Gutenberg · eo1.org

← catalogue

Contes merveilleux, Tome I

by H. C. Andersen · French · Gutenberg #18244 · 409,256 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Contes merveilleux, Tome I
    
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.

Title: Contes merveilleux, Tome I

Author: H. C. Andersen


        
Release date: April 24, 2006 [eBook #18244]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/18244

Credits: Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES MERVEILLEUX, TOME I ***




Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com




Hans Christian Andersen

CONTES MERVEILLEUX

Tome I




Table des matières


L'aiguille à repriser.
Les amours d'un faux col
Les aventures du chardon.
La bergère et le ramoneur.
Le bisaïeul
Le bonhomme de neige.
Bonne humeur.
Le briquet
Ce que le Père fait est bien fait
Chacun et chaque chose à sa place.
Le chanvre.
Cinq dans une cosse de pois.
La cloche.
Le compagnon de route.
Le concours de saut
Le coq de poulailler et le coq de girouette.
Les coureurs.
Le crapaud.
Les cygnes sauvages.
Le dernier rêve du chêne.
L'escargot et le rosier.
La fée du sureau.
Les fleurs de la petite Ida.
Le goulot de la bouteille.
Grand Claus et petit Claus.
Les habits neufs du grand-duc.
Hans le balourd.
L'heureuse famille.
Le jardinier et ses maîtres.
La malle volante.
Le montreur de marionnettes.
Une semaine du petit elfe Ferme-l'oeil
   Lundi.
   Mardi.
   Mercredi.
   Jeudi.
   Vendredi.
   Samedi.
   Dimanche.




L'aiguille à repriser


Il y avait un jour une aiguille à repriser: elle se trouvait elle-même
si fine qu'elle s'imaginait être une aiguille à coudre.

«Maintenant, faites bien attention, et tenez-moi bien, dit la grosse
aiguille aux doigts qui allaient la prendre. Ne me laissez pas tomber;
car, si je tombe par terre, je suis sûre qu'on ne me retrouvera jamais.
Je suis si fine!

--Laisse faire, dirent les doigts, et ils la saisirent par le corps.

--Regardez un peu; j'arrive avec ma suite», dit la grosse aiguille en
tirant après elle un long fil; mais le fil n'avait point de noeud.

Les doigts dirigèrent l'aiguille vers la pantoufle de la cuisinière: le
cuir en était déchiré dans la partie supérieure, et il fallait le
raccommoder.

«Quel travail grossier! dit l'aiguille; jamais je ne pourrai
traverser: je me brise, je me brise». Et en effet elle se brisa.»Ne
l'ai-je pas dit? s'écria-t-elle; je suis trop fine.

--Elle ne vaut plus rien maintenant», dirent les doigts. Pourtant ils
la tenaient toujours. La cuisinière lui fit une tête de cire, et s'en
servit pour attacher son fichu.

«Me voilà devenue broche! dit l'aiguille. Je savais bien que
j'arriverais à de grands honneurs. Lorsqu'on est quelque chose, on ne
peut manquer de devenir quelque chose.»

Et elle se donnait un air aussi fier que le cocher d'un carrosse
d'apparat, et elle regardait de tous côtés.

«Oserai-je vous demander si vous êtes d'or? dit l'épingle sa voisine.
Vous avez un bel extérieur et une tête extraordinaire! Seulement, elle
est un peu trop petite; faites des efforts pour qu'elle devienne plus
grosse, afin de n'avoir pas plus besoin de cire que les autres.»

Et là-dessus notre orgueilleuse se roidit et redressa si fort la tête,
qu'elle tomba du fichu dans l'évier que la cuisinière était en train de
laver.

«Je vais donc voyager, dit l'aiguille; pourvu que je ne me perde pas!»

Elle se perdit en effet.

«Je suis trop fine pour ce monde-là! dit-elle pendant qu'elle gisait
sur l'évier. Mais je sais ce que je suis, et c'est toujours une petite
satisfaction.»

Et elle conservait son maintien fier et toute sa bonne humeur.

Et une foule de choses passèrent au-dessus d'elle en nageant, des brins
de bois, des pailles et des morceaux de vieilles gazettes.

«Regardez un peu comme tout ça nage! dit-elle. Ils ne savent pas
seulement ce qui se trouve par hasard au-dessous d'eux: c'est moi
pourtant! Voilà un brin de bois qui passe; il ne pense à rien au monde
qu'à lui-même, à un brin de bois!... Tiens, voilà une paille qui voyage!
Comme elle tourne, comme elle s'agite! Ne va donc pas ainsi sans
faire attention; tu pourrais te cogner contre une pierre. Et ce morceau
de journal! Comme il se pavane! Cependant il y a longtemps qu'on a
oublié ce qu'il disait. Moi seule je reste patiente et tranquille; je
sais ma valeur et je la garderai toujours.»

Un jour, elle sentit quelque chose à côté d'elle, quelque chose qui
avait un éclat magnifique, et que l'aiguille prit pour un diamant.
C'était un tesson de bouteille. L'aiguille lui adressa la parole, parce
qu'il luisait et se présentait comme une broche.

«Vous êtes sans doute un diamant?

--Quelque chose d'approchant.»

Et alors chacun d'eux fut persuadé que l'autre était d'un grand prix. Et
leur conversation roula principalement sur l'orgueil qui règne dans le
monde.

«J'ai habité une boîte qui appartenait à une demoiselle, dit
l'aiguille. Cette demoiselle était cuisinière. À chaque main elle avait
cinq doigts. Je n'ai jamais rien connu d'aussi prétentieux et d'aussi
fier que ces doigts; et cependant ils n'étaient faits que pour me
sortir de la boîte et pour m'y remettre.

--Ces doigts-là étaient-ils nobles de naissance? demanda le tesson.

--Nobles! reprit l'aiguille, non, mais vaniteux. Ils étaient cinq
frères... et tous étaient nés... doigts! Ils se tenaient
orgueilleusement l'un à côté de l'autre, quoique de différente longueur.
Le plus en dehors, le pouce, court et épais, restait à l'écart; comme
il n'avait qu'une articulation, il ne pouvait s'incliner qu'en un seul
endroit; mais il disait toujours que, si un homme l'avait une fois
perdu, il ne serait plus bon pour le service militaire. Le second doigt
goûtait des confitures et aussi de la moutarde; il montrait le soleil
et la lune, et c'était lui qui appuyait sur la plume lorsqu'on voulait
écrire. Le troisième regardait par-dessus les épaules de tous les
autres. Le quatrième portait une ceinture d'or, et le petit dernier ne
faisait rien du tout: aussi en était-il extraordinairement fier. On ne
trouvait rien chez eux que de la forfanterie, et encore de la
forfanterie: aussi je les ai quittés.

À ce moment, on versa de l'eau dans l'évier. L'eau coula par-dessus les
bords et les entraîna.

«Voilà que nous avançons enfin!» dit l'aiguille.

Le tesson continua sa route, mais l'aiguille s'arrêta dans le ruisseau.
»Là! je ne bouge plus; je suis trop fine; mais j'ai bien droit d'en
être fière!»

Effectivement, elle resta là tout entière à ses grandes pensées.

«Je finirai par croire que je suis née d'un rayon de soleil, tant je
suis fine! Il me semble que les rayons de soleil viennent me chercher
jusque dans l'eau. Mais je suis si fine que ma mère ne peut pas me
trouver. Si encore j'avais l'oeil qu'on m'a enlevé, je pourrais pleurer
du moins! Non, je ne voudrais pas pleurer: ce n'est pas digne de moi!»

Un jour, des gamins vinrent fouiller dans le ruisseau. Ils cherchaient
de vieux clous, des liards et autres richesses semblables. Le travail
n'était pas ragoûtant; mais que voulez-vous? Ils y trouvaient leur
plaisir, et chacun prend le sien où il le trouve.

«Oh! la, la! s'écria l'un d'eux en se piquant à l'aiguille. En voilà
une gueuse!

--Je ne suis pas une gueuse; je suis une demoiselle distinguée», dit
l'aiguille.

Mais personne ne l'entendait. En attendant, la cire s'était détachée, et
l'aiguille était redevenue noire des pieds à la tête; mais le noir fait
paraître la taille plus svelte, elle se croyait donc plus fine que
jamais.

«Voilà une coque d'oeuf qui arrive», dirent les gamins; et ils
attachèrent l'aiguille à la coque.

«À la bonne heure! dit-elle; maintenant je dois faire de l'effet,
puisque je suis noire et que les murailles qui m'entourent sont toutes
blanches. On m'aperçoit, au moins! Pourvu que je n'attrape pas le mal
de mer; cela me briserait.» Elle n'eut pas le mal de mer et ne fut
point brisée.

«Quelle chance d'avoir un ventre d'acier quand on voyage sur mer!
C'est par là que je vaux mieux qu'un homme. Qui peut se flatter d'avoir
un ventre pareil? Plus on est fin, moins on est exposé.»

Crac! fit la coque. C'est une voiture de roulier qui passait sur elle.

«Ciel! Que je me sens oppressée! dit l'aiguille; je crois que j'ai
le mal de mer: je suis toute brisée.»

Elle ne l'était pas, quoique la voiture eût passé sur elle. Elle gisait
comme auparavant, étendue de tout son long dans le ruisseau. Qu'elle y
reste!




Les amours d'un faux col


Il y avait une fois un élégant cavalier, dont tout le mobilier se
composait d'un tire-botte et d'une brosse à cheveux.--Mais il avait le
plus beau faux col qu'on eût jamais vu. Ce faux col était parvenu à
l'âge où l'on peut raisonnablement penser au mariage; et un jour, par
hasard, il se trouva dans le cuvier à lessive en compagnie d'une
jarretière. «Mille boutons! s'écria-t-il, jamais je n'ai rien vu
d'aussi fin et d'aussi gracieux. Oserai-je, mademoiselle, vous demander
votre nom?

--Que vous importe, répondit la jarretière.

--Je serais bien heureux de savoir où vous demeurez.» Mais la
jarretière, fort réservée de sa nature, ne jugea pas à propos de
répondre à une question si indiscrète. «Vous êtes, je suppose, une
espèce de ceinture? continua sans se déconcerter le faux col, et je ne
crains pas d'affirmer que les qualités les plus utiles sont jointes en
vous aux grâces les plus séduisantes.

--Je vous prie, monsieur, de ne plus me parler, je ne pense pas vous en
avoir donné le prétexte en aucune façon.

--Ah! mademoiselle, avec une aussi jolie personne que vous, les
prétextes ne manquent jamais. On n'a pas besoin de se battre les flancs:
on est tout de suite inspiré, entraîné.

--Veuillez vous éloigner, monsieur, je vous prie, et cesser vos
importunités.

--Mademoiselle, je suis un gentleman, dit fièrement le faux col; je
possède un tire-botte et une brosse à cheveux.» Il mentait impudemment:
car c'était à son maître que ces objets appartenaient; mais il savait
qu'il est toujours bon de se vanter.

«Encore une fois, éloignez-vous, répéta la jarretière, je ne suis pas
habituée à de pareilles manières.

--Eh bien! vous n'êtes qu'une prude!» lui dit le faux col qui voulut
avoir le dernier mot. Bientôt après on les tira l'un et l'autre de la
lessive, puis ils furent empesés, étalés au soleil pour sécher, et enfin
placés sur la planche de la repasseuse. La patine à repasser arriva[1].
«Madame, lui dit le faux col, vous m'avez positivement ranimé: je sens
en moi une chaleur extraordinaire, toutes mes rides ont disparu.
Daignez, de grâce, en m'acceptant pour époux, me permettre de vous
consacrer cette nouvelle jeunesse que je vous dois.

[Note 1: Le mot qui désigne le fer à repasser en danois est féminin.]

--Imbécile!» dit la machine en passant sur le faux col avec la
majestueuse impétuosité d'une locomotive qui entraîne des wagons sur le
chemin de fer. Le faux col était un peu effrangé sur ses bords, une
paire de ciseaux se présenta pour l'émonder.

«Oh! lui dit le faux col, vous devez être une première danseuse;
quelle merveilleuse agilité vous avez dans les jambes! Jamais je n'ai
rien vu de plus charmant; aucun homme ne saurait faire ce que vous
faites.

--Bien certainement, répondit la paire de ciseaux en continuant son
opération.

--Vous mériteriez d'être comtesse; tout ce que je possède, je vous
l'offre en vrai gentleman (c'est-à-dire moi, mon tire-botte et ma brosse
à cheveux).

--Quelle insolence! s'écria la paire de ciseaux; quelle fatuité!» Et
elle fit une entaille si profonde au faux col, qu'elle le mit hors de
service.

«Il faut maintenant, pensa-t-il, que je m'adresse à la brosse à
cheveux.» «Vous avez, mademoiselle, la plus magnifique chevelure; ne
pensez-vous pas qu'il serait à propos de vous marier?

--Je suis fiancée au tire-botte, répondit-elle.

--Fiancée!» s'écria le faux col.

Il regarda autour de lui, et ne voyant plus d'autre objet à qui adresser
ses hommages, il prit, dès ce moment, le mariage en haine. Quelque temps
après, il fut mis dans le sac d'un chiffonnier, et porté chez le
fabricant de papier. Là, se trouvait une grande réunion de chiffons, les
fins d'un côté, et les plus communs de l'autre. Tous ils avaient
beaucoup à raconter, mais le faux col plus que pas un. Il n'y avait pas
de plus grand fanfaron. «C'est effrayant combien j'ai eu d'aventures,
disait il, et surtout d'aventures d'amour! mais aussi j'étais un
gentleman des mieux posés; j'avais même un tire-botte et une brosse
dont je ne me servais guère. Je n'oublierai jamais ma première passion:
c'était une petite ceinture bien gentille et gracieuse au possible;
quand je la quittai, elle eut tant de chagrin qu'elle alla se jeter dans
un baquet plein d'eau. Je connus ensuite une certaine veuve qui était
littéralement tout en feu pour moi; mais je lui trouvais le teint par
trop animé, et je la laissai se désespérer si bien qu'elle en devint
noire comme du charbon. Une première danseuse, véritable démon pour le
caractère emporté, me fit une blessure terrible, parce que je me
refusais à l'épouser. Enfin, ma brosse à cheveux s'éprit de moi si
éperdument qu'elle en perdit tous ses crins. Oui, j'ai beaucoup vécu;
mais ce que je regrette surtout, c'est la jarretière... je veux dire la
ceinture qui se noya dans le baquet. Hélas! il n'est que trop vrai,
j'ai bien des crimes sur la conscience; il est temps que je me purifie
en passant à l'état de papier blanc.» Et le faux col fut, ainsi que les
autres chiffons, transformé en papier.

Mais la feuille provenant de lui n'est pas restée blanche--c'est
précisément celle sur laquelle a été d'abord retracée sa propre
histoire. Tous ceux qui, comme lui, ont accoutumé de se glorifier de
choses qui sont tout le contraire de la vérité, ne sont pas de même
jetés au sac du chiffonnier, changés en papier et obligés, sous cette
forme, de faire l'aveu public et détaillé de leurs hâbleries. Mais
qu'ils ne se prévalent pas trop de cet avantage; car, au moment même où
ils se vantent, chacun lit sur leur visage, dans leur air et dans leurs
yeux, aussi bien que si c'était écrit: «Il n'y a pas un mot de vrai
dans ce que je vous dis. Au lieu de grand vainqueur que je prétends
être, ne voyez en moi qu'un chétif faux col dont un peu d'empois et de
bavardage composent tout le mérite.»




Les aventures du chardon


Devant un riche château seigneurial s'étendait un beau jardin, bien
tenu, planté d'arbres et de fleurs rares. Les personnes qui venaient
rendre visite au propriétaire exprimaient leur admiration pour ces
arbustes apportés des pays lointains pour ces parterres disposés avec
tant d'art; et l'on voyait aisément que ces compliments n'étaient pas
de leur part de simples formules de politesse. Les gens d'alentour,
habitants des bourgs et des villages voisins venaient le dimanche
demander la permission de se promener dans les magnifiques allées. Quand
les écoliers se conduisaient bien, on les menait là pour les récompenser
de leur sagesse. Tout contre le jardin, mais en dehors, au pied de la
haie de clôture, on trouvait un grand et vigoureux chardon; de sa
racine vivace poussait des branches de tous côtés, il formait à lui seul
comme un buisson. Personne n'y faisait pourtant la moindre attention,
hormis le vieil âne qui traînait la petite voiture de la laitière.
Souvent la laitière l'attachait non loin de là, et la bête tendait tant
qu'elle pouvait son long cou vers le chardon, en disant: «Que tu es
donc beau!... Tu es à croquer!» Mais le licou était trop court, et
l'âne en était pour ses tendres coups d'oeil et pour ses compliments. Un
jour une nombreuse société est réunie au château. Ce sont toutes
personnes de qualité, la plupart arrivant de la capitale. Il y a parmi
elles beaucoup de jolies jeunes filles. L'une d'elles, la plus jolie de
toutes, vient de loin. Originaire d'Écosse, elle est d'une haute
naissance et possède de vastes domaines, de grandes richesses. C'est un
riche parti: «Quel bonheur de l'avoir pour fiancée!» disent les
jeunes gens, et leurs mères disent de même. Cette jeunesse s'ébat sur
les pelouses, joue au ballon et à divers jeux. Puis on se promène au
milieu des parterres, et, comme c'est l'usage dans le Nord, chacune des
jeunes filles cueille une fleur et l'attache à la boutonnière d'un des
jeunes messieurs. L'étrangère met longtemps à choisir sa fleur; aucune
ne paraît être à son goût. Voilà que ses regards tombent sur la haie,
derrière laquelle s'élève le buisson de chardons avec ses grosses fleurs
rouges et bleues. Elle sourit et prie le fils de la maison d'aller lui
en cueillir une: «C'est la fleur de mon pays, dit-elle, elle figure
dans les armes d'Écosse; donnez-la-moi, je vous prie.» Le jeune homme
s'empresse d'aller cueillir la plus belle, ce qu'il ne fit pas sans se
piquer fortement aux épines. La jeune Écossaise lui met à la boutonnière
cette fleur vulgaire, et il s'en trouve singulièrement flatté. Tous les
autres jeunes gens auraient volontiers échangé leurs fleurs rares contre
celle offerte par la main de l'étrangère. Si le fils de la maison se
rengorgeait, qu'était-ce donc du chardon? Il ne se sentait plus d'aise;
il éprouvait une satisfaction, un bien-être, comme lorsque après une
bonne rosée, les rayons du soleil venaient le réchauffer.» Je suis donc
quelque chose de bien plus relevé que je n'en ai l'air, pensait-il en
lui-même. Je m'en étais toujours douté. À bien dire, je devrais être en
dedans de la haie et non pas au dehors. Mais, en ce monde, on ne se
trouve pas toujours placé à sa vraie place. Voici du moins une de mes
filles qui a franchi la haie et qui même se pavane à la boutonnière d'un
beau cavalier.» Il raconta cet événement à toutes les pousses qui se
développèrent sur son tronc fertile, à tous les boutons qui surgirent
sur ses branches. Peu de jours s'étaient écoulés lorsqu'il apprit, non
par les paroles des passants, non par les gazouillements des oiseaux,
mais par ces mille échos qui lorsqu'on laisse les fenêtres ouvertes,
répandent partout ce qui se dit dans l'intérieur des appartements, il
apprit, disons-nous, que le jeune homme qui avait été décoré de la fleur
de chardon par la belle Écossaise avait aussi obtenu son coeur et sa
main.» C'est moi qui les ai unis, c'est moi qui ai fait ce mariage!»
s'écria le chardon, et plus que jamais, il raconta le mémorable
événement à toutes les fleurs nouvelles dont ses branches se couvraient.»
Certainement, se dit-il encore, on va me transplanter dans le jardin,
je l'ai bien mérité. Peut-être même serai-je mis précieusement dans un
pot où mes racines seront bien serrées dans du bon fumier. Il paraît que
c'est là le plus grand honneur que les plantes puissent recevoir. Le
lendemain, il était tellement persuadé que les marques de distinction
allaient pleuvoir sur lui, qu'à la moindre de ses fleurs, il promettait
que bientôt on les mettrait tous dans un pot de faïence, et que pour
elle, elle ornerait peut-être la boutonnière d'un élégant, ce qui était
la plus rare fortune qu'une fleur de chardon pût rêver. Ces hautes
espérances ne se réalisèrent nullement; point de pot de faïence ni de
terre cuite; aucune boutonnière ne se fleurit plus aux dépens du
buisson. Les fleurs continuèrent de respirer l'air et la lumière, de
boire les rayons du soleil le jour, et la rosée la nuit; elles
s'épanouirent et ne reçurent que la visite des abeilles et des frelons
qui leur dérobaient leur suc.» Voleurs, brigands! s'écriait le chardon
indigné, que ne puis-je vous transpercer de mes dards! Comment
osez-vous ravir leur parfum à ces fleurs qui sont destinées à orner la
boutonnière des galants!» Quoi qu'il pût dire, il n'y avait pas de
changement dans sa situation. Les fleurs finissaient par laisser pencher
leurs petites têtes. Elles pâlissaient, se fanaient; mais il en
poussait toujours de nouvelles: à chacune qui naissait, le père disait
avec une inaltérable confiance: «Tu viens comme marée en carême,
impossible d'éclore plus à propos. J'attends à chaque minute le moment
où nous passerons de l'autre côté de la haie.» Quelques marguerites
innocentes, un long et maigre plantin qui poussaient dans le voisinage,
entendaient ces discours, et y croyaient naïvement. Ils en conçurent une
profonde admiration pour le chardon, qui, en retour, les considérait
avec le plus complet mépris. Le vieil âne, quelque peu sceptique par
nature, n'était pas aussi sûr de ce que proclamait avec tant d'assurance
le chardon. Toutefois, pour parer à toute éventualité, il fit de
nouveaux efforts pour attraper ce cher chardon avant qu'il fût
transporté en des lieux inaccessibles. En vain il tira sur son licou;
celui-ci était trop court et il ne put le rompre. À force de songer au
glorieux chardon qui figure dans les armes d'Écosse, notre chardon se
persuada que c'était un de ses ancêtres; qu'il descendait de cette
illustre famille et était issu de quelque rejeton venu d'Écosse en des
temps reculés. C'étaient là des pensées élevées, mais les grandes idées
allaient bien au grand chardon qu'il était, et qui formait un buisson à
lui tout seul. Sa voisine, l'ortie, l'approuvait fort....» Très souvent,
dit-elle, on est de haute naissance sans le savoir; cela se voit tous
les jours. Tenez, moi-même, je suis sûre de n'être pas une plante
vulgaire. N'est-ce pas moi qui fournis la plus fine mousseline, celle
dont s'habillent les reines?» L'été se passe, et ensuite l'automne.
Les feuilles des arbres tombent. Les fleurs prennent des teintes plus
foncées et ont moins de parfum. Le garçon jardinier, en recueillant les
tiges séchées, chante à tue-tête: Amont, aval! En haut, en bas! C'est
là tout le cours de la vie! Les jeunes sapins du bois recommencent à
penser à Noël, à ce beau jour où on les décore de rubans, de bonbons et
de petites bougies. Ils aspirent à ce brillant destin, quoiqu'il doive
leur en coûter la vie.» Comment, je suis encore ici! dit le chardon,
et voilà huit jours que les noces ont été célébrées! C'est moi pourtant
qui ai fait ce mariage, et personne n'a l'air de penser à moi, pas plus
que si je n'existais point. On me laisse pour reverdir. Je suis trop
fier pour faire un pas vers ces ingrats, et d'ailleurs, le voudrais-je,
je ne puis bouger. Je n'ai rien de mieux à faire qu'à patienter encore.»
Quelques semaines se passèrent. Le chardon restait là, avec son unique
et dernière fleur; elle était grosse et pleine, on eût presque dit une
fleur d'artichaut; elle avait poussé près de la racine, c'était une
fleur robuste. Le vent froid souffla sur elle; ses vives couleurs
disparurent; elle devint comme un soleil argenté. Un jour le jeune
couple, maintenant mari et femme, vint se promener dans le jardin. Ils
arrivèrent près de la haie, et la belle Écossaise regarda par delà dans
les champs: «Tiens! dit-elle, voilà encore le grand chardon, mais il
n'a plus de fleurs!

--Mais si, en voilà encore une, ou du moins son spectre, dit le jeune
homme en montrant le calice desséché et blanchi.

--Tiens, elle est fort jolie comme cela! reprit la jeune dame. Il nous
la faut prendre, pour qu'on la reproduise sur le cadre de notre portrait
à tous deux.»

Le jeune homme dut franchir de nouveau la haie et cueillir la fleur
fanée. Elle le piqua de la bonne façon: ne l'avait-il pas appelée un
spectre? Mais il ne lui en voulut pas: sa jeune femme était contente.
Elle rapporta la fleur dans le salon. Il s'y trouvait un tableau
représentant les jeunes époux: le mari était peint une fleur de chardon
à sa boutonnière. On parla beaucoup de cette fleur et de l'autre, la
dernière, qui brillait comme de l'argent et qu'on devait ciseler sur le
cadre. L'air emporta au loin tout ce qu'on dit.» Ce que c'est que la
vie, dit le chardon: ma fille aînée a trouvé place à une boutonnière,
et mon dernier rejeton a été mis sur un cadre doré. Et moi, où me
mettra-t-on?» L'âne était attaché non loin: il louchait vers le
chardon: «Si tu veux être bien, tout à fait bien, à l'abri de la
froidure, viens dans mon estomac, mon bijou. Approche; je ne puis
arriver jusqu'à toi, ce maudit licou n'est pas assez long.» Le chardon
ne répondit pas à ces avances grossières. Il devint de plus en plus
songeur, et, à force de tourner et retourner ses pensées, il aboutit,
vers Noël, à cette conclusion qui était bien au-dessus de sa basse
condition: «Pourvu que mes enfants se trouvent bien là où ils sont, se
dit-il; moi, leur père, je me résignerai à rester en dehors de la haie,
à cette place où je suis né.

--Ce que vous pensez là vous fait honneur, dit le dernier rayon de
soleil. Aussi vous en serez récompensé.

--Me mettra-t-on dans un pot ou sur un cadre? demanda le chardon.

--On vous mettra dans un conte», eut le temps de répondre le rayon
avant de s'éclipser.




