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La San-Felice, Tome 02

by Alexandre Dumas · French · Gutenberg #18401 · 391,347 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of La San-Felice, Tome 02
    
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Title: La San-Felice, Tome 02

Author: Alexandre Dumas


        
Release date: May 16, 2006 [eBook #18401]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/18401

Credits: Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
        Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
        file was produced from images generously made available
        by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME 02 ***




Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
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                           ALEXANDRE DUMAS

                                 LA
                             SAN-FELICE

                               TOME II

                           DEUXIÈME ÉDITION


                                PARIS
               MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
         RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13
                       A LA LIBRAIRIE NOUVELLE




                                  XIX

                          LA CHAMBRE ÉCLAIRÉE


Il était deux heures du matin, à peu près, lorsque le roi et la reine,
quittant l'ambassade d'Angleterre, rentrèrent au palais. Le roi,
très-préoccupé, nous l'avons dit, de la scène qui venait de se passer,
prit immédiatement le chemin de son appartement, et la reine, qui
l'invitait rarement à entrer dans le sien, ne mit aucun obstacle à cette
retraite précipitée, pressée qu'elle paraissait être, de son côté, de
rentrer chez elle.

Le roi ne s'était pas dissimulé la gravité de la situation; or, dans les
circonstances graves, il y avait un homme qu'il consultait toujours avec
une certaine confiance, parce que rarement il l'avait consulté sans en
recevoir un bon conseil; il en résultait qu'il reconnaissait à cet
homme une supériorité réelle sur toute cette tourbe de courtisans qui
l'environnait.

Cet homme, c'était le cardinal Fabrizio Ruffo, que nous avons montré
à nos lecteurs, assistant l'archevêque de Naples, son doyen au sacré
collège, lors du _Te Deum_ qui avait été chanté, la veille, dans
l'église cathédrale de Naples en l'honneur de l'arrivée de Nelson.

Ruffo était au souper donné au vainqueur d'Aboukir par sir William
Hamilton; il avait donc tout vu et tout entendu, et, en sortant, le roi
n'avait eu que ces mots à lui dire:

--Je vous attends cette nuit au palais.

Ruffo s'était incliné en signe qu'il était aux ordres de Sa Majesté.

En effet, dix minutes à peine après que le roi était rentré chez lui
en prévenant l'huissier de service qu'il attendait le cardinal, on lui
annonçait que le cardinal était là et faisait demander si le bon plaisir
du roi était de le recevoir.

--Faites-le entrer, cria Ferdinand de manière que le cardinal
l'entendît; je crois bien que mon bon plaisir est de le recevoir!

Le cardinal, invité ainsi à entrer, n'attendit pas l'appel de l'huissier
et répondit par sa présence même à ce pressant appel du roi.

--Eh bien, mon éminentissime, que dites-vous de ce qui vient de se
passer? demanda le roi en se jetant dans un fauteuil et en faisant signe
au cardinal de s'asseoir.

Le cardinal, sachant que la plus grande révérence dont on puisse user
envers les rois est de leur obéir aussitôt qu'ils ont ordonné, toute
invitation de leur part étant un ordre, prit une chaise et s'assit.

--Je dis que c'est une affaire très-grave, répliqua le cardinal;
heureusement que Sa Majesté se l'est attirée pour l'honneur de
l'Angleterre et qu'il est de l'honneur de l'Angleterre de la soutenir.

--Que pensez-vous, au fond, de ce bouledogue de Nelson? Soyez franc,
cardinal.

--Votre Majesté est si bonne pour moi, qu'avec elle je le suis toujours,
franc!

--Dites, alors.

--Comme courage, c'est un lion; comme instinct militaire, c'est un
génie; mais, comme esprit, c'est heureusement un homme médiocre.

--Heureusement, dites-vous?

--Oui, sire.

--Et pourquoi heureusement?

--Parce qu'on le mènera où l'on voudra, avec deux leurres.

--Lesquels?

--L'amour et l'ambition. L'amour, c'est l'affaire de lady Hamilton;
l'ambition, c'est la vôtre. Sa naissance est vulgaire; son éducation,
nulle. Il a conquis ses grades sans mettre les pieds dans une
antichambre, en laissant un oeil à Calvi, un bras à Ténériffe, la peau
de son front à Aboukir; traitez cet homme-là en grand seigneur, vous le
griserez, et, une fois qu'il sera gris, Votre Majesté en fera ce qu'elle
voudra. Est-on sûr de lady Hamilton?

--La reine en est sûre, à ce qu'elle dit.

--Alors, vous n'avez pas besoin d'autre chose. Par cette femme, vous
aurez tout; elle vous donnera à la fois le mari et l'amant. Tous deux
sont fous d'elle.

--J'ai peur qu'elle ne fasse la prude.

--Emma Lyonna faire la prude? dit Ruffo avec l'expression du plus
profond mépris. Votre Majesté n'y pense pas.

--Je ne dis pas prude par pruderie, pardieu!

--Et par quoi?

--Il n'est pas beau, votre Nelson, avec son bras de moins, son oeil
crevé et son front fendu. S'il en coûte cela pour être un héros, j'aime
autant rester ce que je suis.

--Bon! les femmes ont de si singulières idées, et puis lady Hamilton
aime si merveilleusement la reine! Ce qu'elle ne fera pas par amour,
elle le fera par amitié.

--Enfin! dit le roi comme un homme qui s'en remet à la Providence du
soin d'arranger une affaire difficile.

Puis, à Ruffo:

--Maintenant, continua-t-il, vous avez bien un conseil à me donner dans
cette affaire-là?

--Certainement; le seul même qui soit raisonnable.

--Lequel? demanda le roi.

--Votre Majesté a un traité d'alliance avec son neveu l'empereur
d'Autriche.

--J'en ai avec tout le monde, des traités d'alliance; c'est bien ce qui
m'embarrasse.

--Mais enfin, sire, vous devez fournir un certain nombre d'hommes à la
prochaine coalition.

--Trente mille.

--Et vous devez combiner vos mouvements avec ceux de l'Autriche et de la
Russie.

--C'est convenu.

--Eh bien, quelles que soient les instances que l'on fera près de vous,
sire, attendez, pour entrer en campagne, que les Autrichiens et les
Russes y soient entrés eux-mêmes.

--Pardieu! c'est bien mon intention. Vous comprenez, Éminence, que je ne
vais pas m'amuser à faire la guerre tout seul aux Français... Mais...

--Achevez, sire.

--Si la France n'attend pas la coalition? Elle m'a déclaré la guerre, si
elle me la fait?

--Je crois, par mes relations de Rome, pouvoir vous affirmer, sire, que
les Français ne sont pas en mesure de vous la faire.

--Hum! voilà qui me tranquillise un peu.

--Maintenant, si Votre Majesté me permettait...

--Quoi?

--Un second conseil.

--Je le crois bien!

--Votre Majesté ne m'en avait demandé qu'un; il est vrai que le second
est la conséquence du premier.

--Dites, dites.

--Eh bien, à la place de Votre Majesté, j'écrirais de ma main à mon
neveu l'empereur, pour savoir de lui, non pas diplomatiquement, mais
confidentiellement, à quelle époque il compte se mettre en campagne, et,
prévenu par lui, je réglerais mes mouvements sur les siens.

--Vous avez raison, mon éminentissime, et je vais lui écrire à l'instant
même.

--Avez-vous un homme sûr à lui envoyer, sire?

--J'ai mon courrier Ferrari.

--Mais sûr, sûr, sûr?

--Eh! mon cher cardinal, vous voulez un homme trois fois sur, quand il
est si difficile d'en trouver qui le soit une fois.

--Enfin, celui-là?

--Je le crois plus sûr que les autres.

--Il a donné à Votre Majesté des preuves de sa fidélité?

--Cent.

--Où est-il?

--Où est-il? Parbleu! il est ici quelque part, couché dans mes
antichambres, tout botté et tout éperonné, pour être prêt à partir au
premier ordre, quelque heure du jour ou de la nuit que ce soit.

--Il faut écrire d'abord, et nous le chercherons après.

--Écrire, c'est facile à dire, Éminence; où diable vais-je trouver à
cette heure-ci de l'encre, du papier et des plumes?

--L'Évangile dit: _Quære et invenies_.

--Je ne sais pas le latin. Votre Éminence.

--«Cherche et tu trouveras.»

Le roi alla à son secrétaire, ouvrit tous les tiroirs les uns après les
autres, et ne trouva rien de ce qu'il cherchait.

--L'Évangile ment, dit-il.

Et il retomba tout contrit dans son fauteuil.

--Que voulez-vous, cardinal! ajouta-t-il en poussant un soupir, je
déteste écrire.

--Votre Majesté est cependant décidée à en prendre la peine cette nuit.

--Sans doute; mais, vous le voyez, tout me manque; il me faudrait
réveiller tout mon monde, et encore... Vous comprenez bien, mon cher
ami, quand le roi n'écrit pas, personne n'a de plumes, d'encre ni de
papier. Oh! je n'aurais qu'à faire demander tout cela chez la reine,
elle en a, elle. C'est une écriveuse. Mais, si l'on savait que j'ai
écrit, on croirait, ce qui est vrai, au reste, que l'État est en péril.
«Le roi a écrit... A qui? pourquoi?» Ce serait un événement à remuer
tout le palais.

--Sire, c'est donc à moi de trouver ce que vous cherchez inutilement.

--Et où cela?

Le cardinal salua le roi, sortit, et, une minute après, rentra avec du
papier, de l'encre et des plumes.

Le roi le regarda d'un air d'admiration.

--Où diable avez-vous pris cela, Éminence? demanda-t-il.

--Tout simplement chez vos huissiers.

--Comment! malgré ma défense, ces drôles-là avaient du papier, de
l'encre et des plumes?

--Il leur faut bien cela pour inscrire les noms de ceux qui viennent
solliciter des audiences de Votre Majesté.

--Je ne leur en ai jamais vu.

--Parce qu'ils les cachaient dans une armoire. J'ai découvert l'armoire,
et voilà tout ce qui est nécessaire à Votre Majesté.

--Allons, allons, vous êtes homme de ressource. Maintenant, mon
éminentissime, dit le roi d'un air dolent, est-il bien nécessaire que
cette lettre soit écrite de ma main?

--Cela vaudra mieux, elle en sera plus confidentielle.

--Alors, dictez-moi.

--Oh! sire...

--Dictez-moi, vous dis-je, ou, sans cela, je serai deux heures à
écrire une demi-page. Ah! j'espère bien que San-Nicandro est damné,
non-seulement dans le temps, mais encore dans l'éternité, pour avoir
fait de moi un pareil âne.

Le cardinal trempa dans l'encre une plume fraîchement taillée et la
présenta au roi.

--Écrivez donc, sire.

--Dictez, cardinal.

--Puisque Votre Majesté l'ordonne, dit Ruffo en s'inclinant.

Et il dicta.


«Très-excellent frère, cousin et neveu, allié et confédéré,

»Je dois vous instruire sans retard de ce qui vient de se passer hier
soir au palais de l'ambassadeur d'Angleterre. Lord Nelson, ayant relâché
à Naples, au retour d'Aboukir, et sir William Hamilton lui donnant une
fête, le citoyen Garat, ministre de la République, a pris cette occasion
de me déclarer la guerre de la part de son gouvernement.

»Faites-moi donc, par le retour du même courrier que je vous envoie,
très-excellent frère, cousin et neveu, allié et confédéré, savoir
quelles sont vos dispositions pour la prochaine guerre, et surtout
l'époque précise à laquelle vous comptez vous mettre en campagne, ne
voulant absolument rien faire qu'en même temps que vous et d'accord avec
vous.

»J'attendrai la réponse de Votre Majesté pour me régler en tout point
sur les instructions qu'elle me donnera.

»La présente n'étant à autre fin, je me dis, en lui souhaitant toute
sorte de prospérités, de Votre Majesté, le bon frère, cousin et oncle,
allié et confédéré.»

--Ouf! fit le roi.

Et il leva la tête pour interroger le cardinal.

--Eh bien, c'est fini, sire, et Votre Majesté n'a plus qu'à signer.

Le roi signa, selon son habitude: _Ferdinand B._

--Et quand je pense, continua le roi, que j'aurais mis la nuit tout
entière à écrire cette lettre. Merci, mon cher cardinal, merci.

--Que cherche Votre Majesté? demanda Ruffo, qui voyait que le roi
cherchait autour de lui avec inquiétude.

--Une enveloppe.

--Bien, dit Ruffo, nous allons en faire une.

--C'est encore une chose que San-Nicandro ne m'a point appris à faire,
des enveloppes! Il est vrai qu'ayant oublié de m'apprendre à écrire, il
avait regardé la science des enveloppes comme chose inutile.

--Votre Majesté permet-elle? demanda Ruffo.

--Comment, si je la permets! dit le roi en se levant. Asseyez-vous là à
ma place sur mon fauteuil, mon cher cardinal.

Le cardinal s'assit sur le fauteuil du roi, et, avec une grande
prestesse et une grande habileté, plia et déchira le papier qui devait
recouvrir la lettre royale.

Ferdinand le regardait faire avec admiration.

--Maintenant, dit le cardinal, Votre Majesté veut-elle me dire où est
son sceau?

--Je vais vous le donner, je vais vous le donner, ne vous dérangez pas,
dit le roi.

La lettre fut cachetée, et le roi mit l'adresse.

Puis, appuyant son menton dans sa main, il demeura pensif.

--Je n'ose interroger le roi, demande Ruffo en s'inclinant.

--Je veux, répondit le roi toujours pensif, que personne ne sache que
j'ai écrit cette lettre à mon neveu, ni par qui je l'ai envoyée.

--Alors, sire, dit en riant Ruffo, Votre Majesté va me faire assassiner
en sortant du palais.

--Vous, mon cher cardinal, vous n'êtes pas quelqu'un pour moi; vous êtes
un autre moi-même.

Ruffo s'inclina.

--Oh! ne me remerciez point, allez, le compliment n'est pas riche.

--Comment faire, alors? Il faut cependant que vous envoyiez chercher
Ferrari par quelqu'un, sire.

--Justement, je m'oriente.

--Si je savais où il est, dit Ruffo, j'irais
le chercher.

--Pardieu! moi aussi, fit le roi.

--Vous avez dit qu'il était dans le palais.

--Certainement qu'il y est; seulement, le palais est grand. Attendez,
attendez donc! En vérité, je suis encore plus bête que je ne croyais.

Il ouvrit la porte de sa chambre à coucher et siffla.

Un grand épagneul s'élança du tapis où il était couché près du lit de
son maître, posa ses deux pattes sur la poitrine du roi, toute chamarrée
de plaques et de cordons, et se mit à lui lécher le visage, occupation à
laquelle le maître paraissait prendre autant de plaisir que le chien.

--C'est Ferrari qui l'a élevé, dit le roi; il va me trouver Ferrari tout
de suite.

Puis, changeant de voix et parlant à son chien comme il eût parlé à un
enfant:

--Où est-il donc, ce pauvre Ferrari, Jupiter? Nous allons le chercher.
Taïaut! taïaut!

Jupiter parut parfaitement comprendre; il fit trois ou quatre bonds par
la chambre, humant l'air et jetant des cris joyeux; puis il alla gratter
à la porte d'un corridor secret.

--Ah! nous en revoyons donc, mon bon chien? dit le roi.

Et, allumant un bougeoir au candélabre, il ouvrit la porte du couloir en
disant:

--Cherche, Jupiter! cherche!

Le cardinal suivait le roi, d'abord pour ne pas le laisser seul, ensuite
par curiosité.

Jupiter s'élança vers l'extrémité du couloir et gratta à une seconde
porte.

--Nous sommes donc sur la voie, mon bon Jupiter? continua le roi.

Et il ouvrit cette seconde porte, comme il avait ouvert la première;
elle donnait sur une antichambre vide.

Jupiter alla droit à une porte opposée à celle par laquelle il était
entré et se dressa contre cette porte.

--Tout beau! dit le roi, tout beau!

Puis, se tournant vers Ruffo:

--Nous brûlons, cardinal, dit-il.

Et il ouvrit cette troisième porte.

Elle donnait sur un petit escalier. Jupiter s'y élança, monta rapidement
une vingtaine de marches, puis se mit à gratter la porte en poussant de
petits cris.

--_Zitto! zitto!_ dit le roi.

Le roi ouvrit cette quatrième porte comme il avait ouvert les trois
autres; seulement, cette fois, il était arrivé au terme de son voyage:
le courrier, tout vêtu et tout éperonné, dormait sur un lit de camp.

--Hein! fit le roi, tout fier de l'intelligence de son chien; et quand
je pense que pas un de mes ministres, même celui de la police, n'aurait
fait ce que vient de faire mon chien!

Malgré l'envie qu'avait Jupiter de sauter sur le lit de son père
nourricier Ferrari, le roi lui fit un signe de la main, et il se tint
tranquille derrière lui.

Ferdinand alla droit au dormeur, et, du bout de la main, lui toucha
l'épaule.

Si légère qu'eut été la pression, celui-ci se réveilla immédiatement et
se mit sur son séant, regardant autour de lui avec cet oeil effaré
de l'homme que l'on éveille au milieu de son premier sommeil; mais,
aussitôt, reconnaissant le roi, il se laissa glisser de son lit de camp
et se tint debout et les coudes au corps, attendant les ordres de Sa
Majesté.

--Peux-tu partir? lui demanda le roi.

--Oui, sire, répondit Ferrari.

--Peux-tu aller à Vienne sans t'arrêter?

--Oui, sire.

--Combien de jours te faut-il pour aller à Vienne?

--Au dernier voyage, sire, j'ai mis cinq jours et six nuits; mais je me
suis aperçu que je pouvais aller plus vite et gagner douze heures.

--Et à Vienne, combien de temps te faut-il pour te reposer?

--Le temps qu'il faudra à la personne à laquelle Votre Majesté écrit
pour me donner une réponse.

--Alors, tu peux être ici dans douze jours?

--Auparavant si l'on ne me fait pas attendre, et s'il ne m'arrive pas
d'accident.

--Tu vas descendre à l'écurie, seller un cheval toi-même; tu iras le
plus loin possible avec le même cheval, au risque de le forcer; tu le
laisseras chez un maître de poste quelconque et tu l'y reprendras à ton
retour.

--Oui, sire.

--Tu ne diras à personne où tu vas.

--Non, sire.

--Tu remettras cette lettre à l'empereur lui-même et point à d'autres.

--Oui, sire.

--Et à qui que ce soit, même à la reine, tu ne laisseras prendre la
réponse.

--Non, sire.

--As-tu de l'argent?

--Oui, sire.

--Eh bien, pars, alors.

--Je pars, sire.

Et, en effet, le brave homme ne prit que le temps de glisser la
lettre du roi dans une petite poche de cuir pratiquée en manière de
portefeuille dans la doublure de sa veste, de mettre sous son bras un
petit paquet contenant un peu de linge et de se coiffer de sa casquette
de courrier; après quoi, sans en demander davantage, il s'apprêta à
descendre l'escalier.

--Eh bien, tu ne fais pas tes adieux à Jupiter? dit le roi.

--Je n'osais, sire, répondit Ferrari.

--Voyons, embrassez-vous; n'êtes-vous pas deux vieux amis, et tous les
deux à mon service?

L'homme et le chien se jetèrent dans les bras l'un de l'autre: tous deux
n'attendaient que la permission du roi.

--Merci, sire, dit le courrier.

Et il essuya une larme en se précipitant par les degrés pour rattraper
le temps perdu.

--Ou je me trompe fort, dit le cardinal, ou vous avez là un homme qui se
fera tuer pour vous à la première occasion, sire!

--Je le crois, dit le roi: aussi, je pense à lui faire du bien.

Ferrari avait disparu depuis longtemps que le roi et le cardinal
n'étaient point encore au bas de l'escalier.

Ils rentrèrent dans l'appartement du roi par le même chemin qu'ils
avaient pris pour en sortir, refermant derrière eux les portes qu'ils
avaient laissées ouvertes.

Un huissier de la reine attendait dans l'antichambre, porteur d'une
lettre de Sa Majesté.

--Oh! oh! fit le roi en regardant la pendule, à trois heures du matin?
Ce doit être quelque chose de bien important.

--Sire, la reine a vu votre chambre éclairée, et elle a pensé avec
raison que Votre Majesté n'était pas encore couchée.

Le roi ouvrit la lettre avec la répugnance qu'il mettait toujours à lire
les lettres de sa femme.

--Bon! dit-il aux premières lignes, c'est amusant: voilà ma partie de
chasse à tous les diables!

--Je n'ose demander à Votre Majesté ce que lui annonce cette lettre.

--Oh! demandez, demandez, Votre Éminence. Elle m'annonce qu'au retour de
la fête et à la suite de nouvelles importantes reçues, M. le capitaine
général Acton et Sa Majesté la reine ont décidé qu'il y aurait conseil
extraordinaire aujourd'hui mardi. Que le bon Dieu bénisse la reine et M.
Acton! Est-ce que je les tourmente, moi? Qu'ils fassent donc ce que je
fais, qu'ils me laissent tranquille.

--Sire, répliqua Ruffo, pour cette fois, je suis obligé de donner
raison à Sa Majesté la reine et à M. le capitaine général; un conseil
extraordinaire me paraît de toute nécessité, et plus tôt il aura lieu,
mieux cela vaudra.

--Eh bien, alors, vous en serez, mon cher cardinal.

--Moi, sire? Je n'ai point droit d'assister au conseil!

--Mais, moi, j'ai le droit de vous y inviter.

Ruffo s'inclina.

--J'accepte, sire, dit-il; d'autres y apporteront leur génie, j'y
apporterai mon dévouement.

--C'est bien. Dites à la reine que je serai demain au conseil à l'heure
qu'elle m'indiquera, c'est-à-dire à neuf heures. Votre Éminence entend?

--Oui, sire.

L'huissier se retira.

Ruffo allait le suivre, lorsqu'on entendit le galop d'un cheval qui
passait sous la voûte du palais.

Le roi saisit la main du cardinal.

--En tout cas, dit-il, voilà Ferrari qui part. Éminence, vous serez
instruit un des premiers, je vous le promets, de ce qu'aura répondu mon
cher neveu.

--Merci, sire.

--Bonne nuit à Votre Éminence... Ah! qu'ils se tiennent bien demain au
conseil! je préviens la reine et M. le capitaine général que je ne serai
pas de bonne humeur.

--Bah! sire, dit le cardinal en riant, la nuit portera conseil.

Le roi rentra dans sa chambre à coucher et sonna à briser la sonnette.
Le valet de chambre accourut tout effaré, croyant que le roi se trouvait
mal.

--Que l'on me déshabille et que l'on me couche! cria le roi d'une voix
de tonnerre; et, une autre fois, vous aurez soin que l'on ferme mes
jalousies, afin que l'on ne voie pas que ma chambre est éclairée à trois
heures du matin.

Disons maintenant ce qui s'était passé dans la _chambre obscure_ de
la reine, tandis que ce que nous venons de raconter se passait dans la
_chambre éclairée_ du roi.




                                  XX

                          LA CHAMBRE OBSCURE


A peine la reine était-elle rentrée chez elle, que le capitaine général
Acton s'était fait annoncer en lui mandant qu'il avait deux nouvelles
importantes à lui communiquer; mais sans doute ce n'était pas lui que la
reine attendait ou n'était-il point le seul qu'elle attendit; car elle
répondit assez durement:

--C'est bien! qu'il entre au salon; aussitôt que je serai libre, j'irai
le rejoindre.

Acton était habitué à ces boutades royales. Depuis longtemps, entre la
reine et lui, il n'y avait plus d'amour; il était l'amant en titre
comme il était premier ministre; ce qui n'empêchait point qu'il n'y eût
d'autres ministres que lui.

Un lien politique rattachait seul l'un à l'autre ces deux anciens
amants. Acton avait besoin, pour rester au pouvoir, de l'influence que
la reine avait prise sur le roi, et la reine, pour ses vengeances ou ses
sympathies, qu'elle satisfaisait avec une égale passion, avait besoin
du génie intrigant d'Acton et de sa complaisance infinie, prête à tout
supporter pour elle.

La reine se dépouilla rapidement de toute sa toilette de gala, de
ses fleurs, de ses diamants, de ses pierreries; elle effaça et
fit disparaître le rouge dont les femmes et surtout les princesses
couvraient leurs joues à cette époque, passa un long peignoir blanc,
prit une bougie, suivit un couloir solitaire, et, après avoir traversé
tout un appartement, elle arriva à une chambre isolée, d'un ameublement
sévère et communiquant à l'extérieur avec un escalier secret dont la
reine avait une clef, et son sbire Pasquale de Simone une autre.

Les fenêtres de cette chambre restaient constamment fermées pendant le
jour, et pas le moindre rayon de lumière n'y pénétrait.

Une lampe de bronze occupait le centre de la table, où elle était
scellée, et un abat-jour posé sur la lumière était construit de manière
à concentrer cette lumière dans la circonférence de la table seulement,
et à laisser tout le reste de la chambre dans l'obscurité.

C'était là que l'on entendait les dénonciations. Si les dénonciateurs,
malgré l'ombre qui s'épaississait dans les profondeurs de la salle,
craignaient d'être reconnus, ils pouvaient entrer un masque sur le
visage, ou revêtir dans l'antichambre une de ces longues robes de
pénitent qui accompagnent le cadavre au cimetière ou le patient à
l'échafaud: linceuls effrayants qui rendent l'homme pareil à un spectre
et qui, ne laissant de passage qu'à la vue, font, des trous pratiqués
à cet effet, deux ouvertures pareilles aux orbites vides d'une tête de
mort.

Les trois inquisiteurs qui s'asseyaient à cette table ont acquis une
assez triste célébrité pour faire leurs noms immortels; ils se
nommaient Castel-Cicala, ministre des affaires étrangères, Guidobaldi,
vice-président de la junte d'État en permanence depuis quatre ans, et
Vanni, procureur fiscal.

La reine, en récompense de ses bons services, venait de faire ce dernier
marquis.

Mais, cette nuit-là, la table était déserte, la lampe éteinte, la
chambre solitaire; le seul être vivant ou plutôt ayant apparence de
vie qui l'habitât était une pendule dont le balancement monotone et
le timbre strident troublaient seuls le silence funèbre qui semblait
descendre du plafond et peser sur le parquet.

On eût dit que les ténèbres qui régnaient éternellement dans cette
chambre en avaient épaissi l'air et l'avaient rendu semblable à cette
vapeur qui flotte au-dessus des marais; on sentait, en y entrant, que
l'on changeait non-seulement de température, mais encore d'atmosphère,
et que celle-ci, ne se composant plus des éléments qui forment l'air
extérieur, devenait plus difficile à respirer.

