Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 5)
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Title: Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 5)
Author: François Guizot
Release date: May 1, 2006 [eBook #18294]
Language: French
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MÉMOIRES
POUR SERVIR A
L'HISTOIRE DE MON TEMPS
PAR
M. GUIZOT
TOME CINQUIÈME
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
RUE VIVIENNE 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15,
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE.
1862
CHAPITRE XXVII
MON AMBASSADE EN ANGLETERRE.
Mon arrivée en Angleterre; aspect général du pays.--Mon établissement
dans _Hertford-House_, hôtel de l'ambassade.--Je présente à la
reine Victoria mes lettres de créance.--Incident de cette
audience.--Situation respective de l'aristocratie et de la démocratie
dans le gouvernement anglais.--Mon premier dîner et ma première soirée
chez lord Palmerston.--Lord Melbourne et lord Aberdeen.--Le duc
de Wellington.--Mon premier dîner chez la reine, à
Buckingham-Palace.--Lever que tient la reine au palais de
Saint-James.--Chute du maréchal Soult et avénement de M.
Thiers.--Dispositions du roi Louis-Philippe.--Situation de M.
Thiers.--Opinions diverses de mes amis sur la question de savoir si
je dois rester ambassadeur à Londres.--Raisons qui me décident à
rester.--Mes lettres à mes amis.--Commencement de la correspondance
entre M. Thiers et moi.
J'avais beaucoup étudié l'histoire d'Angleterre et la société
anglaise. J'avais souvent discuté, dans nos Chambres, les questions de
politique extérieure. Mais je n'étais jamais allé en Angleterre et je
n'avais jamais fait de diplomatie. On ne sait pas combien on ignore et
tout ce qu'on a à apprendre tant qu'on n'a pas vu de ses propres yeux
le pays et fait soi-même le métier dont on parle.
Ma première impression, en débarquant à Douvres, le 27 février 1840,
fut une impression de contraste. A Calais, moins de population que
d'espace, peu de mouvement d'affaires, des promeneurs errants sur la
place d'armes ou sur le port, quelques groupes arrêtés çà et là
et causant tout haut, des enfants courant et jouant avec bruit;
à Douvres, une population pressée, silencieuse, ne cherchant ni
conversation ni distraction, allant à ses affaires; sur une rive, le
loisir animé; sur l'autre, l'activité préoccupée de son but. A
mon arrivée à Douvres comme à mon départ de Calais, des curieux
s'approchaient de moi; mais les uns regardaient pour s'amuser, les
autres observaient attentivement. Pendant ma route en poste de Douvres
à Londres, j'eus d'abord une impression semblable; en traversant
soit les campagnes, soit les villes, dans l'aspect du pays et des
personnes, ce n'était plus la France que je voyais; après deux heures
de voyage, cette impression avait disparu; je me sentais comme en
France, dans une société bien réglée, au milieu d'une population
intelligente, active et paisible. Sous des physionomies diverses,
c'était la même civilisation générale. On passe sans cesse, en
Angleterre, de l'une à l'autre de ces impressions; ce sont tantôt les
différences, tantôt les ressemblances des deux pays qui apparaissent.
J'arrivai à Londres vers la fin de la matinée; j'avais voyagé par un
beau soleil froid qui entra, comme moi, dans le vaste brouillard de
la ville et s'y éteignit tout à coup. C'était encore le jour, mais un
jour sans lumière. En traversant Londres, rien n'attira vivement mes
regards; édifices, maisons, boutiques, tout me parut petit, monotone
et mesquinement orné; partout des colonnes, des colonnettes, des
pilastres, des figurines, des enjolivements de toute espèce; mais
l'ensemble frappe par la grandeur. Londres semble un espace sans
limites, plein d'hommes qui y déploient continûment, silencieusement,
leur activité et leur puissance. Et au milieu de cette grandeur
générale, la propreté extérieure des maisons, les larges trottoirs,
l'éclat des carreaux de vitre, des balustrades en fer, des marteaux
de porte, donnent à la ville un air de soin et de bonne tenue qui se
passe presque de bon goût.
La première figure connue que j'aperçus dans les rues fut celle de
lady Palmerston dont la voiture croisa la mienne. J'arrivai enfin à
l'hôtel qu'occupait alors l'ambassade de France, _Hertford-House_,
dans _Manchester-Square_; grande maison entre une petite cour sablée
et un petit jardin humide, belle au rez-de-chaussée et convenablement
arrangée pour la vie officielle et mondaine, assez nue et peu commode,
au premier étage, pour la vie domestique. J'étais seul, avec le
personnel de l'ambassade; j'avais laissé ma mère et mes enfants
à Paris; mon installation fut facile. A tout prendre, l'aspect de
l'habitation et des environs me convint; j'écrivais quelques jours
après: «J'éprouve ici, le matin, une grande impression de calme.
Personne ne vient, personne ne me parle; je n'entends point de bruit;
c'est le repos de la nuit sans les ténèbres. Je suis en présence d'une
ruche d'abeilles qui travaillent sans bourdonner.»
Je vis lord Palmerston dès le lendemain, mais sans lui parler
d'affaires; la crise ministérielle qui éclatait en ce moment même à
Paris me commandait l'attente, et il l'admit de bonne grâce, en se
montrant pourtant pressé de reprendre la négociation sur les affaires
d'Orient. Le fils du comte de Nesselrode était arrivé la veille de
Saint-Pétersbourg, apportant au baron de Brünnow des instructions par
lesquelles l'empereur Nicolas l'autorisait à donner au cabinet anglais
«une très-grande latitude» pour les arrangements qui devaient amener
la conclusion. Je demandai à lord Palmerston de vouloir bien prendre
sans retard les ordres de la reine pour mon audience de réception.
J'avais là une question à résoudre d'avance; en présentant au roi
Guillaume IV ses lettres de créance, M. de Talleyrand lui avait
adressé, le 6 octobre 1830, un petit discours politique; lorsque,
en février 1835, il remplaça à Londres M. de Talleyrand, le général
Sébastiani ne prononça point de discours. Que devais-je faire? Le roi
Louis-Philippe m'avait témoigné son désir que je saisisse la première
occasion de rappeler à la reine Victoria les rapports intimes
qu'il avait eus avec le duc de Kent, son père; dans un discours de
réception, ce souvenir eût naturellement pris place. Je priai lord
Palmerston de me dire ce qui, dans son opinion, conviendrait le mieux
à la reine. Il me répondit que ma réception serait une pure formalité
officielle, et me donna clairement à entendre que la reine aimerait
mieux n'avoir à répondre à aucun discours. Je résolus donc de m'en
abstenir. Dès le lendemain, 29 février, je reçus, à une heure dix
minutes, un billet de lord Palmerston, me disant que la reine me
recevrait ce jour même, à une heure. J'envoyai sur-le-champ chez lui,
pour bien constater le retard et mon innocence. Je m'habillai en toute
hâte, et j'étais, un peu avant deux heures, à Buckingham-Palace. Lord
Palmerston y arrivait au même moment que moi; les ordres de la reine,
me dit-il, lui étaient parvenus tard; on ne les lui avait pas remis
tout de suite; heureusement, la reine avait d'autres audiences qu'elle
avait données en nous attendant. Mais au moment d'entrer, point de
maître des cérémonies pour m'introduire; sir Robert Chester, prévenu
aussi tard que moi, n'avait pas été aussi preste que moi; lord
Palmerston fit l'office d'introducteur. La reine me reçut avec une
bonne grâce à la fois jeune et grave; la dignité de son maintien la
grandit: «J'espère, madame, lui dis-je en entrant, que Votre Majesté
sait mon excuse, car je serais inexcusable.» Elle sourit, comme peu
étonnée de l'inexactitude. Mon audience fut courte: le roi, la reine,
la famille royale, les relations du roi avec le duc de Kent, la
surprise que je ne fusse jamais venu en Angleterre, en firent les
frais. Comme je me retirais, lord Palmerston, qui était resté avec
la reine un moment après moi, me rejoignit en hâte: «Vous n'avez pas
fini; je vais vous présenter au prince Albert et à la duchesse de
Kent; sans cela, vous ne pourriez leur être présenté qu'au prochain
lever, le 6 mars, et il faut au contraire que, ce jour-là, vous soyez
déjà de vieux amis.» La double présentation eut lieu; je fus frappé de
l'esprit politique qui perçait, quoique avec beaucoup de réserve,
dans la conversation du prince Albert. Au moment où je traversais le
vestibule du palais pour aller reprendre ma voiture, le maître des
cérémonies, sir Robert Chester, y entrait, descendant de la sienne
et pressé de s'excuser envers moi, non sans quelque humeur, de son
involontaire inutilité. Je dînai ce même jour chez lord Palmerston, et
la soirée fut employée à me faire faire connaissance avec une partie
de cette aristocratie anglaise qu'on a coutume de regarder, bien plus
que cela n'est vrai, comme le gouvernement du pays.
Depuis trois quarts de siècle, deux mots puissants, _liberté_,
_égalité_, sont le ferment qui soulève et fait bouillonner notre
société française, je pourrais dire toute la société européenne.
Par un concours de causes dont l'examen serait ici hors de
saison, l'Angleterre a eu cette fortune que, dans le travail de sa
civilisation, c'est surtout vers la liberté que se sont portés ses
efforts et ses progrès. La lutte s'est établie, non entre les classes
diverses et pour élever les unes en abaissant les autres, mais entre
le pouvoir souverain et un peuple jaloux de défendre ses droits et
d'intervenir dans son gouvernement. L'esprit d'égalité a eu, dans
cette lutte, sa place et sa part; le mouvement ascendant de la
démocratie a puissamment contribué à la grande Révolution qui, de
1640 à 1688, a agité et transformé l'Angleterre; un moment même,
les classes démocratiques ont envahi la scène, changé la forme du
gouvernement et touché à la domination directe; mais ce n'a été là
qu'une crise superficielle et passagère; l'esprit de liberté était
le vrai mobile du pays: c'était entre la royauté absolue et le
gouvernement libre que se livrait le combat; une grande portion de
l'aristocratie soutenait la cause des libertés publiques, et le
peuple se groupait de bon coeur autour d'elle comme autour d'un allié
nécessaire et d'un chef naturel. La Révolution d'Angleterre a été,
de 1640 à 1660, bien plus aristocratique, et en 1688, bien plus
démocratique qu'on ne le croit communément; la démocratie a paru
dominante en 1640 et l'aristocratie en 1688; mais à l'une et à l'autre
époque, ce sont l'aristocratie et la démocratie anglaises, animées
du même esprit et intimement unies, qui ont fait ensemble, pour la
défense ou le progrès de leurs libertés communes, l'un et l'autre de
ces grands événements.
Leur union dans l'intérêt et sous le drapeau libéral a eu deux
résultats excellents: l'aristocratie n'a été ni souveraine ni
anéantie; la démocratie n'a été ni impuissante ni souveraine. La
société anglaise n'a pas été bouleversée de fond en comble; le pouvoir
n'est pas descendu des régions où il doit naturellement résider, et il
n'y est pas resté isolé et sans communication avec le sol où sont ses
racines. Les classes élevées ont continué de diriger le gouvernement
du pays, mais à deux conditions: l'une, de gouverner dans l'intérêt
général et sous l'influence prépondérante du pays lui-même; l'autre,
de tenir leurs rangs constamment ouverts et de se recruter, de
se rajeunir incessamment en acceptant les nouveaux venus d'élite
qu'enfante et élève le mouvement ascendant de la démocratie. Ce n'est
point là le gouvernement aristocratique de l'antiquité ou du moyen
âge; c'est le gouvernement libre et combiné des diverses forces
sociales et des influences naturelles qui coexistent au sein d'une
grande nation.
La part de la démocratie dans cette alliance s'est, de nos jours,
fort accrue, mais sans que l'alliance ait été rompue et l'aristocratie
dépossédée de son rôle; c'est encore entre ses mains qu'est en général
le pouvoir; elle fait toujours les affaires du pays; mais elle les
fait de plus en plus selon l'impulsion et sous le contrôle du pays
tout entier. Tout en conservant son rang social, elle est aujourd'hui
serviteur et non maître; elle est le ministre habituel, mais
responsable, de l'intérêt et du sentiment public. L'aristocratie
gouverne, la démocratie domine, et elle domine en maître très-redouté
et quelquefois trop docilement obéi.
Dès mes premiers pas dans la société anglaise, je fus frappé de cet
état des esprits et des institutions en Angleterre. Les convives
que je rencontrai à dîner chez lord Palmerston, le 29 février,
appartenaient presque tous à la haute aristocratie, le duc de Sussex,
quatrième fils du roi George III et oncle de la reine, les ducs de
Norfolk et de Devonshire, lord Carlisle, lord Albemarle, lord
Minto. Je vis passer devant moi dans la soirée beaucoup d'hommes
considérables des divers partis, des whigs en grande majorité, mais
aussi des torys et des radicaux, depuis lord Aberdeen jusqu'à M.
Grote. J'entrai avec plusieurs en conversation courte; mais entre gens
curieux les uns des autres, il ne faut pas beaucoup de paroles pour
révéler le caractère général des dispositions et des idées. Je trouvai
tous mes interlocuteurs, bien qu'à des degrés inégaux, très-modestes,
je pourrais dire timides envers l'opinion et le sentiment populaires,
et plus préoccupés de les bien reconnaître pour les suivre qu'aspirant
à les diriger. Évidemment, les prétentions et l'indépendance
aristocratiques ne tiennent là plus guère de place dans la pensée et
la conduite des hommes publics.
Parmi ceux avec qui j'entrai ce jour-là en relation, deux surtout,
lord Melbourne et lord Aberdeen, attirèrent, l'un ma curiosité,
l'autre ma sympathie: Lord Melbourne, le moins radical des whigs,
impartial par bon sens et par indifférence, épicurien judicieux,
égoïste avec agrément, gai avec froideur, et mêlant une autorité
naturelle à une insouciance qu'il prenait plaisir à afficher. «Cela
m'est égal» (_I don't care_), était son mot habituel; il avait inspiré
à la jeune reine autant de goût que de confiance; il l'amusait en
la conseillant, et il avait avec elle une liberté affectueuse qui
ressemblait presque à un sentiment paternel. Lord Aberdeen, le plus
libéral des torys, esprit grave et doux, droit et fin, élevé et
modeste, pénétrant et réservé, imperturbablement équitable; coeur
profondément triste, car il avait été frappé coup sur coup dans ses
affections les plus chères, mais resté tendre et d'un commerce plein
de charme sous des dehors froids et une physionomie sombre. J'étais
loin de prévoir, en le rencontrant, quels liens d'affaires et d'amitié
devaient bientôt nous unir; mais je ressentis, et je puis dire que
nous ressentîmes, l'un pour l'autre, un prompt et naturel attrait.
Dans ce premier flot de rencontres et de visites, je n'avais pas vu le
plus considérable des hommes considérables de l'Angleterre, le duc
de Wellington. Il n'était pas à Londres. La première fois que je le
rencontrai, son aspect me surprit; je le trouvai vieilli, maigri,
rapetissé, voûté, fort au delà des exigences de son âge; il regardait
avec ces yeux vagues et éteints où l'âme près de s'enfuir semble ne
plus prendre la peine de se montrer; il parlait de cette voix courte
et chancelante dont la faiblesse ressemble à l'émotion d'un dernier
adieu. La conversation une fois engagée, toute sa ferme et précise
intelligence était là, mais avec fatigue et soutenue par l'énergie
de sa volonté. Il s'excusa de n'être pas encore venu chez moi,
selon l'usage: «J'étais à la campagne, me dit-il, j'ai besoin de la
campagne.» La décadence physique était frappante à côté de la vigueur
morale et de l'importance publique encore intactes.
Le jeudi 5 mars, je dînai pour la première fois chez la reine. Ni
pendant le dîner, ni dans le salon après le dîner, la conversation ne
fut animée et intéressante; tout sujet politique en était écarté; nous
étions assis autour d'une table ronde, devant la reine établie sur un
canapé; deux ou trois de ses dames essayaient de travailler à je ne
sais plus quels ouvrages; le prince Albert jouait aux échecs; nous
soutenions assez péniblement, lady Palmerston et moi, un entretien
languissant. Je remarquai, au-dessus des trois portes du salon,
trois portraits: Fénelon, le czar Pierre le Grand et la fille de lord
Clarendon, Anne Hyde, la première femme de Jacques II. Je m'étonnai
de ce rapprochement de trois personnages si parfaitement incohérents.
Personne n'y avait fait attention, et personne n'en put dire la
raison. J'en trouvai une: on avait choisi ces portraits à la taille;
ils allaient bien aux trois places.
Le lendemain 6 mars, la reine tint un lever au palais de Saint-James;
longue et monotone cérémonie qui pourtant m'inspira un véritable
intérêt. Je regardais avec une estime émue le respect profond de tout
ce monde, gens de cour, de ville, de robe, d'église, d'épée, passant
devant la reine, la plupart mettant un genou en terre pour lui baiser
la main, tous parfaitement sérieux, sincères et gauches. Il faut cette
sincérité et ce sérieux pour que ces anciens habits, ces perruques,
ces bourses, ces costumes que personne, même en Angleterre, ne porte
plus que pour venir là, ne fassent pas un effet un peu ridicule. Mais
je suis peu sensible au ridicule des dehors quand le dedans ne l'est
pas.
Au moment même où je commençais ainsi à m'établir à Londres, j'avais à
résoudre la question de savoir si j'y resterais, si je devais vouloir
y rester. Le cabinet qui m'avait appelé à cette ambassade tombait à
Paris; le maréchal Soult, M. Duchâtel, M. Passy, M. Dufaure donnaient
leur démission. Le rejet, par la Chambre des députés, de la dotation
qu'ils avaient proposée pour M. le duc de Nemours, rejet prononcé
sans discussion et par un vote indirect qui ressemblait fort à une
surprise, les avait offensés autant qu'affaiblis. Le Roi essaya
vainement de les retenir. Ils avaient un juste sentiment des
difficultés de la situation et des faiblesses de la majorité qui
venait de leur manquer, par imprévoyance plutôt qu'à dessein: «Quand
je devrais me retirer seul, je me retirerais,» disait M. Duchâtel. Le
cabinet du 12 mai 1839 s'était formé courageusement contre une émeute;
il se retira, le 29 février 1840, devant un échec parlementaire qu'un
débat hardiment provoqué lui aurait peut-être épargné.
Ce ne fut certainement pas sans quelque déplaisir que le Roi fit
appeler alors M. Thiers, et le chargea de former un cabinet. Il lui en
coûtait de prendre pour premier ministre l'un des principaux chefs de
la coalition. C'était le rejet de la dotation de M. le duc de Nemours
qui ouvrait à M. Thiers la porte du pouvoir. Le Roi craignait, de
sa part, dans les affaires extérieures, des dispositions un peu
trop belliqueuses et aventureuses. Ceux qui font de ces sentiments
personnels un tort constitutionnel au roi Louis-Philippe sont de
pauvres moralistes et de bien superficiels politiques; une couronne
placée sur la tête d'un homme ne supprime pas en lui la nature
humaine, et pour ne pouvoir gouverner que de concert avec les Chambres
et par des ministres responsables, un roi ne devient pas une machine.
Tout ce qu'on a droit de lui demander et d'attendre de lui, c'est
qu'il accepte, en dernière analyse, les conseillers que les Chambres
lui présentent, et qu'après les avoir acceptés, il ne travaille
pas, sous main, à les contrecarrer et à les renverser. Le roi
Louis-Philippe n'a jamais manqué ni à l'un ni à l'autre de ces
devoirs; il portait quelquefois trop de pétulance dans l'expression
de ses sentiments propres, mais il n'en faisait point la règle de sa
conduite publique; il n'a jamais repoussé le voeu clair des majorités
parlementaires; il a toujours été loyal, même envers les cabinets qui
ne lui plaisaient pas: «Je signerai demain mon humiliation,» disait-il
un peu indiscrètement à M. Duchâtel le 28 février 1840; et le
lendemain 29, comme M. Thiers était embarrassé à trouver un ministre
des finances convenable, «cela ne fera pas de difficulté, dit le Roi;
que M. Thiers me présente, s'il veut, un huissier du ministère; je
suis résigné.» Il l'était bien réellement, car peu de jours après, le
11 mars, un homme à qui il portait une entière confiance, le général
Baudrand, premier aide de camp de M. le duc d'Orléans et l'un de mes
plus sûrs amis, m'écrivait à Londres: «Le Roi est déjà effrayé de voir
son nouveau ministère renversé; il redoute les crises ministérielles,
et ne voudrait pas qu'on détruisît l'édifice sans avoir les matériaux
tout prêts pour reconstruire.»
Envers le Roi comme envers les diverses fractions des Chambres dont
l'appui lui était nécessaire, M. Thiers se conduisit avec tact et
mesure. Sa situation était compliquée et difficile; il n'était le
représentant et le chef d'aucune opinion, d'aucun groupe capable de
suffire seul à former et à soutenir le gouvernement; pour avoir la
majorité dans les Chambres, il avait besoin de rallier autour de lui
des partis et des hommes très-divers, des conservateurs, des libéraux
et des doctrinaires, des membres de la coalition contre M. Molé et des
adhérents à M. Molé, des défenseurs de la politique de résistance
et des avocats de la politique de concession, le centre gauche, une
partie du côté gauche et une partie du centre droit; il ne pouvait se
former un cabinet et se faire une armée qu'en recrutant partout et en
semant la désorganisation dans tous les anciens rangs. Il y procéda
hardiment et avec une finesse pleine d'abandon. Il alla trouver
d'abord le duc de Broglie, et lui offrit tout ce qu'il voudrait dans
le ministère; puis le maréchal Soult, à qui il proposa de refaire,
avec quelques éléments nouveaux, le cabinet qui venait de tomber. Par
des raisons et dans des dispositions très-diverses, le duc de Broglie
et le duc de Dalmatie se refusèrent à ses offres. M. Thiers pressa
alors leurs amis et les miens de s'unir aux siens dans le cabinet
futur, se disant même prêt à renoncer à la présidence du conseil si
l'on pouvait trouver une combinaison plausible pour le suppléer. Il
fut, avec le Roi, également coulant et sans exigence ni impatience:
au dehors, la question d'Espagne était assoupie, et il acceptait en
principe la politique jusque-là suivie dans la question d'Orient; au
dedans, il ne demandait ni grande innovation constitutionnelle,
ni grands changements administratifs. Je présume qu'en faisant des
avances si diverses, il prévoyait que plusieurs ne seraient pas
agréées, et que, dans son âme, il se rendait bien compte des
conséquences de son entrée au pouvoir et des voies nouvelles dans
lesquelles il placerait le gouvernement; il a trop d'esprit pour ne
pas savoir ce qu'il fait et où il va; mais il ne témoignait point de
longue préméditation, point de prétention pressée; il ne se proposait
que de donner satisfaction aux intérêts et aux désirs nouveaux
qui, depuis la chute du cabinet du 11 octobre 1832, avaient changé,
disait-on, l'état des partis et des esprits. Il voulait entrer en
transaction et même en alliance avec cette opposition du côté gauche
qu'il avait naguère si vivement combattue; mais il promettait, et il
se promettait sans doute à lui-même, de la contenir et de l'assouplir
encore plus que de la satisfaire.
Je suivais de loin, avec une vive préoccupation, ce travail
d'enfantement ministériel où ma cause politique et ma situation
personnelle étaient également intéressées. Mes amis me tenaient au
courant de toutes ses phases; mais leurs appréciations étaient aussi
diverses que leurs dispositions. Dégagé de tout embarras dans le
passé et de toute ambition dans l'avenir, le duc de Broglie regardait
l'entrée de M. Thiers aux affaires, par conséquent la prépondérance du
centre gauche et une certaine mesure d'alliance avec le côté gauche,
comme inévitables, du moins pour quelque temps; il craignait peu
que M. Thiers se livrât tout à fait, ou qu'on ne pût pas, au besoin,
l'arrêter sur cette pente, et il aida à la formation du cabinet en
engageant quelques-uns de nos amis communs à y entrer, comme le leur
offrait M. Thiers, pour en modifier le caractère et la direction. M.
Duchâtel s'inquiétait davantage de ce premier pas hors de la politique
que nous avions soutenue et vers celle que nous avions combattue;
dans sa prévoyance, ce seraient les situations, bien plus que les
intentions, qui détermineraient en définitive les conduites, et il se
préparait, de concert avec le gros du parti conservateur, à résister
à l'alliance que le nouveau cabinet négociait avec l'ancienne
opposition. M. Villemain et M. Dumon partageaient le sentiment de
M. Duchâtel. M. de Rémusat au contraire était prêt à s'associer à M.
Thiers, se flattant de maintenir et de rajeunir à la fois, dans cette
association, la politique que, depuis 1830, il avait courageusement
servie, mais qu'il trouvait un peu vieillie et languissante: «Je ne
me dissimule, m'écrivait-il, aucune objection, aucun danger, aucune
chance de revers, et, ce qui est plus dur, de chagrin; j'en aurai de
cruels; mais je me sens un fonds inexploité d'ambition, d'activité, de
ressources, que cette occasion périlleuse m'excite à mettre enfin
en valeur, et il y a en moi un je ne sais quoi d'aventureux, bien
profondément caché, que ceci tente irrésistiblement.» M. Duvergier de
Hauranne, champion passionné, et aussi désintéressé que passionné, de
la coalition, et son beau-frère le comte Jaubert, qui s'était fait un
juste renom par ses hardies et piquantes agressions ou résistances à
la tribune, étaient dans les mêmes dispositions que M. de Rémusat. De
toutes les fractions de la Chambre des députés, mes amis particuliers,
les doctrinaires, étaient la plus divisée; et dans les lettres
qu'ils m'écrivaient tous les jours, les uns m'engageaient à rester
ambassadeur à Londres avec le nouveau cabinet qui le souhaitait
vivement; les autres, avec plus de réserve, me laissaient entrevoir
leur désir que je donnasse ma démission, et que je revinsse
m'associer, dans la Chambre, à leur attitude de méfiance et bientôt
probablement d'opposition.
