis quelques jours, elle paraissait soucieuse, remarqua tristement
Catherine.
--Le fait est, murmura Jean Morbihan, que, depuis une huitaine, la jeune
demoiselle était brumeuse comme une matinée de mars, dans l'île où elle
est née, da oui!
--Que dis-tu là? lui cria Cartier.
--Oh! rien, rien en tout, répondit le vieux marin, reprenant de plus
belle ardeur le rapiécetage de sa botte.
De temps à autre, Lucas glissait un regard sournois sur les assistants.
--Je vous demande bien pardon, messire, dit maître Jacques à Charles de
Mouy...
--Je vous comprends. Vous allez vous mettre à la recherche de votre
pupille. Avez-vous besoin de mes services? Je laisserai mes gens à votre
disposition.
--Merci pour cette offre bienveillante, répondit Cartier; elle ajoute
encore à ma dette de reconnaissance envers Votre Seigneurie. Mais
mon monde suffira, j'espère. Du reste, il n'y a pas encore lieu de se
tourmenter. Le couvre-feu n'est pas sonné. Constance peut rentrer par la
poterne du château. Le sergent de garde la connaît, il ne manquerait pas
de lui ouvrir si elle se présentait au guichet.
--Je suis tout marri de ce qui vous advient, repartit le vice-amiral,
et je souhaite sincèrement, maître Jacques, que votre anxiété ne se
prolonge pas davantage. Mais, puisque mes services ne vous sont d'aucune
utilité, je vais me retirer... et demain, si vous avez besoin de quelque
chose, comptez sur moi.
Après ces mots, il se leva, s'approcha de la femme du pilote, prit
courtoisement congé d'elle et sortit de la salle pour rentrer au
château, où il avait pris ses quartiers.
--Min Gieu! je me charge de la retrouver, notre demoiselle, s'écria
le vieux Jean Morbihan, chaussant vivement ses bottes, dès que le
vice-amiral fut parti.
--Où vas-tu? où veux-tu aller? s'enquit Cartier, qui réfléchissait.
Jean Morbihan se gratta le front d'un air indécis.
--Une idée, mon oncle! s'écria Étienne Noël.
--Voyons ton idée.
--Si Constance avait été chez nos parents de Saint-Hydeue.
--Non, non, dit dame Catherine. Elle n'est pas à Saint-Hydeue; ou elle
aurait passé à Paramé et s'y serait arrêtée pour ouïr la sainte messe.
--A quelle heure a-t-elle quitté la maison? interrogea maître Jacques.
--Ce matin, à six heures.
--Mais que vous a-t-elle dit, ma tante? reprit vivement Étienne.
--Elle m'a dit qu'elle irait tout droit à Paramé, où elle était invitée
et où elle assisterait à l'office divin avec les dames Moreau. Oh!
combien je me repens de l'avoir laissée partir! Un pressentiment...
--Allons, femme, laisse là tes pressentiments! dit Cartier, avec une
teinte d'humeur.
--Et que vous avez tort, maître! Da oui, c'est moi qui vous l'assure,
riposta Jean Morbihan; les pressentiments...
--Tais-toi! signifia le pilote sévèrement. Ce n'est pas le temps de
parler, mais d'agir. Holà! gourmette!
--Me voici! me voici! dit, en se frottant les yeux, Lucas, qui feignait
de dormir étendu sur un banc.
--Toi, tu vas courir au presbytère de Roteneuf. C'est là que Constance
a fait sa première communion; peut-être est-elle allée voir le bon
recteur.
--Ça, mon gars, mets tes jambes à ton cou! ajouta le timonier, en
appuyant ce conseil d'une vigoureuse claque sur la partie la plus
charnue du corps de Lucas qui, par un bond prodigieux, prouva aussitôt
qu'il n'avait pas usurpé son sobriquet de Saute-en-l'Air.
--Toi, Jean, mon vieux camarade, tu vas gouverner sur Saint-Hydeue, avec
Étienne et Antoine, qui prendront de nouvelles informations à Paramé, et
moi, je visiterai Saint-Servan, avec Charles tandis que mon beau-frère
fera avec ma femme des recherches dans la ville.
--Volontiers, répondit Marc Jalobert d'un ton bourru.
--Et moi! me comptez-vous pour rien? si vous le souffrez, je vous
accompagnerai à Saint-Servan, maître Jacques? insinua le notaire.
--Soit! consentit Cartier.
Et, s'approchant de la vieille nourrice, de plus en plus intriguée par
ces mouvements et ces discours, dont elle commençait à soupçonner le
sens, quoiqu'elle ne les comprît point parfaitement, il lui dit d'un ton
bas qu'elle entendait assez bien, malgré sa grande surdité:
--Ce n'est rien, bonne Manon; ce n'est rien; nous allons sortir, n'ayez
inquiétude. Bientôt nous serons de retour. Veillez, en nous attendant;
et, si Constance rentre, qu'elle n'aille pas se coucher avant que je lui
aie parlé.
--Et tiens du bouillon chaud, nourrice; car la pauvre Constance sera
sans doute à demi morte de froid et de faim! ajouta du même ton dame
Catherine.
--Oui, oui, répondit la vieille, par un mouvement des lèvres plutôt
qu'avec la voix.
--Comment! tu es encore là, méchant morveux! tonna Jean, en administrant
une nouvelle gourmade au mousse qui semblait fort occupé à mettre ses
souliers, et prêtait néanmoins une oreille curieuse à ce qui se disait
autour de lui.
Lucas détala avec l'agilité d'un écolier surpris en faute par son
magister.
--Oh! pour l'amour de Dieu, ne battez donc pas ainsi ce pauvre enfant!
s'interposa dame Catherine.
--Bah! il en verra bien d'autres à la mer, et c'est pour l'y accoutumer,
tout doucement, ce que j'en fais là, voyez-vous, patronne, dit le père
Jean en haussant les épaules.
Puis, se tournant vers Étienne Noël, dont le visage et la contenance
portaient les traces d'une douleur amère:
--Min Gieu, mon gars, faut pas te dévaler comme ça! notre demoiselle
n'est pas loin, c'est moi qui te le dis. On la retrouvera; sois
tranquille. Le père Jean aimerait mieux ne pas s'embarquer demain que de
lever l'ancre avant qu'on sache ce qu'elle est devenue. Tu oublies donc
que c'est nous qui l'avons élevée, la vieille et moi; que je suis son
premier nourricier... Mais en route!
Tout le monde quitta la maison, hormis Manon et la servante.
La pluie avait cessé; et le vent tournait au sud-ouest.
De grandes éclaircies bleues crevaient les nuages serrés comme les
mailles d'un réseau à la voûte céleste. Ainsi que des diamants, les
étoiles brillaient sous ce dais magnifique que la lune éclairait
largement, par intervalles, de sa blanche et paisible lumière.
Le couvre-feu sonnait au moment où la famille Cartier se mit en quête de
Constance. Les portes de la ville venaient d'être fermées. Mais, en sa
qualité de gendre du connétable, maître Jacques put se les faire ouvrir
à lui et aux siens. Tandis que Jean Morbihan, Antoine Desgranches et
Étienne Noël partaient dans la direction qu'il leur avait indiquée, le
pilote fouillait, avec son serviteur et Me Lesieu, Saint-Servan, qui
était alors une dépendance, un faubourg de Saint-Malo, dont il ne se
sépara, pour avoir une existence municipale propre, qu'en 1789.
Mais toutes les investigations furent sans résultat. Personne de leurs
connaissances n'avait vu Constance, ce dimanche-là. Vers minuit, Cartier
rentra chez lui en se berçant de l'espoir que sa femme ou ses autres
émissaires auraient été plus heureux, si même la jeune fille n'était pas
revenue au logis.
Il n'en fut rien.
Vainement dame Catherine et Marc Jalobert s'étaient livrés à de
minutieuses perquisitions dans la ville et dans le port. Constance
n'avait pas été aperçue de la journée. Interrogé s'il l'avait vue sortir
dans la matinée, le sergent de garde à la porte du château ne se le
rappelait pas. Et cependant il connaissait bien demoiselle Constance!
La désolation de dame Catherine ne saurait se peindre; un chagrin
profond envahissait le coeur de maître Jacques; instruite par la
servante de ce qui se passait, la vieille nourrice sanglotait à fendre
l'âme. C'est que si Constance n'était pas née des époux Cartier,
elle était leur fille d'adoption depuis son bas-âge; et, n'ayant pas
d'enfants, ils l'avaient élevée avec la tendresse d'un père et d'une
mère; ils la chérissaient comme telle; disons plus: ils l'idolâtraient.
Silencieuse, mélancolique, entrecoupée seulement de gros soupirs, fut
alors la veillée, dans cette salle immense, devant le brasier agonisant.
Assis à leur place respective, Jacques et sa femme craignaient de
parler. A peine osaient-ils se regarder. Le coeur gonflé, les yeux secs,
mais brûlants, l'oreille aux aguets, l'un et l'autre épiaient les bruits
du dehors, pendant que la nourrice psalmodiait lentement les Litanies
des Saints.
Tout à coup, Catherine se leva, et vint se jeter convulsivement dans
les bras de son mari, qui avait aussi quitté son siège pour la
recevoir. Pendant quelques minutes, ils mêlèrent leurs larmes et leurs
lamentations.
--Ah! ne partez pas! au nom de Dieu! Jacques, ne partez pas demain!
criait la jeune femme.
--Je te promets, répondit Cartier, que je ne m'éloignerai pas d'ici
avant d'avoir des nouvelles de Constance.
--Vous me le jurez, n'est-ce pas? reprit Catherine se pendant à son cou.
Le pilote l'entoura de ses bras, la pressa contre sa poitrine et
repartit avec tendresse:
--Oui, ma bonne femme, je te le jure.
--C'est, dit Catherine, que ce voyage m'effraie... un je ne sais quoi...
--Je t'en prie, ne parlons plus de ces craintes vagues qui paralysent
mon énergie...
--Ah! si vous saviez, Jacques!
--Je sais que tu es la meilleure, la plus dévouée des épouses. Mais ton
esprit timide est trop prêt à accepter pour des réalités les fantômes
d'une imagination un peu superstitieuse. Voyons, raisonnons. N'ai-je pas
fait dix fois la traversée de Saint-Malo à Terreneuve? m'est-il jamais
arrivé un accident? Qu'appréhendes-tu donc? N'es-tu pas la femme
d'un marin, la fille d'un brave soldat? Vrai Dieu! je te croyais plus
courageuse, plus soucieuse de ma gloire!... car c'est vers le temple
de la gloire que je naviguerai, cette fois. Le simple pilote Jacques
Cartier deviendra célèbre dans le monde entier. Et, ajouta-t-il, en
souriant de cette bouffée d'orgueil qui lui montait à la tête, le roi
de France, pour récompenser mes services, anoblira le nom que tu portes,
oui, je le déclare, je le prédis, je le prophétise, par ma Catherine, ma
bonne Catherine! puisque j'ai pris l'habitude de t'invoquer dans toutes
mes paroles, comme dans tous mes actes! acheva le pilote en baisant sa
femme au front.
A cet instant, l'ombre d'un corps parut s'établir devant la fenêtre, à
travers laquelle la lune déchirait ses rayons, qui venaient former, sur
les dalles de la salle, un vaste treillis d'ébène à fond d'argent.
La vue de cette ombre attira aussitôt l'attention de Jacques Cartier,
alors debout vis à vis de la fenêtre.
--Qui diantre peut être là à nous espionner? dit-il, se dégageant
doucement de l'étreinte de Catherine.
Ensuite, il s'élança vers la porte et l'ouvrit brusquement.
Mais si rapide qu'eût été son mouvement, il trouva déserte la petite
place sur laquelle donnait sa maison.
Cartier rentra rêveur dans la salle.
--Si je ne savais ce démon de gourmette loin d'ici, je serais disposé à
penser que c'était lui, disait-il entre ses dents.
--Oh! fi! c'est vilain; vous aussi, Jacques, vous êtes prévenu contre
le pauvre garçon; tout le monde lui en veut! fit dame Catherine d'un ton
d'affectueux reproche.
--C'est, reprît le pilote, que sa conduite est singulièrement suspecte;
depuis ces derniers jours surtout... Enfin!... Ah! qu'il me tarde
d'avoir des nouvelles... où peut être cette petite fille?... Quelle
heure est-il?
--Trois heures, mon ami; vous devriez vous reposer!
--Me reposer! me reposer! s'écria Cartier, frappant du pied et se
mettant à arpenter la pièce. Oh! je n'y tiens pas. Le sang me bout dans
les veines... Si j'allais visiter nos nefs! Qui dit que, d'aventure,
l'un de mes mariniers ne l'aura pas aperçue? La plupart la connaissent.
--Nous n'y avions pas songé, Jacques!
--Oui; j'y cours.
Ce disant, le capitaine quitta de nouveau son habitation et se rendit
dans le port, où il prit une embarcation qui le conduisit à bord de deux
navires d'un faible tonnage, mouillés côte à côte, à l'embouchure de la
Rance.
Ces bâtiments étaient ceux dont, en vertu d'une royale autorisation,
Cartier devait disposer pour aller tenter des découvertes «ès
terres-neuves.»
Le pilote questionna ses «mariniers,» mais ceux-ci ne savaient rien.
Depuis un mois, du reste, le plus grand nombre demeurait jour et
nuit enfermé dans les vaisseaux, telle était la crainte qu'ils ne
désertassent. Et la veille, comme l'on attendait, à chaque moment,
le signal du départ, tous ayant entendu la messe, communié dans les
entreponts, pas un n'avait mis pied à terre.
Quand Jacques, fatigué de cette longue nuit d'agitation, quitta les
navires, un homme de garde au bossoir lui demanda respectueusement:
--Pensez-vous, maître, que nous mettrons à la voile aujourd'hui?
--Je ne sais, répondit évasivement Cartier.
--Le vent est bon, cependant, repartit le factionnaire.
--Bon ou mauvais, que m'importe! fit Cartier, d'un ton qui contrastait
étrangement avec sa fermeté habituelle.
Et il reprit le chemin de son domicile, dans un état voisin de
l'abattement.
Le jour commençait à poindre.
Jacques Cartier rentra doucement dans la salle basse. Épuisée par les
émotions, dame Catherine dormait, près du foyer éteint, la tête appuyée
contre Manon qui égrenait son chapelet. Sans troubler son sommeil, le
pilote ressortit, et, s'autorisant du nom du vice-amiral, s'introduisit
au château, où il monta dans le donjon.
Parvenu au sommet, ses regards se portèrent avidement sur la route de
Paramé.
O bonheur là une petite distance des remparts de la ville, s'avançait
un groupe de quatre personnes, que l'oeil exercé du marin n'eut pas de
peine à reconnaître.
C'était Constance, marchant entre Étienne Noël, Jean Morbihan et Antoine
Desgranches.
Jacques redescendit bien vite et annonça à sa femme cette bonne
nouvelle.
En l'apprenant, Catherine faillit s'évanouir. Mais si un excès de joie
fait mal, ce mal est de courte durée. On en guérit aisément. Aussitôt
remise, dame Catherine, sans attendre son époux, partit comme une flèche
à la rencontre de la jeune fille.
Je renonce à décrire les félicités de cette réunion. La vivacité des
premiers épanchements apaisée, on passa aux explications. Constance
avait, disait-elle, été enlevée par une troupe de gens qui rôdaient près
de Saint-Malo, et qui l'avaient conduite dans une maison abandonnée, à
la pointe de Roche-Bonne. Elle était restée toute la journée du dimanche
et une partie de la nuit dans cette masure, d'où l'avaient tirée,
vers le matin, Étienne Noël, Antoine Desgranches et Jean Morbihan,
D'ailleurs, on ne l'avait aucunement maltraitée et les vivres ne lui
avaient pas manqué. Cette déclaration était quelque peu ambiguë. Le ton
même dont elle fut faite manquait de sincérité. Mais on était si content
de se revoir que personne ne s'avisa de la contester. Quant à Noël,
Desgranches et Morbihan, ils avaient sans difficulté trouvé la trace de
Constance. Témoin de l'enlèvement, un berger de Paramé l'avait raconté
le soir, en ramenant son troupeau au village, de sorte qu'y arrivant
une heure ou deux après lui, Étienne et Jean en furent informés. Mais le
berger ignorait l'endroit où les ravisseurs avaient traîné leur proie.
Nos quêteurs battirent donc la campagne tout le reste de la nuit. Le
hasard ou l'instinct amoureux d'Étienne guida leurs pas vers le vieux
bâtiment qui servait de prison à la jeune fille. La porte était à
peine fermée par un verrou extérieur, le verrou fut tiré et Constance
délivrée.
Elle était accablée de lassitude; dame Catherine la mit au lit, après
lui avoir fait prendre un consommé.
--Allons, enfants, dit alors Jacques Cartier aux trois hommes, le vent
est favorable. Qu'on se hâte d'en profiter. Rendons-nous aux vaisseaux
pour presser les préparatifs du départ. Il faut qu'avant la nuit, nous
soyons hors du golfe, dans la Manche!
--Mais, mon oncle, dit Étienne timidement, et mes fiançailles?
--Ah! fit Jacques, en souriant de son fin sourire, ces amoureux, ça ne
pense qu'à leurs intérêts! Tes fiançailles, mon pauvre garçon, ce sera
pour notre retour.
--Da oui! confirma Jean.
Cartier dit alors à sa femme:
--Ma chère Catherine, tu viendras vers midi, à bord avec Constance, me
dire adieu. Je ne quitterai pas les navires.
Et, l'ayant embrassée avec une rapide brusquerie pour cacher sa
tristesse, il s'éloigna à grands pas.
Le jour était tout à fait venu, un jour maussade et nébuleux: l'angélus
tintait à toutes les cloches de Saint-Malo; le roulement des voitures
commençait à se faire entendre, la ville et son port s'animaient.
Cartier et ses compagnons se furent bientôt transportés sur leurs
vaisseaux. C'étaient deux brigs de soixante tonneaux chacun, avec
un château de poupe, un gaillard d'avant assez élevé, comme on les
construisait généralement alors, et une batterie en barbette de quelques
caronades et passe-volants sur le pont.
Les deux navires portaient ensemble soixante et un hommes[8].
[Note 8: Et non le double, comme l'a écrit M. Léon Guérin, dans son
_Histoire maritime de France_.]
Nous l'avons dit, la presque totalité de ces hommes avaient été enfermés
dans l'entrepont pour prévenir les désertions.
Dès qu'il fut arrivé à bord du premier des brigs, Cartier fit laver
soigneusement le pont et ses bordages, fourbir les canons, ouvrir les
sabords, et disposer le gréement pour le départ.
Son beau-frère, Marc Jalobert, surveillait l'exécution des mêmes travaux
sur l'autre brig.
Ensuite, on pavoisa les navires de cent flammes et banderoles aux
couleurs éclatantes, sur lesquelles tranchait brillamment, arboré à la
poupe, le pavillon de Saint-Malo: l'hermine sans tache, en champ d'azur,
à croix blanche.
Ces apprêts terminés, tous les hommes furent appelés et rangés, en
double haie, sur le pont du brig. Quel spectacle curieux, pittoresque,
incroyable, j'allais dire inimaginable! L'uniforme n'était guère connu
alors. Aussi fallait-il voir ces gens, venus de toutes les parties de
la Bretagne ou de la Normandie, avec leurs bonnets ou leurs larges
chapeaux, costumes nationaux, galonnés, gris, blancs, verts, jaunes,
rouges, bleus, de toutes les nuances. Et la coupe! aussi variée que la
teinte de l'habit! Et les visages! aussi différents que les vêtements.
Quant au langage, c'était, ma foi, bien autre chose encore! Quel jargon!
quel patois! quelle cacophonie! Je renonce à plus accentuer ce tableau.
A midi, les cloches de Saint-Malo commencèrent à brimballer à toute
volée.
Bientôt, du port, chargé, comme les remparts, d'une foule compacte et
aussi bariolée que les équipages des deux brigs, se détachèrent trois
barques.
