Simon
by George Sand · French · Gutenberg #18205 · 335,305 chars · public domain (US)
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Title: Simon
Author: George Sand
Release date: April 18, 2006 [eBook #18205]
Language: French
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Credits: Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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SIMON
GEORGE SAND
NOUVELLE ÉDITION
PARIS
GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES
M DCCC XLVII
* * * * *
A MADAME LA COMTESSE DE ***.
Mystérieuse amie, soyez la patronne de ce pauvre petit conte.
Patricienne, excusez les antipathies du conteur rustique.
Madame, ne dites à personne que vous êtes sa soeur.
Coeur trois fois noble, descendez jusqu'à lui et rendez-le fier.
Comtesse, soyez pardonnée.
Étoile cachée, reconnaissez-vous à ces litanies.
I.
A quelque distance du chef-lieu de préfecture, dans un beau vallon de la
Marche, on remarque, au-dessus d'un village nommé Fougères, un vieux
château plus recommandable par l'ancienneté et la solidité de sa
construction que par sa forme ou son étendue. Il parait avoir été
fortifié. Sa position sur la pointe d'une colline assez escarpée à
l'ouest, et les ruines d'un petit fort posé vis-à-vis sur une autre
colline, semblent l'attester. En 1820, on voyait encore plusieurs
bastions et de larges pans de murailles former une dentelure imposante
autour du château; mais ces débris encombrant les cours de la ferme, les
propriétaires en vendaient chaque année les matériaux, et même les
donnaient à ceux des habitants qui voulaient bien prendre la peine de
les emporter. Ces propriétaires étaient de riches fermiers qui
habitaient une maison blanche à un étage et couverte en tuiles, à deux
portées de fusil du château. Quelques portions de bâtiment, qui avaient
été les communs et les écuries du châtelain, servaient désormais
d'étables pour les troupeaux et de logement pour les garçons de ferme.
Quant aux vastes salles du manoir féodal, elles étaient vides,
délabrées, et seulement bien munies de portes et de fenêtres, car elles
servaient de greniers à blé. Ce n'est pas que le pays produise beaucoup
de grains; mais les cultivateurs qui avaient acheté les terres de
Fougères comme biens nationaux, avaient amassé une assez belle fortune
en s'approvisionnant, dans le Berry, de céréales qu'ils entassaient dans
leur château, et revendaient dans leur province à un plus haut prix.
C'est une spéculation dont le peuple se trouverait bien, si le
spéculateur consentait à subir avec lui le déficit des mauvaises années.
Mais alors, au contraire, sous prétexte du grand dommage que les rats et
les charançons ont fait dans les greniers, il porte ses denrées à un
taux exorbitant, et s'engraisse des derniers deniers que le pauvre se
laisse arracher au temps de la disette.
Les frères Mathieu, propriétaires de Fougères, avaient, à tort ou à
raison, encouru ce reproche de rapacité; il est certain qu'on entendit
avec joie, dans le hameau, circuler la nouvelle suivante:
Le comte de Fougères, émigré, que le retour des Bourbons n'avait pas
encore ramené en France, écrivait d'Italie à M. Parquet, ancien
procureur, maintenant avoué au chef-lieu du département, pour lui
annoncer qu'ayant relevé sa fortune par des spéculations commerciales,
il désirait revenir dans sa patrie et reprendre possession du domaine de
ses pères. Il chargeait donc M. Parquet d'entrer en négociation avec les
acquéreurs du château et de ses dépendances, non sans lui recommander de
bien cacher de quelle part venaient ces propositions.
Pourtant le comte de Fougères, las de la profession de négociant qu'il
exerçait depuis vingt ans au delà des Alpes, et voyant la possibilité de
reprendre ses honneurs et ses titres en France, ne put s'empêcher
d'écrire son espoir et son impatience à ses parents et à ses alliés,
lesquels, pour leur part, ne purent s'empêcher de dire tout haut que la
noblesse n'était pas tout à fait écrasée par la révolution, et que
bientôt peut-être on verrait les armoiries de la famille refleurir au
tympan des portes du château de Fougères.
Pourquoi la population reçut-elle cette nouvelle avec plaisir? La
famille de Fougères n'avait laissé dans le pays que le souvenir de
dîners fort honorables et d'une politesse exquise. Cela s'appelait des
bienfaits, parce qu'une quantité de marmitons, de braconniers et de
filles de basse-cour avaient trouvé leur compte à servir dans cette
maison. Le bonheur des riches est inappréciable, puisqu'on se contentant
de manger leurs revenus de quelque façon que ce soit, ils répandent
l'abondance autour d'eux. Le pauvre les bénit, pourvu qu'il lui soit
accordé de gagner, au prix de ses sueurs, un mince salaire. Le bourgeois
les salue et les honore, pour peu qu'il en obtienne une marque de
protection. Leurs égaux les soutiennent de leur crédit et de leur
influence, pourvu qu'ils fassent un bon usage de leur argent,
c'est-à-dire pourvu qu'ils ne soient ni trop économes ni trop généreux.
Ces habitudes contractées depuis le commencement de la société n'avaient
pas tendu à s'affaiblir sous l'empire. La restauration venait leur
donner un nouveau sacre en rendant ou accordant à l'aristocratie des
titres et des privilèges tacites, dont tout le monde feignait de ne
point accepter l'injustice et le ridicule, et que tout le monde
recherchait, respectait ou enviait. Il en est, il en sera encore
longtemps ainsi. Le système monarchique ne tend pas à ennoblir le coeur
de l'homme.
Quelques vieux paysans patriotes déclamèrent un peu contre les bastions
qu'on allait reconstruire, contre les meurtrières du haut desquelles on
allait assommer le pauvre peuple. Mais on n'y crut pas. La seule logique
que connaisse bien le paysan, c'est le sentiment de sa force. On ne
s'effraya donc pas du retour des anciens maîtres: on en plaisanta un
peu, on le désira encore davantage. Les fermiers enrichis sont de
mauvais seigneurs pour la plupart; l'économie, qui faisait leur vertu
dans le travail, devient leur grand vice dans la jouissance. Le
journalier les trouve rudes et parcimonieux; il aime mieux avoir affaire
à ces hommes aux mains blanches qui ne savent pas au juste combien pèse
le soc d'une charrue au bras d'un rustre, et qui payent selon les
convenances plus que selon le tarif.
Et puis le maire, l'adjoint, le percepteur, le curé et toutes les
autorités civiles et religieuses du canton, tressaillaient d'aise à
l'idée de ces estimables dîners qui leur revenaient de droit si la noble
famille recouvrait son héritage. On a beau dire, les fonctionnaires ont
un grand crédit sur l'esprit du peuple. Ils proclament, ils placardent,
ils emprisonnent et ils délivrent, ils protègent et ils nuisent. Jamais
des hommes qui ont à leur disposition les pancartes imprimées, les
ménétriers, les gendarmes, les clefs de l'hôpital et les listes de
dénonciation, ne seront des personnages indifférents. Ils pourront se
passer du suffrage de leurs administrés, et leurs administrés ne
pourront se dispenser de leur complaire. Quand donc le curé, le maire,
les adjoints, le percepteur, le juge de paix, et _tutti quanti_, eurent
décidé que le retour de la famille de Fougères était un bonheur
inappréciable pour la commune, les vieilles femmes dirent des prières
pour qu'il plût au ciel de la ramener bien vite; la jeunesse du village
se réjouit à l'idée des fêtes champêtres qui auraient lieu pour célébrer
son installation, et les journaliers tinrent une espèce de conseil dans
lequel il fut résolu qu'on demanderait au nouveau seigneur
l'augmentation d'un sou par jour dans le salaire du travail agricole.
M. de Fougères, qui, en recevant de son avoué M. Parquet la promesse
d'un succès, s'était rendu à Paris afin d'être plus à portée de négocier
son affaire, fut informé de ces détails, et reçut même une lettre écrite
par le garde-champêtre de Fougères, et revêtue, en guise de signatures,
d'une vingtaine de croix, par laquelle ou le suppliait d'accéder à cette
demande d'augmentation dans le salaire des journées. On ajoutait que la
commune faisait des voeux pour la réussite des négociations de M.
Parquet, et on espérait qu'en fin de cause, pour peu que les frères
Mathieu montrassent de l'obstination, sa majesté le _Roi Dix-huit_
ferait finir ces difficultés et _lâcherait un ordre_ de mettre dehors
les _spogliateurs_ de la famille de M. le comte.
M. de Fougères avait trop bien appris la vie réelle durant son exil pour
ne pas savoir que les affaires ne se faisaient pas ainsi; mais, en
véritable négociant qu'il était, il comprit le parti qu'il pouvait tirer
des dispositions de ses ex-vassaux. Il chargea ses émissaires de
promettre une augmentation de deux sous par jour aux journaliers; et dès
lors ce qu'il avait prévu arriva. Il n'y eut sorte de vexations sourdes
et perfides dont les frères Mathieu ne fussent accablés. On arrachait
l'épine qui bordait leurs prés, afin que toutes les brebis du pays
pussent, en passant, manger et coucher l'herbe; et si un des agneaux de
la ferme Mathieu venait, par la négligence du berger, à tondre la
largeur de sa langue chez le voisin, on le mettait en fourrière, et le
garde-champêtre, qui était à la tête de la conspiration pour cause de
vengeance particulière, dressait procès-verbal et constatait un délit
tel que quinze vaches n'eussent pu le faire. D'autres fois on habituait
les oies de toute la commune à chercher pâture jusque dans le jardin des
Mathieu; et si une de leurs poules s'avisait de voler sur le chaume d'un
toit, on lui tordait le cou sans pitié, sous prétexte qu'elle avait
cherché à dégrader la maison. On poussa la dérision jusqu'à empoisonner
leurs chiens, sous prétexte qu'ils avaient eu l'_intention_ de mordre
les enfants du village.
Mais l'artifice tourna contre son auteur; les frères Mathieu comprirent
bientôt de quoi il s'agissait. Paysans eux-mêmes, et paysans marchois,
qui plus est, ils savaient les ruses de la guerre. Ils commencèrent par
lâcher pied, et, quittant leur habitation de Fougères, ils s'allèrent
fixer dans une autre propriété qu'ils avaient près de la ville. De cette
manière, les vexations eurent moins d'ardeur, ne tombant plus
directement sur les objets d'animadversion qu'on voulait expulser. Les
paysans continuèrent à faire un peu de pillage, dans un pur esprit de
rapine, ayant pris goût à la chose. Mais les Mathieu se soucièrent
médiocrement d'un déficit momentané dans leurs revenus; ce déficit
dût-il durer deux ou trois ans, ils se promirent de le faire payer cher
à M. le comte, et se réjouirent de voir les habitants de Fougères
contracter des habitudes de filouterie qu'il ne leur serait pas facile
désormais de perdre et dont leur nouveau seigneur serait la première
victime.
Les négociations durèrent quatre ans, et M. de Fougères dut s'estimer
heureux de payer sa terre cent mille francs au-dessus de sa valeur.
L'avoué Parquet lui écrivit: «Hâtez-vous de les prendre au mot, car, si
vous tardez un peu, ils en demanderont le double.» Le comte se soumit,
et le contrat fut rédigé.
II.
