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Le gibet

by H. Emile Chevalier · French · Gutenberg #18404 · 367,958 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Le gibet
    
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Title: Le gibet

Author: H. Emile Chevalier


        
Release date: May 16, 2006 [eBook #18404]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/18404

Credits: Produced by Rénald Lévesque


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GIBET ***




Produced by Rénald Lévesque






                        COLLECTION MICHEL LÉVY




                              LE GIBET

                                 PAR

                           EMILE CHEVALIER




                      CALMANN LÉVY, ÉDITEURS
                 ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
            RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
                      A LA LIBRAIRIE NOUVELLE




A

MON CHER E. FILLASTBE,

La nouvelle édition de ce livre dont Victor Hugo avait daigné prédire le
succès vous est due.

N'est-ce point vous, en effet, cher ami, penseur profond, physiologiste
éclairé, médecin de haute distinction, qui nous avez appris que le mot
si terriblement cru de Bichat: «Le coeur est un muscle creux», trouvait
son application, non seulement dans la chirurgie, mais souvent dans la
pensée intime des êtres humains les plus aimant et dans la rigoureuse
acceptation des faits des peuples les mieux doués pour éclairer le monde
au flambeau de la liberté, de la philanthropie, de la fraternité.

Cordialement à vous,

H.-E. CHEVALIER.

Paris, le 4 décembre 1878.




                               LE GIBET




                                  I

                             LES FIANCÉS


Par une glace, placée au-dessus du piano, Rebecca vit entrer Edwin dans
le parloir.

Son coeur battit avec force; un éclair traversa ses yeux; elle rougit
beaucoup, mais son corps ne fit aucun mouvement, et elle continua de
déchiffrer sa partition comme si rien de nouveau ne lui fût arrivé.

Sans remarquer l'émotion qui l'avait agitée, Edwin courut à elle en
s'écriant d'une voix troublée:

--Rebecca! ma chère Rebecca!

Les doigts de la jeune fille ne quittèrent point les touches de son
instrument; cependant elle tourna lentement la tête, et, d'un ton froid:

--Ah! c'est vous, Edwin! dit-elle.

Frappé par la sécheresse de cette réception, il s'arrêta court au milieu
de la pièce.

--Je croyais, miss Rebecca... balbutia-t-il.

Mais elle l'interrompt avec une vivacité fiévreuse:

--Vous pouvez retourner d'où vous venez, monsieur!

Edwin pâlit; un frisson parcourut ses membres. Sentant qu'il chancelait,
il s'appuya à un guéridon.

Rebecca semblait avoir oublié sa présence, et elle tracassait son piano
avec plus d'ardeur que jamais.

Pendant quelques minutes, nulle parole ne tomba de leurs lèvres: la
jeune fille jouait un morceau du célèbre opéra de Balfe, _Bohemian
Girl_. Le jeune homme se demandait s'il devait se retirer ou rester.

Mais, fiancé depuis sa plus tendre enfance à Rebecca, élevé près d'elle,
connaissant la fougue de son tempérament et la bonté de son coeur, il ne
pouvait croire qu'elle fût à jamais fâchée contre lui, bien qu'elle eût
des motifs pour lui en vouloir. Aussi, surmontant sa douleur, il brusqua
une explication.

--Je vous prie de m'entendre, dit-il.

Elle ne répondit point.

Edwin continua:

--Des affaires d'une grande importance m'ont forcé d'être absent plus
longtemps que je ne supposais...

--Et quelles affaires? demanda Rebecca d'un ton ironique.

Sans doute il ne s'attendait pas à cette question soudaine, car il
demeura muet.

De nouveau, Rebecca s'était retournée aux trois quarts, et, la main
gauche frémissante encore sur son piano, la droite occupée à relever une
boucle de cheveux, elle répétait:

--Quelles affaires?

--Des affaires sérieuses, je vous l'ai dit, ma chère, fit-il à la fin.

Elle sourit dédaigneusement.

--Il s'agissait, reprit Edwin, d'une transaction fort grave.

--Ne pourrait-on savoir quelle était la nature de cette transaction fort
grave?

--Oh! je n'ai rien de caché pour vous, dit-il en baissant les yeux.

--Alors, parlez.

--J'ai été chargé d'accompagner des marchandises très précieuses au
Canada.

--Très précieuses, en vérité! dit-elle en haussant les épaules.

--Je vous assure, ma chère Rebecca...

--Ne mentez pas, Edwin! s'exclama-t-elle en se levant tout d'un coup; ne
mentez pas! Malgré l'amour que vous prétendez avoir pour moi et malgré
vos serments, au lieu de songer à votre avenir, à amasser quelque
bien pour vous établir, vous avez encore travaillé pour ce parti
abolitionniste que je déteste!

A ces mots, Edwin changea de couleur. Il ouvrit la bouche pour
protester; mais l'impérieuse jeune fille s'écria aussitôt:

--N'essayez point de nier; votre conduite infâme nous est connue. Et
souvenez-vous que je ne serai point la femme d'un homme qui cherche à
semer la division dans l'Union américaine.

--Qui donc vous a appris?... murmura Edwin confus.

--Tenez, lisez ce journal; il vous édifiera sur votre propre compte.

Et Rebecca indiqua par un geste, le _Saturday Visitor_, étalé sur le
guéridon près duquel se tenait son fiancé.

Celui-ci prit le journal et lut ce qui suit:

«Par une froide et sombre soirée du mois passé, on frappa à coups
redoublés à la porte d'une maison habitée par M. Edwin Coppie et
sa mère, dont l'habitation est située sur la limite de l'Iowa et du
Missouri. Mme Coppie fut ouvrir.

Un homme noir, robuste, d'une haute taille, entra; puis après lui,
un second, un troisième; enfin, huit nègres se trouvèrent presque
subitement dans cette demeure isolée. Mme Coppie était glacée de
frayeur. Ce ne fut qu'au bout de quelques instants que son fils parvint
à la rassurer. Pendant ce temps-là, les noirs, qui n'étaient autres que
des esclaves fugitifs, restèrent immobiles et silencieux. L'effroi de
la vieille dame s'étant dissipé ils demandèrent si M. Edwin Coppie, sur
l'assistance et l'hospitalité duquel on leur avait dit qu'ils pourraient
compter, n'était pas là?

»--C'est moi, dit Edwin, et je ne tromperai pas vos espérances.

»Puis il les conduisit dans une chambre confortable, où il leur apporta
du pain, de la viande et du café. Les nègres se restaurèrent, et,
quelques minutes après, tous, excepté leur guide, un mulâtre, dormaient
d'un profond sommeil, étendus sur le plancher.

»Cet homme raconta les aventures de sa petite caravane, composée
d'esclaves du Bas-Missouri. Ses compagnons et lui arrivaient, dit-il,
après avoir voyagé toutes les nuits pendant deux semaines. La veille,
ils avaient traversé une petite rivière qui charriait des glaçons,
et dont les eaux étaient tellement accrues qu'elles étaient devenues
presque un fleuve.

»--Quand nous nous sommes enfuis, continua-t-il, nous venions d'être
vendus, j'allais être emmené loin de l'État du Missouri, alors que
j'étais sur le point de me marier et que ma prétendue était condamnée à
rester dans cet État.

»--Mais, observa Coppie, vous vous êtes séparé de votre fiancée pour
vous sauver?

»--J'espère bien, répondit-il, qu'elle sera avec moi aussitôt que je le
voudrai.

»Et son visage s'anima d'une expression singulière.

»Les fugitifs ayant pris quelque repos, le guide, qui se nommait Shield
Green, les éveilla pour qu'ils continuassent leur route. On était à leur
poursuite. Edwin Coppie leur donna une voiture, et ils s'acheminèrent
vers le Canada. Peu de temps après leur départ arrivèrent huit hommes à
cheval. Ils étaient armés de carabines, pistolets, couteaux, et suivis
d'un limier qui avait traqué les pauvres évadés jusqu'à cette distance.
Il n'était pas encore jour quand ces chasseurs de chair humaine firent
halte chez Coppie et reprirent la trace des fuyards. Un domestique de la
maison, qui connaissait mieux le pays que les premiers, fut dépêché en
toute hâte, par Edwin, afin de prévenir les malheureux nègres.

»Pour ceux qui se figureraient la position des poursuivants et des
poursuivis, ce fut une journée d'inquiétude et de souhaits fervents.
On craignait que les fugitifs ne fussent rattrapés. Ces pauvres gens
ignoraient que les traqueurs fussent si près d'eux. Vers midi, ils
s'arrêtèrent pour dîner. Mais, comme ils se mettaient à table, le
messager, qui devait leur donner l'alarme, atteignit l'auberge où ils
s'étaient arrêtés.

»Aussitôt, ils se remirent en marche. Vers deux heures, Coppie les
rejoignit lui-même, par des chemins détournés, et leur proposa de les
mener au Canada. Les nègres acceptèrent avec joie cette obligeante
proposition. Et Edwin se mit en tête de la bande qui se composait de
toute une famille, nommée Coppeland, et du mulâtre Green.

»Cependant leurs persécuteurs étaient toujours sur la piste. Descendant
devant une maison suspecte, ils la forcèrent et la fouillèrent de la
cave aux combles. Heureusement pour les noirs que là, ces ennemis de
leur race firent une sieste, et rafraîchirent leurs chevaux.

»Les fugitifs gagnèrent de l'avance: ils se réfugièrent, vers le soir,
dans une forêt de pins.

»Le limier flairant l'empreinte de leurs pas n'en reprit pas moins la
piste. Déjà il s'approchait de la retraite où ces infortunées créatures
se tenaient tapies; ses aboiements féroces faisaient retentir tous
les échos de la forêt et déjà on entendait le galop des chevaux des
chasseurs, quand Edwin, poussé par son ardent amour de l'humanité, se
jeta sur le chien et lui enfonça un couteau dans le coeur.

»La nuit était venue; étrangers à la contrée, les esclavagistes,
n'entendant plus la voix de leur limier qui avait roulé mort sur le sol,
craignirent de tomber dans une embuscade et tournèrent bride.

»Le lendemain et les jours suivants, ils recommencèrent la chasse avec
un autre chien. Mais ce fut en vain. Conduits par le brave Edwin Coppie,
les nègres parvinrent à gagner le Canada, où ils sont maintenant en
sûreté.

»Au nombre des fugitifs, il en était un qui se faisait remarquer par
sa réserve et la délicatesse de ses formes; l'étoffe de ses vêtements
d'homme n'était pas d'une qualité ordinaire. Cet esclave était une
femme. Certaines gens prétendent, et c'est notre avis positif, que
c'était la fiancée du mulâtre Shield Green, s'enfuyant au Canada pour
s'y marier religieusement avec l'époux de son choix; mais les journaux
du Sud et tous les partisans de l'esclavage voudraient faire croire que
cette négresse, connue sous le nom de Bess Coppeland, entretenait des
relations intimes avec Coppie. Cette odieuse calomnie retombera bientôt
sur ceux qui l'ont forgée Nous engageons toutefois, nous qui avons le
bonheur de parler dans un État libre, nous engageons l'excellent
et courageux jeune homme à prendre des mesures pour échapper au
ressentiment des odieux propriétaires d'esclaves. [1]»

[Note 1: Historique.]

Tandis que Coppie parcourait des yeux l'article du _Saturday Visitor_,
Rebecca étudiait sa physionomie.

Il était de taille moyenne, de mine énergique, audacieuse. La franchise
accentuait ses traits; l'enthousiasme leur prêtait son coloris. Il
ignorait l'art de dissimuler ses impressions; car, à chaque moment, il
s'agitait, faisait un mouvement de la tête ou du corps, comme pour dire:
ceci est juste, cela est faux.

Parvenu au dernier paragraphe, ses sourcils se froncèrent; il frappa du
pied avec violence et murmura:

--Les imbéciles! les menteurs!

Puis, il rejeta le journal sur le guéridon.

Rebecca s'était remise au piano. Mais sa pensée vaguait ailleurs. Elle
promenait distraitement ses doigts sur le clavier.

A son tour, Edwin Coppie la contempla quelque temps en silence.

Type de l'Américaine du Sud, Rebecca Sherrington avait le teint
olivâtre, légèrement empourpré sur les joues, une de ces carnations
voluptueuses comme les aimait le pinceau prométhéen de Murillo: cheveux
noirs, luisants ainsi qu'une grappe de raisin de Corinthe aux rayons du
soleil; yeux plus noirs, plus brillants encore; front étroit,
quoique bombé et agréable, mais dénotant une fermeté poussée jusqu'à
l'entêtement; nez droit, un peu sec dans ses lignes, lèvres petites,
méprisantes, ensemble du visage dur quand une pensée aimable n'en
adoucissait pas l'expression ordinaire.

Le buste était de formes grêles; les extrémités fines, souples,
annonçaient une souche aristocratique.

Rebecca descendait effectivement d'une famille de lords anglais, qui
avait émigré en Amérique, quelques années avant la révolution de 1776.

Son grand-père, frère cadet de lord Sherrington, avait jadis possédé
un grand nombre d'esclaves dans la Virginie. Lors du soulèvement des
Bostonnais, il se rangea du côté des sujets restés fidèles à la couronne
de la Grande-Bretagne. Le triomphe des républicains et la proclamation
de l'Indépendance à Philadelphie, l'ayant ruiné, il se réfugia dans
le désert et fut un des premiers pionniers qui défrichèrent le
Haut-Mississipi.

C'était un homme fier, confit en morgue et qui inculqua à son fila
unique, Henry Sherrington, ses fausses doctrines sur les rapports des
hommes entre eux.

Quoique la fortune ne lui eût pas souri, celui-ci éleva sa fille Rebecca
dans les mêmes principes. Et, lorsqu'on 1846 le territoire sur lequel il
s'était établi, après son père, comme fermier, fut admis parmi les États
de l'Union sous le nom de d'Iowa, il fit tous ses efforts pour y faire
reconnaître et sanctionner l'esclavage des nègres.

Si les tentatives d'Henry Sherrington échouèrent, il n'en demeura pas
moins un négrophobe fanatique. Sa femme et sa fille partageaient tous
ses sentiments à cet égard. Ils habitaient Dubuque, la plus vieille
ville de l'Iowa, fondée en 1786 par les Français qui ont, comme on le
sait, découvert et colonisé,--malheureusement sans profit,--la plus
vaste partie de l'Amérique septentrionale.

De bonne heure,--et suivant l'usage du pays,--on avait fiancé Rebecca à
Edwin Coppie, jeune homme de bonne famille, dont les parents résidaient
dans un village voisin.

Mais le père d'Edwin étant mort, sa mère alla se fixer sur une propriété
qu'ils possédaient près de l'État de Missouri.

C'était à l'époque où recommençait le différend entre les
abolitionnistes du Nord et les esclavagistes du Sud.

Edwin prit parti pour les premiers. Rebecca en fut informée; elle lui
fit de vifs reproches. Emporté par un amour que la séparation avait
attisé, le jeune homme pensa d'abord qu'il pourrait faire bon marché
de ses convictions et promit à sa fiancée de s'éloigner de la lutte
politique. Mais il comptait sans la générosité de son âme; et, au
mois de février 1854, il arrachait,--comme on l'a vu par l'article du
_Saturday Visitor_, toute une bande de nègres, aux fers et aux infamies
de la servitude. Cette action héroïque, il l'avait accomplie, non
seulement en dépit de sa tendresse pour Rebecca, mais au péril de ses
jours; car, outre qu'il est défendu dans la république fédérale, même
par la Constitution des États libres, de donner aide et secours aux
esclaves marrons, les propriétaires de nègres usent fréquemment de
sanglantes représailles contre ceux qui fournissent à leur bétail humain
les moyens de s'échapper.

Au moment où nous le présentons à nos lecteurs, Edwin Coppie arrivait du
Canada, où il avait réussi à conduire ses protégés, et où ils étaient
à l'abri de leurs bourreaux:--le traité d'Ashburton, conclu entre
l'Angleterre et les États-Unis; s'opposant à l'extradition des esclaves
qui sont parvenus à passer dans les possessions britanniques de
l'Amérique septentrionale.

Comme l'affaire avait eu lieu loin de Dubuque, notre bon jeune homme
ne soupçonnait pas qu'elle y fût déjà divulguée, et il se flattait, en
prévenant cette révélation, d'atténuer l'effet qu'elle produirait dans
l'esprit de miss Sherrington et de ses parents.

Malheureusement pour lui, les journaux publics l'avaient devancé.

Il ne lui restait donc plus qu'à confesser bravement son crime et à en
demander pardon. Aussi se disposait-il à le faire avec la candeur qui
lui était habituelle, quand M. Sherrington entra dans le parloir.




                                   II

                     LA VENGEANCE DES ESCLAVAGISTES


M. Henry Sherrington était un homme d'une stature élevée, mince, quoique
sanguin. Dans sa fille, il retrouvait son image exacte, morale aussi
bien que physique: même hauteur, même dureté, même emportement.

--Bonjour, master Edwin, dit-il en s'avançant vers Coppie.

Le jeune homme lui tendit la main. Mais le père de Rebecca feignit de ne
pas remarquer son mouvement.

--Nous avons donc fait encore une équipée, continua-t-il en se laissant
tomber dans un _rocking chair_.

La jeune fille cessa de tourmenter son piano et se mit à feuilleter des
cahiers de musique.

--Je confesse, dit humblement Edwin, que je me suis laissé entraîner...

--Par votre goût pour les princesses d'ébène! s'écria sèchement Rebecca.

--Oh! miss Sherrington! miss Sherrington! supplia Coppie.

--Vous nous avez cependant donné votre parole, master Edwin, reprit
sévèrement le nouveau venu.

--C'est vrai, monsieur; mais...

--Mais monsieur s'est entiché d'une peau noire, insinua Rebecca avec
plus de dépit peut-être qu'elle n'en aurait voulu montrer.

--Pouvez-vous supposer, miss?...

--Je ne suppose rien. Les faits sont là.

Et de son index, la jeune fille désigna le journal.

--Mais cette gazette n'affirme point; au contraire. D'ailleurs...

--Oh! je sais bien que vous n'êtes pas embarrassé pour trouver une
excuse, dit Rebecca. Enfin, vous êtes libre, M. Coppie, je ne vous
blâme point de mettre vos dispositions chevaleresques au service des
négresses. Mais alors, monsieur, vous devriez avoir la discrétion de ne
vous pas présenter dans les maisons honorables et honnêtes.

Ces mots furent prononcés avec une amertume qui déconcerta tout à fait
le jeune homme.

--Oui, honorables et honnêtes, ma fille a raison, répéta M. Sherrington
en se balançant dans sa berceuse.

--C'est donc un congé? murmura Edwin.

Rebecca ne répondit point. Mais son père prit la parole pour elle:

--Je crois, dit-il, que vous devez le considérer comme tel.

--Mais, monsieur! mais, mademoiselle! s'écria Edwin d'un ton
profondément ému, je vous jure qu'à ma place vous en eussiez fait tout
autant. Ils étaient si malheureux ces pauvres gens... la jeune fille
surtout...

Cette dernière réflexion arrivait mal à propos. Elle acheva d'exaspérer
la bouillante Rebecca.

--Osez-vous bien, s'écria-t-elle impétueusement, osez-vous bien défendre
cette créature en ma présence! Avez-vous le dessein de m'insulter?

--Moi! moi, vous insulter! O Rebecca, vous êtes injuste! proféra Edwin
en tombant aux pieds de la jeune fille. Ignorez-vous que je vous aime
depuis l'enfance, que je vous respecte comme la plus belle, la plus
pieuse, la meilleure des femmes; que je donnerais gaiement ma vie pour
vous éviter le plus léger chagrin...

--Vous le prouvez joliment! dit-elle avec aigreur et en se levant.

--Prenez, s'il vous plaît, une autre position, master Edwin, dit M.
Sherrington. Vos procédés sont messeyants.

--Monsieur s'imagine sans doute être dans une société africaine, reprit
Rebecca de sa voix cruellement railleuse.

--Vous ne voulez donc pas m'entendre? dit Coppie en l'arrêtant par le
bras, après s'être relevé.

--Non.

--Quoi! Rebecca...

--Monsieur! fit-elle avec un geste de superbe intraduisible.

Un nuage couvrit le front du jeune homme.

--Ne vous souvient-il plus, Rebecca, que je vous ai sauvé la vie ce jour
où vous patiniez sur le Mississipi, et où la glace se brisa sous vos
pieds? Dois-je vous le rappeler? s'écria-t-il sourdement.

La jeune fille baissa la tête et demeura comme clouée sur place.

--Bon, bon, s'interposa M. Sherrington. Si nous sommes vos débiteurs,
nous saurons nous acquitter envers vous, master Edwin.

Déjà celui-ci se reprochait la vivacité de son apostrophe.

--Pardonnez-moi, dit-il, un cri involontaire; mais croyez que l'excès de
mon amour pour miss Rebecca seul l'a arraché. Depuis mon bas âge ne me
suis-je pas habitué à la considérer comme ma prétendue? N'ai-je point
appris à estimer les mille qualités qui la distinguent et en font
l'ornement de son sexe? Aujourd'hui j'arrive; j'accours plutôt, après
avoir accompli un acte que je juge bon avec la plupart des hommes,
quoique vous le considériez mauvais avec beaucoup de gens fort sensés et
fort recommandables; je rêve au bonheur de revoir ma fiancée; je forme
cent projets de félicité pour elle et pour moi, et voilà que subitement,
violemment, vous glacez ma joie par votre froideur, vous me précipitez
du paradis dans l'enfer...

Ce disant, la voix de Coppie s'était attendrie; des larmes coulaient
lentement de ses yeux et tombaient, brûlantes, sur la main de Rebecca
qu'il avait prise dans la sienne.

Cette main, la jeune fille la retira en tremblant; et, avec un effort
pour dissimuler l'émotion qui la gagnait, elle dit à Edwin:

--Si mon père veut vous pardonner?...

--Eh bien? fit-il passionnément.

--Je suis, répondit-elle, soumise à sa volonté.

--Vous me pardonnerez aussi!

--Je ferai suivant ses désirs, repartit quelque peu sournoisement
Rebecca en sortant du parloir, dont elle referma la porte sur elle.

Les jambes croisées l'une sur l'autre, le haut du corps penché en
arrière, M. Sherrington avait assisté à la fin de cette scène en
contemplant attentivement le plafond.

Le brave esclavagiste préparait un discours en trois points, pour
prouver à son gendre futur l'excellence de ses doctrines.

--Voyons, maître Edwin, asseyez-vous là et causons un peu, dit-il, quand
Rebecca fut partie.

Coppie prit le siège qui lui était indiqué, et son interlocuteur
poursuivit:

--Je vous réitérerai d'abord ce que je vous ai dit plus d'une fois: je
ne donnerai jamais ma fille à un de ces misérables abolitionnistes
du Nord, pour plusieurs raisons, maître Edwin. Je n'aime ni les
républicains, ni les démocrates; petit-fils d'un lord d'Angleterre, d'un
membre de la Chambre haute, je mentirais à mon sang, à mes traditions de
famille, si je mésalliais mes enfants. Quoique vous ne soyez pas d'aussi
bonne maison que nous, j'ai jadis jeté les yeux sur vous, parce que vous
compter des gentilshommes parmi vos aïeux; puis enfin parce que, sans
vous, ma fille...

--Passons, monsieur, passons, je vous prie, dit modestement Edwin.

--Bien, mon ami. Cependant, malgré ce service inappréciable que vous
nous avez rendu, je vous déclare que si vous ne changez pas complètement
vos opinions, Rebecca ne sera point à vous.

Coppie tressaillit, et, pour se donner une contenance, se mit à examiner
les dessina du tapis étendu sur leurs pieds.

--Oui, continua M. Sherrington, je l'aimerais mieux morte que mariée
à un abolitionniste. Ce sont les abolitionnistes qui ont provoqué la
séparation de ce pays d'avec la mère patrie. Ce sont eux qui l'infectent
de théories fausses, perverses, funestes au sens moral, subversives de
l'ordre public; eux qui le pousseront à sa perte, malgré les apparences
d'une prospérité trompeuse, si on n'arrête à temps leurs exécrables
progrès. Qu'avez-vous à dire d'ailleurs contre l'esclavage? N'a-t-il
pas toujours existé chez tous les peuples du monde? Dieu ne l'a-t-il pas
consacré? La Bible ne vous l'apprend-elle pas? La religion catholique
l'approuve comme la religion protestante. Les Espagnols, et après eux
les Portugais, firent des esclaves dans l'Amérique méridionale. Si notre
glorieuse Elisabeth d'Angleterre arma le premier navire chargé de
faire la traite des noirs, le pape qui trônait alors ai Rome bénit
l'expédition, et il n'y eut pas, depuis jusqu'à ce fauteur de troubles,
ce George Washington...

--Ah! monsieur, respectez au moins la mémoire du plus vertueux, du plus
sage des hommes, s'écria Coppie, incapable de se contenir davantage.

--Eh bien, master Edwin, ce sage, ce vertueux George Washington, comme
vous le qualifiez, était propriétaire d'esclaves. Non seulement ce grand
émancipateur se garda bien d'en affranchir un seul, mais il sanctionna
l'esclavage des nègres par un article de sa trop fameuse constitution.

--Mais, monsieur, vous vous trompez!

--Que je me trompe ou non, répliqua hautainement M. Sherrington, votre
Washington conserva tous ses esclaves après la proclamation de la
constitution. A ses yeux, le nègre était un être inférieur, peu
au-dessus de l'animal. Il pensait qu'on le pouvait donner, troquer
ou vendre, et, pardieu, il avait raison! Qui est-ce donc qui me
contredira?

Coppie avait grande envie de répondre; mais l'intérêt de son amour lui
commanda le silence. Il se tut, et Sherrington reprit après une pause:

--Revenons à vous, master Edwin. Je veux bien admettre que la jalousie
de ma fille à l'égard de cette négresse est puérile; je veux bien aussi
ne voir dans votre échauffourée qu'une folie déjeune homme; je me plais
à croire que l'expérience, aidée de mes raisonnements, finirait par
refroidir votre cerveau brûlé; je ne vous donne même pas deux ans de
séjour dans un État à esclaves pour être tout à fait de mon avis, car
vous remarquerez que les nègres sont cent fois plus heureux que les
domestiques blancs, et que les premiers, confortablement nourris,
chaudement vêtus et abrités maintenant, mourraient de faim ou de froid
ai on leur rendait la liberté. Faits pour servir, ils sont incapables de
se gouverner eux-mêmes. Ce sont des brutes sur le sort desquels l'Europe
s'apitoie sottement et sans connaissance de cause.

--Cependant, hasarda timidement Edwin, l'ouvrage de madame Beecher Stow,
traduit dans toutes les langues...