Sur la première, se trouvait monseigneur l'évêque de Saint-Malo, dans
toute la pompe sacerdotale, accompagné des principaux ecclésiastiques de
son diocèse, également revêtus des ornements sacrés de leur ministère.
Ils venaient bénir l'expédition.
La seconde barque portait le vice-amiral, messire Charles de Mouy, sieur
de la Meilleraye, couvert des insignes de son rang, et escorté par un
brillant état-major.
Enfin, dans la troisième, on voyait dame Catherine, le coeur bien
affligé, sous ses attifets de fête, Constance, sa fille adoptive, toute
rayonnante de beauté, et divers membres de la famille Cartier.
Une salve d'artillerie annonça que les embarcations quittaient terre,
dans une anse, alors ouverte près du môle actuel des Noirs.
Immédiatement, à la flèche du grand mât de chacun des brigs, se déploya
dans toute sa majesté l'oriflamme royale: blanche, semée de fleurs de
lis d'or, chargée des armes de France, entourées des colliers des ordres
Saint-Michel et du Saint-Esprit, et deux anges pour support.
Dix coups de canon appuyèrent cette démonstration et les tambours
battirent aux champs.
--Terr i ben! mâchonna Jean Morbihan entre ses dents, à la vue des
couleurs de France flottant au-dessus de sa tête.
Pour qu'il se laissât aller à articuler ce redoutable juron, il fallait
que le vieux Breton fût terriblement exaspéré. Mais, nous l'avons dit,
il était réfractaire à toute idée de sujétion à la France. Aussi lui,
qui se montra plein de déférence, d'humilité pour l'évoque, quand il
aborda le navire de Jacques Cartier, affecta-t-il d'être gourmé et raide
comme une barre de guindeau, à l'arrivée de messire Charles de Mouy,
sieur de la Meilleraye.
Un autel avait été érigé sur le gaillard d'arrière. Le prélat dit
une courte messe, que tout le monde entendit à genoux, et bénit les
équipages et leurs bâtiments.
Ensuite, les hommes s'étant relevés, et ayant repris leurs rangs, le
vice-amiral les passa en revue. Satisfait de cette inspection, dont
il témoigna hautement son contentement, Charles de Mouy adressa aux
mariniers une brève allocution pour leur recommander l'activité, la
docilité et la soumission. Puis, tirant son épée, et la dressant en
l'air:
--Jurez, leur dit-il, de toujours demeurer les féaux serviteurs de
François, premier du nom, roi de France par la grâce de Dieu, et de
vous comporter fidèlement à son service, sous le commandement général
de maître Jacques Cartier, son bien-aimé pilote, chargé de ses pleins
pouvoirs et autorité, dans l'entreprise pour laquelle vous vous êtes
engagés.
--Le roi de France! le roi de France, mais, min Gieu, ce n'est pas mon
roi, grommelait Jean Morbihan, debout à la barre du gouvernail.
Et se penchant à l'oreille de Cartier, placé devant lui;
--Dites, maître, faut-il que je jure aussi?
--Eh! sans doute! répondit celui-ci, impatienté de la longueur de la
cérémonie; car il craignait que le vent, qui était alors excellent pour
débouquer du golfe, ne tournât une seconde fois.
--Bah! pensa l'entêté timonier, personne ne fait attention à moi, je ne
jure pas; non da!
Le serment prêté, Charles de Mouy accola cordialement Jacques Cartier;
lui souhaita un heureux succès, et quitta le navire, en même temps que
le clergé de Saint-Malo [9].
[Note 9: Je ne sais, vraiment, pourquoi, dans l'édition Tross (1868) du
premier voyage de Cartier, on a reproduit ce sommaire absurde du premier
chapitre, qui se trouve dans une édition fautive:
«_Comme messire Charles de Mouy, Chevalier, partit avec deux navires de
Saint-Malo, et comme il arriva en la terre neuve, appelée la Françoise,
et entra au port de Bonne-Vue_.»
Jamais Charles de Mouy, vice-amiral de France, ne s'embarqua pour les
«terres neuves.» Cela ne fait pas de doute. Il se contenta d'appuyer
Cartier de son crédit et de passer en revue ses équipages. C'est ce
que déclarent avec raison MM. Cunat, Garneau (Histoire du Canada), L.
Guérin, etc.
Le sommaire de la même relation publié par la Société littéraire et
historique de Québec est conforme à la vérité.
Le voici:
«Comme le capitaine Jacques Cartier partit avec deux navires de
Saint-Malo, et comme il arriva en la Terre-Neuve et entra au port de
Bonne-Vue.»]
Le capitaine Jalobert étant retourné à son bord, avec ses gens, outre
l'équipage ordinaire, il ne resta plus sur le brig de Cartier que dame
Catherine et Constance, lesquelles voulurent accompagner Jacques jusqu'à
la sortie de la rade, malgré l'avis de celui-ci qui craignait un grain.
La brise était fraîche et forte, les voiles furent déferlées, les
ancres levées, et, vers trois heures de l'après-midi, les deux brigs
doublaient, à l'embouchure de la Rance, la pointe de la Cité, au
bruit de l'artillerie et aux puissantes acclamations d'une multitude
enthousiaste.
C'était le vingt avril de l'an de grâce mil cinq cent trente-quatre.
CHAPITRE III.
LE SAUVEUR.
Après avoir prolongé les îles du Grand-Bey et du Petit-Bey (alors mont
Olivet), dont les fortins les saluèrent de plusieurs coups de canon, nos
brigs s'engagèrent dans le chenal ouvert entre les deux Conchées, pour
gagner la haute mer.
Déjà, l'ordre était établi à bord. Sur le pont, dans les haubans,
dans le gréement, on ne voyait que les hommes employés au pilotage des
navires et à l'orientation des voiles.
Penché à la barre du gouvernail, et les yeux fixés sur les balises
disposées ça et là dans la passe, pour indiquer les écueils, le vieux
Jean Morbihan rayonnait d'allégresse maintenant. En vérité, il était
dans son élément; il jouissait de la vie, comme oiseau dans l'air,
poisson dans l'eau.
Derrière lui, sérieux, vigilant, imposant, heureux toutefois de ce
bonheur qui emplit une âme honnête à la veille de réaliser un rêve
glorieux longtemps caressé, Jacques Cartier, son sifflet à la main,
commandait la manoeuvre. Près d'eux, étaient accoudées, à la rampe de
la poupe, dame Catherine et Constance. L'une et l'autre se tenaient
silencieuses, livrées à leurs propres réflexions. Mais quel abîme entre
les réflexions de la jeune fille et celles de la jeune femme! Noyée
dans une amère mélancolie, insensible aux brillantes perspectives
qui miroitaient devant les regards de son mari, celle-ci songeait
douloureusement à la longue, peut-être bien longue absence dont elle
était menacée, aux noirs tourments de la vie solitaire, aux déchirantes
angoisses de l'anxiété. Et la pauvre Catherine, plante timide d'une
exquise suavité, mais dont les parfums délicats ne s'exhalaient que
dans la serre-chaude des tendres épanchements, se reprochait sincèrement
l'affliction dont son coeur était navré. Elle eût voulu être hardie au
danger, inaccessible aux douces impressions, audacieuse pour partager
les projets et même les fatigues de Jacques. Elle se gourmandait de
manquer de fermeté, de vaillance, et s'accusait, comme d'un gros péché,
d'attrister encore par son humeur chagrine les derniers instants de leur
séparation.
Quant à Constance, frais bouton de fleur exotique qui s'ouvrait à
l'existence et en pompait avec ardeur tous les sucs, ses pensées
suivaient, nous l'avons dit, un bien autre cours. Et si la joie n'en
faisait pas le fond, elle y entrait au moins pour une grande, trop
grande part.
Cette jeune fille pouvait avoir seize ans. Elle était belle d'une beauté
singulière, captivante, fascinatrice. Rien de régulier dans ses traits,
mais beaucoup de provocation, beaucoup d'appels à la sensualité. L'oeil
fauve, très-fin, plein d'éclairs, mais sachant modérer ses feux, les
atténuer et se voiler tout à fait, sous de chastes paupières, frangées
de ces longs cils que l'on voit aux tableaux des madones. Brillants
ou assoupis, ses regards avaient des charmes irrésistibles, rehaussés
encore par une bouche espiègle, humide, vivement carminée, dont les
séductions ne sauraient se dire. Au nez agréable, des ailes mobiles,
voluptueuses; au menton grassouillet, d'un contour harmonieux, une
fossette, vrai nid d'amour, tout cela couronné par un front étroit, il
est vrai, opiniâtre, mais qu'encadrait une chevelure noire, à reflets
bleuâtres, si épaisse, si soyeuse! et tout cela posé sur un col d'une
adorable pureté de lignes, auquel venaient se nouer des épaules déjà
riches malgré l'âge encore tendre de Constance. La taille, les mains,
les pieds, les attaches étaient à l'avenant, quoique l'ensemble du
corps fût mignon à ce point qu'il semblait la réduction de l'un des
chefs-d'oeuvre de la statuaire antique. Ce défaut était peut-être la
qualité qui attirait sur Constance les désirs des hommes. Mais il en
était un autre dont se gaussaient les blondes filles de l'Armorique, et
qui ne lui conquérait pas moins les regards convoiteurs de l'autre sexe.
C'était une de ces carnations olivâtres auxquelles se complaisait
le pinceau de Murillo, et dont un léger duvet, de nuance encore
plus foncée, estompait la lèvre supérieure. Ah! j'oubliais une brune
lentille,--encore une tentation,--au lobe de l'oreille gauche.
En fallait-il plus pour soulever bien des jalousies, bien des rivalités!
Ajoutez que Constance avait de la coquetterie jusqu'au bout de ses
ongles menus, teintés comme une feuille de rose du Bengale; et puis,
capricieuse, volontaire, entêtée, emportée. Cartier l'avait peinte, d'un
trait, à Charles de Mouy:--Des membres et un caractère de fer.
En dépit des coutumes bretonnes et au grand regret du vieux Morbihan,
qui l'adorait, Constance était mise à la dernière mode française. Tandis
que la bonne dame Catherine se contentait de la blanche coiffe, plate, à
barbes, tombant sur les épaules, de la casaque de berlinge marron, ornée
de ganses violettes, du _justin_ garni, de la jupe courte, des bas à
coins et de la grossière chaussure nationale, sa fille adoptive portait
le chaperon de velours rouge, avec templettes parfîlées d'or; l'élégante
basquine de camelot de soie, sous une marlotte, doublée de pelleteries;
la vertugale en forme d'entonnoir renversé, la robe de drap bleu,
taillée en carré et décolletée sur la poitrine, à manches retroussées et
flottantes sous le coude, suivant le goût du jour; enfin, elle avait
des chausses ou bas écarlates et des escarpins de velours cramoisi,
très-épatés du bout, très-découverts, avec engrelure imitant des barbes
d'écrevisse.
C'était là le costume d'une noble demoiselle et non celui d'une
bourgeoise. Mais Cartier tenait déjà quelque peu à la noblesse par son
titre de pilote du roi, et par son alliance avec Catherine Desgranches.
Si, plus d'une fois, les coûteuses fantaisies de Constance avaient fait
murmurer dans la société qu'il fréquentait à Saint-Malo, jamais le brave
capitaine n'avait su résister à un caprice de sa «fi-fille» chérie.
L'eût-il osé, il lui aurait mis sur les épaules un de ces magnifiques
manteaux de vison blanc que, plus d'une fois, il avait rapportés des
côtes de Terreneuve. Mais à cet égard les ordonnances étaient formelles.
Seules les reines et les princesses du sang pouvaient se permettre
pareil luxe. En revanche, il lui avait donné une superbe fourrure en
petit-gris, que l'on voyait jetée sous son bras gauche, car, malgré
la force de la brise, il faisait une chaleur toute vernale, dont on
savourait, avec délices, les vivifiantes émanations après une longue et
rigoureuse saison de froid.
Penchée mollement sur le garde-corps, Constance suivait, d'un oeil
distrait, le ruban de moire argentée que le navire déroulait derrière
lui, et agitait nonchalamment dans sa main droite son beau panache,
bouquet de plumes d'autruches, qui servait aux dames d'éventail en été
et d'écran en hiver.
--Enfin, se disait-elle, je vais être délivrée des importunités de
ce pauvre Étienne. Ce n'est certes pas ma faute, à moi, si je ne puis
l'aimer! D'où lui est venue la folie de me vouloir épouser? de me
demander en mariage à son oncle? Mais, si j'étais unie à lui, je le
rendrais malheureux, très-malheureux. Cela est certain. Cependant, il
m'eût été pénible de refuser sa main, quand je voyais tout le monde
satisfait par cette alliance. Mais à moi, elle ne me souriait pas du
tout, oh! non, du tout. Et, n'eût été mon enlèvement hier, j'aurais,
vraiment; déclaré net mes intentions à l'heure des fiançailles....
Mon enlèvement! répéta-t-elle à mi-voix et en souriant.
--Que dis-tu là, Constance? demanda dame Catherine, qui avait entendu
ces derniers mots.
--Oh! rien, mère; rien, répondit-elle négligemment.
--Tu songes, sans doute, qu'il est bien cruel de quitter ceux que l'on
affectionne?
--Bien cruel, en effet; oui, mère, répliqua Constance d'un ton froid.
--Chère enfant, poursuivit dame Catherine, en jetant son bras autour
de la taille souple et cambrée de la jeune fille, chère enfant, que
j'aurais aimé à voir célébrer tes accordailles avec ce bon Étienne avant
son départ! Il me semble que tu ne serais plus aussi seule. Et puis nous
serions deux pour soupirer, pour rêver à nos époux absents. La douleur
partagée est moins lourde à porter. Mais Dieu ne l'a point voulu. Que
sa volonté soit faite! Tout était prêt, hier soir, pour la cérémonie,
néanmoins, et sans cet enlèvement, comme tu disais, il y a un instant...
--Ah! mère, regarde donc! s'écria tout à coup Constance à qui cet
entretien ne plaisait guère.
--Qu'y a-t-il? fit dame Catherine, avec bonté.
--Un homme à la pointe de la Grande-Conchée.
--Eh bien, cela te surprend? Ne sais-tu pas que cet ilôt est un lieu de
rendez-vous pour les pêcheurs?
--C'est vrai, mais cet homme...... balbutia Constance.
--Il nous salue, dit Catherine, qui avait levé les yeux vers un amas de
rochers sortant des flots à tribord de la barque.
--Sainte Vierge! s'exclama la jeune fille en rougissant, c'est.....
--Allons, mes enfants, interrompit alors la voix mâle, mais alors
tremblante, de Jacques Cartier, allons, il faut nous quitter!
Et, le pilote, attirant sa femme à lui, la pressait avec effusion dans
ses bras.
--Quoi! déjà! faisait celle-ci, qui était devenue d'une pâleur livide.
--Du courage, ma chère Catherine!
--Du courage! ah! je supplierai le bon Dieu de m'en donner...
--Et il ne manquera pas d'exaucer tes prières, ma bonne amie. Mais, là,
ne pleure pas comme une Madeleine ou mon coeur se va fondre aussi, et je
donnerai un méchant exemple à mes gens.
--Que le ciel vous protège et vous ramène le plus tôt possible près de
nous, mon bien-aimé Jacques! repartit Catherine en essuyant ses larmes.
--Oui, oui, dans trois ou quatre mois, je serai de retour...
--Soir et matin, je ferai des oraisons pour vous et dès demain nous
irons, avec Constance, brûler un cierge à la chapelle de Saint-Ouen...
--Soyez sûres que, moi non plus, je ne vous oublierai pas dans mes
prières, reprit Cartier d'un ton profondément ému... Mais qu'examines-tu
donc là, Constance? ajouta-t-il, en s'adressant à la jeune fille qui
contemplait toujours l'homme debout à la pointe de la Conchée, que le
brig avait dépassée d'une centaine de brasses.
Sans lâcher le gouvernail, Jean Morbihan s'était retourné.
--Terr i ben! proféra-t-il à cet instant d'une voix qui fit tressaillir
les auditeurs, terr i ben! Mais c'est le maudit chef des Tondeux. Je le
reconnais à la plume noire qui ombrage son chapeau.
--Tu crois? dit ingénument Constance.
--Terr i ben! répéta le matelot tout frémissant de colère; capitaine,
prenez ma place et laissez-moi monter dans une barque. Il faut que je
m'empare de ce misérable!... il faut...
--Tu es fou! répondit Cartier. Tu vois les Tondeurs partout, et ils
n'ont jamais existé que dans ton imagination...
Morbihan était furieux, il voulut protester.
--Assez! enjoignit sèchement le pilote, qui tira un son aigu de son
sifflet.
Étienne Noël arriva sur la dunette.
--Vous m'avez appelé, mon oncle?
--Oui. Fais tes adieux à ta future épouse et à ta tante.--Pour vous, mes
aimées, dit-il aux deux dames, vous devez vous bâter. Le vent s'élève,
la mer grossit. Il serait fort imprudent d'aller plus loin.
Étienne s'approcha de Constance; il désirait parler; il avait quelque
chose, un mot d'amour à lui dire; mais si son coeur débordait, sa gorge
était serrée; il fut incapable d'articuler une syllabe, et embrassa si
gauchement la jeune fille, que Cartier ne put réprimer un sourire.
--Adieu! adieu! Jacques, dit encore une fois dame Catherine, en se
précipitant sur le sein de son mari.
Puis, ayant tendu la main à Jean, qui mouilla cette main de ses larmes,
elle descendit dans le bateau que deux hommes, qui l'avaient amenée
à bord, conduisaient amarré au brig. Constance répondit froidement à
Cartier, dont l'affectueuse et paternelle étreinte ne fit vibrer aucune
fibre dans son âme ingrate, fermée aux doux et bons sentiments. Ensuite,
elle s'approcha du vieux Morbihan, qui, en appliquant un vigoureux
baiser sur chacune de ses joues, lui souffla à l'oreille:
--Petiote, petiote, prends garde au chef des Tondeux!
--Est-ce donc lui qui était sur la Conchée? demanda Constance avidement.
--Min Gieu, oui! répliqua le matelot.
--Ah! vraiment! fit-elle d'un air surpris.
Et, elle sauta légèrement dans la barque [10], sans même accorder un
regard au malheureux Étienne Noël, qui demeurait comme pétrifié sur le
tillac.
[Note 10: Je me souviens d'avoir lu quelque part que la préceinte
Supérieure des vaisseaux de Cartier était si peu élevée au-dessus de la
ligne de flottaison, que du pont on pouvait se laver les mains dans la
mer.]
Dame Catherine s'était déjà placée à l'avant de l'embarcation, d'où
elle pouvait voir son mari et lui adresser encore quelques signes de
tendresse; Constance s'assit à l'arrière, mais ayant en face d'elle les
Conchées qu'on apercevait, avec d'autres îlots, comme des points noirs à
l'horizon.
--Pourquoi donc te mets-tu là? lui demanda Catherine.
--Oh! maman, un tout petit caprice. Je voudrais gouverner.
--Mais la mer est trop mauvaise! Laisse Cadet prendre la barre.
--Du tout! du tout! fit Constance avec un geste mutin. J'ai souvent
dirigé ma yole par un temps plus méchant que celui-là et jamais il ne
m'est arrivé le moindre accident.
Dame Catherine était trop habituée à se plier à toutes les inclinations
de la jeune fille pour insister en cette occasion.
--Tourne donc au moins la tête! Étienne t'envoie un adieu! reprit-elle
en agitant un mouchoir, trempé de ses larmes, vers Jacques Cartier, que
la brise, devenue violente, emportait rapidement vers le nord-ouest.
Mais Constance, tout occupée au gouvernail, ne répondit pas à cette
invitation. Du reste, les vagues étaient hautes déjà. Le vent commençait
à souffler par saccades de mauvais augure. Et il fallait non-seulement
que la jeune fille fût rompue à la lâche qu'elle s'était imposée,
mais qu'elle eût des muscles d'acier, pour l'exécuter avec autant de
dextérité.