La bergère et le ramoneur


As-tu jamais vu une très vieille armoire de bois noircie par le temps et
sculptée de fioritures et de feuillages? Dans un salon, il y en avait
une de cette espèce, héritée d'une aïeule, ornée de haut en bas de
roses, de tulipes et des plus étranges volutes entremêlées de têtes de
cerfs aux grands bois. Au beau milieu de l'armoire se découpait un homme
entier, tout à fait grotesque; on ne pouvait vraiment pas dire qu'il
riait, il grimaçait; il avait des pattes de bouc, des cornes sur le
front et une longue barbe. Les enfants de la maison l'appelaient le
«sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc ».

Évidemment, peu de gens portent un tel titre et il est assez long à
prononcer, mais il est rare aussi d'être sculpté sur une armoire.

Quoi qu'il en soit, il était là! Il regardait constamment la table
placée sous la glace car sur cette table se tenait une ravissante petite
bergère en porcelaine, portant des souliers d'or, une robe coquettement
retroussée par une rose rouge, un chapeau doré et sa houlette de
bergère. Elle était délicieuse! Tout près d'elle, se tenait un petit
ramoneur, noir comme du charbon, lui aussi en porcelaine. Il était aussi
propre et soigné que quiconque; il représentait un ramoneur, voilà
tout, mais le fabricant de porcelaine aurait aussi bien pu faire de lui
un prince, c'était tout comme.

Il portait tout gentiment son échelle, son visage était rose et blanc
comme celui d'une petite fille, ce qui était une erreur, car pour la
vraisemblance il aurait pu être un peu noir aussi de visage. On l'avait
posé à côté de la bergère, et puisqu'il en était ainsi, ils s'étaient
fiancés, ils se convenaient, jeunes tous les deux, de même porcelaine et
également fragiles.

Tout près d'eux et bien plus grand, était assis un vieux Chinois en
porcelaine qui pouvait hocher de la tête. Il disait qu'il était le
grand-père de la petite bergère; il prétendait même avoir autorité
sur elle, c'est pourquoi il inclinait la tête vers le
«sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc» qui avait demandé la
main de la bergère.

--Tu auras là, dit le vieux Chinois, un mari qu'on croirait presque fait
de bois d'acajou, qui peut te donner un titre ronflant, qui possède
toute l'argenterie de l'armoire, sans compter ce qu'il garde dans des
cachettes mystérieuses.

--Je ne veux pas du tout aller dans la sombre armoire, protesta la
petite bergère, je me suis laissé dire qu'il y avait là-dedans onze
femmes en porcelaine!

--Eh bien! tu seras la douzième. Cette nuit, quand la vieille armoire
se mettra à craquer, vous vous marierez, aussi vrai que je suis Chinois.
Et il s'endormit.

La petite bergère pleurait, elle regardait le ramoneur de porcelaine, le
chéri de son coeur.

--Je crois, dit-elle, que je vais te demander de partir avec moi dans le
vaste monde. Nous ne pouvons plus rester ici.

--Je veux tout ce que tu veux, répondit-il; partons immédiatement, je
pense que mon métier me permettra de te nourrir.

--Je voudrais déjà que nous soyons sains et saufs au bas de la table,
dit-elle, je ne serai heureuse que quand nous serons partis.

Il la consola de son mieux et lui montra où elle devait poser son petit
pied sur les feuillages sculptés longeant les pieds de la table; son
échelle les aida du reste beaucoup.

Mais quand ils furent sur le parquet et qu'ils levèrent les yeux vers
l'armoire, ils y virent une terrible agitation. Les cerfs avançaient la
tête, dressaient leurs bois et tournaient le cou, le
«sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc» bondit et cria:

--Ils se sauvent! Ils se sauvent!

Effrayés, les jeunes gens sautèrent rapidement dans le tiroir du bas de
l'armoire. Il y avait là quatre jeux de cartes incomplets et un petit
théâtre de poupées, monté tant bien que mal. On y jouait la comédie, les
dames de carreau et de coeur, de trèfle et de pique, assises au premier
rang, s'éventaient avec leurs tulipes, les valets se tenaient debout
derrière elles et montraient qu'ils avaient une tête en haut et une en
bas, comme il sied quand on est une carte à jouer. La comédie racontait
l'histoire de deux amoureux qui ne pouvaient pas être l'un à l'autre. La
bergère en pleurait, c'était un peu sa propre histoire.

--Je ne peux pas le supporter, dit-elle, sortons de ce tiroir.

Mais dès qu'ils furent à nouveau sur le parquet, levant les yeux vers la
table, ils aperçurent le vieux Chinois réveillé qui vacillait de tout
son corps. Il s'effondra comme une masse sur le parquet.

--Voilà le vieux Chinois qui arrive, cria la petite bergère, et elle
était si contrariée qu'elle tomba sur ses jolis genoux de porcelaine.

--Une idée me vient, dit le ramoneur. Si nous grimpions dans cette
grande potiche qui est là dans le coin nous serions couchés sur les
roses et la lavande y et pourrions lui jeter du sel dans les yeux quand
il approcherait.

--Cela ne va pas, dit la petite. Je sais que le vieux Chinois et la
potiche ont été fiancés, il en reste toujours un peu de sympathie. Non,
il n'y a rien d'autre à faire pour nous que de nous sauver dans le vaste
monde.

--As-tu vraiment le courage de partir avec moi, as-tu réfléchi combien
le monde est grand, et que nous ne pourrons jamais revenir?

--J'y ai pensé, répondit-elle.

Alors, le ramoneur la regarda droit dans les yeux et dit:

--Mon chemin passe par la cheminée, as-tu le courage de grimper avec moi
à travers le poêle, d'abord, le foyer, puis le tuyau où il fait nuit
noire? Après le poêle, nous devons passer dans la cheminée elle-même;
à partir de là, je m'y entends, nous monterons si haut qu'ils ne
pourront pas nous atteindre, et tout en haut, il y a un trou qui ouvre
sur le monde.

Il la conduisit à la porte du poêle.

--Oh! que c'est noir, dit-elle.

Mais elle le suivit à travers le foyer et le tuyau noirs comme la nuit.

--Nous voici dans la cheminée, cria le garçon. Vois, vois, là-haut
brille la plus belle étoile.

Et c'était vrai, cette étoile semblait leur indiquer le chemin. Ils
grimpaient et rampaient. Quelle affreuse route! Mais il la soutenait et
l'aidait, il lui montrait les bons endroits où appuyer ses fins petits
pieds, et ils arrivèrent tout en haut de la cheminée, où ils s'assirent
épuisés. Il y avait de quoi.

Au-dessus d'eux, le ciel et toutes ses étoiles, en dessous, les toits de
la ville; ils regardaient au loin, apercevant le monde. Jamais la
bergère ne l'aurait imaginé ainsi. Elle appuya sa petite tête sur la
poitrine du ramoneur et se mit à sangloter si fort que l'or qui
garnissait sa ceinture craquait et tombait en morceaux.

--C'est trop, gémit-elle, je ne peux pas le supporter. Le monde est trop
grand. Que ne suis-je encore sur la petite table devant la glace, je ne
serai heureuse que lorsque j'y serai retournée. Tu peux bien me ramener
à la maison, si tu m'aimes un peu.

Le ramoneur lui parla raison, lui fit souvenir du vieux Chinois, du
«sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc », mais elle pleurait
de plus en plus fort, elle embrassait son petit ramoneur chéri, de sorte
qu'il n'y avait rien d'autre à faire que de lui obéir, bien qu'elle eût
grand tort.

Alors ils rampèrent de nouveau avec beaucoup de peine pour descendre à
travers la cheminée, le tuyau et le foyer; ce n'était pas du tout
agréable. Arrivés dans le poêle sombre, ils prêtèrent l'oreille à ce qui
se passait dans le salon. Tout y était silencieux; alors ils passèrent
la tête et... horreur! Au milieu du parquet gisait le vieux Chinois,
tombé en voulant les poursuivre et cassé en trois morceaux; il n'avait
plus de dos et sa tête avait roulé dans un coin. Le sergent-major
général se tenait là où il avait toujours été, méditatif.

--C'est affreux, murmura la petite bergère, le vieux grand-père est
cassé et c'est de notre faute; je n'y survivrai pas. Et, de désespoir,
elle tordait ses jolies petites mains.

--On peut très bien le requinquer, affirma le ramoneur. Il n'y a qu'à le
recoller, ne sois pas si désolée. Si on lui colle le dos et si on lui
met une patte de soutien dans la nuque, il sera comme neuf et tout prêt
à nous dire de nouveau des choses désagréables.

--Tu crois vraiment?

Ils regrimpèrent sur la table où ils étaient primitivement.

--Nous voilà bien avancés, dit le ramoneur, nous aurions pu nous éviter
le dérangement.

--Pourvu qu'on puisse recoller le grand-père. Crois-tu que cela
coûterait très cher? dit-elle.

La famille fit mettre de la colle sur le dos du Chinois et un lien à son
cou, et il fut comme neuf, mais il ne pouvait plus hocher la tête.

--Que vous êtes devenu hautain depuis que vous avez été cassé, dit le
«sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc ». Il n'y a pas là de
quoi être fier. Aurai-je ou n'aurai-je pas ma bergère?

Le ramoneur et la petite bergère jetaient un regard si émouvant vers le
vieux Chinois, ils avaient si peur qu'il dise oui de la tête; mais il
ne pouvait plus la remuer. Et comme il lui était très désagréable de
raconter à un étranger qu'il était obligé de porter un lien à son cou,
les amoureux de porcelaine restèrent l'un près de l'autre, bénissant le
pansement du grand-père et cela jusqu'au jour où eux-mêmes furent
cassés.




Le bisaïeul


Le conte n'est pas de moi. Je le tiens d'un de mes amis, à qui je donne
la parole: Notre bisaïeul était la bonté même; il aimait à faire
plaisir, il contait de jolies histoires; il avait l'esprit droit, la
tête solide. À vrai dire il n'était que mon grand-père; mais lorsque le
petit garçon de mon frère Frédéric vint au monde, il avança au grade de
bisaïeul, et nous ne l'appelions plus qu'ainsi. Il nous chérissait tous
et nous tenait en considération; mais notre époque, il ne l'estimait
guère.» Le vieux temps, disait-il, c'était le bon temps. Tout marchait
alors avec une sage lenteur, sans précipitation; aujourd'hui c'est une
course universelle, une galopade échevelée; c'est le monde renversé.»

Quand le bisaïeul parlait sur ce thème, il s'animait à en devenir tout
rouge; puis il se calmait peu à peu et disait en souriant: «Enfin,
peut-être me trompé-je. Peut-être est-ce ma faute si je ne me trouve pas
à mon aise dans ce temps actuel avec mes habitudes du siècle dernier.
Laissons agir la Providence.»

Cependant il revenait toujours sur ce sujet, et comme il décrivait bien
tout ce que l'ancien temps avait de pittoresque et de séduisant: les
grands carrosses dorés et à glaces où trônaient les princes, les
seigneurs, les châtelaines revêtues de splendides atours; les
corporations, chacune en costume différent, traversant les rues en
joyeux cortège, bannières et musiques en tête; chacun gardant son rang
et ne jalousant pas les autres. Et les fêtes de Noël, comme elles
étaient plus animées, plus brillantes qu'aujourd'hui, et le gai carnaval!
Le vieux temps avait aussi ses vilains côtés: la loi était dure, il y
avait la potence, la roue; mais ces horreurs avaient du caractère,
provoquaient l'émotion. Et quant aux abus, on savait alors les abolir
généreusement: c'est au milieu de ces discussions que j'appris que ce
fut la noblesse danoise qui la première affranchit spontanément les
serfs et qu'un prince danois supprima dès le siècle dernier la traite
des noirs.

--Mais, disait-il, le siècle d'avant était encore bien plus empreint de
grandeur; les hauts faits, les beaux caractères y abondaient.

--C'étaient des époques rudes et sauvages, interrompait alors mon frère
Frédéric; Dieu merci, nous ne vivons plus dans un temps pareil.

Il disait cela au bisaïeul en face, et ce n'était pas trop gentil.
Cependant il faut dire qu'il n'était plus un enfant; c'était notre aîné;
il était sorti de l'Université après les examens les plus brillants.
Ensuite notre père, qui avait une grande maison de commerce, l'avait
pris dans ses bureaux et il était très content de son zèle et de son
intelligence. Le bisaïeul avait tout l'air d'avoir un faible pour lui;
C'est avec lui surtout qu'il aimait à causer; mais quand ils en
arrivaient à ce sujet du bon vieux temps, cela finissait presque
toujours par de vives discussions; aucun d'eux ne cédait; et
cependant, quoique je ne fusse qu'un gamin, je remarquai bien qu'ils ne
pouvaient pas se passer l'un de l'autre. Que de fois le bisaïeul
écoutait l'oreille tendue, les yeux tout plein de feu, ce que Frédéric
racontait sur les découvertes merveilleuses de notre époque, sur des
forces de la nature, jusqu'alors inconnues, employées aux inventions les
plus étonnantes!

--Oui, disait-il alors, les hommes deviennent plus savants, plus
industrieux, mais non meilleurs. Quels épouvantables engins de
destruction ils inventent pour s'entre-tuer!

--Les guerres n'en sont que plus vite finies, répondait Frédéric; on
n'attend plus sept ou même trente ans avant le retour de la paix. Du
reste, des guerres, il en faut toujours; s'il n'y en avait pas eu
depuis le commencement du monde, la terre serait aujourd'hui tellement
peuplée que les hommes se dévoreraient les uns les autres.

Un jour Frédéric nous apprit ce qui venait de se passer dans une petite
ville des environs. À l'hôtel de ville se trouvait une grande et antique
horloge; elle s'arrêtait parfois, puis retardait, pour ensuite avancer;
mais enfin telle quelle, elle servait à régler toutes les montres de
la ville. Voilà qu'on se mit à construire un chemin de fer qui passa par
cet endroit; comme il faut que l'heure des trains soit indiquée de
façon exacte, on plaça à la gare une horloge électrique qui ne variait
jamais; et depuis lors tout le monde réglait sa montre d'après la gare;
l'horloge de la maison de ville pouvait varier à son aise; personne
n'y faisait attention, ou plutôt on s'en moquait.

--C'est grave tout cela, dit le bisaïeul d'un air très sérieux. Cela me
fait penser à une bonne vieille horloge, comme on en fabrique à
Bornholmy, qui était chez mes parents; elle était enfermée dans un
meuble en bois de chêne et marchait à l'aide de poids. Elle non plus
n'allait pas toujours bien exactement; mais on ne s'en préoccupait pas.
Nous regardions le cadran et nous avions foi en lui. Nous n'apercevions
que lui, et l'on ne voyait rien des roues et des poids. C'est de même
que marchaient le gouvernement et la machine de l'État. On avait pleine
confiance en elle et on ne regardait que le cadran. Aujourd'hui c'est
devenu une horloge de verre; le premier venu observe les mouvements des
roues et y trouve à redire; on entend le frottement des engrenages, on
se demande si les ressorts ne sont pas usés et ne vont pas se briser. On
n'a plus la foi; c'est là la grande faiblesse du temps présent.

Et le bisaïeul continua ainsi pendant longtemps jusqu'à ce qu'il arrivât
à se fâcher complètement, bien que Frédéric finît par ne plus le
contredire. Cette fois, ils se quittèrent en se boudant presque; mais
il n'en fut pas de même lorsque Frédéric s'embarqua pour l'Amérique où
il devait aller veiller à de grands intérêts de notre maison. La
séparation fut douloureuse; s'en aller si loin, au-delà de l'océan,
braver flots et tempêtes.

--Tranquillise-toi, dit Frédéric au bisaïeul qui retenait ses larmes;
tous les quinze jours vous recevrez une lettre de moi, et je te réserve
une surprise. Tu auras de mes nouvelles par le télégraphe; on vient de
terminer la pose du câble transatlantique. En effet, lorsqu'il
s'embarqua en Angleterre, une dépêche vint nous apprendre que son voyage
se passait bien, et, au moment où il mit le pied sur le nouveau
continent, un message de lui nous parvint traversant les mers plus
rapidement que la foudre.

--Je n'en disconviendrai pas, dit le bisaïeul, cette invention renverse
un peu mes idées; c'est une vraie bénédiction pour l'humanité, et c'est
au Danemark qu'on a précisément découvert la force qui agit ainsi. Je
l'ai connu, Christian Oersted, qui a trouvé le principe de
l'électromagnétisme; il avait des yeux aussi doux, aussi profonds que
ceux d'un enfant; il était bien digne de l'honneur que lui fit la
nature en lui laissant deviner un de ses plus intimes secrets.

Dix mois se passèrent, lorsque Frédéric nous manda qu'il s'était fiancé
là-bas avec une charmante jeune fille; dans la lettre se trouvait une
photographie. Comme nous l'examinâmes avec empressement! Le bisaïeul
prit sa loupe et la regarda longtemps.

--Quel malheur, s'écria le bisaïeul, qu'on n'ait pas depuis longtemps
connu cet art de reproduire les traits par le soleil! Nous pourrions
voir face à face les grands hommes de l'histoire. Voyez donc quel
charmant visage; comme cette jeune fille est gracieuse! Je la
reconnaîtrai dès qu'elle passera notre seuil.

Le mariage de Frédéric eut lieu en Amérique; les jeunes époux revinrent
en Europe et atteignirent heureusement l'Angleterre d'où ils
s'embarquèrent pour Copenhague. Ils étaient déjà en face des blanches
dunes du Jutland, lorsque s'éleva un ouragan; le navire, secoué,
ballotté, tout fracassé, fut jeté à la côte. La nuit approchait, le vent
faisait toujours rage; impossible de mettre à la mer les chaloupes et
on prévoyait que le matin le bâtiment serait en pièces.

Voilà qu'au milieu des ténèbres reluit une fusée; elle amène un solide
cordage; les matelots s'en saisissent; une communication s'établit
entre les naufragés et la terre ferme. Le sauvetage commence et, malgré
les vagues et la tempête, en quelques heures tout le monde est arrivé
heureusement à terre.

À Copenhague nous dormions tous bien tranquillement, ne songeant ni aux
dangers, ni aux chagrins. Lorsque le matin la famille se réunit, joyeuse
d'avance de voir arriver le jeune couple, le journal nous apprend, par
une dépêche, que la veille un navire anglais a fait naufrage sur la côte
du Jutland. L'angoisse saisit tous les coeurs; mon père court aux
renseignements; il revient bientôt encore plus vite nous apprendre que,
d'après une seconde dépêche, tout le monde est sauvé et que les êtres
chéris que nous attendons ne tarderont pas à être au milieu de nous.
Tous nous éclatâmes en pleurs; mais c'étaient de douces larmes; moi
aussi, je pleurai, et le bisaïeul aussi; il joignit les mains et, j'en
suis sûr, il bénit notre âge moderne. Et le même jour encore il envoya
deux cents écus à la souscription pour le monument d'Oersted. Le soir,
lorsque arriva Frédéric avec sa belle jeune femme, le bisaïeul lui dit
ce qu'il avait fait; et ils s'embrassèrent de nouveau. Il y a de braves
coeurs dans tous les temps.




Le bonhomme de neige


Quel beau froid il fait aujourd'hui! dit le Bonhomme de neige. Tout mon
corps en craque de plaisir. Et ce vent cinglant, comme il vous fouette
agréablement! Puis, de l'autre côté, ce globe de feu qui me regarde
tout béat!

Il voulait parler du soleil qui disparaissait à ce moment.

--Oh! il a beau faire, il ne m'éblouira pas! Je ne lâcherai pas encore
mes deux escarboucles.

Il avait, en effet, au lieu d'yeux, deux gros morceaux de charbon de
terre brillant et sa bouche était faite d'un vieux râteau, de telle
façon qu'on voyait toutes ses dents. Le bonhomme de neige était né au
milieu des cris de joie des enfants.

Le soleil se coucha, la pleine lune monta dans le ciel; ronde et
grosse, claire et belle, elle brillait au noir firmament.

--Ah! le voici qui réapparaît de l'autre côté, dit le Bonhomme de
neige.

Il pensait que c'était le soleil qui se montrait de nouveau.

--Maintenant, je lui ai fait atténuer son éclat. Il peut rester suspendu
là-haut et paraître brillant; du moins, je peux me voir moi-même. Si
seulement je savais ce qu'il faut faire pour bouger de place! J'aurais
tant de plaisir à me remuer un peu! Si je le pouvais, j'irais tout de
suite me promener sur la glace et faire des glissades, comme j'ai vu
faire aux enfants. Mais je ne peux pas courir.

--Ouah! ouah! aboya le chien de garde.

Il ne pouvait plus aboyer juste et était toujours enroué, depuis qu'il
n'était plus chien de salon et n'avait plus sa place sous le poêle.

--Le soleil t'apprendra bientôt à courir. Je l'ai bien vu pour ton
prédécesseur, pendant le dernier hiver. Ouah! ouah!

--Je ne te comprends pas, dit le Bonhomme de neige. C'est cette boule,
là-haut (il voulait dire la lune), qui m'apprendra à courir? C'est moi
plutôt qui l'ai fait filer en la regardant fixement, et maintenant elle
ne nous revient que timidement par un autre côté.

--Tu ne sais rien de rien, dit le chien; il est vrai aussi que l'on t'a
construit depuis peu. Ce que tu vois là, c'est la lune; et celui qui a
disparu, c'est le soleil. Il reviendra demain et, tu peux m'en croire,
il saura t'apprendre à courir dans le fossé. Nous allons avoir un
changement de temps. Je sens cela à ma patte gauche de derrière. J'y ai
des élancements et des picotements très forts.

--Je ne le comprends pas du tout, se dit à lui-même le Bonhomme de
neige, mais j'ai le pressentiment qu'il m'annonce quelque chose de
désagréable. Et puis, cette boule qui m'a regardé si fixement avant de
disparaître, et qu'il appelle le soleil, je sens bien qu'elle aussi
n'est pas mon amie.

--Ouah! ouah! aboya le chien en tournant trois fois sur lui-même.

Le temps changea en effet. Vers le matin, un brouillard épais et humide
se répandit sur tout le pays, et, un peu avant le lever du soleil, un
vent glacé se leva, qui fit redoubler la gelée. Quel magnifique coup
d'oeil, quand le soleil parut! Arbres et bosquets étaient couverts de
givre et toute la contrée ressemblait à une forêt de blanc corail.
C'était comme si tous les rameaux étaient couverts de blanches fleurs
brillantes.

Les ramifications les plus fines, et que l'on ne peut remarquer en été,
apparaissaient maintenant très distinctement. On eût dit que chaque
branche jetait un éclat particulier, c'était d'un effet éblouissant. Les
bouleaux s'inclinaient mollement au souffle du vent; il y avait en eux
de la vie comme les arbres en ont en plein été. Quand le soleil vint à
briller au milieu de cette splendeur incomparable, il sembla que des
éclairs partaient de toutes parts, et que le vaste manteau de neige qui
couvrait la terre ruisselait de diamants étincelants.

--Quel spectacle magnifique! s'écria une jeune fille qui se promenait
dans le jardin avec un jeune homme. Ils s'arrêtèrent près du Bonhomme de
neige et regardèrent les arbres qui étincelaient. Même en été, on ne
voit rien de plus beau!

--Surtout on ne peut pas rencontrer un pareil gaillard! répondit le
jeune homme en désignant le Bonhomme de neige. Il est parfait!

--Qui était-ce? demanda le Bonhomme de neige au chien de garde. Toi qui
es depuis si longtemps dans la cour, tu dois certainement les connaître?

--Naturellement! dit le chien. Elle m'a si souvent caressé, et lui m'a
donné tant d'os à ronger. Pas de danger que je les morde!

--Mais qui sont-ils donc?

--Des fiancés, répondit le chien. Ils veulent vivre tous les deux dans
la même niche et y ronger des os ensemble. Ouah! ouah!

--Est-ce que ce sont des gens comme toi et moi?

--Ah! mais non! dit le chien. Ils appartiennent à la famille des
maîtres! Je connais tout ici dans cette cour! Oui, il y a un temps où
je n'étais pas dans la cour, au froid et à l'attache pendant que souffle
le vent glacé. Ouah! ouah!

--Moi, j'adore le froid! dit le Bonhomme de neige. Je t'en prie,
raconte. Mais tu pourrais bien faire moins de bruit avec ta chaîne. Cela
m'écorche les oreilles.

--Ouah! ouah! aboya le chien. J'ai été jeune chien, gentil et mignon,
comme on me le disait alors. J'avais ma place sur un fauteuil de velours
dans le château, parfois même sur le giron des maîtres. On m'embrassait
sur le museau, et on m'époussetait les pattes avec un mouchoir brodé. On
m'appelait «Chéri». Mais je devins grand, et l'on me donna à la femme
de ménage. J'allai demeurer dans le cellier; tiens! d'où tu es, tu
peux en voir l'intérieur. Dans cette chambre, je devins le maître; oui,
je fus le maître chez la femme de ménage. C'était moins luxueux que dans
les appartements du dessus, mais ce n'en était que plus agréable. Les
enfants ne venaient pas constamment me tirailler et me tarabuster comme
là-haut. Puis j'avais un coussin spécial, et je me chauffais à un bon
poêle, la plus belle invention de notre siècle, tu peux m'en croire. Je
me glissais dessous et l'on ne me voyait plus. Tiens! j'en rêve encore.

--Est-ce donc quelque chose de si beau qu'un poêle? reprit le Bonhomme
de neige après un instant de réflexion.

--Non, non, tout au contraire! C'est tout noir, avec un long cou et un
cercle en cuivre. Il mange du bois au point que le feu lui en sort par
la bouche. Il faut se mettre au-dessus ou au-dessous, ou à côté, et
alors, rien de plus agréable. Du reste, regarde par la fenêtre, tu
l'apercevras.

Le Bonhomme de neige regarda et aperçut en effet un objet noir,
reluisant, avec un cercle en cuivre, et par-dessous lequel le feu
brillait. Cette vue fit sur lui une impression étrange, qu'il n'avait
encore jamais éprouvée, mais que tous les hommes connaissent bien.

--Pourquoi es-tu parti de chez elle? demanda le Bonhomme de neige.

Il disait: elle, car, pour lui, un être si aimable devait être du sexe
féminin.

--Comment as-tu pu quitter ce lieu de délices?

--Il le fallait bon gré mal gré, dit le chien. On me jeta dehors et on
me mit à l'attache, parce qu'un jour je mordis à la jambe le plus jeune
des fils de la maison qui venait de me prendre un os. Les maîtres furent
très irrités, et l'on m'envoya ici à l'attache. Tu vois, avec le temps,
j'y ai perdu ma voix. J'aboie très mal.