Pour mon compte et dans le fond de ma pensée, je n'hésitai pas un
moment. Si M. Thiers fût entré seul au pouvoir, appuyé sur le centre
gauche et accepté par le côté gauche, j'aurais sur-le-champ quitté
Londres pour aller reprendre à Paris ma place dans la défense de notre
politique si évidemment abandonnée. Mais M. Thiers protestait contre
l'idée d'un tel abandon; il avait offert au duc de Broglie des
combinaisons qui en auraient absolument écarté la crainte; il pressait
quelques-uns de mes amis de s'unir à lui, et ceux qui s'y montraient
disposés me donnaient des assurances positives de leur résistance à
une pente dont ils reconnaissaient le péril. J'écrivis, le 4 mars, à
M. Duchâtel:
«Mon cher ami, j'ai attendu, pour vous écrire, que tout fût fini. _Le
Moniteur_ m'apportera ce matin le cabinet. Tout bien considéré, je
crois devoir rester. Je le crois dans l'intérêt de notre cause et de
notre parti, dans le mien propre.
«Il est clair que le danger est la pente vers la gauche, c'est-à-dire
vers la réforme électorale et la dissolution de la Chambre des députés
au dedans, vers la guerre au dehors. Quant à la guerre, j'occupe
ici la position décisive. C'est ici seulement que la politique qui
pousserait ou qui se laisserait pousser à la guerre, ou à ce qui
amènerait la guerre, pourrait chercher quelque point d'appui. Tant
que cette position est à nous, nous sommes en mesure d'avertir et
d'arrêter. L'Angleterre est, en fait de politique extérieure, un pays
à la fois égoïste et téméraire. Il peut s'engager dans des mesures par
lesquelles il ne serait pas du tout compromis lui-même, mais qui nous
compromettraient fort, nous, sur le continent. Vous en avez vu un
exemple dans la question d'intervention en Espagne. C'est ici qu'il
faut et qu'on peut défendre la politique de la paix.
«Quant au dedans, voici ce que m'écrit Rémusat:--«Le ministère
est formé sur cette idée: point de réforme électorale, point de
dissolution. D'ailleurs il est évident qu'il aura, quant aux noms
propres, surtout dans le premier mois, un air d'aller à gauche. Les
apparences seront dans ce sens, et j'avoue que cela est grave. Mais je
réponds de la réalité sur tous les points essentiels.»--Vous comprenez
qu'en lui répondant je prends acte de ces mots:--Point de réforme
électorale, point de dissolution;--à ces conditions seules, je puis
rester. Il faut qu'en restant je sois une garantie pour la politique
de conservation, et que ma retraite, si elle doit arriver un jour,
soit un signal décisif.
«Des choses je viens aux personnes.»
«Je ne me fais aucune illusion sur ce qui vient de se passer et
sur son péril. Mais je ne puis équitablement, raisonnablement,
honorablement, me retirer parce qu'un cabinet arrive, formé sous
l'influence du duc de Broglie, contenant Rémusat et Jaubert, et me
retirer avant aucun acte, sur le seul indice de certains noms propres.
Je n'ai jamais manqué à mes amis. Tous le savent. Au moment où ils
paraissent se diviser, je ne manquerai pas plus aux uns qu'aux autres.
Je ne me séparerai de personne sur des préventions, des présomptions,
des craintes, des dangers même. Le jour où les actes viendront, s'ils
viennent justifier les craintes et faire éclater les dangers, ce
jour-là, je me séparerai hautement et sans hésiter. A ne parler que de
moi, je ne suis pas fâché, je vous l'avouerai, de me trouver un peu en
dehors des luttes de personnes et des décompositions de partis: nul ne
s'y est engagé plus que moi, dans l'intérêt commun et sans retour sur
moi-même; il me convient de m'en reposer. Si quelque autre combinaison
de gouvernement me semblait possible, je pourrais la chercher; pour le
moment, je n'en vois aucune, et je ne crois pas qu'il soit utile,
pour le pays et pour nous-mêmes, ni honorable et conséquent après la
coalition, d'aggraver encore, sans nécessité absolue et évidente, ce
fardeau d'incompatibilités et d'impossibilités qui a tant pesé sur
nous.
«Si je ne me trompe, mon cher ami, toute la portion modérée,
patriotique, étrangère à toute intrigue, de l'ancien parti de
gouvernement (et c'est de beaucoup la plus considérable) doit se
rallier autour de nous. C'est, dans le présent, une force immense;
dans l'avenir, un succès presque certain. Gardez cette position. Je
vous y aiderai d'ici, car je la garderai également. Nous n'avons pas,
ce me semble, de meilleure ni de plus sûre conduite à tenir.»
M. Duchâtel a de premières impressions très-vives, et s'abandonne
quelquefois un peu vivement, en paroles, à ses premières impressions;
mais à l'heure de la réflexion sérieuse et de la résolution
définitive, je ne connais point de jugement ni d'honneur plus sûr
que le sien. Il avait laissé paraître quelque désir que je revinsse
sur-le-champ à Paris prendre ma place dans la lutte qu'il prévoyait;
mais il comprit et approuva pleinement mes raisons pour rester
à Londres, et il m'en donna une assurance à laquelle j'attachais
beaucoup de prix.
J'avais également à coeur de m'expliquer sans réserve avec M. de
Rémusat, prévoyant, comme il le prévoyait lui-même, que la voie dans
laquelle il entrait pourrait bien un jour compliquer tristement des
relations qui me resteraient chères, même quand elles cesseraient
d'être intimes. Je lui écrivis le 5 mars:
«Mon cher ami, j'ai attendu _le Moniteur_ pour vous répondre. J'y
ai bien pensé; je reste à mon poste. J'y reste sérieusement. Je
concourrai loyalement. Je ne me séparerai pas, sur le seul indice des
noms propres et à cause de l'embarras des situations, d'un cabinet où
vous êtes, et que le duc de Broglie a tant contribué à former. Votre
pente est périlleuse; elle l'est surtout à cause de votre propre
nature à vous, de ce goût aventureux dont vous me parlez vous-même,
et qui ne peut guère trouver sa satisfaction que vers la gauche.
Croyez-moi; il y a par moments de la force à prendre dans la gauche,
jamais un point d'appui permanent. Elle ne possède ni le bon sens
pratique ni les vrais principes, les principes moraux du gouvernement,
et moins du gouvernement libre que de tout autre. Elle n'a de quoi
satisfaire et soutenir ni l'homme d'affaires ni le philosophe. Elle
ébranle et énerve, au lieu de les affermir, les deux bases de l'ordre
social, les intérêts réguliers et les croyances morales. Elle peut
donner, elle a donné quelquefois des secousses utiles et glorieuses;
son influence prolongée, sa domination abaissent et dissolvent, tôt
ou tard, le pouvoir et la société. Vous me dites que le ministère
se forme sur cette idée: point de réforme électorale, point de
dissolution. Permettez-moi d'en prendre acte, car j'en ai besoin pour
moi-même. Je ne puis marcher que sous ce drapeau et dans cette voie.
Si le cabinet s'en écartait, je serais contraint de me séparer de
lui.»
Ce ne fut pas seulement à mes intimes amis, aux principaux acteurs
politiques que je fis ainsi bien connaître les motifs et les limites
de ma résolution; je voulus que le gros du parti conservateur, les
spectateurs et les juges de la lutte parlementaire en fussent aussi
positivement informés; et j'écrivis, le 8 mars, à l'un des plus
éclairés, M. Molin, député du Puy-de-Dôme: «Mon cher collègue, après
y avoir bien pensé, je me suis décidé à rester, quant à présent, à mon
poste. Il arrivera l'une de ces trois choses: ou le cabinet luttera
contre le vice de son origine et de sa pente; dans ce cas, j'aiderai,
dans cette lutte, à la bonne cause; je pèserai du bon côté: ou le
cabinet succombera bientôt sous sa mauvaise position; dans ce cas,
j'aurai fait preuve de modération et d'équité; je serai resté un peu
en dehors de ces luttes de personnes, de ces décompositions de partis,
de ces incompatibilités, impossibilités, séparations et alliances
précaires dans lesquelles je me suis engagé, depuis quelques années,
plus vivement que nul autre, et qui nous ont tant embarrassés et
lassés, le pays et nous-mêmes. Ou bien, enfin, le cabinet vivra en
marchant du côté où il penche, et dans ce cas, dès que les actions
iront à gauche, je me séparerai de lui, et j'irai reprendre ma place
sur mon banc et ma part dans le combat. Les ministres m'ont écrit:
«Le ministère s'est formé sur cette idée: point de réforme électorale,
point de dissolution.» J'ai pris acte de ces paroles, en disant que
c'était là le seul drapeau sous lequel je pusse et voulusse agir. Je
reste donc, inquiet et en observation, pour défendre ici la politique
de la paix, tant que la politique de l'ordre ne me paraîtra pas, au
dedans, encore plus compromise et encore plus nécessaire à défendre.
C'est là, si je ne me trompe, la position qui convient à mes amis à
Paris, comme à moi ici. Une hostilité soudaine, déclarée, un parti
pris de renverser le nouveau cabinet en l'empêchant absolument de
marcher, quand il contient quelques-uns des nôtres, hommes d'esprit et
d'honneur, et avant qu'il ait rien fait, une telle hostilité, dis-je,
me paraîtrait une politique mauvaise en soi et peu convenable pour
nous. Nous avons toujours offert de soutenir le gouvernement qui
voudrait marcher avec nous. Celui-ci penche vers la gauche, et bien
des causes l'y pousseront. D'autres causes aussi, les nécessités du
pouvoir, l'instinct de sa propre conservation le ramèneront vers nous.
Je me fie un peu, je l'avoue, à l'incorrigible nature de la gauche
pour espérer qu'elle nous renverra les hommes mêmes qui sont arrivés
poussés par son souffle. Restons fermes dans notre camp; mais n'en
sortons pas pour attaquer, et n'en fermons pas les portes à qui
voudrait y entrer. Peut-être réussirons-nous à reformer ainsi, dans
la Chambre, une majorité gouvernementale. C'est le but que nous avons
poursuivi, à travers des situations bien diverses, depuis la chute du
cabinet du 11 octobre; c'est encore aujourd'hui, à mon avis, celui que
nous devons poursuivre.»
J'étais pleinement en droit de donner à mon attitude et à ses motifs
la publicité qui devait résulter de toute cette correspondance, car je
m'en étais, dès le premier moment, nettement expliqué avec M. Thiers
lui-même. Le lendemain même de la formation du cabinet, le 2 mars,
avant que j'eusse fait connaître à personne ma résolution de rester
à Londres, il m'avait écrit: «Mon cher collègue, je me hâte de vous
écrire que le ministère est constitué. Vous y verrez, parmi les
membres qui le composent, deux de vos amis, Jaubert et Rémusat, et
dans tous les autres, des hommes auxquels vous vous seriez volontiers
associé. Nos fréquentes communications depuis dix-huit mois nous ont
prouvé, à l'un et à l'autre, que nous étions d'accord sur ce qu'il y
avait à faire, soit au dedans, soit au dehors. En partant de Paris,
vous m'avez déclaré, dans la salle des conférences, que votre
politique extérieure était la mienne. Je serais bien heureux si, en
réussissant tous les deux dans notre tâche, vous à Londres, moi
à Paris, nous ajoutions une page à l'histoire de nos anciennes
relations; car, aujourd'hui comme au 11 octobre, nous travaillons
à tirer le pays d'affreux embarras. Vous trouverez en moi la même
confiance, la même amitié qu'à cette époque. Je compte en retour sur
les mêmes sentiments. Je ne vous parle pas d'affaires aujourd'hui. Je
ne le pourrais pas utilement. J'attends vos prochaines communications
et les prochaines délibérations du nouveau conseil pour vous
entretenir de la mission dont vous êtes chargé. Ce n'est qu'un mot
d'affection que j'ai voulu vous adresser aujourd'hui, au début de nos
relations nouvelles.»
Je lui répondis sur-le-champ, le 5 mars: «Mon cher collègue, je crois,
comme vous, qu'il y a à tirer le pays de graves embarras. Je vous y
aiderai d'ici, loyalement et de mon mieux. Nous avons fait ensemble,
de 1832 à 1836, des choses qu'un jour peut-être, je l'espère, on
appellera grandes. Recommençons. Nous nous connaissons et nous n'avons
pas besoin de beaucoup de paroles. Vous trouverez en moi la même
confiance, la même amitié que vous me promettez et que je vous
remercie de désirer. Nous nous sommes assurés, en effet, dans ces
derniers temps, que nous pouvions marcher ensemble au même but.
Rémusat m'écrit que «le cabinet s'est formé sur cette idée: point de
réforme électorale, point de dissolution.» J'accepte ce drapeau,
le seul sous lequel je puisse agir utilement pour le cabinet,
honorablement pour moi. Si quelque circonstance survenait qui me
parût devoir modifier nos relations, je vous le dirais à l'instant et
très-franchement. Je suis sûr que vous me comprendriez, et même que
vous m'approuveriez.
«Je ne vous parle pas ici d'affaires. Vous avez reçu hier le compte
rendu de ma première conversation avec lord Palmerston. Je vous en
transmettrai aujourd'hui une seconde. Je vous aurai dit alors tout ce
que j'ai vu jusqu'ici, et vous me direz ce que vous en pensez.»
CHAPITRE XXVIII.
NÉGOCIATIONS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT.
Difficultés de ma situation à Londres en reprenant les négociations
sur la question d'Orient.--Mes instructions.--Motifs et bases de la
politique du cabinet du maréchal Soult.--Conversation préliminaire
avec lord Palmerston.--J'apprends la formation du cabinet de M.
Thiers.--Ma première conversation avec lord Palmerston sur la
question d'Orient.--Conversation avec lord Melbourne.--Dispositions de
plusieurs membres du cabinet anglais.--Lord Holland, lord Lansdowne
et lord John Russell.--Dispositions des whigs étrangers au cabinet.
--Lord Grey.--Lord Durham.--Mes relations avec les torys.--Le corps
diplomatique à Londres.--Le baron de Bülow.--Le baron de Neumann.--Le
baron de Brünnow.--M. Van-de-Weyer, le général Alava, M. Dedel, le
comte de Pollon.--Je signale à plusieurs reprises au cabinet français
le péril de la situation et les chances d'un arrangement entre
quatre puissances et sans la France.--Instructions que me donne
M. Thiers.--Commencement d'amélioration dans notre situation.--Ma
conversation du 1er avril 1840 avec lord Palmerston.--L'ambassadeur
turc à Paris, Nouri-Efendi, arrive à Londres.--Sa note du 7 avril aux
cinq puissances.--Ma réponse.--Ouvertures que me font successivement
le baron de Bülow et le baron de Neumann.--Concession importante de
lord Palmerston.--Suspension de la négociation en attendant
l'arrivée du nouvel ambassadeur turc, Chékib-Efendi, qui vient de
Constantinople.
Ma situation, en entrant en négociation à Londres sur la question
d'Orient, était singulièrement gênée et difficile. Par la note remise
à la Porte le 27 juillet 1839, nous nous étions engagés à traiter
cette question de concert avec l'Autriche, la Prusse et la Russie
comme avec l'Angleterre, et nous avions détourné le sultan de
tout arrangement direct avec le pacha d'Égypte, lui promettant que
«l'accord entre les cinq grandes puissances était assuré.» Dès lors
cependant nous avions pris parti pour les prétentions du pacha à la
possession héréditaire, non-seulement de l'Égypte, mais de la Syrie;
et quand je fus appelé à l'ambassade de Londres, malgré les obstacles
que nous avions déjà rencontrés, nous persistions dans notre
résolution. «Le gouvernement du Roi, disait le maréchal Soult dans
les instructions qui me furent données le 19 février 1840[1], a cru
et croit encore que, dans la position où se trouve Méhémet-Ali,
lui offrir moins que l'hérédité de l'Égypte et de la Syrie, c'est
s'exposer de sa part à un refus certain qu'il appuierait au besoin par
une résistance désespérée dont le contre-coup ébranlerait et peut-être
renverserait l'Empire ottoman.»
[Note 1: _Pièces historiques_, nº I.]
Ainsi liés, d'une part au concert avec les quatre autres grandes
puissances, de l'autre aux prétentions du pacha d'Égypte, nous avions
contre nous, dans la négociation, l'Angleterre qui refusait absolument
au pacha l'hérédité de la Syrie, la Russie qui voulait conserver à
Constantinople son protectorat exclusif, ou ne le sacrifier qu'en
nous brouillant avec l'Angleterre, enfin l'Autriche et la Prusse
elles-mêmes, assez indifférentes sur la question de territoire entre
le sultan et le pacha, mais décidées à suivre, selon l'occasion,
tantôt l'Angleterre, tantôt la Russie, plutôt qu'à s'unir avec nous
pour contenir les prétentions de l'une et de l'autre.
Le cabinet présidé par le maréchal Soult avait le sentiment
de l'incohérence et des embarras de cette situation, car il me
recommandait, dans ses instructions, «d'éviter soigneusement tout ce
qui tendrait à nous faire entrer dans la voie des conférences et des
protocoles; il est trop évident, d'après ce qui s'est passé en dernier
lieu, que nous aurions souvent la chance de nous y trouver isolés.»
Mais c'était là une précaution inutile; aucune des puissances
ne pensait à demander, sur les affaires d'Orient, une conférence
officielle; quand j'en parlai à lord Palmerston pour écarter cette
idée, «il n'est pas le moins du monde question, me dit-il, de
conférence, de protocole, ni de rien de semblable; vous avez
parfaitement raison; nous en serions tous embarrassés et n'en
retirerions aucun profit. Il s'agit uniquement de négocier pour
arriver à quelque arrangement dont nous soyons tous d'accord et qui
termine l'affaire.» C'était précisément dans cet accord, soit qu'il
fût ou non officiellement délibéré, que résidait le problème à
résoudre; et en se défendant de toute conférence et de tout protocole,
le cabinet français se repaissait d'une sécurité illusoire; l'absence
de ces formes diplomatiques n'atténuait en rien pour lui la difficulté
de la situation.
Toute sa politique reposait sur une triple confiance. On comptait
fermement à Paris sur la persévérance de Méhémet-Ali dans ses
prétentions à la possession héréditaire de la Syrie et sur son énergie
à les soutenir par les armes s'il était attaqué. On regardait les
moyens de coaction qui pouvaient être employés contre lui ou comme
absolument inefficaces et vains, ou comme gravement compromettants
pour la sûreté de l'Empire ottoman et la paix de l'Europe. Enfin on ne
croyait pas que la Russie consentît jamais à abandonner effectivement
son protectorat exclusif ou du moins prépondérant à Constantinople.
Fort de toutes ces confiances, le cabinet français se prêtait
volontiers à la vive pression de l'opinion publique en faveur du pacha
d'Égypte, et ne sentait aucune impérieuse nécessité d'y résister.
J'avais pour mission à Londres d'obtenir du gouvernement anglais de
grandes concessions au profit du pacha, et pour armes dans ce travail
la triple conjecture que je viens d'indiquer sur les chances de
l'avenir en cas de lutte, et la nécessité de l'union permanente de
la France et de l'Angleterre pour maintenir l'intégrité de l'Empire
ottoman et la paix de l'Europe.
Mon entrée en relation avec lord Palmerston fut facile et agréable. Il
me savait sincèrement attaché aux intimes rapports de la France avec
l'Angleterre, et dès notre première entrevue il s'empressa de me
donner à cet égard, sincèrement aussi, je crois, les plus fermes
assurances: «Les intérêts supérieurs et dominants des deux pays
finiront toujours, me dit-il, par dissiper les nuages qu'élèvent
quelquefois, entre eux, tantôt des faits accidentels, tantôt les
efforts malveillants de tels ou tels organes de la presse périodique.
Cependant, ajouta-t-il, ces nuages sont un mal réel; ce mal s'est
aggravé depuis une certaine époque, et, je l'avoue, nous-mêmes, depuis
le ministère de M. le comte Molé, nous avons cru remarquer, dans le
gouvernement français, une disposition moins amicale à notre égard
et quelque penchant vers d'autres alliés.» Je repoussai cette
supposition: «Les sentiments du Roi pour l'Angleterre sont toujours
les mêmes, lui dis-je; il n'y a eu de modifié que sa situation en
Europe envers les puissances continentales. Par l'influence du temps,
et surtout par suite des efforts et des succès du gouvernement du Roi
pour le maintien de l'ordre et de la paix, la méfiance et, pour parler
sans détour, l'éloignement que ressentaient pour lui quelques-unes de
ces puissances se sont dissipés ou du moins fort affaiblis; elles
lui ont rendu justice et ont compris de quelle importance était, pour
l'Europe, son affermissement. Elles lui ont témoigné dès lors plus
de confiance et de bon vouloir, et il s'est trouvé plus rapproché
d'elles, mais sans s'être, pour cela, éloigné de vous. Son attachement
à l'alliance anglaise est resté aussi profond, aussi sincère que dans
les premiers temps, quoique plus libre et moins exclusif. Vous
ne pensez certainement pas, mylord, que, pour être unis avec
l'Angleterre, nous devions rester isolés en Europe ou en mauvais
rapports avec les autres États.--Non, non, reprit lord Palmerston;
nous ne sommes pas jaloux à ce point; mais tant de faits ont concouru
pour nous inspirer des doutes qu'il était difficile que nous n'y
vissions que des accidents.» Il passa alors en revue les diverses
questions, petites ou grandes, qui, depuis 1836, en Europe, en
Amérique, en Afrique, s'étaient élevées entre les deux pays, et leur
avaient été des sujets de dissentiment ou d'inquiétude. Il insista
particulièrement sur les obstacles que rencontraient, de notre part,
les négociations commerciales poursuivies par le cabinet anglais soit
en Espagne, soit avec nous-mêmes. Je saisis volontiers cette occasion
d'indiquer quelles maximes dirigeaient et devaient, à mon avis,
diriger, en pareille matière, le gouvernement français: «Il y a ici,
mylord, lui dis-je, des faits impérieux auxquels, de part et d'autre,
nous devons nous résigner, des intérêts essentiellement divers que,
de part et d'autre, nous sommes chargés de protéger et obligés de
ménager. Le gouvernement du Roi est disposé et décidé à faire tous
ses efforts pour amener, entre ces intérêts, les transactions les
plus équitables, et pour seconder, par l'application des principes
libéraux, le bien-être général des deux pays; il vient de vous en
donner une preuve dans les négociations qu'il a acceptées et qui
se poursuivent pour la modification de nos tarifs mutuels. Mais
le progrès dans cette voie est difficile et doit être lent. Le
gouvernement du Roi est tenu de penser d'abord aux intérêts actuels
des manufacturiers français et de la population ouvrière qui vit du
travail qu'ils lui fournissent. Vous n'ignorez pas, mylord, qu'en
France une partie des propriétaires du sol, même sans s'associer à
aucune conspiration, à aucun projet de renversement, restent
encore, envers le gouvernement de Juillet 1830, dans une disposition
malveillante, et ne lui prêtent point la force que cette classe de
la société donne en général au pouvoir. Une autre classe, celle
des grands manufacturiers, maîtres de forges, négociants, s'est au
contraire empressée vers le gouvernement du Roi, et lui a apporté,
lui apporte en toute occasion, l'appui de son activité, de son
intelligence, de sa richesse, de son influence sociale. Il est
impossible que le gouvernement du Roi ne porte pas, aux intérêts et
aux sentiments de cette classe et de la population qui se rattache
à elle, un soin très-attentif; et ce n'est qu'après de scrupuleuses
enquêtes, des discussions approfondies et par des démonstrations
évidentes de l'intérêt général du pays qu'il peut lui imposer des
sacrifices et des efforts dont elle reconnaisse la nécessité.»
Je ne laissai passer sans réfutation ou explication aucun des griefs
que lord Palmerston venait de rappeler. Il n'insista sur aucun; aucune
aigreur prolongée n'avait percé dans ce petit résumé rétrospectif; il
avait plutôt voulu, au début de ses rapports avec moi, se débarrasser
de ses mécontentements passés que s'en prévaloir pour l'avenir; et
sa disposition me parut exempte de toute arrière-pensée malveillante,
mais empreinte d'une certaine susceptibilité générale et de quelque
doute sur le bon accord futur et solide des deux gouvernements.
Pas un mot ne fut dit, entre nous, ce jour-là, sur les affaires
d'Orient. Pressé d'aller à la Chambre des communes et de préparer
les documents qu'il avait à lui communiquer à propos de la guerre de
Chine, lord Palmerston me demanda de remettre au surlendemain, 4 mars,
notre premier et sérieux entretien sur la grande question qui était
l'objet essentiel de ma mission.
Je me rendis chez lui le surlendemain, à une heure. Je venais
d'apprendre la chute du maréchal Soult à qui j'avais adressé mes
premières dépêches, et la formation du ministère présidé par M.