Courbés vis à vis d'elle sur leurs avirons, les deux bateliers
admiraient franchement son aisance et sa vigueur.
Vraiment c'était merveille que de la voir, les yeux étincelants
d'intrépidité, les joues empourprées, guidant avec une pareille adresse
leur lourde embarcation, malgré l'intumescence du ras de marée.
La reine des ondes, se jouant d'une tempête qu'elle a soulevée, n'aurait
pas montré plus d'audacieuse sérénité.
Cependant le ciel se couvrait. De lourds nuages noirs, aux franges
cuivrées, le marbraient à l'occident; des bruits sinistres couraient
dans l'air, en de longs et funèbres gémissements; le soleil à son déclin
pâlissait, comme d'épouvante, quand un voile d'ébène n'en dérobait pas
entièrement la face; les rameurs échangeaient entre eux des regards
inquiets et pressaient de toutes leurs forces la marche de l'esquif.
Ils n'avaient point peur sans doute, mais une appréhension vague les
envahissait peu à peu.
Ces symptômes menaçants échappaient à dame Catherine, dont la vue,
rivée à l'horizon, cherchait encore à discerner son mari sur le brig
s'évanouissant dans le lointain; Constance frémissait d'une âpre
volupté, et, la tête haute, humant avec délices les pénétrantes senteurs
marines, le sein gonflé, les cheveux dénoués au vent, superbe et
provocante comme une des vierges-prophétesses de l'île de Senn, elle
semblait défier toute intimidation, lorsque, soudain, une rafale
stridente, rugissement de bête fauve en rut, déchira l'atmosphère et
donna aux éléments le signal du combat.
--C'est le kirk! c'est le kirk! Marie, mère de Dieu, priez pour nous!
s'écria l'un des hommes.
--Oui, c'est le kirk! Hardi! pèse à l'aviron! lui commanda fièrement
Constance.
Et c'était le kirk en effet, ce formidable vent du sud-ouest qui,
parfois, aussi mortellement ravage les côtes armoricaines que le mistral
ou le sirocco le littoral de la Méditerranée. En quelques places, près
du Conquet par exemple, la violence de ses coups porte l'écume de la mer
jusqu'à cent cinquante mètres au-dessus de son niveau! Rien d'affreux
comme les hurlements sauvages de l'ouragan, et la furie des flots
rendant un son creux, plein d'angoisses, de lamentations sépulcrales.
Et ce soir-là la tempête avait éclaté avec une rage élevée subitement
au paroxysme. C'était, pour me servir des couleurs d'un des plus
grands peintres bretons, «c'était une immense bataille dans les
plaines humides. On eût dit, à voir bondir les vagues, ces innombrables
cavaleries de Tartares qui galopent sans cesse dans les plaines de
l'Asie. L'entrée de la baie était comme barrée par une chaîne d'îlots de
granit: il fallait voir les lames courir à l'assaut avec d'effroyables
clameurs; il fallait les voir prendre leur course et voir à qui
franchirait le mieux la tête noire des écueils. Les plus hardies ou
les plus lestes sautaient de l'autre côté en poussant un grand cri; les
autres, plus lourdes ou plus maladroites, se brisaient contre le roc en
jetant des écumes d'une blancheur éblouissante et se retirant avec un
grondement sourd et profond, comme les dogues repoussés par le bâton du
voyageur.»
Tantôt à la crête d'une montagne liquide, d'où l'on découvrait un espace
immense, formé en avant par le port et la ville de Saint-Malo, et
tantôt au fond d'un abîme, pressé, surplombé de tous côtés par les ondes
tumultueuses qui montent, croulent, s'entassent, recommencent leurs
écroulements et leurs entassements, le frêle esquif est à chaque instant
sur le point de s'engloutir dans l'incommensurable tombeau dont il
affronte les horreurs, ou fracassé aux angles aigus de ces récifs sur
lesquels se brisent les lames en délire.
Nulle parole n'est échangée; quelle, d'ailleurs, serait entendue à
travers les étourdissantes vociférations de la tourmente?
La femme de Cartier prie pour son mari et pour Constance. Enfiévrée, les
vêtements en désordre, ruisselante d'eau, celle-ci s'efforce de garder
le cap sur la Grande-Conchée, dont elle distingue, par intervalles, les
hauteurs escarpées, lorsque sa barque se dresse à la cime des flots.
Mais le soleil a tout à fait disparu; le temps s'assombrit de plus
en plus, les vagues mugissantes se teignent de noir, à lugubre reflet
d'acier; bref sera le crépuscule, et alors les ténèbres doubleront
encore les dangers, les horreurs de la situation.
De vrai, l'on n'est plus guère qu'à une centaine de brasses des Conchées
ou de la Ronfleresse. Mais comment? ou aborder? La barque ne serait-elle
pas dix fois mise en pièces avant d'atteindre la grève, si même on
y parvenait? Pousser droit à Saint-Malo? Impossible d'y songer. Les
bateliers étaient épuisés. L'embarcation avariée faisait eau en vingt
places. Dans une demi-heure, elle sombrerait évidemment.
Constance même se sentait lasso, prise de vertige. L'abîme lui faisait
peur. Elle avait peine à se maintenir sur son banc, quand un aviron
cassa tout à coup. L'équilibre du bateau en fut rompu; Constance ne
réussit pas à ressaisir le fil de la vague qui les entraînait, et, tel
qu'une avalanche, un énorme paquet de mer s'abattit sur eux.
Ils enfoncèrent tous sous cette masse fluide et reparurent, un instant
après, à la surface des ondes. Mais, de quatre personnes, il n'y en
avait plus que trois; un des bateliers était perdu à jamais avec la
barque. Tenant la dame Cartier par ses vêtements, l'autre batelier
tâchait d'imiter Constance, qui nageait désespérément vers la
Grande-Conchée.
Cependant les ombres s'épaississaient; les tourbillons d'air et d'eau
allaient toujours augmentant; quoique la terre fût proche, il restait
aux naufragés bien peu de chances de salut.
Dans le coeur de Constance l'effroi succédait à la vaillantise.
--Courage! courage! cria à ce moment une voix dont les accents
couvrirent, pour quelques secondes, le vacarme des éléments.
--Courage! courage! répéta la même voix.
Et, au milieu des ténèbres naissantes, sur les flots, apparut le buste
d'un homme, qui arrivait de l'île voisine.
Avec grande difficulté, il s'approcha de Constance, l'enlaça d'un bras à
la ceinture, et, lançant au batelier une corde qu'il avait à la main,
il se remit à nager vers la Conchée, où il aborda, au bout d'un quart
d'heure, après des efforts inouïs pour n'être pas lacéré, avec son doux
fardeau, aux tranchantes arêtes de pierre qui hérissaient le rivage.
La nuit était tout à fait venue.
CHAPITRE IV.
LA SORCIÈRE.
Émergeant de la mer, à deux milles environ de Saint-Malo, les Conchées
forment le sommet d'un arc d'îlots, relié au continent par la pointe
du Décollé au nord, et la pointe de la Varde au sud. D'ailleurs, à
l'exception de Césembre, ces îlots ne sont guère que des écueils, des
brisants, plus ou moins escarpés et, pour la plupart, couverts par le
flot, à l'époque des syzygies ou hautes marées.
Cependant la Grande-Conchée, jadis appelée roc de Quince, occupe une
étendue et une importance suffisantes pour qu'on ait cru devoir y
élever, à la fin du dix-septième siècle, d'après les plans de Vauban,
un fort destiné à protéger le mouillage de la passe de la
Fosse-aux-Normands. Mais, en 1534, l'on ne voyait sur ce récif que deux
ou trois misérables huttes pratiquées dans les anfractuosités du
rocher et fréquentées par les pêcheurs que le mauvais temps forçait d'y
chercher un abri temporaire.
C'est à la rive septentrionale de la Grande-Conchée qu'avait atterri
le sauveur de Constance. Quatre hommes, vêtus comme des matelots, se
tenaient là, lui prêtant leur aide, car il avait autour du corps une
corde sans le secours de laquelle il ne serait jamais parvenu à regagner
l'îlot.
--Mort de ma vie! je ne croyais pas la mer aussi dure! proféra-t-il en
remettant le pied sur la grève.
--Nous avions toutes les peines du monde à résister au vent qui nous
poussait d'un côté, tandis que la corde à laquelle vous étiez attaché
nous entraînait de l'autre, dit l'un des hommes.
--Oh! ç'a été pour vous une rude corvée! reprit-il ironiquement.
--Non pas rude; cependant...
--Bon, bon; mais la seconde corde, celle que j'avais emportée à la main?
--Cassée! elle vient de casser!
--Comment! elle a cassé?
--Oui, marquis, elle s'est rompue au moment même où elle se tendait et
où nous pensions ramener ceux qui devaient s'y être amarrés.
--Mort de ma vie! voici un vilain incident! Alors la femme du pilote est
perdue, car il fait noir comme dans le trou du Diable, et la mer est si
méchante que pas plus maintenant que tout à l'heure nous ne pourrions
mettre une embarcation à flots.
Comme pour confirmer ces paroles, une vague gigantesque vint, en
meuglant, fondre sur eux. Pour n'être pas emportés par cette vague, ils
n'eurent que le temps de se réunir en un groupe serré, en entrelaçant
leurs bras et leurs jambes, et formant ainsi une inébranlable colonne de
muscles et d'os.
Le libérateur de Constance tenait, pressée contre sa poitrine, la jeune
fille à demi évanouie.
--Ça, mes gars, dit-il, quand la lame se fut retirée, tant pis pour ceux
qui sont lâchés; allons nous réchauffer.
Et, passant devant les hommes avec sa protégée, il escalada quelques
roches qui le conduisirent au sommet de la Conchée, dont le plateau fort
étroit était coupé par une crevasse, au fond de laquelle on apercevait
de la lumière.
Guidés par cette lumière, nos gens descendirent dans la crevasse, où
les quatre matelots quittèrent l'individu qui avait arraché Constance à
l'abîme; et celui-ci entra aussitôt dans une espèce de grotte, éclairée
par une torche de résine.
--Maharite! Maharite! appela-t-il d'un ton dur.
--Maharite y est pour le maître, rien que pour son maître; la joie soit
avec lui! répondit, en bas-breton, une voix qui semblait monter des
entrailles de la terre.
Et l'on vit surgir d'un coin de la grotte un corps étrange, si courbé
vers le sol qu'on eût dit qu'il marchait à quatre pattes.
--Mort de ma vie! que faisais-tu donc? fut-il repris impérieusement.
--Maharite préparait le louzou [11] pour la pennèrès [12].
[Note 11: Plante douée de vertus magiques, que l'on va cueillir, le
samedi, à minuit.]
[Note 12: Jeune fille à marier.]
--Toujours tes magies, hein? tu finiras sur un bûcher!
--Et toi, mon maître, repartit railleusement Maharite, toi tu finiras au
bout d'un écheveau de chanvre!
--Tais ta langue! tais ta langue, femme! et fais du feu pour cette jeune
fille!
Le monstre tourna à demi sa tête, dont les cheveux tombants balayaient
la terre, et un sourd grognement sortit de sa bouche:
--Encore une victime!
Ce n'est pas sans raison que nous l'appelons monstre, car il est
impossible d'imaginer quelque chose de plus hideux que cette pauvre
créature. Non-seulement une affreuse difformité l'obligeait de marcher
à la manière des bêtes, mais son visage n'avait plus rien d'humain.
Il n'était que cicatrices d'un rouge sombre, violacé, on le nez
apparaissait seulement comme les deux cavités qui trouent celui d'une
tête de mort, où les yeux saillissaient entre des bourrelets de chair
sanglants comme des phlegmons, où, pour en finir tout de suite avec
ces horreurs, la bouche, dépouillée de ses lèvres, montrait une double
rangée de dents magnifiques, mais dont la blancheur même augmentait
encore l'odieux de cet épouvantable masque.
--Dépêche! et fais du feu, te dis-je, répéta l'homme, en étendant
Constance sur un lit de plantes marines sèches.
Sans avoir tout à fait perdu connaissance, la jeune fille n'avait plus,
depuis l'engloutissement de la barque, le sentiment exact de son être.
Elle voyait et entendait à demi, mais ne pouvait apprécier les objets ou
les choses.
Dans une petite niche de la caverne, son sauveur prit une bouteille
d'eau-de-vie, dont il versa quelques gouttes sur les lèvres et sur les
tempes de Constance, qui aussitôt s'agita, frissonnante, sur sa couche.
--Où suis-je? demanda-t-elle, en promenant ça et là des regards étonnés.
--Vous le saurez dans un instant, répondit-il d'un ton courtois. Mais
soyez assurée toutefois que vous êtes en sûreté.
--Ah! c'est vous! s'écria-t-elle en frémissant au son de cette voix.
--Je vous effraie? fit-il tristement. Mon costume...
Et ses yeux tombèrent sur ses jambes nues, sa chemise et ses braies,
d'où l'eau coulait comme d'un ruisseau.
--Vous oubliez, messire Georges, dit-elle, que, quand même je ne vous
devrais pas ma vie, je serais bien mal avisée en ayant attention à votre
accoutrement, car le mien...
Et, à son tour, elle jetait les yeux sur sa toilette, si fraîche deux
heures auparavant, en si pitoyable condition à cet instant.
Mais, s'interrompant:
--Et ma mère, et nos bateliers? interrogea-t-elle avidement.
--Oh! j'espère qu'ils sont sauvés aussi! répondit Georges d'un air
embarrassé.
--Pensez-vous?
--Oui; du reste, j'ai envoyé une barque à leur recherche... Mais je vais
me retirer pour vous laisser changer de vêtements...
--Qui m'en donnera?
--Cette femme que vous voyez accroupie et qui chante devant l'âtre.
--Quoi! la sorcière!
--Vous la connaissez. Constance? s'écria-t-il, avec un émoi qu'il
s'efforça ensuite de dissimuler.
--Eh! qui ne connaît la sorcière de la Conchée! Nous sommes donc sur
l'île?
--Oui... commandez à Maharite et elle vous obéira... Je sors; me
permettez-vous de revenir?
--Oh! oui! Ne me laissez pas longtemps Ici, supplia-t-elle en tendant sa
main à Georges, qui y imprima un baiser.
Puis il quitta la caverne; et Constance demeura seule avec la sorcière,
laquelle chantait d'une voix étrange ce chant plus étrange encore:
«--Merlin, Merlin, où allez-vous si matin avec votre chien noir?
«--Je reviens de chercher le moyen de trouver ici l'oeuf rouge.
«Je vais chercher dans la prairie le cresson vert et l'herbe d'or.
«Et le gui de chêne, dans le bois, au bord de la fontaine.
«--Merlin! Merlin! revenez sur vos pas, laissez le gui au chêne.
«Et le cresson dans la prairie, comme aussi l'herbe d'or.
«Comme aussi l'oeuf du serpent marin parmi l'écume dans le creux du
rocher...
«Merlin! Merlin! revenez sur vos pas; il n'y a de devin que...»
--Le Diable! acheva-t-elle avec un ricanement farouche. N'est-ce pas, ma
mignonne, qu'il n'y a pas d'autre devin que le Diable?
Et Maharite tourna vers Constance sa face, dont la flamme jaillissante
du foyer faisait, pour ainsi dire, flamboyer les abominables laideurs.
A cet aspect, la jeune fille se serra, en tremblant, au fond du lit.
--Ah! je te fais peur! je te fais peur, petite mijaurée, poursuivit la
sorcière, avec des inflexions tour à tour railleuses et sinistres; je
suis donc bien horrible! bien décidément horrible! Moi aussi j'ai
été belle, pourtant, belle comme toi, plus que toi. Et toi aussi tu
deviendras horrible, plus horrible que moi! Ah! je te vois pâlir, puis
verdir comme la mousse qui tapisse ces rochers!
Ah! sur ton corps si frais, si parfumé, je vois grouiller des millions
et des millions de vers gluants...
--Tais-toi! maudite! oh! tais-toi! ordonna Constance, sautant à terre.
--Pouah! continua la sorcière, avec un geste de dégoût, je sens l'odeur,
rôdeur exécrable de tes chairs qui tombent en pourriture....
--Misérable! proféra la jeune fille, faisant un bond pour s'enfuir de la
caverne.
Mais Maharite la retint par le pan de sa jupe.
--Arrête! mignonne! arrête! Entends-tu comme la mer gronde, comme le
vent se lamente au dehors?... Où irais-tu? Non, ruste, reste ici. Je
veux te faire belle, moi; plus belle que tu n'as jamais été, que tu ne
seras jamais!
En prononçant ces paroles Maharite traînait la pauvre enfant effarée
dans un couloir, dont elle éclaira les profondeurs avec une torche de
résine.
Elle ouvrit un coffre en bois peint, et, pièce à pièce, en tira un
coquet habillement de jeune mariée. Depuis le voile virginal jusqu'à
l'anneau d'or, rien n'y manquait.
--Voyons, mignonne, mets bas cette cotte mouillée, disait-elle, en
rangeant les objets sur le coffre.
Et comme, malgré son audace habituelle, Constance ne bougeait pas,
Maharite, se hissant sur un banc, se prit à la dévêtir avec autant
d'adresse que d'agilité. Mais, en la débarrassant de ses effets, elle
s'extasiait sur les charmes de la jeune fille, et mêlait de prédictions
lugubres, révoltantes, ses marques d'admiration.
Constance, éperdue, n'osait lui résister. Quelle que fût la fermeté,
nous pourrions dire l'impudence qui lui était propre, tant d'impressions
violentes et diverses avaient fondu sur elle, depuis le départ de
Jacques Cartier, que sa volonté s'était amollie comme la corde d'un arc
trop longtemps tendu.
Elle laissait faire et parler cette bizarre créature, qui, tout en lui
passant la robe nuptiale, extraite du coffre, disait sur un ton rhythmé,
mystérieux:
«Il y aura six ans, six ans vienne la Saint-Jean, la Saint-Jean
prochaine.
«Dans le village, le joli village de Pordic, tout près, tout près de
Tréguier.
«Vivait heureuse, vivait bien heureuse Maharite, Maharite, la femme du
pêcheur Jugon.
«Mais Maharite était coquette, elle était trop coquette; et mal lui en
prit, grand mal lui en prit.
«Son mari n'était pas pieux, pas pieux du tout; et mal lui en prit
aussi, très-grand mal lui en prit.
«Le jour de la fête, de la fête de monsieur saint Jean, le mari de
Maharite était allé à la pêche, dans son bateau; dans son grand bateau.
«Maharite la frivole, Maharite rencontra hors du logis un chevalier, un
chevalier tout de vert habillé.
«Maharite la folle, Maharite écouta les paroles, les trop douces paroles
du galant cavalier.
«C'était le démon, le beau démon, sorti des enfers pour la séduire, la
séduire et la tromper.
«--Où vas-tu, Maharite? Maharite, où vas-tu?» demanda le prince, le
prince damné des Enfers.
«--Cavalier, gentil cavalier, je vais, dit-elle, au feu que l'on allume
sur le rocher, pour monsieur, le très-vénéré monsieur saint Jean.
«--Non, tu n'iras pas, tu n'iras pas à ce feu; mais viens avec moi, nous
en allumerons ensemble un plus brûlant, bien plus brûlant.
«Laissez-moi, aimable cavalier; aimable cavalier, laissez-moi; je veux
aller à la fête, à la fête sacrée.
«--Cette fête, douce Maharite, Maharite très-douce, nous la ferons dans
mon château, dans mon riche château.
«--Monseigneur, je ne saurais, je ne saurais consentir; que dirait-on au
village si je vous suivais dans votre château, votre riche château?
«--Viens, il y aura pour toi des coiffes en dentelle, en fine dentelle;
et une robe, une jolie robe violette.