--Case du père Tom! riposta véhémentement M. Sherrington; une
exagération greffée sur un mensonge!

--Néanmoins, objecta encore Coppie....

--Brisons là ou je me fâche! tonna son interlocuteur.

Un moment après, il dit d'un air plus calme:

--Vous renoncez à vos idées absurdes, n'est-ce pas, master Edwin? J'en
exige le serment sur les Saints Évangiles. Puis, à cette condition,
vous pourrez espérer la main de Rebecca. Mais avant, mon jeune
ami, occupons-nous de votre situation. Vous n'êtes pas riche, bien
qu'intelligent, actif et vigoureux. On ne se met pas en ménage sans
avoir une somme suffisante pour satisfaire aux besoins de celle qu'on
épouse. Jusqu'à présent, vous vous êtes fort peu occupé de votre avenir.
Il est temps d'y songer. Que comptez-vous faire?

--Monsieur, répondit Coppie, je me propose d'aller au Kansas.

--Bien, et dans quel but?

--Le pays est neuf; je pense qu'en m'avançant vers le territoire
indien, et jusqu'au Mexique, je gagnerai de l'argent dans la traite de
pelleteries.

--Hum! commerce bien usé, fit M. Sherrington en hochant la tête.

--J'ai, continua Edwin, un millier de dollars en espèces. Avec cette
somme, j'achèterai de la bimbeloterie....

--Et combien présumez-vous que rapportera ce commerce?

--Il y a des chances à courir, dit le jeune homme; mais si la fortune
m'est favorable, j'espère porter mon capital à dix ou douze mille
piastres dans deux ou trois ans.

--Dans trois ans donc, dit M. Sherrington. Mais vous répudierez vos
rêves abolitionnistes?

Coppie éluda la réponse par une nouvelle question:

--Me sera-t-il permis de voir miss Rebecca avant mon départ?

--Non, dit son interlocuteur, elle est indisposée contre vous. Je lui
offrirai vos excuses. Partez, jeune homme; vous avez ma parole, je
compte sur la vôtre; dans trois ans vous nous revenez avec dix mille
dollars, un esprit plus rassis, la ferme résolution de soutenir le grand
parti du Sud, et vous épousez ma fille.

Là-dessus le père de Rebecca se leva et tendit la main à Coppie.

Cette façon sommaire de le renvoyer était trop dans les usages
américains pour que celui-ci songeât à s'en offenser. Saisissant donc
cordialement la main de M. Sherrington, il la serra avec effusion, et
sortit de la maison.

On était à la fin de mars. Il faisait un temps doux et humide. Des toits
des maisons, chargés de neige, l'eau dégouttait avec un bruit monotone
et, par intervalle, un son sourd et prolongé se faisait entendre:
c'était une avalanche arrachée, par le dégel, au faîte de quelque
édifice qui venait s'abattre dans la rue en s'éparpillant en un
tourbillon de poussière nacrée.

La moiteur de l'atmosphère avait revêtu les murailles et les arbres
d'une couche de givre aussi blanche que l'albâtre. On eût dit que la
cité tout entière était construite en stuc.

Cependant, depuis quelques jours, le Mississipi avait rompu sa prison
de glace, et il roulait avec fracas ses eaux jaunâtres chargées de
banquises.

La navigation était rouverte de Dubuque à l'embouchure du fleuve.

Edwin Coppie acheta une pacotille de couteaux, haches, fusils,
couvertures, verroteries, etc., chez divers importateurs de la ville,
embarqua le tout sur le _Columbia_, magnifique bateau à vapeur qui
desservait les rives du Mississipi entre Dubuque et Saint-Louis; puis il
prit, le soir même, passage à son bord pour Burlington, bourgade assez
importante, non loin de la frontière des États de l'Iowa et du Missouri.

La traversée s'opéra sans encombre; le lendemain matin, il arrivait à
Burlington.

L'eau était toujours tiède et le soleil brillait d'un pur éclat.

Aussitôt qu'il eut mis pied à terre, Coppie loua un traîneau et ordonna
au _charretier_ de le conduire chez sa mère, qui résidait à trente
milles de là, sur la rivière des Moines.

Quoiqu'une épaisse croûte de neige s'étendît à la surface de la terre,
les chemins étaient mauvais, défoncés, _parsemés de cahots_, comme
disent les Canadiens-Français. Aussi, le véhicule marchait-il avec
une lenteur désespérante pour Edwin, qui avait hâte d'embrasser son
excellente mère, dont il était séparé; depuis plus d'un mois.

La nuit vint, déployant son linceul sur les campagnes. L'attelage et le
cocher étaient fatigués; celui-ci maugréait entre ses dents et jurait
à tout instant qu'il n'irait pas plus loin; celui-là bronchait à chaque
pas et refusait d'avancer.

Tout à coup, au détour d'un bois, une clarté immense déchira les
ténèbres.

--Mon Dieu! fit Edwin en fouillant l'horizon du regard; mon Dieu! on
dirait que c'est un incendie... que notre maison est en feu!

Et s'adressant à l'automédon;

--Fouettez vos chevaux! il y a cinq dollars pour vous!

Dix minutes après, le traîneau arrivait sur le théâtre de l'embrasement.

Coppie ne s'était pas trompé: la métairie qu'il occupait avec sa mère
achevait de s'abîmer dans un océan de flammes.

Sur un pin gigantesque, devant la porte de l'habitation, on avait cloué
un écriteau.

Aux lueurs rougeâtres de la conflagration, le jeune homme y lut ces mots
tracés en caractères sanglants:

                    AINSI SERONT PUNIS LES TRAITRES A LA

                               CAUSE DU SUD.

                      EDWIN COPPIE, PRENDS GARDE A TOI!

L'amant de Rebecca Sherrington, après s'être assuré que sa mère n'avait
pas été la proie du fléau destructeur et qu'elle était réfugiée au fort
des Moines, à quelques lieues de distance, grimpa sur le pin, décrocha
l'écriteau, le retourna, le fixa à la même place, et avec un morceau de
charbon arraché aux décombres de la ferme, il écrivit:

                    QUE LES TRAITRES A LA CAUSE DU NORD

                       PRENNENT GARDE A EDWIN COPPIE!




                                 III

                    FORMATION D'UN ÉTAT AMÉRICAIN


On sait assez, en Europe, avec quelle rapidité fabuleuse augmente la
population dans la plupart des cités des États-Unis; ainsi celle de
New-York a plus que doublé durant les dix dernières années; aujourd'hui,
en y joignant Brooklyn, son faubourg naturel, on peut, sans exagération,
la porter à près d'un million d'âmes; Buffalo, qui n'existait pas au
commencement de ce siècle, en compte actuellement plus de cent mille;
et Chicago, simple poste de commerce indien en 1831, devenu ville et
possédant cinq mille habitants en 1840, en renferme à présent deux cent
mille environ dans son enceinte. Et ce ne sont pas là des exceptions:
presque toutes les métropoles de l'Amérique septentrionale peuvent
s'enorgueillir de progrès aussi remarquables.

Mais ce que l'on sait généralement moins, c'est la merveilleuse activité
qui change, dans cinq ou six ans, une portion considérable,--disons
grande comme la France, par exemple,--du désert américain eu une contrée
fertile, sillonnée de chemins de fer, de routes, de canaux et parsemée
de villages florissants. La transformation tient du prodige. D'un été
à l'autre, ce territoire de chasse inculte, que seul le mocassin de
l'Indien ou du trappeur blanc avait foulé jusque-là, ce territoire,
hérissé de forêts vierges ou perdu sous d'interminables prairies
mouvantes (rolling prairies),--semblables aux ondes de la mer,--est
devenu méconnaissable. Les arbres centenaires sont tombés sous la hache
du bûcheron; le feu a nivelé le sol; avec le mélancolique Peau-Rouge,
les bêtes fauves ont fui vers le Nord, pour faire place à l'envahissante
civilisation de l'homme blanc; plus de wigwam en cuir; peu de huttes en
branchages; mais partout des cabanes en troncs d'arbres croisés les
uns sur les autres; partout des constructions naissantes; partout la
propriété individuelle qui se substitue à la propriété commune; voici
des bornes, voici des clôtures de rameaux; ici commence à pousser
une haie; un mur s'élève là-bas! Déjà, au milieu de ce groupe de
maisonnettes, blanchies à la chaux, et sur le bord de cette belle
rivière où fume et ronfle un bateau à vapeur, amarré à une grossière
charpente, quai provisoire, déjà j'aperçois monter vers le ciel un
bâtiment de grave et simple physionomie. C'est un temple chrétien;
chaque dimanche, les hommes y viendront prier et remercier l'Être
suprême; chaque soir les enfants y viendront apprendre à être hommes.
Le village est au berceau encore, mais demain il sera formé; il aura son
école, son académie, son institut; je ne parie pas de son commerce, car
il est très prospère. Les enseignes, que je vois au front des maisons,
ce bruit de forge, ce mouvement près du steamboat, cette gare de railway
que l'on construit à côté, l'annoncent éloquemment. Mais après-demain,
le village aura reçu son incorporation. Il prendra le nom de cité, et
cité complète, ma foi: vous y trouverez dix hôtels de premier ordre,
vingt journaux, deux ou trois banques, des églises pour divers cultes,
des salles de lecture, des collèges, des promenades, des édifices
publics, toutes les choses nécessaires à la vie policée, sans parler
d'une foule de lignes télégraphiques, qui vous mettront en rapport
immédiat avec toutes les parties habitées du Nouveau Monde.

Nouveau; oui, il l'est, car là s'établit, s'agrandit une société
nouvelle, qui n'a rien de nos préjugés, rien de nos conventions, et
que vainement nous cherchons à prendre pour modèle de nos théories
politiques. Le Nouveau Monde suit sa destinée. Il a une civilisation
complètement différente de la civilisation européenne, parce qu'il n'en
a ni le passé, ni les traditions indéracinables.

Ici, l'homme repose sur la famille; là, il n'a d'appui qu'en Dieu et
en lui-même. Ses liens de parenté il les a brisés, il les brise en
émigrant. Aussi a-t-il, en général, une croyance plus sincère, plus
absolue dans l'Éternel. Seul, à qui demanderait-il du courage, des
consolations, sinon au Créateur de toutes choses? Sa foi politique,
qu'on ne l'oublie pas, il la puise dans sa foi religieuse. C'est ce
qui fait la force de la première; c'est ce qui fait que tous les
ébranlements donnés, dans les États du Nord, au moins au gouvernement
républicain, ne parviendront pas à le renverser. L'égalité règne sans
partage, parce que, indépendamment du manque d'ascendants, chaque colon
a eu, et a, sur cette terre neuve, besoin, en arrivant, de confondre son
intelligence, ses forces et ses travaux avec ceux de ses voisins.

Ceci me ramenant sur mes pas, je me permettrai quelques pages
d'observations sur la colonisation dans l'Amérique septentrionale; aussi
bien pourront-elles être de quelque utilité à certains esprits inquiets
que pousse le désir d'aller tenter fortune dans l'autre hémisphère.

Je le dis tout d'abord: en principe, je ne suis pas opposé à
l'émigration. D'ailleurs, elle est une nécessité ou une fatalité, comme
il plaira. La surabondance de la population, sur un point quelconque du
globe, amène le débordement. C'est une règle de physique élémentaire.
En outre l'histoire des races humaines et des civilisations nous apprend
que l'homme marche sans cesse à la conquête du sol; car, comme toute
chose, le sol est soumis à la triple loi de Jeunesse, Maturité,
Vieillesse. Après avoir longtemps fécondé la végétation, l'humus
s'épuise et cesse de produire. Il faut des siècles pour qu'il recouvre
ses puissances premières. Les steppes de l'Asie, les déserts de
l'Afrique l'attestent, sans mentionner la campagne de Rome et les
environs de Madrid, jadis si fertiles, aujourd'hui peu productifs,
surtout les derniers, devenus presque un désert.

Aussi, quand le rendement de sa terre n'est plus en rapport avec ses
besoins, l'homme la quitte, il en va chercher une autre. On vient
réclamer à l'Amérique le suc nourricier de ses immenses territoires.
Il faut avouer qu'elle est prête à recevoir des millions de nouveaux
individus et à leur accorder un bien-être matériel dont ils ne jouissent
pas toujours en Europe. Mais à quel prix?

Voyous un peu. Un homme seul fera peu ou rien en Amérique; je parle du
cultivateur, car c'est à lui que je m'intéresse. Les artisans ont des
chances plus ou moins heureuses. Le tailleur de pierre, le maçon, le
serrurier, le mécanicien, le fondeur peuvent se tirer d'affaires, et,
avec de l'économie, amasser, en quelques années, un joli pécule; mais,
s'ils ne connaissent pas l'anglais, ils courent grand risque de végéter
misérablement. C'est le lot à peu près inévitable des gens ayant des
professions dites libérales. Quant au Canada, où la langue française est
partiellement en usage, il offre si peu de ressources que les habitants
passent chaque année par milliers aux États-Unis, où ils trouvent de
meilleurs salaires et une liberté d'action plus large. La désertion est
telle, dans les rangs de la race franco-canadienne, que la législature
en a pris de l'inquiétude et s'occupe de trouver un remède à ce mal
incurable, suivant moi, tant que la forme du gouvernement n'aura pas
subi de modifications radicales. La dette publique frappe de près de
2,000 francs, chaque tête d'habitant. Les droits sur les importations
sont de 58 à 100 pour cent. Les vins, eau-de-vie, par exemple,
sont cotés 100 pour cent à la douane. Les taxes municipales sont en
proportion. A Montréal, une simple chambre, recevant l'eau par des
tuyaux de l'aqueduc, paie au delà de 35 francs par an au trésor de la
ville. Je laisse à juger!

Revenant au cultivateur, répétons qu'un homme seul n'a que faire en
Amérique. S'il est décidé à émigrer, ce doit être avec sa famille. Plus
cette famille sera nombreuse, plus il sera en état de prospérer. Mais,
avant de partir, avant de dire adieu à ce cher foyer dont nous ne nous
éloignons jamais sans un profond serrement du coeur il aura dû compter
ses forces, calculer ses capacités, soumettre à un examen sévère
ses facultés physiques, morales et celles des êtres destinés à
l'accompagner. Il ne va point à une terre de Chanaan, qu'il y songe, et
l'exode une fois ouvert ne devra plus se fermer pour lui! S'il n'est
pas doué d'une constitution robuste, pouvant résister à toutes les
intempéries; s'il ne sait commander à la faim, à la soif; s'il n'est
prêt à accepter gaiement les plus rudes fatigues du corps, à exposer un
coeur inaccessible aux plus foudroyantes émotions, si, en un mot, il ne
porte sur sa poitrine le _triple airain_ dont parle le poète, qu'il
se garde de franchir l'Atlantique! Le dénûment, la mort l'attendent au
delà.

J'irai plus loin, et dirai franchement au cultivateur alléché par les
récits des pseudo-trésors que l'on trouve à chaque pas en Amérique:--Si
voulant venir ici vous y vouliez venir avec l'idée de retourner quelque
jour en Europe, croyez-moi, n'abandonnez pas le toit de vos pères,
votre champ, vos amis. Vous lâcheriez la proie pour l'ombre j'ai
personnellement exploré le pays du 30° latitude jusqu'au 65°,
c'est-à-dire depuis la Nouvelle-Orléans jusqu'au delà du lac
d'Arthabaska, sur le territoire de la compagnie de la baie d'Hudson, et
j'ai vu beaucoup de Français, beaucoup de malheureux:--malheureux, parce
qu'ils songeaient constamment à rentrer dans leur patrie. Cette pensée,
cette aspiration les paralysait.

En Amérique, pour réussir, vous êtes tenu d'apporter une santé à toute
épreuve, une invincible ardeur au travail, des muscles d'acier, un
esprit inflexible comme le bronze, une volonté qui ne s'oublie
jamais. Sachez que vos habitudes, vos usages, votre nourriture, votre
habillement changeront complètement. Vous renoncerez au vin, à la bière
et aux spiritueux, à moins que vous ne vouliez vous empoisonner avec cet
extrait d'orge étiqueté whiskey, ou ce composé délétère baptisé gin, qui
l'un et l'autre renferment des quantités considérables de strychnine.
Ces horribles breuvages sont un fléau pour l'Amérique Aussi les
effroyables calamités qu'ils engendrent à toute heure ont-elles provoqué
des mesures législatives, comme les lois de tempérance et d'abstinence.
Le malheureux adonné à ces boissons est bientôt atteint du _delirium
tremens_ qui l'emporte avec la rapidité de l'éclair. Fortuné est-il
quand, dans un accès de surexcitation nerveuse, il ne s'est pas
déshonoré par un crime. Gens de la campagne, qui venez défricher les
plaines de l'Amérique, condamnez-vous à l'eau et commencez une réforme
en mettant le pied sur le paquebot transocéanique. Vous ne sauriez vous
habituer trop tôt aux privations.

On peut s'embarquer dans les ports de France, mais il vaut mieux se
rendre d'abord à Liverpool où, pour 160 francs, un vapeur transporte et
nourrit un passager jusqu'à New-York ou Québec. La compagnie des
bateaux de la ligne anglo-américaine fournit tout, à l'exception de la
literie... Si vous prenez la ligne canadienne, la meilleur marché, en
débarquant à, Québec, un steamboat conduit pour cinq francs à Montréal;
de là il est facile de gagner, à un prix très modique, la partie du
Canada ou des États-Unis où l'on désire planter sa tente. Ce n'est pas
une métaphore. La tente, puis la hutte, sont les demeures premières du
colon, car du séjour dans les villes ou même dans les villages, il n'en
faut pas parler, à moins que l'on n'apporte avec soi de gros capitaux.

Mais j'imagine que vous ayez acheté pour quelques francs une étendue de
terrain cent fois plus grande que votre village de France et que vous
soyez entré en jouissance de ce superbe domaine[2]; c'est ordinairement
une forêt vierge, ce que l'on appelle _terre en bois debout_, ou une
savane.

[Note 2: Les forêts, terres on bois debout, valent de 10 à 15 francs
l'acre (environ un arpent). Celles qui font partie du domaine public, et
les terres incultes en font presque toutes partie, sont vendues à prix
réduits et presque nominaux, depuis 1 fr. 25 c. jusqu'à 3, 6 et 8 fr.
l'acre. La vente de ces terres se fait avec des conditions de paiement
raisonnables. Le gouvernement accorde jusqu'à huit et dix années pour ce
paiement.]

Commencez par construire votre cabane. Elle formera un carré. Les
murailles seront composées de troncs d'arbres couchés horizontalement
les uns sur les autres, avec des entailles à chaque bout pour les
emboîter. La glaise remplira les interstices. Quelques voliges
constitueront le toit. A défaut de plancher, ce seront des branchages.
Le sol à l'intérieur sera battu comme l'aire d'une grange. Une petite
fenêtre à quatre carreaux en parchemin, puis en verre, l'éclairera. Avec
des ais ou des rameaux de sapin vous ferez votre lit. Un poêle en fonte,
une marmite, des écuelles, un banc, vos malles, voilà le mobilier. La
farine de maïs, le porc, le boeuf salé, les pommes de terre (patates)
sont chargés de vous sustenter, pendant les premières années au moins. A
peine organisé, vous vous mettrez au travail. Il faut faire la guerre à
la forêt On y porte le feu. En détruisant les herbes, les lichens, les
plantes de toutes espèces, les arbustes, l'incendie amoncelle sur le sol
des couches de cendre qui en stimuleront les capacités productives, dès
qu'il aura reçu des semences. Mais ce ne sera guère que dans CINQ ANS
qu'il paiera le colon de ses labeurs et de ses déboursés.

Suivons pas à pas les progrès de celui-ci.

Notre homme prend possession de sa terre le 1er mai 1864, par exemple.
Le 24 juin il pourra avoir défriché, c'est-à-dire abattu avec sa cognée
tous les arbres demeurés debout après l'incendie, et planté de pommes
de terre deux acres. Le 24 août, il aura découvert six autres acres. Il
mettra autant de temps pour empiler le bois, afin de le brûler. Mais,
comme l'entassement (_loggins_) s'opère ordinairement en un jour, en
faisant un _bee_ (prononcez _bie_), ce qui consiste à appeler à son aide
tous les voisins, et comme il doit naturellement rendre à chacun d'eux
un jour pour semblable assistance, cet échange de travail le mènera
jusque vers le 24 octobre. Je lui accorde ensuite jusqu'au 1er décembre
pour couper son bois de chauffage, et le laisse passer l'hiver, saison
qu'il emploiera à préparer du bois de construction en un chantier au
milieu de la forêt, dans un rayon de 30 à 40 lieues ou même plus de
chez lui. Son travail lui sera payé sur le pied de 60 fr. par mois,
nourriture comprise. Au chantier, il demeurera jusqu'à la fin de mars.
Ainsi, il aura gagné 240 fr. Le bois de ses huit acres de terre aura
produit 480 boisseaux de cendre, et, en admettant qu'il n'ait ni le
temps ni les ustensiles nécessaires pour transformer ses cendres
en potasse, il pourra les vendre de 2 1/2 à 3 sous le boisseau, et
réalisera ainsi de 60 à 70 fr. Or, en ajoutant ces 60 aux 240 fr. déjà
gagnés au chantier, il sera possesseur de 300 fr., somme suffisante
pour payer le porc, la farine et le thé (boisson en usage), dont il aura
besoin pendant les sept mois finissant au 1er mai 1865, sans mettre en
ligne de compte les économies de farine qu'il lui sera facile de faire
au moyen de ses pommes de terre. En revenant de son chantier, le
1er avril 1865, il pourra, dans les parties tempérées de l'Amérique
septentrionale; défricher 2 acres, lesquels, avec les 2 acres défrichés
le printemps précédent et les 6 acres défrichés pendant l'été, lui
donneront 10 acres de terre propre à la culture et environ 120 boisseaux
de cendre, valant de 15 à 17 fr. Il sèmera sur cette terre trois acres
de blé, cinq d'avoine et deux de pommes de terre. Son blé lui donnera en
moyenne, 20 boisseaux par acre, desquels il tirera aisément 12 quarts ou
barils de farine. En défalquant de cette quantité 6 quarts qui, avec
les pommes de terre, seront consacrés à son usage personnel, il aura un
surplus de six quarts. Chaque quart vaut, à bas prix, 35 fr. Le colon se
fera donc environ 210 fr. avec les 6. En retranchant de cette somme 80
fr. pour le porc, il lui restera autant que je lui ai alloué pour la
première année. Maintenant, le voici approvisionné pour jusqu'à novembre
1865, et il a en caisse 175 fr. Les cinq acres d'orge produisent 175
boisseaux, valant, disons 2 fr. chacun, ce qui lui donne 350 fr. pour le
tout. Le rendement de ses quatre acres de pommes de terre, ou deux acres
chaque année, devra être d'environ 800 boisseaux. Nous lui en céderons
la moitié pour la consommation domestique et l'élevage de deux ou trois
porcs. Il aura donc un excédant de 400 boisseaux. En les mettant au
minimum à 1 fr. le boisseau, sa récolte lui rapportera 400 fr.

Ainsi, avec les cendres, la farine, l'avoine et les pommes de terre, il
se sera fait 925 fr. Déduisons à présent, de cette somme, 165 fr. pour
le sel, le poisson fumé, le thé et la semence, et on trouvera encore, au
crédit de notre colon, une balance de 760 fr.; voilà assurément un
beau résultat, mais nous avons compté avec le beau temps et tous les
avantages possibles, qu'on ne l'oublie pas!

Admettons que l'été de 1865 ait été passé aussi industrieusement et
aussi favorablement que celui de 1864. Le colon ne peut plus retourner
au chantier. Il faut qu'il batte, fasse moudre son grain et défriche
encore. Il devra avoir, au mois de juin suivant, vingt acres prêts à
recevoir la semence.

Sa terre exigera le labour, sa petite famille une vache. Une paire de
boeufs lui coûtera 400 fr., une charrue avec la chaîne 80 fr., la vache
100 fr., ce qui réduira ses 760 à 180 fr., somme affectée aux dépenses
accidentelles. Je n'alloue rien pour le savon et la chandelle, parce que
le premier se fabrique habituellement à la ferme avec les cendres et
les rebuts de graisse. Quant à l'éclairage, on peut, en commençant, se
servir de torches de pin sec ou de cèdre; rarement les colons achètent
du sucre. Ils en font eux-mêmes, l'érable leur fournissant, en
abondance, les matières saccharines nécessaires. Je puis affirmer, par
expérience et sans crainte d'être démenti, que le sucre d'érable est
meilleur et plus hygiénique que le sucre de canne ou de betterave.
Le sirop qui découle de cet arbre si précieux, forme une boisson
très agréable; c'est aussi un remède contre une foule de maladies. La
préparation du sucre est d'une simplicité patriarcale et n'entraîne
presque aucun déboursé. Chaque habitant peut faire le sien. Il est des
gens qui exploitent en grand cette industrie et réalisent des bénéfices
considérables.

La troisième année, le colon ou _squatter_, comme on l'appelle, fera
naturellement de plus gros profits. A son fonds il ajoutera quelques
moutons; un cheval et quelques têtes de gros bétail. En 1867, il sera,
Dieu aidant, en état de payer, avec intérêt et sans gêne, le capital qui
lui aura été prêté en 1864, ou de rentrer dans ses avances. Sans doute
cet aperçu a un côté séduisant. Mais je n'ai point fait la part de la
grêle, de la gelée, des pluies continues, de la sécheresse, de la
mouche hessoise qui, depuis quelques années, fait d'affreux ravages
dans l'Amérique du nord. Et la maladie de la pomme de terre; et la
concurrence; et la difficulté des voies de communication et six mois
d'hiver avec des froids de 20° à 30° Réaumur; et des chaleurs tropicales
en été; et des bouleversements atmosphériques qui, en quelques heures,
quelques minutes parfois, font varier le thermomètre de 10 à 20 degrés
et les mille incommodités qui assaillissent l'émigrant sur la terre
étrangère!

Je terminerai cette exposition en répétant à mes compatriotes de ne pas
se laisser prendre aux promesses décevantes des agents d'émigration qui
parcourent la France pour racoler nos bons et laborieux campagnards.
L'Amérique est incontestablement un beau pays, très productif. Quelques
Européens y ont promptement acquis des richesses énormes. Mais sur cent
Français qui cherchent à en faire le théâtre de leur fortune, il y en
a quatre-vingts qui meurent littéralement de besoin, ou repassent à la
mère patrie, quinze qui végètent, trois qui se tirent d'affaire et deux
qui réussissent... quelquefois.