Parmi le petit nombre des vieux partisans de la liberté qui voyaient
d'un mauvais oeil et dans un triste silence le retour de l'ancien
seigneur, il y avait un personnage remarquable, et dont, pour la
première fois peut-être, dans le cours de sa longue carrière,
l'influence se voyait méconnue. C'était une femme âgée de soixante-dix
ans, et courbée par les fatigues et les chagrins plus encore que par la
vieillesse. Malgré son existence débile, son visage avait encore une
expression de vivacité intelligente, et son caractère n'avait rien perdu
de la fermeté virile qui l'avait rendue respectable à tous les habitants
du village. Cette femme s'appelait Jeanne Féline; elle était veuve d'un
laboureur, et n'avait conservé d'une nombreuse famille qu'un fils,
dernier enfant de sa vieillesse, faible de corps, mais doué comme elle
d'une noble intelligence. Cette intelligence, qui brille rarement sous
le chaume, parce que les facultés élevées n'y trouvent point l'occasion
de se développer, avait su se faire jour dans la famille Féline. Le
frère de Jeanne, de simple pâtre, était devenu un prêtre aussi estimable
par ses moeurs que par ses lumières. Il avait laissé une mémoire
honorable dans le pays, et le mince héritage de douze cents livres de
rente à sa soeur, ce qui pour elle était une véritable fortune. Se voyant
arrivée à la vieillesse, et n'ayant plus qu'un enfant peu propre par sa
constitution à suivre la profession de ses pères, Jeanne lui avait fait
donner une éducation aussi bonne que ses moyens l'avaient permis.
L'école du village, puis le collège de la ville avaient suffi au jeune
Simon pour comprendre qu'il était destiné à vivre de l'intelligence et
non d'un travail manuel; mais lorsque sa mère voulut le faire entrer au
séminaire, la bonne femme n'appréciant, dans sa piété, aucune vocation
plus haute que l'état religieux, le jeune homme montra une invincible
répugnance, et la supplia de le laisser partir pour quelque grande ville
où il pût achever son éducation et tenter une autre carrière. Ce fut une
grande douleur pour Jeanne; mais elle céda aux raisons que lui donnait
son fils.
«J'ai toujours reconnu, lui dit-elle, que l'esprit de sagesse était dans
notre famille. Mon père fut un homme sage et craignant Dieu. Mon frère a
été un homme sage, instruit dans la science et aimant Dieu. Vous devez
être sage aussi, quand les épreuves de la jeunesse seront finies. Je
pense donc que votre dessein vous est inspiré par le bon ange. Peut-être
aussi que la volonté divine n'est pas de laisser finir notre race. Vous
en êtes le dernier rejeton; c'était peut-être un désir téméraire de ma
part que celui de vous engager dans le célibat. Sans doute, les moindres
familles sont aussi précieuses devant Dieu que les plus illustres, et
nul homme n'a le droit de tarir dans ses veines le sang de sa lignée,
s'il n'a des frères ou des soeurs pour la perpétuer. Allez donc où vous
voulez, mon fils, et que la volonté d'en haut soit faite.»
Ainsi parlait, ainsi pensait la mère Féline. C'était une noble créature,
vraiment religieuse, et n'ayant d'une paysanne que le costume, la
frugalité et les laborieuses habitudes; ou plutôt c'était une de ces
paysannes comme il a dû en exister beaucoup avant que les moeurs
patriarcales eussent été remplacées par l'âge de fer de la corruption et
de la servitude. Mais cet âge d'or a-t-il jamais existé lui-même?
Jeanne était née sage et droite; son frère, l'abbé Féline, l'avait
perfectionnée par ses exemples et par ses discours. Il lui avait tout au
plus appris à lire; mais il lui avait enseigné par toutes les actions,
par toutes les pensées, par toutes les paroles de sa vie, le véritable
esprit du christianisme. Cet esprit de religion, si effacé, si corrompu,
si perverti; si souillé par ses ministres, depuis le fondateur jusqu'à
nos jours, semble heureusement, de temps à autre, se réveiller, avec sa
pureté sans tache et sa simplicité antique, dans quelques âmes d'élite
qui le font encore comprendre et goûter autour d'elles. L'abbé Féline,
et par suite sa soeur Jeanne, étaient de ces nobles âmes, les seules et
les vraies âmes apostoliques, dont l'apparition a toujours été rare,
quelque nombreux que fussent les ministres et les adeptes du culte. Il y
en a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus, a dit le Christ. Beaucoup
prennent le thyrse, a dit Platon, mais peu sont inspirés par le dieu.
Malheureusement, cet enthousiasme de la foi et cette simplicité de coeur
qui font l'homme pieux sont presque impossibles à conserver dans le
contact de notre civilisation investigatrice. Le jeune Simon subit la
fatalité attachée à notre époque; il ne put pas éclairer son esprit sans
perdre le trésor de son enfance, la conviction. Cependant il demeura
aussi attaché à la foi catholique qu'il est possible de l'être à un
homme de ce monde. Le souvenir des vertus de son oncle, le spectacle de
la sainte vieillesse de sa mère, lui restèrent sous les yeux comme un
monument sacré devant lequel il devait passer toute sa vie en
s'inclinant et sans oser porter ostensiblement un regard d'examen
profane dans le sanctuaire. Il eut donc soin de cacher à Jeanne les
ravages que l'esprit de raisonnement et le scepticisme avaient faits en
lui. Chaque fois que les vacances lui permettaient de revenir passer
l'automne auprès d'elle, il veillait attentivement à ce que rien ne
trahît la situation de son esprit. Il lui fut facile d'agir ainsi sans
hypocrisie et sans effort. Il trouvait chez cette vénérable femme une
haute sagesse et une poétique naïveté, qui ne permettaient jamais à
l'ennui ou au dédain de condamner ou de critiquer le moindre de ses
actes. D'ailleurs, un profond sentiment d'amour unissait ces âmes
formées de la même essence, et jamais rien de ce qui remplissait l'une
ne pouvait fatiguer ni blesser l'autre.
Dans leur ignorance des besoins de la civilisation, Jeanne et Simon
s'étaient crus assez riches pour vivre l'un et l'autre avec les douze
cents livres de rente léguées par le curé; la moitié de ce même revenu
avait suffi à la première éducation du jeune homme, l'autre avait
procuré une douce aisance à la sobre et rustique existence de Jeanne;
mais Simon, qui désirait vivement aller étudier à Paris, et qui déjà se
trouvait endetté à Poitiers après deux ans de séjour, éprouva de grandes
perplexités. Il lui était odieux de penser à abandonner son entreprise
et de retomber dans l'ignorance du paysan. Il lui était plus odieux
encore de retrancher à sa mère l'humble bien-être qu'il eût voulu
doubler au prix de sa vie. Il songea sérieusement à se brûler la
cervelle; son caractère avait trop de force pour communiquer sa douleur;
Féline l'ignora, mais elle s'effraya de voir la sombre mélancolie qui
envahissait cette jeune âme, et qui, dès cette époque, y laissa les
traces ineffaçables d'une rude et profonde souffrance.
Heureusement dans cette détresse le ciel envoya un ami à Simon: ce fut
son parrain, le voisin Parquet, un des meilleurs hommes que cette
province ait possédés. Parquet était natif du village de Fougères, et,
bien que sa charge l'eût établi à la ville dans une maison confortable
achetée de ses deniers, il aimait à venir passer les trois jours de la
semaine dont il pouvait disposer dans la maisonnette de ses ancêtres,
tous procureurs de père en fils, tous bons vivants, laborieux, et
s'étant, à ce qu'il semblait, fait une règle héréditaire de gagner
beaucoup, afin de beaucoup dépenser sans ruiner leurs enfants.
Néanmoins, maître Simon Parquet, après avoir montré beaucoup de penchant
à la prodigalité dans sa jeunesse, était devenu assez rangé dans son âge
mûr pour amasser une jolie fortune. Ce miracle s'était opéré, disait-on,
par l'amour qu'il portait à sa fille chérie, qu'il voulait voir
avantageusement établie. Le fait est que la parcimonie de sa femme lui
avait fait autrefois aimer le désordre, par esprit de contradiction;
mais aussitôt que la dame fut morte, Parquet goûta beaucoup moins de
plaisir en mangeant le fruit qui n'était plus défendu, et trouva dans
ses ressources assez de temps et d'argent pour bien profiter et pour
bien user de la vie; il demeura généreux et devint sage. Sa fille était
agréable sans être jolie, sensée plus que spirituelle, douce,
laborieuse, pleine d'ordre pour sa maison, de soin pour son père et de
bonté pour tous; elle semblait avoir pris à coeur de mériter le doux nom
de _Bonne_, que son père lui avait donné par suite d'idées systématiques
analogues à celles de M. Shandy.
La maison de campagne de maître Parquet était située à l'entrée du
village, au-dessus de la chaumière de Jeanne. Féline, au-dessous du
château de Fougères. Ces trois habitations, avec leurs grandes et
petites dépendances, couvraient la colline. L'ancien parc du château,
converti en pâturage, descendait jusqu'aux confins du jardin symétrique
de M. Parquet, et le mur crépi de ce dernier n'était séparé que par un
sentier de la haie qui fermait le potager rustique de la mère Féline. Ce
voisinage intime avait permis aux deux familles de se connaître et de
s'apprécier. Simon Féline et Bonne Parquet étaient amis et compagnons
d'enfance. L'avoué avait été uni d'une profonde estime et d'une vive
amitié avec l'abbé Féline; on disait même que, dans sa jeunesse, il
avait soupiré inutilement pour les yeux noirs de Jeanne. Il est certain
que, dans son amitié pour cette vieille femme, il y avait un mélange de
respect et de galanterie surannée qui faisait parfois sourire le grave
Simon. C'était, du reste, la seule passion romanesque qui eût trouvé
place dans l'existence très positive de l'ex-procureur. Des distractions
fort peu exquises, et qu'il appelait assez mal à propos _les
consolations d'une douce philosophie_, étaient venues à son secours, et
avaient empêché, disait-il, que sa vie ne fût livrée à un désespoir
abrutissant. Depuis cette époque de _rêves enchanteurs et de larmes
vaines_, il avait vu Jeanne devenir mère de douze enfants. Dans sa
prospérité comme dans sa douleur, elle avait toujours trouvé dans M.
Parquet un digne voisin et un ami dévoué.
L'excellent homme était rempli de finesse et de pénétration. Il devina
plutôt qu'il ne découvrit le secret de Simon. Il lui arracha enfin
l'aveu de ses dettes et de son embarras. Alors, l'emmenant dans son
cabinet, à la ville:
«Tiens, lui dit-il en lui mettant un portefeuille dans la main, voici
une somme de dix mille francs que je viens de recevoir d'un riche, pour
lui en avoir fait gagner autrefois quatre cent mille. C'est une aubaine
sur laquelle je ne comptais plus, le client s'étant ruiné et enrichi
deux ou trois fois depuis. Personne ne sait que cette somme m'est
rentrée, pas même ma fille; garde-moi le secret. Il n'est pas bon qu'un
jeune homme laisse dire qu'il a reçu un service. La plus noble chose du
monde, c'est de l'accepter d'un véritable ami; mais le monde ne comprend
rien à cela. Peut-être qu'un autre t'eût proposé de te compter une
pension ou de payer tes lettres de change. Ce dernier point est
contraire à mes principes d'ordre, et, quant au premier, je trouve qu'il
en coûte assez à ton orgueil d'accepter une fois. Renouveler cette
cérémonie serait te condamner à un supplice périodique. Tu as du coeur,
tu as de la modération; cette somme doit te suffire pour passer à Paris
plusieurs années, à moins que tu ne contractes des vices. Songe à cela,
c'est ton affaire. Tout ce que je te dirais à cet égard n'y changerait
rien. Dieu te garde d'une jeunesse orageuse comme fut la mienne!»