«--Y aura-t-il tout cela? Messire, y aura-t-il tout cela?» dit, en
s'arrêtant, Maharite, l'imprudente Maharite.
«--Il y aura aussi, ma belle, de l'or, de l'or pour payer les redevances
que vous devez à votre seigneur, votre très-redouté seigneur.»
«Notre seigneur, notre redouté seigneur était cruel, très-cruel pour ses
vassaux.
«Son intendant, son intendant, aussi dur que lui, avait menacé Jugon de
l'enfermer dans la tour, dans la tour épaisse du manoir.
«Maharite, la crédule Maharite, suivit, en hésitant, le cavalier, le
perfide cavalier.
«Il la mena dans son château, dans son merveilleux château, où il lui
fit boire des liqueurs, des liqueurs enivrantes.
«Maharite, ah! plaignez Maharite! s'endormit, et quand elle s'éveilla,
elle était couchée, couchée à côté de LUI!
«Et le château était en feu, en feu flambant, et formait ce bûcher, ce
magnifique bûcher que Satan avait dit.
«Sans mal, sans mal aucun Lucifer sortit de la fournaise, et Maharite,
la désolée Maharite aurait voulu faire comme lui.
«Mais le plancher s'écroula, s'écroula sous ses pieds, et tomba Maharite
dans les flammes, dans les flammes dévorantes.
«Où Maharite, la malheureuse Maharite, se rompit les reins et se brûla
le visage, se brûla le visage au vif.
«Et, le lendemain, on apprit que Jugon, Jugon le pécheur, avait péri
dans la mer, la mer sans fond.
«Et ainsi furent punis par monsieur saint Jean, le sévère monsieur saint
Jean, Maharite, la très-coupable Maharite, et son mari.
«Et voilà l'histoire, la triste histoire de Maharite, Maharite la
magicienne du roc Quince.»
Comme la sorcière terminait son _goerz_, d'une voix douce, qui n'était
pas sans charme musical, elle achevait aussi la toilette de Constance.
Peu à peu, la jeune fille s'était remise de sa stupeur. Elle prêtait une
oreille attentive, presque complaisante, au chant de Maharite.
--Allons, mignonne, dit celle-ci en reprenant son ton sarcastique, après
avoir fini; allons, à ton tour d'être l'amante et la dupe du roi des
ténèbres! Regarde-moi, petite, regarde-moi et n'aie frayeur, car mon
visage et mon corps t'annoncent ce qui t'attend!
Bien plutôt tâché de t'y accoutumer. Allons! tu es parée pour les noces,
parée des effets de celle qui t'a précédée dans les bonnes grâces de
Satan, cours te jeter entre ses bras! Je ne suis pas jalouse, moi;
tiens, le voici! ajouta-t-elle avec un rire infernal, en s'enfuyant sur
les pieds et sur les mains.
De nouveau, Constance se sentait troublée. La vue de cette femme, à
demi folle, dont on discernait encore la grande jeunesse, à travers
un honteux fouillis de plaies et de repoussantes infirmités, le récit
nuageux qu'elle venait de faire de ses infortunes, le prestige indicible
qui environnait alors les personnes soupçonnées de sorcellerie, mais
surtout les dernières et cyniques paroles de Maharite, avaient ramené
l'agitation, l'effroi dans l'âme de Constance. Aussi ne put-elle
réprimer un mouvement et un cri de terreur, lorsque, rentrant dans la
première partie de la caverne, elle se trouva tout à coup devant Georges
qui, avec son chapeau de feutre, ombragé d'un panache noir, son beau et
sombre visage, tout son habillement en velours noir, sur lequel brillait
une ceinture d'or, semblait l'incarnation même de cette divinité
malfaisante à qui Dieu permettait, suivant les légendes du temps, de
parcourir la terre pour y tenter les jeunes femmes et y corrompre les
jeunes hommes.
--Déjà prête et toujours ravissante! fit-il avec un sourire vainqueur,
mettant un genou eu terre et lui baisant galamment la main. Que
ce costume de fiancée vous sied bien! continua-t-il, sans paraître
remarquer l'émoi de la jeune fille. Enfin, ma plus aimée, je vais donc
toucher au comble de mes voeux! Je pourrai te chérir, t'adorer le jour
et la nuit, et nul ne s'opposera désormais à notre bonheur. Ah! si tu
savais, ma Constance, tout ce que j'ai souffert depuis hier, tout ce
que j'ai souffert tout à l'heure... Mais ne parlons plus de douleurs.
Soyons, n'est-ce pas, tout entier à la félicité de nous voir, de nous
aimer.
Et, comme elle ne répondait point:
--Serais-tu malade? continua-t-il d'un ton vibrant de passion. Non, cela
ne se peut; dis-moi, ma douce, dis-moi que tu n'es pas malade, que tu es
heureuse de notre réunion, de ce hasard inespéré qui va nous permettre
de nous abandonner, sans contrainte, légitimement, aux impulsions de nos
coeurs?
Se relevant, il l'entoura amoureusement de ses bras, en appuyant ses
lèvres brûlantes contre les lèvres de la jeune fille.
--Mais que voulez-vous de moi? que vous proposez-vous, Georges? balbutia
celle-ci frissonnante et rejetant son buste en arrière, pour se dérober
aux caresses énervantes de son amant.
En ce moment, à l'entrée de la grotte, apparut le masque horriblement
moqueur de la sorcière.
--Le Diable! c'est le Diable! Prends garde, jeune innocente! Je te le
dis: songe au sort de Maharite et à l'enfer!
--Va-t'en, chienne! monstre! exécration de la terre! lui cria Georges,
en frappant du pied avec autant de dépit que de fureur.
--Vois comme il me traite maintenant! C'est ainsi qu'il te traitera
bientôt! et ce sera tant mieux! menaça encore Maharite, qui se sauva, en
poussant un grand éclat de rire.
--Cette pauvre misérable a perdu la raison, reprit Georges, d'une voix
qui voulait être badine. Mais, ajouta-t-il avec empressement, viens,
viens, ma fiancée, l'autel nous attend.
--L'autel? Que voulez-vous dire?
--Quoi! vous n'avez pas compris? Cette robe, cet anneau, ce voile, ne
vous ont-ils pas prévenue...?
--Mais, en vérité, je ne sais...
Le jeune homme fît un geste d'humeur.
--N'était-il donc point convenu que nous nous marierions aussitôt que
votre tuteur serait parti? dit-il avec amertume. Ne m'aviez-vous pas
promis que, le soir de ce jour, vous vous échapperiez pour venir, avec
moi, à l'île de Césembre, où un bon cordelier nous unirait? Vous avez
la mémoire bien courte, Constance! Pourtant, j'ai tenu ma parole, moi.
Après vous avoir fait enlever, hier par mes gens, suivant votre désir,
afin de n'être pas fiancée à un homme que vous détestez, j'ai eu le
courage, et c'en a été un bien grand, croyez-le, de ne point, parce que
vous l'avez voulu, troubler votre solitude dans cette maison abandonnée,
où... Mais je m'en veux de ces reproches; pardonnez-les, pardonnez-moi,
amie... C'est l'excès de mon attachement pour toi qui me rend jaloux,
disputeur... tu m'excuses, n'est-ce pas?... Je me sentais si malheureux,
si désespéré, tandis que tu étais à bord de ce navire... près de mon
rival... J'appréhendais tant que Cartier n'eût encore la fantaisie de
faire célébrer vos fiançailles par quelque chapelain... Il n'en a
rien été... Oh! je le sais... Je m'étais transporté sur cette île pour
épier... Ah! tu es bonne! et tu m'aimes, n'est-ce pas, Constance?...
Mais parle donc! Serais-tu fâchée contre moi? Quel motif!... Si la
Providence ne m'avait conduit ici, tu périssais... Oh! rien qu'à cette
idée, je me sens glacé... Dis un mot... un seul qui me rassure...
Qu'as-tu? Cette toilette, que j'avais fait disposer, à l'avance, ne te
plairait-elle pas?... Est-ce que tu es indisposée contre moi?...
Georges avait prononcé ces mots de ce ton mouillé, insinuant, qui
caractérise les ardeurs de la passion et pénètre, bon gré mal gré,
le coeur de ceux qui l'ont allumée. Aussi, comme à un divin nectar.
Constance s'enivrait-elle «aux paroles du séduisant jeune homme,
aux magnétiques effluves de son amour. Les doutes, les craintes qui
s'étaient élevés dans son esprit, se fondaient ainsi que les brumes
du matin sous un rayon de soleil, et, palpitante, ravie, elle dit, en
enveloppant Georges dans un regard voluptueux:
--Quoi, doux ami, ce vêtement...
--C'est ton vêtement nuptial, que j'avais fait faire et apporter ici
où tu l'aurais mis, avant de nous rendre à Césembre, s'écria-t-il, en
enlevant la jeune fille de terre et la pressant avec frénésie contre sa
poitrine.
--Laissez-moi! oh! laisse-moi! disait-elle éperdue, abandonnant sa tête
alanguie sur l'épaule de son amant.
Et lui:
--La tempête s'apaise; le vent a cessé de gronder; les flots rentrent
dans leurs abîmes. Viens, viens, mon ange, mon idole, viens, sautons
dans ma barque; rendons-nous à Césembre et soyons unis, heureux pour
toujours!
Georges se précipitait, avec son précieux fardeau, hors de la grotte,
lorsque le crépitement d'une vive arquebusade se fit entendre, à
quelques pieds au-dessus d'eux, sur le plateau de la Conchée.
CHAPITRE V.
GEORGES DE MAISONNEUVE.
De tout temps, la Bretagne a été remarquée pour sa fidélité au culte des
pratiques dévotieuses. Mais, souvent aussi, elle s'est distinguée par
les troubles déplorables qui ont pris naissance dans son sein et jeté
le discrédit sur ses habitants. Le brigandage lui-même y a, plus d'une
fois, usurpé le droit de cité et commis des excès heureusement ignorés
ailleurs. Sans redire les abominations de Gilles de Laval, maréchal de
Retz (1440), non plus que les atrocités de Fontenelle, cent cinquante
ans plus tard, ou, de nos jours, les horreurs de la chouannerie, il
serait facile de montrer que, fréquemment, la Bretagne fut ravagée
par des bandes de scélérats, agissant tantôt sous la bannière de la
religion, tantôt sous l'étendard de la politique.
Nombreuses, terribles apparurent ces bandes vers le milieu du seizième
siècle. Depuis là mort de la «bonne» duchesse Anne, celle que Louis XII
appelait sa _Brette moult amée_, la province était en proie au fléau des
guerres intestines. Et quelles guerres! Sous prétexte de reconnaître ou
de ne pas reconnaître la souveraineté de la France, les grands seigneurs
se livraient d'évêché à évêché, de ville à ville, de château à château à
des luttes acharnées qui répandaient la ruine et le deuil dans toute la
péninsule; luttes, ai-je dit, massacres, bien mieux j'aurais pu
écrire. Car ils sont farouches, ils sont sauvages, quand la passion
les enflamme, nos Bretons! Dans leurs rixes, dans leurs jeux, gare au
_Pen-Bas!_ cette arme nationale autrement redoutable que le sabre, la
baïonnette ou même la crosse de fusil! Je vous laisse à penser s'il eut
un rôle capital à cette époque de discorde. Le sang coula à torrents,
et, sur les monceaux de cadavres entassés par le fanatisme, dans toute
la vieille Armorique, on vit germer des hordes de bandits qui, prenant
diverses dénominations, plus effroyables les unes que les autres,
achevèrent de saccager le pays, d'y répandre la terreur avec la
désolation.
Ces malfaiteurs étaient connus du peuple sous le nom générique
de _Soudards_. Mais chaque troupe avait, en outre, sa désignation
particulière. C'est ainsi que l'une d'elles, dont nous allons nous
occuper, s'intitulait fièrement _les Tondeux_, et tâchait de justifier
sa sinistre appellation par tous les excès imaginables, perpétrés sur
ceux qui tombaient entre ses mains, mais les riches, les nobles et les
prêtres principalement.
Après avoir semé la dévastation dans la Cornouaille et le pays de
Tréguier, les Tondeux avaient pris, en 1533, Saint-Malo et ses environs
pour théâtre de leurs odieux exploits.
Redoutés, mystérieux, les Tondeurs obéissaient à un chef plus redouté,
plus mystérieux encore. Personne ne le connaissait, mais tout le monde
l'avait vu, ou le prétendait. Seulement, pour les uns c'était un géant,
Magog; pour les autres un nain, un Poulpiquet; pour tous c'était un fils
de Satan, sinon Satan lui-même. Pour tous? Non. Il y avait les sages,
les esprits forts qui ne voulaient voir en lui qu'un possédé du démon.
Sur le nombre et l'énormité de ses crimes, l'accord d'ailleurs était
parfait. Aucune monstruosité dont il ne se fût rendu coupable. Il
exerçait sur les femmes une fascination irrésistible; il était maître
absolu des hommes. On le trouvait en vingt places différentes à la même
heure, et nulle part. Ce don d'ubiquité il l'avait communiqué à ses
gens. Vous pouviez être sûrs de les rencontrer là où vous ne les
attendiez pas; et là où vous les cherchiez, ils n'étaient jamais. Des
personnes qui se croyaient bien informées leur donnaient pour repaire
les roches escarpées de la pointe de la Varde, à quelques milles est de
Saint-Malo; mais des personnes, non moins bien informées, les logeaient
dans les roches également escarpées de la pointe du Décollé, à l'ouest.
S'il en était qui plaçaient leur retraite à l'anse de la Garde
Guérin, il en était aussi qui la voulaient à l'anse du Val. Tout cela,
supposition, simple conjecture, histoire de jaser. Les seuls faits
certains, trop positifs, malheureusement, c'était l'existence des
Tondeurs et leur présence dans l'évêché de Saint-Malo.
A la ville, comme à la campagne, l'on n'entendait parler que de
robberies, pilleries, incendies, rapts, meurtres, viols. Aux Tondeurs
rien n'était sacré. Ils dévalisaient les couvents, les églises, comme
les maisons bourgeoises et les châteaux; ils détroussaient un
opulent abbé sans plus de scrupules qu'un riche baron. Les sacrilèges
n'avaient-ils pas poussé l'audace jusqu'à arrêter Sa Grandeur
Monseigneur de Saint-Malo, revenant du dernier Chapitre qui s'était tenu
à Rennes!
A leur poursuite, on dépêcha une grosse troupe de gens d'armes. Mais
où les prendre? où les atteindre? Disparus, invisibles. La garde de la
ville fut doublée, la consigne observée avec la dernière rigueur. Cela
inutilement. Au dedans, comme au dehors des murs, les Tondeurs n'en
continuaient pas moins leur tonte.
Malgré la vieille réputation de ses sentinelles canines, le havre de
Saint-Malo perdit toute sécurité. Ou les trente-quatre dogues qui, de
jour, couchaient au Chenil de la Hollande, et, de nuit, avaient charge
de protéger les navires contre les tentatives des voleurs, jouissaient
d'un renom usurpé, où ils subissaient, eux aussi, le charme dont les
Tondeurs disposaient pour dompter les humains. Depuis quelques mois,
dans le port, ne mouillaient guère de navires qui échappassent à une
agression nocturne et ne fussent mis à rançon.
Comment donc, par où les brigands pouvaient-ils entrer clandestinement,
en bandes, souvent nombreuses, dans la ville et en sortir? Elle n'avait
alors que trois portes, pourtant la ville--la Grande-Porte, la porte
de Dinan, la porte de Bon-Secours,--et une poterne devant la Digue, par
laquelle on communiquait avec Saint-Servan. Quant à la porte actuelle,
Saint-Vincent, elle ne fut ouverte que plus tard. A cette époque, la
muraille d'enceinte se prolongeait jusqu'au pont-levis du château, dont
la mer baignait, de toutes parts, les fortes murailles.
Où donc, comment, on se le répétait, les Tondeurs pouvaient-ils envahir
et quitter Saint-Malo, à leur bon plaisir?
Possédaient-ils des ailes? Peut-être le diable leur en avait prêté. Il
est si pervers!
--Ah! l'incrédulité a beau dire, compère, si les scélérats n'étaient
assistés de Belphégor...
--Belphégor! Belphégor! que parlez-vous de Belphégor, mon voisin? C'est
Lucifer en personne qui leur commande. Ne vous souvient-il pas que
je l'ai vu, avec le vieux Jean Morbihan, moi! C'était la nuit de la
Sainte-Catherine passée, oh! j'ai la mémoire bonne, allez! Nous venions
de souper, avec mes filles et le père Jean, chez mon gendre Jalobert.
Tout à coup, en passant près du couvent des pieuses filles du Calvaire,
j'entendis des cris perçants, puis des flammes brillèrent devant moi.
C'étaient ces infâmes Soudards qui avaient mis le feu au couvent, et
violentaient les vierges du Seigneur... Ah! ne me rappelez pas cette
nuit, cette affreuse nuit, voisin!... Et leur chef, le chef des bandits,
mais je le vois encore, avec son chapeau noir et sa plume noire!...
Il était grand, voisin, plus grand que la croix du clocher de
Saint-Aaron...
--Bien à l'encontre, compère, l'on m'avait assuré que sa taille ne
dépassait pas celle d'un _teus_ [13].
[Note 13: Pour dus, gnome.]
--Raison de plus pour que ce soit Satan lui-même! N'a-t-il pas le
pouvoir de prendre toutes les formes? Ah! mon voisin, mon voisin; depuis
lors, mes filles en rêvent; elles osent me soutenir que c'est un galant
cavalier... dans leurs rêves, entendons-nous.
--Voire, compère, c'est ce que déclare ma femme. Et, je vous le
confesse, à l'oreille, je l'ai entendue, oui, ma femme Brigitte,
l'appeler tout haut, alors qu'elle était couchée à mon côté!
Ces quelques mots de conversation résument les entretiens auxquels se
livraient, à peu près soir et matin, les bons négociants de Saint-Malo,
sous l'auvent des boutiques. Jugez par là du grossissement que les
commères devaient donner aux objets de leurs transes. Les Tondeurs n'en
prenaient pas plus soin, cela se comprend aisément, que des mesures de
vigilance multipliées contre eux.
Mais ce que l'on ignorait à Saint-Malo, ce que l'on sut plus tard, trop
tard, c'est que les brigands s'introduisaient dans la ville et s'en
échappaient, à leur gré, par un égout. Cet égout débouchait dans la mer
au nord-est. Là, une forte grille défendait son entrée.
Cette grille, aux barreaux très-épais, aux mailles serrées, paraissait
scellée à demeure. Mais, en l'examinant de près, un observateur attentif
eût fini par découvrir, dans la frette, un trou de serrure. La grille
était une porte. La porte ouverte, vous vous trouviez dans un couloir
ténébreux, visqueux, tapissé de conferves, rempli d'exhalaisons salines.
Le flot le balayait, à haute marée. Après quelques pas dans la galerie
souterraine, on se heurtait à une nouvelle porte. De fer plein celle-ci.
Seulement, elle ne joignait pas le sol, par en bas. Un espace d'un
demi-pied environ permettait aux eaux de s'écouler, et empêchait qu'elle
ne fût enfoncée quand la vague faisait effort à l'extérieur.
Supposez l'obstacle franchi et avancez d'une cinquantaine de toises.
Vous rencontrerez une troisième grille, semblable à la première, puis
un escalier. Et cet escalier, de vingt-cinq marches, vous conduira, en
montant, à un regard. Le regard s'ouvre, comme le reste. Vous voici dans
une petite pièce circulaire, éclairée parcimonieusement par un soupirail
grillagé, la base d'une tour, suivant toutes probabilités.
C'est une tour, en effet. Elle existe encore, dans un état de réparation
passable. On la peut voir et visiter, en la cour la Houssaye, où elle
flanque tristement une grande et vieille maison, à quatre étages, aussi,
mélancolique qu'elle, dans cette cour étroite, sombre, humide, que les
rayons du soleil doivent n'échauffer jamais. Été comme hiver, il y fait
froid au corps; il y fait aussi froid à l'âme, en toutes saisons.
