L'argent des autres: 2. La pêche en eau trouble
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Title: L'argent des autres: 2. La pêche en eau trouble
Author: Emile Gaboriau
Release date: May 2, 2006 [eBook #18302]
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ARGENT DES AUTRES: 2. LA PÊCHE EN EAU TROUBLE ***
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L'ARGENT DES AUTRES
PAR
ÉMILE GABORIAU
II
LA PÊCHE EN EAU TROUBLE
SEPTIÈME ÉDITION
PARIS
E. DENTU, ÉDITEUR,
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS.
1875
Tous droits réservés.
LA PÊCHE EN EAU TROUBLE
I
L'aube du 1er novembre 1871 se levait pâle et glacée, blanchissant le
faîte des toits. Une lueur livide et furtive glissait, comme au fond
d'un puits, le long des murs humides de l'étroite cour de l'_Hôtel des
Folies_.
Déjà montaient ces rumeurs confuses qui annoncent le réveil de Paris,
dominées par le roulement sonore des voitures de laitiers, par le fracas
des portes brutalement refermées, par le claquement clair des pas hâtifs
sur le bitume des trottoirs.
Maxence avait ouvert sa fenêtre et s'y était accoudé mais bientôt il fut
pris d'un frisson. Il referma la fenêtre, jeta du bois dans la cheminée,
et s'allongea sur son fauteuil, présentant les pieds à la flamme.
C'était un événement énorme qui venait de tomber dans son existence, et
autant qu'il était en lui, il s'efforçait d'en mesurer la portée et d'en
calculer les conséquences dans l'avenir.
Il ne pouvait revenir du récit de cette fille étrange, de sa franchise
hautaine à dérouler certaines phases de sa vie, de son effrayante
impassibilité, de l'implacable mépris de l'humanité que trahissait
chacune de ses paroles.
Où avait-elle appris cette dignité si simple et si noble, ce langage
mesuré, cet admirable respect de soi qui lui avait permis de traverser
les cloaques sans y recevoir une éclaboussure?
Et encore sous l'impression de son attitude, de son accent et de son
regard:
--Quelle femme! murmurait-il.
Avant de la connaître, il l'aimait.
Maintenant, il était bouleversé par une de ses passions exclusives qui
s'emparent de l'être entier.
Même, il se sentait déjà à ce point sous le charme, subjugué, dominé,
fasciné, il comprenait si bien qu'il allait cesser de s'appartenir, que
son libre arbitre lui échappait, que sa volonté serait entre les mains
de Mlle Lucienne comme le bloc de cire entre les doigts du modeleur, il
se voyait si bien à la discrétion d'une énergie supérieure à la sienne,
que la peur le prenait presque.
--C'est mon avenir que je risque! pensait-il.
Et il n'était pas de moyen terme.
Il lui fallait, ou fuir sur-le-champ, sans attendre le réveil de Mlle
Lucienne, fuir sans détourner la tête... ou rester, et alors accepter
tous les hasards d'une incurable passion pour une femme qui ne
l'aimerait peut-être jamais....
Et il restait pantelant entre ces deux partis, comme un voyageur qui,
tout à coup, verrait se bifurquer la route inconnue où il marche, et qui
ne saurait laquelle prendre des deux voies ouvertes devant lui, sachant
que l'une conduit au but et l'autre à un abîme.
Seulement, le voyageur, s'il se trompe et s'il le reconnaît, est
toujours libre de rebrousser chemin.
L'homme, dans la vie, ne peut plus revenir à son point de départ. Chaque
pas qu'il fait est définitif. S'il s'est trompé, s'il s'est engagé sur
la route fatale, tant pis!...
--Ah! n'importe! s'écria Maxence. Il ne sera pas dit que, par lâcheté,
j'aurai laissé s'envoler le bonheur qui passe à ma portée. Je reste....
Et aussitôt, il se mit à examiner ce que raisonnablement il était en
droit d'attendre.
Car il ne se méprenait pas aux intentions de Mlle Lucienne.
En lui disant: «--Voulez-vous être amis?» C'est bien cela qu'elle avait
prétendu et voulu dire: uniquement amis.
--Et cependant, songeait Maxence, si je ne lui avais pas inspiré un
intérêt réel, se serait-elle si entièrement confiée à moi? Elle n'ignore
pas que je l'aime, et elle sait trop la vie pour supposer que je
cesserai de l'aimer lorsqu'elle m'aura permis une certaine intimité.
A cette idée, des bouffées d'espérance lui montaient au cerveau.
--Ma maîtresse, jamais, évidemment, se disait-il. Mais ma femme...
pourquoi pas?...
Mais presque aussitôt, le plus amer découragement s'emparait de lui. Il
réfléchissait que Mlle Lucienne avait peut-être, à le choisir ainsi
pour confident, quelque intérêt décisif qu'il ne soupçonnait pas. Et
pourquoi non?
Elle lui avait dit la vérité, il en était sûr, il l'eût juré.
Lui avait-elle dit toute la vérité?
Assurément non, puisqu'elle lui avait tu les explications de l'officier
de paix. Quelles étaient-elles?
A se résigner au rôle que lui avait imposé Van-Klopen, qu'avait-elle
gagné? Était-elle plus avancée? Avait-elle réussi à soulever un coin du
voile qui recouvrait sa naissance? Était-elle sur les traces de ses
ennemis et avait-elle découvert le mobile de leur haine?
--Ne serais-je, pensait Maxence, qu'un des pions de la partie qu'elle
joue? Qui me dit que si elle la gagne, elle ne me plantera pas là?...
Peu à peu, malgré tout, le sommeil le gagnait, et lorsqu'il croyait
calculer, déjà il dormait, en murmurant le nom de Lucienne.
Le grincement de sa porte qui s'ouvrait l'éveilla en sursaut.
Il se dressa sur ses jambes.
Mlle Lucienne entra.
--Comment! lui dit-elle, vous ne vous êtes pas couché?...
--Vous m'aviez recommandé de réfléchir, répondit-il, j'ai réfléchi....
Il consulta sa montre, elle marquait midi.
--Ce qui n'empêche, ajouta-t-il, que je me suis endormi sur mon
fauteuil....
Tous les doutes qui l'assiégeaient au moment où le sommeil s'était
emparé de lui, se représentaient à son esprit avec une douloureuse
vivacité.
--Et non-seulement j'ai dormi, reprit-il, mais j'ai rêvé.
La jeune fille arrêta sur lui ses grands yeux noirs, et gravement:
--Pouvez-vous me dire votre rêve? interrogea-t-elle.
Il hésita. S'il eût eu une minute seulement de réflexion, peut-être
n'eût-il pas parlé.
Mais il était pris à l'improviste.
--J'ai rêvé, répondit-il, que nous étions amis, dans l'acception la plus
pure et la plus noble de ce mot. Intelligence, coeur, volonté, ce que je
suis et ce que je puis, je mettais tout à vos pieds. Vous acceptiez le
dévouement le plus entier qui fût jamais, le plus respectueux et le plus
tendre. Oui, nous étions bien amis, et sur une espérance à peine
entrevue, et jamais exprimée, je bâtissais tout un avenir de bonheur....
Il s'arrêta.
--Eh bien? interrogea-t-elle.
--Eh bien! au moment où je croyais toucher à la réalisation de mes
espérances, il arrivait que tout à coup le mystère de votre naissance
vous était révélé.... Vous retrouviez une famille, noble, puissante,
riche.... Vous qui n'avez pas de nom, vous repreniez le nom illustre
qu'on vous avait volé.... Vos ennemis étaient écrasés, et tous vos
droits vous étaient rendus.... Ce n'était plus le huit ressorts de chez
Brion qui s'arrêtait devant la porte de l'_Hôtel des Folies_, mais une
voiture largement armoriée.... Cette voiture, timbrée à vos armes, était
la vôtre, et elle vous attendait pour vous conduire à votre hôtel du
faubourg Saint-Germain ou à votre château patrimonial.... Vous y preniez
place....
Il s'interrompit encore.
--Et vous? demanda la jeune fille.
Maxence maîtrisa un de ces spasmes nerveux qui se résolvent en larmes,
et d'un air sombre:
--Moi, répondit-il, debout sur le bord du trottoir, j'attendais de vous
un souvenir, un mot, un regard.... Vous aviez oublié jusqu'à mon
existence.... Votre cocher enleva ses chevaux qui partirent au galop, et
bientôt je vous perdis de vue.... Et une voix alors, la voix inexorable
de la réalité, me cria: «Tu ne la reverras jamais!...»
D'un mouvement superbe Mlle Lucienne s'était redressée.
--Ce n'est pas avec votre coeur, je l'espère, que vous me jugez,
monsieur Maxence Favoral, prononça-t-elle.
Il trembla de l'avoir offensée, et vivement:
--Je vous en conjure... commença-t-il.
Mais elle poursuivait, d'une voix où vibrait toute son âme:
--Je ne suis pas de ceux qui lâchement renient leur passé. Le jour où
l'officier de paix m'a tirée des prisons de Versailles, je lui ai dit
que j'allais y rentrer, s'il ne me donnait pas sa parole de faire pour
mon amie tout ce qu'il eût fait pour moi. Votre rêve ne se réalisera
jamais, on ne voit de ces choses-là que dans les drames du boulevard.
S'il se réalisait pourtant, si la voiture armoriée s'arrêtait à la
porte, le compagnon des mauvais jours, l'ami qui pour payer ma dette m'a
offert l'argent de son mois, y aurait une place à mes côtés....
C'était plus de bonheur que n'osait en rêver Maxence. Il eût voulu
parler, inventer, pour traduire sa reconnaissance, des expressions
nouvelles, de ces mots qui semblent manquer aux situations excessives.
Mais il suffoquait, et, accumulées par tant d'émotions successives, les
larmes montaient à ses yeux....
D'un mouvement passionné, il saisit la main de Mlle Lucienne, et, la
portant à ses lèvres, il la couvrit de baisers....
Doucement, mais résolûment elle se dégagea, et arrêtant sur lui son beau
regard clair:
--Amis! prononça-t-elle.
Il eût suffi de son accent pour dissiper, s'il en eût eu, les illusions
présomptueuses de Maxence. Mais il n'avait pas d'illusions.
--Uniquement amis, répondit-il, jusqu'au jour où vous serez ma femme.
Vous ne pouvez me défendre d'espérer. Vous n'aimez personne?...
--Personne.
--Eh bien! puisque nous allons marcher dans la vie, du même pas et la
main dans la main, laissez-moi croire que nous trouverons l'amour à un
détour de la route....
Elle ne répondit pas.
Et ainsi se trouva scellé entre eux un traité d'amitié auquel ils
devaient rester si exactement fidèles, que jamais le mot d'amour ne
monta jusqu'à leurs lèvres.
En apparence leur existence n'en fut pas modifiée.
Chaque matin, comme par le passé, dès sept heures, Mlle Lucienne se
rendait chez M. Van-Klopen, et une heure plus tard, Maxence partait pour
son bureau.
Le soir, ils se retrouvaient, et comme l'hiver était venu, ils passaient
leur soirée sous la même lampe, au coin du feu.
Mais ce qu'il était aisé de prévoir arriva.
Nature indécise et faible, Maxence ne tarda pas à subir l'influence du
caractère énergique et obstiné de la jeune fille. Elle lui infusa, en
quelque sorte dans les veines, un sang plus généreux et plus chaud.
Petit à petit, elle le pénétra de ses idées, et de sa volonté lui en fit
une.
Il lui avait dit, en toute sincérité, son histoire, les misères de la
maison paternelle, les rigueurs exagérées et la parcimonie de M.
Favoral, la timidité soumise de sa mère, le caractère déterminé de Mlle
Gilberte.
Il ne lui avait rien dissimulé de son passé, de ses erreurs ni de ses
folies, s'accusant même de celles de ses actions dont le souvenir lui
était le plus pénible, comme d'avoir, par exemple, abusé de l'affection
de sa mère et de sa soeur, pour leur extorquer tout l'argent qu'elles
gagnaient.
Il lui avait avoué, enfin, qu'il ne travaillait qu'à son corps
défendant, contraint et forcé par la nécessité, qu'il n'était rien moins
que riche, que, bien qu'il prît son repas du soir chez ses parents, ses
appointements lui suffisaient à peine, et que même il avait des dettes.
Mais il espérait bien, ajoutait-il, qu'il n'en serait pas toujours
ainsi, qu'il verrait le terme de tant de misères et de privations.
--Mon père a, pour le moins, cinquante mille livres de rentes,
disait-il, tôt ou tard je serai riche.
Loin de sourire à Mlle Lucienne, cette perspective lui fit froncer le
sourcil.
--Ah! votre père est millionnaire! interrompit-elle. Eh bien! je
m'explique comment, à vingt-cinq ans, après avoir refusé toutes les
positions qui vous ont été offertes, vous n'avez pas de position. Vous
comptiez sur votre père et non sur vous. Jugeant qu'il travaillait assez
pour deux, vous vous êtes bravement croisé les bras, attendant que vous
échoie la fortune qu'il amasse, que vous considérez comme vôtre, et dont
il ne vous paraît que l'administrateur....
Cette morale devait sembler un peu roide à Maxence.
--Je pense, commença-t-il, que du moment où l'on est le fils d'une
famille riche....
--On a le droit d'être inutile, n'est-ce pas? acheva la jeune fille.
--Certainement non, mais....
--Il n'y a pas de mais qui tienne. Et la preuve que votre calcul a été
mauvais, c'est qu'il vous a conduit là où vous êtes, et qu'il vous a
enlevé votre libre arbitre et le droit de faire votre volonté. Se mettre
à la discrétion d'un autre, cet autre fût-il un père, est toujours
niais, et on est à la discrétion de celui dont on attend de l'argent
qu'on n'a pas gagné. Croyez bien que votre père n'eût pas été si dur
s'il eût été bien convaincu que vous ne sauriez pas vous passer de
lui....
Il voulait discuter, elle l'arrêta.
--Vous faut-il la preuve que vous êtes à la merci de M. Favoral?
reprit-elle. Soit! Vous avez parlé de m'épouser....
--Ah! si vous vouliez!...
--Eh bien, allez donc en parler à votre père!...
--Je suppose....
--Vous ne supposez pas, vous êtes parfaitement sûr qu'il vous refuserait
tout net et sans réplique son consentement....
--Je saurais m'en passer....
--Vous lui feriez des sommations respectueuses, voulez-vous dire, et
vous passeriez outre. Je l'admets. Mais lui, savez-vous ce qu'il ferait?
il s'arrangerait de telle sorte que jamais vous n'auriez un centime de
sa fortune....
Maxence n'avait jamais songé à cela.
--Donc, reprit gaiement la jeune fille, bien qu'il ne soit encore
aucunement question de mariage, sachez vous assurer l'indépendance,
c'est-à-dire de quoi vivre, et pour ce..., travaillons!...
C'est de ce moment que Mme Favoral put remarquer en son fils ce
changement qui l'avait si fort étonnée.
Sous l'inspiration, sous l'impulsion de Mlle Lucienne, Maxence avait
été soudainement pris d'une ardeur de travail et d'un désir de gagner
dont jamais on ne l'eût cru capable.
Il n'arrivait plus trop tard à son bureau maintenant et n'avait plus à
la fin de chaque mois des dix et quinze francs d'amende à payer.
Sitôt levée, tous les matins, Mlle Lucienne venait frapper à sa porte.
--Allons, debout! lui criait-elle.
Et vite il sautait à bas de son lit, et il s'habillait pour pouvoir la
saluer avant qu'elle ne partît.
Le soir, sitôt la dernière bouchée de son dîner avalée, il accourait se
mettre à copier les rôles qu'il se procurait chez le successeur de Me
Chapelain.
Et souvent il travaillait fort avant dans la nuit, pendant que, près de
lui, Mlle Lucienne s'appliquait à quelque ouvrage de broderie où elle
excellait, ouvrage bien rétribué, d'ailleurs, car la mode commençait à
venir, pour les femmes, de ces vêtements brodés à la main, si élégants
et si coûteux.
La jeune fille était le caissier de l'association, et elle apportait à
l'administration du capital social une si habile et une si sévère
économie, que Maxence eut bientôt achevé de désintéresser ses
créanciers.
--Savez-vous, lui disait-elle, à la fin de décembre, qu'à nous deux, ce
mois-ci, nous avons gagné plus de six cents francs!
Le dimanche, seulement, après une semaine dont pas une minute n'avait
été perdue, ils se permettaient quelques distractions.
Si le temps n'était pas trop mauvais, ils sortaient ensemble, dînaient
dans quelque modeste restaurant, et terminaient leur journée au théâtre,
à l'Opéra-Comique, le plus souvent, car Mlle Lucienne avait gardé une
véritable passion pour la musique, de ce temps où, aux Batignolles, elle
avait pour voisin un vieux compositeur.
Ayant ainsi une existence commune, jeunes tous deux, libres, n'ayant
leurs chambres séparées que par la largeur du palier, il était difficile
que l'on crût à l'innocence de leurs relations.
Les propriétaires de l'_Hôtel des Folies_ y croyaient moins que
personne.
Mais comme le jour où la Fortin s'était avisée de dire son avis à ce
sujet, Maxence furieux l'avait menacée de donner congé, elle n'en
soufflait plus mot devant lui, et se contentait de rire aux larmes avec
ses autres locataires, de ce qui leur paraissait la plus inutile et la
plus ridicule des hypocrisies.
Ils n'étaient pas seuls de leur avis.
Mlle Lucienne ayant continué de se montrer au bois les jours où
l'après-midi était belle, le nombre n'avait fait que croître des
imbéciles qui l'obsédaient, qui la suivaient ou qui la faisaient suivre.
Parmi les plus obstinés se distinguait M. Costeclar, lequel se plaisait
à déclarer, sur sa parole d'honneur, avoir perdu le sommeil et le goût
des affaires depuis le jour où, en compagnie de M. Saint-Pavin, il avait
aperçu Mlle Lucienne.
Les démarches de son valet de chambre et les lettres qu'il avait écrites
étant demeurées stériles, M. Costeclar avait fini par prendre le parti
d'agir de sa personne, et galamment il était venu se poster de faction
devant l'_Hôtel des Folies_.
Sa stupeur fut grande lorsqu'il en vit sortir Mlle Lucienne donnant le
bras à Maxence, et son dépit fut plus grand encore.
--Cette fille est stupide, pensa-t-il, de me préférer un garçon qui n'a
pas dix louis par mois à dépenser. Mais rira bien qui rira le
dernier....
Et comme il était homme d'expédients, il s'en alla, dès le lendemain,
flâner aux environs du _Comptoir du crédit mutuel_, et ayant rencontré,
par hasard, M. Favoral, il lui raconta que son fils, Maxence, se ruinait
pour une demoiselle dont les toilettes faisaient scandale, lui insinuant
délicatement qu'il était de son devoir, à lui, père de famille, de
mettre ordre à cela.
C'était l'époque, précisément, où Maxence songeait à se faire admettre
dans les bureaux du _Comptoir de crédit mutuel_.
Il est vrai que l'idée n'était pas de lui, et que même, il l'avait
très-vivement repoussée, quand, pour la première fois, Mlle Lucienne la
lui avait offerte.
--Être employé dans la même administration que mon père! s'était-il
écrié. Retrouver à mon bureau le despotisme intolérable de la maison
paternelle! J'aimerais mieux casser des pierres sur les chemins.
Mais la jeune fille n'était pas d'une trempe à renoncer aisément à un
projet conçu par elle, et longuement médité.
Elle revint à la charge, avec cet art infini des femmes, qui s'entendent
si merveilleusement à tourner la volonté qui, de front, leur résiste.
De quelque côté que se rejetât Maxence, il se trouva comme cerné par
cette idée, qui sembla, dès lors, se dégager spontanément, et plus
pressante chaque fois, des moindres incidents de l'existence
quotidienne.
Qu'il lui échappât une plainte de la situation actuelle, ou qu'il
s'oubliât à bâtir dans l'avenir quelque château en Espagne, la réponse
de Mlle Lucienne était la même:
--Nous aurions tort de nous plaindre, car malgré l'exiguïté de nos
ressources, notre position s'est améliorée... mais nous aurions tort
également de nous bercer d'espérances riantes, car nos gains sont si
modestes, qu'il nous faudra des années avant d'amasser le capital
indispensable à la plus humble entreprise.
Conclusion: il faudrait chercher autre chose que cet emploi de chemin de
fer qui ne rapporte que deux cents francs par mois....
Si dominé que fût Maxence, les continuelles attaques de la jeune fille
ne pouvaient lui échapper.
--Ah ça! pensait-il, pourquoi, diable! tient-elle si fort à me voir,
avec mon père, dans les bureaux de M. de Thaller?
Ce qui n'empêche, que peu à peu, il finit par se persuader que ce parti
était le seul raisonnable, le seul pratique, le seul qui lui offrît
quelques chances de fortune. Et un soir, surmontant ses dernières
répugnances:
--Je vais en parler à mon père, dit-il à Mlle Lucienne.
Mais soit que véritablement il eût été influencé par la courageuse
révélation de M. Costeclar, soit pour tout autre motif, M. Favoral
rejeta bien loin la requête de son fils, disant qu'il était impossible
de confier un emploi à un garçon qui était en train de gâter son avenir
pour une créature perdue.
Maxence était devenu cramoisi de colère, en entendant traiter ainsi une
femme qu'il aimait éperdûment, et qui bien loin de le perdre, le
sauvait. Il avait essayé de la défendre, mais bien inutilement, et il
était revenu à l'_Hôtel des Folies_ dans un état d'exaspération
indescriptible.
--Voilà où a abouti la démarche que vous m'avez conseillée, dit-il à
Mlle Lucienne, après lui avoir raconté ce qui venait de se passer.
Elle n'en parut ni surprise ni irritée.
--C'est bien! répondit-elle simplement.
Mais Maxence ne pouvait prendre si placidement son parti d'une si
cruelle déception, et, à mille lieues de soupçonner M. Costeclar:
--Voilà pourtant, ajouta-t-il, le résultat des cancans de tous ces
boutiquiers stupides, qui, dès que vous sortez en voiture, accourent sur
le seuil de leur porte....
Dédaigneusement la jeune fille haussa les épaules.
--Je l'avais prévu, fit-elle, le jour où j'ai accepté les offres de M.
Van-Klopen.
--Tout le monde vous croit ma maîtresse.
--Que m'importe, puisque ce n'est pas!
Ce que Maxence n'osait avouer, c'est que c'était là précisément ce qui
redoublait sa colère; c'est que songeant à ce terrible «qu'en
dira-t-on», qui est la boussole des imbéciles et des faibles, il se
demandait ce qu'on penserait de lui, si la vérité venait à être connue,
et s'il ne serait pas couvert de ridicule.
--Nous devrions déménager, reprit-il.
--A quoi bon! Partout où nous irions, ce serait la même chose. Nos
relations offrent trop de prise à la calomnie pour qu'elle nous épargne.
Je tiens à ce quartier, d'ailleurs....
--Et moi je suis trop votre ami pour ne pas vous avouer que vous y êtes
absolument perdue de réputation....
--Je n'ai de comptes à rendre à personne....
--Sauf à votre ami le commissaire de police, cependant.
Un pâle sourire effleura les lèvres de la jeune fille.
--Oh! lui, prononça-t-elle, il sait la vérité.
--Vous l'avez donc revu?
--Plusieurs fois.
--Depuis que nous nous connaissons?
--Oui.
--Et vous ne me l'avez pas dit!
--Je n'ai pas cru que ce fût nécessaire.
Maxence n'insista pas, mais à la douleur aiguë qui le mordit au coeur,
il comprit combien Mlle Lucienne lui était chère.
--Elle a des secrets pour moi, se disait-il, pour moi qui me serais fait
un crime d'en avoir pour elle!
Quels secrets? Lui avait-elle dissimulé qu'elle poursuivait un but qui
était, en quelque sorte, devenu celui de sa vie? Lui avait-elle caché
que soutenue, stimulée et servie par son ami l'officier de paix, devenu
le commissaire de police du quartier, elle espérait pénétrer le mystère
de sa naissance et se venger des misérables qui par trois fois avait
essayé de se défaire d'elle?
Jamais elle n'avait reparlé de ses projets, mais il était évident
qu'elle ne les avait pas abandonnés, car elle eût du même coup renoncé à
ses exhibitions au bois de Boulogne, qui lui étaient un abominable
supplice.
Mais la passion ne raisonne ni ne discute:
--Elle se défie de moi, qui donnerais ma vie pour elle! répétait
Maxence.
Et cette idée lui était si pénible, qu'il résolut de s'en éclaircir
coûte que coûte, préférant le pire malheur à l'angoisse qui le
déchirait.
Et dès qu'il se retrouva seul avec Mlle Lucienne, s'armant de tout ce
qu'il avait de courage, et la regardant bien dans les yeux:
--Vous ne me parlez plus de vos ennemis? lui dit-il d'un ton brusque.
Elle dut deviner ce qui se passait en lui, et doucement:
--C'est que je n'en entends plus parler moi-même, répondit-elle, c'est
qu'ils ne donnent plus signe de vie....
--Alors vous avez renoncé à vos desseins?
--Aucunement.
--Quelles sont donc vos espérances, et où en sont-elles?
--Si extraordinaire que cela doive vous paraître, je vous avouerai que
je n'en sais rien. Mon ami le commissaire de police a son plan, j'en
suis sûre, et il le poursuit avec une obstination que rien ne lasse,
mais il ne me l'a pas confié. Je ne suis entre ses mains qu'un
instrument docile. Jamais je ne prends une détermination sans le
consulter, et ce qu'il me dit de faire, je le fais.
Maxence tressauta sur sa chaise.
--Est-ce donc lui, fit-il d'un accent d'amère ironie, qui vous a suggéré
l'idée de notre association... fraternelle?
Les sourcils de la jeune fille se froncèrent. Le ton de cette espèce
d'interrogatoire la blessait visiblement.
--Il ne l'a pas désapprouvée du moins, fit-elle.
Mais cette réponse était juste assez évasive pour irriter l'inquiétude
de Maxence.
--Est-ce de lui aussi, poursuivit-il, que vous est venue cette belle
inspiration de me faire entrer au _Comptoir de crédit mutuel_?
--Oui, c'est lui.
--Dans quel but?
--Il ne me l'a pas expliqué.
--Pourquoi ne m'avoir pas prévenu?
--Parce qu'il m'avait priée de ne pas vous prévenir.
De rouge qu'il était au début, Maxence devint fort pâle.
--Ainsi, reprit-il, c'est cet homme de police qui décidément est
l'arbitre de ma destinée, et si demain il vous commandait de rompre avec
moi....
Mlle Lucienne se dressa.