Simon, étourdi d'un service si considérable, voulut en vain le refuser
en exprimant ses craintes de ne pouvoir le rendre assez vite.
«Je te donne trente ans de crédit, répondit Parquet en riant; tu payeras
aux enfants de ma fille, avec les intérêts, si tu veux. Je ne cherche
point à blesser ta fierté.
--Mais s'il m'arrive de mourir sans m'acquitter, comment fera ma mère?
--Aussi je ne te demande pas de billet, reprit l'avoué d'un ton brusque;
ni ta mère ni mes héritiers n'en sauront rien. Allons, va-t'en, en voilà
assez; sache seulement que je ne suis ni si généreux ni si imprudent que
tu le penses. Simon, tu es destiné à faire ton chemin, souviens-toi de
ce que je le dis: le neveu de mon pauvre Féline, le fils de Jeanne,
n'est pas dévoué à l'obscurité. Avant qu'il soit vingt ans peut-être, je
serai fort honoré de ta protection. Je ne ris pas. Adieu, Simon,
laisse-moi déjeuner.»
Simon paya mille francs de dettes qu'il avait à Poitiers, et alla
travailler à Paris. Il n'aimait pas l'étude des lois, et avait songé à y
renoncer. Mais le service que Parquet venait de lui rendre lui faisait
presque un devoir de persévérer dans une profession qui, en raison des
études déjà faites et de la protection assurée à ses débuts par son
vieil ami, lui offrirait plus vite que toute autre les moyens de
s'acquitter. L'enfant travailla donc avec courage, avec héroïsme; il
simplifia ses dépenses autant que possible, et rendit sa vie aussi
solitaire que celle d'un jeune lévite. La nature ne l'avait pas fait
pour cette retraite et pour ces privations; des passions ardentes
fermentaient dans son sein; une énergie extraordinaire, le besoin d'une
large existence, le débordaient. Il sut comprimer les élans de son
caractère sous la terrible loi de la conscience. Toute cette existence
de sacrifices et de mortifications fut un véritable martyre, dont pas un
ami ne reçut la confidence; Dieu seul en fut témoin. Jeanne s'effraya de
la maigreur et de la pâleur de son fils, lorsqu'elle le revit les années
suivantes. Elle sut seulement qu'il avait la mauvaise habitude de
travailler la nuit. Parquet se demanda si c'était le vice ou la sagesse
qui avait terni déjà la fleur de la jeunesse sur ce noble visage. Il
n'osa le lui demander à lui-même, car Simon n'était pas très-expansif;
il était dévoré de fierté, et, quoiqu'il ressentît au fond du coeur une
vive reconnaissance pour son ami, il ne pouvait surmonter la souffrance
qu'il éprouvait auprès de lui. Il le fuyait avec douleur et n'avait pas
seulement la force de lui dire: «Je travaille, et j'espère le succès de
mes peines;» car il rougissait de sa honte même, il ne craignait rien
tant que de se l'entendre reprocher. Le caractère de Parquet étant plus
ouvert et plus hardi, il ne comprit pas les sentiments de Simon, et les
attribua à la honte ou au remords d'avoir mal employé son temps et son
argent. Il eut la délicatesse de ne pas lui faire de question et de ne
pas sembler s'apercevoir de son embarras. Bonne, qui ne sut à quoi
attribuer la conduite de son compagnon d'enfance, s'en affligea assez
sérieusement pour faire craindre à son père que ce jeune homme ne lui
inspirât un sentiment plus vif que la simple amitié.
Cependant, à l'automne de 1824, Simon revint avec son diplôme d'avocat
et sa thèse en latin dédiée à l'ami Parquet. Personne ne s'attendait à
un succès aussi prompt. Simon ne l'avait pas même annoncé à sa mère dans
ses lettres. Ce fut un grand jour de joie et d'attendrissement pour les
deux vieillards. Bonne eut les larmes aux yeux en serrant la main de son
jeune ami. Mais la tristesse et la pâleur de Simon ne s'animèrent pas un
instant. Il sembla impatient de voir finir le dîner que Parquet donnait,
pour lui faire fête, aux notables du pays et aux plus proches amis. Il
s'éclipsa sur le premier prétexte qu'il put trouver et alla se promener
seul dans la montagne. Tous les jours suivants il montra le même amour
pour la solitude, le même besoin de silence et d'oubli. Parquet
l'engageait avec chaleur à s'emparer de la première affaire qui serait
plaidée à la fin des vacances, et à faire son début au barreau. Simon
lui serrait la main et répondait: «Avant tout, il faut que je me repose.
Je suis accablé de fatigue.»
Cela n'était que trop vrai. Mais à ce malaise venait se joindre une
tristesse profonde. Simon portait au dedans de lui-même la lèpre qui
consume les âmes actives lorsque leur destinée ne répond pas à leurs
facultés. Il était dévoré d'une inquiétude sans cause et d'une
impatience sans but qu'il eût été bien embarrassé d'expliquer et de
confier à tout autre qu'à lui-même, car il comprenait à peine son mal et
n'osait se l'avouer. Il était ambitieux. Il se sentait à l'étroit dans
la vie et ne savait vers quelle issue s'envoler. Ce qu'il avait souhaité
d'être ne lui semblait plus, maintenant qu'il avait mis les deux pieds
sur cet échelon, qu'une conquête dérisoire hasardée sur le champ de
l'infini. Simple paysan, il avait désiré une profession éclairée;
avocat, il rêvait les succès parlementaires de la politique, sans savoir
encore s'il aurait assez de talent oratoire pour défendre la propriété
d'une haie ou d'un sillon. Ainsi partagé entre le mépris de sa condition
présente, le désir de monter au-dessus et la crainte de rester
au-dessous, il était en proie à de véritables angoisses et les cachait
avec soin, sachant mieux que personne que cet état tenait de la folie et
qu'il fallait le surmonter par l'effort de sa propre volonté. Cette
maladie de l'âme est commune aujourd'hui à tous les jeunes gens qui
abandonnent la position de leur famille pour en conquérir une plus
élevée. C'est une pitié que de les en voir tous atteints, même les plus
médiocres, chez qui l'ambition (déjà si répréhensible dans les grandes
âmes lorsqu'elle y naît trop vite) devient ridicule et insupportable,
n'étant fondée sur aucune prétention légitime. Simon n'était pas de ces
génies avortés qui se dévorent du regret de n'avoir pu exister. Il
sentait sa force, il savait ce qu'il avait accompli, ce qu'il
accomplirait encore. Mais _quand?_ Toute la question était une question
de temps. Il savait bien qu'à l'heure dite il reprendrait la charrue
pour tracer dans le roc le pénible sillon de sa vie. Il souffrait par
anticipation les douleurs de ce nouveau martyre, auquel il savait bien
que la mollesse et l'amour grossier de soi-même ne viendraient pas le
soustraire. Il souffrait, mais non pas comme la plupart de ceux qui se
lamentent de leur impuissance; il subissait en silence le mal des
grandes âmes. Il sentait se former en lui un géant, et sa frêle jeunesse
pliait sous le poids de cet autre lui-même qui grondait dans son sein.
Il s'appliquait cette métaphore, et souvent, lorsqu'au fond d'un ravin
il se jetait avec accablement sur la bruyère, il se disait en lui-même
qu'il était comme une femme enceinte, fatiguée de porter le fruit de ses
entrailles. «Quand donc te produirai-je au jour, dragon? s'écriait-il
dans son délire; quand donc te lancerai-je devant moi à travers le monde
pour m'y frayer une route? Seras-tu vaste comme mon aspiration, seras-tu
étroit comme ma poitrine? Est-ce la cité, est-ce la souris qui va sortir
de ce pénible et long enfantement?»
En attendant cette heure terrible, il s'étendait sur la mousse des
collines et à l'ombre des forêts de bouleaux qui serpentent sur les
bords pittoresques de la Creuse; il goûtait parfois quelques heures d'un
sommeil agité comme l'onde du torrent et comme le vent de l'orage.
Tantôt il marchait avec rapidité pendant tout un jour, tantôt il restait
assis sur un rocher, du lever au coucher du soleil. Sa santé périssait,
mais son âme ne vivait qu'avec plus d'intensité, et son courage
renaissait avec les douleurs physiques qui lui donnaient un aliment.
A ces maux se réunissaient les irritations bilieuses d'un sentiment
politique très-prononcé. A vingt-deux ans, les sentiments sont des
principes, et ces principes-là sont des passions. Simon avait sucé les
idées républicaines au sein de sa mère. Son père, soldat de la
république, avait été massacré par les chouans. L'abbé Féline avait
compris la fraternité des hommes comme Jésus l'avait enseignée, et
Jeanne, imbue de ses pensées, admettait si peu le droit divin pour les
dignités temporelles, qu'à son insu, vingt fois par jour, elle était
hérétique. Son fils prenait plaisir à l'entendre proférer ces saints
blasphèmes. Il se gardait de les lui faire apercevoir, et s'enivrait de
l'énergie de cette sauvage vertu qui répondait si bien à toutes les
fibres de son être. «Ma mère, s'écriait-il quelquefois avec
enthousiasme, vous étiez digne d'être une matrone romaine aux plus beaux
jours de la république.» Jeanne ne savait pas l'histoire romaine, mais
elle avait réellement les vertus de l'ancienne Rome.
A cette époque, où il était sérieusement question du retour des anciens
privilèges, où l'on présentait des lois sur le droit d'aînesse, où l'on
votait des indemnités pour les émigrés, quoique la mère et le fils
Féline n'eussent aucune prévention personnelle contre la famille de
Fougères, ils virent avec regret tout l'attirail aratoire des frères
Mathieu sortir du donjon féodal pour faire place à la livrée du comte.
La vieille Jeanne prévoyait bien, dans son expérience, que, l'amour du
nouveau une fois calmé, ce maître tant désiré ne manquerait ni d'ennemis
ni de défauts. Elle était blessée, surtout, d'entendre le jeune curé de
Fougères parler de lui rendre des honneurs semblables à ceux qui
escorteraient les reliques d'un saint, et demandait par quelles vertus
cet inconnu avait mérité qu'on parlât d'aller le recevoir en procession.
Néanmoins, comme elle ne s'exprimait devant ses concitoyens qu'avec
douceur et mesure, malgré le grand crédit que ses vertus, sa sagesse et
sa piété lui avaient acquis sur leurs esprits, ils la traitèrent un peu
comme Cassandre, et n'en continuèrent pas moins d'élever des reposoirs
sur la route par laquelle le comte de Fougères devait arriver.
III.