La tour, cependant, ne manque pas d'une certaine légèreté. Elle a
même des prétentions à l'élégance. On y remarque quelques traces de
sculptures, d'assez bon goût. Mais bien que couronnée par un simulacre
de mâchicoulis, bien qu'hexagone à son quatrième étage, ronde ensuite
jusqu'à ses fondements, ce qui lui prête une figure originale, les
galets bruts dont elle est bâtie la revêtent d'une physionomie maussade,
presque lugubre.
Rares, au surplus, étroites comme des lucarnes, sont les fenêtres.
Au pied de l'édifice, et à son angle de mitoyenneté avec la maison, il
y avait une porte basse, cintrée, qui se fermait au moyen d'un lourd
battant, garni de plaques et de bandes de fer. Bouchée aujourd'hui,
cette porte restait ordinairement close. La tour semblait abandonnée.
Mais de la maison attenante on y communiquait par un panneau secret.
Cette maison n'est plus maintenant telle qu'elle était alors.
Point d'habitants au rez-de-chaussée. Prudemment munies de barreaux, les
fenêtres étaient encore fermées par des volets intérieurs. Au premier
étage, de vastes salles, parfois brillamment éclairées, et ou les
accords du _biniou_ se mêlaient au bruissement des baisers, aux éclats
de rire, au choc des verres. Souvent aussi ces salles étaient muettes.
Des semaines entières se passaient sans qu'un hôte y parût.
Tour et maison appartenaient, en 1534, à un charmant jeune homme, qui
signait Georges de Maisonneuve. De quelle noble famille descendait-il,
d'où venait-il? Problème. Georges était un joyeux compagnon, brave,
hardi, robuste, riche, généreux. En fallait-il davantage pour lui
assurer des succès dans le monde? Son extrait de naissance, qui se fut
avisé de le lui demander? Il était Georges de Maisonneuve, bien vu, bien
fêté, adoré des mamans, caressé des papas, guigné par les filles, chéri
par les fils et par les frères. Ces témoignages de la considération
publique valaient tous les titres. Au moyen de quel talisman les
avait-il gagnés? Secret facile à pénétrer. Georges était brave,
complaisant, séduisant, nous l'avons dit: il avait de l'or; il
le prodiguait à pleines mains, depuis une année qu'il résidait à
Saint-Malo, voilà le mot de l'énigme. Il se disait natif de l'Écosse,
où s'était établie, au commencement du siècle sa famille, d'origine
française, et où il possédait de grands biens. On l'avait généralement
cru sur parole. Georges de Maisonneuve était, au reste, servi par des
domestiques modèles, contre la fidélité desquels venaient échouer toutes
les inquisitions de la curiosité ou du mauvais vouloir. Aux questions
des indiscrets, ils répondaient avec la plus grande politesse,
mais aussi avec la plus grande habileté et de façon à dérouter les
conjectures. Aux insinuations des malveillants, ils haussaient les
épaules ou faisaient adroitement l'éloge de leur maître.
Qu'il fût bon gentilhomme, de vieille souche ou n'en eût que l'habit et
le masque, Georges de Maisonneuve s'acquittait fort bien de son emploi.
Constance et lui se rencontrèrent. Ils eurent désir l'un de l'autre.
Chez la jeune fille, ce fut moins de l'amour peut-être qu'un vif
sentiment, une attraction de sympathie. Chez lui, le vainqueur, le
blasé, ce fut le besoin d'une sensation nouvelle, mêlé à je ne sais quel
entraînement magnétique vers la mignonne et frêle créature.
Si Constance l'eût aimé de cet amour, tout flammes, tout brûlant, dont
son coeur était le foyer, nul doute qu'elle ne se fût, sans qu'un voile
de pudeur gazât son front, donnée à lui. Entre la contrainte et la
satisfaction d'un appétit, Constance n'eût pas balancé. Le devoir lui
était inconnu. Mais telle n'était pas la nature de son penchant pour
Georges de Maisonneuve. Elle se plaisait dans sa présence, avait joie
à ses flatteries, à ses caresses; et, s'ignorant elle-même, elle se
disait: «Je l'aime; je n'aurai d'autre époux que lui.» C'était, d'ail
leurs, sa première inclination. Constance n'avait jamais analysé ses
impressions. Les ardeurs de son esprit, la vivacité de ses sens, elle
les soupçonnait à peine.
Quant à Georges, bien plus que celle de l'âme, il recherchait la
possession du corps. Quoique mentalement séduite, la jeune fille fit
résistance. Il s'irrita, il s'emporta, et n'obtint pas davantage. Le
mariage fut proposé. Mariage secret, cela va sans dire. «Demandez ma
main à mon tuteur,» répondait Constance.--«Et ma famille qui est
noble, hélas! et ma famille qui est puissamment riche!» objectait
Georges.--«Attendez alors que maître Jacques ait repris la
mer.»--«Pourquoi attendre? Ne veut-on pas vous fiancer avant son
départ?»--«On ne me fiancera pas, je vous le promets; et le soir du jour
où Cartier aura levé l'ancre, je jure de vous suivre à l'autel.»
On sait que Constance tint parole. Pour échapper aux fiançailles et
s'épargner, en même temps, un refus dont la perspective ne laissait pas
de la contrarier, à cause du trouble, des questions, des observations,
des reproches que provoquerait ce refus, elle concerta avec Georges un
enlèvement, qui réussit à leurs souhaits, comme nous l'avons vu.
N'eût été le déchaînement subit du kirk et le naufrage de Constance, ils
se seraient mariés dans la nuit qui suivit le départ de Jacques
Cartier. Tout avait été préparé à cet effet. Gagné par les largesses de
Maisonneuve, un cordelier, du monastère établi, en 1469, dans l'île de
Césembre, avait promis sa bénédiction. Mais le hasard, l'éternel faiseur
et défaiseur de projets, en disposa autrement, au moment même où Georges
croyait pouvoir se féliciter du concours inattendu qu'il venait de lui
offrir.
Lorsque le bruit de la mousqueterie se fit entendre sur la
Grande-Conchée, Georges de Maisonneuve allait sauter dans un bateau
amarré à l'est de l'écueil, entre deux roches.
--Qu'est cela, mon doux? fit Constance redevenue craintive; qu'y a...
Le reste de la phrase expira sur ses lèvres; et elle roula sur la grève
près de Georges, qui tombait, frappé, comme elle, d'une balle égarée..
La jeune fille avait perdu connaissance.
Quand elle recouvra la raison, Constance était couchée en sa chambre
de la maison de Cartier. On lui apprit qu'elle avait été blessée
involontairement, dans une rencontre qui avait eu lieu sur la
Grande-Conchée, entre des soldats de la garde de Saint-Malo et des
pirates qu'on supposait être les Tondeux. Constance trembla en Songeant
à Georges.
Un mot la rassura.
--Si c'étaient les Tondeux, on n'a pu en prendre aucun, ajouta dame
Catherine qui lui donnait ces explications. Heureusement, ma chère
fille, que les gardes sont arrivés à temps pour te délivrer; sans eux,
Jésus-Sauveur! quel sort...
La pudibonde dame Catherine s'arrêta, honteuse d'en avoir trop dit.
--Aussitôt que tu seras relevée, mon enfant, continua-t-elle après une
pause, nous irons rendre nos actions de grâces à Saint-Malo-du-Laurier;
car c'est miracle que tu aies échappé à la tempête, puis aux brigands,
puis à la mousqueterie de nos gardes.
--Mais quels gardes? interrogea Constance.
--Les gardes de la ville. Ils surveillaient, depuis plusieurs jours,
paraît-il, les allées et venues de gens suspects, parmi lesquels se
trouve, assure-t-on, un prétendu seigneur...
--Le sire de Maisonneuve, n'est-ce pas? interrompit Constance d'un ton
calme.
--Lui-même, ma fille. Il n'était point avec eux, sans doute?
Et dame Catherine jetait sur Constance un coup d'oeil timide.
--Avec eux? où? fit celle-ci d'un air étonné.
--Mais, sur la roche?
--Je ne l'ai point vu. Du reste, je le connais à peine. En abordant à
l'écueil, j'ai trouvé la _cacou_ [14], qui m'a réchauffée et prêté des
vêtements.
[Note 14: En Bretagne, l'on donnait ce nom aux juifs, aux excommuniés,
aux parias de la société.]
--Pauvre malheureuse! Il faudra la récompenser. C'est déplorable qu'elle
soit _possédée_; n'était cela, nous la prendrions à la maison...
--Ah! gémit Constance, je sens une douleur au côté...
--C'est là que tu as été blessée, mon enfant. On t'a rapportée
demi-morte. Par bonheur, un des gardes te connaissait... Mais, pendant
plus d'un mois, tu as eu la fièvre chaude... La sage-femme n'osait
répondre de tes jours... Et tu divaguais, mon enfant; tu divaguais!...
Tu croyais voir le sire de Maisonneuve, tu l'appelais, ajouta-t-elle en
rougissant...
--Vraiment! proféra la jeune fille du ton le plus innocent.
--C'est pourquoi, reprit Catherine, j'avais imaginé qu'il était avec les
Soudards et qu'il t'avait arrachée à l'abîme...
--Quelle idée! fit Constance avec un geste de négation.
--Ah! chère fille, continua la, bonne dame, en l'embrassant tendrement,
te voici rendue à toi, c'est l'essentiel. Béni soit le saint nom de ma
bienheureuse patronne qui a exaucé mes voeux!...
--Mais toi, mère, comment es-tu sortie de la tourmente? demanda enfin
Constance.
Moi, répondit-elle simplement, je dois la vie au Seigneur tout-puissant,
à Colas, l'un de nos mariniers, qui m'a transportée sur l'île de
Césembre, où les pères cordeliers nous ont donné tous les secours
possibles.
--Quoi! vous avez été poussés sur Césembre, à près d'un mille de
l'endroit où nous avions naufragé? dit Constance, souriant à la pensée
que, sans l'attaque des gardes, dame Catherine aurait pu être témoin de
son mariage avec Georges.
--Allons! assez, mon enfant! c'est trop causer, reprit la femme de
Cartier, en bordant le lit; dors... On m'a recommandé pour toi le
silence et le repos. Un autre jour nous nous conterons, par le menu,
de quelle manière, avec l'aide de Dieu, nous avons été préservées de la
mort.
La convalescence de la jeune fille commençait, car sa blessure,
peu profonde, avait eu des suites moins sérieuses que la congestion
cérébrale, déterminée en partie par la soudaineté et la violence des
émotions qu'elle avait éprouvées. Mais d'abondantes saignées l'avaient
fort affaiblie. Quatre mois après l'accident, elle ne pouvait encore
sortir de sa chambre.
Loin d'altérer le sentiment qu'elle nourrissait pour Georges de
Maisonneuve, le sombre mystère planant sur sa tête avait doublé
l'intérêt que lui portait Constance. Ce mystère formait auréole au
front du jeune homme. Elle s'irritait d'être confinée à la maison.
Elle voulait le voir. Sa volonté était un ordre impérieux. En cachette,
Manon, la vieille nourrice, se chargea de la commission.
Et, le 4 septembre suivant, entre dix et onze heures du soir, par de
profondes ténèbres, Constance, sa lumière éteinte, attachait au pilastre
perpendiculaire qui séparait en deux compartiments la fenêtre de sa
chambre, une échelle de soie.
La chambre était au premier étage; la fenêtre donnait sur la petite
place, devant la douve du château.
CHAPITRE VI.
LE TÊTE-A-TÊTE.
L'air était calme. Il faisait une chaleur lourde, énervante. Point
d'étoiles au ciel. Un manteau d'ébène. Quelques lueurs de phares, du
côté de l'église Saint-Aaron et au donjon du château, seules, trouaient
la nuit. Leur flamme vive, mais nette, sans épanouissement, la rendait
plus noire encore.
Au pied des fortifications, la mer gémissait son long et solennel
gémissement, que venait parfois déchirer une dissonance lugubre. C'était
l'aboiement si lamentable d'un chien enfermé dans une cour. Paisible,
d'ailleurs, paraissait la ville. Le sommeil y avait suspendu les
agitations du jour.
Constance s'accouda à l'appui de la fenêtre, et, attentive, écouta.
Bientôt, un pas furtif, imperceptible à tout autre qu'à une oreille
aiguisée par l'amour, se fit entendre près de Saint-Thomas. Le coeur de
Constance battit plus fort. Ses yeux se fixèrent dans la direction du
son et fouillèrent l'ombre.
Une forme flottante s'estompe dans les ténèbres. Elle en brise l'unité.
Elle s'avance. Elle est silhouette. Constance respire à peine. Sa main
se pose sur son sein pour en comprimer les battements.
La silhouette s'arrête sous la fenêtre. Aussi légère que le frou-frou
d'une aile d'oiseau, une tousserie part d'en-bas. Semblable note lui
répond d'en haut. Ces signaux ont confirmé la divination de deux âmes.
Constance est dans les bras de Georges.
Les questions jaillissent, se pressent, se multiplient encore, se
contredisent, à travers l'effeuillement de mille baisers.
--Pas si haut! pas si haut, Georges! Ma mère repose dans la pièce
voisine... dit tout à coup la jeune fille.
--Que m'importe! Enfin! je te retrouve! Ah! si tu savais! si tu savais.
Constance! Mais oublions cela... oui, oublions, n'est-ce pas?...
Oublions les heures mauvaises... Mais on dirait que tu as peur de moi...
Pourquoi t'éloigner ainsi... Méchante!...
--Asseyez-vous, Georges, balbutia-t-elle, troublée, palpitante, et, en
se dérobant à ces dangereuses ivresses; asseyez-vous, mon bien-aimé...
Je vous en prie... Voudriez-vous me faire de la peine? Je suis
souffrante, très-souffrante encore... ne l'oubliez pas. Sans cela, je ne
vous eusse point fait venir ici...
--Oh! Constance...
--De grâce, laissez-moi parler! Ah! vous êtes gentil! vous voici assis!
--Eh bien! approche, approche tout près... et je t'écouterai...
--Non, messire, non. Je vais me placer vis à vis de vous, à la
fenêtre...
Alors, je m'établis à tes pieds...
--Non...
--Je proteste, commença le jeune homme en faisant un mouvement vers
Constance...
--Ah! dit celle-ci mélancoliquement, vous avez envie de m'affliger.
Faut-il que déjà j'aie à me repentir de ma confiance en vous?
--Je jure...
--Asseyez-vous, je le répète, messire Georges, ou je vous quitte...
--Que votre volonté soit faite! fit-il d'un ton piqué.
Cependant il obéit. Mais si la chambre eût été éclairée, on eût pu voir
Un sourire ironique plisser le coin de sa bouche.
--Ah! vous êtes bon; je vous aime ainsi! reprit Constance d'une voix
pénétrée.
En prononçant ces mots, elle lui tendit une main, que Georges s'empressa
de porter à ses lèvres.
Leurs yeux s'habituaient à l'obscurité. Si les traits du visage leur
échappaient, le miroitement de la fenêtre permettait au moins de
distinguer les gestes.
--Que de choses j'ai à vous dire, mon doux! continua Constance. Mais,
d'abord, répondez franchement à mes demandes. Le voulez-vous?
--C'est donc bien grave! dit-il en badinant.
--Vous en pourrez juger, repartit la jeune fille avec un accent sérieux.
Puis, elle voulut retirer sa main. Mais, suivant, la coutume des Bretons
amoureux, Georges de Maisonneuve saisit le petit doigt de cette main
avec le sien, et lui en fit un anneau.
Constance poursuivit:
--Vous m'avez écrit que, grièvement blessé, en même temps que moi, vous
étiez resté près de quatre mois alité. Mais vous avez oublié de me dire
deux choses, Georges: pourquoi l'attaque, et comment vous avez échappé
aux assaillants?
En posant ces points d'interrogation, la voix de la jeune fille ne
tremblait pas. Elle était nette; précise, scandée presque. Et, dans
la pénombre, les regards de Constance cherchaient avidement ceux de
Georges.
--L'attaque, répondit-il, avec hésitation, mais ne vous l'ai-je pas dit?
Ne vous a-t-on pas conté que les gardes de la ville?...
--Ils guettaient les Tondeurs; je sais!
--Eh bien?
--Eh bien, dit-elle hardiment, vous êtes leur chef!
--Moi!
--Ne niez pas, Georges. Je suis certaine de ce que j'avance. Vous êtes
le chef des Tondeurs, de ces brigands...
--Mais, Constance...
--Rassurez-vous, je ne vous en aime pas moins. Qui sait? ajouta-t-elle
d'un ton rêveur, peut-être vous en aimé-je plus!
--Quoi! il serait vrai! s'écria le jeune homme, en se glissant à ses
genoux.
Tendrement, Constance lui prit la tête entre ses mains, et lui mit un
baiser au front.
Sous cette caresse, Georges frissonna. Il se retourna à demi. Ses bras
amoureux s'ouvrirent pour nouer une ceinture à la taille de la jeune
fille. Mais d'un bond de panthère, évitant son étreinte, elle fut dans
les ténèbres qui envahissaient le reste de la chambre.
Enflammé par les désirs, il fit mine de la suivre.
--Arrêtez, Georges! arrêtez! commanda impérieusement Constance.
Puis, d'une voix radoucie:
--Ne m'avez-vous pas promis d'avoir des égards pour ma faiblesse? Je
vous en conjure, retournez à votre place, et laissez-moi achever ce que
j'ai à vous dire. Le veux-tu, ami? Là, soumets-toi à ma volonté, ce soir
encore... Bientôt je serai tienne, ton épouse, ton esclave, tes ordres
seront les miens; je ne penserai, je n'agirai plus que par toi; mais, à
présent, écoute-moi, sans m'interrompre, jusqu'à la fin.
Cette prière avait été chantée avec une onctuosité d'un effet
irrésistible. Georges se jeta sur son escabeau; par un mouvement plein
de grâce féline, Constance s'accroupit à ses pieds.
Il y eut un moment de silence, troublé seulement par les battements
précipités de leurs coeurs.
La jeune fille reprit, en inclinant mollement sa tête sur les genoux du
jeune homme:
--J'avais deviné, Georges, que vous étiez le chef des Tondeurs. Loin de
le trouver mauvais, j'en suis heureuse... oui, heureuse! Je vous admire
et je vous aime, car j'aime tout ce qui est puissant, tout ce qui est
fort, tout ce qui domine! Fi de ces esprits médiocres qui se traînent
platement dans l'ornière commune! La vie n'est belle qu'agitée par les
grandes émotions. Commander aux hommes et commander aux circonstances,
les orages, là lutte, voilà mon rêve! C'est ce rêve, ô bien-aimé, que tu
réalises! C'est sa réalisation qui me fait t'aimer; c'est elle qui
m'a entraînée vers toi! C'est elle qui, jusqu'à mûri dernier souffle,
m'attachera à ta fortune! Oui, fais tout trembler autour de toi; ébranle
la terre et le ciel! Que, semblable à la voix du canon, le bruit de ton
nom sème partout le respect ou l'épouvante, et mon amour montera à la
hauteur de ta renommée!
Bien des femmes sans doute t'ont déjà comblé de leurs tendresses! Mais
aucune ne t'a aimé comme je t'aime, comme je ne cesserai de t'aimer. Et
fussé-je réservée à subir le sort de la pauvre Maharite, je me croirais
trop payée d'avoir su un jour, une heure, une minute fixer tes regards
sur moi!
--Maharite! s'écria Georges, mais qui vous a dit?...
--Qu'est-ce que cela te fait? Tu étais libre alors. Elle a été ta
maîtresse, elle ne peut l'être désormais. Je ne suis pas jalouse, va!
car si je l'étais!...
Et, frémissante d'exaltation, Constance se dressa debout, comme mue par
un ressort.
--Et si tu étais jalouse? demanda en souriant le jeune homme, étonné et
ravi tout à la fois par cette éruption de passion farouche.
