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Georges

by Alexandre Dumas · French · Gutenberg #18271 · 750,329 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Georges
    
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Title: Georges

Author: Alexandre Dumas


        
Release date: April 27, 2006 [eBook #18271]
                Most recently updated: May 24, 2021

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/18271

Credits: Chuck Greif


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK GEORGES ***




Alexandre Dumas


GEORGES

(1843)


Table des matières
Chapitre I—L'île de France
Chapitre II—Lions et léopards
Chapitre III—Trois enfants
Chapitre IV—Quatorze ans après
Chapitre V—L'enfant prodigue
Chapitre VI—Transfiguration
Chapitre VII—La berloque
Chapitre VIII—La toilette du nègre marron
Chapitre IX—La rose de la rivière noire
Chapitre X—Le bain
Chapitre XI—Le prix des nègres
Chapitre XII—Le bal
Chapitre XIII—Le négrier
Chapitre XIV—Philosophie négrière
Chapitre XV—La boîte de Pandore
Chapitre XVI—La demande en mariage
Chapitre XVII—Les courses
Chapitre XVIII—Laïza
Chapitre XIX—Le Yamsé
Chapitre XX—Le rendez-vous
Chapitre XXI—Le refus
Chapitre XXII—La révolte
Chapitre XXIII—Un cœur de père
Chapitre XXIV—Les grands bois
Chapitre XXV—Juge et bourreau
Chapitre XXVI—La chasse aux nègres
Chapitre XXVII—La répétition
Chapitre XXVIII—L'église du Saint-Sauveur
Chapitre XXIX—Le «Leycester»
Chapitre XXX—Le combat
Bibliographie—Œuvres complètes




Chapitre I—L'île de France


Ne vous est-il pas arrivé quelquefois, pendant une de ces longues,
tristes et froides soirées d'hiver, où, seul avec votre pensée, vous
entendiez le vent siffler dans vos corridors, et la pluie fouetter
contre vos fenêtres; ne vous est-il pas arrivé, le front appuyé contre
votre cheminée, et regardant, sans les voir, les tisons pétillants dans
l'âtre; ne vous est-il pas arrivé, dis-je, de prendre en dégoût notre
climat sombre, notre Paris humide et boueux, et de rêver quelque oasis
enchantée, tapissée de verdure et pleine de fraîcheur, où vous
puissiez, en quelque saison de l'année que ce fût, au bord d'une source
d'eau vive, au pied d'un palmier, à l'ombre des jambosiers, vous
endormir peu à peu dans une sensation de bien-être et de langueur?

Eh bien, ce paradis que vous rêviez existe; cet Eden que vous
convoitiez vous attend; ce ruisseau qui doit bercer votre somnolente
sieste tombe en cascade et rejaillit en poussière; le palmier qui doit
abriter votre sommeil abandonne à la brise de la mer ses longues
feuilles, pareilles au panache d'un géant. Les jambosiers, couverts de
leurs fruits irisés, vous offrent leur ombre odorante. Suivez-moi;
venez.

Venez à Brest, cette sœur guerrière de la commerçante Marseille,
sentinelle armée qui veille sur l'Océan; et là, parmi les cent
vaisseaux qui s'abritent dans son port, choisissez un de ces bricks à
la carène étroite, à la voilure légère; aux mâts allongés comme en
donne à ces hardis pirates le rival de Walter Scott, le poétique
romancier de la mer. Justement nous sommes en septembre, dans le mois
propice aux longs voyages. Montez à bord du navire auquel nous avons
confié notre commune destinée, laissons l'été derrière nous, et voguons
à la rencontre du printemps. Adieu, Brest! Salut, Nantes! Salut,
Bayonne! Adieu, France!

Voyez-vous, à notre droite, ce géant qui s'élève à dix mille pieds de
hauteur, dont la tête de granit se perd dans les nuages, au-dessus
desquels elle semble suspendue, et dont, à travers l'eau transparente,
on distingue les racines de pierre qui vont s'enfonçant dans l'abîme?
C'est le pic de Ténériffe, l'ancienne Nivaria, c'est le rendez-vous des
aigles de l'Océan que vous voyez tourner autour de leurs aires et qui
vous paraissent à peine gros comme des colombes. Passons, ce n'est
point là le but de notre course; ceci n'est que le parterre de
l'Espagne, et je vous ai promis le jardin du monde.

Voyez-vous, à notre gauche, ce rocher nu et sans verdure que brûle
incessamment le soleil des tropiques? C'est le roc où fut enchaîné six
ans le Prométhée moderne; c'est le piédestal où l'Angleterre a élevé
elle-même la statue de sa propre honte; c'est le pendant du bûcher de
Jeanne d'Arc et de l'échafaud de Marie Stuart; c'est le Golgotha
politique, qui fut dix-huit ans le pieux rendez-vous de tous les
navires; mais ce n'est point encore là que je vous mène. Passons, nous
n'avons plus rien à y faire: la régicide Sainte Hélène est veuve des
reliques de son martyr.

Nous voilà au cap des Tempêtes. Voyez-vous cette montagne qui s'élance
au milieu des brumes? C'est ce même géant Adamastor qui apparut à
l'auteur de _La Lusiade_. Nous passons devant l'extrémité de la terre;
cette pointe qui s'avance vers nous, c'est la proue du monde. Aussi,
regardez comme l'Océan s'y brise furieux mais impuissant, car ce
vaisseau-là ne craint pas ses tempêtes, car il fait voile pour le port
de l'éternité, car il a Dieu même pour pilote. Passons; car, au delà de
ces montagnes verdoyantes, nous trouverons des terres arides et des
déserts brûlés par le soleil. Passons: je vous ai promis de fraîches
eaux, de doux ombrages, des fruits sans cesse mûrissants et des fleurs
éternelles.

Salut à l'océan Indien, où nous pousse le vent d'ouest: salut au
théâtre des _Mille et une Nuits_; nous approchons du but de notre
voyage. Voici Bourbon la mélancolique, rongée par un volcan éternel.
Donnons un coup d'œil à ses flammes et un sourire à ses parfums; puis
filons quelques nœuds encore, et passons entre l'île Plate et le
Coin-de-Mire; doublons la pointe aux Canonniers; arrêtons-nous au
pavillon. Jetons l'ancre, la rade est bonne; notre brick, fatigué de sa
longue traversée, demande du repos. D'ailleurs, nous sommes arrivés car
cette terre, c'est la terre fortunée que la nature semble avoir cachée
aux confins du monde, comme une mère jalouse cache aux regards profanes
la beauté virginale de sa fille; car cette terre, c'est la terre
promise, c'est la perle de l'océan Indien, c'est l'île de France.

Maintenant, chaste fille des mers, sœur jumelle de Bourbon, rivale
fortunée de Ceylan, laisse-moi soulever un coin de ton voile pour te
montrer à l'étranger ami, au voyageur fraternel qui m'accompagne;
laisse-moi dénouer ta ceinture; oh! la belle captive! car nous sommes
deux pèlerins de France et peut-être un jour la France pourra-t-elle te
racheter, riche fille de l'Inde, au prix de quelque pauvre royaume
d'Europe.

Et vous qui nous avez suivis des yeux et de la pensée, laissez-moi
maintenant vous dire la merveilleuse contrée, avec ses champs toujours
fertiles, avec sa double moisson, avec son année faite de printemps et
d'étés qui se suivent et se remplacent sans cesse l'un l'autre,
enchaînant les fleurs aux fruits, et les fruits aux fleurs. Laissez-moi
dire l'île poétique qui baigne ses pieds dans la mer, et qui cache sa
tête dans les nuages; autre Vénus née, comme sa sœur, de l'écume des
flots, et qui monte de son humide berceau à son céleste empire, toute
couronnée de jours étincelants et de nuits étoilées, éternelles parures
qu'elle tenait de la main du Seigneur lui-même, et que l'Anglais n'a
pas encore pu lui dérober.

Venez donc, et, si les voyages aériens ne vous effrayent pas plus que
les courses maritimes, prenez, nouveau Cléophas, un pan de mon manteau,
et je vais vous transporter avec moi sur le cône renversé du
Pieterboot, la plus haute montagne de l'île après le piton de la
rivière Noire. Puis, arrivés là, nous regarderons de tous côtés, et
successivement à droite, à gauche, devant et derrière, au-dessous de
nous et au-dessus de nous.

Au-dessus de nous vous le voyez c'est un ciel toujours pur, tout
constellé d'étoiles: c'est une nappe d'azur où Dieu soulève sous chacun
de ses pas une poussière d'or, dont chaque atome est un monde.

Au-dessous de nous, c'est l'île tout entière étendue à nos pieds, comme
une carte géographique de cent quarante-cinq lieues de tour, avec ses
soixante rivières qui semblent d'ici des fils d'argent destinés à fixer
la mer autour du rivage, et ses trente montagnes tout empanachées de
bois de nattes, de takamakas et de palmiers. Parmi toutes ces rivières,
voyez les cascades du Réduit et de la Fontaine, qui, du sein des bois
où elles prennent leur source, lancent au galop leurs cataractes pour
aller, avec une rumeur retentissante comme le bruit d'un orage, à
l'encontre de la mer qui les attend, et qui, calme ou mugissante,
répond à leurs défis éternels, tantôt par le mépris, tantôt par la
colère; lutte de conquérants à qui fera dans le monde plus de ravages
et plus de bruit: puis, près de cette ambition trompée, voyez la grande
rivière Noire, qui roule tranquillement son eau fécondante, et qui
impose son nom respecté à tout ce qui l'environne, montrant ainsi le
triomphe de la sagesse sur la force, et du calme sur l'emportement.
Parmi toutes ces montagnes, voyez encore le morne Brabant, sentinelle
géante placée sur la pointe septentrionale de l'île pour la défendre
contre les surprises de l'ennemi et briser les fureurs de l'Océan.
Voyez le piton des Trois-Mamelles à la base duquel coulent la rivière
du Tamarin et la rivière du Rempart, comme si l'Isis indienne avait
voulu justifier en tout son nom. Voyez enfin le Pouce, après le
Pieterboot, où nous sommes, le pic le plus majestueux de l'île, et qui
semble lever un doigt au ciel pour montrer au maître et à ses esclaves
qu'il y a au-dessus de nous un tribunal qui fera justice à tous deux.

Devant nous, c'est le port Louis, autrefois le port Napoléon, la
capitale de l'île, avec ses nombreuses maisons en bois, ses deux
ruisseaux qui, à chaque orage, deviennent des torrents, son île des
Tonneliers qui en défend les approches, et sa population bariolée qui
semble un échantillon de tous les peuples de la terre, depuis le créole
indolent qui se fait porter en palanquin s'il a besoin de traverser la
rue, et pour qui parler est une si grande fatigue qu'il a habitué ses
esclaves à obéir à son geste, jusqu'au nègre que le fouet conduit le
matin au travail et que le fouet ramène du travail le soir. Entre ces
deux extrémités de l'échelle sociale, voyez les lascars verts et
rouges, que vous distinguez à leurs turbans, qui ne sortent pas de ces
deux couleurs, et à leurs traits bronzés, mélange du type malais et du
type malabar. Voyez le nègre Yoloff, de la grande et belle race de la
Sénégambie, au teint noir comme du jais, aux yeux ardents comme des
escarboucles, aux dents blanches comme des perles; le Chinois court, à
la poitrine plate et aux épaules larges; avec son crâne nu, ses
moustaches pendantes, son patois que personne n'entend et avec lequel
cependant tout le monde traite: car le Chinois vend toutes les
marchandises, fait tous les métiers, exerce toutes les professions; car
le Chinois, c'est le juif de la colonie; les Malais, cuivrés, petits,
vindicatifs, rusés, oubliant toujours un bienfait, jamais une injure;
vendant, comme les bohémiens, de ces choses que l'on demande tout bas;
les Mozambiques, doux, bons et stupides, et estimés seulement à cause
de leur force; les Malgaches, fins, rusés, au teint olivâtre, au nez
épaté et aux grosses lèvres, et qu'on distingue des nègres du Sénégal
au reflet rougeâtre de leur peau; les Namaquais, élancés, adroits et
fiers, dressés dès leur enfance à la chasse du tigre et de l'éléphant,
et qui s'étonnent d'être transportés sur une terre où il n'y a plus de
monstres à combattre; enfin, au milieu de tout cela, l'officier anglais
en garnison dans l'île ou en station dans le port; l'officier anglais,
avec son gilet rond écarlate, son schako en forme de casquette, son
pantalon blanc; l'officier anglais qui regarde du haut de sa grandeur
créoles et mulâtres, maîtres et esclaves, colons et indigènes, ne parle
que de Londres, ne vante que l'Angleterre, et n'estime que lui-même.
Derrière nous, Grand-Port, autrefois Port Impérial, premier
établissement des Hollandais, mais abandonné depuis par eux, parce
qu'il est au vent de l'île et que la même brise qui y a conduit les
vaisseaux les empêche d'en sortir. Aussi, après être tombé en ruine,
n'est-ce aujourd'hui qu'un bourg dont les maisons se relèvent à peine,
une anse où la goélette vient chercher un abri contre le grappin du
corsaire, des montagnes couvertes de forêts auxquelles l'esclave
demande un refuge contre la tyrannie du maître; puis, en ramenant les
yeux vers nous, et presque sous nos pieds, nous distinguerons, sur le
revers des montagnes du port, Moka, tout parfumé d'aloès, de grenades
et de cassis; Moka, toujours si frais, qu'il semble replier le soir les
trésors de sa parure pour les étaler le matin; Moka, qui se fait beau
chaque jour comme les autres cantons se font beaux pour les jours de
fête; Moka, qui est le jardin de cette île, que nous avons appelée le
jardin du monde.

Reprenons notre première position; faisons face à Madagascar, et jetons
les yeux sur notre gauche: à nos pieds, au delà du Réduit, ce sont les
plaines Williams, après Moka le plus délicieux quartier de l'île, et
que termine, vers les plaines Saint-Pierre, la montagne du
Corps-de-Garde, taillée en croupe de cheval; puis par delà les
Trois-Mamelles et les grands bois, le quartier de la Savane, avec ses
rivières au doux nom, qu'on appelle les rivières des Citronniers, du
Bain-des-Négresses et de l'Arcade, avec son port si bien défendu par
l'escarpement même de ses côtes, qu'il est impossible d'y aborder
autrement qu'en ami; avec ses pâturages rivaux de ceux des plaines de
Saint-Pierre, avec son sol vierge encore comme une solitude de
l'Amérique; enfin, au fond des bois, le grand bassin où se trouvent de
si gigantesques murènes, que ce ne sont plus des anguilles, mais des
serpents, et qu'on les a vues entraîner et dévorer vivants des cerfs
poursuivis par des chasseurs et des nègres marrons qui avaient eu
l'imprudence de s'y baigner.

Enfin, tournons-nous vers notre droite: voici le quartier du Rempart,
dominé par le morne de la Découverte, au sommet duquel se dressent des
mâts de vaisseaux qui, d'ici, nous semblent fins et déliés comme des
branches de saule; voici le cap Malheureux, voici la baie des Tombeaux,
voici l'église des Pamplemousses. C'est dans ce quartier que
s'élevaient les deux cabanes voisines de madame de La Tour et de
Marguerite; c'est au cap Malheureux que se brisa le _Saint-Géran_;
c'est à la baie des Tombeaux qu'on retrouva le corps d'une jeune fille
tenant un portrait serré dans sa main; c'est à l'église des
Pamplemousses, et deux mois après, que, côte à côte avec cette jeune
fille, un jeune homme du même âge à peu près fut enterré. Or, vous avez
deviné déjà le nom des deux amants que recouvre le même tombeau: c'est
Paul et Virginie, ces deux alcyons des tropiques, dont la mer semble,
en gémissant sur les récifs qui environnent la côte, pleurer sans cesse
la mort, comme une tigresse pleure éternellement ses enfants déchirés
par elle même dans un transport de rage ou dans un moment de jalousie.

Et maintenant, soit que vous parcouriez l'île de la passe de Descorne,
au sud-ouest, ou de Mahebourg au petit Malabar, soit que vous suiviez
les côtes ou que vous enfonciez dans l'intérieur, soit que vous
descendiez les rivières ou que vous gravissiez les montagnes, soit que
le disque éclatant du soleil embrase la plaine de rayons de flamme,
soit que le croissant de la lune argente les mornes de sa mélancolique
lumière, vous pouvez, si vos pieds se lassent, si votre tête
s'appesantit, si vos yeux se ferment, si, enivré par les émanations
embaumées du rosier de la Chine, du jasmin de l'Espagne ou du
frangipanier, vous sentez vos sens se dissoudre mollement comme dans
une ivresse d'opium, vous pouvez, O mon compagnon, céder sans crainte
et sans résistance à l'intime et profonde volupté du sommeil indien.
Couchez-vous donc sur l'herbe épaisse, dormez tranquille et
réveillez-vous sans peur, car ce léger bruit qui fait en s'approchant
frissonner le feuillage, ces deux yeux noirs et scintillants qui se
fixent sur vous, ce ne sont ni le frôlement empoisonné du bouqueira de
la Jamaïque, ni les yeux du tigre de Bengale. Dormez tranquille et
réveillez-vous sans peur; jamais l'écho de l'île n'a répété le
sifflement aigu d'un reptile, ni le hurlement nocturne d'une bête de
carnage. Non, c'est une jeune négresse qui écarte deux branches de
bambou pour y passer sa jolie tête et regarder avec curiosité
l'Européen nouvellement arrivé. Faites un signe, sans même bouger de
votre place, et elle cueillera pour vous la banane savoureuse, la
mangue parfumée ou la gousse du tamarin; dites un mot, et elle vous
répondra de sa voix gutturale et mélancolique: «Mo sellave mo faire ça
que vous vié.» Trop heureuse si un regard bienveillant ou une parole de
satisfaction vient la payer de ses services, alors elle offrira de vous
servir de guide vers l'habitation de son maître. Suivez-la, n'importe
où elle vous mène; et, quand vous apercevrez une jolie maison avec une
avenue d'arbres, avec une ceinture de fleurs, vous serez arrivé; ce
sera la demeure du planteur, tyran ou patriarche, selon qu'il est bon
ou méchant; mais, qu'il soit l'un ou l'autre, cela ne vous regarde pas
et vous importe peu. Entrez hardiment, allez vous asseoir à la table de
la famille; dites: «Je suis votre hôte.» et alors la plus riche
assiette de Chine, chargée de la plus belle main de bananes, le gobelet
argenté au fond de cristal, et dans lequel moussera la meilleure bière
de l'île, seront posés devant vous; et, tant que vous voudrez, vous
chasserez avec son fusil dans ses savanes, vous pécherez dans sa
rivière avec ses filets; et, chaque fois que vous viendrez vous-même ou
que vous lui adresserez un ami, on tuera le veau gras; car ici
l'arrivée d'un hôte est une fête, comme le retour de l'enfant prodigue
était un bonheur.

Aussi les Anglais, ces éternels jalouseurs de la France, avaient-ils
depuis longtemps les yeux fixés sur sa fille chérie, tournant sans
cesse autour d'elle, essayant tantôt de la séduire par de l'or, tantôt
de l'intimider par les menaces: mais à toutes ces propositions la belle
créole répondait par un suprême dédain, si bien qu'il fut bientôt
visible que ses amants, ne pouvant l'obtenir par séduction, voulaient
l'enlever par violence, et qu'il fallut la garder à vue comme une
_monja_ espagnole. Pendant quelque temps elle en fut quitte pour des
tentatives sans importance, et par conséquent sans résultat; mais enfin
l'Angleterre, n'y pouvant plus tenir, se jeta sur elle à corps perdu,
et, comme l'île de France apprit un matin que sa sœur Bourbon venait
déjà d'être enlevée, elle invita ses défenseurs à faire sur elle
meilleure garde encore que par le passé, et l'on commença tout de bon à
aiguiser les couteaux et à faire rougir les boulets, car de moment en
moment on attendait l'ennemi.

Le 23 août 1810, une effroyable canonnade qui retentit par toute l'île
annonça que l'ennemi était arrivé.




Chapitre II—Lions et léopards


C'était à cinq heures du soir, et vers la fin d'une de ces magnifiques
journées d'été inconnues dans notre Europe. La moitié des habitants de
l'île de France, disposés en amphithéâtre sur les montagnes qui
dominent Grand-Port, regardaient haletants la lutte qui se livrait à
leurs pieds, comme autrefois les Romains, du haut du cirque, se
penchaient sur une chasse de gladiateurs ou sur un combat de martyrs.

Seulement, cette fois, l'arène était un vaste port tout environné
d'écueils, où les combattants s'étaient fait échouer pour ne pas
reculer quand même, et pouvoir, dégagés du soin embarrassant de la
manœuvre, se déchirer à leur aise; seulement, pour mettre fin à cette
naumachie terrible, il n'y avait pas de vestales au pouce levé;
c'était, on le comprenait bien, une lutte d'extermination, un combat
mortel; aussi les dix mille spectateurs qui y assistaient gardaient-ils
un anxieux silence; aussi la mer, si souvent grondeuse dans ces
parages, se taisait-elle elle-même pour qu'on ne perdît pas un
mugissement de ces trois cents bouches à feu.

Voici ce qui était arrivé:

Le 20 au matin, le capitaine de frégate Duperré, venant de Madagascar
monté sur la _Bellone_, et suivi de la _Minerve_, du _Victor_, du
_Ceylan_ et du _Windham_, avait reconnu les montagnes du Vent, de l'île
de France. Comme trois combats précédents, dans lesquels il avait été
constamment vainqueur, avaient amené de graves avaries dans sa flotte,
il avait résolu d'entrer dans le grand port et de s'y radouber; c'était
d'autant plus facile que, comme on le sait, l'île, à cette époque,
était encore toute à nous, et que le pavillon tricolore, flottant sur
le fort de l'île de la Passe et sur son trois-mâts mouillé à ses pieds,
donnait au brave marin l'assurance d'être reçu par des amis. En
conséquence, le capitaine Duperré ordonna de doubler l'île de la Passe,
située à deux lieues à peu près en avant de Mahebourg, et, pour
exécuter cette manœuvre, ordonna que la corvette _Victor_ passerait la
première; que la _Minerve,_ le _Ceylan_ et la _Bellone_ la suivraient,
et que le _Windham_ fermerait la marche. La flottille s'avança donc,
chaque bâtiment venant à la suite de l'autre, le peu de largeur du
goulet ne permettant pas à deux vaisseaux de passer de front.

Lorsque le _Victor_ ne fut plus qu'à une portée de canon du trois-mâts
embossé sous le fort, ce dernier indiqua par ses signaux que les
Anglais croisaient en vue de l'île. Le capitaine Duperré répondit qu'il
le savait parfaitement, et que la flotte qu'on avait aperçue se
composait de _La_ _Magicienne_, de la _Néreide_, du _Syrius_ et de
l'_Iphigénie_, commandés par le commodore Lambert; mais que, comme, de
son côté, le capitaine Hamelin stationnait sous le vent de l'île avec
_L'Entreprenant, La Manche,_ l'_Astrée_, on était en force pour
accepter le combat si l'ennemi le présentait.

Quelques secondes après, le capitaine Bouvet, qui marchait le second,
crut remarquer des dispositions hostiles dans le bâtiment qui venait de
faire des signaux. D'ailleurs, il avait beau l'examiner dans tous ses
détails avec le coup d'œil perçant qui trompe si rarement le marin, il
ne le reconnaissait pas pour appartenir à la marine française. Il fit
part de ses observations au capitaine Duperré, qui lui répondit de
prendre ses précautions, et que lui allait prendre les siennes. Quant
au _Victor_, il fut impossible de le renseigner; il était trop en
avant, et tout signe qu'on lui eût fait eût été vu du fort et du
vaisseau suspect.

Le _Victor_ continuait donc de s'avancer sans défiance, poussé par une
jolie brise du sud-est, ayant tout son équipage sur le pont, tandis que
les deux bâtiments qui le suivent regardent avec anxiété les mouvements
du trois-mâts et du fort; tous deux cependant conservent encore des
apparences amies; les deux navires qui se trouvent au travers l'un de
l'autre échangent même quelques paroles. Le _Victor_ continue son
chemin; il a déjà dépassé le fort, quand tout à coup une ligne de fumée
apparaît aux flancs du bâtiment embossé et au couronnement du fort.
Quarante-quatre pièces de canon tonnent à la fois, enfilant de biais la
corvette française, trouant sa voilure, fouillant son équipage, brisant
son petit hunier, tandis qu'en même temps les couleurs françaises
disparaissent du fort et du trois-mâts et font place au drapeau
anglais. Nous avons été dupes de la supercherie; nous sommes tombés
dans le piège.

Mais, au lieu de rebrousser chemin, ce qui lui serait possible encore
en abandonnant la corvette qui lui sert de mouche, et qui, revenue de
sa surprise, répond au feu du trois-mâts par celui de ses deux pièces
de chasse, le capitaine Duperré fait un signal au _Windham_, qui
reprend la mer, et ordonne à la _Minerve_ et au _Ceylan_ de forcer la
passe. Lui-même les soutiendra, tandis que le _Windham_ ira prévenir le
reste de la flotte française de la position où se trouvent les quatre
bâtiments.

Alors les navires continuent de s'avancer, non plus avec la sécurité du
_Victor_, mais mèche allumée, chaque homme à son poste, et dans ce
profond silence qui précède toujours les grandes crises. Bientôt la
_Minerve_ se trouve bord à bord avec le trois-mâts ennemi; mais, cette
fois, c'est elle qui le prévient: vingt-deux bouches à feu s'enflamment
à la fois; la bordée porte en plein bois; une partie du bastingage du
bâtiment anglais vole en morceaux; quelques cris étouffés se font
entendre; puis, à son tour, il tonne de toute sa batterie et renvoie à
la _Minerve_ les messagers de mort qu'il vient d'en recevoir, tandis
que l'artillerie du fort plonge de son côté sur elle, mais sans lui
faire d'autre mal que de lui tuer quelques hommes et de lui couper
quelques cordages.

Puis vient le _Ceylan_, joli brick de 22 canons, pris, comme le
_Victor_, la _Minerve_ et le _Windham_, quelques jours auparavant sur
les Anglais, et qui, comme le _Victor_ et la _Minerve_, allait
combattre pour la France, sa nouvelle maîtresse. Il s'avança léger et
gracieux comme un oiseau de mer qui rase les flots. Puis, arrivé en
face du fort et du trois-mâts, le fort, le trois-mâts et le _Ceylan_
s'enflammèrent ensemble, confondant leur bruit, tant ils avaient tiré
en même temps, et mêlant leur fumée, tant ils étaient proches l'un de
l'autre.

