Scènes de mer, Tome II
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Title: Scènes de mer, Tome II
Author: Edouard Corbière
Release date: May 1, 2006 [eBook #18296]
Language: French
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SCÈNES DE MER.
CAPITAINE-NOIR.
--RENCONTRE--
Par Edouard Corbière.
2.
PARIS.
HIPPOLYTE SOUVERAIN, ÉDITEUR,
RUE DES BEAUX-ARTS, 3 BIS.
1835.
IV.
Le Capitaine-Noir.
Un grand navire anglais, couvert de passagers abrités sous de larges
tentes à demi usées par le soleil dévorant de la ligne, flottait
immobile sur les mers inanimées de l'équateur. Depuis un mois et demi,
ces calmes, qui sont le néant de la mer, ces calmes, cent fois plus
redoutés des marins que les tempêtes, qui ne sont qu'un combat pour eux,
enchaînaient au même lieu, au même point, _le Mascarenhas_.
Les vents légers qui l'avaient conduit jusque dans cette partie de
l'Océan s'étaient dissipés aussitôt dans l'air torréfiant, une fois
qu'ils semblèrent avoir attiré le rapide bâtiment dans ces parages comme
dans un piége fatal. Les premiers jours de cette cruelle station au
milieu des ondes, les jeunes passagers s'étaient amusés à jeter dans
l'eau, que n'effleurait déjà plus la brise, quelques morceaux de papier
ou de bois légers que devait bientôt emporter le sillage du bâtiment;
mais depuis un mois ces tristes indices étaient restés le long du
navire, à la place même où ils étaient tombés, et les passagers voyaient
chaque matin avec effroi, en sortant de leurs chambres, ce signe
effrayant de l'immobilité du navire qui les portait!
Pour comble de maux et d'épouvante, une maladie épidémique, engendrée
par la privation d'eau et favorisée par le désespoir des marins et des
voyageurs accumulés à bord, avait étendu ses ravages sur l'équipage. Le
chirurgien du bord, en prodiguant ses soins aux malades placés sur le
pont, avait déjà succombé à l'excès de ses fatigues; et son cadavre,
lancé dans les flots, était devenu la pâture des requins, dont les
gueules béantes paraissaient attendre et demander à la mort une proie
nouvelle et d'autres victimes.
Le capitaine, livré à la plus profonde tristesse, avait en vain promis à
ses passagers et à ses matelots abattus une brise favorable ou un
changement de temps qui pût tempérer la chaleur insupportable qu'un ciel
d'airain ne se lassait pas de faire descendre sur eux. Chaque matin au
lever du soleil il leur répétait: Voilà à l'horizon des nuages qui nous
annoncent de l'eau ou du vent. Et tous les yeux se ranimaient pour
s'arrêter avec avidité sur les nuages dans le sein desquels le capitaine
semblait avoir placé la dernière espérance de tant de malheureux. Mais
chaque jour le soleil en se dégageant des vapeurs de l'horizon
recommençait sa course brûlante au milieu de l'immuable azur qu'aucun
nuage ne venait voiler, qu'aucun souffle de vent ne venait ranimer.
Les gémissemens seuls des malades troublaient le silence de cette scène
d'horreur, que l'astre du jour paraissait éclairer comme pour augmenter
l'épouvante et les souffrances des infortunés que la nature semblait
avoir condamnés à périr au sein des flots et au milieu d'une solitude
cent fois plus épouvantable que le cachot le plus affreux.
Le quarante-sixième jour de leur supplice, les matelots du _Mascarenhas_
crurent enfin que la Providence avait pris pitié de leurs longs
tourmens. Un navire parut à l'horizon.
--Victoire! victoire! s'écria le capitaine en apercevant le bâtiment; ce
navire n'a pu nous approcher qu'au moyen d'une brise, et bientôt sans
doute le vent qu'il a éprouvé enflera enfin nos voiles devenues depuis
si long-temps inutiles.
En un instant toutes les peines furent oubliées. Les parens et les amis
des victimes que la mort avait frappées et que l'onde venait d'engloutir
ne versèrent plus que des larmes de joie. A la mer, espérer c'est ne
plus souffrir, c'est même ne plus avoir souffert.
Mais cet espoir, accueilli avec tant d'enthousiasme, se dissipa bientôt
comme celui que chaque matin le capitaine avait voulu faire renaître
dans le coeur de ses gens, en regardant le soleil se lever! Le bâtiment
en vue, séparé encore du _Mascarenhas_ par une grande distance,
s'arrêta avec le souffle de vent qui l'avait conduit jusqu'au point où
il avait apparu aux hommes du trois-mâts anglais.
Il fallut se résigner à aller le chercher et à communiquer avec lui au
moyen d'une embarcation.
--A bord de ce bâtiment, disait l'équipage, nous trouverons au moins
quelques barriques d'eau pour suppléer à celle qui va nous manquer
presque totalement. Peut-être même pourrons-nous obtenir quelques vivres
plus frais que ceux que nous sommes réduits à dévorer. Si surtout c'est
un navire de guerre, le commandant aura pitié de notre sort, et il nous
donnera sans doute un médecin pour soigner un peu ceux de nos malades
qui se meurent sous nos yeux faute des secours de l'art. Partons!
Les hommes les moins affaiblis et les plus courageux s'offrirent pour
armer le canot qui devait transporter la petite expédition à bord du
bâtiment aperçu. Mais il fallait mettre ce canot à la mer, et ce ne fut
pas sans de grands efforts de la part des marins exténués, que l'on
réussit à faire cette première opération.
Une fois l'embarcation à l'eau, six matelots et un officier de bonne
volonté s'embarquent. Le capitaine donne à l'officier qui s'est présenté
le premier les instructions qu'il croit nécessaires, et il le prévient
que s'il n'est pas de retour avant la nuit, un fanal hissé au haut du
grand mât lui indiquera la position du navire, qu'il aura soin du reste
de relever de temps à autre à la boussole, pour connaître la direction
que devra suivre son canot pour revenir à bord. Tout le monde fait pour
l'embarcation qui va déborder, et qui n'a que quatre à cinq lieues à
parcourir, les mêmes voeux que s'il s'agissait d'une expédition autour
du globe. Les marins qui vont partir embrassent ceux de leurs camarades
qui restent.
--Nous vous apporterons de l'eau et de bonnes nouvelles, leur
disent-ils: prenez patience, notre misère est finie. C'est pour nous
comme pour vous que nous allons travailler. Mais ne nous souhaitez pas
tant bonne réussite: cela porte malheur, vous le savez bien. Au revoir
seulement. Ils s'éloignent alors à grands coups d'avirons d'abord. La
chaleur qu'ils éprouvent en ramant est accablante; mais l'espoir qui les
anime leur fera aisément supporter une fatigue qui peut être au-dessus
de leur force, mais non pas au-dessus de leur courage. Ils nagent avec
vigueur pendant quelque temps; mais bientôt on croit remarquer à bord du
navire que les canotiers ralentissent peu à peu le mouvement régulier de
leurs rames. Ils se reposent pendant un instant, puis ils reprennent
leurs avirons; mais cette fois leur nage est moins vive que lorsqu'ils
ont quitté le bord, et après avoir ramé de nouveau, ils se reposent plus
long-temps encore que la première fois.
Les malheureux, après avoir trop compté sur leur vigueur, épuisés qu'ils
sont par leurs longues souffrances, cherchent encore, en prenant le peu
de nourriture et en buvant le peu d'eau dont ils se sont munis, à se
donner assez de forces, non plus pour rejoindre le navire sur lequel ils
se dirigeaient, mais pour regagner celui qu'ils ont quitté et qui se
trouve encore le plus rapproché d'eux. Vain projet! ils ne pourront plus
renouveler les efforts qu'ils ont faits trop imprudemment pour
s'éloigner avec vitesse. Allongés sur les bancs de leur canot, dans
l'attitude du désespoir, ou la tête penchée le long du bord dans le plus
morne abattement, ils périront victimes de leur zèle et de leur
imprévoyance. Le délire s'empare d'eux quand ils voient l'impuissance
de leurs tentatives: la force qu'ils n'ont pu retrouver quand leur
raison ne les avait pas encore abandonnés, ils la puisent dans leur
démence, dès que l'exaltation du délire s'allume dans leurs cerveaux
troublés. L'un d'eux saisit avec une énergie qu'il n'avait pas une
minute auparavant, la rame trop lourde pour sa faiblesse. Un autre prend
aussi un aviron à l'exemple de son camarade; mais au lieu de nager tous
les deux dans le même sens, ils rament dans un sens opposé, et
l'embarcation recevant à la fois des directions différentes dans
l'impulsion diverse qu'on lui imprime, tournoie sans avancer dans les
flots qu'elle a troublés.
Un des hommes restés à bord du _Mascarenhas_ n'a pas cessé d'observer
depuis son départ les mouvemens du canot qui n'avance plus: cet homme,
c'est le capitaine du navire. La longue-vue qu'il tient depuis une
heure braquée sur le canot lui permet d'assister au commencement de la
scène épouvantable dont cette faible embarcation est appelée à devenir
le théâtre.
Les rameurs, livrés à toute l'exaltation du délire, après avoir nagé
selon des directions opposées à la seule qu'ils devraient suivre, se
sont dressés sur leurs bancs; le petit tendelet qui les ombrageait a
disparu; l'attitude qu'ils ont prise en abandonnant leurs avirons est
menaçante; les cris sauvages qu'ils poussent en se provoquant
parviennent quelquefois aux oreilles du capitaine, palpitant de crainte
et de terreur. Les rames qu'élèvent les mains égarées de ces malheureux
retombent, mais non pour sillonner l'eau qu'ils devraient fendre: elles
retombent pour frapper, pour se teindre du sang des misérables qui s'en
sont fait non un instrument de salut, mais un instrument de carnage,
une arme de désespoir et de fureur.
L'équipage du _Mascarenhas_, les yeux fixés sur le capitaine, devine à
l'expression de sa physionomie tout ce que le spectacle qu'il aperçoit
au large lui fait éprouver de terrible et de douloureux. C'est en vain
que le malheureux chef voudrait cacher à ses matelots ce qui se passe de
déchirant dans son âme: des gestes involontaires, des exclamations
subites que lui arrache l'effroi, font connaître à ceux qui observent
chacun de ses mouvemens, toute l'étendue des maux qu'ils ont encore à
déplorer.
--Capitaine, s'écrient quelques-uns des marins qui se croient encore les
plus valides, il se passe quelque chose d'extraordinaire à bord du canot
que vous observez à la longue-vue. Nous ne sommes pas très-robustes,
sans doute, mais si vous avez besoin de nous, il nous reste une pirogue
que nous pouvons bien mettre à la mer; et avec de la bonne volonté nous
réussirons peut-être à porter secours à ceux de nos camarades qui se
sont dévoués pour nous.
--Non, mes amis, c'est assez déjà que d'avoir exposé ces sept hommes,
trop faibles pour faire ce qu'ils ont tenté! je ne veux pas vous
sacrifier comme eux: tout secours serait, je le crains bien, tout-à-fait
inutile maintenant pour ces infortunés....
--C'est égal; il faut essayer: la pirogue est légère et facile à manier.
D'ailleurs, quand vous nous perdriez, la perte ne serait pas grande:
nous ne valons plus grand'chose pour vous.... Tandis, vous le savez
bien, que c'est votre fils, votre seul enfant, que vous avez envoyé
comme officier dans l'embarcation....
--Et malheureux! que me rappelez-vous! s'écrie le capitaine en se
cachant le visage.... Il n'est déjà plus peut-être, mon pauvre fils, et
c'est mon imprudence qui lui aura coûté la vie.
En ce moment les cris poussés par les hommes de l'embarcation s'élèvent
au large avec tant de violence, que les marins de l'équipage, en les
entendant, demeurent frappés de stupeur et d'effroi. Au sein de ce calme
profond des eaux et de l'air, la voix humaine porte si loin, acquiert un
développement si solennel, qu'à deux lieues de distance deux hommes
pourraient quelquefois s'entendre dans les solitudes de l'Océan; vaste
silence que le croassement d'un oiseau de mer suffit pour troubler, ou
que le souffle d'une baleine interrompt d'un point de l'immensité à
l'autre!
Les cris affreux qui ont retenti à leurs oreilles épouvantées décident
les gens de l'équipage, qui, malgré la défense paternelle de leur
capitaine, _affalent_ à l'eau la pirogue dans laquelle ils veulent
s'embarquer pour voler vers leurs infortunés camarades.
Mais vain espoir! inutile dévoûment! les bordages de la pirogue, si
long-temps exposés à l'action brûlante du soleil, se sont disjoints, et
l'étoupe, qui s'est séchée dans les coutures, tombe par l'effet des
secousses qu'éprouve l'embarcation en descendant le long du navire. A
peine parvenue à la mer, la pirogue coule, s'enfonce et disparaît
presque sous les flots que sa quille vient d'entr'ouvrir.
On ne le voit que trop à bord du navire, il n'y a plus rien à espérer ni
à tenter pour les canotiers de la première embarcation.... Il faut se
résigner et attendre. Mais à chaque instant, de nouveaux cris, des cris
de mort et de démence, se répandent dans l'air qu'ils ébranlent, pour
venir porter dans l'âme des marins et des passagers, le trouble,
l'horreur et la désolation.
Le capitaine, désespéré, se retire dans sa chambre, pour cacher du moins
à ses matelots les larmes que lui arrache la douleur qui le déchire, et
pour fuir le spectacle affreux qu'il n'a eu que trop long-temps sous les
yeux.
Un marin s'empare, après la disparition du chef, de la longue-vue que
celui-ci a abandonnée sur le pont.... Il dirige de ses mains tremblantes
le fatal instrument sur le canot qui flotte encore sans direction au
large.... Ses camarades rangés autour de lui attendent en silence ce
qu'il va dire, les premiers mots qu'il va prononcer...--Ils ne sont plus
que quatre dans le canot! s'écrie-t-il; et il n'a plus la force
d'achever....
Tous les marins se séparent consternés, sans oser former une conjecture,
sans oser se communiquer ce qu'ils pensent sur le sort des trois
malheureux qui ont disparu de l'embarcation.
La nuit descend du haut des cieux toujours immobiles, sur la mer qui se
confond à l'horizon avec la teinte pâle du firmament. Le soleil cette
fois s'est couché au milieu de vapeurs moins éclatantes que les autres
jours. Mais cet indice plus favorable est encore si vague pour des
infortunés qui ont presque cessé d'espérer, qu'ils craignent de se
livrer de nouveau à une vaine confiance que l'expérience a déjà si
souvent trompée. N'est-ce pas ainsi que cinq à six fois l'astre du jour
a déjà disparu à leurs yeux abattus, en leur faisant croire que le
lendemain le temps leur permettrait de faire route? N'est-ce pas dans
des nuages grisâtres, comme ceux qu'ils voient encore, que la veille le
soleil s'est abaissé sur l'horizon?
Et quelle brise est venue, et quel changement s'est opéré dans leur
situation? Quelle journée a succédé à la journée passée? La plus cruelle
de toutes celles qu'ils aient encore comptées!... Jusque-là ils avaient
souffert, ils avaient succombé sous les coups meurtriers d'une épidémie;
mais jusque-là au moins ils ne s'étaient pas encore massacrés de leurs
propres mains....
Le capitaine revient sur le pont: l'obscurité qui règne cachera du moins
à son équipage, déjà trop affligé de ses propres maux, le désordre de
ses traits, image trop fidèle du trouble qui l'agite. Il veut parler,
donner un ordre; mais il craint qu'à l'émotion de sa voix, ses gens ne
reconnaissent l'altération de son âme.
Mais ses hommes ont prévenu les désirs et l'ordre de leur chef. Un large
fanal a été hissé au haut du grand mât. La lumière qu'il répand,
immobile comme le navire qu'il éclaire, jette sur le pont une lueur qui
reste attachée aux mêmes objets. Les pâles matelots, marchant à pas
lents à la clarté fixe de ce funèbre flambeau, semblent des fantômes
sortis du sein des flots pour errer sur la carcasse d'un navire
abandonné.
Le calme épouvantable de cette scène de mort n'est interrompu de temps à
autre que par des clameurs funestes auxquelles succède bientôt un
lugubre silence: ce sont encore les cris lamentables des hommes de
l'embarcation, et la nuit prêtant une forme nouvelle à leurs voix et une
sonorité plus parfaite aux ondes de l'air, on entend du bord jusqu'aux
mots que prononcent les canotiers expirant avec rage sous les coups
qu'ils se portent dans leur homicide délire.
Les heures fatales de la nuit s'écoulent dans cette horrible anxiété. A
bord, tout le monde veille, et tout le monde se tait. Les matelots
n'osent s'adresser un seul mot; les passagers, dispersés sur le pont,
sont absorbés dans leur douleur et leurs souffrances. Les malades,
étendus sur les matelas qui les ont reçus depuis tant de jours,
demandent en vain le sujet de la stupeur nouvelle de ceux de leurs amis
qui les environnent.... Personne ne répond à leurs questions. Ils
appellent le capitaine, ils l'implorent comme un dieu aux pieds duquel
ils ont placé leur dernière espérance.... si toutefois il leur est
permis d'espérer encore....
Le capitaine, assis à l'écart sur le couronnement, est plongé dans le
plus profond accablement, et nul n'oserait, oubliant le respect que doit
inspirer son désespoir, interrompre la funeste méditation à laquelle il
s'abandonne.
Jamais encore, malgré les longues privations qu'ils ont éprouvées,
malgré les inconcevables tortures qu'ils ont subies, les infortunés du
_Mascarenhas_ n'avaient été livrés à une consternation pareille à celle
qui paraît les avoir frappés comme d'un coup de foudre lancé du haut de
ce ciel qu'ils ont si vainement imploré.... Long-temps l'équipage reste
comme anéanti, et la mort enfin semble avoir enveloppé pour la dernière
fois d'un linceul éternel, le navire, les marins, et les voyageurs qui
leur avaient confié leur vie et leur fortune! Les objets mêmes qui
environnent ces malheureux semblent aussi partager leur sort et devenir
inanimés ou inertes comme eux. Le fanal qui du haut du mât éclairait
quelque temps auparavant le pont du bâtiment, s'éteint par degrés comme
la lampe funèbre qui s'évanouit dans l'obscurité sur le cercueil d'un
mort.... Elle ne jette que par intervalles sa lueur expirante sur les
livides figures des acteurs de cette scène sépulcrale....
Mais au moment où la clarté du fanal va se dissiper pour toujours dans
l'air sans vie comme lui, un souffle léger agite la lumière, qui pour
cette fois a vacillé en jetant autour du navire sa mobile lueur.
La tête d'un homme absorbé jusque-là dans l'amertume de ses réflexions
s'est relevée tout-à-coup, ses yeux se sont portés avec la rapidité de
l'éclair sur le fanal que la brise a balancé au haut du grand mât.
C'est le capitaine, qui, en s'élançant du couronnement sur le gaillard
d'arrière, a senti sur ses joues abattues l'impression de la fraîcheur
de l'air.
Ce n'est pas de la joie qu'il éprouve encore, c'est du délire, et malgré
l'espèce d'égarement qui s'est emparé de lui, il s'arrête palpitant,
craignant encore d'être abusé par un fol espoir.... Mais non, ses gens
ont senti comme lui la première bouffée de la brise qui se forme. Tous
ils se sont levés, prêts à exécuter le commandement qu'ils attendent de
leur capitaine. L'espérance à laquelle s'ouvrent leurs coeurs n'est plus
une illusion; le vent, sorti de gros nuages qui se sont amoncelés à
l'horizon, a frémi dans les cordages, a agité les tentes qui couvraient
les gaillards du navire. La mer, recouvrant le long du bord le mouvement
et la voix qu'elle avait perdus, s'est soulevée pour clapoter à la
flottaison. Il n'y a plus à en douter: c'est du vent qui leur vient,
c'est du vent qu'ils ont senti; c'est le bonheur, c'est la joie, c'est
la vie que la brise leur apporte avec la pluie et l'orage qui les inonde
délicieusement, et qui rend enfin à leur sein altéré la force qu'ils ne
trouvaient plus et le courage qu'ils n'avaient même plus pour mourir!
Les voiles serrées pendant les cruels jours du long supplice de
l'équipage peuvent être bientôt livrées au souffle bienfaisant qui les
arrondit et qui les enfle. Les matelots recouvrent, à défaut de vigueur
encore, un peu d'énergie, réussissent à déferler et à hisser les
huniers, pendant que les passagers recueillent goutte à goutte et comme
une rosée d'or l'eau qui tombe du gréement sur le pont. Les barriques se
remplissent; les malades les moins affaiblis veulent concourir à ce
travail pieux, dussent-ils ne jamais en recueillir les fruits, et
expirer du mal qui les consume, avant d'avoir atteint le rivage vers
lequel recommence à voguer le navire.
Tous ces gens-là enfin s'abandonnent à l'avenir qui leur sourit encore
après tant de maux!
Mais une autre prévoyance que celle de la vie, un autre soin que celui
de quitter ces parages funestes, occupent le capitaine, chef de cette
colonie errante, pour ainsi dire proscrite sur les flots. C'est sur
l'embarcation qu'il a expédiée au large la veille, qu'il fait diriger la
route du bâtiment, au premier souffle de la brise. Lui-même s'est placé
à la barre du gouvernail, car plus puissant que tous les autres par le
courage moral qu'il a su conserver au milieu des malheurs qui pesaient
le plus violemment sur sa tête, il se trouve encore le plus fort après
le combat qu'il lui a fallu livrer à la soif, à la faim, à la maladie et
à la douleur.
_Le Mascarenhas_ courut pendant tout le reste de la nuit vers le point
où la veille il avait laissé son canot. Forcé de revenir sur sa route
après n'avoir que lentement avancé dans la direction qu'il avait prise,
ce ne fut qu'aux premières clartés du jour qu'il put découvrir enfin
l'embarcation qu'il avait inutilement cherchée pendant l'obscurité....
Mais quel spectacle funeste s'offrit aux yeux du capitaine quand il put
découvrir et retrouver son embarcation! Le silence le plus effrayant
régnait autour d'elle: aucun des canotiers ne se montrait à bord....
Peut-être, se disaient encore les hommes de l'équipage du navire, se
seront-ils couchés sous les bancs, accablés qu'ils ont dû être par la
fatigue.... Cette lueur d'espoir avait aussi abusé le capitaine....
Bientôt la plus affreuse réalité ne lui permit plus de douter de tout
son malheur. En approchant le canot, les matelots montés dans les
haubans se turent, et la désolation peinte dans leurs regards apprit
assez au capitaine ce qu'il n'avait déjà que trop redouté....
De larges taches de sang furent les seuls indices que l'on put retrouver
sur le plabord et les bancs du canot, autour duquel rôdaient encore
d'épouvantables requins!...
Personne, dans ce moment si fatal, n'osa proposer de reprendre
l'embarcation à bord: les forces de tout l'équipage y auraient à peine
suffi. Et d'ailleurs, quel spectacle la vue de ce canot n'aurait-elle
pas sans cesse présenté au père qui venait de perdre son fils d'une
manière si funeste, et aux matelots qui pleuraient ceux de leurs
camarades morts avec le jeune officier qui la veille s'était si
généreusement immolé au salut commun!...
Lorsque l'âme est en proie à la plus grande des souffrances qu'elle
puisse éprouver, les événemens extérieurs ne sont plus que bien peu de
chose pour elle. Le bâtiment que la veille _le Mascarenhas_ avait aperçu
avec tant de joie, le bâtiment dans lequel il avait vu un compagnon de
voyage et d'infortune que lui amenait le Providence, s'était approché
sans que le capitaine eût remarqué la manoeuvre qu'il avait faite. Ce ne
fut que lorsque ce navire se trouva rendu presqu'à portée de voix, qu'on
se disposa, à bord du bâtiment anglais, à répondre aux questions qu'on
pourrait adresser, et que son compagnon de route paraissait avoir
l'intention de lui faire.
Mais, contre l'attente générale des marins du _Mascarenhas_, le bâtiment
qu'ils examinaient se contenta de régler sa vitesse sur celle de son
voisin, et de courir la même bordée que lui pendant long-temps, sans
qu'aucun homme à bord de ce bâtiment inconnu élevât la voix pour leur
adresser un seul mot.
Certes, il ne fallait rien moins que l'apparence singulière de ce
nouveau camarade de route pour arracher le capitaine anglais aux sombres
réflexions dans lesquelles il se trouvait absorbé depuis quelques
heures.
Jamais navire d'un aspect aussi sombre et aussi étrange ne s'était
offert encore à ses regards, depuis le temps où pour la première fois il
avait parcouru les mers.
Une voilure grisâtre tombait, dans de larges dimensions, de ses longues
vergues supérieures pour aller se border à bloc sur les vergues basses,
au bout desquelles pendillaient encore de légers grappins d'abordage
fourbis avec autant de soin que la lame reluisante d'un sabre. La
peinture noire qui recouvrait toute sa partie extérieure contrastait de
la manière la plus prononcée avec la vivacité de la couche de vermillon
de l'intérieur de sa batterie. Dix-huit caronades, élégamment retenues
dans leurs larges sabords par de belles bragues de soyeux filain blanc,
accidentaient le pont uni et blanc sur lequel elles se trouvaient
uniformément placées et amarrées. Autour de la bôme, d'où partait une
large et haute brigantine, une vingtaine de piques et autant de haches
d'abordage avaient été rangées comme des faisceaux de verges autour de
la hache d'un licteur. Sur la guibre allongée de ce grand brick de
guerre, une figure blanche, dont la tête paraissait être recouverte d'un
manteau, s'élevait à chaque coup de tangage au-dessus des flots comme
pour en effleurer rapidement la surface sans la toucher. Lorsque par
l'effet du mouvement des vagues _le Mascarenhas_, placé au vent de son
voisin, venait à être exhaussé par la lame, dans le creux de laquelle
tombait alors le brick, l'oeil des curieux, plongeant dans le coffre de
ce mystérieux compagnon de voyage, pouvait voir l'ordre admirable qui
partout régnait avec l'élégance à bord d'un des plus jolis bâtimens
qu'eussent encore supportés les flots.