Le peuple, qui voyait les fenêtres de cette chambre constamment fermées,
l'avait appelée la _chambre obscure;_ et, par les bruits vagues qui s'en
étaient échappés comme de toute chose mystérieuse, il avait, avec le
terrible instinct de divination qui le caractérise, à peu près entrevu
ce qui s'y passait, mais, comme ce n'était pas lui que menaçait cette
funèbre obscurité, comme les décrets qui sortaient de cette chambre
sombre passaient au-dessus de sa tête pour frapper des têtes plus hautes
que la sienne, c'était lui qui parlait le plus de cette chambre, mais
c'était lui aussi qui, au bout du compte, la craignait le moins.

Au moment où la reine entra, pâle et éclairée comme lady Macbeth par
le reflet de la bougie qu'elle tenait à la main, dans cette chambre à
l'atmosphère épaisse, cette espèce d'échappement qui précède la sonnerie
se fit entendre, et la pendule sonna la demie après deux heures.

Ainsi que nous l'avons dit, la chambre était vide, et, comme si elle se
fût attendue à y trouver quelqu'un, la reine parut s'étonner de cette
solitude. Un instant elle hésita à s'avancer; mais bientôt, surmontant
cette terreur qui l'avait prise au bruit inattendu de la pendule, elle
explora les deux angles de la chambre opposés au côté par lequel elle
était entrée, et vint, lente et pensive, s'asseoir à la table.

Cette table, tout au contraire de celle qui se trouvait chez le roi,
était couverte de dossiers comme le bureau d'un tribunal, et offrait en
triple tout ce qu'il fallait pour écrire, papier, encre et plumes.

La reine feuilleta distraitement les papiers; ses yeux les parcouraient
sans les lire, son oreille tendue essayait de saisir le moindre bruit,
son esprit errait loin du corps. Au bout d'un instant, ne pouvant
contenir son impatience, elle se leva, alla à la porte donnant sur
l'escalier secret, y appuya son oreille, et écouta.

Après quelques moments, elle entendit le grincement d'une clef qui
tournait dans la serrure, et murmura ce mot, qui peignit l'impatience
avec laquelle elle attendait:

--Enfin!

Puis alors, ouvrant la porte donnant sur un escalier sombre:

--Est-ce toi, Pasquale? demanda-t-elle.

--Oui, Votre Majesté, répondit une voix d'homme venant du bas de
l'escalier.

--Tu viens bien tard! dit la reine regagnant sa place d'un air sombre et
le sourcil froncé.

--Par ma foi! peu s'en est fallu que je ne vinsse pas du tout, répondit
celui à qui l'on faisait le reproche de manquer de diligence.

La voix se rapprochait de plus en plus.

--Et pourquoi as-tu manqué de ne pas venir du tout?

--Parce que la besogne a été rude là-bas, dit l'homme apparaissant enfin
à la porte de la chambre.

--Est-elle faite, du moins? demanda la reine.

--Oui, madame, grâce à Dieu et à saint Pasquale, mon patron, elle est
faite et bien faite; mais elle a coûté cher!

Et, en disant ces mots, le sbire déposait sur un fauteuil un manteau
contenant des objets qui rendirent un son métallique au contact du
meuble.

La reine le regarda faire avec une expression mêlée de curiosité et de
dégoût.

--Comment, cher? demanda-t-elle.

--Un homme tué et trois blessés, rien que cela.

--C'est bien. On fera une pension à la veuve et l'on donnera des
gratifications aux blessés.

Le sbire s'inclina en signe de remercîment.

--Ils étaient donc plusieurs? demanda la reine.

--Non, madame, il était seul; mais c'était un lion que cet homme; j'ai
été obligé de lui lancer mon couteau à dix pas; sans quoi, j'y passais
comme les autres.

--Mais enfin?

--Enfin, on en est venu à bout.

--Et vous lui avez pris les papiers de force?

--Oh! non, de bonne volonté, madame: il était mort.

--Ah! fit la reine avec un léger frisson. Ainsi, vous avez été obligé de
le tuer?

--Morbleu! plutôt deux fois qu'une, et cependant, foi de Simone! cela
m'a fait de la peine; il fallait bien, je vous le jure, que ce fût pour
le service de Votre Majesté.

--Comment! cela t'a fait de la peine, de tuer un Français? Je ne te
croyais pas le coeur si tendre aux soldats de la République.

--Ce n'était point un Français, madame, dit le sbire en secouant la
tête.

--Quelle histoire me contes-tu là?

--Jamais Français n'a parlé le patois napolitain comme le parlait le
pauvre diable.

--Holà! s'écria la reine, j'espère, que tu n'as pas commis quelque
erreur. Je t'avais parfaitement annoncé un Français venant à cheval de
Capoue à Pouzzoles.

--C'est bien cela, madame, et en barque de Pouzzoles au château de la
reine Jeanne?

--Un aide de camp du général Championnet.

--Oh! c'est bien à lui que nous avons eu affaire. D'ailleurs, il a eu le
soin de nous dire lui-même qui il était.

--Tu lui as donc adressé la parole?

--Sans doute, madame. En lui entendant hacher du napolitain comme de la
paille, j'ai eu peur de me tromper et je lui ai demandé s'il était bien
celui que j'étais chargé de tuer.

--Imbécile!

--Pas si imbécile, puisqu'il m'a répondu: «Oui.»

--Il t'a répondu: «Oui?»

--Votre Majesté comprend bien qu'il eût parfaitement pu me répondre
autre chose; qu'il était de Basso-Porto ou de Porta-Capuana, et il
m'eût mis dans un grand embarras; car je n'eusse pas pu lui prouver le
contraire. Mais non, il n'y a pas été par trente-six chemins. «Je suis
celui que vous cherchez.» Et pif! paf! voilà deux hommes à terre de deux
coups de pistolet; et vli! vlan! voilà deux hommes à terre de deux coups
de sabre. Il aura jugé indigne de mentir, car c'était un brave, je vous
en réponds.

La reine fronça le sourcil à cet éloge de la victime par son assassin.

--Et il est mort?

--Oui, madame, il est mort.

--Et qu'avez-vous fait du cadavre?

--Ah! par ma foi, madame, une patrouille arrivait, et, comme, en me
compromettant, je compromettais Votre Majesté, j'ai laissé à cette
patrouille le soin de ramasser les morts et de faire panser les blessés.

--Alors, on va le reconnaître pour un officier français!

--A quoi? Voilà son manteau, voilà ses pistolets, voilà son sabre, que
j'ai ramassés sur le champ de bataille. Ah! il en jouait bien, du sabre
et du pistolet, je vous en réponds! Quant à ses papiers, il n'avait pas
autre chose sur lui que ce portefeuille et ce chiffon, qui y est resté
collé.

Et le sbire jetait sur la table un portefeuille en basane teint de sang;
une espèce de chiffon de papier ressemblant à une lettre adhérait en
effet au portefeuille, le sang séché l'y maintenait.

Le sbire les sépara l'un de l'autre avec une profonde insouciance et les
jeta tous deux sur la table.

La reine allongea la main; mais sans doute hésitait-elle à toucher ce
portefeuille ensanglanté; car, s'arrêtant à moitié chemin, elle demanda:

--Et son uniforme, qu'en as-tu fait?

--Voilà encore une chose qui a manqué me faire donner au diable:
c'est qu'il n'avait pas plus d'uniforme que sur ma main. Il était tout
simplement vêtu, sous son manteau, d'une houppelande de velours vert
avec des tresses noires. Comme il avait fait un grand orage, il l'aura
laissé à quelque ami qui lui aura prêté sa redingote en échange.

--C'est étrange! dit la reine; on m'avait cependant bien donné le
signalement; au reste, les papiers contenus dans ce portefeuille
lèveront tous nos doutes.

Et, de ses doigts gantés dont les extrémités se teignirent de rouge,
elle ouvrit le portefeuille et en tira une lettre portant cette
suscription:

«Au citoyen Garat, ambassadeur de la république française à Naples.»

La reine brisa le cachet aux armes de la République, ouvrit la lettre,
et, aux premières lignes qu'elle en lut, poussa une exclamation de joie.

Cette joie allait croissant au fur et à mesure qu'elle avançait dans sa
lecture, et, quand elle l'eut achevée:

--Pasquale, tu es un homme précieux, dit-elle, et je ferai ta fortune.

--Il y a déjà bien longtemps que Votre Majesté me le promet, répondit le
sbire.

--Pour cette fois, sois tranquille, je te tiendrai parole; en attendant,
tiens, voici un à-compte.

Elle prit un morceau de papier sur lequel elle écrivit quelques lignes.

--Prends ce bon de mille ducats; il y en a cinq cents pour toi et cinq
cents pour tes hommes.

--Merci, madame, fit le sbire soufflant sur le papier pour en faire
sécher l'encre avant de le mettre dans sa poche; mais je n'ai pas dit à
Votre Majesté tout ce que j'ai à lui dire.

--Et moi, je ne t'ai point demandé tout ce que j'ai à te demander; mais,
auparavant, laisse-moi relire cette lettre.

La reine relut la lettre une seconde fois, et, à cette seconde fois, ne
parut pas moins satisfaite qu'à la première.

Puis, cette seconde lecture achevée:

--Voyons, mon fidèle Pasquale, qu'avais-tu à me dire?

--J'avais à vous dire, madame, que, du moment où ce jeune homme est
resté depuis onze heures et demie jusqu'à une heure du matin dans les
ruines du palais de la reine Jeanne; que, du moment où il y a troqué
son uniforme militaire contre une houppelande bourgeoise, il n'y est pas
resté seul; et sans doute avait-il des lettres de la part de son général
pour d'autres personnes encore que l'ambassadeur français.

--C'était justement ce que je pensais en même temps que tu me le disais,
mon cher Pasquale. Et sur ces personnes, ajouta la reine, tu n'as aucun
soupçon?

--Non, pas encore; mais nous allons, je l'espère bien, savoir quelque
chose de nouveau.

--Je t'écoute, Pasquale, dit la reine en inondant en quelque sorte le
sbire de la lumière de ses yeux.

--Des huit hommes que j'avais commandés pour l'expédition de cette nuit,
j'en ai distrait deux, pensant que c'était assez de six pour venir à
bout de notre aide de camp; il a failli m'en coûter cher de l'avoir pesé
à faux poids; mais cela ne fait rien... Eh bien, ces deux hommes, je
les ai placés en embuscade au-dessus du palais de la reine Jeanne, avec
ordre de suivre les gens qui en sortiraient avant ou après l'homme à
qui j'avais affaire moi-même, et de tâcher de savoir qui ils sont ou du
moins où ils demeurent.

--Eh bien?

--Eh bien, madame, je leur ai donné rendez-vous au pied de la statue du
Géant, et, si Votre Majesté le permet, je vais voir s'ils sont à leur
poste.

--Va! et, s'ils y sont, amène-les-moi; je veux les interroger moi-même.

Pasquale de Simone disparut dans le corridor, et l'on entendit le bruit
de ses pas décroître au fur et à mesure qu'il descendait les marches de
l'escalier.

Restée seule, la reine jeta vaguement un regard sur la table, elle y
vit ce second papier que le sbire avait traité de chiffon, décollé
du portefeuille où il adhérait et rejeté en même temps que lui sur la
table.

Dans son désir de lire la lettre du général Championnet, et dans sa
satisfaction après l'avoir lue, elle l'avait oublié.

C'était une lettre écrite sur un élégant papier; elle était d'une
écriture de femme, mince, fine, aristocratique; aux premiers mots, la
reine reconnut une lettre d'amour.

Elle commençait par ces deux mots: _Caro Nicolino_.

Par malheur pour la curiosité de la reine, le sang avait presque
entièrement envahi la page écrite; on pouvait seulement distinguer la
date, qui était le 20 septembre, et lire les regrets ressentis par la
personne qui écrivait la lettre de ne pouvoir venir à son rendez-vous
accoutumé, obligée qu'elle était de suivre la reine, qui allait
au-devant de l'amiral Nelson.

Il n'y avait pour toute signature qu'une lettre, une initiale, une _E_.

Pour cette fois, la reine s'y perdait complétement.

Une lettre de femme, une lettre d'amour, une lettre datée du 20
septembre, une lettre enfin d'une personne qui s'excusait de manquer son
rendez-vous habituel parce qu'elle était obligée de suivre la reine, une
pareille lettre ne pouvait être adressée à l'aide de camp de Championnet
qui, le 20 septembre, c'est-à-dire trois jours auparavant, était à
cinquante lieues de Naples.

Il n'y avait qu'une probabilité, et l'esprit intelligent de la reine la
lui présenta bientôt.

Cette lettre se trouvait sans doute dans la poche de la houppelande
prêtée à l'envoyé du général Championnet, par un de ses complices du
palais de la reine Jeanne. L'aide de camp avait mis son portefeuille
dans la même poche après l'avoir enlevé de son uniforme; le sang, en
coulant de la blessure, avait collé la lettre au portefeuille, quoique
cette lettre et ce portefeuille n'eussent rien de commun entre eux.

La reine se leva alors, alla au fauteuil où Pasquale avait déposé le
manteau, examina ce manteau, et, en l'ouvrant, trouva le sabre et les
pistolets qu'il renfermait.

Le manteau était évidemment un simple manteau d'ordonnance d'officier de
cavalerie française.

Le sabre, comme le manteau, était d'ordonnance; il avait dû appartenir à
l'inconnu; mais il n'en était pas de même des pistolets.

Les pistolets, très-élégants, étaient de la manufacture royale de
Naples, montés en vermeil et portaient gravée sur un écusson la lettre
_N_.

Un jour se faisait sur cette mystérieuse affaire. Sans aucun doute,
les pistolets appartenaient à ce même _Nicolino_ auquel la lettre était
adressée.

La reine mit les pistolets à part avec la lettre, en attendant mieux;
c'était un commencement d'indice qui pouvait conduire à la vérité.

En ce moment, de Simone rentrait avec ses deux hommes.

Les renseignements qu'ils apportaient étaient de peu de valeur.

Cinq ou six minutes après la sortie de l'aide de camp, ils avaient cru
voir une barque montée par trois personnes s'éloigner comme si elle
allait à la villa, profitant de la mer qui avait calmi.

Deux de ces personnes ramaient.

Il n'y avait point à s'occuper de cette barque; elle échappait
naturellement à l'investigation des deux sbires, qui ne pouvaient la
suivre sur l'eau.

Mais, presque au même moment, par compensation, trois autres personnes
apparaissaient à la porte donnant sur la route du Pausilippe, et,
après avoir regardé si la route était libre, se hasardaient à sortir
en fermant avec soin cette porte derrière eux; seulement, au lieu de
descendre la route du côté de Mergellina, comme avait fait le jeune aide
de camp ils la remontèrent du côté de la villa de Lucullus.

Les deux sbires suivirent les trois inconnus.

Au bout de cent pas, à peu près, l'un de ces derniers gravit le talus
à droite et se jeta dans un petit sentier où il disparut derrière les
aloès et les cactus; celui-là devait être très-jeune, autant qu'on avait
pu en juger par la légèreté avec laquelle il avait gravi les talus et
par la fraîcheur de la voix avec laquelle il avait crié à ses deux amis:

--Au revoir!

Les autres avaient gravi le talus à leur tour, mais plus lentement, et
par un sentier qui, en longeant la pente de la montagne et en revenant
sur Naples, devait les conduire au Vomero.

Les sbires s'étaient engagés derrière eux dans le même sentier; mais, se
voyant suivis, les deux inconnus s'étaient arrêtés, avaient tiré de leur
ceinture, chacun une paire de pistolets, et, s'adressant à ceux qui les
suivaient:

--Pas un pas de plus, avaient-ils dit, ou vous êtes morts!

Comme la menace était faite d'une voix qui ne laissait pas de doute sur
son exécution, les deux sbires, qui n'avaient point ordre de pousser
les choses à leur extrémité, et qui, d'ailleurs, n'étaient armés que de
leurs couteaux, se tinrent immobiles et se contentèrent de suivre des
yeux les deux inconnus jusqu'à ce qu'ils les eussent perdus de vue.

Donc, aucun renseignement à attendre de ces hommes, et le seul fil à
l'aide duquel on pût suivre la conspiration perdue dans le labyrinthe du
palais de la reine Jeanne était cette lettre d'amour adressée à Nicolino
et ces pistolets achetés à la manufacture royale et marqués d'une _N_.

La reine fit signe à Pasquale que lui et ses hommes pouvaient se
retirer; elle jeta dans une armoire le sabre et le manteau, qui, pour
le moment, ne lui étaient d'aucune utilité, et rapporta chez elle le
portefeuille, les pistolets et la lettre.

Acton attendait toujours.

Elle déposa dans un tiroir de secrétaire les pistolets et le
portefeuille, ne gardant que la lettre tachée de sang, avec laquelle
elle entra au salon.

Acton, en la voyant paraître, se leva et la salua sans manifester la
moindre impatience de sa longue attente.

La reine alla à lui.

--Vous êtes chimiste, n'est-ce pas, monsieur? lui dit-elle.

--Si je ne suis pas chimiste dans toute l'acception du mot, madame,
répondit Acton, j'ai du moins quelques connaissances en chimie.

--Croyez-vous que l'on puisse effacer le sang qui tache cette lettre
sans en effacer l'écriture?

Acton regarda la lettre; son front s'assombrit.

--Madame, dit-il, pour la terreur et le châtiment de ceux qui le
répandent, la Providence a voulu que le sang laissât des taches
difficiles entre toutes à faire disparaître. Si l'encre dont cette
lettre est écrite est composée, comme les encres ordinaires, d'une
simple teinture et d'un mordant, l'opération sera difficile; car le
chlorure de potassium, en enlevant le sang, attaquera l'encre; si,
au contraire, ce qui n'est pas probable, l'encre contient du nitrate
d'argent ou est composée de charbon animal et de gomme copale, une
solution d'hypochlorite de chaux enlèvera la tache sans porter aucune
atteinte à l'encre.

--C'est bien, faites de votre mieux; il est très-important que je
connaisse le contenu de cette lettre.

Acton s'inclina.

La reine reprit:

--Vous m'avez fait dire, monsieur, que vous aviez deux nouvelles graves
à me communiquer. J'attends.

--Le général Mack est arrivé ce soir pendant la fête, et, comme je l'y
avais invité, est descendu chez moi, où je l'ai trouvé en rentrant.

--Il est le bienvenu, et je crois que, décidément, la Providence est
pour nous. Et la seconde nouvelle, monsieur?

--Est non moins importante que la première, madame. J'ai échangé
quelques mots avec l'amiral Nelson, et il est en mesure de faire, à
l'endroit de l'argent, tout ce que Votre Majesté désirera.

--Merci; voilà qui complète la série des bonnes nouvelles.

Caroline alla à la fenêtre, écarta les tentures, jeta un coup d'oeil sur
l'appartement du roi, et, le voyant éclairé:

--Par bonheur, le roi n'est pas encore couché, dit-elle; je vais lui
écrire qu'il y a conseil extraordinaire ce matin et qu'il est de toute
nécessité qu'il y assiste.

--Il avait, je crois me le rappeler, des projets de chasse pour
aujourd'hui, répliqua le ministre.

--Bon! dit dédaigneusement la reine, il les remettra à un autre jour.

Puis elle prit une plume et écrivit la lettre que nous avons vue
parvenir au roi.

Alors, comme Acton, toujours debout, semblait attendre un dernier ordre:

--Bonne nuit, mon cher général! lui dit la reine avec un gracieux
sourire. Je suis fâchée de vous avoir retenu si tard; mais, quand vous
saurez ce que j'ai fait, vous verrez que je n'ai pas perdu mon temps.

Elle tendit la main à Acton; celui-ci la baisa respectueusement, salua
et fit quelques pas pour s'éloigner.

--A propos, dit la reine.

Acton se retourna.

--Le roi sera de très-mauvaise humeur au conseil.

--J'en ai peur, dit Acton en souriant.

--Recommandez à vos collègues de ne pas souffler le mot, de ne répondre
que quand ils seront interrogés; toute la comédie doit se jouer entre le
roi et moi.

--Et je suis sûr, dit Acton, que Votre Majesté a choisi le bon rôle.

--Je le crois, dit la reine; d'ailleurs, vous verrez.

Acton s'inclina une seconde fois et sortit.

--Ah! murmura la reine en sonnant ses femmes, si Emma fait ce qu'elle
m'a promis, tout ira bien.




                                  XXI

                        LE MÉDECIN ET LE PRÊTRE


Finissons-en avec les événements de cette nuit si pleine d'événements,
afin que nous puissions continuer désormais notre récit, sans être forcé
de nous arrêter ou de revenir en arrière.

Si nos lecteurs ont lu avec attention notre dernier chapitre, ils
doivent se rappeler que les conspirateurs, après le départ de Salvato
Palmieri, s'étaient séparés en deux groupes de trois personnes chacun:
l'un, qui avait remonté le Pausilippe; l'autre, qui avait pris la mer
dans une barque.

Le groupe qui avait remonté le Pausilippe se composait de Nicolino
Caracciolo, de Velasco et de Schipani.

L'autre, qui était parti à l'aide d'une barque amarrée sous le grand
portique du palais de la reine Jeanne, portique que baigne la mer, et où
elle avait bravé la tempête, se composait de Dominique Cirillo, d'Ettore
Caraffa et de Manthonnet.

Ettore Caraffa était, comme nous l'avons dit, caché à Portici.
Manthonnet y demeurait. Manthonnet, grand amateur de la pêche, avait une
barque à lui. Avec cette barque, aidé d'Hector Caraffa, il se rendait
de Portici au palais de la reine Jeanne. Rudes rameurs tous deux, ils
faisaient le trajet en deux heures par les temps calmes. Quand il y
avait du vent et que le vent était bon, ils allaient à la voile, et la
voile leur suffisait.

Cette nuit-là, ils s'en retournaient ainsi que de coutume; seulement,
ils s'en allaient à la rame, le vent étant tombé et la mer ayant calmi;
en passant, ils devaient déposer Cirillo à Mergellina. Cirillo demeurait
à l'extrémité de la rivière de Chiaïa: voilà pourquoi, au lieu de nager
directement sur Portici, ils avaient été vus par les sbires longeant le
rivage.

Arrivés en face du casino du Roi, aujourd'hui appartenant au prince
Torlonia, ils déposèrent Cirillo à terre, choisissant un endroit où la
pente était facile pour atteindre le chemin, devenu depuis une rue.

Puis ils avaient repris la mer, s'écartant cette fois du rivage et
naviguant pour passer à la pointe du château de l'Oeuf.

Cirillo avait donc atteint la rue facilement et sans être remarqué,
lorsque, après avoir fait une centaine de pas, il vit tout à coup un
groupe composé d'une vingtaine de soldats arrêtés et paraissant discuter
au milieu du chemin; leurs fusils brillaient à la lueur de deux torches.

A cette même lueur qui se reflétait dans leurs armes, ils semblaient
examiner deux hommes couchés en travers de la rue.

Cirillo reconnut une patrouille dans l'exercice de ses fonctions.

C'était, en effet, la patrouille qu'avait entendue venir Pasquale de
Simone, et devant laquelle il avait fui pour ne pas compromettre la
reine.

Comme l'avait présumé le sbire, arrivée au lieu du combat, la patrouille
avait trouvé couché sur le _lastrico_ un mort et un blessé; les deux
autres blessés, celui qui avait reçu un coup de sabre à travers la
figure et celui qui avait eu l'épaule brisée par une balle, avaient eu
la force de fuir par la petite rue qui longeait la partie nord du jardin
de la San-Felice.

La patrouille avait facilement reconnu que l'un des deux hommes
était mort, et que, de celui-là, il était parfaitement inutile de se
préoccuper; mais, quoique évanoui, son compagnon respirait encore, et,
celui-là, peut-être pouvait-on le sauver.

On était à vingt pas de la fontaine du Lion; un des soldats alla y
prendre de l'eau dans son bonnet et revint vider cette eau sur le visage
du blessé, qui, surpris par cette fraîcheur inattendue, rouvrit les yeux
et revint à lui.

Se voyant entouré de soldats, il essaya de se lever, mais inutilement;
il était complétement paralysé, la tête seule pouvait tourner à droite
et à gauche.

--Dites donc, mes amis, fit-il, si je n'ai plus qu'à mourir, ne
pourrait-on pas au moins me porter sur un lit un peu plus doux?

--Ma foi, dirent les soldats, c'est un bon diable; il faut, quel qu'il
soit, lui accorder ce qu'il demande.

Ils essayèrent de le soulever dans leurs bras.

--Eh! mordieu! dit celui-ci, touchez-moi comme si j'étais de verre,
_mannaggia la Madonna!_

Ce blasphème, un des plus grands que puisse proférer un Napolitain,
indiquait que le mouvement qu'on venait de lui faire faire avait causé
au blessé une vive douleur.

En apercevant ce groupe, la première pensée de Cirillo fut de l'éviter;
mais, presque aussitôt, il songea que cette patrouille, et les hommes
qu'elle ramassait sur le pavé, se trouvaient justement au beau travers
de la route qu'avait dû suivre Salvato Palmieri, pour se rendre chez
l'ambassadeur français, et il lui vint naturellement à l'idée que ce
rassemblement pouvait bien être causé par quelque catastrophe dans
laquelle le jeune envoyé du général Championnet avait eu sa part et joué
son rôle.

Il s'avança donc résolument, au moment même où l'officier commandant la
patrouille menaçait d'enfoncer la porte d'une maison située de l'autre
côté de la fontaine du Lion et faisant l'angle de la rue, un des
caractères distinctifs de la population napolitaine étant la répugnance
qu'elle éprouve instinctivement à porter secours à son semblable, fût-il
en danger de mort.

Mais, à l'ordre de l'officier, et surtout devant les coups de crosse de
fusil des soldats, la porte finit par s'ouvrir, et Cirillo entendit deux
ou trois voix qui demandaient où l'on pouvait trouver un chirurgien.

Son devoir et sa curiosité le poussaient doublement à s'offrir.

--Je suis médecin et non chirurgien, dit-il; mais, peu importe, je puis
au besoin faire de la chirurgie.

--Ah! monsieur le docteur, dit le blessé que l'on apportait et qui avait
entendu les paroles de Cirillo, j'ai peur que vous n'ayez en moi une
mauvaise pratique.

--Bon! dit Cirillo, la voix ne me paraît pas mauvaise, cependant.

--Il n'y a plus que la langue qui remue, dit le blessé, et, ma foi, j'en
use.

Pendant ce temps, on avait tiré un matelas du lit, on l'avait posé sur
une table au milieu de la chambre; on y coucha le blessé.

--Des coussins, des coussins sous la tête, dit Cirillo; la tête d'un
blessé doit toujours être haute.