Restait le capitaine Duperré, qui montait la _Bellonne_.

C'était déjà à cette époque un des plus braves et des plus habiles
officiers de notre marine. Il s'avança à son tour, serrant l'île de la
Passe plus près que n'avait fait aucun des autres bâtiments; puis, à
bout portant, flanc contre flanc, les deux bords s'enflammèrent,
échangeant la mort à portée de pistolet. La passe était forcée; les
quatre bâtiments étaient dans le port; ils se rallient alors à la
hauteur des Aigrettes, et vont jeter l'ancre entre l'île aux Singes et
la Pointe de la Colonie.

Aussitôt le capitaine Duperré se met en communication avec la ville, et
il apprend que l'île Bourbon est prise, mais que, malgré ses tentatives
sur l'île de France, l'ennemi n'a pu s'emparer que de l'île de la
Passe. Un courrier est à l'instant même expédié au brave général
Decaen, gouverneur de l'île, pour le prévenir que les quatre bâtiments
français, le _Victor,_ la _Minerve,_ le _Ceylan_ et la _Bellone_, sont
à Grand-Port. Le 21, à midi, le général Decaen reçoit cet avis, le
transmet au capitaine Hamelin, qui donne aux navires qu'il a sous sa
direction l'ordre d'appareiller, expédie à travers terres des renforts
d'hommes au capitaine Duperré, et le prévient qu'il va faire ce qu'il
pourra pour arriver à son secours attendu que tout lui fait croire
qu'il est menacé par des forces supérieures.

En effet, en cherchant à mouiller dans la rivière Noire, le 21, à
quatre heures du matin, le _Windham_ avait été pris par la frégate
anglaise _Syrius_. Le capitaine Pym, qui la commandait, avait appris
alors que quatre bâtiments français, sous les ordres du capitaine
Duperré, étaient entrés à Grand-Port, où le vent les retenait; il en
avait aussitôt donné avis aux capitaines de _La_ _Magicienne_ et de
l'_Iphigénie_, et les trois frégates étaient parties aussitôt: le
_Syrius_ remontait vers Grand-Port en passant sous le vent, et les deux
autres frégates relevant par le vent pour atteindre le même point.

Ce sont ces mouvements qu'a vus le capitaine Hamelin, et qui, par leur
rapport avec la nouvelle qu'il apprend, lui font croire que le
capitaine Duperré va être attaqué. Il presse donc lui-même son
appareillage; mais, quelque diligence qu'il fasse, il n'est prêt que le
22 au matin. Les trois frégates anglaises ont trois heures d'avance sur
lui, et le vent, qui se fixe au sud-est et qui fraîchit de moment en
moment, va augmenter encore les difficultés qu'il doit éprouver pour
arriver à Grand-Port.

Le 21 au soir, le général Decaen monte à cheval, et, à cinq heures du
matin, il arrive à Mahebourg, suivi des principaux colons et de ceux de
leurs nègres sur lesquels ils croient pouvoir compter. Maîtres et
esclaves sont armés de fusils, et, dans le cas où les Anglais
tenteraient de débarquer, ils ont chacun cinquante coups à tirer. Une
entrevue a lieu aussitôt entre lui et le capitaine Duperré.

À midi, la frégate anglaise _Syrius_, qui est passée sous le vent de
l'île, et qui, par conséquent, a éprouvé moins de difficultés sur sa
route que les deux frégates, paraît à l'entrée de la passe, rallie le
trois-mâts embossé près du fort et que l'on a reconnu pour être la
frégate la _Néréide_, capitaine Willoughby, et toutes deux, comme si
elles comptaient à elles seules attaquer la division française,
s'avancent sur nous, faisant la même marche que nous avions faite;
mais, en serrant de trop près le bas-fond, le _Syrius_ touche, et la
journée s'écoule pour son équipage à se remettre à flot.

Pendant la nuit, le renfort de matelots envoyé par le capitaine Hamelin
arrive, et est distribué sur les quatre bâtiments français, qui
comptent ainsi quatorze cents hommes à peu près, et cent quarante-deux
bouches à feu. Mais comme, aussitôt leur répartition, le capitaine
Duperré a fait échouer la division, et que chaque vaisseau présente son
travers, la moitié seulement des canons prendront part à la fête
sanglante qui se prépare.

À deux heures de l'après-midi, les frégates _La_ _Magicienne_ et
l'_Iphigénie_ parurent à leur tour à l'entrée de la passe; elles
rallièrent le _Syrius_ et la _Néréide_, et toutes quatre s'avancèrent
contre nous. Deux se firent échouer, les deux autres s'amarrèrent sur
leurs ancres, présentant un total de dix-sept cents hommes et de deux
cents canons.

Ce fut un moment solennel et terrible que celui pendant lequel les dix
mille spectateurs qui garnissaient les montagnes virent les quatre
frégates ennemies s'avancer sans voiles et par la seule et lente
impulsion du vent dans leurs agrès, et venir, avec la confiance que
leur donnait la supériorité du nombre, se ranger à demi-portée du canon
de la division française, présentant à leur tour leur travers,
s'échouant comme nous nous étions fait échouer, et renonçant d'avance à
la fuite, comme d'avance nous y avions renoncé.

C'était donc un combat tout d'extermination qui allait commencer; lions
et léopards étaient en présence, et ils allaient se déchirer avec des
dents de bronze et des rugissements de feu.

Ce furent nos marins qui, moins patients que ne l'avaient été les
gardes-françaises à Fontenoy, donnèrent le signal du carnage. Une
longue traînée de fumée courut aux flancs des quatre vaisseaux, à la
corne desquels flottait un pavillon tricolore; puis en même temps le
rugissement de soixante-dix bouches à feu retentit, et l'ouragan de fer
s'abattit sur la flotte anglaise.

Celle-ci répondit presque aussitôt, et alors commença, sans autre
manœuvre que celle de déblayer les ponts des éclats de bois et des
corps expirants, sans autre intervalle que celui de charger les canons,
une de ces luttes d'extermination comme, depuis Aboukir et Trafalgar,
les fastes de la marine n'en avaient pas encore vu. D'abord, on put
croire que l'avantage était aux ennemis; car les premières volées
anglaises avaient coupé les embossures de la _Minerve_ et du _Ceylan_;
de sorte que, par cet accident, le feu de ces deux navires se trouva
masqué en grande partie. Mais, sous les ordres de son capitaine, la
_Bellone_ fit face à tout, répondant aux quatre bâtiments à la fois,
ayant des bras, de la poudre et des boulets pour tous; vomissant
incessamment le feu, comme un volcan en éruption, et cela pendant deux
heures c'est-à-dire pendant le temps que le _Ceylan_ et la _Minerve_
mirent à réparer leurs avaries: après quoi, comme impatients de leur
inaction, ils se reprirent à rugir et à mordre à leur tour, forçant
l'ennemi, qui s'était détourné un instant d'eux pour écraser la
_Bellone_, de revenir à eux, et rétablissant l'unité du combat sur
toute la ligne.

Alors il sembla au capitaine Duperré que la _Néréide_, déjà meurtrie
par trois bordées que la division lui avait lâchées en forçant la
passe, ralentissait son feu. L'ordre fut donné aussitôt de diriger
toutes les volées sur elle et de ne lui donner aucun relâche. Pendant
une heure, on l'écrasa de boulets et de mitraille, croyant à chaque
instant qu'elle allait amener son pavillon; puis comme elle ne
l'amenait pas, la grêle de bronze continua, fauchant ses mâts, balayant
son pont, trouant sa carène, jusqu'à ce que son dernier canon
s'éteignît, pareil à un dernier soupir, et qu'elle demeurât rasée comme
un ponton dans l'immobilité et dans le silence de la mort.

En ce moment, et comme le capitaine Duperré donnait un ordre à son
lieutenant Roussin, un éclat de mitraille l'atteint à la tête et le
renverse dans la batterie; comprenant qu'il est blessé dangereusement,
à mort peut-être, il fait appeler le capitaine Bouvet lui remet le
commandement de la _Bellone_, lui ordonne de faire sauter les quatre
bâtiments plutôt que de les rendre, et, cette dernière recommandation
faite, lui tend la main et s'évanouit. Personne ne s'aperçoit de cet
événement; Duperré n'a pas quitté la _Bellone_, puisque Bouvet le
remplace.

À dix heures, l'obscurité est si grande, qu'on ne peut plus pointer, et
qu'il faut tirer au hasard. À onze heures, le feu cesse; mais comme les
spectateurs comprennent que ce n'est qu'une trêve ils restent à leur
poste. En effet, à une heure, la lune paraît, et, avec elle et à sa
pâle lumière, le combat recommence.

Pendant ce moment de relâche, la _Néréide_ a reçu quelques renforts;
cinq ou six de ses pièces ont été remises en batterie; la frégate qu'on
a crue morte n'était qu'à l'agonie, elle reprend ses sens, et elle
donne signe de vie en nous attaquant de nouveau.

Alors Bouvet fait passer le lieutenant Roussin à bord du _Victor_, dont
le capitaine est blessé; Roussin a l'ordre de remettre le bâtiment à
flot et de s'en aller, à bout portant, écraser la _Néréide_ de toute
son artillerie; son feu ne cessera cette fois que lorsque la frégate
sera bien morte.

Roussin suit à la lettre l'ordre donné: le _Victor_ déploie son foc et
ses grands huniers, s'ébranle et vient, sans tirer un seul coup de
canon, jeter l'ancre à vingt pas de la poupe de la _Néréide_; puis, de
là, il commence son feu, auquel elle ne peut répondre que par ses
pièces de chasse, l'enfilant de bout en bout à chaque bordée. Au point
du jour, la frégate se tait de nouveau. Cette fois elle est bien morte
et cependant le pavillon anglais flotte toujours à sa corne. Elle est
morte, mais elle n'a pas amené.

En ce moment, les cris de «Vive l'empereur!» retentissent sur la
_Néréide_;—les dix-sept prisonniers français qu'elle a faits dans l'île
de la Passe, et qu'elle a enfermés à fond de cale, brisent la porte de
leur prison et s'élancent par les écoutilles, un drapeau tricolore à la
main. L'étendard de la Grande-Bretagne est battu, la bannière tricolore
flotte à sa place. Le lieutenant Roussin donne l'ordre d'aborder; mais,
au moment où il va engager les grappins, l'ennemi dirige son feu sur la
_Néréide_, qui lui échappe. C'est une lutte inutile à soutenir; la
_Néréide_ n'est plus qu'un ponton, sur lequel on mettra la main
aussitôt que les autres bâtiments seront réduits; le _Victor_ laisse
flotter la frégate comme le cadavre d'une baleine morte; il embarque
les dix-sept prisonniers, va reprendre son rang de bataille, et annonce
aux Anglais, en faisant feu de toute sa batterie, qu'il est revenu à
son poste.

L'ordre avait été donné à tous les bâtiments français de diriger leur
feu sur _La_ _Magicienne_, le capitaine Bouvet voulait écraser les
frégates ennemies l'une après l'autre; vers trois heures de
l'après-midi, _La_ _Magicienne_ était devenue le but de tous les coups;
à cinq heures, elle ne répondait plus à notre feu que par secousses et
ne respirait que comme respire un ennemi blessé à mort; à six heures on
s'aperçoit de terre que son équipage fait tous ses préparatifs pour
l'évacuer: des cris d'abord, et des signaux ensuite, en avertissent la
division française; le feu redouble; les deux autres frégates ennemies
lui envoient leurs chaloupes, elle-même met ses canots à la mer; ce qui
reste d'hommes sans blessure ou blessés légèrement y descend; mais,
dans l'intervalle qu'elles ont à franchir pour gagner le _Syrius_, deux
chaloupes sont coulées bas par les boulets, et la mer se couvre
d'hommes qui gagnent en nageant les deux frégates voisines.

Un instant après, une légère fumée sort par les sabords de _La_
_Magicienne_; puis, de moment en moment, elle devient plus épaisse;
alors, par les écoutilles, on voit poindre des hommes blessés qui se
traînent, qui lèvent leurs bras mutilés, qui appellent au secours, car
déjà la flamme succède à la fumée, et darde par toutes les ouvertures
du bâtiment ses langues ardentes, puis elle s'élance au dehors, rampe
le long des bastingages, monte aux mâts, enveloppe les vergues, et, au
milieu de cette flamme, on entend des cris de rage et d'agonie; puis
enfin tout à coup le vaisseau s'ouvre comme le cratère d'un volcan qui
se déchire. Une détonation effroyable se fait entendre: _La_
_Magicienne_ vole en morceaux. On suit quelque temps ses débris
enflammés, qui montent dans les airs, redescendent et viennent
s'éteindre en frissonnant dans les flots. De cette belle frégate qui,
la veille encore, se croyait la reine de l'Océan, il ne reste plus
rien, pas même des débris, pas même des blessés, pas même des morts. Un
grand intervalle, demeuré vide entre la _Néréide_ et l'_Iphigénie_,
indique seul la place où elle était.

Puis, comme fatigués de la lutte, comme épouvantés du spectacle,
Anglais et Français firent silence, et le reste de la nuit fut consacré
au repos.

Mais, au point du jour, le combat recommence. C'est le _Syrius_, à son
tour, que la division française a choisi pour victime. C'est le
_Syrius_ que le quadruple feu du _Victor_, de la _Minerve_, de la
_Bellone_ et du _Ceylan_ va écraser. C'est sur lui que se réunissent
boulets et mitraille. Au bout de deux heures, il n'a plus un seul mât;
sa muraille est rasée, l'eau entre dans sa carène par vingt blessures:
s'il n'était échoué, il coulerait à fond. Alors son équipage
l'abandonne à son tour; le capitaine le quitte le dernier. Mais comme à
bord de _La_ _Magicienne_, le feu est demeuré là, une mèche le conduit
à la sainte-barbe, et, à onze heures du matin, une détonation
effroyable se fait entendre, et le _Syrius_ disparaît anéanti!

Alors l'_Iphigénie_, qui a combattu sur ses ancres, comprend qu'il n'y
a plus de lutte possible. Elle reste seule contre quatre bâtiments;
car, ainsi que nous l'avons dit, la _Néréide_, n'est plus qu'une masse
inanimée; elle déploie ses voiles, et profitant de ce qu'elle a échappé
presque saine et sauve à toute cette destruction qui s'arrête à elle,
elle essaye de prendre chasse, afin d'aller se remettre sous la
protection du fort.

Aussitôt le capitaine Bouvet ordonne à la _Minerve_ et à la _Bellone_
de se réparer et de se remettre à flot. Duperré, sur le lit ensanglanté
où il est couché, a appris tout ce qui s'est passé: il ne veut pas
qu'une seule frégate échappe au carnage; il ne veut pas qu'un seul
Anglais aille annoncer sa défaite à l'Angleterre. Nous avons Trafalgar
et Aboukir à venger. En chasse! En chasse sur l'_Iphigénie_!

Et les deux nobles frégates, toutes meurtries, se relèvent, se
redressent, se couvrent de voiles et s'ébranlent, en donnant l'ordre au
_Victor_ d'amariner la _Néréide_. Quant au _Ceylan_, il est si mutilé
lui-même, qu'il ne peut quitter sa place avant que le calfat ait pansé
ses mille blessures.

Alors de grands cris de triomphe s'élèvent de la terre: toute cette
population qui a gardé le silence retrouve la respiration et la voix
pour encourager la _Minerve_ et la _Bellone_ dans leur poursuite. Mais
l'_Iphigénie_, moins avariée que ses deux ennemies, gagne visiblement
sur elles; l'_Iphigénie_ dépasse l'île des Aigrettes; l'_Iphigénie_ va
atteindre le fort de la Passe; l'_Iphigénie_ va gagner la pleine mer et
sera sauvée. Déjà les boulets dont la poursuivent la _Minerve_ et la
_Bellone_ n'arrivent plus jusqu'à elle et viennent mourir dans son
sillage, quand tout à coup trois bâtiments paraissent à l'entrée de la
Passe, le pavillon tricolore à leur corne; c'est le capitaine Hamelin,
parti de Port-Louis avec _L'Entreprenant, La Manche_ et l'_Astrée._
l'_Iphigénie_ et le fort de la Passe sont pris entre deux feux; ils se
rendront à discrétion, pas un Anglais n'échappera.

Pendant ce temps, le _Victor_ s'est, pour la seconde fois, rapproché de
la _Néréide_; et, craignant quelque surprise, il ne l'aborde qu'avec
précaution. Mais le silence qu'elle garde est bien celui de la mort.
Son pont est couvert de cadavres; le lieutenant, qui y met le pied le
premier, a du sang jusqu'à la cheville.

Un blessé se soulève et raconte que six fois l'ordre a été donné
d'amener le pavillon, mais que six fois les décharges françaises ont
emporté les hommes chargés d'exécuter ce commandement. Alors le
capitaine s'est retiré dans sa cabine, et on ne l'a plus revu.

Le lieutenant Roussin s'avance vers la cabine et trouve la capitaine
Willoughby à une table, sur laquelle sont encore un pot de grog et
trois verres. Il a un bras et une cuisse emportés. Devant lui son
premier lieutenant Thomson est tué d'un biscaïen qui lui a traversé la
poitrine; et, à ses pieds, est couché son neveu Williams Murrey, blessé
au flanc d'un éclat de mitraille.

Alors, le capitaine Willoughby, de la main qui lui reste, fait un
mouvement pour rendre son épée; mais le lieutenant Roussin, à son tour,
étend le bras, et, saluant l'Anglais moribond:

—Capitaine, dit-il, quand on se sert d'une épée comme vous le faites,
on ne rend son épée qu'à Dieu!

Et il ordonne aussitôt que tous les secours soient prodigués au
capitaine Willoughby. Mais tous les secours furent inutiles: le noble
défenseur de la _Néréide_ mourut le lendemain.

Le lieutenant Roussin fut plus heureux à l'égard du neveu qu'il ne
l'avait été à l'égard de l'oncle. Sir Williams Murrey, atteint
profondément et dangereusement, n'était cependant pas frappé à mort.
Aussi le verrons-nous reparaître dans le cours de cette histoire.




Chapitre III—Trois enfants


Comme on le pense bien, les Anglais, pour avoir perdu quatre vaisseaux,
n'avaient pas renoncé à leurs projets sur l'île de France; tout au
contraire, ils avaient maintenant à la fois une conquête nouvelle à
faire et une vieille défaite à venger. Aussi, trois mois à peine après
les événements que nous venons de mettre sous les yeux du lecteur, une
seconde lutte non moins acharnée, mais qui devait avoir des résultats
bien différents, avait lieu à Port-Louis même, c'est-à-dire sur un
point parfaitement opposé à celui où avait eu lieu la première.

Cette fois, ce n'était pas de quatre navires ou de dix-huit cents
hommes qu'il s'agissait. Douze frégates, huit corvettes et cinquante
bâtiments de transport avaient jeté vingt ou vingt-cinq mille hommes
sur la côte, et l'armée d'invasion s'avançait vers Port-Louis, qu'on
appelait alors Port-Napoléon. Aussi, le chef-lieu de l'île, au moment
d'être attaqué par de pareilles forces, présentait-il un spectacle
difficile à décrire. De tous côtés, la foule accourue de différents
quartiers de l'île, et pressée dans les rues, manifestait la plus vive
agitation; comme nul ne connaissait le danger réel, chacun créait
quelque danger imaginaire, et les plus exagérés et les plus inouïs
étaient ceux qui rencontraient la plus grande croyance. De temps en
temps, quelque aide de camp du général commandant apparaissait tout à
coup portant un ordre et jetant à la multitude une proclamation
destinée à éveiller la haine que les nationaux portaient aux Anglais,
et à exalter leur patriotisme. À sa lecture, les chapeaux s'élevaient
au bout des baïonnettes; les cris de «Vive l'empereur!» retentissaient;
des serments de vaincre ou de mourir étaient échangés; un frisson
d'enthousiasme courait parmi cette foule, qui passait d'un repos
bruyant à un travail furieux, et se précipitait de tous côtés demandant
à marcher à l'ennemi.

Mais le véritable rendez-vous était à la place d'Armes, c'est-à-dire au
centre de la ville. C'est là que se rendait, tantôt un caisson emporté
au galop de deux petits chevaux de Timor ou de Pégu, tantôt un canon
traîné au pas de course par des artilleurs nationaux, jeunes gens de
quinze à dix-huit ans à peine, à qui la poudre, qui leur noircissait la
figure, tenait lieu de barbe. C'était là que se rendaient des gardes
civiques en tenue de combat, des volontaires en habit de fantaisie qui
avaient ajouté une baïonnette à leur fusil de chasse, des nègres vêtus
de débris d'uniforme et armés de carabines, de sabres et de lances,
tout cela se mêlant, se heurtant, se croisant, se culbutant et
fournissant chacun sa part de bourdonnement à cette puissante rumeur
qui s'élevait au-dessus de la ville, comme s'élève le bruit d'un
innombrable essaim d'abeilles au-dessus d'une ruche gigantesque.

Cependant une fois arrivés sur la place d'Armes, ces hommes courant
soit isolés, soit par troupes, prenaient un aspect plus régulier et une
allure plus calme. C'est que sur la place d'Armes se tenait, en
attendant que l'ordre de marcher à l'ennemi lui fût donné, la moitié de
la garnison de l'île, composée de troupes de ligne, et formant un total
de quinze ou dix-huit cents hommes; et que leur attitude, à la fois
fière et insouciante, était un blâme tacite du bruit et de l'embarras
que faisaient ceux qui, moins familiarisés avec les scènes de ce genre,
avaient cependant le courage, la bonne volonté d'y prendre part; aussi,
tandis que les nègres se pressaient pêle-mêle à l'extrémité de la
place, un régiment de volontaires nationaux, se disciplinant de
lui-même à la vue de la discipline militaire, s'arrêtait en face de la
troupe, se formait dans, le même ordre qu'elle, tâchant d'imiter, mais
sans pouvoir y parvenir, la régularité de ses lignes.

Celui qui paraissait le chef de cette dernière troupe, et qui, il faut
le dire, se donnait une peine infinie pour atteindre au résultat que
nous avons indiqué, était un homme de quarante à quarante-cinq ans
portant les épaulettes de chef de bataillon, et doué par la nature
d'une de ces physionomies insignifiantes auxquelles aucune émotion ne
peut parvenir à donner ce qu'en terme d'art on appelle du caractère. Au
reste il était frisé, rasé, épinglé comme pour une parade; seulement,
de temps en temps, il détachait une agrafe de son habit, boutonné
primitivement depuis le haut jusqu'en bas, et qui, en s'ouvrant peu à
peu, laissait voir un gilet de piqué, une chemise à jabot et une
cravate blanche à coins brodés. Auprès de lui, un joli enfant de douze
ans, qu'attendait à quelques pas de là un domestique nègre, vêtu d'une
veste et d'un pantalon de basin, étalait, avec cette aisance que donne
l'habitude d'être bien mis son grand col de chemise festonné, son habit
de camelot vert à boutons d'argent et son castor gris orné d'une plume.
À son côté pendait, avec sa sabretache, le fourreau d'un petit sabre,
dont il tenait la lame de la main droite, essayant d'imiter, autant
qu'il était en lui, l'air martial de l'officier qu'il avait soin
d'appeler de temps en temps et bien haut: «Mon père,» appellation dont
le chef de bataillon ne semblait pas moins flatté que du poste éminent
auquel la confiance de ses concitoyens l'avait élevé dans la milice
nationale.

À peu de distance de ce groupe, qui se pavanait dans son bonheur, on
pouvait en distinguer un autre, moins brillant sans doute, mais à coup
sûr plus remarquable.

Celui-là se composait d'un homme de quarante-cinq à quarante-huit ans
et de deux enfants, l'un âgé de quatorze ans, et l'autre de douze.

L'homme était grand, maigre, d'une charpente tout osseuse, un peu
courbé, non point par l'âge, puisque nous avons dit qu'il avait
quarante-huit ans au plus, mais par l'humilité d'une position
secondaire. En effet, à son teint cuivré, à ses cheveux légèrement
crépus, on devait, au premier coup d'œil, reconnaître un de ces
mulâtres auxquels dans les colonies, la fortune, souvent énorme, à
laquelle ils sont arrivés par leur industrie, ne fait point pardonner
leur couleur. Il était vêtu avec une riche simplicité, tenait à la main
une carabine damasquinée d'or, armée d'une baïonnette longue et
effilée, et avait au côté un sabre de cuirassier, qui, grâce à sa haute
taille, restait suspendu le long de sa cuisse comme une épée. De plus,
outre celles qui étaient contenues dans sa giberne, ses poches,
regorgeaient de cartouches.

L'aîné des deux enfants qui accompagnaient cet homme était comme nous
l'avons dit, un grand garçon de quatorze ans, à qui l'habitude de la
chasse, plus encore que son origine africaine, avait bruni le teint;
grâce à la vie active qu'il avait menée, il était robuste comme un
jeune homme de dix-huit ans; aussi avait-il obtenu de son père de
prendre part à l'action qui allait avoir lieu. Il était donc armé de
son côté d'un fusil à deux coups, le même dont il avait l'habitude de
se servir dans ses excursions à travers l'île et avec lequel, tout
jeune qu'il était, il s'était déjà fait une réputation d'adresse que
lui enviaient les chasseurs les plus renommés. Mais, pour le moment,
son âge réel l'emportait sur l'apparence de son âge. Il avait posé son
fusil à terre et se roulait avec un énorme chien malgache, qui semblait
de son côté, être venu là pour le cas où les Anglais auraient amené
avec eux quelques-uns de leurs bouledogues.

Le frère du jeune chasseur, le second fils de cet homme à la haute
taille et à l'air humble, celui enfin qui complétait le groupe que nous
avons entrepris de décrire, était un enfant de douze ans à peu près,
mais dont la nature grêle et chétive ne tenait en rien de la haute
stature de son père, ni de la puissante organisation de son frère, qui
semblait avoir pris à lui seul la vigueur destinée à tous les deux;
aussi, tout au contraire de Jacques, c'était ainsi qu'on appelait son
aîné, le petit Georges paraissait-il deux ans de moins qu'il n'avait
réellement, tant, comme nous l'avons dit, sa taille exigu, sa figure
pâle, maigre et mélancolique, ombragée par de longs cheveux noirs,
avaient peu de cette force physique si commune aux colonies: mais, en
revanche on lisait dans son regard inquiet et pénétrant une
intelligence si ardente, et, dans le précoce froncement de sourcil qui
lui était déjà habituel, une réflexion si virile et une volonté si
tenace, que l'on s'étonnait de rencontrer à la fois dans le même
individu tant de chétivité et tant de puissance.