--Assez! interrompit-elle, d'une voix brève, assez! Il n'est pas dans ma
vie un acte qui donne à mon plus cruel ennemi le droit de suspecter ma
loyauté, et voici que vous m'accusez d'une lâche trahison! Qu'avez-vous
à me reprocher? N'ai-je pas été toujours fidèle au pacte d'alliance juré
entre nous? N'ai-je pas été toujours pour vous le meilleur des camarades
et le plus dévoué des amis? Je me suis tue quand l'homme en qui j'avais
toute confiance me priait de me taire, mais il savait que si vous
m'interrogiez, je parlerais, il était prévenu. M'avez-vous
interrogée?... Et maintenant que vous faut-il de plus? Que je me
justifie d'une accusation absurde, que je m'abaisse jusqu'à calmer les
soupçons de votre esprit malade? C'est ce que je ne ferai pas....
Elle n'avait peut-être pas absolument raison. Mais Maxence avait tort,
il le reconnut, il pleura, il implora un pardon qui lui fut accordé, et
cette explication ne fit que resserrer les liens déjà si forts qui
l'attachaient.
Il est vrai qu'à dater de ce jour, usant de la permission qui lui avait
été donnée, il s'informa sans cesse des démarches et des espérances de
Mlle Lucienne.
Elle lui apprit que son ami le commissaire s'était livré, à
Louveciennes, aux plus minutieuses investigations.
Elle lui apprit que désormais le valet de pied qui l'accompagnait au
bois n'était pas un valet de pied de chez Brion, mais bien un agent de
la sûreté.
Et enfin un jour:
--Mon ami le commissaire, dit-elle, prétend qu'il tient enfin la bonne
piste.
II
Telle était exactement la situation de Maxence et de Mlle Lucienne, ce
samedi soir du mois d'avril 1872, où la police se présenta rue
Saint-Gilles pour arrêter M. Vincent Favoral, accusé de détournements et
de faux.
Si terrible fut le coup, si soudain et si imprévu, que Maxence, tout
d'abord, en perdit jusqu'à la faculté de réfléchir.
Mais lorsqu'il eut assuré l'évasion de son père, après que le
commissaire de police eut achevé ses perquisitions, dès que se furent
retirés les anciens amis du caissier du _Crédit mutuel_, M. Chapelain,
M. et Mme Desclavettes et le papa Désormeaux, c'est vers Mlle Lucienne
que s'élancèrent toutes les pensées de Maxence.
Elle avait pris sur lui un si complet empire, il s'était si
invinciblement accoutumé à se reposer sur elle, à la consulter en tout,
à n'agir que d'après ses inspirations, que séparé d'elle, au moment
d'une crise affreuse, il était comme un corps sans âme.
Il brûlait de courir jusqu'à l'_Hôtel des Folies_, raconter à Mlle
Lucienne ce qui se passait, en lui demandant des consolations, du
courage et des conseils.
Sur les instances de Mme Favoral et de Mlle Gilberte, il resta rue
Saint-Gilles.
Et c'était un cruel sacrifice, car il songeait que Mlle Lucienne
l'attendait. Ils devaient, ce soir-là, aller ensemble au théâtre, et ils
avaient projeté de passer à la campagne la journée du lendemain. Et il
se disait:
--Que va-t-elle imaginer, en ne me voyant pas rentrer?...
Aussi, le lendemain, lorsqu'il vit sa mère s'apprêter pour sortir et se
rendre, avec M. Chapelain, chez le Directeur du _Comptoir de Crédit
mutuel_, il n'y tint plus.
Et, sans se préoccuper des inconvénients qu'il pouvait y avoir à laisser
sa soeur seule à la maison, il partit comme un fou.
Il était désespéré, déchiré d'angoisses, mais au-dessus de tout, se
dressait le souvenir de Mlle Lucienne.
C'est à elle qu'il pensait, lorsque arrivaient jusqu'à lui, comme des
éclaboussures, les réflexions injurieuses des gens qui le regardaient
passer.
C'est d'elle qu'il s'inquiétait, en lisant dans un journal qu'il venait
d'acheter au coin de la rue Charlot, les détails scandaleux du crime de
son père....
Et lorsqu'il fut arrivé à l'_Hôtel des Folies_, c'est avec d'atroces
palpitations de coeur qu'il montait l'escalier, lorsqu'il reconnut la
voix de la jeune fille.
--Elle chante! murmura-t-il. Elle ne sait rien, la Fortin ne lui a rien
dit.
Elle était, en tout cas, fort irritée, il le reconnut à son accent,
quand, ayant frappé à la porte de sa chambre, elle lui cria qu'elle
achevait de s'habiller, qu'il n'avait qu'à rentrer chez lui, qu'elle ne
tarderait pas à l'y rejoindre.
Il gagna donc sa chambre, et c'est en proie au plus sombre découragement
qu'il se laissa tomber dans son fauteuil, meuble ami, où tant de fois il
s'était oublié en ces vagues rêveries d'avenir qui consolent des misères
présentes....
Mlle Lucienne avait repris sa chanson, dont les paroles lui arrivaient
comme une amère raillerie:
Elle disait de sa voix claire:
Espoir, mot doux et trompeur,
Trop fausse monnaie,
Bien fou qui de toi se paie,
Et fait crédit au bonheur....
Au-dessus de sa boutique,
Chacun t'accroche et fait bien,
O vieille enseigne ironique:
«On rase demain pour rien!...»
C'est joli de courrir,
Mais mieux vaut encor tenir!...
--Que va-t-elle dire, songeait Maxence, quand elle apprendra l'horrible
désastre!
Et il sentait comme une sueur glacée lui perler aux tempes, en se
rappelant l'orgueil de Mlle Lucienne, et que l'honneur était sa seule
croyance et la planche de salut où désespérément elle s'était
cramponnée, au plus fort des orages de sa vie. Si elle allait s'éloigner
de lui, maintenant que le nom qu'il portait était déshonoré!
Mais un pas rapide et léger, sur le palier, le tira de ses sombres
réflexions.
Sa porte s'ouvrit presque aussitôt, et Mlle Lucienne entra....
Elle avait dû se hâter, car elle achevait d'agrafer sa robe, dont la
simplicité semblait une coquetterie, tant merveilleusement elle accusait
la souplesse de sa taille, les splendeurs de son corsage et les rares
perfections de ses épaules et de son col....
Un vif mécontentement se lisait sur son beau visage; mais dès qu'elle
eut aperçu Maxence, sa physionomie changea.
Et il ne fallait, en effet, que voir le morne affaissement de
l'infortuné, le désordre de ses vêtements, sa pâleur livide et l'éclat
sinistre de ses yeux pour comprendre qu'un grand malheur le frappait.
D'une voix dont le trouble trahissait quelque chose de plus que
l'inquiétude et la compassion d'une amie:
--Qu'avez-vous? Que vous arrive-t-il? interrogea la jeune fille.
--Ah! je suis bien malheureux!... répondit-il.
Mais il hésitait. Il eut voulu pouvoir dire tout d'un coup. Et il ne
savait comment commencer.
--Je vous ai dit, reprit-il, que ma famille était très riche....
--Oui....
--Eh bien: nous ne possédons plus rien... plus rien exactement.
Elle parut respirer plus librement, et d'un accent où perçait une
amicale ironie:
--Et c'est la perte de votre fortune, fit-elle, qui vous désespère
ainsi?...
Péniblement il se dressa sur ses jambes, et tout bas, d'une voix sourde:
--C'est que l'honneur aussi est perdu! prononça-t-il.
--L'honneur?
--Oui. Mon père a volé, mon père a fait des faux!...
Elle était devenue plus blanche que sa collerette.
--Votre père!... balbutia-t-elle.
--Depuis des années, il puisait à la caisse qui lui était confiée, à
pleines mains, sans mesure, follement, tel qu'un homme pris de
vertige.... Il y a puisé douze millions....
--Mon Dieu!
--Et malgré l'énormité de cette somme, il était en ces derniers mois
réduit aux plus misérables expédients, il s'en allait, de porte en
porte, dans notre quartier, demander qu'on lui confiât des fonds à faire
valoir, il en était venu à escroquer bassement cinq cents francs à une
pauvre marchande de journaux....
--Mais c'est insensé!...
--Oui, c'est à douter si on veille ou si on rêve....
--Et comment avez-vous su?...
--Hier soir, on est venu pour l'arrêter.... Par bonheur, nous étions
prévenus, et j'ai pu le faire fuir par une fenêtre de la chambre de ma
soeur, qui donne sur la cour d'une maison voisine....
--Et où est-il, maintenant?
--Qui le sait!
--Avait-il de l'argent?
--Tout le monde est persuadé qu'il emporte des millions... je ne le
crois pas. Il n'a même pas voulu prendre les quelques mille francs que
M. de Thaller lui avait apportés pour faciliter sa fuite.
La jeune fille tressaillit.
--Vous avez vu M. de Thaller? interrogea-t-elle.
--Il est venu à la maison quelques moments avant l'arrivée du
commissaire de police, et il y a eu, entre mon père et lui, une scène
terrible.
--Que disait-il?
--Que mon père le ruinait.
--Et votre père?
--Il balbutiait des phrases incohérentes. Il était comme un homme qui
vient de recevoir un coup de massue....
La contraction des traits de Mlle Lucienne trahissait l'effort de sa
pensée.
--Et ces sommes énormes, reprit-elle, où ont-elles passé?
Maxence hocha la tête.
--Nous ne pouvons que le soupçonner, répondit-il. Mais nous avons
découvert des choses inouïes. Mon père, si sévère à la maison, et si
parcimonieux, menait ailleurs joyeuse vie, et dépensait sans compter.
C'est pour une femme, qu'il pillait sa caisse....
--Et... cette femme, savez-vous qui elle est?
--Non, mais je le saurai.... Dans ce journal, que voici, et qui rend
compte de notre désastre, un rédacteur dit qu'il la connaît.... Lisez
plutôt....
Mlle Lucienne prit le journal que lui tendait Maxence, mais c'est à
peine si elle daigna y jeter un coup d'oeil.
--En fin de compte, reprit-elle, et pour nous résumer, avez-vous une
idée?
--Oui.
--Laquelle?...
--Je ne crois pas que mon père soit innocent, mais je crois qu'il est
des gens plus coupables que lui, des gredins habiles et prudents dont il
n'a été que l'homme de paille, des misérables qui digéreront
tranquillement leur part des millions, la plus grosse, nécessairement,
tandis qu'il ira au bagne....
Une fugitive rougeur colora les joues de Mlle Lucienne.
--Cela étant, interrompit-elle, que comptez-vous faire?...
--Venger mon père, s'il se peut, et livrer ses complices s'il en a....
La jeune fille lui tendit la main.
--Bien, cela! fit-elle. Mais comment vous y prendrez-vous?...
--C'est ce que je ne sais pas encore. Je vais toujours courir aux
bureaux de ce journal demander l'adresse de la femme.
Mais Mlle Lucienne l'arrêta.
--Non, prononça-t-elle, ce n'est pas là qu'il faut aller.
--Cependant....
--Il faut venir avec moi, chez mon ami le commissaire de police.
C'est par un mouvement de stupeur, presque d'effroi, que Maxence
accueillit la proposition de la jeune fille.
--Songez-vous bien à ce que vous me dites? s'écria-t-il.
--Parfaitement!
--Quoi! mon père s'est soustrait au mandat d'amener lancé contre lui, il
est poursuivi, recherché, traqué, si on le prend, c'est le bagne,
peut-être, et vous voulez que j'aille, moi, choisir pour confident de
mes démarches et de mes espérances, un commissaire de police, un homme
dont le devoir serait de courir l'arrêter s'il apprenait où il se
cache!...
Mais il s'interrompit et demeura un moment la bouche béante et les yeux
écarquillés, comme si tout à coup la vérité lui fût apparue,
éblouissante d'évidence.
--Car mon père n'a pas gagné l'étranger, reprit-il, c'est à Paris qu'il
se cache, je le parierais, j'en suis sûr, vous l'avez vu!...
Positivement Mlle Lucienne crut que Maxence devenait fou.
--J'ai vu votre père, moi? fit-elle.
--Oui, hier soir.... Mon Dieu! où donc avais-je tête d'oublier cela....
Pendant que vous m'attendiez en bas, dans la loge des Fortin, entre onze
heures et onze heures et demie, un homme d'un certain âge, grand,
maigre, vêtu d'une longue redingote, est venu me demander, et a paru
très-contrarié quand on lui a répondu que je n'étais pas rentré....
--Je me rappelle, en effet....
--Vous avez quitté la loge, cet homme est sorti presque sur vos talons,
et dans la cour, il vous a parlé.
--C'est vrai.
--Que vous a-t-il dit?
Elle hésita, faisant un appel à sa mémoire: puis:
--Rien, répondit-elle, rien qu'il n'eût déjà dit devant les Fortin:
qu'il était très-malheureux pour lui de ne vous pas trouver, parce qu'il
s'agissait d'une affaire assez grave. Ce qui m'étonnait un peu, c'est
qu'il semblait me connaître et savoir qu'il s'adressait à une amie à
vous. J'ai pensé, ensuite, que c'était quelqu'un de vos collègues du
chemin de fer, à qui vous aviez parlé de moi....
Mais à mesure qu'elle racontait, quantité de petites circonstances qui
ne l'avaient pas éclairée sur le moment, se représentaient à son esprit.
Se frappant le front:
--Peut-être avez-vous raison! poursuivit-elle. Peut-être cet homme
était-il votre père.... Attendez donc!... Oui, assurément, il était fort
troublé, et, à chaque moment, il tournait la tête du côté de
l'entrée.... Il m'a dit qu'il lui serait impossible de revenir, mais
que vous sauriez pourquoi, qu'il vous écrirait, qu'il aurait sans doute
besoin de vous et qu'il comptait sur votre dévouement....
Maxence trépignait sur place.
--Vous voyez-bien! s'écria-t-il.
--Quoi?
--Que c'était mon père, qu'il m'écrira sûrement, qu'il reviendra
peut-être, et que dans de telles conditions, m'adresser au commissaire
de police, appeler sur moi son attention serait une insigne folie,
presque une trahison....
Elle secouait la tête.
--Je crois, prononça-t-elle, que c'est une raison de plus de suivre mon
conseil.
--Oh!
--Vous êtes-vous jamais repenti de m'avoir écoutée?
--Non. Mais vous pouvez vous tromper.
--Je ne me trompe pas.
Elle s'exprimait d'un tel accent d'absolue certitude, que Maxence, dans
le désordre de son esprit, ne savait plus qu'imaginer ni que croire.
--Pour me presser ainsi, reprit-il, vous avez des raisons?...
--J'en ai.
--Pourquoi ne pas me les dire?
--Parce que je n'aurais pas de preuves à vous fournir de mes assertions.
Parce qu'il me faudrait entrer dans des détails que vous ne comprendriez
pas. Parce qu'enfin, j'obéis à un de ces pressentiments inexplicables
qui ne sauraient mentir....
Elle ne voulait pas, c'était clair, découvrir toute sa pensée, et
cependant Maxence se sentait terriblement ébranlé.
--Songez à mon désespoir, fit-il, si j'allais livrer mon père....
--Le mien serait-il donc moindre? Un malheur peut-il vous atteindre qui
ne m'atteigne moi-même?
Et comme il ne répondait pas, déchiré qu'il était par les plus affreuses
perplexités:
--Raisonnons un peu, poursuivit la jeune fille. Que me disiez-vous, il
n'y a qu'un instant? Que certainement votre père n'est pas si coupable
qu'on croit, qu'il ne l'est pas seul, en tous cas, qu'il n'a été que
l'instrument de coquins plus habiles et plus puissants que lui, et qu'il
n'a eu qu'une bien faible part des douze millions volés au _Comptoir de
crédit mutuel_.
--C'est ma conviction.
--Et vous voudriez livrer à la justice les misérables qui ont profité du
crime de votre père, et qui se croient assurés de l'impunité?...
--Je ne sais ce que je donnerais pour y parvenir.
--Eh bien! comment y parviendrez-vous, isolé comme vous l'êtes, suspect
fatalement, sans moyens d'action, sans appui, sans relations, sans
argent....
Une larme de rage jaillit des yeux de Maxence.
--Voulez-vous donc m'enlever mon courage! murmura-t-il.
--Non, mais vous démontrer la nécessité de la démarche que je vous
conseille. Qui veut la fin veut les moyens, et nous n'avons pas le
choix. Venez, c'est à un honnête homme que je veux vous conduire, à un
ami éprouvé. Ne craignez rien. S'il se souvient qu'il est commissaire de
police, ce sera pour nous être utile et non pas pour vous nuire. Vous
hésitez!... Peut-être à cette heure, en sait-il déjà plus que nous n'en
savons nous-mêmes....
La résolution de Maxence était prise.
--Soit, dit-il, partons....
En moins de cinq minutes ils furent prêts et ils partirent; et même,
pour sortir, il leur fallut déranger la Fortin, qui devant la porte de
son hôtel, était en grande conférence avec deux ou trois boutiquiers du
voisinage.
Dès que Maxence et Mlle Lucienne se furent éloignés, remontant le
boulevard du Temple:
--Vous voyez ce jeune homme, dit à ses interlocuteurs l'honorable
propriétaire de l'_Hôtel des Folies_, eh bien! c'est le fils de ce
fameux caissier qui vient de décamper en emportant douze millions et en
mettant mille familles sur la paille. Vous croyez peut-être que ça le
gêne? Ah! bien oui!... Le voilà qui va passer une bonne journée avec sa
maîtresse, et lui payer un bon dîner avec l'argent du papa!...
Maxence et Mlle Lucienne, cependant, arrivaient à la maison du
commissaire. Il était chez lui, ils entrèrent. Et dès qu'ils parurent:
--Je vous attendais! s'écria-t-il.
C'était un homme d'un certain âge, déjà, mais alerte encore et
vigoureux. Il avait l'air d'un notaire, avec sa cravate blanche, sa
redingote noire et ses guêtres. Bénigne était l'expression de sa
physionomie, mais il eût été naïf de s'y fier, on le devinait à l'éclat
de ses petits yeux gris et à la mobilité de ses narines.
--Oui, je vous attendais, poursuivit-il, s'adressant autant à Maxence,
pour le moins, qu'à Mlle Lucienne. C'est l'affaire du _Crédit mutuel_
qui vous amène?...
Maxence s'avança.
--Je suis le fils de Vincent Favoral, monsieur, répondit-il. J'ai encore
ma mère, et une soeur... notre situation est affreuse. Mlle Lucienne
m'a fait espérer que vous consentiriez à me donner un conseil, et nous
voici....
Le commissaire sonna, et un garçon de bureau s'étant présenté:
--Je n'y suis pour personne, dit-il.
Après quoi, revenant à Maxence:
--Mlle Lucienne a bien fait de vous amener, lui dit-il, car il se
pourrait bien que tout en lui rendant un grand service, à elle, que
j'estime et que j'aime... je vous en rende un, à vous aussi, qui êtes un
brave garçon.... Mais, je n'ai pas de temps à perdre, asseyez-vous et
contez-moi votre affaire....
C'est avec la plus scrupuleuse exactitude, qu'après avoir dit l'histoire
de sa famille, Maxence exposa les scènes, dont depuis vingt-quatre
heures, la maison de la rue Saint-Gilles avait été le théâtre.
Pas une seule fois le commissaire ne l'interrompit, mais lorsqu'il eut
achevé:
--Redites-moi, demanda-t-il, l'entrevue de votre père et de M. de
Thaller, et surtout, n'omettez rien de ce que vous avez entendu et vu,
ni un mot ni un geste, ni un mouvement de physionomie.
Et Maxence ayant obéi:
--Maintenant, reprit le commissaire, répétez-moi tout ce qu'a dit votre
père, au moment de fuir.
Ce fut fait. Le commissaire de police prit quelques notes, puis:
--Quelles étaient, demanda-t-il, les relations de votre famille et de la
famille de Thaller?
--Nous n'avions pas de relations.
--Quoi! jamais Mme ni Mlle de Thaller ne venaient chez vous?
--Jamais.
--Connaissez-vous le marquis de Trégars.?
Maxence ouvrit de grands yeux.
--Trégars!... répéta-t-il. C'est la première fois que j'entends
prononcer ce nom.
Les justiciables ordinaires du commissaire de police eussent hésité à le
reconnaître, tant, peu à peu, s'était détendue sa roideur
professionnelle, tant sa réserve glaciale avait fait place à la plus
encourageante bonhomie.
--Cela étant, reprit-il, laissons là le marquis de Trégars, et
occupons-nous de la femme qui, selon vous, aurait causé la perte de M.
Favoral....
Sur la table, devant lui, Maxence apercevait, tout ouvert, le journal
qu'il avait acheté le matin, et où il avait lu, avec des convulsions de
rage, le terrible article intitulé: _Encore un désastre financier_.
--Je ne sais rien de cette femme, répondit-il, mais apprendre qui elle
est ne doit pas être difficile, puisqu'un rédacteur du journal que voilà
prétend la connaître....
Au léger sourire qui passa sur les lèvres du commissaire, il fut aisé de
voir que sa foi à la chose imprimée n'était pas précisément absolue.
--Oui, j'ai lu, fit-il.
--On pourrait envoyer au bureau de ce journal, proposa Mlle Lucienne.
--J'y ai envoyé, mon enfant.
Et sans paraître remarquer la stupeur de Maxence et de la jeune fille,
il sonna et demanda si son secrétaire était rentré.
Il l'était, et parut aussitôt.
--Eh bien? interrogea le commissaire.
--La commission est faite, monsieur, répondit-il. J'ai vu le reporter
qui a rédigé l'article en question et après avoir bien tergiversé, il a
fini par m'avouer qu'il s'était peut-être un peu avancé, qu'il n'avait
pas d'autres renseignements que ceux qu'il avait donnés, et qu'il les
tenait de deux amis intimes du caissier du _Comptoir de crédit mutuel_,
M. Costeclar et M. Saint-Pavin.
--Il fallait courir chez ces messieurs.
--J'y ai couru.
--A la bonne heure!
--Malheureusement M. Costeclar venait de sortir.
--Et l'autre?
--J'ai trouvé l'autre, M. Saint-Pavin, au bureau de son journal, le
_Pilote financier_. C'est un grossier personnage, qui m'a reçu comme un
chien dans un jeu de quilles, et même, si je m'étais écouté....
--Passons....
--Alors donc, il était en grande conférence avec un autre monsieur, un
banquier nommé Jottras, de la maison Jottras et son frère, et ils
étaient dans une colère épouvantable, jurant à faire crouler le plafond,
disant que l'affaire de M. Favoral les ruinait, qu'ils étaient joués
comme des imbéciles, mais que cela ne se passerait pas ainsi, et qu'ils
allaient rédiger un article foudroyant....
Mais il s'arrêta, clignant de l'oeil et montrant Maxence et Mlle
Lucienne qui écoutaient de toutes leurs forces.
--Parlez, parlez! lui dit le commissaire, ne craignez rien....
--Eh bien! reprit-il, M. Saint-Pavin et M. Jottras disaient comme cela,
que ce ne serait pas à M. Favoral qu'ils s'en prendraient, que M.
Favoral n'était qu'un pauvre niais, mais qu'ils sauraient bien trouver
les autres....
--Quels autres?...
--Ah! dame! ils ne les ont pas nommés.
Le commissaire haussa les épaules.
--Quoi! s'écria-t-il, vous vous trouvez en présence de deux hommes
furieux d'avoir été pris pour dupes, qui tempêtent, qui jurent, qui
menacent, et vous ne savez pas leur arracher un nom dont vous avez
besoin!... Décidément, vous n'êtes pas adroit, mon cher!...
Et comme le pauvre secrétaire, tout décontenancé de l'algarade, baissait
le nez et gardait le silence:
--Leur avez-vous au moins demandé, reprit-il, qui est cette femme sur
laquelle l'article promet des détails et dont l'existence a été révélée
par eux au rédacteur?
--Assurément, monsieur....
--Que vous ont-ils répondu?
--Que n'étant pas des mouchards, ils n'avaient rien à me répondre.
--Peste!...
--M. Saint-Pavin, toutefois, a ajouté qu'il avait dit cela en l'air,
uniquement parce qu'un jour il avait vu M. Favoral acheter un bracelet
de mille écus, et aussi parce qu'il lui paraissait impossible qu'un
homme dévorât des millions sans y être aidé par une femme....
Le commissaire ne cachait pas sa mauvaise humeur.
--Naturellement! gronda-t-il. Depuis que Salomon a dit: «Cherchez la
femme,» car c'est le roi Salomon qui a dit cela le premier, tous les
matins il se trouve quelque gaillard pour découvrir qu'une femme
toujours se trouve au fond de toutes les actions d'un homme, et quantité
de gens se sont fait une réputation de profondeur, pour avoir émis, d'un
air fin, cette vérité, digne de M. de La Palisse.... Et après?
--M. Saint-Pavin m'a prié grossièrement de lui... laisser la paix.
--Ah! il faudrait tout faire soi-même, grommela le commissaire de
police.
Sur quoi il griffonna rapidement quelques lignes et les glissa dans une
enveloppe qu'il scella de son timbre et qu'il remit à son secrétaire en
disant:
--Il suffit.... Portez ceci vous-même à la Préfecture.
Et le secrétaire sorti:
--Eh bien! monsieur Maxence, reprit-il, vous avez entendu?
Oui, assurément. Seulement Maxence était bien moins préoccupé de ce
qu'il venait d'entendre, que de l'étrange intérêt que ce commissaire,
même avant de l'avoir vu, avait pris à sa situation.
--Je pense, balbutia-t-il, qu'il est bien malheureux que cette femme ne
puisse être retrouvée....
Plein de confiance fut le geste du commissaire.
--Soyez tranquille, dit-il, on la retrouvera. Si grand appétit qu'ait
une femme, elle n'avale pas comme cela des millions toute seule; elle ne
les avale pas surtout, sans qu'on entende le bruit de ses mâchoires.
Paris est grand, mais avec cinquante mille francs de luxe par an, une
femme attire l'attention, et avec cent mille, elle fait esclandre. Voyez
plutôt ce qui arrive à notre pauvre Lucienne, pour dix louis par semaine
de luxe d'occasion que lui offre le sieur Van-Klopen, son patron....
Croyez-moi, nous retrouverons notre mangeuse de millions... à moins
que....
Il fit une pause, et lentement, en soulignant chacun de ses mots:
--A moins, ajouta-t-il, qu'elle n'ait derrière elle un homme très-fort,
très-habile et très-prudent.... Ou à moins encore qu'elle ne soit dans
une situation telle que son luxe n'ait point fait scandale....
Mlle Lucienne tressauta sur sa chaise. Il lui sembla comprendre toute
la pensée de son ami le commissaire de police, et entrevoir quelque
chose de la vérité.
--Mon Dieu! murmura-t-elle....
Mais Maxence, lui, ne remarqua rien, appliqué qu'il était à suivre la
déduction du commissaire.