Quelques jours avant celui où le comte de Fougères était attendu dans
son domaine, on vit, dès le matin, mademoiselle Bonne faire charger un
mulet des plus beaux fruits de son jardin, fruits rares dans le pays, et
que M. Parquet soignait presque aussi tendrement que sa fille. Le digne
homme était parti la veille. Bonne monta en croupe, suivant l'usage,
derrière son domestique. On attacha le mulet chargé de vivres à la queue
du cheval que montaient la demoiselle et son écuyer en blouse et en
guêtres de toile. Dans cet équipage, la fille vous voilà-t-il pas en
route pour courir à sa rencontre, lui préparer son dîner et le saluer
avec tout le respect d'une humble vassale? Combien de temps allez-vous
nous dérober la présence de cet astre resplendissant? Songez à
l'impatience...
--Taisez-vous, monsieur Simon, interrompit Bonne avec un peu d'humeur.
Toutes ces plaisanteries-là sont fort méchantes. Croyez-vous que mon
père et moi soyons les humbles serviteurs de qui que ce soit?
Pensez-vous que votre monsieur le comte soit autre chose pour nous qu'un
client et un hôte envers lequel nous n'avons que des devoirs de probité
et de politesse à remplir?
--A Dieu ne plaise que j'en pense autrement! répondit Simon avec plus de
douceur. Cependant, voisine, il me semble que votre père n'avait pas
jugé convenable, ou du moins nécessaire, de vous emmener hier avec lui.
D'où vient donc que vous voilà en route ce matin pour le rejoindre?
--C'est que j'ai reçu un exprès et une lettre de lui au point du jour,
répondit Bonne.
--Si matin? répliqua Simon d'un air de doute.
--Tenez, monsieur le censeur! dit Bonne en tirant de son sein un billet
qu'elle lui jeta.
--Oh! je vous crois, s'écria-t-il en voulant le lui rendre.
--Non pas, non pas, repartit la jeune fille; vous m'accusez de courir
au-devant d'un homme malgré la défense de mon père, je veux que vous me
fassiez des excuses.
--A la bonne heure, dit Simon en jetant les yeux sur le billet, qui
était conçu en ces termes:
«Lève-toi vite, ma chère enfant, et viens me trouver. M. de Fougères
n'est point un freluquet; ou, s'il l'est, son équipage du moins ne me
donne pas de crainte. En outre, il m'a amené une dame que je suis fort
en peine de recevoir convenablement. J'ai besoin de ta présence au
logis. Apporte des fruits, des gâteaux et des confitures.
Ton père qui t'aime.»
--En ce cas, chère voisine, dit Simon en lui rendant le billet, je vous
demande pardon et déclare que je suis un brutal.
--Est-ce là tout? répondit Bonne en lui tendant la main.
--Je déclare, dit-il en la lui baisant, que vous êtes Bonne la bien
baptisée. C'est le mot de ma mère toutes les fois qu'elle vous nomme.
--Et répondez-vous toujours _amen?_
--Toujours.
--Surtout quand vous ne pensez pas à autre chose?
--Pourquoi cela? que signifie ce reproche?» répondit Simon avec beaucoup
d'étonnement.
Bonne rougit et baissa les yeux avec embarras. Elle eût mieux aimé que
Simon soutînt cette petite guerre que de ne pas comprendre l'intérêt
qu'elle y mettait. Elle n'avait pas assez de vivacité dans l'esprit pour
continuer sur ce ton, et pour réparer son étourderie par une
plaisanterie quelconque. Elle se troubla, et lui dit adieu en frappant
le flanc de son cheval avec une branche de peuplier qui lui servait de
cravache. Simon la suivit des yeux quelques minutes avec surprise; puis,
haussant les épaules comme un homme qui s'aperçoit de l'emploi puéril de
son temps et de son attention, il reprit en sifflant le cours de sa
promenade solitaire. La pauvre Bonne avait eu un instant de joie et de
confiance imprudente. Elle l'avait cru jaloux en le voyant blâmer son
empressement d'aller recevoir M. de Fougères; mais d'ordinaire elle
s'apercevait vite, après ces lueurs d'espoir, qu'elle s'était abusée, et
que Simon n'était pas même occupé d'elle.
La Marche est un pays montueux qui n'a rien de grandiose, mais dont
l'aspect, à la fois calme et sauvage, m'a toujours paru propre à tenter
un ermite ou un poëte. Plusieurs personnes le préfèrent à l'Auvergne, en
ce qu'il a un caractère plus simple et plus décidé. L'Auvergne, dont le
ciel me garde d'ailleurs de médire! a des beautés un peu empruntées aux
Alpes, mais réduites à des dimensions trop étroites pour produire de
grands effets. Le pays Marchois, son voisin, a, si je puis m'exprimer
ainsi, plus de bonhomie et de naïveté dans son désordre; ses montagnes
de fougères ne se hérissent pas de roches menaçantes; elles entr'ouvrent
çà et là leur robe de verdure pour montrer leurs flancs arides que ronge
un lichen blanchâtre. Les torrents fougueux ne s'élancent pas de leur
sein et ne grondent pas parmi les décombres; de mystérieux ruisseaux,
cachés sous la mousse, filtrent goutte à goutte le long des parois
granitiques et s'y creusent parfois un bassin qui suffit à désaltérer la
bécassine solitaire ou le vanneau à la voix mélancolique. Le bouleau
allonge sa taille serrée dans un étui de satin blanc, et balance son
léger branchage sur le versant des ravins rocailleux; là où la croupe
des collines s'arrondit sous le pied des pâtres, une herbe longue et
fine, bien coupée de ruisseaux et bien plantée de hêtres et de
châtaigniers, nourrit de grands moutons très-blancs et couverts d'une
laine plate et rude, des poulains trapus et robustes, des vaches naines
fécondes en lait excellent. Dans les vallées, on cultive l'orge,
l'avoine et le seigle; sur les monticules, on engraisse les troupeaux.
Dans la partie plus sauvage qu'on appelle la montagne, et où le vallon
de Fougères se trouve jeté comme une oasis, on trouve du gibier en
abondance, et on recueille la digitale, cette belle plante sauvage que
la mode des anévrismes a mise en faveur, et qui élève dans les lieux les
plus arides ses hautes pyramides de cloches purpurines, tigrées de noir
et de blanc. Là aussi le buis sauvage et le houx aux feuilles d'émeraude
tapissent les gorges où serpente la Creuse. La Creuse est une des plus
charmantes rivières de France; c'est un torrent profond et rapide, mais
silencieux et calme dans sa course, encaissé, limpide, toujours couronné
de verdure, et baisant le pied de ces _monti ameni_ qu'eût aimés
Métastase.
Somme toute, le pays est pauvre; les gros propriétaires y mènent plus
joyeuse vie que dans les provinces plus fertiles, comme il arrive
toujours. Nulle part la bonne chère ne compte des dévots plus fervents.
Mais le paysan économe, laborieux et frugal, habitué à la rudesse de son
sort, et dédaignant de l'adoucir par de folles dépenses, vit de
châtaignes et de sarrasin; il aime l'argent plus que le bien-être; la
chicane est son élément, le commerce tant soit peu frauduleux est son
art et son théâtre. Un marchand forain marchois est pour les provinces
voisines un personnage aussi redoutable que nécessaire; il a le talent
incroyable de tromper toujours et de ne jamais perdre son crédit. J'en
ai connu plus d'un qui aurait donné des leçons de diplomatie au prince
de Talleyrand. Le cultivateur du Berry est destiné, de père en fils, à
être sa proie, à le maudire, à l'enrichir et à le donner au diable, qui
le lui renvoie chaque année plus rusé, plus prodigue de belles paroles,
plus irrésistible et plus fripon.
Simon Féline était une de ces natures supérieures par leur habileté et
leur puissance, qui peuvent faire beaucoup de mal ou beaucoup de bien,
suivant la direction qui leur est imprimée. Dès le principe, son
éducation éteignit en lui l'instinct marchois de maquignonnage, et
développa d'abord le sentiment religieux. A l'âge de puberté,
l'éducation philosophique vint mêler la logique à la pensée, la
réflexion à l'enthousiasme; puis, la passion sillonna son âme de ces
grands éclairs qui peu à peu devaient la révéler à elle-même. Mais au
milieu de ces ouragans elle conserva toujours un caractère de
mysticisme, et l'amour de la contemplation domina l'esprit d'examen. A
côté de sa soif d'avenir et de ses appétits de puissance, Simon
conservait dans la solitude un sentiment d'extase religieuse. Il s'y
plongeait pour guérir les blessures qu'il avait reçues dans un choc
imaginaire avec la société; et parfois, au lieu du rôle actif qu'il
avait entrevu, il se surprenait à caresser je ne sais quel rêve de
perfection chrétienne et philosophique, quasi militante, quasi monacale.
Il passait souvent, comme je l'ai déjà dit, des journées entières au
fond des bois, sans épuiser la vigueur de cette imagination qu'il
n'osait montrer au logis. Le jour de sa rencontre avec mademoiselle
Parquet, il fit une assez longue course pour n'être de retour que vers
le soir. Avant de regagner sa chaumière, Simon voulut voir coucher le
soleil au même lieu d'où il avait contemplé son lever. C'était le sommet
de la dernière colline qui encadrait le vallon, et sur lequel
s'élevaient les ruines du petit fort destiné jadis à répondre aux
batteries du château et à garder l'entrée du vallon. De cette colline on
jouissait d'une vue magnifique; on plongeait d'une part dans le vallon
de Fougères, et de l'autre on embrassait la vaste et profonde arène où
serpente la Creuse. Simon aimait de prédilection cette ruine
qu'habitaient de grands lézards verts et des orfraies au plumage
flamboyant. La seule tour qui restait debout en entier avait été aussi
un but de promenade quotidienne pour l'abbé Féline. Simon avait à peine
connu ce digne homme; mais il en conservait un vague souvenir, exalté
par l'enthousiasme de sa mère et par la vénération des habitants. Il ne
passait pas un jour sans aller saluer ces décombres sur lesquels son
oncle s'était tant de fois assis dans le silence de la méditation, et
dont plusieurs pierres portaient encore les initiales de son nom,
creusées avec un couteau. L'abbé avait donné à cette tour le nom de
_tour de la Duchesse_, parce qu'un de ces grands oiseaux de nuit,
remarquables par leur voix effrayante, et assez rares en tous pays, en
avait fait longtemps sa demeure; ce nom s'était conservé dans, les
environs, et les amis superstitieux du bon curé prétendaient que, la
nuit anniversaire de ses funérailles, la _duchesse_ revenait encore se
percher sur le sommet de la tour et jeter de longs cris de détresse
jusqu'au premier coup de l'_Angelus_ du matin.
Assis sur le seuil de la tour, Simon regardait l'astre magnifique
s'abaisser lentement sur les collines de Glenny, lorsqu'il entendit une
voix inconnue parler à deux pas de lui une langue étrangère, et en se
retournant il vit deux personnages d'un aspect fort singulier.
Le plus rapproché était un homme d'environ cinquante ans, d'une figure
assez ouverte en apparence, mais moins agréable au second coup d'oeil
qu'au premier. Cette physionomie, qui n'avait pourtant rien de
repoussant, était singularisée par une coiffure poudrée à ailes de
pigeon, tout à fait surannée; une large cravate tombant sur un ample
jabot, des culottes courtes, des bottes à revers et un habit à basques
très-longues, rappelaient exactement le costume qu'on portait en France
au commencement de l'empire. Ce personnage stationnaire tenait une
cravache de laquelle il désignait les objets environnants à sa compagne;
et, au milieu du dialecte ultramontain qu'il parlait, Simon fut surpris
de lui entendre prononcer purement le nom des collines et des villages
qui s'étendaient sous leurs yeux.