--Merci, docteur, merci! dit le sbire; je vous aurai la même
reconnaissance que si vous réussissiez.

--Et qui vous dit que je ne réussirai pas?

--Hum! je me connais en blessures, allez! Celle-là va à fond.

Il fit signe à Cirillo de s'approcher. Cirillo pencha son oreille vers
la bouche du blessé.

--Ce n'est pas que je doute de votre science; mais vous feriez bien, je
crois, comme si cela venait de vous, d'envoyer chercher un prêtre.

--Déshabillez cet homme avec les plus grandes précautions, dit Cirillo.

Puis, s'adressant au maître de la maison, qui, avec sa femme et ses deux
enfants, regardaient curieusement le blessé:

--Envoyez un de vos deux bambins à l'église de
Santa-Maria-di-Porto-Salvo et faites demander don Michelangelo Ciccone.

--Ah! nous le connaissons. Cours, Tore, cours--tu as entendu ce que dit
M. le docteur.

--J'y vais, dit l'enfant.

Et il s'élança hors de la maison.

--Il y a une pharmacie à dix pas d'ici, lui cria Cirillo; réveille en
passant le pharmacien et dis-lui que le docteur Cirillo va lui envoyer
une ordonnance. Qu'il ouvre sa porte et qu'il attende.

--Ah çà! quel diable d'intérêt avez-vous donc à ce que je vive? demanda
le blessé au docteur.

--Moi, mon ami? répondit Cirillo. Aucun; l'humanité.

--Oh! le drôle de mot! dit le sbire avec un ricanement douloureux;
c'est la première fois que je l'entends prononcer... Ah! _Madonna del
Carmine!_

--Qu'y a-t-il? demanda Cirillo.

--Il y a qu'ils me font mal en me déshabillant.

Cirillo tira sa trousse, y prit un bistouri et fendit la culotte, la
veste et la chemise du sbire, de manière à mettre à découvert tout son
flanc gauche.

--A la bonne heure! dit le blessé, voilà un valet de chambre qui s'y
entend. Si vous savez aussi bien recoudre que couper, vous êtes un
habile homme, docteur!

Puis, montrant la plaie qui s'ouvrait entre les fausses côtes:

--Tenez, c'est là, dit-il.

--Je vois bien, dit le docteur.

--Mauvais endroit, n'est-ce pas?

--Lavez-moi cette blessure-là avec de l'eau fraîche, et le plus
doucement que vous pourrez, dit le docteur à la maîtresse de la maison.
Avez-vous du linge bien doux?

--Pas trop, dit celle-ci.

--Tenez, voilà mon mouchoir; pendant ce temps-là, on ira chez le
pharmacien chercher l'ordonnance que voici.

Et, au crayon, il écrivit en effet une potion cordiale calmante,
composée d'eau simple, d'acétate d'ammoniaque et de sirop de cédrat.

--Et qui payera? demanda la femme tout en lavant la plaie avec le
mouchoir du docteur.

--Pardieu! moi, dit Cirillo.

Et il mit une pièce de monnaie dans l'ordonnance, en disant au second
bambin:

--Cours vite! le reste de la monnaie sera pour toi.

--Docteur, dit le sbire, si j'en reviens, je me fais moine et je passe
ma vie à prier pour vous.

Le docteur, pendant ce temps, avait tiré de sa trousse une sonde
d'argent; il s'approcha du blessé.

--Ah cà! lui dit-il, mon brave, il s'agit d'être homme.

--Vous allez sonder ma blessure?

--Il le faut bien, pour savoir à quoi s'en tenir.

--Est-il permis de jurer?

--Oui; seulement, on vous écoute et l'on vous regarde. Si vous criez
trop, on dira que vous êtes douillet; si vous jurez trop, on dira que
vous êtes impie.

--Docteur, vous avez parlé d'un cordial. Je ne serais pas fâché d'en
prendre une cuillerée avant l'opération.

L'enfant rentra tout essoufflé, tenant une petite bouteille à la main.

--Mère, dit-il, il y a eu six grains pour moi.

Cirillo lui prit la bouteille des mains.

--Une cuiller, dit-il.

On lui donna une cuiller; il y versa ce qu'elle pouvait contenir du
cordial et le fit boire au blessé.

--Tiens! dit celui-ci après un instant, cela me fait du bien.

--C'est pour cela que je vous le donne.

Puis, après quelques secondes:

--Maintenant, dit gravement Cirillo, êtes-vous prêt?

--Oui, docteur, dit le blessé; allez, je tâcherai de vous faire honneur.

Le docteur enfonça lentement, mais d'une main ferme, la sonde dans la
blessure. Au fur à mesure que l'instrument disparaissait dans la plaie,
le visage du patient se décomposait; mais il ne poussa pas une plainte.
La souffrance et le courage étaient si visibles, qu'au moment où le
docteur retira sa sonde, un murmure d'encouragement sortit de la
bouche des soldats qui assistaient curieusement à ce sombre et émouvant
spectacle.

--Est-ce cela, docteur? demanda le sbire tout orgueilleux de lui-même.

--C'est plus que je n'attendais du courage d'un homme, mon ami, répondit
Cirillo en essuyant avec la manche de son habit la sueur de son front.

--Eh bien, donnez-moi à boire, ou je vais me trouver mal, dit le blessé
d'une voix éteinte.

Cirillo lui donna une seconde cuillerée du cordial.

Non-seulement la blessure était grave; mais, comme l'avait jugé le
blessé lui-même, elle était mortelle.

La pointe du sabre avait pénétré entre les fausses côtes, avait touché
l'aorte thoracique et traversé le diaphragme; tous les secours de l'art,
en diminuant l'hémorrhagie par la compression, devaient se borner à
prolonger de quelques instants la vie, voilà tout.

--Donnez-moi du linge, dit Cirillo en regardant autour de lui.

--Du linge? dit l'homme. Nous n'en avons pas.

Cirillo ouvrit une armoire, y prit une chemise et la déchira par petits
morceaux.

--Eh bien, que faites-vous donc? cria l'homme. Vous déchirez mes
chemises, vous!

Cirillo tira deux piastres de sa poche et les lui donna.

--Oh! à ce prix-là, dit l'homme, vous pouvez les déchirer toutes.

--Dites donc, docteur, fit le blessé, si vous avez beaucoup de pratiques
comme moi, vous ne devez pas vous enrichir.

Avec une partie de la chemise, Cirillo fit un tampon; avec l'autre, une
bande.

--Maintenant, vous sentez-vous mieux? demanda-t-il au blessé.

Celui-ci respira longuement et avec hésitation.

--Oui, dit-il.

--Alors, dit l'officier, vous pouvez répondre à mes questions?

--A vos questions? Pour quoi faire?

--J'ai mon procès-verbal à rédiger.

--Ah! dit le blessé, votre
procès-verbal, je vais vous le dicter en quatre mots. Docteur, une
cuillerée de votre affaire.

Le sbire but une cuillerée de cordial et reprit:

--Moi, sixième, nous attendions un jeune homme pour l'assassiner; il
a tué l'un de nous, il en a blessé trois, et je suis l'un des trois
blessés: voilà tout.

On comprend avec quelle attention Cirillo avait écouté la déclaration du
mourant; ses soupçons étaient donc fondés: ce jeune homme que les
sbires attendaient pour l'assassiner, sans aucun doute c'était Salvato
Palmieri; d'ailleurs, quel autre que lui pouvait mettre hors de combat
quatre hommes sur six?

--Et quels sont les noms de vos compagnons? demanda l'officier.

Le blessé fit une grimace qui ressemblait à un sourire.

--Ah! pour cela, dit-il, vous êtes trop curieux, mon bon ami. Si vous
les savez par quelqu'un, ce ne sera point par moi; puis, quand je vous
les dirais, cela ne vous servirait pas à grand'chose.

--Cela me servirait à les faire arrêter.

--Croyez-vous? Eh bien, je vais vous dire quelqu'un qui les sait, leurs
noms; libre à vous d'aller les lui demander.

--Et quel est ce quelqu'un?

--Pasquale de Simone. Voulez-vous son adresse? Basso-Porto, au coin de
la rue Catalana.

--Le sbire de la reine! murmurèrent à demi-voix les assistants.

--Merci, mon ami, dit l'officier; mon procès-verbal est fait.

Puis, s'adressant à la patrouille:

--Allons, en route! dit-il; depuis une heure, nous perdons notre temps
ici.

Et on entendit le froissement des armes et le bruit mesuré des pas qui
s'éloignaient.

Cirillo resta debout près du blessé.

--Les avez-vous vus, dit le sbire, comme ils ont décampé?

--Oui, répondit Cirillo, et je comprends que vous n'ayez rien voulu dire
qui compromit vos camarades; mais, à moi, refuserez-vous de me
donner quelques renseignements qui ne compromettent personne et qui
n'intéressent que moi?

--Oh! à vous, docteur, je ne demande pas mieux; vous avez eu la bonne
volonté de me faire du bien, et vous m'eussiez sauvé si j'avais
pu l'être; seulement, dépêchez-vous, je sens que je m'affaiblis;
demandez-moi vite ce que vous désirez savoir, la langue s'embarbouille;
c'est ce que nous appelons le commencement de la fin.

--Je serai bref. Ce jeune homme que Pasquale de Simone attendait pour
l'assassiner, n'était-ce pas un jeune officier français?

--Il paraît que oui, quoiqu'il parlât le napolitain comme vous et moi.

--Est-il mort?

--Je ne saurais vous l'affirmer; mais ce que je puis vous dire, c'est
que, s'il n'est pas mort, il est au moins bien malade.

--Vous l'avez vu tomber?

--Oui, mais mal vu: j'étais déjà à terre, et, dans ce moment-là, je
m'occupais plus de moi que de lui.

--Enfin, qu'avez-vous vu? Rappelez tous vos souvenirs: j'ai le plus
grand intérêt à savoir ce qu'est devenu ce jeune homme.

--Eh bien, j'ai vu qu'il est tombé contre la porte du jardin au palmier,
et puis alors, comme à travers un nuage, il m'a semblé que la porte du
jardin s'ouvrait et qu'une femme vêtue de blanc attirait à elle ce jeune
homme. Après cela, il est possible que ce soit une vision, et que ce que
j'ai pris pour une femme vêtue de blanc, ce fût l'ange de la mort qui
venait chercher son âme.

--Et ensuite, vous n'avez plus rien vu?

--Si fait. J'ai vu le _beccaïo_ qui s'enfuyait en tenant sa tête entre
ses mains; il était tout aveuglé par le sang.

--Merci, mon ami; je sais maintenant tout ce que je voulais savoir;
d'ailleurs, il me semble que j'entends...

Cirillo prêta l'oreille.

--Oui, le prêtre et sa sonnette. Oh! j'ai entendu aussi... Quand cette
sonnette-là vient pour vous, on l'entend de loin!

Il se fit un instant de silence, pendant lequel la sonnette se rapprocha
de plus en plus.

--Ainsi, dit le sbire à Cirillo, c'est bien fini, n'est-ce pas? il ne
s'agit plus de songer aux choses de ce monde?

--Vous m'avez prouvé que vous étiez un homme; je vous parlerai comme
à un homme: vous avez le temps de vous réconcilier avec Dieu, et voilà
tout.

--_Amen!_ fit le sbire. Et, maintenant, une dernière cuillerée de votre
cordial, afin que j'aie la force d'aller jusqu'au bout; car je me sens
bien bas.

Cirillo fit ce que lui demandait le blessé.

--Maintenant, serrez-moi la main bien fort.

Cirillo lui serra la main.

--Plus fort, dit le sbire, je ne vous sens pas.

Cirillo serra de toutes ses forces la main du mourant, déjà paralysée.

--Puis faites sur moi le signe de la croix. Dieu m'est témoin que je
voudrais le faire moi-même, mais que je ne puis.

Cirillo fit le signe de la croix, et le blessé, d'une voix qui
s'affaiblissait de plus en plus, prononça les paroles: _Au nom du Père,
du Fils et du Saint-Esprit, ainsi-soit-il!_

En ce moment, le prêtre parut sur la porte, précédé de l'enfant qui
l'était allé chercher; il avait à sa gauche la croix, à sa droite l'eau
bénite, et lui-même portait le saint viatique.

A sa vue, tout le monde tomba à genoux.

--On m'a appelé ici? demanda-t-il.

--Oui, mon père, dit le moribond; un pauvre pécheur est sur le point de
rendre l'âme, si toutefois il en a une, et, dans cette rude opération,
il désire que vous l'aidiez de vos prières, n'osant vous demander votre
bénédiction, dont il se reconnaît indigne.

--Ma bénédiction est à tous, mon fils, répondit le prêtre, et plus grand
est le pécheur, plus il en a besoin.

Il approcha une chaise du chevet du lit et s'assit, le ciboire entre ses
deux mains et l'oreille près de la bouche du mourant.

Cirillo n'avait plus rien à faire près de cet homme, dont il avait,
autant qu'il était en son pouvoir, adouci matériellement la dernière
heure; le médecin avait achevé son oeuvre, c'était au prêtre de
commencer la sienne; il se glissa hors de la maison, ayant hâte de
visiter le lieu de la lutte et de s'assurer que le sbire lui avait dit
la vérité à l'endroit de Salvato Palmieri.

On sait quelles étaient les localités. Au palmier balançant sa tête
élégante au-dessus des orangers et des citronniers, Cirillo reconnut la
maison du chevalier San-Felice.

Le sbire avait bien désigné le terrain. Cirillo alla droit à la petite
porte du jardin, par laquelle celui-ci avait vu ou cru voir disparaître
le blessé; il s'inclina contre cette porte et crut y reconnaître
effectivement des traces de sang.

Mais cette tache noire était-elle du sang ou seulement de l'humidité?
Cirillo avait laissé son mouchoir aux mains de la femme qui avait lavé
la blessure du sbire; il détacha sa cravate, en mouilla un bout à la
fontaine du Lion, puis revint en frotter cette portion de bois, qui
paraissait de teinte plus foncée que le reste.

A quelques pas de là, en remontant vers le palais de la reine Jeanne,
une lanterne brûlait devant une madone.

Cirillo monta sur une borne et approcha la batiste de la lanterne.

Il n'y avait pas à s'y tromper, c'était bien du sang.

--Salvato Palmieri est là, dit-il en étendant le bras vers la maison du
chevalier San-Felice; seulement, est-il mort ou est-il vivant? C'est ce
que je saurai aujourd'hui même.

Il traversa la place et repassa devant la maison où l'on avait porté le
sbire.

Il jeta un coup d'oeil dans l'intérieur.

Le blessé venait d'expirer, et don Michelangelo Ciccone priait à son
chevet.

Au moment où Dominique Cirillo rentrait chez lui, trois heures sonnaient
à l'église de Pie-di-Grotta.




                                 XXII

                          LE CONSEIL D'ÉTAT


Outre les séances qui se tenaient chez la reine, dans cette chambre
obscure où nous avons introduit nos lecteurs, et que l'on eût pu à
bon droit prendre pour des séances de l'inquisition, il y avait chaque
semaine, au palais, quatre conseils ordinaires: le lundi, le mercredi,
le jeudi et le vendredi.

Les personnes qui composaient ces conseils d'État étaient:

Le roi, lorsqu'il y était forcé par l'importance des affaires.
La reine, dont nous avons expliqué le droit de présence.
Le capitaine général Jean Acton, président du conseil.
Le prince de Castel-Cicala, ministre des affaires étrangères, marine,
commerce, et espion dénonciateur et juge dans ses moment perdus.
Le brigadier Jean-Baptiste Ariola, ministre de la guerre, homme
intelligent et comparativement honnête.
Le marquis Saverio Simonetti, ministre de grâce et justice.
Le marquis Ferdinand Corradino, ministre des cultes et des finances, qui
eût été le plus médiocre de tous les ministres, s'il n'eût rencontré au
conseil Saverio Simonetti, encore plus médiocre que lui.

Dans les grandes occasions, on adjoignait à ces messieurs, le marquis
de la Sambucca, le prince Carini, le duc de San-Nicolo, le marquis
Balthazar Cito, le marquis del Gallo et les généraux Pignatelli, Colli
et Parisi.

Tout au contraire du roi, qui assistait à l'un de ces conseils sur dix,
la reine y était fort assidue; il est vrai que souvent elle semblait
simple spectatrice de la discussion, se tenant éloignée de la table
et assise dans quelque coin ou quelque embrasure de fenêtre avec sa
favorite Emma Lyonna, qu'elle avait introduite dans la salle des
séances comme une chose à elle et étant de sa suite obligée, sans plus
d'importance apparente que n'en avait, derrière Ferdinand, Jupiter, son
épagneul favori.

Chacun jouait sa comédie: les ministres avaient l'air de discuter,
Ferdinand avait l'air d'être attentif, Caroline avait l'air d'être
distraite, le roi grattait l'occiput de son chien, la reine jouait avec
les cheveux d'Emma, favori et favorite étaient couchés, l'un aux pieds
de son maître, l'autre aux genoux de sa maîtresse. Les ministres,
soit en passant devant eux, soit dans les intervalles des discussions,
faisaient une caresse à Jupiter, un compliment à Emma, et caresse
et compliment étaient récompensés par un sourire du maître ou de la
maîtresse.

Le capitaine général Jean Acton, seul pilote chargé de la responsabilité
de ce navire battu par le vent révolutionnaire qui venait de France, et
engagé, en outre, dans les récifs de cette mer dangereuse des sirènes,
où sombrèrent en six siècles huit dominations différentes; Acton, le
front plissé, l'oeil sombre, la main frémissante comme s'il eût en
effet touché le gouvernail, semblait seul comprendre la gravité de sa
situation et l'approche du danger.

Appuyée sur la flotte anglaise, à peu près sûre du concours du Nelson,
forte surtout de sa haine contre la France, la reine était décidée
non-seulement à affronter le danger, mais encore à aller au-devant de
lui et à le provoquer.

Quant à Ferdinand, c'était tout le contraire; il avait jusqu'alors, avec
toutes les ressources de sa feinte bonhomie, louvoyé, de manière sinon à
satisfaire la France, au moins à ne lui fournir aucun moyen spécieux de
se brouiller avec lui.

Et voilà que, grâce aux imprudences de Caroline, les événements avaient
marché plus vite que ne l'avait calculé le roi, lequel, au lieu de leur
imprimer un mouvement impulsif, eût voulu les laisser se dérouler
avec une sage lenteur; voilà qu'on avait été, comme nous l'avons vu,
au-devant de Nelson; voilà qu'au mépris des traités conclus avec la
France, on avait reçu la flotte anglaise dans le port de Naples; voilà
qu'on avait donné une fête splendide au vainqueur d'Aboukir; voilà que
l'ambassadeur de la République, lassé de tant de mauvaise foi, de tant
de mensonges et de tant d'affronts, sans calculer si de son côté la
France était prête, avait, au nom de la France, déclaré la guerre au
gouvernement des Deux-Siciles; voilà enfin que le roi, qui avait,
pour le mardi 27 septembre, ordonné une magnifique chasse, dont trois
fanfares devaient lui donner le signal, avait, comme nous l'avons vu,
par suite de la lettre de la reine, décommandé sa chasse et été obligé
de la convertir en conseil d'État!

Au reste, ministres et conseillers avaient été prévenus par Acton de la
mauvaise humeur probable de Sa Majesté, et invités à se renfermer dans
le silence pythagoricien.

La reine était arrivée la première au conseil, et, outre les ministres
et les conseillers, elle y avait trouvé le cardinal Ruffo; elle lui
avait alors fait demander à quelle circonstance heureuse elle devait
le plaisir de sa présence; Ruffo avait répondu qu'il était là par ordre
exprès du roi; la reine et le cardinal avaient échangé, l'une une légère
inclination de tête, l'autre une profonde révérence, et l'on avait
silencieusement attendu l'arrivée du roi.

A neuf heures un quart, la porte s'était ouverte à deux battants, et les
huissiers avaient annoncé:

--Le roi!

Ferdinand était entré doublement mécontent et faisant opposition, par
son air maussade et rechigné, à l'air joyeux et vainqueur de la reine;
son épagneul Jupiter, avec lequel nous avons déjà fait connaissance, ne
le cédant point en intelligence aux coursiers d'Hippolyte, le suivait,
la tête basse et la queue entre les jambes. Quoique la chasse eût
été renvoyée à un autre jour, le roi, comme pour protester contre la
violence qui lui était faite, s'était vêtu en chasseur.

C'était une consolation qu'il s'était donnée et qu'apprécieront ceux-là
seuls qui connaissent son fanatisme pour l'amusement dont on l'avait
privé.

A sa vue, tout le monde se leva, même la reine.

Ferdinand la regarda de côté, secoua la tête et poussa un soupir, comme
ferait un homme qui se trouve en face de la pierre d'achoppement de tous
ses plaisirs.

Puis, après un salut général à droite et à gauche, en réponse aux
révérences des ministres et des conseillers, et un salut personnel et
particulier au cardinal Ruffo:

--Messieurs, dit-il d'une voix dolente, je suis véritablement au
désespoir d'avoir été forcé de vous déranger un jour où vous comptiez
peut-être, comme moi, au lieu de tenir un conseil d'État, vous occuper
de vos plaisirs ou de vos affaires. Ce n'est point ma faute, je vous le
jure, si vous éprouvez ce désappointement; mais il paraît que nous avons
à débattre des choses pressées et de la plus haute importance, choses
que la reine prétend ne pouvoir être débattues que par-devant moi. Sa
Majesté va vous raconter l'affaire; vous en jugerez et m'éclairerez de
vos avis. Asseyez-vous, messieurs.

Puis, s'asseyant à son tour un peu en arrière des autres et en face de
la reine:

--Viens ici, mon pauvre Jupiter, ajouta-t-il en frappant sur sa cuisse
avec sa main; nous allons bien nous amuser; va!

Le chien vint, en bâillant, se coucher près de lui, allongeant ses
pattes et se tenant accroupi à la manière des sphinx.

--Oh! messieurs, dit la reine avec cette impatience que lui inspiraient
toujours les manières de faire et de dire de son mari, si complétement
en opposition avec les siennes, la chose est bien simple, et, s'il était
en humeur de parler aujourd'hui, le roi nous la dirait en deux mots.

Et, voyant que tout le monde écoutait avec la plus grande attention:

--L'ambassadeur français, le citoyen Garat, ajouta-t-elle, a quitté
Naples cette nuit en nous déclarant la guerre.

--Et, fit le roi, il faut ajouter, messieurs, que nous ne l'avons pas
volée, cette déclaration de guerre, et notre bonne amie l'Angleterre
en est arrivée à ses fins; reste à voir maintenant comment elle nous
soutiendra. Ceci, c'est l'affaire de M. Acton.

--Et du brave Nelson, monsieur, dit la reine. Au reste, il vient de
montrer à Aboukir ce que peut le génie réuni au courage.

--N'importe, madame, dit le roi, je n'hésite pas à vous le dire
franchement, la guerre avec la France est une lourde affaire.

--Moins lourde cependant, vous en conviendrez, reprit aigrement la
reine, depuis que le citoyen Buonaparte, tout vainqueur de Dego, de
Montenotte, d'Arcole et de Mantoue qu'il s'intitule, est confiné
en Égypte, où il restera jusqu'à ce que la France ait construit une
nouvelle flotte pour l'aller chercher; ce qui lui laissera le temps, je
l'espère, de voir pousser les raves dont le Directoire lui a fourni les
graines pour ensemencer les rives du Nil.

--Oui, répliqua non moins aigrement le roi; mais, à défaut du citoyen
Buonaparte,--qui est bien bon de ne s'intituler que le vainqueur
de Dego, de Montenotte, d'Arcole et de Mantoue, quand il pourrait
s'intituler encore celui de Roveredo, de Bassano, de Castiglione et
de Millesimo,--il reste à la France Masséna, le vainqueur de Rivoli;
Bernadotte, le vainqueur du Tagliamento; Augereau, le vainqueur de Lodi;
Jourdan, le vainqueur de Fleurus; Brune, le vainqueur d'Alkmaer; Moreau,
le vainqueur de Radstadt; ce qui fait bien des vainqueurs pour nous qui
n'avons jamais rien vaincu; sans compter Championnet, le vainqueur des
Dunes, que j'oubliais, lequel, je vous le ferai observer en passant,
n'est qu'à trente lieues de nous, c'est-à-dire à trois jours de marche.

La reine haussa les épaules avec un sourire de mépris qui s'adressait à
Championnet, dont elle connaissait l'impuissance momentanée, et que le
roi prit pour lui.

--Si je me trompe de deux ou trois lieues, madame, dit-il, c'est tout.
Depuis que les Français occupent Rome, j'ai demandé assez souvent à
quelle distance ils étaient de nous pour le savoir.

--Oh! je ne conteste pas vos connaissances en géographie, monsieur,
dit la reine en laissant retomber sa lèvre autrichienne jusque sur son
menton.

--Non, je comprends, vous vous contentez de contester mes aptitudes
politiques; mais, quoique San-Nicandro ait travaillé de son mieux à
faire de moi un âne, et qu'à votre avis il y ait malheureusement réussi,
je ferai observer à ces messieurs qui ont l'honneur d'être mes ministres
que la chose se complique. En effet, il ne s'agit plus d'envoyer, comme
en 1793, trois ou quatre vaisseaux et cinq ou six mille hommes à Toulon;
et ils en sont revenus dans un bel état, de Toulon, nos vaisseaux et nos
hommes! le citoyen Buonaparte, quoiqu'il ne fût encore le vainqueur
de rien, les avait bien arrangés! Il ne s'agit plus de fournir à la
coalition, comme en 1796, quatre régiments de cavalerie qui ont fait
des prodiges de valeur dans le Tyrol, ce qui n'a pas empêché Cuto d'être
fait prisonnier, et Moliterno d'y laisser le plus beau de ses yeux; et
notez qu'en 93 et 96, nous étions couverts par toute la largeur de la
haute Italie, occupée par les troupes de votre neveu, qui, soit dit
sans reproche, ne me paraît pas pressé d'entrer en campagne, quoique le
citoyen Buonaparte lui ait diablement rogné les ongles par le traité de
Campo-Formio. C'est que votre neveu François est un homme prudent; il ne
lui suffit pas, pour se mettre en campagne, des 60,000 hommes que vous
lui offrez, il attend encore les 50,000 que lui promet l'empereur de
Russie; il connaît les Français, il s'y est frotté et ils l'ont frotté.

Et Ferdinand, qui commençait à reprendre un peu de sa belle humeur, se
mit à rire de l'espèce de jeu de mots qu'il venait de faire aux dépens
de l'empereur d'Autriche, justifiant cette maxime à la fois si profonde
et si désespérante de la Rochefoucauld, qu'il y a toujours dans le
malheur d'un ami quelque chose qui nous fait plaisir.