--Ou à moins, reprit-il, que mon père n'ait presque rien eu, pour sa
part, des sommes énormes enlevées au _Crédit mutuel_, à moins, par
conséquent, qu'il n'ait donné que peu de chose relativement à cette
femme.... M. Saint-Pavin lui-même ne reconnaît-il pas que mon père a été
audacieusement joué?...
--Par qui?
Maxence hésita.
--Je pense, dit-il enfin, et plusieurs amis de ma famille, parmi
lesquels M. Chapelain, un ancien avoué, pensent comme moi qu'il est bien
difficile que mon père ait pu puiser des millions à la caisse du _Crédit
mutuel_, sans que le directeur en ait eu connaissance....
--Alors, selon vous, M. de Thaller serait complice?
Maxence ne répondit pas.
--Soit, insista le commissaire, j'admets la complicité de M. de Thaller,
mais alors il faut supposer qu'il avait sur votre père quelque
tout-puissant moyen d'action....
--Un directeur a toujours sur ses employés une grande influence....
--Une influence qui irait jusqu'à les déterminer à risquer le bagne à
son profit? ce n'est guère vraisemblable. Il faudrait imaginer autre
chose encore....
--Je cherche... mais je ne vois pas....
--Ce n'est cependant pas tout. Comment expliquez-vous le silence de
votre père lorsque M. de Thaller l'accablait des injures les plus
atroces....
--Mon père était comme foudroyé.
--Et, au moment de fuir, s'il avait des complices, comment ne vous les
a-t-il pas nommés, à vous, à votre mère, à votre soeur?
--C'est que sans doute il n'avait pas de preuves à fournir de leur
complicité....
--Lui en auriez-vous donc demandé?
--Oh! monsieur....
--Donc, tel n'est pas évidemment le motif de son silence, et il faudrait
l'attribuer plutôt à quelque secret espoir qui lui serait resté....
Le commissaire, cependant, avait désormais tous les renseignements que,
volontairement ou non, pouvait lui fournir Maxence.
Il se leva, et du ton le plus bienveillant:
--Vous êtes venu, lui dit-il, me demander un conseil; le voici:
Taisez-vous et sachez attendre. Laissez la justice et la police
poursuivre leur oeuvre. On n'arrête pas comme un simple filou le
puissant gredin qui a volé des millions.
Quels que soient vos soupçons, cachez-les. Je ferai pour vous ce que je
ferais pour Lucienne que j'aime comme si elle était ma fille, car il se
trouve qu'en vous servant c'est elle que je vais servir....
Il ne put s'empêcher de rire de l'étonnement qui, à ces mots, se peignit
sur le visage de Maxence, et gaiement:
--Vous ne comprenez pas? ajouta-t-il.... Peu importe. Il n'est pas
nécessaire que vous compreniez.
III
Deux heures sonnaient, lorsque Mlle Lucienne et Maxence sortirent du
bureau du commissaire de police, elle, pensive et toute émue des
perspectives qu'elle venait d'entrevoir, lui, sombre et irrité....
Le temps, qui avait menacé toute la matinée, s'était mis décidément au
beau, une brise tiède chassait à l'horizon les derniers nuages, et comme
il arrive, dès que par hasard survient un dimanche sans pluie, tout
Paris se précipitait dehors, altéré de grand air et de soleil.
Sur toute la ligne des boulevards, les boutiques fermaient à grand
bruit, les omnibus passaient complets, les cochers de fiacre pressaient
l'allure de leurs chevaux, et tout le long des trottoirs, les promeneurs
endimanchés s'en allaient par bandes, se hâtant pour arriver à la gare
du chemin de fer de Vincennes avant le départ du train.
--N'est-il donc que nous de malheureux! grondait Maxence, dont toute
cette joie irritait la douleur.
--Ne faudrait-il pas, murmurait Mlle Lucienne, que Paris entier prît
le deuil, parce que nous souffrons!
C'est sans échanger une parole de plus qu'ils arrivèrent à _l'Hôtel des
Folies_.
La Fortin était encore sur sa porte, pérorant au milieu d'un groupe avec
une volubilité que rien ne lassait.
C'était véritablement un coup de fortune, pour elle, que de loger le
fils de ce caissier qui avait volé douze millions, qui était en ce
moment le sujet de toutes les conversations, et dont le nom était dans
toutes les bouches.
Elle devait à cette circonstance d'être tout à coup devenue un
personnage. Les boutiquiers du quartier qui, vu sa réputation suspecte,
ne l'avaient jamais saluée jusqu'alors, l'accablaient de prévenances
depuis le matin, et la courtisaient bassement pour qu'elle leur donnât
des détails.
Et sa cupidité ne s'épanouissait guère moins que son amour-propre. Elle
calculait que lors du procès on prononcerait infailliblement le nom de
l'_Hôtel des Folies_, et que ce lui serait une réclame excellente et une
source de bénéfices certains.
Déjà même, en prévision d'un surcroît de clientèle, elle avait tenu
conseil avec le sieur Fortin, et agité la question de faire repeindre
l'escalier et d'augmenter tous les loyers de 25 pour cent.
Voyant arriver Maxence et Mlle Lucienne, elle abandonna le groupe dont
elle était le centre, et les saluant de son plus obséquieux sourire:
--Déjà finie, cette petite promenade? leur dit-elle.
Mais ils ne répondirent pas, et s'étant engouffré dans l'étroit
corridor, ils se hâtèrent de regagner leur quatrième étage.
C'est avec un mouvement de rage, qu'en entrant dans sa chambre, Maxence
jeta son chapeau sur le lit; et, après s'être un moment promené de long
en large, revenant se planter devant Mlle Lucienne:
--Eh bien! lui dit-il, vous êtes contente, maintenant!
C'est d'un air de commisération profonde qu'elle le considérait, sachant
trop sa faiblesse pour s'irriter de son injustice.
--De quoi dois-je être si satisfaite? demanda-t-elle doucement.
--J'ai fait ce que vous avez voulu.
--Ce que vous dictait la raison, mon ami.
--Soit! je ne chicanerai pas sur les termes. J'ai vu votre ami, le
commissaire de police. En suis-je plus avancé?
Imperceptiblement elle haussa les épaules.
--Qu'espériez-vous donc de lui? fit-elle. Pensiez-vous qu'il fût en son
pouvoir de faire que ce qui est ne soit pas? Supposiez-vous que par le
seul acte de sa volonté, il allait combler le déficit de la caisse du
_Crédit mutuel_ et réhabiliter votre père?...
--Non, je ne suis pas fou encore.
--Eh bien! alors..., pouvait-il faire mieux que de vous promettre son
concours le plus ardent et le plus dévoué?...
Mais il ne la laissa pas poursuivre.
--Et qui me prouve, s'écria-t-il, qu'il ne s'est pas moqué de moi! S'il
était sincère, pourquoi ses réticences et ses énigmes? Il prétend que je
peux compter sur lui, parce que me servir, moi, c'est vous servir, vous.
Qu'est-ce que cela signifie? Quel rapport existe entre votre situation
et la mienne, entre vos ennemis et ceux de mon père?... Et moi, j'ai
répondu à toutes ses questions, je me suis livré!... Pauvre niais!...
Mais l'homme qui se noie se raccroche à un brin d'herbe, et je me noie,
moi, j'enfonce, je sombre....
Il s'affaissa sur une chaise, et cachant son visage entre ses mains:
--Ah! je souffre horriblement! gémit-il.
La jeune fille s'était rapprochée, et d'un accent sévère en dépit de son
émotion:
--Seriez-vous donc un lâche! prononça-t-elle. Quoi! au premier malheur
qui vous frappe, car c'est le premier malheur réel de votre vie,
Maxence, vous désespérez!... Un obstacle se dresse, et au lieu de
rassembler toute votre énergie pour le surmonter, vous vous asseyez et
vous pleurez comme une femme! Qui donc donnera du courage à votre mère
et à votre soeur, si vous vous abandonnez ainsi?...
A de telles paroles, prononcées par cette voix qui avait tout pouvoir
sur son âme, Maxence s'était redressé:
--Je vous remercie, mon amie, dit-il. C'est bien à vous de me rappeler
ce que je dois à ma mère et à ma soeur. Pauvres femmes. Elles se
demandent sans doute ce que je suis devenu....
--Il faut aller les retrouver, interrompit la jeune fille.
Résolûment il se leva.
--J'y vais! répondit-il. Je serais indigne de vous si je ne savais pas
hausser mon énergie au niveau de la vôtre....
Et ayant serré la main de Mlle Lucienne, il sortit.
Mais ce n'est pas par le chemin ordinaire qu'il regagna la rue
Saint-Gilles. La rue de Turenne, où tout le monde le connaissait, lui
faisait horreur. Il prit un grand détour, pour rentrer sans rencontrer
personne....
--Enfin, vous voilà! lui dit la servante en lui ouvrant la porte. Madame
était joliment inquiète, allez! Elle est au salon avec Mlle Gilberte et
M. Chapelain....
C'était exact. Après sa démarche infructueuse pour arriver jusqu'à M. de
Thaller, l'ancien avoué avait déjeuné rue Saint-Gilles, et il y était
resté ayant, disait-il, besoin de voir Maxence.
Aussi, dès que le jeune homme parut, s'autorisant de son âge et d'une
vieille intimité:
--Comment, lui dit-il, osez-vous laisser votre mère et votre soeur
seules dans une maison où à tout moment peut tomber quelque créancier
brutal?
--J'ai tort, fit Maxence, qui aima mieux s'avouer coupable que d'entamer
une explication.
--Alors, ne recommencez plus, reprit M. Chapelain. Je vous attendais
pour vous dire que je n'ai pas pu parler à M. de Thaller, et que je ne
me soucie pas d'affronter une seconde fois l'impudence de ses valets. A
vous, donc, le soin de lui reporter les quinze mille francs qu'il avait
apportés à votre père... remettez-les-lui en mains propres, et ne les
lâchez pas sans un reçu....
Après quelques recommandations encore, il s'éloigna, laissant enfin
seuls Mme Favoral et ses enfants.
Mme Favoral ouvrait la bouche pour demander à Maxence les raisons de
son absence, mais Mlle Gilberte l'interrompit.
--J'ai à te parler, ma mère, dit-elle avec une précipitation singulière,
et à toi aussi, mon frère....
Et tout de suite, elle se mit à leur raconter la visite étrange de M.
Costeclar, son incroyable audace, et ses offensantes déclarations....
Maxence se mordait les poings de colère.
--Et je ne me suis pas trouvé là, s'écriait-t-il, pour le jeter
dehors....
Mais un autre s'y était trouvé, et c'était là qu'en voulait venir Mlle
Gilberte.... Mais l'aveu était difficile, pénible même, et son embarras
était grand, et très-visible la contrainte qu'elle s'imposait.
--Voici longtemps, ma mère, reprit-elle enfin, que vous m'avez
soupçonnée de vous cacher quelque chose.... Interrogée, je vous ai
menti.... Non, que j'eusse à rougir de rien, mais parce que je craignais
pour vous la colère de mon père....
C'est d'un oeil hébété d'étonnement que la considéraient sa mère et son
frère....
--Oui, j'avais un secret, reprit-elle. Hardiment, sans consulter
personne, me fiant aux seules inspirations de mon coeur, j'avais engagé
ma vie à un inconnu.... J'avais choisi l'homme dont je voulais être la
femme....
D'un geste éperdu Mme Favoral levait les mains au ciel.
--Mais c'est de la folie!... répétait-elle.
--Malheureusement, poursuivait la jeune fille, entre cet homme, mon
fiancé, devant Dieu, et moi, se dressait un obstacle terrible.... Il
était pauvre, il croyait mon père très-riche, et il m'avait demandé
trois ans pour conquérir une fortune qui lui permît de demander ma main.
Elle s'arrêta, tout le sang de son coeur affluait à son visage.
--Ce matin, reprit-elle, au bruit de notre désastre, il est venu....
--Ici? interrompit Maxence.
--Oui, mon frère, ici.... Il est arrivé au moment où, insultée lâchement
par M. Costeclar, je lui commandais de se retirer et où, au lieu de
sortir, il marchait sur moi les bras étendus....
--Il a osé pénétrer ici! murmurait Mme Favoral.
--Oui, ma mère, il est entré juste à temps pour saisir M. Costeclar au
collet et le jeter à mes pieds, blême de peur et demandant grâce.... Il
venait, malgré l'horrible malheur qui nous frappe, malgré la ruine et
malgré la honte, m'offrir son nom, et me dire que dans la journée il
enverrait un ami de sa famille vous apprendre ses intentions....
Mais elle fut interrompue par la servante qui, ouvrant la porte du
salon, annonça:
--Monsieur le comte de Villegré!...
S'il était venu à l'idée de Mme Favoral et de Maxence que Mlle
Gilberte avait été dupe de quelque lâche intrigue et avait cédé à
d'inavouables entraînements, il dut suffire, pour les désabuser, de la
seule présence de l'homme qui entrait.
Il était assez terrible d'aspect, avec sa tournure militaire, ses façons
brusques, sa grosse moustache blanche et la cicatrice qui lui balafrait
le front.
Mais pour être rassuré et se sentir confiance, il ne fallait que voir sa
large face, à la fois énergique et débonnaire, son oeil clair où
éclatait la loyauté de son âme et ses lèvres épaisses et rouges, qui
jamais ne s'étaient ouvertes pour proférer un mensonge.
En ce moment, cependant, il ne jouissait pas de tous ses moyens.
Ce vaillant homme, ce vieux soldat était timide, et se fût senti plus à
l'aise et l'esprit beaucoup plus libre sous le feu d'une batterie que
dans cet humble salon de la rue Saint-Gilles, sous le regard inquiet de
Maxence et de Mme Favoral.
Ayant salué, ayant adressé à Mlle Gilberte un signe d'amicale
reconnaissance, il était resté court, à deux pas de la porte, son
chapeau à la main.
L'éloquence n'était pas son fort. La leçon lui avait bien été faite à
l'avance, mais il avait beau tousser: hum! broum! Il avait beau passer
le doigt autour de son col pour lui donner du jeu, son commencement lui
restait dans la gorge.
Gardant assez de sang-froid pour comprendre combien il était urgent de
lui venir en aide:
--Je vous attendais, monsieur, lui dit Mlle Gilberte.
Sur cet encouragement, il s'avança, et s'inclinant devant Mme Favoral:
--Je vois que ma présence vous surprend, madame, commença-t-il, et je
dois avouer que... hum! elle ne m'étonne pas moins que vous. Mais les
circonstances anormales commandent les démarches... broum!...
exceptionnelles. En toute autre occurrence, je ne tomberais pas chez
vous comme une bombe.... Mais nous n'avions pas de temps à gaspiller en
formalités cérémonieuses.... Je vous demanderai donc la permission de me
présenter moi-même. Je suis le général comte de Villegré....
Maxence lui avait avancé un fauteuil.
--Je vous écoute, monsieur, lui dit Mme Favoral.
Il s'assit, et après un nouvel effort:
--Je suppose, madame, reprit-il, que mademoiselle votre fille vous a
expliqué ce que notre situation a de bizarre... ainsi que j'avais
l'honneur de vous le dire... de délicat... hum!... de peu conforme aux
usages reçus....
Mlle Gilberte l'interrompit.
--Lorsque vous êtes arrivé, monsieur le comte, dit-elle, je commençais
seulement à exposer les faits à ma mère et à mon frère....
Au geste du vieux soldat et au mouvement de sa physionomie, il fut aisé
de voir combien l'épouvantait la perspective d'une explication...
broum!... assez difficile.
Prenant néanmoins son parti en brave:
--C'est bien simple, dit-il, je viens au nom de M. de Trégars.
Maxence bondit sur sa chaise.
C'était bien ce nom qu'il venait d'entendre prononcer pour la première
fois par le commissaire de police.
--Trégars! répéta-t-il d'un ton d'immense étonnement.
--Oui, fit M. de Villegré. Le connaîtriez-vous?
--Non, monsieur, non!...
--Marius de Trégars est le fils du plus honnête homme que j'aie connu,
du meilleur ami que j'aie eu, du marquis de Trégars, enfin, qui est
mort, il y a quelques années, mort de chagrin à la suite... hum!... de
revers de fortune tout à fait... broum!... inexplicables. Marius serait
mon fils qu'il ne me serait pas plus cher. Il n'a plus de famille, je
n'ai pas de parents, j'ai reporté sur lui tous les sentiments...
affectueux qui restaient encore au fond de mon vieux coeur.
Et j'ose dire que jamais garçon ne fut plus digne d'être aimé. Je le
connais: à la plus haute fierté, à une loyauté supérieure, à une loyauté
incapable d'une transaction, il joint un esprit souple et délié, une
rare finesse, et tout autant de savoir-faire qu'il en faut pour battre
les gredins les plus retors. Il n'a pas de fortune par la raison qu'il
a... hum!... un peu légèrement abandonné tout ce qu'il possédait, à de
soi-disant créanciers de son père. Mais quand il voudra être riche, il
le sera, et même... broum!... il est possible qu'il le soit avant peu...
je sais ses projets, ses espérances, ses ressources.
Mais comme s'il eût reconnu qu'il s'aventurait sur un terrain dangereux,
le comte de Villegré s'arrêta court....
Et après un moment employé à reprendre haleine:
--Bref, continua-t-il, Marius n'a pu voir Mlle Gilberte et apprécier
les rares qualités de son coeur et de son esprit sans l'aimer
éperdument....
Mme Favoral eut un geste de protestation.
--Permettez, monsieur... commença-t-elle.
Mais il lui coupa la parole.
--Je vous entends, madame, reprit-il. Vous vous demandez comment M. de
Trégars a pu voir mademoiselle votre fille, la connaître, la juger, sans
que vous ayez jamais rien vu ni su.... Rien de si simple, et même, si
j'ose le dire... hum!... de si naturel. Marius dissimulait, le pauvre
garçon, bien contre son gré, je vous le jure, et uniquement parce qu'il
lui était interdit, sous peine d'être soupçonné de cupidité, d'aspirer,
lui qui n'avait rien, à la main d'une jeune fille dont le père passait
pour très-riche. Quel part prendre? S'adresser directement à Mlle
Gilberte.
C'est ce qu'il a fait. Et Mlle Gilberte ayant compris qu'il était,
qu'il est digne d'elle, ils se sont entendus. Ce n'était pas, je le
sais, parfaitement... hum!... régulier, mais on est jeune, on s'aime et
quand on ne peut pas faire autrement, on ruse. Les vues de Marius
étaient d'ailleurs parfaitement honorables, et la preuve, c'est que moi,
dans ma position, à mon âge, avec ma barbe blanche, j'ai consenti à
devenir son complice, et à lui servir... broum!... de compère, lorsque
pour la première fois, sur la _Place-Royale_, il a déclaré ses
intentions... à Mlle Gilberte.
Si jamais le comte de Villegré avait donné à Marius une preuve d'amitié,
c'était certes en cette occasion.
Il était à la torture, il suait, sous son habit noir de cérémonie, il
peinait, il soufflait....
Mais il s'embarrassait dans ses phrases, il multipliait d'une façon
inquiétante ses hum! et ses broum! ses explications n'expliquaient rien,
Mlle Gilberte eut pitié de lui.
Prenant la parole, simplement et brièvement, elle raconta son histoire
et celle de Marius.
Elle dit le serment qu'ils avaient échangé, comment ils s'étaient vus
deux fois, rue des Minimes et boulevard Beaumarchais, comment, enfin,
ils avaient toujours eu des nouvelles l'un de l'autre, par le
très-innocent et très-inconscient signor Gismondo Pulci.
Maxence et Mme Favoral étaient abasourdis.
De toute autre bouche que de la bouche même de Mlle Gilberte, un tel
récit leur eût paru inouï, invraisemblable, absurde, et ils se fussent
récriés, et de toutes leurs forces ils eussent protesté.
Mais c'était bien elle qui parlait, toute rouge, il est vrai, et toute
confuse, et cependant, de cet accent de placidité qui était un de ses
charmes les plus grands.
--Ah! mademoiselle ma soeur, pensait Maxence, qui jamais se fût douté de
cela à vous voir toujours si calme et si résignée!...
Et de son côté:
--Est-il possible, se disait Mme Favoral, que j'aie été à ce point
aveugle et sourde! Quoi! l'homme qu'aimait ma fille venait s'asseoir à
deux pas de moi, et je ne soupçonnais pas sa présence! Il lui parlait,
elle lui répondait, et je n'entendais rien!...
Quant au comte de Villegré, c'est en vain qu'il eût cherché des mots
pour traduire la reconnaissance qu'il devait à Mlle Gilberte de lui
avoir épargné ces difficiles explications.
--Je ne m'en serais, morbleu! pas tiré comme elle, songeait-il, en homme
qui ne s'abuse pas sur son compte.
Mais dès qu'elle eût achevé, s'adressant à Mme Favoral:
--Maintenant, madame, reprit-il, vous savez tout, et vous pouvez
comprendre que l'irréparable malheur qui vous frappe a supprimé
l'obstacle qui jusqu'ici avait retenu Marius.
Il se leva, et d'un ton solennel, sans hum! ni broum! cette fois:
--J'ai l'honneur, madame, prononça-t-il, de vous demander la main de
Mlle Gilberte Favoral, votre fille, pour mon ami, Yves-Marius de
Genost, marquis de Trégars....
Un profond silence suivit.
Mais ce silence, le comte de Villegré dut l'interpréter en sa faveur,
car courant à la porte du salon, il l'ouvrit et appela:
--Marius!...
Ce qui venait de se passer, Marius de Trégars l'avait prévu, et
d'avance, et de point en point, annoncé au comte de Villegré.
Il était de ces hommes dont le sang-froid semble dominer les événements,
tant après les avoir préparés ils excellent à en tirer parti.
Étant donné le caractère de Mme Favoral, il savait ce qu'il fallait en
attendre. Il avait ses raisons de ne rien redouter de Maxence. Et s'il
se défiait des talents diplomatiques de son ambassadeur, il comptait
absolument sur l'énergie de Mlle Gilberte.
Et il avait calculé si juste qu'il avait tenu à accompagner son vieil
ami rue Saint-Gilles, pour pouvoir apparaître au moment décisif.
En arrivant, lorsque la servante était venue leur ouvrir:
--Vous allez, lui avait-il dit, annoncer à vos maîtres, monsieur que
voici, qui est le comte de Villegré. Vous ne leur parlerez pas de moi
qui resterai à l'attendre dans la salle à manger....
Cet arrangement n'avait pas paru des plus naturels à cette fille, mais
la maison, depuis deux jours, était le théâtre d'événements si
extraordinaires, qu'elle en était toute ahurie, et dans des dispositions
à s'attendre à tout.
Puis, Marius lui parlait de ce ton qui n'admet pas de réplique.
Et enfin, elle reconnaissait en lui le monsieur qui déjà était venu dans
la matinée, et qui avait eu, en présence de Mlle Gilberte, une si
violente altercation avec M. Costeclar. Car elle connaissait vaguement
la scène. Son attention ayant été éveillée par de grands éclats de voix,
elle n'avait pas été sans aller appliquer alternativement l'oeil et
l'oreille à la serrure du salon.
Ce qui n'empêche qu'en annonçant le comte de Villegré, elle avait
essayé, des yeux et du geste, de prévenir Mlle Gilberte ou Maxence. Ils
étaient trop bouleversés pour rien voir.
--Alors, tant pis! s'était-elle dit avec cette admirable insouciance des
serviteurs parisiens....
Et comme de la journée elle n'avait eu une minute pour «faire son
ménage,» elle s'était mise à la besogne, laissant Marius de Trégars seul
dans la salle à manger.
Il s'était assis, impassible en apparence, réellement agité de cette
trépidation intérieure de l'incertitude, dont ne peuvent se défendre les
hommes les plus forts, aux heures décisives de leur vie.
Jusqu'à un certain point, c'était son avenir qui se décidait de l'autre
côté de cette porte qui venait de se refermer sur M. de Villegré.
Aux intérêts si chers de son amour, d'autres intérêts étaient liés qui
exigeaient un succès immédiat.
Et il eût donné bonne chose pour entendre ce qui se disait. Il songeait
qu'un mot maladroit pouvait tout mettre en question et lui susciter de
nouveaux embarras. Comptant les secondes aux battements de son pouls, il
se disait:
--Comme ils tardent!...
Aussi, lorsque la porte s'ouvrit enfin, et que son vieil ami l'appela,
fut-il debout d'un bond.
Et rassemblant tout ce qu'il avait de sang-froid, il entra....
Maxence s'était levé pour le recevoir, mais en l'apercevant, il recula,
et la pupille dilatée par une immense surprise:
--Ah! mon Dieu!... fit-il d'une voix étouffée.
Mais M. de Trégars ne sembla pas remarquer sa stupeur....
Très-maître de soi, malgré son émotion, il examinait d'un rapide regard
le comte de Villegré, Mme Favoral et Mlle Gilberte. A leur attitude et
à leur physionomie, il devina le point précis où en étaient les choses.
Et s'avançant vers Mme Favoral, et s'inclinant avec un respect qui
certes n'était pas joué:
--Vous avez entendu le comte de Villegré, madame, prononça-t-il d'une
voix légèrement altérée. J'attends mon arrêt....
De sa vie, la pauvre femme n'avait été si affreusement troublée. Tous
ces événements qui se succédaient avaient brisé les faibles ressorts de
son âme. Elle était hors d'état de rassembler ses idées, de prendre une
détermination quelconque.
--En ce moment, monsieur, balbutia-t-elle, prise ainsi à l'improviste,
vous répondre me serait impossible.... Accordez-moi quelques jours de
réflexion.... Nous avons d'anciens amis que je dois consulter....
Mais Maxence, remis de sa stupeur l'interrompit.
--Des amis, ma mère, s'écria-t-il, nous en reste-t-il donc encore?
Est-ce que les malheureux ont des amis! Quoi! lorsque nous périssons, un
homme de coeur nous tend la main et vous demandez à réfléchir! A ma
soeur qui porte un nom désormais flétri, le marquis de Trégars offre son
nom et vous songez à consulter....
La malheureuse femme secouait la tête.
--Je ne suis pas la maîtresse, mon fils, murmura-t-elle, et ton père....
--Mon père!... interrompit le jeune homme, mon père! Quels droits
peut-il avoir sur nous, désormais....
Et sans plus discuter, sans attendre une réponse, il prit la main de sa
soeur, et la mettant dans la main de M. de Trégars:
--Ah! qu'elle soit votre femme, monsieur! prononça-t-il; jamais, quoi
qu'elle fasse, elle n'acquittera la dette d'éternelle reconnaissance que
nous contractons envers vous!...
Un tressaillement qui les secoua, un long regard qu'ils échangèrent,
trahirent seuls les sensations de Marius et de Mlle Gilberte. Ils
avaient de la vie une trop cruelle expérience pour ne se pas défier de
leur joie....
Revenant à Mme Favoral:
--Vous ne comprenez pas, madame, reprit-il, que j'aie choisi pour une
démarche telle que la mienne le moment où vous frappe un irréparable
malheur.... Un mot vous expliquera tout.... Pouvant vous servir, je
voulais en avoir le droit....