Tous ces malheureux contribuent puissamment, néanmoins, à la
colonisation du Nouveau-Monde. Ils en furent les premiers pionniers,
depuis la découverte du Saint-Laurent par Jacques Cartier, en 1534;
aujourd'hui encore on les voit marcher à la tête de la civilisation, au
défrichement du désert américain. Partout ils ont transplanté dans
les États de l'Ouest notre gaieté, notre esprit d'aventures, nos
dénominations de localités. Ils s'étaient établis dans le Michigan,
le Wisconsin, l'Ohio, l'Illinois, le Mississipi, le Missouri, la
Californie, le Minnesota, bien avant l'arrivée des Anglo-Saxons; dès
1851, ils se jetaient en nombreuses caravanes dans le Kansas! Et quels
singuliers colons que ceux-là! Il y avait des médecins, des avocats, des
notaires, des professeurs, des gens de lettres, des hommes de cape et
d'épée, jusqu'à des prêtres qui avaient jeté le froc aux orties! Un
des premiers journaux fut rédigé en français et publié à Leavenworth,
capitale en espérance, riche à l'heure qu'il est de sept ou huit
mille habitants, appelée à en avoir cent dans un quart de siècle!
L'intéressant tableau qu'il y aurait à peindre!... Mais nous devons nous
arrêter pour reprendre le fil de notre récit.




                                  IV

                     LE KANSAS ET LES BROWNISTES


Le Kansas est, présentement, l'État le plus occidental de l'Union
américaine. Sa superficie atteint 250,000 kilomètres carrés. Il a
pour bornes, au nord le Nebraska, à l'est les États de Missouri
et d'Arkansas, au sud et à l'ouest les montagnes Rocheuses et le
Nouveau-Mexique.

Un Français, nommé Dustine, remonta le premier, en 1720, la rivière
qui lui donne son nom. Ce pays faisait partie de nos possessions
louisianaises. Il fut cédé, en 1803, avec elles, aux États-Unis par
Napoléon Bonaparte, qui commit alors une des plus grandes fautes de son
règne.

«Abandonné aux tribus indigènes qui venaient mettre leur indépendance
sous la protection de ses vastes solitudes, rarement visitées par les
voyageurs, ce n'est que dans ces derniers temps que le pionnier
américain, précurseur des immigrants, est venu y planter sa tente.»

Composées de grasses et fécondes vallées qu'arrosent des cours d'eau
superbes, comme le Kansas, l'Arkansas, la Plata et une foule de petites
rivières, favorisées par un climat tempéré, traversées par les deux
grandes voies de communication qui sont habituellement fréquentées pour
aller, par terre, de l'Atlantique au Pacifique, on s'étonne que cette
région n'ait pas été plus tôt ouverte à l'industrie.

Il est difficile de concevoir, s'écrie un touriste, que pendant
des milliers d'années cette contrée ait été un désert inculte et
solitaire[3].

[Note 3: _Le Kansas, sa vie intérieure et extérieure_, par Sara T. L.
Robinson.]

En 1855, elle n'avait cependant pas encore été admise à la dignité
d'État et n'était qu'un simple territoire, sans législature
particulière. Ce qui ne l'empêchait pas d'être le théâtre du mouvement
politique dont tout le reste de la république fédérale ressentait
le contre-coup. Deux partis considérables s'y disputaient, avec
acharnement, la suprématie: celui-ci défendait l'esclavage de toutes ses
forces, celui-là le repoussait avec énergie; et l'on sait que telle est
la cause du différend qui existe depuis plus d'un demi-siècle entre les
Américains du Nord et les Américains du Sud.

Durant l'exercice législatif de 1853-54, M. Douglass, sénateur au
congrès pour l'Illinois, était parvenu à faire voter un bill, lequel,
abrogeant un acte antérieur, célèbre sous le titre de compromis du
Missouri, autorisait l'introduction de l'esclavage dans le Kansas.

L'adoption de ce bill poussa à son comble l'animosité des deux partis.
Ils rivalisèrent d'efforts pour s'emparer du pays, en y établissant des
défenseurs de leurs opinions respectives. Ainsi, sous le prétexte d'une
immigration légitime parfois, et parfois sans déguisement aucun, on
érigea, dans la Nouvelle-Angleterre et les autres sections du Nord, un
système de propagande auquel, par des moyens analogues, le Sud opposa
une résistance déterminée. Il en résulta d'abord un développement
aussi soudain qu'inouï de la population du Kansas; puisque, quand
cette population fut assez nombreuse pour justifier une organisation
politique, et que les adversaires (les uns réclamant l'abolition de
l'esclavage, les autres son introduction) vinrent éprouver leurs forces
au scrutin, il s'éleva des rixes, des combats qui prirent le caractère
de la guerre civile avec toutes ses horreurs. La querelle s'envenima
bientôt. Et les factions se servirent de tous les moyens bons ou mauvais
pour obtenir gain de cause.

En 1855, leur irritation, leur fureur, étaient à leur comble.

A cette époque, dans une ferme sur la frontière du territoire et du
Missouri, vivait un homme avec ses sept fils.

Cet homme était dans la force de l'âge. Il avait cinquante-cinq ans. Sa
physionomie était hardie: elle respirait l'intelligence, mais dénotait
l'opiniâtreté. Doué d'une constitution musculeuse, d'un esprit
solidement trempé, il était propre aux grandes fatigues physiques
et morales. Son regard sombre et triste s'éclairait parfois d'une
mansuétude infinie. Mais, ordinairement, il inquiétait et fatiguait.

Assurément, une pensée dominante, pensée de tous les instants, de toute
l'existence, absorbait cet homme.

Il se nommait John Brown mais on l'appelai communément le capitaine
Brown ou le père Brown (old Brown).

Le capitaine Brown était la terreur des esclavagistes, l'espoir de
abolitionnistes.

Depuis bien des années, il combattait de la voix et des bras pour
l'émancipation des nègres.

«_Celui qui dérobera, un homme et le vendra, sera mis à mort,_»
répétait-il fréquemment,--d'après Moïse,--à ses enfants.

Sa vie avait été un roman en action. Il la devait terminer en héros de
l'antiquité.

Né en 1800 à Torringhton, petit village du Connecticut, il descendait
en droite ligne de ces Pères Pèlerins (Pilgrims Fathers) qui vinrent, en
1620, chercher dans l'Amérique du Nord un refuge contre les persécutions
auxquelles leur secte était en butte dans la Grande-Bretagne.

John Brown était âgé de six ans quand son père quitta le Connecticut
pour se fixer dans l'Ohio. Là, il reçut une éducation sévère, dont les
pratiques de la religion protestante constituèrent la base principale.

A seize ans, il se fit recevoir membre de l'Église congrégationaliste
d'Hudson.

«A dix-sept ans, dit un de ses biographes, nous le trouvons faisant ses
études pour le ministère académique de Morris Academy. Une inflammation
chronique des yeux le força à abandonner cette carrière. Son précepteur,
le révérend H. Vaille, dit que c'était le plus noble coeur qu'il eût
jamais rencontré.

»A vingt et un ans, John Brown épousa, en premières noces, Dianthe,
fille du capitaine Amos Lusk.

»En 1827 ou 28, il alla s'établir à Richmond, comté de Crawford[4]. En
1831, il eut le malheur de perdre sa femme.

[Note 4: John Brown, sa vie, etc., par H. Marquand.]

»Ce fut à partir de cette époque que ses idées commencèrent à se fixer
sur les horreurs de l'esclavage et à chercher les moyens d'y mettre un
terme.

»Son fils John dit, dans une lettre écrite le 3 décembre 1859, le
lendemain du martyre de son père: «Ce fut immédiatement après la mort de
ma mère que j'entendis mon père dire pour la première fois, _qu'il était
résolu à vivre four venir en, aide aux opprimés._»

Ces paroles semblent indiquer que Brown fut profondément affecté par la
mort de sa femme, et qu'il pensa un instant ne lui point survivre.

Quoi qu'il en soit, à Richmond, capitale de la Virginie, au foyer de
l'esclavage, il apprit à juger cette détestable institution; jura de
consacrer le reste de ses jours à son anéantissement.

Dès lors, il prêche l'émancipation; mais il prêche dans le désert. On ne
l'écoute pas, ou bien on lui impose silence, on le menace; sa vie est en
péril.

Sans se laisser intimider, il sonde plus avant la question et découvre
que l'abaissement du niveau intellectuel chez les nègres, tout autant
que la cupidité et la perversion du sens moral chez les propriétaires,
sont les aliments de la servitude.

Et le voici qui formule les aphorismes suivants, dont la vérité perce en
traits de feu:

1° Les droits de l'esclave à la liberté ne seront jamais respectés,
encore bien moins reconnus, tant qu'il ne se montrera pas capable de
maintenir ses droits contre l'homme blanc.

2º Les qualités nécessaires pour maintenir ses droits sont l'énergie, le
courage, le respect de soi-même, la fermeté, la foi en sa force et en
sa dignité; mais ces qualités ne peuvent être acquises par l'esclave que
dans une lutte armée pour rentrer dans ses droits.

3° Lorsqu'un peuple, tombé entre les mains de brigands, a, par suite de
plusieurs années d'oppression, perdu ces qualités, il est non seulement
du _droit_, mais du _devoir_ de _l'homme blanc_ de travailler en faveur
de ce peuple, de verser le baume et l'huile dans ses plaies et de le
soutenir jusqu'à ce qu'il puisse marcher tout seul.

«Depuis 1831, jusqu'en 1854, dit encore M. Marquand, nous trouvons
John Brown occupé à réaliser sa grande idée. Quoique à peu près seul à
l'oeuvre, rien ne le rebute; il arrache à l'esclavage un grand nombre de
nègres et brave tous les dangers pour les assister dans leur fuite.»

Le bruit des troubles qui ont éclaté dans le Kansas parvient à ses
oreilles. Il voit là, une excellente occasion de faire prévaloir ses
doctrines, et abandonnant immédiatement la Virginie, il vole offrir son
grand coeur aux abolitionnistes.

C'est pourquoi, dès 1855, il apparaît avec ses sept garçons sur les
bords du Missouri, où l'a précédé une réputation colossale.

En arrivant dans le Kansas, il acheta une ferme, puis monta une scierie
et en commença l'exploitation.

Mais il ne tarda guère à essuyer les violences des esclavagistes.

Un soir, entouré de sa robuste famille, il faisait, suivant son
habitude, la lecture d'un passage de la Bible, lorsqu'on heurta
brusquement à la porte de l'habitation.

--Entrez, dit Brown, de sa voix calme et ferme.

La porte s'ouvrit pour donner accès à Edwin Coppie.

Le jeune homme était essoufflé, hors d'haleine.

Les fils de Brown l'interrogèrent d'un regard anxieux. Mais le père
continua froidement sa lecture:

«Ils immolent des boeufs en mon honneur et ils se rendent homicides; ils
font couler le sang des agneaux et ils offrent des chiens en sacrifice,
vos offrandes sont pour moi comme des animaux immondes, votre encens
comme l'encens des idoles. Vous n'avez pas abandonné vos vices, et votre
âme s'est réjouie dans vos abominations.

»Je choisirai des maux pour vous; je ferai tomber sur vos têtes les
fléaux que vous craignez. J'ai appelé, nul ne m'a répondu. J'ai parlé,
qui m'a entendu? Ils ont fait le mal en ma présence; ils ont choisi ce
que je n'ai pas voulu.»

Pendant ce temps, Edwin s'était remis.

--Capitaine, dit-il en s'approchant de Brown.

--Je t'écoute, mon fils, répondit celui-ci en fermant le livre sacré et
en posant un signet à la place où il avait suspendu sa lecture.

--Capitaine, reprit Coppie, les esclavagistes ont dévasté les terres
que vous possédiez près de Lexington, brûlé les récoltes, enlevé les
troupeaux et égorgé les bergers.

A ces mots, les fils de Brown se levèrent tous ensemble et se
précipitèrent sur des armes pendues aux parois de la chambre où se
passait cette scène.

--Paix, mes enfants, paix, fit-il avec un geste de la main pour modérer
leur fougue; paix! Le juste a dit:

«La patience est une grande sagesse: l'homme emporté manifeste sa
folie.»

Puis, s'adressant à Coppie:

--Combien y a-t-il de temps que cela s'est passé?

--Dans la nuit d'hier je chassais avec Cox aux environs; j'ai pu voir
nos ennemis qui se retiraient en emmenant leur butin. Hamilton les
commandait.

--Cet Hamilton!... Ah! qu'il ne tombe jamais à portée de ma carabine ou
de mon couteau-bowie s'écria le fils aîné de Brown.

--Silence! lui commanda sévèrement son père; c'est la justice et non la
vengeance que nous devons exercer. «Ne dis point je me vengerai, attends
le Seigneur, et il te délivrera.»

Le jeune homme baissa respectueusement la tête, et Brown continua:

--Dites-moi, Coppie, de quel côté sont-ils allés?

--Ils se sont réfugiés vers la rivière Kansas.

--Étaient-ils nombreux?

--Vingt-cinq ou trente.

--Vingt-cinq ou trente, répéta le capitaine d'un ton rêveur.

Il réfléchit pendant une minute; puis, promenant un coup d'oeil
satisfait sur les sept hercules que la nature lui avait donnés:

--Mes enfants, demanda-t-il, vous sentez-vous de taille, en y joignant
nos amis Coppie, Cox, Haziett, Stevens et Joe, à vous mesurer avec les
vingt-cinq bandits qui ont saccagé nos biens, massacré nos serviteurs?

--A l'instant, père! clamèrent-ils à l'envi.

--Que le Dieu d'Israël vous bénisse, et qu'il vous protège contre nos
ennemis, car nous allons sans tarder marcher sur eux, dit le vieux Brown
en levant les yeux au ciel.

--Amen! répondirent les assistants.

--Mais où sont les autres? interrogea encore le capitaine.

--Cox et Hanlett sont restés près de Lexington pour surveiller les
esclavagistes; Stevens et Joe m'accompagnent. J'ai couru un peu, afin de
vous prévenir plus tôt. Sans cela, ils seraient arrivés avec moi.

--En route donc! dit Brown en examinant les amorces de sa carabine.

Chacun de ses fils s'arma d'un fusil à deux coups, d'une paire de
revolvers, d'un couteau à double tranchant, d'une hache; chacun remplit
de munitions et de provisions de bouche une gibecière en peau de daim,
et la petite troupe sortit de la ferme, le vieux Brown en tête.

La porte de l'habitation ne fut pas fermée, car on savait que l'on n'y
reviendrait pas et qu'avant deux jours l'ennemi l'aurait brûlée.

Au moment du départ, le soleil se couchait sous un épais rideau de
nuages noirs avec de larges franges orangées; le vent soufflait par
rafales bruyantes; du sud-ouest, comme un écho de l'Océan courroucé,
montaient les grondements de la foudre; tout faisait présager une nuit
sombre, tempétueuse.




                                   V

                            L'EXPÉDITION[5]


Presque au sortir de la ferme, la bande s'engagea dans un chemin creux,
qui courait le long d'une petite rivière. Des rochers énormes, tantôt à
pic, tantôt surplombant le sentier, et tantôt fuyant en arrière par
un angle aigu, bastionnaient la passe d'un côté, tandis qu'une immense
prairie, dont les herbes dépassaient de plusieurs pieds la tête des
voyageurs, l'encaissait de l'autre côté.

[Note 5: Quoique les campagnes de John Brown, dans le Kansas, aient
donné lieu à une foule de rapports, ces rapports sont tellement
succincts et contradictoires que nous avouons volontiers avoir plus
d'une fois tâché de suppléer par l'imagination aux renseignements qui
nous manquaient. Cependant les faits principaux sont authentiques.]

Cette passe, connue de John Brown et de ses fils seulement, menait à
la rivière Kansas; mais elle se bifurquait plusieurs fois avant d'y
aboutir.

Quoiqu'elle fût au ras du sol de la prairie, on se serait cru à vingt
mètres sous terre, tant les sons d'en haut descendaient sourds et
profonds.

Les mugissements du vent y parvenaient à peine; les cimes des longues
tiges herbacées frémissaient, grésillaient avec un bruit monotone,
irritant et fouettaient les piétons à la face. Mais les roulements du
tonnerre se faisaient plus imposants dans l'étroit sentier. Son rempart
de granit en tremblait. On eût pu craindre qu'il ne s'écroulât sur les
audacieux qui bravaient ainsi les fureurs de l'ouragan.

A ces voix lugubres, ajoutez, d'intervalle en intervalle, la plainte
aiguë de quelque nocturne habitant des airs, ou un rugissement qui glace
les bêtes d'épouvante et fait frissonner les hommes les plus hardis,
le rugissement du carcajou; l'animal sanguinaire s'il en fût, l'ennemi
caché qui peut à chaque pas fondre sur vous et vous trancher l'artère
jugulaire avant que vous ayez même songé à vous défendre,--le tigre du
désert américain, en un mot.

Dans la gorge on ne distinguait ni ciel ni terre.

Le vieux Brown n'en marchait pas moins d'un pas assuré.

Ses compagnons, auxquels s'étaient joints deux autres hommes, Hanlett et
Cox, les suivaient deux à deux.

Près d'Edwin Coppie se tenait un des fils du capitaine.

Ce jeune homme, nommé Frederick, mais que par abréviation on
appelait familièrement Fred, était l'ami intime de l'amant de Rebecca
Sherrington.

Quoiqu'ils se connaissaient depuis quelques mois seulement, le partage
d'une vie de travaux, fatigues et dangers communs, plus encore peut-être
que la convenance des humeurs et la similitude des goûts, les avait
promptement amenés à des confidences mutuelles.

Ils ne gardaient rien de caché l'un pour l'autre.

--Enfin, dit Edwin à Frederick, j'éprouve un instant de joie sans
mélange.

--Vraiment! fit celui-ci, je croyais que loin de miss Sherrin...

--Ne parlons pas d'elle, ne parlons pas d'elle, interrompit Coppie; vous
gâteriez tout mon plaisir.

--Alors, je ne vous comprends pas!

--Vous ne comprenez pas que je vois arriver avec bonheur le moment de me
venger des scélérats qui m'ont ruiné!

--Vous connaissez les idées de mon père sur la vengeance.

--Sans doute, Fred, sans doute; mais lui-même n'en cède pas moins en cet
instant à un désir de se venger du mal qu'on lui a fait.

--Pas si haut, mon cher, je ne voudrais pas qu'il nous entendît.

--Pour moi, reprit Edwin, je hais l'esclavage, vous le savez; j'ai
appuyé mes opinions par des actes, je les appuierai encore; mais...

--Miss Sherrington en épousera un autre, dit gaiement Frederick.

Coppie tressaillit.

--Laissons miss Sherrington, je vous en prie: dit-il.

--Du tout, du tout; j'en veux causer avec vous, répondit son
interlocuteur qui prenait plaisir à le taquiner.

--C'est un sujet qui ne me plaît point à cette heure, répliqua Edwin
d'un ton brusque.

--Auriez-vous fait le serment que son père exigeait de vous?

--Jamais!

--Alors....

--Chut! fit Coppie.

--Qu'y a-t-il?

--J'entends du bruit. On dirait des cavaliers....

--Vous vous trompez, dit Frederick, ce ne sont pas des cavaliers, mais
nos chevaux.

--Vos chevaux?

--Oui, une dizaine de chevaux que mon père a parqués ici dans une
clairière et où ils sont en sûreté contre l'ennemi.

--Challenge (qui vive)! cria tout à coup une voix forte dans
l'obscurité.

--Brown, répondit le capitaine en s'arrêtant.

--Le reste de la bande imita ce mouvement.

--Le mot d'ordre? demanda-t-on encore.

--Esclave, dit Brown.

--Émancipation, ajouta le premier.

Une lanterne brilla dans les ténèbres et un nègre, d'une taille
gigantesque, parut à l'entrée d'une grotte naturelle, formée par les
rochers.

Cet individu, qui mesurait près de sept pieds de haut, était hideusement
défiguré.

Il avait le corps énorme en proportion de sa taille, et la moitié du
visage bouffi; mais l'autre moitié sèche, ridée, laissait percer les os;
une partie de la mâchoire paraissait à nu, et pour surcroît de hideur,
l'orbite de l'oeil était vide.

Ces mutilations, ces cicatrices affreuses, le nègre les devait à son
évasion.

Esclave chez un planteur, à l'embouchure du Mississipi, il brisa ses
fers et s'enfuit. Mais poursuivi et serré de près, il ne vit d'autre
moyen d'échapper à ses bourreaux qu'en se jetant dans un marais.

La fange était si profonde, si épaisse que le pauvre Africain enfonça
jusque au-dessus des aisselles; il ne put sortir du bourbier.

Il resta pendant deux jours dans cette horrible position, sans boire ni
manger, exposé à un soleil tropical qui lui brûlait le crâne.

Ce n'était pas assez; un crabe monstrueux s'attaqua à cette victime sans
défense et lui rongea tout un côté de la face. Il lui eût dévoré la
tête entière, si un autre esclave marron n'était venu au secours de son
camarade.

Arraché à l'abîme, à une mort atroce, le premier guérit, et finit, après
mille nouveaux périls, par atteindre le Kansas, où Brown le prit à
son service. C'était une nature bonne, dévouée, mais grossière, peu
intelligente et faite pour obéir.

--Qu'y a-t-il de nouveau, César? questionna Brown.

--Rien, massa; chevaux bonne santé, César aussi; li ben content de voir
vous.

Et il se prit à rire.

Les contractions de ce rire, en étirant son faciès, le rendirent plus
repoussant encore.

--Vous allez seller les chevaux, continua le capitaine, et, quand ce
sera fait, vous vous dis-poserez à nous accompagner.

Les rires du nègre redoublèrent. Il sauta d'allégresse.

--Dépêchez-vous, car nous sommes pressés mon ami, lui dit doucement
Brown.

César s'élança aussitôt vers un parc, qu'à la lueur de la lanterne, on
apercevait à une faible distance.

Coppie remarqua qu'il était dans une éclaircie dont les limites se
perdaient au sein des ombres, mais qui s'appuyait à la barrière rocheuse
de la petite rivière.

--Mes enfants, dit Brown, je vous engage à vous restaurer, car nous
ignorons quand et où nous pourrons prendre un repas demain.

Les jeunes gens avaient emportés dans leurs gibecières quelques morceaux
de venaison fumée.

Ils s'assirent à l'entrée de la grotte et se mirent à manger de bon
appétit.

Quant à leur père, il refusa de prendre de la nourriture. Mais, se
plaçant sur un quartier de roche, il approcha de lui la lanterne que
César avait laissée à leur disposition, ouvrit sa Bible qui ne le
quittait jamais, et lut à voix haute le chapitre LX d'Isaïe:

«Lève-toi, Jérusalem, ouvre les yeux à la lumière; elle s'avance la
gloire du Seigneur; elle a brillé sur toi.»

On l'écouta dans un religieux silence.

Quelle peinture que celle de ces jeunes gens vêtus et armés comme des
brigands, adossés à des falaises abruptes, dans un lieu effroyablement
sauvage et dans une nuit orageuse, à peine trouée par les faibles rayons
d'une lanterne, prêtant,--tout en soupant sans bruit,--une oreille
pieuse à la parole de Dieu transmise par un homme à l'air noble et
sévère, mais dont l'équipement annonce des intentions aussi meurtrières
que les leurs.

Au bout d'une demi-heure, César revint avec dix chevaux sellés. Brown et
chacun de ses enfants les montèrent aussitôt.

Les quatre hommes, demeurés à pied, sautèrent en croupe derrière ceux
des fils du capitaine avec qui ils étaient le plus liés.

--César, dit le chef au nègre, prends aussi place sur ma jument.

--Non, massa, pas m'asseoir à, côté de vous, courir devant, avec
lanterne, répondit-il.

Et, saisissant le falot, il partit à toutes jambes en avant de la
caravane.

--Mon coeur bat comme si j'allais à un rendez-vous d'amour, dit Coppie à
Frederick, dont il avait enfourché le cheval.

--Si miss Rebecca vous entendait! fit celui-ci en riant.

--Ah! je ne pense plus à elle.

--Ni à votre mariage?

--Non; depuis que je me suis joint à vous pour combattre les partisans
de l'esclavage, je n'ai plus qu'un désir, plus qu'une passion.

--Votre vengeance!

--Peut-être, repartit-il d'un ton rêveur.

--Taisez-vous dans les rangs! ordonna Brown.

On lui obéit.

Durant plus de trois heures, les cavaliers continuèrent d'avancer au
petit trot sans échanger une parole et sans que cette course prolongée
parût fatiguer César.

Ce fut lui qui le premier rompit le silence.

--Massa, nous arriver près rivière Kansas, dit-il, en éteignant sa
lanterne.

Une zone blanchâtre apparaissait à l'orient; les caps diminuaient en
élévation, les herbes de la prairie devenaient plus courtes, plus drues
et la route ondulait sur un coteau doucement incliné.

Brown appela Coppie près de lui.

--Vous connaissez, lui dit-il, le lieu où nous sommes.

--Oui; Lexington doit se trouver à cinq ou six milles à notre gauche,
sur l'autre rive du Kansas.

--C'est cela. Alors, Stevens et Joe sont près de nous.

--Je le crois.

--Êtes-vous convenu avec eux d'un signal particulier de ralliement?

--Il a été convenu entre nous que je les avertirais de votre venue en
imitant le cri du coq de prairie.

--Faisons une halte et voyons s'ils sont toujours à leur poste.

On arrêta les chevaux; Edwin se mit à glousser avec tant de perfection
qu'on eût juré qu'un tétras saluait le réveil de l'aurore.

Des gloussements semblables lui répondirent tout de suite, et, peu
après, deux hommes s'approchèrent des cavaliers.

C'étaient ceux que l'on attendait.

Toute la journée, ils avaient surveillé le parti esclavagiste. Il
était campé sur la rive opposée du Kansas et plongé, sans doute, dans
l'ivresse, car il avait passé la plus grande partie de la nuit à boire
et à chanter.

Brown décida qu'il fallait profiter de cette circonstance pour
l'assaillir à l'improviste.

S'étant fait préciser le lieu exact où ses ennemis avaient bivouaqué, il
remonta le cours du Kansas à un quart de mille plus haut.

Stevens et Joe enfourchèrent deux des chevaux qui ne portaient qu'un
seul cavalier, et la troupe se précipita dans les eaux de la rivière.

Les montures étaient vigoureuses. Il ne leur fallut pas plus d'un
quart-d'heure pour les franchir, malgré la rapidité du courant.

Le jour se levait lorsque les brownistes atteignirent le bord
méridional.

Ayant renouvelé les amorces de leurs armes, ils tournèrent lentement et
avec précaution un bouquet de bois, derrière lequel leurs adversaires
avaient campé.