Une circonstance, bien faite sans doute pour ajouter à la curiosité que
la vue de ce noble bâtiment devait inspirer, avait été remarquée par les
marins du _Mascarenhas_. Un seul homme, assis sur le dôme de la chambre,
et le timonnier, placé à sa roue de gouvernail, s'étaient jusque-là
montrés sur le pont, depuis la manoeuvre qu'avait dû faire le brick
inconnu pour ne pas dépasser le trois-mâts anglais.
Deux ou trois fois déjà, le capitaine anglais, caché derrière le
bastingage de l'arrière, avait dirigé sa longue-vue sur l'homme assis
sur le dôme, pour tâcher de le reconnaître ou de l'examiner sans pouvoir
être accusé de manquer aux égards que se doivent les capitaines entre
eux.
L'homme assis n'avait pas changé de position. Un large chapeau de paille
noire couvrait à moitié sa figure maigre et brune, et permettait à peine
de voir de temps à autre les deux yeux vifs et enfoncés qu'il daignait à
peine tourner par intervalles sur le _Mascarenhas_. Une veste de drap
noir ou brun dessinait les larges épaules et le dos un peu voûté qu'il
avait tourné du côté du timonnier.
Ces deux hommes, les seuls que le capitaine anglais eût jusque alors vus
sur le pont de son voisin, ne s'étaient pas encore adressé un seul mot
depuis que les deux navires naviguaient bord à bord, et sans les
mouvemens que le matelot posté à la roue était quelquefois obligé de
faire pour modérer ou prévenir les _lancs_ du bâtiment, on aurait dit de
deux statues posées l'une sur le dôme et l'autre à la barre du
gouvernail.
Alarmé ou inquiété de cette rencontre, autant que sa douleur pouvait lui
permettre d'être encore alarmé de quelque chose, le capitaine du
_Mascarenhas_ avait essayé à plusieurs reprises de lire le nom qui
peut-être pouvait se trouver écrit sur l'arrière du brick; mais la
position relative des deux navires ne favorisait guère cette envie de
recueillir un tel indice: comme le brick, placé sous le vent du
trois-mâts, nous l'avons déjà dit, ne présentait à celui-ci que le
profil de sa poupe, il n'y aurait eu que dans le cas où il aurait laissé
arriver, que l'on eût pu voir son arrière à bord du _Mascarenhas_, et
jusque-là il avait toujours paru chercher à éviter la moindre embardée
susceptible d'offrir à son compagnon la satisfaction qu'il semblait
vouloir se procurer, soit en se laissant culer, soit en venant au vent.
A chaque mouvement du trois-mâts hors de la direction exacte de sa route
accoutumée, l'inévitable brick gouvernait de façon à conserver sa
position le long de son camarade de bordée.
Fatigué enfin de l'obstination que ce brick mystérieux paraissait mettre
à le suivre ou à l'escorter, le capitaine anglais se décida à provoquer
quelques explications sur une manoeuvre aussi étrange et une intention
aussi évidente.
Monté sur sa dunette, et le porte-voix à la main, il se dispose à
interroger celui qu'il suppose être le capitaine du navire qui court si
près de lui.
Les passagers les plus alertes et les matelots les moins abattus
entourent leur chef dans le plus grand silence, et ils s'apprêtent à
recueillir les mots qui vont être échangés dans cet entretien si
intéressant pour eux.
--_Ship, oh!_ s'écrie enfin le capitaine anglais après avoir hésité
quelque temps à prendre le premier la parole.
Tous les yeux se portent alors sur le commandant du brick, qui, toujours
assis sur son dôme, paraît à peine avoir entendu ou avoir remarqué les
mots qui viennent de lui être adressés.
Étonné de ce silence, le capitaine du _Mascarenhas_ croit devoir répéter
son appellation, et il crie de nouveau, et avec plus de force encore que
la première fois:
--_Ship, oh!_
Pour toute réponse, celui à qui il vient de parler se contente de
prendre négligemment un petit porte-voix en argent, sans changer de
place, et de lui faire entendre ces seuls mots:
--Parlez français. Je n'aime pas l'anglais!
Le ton dédaigneux d'une réponse aussi sèche et aussi laconique semble
d'abord déconcerter un peu le capitaine anglais. Avant de se résoudre à
adresser la parole en français au commandant du brick noir, il croit
prudent de faire hisser à la corne de son bâtiment le pavillon de sa
nation. Peut-être, pense-t-il en lui-même, qu'en me voyant arborer les
couleurs anglaises, le brick jugera à propos de me faire connaître aussi
le pays auquel il appartient.... Mais c'est en vain que le pavillon de
l'Angleterre monte et se déploie, en se jouant, en haut du pic du
_Mascarenhas_, le brick mystérieux n'arbore aucune couleur, ne laisse
échapper aucun signe qui puisse faire supposer au trois-mâts que son
signal ait été aperçu ou que l'on soit dans l'intention d'y répondre.
--A quel homme sommes-nous donc destinés à avoir affaire! dit tristement
le capitaine anglais aux personnes qui l'environnent et qui paraissent
vouloir lire sur sa physionomie chagrine les maux auxquels il faut
peut-être se préparer encore.
--Mais peu importe! ajoute le capitaine; la résignation doit peu nous
coûter maintenant, et l'avenir ne saurait nous réserver des malheurs
plus terribles que ceux qui ont déjà éprouvé notre courage.... Cependant
n'est-il pas cruel, au moment où nous commencions à espérer, de
rencontrer.... C'est égal: soumettons-nous jusqu'au bout à la destinée
ou plutôt à la Providence. Ce capitaine veut que je parle français....
Parlons-lui français, pour faire acte de soumission au sort que le ciel
nous envoie.
Et le vieux marin reprend son porte-voix pour crier à son voisin:
--Oh! du brick, oh!
Un moment d'espérance et une lueur de satisfaction brillent sur les
visages des passagers: ils ont vu le capitaine du brick relever la tête,
et tourner pour cette fois ses regards vers eux. Il répondra, il va même
répondre; mais que va-t-il dire? quel arrêt va rendre la gueule de ce
porte-voix, tournée vers le _Mascarenhas_? Ce sont les oracles du destin
qui vont retentir dans cet instrument sonore sur lequel tous les yeux et
pour ainsi dire toutes les âmes sont fixés.... Silence! il va parler.
--Holà! a répondu enfin le capitaine inconnu, mais sans changer de
place.
--D'où vient le brick? lui demande alors le capitaine anglais un peu
enhardi.
--De la mer! Et vous, depuis quand avez-vous quitté Londres?
--Hélas! capitaine, depuis cent jours, avec soixante passagers et
vingt-six hommes d'équipage.
Mais comment, se disent les passagers et les marins du trois-mâts,
sait-il que nous venons de Londres?... Silence! dit le capitaine, il va
encore nous parler.
Effectivement, le capitaine étranger a élevé de nouveau son porte-voix:
--Depuis quand le _Mascarenhas_ a-t-il éprouvé des calmes?
--Depuis quarante-et-un jours, capitaine.
--Avez-vous assez de vivres?
--Nous avons épuisé tous ceux que nous avions.
--Et de l'eau?
--Nous en avons recueilli quelques barriques hier pendant la pluie.
--Et vos malades?
--Nous en avons perdu quelques-uns.
--Pourquoi avez-vous abandonné le canot que vous aviez mis hier à la
mer?
--Les malheureux qui le montaient se sont massacrés.... Mon fils
commandait ce canot, qu'il croyait pouvoir conduire jusqu'à bord de
votre navire.
Un moment de silence succéda à ces derniers mots.... Des larmes
étouffaient la voix du malheureux qui venait de les prononcer avec
effort.
Le commandant du brick reprit:....
--De quoi avez-vous le plus besoin?
--D'un chirurgien, capitaine; le nôtre a succombé.
--Je n'en ai qu'un à bord, et je le garde.
--S'il pouvait venir pour quelques instans seulement à notre bord, et
qu'il voulût visiter nos malades, il nous rendrait le service le plus
signalé que la Providence pût nous accorder.
--Oui, la Providence!... Quelle est la maladie qui s'est manifestée chez
vous?
--Je l'ignore; c'est une fièvre, je crois; mais vous n'avez pas besoin
d'avoir peur, elle ne se communique pas.
--Peur! reprend vivement et en souriant avec dédain le capitaine, peur!
et en répétant ce dernier mot il fait un signe à son timonnier, qui
pousse la barre un peu au vent.
Par l'effet de ce petit mouvement le brick arrive, et laisse voir sur la
poupe, qu'il présente dans cette manoeuvre au _Mascarenhas_, ce mot, ce
mot unique écrit sur son tableau en longues lettres blanches:
LE FANTOME!
C'était la réponse, la seule réponse que le capitaine avait jugé à
propos de faire à l'Anglais qui venait de lui dire qu'il ne devait pas
avoir _peur_.
A la vue de ce nom si connu, de ce mot qui à lui seul était une
révélation pour tous les marins, les matelots du _Mascarenhas_
s'écrièrent: C'est le Capitaine-Noir! c'est le Capitaine-Noir! Et les
regards des passagers, remplis d'une avide curiosité, s'attachent pour
ne plus la quitter sur la mâle figure du commandant du _Fantôme_.
Dès que le brick, après la légère arrivée qu'il venait de faire, eut
repris la route qu'il tenait auparavant à côté du _Mascarenhas_, le
capitaine anglais, remis un peu du trouble que lui avait causé
l'apparition du _Fantôme_ et de son redoutable commandant, renoua en ces
termes et avec un reste d'émotion la conversation qu'il avait commencée
quelques minutes auparavant:
--Commandant, je vous demande pardon d'avoir employé une expression qui
a paru vous déplaire; mais je ne savais pas....
Le commandant du _Fantôme_, à ces mots, se contenta de faire un signe de
tête négatif qui signifiait que l'expression du capitaine n'avait pu
l'offenser.
L'Anglais reprit, toujours avec la même altération de voix:
--Mais je ne savais pas avoir l'honneur de parler au Capitaine-Noir. Je
me félicite, au surplus, d'avoir rencontré, à la suite de tous mes
malheurs, un homme aussi renommé par l'intrépidité de son caractère que
par l'humanité de son coeur.
--Finissons-en. De quoi avez-vous le plus besoin?
--D'un chirurgien, commandant, et de quelques vivres un peu frais pour
nos pauvres malades.
--Mon chirurgien ne peut passer qu'une heure à votre bord: des vivres,
vous allez en avoir.
Un geste impérieux du Capitaine-Noir fit sortir comme par magie de
l'entrepont, où se trouvaient rangés en silence ses matelots et ses
officiers, neuf hommes qui, paraissant avoir deviné l'intention de leur
chef, s'empressèrent de placer quelques barils et beaucoup de provisions
dans un canot suspendu, le long du gaillard d'arrière, sur d'élégans
montans en fer.
A un autre signe du Capitaine-Noir, le navire se trouva mis en panne, et
les neuf hommes laissèrent glisser, sans dire un seul mot, l'embarcation
à la mer.
Jamais les marins du _Mascarenhas_ n'avaient encore vu une manoeuvre
exécutée avec autant de promptitude, de précision et de silence.
C'était, comme disaient les matelots, des ombres de canotiers qui
paraissaient avoir mis à la mer une ombre d'embarcation. Jamais, selon
eux, navire n'avait été mieux nommé que celui-là: LE FANTOME!!!
Le _Mascarenhas_, en voyant la manoeuvre faite par son voisin, mit
comme lui en _panne_ aussi bien et aussi vivement qu'il le put; mais
quelle différence! c'était un lourd éléphant voulant imiter la légèreté
de l'oiseau qui plane et se joue dans les airs.
Le canot rapide du _Fantôme_ élonge le grand navire; les huit matelots
qui le montent relèvent d'un seul mouvement les huit avirons, avec
lesquels semblent se jouer leurs vigoureuses mains; les provisions et
les barils qu'ils ont l'ordre de livrer au capitaine anglais sont
déposés sur le pont du bâtiment, sans que les marins qui les
transportent osent franchir le plabord. Un seul homme monte à bord du
_Mascarenhas_, c'est le chirurgien du _Fantôme_, qui a tenu la barre du
gouvernail du canot pendant le court trajet qu'il a fallu faire pour se
rendre de l'un à l'autre navire.
A l'aspect de ce jeune et grave officier, la figure des malades
s'épanouit, et une lueur d'espoir se laisse voir à travers la douleur
qui contracte leurs traits décomposés. Les passagers et les matelots
entourent l'étranger. C'est un dieu réparateur qui leur apporte un baume
pour leurs plaies, une consolation pour toutes leurs souffrances. Il
interroge, il examine, il ordonne. On l'écoute comme un oracle; on
recueille ses moindres paroles comme des arrêts célestes; on devine
chacun de ses gestes; on exécute chacun de ses ordres. La confiance
renaît à sa voix, et l'oubli de tous les maux passés coule de ses lèvres
dans les coeurs des malheureux qu'il ranime par la persuasion et par le
besoin même qu'ils ont de croire à un avenir de bonheur, après toutes
les angoisses qu'ils ont éprouvées, tous les supplices qu'ils ont
subis....
Le capitaine anglais seul est inconsolable. Le médecin a déclaré en
vain que l'épidémie ne présentait plus de danger pour la plupart des
malades, et qu'avec les soins qu'il a prescrits leur rétablissement
serait assuré, le malheureux capitaine sent trop, pour partager la joie
commune, que le mal qui le dévore est sans remède. Le médecin, qui
soupçonne et qui apprend le sujet de sa douleur profonde, ne peut lui
offrir aucune consolation; mais il cherche du moins à lui témoigner une
bienveillance affectueuse: c'est le seul moyen d'adoucir l'amertume des
maux que rien ne peut guérir.
--Capitaine, lui dit-il, il ne me reste qu'un devoir à remplir, après
m'être acquitté à votre bord de la mission dont mon commandant m'a
chargé: c'est de vous demander le service que je pourrais encore vous
rendre.
--Pour moi personnellement, monsieur, je n'ai plus rien à réclamer de
votre humanité. Le seul devoir qui me reste à remplir envers mes
passagers et mon équipage sera bientôt accompli, si Dieu veut nous
permettre de nous rendre à Buenos-Ayres. La tâche que je me suis imposée
est la seule chose qui m'attache encore à la vie. J'ai navigué pendant
quarante ans, et un malheur inouï vient de m'apprendre que ma pénible
carrière était finie, et que l'homme à qui la Providence a refusé ses
secours, n'est plus fait pour répondre de l'existence de ceux qui lui
confiaient leur fortune, leur famille et leur vie.... Mais puisque vous
êtes encore assez généreux pour me proposer un service après celui que
votre capitaine a bien voulu me rendre, j'oserai vous adresser une
prière.
--Parlez, capitaine, je suis encore à vos ordres.
--Une femme, la plus intéressante de toutes celles qui ont droit à nos
respects et à nos égards, se meurt à mon bord, frappée par l'épidémie,
qui à peine a épargné son mari.
Ces deux époux, que l'attachement le plus vif semble avoir enchaînés à
une même destinée, sont riches, considérés, et résignés aux plus grands
sacrifices. La femme, avec les secours de l'art, peut échapper à la
mort, et elle périra, j'en suis sûr, pour peu que notre traversée se
prolonge, sans que nous puissions lui offrir autre chose que des soins
ordinaires et le plus souvent mal dirigés.... Votre bâtiment marche
mieux que le mien; vous verrez la terre bien avant moi, sans doute, si
jamais je la revois; à votre bord, vous pouvez prodiguer à vos malades,
à chaque heure, à chaque instant, les secours si puissans que nous
ignorons.... Si le Capitaine-Noir, cet homme si extraordinaire, que l'on
dit brave et généreux jusqu'au fanatisme, consentait à recevoir à son
bord la jeune malade et son malheureux époux, je croirais n'avoir plus
aucun voeu à adresser au ciel dans ce monde qui va me devenir bientôt si
indifférent.
Le docteur, à ces mots, baissa la tête et parut réfléchir long-temps
avant de trouver ce qu'il avait à répondre au capitaine du
_Mascarenhas_.
Celui-ci, désespérant d'obtenir ce qu'il avait demandé, se préparait
déjà à éprouver un refus.
Le docteur, cependant, prit la parole après quelques momens
d'hésitation.
--Capitaine, lui dit-il, je voudrais pouvoir vous promettre d'obtenir la
faveur que vous sollicitez, et s'il ne dépendait que de moi de vous
l'accorder, vous n'auriez déjà plus rien à désirer; mais je ne dois pas
vous dissimuler, malgré tout le zèle que je pourrai mettre à seconder
votre intention, la difficulté de réussir. A notre bord, nous ne savons
qu'obéir aveuglément aux ordres de notre commandant, et jamais personne
ne s'est hasardé à rien lui demander. Sa sollicitude pour nous, au
reste, est si ingénieuse, qu'elle sait prévenir tous nos besoins, et
qu'elle peut se passer de nos objections. Cet homme, que l'on connaît si
mal partout où l'on parle de lui, a fait notre fortune; au milieu des
dangers que nous allons chercher avec lui, il a toujours réussi
jusqu'ici à nous arracher à la vengeance des ennemis qui avaient juré
notre perte. Notre dévoûment pour lui va maintenant, je pourrais le
dire, jusqu'à la superstition. A bord, ce n'est pas de l'obéissance que
nous avons pour ses volontés, c'est un culte que nous avons voué à son
étonnante supériorité.... Et puis, si vous saviez combien il est bon,
noble et généreux!.. et combien il a souffert dans sa vie!.. On ne le
connaît guère, sur ces mers qu'il a remplies de son nom, que par la
gloire sanglante qu'il s'est acquise en écrasant les Espagnols; mais si
l'on savait que de bienfaits il a répandus sur les infortunés même qui
redoutent le plus sa terrible réputation, au lieu de le craindre comme
un exterminateur, on l'aimerait comme un des hommes les plus magnanimes,
et on le plaindrait comme un des êtres les plus malheureux qui soient au
monde!...
--Comment! le Capitaine-Noir?...
--Oui. Cette révélation-là vous étonne, n'est-ce pas? mais rien n'est
cependant plus vrai: vous ne connaissez que son nom, et moi je suis
depuis long-temps son ami.
--Et vous pensez qu'il ne consentira pas?...
--Je ne pense rien encore. Aujourd'hui notre commandant paraît être dans
un de ses bons jours, c'est-à-dire qu'il semble moins sombre et moins
souffrant qu'à l'ordinaire.... Je me risquerai peut-être bien en
arrivant à bord à lui parler; car, malgré l'amitié que j'ai pour lui et
celle qu'il a pour moi, je ne lui parle pas, au moins, tous les jours.
Depuis le dernier combat, dans lequel nous avons coulé une corvette
espagnole, je ne lui ai adressé qu'une fois la parole pour lui rendre
compte de l'état de nos blessés.
--Vous vous êtes donc battus depuis que vous avez quitté Buenos-Ayres?
--Trois combats et deux abordages.
--Et cependant je n'ai vu dans le corps du bâtiment ni dans votre
gréement aucune trace de boulets!...
--Je le crois bien! Cinq à six heures après chaque action, l'oeil du
plus fin marin ne découvrirait à bord de notre brick aucune marque de
boulet. Il ferait beau! Avec une vingtaine de charpentiers et les plus
vaillans matelots du monde, nous aurions le temps en vingt-quatre heures
de refaire, je crois, un autre brick. Mais pardon! j'ai cru voir le
commandant baisser la tête en se promenant sur le pont: c'est mauvais
signe; il trouve peut-être un peu longue la visite qu'il m'a ordonné de
vous faire, et je vais maintenant retourner à mon bord.
--De grâce, monsieur, quand vous serez rendu, n'oubliez pas la prière
que je viens de vous adresser; les deux passagers dont je vous ai parlé
sont riches, fort riches, je vous le répète, et ils n'épargneront rien
pour récompenser le Capitaine-Noir du service inappréciable qu'il peut
leur rendre.
--Ah bien oui! Je serais bien venu, je vous assure, de parler d'argent
au commandant! Ce serait le plus sûr moyen de n'obtenir rien que sa
colère ou son mépris; et je n'y suis nullement disposé, je vous prie de
le croire.
--Mais au moins vous intercéderez pour moi, n'est-ce pas, et pour mes
deux infortunés passagers?
--Je ne vous promets rien encore; mais si j'entrevois un seul petit
instant favorable, soyez sûr que j'en profiterai. Adieu, capitaine, ou
peut-être à revoir.
--A revoir, généreux jeune homme; car j'espère, je ne sais pourquoi,
vous revoir bientôt.
--Alors ce sera bon signe; car si vous me voyez déborder du _Fantôme_
dans mon canot pour revenir à votre bord, cela indiquera que....
--Que le Capitaine-Noir est, comme vous me l'avez dit, le plus humain et
le plus terrible des hommes; car je ne puis le regarder sans espérer en
lui, et cependant sans en avoir un peu peur. A revoir, docteur.
--Adieu, capitaine.
La légère embarcation qui avait transporté à bord du _Mascarenhas_ le
docteur et ses huit hommes ne fut pas plutôt rendue le long du _Fantôme_
que les hommes qui la montaient s'empressèrent de la hisser à bord et
de la suspendre sur les montans qu'elle n'avait quittés que pour si peu
de temps.
Puis, après avoir procédé à cette opération, les matelots et le docteur
disparurent de dessus le pont pour aller, sans doute, reprendre la place
qu'ils occupaient avant d'être appelés à remplir la corvée dont un geste
seul de leur commandant les avait chargé.
Les deux navires, qui s'étaient tenus en panne pendant la visite du
docteur à bord du _Mascarenhas_, _éventèrent_ leur grand hunier et
reprirent parallèlement leur route, toujours côte à côte, toujours à une
demi-portée de pistolet l'un de l'autre.
La promptitude avec laquelle le capitaine anglais avait vu rehisser le
canot à son arrivée le long du _Fantôme_ ne lui fit augurer rien de bien
favorable de la mission dont il avait chargé le docteur.
Si le médecin du _Fantôme_, se disait-il, avait cru pouvoir obtenir
quelque chose de son commandant, il lui aurait adressé une demande avant
de laisser remettre son embarcation sur les palans.... Il faut, je ne
suis que trop fondé à le supposer, que le moment d'aborder le
Capitaine-Noir ne lui ait pas paru opportun, et je crains bien de voir
_le Fantôme_ forcer de voiles et disparaître à nos yeux pour ne plus
revenir.... Pauvre milady! dans quelques heures, peut-être, elle ne sera
plus, et son malheureux époux ne tardera pas à la suivre au sein de ces
flots qui vont devenir son tombeau.... Ah! pourquoi ce médecin n'a-t-il
pu rester avec nous, ou pourquoi plutôt ai-je été le plus malheureux de
tous les hommes qui ont confié leur existence à cet Océan infernal qui a
englouti déjà tout ce que j'avais de plus cher au monde!
--Capitaine, capitaine, s'écria doucement et avec un air de mystère un
des passagers qui avait entendu la conversation du docteur et de
l'Anglais, voilà le chirurgien qui parle au Capitaine-Noir.
L'attention du capitaine du _Mascarenhas_, sollicitée par cet
avertissement, se porta toute sur le docteur et le commandant du
_Fantôme_.
Le médecin, en effet, la casquette à la main, s'était approché de son
chef, et il paraissait occupé à répondre timidement à quelques
questions.
Pendant que le docteur parlait, le Capitaine-Noir continuait à se
promener à grands pas, la tête baissée et les mains dans les poches de
côté de son large pantalon....
--Il baisse la tête, dit le capitaine anglais: le docteur m'a dit que
c'était un mauvais signe.... Il n'y a rien à espérer pour milady ni pour
sir Walace.... Cependant il paraît écouter le docteur, et le docteur
parle encore.... Mais non, le voilà qui descend dans l'entre-pont, et le
Capitaine-Noir ne lui a rien dit, rien ordonné....
Au bout de quelques minutes cependant, le capitaine anglais croit
remarquer un mouvement à bord du _Fantôme_.... Au geste du commandant du
brick, quelques hommes paraissent sur le pont, et bientôt _le Fantôme_
masque son grand hunier pour se remettre en panne.... Sans rien dire au
_Mascarenhas_, le Capitaine-Noir trouve le moyen de se faire entendre de
lui: il lui fait un signe de la main, et ce signe équivaut à un
commandement impérieux... _Le Mascarenhas_ met aussi en panne, et
l'embarcation du _Fantôme_, qui déjà est venue à bord avec le docteur,
est de nouveau affalée à la mer. Les mêmes hommes la montent: le médecin
s'est placé à la barre, sans paraître avoir reçu les ordres de son
commandant. Mais cependant il a tout compris. Il s'éloigne en silence
pour accoster une seconde fois le navire anglais.
--Eh bien! docteur, lui demande le capitaine du _Mascarenhas_, je vous
l'avais bien dit que nous nous reverrions avant peu! Vous venez sans
doute m'apporter de bonnes nouvelles?
--Oui, capitaine; j'ai tout obtenu de lui. Vous pouvez me confier vos
deux passagers. Il a même permis que la femme à laquelle vous vous
intéressez si vivement fût placée à notre bord. Faites vos dispositions
pour qu'on puisse l'embarquer dans le canot sans risquer de lui faire
éprouver des secousses qui pourraient nuire à l'état de cette pauvre
malade. La mer est belle, le navire n'a que peu de mouvement, et il ne
sera pas difficile de placer doucement cette dame dans l'embarcation,
sur un bon matelas ou dans un cadre.
Toutes les dispositions nécessaires indiquées par le docteur furent
prises, et la malade, accompagnée de son époux qui dirigeait ces apprêts
avec la plus tendre sollicitude, fut reçue dans le canot du _Fantôme_
par les matelots du Capitaine-Noir.
Le mari de la dame mourante embrassa avec effusion de coeur le capitaine
du _Mascarenhas_. Le docteur en fit autant en recevant de ce brave marin
l'expression de la vive reconnaissance que lui inspirait le service
qu'il venait de rendre aux deux infortunés qu'il confiait à son
humanité.
Le canot du _Fantôme_ s'éloigna alors silencieusement du bâtiment
anglais pour retourner à son bord.