Arrêtant sur lui un regard où se lisait le plus morne désespoir:
--Hélas! balbutia la pauvre femme, que pouvez-vous pour moi,
monsieur?...
Ma vie désormais est finie.... Je n'ai plus qu'un désir: savoir où se
cache mon mari. Ce n'est pas à moi de le juger. Il ne m'a pas donné le
bonheur que peut-être j'étais en droit d'espérer, mais il est mon mari,
il est malheureux, mon devoir est de le rejoindre, où qu'il se soit
réfugié, et de partager ses souffrances....
Elle fut interrompue par la servante qui, ouvrant la porte du salon
l'appelait:
--Madame! madame!...
--Qu'y a-t-il? demanda Maxence.
--Il faut que je parle à madame, tout de suite.
Faisant un effort pour se dresser et marcher, Mme Favoral sortit....
Elle ne fut dehors qu'une minute, et lorsqu'elle reparut, son désordre
s'était encore accru.
--Peut-être est-ce un coup de la Providence! dit-elle.
Inquiets, les autres l'interrogeaient des yeux. Elle s'assit, en
s'adressant plus spécialement à M. de Trégars:
--Voici ce qui arrive, reprit-elle d'une voix faible. M. Favoral, qui
était l'économie même... ici du moins, avait l'habitude, dès qu'il
rentrait, de changer de vêtement. Comme toujours, hier soir, il en a
changé. Lorsqu'on s'est présenté pour l'arrêter, il a oublié ce détail,
et il s'est enfui avec la vieille redingote qu'il avait sur lui. Sa
redingote neuve étant restée accrochée au porte-manteau de
l'antichambre, la domestique l'a prise tout à l'heure pour la brosser et
la serrer... et il en est tombé ce portefeuille qui ne quittait jamais
mon mari....
C'était un vieux portefeuille de cuir de Russie, qui avait été rouge
jadis, mais noirci par l'usage, crasseux et tout éraillé. Il était
gonflé de paperasses....
--Peut-être, en effet, s'écria Maxence, y trouverons-nous une
indication....
Il l'ouvrit, et il l'avait déjà plus d'aux trois-quarts vidé, sans y
rien rencontrer que des papiers et des notes sans signification pour
lui, lorsque tout à coup, il poussa un cri.
Il venait de déplier un billet sans signature, d'une écriture
visiblement déguisée, et, d'un coup d'oeil, il avait lu:
«Je ne conçois rien à votre négligence. Il faudrait en finir avec cette
affaire Van-Klopen. Là est le danger...»
--Qu'est-ce que ce billet? demanda M. de Trégars.
Maxence le lui tendit:
--Voyez, dit-il; vous ne comprendrez pas l'intérêt immense qu'il a pour
moi....
Mais l'ayant parcouru:
--Vous vous trompez, fit Marius, je comprends, et je vous le
prouverai....
L'instant d'après, d'une autre poche du portefeuille, Maxence retirait
et lisait à haute voix la facture d'un magasin d'articles de voyage,
datée de l'avant-veille, et ainsi conçue:
«Vendu à....
«Deux malles, cuir, serrure de sûreté, à 220 francs l'une, ci... 440...»
M. de Trégars avait tressailli.
--Enfin! s'écria-t-il, voilà sans doute le bout de fil qui, à travers ce
dédale d'iniquités, nous conduira à la vérité.
Et frappant sur l'épaule de Maxence:
--Nous avons à causer, lui dit-il, et longuement.... Demain, avant de
reporter à M. de Thaller ses 15,000 francs, passez chez moi, je vous
attendrai.... Nous voici attelés à une oeuvre commune, et quelque chose
me dit qu'avant qu'il soit longtemps, nous saurons ce qu'est devenu
l'argent qui a été pris dans la caisse du _Comptoir du crédit mutuel_.
IV
«Quand je pense, disait Coldrige, que tous les matins, à Paris
seulement, trente mille gaillards s'éveillent et se lèvent avec l'idée
fixe et bien arrêtée de s'emparer de l'argent d'autrui, c'est avec une
nouvelle surprise que, chaque soir, en rentrant, je retrouve mon
porte-monnaie dans ma poche.»
Ce n'est cependant pas ceux qui s'attaquent directement au porte-monnaie
qui sont les plus malhonnêtes ni les plus redoutables.
S'embusquer au coin d'une rue sombre, et se ruer sur le premier passant
venu en lui demandant:
--La bourse ou la vie... est un pauvre métier, un métier de dupe,
dépouillé de prestige, et depuis longtemps abandonné aux natures
chevaleresques.
Il faut être un peu plus que simple pour travailler encore sur les
grands chemins, exposé aux avanies de la gendarmerie, quand l'industrie
et la finance offrent un champ si magnifiquement fertile à l'activité
des gens d'imagination.
Et pour se rendre bien compte de la façon dont on y opère, il suffit
d'ouvrir de temps à autre la _Gazette des Tribunaux_ et d'y lire, par
exemple, un procès comme celui du sieur Lefurteux, l'ex-directeur de la
_Société pour le dessèchement et la mise en valeur des marais de
l'Orne_.
Ceci se passait, il n'y a pas un mois, en police correctionnelle:
LE PRÉSIDENT, _au prévenu_.--Votre profession?
LE SIEUR LEFURTEUX.--Directeur de la Société....
_D_. Avant, que faisiez-vous?
_R_. Je faisais des affaires à la Bourse.
_D_. Vous étiez sans ressources?
_R_. Pardon, je gagnais de l'argent.
_D_. Et c'est dans ces conditions que vous avez eu l'audace de
constituer une compagnie, au capital de 3 millions divisés en actions de
500 francs.
_R_. Ayant trouvé une idée, je ne croyais pas qu'il me fût interdit de
l'exploiter.
_D_. Qu'appelez-vous une idée?
_R_. Celle de dessécher des marais et de les rendre à l'agriculture....
_D_. Quels marais? Les vôtres n'ont jamais existé que dans vos
prospectus. Vous n'en possédez ni dans l'Orne, ni ailleurs. Vous avez
poussé l'impudence jusqu'à ce point de fonder une société pour
l'exploitation d'une chose qui n'existe pas.
_R_. Je comptais acheter des marais dès que j'aurais réuni mon capital.
_D_. Et en attendant vous promettiez dix pour cent à vos souscripteurs?
_R_. C'est le moins que rapportent des desséchements....
_D_. Vous avez fait de la publicité?
_R_. Nécessairement.
_D_. Pour quelle somme?
_R_. Pour environ soixante mille francs.
_D_. Où les avez-vous pris?
_R_. J'ai commencé avec dix mille francs que m'avait prêtés un de mes
amis, j'ai continué avec les fonds qui me rentraient.
_D_. C'est-à-dire que vous employiez l'argent de vos premières dupes à
faire des dupes nouvelles!
_R_. Beaucoup de gens croyaient l'affaire bonne....
_D_. Lesquels? Ceux à qui vous adressiez vos prospectus où se voyait un
plan de vos prétendus marais?
_R_. Pardon, d'autres encore....
_D_. Enfin, des fonds vous ont été versés, car c'est quelque chose
d'inouï que la crédulité publique. Combien avez-vous reçu?
_R_. L'expert vous l'a dit: environ six cent mille francs.
_D_. Que vous avez dépensés!
_R_. Permettez!... Je n'ai jamais appliqué à mes besoins personnels que
les appointements que m'attribuaient les statuts.
_D_. Cependant, lorsqu'on vous a arrêté, on n'a retrouvé dans votre
caisse qu'une somme de 1,250 francs, qui vous avait été adressée par la
poste le matin même. Qu'est devenu le reste?
_R_. Le reste a été dépensé dans l'intérêt de l'affaire
_D._ Naturellement. Vous aviez une voiture?
_R._ Elle m'était allouée par l'article 27 des statuts.
_D._ Dans l'intérêt de l'affaire, toujours?
_R._ Certainement. J'étais obligé à une certaine représentation. Le chef
d'une affaire importante doit s'appliquer à inspirer la confiance.
LE PRÉSIDENT, _d'un air ironique_: Était-ce aussi pour vous attirer
cette confiance que vous aviez une maîtresse pour laquelle vous
dépensiez des sommes considérables?
LE PRÉVENU, _de l'accent de la plus entière bonne foi_: Oui,
monsieur....
Après un moment de silence, le président reprend:
_D._ Vos bureaux étaient magnifiques. Leur installation a dû vous coûter
très-cher....
_R._ Presque rien, au contraire, monsieur. Tous les meubles qui les
garnissaient étaient loués. On peut interroger le tapissier....
Le tapissier est mandé, et sur les questions de M. le président:
--M. Lefurteux, répond-il, a dit vrai. Ma spécialité est de louer des
agencements de bureaux pour sociétés financières et autres.... Je
fournis tout, depuis les pupitres des employés jusqu'aux meubles du
cabinet du directeur, depuis la caisse de fer forgé jusqu'à la livrée
des garçons. En vingt-quatre heures tout est en place, et l'actionnaire
peut se présenter.... Dès qu'une affaire se monte, dans le genre de
celle de monsieur, on vient me trouver, je suis connu, et selon
l'importance du capital auquel on fait appel, je fournis une
installation plus ou moins luxueuse.... J'ai l'habitude, n'est-ce pas,
je sais ce qu'il faut....
Quand M. Lefurteux m'est arrivé, j'ai tout de suite toisé son
opération.... Trois millions de capital, des marais dans l'Orne, actions
de cinq cents francs, petits souscripteurs inquiets et criards....
«Très-bien, lui ai-je dit, c'est une affaire de six mois, ne vous mettez
pas des frais inutiles sur le dos, prenez du reps pour votre cabinet,
c'est assez bon!...»
_LE PRÉSIDENT_, _d'un ton de surprise profonde_: Vous lui avez dit cela?
LE TAPISSIER, _de l'accent de simple franchise d'un honnête homme_:
Exactement comme j'ai l'honneur de vous le dire, monsieur le président,
et il a suivi mon conseil, et je lui ai fourni toute chaude encore
l'installation de la Compagnie des Pêcheries Fluviales, dont le gérant
venait d'être condamné à trois ans de prison.
Après de telles révélations, qui de semaine en semaine se renouvellent,
avec d'instructives variantes, on serait presque en droit de se demander
comment la plus sûre et la plus loyale affaire peut encore trouver un
souscripteur, si on ne savait que la lignée féconde de Gogo ne
s'éteindra qu'avec l'espèce humaine.
Les financiers d'imagination se plaignent amèrement de l'actionnaire,
devenu, prétendent-ils, récalcitrant et défiant.... C'est une injustice
et une calomnie.
Si rudement étrillé qu'il ait été depuis cinquante ans, l'actionnaire
est resté le même et sent toujours son coeur battre de convoitise à la
lecture du prospectus qui lui promet gravement dix pour cent de son
argent.
Il se peut qu'il recule devant une bonne opération. Devant une mauvaise,
jamais!
Tout comme jadis il est prêt à se serrer le ventre pour courir porter
ses économies aux _Mines de Tiffila_, aux _Terrains de Bretonêche_ et
aux _Forêts de Formanoir_, entreprises admirables, dont les directeurs
errent à l'étranger, victimes de l'ingratitude de leurs contemporains.
Comment, en de telles conditions, le _Comptoir de crédit mutuel_, eût-il
manqué de souscripteurs?
C'était une bien autre affaire que cette pauvre invention des _Marais de
l'Orne_, une affaire qui avait été admirablement lancée à l'heure
propice du coup d'État de décembre, à un moment où les idées de
mutualité commençaient à pénétrer dans le monde de la finance.
Ni les capitaux, ni les patronages puissants ne lui avaient manqué au
début, et il lui avait suffi de paraître pour être admise aux honneurs
de la cote.
S'adressant à l'industrie, sous le prétexte de lui épargner
l'intermédiaire ruineux des banquiers ou les rigueurs parfois mortelles
de la Banque, le _Crédit mutuel_ avait eu, pendant ses premières années,
une spécialité parfaitement déterminée.
Mais il avait peu à peu élargi le cercle de ses opérations, remanié ses
statuts, changé ses administrateurs, et vers la fin, ses souscripteurs
primitifs eussent été bien embarrassés de dire son genre d'affaires et
à quelles sources il puisait ses bénéfices.
Ce qu'on savait, c'est qu'il donnait toujours de respectables
dividendes.
Ce qu'on-disait, c'est que son directeur, le baron de Thaller, avait une
fortune personnelle considérable, et qu'il était bien trop habile pour
ne savoir point passer sans accroc à travers les articles du Code, de
même que les clowns du cirque à travers leurs ronds de pipes....
Ce n'étaient cependant ni les envieux ni les détracteurs qui manquaient.
Vous rencontriez fréquemment des gens qui, hochant la tête et clignant
de l'oeil, vous disaient d'un air capable:
--Prenez garde! Le _Crédit mutuel_ donne des bénéfices magnifiques, mais
on sait ce que devient à la fin le capital de toutes ces compagnies, qui
distribuent des dividendes si beaux.
D'autres, plus perfides, attaquaient directement M. de Thaller.
--Ce qu'il y a d'inquiétant, remarquaient-ils, c'est qu'il est de toutes
les spéculations. Il ne se tripote pas une affaire véreuse qu'il n'y ait
la main. Il est possible qu'il soit très-riche, il est sûr qu'il mène un
train de prince. Son hôtel est un palais. Sa femme et sa fille ont les
plus luxueux équipages et les plus coûteuses toilettes de Paris. Sa
maîtresse lui dépense des sommes folles. Enfin, pour brocher sur le
tout, il joue et il a la passion des bibelots, et on ne voit que lui à
l'Hôtel des Ventes, poussant avec fureur des porcelaines et des
tableaux....
Mais baste! les meilleures et les plus sûres affaires ne sont-elles pas,
quand même, amèrement décriées!...
N'est-il pas archi-connu que les financiers de haut vol sont l'éternel
sujet des clabaudages et des calomnies de toute cette tourbe d'impudents
et avides tripoteurs qui rôdent autour des grandes entreprises comme les
chacals autour du banquet des lions?
Quelle est la Société dont on n'a pas un peu écrit: C'est une
filouterie! Quel est le gérant dont on n'a pas dit au moins une fois:
C'est un filou!
Le positif, c'est que les actions du _Comptoir du crédit mutuel_ étaient
fort au-dessus du pair, et faisaient 580 francs, le samedi où, à l'issue
de la Bourse, le bruit se répandit que le caissier, Vincent Favoral,
venait de s'enfuir en emportant douze millions.
--Quel coup de filet! pensa, non sans un mouvement de jalousie, plus
d'un boursier qui, pour le douzième seulement, eût gaîment passé la
frontière....
Ce fut presque un événement dans Paris.
On y est fort accoutumé à de telles aventures, et à ce point blasé, que
c'est à peine si, pour voir filer un caissier, on daignerait tourner la
tête. Mais en cette occasion, l'énormité de la somme rehaussait la
vulgarité du procédé:
On jugea généralement que ce Favoral devait être un homme fort, et
quelques amateurs déclarèrent que prendre douze millions ce n'est
presque plus voler.
Le soir, en s'abordant sur le bitume, aux environs du passage de
l'Opéra, les habitués de la petite Bourse étaient étonnés et presque
émus. Ils se consultaient entre eux.
--Thaller est-il de l'opération? S'entendait-il avec son caissier?
--Toute la question est là.
--Si oui, le _Crédit mutuel_ est en meilleure position que jamais.
--Si non, le voilà coulé.
--Thaller était bien fin.
--Le Favoral l'était peut-être plus que lui.
Cette incertitude, pendant la première demi-heure, soutint un peu les
cours.
Mais, vers neuf heures et demie, des nouvelles si désastreuses se
répandirent de tous côtés, apportées on ne savait par qui, ni d'où, que
ce fut une panique irrésistible.
De 435 francs, où il s'était maintenu, le _Crédit mutuel_ tomba
brusquement à 300, puis à 200, puis à 150 francs....
Des amis de M. de Thaller, M. Costeclar, entre autres, avaient essayé de
réagir, mais ils n'avaient pas tardé à reconnaître l'inutilité de leurs
efforts, et bravement ils s'étaient mis à faire comme les autres.
Trois messieurs qui étaient allés s'installer au café du Divan, au fond
du passage, semblaient diriger le mouvement et manoeuvraient comme il
est d'usage quand on veut couler une affaire. Ils avaient des agents sur
le boulevard, et de dix minutes en dix minutes, ils leur expédiaient un
émissaire, un vieux bonhomme quelque peu boiteux et bossu, avec ordre de
vendre, de vendre encore et toujours et à tout prix.
Si bien qu'à dix heures et demie on n'eût pas trouvé cinq cents francs
comptant de vingt actions du _Crédit mutuel_.
Le dimanche, ce fut une autre histoire.
Dès le matin, on donnait comme positive partout l'arrestation du baron
de Thaller et même on l'enjolivait de quantité de détails.
Cependant, le soir même, le fait fut démenti, par les gens qui étant
allés aux courses, y avaient rencontré Mme de Thaller et sa fille, plus
brillantes que jamais, très-gaies et très-causeuses.
Aux personnes qui allaient la saluer:
--Mon mari n'a pu venir, disait la baronne, tout occupé qu'il est, avec
deux de ses employés, à débrouiller les écritures de ce malheureux
Favoral. C'est, à ce qu'il paraît, un gâchis inconcevable. Qui jamais
eût cru cela d'un homme qui vivait de pain et de noix. Mais il jouait à
la Bourse, et il avait organisé, grâce à un prête-nom, une sorte de
banque où il a englouti, le plus sottement du monde, des sommes
considérables....
Et toute souriante, comme après un danger définitivement conjuré:
--Heureusement, ajoutait-elle, le mal n'est pas aussi grand qu'on s'est
plu à le raconter, et cette fois encore, nous en serons quittes pour la
peur.
Mais ce n'étaient pas les discours de la baronne qui pouvaient rassurer
les gens qui se sentaient en poche les titres sans valeur du _Crédit
mutuel_.
Et le lendemain, lundi, dès huit heures, ils arrivaient en bandes
demander des explications à M. de Thaller....
C'est rue du Quatre-Septembre que sont installés les bureaux du
_Comptoir de crédit mutuel_, dans une de ces maisons massives, qui sont
comme les forteresses de la féodalité financière.
D'un seul coup d'oeil, le passant y croit reconnaître un de ces
puissants établissements qui remuent les millions par centaines de
mille.
Rien qu'en mettant le pied dans l'immense vestibule dallé de marbre, à
hautes colonnes et à statues de bronze soutenant des candélabres,
l'actionnaire se sent ému.
Son émotion se complique d'un ébahissement respectueux lorsqu'il a
poussé les lourdes portes de glaces, et qu'il s'est engagé dans le vaste
escalier de pierre à rampe dorée, habillé d'un tapis moelleux, et meublé
à chaque palier de banquettes de velours, larges et souples comme le lit
de repos d'une duchesse.
La timidité le prend lorsque, arrivé au premier étage de ce palais de
l'argent... des autres, il lit, en lettres d'or, sur une porte de
palissandre: _Comptoir de crédit mutuel_.
Cependant, il rassemble tout son courage. Une inscription: T. L. B. S.
V. P., lui dit ce qu'il doit faire.
Il tourne le bouton, et il entre....
Mais il demeure interdit de se trouver en présence d'un huissier tout de
noir habillé, la chaîne d'acier au cou, lequel s'inclinant d'un air
grave, demande:
--Que désire Monsieur?
D'une voix un peu troublée, il explique qu'il est venu pour souscrire,
et qu'il voudrait....
--Que Monsieur prenne la peine de me suivre à la caisse, interrompt
l'huissier.
Il prend cette peine, et tout en longeant un spacieux corridor, il a le
temps d'entrevoir des bureaux peuplés d'employés, puis la salle du
conseil avec sa grande table recouverte d'un tapis, où brille la
sonnette du président, et plus loin, le cabinet de M. le directeur, avec
ses tentures de drap vert, ses meubles de chêne, son bureau encombré de
papier et sa cheminée monumentale surmontée d'une pendule à sujet
sévère....
Et tout en marchant, il rougit du peu d'importance de sa souscription.
Il a honte de la modicité de la somme qu'il apporte à des caisses qui
lui semblent renfermer, sous leurs triples serrures, les trésors des
_Mille et une Nuits_. Autant porter une goutte d'eau au fleuve ou un
grain de sable aux dunes de l'Océan. Il se demande presque si on ne va
pas lui rire au nez....
Mais non. C'est d'un air froid et morne que le caissier reçoit sa
souscription et lui passe, en échange, par le guichet étroit, un titre
provisoire.
Il se retire alors, mais lentement.
Les six ou huit titres qu'il sent dans son portefeuille lui donnent de
l'assurance. Il lui semble que sur toutes les splendeurs qui
l'environnent il a un certain droit de propriété. C'est d'un pied plus
ferme et d'un jarret mieux tendu qu'il foule les marches de l'escalier.
Il y a du maître dans le geste dont il repousse la porte du
vestibule....
Et c'est l'esprit tranquille et le coeur content qu'il se retire, rêvant
déjà de ces dividendes fabuleux dont on se transmet le souvenir à la
Bourse, ou de ces hausses soudaines qui centuplent en trois ans le
capital versé et qui font qu'en 1872 on retire six mille livres de
rentes d'une action qu'on a payée cinq cents francs en 1833.
Beaucoup des actionnaires du _Comptoir de crédit mutuel_ avaient passé,
autrefois, par ces émotions délicieuses.
Elles ne leur rendaient que plus pénibles celles qui les agitaient en ce
moment, réunis qu'ils étaient au nombre d'une centaine environ, dans le
vestibule, le long de l'escalier et sur le palier du premier étage de la
maison de la rue du Quatre-Septembre.
Car on refusait de les admettre.
A tous ceux qui insistaient pour entrer, un grand diable de domestique,
planté devant la porte, répondait invariablement:
--Les bureaux ne sont pas ouverts.... M. de Thaller n'est pas arrivé.
Nerveux, quinteux, bizarre, le plus souvent bénin, mais quelquefois
féroce, d'une crédulité stupide ou d'une défiance idiote, tel est
l'actionnaire, cet infortuné qui se sait traqué de toutes parts et
entouré de piéges, ce malheureux qui, possédant quelque argent, brûle
de le risquer et tremble de le perdre.
Mais celui-là ne le connaît pas, qui l'a vu seulement au début et à la
fin de sa carrière de dupe:
Le jour où, tout illuminé d'espoir, il confie ses fonds à quelque
Société nouvelle.
Et le jour où, désespéré, il découvre que ses fonds sont perdus.
Que d'alternatives entre ces deux termes extrêmes et que de
palpitations! Quels accès de découragement ou de joie, selon que le
journal annonce une hausse ou une baisse!...
Mais le moment critique de l'actionnaire est celui où il commence à
soupçonner son malheur.
C'est de l'étonnement d'abord: quelque chose comme la stupeur du paysan
qui, ayant rompu son pacte avec le diable, voyait se changer en feuilles
sèches les louis d'or du malin.
La colère ne vient que plus tard; la douleur d'avoir été dépouillé d'un
argent péniblement gagné, la rage d'avoir été pris pour dupe.
C'est à ce point, précisément, qu'en étaient les actionnaires du
_Comptoir de crédit mutuel_.
Et comme la fureur de chacun d'eux s'augmentait de la fureur de tous,
comme ils s'exaltaient et s'animaient mutuellement, c'étaient dans le
vestibule, le long de l'escalier et sur le palier, de telles
imprécations et de si terribles menaces, que le portier épouvanté
s'était blotti tout au fond de sa loge.
Il faut avoir vu une réunion d'actionnaires au lendemain d'un désastre,
il faut avoir vu les poings crispés, les faces convulsées, les yeux hors
de la tête et les lèvres frangées d'écume, pour savoir à quelles
contorsions épileptiques la rancune de l'argent réduit des hommes
assemblés.
Ceux-ci en étaient à s'indigner de ce qui les avait enchantés jadis.
Ils s'en prenaient de leur ruine à la splendeur de la maison, aux
somptuosités de l'escalier, aux candélabres du vestibule, aux tapis, aux
banquettes, à tout....
--C'est pourtant notre argent, criaient-ils, qui a payé tout ce luxe!...
Monté sur une banquette, un tout petit homme soulevait des transports
d'indignation en décrivant les magnificences insolentes de l'hôtel de
Thaller, dont il avait été le fournisseur autrefois, avant de se retirer
du commerce.
Il avait compté jusqu'à cinq voitures sous les remises, quinze chevaux
dans les écuries, et il ne savait plus combien de domestiques.
Il n'était jamais entré dans les appartements, mais il avait visité les
cuisines, et il déclarait avoir été étourdi et ébloui du nombre et de
l'éclat des casseroles, rangées par ordre de taille au-dessus des
fourneaux.
--C'est qu'il en faut, de ces casseroles, pour fricasser douze millions!
disait-il, arrivé à ce degré où la fureur, faute d'expressions, tourne à
l'ironie....
Réunis en groupe, dans le vestibule, les plus sensés déploraient leur
imprudente confiance:
--Voilà, concluait l'un, la fin de toutes ces affaires industrielles....
--C'est vrai.... Il n'y a que la Rente....
--Et encore!... Parlez-moi des placements de nos pères, de bons
placements sur première hypothèque, avec subrogation dans les droits de
la femme.... Si le débiteur ne paye pas, on vend.... Voilà le bon
système, on y reviendra....
Mais ce qui les exaspérait tous, c'était de ne pouvoir être admis auprès
de M. de Thaller, et de voir ce domestique en faction devant la porte.
--C'est tout de même hardi, de nous laisser sur l'escalier, nous qui
sommes les maîtres! grondaient-ils.
--Qui sait où est M. de Thaller!...
--Il se cache, parbleu!
--N'importe, je le verrai, clamait un gros homme à face couleur de
brique, je le verrai, quand je devrais, nom de nom! ne pas bouger d'ici
de la semaine!
--Vous ne verrez rien, ricanait son voisin. Et les escaliers de service,
et les portes dérobées! Croyez-vous qu'il en manque dans cette satanée
boutique!...
Le gros homme roulait des yeux terribles.
--Ah! si je savais cela! disait-il d'une langue empâtée par le sang qui
lui montait à la tête. Jeter bas une porte, ce n'est pas la mer à
boire....
Et il montrait ses épaules d'athlète, et il affirmait qu'il entrerait et
qu'il lui passerait quelqu'un par les mains....
Déjà il toisait le valet d'un regard inquiétant, quand un bonhomme à
mine discrète s'avança et lui demanda:
--Pardon!... Combien avez-vous d'actions?
--Trois! répondit l'homme à figure brique.
L'autre soupira.
--Moi, j'en ai deux cent cinquante, dit-il. C'est pourquoi, étant aussi
intéressé que vous, pour le moins, à ne pas tout perdre, je vous conjure
de ne vous porter à aucune violence....