Coppie, Cox, Hanlett, Stevens, Joe, mirent pied à terre et coupèrent à
travers le bois, afin d'attaquer l'ennemi sur les deux flancs.

Mais cette tactique était superflue.

Fatigués par la veille et gorgés de whiskey, les esclavagistes dormaient
si profondément qu'un bon nombre ne s'éveillèrent qu'aux premiers coups
de fusil.

Une dizaine furent tués sur-le-champ; les autres s'enfuirent et se
dispersèrent dans la campagne, sans avoir même riposté aux agresseurs.

Les jeunes gens voulaient les poursuivre, mais le chef s'y opposa.

--Ne frappez pas un ennemi vaincu! leur dit-il.

Cette victoire avait été l'affaire de quelques minutes.

Dans le camp, on trouva les bestiaux que les esclavagistes avaient
enlevés à Brown; et, de plus, une quantité d'armes considérable, ce
qui fit présumer que le parti défait attendait des renforts pour les
équiper.

Le capitaine interrogea un nègre qui n'avait été que légèrement blessé.

D'abord ce nègre refusa de répondre; mais, menacé d'être fusillé s'il
persistait dans son mutisme, il déclara que les troupes commandées
par le capitaine Hamilton en personne, comptaient sur une centaine
d'auxiliaires qu'on devait lui dépêcher du Missouri pour investir la
ville de Lawrence, quartier général des abolitionnistes.

--Enfants, cria alors Brown d'une voix prophétique à ceux qui
l'entouraient, je vous le répète, l'épée est tirée du fourreau, elle n'y
rentrera que quand le droit des noirs aux mêmes libertés que celles dont
jouissent les blancs aura été reconnu dans le monde!

Comme il achevait ces mots, les notes stridentes du clairon retentirent.

Tous les regards se portèrent vers l'ouest.

Un fort détachement de cavalerie descendait bride abattue, sabre en
main, la rive droite du Kansas.




                                  VI

                             A LAWRENCE


La vue de cette troupe, dix fois plus nombreuse que la leur, inspira un
certain émoi aux jeunes gens.

--Ce sont les esclavagistes, s'écria Coppie avec exaltation; nous ne
pouvons leur échapper, mais il faut leur faire payer chèrement notre
vie.

--Bien parlé, mon fila, dit le vieux Brown, en lui serrant
affectueusement la main. Délibérons vite, car le Seigneur a dit: «Les
pensées s'affermissent par le conseil et la guerre doit être dirigée par
la prudence.» Quel est ton avis?

--Mon avis, répondit Edwin, c'est qu'il faut nous embusquer tous dans le
bois, et attendre ces misérables sous son couvert.

--Mais, objecta Aaron Brown, nous serons obligés de descendre de cheval.

--Sans doute, reprit Coppie.

Hanlett secoua la tête.

Edwin poursuivit rapidement;

--Les vaincus ont laissé ici la plupart de leurs armes toutes chargées;
ramassons-les, nous nous les partagerons, et avec les carabines, les
pistolets, chacun de nous pourra aisément tenir tête à dix hommes.

--Ce plan est sage, dit Brown le père.

Il appela César.

--Tu tiendras nos chevaux en main, lui dit-il, et tu resteras sans
bouger derrière le bois.

--Nègre faire ça, répondit l'Africain en dansant.

--A l'oeuvre donc! fit Cox, sautant à terre.

--Tous allaient imiter son exemple, quand Stevens qui, posté derrière un
arbre, examinait la troupe à l'aide d'une lunette, cria:

--Rassurez-vous, rassurez-vous, ce sont nos amis!

--Quels amis? demanda Brown.

--Nos amis de Lawrence, le gouverneur Robinson à leur tête.

La plupart des auditeurs poussèrent une exclamation de surprise et de
joie, en se précipitant vers Cox, afin de vérifier la nouvelle.

Mais le vieux Brown ne parut point partager leur contentement. Les rides
de son front se rapprochèrent. Un éclair traversa ses yeux; il murmura
d'un ton sombre:

--Un ami! le gouverneur Robinson; un envieux! qui met la plus noble
des causes au service de son ambition! J'aimerais autant l'arrivée des
esclavagistes que la sienne.

--Si massa voulait? disait César qui, demeuré derrière son maître, avait
entendu ces paroles.

Et il porta, avec un geste significatif, la main sur un long coutelas
pendu à sa ceinture.

Brown ne le comprit que trop, car il entra dans une colère terrible:

--Va-t-en! démon, fils de Bélial, lui cria-t-il; va-t'en! tu es indigne
des sacrifices que l'on fait pour arracher ta race à la servitude. Si
jamais tu te permets de pareilles propositions, je te ferai punir
comme assassin: «Celui qui veut se venger rencontrera la vengeance du
Seigneur, et le Seigneur tiendra en réserve ses péchés.»

Effrayé par l'orage qu'il avait attiré sur sa tête, César se jeta dans
les broussailles.

--Mon père, demanda Aaron au capitaine, les cavaliers là-bas apprêtent
leurs armes. Il ne nous reconnaissent pas, sans doute; faut-il aller à
leur rencontre?

--Non, mon fils, prends seulement ta cravate et noue-la au bout de ta
carabine en signe d'amitié.

Le jeune homme obéit, et bientôt la nouvelle bande fut sur le champ de
bataille.

Elle se composait d'une centaine d'hommes, montés sur des mustangs,
grossièrement vêtus de pelleteries et armés jusqu'aux dents.

--Hourrah! hourrah! hourrah pour Brown! hip! hip! hip! hourrah!
hurlèrent-ils en choeur, dès qu'ils aperçurent le capitaine.

--Hourrah! hourrah pour l'émancipation des esclaves! répondirent ses
fila.

--Hourrah pour le gouverneur Robinson! essaya une voix dans la foule.

Mais cette voix ne trouva point d'écho; et, pendant cinq minutes, il y
eut une confusion d'apostrophes, de questions, de bruyantes poignées de
main, qui empêcha les deux chefs de se communiquer leurs rapports.

Enfin, le gouverneur Robinson, impatienté de l'ovation que ses gens
faisaient à Brown, commanda à un clairon de sonner l'appel.

Aussitôt le tumulte s'apaisa et les cavaliers se rangèrent en assez bon
ordre.

Le gouverneur, dissimulant son dépit, s'avança alors vers Brown qui
semblait insensible à l'enthousiasme dont il était l'objet.

--Je vois, capitaine, dit-il en saluant légèrement, que vous avez eu le
bonheur de nous prévenir, et je vous félicite d'un triomphe...

--C'est à Dieu, protecteur de notre entreprise, qu'il faut adresser vos
félicitations, monsieur, répondit Brown d'un ton froid.

Le gouverneur grimaça un sourire.

--Et à votre bras, capitaine, et à votre bras, dit-il; combien
étaient-ils?

--Une vingtaine, je crois.

--Vous ne les avez pas poursuivis?

--Non.

--C'est un tort, capitaine, il fallait les tuer tous.

--Le sang versé inutilement retombe sur celui qui l'a répandu.

--Je ne partage pas votre avis. Quand je trouve une vipère sur mon
chemin, je l'écrase; si j'en rencontre deux, j'écrase les deux; si j'en
rencontre cent, mille, je tâche que pas une ne m'échappe.

--Les hommes sont frères quelle que soit, d'ailleurs, la différence de
leurs opinions, répliqua sentencieusement Brown.

--Frères! dit Robinson en haussant les épaules; cela peut être bon
en théorie, mais en pratique!... vous ne ferez jamais que les
abolitionnistes de l'Union soient les frères des esclavagistes.

Brown garda le silence. Son interlocuteur reprit bientôt.

--Vous saviez qu'ils se proposaient d'attaquer Lawrence?

--Je viens de l'apprendre.

--Mais, ajouta vaniteusement Robinson, si vous ne nous aviez précédés,
Hamilton et toute sa bande prêcheraient, en ce moment, l'esclavage
chez le diable. Je le répète, capitaine, vous auriez dû les tuer tous,
jusqu'au dernier, comme je tue cette vermine!

Et il déchargea son revolver sur un blessé qui gémissait à leurs pieds.

--Ce que vous faites là est indigne! s'écria Brown en se jetant sur le
gouverneur qui se disposait à assassiner de même un autre blessé.

--Capitaine, dit celui-ci avec hauteur, vous vous oubliez!

--On ne s'oublie jamais quand on empêche un homme de se déshonorer,
répliqua Brown, en arrêtant le bras de Robinson.

--Je suis votre supérieur; moi seul ici ai le droit de commander.

--Il y a plus élevé que vous ici, monsieur le gouverneur, riposta Brown,
c'est Dieu qui vous voit, Dieu, qui vous défend le meurtre!

--Capitaine, dit Robinson en frémissant de rage, vous avez levé la main
sur moi. C'est bien; je vous ordonne de me suivre à Lawrence, pour y
rendre compte de votre conduite.

--C'était mon intention, dit simplement Brown.

Ses compagnons s'étaient groupés autour de lui, et avaient assisté à la
dernière partie de cette scène.

--Capitaine, s'écria le fougueux Edwin en lançant un coup d'oeil de défi
au gouverneur, capitaine, subirez-vous les insultes?...

--Silence, mon fils! interrompit Brown.

Et s'adressant à sa troupe:

--Enfants, creusez une tombe pour les morts; puis vous placerez
les blessés dans ce chariot, et les armes que nos adversaires ont
abandonnées.

--Vive le capitaine Brown! crièrent unanimement les soldats de Robinson,
alors que celui-ci revenait, furieux, devant leur front de bataille.

--Du silence dans les rangs, ou je vous casse la tête, tas de
braillards! dit-il en parcourant la ligne au galop.

Sa menace n'eut aucun effet.

La troupe répéta de nouveau:

--Vive le capitaine Brown!

Robinson écumait; mais il était le plus faible; il résolut de dissimuler
son ressentiment.

Après avoir enseveli les victimes de l'attaque et exécuté les ordres
de leur père, par rapport aux blessés et aux armes, les fils de Brown
entourèrent le chariot.

C'était un de ces énormes wagons, comme s'en servent les émigrants et
les voyageurs dans le nord-ouest de l'Amérique septentrionale. Quoique
plus solides et plus durables que nos voitures, il n'entre pas un seul
clou, pas un seul morceau de fer dans leur fabrication. Une bande de
cuir de boeuf sauvage, appliquée fraîche sur les roues, et qui se
resserre en séchant, tient lieu de cercle de métal pour assujettir les
jantes ou la tablette de bois arrondie qui forme quelquefois ces roues.
Le véhicule était recouvert de cerceaux, sur lesquels on avait étendu
des peaux. Pour la forme--mais avec des dimensions bien autrement
considérables--il ressemblait assez à ces charretins employés par nos
paysans pour conduire leurs denrées au marché. Sur le devant de la
voiture, attelée de quatre vigoureux chevaux, le gouverneur Robinson fit
arborer le drapeau de sa troupe, comme si lui-même avait remporté la
victoire, et l'on se mit en marche dans l'ordre suivant:

Un piquet de quatre hommes;

Le chariot escorté par les brownistes;

Le gouverneur Robinson;

Le gros de sa troupe.

S'il ne s'était pas placé en tête du convoi, ce n'était pas qu'il n'en
eût l'ardent désir, mais il ne l'avait osé.

La division qui existait entre les deux chefs n'affectait en rien leur
monde.

Toutes les dispositions étaient favorables à Brown, dont le nom était
acclamé à chaque instant avec frénésie.

Dans l'après-midi, on atteignit Lawrence.

C'était une ville en embryon. L'herbe croissait dans les rues à peine
percées. Des arbres touffus, des jardina ébauchés, des flaques d'eau
où barbotaient soit des porcs, soit des canards; des broussailles, des
champs de maïs ou de patates séparaient les habitations. Et quelles
habitations! des _log-houses_ pour la plupart!

Cependant, une population nombreuse et disparate se pressait devant
les portes. On eût dit un congrès général où les diverses nations de
l'Europe et de l'Amérique avaient envoyé des représentants.

Physionomie, habillement, langue, tout avait un cachet particulier.
Yankees, Allemands, Anglais, Français, Italiens, Hollandais, Indiens,
étaient confondus pêle-mêle, contraste saisissant qui n'avait de
parallèle que dans la diversité des idiomes usités pour traduire
l'allégresse générale.

Quand parut le cortège, un formidable vivat salua Brown comme un
libérateur.

Les hommes agitèrent leurs coiffures en l'air, et tirèrent force coups
de fusil.

Les quelques femmes que possédait la colonie s'avançant au-devant du
héros, lui offrirent un magnifique bouquet de fleurs.

L'une d'elles, au nom des habitants de la ville, fit un discours
approprié à la circonstance.

--Je vous remercie de tout mon coeur, pour votre bienveillant accueil,
répondit Brown d'un ton grave; mais en faisant ce que j'ai fait je
n'ai rempli que mon devoir. Je suis donc peu digne de tant d'éloges.
Souvenez-vous, mes amis, de la maxime de l'Ecclésiaste: «Si tu suis la
justice, tu l'obtiendras, et tu t'en couvriras comme d'un vêtement de
gloire, et tu habiteras avec elle, et elle te protégera à jamais, et, au
jour de la manifestation, tu trouveras un appui.»

Ces mots furent reçus par une salve d'applaudissements; puis, Brown et
ses compagnons, enlevés de leurs chevaux, furent portés sur les épaules
de la foule, à la place publique où l'on avait préparé à la hâte un
banquet.

Banquet simple et frugal. Il se composait de venaison et poisson
bouilli, rôti ou fumé, pommes de terre et épis de maïs.

Dressé sur des planches, que supportaient des barriques, le couvert
était plus grossier encore. Rares se montraient les assiettes et les
plats de faïence: des feuilles d'écorce, des écuelles de bois les
remplaçaient.

De fourchette, de cuiller, point. Luxe encore inconnu au Kansas, le
couteau de chaque convive lui en devait tenir lieu.

Pour boissons, pour liqueurs, quelques cruches en grès; celles-ci
remplies d'eau, celles-là de whiskey ou de rhum. Au vin, à la bière, il
ne fallait pas songer; absence complète.

Le gouverneur Robinson, invité à prendre part à ce festin, s'excusa en
prétextant une indisposition.

On devina bien qu'un autre motif l'empêchait d'y assister; mais le repas
n'en fut pas moins gai, cordial, d'un entrain charmant.

On y causa de la question à l'ordre du jour--de l'abolition de
l'esclavage, et des mesures à prendre afin de résister au gouverneur
Shannon qui faisait alors tous ses efforts pour mettre en vigueur le
bill de M. Douglass; car, ainsi que nous l'avons dit, le Kansas était
partagé en deux fractions bien distinctes, l'une pour le rejet du bill,
sous les ordres de gouverneur Robinson, l'autre pour son application
sous ceux du gouverneur Shannon.

A la fin du dîner plusieurs toasts furent portés.

--A Brown!

--A ses fils!

--A ses amis!

--A l'émancipation des nègres!

--A l'union américaine!

--A la liberté!

Brown répondit à tous avec à propos, énergie et sagesse.

On se leva de table, vers neuf heures du soir, et les habitants de
Lawrence conduisirent leurs hôtes à une maison qui avait été disposée
pour les recevoir.

Accablés de fatigue, Brown et ses compagnons s'endormirent promptement.

Pendant qu'ils reposaient, une bande d'hommes armés cerna la maison,
et plusieurs militaires firent irruption dans la pièce occupée par le
capitaine.

Ses fils s'étaient éveillés. Ils tentèrent de défendre leur père. Mais,
écrasés par le nombre, ils se rendirent après une courte lutte.

On les garrotta, et on les laissa dans l'habitation dont les issues
furent fermées avec soin et gardées par les troupes du gouverneur
Robinson.

Celui-ci se vengeait. Jaloux de la renommée et de la gloire de Brown, il
avait décidé de le faire passer en conseil de guerre, sous accusation
de rébellion contre son chef, et il avait trouvé des créatures pour
soutenir cette accusation.




                                 VII

                              L'ÉVASION


La maison qu'occupaient Brown et ses compagnons, lors de leur
arrestation, était un ancien moulin sur les bords du Kansas.

Il servait alors de manutention à la troupe.

Le gouverneur l'avait lui-même désigné pour logement des Brownistes.
Cette désignation n'avait pas été faite sans intention.

Le moulin Blanc, ainsi l'appelait-on parce qu'il avait été jadis
blanchi à la chaux, était situé à une portée de fusil de la ville, à
l'embouchure d'un ruisseau qui se versait dans le Kansas.

Cet isolement favorisait admirablement la perfidie que méditait
Robinson.

Il n'eut pas de peine, comme on l'a vu, à surprendre ses victimes et à
les charger de liens.

Ailleurs, leur cris eussent pu être entendus, et la population de
Lawrence entière aurait volé à leur secours; mais là ils furent étouffés
comme dans un tombeau.

Se croyant sûr des officiers de son état-major, qui devaient juger Brown
le lendemain, le gouverneur Robinson rentra chez lui, enchanté de son
expédition.

Cependant un homme avait vu les soldats rôder autour du moulin Blanc, il
les avait aussi vus entrer et le bruit de la résistance était arrivé à
ses oreilles.

Cet homme, c'était César, le nègre.

Il n'avait pas osé prendre part au banquet, s'était tenu à une distance
respectueuse de son maître pendant le dîner, l'avait suivi de même,
quand les habitants de Lawrence le conduisaient au moulin, et puis, il
s'était, ma foi, couché à la belle étoile, près du ruisseau, après leur
départ.

Éveillé par la venue de la troupe, et craignant tout d'abord pour sa
propre personne, César s'était tapi dans un buisson et avait fait le
guet.

Voilà comment il avait été, en partie, témoin de la scène que nous avons
rapportée dans le chapitre précédent.

Rassuré sur son compte, César s'ingénia à deviner ce qui s'était passé
au-dedans du moulin, en rapprochant les faits auxquels il avait assisté,
pour s'en faire un fil conducteur.

Mais il ne put arriver à une conclusion satisfaisante.

Les sentinelles restées en faction autour du moulin, après la retraite
de la plus grande partie de la troupe, ne suffirent pas à éclairer cet
esprit épais.

Cependant César était naturellement curieux,--curieux comme un nègre,
c'est tout dire.

Après avoir, durant un quart d'heure, ruminé, opposé les dangers qui
l'environnaient à la vivacité de son désir, il résolut de tâcher de le
satisfaire.

--Moi vouloir voir ce qu'ils ont fait, moi verra, se dit-il.

Et, se mettant à quatre pattes, il se rapprocha du moulin, sans avoir
été aperçu des factionnaires, quoique la nuit ne fût pas très sombre.

Derrière le bâtiment se trouvait un bief profond, mais tari depuis
quelques mois.

Le lit en était tapissé de hautes herbes et de pariétaires.

César, s'étant traîné jusqu'à ce bief, y descendit, et masqué par
les herbages, pouvant observer sans crainte d'attirer l'attention, il
examina le moulin.

De ce côté, il n'y avait aucune porte; de la lumière brillait aux quatre
fenêtres qui perçaient la muraille, mais elles étaient bien trop élevées
pour qu'un homme réussît à les atteindre sans échelle.

--Haut! très haut! diablement haut! trop haut! murmura César en les
mesurant de l'oeil.

Il réfléchit une minute et ajouta piteusement:

--Falloir des ailes pour monter là; mais noir, point d'ailes, non, point
du tout.

Pourtant, il n'était pas tout à fait convaincu, car il se coula plus
avant dans le bief.

Il avait remarqué que le tambour de la roue du moulin dépassait de cinq
ou six pieds le niveau des digues du canal, et il espérait, en grimpant
dessus, pouvoir atteindre une des fenêtres.

Mais alors, il découvrit une sentinelle, l'arme au bras, qui montait la
garde à deux pas au delà.

C'était plus qu'il n'en fallait pour le faire renoncer à son projet.

En désespoir de cause, il allait abandonner la partie, quand il
distingua, tout à coup, l'ouverture par laquelle passait l'arbre qui
mettait autrefois la roue en communication avec les meules du moulin.

César bondit de joie.

Son imprudence faillit lui être funeste, car la sentinelle, entendant du
bruit, cria aussitôt:

--Qui va là!

Plus mort que vif, le nègre s'enfonça sous la cage.

--Je me serai trompé, marmotta le factionnaire; c'est probablement
quelque loutre qui rentrait dans son trou.

Rassuré par ces paroles, César s'accrocha aux aubes de la roue, gravit
agilement jusqu'à l'arbre, et se glissa à l'intérieur du moulin.

De nouveaux embarras l'y attendaient.

On n'y voyait goutte, et chaque mouvement exposait notre homme à se
rompre le cou dans quelque fosse.

A cheval sur son arbre, il en gagna, en tâtonnant, l'autre extrémité.

Puis, allant, venant, allongeant les bras de côté et d'autre, il finit
par rencontrer une échelle.

Bientôt il fut au faîte.

Une trappe s'opposait à son passage; il la rabattit intérieurement d'un
coup d'épaule.

D'abord, il se retrouva dans les ténèbres. Mais, en levant la tête, il
vit la lumière qui filtrait au plafond.

On causait au-dessus de lui.

Il reconnut la voix du vieux Brown et de ses fils.

--Soyez sans inquiétude, mes enfants, disait le capitaine; justice se
fera. Robinson lui-même ne tardera pas à reconnaître ses torts
envers nous. Croyez-en ma parole et ne vous alarmez point comme des
femmelettes. «Les yeux du Seigneur veillent sur ceux qui le craignent;
il est la source de leur puissance, le soutien de leur force, leur abri
contre la chaleur et leur ombre contre l'ardeur du jour.»

--Il n'en est pas moins cruel d'être ainsi méconnu des siens, répondit
amèrement Frederick.

--Pourquoi murmurer? continua Brown avec douceur. L'homme n'est-il
pas fait pour souffrir? Notre divin Rédempteur n'a-t-il pas souffert
patiemment les outrages et la mort de ceux qu'il venait sauver?

Tandis qu'il s'entretenait ainsi, César, dont les yeux s'habituaient
insensiblement à l'obscurité, étudiait le lieu où il s'était introduit.

C'était la chambre destinée aux meules.

En s'approchant d'un vieux blutoir, tout en guenilles, le nègre remarqua
que le son des paroles arrivait plus distinctement à lui.

Il passa la tête par l'orifice de ce blutoir, et regarda en l'air.

Le cylindre montait jusqu'au plafond, et débouchait évidemment sous
quelque meuble de la pièce supérieure; car un large, mais faible
rayon de lumière oblique, obscurci par d'épaisses toiles d'araignée,
s'épanouissait à l'autre bout du tamis.

César n'eut pas de peine à se hisser à ce trou.

Un bois de lit le recouvrait.

--Massa? cria le nègre.

Aussitôt les conversations cessèrent.

--Massa Brown? répéta l'Africain.

--Qui est-ce qui appelle? demanda le capitaine.

--C'est moi, César, nègre à vous.

--César? où êtes-vous?

--En effet, c'est lui, il n'y a pas à se méprendre sur sa voix; mais où
est-il? dit un des fils de Brown.

--Ici, regardez sous lit, répondit le noir.

Et, plaçant ses coudes sur les bords du trou, il souleva la couchette
avec sa tête, la déposa à quelques pieds, et montra sa face hideuse,
souriante, toute barbouillée de farine, dans la pièce où se tenaient les
prisonniers.

Malgré les dangers de leur situation, ceux-ci ne purent s'empêcher de
rire.

La moitié du corps dans son trou, l'autre moitié au dehors, César les
contemplait d'un air ébahi.

Il cherchait l'explication de ces liens qu'on leur avait mis aux mains
et aux pieds.

La pauvre cervelle n'y comprenait rien.

Le premier, Edwin Coppie cessa de rire:

--Avez-vous un couteau? lui demanda-t-il.

--Oui, massa, un, deux, trois couteaux.

--Bien. Coupez ces cordes avec lesquelles on nous a liés, et
indiquez-nous le chemin qui vous a conduit ici.

César s'élança dans la chambre et fit ce qu'on désirait de lui.

En moins de cinq minutes, tous les captifs avaient recouvré la liberté
de leurs mouvements. César leur enseigna la route qu'il avait suivie
pour arriver à eux, et, un à un, ils commencèrent à sortir de leur
prison.

Tous les fils de Brown étaient déjà partis. Une restait plus dans la
chambre que leur père avec Edwin Coppie, qui n'avaient pas voulu quitter
la place avant que les autres fussent sauvés, quand la détonation d'une
arme à feu et les cris:

»Aux armes! aux armes!» troublèrent le silence de la nuit.

Edwin, qui s'apprêtait à descendre, rentra dans la pièce en disant:

--Nous sommes perdus!

--Que la volonté de Dieu soit faite! dit froidement Brown.

--Il s'assit au pied du lit et attendit, avec calme, l'arrivée des
soldats qui montaient, en vociférant, l'escalier de leur chambre.

Inutile de dire qu'ils n'épargnèrent pas aux deux captifs les reproches
et les mauvais traitements.

Ils furent rattachés, puis enfermés dans une autre pièce sous la garde
de quatre hommes.

Mais Brown eut le plaisir d'apprendre que ses enfants s'étaient échappés
sains et saufs.

--Jeune homme, ne vous désespérez pas, dit-il à Edwin. Le jour de demain
vous apportera une bonne nouvelle.

Il se trompait.

Traduits, le lendemain, devant un conseil de guerre, Georges Brown fut
acquitté, il est vrai; mais il ne dut son acquittement qu'à l'attitude
de la foule qui avait envahi la salle du prétoire.

Elle voulait la liberté de son héros, menaçant de lyncher ceux qui
auraient l'imprudence de le retenir dans les fers.

Le gouverneur Robinson céda.

Cependant il lui fallait une victime. Son courroux retomba sur Edwin
Coppie; il prétendit qu'il l'avait insulté, et le fit condamner à six
mois de détention.

Satisfait de la concession qu'il avait obtenue, le peuple abandonna
Coppie à son malheureux destin.

Brown ne l'oublia point. Il le rassura par ces mots, prononcés à
mi-voix, en le quittant:

--Jeune homme, aie courage, l'injustice t'inflige six mois de prison, la
justice te rendra la liberté avant six jours. Au revoir, sois toujours
fidèle à notre devise: Tout pour l'abolition de l'esclavage!

--Merci, capitaine, répondit fermement Edwin, j'ai foi en vous!

Une voiture, attelée de deux chevaux blancs enguirlandés de fleurs,
attendait à la porte du tribunal.

Brown y fut porté au milieu des acclamations assourdissantes de ses
partisans, qui _hissèrent_[6] le gouverneur Robinson, lorsqu'il sortit
un peu après de la salle d'audience.