--Si j'étais jalouse! repartit lentement la délicate créature, dont les
dents crissèrent; si j'étais jalouse!... Oh! non, non! non, Georges! ne
parle pas de cela!... N'en parle pas... Non, non...
Son agitation atteignit tout d'un coup à un tel paroxysme, que Georges
en eut peur.
--Rassure-toi, dit-il, avec des inflexions caressantes, rassure-toi,
chère adorée, si mon esprit a eu quelques échappées, jamais mon coeur ne
s'est donné qu'à toi, à toi seule, entends-tu? Il n'a compris l'amour,
il ne l'a senti, qu'en te voyant, en s'animant de ton haleine, en
respirant la vie auprès de toi. Car, moi aussi, je t'aime! je t'aime
d'un amour égal au tien. Et cet amour, il me maîtrise à ce point que,
malgré ses emportements, je souscris à tous tes vouloirs. Pour t'obéir,
j'étouffe ce volcan qui bout dans mon sein. Pour t'obéir, je me tiens
froidement sur cette escabelle...
--Écoutez, Georges, interrompit avec vivacité Constance, qui s'était un
peu remise; je veux être votre femme. Puisque vous y consentez, je la
serai. Mais il faut nous bâter. Dans quelques jours, demain peut-être,
reviendra maître Cartier. Si j'étais assez forte pour vous accompagner,
je vous dirais: Partons sur-le-champ. Allons à Césembre et qu'un bon
père cordelier consacre notre union. Mais ma santé exige encore
une semaine de repos. Je le sens. Pendant ce temps-là, faites vos
préparatifs, et après, oh! après, avec quelle félicité je m'abandonnerai
à toi, à toi toujours, pour toujours!
En lui lançant cette exclamation de bonheur, la jeune fille tendit
les bras pour se pendre à son cou; mais soudain, le tintement d'une
clochette, suivi d'un cri monotone, funèbre comme celui de l'orfraie,
l'arrêta court:
Réveillez-vous, gens qui dormez,
Priez Dieu pour les trépassés!
--Bast! c'est le vieux sonneur[15]! fit Georges, souriant et profitant
de l'émoi de Constance, pour l'attirer à lui.
[Note 15: Jusqu'en 1789, il exista, dans plusieurs évêchés de la
Bretagne, des espèces de gardiens chargés de parcourir, à minuit,
les rues des villes, en réclamant des prières pour les morts. On les
appelait sonneurs des âmes.]
Fascinée, éperdue, enfiévrée de crainte, d'amour, Constance cédait.
De son souffle brûlant, comme une exhalaison de fournaise, Georges
incendiait les dernières résistances de la jeune fille. Il l'emportait
vaincue, anéantie, au plus profond de l'ombre, quand brusquement une
main sèche, osseuse, crochue comme une griffe, s'implanta sur son
épaule. En même temps, une voix chevrotante grinçait à son oreille:
--Halte-là, mon homme! Elle n'est pas encore ta femme!
Georges lâcha une interjection de surprise.
--C'est nourrice Manon; n'ayez crainte, mon doux! dit Constance, qui
glissa comme une couleuvre entre ses bras, et revint en riant gaiement
vers la fenêtre.
--Quoi! s'écria le jeune homme avec un accent de dépit, nous avions un
témoin?...
--Oh! soyez tranquille, c'est un témoin aveugle et sourd: aveugle,
puisqu'on ne peut se voir à deux pas dans cette chambre sans lumière;
sourd, car la pauvre femme n'entendrait pas le canon d'alarme.
--Ah! Constance, reprit-il, en se rapprochant d'elle, vous ne m'aimez
pas! Vous n'avez pas confiance en moi!
--Pas confiance! moi qui vous reçois ici... à cette heure!
--Oui, mais avec un tiers! au moins, fallait-il me dire que nous
n'étions pas seuls, reprocha-t-il amèrement.
--Vous êtes injuste, Georges. Pouvais-je faire autrement? Nourrice
couche avec moi dans cette pièce, et ma mère habite la pièce contiguë
depuis le départ de maître Jacques. On est obligé de traverser sa
chambre pour entrer dans la mienne. Croyez-vous que, sans cela, j'aurais
exposé vos jours en vous faisant passer par la fenêtre? L'escalier du
perron n'était-il pas plus commode et moins compromettant? Pour ce qui
est de la bonne Manon, sa discrétion devrait vous être connue. N'est-ce
pas elle qui a demandé à être notre intermédiaire? notre messager?
N'est-ce pas elle qui nous a facilité ce rendez-vous, en m'apportant
l'échelle de soie que vous lui aviez remise? Allons, messire, quittez
cette méchante humeur qui me chagrine et ne vous sied pas!
Grâce à la mobilité de ses impressions. Constance avait, en un instant,
reconquis l'empire d'elle-même. Mais ce n'était point là l'affaire de
Georges de Maisonneuve! Le supplice de Tantale exaspérait autant son
organisation qu'il mortifiait son amour-propre. Avoir difficilement
fait naître l'occasion; s'être tour à tour échauffé le sang et glacé
le cerveau; s'être fait de marbre quand on est de feu; puis avoir eu la
possession à sa merci et la manquer! Georges était dépité, furieux.
Il se mit à fredonner je ne sais plus quel refrain populaire, en battant
la mesure contre les vitraux de la fenêtre.
Leste, la jeune fille sauta sur l'escabeau qu'il avait quitté, et,
gentiment, rusée déjà comme une jeune femme, coulant sa joue satinée
contre celle de Georges:
--Vous m'en voulez donc terriblement, messire!
Elle savait bien ce qu'elle faisait, la câline. Professeur à nul autre
pareil que l'amour. Par sa vertu, le vieillard retrouve la jeunesse, le
jeune acquiert l'expérience de la maturité. Finesse, vaillance, beauté,
vérité, mais aussi hypocrisie, lâcheté, laideur, mensonge, il enseigne
tout, il donne toutes les qualités; tous les vices. En quelques leçons,
ses élèves les plus naïfs sont maîtres passés.
Un double baiser fut le scel de paix. Mais le charme était rompu. Une
sorte de bise avait, comme un vent coulis, soufflé sur cette torride
atmosphère d'amour. Vainement, Constance employa-t-elle son arsenal
de minauderies et de cajoleries féminines; vainement, Georges lui-même
essaya-t-il de chasser de son esprit le ressentiment qui l'assiégeait;
leurs efforts, à tous deux, n'aboutirent qu'à aviver le froid qui
s'était élève entre leurs coeurs.
Enfin, ayant convenu de se revoir le jeudi de la semaine suivante, ils
se séparèrent; lui sourdement irrité contre elle; elle, froissée, point
satisfaite de lui.
Sans se servir de l'échelle, que Constance avait retirée dès qu'il avait
été entré dans sa chambre, Georges sauta par la fenêtre.
Comme il tombait légèrement à terre, sur les pieds, des pas résonnèrent
près du pont-levis du château. Le ciel s'était un peu éclairci. Si
Georges fût resté là quelques secondes, il eût pu apercevoir deux hommes
qui s'avançaient sur la petite place et entendre ce juron énergique:
--Terr i ben!
Mais Georges avait aussitôt disparu par une ruelle qui longeait le
rempart.
Nous avons déjà dit que ces événements se passaient dans la nuit des 4-5
septembre 1534.
CHAPITRE VII.
[Illustration]
En ce temps-là, au coin de la rue des Petits-Degrés et de la rue des
Cordiers, il y avait, à Saint-Malo, une hôtellerie fort achalandée parmi
les «pillottes, maistres, mariniers et compaignons de nefs.»
A une tige de fer, établie en potence au-dessus du rez-de-chaussée, se
balançait l'enseigne ci-dessus, conservant des vestiges d'une enluminure
jadis brillante, et dont les inscriptions, fraîchement refaites,
n'avaient pas effacé tout à fait, sous leur couche de rouge sanglant, la
teinte jaunâtre des lettres qu'elles avaient remplacées.
La représentation de «Monsieur saint Anthoine,» placé immédiatement
sous l'annonce, pouvait, au besoin, figurer un moine quelconque. Mais
l'esprit le mieux prévenu eût, avec la meilleure volonté du monde,
hésité à ranger parmi les membres de la race porcine l'animal dont le
saint personnage était flanqué.
Comme si cette plaque de tôle et ces indications eussent été
insuffisantes pour attirer l'attention publique, une grosse touffe
de gui était encore fixée à l'extrémité d'une perche horizontale,
assujettie elle-même à la poutre angulaire du pignon.
La maison avait une seule entrée: cette entrée sur la rue des
Petits-Degrés. Des châssis de toile écrue tamisaient la lumière à
l'intérieur. Car, à cette époque, en Bretagne, comme dans beaucoup
d'autres provinces françaises, il n'y avait que les habitations des
riches et les monuments religieux ou civils qui se permissent le luxe
des fenêtres à carreaux de verre.
L'hôtellerie comptait trois étages et un rez-de-chaussée. Les surplombs
des trois étages allaient en augmentant. De sorte que le troisième
touchait presque la façade de la maison qui lui faisait vis à vis
de l'autre côté de la rue. De sorte encore que, du dernier étage de
l'auberge, on pouvait aisément donner la main à une personne qui se
serait trouvée au dernier étage de cette maison, laquelle était celle
d'un cordier: métier en mauvaise odeur de réputation dans toute la
Bretagne, exercé le plus souvent alors par les cacoux, c'est-à-dire les
juifs, les excommuniés, les gens mal famés.
Une halle unique embrassait le rez-de-chaussée. Elle était vaste, peu
close, mais chauffée en toutes saisons par une cyclopéenne cheminée, aux
profondes embrasures, et au manteau tout enjolivé de dessins faits avec
des oeufs d'oiseaux de mer. Pour meubles, des tables et des bancs, des
bancs et des tables. Le tout grossièrement équarri, et reposant sur
une aire inégale. Bossue ici, trouée là, formant hauts-fonds, chargée
d'immondices, en dix places, bas-fonds, remplis d'eau graisseuse,
nauséabonde, eu dix autres. J'oubliais l'indispensable lit-clos contre
une paroi de la muraille, le vaisselier contre une autre, et, pour
décors, des courges, des coloquintes desséchées sur la tablette de la
cheminée et le couronnement du lit. Au plafond de la salle, enfumé comme
celui d'une forge, ne manquaient pas--pantagruéliques festons,--les
brunes flèches de lard, les chapelets de boudins, saucisses, légumes
secs ou poissons fumés. Devant le feu de lande enfin, de dix heures du
matin à huit heures du soir, tournait sans trêve ni merci une broche
homérique, toujours chargée d'appétissantes pièces de viande, volaille
ou gibier. Je ne parle ni des coquelles, ni des casseroles, ni des
tourtières qui chantaient sur la braise.
Telle était, en gros, la salle commune du Cochon à _Monsieur saint
Anthoine_, et vraiment une des meilleures tavernes de toute la Bretagne,
au seizième siècle.
Elle était tenue par le père Clovis, un homme du _pays haut_, venu
à Saint-Malo, à la suite de François Ier, en 1518, et qui avait fait
fortune en épousant la fille de l'ancien propriétaire de l'hôtellerie.
Comme Français, mons Clovis n'était guère aimé. Mais comme
cuisinier, ah! dame, ça changeait! Sur toute la côte, de Pornic à
Mont-Saint-Michel, on le tenait en haute estime. De même aux îles de la
Manche, et dans les localités du littoral anglais.
Le 5 septembre 1534, vers sept heures de relevée, le père Clovis, alors
âgé d'une cinquantaine d'années, trinquait avec quelques habitués, à
l'une de ses tables, en causant du grand événement du jour.
Il s'agissait de la rentrée, dans le port, des deux navires partis en
avril dernier, sous le commandement de maître Jacques Cartier, pour un
voyage d'exploration à la «terre neuve.»
Et les commentaires allaient bon train, je vous promets!
--Sur ma part du paradis, j'étais certain qu'il échouerait! dit un gros
négociant de la Grand'Rue.
--Qu'il échouerait! mais il n'a pas du tout échoué, monsieur Vordec!
On assure qu'il a fait une grande découverte, maître Jacques! et qu'il
rapporte, de l'or plein la cale de ses vaisseaux.
A ces paroles, un individu vêtu comme un pêcheur, qui sirotait
silencieusement son _vin-de-feu_ en un coin de la salle, tendit
l'oreille.
--Ta! ta! ta! fit le commerçant avec une moue dédaigneuse.
--Par Notre-Dame d'Auray! c'est pure vérité, affirma un autre
interlocuteur. Un des mariniers de maître Cartier m'a montré, ce soir,
un lingot d'or....
--Du cuivre! interrompit le négociant.
--Je gage une bouteille de vin de Bourgogne que c'est de l'or!
--Bravo! appuya l'aubergiste. J'ai justement encore, dans ma cave, deux
ou trois flacons de ce crû de 1520, que tu connais, Lorimy!
--Votre vin est trop cher, papa Clovis; parlons plutôt une double pinte
de cervoise, observa le négociant en hochant la tête.
--Ça va, tope-là, repartit Lorimy.
--Le vieux ladre! murmura l'aubergiste, en se levant pour aller tirer la
cervoise.
--Mais, reprit M. Vordec, où est ce lingot d'or?
--Oh! bien, soyez tranquille. Tout à l'heure j'irai le quérir.
--Après tout, fît le commerçant, quand ce serait de l'or vrai, qui me
prouvera qu'il a été rapporté de là-bas?
Cette réflexion, assez sensée d'ailleurs, déconcerta Lorimy.
--Le journal de bord, de maître Jacques, pourrait faire foi, insinua un
troisième personnage.
--Peuh! on écrit ce que l'on veut dans un journal de bord. Le parchemin
est bon enfant; il accepte tout ce qu'on lui donne. Au surplus, en
admettant que maître Cartier ait trouvé quelques pépites aurifères, cela
paiera-t-il les frais de l'expédition? Il est resté près de cinq mois
absent, avec deux navires et soixante hommes d'équipage. Ça coûte. Les
îles que, dit-il, il a explorées, mais nos nefs les avaient reconnues
depuis longtemps! Ce n'était pas là l'homme pour un pareil voyage! Ah!
si l'on m'en eût confié l'entreprise!... Mais il a renié sa patrie, lui.
Il est l'ami des Français! Chez lui, on ne parle même plus bas-breton.
C'est une indignité. Mais le bon Dieu le punira comme il mérite. Déjà sa
fille, cette créature sans vergogne, qu'il a ramenée on ne sait d'où....
--La Constance! dit Lorimy avec un accent et un geste de mépris.
--Oui, cette dévergondée qui porte chaperon de velours, basquine et
cotte de soie, comme une châtelaine, ni plus ni moins. Et qu'est-ce
que c'est, je vous demande? quelque bâtarde que maître Jacques aura eue
d'une sauvagesse... hé! hé! Je me souviens encore qu'à ce fameux voyage
de 1520, d'où elle est revenue avec lui, il était resté neuf mois
absent... hé; hé!! neuf mois, vous comprenez!... Cette bonne pâte de
Catherine Desgranches n'y a rien vu...
--Catherine Desgranches! min Gieu! qui est-ce qui parle de Catherine
Desgranches, la femme à maître Jacques, da oui? cria à ce moment une
rude voix au bout de la salle.
Chacun leva les yeux dans la direction du son, et cette exclamation
sortit de toutes les bouches:
--Le père Jean!
--Jean Morbihan, en chair et en os, da oui; joie et prospérité à tout le
monde, dit le vieux timonier, qui venait d'entrer dans la halle.
--Vous arrivez comme marée en carême, père Jean, reprit Lorimy, en lui
montrant une place vide, à côté de lui, sur le banc. M. Vordec et moi
nous avons engagé un pari. Vous pouvez le décider et vous nous aiderez à
consommer l'enjeu. En attendant, lestez-vous d'un coup de cidre nouveau.
Disant cela, il lui présenta le pichet de faïence coloriée dont il se
servait lui-même.
Le marin avala une longue gorgée et fit claquer sa langue contre son
palais.
--Très-bien! très-bien; dit-il; ça vous fait un velours sur l'estomac.
Maintenant, qu'y a-t-il pour vous obliger, mes gens?
--C'est M. Vordec qui me soutient que vous n'avez pas trouvé de l'or,
dans votre navigation, répondit Lorimy.
--De l'or! repartit Morbihan, nous en avons tant et plus. A preuve!
Et il tira de sa poche un caillou tout rayé de paillettes, qui
brillèrent comme des étincelles de feu, dans la demi-obscurité de la
salle.
Le buveur solitaire prêtait la plus vive attention à cette scène.
Au même instant, le tavernier remonta de sa cave.
--Par la croix du Dieu vivant! je suis heureux de vous voir, compère
Jean, dit-il en tendant sa main au timonier.
--Et moi, grommela celui-ci, je suis marri contre vous, Clovis,
mon homme. Vous avez fait repeindre, en français, m'a-t-on dit, les
écritures de votre enseigne. Ça ne me va pas! Parce que vous êtes du
pays haut ce n'est pas une raison pour tâcher de nous imposer votre
grimoire, et votre jargon, non da!
--Et vous refusez de me donner la main, compère Jean? dit le cabaretier,
en plaçant un broc d'étain sur la table.
--Min Gieu, vous le mériteriez, Clovis!
--Vous ne savez pas qu'une ordonnance du parlement, siégeant à
Rennes....
--Terr i ben! proféra le marin, jamais ordonnance du parlement ne
m'obligera, moi, à baragouiner votre maudit langage!
--Ah! fit Lorimy, faut pas lui en vouloir. On a enjoint aux aubergistes
de mettre, sous peine d'amende, en français: _Par permission du Roy
et du Parlement_, au-dessus de leurs enseignes, et le barbouilleur du
voisin Clovis a cru bien faire en changeant toutes les inscriptions.
--Le diable emporte le barbouilleur et les inscriptions! maugréa Jean
Morbihan.
--Eh bien, reprit Lorimy se tournant vers le négociant, êtes-vous
convaincu? est-ce de l'or?
--Quand je l'aurai essayé, je vous répondrai, dit celui-ci qui roulait
avec lenteur le caillou entre ses doigts et l'examinait minutieusement.
--Buvons toujours notre cervoise! Clovis, versez-nous à boire!
L'hôtelier s'empressa de satisfaire ses pratiques.
--A la santé de maître Jacques! cria Jean Morbihan en se levant.
--Comment, à la santé de maître Jacques! objecta le négociant d'un air
rechigné.
--Min Gieu, oui! je bois à la santé du capitaine Cartier, le plus
intrépide, le plus illustre des marins bretons! répliqua fièrement notre
timonier, en choquant son gobelet contre celui de Lorimy.
--Excusez-moi, je vais jusqu'à ma boutique essayer ce fragment de roche;
vous me le confiez, n'est-ce pas? dit M. Vordec.
--Pourquoi pas? On vous connaît, vous! fit le père Jean, en haussant les
épaules.
Et, quand le commerçant fut sorti, il continua:
--En voilà encore un que j'aimerais voir promener avec une ceinture de
paille autour du corps [16], et qui crève de jalousie parce que nous
avons eu l'honneur de découvrir un pays où il y a de l'or, en veux-tu,
je t'en donne; des terres si fertiles que tout y pousse sans culture; du
poisson, du gibier, que c'est une bénédiction... C'est là qu'on pourrait
établir une fameuse hôtellerie, compère Clovis, da oui!
[Note 16: C'était une des punitions qu'en Bretagne on infligeait alors
aux banqueroutiers.]
--Vrai? s'exclama le tavernier..
--Mais, demanda Lorimy, y a-t-il du monde?
--Du monde! il y a des hommes tout nus.
--Tout nus! Et les femmes?
--Ouais! interjeta Morbihan, avec un geste narquois.
--Pas jolies, hein?
--Rouges comme le cuivre des chaudrons à Clovis! puis peinturées de la
tête aux pieds comme un bateau de plaisance.
--Ah! reprit Lorimy, père Jean, vous devriez bien nous conter votre
voyage.