Les matelots et les passagers du _Mascarenhas_, les yeux attachés sur
cette embarcation qui emportait deux de leurs compagnons d'infortune, ne
purent s'empêcher de remarquer avec étonnement et curiosité les
précautions qu'avaient prises le docteur pour cacher à tous les yeux la
figure de la malade. Un pavillon, posé sur deux cerceaux au-dessus de sa
tête, avait été soigneusement étendu jusqu'au pied de son cadre, non pas
seulement pour la garantir des rayons du soleil ou du souffle de la
brise, mais ce pavillon paraissait avoir été placé de manière à empêcher
tous les regards de se porter sur la personne qu'il recouvrait si
soigneusement.
Dans quel but, se demandait-on, prendre un soin aussi scrupuleux? Est-ce
pour épargner aux marins du _Fantôme_ l'impression pénible que peut
causer la vue d'une femme expirante? Mais sur de pareilles gens quel
effet redoutable pourrait produire un tel spectacle, quelque douloureux
qu'il soit?... Cet intrépide équipage du Capitaine-Noir est-il habitué à
trembler de peur à l'aspect d'une femme souffrante? Si d'un autre coté
le docteur n'a voulu que procurer un peu d'abri à l'agonisante,
pourquoi, non content d'avoir étendu sur elle un épais pavillon, se
place-t-il encore dans son canot de manière à empêcher le Capitaine-Noir
d'apercevoir la jeune passagère qu'il a bien voulu par son humanité
recevoir à son bord?...
Tout le monde à bord du _Mascarenhas_ se perd en conjectures sur les
minutieuses précautions prises par le docteur à l'égard de la malade.
Mais l'étonnement redouble encore, lorsque le canot se trouve rendu le
long du _Fantôme_.... Personne ne paraît sur le pont: les hommes seuls
de l'embarcation se disposent à embarquer la passagère au commandement
du docteur. Le Capitaine-Noir, au lieu de témoigner quelque curiosité et
de jeter au moins les yeux sur les nouveaux venus que son canot lui
amène, semble au contraire éviter de les regarder. Il se promène
toujours comme absorbé dans ses réflexions, et cette fois, au lieu de se
tenir du côté du vent, il a passé du bord opposé, comme s'il craignait
d'être témoin de la triste et silencieuse scène dont son bâtiment est
devenu le théâtre....
La malade cependant venait d'être élevée dans son cadre jusque sur le
plabord du _Fantôme_; mais alors, au lieu de démasquer son visage, le
docteur a fait élever une toile au pied du grand mât, comme pour cacher,
plus soigneusement encore qu'il ne l'a fait déjà, la passagère aux
regards du timonnier et du capitaine, qui seuls se trouvent sur
l'arrière. Le lugubre cortége se dirige du pied du grand mât jusque vers
un panneau élégant situé en avant du milieu du navire, et le cadre de la
malade, suivi par le mari de l'infortunée, disparaît, transporté avec
soin par quatre matelots.
Les marins anglais ne savent que penser de l'étrangeté de cette scène
muette et mystérieuse.
Le _Fantôme_ rehisse à son bord le canot que pour un instant il a mis à
la mer. Les hommes qui ont nagé dans cette embarcation servent eux-mêmes
à la replacer sur ses palans, et puis, après avoir exécuté avec
promptitude et précision cette opération, ils se portent, toujours sans
se dire un seul mot, sur les bras du grand hunier. Le _Fantôme_, poussé
alors par le vent qu'il reçoit dans ses voiles orientées au plus près,
quitte la panne qu'il avait tenue jusque-là le long du _Mascarenhas_, et
en quelques minutes il a dépassé son compagnon de route, qui reste
derrière lui comme un navire à l'ancre, tant la vitesse prodigieuse du
brick est supérieure à celle du trois-mâts anglais.
Au moment de leur séparation, le capitaine du _Mascarenhas_ a voulu
faire ses adieux au commandant du brick. Trois fois le pavillon anglais
a été hissé et amené au bout de la corne du trois-mâts, en signe de
salut. Mais le Capitaine-Noir n'a pas jugé à propos de répondre à cette
politesse. Il s'est éloigné sans paraître même avoir remarqué qu'on le
saluât.
Vers l'approche du soir, quand le soleil, disparaissant dans l'ouest,
sembla abandonner à la nuit qui s'avançait l'empire de ces vastes mers
que la solitude rend quelquefois si affreuses, l'équipage du navire
anglais, rassemblé sur le gaillard d'avant, voulut encore repaître pour
la dernière fois ses avides regards de la vue du brick redoutable qu'il
croyait à peine avoir contemplé pendant plusieurs heures. Est-ce bien la
vérité que nous avons vue, se disaient les matelots, ou un songe que
nous avons fait? Avons-nous bien passé une demi-journée bord à bord
avec ce fameux Capitaine-Noir dont on nous parlait comme d'un être
invisible? Lorsque, rendus à terre, nous dirons que nous l'avons vu, que
notre capitaine a causé avec lui, que son navire et le nôtre ont
communiqué, personne ne voudra nous croire, et cependant c'est bien lui
que nous avons rencontré et qui a pris à son bord nos deux passagers....
Mais avez-vous remarqué les matelots qui montaient le canot du
_Fantôme_? Ils n'avaient pas le même air que les autres marins. Ils
n'ont répondu à aucune des questions que nous leur avons adressées. Ils
paraissaient même ne pas nous entendre.... Mais ce sont peut-être aussi,
comme leur capitaine, des êtres surnaturels ou des malheureux qui ont
signé un pacte avec le diable.
La nuit avait déjà descendu sur la surface de la mer, et à l'horizon,
vers le point sur lequel les matelots n'avaient pas cessé de tenir
leurs regards attachés, on vit sautiller un petit feu rouge qui indiqua
que c'était là qu'était encore le _Fantôme_. Les marins du
_Mascarenhas_, s'abandonnant à leurs idées superstitieuses, continuèrent
leur conversation en observant au sein de l'obscurité la lueur que
jetait par intervalles ce feu que l'éloignement allait bientôt leur
dérober pour toujours.
--C'est la clarté de l'habitacle du _Fantôme_ que vous voyez là,
disaient-ils avec une sorte d'effroi aux passagers qui écoutaient en
palpitant leurs récits fabuleux sur le brick mystérieux.... C'est,
dit-on, dans une tête de mort que la lumière nécessaire à la boussole
est placée pendant la nuit. Le jour, quand le _Fantôme_ combat, il ne
hisse qu'un grand pavillon noir au milieu duquel se trouve encore une
tête de mort. Le nom même du bâtiment, que vous avez lu sur l'arrière,
tracé en grandes lettres blanches, a été formé avec les os des
officiers espagnols que le Capitaine-Noir a tués de sa propre main à
l'abordage.
--Comment, répondaient les passagers aux crédules matelots, pouvez-vous
ajouter foi à de telles exagérations, bonnes tout au plus pour effrayer
de jeunes enfans?
--Comment nous pouvons ajouter foi à cela! Mais, messieurs, vous ne
connaissez donc pas la complainte faite à Buenos-Ayres sur le
Capitaine-Noir?
--Jamais nous n'en avons entendu parler.
--Dis donc, Herry, chante donc un peu, si tu n'as pas perdu tout-à-fait
la voix, la complainte du Capitaine-Noir à ces messieurs, pour leur
faire savoir si c'est des contes, ce que nous leur contons.
--Je veux bien si je peux, répond Herry à l'invitation de ses camarades;
mais ma voix n'a pas pris beaucoup de force pendant nos quarante
derniers jours de calme.... C'est égal, j'essaierai pour vous faire
plaisir.... Approchez-vous de moi, si vous voulez m'entendre, car je ne
crois pas pouvoir chanter comme je le faisais il y a seulement deux
mois.
Tout le monde, réuni sur le gaillard d'avant autour du chanteur Herry,
prêta une oreille attentive à la complainte du Capitaine-Noir.
L'orateur commença ainsi, d'une voix basse et rauque comme les flots qui
murmuraient autour du navire:
Voyez à l'horizon
Filer comme un fantôme
Ce brick sans pavillon,
Avec sa longue baume.
Veille bien au bossoir,
Car la nuit sera sombre,
Et l'on a vu dans l'ombre
Le Capitaine-Noir.
Largue la toile,
Forçons de voile,
Car il court l'enfer,
Ce roi de la mer.
Malheur à qui s'endort
Et tombe sous sa coupe;
Une tête de mort,
C'est son fanal de poupe.
De l'arrière au bossoir,
Comme un drap mortuaire
Est peint l'affreux corsaire
Du Capitaine-Noir.
Largue la toile,
Forçons, etc.
Le jour, au fond des eaux
Comme un plomb il se coule,
Pour guetter les vaisseaux
Que balance la houle.
Et lorsqu'avec le soir
Au loin la foudre gronde,
On voit sortir de l'onde
Le Capitaine-Noir.
Largue la toile,
Forçons, etc.
Des grappins teints de sang
A ses vergues se brassent,
Pour déchirer le flanc
Des vaisseaux qui le chassent.
Et quand il fait pleuvoir
Son monde à l'abordage,
Nul n'échappe à la rage
Du Capitaine-Noir.
Largue la toile,
Forçons, etc.
Partout portant l'effroi,
Partout faisant sa ronde,
Près des vaisseaux du roi,
Lui seul est roi sur l'onde.
Ah! tremblons de le voir!
Peut-être il nous observe....
Mais que Dieu nous préserve
Du Capitaine-Noir.
Largue la toile,
Forçons de voile,
Car il court l'enfer,
Ce roi de la mer.
La complainte de Herry sur le Capitaine-Noir n'était pas finie, que déjà
le feu du _Fantôme_ avait disparu à l'horizon. Mais fidèles à leurs
superstitions, les matelots anglais répétaient aux passagers qu'il ne
fallait pas pour cela s'imaginer que le Capitaine-Noir les eût quittés
pour ne plus revenir. Cet homme, ou plutôt ce diable, car c'est sans
doute un démon, n'a pas pour habitude de lâcher comme il l'a fait la
proie qui lui tombe sous la griffe. Aussi, à minuit, vous pouvez vous
attendre à le voir revenir le long de notre bord et jeter ses
redoutables grappins sur le pauvre _Mascarenhas_. Minuit, c'est son
heure, et avec lui il n'est pas de tempête qui puisse mettre un bâtiment
à l'abri de ses coups de patte. Quand la mer est furieuse pour les
autres, elle est unie comme une glace pour le _Fantôme_, qui jamais,
même dans un ouragan, n'a pris de ris dans ses huniers, et n'a amené ses
perroquets pour un grain. Le Capitaine-Noir est si certain du succès
quand il approche un bâtiment marchand ou un bâtiment de guerre, que
quelquefois il ne se donne pas la peine de monter sur le pont pour
commander l'abordage. Ce sont ses lieutenans qui ordonnent pour lui et
qui font la plupart des prises dont s'engraisse l'équipage du _Fantôme_,
car jamais le Capitaine-Noir ne partage avec ses gens; il leur donne
tout: il ne prend pour son propre compte que la gloire, et afin que son
nom seul soit connu, ses hommes ne sont désignés entre eux à son bord
que par des numéros. En mettant le pied sur le plabord du corsaire,
chaque nouvel arrivé perd son nom et prend un nombre d'ordre. Le second
du navire est le nº 1, le premier lieutenant le nº 2, le second
lieutenant le nº 3, ainsi de suite jusqu'au dernier mousse.
Les passagers, souriant avec l'air de l'incrédulité à tous les contes
des matelots, allèrent se reposer, et le pont du _Mascarenhas_ resta
livré aux hommes de quart, encore tout préoccupés des idées qu'avait
fait naître en eux l'apparition du _Fantôme_ et du Capitaine-Noir.
Mais pendant le temps où les marins s'entretenaient ainsi du fameux
capitaine et de son merveilleux bâtiment, que se passait-il à bord du
_Fantôme_? Nous allons le voir.
Quelques heures après avoir perdu de vue le _Mascarenhas_, le docteur,
chargé du soin de la malade que lui avait confiée le capitaine anglais,
s'empressa de prodiguer tous les secours de son art à cette infortunée.
Le mari de la mourante paraissait absorbé dans une douleur qui lui
permettait à peine de répondre aux questions qu'on lui adressait. Il ne
semblait trouver d'expressions que pour demander en espagnol au médecin:
Croyez-vous qu'elle puisse en réchapper? et puis il ajoutait avec
désespoir: Je donnerais toute ma fortune et toute ma vie pour conserver
un seul de ses jours!
La tête penchée au pied du lit qu'on avait préparé à son épouse,
l'infortuné mari n'avait pas voulu changer de position, et cependant les
instances du médecin avaient été vives, car, prévoyant le moment où la
malade pourrait cesser de vivre, il avait voulu éloigner son époux du
fatal spectacle qui se préparait pour lui dans ce funèbre entre-pont du
_Fantôme_, éclairé seulement par la lampe allumée au chevet de la couche
de l'agonisante.
Dans la nuit, le docteur, pour faire diversion au sentiment funeste que
cette scène douloureuse avait jeté dans son coeur, vint respirer sur le
pont l'air frais qui enflait les voiles du navire. Le Capitaine-Noir
était, contre son ordinaire, descendu dans sa chambre, car presque
toujours il se promenait seul jusqu'à minuit ou une heure du matin sur
le gaillard d'arrière.
Le docteur trouva le second du _Fantôme_ parcourant tout seul l'espace
compris entre le grand mât et le mât de misaine. Bien rarement les
officiers du bord, même quand le Capitaine-Noir s'était retiré dans sa
chambre, s'exposaient à se montrer sur le gaillard d'arrière, à moins
que ce ne fut pour surveiller de temps à autre la manière dont
gouvernait l'homme placé à la barre.
Maître Arnold, second du bâtiment, était un rude marin français, fort
peu familiarisé avec le sentiment, et très-expert en fait de chose
expéditive, soit sur terre, soit sur mer. Dans son temps, comme il
disait, la bamboche avait été sa passion. Mais voulant terminer
honorablement une carrière orageuse, il s'était fait corsaire sous les
ordres du Capitaine-Noir. Le docteur du bord et lui étaient au mieux,
quoique leurs manières et leur humeur fussent tout-à-fait différentes.
--Eh bien! docteur, s'écria maître Arnold en voyant monter sur le pont
son ami tout préoccupé, comment va la malade et monsieur son époux?
--Mais fort mal à mon avis, mon cher lieutenant. Vous me voyez tout
bouleversé de la scène déchirante qui vient de se passer dans
l'entrepont entre ces deux infortunés.
--Allons donc, docteur, je vous croyais plus de moral que cela; un homme
qui tue par état être _vent-dessus vent-dedans_ pour une femme qui va
avaler naturellement sa _gaffe_!
--Que voulez-vous? ce sont là des contradictions qu'on ne s'explique
pas, mais qui existent dans notre pauvre coeur humain.... A propos,
est-ce que le capitaine s'est déjà couché?
--Ah! mon Dieu, oui! Aujourd'hui il paraissait être plus triste encore
que de coutume. Cependant il a fallu qu'il ne fût pas de très-mauvais
poil pour vous accorder la permission de prendre à bord cette femme
malade et son pleurnicheur de mari.
--C'est vrai; je ne reviens pas moi-même de l'audace que j'ai eue de lui
demander de faire venir une femme à bord du _Fantôme_, et je conçois
encore moins l'indulgence qu'il lui a fallu pour ne pas m'envoyer
promener avec ma demande.
--Écoutez-donc, docteur, notre capitaine veut peut-être se rapatrier
avec le beau sexe; qui sait!
--J'en doute.
--Et moi donc. Quand celui-là aimera une femme, moi j'irai à confesse au
premier calotin venu. Avez-vous vu la grimace qu'il faisait quand
dernièrement, dans notre relache à la Guayra, je voulais amener ces deux
mulâtresses à bord? C'était cependant de bien belle marchandise; mais
notre capitaine m'a fait bientôt refouler le sentiment en dedans. Quelle
paire d'yeux il m'a faite! Une autre fois je vous assure qu'on ne m'y
reprendra plus. Plus d'amour, Lisette, à bord du _Fantôme_.
--Et vous aurez raison. Je connais notre capitaine depuis plus
long-temps que vous, et je vous jure que ce serait un mauvais moyen pour
se mettre bien avec lui que de renouveler la petite scène qui a déjà eu
lieu à la Guayra.
--Cependant on m'a dit, docteur, que, tel que vous le voyez, le
capitaine n'avait pas toujours craché sur la beauté!
--Bah! on vous a peut-être débité des contes comme on en fait tant sur
le Capitaine-Noir.
--Ecoutez, je ne vous donne tout cela qu'au prix où on me l'a donné à
moi-même. On m'a dit entre autres choses, que c'était parce qu'il
s'était trouvé trop échaudé par une particulière qu'il avait aimée trop
dur, qu'il ne voulait plus remettre la patte dans le sentiment.
--Qui a pu vous débiter de telles balivernes? Il y a dix ans que je
connais notre commandant et que je le suis sur toutes les mers, et
jamais rien n'a pu, je vous assure, me donner à penser qu'il eût été
trompé par une femme.
--Ecoutez donc, docteur, ce sont là de ces choses qu'un individu aussi
fin que lui n'aime pas à faire savoir à propos de botte. Mais croyez
bien que dans ce que je vous dis là, il y a quelque chose de vrai.
--Ne vous a-t-on pas raconté aussi que cette femme qui l'avait trompé
était son épouse, et que le dépit d'avoir perdu celle qu'il aimait
l'avait conduit à courir les mers?
--Sans doute que l'on m'a raconté tout cela.
--Eh bien! rien n'est plus faux. Ce sont toujours les mêmes bagatelles
que l'on débite sur son compte. Ah! parbleu! si l'on voulait écouter les
mille et un romans que l'on a faits sur notre pauvre capitaine, on en
composerait plus d'un volume....
--A l'usage des maisons d'éducation, n'est-ce pas, docteur?
--Mais je ne vois pas ce qu'il pourrait y avoir de si immoral dans tout
cela? Le Capitaine-Noir, ancien officier dans la marine française, s'est
attaché au sort de la république de Buenos-Ayres. Il a rendu le plus de
services qu'il a pu à sa nouvelle patrie; le tort qu'il a fait aux
ennemis n'a servi qu'à augmenter légitimement sa gloire.... Et nous que
ses succès ont enrichis, qu'avons-nous à lui reprocher?...
--Oh! rien sans doute, docteur, bien au contraire....
--Son avarice?
--Lui avare! il nous donne tout, bien loin de là, et ne garde rien pour
lui, ce brave homme!
--Son inhumanité?
--Lui! ah bien oui! c'est le meilleur des hommes quand il veut!
--Son défaut de courage?
--Son défaut de courage, dites-vous, docteur? Mais c'est un lion, et le
premier qui viendrait me dire.... Jamais la mer ne peut se flatter
d'avoir porté un marin aussi intrépide que ce poulet-là.
--Eh bien! qu'avons-nous donc à lui reprocher? le silence qu'il garde
avec nous? Mais si c'est là un moyen d'obtenir ce qu'il est en droit
d'attendre de notre obéissance, pourquoi le forcerait-on à nous parler
pour nous dire des choses inutiles?
--Vous avez raison, docteur, vous avez mille fois raison, et n'en
parlons plus. Notre commandant est ce qu'il nous faut, et, voyez-vous,
je ne le changerais pas pour un roi.... Mais causons, si vous le voulez
bien, d'autre chose, car il pourrait nous avoir entendus jaser ensemble,
lui qui voit tout ce qu'on fait à bord et qui sait tout ce qu'on
s'imagine lui cacher.
--Oui, parlons d'autre chose, je le veux bien. Vous ne vous douteriez
guère, j'en suis sûr, du motif qui m'a fait monter sur le pont? J'y
venais avec l'espoir d'y rencontrer encore le commandant.
--Et qu'auriez-vous fait si vous l'y aviez trouvé?
--Je lui aurais demandé une faveur.
--Et quelle faveur?
--Une faveur qu'il ne m'accordera pas sans doute, mais qui au reste
n'est pas pour moi.
--Et pour qui donc est-elle?
--Pour cette dame malade. Imaginez-vous qu'elle m'a d'abord demandé
comment se nommait le capitaine du navire et quelle espèce d'homme
c'était.
--Et vous lui avez répondu....
--La première chose venue. Dans la crainte de l'effrayer dans l'état où
elle se trouve, je me suis bien gardé, comme vous le pensez bien, de
prononcer le nom du commandant, et je lui ai dit, ma foi! qu'il se
nommait.... Antonio.
--Antonio, c'est, ma foi! un nom tout comme un autre.
--Et quand elle a voulu savoir quel homme c'était, je lui ai dit que
c'était un capitaine très-distingué et en grande réputation.
--Fort bien, et après?...
--Après elle m'a prié en grâce de l'inviter à se rendre auprès d'elle,
parce qu'elle désirait lui confier avant de mourir ses dernières
volontés.
--Ah bien oui! je serai bien curieux de voir pour la rareté du fait le
Capitaine-Noir faisant auprès d'une femme le service d'un
confesseur.... Il ne manquerait plus que cela pour me faire crever de
rire, moi qui depuis si long-temps n'ai fait une once de bon sang.... Et
que diable veut-elle, cette brave dame, avec sa confession et ses
dernières volontés? Est-ce que son grand _bat-la-lame_ de mari n'est pas
là au poste pour un coup?
--Par une singularité que je n'attribue qu'au désordre des idées causé
par la maladie chez cette pauvre femme, elle paraît depuis quelques
heures ne supporter qu'avec répugnance la présence de son mari au chevet
de son lit.
--Voilà bien les femmes, docteur! en maladie comme en santé, toujours le
caprice en avant jusqu'au moment de faire l'éternuement final et
définitif. En v'là une qui au lit de la mort ne veut plus de son
seigneur et maître. Ah! notre commandant a peut-être bien raison de ne
pas taper plus qu'il ne le fait sur le féminin.... Mais encore,
docteur, comment allez-vous débrouiller vos lignes pour tirer au
capitaine la carotte sentimentale dont la moribonde vous a chargé?
--Je ne sais; mais j'irai, ma foi! tout droit pour remplir un devoir de
conscience.
--Ah! c'est vrai, vous avez de la conscience, vous. Mais voyez-vous
bien, si j'étais à votre place, moi, savez-vous ce que je ferais?
--Que feriez-vous?
--D'abord je me dirais: Aller parler au commandant pour lui faire avaler
les récits des vieux péchés d'une concitoyenne, c'est comme si je
chantais _femme sensible_. Ainsi donc, pas de démarche inutile. Mais
d'un autre côté, pour empêcher la mourante de crier après le capitaine,
je dirais au second du navire, qui est un bon pèlerin, et c'est moi:
Arnold, faites-moi le plaisir, mon ami, de remplir la corvée pour le
commandant et d'écouter le chapelet que ma malade veut filer par le
bout avant d'appareiller pour l'autre monde. Alors, comprenez-vous bien,
Arnold descendrait dans l'entre-pont en se donnant un air bonhomme, et
il écouterait tout ce que la chrétienne aurait à restituer à la vérité.
Par ce petit moyen-là vous auriez rempli votre consigne, et votre malade
défilerait en paix la parade, contente comme une sainte du paradis.
--Y pensez-vous bien, lieutenant! Ce serait tromper les dernières
volontés d'un mourant, et je me reprocherais cela toute ma vie.
--Eh bien! vous vous le reprocheriez; mais la chose tout de même serait
faite!
--Non, j'aime beaucoup mieux m'exposer à un refus de la part du
commandant, et m'acquitter scrupuleusement de mon devoir, que de me
débarrasser de ma mission en abusant de la confiance d'une malheureuse
qui n'a peut-être plus qu'une minute à vivre.
--Voilà, par exemple, ce que je n'ai jamais compris, moi! Il y a des
gens qui sont assez heureux pour avoir réussi à se faire une provision
de scrupules. Ça les rend tranquilles, à ce qu'ils disent. Moi, j'ai
voulu aussi me _scrupuliser_ un peu; eh bien! jamais je n'ai pu y
arriver. Mais cependant tout cela ne m'empêche pas de dormir, de boire
bien et de manger de même, comme à l'ordinaire; et je défie le plus
honnête homme d'être plus tranquille d'esprit que je ne le suis. Il
paraît que pour certains individus, c'est trop difficile que de
s'installer une conscience un peu propre. Mais écoutez, au bout du
compte, si c'est une chose qui ne se donne pas que la conscience, quand
la nature ne vous a pas bâti pour en avoir une, on serait bien bête de
chercher à contrarier le voeu de la nature; n'est-ce pas, docteur?
En ce moment les deux interlocuteurs virent, malgré l'obscurité qui les
environnait, l'ombre de quelque chose sortir du dôme de l'arrière. Comme
le capitaine du _Fantôme_ avait seul le privilége de monter à cette
heure par l'escalier de la chambre, ils se dirent l'un à l'autre: Voilà
le commandant qui vient sur le pont. Attention! Séparons-nous.
--Oui, répondit le docteur au second, séparons-nous; vous, pour veiller
à votre quart, et moi pour aller faire ma demande au commandant.
--Votre demande! répliqua le second.... Il faut que vous ayez joliment
du courage, docteur; et franchement, j'aime mieux que ce soit vous que
moi qui ayez quelque chose à lui demander à l'heure qu'il est....
Allons, poussez de l'avant, et bonne chance que je vous souhaite.
Le Capitaine-Noir jeta d'abord les yeux sur la boussole pour s'assurer
si le timonnier gouvernait bien en route. Ce pauvre timonnier, sentant à
ses côtés son commandant, se tenait droit comme un piquet, les yeux
fixés sur son compas, et osant à peine exhaler son souffle, tant il
avait peur si près de son terrible chef. Après avoir stationné quelques
minutes auprès de l'habitacle, le capitaine se mit à parcourir à pas
lents, comme à son ordinaire, le gaillard d'arrière du navire. Pendant
une heure il ne fit pas autre chose.
Quant au chirurgien, qui guettait le moment le moins défavorable pour
aborder son chef, il s'était assis au pied du grand mât. Deux ou trois
fois déjà il s'était levé avec la ferme résolution d'adresser la parole
au capitaine, et deux ou trois fois il avait repris sa première
position, sentant ses jarrets trembler sous lui au moment d'ouvrir la
bouche.