[Note 6: Ce terme très expressif, formant onomatopée, a été emprunté
par les Franco-Américains aux Anglais. Il vient du verbe to _hiss_
(_siffler_ quelqu'un).]




                                 VIII

                          LE CAMP DE BROWN


Trois ans se sont écoulés; nous sommes en 1858. Brown a senti que
c'était au fer, non à la parole, à la plume, qu'il devait désormais
demander la poursuite de sa noble entreprise. Il a fait un appel aux
abolitionnistes. Ils sont accourus en foule se ranger sous le drapeau de
l'intrépide capitaine.

De leur côté les esclavagistes, conduits par un nommé Hamilton, et
appuyés de l'autorité du gouverneur Shannon ont fait une levée de
boucliers pour imposer l'application du bill de Nebraska.

Les uns et les autres ravagent, à qui mieux mieux les frontières
du Kansas et du Missouri. Ils se livrent journellement des combats
acharnés.

Jusqu'à présent, la victoire a secondé les armes des Brownistes, et leur
petite armée se grossit, chaque jour, de recrues nouvelles.

Le capitaine a tenu la parole donnée à Edwin Coppie: deux jours après
l'incarcération du jeune homme, il ameutait les habitants de Lawrence.

On enfonçait les portes de la prison, et le captif était rendu à la
liberté.

Brown en avait aussitôt fait son second lieutenant.

Devenus nombreux, les abolitionnistes s'élevèrent un camp fortifié dans
les gorges des montagnes, à quelques lieues au sud-est de la rivière
Kansas.

Ce camp était adossé à une forêt vierge, impénétrable, qui l'abritait
en partie. Il avait la figure d'une hure de sanglier, dont le groin,
formant bastion, était défendu par une haute palissade, surmontée d'une
galerie, construite avec les abattis branchus des arbres.

Le front de bandière, reliant de chaque côté le bastion à la forêt,
était composé de troncs de pins, inextricablement enchevêtrés, qui en
faisaient une barrière infranchissable.

Le camp ainsi établi à l'ouest de la forêt commandait une plaine
immense. Il eût été impossible à l'ennemi le plus rusé de s'en approcher
sans être aperçu, à plusieurs milles de distance, par les sentinelles
placées en vedette sur la galerie.

A l'intérieur, se dressaient des tentes de cuir, des huttes de
feuillage.

Une vingtaine de lourds fourgons, semblables à celui que nous avons
précédemment décrit, étaient rangés, bout à bout, le long des courtines
et les fortifiaient encore.

Des troupeaux broutaient dans un parc au milieu du retranchement, dont
la position paraissait inexpugnable; au dehors, le gibier abondait.

Aussi la sécurité la plus grande régnait-elle au milieu des Brownistes;
et sans la sévérité ascétique de leur chef, ils eussent vraiment mené
joyeuse vie aux moments de loisir.

Parmi, on trouvait des gens de tout pays, de toute origine, de tout
état, nous le pouvons dire. Oubliant leurs dissensions nationales, leurs
préjugés de race ou de caste, ils n'en vivaient pas moins en amis et
souvent dans la plus grande intimité.

C'est ainsi qu'un Français avait noué avec Coppie une liaison fort
étroite.

Ce Français se nommait Jules Moreau. C'était un homme jeune, que les
luttes civiles de sa patrie avaient jeté sur le sol américain, l'esprit
d'aventure conduit dans le Kansas.

Jules Moreau était né à Paris, rue de la Tonnellerie, en face cette
maison qui porte le n° 3, et qui vit naître Molière. Ce voisinage décida
de sa vocation: à seize ans, il caressait la Muse, comme il disait
jovialement; à dix-sept, son père, indigné d'avoir pour fils un poète,
le jetait à la porte de cette maison paternelle qui se glorifiait
d'avoir illustré les piliers des Halles pendant trois siècles dans le
commerce des cotonnades et des droguets.

Un souffle d'idées nouvelles faisait alors tressaillir toute la jeunesse
française: c'était en 1848. Je n'ai point à rappeler ici les événements
de cette époque encore trop près de nous pour être jugée; que l'on sache
seulement que Moreau embrassa avec ardeur les doctrines du jour, et
que proscrit, pour avoir pris part aux événements de juin, il passa aux
États-Unis.

A son arrivée à New-York, il se fit professeur, puis journaliste. Il
vécut de cette vie de l'exilé, la plus triste de toutes: il eut, comme
tous ses compagnons, ses heures d'abattement. Mais sa nature virile
reprit le dessus, et lorsque quelques années de séjour l'eurent mis au
courant de la langue du pays, il se mêla franchement à cette population
cosmopolite qui couvre les États-Unis de ses rameaux multiples, et se
prit à aimer sa patrie adoptive.

Jules Moreau avait alors vingt-six ans: c'était un robuste garçon de
taille moyenne, bien découplé, alerte; son oeil bleu était vif, et sa
voix rieuse était sympathique. Le désir de faire fortune l'avait amené
dans le Kansas, mais ses instincts vagabonds l'avaient détourné de sa
route: il s'était jeté corps et âme dans le parti de Brown. Quant à la
France, il y songeait fort peu: s'il pensait quelquefois à son père, le
seul être vivant de sa famille, ce souvenir ne soulevait dans son âme
nul regret, il savait que le père Moreau, boutiquier avant tout, avait
son existence assurée, et que son esprit, commercialement occupé, ne
souffrait nullement de son absence.

Parfois aussi, dans ses rêves, apparaissait une ravissante tête de jeune
fille; il souriait à cette réflexion des journées amoureuses; puis, il
secouait la tête comme pour en chasser le passé, et il rentrait dans la
vie réelle avec une chanson sur les lèvres.

Jules avait en un mot toute l'insouciance qui nous caractérise: il
était gai, aventureux, très tolérant, faisant le bien et le mal sans le
savoir, se laissant aller à ses passions, voyant rarement le but qu'il
voulait atteindre, et ne s'inquiétant pas toujours des moyens à employer
pour y arriver: réussissait-il dans une entreprise, et s'il regardait en
arrière, il était souvent tout étonné d'avoir froissé un ami, écrasé un
coeur, commis un de ces mille crimes que la justice humaine ne qualifie
pas, mais que l'honnêteté condamne sévèrement; alors, sa conscience se
révoltait contre lui-même, et il tâchait de racheter la faute, commise
par sa légèreté, en se vouant à quelqu'un de ces actes sublimes que les
hommes de coeur seuls peuvent concevoir et accomplir.

Tel était Jules Moreau, ou plutôt le _Frenchman_, comme l'appelaient ses
compagnons américains qui l'aimaient beaucoup.

Un soir, après une chaude journée, Edwin Coppie étant de garde à l'un
des angles du camp, Jules Moreau fut le joindre pour l'aider à passer
plus agréablement sa faction.

Le temps était beau, le ciel sans nuages, et le soleil s'en allait
dormir, dans une majestueuse sérénité, aux savanes du Mexique.

Tout faisait silence. On eût dit que la nature s'était recueillie pour
assister au coucher de l'astre diurne. La brise elle-même taisait
ses harmonieux frémissements. Mais le spectacle n'en était pas moins
admirable. S'il manquait de voix, de musique, il s'enrichissait des plus
splendides décors; s'il ne parlait point à l'oreille, il enchantait les
yeux.

Aux derniers rayons du céleste flambeau, l'immense prairie, déployée
au pied des retranchements, apparaissait comme une mer de feu; et les
arbres de la forêt, enflammés par ses lueurs ardentes, miroitant sur
le glacis des feuillages, ressemblaient aux girandoles d'une féerique
illumination _a giorno_.

Enivré par cette scène splendide, Edwin s'était laissé tomber dans une
profonde rêverie.

Il pensait à son pays natal, à sa bonne mère, à sa fiancée qu'il aimait
d'autant plus maintenant qu'il désespérait de l'épouser jamais. Il
n'entendit point le pas de Moreau.

--Eh bien! camarade, dit celui-ci en mettant la main sur l'épaule de
l'Américain; eh bien, à quoi diable songez-vous? vous avez l'air triste
comme une perruche muette.

Brusquement arraché à sa préoccupation, Coppie tressaillit. D'une voix
embarrassée, il balbutia:

--Ma foi, non, je ne suis pas triste, mais plutôt fatigué par la chasse
que nous avons faite ce matin.

Jules se prit à rire.

--Vous? fatigué! s'écria-t-il, allons donc! vous l'homme aux jarrets
d'acier! vous, le marcheur le plus intrépide des États. Laissez-moi me
plaindre, moi, à la bonne heure, je n'avais jamais chassé que dans la
plaine Saint-Denis, un désert semé de guinguettes et où l'on rencontre
plus de gibiers en cornettes que de lièvres et de perdreaux.

--Toujours de bonne humeur, fit Edwin en souriant.

--La vie n'est-elle pas une vallée de larmes et ne faut-il pas rire pour
la traverser? Tenez, ami, continua Moreau, je parierais que vous avez
en ce moment la nostalgie, et que vous songez peut-être à quelque blonde
fiancée qui vous attend, nouvelle Pénélope, dans un coin de l'Iowa.

--Vous pourriez dire vrai.

--Ah! c'est que je m'y connais, moi; parfois il m'arrive de rêvasser à
la France, à Paris, aux boulevards, et à une certaine petite rue près le
carré Saint-Martin, où demeure la plus ravissante houri que j'aie jamais
aimée.

--Et vous l'aimez toujours? demanda l'Américain.

--Toujours... Paméla...

--Elle se nomme Paméla?

--Oui; lorsque je quittai Paris, toutes les femmes aimées se nommaient
Paméla, surtout si elles étaient modistes.

--Alors, c'est un nom universel.

--Universel, comme vous le dites; aussi, lorsqu'on a aimé une Paméla, on
a aimé toutes les femmes.

--Et êtes-vous fidèle à cet amour?

--Fidèle! je le crois bien; j'ai pour Paméla un culte, une adoration,
tels que toutes les fois que je rencontre une femme jeune, jolie,
aimable, brune, blonde, ou noire...

--Eh bien?

--Eh bien! je l'aime... en souvenir de Paméla.

--Singulière théorie que la vôtre!

--C'est la théorie du rayonnement de l'amour; j'aime, comment puis-je
prouver que j'aime, si ce n'est en aimant; et comment puis-je aimer...

--Oh! oh! fit Coppie. Cette théorie de l'amour me paraît insensée, pour
ne pas dire immorale.

--De quelle manière aimez-vous donc, vous?

--De quelle manière nous aimons? mais, probablement comme vous; car,
vous ne me faites pas l'effet d'avoir jamais été un amant bien épris.

--Ah! mon cher, dit Moreau, vous ne savez pas avec quelle fougue j'aime!
Paméla ne m'a pas résisté, mais si elle m'eût résisté... je l'eusse
poignardée, termina-t-il en riant et en faisant un geste tragi-comique.

--Vous plaisantez toujours, on ne peut même parler sérieusement avec
vous.

--Ma théorie est très sérieuse, croyez-m'en; mais nous ne saurions
discuter ensemble, mon cher puritain.

--Vous avez peut-être raison: d'ailleurs, l'amour dépend de la femme qui
l'inspire.

--Sans doute, sans doute, et puis vous avez encore des fiancées et nous
n'en avons plus; vous aimez probablement quelque fière créature, aux
formes robustes et aux yeux mélancoliques comme en a peint Teniers.

--Vous vous trompez, dit Coppie, mais laissons cette discussion,
asseyez-vous là; j'ai l'âme triste ce soir, et j'ai besoin de causer
avec un ami.

Jules Moreau lui prit la main et la serra cordialement.

--Je vous remercie pour ce mot.

--Croyez-vous aux pressentiments?

--Quelquefois, répondit le Français!

--Eh bien, je ne sais ce qui se passe en moi, ce soir: je sens que ma
vie va entrer dans une phase nouvelle; je ne puis prévoir les événements
qui surgissent; mais j'ai le coeur serré, et malgré moi mon esprit
se reporte vers le charmant cottage de Dubuque, où demeure Rebecca
Sherrington; il me semble que je n'atteindrai jamais cette terre
promise.

--Bah! ne vous laissez pas abattre ainsi, dit Moreau; vous êtes
simplement en mauvaise disposition.

--Non, je vous le répète, j'ai de tristes pressentiments. Vous le savez,
quoiqu'il y ait peu de temps que nous vivions côte à côte, l'entreprise
dans laquelle nous sommes embarqués ne m'effraie nullement, la sainteté
de la cause que nous défendons est telle qu'il faudrait douter de Dieu
lui-même pour ne pas être sûr du triomphe. Mais en dehors des faits de
la guerre, il me semble qu'il va surgir quelque événement imprévu qui me
séparera pour l'éternité de celle que j'aime.

--Vision! vision, que tout cela! exclama Moreau.

--Si vous saviez combien j'aime Rebecca, mon ami, vous ne seriez pas
aussi sceptique. Sa figure angélique est toujours devant mes yeux, mes
pensées; elle préside à toutes mes actions; jusqu'à présent, ce souvenir
m'était doux; je prévoyais le jour du retour, j'espérais me faire
pardonner ce qu'elle appelle ma folie; aujourd'hui, rien! son image
semble avoir pâli, et mon esprit si complaisant à se représenter ses
joies futures, se refuse maintenant à broder une image de félicité pour
l'avenir. Il me semble qu'un malheur plane sur ma tête.

--Enfantillage! dit gaiement Moreau, vous reverrez votre Rebecca, elle
vous absoudra entre deux baisers, et moi je retrouverai dans quelque
comté de votre Amérique une nouvelle Paméla.

A cet instant, Frederick Brown vint se mettre en tiers dans la
conversation.

Frère, dit-il à Edwin, il y a un coup de main à faire.

--Expliquez-vous, dit celui-ci.

--Voici ce que c'est: Entraîné hier à la poursuite d'un élan, je
m'éloignai de deux ou trois milles de notre parti, et j'arrivai à
l'habitation d'un esclavagiste dur et cruel qui malmène des centaines de
nègres.

--Qui vous a fourni ces détails?

--Ce sont des noirs de l'habitation avec lesquels j'ai pris langue; je
leur ai promis notre concours pour les délivrer.

--Et tu as bien fait, mon fils, dit le vieux Brown en débouchant tout à
coup de derrière un chariot.

A son approche, Edwin et Moreau s'étaient respectueusement levés.

--Oui, continua le capitaine, tu as bien fait. Ta découverte me cause un
vrai plaisir, car nos hommes s'engourdissent depuis quelque temps dans
l'inaction; et l'inaction conduit à la paresse, fléau de l'humanité. «Le
paresseux a la main à la table du festin, il a de la peine à la porter à
sa bouche.»

Après un instant de méditation, Brown reprit:

--Mais, dis-moi où est cette habitation?

--A vingt milles environ d'ici, dans l'État du Missouri.

--Est-elle gardée?

--Oui. Par une douzaine de domestiques blancs seulement?

--Et les nègres?

--Tous, repartit vivement Frederick, sont disposés à la révolte.

--Bien, dit Brown s'éloignant, je vais songer à cette affaire.




                                  IX

                       LES MAÎTRES DE L'ESCLAVE


Battesville est une bourgade peu importante, qui s'élève à la frontière
du Missouri et du Kansas, sur la branche septentrionale de la rivière
Osage, non loin de son point de réunion à la branche sud.

Quelques familles de planteurs, avec leurs esclaves et des chasseurs
nord-ouestiers forment le noyau de la population.

A l'époque de notre récit, cette bourgade était comme une sentinelle
perdue de la civilisation vers le désert.

Les moeurs y avaient un caractère de dureté sauvage. Souvent exposés
aux attaques des Indiens et des flibustiers qui infestaient le pays, les
habitants se montraient toujours une amie à la main.

Ce régime de vie avait émoussé la sensibilité des plus compatissants,
et poussé jusqu'à la cruauté les dispositions de ceux qui étaient
naturellement violents.

Tous les propriétaires d'esclaves traitaient leurs nègres avec une
sévérité excessive.

Leur rigueur, envers ces pauvres créatures, avait encore doublé, s'il
était possible, depuis l'explosion des troubles du Kansas, car on
tremblait que les noirs, excités par les abolitionnistes, ne se
révoltassent dans le Missouri et ne missent la contrée à feu et à sang.

Des châtiments terribles, exceptionnels, étaient réservés à la moindre
faute, au soupçon même d'insubordination.

La frayeur est aussi barbare qu'aveugle, et les planteurs cherchaient
à étouffer leurs craintes sous les cris des misérables Africains qu'ils
envoyaient journellement au supplice.

Les maîtres croyaient par là frapper d'épouvante leur bétail humain; ils
ne faisaient que l'exaspérer, l'exciter à l'insurrection.

Le chien, rendu enragé par des flagellations continuelles, voulait
mordre la main qu'il léchait hier.

Au nombre des planteurs, les mieux connus pour leur brutalité envers les
esclaves, se trouvait le major Flogger.

Le major Flogger était Anglo-Saxon. Il prétendait descendre d'une des
plus hautes familles de la Grande-Bretagne, compter des marquis et des
ducs parmi les membres du Parlement, et déblatérait sans cesse contre
les institutions américaines,--l'esclavage excepté, bien entendu.

Parent de M. Sherrington de l'Iowa, il entretenait avec lui des
relations étroites.

Cependant, ces relations étaient tout épistolaires: souvent retenu
chez lui par la goutte, le major n'aimait pas à se déranger, et M.
Sherrington n'avait point assez de fortune pour se permettre des voyagea
de plaisir. Quelquefois seulement Rebecca Sherrington allait passer un
mois ou deux à Battesville, chez sa cousine, Ernestine Flogger.

L'habitation du major était située sur les bords de l'Osage, à un
demi-mille du village.

Elle se composait d'un corps de logis fort admiré,--parce qu'elle
affichait une mauvaise miniature de manoir gothique, avec tours,
créneaux, bastions, mâchicoulis,--et de deux immenses bâtiments qui le
flanquaient.

Une distance de cinquante mètres séparait ces bâtiments de la maison
principale, précédée d'une cour qu'entourait une grille magnifique.

Des mura fort élevés reliaient et enserraient le tout.

De chaque côté du pavillon central, les bâtiments dont nous venons
de parler se courbaient en fer à cheval, leur cintre pouvant avoir un
demi-mille de développement.

Construits en bois et en briques, ils ne présentaient qu'un
rez-de-chaussée et un grenier.

Ce rez-de-chaussée était percé, sur son entière étendue, d'une porte
et de deux petites fenêtres grillées, ouvertes les unes et l'autre de
vingt-cinq en vingt-cinq pieds d'intervalle; le grenier, construit sous
le toit, circulait, sans interruption, entre les deux extrémités de
l'édifice.

Il servait à l'emmagasinage des récoltes de blé et de tabac, qui se
faisaient sur l'habitation.

Au rez-de-chaussée, les cases des nègres.

Une pièce à chacune de celles-ci: pièce commune pour toute la famille,
souvent grosse de huit, dix personnes et même davantage.

Si tout le monde ne couche pas dans le même lit, vieillards, adultes,
enfants, hommes et femmes, filles et garçons, peu s'en faut; car les
lits, ou plutôt les grabats, se touchent.

Ainsi que chez les Indiens, ils sont placés à quelques pouces du sol,
auteur de la chambre.

Deux planches de pin, une maigre paillasse, en feuilles de maïs, sur
laquelle on a jeté une mauvaise couverture, en font tous les frais.

Au milieu de la salle, une table et des bancs grossiers; quelques
escabeaux ça et là; des ustensiles de cuisine ébréchés, traînant avec
des instruments aratoires en un coin; des faïences fêlées, plus ou moins
enluminées, sur un évier; contre la muraille, une douzaine de gravures,
aux couleurs provocantes, représentant le Juif-Errant, Washington,
Napoléon, Franklin, quelques scènes de bataille ou de religion, voilà
pour le mobilier.

L'âtre est vis-à-vis de la porte.

Des statuettes en cire; des brimborions; des pommes, des oranges,
entremêlées de courges sèches ornent la cheminée, au-dessus de laquelle
on voit parfois accroché un benjô ou quelque méchant violon.

Vous ai-je dit que les carreaux de la case sont fréquemment en parchemin
ou remplacés par un chiffon, un vieux chapeau?

Et tel est le logis du nègre, celui où il naît, vit, meurt,--logis qui
n'a guère changé depuis que l'esclavage existe, qui ne changera guère
tant qu'il existera.

Le major Flogger était riche; le domicile de ses noirs passait pour
luxueux. Sans sa sévérité bien connue, on l'eût peut-être accusé de les
vouloir émanciper. Mais en leur donnant une demeure comparativement plus
confortable que celle qui leur est ordinairement accordée, le major ne
consultait que ses intérêts.

--Que je soigne mal mes chevaux ou mes boeufs, qui y perdra? moi,
disait-il. De même pour mes nègres.

Ce raisonnement était juste.

Aussi, malgré la violence de son tempérament, et les châtiments qu'il
infligeait sans pitié à ses esclaves, le major Flogger avait-il la
réputation d'un philanthrope.

Les nègres des habitations voisines enviaient le sort des siens; car le
noir est moins sensible aux coups qu'à la bonne chère.

Il se laissera volontiers battre, pourvu que vous augmentiez sa ration
de nourriture ou de tafia. C'est un des tristes fruits de la servitude
que de flétrir la dignité individuelle et d'aiguiser les appétits
physiques.

Entrons dans l'habitation du major Flogger, malgré cette meute de chiens
énormes et féroces, de chiens dressés pour la chasse à l'esclave,--qui
hurlent à notre approche.

Un chant nous appelle dans la case, à droite du pavillon. Semblable aux
autres, cette case s'en distingue cependant par un air de propreté qui
flatte agréablement les sens.

Les meubles y sont aussi rares et aussi peu coûteux que dans les cabanes
voisines, mais leur arrangement, leur netteté, leur luisant, plaisent à
la vue.

Nous sommes au dimanche, jour du Seigneur, jour d'observance rigoureuse
dans les États de l'Union, les esclaves ont suspendu les travaux, ils se
reposent chez eux.

Dans la case en question, nous trouvons quatre personnes: un homme à son
hiver, un dans la force de l'âge, un garçon de vingt-cinq ans, une fille
de vingt.

Ils sont noirs comme l'ébène; pas une ligne, pas une nuance fugitive
ne dénient leur origine. Vierge de tout mélange est aussi leur sang. La
lubricité des blancs ne l'a pas encore altéré. Mais quoique ayant
des traits généraux qui annoncent une même souche, ils diffèrent par
l'expression du visage.

La face du vieillard, creuse, recroquevillée, lourde, annonce
l'hébétement. Celle de l'homme mûr, son fils, plus ouverte, mais
guindée, timide, parle de soumission. La figure des jeunes gens est
toute différente: à les voir, on sent que l'intelligence circule avec la
vie dans leurs artères.

Ils lisent le livre divin, la Bible, tandis que leur père fume en
silence, et que le grand-père chantonne d'un ton dolent, sur un air
lamentable:

              Si nègre était blanc,
              Li serait content;
              Li aurait bon femme,
              Li dirait madame,
              Si nègre était blanc.

              Au jour li travaille,
              A nuit li pleurer,
              Son maître li fouaille,
              Et li murmurer:

              Si nègre était blanc,
              Li serait content;
              Li aurait bon'femme,
              Li dirait madame,
              Si nègre était blanc.

              Mais li nègre esclave,
              Loin de son pays.
              Adieu, bon goyave;
              Adieu, bon cri-cri.

              Si nègre était blanc,
              Li serait content;
              Li aurait bon femme,
              Li dirait madame,
              Si nègre était blanc.

              Mais la délivrance
              Un jour li viendra,
              Li fera bombance
              Et li chantera:

              Bon noir vaut bien blanc,
              Et li ben content,
              Li dit à son femme:
              Eh! bonjour, madame,
              Libre comme blanc.

--Oui, libres comme blancs! répéta John Coppeland, ainsi se nommait le
petit-fils du vieillard;--il serait bien à souhaiter!--Mais que loin
encore est ce temps!

--Ah! mon frère, il nous faut espérer en la Providence, dit la jeune
fille.

John haussa les épaules avec impatience.

--La Providence! la Providence! un mot creux! murmura-t-il entre ses
dents.

--Ne blasphème pas! s'écria-t-elle, en lui posant sa main sur la bouche.

--Je dis la vérité, Bess, répondit John.

--Il dit la vérité, appuya son père. Ma fille verse-moi un verre de
tafia.

--Vous buvez trop et cela vous fait mal, dit Elisabeth[7]. Vous savez
que la liqueur vous trouble la tête.

[Note 7: On sait que Bess n'est que l'abréviation de ce nom.]

--Qu'importe! dit le nègre d'un ton sourd, quand on est malheureux, il
faut oublier ses maux, et la boisson noie le chagrin.

En ce moment, comme pour approuver les paroles de son fils, le vieux
Coppeland disait de sa voix chevrotante:

              Pour chasser tristesse,
              Li pauvre paria,
              Li chercher ivresse
              Dans bon tafia.

--Ils ont raison, s'écria John, pendant que sa soeur servait leur
père, ils ont raison. Moi aussi je veux ne plus me rappeler... je veux
boire...

--Oh! non, non, mon bon frère; tu ne feras pas cela, dit Elisabeth en
lui prenant tendrement les mains.

--Pourquoi! Notre vie n'est-elle pas intolérable?

--Dieu nous arrachera encore aux fers de l'ennemi.

--Dieu ne s'occupe pas des noirs! proféra le jeune homme avec une
amertume indicible.

--Une fois pourtant il nous avait tirés de la servitude.

--Oui, pour nous y faire retomber plus cruellement.

--Sans notre pauvre mère... commença Bess.

--Ah! notre mère, interrompit John, c'est elle qui nous a tous perdus!

--Tous! répéta son père, en frappant du poing sur la table.

John continua avec vivacité:

--Quelle folie de l'avoir écoutée! d'avoir repassé du Canada aux
États-Unis, de Chatam à Détroit, pour assister à cette fête du 4
juillet.

--Fête de l'Indépendance! bredouilla le vieillard.

--L'Indépendance des blancs et l'esclavage des noirs, repartit John avec
colère. Nous étions sauvés, libres, et nous nous sommes fait reprendre,
ce jour-là, par nos bourreaux. Ah! elle nous coûte cher la fantaisie de
ma mère!

--Ne parle pas mal de celle qui nous a donné la vie, prononça Elisabeth
avec un accent de doux reproche.

--Mieux eût valu, cent fois, que nous fussions à jamais restés dans le
néant! s'exclama John d'un air farouche.

--A boire! Bess, à boire! je veux boire! balbutia le père en tendant son
verre à demi plein.

Le septuagénaire avait repris son couplet.

              Pour chasser tristesse,
              Li pauvre paria,
              Li chercher....