--Je ferai observer au roi, répondit Caroline, blessée de ce mouvement
d'hilarité qui se manifestait aux dépens de son neveu, que le
gouvernement napolitain n'est pas libre, comme celui de l'empereur
d'Autriche, de choisir son temps et son heure. Ce n'est pas nous qui
déclarons la guerre à la France, c'est la France qui nous la déclare, et
même qui nous l'a déclarée; il faut donc voir au plus tôt quels sont nos
moyens de soutenir cette guerre.

--Certainement qu'il faut le voir, dit le roi. Commençons par toi,
Ariola. Voyons! On parle de 65,000 hommes. Où sont-ils, tes 65,000
hommes?

--Où ils sont, sire?

--Oui, montre-les-moi.

--Rien de plus facile, et le capitaine général Acton est là pour dire à
Votre Majesté si je mens.

Acton fit de la tête un signe affirmatif.

Ferdinand regarda Acton de travers. Il lui prenait parfois des caprices,
non pas d'être jaloux, il était trop philosophe pour cela, mais d'être
envieux. Aussi, le roi présent, Acton ne donnait-il signe d'existence
que si Ferdinand lui adressait la parole.

--Le capitaine général Acton répondra pour lui, si je lui fais l'honneur
de l'interroger, dit le roi; en attendant, réponds pour toi, Ariola. Où
sont tes 65,000 hommes?

--Sire, 22,000 au camp de San-Germano.

Au fur et à mesure qu'Ariola énumérait, Ferdinand, avec un mouvement de
tête, comptait sur ses doigts.

--Puis 16,000 dans les Abruzzes, continua Ariola, 8,000 dans la plaine
de Sessa, 6,000 dans les murs de Gaete, 10,000 tant à Naples que sur les
côtes, enfin 3,000 tant à Bénévent qu'à Ponte-Corvo.

--Il a, ma foi, son compte, dit le roi finissant son calcul en même
temps qu'Ariola terminait son énumération, et j'ai une armée de 65,000
hommes.

--Et tous habillés à neuf, à l'autrichienne.

--C'est à dire en blanc?

--Oui, sire, au lieu d'être habillés en vert.

--Ah! mon cher Ariola, s'écria le roi avec une expression de grotesque
mélancolie, vêtus de blanc, vêtus de vert, ils n'en ficheront pas moins
le camp, va...

--Vous avez une triste idée de vos sujets, monsieur, répondit la reine.

--Triste idée, madame! Je les crois, au contraire, très-intelligents,
mes sujets, trop intelligents même; et voilà pourquoi je doute qu'ils se
fassent tuer pour des affaires qui ne les regardent pas. Ariola nous
dit qu'il a 65,000 hommes; parmi ces 65,000 hommes, il y a 15,000 vieux
soldats, c'est vrai; mais ces vieux soldats n'ont jamais brûlé une
amorce ni entendu siffler une balle. Ceux-là, il est possible, ne se
sauveront qu'au second coup de fusil; quant aux 50,000 autres, ils
datent de six semaines ou d'un mois, et ces 50,000 hommes, comment
ont-ils été recrutés? Ah! vous croyez, messieurs, que je ne fais
attention à rien, parce que, la plupart du temps, pendant que vous
discutez, je cause avec Jupiter, qui est un animal plein d'intelligence;
mais, au contraire, je ne perds pas un mot de ce que vous dites;
seulement, je vous laisse faire; si je vous contrariais, je serais forcé
de vous prouver que je m'entends mieux que vous à gouverner, et cela ne
m'amuse point assez pour que je risque de me brouiller avec la reine,
que cela amuse beaucoup. Eh bien, ces hommes, vous ne les avez enrôlés
ni en vertu d'une loi, ni à la suite d'un tirage au sort; non, vous les
avez enlevés de force à leurs villages, arrachés par violence à
leurs familles, et cela selon le caprice de vos intendants et de vos
sous-intendants. Chaque commune vous a fourni huit conscrits par mille
hommes; mais voulez-vous que je vous dise comment cela s'est fait? On a
d'abord désigné les plus riches; mais les plus riches ont payé rançon et
ne sont point partis. On en a désigné de moins riches alors; mais, comme
les seconds pouvaient encore payer, ils ne sont pas plus partis que le
premiers. Enfin, de moins en moins riches, après avoir levé trois ou
quatre contributions, dont on s'est bien gardé de te parler, mon pauvre
Corradino, tout mon ministre des finances que tu es, on est arrivé à
ceux qui n'avaient pas un grain pour se racheter. Ah! ceux-là, il a bien
fallu qu'ils partent. Chacun de ces hommes représente donc une injustice
vivante, une flagrante exaction; aucun motif légitime ne l'oblige
au service, aucun lien moral ne le retient sous les drapeaux, il est
enchaîné par la crainte du châtiment, voilà tout! Et vous voulez que
ces gens-là se fassent tuer pour soutenir des ministres injustes, des
intendants cupides, des sous-intendants voleurs, et, par-dessus tout
cela, un roi qui chasse, qui pêche, qui s'amuse et qui ne s'occupe de
ses sujets que pour passer avec sa meute sur leurs terres et dévaster
leurs moissons! Ils seraient bien bêtes! Si j'étais soldat à mon
service, dès le premier jour, j'aurais déserté, et je me serais
fait brigand; au moins, des brigands combattent et se font tuer pour
eux-mêmes.

--Je suis forcé d'avouer qu'il y a beaucoup de vérité dans ce que vous
dites là, sire, répondit le ministre de la guerre.

--Pardieu! reprit le roi, je dis toujours la vérité, quand je n'ai pas
de raisons de mentir, bien entendu. Maintenant, voyons! Je t'accorde
tes 65,000 hommes; les voilà rangés en bataille, vêtus à neuf, équipés
à l'autrichienne, le fusil sur l'épaule, le sabre au côté, la giberne au
derrière. Qui mets-tu à leur tête, Ariola? Est-ce toi?

--Sire, répondit Ariola, je ne puis être à la fois ministre de la guerre
et général en chef.

--Et tu aimes mieux rester ministre de la guerre, je comprends cela.

--Sire!

--Je te dis que je comprends cela; et d'un. Voyons, Pignatelli, cela te
convient-il, de commander en chef les 65,000 hommes d'Ariola?

--Sire, répondit celui auquel le roi s'adressait, j'avoue que je
n'oserais prendre une telle responsabilité.

--Et de deux. Et toi, Colli? continua le roi.

--Ni moi non plus, sire.

--Et toi, Parisi?

--Sire, je suis simple brigadier.

--Oui; vous voulez bien tous commander une brigade, une division même;
mais un plan de campagne à tracer, mais des combinaisons stratégiques à
accomplir, mais un ennemi expérimenté à combattre et à vaincre, pas un
de vous ne s'en chargera!

--Il est inutile que Votre Majesté se préoccupe d'un général en chef,
dit la reine: ce général en chef est trouvé.

--Bah! dit Ferdinand; pas dans mon royaume, j'espère?

--Non, monsieur, soyez tranquille, répondit la reine. J'ai demandé à mon
neveu un homme dont la réputation militaire puisse à la fois imposer à
l'ennemi et satisfaire aux exigences de nos amis.

--Et vous le nommez? demanda le roi.

--Le baron Charles Mack... Avez-vous quelque chose à dire contre lui?

--J'aurais à dire, répliqua le roi, qu'il s'est fait battre par les
Français; mais, comme cette disgrâce est arrivée à tous les généraux de
l'empereur, y compris son oncle et votre frère le prince Charles, j'aime
autant Mack qu'un autre.

La reine se mordit les lèvres à cette implacable raillerie, qui poussait
le cynisme jusqu'à se railler soi-même à défaut des autres, et, se
levant:

--Ainsi, vous acceptez le baron Charles Mack pour général en chef de
votre armée? demanda-t-elle.

--Parfaitement, répondit le roi.

--En ce cas, vous permettez...

Et elle s'avança vers la porte; le roi la suivait des yeux, ne pouvant
pas deviner ce qu'elle allait faire, quand tout à coup un cor de chasse,
embouché par deux lèvres puissantes et animé par une vigoureuse haleine,
commença de sonner le lancer dans la cour du palais, sur laquelle
donnaient les fenêtres de la chambre du conseil, et cela avec une telle
vigueur, que les vitres en tremblèrent et que ministres et conseillers,
ne comprenant rien à cette fanfare inattendue, se regardèrent avec
étonnement.

Puis tous les yeux se reportèrent sur le roi, comme pour lui demander
l'explication de cette interruption cynégétique.

Mais le roi paraissait aussi étonné que les autres et Jupiter aussi
étonné que le roi.

Ferdinand écouta un instant comme s'il doutait de lui-même.

Puis:

--Que fait donc ce drôle? dit-il. Il doit savoir cependant que la chasse
est contremandée; pourquoi donne-t-il le premier signal?

Le piqueur continuait de sonner avec fureur.

Le roi se leva très-agité; il était visible qu'il se livrait en lui-même
un combat violent.

Il alla à la fenêtre et l'ouvrit.

--Veux-tu te taire, imbécile! cria-t-il.

Puis, refermant la fenêtre avec humeur, il revint, toujours suivi de
Jupiter, reprendre sa place sur son fauteuil.

Mais, pendant le mouvement qu'il avait fait, un nouveau personnage
était entré en scène sous la protection de la reine; celle-ci, en effet,
pendant que le roi parlait à son piqueur, était allée ouvrir la porte
de ses appartements qui donnait sur la salle du conseil, et l'avait
introduit.

Chacun regardait avec surprise cet inconnu, et le roi avec non moins de
surprise que les autres.




                                 XXIII

                     LE GÉNÉRAL BARON CHARLES MACK


Celui qui causait cet étonnement général était un homme de quarante-cinq
à quarante-six ans, grand, blond, pâle, portant l'uniforme autrichien,
les insignes de général, et, entre autres décorations, les plaques et
les cordons de Marie-Thérèse et de Saint-Janvier.

--Sire, dit la reine, j'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté le
baron Charles Mack, qu'elle vient de nommer général en chef de ses
armées.

--Ah! général, dit le roi en regardant avec un certain étonnement
l'ordre de Saint-Janvier, dont le général était décoré et que le roi ne
se rappelait pas lui avoir donné, enchanté de faire votre connaissance.

Et il échangea avec Ruffo un coup d'oeil qui voulait dire: «Attention!»

Mack s'inclina profondément, et sans doute allait-il répondre à ce
compliment du roi, lorsque la reine, prenant la parole:

--Sire, dit-elle, j'ai cru que nous ne devions pas attendre l'arrivée
du baron à Naples pour lui donner un signe de la considération que vous
avez pour lui, et, avant qu'il quittât Vienne, je lui ai fait remettre,
par votre ambassadeur, les insignes de votre ordre de Saint-Janvier.

--Et moi, sire, dit le baron avec un enthousiasme un peu trop théâtral
pour être vrai, plein de reconnaissance pour les bontés de Votre
Majesté, je suis venu avec la promptitude de l'éclair lui dire: Sire,
cette épée est à vous.

Mack tira son épée du fourreau, le roi recula son fauteuil. Comme
Jacques Ier, il n'aimait pas la vue du fer.

Mack continua:

--Cette épée est à vous et à Sa Majesté la reine, et elle ne dormira
tranquille dans son fourreau que quand elle aura renversé cette infâme
république française, qui est la négation de l'humanité et la honte de
l'Europe. Acceptez-vous mon serment, sire? continua Mack en brandissant
formidablement son épée.

Ferdinand, peu porté de sa personne aux mouvements dramatiques, ne
put s'empêcher, avec son admirable bon sens, d'apprécier tout ce que
l'action du général Mack avait de ridicule forfanterie, et, avec son
sourire narquois, il murmura dans son patois napolitain, qu'il savait
inintelligible pour tout homme qui n'était pas né au pied du Vésuve, ce
seul mot:

--_Ceuza!_

Nous voudrions bien traduire cette espèce d'interjection échappée aux
lèvres du roi Ferdinand; mais elle n'a malheureusement pas d'équivalent
dans la langue française. Contentons-nous de dire qu'elle tient à peu
près le milieu entre fat et imbécile.

Mack, qui, en effet, n'avait pas compris et qui attendait, l'épée à la
main, que le roi acceptât son serment, se retourna assez embarrassé vers
la reine.

--Je crois, dit Mack à la reine, que Sa Majesté m'a fait l'honneur de
m'adresser la parole.

--Sa Majesté, répondit la reine sans se déconcerter, vous a, général,
par un seul mot plein d'expression, témoigné sa reconnaissance.

Mack s'inclina, et, tandis que la figure du roi conservait son
expression de railleuse bonhomie, remit majestueusement son épée au
fourreau.

--Et maintenant, dit le roi lancé sur cette pente moqueuse qu'il aimait
tant à suivre, j'espère que mon cher neveu, en m'envoyant un de ses
meilleurs généraux pour renverser cette infâme république française, m'a
en même temps envoyé un plan de campagne arrêté par le conseil aulique.

Cette demande, faite avec une naïveté parfaitement jouée, était une
nouvelle raillerie du roi, le conseil aulique ayant élaboré les plans de
la campagne de 96 et de 97, plans sur lesquels les généraux autrichiens
et l'archiduc Charles lui-même avaient été battus.

--Non, sire, répondit Mack, j'ai demandé à Sa Majesté l'empereur, mon
auguste maître, carte blanche à ce sujet.

--Et il vous l'a accordée, je l'espère? demanda le roi.

--Oui, sire, il m'a fait cette grâce.

--Et vous allez vous en occuper sans retard, n'est-ce pas, mon cher
général? car j'avoue que j'en attends avec impatience la communication.

--C'est chose faite, répondit Mack avec l'accent d'un homme parfaitement
satisfait de lui-même.

--Ah! dit Ferdinand redevenant de bonne humeur, selon sa coutume, quand
il trouvait quelqu'un à railler, vous l'entendez, messieurs. Avant
même que le citoyen Garat nous eût déclaré la guerre au nom de l'infâme
république française, l'infâme république française, grâce au génie de
notre général en chef, était déjà battue. Nous sommes véritablement
sous la protection de Dieu et de saint Janvier. Merci, mon cher général,
merci.

Mack, tout gonflé du compliment qu'il prenait à la lettre, s'inclina
devant le roi.

--Quel malheur, s'écria celui-ci, que nous n'ayons point là une carte
de nos États et des États romains, pour suivre les opérations du général
sur cette carte. On dit que le citoyen Buonaparte a, dans son cabinet
de la rue Chantereine, à Paris, une grande carte sur laquelle il
désigne d'avance à ses secrétaires et à ses aides de camp les points sur
lesquels il battra les généraux autrichiens; le baron nous eût désigné
d'avance ceux sur lesquels il battra les généraux français. Tu feras
faire pour le ministère de la guerre, et tu mettras à la disposition
du baron Mack, une carte pareille à celle du citoyen Buonaparte, tu
entends, Ariola?

--Inutile de prendre cette peine, sire, j'en ai une excellente.

--Aussi bonne que celle du citoyen Buonaparte? demanda le roi.

--Je le crois, répondit Mack d'un air satisfait.

--Où est-elle, général? reprit le roi, où est-elle? Je meurs d'envie de
voir une carte sur laquelle on bat l'ennemi d'avance.

Mack donna à un huissier l'ordre de lui apporter son portefeuille, qu'il
avait laissé dans la chambre voisine.

La reine, qui connaissait son auguste époux et qui n'était point dupe
des compliments affectés qu'il faisait à son protégé, craignant que
celui-ci ne s'aperçût qu'il servait de quintaine à l'humeur caustique du
roi, objecta que ce n'était peut-être pas le moment de s'occuper de ce
détail; mais Mack, ne voulant point perdre l'occasion de faire admirer
par trois ou quatre généraux présents sa science stratégique, s'inclina
en manière de respectueuse insistance, et la reine céda.

L'huissier apporta un grand portefeuille sur lequel étaient imprimés en
or, d'un côté les armes de l'Autriche, et de l'autre côté le nom et les
titres du général Mack.

Celui-ci en tira une grande carte des États romains avec leurs
frontières, et l'étendit sur la table du conseil.

--Attention, mon ministre de la guerre! attention, messieurs mes
généraux! dit le roi. Ne perdons pas un mot de ce que va nous dire le
baron. Parlez, baron; on vous écoute.

Les officiers se rapprochèrent de la table avec une vive curiosité; le
baron Mack possédait, on ne savait pourquoi à cette époque, et on ne l'a
même jamais su depuis, la réputation de l'un des premiers stratégistes
du monde.

La reine, au contraire, ne voulant point avoir part à ce quelle
regardait comme une mystification de la part du roi, se retira un peu à
l'écart.

--Comment! madame, dit le roi, au moment où le baron consent à nous
dire où il battra ces républicains que vous détestez tant, vous vous
éloignez!

--Je n'entends rien à la stratégie, monsieur, répondit aigrement la
reine; et peut-être, continua-t-elle en désignant de la main le cardinal
Ruffo, prendrais-je la place de quelqu'un qui s'y entend.

Et, s'approchant d'une fenêtre, elle battit de ses doigts contre les
carreaux.

Au même instant, comme si c'eût été un signal donné, une seconde fanfare
retentit; seulement, au lieu de sonner le _lancer_, comme la première,
elle sonnait la _vue_.

Le roi s'arrêta comme si ses pieds eussent pris tout à coup racine
dans la mosaïque qui formait le parquet de la chambre; sa figure se
décomposa, une expression de colère prit la place du vernis de bonhomie
railleuse répandue sur elle.

--Ah çà! mais, décidément, dit-il, ou ils sont idiots, ou ils ont juré
de me rendre fou. Il s'agit bien de courre le cerf ou le sanglier; nous
chassons le républicain.

Puis, s'élançant pour la seconde fois vers la fenêtre, qu'il ouvrit avec
plus de violence encore que la première:

--Mais te tairas-tu, double brute! cria-t-il; je ne sais à quoi tient
que je ne descende et que je ne t'étrangle de mes propres mains.

--Oh! sire, dit Mack, ce serait, en vérité, trop d'honneur pour ce
manant.

--Vous croyez, baron? dit le roi reprenant sa bonne humeur. Laissons-le
donc vivre et ne nous occupons que d'exterminer les Français. Voyons
votre plan, général, voyons-le.

Et il referma la fenêtre avec plus de calme qu'on ne pouvait l'espérer
de l'état d'exaspération où l'avait mis le son du cor, et dont
heureusement l'avait, comme par miracle, tiré la flatterie banale du
général Mack.

--Voyez, messieurs, dit Mack du ton d'un professeur qui enseigne à ses
élèves, nos 60,000 hommes sont divisés en quatre ou cinq points sur
cette ligne qui s'étend de Gaete à Aquila.

--Vous savez que nous en avons 65,000, dit le roi; ainsi ne vous en
gênez pas.

--Je n'en ai besoin que de 60,000, sire, dit Mack; mes calculs sont
établis sur ce chiffre, et Votre Majesté aurait 100,000 hommes, que
je ne lui prendrais pas un tambour de plus; d'ailleurs, j'ai les
renseignements les plus exacts sur le nombre des Français, ils ont à
peine 10,000 hommes.

--Alors, dit le roi, nous serons six contre un, voilà qui me rassure
tout à fait. Dans la campagne de 96 et de 97, les soldats de mon neveu
n'étaient que deux contre un, quand ils ont été battus par le citoyen
Buonaparte.

--Je n'étais point là, sire, répondit Mack avec le sourire de la
suffisance.

--C'est vrai, répondit le roi avec une parfaite simplicité; il n'y avait
là que Beaulieu, Wurmser, Alvinzi et le prince Charles.

--Sire, sire! murmura la reine en tirant Ferdinand par la basque de sa
veste de chasse.

--Bon! ne craignez rien, dit le roi, je sais à qui j'ai affaire, et puis
je ne le gratterai que tant qu'il me tendra la tête.

--Je disais donc, reprit Mack, que le gros de nos troupes, vingt mille
hommes à peu près, est à San-Germano, et que les quarante mille autres
sont campés sur le Tronto, à Sessa, à Tagliacozzo et à Aquila. Dix mille
hommes traversent le Tronto et chassent la garnison française d'Ascoli,
dont ils s'emparent, et s'avancent sur Fermo par la voie Émilienne.
Quatre mille hommes sortent d'Aquila, occupent Rieti et se dirigent sur
Terni; cinq ou six mille descendent de Tagliacozzo à Tivoli pour faire
des courses dans la Sabine; huit mille autres partent du camp de Sessa
et pénètrent dans les États romains par la voie Appienne; six mille
autres enfin s'embarquent, font voile pour Livourne et coupent la
retraite aux Français, qui se retirent par Perugia.

--Qui se retirent par Perugia... Le général Mack ne nous dit pas
précisément, comme le citoyen Buonaparte, où il battra l'ennemi; mais il
nous dit par où il se retire.

--Eh bien, si fait, dit Mack triomphant, je vous dis où je bats
l'ennemi.

--Ah! voyons cela, dit le roi, qui paraissait prendre presque autant de
plaisir à la guerre qu'il en eût pris à la chasse.

--Avec Votre Majesté et vingt ou vingt-cinq mille hommes, je pars de
San-Germano.

--Vous partez de San-Germano avec moi.

--Je marche sur Rome.

--Avec moi toujours.

--Je débouche par les routes de Ceperano et de Frosinone.

--Mauvaises routes, général! je les connais, j'y ai versé.

--L'ennemi abandonne Rome.

--Vous en êtes sur?

--Rome n'est point une place qui puisse être défendue.

--Et, quand l'ennemi a abandonné Rome, que fait-il?

--Il se retire sur Civita-Castellana, qui est une position formidable.

--Ah! ah! Et vous l'y laissez, bien entendu?

--Non pas; je l'attaque et je le bats.

--Très-bien. Mais si, par hasard, vous ne le battiez pas?

--Sire, dit Mack en mettant la main sur sa poitrine et en s'inclinant
devant le roi, quand j'ai l'honneur de dire à Votre Majesté que je le
battrai, c'est comme s'il était battu.

--Alors, tout va bien! dit le roi.

--Sa Majesté a-t-elle quelques objections à faire sur le plan que je lui
ai exposé?

--Non; il n'y a absolument qu'un point sur lequel il s'agirait de nous
mettre d'accord.

--Lequel, sire?

--Vous dites, dans votre plan de campagne, que vous partez de
San-Germano avec moi?

--Oui, sire.

--J'en suis donc, moi, de la guerre?

--Sans doute.

--C'est que vous m'en donnez la première nouvelle. Et quel grade
m'offrez-vous dans mon armée? Ce n'est point indiscret, n'est-ce pas, de
vous demander cela?

--Le suprême commandement, sire; je serai heureux et fier d'obéir aux
ordres de Votre Majesté.

--Le suprême commandement!... Hum!

--Votre Majesté refuserait-elle?... On m'avait fait espérer cependant...

--Qui cela?

--Sa Majesté la reine.

--Sa Majesté la reine est bien bonne; mais Sa Majesté la reine, dans la
trop haute opinion qu'elle a toujours eue de moi et qui se manifeste en
cette occasion, oublie que je ne suis pas un homme de guerre. A moi le
suprême commandement? continua le roi. Est-ce que San-Nicandro m'a élevé
à être un Alexandre ou un Annibal? est-ce que j'ai été à l'École de
Brienne comme le citoyen Buonaparte? est-ce que j'ai lu Polybe? est-ce
que j'ai lu les _Commentaires_ de César? est-ce que j'ai lu le chevalier
Folard, Montecuculli, le maréchal de Saxe, comme votre frère le prince
Charles? est-ce que j'ai lu tout ce qu'il faut lire, enfin, pour être
battu dans les règles? est-ce que j'ai jamais commandé autre chose que
mes Lipariotes?

--Sire, répondit Mack, un descendant de Henri IV et un petit-fils de
Louis XIV sait tout cela sans l'avoir appris.

--Mon cher général, dit le roi, allez conter ces bourdes à un sot, mais
pas à moi qui ne suis qu'une bête.

--Oh! sire! s'écria Mack étonné d'entendre un roi dire si franchement
son opinion sur lui-même.

Mack attendit, Ferdinand se grattait l'oreille.

--Et puis? demanda Mack voyant que ce que le roi avait à dire ne venait
pas tout seul.

Ferdinand parut se décider.

--Une des premières qualités d'un général est d'être brave, n'est-ce
pas?

--Incontestablement.

--Alors, vous êtes brave, vous?

--Sire!

--Vous êtes sûr d'être brave, n'est-ce pas?

--Oh!

--Eh bien, moi, je ne suis pas sûr de l'être.

La reine rougit jusqu'aux oreilles; Mack regarda le roi avec étonnement.
Les ministres et les conseillers, qui connaissaient le cynisme du roi,
sourirent; rien ne les étonnait, venant de cet étrange individualité
nommée Ferdinand.

--Après cela, continua le roi, peut-être que je me trompe et que je suis
brave sans m'en douter; nous verrons bien.

Se retournant alors vers ses conseillers, ses ministres et ses généraux:

--Messieurs, dit-il, vous avez entendu le plan de campagne du baron?

Tous firent signe que oui.

--Et tu l'approuves, Ariola?

--Oui, sire, répondit le ministre de la guerre.

--Tu l'approuves, Pignatelli?

--Oui, sire.

--Et toi, Colli?

--Oui, sire.

--Et toi, Parisi?

--Oui, sire.

Enfin, se tournant vers le cardinal, qui se tenait un peu à l'écart
comme il avait fait tout le reste de la séance.

--Et vous, Ruffo? demanda-t-il.

Le cardinal garda le silence.

Mack avait salué chacune de ces approbations d'un sourire; il regarda
avec étonnement cet homme d'Église qui ne se hâtait point d'approuver
comme les autres.

--Peut-être, dit la reine, M. le cardinal en avait-il préparé un
meilleur?

--Non, Votre Majesté, répondit le cardinal sans se déconcerter; car
j'ignorais que la guerre fût si insistante, et personne ne m'avait fait
l'honneur de me demander mon avis.

--Si Votre Éminence, dit Mack d'une voix railleuse, a quelques
observations à faire, je suis prêt à les écouter.

--Je n'eusse point osé exprimer mon opinion sans la permission de Votre
Excellence, répondit Ruffo avec une extrême courtoisie; mais, puisque
Votre Excellence m'y autorise...

--Oh! faites, faites, Éminence, dit Mack en riant.

--Si j'ai bien compris les combinaisons de Votre Excellence, dit Ruffo,
voici le but qu'elle se propose dans le plan de campagne qu'elle nous a
fait l'honneur d'exposer devant nous...