Le second du bâtiment, maître Arnold, tout satisfait de trouver dans le
médecin un homme qui avait aussi peur que lui de son capitaine,
harcelait tant qu'il pouvait le malheureux docteur pour l'engager à se
lancer. A chaque tour qu'il faisait entre le mât de misaine et le grand
mât, il ne manquait pas de coudoyer son ami en lui répétant: Eh bien!
docteur, qu'attendez-vous pour parler au commandant? L'occasion est
belle, le voilà qui bâille à se démonter la mâchoire. Allez donc,
docteur, et plus vite que cela.
Le docteur n'osait.
Le Capitaine-Noir, au bout de son heure de promenade sur le gaillard
d'arrière, alla enfin s'asseoir sur le couronnement du navire. Dans la
position qu'il avait prise, la lueur de la lampe d'habitacle jetait par
intervalle sur sa sévère physionomie une clarté que faisait vaciller de
temps à autre le roulis du bâtiment. Dans un de ces momens où les
accidens de la lumière permettaient au docteur de voir la figure du
commandant, le médecin crut remarquer sur les traits de son chef une
expression moins austère que celle qu'ils avaient ordinairement. Pour
cette fois notre médecin jugea le moment opportun. Il quitte le pied du
grand mât, il se dresse sur ses jambes, et le voilà, poussé par le
second, faisant quatre pas et en reculant deux, en train de s'avancer,
le chapeau bas, vers son capitaine.
Dès qu'il se sentit en face de son redoutable chef, la résolution lui
vint avec la nécessité de parler clairement.
--Commandant, lui dit-il, j'ai une grâce à vous demander!
--Une grâce, docteur? Mais il me semble que c'est aujourd'hui le jour!
--Effectivement, commandant; vous m'avez déjà accordé une grande faveur
en permettant à cette dame malade de passer à votre bord; mais j'ai plus
que cela encore à réclamer de votre bonté.
--Plus que cela? Vous m'effrayez. De quoi s'agit-il?
--D'accomplir les dernières volontés d'une femme qui se meurt.
--D'une femme qui se meurt! Et quels rapports peut-il y avoir entre une
femme qui se meurt et moi?
--Cette malheureuse, à qui vous avez accordé si généreusement
l'hospitalité à bord du _Fantôme_, voudrait confier à vous, mais à vous
seul, un secret qui va s'exhaler avec son dernier soupir.
--Et pourquoi à moi plutôt qu'à vous?
--Parce que vous êtes le capitaine du navire.
--Et n'a-t-elle pas son mari à côté d'elle pour recueillir ses suprêmes
volontés?
--Elle ne veut absolument se confier qu'à vous.
--Plaisante idée! C'est bien cela, au reste.... Nommez-moi à cette
mourante, et l'envie de me prendre pour dépositaire du secret qui lui
pèse se passera peut-être.
--Je vous ai nommé, commandant.
--Et qu'a-t-elle dit?
--Elle a persisté dans sa résolution.
--C'est donc une femme bien extraordinaire!... Au surplus, il en faut
comme ça.... Et prévoyez-vous ce qu'elle peut avoir à me dire?
--De tels secrets ou peut-être de tels remords ne se devinent pas. C'est
une étrangère, et je la connais depuis quelques heures seulement.
--Des remords! Elles en ont donc aussi quelquefois les femmes!... Oui,
mais au moment de mourir, au moment où ces remords sont inutiles!... Je
verrai votre malade.... mais il faudra qu'elle parle vite....
Aujourd'hui, vous voyez que je vous accorde tout, et pour une femme
encore!... Dites-lui qu'elle se prépare à me recevoir....
Le médecin, étonné de la facilité avec laquelle il a obtenu de son
capitaine la faveur qu'il a sollicitée pour la malade, passe comme un
trait auprès du second, qui, le voyant se diriger pour descendre dans
l'entrepont, lui demande:
--Et bien, docteur, y a-t-il de bonnes nouvelles?
--Il a consenti, lui répond le médecin.
--Consenti! s'écrie maître Arnold.... Quand je vous disais qu'il voulait
se rapatrier avec le sexe.... Ah! par la sambleu! je serais bien curieux
de savoir la grimace qu'il va faire en accostant le lit de la moribonde!
Et aussitôt maître Arnold se dispose, en se plaçant au coin du grand
panneau, à épier le moment où le Capitaine-Noir se rendra auprès de la
dame mourante; mais il se poste de manière à tout voir sans que son chef
puisse soupçonner le motif qui le fait agir, car le second tremblerait
de laisser apercevoir à son commandant le moindre indice de
curiosité....
Le docteur, en revenant auprès de la dame anglaise, lui annonce que
bientôt elle va recevoir la visite du capitaine, et que celui-ci s'est
montré disposé à entendre ce qu'elle paraît avoir eu intention de lui
communiquer. A ces mots, l'infortunée paraît recouvrer un peu de force,
et relevant sa belle tête sur son oreiller, elle semble vouloir se
recueillir un moment et réunir quelques idées.... Sa main défaillante a
fait signe à son époux de s'écarter un moment.... L'époux en pleurs a
obéi avec une soumission qui laisse voir combien il fait d'efforts sur
lui-même pour s'écarter en cet instant douloureux de celle qu'il
chérit.... Mais les yeux de la mourante ne versent pas une larme.... Sa
bouche brûlante exhale à peine un soupir, et ses regards ne daignent pas
même suivre dans l'obscurité son malheureux mari qui s'éloigne en
sanglotant....
Le docteur, armé d'un flambeau, attend dans l'attitude du respect la
visite du commandant.... Des pas solennels se sont fait entendre sur
l'escalier qui conduit du pont dans l'entrepont.... Tout est calme à
bord: les matelots de quart, comme à l'ordinaire, se sont retirés
devant, prêts à paraître au premier commandement de l'officier, mais
n'osant se montrer sans qu'on leur en ait donné l'ordre. Un seul homme
se promène sur les passavans.... C'est maître Arnold, qui en marchant
bien fort veut faire croire à son capitaine qu'il a à peine remarqué le
mouvement qu'il a fait pour se rendre auprès du docteur....
Le Capitaine-Noir paraît enfin dans l'entrepont. Il saisit d'une main
ferme la lumière qu'il voit briller dans les mains du docteur. Il
s'avance vers la chambre de la malade.... Le docteur se retire avec
humilité, et va rejoindre le second du navire, qui de son côté guette
tant qu'il peut chacun des gestes de son capitaine.
Un rideau de soie enveloppe la couche de la mourante, qui s'est efforcée
de tourner la tête vers le côté où il lui semble avoir entendu les pas
du commandant.... Le Capitaine-Noir, en s'avançant près du lit de mort
de la passagère, approche le flambeau qu'il tient de la main gauche, et
de son autre main il écarte avec lenteur le rideau sous lequel lui
apparaît la figure pâle et livide d'une femme mourante....
A l'aspect de ce flambeau et de l'homme qui le porte, les yeux presque
éteints de l'infortunée s'élèvent sur le Capitaine-Noir.... Un cri
horrible s'échappe de ses lèvres contractées.... Le flambeau tombe....
Le Capitaine-Noir remonte avec la vivacité de l'éclair sur le pont, où
le docteur et le second le voient passer comme un spectre irrité.... Ils
ont entendu le cri perçant et terrible parti de l'entrepont. Une idée
épouvantable les a frappés comme d'un coup de foudre.... Le médecin se
précipite vers le lit de la malade: il gagne, malgré l'obscurité qui
règne sur ses pas, la chambre que vient d'abandonner le commandant, et
sur cette couche qu'il cherche de ses mains tremblantes, il retrouve un
cadavre.... C'est la femme qui vient d'expirer.... Des fanaux arrivent;
à leur fatale clarté il aperçoit l'époux de la victime, qui, tout
palpitant d'effroi, vient fixer ses regards épouvantés sur le corps
inanimé de son épouse.... C'en est fait, la mort a étendu son voile
lugubre sur l'infortunée, qui, dans son dernier soupir, a jeté un cri de
terreur et de désespoir dont le médecin lui-même tremble encore....
Ses traits, horriblement convulsionnés, offrent dans leur ensemble
affreux l'expression des sentimens qu'elle a éprouvés en expirant; son
front glacé porte l'empreinte de l'épouvante qui vient de causer son
trépas....
--Quel funeste mystère a accompagné ses derniers momens? demande l'époux
désespéré au docteur.... Répondez, monsieur.... Votre capitaine pourra
l'expliquer.... Il était là; lui seul a recueilli de la bouche de la
victime.... Je veux savoir....
--Gardez-vous bien, répond le médecin, d'interroger le commandant!... Si
le secret qui lui a été confié lui fait un devoir de se taire, n'espérez
pas....
--Je puis tout braver, maintenant que j'ai tout perdu.... Peu m'importe
le vain respect dont vous entourez un homme à qui j'ai droit de demander
par quelle fatalité cette infortunée a succombé au moment même où il a
paru près d'elle.... Est-il donc invisible pour qui veut parler à son
honneur, ce capitaine si terrible....
--Non, répond une voix lugubre à ces derniers mots du malheureux époux,
il n'est pas invisible, cet homme à l'honneur duquel vous voulez
parler.... Le voilà!...
Et devant l'imprudent qui n'a pas craint d'exhaler ainsi sa douleur, se
présente, les bras croisés et l'oeil en feu, le redoutable
Capitaine-Noir!...
Un silence affreux suit ces paroles sinistres; le docteur ose à peine
lever les yeux sur la figure de son commandant.... Le malheureux époux,
à l'aspect de l'homme qui lui est apparu, sent sa résolution s'évanouir,
et la peur succède à son exaltation. C'est au Capitaine-Noir seul de
parler dans cet instant solennel.... Il parlera sans qu'aucune bouche
ait l'audace de s'ouvrir pour l'interrompre....
--Faites enlever ce cadavre, dit-il en s'adressant au docteur et en
accompagnant cet ordre d'un de ces gestes qui ne permettent ni la
désobéissance ni même la plus légère hésitation....
Puis appliquant sa redoutable main sur le bras de celui qui un instant
auparavant voulait l'interroger, il entraîne ce malheureux dans la
chambre de l'arrière, dans cette chambre où lui seul avait le droit de
pénétrer....
Maître Arnold, resté sur le pont, a saisi quelques-uns des incidens
étranges de cette scène nocturne. Il brûle d'interroger le docteur....
Il a vu le commandant rentrer dans sa chambre avec le passager.... Que
s'est-il donc passé? demande-t-il impatiemment au médecin en le voyant
revenir sur le pont, après le départ du capitaine. Est-ce une comédie
infernale qu'il veut jouer aujourd'hui? Le médecin consterné ne répond
rien: il semble même ne pas entendre les questions que lui adresse son
ami....
Celui-ci, livré à la plus vive curiosité, redouble d'instances pour
obtenir quelques mots au moins du docteur, et après l'avoir arraché à sa
stupeur, en le secouant comme un homme qui dort, il parvient à en tirer
ces mots:
--La femme est morte, et le mari ne sortira pas vivant de la chambre du
commandant.
Alarmé à son tour de cette lugubre prédiction, maître Arnold s'écrie
avec effroi:
--Et si ce passager désespéré osait, seul avec notre commandant....
--N'ayez pas peur pour le commandant, répond le docteur.... Oh! si vous
aviez vu le regard qu'il a lancé sur ce malheureux....
--Mais encore une fois, docteur, avançons-nous, croyez-moi, vers le dôme
de la chambre du commandant.... Ce que vous me dites-là et votre air
d'enterrement me présagent quelque malheur.... Approchons.... Je serai
plus tranquille quand je me sentirai plus près de....
A l'instant même où maître Arnold prononçait ces derniers mots, en
entraînant presque malgré lui le docteur sur l'arrière du navire, le
bruit soudain d'une arme à feu les arrête....
Les deux amis et le timonnier placé à la barre se précipitent à la fois
à l'entrée du dôme pour se jeter dans la chambre du commandant....
--Grand Dieu! s'écrie Arnold tremblant, c'est lui qu'on a tué!
--Non, lui répond en se montrant à ses côtés le Capitaine-Noir, ce n'est
pas lui.... Faites monter à l'instant tout l'équipage sur le pont!...
Cet ordre était inutile: à la détonation de l'arme à feu, tous les
hommes du _Fantôme_, oubliant, à l'idée du danger de leur chef, la règle
sévère qui ne leur permettait de se montrer que lorsqu'ils étaient
appelés en haut, s'étaient élancés de leurs hamacs sur le gaillard
d'avant.
Le premier objet que leurs yeux hagards cherchent dans l'obscurité,
c'est leur capitaine, et en l'apercevant derrière, entre le docteur et
le second, ils se sentent rassurés....
L'ordre de rester sur le pont leur est cependant donné par maître
Arnold.... Tous se pressent en silence, le bonnet à la main, pour
entendre ce qu'il plaira à leur commandant d'ordonner....
Un homme monte seul sur le bastingage du vent: c'est le Capitaine-Noir.
Il va parler.
Tous ses gens palpitent d'impatience; et de peur de perdre un seul mot,
ils retiennent leur souffle dans leurs poitrines haletantes....
--Enfans! s'écrie leur terrible chef, la carrière de votre capitaine est
finie.... Une misérable femme l'avait trompé, un lâche avait flétri son
honneur.... Ma vue a donné la mort à la misérable, et cette main vient
de venger l'honneur de votre capitaine sur le lâche qui l'avait
flétri.... Je meurs digne de vous; vivez dignes de moi....
A ces mots, qui portent un effroi subit dans tous les coeurs, l'équipage
se précipite d'un seul bond sur son capitaine.... Il n'était plus temps:
l'arme qu'il tenait dans sa main venait de le renverser mort le long du
navire....
--Mettons en travers, mettons en travers, crient à la fois tous les
matelots; et trois embarcations, dans lesquelles se jettent les plus
alertes, sont amenées en même temps en vrac à la mer. Ceux qui n'ont pu
s'élancer assez tôt dans les canots se précipitent dans les flots pour
chercher, en plongeant autour du navire, le corps de leur bien-aimé
capitaine.... Les cris de rage des uns, les gémissemens des autres,
donnent à cette scène nocturne l'appareil le plus étrange et le plus
lugubre....
--Eh bien! demandent à chaque instant les officiers avec anxiété,
l'avez-vous trouvé, mes amis?...
Et tous les matelots consternés répondent:
--Non, pas encore.... Ils cherchent de nouveau, ils nagent toujours: on
dirait qu'ils ont fait le serment de retirer des flots un trésor auquel
leur fortune et leur vie sont attachées....
Le ciel, qui jusque-là avait été doux et serein, s'est voilé de nuages;
la mer s'est soulevée tout-à-coup à la lueur de la foudre qui commence à
gronder.... Le vent gémit dans les cordages et les voiles du _Fantôme_.
Mais ni la mer qui se gonfle, ni le vent qui mugit, ni la foudre qui
gronde, ne peuvent arracher les matelots à l'endroit où ils croient
retrouver les précieux restes de leur brave commandant....
La tempête, cependant, restera la plus forte.... Maître Arnold a répété
vingt fois l'ordre de revenir à bord, et vingt fois ses gens lui ont
désobéi....
Cependant à la voix brève de leur chef, qui s'unit à celle de l'ouragan,
au fracas du tonnerre et au mugissement des flots, les matelots rallient
le corsaire, en lançant vers le ciel, qui hurle sur leurs têtes, toutes
les imprécations de l'impuissance et du désespoir....
En rentrant à bord, l'équipage furieux cherche encore à assouvir sa rage
sur quelque chose qu'il demande vaguement....
Il lui reste deux cadavres.... Il les cherche.... Il les trouve.... Le
corps d'une femme est resté dans l'entrepont.... Le corps d'un homme
doit être étendu dans la chambre du capitaine.... Ces restes
épouvantables sont amenés sur le pont à la lueur des torches funèbres
que les officiers ont allumées....
--Voilà la misérable qui l'a trompé, s'écrient les matelots.
--Voilà le lâche qui a flétri son honneur, répondent d'autres matelots à
leurs camarades....
--Envoyons-les ensemble par-dessus le bord; non, plutôt par-dessus la
poulaine, disent-ils tous....
--Non! envoyons-les à l'eau tout nus, sans un lambeau de toile, et avec
un baril vide amarré aux pieds, ajoutent-ils, pour qu'ils flottent
long-temps, et pour que les oiseaux de mer dévorent leurs exécrables
cadavres.... C'est l'enterrement des lâches, et c'est encore trop bon
pour eux.
Et cette sentence cruelle de la vengeance est exécutée à l'instant
même.... En voyant disparaître les corps des deux victimes,
ignominieusement lancés à la mer, les matelots, irrités de ne pouvoir
exhaler leur rage que contre des restes inanimés, unissent du moins
leurs blasphèmes et leurs malédictions, en appelant la colère du ciel
sur les deux êtres à qui ils attribuent la mort de leur capitaine....
C'est avec peine que le docteur est parvenu à les empêcher de lacérer
les deux cadavres, sur lesquels, à défaut d'autre chose, ils voulaient
assouvir leur fureur.
--Est-ce ainsi, répètent-ils en pleurant leur commandant, que devait
finir le Capitaine-Noir....
--Un si vaillant homme mourir pour une coquine de femme....
Puis ils s'écrient en s'adressant à maître Arnold:
--Vous qui êtes devenu maintenant notre capitaine, conduisez-nous à
terre le plus tôt possible....
--Nous ne voulons plus naviguer désormais....
--Plus de Capitaine-Noir, plus de _Fantôme_....
--Lui seul était digne de commander notre corsaire....
--Menez-nous à la première terre venue....
--Notre course, sans lui, est à jamais finie....
Le dégoût qui s'était emparé de tout l'équipage après la mort du
Capitaine-Noir ne permettait plus aux officiers du corsaire de tenir
plus long-temps la mer avec des hommes pour qui la discipline, qu'ils
avaient observée jusqu'alors comme une sorte de culte, n'était devenue
qu'un vain mot. A peine les matelots retrouvaient-ils assez de courage
et de bonne volonté pour manoeuvrer le navire et pour obéir aux ordres
de leur nouveau commandant.
Les officiers tinrent entre eux un long conseil à la suite duquel il fut
résolu qu'on poursuivrait la route qu'on avait déjà prise pour attérir à
Buenos-Ayres.
Au bout de trois jours on découvrit enfin la terre.... C'étaient les
côtes de l'embouchure de la Plata.... C'était là que si souvent _le
Fantôme_, couvert de gloire et chargé des riches dépouilles de l'ennemi,
était revenu après ses rapides courses et ses nombreux combats.... A
peine les matelots eurent-ils reconnu cet attérage, qu'ils supplièrent
leurs chefs de seconder le projet qu'ils avaient conçu....
--Quelle est donc votre dernière intention? leur demanda le second....
--De brûler le navire, répondirent-ils tous, et de nous en aller à terre
dans nos embarcations, pour qu'il ne soit pas dit que _le Fantôme_
puisse naviguer encore sans le Capitaine-Noir.
Cette volonté étrange était exprimée avec tant d'unanimité et de
résolution, qu'il fallut bien que l'état-major du brick se rendît au
voeu du grand nombre....
L'ordre de brûler le navire est donné.... Les embarcations, chargées de
monde, sont prêtes à l'exécuter. C'est un hommage expiatoire, un
sacrifice pieux que l'équipage veut offrir à la mémoire de son
capitaine....
Les voiles du _Fantôme_ viennent d'être déployées....
Les grappins d'abordage ont été hissés, comme s'il s'était encore agi de
combattre....
Les caronades ont été chargées... le pavillon noir arboré à la poupe....
C'est à ce signal que les bâtimens ennemis reconnaissaient qu'il n'y
avait plus de quartier pour eux.... Une fois ces dispositions prises,
les torches dont les officiers et les matelots sont munis mettent le feu
au navire mouillé sur ses deux ancres, et en quelques minutes l'incendie
dévore, en hurlant dans le gréement et la voilure, ces cordages si fins,
ces voiles si gracieuses, chefs-d'oeuvre des habiles marins qu'avait
choisis l'intrépide capitaine.... Bientôt le feu gagne la coque; il
craque en pénétrant dans la cale, qui lance vers le ciel, par les
panneaux et le dôme de la chambre, de noirs tourbillons de fumée: les
pièces chargées sur le pont partent et tonnent.... Les hommes, groupés,
debout et le chapeau bas, dans les embarcations, attendent dans le
silence et le recueillement le moment fatal.... Les poudres vont
sauter.... Une explosion effroyable, dont la terre et la mer sont
frappées au loin, a retenti comme si les entrailles d'un volcan
s'étaient déchirées.... Long-temps après ce fracas épouvantable, l'onde
reste couverte d'un nuage de soufre que l'oeil ne peut percer, et que la
brise ne parvient qu'avec peine à chasser vers l'horizon, que la
secousse semble avoir aussi ébranlé.... Mais quand le vent a enfin passé
sur les flots, et que la clarté du jour s'est de nouveau étendue sur
leur surface, les regards des matelots cherchent la place où était _le
Fantôme_.... Ils ne le retrouvent plus.... Le brick n'a laissé après lui
aucune trace, et la mer a tout englouti pour jamais dans son abîme....
A l'aspect de ce néant, les voix de tous les marins du corsaire qui
n'est plus s'élèvent pour la dernière fois, et l'on entend partir de
toutes les embarcations ce cri lamentable:
Plus de _Capitaine-Noir_! plus de _Fantôme_!!!
* * * * *
V.
Le Négrier le Revenant,
SCÈNE DE MER DE LA CÔTE D'AFRIQUE.
Une petite flotte de négriers français, espagnols et portugais,
encombrait l'ouverture du vaste fleuve de Boni, attendant avec anxiété
l'occasion favorable d'échapper à la croisière anglaise qui la bloquait
étroitement depuis deux ou trois mois dans les parages où chacun des
navires de cette escadrille de marchands d'esclaves avait réussi à
achever sa traite.
La corvette _le Soho_, commandée par un officier aussi intrépide
qu'entreprenant, était venue pendant une nuit sombre et orageuse
mouiller entre les bancs de Boni, pour essayer de surprendre, au jour,
les négriers qu'elle avait cru pouvoir approcher à la faveur de la nuit
et du temps épouvantable qu'elle avait choisi comme le plus propre à
cacher sa périlleuse manoeuvre et son projet hardi.
Il faudrait avoir vu éclater un orage sur les côtes d'Afrique, pour se
faire une idée de la scène imposante qui se passait à bord de la
corvette anglaise pendant cette nuit solennelle.
Jamais encore le tonnerre, qui semble habiter ces climats de feu,
n'avait retenti avec plus de fracas dans les mornes sonores de ces
sombres rivages. Jamais encore les éclairs n'avaient embrasé avec autant
d'ardeur le ciel convulsionné qui vomissait sur les flots soulevés par
une houle sourde, des torrens de pluie, de soufre et de chaude fumée; et
le vent, qui si souvent hurle par _tornades_ dans l'atmosphère
étouffante de ces contrées désolées, s'était éteint sur les ondes
gonflées, comme pour abandonner un moment à toute la fureur des élémens
les lieux funèbres dont s'étaient emparées les ténèbres de la nuit.
Le silence que l'on gardait à bord de la corvette anglaise dans
l'intervalle des coups de foudre n'était interrompu que par la voix
retentissante du capitaine, qui, de temps à autre, gémissait dans un
porte-voix pour faire entendre ces mots à son équipage attentif:
_Babord la barre! Pare à mouiller! Mouille! File du câble encore! Monte
en double serrer les voiles!_
Dès que tous ces ordres furent exécutés avec promptitude et ponctualité,
et que la corvette se trouva tranquillement mouillée, le second du bord
ordonna à ceux des hommes qui n'étaient pas de quart d'aller prendre
quelque repos avant l'heure où leur présence deviendrait nécessaire sur
le pont. Puis il se rendit auprès de son capitaine, qui lui dit:
--Recommandez-leur bien de dormir s'ils le peuvent, car demain, selon
toute apparence, la journée sera chaude et fatigante pour eux et pour
nous!
Le commandant et les officiers passèrent le reste de la nuit à se
promener sur le gaillard d'arrière, mais sans causer ensemble comme ils
en avaient l'habitude dans les circonstances ordinaires du service. La
pluie tombait en nappe sur eux; le tonnerre continuait à gronder sur
leurs têtes; mais aucun d'eux ne pensait ni à la pluie qui les inondait,
ni à la foudre qui venait éblouir leurs yeux distraits.
Ils attendaient le jour.
Le soleil, à travers les masses de nuages rougeâtres dont l'horizon se
trouvait encore surchargé dans l'est, se leva enfin, vif, étincelant
comme après les nuits délirantes d'orage, et à la faveur de ses premiers
rayons, projetés sous la voûte du ciel encore convulsionné du choc
atmosphérique de la veille, les gabiers, perchés en vigie sur les barres
de cacatois, aperçurent au-dessus des bancs de sable en dehors desquels
était mouillée la corvette, l'extrémité de la mâture d'un bâtiment à
l'ancre....
Les officiers, après avoir observé à la longue-vue le navire
nouvellement découvert par les gabiers, vinrent prévenir le commandant
qu'on ne voyait encore personne sur le pont de ce trois-mâts; car
c'était un trois-mâts, et un fort _négrier_ sans doute....
La résolution du capitaine du _Soho_ fut bientôt prise et son plan
d'attaque bientôt arrêté.
--Comme il nous serait impossible, dit-il à ses officiers, d'approcher
ce vendeur de nègres, avec notre corvette, sans nous exposer à échouer
sur les récifs qui nous séparent de lui, nous irons le chercher dans son
refuge avec nos embarcations. Chacun de vous, messieurs, commandera un
des canots de l'expédition, et l'abordage nous fera justice de
l'impassibilité insultante de ce misérable.
En quelques minutes les cinq embarcations de la corvette sont mises à la
mer, et armées des meilleurs marins de l'équipage. L'ardeur des matelots
qui les montent est au moins égale au zèle des officiers qui les
commandent: elles partent; elles nagent vers le négrier qu'elles vont
atteindre en quelques coups de rames; et, malgré le danger qui le menace
de si près, le négrier, toujours paisiblement mouillé sur ses deux
ancres, ne fait aucun mouvement, ne laisse apercevoir aucun préparatif
de combat!... Aucun homme même n'a paru sur son pont.... C'est
probablement un navire abandonné....