Thiers. Je dis en entrant à lord Palmerston: «Je n'ai et ne puis
encore avoir reçu, mylord, sur les affaires d'Orient et sur l'idée
que s'en forme le nouveau cabinet, aucune instruction positive.--Tant
mieux, me répondit-il, nous en causerons plus librement sur la
question même; nous avons besoin de nous tout dire.--Je m'en
féliciterai, mylord; je ne suis pas un diplomate de profession; c'est
au gouvernement intérieur de mon pays que j'ai pris quelque part;
c'est l'état des esprits dans les Chambres et dans le public que je
désire mettre sous les yeux de votre gouvernement. L'unanimité
est grande chez nous sur la question d'Orient; nos débats mêmes en
témoignent; j'ose dire que je serai en même temps, auprès de vous,
l'organe des intentions du gouvernement du Roi et de l'opinion
générale du pays. Ce n'est pas, mylord, que le gouvernement du Roi se
dirige, dans cette affaire, d'après les préjugés publics et les prenne
pour règle de sa politique; il en est de fort accrédités, de fort
bruyants auxquels il est bien loin de s'associer. Vous entendez sans
cesse parler en Angleterre des prétentions ambitieuses, des vues
d'agrandissement de la France, et vous ne partagez certainement pas,
à ce sujet, toutes les craintes dont on vous assiége. Nous aussi,
mylord, nous avons nos méfiances populaires; à nous aussi on
parle sans cesse de l'ambition et des projets d'agrandissement de
l'Angleterre; elle veut s'emparer de Candie, dominer seule en Égypte
et en Syrie. Le gouvernement du Roi sait fort bien que ces rumeurs
n'ont aucun fondement. Il est parfaitement convaincu que votre
gouvernement est trop sage pour vouloir, en Orient, autre chose que
le maintien de la paix et de l'ordre établi entre les États. Nous
regardons, mylord, l'intérêt français et l'intérêt anglais dans cette
question, je veux dire l'intérêt supérieur et dominant des deux pays,
comme semblables. Vous voulez, nous voulons comme vous que l'Empire
ottoman subsiste et tienne sa place dans l'équilibre européen.
Pour nous comme pour vous, c'est à Constantinople qu'est la grande
question; c'est la sûreté et l'indépendance de Constantinople que,
vous et nous, avons à coeur de garantir. Les événements ont élevé en
Égypte et en Syrie une autre question sur laquelle on peut croire
que nous ne sommes pas aussi unanimes; mais cette question nouvelle
n'empêche pas que celle de Constantinople ne demeure la question
première, essentielle. Ce sont les événements de Syrie qui nous
obligent à nous occuper de Constantinople; mais c'est toujours à
Constantinople qu'est, pour vous comme pour nous, la grande affaire;
c'est toujours en vue de Constantinople, et pour arriver à une bonne
solution de la question qui réside là, que toutes les autres questions
doivent être considérées et résolues. Eh bien, mylord, pour que la
question de Constantinople soit résolue comme il convient à vous, à
nous, à la paix et à l'équilibre de l'Europe, il faut que la question
d'Égypte soit résolue pacifiquement, par un arrangement agréé du
sultan et du pacha, et qui règle définitivement, de leur aveu,
leur situation réciproque. Quel doit être cet arrangement, quelle
délimitation territoriale en résultera entre les deux rivaux, ce sont
là des questions graves sans doute, mais, à nos yeux, secondaires. Que
le sultan ou le pacha possède telle ou telle étendue de territoire,
cela nous préoccupe peu; ce qui nous préoccupe beaucoup, c'est que
l'Orient ne soit pas livré aux chances d'un grand trouble, qu'on
n'y mette pas le feu en y employant la force. Pensez-y bien, mylord,
consultez le passé; tout événement, toute secousse en Orient compromet
la sûreté et l'indépendance de Constantinople en y favorisant les
progrès de l'influence que, vous et nous, souhaitons d'y restreindre.
Tout emploi de la force en Orient tourne au profit de la Russie;
d'abord, parce que c'est toujours la Russie qui paraît sur cette scène
avec les forces les plus considérables; ensuite, parce que tout
emploi de la force, toute grande secousse amène des chances qu'il est
impossible de prévoir, et dont la Russie est, plus que toute autre
puissance, en mesure de profiter. Permettez-moi, mylord, de vous
adresser une question: je sais que vous avez regardé l'arrangement
conclu à Kutahié, en 1833, comme mauvais, et je n'en veux pas discuter
en ce moment le mérite; pourtant, si on eût pu, il y a quelques mois,
avant l'explosion de la nouvelle lutte entre le sultan et le pacha,
garantir la durée de l'arrangement de Kutahié pour dix ans, pour le
reste de la vie de Méhémet-Ali, vous auriez, à coup sûr, accepté
ce _statu quo_ comme un bien réel, comme un gage de sécurité pour
l'Empire ottoman, et, par conséquent, pour l'Europe. Pourquoi? Parce
que ce qui importe avant tout à l'Europe, en Orient, c'est la paix,
l'absence de tout ébranlement qui ouvre des perspectives et des
chances à l'ambition étrangère.»
Lord Palmerston, qui m'avait écouté jusque-là avec une attention
immobile, m'interrompit à ces paroles: «Le _statu quo_ de
l'arrangement de Kutahié était impossible, dit-il; l'ambition de
Méhémet-Ali va toujours croissant; il n'a jamais pu se contenir dans
ses limites.
--«Pardon, mylord; je ne doute pas que Méhémet-Ali ne soit fort
ambitieux; mais on ne peut, dans cette dernière occurrence, le charger
du tort de l'agression.
--«Oui, je sais qu'on dit cela en France, mais on se trompe; c'est sur
le territoire turc, non sur le territoire égyptien que la bataille de
Nezib a été livrée.
--«Il est vrai, mylord; mais le territoire égyptien avait été
préalablement envahi par les Turcs; ils avaient occupé plusieurs
villages égyptiens; Aïn-Tab, où ils étaient d'abord entrés, est sur le
territoire égyptien.
--«Je ne crois pas,» dit lord Palmerston, et il alla chercher une
carte de Syrie sur laquelle nous eûmes bientôt constaté qu'Aïn-Tab
était sur la rive droite du Sed-Jour qui faisait alors la limite des
deux territoires. Lord Palmerston éleva des doutes sur l'exactitude
de sa carte: «J'ai apporté, dis-je, une excellente carte de Syrie,
publiée naguère à Gotha, et dans laquelle Aïn-Tab est aussi placé sur
la rive droite du Sed-Jour.» Lord Palmerston abandonna ce terrain de
discussion: «Peu importe, dit-il, que, ce jour-là, le sultan ou le
pacha ait été l'agresseur; dans leur situation réciproque, il ne
pouvait manquer d'y avoir un agresseur; comment contenir un vassal
ambitieux et un souverain irrité ayant leurs armées en présence, sans
frontières fortes et bien précises? Ce qui vient d'arriver devait
arriver et recommencerait toujours. Nous aurions dû le prévoir en
1833. Je l'ai dit alors et j'ai demandé qu'on prît d'autres mesures
que l'arrangement de Kutahié. Mais nous avions ici d'autres affaires
pressantes; le cabinet n'a pas voulu. Nous avons eu tort. Il ne
faut pas que nous retombions dans la même faute. Il faut que nous
prévenions le retour d'événements pareils à ceux dont nous sommes si
embarrassés. Le moyen, c'est de rendre le sultan plus fort, le pacha
plus faible, et de prévenir entre eux ce contact habituel, inévitable,
qui tente, à chaque instant, l'ambition de l'un et la vengeance de
l'autre. Pour fortifier l'Empire ottoman, il faut lui rendre une
partie des territoires qu'il a perdus; la Syrie est une province
peuplée et riche; la Porte en tirera des hommes et de l'argent; elle
résistera alors bien mieux au pacha qui, de son côté, aura bien moins
d'occasions et de moyens de l'attaquer.
--«Croyez-vous, mylord, que vous fortifierez réellement l'Empire
ottoman en lui rendant plus de territoires? Ne nous repaissons pas
d'illusions; cet Empire n'est pas mort, mais il se meurt; il tombe
en lambeaux; nous pouvons prolonger sa vie, mais non le ressusciter
effectivement. Vous ne lui rendrez pas, avec la Syrie, la force de
la gouverner et de la garder; l'anarchie, le pillage, la violence et
l'impuissance turques reprendront possession de cette province, et
vous serez responsable de son sort; vous serez obligé tantôt d'y
réprimer, tantôt d'y soutenir les Turcs. Je suppose que vous ayez
réussi; je suppose Méhémet-Ali dompté, refoulé en Égypte, croyez-vous
qu'il se résigne et qu'il renonce à son ambition que vous jugez si
indomptable? Non, mylord; il a fait ses preuves de persévérance et
d'adresse; il reprendra ses desseins; il travaillera à reconquérir la
Syrie. Les moyens ne lui manqueront pas; quand Méhémet-Ali possède la
Syrie, c'est le sultan qui y a des intelligences et qui y fomente
des rébellions; quand le sultan la possédera, ce sera le pacha qui
fomentera les rébellions, rendra précaire la domination de son rival,
et ressaisira peut-être bientôt la sienne. Au lieu d'avoir assuré la
domination de la Porte, vous aurez au contraire échauffé la lutte,
aggravé le trouble et préparé de nouveaux hasards dont la Russie sera,
comme toujours, la première à profiter.
--«Vous avez, me dit lord Palmerston, trop mauvaise opinion de
l'Empire ottoman, et vous n'êtes pas au courant de la disposition
actuelle du gouvernement russe. Un État qui est un cadavre, un corps
sans âme et qui tombe en lambeaux, ce sont là des figures auxquelles
il ne faut pas croire; qu'un État malade retrouve des territoires pour
y lever de l'argent et des hommes, qu'il remette de la régularité dans
son administration, il se guérira, il redeviendra fort. C'est ce qui
arrive déjà en Turquie; le hatti-schériff de Reschid-Pacha s'exécute;
ses bons effets se développent. Et quant à la Russie, soyez sûr que sa
disposition à se concerter avec les autres puissances sur les affaires
d'Orient est sérieuse. Je ne dis pas que le désir de nous diviser,
vous et nous, ne soit pour rien dans sa conduite; mais elle désire
aussi de ne pas rester en Orient dans la situation où elle s'est mise;
son traité d'Unkiar-Skélessi lui pèse; si des troubles éclatent en
Turquie, si Méhémet-Ali menace Constantinople, si la Porte réclame le
secours russe, aux termes du traité, l'empereur Nicolas est décidé
à l'exécuter; il croit que son honneur le lui prescrit; mais cette
nécessité ne lui plaît point; il prévoit que, ni vous, ni nous, ne le
laisserions faire, et il ne veut pas engager cette lutte; il cherche à
se placer sur un terrain moins compromettant. Il est de notre intérêt,
du vôtre, de l'intérêt de l'Europe de lui en faciliter les moyens.
Saisissons cette disposition de la Russie pendant qu'elle existe;
profitons-en pour ramener la question ottomane dans le droit public
européen. Ce sera pour nous tous un grand avantage d'avoir détruit,
sans combat, ce protectorat exclusif qui nous inspire de si justes
méfiances, et d'avoir lié par les traités la puissance qui voulait se
l'arroger.
--«Je souhaite que vous ayez raison sur l'un et l'autre point, mylord;
je souhaite que l'Empire ottoman retrouve de la force et que la Russie
renonce à le dominer en le protégeant. Mais l'abdication russe me
paraît bien douteuse, et quant à la restauration turque, les dangers
que court en ce moment l'Empire ottoman sont plus pressants que ne
seront prompts les remèdes dont vous parlez. Dans les suppositions les
plus favorables, cet Empire ne sera de longtemps en état de se suffire
à lui-même, et quand de grands désordres intérieurs lui imposeront
de grands efforts, pendant longtemps encore ce seront des forces
étrangères, c'est-à-dire des Russes qui viendront le protéger.
--«Quand les Russes viendront en vertu d'un traité et au nom de
l'Europe, le danger ne sera plus le même; et le but une fois atteint,
ils s'en iront.
--«Je crois à la vertu des traités, mylord; je crois à la loyauté
des souverains; mais je crois aussi à l'empire des situations, des
passions et d'une politique séculaire. Ce sera beaucoup sans doute que
les Russes sortent de Turquie après y être venus; mais même quand ils
en seront sortis, ce sera un grand mal qu'ils y soient venus. Et qui
vous dit qu'ils en pourront sortir promptement? Qui vous dit que la
guerre, une fois allumée en Syrie, ne durera pas plus longtemps que
vous ne l'aurez prévu? Le pacha a là une armée considérable; il peut,
même quand ses communications par mer seront interrompues, la soutenir
et la pourvoir dans le pays même et par la voie de terre. Déjà,
dit-on, il en organise les moyens à travers le désert et la Palestine;
on parle de cinq mille chameaux réunis dans ce dessein. Vous ne
débarquerez pas en Syrie des troupes anglaises; l'Autriche n'y enverra
pas les siennes; contre toutes les difficultés de cette guerre,
partout où elle éclatera, en Syrie comme dans l'Asie Mineure et
à Constantinople, ce seront des Russes qui seront chargés de la
soutenir.
--«Des troupes anglaises, non; nous n'en avons pas à mettre là; des
troupes autrichiennes.... eh, eh, on ne sait pas, on ne sait pas.»
Je restais incrédule; lord Palmerston reprit: «D'ailleurs il ne serait
peut-être pas nécessaire que des Russes vinssent dans l'Asie Mineure
ou en Syrie; on pourrait débarquer en Égypte même, au coeur de la
puissance de Méhémet-Ali, un corps turco-russe; il n'a là que de
mauvaises troupes, des ouvriers; il faudrait qu'il rappelât son armée
de Syrie,» et lord Palmerston, rouvrant sa carte, me montrait comment
on pourrait occuper la basse Égypte: «Mylord, lui dis-je, nous avons
fait cette épreuve; nous savons ce qu'elle exige d'efforts et ce
qu'elle fait courir de chances; vous n'aurez pas là une meilleure
armée ni un plus grand capitaine que nous n'y avons eu en 1797.
Mais permettez-moi de revenir à la question même: pourquoi tous ces
efforts? Pourquoi faire courir à la paix de l'Orient, à la sécurité de
la Porte et de l'Europe, tant de hasards? Pour refuser l'hérédité à
un vieillard de soixante-douze ans. Qu'est-ce donc que l'hérédité
en Orient, mylord, dans cette société violente et précaire, dans ces
familles nombreuses et désunies? L'histoire de Méhémet-Ali n'est pas
un fait nouveau dans l'Empire ottoman; plus d'un pacha, avant lui,
s'est élevé, a fait des conquêtes, s'est rendu puissant et presque
indépendant. Qu'a fait la Porte? Elle a attendu; les pachas sont
morts, leurs fils se sont divisés, et la Porte a ressaisi ses
territoires et son pouvoir. C'est encore ici pour elle la meilleure
chance et la conduite la plus prudente.
--«Il y a du vrai dans ce que vous dites là; l'hérédité n'aurait
peut-être pas grande valeur. Pourtant Ibrahim-Pacha est un chef
habile, aimé de ses troupes, meilleur administrateur que son père,
dit-on; il a auprès de lui des officiers capables, des Français. Nous
nous disons tout, n'est-ce pas? Est-ce que la France ne serait pas
bien aise de voir se fonder, en Égypte et en Syrie, une puissance
nouvelle et indépendante, qui fût presque sa création et devînt
nécessairement son alliée? Vous avez la régence d'Alger; entre vous
et votre allié d'Égypte, que resterait-il? Presque rien, ces pauvres
États de Tunis et de Tripoli. Toute la côte d'Afrique et une partie
de la côte d'Asie sur la Méditerranée, depuis le Maroc jusqu'au golfe
d'Alexandrette, serait ainsi en votre pouvoir et sous votre influence.
Cela ne peut nous convenir.»
La discussion, en se prolongeant, pénétrait ainsi plus avant; j'entrai
sans hésiter dans sa nouvelle voie: «Vous avez raison, mylord; nous
nous disons tout, et nous pouvons bien librement nous tout dire, car
nos paroles ne disposent pas de l'avenir. Ce qu'il amènera peut-être
un jour, quelles nouvelles combinaisons d'États et de politique
pourront se former tout autour de la Méditerranée, je n'en sais rien,
ni vous, mylord, ni personne. Nous pouvons amuser notre esprit à
tenter de le prévoir; mais ce n'est certainement pas sur de telles
hypothèses ni par de tels pressentiments que notre politique doit
aujourd'hui se régler. Le gouvernement du Roi ne manquera jamais à ses
devoirs envers les destinées de la France; mais il est convaincu
que le grand intérêt français est maintenant la durée de la paix,
l'affermissement de l'ordre européen, le développement régulier
des divers États contenus chacun dans ses limites. C'est là notre
politique, mylord; c'est aussi la vôtre; et, en vérité, je ne
comprendrais pas qu'en Orient nous n'agissions pas de concert lorsque,
en dehors ou au-dessus de toutes les dissidences secondaires ou
futures, nous y avons si évidemment le même intérêt et le même
dessein.»
Je m'arrêtai, et regardant fixement lord Palmerston: «Permettez-moi,
mylord, lui dis-je, de vous faire tout simplement, à brûle-pourpoint,
une question directe: Y a-t-il, dans cette affaire, quelque chose de
plus avancé que nous ne savons? On a dit ailleurs, on a du moins donné
à croire que la négociation dont nous nous occupons ici était presque
conclue, et les moyens de coaction à employer contre Méhémet-Ali
presque réglés. Y a-t-il à cela quelque chose de vrai?»
Lord Palmerston me répondit tout simplement: «Il n'y a rien,
absolument rien de plus que ce que vous savez.» Il se leva, alla
ouvrir un pupitre sur lequel il avait l'habitude d'écrire debout,
et il en rapporta deux papiers: «Voici, me dit-il, deux projets
d'arrangement, de traité, si l'on veut, entre toutes les puissances,
sur cette affaire. Le premier est de moi; c'est une pure ébauche, une
simple rédaction de mes propres idées que je n'ai pas même montrée
à mes collègues. Le second est une ébauche analogue qui me vient des
puissances du continent.» Il ne me nomma pas la puissance; mais j'eus
lieu de croire que cette seconde ébauche était d'origine autrichienne.
«Lisez-les toutes les deux,» me dit-il. Il me lut effectivement le
premier de ces projets et je lus moi-même le second. Ils étaient
conçus, en principe, dans des systèmes différents: le projet de lord
Palmerston était un traité entre les cinq puissances et la Porte
ottomane; dans le second, les cinq puissances ne traitaient qu'entre
elles, et la Porte recevait et acceptait leurs propositions. Cette
différence essentielle mise de côté, les deux projets ne différaient
pas beaucoup d'ailleurs; ils contenaient l'un et l'autre: 1º
l'engagement des cinq puissances de garantir l'Empire ottoman contre
toute nouvelle attaque du pacha d'Égypte et toute invasion au delà
du Taurus; 2º le règlement, dans ce cas, du mode d'occupation de
Constantinople et de la mer de Marmara; 3º enfin l'indication des
moyens à employer contre le pacha d'Égypte dans le cas où il se
refuserait aux injonctions du sultan et des cinq puissances. Sauf
l'emploi des flottes européennes pour intercepter les communications
entre l'Égypte et la Syrie, et pour seconder les insurrections locales
ou les débarquements des forces turques ou alliées, ces moyens
de coaction étaient très-vaguement indiqués et aboutissaient à
l'engagement de se concerter de nouveau si des mesures plus actives
devenaient nécessaires.
En lisant le paragraphe qui retirait la Syrie à Méhémet-Ali et ne
lui accordait que l'hérédité de l'Égypte, lord Palmerston me dit:
«Passons; ceci est en litige.» Là finit notre entretien. «Je suis fort
aise, me dit lord Palmerston, que nous ayons ainsi causé à fond de
l'affaire; j'attendrai maintenant que vous en ayez rendu compte au
gouvernement du Roi et qu'il vous ait transmis ses instructions.»
Quoique nouvellement arrivé à Londres et encore imparfaitement
instruit de la mesure des importances et des influences personnelles
dans le cabinet et le monde politique anglais, je savais que lord
Palmerston était bien réellement, dans les affaires étrangères, le
ministre efficace, et que c'était sur lui qu'il fallait agir pour agir
sur son gouvernement. Mais plusieurs de ses collègues, lord Melbourne
d'abord, chef du cabinet, lord Lansdowne, lord John Russell,
lord Holland se préoccupaient vivement des questions de politique
extérieure, et exerçaient, à des titres divers, sur les résolutions
du ministère et sur l'esprit de lord Palmerston lui-même, une assez
grande action. J'avais, avec quelques-uns d'entre eux, d'anciennes et
bonnes relations de société que je pris, dès les premiers jours, soin
de cultiver; mais je ne connaissais pas du tout lord Melbourne; je
venais de le rencontrer pour la première fois dans le salon de lady
Palmerston; il était naturel et convenable que j'entrasse avec lui
en rapport officiel et en matière; je lui demandai et il me donna
rendez-vous chez lui le 8 mars. Je le trouvai bienveillant pour la
France et très persuadé que le bon accord des deux pays leur importait
également à l'un et à l'autre, soit pour leur prospérité intérieure,
soit comme gage de la paix de l'Europe, leur intérêt commun. Étendu
dans son fauteuil à côté du mien, détournant la tête et penchant vers
moi l'oreille, parlant anglais et moi français, chacun à notre tour
et dans un dialogue régulier, interrompu seulement par ses rires, lord
Melbourne m'écoutait et me répondait avec ce mélange d'insouciance et
d'attention sérieuse qui indique une conviction libre plutôt qu'une
intention préméditée, et qui semble appeler et autoriser un complet
abandon. Je le mis au courant de ce que j'avais dit d'essentiel à
lord Palmerston. Comme il insistait complaisamment sur les avantages
mutuels de l'alliance: «Convenez, mylord, lui dis-je, qu'il serait
étrange que cette bonne intelligence, ce concert des deux pays n'eût
pas lieu précisément dans la question où leur intérêt dominant est
évidemment le même. Je comprends telle contrée, telle occasion où,
malgré notre alliance générale, nous pouvons avoir des intérêts
réellement divers; mais il est clair qu'en Orient nous sommes
voués, vous et nous, aux mêmes craintes, aux mêmes désirs, aux mêmes
desseins, voués à vouloir que la paix se maintienne, que l'Empire
ottoman subsiste, et que la Russie ne s'en empare pas, soit
matériellement et par voie de conquête, soit moralement et par
voie d'influence. Je ne saurais donc assez m'étonner si à propos de
questions secondaires ou lointaines, nous perdions en quelque sorte
de vue notre commune étoile, et si nous cessions de penser et d'agir
ensemble sur le théâtre même où nous y sommes le plus naturellement
appelés. A coup sûr, mylord, en ce cas, l'un ou l'autre des deux
cabinets se tromperait gravement, et manquerait à sa vraie, à sa
grande politique. Revenons constamment, en traitant des affaires
d'Orient, à cette politique générale et permanente qui fait le fond de
notre situation et de notre intérêt; que ce soit, pour nous, la pierre
de touche de toutes les combinaisons, de toutes les démarches. Je suis
sûr qu'en définitive, vous et nous, nous nous en trouverons également
bien.»
Lord Melbourne approuvait visiblement, et me répéta plusieurs fois,
dans le cours de la conversation: «Oui, nous avons au fond le même
intérêt, nous devons agir de concert; il n'y a, pour nous, rien de bon
à faire sans vous. Mais croyez-vous possible, me dit-il en se penchant
vers moi, de laisser au pacha d'Égypte la Syrie sans que la guerre qui
vient d'éclater et les embarras où elle nous jette recommencent sans
cesse? Le pacha voudra toujours s'étendre au delà de la Syrie; le
sultan voudra toujours reprendre la Syrie. C'est une situation qui
n'est pas tenante; il faut que nous y mettions fin.»
Je repris tout ce que j'avais dit à lord Palmerston pour lui démontrer
que le retrait de la Syrie, loin de rétablir entre le sultan et
le pacha une paix durable, ne ferait qu'envenimer la querelle et
accroître en Orient les chances de trouble: «Le sultan, dis-je, qui
n'a pu ni défendre ni reprendre la Syrie par ses propres forces, sera
hors d'état de la gouverner; et l'Europe, qui la lui aura rendue,
sera sans cesse compromise et obligée d'intervenir ou pour la
lui conserver, ou pour la protéger contre lui-même. Il y a là des
populations chrétiennes que les Turcs vexeront, pilleront, opprimeront
d'une façon intolérable; nous avons envers elles des devoirs
traditionnels; leurs souffrances, leurs clameurs exciteront la
sympathie européenne. L'administration de Méhémet-Ali ne manque, dans
cette province, ni de force, ni d'une certaine équité religieuse;
qu'elle reste entre ses mains; nous n'en entendrons guère parler, et
cette partie du moins de l'Orient jouira d'un peu de paix et donnera à
l'Europe un peu de sécurité.»
Lord Melbourne m'écoutait avec une attention presque curieuse, donnant
de temps en temps à mes paroles un assentiment marqué, m'adressant
quelquefois des questions qui semblaient désirer une bonne réponse,
et se montrant animé d'un sincère désir de trouver le point où nous
pourrions nous accorder. Mais rien n'indiquait qu'il entrevît lui-même
ce point d'union, et il semblait plutôt rejeté dans une indécision
favorable que ramené à notre sentiment.