N'ayant pas d'armes, il se tenait contre son père, et serrait de toute
la force de sa petite main le canon de la belle carabine damasquinée,
portant alternativement ses yeux vifs et investigateurs de son père au
chef de bataillon, et se demandant sans doute intérieurement pourquoi
son père, qui était deux fois riche, deux fois fort et deux fois adroit
comme cet homme, n'avait pas aussi comme lui quelque signe honorifique,
quelque distinction particulière.

Un nègre, vêtu d'une veste et d'un caleçon de toile bleue, attendait,
comme pour l'enfant au col festonné, que le moment fût venu aux hommes
de marcher; car alors, tandis que son père et son frère iraient se
battre, l'enfant devait rester avec lui.

Depuis le matin, on entendait le bruit du canon: car depuis le matin,
le général Vandermaesen, avec l'autre moitié de la garnison, avait
marché au-devant de l'ennemi, afin de l'arrêter dans les défilés de la
montagne Longue et au passage de la rivière du Pont-Rouge et de la
rivière des Lataniers. En effet, depuis le matin, il avait tenu avec
acharnement; mais, ne voulant pas compromettre d'un seul coup toutes
ses forces, et craignant d'ailleurs que l'attaque à laquelle il faisait
face ne fût qu'une fausse attaque pendant laquelle les Anglais
s'avanceraient par quelque autre point sur Port-Louis, il n'avait pris
avec lui que huit cents hommes, laissant, comme nous l'avons dit, pour
la défense de la ville, le reste de la garnison et les volontaires
nationaux. Il en résultait qu'après des prodiges de courage, sa petite
troupe, qui avait affaire à un corps de quatre mille Anglais et de deux
mille cipayes, avait été obligée de se replier successivement de
position en position, tenant ferme à chaque accident de terrain qui lui
rendait un instant l'avantage, mais bientôt forcée de reculer encore;
de sorte que, de la place d'Armes, où se trouvaient les réserves, on
pouvait, quoiqu'on n'aperçût point les combattants, calculer les
progrès que faisaient les Anglais, au bruit croissant de l'artillerie,
qui, de minute en minute, se rapprochait; bientôt même on entendit,
entre le retentissement des puissantes volées, le pétillement de la
mousqueterie. Mais, il faut le dire, ce bruit, au lieu d'intimider ceux
des défenseurs de Port-Louis, qui, condamnés à l'inaction par l'ordre
du général stationnaient sur la place d'Armes, ne faisait que stimuler
leur courage; si bien que, tandis que les soldats de ligne, esclaves de
la discipline, se contentaient de se mordre les lèvres ou de sacrer
entre leurs moustaches, les volontaires nationaux agitaient leurs
armes, murmurant hautement, et criant que, si l'ordre de partir tardait
longtemps encore, ils rompraient les rangs et s'en iraient combattre en
tirailleurs.

En ce moment, on entendit retentir la générale. En même temps un aide
de camp accourut au grand galop de son cheval, et, sans même entrer
dans la place, levant son chapeau pour faire un signe d'appel, il cria
du haut de la rue:

—Aux retranchements, voilà l'ennemi!

Puis il repartit aussi rapidement qu'il était venu.

Aussitôt le tambour de la troupe de ligne battit, et les soldats,
prenant leurs rangs avec la prestesse et la précision de l'habitude,
partirent au pas de charge.

Quelque rivalité qu'il y eût entre les volontaires et les troupes de
ligne, les premiers ne purent partir d'un élan aussi rapide. Quelques
instants se passèrent avant que les rangs fussent formés; puis comme,
les rangs formés, les uns partirent du pied droit tandis que les autres
partaient du pied gauche, il y eut un moment de confusion qui nécessita
une halte.

Pendant ce temps, voyant une place vide au milieu de la troisième file
des volontaires, l'homme à la grande taille et à la carabine
damasquinée embrassa le plus jeune de ses enfants, et, le jetant dans
les bras du nègre à la veste bleue il courut, avec son fils aîné,
prendre modestement la place que la fausse manœuvre exécutée par les
volontaires avait laissée vacante.

Mais, à l'approche de ces deux parias, leurs voisins de gauche et de
droite s'écartèrent, imprimant le même mouvement à leurs propres
voisins, de sorte que l'homme à la haute taille et son fils se
trouvèrent le centre de cercles qui allaient s'éloignant d'eux, comme
s'éloignent de l'endroit où est tombée une pierre les cercles de l'eau
dans laquelle on l'a jetée.

Le gros homme aux épaulettes de chef de bataillon, qui venait à
grand-peine de rétablir la régularité de sa première file s'aperçut
alors du désordre qui bouleversait la troisième; il se haussa donc sur
la pointe des pieds, et, s'adressant à ceux qui exécutaient la
singulière manœuvre que nous avons décrite:

—À vos rangs, Messieurs, cria-t-il, à vos rangs!

Mais à cette double recommandation, faite d'un ton qui n'admettait
cependant pas de réplique, un seul cri répondit:

—Pas de mulâtres avec nous! Pas de mulâtres!

Cri unanime, universel, retentissant, que tout le bataillon répéta
comme un écho.

L'officier comprit alors la cause de ce désordre, et vit, au milieu
d'un large cercle, le mulâtre qui était demeuré au port d'armes, tandis
que son fils aîné, rouge de colère, avait déjà fait deux pas en arrière
pour se séparer de ceux qui le repoussaient.

À cette vue, le chef de bataillon passa au travers des deux premières
files, qui s'ouvrirent devant lui, et marcha droit à l'insolent qui
s'était permis, homme de couleur qu'il était, de se mêler à des blancs.
Arrivé devant lui, il le toisa des pieds à la tête avec un regard
flamboyant d'indignation, et, comme le mulâtre restait toujours devant
lui, droit et immobile comme un poteau:

—Eh bien, monsieur Pierre Munier, lui dit-il, n'avez-vous point
entendu, et faudra-t-il vous répéter une seconde fois que ce n'est
point ici votre place, et qu'on ne veut pas de vous ici?

En abaissant sa main forte et robuste sur le gros homme qui lui parlait
ainsi, Pierre Munier l'eût écrasé du coup; mais, au lieu de cela, il ne
répondit rien, leva la tête d'un air effaré, et, rencontrant les
regards de son interlocuteur, il détourna les siens avec embarras, ce
qui augmenta la colère du gros homme en augmentant sa fierté.

—Voyons! Que faites-vous là? dit-il en le repoussant du plat de la
main.

—Monsieur de Malmédie, répondit Pierre Munier, j'avais espéré que, dans
un jour comme celui-ci, la différence des couleurs s'effacerait devant
le danger général.

—Vous avez espéré, dit le gros homme en haussant les épaules et en
ricanant avec bruit, vous avez espéré! et qui vous a donné cet espoir,
s'il vous plaît?

—Le désir que j'ai de me faire tuer, s'il le faut, pour sauver notre
île.

—Notre île! murmura le chef de bataillon, notre île! Parce que ces
gens-là ont des plantations comme nous, ils se figurent que l'île est à
eux.

—L'île n'est pas plus à nous qu'à vous, messieurs les blancs, je le
sais bien, répondit Munier d'une voix timide; mais si nous nous
arrêtons à de pareilles choses au moment de combattre, elle ne sera
bientôt ni à vous ni à nous.

—Assez! dit le chef de bataillon en frappant du pied pour imposer à la
fois silence au raisonneur du geste et de la voix, assez! Êtes-vous
porté sur les contrôles de la garde nationale?

—Non, Monsieur, et vous le savez bien, répondit Munier, puisque,
lorsque je me suis présenté, vous m'avez refusé.

—Eh bien, alors, que demandez-vous?

—Je demandais à vous suivre comme volontaire.

—Impossible, dit le gros homme.

—Et pourquoi cela, impossible? Ah! si vous le vouliez bien, monsieur de
Malmédie....

—Impossible! répéta le chef de bataillon en se redressant. Ces
messieurs qui sont sous mes ordres ne veulent pas de mulâtres parmi
eux.

—Non, pas de mulâtres! Pas de mulâtres! s'écrièrent d'une seule voix
tous les gardes nationaux.

—Mais je ne pourrai donc pas me battre, Monsieur? dit Pierre Munier en
laissant tomber ses bras avec découragement et en retenant à peine de
grosses larmes qui tremblaient aux cils de ses yeux.

—Formez un corps de gens de couleur et mettez-vous à leur tête, ou
joignez-vous à ce détachement de noirs qui va nous suivre.

—Mais?... murmura Pierre Munier.

—Je vous ordonne de quitter le bataillon: je vous l'ordonne, répéta en
se rengorgeant M. de Malmédie.

—Venez donc, mon père, venez donc et laissez là ces gens qui vous
insultent, dit une petite voix tremblante de colère, venez....

Et Pierre Munier se sentit tirer en arrière avec tant de force, qu'il
recula d'un pas.

—Oui, Jacques, oui, je te suis, dit-il.

—Ce n'est pas Jacques, mon père, c'est moi, c'est Georges.

Munier se retourna étonné.

C'était en effet l'enfant qui était descendu des bras du nègre, et qui
était venu donner à son père cette leçon de dignité.

Pierre Munier laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et poussa un
profond soupir.

Pendant ce temps, les rangs de la garde nationale se rétablirent, et M.
de Malmédie reprit son poste à la tête de la première file, et la
légion partit au pas accéléré.

Pierre Munier resta seul entre ses deux enfants dont l'un était rouge
comme le feu, et l'autre pâle comme la mort.

Il jeta un coup d'œil sur la rougeur de Jacques et sur la pâleur de
Georges, et, comme si cette rougeur et cette pâleur étaient pour lui un
double reproche:

—Que voulez-vous, dit-il, mes pauvres enfants! c'est ainsi.

Jacques était insouciant et philosophe. Le premier mouvement lui avait
été pénible, sans doute; mais la réflexion était vite venue à son
secours et l'avait consolé.

—Bah! répondit-il à son père en faisant claquer ses doigts qu'est-ce
que cela nous fait, après tout, que ce gros homme nous méprise? Nous
sommes plus riches que lui, n'est-ce pas, mon père? Et, quant à moi,
ajouta-t-il en jetant un regard de côté sur l'enfant au col festonné,
que je trouve son gamin de Henri à ma belle, et je lui donnerai une
volée dont il se souviendra.

—Mon bon Jacques! dit Pierre Munier, remerciant son fils aîné d'être en
quelque sorte venu soulager sa honte par son insouciance.

Puis il se retourna vers le second de ses fils pour voir si celui-là
prendrait la chose aussi philosophiquement que venait de le faire son
frère.

Mais Georges resta impassible; tout ce que son père put surprendre sur
sa physionomie de glace fut un imperceptible sourire qui contracta ses
lèvres; cependant, si imperceptible qu'il fût, ce sourire avait une
telle nuance de dédain et de pitié, que, de même qu'on répond parfois à
des paroles qui n'ont pas été dites, Pierre Munier répondit à ce
sourire:

—Mais que voulais-tu donc que je fisse, mon Dieu?

Et il attendit la réponse de l'enfant, tourmenté de cette inquiétude
vague qu'on ne s'avoue point à soi-même, et qui, cependant, vous agite,
lorsqu'on attend, d'un inférieur qu'on redoute malgré soi,
l'appréciation d'un fait accompli.

Georges ne répondit rien; mais, tournant la tête vers le fond de la
place:

—Mon père, répondit-il, voilà les nègres qui sont là-bas et qui
attendent un chef.

—Eh bien, tu as raison, Georges, s'écria joyeusement Jacques, déjà
consolé de son humiliation par la conscience de sa force, et faisant,
sans s'en douter, le même raisonnement que César. Mieux vaut commander
à ceux-ci que d'obéir à ceux-là.

Et Pierre Munier, cédant au conseil donné par le plus jeune de ses fils
et à l'impulsion imprimée par l'autre, s'avança vers les nègres, qui,
en discussion sur le chef qu'ils se choisiraient, n'eurent pas plus tôt
aperçu celui que tout homme de couleur respectait dans l'île à l'égal
d'un père, qu'ils se groupèrent autour de lui comme autour de leur chef
naturel, et le prièrent de les conduire au combat.

Alors il s'opéra un changement étrange dans cet homme. Le sentiment de
son infériorité, qu'il ne pouvait vaincre en face des blancs, disparut,
et fit place à l'appréciation de son propre mérite: sa grande taille
courbée se redressa de toute sa hauteur, ses yeux, qu'il avait tenus
humblement baissés ou vaguement errants devant M. de Malmédie,
lancèrent des flammes. Sa voix, tremblante un instant auparavant, prit
un accent de fermeté terrible, et ce fut avec un geste plein de noble
énergie que, rejetant sa carabine en bandoulière sur son épaule, il
tira son sabre, et que, étendant son bras nerveux vers l'ennemi, il
cria à son tour:

—En avant!

Puis, jetant un dernier regard au plus jeune de ses enfants, rentré
sous la protection du nègre à la veste bleue, et qui, plein
d'orgueilleuse joie, frappait ses deux mains l'une contre l'autre, il
disparut avec sa noire escorte à l'angle de la même rue par laquelle
venaient de disparaître la troupe de ligne et les gardes nationaux, en
criant une dernière fois au nègre à la veste bleue:

—Télémaque, veille sur mon fils!

La ligne de défense se divisait en trois parties. À gauche le bastion
Fanfaron, assis sur le bord de la mer et armé de dix-huit canons; au
milieu, le retranchement proprement dit, bordé de vingt-quatre pièces
d'artillerie, et, à droite, la batterie Dumas, protégée seulement par
six bouches à feu.

L'ennemi vainqueur, après s'être avancé d'abord en trois colonnes sur
les trois points différents, abandonna les deux premiers, dont il
reconnut la force, pour se rabattre sur le troisième, qui, non
seulement, comme nous l'avons dit, était le plus faible, mais qui
encore n'était défendu que par les artilleurs nationaux; cependant,
contre toute attente, à la vue de cette masse compacte qui marchait sur
elle avec la terrible régularité de la discipline anglaise, cette
belliqueuse jeunesse, au lieu de s'intimider, courut à son poste,
manœuvrant avec la prestesse et l'habileté de vieux soldats et faisant
un feu si bien nourri et si bien dirigé, que là troupe ennemie crut
s'être trompée sur la force de la batterie et sur les hommes qui la
servaient; néanmoins, elle avançait toujours, car plus cette batterie
était meurtrière, plus il était urgent d'éteindre son feu. Mais alors
la maudite se fâcha tout à fait, et, pareille à un bateleur qui fait
oublier un tour incroyable par un tour plus incroyable encore, elle
redoubla ses volées, faisant suivre les boulets de la mitraille, et la
mitraille des boulets avec une telle rapidité, que le désordre commença
à se mettre dans les rangs ennemis. En même temps, et comme les Anglais
étaient arrivés à portée de mousquet, la fusillade commença à pétiller
à son tour, si bien que, voyant ses rangs éclaircis par les balles et
des files entières emportées par les boulets, l'ennemi, étonné de cette
résistance aussi énergique qu'inattendue, plia et fit un pas en
arrière.

Sur l'ordre du capitaine général, la troupe de ligne et le bataillon
national, qui s'étaient réunis sur le point menacé, sortirent alors,
l'une à gauche, l'autre à droite, et, la baïonnette en avant,
s'avancèrent au pas de charge sur les flancs de l'ennemi, tandis que la
formidable batterie continuait de le foudroyer en tête: la troupe
exécuta sa manœuvre avec la précision qui lui était habituelle, tomba
sur les Anglais, fit sa trouée dans leurs rangs, et redoubla le
désordre. Mais, soit qu'il fût emporté par sa valeur, soit qu'il
exécutât maladroitement le mouvement ordonné, le bataillon national,
commandé par M. de Malmédie, au lieu de tomber sur le flanc gauche et
d'opérer une attaque parallèle à celle qu'exécutait la troupe de ligne,
fit une fausse manœuvre, et vint heurter les Anglais de front. Dès lors
force fut à la batterie de cesser son feu, et, comme c'était ce feu
surtout qui intimidait l'ennemi, l'ennemi n'ayant plus affaire qu'à un
nombre d'hommes inférieur à lui, reprit courage, et revint sur les
nationaux, qui, il faut le dire à leur gloire, soutinrent le choc sans
reculer d'un seul pas. Cependant cette résistance ne pouvait durer de
la part de ces braves gens, placés entre un ennemi mieux discipliné
qu'eux et qui leur était dix fois supérieur en nombre, et la batterie
qu'ils forçaient à se taire pour qu'elle ne les écrasât pas eux-mêmes;
ils perdaient à chaque instant un si grand nombre d'hommes, qu'ils
commençaient à reculer. Bientôt, par une manœuvre habile, la gauche des
Anglais déborda la droite du bataillon des nationaux, alors sur le
point d'être enveloppés, et qui, trop inexpérimentés pour opposer le
carré au nombre, furent regardés comme perdus. En effet, les Anglais
continuaient leur mouvement progressif, et, pareils à une marée qui
monte, ils allaient envelopper de leurs flots cette île d'hommes,
lorsque tout à coup les cris de France! France! retentirent sur les
derrières de l'ennemi. Une effroyable fusillade leur succéda, puis un
silence plus sombre et plus terrible qu'aucun bruit suivit la
fusillade.

Une étrange ondulation se promena sur les dernières lignes de l'ennemi
et se fit sentir jusqu'aux premiers rangs; les habits rouges se
courbaient sous une vigoureuse charge à la baïonnette, comme des épis
mûrs sous la faucille du moissonneur; c'était à leur tour d'être
enveloppés, c'était à leur tour de faire face à la fois à droite, à
gauche et en tête. Mais le renfort qui venait d'arriver ne leur donnait
pas de relâche, il poussait toujours, de sorte qu'au bout de dix
minutes, il s'était, à travers une sanglante trouée, fait jour jusqu'au
malencontreux bataillon et l'avait dégagé; alors, et voyant le but
qu'ils s'étaient proposé rempli, les nouveaux arrivants s'étaient
repliés sur eux-mêmes, avaient pivoté sur la gauche en décrivant un
cercle, et étaient retombés au pas de charge sur le flanc de l'ennemi.
De son côté, M. de Malmédie, calquant instinctivement la même manœuvre,
avait donné une impulsion pareille à son bataillon, si bien que la
batterie, se voyant démasquée, ne perdit pas de temps, et, s'enflammant
de nouveau vint seconder les efforts de cette triple attaque, eu
vomissant sur l'ennemi des flots de mitraille. De ce moment la victoire
fut décidée en faveur des Français.

Alors M. de Malmédie, se sentant hors de danger, jeta un coup d'œil sur
ses libérateurs, qu'il avait déjà entrevus, mais qu'il avait hésité à
reconnaître, tant il lui en coûtait de devoir son salut à de tels
hommes. C'était, en effet, ce corps de noirs tant méprisé par lui qui
l'avait suivi dans sa marche, et qui l'avait rejoint si à temps au
combat, et, à la tête de ce corps, c'était Pierre Munier; Pierre
Munier, qui, voyant que les Anglais, en enveloppant M. de Malmédie, lui
présentaient le dos, était venu avec ses trois cents hommes les prendre
en queue et les culbuter; c'était Pierre Munier qui après avoir combiné
cette manœuvre avec le génie d'un général, l'avait exécutée avec le
courage d'un soldat, et qui, à cette heure, se retrouvant sur un
terrain où il n'avait plus que la mort à craindre, se battait en avant
de tous, redressant sa grande taille, l'œil allumé, les narines
ouvertes, le front découvert, les cheveux au vent, enthousiaste,
téméraire, sublime! C'était Pierre Munier, enfin, dont la voix
s'élevait de temps en temps au milieu de la mêlée, dominant toute cette
grande rumeur pour pousser le cri:

—En avant!

Puis, comme, en effet, en le suivant, on avançait toujours, comme le
désordre se mettait de plus en plus dans les rangs anglais, en entendit
le cri:

—Au drapeau! au drapeau, camarades!

On le vit s'élancer au milieu d'un groupe d'Anglais, tomber, se
relever, s'enfoncer dans les rangs, puis, au bout d'un instant,
reparaître, les habits déchirés, le front sanglant, mais le drapeau à
la main.

En ce moment, le général, craignant que les vainqueurs, en s'engageant
trop avant à la poursuite des Anglais, ne tombassent dans quelque
piège, donna l'ordre de la retraite. La ligne obéit la première,
emmenant ses prisonniers, la garde nationale emportant ses morts; enfin
les noirs volontaires fermèrent la marche, environnant leur drapeau.

La ville tout entière était accourue sur le port, on se foulait, on se
pressait pour voir les vainqueurs, car, dans leur ignorance, les
habitants de Port-Louis croyaient que l'on avait eu affaire à l'armée
ennemie tout entière, et espéraient que les Anglais, si vigoureusement
repoussés, ne viendraient plus à la charge; aussi, à chaque corps qui
passait, on jetait de nouveaux vivats, tout le monde était fier, tout
le monde était vainqueur, on ne se possédait plus. Un bonheur inattendu
remplit le cœur, un avantage inespéré tourne la tête; or, les habitants
s'attendaient bien à la résistance, mais non au succès; aussi,
lorsqu'on vit la victoire déclarée aussi complètement, hommes, femmes,
vieillards, enfants, jurèrent, d'une seule voix et d'un seul cri, de
travailler aux retranchements, et de mourir, s'il le fallait, pour leur
défense. Excellentes promesses, sans doute, et que chacun faisait avec
l'intention de les tenir, mais qui ne valaient pas, à beaucoup près,
l'arrivée d'un autre régiment si un autre régiment eût pu arriver!

Mais, au milieu de cette ovation générale, nul objet n'attirait tant
les regards que le drapeau anglais et celui qui l'avait pris;
c'étaient, autour de Pierre Munier et de son trophée, des exclamations
et des étonnements sans fin, auxquels les nègres répondaient par des
rodomontades, tandis que leur chef, redevenu l'humble mulâtre que nous
connaissons, satisfaisait, avec une politesse craintive, aux questions
adressées par chacun. Debout près du vainqueur et appuyé sur son fusil
à deux coups, qui n'était pas resté muet dans l'action et dont la
baïonnette était teinte de sang, Jacques redressait fièrement sa tête
épanouie, tandis que Georges, qui s'était échappé des mains de
Télémaque, et qui avait rejoint son père sur le port, serrait
convulsivement sa main puissante, et essayait inutilement de retenir
dans ses yeux les larmes de joie qui en tombaient malgré lui.

À quelques pas de Pierre Munier était, de son côté, M. de Malmédie, non
plus frisé et épinglé comme il l'était au moment du départ, mais la
cravate déchirée, le jabot en pièces et couvert de sueur et de
poussière: lui aussi était entouré et félicité par sa famille; mais les
félicitations qu'il recevait étaient celles qu'on adresse à l'homme qui
vient d'échapper à un danger, et non pas ces louanges qu'on prodigue à
un vainqueur. Aussi, au milieu de ce concert d'attendrissantes
inquiétudes, paraissait-il assez embarrassé, et, pour garder bonne
contenance, demandait-il à grands cris ce qu'était devenu son fils
Henri et son nègre Bijou, lorsqu'on les vit paraître tous les deux
fendant la foule, Henri pour se jeter dans les bras de son père, et
Bijou pour féliciter son maître.

En ce moment, on vint dire à Pierre Munier qu'un nègre qui avait
combattu sous lui et qui avait reçu une blessure mortelle, ayant été
transporté dans une maison du port, et se sentant sur le point
d'expirer, demandait à le voir. Pierre Munier regarda autour de lui,
cherchant Jacques, afin de lui confier son drapeau; mais Jacques avait
retrouvé son ami le chien malgache, qui, à son tour, était venu lui
faire ses compliments comme les autres; il avait posé son fusil à
terre, et l'enfant, reprenant le dessus sur le jeune homme, il se
roulait à cinquante pas de là avec lui. Georges vit l'embarras de son
père, et, tendant la main:

—Donnez-le-moi, mon père, dit-il; moi, je vous le garderai.

Pierre Munier sourit, et, comme il ne croyait pas que personne osât
toucher au glorieux trophée sur lequel lui seul avait des droits, il
embrassa Georges au front, lui remit le drapeau, que l'enfant maintint
debout à grand-peine, en le fixant de ses deux mains sur sa poitrine,
et s'élança vers la maison, où l'agonie d'un de ses braves volontaires
réclamait sa présence.

Georges demeura seul; mais l'enfant sentait instinctivement que, pour
être seul, il n'était point isolé: la gloire paternelle veillait sur
lui, et, l'œil rayonnant d'orgueil, il promena son regard sur la foule
qui l'entourait; ce regard heureux et brillant rencontra alors celui de
l'enfant au col brodé, et devint dédaigneux. Celui-ci, de son côté,
contemplait envieusement Georges, et se demandait sans doute à son tour
pourquoi son père, lui aussi, n'avait pas enlevé un drapeau. Cette
interrogation l'amena sans doute tout naturellement à se dire que,
faute d'un drapeau à soi, il fallait accaparer celui d'autrui. Car,
s'étant approché cavalièrement de Georges, qui, bien qu'il vît son
intention hostile, ne fit pas un pas en arrière:

—Donne-moi ça, lui dit-il.

—Qu'est-ce que c'est que ça? demanda Georges.

—Ce drapeau, reprit Henri.

—Ce drapeau n'est pas à toi. Ce drapeau est à mon père.

—Qu'est-ce que ça me fait, à moi? Je le veux!

—Tu ne l'auras pas.

L'enfant au col brodé avança alors la main pour saisir la lance de
l'étendard, démonstration à laquelle Georges ne répondit qu'en se
pinçant les lèvres, en devenant plus pâle que d'habitude et en faisant
un pas en arrière. Mais ce pas de retraite ne fit qu'encourager Henri,
qui, comme tous les enfants gâtés, croyait qu'il n'y avait qu'à désirer
pour avoir. Il fit deux pas en avant, et, cette fois, prit si bien ses
mesures, qu'il empoigna le bâton, en criant de toute la force de sa
petite voix colère:

—Je te dis que je veux ça.

—Et moi, je te dis que tu ne l'auras pas, répéta Georges en le
repoussant d'une main, tandis que, de l'autre, il continuait de serrer
le drapeau conquis sur sa poitrine.