Pendant le petit trajet que devaient effectuer les péniches anglaises
pour aborder ce navire mystérieux, le capitaine du _Soho_ était monté
lui-même sur les barres de grand perroquet de sa corvette, pour suivre
les mouvemens de son escadrille de canots, et être plus à portée, s'il
le fallait, de donner encore des ordres à ses officiers....
Un _hourra_ épouvantable, poussé jusqu'aux cieux par tous les vaillans
Anglais qui montent les canots assaillans, lui indiqua bientôt le moment
de l'abordage, et le capitaine remarqua avec joie qu'aucun homme ne
s'était encore présenté sur le pont du navire que ses gens devaient
enlever sans que lui, leur ami et leur chef, pût partager les périls
qu'il avait eu à leur faire courir.
Mais au moment où les péniches entourent, abordent, élongent le
trois-mâts, la scène change subitement d'aspect. Des masses de matelots
armés, lancés comme par un volcan des écoutilles du négrier, se
précipitent avec rage sur les premiers assaillans, qu'ils repoussent,
qu'ils massacrent, et qu'ils hachent sans pousser un cri, sans proférer
une parole; et au bout d'un quart d'heure de carnage, les Anglais,
accablés par l'impétuosité du choc inattendu qu'ils viennent d'éprouver,
sont réduits à s'éloigner du redoutable trois-mâts qui voit fuir leurs
embarcations à moitié coulées par la mitraille et jonchées des cadavres
de ceux qui ont voulu franchir ses formidables bastingages.
Cet échec si inconcevable, si imprévu, loin de décourager les officiers
des péniches, ne sert au contraire qu'à ranimer leur ardeur.
Ils reviennent à la charge dès qu'ils ont pu rétablir un peu l'ordre que
leur défaite a un instant troublé.
Cette seconde attaque, plus terrible, plus acharnée encore que la
première, fut repoussée aussi par le négrier avec encore plus de fureur
que le premier choc.
Ce nouveau massacre dura une demi-heure, et les péniches anglaises,
privées presque toutes de leurs chefs et de leurs plus vaillans
matelots, se virent forcées d'abandonner pour la dernière fois le champ
de bataille qu'elles venaient de couvrir si vainement de sang et de
fumée.
Quelle ne fut pas la douleur du commandant anglais, lorsqu'en voyant
revenir à bord le reste de la plus forte partie de son équipage, il
aperçut les groupes de matelots du négrier victorieux rentrer dans leur
cale et quitter le pont de leur navire, comme ils l'auraient fait après
avoir exécuté une manoeuvre ordinaire dans la circonstance la plus
paisible!
Quel pouvait donc être ce bâtiment infernal, armé de tant d'hommes et
résigné à une résistance si opiniâtre et si meurtrière!
A la suite de cette expédition trop fatale, la corvette anglaise,
réduite à s'éloigner avec le peu de monde que lui avait laissé le feu de
l'ennemi, ne songea plus qu'à quitter le mouillage qu'elle ne pouvait
plus garder avec sécurité, et où l'arrivée possible de quelques autres
négriers bien armés aurait suffi pour la placer dans la position la plus
passive et la plus humiliante.... Il fallut se résoudre à appareiller!
Mais dans quelle situation et avec quelles ressources.... Vingt ou
trente matelots, les seuls qui pussent encore agir, allèrent larguer ses
huniers et ses basses voiles, ces voiles serrées, la veille encore, par
un équipage de deux cents hommes si alertes et si dévoués!
Le malheureux commandant, livré à la tristesse trop naturelle de ses
idées et au dépit cruel d'avoir échoué si complètement dans une
tentative qui ne lui avait d'abord paru que trop facile, trouva à peine
en lui assez de force et de calme pour commander la manoeuvre qu'il lui
fallait ordonner pour fuir.... A l'abattement qu'il éprouvait déjà vint
se joindre encore un sentiment d'effroi....
Le négrier, le redoutable négrier, qui jusque-là avait semblé vouloir
rester à l'ancre et garder la position qu'il avait si bien défendue, se
dispose aussi à appareiller.... Il s'est même hâlé à pic sur ses ancres:
ses huniers paraissent s'élever le long de leurs mâts, sous ses
capelages, et quelques-uns de ses matelots ont sauté sur les vergues.
Plus de doute, il va appareiller....
Un large pavillon, un pavillon couleur de sang se hisse sur sa poupe, au
bout de sa corne d'artimon; et au milieu de cette fatale bannière se
laisse voir une tête de mort dessinée en blanc.... Ce signal funeste
n'indique que trop bien le projet du forban: il va venir attaquer _le
Soho_, _le Soho_ dépourvu de monde, _le Soho_ découragé, accablé par la
double défaite qu'ont essuyée ses embarcations.
Le fatal, l'inévitable négrier, poussé par la brise qui frémit dans les
airs, déploie toutes ses voiles, comme un vautour étend ses ailes
funèbres pour fondre sur un ennemi sans défense.... Il contourne les
bancs qui le séparent de la corvette: sa proue élancée fend, avec la
rapidité du vent qui l'entraîne, la mer sur laquelle il bondit; il
court; il approche; il va tomber sur _le Soho_.
--Oh! pour le coup, c'en est trop, s'écrie le commandant anglais en
s'adressant à ses compagnons consternés. C'est notre mort ou notre
déshonneur que veut ce pirate. Il sait que la corvette ne peut plus
combattre; mais apprenons lui, mes malheureux amis, qu'un bâtiment de
sa majesté peut sauter pour échapper à l'infamie de tomber entre les
mains d'un corsaire.
--Oui, oui, commandant, répondent tous les marins anglais à leur chef
désespéré. Faisons-nous sauter avec la corvette, plutôt que d'amener le
pavillon du roi pour cet infernal pirate.
Et un jeune officier, blessé dans le deuxième abordage livré au négrier,
s'arme d'une mèche allumée, et se traînant péniblement vers la soute aux
poudres, il n'attend plus que l'ordre de son commandant pour faire
sauter la corvette.
Plus tranquille après avoir trouvé dans son équipage la ferme résolution
dont il est lui-même animé, le commandant du _Soho_ attend avec
résignation l'approche du négrier, certain qu'il est, désormais, de
trouver contre la honte qu'il redoutait un refuge dans la mort qu'il
s'est assurée.
Une portée de pistolet sépare à peine les deux bâtimens qui vont se
mesurer bord à bord.... Mais quelle différence dans leur attitude et
dans l'aspect qu'ils présentent! L'un bondé de monde, les voiles hautes
et son artillerie prête à faire feu: l'autre se traînant avec effort
sous les deux huniers et la misaine qu'il est parvenu à larguer, et ne
montrant à l'ennemi que quelques pièces dégarnies de leurs canonniers et
un pont aussi désert que sa longue batterie!
Un coup de sifflet de silence s'est fait entendre à bord du négrier, qui
s'est mis en panne par la hanche de la corvette, sans que celle-ci ait
pu manoeuvrer pour échapper au danger de cette position.
Un homme monté sur le couronnement du négrier a posé sur sa bouche un
long porte-voix: c'est le capitaine forban qui va parler!
--Comment se nomme ta barque en dérive? demande ironiquement d'une voix
de Stentor le commandant du corsaire.
--Quel est ton nom, écumeur de mer? lui répond le capitaine anglais. Je
te ferai savoir le mien après.
--Mon nom? hurle alors le forban. Attends un peu, tu vas le savoir, si
tu sais lire!
Et au moment où le capitaine négrier achève de prononcer ce mot, une
épouvantable bordée lancée par son trois-mâts va percer le flanc ébranlé
et couvrir de flamme et de fumée le pont et la batterie de la
malheureuse corvette, qui ne riposte à la volée de son orgueilleux
ennemi qu'en lui envoyant un à un quelques coups de canon tirés en
désordre; et en s'éloignant dédaigneusement du _Soho_, le fier négrier
laisse lire au capitaine anglais ce nom sinistre écrit en grandes
lettres blanches sur sa poupe toute noire: _le Revenant_!!!
Trois heures après cette terrible entrevue des deux navires, _le
Revenant_ disparut comme une ombre fantastique, au bord de l'horizon
lointain, sous les éclats de la foudre qui recommençait à gronder, et
sous la masse du grain furieux dont le ciel s'était obscurci, comme la
veille, aux approches lugubres de la nuit!
* * * * *
VI.
Ronde de nuit des Corsaires.
Un grand lougre noir, long, élancé, ras sur l'eau, à l'air forban, aux
voiles hautes et tannées, était venu mouiller, pour quelques heures
seulement, à Bréhat, afin de vomir sur le rivage de cette île une
centaine de ses fauves marins qui avaient demandé à leur capitaine la
permission de se retremper dans les orgies de la terre, avant de
reprendre une croisière déjà longue et pénible pour eux.
Après avoir saccagé tous les cabarets de l'île, battu les filles,
assommé une partie de la garnison et mis le feu à deux ou trois granges,
qu'ils avaient eu la délicatesse de payer d'avance, les superbes
corsaires du lougre _l'Invisible_ étaient revenus à leur bord, frais et
dispos, vaillans et satisfaits, comme s'ils eussent passé un mois dans
une des champêtres maisons de santé des îles d'Hyères ou de Nice. Rien
ne rafraîchit mieux le sang impétueux des marins que la vive débauche et
les brûlantes orgies. C'est l'hygiène des hommes de mer, et les
capitaines connaissent tous le tempérament de leurs matelots.
_L'Invisible_ appareilla dans la nuit avec tous ses joyeux bandits, pour
couper, poussé par un joli frais du sud-ouest, sur la côte d'Angleterre,
vers le bill de Portland....
Cent cinquante renégats en chemise rouge, en bonnet noir et en grosses
et larges bottes de Terreneuviers, couvraient le pont du corsaire, et
présentaient, dans leur sauvage agglomération, l'abrégé informe de
toutes les nations maritimes du globe, avec leurs jargons différens,
leur physionomie caractéristique, leurs passions diverses et leur humeur
originelle. Il y avait dans ce singulier et terrible assemblage, des
Génois confondus avec des Malais, des Américains pêle-mêle avec des
Danois; des Africains mangeaient à la gamelle avec des Français, mais de
ces Français qui sont de toutes les nations, qui font la course en temps
de guerre et quelquefois même en temps de paix.
Un intrépide jeune homme de Saint-Malo commandait despotiquement à toute
cette écume maritime, que d'un souffle de sa voix il envoyait à
l'abordage, et qu'un seul de ses gestes impérieux suffisait pour faire
rentrer dans l'ordre le plus passif et dans le calme le plus absolu.
Deux heures après avoir quitté Bréhat, la moitié de l'équipage s'était
endormie profondément, et l'autre moitié était restée sur le pont, pour
veiller au large, manoeuvrer le navire et sauter au besoin à bord du
premier bâtiment marchand qu'on aurait pu rencontrer barbe à barbe au
milieu de l'obscurité presque impénétrable de la nuit.
Le jeune capitaine, assis sur son banc de quart près du timonier, qu'il
faisait gouverner, cherchait depuis long-temps dans sa tête rêveuse
l'endroit où il pourrait lui être favorable d'établir sa croisière. Les
gens de quart, en se disant à l'oreille: _Le capitaine est sur le pont_,
n'auraient eu garde d'interrompre par le bruit de leurs grossiers
entretiens les méditations de leur chef. _Quand on parle trop haut_,
s'étaient-ils répété, _ça lui donne la fièvre, et quand il a la fièvre,
le b.... n'est pas bon!_
Le maître d'équipage cependant, malgré la prudente réserve que lui
prescrivait la règle silenciaire du bord, s'était hasardé à conter,
assez timidement d'abord, des histoires de sa vie aux hommes du gaillard
d'avant; et l'éloquent narrateur, en remarquant du coin de l'oeil que le
capitaine s'était avancé sur le passavant de tribord pour recueillir
quelques-unes de ses paroles, s'était mis en tête de fleurir son
discours et d'élever son style à la hauteur de l'élite de son
auditoire.
«Il y a, disait-il, auprès de Portland, une jolie petite coquine de
ville que les Anglais appellent Weymouth dans leur jargon, où ce que les
plus _comme il faut_ du pays vont se baigner comme des canards riches;
de façon qu'une fois, ayant déserté des pontons de Portsmouth, en
compagnie de deux chenapans comme moi, je nous trouvions le soir sans
pain et sans embarcation sur la côte, le long d'une case avec de beaux
rideaux éclairés par de la chandelle en cire. Une crâne Anglaise,
taillée pour l'amour comme un _balaou_ pour la marche, se dégréait pour
à seule fin d'aller s'élonger, la paresseuse qu'elle était, dans son
hamac. Voilà que je dis par manière d'acquit à mes deux _acoulites_:
«--Il y a gras, les enfans, dans la turne, selon l'apparence du temps.
Et comme la porte était fermée et condamnée au cadenas, je me _pommoie_
le long du mur par la fenêtre, et j'entre, quoi!
«La particulière, en me distinguant, a peur de mon physique. J'avais
cinq ans de pontons sur le casaquin, qui ne vous refont pas le cadavre
d'un homme. Je dis poliment cependant à l'hôtesse: Ce n'est pas pour ça
que j'entre sans façon par la fenêtre de chez vous: c'est du métal qu'il
me faut pour le moment; et je croche dans tout....»
«Après quoi je referme la porte de la cassine en dedans, en envoyant la
clé par-dessus le bord.
«J'amarre avec deux tours-morts et une demi-clé la belle Anglaise sur sa
table, un mouchoir de batiste sur sa bouche, et une bouche un peu bien
garnie, allez; et en avant les pierres à fusil! que j'me dis. Me v'là
descendu en double parmi mes deux matelots de route, ma cale pleine et
mes panneaux condamnés.
«Avec de l'argent il n'y a rien d'impossible pour les mortels. Un
smogleur anglais, sentant à la bonne odeur que j'avais le gousset fourré
comme un premier hauban au portage de la ralingue, nous fit l'amitié
d'une embarcation à clins de dix-huit pieds neuf pouces de tête en tête,
pour nous remettre sur les côtes chéries de notre belle patrie: et ce
qui fut dit fut fait.»
Le conteur eut à peine achevé son récit, qu'une voix impérieuse et brève
s'éleva pour lui demander, au milieu du silence qui avait succédé à la
péroraison:
--Reconnaîtrais-tu bien la maison que tu as pillée?
--Capitaine, comme si j'avais encore l'honneur d'y être; le smogleur
dont que je l'ai corrompu m'ayant signifié que je m'étais adressé à la
première famille de lords du royaume.
--Combien s'est-il écoulé de temps depuis ton aventure?
--Trois mois et un jour, capitaine; d'autant plus que voilà la première
fois, depuis mon _exeat_ des pontons, que j'ai repris la course avec
vous, Dieu merci!
--C'est bon; va te coucher pour te préparer à passer toute la nuit
prochaine; demain je te ferai casser la figure, ou tu me ramèneras à
bord toute ta riche famille de lords.
--Vous êtes vraiment trop bon, mon capitaine, pour l'article de mon
sommeil dont je vous suis obligé. J'ai la maison dans la tête tout aussi
horizontalement que je vous l'ai dit il n'y a pas seulement une heure.
Dès les premières ombres de la nuit suivante, le lougre _l'Invisible_
avait débarqué dans sa légère chaloupe, près du cap St-Alban, cinq de
ses plus vaillans officiers, qui, conduits à Weymouth par le maître
d'équipage, étaient parvenus à s'établir mystérieusement sous les murs
du château que le forban avait escaladé, pour la première fois, trois
mois auparavant.
Le lougre corsaire, pendant cette petite expédition nocturne, louvoyait
au large, enveloppé des ténèbres qui favorisaient sa hasardeuse
exploration, et attendait avec anxiété le retour de la chaloupe qu'il
venait d'aventurer sur la côte ennemie.
Quelques heures se passèrent sans qu'aucun indice pût révéler au
capitaine le sort de ses audacieux maraudeurs.... Mais avec les premiers
rayons du jour, on aperçut, à bord de _l'Invisible_, un petit point noir
qui se détachait légèrement de la côte de St-Alban pour venir vers le
corsaire.... C'était la chaloupe chargée d'un nombre d'individus plus
considérable que celui avec lequel elle avait été expédiée à terre.
Du plus loin que le maître d'équipage put se faire entendre, perché à la
barre de la chaloupe, il cria au capitaine attentif: Mon capitaine, nous
vous apportons du fameux! le père, le mari et la belle Anglaise! tous
des lords pour le moins: il y aura gras! le père-lord seul en pèse au
moins deux comme vous!
Les trois infortunés captifs furent embarqués plus morts que vifs à
bord du fatal corsaire.
Le second de _l'Invisible_, après avoir présidé à cette petite opération
de détail, s'approcha du capitaine pour lui dire:
--Savez-vous bien, capitaine, que cette Anglaise est joliment
tapée?...--Qu'importe! avec l'argent que nous tirerons d'elle, nous en
aurons de cent fois plus belles encore, en les payant. Que dit le jeune
mari de ce coup de temps?--Mais, pas grand'chose de nouveau: il demande
seulement à vous parler.
--Faites-le venir et qu'il s'explique vite et rondement: le temps file
et la timidité m'ennuie.
Le mari de la jeune lady s'avança. C'était le seul des trois
prisonniers qui pût encore retrouver assez de force et de résolution
pour oser s'adresser au terrible chef des corsaires.
--Monsieur, demanda-t-il au capitaine en se remettant un peu de son
émotion, après l'attentat dont nous venons d'être victimes, que
pouvons-nous espérer de vous?
--La vie sauve, et rien de plus. Mais je vais vous parler sans phrases,
car je n'ai pas le temps d'en faire. Voici le fait. Vous avez, dit-on,
beaucoup d'argent, et nous en cherchons. J'ai mis la patte sur vous,
votre beau-père et votre femme, et pour les ravoir il vous faudra
financer. C'est tout et c'est juste. Combien me donnerez-vous de prime
pour votre liberté?--Combien exigez-vous pour notre délivrance?--Puisque
c'est à moi de parler le premier, j'entre en matière sans cérémonie.
Vous me donnerez six mille guinées, et il n'en sera plus question.
--Six mille guinées? Vous les aurez, pour peu que vous me procuriez les
moyens d'aller vous chercher cette somme à Weymouth.
--Cela ne sera pas difficile; mais entendons-nous bien d'abord, pour ne
pas embrouiller nos lignes. Le vent porte en côte, et avec ce petit
canot que voilà, et deux hommes dont vous me répondrez, je vais vous
faire mettre à terre. Votre femme et le papa beau-père resteront à mon
bord pendant le temps qu'il vous faudra pour rassembler vos espèces en
bloc. Demain, vers le milieu de la nuit, je courrai un gentil petit bord
sous le cap St-Alban, où vous viendrez me rejoindre dans une barque de
pêche et mon petit canot, si vous êtes un brave homme. Mais si, au cas
contraire, pendant l'arrangement de notre affaire, j'aperçois quelque
croiseur qui ait l'apparence de vouloir me chicaner, je prendrai chasse,
et, pour mieux marcher, je vous préviens que j'enverrai par-dessus le
bastingage tout ce qui pourra me gêner à bord et qui me paraîtra charger
inutilement le pont, la cale ou la chambre de mon navire....
A ces mots épouvantables, le pauvre Anglais ne put s'empêcher de frémir.
Le capitaine s'aperçut de l'effroi qu'il venait de jeter dans le coeur
de son prisonnier, et aussitôt il continua afin de profiter de l'émotion
qu'il avait eu l'intention de produire sur lui:
--Ces conditions sont dures à avaler, je le sais; mais je suis le maître
et vous êtes pour le moment l'esclave de ma volonté. Vous m'avez
entendu; je ne répète jamais la même chose.
L'affaire vous chausse-t-elle?
--Je souscris à tout: permettez-moi d'embrasser ma femme et son père, et
faites-moi débarquer sur le rivage: demain, je vous donne ma parole
d'honneur que vous serez satisfait.
Les choses se passèrent comme il avait été convenu. _L'Invisible_, après
avoir couru un bord au large toute la journée, remit dans la soirée le
cap à terre, et vers le milieu de la nuit il se trouva au lieu du
rendez-vous, sous la pointe de St-Alban. Un bateau de pêche, à l'heure
dite et à l'endroit indiqué, s'approcha remorquant un petit canot.
C'était la barque parlementaire dans laquelle devait se trouver
l'Anglais avec ses six mille guinées. Bientôt en effet le pauvre mari se
jeta tout palpitant d'espoir dans les bras de son beau-père et de son
épouse éplorée.
--Eh bien! dit le capitaine en le revoyant, la rançon est-elle à son
poste?
--Oui, monsieur; je vous avais donné ma parole, et voilà vos six mille
guinées.
--Eh bien! en ce cas, reprends ta femme, mon garçon, et le beau-père
par-dessus le marché! Je fais toujours noblement les choses.
--Puis-je au moins compter, monsieur, que pendant mon absence mon épouse
aura été respectée de vous et de vos compagnons?
--Tiens, morbleu! il est bon là le gentleman! Est-ce que, s'il en avait
été autrement, tu aurais voulu la reprendre au prix coté? Apprends donc,
mon amour, que les corsaires ont toujours de bonnes moeurs.... quand il
y a de l'or au bout....
Mais pas de sentiment, si ça ne te gêne pas. Le temps est beau, la brise
est ronde et la nuit sombre. Tu as ta femme au complet et moi mes
piastres bien comptées. La barque de pêche t'attend, et nous n'avons ni
l'un ni l'autre une minute à perdre. Embarquez-vous en double, heureuse
famille, à moins que vous ne vouliez cependant siffler un verre de
Cognac avec moi; et après, filez-moi votre câble plus vite que ça. Adieu
donc, bon voyage, les amis; et si le coeur vous en dit, n'oubliez pas,
mylord, que nous en sommes encore là pour un coup!
Le lendemain de son heureuse expédition, le lougre _l'Invisible_
flottait majestueusement sur la rade de Solidor, après avoir fait une
prise, en se rendant tranquillement du cap St-Alban à St-Malo.
Il y a beaucoup de gens, j'en suis sûr, qui, pour l'honneur de la
galanterie française, voudraient bien que cette aventure ne fût pas
historique. Mais j'en suis très-fâché: l'histoire des corsaires ne peut
s'écrire à l'encre rose, sur papier lilas vaporisé d'essence de
jasmin!
* * * * *
VII.
Maître révolté;
DIALOGUES DU GAILLARD D'AVANT.
Un joli brick du commerce, nommé _l'Oiseau-Bleu_, nous transportait, moi
et quelques autres joyeux passagers, de Bordeaux à Maragnan. Depuis
quelques jours nous avions fait beaucoup de route avec un vent assez
fort et un temps fort brumeux, sans que des rapports de familiarité se
fussent encore établis entre les personnes de la chambre et les gens de
l'équipage. Les matelots qui, pour la première fois, naviguaient à bord
du navire, se connaissaient trop peu pour qu'il régnât entre eux cette
intimité qui donne un air de famille si piquant à tout le personnel d'un
bâtiment marchand, et quant à nous, hôtes éphémères du bord, retenus par
le froid ou la peur de la mer dans le fond de nos chaudes cabines, nous
n'avions pas encore songé à communiquer assez directement avec les gens
chargés de nous mener à notre destination, pour pouvoir nous flatter
d'avoir mérité leur confiance.
Les marins, sans être ce qu'on appelle défians, sont en général peu
communicatifs avec les individus étrangers à leur profession.
Il faut presque toujours que l'occasion de lier connaissance avec eux
arrive naturellement et à propos, pour qu'ils accueillent favorablement
les avances qui ont pour but de capter leur attention ou leur
bienveillance.
Ce ne fut guère que lorsque nous nous trouvâmes dans les délicieux
parages de l'île de Madère, que l'on commença à jaser un peu à bord de
_l'Oiseau-Bleu_. Les voyageurs qui ont éprouvé la douce influence de
l'air des tropiques, savent l'effet que la température vivifiante de ces
climats produit presque toujours sur les équipages qui viennent de
quitter la frigide et sombre monotonie de nos contrées septentrionales.
Il semble que le premier souffle des brises alisées ait l'heureux
privilége d'épanouir toutes les idées, de dilater tous les coeurs. Les
marins qui sortent, dans l'hiver surtout, d'un de nos ports d'Europe,
pour aller chercher le ciel du midi, ne se ressemblent pas plus au bout
de quelques jours de mer, que si c'étaient des hommes de deux espèces
différentes.
Sur nos côtes (qu'on me permette de me servir de cette comparaison
triviale pour exprimer vulgairement mon idée), ce sont des ours, des
bêtes féroces ou tout ce qu'on voudra. Sous des latitudes plus
méridionales, ce sont des colibris, des oiseaux-mouches, tout ce qu'il y
a de plus vif, de plus mignon et de plus sémillant au monde.
Les colibris un peu goudronnés de _l'Oiseau-Bleu_ commencèrent, donc à
caqueter, comme je l'ai déjà raconté, à la vue de Madère.
Le maître d'équipage, en apercevant cette île si célèbre par la qualité
de ses vins, n'eut garde de laisser passer une occasion aussi belle de
faire de la topographie de gaillard d'avant.
--L'île de Madère, s'écria-t-il sentencieusement, ressemble à la vraie
croix sur le plabord de laquelle est mort notre seigneur Jésus-Christ.
--Et comment cela? me hasardai-je à demander à notre faiseur de
parallèle.
--La raison du comment? me répondit-il avec un air qui me fit deviner la
satisfaction qu'il éprouvait d'avoir provoqué la question à laquelle il
s'attendait, c'est que si on rassemblait tous les morceaux de bois de
la vraie croix, il y aurait de quoi à en faire cent vaisseaux de ligne,
comme de même que si on faisait l'appel général de tout le vin qui passe
pour du Madère, il y aurait de quoi à _soumerger_ toute cette île que
voilà sous sa propre _produisance_.