Le chien se tut. Mais le Bonhomme de neige n'écoutait déjà plus ce qu'il
lui disait. Il continuait à regarder chez la femme de ménage, où le
poêle était posé.

--Tout mon être en craque d'envie, disait-il. Si je pouvais entrer!
Souhait bien innocent, tout de même! Entrer, entrer, c'est mon voeu le
plus cher; il faut que je m'appuie contre le poêle, dussé-je passer par
la fenêtre!

--Tu n'entreras pas, dit le chien, et si tu entrais, c'en serait fait de
toi.

--C'en est déjà fait de moi, dit le Bonhomme de neige; l'envie me
détruit.

Toute la journée il regarda par la fenêtre. Du poêle sortait une flamme
douce et caressante; un poêle seul, quand il a quelque chose à brûler,
peut produire une telle lueur; car le soleil ou la lune, ce ne serait
pas la même lumière. Chaque fois qu'on ouvrait la porte, la flamme
s'échappait par-dessous. La blanche poitrine du Bonhomme de neige en
recevait des reflets rouges.

--Je n'y puis plus tenir! C'est si bon lorsque la langue lui sort de la
bouche!

La nuit fut longue, mais elle ne parut pas telle au Bonhomme de neige.
Il était plongé dans les idées les plus riantes. Au matin, la fenêtre du
cellier était couverte de givre, formant les plus jolies arabesques
qu'un Bonhomme de neige pût souhaiter; seulement, elles cachaient le
poêle. La neige craquait plus que jamais; un beau froid sec, un vrai
plaisir pour un Bonhomme de neige.

Un coq chantait en regardant le froid soleil d'hiver. Au loin dans la
campagne, on entendait résonner la terre gelée sous les pas des chevaux
s'en allant au labour, pendant que le conducteur faisait gaiement
claquer son fouet en chantant quelque ronde campagnarde que répétait
après lui l'écho de la colline voisine.

Et pourtant le Bonhomme de neige n'était pas gai. Il aurait dû l'être,
mais il ne l'était pas.

Aussi, quand tout concourt à réaliser nos souhaits, nous cherchons dans
l'impossible et l'inattendu ce qui pourrait arriver pour troubler notre
repos; il semble que le bonheur n'est pas dans ce que l'on a la
satisfaction de posséder, mais tout au contraire dans l'imprévu d'où
peut souvent sortir notre malheur.

C'est pour cela que le Bonhomme de neige ne pouvait se défendre d'un
ardent désir de voir le poêle, lui l'homme du froid auquel la chaleur
pouvait être si désastreuse. Et ses deux gros yeux de charbon de terre
restaient fixés immuablement sur le poêle qui continue à brûler sans se
douter de l'attention attendrie dont il était l'objet.

--Mauvaise maladie pour un Bonhomme de neige! pensait le chien. Ouah!
ouah! Nous allons encore avoir un changement de temps!

Et cela arriva en effet: ce fut un dégel. Et plus le dégel grandissait,
plus le Bonhomme de neige diminuait. Il ne disait rien; il ne se
plaignait pas; c'était mauvais signe. Un matin, il tomba en morceaux,
et il ne resta de lui qu'une espèce de manche à balai. Les enfants
l'avaient planté en terre, et avaient construit autour leur Bonhomme de
neige.

--Je comprends maintenant son envie, dit le chien. C'est ce qu'il avait
dans le corps qui le tourmentait ainsi! Ouah! ouah!

Bientôt après, l'hiver disparut à son tour.

--Ouah! ouah! aboyait le chien; et une petite fille chantait dans la
cour:


    _Ohé! voici l'hiver parti_
    _Et voici Février fini!_
    _Chantons: Coucou!_
    _Chantons! Cui... uitte!_
    _Et toi, bon soleil, viens vite!_


Personne ne pensait plus au Bonhomme de neige.




Bonne humeur


Mon père m'a fait hériter ce que l'on peut hériter de mieux: ma bonne
humeur. Qui était-il, mon père? Ceci n'avait sans doute rien à voir
avec sa bonne humeur! Il était vif et jovial, grassouillet et
rondouillard, et son aspect extérieur ainsi que son for intérieur
étaient en parfait désaccord avec sa profession. Quelle était donc sa
profession, sa situation? Vous allez comprendre que si je l'avais écrit
et imprimé tout au début, il est fort probable que la plupart des
lecteurs auraient reposé mon livre après l'avoir appris, en disant:
«C'est horrible, je ne peux pas lire cela!» Et pourtant, mon père
n'était pas un bourreau ou un valet de bourreau, bien au contraire! Sa
profession le mettait parfois à la tête de la plus haute noblesse de ce
monde, et il s'y trouvait d'ailleurs de plein droit et parfaitement à sa
place. Il fallait qu'il soit toujours devant--devant l'évêque, devant
les princes et les comtes... et il y était. Mon père était cocher de
corbillard!

Voilà, je l'ai dit. Mais écoutez la suite: les gens qui voyaient mon
père, haut perché sur son siège de cocher de cette diligence de la mort,
avec son manteau noir qui lui descendait jusqu'aux pieds et son tricorne
à franges noires, et qui voyaient ensuite son visage rond, et souriant,
qui ressemblait à un soleil dessiné, ne pensaient plus ni au chagrin, ni
à la tombe, car son visage disait: «Ce n'est rien, cela ira beaucoup
mieux que vous ne le pensez!»

C'est de lui que me vient cette habitude d'aller régulièrement au
cimetière. C'est une promenade gaie, à condition que vous y alliez la
joie dans le coeur--et puis je suis, comme mon père l'avait été, abonné
au Courrier royal.

Je ne suis plus très jeune. Je n'ai ni femme, ni enfants, ni
bibliothèque mais, comme je viens de le dire, je suis abonné au Courrier
royal et cela me suffit. C'est pour moi le meilleur journal, comme il
l'était aussi pour mon père. Il est très utile et salutaire car il y a
tout ce qu'on a besoin de savoir: qui prêche dans telle église, qui
sermonne dans tel livre, où l'on peut trouver une maison, une
domestique, des vêtements et des vivres, les choses que l'on met à prix,
mais aussi les têtes. Et puis, on y lit beaucoup à propos des bonnes
oeuvres et il y a tant de petites poésies anodines! On y parle
également des mariages et de qui accepte ou n'accepte pas de
rendez-vous. Tout y est si simple et si naturel! Le Courrier royal vous
garantit une vie heureuse et de belles funérailles! À la fin de votre
vie, vous avez tant de papier que vous pouvez vous en faire un lit
douillet, si vous n'avez pas envie de dormir sur le plancher.

La lecture du Courrier royal et les promenades au cimetière enchantent
mon âme plus que n'importe quoi d'autre et renforcent mieux que toute ma
bonne humeur. Tout le monde peut se promener, avec les yeux, dans le
Courrier royal, mais venez avec moi au cimetière! Allons-y maintenant,
tant que le soleil brille et que les arbres sont verts. Promenons-nous
entre les pierres tombales! Elles sont toutes comme des livres, avec
leur page de couverture pour que l'on puisse lire le titre qui vous
apprendra de quoi le livre va vous parler; et pourtant il ne vous dira
rien. Mais moi, j'en sais un peu plus, grâce à mon père mais aussi grâce
à moi. C'est dans mon «Livre» des tombes; je l'ai écrit moi-même pour
instruire et pour amuser. Vous y trouverez tous les morts, et d'autres
encore....

Nous voici au cimetière.

Derrière cette petite clôture peinte en blanc, il y avait jadis un
rosier. Il n'est plus là depuis longtemps, mais le lierre provenant de
la tombe voisine a rampé jusqu'ici pour égayer un peu l'endroit. Ci-gît
un homme très malheureux. Il vivait bien, de son vivant, car il avait
réussi et avait une très bonne paie et même un peu plus, mais il prenait
le monde, c'est-à-dire l'art trop au sérieux. Le soir, il allait au
théâtre et s'en réjouissait à l'avance, mais il devenait furieux, par
exemple, aussitôt qu'un éclairagiste illuminait un peu plus une face de
la lune plutôt que l'autre ou qu'une frise pendait devant le décor et
non pas derrière le décor, ou lorsqu'il y voyait un palmier dans Amager,
un cactus dans le Tyrol ou un hêtre dans le nord de la Norvège, au-delà
du cercle polaire! Comme si cela avait de l'importance! Qui pense à
cela? Ce n'est qu'une comédie, on y va pour s'amuser!... Le public
applaudissait trop, ou trop peu.»Du bois humide, marmonnait-il, il ne
va pas s'enflammer ce soir.» Puis, il se retournait, pour voir qui
étaient ces gens-là. Et il entendait tout de suite qu'ils ne riaient pas
au bon moment et qu'ils riaient en revanche là où il ne le fallait pas;
tout cela le tourmentait au point de le rendre malheureux. Et
maintenant, il est mort.

Ici repose un homme très heureux, ou plus précisément un homme d'origine
noble. C'était d'ailleurs son plus grand atout, sans cela il n'aurait
été personne. La nature sage fait si bien les choses que cela fait
plaisir à voir. Il portait des chaussures brodées devant et derrière et
vivait dans de beaux appartements. Il faisait penser au précieux cordon
de sonnette brodé de perles avec lequel on sonnait les domestiques et
qui est prolongé par une bonne corde bien solide qui, elle, fait tout le
travail. Lui aussi avait une bonne corde solide, en la personne de son
adjoint qui faisait tout à sa place, et le fait d'ailleurs toujours,
pour un autre cordon de sonnette brodé, tout neuf. Tout est conçu avec
tant de sagesse que l'on peut vraiment se réjouir de la vie.

Et ici repose l'homme qui a vécu soixante-sept ans et qui, pendant tout
ce temps, n'a pensé qu'à une chose: trouver une belle et nouvelle idée.
Il ne vivait que pour cela et un jour, en effet, il l'a eue, ou du
moins, il l'a cru. Ceci l'a mis dans une telle joie qu'il en est mort.
Il est mort de joie d'avoir trouvé la bonne idée. Personne ne l'a appris
et personne n'en a profité! Je pense que même dans sa tombe, son idée
ne le laisse pas reposer en paix. Car, imaginez un instant qu'il
s'agisse d'une idée qu'il faut exprimer lors du déjeuner pour qu'elle
soit vraiment efficace, alors que lui, en tant que défunt, ne peut,
selon une opinion généralement répandue, apparaître qu'à minuit: son
idée, à ce moment-là risque de ne pas être bien venue, ne fera rire
personne et lui, il n'aura plus qu'à retourner dans sa tombe avec sa
belle idée. Oui, c'est une tombe bien triste.

Ici repose une femme très avare. De son vivant elle se levait la nuit
pour miauler afin que ses voisins pensent qu'elle avait un chat. Elle
était vraiment avare!

Ici repose une demoiselle de bonne famille. Chaque fois qu'elle se
trouvait en société, il fallait qu'elle parle de son talent de chanteuse
et lorsqu'on avait réussi à la convaincre de chanter, elle commençait
par: «_Mi manca la voce!_», ce qui veut dire: «Je n'ai aucune voix».
Ce fut la seule vérité de sa vie.

Ici repose une fille d'un genre différent! Lorsque le coeur se met à
piailler comme un canari, la raison se bouche les oreilles. La belle
jeune fille était toujours illuminée de l'auréole du mariage, mais le
sien n'a jamais eu lieu...!

Ici repose une veuve qui avait le chant du cygne sur les lèvres et de la
bile de chouette dans le coeur. Elle rendait visite aux familles pour y
pêcher tous leurs péchés, exactement comme l'ami de l'ordre dénonçait
son prochain.

Ici c'est un caveau familial. C'était une famille très unie et chacun
croyait tout ce que l'autre disait, à tel point que si le monde entier
et les journaux disaient: «C'est ainsi!» et si le fils, rentrant de
l'école, déclarait: «Moi, je l'ai entendu ainsi», c'était lui qui
avait raison parce qu'il faisait partie de la famille. Et si dans cette
famille il arrivait que le coq chante à minuit, c'était le matin, même
si le veilleur de nuit et toutes les horloges de la ville annonçaient
minuit.

Le grand Goethe termine son Faust en écrivant que cette histoire pouvait
avoir une suite. On peut dire la même chose de notre promenade dans le
cimetière. Je viens souvent ici. Lorsque l'un de mes amis ou ennemis
fait de ma vie un enfer, je viens ici, je trouve un joli endroit gazonné
et je le voue à celui ou à celle que j'aurais envie d'enterrer. Et je
l'enterre aussitôt. Ils sont là, morts et impuissants, jusqu'à ce qu'ils
reviennent à la vie, renouvelés et meilleurs. J'inscris leur vie, telle
que je l'ai vue moi, dans mon «Livre «des tombes. Chacun devrait faire
ainsi et au lieu de se morfondre, enterrer bel et bien celui qui vous
met des bâtons dans les roues. Je recommande de garder sa bonne humeur
et de lire le Courrier royal, journal d'ailleurs écrit par le peuple
lui-même, même si, pour certains, quelqu'un d'autre guide la plume.

Lorsque mon temps sera venu et que l'on m'aura enterré dans une tombe
avec l'histoire de ma vie, mettez sur elle cette inscription: «Bonne
humeur.»

C'est mon histoire.




Le briquet


Un soldat s'en venait d'un bon pas sur la route. Une deux, une deux!
sac au dos et sabre au côté. Il avait été à la guerre et maintenant, il
rentrait chez lui. Sur la route, il rencontra une vieille sorcière.
Qu'elle était laide! Sa lippe lui pendait jusque sur la poitrine.

--Bonsoir soldat, dit-elle. Ton sac est grand et ton sabre est beau, tu
es un vrai soldat. Je vais te donner autant d'argent que tu voudras.

--Merci, vieille, dit le soldat.

--Vois-tu ce grand arbre? dit la sorcière. Il est entièrement creux.
Grimpe au sommet, tu verras un trou, tu t'y laisseras glisser jusqu'au
fond. Je t'attacherai une corde autour du corps pour te remonter quand
tu m'appelleras.

--Mais qu'est-ce que je ferai au fond de l'arbre?

--Tu y prendras de l'argent, dit la sorcière. Quand tu seras au fond, tu
te trouveras dans une grande galerie éclairée par des centaines de
lampes. Devant toi il y aura trois portes. Tu pourras les ouvrir, les
clés sont dessus. Si tu entres dans la première chambre, tu verras un
grand chien assis au beau milieu sur un coffre. Il a des yeux grands
comme des soucoupes, mais ne t'inquiète pas de ça. Je te donnerai mon
tablier à carreaux bleus que tu étendras par terre, tu saisiras le chien
et tu le poseras sur mon tablier. Puis tu ouvriras le coffre et tu
prendras autant de pièces que tu voudras. Celles-là sont en cuivre.... Si
tu préfères des pièces d'argent, tu iras dans la deuxième chambre! Un
chien y est assis avec des yeux grands comme des roues de moulin. Ne
t'inquiète encore pas de ça. Pose-le sur mon tablier et prends des
pièces d'argent, autant que tu en veux. Mais si tu préfères l'or, je
peux aussi t'en donner--et combien!--tu n'as qu'à entrer dans la
troisième chambre. Ne t'inquiète toujours pas du chien assis sur le
coffre. Celui-ci a les yeux grands comme la Tour Ronde de Copenhague et
je t'assure que pour un chien, c'en est un. Pose-le sur mon tablier et
n'aie pas peur, il ne te fera aucun mal. Prends dans le coffre autant de
pièces d'or que tu voudras.

--Ce n'est pas mal du tout ça, dit le soldat. Mais qu'est-ce qu'il
faudra que je te donne à toi la vieille? Je suppose que tu veux quelque
chose.

--Pas un sou, dit la sorcière. Rapporte-moi le vieux briquet que ma
grand-mère a oublié la dernière fois qu'elle est descendue dans l'arbre.

--Bon, dit le soldat, attache-moi la corde autour du corps.

--Voilà--et voici mon tablier à carreaux bleus.

Le soldat grimpa dans l'arbre, se laissa glisser dans le trou, et le
voilà, comme la sorcière l'avait annoncé, dans la galerie où brillaient
des centaines de lampes. Il ouvrit la première porte. Oh! le chien qui
avait des yeux grands comme des soucoupes le regardait fixement.

--Tu es une brave bête, lui dit le soldat en le posant vivement sur le
tablier de la sorcière.

Il prit autant de pièces de cuivre qu'il put en mettre dans sa poche,
referma le couvercle du coffre, posa le chien dessus et entra dans la
deuxième chambre.

Brrr!! le chien qui y était assis avait, réellement, les yeux grands
comme des roues de moulin.

--Ne me regarde pas comme ça, lui dit le soldat, tu pourrais te faire
mal.

Il posa le chien sur le tablier, mais en voyant dans le coffre toutes
ces pièces d'argent, il jeta bien vite les sous en cuivre et remplit ses
poches et son sac d'argent. Puis il passa dans la troisième chambre.

Mais quel horrible spectacle! Les yeux du chien qui se tenait là
étaient vraiment grands chacun comme la Tour Ronde de Copenhague et ils
tournaient dans sa tête comme des roues.

--Bonsoir, dit le soldat en portant la main à son képi, car de sa vie,
il n'avait encore vu un chien pareil et il l'examina quelque peu. Mais
bientôt il se ressaisit, posa le chien sur le tablier, ouvrit le coffre.

Dieu!... que d'or! Il pourrait acheter tout Copenhague avec ça, tous
les cochons en sucre des pâtissiers et les soldats de plomb et les
fouets et les chevaux à bascule du monde entier. Quel trésor!

Il jeta bien vite toutes les pièces d'argent et prit de l'or. Ses
poches, son sac, son képi et ses bottes, il les remplit au point de ne
presque plus pouvoir marcher. Eh bien! il en avait de l'argent cette
fois! Vite il replaça le chien sur le coffre, referma la porte et cria
dans le tronc de l'arbre:

--Remonte-moi, vieille.

--As-tu le briquet? demanda-t-elle.

--Ma foi, je l'avais tout à fait oublié, fit-il, et il retourna le
prendre.

Puis la sorcière le hissa jusqu'en haut et le voilà sur la route avec
ses poches, son sac, son képi, ses bottes pleines d'or!

--Qu'est-ce que tu vas faire de ce briquet? demanda-t-il.

--Ça ne te regarde pas, tu as l'argent, donne-moi le briquet!

--Taratata, dit le soldat. Tu vas me dire tout de suite ce que tu vas
faire de ce briquet ou je tire mon sabre et je te coupe la tête.

--Non, dit la vieille sorcière.

Alors, il lui coupa le cou. La pauvre tomba par terre et elle y resta.
Mais lui serra l'argent dans le tablier, en fit un baluchon qu'il lança
sur son épaule, mit le briquet dans sa poche et marcha vers la ville.

Une belle ville c'était. Il alla à la meilleure auberge, demanda les
plus belles chambres, commanda ses plats favoris. Puisqu'il était riche....

Le valet qui cira ses chaussures se dit en lui-même que pour un monsieur
aussi riche, il avait de bien vieilles bottes. Mais dès le lendemain, le
soldat acheta des souliers neufs et aussi des vêtements convenables.

Alors il devint un monsieur distingué. Les gens ne lui parlaient que de
tout ce qu'il y avait d'élégant dans la ville et de leur roi, et de sa
fille, la ravissante princesse.

--Où peut-on la voir? demandait le soldat.

--On ne peut pas la voir du tout, lui répondait-on. Elle habite un grand
château aux toits de cuivre entouré de murailles et de tours. Seul le
roi peut entrer chez elle à sa guise car on lui a prédit que sa fille
épouserait un simple soldat; et un roi n'aime pas ça du tout.

--Que je voudrais la connaître! dit le soldat, mais il savait bien que
c'était tout à fait impossible.

Alors il mena une joyeuse vie, alla à la comédie, roula carrosse dans le
jardin du roi, donna aux pauvres beaucoup d'argent--et cela de grand
coeur--se souvenant des jours passés et sachant combien les indigents
ont de peine à avoir quelques sous.

Il était riche maintenant et bien habillé, il eut beaucoup d'amis qui,
tous, disaient de lui: «Quel homme charmant, quel vrai gentilhomme!»
Cela le flattait. Mais comme il dépensait tous les jours beaucoup
d'argent et qu'il n'en rentrait jamais dans sa bourse, le moment vint où
il ne lui resta presque plus rien. Il dut quitter les belles chambres,
aller loger dans une mansarde sous les toits, brosser lui-même ses
chaussures, tirer l'aiguille à repriser. Aucun ami ne venait plus le
voir... trop d'étages à monter.

Par un soir très sombre--il n'avait même plus les moyens de s'acheter
une chandelle--il se souvint qu'il en avait un tout petit bout dans sa
poche et aussi le briquet trouvé dans l'arbre creux où la sorcière
l'avait fait descendre. Il battit le silex du briquet et au moment où
l'étincelle jaillit, voilà que la porte s'ouvre. Le chien aux yeux
grands comme des soucoupes est devant lui.

--Qu'ordonne mon maître? demande le chien.

--Quoi! dit le soldat. Voilà un fameux briquet s'il me fait avoir tout
ce que je veux. Apporte-moi un peu d'argent. Hop! voilà l'animal parti
et hop! le voilà revenu portant, dans sa gueule, une bourse pleine de
pièces de cuivre.

Alors le soldat comprit quel briquet miraculeux il avait là. S'il le
battait une fois, c'était le chien assis sur le coffre aux monnaies de
cuivre qui venait, s'il le battait deux fois, c'était celui qui gardait
les pièces d'argent et s'il battait trois fois son briquet, c'était le
gardien des pièces d'or qui apparaissait. Notre soldat put ainsi
redescendre dans les plus belles chambres, remettre ses vêtements
luxueux. Ses amis le reconnurent immédiatement et même ils avaient
beaucoup d'affection pour lui.


Cependant un jour, il se dit:

«C'est tout de même dommage qu'on ne puisse voir cette princesse. On
dit qu'elle est si charmante... À quoi bon si elle doit toujours rester
prisonnière dans le grand château aux toits de cuivre avec toutes ces
tours? Est-il vraiment impossible que je la voie? Où est mon briquet?»

Il fit jaillir une étincelle et le chien aux yeux grands comme des
soucoupes apparut.

--Il est vrai qu'on est au milieu de la nuit, lui dit le soldat, mais
j'ai une envie folle de voir la princesse. En un clin d'oeil, le chien
était dehors, et l'instant d'après, il était de retour portant la
princesse couchée sur son dos. Elle dormait et elle était si gracieuse
qu'en la voyant, chacun aurait reconnu que c'était une vraie princesse.
Le jeune homme n'y tint plus, il ne put s'empêcher de lui donner un
baiser car, lui, c'était un vrai soldat.

Vite le chien courut ramener la jeune fille au château, mais le
lendemain matin, comme le roi et la reine prenaient le thé avec elle, la
princesse leur dit qu'elle avait rêvé la nuit d'un chien et d'un soldat
et que le soldat lui avait donné un baiser. Eh bien! en voilà une
histoire! dit la reine.

Une des vieilles dames de la cour reçut l'ordre de veiller toute la nuit
suivante auprès du lit de la princesse pour voir si c'était vraiment un
rêve ou bien ce que cela pouvait être!

Le soldat se languissait de revoir l'exquise princesse! Le chien revint
donc la nuit, alla la chercher, courut aussi vite que possible... mais
la vieille dame de la cour avait mis de grandes bottes et elle courait
derrière lui et aussi vite. Lorsqu'elle les vit disparaître dans la
grande maison, elle pensa: «Je sais maintenant où elle va «et, avec
un morceau de craie, elle dessina une grande croix sur le portail. Puis
elle rentra se coucher.

Le chien, en revenant avec la princesse, vit la croix sur le portail et
traça des croix sur toutes les portes de la ville. Et ça, c'était très
malin de sa part; ainsi la dame de la cour ne pourrait plus s'y
reconnaître.

Au matin, le roi, la reine, la vieille dame et tous les officiers
sortirent pour voir où la princesse avait été.

--C'est là, dit le roi dès qu'il aperçut la première porte avec une
croix.

--Non, c'est ici mon cher époux, dit la reine en s'arrêtant devant la
deuxième porte.

--Mais voilà une croix... en voilà une autre, dirent-ils tous, il est
bien inutile de chercher davantage.

Cependant, la reine était une femme rusée, elle savait bien d'autres
choses que de monter en carrosse. Elle prit ses grands ciseaux d'or et
coupa en morceaux une pièce de soie, puis cousit un joli sachet qu'elle
remplit de farine de sarrasin très fine. Elle attacha cette bourse sur
le dos de sa fille et perça au fond un petit trou afin que la farine se
répande tout le long du chemin que suivrait la princesse.

Le chien revint encore la nuit, amena la princesse sur son dos auprès du
soldat qui l'aimait tant et qui aurait voulu être un prince pour
l'épouser. Mais le chien n'avait pas vu la farine répandue sur le chemin
depuis le château jusqu'à la fenêtre du soldat. Le lendemain, le roi et
la reine n'eurent aucune peine à voir où leur fille avait été.

Le soldat fut saisi et jeté dans un cachot lugubre!... Oh! qu'il y
faisait noir!

--Demain, tu seras pendu, lui dit-on. Ce n'est pas une chose agréable à
entendre, d'autant plus qu'il avait oublié son briquet à l'auberge.

Derrière les barreaux de fer de sa petite fenêtre, il vit le matin
suivant les gens qui se dépêchaient de sortir de la ville pour aller le
voir pendre. Il entendait les roulements de tambours, les soldats
défilaient au pas cadencé. Un petit apprenti cordonnier courait à une
telle allure qu'une de ses savates vola en l'air et alla frapper le mur
près des barreaux au travers desquels le soldat regardait.

--Hé! ne te presse pas tant. Rien ne se passera que je ne sois arrivé.
Mais si tu veux courir à l'auberge où j'habitais et me rapporter mon
briquet, je te donnerai quatre sous. Mais en vitesse.

Le gamin ne demandait pas mieux que de gagner quatre sous. Il prit ses
jambes à son cou, trouva le briquet....

En dehors de la ville, on avait dressé un gibet autour duquel se
tenaient les soldats et des centaines de milliers de gens. Le roi, la
reine étaient assis sur de superbes trônes et en face d'eux, les juges
et tout le conseil.