Il n'eut pas besoin d'insister.
La porte que gardait le domestique s'ouvrit. Un employé se montra,
faisant signe qu'il voulait parler.
--Messieurs, commença-t-il, M. de Thaller vient d'arriver, mais il est
en ce moment avec M. le juge d'instruction....
Des huées ayant couvert sa voix, il se retira précipitamment.
--Si la justice s'en mêle, murmura le monsieur discret, adieu paniers,
vendanges sont faites!...
--C'est vrai, ricana un autre, mais nous aurons le précieux avantage
d'entendre condamner ce cher baron de Thaller à un an de prison et à
cinquante francs d'amende. C'est le tarif pour cinq cents familles mises
sur la paille. Il n'en serait pas quitte à si bon marché, s'il avait
volé un pain à la porte d'un boulanger.
--Vous croyez donc à cette histoire de juge, vous!... interrompit
brutalement le gros homme....
Il fallut bien y croire, quand on le vit paraître suivi d'un commissaire
de police et d'un commissionnaire qui portait sur son crochet des
registres et des papiers....
On s'écarta pour les laisser passer, mais nulle réflexion n'eut le temps
de se produire, car un nouvel employé se présenta, qui dit:
--M. le baron de Thaller est à vos ordres, messieurs, veuillez
entrer....
Ce fut, alors, une terrible poussée, pour savoir à qui arriverait
premier à la salle du conseil, qu'on apercevait, toute grande
ouverte....
M. de Thaller s'y tenait, debout contre la cheminée.
Il n'était ni plus pâle ni plus troublé que d'ordinaire. On sentait
l'homme maître de soi et sûr de ses moyens.
Dès que le silence se fut rétabli:
--Avant tout, messieurs, commença-t-il, je dois vous dire que le conseil
va se réunir, et qu'une assemblée générale sera convoquée....
Pas un murmure. Comme à un coup de baguette, les dispositions des
actionnaires semblaient changées.
--Je n'ai rien à vous apprendre, poursuivit-il. Ce qui arrive est un
malheur, mais non pas un désastre. Il s'agissait, ayant tout, de sauver
la société, et j'avais pensé d'abord à un appel de fonds....
--Dame!... firent deux ou trois voix timides, s'il le fallait
absolument....
--J'ai reconnu qu'il n'en était pas besoin....
--Ah! ah!...
--Et que j'assurerais le fonctionnement de nos services, en ajoutant à
notre fonds de réserve, ma fortune personnelle....
Ah! pour le coup, les bravos éclatèrent....
M. de Thaller les reçut en homme qui les mérite, et plus lentement:
--C'était un devoir d'honneur, continua-t-il.... Je vous l'avoue,
messieurs, le misérable qui nous a si indignement trompés avait toute ma
confiance.... Vous comprendrez mon aveuglement, lorsque vous saurez avec
quelle infernale adresse a procédé le caissier infidèle....
De tous côtés, des imprécations s'élevaient à l'adresse de Vincent
Favoral.... Mais déjà le directeur du _Crédit mutuel_ poursuivait:
--Pour le moment, je n'ai à vous demander que du calme, et la
continuation de votre confiance....
--Oui! oui!...
--La panique d'avant-hier soir n'était qu'une manoeuvre de Bourse,
organisée par des établissements rivaux, qui espéraient s'emparer de
notre clientèle. Leurs calculs seront déjoués, messieurs.... Ce qui
devait nous renverser démontre victorieusement notre solidité.... Nous
sortirons de cette épreuve plus puissants que par le passé.
C'était fini. M. de Thaller savait son métier. On lui votait des
remercîments. Le sourire s'épanouissait sur toutes les lèvres l'instant
d'avant crispées par la colère....
Seul, un actionnaire ne semblait pas partager l'enthousiasme général, et
celui-là n'était autre que M. Chapelain, l'ancien avoué.
--Décidément, grommelait-il, le Thaller est capable de s'en tirer.... Il
faut que je prévienne Maxence....
V
On a tous les courages, en France, et à un degré supérieur; tous,
hormis, cependant, celui de braver l'opinion des sots.
Peu d'hommes eussent osé, à l'exemple de M. de Trégars, offrir leur nom
à la fille d'un misérable, accusé de détournements et de faux, et cela
au moment même où le scandale du crime était le plus bruyant.
Mais lorsque Marius jugeait une chose juste et bonne, il la faisait sans
le moindre souci de ce que penseraient les autres.
Aussi, avait-il suffi de sa seule présence, rue Saint-Gilles, pour y
ramener l'espérance.
De ses desseins, il n'avait dit qu'un mot:
«J'ai les moyens de vous servir; je prétends, en épousant Gilberte, en
acquérir le droit.»
Mais ce mot avait suffi.
Mme Favoral et Maxence avaient compris que celui qui leur parlait ainsi
était un de ces hommes de résolution et de sang-froid que rien ne
décourage ni ne déconcerte, et qui savent tirer parti des situations
les plus compromises.
Et lorsqu'il se fut retiré avec le comte de Villegré:
--Je ne sais ce qu'il fera, disait Mlle Gilberte à sa mère et à son
frère, mais certainement il fera quelque chose, et soyez sûrs que si
réussir est humainement possible, il réussira....
Et avec quelle fierté elle s'exprimait ainsi! Le concours de Marius,
c'était la justification de sa conduite. Elle tressaillait de joie en
songeant que ce serait, peut-être, à l'homme que, seule, audacieusement,
elle avait choisi, que sa famille devrait son salut.
Hochant la tête et faisant allusion à des événements dont il gardait le
secret:
--Je crois, en effet, approuvait Maxence, que M. de Trégars a pour
atteindre les ennemis de notre père des moyens puissants.... Et quels
ils sont, nous ne tarderons pas à le savoir, puisque j'ai, demain,
rendez-vous avec lui....
Il vint enfin, ce lendemain, le lundi, qu'il avait attendu avec une
impatience que ne pouvaient soupçonner ni sa mère ni sa soeur.
Et sur les neuf heures et demie, il était prêt à sortir, lorsqu'on lui
annonça M. Chapelain.
Tout irrité encore des scènes dont il venait d'être témoin rue du
Quatre-Septembre, l'ancien avoué arrivait avec un visage lugubre.
--J'apporte de mauvaises nouvelles, commença-t-il. Je viens de voir le
baron de Thaller....
Il avait tant dit, la veille, qu'il ne voulait plus se mêler de rien,
que Maxence ne put retenir un mouvement de surprise.
--Oh! ce n'est pas en tête-à-tête, que je l'ai vu, reprit M. Chapelain,
mais en compagnie d'une centaine, au moins, des actionnaires du _Crédit
mutuel_.
--Ils se remuent donc?
--Non. Ils ont seulement failli se remuer. Il fallait les voir, ce
matin, accourir furibonds, rue du Quatre-Septembre! Ils demandaient la
tête de M. de Thaller, ils voulaient tout casser, tout briser... c'était
terrible! Mais M. de Thaller leur a fait la grâce de les recevoir, et
ils sont devenus plus doux que des moutons. Il a daigné parler, et ils
lui ont voté des remercîments. C'est simple comme bonjour: on tient
l'homme dont on tient l'argent. Que voulez-vous que fassent des
actionnaires, si exaspérés qu'on les suppose, quand un gérant vient leur
dire:
«Eh bien! oui, c'est vrai, vous êtes volés, et vos fonds sont diablement
compromis... mais, si vous faites du bruit, si vous portez plainte, tout
est définitivement perdu!...» Naturellement les actionnaires se taisent.
Il est si connu qu'une affaire qui se liquide judiciairement est une
affaire coulée, que les actionnaires volés craignent la justice autant
que le gérant voleur. Il n'est pas de financier infime qui ne sache cela
et qui n'en profite pour emplir ses poches de l'argent des autres....
D'un mot, je vous résumerai la situation: Il n'y a pas une heure de
cela, devant moi, les actionnaires de M. de Thaller lui ont offert des
fonds pour combler le déficit....
Après un moment de silence:
--Mais ce n'est pas tout, reprit l'ancien avoué. La justice est saisie
de l'affaire de votre père, et M. de Thaller a passé la matinée avec le
juge d'instruction....
--Eh bien?
--Eh bien! j'ai assez d'expérience pour vous affirmer que vous n'avez
pas à compter sur la justice plus que sur les actionnaires. A moins de
preuves trop évidentes pour qu'il en existe, M. de Thaller ne sera pas
inquiété....
--Oh!
--Pourquoi? Parce que, mon cher, dans toutes ces grosses affaires de
finance, la justice, le plus qu'elle peut, se bouche les yeux. Non par
corruption, grand Dieu! ni par une connivence coupable, mais par des
considérations d'ordre public et d'intérêt général. Elle a peur
d'épouvanter les capitaux et d'ébranler le crédit. Si elle poursuivait,
le gérant serait condamné à quelques années de prison, mais les
actionnaires seraient du même coup condamnés à perdre ce qu'on ne leur a
pas pris, de sorte que les volés seraient plus durement punis que le
voleur. Désolée de son impuissance, la justice laisse faire.... Et cela
vous explique l'impudence et l'impunité de cette quantité de gredins de
haut vol que vous voyez se promener le front haut, la poche pleine de
l'argent d'autrui et la boutonnière chamarrée de décorations.
Maxence était abasourdi.
--Et alors? fit-il.
--Alors, il est évident que votre père est perdu. Qu'il ait ou non des
complices, il sera sacrifié seul. Il faut un bouc émissaire, n'est-ce
pas, à égorger sur l'autel du crédit? Eh bien! on donnera cette
satisfaction aux actionnaires dépouillés. Les douze millions seront
perdus, mais les actions du _Crédit mutuel_ remonteront et la morale
sera sauve....
Un peu ému de l'accent de l'ancien avoué:
--Que me conseillez-vous donc, monsieur? interrogea Maxence.
--Le contraire précisément de ce que, sur le premier moment, je vous ai
conseillé.... C'est pour cela que je suis venu. Je vous disais hier:
Faites du tapage, agissez, criez.... Il est impossible que votre père
soit seul coupable, attaquez M. de Thaller.... Aujourd'hui, après mûre
délibération, je vous dis: Taisez-vous, cachez-vous, laisser tomber le
scandale....
Un sourire amer crispa la lèvre de Maxence.
--Ce n'est pas un conseil de brave que vous me donnez, dit-il.
--C'est le conseil d'un ami....
--Cependant....
--C'est le conseil d'un homme qui mieux que vous connaît la vie. Pauvre
jeune homme!... Vous ignorez le péril de certaines luttes. Tous les
gredins se tiennent et se soutiennent. En attaquer un, c'est les
attaquer tous. Vous ne pouvez soupçonner les influences occultes dont
disposent les hommes qui manient des millions, et qui, en échange d'une
complaisance, ont toujours un pot-de-vin à offrir ou une bonne
opération à proposer. Si du moins je vous voyais une chance de succès!
Mais vous n'en avez pas une. Jamais vous n'arriverez jusqu'à M. de
Thaller, désormais soutenu par ses actionnaires. Vous ne réussirez qu'à
vous faire un ennemi puissant, dont la rancune pèsera sur votre vie
entière....
--Que m'importe!...
M. Chapelain haussa les épaules.
--Si vous étiez seul, reprit-il, je dirais comme vous: qu'importe! Mais
vous n'êtes plus seul, vous allez avoir à votre charge votre mère et
votre soeur. Il faut songer à manger, avant de penser à se venger.
Combien gagnez-vous par mois? Deux cents francs. C'est peu, pour trois
personnes. Certes, je ne vous engagerai jamais à solliciter la
protection de M. de Thaller, mais il ne serait, peut-être, pas inutile
de lui faire savoir qu'il n'a rien à craindre de vous.
Pourquoi ne le lui donneriez-vous pas à entendre, en lui reportant les
quinze mille francs que vous avez à lui. Si, comme il y a tout lieu de
le croire, il est le complice de votre père, il sera certainement ému de
la détresse de votre famille, et s'il lui reste un peu de coeur, il
s'arrangera de façon à vous faire obtenir, sans paraître s'en mêler, une
situation plus en rapport avec vos besoins. Je ne me dissimule pas ce
que cette démarche peut avoir de pénible, mais je vous le répète, mon
cher enfant, vous n'avez plus à penser qu'à vous seul, et ce qu'à aucun
prix on ne ferait pour soi, on le fait pour une mère et pour une
soeur....
Maxence se taisait.
Non qu'il fût, en aucune façon, touché des considérations que lui
soumettait l'ancien avoué, mais parce qu'il se demandait s'il devait lui
confier les événements qui s'étaient succédé depuis vingt-quatre heures
et qui avaient si brusquement modifié la situation.
Il ne s'y crut pas autorisé.
Marius de Trégars n'avait pas demandé le secret, mais une indiscrétion
pouvait avoir de funestes conséquences.
Et après un moment de réflexion:
--Je vous remercie, monsieur, répondit-il évasivement, de l'intérêt que
vous nous témoignez, et vos avis nous seront toujours précieux.... Mais
pour le moment, je vous demanderai la permission de vous laisser avec ma
mère et ma soeur. J'ai un rendez-vous avec... un ami.
Et sans attendre une réponse, glissant dans sa poche les quinze mille
francs de M. de Thaller, il se hâta de sortir.
Mais ce n'est pas chez M. de Trégars, c'est à l'_Hôtel des Folies_ qu'il
courut tout d'abord.
--Mademoiselle Lucienne vient de rentrer, avec un gros paquet, dit, de
son air le plus gracieux, la Fortin à Maxence, lorsqu'elle le vit sortir
de l'ombre du corridor.
Depuis vingt-quatre heures, l'honorable hôtesse guettait son locataire
avec l'espoir d'en obtenir quelques renseignements à communiquer aux
voisins.
Il ne daigna même pas lui répondre: merci! impolitesse dont elle fut
violemment froissée. Il traversa d'un bond l'étroite cour de l'hôtel et
s'élança dans l'escalier....
La chambre de Mlle Lucienne était ouverte; il entra.
Et tout essoufflé de sa course:
--Heureusement je vous trouve! s'écria-t-il.
La jeune fille achevait de disposer sur son lit une robe de soie
très-claire, garnie de ruches et de passementeries, un pardessus pareil,
de coupe bizarre, et un chapeau de forme risquée, surchargé de plumes et
de fleurs éclatantes.
--Vous voyez pourquoi je suis ici, répondit-elle. Je rentre m'habiller.
A deux heures, la voiture de Brion viendra me prendre, pour me conduire
au bois, où je dois exhiber cette toilette, une des plus ridicules
assurément dont m'ait affublée M. Van-Klopen....
Un sourire effleura les lèvres de Maxence.
--Qui sait, dit-il, si ce n'est pas la dernière fois que vous avez à
subir cette corvée odieuse. Ah! mon amie, depuis que je ne vous ai vue,
que d'événements!...
--Heureux!
--Vous allez en juger.
Il ferma soigneusement la porte, et revenant se placer devant Mlle
Lucienne:
--Connaissez-vous le marquis de Trégars? interrogea-t-il.
--Pas plus que vous. C'est hier, chez le commissaire de police, que,
pour la première fois, j'ai entendu prononcer son nom.
--Eh bien! avant un mois, M. de Trégars sera le mari de Mlle Gilberte
Favoral!
La plus vive surprise se peignit sur les traits charmants de la jeune
fille.
--Est-ce possible? fit-elle.
Mais au lieu de lui répondre:
--Vous m'avez raconté, reprit Maxence, qu'autrefois, en un jour de
détresse suprême, vous trouvant sans asile et sans pain, vous vous êtes
présentée à l'hôtel de Thaller, sollicitant un secours, alors que
légitimement une indemnité vous était due, puisque la voiture de la
baronne vous avait renversée et blessée grièvement....
--C'est la vérité.
--Pendant que vous attendiez dans le vestibule la réponse à votre lettre
qu'un domestique était allé porter, le baron de Thaller est entré, et en
vous apercevant, il n'a pu maîtriser un mouvement de stupeur, presque
d'effroi....
--C'est encore vrai.
--Ce trouble de M. de Thaller est toujours resté pour vous une
énigme....
--Inexplicable.
--Eh bien! je crois que moi, aujourd'hui, je puis vous l'expliquer.
--Vous?...
Baissant la voix, car il savait qu'à l'_Hôtel des Folies_ il y avait
toujours à redouter quelque oreille indiscrète:
--Oui, moi, répondit-il, et par cette raison qu'hier, quand M. de
Trégars est entré dans le salon de ma mère, je n'ai pu retenir un cri
d'étonnement.... Par cette raison, Lucienne, qu'entre Marius de Trégars
et vous, une ressemblance existe, dont il est impossible de n'être pas
frappé....
La jeune fille était devenue fort pâle.
--Que supposez-vous donc? demanda-t-elle.
--Je crois, mon amie, que nous sommes bien près de pénétrer, du même
coup, le mystère de votre naissance et le secret de cette haine obstinée
qui vous poursuit depuis le jour où vous avez mis le pied à l'hôtel de
Thaller....
Si admirablement maîtresse de soi que fût, ordinairement, Mlle
Lucienne, le tremblement de ses lèvres trahissait, en ce moment,
l'intensité de son émotion.
Après plus d'une minute de méditation profonde:
--Jamais, reprit-elle, le commissaire de police ne m'a dit que
très-vaguement ses espérances.... Il m'en a dit assez, toutefois, pour
que j'aie lieu de penser qu'il a déjà eu quelques-uns de vos soupçons.
--Parbleu! M'eût-il, sans cela, questionné au sujet de M. de Trégars?...
La jeune fille hocha la tête.
--Et cependant, fit-elle, même après vos explications, c'est vainement
que je cherche en quoi et comment je puis troubler la sécurité de M. de
Thaller jusqu'à ce point qu'il ait cherché à se défaire de moi....
Maxence eut un geste d'insouciance superbe.
--J'avoue que je ne le vois pas non plus, dit-il, mais qu'importe! Sans
pouvoir en expliquer le pourquoi, je sens que le baron de Thaller est
l'ennemi commun, le vôtre, le mien, celui de mon père et de M. de
Trégars. Et quelque chose me dit, qu'avec l'aide de M. de Trégars, nous
triompherons. Vous partageriez ma confiance, Lucienne, si vous le
connaissiez. Celui-là est un homme, et ma soeur n'a pas fait un choix
vulgaire. S'il a dit à ma mère qu'il a les moyens de la servir, c'est
qu'il les a certainement....
Il s'arrêta, et après un instant de silence:
--Peut-être, reprit-il, le commissaire de police serait-il à même de
comprendre ce que je ne fais que soupçonner vaguement, mais jusqu'à
nouvel ordre, il nous est interdit de recourir à lui. Ce n'est pas mon
secret que je viens de vous dire, et si je suis accouru vous le confier,
c'est qu'il me semble que c'est un grand bonheur qui nous arrive, et
qu'il n'est pas de joie pour moi, si vous ne la partagez....
Mlle Lucienne eût eu bien des détails encore à demander. Mais, tirant
sa montre:
--Dix heures et demie! s'écria-t-il. Et M. de Trégars qui m'attend....
Et répétant une fois encore à la jeune fille:
--Allons, à ce soir, bon espoir et bon courage! Il s'élança dehors....
Dans la cour, deux hommes de mauvaise mine causaient avec les époux
Fortin. Mais les époux Fortin causaient souvent avec des hommes de
mauvaise mine. Il n'y prit garde et gagna le boulevard. Un fiacre vide
passait, il s'y élança en criant au cocher:
--Rue Laffitte, 70, et bon train, je paye la course trois francs.
C'est rue Laffitte, en effet, qu'était allé s'installer Marius de
Trégars, le jour où sa détermination avait été bien arrêtée de faire
rendre gorge aux audacieux gredins qui avaient dépouillé son père.
Il y occupait à l'entre-sol un petit appartement, simplement meublé,--le
pied-à-terre de l'homme d'action, la tente où on s'abrite la veille de
la bataille,--et il avait, pour le servir, un vieux valet de sa famille,
qu'il avait retrouvé sur le pavé, et qui lui était dévoué de ce
dévouement obtus et têtu des serviteurs bretons.
C'est ce brave homme qui, au premier coup de sonnette de Maxence, vint
ouvrir. Et dès que Maxence lui eût dit son nom:
--Ah! monsieur, s'écria-t-il, monsieur vous attend avec une fière
impatience!...
C'était si vrai, que M. de Trégars parut au même moment et que ce fut
lui qui introduisit Maxence dans la petite pièce qui lui servait de
cabinet de travail. Et tout en lui serrant la main:
--Sans reproche, lui dit-il, vous êtes en retard de près d'une heure....
Maxence avait, entre autres, ce détestable défaut, indice certain d'un
caractère faible, de ne jamais vouloir avoir tort et de tenir toujours
une excuse toute prête. L'excuse ici était trop tentante pour qu'il la
laissât échapper, et bien vite il se mit à raconter comment il avait été
retenu par M. Chapelain, et comment il avait appris de l'ancien avoué,
ce qui venait de se passer rue du Quatre-Septembre, au _Crédit mutuel_.
--Je savais la scène, dit M. de Trégars....
Et fixant Maxence, d'un air d'amicale raillerie:
--Seulement, ajouta-t-il, j'attribuais votre inexactitude à une autre
raison, brune, celle-là, et très-jolie....
Un nuage de pourpre s'étendit sur les joues de Maxence.
--Quoi? balbutia-t-il, vous savez?...
--Je pensais que vous aviez eu hâte d'aller raconter à une... personne
de vos connaissances, pourquoi, en m'apercevant hier, vous avez laissé
échapper un cri.
Pour le coup, Maxence perdit contenance.
--Comment, fit-il, vous savez aussi?...
M. de Trégars souriait.
--Je sais beaucoup de choses, mon cher monsieur Maxence, répondit-il, et
cependant, comme je ne veux pas que vous me soupçonniez de sorcellerie,
je vais vous dire d'où me vient ma science. Au temps où votre maison
m'était fermée, après avoir longtemps cherché un moyen de me procurer
des nouvelles de votre soeur, je finis par découvrir qu'elle avait pour
maître de musique un vieil Italien, le signer Gismondo Pulci. J'allai
demander des leçons à ce brave homme, et je devins son élève. Mais dans
les commencements, il me regardait avec une persistance singulière. Je
lui en demandai la cause, et il me répondit que cela tenait à ce
qu'autrefois il avait eu pour voisine une jeune ouvrière qui me
ressemblait prodigieusement....
--Aux Batignolles, n'est-ce pas?
--Oui, aux Batignolles. Je ne fis point attention à cette circonstance,
et je l'avais même totalement oubliée, lorsque tout dernièrement
Gismondo me dit qu'il venait de voir son ancienne voisine, de la voir à
votre bras, qui plus est, et que vous étiez entrés tous deux à l'_Hôtel
des Folies_. Comme il me reparla encore, et avec plus d'insistance que
jamais, de cette fameuse ressemblance, je voulus en avoir le coeur net:
j'épiai, et je constatai _de visu_, que mon vieil Italien n'avait pas
tout à fait tort, et que je venais, peut-être, de trouver enfin l'arme
que je cherchais....
La bouche béante et les yeux démesurément écarquillés, Maxence semblait
un homme qui tombe des nues.
--Ah! vous avez épié!... fit-il.
D'un geste insouciant, M. de Trégars fit claquer ses doigts.
--Il est certain, répondit-il, que je fais, depuis un mois, un singulier
métier. Mais ce n'est pas en restant dans mon fauteuil à déclamer contre
la corruption du siècle, que j'atteindrai mon but. Qui veut la fin veut
les moyens. C'est une duperie des honnêtes gens, que de laisser
triompher effrontément les gredins, sous le prétexte sentimental de ne
pas daigner employer leurs armes....
Mais un honorable scrupule tourmentait Maxence.
--Et vous vous croyez bien renseigné, monsieur? interrogea-t-il. Vous
connaissez Lucienne?...
--Assez pour savoir qu'elle n'est pas ce qu'elle paraît être, ce que
toute autre probablement serait, à sa place. Assez pour être sûr que si
deux ou trois fois par semaine elle se montre en voiture, autour du lac,
ce n'est pas pour son plaisir.
Assez encore pour être persuadé, qu'en dépit des apparences, elle n'est
pas votre maîtresse, et que, bien loin d'avoir troublé votre vie et
compromis votre avenir, elle vous a remis dans le droit chemin au moment
où, peut-être, vous alliez vous jeter dans la traverse....
Décidément, dans l'esprit de Maxence, Marius de Trégars prenait des
proportions fantastiques.
--Comment avez-vous fait, balbutia-t-il, pour arriver ainsi à la vérité?
--A qui a du temps et de l'argent, tout est possible....
--Pour vous préoccuper ainsi de Lucienne, il vous fallait de bien graves
raisons....
--Très-graves, en effet.
--Vous savez qu'elle a été lâchement abandonnée lorsqu'elle était toute
enfant....
--Parfaitement.
--Et qu'elle a été élevée par charité....
--Par de braves maraîchers de Louveciennes, oui, je sais tout cela....
Maxence tressaillait de joie, il lui semblait que ses plus
éblouissantes espérances allaient se réaliser, là, à l'instant.
Saisissant les mains de Marius de Trégars:
--Ah! vous connaissez la famille de Lucienne! s'écria-t-il.
Mais M. de Trégars secoua la tête.
--J'ai des soupçons, répondit-il, mais jusqu'ici, je vous l'affirme, je
n'ai que des soupçons....
--Cette famille existe, cependant; c'est elle évidemment qui, à trois
reprises déjà, a essayé de se défaire de la pauvre fille....
--Je le pense comme vous, seulement il faut des preuves.... Oh! soyez
tranquille, nous en trouverons. La recherche de la maternité n'est pas
interdite en France.
Il eut la parole coupée par le bruit de la porte qui s'ouvrait.
Son vieux domestique entra, et s'avançant jusqu'au milieu de la pièce,
d'un air mystérieux et à voix basse:
--Madame la baronne de Thaller... dit-il.
Marius de Trégars tressauta.
--Là? interrogea-t-il.
--Elle est en bas, dans sa voiture, répondit le domestique, c'est son
valet de pied qui est là, et qui demande si Monsieur est chez lui et si
elle peut monter....
Les sourcils de M. de Trégars se fronçaient.
--Aurait-elle eu vent de quelque chose? murmura-t-il.
Et après une seconde de réflexion:
--Raison de plus pour la voir, ajouta-t-il vivement. Qu'elle monte,
qu'on la prie de me faire l'honneur de monter....
Ce dernier incident bouleversait de fond en comble toutes les idées de
Maxence. Il ne savait plus qu'imaginer.
--Vite, lui dit M. de Trégars, vite, disparaissez, et quoi que vous
entendiez, pas un mot.
Et il le poussa dans sa chambre à coucher, séparée du cabinet de travail
par une simple portière de tapisserie.
Il était temps, on entendait déjà dans l'antichambre un grand
froissement de soie et de jupons empesés.