—Ah! mauvais mulâtre, tu oses me toucher? s'écria Henri. Eh bien, tu
vas voir.

Et, tirant alors son petit sabre du fourreau avant que Georges eût eu
le temps de se mettre en défense, il lui en donna de toute sa force un
coup sur le haut du front. Le sang jaillit aussitôt de la blessure et
coula le long du visage de l'enfant.

—Lâche! dit froidement Georges.

Exaspéré par cette insulte, Henri allait redoubler, lorsque Jacques,
d'un seul bond se retrouvant près de son frère, envoya, d'un vigoureux
coup de poing appliqué au milieu du visage, l'agresseur rouler à dix
pas de là, et, sautant sur le sabre que celui-ci avait laissé tomber
dans la culbute qu'il venait de faire, il le brisa en trois ou quatre
morceaux, cracha dessus, et lui en jeta les débris.

Ce fut au tour de l'enfant au col brodé à sentir le sang inonder son
visage; mais son sang à lui avait jailli sous un coup de poing, et non
sous un coup de sabre.

Toute cette scène s'était passée si rapidement, que ni M. de Malmédie,
qui, comme nous l'avons dit, était à vingt pas de là occupé à recevoir
les félicitations de sa famille, ni Pierre Munier, qui sortait de la
maison où le nègre venait d'expirer, n'eurent le temps de la prévenir;
ils assistèrent seulement à la catastrophe, et accoururent tous les
deux en même temps: Pierre Munier, haletant, oppressé, tremblant; M. de
Malmédie, rouge de colère, étouffant d'orgueil.

Tous deux se rencontrèrent en avant de Georges.

—Monsieur, s'écria M. de Malmédie d'une voix étouffée, Monsieur, avez
vous vu ce qui vient de se passer?

—Hélas! oui, monsieur de Malmédie, répondit Pierre Munier, et croyez
bien que, si j'avais été là, cet événement n'aurait pas eu lieu.

—En attendant, Monsieur, en attendant, s'écria M. de Malmédie, votre
fils a porté la main sur le mien. Le fils d'un mulâtre a eu l'audace de
porter la main sur le fils d'un blanc.

—Je suis désespéré de ce qui vient d'arriver, monsieur de Malmédie,
balbutia le pauvre père, et je vous en fais bien humblement mes
excuses.

—Vos excuses, Monsieur, vos excuses, reprit l'orgueilleux colon se
redressant au fur et à mesure que son interlocuteur s'abaissait.
Croyez-vous que cela suffise, vos excuses?

—Que puis-je de plus, Monsieur?

—Ce que vous pouvez? ce que vous pouvez? répéta M. de Malmédie,
embarrassé lui-même pour fixer la satisfaction qu'il désirait obtenir;
vous pouvez faire fouetter le misérable qui a frappé mon Henri.

—Me faire fouetter, moi? dit Jacques en ramassant son fusil à deux
coups et en redevenant d'enfant homme. Eh bien, venez donc vous y
frotter un peu, vous, monsieur de Malmédie?

—Taisez-vous, Jacques; tais-toi mon enfant, s'écria Pierre Munier.

—Pardon, mon père, dit Jacques, mais j'ai raison, et je ne me tairai
pas. M. Henri est venu donner un coup de sabre à mon frère, qui ne lui
faisait rien; et moi, j'ai donné un coup de poing à M. Henri; M. Henri
a donc tort et c'est donc moi qui ai raison.

—Un coup de sabre à mon fils? un coup de sabre à mon Georges? Georges,
mon enfant chéri? s'écria Pierre Munier en s'élançant vers son fils.
Est-ce vrai que tu es blessé?

—Ce n'est rien, mon père, dit Georges.

—Comment! ce n'est rien, s'écria Pierre Munier; mais tu as le front
ouvert. Monsieur, reprit-il en se tournant vers M. de Malmédie, mais,
voyez, Jacques disait vrai; votre fils a failli tuer le mien.

M de Malmédie se retourna vers Henri, et, comme il n'y avait pas moyen
de résister à l'évidence:

—Voyons, Henri, dit le chef de bataillon, comment la chose est-elle
arrivée?

—Papa, dit Henri, ce n'est pas ma faute j'ai voulu avoir le drapeau
pour te l'apporter, et ce vilain n'a pas voulu me le donner.

—Et pourquoi n'as-tu pas voulu donner ce drapeau à mon fils, petit
drôle? demanda M. de Malmédie.

—Parce que ce drapeau n'est ni à votre fils, ni à vous ni à personne;
parce que ce drapeau est à mon père.

—Après? demanda M. de Malmédie continuant d'interroger Henri.

—Après, voyant qu'il ne voulait pas me le donner, j'ai essayé de le
prendre. C'est alors que ce grand brutal est venu, qui m'a donné un
coup de poing dans la figure.

—Ainsi, voilà comme la chose s'est passée?

—Oui, mon père.

—C'est un menteur, dit Jacques, et je ne lui ai donné un coup de poing
que quand j'ai vu couler le sang de mon frère; sans cela, je n'eusse
point frappé.

—Silence, vaurien! s'écria M. de Malmédie.

Puis, s'avançant vers Georges:

—Donne-moi ce drapeau, dit-il.

Mais Georges, au lieu d'obéir à cet ordre, fit de nouveau un pas en
arrière, en serrant de toute sa force le drapeau contre sa poitrine.

—Donne-moi ce drapeau, répéta M. de Malmédie avec un ton de menace qui
indiquait que, s'il n'était pas fait droit à sa demande, il allait se
livrer aux dernières extrémités.

—Mais, Monsieur, murmura Pierre Munier, c'est moi qui ai pris le
drapeau aux Anglais.

—Je le sais bien, Monsieur; mais il ne sera pas dit qu'un mulâtre aura
impunément tenu tête à un homme comme moi. Donnez-moi ce drapeau.

—Cependant, Monsieur....

—Je le veux, je l'ordonne; obéissez à votre officier.

Pierre Munier eut bien l'idée de répondre: «Vous n'êtes pas mon
officier, Monsieur, puisque vous n'avez pas voulu de moi pour votre
soldat» mais les paroles expirèrent sur ses lèvres; son humilité
habituelle reprit le dessus sur son courage. Il soupira; et, quoique
cette obéissance à un ordre si injuste lui fît gros cœur, il ôta
lui-même le drapeau des mains de Georges, qui cessa dès lors d'opposer
aucune résistance, et le remit au chef de bataillon, qui s'éloigna
chargé du trophée volé.

Cela était incroyable, étrange, misérable, n'est-ce pas, de voir une
nature d'homme si riche, si vigoureuse, si caractérisée, céder sans
résistance à cette autre nature si vulgaire, si plate, si mesquine, si
commune et si pauvre? Mais cela était ainsi; et, ce qu'il y a de plus
extraordinaire, c'est que cela n'étonna personne; car, dans des
circonstances, non pas semblables, mais équivalentes, cela arrivait
tous les jours aux colonies: aussi, habitué dès son enfance à respecter
les blancs comme des hommes d'une race supérieure, Pierre Munier
s'était toute sa vie laissé écraser par cette aristocratie de couleur à
laquelle il venait de céder encore, sans même tenter de faire
résistance. Il se rencontre de ces héros qui lèvent la tête devant la
mitraille, et qui plient les genoux devant un préjugé. Le lion attaque
l'homme, cette image terrestre de Dieu, et s'enfuit épouvanté, dit-on,
lorsqu'il entend le chant du coq.

Quant à Georges, qui, en voyant couler son sang, n'avait pas laissé
échapper une seule larme, il éclata en sanglots dès qu'il se retrouva
les mains vides en face de son père, qui le regardait tristement sans
essayer même de le consoler. De son côté, Jacques se mordait les poings
de colère, et jurait qu'un jour il se vengerait de Henri, de M. de
Malmédie et de tous les blancs.

Dix minutes à peine après la scène que nous venons de raconter, un
messager couvert de poussière accourut, annonçant que les Anglais
descendaient par les plaines Williams et la Petite-Rivière, au nombre
de dix mille; puis, presque aussitôt, la vigie, placée sur le morne de
la Découverte, signala l'arrivée d'une nouvelle escadre anglaise qui,
jetant l'ancre dans la baie, de la Grande-Rivière, déposa cinq mille
hommes sur la côte. Enfin, en même temps, on apprit que le corps
d'armée repoussé le matin s'était rallié sur les bords de la rivière
des Lataniers, et était prêt à marcher de nouveau sur Port-Louis, en
combinant ses mouvements avec les deux autres corps d'invasion qui
s'avançaient, l'un par l'anse Courtois, et l'autre par le Réduit. Il
n'y avait plus moyen de résister à de pareilles forces; aussi, aux
quelques voix désespérées qui, en appelant au serment fait le matin de
vaincre ou mourir, demandaient le combat, le capitaine général
répondit-il en licenciant la garde nationale et les volontaires, et en
déclarant que, chargé des pleins pouvoirs de Sa Majesté l'empereur
Napoléon, il allait traiter avec les Anglais de la reddition de la
ville.

Il n'y avait que des insensés qui eussent pu essayer de combattre une
pareille mesure; vingt-cinq mille hommes en enveloppaient quatre mille
à peine; aussi, sur l'injonction du capitaine général, chacun se
retira-t-il chez soi; de sorte que la ville resta occupée seulement par
la troupe réglée.

Dans la nuit du 2 au 3 décembre, la capitulation fut arrêtée et signée;
à cinq heures du matin, elle fut approuvée et échangée; le même jour,
l'ennemi occupa les lignes; le lendemain, il prit possession de la
ville et de la rade.

Huit jours après, l'escadre française prisonnière sortit du port à
pleines voiles, emmenant la garnison tout entière, pareille à une
pauvre famille chassée du toit paternel; aussi, tant qu'on put
apercevoir la dernière ondulation du dernier drapeau, la foule
demeura-t-elle sur le quai; mais, lorsque la dernière frégate eut
disparu, chacun tira de son côté morne et silencieux. Deux hommes
restèrent seuls et les derniers sur le port: c'étaient le mulâtre
Pierre Munier et le nègre Télémaque.

—Mosié Munier, nous va monter là-haut, la montagne; nous capables voir
encore petits maîtres Jacques et Georges.

—Oui, tu as raison, mon bon Télémaque, s'écria Pierre Munier, et, si
nous ne les voyons pas, eux, nous verrons au moins le bâtiment qui les
emporte.

Et Pierre Munier, s'élançant avec la rapidité d'un jeune homme, gravit
en un instant le morne de la Découverte, du haut duquel il put, jusqu'à
la nuit, du moins, suivre des yeux, non pas ses fils, la distance,
comme il l'avait prévu, était trop grande pour qu'il pût les distinguer
encore, mais la frégate la _Bellone_, à bord de laquelle ils étaient
embarqués.

En effet, Pierre Munier, quelque chose qu'il lui en coûtât, s'était
décidé à se séparer de ses enfants, et les envoyait en France, sous la
protection du brave général Decaen. Jacques et Georges partaient donc
pour Paris, recommandés à deux ou trois des plus riches négociants de
la capitale, avec lesquels Pierre Munier était depuis longtemps en
relation d'affaires. Le prétexte de leur départ était leur éducation à
faire. La cause réelle de leur absence était la haine bien visible que
M. de Malmédie leur avait vouée à tous deux depuis le jour de la scène
du drapeau, haine de laquelle leur pauvre père tremblait, surtout avec
leur caractère bien connu, qu'ils ne fussent victimes un jour ou
l'autre.

Quant à Henri, sa mère l'aimait trop pour se séparer de lui.
D'ailleurs, qu'avait-il donc besoin de savoir? si ce n'est que tout
homme de couleur était né pour le respecter et lui obéir.

Or, comme nous l'avons vu, c'était une chose que Henri savait déjà.




Chapitre IV—Quatorze ans après


C'est jour de fête à l'île de France le jour où l'on signale la vue
d'un vaisseau européen ayant l'intention d'entrer dans le port; c'est
que, sevrés depuis longtemps de la présence maternelle, la plupart des
habitants de la colonie attendent avec impatience quelque nouvelle des
peuples, des familles, ou des hommes d'outre-mer; chacun espère quelque
chose, et tient, du plus loin qu'il l'aperçoit, ses regards attachés
sur le messager maritime qui lui apporte soit la lettre d'un ami, soit
le portrait d'une amie, soit enfin cette amie en personne ou cet ami
lui-même.

Car ce vaisseau, objet de tant de désirs et source de tant
d'espérances, c'est la chaîne éphémère qui unit l'Europe à l'Afrique,
c'est le pont volant jeté d'un monde à l'autre; aussi aucune nouvelle
ne se répand-elle aussi rapidement dans toute l'île que celle-ci, qui
jaillit du piton de la Découverte: «Il y a un vaisseau en vue.»

Nous disons du piton de la Découverte, parce que, presque toujours, le
navire, forcé d'aller chercher le vent d'est, passe devant Grand-Port,
côtoie la terre à une distance de deux ou trois lieues, double la
pointe des Quatre-Cocos, s'engage entre l'île Pilate et le
Coin-de-Mire, et quelques heures après avoir franchi ce passage,
apparaît à l'entrée du Port-Louis, dont les habitants, prévenus dès la
veille par les signaux qui ont traversé l'île pour annoncer son
approche, l'attendent en foule pressée sur le quai.

D'après ce que nous avons dit de l'avidité avec laquelle tout le monde
attend à l'île de France les nouvelles d'Europe, on ne s'étonnera sans
doute point de l'affluence qui, par une belle matinée de la fin du mois
de février 1824, vers les onze heures du matin, s'était portée sur tous
les points d'où l'on pouvait voir entrer dans la rade de Port-Louis le
_Leycester_, belle frégate de trente six canons, signalée depuis la
veille à deux heures de l'après-midi.

Nous demandons au lecteur la permission de lui faire faire, ou plutôt
de lui faire renouveler connaissance avec deux des personnages qu'il
transportait à son bord.

L'un était un homme aux cheveux blonds, au teint blanc, aux yeux bleus,
aux traits réguliers, à la figure calme, à la taille un peu au-dessus
de la moyenne, auquel on n'eût guère donné plus de trente ou
trente-deux ans, quoiqu'il en eût plus de quarante. En lui, au premier
abord, on ne remarquait rien de saillant; mais aussi l'on était forcé
d'avouer que tout était convenable. Si, après un premier coup d'œil
jeté sur lui, on avait un motif quelconque de continuer l'examen de sa
personne, on remarquait qu'il avait le pied et la main petits et
admirablement bien faits, ce qui, dans tous les pays, mais chez les
Anglais particulièrement, est un signe de race. Sa voix était claire et
arrêtée, mais sans intonation et, pour ainsi dire, sans musique. Ses
yeux bleu clair, auxquels on pouvait, dans les circonstances
habituelles de sa vie, reprocher de manquer un peu d'expression,
laissaient errer un regard limpide, mais qui ne s'attachait à rien et
semblait ne rien chercher à approfondir. De temps en temps, cependant,
il clignait les yeux comme un homme fatigué du soleil, accompagnant ce
mouvement d'un léger écartement des lèvres qui laissaient apercevoir
alors une double rangée de dents petites, bien rangées, et blanches
comme des perles. Cette espèce de tic semblait alors ôter à son regard
le peu d'expression qu'il avait; mais, si on l'examinait avec soin, on
s'apercevait, au contraire, que c'était dans ce moment que sa vue,
profonde et rapide, dardant un rayon de flamme entre ses deux paupières
rapprochées, allait chercher la pensée de son interlocuteur jusqu'au
plus profond de son âme. Ceux qui le voyaient pour la première fois ne
manquaient presque jamais de le prendre pour un esprit nul; il savait
que c'était, en général, l'opinion que les hommes superficiels avaient
de lui, et, presque toujours, soit calcul, soit indifférence, il se
plaisait à la leur laisser, bien sûr de les détromper quand le caprice
lui en prendrait ou quand le moment en serait venu; car cette enveloppe
menteuse cachait un esprit singulièrement profond, comme il arrive
souvent que deux pouces de neige cachent un précipice de mille pieds;
aussi, avec la conscience de sa supériorité presque universelle,
attendait-il patiemment qu'on vînt lui offrir l'occasion de triompher.
Alors, et dès qu'il rencontrait dans une pensée opposée à la sienne, et
dans la personne qui émettait cette pensée, une lutte digne de lui, il
s'accrochait à la conversation, que, jusque-là, il avait laissé errer
dans tous ses capricieux détours, s'animait peu à peu, se répandait au
dehors, grandissait à toute hauteur; car sa voix stridente, ses yeux
enflammés, secondaient parfaitement sa parole vive, incisive, colorée,
à la fois séduisante et grave, éblouissante et positive; si cette
occasion ne venait pas, il s'en passait, et continuait d'être regardé
par ceux qui l'entouraient comme un homme ordinaire. Ce n'est pas qu'il
manquât d'amour-propre, au contraire, il poussait l'orgueil de
certaines choses jusqu'à l'excès. Mais c'était un système de conduite
qu'il s'était imposé et duquel il ne s'écartait jamais. Toutes les fois
qu'une position erronée, une pensée fausse, une vanité mal soutenue, un
ridicule quelconque, enfin, venait poser devant lui, l'extrême finesse
de son esprit lui faisait aussitôt venir sur la langue un sarcasme
incisif ou sur les lèvres un sourire moqueur; mais il étouffait à
l'instant même ce genre d'ironie extérieure, et, quand il ne pouvait
renfermer entièrement cette irruption de dédain, il déguisait sous un
des clignements d'yeux qui lui étaient habituels le mouvement railleur
qui lui échappait malgré lui, sachant bien que le moyen de tout voir,
de tout entendre, était de paraître aveugle et sourd. Peut-être eût-il
bien voulu, comme Sixte-Quint, paraître aussi paralytique: mais, comme
cela l'eût entraîné à une trop longue et trop fatigante dissimulation,
il y avait renoncé.

L'autre était un jeune homme brun, au teint pâle et aux longs cheveux
noirs; ses yeux, qui étaient grands, admirablement fendus et du plus
beau velouté, avaient, derrière la douceur apparente qu'ils ne devaient
qu'à la préoccupation éternelle de sa pensée, un caractère de fermeté
qui frappait au premier abord. S'emportait-il, ce qui était rare, car
toute son organisation paraissait obéir non pas à des instincts
physiques, mais à une puissance morale, alors ses yeux s'illuminaient
d'une flamme intérieure et lançaient des éclairs dont le foyer semblait
être au fond de son âme. Quoique les lignes de son visage fussent
pures, elles manquaient jusqu'à un certain point de régularité; son
front harmonieux, quoique, d'une modulation vigoureuse et carrée, était
sillonné par une légère cicatrice, presque imperceptible dans l'état de
calme qui lui était habituel, mais qui se trahissait par une ligne
blanche, lorsque la rougeur lui montait au visage. Une moustache noire
comme ses cheveux, régulière comme ses sourcils, ombrageait, en
déguisant sa grandeur, une bouche à lèvres fortes et garnie
d'admirables dents. L'aspect général de sa physionomie était grave: aux
rides de son front, au froncement presque perpétuel de ses sourcils,
aux habitudes sévères de tous ses traits, on pouvait reconnaître une
réflexion profonde et une résolution inébranlable. Aussi, tout au
contraire de son compagnon, aux traits effacés, et qui, ayant quarante
ans, en paraissait à peine trente ou trente-deux, lui, qui n'en avait
guère que vingt-cinq, en paraissait presque trente. Quant au reste de
sa personne, il était d'une taille moyenne, mais bien prise; tous ses
membres étaient peut-être un peu grêles, mais on sentait que, animés
par une émotion quelconque, une violente tension nerveuse devait chez
eux remplacer la force. En échange, on comprenait que la nature lui
avait donné en agilité et en adresse bien au delà de ce qu'elle lui
avait refusé de grossière vigueur. Du reste, mis presque toujours avec
une simplicité élégante, il était vêtu, pour le moment, d'un pantalon,
d'un gilet et d'une redingote dont la forme indiquait qu'ils sortaient
des mains d'un des plus habiles tailleurs de Paris, et, à la
boutonnière de cette redingote, il portait, noués avec une élégante
négligence, les rubans réunis de la Légion d'honneur et de Charles III.

Ces deux hommes s'étaient rencontrés à bord du _Leycester_, qui avait
pris l'un à Portsmouth et l'autre à Cadix. Au premier coup d'œil, ils
s'étaient reconnus pour s'être vus déjà dans ces salons de Londres et
de Paris où l'on voit tout le monde; ils s'étaient donc salués comme
d'anciennes connaissances, mais sans se parler d'abord; car, n'ayant
jamais été présentés l'un à l'autre, tous deux avaient été retenus par
cette réserve aristocratique des gens comme il faut, qui hésitent, même
dans les circonstances particulières de la vie, à sortir des règles
imposées par les convenances générales. Cependant, l'isolement du bord,
l'exiguïté du terrain sur lequel ils se croisaient chaque jour,
l'attrait naturel que deux hommes du monde éprouvent instinctivement
l'un pour l'autre, les avaient bientôt rapprochés; ils avaient échangé
d'abord quelques paroles insignifiantes, puis leurs conversations
avaient pris un peu plus de consistance. Au bout de quelques jours,
chacun des deux avait reconnu son compagnon pour un homme supérieur, et
s'était félicité d'une rencontre pareille dans une traversée de plus de
trois mois; enfin, en attendant mieux, ils s'étaient liés de cette
amitié de circonstance qui, sans racines dans le passé, devient une
distraction dans le présent, sans être un engagement pour l'avenir.
Alors, pendant ces longues soirées de l'équateur, pendant ces belles
nuits des tropiques, ils avaient eu le temps de s'étudier l'un l'autre,
et tous deux avaient reconnu qu'en art, en science, en politique, ils
avaient, soit par investigation, soit par expérience, appris tout ce
qu'il est donné à l'homme de savoir. Tous deux étaient donc restés
constamment en face, comme deux lutteurs de même force, et, dans cette
longue traversée, un seul avantage avait été donné au premier de ces
deux hommes sur le second: c'est que, dans un grain qui assaillit la
frégate, après avoir doublé le cap de Bonne-Espérance, et dans lequel
le capitaine du _Leycester_, blessé par la chute d'un mât de perroquet,
avait été emporté évanoui dans sa cabine, le passager aux cheveux
blonds s'était emparé du porte-voix, et, s'élançant sur le gaillard
d'arrière, avait, en l'absence du second, retenu dans son hamac par une
maladie grave, avec la fermeté d'un homme habitué au commandement et la
science d'un marin consommé, ordonné à l'instant même une suite de
manœuvres à l'aide desquelles la frégate avait conjuré la force de
l'ouragan. Puis, le grain passé, son visage, un instant resplendissant
de cet orgueil sublime qui monte au front de toute créature humaine
luttant contre son Créateur, avait repris son expression ordinaire. Sa
voix, dont le timbre éclatant s'était fait entendre au-dessus du
roulement du tonnerre et du sifflement de la tempête, était redescendue
à son diapason ordinaire; enfin, d'un geste aussi simple que ses gestes
précédents avaient été poétiques et exaltés, il avait remis au
lieutenant le porte-voix, ce sceptre du capitaine de vaisseau qui est,
aux mains de celui qui le porte, le signe de l'absolu commandement.

Pendant tout ce temps, son compagnon, sur la figure calme duquel,
hâtons-nous de le dire, il eût été impossible de reconnaître la moindre
trace d'émotion, l'avait suivi des yeux avec cette expression envieuse
de l'homme obligé de se reconnaître à lui-même une infériorité sur
celui dont jusque-là il s'était cru l'égal. Puis, lorsque, le danger
passé, ils s'étaient retrouvés côte à côte, il s'était contenté de lui
dire:

—Vous avez donc été capitaine de vaisseau, milord?

—Oui, avait répondu simplement celui auquel on donnait ce titre
honorifique; j'ai même atteint le grade de commodore; mais, depuis six
ans, je suis passé dans la diplomatie, et, au moment du péril, je me
suis souvenu de mon ancien métier: voilà tout.

Puis il n'avait plus une seule fois été question de cette circonstance
entre ces deux hommes; seulement, il était visible que le plus jeune
des deux était intérieurement humilié de cette supériorité, que son
compagnon avait, d'une façon si inattendue, acquise sur lui, et qu'il
eût certainement ignorée sans l'événement qui l'avait en quelque sorte
forcé de la mettre au jour.

La demande que nous avons rapportée, et la réponse qu'elle provoqua,
indiquent au reste, que ces deux hommes ne s'étaient fait, pendant les
trois mois qu'ils venaient de passer ensemble, aucune question sur leur
position sociale respective. Ils s'étaient reconnus pour frères
d'intelligence, cela leur avait suffi. Ils savaient que le but de leur
voyage à tous deux était l'île de France, et ils n'en avaient pas
demandé davantage.

Au reste, tous deux paraissaient avoir même impatience d'arriver, car
tous deux avaient recommandé que, du moment où l'on apercevrait l'île,
on les avertît. La recommandation fut inutile pour l'un d'eux, car le
jeune homme aux cheveux noirs était sur le pont, appuyé au couronnement
de poupe, lorsque le matelot en vigie fit entendre ce cri, toujours si
puissant, même parmi les marins: «Terre à l'avant!»

À ce cri, son compagnon apparut au haut de l'escalier et, s'avançant
vers le jeune homme, d'un pas plus rapide que son pas habituel, il vint
s'appuyer près de lui.

—Eh bien, milord, dit ce dernier, nous voici arrivés, à ce qu'on assure
du moins; car j'avoue à ma honte que j'ai beau regarder à l'horizon, je
n'y aperçois pour ma part qu'une espèce de vapeur, qui peut tout aussi
bien être un brouillard flottant sur la mer qu'une île ayant ses
racines au fond de l'Océan.

—Oui, je conçois cela, répondit le plus âgé des deux hommes, car il n'y
a guère que l'œil d'un marin qui puisse distinguer avec certitude, à
une pareille distance surtout, l'eau du ciel, et la terre des nuages;
mais moi, ajouta-t-il en clignant les yeux, moi, vieil enfant de la
mer, je vois notre île dans tous ses contours, et je dirai même dans
tous ses détails.

—Eh bien, milord, reprit le jeune homme, c'est une nouvelle supériorité
que je reconnais sur moi à Votre Grâce; mais je vous avoue qu'il faut
que ce soit elle qui m'assure une pareille chose pour que je ne la
rejette pas comme une impossibilité.