Déjà le soldat était monté sur l'échelle, mais comme le bourreau allait
lui passer la corde au cou, il demanda la permission--toujours
accordée, dit-il à un condamné à mort avant de subir sa peine
--d'exprimer un désir bien innocent, celui de fumer une pipe, la
dernière en ce monde.

Le roi ne voulut pas le lui refuser et le soldat se mit à battre son
briquet: une fois, deux fois, trois fois! et hop! voilà les trois
chiens: celui qui avait des yeux comme des soucoupes, celui qui avait
des yeux comme des roues de moulin et celui qui avait des yeux grands
chacun comme la Tour Ronde de Copenhague.

--Empêchez-moi maintenant d'être pendu! leur cria le soldat.

Alors les chiens sautèrent sur les juges et sur tous les membres du
conseil, les prirent dans leur gueule, l'un par les jambes, l'autre par
le nez, les lancèrent en l'air si haut qu'en tombant, ils se brisaient
en mille morceaux.

--Je ne tolérerai pas... commença le roi.

Mais le plus grand chien le saisit ainsi que la reine et les lança en
l'air à leur tour.

Les soldats en étaient épouvantés et la foule cria:

--Petit soldat, tu seras notre roi et tu épouseras notre délicieuse
princesse. On fit monter le soldat dans le carrosse royal et les trois
chiens gambadaient devant en criant «bravo». Les jeunes gens
sifflaient dans leurs doigts, les soldats présentaient les armes.

La princesse fut tirée de son château aux toits de cuivre et elle devint
reine, ce qui lui plaisait beaucoup.

La noce dura huit jours, les chiens étaient à table et roulaient de très
grands yeux.




Ce que le Père fait est bien fait


Cette histoire, je l'ai entendue dans mon enfance. Chaque fois que j'y
pense, je la trouve plus intéressante. Il en est des histoires comme de
bien des gens: avec l'âge, ils attirent de plus en plus l'attention.
Vous avez certainement été déjà à la campagne, et vous avez vu de
vieilles maisons de paysans.

Sur le toit de chaume, il y a des mauvaises herbes, de la mousse et un
nid de cigognes. Ce sont les cigognes surtout qui ne doivent pas
manquer. Les murs penchent, les fenêtres sont basses et une seule peut
s'ouvrir. Le four ressemble à un ventre rebondi, les branches d'un
sureau tombent sur une haie, et le sureau se trouve à une mare où nagent
des canards. Il y a encore là un chien à l'attache, qui aboie après tout
le monde, sans distinction.

Dans une de ces maisons de paysans habitaient deux vieilles gens, un
paysan et sa femme. Ils n'avaient presque rien, et pourtant ils se
trouvaient avoir quelque chose de trop, un cheval, qu'ils laissaient
paître dans le fossé près de la grand-route. Le paysan l'enfourchait
pour aller à la ville, et de temps en temps le prêtait à des voisins
qui, en retour, lui rendaient quelques services.

Mais les vieux pensaient qu'il serait meilleur pour eux de vendre le
cheval ou de l'échanger contre quelque objet plus utile. Mais contre
quoi?

--Fais pour le mieux, mon vieux, disait la femme. Il y a une foire à la
ville. Vas-y et vends le cheval, ou fais un échange; ce que tu feras
sera bien fait.

Là-dessus, elle lui fit un beau noeud au mouchoir qu'il avait autour du
cou, bien mieux que lui-même n'eût su le faire. Puis elle lissa son
chapeau avec la main pour que la poussière s'y attachât moins et
l'embrassa. Le voilà parti sur son cheval, pour le vendre ou l'échanger.

--Oui, oui, le vieux s'y entend, murmurait la vieille mère.

Le soleil brillait dans un ciel sans nuage. Il y avait beaucoup de
poussière sur la route, car il passait beaucoup de gens qui se rendaient
au marché en voiture, à cheval ou à pied. Nulle ombre sur le chemin.
Parmi ceux qui marchaient à pied, il y avait un homme qui poussait
devant lui une vache. Le vieux pensait:

--Elle doit donner du bon lait! Cheval contre vache, ce serait un bon
échange.

--Écoute, l'homme à la vache. Je veux te proposer quelque chose. Un
cheval est plus dur qu'une vache, n'est-ce pas? Mais cela ne me fait
rien, car une vache me serait plus utile. Veux-tu que nous troquions?

--Avec plaisir, dit l'homme à la vache.

Et ils firent l'échange. Quand ce fut fait, le paysan eût pu revenir,
puisqu'il avait obtenu ce qu'il voulait. Mais, comme il était parti pour
aller au marché, il voulut s'y rendre, ne fût-ce que pour y jeter un
coup d'oeil. Il poussa donc sa vache devant lui. Il marchait très vite.
Peu de temps après il vit un homme tenant un mouton par une corde.
C'était un mouton bien gras.

--Il ferait rudement mon affaire, pensa notre homme. Nous aurions bien
assez de nourriture pour lui sur le bord du fossé, et en hiver nous
pourrions le garder dans notre chambre. Au fond, un mouton vaudrait
mieux pour nous qu'une vache.

Veux-tu troquer avec moi? demanda-t-il.

--Parfaitement, dit l'autre.

On troqua donc et notre paysan continua sa route avec son mouton. Tout à
coup il vit, dans un petit sentier, un homme portant une grosse oie sous
le bras.

--Diable! voilà une fameuse oie! S'écria-t-il. Elle a beaucoup de
plumes et est bien grasse. Ça ferait bien l'affaire de la mère! Elle
pourrait lui donner nos restes, car elle dit souvent: «Tiens! si nous
avions une oie pour manger ça!» Veux-tu changer ton oie pour mon
mouton?

L'autre ne demanda pas mieux. Notre paysan prit donc son oie.

Il était alors tout près de la ville. Il y avait foule sur la grand
route. Le champ de foire était plein de gens et d'animaux; on se
pressait tellement que des gens passaient dans les champs de pommes de
terre à côté.

Il y avait là une poule attachée par les pattes. Elle manquait d'être
écrasée à chaque instant. C'était une très belle poule, avec des plumes
très courtes sur la queue. Elle clignait des yeux et faisait: Glouk!
glouk! Je ne puis vous dire ce qu'elle voulait dire par là, mais le
paysan s'écria:

--Jamais je n'ai vu si belle poule. Elle est plus belle même que la
poule du pharmacien! Je serais heureux de l'avoir. Une poule trouve
toujours à se nourrir sans qu'on s'occupe d'elle. Ce serait un bon
échange.

--Voulez-vous changer votre poule pour mon oie? demanda-t-il au
receveur de l'octroi, à qui appartenait la poule.

--Comment donc! dit l'autre. Le paysan prit la poule, et le receveur
prit l'oie. Notre homme avait bien employé son temps. Il avait chaud et
se sentait fatigué. Un verre d'eau-de-vie et un peu de pain lui étaient
bien dus. Justement il était devant une auberge. Il entra.

Mais au même moment arriva un garçon portant un sac plein sur le dos.

--Qu'as-tu là-dedans? demanda notre paysan.

--Des pommes gâtées, dit l'autre; tout un sac, pour les cochons.

--Tout un sac plein de pommes? Quelle richesse! Voilà ce que je
voudrais bien apporter à ma femme. L'an dernier, nous n'avons eu qu'une
pomme sur notre vieux pommier; nous l'avons laissée sur notre commode
jusqu'à ce qu'elle pourrît.» Cela prouve qu'on est à son aise», disait
la mère. Mais, cette fois, je pourrais lui montrer quelque chose de
mieux.

--Que m'en donnerais-tu? dit le garçon.

--Donne, dit le paysan. Je change ma poule pour ton sac.

L'échange fait, ils entrèrent à l'auberge. Là notre homme mit son sac
près du four qui était brûlant. L'hôtesse n'y prit pas garde.

Dans la salle il y avait beaucoup de gens: des maquignons, des
marchands de boeufs, pas mal de gens de la campagne, quelques ouvriers
qui jouaient entre eux dans un coin et enfin à un bout de la table, deux
Anglais moitié touristes, moitié marchands, et qui étaient venus à la
ville pour voir si quelque occasion ne se présenterait pas de trouver
une bonne affaire. N'ayant rien rencontré, ils étaient attablés et
regardaient avec indifférence le reste de la salle. On sait que les
Anglais sont presque toujours si riches que leurs poches sont bondées
d'or. De plus ils aiment à parier, à propos de n'importe quoi, rien que
pour se créer une émotion passagère qui les change un instant de leur
froideur continuelle.

Or, voici ce qui arriva:

--Psiii, psiii! entendirent-ils près du four.

--Qu'est-ce? demandèrent-ils.

Le paysan leur conta l'histoire du cheval échangé contre une vache et
ainsi de suite jusqu'aux pommes.

--Tu vas être battu à ton retour, dirent les Anglais. Tu peux t'y
attendre.

--Battu? Non, non! J'aurai un baiser et l'on me dira: «Ce que le
père fait est toujours bien fait.»

--Nous parierions bien un boisseau d'or que tu te trompes; cent livres,
si tu veux.

--Un boisseau me suffit, dit le paysan. Mais moi, je ne puis parier
qu'un boisseau de pommes, et je l'emplirai jusqu'au bord.

--Allons, topons-là! cent livres contre un boisseau de pommes.

Et le pari fut fait.

La carriole de l'aubergiste fut commandée, et tous les trois y montèrent
avec le sac de pommes. Les voici arrivés.

--Bonsoir, la mère!

--Dieu te garde, mon vieux!

--L'échange est fait.

--Ah! tu t'y entends, dit la paysanne pendant que son mari
l'embrassait.

--Oui, j'ai troqué notre cheval contre une vache.

--Dieu soit loué! dit la mère. Je pourrai désormais faire des laitages,
du beurre, du fromage. Excellent échange!

--Oui, mais j'ai ensuite échangé la vache contre une brebis.

--C'est encore mieux. Nous avons juste assez de nourriture pour une
brebis. Nous aurons du lait, du fromage, des bas de laine et des gilets.
Une vache ne donne pas de laine. Comme tu penses à tout!

--Ensuite j'ai troqué le mouton contre une oie.

--Est-ce vrai? Alors, nous pourrons manger de l'oie rôtie à Noël! Tu
penses à tout ce qui peut me faire plaisir, mon bon vieux. C'est bien à
toi. Nous pourrons attacher notre oie dehors avec une ficelle pour
qu'elle ait le temps d'engraisser.

--Oui, mais j'ai troqué mon oie contre une poule.

--Une poule! Oh! la bonne affaire. Elle nous donnera des oeufs. Nous
les ferons couver et nous aurons des poussins. J'ai toujours rêvé d'en
avoir.

--Oui, oui, mais j'ai échangé la poule contre un sac de pommes pourries.

--Cette fois, il faut que je t'embrasse, dit la paysanne ravie. Je te
remercie, mon cher homme. Et il faut que je te raconte tout de suite
quelque chose. Après que tu as été parti ce matin, je me suis demandé ce
que je pourrais te faire de bon pour ton retour. Des oeufs au jambon,
naturellement. J'avais des oeufs mais il fallait bien aussi de la
civette. J'allais donc chez le maître d'école en face. Je savais qu'il
en avait. Mais sa femme est très riche, sans en avoir l'air. Je lui
demandai de me prêter un peu de civette.» Prêter, me dit-elle. Il n'y a
rien dans notre jardin, pas même une pomme pourrie!» Maintenant, c'est
moi qui pourrais lui en prêter, et tout un sac, même. Tu penses si j'en
suis contente, mon petit père!

--Bravo! dirent les deux anglais à la fois. La dégringolade ne lui a
pas enlevé sa gaieté. Cela vaut bien l'argent.

Ils comptèrent au paysan l'or sur la table.

C'est ce qui prouve que la femme doit toujours trouver que son mari est
le plus avisé de tous les hommes, et que ce qu'il fait est toujours
parfait.

Voilà mon histoire. Je l'ai entendue dans mon enfance. Vous la
connaissez à votre tour. Dites donc toujours que: CE QUE LE PÈRE FAIT
EST BIEN FAIT.




Chacun et chaque chose à sa place.


C'était il y a plus de cent ans.

Il y avait derrière la forêt, près du grand lac, un vieux manoir entouré
d'un fossé profond où croissaient des joncs et des roseaux. Tout près du
pont qui conduisait à la porte cochère, il y avait un vieux saule qui
penchait ses branches au-dessus du fossé.

Dans le ravin retentirent soudain le son du cor et le galop des chevaux.

La petite gardeuse d'oies se dépêcha de ranger ses oies et de laisser le
pont libre à la chasse qui arrivait à toute bride. Ils allaient si vite,
que la fillette dut rapidement sauter sur une des bornes du pont pour ne
pas être renversée. C'était encore une enfant délicate et mince, mais
avec une douce expression de visage et deux yeux clairs ravissants. Le
seigneur ne vit pas cela; dans sa course rapide, il faisait tournoyer
la cravache qu'il tenait à la main. Il se donna le brutal plaisir de lui
en donner en pleine poitrine un coup qui la renversa.

--Chacun à sa place! cria-t-il.

Puis il rit de son action comme d'une chose fort amusante, et les autres
rirent également. Toute la société menait un grand vacarme, les chiens
aboyaient et on entendait des bribes d'une vieille chanson:

De beaux oiseaux viennent avec le vent!

La pauvre gardeuse d'oies versa des larmes en tombant; elle saisit de
la main une des branches pendantes du saule et se tint ainsi suspendue
au-dessus du fossé.

Quand la chasse fut passée, elle travailla à sortir de là, mais la
branche se rompit et la gardeuse d'oies allait tomber à la renverse dans
les roseaux, quand une main robuste la saisit.

C'était un cordonnier ambulant qui l'avait aperçue de loin et s'était
empressé de venir à son secours.

--Chacun à sa place! dit-il ironiquement, après le seigneur, en la
déposant sur le chemin.

Il remit alors la branche cassée à sa place.»À sa place», c'est trop
dire. Plus exactement il la planta dans la terre meuble.

--Pousse si tu peux, lui dit-il, et fournis leur une bonne flûte aux
gens de là haut! Puis il entra dans le château, mais non dans la grande
salle, car il était trop peu de chose pour cela. Il se mêla aux gens de
service qui regardèrent ses marchandises et en achetèrent.

À l'étage au-dessus, à la table d'honneur, on entendait un vacarme qui
devait être du chant, mais les convives ne pouvaient faire mieux.
C'étaient des cris et des aboiements; on faisait ripaille. Le vin et la
bière coulaient dans les verres et dans les pots; les chiens de chasse
étaient aussi dans la salle. Un jeune homme les embrassa l'un après
l'autre, après avoir essuyé la bave de leurs lèvres avec leurs longues
oreilles.

On fit monter le cordonnier avec ses marchandises, mais seulement pour
s'amuser un peu de lui. Le vin avait tourné les têtes. On offrit au
malheureux de boire du vin dans un bas.

--Presse-toi! lui cria-t-on.

C'était si drôle qu'on éclata de rire! Puis ce fut le tour des cartes;
troupeaux entiers, fermes, terres étaient mis en jeu.

--Chacun à sa place! s'écria le cordonnier, quand il fut sorti de cette
Sodome et de cette Gomorrhe, selon ses propres termes. Le grand chemin,
voilà ma vraie place. Là-haut je n'étais pas dans mon assiette.

Et la petite gardeuse d'oies lui faisait du sentier un signe
d'approbation.

Des jours passèrent et des semaines. La branche cassée que le cordonnier
avait planté ça sur le bord du fossé était fraîche et verte, et à son
tour produisait de nouvelles pousses. La petite gardeuse d'oies
s'aperçut qu'elle avait pris racine; elle s'en réjouit extrêmement, car
c'était son arbre, lui semblait-il.

Mais si la branche poussait bien, au château, en revanche, tout allait
de mal en pis, à cause du jeu et des festins: ce sont là deux mauvais
bateaux sur lesquels il ne vaut rien de s'embarquer.

Dix ans ne s'étaient point écoulés que le seigneur dut quitter le
château pour aller mendier avec un bâton et une besace. La propriété fut
achetée par un riche cordonnier, celui justement que l'on avait raillé
et bafoué et à qui on avait offert du vin dans un bas. La probité et
l'activité sont de bons auxiliaires; du cordonnier, ils firent le
maître du château. Mais à partir de ce moment, on n'y joua plus aux
cartes.

--C'est une mauvaise invention, disait le maître. Elle date du jour où
le diable vit la Bible. Il voulut faire quelque chose de semblable et
inventa le jeu de cartes.

Le nouveau maître se maria; et avec qui? Avec la petite gardeuse
d'oies qui était toujours demeurée gentille, humble et bonne. Dans ses
nouveaux habits, elle paraissait aussi élégante que si elle était née de
haute condition. Comment tout cela arriva-t-il? Ah! c'est un peu trop
long à raconter; mais cela eut lieu et, encore, le plus important nous
reste à dire.

On menait une vie très agréable au vieux manoir. La mère s'occupait
elle-même du ménage; le père prenait sur lui toutes les affaires du
dehors. C'était une vraie bénédiction; car, là où il y a déjà du
bien-être, tout changement ne fait qu'en apporter un peu plus. Le vieux
château fut nettoyé et repeint; on cura les fossés, on planta des
arbres fruitiers. Tout prit une mine attrayante. Le plancher lui-même
était brillant comme du cuivre poli. Pendant les longs soirs d'hiver, la
maîtresse de la maison restait assise dans la grande salle avec toutes
ses servantes, et elle filait de la laine et du lin. Chaque dimanche
soir, on lisait tout haut un passage de la Bible. C'était le conseiller
de justice qui lisait, et le conseiller n'était autre que le cordonnier
colporteur, élu à cette dignité sur ses vieux jours. Les enfants
grandissaient, car il leur était né des enfants; s'ils n'avaient pas
tous des dispositions remarquables, comme cela arrive dans chaque
famille, du moins tous avaient reçu une excellente éducation.

Le saule, lui, était devenu un arbre magnifique qui grandissait libre et
non taillé.

--C'est notre arbre généalogique! disaient les vieux maîtres; il faut
l'honorer et le vénérer, enfants.

Et même les moins bien doués comprenaient un tel conseil.

Cent années passèrent.

C'était de nos jours. Le lac était devenu un marécage; le vieux château
était en ruines. On ne voyait là qu'un petit abreuvoir ovale et un coin
des fondations à côté; c'était ce qui restait des profonds fossés de
jadis. Il y avait là aussi un vieil et bel arbre qui laissait tomber ses
branches. C'était l'arbre généalogique. On sait combien un saule est
superbe quand on le laisse croître à sa guise. Il était bien rongé au
milieu du tronc, de la racine jusqu'au faîte; les orages l'avaient bien
un peu abîmé, mais il tenait toujours, et dans les fentes où le vent
avait apporté de la terre, poussaient du gazon et des fleurs. Tout en
haut du tronc, là où les grandes branches prenaient naissance, il y
avait tout un petit jardin avec des framboisiers et des aubépines. Un
petit arbousier même avait poussé, mince et élancé, sur le vieil arbre
qui se reflétait dans l'eau noire de l'abreuvoir. Un petit sentier
abandonné traversait la cour tout près de là. Le nouveau manoir était
sur le haut de la colline, près de la forêt. On avait de là une vue
superbe.

La demeure était grande et magnifique, avec des vitres si claires qu'on
pouvait croire qu'il n'y en avait pas.

Rien n'était en discordance.»Tout à sa place!» était toujours le mot
d'ordre. C'est pourquoi tous les tableaux qui, jadis, avaient eu la
place d'honneur dans le vieux manoir étaient suspendus maintenant dans
un corridor. N'étaient-ce pas des «croûtes», à commencer par deux
vieux portraits représentant, l'un, un homme en habit rouge, coiffé
d'une perruque, l'autre, une dame poudrée, les cheveux relevés, une rose
à la main? Une grande couronne de feuilles de saule les entourait. Il y
avait de grands trous ronds dans la toile; ils avaient été faits par
les jeunes barons qui, tirant à la carabine, prenaient pour cible les
deux pauvres vieux, le conseiller de justice et sa femme, les deux
ancêtres de la maison. Le fils du pasteur était précepteur au château.
Il mena un jour les petits barons et leur soeur aînée, qui venait d'être
confirmée, par le petit sentier qui conduisait au vieux saule.

Quand on fut au pied de l'arbre, le plus jeune des barons voulut se
tailler une flûte comme il l'avait déjà fait avec d'autres saules, et le
précepteur arracha une branche.

--Oh! ne faites pas cela! s'écria, mais trop tard, la petite fille.
C'est notre illustre vieux saule! Je l'aime tant! On se moque de moi
pour cela, à la maison, mais cela m'est égal. Il y a une légende sur le
vieil arbre....

Elle conta alors tout ce que nous venons de dire au sujet de l'arbre, du
vieux château, de la gardeuse d'oies et du colporteur dont la famille
illustre et la jeune baronne elle-même descendait.

Ces braves gens ne voulaient pas se laisser anoblir, dit-elle.»Chacun
et chaque chose à sa place» était leur devise. L'argent ne leur
semblait pas un titre suffisant pour qu'on les élevât au-dessus de leur
rang. Ce fut leur fils, mon grand-père, qui devint baron. Il avait de
grandes connaissances et était très considéré et très aimé du prince et
de la princesse qui l'invitaient à toutes leurs fêtes. C'était lui que
la famille révérait le plus, mais je ne sais pourquoi, il y a en moi
quelque chose qui m'attire surtout vers les deux ancêtres. Ils devaient
être si affables, dans leur vieux château où la maîtresse de la maison
filait assise au milieu de ses servantes et où le maître lisait la Bible
tout haut.

Le précepteur prit la parole:

--Il est à la mode dit-il, chez nombre de poètes, de dénigrer les
nobles, en disant que c'est chez les pauvres, et, de plus en plus, à
mesure qu'on descend dans la société, que brille la vraie noblesse. Ce
n'est pas mon avis; c'est chez les plus nobles qu'on trouve les plus
nobles traits. Ma mère m'en a conté un, et je pourrais en ajouter
plusieurs. Elle faisait visite dans une des premières maisons de la
ville où ma grand-mère avait, je crois, été gouvernante de la maîtresse
de la maison. Elle causait dans le salon avec le vieux maître, un homme
de la plus haute noblesse. Il aperçut dans la cour une vieille femme qui
venait, appuyée sur des béquilles. Chaque semaine, on lui donnait
quelques shillings.

--La pauvre vieille! Elle a bien du mal à marcher! dit-il.

«Et, avant que ma mère s'en fût rendu compte, il était en bas, à la
porte; ainsi lui, le vieux seigneur octogénaire, sortait pour épargner
quelques pas à la vieille et lui remettre ses shillings. Ce n'est qu'un
simple trait; mais, comme l'aumône de la veuve, il va droit au coeur et
le fait vibrer. C'est ce but que devraient poursuivre les poètes de
notre temps; pourquoi ne chantent-ils pas ce qui est bon et doux, ce
qui réconcilie?»

Mais il est vrai qu'il y a un autre genre de nobles.

--Cela sent la roture, ici! disent-ils aux bourgeois.

«Ces nobles-là, oui, ce sont de faux nobles, et l'on ne peut
qu'applaudir à ceux qui les raillent dans leurs satires.»

Ainsi parla le précepteur. C'était un peu long, mais aussi, l'enfant
avait eu le temps de tailler sa flûte.

Il y avait grande réunion au château: hôtes venus de la capitale ou des
environs, dames vêtues avec goût ou sans goût. La grande salle était
pleine d'invités. Le fils du pasteur se tenait modestement dans un coin.

On allait donner un grand concert. Le petit baron avait apporté sa flûte
de saule, mais il ne savait pas souffler dedans, ni son père non plus.

Il y eut de la musique et du chant. S'y intéressèrent surtout ceux qui
exécutèrent. C'était bien assez, du reste.

--Mais vous êtes aussi un virtuose! dit au précepteur un des invités.
Vous jouez de la flûte. Vous nous jouerez bien quelque chose?

En même temps, il tendit au précepteur la petite flûte taillée près de
l'abreuvoir. Puis il annonça très haut et très distinctement que le
précepteur du château allait exécuter un morceau sur la flûte.

Le précepteur, comprenant qu'on allait se moquer de lui, ne voulait pas
jouer, bien qu'il sût. Mais on le pressa, on le força, et il finit par
prendre la flûte et la porter à sa bouche.

Le merveilleux instrument! Il émit un son strident comme celui d'une
locomotive; on l'entendit dans tout le château, et par-delà la forêt.
En même temps s'élevait une tempête de vent qui sifflait:

--Chacun à sa place!

Le maître de la maison, comme enlevé par le vent, fut transporté à
l'étable. Le bouvier fut emmené, non dans la grande salle, mais à
l'office, au milieu des laquais en livrée d'argent. Ces messieurs furent
scandalisés de voir cet intrus s'asseoir à leur table!

Dans la grande salle, la petite baronne s'envola à la place d'honneur,
où elle était digne de s'asseoir. Le fils du pasteur prit place près
d'elle; tous deux semblaient être deux mariés. Un vieux comte, de la
plus ancienne noblesse du pays, fut maintenu à sa place, car la flûte
était juste, comme on doit l'être.

L'aimable cavalier à qui l'on devait ce jeu de flûte, celui qui était
fils de son père, alla droit au poulailler.

La terrible flûte! Mais, fort heureusement, elle se brisa, et c'en fut
fini du: «Chacun à sa place!»

Le jour suivant, on ne parlait plus de tout ce dérangement. Il ne resta
qu'une expression proverbiale: «ramasser la flûte».

Tout était rentré dans l'ancien ordre. Seuls, les deux portraits de la
gardeuse d'oies et du colporteur pendaient maintenant dans la grande
salle, où le vent les avait emportés. Un connaisseur ayant dit qu'ils
étaient peints de main de maître, on les restaura.

«Chacun et chaque chose à sa place!» On y vient toujours. L'éternité
est longue, plus longue que cette histoire.




Le chanvre


Le chanvre était en fleur. Ses fleurs sont bleues, admirablement belles,
molles comme les ailes d'un moucheron et encore plus fines. Le soleil
répandait ses rayons sur le chanvre, et les nuages l'arrosaient, ce qui
lui faisait autant de plaisir qu'une mère en fait à son enfant
lorsqu'elle le lave et lui donne un baiser. L'un et l'autre n'en
deviennent que plus beaux.