Je fis semblant de rire beaucoup de l'observation statistique du maître
d'équipage, et il se mit à fredonner:
De mille et quelques paradis
Que promet _la table_ ou l'histoire,
pour ne pas avoir l'air d'attacher une trop grande importance
scientifique à la remarque ingénieuse qu'il venait de faire.
Une petite passagère fort maigre, la seule que nous eussions le bonheur
de posséder à bord, monta en ce moment sur le pont et demanda au
capitaine, avec cette candeur de curiosité que savent avoir toutes les
passagères:
--Capitaine, comment nomme-t-on cette autre petite île que l'on voit là
à côté de la grosse?
--Mademoiselle, cette petite île se nomme Porto-Santo?
--Porto-Santo! s'écria la jeune personne; oh! le drôle de nom, _Santo_!
--Oui, _Santo!_ grommela entre ses dents mon maître d'équipage, et de
manière à n'être entendu que de moi; si on te _sentait les os_, à toi,
on serait en vérité bigrement embarrassé de te sentir autre chose,
madame _Santo!_
Cette saillie me prouva que le maître du bord était calembouriste, et je
devinai dès lors qu'il ne me serait pas très-difficile de tirer parti de
la gaîté naturelle de son esprit, pour les conversations que je me
promettais d'entretenir avec cet original, pendant la traversée.
Il n'est peut-être pas inutile de faire remarquer aux amateurs d'études
philosophiques, que le sobriquet de _madame Santo_ ou _Sent-os_ resta
pendant tout le voyage à la pauvre fluette passagère qui avait si
indiscrètement demandé à notre capitaine le nom de la petite île voisine
de Madère.
Le soir de notre première journée d'entrée en matière, les hommes de
quart, étalés nonchalamment sur le gaillard d'avant, jouissaient, dans
les postures les plus voluptueuses qu'ils pussent se donner en se
couchant sur le guindeau ou les écoutilles, d'un calme enchanteur.
Les voiles, mollement arrondies par la brise de l'arrière, semblaient,
en pesant à peine sur leurs vergues, nous renvoyer, comme pour nous
rafraîchir à dessein, le vent léger et pur qui les avait enflées.
Le silence contemplatif qu'observaient depuis quelque temps les
matelots, pour jouir plus intimement du repos charmant qu'ils
savouraient, ne fut interrompu que par la grosse voix d'un ennuyé qui,
après avoir bien contracté sa bouche pour mieux bâiller, se prit à
crier:
--Sac..dié! que je donnerais bien mon quart de vin pour que _queuqu'un_
nous contât un conte.
--Ah! tu aimes donc les _contes_, marquis! Excusez de la friandise: si
tu avais dit ça avant dîner, on t'en aurait servi un pour ton dessert.
C'était, comme on s'en doute déjà, le maître d'équipage qui venait de
faire cette réponse à l'amateur de contes.
--Ah ça, maître Révolté, reprit l'amateur, vous ne vous douteriez pas du
pari que j'ai fait, il y a bien, ma foi! une semaine, avec l'équipage?
--Tu as fait un Paris, mon ami, il y a une semaine? Eh bien! je t'en
fais mon compliment, car pour faire un Paris aussi vite, il faut que tu
n'aies pas perdu ton temps à enfiler des perles au clair de la lune.
--Quand je dis, maître Révolté, que j'ai fait un pari, c'est que je ne
sais pas ce que je dis.
--Je m'en étais douté, rien qu'à tes premiers mots, et toute ta vie je
te pronostique qu'il en sera de même.
--Je voulais dire que vous ne vous douteriez pas de ce que j'ai gagé en
pari, avec l'équipage.
--Je commencerai peut-être à m'en douter quand tu me l'auras dit; mais
auparavant, si tu penses que je vais me _sabouler_ le coco pour mettre
la main dessus, tu t'es fichu _dedans_ comme un arracheur de dents! (A
part.) Mais est-il donc bête, ce baptisé-là! C'est la lune dans son
plein avec une fente au milieu.
Le parieur reprend:
--Eh bien! pour tout vous dire, maître Révolté, j'ai gagé, sans être
trop curieux, que maître Révolté n'était pas votre vrai nom!
--_Non! Oui!_
--Mais, sans vous offenser, est-ce _oui_-t-ou _non_?
--Tu as parlé de mon nom, n'est-ce pas? Eh bien! j'ai dit _nom_, pour
faire écho; mais je n'ai pas dit _non_, c'est-à-dire _no senhor_, comme
dit l'Anglais. C'est une double entente que tu n'entends pas.
--Mais, finalement, j'ai parié avec les autres que _maître Révolté_,
c'était pas plus votre nom de famille que votre nom de baptême. Ai-je
t'i gagné, ou bien ai-je t'i perdu, quoi?
--Tu as gagné ou tu as perdu, personne ne peut te refuser ça, à moins
que tu n'aies ni perdu ni gagné, comme dans un pari d'une pareille
nature. Mais pour que tu aies raison une fois dans ta bête de vie, je te
dirai que tu n'as pas perdu.... C'est-à-dire que tu n'as pas perdu
l'esprit, attendu que tu n'as pas ce qu'il faut pour ce genre de
perdition.
--Ah! en ce cas-là, vous ne vous appelez pas devant la loi maître
Révolté!
--Pas précisément.
--C'est donc comme qui dirait censément un sobriquet?
--_Sot_ toi-même, entends-tu, mal appris!
Ah! mon Dieu du bon Dieu, est-_ce-t-il_ malheureux de ne pas savoir
bien parler le français! C'était pas pour vous offenser, maître Révolté,
bien _acertainement_, que je disais un sobriquet. Je voulais dire que
c'était, comme on dit, comment donc déjà? une espèce de nom de guerre
qu'on vous avait donné en vous appelant....
--Oui, c'est cela! un nom de guerre en temps de paix, n'est-ce pas.
Autre raison, autre bêtise! C'est comme défunt capitaine La Sottise,
qui, pour ne pas échouer son navire, l'a fichu droit à la côte. Allons,
paliaca de Moka, allons, va donc un peu de l'avant, si tu ne veux pas
aller en dérive du côté du champ de navets, de l'autre bord de l'eau.
--Ma foi, maître Révolté, je ne sais plus _quoi que_ vous dire, tant
vous avez de l'esprit au-dessus de moi. J'ai parié, quoi, et j'aurai
perdu faute d'avoir la langue aussi bien amarrée que la vôtre.
Pour venir un peu en aide au pauvre diable dont les questions avaient
été si mal accueillies par le subtil et impérieux maître, je crus
pouvoir m'interposer entre les interlocuteurs et renouer au profit même
de ma curiosité le dialogue qui venait d'être interrompu. Je l'avouerai
même, ce nom ou ce surnom de _Révolté_ que portait le maître d'équipage
semblait cacher quelque signification piquante, et au risque d'éprouver
le sort qu'avait déjà subi le matelot investigateur, je dis à notre
savant du gaillard d'avant:
--Maître, vous excuserez ma curiosité, sans doute; mais, je vous
l'avouerai, j'ai été tenté plusieurs fois, comme ce matelot dont vous
venez de blâmer l'indiscrétion, de vous demander d'où pouvait vous être
venu ce nom de _maître Révolté_ qui semble cacher le mot de quelque
énigme, si c'est, comme tout me porte à le croire, un nom de guerre qui
vous a été donné.
--Le mot d'une _égnime_, me répondit vivement le maître d'équipage; il
n'y a pas plus de mot _d'égnime_ là-dessous que de pommade à la rose sur
le cataugan d'un tondu.
La _nomination_ de _Révolté_ m'est venue par rapport à une affaire que
j'ai éprouvée dans mon vieux temps, et d'où j'ai été bien heureux de me
retirer avec un _sobriquet_ seulement et avec un petit coup de
_briquet_, ainsi que vous pouvez le voir par la marque qui m'en est
restée sous le menton. C'est un certificat de bonne conduite signé par
un capitaine, et que je ne perdrai pas, tant ce gaillard-là aimait à se
servir de bonne encre pour signer ses certificats.
--Diable! l'affaire dont vous nous parlez là doit être intéressante.
--Oui, surtout quand, comme votre serviteur très-humble, on en a payé
les _intérêts_.
--Et y a-t-il long-temps que cet événement-là vous est arrivé?
--Quel événement, s'il vous plaît, si j'en étais capable?
--Mais celui dont vous venez de parler.
--Moi, je viens de parler d'un événement! Ah bien bigre! tant mieux!
Dites plutôt, monsieur le passager, que vous voulez tout bonifacement me
tirer une carotte du nez. Je vois votre truc, tout nuit qu'il fait dans
le moment actuel, encore mieux que si la bougie était allumée. Mais
c'est égal, puisque vous désirez savoir le pourquoi-t-est-ce de mon nom
d'emprunt, je vais vous le raconter à la bonne franquette, pourvu
toutefois et néanmoins, pendant la chose que je vais vous réciter,
personne ne vienne me fiche malheur et me couper le fil de carret de mon
histoire; car, voyez-vous, monsieur, quand je parle, moi, je n'aime pas
qu'on s'avise de vouloir être plus savant que moi et de me couper le
câble de mon discours pour me faire faire une _épissure_ dedans....
Est-ce-t-il entendu, vous autres? cria le maître aux gens de quart qui
l'écoutaient.
--Oui, maître Révolté, nous avons bien entendu; vous pouvez parler, et
le premier qui dira quelque chose sur votre parole sera mis à l'amende.
--Et à quelle amende encore?
--A l'amende que vous voudrez, maître.
--Eh bien! à l'amende d'un revers de main et d'une convulsion de pied au
derrière. C'est convenu et entendu. Attention, je parle, et qu'on ne se
mouche plus! Les toussemens et les crachemens sont suspendus pendant
toute la séance.
L'orateur, ou plutôt l'historien, prit alors la parole de l'air le plus
grave, et au milieu du silence le plus profond il s'exprima ainsi:
«Une fois et quantes, j'étais embarqué dans ma jeunesse et du temps de
la guerre passée, à bord d'un corsaire de Bordeaux qui avait un nom qui
ne se trouve pas dans l'almanach des saints du paradis. Ce particulier
de corsaire, gréé en trois-mâts, et on peut dire aux oeufs et aux
champignons, s'appelait, ni plus ni moins, le _Mange-Tout_.
«Il avait en batterie seize caronades de dix-huit et deux canons de
huit; car vous savez assez qu'en course, sans qu'il soit besoin de vous
le récidiver, c'est avec du fer qu'on a des piastres, et avec une autre
poudre que la poudre à friser qu'on peut attraper de la poudre d'or
plein son sac.
«Nous étions à bord du _Mange-Tout_ environ cent trente à cent quarante
poulets de ma façon, c'est-à-dire pas trop avariés par l'eau de mer, et
un peu trop durs pour être mis à la broche ou en fricassée.
«Notre capitaine était un petit homme de cinq pieds à cinq pieds un
pouce de hauteur, et un peu plus large que long. Il avait nom Doublemin.
Je ne sais pas bien encore si ses mains étaient doubles, comme le
portait sa _nominaison_, mais ce que je sais très-bien, c'est que
chacune de ses pattes en valait bien deux comme celles des meilleurs
lapins du bord. A lui seul, quand il n'était pas content de la force de
l'équipage, il se mettait à hisser le grand hunier, en nous disant que
nous étions des carognes. C'était le seul compliment qu'il nous faisait
quand il était d'humeur à nous dire quelque chose d'_amicable_.
«Pendant tout le temps que nous restâmes mouillés avec le corsaire au
bas de la rivière de Bordeaux, en attendant une bonne nuaison de vents
pour mettre à la mer, la joie et la gaîté ne désemparaient pas à bord du
_Mange-Tout_. Les équipages des autres navires disaient que notre
trois-mâts était le bâtiment le _bien-nommé_, car on _mangeait tout_ et
même l'on _buvait tout_ à bord.
«Il y avait toujours une touque d'eau-de-vie crochée au pied du mât
d'artimon, et quand la touque était vide, il n'en coûtait pas plus que
d'aller la remplir à la cambuse.
«L'ouvrage n'allait pas guère, mais les vivres allaient rondement.
C'était un vrai paradis, affourché sur ses deux ancres, pour les cagnes
(les paresseux) et les ivrognes. C'est l'Anglais qui paiera tout ça, que
je nous disions. Oui, l'Anglais, pas mal! c'était nous, comme finalement
vous allez l'apprendre par la suite.
«Le vent devint bon au bout de trois semaines de ribottes au mouillage
du Verdon. Le corsaire appareilla; et en descendant de dessus
l'empointure du grand hunier, où j'étais monté pour affaler les cargues,
je m'aperçus du coin de l'oeil que l'on avait décroché la touque
d'eau-de-vie du pied du mât d'artimon, pendant que j'étions en train de
faciliter la manoeuvre.
«Effectivement, une fois en dehors des passes, le capitaine Doublemin
avait changé de barre et avait dit à ses officiers et au cambusier que
c'était assez causé comme ça entre l'équipage et la touque de
spiritueux. La sobriété, qu'il avait proclamé, est l'âme du matelot une
fois au large.
«Il disait là une parole bien sage, le capitaine Doublemin; c'est aussi
mon opinion à moi, que la sobriété. Alors je ne pensais pas encore de
cette façon. Mais depuis j'ai appris à gouverner droit et à mettre le
cap sur une autre aire de vent.»
Parvenu à ce point de son histoire, notre conteur s'interrompit un
instant pour adresser les mots suivans à un jeune novice de quart, qui
l'écoutait avec la plus vive curiosité depuis le commencement de sa
narration:
--Dis donc, Piloneau, si, au lieu de m'écouter là, la bouche ouverte et
les yeux sans bouger, tu allais me chercher une bouteille de Rochelle
qui est de service depuis ce matin à la tête de ma cabane!
--Oui, tout de suite, maître, répondit le novice Piloneau en se laissant
glisser par le capot du logement de l'équipage.
Pendant la courte absence de Piloneau, maître Révolté eut soin de nous
dire:
Quand je me laisse descendre du gosier une marée de paroles un peu trop
_conséquente_, la gorge me reste à sec, et les mots que je veux pousser
ne flottent plus dans la passe. Hum! hum! mon coup de Rochelle va
m'arriver bien à propos pour me permettre de reprendre la bordée de mon
discours.
Après avoir avalé la moitié de l'eau-de-vie qui restait dans la
bouteille que venait de lui remettre le novice, notre historien reprit:
«Je vous disais donc, avant de prendre un peu de rafraîchissement dans
le fond de cette bouteille, que la sobriété est le plus beau devoir de
l'officier et du matelot à la mer.
«Les gens du _Mange-Tout_, et moi tout le premier, coquin que j'étais
alors, ne pensèrent pas de cette manière. En voyant que la touque de
schnick n'était plus à son poste de combat, ils se dirent les uns aux
autres: _Tout va aller mal à bord du corsaire. Il n'y a plus rien pour
nous soutenir, et le capitaine est un véritable traître._
«Qui dit matelot, voyez-vous, dit un homme bigrement difficile à
contenter. Donnez deux jours de suite du gigot rôti à un équipage, et le
troisième jour de gigot, l'équipage se révoltera pour avoir de la viande
salée. C'est physique cette chose-là, et moi je suis juste; j'ai été
matelot tout comme un autre, et je sais bien que le huitième péché
capital, c'est de faire du bien à un matelot et de caresser un chat.
Ingrat une fois, ingrat deux fois, et ingrat trois fois, voilà le
proverbe. Je ne sors pas de là. Tant pis pour ceux qui ne seront pas
contens: il iront se coucher, s'ils ne sont pas de quart.
«Les plus farauds du corsaire firent d'abord des cabales. Allons trouver
le capitaine, qu'ils se dirent, pour lui réclamer notre contingent
d'eau-de-vie. Allons, répondirent les autres. Mais une fois qu'il fallut
en dégoiser et s'escrimer pour aller parler au capitaine Doublemin,
personne n'avait plus de jambes ni de langue à son service.
«Deux grands turbuleux _néanmoins_, ou _nez-en-plus_ comme vous voudrez,
prirent un peu de coeur à la bouche, et les voilà partis en députation
pour parler au capitaine au nom de tout l'équipage réuni en comité de
cabale.
«Une fois en face de notre _gare-la-bûche_, qui se promenait comme un
ours du Canada tout seul sur le gaillard d'arrière, les deux
ambassadeurs du gaillard d'avant ne surent faire autre chose que de
mettre leur bonnet à la main.
--«Que voulez-vous? leur demanda Doublemin pour commencer la
conversation.
--«Rien pour le moment, répondirent les deux _lofias_, bien embêtés de
la commission qu'ils avaient prise.
--«Eh bien! en ce cas, allez-vous-en et fichez-moi la paix.
--«Mais c'est que, capitaine, dit le plus hardi en revenant sur ses pas,
la touque d'eau-de-vie n'est plus crochée au mât d'artimon.
--«C'est qu'on l'aura décrochée, voilà tout.
--«Oui, mais c'est que nous vous demanderions à la revoir au pied du
mât.
--«Oui! se met à crier Doublemin avec une voix qui avait l'air d'avoir
passé par le gosier du diable, quand tu la verras _recrochée_ au pied
du mât, cette touque, c'est qu'auparavant vous m'aurez croché moi-même
par le _dormant_ du cou au bout de cette vergue. Allez vous coucher, tas
de pochards: deux quarts de vin et un boujaron d'eau-de-vie, voilà ce
qui vous revient, et c'est, trois fois par jour, plus que vous ne valez
tous ensemble.
--«Vous voulez donc en ce cas, capitaine, répondit le cabaleur un peu
_désorienté_, nous traiter comme des matelots du service ou comme des
pauvres rafalés de marins du marchand?
«Doublemin, en entendant ces paroles, ne fit seulement pas semblant d'y
faire attention, et il se mit à commander de suite une manoeuvre par
manière d'acquit et à seule fin de couper la conversation par le bout.
«L'équipage devint de plus en plus mécontent, et il ne cessait de
répéter: Il veut traiter des hommes comme nous comme des marins du
service; c'est notre malheur qu'il ambitionne en nous rognant d'une
manière aussi féroce les vivres de l'armement. Si encore, tout en nous
faisant jeûner d'eau-de-vie, il nous faisait faire des prises, on se
contenterait de la rafale de la cambuse, par la palpaison de l'argent;
mais avec lui, pas plus de prises que de fioles de tafia à vider.
«Voilà bientôt un mois que nous balandons à la mer, bordaillant bord sur
bord, et nous n'avons seulement pas rencontré ce qui s'appelle une
barque à piment. Il faut en finir, il n'y a pas d'autre moyen!
«Les plus obstinés criaient en entendant ces paroles qu'il fallait en
finir en jetant le capitaine à la mer; que c'était le meilleur moyen de
faire quelque chose de bien à bord.
«Je ne suis pas bien certainement ici pour blâmer la conduite des chefs.
Qui ne sait pas obéir ne sait pas commander, et qui doit commander doit
savoir obéir: c'est connu dans la marine. Mais je me permettrai de dire
nonobstant que si le capitaine du _Mange-Tout_ avait mis un peu plus de
douceur dans sa réponse aux gens de l'équipage, il aurait pu nous faire
avaler tout bonnement la chose de ne rien nous donner à boire. La
douceur dans le commandement est ce qu'il y a de plus beau, selon ma
petite manière de voir.
«Supposez que vous soyez médecin pour un instant, et que vous vous
mettiez dans la boule de faire avaler à un malade une boisson à lui
faire rendre l'âme par le haut. Eh bien! que mettrez-vous pour que la
boisson passe dans la cale du malade? Vous y mettrez un peu de sucre,
n'est-ce pas? afin de masquer le mauvais goût de la _drogaille_, et à
l'abri de la _sucraison_, la tisane fera son petit bonhomme de chemin.
«Le commandement n'est pas une chose plus _maline_ que ça. C'est un peu
de sucre qu'il faut y mettre, pour qu'il soit avalé sans faire faire
trop la grimace à vos inférieurs. Voilà comme moi j'entends le service.
La douceur et la sévérité, c'est ma consigne, et je ne sors pas de là.»
L'occasion de joindre l'exemple au précepte sembla s'offrir en ce moment
même à la philosophie pratique de maître Révolté.
Pendant qu'il prononçait emphatiquement la dernière phrase qu'on vient
de lire, un jeune novice du bord s'avisa de jeter sous le vent une
seille qu'il voulait remplir d'eau de mer. Mais négligeant la précaution
prescrite en pareil cas, le pauvre petit matelot avait oublié d'amarrer
le bout de la bosse du seau qu'il venait de jeter à la mer et qu'il
exposait à être enlevé par la rapidité du courant que la vitesse du
navire formait le long du bord.
Le maître d'équipage, s'apercevant de l'imprudence que venait de
commettre le novice inexpérimenté, interrompit tout-à-coup sa narration
et se leva brusquement en nous disant: Laissez-moi aller dire une
calotte ou deux à l'oreille de ce failli gars qui envoie un seau
par-dessus les bastingages, sans amarrer le bout de la bosse à bord.
Le maître s'avança alors vers le délinquant, et après lui avoir
reproché son imprévoyance et lui avoir donné deux ou trois bonnes tapes
sur les oreilles, il revint reprendre sa place et continuer la narration
que cet acte de sévérité avait un instant interrompue.
«Je vous disais donc tout à l'heure, reprit-il, que la douceur dans les
chefs était ma consigne. C'est toujours comme ça que j'ai pensé et agi.
Mais revenons à ce qui se passait à bord du _Mange-Tout_.
«Je crois déjà vous avoir récité que nous n'avions rien trouvé à gratter
sur mer, depuis notre départ du bas de la rivière de Bordeaux.
Cependant, au bout de quinze à vingt jours ou un mois, plus ou moins, de
croisière d'embêtement, voilà qu'on aperçoit à bord, du côté de l'île de
Madère, ma foi! dans les parages où nous nous trouvons à peu près
actuellement, un navire ou deux; car on ne savait pas trop bien encore
si c'était un seul bâtiment, ou s'il y en avait plus d'un. La vigie du
grand mât cria d'abord:
--«Voilà que je vois quatre mâts sous le vent à nous.
--«C'est deux bricks bout à bout, dit le capitaine.
--«Oui, répondit la vigie, ça m'a l'air de deux bricks; mais les quatre
mâts de ces deux bricks ne sont pas séparés deux à deux. C'est quasiment
comme si c'étaient quatre mâts sur le même navire.
«Le capitaine et les officiers se pommoyèrent sur les barres pour y voir
mieux avec leurs longues-vues.
«Les quatre mâts étaient toujours plantés à égale distance avec leurs
voiles orientées au plus près, et courant la même bordée.
--«Tiens, se mirent à crier quelques-uns des malins du gaillard d'avant,
car il y a toujours des plus malins que les autres à bord de tous les
navires, si c'était le corsaire le _Quatre-Mâts_ qui est appareillé
quelques jours avant nous de la rivière[1]?
[Note 1: Il a existé à Bordeaux un corsaire qui avait _quatre-mâts_, et
qui fut bientôt connu dans la marine sous le nom vulgaire du
_Quatre-Mâts_. Cette disposition, que l'on croyait devoir être favorable
à la marche de ce navire, n'obtint pas tout le succès que l'on attendait
d'une telle innovation. Au bout de quelques jours de mer, le
_Quatre-Mâts_ fut amariné par une frégate qui, elle, n'avait que
trois-mâts.]
--«_Quatre-Mâts_ ou non, fit notre capitaine, je veux en avoir le coeur
net.
«Et il ordonne de laisser arriver sur les quatre bouts de bois et de
faire faire à notre bord le branle-bas général de combat.
«_Le Mange-Tout_, quand il était poussé de bonne brise et qu'il avait de
la toile sur le casaquin, n'avait pas l'habitude de rester en route de
crainte d'user ses escarpins. Au bout d'une heure de chasse grand largue
et les bonnettes du vent amurées, nous commencions à tomber assez
rondement sur le navire ou les navires en vue. Mais tant plus nous en
approchions et tant plus on ne pouvait pas encore dire si c'était une
farce que nous avions vue ou si c'était une vérité.
«Figurez-vous une longue batterie jaune sur l'eau, et sur cette batterie
quatre mâts plantés, à peu près de même hauteur et avec le même
entre-deux. Il n'y avait qu'une brigantine sur le mât de l'arrière, un
pavillon anglais au bout de cette brigantine, et on ne voyait qu'un seul
beaupré avec ses focs sur l'avant de tout cet _embrouillamini_.
«Si c'était deux bricks naviguant bout à bout, disaient les plus savans,
on verrait leurs deux brigantines et les deux boute-hors de beaupré, et
le mât de l'arrière du dernier serait plus haut que son mât d'avant.
Mais ces coquins de mâts paraissent tout taillés et coupés comme ceux du
_Quatre-Mâts_ de Bordeaux, et il n'y a pas moyen de soutenir que c'est
ça ou que ce n'est pas ça.
«Tout en débitant des contes sur cette affaire qui n'était pas
tout-à-fait aussi claire qu'une chandelle allumée, nous approchions pas
moins du phénomène qui nous taquinait l'esprit depuis plus de deux
heures de temps. Il ne restait guère plus que deux portées de canon
entre le susdit phénomène à quatre mâts et nous, lorsque nous vîmes
enfin ces quatre grands imposteurs de mâts se séparer à la douce, et
faire deux beaux bricks de guerre anglais, dédoublés un peu proprement
l'un de l'autre par une manoeuvre analogue à la circonstance.
«Pour lors, nous commençâmes à voir deux pavillons, deux beauprés, deux
grands mâts plus hauts que les mâts de misaine. Celui qui ne se trompe
jamais n'est pas fait pour être marin. Il est trop savant, et les trop
savans se font toujours mettre dans le sac dix ans avant les autres.
«Voyant qu'il s'était mystifié lui-même, le capitaine Doublemin ne
voulut pas perdre de temps; c'était bien assez d'avoir perdu la vue.
«Il prit chasse en un coup de temps devant les deux _deux mâts_. Notre
corsaire, ainsi que j'ai déjà eu l'honneur de vous le certifier, ne
laissait pas moisir sa quille en route. Nous nous mettons à courir, et
plus vite que la petite poste, sur la côte d'Afrique. Les deux bricks
_escarpinent_ tant qu'ils peuvent, et il y avait d'un côté comme de
l'autre un peu plus de toile au vent qu'il n'y en a dans la poche où je
mets usagément mon mouchoir.