—Prenez donc cette lunette, dit le marin, tandis que moi à l'œil nu, je
vais vous décrire la côte; me croirez-vous après cela?

—Milord, répondit l'incrédule, je vous sais en toute chose un homme si
fort au-dessus des autres hommes, que je crois à ce que vous me dites
sans que vous ayez, soyez-en persuadé, besoin de joindre aucune preuve
à vos paroles; si je prends la lunette que vous m'offrez, c'est donc
plutôt pour satisfaire un besoin de mon cœur qu'un désir de ma
curiosité.

—Allons, allons, dit en riant l'homme aux cheveux blonds, je vois que
l'air de la terre fait son effet, voilà que vous devenez flatteur.

—Moi, flatteur, milord? dit le jeune homme en secouant la tête. Oh!
Votre Grâce se trompe. Le _Leycester_, je vous le jure, ferait plus
d'une course d'un pôle à l'autre, et accomplirait plus d'une fois le
périple du monde avant que vous voyiez s'accomplir en moi un pareil
changement. Non, je ne vous flatte pas, milord; je vous remercie
seulement des gracieuses attentions que vous m'avez montrées tout le
long de cette interminable traversée, et j'oserai presque dire de
l'amitié que Votre Grâce a témoignée à un pauvre inconnu comme moi.

—Mon cher compagnon, répondit l'Anglais en tendant la main au jeune
homme, j'espère que, pour vous comme pour moi, il n'y a d'inconnus dans
ce monde que les gens vulgaires, les sots et les fripons; mais j'espère
aussi que pour l'un comme pour l'autre, tout homme supérieur est un
parent que nous reconnaissons pour être de notre famille, partout où
nous le rencontrons. Cela posé, trêve de compliments, mon jeune ami;
prenez cette lunette et regardez; car nous avançons si rapidement,
qu'il n'y aura bientôt plus aucun mérite à accomplir la petite
démonstration géographique dont je me suis chargé.

Le jeune homme prit la lunette et la porta à son œil.

—Voyez-vous? dit l'Anglais.

—Parfaitement, dit le jeune homme.

—Voyez-vous à notre extrême droite, pareille à un cône et isolée au
milieu de la mer, voyez-vous l'île Ronde?

—À merveille.

—Voyez-vous, en vous rapprochant de nous, l'île Plate, au pied de
laquelle passe, dans ce moment, un brick qui m'a tout à fait l'air, à
sa tournure, d'un brick de guerre? Ce soir, nous serons où il est, et
nous passerons où il passe.

Le jeune homme abaissa la lunette, et essaya de voir à l'œil nu les
objets que son compagnon distinguait si facilement, et qu'il voyait à
peine, lui, à l'aide du tube qu'il tenait à la main; puis, avec un
sourire d'étonnement:

—C'est miraculeux! dit-il.

Et il reporta la lunette à ses yeux.

—Voyez-vous le Coin-de-Mire, continua son compagnon, le Coin-de-Mire
qui se confond presque d'ici avec le cap Malheureux, de si triste et si
poétique mémoire? Voyez-vous le piton de Bambou, derrière lequel
s'élève la montagne de la Faïence? Voyez-vous la montagne de
Grand-Port? et là, voyez-vous à sa gauche le morne des Créoles?

—Oui, oui, je vois tout cela, et je le reconnais, car tous ces pics,
tous ces sommets sont familiers à mon enfance et je les ai gardés dans
ma mémoire avec la religion du souvenir. Mais vous, continua le jeune
homme en repoussant les uns dans les autres, avec la paume de la main,
les trois tubes de sa lunette, ce n'est pas la première fois que vous
voyez ce rivage, et il y a plus de mémoire que d'aspect réel dans la
description que vous venez de me faire?

—C'est vrai, dit en souriant l'Anglais, et je vois qu'il n'y a pas
moyen de faire de charlatanisme avec vous. Oui, j'ai déjà vu ce rivage!
oui, j'en parle un peu de mémoire quoique les souvenirs qu'il m'a
laissés soient probablement mains doux que ceux qu'il vous rappelle!
Oui, j'y suis venu dans une époque où, selon toute probabilité, nous
étions ennemis, mon cher compagnon, car il y a quatorze ans de cela.

—C'est juste l'époque à laquelle j'ai quitté l'île de France, répondit
le jeune homme aux cheveux noirs.

—Y étiez-vous encore lors de la bataille navale qui eut lieu à
Grand-Port, et dont je ne devrais point parler, ne fût-ce que par
orgueil national, tant nous y avons été majestueusement frottés?

—Oh! parlez-en, milord, parlez-en, interrompit le jeune homme; vous
avez si souvent pris votre revanche, messieurs les Anglais, qu'il y a
presque de l'orgueil à vous à avouer une défaite.

—Eh bien, j'y suis venu à cette époque; car, à cette époque, je servais
dans la marine.

—Comme aspirant, sans doute?

—Comme lieutenant de frégate, Monsieur.

—Mais à cette époque, permettez-moi de vous le dire, milord, vous étiez
un enfant?

—Quel âge me donnez-vous, Monsieur?

—Mais, à peu de chose près, nous sommes du même âge je pense, et vous
avez trente ans à peine.

—Je vais en avoir quarante, Monsieur, répondit l'Anglais en souriant;
je vous avais bien dit tout à l'heure que vous étiez dans votre jour de
flatterie.

Le jeune homme, étonné, regarda alors son compagnon avec plus
d'attention qu'il n'avait fait jusqu'alors, et reconnut, à de légères
rides indiquées à l'angle des yeux et aux coins de la bouche, qu'il
pouvait avoir effectivement l'âge qu'il se donnait, et qu'il était si
loin de paraître. Puis, abandonnant son examen pour revenir à la
question qui lui avait été faite:

—Oui, oui, dit-il; oui, je me rappelle cette bataille et une autre
encore, mais qui eut lieu à l'extrémité opposée de l'île.
Connaissez-vous Port-Louis, milord?

—Non, Monsieur, je ne connais que ce côté du rivage. Je fus blessé
dangereusement au combat de Grand-Port, et transporté prisonnier en
Europe. Depuis ce temps, je n'ai pas revu les mers de l'Inde, où je
vais probablement faire un séjour indéfini.

Puis, comme si les dernières paroles qu'ils avaient échangées venaient
d'éveiller dans ces deux hommes une source d'intimes souvenirs, chacun
d'eux s'éloigna machinalement de l'autre, et s'en alla rêver en
silence, l'un à la proue, l'autre au gouvernail.

Ce fut le lendemain de cette conversation qu'après avoir doublé l'île
d'Ambre et être passée à l'heure prédite au pied de l'île Plate, la
frégate _Leycester_ fit, comme nous l'avons indiqué au commencement de
ce chapitre, son entrée dans la rade Port-Louis, au milieu de
l'affluence habituelle qui accueillait l'arrivée de chaque bâtiment
européen.

Mais, cette fois, l'affluence était plus grande encore que de coutume,
car les autorités de la colonie attendaient le futur gouverneur de
l'île, qui, au moment où l'on doubla l'île des Tonneliers, monta sur le
pont en grand uniforme d'officier général. Le jeune homme aux cheveux
noirs connut donc seulement alors le grade politique de son compagnon
de voyage, dont il ne savait, jusque-là, que le titre aristocratique.

En effet, l'Anglais aux cheveux blonds n'était autre que lord Williams
Murrey, membre de la chambre haute, qui, après avoir été tour à tour
marin et ambassadeur, venait d'être nommé gouverneur de l'île de France
pour Sa Majesté Britannique.

Nous invitons donc le lecteur à reconnaître en lui ce jeune lieutenant
qu'il a entrevu à bord de la _Néréide_, couché aux pieds de son oncle
le capitaine Willoughby, blessé au côté d'un éclat de mitraille, et
dont nous avions annoncé non seulement la guérison, mais encore la
réapparition prochaine comme un des personnages principaux de notre
histoire.

Au moment de se séparer de son compagnon, lord Murrey se retourna vers
lui:

—À propos, Monsieur, lui dit-il, je donne dans trois jours un grand
dîner aux autorités de l'île; j'espère que vous me ferez l'honneur
d'être un de mes convives?

—Avec le plus grand plaisir, milord, répondit le jeune homme; mais
encore, avant que j'accepte est-il convenable que, de mon côté, je dise
à Votre Grâce qui je suis....

—Vous vous ferez annoncer en entrant chez moi, Monsieur, répondit lord
Murrey, et alors je saurai qui vous êtes; en attendant, je sais ce que
vous valez, et c'est ce qu'il me faut.

Puis saluant son compagnon de route de la main et du sourire, le
nouveau gouverneur descendit dans la yole d'honneur avec le capitaine
et s'éloignant du brick sous l'impulsion rapide de dix vigoureux
rameurs, il toucha bientôt la terre à la fontaine du Chien-de-Plomb.

En ce moment, les soldats, rangés en bataille, présentèrent les armes,
les tambours battirent aux champs, les canons des forts et de la
frégate retentirent à la fois, et, pareils à un écho, ceux des autres
bâtiments leur répondirent; aussitôt des acclamations universelles de
«Vive lord Murrey!» accueillirent joyeusement le nouveau gouverneur,
qui, après avoir gracieusement salué ceux qui lui faisaient cette
honorable réception, s'achemina, entouré des principales autorités de
l'île, vers le palais.

Et, cependant, ces hommes qui faisaient fête au représentant de Sa
Majesté Britannique et qui applaudissaient à son arrivée, étaient bien
les mêmes hommes qui, autrefois, avaient pleuré le départ des Français;
mais aussi, c'est que quatorze ans s'étaient écoulés depuis cette
époque; la génération ancienne avait en partie disparu, et la
génération nouvelle ne gardait le souvenir des choses passées que par
ostentation et comme on garde une vieille charte de famille. Quatorze
ans s'étaient écoulés, avons-nous déjà dit, et c'est plus qu'il n'en
faut pour oublier la mort de son meilleur ami, pour violer un serment
juré; plus qu'il n'en faut enfin pour tuer, enterrer et débaptiser un
grand homme ou une grande nation.




Chapitre V—L'enfant prodigue


Tous les yeux avaient suivi lord Murrey jusqu'à l'hôtel du
gouvernement; mais, lorsque la porte du palais se fut refermée sur lui
et sur ceux qui l'accompagnaient, tous les yeux se reportèrent sur le
navire.

En ce moment, le jeune homme aux cheveux noirs en descendait à son
tour, et la curiosité, qui venait d'abandonner le gouverneur, s'était
reportée sur lui. En effet, on avait vu lord Murrey lui adresser
gracieusement la parole et lui serrer la main; de sorte que la foule
assemblée décidait, avec sa sagacité ordinaire, que cet étranger était
quelque jeune seigneur appartenant à la haute aristocratie de France ou
d'Angleterre. Cette probabilité s'était changée en une véritable
certitude à la vue du double ruban qui ornait sa boutonnière, et dont
l'un, il faut bien l'avouer, était un peu moins répandu à cette époque
qu'il ne l'est aujourd'hui. Au reste, les habitants de Port-Louis
eurent le temps d'examiner le nouvel arrivant; car, après avoir cherché
des yeux autour de lui comme s'il se fût attendu à trouver quelqu'un de
ses amis ou de ses parents sur la jetée, il s'était arrêté au bord de
la mer, attendant que les chevaux du gouverneur fussent débarqués;
puis, quand cette opération fut terminée, un domestique au teint
basané, vêtu du costume des Maures d'Afrique, avec lequel l'étranger
avait échangé quelques mots dans une langue inconnue, en équipa deux à
la manière arabe, et, les prenant tous deux en bride, car on ne pouvait
se fier encore à leurs jambes engourdies, il suivit son maître, qui
s'était déjà acheminé à pied vers la chaussée, regardant toujours
autour de lui, comme s'il se fût attendu à voir apparaître tout à coup,
au milieu de toutes ces figures insignifiantes, une figure amie.

Parmi les groupes qui attendaient les étrangers à l'endroit qu'on
appelle caractéristiquement la Pointe-aux-Blagueurs, il y en avait un
dont le centre se composait d'un gros homme de cinquante à
cinquante-quatre ans, aux cheveux grisonnants, aux traits vulgaires, à
la voix éclatante, aux favoris taillés en pointe et venant joindre de
chaque côté le coin de la bouche, et d'un beau garçon de vingt-cinq à
vingt-six ans; le gros homme était vêtu d'une redingote de mérinos
marron, d'un pantalon de nankin et d'un gilet de piqué blanc. Il
portait une cravate à coins brodés, et un long jabot, garni de
dentelle, flottait sur sa poitrine. Le jeune homme, dont les traits, un
peu plus accentués que ceux de son voisin, avaient cependant avec
ceux-ci une telle ressemblance, qu'il était évident que ces deux
individus se touchaient par les liens les plus proches de la parenté,
était coiffé d'un chapeau gris, portait un mouchoir de soie noué
négligemment autour du cou, était vêtu d'un gilet et d'un pantalon
blancs.

—Voilà, par ma foi, un joli garçon, dit le gros homme en regardant
l'étranger, qui passait en ce moment à quelques pas de lui, et je
conseille, s'il doit faire séjour dans notre île, à nos mères et à nos
maris de veiller sur leurs femmes et leurs filles.

—Voilà un joli cheval, dit le jeune homme en portant un lorgnon à son
œil; pur sang, si je ne me trompe, tout ce qu'il y a de plus arabe,
arabissime.

—Connais-tu ce monsieur, Henri? demanda le gros homme.

—Non, mon père; mais, s'il veut vendre son cheval, je sais bien qui lui
en donnera mille piastres.

—Ce sera Henri de Malmédie, n'est-ce pas, mon enfant? dit le gros
homme, et tu feras bien, si le cheval te plaît, de t'en passer la
fantaisie; tu le peux, tu es riche.

Sans doute l'étranger entendit l'offre de M. Henri et l'approbation
qu'y donnait son père, car sa lèvre se releva dédaigneusement, et il
fixa tour à tour sur le père et sur le fils un regard hautain, et qui
n'était pas exempt de menace, puis, plus instruit sans doute à leur
égard qu'ils ne l'étaient au sien, il continua sa route en murmurant:

—Encore eux! Toujours eux!

—Que nous veut donc ce muscadin? demanda M. de Malmédie à ceux qui
l'entouraient.

—Je n'en sais rien, mon père, répondit Henri; mais à la première fois
que nous le rencontrerons, s'il nous regarde encore de la même manière,
je vous promets de le lui demander.

—Que veux-tu, Henri, dit M. de Malmédie d'un air de pitié pour
l'ignorance de l'étranger, le pauvre garçon ne sait pas qui nous
sommes.

—Eh bien, alors, je le lui apprendrai, moi, murmura Henri.

Pendant ce temps, l'étranger, dont le dédaigneux regard avait éveillé
ce menaçant colloque, avait, sans paraître s'inquiéter de l'impression
produite par son passage, et, sans daigner se retourner pour en voir
l'effet, continué son chemin vers le rempart. Parvenu au tiers du
jardin de la Compagnie, à peu près, son attention fut attirée par un
groupe qui s'était formé sur un petit pont, lequel communiquait du
jardin avec la cour d'une maison de belle apparence, et dont le centre
était occupé par une ravissante jeune fille de quinze ou seize ans, que
l'étranger, homme d'art sans doute, et, par conséquent, amoureux de
toute beauté, s'arrêta pour regarder plus à son aise. Quoique sur le
seuil de sa maison, la jeune fille, qui sans doute appartenait à l'une
des plus riches familles de l'île, avait auprès d'elle une gouvernante
européenne, qu'à ses longs cheveux blonds et à la transparence de sa
peau, on reconnaissait pour une Anglaise, tandis qu'un vieux nègre, aux
cheveux grisonnants, vêtu d'une veste et d'un pantalon de basin blanc,
se tenait prêt, les yeux fixés sur elle, et, pour ainsi dire, le pied
levé, à exécuter ses moindres ordres. Peut-être aussi, comme toute
chose grandit par le contraste, cette beauté, que nous avons signalée
comme merveilleuse, s'augmentait-elle encore de la laideur du
personnage qui se tenait debout, muet et immobile devant elle, et avec
lequel elle essayait d'entamer des négociations à l'endroit d'un de ces
charmants éventails d'ivoire découpé, transparent et fragile comme une
dentelle.

En effet, celui qui causait avec elle était un individu au corps
osseux, au teint jaune, aux yeux relevés par les coins, coiffé d'un
large chapeau de paille, duquel s'échappait, comme un échantillon des
cheveux dont aurait pu être couvert le crâne qu'il abritait, une longue
natte qui lui tombait jusqu'au milieu du dos; il était vêtu d'un
pantalon de coton bleu descendant jusqu'à mi-jambe et d'une blouse de
même étoffe et de même couleur, descendant jusqu'au milieu des cuisses.
À ses pieds était un bambou, long d'une toise, supportant à chacune de
ses extrémités un panier, dont la double pesanteur faisait, lorsque le
bambou était posé par le milieu sur l'épaule du marchand, plier cette
longue canne comme un arc. Ces paniers étaient remplis de ces mille
petits brimborions qui, aux colonies comme en France, dans la boutique
en plein air du commerçant des tropiques comme dans les élégants
magasins d'Alphonse Giroux et de Susse, font tourner la tête aux jeunes
filles et quelquefois même à leurs mères. Or, comme nous l'avons dit,
la belle créole, au milieu de toutes ces merveilles éparpillées sur une
natte étendue à ses pieds, s'était arrêtée pour le moment à un éventail
représentant des maisons, des pagodes et des palais impossibles, des
chiens, des lions et des oiseaux fantastiques; enfin, mille portraits
d'hommes, de bâtiments et d'animaux qui n'ont jamais existé que dans la
drolatique imagination des habitants de Canton et de Pékin.

Elle demandait donc purement et simplement le prix de cet éventail.

Mais là était la difficulté. Le Chinois, débarqué depuis quelques jours
seulement, ne savait pas un seul mot ni de français, ni d'anglais, ni
d'italien, ignorance qui ressortait clairement de son silence, à la
triple demande qui lui avait été successivement faite dans ces trois
langues. Cette ignorance était même déjà si bien connue dans la
colonie, que l'habitant des bords du fleuve Jaune n'était désigné à
Port-Louis que sous le nom de _Miko-Miko_, les deux seuls mots qu'il
prononçât tout en parcourant les rues de la ville, portant son long
bambou chargé de paniers tantôt sur une épaule, tantôt sur l'autre, et
qui, selon toute probabilité, voulaient dire: _Achetez, achetez_. Les
relations qui s'étaient établies jusqu'alors entre Miko-Miko et ses
pratiques étaient donc purement et simplement des relations de gestes
et de signes. Or, comme la belle jeune fille n'avait jamais eu
l'occasion de faire une étude approfondie de la langue de l'abbé de
l'Épée, elle se trouvait dans une parfaite impossibilité de comprendre
Miko-Miko et de se faire comprendre par lui.

Ce fut en ce moment que l'étranger s'approcha d'elle.

—Pardon, Mademoiselle, lui dit-il; mais, en voyant l'embarras dans
lequel vous vous trouvez, je m'enhardis à vous offrir mes services:
puis-je vous être bon à quelque chose et daignerez-vous m'accepter pour
interprète?

—Oh! Monsieur, répondit la gouvernante, tandis que les joues de la
jeune fille se couvraient d'une couche du plus beau carmin, je vous
suis mille fois obligée de votre offre; mais voilà mademoiselle Sara et
moi qui épuisons, depuis dix minutes, toute notre science philologique
sans parvenir à nous faire entendre de cet homme. Nous lui avons parlé
tour à tour français, anglais et italien, et il n'a répondu à aucune de
ces langues.

—Monsieur connaît peut-être quelque langue que parlera cet homme, ma
mie Henriette, répondit la jeune fille; et j'ai si grande envie de cet
éventail, que, si Monsieur parvenait à m'en dire le prix, il m'aurait
rendu un véritable service.

—Mais vous voyez bien que c'est impossible, reprit ma mie Henriette:
cet homme ne parle aucune langue.

—Il parle au moins celle du pays où il est né, dit l'étranger.

—Oui, mais il est né en Chine; et qui est-ce qui parle chinois?

L'inconnu sourit, et, se tournant vers le marchand, il lui adressa
quelques mots dans une langue étrangère.

Nous essayerons vainement de dire l'expression d'étonnement qui se
peignit sur les traits du pauvre Miko-Miko, lorsque les accents de sa
langue maternelle résonnèrent à son oreille comme l'écho d'une musique
lointaine. Il laissa tomber l'éventail qu'il tenait, et, s'élançant les
yeux fixes et la bouche béante vers celui qui venait de lui adresser la
parole, il lui saisit la main et la baisa à plusieurs reprises; puis,
comme l'étranger répétait la question qu'il lui avait déjà faite, il se
décida enfin à répondre; mais ce fut avec une expression dans le regard
et un accent dans la voix qui formaient un des plus étranges contrastes
qu'on puisse imaginer; car, de l'air le plus attendri et le plus
sentimental du monde, il venait tout bonnement de lui dire le prix de
l'éventail.

—C'est vingt livres sterling, Mademoiselle dit l'étranger se retournant
vers la jeune fille; quatre-vingt-dix piastres à peu près.

—Mille fois merci, Monsieur! répondit Sara en rougissant de nouveau.
Puis, se retournant vers sa gouvernante: n'est-ce pas vraiment bien
heureux, ma mie Henriette, lui dit-elle en anglais, que Monsieur parle
la langue de cet homme?

—Et surtout bien étonnant, répondit ma mie Henriette.

—C'est pourtant une chose toute simple, Mesdames, répondit l'étranger
dans la même langue. Ma mère mourut que je n'avais que trois mois
encore, et l'on me donna pour nourrice une pauvre femme de l'île
Formose qui était au service de notre maison, sa langue est donc la
première que je balbutiai; et, quoique je n'aie pas trouvé souvent
l'occasion de la parler, j'en ai, comme vous l'avez vu, retenu quelques
mots, ce dont je me féliciterai toute ma vie puisque j'ai pu, grâce à
ces quelques mots, vous rendre un léger service.

Puis, glissant dans la main du Chinois un quadruple d'Espagne, et,
faisant signe à son domestique de le suivre, le jeune homme partit en
saluant avec une parfaite aisance mademoiselle Sara et ma mie
Henriette.

L'étranger suivit la rue de Moka; mais à peine eut-il fait un mille sur
la route qui conduit aux Pailles, et fut-il arrivé au pied de la
montagne de la Découverte, qu'il s'arrêta tout à coup, et que ses yeux
se fixèrent sur un banc construit à mi-côte de la montagne, et au
milieu duquel, dans une immobilité parfaite, les deux mains posées sur
ses genoux et les yeux fixés sur la mer, était assis un vieillard. Un
instant l'étranger regarda cet homme d'un air de doute; puis, comme si
ce doute avait disparu devant une conviction entière:

—C'est bien lui, murmura-t-il; mon Dieu! comme il est changé!

Alors, après avoir regardé un instant encore le vieillard avec un air
de singulier intérêt, le jeune homme prit un chemin par lequel il
pouvait arriver près de lui sans être vu, manœuvre qu'il exécuta
heureusement, après s'être arrêté deux ou trois fois en route en
appuyant sa main sur sa poitrine, comme pour donner à une émotion trop
forte le temps de se calmer.

Quant au vieillard, il ne bougea point à l'approche de l'étranger, si
bien qu'on eût pu croire qu'il n'avait pas même entendu le bruit de ses
pas; ce qui eût été une erreur, car à peine le jeune homme se fut-il
assis sur le même banc que lui, qu'il tourna la tête de son côté, et
que, le saluant avec timidité, il se leva et fit quelques pas pour
s'éloigner:

—Oh! ne vous dérangez pas pour moi, Monsieur, dit le jeune homme.

Le vieillard se rassit aussitôt, non plus au milieu du banc, mais à son
extrémité.

Alors il y eut un moment de silence entre le vieillard, qui continua de
regarder la mer, et l'étranger, qui regardait le vieillard. Enfin, au
bout de cinq minutes de muette et profonde contemplation, l'étranger
prit la parole:

—Monsieur, dit-il à son voisin, vous n'étiez sans doute point là,
lorsqu'il y a une heure et demie à peu près, le _Leycester_ a jeté
l'ancre dans le port?

—Pardonnez-moi, Monsieur, j'y étais, répondit le vieillard avec un
accent où se confondaient l'humilité et l'étonnement.

—Alors, reprit le jeune homme, alors vous ne preniez aucun intérêt à
l'arrivée de ce bâtiment venant d'Europe?

—Pourquoi cela, Monsieur? demanda le vieillard de plus en plus étonné.

—C'est qu'en ce cas, au lieu de rester ici, vous seriez comme tout le
monde descendu sur le port.

—Vous vous trompez, Monsieur, vous vous trompez, répondit
mélancoliquement le vieillard en secouant sa tête blanchie; je prends
au contraire, et j'en suis certain, un plus grand intérêt que personne
à ce spectacle. Chaque fois qu'il arrive un bâtiment, n'importe de quel
pays ce bâtiment arrive, je viens depuis quatorze années voir s'il ne
m'apporte pas quelque lettre de mes enfants, ou mes enfants eux-mêmes;
et, comme cela me fatiguerait trop d'être debout, je viens dès le matin
m'asseoir ici, à la même place d'où je les ai vus partir; et je reste
là tout le jour, jusqu'à ce que, chacun s'étant retiré, tout espoir
soit perdu pour moi.

—Mais comment ne descendez-vous pas vous-même jusqu'au port? demanda
l'étranger.

—C'est aussi ce que j'ai fait pendant les premières années, répondit le
vieillard: mais alors je connaissais trop vite mon sort; et, comme
chaque déception nouvelle devenait plus pénible, j'ai fini par
m'arrêter ici, et j'envoie à ma place mon nègre Télémaque. Ainsi
l'espoir dure plus longtemps. S'il revient vite, je crois qu'il
m'annonce leur arrivée, s'il tarde à revenir, je crois qu'il attend une
lettre. Puis il revient la plupart du temps les mains vides. Alors je
me lève et je m'en retourne seul comme je suis venu; je rentre dans ma
maison déserte, et je passe la nuit à pleurer en me disant: «Ce sera
sans doute pour la prochaine fois.»

—Pauvre père! murmura l'étranger.

—Vous me plaignez, Monsieur? demanda le vieillard avec étonnement.

—Sans doute, je vous plains, répondit le jeune homme.

—Vous ne savez donc pas qui je suis?

—Vous êtes homme et vous souffrez.