«J'ai bien bonne mine, à ce qu'on dit, murmura le chanvre; je vais
atteindre une hauteur étonnante, et je deviendrai une magnifique pièce
de toile. Ah! Que je suis heureux! Il n'y a personne qui soit plus
heureux que moi! Je me porte à merveille, et j'ai un bel avenir! La
chaleur du soleil m'égaye, et la pluie me charme en me rafraîchissant!
Oui, je suis heureux, heureux on ne peut plus!

--Oui, oui, oui, dirent les bâtons de la haie, vous ne connaissez pas le
monde; mais nous avons de l'expérience, nous.»

Et ils craquèrent lamentablement, et chantèrent:

Cric, crac! cric, crac! crac!

C'est fini! C'est fini! C'est fini!

«Pas sitôt, répondit le chanvre; voilà une bonne matinée, le soleil
brille, la pluie me fait du bien, je me sens croître et fleurir. Ah! je
suis bien heureux!»

Mais un beau jour il vint des gens qui prirent le chanvre par le toupet,
l'arrachèrent avec ses racines, et lui firent bien mal. D'abord on le
mit dans l'eau comme pour le noyer, puis on le mit au feu comme pour le
rôtir. Ô cruauté!

«On ne saurait être toujours heureux, pensa le chanvre; il faut
souffrir, et souffrir c'est apprendre.»

Mais tout alla de pis en pis. Il fut brisé, peigné, cardé; sans y
comprendre un mot. Puis on le mit à la quenouille, et rrrout! Il perdit
tout à fait la tête.

«J'ai été trop heureux, pensait-il au milieu des tortures; les biens
qu'on a perdus, il faut encore s'en réjouir, s'en réjouir». Et il
répétait: «s'en réjouir», que déjà il était, hélas! mis au métier,
et devenait une magnifique pièce de toile. Les mille pieds de chanvre ne
faisaient qu'un morceau.

«Vraiment! C'est prodigieux; je ne l'aurais jamais cru; quelle
chance pour moi! Que chantaient donc les bâtons de la haie avec leur:

Cric, crac! Cric, crac! Crac!

C'est fini! C'est fini! C'est fini!

«Mais... je commence à peine à vivre. C'est prodigieux! Si j'ai
beaucoup souffert, me voilà maintenant plus heureux que jamais; Je suis
si fort, si doux, si blanc, si long! C'est une autre condition que la
condition de plante, même avec les fleurs. Personne ne vous soigne, et
vous n'avez d'autre eau que celle de la pluie. Maintenant, au contraire,
que d'attentions! Tous les matins les filles me retournent, et tous les
soirs on m'administre un bain avec l'arrosoir. La ménagère de M. le curé
a même fait un discours sur moi, et a prouvé parfaitement que je suis le
plus beau morceau de la paroisse. Je ne saurais être plus heureux!»

La toile fut portée à la maison et livrée aux ciseaux. On la coupait, on
la coupait, on la piquait avec l'aiguille. Ce n'était pas très agréable;
mais en revanche elle fit bientôt douze morceaux de linge, douze
belles chemises.

«C'est à partir d'aujourd'hui seulement que je suis quelque chose.
Voilà ma destinée; je suis béni, car je suis utile dans le monde. Il
faut cela pour être content soi-même. Nous sommes douze morceaux, c'est
vrai, mais nous formons un seul corps, une douzaine. Quelle incomparable
félicité!»

Les années s'écoulèrent; c'en était fait de la toile.

«Il faut que toute chose ait sa fin, murmura chaque pièce. J'étais bien
disposée à durer encore mais pourquoi demander l'impossible?»

Et elles furent réduites en lambeaux et en chiffons, et crurent cette
fois que c'était leur fin finale, car elles furent encore hachées,
broyées et cuites, le tout sans y rien comprendre. Et voilà qu'elles
étaient devenues du superbe papier blanc.

«O surprise! ô surprise agréable! s'écria le papier, je suis plus fin
qu'autrefois, et l'on va me charger d'écritures. Que n'écrira-t-on pas
sur moi? Ma chance est sans égale.»

Et l'on y écrivit les plus belles histoires, qui furent lues devant de
nombreux auditeurs et les rendirent plus sages. C'était un grand
bienfait pour le papier que cette écriture.

«Voilà certes plus que je n'y ai rêvé lorsque je portais mes petites
fleurs bleues dans les champs. Comment deviner que je servirais un jour
à faire la joie et l'instruction des hommes? je n'y comprends vraiment
rien, et c'est pourtant la vérité. Dieu sait si j'ai jamais rien
entrepris: je me suis contenté de vivre, et voilà que de degrés en
degrés il m'a élevé à la plus grande gloire. Toutes les fois que je
songe au refrain menaçant: «C'est fini! C'est fini!» Tout prend au
contraire un aspect plus beau, plus radieux. Sans doute je vais voyager,
je vais parcourir le monde entier pour que tous les hommes puissent me
lire! Autrefois je portais de petites fleurs bleues; mes fleurs
maintenant sont de sublimes pensées. Je suis heureux, incomparablement
heureux.»

Mais le papier n'alla pas en voyage, il fut remis à l'imprimeur, et tout
ce qu'il portait d'écrit fut imprimé pour faire un livre, des centaines
de livres qui devaient être une source de joie et de profit pour une
infinité de personnes. Notre morceau de papier n'aurait pas rendu le
même service, même en faisant le tour du monde. À moitié route il aurait
été usé.

«C'est très juste, ma foi!» dit le papier; «Je n'y avais pas pensé.
Je reste à la maison et j'y suis honoré comme un vieux grand-père!
C'est moi qui ai reçu l'écriture, les mots ont découlé directement de la
plume sur moi, je reste à ma place, et les livres vont par le monde;
leur tâche est belle assurément, et moi je suis content, je suis heureux!»

Le papier fut mis dans un paquet et jeté sur une planche.»Il est bon de
se reposer après le travail, pensa-t-il. C'est en se recueillant de la
sorte que l'on apprend à se connaître. D'aujourd'hui seulement je sais
ce que je contiens, et se connaître soi-même, voilà le véritable
progrès. Que m'arrivera-t-il encore? Je vais sans nul doute avancer, on
avance toujours.»

Quelque temps après, le papier fut mis sur la cheminée pour être brûlé,
car on ne voulait pas le vendre au charcutier ou à l'épicier pour
habiller des saucissons ou du sucre. Et tous les enfants de la maison se
mirent à l'entourer; ils voulaient le voir flamber, et voir aussi,
après la flamme, ces milliers d'étincelles rouges qui ont l'air de se
sauver et s'éteignent si vite l'une après l'autre. Tout le paquet de
papier fut jeté dans le feu.

Oh! Comme il brûlait! Ouf! Ce n'est plus qu'une grande flamme. Elle
s'élevait la flamme, tellement, tellement que jamais le chanvre n'avait
porté si haut ses petites fleurs bleues; elle brillait comme jamais la
toile blanche n'avait brillé. Toutes les lettres, pendant un instant,
devinrent toutes rouges. Tous les mots, toutes les pensées s'en allèrent
en langues de feu.

«Je vais monter directement jusqu'au soleil,» disait une voix dans la
flamme, et on eût dit mille voix réunies en une seule. La flamme sortit
par le haut de la cheminée, et au milieu d'elle voltigeaient de petits
êtres invisibles à l'oeil des hommes. Ils égalaient justement en nombre
les fleurs qu'avait portées le chanvre. Plus légers que la flamme qui
les avait fait naître, quand celle-ci fut dissipée, quand il ne resta
plus du papier que la cendre noire, ils dansaient encore sur cette
cendre, et formaient en l'effleurant des étincelles rouges.

Les enfants de la maison chantaient autour de la cendre inanimée:

Cric, crac! Cric, crac! Crac!

C'est fini! C'est fini! C'est fini!

Mais chacun des petits êtres disait: «Non, ce n'est pas fini; voici
précisément le plus beau de l'histoire! Je le sais, et je suis bien
heureux.»

Les enfants ne purent ni entendre ni comprendre ces paroles; du reste,
ils n'en avaient pas besoin: les enfants ne doivent pas tout savoir.




Cinq dans une cosse de pois


Il y avait cinq petits pois dans une cosse, ils étaient verts, la cosse
était verte, ils croyaient que le monde entier était vert et c'était
bien vrai pour eux!

La cosse poussait, les pois grandissaient, se conformant à la taille de
leur appartement, ils se tenaient droit dans le rang....

Le soleil brillait et chauffait la cosse, la pluie l'éclaircissant, il y
faisait tiède et agréable, clair le jour, sombre la nuit comme il sied,
les pois devenaient toujours plus grands et plus réfléchis, assis là en
rang, il fallait bien qu'ils s'occupent.

--Me faudra-t-il toujours rester fixé ici? disaient-ils tous, pourvu
que ce ne soit pas trop long, que je ne durcisse pas. N'y a-t-il pas
au-dehors quelque chose, j'en ai comme un pressentiment.

Les semaines passèrent, les pois jaunirent, les cosses jaunirent.

--Le monde entier jaunit, disaient-ils.

Et ça, ils pouvaient le dire.

Soudain, il y eut une secousse sur la cosse, quelqu'un l'arrachait et la
mettait dans une poche de veste avec plusieurs autres cosses pleines.

--On va ouvrir bientôt, pensaient-ils, et ils attendaient....

--Je voudrais bien savoir lequel de nous arrivera le plus loin, dit le
plus petit pois. Nous serons bientôt fixés.

--À la grâce de Dieu! dit le plus gros.

Crac! voilà la cosse déchirée et tous les cinq roulèrent dehors au gai
soleil dans la main d'un petit garçon qui les déclara bons pour son
fusil de sureau, et il en mit un tout de suite dans son fusil... et
tira.

--Me voilà parti dans le vaste monde cria le pois. M'attrape qui
pourra.... Et le voilà parti.

--Moi, dit le second, je vole jusqu'au soleil. Voilà un pois qui me
convient... et le voilà parti.

--Je m'endors où je tombe, dirent les deux suivants, mais je roulerai
sûrement encore. Ils roulèrent d'abord sur le parquet avant d'être
placés dans le fusil.

--C'est nous qui irons le plus loin.

--Arrive que pourra, dit le dernier lorsqu'il fut tiré dans l'espace.

Il partit jusqu'à la vieille planche au-dessous de la fenêtre de la
mansarde, juste dans une fente où il y avait de la mousse et de la terre
molle--la mousse se referma sur lui et il resta là caché... mais
Notre-Seigneur ne l'oubliait pas.

--Arrive que pourra, répétait-il.

Dans la mansarde habitait une pauvre femme qui le jour sortait pour
nettoyer des poêles et même pour scier du bois à brûler et faire de gros
ouvrages, car elle était forte et travailleuse, mais cela ne
l'enrichissait guère. Dans la chambre sa fillette restait couchée, toute
mince et maigriotte, elle gardait le lit depuis un an et semblait ne
pouvoir ni vivre, ni mourir.

--Elle va rejoindre sa petite soeur, disait la femme. J'avais deux
filles et bien du mal à pourvoir à leurs besoins alors le Bon Dieu a
partagé avec moi, il en a pris une auprès de lui et maintenant je
voudrais bien conserver l'autre, mais il ne veut peut-être pas qu'elles
restent séparées, alors celle-ci va sans doute monter auprès de sa
soeur.

Cependant la petite fille malade restait là, elle restait couchée,
patiente et silencieuse tout le jour tandis que sa mère était dehors
pour gagner un peu d'argent.

Un matin de bonne heure, au printemps, au moment où la mère allait
partir à son travail, le soleil brillait gaiement à la petite fenêtre et
sur le parquet, la petite fille malade regardait la vitre d'en bas.

--Qu'est-ce donc que cette verdure qui pointe vers le carreau? Ça remue
au vent.

La mère alla vers la fenêtre et l'entrouvrit.

--Tiens, dit-elle, c'est un petit pois qui a poussé là avec ses feuilles
vertes. Comment est-il arrivé dans cette fente? Te voilà avec un petit
jardin à regarder.

Le lit de la malade fut traîné plus près de la fenêtre pour qu'elle
puisse voir le petit pois qui germait et la mère partit à son travail.

--Maman, je crois que je vais guérir, dit la petite fille le soir à sa
mère. Le petit pois vient si bien, et moi je vais sans doute me porter
bien aussi, me lever et sortir au soleil.

--Je le voudrais bien, dit la mère, mais elle ne le croyait pas.

Cependant, elle mit un petit tuteur près du germe qui avait donné de
joyeuses pensées à son enfant afin qu'il ne soit pas brisé par le vent
et elle attacha une ficelle à la planche d'un côté et en haut du
chambranle de la fenêtre de l'autre, pour que la tige eût un support
pour s'appuyer et s'enrouler à mesure qu'elle pousserait. Et c'est ce
qu'elle fit, on la voyait s'allonger tous les jours.

--Non, voilà qu'elle fleurit! s'écria la femme un matin.

Et elle-même se prit à espérer et même à croire que sa petite fille
malade allait guérir. Il lui vint à l'esprit que dans les derniers temps
la petite lui avait parlé avec plus d'animation, que ces derniers matins
elle s'était assise dans son lit et avait regardé, les yeux rayonnants
de plaisir, son petit potager d'un seul pois. La semaine suivante, elle
put lever la malade pour la première fois et pendant plus d'une heure.

Elle était assise au soleil, la fenêtre ouverte, et là, dehors, une
fleur de pois rose était éclose.

La petite fille pencha sa tête en avant et posa un baiser tout doucement
sur les fins pétales. Ce jour-là, fut un jour de fête.

--C'est le Bon Dieu qui a lui-même planté ce pois et l'a fait pousser
afin de te donner de l'espoir et de la joie, mon enfant bénie. Et à moi
aussi, dit la mère tout heureuse.

Elle sourit à la fleur comme à un ange de Dieu.

Mais les autres pois? direz-vous, oui, ceux qui se sont envolés dans le
vaste monde.

«Attrape-moi si tu peux» est tombé dans la gouttière et de là dans le
jabot d'un pigeon, comme Jonas dans la baleine. Les deux paresseux
arrivèrent aussi loin puisqu'ils furent aussi mangés par un pigeon, ils
se rendirent donc bien utiles. Mais le quatrième qui voulait monter
jusqu'au soleil, il tomba dans le ruisseau et il resta là des jours et
des semaines dans l'eau rance où il gonfla terriblement.

--Je deviens gros délicieusement, disait-il. J'en éclaterai et je crois
qu'aucun pois ne peut aller, ou n'ira jamais plus loin. Je suis le plus
remarquable des cinq de la cosse.

Le ruisseau lui donna raison. Là-haut, à la fenêtre sous le toit, la
petite fille les yeux brillants la rose de la santé aux joues, joignait
les mains au-dessus de la fleur de pois et remerciait Dieu.

Moi, je tiens pour mon pois, disait cependant le ruisseau.




La cloche


Le soir, dans les rues étroites de la grande ville, vers le faubourg,
lorsque le soleil se couchait et que les nuages apparaissaient comme un
fond d'or sur les cheminées noires, tantôt l'un, tantôt l'autre
entendait un son étrange, comme l'écho lointain d'une cloche d'église;
mais le son ne durait qu'un instant: le bruit des passants, des
voitures, des charrettes l'étouffait aussitôt. Un peu hors de la ville,
là où les maisons sont plus écartées les unes des autres et où il y a
moins de mouvement, on voyait beaucoup mieux le beau ciel enflammé par
les rayons du soleil couchant, et on percevait bien le son de la cloche,
qui semblait provenir de la vaste forêt qui s'étendait au loin. C'est de
ce côté que les gens tendaient l'oreille; ils se sentaient pris d'un
doux sentiment de religieuse piété. On finit par se demander l'un à
l'autre: «Il y a donc une église au fond de la forêt? Quel son
sublime elle a, cette cloche! N'irons-nous pas l'entendre de plus près?»
Et, un beau jour, on se mit en route: les gens riches en voiture,
les pauvres à pied; mais, aux uns comme aux autres, le chemin parut
étonnamment long, et lorsque, arrivés à la lisière du bois, ils
aperçurent un talus tapissé d'herbe et de mousse et planté de beaux
saules, ils s'y précipitèrent et s'y étendirent à leur aise. Un
pâtissier de la ville avait élevé là une tente; on se régala chez lui;
mais le monde affluait surtout chez un pâtissier rival qui au-dessus de
sa boutique, avait placé une belle cloche qui faisait un vacarme du
diable. Après avoir bien mangé et s'être reposée, la bande reprit le
chemin de la ville; tous étaient enchanté de leur journée et disaient
que cela avait été for romantique. Trois personnages graves, des savants
de mérite, prétendirent avoir exploré la forêt dans tous les sens, et
racontaient qu'ils avaient fort bien entendu le son de la cloche, mais
qu'il leur avait semblé provenir de la ville. L'un d'eux, qui avait du
talent pour la poésie, fit une pièce habilement rimée, où il comparait
la mélodie de la cloche au doux chant d'une mère qui berce son enfant.
La chose fut imprimée et tomba sous les yeux du roi. Sa Majesté se fit
mettre au fait et déclama alors que celui qui découvrirait d'où venait
ce son recevrait le titre de sonneur du roi et de la cour, et cela même
si le son n'était pas produit par une cloche. Une bonne pension serait
assurée à cette nouvelle dignité. Alléchés par cette perspective, bien
des gens se risquèrent dans la forêt sauvage; il n'y en eut qu'un seul
qui en rapporta une manière d'explication du phénomène. Il ne s'était
guère avancé plus loin que les autres; mais, d'après son récit, il
avait aperçu niché dans le tronc d'un grand arbre un hibou, qui, de
temps en temps, cognait l'écorce pour attraper des araignées ou d'autres
insectes qu'il mangeait pour son dessert. C'est là, pensait il, ce qui
produisait le bruit, à moins que ce ne fût le cri de l'oiseau de
Minerve, répercuté dans le tronc creux. On loua beaucoup la sagacité du
courageux explorateur; il reçut le titre de sonneur du roi et de la
cour, avec la pension. Tous les ans, il publia depuis, sur beau papier,
une dissertation pour faire valoir sa découverte, et tout était pour le
mieux. Survint le grand jour de la confirmation. Le sermon du pasteur
fut plein d'onction et de sentiment; tous ces jeunes adolescents en
furent vivement émus; ils avaient compris qu'ils venaient de sortir de
l'enfance et qu'ils devaient commencer à penser aux devoirs sérieux de
la vie. Il faisait un temps délicieux; le soleil resplendissait;
aussi, tous ensemble, ils allèrent se promener du côté de la forêt.
Voilà que le son de la cloche retentit plus fort, plus mélodieux que
jamais; entraînés par un puissant charme, ils décident de s'en
rapprocher le plus possible.» Assurément, ce n'est pas un hibou, se
dirent ils, qui fait ce bruit.» Trois d'entre eux, cependant,
rebroussèrent chemin. D'abord une jeune fille évaporée, qui attendait à
la maison la couturière et devait essayer la robe qu'elle aurait à
mettre au prochain bal, le premier où elle devait paraître de sa vie.»
Impossible, dit elle, de négliger une affaire si importante.» Puis, ce
fut un pauvre garçon qui avait emprunté son habit de cérémonie et ses
bottines vernies au fils de son patron; il avait promis de rendre le
tout avant le soir, et, en tout cas, il ne voulait pas aventurer au
milieu des broussailles la propriété d'autrui. Le troisième qui rentra
en ville, c'était un garçon qui déclara qu'il n'allait jamais au loin
sans ses parents, et que les bienséances le commandaient ainsi. On se
mit à sourire; il prétendit que c'était fort déplacé; alors, les
autres rirent aux éclats; mais il ne s'en retourna pas moins, très fier
de sa belle et sage conduite. Les autres trottinèrent en avant et
s'engagèrent sur la grande route plantée de tilleuls. Le soleil
pénétrait en rayons dorés à travers le feuillage; les oiseaux
entonnaient un joyeux concert et toute la bande chantait en choeur avec
eux, se tenant par la main, riches et pauvres, roturiers et nobles; ils
étaient encore jeunes et ne regardaient pas trop à la distinction des
rangs; du reste, ce jour là, ne s'étaient-ils pas sentis tous égaux
devant Dieu? Mais bientôt, deux parmi les plus petits se dirent
fatigués et retournèrent en arrière; puis, trois jeunes filles
s'abattirent sur un champ de bleuets et de coquelicots, s'amusèrent à
tresser des couronnes et ne pensèrent plus à la cloche. Lorsqu'on fut
sur le talus planté de saules, on se débanda et, par groupes, ils
allèrent s'attabler chez les pâtissiers.» Oh! qu'il fait charmant ici!
disaient la plupart. Restons assis et reposons-nous. La cloche, il est
probable qu'elle n'existe pas, et que tout cela n'est que fantasmagorie.»
Voilà qu'au même instant le son retentit au fond de la forêt, si
plein, si majestueux et solennel, que tous en furent saisis. Cependant
il n'y en eut que cinq, tous des garçons, qui résolurent de tenter
l'aventure et de s'engager sous bois. C'est aussi qu'il était difficile
d'y pénétrer: les arbres étaient serrés, entremêlés de ronces et de
hautes fougères; de longues guirlandes de liserons arrêtaient encore la
marche; il y avait aussi des cailloux pointus, et de gros quartiers de
roches, et des marécages. Ils avançaient péniblement, lorsque toute une
nichée de rossignols fit entendre un ravissant concert; ils marchent
dans cette direction et arrivent à une charmante clairière, tapissée de
mousses de toutes nuances, de muguets, d'orchidées et autres jolies
fleurs; au milieu, une source fraîche et abondante sortait d'un rocher;
son murmure faisait comme: «Glouk! glouk!» «Ne serait-ce pas là
la fameuse cloche? dit l'un d'eux, en mettant son oreille contre terre
pour mieux entendre. Je m'en vais rester pour tirer la chose au clair.»
Un second lui tint compagnie pour qu'il n'eût pas seul l'honneur de la
découverte. Les trois autres reprirent leur marche en avant. Ils
atteignirent un amour de petite hutte, construite en écorce et couverte
d'herbes et de branchages; le toit était abrité par la couronne d'un
pommier sauvage, tout chargé de fleurs roses et blanches; au-dessus de
la porte était suspendue une clochette.» Voilà donc le mystère!»
s'écria l'un d'eux, et l'autre l'approuva aussitôt. Mais le troisième
déclara que cette cloche n'était pas assez grande pour être entendue de
si loin et pour produire des sons qui remuaient tous les coeurs; que ce
n'était là qu'un joujou. Celui qui disait cela, c'était le fils d'un roi;
les deux autres se dirent que les princes voulaient toujours tout
mieux savoir que le reste du monde; ils gardèrent leur idée, et
s'assirent pour attendre que le vent agitât la petite cloche. Lui s'en
fut tout seul, mais il était plein de courage et d'espoir; sa poitrine
se gonflait sous l'impression de la solitude solennelle où il se
trouvait. De loin, il entendit le gentil carillon de la clochette, et le
vent lui apportait aussi parfois le son de la cloche du pâtissier. Mais
la vraie cloche, celle qu'il cherchait, résonnait tout autrement; par
moments, il l'entendait sur la gauche, «du côté du coeur», se dit-il;
maintenant qu'il approchait, cela faisait l'effet de tout un jeu
d'orgue. Voilà qu'un bruit se fait entendre dans les broussailles-, et
il en sort un jeune garçon en sabots et portant une jaquette trop petite
pour sa taille, et qui laissait bien voir quelles grosses mains il
avait. Ils se reconnurent; c'était celui des nouveaux confirmés qui
avait dû rentrer à la maison, pour remettre au fils de son patron le bel
habit et les bottines vernies qu'on lui avait prêtés. Mais, son devoir
accompli, il avait endossé ses pauvres vêtements, mis ses sabots, et il
était reparti, à la hâte, à la recherche de la cloche, qui avait si
délicieusement fait vibrer son coeur.» C'est charmant, dit le fils du
roi; nous allons Marcher ensemble à la découverte. Dirigeons-nous Par
la gauche.» Le pauvre garçon était tout honteux de sa chaussure et des
manches trop courtes de sa jaquette.

--«Avec ces sabots, dit-il, je ne pourrais vous suivre assez vite. Et,
de plus, il me semble que la cloche doit être à droite; n'est-ce pas là
la place réservée à tout ce qui est magnifique et excellent?

--Je crains bien qu'alors nous ne nous rencontrions plus», dit le fils
du roi, et il fit un gracieux signe d'adieu au pauvre garçon qui
s'enfonça au plus épais de la forêt, où les épines écorchèrent son
visage et déchirèrent sa jaquette, à laquelle il tenait quelque minable
qu'elle fût, parce qu'il n'en avait point d'autre. Le fils du roi
rencontra aussi bien des obstacles; il fit quelques chutes et eut les
mains en sang; mais il était brave.» J'irai jusqu'au bout du monde,
s'il le faut, se dit-il; mais je trouverai la cloche.» Tout à coup, il
aperçut juchés dans les arbres une bande de vilains singes qui lui
firent d'affreuses grimaces et l'assourdirent de leurs cris discordants.»
Battons-le, rossons-le, se disaient-ils; c'est un fils de roi, mais
il est seul.» Lui s'avançait toujours, et ils n'osèrent pas l'attaquer.
Bientôt il fut récompensé de ses peines. Il arriva sur une hauteur d'où
il aperçut un merveilleux spectacle. D'un côté, les plus belles pelouses
vertes où s'ébattaient des cerfs et des daims; de place en place, de
vastes touffes de lis, d'une blancheur éclatante, et de tulipes rouges,
bleues et or; au milieu, des boules de neige et autres arbustes dont
les fleurs aux mille couleurs brillaient au soleil comme des bulles de
savon; tout autour, des chênes et des hêtres séculaires s'étendaient en
cercle; dans le fond, un grand lac sur lequel nageaient avec majesté
les plus beaux cygnes. Le fils du roi s'était arrêté et restait en
extase; il entendit de nouveau la cloche; elle ne paraissait pas bien
éloignée. Il crut d'abord qu'elle était près du lac, il écouta avec
attention; non, le son ne venait pas de là. Le soleil approchait de son
déclin; le ciel était tout rouge, comme enflammé; un grand silence se
fit. Le fils du roi se mit à genoux et dit sa prière du soir.» Oh!
Dieu, dit-il, ne me ferez-vous pas trouver ce que je cherche avec tant
d'ardeur? Voilà la nuit, la sombre nuit. Mais je vois là-bas un rocher
élevé, qui dépasse les cimes des arbres les plus hauts. Je vais y monter;
peut-être, avant que le soleil disparaisse de l'horizon, atteindrai-je
le but de mes efforts.» Et, s'accrochant aux racines, aux branches, aux
angles des roches, au milieu des couleuvres, des crapauds et autres
vilaines bêtes, il grimpa et il arriva au sommet, haletant, épuisé.
Quelle splendeur se découvrit à ses yeux! La mer, la mer immense et
magnifique s'étendait à perte de vue, roulant ses longues vagues contre
la falaise. À l'horizon, le soleil, pareil à un globe de feu, couvrait
de flammes rouges le ciel qui semblait s'étendre comme une vaste coupole
sur ce sanctuaire de la nature; les arbres de la forêt en étaient les
piliers; les pelouses fleuries formaient comme un riche tapis couvrant
le choeur. Le soleil disparut lentement; des millions de lumières
étincelèrent bientôt au firmament, la lune parut, et le spectacle était
toujours grandiose et émouvant. Le fils du roi s'agenouilla et adora le
créateur de ces merveilles. Voilà que sur la droite, apparaît le pauvre
garçon aux sabots; lui aussi, à sa façon, il avait trouvé le chemin du
temple. Tous deux, ils se saisirent par la main et restèrent perdus dans
l'admiration de toute cette poésie enivrante. Et, de toutes parts, ils
se sentaient entourés des sons de la cloche divine; c'étaient les
bruits des vagues, des arbres, du vent; c'était le mouvement qui
animait cette nature simple et grandiose. Au-dessus d'eux, ils croyaient
entendre les alléluias des anges du ciel.