Mme de Thaller parut.
C'était toujours la même femme, d'une beauté provocante et brutale, que
seize ans plus tôt, Mme Favoral avait vue à sa table. Le temps avait
passé, sans presque l'effleurer de son aile. Ses chairs avaient gardé
leur blancheur éblouissante, ses cheveux d'un noir bleu leur
merveilleuse opulence, ses lèvres leur carmin, et ses yeux leur éclat.
Sa taille seulement s'était épaissie, ses traits s'étaient empâtés, et
sa nuque et son col avaient perdu leurs ondulations et la pureté de
leurs contours.
Mais ni les années, ni les millions, ni l'intimité des femmes les plus à
la mode, n'avaient pu la parer de ces dons qui ne s'acquièrent pas: la
grâce, la distinction et le goût.
S'il était une femme accoutumée à la toilette, c'était elle. On eût
monté un magasin de nouveautés splendide rien qu'avec ce qui lui était
passé sur les épaules de soie et de velours, de satin et de cachemire,
de dentelles, et enfin de tous les tissus connus. Elle était d'une
élégance citée et copiée. Et cependant, quand même, et toujours, il se
dégageait d'elle comme un parfum de parvenue. Son geste restait trivial,
sa voix commune et vulgaire....
Se laissant, dès son entrée, tomber dans un fauteuil, et éclatant de
rire:
--Avouez, mon cher marquis, dit-elle, que vous êtes furieusement étonné
de me voir comme cela; tomber chez vous, sans crier gare, à onze heures
du matin....
Le sourire aux lèvres, M. de Trégars s'inclinait.
--Je suis surtout furieusement flatté, répondit-il.
D'un rapide regard, elle examinait le cabinet de travail, les meubles
modestes, les papiers entassés sur le bureau, comme si elle eût espéré
que le logis allait lui révéler quelque chose des idées et des projets
du maître.
--Je sors de chez Van-Klopen, reprit-elle. Passant devant chez vous,
fantaisie m'a pris de monter vous relancer... et me voilà.
Homme du monde, et du meilleur, le marquis de Trégars avait trop
l'habitude de garder le secret de ses impressions pour qu'on en pût rien
lire sur son visage. Et cependant, à quelqu'un qui l'eût bien connu, une
certaine contraction de ses paupières eût révélé une vive contrariété et
une grande préoccupation.
--Comment se porte le baron? interrogea-t-il.
--Comme un chêne, répondit Mme de Thaller, malgré les soucis et les
fatigues que vous pouvez imaginer.... Vous savez ce qui nous arrive?
--J'ai lu que le caissier du _Crédit mutuel_ a disparu....
--Et ce n'est que trop vrai! Ce misérable Vincent Favoral nous emporte
une somme énorme.
--Douze millions, m'a-t-on dit?
--Quelque chose comme cela.... Un homme à qui on eût donné le bon Dieu
sans confession, un puritain, un austère.... Fiez-vous donc après cela à
la mine des gens! il ne m'était jamais revenu, je l'avoue, mais M. de
Thaller ne jurait que par lui. Quand il avait parlé de son Favoral, il
n'y avait plus qu'à tirer l'échelle. Enfin, il a décampé, laissant sa
famille sans ressources, une famille très-intéressante, à ce qu'il
paraît, une femme qui est la bonté même, et une fille délicieuse, à ce
que prétend Costeclar qui en est très-amoureux.
Le visage de M. de Trégars demeurait immobile, tel que celui d'un homme
à qui on parle de gens qui lui sont inconnus et dont il n'a nul souci.
Ce que voyant:
--Mais ce n'est pas pour vous conter tout cela que je suis montée,
reprit-elle. C'est un motif intéressé qui m'amène.... Nous avons,
quelques-unes de mes amies et moi, organisé une loterie, une oeuvre de
bienfaisance, mon cher marquis, et tout à fait patriotique, au profit
des Alsaciens, j'ai des masses de billets à placer, et... j'ai jeté mon
dévolu sur votre bourse....
Plus que jamais souriant:
--Je suis à vos ordres, madame, répondit Marius, mais de grâce,
ménagez-moi....
Elle tirait des billets d'un petit portefeuille d'écaille.
--Vingt, à dix francs, dit-elle, ce n'est pas trop, n'est-ce pas?
--C'est beaucoup pour mes modestes ressources....
Elle empocha les dix louis qu'il lui tendait, et d'un ton d'ironique
compassion....
--Vous êtes donc bien pauvre, fit-elle, bien pauvre?...
--Dame! je ne suis ni boursier, ni banquier....
Elle s'était levée, et de la main déplissait sa robe.
--Eh bien! mon cher marquis, reprit-elle, ce n'est certes pas moi qui
vous plaindrai. Quand un homme de votre âge et de votre nom reste
pauvre, c'est qu'il le veut bien.... Manque-t-il donc d'héritières?...
--J'avoue que je n'en ai pas cherché encore.
Elle le regarda bien dans les yeux, puis tout à coup, éclatant de rire:
--Cherchez autour de vous, dit-elle, et je gage que vous ne tarderez pas
à découvrir une belle jeune fille, très-blonde, qui serait ravie d'être
marquise de Trégars, et qui apporterait dans son tablier douze ou quinze
cent mille francs de dot, en bonnes valeurs, en valeurs que les Favoral
n'emportent pas.... Réfléchissez et venez nous voir, vous savez que M.
de Thaller vous aime beaucoup, et après le désagrément que nous venons
d'éprouver, vous nous devez une visite....
Ayant dit, elle sortit, et M. de Trégars descendit la reconduire jusqu'à
sa voiture.
Mais en remontant:
--Alerte! cria-t-il à Maxence, car il est clair que les Thaller se
doutent de quelque chose....
VI
C'était une révélation, que cette visite de la baronne de Thaller, et
point n'était besoin d'une grande perspicacité pour deviner son angoisse
sous ses éclats de rire, pour comprendre que c'était un marché qu'elle
était venue proposer.
Il était donc évident que Marius de Trégars tenait entre les mains les
fils principaux de cette intrigue embrouillée qui venait d'aboutir à ce
vol de douze millions....
Mais saurait-il en tirer parti? Quels étaient ses desseins et ses moyens
d'action?
C'est ce que Maxence n'eût su pressentir, alors même qu'il eût eu plus
de liberté d'esprit que ne lui en laissait le choc incessant des
événements.
Il n'eut pas le temps d'interroger.
--A table! lui dit M. de Trégars, dont l'agitation était manifeste, à
table et déjeunons, nous n'avons pas une minute à perdre....
Et pendant que son domestique apportait le modeste repas:
--J'attends M. d'Escajoul, lui dit-il, fais-le entrer dès qu'il se
présentera.
Si à l'écart du monde où se tripote l'argent des autres qu'il eût été
tenu par son père, Maxence n'était pas sans connaître Octave d'Escajoul.
Qui ne le connaît, d'ailleurs!
Qui ne l'a vu souriant et florissant, l'oeil vif et la lèvre vermeille,
malgré ses cinquante ans, promener sur le boulevard, du côté du soleil,
sa jaquette bleu de roi et l'éternel gilet blanc qui sangle son ventre
prospère.
Il aime de passion la bonne chère, les belles et le jeu, toutes ses
aises et tout ce qui fait la vie plus facile et plus douce,--et comme il
est millionnaire, comme il a son coin chez Bignon et au café Anglais,
comme il est bien vu des dames et que jamais le baccarat ne lui a tenu
rigueur, comme son appartement est un chef-d'oeuvre de comfort et son
coupé le plus moelleux qui soit à Paris, il est et se plaît à se
déclarer le plus heureux des hommes.
Avec tant d'avantages on ne le jalouse pas, ou du moins il a su imposer
silence à l'envie.
Aller de la Chaussée-d'Antin à la rue Vivienne sans récolter cinquante
saluts et autant de poignées de main, lui serait impossible.
Il est si bon enfant et si disposé toujours à rendre service, il a le
rire si communicatif et la poche si facile, il se laisse si volontiers
tutoyer et appeler Octave tout court!...
Et quand on demande:
--Que fait-il?
Invariablement on répond:
--Lui! Il fait des affaires.
Expliquer quelles affaires, serait peut-être assez malaisé....
Il est dans le monde des coquins, certains coquins plus redoutables que
les autres et bien autrement habiles, qui échappent toujours à l'action
de la justice. Ceux-là ne sont pas si naïfs que d'opérer eux-mêmes. Ce
n'est pas eux qui jamais s'aventureraient à pénétrer de nuit, avec
escalade et effraction, dans une maison habitée, à forcer une caisse, ou
à dévaliser la boutique d'un bijoutier....
Vivant en bourgeois corrects, estimés dans leur quartier, ils se
contentent de surveiller et d'épier les camarades.
Un bon coup s'est-il fait? On les voit apparaître au moment du partage,
réclamant impérieusement leur part. Et comme c'est sous peine de
dénonciation qu'ils réclament, il faut bien en passer par où ils
veulent, et leur laisser empocher le plus clair du profit.
Eh bien! dans une sphère plus élevée, dans le monde de la spéculation,
sans comparaison, c'est précisément cette honorable et lucrative
industrie qu'exerce M. d'Escajoul.
Maître de son terrain, doué d'un flair supérieur et d'une patience
imperturbable, toujours en éveil et continuellement à l'affût, c'est à
coup sûr qu'il opère.
Bien avant qu'une affaire ne soit présentée au public, il la connaît,
il l'a étudiée et analysée, il en a calculé le fort et le faible, il
sait où elle ira et ce qu'elle fera, ce qu'elle peut durer de temps et
si elle finira en police correctionnelle....
Et il veille, et il attend....
Et le jour où le gérant d'une société quelconque s'est mis en
contravention, a donné une entorse à la loi ou un croc-en-jambe à ses
statuts, il peut être assuré de voir M. d'Escajoul arriver, lui demander
quelques petits... avantages, et lui promettre en échange une discrétion
à toute épreuve, et même ses bons offices.
Deux ou trois de ses amis lui ont entendu dire:
--Qui oserait me blâmer? C'est très-moral ce que je fais!
Ce qui est positif, c'est que sur toutes les affaires véreuses, sur
toutes les opérations suspectes, il prélève une dîme; c'est qu'il vit de
ceux qui vivent de l'argent des autres; c'est qu'il ne se commet pas une
escroquerie de quelque importance dont il ne tire rançon.
Aussi est-il l'homme de Paris qui connaît le mieux son code financier et
les lois spéciales et fort compliquées qui régissent les sociétés. Et
dès qu'il se présente un cas difficile ou douteux, et sur lequel les
jurisconsultes ne sont pas d'accord, c'est lui que l'on va trouver en
dernier ressort.
Il n'est pas médiocrement fier de son savoir, et, à ses moments perdus,
il aime à lester de ses conseils ces débutants qui ont des dispositions,
tous ces jeunes financiers qui brûlent de prendre leur vol.
Il leur explique comment il faut bien se garder de tomber sous le coup
de tel article funeste qui conduit droit en cour d'assises, tandis que
tel autre ne mène qu'en police correctionnelle.
Il leur apprend à distinguer le détournement de bonne compagnie du vol
grossier, l'escroquerie brutale du doux abus de confiance, la bénigne
altération d'écriture du redoutable faux....
Tel est l'homme qui, au moment où Maxence et Marius de Trégars venaient
de se mettre à table, entra souriant et ramenant vers les tempes, d'une
main potelée, ses cheveux devenus rares.
M. de Trégars s'était levé pour le recevoir.
--Vous déjeunez avec nous? lui dit-il.
--Merci, répondit M. d'Escajoul, j'ai déjeuné à onze heures précises,
comme toujours. L'exactitude est une politesse qu'un honnête homme doit
à son estomac.... Mais je prendrai volontiers une larme de cette vieille
eau-de-vie dont vous m'avez offert l'autre soir.
On lui en servit un verre, sur le coin de la nappe, et lorsqu'il se fut
assis:
--Je viens de voir notre homme, dit-il.
C'était, Maxence le comprit, de M. de Thaller qu'il parlait.
--Eh bien? interrogea M. de Trégars.
--Impossible de le boucler. J'ai eu beau le tourner et le retourner dans
tous les sens... rien.
--En vérité!
--C'est comme cela.... Et vous savez si je m'y entends!... Mais que
voulez-vous dire à un homme qui vous répond tout le temps: La justice
est saisie, des experts sont nommés, je n'ai rien à redouter des
investigations les plus minutieuses.
Au regard que Marius de Trégars tenait rivé sur M. d'Escajoul, il était
aisé de voir que sa confiance en lui n'était pas sans bornes.
Il le comprit, car faisant une grimace:
--Me soupçonneriez-vous, dit-il, de m'être laissé bander les yeux par de
Thaller?
Et comme M. de Trégars se taisait,--ce qui était la plus éloquente des
réponses:
--Parole d'honneur! insista-t-il, vous auriez tort de douter de moi.
Est-ce vous qui êtes venu me chercher? Non. C'est moi qui, sachant par
Marcolet l'histoire de votre fortune, suis venu vous dire: Voulez-vous
un moyen de couler de Thaller? Et les raisons que j'avais de souhaiter
que de Thaller fût coulé, je les ai toujours. Il s'est moqué de moi, il
m'a joué, il faut qu'il lui en cuise, car si on venait à se persuader
qu'on peut me rouler impunément, c'en serait fait de mon crédit sur la
place.
Après un instant de réflexion:
--Croyez-vous donc, interrogea M. de Trégars, que M. de Thaller est
innocent?
--Peut-être.
--Ce serait curieux....
--Ou que ses mesures sont si bien prises qu'il n'a rien à craindre
absolument. Si Favoral endosse tout, que voulez-vous qu'on dise à
l'autre? S'ils se sont entendus, le coup était préparé depuis longtemps,
et vous devez penser que leurs mesures sont bien prises, et qu'avant de
se mettre à pêcher, ils ont si bien troublé l'eau que la justice n'y
verra rien.
--Et vous ne voyez personne qui puisse nous fixer?...
--Favoral....
A la grande surprise de Maxence, M. de Trégars haussa les épaules.
--Celui-là est loin, fit-il. Et l'eût-on sous la main, il est clair que
s'il s'est entendu avec M. de Thaller, il ne parlerait pas....
--Juste.
--Cela étant, que faire?...
--Attendre....
M. de Trégars eut un geste de découragement.
--Autant renoncer à la lutte, fit-il, et essayer de transiger....
--Pourquoi donc? on ne sait pas ce qui peut arriver.... Ne bougez pas,
patientez, je suis là, moi, et je veille au grain....
Il s'était levé, et s'apprêtait à se retirer:
--Vous avez plus d'expérience que moi, fit M. de Trégars, et du moment
que c'est votre avis....
M. d'Escajoul avait repris toute sa bonne humeur.
--Eh bien! voilà qui est entendu, dit-il en serrant la main de M. de
Trégars, je veille pour nous deux, et dès que j'aperçois une occasion,
j'accours et vous agissez....
Mais la porte extérieure n'était pas refermée, que soudainement la
physionomie de Marius de Trégars changea.
Secouant celle de ses mains que venait de toucher M. d'Escajoul:
--Pouah!... fit-il d'un air d'insurmontable dégoût, pouah!...
Et ne pouvant s'empêcher de sourire de l'ébahissement de Maxence:
--Ne comprenez-vous donc pas, lui dit-il, que ce vieux misérable m'a été
dépêché par M. de Thaller pour sonder mes intentions et m'égarer par de
faux renseignements. C'est le compère chargé d'indiquer les cartes du
joueur qu'on est en train de dépouiller. Je l'avais flairé, par bonheur;
si l'un de nous est dupe de l'autre, j'ai tout lieu d'espérer que ce
n'est pas moi....
Ils achevaient de déjeuner; M. de Trégars appela son domestique.
--Es-tu allé me chercher une voiture? lui demanda-t-il.
--Elle est à la porte, monsieur....
--Alors, en route!...
Maxence avait du moins ce bon esprit, le plus rare de tous, peut-être,
de ne point s'en faire accroire. Persuadé qu'à lui seul il n'arriverait
à rien, il était absolument résolu à s'en remettre aveuglément à Marius
de Trégars.
Il le suivit donc, et c'est seulement lorsqu'ils furent en voiture, et
que le cocher eût fouetté son cheval, qu'il se hasarda à demander:
--Où allons-nous?
--Ne m'avez-vous donc pas entendu, répondit M. de Trégars, commander au
cocher de nous conduire au Palais-de-Justice....
--Pardonnez-moi, et c'est ce que nous allons y faire que je voudrais
savoir....
--Vous y allez, mon cher ami, demander une audience au juge
d'instruction chargé de l'affaire de votre père, et déposer entre ses
mains les quinze mille francs que vous avez en poche....
--Quoi! vous voulez?...
--Je pense que mieux vaut remettre cet argent à la justice, qui
appréciera votre démarche, qu'à M. de Thaller qui n'en soufflerait mot.
Nous sommes dans une situation à ne rien négliger, et cet argent peut
devenir un indice....
Mais ils arrivaient. M. de Trégars guida Maxence à travers le dédale des
corridors du Palais, jusqu'à ce qu'enfin, avisant un huissier assis à
l'entrée d'une longue galerie, un journal à la main, il lui demanda:
--M. Barban d'Avranchel?
--Il est à son cabinet, répondit l'huissier.
--Veuillez savoir s'il consentirait à recevoir une déposition importante
au sujet de l'affaire Favoral....
Abandonnant son journal, l'huissier se leva d'un air de mauvaise grâce,
et pendant qu'il s'éloignait:
--Vous allez entrer seul, dit à Maxence M. de Trégars. Je ne dois pas
paraître, et il est important que mon nom ne soit même pas prononcé.
Mais surtout retenez bien jusqu'aux moindres paroles du juge
d'instruction, car c'est sur ce qu'il vous aura dit que je réglerai ma
conduite.
L'huissier reparaissait.
--M. D'Avranchel, fit-il, consent à vous recevoir.
Et conduisant Maxence à l'extrémité de la galerie, il lui ouvrit une
petite porte et le poussa en disant:
--Entrez, c'est là!
C'était une petite pièce, basse de plafond et pauvrement meublée. La
tenture flétrie et le tapis qui montrait la corde, disaient que bien des
juges s'y étaient succédé, et que des légions de prévenus y avaient
traîné leurs pieds.
Devant une table, deux hommes, l'un vieux, le juge d'instruction,
l'autre jeune, le greffier, classaient et paraphaient des papiers.
Et ces papiers étaient relatifs à l'affaire Favoral, car sur tous on
lisait, en grosses lettres: _Comptoir de crédit mutuel_.
Dès que parut Maxence, le juge se leva, et après l'avoir toisé d'un
regard froid et clair:
--Qui êtes-vous? interrogea-t-il.
D'une voix légèrement troublée, Maxence déclina ses noms.
--Ah! vous êtes le fils de Vincent Favoral, interrompit le juge, et
c'est vous qui l'avez aidé à s'évader par une fenêtre.... J'allais
aujourd'hui même vous adresser une assignation.... Puisque vous voici,
tant mieux. Vous avez, m'a-t-on dit, une communication importante à me
faire?
Très-peu de gens, même parmi les plus strictement honnêtes, peuvent se
défendre d'un sentiment pénible lorsque, passant le seuil du
Palais-de-Justice, ils se trouvent en présence d'un juge. Plus que tout
autre, Maxence devait être accessible à ce sentiment de vague et
inexplicable contrainte. Cependant faisant un effort:
--Samedi soir, répondit-il, quelques moments avant le commissaire de
police, M. le baron de Thaller est venu à la maison. Après avoir accablé
mon père de reproches, il l'a engagé à passer à l'étranger, et pour
faciliter sa fuite, il lui a remis une somme assez importante, quinze
mille francs....
Il avait tiré les billets de banque de sa poche, il les posa sur la
table.
--Voici ces quinze mille francs, poursuivit-il. Mon père les a repoussés
avec horreur, et avant de s'enfuir, il m'a bien recommandé de les
restituer à M. de Thaller. J'ai pensé que mieux valait vous les
rapporter, monsieur.
--Pourquoi?
--Parce que je tenais à ce que la justice sût que M. de Thaller avait
offert cet argent, et que mon père l'avait refusé.
D'un geste qui lui était familier, M. Barban d'Avranchel caressait ses
favoris d'un roux ardent, autrefois, maintenant presque blancs.
--Est-ce une insinuation à l'adresse du directeur du _Crédit mutuel_?
fit-il.
Maxence ne baissa pas les yeux.
--Je n'accuse personne, répondit-il, d'un ton qui affirmait précisément
le contraire.
--C'est que je dois vous prévenir, reprit le juge, que M. de Thaller
lui-même m'a révélé cette circonstance. Lorsqu'il s'est présenté chez
vous, il ignorait l'importance des détournements et il espérait encore
pouvoir étouffer l'affaire. Voilà pourquoi il eût voulu que son caissier
passât en Belgique. Ce système de soustraire des coupables au châtiment
de leur faute est amèrement déplorable, mais il est tout à fait dans les
habitudes des gens de finance, qui aiment mieux envoyer se faire pendre
à l'étranger un employé infidèle que de risquer d'ébranler leur crédit
en disant qu'ils ont été volés....
Maxence eût eu beaucoup à dire, mais M. de Trégars lui avait recommandé
la plus extrême réserve; il garda le silence.
--D'un autre côté, reprit M. d'Avranchel, ce refus d'accepter le subside
qui lui était si généreusement offert, n'est pas à l'avantage de Vincent
Favoral....
--Cependant....
--Peut-on l'attribuer à un sentiment d'honorable délicatesse? Évidemment
non. Qu'un honnête homme repousse une aumône, alors même qu'elle lui
serait le plus nécessaire, on le conçoit. Mais un caissier qui a puisé
des millions à la caisse qui lui était confiée ne saurait avoir de ces
scrupules....
--Mais, monsieur....
--Donc, si votre père a dédaigné ces quinze mille francs, c'est que ses
précautions étaient prises. Il n'ignorait pas, quand il s'est enfui, que
pour gagner la frontière, pour se dérober aux recherches, pour se cacher
à l'étranger, il lui faudrait de l'argent, beaucoup d'argent....
Des larmes de colère et de honte roulaient dans les yeux de Maxence.
--Je suis sûr, monsieur, s'écria-t-il, que mon père s'est enfui sans un
sou!...
--Oh!
--Et j'en ai presque la preuve. Depuis longtemps, il en était réduit aux
plus misérables expédients. Depuis des mois, déjà, dans notre voisinage,
parmi nos amis et chez nos fournisseurs, il empruntait des sommes
insignifiantes. Il en était descendu jusqu'à cette extrémité de se faire
remettre par une pauvre vieille marchande de journaux cinq cents francs,
toute sa fortune.
M. d'Avranchel demeurait impassible.
--Que sont donc devenus les millions volés? demanda-t-il froidement.
Maxence hésita. Pourquoi ne pas dire ses soupçons? Il n'osa.
--Mon père jouait à la Bourse, balbutia-t-il....
--Et il menait une conduite scandaleuse....
--Monsieur....
--Il entretenait, hors de son ménage, des liaisons qui ont dû absorber
des sommes immenses....
--Jamais nous n'en avons rien su, monsieur, et le premier soupçon qui
nous en est venu nous a été inspiré par le commissaire de police....
Mais le juge n'insista pas. Et d'un ton qui trahissait une de ces
questions qu'on fait pour l'acquit de sa conscience, et sans attacher la
moindre importance à la réponse:
--Vous êtes sans nouvelles de votre père? demanda-t-il.
--Sans nouvelles.
--Vous n'avez pas idée de la retraite qu'il a choisie?
--Pas la moindre.
Déjà M. d'Avranchel s'était réinstallé à son bureau et recommençait à
classer ses papiers.
--Vous pouvez vous retirer, dit-il, vous serez averti lorsque j'aurai
besoin de vous....
Le découragement de Maxence était grand lorsqu'il rejoignit M. de
Trégars qui l'attendait à l'entrée de la galerie.
--Ce juge est convaincu de la parfaite innocence de M. de Thaller, lui
dit-il....
Mais dès qu'il eût raconté, et avec une exactitude qui faisait honneur à
sa mémoire, ce qui venait de se passer:
--Rien n'est désespéré, déclara M. de Trégars.
Et tirant de sa poche l'adresse du magasin où avaient été achetées les
deux malles dont la facture s'était trouvée dans le portefeuille de M.
Favoral:
--C'est là, dit-il, que nous connaîtrons notre sort.
M. de Trégars et Maxence jouaient de bonheur. Ils avaient un cocher
habile et un bon cheval. Ils ne mirent pas vingt minutes à franchir la
distance qui sépare le Palais-de-Justice du boulevard des Capucines.
Dès que le fiacre s'arrêta:
--Allons, il faut en passer par là! dit M. de Trégars.
Et de l'air d'un homme qui a pris son parti d'une besogne qui lui
répugne étrangement, il sauta à terre, et suivi de Maxence il entra dans
le magasin d'articles de voyage.
C'était un établissement modeste. Et les gens qui le tenaient, le mari
et la femme, voyant deux clients leur arriver, se précipitèrent à leur
rencontre avec ce sourire accueillant qui fleurit sur la lèvre de tous
les boutiquiers parisiens.
--Que faut-il à ces messieurs?...
Et avec une surprenante volubilité, ils énuméraient à l'envi
tout ce qu'ils avaient à vendre dans leur boutique, depuis le
«nécessaire-indispensable» qui renferme soixante-dix-sept pièces en
argent et qui coûte deux cents louis, jusqu'à l'humble sac de nuit de
trente-neuf sous.
Mais Marius de Trégars se hâta de les interrompre, et leur montrant leur
facture:
--C'est bien chez vous, leur demanda-t-il, qu'ont été achetées les deux
malles que je vois portées là?...
--Oui, monsieur, répondirent ensemble le mari et la femme.
--Quand ont-elles été livrées?...
--Notre garçon est allé les livrer moins de deux heures après qu'elles
ont été achetées....
--Où?...
Déjà les boutiquiers échangeaient un regard inquiet.
--Pourquoi nous demandez-vous cela? fit la femme, d'un accent qui
annonçait l'intention bien arrêtée de ne répondre qu'à bon escient.
Obtenir le renseignement le plus simple n'est pas toujours aussi aisé
qu'on le pourrait supposer. La défiance du négociant parisien s'éveille
vite. Et comme il a la cervelle farcie d'histoires de mouchards et de
voleurs, dès qu'on le questionne, la peur le prend et il devient aussi
muet qu'une tanche.
Mais M. de Trégars n'avait pas été sans prévoir des difficultés.
--Je vous prie de croire, madame, reprit-il, que mes questions ne me
sont pas dictées par une vaine curiosité. Voici les faits: un de nos
parents, un homme d'un certain âge, que nous aimons beaucoup, et qui a
la tête un peu faible, a depuis quarante-huit heures abandonné sa
famille; nous le cherchons, et nous espérons, si nous retrouvons ses
malles, le retrouver du même coup.