--Voyons mon but, dit Mack croyant avoir trouvé à son tour quelqu'un à
goguenarder.

--Oui, voyons cela, dit Ferdinand, qui donnait d'avance la victoire au
cardinal, par la seule raison que la reine le détestait.

La reine frappa du pied avec impatience; le cardinal vit le mouvement,
mais ne s'en préoccupa point; il connaissait les mauvais sentiments
de la reine à son égard, et ne s'en inquiétait que médiocrement; il
continua donc avec une parfaite tranquillité:

--Votre Excellence, en étendant sa ligne, espère, grâce à sa grande
supériorité numérique, dépasser les extrémités de la ligne française,
l'envelopper, pousser des corps les uns sur les autres, jeter parmi eux
la confusion, et, comme la retraite leur sera coupée par la Toscane, les
détruire ou les faire prisonniers.

--Je vous eusse expliqué ma pensée, que vous ne l'eussiez pas mieux
comprise, monsieur, dit Mack ravi. Je les ferai prisonniers depuis le
premier jusqu'au dernier, et pas un Français ne retournera en France
pour donner des nouvelles de ses compagnons, aussi vrai que je m'appelle
le baron Charles Mack. Avez-vous quelque chose de mieux à proposer?

--Si j'eusse été consulté, répondit le cardinal, j'eusse du moins
proposé autre chose.

--Et qu'eussiez-vous proposé?

--J'eusse proposé de diviser l'armée napolitaine en trois corps
seulement; j'eusse concentré 25 ou 30,000 hommes entre Cieti et Terni;
j'eusse envoyé 12,000 hommes sur la voir Émilienne pour combattre l'aile
gauche des Français, 10,000 dans les marais Pontius pour écraser leur
aile droite; enfin, j'en eusse envoyé 8,000 en Toscane; j'aurais, par un
effort suprême, dans lequel j'eusse mis toute l'énergie dont je me sens
capable, tenté d'enfoncer le centre ennemi, de prendre en flanc ses deux
ailes, et de les empêcher de se porter mutuellement secours; pendant
ce temps, la légion toscane, recrutée de tout ce que le pays eût pu
fournir, eût couru la contrée pour se rapprocher de nous et nous aider
selon les circonstances. Cela eût permis à l'armée napolitaine, jeune
et inexpérimentée, d'agir par masses, ce qui lui eût donné confiance
en elle-même. Voilà, dit Ruffo, ce que j'eusse proposé; mais je ne suis
qu'un pauvre homme d'Église, et je m'incline devant l'expérience et le
génie du général Mack.

Et, ce disant, le cardinal, qui s'était approché de la table pour
indiquer sur la carte les mouvements qu'il eût exécutés, fit un pas en
arrière en signe qu'il abandonnait la discussion.

Les généraux se regardèrent avec surprise; il était évident que Ruffo
venait de donner un excellent avis. Mack, en éparpillant trop l'armée
napolitaine et la divisant en trop petits corps, exposait ces corps à
être battus séparément, fût-ce par des ennemis peu nombreux. Ruffo, au
contraire, présentait un plan complètement à l'abri de ce danger.

Mack se mordit les lèvres; il sentait combien le plan qui venait d'être
développé était supérieur au sien.

--Monsieur, dit Mack, le roi est libre encore de choisir entre vous et
moi, entre votre plan et le mien; peut-être, en effet, ajouta-t-il en
riant, mais du bout des lèvres, pour faire une guerre que l'on peut
appeler la guerre sainte, mieux vaudrait Pierre l'Ermite que Godefroy de
Bouillon.

Le roi ne savait pas précisément ce que c'était que Pierre l'Ermite et
Godefroy de Bouillon; mais, tout en raillant Mack personnellement, il ne
voulait pas le mécontenter.

--Que dites-vous là, mon cher général! s'écria-t-il; je trouve, pour mon
compte, votre plan excellent, et vous avez vu que c'était l'avis de ces
messieurs, puisque tous l'ont approuvé. Je l'approuve donc de bout en
bout et je n'y veux pas changer une étape seulement. Voilà que nous
avons l'armée. Bien. Voilà que nous avons le général en chef. Bien,
très-bien. Il ne nous manque plus que l'argent. Voyons, Corradino,
continua le roi en s'adressant au ministre des finances. Ariola nous a
fait voir ses hommes, montre-nous tes écus.

--Eh! sire, répondit celui que le roi interpellait ainsi à
brûle-pourpoint, Votre Majesté sait bien que les dépenses que l'on vient
de faire pour équiper et habiller l'armée, ont complétement vidé les
caisses de l'État.

--Mauvaise nouvelle, Corradino, mauvaise nouvelle; j'ai toujours entendu
dire que l'argent était le nerf de la guerre. Vous entendez, madame? pas
d'argent!

--Sire, répondit la reine, l'argent ne vous manquera pas plus que
ne vous ont manqué l'armée et le général en chef, et nous avons, en
attendant mieux, un million de livres sterling à votre disposition.

--Bon! dit le roi; et quel est l'alchimiste qui a ainsi l'heureuse
faculté de faire de l'or?

--Je vais avoir l'honneur de vous le présenter, sire, dit la reine en
allant à la porte par laquelle alle avait déjà introduit le général
Mack.

Puis, s'adressant à une personne encore invisible:

--Votre Grâce, dit-elle, veut-elle avoir la bonté de confirmer au roi ce
que je viens d'avoir l'honneur de lui annoncer, c'est-à-dire que, pour
faire la guerre aux jacobins, l'argent ne lui manquera pas?

Tous les yeux se portèrent vers la porte, et Nelson apparut radieux
sur le seuil, tandis que, derrière lui, pareille à un ombre élyséenne,
s'effaçait la forme légère d'Emma Lyonna, laquelle venait d'acheter
par un premier baiser le dévouement de Nelson et les subsides de
l'Angleterre.




                                 XXIV

                            L'ILE DE MALTE


L'apparition de Nelson en un pareil moment était significative: c'était
le mauvais génie de la France en personne qui venait s'asseoir au
conseil de Naples et soutenir de la toute-puissance de son or les
mensonges et la trahison de Caroline.

Tout le monde connaissait Nelson, excepté le général Mack, arrivé dans
la nuit, comme nous l'avons dit; la reine alla à lui, et, lui prenant la
main, et conduisant le futur vainqueur de Civita-Castellana au vainqueur
d'Aboukir:

--Je présente, dit-elle, le héros de la terre au héros de la mer.

Nelson parut peu flatté du compliment; mais il était de trop bonne
humeur en ce moment pour se blesser d'un parallèle, quoique ce parallèle
fût tout à l'avantage de son rival; il salua courtoisement Mack, et, se
tournant vers le roi:

--Sire, dit-il, je suis heureux de pouvoir annoncer à Votre Majesté et
à ses ministres que je suis porteur des pleins pouvoirs de mon
gouvernement pour traiter avec elle au nom de l'Angleterre toute
question relative à la guerre avec la France.

Le roi se sentit pris; Caroline l'avait, pendant son sommeil, garrotté
comme Gulliver à Lilliput; il lui fallait faire contre mauvaise fortune
bon coeur; seulement, il essaya de se cramponner à la dernière objection
qui se présentait à son esprit.

--Votre Grâce a entendu, dit-il, ce dont il est question, et notre
ministre des finances, sachant que nous sommes entre amis et que l'on
n'a pas de secrets pour ses amis, nous a avoué franchement qu'il n'y
avait plus d'argent dans les caisses; alors, je faisais cette objection
que, sans argent, il n'y avait pas de guerre possible.

--Et Votre Majesté faisait, comme toujours, preuve d'une profonde
sagesse, répondit Nelson; mais voici, par bonheur, des pouvoirs de M.
Pitt qui me mettent à même de remédier à cette pénurie.

Et Nelson posa sur la table du conseil un pouvoir conçu en ces termes:

«A son arrivée à Naples, lord Nelson, baron du Nil, est autorisé à
s'entendre avec sir William Hamilton, notre ambassadeur près la cour des
Deux-Siciles, pour soutenir notre auguste allié le roi de Naples dans
toutes les nécessités où pourrait l'entraîner une guerre contre la
république française.

»W. PITT.

»Londres, 7 septembre 1798.»

Acton traduisit les quelques lignes de Pitt au roi, qui appela près de
lui le cardinal, comme un renfort contre le nouvel allié de la reine qui
venait d'apparaître.

--Et Votre Seigneurie, dit Ferdinand, peut, à ce que disait la reine,
mettre à notre disposition...?

--Un million de livres sterling, dit Nelson.

Le roi se tourna vers Ruffo comme pour lui demander ce que faisait un
million de livres sterling. Ruffo devina la question.

--Cinq millions et demi de ducats, à peu près, répondit-il.

--Hum! fit le roi.

--Cette somme, dit Nelson, n'est qu'un premier subside destiné à faire
face aux nécessités du moment.

--Mais, avant que vous ayez avisé votre gouvernement de nous expédier
cette somme, avant que votre gouvernement nous l'expédie, avant, enfin,
qu'elle soit arrivée à Naples, un assez long temps peut s'écouler. Nous
sommes dans l'équinoxe d'hiver, et ce n'est pas trop de calculer un mois
ou six semaines pour l'aller et le retour d'un bâtiment; pendant ces six
semaines ou ce mois, les Français auront tout le temps d'être à Naples!

Nelson allait répondre, la reine lui coupa la parole.

--Votre Majesté peut se tranquilliser sur ce point, dit-elle: les
Français ne sont point en mesure de lui faire la guerre.

--En attendant, répliqua Ferdinand, ils nous l'ont déclarée.

--Qui nous l'a déclarée?

--L'ambassadeur de la République. Pardieu! on dirait que je vous
apprends une nouvelle.

La reine sourit dédaigneusement.

--Le citoyen Garat s'est trop pressé, dit-elle; il eût attendu encore
quelque temps, ou n'eût point fait sa déclaration de guerre, s'il eût
connu la situation du général Championnet à Rome.

--Et vous connaissez mieux cette situation que ne la connaissait
l'ambassadeur lui-même, n'est-ce pas, madame?

--Je le crois.

--Vous avez des correspondances à l'état-major du général républicain?

--Je ne me fierais pas à des correspondances avec des étrangers, sire.

--Alors, vous tenez vos renseignements du général Championnet lui-même?

--Justement! et voici la lettre que l'ambassadeur de la République eût
reçue ce matin, s'il ne se fût point tant pressé de partir hier au soir.

Et la reine tira de son enveloppe la lettre que le sbire Pasquale de
Simone avait enlevée la veille à Salvato Palmieri et lui avait remise
dans la chambre obscure; puis elle la passa au roi.

Le roi y jeta les yeux.

--Cette lettre est en français, dit-il du ton dont il eût dit: «Cette
lettre est en hébreu.»

Puis, la passant à Ruffo, comme s'il se fiait à lui seul:

--Monsieur le cardinal, dit-il, traduisez-nous cette lettre en italien.

Ruffo prit la lettre, et, au milieu du plus profond silence, lut ce qui
suit:

«Citoyen ambassadeur,

»Arrivé à Rome depuis quelques jours seulement, je crois qu'il est de
mon devoir de porter à votre connaissance l'état dans lequel se trouve
l'armée que je suis appelé à commander, afin que, sur les notes précises
que je vais vous donner, vous puissiez régler la conduite que vous avez
à tenir vis-à-vis d'une cour perfide qui, poussée par l'Angleterre,
notre éternelle ennemie, n'attend que le moment favorable pour nous
déclarer la guerre...»

A ces derniers mots, la reine et Nelson se regardèrent en souriant.
Nelson n'entendait ni le français ni l'italien; mais probablement une
traduction anglaise de cette lettre lui avait été faite à l'avance.

Ruffo continua, ce signe n'ayant point interrompu la lecture.

«D'abord, cette armée, qui se monte au chiffre de 35,000 hommes sur le
papier, n'est, en réalité, que de 8,000 hommes, lesquels manquent de
chaussures, de vêtements, de pain, et, depuis trois mois, n'ont pas
reçu un sou de solde. Ces 8,000 hommes n'ont que 180,000 cartouches à
se distribuer, ce qui nous fait quinze coups à tirer par homme; aucune
place n'est approvisionnée même en poudre, et l'on en a manqué à
Civita-Vecchia pour tirer sur un vaisseau barbaresque qui est venu
observer la côte...»

--Vous entendez, sire, dit la reine.

--Oui, j'entends, dit le roi. Continuez, monsieur le cardinal.

Le cardinal reprit:

«Nous n'avons que cinq pièces de canon et un parc de quatre bouches
à feu; notre manque de fusils est tel, que je n'ai pu armer deux
bataillons de volontaires que je comptais employer contre les insurgés
qui nous enveloppent de tous côtés...»

La reine échangea un nouveau signe avec Mack et Nelson.

«Nos forteresses ne sont pas en meilleur état que nos arsenaux; dans
aucune d'elles les boulets et les canons ne sont du même calibre; dans
quelques-unes, il y a des canons et pas de boulets; dans d'autres,
des boulets et pas de canons. Cet état désastreux m'explique les
instructions du Directoire que je vous transmets afin que vous vous y
conformiez.

»Repousser par les armes toute agression hostile dirigée contre la
république romaine et porter la guerre sur le territoire napolitain,
mais dans le cas seulement où le roi de Naples exécuterait ses projets
d'invasion depuis si longtemps annoncés...»

--Vous entendez, sire, dit la reine. Avec 8,000 hommes, cinq pièces de
canon et 180,000 cartouches, je crois que nous n'avons pas grand'chose à
craindre de cette guerre.

--Continuez, éminentissime, dit le roi se frottant les mains.

--Oui, continuez, dit la reine, et vous verrez ce que le général
français pense lui-même de sa position.

«Or, continua le cardinal, avec les moyens qui sont à ma disposition,
citoyen ambassadeur, vous comprenez facilement que _je ne pourrais pas
repousser une agression hostile_, à plus forte raison, _porter la guerre
sur le territoire napolitain_...»

--Cela vous rassure-t-il, monsieur? demanda la reine.

--Hum! fit le roi; voyons jusqu'au bout.

«Je ne puis donc trop vous recommander, citoyen ambassadeur, de
maintenir, autant que le permettra la dignité de la France, la bonne
harmonie entre la République et la cour des Deux-Siciles, et de calmer
par tous les moyens possibles l'impatience des patriotes napolitains;
tout mouvement qui se produirait avant trois mois, c'est-à-dire avant
le temps qui m'est nécessaire pour organiser l'armée serait prématuré et
avorterait infailliblement.

»Mon aide de camp, homme sûr, d'un courage éprouvé, et qui, né dans les
États du roi de Naples, parle non-seulement l'italien, mais encore
le patois napolitain, est chargé de vous remettre cette lettre et de
s'aboucher avec les chefs du parti républicain à Naples. Renvoyez-le-moi
le plus vite possible avec une réponse détaillée qui m'expose exactement
votre situation vis-à-vis de la cour des Deux-Siciles.

»Fraternité.

»CHAMPIONNET.

»18 septembre 1798.»

--Eh bien, monsieur, dit la reine, si vous n'êtes rassuré qu'à moitié,
voilà qui doit vous rassurer tout à fait.

--Sur un point, oui, madame; mais sur un autre, non.

--Ah! je comprends. Vous voulez parler du parti républicain, auquel vous
avez eu tant de peine à croire. Eh bien, Votre Majesté le voit, ce n'est
pas tout à fait un fantôme; il existe, puisqu'il faut le calmer et que
ce sont les jacobins eux-mêmes qui en donnent le conseil.

--Mais comment diable avez-vous pu vous procurer cette lettre? demanda
le roi en la prenant des mains du cardinal et en l'examinant avec
curiosité.

--Ceci, c'est mon secret, monsieur, répondit la reine, et vous me
permettrez de le garder; mais j'ai, je crois, coupé la parole à Sa
Seigneurie lord Nelson au moment où il allait répondre à une question
que vous veniez de lui faire.

--Je disais qu'en septembre et en octobre, la mer est mauvaise, et
qu'il nous faudrait peut-être un mois ou six semaines pour recevoir
d'Angleterre cet argent dont nous avons besoin le plus tôt possible.

La demande du roi fut transmise à Nelson.

--Sire, répondit-il, le cas est prévu et vos banquiers, MM. Baker père
et fils, vous escompteront, avec l'aide de leurs correspondants de
Messine, de Rome et de Livourne, une lettre de change d'un million de
livres que leur fera sir William Hamilton et que j'endosserai. Votre
Majesté aura seulement besoin, vu le chiffre assez élevé de la somme, de
les prévenir à l'avance.

--C'est bien, c'est bien, dit le roi; faites faire la lettre de change
à sir William, endossez-la, remettez-la-moi, et je m'entendrai de cela
avec les Baker.

Ruffo souffla quelques mots à l'oreille du roi.

Ferdinand fit un signe de tête.

--Mais ma bonne alliée l'Angleterre, dit-il, si amie qu'elle soit du
royaume des Deux-Siciles, ne donne pas son argent pour rien, je la
connais. Que demande-t-elle, en échange de son million de livres
sterling?

--Une chose bien simple, et qui ne porte aucun préjudice à Votre
Majesté.

--Laquelle, enfin?

--Elle demande que, quand la flotte de Sa Majesté Britannique, qui est
en train de bloquer Malte, l'aura reprise aux Français, Votre Majesté
renonce à faire valoir ses droits sur cette île, afin que Sa Majesté
Britannique, qui n'a point de possession dans la Méditerranée autre
que Gibraltar, puisse faire de Malte un point de station et
d'approvisionnement pour les vaisseaux anglais.

--Bon! la cession sera facile de ma part; Malte ne m'appartient pas,
elle appartient à l'Ordre.

--Oui, sire; mais, Malte reprise, l'Ordre sera dissous, fit observer
Nelson.

--Et, l'Ordre dissous, se hâta de dire Ruffo, Malte fait retour à la
couronne des Deux-Siciles, ayant été donné par l'empereur Charles-Quint,
comme héritier du royaume d'Aragon, aux chevaliers hospitaliers qui
venaient d'être chassés de Rhodes, en 1535, par Soliman II; or, si
avec le besoin qu'a l'Angleterre d'une station dans la Méditerranée,
l'Angleterre ne payait Malte que vingt-cinq millions de francs, ce ne
serait pas cher.

Peut-être la discussion allait-elle s'établir sur ce point lorsqu'une
troisième fanfare se fit entendre dans la cour et produisit un effet non
moins inattendu et non moins prodigieux que les deux premières.

Quant à la reine, elle échangea avec Mack et Nelson un regard qui
voulait dire: «Restez calmes, je sais ce que c'est.»

Mais le roi, qui ne le savait pas, courut à la fenêtre et l'ouvrit avant
que la fanfare fût terminée.

Elle sonnait l'_hallali_.

--Voyons! cria-t-il furieux, m'expliquera-t-on enfin ce que veulent dire
ces trois misérables fanfares?

--Elles veulent dire que Votre Majesté peut partir quand elle voudra,
répondit le sonneur; elle sera sûre de ne pas faire buisson creux, les
sangliers sont détournés.

--Détournés! répéta le roi, les sangliers sont détournés?

--Oui, sire, une bande de quinze.

--Quinze sangliers!... Entendez-vous, madame? s'écria le roi en
s'adressant à Caroline. Quinze sangliers! entendez-vous, messieurs?
Quinze sangliers! entend-tu, Jupiter? Quinze! quinze! quinze!

Puis, revenant au sonneur de cor:

--Ne sais-tu donc pas, lui cria-t-il d'une voix désespérée, qu'il n'y a
pas de chasse aujourd'hui, malheureux?

La reine s'avança.

--Et pourquoi donc n'y aurait-il pas de chasse aujourd'hui, monsieur?
demanda-t-elle avec son plus charmant sourire.

--Mais, madame, parce que, sur le billet que vous m'avez écrit cette
nuit, je l'ai décommandée.

Et il se retourna vers Ruffo comme pour le prendre à témoin que l'ordre
avait été donné devant lui.

--C'est possible, monsieur; mais, moi, reprit la reine, j'ai pensé à la
peine que vous causait la privation de ce plaisir, et, présumant que le
conseil finirait de bonne heure et nous laisserait le temps de chasser
pendant une partie de la journée, j'ai intercepté le messager et n'ai
rien changé au premier ordre donné par vous, sinon que j'ai indiqué
votre départ pour onze heures au lieu de neuf. Voici onze heures
qui sonnent, le conseil est fini, les sangliers sont détournés, rien
n'empêche donc Votre Majesté de partir.

Au fur et à mesure que la reine parlait, la figure du roi devenait
rayonnante.

--Ah! chère maîtresse!--on se rappelle que c'était le nom dont Ferdinand
appelait Caroline dans ses moments d'amitié,--ah! chère maîtresse! vous
êtes digne de remplacer non-seulement Acton comme premier ministre, mais
encore le duc della Salandra, comme grand veneur. Vous l'avez dit: le
conseil est fini, vous avez votre général de terre, vous avez votre
général de mer, nous allons avoir cinq ou six millions de ducats sur
lesquels nous ne comptions point; tout ce que vous ferez sera bien fait;
tout ce que je vous demande, c'est de ne pas vous mettre en campagne
avant l'empereur. Par ma foi, je me sens tout disposé à faire la guerre:
il paraît que, décidément, j'étais brave... Au revoir, chère maîtresse!
Au revoir, messieurs! Au revoir, Ruffo!

--Et Malte, sire? demanda le cardinal.

--Bon! que l'on en fasse ce que l'on voudra, de Malte; je m'en passe
depuis deux cent soixante-trois ans, je m'en passerai bien encore. Un
mauvais rocher qui n'est bon pour la chasse que deux fois dans l'année,
au passage des cailles; où l'on ne peut pas avoir de faisans, faute
d'eau; où il ne pousse pas un radis et où l'on est obligé de tout
tirer de la Sicile! Qu'ils prennent Malte et qu'ils me débarrassent
des jacobins, c'est tout ce que je leur demande.... Quinze sangliers!
Jupiter, taïaut! Jupiter, taïaut!

Et le roi sortit en sifflant une quatrième fanfare.

--Milord, dit la reine à Nelson, vous pouvez écrire à votre gouvernement
que la cession de Malte à l'Angleterre ne souffrira aucune difficulté de
la part du roi des Deux-Siciles.

Alors, se tournant vers les ministres et les conseillers:

--Messieurs, dit-elle, le roi vous remercie des bons avis que vous lui
avez donnés. Le conseil est levé.

Puis, enveloppant tout le monde dans un salut qu'elle sut par un coup
d'oeil rendre ironique pour Ruffo, elle rentra chez elle, suivie de Mack
et de Nelson.




                                  XXV

                        L'INTÉRIEUR D'UN SAVANT


Il était neuf heures du matin; l'atmosphère, épurée par l'orage de
la nuit, était d'une limpidité merveilleuse; les barques des pêcheurs
sillonnaient silencieusement le golfe, entre le double azur du ciel
et de la mer, et, de la fenêtre de la salle à manger, de laquelle il
s'éloignait et se rapprochait tour à tour, le chevalier San-Felice eût
pu voir et compter, comme des points blancs, les maisons qui, à sept
lieues de là, marbraient le sombre versant d'Ana-Capri, si deux choses
ne l'eussent en ce moment préoccupé: d'abord, cette opinion qu'a émise
Buffon dans ses _Époques de la nature_,--opinion qui lui paraissait
quelque peu hasardée,--que la terre avait été détachée du soleil par
le choc d'une comète; et, en même temps, une inquiétude vague que lui
causait le sommeil prolongé de sa femme. C'était la première fois,
depuis son mariage, qu'en sortant de son cabinet, vers les huit heures
du matin, il ne trouvait pas Luisa occupée à préparer la tasse de café,
le pain, le beurre, les oeufs et les fruits qui composaient le déjeuner
habituel du savant, déjeuner que partageait, avec un appétit tout
juvénile, celle qui l'avait ordonné et servi, même, avec la double
attention d'une fille respectueuse et d'une tendre épouse.

Après son déjeuner, c'est-à-dire vers dix heures du matin, avec
la régularité qu'il mettait à toute chose, quand une trop forte
préoccupation scientifique ou morale ne l'absorbait pas, le chevalier
embrassait Luisa au front et prenait le chemin de sa bibliothèque,
chemin qu'à moins de trop mauvais temps, il faisait toujours à pied,
autant pour son plaisir et sa distraction que pour accomplir une
recommandation d'hygiène que lui avait faite son ami Cirillo, et qui,
s'étendant de Mergellina au palais royal, pouvait équivaloir à un
kilomètre et demi.

C'était là que demeurait, six mois de l'année, le prince héréditaire;
les six autres mois, il demeurait à la Favorite ou à Capodimonte;
pendant ces six mois, une de ses voitures était à la disposition de
San-Felice.

Quand il habitait le palais royal, le prince descendait invariablement
vers onze heures à sa bibliothèque, et trouvait son bibliothécaire
juché sur quelque échelle, à la recherche d'un livre rare ou nouveau.
En apercevant le prince, San-Felice faisait un mouvement pour descendre,
mais le prince s'opposait à ce qu'il se dérangeât. Une conversation
presque toujours littéraire ou scientifique s'établissait entre le
savant sur son échelle et l'adepte sur son fauteuil. Entre midi et
midi et demi, le prince rentrait chez lui. San-Felice descendait de
son échelle pour le reconduire jusqu'à la porte, tirait sa montre, la
mettait sur son bureau pour ne pas oublier l'heure, oubli auquel l'eût
facilement entraîné un travail attachant, parce qu'il était aimé. A deux
heures moins vingt minutes, le chevalier replaçait son travail dans son
tiroir, auquel il donnait un tour de clef, remettait sa montre dans son
gousset, prenait son chapeau, qu'il tenait à la main jusqu'à la porte
de la rue, par cette révérence qu'avaient à cette époque les hommes
vraiment royalistes pour tout ce qui tenait à la royauté. Parfois, s'il
était dans ses jours de distraction, il faisait, tête nue, le chemin
du palais à sa maison, à la porte de laquelle il frappait deux coups,
presque toujours au même moment où sa pendule sonnait deux heures.

Ou Luisa venait lui ouvrir elle-même, ou elle l'attendait sur le perron.

Le dîner était toujours prêt; on se mettait à table; pendant le dîner,
Luisa racontait ce qu'elle avait fait, les visites qu'elle avait
reçues, les petits événements qui étaient survenus dans le voisinage.
Le chevalier, de son côté, disait ce qu'il avait vu sur son chemin, les
nouvelles que lui avait données le prince, ce qu'il avait pu saisir
de la politique, chose qui le préoccupait assez peu et qui intéressait
médiocrement Luisa. Puis, après le dîner, selon sa disposition, Luisa
se mettait au clavecin ou prenait sa guitare et chantait quelque gaie
chanson de Santa-Lucia ou quelque mélancolique mélodie de Sicile; ou
bien encore les deux époux faisaient une promenade à pied sur la route
pittoresque du Pausilippe, ou en voiture jusqu'à Bagnoli ou Pouzzoles,
et, dans ces promenades, San-Felice avait toujours quelque anecdote
historique à raconter, quelque observation intéressante à faire, sa
vaste érudition lui permettant de ne se répéter jamais et de charmer
toujours.