—Mais je suis mulâtre, répondit le vieillard d'une voix basse et
profondément humiliée.

Une vive rougeur passa sur le front du jeune homme.

—Et moi aussi, Monsieur, je suis mulâtre, répondit-il.

—Vous? s'écria le vieillard.

—Oui, moi, répondit l'étranger.

—Vous êtes mulâtre, vous, Monsieur? et le vieillard regardait avec
étonnement le ruban rouge et bleu noué à la redingote de l'étranger.
Vous êtes mulâtre? Oh! alors votre pitié ne m'étonne plus. Je vous
avais pris pour un blanc mais, du moment que vous êtes homme de couleur
comme moi, c'est autre chose; vous êtes un ami, un frère.

—Oui, un ami, un frère, dit le jeune homme en tendant les deux mains au
vieillard.

Puis il murmura à voix basse et en le regardant avec une indéfinissable
expression de tendresse:

—Et plus que cela encore, peut-être.

—Alors je puis donc tout vous dire, continua le vieillard. Ah! je sens
que cela me fera du bien, de parler de ma douleur. Imaginez-vous,
Monsieur, que j'ai, ou plutôt que j'avais, car Dieu seul sait si tous
deux vivent encore; imaginez-vous que j'avais deux enfants, deux fils
que j'aimais tous deux de l'amour d'un père, un surtout.

L'étranger tressaillit et se rapprocha encore du vieillard.

—Cela vous étonne, n'est-ce pas, reprit le vieillard, que je fasse une
différence entre ces deux enfants, et que je préfère l'un à l'autre?
Oui, cela ne doit pas être, je le sais; oui, cela est injuste, je
l'avoue; mais c'était le plus jeune, c'était le plus faible, voilà mon
excuse.

L'étranger porta la main à son front, et, profitant du moment où le
vieillard, honteux de la confession qu'il venait de faire, détournait
la tête, il essuya une larme.

—Oh! si vous les aviez connus tous deux, continua le vieillard, vous
auriez compris cela. Ce n'est pas que Georges,—il s'appelait
Georges,—ce n'est pas que Georges fût le plus beau; oh! non, au
contraire, son frère Jacques était bien mieux que lui; mais il avait
dans son pauvre petit corps un esprit si intelligent, si ardent, si
ferme, que, si je l'eusse mis au collège de Port-Louis avec les autres
enfants, je suis bien certain que, quoiqu'il n'eût que douze ans, il
eût bientôt dépassé tous les autres élèves.

Les yeux du vieillard brillèrent un instant d'orgueil et
d'enthousiasme; mais ce changement passa avec la rapidité de l'éclair,
et son regard avait déjà repris son expression vague, plaintive et
mate, lorsqu'il ajouta:

—Mais je ne pouvais pas le mettre au collège ici. Le collège a été
fondé pour les blancs, et nous ne sommes que des mulâtres.

À son tour, la physionomie du jeune homme s'alluma, et il passa sur sa
figure comme une flamme de dédain et de colère sauvage.

Le vieillard continua sans même remarquer le mouvement de l'étranger.

—C'est pour cela que je les ai envoyés tous deux en France, espérant
que l'éducation fixerait l'humeur vagabonde de l'aîné et dompterait le
caractère trop entier du second; mais il paraît que Dieu n'approuvait
pas ma résolution car, dans un voyage qu'il a fait à Brest, Jacques
s'est embarqué à bord d'un corsaire, et, depuis, je n'ai reçu de ses
nouvelles que trois fois, et, à chaque fois, d'un point du monde
opposé; et Georges a laissé développer en grandissant ce germe
d'inflexibilité qui m'effrayait en lui. Celui-là m'a écrit plus
souvent, tantôt d'Angleterre, tantôt d'Égypte, tantôt d'Espagne, car il
a beaucoup voyagé aussi, et, quoique ses lettres soient fort belles, je
vous le jure, je n'ai pas osé les montrer à personne.

—Ainsi, ni l'un ni l'autre ne vous ont jamais parlé de l'époque de leur
retour?

—Jamais; et qui sait si même je les reverrai un jour car, de mon côté,
quoique le moment où je les reverrai doive être le moment le plus
heureux de ma vie, je ne leur ai jamais dit de revenir. S'ils demeurent
là-bas, c'est qu'ils y sont plus heureux qu'ils ne le seraient ici;
s'ils n'éprouvent pas le besoin de revoir leur vieux père, c'est qu'ils
ont trouvé en Europe des gens qu'ils aiment mieux que lui. Qu'il soit
donc fait selon leur désir, surtout si ce désir peut les conduire au
bonheur. Cependant, quoique je les regrette tous deux également, c'est
cependant Georges qui me manque le plus, et c'est celui-là qui me fait
le plus de peine en ne me parlant jamais de retour.

—S'il ne vous parle pas de retour Monsieur, reprit l'étranger d'une
voix dont il cherchait inutilement à comprimer l'émotion, c'est
peut-être qu'il se réserve le plaisir de vous surprendre, et qu'il veut
vous faire achever dans le bonheur une journée commencée dans
l'attente.

—Plût à Dieu! dit le vieillard en levant les yeux et les mains au ciel.

—C'est peut-être, continua le jeune homme avec une voix de plus en plus
émue, qu'il veut se glisser près de vous sans être reconnu de vous, et
jouir ainsi de votre présence, de votre amour et de vos bénédictions.

—Ah! il serait impossible que je ne le reconnusse pas.

—Et cependant, s'écria le jeune homme incapable de résister plus
longtemps au sentiment qui l'agitait, vous ne m'avez pas reconnu, mon
père!

—Vous!... toi!... toi!... s'écria à son tour le vieillard en parcourant
l'étranger d'un regard avide, tandis qu'il tremblait de tous ses
membres, la bouche entrouverte et souriant avec doute.

Puis, secouant la tête:

—Non, non, ce n'est pas Georges, dit-il; il y a bien quelque
ressemblance entre vous et lui; mais il n'est pas grand, il n'est pas
beau comme vous; ce n'est qu'un enfant, et vous, vous êtes un homme.

—C'est moi, c'est bien moi, mon père; mais reconnaissez-moi donc,
s'écria Georges; mais songez que quatorze ans se sont écoulés depuis
que je ne vous ai vu; songez que j'en ai aujourd'hui vingt-six, et, si
vous doutez, tenez, tenez, voyez cette cicatrice à mon front, c'est la
trace du coup que m'a donné M. de Malmédie le jour où vous avez si
glorieusement pris un drapeau anglais. Oh! ouvrez-moi vos bras, mon
père, et, quand vous m'aurez embrassé, quand vous m'aurez pressé sur
votre cœur, vous ne douterez plus que je ne sois votre fils.

Et à ces mots l'étranger se jeta au cou du vieillard, qui, regardant
tantôt le ciel et tantôt son enfant, ne pouvait croire à tant de
bonheur, et qui ne se décida à embrasser le beau jeune homme que
lorsque celui-ci eût répété vingt fois qu'il était bien Georges.

En ce moment Télémaque parut au pied de la montagne de la Découverte,
les bras pendants, l'œil morne et la tête penchée, désespéré qu'il
était de revenir encore cette fois vers son maître sans lui rapporter
quelque nouvelle de l'un ou de l'autre de ses enfants.




Chapitre VI—Transfiguration


Et maintenant il faut que nos lecteurs nous permettent d'abandonner ce
père et ce fils à la joie du retour, et, revenant avec nous sur le
passé, consentent à suivre avec nous la transfiguration physique et
morale qui s'était opérée pendant l'espace de ces quatorze ans dans le
héros de cette histoire, que nous lui avons fait entrevoir enfant et
que nous venons de lui montrer jeune homme.

Nous avions d'abord eu l'idée de mettre purement et simplement sous les
yeux du lecteur le récit que fit Georges à son père des événements de
ces quatorze années: mais nous avons réfléchi que, ce récit étant une
histoire toute de pensées intimes et de sensations secrètes, on
pourrait se défier avec raison de la véracité d'un homme du caractère
de Georges, surtout lorsque cet homme parle de lui-même. Nous avons
donc résolu de conter, personnellement et à notre guise, cette
histoire, dont nous connaissons chaque détail, promettant d'avance, vu
que notre amour-propre n'est point engagé dans l'affaire, de ne cacher
aucune sensation bonne ou mauvaise, aucune pensée honorable ou
honteuse.

Partons donc du même point d'où Georges était parti lui-même.

Pierre Munier, dont nous avons essayé de tracer le caractère, avait,
dès qu'il était entré dans la vie active, c'est-à-dire dès que
d'enfant, il était devenu homme, adopté vis-à-vis des blancs un système
de conduite dont il ne s'écarta jamais; ne se sentant ni la force ni la
volonté de combattre en duelliste un accablant préjugé, il avait pris
la résolution de désarmer ses adversaires par une soumission
inaltérable et par une inépuisable humilité; sa vie fut tout entière
occupée à excuser sa naissance. Loin de briguer, malgré ses richesses
et son intelligence, aucune fonction administrative, aucun emploi
politique, il avait constamment cherché à se faire oublier en se
perdant dans la foule; la même qui l'avait écarté de la vie publique le
guidait dans la vie privée. Généreux et magnifique par nature, il
tenait sa maison avec une simplicité toute monastique. Chez lui
l'abondance était partout, le luxe nulle part, quoiqu'il eût près de
deux cents esclaves, ce qui constitue aux colonies une fortune de plus
de deux cent mille livres de rente. Il voyagea toujours à cheval,
jusqu'à ce que, forcé par son âge, ou plutôt par les chagrins qui
l'avaient brisé avant l'époque où l'homme est vieux, de changer sa
modeste habitude en une habitude plus aristocratique, il acheta un
palanquin aussi simplement modeste que celui du plus pauvre habitant de
l'île. Toujours soigneux d'éviter la moindre querelle, toujours poli,
complaisant, serviable pour tout le monde, même pour ceux qui, au fond
du cœur, lui étaient antipathiques, il eut mieux aimé perdre dix
arpents de terre que d'élever ou même de soutenir un procès qui lui en
eût fait gagner vingt. Quelque habitant avait-il besoin d'un plant de
café, de manioc ou de canne à sucre il était sûr de les trouver chez
Pierre Munier, qui le remerciait encore de lui avoir donné la
préférence. Or, tous ces bons procédés, qui étaient au fond l'instinct
de son excellent cœur, mais qui pouvaient paraître le résultat de son
caractère timide, lui avaient valu l'amitié de ses voisins sans doute,
mais une amitié toute passive, qui, n'ayant jamais eu même l'idée de
lui faire du bien, se bornait purement et simplement à ne pas lui faire
de mal. Encore, parmi ceux-ci, y en avait-il quelques-uns qui, ne
pouvant pardonner à Pierre Munier sa fortune immense, ses nombreux
esclaves et sa réputation sans tache, s'acharnaient à l'écraser
constamment sous le préjugé de la couleur. M. de Malmédie et son fils
Henri étaient de ce nombre.

Georges, né dans les mêmes conditions que son père, mais que la
faiblesse de sa constitution avait éloigné des exercices physiques,
avait tourné vers les réflexions toutes ses facultés internes, et, mûr
avant l'âge, comme le sont en général tous les enfants maladifs, il
avait observé d'instinct la conduite de son père, dont il avait, tout
jeune encore, pénétré les motifs; or, l'orgueil viril qui bouillonnait
dans la poitrine de cet enfant lui avait fait prendre en haine les
blancs qui le méprisaient, et, en dédain, les mulâtres qui se
laissaient mépriser. Aussi se résolut-il bien à suivre une conduite
tout opposée à celle qu'avait tenue son père, et à marcher, quand la
force lui serait venue, d'un pas ferme et hardi au-devant de ces
absurdes oppressions de l'opinion, et si elles ne lui faisaient point
place, à les prendre corps à corps comme Hercule Antée, et à les
étouffer entre ses bras. Le jeune Annibal, excité par son père, avait
juré haine éternelle à une nation; le jeune Georges, malgré son père,
jura guerre à mort à un préjugé.

Georges quitta la colonie après la scène que nous avons racontée,
arriva en France avec son frère, et entra au collège Napoléon. À peine
assis sur les bancs de la dernière classe, il comprit la différence des
rangs, et voulut arriver au premier: pour lui, la supériorité était une
nécessité d'organisation; il apprit vite et bien. Un premier succès
affermit sa volonté en lui donnant la mesure de sa puissance. Sa
volonté en devint plus forte et ses succès en devinrent plus grands. Il
est vrai de dire que ce travail de l'esprit, que ce développement de la
pensée, laissaient le corps dans son état de chétivité primitive: le
moral absorbait le physique, la lame brûlait le fourreau; mais Dieu
avait donné un appui au pauvre arbrisseau. Georges reposait en paix
sous la protection de Jacques, qui était le plus robuste et le plus
paresseux de sa classe, comme Georges en était le plus travailleur et
le plus faible.

Malheureusement, cet état de choses dura peu. Deux ans après leur
arrivée, comme Jacques et Georges étaient allés passer leurs vacances à
Brest, chez un correspondant de leur père auquel ils étaient
recommandés, Jacques, qui avait toujours eu un goût décidé pour la
marine, profita de l'occasion qui s'offrait, et, ennuyé de sa prison,
comme il appelait le collège, s'embarqua sur un corsaire, qu'il donna à
son père, dans une lettre qu'il lui écrivit, pour un bâtiment de
l'État. De retour au collège, Georges sentit alors cruellement
l'absence de son frère. Sans défense contre les jalousies qu'avaient
suscitées ses triomphes d'écolier, et qui, du moment qu'elles pouvaient
être assouvies, devenaient de véritables haines, il fut honni par les
uns, battu par les autres, maltraité par tous; chacun avait pour lui
son injure favorite. Ce fut une rude épreuve; Georges la supporta
courageusement.

Seulement, il réfléchit plus profondément que jamais sur sa position et
comprit que la supériorité morale n'était rien sans la supériorité
physique; qu'il fallait l'une pour faire respecter l'autre, et que la
réunion de ces deux qualités faisait seule un homme complet. À partir
de cette heure, il changea complètement de manière de vivre; de timide,
retiré, inactif qu'il était, il devint joueur, turbulent, tapageur. Il
travaillait bien encore, mais seulement assez pour conserver cette
prééminence intellectuelle qu'il avait acquise dans les années
précédentes. Dans les commencements, il fut maladroit, et l'on se moqua
de lui. Georges reçut mal la plaisanterie, et cela à dessein. Georges
n'avait pas naturellement le courage sanguin, mais le courage bilieux,
c'est-à-dire que son premier mouvement, au lieu de le jeter dans le
danger, était de lui faire faire un pas en arrière pour l'éviter. Il
lui fallait la réflexion pour être brave, et, quoique cette bravoure
soit la plus réelle, puisqu'elle est la bravoure morale, il s'en
effraya comme d'une lâcheté.

Il se battit donc à chaque querelle, ou plutôt il fut battu; mais,
vaincu une fois, il recommença tous les jours jusqu'à ce qu'il fut
vainqueur, non pas parce qu'il était le plus fort, mais parce qu'il
était plus aguerri, parce qu'au milieu du combat le plus acharné, il
conservait un admirable sang-froid, et que, grâce à ce sang-froid, il
profitait de la moindre faute de son adversaire. Cela le fit respecter,
et dès lors on commença à regarder à deux fois pour l'insulter; car, si
faible que soit un ennemi, on hésite à engager la lutte avec lui quand
on le sait déterminé; d'ailleurs, cette prodigieuse ardeur avec
laquelle il embrassait cette nouvelle vie portait ses fruits: la force
lui venait peu à peu; aussi, encouragé par ses premiers essais, tant
que durèrent les vacances suivantes, Georges n'ouvrit pas un livre; il
commença à apprendre à nager, à faire des armes, à monter à cheval,
s'imposant une fatigue continuelle, fatigue qui, plus d'une fois, lui
donna la fièvre, mais à laquelle il finit cependant par s'habituer.
Alors aux exercices d'adresse il ajouta des travaux de force: pendant
des heures entières, il bêchait la terre comme un laboureur; pendant
des jours entiers, il portait des fardeaux comme un manœuvre; puis, le
soir venu, au lieu de se coucher dans un lit chaud et doux, il
s'enveloppait dans son manteau, se jetait sur une peau d'ours et
dormait là toute la nuit. Un instant, la nature surprise hésita, ne
sachant si elle devait rompre ou triompher. Georges sentait qu'il
jouait sa vie, mais que lui importait sa vie; si sa vie n'était pas
pour lui la domination de la force et la supériorité de l'adresse? La
nature fut la plus puissante; la faiblesse physique, vaincue devant
l'énergie de la volonté, disparut comme un serviteur infidèle chassé
par un maître inflexible. Enfin, trois mois d'un pareil régime
fortifièrent tellement le pauvre chétif, qu'à son retour ses camarades
hésitaient à le reconnaître. Alors ce fut lui qui chercha querelle aux
autres et qui battit, à son tour, ceux qui l'avaient tant de fois
battu. Alors ce fut lui qui fut craint et qui, étant craint, fut
respecté.

Au reste, par une harmonie toute naturelle, à mesure que la force se
répandait dans le corps, la beauté s'épanouissait sur le visage;
Georges avait toujours eu des yeux superbes et des dents magnifiques;
il laissa pousser ses longs cheveux noirs dont à force de soins il
corrigea la rudesse native et qui s'assouplirent sous le fer. Sa pâleur
maladive disparut pour faire place à un teint mat plein de mélancolie
et de distinction: enfin, le jeune homme s'étudia à être beau, comme
l'enfant s'étudiait à être fort et adroit.

Aussi, lorsque Georges, après avoir fait sa philosophie, sortit du
collège, c'était un gracieux cavalier de cinq pieds quatre pouces, et,
comme nous l'avons dit, quoiqu'un peu mince, admirablement pris dans sa
taille. Il savait à peu près tout ce qu'un jeune homme du monde doit
savoir. Mais il comprit que ce n'était pas assez que d'être, en toutes
choses, de la force du commun des hommes; il décida qu'en toutes choses
il leur serait supérieur.

Au reste, les études qu'il avait résolu de s'imposer lui devenaient
faciles, débarrassé qu'il était de ses travaux scolastiques, et maître
désormais de tout son temps. Il fixa à l'emploi de sa journée des
règles dont il résolut de ne pas se départir: le matin, à six heures,
il montait à cheval; à huit heures, il allait au tir au pistolet; de
dix heures à midi, il faisait des armes; de midi à deux heures, il
suivait les cours de la Sorbonne; de trois à cinq heures, il dessinait
tantôt dans un atelier, tantôt dans un autre; enfin, le soir, il allait
ou au spectacle ou dans le monde, dont son élégante courtoisie, bien
plus encore que sa fortune, lui ouvrait toutes les portes.

Aussi Georges se lia-t-il avec tout ce que Paris avait de mieux en
artistes, en savants et en grands seigneurs; aussi Georges, également
familier avec les arts, la science et la fashion, fut-il bientôt cité
comme un des esprits les plus intelligents, comme un des penseurs les
plus logiques, et comme un des cavaliers les plus distingués de la
capitale. Georges avait donc à peu près atteint son but.

Cependant, il lui restait une dernière épreuve à faire: certain d'être
maître des autres, il ignorait encore s'il était maître de lui-même;
or, Georges n'était pas homme à conserver un doute sur quelque chose
que ce fût; il résolut de s'éclairer sur son propre compte.

Georges avait souvent craint de devenir joueur.

Un jour, il sortit les poches pleines d'or, et s'achemina vers
Frascati. Georges s'était dit: «Je jouerai trois fois; à chaque fois,
je jouerai trois heures, et, pendant ces trois heures, je risquerai dix
mille francs: puis, passé ces trois heures, que j'aie perdu ou gagné,
je ne jouerai plus.»

Le premier jour, Georges perdit ses dix mille francs en moins d'une
heure et demie. Il n'en resta pas moins ses trois heures à regarder
jouer les autres, et, quoiqu'il eût dans un portefeuille et en billets
de banque les vingt mille francs qu'il était décidé à hasarder dans les
deux essais qui lui restaient à faire, il ne jeta pas sur le tapis un
louis de plus qu'il ne s'était proposé.

Le second jour, Georges gagna d'abord vingt-cinq mille francs; puis,
comme il s'était imposé à lui-même de jouer trois heures, il continua
de jouer, et reperdit tout son gain, plus deux mille francs de son
argent; en ce moment il s'aperçut qu'il jouait depuis trois heures et
cessa avec la même ponctualité que la veille.

Le troisième jour, Georges commença par perdre; mais, sur son dernier
billet de banque, la fortune changea, et la chance lui redevint
favorable; il lui restait trois quarts d'heure à jouer; pendant ces
trois quarts d'heure, Georges joua avec un de ces bonheurs étranges,
dont les habitués des tripots perpétuent le souvenir par des traditions
orales: pendant ces trois quarts d'heure, Georges eut l'air d'avoir
fait un pacte avec le diable, à l'aide duquel un démon invisible lui
soufflait d'avance à l'oreille la couleur qui allait sortir et la carte
qui allait gagner. L'or et les billets de banque s'entassaient devant
lui, à la grande stupéfaction des assistants. Georges ne pensait plus
lui-même; il jetait son argent sur la table et disait au banquier: «Où
vous voudrez.» Le banquier plaçait l'argent au hasard, et Georges
gagnait. Deux joueurs de profession, qui avaient suivi sa veine et qui
avaient gagné des sommes énormes, crurent que le moment était arrivé
d'adopter une marche contraire, ils parièrent alors contre lui; mais la
fortune resta fidèle à Georges. Ils reperdirent tout ce qu'ils avaient
gagné, puis tout ce qu'ils avaient sur eux; puis, comme ils étaient
connus pour des gens sûrs, ils empruntèrent au banquier cinquante mille
francs qu'ils reperdirent encore. Quant à Georges, impassible, sans
qu'une seule émotion transpirât sur son visage, il voyait s'augmenter
cette masse d'or et de billets, regardant de temps en temps la pendule
qui devait sonner l'heure de sa retraite. Enfin cette heure sonna.
Georges s'arrêta à l'instant, chargea son domestique de l'or et des
billets gagnés, et, avec le même calme, la même impassibilité qu'il
avait joué, qu'il avait perdu et qu'il avait gagné, il sortit, envié
par tous ceux qui avaient assisté à la scène qui venait de se passer,
et qui s'attendaient à le revoir le lendemain.

Mais, contre l'attente de tout le monde, Georges ne reparut pas. Il fit
plus: il mit l'or et les billets, pêle-mêle, dans un tiroir de son
secrétaire, se promettant de ne rouvrir le tiroir que huit jours après.
Ce jour arrivé, Georges rouvrit le tiroir, et fit la vérification de
son trésor. Il avait gagné deux cent mille francs.

Georges était content de lui; il avait vaincu une passion.

Georges avait les sens ardents d'un homme des tropiques.

À la suite d'une orgie, plusieurs de ses amis le conduisirent chez une
courtisane, célèbre par sa beauté et par sa capricieuse fantaisie. Ce
soir-là, il avait pris à la moderne Laïs une recrudescence de vertu. La
soirée se passa donc à parler morale; on eût cru que la maîtresse de la
maison aspirait au prix Montyon. Cependant, on avait pu voir que les
yeux de la belle prêcheuse se fixaient de temps en temps sur Georges
avec une expression d'ardent désir qui démentait la froideur de ses
paroles. Georges de son côté, trouva cette femme plus désirable encore
qu'on ne lui avait dit. Et, pendant trois jours, le souvenir de cette
séduisante Astarté poursuivit la virginale imagination du jeune homme.
Le quatrième jour, Georges reprit le chemin de la maison qu'elle
habitait, monta l'escalier avec un effroyable battement de cœur, tira
la sonnette avec un mouvement si convulsif, que le cordon faillit lui
rester dans la main; puis, sentant les pas de la femme de chambre qui
s'approchaient, il commanda à son cœur de cesser de battre, à son
visage d'être calme, et, d'une voix dans laquelle il était impossible
de reconnaître la moindre trace d'émotion, il demanda à la femme de
chambre de le conduire à sa maîtresse. Celle-ci avait entendu sa voix.
Elle accourut, joyeuse et bondissante; car l'image de Georges, dont la
vue lui avait fait, au moment où elle l'avait aperçu, une profonde
impression, ne l'avait pas quittée depuis; elle espérait donc que
l'amour, ou du moins le désir, ramenait près d'elle le beau jeune homme
qui avait produit sur elle une si profonde impression.

Elle se trompait: c'était encore une épreuve sur lui-même que Georges
avait résolu de faire: il était venu là pour mettre aux prises une
volonté de fer et des sens de feu. Il resta deux heures près de cette
femme, donnant un pari pour prétexte à son impassibilité, et luttant à
la fois contre le torrent de ses désirs et les caresses de la débauche;
puis, au bout de deux heures, vainqueur dans cette seconde épreuve,
comme il l'avait été dans la première, il sortit.

Georges était content de lui, il avait dompté ses sens.

Nous avons dit que Georges n'avait pas le courage physique qui se jette
au milieu du danger, mais seulement le courage bilieux qui l'attend
lorsqu'il ne peut l'éviter. Georges craignait réellement de n'être pas
brave, et souvent il avait tressailli à cette idée que, dans un péril
imminent, peut-être ne serait-il pas sûr de lui; peut-être enfin se
conduirait-il en lâche. Cette idée tourmentait étrangement Georges;
aussi résolut-il de saisir la première occasion qui s'offrirait de
mettre son âme aux prises avec le danger. Cette occasion se présenta
d'une façon assez étrange.

Un jour, Georges était chez Lepage avec un de ses amis et, en attendant
que la place fût libre, il regardait faire un des habitués de
l'établissement, connu comme il l'était lui-même pour un des meilleurs
tireurs de Paris. Celui qui s'exerçait à cette heure exécutait à peu
près tous ces tours d'incroyable adresse que la tradition attribue à
Saint-Georges et qui font le désespoir des néophytes, c'est-à-dire
qu'il faisait mouche à chaque fois, doublait ses coups de manière que
la seconde empreinte couvrît exactement la première, coupait une balle
sur un couteau, et tentait, enfin, avec une constante réussite, mille
autres expériences pareilles. L'amour-propre du tireur, il faut le
dire, était encore excité par la présence de Georges, que le garçon, en
lui présentant son pistolet, lui avait dit tout bas être au moins d'une
force égale à la sienne, de sorte qu'à chaque coup il se surpassait;
mais, à chaque coup au lieu de recevoir de son voisin le tribut
d'éloges qu'il méritait, il entendait, au contraire, Georges répondre
aux exclamations de la galerie:

—Oui, sans doute, c'est bien tiré, mais ce serait autre chose, si
monsieur tirait sur un homme.