En ce moment, la porte de la case s'ouvrit brusquement et un homme
entra.

--Bess, dit-il en s'adressant à la jeune fille, le maître te demande.

Elle rougit et pâlit tour à tour.

--Que veut-il encore aujourd'hui? marmotta John.

--Sans doute un bouquet de fleurs pour mademoiselle, répondit Bess en
essayant de vaincre l'émotion dont elle avait été saisie.

Puis, se tournant vers le nouveau venu:

--Je viens tout de suite, monsieur Pierre, dit-elle.





                                 X

                      LES MAÎTRES DE L'ESCLAVE

                               (SUITE)


Quoique, en ses veines, coulât un sang pur de tout alliage, Elisabeth
Coppeland avait dans son port et jusque dans sa physionomie un cachet de
beauté peu commun surtout chez les négresses.

Son buste était élevé, large des épaules, mince à la taille, cambré,
svelte dans ses proportions. Il accusait l'exubérance de la vie.
La poitrine était élégamment ornée par la nature, mais sans cette
embarrassante profusion dont elle se plaît à doter la gorge des
Africaines. Fermes, rebondies, les hanches avaient ces lignes
voluptueuses, ces frémissements qui, au dire du roi-prophète, doivent
perdre les fils de l'homme.

La tête était noble, la figure sévère, mélancolique. Elle disait
des mondes de souffrances morales, cette figure! Ovale et linéaments
corrects, d'ailleurs, yeux magnifiques, véritables flambeaux pour
éclairer la nuit profonde du visage. Ses dents, des perles enchâssées
dans du corail.

Belle, vraiment, Elisabeth Coppeland. Sa vue titillait la concupiscence
chez le sensuel. Elle faisait rêver le poète. Cependant, aux mains
et aux pieds de la jeune fille, vous eussiez trouvé le stigmate de la
servitude.

Ils étaient lourds, épais, palmés.

Ce qu'annonçait l'extérieur d'Elisabeth, son esprit et son coeur ne le
démentaient pas. Haut placés l'un et l'autre, ils eussent fait honneur à
la plus vertueuse des blanches.

--Je vous suis, monsieur, répéta-t-elle au nouveau venu, en faisant
signe à son frère de se calmer, car maître Pierre, qui exerçait sur
l'habitation les fonctions d'inspecteur ou de commandeur, roulait déjà
autour de lui des regards menaçants.

--Allons, dépêche! fit-il rudement.

Elisabeth sortit aussitôt devant lui.

Il allait refermer la porte de la case; mais, se ravisant tout à coup,
il dit à John Coppeland:

--Je crois que tu montres les dents, chien?

--Pardonnez-lui, mon brave monsieur Pierre, intervint le vieillard.

--Il recevra, tantôt, cinquante coups de fouet, répliqua sèchement le
commandeur en s'éloignant.

--Ah! s'écria Elisabeth qui avait entendu; ah! vous ne ferez pas cela!

Pierre l'interrompit par un éclat de rire moqueur.

--Tu verras! tu verras, la fille! dit-il.

Puis, se rapprochant d'elle, il ajouta à mi-voix:

--Je puis lui pardonner...

--N'est-ce pas, monsieur?

--Oui...

--Vous lui pardonnerez?

--A une condition.

--Tout ce que vous voudrez, dit avec empressement la jeune fille.

Le commandeur enveloppa la séduisante esclave d'un regard luxurieux, qui
lui fit baisser les yeux.

--Tu viendras chez moi après avoir quitté le major, dit-il.

Elisabeth recula avec effroi.

--Je te donnerai une robe de soie, dit Pierre, feignant de n'avoir pas
remarqué ce mouvement de répulsion.

--Je vous remercie, monsieur, reprit la négresse; je n'ai pas besoin de
robe.

--Ce sera un collier en perles, si tu veux.

Elle secoua négativement la tête.

--Et puis de la liqueur; j'en ai d'excellente, tu l'aimes, la liqueur,
hein? continua-t-il.

--Pas du tout, dit-elle.

--Alors, tu refuses?

L'inspecteur prononça ces paroles d'un ton acerbe, qui fit frémir
Elisabeth.

--Que me voulez-vous? balbutia-t-elle, sans trop savoir ce qu'elle
disait.

Un sourire méchamment railleur plissa les lèvres de Pierre.

--Fais ta sainte-n'y-touche, et demande-moi ce qu'un homme peut vouloir
à une jolie fille, dit-il en lui posant familièrement la main sur
l'épaule.

Au contact de cette main, la jeune fille tressaillit, avec un geste de
dégoût, qui n'échappa point au commandeur.

Puis elle se mit à courir vers le pavillon habité par son maître.

--Bon, bon, cria Pierre en ricanant et lui montrant le poing, je me
payerai sur le dos du frère des dédains de la soeur.

Elisabeth se retourna pour répondre, mais à ce moment deux jeunes
misses, rieuses et babillardes, sortirent brusquement de la maison.

--Eh bien, après tout, disait l'une, j'aime mieux

ça, chère Rebecca; mon père a eu une bonne idée de ne pas nous
accompagner au temple. Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vues,
et j'ai tant de choses à vous dire...

--Bonne Ernestine! répondit l'autre en pressant tendrement le bras de sa
compagne, passé sous le sien.

--Tiens, continua la première en apercevant la négresse, voici justement
miss Bess Coppeland, la _belle_ que vous désirez tant connaître.

A ces mots, Rebecca fronça légèrement les sourcils. Son visage s'arma
d'une expression dure. Elle darda sur Elisabeth un regard rapide et
haineux; mais, refoulant ses émotions, elle répondit avec une sorte
d'enjouement:

--Ah! c'est là cette esclave qui s'était échappée...

--Oui, dit Ernestine, vous savez, que toute la famille avait fui au
Canada; je vous ai conté cette histoire dans une de mes lettres, quand
nous avons racheté les Coppeland de leur premier propriétaire.

--Je me le rappelle parfaitement. Mais vous m'aviez fait de cette fille
un portrait si attrayant que je la supposais une merveille, répondit
Rebecca d'un ton songeur.

--Ne la trouvez-vous donc pas magnifique?

--Pour une esclave! fit Rebecca avec une moue méprisante.

--Tout le monde ici en est amoureux, continua gaiement Ernestine.

--Amoureux! répéta son interlocutrice d'un air distrait.

--Mais oui.

Et s'adressant à la négresse:

--Approche, Bess.

L'esclave obéit.

--N'a-t-elle pas des yeux superbes, des dents splendides? reprit
Ernestine en ouvrant avec son index les lèvres de l'Africaine.

Triste, résignée, celle-ci se laissait faire avec un sourire contraint.

--Et quelle taille! poursuivit Ernestine, rayonnante de cet orgueil qui
apparaît sur la figure d'un propriétaire occupé à détailler les qualités
ou les mérites de son bien.

--En effet, dit Rebecca en tournant le dos, cette fille n'a pas mauvaise
mine. Mais venez, chère. L'heure du sermon approche.

Elles s'éloignèrent; et Elisabeth entra dans la maison.

Une domestique blanche l'introduisit dans un salon, en lui disant
d'attendre.

Peu après, le major Flogger parut.

--Ah! c'est toi, fit-il en souriant. Viens dans mon cabinet.

Elisabeth était agitée d'une appréhension cruelle.

Tremblante, elle suivit son maître dans une pièce contiguë au salon.

Cette pièce était meublée avec luxe. Des nattes de la Chine tapissaient
les murailles et le parquet. Ça et là des armes précieuses pendaient en
faisceaux. On remarquait aussi une collection considérable de fouets de
toute grosseur, de toute dimension.

Le major se jeta dans un fauteuil à bascule (_rocking chair_) et,
lançant par une fenêtre entr'ouverte le cigare qu'il avait aux lèvres:

--Assieds-toi là, petite, dit-il à Elisabeth.

En même temps, il lui faisait signe de se placer sur ses genoux.

La négresse ne comprit point.

--Où? demanda-t-elle, avec un regard étonné.

--Mais là, parbleu! repartit-il, en frappant sur le bras de son
fauteuil.

La jeune fille baissa les yeux et fit un pas en arrière.

--Ne m'entends-tu point! cria le major.

--Mais, monsieur... bégaya-t-elle.

--Je te dis de t'asseoir sur mes genoux.

--Je...

--Sais-tu que tu es fort appétissante, dit-il, eu allongeant la main
pour la saisir.

Effarouchée, brûlante de honte, elle fit encore un pas en arrière.

--Ah ça! aurais-tu, peur de moi? dit le major Flogger, souriant
complaisamment.

--Non, monsieur, mais...

--Mais, viens près de moi; je veux faire ton bonheur, Elisabeth.

Loin de l'écouter, elle se retirait de plus en plus.

--Qu'est-ce à dire? cria-t-il en se levant.

--Oh! monsieur, pardonnez-moi, j'ai peur...

--Peur! voyez-vous cette effrontée!

--Monsieur, vous savez bien que je ne m'appartiens pas!

--Si je le sais! Eh! qui le sait mieux que moi? Tu es mon esclave.
J'ai le droit de faire de toi ce que bon me semble. Allons, pas tant de
façons, ou je me fâche.

--Mais, monsieur, dit-elle d'un ton larmoyant, je suis fiancée devant
Dieu...

--Fiancée du diable! ricana-t-il.

Elisabeth fondit en larmes.

Le major Flogger s'avança vers elle, la prit rudement par le bras et
dit:

--J'espère qu'on va cesser de pleurnicher ainsi. Ta me plais, petite;
j'ai décidé que tu me servirais désormais de femme de chambre. Voyons,
commence ton service. Donne-moi un baiser.

--Non, non, laissez-moi.

--Oh! la coquette. Elle veut se faire désirer, dit-il en l'attirant à
lui.

--Finissez, monsieur, j'appelle!

--Ah! charmant, en vérité! Eh bien, appelle, ma belle enfant.

--Si vous me touchez encore! s'écria Elisabeth en se débattant.

--Eh que feras-tu, démon?

Elle tomba à ses genoux.

--Pour l'amour de Dieu, pour l'amour de mademoiselle votre fille,
supplia-t-elle, oh! oui, pour l'amour de mademoiselle Ernestine,
épargnez-moi!

--Très drôle! elle est très drôle, disait le major, en essayant de
dégrafer la robe d'Elisabeth.

Mais elle se releva si subitement et avec tant de violence, qu'une
partie du vêtement resta aux doigts de son persécuteur.

La colère et le désappointement se peignirent sur le visage de celui-ci.

--Ah! dit-il en serrant les poings et en changeant de ton; ah! c'est
donc vrai; tu ne veux pas satisfaire mon caprice; tu oublies que tu n'es
rien, que je suis tout; que d'un mot, je puis te faire mettre nue comme
un ver et chasser par mes chiens...

--Pitié! pitié! oh! pitié, pour votre pauvre négresse! murmurait
Elisabeth affolée.

--Obéis, ou sinon! proféra-t-il avec un geste épouvantable.

--Mais, dit-elle, palpitante, j'ai juré à Dieu de n'être qu'à mon
fiancé.

--Si tu prononces encore ce mot, je t'écrase! hurla-t-il, en frappant
violemment du pied.

Et après une pause.

--Déshabille-toi.

--Me déshabiller!

Une terreur inexprimable mêlée de confusion éclatait dans tous les
traits de l'infortunée.

--Oui, je t'ordonne de te déshabiller, dit-il, en scandant pour ainsi
dire les syllabes de cette phrase.

--Non, répliqua résolument la négresse.

Sa fermeté surprit le major Flogger, jamais il ne s'était heurté à
pareille résistance.

--Je te donne une minute pour te déterminer, reprit-il au bout d'un
instant.

Réfugiée dans un angle du cabinet, Bess parut n'avoir pas entendu.

Sa montre à la main, le major comptait les secondes.

--C'est donc décidé; tu veux que j'emploie la force, dit-il quand le
temps fut écoulé.

Elisabeth croisa ses mains, leva la tête au ciel et se mit à prier.

Son maître agita si vivement le cordon d'une sonnette, que le gland lui
resta dans la main.

Un noir parut.

Qu'on fasse venir le commandeur, cria le major.

Pierre arriva promptement.

Déshabillez cette femme! lui dit Flogger.

A cette injonction, les yeux de l'inspecteur s'allumèrent.

--Tout de suite, monsieur, répondit-il, en marchant sur la malheureuse
Elisabeth.




                                  XI

                            PAUVRES NÈGRES


Elle priait toujours.

Mais, sans pudeur pour sa, personne, sans respect pour l'oraison
qu'elle adressait, en ce moment, à l'Éternel, Pierre se précipita sur la
malheureuse négresse comme un tigre sur sa proie, et, d'un tour de main,
mit en pièces le corsage de sa robe.

Aux lèvres du major Flogger errait un sourire cynique. De chaudes
flammes coloraient son visage. Ses prunelles ardentes étincelaient.

Une ivresse non moins chaude brûlait Pierre, son inspecteur.

A la vue des charmes que sa brutalité avait mis à nu, ils frissonnèrent
de volupté l'un et l'autre.

Oubliant la présence de son maître, Pierre recula pour mieux contempler
ces charmes.

Le major était clairvoyant. Il saisit aussitôt le sens du mouvement de
son commandeur.

--Ah ça! maître drôle, dit-il, est-ce que vous auriez, par hasard, envie
de cette fille!

--Moi, monsieur, je ne me le permettrais pas.

--Eh bien, que faites-vous là?

--Mais, monsieur, je réfléchis et me dis que si, au lieu de donner à nos
esclaves femelles des robes montant jusqu'au cou, nous leur donnions
un simple jupon, comme la _kalaquarte_ des Indiennes, nous ferions une
économie...

--L'impudent! marmotta le major entre ses dents.

Et, à voix haute:

--Laissez là vos économies...

--Pourtant... objecta Pierre.

--Assez, interrompit le planteur. Achevez d'exécuter mes ordres.

Le commandeur se rapprocha d'Elisabeth, qui, toute à sa prière, n'avait
pas fait un geste d'opposition, pas murmuré une parole.

Belle, froide, impassible, pour ainsi dire, elle ressemblait à une
statue de bronze antique.

--Allons, l'ingénue, lui dit grossièrement le valet de son bourreau, il
faut nous offrir une exhibition gratuite de tes attraits cachés.

Ce disant, ses doigts s'accrochèrent,--vraies griffes,--à la ceinture de
la jeune fille.

Mais alors Bess tressaillit comme si elle eût reçu une secousse
électrique.

Puis, avec la rapidité de l'éclair, après avoir détaché dans la poitrine
du commandeur un coup de poing qui le renversa presque, elle se jeta sur
une des panoplies, saisit un poignard.

--Arrêtez-la, arrêtez-la, Pierre, cria le major, en cherchant du regard
une porte pour se sauver.

Mais il n'avait pas besoin de fuir, nulle raison de craindre pour ses
jours, le lâche libertin.

Elisabeth Coppeland serait morte cent fois plutôt que de lever,--même à
son corps défendant,--une arme meurtrière sur son prochain.

--Si vous me touchez, je me tue! se contenta-t-elle de dire.

Cette menace, faite d'un ton qui n'admettait pas de doute, changea
instantanément les dispositions du major Flogger. En digne propriétaire,
soigneux, rangé dans ses affaires, il tenait à son bien. Pour lui,
un nègre valait,--quand il était jeune et vigoureux,--un bon cheval
anglais. Aussi, ses esclaves malades recevaient-ils des soins tout
particuliers. Inutile de dire qu'il déplorait amèrement leur perte et
qu'il s'ingéniait, par tous les moyens possibles, à écarter ce qui la
pouvait provoquer.

Par tempérament il aimait les femmes; par un intérêt bien entendu il
préférait ses négresses à toutes les autres.

--J'y trouve même plaisir, disait-il, et parfois avant l'année révolue,
un joli bénéfice. Ainsi je fais servir mes passions à l'augmentation
de ma fortune. Si tous les hommes agissaient de même, il n'y aurait,
assurément, pas autant de malheureux sur la terre.

Le brave major Flogger prenait pour de la sagesse ce raisonnement
monstrueux, et, de fait, il avait la sanction de tous les possesseurs
d'esclaves ses voisins, sans en excepter les pieux ecclésiastiques qui
fréquentaient sa maison.

Ajoutons, pour l'acquit de notre conscience, que, dans les États du Sud,
bien peu de gens eussent osé désapprouver ouvertement cet excellent M.
Flogger.

Il se montrait donc rempli de sollicitude pour la prospérité et la
multiplication de ses esclaves.

Aussi, rien d'étonnant que les paroles de Bess l'eussent bouleversé.

Outre sa beauté raie, Bess était fort intelligente.

Elle savait lire, écrire,--grande capacité,--faisait parfaitement la
cuisine, cousait à merveille, blanchissait, repassait et brodait au
besoin.

--Bess, c'est une fille qui n'a pas son égale dans l'Union, disait, avec
satisfaction, le major Flogger.

Avait-on l'air d'en douter? il vous répondait péremptoirement:

--_She is worth 3,000 dollars_.

--Trois mille dollars une esclave! Mais les plus jolies, les
meilleures, ne sont cotées que mille à douze cents sur les marchés de la
Nouvelle-Orléans ou de Charlestown.

--Possible, possible, répliquait le major; mais Bess en vaut trois
mille, et je ne la donnerais ni pour quatre ni pour cinq, quoique je ne
l'aie payée que six cents avec toute sa famille, composée d'un vieux,
un mûr (encore très bien), et d'un jeune, vigoureux, trop instruit par
malheur, le vrai portrait de la soeur.

Pas d'objection nouvelle, ou le major entrait en fureur.

Il aimait les Coppeland, que voulez-vous? Il les aimait de cet amour
qu'a le spéculateur pour les choses que, grâce à son habileté, il a
achetées à vil prix et qui témoignent, par conséquent, de son aptitude
au commerce.

Mais il aimait encore Bess à cause de la résistance qu'elle avait
opposée à son libertinage, et de l'honnêteté--si peu commune chez les
nègres,--qui faisait le fond du caractère de la jeune fille.

--Ça ferait une supérieure femme de charge à deux fins, se disait-il
intérieurement.

Il se complaisait même à ajouter:

--Ma maison y gagnerait cent pour cent, car ma fille Ernestine est une
péronnelle qui n'en tend absolument rien aux affaires du ménage.

Confessons-le, il était bon père autant que bon maître, M. le major
Flogger.

--Arrêtez-la! arrêtez-la, Pierre! cria-t-il à son commandeur.

--Mais, monsieur! fit celui-ci qui, n'ayant pas les mêmes raisons que le
planteur pour redouter l'égarement d'Elisabeth, hésitait à se rapprocher
d'elle.

--Arrêtez-la! vous dis-je.

--Elle me tuerait!

--S'il lui arrive un accident, prenez-garde à vous! poursuivit le major,
exaspéré.

Pierre, timidement, se disposait à obéir. Il cherchait un moment
favorable pour fondre sur Elisabeth et lui arracher son poignard, quand
la porte du cabinet, qui communiquait avec le salon, s'ouvrit, et miss
Flogger, suivie de sa cousine, entra en bondissant dans la pièce.

A l'aspect de la scène dont cette chambre était le théâtre, la jeune
fille s'arrêta stupéfaite.

Rebecca Sherrington fit de même sur le seuil du cabinet. Puis, sentant
que sa présence à cet instant ne pouvait qu'être indiscrète, elle
repassa dans le salon.

--Qu'y a-t-il donc, papa? demanda Ernestine en promenant autour d'elle
des regards surpris.

--Ah! miss, c'est le bon Dieu qui vous envoie! s'écria Elisabeth.

Elle laissa tomber l'arme qu'elle avait à la main et courut se
prosterner devant la jeune fille, comme aux pieds d'un ange protecteur.

Mademoiselle Flogger allait d'étonnement en étonnement.

Le père, assez embarrassé, cherchait une réponse à la question qu'elle
lui avait faite; le commandeur crut être agréable à son maître en
intervenant:

--Veux-tu t'en aller d'ici, vilaine noiraude! dit-il à Bess, en la
poussant du bout de sa botte.

--Sauvez-moi, miss! sauvez-moi! répétait la négresse éplorée.

--Mais qu'a-t-elle? interrogèrent les yeux d'Ernestine dirigés sur ceux
de son père.

--Elle a désobéi et je l'ai condamnée au fouet, dit sèchement celui-ci
pour éviter toute nouvelle question.

--Vous avez bien fait, répliqua froidement sa fille.

--Oh! miss, si vous saviez... reprit Elisabeth.

Pierre l'interrompit.

--Veux-tu te taire, gueuse! si tu souffles encore un mot, je lâche à
tes jupes tous les chiens de l'habitation.

--Allons, lève-toi et va demander pardon à mon père, Bess, dit Ernestine
en touchant du bout de son ombrelle l'épaule nue de l'esclave.

--Oui, dit le major d'un ton goguenard, si elle me demande pardon et
me promet d'être docile à l'avenir, je lui serai clément, en faveur de
vous, Ernestine.

Elisabeth, toujours à genoux, baissa douloureusement la tête sur sa
poitrine.

--Est-ce que tu n'entends pas, fille du diable? fit le commandeur en lui
allongeant, dans les reins, un coup de pied qui lui arracha une plainte,
Rebecca voyait tout du salon où elle s'était assise.

A chaque outrage fait à l'Africaine, un éclair de joie cruelle
sillonnait son visage.

--Ça n'a pas d'oreilles, ces brutes-là! murmura-t-elle assez haut pour
qu'Ernestine l'entendît.

--Ah! ma cousine a bien raison, dit celle-ci. Laissez Bess, papa. Pierre
se chargera de la punir, et venez entendre une romance nouvelle que
Rebecca chante divinement.

--Avec le plus vif plaisir, mon enfant, dit le major.

--Alors, donnez-moi votre bras!

--Oh! miss! supplia encore Elisabeth...

Ernestine dédaigneusement lui tourna le dos et marcha vers son père.

--Dans une minute, ma fille, dit le major; dans une minute. Laisse-nous
un moment seuls.

J'ai quelques ordres à donner à Pierre.

--Bess n'est pas méchante, qu'il ne la batte pas par trop! dit
Ernestine.

--Oh! soyez tranquille, repartit son père; il ne lui fera pas grand mal.
Une vingtaine de coups de fouet...

--Je m'en rapporte à votre indulgence, reprit-elle en rentrant dans le
salon, dont elle ferma la porte sur elle.

--Cinglez-la vivement, mais sans l'éreinter, souffla le major à
l'oreille de son régisseur quand Ernestine les eut quittés.

--Comptez sur ma dextérité, monsieur.

--Oui, j'y compte; mais j'ai une idée, continua Flogger sur le même ton;
si après les premiers coups elle s'amendait, si elle consentait... vous
m'entendez.

--Très bien, monsieur, très bien, répondit Pierre avec un sourire
significatif.

--D'abord vous la déposerez dans la chambre noire, dit-il à voix haute.

Le commandeur s'inclina affirmativement.

--Elle y restera au pain et à l'eau.

--Oui, monsieur.

--Et chaque matin et chaque soir on lui administrera vingt coups de
fouet.

Après ces mots, le major entra au salon où sa fille l'attendait avec
Rebecca Sherrington, qui commençait à chanter le doux hymne à la patrie:

              _Home! sweet home!_

--Eh bien, la belle, dit maître Pierre à u as entendu, cette fois. Mais
si tu voulais être aimable, on pourrait s'arranger.

Sans daigner lui répondre, elle se leva et se dirigea vers une porte
ouvrant sur la cour.

--A ton aise, petite sotte! reprit le commandeur, mais, gare à nos
tendres épaules! tu connais mon fouet à balles de plomb; il est un peu
dur, celui-là, hein? Eh bien, je m'en vas d'abord le rafraîchir sur le
dos de ton frère...

--Oh! monsieur Pierre, monsieur Pierre s'écria Bess avec un accent
déchirant.

--Il n'y a pas de monsieur Pierre qui tienne.

--Mais, dit-elle, folle de désespoir, qu'exigez-vous?...

--Je te le dirai dans la chambre noire.

Elisabeth frissonna.

Le commandeur la fit alors entrer dans un corridor obscur qui, par une
pente inclinée, conduisait à une cave.

Arrivé à l'extrémité de ce corridor, il ouvrit une lourde porte, en
disant:

--Voici!

Une nuit impénétrable voilait tous les objets.

Pierre enlaça subitement dans ses bras la jeune fille et essaya de lui
faire violence.

Mais elle se défendit si bien avec ses ongles, avec ses dents, que le
misérable fut obligé de renoncer à son infâme projet.

--Ah! je me vengerai! je me vengerai! disait-il en verrouillant la porte
du sombre cachot où il avait emprisonné Elisabeth.

Un quart d'heure s'était à peine écoulé depuis son départ, lorsque la
pauvre fille, qui était tombée à demi évanouie sur le sol humide et
visqueux entendit des cris perçants.




                                 XII

                           ES LIBÉRATEURS


Je me garderai bien de dire que Pierre, l'inspecteur de l'habitation
du major Flogger, était amoureux d'Elisabeth Coppeland. Ce serait
stigmatiser ce mot divin, amour, sentiment trop noble, trop élevé, pour
monter du bourreau à la victime.

Mais, par ce qui précède, on a vu que, comme son maître, Pierre n'avait
su résister aux charmes fascinateurs de cette jeune fille. S'étant
bravement mis en tête de lui imposer ses honteux désirs, il avait résolu
de gagner par la terreur ce que Bess refusait à sa bienveillance.

--Je ne suis tout de même pas fâché de ce qui s'est passé, se disait-il,
en se frottant les mains, après l'avoir quittée; le major croyait bien
l'enlever le premier. Mais bernique! là où Pierre échoue, les autres
perdent leurs droits. Si jamais quelqu'un peut se flatter d'avoir obtenu
une préférence, ce sera moi. Je connais le secret pour attendrir les
coeurs trop durs.

Il accentua ces derniers mots d'un sourire suffisant.

Puis il reprit, en se dirigeant vers la case des Coppeland:

--Oui, oui, je la connais cette panacée. Elle est infaillible. Il ne
s'agit que de l'appliquer convenablement. Hé! hé! Pierre n'est pas tout
à fait aussi niais qu'il en a l'air. Mettons-nous à l'ouvrage.

Il appela deux nègres qui traversaient la cour.

--Tom, Sam, venez-ici, vilaines têtes crépues.

Ceux-ci s'approchèrent d'un air timide.

--Suivez-moi, leur dit le commandeur, en ouvrant la porte de la case
occupée par la famille Coppeland.

Ils obéirent sans se permettre une seule observation.