On rentrait à la nuit; il était rare alors que quelque ami de
San-Felice, quelque amie de Luisa, ne vînt pour passer la soirée,
l'été sous le palmier, où l'on dressait une table, l'hiver au salon. En
hommes, c'était souvent, lorsqu'il n'était point à Saint-Pétersbourg
ou à Vienne, Dominique Cimarosa, l'auteur des _Horaces_, du _Mariage
secret_, de _l'Italienne à Londres_, du _Directeur dans l'embarras_.
L'illustre maestro se plaisait à faire chanter les morceaux encore
inédits de ses opéras à Luisa, dans laquelle il trouvait, outre une
excellente méthode qu'elle lui devait en partie, cette voix fraîche,
limpide et sans fioritures, que l'on rencontre si rarement au théâtre;
c'était quelquefois un jeune peintre, beau talent, charmant esprit,
grand musicien, excellent joueur de guitare, s'appelant Vitaliani, comme
cet enfant qui mourut avec deux autres enfants, Emmanuele de Deo et
Gagliani, victimes de la première réaction. C'était, rarement enfin,
car sa nombreuse clientèle lui en laissait peu le temps, c'était ce bon
docteur Cirillo, avec lequel déjà deux ou trois fois nous nous sommes
rencontrés, et que nous allons rencontrer encore. C'était, presque tous
les soirs, la duchesse Fusco, quand elle était à Naples. C'était souvent
une femme remarquable sous tous les rapports, rivale de madame de Staël
comme publiciste et improvisatrice, Éléonore Fonseca Pimentele, élève de
Métastase, qui, lorsqu'elle était encore tout enfant, lui avait promis
un grand avenir de gloire. Quelquefois, encore, c'était la femme d'un
savant, confrère de San-Felice: c'était la signora Baffi, qui, comme
Luisa, n'avait pas la moitié de l'âge de son mari, et qui cependant
l'aimait comme Luisa aimait le sien. Ces soirées duraient jusqu'à onze
heures, rarement plus tard. On causait, on chantait, on disait des vers,
on prenait des glaces, on mangeait des gâteaux. Parfois, si la soirée
était belle, si la mer était calme, si la lune semait le golfe de
paillettes d'argent, on descendait dans une barque: et, alors, de la
surface de la mer montaient au ciel des chants délicieux, des harmonies
adorables qui ravissaient en extase le bon Cimarosa; ou bien, debout
comme la sibylle antique, Éléonore Pimentele jetait au vent qui faisait
flotter ses longs cheveux noirs, dénoués sur une simple tunique à
la grecque, des strophes qui semblaient des souvenirs de Pindare ou
d'Alcée.

Le lendemain, la même existence recommençait, avec la même ponctualité;
rien ne l'avait jamais ni troublée ni dérangée.

Comment se faisait-il donc que Luisa, qu'en rentrant à deux heures du
matin il avait trouvée couchée et dormant d'un si bon sommeil, comment
se faisait-il que Luisa, toujours levée à sept heures, ne fût pas encore
sortie de sa chambre à neuf heures, et qu'à toutes les questions du
chevalier, Giovannina eût répondu:

--Madame dort et a prié qu'on ne la réveillât point.

Mais neuf heures un quart venaient de sonner, et le chevalier, cédant
à son inquiétude, se préparait à aller lui-même frapper à la porte de
Luisa, lorsque celle-ci parut sur le seuil de la salle à manger,
les yeux un peu fatigués, le teint un peu pâle, mais plus ravissante
peut-être sous ce nouvel aspect que le chevalier ne l'avait jamais vue.

Il allait à elle avec l'intention de la gronder à la fois et de ce
sommeil si prolongé et de l'inquiétude qu'il lui avait causée; mais,
lorsqu'il vit le doux sourire de la sérénité éclairer, comme un rayon
matinal, sa charmante physionomie, il ne put que la regarder, sourire
lui-même, prendre sa blonde tête entre ses deux mains, la baiser au
front, en lui disant avec une galanterie mythologique qui, à cette
époque, n'avait rien de suranné:

--Si la femme du vieux Tithon s'est fait attendre, c'était pour se
déguiser en amante de Mars!

Une vive rougeur passa sur le visage de Luisa, elle appuya sa tête
contre le coeur du chevalier, comme si elle eût voulu se réfugier dans
sa poitrine.

--J'ai fait des rêves terribles cette nuit, mon ami, dit-elle, et cela
m'a rendue un peu malade.

--Et ces rêves terribles, t'ont-ils, en même temps que le sommeil,
enlevé l'appétit?

--J'en ai vraiment peur, dit Luisa en se mettant à table.

Elle fit un effort pour manger, mais c'était chose impossible: il lui
semblait avoir la gorge serrée par une main de fer.

Son mari la regardait avec étonnement, et elle se sentait rougir
et pâlir sous ce regard plutôt inquiet qu'interrogateur cependant,
lorsqu'on frappa trois coups également espacés à la porte du jardin.

Quelle que fût la personne qui arrivait, elle était la bienvenue pour
Luisa; car elle faisait diversion à l'inquiétude du chevalier et à son
embarras à elle.

Aussi se leva-t-elle vivement pour aller ouvrir.

--Où est donc Nina? demanda San-Felice.

--Je ne sais, répondit Luisa; sortie peut-être.

--A l'heure du déjeuner? quand elle sait sa maîtresse souffrante?
Impossible, ma chère enfant!

On frappa une seconde fois.

--Permettez que j'aille ouvrir, dit Luisa.

--Non pas; c'est à moi d'y aller; tu souffres, tu es fatiguée; reste
tranquille, je le veux!

Le chevalier disait quelquefois: _Je le veux_, mais d'une voix si douce,
avec une expression si tendre, que c'était toujours la prière d'un père
à sa fille, et jamais l'ordre d'un mari à sa femme.

Luisa laissa donc le chevalier descendre le perron et aller lui-même
ouvrir la porte du jardin; mais, inquiète à chaque circonstance nouvelle
qui pouvait donner à son mari soupçon de ce qui s'était passé pendant
la nuit, elle courut à la fenêtre, y passa vivement la tête, et, sans
pouvoir découvrir qui c'était, vit un homme qui paraissait d'un certain
âge déjà, et qui, abrité sous un chapeau à larges bords, examinait, avec
une attention qui lui fit passer un frisson dans les veines, la porte
contre laquelle s'était adossé Salvato, et le seuil sur lequel il était
tombé.

La porte s'ouvrit, l'homme entra sans que Luisa eût pu le reconnaître.

Au son joyeux de la voix de son mari, qui invitait le visiteur à le
suivre, Luisa comprit que c'était un ami.

Très-pâle, très-agitée, elle alla reprendre sa place à table.

Son mari entra, poussant devant lui Cirillo.

Elle respira. Cirillo l'aimait beaucoup, et, de son côté, elle avait
une grande affection pour lui, parce que Cirillo, ayant autrefois été le
médecin du prince Caramanico, parlait souvent de lui--quoiqu'il ignorât
le lien de parenté qui l'attachait à Luisa--avec amour et vénération.

En l'apercevant, elle se leva donc et jeta un cri de joie; rien de
mauvais ne pouvait lui venir de la part de Cirillo.

Hélas! bien des fois, pendant cette nuit qu'elle avait passée presque
tout entière au chevet du blessé, elle avait pensé au bon docteur, et,
peu confiante dans la science de Nanno, elle avait dix fois été sur
le point d'envoyer Michele à sa recherche; mais elle n'avait point osé
mettre ce désir à exécution. Que penserait Cirillo du mystère qu'elle
faisait à son mari de ce terrible événement qui s'était passé sous ses
yeux, et comment apprécierait-il les raisons qu'elle croyait avoir de
garder sur cet événement un silence absolu?

Mais il n'en était pas moins singulier pour elle, ce hasard qui amenait
Cirillo, que l'on n'avait pas vu depuis plusieurs mois, et cela, le
matin même qui suivait la nuit où sa présence avait été si fort désirée
dans la maison.

Cirillo, en entrant, arrêta un instant son regard sur Luisa; puis,
cédant à l'invitation de San-Felice, il approcha sa chaise de la table
où le mari et la femme déjeunaient, et sur laquelle, selon la coutume
orientale, qui est aussi celle de Naples, cette première étape de
l'Orient, Luisa lui servit une tasse de café noir.

--Ah! pardieu! lui dit San-Felice en lui posant la main sur le genou, il
ne fallait pas moins qu'une visite à neuf heures et demie du matin
pour vous faire pardonner l'abandon dans lequel vous nous laissiez.
On mourrait vingt fois, cher ami, avant de savoir si vous êtes mort
vous-même!

Cirillo regarda San-Felice avec la même attention qu'il avait regardé
sa femme; mais autant chez l'une il trouvait la trace mystérieuse
d'une nuit agitée et inquiète, autant il trouvait chez l'autre la naïve
sérénité de l'insouciance et du bonheur.

--Alors, dit-il à San-Felice, cela vous fait plaisir, de me voir _ce
matin_, mon cher chevalier?

Et il appuya sur ces deux mots: ce matin, avec une intention marquée.

--Cela me fait toujours plaisir, de vous voir, cher docteur, matin et
soir, soir et matin; mais justement, ce matin, je suis plus que jamais
content de vous voir.

--A quel propos? Dites-moi cela.

--A deux propos... Prenez donc votre café... Ah! pour le café, par
exemple, vous jouez de malheur aujourd'hui, ce n'est pas Luisa qui l'a
fait... La paresseuse s'est levée... A quelle heure? Devinez.

--Fabiano! dit Luisa en rougissant.

--La voyez-vous! elle est honteuse elle-même!... A neuf heures!

Cirillo remarqua la rougeur de Luisa, à laquelle succéda une pâleur
mortelle.

Sans savoir encore quels étaient les motifs de cette agitation, Cirillo
eut pitié de la pauvre femme.

--Vous vouliez me voir à deux propos, mon cher San-Felice... Lesquels?

--D'abord, répliqua le chevalier, imaginez-vous que j'ai rapporté hier
de la bibliothèque du palais les _Époques de la nature_, de M. le comte
de Buffon. Le prince a fait venir ce livre en cachette, attendu qu'il
est défendu par la censure: peut-être--je n'en sais rien--peut-être
est-ce parce qu'il n'est pas tout à fait d'accord avec la Bible.

--Oh! cela me serait bien égal, répondit Cirillo en riant, s'il était
d'accord avec le sens commun.

--Ah! s'écria le chevalier, vous ne pensez donc pas comme lui que la
terre soit un morceau du soleil détaché par le choc d'une comète?

--Pas plus que je ne pense, mon cher chevalier, que la génération
des êtres vivants s'opère par des molécules organiques et des moules
intérieurs; ce qui est encore une théorie du même auteur, non moins
absurde, à mon avis, que la première.

--A la bonne heure! Je ne suis donc pas si ignorant que j'en avait peur!

--Vous, mon cher ami? Mais vous êtes l'homme le plus savant que je
connaisse.

--Oh! oh! oh! mon cher docteur, parlez bas, que l'on ne vous entende pas
dire une pareille énormité. Ainsi, c'est bien arrêté, n'est-ce pas? je
n'ai pas besoin de m'en préoccuper davantage: la terre n'est point un
morceau du soleil.... Ah! voilà l'un des deux points éclaircis, et,
comme c'était le moins important, je l'ai fait passer le premier; le
second, vous l'avez devant les yeux. Que dites-vous de ce visage-là?

Et il lui montra Luisa.

--Ce visage-là est charmant comme toujours, répondit Cirillo; seulement
un peu fatigué, un peu pâli par la peur que madame aura peut-être eue
cette nuit.

Le docteur appuya sur les derniers mots.

--Quelle peur? demanda San-Felice.

Cirillo regarda Luisa.

--Il n'est rien arrivé cette nuit qui vous ait effrayée, madame? demanda
Cirillo.

--Bien, non, rien, cher docteur.

Et Luisa jeta sur Cirillo un regard suppliant.

--Alors, répondit insoucieusement Cirillo, c'est que vous avez mal
dormi, voilà tout.

--Oui, dit San-Felice en riant, elle a fait de mauvais rêves, et
cependant, lorsque je suis rentré hier de l'ambassade d'Angleterre, elle
dormait d'un si bon sommeil, que je suis entré dans sa chambre et l'ai
embrassée sans qu'elle se soit réveillée.

--Et à quelle heure êtes-vous revenu de l'ambassade d'Angleterre?

--Mais à deux heures et demie, à peu près?

--C'est cela, dit Cirillo, tout était fini.

--Qu'est-ce qui était fini?

--Rien, dit Cirillo. Seulement on a assassiné cette nuit un homme devant
votre porte...

Luisa devint aussi pâle que le peignoir de batiste dont elle était
vêtue.

--Mais, continua Cirillo, comme c'était à minuit que l'assassinat avait
eu lieu, que madame dormait à cette heure, que vous êtes rentré à deux
heures et demie, vous n'en avez rien su?

--Non, et c'est vous qui m'en donnez des nouvelles. Par malheur, ce
n'est pas chose rare qu'un assassinat dans les rues de Naples, et
surtout à Mergellina, qui est à peine éclairée et où tout monde est
couché à neuf heures du soir... Ah! je comprends maintenant pourquoi
vous êtes venu de si bon matin.

--Justement, mon ami, je voulais savoir si cet assassinat, qui a plus
de gravité qu'un accident ordinaire, n'avait pas, s'étant passé sous vos
fenêtres, jeté quelque trouble dans la maison.

--Aucun! vous le voyez... Mais cet assassinat, comment l'avez-vous
appris?

--J'ai passé devant votre porte au moment même où il venait d'avoir
lieu. L'homme, en se défendant,--il paraît qu'il était très-fort et
très-brave,--a tué deux sbires et en a blessé deux autres.

Luisa dévorait chaque parole qui sortait de la bouche du docteur; tous
ces détails, qu'on ne l'oublie pas, lui étaient inconnus.

--Comment! demanda San-Felice en baissant la voix, les assassins étaient
des sbires?

--Sous le commandement de Pasquale de Simone, répondit Cirillo en
mettant sa voix au diapason de celle du chevalier.

--Croyez-vous donc à toutes ces calomnies? demanda San-Felice.

--Je suis bien forcé d'y croire.

Cirillo prit San-Felice par la main et le conduisit à la fenêtre.

--Voyez-vous, lui dit-il en étendant le doigt, de l'autre côté de la
fontaine du Lion, à la porte de cette maison qui fait l'angle de la
place et de la rue, voyez-vous cette bière exposée entre quatre cierges?

--Oui.

--Eh bien, elle renferme le cadavre d'un des deux sbires blessés.
Celui-là est mort entre mes mains et, en mourant, m'a tout dit.

Cirillo se retourna vivement pour s'assurer de l'effet qu'avaient fait
sur Luisa les paroles qu'il venait de prononcer.

Elle était debout, essuyant avec son mouchoir la sueur de son front.

Luisa comprit que les paroles avaient été dites pour elle. Les forces
lui manquèrent; elle retomba sur sa chaise les mains jointes.

Cirillo fit signe que lui aussi comprenait et la rassura d'un coup
d'oeil.

--Maintenant, dit-il, mon cher chevalier, je suis enchanté que tout cela
se soit passé _in partibus_, c'est-à-dire sans que vous ni madame
ayez rien vu ni entendu. Mais, comme madame n'en est pas moins un peu
souffrante, vous allez me permettre de l'interroger, n'est-ce pas, et
de lui laisser une petite ordonnance? Puis, comme les médecins font
toujours des questions fort indiscrètes; comme les dames ont toujours,
à l'endroit de leur santé, certains secrets ou plutôt certaines pudeurs
qui ont besoin du tête-à-tête pour s'épancher, vous allez me permettre
d'emmener madame dans sa chambre et de l'y interroger tout à mon aise.

--Inutile, cher docteur; voici dix heures qui sonnent. Je suis en retard
de vingt minutes. Restez avec Luisa; confessez-la à blanc. Moi, je vais
à ma bibliothèque... A propos, vous savez ce qui s'est passé, cette
nuit, à l'hôtel de l'ambassadeur d'Angleterre?

--Oui, à peu près du moins.

--Eh bien, cela doit avoir amené de grandes choses; je suis sûr que le
prince descendra aujourd'hui plus tôt que de coutume, et que déjà même
peut-être il m'attend. Vous m'avez donné des nouvelles ce matin; eh
bien, moi, peut-être pourrai-je vous en donner ce soir, si vous repassez
par ici... Mais que je suis naïf! on ne repasse point par ici, on y
vient quand on s'y perd... Mergellina est le pôle nord de Naples, et je
suis au milieu des banquises.

Puis, embrassant sa femme au front:

--Au revoir, mon enfant chéri, lui dit-il. Conte bien toutes tes petites
histoires au docteur; songe que ta santé est ma joie, et que ta vie est
ma vie. Au revoir, cher docteur.

Puis, jetant les yeux sur la pendule:

--Dix heures un quart! s'écria-t-il, dix heures un quart!

Et, levant au ciel son chapeau et son parapluie, il s'élança par les
degrés du perron.

Cirillo le regarda s'éloigner; mais il n'eut pas même la patience
d'attendre qu'il fût hors du jardin, et, se retournant vers Luisa:

--Il est ici, n'est-ce pas? lui demanda-t-il avec un sentiment de
profonde angoisse.

--Oui! oui! oui! murmura Luisa en tombant à genoux devant Cirillo.

--Mort ou vivant?

--Vivant!

--Dieu soit loué! s'écria Cirillo. Et vous, Luisa...

Il la regarda avec une tendresse mêlée d'admiration.

--Et moi?... demanda celle-ci toute tremblante.

--Vous, dit Cirillo en la relevant et en la pressant sur son coeur,
vous, soyez bénie!

Et ce fut Cirillo qui, à son tour, tomba sur une chaise en s'essuyant le
front.




                                  XXVI

                           LES DEUX BLESSÉS


Luisa ne comprenait rien à la scène qui venait de se passer. Elle
devinait qu'elle avait sauvé la vie d'une personne qui était chère à
Cirillo, voilà tout.

Seulement, voyant le bon docteur pâlir sous le poids de l'émotion qu'il
venait d'éprouver, elle lui versa un verre d'eau fraîche, qu'elle lui
offrit et qu'il but à moitié.

--- Et maintenant, dit Cirillo en se levant vivement, ne perdons pas une
minute. Où est-il?

--Là, dit Luisa en montrant l'extrémité du corridor.

Cirillo fit un mouvement dans la direction indiquée; Luisa le retint.

--Mais..., dit-elle en hésitant.

--Mais? répéta Cirillo.

--Écoutez-moi, et surtout excusez-moi, mon ami, lui dit-elle de sa voix
caressante, et en lui posant les deux mains sur les deux épaules.

--J'écoute, dit en souriant Cirillo; il n'est point à l'agonie, n'est-ce
pas?

--Non, Dieu merci! il est même, je le crois, aussi bien qu'il peut
l'être dans sa position; du moins, il était ainsi quand je l'ai quitté,
il y a deux heures. Voilà donc ce que je voulais vous dire et ce qu'il
était important que vous sussiez avant que de le voir. Je n'osais
pas vous envoyer chercher, parce que vous êtes l'ami de mon mari, et
qu'instinctivement je sentais que mon mari ne devait rien savoir de tout
cela. Je ne voulais pas confier à un médecin dont je ne fusse pas sûre
un secret important, car il y a quelque secret important là-dessous,
n'est-ce pas, mon ami?

--Un secret terrible, Luisa!

--Un secret royal, n'est-ce pas? reprit celle-ci.

--Silence! Qui vous a dit cela?

--Le nom même de l'assassin.

--Vous le saviez?

--Michele, mon frère de lait, a reconnu Pasquale de Simone... Mais
laissez-moi achever. Je voulais donc vous dire que, n'osant vous envoyer
chercher, ne voulant pas envoyer chercher un autre médecin que vous,
j'ai prié une personne qui se trouvait là par hasard de donner les
premiers soins au blessé...

--Cette personne appartient-elle à la science? demanda Cirillo.

--Non; mais elle a prétendu avoir des secrets pour guérir.

--Quelque charlatan, alors.

--Non; mais excusez-moi, cher docteur, je suis si troublée, que ma
pauvre tête se perd; mon frère de lait, Michele, celui qu'on appelle
Michele _il Pazzo_, vous le connaissez, je crois?

--Oui, et, par parenthèse, je vous dirai même: défiez-vous de lui! c'est
un royaliste enragé devant lequel je n'oserais point passer si j'avais
des cheveux taillés à la Titus, et si je portais des pantalons au lieu
de porter des culottes: il ne parle que de brûler et de pendre les
jacobins.

--Oui; mais il est incapable de trahir un secret dans lequel je serais
pour quelque chose.

--C'est possible; nos hommes du peuple sont un composé de bon et de
mauvais; seulement, chez la plupart d'entre eux, le mauvais l'emporte
sur le bon. Vous disiez donc que votre frère de lait Michele...?

--Sous prétexte de me faire dire ma bonne aventure,--je vous jure, mon
ami, que c'est lui qui a eu cette idée et non pas moi,--m'avait amené
une sorcière albanaise. Elle m'avait prédit toute sorte de choses
folles, et elle était là enfin quand j'ai recueilli ce malheureux jeune
homme, et c'est elle qui, avec des herbes dont elle prétend connaître la
puissance, a arrêté le sang et posé le premier appareil.

--Hum! fit Cirillo avec inquiétude.

--Quoi?

--Elle n'avait point de raison d'en vouloir au blessé, n'est-ce pas?

--Aucune: elle ne le connaît pas, et, au contraire, elle a paru prendre
un grand intérêt à sa situation.

--Alors, vous n'avez point la crainte que, dans un but de vengeance
quelconque, elle n'ait employé des herbes vénéneuses.

--Bon Dieu! s'écria Luisa en pâlissant, vous m'y faites penser; mais
non, c'est impossible. Le blessé, à part une grande faiblesse, a paru
soulagé dès que l'appareil a été posé.

--Ces femmes, dit Cirillo comme s'il se parlait à lui-même, ont, en
effet, quelquefois des secrets excellents. Au moyen âge, avant que la
science nous fût venue de la Perse, avec les Avicenne, et de l'Espagne,
avec les Averrhoès, elles furent les confidentes de la nature, et, si
la médecine était moins fière, elle avouerait qu'elle leur doit
quelques-unes de ses meilleures découvertes. Seulement, ma chère Luisa,
continua-t-il en revenant à la jeune femme, ces sortes de créatures sont
sauvages et jalouses, et il y aurait danger pour le malade que votre
sorcière sût qu'un autre médecin qu'elle lui donne des soins. Tâchez
donc de l'éloigner afin que je voie le blessé seul.

--Eh bien, c'est ce que j'avais pensé, mon ami, et ce dont je voulais
vous avertir, dit Luisa. Maintenant que vous savez tout et que vous-même
avez été au-devant de mes craintes, venez! vous entrerez dans une
chambre voisine; j'éloignerai Nanno sous un prétexte quelconque, et,
alors, alors, ô cher docteur, dit Luisa en joignant les mains comme elle
eût fait devant Dieu, alors, vous le sauverez, n'est-ce pas?

--C'est la nature qui sauve, mon enfant, et non pas nous autres,
répondit Cirillo. Nous l'aidons, voilà tout; et j'espère qu'elle aura
déjà fait pour notre cher blessé tout ce qu'elle pouvait faire. Mais ne
perdons point de temps: dans ces sortes d'accidents, la promptitude des
soins est pour beaucoup dans la guérison. S'il faut se fier à la nature,
il ne faut pas non plus lui laisser tout à faire.

--Venez donc, alors, dit Luisa.

Elle marcha la première, le docteur la suivit.

On traversa la longue file d'appartements qui faisaient partie de la
maison San-Felice, puis on ouvrit la porte de communication donnant dans
la maison voisine.

--Ah! dit Cirillo remarquant cette combinaison du hasard qui avait
si bien servi l'événement, voilà qui est excellent! Je comprends, je
comprends... Il n'est pas chez vous; il est chez la duchesse Fusco. Il y
a une Providence, mon enfant!

Et, d'un regard levé au ciel, Cirillo remercia cette Providence à
laquelle, en général, les médecins ont si peu de foi.

--Ainsi, n'est-ce pas, dit Luisa, il faut qu'il soit caché?...

Cirillo comprit ce que Luisa voulait dire.

--A tout le monde, sans exception aucune, vous entendez? Sa
présence connue dans cette maison, quoiqu'elle ne soit pas la vôtre,
compromettrait cruellement votre mari d'abord.

--Alors, s'écria joyeusement Luisa, je ne m'étais pas trompée, et j'ai
bien fait de garder mon secret pour moi seule?

--Oui, vous avez bien fait, et je n'ajouterai qu'un mot pour vous
enlever tout scrupule. Si ce jeune homme était reconnu et arrêté,
non-seulement sa vie serait en danger, mais encore la vôtre, celle de
votre mari, la mienne et celle de beaucoup d'autres qui valent mieux que
moi.

--Oh! nul ne vaut mieux que vous, mon ami, et nul mieux que moi ne sait
ce que vous valez. Mais nous sommes à la porte, docteur; voulez-vous
rester dehors et me laisser entrer?

--Faites, dit Cirillo en s'effaçant.

Luisa posa la main sur la clef et, sans le moindre grincement, fit
tourner la porte sur ses gonds.

Sans doute les précautions avaient été prises pour qu'elle s'ouvrît
ainsi sans bruit.

Au grand étonnement de la jeune femme, elle trouva le blessé seul avec
Nina, qui, une petite éponge à la main, lui pressait cette petite éponge
sur la poitrine et y faisait couler goutte à goutte, au moyen de cette
pression, le jus des herbes cueillies par la sorcière.

--Où est Nanno? où est Michele? demanda Luisa.

--Nanno est partie, madame, en disant que tout allait bien et qu'elle
n'avait plus rien à faire ici pour le moment, tandis qu'elle avait
beaucoup à faire ailleurs.

--Et Michele?

--Michele a dit qu'à la suite des événements de cette nuit, il y aurait
probablement du bruit au Vieux-Marché, et, comme il est un des chefs
de son quartier, il a ajouté que, s'il y avait du bruit, il voulait en
être.

--Ainsi, tu es seule?

--Absolument seule, madame.