La compagne de ce voyageur bizarre était une jeune femme d'une taille
élégante que dessinait un habit d'amazone. Mais, au lieu du chapeau de
castor que portent chez nous les femmes avec ce costume, l'étrangère
était coiffée seulement d'un grand voile de dentelle noire qui tombait
sur ses épaules et se nouait sur sa poitrine. Au lieu de cravache, elle
avait à la main une ombrelle, et, occupée de l'autre main à dégager sa
longue jupe des ronces qui l'accrochaient, elle avançait lentement,
tournant souvent la tête en arrière, ou rabattant son voile et son
ombrelle pour se préserver de l'éclat du soleil couchant qui dardait ses
rayons du niveau de l'horizon. Tout cela fut cause que, malgré
l'attention avec laquelle Simon stupéfait observait l'un et l'autre
inconnus, il ne put voir que confusément les traits de la jeune dame.
IV.
Par suite de son caractère farouche, ennemi des puérilités de la
conversation et de toute espèce d'oisiveté d'esprit, Simon se leva après
deux ou trois minutes d'examen, et fit quelques pas pour fuir les
importuns qui prenaient possession de sa solitude; mais l'homme à ailes
de pigeon, courant vers lui avec une politesse empressée, lui adressa la
parole dans le patois des montagnes, pour lui faire cette question dont
Simon resta stupéfait:
«Mille pardons si je vous dérange, monsieur; mais n'êtes-vous pas un
parent de feu le digne abbé Féline?
--Je suis son neveu, répondit Simon en français; car le patois marchois
ne lui était déjà plus familier, après quelques années de séjour au
dehors.
--En ce cas, monsieur, dit l'étranger, parlant français à son tour sans
le moindre accent ultramontain, permettez-moi de presser votre main avec
une vive émotion. Votre figure me rappelle exactement les nobles traits
d'un des hommes les plus estimables dont notre province honore la
mémoire. Vous devez être le fils de... Permettez que je recueille mes
souvenirs...» Après un moment d'hésitation, il ajouta: «Vous devez être
un des fils de sa soeur; elle venait de se marier lorsque le règne de la
terreur me chassa de mon pays.
--Je suis le dernier de ses fils,» répondit Simon de plus en plus étonné
de la prodigieuse mémoire de celui qu'il reconnaissait devoir être le
comte de Fougères. Et il en était presque touché, lorsque la pensée lui
vint que, le comte ayant déjà pu prendre des renseignements de M.
Parquet sur les personnes du village, il pouvait bien y avoir un peu de
charlatanisme dans cette affectation de tendre souvenance. Alors, ramené
au sentiment d'antipathie qu'il avait pour tout objet d'adulation, et
retirant sa main qu'il avait laissé prendre, il salua et tenta encore de
s'éloigner.
Mais M. de Fougères ne lui en laissa pas le loisir. Il l'accabla de
questions sur sa famille, sur ses voisins, sur ses études, et parut
attendre ses réponses avec tant d'intérêt que Simon ne put jamais
trouver un instant pour s'échapper. Malgré ses préventions et sa
méfiance, il ne put s'empêcher de remarquer dans ce bavardage une
naïveté puérile qui ressemblait à de la bonhomie. Il acheva de se
réconcilier avec lui lorsque le comte lui dit qu'il était parti de la
ville, à cheval, aussitôt après la signature du contrat, afin d'éviter
les honneurs solennels qui l'attendaient sur son passage. «Le bon M.
Parquet m'a dit, ajouta-t-il, que ces braves gens voulaient faire des
folies pour nous. Je pensais qu'en arrivant plusieurs jours plus tôt
qu'ils n'y comptaient j'échapperais à cette ovation ridicule; mais avant
de serrer la main de mes anciens amis, je n'ai pu résister au désir de
contempler ce beau site et de monter jusqu'à la tour où, dans mon
adolescence, je venais rêver comme vous, monsieur Féline. Oui, j'y suis
venu souvent avec votre oncle lorsqu'il n'était encore que séminariste;
nous y avons parlé plus d'une fois de l'incertitude de l'avenir et des
vicissitudes de la fortune. La ruine de ma caste était assez imminente
alors pour qu'il pût me prédire les désastres qui m'attendaient. Il me
prêchait le courage, le détachement, le travail... Oui, mon cher
monsieur, continua le comte en voyant que Simon l'écoutait avec intérêt,
et je puis dire que ses bons conseils n'ont pas été entièrement
perdus... Je n'ai pas été de ceux qui passèrent le temps à se lamenter,
ou qui oublièrent leur dignité jusqu'à tendre la main. J'ai pensé que
travailler était plus noble que mendier. Et puis je suis un franc
Marchois, voyez-vous? J'avais emporté d'ici l'instinct industrieux qui
n'abandonne jamais le montagnard. Savez-vous ce que je fis? Je réalisai
le produit de quelques diamants que j'avais réussi à sauver ainsi qu'un
peu d'or; j'achetai un petit fonds de commerce, et je me fixai dans une
ville où le négoce commençait à fleurir. Les affaires de Trieste
prospérèrent vite, et les miennes par conséquent. Nous étions là une
colonie de transfuges de tous pays: Français, Anglais, Orientaux,
Italiens. Les habitants nous accueillaient avec empressement. Les débris
de la noblesse vénitienne, à laquelle on avait arraché sa forme de
gouvernement et jusqu'à sa nationalité, vinrent plus tard se joindre à
nous, pour acquérir ou pour consommer. Oh! maintenant, Trieste est une
ville de commerce d'une grande importance. J'en revendique ma part de
gloire, entendez-vous? On a dit assez de mal des émigrés, et la plupart
d'entre eux l'ont mérité; il est juste que l'on ne confonde pas les
boucs avec les brebis, comme disait le bon abbé Féline. J'ai reçu
plusieurs lettres de lui dans mon exil, et je les ai conservées; je vous
les ferai voir. Elles sont pleines d'approbation et d'encouragement. Ce
sont là des titres véritables, monsieur Féline; on peut en être fier,
n'est-ce pas? _Non è vero, Fiamma?_» ajouta-t-il en se tournant, avec la
vivacité inquiète et un peu triviale qui caractérisait ses manières,
vers la jeune dame qui l'accompagnait et qui, depuis un instant
seulement, s'était rapprochée de lui.
La personne qui portait ce nom étrange ne répondit que par un signe de
tête; mais elle releva son ombrelle, et ses yeux rencontrèrent ceux de
Simon Féline.
Lorsque deux personnes d'un caractère analogue très-énergique se
regardent pour la première fois, sans aucun doute il se passe entre
elles, avant de se reconnaître et de sympathiser, une sorte de lutte
mystérieuse qui les émeut profondément. Pressées de s'adopter, mais
incertaines et craintives, ces âmes soeurs s'appellent et se repoussent
en même temps. Elles cherchent à se saisir et craignent de se laisser
étreindre. La haine et l'amour sont alors des passions également
imminentes, également prêtes à jaillir comme l'éclair du choc de ces
natures qui ont la dureté du caillou, et qui, comme lui, recèlent le feu
sacré dans leur sein.
Simon Féline ne put s'expliquer l'effet que cette femme produisit sur
lui. Il eut besoin de toute sa force pour soutenir un regard qui en cet
instant sans doute rencontrait le seul être auquel il pût faire
comprendre toute sa puissance. Ce regard, qui n'avait probablement rien
de surnaturel pour le vulgaire, fit tressaillir Féline comme un appel ou
comme un défi; il ne sut pas lequel des deux; mais toute sa volonté se
concentra dans son oeil pour y répondre ou pour l'affronter. Le visage de
la femme inconnue n'avait pourtant rien qui ressemblât à l'effronterie;
son front semblait être le siége d'une audace noble; le reste du visage,
pâle et d'une régulière beauté, exprimait un calme voisin de la
froideur. Le regard seul était un mystère; il semblait être le ministre
d'une pensée scrutatrice et impénétrable. Simon était d'une organisation
délicate et nerveuse; son émotion fut si vive que son trouble intérieur
produisit quelque chose comme un sentiment de colère et de répulsion.
Tout cela se passa plus rapidement que la parole ne peut le raconter;
mais, depuis le moment où elle leva son ombrelle jusqu'à celui où elle
la baissa lentement sur son visage, tant d'étonnement se peignit sur
celui de Simon que le comte de Fougères en fut frappé. Il attribua à la
seule admiration la fixité du regard de sa nouvelle connaissance et la
légère contraction de sa bouche.
«C'est ma fille, lui dit-il d'un air de vanité satisfaite, mon unique
enfant; c'est une Italienne. J'aurais voulu l'élever un peu plus à la
française; mais son sexe la plaçait sous l'autorité plus immédiate de sa
mère...
--Vous vous êtes marié en pays étranger? «demanda Simon, qui dès cet
instant affecta des manières très-assurées, sans doute pour faire sentir
à mademoiselle de Fougères qu'elle ne l'avait pas intimidé.
Le comte, qui n'aimait rien tant que de parler de lui, de sa famille et
de ses affaires, satisfit la curiosité feinte ou réelle de son
interlocuteur.
«J'ai épousé une Vénitienne, répondit-il, et j'ai eu le malheur de la
perdre il y a quelques années; c'est ce qui m'a dégoûté de l'Italie.
C'était une Falier, grande famille qui reçut une rude atteinte dans la
personne de Marino, le doge décapité; vous savez cette histoire? Les
descendants ont été ruinés du coup, ce qui ne les empêche pas d'être
d'une illustre race... Au reste, ce sont là des vanités dont la raison
de notre siècle fait justice. Ce qui fait la véritable puissance
aujourd'hui, ce n'est pas le parchemin, c'est l'argent... Eh! eh!
n'est-ce pas, monsieur Féline? _Non è vero, Fiamma?_
--_E l'onore,_» prononça derrière l'ombrelle une voix à la fois mâle et
douce, qui fit tressaillir Simon.
Ce timbre pectoral et grave des femmes italiennes, indice de courage et
de générosité, n'avait jamais frappé son oreille. Quand une Française
n'a pas une voix flûtée, elle a une voix rauque et choquante. Il
n'appartient qu'aux ultramontaines d'avoir ces notes pleines et
harmonieuses qui font douter au premier instant si elles sortent d'une
poitrine de femme ou de celle d'un adolescent. Cet organe sévère, cette
réponse fière et laconique, détruisirent en un instant les préventions
défavorables de Simon.
Le comte parut un peu confus, même un peu mécontent; mais il se hâta de
parler d'autre chose. Il semblait dominé par la supériorité de sa fille;
du moins, malgré le peu d'attention qu'elle accordait à la conversation,
marchant toujours deux pas en arrière et ne répondant que par
monosyllabes, il ne pouvait résister à l'habitude d'invoquer toujours
son suffrage et de terminer toutes ses périodes par ce _Non è vero,
Fiamma_? qui produisait un effet magnétique sur Simon et le forçait à
reporter ses regards sur la silencieuse Italienne.