Du coin de l'oeil, le mari et la femme se consultaient.
--C'est que, dirent-ils, nous ne voudrions à aucun prix commettre une
indiscrétion qui pourrait être préjudiciable à un client....
M. de Trégars eut un joli geste d'insouciance.
--Soyez sans crainte, fit-il. Si nous n'avons pas eu recours à la
police, c'est que, vous savez, on n'aime pas à fourrer la police dans
ses affaires. Si, cependant, vous trouviez trop d'inconvénients à me
satisfaire, j'aurais recours au commissaire....
L'argument fut décisif.
--Si c'est ainsi, répondit la femme, je suis prête à vous dire ce que je
sais....
--Eh bien, madame, que savez-vous?
--Ces deux malles nous ont été achetées dans l'après-midi du vendredi
par un homme d'un certain âge, assez grand, très-maigre, à visage
sévère, et qui était vêtu d'une longue redingote....
--Plus de doute! murmura Maxence, c'était bien lui!...
--Maintenant que vous venez de me dire que votre parent a la tête
faible, reprit la marchande, je me rappelle que ce monsieur avait l'air
tout extraordinaire, et qu'il allait et qu'il venait dans le magasin,
comme s'il eût eu des fourmis dans les jambes. Et difficile, qu'il
était, et minutieux! Jamais il ne trouvait de cuir assez beau ni assez
solide. Il tenait aussi beaucoup aux serrures de sûreté, ayant,
disait-il, à serrer des objets très-précieux, des papiers, des
valeurs.... Si bien qu'il est resté près d'une heure avant de choisir
ses deux malles, qui sont, du reste, tout ce qui se fait de beau.
--Et où vous a-t-il dit de les lui envoyer?
--Rue du Cirque, chez une dame... madame... j'ai son nom sur le bout de
la langue....
--Vous devez l'avoir aussi sur vos livres, observa M. de Trégars.
Le mari n'avait pas attendu l'observation. Déjà il feuilletait son
brouillard.
--Du 26 avril 1872, disait-il, du 26... voilà!... Deux malles, cuir,
serrures de sûreté, Mme Zélie Cadelle, 49, rue du Cirque....
Sans trop d'affectation M. de Trégars s'était rapproché du boutiquier,
et il lisait par-dessus son épaule.
--Qu'est-ce que je vois là, demanda-t-il, écrit au-dessous de
l'adresse?...
--Ça, monsieur, c'est une recommandation du client. Lisez plutôt:
«Imprimer en grosses lettres sur chaque côté des malles: _Rio de
Janeiro_...»
Maxence ne put retenir une exclamation:
--Oh!...
Mais le négociant s'y méprit, et saisissant cette occasion magnifique de
faire preuve d'érudition:
--Rio de Janeiro est la capitale du Brésil, dit-il d'un ton capable, et
monsieur votre parent avait évidemment l'intention de s'y rendre. Et
s'il n'a pas changé d'idée, je doute que vous puissiez le rejoindre....
Il s'interrompit, et après avoir consulté une affiche placardée au fond
du magasin, il ajouta:
--Oui, j'en doute, car le paquebot du Brésil a dû partir du Havre hier
dimanche....
Quelles que fussent ses impressions, M. de Trégars conservait un calme
inaltérable:
--Cela étant, dit-il aux boutiquiers, je pense que je ferai bien de
renoncer à mes recherches.... Je ne vous en suis pas moins obligé de vos
renseignements....
Mais une fois dehors:
--Croyez-vous donc vraiment, demanda Maxence, que mon père a quitté la
France?
M. de Trégars hocha la tête:
--Je vous donnerai mon opinion, prononça-t-il, quand nous aurons vu rue
du Cirque.
Leur voiture les y conduisit en moins de rien, et comme ils s'étaient
fait arrêter à l'entrée de la rue, c'est à pied qu'ils passèrent devant
le numéro 49.
C'était un petit hôtel, d'un étage seulement, bâti entre une cour sablée
et un jardin, dont les grands arbres dépassaient le toit. Aux fenêtres
se voyaient des rideaux de soie claire, galante enseigne, qui trahit le
nid d'une jolie femme....
Pendant quelques minutes, Marius de Trégars resta en observation, et
comme rien ne paraissait:
--Il nous faut cependant quelques indications! fit-il avec une sorte de
colère.
Et, avisant au numéro 62 un grand magasin d'épicerie, il s'y dirigea,
toujours escorté de Maxence.
C'était l'heure de la journée où les clients sont rares. Debout, au
milieu de sa boutique, l'épicier, un gros homme à l'air important,
surveillait ses garçons occupés à tout mettre en ordre.
M. de Trégars le tira à l'écart, et d'un accent de mystère:
--Je suis, lui dit-il, le commis de M. Drayton, le bijoutier de la rue
de la Paix, et je viens vous demander un de ces services qu'on se doit
entre négociants....
L'autre avait froncé les sourcils. Peut-être trouvait-il que M. Drayton
avait des employés de bien haute mine. Peut-être s'imaginait-il voir
poindre quelqu'une de ces escroqueries dont à chaque instant les
boutiquiers sont victimes.
--Parlez, fit-il.
--Je vais de ce pas, reprit M. de Trégars, livrer une bague qu'une dame
nous a achetée hier. Elle n'est pas notre cliente et ne nous a pas donné
de références. Si elle ne paye pas, dois-je laisser le bijou? Mon patron
m'a dit: «Consultez quelque notable commerçant du quartier, et suivez
ses conseils...»
Notable commerçant!... La vanité délicatement chatouillée riait dans
l'oeil de l'épicier.
--Comment appelez-vous votre dame? interrogea-t-il.
--Mme Zélie Cadelle.
L'épicier éclata de rire.
--En ce cas, mon garçon, fit-il en frappant familièrement sur l'épaule
du soi-disant commis, qu'elle paye ou non, lâchez l'objet.
La familiarité n'était peut-être pas fort du goût du marquis de Trégars.
N'importe.
--Elle est donc riche, cette dame, fit-il?
--Personnellement, non. Mais elle est protégée par un vieux fou qui lui
passe toutes ses fantaisies....
--Vraiment?
--C'est-à-dire que c'est scandaleux, et qu'on ne peut pas se faire une
idée de ce qui se dépense d'argent dans cette maison: chevaux, voitures,
domestiques, toilettes, bals, grands dîners, jeu d'enfer toute la nuit,
carnaval perpétuel, ce doit être une ruine....
M. de Trégars ne bronchait pas.
--Et le vieux monsieur qui paye, demanda-t-il, le connaissez-vous?
--Je l'ai vu passer; c'est un grand, sec, vieux, qui n'a, ma foi! pas
l'air cossu.... Mais pardon, voilà une cliente qu'il faut que je
serve....
Ayant entraîné Maxence dans la rue:
--Nous allons nous séparer, lui déclara M. de Trégars.
--Quoi! vous voulez....
--Vous allez vous rendre dans ce café, là-bas, au coin de la rue, et m'y
attendre. Je veux voir cette Zélie Cadelle et lui parler....
Et sans permettre une objection à Maxence, marchant résolûment à
l'hôtel, il sonna....
Au branle de la sonnette, tirée de main de maître, sortit de l'hôtel un
de ces domestiques comme il s'en fabrique, on ne sait où, pour le
service spécial des demoiselles qui ont un train de maison, un grand
drôle au teint blême et aux cheveux plats, à l'oeil cynique et au
sourire bassement impudent.
--Monsieur demande? fit-il à travers la grille.
--Que vous m'ouvriez d'abord, prononça M. de Trégars d'un tel air et
d'un tel accent que l'autre obéit immédiatement.
Puis, la grille ouverte:
--Maintenant, dit-il, annoncez-moi à Mme Zélie Cadelle.
--Madame est sortie, répondit le valet....
Et voyant le haussement d'épaules de M. de Trégars:
--Parole d'honneur, insista-t-il, elle est au bois avec une de ses
amies. Si Monsieur ne veut pas me croire, il peut interroger mes
camarades....
Et il montrait deux serviteurs de sa trempe, que l'on apercevait sous la
remise, attablés devant des bouteilles et jouant aux cartes.
Mais il ne convenait pas à M. de Trégars de s'en laisser imposer. Il
était sûr que le domestique mentait. Au lieu donc de discuter:
--Vous allez me conduire près de votre maîtresse, commanda-t-il d'un ton
qui n'admettait plus d'objection, sinon j'irai la trouver seul....
Il était homme à faire comme il disait, envers et contre tous, de force
au besoin, cela se voyait. C'est pourquoi, renonçant à défendre la
porte:
--Venez donc, puisque vous y tenez tant, dit le valet, nous allons
parler à la femme de chambre....
Et ayant introduit M. de Trégars dans le vestibule, il appela:
--Mam'selle Amanda!...
Une femme ne tarda pas à paraître, qui était le digne pendant du valet.
Elle devait avoir une quarantaine d'années, et la plus inquiétante
duplicité se lisait sur son visage ravagé par la petite vérole. Elle
portait une robe prétentieuse, un tablier de soubrette d'opéra-comique
et un bonnet à grandes brides, pavoisé de fleurs et de rubans.
--Voilà un monsieur qui veut absolument voir Madame, lui dit le
domestique, arrangez-vous avec lui.
Mieux que son camarade, Mlle Amanda savait son monde et se connaissait
en physionomies. Il lui suffit de toiser ce visiteur obstiné pour
comprendre qu'il n'était pas de ceux qu'on éconduit.
Lui souriant donc de son meilleur sourire, qui découvrait ses dents
cariées:
--C'est que Monsieur va beaucoup déranger Madame, observa-t-elle.
--Je m'excuserai.
--Je vais être grondée....
Au lieu de lui répondre, M. de Trégars tira de sa poche et lui campa
dans la main deux billets de vingt francs.
--Que Monsieur prenne donc la peine de me suivre au salon, dit-elle avec
un gros soupir.
Ainsi fit M. de Trégars, non sans tout observer autour de lui avec
l'attentive perspicacité d'un huissier-priseur chargé de dresser un
inventaire.
Étant double, l'hôtel de la rue du Cirque était beaucoup plus spacieux
qu'on ne l'eût cru de la rue, et aménagé avec cette science du comfort
qui est le génie des architectes modernes.
Le luxe y éclatait partout, non ce luxe solide, tranquille et doux à
l'oeil, qui est le résultat de longues années d'opulence, mais ce luxe
brutal, criard et superficiel du parvenu, avide de jouir vite, pressé de
posséder tout ce qu'il a convoité chez les autres.
Le vestibule était une folie, avec ses plantes exotiques, grimpant le
long de treillages de cristal, et ses jardinières de Sèvres et de Chine
remplies d'azalées gigantesques. Et tout le long de l'escalier, à rampe
dorée, les marbres et les bronzes s'étageaient au milieu de massifs de
fleurs.
--Il faut vingt mille francs par an rien que pour entretenir cette
serre, pensait M. de Trégars....
Cependant, la vieille soubrette lui ouvrit une porte de citronnier à
serrure d'argent.
--Voilà le salon, lui dit-elle, asseyez-vous pendant que je vais
prévenir Madame.
Dans ce salon, tout avait été combiné pour éblouir. Meubles, tapis,
tentures, tout était riche, trop riche, furieusement, incontestablement,
manifestement riche. Le lustre était une pièce d'orfévrerie, la pendule
une oeuvre originale et unique. Les tableaux accrochés aux murs étaient
tous signés de noms célèbres....
--A juger du reste par ce que j'ai vu, calculait M. de Trégars, on n'a
pas dépensé moins de quatre ou cinq cent mille francs dans cet hôtel....
Et bien qu'il fût choqué par quantité de détails qui trahissaient un
manque absolu de goût, il avait peine à se persuader que le caissier du
_Crédit mutuel_ fût le maître de cette somptueuse demeure, et il se
demandait presque s'il n'avait pas suivi une fausse piste lorsqu'une
circonstance vint lever tous ses doutes.
Sur la cheminée, dans un petit cadre de velours, était le portrait de
Vincent Favoral....
Depuis quelques minutes déjà M. de Trégars s'était assis, et il
rassemblait ses idées un peu en désordre, quand un grincement léger de
porte et un froissement d'étoffes le firent se dresser.
Mme Zélie Cadelle entrait....
C'était une femme de vingt-cinq à vingt-six ans, assez grande, svelte et
bien découplée. D'épais cheveux bruns encadraient son visage pâli et
fatigué, et s'éparpillaient sur son cou et sur ses épaules. Elle avait
l'air à la fois railleur et bon enfant, impudent et naïf, avec ses yeux
pétillants, son nez retroussé et sa bouche largement fendue et meublée
de dents saines et blanches comme celles d'un jeune chien....
Sa toilette ne lui avait pas demandé de longs apprêts, car elle est
vêtue d'un simple peignoir de cachemire bleu, retenu à la taille par une
sorte d'écharpe de soie pareille....
Dès le seuil:
--Ah! mon Dieu, fit-elle, c'est singulier....
M. de Trégars s'avança.
--Quoi? interrogea-t-il.
--Rien, répondit-elle, rien!...
Et sans cesser de le considérer d'un oeil surpris, mais changeant
brusquement de ton:
--Ainsi, monsieur, reprit-elle, mes domestiques n'ont pu vous empêcher
de pénétrer chez moi?...
M. de Trégars s'inclina.
--J'espère, madame, dit-il, que vous excuserez mon insistance.... Il
s'agit d'une affaire qui ne saurait souffrir de retard.
Elle le regardait toujours obstinément.
--Qui êtes-vous? interrogea-t-elle.
--Mon nom ne vous apprendra rien, madame.... Je suis le marquis de
Trégars.
Levant la tête vers le plafond comme pour y chercher une inspiration:
--Trégars!... répéta-t-elle, sur deux tons différents, Trégars!...
Décidément, connais pas....
Et se laissant tomber sur un fauteuil:
--Enfin, monsieur, reprit-elle, que me voulez-vous? Parlez.
Il avait pris place près d'elle, et tenait les yeux rivés sur les siens.
--Je suis venu, madame, répondit-il, vous demander de me fournir les
moyens de parler à l'homme dont la photographie est là sur la
cheminée....
Il pensait la surprendre, et que par un tressaillement, par un geste,
elle trahirait son secret. Point.
--Êtes-vous donc des amis de M. Vincent? demanda-t-elle tranquillement.
M. de Trégars comprit, ce qui devait lui être plus tard confirmé, que
c'était sous son seul prénom de Vincent que le caissier du _Crédit
mutuel_ était connu rue du Cirque.
--Oui, je suis son ami, répondit-il, et si je pouvais le voir je lui
rendrais probablement un très-grand service....
--Eh bien, vous arrivez trop tard.
--Pourquoi?
--Parce que voilà vingt-quatre heures que M. Vincent a filé.
--Vous en êtes sûre?
--Comme une personne qui, hier matin, à cinq heures, est allée le
conduire à la gare Saint-Lazare avec tous ses bagages.
--Vous l'avez vu partir?
--Comme je vous vois.
--Où se rendait-il?
--Au Havre, prendre le paquebot du Brésil qui partait le jour même....
De sorte qu'à cette heure, il doit avoir un mal de mer soigné....
--Réellement, vous pensez que son intention était de gagner le Brésil?
--Dame! il me l'a dit. C'était écrit sur ses trente-six colis, en
lettres d'un demi-pied. Enfin, il m'a montré son billet de passage.
--Soupçonnez-vous le motif qui a pu le déterminer à s'expatrier ainsi, à
son âge?
--Il m'a raconté qu'il avait mangé tout son argent, et aussi celui des
autres, qu'il était au bout de son rouleau, qu'il craignait d'être mis
en prison, et qu'il filait pour être tranquille, là-bas, et refaire sa
fortune.
Mme Zélie était-t-elle de bonne foi? Le lui demander eût été naïf. Mais
on pouvait essayer de s'en assurer.
Voilant d'un flegme imperturbable l'étrangeté de ses impressions et
l'importance extraordinaire qu'il attachait à cet entretien:
--Je vous plains, madame, reprit M. de Trégars, et sincèrement, car vous
devez être fort affligée de ce brusque départ de M. Vincent....
--Moi! fit-elle, d'un accent qui partait du coeur, je m'en moque un
peu!...
Marius de Trégars connaissait assez les dames de la classe à laquelle
appartenait, pensait-il, Mme Zélie Cadelle, pour ne se point étonner de
cette franche déclaration.
--C'est pourtant lui, dit-il, qui vous donnait ce luxe princier qui vous
entoure....
--Naturellement.
--Lui parti, et dans les conditions que vous dites, pourrez-vous
conserver votre train?
Se dressant à demi:
--Ah! je n'en ai même pas l'intention! s'écria-t-elle vivement. Jamais,
au grand jamais, je ne me suis tant ennuyée que depuis cinq mois que je
suis dans cette cage dorée. Quelle scie! mes frères. Je bâille encore
rien qu'en songeant à ce que j'y ai bâillé.
Le geste de surprise de M. de Trégars fut d'autant plus naturel que sa
surprise était immense.
--Vous vous ennuyez ici! fit-il.
--A mort!
--Et vous n'y êtes que depuis cinq mois?
--Mon Dieu!... oui. Eh bien par hasard, encore. Vous allez voir: c'était
à Versailles, au commencement de décembre dernier, un matin qu'il
faisait un froid de loup. Je sortais... mais que vous importe, d'où je
sortais! Toujours est-il que je ne possédais pas un centime, et que je
n'avais sur le dos qu'un méchant caraco tout rapiécé et une jupe
d'indienne. Brrr; j'en souffle encore dans mes doigts. Et pour comble
de bonheur, mon saint-frusquin ayant péri pendant la Commune, ou ayant
été donné par moi, je ne savais où me réfugier. Je n'étais donc pas
d'une gaieté folle, et je m'en allais le nez baissé, le long des rues,
quand je sens qu'on me suit. Du coin de l'oeil, sans me retourner, je
regarde derrière moi, et j'aperçois un vieux monsieur, l'air
respectable, vêtu d'une longue redingote....
--M. Vincent?
--En personne naturelle, et qui marchait, qui marchait.... Sans faire
semblant de rien, je ralentis le pas, et dès que nous arrivons à un
endroit où il n'y avait presque plus de monde, le voilà qui se met à
marcher à mes côtés....
Il avait dû se passer à ce moment quelque chose de comique que Mme
Zélie ne disait pas, car elle riait du meilleur coeur, d'un rire sonore
et franc....
--Donc il m'aborde, reprit-elle, et tout de suite il se met à
m'expliquer que ma physionomie lui rappelle une personne qu'il aimait
tendrement et qu'il vient d'avoir le malheur de perdre, ajoutant qu'il
s'estimerait le plus heureux des hommes si je voulais lui permettre de
s'occuper de moi et de m'assurer une position brillante....
--Voyez-vous, ce diable de Vincent! dit M. de Trégars, pour dire quelque
chose.
Mme Zélie hochait la tête.
--Vous le connaissez, reprit-elle. Il n'est pas jeune, il n'est pas
beau, il n'est pas drôle. Il ne me revenait pas du tout. Et si j'avais
su seulement où aller coucher, je l'aurais envoyé promener, avec sa
position brillante. Mais n'ayant pas même de quoi m'acheter un petit
pain, ce n'était pas le moment de faire la renchérie. Je lui réponds
donc que j'accepte. Il va chercher un fiacre, nous y montons et il nous
fait conduire tout droit ici.
Positivement, il fallait à M. de Trégars toute sa puissance sur soi pour
dissimuler l'intensité de sa curiosité.
--Cet hôtel était donc déjà ce qu'il est aujourd'hui? interrogea-t-il.
--Absolument. Sauf qu'il ne s'y trouvait en fait de domestiques que la
femme de chambre, Amanda, qui est la confidente de M. Vincent. Tous les
autres avaient été renvoyés, et c'était le palefrenier d'un manége des
Champs-Elysées qui venait panser les chevaux....
--Et alors?
--Alors vous pouvez vous imaginer si je brillais, au milieu de toute
cette richesse, avec mes savates et mon jupon de quatre sous! Je faisais
l'effet d'une tache de cambouis sur une robe de satin. M. Vincent n'en
semblait pas moins ravi. Il avait expédié Amanda m'acheter du linge et
un peignoir tout fait, et en attendant, il me promenait de la cave au
grenier et jusque dans les écuries, en me disant que tout était à ma
disposition, et que, dès le lendemain, j'aurais un bataillon de
domestiques pour me servir....
C'était visiblement en toute franchise qu'elle parlait, et avec ce
plaisir qu'on éprouve à raconter une aventure extraordinaire.
Mais soudain, elle s'arrêta court, comme si elle se fût aperçue qu'elle
se laissait entraîner plus loin qu'il ne convenait.
Et ce n'est qu'après un moment de réflexion qu'elle reprit:
--Dame! c'était comme une féerie. Je n'avais jamais tâté de l'opulence
des grands, moi, et je n'avais jamais eu d'argent que celui que je
gagnais. Aussi, dans les premiers jours, je ne faisais que monter et
descendre, tourner, virer, regarder. Je voulais toucher tout de mes
mains, pour m'assurer que je ne rêvais pas. J'essayais les fauteuils, je
respirais la bonne odeur des fleurs, je me mirais dans les glaces, je
sonnais pour faire venir les domestiques, et quand ils arrivaient je
leur éclatais de rire au nez. Je passais des heures à essayer des robes
qu'on m'apportait par trois ou quatre. Je commandais d'atteler et
j'allais faire ma tête au bois, étendue, tenez, comme ça, sur les
coussins de ma voiture. Ou bien, je me faisais conduire dans des
magasins, et j'achetais des tas de bibelots. M. Vincent me donnait plus
d'argent que je n'en voulais, et Amanda était toujours à me dire que je
ne dépensais pas assez, que l'autre avant moi s'y entendait bien mieux,
et que les vieux sont faits pour payer.... Enfin j'étais comme une
folle....
Cependant le visage de Mme Zélie s'assombrissait.
Changeant brusquement de ton:
--Malheureusement, continua-t-elle, on se lasse tout. Après deux
semaines, je connaissais la maison à fond, et au bout d'un mois, j'avais
plein le dos de cette existence. C'est pourquoi, un soir, voilà que je
m'habille.--«Où voulez-vous aller? me demanda Amanda.--A
l'Élysée-Montmartre, donc, danser un quadrille.--Impossible!--Pourquoi?--Parce
que Monsieur ne veut pas que vous sortiez.--C'est ce que nous verrons!...»
C'était tout vu. Je raconte cela à M. Vincent, le lendemain, et aussitôt
le voilà à froncer le sourcil et à me dire qu'Amanda a très-bien fait de
me retenir, qu'une femme dans ma position ne fréquente pas les bals publics,
que si je sors le soir, ce sera pour ne plus rentrer.... As-tu fini!...
Non, ce n'était pas l'envie de filer qui me manquait. J'ai toujours fait
mes quatre volontés, moi, et je me brûlais le sang de me voir au caprice
d'un homme. Mais quoi! Ma belle voiture me tenait au coeur. Je n'osai pas
désobéir, mais le dégoût me prit, et il grandit si bien de jour en jour
que si M. Vincent n'était pas parti, j'allais le camper là.
--Pour aller où?
--N'importe où!... Ah çà! est-ce que vous vous figurez que j'ai besoin
d'un homme pour manger, moi!... Dieu merci, non! La petite Zélie, que
voilà, n'a qu'à se présenter chez n'importe quelle couturière, et on
sera très-content de lui donner quatre francs par jour pour faire rouler
la mécanique. Et elle sera libre, au moins, et elle pourra rire et
danser tout son content!...
M. de Trégars s'était mépris, et il n'était pas à le reconnaître. Mme
Zélie Cadelle, à coup sûr, n'était pas une vertu, mais elle était bien
loin d'être la femme qu'il s'attendait à rencontrer.
--Enfin, dit-il, vous avez bien fait de patienter....
--Je ne le regrette pas.
--Si cet hôtel vous reste....
D'un grand éclat de rire, elle lui coupa la parole.
--Cet hôtel! s'écria-t-elle. Il y a beaux jours qu'il est vendu, avec
tout ce qu'il renferme, meubles, chevaux, batterie de cuisine, tout
enfin, excepté moi. C'est un jeune monsieur bien mis qui l'a acheté,
pour y installer une grande fille qui a l'air d'une oie, sèche comme un
cotteret, avec des cheveux rouges pour plus de mille francs sur la
tête....
--Vous en êtes sûre?
--Comme de mon existence. Ayant de mes yeux vu le jeune cocodès et sa
rouge compter à M. Vincent des tas de billets de banque. C'est
après-demain qu'ils s'installent, et même, je suis invitée à pendre la
crémaillère. Mais n, i, ni, c'est fini. J'en ai par-dessus les yeux de
ce monde-là! et la preuve, c'est que je suis en train de faire mes
paquets; car j'en ai, de ces nippes, et de la toilette, et du linge, et
des bijoux! Tout de même, c'était un bon enfant que le père Vincent! Il
m'a donné de quoi m'acheter des meubles, j'ai loué un appartement rue
Saint-Lazare, et je vais m'établir entrepreneuse. Et on rira, et je vais
m'en payer de ce plaisir, pour rattraper le temps perdu!... Allons, les
enfants, en place pour le quadrille!...
Et bondissant de son fauteuil, elle se mit à esquisser un de ces en
avant-deux qui étonnent les sergents de ville.
--Bravo! faisait M. de Trégars, se forçant à sourire, bravo! bravo!
Maintenant, il voyait clairement quelle femme était Mme Zélie Cadelle,
comment il devait lui parler et quelles cordes il pouvait espérer faire
encore vibrer en elle.
Il discernait la fille de Paris, fantasque et nerveuse, qui, au milieu
des désordres les moins avouables, conserve une instinctive fierté, qui
place son indépendance bien au-dessus de tout l'argent du monde, qui se
donne plutôt qu'elle ne se vend, qui ne connaît de loi que son caprice,
de morale que le sergent de ville, de religion que le plaisir.
Dès qu'elle se rassit:
--Vous dansez gaiement, reprit-il, et ce pauvre Vincent, à l'heure qu'il
est, se désespère sans doute, d'être séparé de vous!...
--Ah! je le plaindrais si j'avais le temps! dit-elle.
--Il vous aimait....
--Oui, parlons-en.
--S'il ne vous eût pas aimée, il ne vous eût pas installée ici....
Mme Zélie eut une moue équivoque.
--Fameuse preuve! murmura-t-elle.
--Il n'eût pas dépensé pour vous des sommes considérables....
Mais elle se rebiffa sur ces mots.
--Pour moi! pour moi!... Que lui ai-je donc tant coûté, s'il vous
plaît? Est-ce pour moi qu'il a fait bâtir cet hôtel, et qu'il l'a
meublé, et qu'il l'a rempli de plantes rares, de statues et de tableaux?