«Permettez-moi, mylord, lui dis-je en finissant, de réduire la
question à sa plus simple expression. De quoi s'agit-il? D'accorder
ou de refuser la possession héréditaire de la Syrie à un vieillard de
soixante-douze ans, qui désire l'hérédité parce qu'il n'a maintenant
rien de plus à désirer, mais qui n'a, bien s'en faut, aucune certitude
de la transmettre effectivement à sa famille, et de fonder là une
dynastie et un État. Si on la lui accorde, si on lui propose une
transaction qu'il puisse accepter, on s'assure la paix en Orient
tant qu'il vivra et on court, après sa mort, les chances de cette
confusion, de ces querelles entre ses héritiers, de ces retours
vers le centre de la foi musulmane qui ont toujours accompagné,
dans l'Empire ottoman, la disparition de ces grandes existences
personnelles soudainement créées et qui ont bien plus de brillants
rayons que de fortes racines. Si on refuse à Méhémet-Ali la Syrie
héréditaire, si on entreprend de la lui retirer par la force, on
suscite en Orient de nouveaux troubles; on allume une nouvelle guerre
dont il est impossible de prévoir les conséquences ni la durée, et qui
aura pour résultat d'accroître, dans ces contrées, la prépondérance de
la Russie, car de quelque façon qu'on s'y prenne, quelques limitations
qu'on y apporte, ce sera toujours par la présence russe, par des
forces russes qu'il faudra accomplir ce qu'on aura résolu et soutenir
ce qu'on aura fait.»
Je m'arrêtai. Lord Melbourne, toujours enfoncé dans son fauteuil,
gardait le silence comme s'il écoutait encore. Puis il me regarda en
souriant et sans me répondre. Je le laissai l'esprit préoccupé et
un peu troublé dans son insouciance, mais pas sérieusement alarmé ni
convaincu. Je me heurtais contre les assurances de lord Palmerston qui
promettait à ses collègues une victoire facile sur Méhémet-Ali et
une large complaisance diplomatique de la Russie, avec peu de chances
qu'on eût besoin de lui demander, sur les lieux mêmes, un concours
actif et compromettant.
Parmi les collègues de lord Palmerston, lord Holland, lord Lansdowne,
lord John Russell et lord Minto étaient ceux avec qui j'avais les
relations les plus fréquentes et les plus libres. Lord Holland, d'un
esprit charmant, d'un coeur généreux et d'un caractère aussi aimable
que son esprit, était l'ami déclaré de la France, l'hôte bienveillant
des visiteurs français en Angleterre, le partisan persévérant de
l'alliance des deux pays, et il se plaisait à manifester, en toute
occasion, ses sentiments. Il m'accueillit, et lady Holland autant
que lui, avec l'empressement le plus gracieux; je retrouve, dans une
lettre que j'écrivais le 22 mars à Paris: «Lady Holland m'a invité à
dîner pour mercredi. J'étais engagé. Pour dimanche. J'étais engagé.
Je crois qu'il faudra attendre leur retour à Kensington. Ils
iront bientôt. Lord Holland en meurt d'envie. Dans sa maison de
_South-Street_, il a à peine une chambre. Il fait sa toilette dans la
salle à manger. Et pas un coin pour mettre des livres, des papiers; il
a tout son bagage dans un petit coffre qu'il transporte dans la salle
à manger, dans le salon, partout avec lui. Lady Holland tient
beaucoup à cette petite maison, qui est, m'a-t-on dit, sa propriété
personnelle.» Dès qu'ils furent établis à Kensington, ce fut à
_Holland-House_ que j'allai chercher et que je trouvai les plus nobles
plaisirs de la conversation et de la vie sociale. Lord Lansdowne et
lord John Russell étaient moins expansifs, mais également sincères
dans leurs libérales et bienveillantes dispositions envers la France:
je dînais avec eux, le 28 mars, chez lord Normandy; nous venions
d'apprendre le vote favorable de la Chambre des députés pour le
cabinet de M. Thiers dans la question des fonds secrets: «Eh bien, me
dirent-ils tous deux ensemble du ton le plus amical, il faut finir
à présent cette affaire d'Orient; il faut la finir de concert.» Les
whigs n'avaient point de chef plus considérable, plus éclairé, plus
honoré que lord Lansdowne; et lord John Russell, par son inépuisable
facilité et son infatigable énergie, grandissait tous les jours dans
son parti; le vieux poëte Rogers l'appelait _our little giant_ (notre
petit géant). Une circonstance inattendue me donna avec lord Minto un
lien particulier: je rencontrai chez lui, un soir, son beau-frère, sir
John Boileau, que je ne connaissais point, mais qui vint à moi avec un
empressement affectueux, me disant qu'il était issu d'un gentilhomme
protestant français, parti de Nîmes après la révocation de l'édit de
Nantes, et réfugié en Angleterre, où ses descendants avaient trouvé
la prospérité avec la liberté. Il avait, en partant, laissé dans sa
patrie un de ses frères en bas âge qui y avait continué sa famille,
toujours protestante et unie à la mienne par des liens de parenté et
d'amitié. Cette rencontre, qui me fut en 1840 une agréable surprise,
est devenue pour moi et tous les miens, en 1848, la source d'une
profonde et très-douce intimité.
J'avais ainsi, dans le sein même du cabinet, des amis qui désiraient
sincèrement que ma négociation aboutît à une solution pacifique des
affaires d'Orient et au maintien de l'alliance entre nos deux pays;
mais ils tenaient encore plus au succès de leur politique et de leur
ministère; et je ne me faisais point d'illusion sur la valeur de la
bienveillance qu'ils me témoignaient et de l'appui qu'ils avaient
l'air de me donner. J'écrivais le 7 avril au duc de Broglie: «Il y a
ici du progrès, et je le dis à Thiers et à Rémusat; mais soyez sûr que
j'en dis bien autant qu'il y en a; lord Palmerston est excessivement
engagé, et le travail même qui se fait dans un sens contraire au sien
l'engage quelquefois encore plus, car il se défend. J'ai beau y mettre
un soin infini, être extrêmement bien pour lui et avec lui, ne rien
dire à personne qu'après le lui avoir dit à lui-même, m'abstenir de
toute pratique cachée, de toute conversation intempestive, me refuser
même quelquefois à la faveur que me témoignent les hommes qui ne sont
pas de son avis; en dépit de tous mes ménagements, il voit, il
sent que l'atmosphère change un peu autour de lui, que des idées
différentes, des raisons auxquelles il n'avait pas pensé s'élèvent, se
répandent, et modifient ou du moins ébranlent les convictions et
les desseins. Cela l'embarrasse et l'impatiente. Quelquefois ébranlé
lui-même, il travaille à se raffermir. Il agit, il fait agir auprès
de ses collègues ébranlés. Si j'ai du temps, je ne désespère de rien;
mais aurai-je du temps? Rendez-vous bien compte de ma situation: tout
le monde est aux pieds de l'Angleterre; tout le monde offre de faire
ce qui lui plaît; nous seuls nous disons _non_, nous qui nous disons
ses amis particuliers. Et c'est au nom de notre amitié, pour maintenir
notre alliance que nous lui demandons de ne pas accepter ce que
lui offrent tous les autres. Nous avons raison; mais ce n'est pas
commode.»
«Ajoutez à cela les méfiances contractées depuis quatre ans, et qui
sont profondes, plus profondes que je ne soupçonnais. Et sachez bien
que lord Palmerston est influent, très-influent dans le cabinet, comme
tous les hommes actifs, laborieux et résolus. On entrevoit souvent
qu'il n'a pas raison; mais il a fait, il fait. Et pour se refuser à
ce qu'il fait, il faudrait faire autre chose; il faudrait agir aussi,
prendre de la peine. Bien peu d'hommes s'y décident.»
En dehors du cabinet, parmi les whigs ses amis, la faveur ne me
manquait pas non plus, et j'avais, dans la conversation, beaucoup
d'alliés. Le plus illustre des whigs, le chef du cabinet qui, neuf ans
auparavant, avait proposé et accompli la réforme parlementaire, lord
Grey revint à Londres quelques semaines après mon arrivée. Je le
rencontrai pour la première fois chez lord Lansdowne. Sa figure, son
accent, ses manières me plurent infiniment; la tête haute, l'air digne
et doux, le regard languissant mais prêt à s'animer si quelque chose
l'eût intéressé, des restes de beauté jeune sous la tristesse et
l'ennui de la vieillesse. Il me témoigna le désir de me revoir et de
causer avec moi: «Nous ne devons pas nous séparer de vous, me dit-il;
sans vous, nous ne pouvons rien faire de bon.» Son beau-frère,
M. Ellice, membre très-actif de la Chambre des communes, causeur
très-spirituel et maître de maison très-hospitalier, s'empressait à
me rendre tous les bons offices qui pouvaient contribuer, pour moi,
à l'agrément de la vie de Londres ou au succès de ma mission de bonne
entente entre nos deux pays. Nous nous promenions souvent ensemble.
Il me conduisit un jour à Putney, chez le gendre de lord Grey, lord
Durham, naguère ambassadeur à Saint-Pétersbourg, puis gouverneur
général des possessions anglaises dans l'Amérique septentrionale,
maintenant hors des affaires et malade à la mort; enfant gâté du
monde, spirituel, populaire, encore jeune et beau, blasé sur les
succès et irrité des épreuves de la vie. Nous causâmes de la Russie,
de l'Orient, du Canada; la conversation le ranimait un moment; mais
il retombait brusquement dans le silence, ennuyé même de ce qui
lui plaisait, et subissant avec une fierté triste et nonchalante la
maladie qui le minait comme les échecs politiques et les chagrins
domestiques qui l'avaient frappé. Il m'aurait vivement intéressé
si, dans son orgueilleuse mélancolie, je n'avais reconnu une forte
empreinte d'égoïsme et de vanité.
Les torys ne m'accueillirent pas moins bien que les whigs. Ces deux
grands partis n'étaient pas alors aussi désorganisés et effacés
qu'ils le sont maintenant; l'ardente animosité suscitée par le bill de
réforme s'était pourtant un peu calmée; les torys revenaient à la
cour où la reine recommençait à les inviter. Lord Melbourne le lui
conseillait avec une modération libérale, l'engageant spécialement à
bien traiter sir Robert Peel, «chef d'un parti puissant, disait-il,
et de plus fort capable et fort galant homme, avec qui il faut que la
reine soit en bons rapports.» Il est, je crois, convenable, et utile
pour un ambassadeur de se tenir en dehors des divisions de parti dans
le pays où il réside, et de ne pas accepter tous les petits jougs
de société qu'elles imposent; cette indépendance, exercée avec
intelligence et mesure, lui devient un gage d'influence comme de
dignité. Je reconnus bientôt que je pouvais, sans inconvénient, me
prêter au bon accueil des torys; dès mon arrivée, presque tous les
hommes importants du parti étaient venus me voir; quelques jours
après, j'en rencontrai plusieurs à dîner chez sir Robert Peel;
j'entrai librement en relation avec eux. Lord Londonderry fut le seul
que je m'abstins de visiter; son langage contre le gouvernement
de Juillet était violent; le général Sébastiani et personne de
l'ambassade française n'était allé chez lui. Je restai fidèle à cette
tradition.
Les représentants des puissances étrangères qui formaient à Londres le
corps diplomatique avaient pour moi, comme affaire et comme société,
beaucoup d'importance. Je n'y trouvai pas les deux principaux, le
prince Paul Esterhazy et le comte Pozzo di Borgo, ambassadeurs l'un
d'Autriche, l'autre de Russie; le premier était en congé à Vienne et
le second malade à Paris. Ils étaient remplacés, le prince Esterhazy
par un chargé d'affaires, le baron de Neumann, et le comte Pozzo di
Borgo par le baron de Brünnow, ministre de Russie à Darmstadt, envoyé
à Londres, comme je l'ai déjà dit, en mission extraordinaire et
spéciale pour les affaires d'Orient. Parmi les grandes puissances
continentales, la Prusse seule avait, en ce moment, à Londres un
ministre titulaire, le baron de Bülow, homme d'esprit, éclairé, fort
au courant des affaires de l'Europe, plus libéral et plus bienveillant
pour la France qu'il ne voulait le paraître, mais préoccupé de sa
santé avec une inquiétude que tantôt il s'efforçait de cacher, tantôt
il affichait tristement; le vent, le brouillard, la pluie, le soleil,
le froid, le chaud, le monde, la solitude, tout l'agitait, tout lui
faisait mal; il était évidemment dans un état nerveux pénible qui
menaçait de devenir et qui, plus tard, lorsqu'il fut ministre des
affaires étrangères à Berlin, devint en effet très-grave. Dès mon
arrivée à Londres, il vint me voir souvent, bientôt presque amical et
prenant plaisir à parler d'histoire, de philosophie, de littérature
aussi bien que de politique, avec une étendue de connaissances et
d'idées qui ne manquaient ni de précision ni de finesse. Le baron
de Neumann était un serviteur confidentiel du prince de Metternich,
intelligent, prudent, discret avec solennité, évitant surtout de
compromettre sa cour et lui-même, et portant, je crois, bien autant
de goût à mon cuisinier qu'à ma conversation. La relation du baron
de Brünnow avec moi était plus significative et plus compliquée: seul
dans le corps diplomatique et contre l'usage, il ne vint pas me voir
pendant près de six semaines après mon arrivée; nous nous rencontrions
dans le monde; il se fit présenter à moi chez lord Clarendon, et le 17
mars, au lever de la reine, il me présenta lui-même le fils du comte
de Nesselrode; nous échangions quelques paroles, mais toujours
point de visite. Je rendais froideur pour froideur, impolitesse pour
impolitesse; un soir, chez lady Palmerston, je passai, à plusieurs
reprises, devant M. de Brünnow sans le voir. Vers la fin de mars, il
commença à s'excuser, auprès de nos amis communs, de n'être pas encore
venu chez moi, donnant pour prétexte, dit-il au baron de Bülow et à
M. de Bourqueney, qu'il n'avait à Londres point de caractère bien
déterminé; il était toujours ministre de Russie à Darmstadt; il
regrettait l'embarras que cette circonstance avait mis dans nos
rapports; mais dès qu'il aurait présenté ses lettres de créance à la
reine Victoria, il viendrait me faire visite. Il me l'annonça lui-même
le 8 avril, dans le salon d'attente du palais de Saint-James, et il
vint en effet le lendemain s'acquitter, envers moi, d'une politesse
officielle que sans doute les instructions de son maître lui avaient
jusque-là interdite. Frivole marque de l'humeur impériale.
Les représentants des autres puissances continentales, le général
Alava, ministre d'Espagne, M. Van de Weyer, ministre de Belgique, M.
Dedel, ministre de Hollande, le comte de Bjoernstierna, ministre
de Suède, le baron de Blome, ministre de Danemark, le comte Pollon,
ministre de Sardaigne, me témoignèrent, dès les premiers jours, un
empressement amical ou curieux, et prirent bientôt l'habitude de
venir souvent s'entretenir chez moi. Les représentants des grandes
puissances tiennent en général trop peu de compte de la diplomatie
de second ordre, et des informations comme de l'appui qu'ils en
pourraient recevoir. Peu engagés directement dans les grandes
questions du jour, et exposés à en subir les conséquences plutôt qu'à
y prendre une part active, les agents des puissances secondaires
sont des spectateurs à la fois intéressés et impartiaux, attentifs
à observer les faits et libres d'esprit dans les jugements qu'ils en
portent. Le général Alava était un loyal Espagnol, aimé en Angleterre
et point hostile ni méfiant envers la France; M. Van de Weyer était un
interprète spirituel, discret et bien placé dans la société anglaise,
du roi Léopold et de sa pensée politique sur les affaires européennes;
M. Dedel représentait avec une franchise et une convenance parfaites
la vieille aristocratie républicaine de la Hollande, toujours habile
et digne, même depuis qu'elle a cessé d'être puissante en Europe;
le comte de Pollon était un gentilhomme éclairé et d'un esprit
très-cultivé, libéral avec modestie. J'eus constamment à me
louer, pendant mon ambassade, de mes rapports avec ces diplomates
tranquilles, et leur commerce m'éclaira plus d'une fois sans me
compromettre jamais.
J'informais avec soin mon gouvernement de tout ce qui se passait dans
ce foyer anglais de la politique européenne; je rendais à M. Thiers,
et dans mes dépêches officielles et dans mes lettres particulières,
un compte exact de mes observations, de mes conversations, de mon
attitude, de l'état des esprits, soit dans le cabinet, soit dans le
public, et des craintes comme des espérances que je ressentais. Dès
le 12 mars, quinze jours après mon arrivée à Londres, en lui racontant
mes premiers entretiens avec lord Palmerston, je lui écrivis: «Je suis
maintenant convaincu que lord Palmerston n'a aucun dessein de rien
faire ni de rien décider avant l'arrivée du plénipotentiaire turc;
nous avons donc du temps. Mais je dois faire observer dès aujourd'hui
à Votre Excellence que cet avantage deviendrait peut-être un danger si
nous nous laissions aller à supposer que, parce qu'il ne se fait
rien à présent, il ne se fera rien plus tard, et que nous serons
définitivement dispensés de prendre une résolution parce que nous n'en
sommes pas pressés immédiatement. Plus j'observe, plus je me persuade
que le cabinet britannique croit les circonstances favorables pour
régler les affaires d'Orient, et veut sérieusement en profiter. Il
aime beaucoup mieux agir de concert avec nous; il est disposé à nous
faire des concessions pour établir ce concert. Cependant, si, de
notre côté, nous n'arrivions à rien de positif, si nous paraissions
ne vouloir qu'ajourner toujours et convertir toutes les difficultés
en impossibilités, un moment viendrait, je pense, où, par quelque
résolution soudaine, le cabinet britannique agirait sans nous et
avec d'autres, plutôt que de ne rien faire. Le temps peut nous
servir beaucoup pour amener ce cabinet au plan de conduite et aux
arrangements qui nous paraissent sages et praticables; mais si
nous n'employions pas le temps à marcher effectivement vers un tel
résultat, je craindrais fort, je l'avoue, qu'en définitive il ne
tournât contre nous.»
Quatre jours après, le 16 mars, au sortir d'un long entretien avec
lord Palmerston qui m'avait annoncé le consentement de la Russie
à l'admission du plénipotentiaire turc dans la négociation et la
prochaine arrivée de ce plénipotentiaire, je dis à M. Thiers: «Ce sont
là deux faits graves, dont l'origine est bien antérieure à mon arrivée
à Londres et qui modifient l'état de l'affaire. Il se peut que ces
deux faits soient entravés ou annulés par quelque incident nouveau,
et nous nous retrouverons alors dans la situation d'attente où nous
étions naguère. Mais s'ils se réalisaient, comme lord Palmerston me
l'a dit, il pourrait arriver qu'au lieu de négociations prolongées,
nous nous vissions bientôt en face de la solution et de ses
difficultés.» Et le lendemain, 17 mars, dans une lettre particulière,
en appelant toute l'attention de M. Thiers sur ma dépêche du 16,
j'ajoutai: «Il est possible que nous puissions rentrer dans la
politique d'attente et de difficultés sans cesse renouvelées, au bout
de laquelle nous entrevoyons, en Orient, le maintien du _statu quo_;
mais il se peut aussi que les événements se précipitent et que nous
nous trouvions bientôt obligés de prendre un parti. Si cela arrive,
l'alternative où nous serons placés sera celle-ci: Ou nous mettre
d'accord avec l'Angleterre en agissant avec elle dans la question de
Constantinople et en obtenant d'elle, dans la question de Syrie, des
concessions pour Méhémet-Ali; ou nous retirer de l'affaire, la laisser
se conclure entre les quatre puissances, et nous tenir à l'écart
en attendant les événements. Je n'affirme pas que, dans ce cas, la
conclusion entre les quatre puissances soit certaine; de nouvelles
difficultés peuvent survenir; je dis seulement que cette conclusion me
paraît probable, et que, si nous ne faisons pas la tentative d'amener
entre nous et l'Angleterre, sur la question de Syrie, une transaction
dont le pacha doive se contenter, il faut s'attendre à l'autre issue
et s'y tenir préparés.»
Ce n'était pas à M. Thiers seulement que j'exprimais mes pronostics
et mes inquiétudes; le général Baudrand m'écrivait le 30 mars: «Le
Roi m'a demandé hier si j'avais reçu de vos nouvelles; sur ma réponse
négative, ce prince m'a dit: «Je vois que M. Guizot est bien accueilli
à Londres par les hommes de tous les rangs de la société, et qu'il
y jouit d'une juste considération. J'espère que cette considération
s'accroîtra encore; je trouve seulement que, dans ses dernières
lettres au président du conseil, M. Guizot paraît trop préoccupé des
dispositions de l'Angleterre qui lui semblent douteuses envers nous.
Il est enclin à croire que les ministres anglais traiteront, sur les
affaires de la Turquie, avec les puissances étrangères, sans nous.
Soyez bien convaincu, mon cher général, que les Anglais ne feront
jamais, sur un tel sujet, aucune convention avec les autres puissances
sans que la France soit une des parties contractantes. Je voudrais que
notre ambassadeur en fût aussi convaincu que je le suis.» Je répondis
sur-le-champ au général Baudrand: «Je voudrais bien avoir la même
sécurité que le Roi vous a témoignée. J'espère qu'on ne fera rien sans
nous, et j'y travaille; mais ce n'est qu'une espérance et le travail
est difficile. La politique anglaise s'engage quelquefois légèrement
et bien témérairement dans les questions extérieures. Dans cette
affaire-ci d'ailleurs, toutes les puissances, excepté nous, flattent
les penchants de l'Angleterre, et se montrent prêtes à faire ce
qu'elle voudra. Nous seuls, ses alliés particuliers, nous disons
_non_. Les autres ne songent qu'à plaire; nous, nous voulons être
raisonnables, au risque de déplaire. Ce n'est pas une situation bien
commode, ni parfaitement sûre. On peut y réussir avec de la bonne
conduite et du temps; je crois qu'on aurait tort de s'y confier. Il
faut toujours craindre quelque coup fourré et soudain.»
M. Thiers ne se méprenait pas sur les périls de cette situation; il
m'écrivait, le 21 mars:
«Si lord Palmerston veut absolument prendre une mesure contre le
pacha, avec trois cours du continent au défaut de quatre, s'il en est
ainsi, un peu plus tôt, un peu plus tard, les propositions Brünnow
seront signées, sous une forme ou sous une autre. Cette situation n'a
été créée ni par vous ni par moi. Nous n'y pouvons rien.» C'était à
la note du 27 juillet 1839, par laquelle les cinq grandes puissances
avaient détourné le sultan de l'arrangement direct avec le pacha,
en lui promettant leur accord et leur action commune, que M. Thiers
faisait remonter le mal: «A l'origine, m'écrivait-il le 16 juillet, on
aurait pu tenir une autre conduite; mais depuis la note du 27 juillet
1839, il n'est plus temps. Vous pouvez juger maintenant si j'avais
raison de dire aux ministres du 12 mai que cette note était la plus
grande faute qu'on pût commettre. C'est l'ornière dans laquelle le
char a échoué, et de laquelle nous n'avons encore pu l'arracher.» M.
Thiers attribuait, je crois, à cette note plus d'importance qu'elle
n'en avait réellement; quand la France ne s'y serait pas associée,
quand la démarche européenne aurait été faite auprès de la Porte,
en juillet 1839, par quatre grandes puissances au lieu de cinq, elle
aurait également empêché tout arrangement direct du sultan avec le
pacha, et le concert qui, en juillet 1840, s'établit, sans nous, entre
les quatre autres puissances, aurait seulement commencé un an plus
tôt. Quoi qu'il en soit, M. Thiers entreprit de lutter sans bruit
contre les vices de la situation dont il héritait, qu'il ne voulait
pas accepter pleinement, et qu'il ne croyait pas pouvoir répudier
ouvertement. Dans cet espoir, il me donna deux instructions
principales: la première, de gagner du temps, de dire que nous
n'avions point d'opinion absolue, point de parti pris, de discuter les
politiques diverses, de démontrer les inconvénients de celle que
lord Palmerston voulait faire prévaloir, et de retarder ainsi toute
résolution définitive; la seconde, de me refuser à toute délibération
commune avec les quatre puissances, de n'avoir en quelque sorte de
rapports officiels qu'avec les ministres anglais, et de dégager ainsi
le gouvernement français des liens que la note du 27 juillet 1839 lui
avait imposés. Il s'appliquait à bien établir qu'il ne négociait, sous
main, entre la Porte et le pacha, aucun arrangement direct, et que la
France ne manquait point aux obligations de concert européen qu'elle
avait contractées; mais il espérait qu'avec le temps, sous le
poids des périls et des embarras de la situation, en présence des
difficultés sans cesse renaissantes du concert entre les cinq cours,
le sultan et le pacha finiraient en effet par s'arranger directement;
ou bien que, de guerre lasse, les puissances elles-mêmes se
résigneraient à accepter et à garantir, entre la Porte et son vassal,
le maintien du _statu quo_; ce qui était, à son avis, la meilleure des
combinaisons.