Le compagnon de route


Le pauvre Johannès était très triste, son père était très malade et rien
ne pouvait le sauver. Ils étaient seuls tous les deux dans la petite
chambre, la lampe, sur la table, allait s'éteindre, il était tard dans
la soirée.

--Tu as été un bon fils! dit le malade. Notre-Seigneur t'aidera
sûrement à faire ta vie.

Il le regarda de ses yeux graves et doux, respira profondément et mourut:
on aurait dit qu'il dormait. Mais Johannès pleurait, il n'avait plus
personne au monde maintenant, ni père, ni mère, ni soeur, ni frère.
Pauvre Johannès! Agenouillé près du lit, il baisait la main de son
père, pleurait encore amèrement mais à la fin ses yeux se fermèrent et
il s'endormit la tête contre le dur bois du lit.

Alors il fit un rêve étrange, il voyait le soleil et la lune s'incliner
devant lui et il voyait son père, frais et plein de santé, il
l'entendait rire comme il avait toujours ri quand il était de très bonne
humeur. Une ravissante jeune fille portant une couronne sur ses beaux
cheveux longs lui tendait la main et son père lui disait:

--Tu vois, Johannès, voici ta fiancée, elle est la plus charmante du
monde.

Il s'éveilla et toutes ces beautés avaient disparu, son père gisait mort
et glacé dans le lit, personne n'était auprès d'eux, pauvre Johannès!

La semaine suivante le père fut enterré. Johannès suivait le cercueil,
il ne pourrait plus jamais voir ce bon père qui l'aimait tant, il
entendait les pelletées de terre tomber sur la bière dont il
n'apercevait plus qu'un dernier coin, à la pelletée suivante elle avait
entièrement disparu, il lui sembla que son coeur allait se briser tant
il avait de chagrin. Autour de lui on chantait un cantique si beau que
les yeux de Johannès se mouillèrent encore de larmes. Il pleura et cela
lui fit du bien. Le soleil brillait sur les arbres verdoyants comme s'il
voulait lui dire:

--Ne sois pas si triste, Johannès, vois comme le ciel bleu est beau,
c'est là-haut qu'est ton père et il prie le Bon Dieu que tout aille
toujours bien pour toi.

«Je serai toujours bon! pensa Johannès, afin de monter au ciel auprès
de mon père, quelle joie ce sera de nous revoir.

Johannès se représentait cette félicité si nettement qu'il en souriait.

Dans les marronniers les oiseaux gazouillaient. Quiqui! Quiqui! Ils
étaient gais quoique ayant assisté à l'enterrement parce qu'ils savaient
bien que le mort était maintenant là-haut dans le ciel, qu'il avait des
ailes bien plus belles et plus grandes que les leurs et qu'il était un
bienheureux pour avoir toujours vécu dans le bien--et les petits
oiseaux s'en réjouissaient. Johannès les vit quitter les arbres à
tire-d'aile et s'en aller dans le vaste monde, il eut une grande envie
de s'envoler avec eux. Mais auparavant il tailla une grande croix de
bois pour la placer sur la tombe et quand vers le soir il l'y apporta,
la tombe avait été sablée et plantée de fleurs par des étrangers qui
avaient voulu marquer ainsi leur attachement à son cher père qui n'était
plus.

De bonne heure le lendemain Johannès fit son petit baluchon, cacha dans
sa ceinture tout son héritage--une cinquantaine de _riksdalers_ et
quelques _skillings_ d'argent--avec cela il voulait parcourir le monde.
Mais il se rendit d'abord au cimetière et devant la tombe de son père
récita son Pater et dit:

--Au revoir, mon père bien-aimé! Je te promets d'être toujours un homme
de devoir, ainsi tu peux prier le Bon Dieu que tout aille bien pour moi.

Dans la campagne où marchait Johannès, les fleurs dressaient leurs têtes
fraîches et gracieuses que la brise caressait. Elles semblaient dire au
jeune homme:

--Sois le bienvenu dans la verdure de la campagne. N'est-ce pas joli,
ici?

Sur la route, Johannès se retourna pour voir encore une fois la vieille
église où, petit enfant, il avait été baptisé, où chaque dimanche avec
son père il avait chanté des psaumes et alors, tout en haut dans les
ajours du clocher, il aperçut le petit génie de l'église coiffé de son
bonnet rouge pointu. Il s'abritait les yeux du soleil avec son bras
replié. Johannès lui fit un signe d'adieu et le petit génie agita son
bonnet rouge, mit la main sur son coeur et lui envoya de ses doigts
mille baisers.

Johannès, tout en marchant, songeait à ce qu'il allait voir dans le
monde vaste et magnifique. Il ne connaissait pas les villes qu'il
traversait, ni les gens qu'il rencontrait, il était vraiment parmi des
étrangers.

La première nuit, il dut se coucher pour dormir dans une meule de foin
mais il trouva cela charmant, le roi lui-même n'aurait pu être mieux
logé. Le champ avec le ruisseau et la meule de foin sous le bleu du
ciel, n'était-ce pas là une très jolie chambre à coucher? Le gazon vert
constellé de petites fleurs rouges et blanches en était le tapis, et
comme cuvette il avait toute l'eau fraîche et cristalline du ruisseau où
les roseaux ondulants lui disaient bonjour et bonsoir. La lune était une
grande veilleuse suspendue dans l'air bleu et qui ne mettait pas le feu
aux rideaux. Johannès pouvait dormir bien tranquille et c'est ce qu'il
fit: il ne s'éveilla qu'au lever du soleil, lorsque les petits oiseaux
tout autour se mirent à chanter: «Bonjour, bonjour, comment, tu n'es
pas encore levé!»

Les cloches appelaient à l'église, c'était dimanche, les gens allaient
entendre le prêtre et Johannès y alla avec eux chanter un cantique et
entendre la parole de Dieu. Il se crut dans sa propre église où il avait
été baptisé et avait chanté avec son père. Au cimetière il y avait tant
de tombes, sur certaines poussaient de mauvaises herbes déjà hautes, il
pensa à celle de son père qui viendrait à leur ressembler maintenant
qu'il n'était plus là pour la sarcler et la garnir de fleurs. Alors il
se baissa, arracha les mauvaises herbes, releva les croix de bois
renversées, remit en place les couronnes que le vent avait fait tomber,
il pensait que quelqu'un ferait cela pour la tombe de son père.

Devant le cimetière se tenait un vieux mendiant appuyé sur sa béquille,
il lui donna ses petites pièces d'argent, puis repartit heureux et
content.

Vers le soir, le temps devint mauvais, Johannès se hâtait pour se mettre
à l'abri mais bientôt il fit nuit noire. Enfin il parvint à une petite
église tout à fait isolée sur une hauteur. Heureusement la porte était
entrebâillée.

«Je vais m'asseoir dans un coin, pensa-t-il, je suis fatigué et j'ai
bien besoin de me reposer un peu.» Il s'assit, joignit les mains pour
faire sa prière et bientôt s'endormit et fit un rêve tandis que l'orage
grondait au-dehors, que les éclairs luisaient.

À son réveil, au milieu de la nuit, l'orage était passé et la lune
brillait à travers les fenêtres. Au milieu de l'église il y avait à
terre une bière ouverte où était couché un mort qui n'était pas encore
enterré. Johannès n'avait pas peur ayant bonne conscience, il savait
bien que les morts ne font aucun mal, ce sont les vivants, s'ils sont
méchants, qui font le mal. Et justement deux mauvais garçons bien
vivants se tenaient près du mort qui attendait là dans l'église d'être
enseveli, ces deux-là lui voulaient du mal, ils voulaient le jeter hors
de l'église.

--Pourquoi faire cela? dit Johannès, c'est bas et méchant, laissez-le
dormir en paix au nom du Christ.

--Tu parles! répondirent les deux autres. Il nous a roulés, il nous
devait de l'argent, il n'a pas pu payer et, par-dessus le marché, il est
mort et nous n'aurons pas un sou. On va se venger, il attendra comme un
chien à la porte de l'église.

--Je n'ai que cinquante _riksdalers_, dit Johannès, c'est tout mon
héritage, mais je vous les donnerai volontiers si vous me promettez sur
l'honneur de laisser ce pauvre mort en paix. Je me débrouillerai bien
sans cet argent, je suis sain et vigoureux, le Bon Dieu me viendra en
aide.

--Bien, dirent les deux voyous, si tu veux payer sa dette nous ne lui
ferons rien, tu peux y compter.

Ils empochèrent l'argent de Johannès, riant à grands éclats de sa bonté
naïve et s'en furent. Johannès replaça le corps dans la bière, lui
joignit les mains, dit adieu et s'engagea satisfait dans la grande
forêt.

Tout autour de lui, là où la lune brillait à travers les arbres, il
voyait de ravissants petits elfes jouer gaiement. Certains d'entre eux
n'étaient pas plus grands qu'un doigt, leurs longs cheveux blonds
relevés par des peignes d'or, ils se balançaient deux par deux sur les
grosses gouttes d'eau que portaient les feuilles et l'herbe haute. Ce
qu'ils s'amusaient! ils chantaient et Johannès reconnaissait tous les
jolis airs qu'il avait chantés enfant. De grandes araignées bigarrées,
une couronne d'argent sur la tête, tissaient d'un buisson à l'autre des
ponts suspendus et des palais qui, sous la fine rosée, semblaient faits
de cristal scintillant dans le clair de lune. Le jeu dura jusqu'au lever
du jour. Alors, les petits elfes se glissèrent dans les fleurs en
boutons et le vent emporta les ponts et les bateaux qui volèrent en
l'air comme de grandes toiles d'araignées.

Johannès était sorti du bois quand une forte voix d'homme cria derrière
lui:

--Holà! camarade, où ton voyage te mène-t-il?

--Dans le monde! répondit Johannès. Je n'ai ni père ni mère. Je suis un
pauvre gars, mais le Seigneur me viendra en aide.

--Moi aussi je veux voir le monde! dit l'étranger, faisons route
ensemble.

--Ça va! dit Johannès. Et les voilà partis.

Très vite ils se prirent en amitié car ils étaient de braves garçons
tous les deux. Mais Johannès s'aperçut que l'étranger était bien plus
malin que lui-même, il avait presque fait le tour du monde et savait
parler de tout.

Le soleil était déjà haut lorsqu'ils s'assirent sous un grand arbre pour
déjeuner. À ce moment, vint à passer une vieille femme. Oh! qu'elle
était vieille! Elle marchait toute courbée, s'appuyait sur sa canne et
portait sur le dos un fagot ramassé dans le bois. Dans son tablier
relevé Johannès aperçut trois grandes verges faites de fougères et de
petites branches de saule qui en dépassaient. Lorsqu'elle fut tout près
d'eux, le pied lui manqua, elle tomba et poussa un grand cri. Elle
s'était cassée la jambe, la pauvre vieille.

Johannès voulait tout de suite la porter chez elle, aidé de son
compagnon, mais celui-ci ouvrant son sac à dos, en sortit un pot et
déclara qu'il avait là un onguent qui guérirait sa jambe en moins de
rien. Mais en échange il demandait qu'elle leur fasse cadeau des trois
verges qu'elle avait dans son tablier.

--C'est cher payé! dit la vieille en hochant la tête d'un air bizarre.

Elle ne tenait pas du tout à se séparer des trois verges mais il n'était
pas non plus agréable d'être là par terre, la jambe brisée. Elle lui
donna donc les trois verges et dès qu'il lui eut frotté la jambe avec
l'onguent, la vieille se mit debout et marcha, elle était même bien plus
leste qu'avant.

--Que veux-tu faire de ces verges? demanda Johannès à son compagnon.

--Ça fera trois jolies plantes en pots, répondit-il; elles me plaisent.

Ils marchèrent encore un bon bout de chemin.

--Comme le temps se couvre, dit Johannès en montrant du doigt les épais
nuages. C'est inquiétant.

--Mais non, dit le compagnon de voyage, ce ne sont pas des nuages mais
d'admirables montagnes très hautes, où l'on arrive très au-dessus des
nuages, dans l'air le plus pur et le plus frais. Un paysage de toute
beauté, tu peux m'en croire! Demain nous y atteindrons sans doute.

Ce n'était pas aussi près qu'il y paraissait, ils marchèrent une journée
entière avant d'arriver aux montagnes où les sombres forêts poussaient
droit dans l'azur et où il y avait des rocs grands comme un village
entier. Ce serait une rude excursion que d'arriver là-haut; aussi
Johannès et son compagnon entrèrent-ils dans une auberge pour s'y bien
reposer et rassembler des forces.

En bas, dans la grande salle où l'on buvait, il y avait beaucoup de
monde, un homme y donnait un spectacle de marionnettes. Il venait
d'installer son petit théâtre et le public s'était assis tout autour
pour voir la comédie; au premier rang un gros vieux boucher avait pris
place--la meilleure du reste--, son énorme bouledogue--oh! qu'il
avait l'air féroce--assis à côté de lui ouvrait de grands yeux comme
tous les autres spectateurs. La comédie commença. C'était une histoire
tout à fait bien avec un roi et une reine assis sur un trône de velours.
De jolies poupées de bois aux yeux de verre et portant la barbe se
tenaient près des portes qu'elles ouvraient de temps en temps afin
d'aérer la salle.

C'était vraiment une jolie comédie, mais à l'instant où la reine se
levait et commençait à marcher, le chien fit un bond jusqu'au milieu de
la scène, happa la reine par sa fine taille. On entendit: cric! crac!
C'était affreux!

Le pauvre directeur de théâtre fut tout effrayé et désolé pour sa reine,
la plus ravissante de ses marionnettes, à laquelle le vilain bouledogue
avait coupé la tête d'un coup de dents. Mais ensuite, tandis que le
public s'écoulait, le compagnon de voyage de Johannès déclara qu'il
pourrait réparer et, sortant son pot, il la graissa avec l'onguent qui
avait guéri la pauvre vieille femme à la jambe cassée. Aussitôt
graissée, la poupée fut en bon état, bien plus, elle pouvait remuer
elle-même ses membres délicats--on n'avait nul besoin de tenir sa
ficelle--, elle était semblable à une personne vivante, à la parole
près. Le propriétaire du théâtre était enchanté, il n'avait plus besoin
de manoeuvrer cette poupée, elle dansait parfaitement toute seule ce
dont les autres étaient bien incapables.

La nuit venue, tout le monde étant couché dans l'auberge, quelqu'un se
mit à pousser des soupirs si profonds et pendant si longtemps que tout
le monde se releva pour voir qui pouvait bien se plaindre ainsi. L'homme
qui avait donné la comédie alla vers son petit théâtre d'où provenaient
les soupirs. Toutes les marionnettes--le roi, les gardes--, gisaient
là, pêle-mêle, et c'étaient elles qui soupiraient si lamentablement,
dardant leurs gros yeux de verre, elles désiraient si fort être un peu
graissées comme la reine afin de pouvoir remuer toutes seules. La reine
émue tomba sur ses petits genoux et élevant sa ravissante couronne d'or,
supplia:

--Prenez-la, au besoin, mais graissez mon mari et les gens de ma cour!

À cette prière, le pauvre propriétaire du théâtre et de la troupe de
marionnettes ne put retenir ses larmes tant il avait de la peine, il
promit au compagnon de route de lui donner toute la recette du lendemain
soir s'il voulait seulement graisser quatre ou cinq de ses plus belles
poupées. Le compagnon cependant affirma ne rien demander si ce n'est le
grand sabre que l'autre portait à son côté et dès qu'il l'eut obtenu, il
graissa six poupées, lesquelles se mirent aussitôt à danser et cela avec
tant de grâce que toutes les jeunes filles, les vivantes, qui les
regardaient, se mirent à danser aussi. Le cocher dansait avec la
cuisinière, le valet avec la femme de chambre, et la pelle à feu avec la
pincette, mais ces deux dernières s'écroulèrent dès le premier saut.
Quelle joyeuse nuit!

Le lendemain Johannès partit avec son camarade. Quittant toute la
compagnie, ils grimpèrent sur les montagnes et traversèrent les grandes
forêts de sapins. Ils montèrent si haut qu'à la fin les clochers
d'églises au-dessous d'eux semblaient de petites baies rouges perdues
dans la verdure et la vue s'étendait loin.

Johannès n'avait encore jamais vu d'un coup une si grande et si belle
étendue de merveilles de ce monde, le soleil brillait et réchauffait
dans la fraîcheur de l'air bleu, le son des cors de chasse à travers les
monts était si beau que des larmes d'heureuse émotion montaient à ses
yeux et qu'il ne pouvait que répéter:

--Notre-Seigneur miséricordieux, je voudrais t'embrasser. Toi si bon
pour nous tous qui nous fais don de tout ce bonheur et de ces délices!

Le camarade, debout, joignait aussi les mains, admirant les forêts et
les villes.

À cet instant, ils entendirent une musique exquise et étrange et, levant
les yeux, ils virent un grand cygne blanc planant dans l'air. Il était
si beau et chantait comme ils n'avaient encore jamais entendu chanter un
oiseau mais il s'affaiblissait de plus en plus, il pencha sa tête et
vint tomber mort à leurs pieds.

--Deux ailes magnifiques, si blanches et si grandes, cela vaut de
l'argent, je vais les emporter, dit le compagnon de route.

Il trancha d'un coup les deux ailes du cygne mort, il voulait les
conserver. Leur voyage les mena encore des lieues et des lieues
par-dessus les montagnes, enfin ils virent devant eux une grande ville
aux cent tours qui étincelaient dit le compagnon de route comme de
l'argent sous les rayons du soleil. Au centre de la ville s'élevait un
magnifique palais de marbre, à la toiture d'or rouge. Là vivait le roi.

Johannès et son camarade s'arrêtèrent hors des portes à une auberge pour
faire un brin de toilette et avoir bonne apparence en arrivant dans les
rues. L'hôtelier leur raconta que le roi était un brave homme mais que
sa fille était une très méchante princesse. Belle, elle l'était
certainement, mais à quoi bon puisqu'elle était si mauvaise, une
véritable sorcière responsable de la mort de tant de beaux princes.

Elle avait donné permission à tout le monde de prétendre à sa main.
Chacun pouvait venir, prince ou gueux, qu'importe! Mais il leur fallait
répondre à trois questions qu'elle posait. Celui qui donnerait la bonne
réponse deviendrait son époux et il régnerait sur le pays après la mort
de son père, mais celui qui ne répondrait pas était pendu ou avait la
tête tranchée.

Son père, le roi, en était profondément affligé, mais il ne pouvait lui
défendre d'être si mauvaise car il avait dit une fois pour toutes qu'il
n'aurait jamais rien à faire avec ses prétendants et qu'elle pouvait, à
ce sujet, agir à sa guise. Chaque fois que venait un prince qui briguait
la main de la princesse, il ne réussissait jamais et il était pendu ou
avait la tête tranchée quoiqu'on l'eût averti à temps et qu'il eût pu
renoncer à sa demande. Le vieux roi était si malheureux de toute cette
désolation qu'il restait, tous les ans, une journée entière à genoux
avec tous ses soldats, à prier pour que la princesse devînt bonne, mais
elle ne changeait en rien. Les vieilles femmes qui buvaient de
l'eau-de-vie la coloraient en noir avant de boire pour marquer ainsi
leur deuil... elles ne pouvaient faire davantage.

--Quelle vilaine princesse! dit Johannès, elle mériterait d'être
fouettée, cela lui ferait du bien. Si j'étais le vieux roi elle en
verrait de belles.

À cet instant, on entendit le peuple crier: «Hourra!» La princesse
passait et elle était si parfaitement belle que tous oubliaient sa
méchanceté et l'acclamaient. Douze ravissantes demoiselles vêtues de
robes de soie blanche, montées sur des chevaux d'un noir de jais,
l'accompagnaient. La princesse elle-même avait un cheval tout blanc paré
de diamants et de rubis, son costume d'amazone était tissé d'or pur et
la cravache qu'elle tenait à la main était comme un rayon de soleil. Le
cercle d'or de sa couronne semblait serti de petites étoiles du ciel et
sa cape cousue de milliers d'ailes de papillons.

Lorsque Johannès l'aperçut, son visage devint rouge comme un sang qui
coule, il put à peine articuler un mot. La princesse ressemblait
exactement à cette adorable jeune fille couronnée d'or dont il avait
rêvé la nuit de la mort de son père. Il la trouvait si belle qu'il ne
put se défendre de l'aimer. Il pensait qu'il n'était certainement pas
vrai qu'elle pût être une méchante sorcière faisant pendre ou décapiter
les gens s'ils ne devinaient pas l'énigme.

--Chacun a le droit de prétendre à sa main, même le plus pauvre des
gueux, moi je monterai au château, c'est plus fort que moi.

Tout le monde lui déconseilla de le faire. Le compagnon de route l'en
détourna également mais Johannès était d'avis que tout irait bien, il
brossa ses chaussures et son habit, lava son visage et ses mains, peigna
avec soin ses beaux cheveux blonds et partit tout seul vers la ville
pour monter au château.

--Entrez, dit le vieux roi lorsque Johannès frappa à la porte.

Le jeune homme ouvrit et le vieux roi, en robe de chambre et pantoufles
brodées, vint à sa rencontre, couronne d'or sur la tête, sceptre dans
une main et pomme d'or dans l'autre.

--Attendez! fit-il prenant la pomme d'or sous le bras pour pouvoir
tendre la main.

Mais quand il eut appris que c'était encore un prétendant, il se mit à
pleurer si fort que le sceptre et la pomme roulèrent à terre, il dut
s'essuyer les yeux.

--Renonce, disait-il, ça tournera mal pour toi comme pour tous les
autres. Viens voir ici.

Il conduisit le jeune homme dans le jardin de la princesse, absolument
terrifiant. Dans les branches des arbres pendaient trois, quatre fils de
rois qui avaient sollicité la main de la princesse mais n'avaient pu
résoudre l'énigme qu'elle leur proposait. Chaque fois que le vent
soufflait, leurs squelettes s'entrechoquaient et les petits oiseaux
épouvantés n'osaient plus venir là, des ossements humains servaient de
tuteurs pour les fleurs et, dans tous les pots, grimaçaient des têtes de
morts. Quel jardin pour une princesse!

--Tu vois, dit le vieux roi, il en ira de toi comme des autres,
maintenant que tu sais, abandonne! Tu me rends vraiment malheureux,
tout ceci me fend le coeur.

Johannès baisa la main du vieux roi affirmant que tout irait bien
puisqu'il était si amoureux de la ravissante princesse.

À ce moment, la princesse à cheval, suivie de ses dames d'honneur, entra
dans la cour du château. Ils allèrent donc au-devant d'elle pour la
saluer. Charmante, elle tendit la main au jeune homme qui l'en aima
encore davantage. Bien sûr il était impossible qu'elle fût une sorcière
vilaine et méchante ce dont tout le monde l'accusait.

Ils montèrent dans le grand salon, de petits pages offrirent des
confitures et des croquignoles, mais le vieux roi était si triste qu'il
ne pouvait rien manger. Il fut alors décidé que Johannès monterait au
château le lendemain matin, les juges et tout le conseil y siégeraient
et entendraient comment il se tirerait de l'épreuve. S'il en triomphait,
il lui faudrait revenir deux fois, mais personne encore n'avait donné de
réponse à la première question, c'est pourquoi ils avaient tous perdu la
vie. Johannès n'était nullement inquiet de ce qu'il lui arriverait, il
était au contraire joyeux, ne pensait qu'à la belle princesse et
demeurait convaincu que le bon Dieu l'aiderait. Comment? Il n'en avait
aucune idée et, de plus, ne voulait pas y penser. Il dansait tout au
long de la route en retournant à l'auberge où l'attendait son camarade.

Là, il ne tarit pas sur la façon charmante dont la princesse l'avait
reçu et sur sa beauté. Il avait hâte d'être au lendemain, de monter au
château, de tenter sa chance. Mais son camarade hochait la tête tout
triste.

--J'ai tant d'amitié pour toi, disait-il, nous aurions pu rester
ensemble longtemps encore et il me faut déjà te perdre. Pauvre cher
garçon. J'ai envie de pleurer mais je ne veux pas troubler ta joie en
cette dernière soirée qui nous reste. Soyons gais, très gais, demain
quand tu seras parti, je pourrai pleurer.

Dans la ville, le peuple avait très vite appris qu'il y avait un nouveau
prétendant et il y régnait une grande désolation.

Le théâtre était fermé, dans les pâtisseries on avait noué un crêpe noir
autour des petits cochons en sucre, le roi et les prêtres étaient à
genoux dans l'église.

Le soir, le compagnon de route prépara un grand bol de punch et dit à
son ami que maintenant il fallait être très gai et boire à la santé de
la princesse. Quand Johannès eut bu les deux verres de punch, il fut
pris d'un grand sommeil. Son camarade le prit doucement sur sa chaise et
le porta au lit, puis il prit les grandes ailes qu'il avait coupées au
cygne, les fixa fermement à ses épaules, mit dans sa poche la plus
grande des verges que lui avait données la vieille femme à la jambe
cassée, ouvrit la fenêtre et s'envola par-dessus la ville, tout droit au
château.