--Entrez, entrez, docteur, dit Luisa, le champ est libre.

Le docteur entra.

Le malade était couché sur un lit dont le chevet était appuyé à la
muraille. Il avait la poitrine complétement nue, à l'exception d'une
bande de toile, qui, disposée en croix et passant derrière ses épaules,
maintenait l'appareil sur sa blessure. C'était à l'endroit précis de
cette blessure que Nina, en passant l'éponge, exprimait le suc des
herbes.

Salvato était immobile et sans mouvement, tenant ses yeux fermés au
moment où Luisa avait ouvert la porte. En même temps que la porte,
ses yeux s'étaient ouverts, et sa figure avait pris une expression de
bonheur qui avait presque fait disparaître celle de la souffrance.

Invité par la jeune femme à entrer, Cirillo apparut à son tour; le
blessé le regarda d'abord avec inquiétude. Quel était cet homme? Un
père, probablement; un mari, peut-être.

Tout à coup, il le reconnut, fit un mouvement pour se soulever, murmura
le nom de Cirillo et lui tendit la main.

Puis il retomba sur les oreillers, épuisé par le léger effort qu'il
venait de faire.

Cirillo, en portant un doigt à sa bouche, lui fit signe de ne parler ni
remuer.

Il s'approcha du blessé, leva la bande qui lui serrait la poitrine,
et, maintenant l'appareil, examina avec attention les débris des herbes
broyées par Michele, goûta du bout des lèvres la liqueur qui en était
tirée, et sourit en reconnaissant la triple combinaison astringente de
la fumeterre, du plantain et de l'artémise.

--C'est bien, dit-il à Luisa, sur laquelle s'étaient arrêtés de nouveau
le regard et le sourire du malade, vous pouvez continuer les remèdes de
la sorcière; je n'eusse peut-être pas ordonné cela, mais je n'eusse rien
ordonné de mieux.

Puis, revenant au blessé, il l'examina avec la plus grande attention.

Grâce aux herbes astringentes formant l'appareil, grâce au suc des
herbes dont on avait constamment baigné la blessure, les lèvres de la
plaie s'étaient rapprochées; elles étaient roses et du meilleur aspect,
et il était probable qu'il n'y avait pas eu d'hémorrhagie intérieure, ou
que, s'il y en avait eu un commencement, elle avait été interrompue
par ce que les chirurgiens nomment le _caillot_, oeuvre admirable de la
nature qui combat pour les êtres créés par elle avec une intelligence à
laquelle la science n'atteindra jamais.

Le pouls était faible mais bon. Restait à savoir dans quel état était la
voix. Cirillo commença par appuyer son oreille sur la poitrine du malade
et écouter sa respiration. Sans doute en fut-il content, car il se
releva en rassurant par un sourire Luisa, qui suivait des yeux tous ses
mouvements.

--Comment vous sentez-vous, mon cher Salvato? demanda-t-il au blessé.

--Faible, mais très-bien, répondit-il; je voudrais toujours rester
ainsi.

--Bravo! dit Cirillo, la voix est meilleure que je ne l'espérais. Nanno
a fait une magnifique cure, et je pense que, sans trop vous fatiguer,
vous allez pouvoir répondre à quelques questions, dont vous sentirez
vous-même l'importance.

--Je comprends, dit le malade.

Et, en effet, dans toute autre circonstance, Cirillo eût remis au
lendemain l'espèce d'interrogatoire qu'il allait faire subir à Salvato;
mais la situation était si grave, qu'il n'avait pas un instant à perdre
pour prendre les mesures qu'elle nécessitait.

--Dès que vous vous sentirez fatigué, arrêtez-vous, dit-il au blessé,
et, quand Luisa pourra répondre aux questions que je vous adresserai, je
la prie de vous épargner la peine d'y répondre vous-même.

--Vous vous nommez Luisa? dit Salvato. C'était un des noms de ma mère.
Dieu n'a fait qu'un seul et même nom pour la femme qui m'a donné la vie
et pour celle qui me l'a sauvée. Je remercie Dieu.

--Mon ami, dit Cirillo, soyez avare de vos paroles; je me reproche
chaque mot que je vous force de prononcer. Ne prononcez donc pas un seul
mot inutile.

Salvato fit un léger mouvement de la tête en signe d'obéissance.

--A quelle heure, demanda Cirillo s'adressant moitié à Salvato, moitié à
Luisa, à quelle heure le blessé a-t-il repris connaissance?

Luisa se hâta de répondre pour Salvato:

--A cinq heures du matin, mon ami, et juste au moment où l'aube se
levait.

Le blessé sourit; c'était aux premiers rayons de cette aube qu'il avait
entrevu Luisa.

--Qu'avez-vous pensé en vous trouvant dans cette chambre et en voyant
près de vous une personne inconnue?

--Ma première idée fut que j'étais mort et qu'un ange du Seigneur venait
me chercher pour m'enlever au ciel.

Luisa fit un mouvement pour s'effacer derrière Cirillo; mais Salvato
allongea vers elle la main d'un mouvement si brusque, que Cirillo arrêta
la jeune femme et la ramena en vue du blessé.

--Il vous a pris pour l'ange de la mort, lui dit Cirillo; prouvez-lui
qu'il se trompait et que vous êtes, au contraire, l'ange de la vie.

Luisa poussa un soupir, appuya la main sur son coeur, sans doute pour en
comprimer les battements, et, cédant, sans avoir la force de résister, à
la contrainte que lui imposait Cirillo, elle se rapprocha du blessé.

Les regards des deux beaux jeunes gens se croisèrent alors et ne se
détachèrent plus l'un de l'autre.

--Soupçonnez-vous quels étaient vos assassins? demanda Cirillo.

--Je les connais, dit vivement Luisa, et je vous les ai nommés; ce sont
des hommes à la reine.

Suivant la recommandation de Cirillo de laisser Luisa répondre pour lui,
Salvato se contenta de faire un signe affirmatif.

--Et vous doutez-vous dans quel but ils ont tenté de vous assassiner?

--Ils me l'ont dit eux-mêmes, fit Salvato: c'était pour m'enlever les
papiers dont j'étais porteur.

--Ces papiers, où étaient-ils?

--Dans la poche de la houppelande que m'avait prêtée Nicolino.

--Et ces papiers?

--Au moment où je me suis évanoui, j'ai cru sentir qu'on me les
enlevait.

--M'autorisez-vous à visiter votre habit?

Le blessé fit un signe de tête; mais Luisa intervint.

--Je vais vous le donner si vous voulez, dit-elle; mais ce sera bien
inutile, les poches sont vides.

Et, comme Cirillo lui demandait des yeux: «Comment le savez-vous?»

--Notre premier soin, répondit Luisa à cette interrogation muette, a été
de chercher, là où il pouvait se trouver, un renseignement qui pût nous
aider à établir l'identité du blessé. S'il eût eu une mère ou une soeur
à Naples, mon premier devoir, au risque de ce qui pouvait arriver, était
de les prévenir. Nous n'avons rien trouvé, n'est-ce pas, Nina?

--Absolument rien, madame.

--Et quels étaient ces papiers qui sont à cette heure entre les mains de
vos ennemis? vous le rappelez-vous, Salvato?

--Il n'y en avait qu'un seul, la lettre du général Championnet,
recommandant à l'ambassadeur de France de maintenir autant que possible
la bonne intelligence entre les deux États, attendu qu'il n'était point
encore en mesure de faire la guerre.

--Lui parlait-il des patriotes qui se sont mis en communication avec
lui?

--Oui, pour lui dire de les calmer.

--Les nommait-il?

--Non.

--Vous en êtes sûr?

--J'en suis sûr.

Fatigué de l'effort qu'il venait de faire pour répondre jusqu'au bout à
Cirillo, le blessé ferma les yeux et pâlit.

Luisa jeta un cri; elle crut qu'il s'évanouissait.

A ce cri, les yeux de Salvato se rouvrirent, et un sourire--était-il de
reconnaissance ou d'amour?--reparut sur ses lèvres.

--Ce n'est rien, madame, dit-il, ce n'est rien.

--N'importe, dit Cirillo; pas un mot de plus. Je sais ce que je voulais
savoir. Si ma vie seule eût été en jeu, je vous eusse recommandé le
silence le plus absolu; mais vous savez que je ne suis pas seul, et vous
me pardonnez.

Salvato prit la main que lui offrait le docteur et la serra avec une
force qui prouvait que son énergie ne l'avait pas abandonné.

--Et maintenant, dit Cirillo, taisez-vous et calmez-vous; le mal est
moins grand que je ne le craignais et qu'il pouvait être.

--Mais le général! dit le blessé malgré l'ordre qui lui était donné de
se taire, il faut qu'il sache à quoi s'en tenir.

--Le général, répondit Cirillo, recevra avant trois jours un messager
ou un message qui le rassurera sur votre sort. Il saura que vous êtes
dangereusement, mais non mortellement blessé. Il saura que vous êtes
hors des atteintes de la police napolitaine, si habile qu'elle soit; il
saura que vous avez près de vous une garde-malade que vous avez prise
pour un ange du ciel avant de savoir que c'était une simple soeur de
charité; il saura enfin, mon cher Salvato, que tout blessé voudrait être
à votre place, ne demanderait qu'une chose à son médecin: c'est de ne
pas le guérir trop vite.

Cirillo se leva, alla à une table où se trouvaient une plume, de
l'encre et du papier, et, tandis qu'il écrivait une ordonnance, Salvato
cherchait et trouvait la main de Luisa, que celle-ci lui abandonnait en
rougissant.

L'ordonnance écrite, Cirillo la remit à Nina, qui sortit aussitôt pour
la faire exécuter.

Alors, appelant à lui la jeune femme et lui parlant assez bas pour que
le blessé ne pût pas l'entendre:

--Soignez ce jeune homme, lui dit-il, comme une soeur soignerait son
frère; ce n'est point assez, comme une mère soignerait son enfant. Que
personne, pas même San-Felice, ne sache sa présence ici. La Providence a
choisi vos douces et chastes mains pour lui confier la précieuse vie de
l'un de ses élus. Vous en devrez compte à la Providence.

Luisa baissa la tête avec un soupir. Hélas! la recommandation était
inutile, et la voix de son coeur lui recommandait le blessé, non moins
tendrement que celle de Cirillo, si puissante qu'elle fût.

--Je reviendrai après-demain, continua Cirillo; à moins d'accidents, ne
m'envoyez pas chercher; car, après tout ce qui s'est passé cette nuit,
la police aura les yeux sur moi. Il n'y a rien à faire de plus que ce
qui a été fait. Veillez à ce que le blessé n'éprouve aucune secousse
matérielle ou morale; pour tout le monde et même pour San-Felice, c'est
vous qui êtes souffrante; et c'est vous que je viens voir.

--Mais, cependant, murmura la jeune femme, si mon mari savait...

--Dans ce cas, je prends tout sur moi, répondit Cirillo.

Luisa leva les yeux au ciel et respira plus librement.

En ce moment, Nina rentra, rapportant l'ordonnance.

Aidé de la jeune fille, Cirillo plaça des herbes fraîchement triturées
sur la poitrine du blessé, raffermit la bande, lui recommanda le
repos, et, à peu près rassuré sur sa vie, il prit congé de Luisa en lui
promettant de revenir le surlendemain.

Au moment où Nina refermait sur lui la porte de la rue, un _carrozzello_
descendait du Pausilippe.

Cirillo lui fit signe de venir à lui et y monta.

--Où faut-il conduire Votre Excellence? demanda le cocher.

--A Portici, mon ami, et voilà une piastre pour ta course, si nous y
sommes dans une heure.

Et il lui montra la piastre, mais sans la lui donner.

--_Viva san Gennaro!_ cria le cocher.

Et il fouetta son cheval, qui partit au galop.

En marchant de cette allure, Cirillo, en moins d'une heure, eût atteint
le but de sa course; mais, en arrivant à la rue Neuve-de-la-Marine,
il trouva le quai encombré par un immense attroupement qui lui coupa
entièrement le passage.




                                 XXVII

                             FRA PACIFICO


Michele ne s'était pas trompé, il y avait eu du bruit au Vieux-Marché;
seulement, ce bruit n'avait pas eu tout à fait la cause que lui
assignait dans son esprit le frère de lait de la San-Felice, ou, tout au
moins, cette cause n'avait pas été la seule.

Essayons de raconter ce qui s'était passé dans ce tumultueux quartier du
vieux Naples: espèce de _cour des Miracles_, dont lazzaroni, camorristes
et guappi se disputent la royauté; où Masaniello a improvisé sa
révolution, et d'où sont sorties, depuis cinq cents ans, toutes les
émeutes qui ont agité la capitale des Deux-Siciles, comme sont sortis du
Vésuve tous les tremblements de terre qui ont ébranlé Resina, Portici et
Torre-del-Greco.

Vers six heures du matin, les voisins du couvent de Saint-Éphrem,
situé _salita dei Capuccini_, avaient pu voir sortir, comme d'habitude,
poussant devant lui son âne et descendant la longue rue qui conduit de
la porte du saint édifice à la rue de l'_Infrascata_, le frère quêteur
chargé d'approvisionner la communauté.

Ces deux personnages, bipède et quadrupède, étant destinés à jouer
un certain rôle dans notre récit, méritent, le bipède surtout, une
description toute particulière.

Le moine, qui portait la robe brune des capucins, avec le capuchon
retombant derrière le dos, avait, selon le règlement, les pieds nus dans
des sandales à semelles de bois qui, retenues sur le cou-de-pied par
deux lanières de cuir jaune, battaient le pavé d'un côté et ses talons
de l'autre; la tête rasée, à part cette étroite couronne de cheveux
destinée à représenter la couronne d'épines de Notre-Seigneur, et la
taille serrée par ce miraculeux cordon de Saint-François, qui exerce une
si grande influence sur la vénération que les fidèles portent à l'ordre,
et dont les trois noeuds symboliques rappellent trois voeux que les
moines de cet ordre font en renonçant au monde; c'est-à-dire le voeu de
pauvreté, le voeu de chasteté et le voeu d'obéissance.

Fra Pacifico, en français _frère Pacifique_--tel était le nom du moine
quêteur que nous venons de mettre en scène--semblait, en revêtant la
robe de Saint-François, s'être imposé le nom qui paraissait le plus en
opposition avec son physique et son caractère.

En effet, frère Pacifico était un homme d'une quarantaine d'années, haut
de cinq pieds huit pouces, aux bras musculeux, aux mains massives, à la
poitrine herculéenne, aux jambes robustes. Il avait la barbe noire et
épaisse, le nez droit et fortement dilaté, les dents pareilles à une
tenaille d'ivoire, le teint brun, et de ces yeux dont l'expression
terrible n'appartient, en France, qu'aux hommes d'Avignon et de Nîmes,
et en Italie, qu'aux montagnards des Abruzzes, descendants de ces
Samnites que les Romains eurent tant de peine à vaincre, ou de ces
Marses qu'ils ne vainquirent jamais.

Quant à son caractère, c'était celui qui pousse en général les
hommes bilieux aux querelles sans cause. Aussi, du temps qu'il était
marin,--frère Pacifique avait commencé par être marin, et nous dirons
plus tard à quelle occasion il quitta le service du roi pour celui de
Dieu;--aussi, du temps qu'il était marin, il était bien rare que frère
Pacifique, qui se nommait alors François Esposito, son père ayant oublié
de le reconnaître et sa mère n'ayant pas cru devoir se donner la peine
de le nourrir[1]; il était bien rare, disons-nous, qu'un jour se passât
sans que frère Pacifique en vînt aux mains, soit à bord de son bâtiment
avec quelques-uns de ses camarades, soit place du Môle, soit strada dei
Pilieri, soit à Santa-Lucia, avec quelque camorriste ou quelque guappo
qui prétendait avoir sur la terre les mêmes droits que le susdit
Francesco Esposito prétendait avoir sur l'Océan ou sur la Méditerranée.

[Note 1: On nomme, à Naples, du nom d'_esposito_ ou exposé, tout enfant
abandonné par ses parents et confié à l'hospice de l'_Annunziata_, qui
est l'établissement des enfants trouvés de Naples.]

Francesco Esposito avait, comme matelot à bord de _la Minerve_,
commandée par l'amiral Caracciolo, fait partie de l'expédition de
Toulon, en bon allié des royalistes français qu'il était, et avait prêté
main-forte à ceux-ci, lorsque, Toulon vendu aux Anglais, ils avaient
pris leur revanche sur les jacobins. Il avait, il est vrai, été
rigoureusement puni de cette complicité par l'amiral Caracciolo,
qui n'entendait point que l'entente cordiale fût poussée jusqu'à
l'assassinat; mais, au lieu que cette punition l'eût guéri de sa
haine pour les sans-culottes, elle n'avait fait, au contraire, que la
redoubler; de sorte que la seule vue d'un homme qui, adoptant les modes
nouvelles, avait fait sur l'autel de la patrie le sacrifice de sa queue
et de sa culotte pour adopter la titus et les pantalons, le faisait
entrer dans des convulsions qui, au moyen âge, eussent nécessité
l'emploi de l'exorcisme.

Au milieu de tout cela, François Esposito était resté excellent
chrétien; il n'eût jamais manqué de faire, matin et soir, sa prière.
Il portait sur sa poitrine la médaille de la Vierge que sa mère y avait
attachée avant de l'introduire dans le tour des enfants trouvés, mais à
laquelle elle s'était bien gardée de faire aucune marque qui pût laisser
au jeune Esposito l'espérance d'être réclamé un jour. Tous les dimanches
où il lui était permis d'aller à Toulon, il écoutait la messe avec une
dévotion exemplaire, et pour tout l'or du monde il ne fût point sorti de
l'église pour aller vider au cabaret, avec ses camarades, la bouteille
de vin rouge de Lamalgue, ou la bouteille de vin blanc de Cassis, avant
d'avoir vu rentrer le prêtre à la sacristie; ce qui n'empêchait point
que cette opération de vider la bouteille au liquide blanc ou rouge,
ne s'opérât jamais sans que l'on eût à enregistrer, sur la liste
des cicatrices amicales, quelques égratignures plus ou moins larges,
quelques piqûres plus ou moins profondes, résultats de ces duels au
couteau, si fréquents dans la classe interlope à laquelle François
Esposito appartenait et pour laquelle l'homicide n'est qu'un geste.

On sait comment se termina le siége; ce fut d'une façon fort inattendue.
Une nuit, Bonaparte s'empara du petit Gibraltar; le lendemain, on prit
les forts de l'Aiguillette et de Balaguier, dont on tourna immédiatement
les canons contre les vaisseaux anglais, portugais et napolitains. Il
n'y avait plus même à essayer de se défendre. Caracciolo, maître de sa
frégate comme un cavalier de son cheval, ordonna de couvrir _la Minerve_
de toile depuis ses basses voiles jusqu'à ses cacatois. François
Esposito un des plus habiles et des plus vigoureux matelots, fut
envoyé dans les oeuvres hautes de la frégate pour déployer la voile de
perroquet. Il venait, malgré un roulis assez fort, de s'acquitter
de cette manoeuvre à la plus grande satisfaction de son capitaine,
lorsqu'un boulet français coupa, à un demi-mètre du mât la vergue
sur laquelle ses deux pieds reposaient. La secousse lui fit perdre
l'équilibre, mais il se retint des deux mains à la voile flottante,
où il demeura suspendu à la force des poignets. La situation était
précaire; François sentait la voile se déchirer peu à peu: en
s'élançant, il pouvait profiter du moment où le roulis lui permettait de
choir à la mer, et il avait, dans ce cas, cinquante chances sur cent de
se sauver; en attendant, au contraire, que la voile se déchirât tout
à fait, il pouvait tomber sur le pont, et alors il avait
quatre-vingt-dix-neuf chances sur une de se casser les reins. Il
s'arrêta au premier parti, c'est-à-dire à celui qui lui offrait
cinquante chances bonnes contre cinquante mauvaises, et, afin de faire
passer les mauvaises du côté des bonnes, il fit voeu, à son patron
saint François, de dépouiller--s'il en revenait--l'habit de marin, et de
revêtir celui de moine. Or, le capitaine, qui, au bout du compte, tenait
à Esposito, malgré sa mauvaise tête, attendu que c'était un de ses
meilleurs marins, avait fait signe à une chaloupe de s'approcher et de
se tenir prête à secourir Esposito. Celui-ci, précipité d'une hauteur
de soixante pieds, tomba à trois mètres de la chaloupe, de sorte que,
au moment où il remontait sur l'eau, quelque peu étourdi de sa chute, il
n'eut qu'à choisir entre les mains et les avirons étendus vers lui. Il
préféra les mains comme étant plus solides, saisit les premières qu'il
trouva à sa portée, fut hissé hors de l'eau, et réintégré à bord, où
Caracciolo s'empressa de lui faire son compliment sur la façon dont il
exécutait les exercices de voltige; mais Esposito écouta les compliments
de son capitaine d'un air distrait, et, comme celui-ci voulut bien
s'enquérir du motif de sa distraction, il lui fit part du voeu qu'il
avait fait, affirmant qu'il était certain qu'il lui arriverait malheur
en ce monde ou dans l'autre, s'il n'accomplissait pas ce voeu, même par
une circonstance indépendante de sa volonté. Caracciolo, qui ne voulait
point avoir à se reprocher la perte de l'âme d'un si bon chrétien,
promit à Esposito qu'aussitôt son retour à Naples, il lui donnerait
son congé dans toutes les formes, mais à une condition: c'est que,
le lendemain du jour où il aurait prononcé ses voeux, et où, par
conséquent, il ferait partie de l'ordre, il viendrait le voir à bord de
_la Minerve_ avec son nouvel uniforme, et recommencerait, avec son froc,
le même saut qu'il avait fait en costume de marin; bien entendu que la
même chaloupe et les mêmes hommes seraient là pour lui prêter assistance
à la seconde chute, comme ils avaient fait à la première. Esposito était
dans un moment de foi; il répondit qu'il avait une telle confiance
dans l'aide de son saint patron, qu'il n'hésitait point à accepter la
condition et à renouveler l'épreuve; sur quoi, Caracciolo ordonna qu'on
lui administrât deux rations d'eau-de-vie, et l'envoya se coucher dans
son hamac, en le dispensant de tout service pendant vingt-quatre heures.
Esposito remercia son capitaine, se laissa glisser par les écoutilles,
avala la double ration d'eau-de-vie, et s'endormit, malgré le carillon
infernal que faisaient les trois forts français, tirant à la fois sur
la ville et sur les trois escadres alliées, lesquelles se hâtèrent
de sortir du port à la lueur de l'incendie de l'arsenal, auquel les
Anglais, en se retirant, avaient mis le feu.

Malgré les boulets français qui la poursuivirent en sortant de la rade,
malgré la tempête qui l'accueillit après en être sortie, la frégate _la
Minerve_, bravement conduite par son capitaine, regagna Naples sans trop
d'avaries, et, une fois arrivé, fidèle à sa promesse, Caracciolo signa
le congé de François Esposito, en lui imposant de vive voix, et sur
sa parole de marin, les conditions qu'il lui avait prescrites, et que
celui-ci promit d'accomplir.

François Caracciolo, devenu amiral, comme nous croyons l'avoir dit, à
la suite de cette même expédition de Toulon, avait complétement oublié
Esposito, son congé et les conditions auxquelles ce congé avait été
accordé, lorsque, le 4 octobre 1794, jour de la Saint-François, se
trouvant à bord de sa frégate pavoisée et tirant des salves d'honneur
pour la fête du prince héréditaire, qui, lui aussi, se nommait François,
il vit une douzaine de barques pleines de capucins, avec croix et
bannières, se détacher du rivage, et, comme si elles étaient dirigées
par un capitaine expérimenté, s'avancer en bon ordre vers _la Minerve_,
en chantant de cette voix nasillarde particulière à l'ordre de
Saint-François, les litanies des saints. Un instant, il put croire
qu'il s'agissait d'un abordage, et se demandait s'il ne devait pas faire
battre le branle-bas de combat, lorsque ces deux mots coururent du mât
de misaine au mât d'artimon, sur les bouches des matelots montés dans
les haubans pour voir cet étrange spectacle:

--Francesco Esposito! Francesco Esposito!

Caracciolo commença à comprendre ce dont il était question, et, jetant
les yeux sur la flottille enfroquée, il reconnut en effet, dans la
première barque, c'est-à-dire dans celle qui avait l'air de conduire et
de commander les autres, Francesco Esposito, qui, revêtu de la robe de
capucin, faisait d'une voix de tonnerre sa partie dans ce concert pieux
et chantait à tue-tête les louanges de son saint patron.

La barque qui portait Esposito s'arrêta par humilité à l'échelle de
bâbord; mais Caracciolo lui fit donner par son lieutenant l'ordre de
passer à tribord, et alla attendre le néophyte en haut de l'escalier
d'honneur.

Esposito monta seul, et, arrivé sur le dernier degré, il fit le salut
militaire en disant ces seuls mots:

--Me voilà, mon amiral, je viens acquitter ma parole.

--C'est d'un bon marin, dit Caracciolo, et je te remercie, en mon nom
et au nom de tous tes camarades, de ne pas l'avoir oubliée; cela fait
honneur à la fois aux capucins de Saint-Éphrem et à l'équipage de
_la Minerve_; mais, avec ta permission, je me contenterai de ta bonne
volonté, qui, je l'espère, sera aussi agréable à Dieu qu'elle l'est à
moi.

Mais Esposito, secouant la tête:

--Excusez, mon amiral, dit-il; mais cela ne peut pas se passer comme
cela.

--Pourquoi donc, si cela me satisfait ainsi?

--Votre Excellence ne voudrait pas faire un pareil tort à notre pauvre
couvent et m'ôter, à moi, la chance d'être canonisé après ma mort?

--Explique-toi.

--Votre Excellence, je dis que c'est un grand triomphe pour les capucins
de Saint-Éphrem que ce qui va se passer aujourd'hui.

--Je ne comprends pas.

--C'est cependant clair comme l'eau du Lion, mon amiral, ce que je
vous dis là. Il n'y a pas dans les cent couvents de tous les ordres qui
peuplent Naples, un seul moine, à quelque règle qu'il appartienne, qui
soit capable de faire ce que mon voeu m'oblige de faire aujourd'hui.

--Ah! pour cela, j'en suis sûr, dit Caracciolo en riant.

--Eh bien, de deux choses l'une, mon amiral, ou je me noie et je suis un
martyr, ou j'en réchappe et je suis un saint. Dans l'un et l'autre cas,
j'assure la suprématie de mon ordre sur tous les autres, et je fais la
fortune du couvent.

--Oui; mais, si je ne veux pas, moi, qu'un brave garçon comme
toi s'expose à se noyer, et si je m'oppose à ce que l'expérience
s'accomplisse?