Cette politique avait le grave défaut d'être plus compliquée et plus
exigeante, au fond, qu'elle ne voulait le paraître: elle marchait à
son but par des voies lentes et indirectes; et ce but, s'il eût été
atteint, eût été, pour les quatre puissances, surtout pour le cabinet
anglais, un éclatant échec. Tout l'espoir de M. Thiers se fondait sur
la double confiance que Méhémet-Ali résisterait énergiquement à toute
combinaison qui lui enlèverait la Syrie, et que tous les moyens de
coaction qu'on tenterait contre lui seraient vains. Sa conviction sur
ces deux points était si profonde qu'il regardait la politique de lord
Palmerston à l'égard de l'Orient comme une politique d'aveuglement et
de ruine: «On perdra ce qu'on veut sauver, m'écrivait-il; on expose
l'Empire turc à la dissolution par une incertitude prolongée, et
l'Empire égyptien à l'agression par des provocations imprudentes.» Et
l'état des esprits en France, dans les Chambres comme dans le public,
mettait cette confiance du cabinet français dans Méhémet-Ali bien à
l'aise, car on lui faisait un devoir de soutenir la cause égyptienne;
la fortune du pacha semblait un gage assuré de sa force comme de son
énergie; il avait frappé les imaginations; il excellait à caresser
les intérêts et les personnes. Il y avait là une de ces illusions
précipitées qui s'emparent quelquefois des peuples, et que
l'expérience, la plus rude expérience, peut seule dissiper.
J'avais encore ma part de cette illusion; je m'en méfiais pourtant et
je commençais à sentir vivement le faible de la politique que
j'étais chargé de défendre. Je m'efforçais de faire partager à mon
gouvernement mon impression en lui signalant, tantôt le péril prochain
d'une solution adoptée et imposée, sans nous, par le concert des
quatre autres puissances, tantôt le grave inconvénient de notre
tendance à laisser de côté les trois puissances continentales pour ne
traiter sérieusement qu'avec l'Angleterre seule. En répondant le 16
avril à la dépêche du 14, dans laquelle M. Thiers me donnait cette
instruction, je lui dis: «Il y aurait plus d'inconvénient que
d'avantage à faire, de la dépêche que Votre Excellence vient
de m'adresser, un usage officiel. Je crois que, si j'en donnais
communication, même partielle et par simple voie de lecture, à lord
Palmerston, elle le porterait peut-être à des résolutions extrêmes,
comme contenant, non un refus de nous associer à des conférences,
ce qu'il ne demande point, mais un refus de continuer à négocier de
concert avec les quatre puissances, par simple voie de conversation et
dans l'unique but de se mettre d'accord sur quelque arrangement. Lord
Palmerston met, à ce concert, une extrême importance; soit parce que
son amour-propre y est engagé, soit parce qu'il le regarde comme le
seul moyen de profiter de la disposition de la Russie à abandonner
le protectorat exclusif de Constantinople, et à prendre simplement sa
place dans le protectorat européen. Le cabinet anglais ne demandera
pas mieux, je pense, que de nous voir traiter de cette grande affaire
surtout avec lui et par son entremise; la position qui lui est faite
par là lui convient, et nous pouvons, de notre côté, en tirer parti.
Mais la cessation de toute communication sur la question d'Orient avec
les trois autres puissances continentales, l'abandon officiel de
tout travail pour amener, entre elles et nous, un concert efficace,
embarrasseraient, irriteraient, non-seulement l'Autriche et la Prusse
qui se montrent en ce moment bien disposées, mais peut-être le cabinet
anglais lui-même, et altéreraient la situation actuelle dans ce
qu'elle a de favorable.»
Notre situation en effet était alors en voie d'amélioration. Beaucoup
de gens, dans les Chambres et dans le public anglais, se montraient
de plus en plus frappés du prix de notre alliance, de la nécessité
de faire des sacrifices pour la maintenir, et du danger que tout
arrangement conclu sans nous ne fût inefficace et ne tournât au profit
de l'influence russe. Je connaissais bien les dissentiments intérieurs
du cabinet, les efforts de lord Holland pour que la politique anglaise
se rapprochât de la nôtre, les incertitudes croissantes de lord
Melbourne, les hésitations naissantes de lord Lansdowne, peut-être
même de lord John Russell. Je savais que, parmi les radicaux de la
Chambre des communes et les whigs les plus voisins des radicaux,
l'idée de se séparer de la France pour s'unir à la Russie, et de
risquer une guerre en Orient et toutes les dépenses comme toutes les
chances de la guerre, pour arracher la Syrie à Méhémet-Ali, inquiétait
et choquait de plus en plus beaucoup d'hommes influents. Mais si je me
fusse hâté d'intervenir dans ce travail, si j'eusse donné le moindre
prétexte à supposer que je voulais le fomenter pour l'exploiter,
non-seulement il se serait arrêté, mais il aurait probablement fait
place à une réaction en sens contraire. Je crus donc devoir laisser
le mouvement à son cours naturel, et ne pas chercher à le pousser trop
vite ou à en profiter trop tôt. Je me tins fort tranquille; je n'allai
avec personne au-devant de la conversation; je ne l'acceptai même pas
toujours quand on me l'offrait, et les occasions ne m'en manquaient
pas. Le lundi 30 mars, j'étais au bal chez la reine. Lord
Palmerston, passant avec moi dans un salon voisin de la galerie
de Buckingham-Palace, se montra clairement disposé à entrer en
conversation sur l'Orient. Je crus qu'il valait mieux me tenir encore
à l'écart, et le laisser aux prises avec le travail purement anglais
qui se faisait autour de lui. Quelques bruits me revenaient pourtant
qu'il paraissait croire, ou du moins qu'il affectait de dire qu'on
avait tort de s'inquiéter, qu'on n'en serait pas réduit à se séparer
de la France, qu'au dernier moment, plutôt que de rester seule, elle
accepterait les arrangements proposés. Il ajoutait, me disait-on, que,
pourvu que lord Melbourne, lord John Russell et lui demeurassent bien
unis, ce résultat était assuré. Ces bruits prenaient d'heure en heure
plus de consistance. Il me parut dès lors évident que lord Palmerston
lui-même était préoccupé de la disposition des esprits et des
dissentiments intérieurs du cabinet; si je continuais à éluder plutôt
qu'à chercher la conversation avec lui, il m'attribuerait l'intention
formelle de diriger contre lui ce petit travail, et en prendrait
beaucoup de méfiance et d'humeur; le moment était donc venu d'essayer
d'attirer lord Palmerston lui-même dans le mouvement qui nous était
favorable, au lieu de paraître l'en exclure, et la légère inquiétude
qu'il ressentait tournerait peut-être à notre profit si, après l'avoir
laissé naître, je venais moi-même la dissiper en reprenant avec lui la
question comme si son avis seul devait la décider; enfin il me
parut que le moment était venu aussi de bien marquer de nouveau,
conformément à mes instructions, la limite de notre politique, et de
ne laisser à lord Palmerston aucun espoir de nous entraîner dans
la sienne. Je lui écrivis donc, le 1er avril, que je désirais
m'entretenir avec lui, et ce même jour, vers quatre heures, je me
rendis au Foreign-Office où il m'attendait.
Nous causâmes d'abord, et très-amicalement, très-confidemment,
du cabinet anglais et de ce qui faisait sa force réelle dans une
situation sans cesse menacée et en apparence si précaire. Lord
Palmerston me parla beaucoup de l'Irlande, de ses progrès dans les
voies de l'ordre et du bien-être général, de l'impossibilité absolue
de la gouverner comme on la gouvernait autrefois: «On en est bien
convaincu en Angleterre même, me dit-il, plus convaincu qu'on n'en
veut convenir; si le Parlement était dissous, nous n'aurions rien à
en craindre; nous gagnerions quelque chose dans les bourgs et nous
ne perdrions pas dans les comtés.» Je remarquai cette parole que rien
n'avait provoquée, mais sans y attacher grande importance; c'était
l'expression d'un sentiment et non l'indication d'un dessein.
Comme la conversation tombait: «Mylord, lui dis-je, j'ai désiré causer
avec vous, non que j'aie rien de nouveau à vous dire, non que je
désire recevoir de vous une réponse à ce que je pourrai vous dire; je
vous prie d'avance au contraire de ne pas me répondre. Mais au moment
où Nouri-Efendi vient d'arriver et où la négociation va recommencer,
je tiens beaucoup à ce que vous sachiez exactement ce que nous
pensons, où nous en sommes, ce que nous pouvons et ce que nous ne
pouvons pas accepter. Vous m'avez fait l'honneur de me témoigner
quelque confiance; je serais désolé que vous pussiez jamais me
reprocher de vous avoir laissé un moment dans le doute sur les
intentions du gouvernement du Roi. S'expliquer bien complétement,
dire au commencement ce qu'on dira à la fin, c'est, à mon avis,
la meilleure preuve de sincérité et le plus sûr gage de bonne
intelligence que se puissent donner des alliés.»
Lord Palmerston approuva fort; il était évidemment bien aise de me
voir rentrer avec lui en conversation; il attendait curieusement ce
que j'allais lui dire; je continuai:
«Eh bien, mylord, nous sommes convaincus que le seul bon arrangement
en Orient, le seul efficace, c'est un arrangement pacifique, équitable
envers les deux parties, accepté librement par toutes les deux. Nous
sommes convaincus en même temps qu'un tel arrangement est possible. Et
pour aller droit au fait, nous pensons que si le pacha, en obtenant,
toujours à titre de vassal, l'hérédité de l'Égypte et de la Syrie,
restituait à la Porte Candie, les villes saintes et le district
d'Adana, ce serait là une transaction raisonnable, et que la Porte
devrait accepter. Remarquez bien, mylord, que ceci n'est point de ma
part une proposition, et que je ne demande de la vôtre aucune réponse.
Je ne veux que vous dire bien nettement ce qui nous paraîtrait sage et
ce que nous pourrions appuyer. Au delà de ces limites, nous ne voyons
qu'impossibilité et danger. Toute tentative de contraindre le pacha à
rendre la Syrie est, à nos yeux, d'abord inefficace, ensuite pleine de
péril pour l'équilibre et le repos de l'Europe, car elle ne peut avoir
que deux effets: le premier, d'allumer en Orient la guerre civile; le
second, d'y accroître l'influence russe. Nous ne saurions donc nous
y associer; et si, ce qu'à Dieu ne plaise, une pareille tentative
pouvait être commencée, nous serions forcés, après avoir loyalement
dit à nos alliés ce que nous en pensons, de nous tenir à l'écart, n'en
acceptant, pour notre compte, ni les embarras ni les périls.»
Lord Palmerston m'écoutait avec une extrême attention et en silence.
Je m'arrêtai un moment; il ne prit point la parole; je repris: «Je
vous le répète, mylord, bien loin de vous demander une réponse,
je désire que vous ne me répondiez pas, et que vous veuilliez bien
réfléchir de nouveau, à part vous, sur cette grande affaire, sur
toutes les chances qui l'accompagnent et sur l'idée que nous nous en
formons. Toutes les fois que j'ai eu l'honneur de vous en entretenir,
vous m'avez paru justement préoccupé du désir de rendre à l'Empire
ottoman quelque ensemble, quelque force, pour qu'il fût en mesure
de servir lui-même, et par son propre poids, de barrière contre la
Russie. C'est dans cette vue que vous vous êtes montré si frappé de
l'importance de remettre entre les mains du sultan les villes saintes,
seul symbole du lien religieux dans un Empire où le lien religieux est
presque le seul qui subsiste encore. Ce que vous m'avez dit à ce sujet
m'a beaucoup frappé, et nous croyons qu'en effet les villes saintes
doivent être restituées au sultan. Mais cette restitution, mylord, ne
signifie rien si elle n'est qu'une apparence. En même temps que vous
remettrez au sultan le symbole de l'unité religieuse du mahométisme,
il faut que vous rétablissiez cette unité elle-même; il faut que tous
les musulmans se retrouvent ensemble et agissent de concert. Or, si
vous prétendez enlever la Syrie au pacha, vous ferez précisément le
contraire; vous diviserez profondément les musulmans; vous mettrez
entre eux la guerre civile. Au moment même où vous rétablirez en
apparence l'unité religieuse de l'Empire turc, vous la détruirez en
réalité; vous rendrez au sultan les clefs d'un tombeau, et vous lui
ferez perdre les armées de son plus puissant vassal.»
«Quel vassal que le pacha! s'écria lord Palmerston.
«Oui, mylord, un vassal très-ambitieux, sans doute, et qui a besoin
d'être contenu, mais qui a su aussi, dans l'occasion, se contenir
lui-même et prêter à son suzerain un très-utile appui. Avec
quelles troupes, avec quels trésors le sultan a-t-il lutté contre
l'insurrection grecque? Avec les troupes et les trésors du pacha.
C'est le pacha qui a soutenu alors l'intérêt musulman. Et il l'a
soutenu loyalement, énergiquement. Et si la Porte a perdu la Grèce,
c'est vous, c'est nous, mylord, c'est l'Europe qui la lui a fait
perdre, quand le pacha travaillait à la lui conserver. Ce que
Méhémet-Ali fit dans ce temps-là, il le ferait encore s'il était
content de sa situation et de ses rapports avec le sultan. Qu'un
arrangement se fasse aujourd'hui qui satisfasse à ses justes
espérances tout en lui imposant, envers la Porte, de justes devoirs,
il remplira ses devoirs quand le jour en viendra; il a prouvé qu'il
savait le faire. L'Empire ottoman aura retrouvé ainsi, en lui, un
appui efficace, et vous aurez vraiment rendu à cet Empire, dans les
limites et aux conditions aujourd'hui possibles, l'unité que vous lui
souhaitez avec tant de raison.»
Lord Palmerston persista à combattre ces idées, qui pourtant le
frappaient; il rechercha toutes les différences qu'on pouvait signaler
entre la situation de Méhémet-Ali lors de l'insurrection grecque et
sa situation en 1840. Il insista sur l'importance de la Syrie pour
l'Empire ottoman, non-seulement à cause des ressources que cet Empire
en pouvait tirer, mais parce que, entre les mains du pacha, elle
coupait les territoires du sultan et ne lui laissait, avec ses
provinces orientales, que des communications difficiles et précaires.
Il reprit ses arguments habituels sur la nécessité de relever la Porte
et de ne pas consacrer les prétentions d'un vassal ambitieux. «Est-il
donc impossible, me demandait-il, de faire comprendre à la France
que là aussi est son grand et véritable intérêt?--La France le
croit, mylord, lui répondis-je, et il n'est pas nécessaire de l'en
convaincre; mais elle ne se forme pas, nous ne nous formons pas la
même idée que vous de l'état des faits en Orient et des moyens
d'y atteindre notre but commun. Là est notre dissidence, et nous
donnerions beaucoup pour qu'elle cessât, car, au fond, je ne me
lasserai pas de le répéter, il n'y a de diversité entre nous, en
Orient, que pour des intérêts secondaires; le grand, le véritable
intérêt est le même, comme vous le dites, pour vous et pour nous.»
Arrivé à ce point, loin de rien faire pour soutenir la discussion,
je la laissai languir et tomber. De la part de lord Palmerston, elle
avait été molle et incertaine; tout en persistant dans sa politique,
il se sentait dans une situation un peu embarrassée et avec une
conviction un peu troublée. Il ne voulait ni adhérer aux idées
que j'exprimais, ni les écarter absolument. Il me savait gré de la
confiance amicale de mon langage, peut-être même de la netteté de
mes déclarations, et sans me rien céder, il hésitait à m'opposer des
déclarations également nettes. Je n'eus garde de le jeter dans la
polémique, et je sortis le laissant, je crois, assez préoccupé de
notre entretien. Il ne m'avait rien dit qui m'autorisât à penser que
ses intentions fussent changées ou près de changer; mais depuis que
nous discutions ensemble cette grande affaire, c'était la première
fois que la possibilité d'un arrangement qui donnât à Méhémet-Ali
l'hérédité de la Syrie comme de l'Égypte en ne rendant à la Porte que
l'île de Candie, le district d'Adana et les villes saintes, s'était
présentée à lui sans révolter son amour-propre et sans qu'il la
repoussât péremptoirement.
Je rendis compte immédiatement à M. Thiers de cet entretien; mais tout
en lui faisant entrevoir des chances plus favorables, je les trouvais
moi-même si incertaines que je m'empressai d'ajouter: «Je prie Votre
Excellence de ne pas donner à mes paroles plus de portée qu'elles
n'en ont dans mon propre esprit. Je la tiens exactement au courant
de toutes les oscillations, bonnes ou mauvaises, d'une situation
difficile, complexe, où le péril est toujours imminent, et dans
laquelle, jusqu'à ce jour, nous avons plutôt réussi à ébranler nos
adversaires sur leur terrain qu'à les attirer sur le nôtre.»
Le 7 avril au soir, je trouvai, en rentrant chez moi, une note
du plénipotentiaire turc, Nouri-Efendi, datée du même jour et qui
demandait la reprise de la négociation. Nouri-Efendi était ambassadeur
ordinaire de la Porte à Paris et venait à Londres en mission spéciale
et temporaire. «S'il est chargé de résoudre la question, me disait M.
Thiers en m'annonçant son départ, nous avons le temps de la réflexion,
et nous ne serons pas devancés par un résultat inattendu et précipité.
Je dois vous avertir qu'il m'a dit, à moi, qu'il n'avait ni pouvoirs
ni instructions. Il a insisté pour avoir, auprès de vous, des
recommandations très-vives; il voulait, disait-il, se diriger par vos
conseils. J'ai accueilli tout cela avec une politesse démonstrative,
mais sans y compter beaucoup. Cependant Nouri-Efendi, étant destiné
à retourner à Paris, veut bien vivre avec vous. Il est possible qu'il
veuille notre faveur plutôt que celle de l'Angleterre. Vous
pouvez donc tirer quelque parti de cette circonstance.» La note de
Nouri-Efendi ne répondait guère à cette attente: évidemment rédigée
par un Européen et probablement concertée, plus ou moins directement,
avec lord Palmerston, elle avait pour principal objet de représenter
la France comme étroitement liée aux quatre autres puissances, et
l'hérédité de l'Égypte comme la seule concession que la Porte voulût
faire à Méhémet-Ali. Nouri-Efendi se déclarait «muni de l'autorisation
nécessaire pour conclure et signer, avec MM. les représentants des
cinq cours, une convention, laquelle aurait pour but d'aider le sultan
à faire exécuter cet arrangement;» et c'était à la note du 27 juillet
1839 que le plénipotentiaire turc rattachait sa demande, comme à la
source et à la règle de toute la négociation[2].
[Note 2: _Pièces historiques_, Nº II.]
Je répondis sur-le-champ à Nouri-Efendi par un simple accusé de
réception et en lui disant que je m'empressais de porter sa note à la
connaissance de mon gouvernement. Deux jours après, j'étais allé voir
lord Palmerston pour d'autres affaires: «Eh bien, me dit-il comme je
sortais, nous avons tous reçu une note de Nouri-Efendi.--Oui, mylord,
je l'ai transmise sur-le-champ à mon gouvernement.--Elle m'a paru
assez bien rédigée; en tous cas, c'est un point de départ.»
Je ne répondis rien. Le surlendemain, 12 avril, j'appris à
_Holland-House_ que les quatre plénipotentiaires d'Angleterre,
d'Autriche, de Prusse et de Russie, avaient, non pas officiellement,
mais de fait, concerté leurs réponses, qu'elles étaient à peu près
identiques, qu'elles ne se bornaient point à un accusé de réception
pur et simple, et qu'ils regrettaient que la mienne ne fût pas
semblable à la leur, et qu'elle fût partie auparavant. Je reçus, le
lendemain matin, ce billet de lord Palmerston: «Mon cher ambassadeur,
voici copie de la réponse que j'ai donnée à la note de Nouri-Efendi.
N'est-ce pas que vous répondrez à peu près dans le même sens?»
La réponse anglaise ne limitait pas expressément à l'hérédité de
l'Égypte, comme le faisait la note turque, les concessions de la
Porte à Méhémet-Ali; mais elle se rattachait également aux engagements
primitifs et communs des cinq puissances, déclarant que «le
gouvernement britannique était prêt à concerter, avec Nouri-Efendi, et
d'accord avec les représentants d'Autriche, de France, de Prusse et de
Russie, les meilleurs moyens de réaliser les intentions amicales que
ces plénipotentiaires des cinq puissances avaient manifestées, au
nom de leurs cours respectives, à l'égard de la Porte, par la note
collective du 27 juillet 1839.»
J'avais, par ma réserve, bien pressenti les intentions et ménagé la
situation du gouvernement du Roi. M. Thiers, en me répondant, jugea
sévèrement la note de Nouri-Efendi. Sa première impression fut de
ne pas prendre au sérieux un document dans lequel, sans tenir aucun
compte des incidents survenus dans la négociation depuis le 27
juillet 1839, on se bornait à reproduire purement et simplement une
argumentation si souvent et si victorieusement repoussée: «Comme il
serait superflu, me dit-il, de prolonger indéfiniment un pareil débat,
nous ne répondrons pas à la note dont il s'agit.» Il reconnut bientôt
que le complet silence amènerait une rupture inopportune, et n'était
pas nécessaire pour assurer l'indépendance de notre politique; et je
fus autorisé à répondre, le 28 avril, à Nouri-Efendi par une note qui,
sans aucun rappel de la note du 27 juillet 1839, sans aucun engagement
collectif, se bornait à déclarer que «conformément aux instructions
que j'avais reçues du gouvernement du Roi, j'étais prêt à rechercher,
avec les représentants des cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne,
de Prusse et de Russie, les meilleurs moyens d'amener en Orient un
arrangement qui mît un terme à un état de choses aussi contraire au
voeu commun des cinq puissances qu'aux intérêts de la Porte ottomane.»
Ni la demande ni les réponses ne faisaient faire encore à la
négociation aucun progrès; mais le mouvement y était rentré. Dès qu'on
avait su Nouri-Efendi arrivé à Londres, et avant la remise de sa note,
le baron de Bülow était venu me voir: «Tout ce que nous désirons,
m'avait-il dit, c'est que la France ne se sépare pas des autres
puissances dans cette affaire; c'est presque la seule instruction que
j'aie reçue de mon roi. N'y aurait-il pas quelque moyen terme qui mît
à couvert, pour tout le monde, les anciens engagements, les situations
personnelles, et qui pût devenir, entre le sultan et le pacha, la base
d'un arrangement pacifique? Il faut chercher des combinaisons variées,
quelques petites concessions de plus, de l'une et de l'autre part,
quelques modifications dans la forme ou dans la qualification de la
domination du pacha, en un mot un terrain un peu nouveau sur lequel
nous puissions nous réunir.»
La même idée s'était laissé entrevoir dans la conversation de quelques
membres du corps diplomatique, étrangers à l'affaire, mais qui m'en
parlaient quelquefois. Je ne l'avais ni accueillie ni repoussée. Je
m'étais borné à redire, comme à lord Palmerston et à lord Melbourne,
que le gouvernement du Roi n'avait, quant à la distribution des
territoires et à la forme des dominations en Orient, point de système
personnel ni de résolution irrévocable, et que son seul principe
fixe était le maintien de la paix par une transaction agréée des deux
parties. Après la note de Nouri-Efendi, les insinuations devinrent
plus précises et plus pressantes; le baron de Bülow revint me
chercher: «Il ne m'appartient pas, me dit-il, de rien proposer, de
rien indiquer même directement; mon gouvernement est, de tous, le plus
étranger à la question; mais il désire beaucoup, beaucoup, qu'elle
soit résolue de concert entre les cinq puissances. Il y a des
embarras; il faut que ce qu'on fera se rattache à la note commune
du 27 juillet 1839, et satisfasse, dans une certaine mesure, à ses
promesses; il faut que la dignité, que la situation de tous soient
ménagées, et que chacun puisse accepter la transaction sans se donner
à lui-même un démenti. Pourquoi n'accorderait-on pas, par exemple,
à Méhémet-Ali l'hérédité de l'Égypte et le gouvernement viager de la
Syrie? Voilà une transaction possible. Peut-être y en a-t-il d'autres.
Je répète qu'il ne m'appartient pas de les proposer; mais il faut les
chercher; nous finirons par en adopter une.»
J'écoutais attentivement; je répondais d'une façon générale et peu
significative; M. de Bülow continua: «Eh mon Dieu, l'hérédité même
de la Syrie accordée au pacha qui rendrait à la Porte l'Arabie et le
district d'Adana, cela même ne serait peut-être pas impossible si nous
étions sûrs qu'en cas de refus du pacha, vous serez effectivement avec
nous pour l'obliger à en finir, et que nous ne nous retrouverons pas
dans la situation où nous sommes aujourd'hui. La crainte de retomber
dans cette situation, même après avoir cédé, c'est peut-être là ce qui
embarrasse et retient le plus lord Palmerston. L'empereur de Russie
répète sans cesse qu'il ne met pas grande importance à telle ou telle
distribution des territoires entre le sultan et le pacha, et qu'il est
prêt à accepter celle qui conviendra aux autres puissances; mais que,
lorsqu'une fois on aura décidé, la décision doit être efficace, et
qu'il ne veut pas s'exposer au ridicule de l'Europe impuissante contre
le pacha. Et l'Autriche elle-même, quoiqu'elle n'ait aucun goût
pour les moyens de coaction, le jour cependant où l'on se serait mis
d'accord sur une transaction, l'Autriche la voudrait efficace et le
dirait. Ne vous y trompez pas: si nous étions sûrs que, l'arrangement
une fois convenu, les cinq puissances seront bien unies pour peser sur
le pacha de manière à le lui faire accepter, il est probable que, sur
l'arrangement même, nous serions plus faciles.»