La case des Coppeland présentait alors un spectacle frappant qui
exprimait éloquemment la misère morale de l'esclave à ses trois plus
hautes périodes: le grand-père dormait ivre, la tête sur la table;
c'était l'image du désespoir impuissant; le fils lisait la Bible
d'un air distrait: celui-là n'avait pas encore désespéré; mais,--ver
rongeur,--le Doute avait pris possession de son coeur; le petit-fils,
John, le jeune homme au printemps de la vie, arpentait la chambre d'un
pas fiévreux, en marmottant des blasphèmes. Cependant, tel qu'un éclair
en un ciel chargé par la tempête, une pensée d'avenir, une pensée de
liberté, flamboyait parfois dans ses yeux, illuminait parfois son sombre
visage.

Alors, il allait à une fenêtre, plongeait ses regards vers l'ouest,
où le soleil achevait d'éteindre son disque de feu, et il murmurait,
l'ardent jeune homme:

--Prenons courage! ils viendront... bientôt... aujourd'hui,
peut-être!... Leur promesse n'a pu être faite à la légère; j'y ai foi!
Oui, ils nous délivreront, répétait-il pour la dixième fois, quand le
commandeur entra, suivi de ses deux nègres:

--Attachez-moi solidement ces brigands-là, leur dit-il, en désignant du
doigt les trois Coppeland.

Réveillé par le bruit, le grand-père souleva à grand'peine sa tête
branlante, en fredonnant d'une voix éraillée:

              Si nègre était blanc,
              Li serait content....

Son fils l'interrompit et lut d'une voix menaçante ces mots du prophète
Jérémie:

«Voici ce que dit le Seigneur des armées: Les enfants d'Israël et les
enfants de Juda souffrent l'oppression; tous ceux qui les ont pris les
retiennent et ne veulent point les laisser aller.

»Leur Rédempteur est fort; son nom est: le Seigneur des armées; il
défendra leur cause au jour du jugement, afin qu'il épouvante la terre
et qu'il trouble les habitant» de Babylone.»

Pendant qu'il lisait, John était garrotté.

Un instant, le jeune homme songea à faire résistance; mais à quoi bon?
Quelque volonté, quelque courage, quelque vigueur qu'il eût opposés, il
aurait été vaincu, brutalisé, assassiné peut-être. Mieux valait subir
patiemment encore sa mauvaise destinée et attendre, en silence, que
l'heure de l'émancipation sonnât.

Néanmoins, lorsqu'on lui eut lié les mains derrière le dos, comme
l'inspecteur Pierre frappait à coups de pieds son père, parce que
celui-ci poursuivait la lecture de la Bible, John ne put s'empêcher de
dire au premier:

--Lâche!

Cette injure fit sourire maître Pierre.

--Lâche! répéta John, vous n'oseriez pas... ce que notre seigneur
Jésus-Christ a souffert pour le rachat de nos péchés!

Soit que l'habitude de ces sortes de scènes l'y eût rendu insensible;
soit que l'ivresse lui brouillât complètement le cerveau, le vieux
Coppeland continuait sa chanson:

                Mais la délivrance
                Un jour viendra;
                Li fera bombance.
                Et li chantera:

--Silence, carcasse à cercueil! cria Pierre, en le poussant si rudement
avec la main que le septuagénaire tomba lourdement sur le sol.

Par malheur, en faisant cette chute, sa tête porta contre le pied de la
table, et il s'ouvrit le front.

Le sang coula à flots de sa blessure.

Aussitôt l'indignation de John éclata en un accès de rage inexprimable.

Ne pouvant faire usage de ses mains, il se précipita, tête baissée, sur
le commandeur, et l'atteignit en pleine poitrine.

La violence du coup fut terrible: Pierre pâlit, chancela, s'affaissa sur
lui-même.

Le croyant mort, les nègres qui l'avaient accompagné se mirent à pousser
des cris de joie.

Mais, presque aussitôt il se releva et leur ordonna d'enchaîner aussi
les deux autres Coppeland, en ajoutant:

--Ah! vous me payerez tout cela, racaille, et toi, John, ton compte est
bon. Sois tranquille. Je vais faire expérimenter, sur ton échine, un
nerf de boeuf plombé; tu m'en diras des nouvelles. En route, scélérats!

Les captifs furent entraînés dans la cour.

Sur l'injonction du commandeur, tous les nègres de l'habitation
sortirent de leurs cases et se placèrent sur plusieurs rangs, les petits
en avant, les grands derrière, autour de trois poteaux auxquels on avait
fixé le malheureux Coppeland.

La nuit était arrivée.

Maître Pierre fit allumer des torches pour éclairer le drame dont il
était l'ordonnateur.

Le major Flogger, sa fille, la douce Ernestine, et miss Rebecca
Sherrington, qui venaient de prendre le thé, y assistaient, en devisant
gaiement, sur un petit balcon élevé au-dessus de la porte d'entrée du
pavillon.

Les autres spectateurs esclaves, hommes, femmes, enfants, au nombre de
plus de deux cents, étaient, pour la plupart, apathiques, indifférents.

Toutefois, dans la foule, on eût pu remarquer quelques visages irrités
ou anxieux, des yeux qui se dirigeaient avec colère vers le balcon,
des têtes qui se penchaient du côté ou le soleil s'était couché et
semblaient écouter attentivement.

Les impressions qui animaient les victimes se lisaient dans leur
maintien: si John avait les traits contractés, la prunelle provocante,
son père était calme, soumis, comme un martyr chrétien; son aïeul
donnait des signes d'idiotisme.

Le crâne chauve, sanglant de ce dernier oscillait à droite, à gauche,
son pied marquait machinalement la mesure, et sur ses lèvres errait le
refrain:

                Si nègre était blanc.
                Li serait content.

Satisfait, sans doute, de sa mise en scène, le commandeur parcourut,
d'un oeil triomphant, les lignes des esclaves, et, avisant trois nègres
robustes, d'une taille colossale, il les appela.

Cette invitation ne parut point leur être agréable, car ils quittèrent
les rangs avec répugnance.

Pierre leur remit à chacun un fouet énorme qu'il s'était fait apporter.

Ces fouets étaient formés d'un manche en bois, long de deux pieds,
et d'une corde, en nerf d'animal, grosse comme le pouce, garnie, de
distance en distance, de balles de plomb, en guise de noeuds.

--Commencez par le vieux, dit Pierre, qui s'arma lui-même d'un fouet,
hérissé de fines pointes d'acier, et souvenez-vous, ajouta-t-il en
montrant cet instrument à ceux qu'il condamnait à l'office de bourreaux,
souvenez-vous que si vous ne vous acquittez pas convenablement de votre
devoir, je saurai vous aiguillonner, moi.

Pour donner plus de poids à ses paroles, le commandeur fit claquer son
fouet.

Les trois nègres échangèrent un regard morne où se peignait l'horreur du
rôle auquel les contraignait la tyrannie de leurs maîtres.

--A l'oeuvre! qu'on cingle vivement, mais surtout qu'on se garde bien de
briser les côtes! cria Pierre.

Les cordes plombées sifflèrent dans l'air, puis s'incrustèrent, en de
profonds sillons, sur les épaules du vieux Coppeland.

Il chantonnait toujours:

                 Mais li nègre esclave,
                 Loin de son pays.

Bon nombre des noirs spectateurs frémirent; quelques femmes fondirent en
larmes.

Mais sur le balcon, on ne cessait de causer avec un entrain charmant.

--Quelle délicieuse soirée, n'est-ce pas, ma cousine? disait miss
Flogger.

--Vraiment oui; elle est toute pleine de parfums, répondit Rebecca.

--Et comme le ciel est pur! poursuivit Ernestine.

--Sous ce dais d'un bleu sombre tout diamanté d'étoiles, la flamme
pourpre des torches dans la cour fait un effet ravissant, ne
trouvez-vous pas? reprit Rebecca.

--Ah! soupira la première, quelle nuit d'amour!

Trois nouveaux coups de fouet résonnèrent.

La douleur arracha une plainte au vieillard; à cette plainte, le sang de
John bouillonna dans ses artères; l'impétueux jeune homme fit un effort
pour briser ses liens et voler au secours de son grand-père; mais,
n'y pouvant parvenir, il exhala, dans sa fureur, des cris perçants qui
allèrent glacer d'effroi la pauvre Elisabeth, au fond de son cachot.

--Bravo! disait le commandeur; tapez, tapez dur, mes gaillards! il y
aura un verre de tafia pour votre peine!

--J'espère, pensait le major Flogger en fumant tranquillement son
cigare, que cette punition sera d'un exemple salutaire. Si seulement
cette petite Bess était ici, ça adoucirait peut-être ses sentiments.
C'est une idée, il faut que je la fasse venir.

Se penchant sur la balustrade du balcon:

--Pierre, cria-t-il au commandeur.

--Monsieur!

--Où avez-vous mis cette fille?...

--Dans la chambre noire.

--Bien, allez la chercher

--Mais, monsieur....

--Je veux qu'elle voie comment nous châtions les rebelles.

--J'y cours, répondit l'inspecteur.

Ni miss Flogger ni Rebecca Sherrington ne s'interposèrent pour prévenir
cet excès de cruauté: elles babillaient chiffons.

Pierre remontait déjà avec Élisabeth le couloir du cachot, quand,
soudain, plusieurs coups de sifflet retentirent aux environs de
l'habitation.

Comme si c'était un signal convenu, une partie des nègres rompit
immédiatement les rangs aux cris de:

--Vive la liberté! mort aux propriétaires d'esclaves!

Une voix éclatante domina toutes les autres.

--Vivent les Brownistes! disait-elle.

Cette voix, c'était celle de John Coppeland, dont les liens avaient été,
sur-le-champ, tranchés par une main amie.

Un choeur immense répondit en écho:

--Vivent les Brownistes!

En ce moment, autour de la grille de l'habitation, apparaissait une
troupe d'hommes blancs, à cheval.

Surpris, stupéfait, le major se demandait quel était le mot de cette
énigme, en invitant, de la main, les jeunes filles à rentrer dans
l'appartement.

Mais, tel était leur saisissement, qu'elles ne le comprirent pas.

La porte de la grille fut ouverte, et les cavaliers fondirent dans la
cour.

A leur tête marchait un fier jeune homme, qui brandissait dans sa main
droite un sabre nu.

--Edwin! murmura Rebecca Sherrington, en distinguant ce jeune homme.

--Que tous ceux qui veulent être libres nous suivent! dit-il, en
s'adressant aux esclaves.

Alors, le major sembla recouvrer la parole.

--Fermez la porte! fermez la porte! et qu'on s'empare de ces misérables
abolitionnistes, cria-t-il de toutes ses forces.

Quelques nègres voulurent lui obéir: d'autres se rangèrent du côté des
nouveaux venus; d'autres parurent disposés à garder la neutralité.

Cela donna lieu à une bruyante confusion, plus facile à imaginer qu'à
décrire.

Cependant, jusque-là, nul coup n'avait été frappé.

Le major s'était jeté dans son cabinet pour y prendre des armes.

Suivez-nous, amis, et ne répandons pas inutilement le sang de nos
frères! répéta Edwin Coppie.

Comme il prononçait ces mots, Pierre déboucha du couloir, accompagné par
Elisabeth Coppeland.

Devinant au premier coup d'oeil ce qui se passait, il arma un revolver
qui ne le quittait jamais, visa un des cavaliers et lâcha la détente.

--Le sacripant! proféra Jules Moreau en essuyant, contre le pommeau
de sa selle, sa main que la balle du commandeur venait d'érafler; le
sacripant! il a failli m'estropier pour le reste de mes jours.

--A mort le commandeur! à mort! à mort! hurlèrent les nègres.

D'une nouvelle balle, Pierre tua un de ceux-ci; mais, avant qu'il eût
pu faire une autre victime, il était renversé, poignardé, écrasé par la
foule de ses ennemis.

A la lueur d'une torche, Edwin reconnut Elisabeth.

--Montez en croupe derrière moi, lui dit-il rapidement.

Elle aussi l'avait reconnu.

Elle s'élança sur le cheval du jeune homme.

--Mais pourquoi restez-vous donc là, imprudentes! dit aux jeunes filles
le major Flogger, en reparaissant sur le balcon muni de carabines et de
pistolets. Vous voulez vous faire égorger? ajouta-t-il.

Et il les repoussa vivement vers la pièce voisine.

Rebecca Sherrington jeta un regard vindicatif sur Elisabeth, qui tenait
Coppie embrassé à la taille, puis elle murmura:

--Ah! je m'en doutais, je ne m'en doutais que trop; il aime cette
négresse!




                                XIII

                        FUITE ET POURSUITE


Pour effectuer le coup qu'il projetait sur l'habitation du major
Flogger, Brown n'avait dépêché que vingt-cinq cavaliers. Mais il
comptait sur le concours des esclaves de cette habitation, que ses
espions sondèrent et excitèrent à la révolte aussitôt que l'entreprise
fut décidée.

Le détachement comptait deux des fils de Brown dans ses rangs.

La troupe était à peine partie que le capitaine se sentit agité de
funèbres pressentiments. Très pieux de son naturel, très versé dans les
saintes Écritures, Brown croyait fermement aux révélations d'en haut. Il
avait même un certain penchant à la superstition.

Mais cette faiblesse, il s'efforçait de la céler au fond de son coeur,
sachant bien que la moindre manifestation affaiblirait l'empire qu'il
exerçait sur la bande sceptique et frondeuse dont il s'était entouré.

C'est pourquoi, malgré ses appréhensions, John Brown ne voulut
point envoyer une troupe nouvelle, pour grossir le parti chargé de
l'expédition de Battesville. Mais il résolut d'aller lui-même surveiller
l'opération.

Sous prétexte d'une chasse, il confia la garde du camp à Cox, monta
à cheval, après avoir renfermé dans son portemanteau un costume de
trappeur nord-ouestier, et se dirigea vers la rivière Osage.

Quand il fut hors de vue des retranchements, John Brown endossa son
déguisement.

Cela fait, il poussa vivement sur Battesville.

La nuit était venue quand il arriva dans le village.

Brown mit pied à terre pour rafraîchir son cheval et se faire indiquer
la maison du major.

Mais comme il buvait lui-même un verre d'eau--seule boisson qu'avec
le lait il se permît jamais--les accents lugubres du tocsin tombèrent
lentement dans l'espace.

Et presque aussitôt retentirent les cris de:

--_Fire! Fire!_ (Au feu! au feu!)

Ces cria étaient accompagnés d'un roulement de voix et d'un tintement
de clochettes qui attirèrent hors de la _bar_[8] de l'hôtel tous les
voyageurs.

[Note 8: On sait que c'est, en Amérique, la pièce où se tient dans les
hôtels le débit de liqueurs et de cigares. Elle est généralement de
plain-pied avec la rue.]

Une légion d'hommes, couverts de casques en cuir bouilli et de chemises
rouges, serrées à la taille par un pantalon en gros coutil, couraient,
en traînant derrière eux une de ces magnifiques pompes à feu comme l'on
n'en voit qu'aux États-Unis.

Ils étaient précédés et éclairés par deux coureurs munis de torches de
résine, dont les lueurs sanglantes déchiraient les ténèbres de la nuit.

--_Fire! Fire!_ hurlaient-ils de toute la force de leurs poumons.

--Où est le feu? demanda quelqu'un.

--Chez le major Flogger, fut-il répondu.

--Chez le major Flogger! Ah! pensa Brown, l'affaire est déjà faite.
Encore une fois, j'ai été la victime de mes folles terreurs.

Il se hâta de payer son écot, sauta sur son et suivit la multitude.

Après avoir tourné deux ou trois rues, il déboucha dans une plaine où
une illumination immense, réfléchie dans le ciel, derrière un bouquet
d'arbres, lui apprit qu'il approchait du théâtre de l'incendie.

Brown marcha jusqu'au bout de ces arbres.

Et là, aux clartés de la conflagration, il aperçut des gens à cheval qui
montaient, à toute bride, le cours de l'Osage. Le capitaine, pensant
que c'était les siens, lança sa monture à travers champs, et tâcha de
rejoindre la troupe.

Mais elle avait plus d'un mille d'avance, et durant cinq heures, Brown
ne réussit pas à gagner sur elle, quoique, grâce aux rayons de la lune,
il pût aisément marcher sur sa piste.

Comme l'aurore se levait, il remarqua, en atteignant le faîte d'une
colline, que les cavaliers avaient fait halte dans le fond de la vallée.

Quoique son cheval fût considérablement fatigué, Brown pressa le pas;
et, bientôt, il rejoignit ceux qu'il cherchait.

Une cinquantaine de nègres les avaient suivis.

A l'arrivée de Brown, un hymne d'allégresse fut entonné par ces pauvres
esclaves en son honneur. Chacun d'eux voulait le voir, le toucher,
baiser un coin de son vêtement.

Quand leur enthousiasme se fut un peu calmé, le capitaine, rassuré sur
le sort de ses fils, s'entretint avec Edwin.

--Comment cela s'est-il passé? lui demanda-t-il.

--Oh! fort bien.

--Mais vous avez eu tort de mettre le feu à l'habitation. Celui qui
détruit le bien du Seigneur sans motif légitime, sera puni tôt ou tard.

--Ce n'est pas ma faute, répliqua Coppie. Une partie des esclaves
voulait fuir avec nous. La majorité refusait la liberté que nous
lui offrions; les premiers ont cru qu'en incendiant la maison, ils
décideraient le reste.

--Vous auriez dû veiller à ce qu'ils ne commissent pas ce crime inutile,
dit sévèrement Brown.

--Il m'a été impossible de les en empêcher, repartit Edwin. Après s'être
emparés des chevaux qu'il y avait sur l'habitation, ils voulaient même
assassiner leur maître, je les ai retenus.

--Vous avez eu raison, dit Brown. Mais il faut aviser à ce que nous
ferons de ces noirs.

--Ne les conduirons-nous pas au camp?

--Au camp! Voulez-vous donc en faire un lieu de perdition?

--Je ne vous comprends pas, capitaine.

--Mon fils tu es insensé. Quoi! tu mènerais ces femmes au milieu de
nos hommes! Ne serait-ce pas y apporter la luxure et l'impureté?
Souviens-toi que la tempérance est la mère de la force, comme la
chasteté est la mère des saines décisions.

Coppie ne répondit pas. Après une courte pause, Brown reprit:

--Combien y a-t-il de femmes, parmi ces nègres?

--Une douzaine.

--C'est beaucoup, fit-il soucieusement. Nous garderons les hommes avec
nous; mais ces femmes...

Ayant réfléchi un moment, il ajouta:

--Il les faudrait diriger sur le Canada. Mais nous n'avons maintenant ni
le temps ni le monde nécessaire pour cela. Je verrai plus tard. En tout
cas, ne demeurez pas davantage ici. Les esclavagistes doivent être sur
notre piste. Remettez-vous en selle et prenez le chemin d'Ossawatamie.

--Ne viendrez-vous pas avec nous? s'enquit Edwin.

--Pas à présent. Mon cheval est exténué.

--On vous en donnera un autre.

--Non, dit Brown, vous n'avez que votre compte; je ne veux pas démonter
un de ces malheureux nègres. Mais partez vite.

Coppie, connaissant la fermeté du capitaine dans ses déterminations,
n'insista point. Mais les fils de Brown le supplièrent de ne pas les
quitter.

--Mon esprit sera avec vous, leur dit-il. Dans peu de jours nous nous
reverrons.

--Cependant, objecta Frederick, si les esclavagistes...

Brown l'interrompit en s'écriant d'un ton solennel:

--«Malheur à la nation perverse, au peuple chargé de crimes, à la race
d'iniquité, à ces corrupteurs! Ils ont abandonné le Seigneur, ils ont
blasphémé le Saint d'Israël; ils se sont éloignés de lui.»

--Donnez-nous au moins votre bénédiction, dit Frederick, comme s'il
pressentait qu'il voyait son père pour la dernière fois.

John Brown tressaillit: enveloppant ses deux enfants dans un regard
d'amour profond, il leva la main sur eux et, d'une voix gravement émue:

--Au nom du Tout-Puissant, au nom de son fils mort dans les tortures
pour racheter le monde du plus dégradant des esclavages, du péché,
enfants, je vous bénis. Puissiez-vous vivre longtemps, en paix et en
santé, dans l'amour de la vertu et de votre prochain!

Après ces mots, il serra avec effusion la main à chacun d'eux. Les
fugitifs et leurs libérateurs remontèrent à cheval. Edwin Coppie donna
le signal du départ, et la caravane ne tarda pas à disparaître dans les
brumes du matin.

Quand ils se furent éloignés, Brown ouvrit sa Bible au livre 1er
d'Isaïe, et tandis que son cheval broutait le gazon de la vallée, il lut
le chapitre V, où se trouve cette terrible prédiction:

«16. Le Dieu des armées sera exalte dans ses jugements; le Dieu saint
signalera sa sainteté par des vengeances.

»17. Des étrangers dévoreront ces champs abandonnes par des maîtres
avares; ils y feront paître leurs troupeaux.

»18. Malheur à vous qui traînez l'iniquité comme de longues chaînes, et
le péché comme les traits d'un char.

»19. Qui osez dire au Seigneur: Qu'il se hâte, que son oeuvre commence
devant nous, et nous la verrons: qu'il approche, que les conseils du
Saint d'Israël nous soient manifestés, et nous les connaîtrons.

»20. Malheur à vous qui appelez le mal le bien, et le bien le mal: qui
changez les ténèbres en lumière, et la lumière en ténèbres; l'amertume
en douceur, et la douceur en amertume!

»21. Malheur à vous qui êtes sages à vos propres yeux! Malheur à ceux
qui croient à leur prudence!

»22. Malheur à vous qui mettez votre gloire à supporter le vice, et
votre force à remplir des coupes de liqueurs enivrantes.

»23. Qui justifiez l'homme inique à cause de ses dons, et qui ramenez
l'innocent à la justice!

»24. C'est pourquoi, comme le chaume est consumé, dévoré par les
flammes, ainsi ce peuple sera séché jusque dans ses racines, et sa race
sera dissipée comme la poussière: il a répudié l'alliance du Seigneur,
il a blasphémé la parole du Saint d'Israël.

»25. La colère du Seigneur va éclater contre son peuple; il appesantira
sa main sur lui; il l'a frappé; les montagnes se sont ébranlées;
répandus comme la boue, les cadavres ont couvert les places. Et en
cela la colère du Seigneur n'est pas satisfaite, sa main reste encore
étendue.

»26. Alors, le Soigneur élèvera, son étendard à la vue des nations
éloignées; un sifflement s'entendra des extrémités de la terre, et voilà
qu'un peuple accourra aussitôt.»

A ce passage, Brown s'arrêta et s'enfonça dans une méditation profonde.

Le souffle divin l'avait inspiré. Il prévoyait l'épouvantable
catastrophe que son bras avait soulevée dans le Nouveau-Monde.

Immense responsabilité, que celle-là!

Un instant, le chef des abolitionnistes en fut effrayé. Mais rassuré
bientôt par l'esprit d'équité qui le guidait, il s'écria avec
l'enthousiasme de la conviction religieuse:

--Dieu le veut! Dieu l'ordonne! Il a daigné me choisir pour être
l'instrument de ses desseins; que sa volonté soit faite sur la terre
comme au ciel!

Puis il retomba dans sa rêverie, mais pour quelques minutes seulement,
car il en fut tiré par un bruit sourd qui partait du faîte de la
colline.

Levant les yeux, Brown découvrit une troupe de cavaliers.

--Ce sont des esclavagistes de Battesville. Ils poursuivent nos hommes,
pensa-t-il; mais sans faire un mouvement pour se cacher.

Les cavaliers descendirent à fond de train dans la vallée.

Ils étaient armés de pied en cap.

A leur tête galopait un officier supérieur, portant l'uniforme des
milices de l'Union.

C'était le major Flogger.

Dès qu'il aperçut Brown, il dirigea son cheval sur lui.

Étendu sur l'herbe, au pied d'un arbre, le capitaine abolitionniste
avait l'air d'un chasseur livré aux douceurs du repos.

Mais, autour de lui, des traces nombreuses disaient clairement qu'une
grosse bande d'hommes et de chevaux avait quitté l'endroit depuis peu.

--Eh! étranger? dit le major en touchant le prétendu dormeur de la
pointe de son sabre.

--Qu'y a-t-il? demanda Brown, se frottant les yeux comme s'il
s'éveillait en sursaut.

--Avez-vous passé la nuit là? reprit Flogger.

--La nuit! non; je suis arrivé il y a deux heures. Mais qu'est-ce que ça
vous fait?

--C'est peut-être un Browniste, insinua un des compagnons du major.

--Ah! vous cherchez Brown! il fallait donc le dire, fit le capitaine
avec un air de franchise parfaitement simulé.

--Eh bien, Brown? questionna Flogger.

--Oh! il n'est pas loin d'ici; je le connais.

--Mais où est-il?

--Il y a une heure j'ai déjeuné avec ses gens qui avaient pillé
et incendié la maison d'un propriétaire d'esclaves, à ce que j'ai
entendu... les gredins!

--Et vous avez déjeuné avec eux? fit le major d'un ton rude.

--Oui, j'avais faim, car j'arrive des Montagnes-Rocheuses. Depuis deux
jours je manquais de provisions. Ils m'ont donné un morceau de biscuit
et de viande boucanée.

--Ils avaient des nègres avec eux, n'est-ce pas?

--Je crois bien; une centaine au moins!

--Les scélérats! Oh! si nous les rattrapons, leur compte sera bon!
maugréa le major entre ses dents.

--Mais où sont-ils allés? dit un des cavaliers.

--Ils ont traversé l'Osage et pris vers l'est.

--Conduisez-nous, étranger, reprit le major. Il y aura cent piastres de
récompense pour vous, si nous les rejoignons.

--Vous conduire, monsieur, impossible! dit le faux trappeur. Cent
piastres, c'est un beau denier. J'en aurais bien besoin pour renouveler
mes provisions de poudre et de plomb; mais j'attends mon frère, à
qui j'ai donné rendez-vous ici. Nous allons à Saint-Louis acheter
des munitions. Si vous vouliez patienter une heure ou deux, j'irais
volontiers avec vous pour moitié prix, car je ne l'aime pas, votre
capitaine Brown! Il ne m'a pas seulement offert un pauvre verre de
whiskey.

--Vous dites qu'ils ont franchi la rivière et marché vers l'est.

--Oui, répliqua-t-il hardiment, en indiquant sur le rivage une place
foulée aux pieds, où ses gens avaient fait boire leurs chevaux; oui, ils
ont passé là.

--Merci, étranger, reprit le major Flogger. Allez à Battesville;
quoiqu'une partie de ma maison ait été brûlée par ces brigands, vous y
trouverez encore un logement convenable pour vous reposer, vous et votre
frère, et du rhum pour boire à ma santé.