Quoique le comte de Fougères eût complètement détruit l'idée que Simon
s'était faite de la morgue et des prétentions ridicules d'un émigré
redevenu seigneur de village il était bien loin d'avoir gagné son coeur
par ses cajoleries. Il est vrai que Simon le prenait pour un excellent
homme, plein de franchise et d'abandon; néanmoins, et comme si l'esprit
de contradiction se fût emparé de son jugement, il était choqué de je ne
sais quoi de bourgeois que le châtelain de Fougères avait contracté,
sans doute, à son comptoir. Il en était à se dire qu'il valait mieux
être ce que la société nous a fait que de jouer un rôle amphibie entre
la roture et le patriciat. Il trouvait ce désaccord frappant dans chaque
parole du comte; et ne pouvant, d'après son extérieur expansif,
l'attribuer à la mauvaise foi, il l'attribuait à un manque total
d'intelligence et de logique. Par exemple, il eut envie de sourire quand
l'ex-négociant de Trieste lui dit:
«Qu'est-ce qu'un nom? je vous le demande; est-il propriété plus
chimérique ou plus inutile? Quand _j'ai monté ma boutique_ à Trieste, je
commençai par quitter mon nom et mon titre, et je reconstruisis ma
fortune sous celui de signor Spazzetta, ce qui veut dire M. Labrosse. Eh
bien! mon commerce a prospéré, mon nom est devenu estimable et m'a
ouvert le plus grand crédit. Je voudrais bien que quelqu'un vînt me
prouver que le nom de Spazzetta ne vaut pas celui de Fougères!»
Simon, fatigué de ce raisonnement absurde, se permit, dans sa franchise
montagnarde, de le contredire, mais sans aigreur.
«Permettez-moi de croire, monsieur, lui dit-il, que vous n'êtes pas bien
convaincu de ce que vous dites ou que vous n'y avez pas bien réfléchi;
car si vous estimiez beaucoup votre nom de commerce, vous le
conserveriez aujourd'hui; et si vous n'aviez pas estimé infiniment votre
nom de famille, vous ne l'auriez jamais quitté, et vous n'auriez pas
craint de le compromettre dans le négoce. Enfin, vous devez préférer un
titre seigneurial à un nom de maison d'entrepôt, puisque vous avez fait
de grands sacrifices d'argent pour rentrer dans la possession de votre
domaine héréditaire.»
Ces réflexions parurent frapper le comte, et soulevant un oeil très vif,
quoique fatigué par des rides nombreuses, il examina Simon d'un air de
surprise et de doute. Mais reprenant aussitôt l'aisance communicative de
ses manières: «Et l'amour du pays, monsieur, le comptez-vous pour rien?
reprit-il. Croyez-vous qu'on oublie les lieux qui vous ont vu naître?
Ah! jeune homme! vous ne savez pas ce que c'est que l'exil.»
Toute raison de sentiment imposait silence à Simon. Lors même qu'il ne
l'eût pas crue bien sincère, il n'eût osé montrer ses doutes. Quelle
objection la délicatesse nous permet-elle lorsqu'on invoque des choses
que nous respectons nous-mêmes? Lorsque les patriciens nous vantent
l'excellence de leur race ennoblie par les exploits de leurs pères, nous
sommes sans réponse; nous ne saurions dire que nous ne faisons point de
cas de l'héroïsme, et nous ne pouvons pas leur insinuer qu'il faudrait
avant tout ressembler à leurs pères.
La nuit tombait lorsque Simon, forcé de descendre le sentier de la
colline avec le comte, put enfin espérer de le quitter. Pour rien au
monde, après avoir si chaudement blâmé l'empressement des habitants à
courir à la rencontre de leur seigneur, il n'eût voulu se rendre leur
complice en lui servant d'escorte. Il prévint donc l'offre que le comte
allait lui faire de l'accompagner à pied, et doubla le pas sous prétexte
de faire avancer ses chevaux de selle, que tenait un domestique, sous un
massif de châtaigniers, au bord de la route. Cette politesse, qui était
si peu dans son caractère, facilita son évasion; mais, après avoir fait
signe au jockey d'aller rejoindre ses maîtres, il ne put surmonter la
curiosité de jeter un dernier regard sur la fière Italienne dont les
yeux noirs l'avaient troublé un moment. Se cachant dans le massif, il
vit mademoiselle de Fougères monter avec calme et lenteur sur le cheval
de pays qu'elle avait loué à la ville. C'était une haquenée noire et
échevelée, vigoureuse et peu habituée à l'obéissance. Elle semblait se
croire libre d'aller à sa fantaisie sous la main d'une femme; mais la
brune amazone lui fit sentir si durement le mors et l'éperon, qu'elle se
cabra d'une manière furieuse à plusieurs reprises. «Finissez, Fiamma,
finissez ces imprudences, pour l'amour de Dieu! s'écria le comte d'un
air plus ennuyé qu'effrayé; cette affreuse bête va vous tuer!
--Non, mon père, répondit la jeune fille en italien; elle va m'obéir.»
Et en effet, Fiamma mit tranquillement sa monture au trot, sans avoir
changé un seul instant de visage. Simon crut retrouver, dans cette
parole, l'esprit despotique du sang patricien; et il s'éloigna en
maudissant cette race incorrigible qui aspire sans cesse à traiter les
hommes comme des chevaux.
V.
Pendant qu'à la faveur des ombres de la nuit, et en suivant un chemin
dont le comte avait conservé le plan dans un des mille recoins de sa
méthodique mémoire, les voyageurs longeaient le village et se glissaient
incognito vers la demeure de M. Parquet, l'avoué, monté sur sa mule et
portant sa fille en croupe, revenait aussi à Fougères, murmurant un peu
contre l'activité inquiète de son hôte.
«Après tout, disait-il à la mélancolique mademoiselle Bonne, j'approuve
fort le bon sens qu'il a eu de se soustraire à la cérémonie grotesque
qu'on lui réservait; mais, quant à moi, j'aurais voulu voir cela, ne
fût-ce que pour me désopiler un tant soit peu la rate. Ce Fougères est
un bon diable, pas trop ridicule, et ne manquant pas de sens à certains
égards. Mais quand, après tout, il aurait essuyé les salves d'artillerie
du village avec leurs fusils sans batteries, quand il aurait avalé la
harangue du maire, celle du curé et celle du garde champêtre, ce n'eût
pas été trop payer le bonheur qu'il a eu de ne perdre que cent mille
francs sur son marché. Le pauvre comte! il était bien tranquille et bien
heureux là-bas dans son pays d'Istrie, où il vendait de la belle et
bonne chandelle, d'excellent amadou, du savon, du poivre... car, il ne
faut pas gazer, notre cher comte était épicier. Qu'on appelle ce
commerce-là comme on voudra, et qu'on y gagne tout l'argent du monde, ce
n'est pas moins le même commerce que fait en petit la mère L'Oignon à
Fougères.
--Comment, épicier! reprit naïvement mademoiselle Parquet; j'avais cru
lui entendre dire qu'il était _armateur_...
--Eh! sans doute, armateur en épiceries. Eh! mon Dieu! à présent il va
faire le commerce des bestiaux. Je ne sais pas lequel est moins noble du
mouton ou de sa graisse, du boeuf ou de sa corne, de l'abeille ou de son
miel. Cependant ces gens-là s'imaginent que la propriété d'une terre les
relève, surtout quand il y a quelque vieux pan de muraille armoriée qui
croule sur le bord d'un ravin. Jolie habitation, ma foi! que celle du
château de Fougères! Avant de la rendre supportable, il lui faudra
encore dépenser cinquante mille francs. Je parie qu'il avait là-bas une
bonne maison bien close et bien meublée, sur la vente de laquelle il
aura perdu moitié, dans son empressement de revoir ses tourelles
lézardées et ses belles salles délabrées, où les rats tiennent cour
plénière.
--Il m'a pourtant semblé, reprit Bonne, être un homme dégagé de tous ces
vieux préjugés.
--Est-ce que tu le crois sincère? répondit vivement M. Parquet. Il se
peut qu'il aime l'argent, et j'ai cru m'en apercevoir, malgré la sottise
qu'il a faite de racheter son fief... mais sois sûre qu'il est encore
plus vaniteux que cupide. Quand tu verras un noble cracher sur son
blason, souviens-toi de ce que je te dis, Bonne, tu verras ton père
travailler gratis pour les riches.
--Avez-vous fait attention à sa fille, mon père? dit mademoiselle
Parquet en sortant d'une sorte de rêverie.
--Eh! eh! si j'avais seulement une trentaine d'années de moins, j'y
ferais beaucoup d'attention. Ce n'est pas qu'il faille croire les
mauvaises plaisanteries de nos amis, Bonne, entends-tu? J'ai toujours
été un homme sage et donnant le bon exemple; mais je veux dire que
mademoiselle de Fougères est une gaillarde bien tournée et qui a une
paire d'yeux noirs... Je n'ai jamais vu d'yeux aussi beaux, si ce n'est
lorsque Jeanne Féline avait vingt-cinq ans.
--Il y a longtemps de cela, mon père, interrompit Bonne en souriant.
--Eh! sans doute, il y a longtemps, répondit l'avoué. Je n'avais que
quinze ans alors. Je la regardais lorsqu'elle allait à l'église; c'était
un ange, belle comme mademoiselle de Fougères, et bonne comme toi, ma
fille.
--Et croyez-vous, mon père, que mademoiselle de Fougères ne soit pas
aussi bonne qu'elle est belle?
--Oh! cela, je n'en sais rien; si elle est bonne, c'est de trop: car
elle a de l'esprit comme un diable et tout le jugement qui manque à son
père.
--Elle ne me paraît pas approuver beaucoup son obstination à revoir
Fougères, et le séjour de notre village paraît la tenter médiocrement,»
ajouta mademoiselle Bonne.
Tandis que le père et la fille devisaient ainsi, la mule, arrivée à la
porte du logis, s'était arrêtée, et M. Parquet, en mettant pied à terre
pour ouvrir cette porte et en cherchant la clef dans ses poches,
continuait la conversation, sans faire attention à Simon Féline, qui
était à deux pas de lui, appuyé contre la haie de son jardin.
«Sans doute médiocrement, répétait l'ex-procureur. Une fille de cet
âge-là, qu'on amène en France, doit avoir laissé sur la rive étrangère
quelque damoiseau épris d'elle. Si j'avais été le galant d'une si belle
créature, je ne me la serais pas laissé enlever.
--Est-ce votre avis en pareille matière, monsieur Parquet? dit Simon en
souriant.
--Au diable! grommela M. Parquet. Oh! bonsoir, voisin Simon,
répondit-il; vous écoutiez? Vraiment, pensa-t-il en faisant entrer dans
sa cour le mulet qui portait Bonne, je ne viendrai donc jamais à bout de
me persuader que je suis vieux et que ma fille est jeune? Ah! qu'il est
difficile de parler convenablement à une fille dont on est le père.».