Deux jours plus tard, le 15 avril, ce fut le plénipotentiaire
autrichien, le baron de Neumann, qui vint me voir. J'étais sorti. Il
revint deux heures après, et me confirma tout ce que le baron de Bülow
m'avait dit de ses dispositions. Il alla plus loin. Il me témoigna
un vif désir que des instructions positives m'arrivassent, et que les
autres plénipotentiaires pussent bien savoir quel arrangement aurait
décidément l'approbation du gouvernement du Roi. J'allais prendre la
parole; M. de Neumann continua: «Nous regardons comme indispensable,
me dit-il, que le sultan ne reste pas dans l'état d'humiliation
et d'impuissance auquel il est réduit, qu'il recouvre une certaine
étendue de territoire, qu'il obtienne des sûretés contre les nouveaux
desseins ambitieux que pourrait former le pacha, que les villes
saintes, par exemple, rentrent sous sa domination, que Candie lui
soit rendue, que la restitution du district d'Adana le remette en
possession des défilés du Taurus....» Je continuais d'écouter; M. de
Neumann s'arrêta là: «Nous n'avons, quant à nous, dis-je alors, aucune
objection à cet arrangement; nous le trouvons raisonnable et nous
pensons que, si la proposition en était faite, le pacha devrait
l'accepter.--Mais la proposition pourrait en être faite par la Porte
elle-même, reprit M. de Neumann; c'est avec la Porte que nous avons
traité et que nous traitons; c'est à elle que nous avons adressé
ensemble la note du 27 juillet 1839; nous ne connaissons que la
Porte; nous sommes derrière elle. Si le sultan proposait au pacha
l'arrangement dont nous parlons, en lui accordant l'hérédité de
l'Égypte et lui laissant la Syrie comme il la possède aujourd'hui,
les cinq puissances n'auraient rien à faire que de déclarer
qu'elles approuvent cette transaction et qu'elles l'appuieront de
concert.--J'ignore tout à fait, monsieur le baron, lui dis-je, si
le pacha se contenterait de garder la Syrie comme il la possède
aujourd'hui, et s'il ne persisterait pas à en réclamer l'hérédité
comme celle de l'Égypte. Le gouvernement du Roi ne met, pour son
propre compte, que peu d'importance à la distribution des territoires
entre les deux parties; mais il en met beaucoup à ce que la
transaction soit agréée de toutes deux et demeure pacifique; or
rien ne nous autorise à penser que le pacha soit disposé à céder sur
l'hérédité de la Syrie.»
M. de Neumann n'approuva et ne contesta rien à cet égard; cependant
son silence avait assez l'air de dire que l'hérédité même de la Syrie
n'était pas, à ses yeux, une concession impossible à faire faire par
la Porte si du reste l'arrangement dont nous venions de parler était
approuvé et efficacement soutenu par les cinq puissances. Il reprit:
«Mon gouvernement désire autant que le vôtre le maintien de la paix en
Orient; il est fort peu enclin à l'emploi des moyens de contrainte; il
en connaît, comme vous, les difficultés et les périls; ce qui importe,
c'est qu'il y ait arrangement, arrangement efficace, et l'arrangement
efficace ne peut avoir lieu que si nous en tombons tous d'accord.
L'empereur mon maître et le roi de Prusse le désirent également.
Qu'une transaction agréée par vous soit donc proposée; elle peut
l'être de plusieurs manières; nous serons fort disposés à l'appuyer,
et lord Palmerston lui-même y sera amené. Soyez sûr que la question
est près de sa maturité, et que le moment approche de s'entendre
définitivement.»
Peu après m'avoir fait ces ouvertures, les deux plénipotentiaires
allemands allèrent, avec le plénipotentiaire russe, passer quelques
jours à Stratfieldshaye, et demander conseil au duc de Wellington
dont l'opinion avait toujours, auprès des cours de Vienne, de
Saint-Pétersbourg et de Berlin, beaucoup de poids. On m'avait dit
que le duc était assez vif contre le pacha d'Égypte et favorable à
l'emploi des moyens de contrainte. Il n'en était rien; les conseils
du duc de Wellington furent au contraire modérés; il dit aux
plénipotentiaires continentaux que, dans l'arrangement à intervenir,
les limites des territoires importaient assez peu, qu'il fallait qu'il
y eût un arrangement, un arrangement agréé des cinq puissances, que
toute séparation de l'une d'elles serait un mal plus grave que telle
ou telle concession territoriale, et que c'était là surtout ce qu'il
fallait éviter. A leur retour de Stratfieldshaye, MM. de Neumann et de
Bülow me témoignèrent les mêmes dispositions qu'avant leur départ.
Dans ces entretiens des deux plénipotentiaires allemands, rien
ne m'avait indiqué s'ils avaient déjà parlé à lord Palmerston des
concessions dont ils me faisaient entrevoir la possibilité, et s'ils
l'avaient trouvé disposé à s'y prêter. En rendant compte à Paris de
leurs ouvertures, je demandai des instructions précises sur la suite
que j'y devais donner. Le cabinet ne vit dans ces ouvertures qu'un
symptôme de l'embarras et de l'hésitation des deux puissances
continentales qui voulaient naguère encore imposer au pacha d'Égypte
des conditions si dures; les perpétuelles tergiversations par
lesquelles avait été marquée, depuis un an, la politique du cabinet
de Vienne ne permettaient pas, m'écrivit-on, d'attacher beaucoup de
valeur à ce retour si incomplet vers des idées plus raisonnables, et
le seul principe auquel l'Autriche fût restée fidèle dans cette grande
question était évidemment la volonté absolue de ne pas nous donner
raison contre les autres cabinets, alors même que nos intérêts
étaient, au fond, d'accord avec les siens. D'ailleurs les nouvelles
de Constantinople donnaient lieu de croire que les espérances que la
Porte avait fondées sur les négociations de Londres commençaient à
s'évanouir; elle ne comptait plus guère sur un prochain accord des
puissances pour forcer Méhémet-Ali à abandonner ses prétentions;
et comme l'épuisement des ressources de l'Empire ottoman ne lui
permettait pas d'accepter un _statu quo_ indéfini, les idées de
conciliation et les chances d'arrangement direct entre le sultan et
le pacha regagnaient peu à peu du terrain. Je ne fus donc chargé
de donner aux tentatives de la Prusse et de l'Autriche aucun
encouragement.
Mais des ouvertures à la fois plus limitées et plus pressantes ne
tardèrent pas à m'arriver. Je reçus le 5 mai une nouvelle visite du
baron de Neumann; il venait, me dit-il, non pas m'apporter, sur les
affaires d'Orient, une proposition du cabinet autrichien, mais me
dire quelles étaient, dans la pensée de ce cabinet et d'après les
instructions qu'il venait d'en recevoir, les bases sur lesquelles on
pourrait s'entendre, et en faveur desquelles il était prêt à insister
de toute sa force auprès de lord Palmerston, avec l'espoir de les lui
faire accepter. Ces bases seraient un partage de la Syrie entre le
sultan et le pacha; partage dans lequel le pacha conserverait tout le
territoire compris au sud et à l'ouest d'une ligne partant de Beyrouth
et allant rejoindre la pointe septentrionale du lac de Tibériade,
c'est-à-dire la plus grande partie du pachalik de Saint-Jean d'Acre,
y compris cette place même, et presque jusqu'aux frontières des
pachaliks de Tripoli et de Damas.
C'était là une addition considérable à la concession que, le 30
octobre 1839, lord Palmerston avait faite un moment au général
Sébastiani, car cette première concession ne comprenait ni la partie
septentrionale du pachalik de Saint-Jean d'Acre ni surtout cette place
même. Et sur notre hésitation à l'accepter, lord Palmerston s'était
empressé de retirer son offre, évidemment moins étendue que celle que
le baron de Neumann venait m'apporter.
Sans faire au plénipotentiaire autrichien aucune observation, je lui
demandai si ce serait à titre héréditaire que ces territoires seraient
concédés au pacha. Il ne pouvait, dit-il, me répondre à cet égard
avec certitude; il y aurait là encore, auprès de lord Palmerston,
une grosse difficulté; cependant il croyait qu'on arriverait à la
concession de l'hérédité, pour cette partie de la Syrie comme pour
l'Égypte. Il ajouta qu'il avait fait, la veille, à lord Palmerston la
même ouverture, et que lord Palmerston l'avait engagé à m'en parler,
disant qu'il m'en parlerait aussi. Le baron de Neumann finit par me
dire que, si Méhémet-Ali n'acceptait pas cet arrangement, l'Autriche,
sans fournir aucunes troupes, était disposée à unir son pavillon à
celui de l'Angleterre et de la Russie dans l'emploi des moyens de
contrainte maritime, et que lord Palmerston lui avait paru décidé à
pousser l'affaire jusqu'au bout, quand même l'Angleterre en resterait
seule chargée.
Je vis lord Palmerston le surlendemain, et il me parla le premier, en
y adhérant positivement, de l'ouverture que le baron de Neumann
venait de me faire. L'abandon de la forteresse de Saint-Jean d'Acre à
Méhémet-Ali lui coûtait évidemment beaucoup; il s'en dédommagea en
me disant, ce que je savais déjà, que, pour cet arrangement et si le
pacha s'y refusait, l'Autriche consentait à concourir aux moyens de
contrainte en joignant son pavillon aux pavillons de l'Angleterre
et de la Russie. Il me développa alors son plan de contrainte, qui
consistait dans un triple blocus d'Alexandrie, des côtes de la
Syrie et de la mer Rouge. Il se montra persuadé qu'un tel blocus,
obstinément prolongé, s'il le fallait, forcerait le pacha à céder,
sans qu'il y eût aucune nécessité de faire une campagne de terre et
d'y employer des troupes russes. Il était, me dit-il, très-décidé
à poursuivre vigoureusement ce moyen si les nouvelles bases
d'arrangement n'étaient pas acceptées. Je fis quelques observations
sans entrer en discussion. Au point où l'affaire était parvenue, la
discussion suscitait plus d'obstination qu'elle ne pouvait résoudre de
difficultés. Le moment d'ailleurs était peu favorable; je voyais lord
Palmerston à la fois vivement contrarié d'abandonner Saint-Jean d'Acre
et rendu très-confiant par l'adhésion de l'Autriche à l'emploi des
moyens de contrainte. Je me bornai à persister dans le système que
j'avais jusque-là soutenu, en disant que j'avais déjà transmis ces
nouvelles ouvertures au gouvernement du Roi, que j'attendais sa
réponse, et que, dans tous les cas, il aurait besoin de temps pour
voir si le succès d'un tel arrangement pouvait être amené par
les voies pacifiques, qu'il regardait toujours comme les seules
praticables et efficaces.
Le temps ne devait pas manquer au gouvernement du Roi pour délibérer
sur la résolution qu'il avait à prendre. La Porte n'avait fait aller
Nouri-Efendi de Paris à Londres que pour prendre acte de l'admission
de son plénipotentiaire dans la négociation; elle y voulait avoir un
agent plus capable et qui, venant de Constantinople, fût mieux informé
de l'état des affaires en Orient et pût mieux éclairer les diplomates
d'Occident sur les chances de succès de leurs diverses combinaisons.
On annonça l'arrivée prochaine de Chékib-Efendi, l'un des plus
intelligents confidents de Reschid-Pacha. La question d'Orient fut
ainsi quelque temps suspendue; et d'autres affaires, beaucoup moins
graves mais d'un vif intérêt momentané, devinrent pour quelques
semaines, entre Paris et Londres, le principal objet d'attention et de
négociation.
CHAPITRE XXIX
NÉGOCIATIONS DIVERSES.
Querelle entre l'Angleterre et le royaume de Naples à propos des
soufres de Sicile.--Son origine et ses causes.--Légitimité des
réclamations du cabinet anglais et violence de ses actes.--Ouvertures
que je fais à lord Palmerston pour la médiation de la France--Il les
accepte.--Instructions de M. Thiers à ce sujet.--La négociation se
poursuit.--Oscillations du roi de Naples Ferdinand II.--Il se décide à
accepter la médiation de la France.--Doutes de lord Palmerston.--Bonne
issue de la négociation et arrangement définitif.--M. Thiers me
charge de demander la restitution à la France des restes de l'empereur
Napoléon enseveli à Sainte-Hélène.--Mon sentiment à ce sujet.--Note
que j'adresse le 10 mai à lord Palmerston.--Le gouvernement anglais
accède à la demande.--Mesures d'exécution à Paris et à Londres.--Choix
des commissaires envoyés à Sainte-Hélène.--Mon intervention à l'appui
de la compagnie chargée de la construction du chemin de fer de Paris
à Rouen.--Tentative d'assassinat sur la reine Victoria.--Démarche
du corps diplomatique à Londres.--Mon dîner dans la Cité à
_Mansion-House_.--Dîner anniversaire de l'Académie royale pour
l'encouragement des beaux-arts.--Discours que j'y prononce et accueil
que j'y reçois.
Quelques semaines après mon arrivée à Londres, le bruit se répandit
que la guerre était près d'éclater entre l'Angleterre et le royaume
de Naples. On ne savait pas bien pourquoi cette guerre, ni dans quelle
mesure elle était probable; on parlait des soufres de Sicile, des
obstacles apportés par le roi de Naples à leur libre exportation, du
dommage qui en résultait pour le commerce anglais; mais aucun acte
connu, aucune déclaration publique du cabinet britannique ne donnaient
lieu de croire que la guerre pût naître de cette cause; et les
préparatifs militaires bruyamment ordonnés à Naples semblaient hors
de toute proportion avec la question et le péril; toutes les côtes
du royaume devaient être mises en état d'armement; un camp se formait
près de Reggio; une levée en masse de la réserve était prescrite; dix
à douze mille hommes recevaient l'ordre de partir pour la Sicile; le
roi Ferdinand lui-même était, disait-on, sur le point de s'embarquer
pour aller veiller en personne à la défense de l'île. On ne
s'expliquait pas de telles alarmes; les journaux anglais les mieux
informés y cherchaient d'autres motifs que l'affaire des soufres;
selon le _Morning Chronicle_, qui passait alors pour dévoué à lord
Palmerston, les mesures napolitaines devaient être attribuées à la
probabilité d'une rupture avec le bey de Tunis plutôt qu'à la crainte
d'hostilités de la part de l'Angleterre. L'incertitude était si grande
à Londres que je cherchais des informations à Paris: «Je demande ici à
tout le monde, écrivais-je, des nouvelles de cette guerre; personne ne
me répond; personne ne semble en rien savoir; pas plus les ministres
que les autres; et ils ont vraiment l'air de ne pas me répondre parce
qu'ils ne savent pas. Du reste c'est bien de ce temps et de ce pays-ci
d'avoir deux guerres sur les bras, l'une en Chine pour des pilules,
l'autre à Naples pour des allumettes.»
Je reçus, sous la date du 29 mars 1840, une lettre de M.
d'Haussonville, alors chargé d'affaires de France à Naples, qui me
donna, sur la question et sur la situation, des notions plus complètes
et plus précises. Jusqu'en 1838, l'exploitation et le commerce
des soufres de Sicile avaient été parfaitement libres; beaucoup de
négociants français et anglais s'y étaient engagés; plusieurs Anglais
avaient même acheté ou pris à bail en Sicile des mines de soufre
(_solfatare_), et étaient devenus propriétaires ou fermiers
exploitants aussi bien que commerçants; la fabrication de la soude
artificielle, d'abord en France, puis en Angleterre, avait fait
prendre à ce commerce un rapide développement; pour la France seule,
l'importation des soufres siciliens s'était élevée, de 536,628
kilogrammes en 1815 à 18,578,710 kilogrammes en 1838. Des intérêts
considérables s'étaient ainsi formés, plus considérables encore pour
l'Angleterre que pour la France. En même temps des abus s'étaient
introduits, surtout dans l'exploitation des soufres; des plaintes
s'élevaient de la part des petits propriétaires de mines de soufre
dans l'intérieur de l'île. Aucun droit n'avait été jusque-là perçu sur
l'exploitation de cette denrée. Le roi Ferdinand II crut pouvoir à la
fois apaiser les plaintes, réformer les abus et assurer au trésor de
l'État napolitain un revenu considérable en concédant à une compagnie
française de Marseille, sous certaines conditions et moyennant une
redevance annuelle de 400,000 ducats[3], le monopole, un peu déguisé
mais réel au fond, du commerce des soufres de Sicile. Ce contrat,
passé le 9 juillet 1838 et qui dérogeait aux maximes les plus
élémentaires de l'économie politique et commerciale, devint aussitôt,
de la part de l'Angleterre, et même un peu aussi de la France, l'objet
des réclamations les plus vives. Deux chargés d'affaires anglais,
M. Kennedy et M. Mac-Gregor, demandèrent, à plusieurs reprises,
l'abolition du monopole. Après beaucoup de consultations et
d'hésitations, le roi de Naples la promit pour le 1er janvier 1840. Le
prince de Cassaro, son ministre des affaires étrangères, y engagea sa
parole. Le 1er janvier venu, le monopole continua. D'après l'ordre de
lord Palmerston, et par une note plus fondée en droit que convenable
dans les termes, M. Kennedy réclama l'exécution de la promesse qu'il
avait reçue, c'est-à-dire l'annulation du contrat passé avec la
compagnie Taix et l'abolition du monopole. La promesse fut renouvelée
et demeura encore vaine. Dans les premiers jours de mars, M. Temple,
ministre d'Angleterre à Naples et frère de lord Palmerston, revint à
son poste après une longue absence et réclama de nouveau, par une note
dure, l'abolition du monopole et une indemnité pour les négociants
anglais qui en avaient souffert. Le roi Ferdinand, plus touché de
l'offense qu'il recevait que de la promesse qu'il avait faite, déclara
qu'il ne céderait point aux exigences anglaises, et ordonna au prince
de Cassaro de notifier à M. Temple son refus péremptoire. Le prince de
Cassaro, homme d'honneur et de sens, donna sa démission et partit
pour Rome, à demi exilé. M. Temple, en vertu des instructions de lord
Palmerston, transmit aussitôt à l'amiral sir Robert Stopford, qui
commandait les forces maritimes anglaises dans la Méditerranée,
l'ordre d'envoyer, dans les eaux de Naples et de Sicile, des bâtiments
de guerre chargés de saisir tous les navires napolitains qu'ils
rencontreraient, et de les emmener à Malte, où ils seraient retenus
jusqu'à ce que les promesses du roi de Naples fussent exécutées et les
réclamations de l'Angleterre satisfaites. Dans la première quinzaine
d'avril, ces représailles étaient en plein exercice, et le roi de
Naples, redoutant des coups encore plus graves, prenait toutes les
mesures militaires que je viens de rappeler.
[Note 3: 1,700,000 francs.]
Me trouvant le 5 avril au _Foreign-Office_, je demandai à lord
Palmerston quelques détails sur cette singulière querelle dont les
journaux commençaient à faire grand bruit, et dont personne, parmi les
gens les mieux informés, ne me paraissait à peu près rien savoir.
Lord Palmerston me fit alors un long récit des faits que je viens de
résumer, et arrivant à la dernière phase de l'affaire: «Quand j'ai
vu, me dit-il, que le roi de Naples, au lieu d'accorder ce qu'on lui
demandait et ce qu'il avait promis, prenait des mesures défensives,
j'ai envoyé à mon frère un courrier porteur d'une note à communiquer
au gouvernement napolitain; et si, dans quinze jours, ce gouvernement
n'a pas donné une réponse satisfaisante, mon frère enverra
immédiatement à l'amiral Stopford des ordres en vertu desquels
l'amiral exercera des représailles qui, j'espère, seront efficaces.»
Et comme j'avais l'air de ne pas bien comprendre ce que pouvaient être
ces représailles, «l'amiral saisira des bâtiments napolitains, me dit
lord Palmerston, et nous verrons après.»
Les réclamations du cabinet britannique étaient fondées; il y avait
là des intérêts anglais gravement lésés et des promesses napolitaines
étrangement méconnues. Mais il n'y a point de si bonne cause que de
mauvais arguments et de mauvais procédés ne puissent gâter, et qui
n'en reçoive une fâcheuse apparence. Au lieu de fonder uniquement
leurs réclamations sur le dommage qu'avaient souffert leurs nationaux
et sur les promesses qu'avait reçues leur gouvernement, les agents
anglais prétendirent que le monopole des soufres était une violation
flagrante du traité de commerce conclu le 26 septembre 1816 entre
l'Angleterre et le royaume de Naples, et ils soutinrent leurs
prétentions avec une arrogance qui rendait, pour le roi de Naples, les
concessions plus amères et plus difficiles. En principe, l'argument
puisé dans le traité du 26 septembre 1816 ne valait rien; et les
jurisconsultes anglais, sir Frédéric Pollock et le docteur Phillimore,
consultés par la couronne, le reconnurent avec une honorable loyauté;
ils déclarèrent, d'une part, que d'après les maximes générales du
droit des gens, un souverain avait pleinement le droit de prendre,
dans ses États, des mesures semblables au monopole en question, à
moins que, par des stipulations conclues avec d'autres souverains, il
n'eût expressément renoncé à ce droit; d'autre part, que le traité
du 26 septembre 1816 ne contenait aucune stipulation semblable, et
n'était ainsi point violé par le monopole décrété à Naples en 1838. En
fait, la dureté hautaine des agents anglais, dans leurs conversations
comme dans leurs notes, avait été choquante: «Il faut en finir avec
ce roitelet,» disaient-ils; et les mesures prises par le cabinet à
l'appui de ce langage, quoique naturelles et probablement les seules
efficaces, avaient été si inattendues qu'elles étaient regardées en
général comme excessives, et que le roi de Naples, eût-il tort
au fond, semblait autorisé à défendre, comme il le faisait, sa
souveraineté et sa dignité. On disait partout qu'il y avait peu de
vraie fierté à être si rude envers les faibles, et que, si le cabinet
anglais avait eu ce différend avec la France ou les États-Unis
d'Amérique, il y eût apporté plus de ménagements. Lord Palmerston
lui-même avait le sentiment de cette situation et en était un peu
embarrassé. Ayant eu occasion d'aller le voir le 10 avril, je lui
parlai de l'état intérieur du royaume de Naples et des conséquences
que pouvaient amener les récentes mesures du cabinet, conséquences
bien plus graves et tout autres, à coup sûr, qu'il ne voulait. Lord
Palmerston me raconta de nouveau toute l'affaire, avec un désir
marqué de me prouver qu'il n'avait aucun tort, qu'il n'avait pu faire
autrement, qu'au fond le roi de Naples, malgré ses promesses répétées,
ne voulait pas abolir le monopole des soufres, et que, de son côté,
le gouvernement anglais ne pouvait ni laisser sans protection des
intérêts anglais si considérables, ni souffrir qu'on ne lui tînt pas
les paroles qu'on lui avait données. Il me fut clair que, malgré sa
persévérance dans ses résolutions, lord Palmerston était assez inquiet
de cette affaire, du retentissement qu'elle avait en Europe, de
l'ébranlement qu'elle pouvait causer en Italie, et qu'il n'avait nulle
envie d'être forcé de la pousser jusqu'au bout. J'insistai sur
les périls de cette situation, sur l'état des esprits en Sicile,
l'irritation personnelle du roi de Naples, les complications si
faciles en Europe; je rappelai que, sur la question des soufres et à
son origine, le gouvernement français soutenait des intérêts analogues
à ceux du cabinet anglais et avait agi de concert: «Je le sais, me
dit lord Palmerston; aussi ne demandons-nous pas mieux que de marcher
toujours avec vous. Pouvez-vous nous aider à finir cette affaire, et
comment?--Mylord, lui dis-je, le mot de _médiation_ est peut-être trop
gros pour la circonstance, et je n'ai absolument aucune instruction
à ce sujet; mais je suis sûr que le gouvernement du Roi emploierait
volontiers ses bons offices pour mettre fin à une querelle qui
pourrait avoir de si fâcheux résultats.--Eh bien, que votre
gouvernement emploie en effet dans ce sens ses bons offices, son
influence, son intervention; nous les accepterons et nous en serons
fort aises. Ce qui est fait est fait. Aidez-nous à obtenir justice.
En attendant, nous ne ferons rien de plus; nous ne donnerons point
d'ordres nouveaux. Nous ne demandons pas mieux que de finir l'affaire
à l'amiable et de vous en avoir l'obligation.»
Je rendis compte sur-le-champ à M. Thiers de cet entretien: «Je n'ai
fait, lui dis-je, aucune proposition, ni pris, au nom du gouvernement
du Roi, aucun engagement; mais au moment où lord Palmerston se
montrait empressé d'accepter l'intervention de la France, il m'a
paru convenable et utile d'accepter à notre tour son empressement. Le
gouvernement du Roi trouvera peut-être, dans ce caractère, sinon de
médiateur officiel, du moins d'intermédiaire officieux, les moyens
d'arranger un différend plein de périls. En tout cas, il nous
convient, je crois, plus que jamais de montrer l'Angleterre unie
à nous, s'entendant avec nous, et recherchant, dans ses propres
embarras, nos bons offices. J'ai donc saisi sans hésiter l'occasion
qui s'en offrait. Le gouvernement du Roi donnera à ces ouvertures la
suite et le tour qu'il jugera convenables. Je prie seulement Votre
Excellence de vouloir bien appeler promptement, sur cet incident,
l'attention du Roi et de son conseil, car lord Palmerston m'ayant dit
de lui-même qu'il suspendrait toute mesure nouvelle, il importe que
je puisse lui apprendre bientôt ce que pense et croit pouvoir faire le
gouvernement du Roi.»