Le silence régnait sur la ville. Quand l'horloge sonna minuit moins le
quart, la fenêtre s'ouvrit et la princesse s'envola en grande cape
blanche avec de longues ailes noires par-dessus la ville, vers une haute
montagne. Le camarade de route se rendit invisible de sorte qu'elle ne
pouvait pas du tout le voir, il vola derrière elle et la fouetta
jusqu'au sang tout au long de la route. Quelle course à travers les airs!
Le vent s'engouffrait dans sa cape qui s'étalait de tous côtés.

--Quelle grêle! Quelle grêle! soupirait la princesse à chaque coup de
fouet qu'elle recevait. Mais c'était bien fait pour elle.

Elle atteignit enfin la montagne et frappa. Un roulement de tonnerre se
fit entendre quand la montagne s'ouvrit et la princesse entra suivie du
compagnon que personne ne pouvait voir puisqu'il était invisible. Ils
traversèrent un long corridor aux murs étincelant étrangement. C'étaient
des milliers d'araignées phosphorescentes. Ils arrivèrent ensuite dans
une grande salle construite d'argent et d'or, des fleurs rouges et
bleues larges comme des tournesols flamboyaient sur les murs, mais on ne
pouvait pas les cueillir car leurs tiges étaient d'ignobles serpents
venimeux et les fleurs du feu sortaient de leurs gueules.

Tout le plafond était tapissé de vers luisants et de chauves-souris bleu
de ciel qui battaient de leurs ailes translucides. L'aspect en était
fantastique.

Au milieu du parquet un trône était placé, porté par quatre squelettes
de chevaux dont les harnais étaient faits d'araignées rouge feu. Le
trône lui-même était de verre très blanc, les coussins pour s'y asseoir
de petites souris noires se mordant l'une l'autre la queue et, au-dessus
un dais de toiles d'araignées roses s'ornait de jolies petites mouches
vertes scintillant comme des pierres précieuses. Un vieux sorcier,
couronne d'or sur sa vilaine tête et sceptre en main, était assis sur le
trône. Il baisa la princesse au front, la fit asseoir auprès de lui sur
ce siège précieux, et la musique commença.

De grosses sauterelles noires jouaient de la guimbarde et le hibou
n'ayant pas de tambour se tapait sur le ventre. Drôle de concert! De
tout petits lutins, un feu follet à leur bonnet, dansaient la ronde dans
la salle, personne ne pouvait voir le compagnon de route placé derrière
le trône qui, lui, voyait et entendait tout. Les courtisans qui
entraient maintenant semblaient gens convenables et distingués mais pour
celui qui savait regarder, il voyait bien ce qu'ils étaient vraiment:
des manches à balai surmontés de têtes de choux auxquels la magie avait
donné la vie et des vêtements richement brodés. Cela n'avait du reste
aucune importance, ils étaient là pour le décor.

Lorsqu'on eut un peu dansé, la princesse raconta au sorcier qu'elle
avait un nouveau prétendant. Que devait-elle demander de deviner?

--Écoute, fit le sorcier, je vais te dire: tu vas prendre quelque chose
de très facile, alors il n'en aura pas l'idée. Pense à l'un de tes
souliers, il ne devinera jamais, tu lui feras couper la tête, mais
n'oublie pas, en revenant demain, de m'apporter ses yeux, je veux les
manger.

La princesse fit une profonde révérence et promit de ne pas oublier les
yeux. Alors le sorcier ouvrit la montagne et elle s'envola. Mais le
compagnon de route suivait et il la fouettait si vigoureusement qu'elle
soupirait et se lamentait tout haut sur cette affreuse grêle, elle se
dépêcha tant qu'elle put rentrer par la fenêtre dans sa chambre à
coucher. Quant au camarade, il vola jusqu'à l'auberge où Johannès
dormait encore, détacha ses ailes et se jeta sur son lit.

Johannès s'éveilla de bonne heure le lendemain matin, son ami se leva
également et raconta qu'il avait fait la nuit un rêve bien singulier à
propos de la princesse et de l'un de ses souliers. C'est pourquoi il le
priait instamment de répondre à la question de la princesse en lui
demandant si elle n'avait pas pensé à l'un de ses souliers.

--Autant ça qu'autre chose, fit Johannès. Tu as peut-être rêvé juste. En
tout cas j'espère toujours que le bon Dieu m'aidera. Je vais tout de
même te dire adieu car si je réponds de travers, je ne te reverrai plus
jamais.

Tous deux s'embrassèrent et Johannès partit à la ville, monta au
château. La grande salle était comble. Le vieux roi, debout, s'essuyait
les yeux dans un mouchoir blanc. Lorsque la princesse fit son entrée,
elle était encore plus belle que la veille et elle salua toute
l'assemblée si affectueusement, mais à Johannès elle tendit la main en
lui disant seulement: «Bonjour, toi!»

Et voilà! maintenant Johannès devait deviner à quoi elle avait pensé.
Dieu, comme elle le regardait gentiment!... Mais à l'instant où parvint
à son oreille ce seul mot: soulier, elle blêmit et se mit à trembler de
tout son corps, cependant, elle n'y pouvait rien, il avait deviné juste.
Morbleu! Comme le vieux roi fut content, il fit une culbute, il fallait
voir ça! Tout le monde les applaudit.

Le camarade de voyage ne se tint pas de joie lorsqu'il apprit que tout
avait bien marché. Quant à Johannès, il joignit les mains et remercia
Dieu qui l'aiderait sûrement encore les deux autres fois. Le lendemain
déjà il faudrait recommencer une nouvelle épreuve.

La soirée se passa comme la veille. Une fois Johannès endormi, son ami
vola derrière la princesse jusqu'à la montagne et la fouetta encore plus
fort qu'au premier voyage, car cette fois il avait pris deux verges.
Personne ne le vit et il entendit tout. La princesse devait penser à son
gant, il raconta donc cela à Johannès comme s'il s'agissait d'un rêve.
Le lendemain le jeune homme devina juste encore une fois et la joie fut
générale au château. Tous les courtisans faisaient des culbutes comme
ils avaient vu faire le roi la veille, mais la princesse restait
étendues sur un sofa, refusant de prononcer une parole.

Et maintenant, est-ce que Johannès pourrait deviner juste pour la
troisième fois? Si tout allait bien, il épouserait l'adorable
princesse, hériterait du royaume à la mort du vieux roi, mais sinon, il
perdrait la vie et le sorcier mangerait ses beaux yeux bleus.

Le soir Johannès se mit au lit de bonne heure, il fit sa prière et
s'endormit tout tranquille tandis que le compagnon de route fixait les
ailes sur son dos, le sabre à son côté, prenait avec lui les trois
verges avant de s'envoler vers le château.

La nuit était très sombre, la tempête arrachait les tuiles des toits,
les arbres dans le jardin où pendaient les squelettes ployaient comme
des joncs.

La fenêtre s'ouvrit et la princesse s'envola. Elle était pâle comme une
morte mais riait au mauvais temps, ne trouvait même pas le vent assez
violent, sa cape blanche tournoyait dans l'air, mais le camarade la
fouettait de ses trois verges si fort que le sang tombait en gouttes sur
la terre et qu'elle n'avait presque plus la force de voler. Enfin elle
atteignit la montagne.

--Il grêle et il vente, dit-elle, je ne suis jamais sortie dans une
pareille tempête.

--Des meilleures choses on a parfois de trop, répondit le sorcier.

Elle lui raconta que Johannès avait encore deviné juste la deuxième
fois, s'il en était de même demain, il aurait gagné et elle ne pourrait
plus jamais venir voir le sorcier dans la montagne, jamais plus réussir
de ces tours de magie qui lui plaisaient. Elle en était toute triste et
inquiète.

--Il ne faut pas qu'il devine, répliqua le sorcier. Je vais trouver une
chose à laquelle il n'aura jamais pensé, ou alors il est un magicien
plus fort que moi. Mais d'abord soyons gais.

Il prit la princesse par les deux mains et la fit virevolter à travers
la salle avec tous les petits lutins et les feux follets qui se
trouvaient là, les rouges araignées couraient aussi joyeuses le long des
murs, les fleurs de feu étincelaient, le hibou battait son tambour, les
grillons crissaient et les sauterelles noires soufflaient dans leur
guimbarde. Ça, ce fut un bal diabolique.

Lorsqu'ils eurent assez dansé, le temps était venu pour la princesse de
rentrer au château où l'on pourrait s'apercevoir de son absence, le
sorcier voulut l'accompagner afin de rester ensemble jusqu'au bout.

Alors ils s'envolèrent à travers l'orage et le compagnon de route usa
ses trois verges sur leur dos. Jamais le sorcier n'était sorti sous une
pareille grêle. Devant le château, il dit adieu à la princesse et lui
murmura tout doucement à l'oreille: «Pense à ma tête», mais le
compagnon l'avait entendu et à l'instant où la princesse se glissait par
la fenêtre dans sa chambre et que le sorcier s'apprêtait à s'en
retourner, il le saisit par sa longue barbe noire et trancha de son
sabre sa hideuse tête de sorcier au ras des épaules, si bien que le
sorcier lui-même n'y vit rien. Il jeta le corps aux poissons dans le lac
mais la tête, il la trempa seulement dans l'eau puis la noua dans son
grand mouchoir de soie, l'apporta à l'auberge et se coucha.

Le lendemain matin, il donna à Johannès le mouchoir, mais le pria de ne
pas l'ouvrir avant que la princesse ne demande à quoi elle avait pensé.

Il y avait foule dans la grande salle du château où les gens étaient
serrés comme radis liés en botte. Le conseil siégeait dans les fauteuils
toujours garnis de leurs coussins moelleux, le vieux roi portait des
habits neufs, le sceptre et la couronne avaient été astiqués, toute la
scène avait grande allure mais la princesse, toute pâle, vêtue d'une
robe toute noire, semblait aller à un enterrement.

--À quoi ai-je pensé? demanda-t-elle à Johannès.

Il s'empressa d'ouvrir le mouchoir et recula lui-même très effrayé en
apercevant la hideuse tête du sorcier. Un frémissement courut dans
l'assistance.

Quant à la princesse, assise immobile comme une statue, elle ne pouvait
prononcer une parole. Finalement elle se leva et tendit sa main au jeune
homme. Sans regarder à droite ni à gauche, elle soupira faiblement:

--Maintenant tu es mon seigneur et maître! Ce soir nous nous marierons.

--Ah! que je suis content, dit le roi. C'est ainsi que nous ferons.

Tout le peuple criait: «Hourra!» La musique de la garde parcourait
les rues, les cloches sonnaient et les marchandes enlevaient le crêpe
noir du cou de leurs cochons de sucre puisqu'on était maintenant tout à
la joie. Trois boeufs rôtis entiers fourrés de canards et de poulets,
furent servis au milieu de la grand-place. Chacun pouvait s'en découper
un morceau, des fontaines publiques jaillissait, à la place de l'eau, un
vin délicieux, et si l'on achetait un craquelin chez le boulanger, il
vous donnait en prime six grands pains mollets.

Le soir toute la ville fut illuminée, les soldats tirèrent le canon, les
gamins faisaient partir des pétards, on but et on mangea, on trinqua et
on dansa au château. Les nobles seigneurs et les jolies demoiselles
dansaient ensemble, on les entendait chanter de très loin:


    _On voit ici tant de belles filles_
    _Qui ne demandent qu'à danser_
    _Au son de la marche du tambour._
    _Tournez jolies filles, tournez encore_
    _Dansez et tapez des pieds_
    _Jusqu'à en user vos souliers._


Cependant la princesse était encore une sorcière, elle n'aimait pas
Johannès le moins du monde, le compagnon de route s'en souvint
heureusement. Il donna trois plumes de ses ailes de cygne à Johannès
avec une petite fiole contenant quelques gouttes et il lui recommanda de
faire placer un grand baquet plein d'eau auprès du lit nuptial. Lorsque
la princesse voudrait monter dans son lit, il lui conseilla de la
pousser un peu pour la faire tomber dans l'eau où il devrait la plonger
trois fois, après y avoir jeté les trois plumes et les gouttes. Alors
elle serait délivrée du sortilège et l'aimerait de tout son coeur.

Johannès fit tout ce que le compagnon lui avait conseillé. La princesse
cria très fort lorsqu'il la plongea sous l'eau: la première fois, elle
se débattait dans ses mains sous la forme d'un grand cygne noir aux yeux
étincelants, lorsque pour la deuxième fois il la plongea dans le baquet,
elle devint un cygne blanc avec un seul cercle noir autour du cou.
Johannès pria Dieu et, pour la troisième fois, il plongea complètement
l'oiseau. À l'instant, elle redevint une charmante princesse encore plus
belle qu'auparavant. Elle le remercia avec des larmes dans ses beaux
yeux de l'avoir délivrée de l'ensorcellement.

Le lendemain matin, le vieux roi vint avec toute sa cour et le défilé
des félicitations dura toute la journée. En tout dernier s'avança le
compagnon de voyage, son bâton à la main et son sac au dos. Johannès
l'embrassa mille fois, lui demanda instamment de ne pas s'en aller, de
rester auprès de lui puisque c'était à lui qu'il devait tout son
bonheur.

Le compagnon de route secoua la tête et lui répondit doucement, avec
grande amitié:

--Non, non, maintenant mon temps est terminé, je n'ai fait que payer ma
dette. Te souviens-tu du mort que deux mauvais garçons voulaient
maltraiter? Tu leur as donné alors tout ce que tu possédais pour qu'ils
le laissent en repos dans sa tombe. Ce mort, c'était moi.

Ayant parlé, il disparut.

Le mariage dura tout un mois. Johannès et la princesse s'aimaient
d'amour tendre, le vieux roi vécut de longs jours heureux, il laissait
leurs tout petits enfants monter à cheval sur son genou et même jouer
avec le sceptre. Et Johannès régnait sur tout le pays.




Le concours de saut


La puce, la sauterelle et l'oie sauteuse voulurent une fois voir
laquelle savait sauter le plus haut. Elles invitèrent à cette
compétition le monde entier et tous les autres qui avaient envie de
venir, et ce furent trois sauteurs de premier ordre qui se présentèrent.

--Je donnerai ma fille à celui qui sautera le plus haut, dit le roi, il
serait mesquin de faire sauter ces personnes pour rien. La puce s'avança
la première; elle se présentait bien et saluait à la ronde, car elle
avait en elle du sang de demoiselle et l'habitude de ne fréquenter que
des humains, ce qui donne de l'aisance. Ensuite vint la sauterelle,
sensiblement plus lourde, mais qui avait tout de même de l'allure et
portait un uniforme vert qu'elle avait de naissance. Elle disait de plus
qu'elle était d'une très ancienne famille d'Égypte et qu'elle était fort
considérée ici. On l'avait prise dans les champs et déposée directement
dans un château de cartes à trois étages, tous les trois bâtis de cartes
à figures, l'envers tourné vers l'intérieur, on y avait découpé des
portes et des fenêtres, même dans le corps de la dame de coeur.

--Je chante si bien, dit-elle, que seize grillons du pays qui crient
depuis l'enfance et qui n'ont même pas eu de châteaux de cartes, en
m'entendant, en ont encore maigri de dépit. Toutes les deux, aussi bien
la puce que la sauterelle, se faisaient valoir de leur mieux et
pensaient bien pouvoir épouser une princesse. L'oie sauteuse ne dit
rien, mais on assurait qu'elle n'en pensait pas moins, et quand le chien
de la cour l'eut seulement flairée, il se porta garant qu'elle était de
bonne famille. Le vieux conseiller qui avait reçu trois décorations
uniquement pour se taire affirma que l'oie sauteuse avait un don
divinatoire, que l'on pouvait voir sur son dos si l'hiver serait doux ou
rigoureux, ce que l'on ne peut même pas voir sur le dos du rédacteur de
l'almanach qui prédit l'avenir.

--Bon, bon, je ne dis rien, dit le vieux roi, mais j'ai quand même ma
petite idée. Maintenant, c'était le moment de sauter.... La puce sauta
si haut que personne ne put la voir; le public soutint qu'elle n'avait
pas sauté du tout, ce qui était une calomnie. La sauterelle sauta moitié
moins haut, mais en plein dans la figure du roi qui dit que c'était
dégoûtant. L'oie sauteuse resta longtemps immobile, elle hésitait.
Chacun pensait qu'elle ne savait pas sauter du tout.

--Pourvu qu'elle n'ait pas pris mal, dit le chien de cour, et il la
flaira encore un peu. Alors, paf! elle fit un petit saut maladroit,
droit sur les genoux de la princesse, laquelle était assise sur un
tabouret bas en or. Alors le roi déclara:

--Le saut le plus élevé, c'est de sauter sur les genoux de ma fille car
cela dénote une certaine finesse et il faut de la tête pour en avoir eu
l'idée. L'oie sauteuse a montré qu'elle avait de la tête et du ressort
sous le front. Et elle eut la princesse.

--C'est pourtant moi qui aie sauté le plus haut, dit la puce. Mais peu
importe! Qu'elle garde sa carcasse d'oie avec sa baguette et sa
boulette de poix. J'ai sauté le plus haut, mais il faut en ce monde un
corps énorme pour que les gens puissent vous voir. Et la puce alla
prendre du service dans une armée étrangère en guerre où l'on dit
qu'elle fut tuée. La sauterelle alla se poser dans le fossé et médita
sur la façon dont vont les choses en ce monde. Elle aussi se disait:

--Il faut du corps, il faut du corps.... Elle reprit sa chanson si
particulière et si triste où nous avons puisé cette histoire, qui n'est
peut-être que mensonge, même si elle est imprimée dans un livre. L'oie
sauteuse n'est pas un animal, c'est un jouet. Les enfants danois, à
l'époque d'Andersen, s'amusaient à prendre la carcasse d'une oie que
l'on avait mangée en famille. Ils reliaient les deux côtés du sternum
par une ficelle double dans laquelle ils inséraient un bâtonnet. Plus
ils tournaient le bâtonnet, plus les deux ficelles se tordaient, et,
lorsqu'au bout d'un moment, ils lâchaient le bâtonnet, les ficelles, en
se détordant subitement, faisaient sauter la carcasse plus ou moins
haut.




Le coq de poulailler et le coq de girouette


Il était une fois deux coqs, un sur le tas de fumier, l'autre sur le
toit, et ils étaient aussi prétentieux l'un que l'autre. Mais lequel des
deux était le plus utile? Dites ce que vous en pensez... nous ne
changerons pas d'avis pour autant.

La basse-cour était séparée du reste de la cour par un grillage. Là il y
avait un tas de fumier et là poussait un grand concombre. Il savait bien
qu'il était en fait une plante de serre.

--Cela dépend des origines, se disait le concombre. Tout le monde ne
peut pas être un concombre, d'autres créatures doivent également
exister. Les poules, les canards et tous les habitants de la cour
voisine sont aussi des êtres vivants. J'observe le coq du poulailler
lorsqu'il est assis sur la clôture. Il est autrement plus important que
le coq de girouette qui est, il est vrai, très haut perché, mais ne sait
même pas piailler et encore moins coqueriquer. Il n'a ni poules ni
poussins, ne pense qu'à lui et transpire en plus le vert-de-gris. Par
contre, notre coq, lui est un coq! Regardez-le comment il marche, c'est
presque de la danse! Et on l'entend partout. Quel clairon! Oh, s'il
voulait venir ici, s'il voulait me manger tout entier, avec les feuilles
et la tige, ce serait une bien belle mort.

La nuit, un terrible orage arriva. La poule avec ses poussins ainsi que
le coq s'abritèrent. La bourrasque fit tomber avec fracas la clôture
entre les deux cours. Des tuiles tombèrent du toit mais le coq de
girouette était bien assis et ne tourna même pas. Il ne tournait pas,
malgré son jeune âge. C'était un coq fraîchement coulé mais très pondéré
et réfléchi. Il était né vieux. Il n'était pas comme tous ces oiseaux du
ciel, les moineaux et les hirondelles qu'il méprisait, «oiseaux qui
piaulent et sont, de surcroît, très ordinaires».

--Les pigeons sont grands, luisants et brillants comme la nacre, ils
ressemblent même à des coqs de girouette. Mais ils sont gros et bêtes,
né pensent qu'à s'empiffrer et sont très ennuyeux, disait le coq de
girouette.

Les oiseaux migrateurs lui rendaient parfois visite. Ils lui parlaient
des pays lointains, des vols en bandes, lui racontaient des histoires de
brigands et leurs aventures avec les rapaces. La première fois, c'était
nouveau et intéressant, mais plus tard le coq comprit qu'ils se
répétaient et racontaient toujours la même chose. Ils l'ennuyaient, tout
l'ennuyait, on ne pouvait parler avec personne, tout le monde était
inintéressant et lassant.

--Le monde ne vaut rien! déclarait-il. Tout cela n'a aucun sens!

Le coq de girouette était, comme on dit, blasé et c'est pourquoi il
aurait été certainement un ami plus intéressant pour le concombre s'il
s'en était douté. Mais celui-ci n'avait d'yeux que pour le coq de
poulailler, qui justement marchait à ce moment vers lui.

La clôture gisait par terre et l'orage était passé.

--Comment avez-vous trouvé mon cri de coq? demanda le coq aux poules et
aux poussins; il était un peu rauque et manquait d'élégance.

Les poules et les poussins passèrent sur le tas de fumier et le coq les
suivit.

--OEuvre de la Nature! dit-il au concombre. Ces quelques mots
convainquirent le concombre que le coq avait de l'éducation et il en
oublia même que le coq était en train de le picorer et de le manger.
--Quelle belle mort!

Les poules accoururent, les poussins accoururent et vous le savez bien,
dès que l'un se met à courir les autres font de même. Les poules
caquetaient, les poussins caquetaient et regardaient le coq avec
admiration. Ils en étaient fiers, il était de leur famille.

--Cocorico! chanta-t-il. Les poussins deviendront bientôt de grandes
poules, il me suffit d'en parler à la basse-cour du monde.

Et les poules caquetèrent et les poussins piaillèrent.

Le coq leur annonça la grande nouvelle.

--Un coq peut pondre un oeuf! Et savez-vous ce qu'il y a dans un tel
oeuf? Un basilic! Personne ne supporte le regard d'un basilic! Les
hommes le savent, vous le savez aussi, et maintenant vous savez tout ce
que j'ai en moi! Je suis un gaillard, je suis le meilleur coq de toutes
les basses-cours du monde!

Et le coq agita ses ailes, secoua sa crête et chanta. Toutes les poules
et tous les poussins en eurent froid dans le dos. Et ils étaient très
fiers d'avoir un tel gaillard dans la famille, le meilleur coq de toutes
les basses-cours du monde. Les poules caquetèrent, les poussins
piaillèrent pour que même le coq de girouette les entende. Et il les
entendit, mais cela ne le fit même pas bouger.

--Tout cela n'a aucun sens, se dit le coq de girouette. Jamais le coq de
girouette ne pondra un oeuf et je n'en ai pas envie. Si je voulais, je
pourrais pondre un oeuf de vent, un oeuf pourri, mais le monde n'en vaut
même pas la peine. Tout cela est inutile!... Maintenant, je n'ai même
plus envie d'être perché là!

Et le coq se détacha du toit. Mais il ne tua pas le coq de poulailler
même si «c'était ce qu'il voulait», affirmèrent les poules. Et quel
enseignement en tirerons-nous?

--Il vaut mieux chanter que d'être blasé et se briser!




Les coureurs


Un prix, deux prix même, un premier et un second, furent un jour
proposés pour ceux qui montreraient la plus grande vélocité.

C'est le lièvre qui obtint le premier prix.

--Justice m'a été rendue, dit-il; du reste, j'avais assez de parents et
d'amis parmi le jury, et j'étais sûr de mon affaire. Mais que le
colimaçon ait reçu le second prix, cela, je trouve que c'est presque une
offense pour moi.

--Du tout, observa le poteau, qui avait figuré comme témoin lors de la
délibération du jury; il fallait aussi prendre en considération la
persévérance et la bonne volonté: c'est ce qu'ont affirmé plusieurs
personnes respectables, et j'ai bien compris que c'était équitable. Le
colimaçon, il est vrai, a mis six mois pour se traîner de la porte au
fond du jardin, et les autres six mois pour revenir jusqu'à la porte;
mais, pour ses forces c'est déjà une extrême rapidité; aussi dans sa
précipitation s'est-il rompu une corne en heurtant une racine. Toute
l'année, il n'a pensé qu'à la course et, songez donc, il avait le poids
de sa maison sur son dos. Tout cela méritait récompense et voilà
pourquoi on lui a donné le second prix.

--On aurait bien pu m'admettre au concours, interrompit l'hirondelle. Je
pense que personne ne fend l'air, ne vire, ne tourne avec autant
d'agilité que moi. J'ai été au loin, à l'extrémité de la terre. Oui, je
vole vite, vite, vite.

--Oui, mais c'est là votre malheur, répliqua le poteau. Vous êtes trop
vagabonde, toujours par monts et par vaux. Vous filez comme une flèche à
l'étranger quand il commence à geler chez nous. Vous n'avez pas de
patriotisme.

--Mais, dit l'hirondelle, si je me niche pendant l'hiver dans les
roseaux des tourbières, pour y dormir comme la marmotte tout le temps
froid, serai-je une autre fois admise à concourir?

--Oh, certainement! déclara le poteau. Mais il vous faudra apporter une
attestation de la vieille sorcière qui règne sur les tourbières, comme
quoi vous aurez passé réellement l'hiver dans votre pays et non dans les
pays chauds à l'étranger.

--J'aurais bien mérité le premier prix et non le second, grommela le
colimaçon. Je sais une chose: ce qui faisait courir le lièvre comme un
dératé, c'est la pure couardise; partout, il voit des ennemis et du
danger. Moi, au contraire, j'ai choisi la course comme but de ma vie, et
j'y ai gagné une cicatrice honorable. Si, donc, quelqu'un était digne du
premier prix, c'était bien moi. Mais je ne sais pas me faire valoir,
flatter les puissants.

--Écoutez, dit la vieille borne qui avait été membre du jury, les prix
ont été adjugés avec équité et discernement. C'est que je procède
toujours avec ordre et après mûre réflexion. Voilà déjà sept fois que je
fais partie du jury, mais ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai fait admettre
mon avis par la majorité.