Tandis que M. Parquet donnait des ordres à l'écurie, mademoiselle Bonne
en donnait à la cuisine, et s'occupait avec activité de préparer le lit
et le souper de ses hôtes. Ils arrivèrent peu d'instants après. Ce
n'était pas un petit embarras pour l'avoué que d'héberger ces illustres
personnages à la ville et à la campagne. La maison du village était
très-petite; cependant elle était très confortable, comme tout ce qui
devait contribuer à embellir l'existence de M. Parquet. M. Parquet était
à la fois le plus poétique et le plus positif de tous les hommes. Quand
il avait les pieds bien chauds, un fauteuil bien mollet, une table bien
servie, de bon vin dans un large verre, il était capable de s'attendrir
jusqu'aux larmes, et de déclamer un sonnet de Pétrarque en regardant du
coin de l'oeil la vieille Jeanne Féline, occupée gravement à tourner son
rouet sur le seuil de sa porte. Quoiqu'il fût encore actif, alerte, bien
qu'un peu gros, et préservé de toute infirmité, il prenait parfois le
ton plaintif et philosophique pour célébrer en petits vers, dans le goût
de La Fare et de Chaulieu, la _solennité de la tombe, qui s'entr'ouvrait
pour le recevoir, et sur le bord de laquelle il voulait encore
effeuiller les roses du plaisir_.
Mais le mérite de M. Parquet ne se bornait pas à l'aimable humeur d'un
vieillard anacréontique. C'était un homme généreux, un ami sincère, un
voisin cordial, et, qui plus est, un homme d'affaires voué, depuis le
commencement de sa carrière, au culte de la plus stricte probité. Il
avait trop d'esprit et de sens pour n'avoir pas su arranger sa vie de
manière à contenter les autres et soi-même. Sa grande pratique, sa
profonde et impitoyable connaissance des roueries de la procédure, et
son activité infatigable, en avaient fait, dans la province, l'homme de
sa classe le plus important et le plus recherché. A ces talents il
joignait, tant bien que mal, celui de la parole; car M. Parquet cumulait
les fonctions d'avoué et celles d'avocat. Il s'exprimait en bons termes,
pérorait avec abondance, et dans les affaires civiles, grâce à une
dialectique serrée et à une obstination puissante, il était presque
toujours sûr du succès. Il est vrai qu'au criminel il produisait des
effets de moins bon aloi. Comme tout avocat de province, il aimait de
passion les discours de cour d'assises; c'est l'occasion d'arrondir des
périodes sonores, et de lancer des métaphores chatoyantes. Les juges et
le gros public en étaient émerveillés; les dames de la ville pleuraient
à chaudes larmes, et pendant trois jours, maître Parquet, rouge et
bouffi, conservait dans son ménage l'accent emphatique et le geste
théâtral. Il faut avouer que, dans cet état d'irritation et de triomphe,
il était beaucoup moins aimable que de coutume. Il s'enivrait de ses
propres paroles et tombait dans des divagations un peu trop prolongées;
ou bien il se maintenait dans un état de colère factice qui faisait
trembler ses chiens et ses servantes. A l'entendre alors demander son
café d'une voix tonnante, ou s'emporter, à la lecture du journal, contre
les abus de la tyrannie, on l'eût pris pour un Cromwell ou pour un
Spartacus. Mais mademoiselle Bonne, qui connaissait son caractère, s'en
effrayait fort peu, et ne craignait pas de l'interrompre pour lui dire:
«Mon père, si tu parles si fort, tu seras enroué demain matin, et tu ne
pourras pas plaider.
--C'est vrai, répondait l'excellent homme avec douceur. Ah! Bonne, le
ciel t'a placée près de moi comme un ange gardien, pour me préserver de
moi-même. Fais-moi taire et emporte les liqueurs. Que sommes-nous sans
les femmes? des animaux cruels, livrés à de funestes emportements. Mais
elles! comme des divinités bienfaisantes, elles veillent sur nous et
adoucissent la rudesse de nos âmes! Allons, Bonne, laisse-moi
m'attendrir, et verse-moi encore un peu d'anisette.
--Non, mon père, c'est assez, disait la jeune fille; vous avez déjà mal
à la gorge.
--O mon enfant! reprenait l'avocat d'une voix plaintive et d'un regard
suppliant, refuseras-tu les consolations du dieu de l'Inde et de la
Thrace à un vieillard infortuné dont les forces s'éteignent? Vois, ma
tête s'affaiblit et se penche vers la tombe, ma voix tremblante se glace
dans mon gosier par l'effet de l'âge et du malheur...»
Si, au milieu de ces lamentations élégiaques, un client importun venait
interrompre maître Parquet, il bondissait comme un lion sur son
fauteuil, et s'écriait d'une voix de stentor:
«Laissez-moi tranquille, laissez-moi jouir de la vie; je vous donne tous
au diable! Je ne veux pas entendre parler d'affaires quand je dîne.»
Cependant, si quelque lucrative occasion se présentait, ou s'il
s'agissait de rendre service à un ami, maître Parquet revenait à la
raison comme par enchantement. Toujours sage dans sa conduite et
entendant bien ses intérêts, toujours bon et prêt à se dévouer pour les
siens, il passait des fumées du souper aux subtilités de la chicane avec
une aisance merveilleuse. Quelques-uns de ceux qui ne le connaissaient
qu'à demi le croyaient égoïste, parce qu'ils le voyaient sensuel. Ils ne
saisissaient qu'un côté de cet homme richement organisé pour jouir de la
vie, jaloux d'associer les autres à son bonheur, et prêt à quitter les
douceurs du coin du feu afin d'avoir la volupté d'y revenir, le coeur
rempli du témoignage d'une bonne action. C'est ainsi qu'il était
épicurien, disait-il gaiement. Il pratiquait en grand la doctrine.
Du reste, quand il avait affaire aux fripons ou aux ladres, c'était le
plus fin matois et le plus impitoyable écorcheur qu'eût jamais enfanté
son ordre. Autant il se montrait modeste et généreux envers les pauvres,
autant il rançonnait les riches. A l'égard des avares, il était
sardonique jusqu'à la cruauté. Il avait coutume de dire que l'argent du
pauvre n'avait pour lui qu'une mauvaise odeur de cuivre; mais le cuivre
même du mauvais riche avait une couleur d'or qui l'affriandait.
Ce n'était donc pas par déférence pour son rang ni par pur esprit
d'hospitalité qu'il se faisait l'homme d'affaire et l'aubergiste du
comte de Fougères. Sans flatter ses travers, il avait le bon goût de ne
point les choquer, et disait tout bas à sa fille que cet homme devait
avoir les poches pleines de sequins de Venise, dont il ne lui serait pas
désagréable de connaître l'effigie. Bonne, dont le rôle était plus
désintéressé, regardait comme un point d'honneur de recevoir
convenablement ses hôtes, et surtout de montrer à mademoiselle de
Fougères qu'elle possédait à fond la science de l'économie domestique.
La candide enfant s'imaginait que, dans toutes les positions de la vie,
les soins du ménage sont la gloire la plus brillante de la femme. Mais,
hélas! la jeune étrangère ne s'apercevait pas seulement de la manière
dont le linge était blanchi et parfumé. Elle n'accordait pas la plus
légère marque d'admiration à la cuisson des confitures. Elle se
contentait de dire, en prenant la main de Bonne, chaque fois qu'elle lui
présentait quelque chose: «C'est bon, c'est bien. On est bien chez vous;
vous êtes bonne comme un ange;» et la fille de l'avoué, étonnée de ce
ton brusque et affectueux, ne pouvait s'empêcher d'aimer l'Italienne,
bien qu'elle renversât toutes ses notions sur l'idéal de la sympathie.
M. Parquet, ayant appris, de la bouche de M. de Fougères, sa rencontre
et sa connaissance avec Simon Féline, voulut, moins pour faire honneur à
son hôte que pour se désennuyer d'une société qui le gênait un peu,
aller chercher son voisin et le faire souper chez lui; mais il ne put y
déterminer Simon. Le jeune républicain eût trop craint de paraître
rechercher la faveur du puissant.
«Je sais que le seigneur est affable, répondit-il aux instances de
Parquet, mais je sens que j'aurais de la peine à l'être autant que lui;
et n'étant pas disposé à lui accorder une dose de bienveillance égale à
celle qu'il me jette à la tête, je crois qu'il est bon que nos relations
en restent là.»
Parquet fut obligé d'aller dire à M. de Fougères que son jeune ami,
fatigué d'avoir chassé tout le jour, était déjà couché et endormi. On se
mit à table; mais, malgré les soins que l'on avait pris pour cacher
l'arrivée du comte, il n'était pas possible qu'un aussi grand événement
fût ignoré tout un soir, et une députation de villageois, ayant en tête
le garde champêtre, orateur fort remarquable, se présenta à la porte et
frappa de manière à l'enfoncer jusqu'à ce qu'on eût pris le parti de
capituler et d'écouter le compliment. Après ceux-là arriva une seconde
bande avec les violons, la cornemuse et les coups de pistolet; puis un
choeur de dindonnières qui chanta faux une ballade en quatre-vingt-dix
couplets dans le dialecte barbare du pays, et présenta des bouquets à
mademoiselle de Fougères. Enfin, l'arrière-garde des polissons et des
goujats, qui s'attendaient bien à prendre la truelle pour recrépir le
vieux château, ferma la marche avec des brandons, des pétards et des
cris de joie à faire dresser les cheveux sur la tête. Par émulation, le
sacristain courut sonner les cloches, tous les chiens du village se
mirent à pousser des hurlements affreux auxquels répondirent du fond des
bois tous les loups de la montagne. Jamais, de mémoire d'homme, on
n'avait entendu un pareil vacarme dans le vallon de Fougères. En vain le
comte supplia qu'on lui épargnât ces honneurs; en vain le procureur
furieux menaça de faire jouer la pompe-arrosoir de son jardin sur les
récalcitrants; en vain les deux demoiselles se barricadèrent dans leur
chambre pour échapper au bruit et à l'ennui de ces adorations. On vit
dans cette mémorable soirée combien l'amour des peuples est ardent pour
ses maîtres quand il ne les connaît pas. Les pétards, le désordre et les
chants se prolongèrent bien avant dans la nuit. Le comte avait donné de
l'argent qu'on alla boire au cabaret. Personne ne put dormir dans le
village. La mère Féline en eut un peu de mécontentement, et Simon en
témoigna beaucoup d'humeur.
Simon se leva au point du jour et alla chercher, dans les retraites les
plus désertes des ravins, le repos et le silence que la présence des
étrangers avait chassés du village. Dans ses rêves de philosophie
poétique, l'état rustique lui avait toujours semblé le plus pur et le
plus agréable à Dieu; lorsque, dans les villes, il avait été choqué des
désordres et de la corruption des hommes civilisés, il avait aimé à
reporter sa pensée sur ces paisibles habitants de la campagne, sur ce
peuple de pâtres et de laboureurs qu'il voyait au travers de Virgile et
de la magie des souvenirs de l'enfance. Mais à mesure qu'il avait avancé
dans les réalités de la vie, de vives souffrances s'étaient fait sentir.
Il voyait maintenant que, là comme ailleurs, l'homme de bien était une
exception, que les turpitudes que l'on ne pouvait commettre faute de
moyens d'exécution étaient effectivement les seules qu'on ne commît pas;
que ces hommes grossiers n'étaient pas des hommes simples, et que cette
vie de frugalité n'était pas une vie de tempérance. Il en était vivement
affecté, et par instants sa douleur tournait à la colère et à la
misanthropie.