La réponse du cabinet français ne se fit pas attendre; M. Thiers
m'écrivit le 12 avril: «Dites à lord Palmerston que, désirant donner
preuve à l'Angleterre de notre bonne volonté, nous lui offrons
d'intervenir, de la manière suivante, dans la question de Naples. Nous
serons médiateurs ou négociateurs, comme on voudra nous appeler; mais
on déclarera au prince de Castelcicala, qui part de Paris pour Londres
sous trois jours, que c'est la France à laquelle est confié le soin de
traiter relativement au différend survenu. Si en effet il y avait, sur
cette question, négociation à Naples, négociation à Paris, négociation
à Londres, notre rôle serait des plus ridicules; l'arbitrage ne serait
plus qu'une confusion. Il faut que la France soit seule chargée
de traiter. Cela fait, nous signifierons au roi de Naples que
l'Angleterre nous a chargés du soin de négocier cet arrangement, et
que nous l'invitons à nous en charger aussi. Pour le décider à nous
accepter comme intermédiaires, il faudra que nous soyons munis
d'une faculté, celle de suspendre les hostilités contre le pavillon
napolitain. Munis de ce pouvoir par lord Palmerston, nous obligerons
le roi de Naples à nous accepter comme arbitres. Lord Palmerston
doit savoir que nous prononcerons l'abolition du monopole. Quant à la
question de l'indemnité pour les négociants anglais, si notre avis ne
convenait pas à lord Palmerston, il serait libre de ne pas accepter
notre décision finale. Dans ce cas les représailles recommenceraient,
et chacun des deux contendants serait laissé à lui-même et à ses
forces. Cela est évidemment une médiation; mais il faut laisser le
cabinet anglais choisir le nom qui lui conviendra.»
Le cabinet anglais accepta sans hésiter et le fait, et son vrai nom.
Je communiquai le 14 avril à lord Palmerston les propositions de M.
Thiers. Il reconnut pleinement la nécessité des deux conditions que
M. Thiers attachait à la médiation, et se montra content de cette
occasion de donner une preuve publique de la bonne intelligence de
nos gouvernements et de leur confiance mutuelle, ajoutant qu'il avait
seulement besoin d'en parler à lord Melbourne et qu'il ne me ferait
pas attendre longtemps sa réponse. Le surlendemain en effet le cabinet
décida qu'il acceptait la médiation de la France sur les bases que
nous avions indiquées; lord Granville l'annonça officiellement à
Paris; le ministre d'Angleterre à Naples, M. Temple, fut autorisé
à suspendre l'exécution des mesures hostiles à partir du moment des
négociations, et M. Thiers m'écrivit le 20 avril: «J'ai écrit hier par
le télégraphe et j'écris aujourd'hui par exprès à M. d'Haussonville
pour le charger de porter au gouvernement napolitain la proposition
de la médiation. Il devra demander qu'elle ait lieu à Paris et que
l'ambassadeur de Naples, le duc de Serra-Capriola, soit muni de
pouvoirs illimités. Cette dernière condition est tellement absolue
que, si on la refusait, nos offres d'intervention devraient être
considérées comme non avenues. Ce qui me fait juger nécessaire
d'établir ici le siége de la négociation, c'est beaucoup moins encore
le désir de ménager la susceptibilité du roi des Deux-Siciles en lui
épargnant l'humiliation d'un traité conclu, pour ainsi dire, en
vue des forces anglaises, que l'avantage bien autrement sérieux de
soustraire cette négociation aux tergiversations, aux incertitudes,
aux revirements continuels qui constituent aujourd'hui toute la
politique du cabinet napolitain.
C'était là en effet l'écueil sur lequel la négociation courait risque
d'échouer. Il n'y a point de plus mauvaise école de gouvernement que
le pouvoir absolu: les princes qui l'exercent deviennent étrangers à
la clairvoyance, à la prévoyance, à la juste appréciation des faits,
des obstacles, des forces; parce qu'ils peuvent, sans rencontrer
aucune résistance, dire chez eux _je veux_, ils se figurent qu'ils
peuvent aussi le dire aux étrangers et aux événements; ils agissent
selon leur impression et leur fantaisie du moment, à la fois légers
et obstinés, hautains et étourdis. S'ils sont puissants, ils poussent
leurs volontés jusqu'à la démence; s'ils sont faibles, ils avancent et
reculent, ils font et défont, comme des enfants. Leurs qualités mêmes
tournent contre eux; la fierté ne les sauve ni de l'inconséquence ni
de la faiblesse, et la dignité de leur caractère ne fait qu'aggraver
leurs fautes et leurs périls. Le roi Ferdinand II portait, dès 1840,
la peine de ce frivole aveuglement des souverains absolus, et tout
en voulant sortir de la mauvaise situation qu'il avait encourue, il
persistait dans les procédés qui l'y avaient conduit. Il accepta le 26
avril la médiation de la France; mais au même moment, pour satisfaire
son humeur, il mit l'embargo sur les bâtiments anglais mouillés dans
le port de Naples, ce qui empêcha le ministre d'Angleterre de donner,
comme il l'avait promis, l'ordre de suspendre les hostilités, et sept
bâtiments napolitains furent capturés en même temps que la médiation
était proclamée. Vingt-quatre heures après, le roi sentit la nécessité
de lever l'embargo, et les hostilités cessèrent; mais les premières
instructions envoyées à Paris au duc de Serra-Capriola, pour suivre
la négociation, étaient incomplètes; et à Londres, quoique toute
intervention dans l'affaire fût interdite au prince de Castelcicala,
et que lord Palmerston lui refusât même la conversation à ce sujet,
cet ambassadeur mécontent essayait toujours de s'en mêler, soit pour
satisfaire sa propre vanité, soit qu'il se flattât de plaire à son
maître en suscitant à la médiation quelques embarras.
Ces tergiversations, ces complications qui semblaient volontaires
ranimaient les méfiances et les exigences de lord Palmerston; il les
témoignait en insistant pour que notre médiation mît promptement fin
à une affaire dont l'issue lui paraissait toujours douteuse. M. Thiers
m'écrivit le 11 juin: «Lord Granville m'a donné connaissance d'une
dépêche de lord Palmerston dans laquelle ce ministre témoigne une
certaine impatience de voir résoudre sans plus de retards la question
des soufres de Sicile. Vous pouvez l'assurer que je fais tout ce qui
est en mon pouvoir pour hâter les résultats de la médiation confiée
à mes soins; mais n'ayant encore reçu ni de Londres ni de Naples
les données indispensables pour pouvoir déterminer les catégories
d'indemnitaires qui devront être appelés à liquidation, je suis
obligé d'attendre que ces renseignements me soient parvenus. Quant aux
objections de lord Palmerston contre l'idée d'une commission siégeant
à Paris pour le règlement des indemnités, et composée d'Anglais, de
Napolitains et de Français, je regretterais qu'il y persistât. Le roi
de Naples aurait voulu que le gouvernement français fixât seul, en
bloc, un chiffre d'indemnités. Il lui répugne beaucoup de voir ce
chiffre résulter d'une liquidation proprement dite. A plus forte
raison peut-être se croirait-il humilié si cette liquidation
s'effectuait à Naples, sous ses yeux. J'ajouterai d'ailleurs que
le mode proposé par lord Palmerston serait d'une efficacité plus
qu'incertaine; car il est évident que des commissaires anglais
et napolitains, sans commissaire surarbitre pour les départager,
n'auraient que bien peu de chances de tomber d'accord. J'aime à penser
que ces considérations suffiront pour ramener le cabinet de Londres
à notre manière de voir. Lord Palmerston voudrait aussi que, sans
attendre l'issue de la négociation, le roi de Naples proposât dès à
présent la suppression du monopole. L'obstacle que j'y vois, c'est que
le gouvernement napolitain, avant de prendre cette mesure, veut
avoir constaté son droit d'imposer les soufres et d'en réglementer
l'exploitation. Ce droit est au surplus d'une telle évidence que je
ne comprends pas bien comment lord Palmerston peut croire que, pour
le reconnaître pleinement, il a besoin d'attendre des éclaircissements
plus complets. Vous pouvez lui donner l'assurance que, sur ce point,
la législation napolitaine est tout à fait conforme à la nôtre. C'est
donc sous l'empire du principe posé dans notre code sur les droits
du gouvernement en matière d'exploitation des mines qu'ont traité les
sujets anglais acquéreurs ou fermiers des soufrières siciliennes.»
Lord Palmerston se rendit à presque toutes les observations de
M. Thiers, mais en insistant toujours pour que la question fût
promptement vidée: «Je l'ai trouvé, répondis-je le 15 juin à M.
Thiers, très-pressé en effet que la médiation atteignît son but et que
le monopole des soufres fût aboli. Il m'a rappelé les craintes qu'il
m'avait témoignées dès l'origine sur le désir qu'on pouvait avoir
à Naples de gagner du temps et sur les lenteurs de la négociation à
Paris.--Je ne comprends pas, m'a-t-il dit, pourquoi le roi de Naples
n'abolirait pas immédiatement le monopole par un acte de propre
mouvement et sans attendre le terme de la médiation. Il a concédé
cette abolition. Il a concédé également le principe d'une indemnité en
faveur des Anglais qui ont souffert du monopole. Qu'a-t-il besoin de
connaître le montant, même approximatif, de cette indemnité et les
diverses catégories des réclamants pour que le monopole soit aboli?
Cette abolition prononcée, le médiateur sera toujours là pour protéger
le gouvernement napolitain dans la question des indemnités. Et quant
au droit du roi de Naples d'imposer les soufres et d'en réglementer
l'exploitation, je ne comprends pas non plus en quoi ce droit peut
s'opposer à l'abolition immédiate du monopole. Le roi de Naples ne
peut prétendre que nous attendions, pour que cette abolition soit
prononcée, qu'il ait publié son nouveau tarif sur l'exploitation
des mines. Nous ne contestons point les droits inhérents à la
souveraineté. Nous comprenons, en matière de mines, une législation
différente de la nôtre; et nous admettons, sauf à examiner si
l'application en est faite avec justice, que le principe général
auquel nous avons droit, c'est que cette législation n'établisse en
Sicile aucune exception, aucun privilège défavorable à nos nationaux.
Mais, en aucun cas, l'abolition du monopole ne peut être à la merci
des mesures futures de l'administration napolitaine, et en suspens
jusqu'à ce que ces mesures soient adoptées. Le roi de Naples devrait
penser d'ailleurs que, plus l'abolition se fait attendre, plus les
dommages que souffrent les Anglais en Sicile, par l'effet du monopole,
seront grands et leurs réclamations élevées. En sorte qu'en définitive
le retard n'est bon à personne, et ne peut amener qu'un surcroît de
charges et de difficultés. C'était ce que j'avais voulu prévenir en
assignant, à la suspension des hostilités, un terme de trois semaines.
Je vous prie instamment de mettre ces considérations sous les yeux du
gouvernement du Roi.»
M. Thiers persista, avec une fermeté patiente envers le cabinet
anglais comme envers le roi de Naples, dans les principes qu'il
avait posés et dans l'attitude impartiale qu'il avait prise dès
le commencement de la négociation. Il rédigea, sous le nom de
_conclusum_, un projet d'arrangement qui, en ménageant la dignité
du roi de Naples et en maintenant expressément ses droits de
souveraineté, soit sur l'exploitation des mines dans ses États,
soit sur la fixation des tarifs imposés à l'exportation des soufres,
prononçait l'abolition du monopole accordé à la compagnie Taix,
déterminait les limites assignées aux demandes d'indemnités anglaises,
et réglait, en assurant aux deux parties des garanties efficaces, le
mode de leur liquidation. Les termes de cet arrangement furent encore,
pendant six semaines, l'objet de négociations minutieuses; j'eus
quelque peine à les faire adopter tous par lord Palmerston; non qu'il
y portât aucun mauvais vouloir; il désirait sincèrement le succès
de la médiation et ne mit en avant point de prétention excessive ou
intraitable; mais il a l'esprit exact, attentif aux détails, ne craint
pas la dispute, et la soutient, même quand il est dans sa meilleure
disposition, avec une opiniâtreté subtile. A Paris, de son côté,
le duc de Serra-Capriola hésitait souvent, craignant de ne pas bien
saisir les intentions flottantes de son maître. Enfin le roi de Naples
donna à son ambassadeur des instructions précises et des pouvoirs
complets; et lord Palmerston trouva suffisantes les satisfactions et
les garanties que contenait le projet d'arrangement préparé par M.
Thiers. Je transmis officiellement, le 7 juillet, ce _conclusum_
au cabinet anglais, et j'en reçus, le même jour, l'acceptation
officielle[4]. La médiation avait pleinement atteint son but spécial
en mettant fin à la querelle qui menaçait de troubler le royaume de
Naples, et son but général en témoignant de la bonne intelligence
entre les cabinets de Paris et de Londres, et de leur désir de s'aider
mutuellement. Et les relations des souverains se trouvèrent bien de
cette conclusion, comme les des États: le roi Louis-Philippe avait
efficacement soutenu à Naples la maison de Bourbon; et le roi de
Naples, malgré ses boutades d'hésitation et d'humeur, sentait si bien
quel service la médiation lui avait rendu que, pour manifester sa
reconnaissance, il fit célébrer le 1er mai, à Naples, la fête du roi
Louis-Philippe avec une solennité inaccoutumée.
[Note 4: _Pièces historiques_, Nº III.]
J'avais eu à conduire simultanément une négociation d'une tout autre
nature et à laquelle j'étais loin de m'attendre. Un de mes amis
m'écrivit de Paris le 7 avril: «M. Molé dit que M. Thiers négocie avec
le gouvernement anglais la translation du corps de Napoléon en France.
Est-ce vrai? M. Molé dit que ce sera un moment de grande émotion,
qu'il en juge par lui-même. Politiquement, cela produirait de
l'exaltation belliqueuse, et l'à-propos en venant, cela ne manquera
pas son effet. Mais faut-il cela?» Je répondis sur-le-champ: «Il n'est
pas le moins du monde question de la translation du corps de Napoléon
en France,» et en effet je n'en avais nullement entendu parler. Mais
le 4 mai, après m'avoir entretenu de la question d'Orient et de la
médiation napolitaine, M. Thiers m'écrivit: «J'ai maintenant à
vous parler d'une affaire toute différente, mais qui a aussi son
importance, bien que ce soit une affaire de sentiment. J'invoque
ici tout votre zèle, car, si vous réussissez, cela vous fera autant
d'honneur qu'à nous, et je vous aurai une grande reconnaissance
personnelle du succès. Voici ce dont il s'agit. Le roi consent à
transporter les restes de Napoléon de Sainte-Hélène aux Invalides, à
Paris. Il y tient autant que moi, et ce n'est pas peu dire. Il faut
donc obtenir cela du cabinet anglais. Je ne sais aucune manière
honorable de motiver un refus. Si nous nous y prenions d'une manière
détournée, en sondant le terrain sourdement, nous donnerions des
commodités pour nous refuser; mais en demandant la chose purement et
simplement, on sera placé en présence d'un refus pur et simple, et
on y regardera. L'Angleterre ne peut pas dire au monde qu'elle veut
retenir prisonnier un cadavre. Quand on a exécuté un condamné, on rend
son corps à la famille. Et je demande pardon au ciel de comparer le
plus grand des hommes à un condamné mort sur l'échafaud; mais je veux
exprimer à quel point je sens l'indignité qu'il y aurait à ne pas nous
rendre les restes de l'illustre prisonnier. Si l'Angleterre nous
donne ce que nous lui demandons ici, elle mettra le sceau à sa
réconciliation avec la France; tout le passé de cinquante ans sera
aboli; l'effet, pour elle, en France sera immense. C'est sous ce point
de vue qu'il faut présenter la chose. Le refus au contraire produirait
une impression funeste. Je n'y crois pas; je n'y puis croire; mais
il faut être armé contre toute hypothèse. Faites sentir combien cela
serait révoltant. Je vous dirai entre nous qu'il faut cependant faire
cette démarche de manière à pouvoir la laisser secrète, afin de ne pas
être obligés de nous brouiller là-dessus. Lord Granville a été chargé
d'écrire de son côté. Conduisez la chose de manière à pouvoir parler
ou nous taire si nous avions un refus. Lord Granville ne croit pas au
refus. Si la chose est accordée, un bâtiment partira sur-le-champ pour
aller chercher la dépouille. Il faudrait qu'un commissaire anglais
accompagnât le navire pour assurer la restitution. Réussissez dans
cette affaire, et nous vous en laisserons tout l'honneur.»
Mon premier mouvement, en recevant cette instruction, fut la surprise.
L'empereur Napoléon n'avait-il donc plus de partisans et d'héritier?
Les menées du roi Joseph en 1830, l'entreprise de Strasbourg en 1836
étaient-elles oubliées? Était-ce au gouvernement du roi Louis-Philippe
à glorifier et à ressusciter ainsi un rival? La présence, en France,
du corps et du tombeau de Napoléon serait-elle, au dedans un gage
de sécurité, au dehors un symbole de paix? Selon le bon sens, les
objections se présentaient en foule. Mais il y avait, dans cette
démarche, de la générosité et de la grandeur. Et aussi une noble
confiance du Roi et de ses conseillers dans la force de son
gouvernement, dans la bonté de sa cause et l'adhésion de la France à
sa politique. C'était le caractère particulier et ce sera l'honneur du
roi Louis-Philippe qu'il s'associait toujours vivement, spontanément,
au sentiment national, tout en étant toujours prêt et décidé à lui
résister quand, à ses yeux, l'intérêt national le commandait. Il était
à la fois, dans ses rapports avec son pays, plein de sympathie et
d'indépendance, ému de ce qui émouvait le peuple et ferme dans sa
politique de gouvernement. Et aucune inquiétude personnelle, aucune
jalousie subalterne ne le gênait quand il se trouvait en présence
d'un voeu populaire; il fallait, pour qu'il ne l'accueillît pas avec
complaisance, que le bien public lui en fît une loi.
Pour moi, passé le premier mouvement de surprise, je fus touché du
sentiment qui inspirait cette démarche, et j'acceptai de bonne grâce
la part qu'on me demandait d'y prendre. Quelques-uns de mes amis me
témoignèrent leurs doutes et leurs inquiétudes; je leur répondis: «Je
comprends tout ce qu'on dit, tout ce qu'on peut dire de cette
affaire. On me demande de l'arranger ici. Je ne suis pas chargé des
conséquences. Les pays libres sont des vaisseaux à trois ponts; ils
vivent au milieu des tempêtes; ils montent, ils descendent, et les
vagues qui les agitent sont aussi celles qui les portent et les font
avancer. J'aime cette vie et ce spectacle; j'y prends part en France;
j'y assiste en Angleterre. Cela vaut la peine de vivre. Si peu de
choses méritent qu'on en dise cela!»
Je me rendis sur-le-champ chez lord Palmerston, et je lui communiquai
le voeu du gouvernement du Roi. Lui aussi fut un peu surpris, et
quelque soin qu'il prît de ne pas le témoigner, je vis passer sur ses
lèvres un sourire fugitif qui révélait son sentiment. Il accueillit
ma demande avec courtoisie, me promit d'en entretenir sans retard le
cabinet, et deux jours après, le 9 mai, je pus écrire à M. Thiers
que le gouvernement anglais consentait à la translation des restes de
Napoléon. «Je vous remercie, m'écrivit-il le 11, de la bonne
nouvelle que vous me donnez. Maintenant je vous prie de me répondre
immédiatement sur les points que voici. Il nous importe de savoir au
plus tôt comment va procéder le cabinet anglais. Va-t-il envoyer
à Sainte-Hélène un ordre ou dépêcher un commissaire? Ordre ou
commissaire, enverra-t-il l'un ou l'autre par bâtiment anglais? Dans
ce cas, il faudrait que ce fût immédiatement, pour que notre bâtiment
n'arrivât pas le premier. Ce qui vaudrait tout autant, ce serait que
le bâtiment français transportât le commissaire ou l'ordre anglais. Y
a-t-il des relâches avec du charbon sur la route? Dites-moi tout cela
le plus tôt possible. Je voudrais avoir aussi la réponse officielle
afin de pouvoir présenter le projet de loi aux Chambres pour la
dépense. C'est Rémusat qui fera cette présentation. Nous vous sommes
bien reconnaissants du zèle que vous avez mis pour faire réussir cette
affaire.»
J'adressai le 10 mai, en ces termes, à lord Palmerston la demande
officielle qui devait amener la réponse officielle qu'attendait M.
Thiers:
«Le soussigné, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de S. M.
le roi des Français, conformément aux instructions qu'il a reçues du
gouvernement du Roi, a l'honneur d'informer S. Exe. M. le ministre
des affaires étrangères de S. M. la reine du royaume-uni de la
Grande-Bretagne et d'Irlande que le Roi a fortement à coeur le désir
que les restes de Napoléon reposent en France, dans cette terre qu'il
a défendue et illustrée, et qui garde avec respect les dépouilles de
tant de milliers de ses compagnons d'armes, chefs et soldats, dévoués
avec lui au service de leur patrie. Le soussigné est convaincu que le
gouvernement de Sa Majesté Britannique ne verra, dans ce désir de S. M.
le roi des Français, qu'un sentiment juste et pieux, et s'empressera
de donner les ordres nécessaires pour que les restes de Napoléon
soient transportés de Sainte-Hélène en France.»
Je reçus le même jour de lord Palmerston cette réponse:
«Le soussigné, principal secrétaire d'État de Sa Majesté pour les
affaires étrangères, a l'honneur d'accuser réception de la note,
en date de ce jour, qu'il a reçue de M. Guizot, ambassadeur
extraordinaire et plénipotentiaire de S. M. le roi des Français, et
dans laquelle est exprimé le désir du gouvernement français que les
restes de Napoléon soient transportés en France. Le soussigné ne peut
mieux répondre à cette note de M. Guizot, qu'en transmettant à Son
Excellence la copie d'une dépêche que le soussigné a adressée hier à
l'ambassadeur de Sa Majesté à Paris, en réponse à une communication
verbale que le président du conseil (M. Thiers) avait faite à lord
Granville sur le même sujet auquel se rapporte la note de M. Guizot.»
Le 9 mai en effet, aussitôt après la décision de son cabinet, lord
Palmerston avait adressé à lord Granville cette dépêche:
«Mylord, le gouvernement de Sa Majesté ayant pris en considération
la demande du gouvernement français pour obtenir l'autorisation
de transporter de Sainte-Hélène en France les restes de Napoléon
Bonaparte, j'invite Votre Excellence à assurer M. Thiers que le
gouvernement de Sa Majesté accédera avec grand plaisir à cette
demande. Le gouvernement de Sa Majesté espère que la promptitude de
cette réponse sera considérée en France comme une preuve de son désir
d'effacer toute trace de ces animosités nationales qui, pendant la vie
de l'empereur, armèrent l'une contre l'autre la nation française et la
nation anglaise. Le gouvernement de Sa Majesté a la confiance que,
si de pareils sentiments existent encore quelque part, ils seront
ensevelis dans le tombeau où vont être déposés les restes de
Napoléon.»
Ces belles paroles furent répétées dans le discours que prononça M. de
Rémusat en présentant, le 12 mai, à la Chambre des députés le projet
de loi qui annonçait le résultat de la négociation, et demandait un
crédit d'un million pour les dépenses de la translation et du tombeau.
L'enthousiasme fut d'abord général; ceux à qui la mesure n'inspirait
aucune inquiétude étaient vivement émus, et l'émotion gagnait ceux-là
même qui s'en inquiétaient. Mais bientôt un retour de réflexion se fit
sentir; quand la commission chargée d'examiner le projet de loi en fit
le rapport par l'organe du maréchal Clauzel, les termes de ce rapport
dépassèrent beaucoup ceux du discours du ministre de l'intérieur, et
au lieu d'un million que le gouvernement avait demandé, la commission
proposa un crédit de deux millions. Plusieurs journaux, soit par
entraînement, soit avec préméditation, tenaient un langage où perçait
une hostilité plus ou moins déguisée contre le gouvernement du Roi.
La discussion fut courte mais significative; M. de Lamartine exprima,
avec une éloquence courageuse, les appréhensions que lui inspirait
cette ovation solennelle en l'honneur «du despotisme heureux et du
génie à tout prix;» et il marqua les limites dans lesquelles les amis
de la liberté renfermaient leur adhésion. Animée du même sentiment,
la majorité de la Chambre rejeta l'augmentation de crédit qu'avait
proposée la commission: non par mesquine économie, tout le monde
savait que les dépenses de la translation et du tombeau iraient fort
au delà de la première proposition du cabinet; mais on voulait se
tenir en dehors de toute idolâtrie rétrospective, et faire acte
d'attachement à la monarchie libre en même temps qu'on rendait hommage
à la gloire du pouvoir absolu. Et le sentiment public répondit à celui
de la Chambre, car plusieurs journaux ayant essayé de recueillir, par
voie de souscription, la somme qu'elle n'avait pas voulu voter,
la tentative échoua ridiculement et ses auteurs furent obligés de
l'abandonner.
En négociant, avec le gouvernement anglais, les mesures nécessaires
à l'accomplissement de sa promesse, je me trouvai, à Londres, en
présence d'autres inquiétudes et d'autres susceptibilités suscitées
par la même cause. J'en informai aussitôt M. Thiers: «Le cabinet, lui
dis-je, trouve plus convenable pour lui-même d'envoyer ses ordres à
Sainte-Hélène par un bâtiment anglais. Il y en a un à Portsmouth tout
prêt à partir. Le capitaine sera mandé demain dimanche à Londres. On
lui donnera ses instructions et on causera avec lui. Il sera de retour
à Portsmouth mardi et mettra à la voile mercredi 20 mai. J'ai lu les
instructions officielles dont nous aurons copie authentique.