«Cependant chaque fois je basais mon jugement sur des principes. Tenez,
admirez mon système. Cette fois, comme nous étions le 12 du mois, j'ai
suivi les lettres de l'alphabet depuis l'_a_, et j'ai compté jusqu'à
douze; j'étais arrivé à _l_: C'était donc au lièvre que revenait le
premier prix. Quant au second, j'ai recommencé mon petit manège; et,
comme il était trois heures au moment du vote, je me suis arrêté au _c_
et j'ai donné mon suffrage au colimaçon. La prochaine fois, si on
maintient les dates fixées, ce sera l'_f_ qui remportera le premier prix
et le _d_ le second. En toutes choses, il faut de la régularité et un
point de départ fixe.

--Je suis bien de votre avis, dit le mulet; et si je n'avais pas été
parmi le jury, je me serais donné ma voix à moi-même. Car enfin, la
vélocité n'est pas tout; il y a encore d'autres qualités, dont il faut
tenir compte: par exemple, la force musculaire qui me permet de porter
un lourd fardeau tout en trottant d'un bon pas. De cela, il n'était pas
question étant donné les concurrents. Je n'ai pas non plus pris en
considération la prudence, la ruse du lièvre, son adresse.

«Ce qui m'a surtout préoccupé, c'était de tenir compte de la beauté,
qualité si essentielle. À mérite égal, m'étais-je dit, je donnerai le
prix au plus beau. Or qu'y a-t-il au monde de plus beau que les longues
oreilles du lièvre, si mobiles, si flexibles? C'est un vrai plaisir que
de les voir retomber jusqu'au milieu du dos; il me semblait que je me
revoyais tel que j'étais aux jours de ma plus tendre enfance. De cela,
il n'était pas question étant donné les concurrents. Je n'ai pas non
plus pris en considération la prudence, la ruse du lièvre, son adresse.

--Pst! dit la mouche, permettez-moi une simple observation. Des
lièvres, moi qui vous parle, j'en ai rattrapé pas mal à la course. Je me
place souvent sur la locomotive des trains; on y est à son aise pour
juger de sa propre vélocité. Naguère, un jeune levraut des plus
ingambes, galopait en avant du train; j'arrive et il est bien forcé de
se jeter de côté et de me céder la place. Mais il ne se gare pas assez
vite et la roue de la locomotive lui enlève l'oreille droite. Voilà ce
que c'est que de vouloir lutter avec moi. Votre vainqueur, vous voyez
bien comme je le battrais facilement; mais je n'ai pas besoin de prix,
moi.

--Il me semble cependant, pensa l'églantine, il me semble que c'est le
rayon de soleil qui aurait mérité de recevoir le premier prix d'honneur
et aussi le second. En un clin d'oeil, il fait l'immense trajet du
soleil à la terre, et il y perd si peu de sa force que c'est lui qui
anime toute la nature. C'est à lui que moi, et les roses, mes soeurs,
nous devons notre éclat et notre parfum. La haute et savante commission
du jury ne paraît pas s'en être doutée. Si j'étais rayon de soleil, je
leur lancerais un jet de chaleur qui les rendrait tout à fait fous. Mais
je n'irai pas critiquer tout haut leur arrêt. Du reste, le rayon de
soleil aura sa revanche; il vivra plus longtemps qu'eux tous.

--En quoi consiste donc le premier prix? Fit tout à coup le ver de
terre.

--Le vainqueur, répondit le mulet, a droit, sa vie durant, d'entrer
librement dans un champ de choux et de s'y régaler à bouche que veux-tu.
C'est moi qui ai proposé ce prix. J'avais bien deviné que ce serait le
lièvre qui l'emporterait, et alors j'ai pensé tout de suite qu'il
fallait une récompense qui lui fût de quelque utilité. Quant au
colimaçon, il a le droit de rester tant que cela lui plaira sur cette
belle haie et de se gorger d'aubépine, fleurs et feuilles. De plus, il
est dorénavant membre du jury; c'est important pour nous d'avoir dans
la commission quelqu'un qui, par expérience connaisse les difficultés du
concours. Et, à en juger d'après notre sagesse, certainement l'histoire
parlera de nous.




Le crapaud


Le puits était très profond et par conséquent la corde était longue, qui
servait à monter le seau plein d'eau. Quand ce seau arrivait jusqu'à la
margelle, on avait bien du mal à l'y poser, tant le vent était violent.
Jamais le soleil ne descendait assez bas dans ce puits pour se mirer
dans l'eau, mais aussi loin qu'atteignaient ses rayons, les pierres
étaient couvertes d'une maigre verdure.

Une famille de crapauds vivait dans le puits. Ils étaient nouveaux
venus, puisque c'est la vieille grand-mère--encore vivante--qui y
était arrivée, la tête la première. Les grenouilles vertes, établies là
depuis bien plus longtemps, et qui nageaient de tous côtés dans l'eau,
les considéraient comme des invités de passage, mais voyaient bien
qu'ils étaient un peu de leur espèce.

Les crapauds avaient décidé de rester là, ils se plaisaient à vivre «au
sec», comme ils disaient des pierres humides.

La mère crapaude avait fait un vrai voyage, et elle s'était trouvée
justement dans le seau au moment où quelqu'un le remontait, mais la
subite lumière du jour l'éblouit; elle tomba du seau, droit dans l'eau,
avec un «plouf» si terrifiant qu'elle dut rester trois jours couchée,
les reins presque brisés. C'est ainsi qu'elle était arrivée là. Elle ne
pouvait raconter grand-chose sur le monde extérieur, mais elle savait
--et elle le fit savoir à tous--que le puits n'était pas le monde
entier. Mère crapaude aurait pu raconter davantage, mais si les
grenouilles la questionnaient, elle ne répondait jamais, alors elles ne
questionnaient plus.

--Comme elle est grosse et horrible, laide et répugnante, disaient les
jeunes grenouilles vertes, et ses petits deviendront exactement comme
elle.

--C'est possible, répondait la mère crapaude, mais l'un d'eux a une
pierre précieuse dans la tête, ou bien je l'ai moi-même.

Les grenouilles vertes écoutaient ce propos, les yeux ronds de surprise,
mais comme elles ne désiraient pas en savoir davantage, elles tournèrent
le dos à la vieille et plongèrent jusqu'au fond de l'eau.

Les jeunes crapauds, au contraire, allongeaient leurs pattes de derrière
par pure fierté, chacun d'eux croyant avoir la pierre précieuse, ils
tenaient la tête raide et parfaitement immobile. Ils finirent cependant
par se demander de quoi ils devaient être fiers et ce que c'était au
juste qu'une pierre précieuse.

--C'est un bijou, répondit la mère crapaude, si beau et si précieux, que
je ne peux même pas le décrire. On le porte pour son propre plaisir et
les autres vous l'envient. Mais ne me demandez plus rien, je ne
répondrai pas.

--Je suis sûr que ce n'est pas moi qui ai ce bijou, dit le plus petit
crapaud qui était aussi laid que possible; pourquoi, parmi tous,
aurai-je quelque chose d'aussi splendide? Et si cela devait déplaire
aux autres, je n'en aurais aucun plaisir. Non, tout ce que je désire,
c'est seulement de pouvoir un jour monter jusqu'à la margelle du puits
et regarder au-dehors, ce doit être magnifique!

--Reste bien tranquille où tu es, répliqua la vieille, tu connais le
coin et sais ce qu'il vaut. Prends bien garde au seau, il pourrait
t'écraser. Et si tu réussis à y entrer, tu peux en retomber et tout le
monde n'a pas comme moi la chance de survivre à une pareille chute avec
ses quatre membres entiers--et tous ses oeufs.

--Couac, dit le petit, ce qui répond à Oh! Oh!

Il avait un immense désir d'être assis sur la margelle du puits et de
regarder au-dehors, une vraie nostalgie de la verdure de là-haut. Le
lendemain matin, comme on remontait le seau plein d'eau, le seau, par
hasard, s'arrêta un instant juste devant la pierre sur laquelle était
assis le petit crapaud; celui-ci trembla, mais sauta dans le seau et
tomba tout au fond.

En haut du puits, il fut vidé en même temps que l'eau.

--Quelle horreur, cria un garçon qui se trouvait là, je n'en ai jamais
vu d'aussi laid.

Et il lui allongea un coup de sabot.

Le petit crapaud aurait été complètement écrasé s'il ne s'était vite
caché au milieu des hautes orties.

Il était assis là et regardait les tiges serrées et il regardait aussi
vers le ciel, le soleil brillait sur les feuilles transparentes, il
avait l'impression que nous éprouvons, nous autres hommes, en pénétrant
dans une grande forêt où le soleil luit entre les branches et les
feuilles des arbres.

--C'est bien mieux ici que dans le puits, dit le petit crapaud.
J'aimerais y rester toute ma vie.

Il resta là une heure--et même deux.

«Je me demande ce qu'il peut y avoir dehors, pensa-t-il. Puisque je
suis venu jusqu'ici, il faut que je continue.»

Il sautilla aussi vite qu'il le put et arriva sur une route où le soleil
brillait, mais où la poussière tomba, épaisse, sur son dos, tandis qu'il
traversait la route.

--Je suis vraiment au sec, ici, peut-être un peu trop. J'ai des
démangeaisons.

Il sauta jusqu'au fossé où poussaient des myosotis et des spirées et que
bordait une haie de sureau et d'aubépine, le long de laquelle grimpaient
des liserons blancs. Que de couleurs de tous côtés! Un papillon vint à
passer, le crapaud le prit pour une fleur qui s'était détachée pour voir
le monde. Cela lui parut tout naturel.

«Si je pouvais seulement m'envoler comme lui, pensa le petit crapaud.
Couac, ce serait merveilleux.»

Il demeura huit jours et huit nuits dans le fossé où il ne manquait
certes pas de nourriture. Au neuvième jour, il se dit:

«Il faut vraiment que je continue, mais que pourrai-je trouver de mieux
qu'ici. Peut-être un autre petit crapaud ou quelques grenouilles vertes.»

La nuit précédente, il avait entendu dans l'air des bruits semblant
indiquer qu'il avait quelques cousins dans le voisinage.

«Que c'est bon de vivre, de sortir du puits, et se reposer dans le
fossé humide. Mais il faut continuer, essayer de trouver un petit
crapaud ou quelques grenouilles. Ils me manquent. C'est donc que la
nature ne suffit pas.»

Il traversa un champ et arriva à une mare entourée de joncs. Il regarda
les joncs avec intérêt et s'aperçut qu'il y avait là des grenouilles.

--C'est peut-être trop mouillé pour vous, lui dirent-elles. Êtes-vous un
mâle ou une femelle? Qu'importe! vous êtes en tout cas le bienvenu.

Cette nuit-là, le petit crapaud fut invité à un concert familial, grand
enthousiasme et voix faibles. On ne servit rien à manger, mais à boire à
profusion, tout l'étang si l'on voulait... ou pouvait!

--Maintenant, allons plus loin, se dit le petit crapaud; quelque chose
le poussait à chercher toujours mieux.

Il vit les étoiles, grandes et brillantes; il vit la lune, il vit le
soleil se lever et monter de plus en plus haut dans le ciel.

--Je suis toujours dans un puits, plus grand peut-être, mais puits tout
de même. Il faut monter plus haut, je suis inquiet et sens une étrange
nostalgie.

Quand il y eut pleine lune, la pauvre petite bête se dit:

«C'est peut-être un seau que l'on descend et où je dois sauter pour
arriver ensuite plus haut, ou, peut-être, le soleil est-il un immense
seau, combien grand et lumineux! Nous pourrions tous y trouver place,
il me faut en attendre l'occasion. Comme ma tête me semble claire et
brillante, je ne crois pas qu'un bijou puisse briller davantage. La
pierre précieuse, je ne l'ai sûrement pas, mais je ne pleure pas pour
cela, non, allons plus haut, toujours plus près de cette lumière
étincelante où tout est joie! J'en ai un grand désir et en même temps
de l'effroi. C'est un immense pas que je me prépare à faire, mais il est
nécessaire. En avant, droit vers la route!»

Il fit quelques pas, à sa manière d'animal rampant, et se trouva sur la
route. Des gens vivaient là; il y avait des jardins fleuris et des
potagers. Il se reposa devant un carré de choux.

--Quelle variété de créatures que je n'ai jamais vues! Comme le monde
est grand et beau. Mais il faut le parcourir et ne pas rester à la même
place. Et il sauta dans le carré de choux.

--Que c'est beau!

--Je le sais bien, dit une chenille verte couchée sur une feuille de
chou. Ma feuille est la plus large de toutes, elle cache la moitié de
l'univers, mais je me passe fort bien de cette moitié-là.

Des poules arrivaient et couraient dans le potager. La première avait
bonne vue. Apercevant la chenille sur la feuille, elle lui donna un coup
de bec. La chenille tomba à terre où elle se tortillait. La poule
l'examina de côté, d'abord d'un oeil puis de l'autre, car elle ne savait
ce que signifiaient ces contorsions.

«Il n'arrivera à rien de bon», se dit la poule en se préparant à lui
donner un autre coup de bec.

Le petit crapaud en fut si effrayé qu'il rampa droit devant elle.

«Ah! il est accompagné, se dit la poule. Quelle horrible créature
rampante!»

Et elle s'en alla disant:

--Ces petites bouchées vertes ne m'intéressent pas, cela ne fait que
vous chatouiller dans la gorge.

Les autres poules furent du même avis et toutes s'en allèrent.

--M'en voilà débarrassée, dit la chenille. Heureusement, j'ai de la
présence d'esprit. Mais comment vais-je remonter sur ma feuille. Où
est-elle?

Le petit crapaud s'approcha d'elle pour lui exprimer sa sympathie et lui
dire qu'il était tout heureux d'avoir chassé la poule par sa laideur.

--Que voulez-vous dire? demanda la chenille. Je m'en suis débarrassée
moi-même en me tortillant. Vous êtes vraiment affreux à regarder. Et, en
tout cas, j'ai le droit de rester à ma place. Je sens déjà l'odeur du
chou, voici ma feuille. Rien n'est plus beau que ce qui vous appartient.
Mais il faut que je monte plus haut.

--Oui, plus haut, dit le crapaud. Elle a les mêmes sentiments que moi,
mais elle n'est pas de bonne humeur aujourd'hui, ce doit être le choc.
Nous souhaitons tous monter plus haut.

Le père cigogne était debout dans son nid sur le toit du paysan et
claquait du bec, la mère cigogne également.

--Comme ils habitent haut, pensa le crapaud. Pourrait-on monter si haut?

Deux jeunes étudiants vivaient à la ferme, l'un était un poète et
l'autre un naturaliste. L'un chantait dans ses écrits toutes les
créations de Dieu qui se reflétaient dans son coeur, l'autre s'emparait
du fait lui-même et l'examinait comme une vaste opération mathématique;
il soustrayait, multipliait, désirant connaître à fond les problèmes et
en parler avec sa raison et son enthousiasme. Tous deux étaient d'un bon
naturel et très gais.

--Regarde! voilà un beau spécimen de crapaud, là-bas, disait le
naturaliste. Je veux le mettre dans l'alcool.

--Oh! mais tu en as déjà deux, répliquait le poète. Laisse-le jouir de
la vie.

--Mais il est si joliment laid, dit l'autre.

--Évidemment, si nous pouvions trouver la pierre philosophale dans sa
tête, je vous aiderais volontiers à le disséquer.

--La pierre philosophale, répliqua son ami, tu t'y connais donc en
histoire naturelle?

--Mais ne trouves-tu pas que c'est très beau cette croyance populaire
qui veut que le crapaud, le plus laid des animaux, possède souvent dans
sa tête le plus précieux des joyaux?

C'est tout ce qu'entendit le crapaud et il n'en avait compris que la
moitié. Les deux amis s'éloignèrent et il échappa au bocal d'alcool.

«Eux aussi parlaient de pierre précieuse. Que je suis content de ne pas
l'avoir, sans quoi quelque chose de très désagréable aurait pu
m'arriver.»

Le jacassement du père cigogne se fit entendre sur le toit de la ferme.
Il faisait une conférence à sa famille et lançait de mauvais regards aux
deux jeunes gens.

--Les hommes sont les animaux les plus infatués d'eux-mêmes. Écoutez
leurs jacassements précipités, et ils ne savent même pas les articuler
convenablement. Ils sont si fiers de leur don de parole, de leur
langage. Et quel étrange langage, à quelques jours de vol d'une cigogne
ils ne se comprennent plus les uns les autres. Nous, au contraire, nous
pouvons nous faire comprendre partout, même en Égypte. Et ils ne savent
même pas voler. Pour voyager un peu vite, ils ont inventé ce qu'ils
appellent le «chemin de fer» et souvent ils y sont blessés. J'ai des
frissons le long du corps et mon bec commence à trembler quand j'y
pense. Le monde pourrait très bien durer sans les hommes. Ils ne nous
manqueraient certes pas, aussi longtemps que nous aurons des vers de
terre et des grenouilles.

«Voilà un beau discours, pensa le petit crapaud. Quel grand homme et
comme il siège haut! Et comme il nage bien», s'écria-t-il quand le
père cigogne étendit ses ailes et s'élança dans les airs.

La mère cigogne se mit alors à parler à ses petits, dans le nid, du pays
appelé Égypte, des eaux du Nil, et de tous les magnifiques marais que
l'on trouve dans ce pays lointain. Tout ceci était nouveau pour le petit
crapaud et l'intéressait vivement.

--Il faut que j'aille en Égypte, dit-il. Si seulement la cigogne ou l'un
des petits voulait bien m'emmener, je lui ferai une politesse le jour de
ses noces. N'importe comment, je trouverai moyen d'aller en Égypte. Que
je suis heureux! Le désir que j'éprouve rend certainement plus heureux
que la pierre précieuse dans la tête.

Et c'était justement lui, qui avait le joyau: l'éternel désir de
s'élever plus haut, toujours plus haut, il rayonnait de joie et d'amour
de la vie.

À ce moment, le père cigogne descendit en vol plané; il avait aperçu le
crapaud dans l'herbe et il se saisit de lui sans aucune douceur. Il
serrait le bec, ses grandes ailes battaient avec bruit, ce n'était pas
du tout agréable, mais le petit crapaud savait qu'il montait très haut,
vers l'Égypte, c'est pourquoi ses yeux brillaient et lançaient des
étincelles.

--Couac! couac!

Mort était le petit crapaud. Et que devenaient les étincelles? Les
rayons du soleil emportèrent le joyau qui était dans la tête du petit
animal.




Les cygnes sauvages


Bien loin d'ici, là où s'envolent les hirondelles quand nous sommes en
hiver, habitait un roi qui avait onze fils et une fille, Elisa. Les onze
fils, quoique princes, allaient à l'école avec décorations sur la
poitrine et sabre au côté; ils écrivaient sur des tableaux en or avec
des crayons de diamant et apprenaient tout très facilement, soit par
coeur soit par leur raison; on voyait tout de suite que c'étaient des
princes. Leur soeur Elisa était assise sur un petit tabouret de cristal
et avait un livre d'images qui avait coûté la moitié du royaume. Ah!
ces enfants étaient très heureux, mais ça ne devait pas durer toujours.

Leur père, roi du pays, se remaria avec une méchante reine, très mal
disposée à leur égard. Ils s'en rendirent compte dès le premier jour:
tout le château était en fête; comme les enfants jouaient «à la visite»,
au lieu de leur donner, comme d'habitude, une abondance de gâteaux et
de pommes au four, elle ne leur donna que du sable dans une tasse à thé
en leur disant «de faire semblant».

La semaine suivante, elle envoya Elisa à la campagne chez quelque paysan
et elle ne tarda guère à faire accroire au roi tant de mal sur les
pauvres princes que Sa Majesté ne se souciait plus d'eux le moins du
monde.

--Envolez-vous dans le monde et prenez soin de vous-même! dit la
méchante reine, volez comme de grands oiseaux, mais muets.

Elle ne put cependant leur jeter un sort aussi affreux qu'elle l'aurait
voulu: ils se transformèrent en onze superbes cygnes sauvages et,
poussant un étrange cri, ils s'envolèrent par les fenêtres du château
vers le parc et la forêt.

Ce fut le matin, de très bonne heure qu'ils passèrent au-dessus de
l'endroit où leur soeur Elisa dormait dans la maison du paysan; ils
planèrent au-dessus du toit, tournant leurs longs cous de tous côtés,
battant des ailes, mais personne ne les vit ni ne les entendit, alors il
leur fallut poursuivre très haut, près des nuages, loin dans le vaste
monde. Ils atteignirent enfin une sombre forêt descendant jusqu'à la
grève. La pauvre petite Elisa restait dans la salle du paysan à jouer
avec une feuille verte--elle n'avait pas d'autre jouet--, elle
s'amusait à piquer un trou dans la feuille et à regarder le soleil au
travers, il lui semblait voir les yeux clairs de ses frères.

Lorsqu'elle eut quinze ans, elle rentra au château de son père et quand
la méchante reine vit combien elle était belle, elle entra en grande
colère et se prit à la haïr, elle l'aurait volontiers changée en cygne
sauvage comme ses frères, mais elle n'osa pas tout d'abord, le roi
voulant voir sa fille.

De bonne heure, le lendemain, la reine alla au bain, fait de marbre et
garni de tentures de toute beauté. Elle prit trois crapauds. Au premier,
elle dit:

--Pose-toi sur la tête d'Elisa quand elle entrera dans le bain, afin
qu'elle devienne engourdie comme toi.

--Pose-toi sur son front, dit-elle au second, afin qu'elle devienne
aussi laide que toi et que son père ne la reconnaisse pas.

--Pose-toi sur son coeur, dit-elle au troisième, afin qu'elle devienne
méchante et qu'elle en souffre.

Elle lâcha les crapauds dans l'eau claire qui prit aussitôt une teinte
verdâtre, appela Elisa, la dévêtit et la fit descendre dans l'eau. À
l'instant le premier crapaud se posa dans ses cheveux, le second sur son
front, le troisième sur sa poitrine, sans qu'Elisa eût l'air seulement
de s'en apercevoir. Dès que la jeune fille fut sortie du bain, trois
coquelicots flottèrent à la surface; si les bêtes n'avaient pas été
venimeuses, elles se seraient changées en roses pourpres, mais fleurs
elles devaient tout de même devenir d'avoir reposé sur la tête et le
coeur d'Elisa, trop innocente pour que la magie pût avoir quelque
pouvoir sur elle.

Voyant cela, la méchante reine se mit à la frotter avec du brou de noix,
enduisit son joli visage d'une pommade nauséabonde et emmêla si bien ses
superbes cheveux qu'il était impossible de reconnaître la belle Elisa.

Son père en la voyant en fut tout épouvanté et ne voulut croire que
c'était là sa fille, personne ne la reconnut, sauf le chien de garde et
les hirondelles, mais ce sont d'humbles bêtes dont le témoignage
n'importe pas.

Alors la pauvre Elisa pleura en pensant à ses onze frères, si loin
d'elle. Désespérée, elle se glissa hors du château et marcha tout le
jour à travers champs et marais vers la forêt. Elle ne savait où aller,
mais dans sa grande tristesse et son regret de ses frères, qui chassés
comme elle, erraient sans doute de par le monde, elle résolut de les
chercher, de les trouver.

La nuit tomba vite dans la forêt, elle ne voyait ni chemin ni sentier,
elle s'étendit sur la mousse moelleuse et appuya sa tête sur une souche
d'arbre.

Toute la nuit, elle rêva de ses frères. Ils jouaient comme dans leur
enfance, écrivaient avec des crayons en diamants sur des tableaux d'or
et feuilletaient le merveilleux livre d'images qui avait coûté la moitié
du royaume; mais sur les tableaux d'or ils n'écrivaient pas comme
autrefois seulement des zéros et des traits, mais les hardis exploits
accomplis, tout ce qu'ils avaient vu et vécu.

Lorsqu'elle s'éveilla, le soleil était haut dans le ciel, elle ne
pouvait le voir car les grands arbres étendaient leurs frondaisons
épaisses, mais ses rayons jouaient là-bas comme une gaze d'or ondulante.

Elle entendait un clapotis d'eau, de grandes sources coulaient toutes
vers un étang au fond de sable fin. Des buissons épais l'entouraient
mais, à un endroit, les cerfs avaient percé une large ouverture par
laquelle Elisa put s'approcher de l'eau si limpide que, si le vent
n'avait fait remuer les branches et les buissons, elle aurait pu les
croire peints seulement au fond de l'eau, tant chaque feuille s'y
reflétait clairement.

Dès qu'elle y vit son propre visage, elle fut épouvantée, si noir et si
laid! Mais quand elle eut mouillé sa petite main et s'en fut essuyé les
yeux et le front, sa peau blanche réapparut. Alors elle retira tous ses
vêtements et entra dans l'eau fraîche et vraiment, telle qu'elle était
là, elle était la plus charmante fille de roi qui se pût trouver dans le
monde.

Une fois rhabillée, quand elle eut tressé ses longs cheveux, elle alla à
la source jaillissante, but dans le creux de sa main et s'enfonça plus
profondément dans la forêt sans savoir elle-même où aller.

Elle pensait toujours à ses frères, elle pensait à Dieu, si bon, qui ne
l'abandonnerait sûrement pas, lui qui fait pousser les pommes sauvages
pour nourrir ceux qui ont faim. Et justement il lui fit voir un de ces
arbres dont les branches ployaient sous le poids des fruits; elle en
fit son repas, plaça un tuteur pour soutenir les branches et s'enfonça
au plus sombre de la forêt. Le silence était si total qu'elle entendait
ses propres pas et le craquement de chaque petite feuille sous ses
pieds. Nul oiseau n'était visible, nul rayon de soleil ne pouvait percer
les ramures épaisses, et les grands troncs montaient si serrés les uns
près des autres, qu'en regardant droit devant elle, elle eût pu croire
qu'une grille de poutres l'encerclait. Jamais elle n'avait connu
pareille solitude!

La nuit fut très sombre, aucun ver luisant n'éclairait la mousse. Elle
se coucha pour dormir. Alors il lui sembla que les frondaisons
s'écartaient, que Notre-Seigneur la regardait d'en haut avec des yeux
très tendres, que de petits anges passaient leur tête sous son bras.
Elle ne savait, en s'éveillant, si elle avait rêvé ou si c'était vrai.

Elle fit quelques pas et rencontra une vieille femme portant des baies
dans un panier et qui lui en offrit. Elisa lui demanda si elle n'avait
pas vu onze princes chevauchant à travers la forêt.

--Non, dit la vieille, mais hier j'ai vu onze cygnes avec des 

Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/18244