«La première nuit vient, et les deux bricks sont toujours dans nos eaux.
Le jour suivant même histoire; la seconde nuit la brise fraîchit et des
grains nous tombent à bord. C'était l'_inclination_ du _Mange-Tout_, qui
ne se _patinait_ jamais si bien que de fort temps.
«Finalement, après soixante heures de chasse, pas plus de bricks anglais
en vue que de doublons ou de quadruples en or dans la besace en chair
humaine de la femme d'un Hottentot.
«Le danger était passé; mais la farce revint. Quoi, braillaient les
anciens faiseurs de complots contre le capitaine, il prend deux bricks
de guerre pour un? C'est donc des prises à _quatre-mâts_ qu'il veut
amariner pour nous faire faire notre fortune! Oh! il faut que ça change,
soit de la tête ou de la queue. A l'eau le canard! notre capitaine n'est
qu'un dindonneau!
«Soi-disant, en courant comme nous le faisions sur la côte d'Afrique,
nous devions rencontrer dans ces parages, de gros bâtimens anglais, de
Londres ou de Liverpool, bondés de poudre d'or, de dents d'éléphant ou
d'hippopotame, et d'huile de palme; il y en a qu'appellent cela de
l'huile de palmier, mais le nom ne fait rien à la chose. Vous n'êtes
pas sans avoir entendu parler du commerce que font les Anglais avec les
nègres sauvages, qu'il leur est facile de mettre dedans. Faire le
commerce et embêter son monde, c'est _syllonyme_, c'est-à-dire la même
chose.
«C'était bien l'idée du capitaine de faire, s'il le pouvait, une
_raffle_ de bâtimens richement chargés dans ces parages. Mais le pauvre
cher homme était tombé dans une si grande _rafale_ de respect et
d'estime aux yeux de son monde, qu'on pensait beaucoup plus à bord à se
priver de sa douce présence, qu'à écouter ses ordres pour le bien du
service et l'honneur de la croisière du _Mange-Tout_.
«J'avais oublié, tout en vous contant mon conte, qu'il y avait à bord de
nous un petit mauvais pas grand'chose qui avait été embarqué sur le
corsaire pour apprendre le métier de la course: c'était le frère du
capitaine, qui servait en gros et en détail comme mousse; le plus vilain
et le plus traître des enfans perdus que j'ai connus dans la navigation.
Pour en revenir à ce bout d'engeance de Lucifer, je vous dirai que quand
le _carcaillon_ entendit parler de la révolte préparée par les plus
déterminés, il se mit à crier plus fort que tous les autres ensemble que
le capitaine était un brigand dénaturé, et qu'en sa qualité de frère de
Doublemin, il demandait qu'on envoyât son pauvre aîné par dessus le
bord, pour lui apprendre une autre fois à être plus juste envers
l'équipage. Les mal intentionnés, dont j'étais du nombre, en voyant la
bonne volonté du coquin de mousse à l'égard de son frère, dirent que
c'était un bon petit bigre. Ce n'était néanmoins qu'une vile et jeune
canaille, ainsi que je me ferai un plaisir de vous le prouver dans la
suite.
«Le mousse en question s'appelait _Chéri_, de son nom de baptême. Une
nuit que j'étais de quart, je lui dis: Ecoute, Chéri, si tu veux rendre
un vrai service à tout l'équipage en général, il faut que tu nous
préviennes quand il sera à propos d'envoyer monsieur ton frère de
l'autre bord du bastingage sous le vent.
--«Je ne demande pas mieux, me répondit l'enfant avec la franchise de
l'âge; mais c'est qu'il est malin comme un chat, mon gredin de frère, et
qu'il serait un peu lourd à _décapeler_ de cette façon, attendu qu'il
est fort comme toute une escouade d'abordage, et que je crois qu'il a
toujours sur lui un poignard de longueur, avec accompagnement de
pistolets de poche.
--«Quel moyen amical y aurait-il donc de finir bientôt la conversation
avec le particulier?
«Le petit Chéri me répondit pour lors:
--«Si j'avais seulement un bon paquet de vert-de-gris, d'arsenic, ou une
ration suffisante de mort-aux-rats, je répondrais bien de l'affaire,
parce qu'en mêlant l'empoisonnement en question dans la bouteille
d'eau-de-vie du pacha mon frère, je serais sûr de lui faire gober la
pilule de santé.
--«Ah! le gueux! il boit donc de l'eau-de-vie à discrétion, lui? que je
ripostai tout en colère.
--«Une bouteille toutes les nuits, quand la mer est belle, et
quelquefois deux fioles, quand il se réveille pour le mauvais temps.
--«Non, que je dis au petit Chéri après le moment de la réflexion. On
peut bien avoir du vert-de-gris à bord où il y a du cuivre; mais le
vert-de-gris, c'est du poison, et le poison n'est pas une arme brave et
loyale pour un équipage qui veut se révolter avec honneur et sans
reproches. Pour ne pas qu'il soit redit que nous avons pris notre
capitaine en traître, il vaut mieux le jeter coûte qui coûte à la mer,
au profit des requins ou autres carnivores de cette espèce, que de
l'empoisonner comme un insecte malfaisant.
«Chéri, l'infernal scélérat de mousse, me quitta en disant: Vous êtes un
brave homme, je vous respecte; mais mon frère n'en est pas moins une
_carcaille_. Et le mousse alla se coucher tout naturellement comme à
l'ordinaire.
«Pendant tout ce bataclan, nous n'en faisions pas moins route sur la
côte d'Afrique, où nous devions rencontrer, comme plus haut, à ce que
nous promettait l'état-major du navire, ces gros bâtimens anglais en
question, chargés de poudre d'or, de dents d'éléphant, autrement dit
morphil, et d'huile de palme ou de palmier.
«Oui, beaux bâtimens chargés de tout cela, que nous devions rencontrer,
comme vous allez le voir!
«Quand donc, nous demandions-nous les uns aux autres, jetterons-nous
définitivement notre capitaine à la mer? Demain, _gourgonnaient_ les
moins pressés. Aujourd'hui, à la nuit tombante, disaient les plus
déterminés. Oui, mais quand il fallait faire le coup, les plus pressés
remettaient encore l'affaire au lendemain. La révolte, voyez-vous, est
quasiment une pièce de canon de malheur! On trouve cent hommes pour la
charger, et personne pour y mettre le feu.
«Finalement, un beau matin avec le jour, on aperçut terre devant nous.
Le capitaine ordonna de laisser courir comme pour aller au mouillage.
Nous ne tardâmes pas à nous voir entre des petites îles désertes,
habitées par des sauvages qui ne paraissaient pas avoir reçu beaucoup
d'éducation. Autant qu'on pouvait le remarquer, même du bord, ces
individus étaient nègres de la tête aux pieds, et c'était d'autant plus
facile à deviner qu'ils n'avaient rien pour se couvrir le casaquin. Le
seul habillement de quelques-uns, c'étaient des flèches et des gros
bâtons.
«Si c'est comme ça que nous faisons la course, se mit à crier l'équipage
en examinant la physionomie de ces naturels, le capitaine nous la fiche
bonne! Croit-il donc que nous allons amariner une de ces îles avec les
habitans à bord, pour la _térir_ sur les côtes de France? Belles parts
de prises que nous aurons là! Un rocher au lieu d'un navire anglais, et
des sauvages nègres, au lieu de balles de coton ou de boucauts de sucre!
«Nous ne fûmes pas plutôt mouillés entre ces îlots abandonnés, que le
capitaine Doublemin ordonna à quarante hommes de bonne volonté
d'embarquer dans nos trois plus grandes embarcations pour aller faire de
l'eau à terre. Ce qui fut commandé fut exécuté. On mit des barriques
vides dans les embarcations. Les officiers qui commandaient la corvée
demandèrent quelques fusils pour leurs gens afin de pouvoir se défendre
à l'occasion contre les sauvages, et les trois canots débordèrent du
bord pour aller nous chercher de l'eau fraîche dont nous avions besoin
dans le fait, car depuis que l'on avait retranché l'eau-de-vie à
discrétion à l'équipage, il s'était jeté à corps perdu sur l'eau, pour
avoir à boire quelque chose.
«Vous pensez bien, sans qu'il soit nécessaire de vous le faire sentir
apparemment, qu'en demandant des hommes de bonne volonté pour aller en
corvée à terre, le chien de Doublemin avait son plan. Presque tous les
plus mutins du bord, à seule fin de s'entendre ensemble pour mieux
_manigancer_ l'infâme complot, avaient demandé à être de la partie. Moi
seul et quelques autres parmi les cabaleurs, nous étions restés à bord
pour ne pas laisser le navire tout-à-fait sans mauvais sujets.
«Ah! il est bon de vous dire peut-être que le chef du coup monté depuis
si long-temps était aussi resté avec nous autres. A lui seul il criait
du soir au matin qu'il se chargerait, une fois le beau moment venu, de
nous délivrer de Doublemin, quand bien même personne ne voudrait
l'assister dans sa bonne action.
«Une fois nos embarcations parties pour aller aborder la première île
venue, nous les vîmes accoster la terre, et les sauvages se retirer dans
les bois, par politesse et sans doute, à ce que nous pensions, pour
faire honneur aux nouveaux venus. Des politesses et des honneurs comme
ça, on vous en donnera tant que vous voudrez et treize à la douzaine
encore!
«La première chose que firent nos hommes de corvée en mettant le pied à
terre, ce ne fut pas d'aller chercher de l'eau, comme le portait leur
consigne; mais ils se mirent à courir comme dans la canicule après les
_sauvagesses_ de l'endroit, et je dis comme dans la canicule, car il
fait rudement chaud au moins sur la côte d'Afrique. C'est le pays de la
sueur et des désirs indécens, la nature y marchant toute nue sans les
vêtemens qui distinguent nos climats et nos habitudes.
«Le capitaine n'eut pas plutôt vu la manoeuvre des _mal-poussés_ qui
quittaient les embarcations pour courir après la négraille fugitive dans
les bois, qu'il se dit ou qu'il eut l'air de se dire en lui-même: Bon!
c'est ça! Je n'en attendais pas moins de cette vermine!
«Et aussitôt le voilà qui descend dans sa chambre et qu'un instant après
il remonte sur le pont. Mais excusez, dans l'intervalle de sa descente
en bas et de sa _remontée_ sur le gaillard d'arrière, il vous avait
changé de costume de la tête aux pieds.
«En allant dans sa chambre, il était habillé comme de coutume, veste
bleue, casquette de cuir et cravate noire.
«Pour revenir sur le pont, il s'était mis plus à la légère: un mouchoir
sur la tête, plus de veste, mais les manches de chemise retroussées
jusqu'à l'épaule, un poignard large comme la main à la place de sa
montre, et une paire de pistolets longs comme une cuillère à pot, sous
le bras gauche.
«Il va y avoir du nouveau à coup sûr, que je dis aux autres en voyant le
physique inhumain du capitaine. Personne dans le moment ne répondit à ce
mot d'avertissement.
«J'avais bien deviné qu'il sortirait avant peu des paroles
_indécrottables_ de la bouche du lapin. Rien n'est si aisé pour les gens
qui ont navigué que de lire les malheurs qui doivent arriver, sur la
physionomie des chefs.
«Je vous ordonne de faire filer le câble par le bout, cria Doublemin
d'une vois féroce à son second; et le second passa devant avec les
officiers du bord, pour faire exécuter le commandement.
«La brise venait de terre: quand le corsaire eut filé son câble, le
voilà qu'il va en dérive au large, en laissant, comme vous entendez
bien, à terre les trois embarcations qui étaient à nous chercher de
l'eau.
«On n'avait seulement même pas ordonné de faire hisser le petit foc à
bord: le navire, avec toutes ses voiles serrées, s'en allait
tranquillement en dérive, ne bougeant pas plus que s'il avait continué à
être mouillé.
«La preuve que je ne m'étais pas trompé en pensant qu'il allait y avoir
du nouveau à bord, c'est que pendant que nous étions tous les bras
croisés à attendre ce qui allait cuire pour notre service, le capitaine
se promenait seul sur le pont, comme un crâne qui veut chercher dispute
à un particulier quelconque.
«Au bout d'un quart d'heure de promenade, le v'là tout-à-coup qui
s'arrête. Il va en _dégoiser_: tout le monde se tait; respect aux chefs,
obéissance à la loi.
«Un complot abominable, dit-il en s'adressant à nous autres tous
indistinctement, a été _manigancé_ à bord. Je connais les chefs de la
révolte, et les misérables vont recevoir le châtiment qu'ils ont mérité.
«Anténor, avance ici; j'ai depuis long-temps un mot à te dire. Le moment
de régler nos comptes est arrivé. Approche, infâme!
«Anténor était le premier cabaleur parmi les autres. Il s'avance à la
rencontre du capitaine, l'air assez délibéré, les mains dans les poches
de son pantalon et la casquette sur la tête.
«Le capitaine, en se voyant accoster de cette façon, lui arrache primo
sa casquette de dessus l'oreille, et après l'avoir jetée par-dessus le
bord, il se met à lui crier:
«Cette dernière insolence vient encore confirmer ton crime, scélérat que
tu es. Depuis quand une _mateluche_ de ton espèce accoste-t-elle son
capitaine la tête couverte?
--«Depuis que les _mateluches_ comme moi se sont mis dans le toupet de
vivre en liberté! répond Anténor.
--«Et c'est aussi, il y a toute apparence, pour vivre en liberté, que tu
avais formé le plan, avec quelques brigands de ton numéro, de m'envoyez
par-dessus le bord?
--«Je ne sais pas seulement de quoi vous voulez me parler, dit Anténor
en regardant Doublemin.
--Eh bien! moi, je vais te l'apprendre. Une révolte s'était organisée à
bord, et c'est toi qui étais le chef du complot. Tu devais me jeter à la
mer pour t'emparer du navire. Un des comploteurs m'a tout appris; à
chaque heure, à chaque minute, j'étais instruit de votre lâche et
abominable dessein.
--«Ah! se mit à crier pour lors Anténor, c'est votre petit gredin de
frère qui est là, qui nous a vendus, la vermine!
--«Par Dieu, dit sur le moment le petit Chéri, vous aviez cru, manière
de cornichons que vous êtes, que je serais assez insensible pour vous
laisser tuer mon frère! Ils sont encore bons là ces _gréeurs_ de
conspirations pourries. Avale ça, Las Cazas!
«Le capitaine, après avoir fait taire la bouche à l'enfant, qui était
dans le fond un bon frère, mais une méchante petite _frapouille_,
reprit, en parlant toujours à Anténor:
--«Connais-tu bien, exécrable criminel, comment les lois punissent la
révolte à bord d'un navire?
--«J'ignore; mais je serai plus savant peut-être quand une fois vous me
l'aurez appris.
--«Eh bien! ces lois punissent la révolte de mort!
--«Oui, quand il y a des juges apparemment.
--«Ton juge, c'est moi; la loi, la voilà. Le coupable, c'est toi.
--«Et la condamnation?
--«Elle est sur ton infernale figure, et l'exécution du jugement au bout
de ma main. A terre, il y a vingt-quatre heures pour exécuter le
coupable; ici, il n'y a plus pour toi qu'une minute, et la minute vient
de sonner.
«Et en vous prononçant cette parole, voilà mon capitaine qui vous
empoigne la crinière d'Anténor de la main gauche, et qui vous lui envoie
à bout portant, de la main droite, un coup de pistolet d'arçon dans la
physionomie.
«Le corps du pauvre Anténor tomba sur le pont baigné dans son sang: tout
le haut de sa tête était resté dans la main gauche de Doublemin[2].
[Note 2: Un capitaine de corsaire, qui, pendant la dernière guerre
maritime, s'était conduit de la même manière que mon capitaine
Doublemin, dans une circonstance pareille à celle que je viens de
retracer, fut acquitté honorablement à Brest par la cour martiale
convoquée pour juger la conduite de cet officier. Le fond dans lequel
j'ai puisé l'aventure de maître Révolté est historique.]
«Le commencement de la justice est fait, cria alors le capitaine. La loi
vient de parler. Avancez quatre hommes et envoyez-moi le cadavre du
criminel par-dessus le bord.
«Ma foi! dans un moment comme celui-là et avec un Sarrasin de ce
calibre, il n'y a pas guère moyen de désobéir. Je fus un des quatre
hommes de bonne volonté qui débarquèrent défunt Anténor de l'autre côté
du bastingage.
«Il y avait lieu de penser vraisemblablement après ce coup de temps que
tout était fini à bord. Personne ne soufflait plus un mot plus haut l'un
que l'autre. On aurait entendu une moustique voler sur le pont.
L'équipage enfin en avait assez de cet exemple, pour son compte. Mais
Doublemin, lui, n'était pas encore plus content qu'il ne fallait.
«Cependant, comme je l'ai lu anciennement dans un livre: coupez la tête
d'un complot, et le complot n'aura plus de jambes.
«Quant à moi, sans me vanter, je n'avais plus ni bras ni jambes. C'est
que, écoutez donc, on aime bien se mêler un peu des affaires où tout le
monde met son nez; mais on n'aime pas, comme de juste et de raison, à
payer les pots cassés pour tout le monde. Vous entendez bien cette
parole, n'est-ce pas, vous autres jeunes gens qui m'écoutez à l'heure
qu'il est?»
--Oui, sans doute, maître Révolté; nous serions bien fâchés de perdre un
seul mot de votre conte, répondirent les jeunes matelots composant
l'auditoire du maître.
--A la bonne heure, reprit gravement celui-ci. Les fautes des anciens,
voyez-vous, c'est à peu près comme les roches à fleur d'eau et les
bas-fonds qu'il faut éviter. Je vous dis mes fautes, à seule fin qu'en
naviguant, vous ne tombiez pas dessus en grand, comme des badernes qui
ne savent pas gouverner leur barque. Danger connu est à moitié _paré_.
Après avoir débité d'un ton très-imposant et très-grave cet
avertissement tout paternel, notre narrateur reprit ainsi le fil de son
histoire:
«Ainsi que je l'ai annoncé, Doublemin n'était pas trop content.
«Il n'y avait pas un demi-quart d'heure qu'il venait de faire l'affaire
à ce pauvre Anténor, qu'il se mit à crier d'une voix qui semblait sortir
du fond de la cale d'un trois-ponts:
«Je sais qu'il y a encore de mauvais bandits à mon bord. Je les connais
tous un à un, et si, dans cinq minutes d'horloge, à partir du moment
actuel, ils ne viennent pas tous, les uns après les autres, se dénoncer
eux-mêmes de bonne volonté et me demander leur pardon, il y aura du
_grabuge_ encore sur le pont du _Mange-Tout_, après les cinq minutes de
grâce.
«Une minute se passe, deux minutes sont déjà passées; personne encore ne
prend la route du pardon général.
«Doublemin voyant le retard, se met à dire, pour nous engager à prendre
notre parti en braves:
«Si vous attendez que je vous nomme, je vous nommerai tous
individuellement ou ensemble; mais à chaque nom qui sortira de ma
bouche, je vous préviens qu'il y aura un homme de moins à l'appel.
«Et sans plus de façon que ça, le pèlerin vous dégaîne de sa ceinture
son poignard qui était bien large comme une feuille de bananier.
«Ah! il ne s'agit pas ici de faire les bégueules, dit un de nos
camarades qui n'avait pas trop la conscience blanche. Je me dénonce
moi-même. Capitaine, j'ai eu tort et me v'là à vos ordres.
«Quand un homme bat en retraite, il ne manque jamais de compagnons de
route, comme on dit.
«Après le premier révolté qui venait de _fouiner_, arrive un autre, et
puis un autre, et puis moi après le troisième. Si bien que nous formions
une rangée de dix à douze renégats repentans sur le pont.
«Une fois que Doublemin nous vit alignés, la figure un peu renversée du
mauvais côté, il nous dit, pour nous faire compliment sur notre
soumission:
«Vous êtes tous des crapules qui mériteriez les galères, si j'étais
aussi méchant que je devrais être juste. Mais je viens d'en expédier un,
et ça ne m'amuserait pas de recommencer la même cérémonie pour chacun de
vous. Cependant, sans être aussi criminels que le chef du complot, vous
êtes coupables, et vous ne devez pas porter celle-là en paradis; et afin
de signer avec de bonne encre un certificat de mauvaise conduite à
chacun de vous, je vais vous mettre ma signature dans un endroit où vous
ne pourrez pas la cacher aussi facilement qu'au fond de votre sac.
«Après nous avoir adressé ce petit discours, ne voilà-t-il pas que ce
diable de Doublemin vient à chacun de nous face à face, et qu'il nous
fait en particulier une petite entaille sur le menton avec le bout de
son poignard!
«La chose, me direz-vous, peut être légère: d'accord; mais il n'en est
pas moins bigrement gênant d'être marqué à la partie la plus _vulière_
du visage pour le restant de sa vie, et pour une affaire aussi
désagréable qu'une révolte à bord.
«S'il ne faisait pas nuit, vous pourriez voir encore sur mon physique la
signature de Doublemin. Je ne m'en cache pas, je ne l'avais pas volé, et
qui convient de ses fautes est plus méritant que celui qui dit qu'il n'a
jamais péché. La vie de l'homme, sans comparaison, est un grand câble de
vaisseau, et avant qu'un grand câble soit filé jusqu'au bout, il peut se
faire joliment des coques depuis l'étalingure jusqu'à la bitture.
«Ceux-là qui sont matelots et qui m'écoutent entendront assez ce que je
veux dire; les autres chercheront le _motus_ de l'_égnime_ que j'ai
voulu faire en passant.
«Dès le moment où tout se trouva arrangé à l'amiable à bord du corsaire,
le capitaine, voyant l'équipage content et satisfait, nous commanda
d'aller larguer les voiles; car vous vous rappelez bien que pendant la
petite affaire qui venait de se passer à bord, le navire avait été
laissé en dérive, poussé au large par la brise de terre.
«L'appareillage, je vous en donne mon billet, ne fut pas long à faire.
Nous courions tous du pont sur les vergues pour larguer la toile, comme
de vrais écureuils. Jamais nous n'avions été aussi lestes du jarret et
aussi vifs de la patte. Il y a des instans où une solide correction
retrempe furieusement la bonne volonté d'un équipage, et une fois que
les chefs ont réglé leur décompte avec leurs matelots, on se remet à
travailler pour une autre campagne.
«C'était pas encore le tout que d'avoir mis de la toile au vent à bord
du _Mange-Tout_, il nous restait ensuite à louvoyer contre le vent pour
regagner le chemin que nous avions perdu en dérivant, et pour rattraper
le bout de notre câble que nous avions filé sur une bouée deux heures
auparavant. Avec cela, vous vous souvenez bien, sans le moindre doute,
des trois embarcations que nous avions envoyées sur la petite île
déserte des sauvages, pour y faire de l'eau. Le capitaine avait bien
voulu, vous entendez, punir la révolte; mais il ne voulait pas
abandonner les gens qu'il avait expédiés à terre pour le bien du service
en général, et pour recevoir en même temps une bonne frottée en
particulier.
«Ainsi donc nous voilà à louvoyer bord sur bord, amures sur écoutes,
avec notre gueux de corsaire qui pinçait le vent comme la plus fine
couturière pince un _ourlé_ avec son aiguille. En moins d'une heure on
peut dire que nous avions déjà regagné une bonne partie du chemin perdu,
lorsque nous entendons un bruit de coups de fusil sur la petite île où
nous avions laissé nos gens de corvée.
«A ce carillon de coups de feu, le capitaine se mit à dire: Est-ce que
ces gaillards-là s'aviseraient de déchirer de la toile avec les naturels
du pays?...
«Et puis il prend sa longue-vue, et après avoir regardé à terre du côté
d'où venait le tintamarre de la fusillade, il nous redit: Oui, ce sont
nos gens qui saluent avec du plomb de calibre les antropophages qui leur
font une conduite de politesse.
«Quelle conduite de politesse! que nous pensâmes en entendant le
capitaine. Si la politesse dure encore une demi-heure, il n'y aura plus
personne à conduire par ces abominables _gueusaillons_ de sauvages.
«Nous arrivions toujours, à bord du corsaire, à l'endroit de notre
premier mouillage, et les coups de fusil que nous avions entendus
continuaient à _pétailler_, mais plus en douceur qu'à l'instant où nous
avions commencé à distinguer le roulement de la mousqueterie.
«Qu'est-ce que ça peut annoncer? que nous nous demandions à bord. Que
nos gens ont fait la paix avec les antropophages de l'île, ou qu'ils
sont plutôt _bûchés_ à ne pouvoir plus jouer du mousqueton?
«Nous ne fûmes pas long-temps heureusement à apprendre ce qui venait de
se passer sur ce rivage cruel et barbare où nous avions cru trouver de
l'eau, et où il n'y avait à ramasser que des coups à discrétion, et même
plus qu'à discrétion.
«Le jour, au moment dont je vous parle, commençait à tomber; mais il
faisait encore assez clair au loin cependant pour nous permettre de voir
que nos trois embarcations venaient de déborder de l'île des sauvages.
En une minute, comme elles avaient vent arrière pour venir sur nous,
elles larguèrent leurs voiles, et nous autres, pour aller à leur
rencontre, nous élongeâmes sous terre la dernière bordée que nous avions
à courir au plus près.
«Je parierais bien, n'importe quoi au monde, qu'aucun de vous ici n'est
fichu pour se figurer ce que nous vîmes à bord du corsaire, quand une
fois nos embarcations furent rendues à portée de vue de nous? Non,
jamais, au grand jamais, sous la voute _immensurable_ du firmament que
v'là au-dessus des girouettes de notre mâture, on ne verra deux
spectacles de cette manière. Une vraie comédie en action, une véritable
mascarade de côte d'Afrique.
«Imaginez-vous qu'aussitôt que nous pûmes bien apercevoir et compter un
à un nos gens dans les embarcations, nous vîmes les uns avec une flèche
dans le derrière, les autres avec une zagaie plantée raide dans le dos,
et les moins avariés enfin avec des coups de massue de sauvages, en
travers sur la mine. Nous avions peine à reconnaître nos camarades, tant
ces accidens-là les avaient changés de ce qu'ils étaient auparavant.