--Bien obligé, monsieur, dit Brown en ôtant son chapeau; bien obligé;
votre invitation n'est pas de refus; nous en profiterons.

Là-dessus, le planteur fit volte-face et lança son cheval au milieu
de l'eau. Derrière lui se foulaient une centaine de cavaliers, qui
s'empressèrent d'imiter son exemple, sans soupçonner un instant qu'ils
avaient pu être mystifiés par leur adroit ennemi.




                                 XIV

                            LES VICTIMES


Pour la première fois, Edwin Coppie avait aperçu le major Flogger, quand
il revint, armé, sur le balcon.

Il dit un mot à deux des Brownistes, qui, mettant pied à terre,
s'élancèrent vers l'escalier de la maison.

Quelques secondes après, ils surprenaient le major, lui arrachaient
sa carabine et l'attachaient par les poignets à la balustrade de son
balcon.

Pendant ce temps, John Coppeland s'approcha de Coppie, qu'il n'avait
pas vu et dont il n'avait pas entendu, parler, depuis que ce brave jeune
homme l'avait conduit, avec sa bande d'esclaves marrons, au Canada.

--Ah! dit le nègre, en lui prenant respectueusement la main; ah! je vous
reconnais; j'espérais en vous! je...

Edwin l'interrompit.

--Nous causerons plus tard, John. Maintenant, il faut partir au plus
vite. Y a-t-il des chevaux ici?

--Oui.

--Eh bien, prenez-les; que ceux qui nous voudront suivre en fassent
autant, et en route!

--Amis, à l'écurie! cria Coppeland aux esclaves.

Plusieurs s'y précipitèrent. Tous les chevaux furent saisis, bridés tant
bien que mal; les nègres les enfourchèrent, puis rentrèrent dans la cour
où se tenaient leurs libérateurs.

John donna un des animaux à son père et hissa sur sa propre selle son
aïeul, qui ne cessait de bredouiller:

             Mais la délivrance
             Un jour viendra,
             Li fera bombance
             Et li chantera.

John, ensuite, se plaça derrière le vieillard, l'enlaça de sa main
droite pour le soutenir, et de la gauche saisit les rênes de leur
monture.

Plusieurs de ses compagnons de servitude imitèrent cet exemple, qui pour
un père, un frère infirme, qui pour une femme, qui pour un enfant.

Du haut du balcon, le major Flogger jurait et proférait des menaces
épouvantables, en s'efforçant de rompre ses liens.

Malgré ses cris, malgré ses prières, les nègres qui lui restaient
fidèles n'osaient venir à son secours.

Mais, quelques-uns des rebelles s'avisèrent de mettre le feu à
l'écurie où ils avaient volé leurs chevaux. Ils voulaient encore
piller l'habitation; les Brownistes s'y opposèrent, en déclarant qu'ils
brûleraient la cervelle au premier qui l'entreprendrait.

Déjà, un jet de flamme, sorti d'une des fenêtres des communs, annonçait
l'incendie.

Edwin Coppie jugea qu'il était prudent de battre en retraite.

Il donna des ordres à cet effet.

On les écouta.

Les abolitionnistes s'éloignèrent au galop, entourés d'une cinquantaine
de nègres qui acclamaient tumultueusement le nom de Brown.

D'abord, tout occupé du soin de leur fuite, Edwin Coppie ne put échanger
que de rares paroles avec Elisabeth Coppeland.

Mais, après la halte, où ils rencontrèrent John Brown, n'étant
plus obligés de tenir leurs chevaux à une allure aussi rapide, une
conversation soutenue s'engagea entre les deux jeunes gens.

Elisabeth raconta à Coppie comment une imprudence, le désir d'assister
à la fête de l'indépendance, les avait poussés à passer du territoire
britannique sur celui des États-Unis.

Ils avaient été repris et renvoyés à leur ancien maître, qui s'en était
débarrassé en vendant au major Flogger, son grand-père, son père, son
frère et elle.

--Je vous croyais mariée? dit Edwin.

Bess tressaillit.

--Ma foi, oui, continua Coppie. N'étiez-vous pas fiancée à un mulâtre?

--C'est vrai, balbutia-t-elle en baissant la tête.

--Shield Green, si je ne me trompe, celui qui conduisait votre troupe
au Canada, quand vous êtes venus frapper à notre porte, à la rivière des
Moines.

L'esclave ne répondit pas.

--Vous ne l'avez donc pas épousé? demanda Coppie.

--Non, monsieur, dit-elle vivement.

--Ah! fit-il d'un ton indifférent

Au bout d'un moment il reprit:

--C'est un brave garçon que ce Green. Je voudrais l'avoir parmi nous.

--Il est resté au Canada, dit Elisabeth.

--Comment! il n'a pas eu le même sort que vous?

--Non, car il ne nous avait pas accompagnés à cette fête!

--Vous devez avoir grand'soif de le revoir? dit Edwin en souriant
doucement.

Bess demeura silencieuse.

--Shield Green est votre fiancé, n'est-ce pas?

--Oui, dit-elle très bas.

--Eh bien, ajouta Coppie, je veux vous ramener à lui; je l'aime. Il est
adroit, habile et courageux.

La négresse soupira, mais sans faire une seule réflexion.

Il y eut une pause.

La caravane longeait toujours la route de l'usage, à travers un pays
désert, quoique plantureusement doté par la nature.

Grasse, luxuriante de verdure, était la prairie épanouie à leurs pieds,
et dont les limites se perdaient à l'horizon, dans le bleu de la voûte
céleste.

Ça et là un bouquet d'arbres en fleurs relevait, par des nuances d'or,
de pourpre ou d'albâtre, l'uniformité de la teinte générale.

Sur les branches de ces arbres on voyait voltiger des tétras au
brillant plumage, et, dans le fond de la plaine, un troupeau d'antilopes
s'ébattait au pied d'un monticule.

Sous les buissons gloussait la poule des prairies; l'air était embaumé
de senteurs agréables; il faisait bon vivre, bon respirer, à pleins
poumons, les parfums de liberté qui semblaient courir avec la brise dans
l'atmosphère.

Cependant, quoique l'heure fût peu avancée, le soleil était déjà chaud.

Il promettait une journée brûlante.

Après avoir chevauché pendant deux heures encore, Edwin, de concert avec
les fils de Brown, décida qu'il fallait donner du repos aux bêtes et aux
gens, car les uns et les autres étaient exténués.

On s'arrêta sur le bord d'une anse.

Les chevaux furent débridés, pour qu'ils pussent paître plus commodément
le gazon, et les fugitifs, après avoir mangé quelques provisions, se
couchèrent à l'ombre des saules qui bordaient la rivière.

Jules Moreau vint s'étendre à côté de Coppie.

--Ah ça, lui dit-il en riant malicieusement, je crois que vous avez
trouvé Paméla, vous; et cette belle fidélité que vous professiez pour
miss Rebecca Sherrington court des risques, hein?

En prononçant ces mots, le Parisien attachait un regard voluptueux sur
Elisabeth, qui dormait à quelques pas d'eux.

--Je ne vous comprends point, répondit sérieusement Edwin.

--Bah! fit Moreau d'un ton incrédule, vous prétendriez peut-être que
cette _sable nymph_ [9] n'a pas touché votre coeur.

[Note 9: Qualification donnée, par dérision, dans les États américains
aux négresses. On sait qu'en terme de blason, sable signifie noir.]

Coppie haussa les épaules.

--Cependant, insista Jules, je vous ai observés, l'un et l'autre, en
route; elle vous regardait et vous serrait...

--Ah! vous êtes fou! s'écria Coppie avec impatience...

--Il n'y a pas de quoi, repartit le Français, noire ou blanche, quand
une femme a des traits, une taille, comme ceux-là, on peut être fier...

--J'ai autre affaire en tête, répliqua sèchement Edwin pour mettre fin à
une conversation qui le fatiguait.

--Eh bien, vrai, là, parole d'honneur, j'ai envie de lui tailler deux
doigts de cour à cette princesse d'ébène, continua l'incorrigible
Moreau.

--A votre aise; mais je vous préviens qu'elle ne vous écoutera pas.
C'est une fille sage, et d'ailleurs fiancée!

--Fiancée! raison de plus! superbe! délicieux! C'est le piment de la
chose. Dites-moi, Edwin, à qui est-elle fiancée? A quelque monarque du
sombre empire! Moi, je lui offre de blanches et virginales fiançailles!

Malgré sa gravité, Edwin ne put s'empêcher de sourire.

--Voulez-vous être mon interprète auprès de cette exquise peau noire?
continua le pétulant Parisien. C'est, ajouta-t-il, un de ces petits
services d'amitié qu'on se rend aisément dans notre pays. Ah! les jolies
têtes, la merveilleuse antithèse que nous présenterions sur le même
oreiller, Edwin!

--Chut! dit celui-ci en posant le doigt sur ses lèvres.

--Qu'y a-t-il donc? Vous m'effrayez!

--Silence!

Et Coppie colla son oreille contre le sol.

Retenant son haleine, il écouta pendant une minute.

Puis il se redressa en s'écriant:

--A cheval! à cheval! on nous poursuit!

Réveillés en sursaut par ce cri, tous les hommes se précipitèrent
pêle-mêle vers leurs montures. Mais grande fut la confusion. Quelques
disputes s'élevèrent au sujet de la possession des chevaux. Malgré les
efforts d'Edwin et des fils de Brown pour rétablir l'ordre et accélérer
le départ, un quart d'heure s'écoula avant que les animaux eussent été
repris et harnachés.

La moitié des gens n'était pas encore prête lorsqu'au pied d'un cap, qui
se projetait sur la rivière, apparut une troupe de cavaliers.

Ces cavaliers, les nègres fugitifs les reconnurent immédiatement.

--Massa Flogger! massa Flogger! clamèrent-ils avec des accents de
terreur indicible.

C'était, en effet, le major.

Après avoir traversé l'Osage, sur la foi des paroles de John Brown, il
avait rencontré un squatter[10] lequel, interrogé, lui affirma avoir
distingué, peu de temps auparavant, un grand nombre de blancs et de
nègres qui remontaient à franc étrier, l'autre bord de l'Osage.

[Note 10: Colon qui a affermé des terres du gouvernement.]

Les esclavagistes n'eurent pas de peine à croire aux assertions de cet
individu, car rien, du côté où ils se trouvaient alors, n'indiquait le
passage d'une troupe d'hommes à cheval.

De nouveau, ils franchirent l'Osage.

Vers midi, ils tombaient, à l'improviste, sur les Brownistes.

--Nous avons perdu trop de temps, dit Edwin à Moreau en lui montrant
leurs ennemis qui accouraient ventre à terre.

--Pardieu! répondit le Parisien, je n'en suis pas fâché. Nous leur
taillerons des croupières.

--Il faut nous battre! En avant! cria l'un des fils de Brown.

--Oui, dit Coppie, que les nègres se sauvent, tandis que nous arrêterons
ici cette horde de pharisiens.

--Moi, je veux rester avec vous, objecta John Coppeland.

--Non, lui dit Edwin, emmenez votre soeur et vos parents, et dirigez
tous vos compagnons sur Ossawatamie.

Le nègre sentit qu'à cet instant l'obéissance passive était un devoir;
il rassembla promptement les esclaves et partit avec eux, pendant
qu'Edwin disposait ses hommes en front de bataille.

Dès que les esclavagistes furent à leur portée, ils les reçurent par une
grêle de balles qui firent vider les arçons à quatre d'entre eux.

Le major Flogger fut blessé légèrement à la cuisse.

Sa fureur redoubla. Il donna l'ordre de charger les abolitionnistes.

Que pouvaient ceux-ci contre une troupe cinq fois plus nombreuse que la
leur?

Cependant, ils tinrent leurs adversaires en échec pendant plus d'une
heure; car, dans leur empressement, ces derniers n'avaient emporté que
fort peu de munitions.

Mais l'un des fils de Brown, ayant eu son cheval tué sous lui, et ne
pouvant se dégager, fut impitoyablement fusillé par les esclavagistes.

L'autre, Frederick, un vaillant jeune homme, avait volé au secours de
son frère.

Les assaillants l'entourèrent, s'emparèrent de sa personne après l'avoir
couvert de blessures et le conduisirent au major Flogger, qui avait mis
pied à terre pour examiner sa jambe.

--C'est le fils du père Brown! qu'en allons-nous faire? criaient-ils
triomphalement.

Le major réfléchit: puis il dit avec un sang-froid cynique:

--Il faut l'attacher à la queue d'un cheval et le mener à Ossawatamie.
Il y a d'ici une trentaine de milles. Mes nègres y chercheront
certainement un refuge; mais nous saurons bien les reprendre dans une
souricière que je leur tendrai. Ce bandit-là, ajouta-t-il en frappant
Frederick du pommeau de son sabre, ce bandit-là, mort ou vivant, nous
servira d'appât.




                                  XV

                    JULES MOREAU ET BESS COPPELAND


--Et vous parlez français, charmante enfant?

--Un peu, oui, monsieur, répondit-elle.

--Mais c'est délicieux! L'anglais, d'ailleurs, est une langue exécrable,
n'est-ce pas?

Elisabeth regarda son interlocuteur d'un air surpris.

--Moi, poursuivit-il avec légèreté, je ne sais ce que je déteste le
plus de cet idiome ou de ceux qui le parlent. Ma foi, oui. Nous autres
Parisiens nous sommes tous comme cela.

--Ah! vous êtes de Paris, monsieur! fit la jeune fille avec un accent et
un regard qui disaient éloquemment qu'elle considérait Moreau comme un
être privilégié.

--De Paris, sans doute, la belle, et je m'en flatte! repartit-il en
tortillant ses moustaches.

--Ils sont bien heureux ceux qui sont nés à Paris, dit-elle en
soupirant.

--Heureux! heu! heu! répliqua Moreau dans une moue plus que dubitative.

Puis, se reprenant avec la vivacité qui était un des éléments de son
caractère, il ajouta:

--C'est un bonheur, ravissante créature, qu'il ne tiendrait qu'à vous de
partager.

--Comment cela? exclama-t-elle naïvement.

--Mais, dit-il, avec une imperturbabilité comique, en épousant un
Parisien, morbleu!

Le visage de la négresse devint triste.

--Vous voulez vous moquer de moi, monsieur, murmura-t-elle.

--Moi! Dieu m'en garde! me moquer d'une jolie femme, jamais! on est
Français ou on ne l'est pas, mademoiselle.

Et ces mots furent ponctués d'un geste digne du latin disant; _Civis
romanus sum!_

L'admiration de Bess allait croissant.

--Il n'y a point d'esclaves à Paris? demanda-t-elle timidement.

--Des esclaves à Paris! s'écria Jules indigné.

Puis il s'arrêta et dit d'un ton moins vif:

--Non, mademoiselle, il n'y a pas d'esclaves à Paris.

--Ça doit être un beau pays! continua la négresse, confondant, comme
c'est l'habitude des siens, et même d'une partie des blancs qui habitent
l'Amérique, toute la France dans Paris.

--Voudriez-vous le voir? interrogea Moreau.

--Oh! dit-elle, ce serait un voeu inutile.

--Pourquoi? objecta le Français.

--Parce que je ne pourrais jamais le réaliser.

--Et si je vous en fournissais les moyens?

--Non, dit-elle, je suis née sur ce continent, j'y mourrai sans en
sortir.

--Ne dites pas cela, mademoiselle, ne dites pas cela! fit Jules en lui
pressant tendrement les mains.

Présumant que c'était une marque de simple amitié, Bess ne s'y opposa
pas.

Cependant Moreau attachait parfois sur elle des regards qui la
troublaient.

Mais savez-vous, lui dit-il, que vous vous exprimez merveilleusement
bien dans notre langue!

--Vous me flattez, monsieur.

--Où donc l'avez-vous apprise? poursuivit-il avec intérêt.

--A Bâton-Rouge, dit-elle.

--Bâton-Rouge! Qu'est-ce que cela! dit Jules, dont les notions
géographiques n'étaient pas des plus développées.

--C'est la capitale de la Louisiane.

--Drôle de nom!

--Je restais chez un planteur français, un bon maître!

--Ah! ce n'est pas étonnant; les Français sont tous bons. Et c'est lui
qui vous a fait instruire?

--Oui, monsieur, j'ai été élevée avec sa fille.

--Il fallait ne pas les quitter, alors.

--Oh! dit-elle amèrement, ce n'est pas nous qui l'aurions quitté, M.
Pascal. Il nous traitait tous comme ses enfants, et plus d'une fois ses
voisins, les autres planteurs, lui reprochèrent de nous gâter. Ce qu'ils
firent pour le renvoyer du comté est incroyable.

--Comment?

--Ils prétendaient que sa douceur pervertissait même les esclaves des
autres habitations.

--Est-ce bien possible?

--Si nous voulions les visiter, on nous chassait à coups de fouet; on
lançait même à nos talons ces chiens que les Américains appellent _blood
hounds_...

--Vraiment!

--Les inspecteurs nous infligeaient bien d'autres cruautés.

--Mais pourquoi donc vous êtes-vous séparés de votre M. Pascal?

--Hélas! répondit Bess, en pleurant, hélas! un jour on l'a trouvé
assassiné dans son lit.

--Assassiné!

--Oui... Les autres planteurs prétendirent que c'était nous qui...

--Aviez fait le coup! les canailles! s'écria Moreau.

--Mais, reprit Bess, on sut plus tard que c'était l'un d'eux qui en
était l'auteur.

--Brigands! brigands! exclamait Jules.

--Pour comble de malheur, ajouta Bess, ma jeune maîtresse mourut peu
après, et nous fûmes tous vendus aux enchères, sur le marché de la
Nouvelle-Orléans.

--Pauvres gens! fit le Parisien, les larmes aux yeux. Ah! vous avez dû
bien souffrir!

--Pour cela, oui, monsieur. Un homme de la Pennsylvanie nous acheta, mes
parents et moi. Il était dur, méchant. Ma mère périt dans les tortures
qu'il lui fit subir, et mon père pensa qu'il fallait fuir. C'est alors,
tandis que nous nous sauvions au Canada, que ce brave et honnête M.
Coppie...

Au nom de son ami, le front de Moreau se rembrunit.

La négresse continua sans remarquer l'impression que ses paroles
causaient au jeune homme.

--C'est alors qu'il exposa généreusement sa vie
pour nous conduire en un lieu sûr. Oh! ma reconnaissance...

--Vous l'aimez! dit Jules sèchement.

--Sans doute, je l'aime, dit-elle avec ingénuité.

--Et lui, croyez-vous qu'il vous aime? s'enquit Moreau d'un ton
singulier, en plongeant, pour ainsi dire, ses yeux dans ceux de la jeune
fille pour y lire sa pensée intime.

Elle tressaillit, baissa la tête et répondit au bout d'un instant:

--Il faut bien qu'il nous aime un peu, puisqu'il vient encore de risquer
ses jours pour nous délivrer.

--Assurément, dit Jules. Mais pensez-vous qu'il vous aime assez pour
vous épouser.

--M'épouser, lui! répliqua-t-elle avec stupéfaction, et un mouvement de
joie qui n'échappa point à l'observation du Parisien.

Il fronça les sourcils.

--Qu'y aurait-il d'impossible, si, de votre côté, vous l'aimez? dit-il
en redoublant d'attention.

--Vous voulez me railler.

--Dieu m'en préserve! car si vous n'aimez pas Edwin, oh!...

--Moi, ne pas l'aimer! je serais bien ingrate!

--Ah! dit-il d'un ton sarcastique, je ne m'étais pas trompé.

--Je ne vous comprends pas, monsieur.

--Vous ne me comprenez pas, dit Moreau, en lui saisissant la main avec
force, vous ne comprenez pas que je vous aime, moi, et que si vous
voulez accepter mon amour, si vous voulez être ma femme...

--Votre femme! votre femme, monsieur!

--Oui, ma femme légitime. Je vous emmènerai en France, à Paris,
s'écria-t-il avec exaltation.

La jeune fille s'imagina qu'il se moquait d'elle.

Mais il ajouta à voix basse et d'un ton passionné:

--Je vous jure, Elisabeth, que je vous aime de toutes les puissances
de mon âme; je vous jure que je serais heureux, que je serais fier de
partager votre existence...

--Mais, monsieur, vous ne songez donc pas à ma couleur, dit-elle en
retirant sa main.

Jules tomba à ses pieds.

--Je sais seulement que je vous adore, repartit-il avec entraînement;
oui, j'éprouve pour vous un sentiment qui ne s'éteindra qu'avec mon
dernier souffle, et je tuerais quiconque serait un obstacle entre vous
et moi.

En prononçant ces mots, Jules Moreau disait la vérité. Il aimait
ardemment la négresse; mais son amour était-il sérieux, profond?
devait-il durer? Problèmes qu'il n'essayait même pas de résoudre.
Cependant, il se figurait avoir un rival dans Edwin Coppie, et cette
idée,--très fausse d'ailleurs,--prenait du corps, depuis quelque temps
surtout.

Sa passion pour Bess avait été spontanée. Habitué aux succès faciles, il
s'était dit que l'esclave ne lui résisterait pas. Son attente fut
déçue; il s'en irrita. Et, vraiment, pour s'assurer la possession de
l'Africaine, il l'eût épousée quarante-huit heures après leur première
entrevue, si elle y eût consenti.

Ce fut à Ossawatamie, ou les abolitionnistes s'étaient retirés à la
suite des nègres fugitifs, qu'il tenta d'abord de «faire la conquête» de
Bess.

Il lui parla en anglais; à peine l'écouta-t-elle. Des préoccupations
bien autrement sérieuses remplissaient alors l'esprit de la jeune fille.

Mais quatre ou cinq heures après leur arrivée à Ossawatamie, les
Brownistes furent avertis qu'une troupe nombreuse d'esclavagistes
s'avançait sur cette localité.

Le capitaine Brown n'avait pas reparu. Edwin Coppie, prenant conseil de
lui-même, se détermina à se replier sur le camp fortifié avec toute sa
bande.

C'est là que nous le retrouvons, le surlendemain, attendant toujours des
nouvelles de son chef, et c'est là que, par un bel après-midi.

Jules Moreau renouvelait, auprès de Bess Coppeland, ses amoureuses
tentatives.

Assez disposé à mal juger les autres, il considérait comme de la rouerie
féminine, la candeur de la négresse, et, tout gratuitement, lui prêtait
Edwin Coppie pour amant.

De là une jalousie sourde, qu'il était trop vaniteux pour déclarer, trop
faible, trop épris peut-être pour dissimuler tout à fait.

Elisabeth souffrait ses assiduités parce qu'il était l'ami de Coppie,
peut-être aussi parce que, comme la plupart des femmes, elle avait un
brin de coquetterie dans le coeur; mais elle ne se sentait aucun amour
pour le Parisien.

Elle en aimait un autre: elle aimait Edwin, sans oser se l'avouer
pourtant, sans espérer être jamais à lui.

Au plus profond de son sein, elle lui avait élevé un autel, elle lui
rendait un culte de tous les instants, mais tout le monde, celui même
qui en était l'objet, l'ignorait.

--Ah! dit-il en se relevant, c'est ce Coppie qui a su s'attirer ses
bonnes grâces; mais je les séparerai; j'ai un moyen. Je vais écrire à
miss Rebecca Sherrington, une lettre anonyme. Edwin m'a dit qu'elle est
jalouse de Bess, depuis qu'il l'a conduite au Canada. Je tâcherai de me
faire confier cette mission, et bien maladroit je serais ensuite, si je
ne parvenais à obtenir les faveurs de ma belle inhumaine.

Enchanté de ce projet, qu'il regardait comme un bon tour joué à un
camarade, Jules courut à sa tente pour le mettre à exécution.

Il écrivit la lettre, en se félicitant de son habileté et chargea un
homme, qui allait faire des provisions au village voisin, de jeter le
pli à la poste.

Moreau croyait n'avoir fait qu'une excellente mystification,
l'imprudent! Mais il venait, par cette action irréfléchie, lâche, de
souffler sur un feu qui devait bientôt causer d'épouvantables ravages.

Comme il rôdait autour de la tente, habitée par les Coppeland, des cris
de joie, des hourras assourdissants annoncèrent la rentrée de John Brown
au camp.

Jamais la figure, si grave habituellement, du chef, n'avait paru sombre
à ce point.

Ses cheveux et sa barbe avaient encore blanchi.

On l'entoura avec respect, avec amitié. On craignait de l'interroger,
car tel qu'un fer rouge, la douleur s'était imprimée sur son visage en
caractères ineffaçables.

--Mes amis, dit-il d'une voix pénétrante, l'infortune est le lot de
l'homme, c'est à ce creuset qu'il épure son âme. Bénissons donc la
main du Très-Haut, alors même qu'elle nous frappe. Deux de mes enfants
viennent de périr dans la guerre sainte que nous avons entreprise: l'un,
fusillé, l'autre torturé par les esclavagistes qui l'ont traîné trente
milles attaché à la queue d'un cheval! Le pauvre Frederick! il a
succombé à cette horrible barbarie.

Mais je m'incline devant la volonté divine. Cette volonté nous ordonne
de redoubler d'efforts et d'aller porter un grand coup, un coup décisif
au foyer de l'esclavagisme.

Si nous restions davantage ici, nos ennemis nous y surprendraient en
nombre trop considérable pour que nous pussions lutter avec eux, et,
comme mes malheureux enfants, nous tomberions victimes de leur cruauté.

Abandonnons ces contrées où nous nous épuisons en stériles efforts,
et rendons-nous dans les États du Sud J'y compte de nombreux amis. Je
connais spécialement la Virginie. Une partie des habitants est pour
l'abolition. Si nous parvenons à la soulever, le triomphe est certain,
et nous aurons la gloire d'avoir extirpé de notre pays, le cancer qui
lui ronge le sein. Voulez-vous me suivre?

--Oui, répondirent unanimement ses partisans.

--Eh bien, demain, nous partirons par divers chemins, et, vers le mois
de septembre de l'année prochaine, nous nous réunirons dans les
Montagnes-Bleues, au confluent du Potomac et de la Shenandoah!

--C'est entendu, dirent plusieurs abolitionnistes.

--Mais, que fera-t-on des esclaves enlevés à Battesville? demanda une
voix dans la foule.

--Menez-les au Canada, dit Brown.

--Je m'en charge, fit Edwin Coppie.

--Non, pas vous, jeune homme, vous m'accompagnerez, répondit le
capitaine; j'ai besoin de vos services. Mes fils, et votre ami Moreau
seront suffisants pour remplir cette mission. Ils viendront ensuite nous
rejoindre.

--J'accepte, s'écria, avec empressement le Parisien.




                                 XVI

                        LA FERME DE KENNEDY


Jefferson a dit, en partant de la gorge des Monta

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