--Si ça peut vous être agréable!
--Nous être agréable! dit l'hôtelier; allez-y, et je paie une bouteille
de vin de derrière les fagots.
A cette offre, les yeux du vieux Morbihan rayonnèrent.
--Accepté, dit-il en vidant son pichet.
Divers consommateurs étaient arrivés dans la salle. Ils se groupèrent à
la table du vieux timonier. Clovis alluma quelques chandelles de suif,
baveuses, fichées dans des chandeliers, de fil de fer, en forme
de tire-bouchon. Deux bouteilles tapissées de toiles d'araignée et
cachetées de cire verte furent posées devant Morbihan, qui se mit à
passer sa langue sur ses lèvres, tandis qu'on les débouchait.
C'était un homme d'une soixantaine d'années, dont le visage, aussi battu
par la tempête que le cap du Talut, où il était né, dans l'évêché de
Vannes, avait bruni et s'était parcheminé à l'influence du hâle et des
émanations salines, comme celui d'une momie. Grand, mince, osseux, les
fatigues de la mer ni l'âge n'avaient encore eu de prise sur lui. Il se
tenait droit comme un mât, conservait une longue et abondante chevelure,
à peine grisonnante, dont les mèches flottaient sur ses épaules et
vergettaient ses joues tannées.
Morbihan portait, est-il besoin de le dire? l'accoutrement breton
strictement national: chapeau de feutre grossier aux larges ailes
retroussées, jaquette de drap gris, sans col, avec ganse verte et
boutons de métal à la bordure du devant; veste bariolée à double rang de
boutons; ceinture de cuir jaune; l'ample _bragou-bras_ noué au genou, et
les longs bas bleus à bandes rouges sur les coutures.
Au moral, Jean Morbihan était un excellent coeur, courageux, dur au
travail, tenace, fidèle à ses affections plus qu'à ses antipathies. On
ne lui connaissait qu'une incurable haine: sa gallophohie. Quoiqu'il ne
parlât pas le français, il l'entendait cependant. Et cependant aussi,
par une de ces contradictions si bizarres auxquelles est sujette la
nature humaine, c'était en français que le vieux marin prononçait ses
exclamations favorites: _Oui da, non da_, et _min Gieu_ pour _mon Dieu_.
--Allons, compère Jean, dégustez-moi ça et filez votre câble en douceur,
nous vous écoutons, dit l'hôtelier, après avoir rempli les gobelets.
--Tout le monde est il paré? interrogea le marin.
--Oui, oui; allez!
Jean Morbihan vida son gobelet d'un trait et murmura.
--Min Gieu, ça sent encore le pays du haut, ce vin! J'aimerais bien
mieux un coup de _gwin ardant_.
Néanmoins, il remplit de nouveau son gobelet ingurgita une nouvelle
rasade, et commença en ces termes:
«Vous vous souvenez du vingtième d'avril dernier, mes gens. C'est
ce jour-là que nous avons levé l'ancre, après que ce faraud d'amiral
français nous a eu passés en revue. Il voulait me faire prêter le
serment à son roi. Mais va-t'en voir! Bon! nous débouquons du havre.
Notre bourgeoise, dame Catherine, et la fi-fille à maître Jacques nous
avaient quittés à deux ou trois milles des Haies de la Conchée; et nos
navires marchaient de conserve comme deux frères jumeaux, lorsque,
vlan! un coup de ce démon de kirk nous prend en poupe et nous jette
brusquement hors du golfe. En arrivant dans la Manche, nous n'avions pas
une empointure de voile dehors. Mais, le vent ayant molli, on mit toute
la toile en l'air. La brise continua d'être favorable, si bien que, le
10 mai, nous touchâmes la Terre-Neuve, par le cap de Bonne-Vue. Mais il
y avait là des glaces, des glaces, mes gars, hautes comme le donjon du
château, et grosses, quand je vous dirai, dix fois, vingt fois, cent
fois plus grosses que la tour Qui-Qu'en-Groigne!»
--Vraiment! fit Lorimy émerveillé.
--Da oui! appuya le vieux Jean.
«De façon, continua-t-il, que, ne pouvant débarquer là, nous entrâmes
dans un port voisin, que maître Jacques nomma Sainte-Catherine, en
l'honneur de la sainte patronne de son épouse.
«Dans ce port, nous appareillâmes nos barques, et, au bout de dix
jours, fîmes voile, ayant vent d'ouest et tirant au nord, vers une île,
tellement couverte d'oiseaux, gros comme des poulets, qu'on aurait dit
qu'ils y étaient semés. Min Gieu! il y en avait, il y en avait et il y
en avait encore! En moins de demi-heure, nos barques en furent chargées
comme l'on aurait pu faire de galets.»
--Ces oiseaux sont bons à manger? interrogea l'hôtelier?
--Si bons que, en chaque navire, nous en fîmes saler quatre ou cinq
tonneaux, sans compter ceux que nous mangeâmes frais; da oui!.
--Quelle aubaine!
--«Eh! eh! tout n'est pas rose. Dans cette île, il y a des ours grands
comme la vache au compère Clovis et blancs comme cygnes. Ils viennent
s'y repaître des oiseaux. Et le lendemain de Pâques, qui était en mai,
nous en prîmes un, mais non sans peine et sans courir risque d'en être
dévorés. Ce fut nous qui le dévorâmes. Sa chair était aussi délicate que
celle d'un bouveau. Qui se serait imaginé ça?
«Montant toujours vers le nord, nous rencontrâmes un golfe, dont les
côtes escarpées figuraient des fortifications. On l'appela golfe des
Châteaux [17]. Les glaces nous retinrent quelque temps dans ces parages,
puis nous nous élevâmes dans le golfe, très-resserré, et reconnûmes
plusieurs ports et îlots, inclinant ensuite à l'ouest, nous doublâmes un
si grand nombre d'îles qu'il est impossible de les compter.»
[Note 17: Aujourd'hui le détroit, de Belle-Isle, qui sépare le Labrador
de Terreneuve.]
--Étaient-elles habitées? demanda un auditeur.
--«Habitées, pourquoi pas? Est-ce que le bon Gieu n'a pas mis des
habitants sur toute la terre? Le lendemain de Saint-Barnabe, ayant
quitté le port de Brest dans ledit golfe, nous pénétrâmes en un autre
havre ou nous plantâmes une croix et qui fut appelé Saint-Servain, un
autre Saint-Jacques, un autre Jacques Cartier; enfin, nous atterrîmes
en l'île de Blanc-Sablon. Ces terres sont nues, pelées, il n'y a autre
chose que mousse et petites épines. Cependant on y voit des hommes
de belle taille et grandeur, mais indomptés et sauvages. Ils ont les
cheveux liés au-dessus de la tête et étreints comme une poignée de foin,
y mettant au travers un petit bois ou autre chose au lieu de clou; et
ils y lient ensemble quelques plumes d'oiseaux.»
--Et ils sont nus? dit Lorimy.
--«L'été, da oui; à l'exception d'un petit jupon d'écorce à la ceinture.
Mais l'hiver ils se couvrent avec des peaux de bêtes.»
--Des peaux de bêtes! Seigneur Jésus! doivent-ils être laids! s'écria la
femme du cabaretier, qui était venue, sur la pointe des pieds, grossir
l'assistance.
--Est-ce que vous n'avez pas la gorge sèche, compère? demanda
l'hôtelier.
--Tout de même, répondit Morbihan, en tendant son gobelet.
Il reprit, après avoir sablé une notable quantité de la liqueur
généreuse:
--«Oui, dame Clovis, ils sont hideux, car ils se peignent tout le corps,
avec des couleurs rouges! On vous en fera voir, au surplus; nous en
avons ramené deux, da oui!»
--Fi! les horreurs! est-ce qu'ils ne mangent point les chrétiens?
--«Je ne pense pas; mais ils se nourrissent de loups marins qu'ils
chassent avec leurs bateaux faits d'écorce d'arbre de bouleau. Demain,
je pourrai vous en montrer un que nous avons rapporté.»
--Mais leurs femmes? hasarda curieusement l'hôtesse.
--«Eh! eh! dit en souriant le vieux Jean, elles ne sont pas belles, da
non! mais il y en a d'avenantes, de bien avenantes, et si j'avais été un
brin plus jeune...»
--Voulez-vous vous taire, libertin! dit dame Clovis en le menaçant du
doigt.
--«Je reviens à notre voyage. Après avoir parcouru avec nos barques la
côte septentrionale et les îles du golfe, nous retournâmes aux navires,
mouillés dans le port de Brest. Le 18 juin, nous en partîmes, prîmes
chemin vers le sud, et découvrîmes de nombreuses îles, comme celles de
Saint-Jean, de Margaux, de Brion. Ces îles sont de meilleure terre que
nous eussions oncques vues, pleines de grands arbres, prairies, froment
sauvage, pois qui étaient fleuris et semblaient avoir été semés par
des laboureurs. L'on y voyait aussi des raisins ayant la fleur blanche
dessus, des fraises rose incarnat, persil et autres herbes de bonne et
forte odeur.»
--Et les animaux? s'enquit l'aubergiste.
--«Oh! tant qu'on en voulait. Il y avait de grands boeufs, qui ont deux
dents dans la bouche comme un éléphant et vivent même en la mer, et
des ours, et des loups, et des cerfs, lièvres, lapins, perdrix et
canards...»
--Quels festins vous deviez faire! interrompit l'hôtelier, la bouche
demi-ouverte et les yeux voluptueusement levés au plafond.
--«Des festins! Êtes-vous fou, compère? Ne connaissez-vous pas maître
Jacques Cartier? Ne savez-vous pas qu'il est non-seulement brave,
habile, vigilant, opiniâtre en ses projets, mais qu'il pousse encore la
tempérance jusqu'à l'excès? On vivait dans l'abondance, et mal à bord.
D'ailleurs, on n'avait pas le temps de bien vivre. Nous n'avions pas
même embarqué un queux. Les hommes de l'équipage faisaient la cuisine à
tour de rôle.»
--Peuh! quelle gargote! siffla le maître d'hôtel, d'un air stupéfait.
Jean Morbihan poursuivit:
«Nous fûmes plusieurs semaines à explorer ce golfe. Moi, j'avais idée
que la terre neuve était une île (comme on l'avait dit au capitaine, en
1520... ce Normand que nous trouvâmes là-bas..... Je vous ai conté ça,
dans le temps); mais le capitaine n'en était pas sûr. Le 30 juin, ayant
mis le cap au sud-ouest, nous embouquâmes dans un grand fleuve qu'on
nomma Fleuve-des-Barques, à cause de quelques barques d'hommes
sauvages qui le traversaient. Le pays est beau, bien boisé et paraît
très-fertile. Dans les premiers jours de juillet, comme nos navires
élongeaient la côte, nous fûmes rencontrés par quarante ou cinquante
bateaux d'hommes sauvages, dont, par quelque crainte que nous en eûmes,
il fallut se débarrasser, en lâchant deux passe-volants sur eux. Ils en
prirent si grande épouvante qu'ils s'enfuirent, comme si le diable eût
été à leurs trousses.»
--Ils n'ont donc pas d'armes à feu? demanda Lorimy.
--«Des armes à feu! répéta le père Jean, que nenni!
Ils ne se servent que d'arcs, de flèches, de massues et de haches de
pierre. Le lendemain et jours suivants, nous trafiquâmes avec eux. Ils
nous baillèrent de magnifiques peaux pour de méchants couteaux, des
mitaines [18], des clous ou autres ferrements, et je vous assure, nos
hommes, que nous ne perdîmes pas aux échanges! Ce commerce leur plaisait
tant qu'ils nous donnaient tout ce qu'ils avaient pour des bagatelles,
si bien qu'ils s'en retournaient chez eux nus comme des petits saint
Jean. Peu de jours après, on louvoya dans un golfe où il faisait si
chaud, si chaud que le brai fondait sur les ponts. Ce golfe fut nommé
golfe de la Chaleur.»
--Voyez-vous ça? dit la femme de l'hôte.
--«Vers le 12 juillet, reprit Morbihan, nous cinglâmes au nord-ouest, et
nous eûmes à essuyer un vrai vent _impérial_. Le 16 nous aperçûmes
des gens qui pêchaient des tombes[19]. Ils étaient tout nus, hormis un
lambeau de pelleterie dont ils se couvrent les hanches. Ce sont de vrais
sauvages. Ils mangent la viande presque crue. Cependant, ils nous firent
mille amitiés. Et leurs femmes se mirent à caresser notre capitaine,
qui pour se les affectionner davantage offrit à chacune d'elles une
clochette d'étain.»
[Note 18: Hachettes, selon Hakluyt.]
[Note 19: Maquereaux]
--Comment! comment! les ribaudes...... commença l'hôtesse indignée.
--«Da oui! répliqua en riant le vieux Morbihan; elles le caressèrent à
la façon de leur pays, c'est-à-dire en le touchant et le frottant avec
les doigts.»
--Et elles étaient nues?
--Comme ça, la mère, fit le marin, en étalant sa main ouverte sur la
table.
Une explosion d'hilarité eut lieu dans l'auditoire.
--Mais, demanda Lorimy, l'or, l'or où l'avez-vous trouvé?
--Ne soyez pas aussi pressé, mon camarade, j'y arrive.
«Le 24 juillet on planta dans ce lieu [20] une croix haute de trente
pieds, au milieu de laquelle on cloua un écusson, relevé avec trois
fleurs de lis, et dessus était écrit en grosses lettres, entaillées dans
du bois.....»
[Note 20: La baie de Gaspé. Récemment on y a découvert plusieurs mines
d'or.]
Morbihan s'arrêta, en fronçant les sourcils et grommelant entre ses
dents.
Qu'avez-vous? lui demandèrent les auditeurs. Il frappa du poing sur la
table et s'écria d'un ton irrité:
--Terr i ben! mes hommes, Jean Morbihan n'y était pas, je vous le jure!
Le capitaine a eu beau dire, beau faire, Jean Morbihan n'a pas assisté à
cette cérémonie.
Des Bretons prendre possession d'un pays qu'ils viennent de découvrir,
au nom d'un roi de France! non, non! jamais! Le vieux Morbihan n'a pas
vu dresser cette croix, où était écrit: VIVE LE ROI DE FRANCE. Il ne l'a
pas saluée; il ne la saluera jamais! terr i ben!
Il y eut un moment de calme plat.
--A boire! reprit tout à coup le marin, en essuyant, du revers de la
main, une grosse larme qui roulait sur sa joue basanée.
L'hôtelier lui remplit son gobelet et lestement Jean en absorba le
contenu.
--Mais que faisiez-vous donc, pendant qu'on élevait cette croix?
questionna Lorimy.
--«Ah! ah! répondit vivement le timonier, je ne perdais pas mon temps,
moi, da non! Je rôdais dans la campagne, min Gieu, oui! et je trouvais
ça, ajouta-t-il en sortant de son bragou-bras un nouveau caillou, veiné
de jaune. Oui, je trouvais ça et bien d'autres comme lui! On en remplit
plusieurs barriques. Ça valait-il pas mieux que d'ériger des croix pour
les Français, hein!»
Tous les assistants firent à l'envi des signes d'assentiment.
--«C'est comme ça, mes gens! acheva triomphalement Morbihan. Quand
nous eûmes ramassé de ces pierres d'or, en suffisance, maître Jacques
reconnut encore l'embouchure d'un grand fleuve [21]. Mais il avait hâte
de revenir et, le 15 août, jour de l'Assomption, après avoir oui la
messe, nous démarrâmes de Blanc-Sablon pour Saint-Malo, où, avec l'aide
de Dieu, nous avons débarqué, en bonne santé, la nuit passée.»
[Note 21: A son deuxième voyage, Cartier, comme on le verra plus loin,
nomma ce fleuve Saint-Laurent.]
--C'est merveilleux, pour le certain, dit Lorimy. Et vous n'avez pas eu
d'accident?
--Pas un seul, mon camarade, pas un seul, hormis deux bourrasques, l'une
en partant d'ici, l'autre en y revenant, da oui!
Comme il prononçait ces mots, la porte de l'auberge s'ouvrit et le
négociant Vordec reparut.
Il criait en agitant le caillou dans sa main:
--Morbleu! j'ai perdu! C'est de l'or, au meilleur titre.
Aussitôt l'homme qui buvait isolé, en un coin, sortit furtivement du
cabaret, mais avec une précipitation telle qu'il oublia de payer sa
consommation.
CHAPITRE VIII.
LES TONDEURS.
D'un pied leste, notre homme franchit les marches branlantes des
escaliers qui entrecoupaient la rue des Petits-Degrés. Puis, il tourna
à droite, enfila la rue de la Boucherie, traversa le parvis de la
cathédrale, et, par une ruelle sombre, si étroite que deux personnes
eussent eu de la peine à passer de front, il arriva dans la cour dont
nous avons précédemment parlé.
Elle était illuminée avec un éblouissant éclat. Le seigneur de
Maisonneuve donnait à ses amis une fête, avant de partir pour un voyage
lointain. Tout en ruisselant par les fenêtres de l'hôtel dans la cour,
les rayons de cent bougies éclairaient, dans la grande salle du premier
étage, un banquet aussi splendide par la rareté et la variété des mets
que par leur délicatesse.
Cette salle était tendue de tapisseries de haute lisse. Au milieu
se dressait la table, oblongue. Elle ployait sous les cristaux, la
vaisselle plate et les riches pièces d'or ou de vermeil merveilleusement
ciselées.
Le linge, ouvré, damassé, de Flandre, avait une blancheur et une finesse
idéales. Les serviettes des convives étaient parfumées avec des sachets,
dont l'odeur mariée à celle des corbeilles de fleurs et de fruits de
toute provenance, disposées avec goût sur la table, et des cassolettes
d'encens, qui brûlaient sur des consoles embaumait la vaste salle.
Pour ce festin, digne de Lucullus, les quatre éléments avaient été
largement mis à contribution. La terre avait fourni ses viandes les plus
succulentes, ses vins les plus exquis; l'onde, ses poissons les plus
fins; l'air, ses plus friands volatiles, le feu, ses chaleurs les plus
ardentes et les plus douces.
Le spectacle était réjouissant au possible. Et pour comble de
raffinement, une musique invisible, délicieuse, ne cessait de jouer.
Baignés de lumière, plongés dans une atmosphère enivrante, servis
par douze belles jeunes femmes très-légèrement vêtues d'étoffes
transparentes, sollicités par toutes les séductions des sens, les douze
convives n'avaient, à travers cette profusion de plats inouïe, que
l'embarras du choix.
Contrairement à la mode bretonne, l'on s'était mis à table à cinq
heures. Mais cela n'avait rien de surprenant, Georges de Maisonneuve ne
faisant rien comme les autres.
On en était au dessert, composé de fruits indigènes et exotiques, fruits
mûrs, fruits secs, fruits à l'eau-de-vie, gâteaux, échaudés, biscuits,
massepains, confitures de Verdun, cotignacs de Tours, gelées, pâtes,
crèmes, sorbets et liqueurs. La gaieté bruyante, l'ivresse enflammaient
les visages, éclataient dans les bouches. L'amphitryon se leva, et
tenant haut un hanap, rempli de rosoglio de Zara, il s'écria:
--Au moment de me séparer de vous pour quelque temps, mes aimables
compagnons de plaisirs, mes joyeux amis, je bois à votre santé, à la
multiplicité, à la diversité de nos folles amours!
--Malo! Malo [22]! pour Georges! et rubis sur l'ongle, ripostèrent ses
hôtes, avec des cris assourdissants.
[Note 22: Ou sait que ce cri breton répond à notre; Vive! vive!]
Armés de coupes, pleines jusqu'aux bords, les bras s'allongèrent vers la
centre de la table, formant, au-dessus, comme un faisceau de manches et
de manchettes bouffantes; un harmonieux cliquetis de cristal et d'argent
se fit entendre, et, d'un trait, chacun vida sa coupe.