C'était, à vous dire le vrai, un spectacle à rire d'un côté et à pleurer
de l'autre, une farce et une pitié tout ensemble, finalement.
«Quand la première des trois embarcations de cette expédition de malheur
fut accostée à bord, notre capitaine commença par demander à l'officier
qui commandait la corvée:
--«Eh bien! monsieur, que vous est-il donc arrivé à terre?
--Capitaine, répondit l'officier, il nous est arrivé des coups comme
s'il en pleuvait.
--«Parbleu, je ne le vois que de reste, lui dit le capitaine. Mais
comment cette affaire entre les sauvages et vous a-t-elle eu lieu, et
par la faute de qui a-t-elle commencé?
--«Capitaine, que répondit encore l'officier, personne n'a commencé
l'affaire: elle est venue toute seule et tout le monde ensuite s'en est
mêlé. Mais puisque vous paraissez souhaiter avoir des détails là-dessus,
je vais vous faire mon procès-verbal aussi bien que je pourrai.
«Imaginez-vous, capitaine, qu'une fois à terre, je dis aux hommes de mon
canot et des deux autres embarcations: Mes garçons, débarquons en double
nos pièces à eau, et allons les mettre sous cette cascade d'eau fraîche
qui coule là-bas. Mes hommes me répondirent: Oui, nous allons faire ce
que vous nous dites. Mais au lieu de suivre mes ordres, les gredins
ayant vu des femmes sauvages qui étaient là avec leurs maris à nous
regarder, se mirent à faire des grimaces pour entamer la conversation
avec ces négresses. Les habitans et habitantes commencèrent par rire, et
mes gens, encouragés par les figures riantes des noirs du pays,
voulurent tâter de trop près les appas ou plutôt les _apparences_ qui
étaient devant eux. Mais les maris sauvages voyant cela ne firent ni une
ni deux. Ils se mirent à battre en retraite avec leurs épouses qui
paraissaient ne s'en aller qu'avec un air qui disait qu'elles auraient
autant aimé rester sur la place, afin d'être insultées par nos gens.
Malheureusement mes hommes, ne devinant pas la malice, eurent
l'indiscrétion de donner en grand dans l'écoutille. Les voilà à
poursuivre la bande des nègres et négresses faisant route vers le milieu
des bois; j'avais beau crier à mes matelots: Restez ici, je ne veux pas
que vous vous engagiez plus loin! Bah! c'était comme si j'avais chanté
femme sensible avec accompagnement de tambour de basque! Mes gredins de
canotiers chassèrent toujours les polissonnes de sauvagesses qui
s'enfonçaient toujours dans les taillis. Vous savez bien, capitaine,
que vous nous aviez fait prendre à chacun un mousqueton, en disant que
ça pourrait nous servir. Ça a servi effectivement à faire casser les
reins à une bonne partie de nos enragés, car lorsqu'ils se sont vus un
peu engagés avec les _carnibales_, ils ont voulu leur envoyer des coups
de fusil pour leur faire peur par manière d'acquit; mais au lieu d'avoir
peur, les imbécilles de sauvages n'ont-ils pas commencé à nous poivrer à
grands coups de flèches, de bâtons pointus et d'_anspects_ en bois de
fer! Vous voyez mes gens, capitaine, ils sont presque tous à moitié
éreintés, et si le docteur veut de l'ouvrage, il en aura plus qu'il ne
pourra peut-être en faire.
--«Quels sont les hommes que vous avez perdus dans cet engagement et qui
sont restés sur place?
--«Capitaine, ce sont ceux-là qui étaient les plus galans et les plus
emportés sur l'article du sexe; car, vous entendez bien, comme ils
voulaient faire la cour à _brûle-pourpoint_ aux épouses des sauvages,
ils se sont engagés naturellement le plus avant dans le bois, où ils ont
été caressés les premiers si impolitiquement.
--«Tant mieux! répondit sur ce mot-là le capitaine Doublemin. Ce sont
les plus mauvais sujets du bord et les faiseurs de complots dont les
sauvages m'ont débarrassé. Je ne demandais pas mieux. A présent nous
allons naviguer tranquillement comme de petites demoiselles. Faites
embarquer et hisser à bord les blessés, que le chirurgien va panser
aussi bien qu'il le pourra. Nous allons maintenant courir au large et
continuer notre croisière, comme si de rien n'était.
«Quand les hommes revenus de terre apprirent ce que le capitaine avait
fait à bord pendant qu'ils étaient sur l'île déserte, ils se dirent tous
à la fois: Le capitaine est un fameux lapin, et Anténor était un
cabaleur; c'est bien fait pour lui et pour nous; ce qui vient de lui
arriver n'était que le décompte qui lui revenait depuis long-temps.
«Voilà bien sur quel _gabarit_ sont construits tous les hommes! C'est le
battu qui a toujours tort, et le plus fort qui a toujours raison.
«Mais afin d'en finir une bonne fois pour toutes avec mon histoire, je
vous dirai, mes amis, que toutes ces aventures nous portèrent bonheur.
Trois ou quatre jours après l'époque, en cinglant au large de la côte
d'Afrique, nous fûmes assez chanceux pour mettre le cap sur un grand
coquin de trois-mâts anglais qui revenait de l'Inde, chargé d'indigo,
de riz, de salpêtre, et autres comestibles de même nature. La prise fut
amarinée, comme de raison, et expédiée pour France. Deux jours après, un
autre navire venant des mêmes parages tomba de la même manière sous
notre grande écoute, et l'_amarinage_ eut lieu tout aussi bien; il n'y
avait quasiment qu'à se baisser pour en prendre, comme on dit. La moitié
de notre équipage fut envoyée à bord des prises qui venaient se faire
gober comme des moutons par _le Mange-Tout_, et c'est pour lors que nous
vîmes clair comme le jour que le corsaire avait été bien baptisé de son
nom. Bref, quand nous eûmes bien écumé les mers où nous croisions, nous
revînmes tranquillement comme Baptiste au port de Bordeaux, d'où nous
étions partis. Les bâtimens anglais que nous avions capturés en tout
bien tout honneur avaient eu le sort d'_attérir_ sains et saufs, et
chacun des gens de l'équipage, une fois les parts de prises comptées au
bureau, eut sa fortune faite pour le restant de ses jours, excepté moi
qui trouvai moyen de manger tout mon argent en trois mois avec des amis
et des filles publiques. L'économie est une belle chose; mais la
bamboche est la perte du matelot.
«Vous m'aviez demandé la raison pourquoi on m'avait donné le nom de
maître Révolté. Je viens de vous la dire; c'est parce que j'avais eu le
malheur de faire partie d'une révolte à bord du corsaire _le
Mange-Tout_. Les beaux noms de guerre ne tiennent pas long-temps: les
mauvais sobriquets ou faux-briquets restent toujours. Sur le rôle
d'équipage que le capitaine a dans sa chambre, je suis inscrit sous le
nom de Frédéric-Stanislas Labous, qui est mon vrai nom de famille; mais
ça n'a pas empêché que depuis vingt ans on continue à m'appeler partout,
en toute occasion, maître Révolté, en punition sans doute de mon
ancienne faute, que le diable confonde, si jamais il en était capable!
«Ceci doit vous apprendre, jeunes gens qui êtes là la bouche ouverte
comme des dorades qui attendent les poissons-volans, que jamais il ne
faut faire un pas de travers dans la route du service, si on veut
toujours aller droit son chemin. Mon exemple est un avertissement que je
vous donne, et un avertissement vaut mieux que si je vous avais mis à
chacun une piastre dans la poche pour aller lécher du tafia dans le
premier cabaret venu.»
Ainsi finit la longue et philosophique histoire de maître Révolté, et,
après l'avoir écouté attentivement près d'une heure, et avoir observé,
autant que me le permettait le clair de lune, les mouvemens de sa
physionomie pendant sa narration, je restai édifié de la franchise avec
laquelle ce brave homme nous avait avoué une des fautes de sa jeunesse
et exprimé le repentir sincère dont ce moment d'égarement contre la
discipline avait été suivi. Ce n'est pas lui, me disais-je, qui
retombera dans la même faiblesse! Il a trop bien appris à obéir et
éprouvé trop cruellement ce qu'il en coûte pour avoir enfreint les lois
de la subordination! La sévérité du capitaine Doublemin lui a donné une
leçon qui lui servira toute sa vie!
J'éprouvais tant d'estime en ce moment pour la rude naïveté de notre
maître d'équipage, que je me disposais déjà à le féliciter sur la
sincérité des aveux honorables qu'il nous avait faits avec tant de
bonhomie dans sa biographie, lorsque le capitaine de notre _Oiseau-bleu_
monta sur le pont et regarda le temps qu'il faisait. Maître Révolté, en
voyant le capitaine s'informer du nombre de noeuds que filait le
navire, et en l'entendant, une minute après, ordonner de gréer les
bonnettes de perroquet, ne put s'empêcher de s'écrier presque assez haut
pour être entendu de tout le monde:
--Le tonnerre de Dieu t'enlève, ivrogne patenté et breveté! Le voilà qui
vient de s'étourdir la tête d'eau-de-vie, et qui va nous éreinter à nous
faire manoeuvrer toute la nuit! J'aimerais cent mille fois mieux
naviguer à bord du diable, qu'avec des rossignols de ce régiment-là!
Il aurait suffi que notre capitaine, qui n'était pas très-patient, eût
entendu un seul des propos que tenait maître Révolté, pour que notre
pacifique navire devînt, comme autrefois le corsaire _le Mange-Tout_, le
théâtre d'une rébellion en mer.
Belle perspective!
En passant sur le gaillard d'arrière et en pensant à la manière dont
maître Révolté mettait en pratique les maximes de subordination qu'il
nous avait débitées dans son histoire, je ne pus m'empêcher de me
rappeler cet antique proverbe que j'avais souvent entendu répéter, dans
mes voyages nautiques, par les philosophes goudronnés du gaillard
d'avant:
«Le vieux matelot meurt dans le péché de sa jeunesse, comme le dur
requin dans sa première peau.»
* * * * *
VIII.
Aventure sur mer.
Un bâtiment sarde, destiné pour Gênes, avait perdu à la Havane son
capitaine, le seul homme du bord qui pouvait reconduire le navire en
Europe. Le capitaine du brick _la Céladine_, de Bordeaux, avait sous ses
ordres un lieutenant à qui il désirait procurer les avantages dont sa
capacité et sa bonne conduite l'avaient rendu digne. Il lui proposa la
place qui s'offrait à bord du navire sarde. Le lieutenant accepta avec
joie, et il se disposa à partir pour Gênes, en qualité de capitaine
provisoire du navire étranger.
Ce jeune marin avait fait, dans le cours de plusieurs voyages à la
Havane, la connaissance d'une Française à qui il avait réussi à inspirer
l'attachement le plus vif. En apprenant le départ prochain de son amant
et en prévoyant l'isolement dans lequel il allait se trouver au milieu
d'un équipage d'étrangers, Mathilde n'hésita pas à sacrifier sa position
et son avenir à l'homme qu'elle aimait plus que sa famille et que sa
vie.
Le bâtiment sarde appareille, emportant avec lui le jeune officier de
_la Céladine_ et sa jolie maîtresse, heureuse d'avoir tout sacrifié à
son amour, et fière de s'associer aux dangers que son dévoûment pouvait
lui faire courir auprès de celui à qui elle avait voué son existence.
Cet acte d'abnégation et de courage édifia les jeunes camarades de
l'heureux lieutenant. Mathilde fut citée comme le plus rare exemple de
fidélité par tous les Français qui la connaissaient. On parla beaucoup
des deux amans dans les premiers jours qui suivirent leur départ, et on
les oublia ensuite, pour s'occuper du choléra qui régnait alors avec
beaucoup d'intensité à la Havane.
Un brick du Havre, _la Milise_, commandé par le capitaine Noël, avait
fait voile peu de temps après le bâtiment sarde que l'on croyait déjà
bien loin, et que les marins du brick havrais ne s'attendaient guère à
gagner. Cependant, au bout de quelques journées de mer, le capitaine
Noël aperçut, au nombre des bâtimens qu'il rencontrait dans les
débouquemens, un navire qu'il crut reconnaître pour celui que conduisait
l'ancien lieutenant de _la Céladine_. En s'approchant de ce brick, ses
doutes se confirmèrent. C'était le bâtiment sarde parti avant lui, et
qui poursuivait sa route, mais avec une apparence de défiance et
d'hésitation que les marins savent reconnaître aussi bien qui si les
navires avaient, comme les individus, une démarche et une physionomie.
Curieux de connaître la cause qui avait pu retarder ainsi dans les
débouquemens un navire monté par l'un de ses amis, le capitaine de _la
Milise_ fit gouverner de manière à parler à son nouveau compagnon de
route. Rendu à peu de distance du brick sarde, il le hèle au porte-voix
et demande des nouvelles du lieutenant français.... Un des hommes de
l'équipage lui répond que le malheureux est tombé dangereusement malade,
et que cet événement les a jetés dans un tel embarras, qu'ils ne savent
plus quelle route suivre pour se rendre à leur destination ou pour
regagner la Havane. Une jeune femme paraît bientôt sur le pont: c'est la
pauvre Mathilde, qui confirme douloureusement la vérité de ce triste
rapport. L'équipage sarde, presque abandonné à la merci des vents et des
flots, sur un navire qu'il ne sait ni manoeuvrer ni conduire, implore la
pitié et le secours du brick français. Le capitaine Noël met en panne,
et se rend à bord du bâtiment étranger.
Il trouve le jeune Lag... étendu presque mourant dans sa cabane et
luttant avec un courage, hélas! trop inutile, contre un mal terrible qui
paraît offrir tous les symptômes du choléra. A côté du malade veille
depuis plusieurs jours, sans vouloir prendre un seul instant de repos,
l'infortunée Mathilde. C'est elle qui, seule jusque-là, a soigné son
amant, et c'est de sa main qu'il a reçu tout ce que son ingénieuse
tendresse a cru lui préparer de salutaire. La contagion, que redoutent
les gens de l'équipage, elle l'a bravée pour devenir la garde et
l'infirmière de celui qu'elle aime, et la crainte de cette contagion lui
a laissé du moins le privilége d'approcher seule du lit du moribond. A
la vue du capitaine Noël, le malade semble oublier ses souffrances pour
ne s'occuper que de sa maîtresse; il supplie le capitaine français
d'engager Mathilde à passer à bord de _la Milise_; il veut sauver à
cette infortunée le spectacle de la mort qui ne peut tarder à le
frapper. Mathilde a compris l'intention de son amant. Elle prévient par
un seul mot les instances que le capitaine Noël croit devoir faire
auprès d'elle pour remplir la volonté du mourant. Je l'ai suivi, lui
dit-elle, jusqu'ici, et j'aime mieux mourir à côté de lui, que de
l'abandonner pour ne plus le revoir.
Le capitaine de _la Milise_, convaincu bientôt de l'inutilité des
efforts qu'il ferait auprès de cette pauvre fille pour l'engager à
quitter son amant, et privé de tous les moyens de secourir le malade,
voulut du moins contribuer autant qu'il le pouvait à sauver l'équipage
sarde, en lui donnant un officier qui fût en état de le conduire. Il
laissa à bord du bâtiment étranger son lieutenant, M. Bérez, pour
remplacer le malheureux Lag....
Les deux bricks, après avoir navigué quelque temps ensemble dans les
débouquemens, se séparèrent, l'un pour venir au Havre, l'autre pour se
rendre à Gênes.
En acceptant le commandement du bâtiment sarde, le lieutenant de _la
Milise_ avait senti qu'il lui serait nécessaire de réunir tout son
courage pour supporter le spectacle des scènes déchirantes qui allaient
avoir lieu à bord. Le pauvre jeune homme auquel il venait de succéder ne
pouvait résister long-temps aux douleurs qui à chaque instant lui
arrachaient les cris les plus aigus. Sa maîtresse, exténuée par les
veilles qu'elle avait prodiguées au moribond, prévoyait avec une terreur
que redoublait encore sa faiblesse le moment où elle perdrait l'homme
qui seul l'attachait à la vie. Au bout de quelques jours de fatigues, de
larmes et d'angoisses, elle-même se sentit atteinte de la maladie qui
dévorait Lag.... Ce ne fut qu'après des efforts inouïs qu'on parvint à
l'éloigner du lit du mourant, pour la placer dans une petite chambre où
ses yeux n'auraient pas du moins à supporter la vue de la mort prochaine
de celui que son dévoûment n'avait pu arracher au trépas.
Dès ce moment fatal, la sollicitude du nouveau capitaine se partagea
entre les deux malades. Tous les momens qu'il pouvait dérober aux soins
qu'exigeait la conduite du bâtiment, il les passait au chevet des deux
amans. Rien n'était plus touchant et plus pénible, rapporte cet
officier, que d'entendre à chaque instant ces infortunés demander des
nouvelles l'un de l'autre. Il semblait que chacun d'entre eux ne
souffrît que dans la personne de l'autre malade. Quand Lag... voyait son
compatriote s'approcher de lui en revenant d'auprès de Mathilde, il
n'entr'ouvrait ses lèvres éteintes que pour répéter: Et Mathilde,
est-elle mieux? En reviendra-t-elle?.. Oh! si elle pouvait en revenir!
Puis un moment après c'était Mathilde qui disait au capitaine: Et ce
pauvre Lag...? Oh! s'il pouvait vivre, je mourrais contente! Dites-lui
que je l'aimerai jusqu'au tombeau!»
Les voeux de la malheureuse ne furent pas exaucés: son amant succomba
enfin à ses souffrances. On lui cacha d'abord ce trépas funeste; mais au
bout de quelques jours elle pénétra l'horrible mystère.... Il lui
semblait, disait-elle, quoiqu'elle n'eût pas vu Lag... depuis le jour où
elle était tombée malade, qu'il lui manquait quelque chose de plus
qu'auparavant. L'instinct de son coeur lui avait tout appris, tout
révélé, jusqu'à l'heure même où son amant avait cessé de vivre.
Dès cet instant elle parut entrevoir avec moins de terreur le moment de
sa mort prochaine. Rien ne l'attachait plus à la vie, disait-elle....
Elle se prépara à mourir avec un calme qu'elle venait de retrouver dans
l'excès même de son malheur.
Le capitaine s'efforçait de lui inspirer un espoir qu'il n'avait plus
pour elle, mais c'était en vain.
Elle expira, l'infortunée!... Un cadavre, recouvert d'une toile à voile,
fut monté de la chambre sur le pont. Les hommes chargés de ce sinistre
fardeau pleuraient en le portant. Les autres matelots, les mains jointes
et la tête découverte, virent en sanglotant passer le cadavre devant
eux, et long-temps encore après que les flots l'eurent enseveli pour
toujours, les yeux du capitaine et de l'équipage restèrent fixés, pleins
de pleurs, sur l'endroit où le corps de Mathilde avait disparu...
disparu pour l'éternité!
Oh! si dans les mystérieuses profondeurs de l'Océan, les deux cadavres,
jetés à la mer à si peu d'intervalle l'un de l'autre, venaient à se
rencontrer, à se heurter! Mais là, plus rien... rien.... Des ossemens
horribles, des coeurs en lambeaux que la gueule affreuse des requins
aura déjà rongés... et ces deux coeurs se froissant sans tressaillir,
eux qui furent remplis de tant d'amour l'un pour l'autre! N'y a-t-il
donc rien autre chose dans autant d'amour, que le néant et l'éternité?
* * * * *
IX.
L'Athlète de bord,
CONTE HISTORIQUE.
Quelque capacité, du courage, de l'intelligence, et beaucoup de bonheur
surtout, avaient fait d'un ancien maître pilote un contre-amiral de
l'empire. La révolution tout entière avait passé sur cette existence de
marin, et la révolution, comme on sait, avait le talent de faire vite
des choses extraordinaires.
L'officier qui se trouvait avoir été traité si libéralement par elle
possédait, entre autres qualités, une force athlétique. Souvent, avant
son élévation militaire, son humeur taquine lui avait, dit-on, fourni
plus d'une occasion d'exercer sa puissance musculaire, dans le cours
d'une jeunesse orageuse.
Avec des passions vives, il est bon, dans la marine surtout, d'avoir de
bons bras, et ce qu'on appelle vulgairement à bord une _bonne pogne_.
Le héros de notre petite histoire, une fois devenu enseigne ou même
lieutenant de vaisseau, sentit qu'il ne lui serait plus permis de faire
usage de cette force physique qui, jusque-là, lui avait acquis une
certaine réputation parmi ses égaux. L'épaulette venait de lui imposer
une contrainte qu'il devait supporter impatiemment, car ses longues
habitudes gymnastiques lui faisaient éprouver chaque jour le besoin
impérieux de dépenser la vigueur dont la nature l'avait doué outre
mesure.
Quelquefois il s'amusait à soulever des fardeaux énormes, à haler avec
violence sur une manoeuvre, pour ne pas laisser, disait-il, sa nerveuse
main se rouiller tout-à-fait. Mais ce n'était pas là ce qui pouvait
satisfaire, et, pour ainsi dire, rassasier son inépuisable énergie
musculaire. Le pugilat anglais aurait seul eu le privilége de l'amuser.
Mais où trouver à donner, sans se compromettre, un bon et solide coup de
poing, un simple et vigoureux coup de pied! La dignité de l'épaulette
pouvait-elle se prêter facilement à ces délassemens vulgaires?
L'athlétique officier pouvait-il trouver dans ses collègues assez de
complaisance ou assez de vigueur pour se donner ou recevoir de temps en
temps une volée bien conditionnée?
Hélas! non; il maigrissait faute d'exercice, faute de boxe, et son oeil
abattu voyait, presque en se mouillant de larmes, sa force herculéenne
s'évanouir dans les muscles de ses bras oisifs et de ses jarrets énervés
par l'inaction.
Quelquefois cependant il trouvait encore avec ravissement à se délasser
de son long repos, en distribuant par ci par là une furtive tape ou un
lourd _black-eyes_ à d'indignes adversaires; il appelait cela se refaire
la main. Mais ce n'était pas là remporter une palme....
Quand ses jeunes camarades, déguisés en marins, se rendaient à terre
pour parcourir, incognito, ces maisons plus que suspectes où les
soldats et les matelots vont épancher en liberté leurs joies tant soit
peu brutales, notre héros ne manquait jamais d'être de la partie; et il
fallait voir alors comme il réparait le temps perdu, soit qu'un
_habitué_ de la maison voulût en _découdre_, soit qu'un robuste et lourd
galant s'avisât de disputer aux bruyans officiers déguisés la possession
d'une des Laïs du logis.
Tous les rivaux qui se présentaient étaient sûrs de tomber sous le poing
redoutable du damné lieutenant; et quand, par hasard, un matelot du bord
venait à reconnaître avec effroi son chef dans l'adversaire qu'il allait
combattre, les marques de respect et d'humilité qu'il ne manquait pas de
prodiguer à son terrible supérieur ne désarmaient que bien faiblement
celui-ci.
--Lieutenant, je vous demande bien pardon! je ne savais pas que c'était
vous. Je vous prenais, avec votre veste, pour un matelot tout comme moi,
et....
--En garde, jeanfesse, et défends-toi.
--Mon lieutenant, je vous demande excuse; mais que le bon Dieu
_m'élingue_ si je vous reconnaissais.
--Allons, pas tant de politesses, canaille. Tape sur moi comme sur ton
égal.... Pein, pan, attrape! V'lin, v'lan, empoigne!...
Et alors les horions volaient sur la figure du pauvre diable.
Le lieutenant était devenu la terreur de tout l'équipage, à bord comme à
terre.
La fortune, en l'élevant au grade d'officier supérieur, sembla vouloir
contrarier encore plus qu'elle ne l'avait fait jusque-là sa vocation
toute gymnastique. Une fois devenu capitaine de frégate, il lui fallut
vivre de privations. Il renonça aux courses nocturnes, qu'il ne pouvait
plus continuer à faire avec les jeunes officiers, auxquels il devait
avant tout l'exemple de la réserve et de la dignité.
Pendant dix-huit mois, c'est à peine s'il trouva l'occasion d'asséner
une bonne _giffle_ par ci par là à son domestique ou à quelque maladroit
patron d'embarcation.
Il devint capitaine de vaisseau, et ce fut encore bien pis. Ses
articulations menacèrent de se rouiller incurablement.
Un jour, cependant, en se rendant à terre dans son canot, il sut faire
naître l'occasion favorable d'exercer et de ranimer cette vigueur qui
dépérissait à vue d'oeil.
L'embarcation dans laquelle se trouve un capitaine de vaisseau doit
porter sur son arrière un pavillon déferlé. Les canots qui passent près
d'elle et qui ne sont montés que par des officiers inférieurs, ou des
gens de l'équipage, lèvent rames pour faire honneur au chef dont le
pavillon du canot indique la présence: c'est une espèce de
_présentez-armes_ usité en mer entre les canots qui portent des
officiers de différens grades.
Celui sur l'arrière duquel s'étalait notre commandant n'avait pas arboré
le signe distinctif qui devait le faire reconnaître. La chaloupe d'un
vaisseau, montée par un aspirant de corvée, vient à croiser le canot de
notre célèbre fort-à-bras, et l'aspirant, en n'apercevant pas le
pavillon de commandement sur l'arrière de l'embarcation qui s'approche,
continue tranquillement sa route sans faire _lever-rames_ à ses
chaloupiers. Le commandant devient furieux: il ordonne à son patron
d'aborder la chaloupe qui lui refuse les honneurs auxquels il croit
injustement pouvoir prétendre.
La chaloupe est accostée dans un clin d'oeil, et à peine le canot
touche-t-il le bord ennemi, que le commandant, sans plus de façon, saute
sur le pauvre aspirant de corvée. Celui-ci, qui, par bonheur, se
trouvait de taille à se défendre, et qui n'était pas d'humeur à se
laisser battre, répond par un grand coup de poing à l'impétueuse attaque
de son supérieur. La lutte s'engage corps à corps, et le jeune aspirant
finit par terrasser son intraitable adversaire sur l'arrière de sa
chaloupe.
--Ma foi, commandant, lui dit-il en relevant le vaincu avec courtois
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