Cette éternelle négation de son adresse, comme duelliste, commença par
étonner le tireur, et finit par le blesser. Il se retourna donc vers
Georges au moment où celui-ci venait, pour la troisième fois, d'émettre
l'opinion dubitative que nous avons rapportée, et, le regardant d'un
air moitié railleur, moitié menaçant:

—Pardon, Monsieur, lui dit-il, mais il me semble que voilà deux ou
trois fois que vous émettez un doute insultant pour mon courage;
voudriez-vous avoir la bonté de me donner une explication claire et
précise des paroles que vous avez dites?

—Mes paroles n'ont pas besoin de commentaire, Monsieur, répondit
Georges, et s'expliquent, ce me semble, suffisamment par elles-mêmes.

—Alors, Monsieur, reprit le tireur, ayez la bonté de les répéter encore
une fois, afin que j'apprécie à la fois et la portée qu'elles ont et
l'intention qui les a dictées.

—J'ai dit, répondit Georges avec la plus parfaite tranquillité, j'ai
dit, en vous voyant faire mouche à tous coups, que vous ne seriez pas
si sûr de votre main ni de votre œil, si l'un et l'autre, au lieu
d'avoir à diriger une balle contre la plaque, devaient la diriger
contre la poitrine d'un homme.

—Et pourquoi cela, je vous prie? demanda le tireur.

—Parce qu'il me semble qu'il doit toujours y avoir, au moment où l'on
fait feu sur son semblable, une certaine émotion qui peut déranger le
coup.

—Vous êtes-vous souvent battu en duel, Monsieur? demanda le tireur.

—Jamais, répondit Georges.

—Alors, il ne m'étonne pas que vous supposiez qu'en pareille
circonstance on puisse avoir peur, reprit l'étranger avec un sourire où
perçait une légère teinte d'ironie.

—Excusez-moi, Monsieur répondit Georges, mais vous m'avez mal compris,
je crois: il me semble qu'au moment de tuer un homme, on peut trembler
d'autre chose que de peur.

—Je ne tremble jamais, Monsieur, dit le tireur.

—C'est possible, répondit Georges avec le même flegme, mais je n'en
suis pas moins convaincu qu'à vingt-cinq pas, c'est-à-dire, qu'à la
même distance où vous faites mouche à tous coups....

—Eh bien, qu'à vingt-cinq pas?... dit l'étranger.

—À vingt-cinq pas, vous manqueriez un homme, reprit Georges.

—Et moi, je suis sûr du contraire, Monsieur.

—Permettez-moi de ne pas vous croire sur parole.

—Alors, c'est un démenti que vous me donnez?

—Non, c'est un fait que j'établis.

—Mais dont, je suppose, vous hésiteriez à faire l'expérience, reprit en
ricanant le tireur.

—Pourquoi cela? répondit Georges en le regardant fixement.

—Mais sur un autre que sur vous, je présume.

—Sur un autre ou sur moi-même, peu importe.

—Ce serait téméraire à vous, Monsieur, de risquer une pareille épreuve,
je vous en préviens.

—Non, car j'ai dit ce que je pensais, et, par conséquent, ma conviction
est que je ne risquerais pas grand-chose.

—Ainsi, Monsieur, vous me répétez pour la seconde fois qu'à vingt-cinq
pas, je manquerais mon homme?

—Vous vous trompez, Monsieur, ce n'est pas pour la seconde fois que je
vous le répète; c'est, si je me le rappelle bien, pour la cinquième.

—Ah! c'est trop fort, Monsieur, et vous voulez m'insulter.

—Libre à vous de croire que c'est mon intention.

—C'est bien, Monsieur. Votre heure?

—À l'instant même, si vous voulez.

—Le lieu?

—Nous sommes à cinq cents pas du bois de Boulogne.

—Vos armes?

—Mes armes? Mais le pistolet. Ce n'est pas d'un duel qu'il s'agit,
c'est une expérience que nous faisons.

—À vos ordres, Monsieur.

—C'est moi qui suis aux vôtres.

Les deux jeunes gens montèrent chacun dans son cabriolet, accompagnés
chacun d'un ami.

Arrivés sur le terrain, les deux témoins voulurent arranger l'affaire,
mais c'était chose difficile. L'adversaire de Georges exigeait des
excuses, et Georges prétendait qu'il ne devait ces excuses que dans le
cas où il serait blessé ou tué, puisque, dans ce cas seulement, il
aurait tort.

Les deux témoins perdirent un quart d'heure en négociations qui
n'amenèrent aucun résultat.

On voulut alors placer les adversaires à trente pas l'un de l'autre;
mais Georges fit observer qu'il n'y avait plus d'expérience réelle si
on n'adoptait point la distance à laquelle on tire d'habitude sur la
plaque c'est-à-dire vingt cinq pas. En conséquence, on mesura
vingt-cinq pas.

Alors on voulut jeter un louis en l'air pour décider à qui tirerait le
premier; mais Georges déclara qu'il regardait ce préliminaire comme
inutile attendu que le droit de primauté appartenait tout naturellement
à son adversaire. L'adversaire de Georges de son côté, se piqua
d'honneur, et insista pour que le sort décidât d'un avantage qui, entre
deux hommes d'une force si grande, donnait toute chance à celui qui
tirerait le premier. Mais Georges tint bon, et son adversaire fut
obligé de céder.

Le garçon du tir avait suivi les combattants. Il chargea les pistolets
avec la même mesure, la même poudre et les mêmes balles que celles avec
lesquelles les expériences précédentes avaient été faites. C'étaient
aussi les mêmes pistolets. Georges avait imposé ce point comme une
condition _sine qua non_.

Les adversaires se placèrent à vingt-cinq pas, et chacun d'eux reçut
des mains de son témoin un pistolet tout chargé. Puis les témoins
s'éloignèrent, laissant aux combattants la faculté de tirer l'un sur
l'autre dans l'ordre convenu.

Georges ne prit aucune des précautions usitées en pareille
circonstance, il n'essaya de garantir avec son pistolet aucune partie
de son corps. Il laissa pendre son bras le long de sa cuisse et
présenta, dans toute sa largeur, sa poitrine entièrement désarmée.

Son adversaire ne savait ce que voulait dire une telle conduite; il
s'était trouvé plusieurs fois en circonstance pareille: jamais il
n'avait vu un semblable sang-froid. Aussi cette conviction profonde de
Georges commença-t-elle à produire son effet. Ce tireur si habile, qui
n'avait jamais manqué son coup, douta de lui-même.

Deux fois il leva le pistolet sur Georges, et deux fois il le baissa.
C'était contre toutes les règles du duel; mais à chaque fois, Georges
se contenta de lui dire:

—Prenez votre temps, Monsieur; prenez votre temps.

À la troisième, il eut honte de lui-même et fit feu.

Il y eut un moment d'angoisse terrible parmi les témoins. Mais,
aussitôt le coup parti, Georges se tourna successivement à gauche et à
droite, et, saluant ces deux messieurs, pour leur indiquer qu'il
n'était pas blessé:

—Eh bien, Monsieur, dit-il à son adversaire, vous voyez bien que
j'avais raison, et que, quand on tire sur un homme, on est moins sûr de
son coup que lorsqu'on tire sur une plaque.

—C'est bien, Monsieur, j'avais tort, répondit l'adversaire de Georges.
Tirez à votre tour.

—Moi, dit Georges en ramassant son chapeau qu'il avait posé à terre, et
en tendant son pistolet au garçon du tir, moi, tirer sur vous? Pourquoi
faire?

—Mais c'est votre droit, Monsieur, s'écria son adversaire et je ne
souffrirai pas qu'il en soit autrement. D'ailleurs, je suis curieux de
voir comment vous tirez vous-même.

—Pardon, Monsieur, dit Georges avec son imperturbable sang-froid,
entendons-nous, s'il vous plaît. Je n'ai pas dit que je vous
toucherais, moi. J'ai dit que vous ne me toucheriez pas; vous ne m'avez
pas touché. J'avais raison; voilà tout.

Et, quelque prétexte que pût lui donner son adversaire, quelques
instances qu'il fît pour qu'il tirât à son tour, Georges remonta dans
son cabriolet et reprit le chemin de la barrière de l'Étoile en
répétant à son ami:

—Eh bien, ne te l'avais-je pas dit, que cela faisait une différence de
tirer sur une poupée ou de tirer sur un homme?

Georges était content de lui, car il était sûr de son courage.

Ces trois aventures firent du bruit et posèrent admirablement Georges
dans le monde. Deux ou trois coquettes se firent un point d'honneur de
subjuguer le moderne Caton; et, comme il n'avait aucun motif pour leur
résister, il fut bientôt un jeune homme à la mode. Mais, au moment où
on le croyait le plus enchaîné par ses bonnes fortunes, comme le moment
qu'il s'était fixé lui-même pour ses voyages était arrivé, un beau
matin Georges prit congé de ses maîtresses en leur envoyant à chacune
un cadeau royal, et partit pour Londres.

À Londres, Georges se fit présenter partout et fut partout bien reçu.
Il eut des chevaux, des chiens et des coqs; il fit battre les uns et
courir les autres, tint tous les paris offerts, gagna et perdit des
sommes folles avec un sang-froid tout aristocratique; bref, au bout
d'un an, il quitta Londres avec le renom d'un parfait gentleman, comme
il avait quitté Paris avec la réputation d'un charmant cavalier; ce fut
pendant ce séjour dans la capitale de la Grande-Bretagne qu'il
rencontra lord Murrey, mais, comme nous l'avons dit, sans lier
autrement connaissance avec lui.

C'était l'époque où les voyages en Orient commençaient à devenir à la
mode. Georges visita successivement la Grèce, la Turquie, l'Asie
Mineure, la Syrie et l'Égypte. Il fut présenté à Méhemet-Ali, au moment
où Ibrahim-Pacha allait faire son expédition du Saïd. Il accompagna le
fils du vice-roi, combattit sous ses yeux et reçut de lui un sabre
d'honneur et deux chevaux arabes, choisis parmi les plus beaux de son
haras.

Georges revint en France par l'Italie. L'expédition d'Espagne se
préparait. Georges accourut à Paris et demanda à servir comme
volontaire: sa demande lui fut accordée. Georges prit place dans les
rangs du premier bataillon de marche et se trouva constamment à
l'avant-garde.

Malheureusement, contre toute attente, les Espagnols ne tenaient pas,
et cette campagne, qu'on avait cru d'abord devoir être si acharnée,
n'était guère autre chose, en somme, qu'une promenade militaire. Au
Trocadéro, cependant, les choses changèrent de face, et l'on vit qu'il
faudrait enlever de force ce dernier boulevard de la révolution
péninsulaire.

Le régiment auquel Georges s'était joint n'était pas désigné pour
l'assaut; Georges changea de régiment et passa aux grenadiers. La
brèche pratiquée et le signal de l'escalade donné, Georges s'élança à
la tête de la colonne d'attaque et entra le troisième dans le fort.

Son nom fut cité à l'ordre de l'armée, et il reçut, des mains du duc
d'Angoulême, la croix de la Légion d'honneur, et, de la main de
Ferdinand VII, la croix de Charles III. Georges n'avait pour but que
d'obtenir une distinction. Georges en avait obtenu deux. L'orgueilleux
jeune homme fut au comble de la joie.

Il pensa alors que le moment était venu de retourner à l'île de France:
tout ce qu'il avait espéré en rêve s'était accompli, tout ce qu'il
avait désiré atteindre était dépassé: il n'avait plus rien à faire en
Europe. Sa lutte avec la civilisation était finie, sa lutte avec la
barbarie allait commencer. C'était une âme pleine d'orgueil qui ne se
serait pas consolée de dépenser dans un bonheur européen les forces
précieusement amassées pour un combat interne: tout ce qu'il avait fait
depuis dix ans, c'était pour dépasser ses compatriotes mulâtres et
blancs, et pouvoir tuer à lui seul le préjugé qu'aucun homme de couleur
n'avait encore osé combattre. Peu lui importait, à lui, l'Europe et ses
cent cinquante millions d'habitants; peu lui importait la France et ses
trente-trois millions d'hommes; peu lui importait députation ou
ministère, république ou royauté. Ce qu'il préférait au reste du monde,
ce qui le préoccupait avant toute chose, c'était son petit coin de
terre, perdu sur la carte comme un grain de sable au fond de la mer.
C'est qu'il y avait pour lui, sur ce petit coin de terre, un grand tour
de force à exécuter, un grand problème à résoudre. Il n'avait qu'un
souvenir: celui d'avoir subi; il n'avait qu'une espérance: celle de
s'imposer.

Sur ces entrefaites, le _Leycester_ relâcha à Cadix. Le _Leycester_
allait à l'île de France, où il devait rester en station. Georges
demanda son admission à bord de ce noble bâtiment, et, recommandé qu'il
était au capitaine par les autorités françaises et espagnoles, il
l'obtint. Puis la véritable cause de cette faveur fut, disons-le, que
lord Murrey apprit que celui qui sollicitait ce passage était un
indigène de l'île de France: or, lord Murrey n'était pas fâché d'avoir
quelqu'un qui, pendant une traversée de quatre mille lieues, pût lui
donner d'avance ces mille petits renseignements politiques et moraux
qu'il est si important qu'un gouverneur ait précautionneusement amassés
avant de mettre le pied dans son gouvernement.

On a vu comment Georges et lord Murrey s'étaient peu à peu rapprochés
l'un de l'autre et comment ils en étaient arrivés à un certain point de
liaison en abordant à Port-Louis.

On a vu encore comment Georges, tout fils pieux et dévoué qu'il était
pour son père, n'était arrivé qu'après une de ces longues épreuves qui
lui étaient familières à se faire reconnaître de lui. La joie du
vieillard fut d'autant plus grande qu'il comptait moins sur ce retour:
puis l'homme qui était revenu différait tellement de l'homme attendu,
que, tout en cheminant vers Moka, le père ne pouvait se lasser de
regarder le fils, s'arrêtant de temps en temps devant lui comme en
contemplation, et, à chaque fois, le vieillard serrait le jeune homme
sur son cœur avec tant d'effusion, qu'à chaque fois Georges, malgré
cette puissance sur lui-même qu'il affectait, sentait les larmes lui
venir aux yeux.

Après trois heures de marche, on arriva à la plantation; à un quart
d'heure de la maison, Télémaque avait pris les devants, de sorte qu'en
arrivant, Georges et son père trouvèrent tous les nègres qui les
attendaient avec une joie mêlée de crainte: car ce jeune homme qu'ils
n'avaient vu qu'enfant, c'était un nouveau maître qui leur arrivait, et
ce maître, que serait-il?

Ce retour était donc une question capitale de bonheur ou de malheur à
venir pour toute cette pauvre population. Les augures furent
favorables. Georges commença par leur donner congé pour ce jour et pour
le lendemain. Or, comme le surlendemain était un dimanche, cette
vacance leur faisait de bon compte trois jours de repos.

Puis Georges, impatient de juger par lui-même de l'importance que sa
fortune territoriale pouvait lui donner dans l'île, prit à peine le
temps de dîner, et, suivi de son père, visita toute l'habitation.
D'heureuses spéculations et un travail assidu et bien dirigé en avaient
fait une des plus belles propriétés de la colonie. Au centre de la
propriété était la maison, bâtiment simple et spacieux, entouré d'un
triple ombrage de bananiers, de manguiers et de tamariniers s'ouvrant
par devant, sur une longue allée d'arbres conduisant jusqu'à la route,
et, par derrière, sur des vergers parfumés où la grenade à fleurs
doubles mollement balancée par le vent, allait tour à tour caresser un
bouquet d'oranges purpurines ou un régime de bananes jaunes, montant et
descendant toujours, indécise et pareille à une abeille qui voltige
entre deux fleurs, à une âme qui flotte entre deux désirs; puis tout
alentour, et à perte de vue, s'étendaient des champs immenses de cannes
et de maïs qui semblaient, fatigués de leur charge nourricière,
implorer la main des moissonneurs.

Puis enfin on arriva à ce qu'on appelle, dans chaque plantation, le
camp des noirs.

Au milieu du camp s'élevait un grand bâtiment qui servait de grange
l'hiver, et de salle de danse l'été; de grands cris de joie en
sortaient, mêlés au son du tambourin, du tam-tam et de la harpe
malgache. Les nègres, profitant des vacances données, s'étaient
aussitôt joyeusement mis en fête; car, dans ces natures primitives, il
n'y a pas de nuances; du travail, elles passent au plaisir, et se
reposent de la fatigue par la danse. Georges et son père ouvrirent la
porte et parurent tout à coup au milieu d'eux.

Aussitôt le bal fut interrompu; chacun se rangea contre son voisin,
cherchant à prendre son rang, comme font des soldats surpris par leur
colonel. Puis, après un moment de silence agité, une triple acclamation
salua les maîtres. Cette fois, c'était bien l'expression franche et
entière de leurs sentiments. Bien nourris, bien vêtus, rarement punis,
parce que rarement ils manquaient à leur devoir, ils adoraient Pierre
Munier, le seul peut-être des mulâtres de la colonie qui, humble avec
les blancs, ne fût pas cruel avec les noirs. Quant à Georges, dont le
retour, comme nous l'avons dit, avait inspiré de graves craintes dans
la pauvre population, comme s'il eût deviné l'effet que sa présence
avait produit, il éleva la main en signe qu'il voulait parler.
Aussitôt, le plus profond silence se fit, et les nègres recueillirent
avidement les paroles suivantes, qui tombèrent de sa bouche, lentes
comme une promesse, solennelles comme un engagement:

—Mes amis, je suis touché de la bienvenue que vous me faites, et plus
encore du bonheur qui brille ici sur tous les visages: mon père vous
rend heureux, je le sais, et je l'en remercie; car c'est mon devoir
comme le sien de faire le bonheur de ceux qui m'obéiront, je l'espère,
aussi religieusement qu'ils lui obéissent. Vous êtes trois cents ici,
et vous n'avez que quatre-vingt-dix cases; mon père désire que vous en
bâtissiez soixante autres, une pour deux; chaque case aura un petit
jardin, il sera permis à chacun d'y planter du tabac, des giromons, des
patates, et d'y élever un cochon avec des poules; ceux qui voudront
faire argent de tout cela l'iront vendre le dimanche à Port-Louis, et
disposeront à leur volonté du produit de la vente. Si un vol est
commis, il y aura une sévère punition pour celui qui aura volé son
frère; si quelqu'un est injustement battu par le commandeur, qu'il
prouve que le châtiment n'était pas mérité, et il lui sera fait
justice: je ne prévois pas le cas où vous vous ferez marrons, car vous
êtes et vous serez, je l'espère, trop heureux pour songer à nous
quitter.

De nouveaux cris de joie accueillirent ce petit discours, qui paraîtra
sans doute bien minutieux et bien futile aux soixante millions
d'Européens qui ont le bonheur de vivre sous le régime constitutionnel,
mais qui, là-bas, fut reçu avec d'autant plus d'enthousiasme, que
c'était la première charte de ce genre qui eût été octroyée dans la
colonie.




Chapitre VII—La berloque


Pendant la soirée du lendemain, qui était, comme nous l'avons dit, un
samedi, une assemblée de nègres, moins joyeuse que celle que nous
venons de quitter, était réunie sous un vaste hangar, et, assise autour
d'un grand foyer de branches sèches, faisait tranquillement la
berloque, comme on dit dans les colonies; c'est-à-dire que, selon ses
besoins, son tempérament ou son caractère, l'un travaillait à quelque
ouvrage manuel destiné à être vendu le lendemain, l'autre faisait cuire
du riz, du manioc ou des bananes. Celui-ci fumait dans une pipe de bois
du tabac non seulement indigène, mais encore récolté dans son jardin;
ceux-là enfin causaient entre eux à voix basse. Au milieu de tous ces
groupes, les femmes et les enfants, chargés d'entretenir le feu,
allaient et venaient sans cesse; mais malgré cette activité et ce
mouvement, quoique cette soirée précédât un jour de repos, on sentait
peser sur ces malheureux quelque chose de triste et d'inquiet. C'était
l'oppression du géreur, mulâtre lui-même. Ce hangar était situé dans la
partie inférieure des plaines Williams, au pied de la montagne des
Trois-Mamelles, autour de laquelle s'étendait la propriété de notre
ancienne connaissance M. de Malmédie.

Ce n'est pas que M. de Malmédie fût un mauvais maître, dans l'acception
que nous donnons en France à ce mot. Non, M. de Malmédie était un gros
homme tout rond, incapable de haine, incapable de vengeance, mais
entiché au plus haut degré de son importance civile et politique; plein
de fierté lorsqu'il songeait à la pureté du sang qui coulait dans ses
veines, et partageant avec une bonne foi native, et qui lui avait été
léguée, de père en fils, le préjugé qui, à l'île de France, poursuivait
encore à cette époque les hommes de couleur. Quant aux esclaves, ils
n'étaient pas plus malheureux chez lui que partout ailleurs, mais ils
étaient malheureux comme partout c'est que, pour M. de Malmédie, les
nègres, ce n'étaient pas des hommes, c'étaient des machines devant
rapporter un certain produit. Or, quand une machine ne rapporte pas ce
qu'elle doit rapporter, on la remonte par des moyens mécaniques, M. de
Malmédie appliquait donc purement et simplement à ses nègres la théorie
qu'il eût appliquée à des machines. Quand les nègres cessaient de
fonctionner, soit par paresse, soit par fatigue, le commandeur les
remontait à coups de fouet; la machine reprenait son mouvement, et, à
la fin de la semaine, le produit général était ce qu'il devait être.

Quant à M. Henri de Malmédie, c'était exactement le portrait de son
père avec vingt ans de moins, et une dose d'orgueil de plus.

Il y avait donc loin, comme nous l'avons dit, de la situation morale et
matérielle des nègres du quartier des plaines Williams, avec celle des
nègres du quartier Moka.

Aussi, dans ces réunions, désignées, ainsi que nous l'avons dit, sous
le nom de berloque, la gaieté venait-elle tout naturellement aux
esclaves de Pierre Munier, tandis qu'au contraire elle avait, chez ceux
de M. de Malmédie, besoin d'être excitée par quelque chanson, quelque
conte ou quelque parade. Au reste, sous les tropiques comme dans nos
contrées, sous le hangar du nègre comme dans le bivouac des soldats, il
y a toujours un ou deux de ces loustics qui se chargent de l'emploi
plus fatigant qu'on ne pense de faire rire la société et que la
société, reconnaissante, paye de mille façons différentes; bien entendu
que, si la société oublie de s'acquitter, ce qui lui arrive
quelquefois, le bouffon, dans ce cas, lui rappelle tout naturellement
qu'il est son créancier.

Or, celui qui occupait, dans l'habitation de M. de Malmédie, la charge
que remplissaient autrefois Triboulet et l'Angeli à la cour du roi
François Ier et du roi Louis XIII, était un petit homme, dont le torse
replet était supporté par des jambes si grêles, qu'au premier abord on
ne croyait pas à la possibilité d'une pareille réunion. Au reste, aux
deux extrémités, l'équilibre, rompu par le milieu, se rétablissait: le
gros torse supportait une petite tête d'un jaune bilieux, tandis que
les jambes grêles aboutissaient à des pieds énormes. Quant aux bras,
ils étaient d'une longueur démesurée, et pareils à ceux de ces singes,
qui, en marchant sur leurs pieds de derrière, ramassent, sans se
baisser, les objets qu'ils trouvent sur leur chemin.

Il résultait de cet assemblage de formes incohérentes et de membres
disproportionnés, que le nouveau personnage que nous venons de mettre
en scène offrait un singulier mélange de grotesque et de terrible,
mélange dans lequel, aux yeux d'un Européen, le hideux l'emportait au
point d'inspirer, dès la première vue, un vif sentiment de répulsion;
mais, moins partisans du beau, moins adorateurs de la forme que nous,
les nègres ne l'envisageaient, en général, que du côté comique,
quoique, de temps en temps, sous sa peau de singe, le tigre allongeât
ses griffes et montrât ses dents.

Il s'appelait Antonio, et était né à Tingoram; de sorte que, pour le
distinguer des autres Antonio, que la confusion eût sans doute blessés,
on l'appelait généralement Antonio le Malais.

La berloque était donc assez triste comme nous l'avons dit, lorsque
Antonio, qui s'était glissé, sans être vu, jusque derrière un des
poteaux qui soutiennent le hangar, allongea sa tête jaune et bilieuse,
et poussa un petit sifflement pareil à celui que fait entendre le
serpent à capuchon, un des reptiles les plus terribles de la presqu'île
Malate. Ce cri, poussé dans les plaines de Ténassérim, dans les marais
de Java, ou les sables de Quiloa, eût glacé de terreur quiconque l'eût
entendu; mais, à l'île de France où, à part les requins qui nagent par
bandes sur les côtes, on ne peut citer aucun animal nuisible, ce cri ne
produisit d'autre effet que de faire ouvrir à la noire assemblée de
grands yeux et de grandes bouches; puis, comme dirigées par le son,
toutes les têtes s'étaient retournées vers le nouvel arrivant; un seul
cri partit de toutes les bouches:

—Antonio le Malais! Vive Antonio!

Deux ou trois nègres tressaillirent et se levèrent à demi; c'étaient
des Malgaches, des Yoloffs, des Anghebars, qui, dans leur jeunesse,
avaient entendu ce sifflement, et qui ne l'avaient pas oublié.

Un d'eux se dressa même tout à fait: c'était un beau jeune noir, qu'on
eût pris, sans sa couleur, pour un enfant de la plus belle race
caucasique. Mais à peine eût-il reconnu la cause du bruit qui l'avait
tiré de sa rêverie, qu'il se recoucha en murmurant avec un mépris égal
à la joie des autres esclaves:

—Antonio le Malais!

Antonio, en trois bonds de ses longues jambes, se trouva assis au
milieu du cercle; puis, sautant par-dessus le foyer, il retomba de
l'autre côté, assis à la manière des tailleurs.

—Une chanson, Antonio! une chanson! crièrent toutes les voix.