Est-ce pour moi qu'il a acheté les chevaux que vous avez vus dans les
écuries et les voitures qui sont sous les remises? Il m'a installée ici
comme il y eût installé toute autre femme, jeune, vieille, brune ou
blonde, laide ou belle. Il avait la cage, il y a mis un oiseau, le
premier venu....
--Cependant....
--Quant à ce que j'ai pu lui dépenser ici, c'est une plaisanterie en
comparaison de ce que l'autre avant moi, dépensait. Amanda ne se gênait
pas pour me répéter que je n'étais qu'une imbécile.... Vous pouvez donc
me croire, quand je vous promets que M. Vincent ne mouillera pas
beaucoup de mouchoirs avec les larmes qu'il pleurera en pensant à
moi....
--Lorsqu'il vous a abordée, cependant, c'est que votre physionomie
l'attirait....
--Il me l'a dit, mais il mentait. Et la preuve....
Elle s'arrêta net. Et son silence se prolongeant:
--Et la preuve? interrogea M. de Trégars.
--Suffit, je m'entends, répondit-elle d'un ton de mauvaise humeur, comme
si elle se fût repentie d'en avoir déjà trop dit.
Mais M. de Trégars avait, pensait-il, un moyen de lui délier la langue.
--Seriez-vous donc jalouse de l'autre? fit-il d'un ton ironique.
--De quelle autre?
--De celle que vous avez remplacée ici, pour qui toutes les grosses
dépenses ont été faites, qui s'entendait si bien à jeter l'argent par
les fenêtres?
Elle protesta d'un geste d'insouciance dédaigneuse.
--Je m'en soucie comme de l'an quarante! déclara-t-elle.
--Savez-vous qui elle était? du moins, ce qu'elle est devenue; si elle
est vivante ou morte? enfin, par suite de quelles circonstances la cage,
comme vous dites, s'est trouvée libre?
Mais au lieu de répondre, Mme Zélie enveloppait Marius de Trégars d'un
regard soupçonneux. Et, au bout d'un moment seulement!
--Pourquoi me demandez-vous cela? fit-elle.
--J'aimerais à savoir....
Elle ne le laissa pas poursuivre. Se dressant vivement, elle se
rapprocha, et d'un accent de sombre défiance:
--Ne seriez-vous pas de la police? interrogea-t-elle.
Si elle était inquiète, c'est qu'évidemment elle avait des sujets
d'inquiétude qu'elle avait dissimulés. Si à deux ou trois reprises elle
s'était tout à coup interrompue, c'est que manifestement elle avait un
secret à garder. Si cette idée de police lui venait, c'est que
très-probablement on lui avait recommandé de se défier de la police.
M. de Trégars comprit tout cela, et aussi qu'il avait voulu aller trop
vite.
--Ai-je donc la mine d'un policier! demanda-t-il d'un accent de gaieté
forcée.
Elle le considérait de toute la force de sa pénétration.
--Pas du tout, répondit-elle, je l'avoue. Mais les gens de police sont
si fins! Si vous n'en êtes pas, comment venez-vous chez moi, que vous ne
connaissez ni d'Ève ni d'Adam, me faire des tas de questions auxquelles
je suis bien bête de répondre?
--Je vous l'ai dit, je suis l'ami de M. Favoral....
--Qui ça, Favoral?
--M. Vincent, madame, dont c'est le vrai nom.
Elle ouvrait des yeux immenses.
--Vous devez vous tromper, jamais je ne l'ai entendu appeler que
Vincent.
--C'est qu'il avait des motifs impérieux de dissimuler sa personnalité.
L'argent qu'il dépensait ici ne lui appartenait pas, il le puisait, il
le volait à la caisse du _Comptoir de crédit mutuel_, dont il était le
caissier....
--Allons donc!...
--Et où il laisse un déficit de douze millions.
Mme Zélie recula comme si elle eût mis le pied sur un serpent.
--C'est impossible! s'écria-t-elle.
--C'est l'exacte vérité. Vous n'avez donc pas vu, dans les journaux,
l'affaire de Vincent Favoral, caissier du _Crédit mutuel_?
Et tirant un journal de sa poche, il le présenta à la jeune femme en
disant:
--Lisez....
Mais elle le repoussa, non sans rougir légèrement.
--Oh! je vous crois!...
Le fait est, et Marius le comprit, qu'elle ne lisait pas
très-couramment.
--Ce qu'il y a de plus affreux dans la conduite de M. Vincent Favoral,
reprit-il, c'est que pendant qu'il jetait ici l'argent à pleines mains,
il imposait à sa famille les plus cruelles privations.
--Oh!...
--Il refusait le nécessaire à sa femme, la meilleure et la plus digne
des femmes, jamais il ne donnait un sou à son fils, il privait sa fille
de tout!...
--Ah! si j'avais pu me douter de cela! murmurait Mme Zélie,
confondue....
--Enfin, pour couronner sa conduite, il est parti laissant sa femme et
ses enfants sans pain....
Transportée d'indignation:
--Ah çà! mais c'est une horrible canaille que cet homme-là! s'écria la
jeune femme.
C'est à ce point que la voulait amener M. de Trégars.
--Et maintenant, reprit-il, vous devez vous expliquer l'intérêt énorme
que nous aurions à savoir ce qu'il est devenu....
--Je vous l'ai dit.
M. de Trégars, à son tour, s'était levé. Prenant les mains de Mme Zélie
et la regardant d'un de ces regards aigus qui vont chercher la vérité
jusqu'aux plus intimes replis des conscience:
--Voyons, ma chère enfant, commença-t-il d'une voix pénétrante, vous
êtes une brave et digne fille, vous! Laisserez-vous dans la plus
épouvantable des angoisses une famille désespérée qui s'adresse à votre
coeur! Croyez bien que rien de mal n'arrivera par notre fait à Vincent
Favoral!...
Elle leva la main, comme pour prêter serment en justice, et d'un accent
solennel:
--Je vous jure, prononça-t-elle, que je suis allée conduire M. Vincent à
la gare, qu'il m'a affirmé qu'il se rendait au Brésil, qu'il avait son
billet de passage, et que sur toutes ses caisses il y avait écrit: Rio
de Janeiro.
La déception était rude. Un mouvement de dépit échappa à M. de Trégars.
--Au moins, insista-t-il, apprenez-moi qui était la femme dont vous avez
pris ici la place....
Déjà s'était évanoui l'éclair de sensibilité de la jeune femme et ses
défiances la reprenaient.
--Est-ce que je le sais! répondit-elle. Comment voulez-vous que je le
sache? Adressez-vous à Amanda.... Moi je n'ai pas de comptes à vous
rendre.... Et puis, vous savez, on m'attend pour finir mes malles....
Ainsi, bien du plaisir!
Et elle sortit si précipitamment qu'elle surprit, agenouillée derrière
la porte, Amanda, la femme de chambre....
--Ah! cette fille nous écoutait! se dit M. de Trégars, inquiet et
mécontent.
Mais c'est en vain qu'il supplia Mme Zélie de revenir, d'écouter un
mot encore, elle disparut; et il lui fallut bien se résigner à ne rien
apprendre de plus pour le moment, et à quitter l'hôtel de la rue du
Cirque.
Il y était resté fort longtemps, et tout en gagnant la rue, il se
demandait si Maxence, impatienté, n'aurait pas quitté le petit café
borgne où il l'avait envoyé l'attendre....
Point. Maxence était resté fidèle au poste.
Et lorsque Marius de Trégars vint s'asseoir près de lui, tout en lui
criant:
--Enfin, vous voilà!
--Attention! lui disait-il du geste.
Et du coin de l'oeil il lui désignait deux hommes, installés à la table
voisine devant un bol de vin chaud.
Sûr que M. de Trégars resterait sur le qui-vive, Maxence, à poing fermé,
tapait sur la table pour appeler le garçon de l'établissement, lequel
faisait la sourde oreille, tout occupé qu'il était à jouer au billard
avec un client.
Et lorsque, enfin, très-mécontent, comme de juste, d'être dérangé, il
s'approcha pour savoir ce qu'on lui voulait:
--Donnez-nous deux bocks, commanda Maxence, et apportez-nous un jeu de
piquet....
M. de Trégars comprenait bien qu'il était survenu quelque chose
d'extraordinaire, mais ne pouvant deviner quoi, il se pencha vers son
compagnon:
--Qu'est-ce? demanda-t-il à voix basse.
--Il faut entendre ce que disent ces deux hommes près de nous.
--Ah!
--Et le piquet va nous servir de contenance.
Le garçon revenait, apportant deux verres d'un liquide trouble, un tapis
dont la couleur disparaissait sous une épaisse couche de crasse et des
cartes horriblement molles et grasses.
--A moi de faire! dit Maxence.
Et il se mit à battre et à donner, pendant que M. de Trégars examinait
les buveurs de vin chaud de la table voisine.
En l'un d'eux, encore jeune, vêtu d'un gilet rayé à manches de lustrine,
il lui semblait reconnaître un des mauvais drôles qu'il avait entrevus
sous la remise de Mme Zélie Cadelle.
L'autre, un vieux, dont le teint enflammé et le nez bourgeonné
trahissaient d'anciennes habitudes d'ivrognerie, devait être quelque peu
cocher sans place. La bassesse et la ruse s'épanouissaient sur son
visage, et l'éclat de ses petits yeux avinés rendait plus inquiétant le
sourire sournoisement obséquieux figé sur ses lèvres blêmes et minces.
Ils étaient si complétement absorbés par leur conversation, qu'ils ne
faisaient aucune attention à ce qui se passait autour d'eux.
--«Alors, poursuivait le vieux, c'est bien fini?
--«Absolument, l'hôtel est vendu.
--«Et le bourgeois?
--«Parti pour les colonies.
--«Comme cela, tout d'un coup?
--«Non. Nous nous doutions qu'il devait faire un grand voyage, car tous
les jours, depuis le commencement de la semaine, on apportait des malles
et des caisses, mais personne ne savait quand il se mettrait en route.
Mais voilà que dans la nuit de samedi à dimanche, il tombe comme une
bombe à l'hôtel, et dare, dare, fait lever tout le monde.--«Je pars,»
nous dit-il. Aussitôt nous attelons, nous chargeons ses bagages, nous le
conduisons au chemin de fer de l'Ouest... et bon voyage, mon ami
Vincent!
--«Et la bourgeoise?
--«Il faut qu'elle déguerpisse d'ici vingt-quatre heures.
--«Elle ne doit pas rire.
--«Baste! elle s'en moque. Les plus fâchés, c'est encore nous....
--«Pas possible!
--«C'est comme ça. C'était une bonne fille et nous n'en retrouverons pas
de sitôt une pareille. Ah! elle ne faisait pas à sa tête, elle! Le soir,
quand elle s'ennuyait, et c'était quasiment tous les soirs, elle
descendait à l'office, histoire de rire un moment avec nous, et en
faisant une partie de chien vert.... Seulement, pour garder son rang,
elle se laissait tricher...»
Le vieux semblait désolé.
--«Pas de chance! grommelait-il. Je me serais plu dans cette maison-là,
moi!
--«Oh! pour ça, oui!
--«Et plus moyen d'y rentrer?
--«On ne sait pas. Il faudra voir les autres, qui ont acheté. Mais je
m'en défie, ils ont l'air trop bêtes pour n'être pas méchants.»
Tout à la conversation de ces deux hommes, c'est machinalement et au
hasard que M. de Trégars et Maxence jetaient leurs cartes sur le tapis
et prononçaient les formules consacrées au jeu de piquet:
--Cinq cartes!... Quatrième majeure!... Trois as!...
Le vieux domestique poursuivait:
--«Qui sait si M. Vincent ne reviendra pas?
--«Pas de danger!
--«Pourquoi?»
L'autre regarda autour de lui, et n'apercevant que deux joueurs enfoncés
dans leur partie:
--«Parce que, répondit-il, M. Vincent est ruiné de fond en comble, à ce
qu'il paraît, qu'il a mangé toute sa fortune et aussi celle des
autres....
--«Oh! oh!
--«C'est Amanda, la femme de chambre, qui nous l'a dit, et elle doit le
savoir, car elle était l'âme damnée du bourgeois.
--«Tu le disais si riche!
--«Il l'était. Mais à force de prendre dans un sac, si gros qu'il soit,
on en trouve le fond.
--«Alors il dépensait beaucoup?
--«C'est-à-dire que ce n'était pas croyable. Je n'ai jamais servi que
chez des dames... seules, moi, et j'en ai rencontré d'aucunes qui
n'étaient pas regardantes. Eh bien! nulle part, jamais, je n'ai vu
l'argent filer comme depuis cinq mois que je suis dans cette maison. Un
vrai pillage, quoi! Prenait la clef de la cave qui voulait. Quand on
avait envie de n'importe quoi, on allait le prendre chez les
fournisseurs, et on leur disait de le marquer sur le compte. Et ni vu,
ni connu, c'était payé avec le reste....
--«Alors, oui, en effet, l'argent devait filer!» fit le vieux d'un air
convaincu.
--«Eh bien! reprit l'autre, ce n'était encore rien.
--«Bah!...
--«Et il paraît que dans le temps, les écus dansaient une bien autre
danse encore. Amanda, la femme de chambre, qui est à la maison depuis
quinze ans, nous a conté des histoires à casser bras et jambes. Zélie
n'était pas une mangeuse, elle, mais il paraît que les autres!...»
Il fallait à Maxence et à M. de Trégars un très-sérieux effort, non pour
jouer, mais seulement pour paraître jouer, et pour continuer à compter
des points imaginaires.
--Un, deux, trois, quatre....
Le cocher au nez rouge, du reste, semblait fort empoigné.
--«Quelles autres? interrogea-t-il.
--«Est-ce que je le sais, moi! répondit le jeune valet. Mais tu peux
bien penser qu'il a dû en passer plus d'une dans ce petit hôtel de la
rue du Cirque, pendant des années que M. Vincent en a été propriétaire.
Un homme qui n'avait pas son pareil pour aimer les femmes, et qui
possédait des millions!...
--«Et que faisait-il de son état?
--«Ah! ça, ni moi non plus.
--«Quoi! vous étiez dix domestiques dans la maison, et vous ne saviez
pas la profession de l'homme qui payait?
--«Nous étions tous nouveaux....
--«La femme de chambre, Amanda, devait le savoir.
--«Quand on le lui demandait, elle répondait qu'il était négociant....
Ce qui est sûr, c'est que c'était un drôle de particulier.»
Si intéressé était le vieux cocher, que voyant le bol de vin chaud vide,
il en fit servir un second.
Son camarade ne pouvait manquer de reconnaître cette politesse.
--«Ah! oui, reprit-il, le papa Vincent était un fier original, et
jamais, à le voir, on ne se serait douté qu'il faisait ses farces comme
cela, et qu'il jetait l'argent à pleines mains....
--«Vraiment?
--«Dame! Figure-toi un homme d'une cinquantaine d'années, roide comme un
piquet, l'air aimable d'une porte de prison, voilà le bourgeois. Été
comme hiver, il portait des souliers lacés, des bas bleus, un pantalon
gris trop court, une cravate de coton et une redingote qui lui battait
les mollets. Dans la rue, tu l'aurais pris pour un bonnetier retiré
avant fortune faite.
--«Ah! par exemple!...
--«Non, jamais homme n'a tant ressemblé à un vieux grigou. Tu crois
peut-être qu'il nous arrivait en voiture? Ah bien! oui! c'est en omnibus
qu'il venait, mon cher, et sur l'impériale, encore, pour ses trois sous.
Quand il pleuvait, il ouvrait son parapluie. Je suis sûr que dans son
commerce il coupait les liards en quatre. Mais, dès qu'il avait passé le
seuil de l'hôtel, changement de décor. Le grippe-sou devenait pacha. Il
campait là ses frusques pour passer une robe de chambre de velours bleu,
et alors il n'y avait plus rien d'assez beau, d'assez bon, ni d'assez
cher pour lui. Sans me vanter, j'ai vu dans les maisons où j'ai servi
des particuliers qui avaient de drôles de fantaisies. Jamais comme
celui-là. Et quand il avait bien fait le mylord dans son hôtel, il
remettait ses vieilles frusques, il reprenait sa figure de porte de
prison, et il s'en retournait comme il était venu, sur l'omnibus, qu'il
allait attendre au coin de la rue du Faubourg-Saint-Honoré....
--«Et ça ne vous étonnait pas, tous tant que vous étiez, une existence
pareille?
--«Énormément.
--«Et vous ne vous disiez pas que ces caprices singuliers cachaient
certainement quelque chose?
--«Ah! mais, si!
--«Et vous n'avez pas cherché à découvrir ce que pouvait être ce quelque
chose?
--«Comment cela?
--«T'était-il bien difficile de suivre ton bourgeois et de savoir où il
se rendait en quittant la rue du Cirque?...
--«Assurément, non; mais après?...»
Le cocher au nez rouge haussa les épaules.
--«Après, répondit-il, tu aurais fini par savoir son secret, tu serais
allé le trouver, et tu lui aurais dit: «Donnez-moi tant, ou je dis
tout!...»
VII
Cette histoire de M. Vincent, telle que la racontaient ces deux honnêtes
compagnons, c'était en quelque sorte la légende vulgaire de l'argent des
autres si âprement convoité et si furieusement disputé.
Ce qui vient par la flûte s'en va par le tambour. L'argent volé a des
pentes fatales et c'est irrésistiblement qu'il va au jeu, aux
palefreniers, aux filles, à toutes les fantaisies ruineuses, à tous les
assouvissements malsains.
Ils sont rares, parmi les détrousseurs effrontés de la spéculation, ceux
à qui véritablement profite le bien d'autrui, si rares qu'on les cite et
qu'on se les montre, et qu'on pourrait les compter, comme on compte les
filles qui, sautant une nuit du trottoir dans un appartement de cinq
cents louis, savent s'y maintenir.
Les autres ont leur destinée fixée d'avance.
Saisis du vertige des richesses soudaines, ils perdent toute mesure et
toute prudence. Qu'ils croient leur veine inépuisable, ou qu'ils se
défient d'un revers soudain, ils se hâtent de jouir, mettant, en
quelque sorte, les morceaux doubles, comme les voyageurs de l'express
pendant une station de cinq minutes à un buffet.
Et ils remplissent les restaurants en renom, les grands cafés, les
théâtres, les cercles, le terrain des courses du mouvement de leur
impudente personnalité, de l'éclat de leur voix, du luxe de leurs
maîtresses, du tapage de leurs dépenses et des ridicules de leur
vanité....
Et ils vont, ils vont, prodiguant l'argent des autres, jusqu'au quart
d'heure fatal d'une de ces liquidations désastreuses qui terrifient le
parquet et la coulisse, et qui font blêmir les figures et grincer les
dents au passage de l'Opéra.
Jusqu'au moment où, en présence d'un effroyable déficit, ils ont à
choisir entre le coup de pistolet qu'ils ne choisissent jamais, la
police correctionnelle qu'ils tâchent d'éviter, et un voyage à
l'étranger....
Que deviennent-ils ensuite? Jusqu'à quels ruisseaux roulent-ils de chute
en chute?...
Sait-on ce que deviennent les filles qui tout à coup disparaissent après
deux ou trois ans de folies et de splendeurs!
Mais il arrive parfois qu'en descendant de voiture devant un théâtre, on
se demande où on a déjà vu la physionomie de l'ignoble ouvreur de
portières qui, d'une voix enrouée, réclame ses deux sous.
On l'a vue au café Riche, pendant les six mois que cet ouvreur de
portières a été un gros financier....
D'autres fois, dans la foule, on saisit les bribes d'une conversation
étrange entre deux crapuleux gredins.
--«C'était du temps, dit l'un, où j'avais cet attelage alezan brûlé, que
j'avais acheté mille louis au fils aîné du duc de Sermeuse.
--«Il m'en souvient, répond l'autre, car c'est à ce moment que je
donnais six mille francs par mois à la petite Cabirole, des
Délassements.»
Et si invraisemblable que semble ce qu'ils disent, c'est la vérité pure,
car l'un a été le gérant d'une société industrielle qui a englouti six
millions, et l'autre était à la tête d'une opération financière qui a
ruiné cinq cents familles.
C'est vrai, car ils ont eu un hôtel comme celui de la rue du Cirque, et
des maîtresses plus coûteuses que Mme Zélie Cadelle, et des domestiques
pareils à ceux qui s'entretenaient dans ce piteux café, à deux pas de
Maxence et de M. de Trégars.
Domestiques philosophes, d'ailleurs, et sachant leur monde, et la
preuve, c'est que le plus vieux, le cocher au nez rouge, disait à son
jeune camarade:
--«Enfin, cette affaire de M. Vincent doit te servir de leçon. Si jamais
tu te retrouves dans une maison où il se dépense tant d'argent que cela,
rappelle-toi bien qu'il n'a pas donné grand mal à gagner, et arrange-toi
de façon à en avoir, n'importe comment, la meilleure part possible....
«--C'est ce que j'ai toujours fait partout où j'ai servi.
«--Et surtout, hâte-toi de remplir ton sac, parce que, vois-tu, dans des
maisons pareilles, on ne sait jamais la veille si le lendemain le
bourgeois ne sera pas à Mazas et la bourgeoise à Saint-Lazare.»
Leurs confidences étaient terminées et ils avaient vidé leur second bol
de vin chaud.
--«Ainsi, c'est convenu, reprit le vieux, s'il fallait un cocher aux
cocodès qui viennent d'acheter l'hôtel, tu songerais à moi.
--«Sois tranquille, répondit l'autre, je sais que tu es des bons!»
Sur quoi, ils payèrent et sortirent....
Et Maxence et M. de Trégars purent enfin déposer leurs cartes.
Maxence était fort pâle, et de grosses larmes roulaient dans ses yeux.
--Quelle honte! murmura-t-il. Voilà donc le revers de l'existence de mon
père! Voilà donc comment il dépensait les millions qu'il puisait à sa
caisse, pendant que rue Saint-Gilles il privait sa famille du
nécessaire!
Et d'un accent d'affreux découragement:
--Maintenant, c'est bien fini, ajouta-t-il, et poursuivre nos recherches
est inutile. Mon père est certainement coupable....
Mais M. de Trégars n'était pas homme à abandonner ainsi une partie.
--Coupable, oui, dit-il. Mais dupe, aussi....
--Dupe de qui?
--C'est ce que nous saurons bientôt.
--Quoi! après ce que nous venons d'entendre?...
--J'espère plus que jamais.
--C'est donc que Mme Zélie Cadelle vous a révélé quelque chose?
--Rien que ne vous ait appris la conversation de ces deux mauvais
drôles.
Dix questions encore se pressaient sur les lèvres de Maxence, mais M. de
Trégars lui coupa la parole.
--C'est surtout ici, mon cher ami, poursuivit-il, le cas de ne pas se
fier aux apparences. Laissez-moi parler. Votre père était-il un homme
naïf? Non. Son habileté à dissimuler pendant des années une double
existence, prouve, au contraire, une duplicité supérieure. Comment donc,
en ces derniers temps, sa conduite est-elle si extraordinaire et si
absurde? Vous m'allez dire qu'elle a sans doute été toujours telle. Mais
je vous répondrai que non, parce qu'alors son secret n'en eût pas été un
pendant seulement un an. On nous raconte que bien des femmes ont habité
l'hôtel de la rue du Cirque, et qu'elles étaient autrement ruineuses que
Mme Zélie Cadelle, mais ce n'est là qu'un bruit. Qu'étaient ces femmes?
On ne sait. Que sont-elles devenues? On l'ignore. Ont-elles seulement
existé? Rien ne me le prouve.
Tous les domestiques ayant été changés à propos, la femme de chambre
Amanda est la seule qui connaisse la vérité, et elle se garderait bien
de la dire. Donc, nos renseignements positifs ne remontent qu'à cinq
mois. Que nous apprennent-ils? Que votre père semblait prendre à tâche
de faire parler de lui dans le quartier. Que ses profusions étaient si
extravagantes que les domestiques eux-mêmes s'en étonnaient. Cachait-il
au moins soigneusement l'origine de l'argent qu'il prodiguait ainsi? Pas
le moins du monde. Il racontait à Mme Zélie qu'il était au bout de son
rouleau, et qu'après avoir dissipé sa fortune, il dissipait celle des
autres. Déjà, depuis plusieurs jours, il annonçait son départ. Il avait
vendu l'hôtel et en avait reçu le prix. Enfin, au dernier moment, que
fait-il?
Résolu à fuir, à ce qu'il prétend, il raconte à tout le monde où il va.
Il le dit au marchand d'articles de voyage, à Mme Cadelle, aux
domestiques, à tout le monde. Il ne se contente pas de le crier sur les
toits, il l'écrit sur toutes ses malles en lettres d'un demi-pied. Il se
sait poursuivi, et au lieu de s'esquiver comme un caissier qui a
dévalisé sa caisse, c'est en grand appareil, avec une femme, des
domestiques, plusieurs voitures et je ne sais combien de colis, qu'il se
rend au chemin de fer. Tient-il donc à être repris? Non, mais à créer
une fausse piste. Donc, tout, dans son esprit, était d'avance arrangé et
calculé, et la catastrophe a été loin de le surprendre. Donc, sa scène
avec M. de Thaller était préparée. Donc, c'est bien à dessein qu'il
avait laissé son portefeuille dans la poche de sa redingote et
très-volontairement qu'il y avait laissé la facture qui devait nous
conduire ici tout droit.... Donc, tout ce que nous avons vu n'est qu'une
comédie grossière montée à notre intention et destinée à masquer la
vérité, et à faire prendre le change à la justice....
Mais Maxence n'était pas encore complétement convaincu.
--Cependant, observa-t-il, ces dépenses si considérables....
M. de Trégars haussa les épaules.
--Vous doutez-vous, dit-il, de ce qu'on peut paraître, et surtout faire
de folies, avec un million?... Mettons que votre père en ait dépensé
deux.... Mettons qu'il en ait dépensé quatre!... Il en a été volé douze
au _Comptoir de crédit mutuel_.... Où sont les huit autres?...
Et comme Maxence se taisait:
--C'est ces huit millions que je veux, poursuivit-il, qu'il me faut, et
que j'aurai. C'est à Paris, j'en suis sûr, que votre père se cache; nous
le retrouverons, et il faudra bien qu'il avoue la vérité que je
soupçonne, et qu'il nous fournisse les moyens d'atteindre ses
complices....
Ayant dit, il jeta sur la table le prix de la bière qu'il n'avait pas
bue, et il sortit du café, entraînant Maxence....
--Enfin! vous voilà, bourgeois!... leur cria le cocher qui, depuis
tantôt trois heures, les attendait au coin de la rue, et dont l'accent
disait de quelles inquiétudes il avait été agité.
Mais M. de Trégars était pressé. Faisant monter Maxence dans le fiacre,
il s'y élança après lui, en criant au cocher:
--24, rue Joquelet... cent sous de pourboire!...
Le cocher qui attend cent sous de
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