--Eh! nom d'un diable, mon amiral, n'allez pas faire une pareille chose!
En voyant leur spéculation manquée, ils croiraient que c'est moi qui ai
demandé grâce, et ils me fourreraient dans quelque _in pace_.

--Mais tu tiens donc bien à devenir moine?

--Je ne tiens pas à le devenir, mon amiral; depuis hier, je le suis, et
l'on m'a même donné des dispenses de trois semaines pour mon noviciat,
afin que le saut périlleux se fasse le jour de Saint-François. Vous
comprenez, cela donne plus de solennité à la chose et plus d'émulation
au patron.

--Et que te reviendra-t-il du saut que tu vas exécuter?

--Oh! j'ai fait mes conditions.

--Tu as au moins, je l'espère, demandé d'être supérieur?

--Oh! pas si bête, mon amiral!

--Merci.

--Non; j'ai demandé et obtenu la place de frère quêteur. Il y a de la
distraction dans l'emploi. Si j'avais été obligé de m'enfermer dans le
couvent avec tous ces imbéciles de moines, je serais mort d'ennui, Votre
Excellence comprend bien. Mais le frère quêteur n'a pas le temps
de s'ennuyer; il court dans tous les quartiers de Naples, depuis la
Marinella jusqu'au Pausilippe, depuis le Vomero jusqu'au môle; puis
on rencontre des amis sur le port, et l'on boit un verre de vin que
personne ne paye.

--Comment! que personne ne paye? Esposito, mon ami, il me semble que tu
t'égares.

--Au contraire, je suis le droit chemin.

--Est-ce que les commandements de Dieu ne disent pas: «Le bien d'autrui
tu ne prendras?...

--Est-ce que le cordon de Saint-François n'est pas là, mon amiral?
Est-ce que tout ce qui touche ce bienheureux cordon n'est point la
_roba_ du moine? On touche une carafe, deux carafes, trois carafes; on
offre une prise de tabac au marchand de vin, sa manche à baiser à la
marchande, et tout est dit.

--C'est vrai; je ne me rappelais pas ce privilége.

--Et puis, mon amiral, continua Esposito d'un air satisfait de lui-même,
Votre Excellence doit remarquer que l'on n'a point trop mauvaise mine
sous la robe; moins bonne mine, je le sais, que sous l'uniforme; mais,
enfin, il en faut pour tous les goûts, et, si je crois ce que l'on dit
dans le couvent...

--Eh bien?

--Eh bien, mon amiral, on dit que les moines de Saint-François, et
surtout les capucins de Saint-Éphrem, ne font pas maigre tous les jours
où le maigre est ordonné par l'almanach.

--Veux-tu te taire, impie! si tes confrères t'entendaient...

--Ah! bon! ils en disent bien d'autres, par notre saint patron!
c'est-à-dire qu'il y a des moments où j'en arrive à croire que c'était
du temps que je servais dans la marine que j'étais au couvent, et que
c'est depuis mon entrée au couvent que je suis marin; mais je m'aperçois
qu'ils s'impatientent, mon amiral. Oh! ce n'est pas pour eux, ce que
j'en dis; mais voyez sur le quai.

L'amiral regarda dans la direction indiquée par Esposito, et, en effet,
il vit le môle, le quai, les fenêtres de la rue del Piliero, encombrés
de spectateurs qui, prévenus de ce qui allait se passer, s'apprêtaient
à applaudir au triomphe des capucins de Saint-Éphrem sur les moines des
autres ordres.

--Soit! dit Caracciolo, je vois bien qu'il faut que j'en passe par où tu
veux. Allons, vous autres, cria-t-il, préparez le canot.

Et, comme il vit que l'on allait exécuter ses ordres avec cette
promptitude particulière aux manoeuvres de la marine:

--Et toi, demanda-t-il à Esposito, de quel côté comptes-tu faire le
saut?

--Mais du même côté que je l'ai déjà fait: à bâbord; cela m'a trop bien
réussi. D'ailleurs, c'est le côté du quai. Il ne faut pas voler tous ces
braves gens qui sont venus pour voir le spectacle.

--Va pour bâbord. Le canot à bâbord, enfants!

Le canot avec quatre rameurs, le maître et deux hommes de surcharge, se
trouva à la mer au moment où Caracciolo achevait son commandement.

Alors, l'amiral, pensant qu'il fallait donner à ce spectacle populaire
toute la solennité dont il était susceptible, prit son porte-voix et
cria:

--Tout le monde sur les vergues!

Au bruit du sifflet du contre-maître, on vit alors deux cents hommes
s'élancer d'un seul bond, monter dans les agrès comme une troupe de
singes et se ranger sur les vergues, depuis les plus basses jusqu'aux
plus hautes, tandis qu'au son du tambour les soldats de marine se
rangeaient en bataille sur le pont faisant face au quai.

Les spectateurs, on le pense bien, ne demeurèrent pas indifférents à
tous ces préparatifs, qui s'exécutaient, en manière de prologue du grand
drame qu'ils étaient venus voir représenter. Ils battirent des mains,
agitèrent leurs mouchoirs, et crièrent selon qu'ils étaient plus ou
moins dévots au fondateur de l'ordre des capucins, les uns: _Vive saint
François_, les autres: _Vive Caracciolo!_

Caracciolo, il faut le dire, était à Naples presque aussi populaire que
saint François.

Les douze barques qui avaient amené les capucins formèrent alors un
grand hémicycle, s'allongeant de la poupe à la proue de _la Minerve_,
réservant un grand espace vide entre elles et la carène du bâtiment.

Caracciolo jeta alors les yeux sur son ancien marin, et, le voyant
parfaitement résolu:

--Cela va toujours? dit-il.

--Plus que jamais, mon amiral! répondit celui-ci.

--Tu ne veux pas ôter ta robe et ton cordon? Ce serait toujours une
chance de plus.

--Non, mon amiral; car il faut que ce soit le moine qui accomplisse le
voeu du marin.

--Tu n'as pas de recommandations à me faire, dans le cas où les choses
tourneraient mal?

--Dans ce cas, Excellence, je vous prierais d'être assez bon de faire
dire une messe pour le repos de mon âme. Ils m'ont promis d'en dire des
centaines; mais je les connais, mon amiral. Moi mort, il n'y en a pas un
qui remuerait le bout du doigt pour me tirer du purgatoire.

--Je t'en ferai dire non pas une, mais dix.

--Vous me le promettez?

--Foi d'amiral!

--C'est tout ce qu'il faut. A propos, mon commandant, faites-les dire,
s'il vous plaît, car je présume que la chose vous sera indifférente,
non pas au nom d'Esposito, mais à celui de frère Pacifique. Il y a tant
d'_Esposti_ à Naples, que mes messes seraient escroquées au passage, et
que le bon Dieu ne s'y reconnaîtrait pas.

--Tu t'appelles donc fra Pacifico, maintenant?

--Oui, mon amiral; c'est un frein que j'ai voulu me donner à moi-même
contre mon ancien caractère.

--N'as-tu pas peur, au contraire, que, sous ce nouveau nom, Dieu, qui
n'a pas encore eu le temps de t'apprécier, ne te reconnaisse pas?

--Alors, mon amiral, saint François, dont je vais glorifier le nom, sera
là pour me montrer du doigt, puisque c'est sous sa robe et ceint de son
cordon que je serai mort.

--Qu'il soit donc fait comme tu voudras; en tout cas, comptes sur tes
messes.

--Oh! du moment que l'amiral Caracciolo dit: «Je ferai,» répliqua
le moine, c'est plus sûr que si un autre disait: «J'ai fait.» Et
maintenant, quand vous voudrez, mon amiral.

Caracciolo vit qu'en effet le moment était arrivé.

--Attention! cria-t-il d'une voix qui fut entendue non-seulement de
toutes les parties du bâtiment, mais encore de tous les points de la
plage.

Puis le contre-maître tira de son sifflet d'argent un son aigu suivi
d'une modulation prolongée.

Cette modulation n'était pas encore éteinte, que fra Pacifico, sans être
le moins du monde embarrassé par sa robe de moine, s'était élancé dans
les haubans de tribord, afin de faire face au public, et, avec une
agilité qui prouvait que son noviciat de moine ne lui avait rien enlevé
de sa dextérité de matelot, atteignait la grande hune, se glissait à
travers son ouverture, s'élançait vers la petite hune, puis, sans
s'y arrêter, passait de celle-ci sur les barres de perroquet, et,
enthousiasmé par les cris d'encouragement qui partaient de tous côtés
à la vue d'un moine voltigeant dans les cordages, montait jusqu'aux
cacatois, ce qui était plus qu'il n'avait promis, et, sans hésitation,
sans retard, se contentant de crier: «Que saint François me soit en
aide!» s'élançait dans la mer.

Un grand cri sortit de toutes les bouches. Le spectacle, qui, pour
beaucoup de ceux qu'il avait rassemblés, promettait de n'être que
grotesque, avait pris ce caractère grandiose que revêt toujours une
action où la vie de l'homme est en jeu, quand cette action est bravement
exécutée par le joueur. Aussi, à ce cri, auquel se mêlaient la terreur,
la curiosité et l'admiration, succéda le silence de l'angoisse, chacun
attendant la réapparition du plongeur, et tremblant que, comme celui de
Schiller, il ne restât sous les eaux.

Trois secondes, qui parurent trois siècles aux spectateurs, s'écoulèrent
sans que le moindre bruit troublât ce silence. Puis on vit la vague,
encore agitée par la chute de fra Pacifico, se fendre de nouveau pour
laisser apparaître la tête rasée du moine, qui, à peine hors de
l'eau, fit entendre d'une voix formidable ce cri de louange et de
reconnaissance:

--Vive saint François!

A peine le moine avait-il reparu sur l'eau, que, d'un seul coup
d'aviron, les quatre rameurs l'avaient rejoint. Les deux hommes dont
les mains étaient libres le prirent chacun par un bras et le tirèrent
glorieusement hors de la mer. Les capucins qui chargeaient les barques
entonnèrent d'une seule voix le _Te Deum laudamus_, tandis que les
matelots de l'équipage poussaient trois hourras et que les spectateurs
du môle, du quai, des fenêtres applaudissaient avec cette frénésie
qui, à Naples, accompagne les triomphes, quels qu'ils soient, mais qui
s'élève à des proportions fantastiques quand une question religieuse
est, par ce triomphe, résolue en l'honneur de quelque madone en vogue,
ou de quelque saint en renom.




                                XXVIII

                               LA QUÊTE


Inutile de dire, après ce que nous venons de raconter, que les capucins
de Saint-Éphrem devinrent les moines à la mode et leur couvent le
couvent en renom.

Quant à fra Pacifico, il fut, depuis ce moment, le héros du populaire de
Naples. Pas un homme, pas une femme, pas un enfant qui ne le connût et
qui ne le tint, sinon pour un saint, du moins pour un élu.

Aussi la quête se ressentit-elle bientôt de la popularité du frère
quêteur. Il avait d'abord accompli cette opération comme ses confrères
des autres ordres mendiants, avec une besace à l'épaule. Mais, au bout
d'une heure de perlustration dans les rues de Naples, la besace déborda;
il en prit deux, et la seconde déborda au bout d'une autre heure; si
bien que fra Pacifico déclara un jour, en rentrant, que, s'il avait un
âne et s'il pouvait étendre ses courses jusqu'au Vieux-Marché, jusqu'à
la Marinella et jusqu'à Santa-Lucia, il rapporterait le soir au couvent
la charge de son âne de fruits, de légumes, de poissons, de viandes,
de victuailles de toute espèce enfin, et cela, de premier choix et de
qualité supérieure.

La demande fut prise en considération; la communauté se réunit, et,
après une courte délibération entre les fortes têtes du couvent,
délibération où les mérites de fra Pacifico furent pleinement reconnus,
on vota l'âne à l'unanimité. Cinquante francs furent consacrés à l'achat
de l'animal, que fra Pacifico reçut l'autorisation de choisir à sa
guise.

La délibération avait été prise un dimanche. Fra Pacifico ne perdit
point de temps; dès le lendemain lundi, c'est-à-dire le premier des
trois jours où se tient le marché de bestiaux à Naples,--les deux autres
sont le jeudi et le samedi,--fra Pacifico se rendit à la porte Capuana,
lieu du marché, et arrêta son choix sur un vigoureux _ciuccio_[2] des
Abruzzes.

[Note 2: Nom populaire des ânes à Naples.--Inutile de dire que les
imbéciles ont le privilége de partager ce nom.]

Le marchand le lui fit cent francs, et il est juste de dire que le prix
n'était point exagéré; mais fra Pacifico déclara à l'ânier qu'en vertu
des priviléges de son ordre, qui devaient être bien connus d'un bon
chrétien comme lui, il n'avait qu'à poser son cordon sur le dos de
l'âne en disant: _Saint François_, et qu'à partir de ce moment, l'âne
appartiendrait à saint François et, par conséquent, à lui, fra Pacifico,
son délégué, et cela, sans avoir aucunement besoin de donner les
cinquante francs qu'il offrait bénévolement. Le marchand reconnut la
vérité des arguments du moine et la légitimité des droits de son patron;
seulement, comme il lui paraissait que l'honneur qu'avait son âne de
passer au service de saint François ne compensait pas les cinquante
francs que cet honneur lui faisait perdre, il essaya de dégoûter fra
Pacifico de son choix, lui disant qu'il lui conseillait, en ami, de se
rabattre sur tout autre, l'animal qu'il avait choisi ayant le fâcheux
avantage de réunir en lui tous les défauts de la race à laquelle il
appartenait: étant gourmand, entêté, luxurieux, rétif, se roulant à tout
propos, ruant à tout bout de champ, ne pouvant souffrir aucun poids sur
son dos, et n'étant bon en somme qu'à la reproduction; si bien que, pour
lui donner un nom qui offrit à la première audition le catalogue de tous
les vices dont le malheureux animal était doué, il avait, après y avoir
réfléchi, cru devoir l'appeler _Giacobino_, seul nom dont il fût digne
et qui fût digne de lui.

Inutile de dire que _Giacobino_, traduit en français, donne pour
résultante _Jacobin_.

Fra Pacifico jeta un cri de joie. De temps en temps, le vieil homme
reparaissait en lui, et il était pris du besoin de quereller, de jurer,
de frapper, comme au temps où il était marin. Un âne rétif s'appelant
_Jacobin!_ c'était tout simplement le salut de son âme qu'il rencontrait
au moment où il s'en doutait le moins. Avec un animal si vicieux, les
occasions légitimes de se mettre en colère ne lui manqueraient plus, et,
quand sa colère aurait besoin de se traduire en actions au lieu de se
répandre en paroles, il saurait au moins sur qui frapper! Ainsi tout
était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles! jusqu'au nom
caractéristique donné à l'animal par son propriétaire.

En effet, tout le monde connaissait à Naples la haine que frère
Pacifique portait au seul nom de _jacobin_. En attaquant, en insultant,
en maudissant l'animal par son nom, il attaquait, il insultait, il
maudissait la secte tout entière, laquelle faisait--si l'on en croyait
les têtes tondues et les pantalons de toutes les couleurs qui allaient
chaque jour augmentant par les rues,--laquelle faisait tous les jours
les progrès les plus inquiétants à Naples. Le choix de fra Pacifico
était donc fixé sur Jacobin, et plus on en disait de mal, plus on
l'affermissait dans son choix.

Avec le droit bien reconnu qu'avait le moine de jeter son cordon sur le
dos de l'âne, et, par ce seul acte, de le confisquer à son profit, il
n'y avait pas moyen au marchand de se montrer difficile sur le prix; il
consentit donc à recevoir les cinquante francs offerts par fra Pacifico,
craignant de ne rien recevoir du tout, et, en échange des dix piastres
à l'effigie de Charles III, sur lesquelles fra Pacifico se fit rendre
quatre-vingt-seize grains, la piastre valant douze carlins et huit
grains, l'animal devint la propriété du couvent, ou plutôt la sienne.

Mais, soit sympathie pour son ancien maître, soit antipathie pour le
nouveau, l'animal parut résolu à donner, séance tenante, à fra Pacifico,
le prospectus des mauvaises qualités dont le vendeur avait fait
l'énumération.

Le cheval, dit la loi napolitaine, doit être vendu avec sa bride, et
l'âne avec sa longe.

En conséquence de cet axiome de droit, Giacobino avait été non-seulement
vendu, mais livré avec sa longe. Fra Pacifico prit donc l'animal par
la longe et se mit à tirer en avant. Mais Giacobino s'arc-bouta sur
ses quatre pieds, et rien ne put le déterminer à prendre le chemin
de l'Infrascata. Après quelques efforts qui furent inutiles, et qui
pouvaient porter atteinte à l'influence de saint François, fra Pacifico
résolut de recourir aux grands moyens. Il se rappela que, du temps
qu'il était marin, il avait vu, sur les côtes d'Afrique, les chameliers
conduire leurs chameaux avec une corde passée dans la cloison du nez. Il
tira son couteau de la main droite, pinça les narines de Giacobino de la
main gauche, incisa la cloison nasale, et, avant même que l'âne, qui ne
pouvait se douter de l'opération à laquelle il allait être soumis, eût
même songé à y mettre opposition, la corde était passée par l'ouverture,
et Giacobino bridé par le nez, au lieu de l'être par la bouche; l'animal
voulut poursuivre sa résistance et tira de son côté, mais fra Pacifico
tira du sien. Jacobin poussa un hennissement de douleur, jeta un regard
désespéré à son ancien maître, comme pour lui dire: «Tu vois, j'ai fait
ce que j'ai pu,» et suivit fra Pacifico au couvent de Saint-Éphrem, avec
la même docilité qu'un chien en laisse.

Là, l'ayant enfermé dans une espèce de cellier qui devait lui servir
d'écurie, fra Pacifico alla au jardin; choisit un pied de laurier
qui tenait le milieu entre le bâton de Roland le Furieux et la massue
d'Hercule; il le coupa d'une longueur de trois pieds et demi, l'écorça,
lui laissa passer deux heures sous les cendres chaudes, et, armé de ce
caducée d'une nouvelle espèce, il rentra dans le cellier et ferma la
porte derrière lui.

Ce qui se passa alors entre Jacobin et frère Pacifique resta un secret
entre l'homme et l'animal; mais, le lendemain, frère Pacifique, son
bâton au poing et Jacobin ses paniers sur le dos, sortirent côte à côte,
comme deux bons amis; seulement, la peau de Jacobin, lisse et luisante
la veille, aujourd'hui meurtrie, fendue et ensanglantée en différents
endroits, témoignait que cette amitié ne s'était pas consolidée sans
quelque protestation de la part de Jacobin et sans une insistance
obstinée de la part de fra Pacifico.

Comme celui-ci s'y était engagé, il étendit le cercle de sa course au
Vieux-Marché, au quai, à Santa-Lucia, et revint le soir ramenant Jacobin
porteur d'une telle charge de chair, de poisson, de gibier, de fruits
et de légumes, que la communauté, abondamment pourvue, put du superflu
faire une vente, et établir à la porte même du couvent, trois fois par
semaine, un petit marché, où désormais s'approvisionnèrent les âmes
dévotes et les estomacs pieux de la rue de l'Infrascata et de la salita
dei Capuccini.

Il y avait près de quatre ans que les choses marchaient ainsi, et que
fra Pacifico et son ami vivaient dans une bonne intelligence que jamais
Jacobin n'avait plus essayé de rompre, lorsque tous deux, comme
c'était leur habitude trois fois la semaine, sortirent du couvent et
descendirent cette pente qui a donné son nom à la rue, Jacobin marchant
devant, ses paniers vides sur le dos, et fra Pacifico le suivant, son
bâton de laurier à la main.

Dès les premiers pas que le moine et l'âne firent dans la rue de
l'Infrascata, l'homme le plus étranger aux moeurs de Naples eût pu
reconnaître la popularité dont ils jouissaient tous deux: l'âne, auprès
des enfants, qui lui apportaient à pleines mains des fanes de carotte et
des feuilles de chou que Jacobin dévorait avec une visible satisfaction
tout en marchant, et fra Pacifico, auprès des femmes, qui lui
demandaient sa bénédiction, et des hommes, qui lui demandaient des
numéros pour mettre à la loterie.

Il faut dire, à la louange de Jacobin et de frère Pacifique, que, si
Jacobin acceptait tout ce qu'on lui offrait, frère Pacifique ne refusait
rien de ce qui lui était demandé et donnait libéralement bénédiction et
numéros, mais sans plus garantir l'efficacité des unes que la bonté
des autres. De temps en temps, une dévote, plus démonstrative que ses
compagnes, se jetait à genoux devant le moine. Si elle était jeune et
jolie, fra Pacifico lui donnait le dessous de sa manche à baiser, ce qui
lui permettait de lui caresser le menton, petite sensualité à laquelle
il n'était point indifférent. Si elle était vieille et laide, au
contraire, il se contentait de lui abandonner son cordon, qu'elle
pouvait tirer et baiser à satiété. Mais elle devait s'arrêter au cordon,
toute autre faveur lui étant impitoyablement refusée.

Dans les premiers jours de la quête, et quand il en était à la période
primitive de la besace, en récompense de ses bénédictions et de ses
numéros, les habitants de la rue de l'Infrascata, de la strada dei
Studi, del largo Spirito-Santo, de Porta-Alba et des autres quartiers
qu'il avait l'habitude de parcourir, avaient offert de payer les bontés
que fra Pacifico avait pour eux avec des fruits, des légumes, du pain,
de la viande et même du poisson, quoique le poisson monte rarement
jusqu'aux hauteurs où sont situées les rues que nous venons de
citer,--et fra Pacifico avait accepté. La besace n'était pas fière; mais
il avait remarqué que toutes les denrées offertes par les gens habitant
des maisons éloignées des quartiers marchands étaient de second choix,
et c'était surtout ce qui l'avait fait insister pour avoir un âne. Une
fois l'âne acheté, fra Pacifico avait poussé jusqu'aux endroits où se
trouvait la fleur de toute chose, et avait complétement dédaigné les
productions ou les offrandes des quartiers intermédiaires.

Nous ne voulons pas dire que les maraîchers du Vieux-Marché, que les
bouchers du vico Rotto, les pêcheurs de la Marinella et les fruitiers
de Santa-Lucia, dont fra Pacifico écrémait les plus beaux produits,
n'eussent pas autant aimé que le moine commençât sa récolte au sortir du
couvent, et que ses paniers, au lieu de leur venir complétement vides,
arrivassent aux deux tiers, ou tout au moins à moitié pleins. Plus
d'une fois, en l'apercevant, les marchands avaient essayé de dissimuler
quelque belle pièce qu'ils voulaient garder pour de riches pratiques;
mais fra Pacifico avait un flair admirable pour découvrir toute fraude.
Il allait droit à l'objet qu'on essayait de lui dérober, et, si on
ne lui offrait pas le susdit objet de bonne volonté, le cordon de
Saint-François faisait son office. Or, pour éviter toutes ces petites
chicanes, fra Pacifico en était arrivé à ne plus attendre qu'on lui
donnât: il touchait de son cordon, prenait et tout était dit. Et les
marchands, qui, du temps de Masaniello, s'étaient révoltés pour un impôt
que le duc d'Arcos avait voulu mettre sur les fruits, supportaient, non
pas joyeusement, mais du moins patiemment cette dîme, que le quêteur du
couvent de Saint-Éphrem prélevait sur tous leurs produits; si bien
que jamais l'idée n'était venue à aucun de se révolter contre cette
tyrannie. Si fra Pacifico, son choix fait, voyait quelques traces de
mécontentement sur le visage de celui à qui il faisait l'honneur de
s'adresser, il tirait de sa poche une tabatière de corne étroite et
profonde comme un étui, offrait une prise au marchand lésé dans ses
intérêts, et il était rare que cette faveur particulière ne ramenât
point le sourire sur les lèvres de ce dernier. Si cette attention était
insuffisante, fra Pacifico, qui, malgré le nom qu'il s'était imposé,
avait été toujours facile à remuer, de bronzé qu'il était, devenait
couleur de cendre; ses yeux lançaient un double éclair, son bâton de
laurier résonnait sur le _lastrico_, et, à cette triple démonstration,
il n'était jamais arrivé que la bonne humeur ne reparût pas
immédiatement sur le visage du mauvais catholique qui ne se trouvait
pas trop heureux de faire à saint François l'hommage de son oie la plus
grasse, de son melon le plus savoureux, de son entre-côte la plus tendre
ou de son poisson le plus luisant.

Ce jour-là, comme d'habitude, fra Pacifico descendit donc sans s'arrêter
autrement que pour donner sa bénédiction et la manche de sa robe à
baiser, et indiquer des ambes, des ternes, des quaternes et des quines
aux joueurs de loterie, à travers ce dédale de petites rues qui s'étend
de la Vicaria à la strada Egiziaca-a-Foriella; arrivé là, il prit la
via Grande, le vico Berrettari et déboucha sur la place du Vieux-Marché
juste derrière la petite église de la Sainte-Croix, dont les prêtres
conservent, non point par vénération, mais pour en faire montre, le
billot blasonné sur lequel Coradino et le duc d'Autriche eurent la tête
tranchée par le duc d'Anjou, ce roi au visage basané, qui, dit Villani,
«dormait peu et ne riait jamais.»

L'église dépassée, fra Pacifico se trouvait dans un nouveau pays.

Véritable pays de Cocagne, où le règne animal et le règne végétal
sont confondus, où grognent les cochons, où gloussent les poules, où
nasillent les oies, où chantent les coqs, où glougloutent les dindons,
où cancanent les canards, où roucoulent les pigeons, où, près du faisan
mordoré de Capodimonte, du lièvre de Persano, des cailles du cap Misène,
des perdrix d'Acerra, des grives de Bagnoli, sont étalées à terre les
bécasses des marais de Lincola et les sarcelles du lac d'Agnano; où des
montagnes de choux-fleurs et de broccolis, des pyramides de pastèques
et de melons d'eau, des murailles de fenouil et de céleri dominent
des couches de péperones écarlates, de tomates cramoisies, au milieu
desquelles s'arrondissent des corbeilles de ces petites figues violettes
du Pausilippe et de Pouzzoles dont Naples, pendant un an, grava
l'effigie sur sa monnaie comme le symbole de son éphémère liberté.

C'était au milieu de ces richesses que fra Pacifico moissonnait tous les
deux jours à pleins paniers.

Le moine leva sa dîme accoutumée; mais, tout en la levant, il lui
sembla qu'une grande préoccupation planait ce jour-là sur la place.
Les marchands causaient ensemble; les femmes chuchotaient tout bas;
les enfants faisaient des amas de pierres, et, contre toute habitude, à
qu

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