Au contraire des virtuoses sûrs de leurs effets, Antonio ne se fit pas
prier; il fit sortir de son langouti une guimbarde, porta l'instrument
à sa bouche, en tira quelques sons préparatoires en manière de prélude;
puis, accompagnant les paroles de gestes grotesques et analogues au
sujet, il chanta la chanson suivante:

_I_
_Moi resté dans un p'tit la caze,_
_Qu'il faut baissé moi pour entré;_
_Mon la tête touché son faitaze,_

_Quand mon li pié touché plancé._

_Moi té n'a pas besoin lumière,_
_Le soir, quand moi voulé dormi;_
_Car, pour moi trouvé lune claire,_
_N'a pas manqué trous, Dié merci!_


_II_

_Mon lit est un p'tit natt' malgace,_
_Mon l'oreillé morceau bois blanc,_
_Mon gargoulette un' vié calbasse,_
_Où moi met l'arak, zour de l'an._
_Quand mon femm' pour faire p'tit ménaze,_
_Sam'di comme ça vini soupé,_
_Moi fair' cuir, dans mon p'tit la caze,_
_Banane sous la cend' grillé._


_III_
_A mon coffre n'a pas serrure,_
_Et jamais moi n'a fermé li._
_Dans bambou comm' ça sans ferrure,_
_Qui va cherché mon langouti?_
_Mais dimanch' si gagné zournée,_
_Moi l'achète un morceau d'tabac,_
_Et tout la s'maine, moi fais fumée,_
_Dans grand pipe, à moi carouba._

Il faudrait que le lecteur eût vécu au milieu de cette race d'hommes
simples et primitifs, pour qui tout est matière à sensation, pour avoir
une idée, malgré la pauvreté des rimes et la simplicité des idées, de
l'effet produit par la chanson d'Antonio. À la fin du premier et du
second couplet, il y avait eu des rires et des applaudissements. À la
fin du troisième, il y eut des cris, des vivats, des hourras. Seul, le
jeune nègre, qui avait manifesté son mépris pour Antonio, haussa les
épaules avec une grimace de dégoût.

Quant à Antonio, au lieu de jouir de son triomphe comme on aurait pu le
croire, et de se rengorger au bruit des applaudissements, il appuya ses
coudes sur ses genoux, laissa tomber sa tête dans ses mains, et parut
se livrer à une profonde méditation. Or, comme Antonio était le
boute-en-train obligé, avec le silence d'Antonio la tristesse revint de
nouveau s'emparer de l'assemblée. On le pria alors de conter quelque
histoire ou de chanter une autre chanson. Mais Antonio fit la sourde
oreille, et les demandes les plus instantes n'obtinrent d'autre réponse
que ce silence incompréhensible et obstiné.

Enfin, un de ceux qui se trouvaient les plus voisins de lui, frappant
sur son épaule:

—Qu'as-tu donc, Malais? demanda-t-il; es-tu mort?

—Non, répondit Antonio. Je suis bien vivant.

—Que fais-tu donc, alors?

—Je pense.

—Et à quoi penses-tu?

—Je pense, dit Antonio, que le temps de la berloque est un bon temps.
Quand le bon Dieu a éteint le soleil, et que l'heure de la berloque
arrive, chacun travaille avec plaisir; car chacun travaille pour soi,
quoiqu'il y ait des paresseux qui perdent leur temps à fumer, comme
toi, Toukal; ou des gourmands qui s'amusent à faire cuire des bananes,
comme toi, Cambeba. Mais, comme je l'ai dit, il y en a d'autres qui
travaillent. Toi, Castor, par exemple, tu fais tes chaises; toi,
Bonhomme, tu fais tes cuillers de bois; toi, Nazim, tu fais ta paresse.

—Nazim fait ce qu'il veut, répondit le jeune nègre; Nazim est le cerf
d'Anjouan, comme Laïza en est le lion, et ce que font les lions et les
cerfs ne regardent point les serpents.

Antonio se mordit les lèvres; puis, après un moment de silence, pendant
lequel il sembla que la voix stridente du jeune esclave continuât de
vibrer, il reprit:

—Je pensais donc, et je vous disais que le temps de la berloque était
un bon temps; mais, pour que le travail ne soit pas une fatigue pour
toi, Castor, et pour toi, Bonhomme; pour que la fumée du tabac te
semble meilleure Toukal, pour que tu ne t'endormes pas pendant que ta
banane cuit, Cambeba, il faut quelqu'un qui vous raconte des histoires
ou qui vous chante des chansons.

—C'est vrai, dit Castor, et Antonio sait de bien belles histoires et
chante de bien jolies chansons.

—Mais, quand Antonio ne chante pas ses chansons et ne conte pas ses
histoires, dit le Malais, qu'arrive-t-il? Que tout le monde s'endort,
parce que tout le monde est fatigué du travail de la semaine. Alors, il
n'y a plus de berloque: toi, Castor, tu ne fais plus tes chaises de
bambou; toi, Bonhomme, tu ne fais plus tes cuillers de bois; toi,
Toukal, tu laisses éteindre ta pipe, et toi, Cambeba, tu laisses brûler
ta banane; est-ce vrai?

—C'est vrai, répondirent en chœur non seulement les interpellés, mais
la troupe entière, moins Nazim, qui continua de garder un dédaigneux
silence.

—Alors vous devez être reconnaissants à celui-là qui vous raconte de
belles histoires pour vous tenir éveillés, et qui vous chante de belles
chansons pour vous faire rire.

—Merci, Antonio, merci! crièrent toutes les voix.

—Après Antonio, qui est capable de vous conter des histoires?

—Laïza: Laïza sait aussi de très belles histoires.

—Oui, mais des histoires qui vous font frémir.

—C'est vrai, répondirent les nègres.

—Et après Antonio, qui peut vous chanter des chansons?

—Nazim; Nazim sait aussi de très belles chansons.

—Oui, mais des chansons qui vous font pleurer.

—C'est vrai, dirent les nègres.

—Il n'y a donc qu'Antonio qui sache des chansons et des histoires qui
vous fassent rire.

—C'est encore vrai, reprirent les nègres.

—Et qui vous a chanté une chanson, il y a quatre jours?

—Toi, Malais.

—Qui vous a raconté une histoire, il y trois jours?

—Toi, Malais.

—Qui vous a chanté une chanson, avant-hier?

—Toi, Malais.

—Qui vous a raconté une histoire, hier?

—Toi, Malais.

—Et qui, aujourd'hui, vous a chanté une chanson déjà et va vous conter
une histoire bientôt?

—Toi, Malais, toujours toi.

—Alors, si c'est moi qui suis cause que vous vous amusez en
travaillant, que vous avez du plaisir en fumant, et que vous ne vous
endormez plus en faisant cuire vos bananes, il est juste, moi qui ne
puis rien faire, puisque je me sacrifie pour vous, il est juste, pour
ma peine, qu'on me donne quelque chose.

La justesse de cette observation frappa tout le monde; cependant notre
véracité d'historien nous force à avouer que quelques voix seulement
s'échappant des erreurs les plus candides de la société répondirent
affirmativement.

—Ainsi, continua Antonio, il est donc juste que Toukal me donne un peu
de tabac pour fumer dans mon gourgouri; n'est-ce pas, Cambeba?

—C'est juste, s'écria Cambeba, enchanté de ce que la contribution
frappait sur un autre que lui.

Et Toukal fut forcé de partager son tabac avec Antonio.

—Maintenant, continua Antonio, l'autre jour, j'ai perdu ma cuiller de
bois. Je n'ai pas d'argent pour en acheter, parce que, au lieu de
travailler, je vous ai chanté des chansons et vous ai conté des
histoires; il est donc juste que Bonhomme me donne une cuiller de bois
pour manger ma soupe; n'est-ce pas, Toukal?

—C'est juste, s'écria Toukal, enchanté de n'être pas le seul imposé par
Antonio.

Et Antonio tendit la main à Bonhomme, qui lui donna la cuiller qu'il
venait d'achever.

—Maintenant, reprit Antonio, j'ai du tabac pour mettre dans mon
gourgouri, et j'ai une cuiller pour manger ma soupe; mais je n'ai pas
d'argent pour acheter de quoi faire du bouillon. Il est donc juste que
Castor me donne le joli petit tabouret auquel il travaille, afin que
j'aille, le vendre au marché et que j'achète un petit morceau de bœuf;
n'est-ce pas, Toukal? n'est-ce pas Bonhomme? n'est-ce pas Cambeba?

—C'est juste! s'écrièrent Toukal, Bonhomme et Cambeba; c'est juste!

Et Antonio, moitié de bonne volonté, moitié de force, tira des mains de
Castor le tabouret dont il venait de clouer le dernier bambou.

—Maintenant, continua Antonio, j'ai chanté une chanson qui m'a déjà
fatigué, et je vais vous conter une histoire qui me fatiguera encore.
Il est donc juste que je prenne des forces en mangeant quelque chose;
n'est-ce pas, Toukal? n'est-ce pas, Bonhomme, n'est-ce pas, Castor?

—C'est juste! répondirent d'une voix les trois contribuants.

Cambeba eut une idée terrible.

—Mais, dit Antonio en montrant une double mâchoire, large, et
étincelante comme celle d'un loup, mais je n'ai rien pour mettre sous
ma petite dent.

Cambeba sentit se dresser ses cheveux sur sa tête et étendit
machinalement la main vers le foyer.

—Il est donc juste, reprit Antonio, que Cambeba me donne une petite
banane; n'est-ce pas vous tous?

—Oui, oui, c'est juste, crièrent à la fois Toukal, Bonhomme et Castor;
oui, c'est juste: banane, Cambeba! banane, Cambeba!

Et toutes les voix reprirent en chœur:

—Banane, Cambeba!

Le malheureux regarda l'assemblée d'un air effaré et se précipita vers
le foyer pour sauver sa banane; mais Antonio l'arrêta en chemin, et, le
maintenant d'une main, avec une force dont on ne l'aurait pas cru
capable, il saisit de l'autre la corde à l'aide de laquelle on montait
au grenier les sacs de maïs, il en passa le crochet dans la ceinture de
Cambeba, faisant signe en même temps à Toukal de tirer l'autre bout de
la corde. Toukal comprit avec une rapidité qui faisait le plus grand
honneur à son intelligence, et, au moment où il s'y attendait le moins,
Cambeba se trouva enlevé de terre, et, à la grande hilarité de toute la
compagnie, commença à monter en tournoyant vers le ciel. À dix pieds à
peu près du sol, l'ascension s'arrêta, et Cambeba demeura suspendu,
étendant ses mains crispées vers la malheureuse banane, qu'il n'avait
plus aucun moyen de disputer à son ennemi.

—Bravo, Antonio! bravo, Antonio! crièrent tous les assistants en se
tenant les côtes de rire, tandis qu'Antonio, désormais parfaitement
maître de l'objet de la discussion, écartait délicatement les cendres,
et en tirant la banane cuite à point, et rissolée à faire venir l'eau à
la bouche.

—Ma banane, ma banane! s'écria Cambeba avec l'accent du plus profond
désespoir.

—La voilà, dit Antonio étendant le bras dans la direction de Cambeba.

—Moi trop loin pour prendre li.

—Tu n'en veux pas?

—Moi pas pouvoir atteindre jusqu'à li.

—Alors, reprit Antonio parodiant la langue du malheureux pendu, alors
moi manger li pour empêcher li pourrir.

Et Antonio se mit à éplucher sa banane avec une gravité si comique, que
les rires devinrent convulsifs.

—Antonio, cria Cambeba, Antonio, moi prie toi de rendre banane à moi;
banane il a été pour pauvre femme à moi, qui l'été malade et qui pas
pouvoir mangé autre chose. Moi l'avoir volé, moi avoir besoin de li.

—Le bien volé ne profite jamais, répondit philosophiquement Antonio en
continuant d'éplucher sa banane.

—Ah! pauvre Narina, pauvre Narina! n'aura rien à manger, et aura bien
faim, bien faim!

—Mais, ayez donc pitié de ce malheureux, dit le jeune nègre d'Anjouan,
qui, au milieu de la joie de tous, était resté seul grave et
mélancolique.

—Pas si bête, dit Antonio.

—Ce n'est pas à toi que je parle, reprit Nazim.

—Et à qui parles-tu donc?

—Je parle à des hommes.

—Eh bien, je te parle, moi, reprit Antonio, et je te dis: Tais-toi,
Nazim.

—Détachez Cambeba, reprit le jeune nègre d'un ton de suprême dignité
qui eût fait honneur à un roi.

Toukal, qui tenait la corde, se retourna vers Antonio, incertain s'il
devait obéir. Mais, sans répondre à sa muette interrogation:

—Je t'ai dit: «Tais-toi, Nazim», et tu ne t'es pas tu, répéta le
Malais.

—Quand un chien jappe après moi, je ne lui réponds pas et je continue
mon chemin. Tu es un chien, Antonio.

—Prends garde à toi, Nazim, dit Antonio en secouant la tête; quand ton
frère Laïza n'est point là, tu n'es pas capable de grand-chose. Aussi,
j'en suis bien sûr, tu ne répéterais pas ce que tu as dit.

—Tu es un chien, Antonio, répéta Nazim en se levant.

Tous les nègres qui étaient entre Nazim et Antonio s'écartèrent, de
sorte que le beau nègre d'Anjouan et le hideux Malais se trouvèrent en
face l'un de l'autre, mais à dix pas de distance.

—Tu dis cela de bien loin, Nazim, reprit Antonio les dents serrées par
la colère.

—Et je le répète de près, s'écria Nazim.

Et, d'un seul bond, il se trouva à deux pas d'Antonio; puis, la voix
méprisante, le regard hautain, les narines gonflées:

—Tu es un chien! dit-il pour la troisième fois.

Un blanc se fût jeté sur son ennemi et l'eût étouffé si la chose eût
été en son pouvoir. Antonio, au contraire, fit un pas en arrière, plia
sur ses longues jambes, se ramassa comme un reptile, tira son couteau
de la poche de sa jaquette et l'ouvrit.

Nazim vit son mouvement et devina son intention; mais, sans daigner
faire un seul geste de défense, et, debout, muet et immobile, il
attendit, pareil à un dieu nubien.

Le Malais couva un instant son ennemi du regard; puis, se relevant avec
la souplesse et l'agilité d'un serpent:

—Malheur à toi! s'écria-t-il, Laïza n'est point là.

—Laïza est là! dit une voix grave.

Celui qui avait prononcé ces paroles les avait prononcées de son ton de
voix habituel; il n'y avait pas ajouté un geste, il ne les avait pas
accompagnées d'un signe, et cependant, au son de cette voix, Antonio
s'arrêta court, et son couteau, qui n'était plus qu'à deux pouces de la
poitrine de Nazim, échappa de sa main.

—Laïza! s'écrièrent tous les nègres en se retournant vers le nouvel
arrivant, et en prenant à l'instant même l'attitude de l'obéissance.

Celui qui n'avait eu qu'un mot à dire pour produire une impression si
puissante sur tout ce monde et même sur Antonio était un homme dans la
force de l'âge, d'une taille ordinaire, mais dont les membres
vigoureusement musclés annonçaient une force colossale. Il se tenait
debout, immobile, les bras croisés, et de ses yeux à demi clos, comme
ceux d'un lion qui médite, s'échappait un regard brillant, calme et
impérieux. À voir tous ces hommes attendre ainsi, dans un respectueux
silence, une parole ou un signe de cet autre homme, on eût dit une
horde africaine attendant la paix ou la guerre d'un signe de tête de
son roi; ce n'était pourtant qu'un esclave parmi des esclaves.

Après quelques minutes d'une immobilité sculpturale, Laïza leva
lentement la main et l'étendit vers Cambeba qui, pendant tout ce temps,
était resté suspendu au bout de sa corde, et planant, muet comme les
autres, sur la scène qui venait de se passer. Aussitôt Toukal laissa
filer la corde et Cambeba, à sa grande satisfaction, se retrouva sur la
terre. Son premier soin fut de se mettre à la recherche de sa banane;
mais, dans la confusion qui avait été naturellement la suite de la
scène que nous venons de raconter, la banane avait disparu.

Pendant cette recherche, Laïza était sorti; mais presque aussitôt il
rentra, portant sur ses épaules un porc marron, qu'il jeta près du
foyer.

—Tenez, enfants, dit-il, j'ai pensé à vous, prenez et partagez.

Cette action, et les paroles libérales qui l'accompagnaient, touchaient
deux cordes trop sensibles aux cœurs des noirs, la gourmandise et
l'enthousiasme, pour ne pas produire leur effet. Chacun entoura
l'animal et s'extasia à sa manière.

—Oh! qué bon souper nous va faire à soir, dit un Malabar.

—Li noir comme un Mozambique, dit un Malgache.

—Li gras comme un Malgache, dit un Mozambique.

Mais, ainsi qu'il est facile de le présumer, l'admiration était un
sentiment trop idéal, pour que ce sentiment ne fît pas bientôt place à
quelque chose de plus positif. En un clin d'œil, l'animal fut dépecé,
une partie mise en réserve pour le jour suivant, et l'autre coupée en
tranches assez minces et que l'on étendit sur des charbons et en
morceaux un peu plus solides que l'on fit rôtir devant le feu.

Alors chacun reprit sa première place, mais d'un visage plus joyeux car
chacun était dans l'attente d'un bon souper. Cambeba seul resta debout,
triste et isolé dans un coin.

—Que fais-tu là, Cambeba? demanda Laïza.

—Moi faire rien, papa Laïza, répondit tristement Cambeba.

Papa est, comme chacun sait, un titre d'honneur chez les nègres, et
tous les nègres de l'habitation depuis le plus jeune jusqu'au plus
vieux donnaient ce titre à Laïza.

—Est-ce que tu souffres encore d'avoir été attaché par la ceinture?
demanda le nègre.

—Oh! non, papa, moi pas douillet comme cela.

—Alors, tu as donc du chagrin?

Cette fois, Cambeba ne répondit qu'en agitant en signe d'affirmation la
tête de haut en bas.

—Et pourquoi as-tu du chagrin? demanda Laïza.

—Antonio preni mo banane, que moi été obligé voler, pour ma femme qui
été malade, et moi n'a plus rien pour donner à li à présent.

—Eh bien, alors, donne-lui un morceau de ce porc sauvage.

—Li pas capable mangi viande. Non, li pas capable, papa Laïza.

—Holà! dit Laïza à voix haute, qui a ici une banane à me donner?

Une douzaine de bananes sortirent comme par miracle de dessous la
cendre. Laïza prit la plus belle et la donna à Cambeba, qui se sauva
avec, sans prendre même le temps de remercier; puis, se retournant vers
Bonhomme, à qui appartenait le fruit:

—Tu n'y perdras rien, Bonhomme, lui dit-il; car en place de la banane
tu auras la part de viande d'Antonio.

—Et moi, dit effrontément Antonio, qu'aurais-je donc?

—Toi, dit Laïza, tu auras la banane que tu as volée à Cambeba.

—Mais elle est perdue, répondit le Malais.

—Cela ne me regarde pas.

—Bravo! dirent les nègres, le bien volé n'a pas profité jamais.

Le Malais se leva, jeta un regard de côté sur les hommes qui avaient
applaudi il n'y avait qu'un instant à ses persécutions, et qui
applaudissaient maintenant à son châtiment, et sortit du hangar.

—Frère, dit Nazim à Laïza, prends garde à toi, je le connais, il te
jouera quelque mauvais tour.

—Veille plutôt sur toi-même Nazim car, de s'attaquer à moi, il
n'oserait pas.

—Eh bien donc, je veillerai sur toi et tu veilleras sur moi, dit Nazim.
Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit maintenant, et nous avons, tu le
sais, à parler d'autre chose.

—Oui, mais pas ici.

—Sortons donc.

—Tout à l'heure: quand chacun sera occupé à son repas, personne ne fera
attention à nous.

—Tu as raison, frère.

Et les deux nègres se mirent à causer ensemble à voix basse et de
choses indifférentes; mais, dès que les tranches furent grillées, dès
que les morceaux de filet furent rôtis, profitant de la préoccupation
qui préside toujours à la première partie d'un repas assaisonné d'un
bon appétit, ils sortirent tous deux à leur tour, sans que,
effectivement, comme l'avait prévu Laïza, le reste de la société parût
même remarquer leur disparition.




Chapitre VIII—La toilette du nègre marron


Il était à peu près dix heures du soir; la nuit, sans lune, était belle
et étoilée comme le sont d'ordinaire les nuits des tropiques vers la
fin de l'été: on apercevait au ciel quelques unes de ces constellations
qui nous sont familières depuis notre enfance, sous le nom de la Petite
Ourse, du Baudrier, d'Orion et des Pléiades mais dans une position si
différente de celle dans laquelle nous sommes habitués à les voir,
qu'un Européen aurait eu peine à les reconnaître; en échange, au milieu
d'elles brillait la Croix du Sud, invisible dans notre hémisphère
boréal. Le silence de la nuit n'était troublé que par le bruit que
faisaient, en rongeant l'écorce des arbres, les nombreux _tanrecs_ dont
les quartiers de la rivière Noire sont peuplés, par le chant des
figuiers bleus et des fondi-jala, ces fauvettes et ces rossignols de
Madagascar, et par le cri presque insensible de l'herbe déjà séchée qui
pliait sous les pieds des deux frères.

Les deux nègres marchaient en silence, regardant de temps en temps
autour d'eux d'un air inquiet, s'arrêtant pour écouter, puis reprenant
leur chemin; enfin, parvenus dans un endroit plus touffu, ils entrèrent
dans une espèce de petit bois de bambous, et, parvenus à son centre,
s'arrêtèrent écoutant encore et regardant de nouveau autour d'eux. Sans
doute le résultat de cette dernière investigation fut encore plus
rassurant que les autres car ils échangèrent un regard de sécurité, et
s'assirent tous deux au pied d'un bananier sauvage, qui étendait ses
larges feuilles, comme un éventail magnifique, au milieu des feuilles
grêles des roseaux qui l'environnaient.

—Eh bien, frère? demanda le premier, Nazim, avec ce sentiment
d'impatience que Laïza avait déjà modéré, quand il avait voulu le
questionner au milieu des autres nègres.

—Tu conserves donc toujours la même résolution, Nazim? dit Laïza.

—Plus que jamais, frère. Je mourrais ici, vois-tu. J'ai pris sur moi de
travailler jusqu'à présent, moi, Nazim, moi, fils de chef, moi, ton
frère; mais je me lasse de cette vie misérable: il faut que je retourne
à Anjouan ou que je meure.

Laïza poussa un soupir.

—Il y a loin d'ici à Anjouan, dit-il.

—Qu'importe? répondit Nazim.

—Nous sommes dans le temps des grains.

—Le vent nous poussera vite.

—Mais si la barque chavire?

—Nous nagerons tant que nous aurons de forces; puis, lorsque nous ne
pourrons plus nager, nous regarderons une dernière fois le ciel où nous
attend le Grand-Esprit, et nous nous engloutirons dans les bras l'un de
l'autre.

—Hélas! dit Laïza.

—Cela vaut mieux que d'être esclave, dit Nazim.

—Ainsi tu veux quitter l'île de France?

—Je le veux.

—Au risque de la vie?

—Au risque de la vie.

—Il y a dix chances contre une que tu n'arrives point à Anjouan.

—Il y en a une sur dix pour que j'y arrive.

—C'est bien, dit Laïza; qu'il soit fait comme tu le veux, frère.
Cependant, réfléchis encore.

—Il y a deux ans que je réfléchis. Quand le chef des Mongallos m'a pris
à mon tour dans un combat, comme toi-même avais été pris quatre ans
auparavant, et qu'il m'a vendu à un capitaine négrier, comme toi-même
avais été vendu, j'ai pris mon parti à l'instant même. J'étais
enchaîné, j'ai essayé de m'étrangler avec mes chaînes, on m'a rivé à la
cale. Alors j'ai voulu me briser la tête le long de la muraille du
vaisseau, on a étendu de la paille sous ma tête; alors j'ai voulu me
laisser mourir de faim, on m'a ouvert la bouche, et, ne pouvant me
faire manger, on m'a forcé de boire. Il fallait me vendre bien vite, on
m'a débarqué ici, on m'a donné à moitié prix, et c'était bien cher
encore; car j'étais résolu de me précipiter du premier morne que je
gravirais. Tout à coup, j'ai entendu ta voix, frère; tout à coup, j'ai
senti mon cœur contre ton cœur; tout à coup, j'ai senti tes lèvres
contre mes lèvres, et je me suis trouvé si heureux, que j'ai cru que je
pourrais vivre. Cela a duré un an. Puis, pardonne-moi, frère, ton
amitié ne m'a plus suffi. Je me suis rappelé notre île, je me suis
rappelé mon père, je me suis rappelé Irna. Nos travaux m'ont paru
lourds, puis humiliants, puis impossibles. Alors je t'ai dit que je
voulais fuir, retourner à Anjouan, revoir Irna, revoir mon père, revoir
notre île; et toi, tu as été bon comme toujours, tu m'as dit:
«Repose-toi, Nazim, toi qui es faible, et je travaillerai, moi qui suis
fort. Alors tu es sorti tous les soirs, depuis quatre jours, et tu as
travaillé pendant que je me reposais. N'est-ce pas, Laïza?

—Oui, Nazim; écoute, cependant: mieux vaudrait attendre encore, reprit
Laïza en relevant le front. Aujourd'hui esclaves, dans un mois, dans
trois mois, dans une année, maîtres peut-être!

—Oui, dit Nazim; oui, je connais tes projets; oui, je sais ton espoir.

—Alors, comprends-tu ce que ce serait, reprit Laïza, que de voir ces
blancs si fiers et si cruels, humiliés et suppliants à leur tour?
comprends-tu ce que ce serait que de les faire travailler douze heures
par journée à leur tour? comprends-tu ce que ce serait que de les
battre, que de les fouetter de verges, que de les briser sous le bâton
à leur tour? Ils sont douze mille et nous quatre-vingt mille. Et, le
jour où nous nous compterons, ils seront perdus.

—Je te dirai ce que tu m'as dit, Laïza; il y a dix chances contre une
pour que tu ne réussisses pas.

—Mais je te répondrai ce que tu m'as répondu, Nazim: il y en a une sur
dix pour que je réussisse. Restons donc....

—Je ne le puis, Laïza, je ne le puis.... J'ai vu l'âme de ma mère; elle
m'a dit de revenir dans le pays.

—Tu l'as vue? dit Laïza.

—Oui; depuis quinze jours, tous les soirs, un fondi-jala vient se
percher au-dessus de ma tête: c'est le même qui chantait à Anjouan sur
sa tombe. Il a traversé la mer avec ses petites ailes et il est venu:
j'ai reconnu son chant; écoute, le voici.

Effectivement, au moment même, un rossignol de Madagascar per

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