C'était le signal de la fin du repas, mais le commencement de la
débauche. Elle allait allumer ses feux impurs.
En ce moment, neuf heures sonnèrent à une belle horloge padouane,
accrochée à l'un des lambris de la salle.
--Mes amis, dit Georges, vous connaissez notre devise: «Liberté en tout
et pour tous.» Une affaire m'appelle au dehors. Mais disposez de la
maison et de ce qu'elle renferme comme de biens à vous appartenant.
Écartant alors la portière d'une pièce contiguë, il disparut.
--Il va sans doute encore à quelque rendez-vous d'amour! est-il heureux!
murmura l'un des convives.
--Qu'est-ce que cela te fait! s'écria son voisin; n'avons-nous pas, pour
nous distraire, ces voluptueuses houris qu'il a fait venir je ne sais
d'où, mais dont la complaisance ne saurait, mon cher, nous faire défaut.
Quelle fête! Quel homme que ce Maisonneuve! Quel beau rôle il eut
joue sous les derniers empereurs romains! N'est-ce pas, mon ange?
continua-t-il, en faisant ployer sous son bras la taille souple de la
jeune fille qui l'avait servi, et dont il rougit l'épaule nue par un
baiser.
Des bravos enthousiastes, furieux, couronnèrent ce début de l'orgie.
Pendant qu'ils retentissaient, Georges de Maisonneuve traversait une
chambre à coucher somptueusement meublée. De là, il passait dans un
cabinet de travail tort élégant, dont une grande bibliothèque sculptée
occupait tout un côté. Elle se composait de deux compartiments: l'un,
supérieur, vitré, laissait voir sur ses rayons ces admirables reliures
qui furent une des gloires du seizième siècle; l'autre, inférieur, était
fermé par deux vantaux de chêne plein.
Georges ouvrit ce deuxième compartiment. Il était rempli par des
in-folios énormes. Le jeune homme en retira quelques-uns et pressa
un bouton imperceptible, dans le fond de la bibliothèque. Le panneau
glissa, démasquant une ouverture de quelques pieds carrés. Georges se
coula à travers cette ouverture; puis il étendit le bras, remit les
volumes à leur place, et fit jouer un nouveau ressort secret, qui
referma, tout à la fois, les vantaux extérieurs de la bibliothèque et le
panneau intérieur.
Alors il battit le briquet et alluma une petite lanterne sourde, posée
à terre. Georges était dans un couloir resserré faisant retour sur
l'appartement qu'il avait quitté. Il s'avança d'une vingtaine de pas
environ. La galerie était toujours la même, sombre, haute, étroite.
Georges s'arrêta, colla son oreille à l'orifice d'un cornet acoustique,
habilement dissimulé.
--Bon, murmura-t-il, après avoir écouté un instant; bon, mes lurons
chantent et s'ébaudissent avec les ribaudes que j'ai fait venir de
Rennes; tout à l'heure, je leur ferai danser la grande danse!
Ayant souri à cette idée, Georges poursuivit son chemin. Quelques pas
plus loin, la muraille nue se dressa devant lui. Une corde pendait libre
du plafond. Maisonneuve mit sa lanterne dans ses dents, s'accrocha à
cette corde et grimpa. Parvenu au point de suspension, il heurta de
la tête le plafond qui s'ouvrit. Avec la légèreté d'un chat, Georges
s'élança dans l'entrebâillement. Un moment après, il se trouvait dans
une vaste pièce qu'on eût pu prendre pour le vestiaire de l'univers.
Habillements, équipements, armes, il y en avait pour tous les métiers,
pour toutes les nations. On y voyait même quelques costumes africains et
asiatiques ou d'origines complètement inconnues.
Ce n'est pas tout. Sur une table longue, une innombrable quantité
de pots, fioles, flacons, renfermant des couleurs, des essences, des
parfumeries, des fards, depuis l'antique sulfure d'antimoine, jusqu'à
la cochenille et à l'orcanette, annonçaient que, dans cette chambre, on
pouvait se travestir de la tête aux pieds. Jamais arsenal de coquette
ne fut aussi complet. Car les perruques, les coiffures de nuances, de
formes diverses ne manquaient pas non plus. Le maquillage moderne y eût
été pris d'envie.
Georges portait toute sa barbe. Il se rasa. Ensuite il se débarrassa de
son vêtement d'apparat, pour endosser l'accoutrement des gardes du port
de Saint-Malo, sur un halecret, à l'épreuve de la balle; mais en se
travestissant et se grimant, avec une perfection telle, que nul, même
parmi ceux qui le fréquentaient habituellement, ne l'eût reconnu, sa
toilette terminée.
Maisonneuve aussitôt tira deux forts verrous et ouvrit une porte. Il
entra dans une chambre de médiocre dimension qui devait appartenir à la
tour.
Assis devant une table dans cette chambre, un homme nettoyait la
batterie d'une arme récemment inventée à Pistoia, en Toscane, ce qui lui
valut d'abord le nom de pistole, puis de pistolet.
Cet homme était le pêcheur que nous avons entrevu à l'auberge de
_Monsieur Saint Anthoine_. Seulement, il avait, lui aussi, opéré une
métamorphose, en s'affublant des haillons d'un _pillawer_, sorte de
chiffonnier breton.
--Eh bien, Eric? demanda Georges, en refermant avec précaution la porte
sur lui.
--Eh bien, marquis, tu peux te vanter d'avoir du flair! Mais quelle
raffinerie dans ton déguisement! Tu es méconnaissable. N'était le son de
ta voix...
--Cartier a rapporté des tonnes d'or, n'est-ce pas? interrompit
Maisonneuve d'un ton brusque.
--Oui, des tonnes, répéta Eric, en se frottant les mains. Voilà prêt ce
grand coup que nous attendions tous les deux!
--Allons, conte-moi ça, dit Georges, qui s'assit négligemment sur le
bord de la table.
--C'est simple comme bonjour, marquis. Ce matin, le bruit court en ville
que l'expédition de Cartier est revenue avec des monceaux d'or. Tu
me l'apprends. Je m'habille en pêcheur, je vole aux informations. Les
vaisseaux de Cartier étaient effectivement arrivés, durant la nuit, en
vue de Saint-Malo. Ils avaient mouillé hors du havre, à l'île Harbourg.
Mais, quand je montai sur le rempart, les deux brigs entraient dans la
Petite Rade. L'un avait le cap sur Saint-Servain [23], où probablement
il doit être radoubé; et l'autre venait jeter l'ancré devant Saint-Malo,
sous le môle. C'était justement celui de Cartier. Je le reconnus bien,
car il portait le pavillon de commandement. Dès qu'il fut amarré, je
descendis sur la plage. Adroitement, je questionnai, j'interrogeai. Mais
impossible d'obtenir une réponse précise. Ceux-ci disaient que le navire
était lesté d'or, ceux-là que le lest n'était que de cailloux, qu'on
avait pris pour de l'or. Je te laisse à penser si je fis des tentatives
pour me procurer un de ces cailloux! Pas moyen. Cependant, je rôdai
toute la journée sur la grève et je remarquai que la plus grande partie
de l'équipage allait à terre. Je dépêchai quelques-uns de nos hommes
après les mariniers, afin de les enivrer et de les garder à boire toute
la nuit avec eux, s'il se pouvait. Instinctivement ensuite, je me rendis
à la taverne du père Clovis. Le hasard me servit à souhait. On y
causait du sujet qui m'intéressait. Vordec, le joaillier-armateur de la
Grand'Rue, ne voulait pas que Cartier eût trouvé de l'or, quand entra un
timonier de celui-ci:
[Note 23: On disait alors Saint-Servain, au lieu de Saint-Servan.]
--Jean Morbihan, sans doute, dit Georges.
--Je crois que oui. Mais cela ne me préoccupe guère.
Quoi qu'il en soit, mon timonier avait justement une pépite dans sa
poche. Il la montre. Vordec la prend, va l'essayer chez lui et revient
à l'auberge en disant que c'est de l'or pur. Ma foi, marquis, je n'en ai
pas entendu davantage. Je me suis sauvé comme un fol, et en deux minutes
j'étais ici.
--Tu vois que j'avais raison! fit Maisonneuve avec un sourire
complaisant.
--Tu as toujours raison, toi, marquis! répondit Eric, d'un ton de
respectueuse admiration.
--Maintenant, reprit Georges, nous allons, comme je l'ai dit ce matin,
jouer notre grand jeu.
--C'est convenu. J'ai déjà envoyé nos gens en expédition, au château
Richeux, sur la route de Dol. Ils sont tous partis, à l'exception des
six plus robustes et meilleurs mariniers.
--Bien, dit Maisonneuve. Nous enlevons le navire de Cartier, tout chargé
d'or, et nous faisons voile pour mon château d'Écosse, où nous nous
délivrerons aisément de nos complices...
--Mais ici? demanda Eric.
--Ici, repartit Georges avec un rire de belle humeur; ici-nous serons
morts pour les Tondeurs, aussi bien que pour les habitants de la
province. Un plan superbe, mon cher. Tu y applaudiras des deux mains. Tu
sais que j'ai convié à un dîner d'adieu les jeunes gens les plus huppés
de Saint-Malo. Ils sont là en train de s'enivrer avec des beautés
faciles. Eh bien, dès que le navire sera à nous, et tandis qu'avec nos
barques tu le remorqueras silencieusement hors de la rade, je remorque
aussi la pupille de Cartier!
--Ah! elle te tient toujours au coeur! s'écria Eric, avec un geste de
désappointement.
--Oui, répliqua Georges d'un ton sombre, je veux la posséder, et je la
posséderai. Elle devait être à moi, jeudi prochain. Mais je lui ai écrit
aujourd'hui que le retour de son tuteur changeait mes dispositions;
que si elle m'aimait, j'irais la prendre ce soir, pour nous rendre à
Césembre où nous nous marierons....
--Te marier! s'exclama Eric avec un accent de stupéfaction.
--Mais non, mais non... Écoute la fin, répliqua Maisonneuve. Je
disais cela à cette fillette pour la décider. Quoique souffrante, elle
m'accompagnera, j'en suis sûr. Elle me suit donc. Je la place dans mon
bateau, tout prêt à te rejoindre vers les Conchées, où tu m'attendras;
et, donne-moi toute ton attention....
--Je ne perds pas un mot, marquis.
--Cela fait, continua Georges en souriant agréablement, je rentre ici et
mets le feu à certaine mèche, communiquant avec les poudres renfermées
au rez-de-chaussée de l'hôtel...
--O grand homme! je te comprends! s'écria Eric, enthousiasmé. Tes
convives sautent avec la maison, et demain l'on croira...
--Qu'infortuné, j'ai péri avec eux! On m'élèvera un tombeau avec une
émouvante inscription pour rappeler le malheur qui atteignit, à la fleur
de l'âge, un homme si bon, si généreux, si estimable, si...
La suite de cette phrase se perdit dans un désopilant éclat de rire.
Après une courte pause, Georges reprit:
--Mais nous n'avons pas de temps à perdre. A l'oeuvre! Où sont les
hommes? La mer est étale. Il faut en profiter pour sortir le vaisseau du
port.
--Les hommes sont en bas. Ils attendent tes ordres. Comment ferons-nous
l'attaque?
--Rien de plus simple, répondit Georges. Le navire est amarré au rivage,
m'as-tu dit?
--Oui, dans l'anse, derrière le môle, près du Chenil.
--Parfaitement. Tu sors d'ici avec les hommes par le souterrain.
Vous montez dans une barque, et vous vous dirigez sans bruit et tout
doucement vers le brig. Moi, j'y vais à pied, en suivant la grève. Les
chiens me connaissent. Ils ne bougeront pas. Je m'approche du vaisseau.
Mon costume de garde du port éloigne les soupçons. J'engage la
conversation avec le marinier de faction, sur le tillac. Je lui propose
une goutte de vin-de-feu. Il accepte. Pour lui donner à boire, je passe
sur le pont du navire. Là, ce joujou,--et Georges exhiba un stylet
caché sous son pourpoint,--signe à la sentinelle une commission pour
l'éternité. Aussitôt vous accourez. Nous clouons les écoutilles.
L'équipage est prisonnier. On largue les amarres, et...
--Bien! bien! bien! s'écria Eric, qui achevait de remonter son pistolet.
En route!
Un escalier hélicoïde les conduisit dans une salle inférieure, où ils
prirent une demi-douzaine d'individus, de physionomie scélérate, qui
jouaient aux dés, en buvant du _gwin ardant_.
Avec ces gens, tous armés, ils descendirent dans le souterrain que nous
avons parcouru, et débouchèrent bientôt par l'issue donnant sur la mer.
La grille de fer fut refermée avec soin. Georges de Maisonneuve en
prit la clef, et s'avança sur la grève, beaucoup plus escarpée
alors qu'aujourd'hui. Car bien que la ville fût aussi populeuse que
maintenant, son enceinte fortifiée était moins considérable. Et elle
reçut seulement au dix-huitième siècle, en 1708, 1721 et 1737, les
développements qu'on lui voit à présent.
Le reste de la troupe des Tondeurs sauta dans un bateau, attaché près de
la grille.
Il faisait un temps sombre, brumeux. La marée, dans son plein, baignait,
en maintes places, le sentier glissant que Georges avait pris, au pied
des remparts de la ville.
Cependant il allait d'un bon pas, comme un homme à qui le chemin était
familier.
En cinq minutes, il arriva au Chenil. C'était, je crois, cette
maisonnette que l'on aperçoit sur les anciennes Vues de Saint-Malo, près
de la porte de Dinan. Quoi qu'il en soit, le Chenil servait de retraite
à ces fameux «chiens du guet» qui livrèrent cours à un dicton bien
connu.
«En 1158, dit l'abbé Manet, on établit à (Saint-Malo) une garde de
chiens pour la sûreté du port. Le nombre de ces chiens fut d'abord de
34, puis de 12 à 13.
«Pendant le jour, on les tenait enfermés exactement dans leur chenil,
situé au pied du mur de Gorge du bastion de la Hollande. Le soir, à la
fermeture des portes, le gardien les conduisait dans le port et ne les
lâchait qu'à dix heures, après le couvre-feu. Il les rappelait une heure
avant le jour.
«Dans les derniers siècles, trente boisseaux de blé étaient affectés par
le Chapitre pour leur nourriture annuelle; les deniers de la communauté,
les débris de la boucherie et quelques autres curées fournissaient le
reste. C'est cet usage local qui a donné naissance à la chanson de
M. Dumolet. Un accident, arrivé le 7 mai 1770, à un jeune officier de
marine, qui périt dévoré par ces animaux, décida les juges baillifs,
chargés de la police du port, à s'en défaire. Tous ces chiens furent
immédiatement empoisonnés [24].»
[Note 24: Histoire de la Petite-Bretagne, p. 50.]
Les terribles molosses vaguaient sur la grève, quand Georges de
Maisonneuve dépassa leur chenil.
Ils se précipitèrent en grondant à sa rencontre. Mais leurs grondements
n'avaient rien d'hostile. C'était bien plutôt une démonstration amicale.
Plusieurs mois auparavant, le jeune homme avait entrepris de les
dompter. Il y était parvenu, au moyen de distributions de viande, de
caresses, adroitement faites, et d'une fascination particulière qu'il
exerçait sur les bêtes aussi bien que sur les gens.
Les chiens l'entourèrent, en bondissant de joie, en agitant la queue.
Il les écarta doucement et descendit derrière le petit môle, «proche la
Grand'Porte,» vers l'anse où le navire de maître Jacques Cartier était à
l'ancre.
Tout se passa d'abord au gré de Georges. Il lia conversation avec
l'homme de quart aux bossoirs; se plaignit de la froide bruine qui
tombait et offrit de la combattre par un coup de vin-de-feu.
--Mordienne, ça ne ferait pas de mal, dit le marinier; par malheur, je
n'en ai pas.
--Mais moi, j'en ai, camarade; un bon matelot ne s'embarque jamais sans
biscuit, dit le faux garde. Voulez-vous que je vous jette ma gourde?
--Elle pourrait tomber à la mer. Sautez plutôt sur le pont.
Georges ne se le fit pas répéter.
Comme il prenait pied sur le tillac, un bruit étouffé d'avirons se fit
entendre.
--Qui diable accoste à cette heure? Si c'étaient les Tondeux, ça
ferait votre affaire, hein, monsieur le garde? dit avec un sourire le
factionnaire, en regardant par-dessus la lisse de bâbord.
Le moment était propice. Georges tira son stylet et, d'un mouvement
rapide comme l'éclair, le planta dans le dos du pauvre marinier, qui
tomba lourdement, pour ne se relever jamais.
La cadence des avirons devenait de plus en plus sensible; à son tour le
chef des Tondeurs se penchait par dessus le bord pour regarder, quand
une formidable exclamation le fit tressaillir.
--Terr i ben! avait-on crié derrière lui.
Il voulut se retourner. Mais déjà dix doigts, inflexibles comme l'acier,
avaient serré un carcan à son cou.
Impitoyablement, ils l'étranglaient.
CHAPITRE IX.
«LE CHARIOT.»
Quand, par qui fut posée la première pierre du Château de Saint-Malo?
Problème, dont nos archéologues cherchent encore la solution. Peut-être,
cependant, est-il permis de hasarder une conjecture vraisemblable
sur l'époque de sa fondation. Pourquoi ne remonterait-elle pas à la
fondation de la ville elle-même, c'est-à-dire au huitième siècle?
On sait que Saint-Malo occupe un îlot, qu'une étroite langue,--le
Sillon,--relie au continent. Par terre, la ville n'est accessible que de
ce côté. Aussitôt qu'elle commença à s'élever, on dut donc songer à la
défendre sérieusement sur ce point. Une tour fut bâtie. Le Petit Donjon
probablement. N'est-il pas la portion la plus ancienne du Château?
Vauban eut cette opinion. Nous doutons qu'il se soit trompé.
L'importance des fortifications marcha de pair avec celle de la cité.
Bientôt la tour isolée parut insuffisante. On lui donna une soeur. Puis
d'autres encore. Une ceinture de murs les maria plus tard en un seul
groupe. Le Château était constitué.
Ce ne fut pas, cependant, sans résistance des autorités ecclésiastiques.
Prétendant à l'omnipotence dans la ville, ce château, ouvrage des
princes de Bretagne, portait ombrage à leurs prétentions. Suivant M.
Cunat, l'érection du Grand Donjon est contemporaine du duc François Ier.
Fait remarquable toutefois: ce donjon ne se voit pas sur diverses Vues
de Saint-Malo, publiées dans le dix-septième siècle, pas même sur celle
de Tassin, géographe de Louis XIII. Mais il existait alors. Rien n'est
plus avéré.
En 1486, Pierre de Laval, évêque de Saint-Malo, reconnaît qu'au duc
François II et à ses successeurs appartient «la garde des églises,
cathédrales et autres du duché, ainsi que le Château, clôture,
fortification et garde de toute la ville.» Il reconnaît de plus au duc
et à ses successeurs le droit d'y faire bâtir «tels édifices qu'il
leur plaira, prendre tels fonds et endroits que bon leur semblera, sans
pouvoir être empêché par ledit évêque»[25]. Pourtant, malgré ces aveux
et concessions de Pierre de Laval, le clergé apporta toutes les entraves
possibles à l'édification du Château, dont le gros oeuvre ne semble
avoir été achevé que vers l'an 1800.
[Note 25: Archives de Nantes. Armoire S. Cassette C.]
La duchesse Anne, d'une piété ou plutôt d'une dévotion si vantée, eut
elle-même à lutter contre le mauvais vouloir ecclésiastique. Elle s'en
formalisa, elle s'en vengea. Venue à Saint-Malo, en 1503, Anne voulut
marquer son mépris de l'opposition que lui suscitaient les gens du
Chapitre et fit graver sur une des tours du château l'inscription
suivante, avec l'écusson de ses armes:
QUIC EN GROINGNE,
AINSY SERA,
C'EST MON PLAISIR.
La tour r
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