Elles sont parfaitement convenables. Elles prescrivent et règlent
l'exhumation, la translation du tombeau au lieu d'embarquement,
enfin la remise aux commissaires français et la rédaction d'un
procès-verbal. Lord Palmerston m'a donné connaissance confidentielle
des instructions particulières qui seront adressées aussi au
gouverneur de Sainte-Hélène, le major Middlemore. Elles lui ordonnent
et lui recommandent extrêmement de ne rien faire qui contienne, en
réalité ou en apparence, un démenti ou un reproche à la conduite
antérieure du gouvernement anglais pendant le séjour de Napoléon à
Sainte-Hélène. Le cabinet verrait avec un vif déplaisir tout acte,
toute parole qui donneraient aux torys sujet ou prétexte de se
plaindre ou de réclamer. Jusqu'ici les torys sont bien dans l'affaire.
Le duc de Wellington a été très-bien. Il a positivement approuvé dès
le premier moment, quand lord Melbourne lui en a parlé en confidence.
Il approuve tout haut depuis que la chose est publique. Il ne faut pas
que rien trouble cette harmonie, et vienne élever des récriminations
ou des questions de parti. Tenez pour certain que le cabinet met
à ceci une extrême importance. Je sais que lord John Russell
particulièrement en est très-préoccupé. On ne voit pas sans inquiétude
les anciens compagnons de la captivité de Napoléon chargés d'aller
recevoir ses cendres. On craint leurs souvenirs, la vivacité de leurs
sentiments, peut-être quelque parole amère, imprudente. On désire, on
demande qu'ils reçoivent de vous les instructions les plus précises,
les plus fortes recommandations. On le désire dans un esprit d'amitié
sincère, pour la dignité même de ce grand acte international si
noblement commencé, et qui doit s'accomplir comme il a été commencé.»
Le même esprit d'amitié sincère et de prévoyance délicate présida aux
mesures d'exécution adoptées par le cabinet français: «Tout est pour
le mieux dans ce qui vient de se passer, m'écrivit, le 23 mai, M.
Thiers; il vaut mieux que le bâtiment et le commissaire anglais nous
précèdent; nous trouverons ainsi toutes choses préparées. Je vais
choisir un commissaire qui représentera le gouvernement français et
signera le procès-verbal de remise du corps. Ce commissaire ne sera
pas un des quatre captifs qui ont accompagné Napoléon; ce ne sera ni
Bertrand, ni Gourgaud, ni Las-Cases, ni Marchand; ce sera un
employé des affaires étrangères. Ainsi rien ne pourra offusquer la
susceptibilité des torys anglais. Les quatre compagnons d'exil qui
vont chercher les restes de leur maître auront pour instruction d'être
témoins muets et impassibles de l'exhumation et de la translation
à bord. Il n'y aura pas un discours, pas une manifestation. Les
peintres, les gens de lettres, tout ce qui pourrait faire du bruit est
écarté. Le bruit se fera en France et en famille. Le cabinet anglais
n'aura pas à se repentir de sa conduite dans cette circonstance, et
nous ne l'exposerons pas à quelque sortie des torys. Nous lui devons
cette réserve en retour de son loyal empressement.»
Le choix du commissaire, le comte de Rohan-Chabot, répondit
parfaitement à la situation et à l'intention des deux cabinets. D'un
coeur aussi français que dévoué au Roi, et bien connu en Angleterre où
il résidait depuis plusieurs années comme secrétaire de l'ambassade de
France, personne ne convenait mieux pour accompagner M. le prince de
Joinville que le Roi son père avait placé à la tête de cette pacifique
expédition. Avec un tel commandant naval et un tel commissaire
diplomatique, le gouvernement français était assuré que ni la dignité
ni le tact ne feraient défaut dans cette délicate mission. J'écrivis à
M. Thiers que le cabinet anglais ne conservait plus aucune inquiétude
et qu'il donnerait toutes les instructions que nous pouvions désirer.
Un bruit s'était répandu qu'en 1821, lors de l'ensevelissement de
l'empereur Napoléon, de la chaux vive avait été mise dans le cercueil;
ce bruit fut formellement démenti: la dépêche de sir Hudson Lowe à
lord Bathurst, en date du 14 mai 1821, qui contenait tous les détails
de l'inhumation, nous fut communiquée[5], et l'exhumation, accomplie
le 15 mai 1840, en confirma pleinement l'exactitude. Lord John
Russell, chargé, comme secrétaire d'État des colonies, de tous les
ordres à donner sur les lieux mêmes, avait un moment pensé que le
cercueil, une fois exhumé, devait être livré aux commissaires français
sans être préalablement ouvert; M. Thiers m'exprima le désir que
cette ouverture pût avoir lieu afin de faire tomber, en constatant
l'identité, beaucoup de bruits absurdes. Il me chargea également de
demander que le titre d'_Empereur_, admis par lord Palmerston dans
sa note du 9 mai qui nous avait annoncé la restitution du corps, fût
conservé dans le procès-verbal qui en constaterait la remise. L'une et
l'autre autorisations furent données au gouverneur de Sainte-Hélène;
et le 15 mai, au moment où la mission s'accomplit, le procès-verbal,
signé par le major Middlemore et le comte de Rohan-Chabot, fut rédigé
en conséquence. Enfin la dépêche qui contenait, pour le gouverneur
anglais, ces instructions supplémentaires fut portée à Sainte-Hélène
par le commissaire français; et lorsque, le 7 juillet 1840, la
frégate _la Belle-Poule_ mit à la voile sous les ordres de son royal
commandant, elle partit chargée de toutes les marques de bienveillance
et de confiance mutuelles que pouvaient se donner les deux
gouvernements, empressés l'un et l'autre de mettre ce dernier sceau à
la paix.
[Note 5: _Pièces historiques_, Nº IV.]
On m'écrivit de Paris qu'on s'étonnait que, dans tout le bruit que
faisait cette affaire et après la part que j'y avais prise, mon nom
n'eût pas été une fois prononcé, ni dans les Chambres ni ailleurs.
Je répondis: «J'ai été peu surpris de ne pas voir mon nom dans le
discours de M. de Rémusat, et j'ai trouvé cela convenable; il ne
devait y avoir dans ce discours, comme il n'y a en effet, que quatre
noms: le roi, Napoléon, la France et l'Angleterre. Ce que je remarque
sans surprise, c'est l'art avec lequel les journaux ministériels, ou
de la gauche, ont évité de parler de moi à ce propos. Cela m'arrivera
souvent, même quand on m'aura écrit: «Réussissez; dans cette affaire,
et nous vous en laisserons tout l'honneur.»
En même temps que nous cherchions ainsi à effacer, entre les
deux pays, les traces de leurs inimitiés, nous nous appliquions
à multiplier leurs relations pacifiques et à unir leurs intérêts
matériels. Le comte Jaubert, ministre des travaux publics, préparait
alors un projet de loi pour l'exécution du chemin de fer de Paris à
Rouen. De riches capitalistes anglais, qui jusque-là étaient restés
étrangers aux associations tentées pour nos entreprises naissantes
de grands travaux publics, annoncèrent l'intention de concourir à
celle-ci pour une somme de vingt millions. Quatre d'entre eux vinrent
me prier de soumettre, en leur nom, au gouvernement français, leur
désir de quelques modifications au cahier des charges projeté;
j'écrivis au comte Jaubert: «Si ces modifications ne sont pas
obtenues, particulièrement celle de l'art. 42 du cahier des charges,
je crois fermement que vous n'aurez pas le concours des capitaux
anglais, et qu'ainsi cette grande affaire échouera encore. Les quatre
hommes dont les noms sont au bas de cette demande sont au nombre des
meilleurs garants d'argent que ce pays-ci puisse offrir. Tout le
monde me dit qu'à eux quatre ils fourniraient sans embarras les
vingt millions dont il s'agit. L'un des quatre, M. Easthope, est
le propriétaire du _Morning Chronicle_ et membre de la Chambre des
communes. Le chemin de Rouen à part, il est bon d'être bien pour lui
et avec lui. Il est venu me voir à ce sujet. Il n'avait jamais mis le
pied à l'ambassade.» Les modifications désirées n'avaient rien que de
raisonnable; le comte Jaubert agréa les principales, et les capitaux
anglais entrèrent largement dans l'entreprise. J'intervins à plusieurs
reprises pour lever les difficultés que rencontrait l'association ou
lui procurer les facilités dont elle avait besoin. Quand la Chambre
des députés eut adopté le projet, la ville de Southampton voulut
saluer par une fête municipale l'acte législatif qui devait faire
bientôt, de son port, l'une des principales stations du commerce
anglo-français; j'y fus invité le 20 juin, avec le duc de Sussex, lord
Palmerston et beaucoup d'autres, acteurs intéressés ou spectateurs
curieux. La fête fut célébrée avec cette solennité à la fois animée et
régulière où se révèlent la satisfaction des intérêts et les habitudes
de la liberté. Dans le cours du banquet, je prononçai en anglais
quelques paroles bien accueillies[6], et je revins le jour même à
Londres, content d'avoir, le premier, pris acte publiquement de ce
nouveau gage de paix et de prospérité pour les deux pays.
[Note 6: _Pièces historiques_, Nº V.]
Huit jours auparavant, un incident fort inattendu avait montré à quel
point, de l'une à l'autre rive de la Manche, le mal comme le
bien était contagieux. Le 10 juin, entre six et sept heures de
l'après-midi, au moment où la reine Victoria, seule avec le prince
Albert, passait en calèche le long de _St. James's Park_, deux coups
de pistolet furent tirés sur elle. Arrêté à l'instant par les passants
qui se trouvaient près de lui, l'auteur de l'attentat, Édouard Oxford,
était un jeune homme de dix-huit ans, qui avait à peine l'air d'en
avoir quinze, employé comme garçon cabaretier dans une taverne
d'_Oxford Street_. Soudainement répandu dans Londres, le bruit
de l'attentat suscita un mouvement général d'indignation mêlée de
surprise et d'une sorte de honte triste; l'Angleterre se croyait à
l'abri de tels crimes et de tels dangers. Je dînais ce jour-là chez
sir Robert Inglis, le plus décidé, le plus respectable et le plus
bienveillant tory que j'aie rencontré. J'allai en sortant de chez lui,
dans un salon whig, chez lord Grey, où l'on faisait de la musique.
Je trouvai partout la même impression. La reine, grosse en ce moment,
avait montré un courage ferme et simple; on était touché du mouvement
qui l'avait portée à se faire conduire sur-le-champ chez sa mère, la
duchesse de Kent; on racontait, on écoutait avidement les détails qui
arrivaient de moment en moment. J'écoutais comme les autres, tantôt
la conversation, tantôt la musique; et en écoutant, je pensais à
ces quelques têtes couronnées, partout le point de mire de ces
frénétiques, inconnus de nombre comme de nom, dont les sombres
passions fermentaient à côté de ces plaisirs frivoles. On parlait de
l'assassin lui-même au moins autant que de la reine: «Qu'est-ce que ce
jeune homme? De quelle classe? A-t-il l'air bien élevé? Est-il beau?
Comment parle-t-il? Que dit-il de ses motifs?» J'assistais avec un
sentiment pénible à cette explosion d'une curiosité aussi vive dans
les salons que dans les rues: «C'est précisément là, me disais-je, ce
que veulent ces fanatiques pervertis, un théâtre, un public, paraître
et briller au grand soleil, eux petits et obscurs. Sous quel régime
et dans quel pays aura-t-on assez de sens moral et politique pour les
laisser à leur niveau, et ne pas leur donner ce qu'ils cherchent?»
Le lendemain matin 11 juin, plusieurs membres du corps diplomatique
accoururent chez moi, me demandant s'il ne serait pas convenable
que nous fissions en commun, auprès de la reine, une démarche qui
témoignât des sentiments que nous inspirait l'attentat dont elle
venait d'être l'objet. De concert avec eux, j'écrivis sur-le-champ à
lord Palmerston:
«Mon cher vicomte, plusieurs membres, du corps diplomatique, entre
autres, M. le baron de Bülow, M. de Hummelauer et M. le comte de
Pollon qui sont chez moi, et le général Alava qui vient de m'en
écrire, me témoignent un vif désir qu'il y ait pour eux quelque
manière d'exprimer à la reine l'intérêt profond que leur a inspiré le
triste événement d'hier, et la part qu'ils prennent à la joie de
son peuple. Je viens vous demander ce que nous pouvons faire, et par
exemple s'il vous paraîtrait convenable de prendre les ordres de Sa
Majesté, et de solliciter, pour le corps diplomatique, une audience où
il pût lui offrir, ainsi qu'à S. A. R. le prince Albert, l'expression
de ses sentiments. Veuillez, mon cher vicomte, me répondre à ce sujet,
car nous serons, en attendant votre réponse, dans une immobilité qui
nous déplaît.»
Lord Palmerston me répondit quelques heures après:
«Mon cher ambassadeur, je suis encore au conseil; nous sommes occupés
à examiner les témoins sur l'attentat d'hier. Je crains que nous
n'aurons pas fini jusqu'à cinq heures; et il faut alors que je me
rende à la Chambre des communes. Je vous écrirai demain matin pour
vous dire à quelle heure et où je pourrai vous recevoir.»
Il me donna rendez-vous le lendemain 12 juin, à six heures, et d'après
la conversation que nous eûmes ensemble, je fis porter, le jour même,
chez tous les membres du corps diplomatique, cette note:
«J'ai vu lord Palmerston à six heures. Il m'a remercié de la demande
que je lui avais adressée d'après l'avis d'un grand nombre de
membres du corps diplomatique. Il m'a dit qu'après avoir consulté
les personnes compétentes et les précédents, notamment ce qui s'était
passé lors des tentatives d'assassinat contre George III, George IV
et Guillaume IV, le cabinet avait reconnu que le souverain n'avait
jamais, en pareille occasion, reçu le corps diplomatique en masse et
comme corps. Mais il a ajouté que la demande serait mise sous les yeux
de la reine qui en serait, il pouvait me l'assurer, vivement touchée.»
Dans ma première impression, je n'avais pas assez bien présumé du bon
sens anglais, gouvernement et peuple, juges et jurés. Quand Édouard
Oxford fut traduit, le 9 juillet, devant la cour d'assises, la
procédure et les papiers trouvés chez lui ne permirent pas de mettre
en doute le caractère politique de son fanatisme; il appartenait à une
association dite _la Jeune Angleterre_, petite imitation des grandes
sociétés secrètes du continent: «Il y a deux choses sûres, disaient
les personnes chargées d'instruire l'affaire; c'est qu'il n'est pas
fou et qu'il n'est pas seul.» Mais en même temps tout indiquait que
cette association était peu nombreuse, sans but précis, et que
la contagion qui l'avait suscitée n'était ni bien ardente ni
très-répandue. Il y eut un soin instinctif et général pour ne pas
donner à l'incident ni à l'homme plus d'importance et d'éclat qu'ils
n'en avaient réellement: après les interrogatoires et un court débat
conduits par le grand juge, lord Denman, avec une équité scrupuleuse,
quand la question définitive de la culpabilité d'Édouard Oxford
fut posée, le jury répondit: «Coupable, et en même temps point sain
d'esprit.»--C'est-à-dire, fit observer le baron Alderson, l'un des
juges, non coupable, vu qu'il n'est pas sain d'esprit.--Oui, mylord,
répondit le chef du jury; c'est notre intention.--En ce cas, dit
le procureur général, je demande humblement à Vos Seigneuries
l'application au prévenu de l'acte rendu par le Parlement dans la
40e année du roi George III, qui ordonne que toute personne acquittée
comme n'étant pas saine d'esprit restera en prison sous le bon plaisir
du roi.» Telle fut en effet l'issue légale de la poursuite, et
Édouard Oxford, puni et mis hors d'état de nuire sans être grandi, fut
promptement oublié.
Pendant la lune de miel de mon ambassade, c'est-à-dire tant que la
question d'Orient n'eut pas ostensiblement désuni les deux pays, j'eus
deux occasions obligées de paraître et de parler devant le public
anglais, devant des publics très-différents. J'étais populaire à
Londres; depuis Sully et Ruvigny, j'étais le premier ambassadeur
français protestant qu'on y eût vu; mes études historiques m'avaient
valu l'estime des lettrés; politiquement, on me connaissait à la fois
comme libéral et comme conservateur; les whigs me savaient gré de mon
attachement aux principes du gouvernement libre, et les torys de ma
résistance aux tendances anarchiques. C'était à mes propres travaux
que je devais ce que j'avais acquis de bonne situation et de bon
renom. Les classes diverses et les divers partis me témoignaient la
même faveur. Le lord maire de Londres, sir Chapman Marshall, vint
m'inviter, pour le 20 avril, au grand banquet de la Cité. Je me
trouvai là au milieu de la bourgeoisie de Londres qui prenait plaisir
à déployer ses magnificences et ses sentiments. La seule circonstance
remarquable de la réunion fut qu'aucun des membres du cabinet whig n'y
parut. La dernière fois qu'ils étaient venus au dîner de la Cité, ils
y avaient été fort mal reçus et à peu près sifflés. Lord Melbourne
s'en était tiré très-dignement; mais ni lui ni ses collègues ne se
souciaient de recommencer. Lord Palmerston, à qui je dis le matin même
que j'irais, me répondit que les ministres n'iraient pas, et pourquoi.
Leur absence fut remarquée, mais sans étonnement, et leur santé fut
portée avec une froideur décente. Tous les témoignages d'empressement
et de faveur me furent réservés. Quand le lord maire eut porté
ma santé et celle des autres ministres étrangers, j'y répondis en
anglais, par un petit discours accueilli avec une satisfaction,
cordiale et bruyante[7]. Dans tous les _toasts_ portés après celui-là,
chaque orateur se crut obligé de me faire un compliment, et
ce compliment était un remercîment amical. «Bizarre spectacle,
écrivais-je le lendemain à Paris, que celui d'un dîner d'il y a trois
siècles! Les cérémonies, les costumes, _the loving cup_ et le bassin
d'eau de rose passant, l'une de lèvre en lèvre, l'autre de main en
main, tout cela m'a amusé et intéressé. Mais les hommes m'intéressent
toujours infiniment plus que les choses; et j'oublie tous les
spectacles du monde pour des yeux qui s'animent en m'écoutant et
des figures graves et timides qui me parlent avec une émotion
bienveillante.»
[Note 7: _Pièces historiques_, Nº VI.]
Quelques jours après, le 2 mai, je pris part à une réunion
très-différente. C'était le dîner anniversaire de l'Académie royale
pour l'encouragement des beaux-arts, à l'ouverture de leur Exposition.
Rien ici n'avait le caractère des anciens temps et des longues
traditions; l'Académie royale était d'origine récente; elle avait été
fondée en 1768 par le roi George III; sir Josuah Reynolds avait
été son premier président, et le bâtiment qu'elle occupait dans
_Trafalgar-Square_ ne datait que de 1834. Tout était nouveau,
l'institution, l'édifice, et aussi le goût public. L'assemblée
ne ressemblait pas plus que le lieu et les moeurs au dîner de
_Mansion-House_; c'était l'aristocratie anglaise au lieu de la
bourgeoisie de la Cité, l'aristocratie de toute opinion, et les
savants, les lettrés, les artistes l'accueillant et accueillis par
elle dans le Palais des arts, avec une mutuelle dignité. Le corps
diplomatique avait été, selon l'usage, invité à cette réunion,
et c'était à moi de répondre, en son nom, au _toast_ porté en son
honneur. On était un peu curieux de m'entendre, curieux aussi de
savoir si je parlerais en français ou en anglais. Je reçus, à cet
égard, des avis divers; lord Granville me fit dire, de Paris, qu'il
lui semblait préférable que je parlasse anglais; mon impression fut
différente; outre que le français m'était beaucoup plus commode, il me
parut qu'un ambassadeur de France devait parler sa langue partout où
il pouvait être compris, et j'avais chance de l'être dans la réunion
de l'Académie royale, du moins de la plupart des assistants; je
ne l'aurais été presque de personne au dîner de la Cité. A la Cité
d'ailleurs on n'avait vu, dans mon médiocre anglais, que ma bonne
volonté; à l'Académie royale, on verrait surtout mon mauvais accent.
Je répondis donc au toast porté aux étrangers: «Le corps diplomatique
est vivement touché, messieurs, de votre noble et bienveillante
hospitalité, et je suis heureux d'avoir, en ce moment, l'honneur
d'être l'organe de ses sentiments de reconnaissance et de sympathie.
Nulle part, à coup sûr, ils ne sont plus naturels, ni mieux placés que
dans cette enceinte et dans cette solennité. Il y a bien des siècles,
quand l'empereur Vespasien conçut le dessein de réunir dans un même
lieu tous les chefs-d'oeuvre des arts que la conquête avait amassés
dans Rome, il choisit le temple de la Paix. Il voulut que tous les
peuples, oubliant leurs anciennes inimitiés, pussent jouir ensemble de
ce beau spectacle. Rien ne se convient mieux que la paix et les arts.
Il y a entre eux une naturelle et puissante harmonie. Quiconque en
douterait n'aurait qu'à jeter les yeux sur ce qui se passe en Europe
depuis vingt-cinq ans. On ne saurait dire que ces années aient été
pour les arts une époque de grande et originale création, ni qu'elles
aient produit beaucoup de ces chefs-d'oeuvre nouveaux qui rendent un
siècle illustre entre les siècles. Cependant l'intelligence et le goût
des arts se sont répandus, ont pénétré dans des lieux et parmi des
hommes qui, jusque-là, y étaient demeurés étrangers. En parcourant
l'Allemagne, la France, et sans doute aussi l'Angleterre, on voit
s'élever partout, dans les provinces comme dans les capitales, une
foule de monuments, grands ou petits, ambitieux ou modestes. Les
statues des grands hommes viennent peupler les places publiques. Si
quelque exposition analogue à celle-ci s'ouvre quelque part, la
foule y accourt. La peinture, la sculpture, la musique, tous les
arts entrent dans les goûts, dans les moeurs, deviennent presque
populaires. C'est un grand bonheur, messieurs, à cette époque et dans
l'état des sociétés modernes; que feriez-vous, que ferions-nous, dans
toutes nos patries, de tous ces hommes, de ces millions d'hommes qui
s'élèvent incessamment à la civilisation, à l'influence, à la liberté,
s'ils étaient exclusivement livrés à la soif du bien-être matériel
et aux passions politiques, s'il ne songeaient qu'à s'enrichir ou à
débattre leurs droits? Il leur faut encore d'autres intérêts,
d'autres sentiments, d'autres plaisirs. Non pour les détourner de
l'amélioration de leur condition et du progrès de leurs libertés; non
pour qu'ils soient moins actifs et moins fiers dans la vie sociale;
mais pour les rendre capables et dignes de leur situation plus
élevée, capables et dignes de porter plus haut, à leur tour, cette
civilisation vers laquelle ils montent en foule. Et aussi pour
satisfaire en eux ces penchants, ces instincts de notre nature
auxquels ne suffisent ni le bien-être matériel ni même les travaux et
les spectacles de la liberté politique. Comme les lettres, comme les
sciences, les arts ont cette vertu; ils ouvrent, à l'activité et aux
jouissances des hommes, une belle et large carrière. Ils répandent des
plaisirs brillants et pacifiques. Ils animent et calment en même
temps les esprits. Ils adoucissent les moeurs sans les énerver. Ils
rapprochent et unissent dans une satisfaction commune des hommes
d'ailleurs fort divers de situation, d'habitudes, d'opinions, de
volontés. Ce n'est donc pas pour vous seuls, messieurs, pour votre
plaisir à vous seuls que vous cultivez, que vous encouragez les arts.
L'Académie royale, son institution, ses expositions ont une plus
grande portée; un mérite vraiment social. Nous nous félicitons d'être
associés aujourd'hui à ses solennités. Nous sympathisons avec ses
travaux et ses espérances. Dans une telle réunion, en présence de ces
chefs-d'oeuvre, sous l'empire du sentiment qu'ils nous inspirent, nous
sommes vos hôtes, messieurs, mais il n'y a ici point d'étrangers.»
A l'accueil que reçurent ces paroles, je ne pus pas douter qu'elles
n'eussent été comprises et approuvées.
CHAPITRE XXX
LA SOCIÉTÉ ANGLAISE EN 1840.
En quoi et à quelles conditions la vie mondaine peut servir en
Angleterre à la vie diplomatique.--Prépondérance sociale des whigs
en 1840.--Mes relations habituelles avec eux.--_Holland-House_.--Lord
Holland.--Lady Holland.--_Lansdowne-House_ et lord Lansdowne.--Lord
Grey.--Mon dîner avec Daniel O'Connell chez mistress Stanley.--Le
docteur Arnold.--M. Hallam.--M. (depuis lord) Macaulay.--Ma visite,
avec lui, à Westminster-Abbey.--M. Sidney Smith.--Lord Jeffrey.--Miss
Berry.--Mes relations avec les torys.--Lady Jersey.--Lord Lyndhurst,
lord Ellenborough et sir Stratford Canning.--M. Croker.--Les radicaux
en 1840.--M. et Mme Grote.--L'Église anglicane.--Fausses idées
répandues en France à son sujet.--État réel de l'Église
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