C'est une crise grave, une épreuve terrible dans la destinée d'un jeune
homme, que cette époque de transition entre les beaux rêves de
l'adolescence contemplative et les expériences tristes de la vie
d'action! Presque tous ceux qui la subissent y succombent. Il faut une
âme forte et riche en générosité pour résister au découragement qui naît
de la déception. Les esprits faibles, en pareille occasion, se dégradent
et se corrompent; les imaginations vives et superbes s'endurcissent et
se dessèchent. Il n'appartient qu'aux hommes d'intelligence et de coeur
de résister à la tentation qu'ils éprouvent de haïr ou d'imiter la
foule, au besoin de se détacher de l'humanité par le mépris, ou de se
laisser choir à son niveau par l'abrutissement. Simon sentit qu'il
fallait combattre de toute sa force l'amertume empoisonnée de ce calice.
Son organisation ardente lui eût ouvert assez volontiers l'accès du
vice; son intelligence élevée lui eût également suggéré le dédain de ses
semblables. Sa perte était imminente, car il était de ces hommes qui ne
peuvent se perdre à demi. Il n'avait pas à choisir entre le rôle de la
sensualité qui se vautre dans le bourbier et celui de la raison
orgueilleuse qui s'en prend à Dieu et aux hommes de sa chute. Il lui
fallait jouer ces deux rôles à la fois, sans pouvoir abjurer une des
deux faces de son être. Heureusement, il en possédait une troisième, la
bonté du coeur, le besoin d'amour et de pitié. Celle-là l'emporta. C'est
elle qui lui fit verser des larmes abondantes au fond des bois, et qui
lui donna la force d'y rester pour ne pas voir la sottise et
l'avilissement de ses concitoyens, pour n'être pas tenté de maudire ce
qu'il ne pouvait empêcher.
Il prit le parti d'aller voir un parent qui demeurait dans la montagne.
Il fit ce voyage à pied, le long des ravins, lits desséchés des torrents
d'hiver. Il resta plusieurs jours absent, et, quand il revint au
village, M. de Fougères était parti. Depuis cette époque jusqu'au
printemps suivant, le comte habita la ville. Il y loua une maison et y
reçut toute la province. Il trouva la même servilité dans toutes les
classes. Il était riche, sagement honorable, et, pour des dîners de
province, ses dîners ne manquaient pas de mérite. Il était en outre
assez bien en cour pour faire obtenir de petits emplois à des gens
incapables, ou pour prévenir des destitutions méritées par l'inconduite.
Les créatures servent mieux la vanité que les amis. M. de Fougères put
bientôt jouir d'un grand crédit et de ce qu'on appelle l'estime
générale, c'est-à-dire l'instinct de solidarité dans les intérêts
bourgeois. Dès le lendemain de son arrivée à Fougères, il avait mis les
ouvriers en besogne. Comme par esprit de représailles, la maison blanche
des frères Mathieu avait été convertie en grange, et les greniers à blé
du château redevenaient des salles de plaisance. Les grosses réparations
furent peu considérables; la carcasse du vieux donjon était solide et
saine. Les maçons furent employés à relever les tourelles qui pouvaient
encore servir de communs autour du préau, à déblayer les ruines qui
gênaient, à rétrécir et à régulariser autant que possible l'ancienne
enceinte. Avec tous ces soins on réussit à faire du château un logis
assez laid, fort incommode encore, très froid, mais vaste, et meublé
avec une richesse apparente. Comme on vit passer beaucoup de dorures et
d'étoffes hautes en couleur, on ne manqua pas de dire d'abord que M. de
Fougères déployait un luxe éblouissant; mais un connaisseur eût
facilement reconnu que, dans tous ces objets de parade, il n'y avait
aucune valeur réelle. M. de Fougères tenait, dans ses choix, le milieu
entre l'ostentation des anciens nobles et l'économie du marchand
d'épices. Il eut pendant ce semestre une vie très-agitée et qui semblait
convenir exclusivement à ses habitudes de tracasserie commerciale. Il
allait de Paris à Guéret, de Limoges à Fougères, avec autant de facilité
que ses ancêtres eussent été de leur chambre à coucher à la tribune de
leur chapelle. Il achetait, il revendait, il spéculait sur tout; il
étonnait ses fournisseurs par sa finesse, sa mémoire et sa ponctualité
dans les plus petites choses. On s'aperçut bientôt dans le pays qu'il
n'y avait pas tant à gagner avec lui qu'on se l'était imaginé. Il était
impossible de le tromper; et quand il avait supputé à un centime près la
valeur d'un objet, il déclarait généreusement que le gain du marchand
devait être de _tant_. Ce _tant_, tout équitable qu'il était, la plume à
la main, était si peu de chose au prix de ce qu'on avait espéré arracher
de sa vanité, qu'on était fort mécontent. Mais on n'osait pas le dire:
car on voyait bien que le comte était encore généreux (retiré des
affaires comme il l'était) de discuter tout bas les secrets du métier et
de ne pas les révéler à ses pareils. A ces vexations honnêtes, il
joignait les formes d'une obséquieuse politesse contractée en Italie, le
pays des révérences et des belles paroles. Les mauvais plaisants de
l'endroit prétendaient que lorsqu'on allait lui rendre visite, dans la
précipitation avec laquelle il offrait une chaise et sa protection, il
lui arrivait souvent encore de faire à la hâte un cornet de papier pour
présenter la cannelle ou la cassonade qu'il était habitué à débiter. Du
reste, on le disait bon homme, serviable, incapable d'un mauvais
procédé. On avait espéré trouver en lui un supérieur avec tous les
avantages _y attachés_. Il fallait bien se contenter de n'avoir affaire
qu'à un égal. Les ouvriers de Fougères employés à la journée étaient les
plus satisfaits; ils étaient surveillés de près, à la vérité, par des
agents sévères, mais ils avaient leurs deux sous d'augmentation de
salaire, et chaque fois que le comte venait donner un coup d'oeil aux
travaux, ils avaient copieusement pour boire. Il eût pu avoir tous les
vices, on l'eût porté en triomphe s'il l'eût voulu.
Quant à mademoiselle de Fougères, on n'en disait absolument rien, sinon
que c'était une très-belle personne, ne parlant pas français. On
attribuait à cette ignorance de la langue sa réserve et son absence de
liaison avec les femmes du pays. Cependant quelques beaux esprits, qui
prétendaient savoir l'italien, ayant essayé de lier conversation avec
elle, ne l'avaient pas trouvée moins laconique dans ses réponses. M. de
Fougères, qui semblait inquiet lorsqu'on parlait à sa fille, non de ce
qu'on lui disait, mais de ce qu'elle allait répondre, cherchait à
pallier la sécheresse de ses manières en disant aux uns qu'elle était
fort timide et craignait de faire des fautes de français; aux autres,
qu'elle n'était pas habituée à parler l'italien, mais le dialecte de
Venise et de Trieste.
Simon, pressé par M. Parquet de faire son début au barreau, s'en abstint
pendant tout l'hiver. Ce ne fut chez lui ni l'effet de la paresse ni
celui du dégoût. Le métier d'avocat lui inspirait, il est vrai, une
extrême répugnance, mais il ne voulait pas se soustraire à la tâche
pénible de la vie. Aux heures où les flatteries de l'ambition faisaient
place au spectacle de la nécessité aride, quand cette montagne d'ennuis
et de misères s'élevait entre lui et le but inconnu et chimérique
peut-être de ses vagues désirs, il se roidissait contre la difficulté et
comparait sa destinée au calvaire que tout homme de bien doit gravir
courageusement, sans se demander si le terme du voyage sera le ciel ou
la croix, la potence ou l'immortalité.
Le retard qu'il voulait apporter à ses débuts ne fut fondé d'abord que
sur le besoin de repos physique et intellectuel, puis sur la crainte de
n'être pas suffisamment éclairé touchant les devoirs de sa nouvelle
profession. Il avait jusque-là étudié la lettre des lois; maintenant il
en voulait pénétrer l'esprit, afin de l'observer ou de le combattre,
selon qu'il conviendrait à sa conscience et à sa raison de le faire.
Enfermé dans sa cabine, durant les soirs d'hiver, avec les livres
poudreux que lui prêtait M. Parquet, il lisait quelques pages et
méditait durant de longues heures. Son imagination se détournait bien
souvent de la voie et faisait de fougueux écarts dans les espaces de la
pensée. Mais ces excursions ne sont jamais sans fruit pour une grande
intelligence, elle y va en écolier, elle en revient en conquérant. Simon
pensait qu'il y a bien des manières d'être orateur, et que, malgré les
systèmes arrêtés de M. Parquet sur la forme et sur le fond, chaque homme
doué de la parole a en soi ses moyens de conviction et ses éléments de
puissance propres à lui-même. Ennemi né des discussions inutiles, il
écoutait les leçons et les préceptes de son vieil ami avec le respect de
la jeunesse et de l'affection; mais il notait, dans le secret de sa
raison, les objections qu'il eût faites à un disciple, et renfermait le
secret de sa supériorité autant par prudence que par modestie. Une seule
fois, il s'était laissé aller à discuter un point de droit public, et
Parquet, frappé de la hardiesse de ses opinions, s'était écrié:
«Diable! mon cher ami, quand on pense ainsi, il ne faut pas le dire trop
tôt. Avant de faire le législateur, il faut se résoudre à être légiste.
Si un homme célèbre se permet de censurer la loi, on l'écoute; mais si
un enfant comme vous s'en avise, on se moque de lui.
--Vous avez raison,» répondit Simon; et il se tut aussitôt.
Cependant, décidé à ne pas suivre une routine pour laquelle il ne se
sentait pas fait, il voulait se laisser mûrir autant que possible. Rien
ne le pressait plus de se lancer dans la carrière, maintenant qu'il
était reçu avocat, qu'il n'avait plus de dépense à faire, et qu'il était
sûr de s'acquitter quand il voudrait. D'ailleurs, il travaillait à faire
des extraits, des recherches et des analyses, pour aider M. Parquet dans
son travail, et celui-ci s'en trouvait si bien qu'il était obligé de
faire un effort de générosité et de désintéressement pour l'engager à
travailler pour son propre compte.
Durant cet hiver, qui fut assez doux pour le climat, Simon eut soin
d'éviter la rencontre du comte de Fougères. Malgré les prévenances dont
l'accablait ce gentilhomme, il ne sentait aucune sympathie pour lui. Il
y avait dans son extérieur une absence de dignité qui le choquait plus
que n'eût fait la morgue seigneuriale d'un vrai patricien. Il lui
semblait toujours voir, dans les concessions libérales de son langage et
dans la politesse insinuante de ses manières, la peur d'être maltraité
dans une nouvelle révolution et d'être forcé de retourner à son comptoir
de Trieste.
Mademoiselle de Fougères menait une vie assez étrange pour une jeune
personne. Elle semblait aimer la solitude passionnément, ou goûter fort
peu la société de la province. Du moins elle ne paraissait dans le salon
de son père que le temps strictement nécessaire pour en faire les
honneurs, ce dont elle s'acquittait avec une politesse froide et
silencieuse. Elle n'accompagnait pas son père dans ses fréquents
voyages, et restait enfermée dans sa chambre avec des livres, ou montait
à cheval, escortée d'un seul domestique. Quelquefois elle venait à
Fougères, faire une visite à mademoiselle Parquet ou donner un coup
d'oeil rapide aux travaux du château. Il lui arrivait parfois alors de
sortir avec Bonne pour faire une promenade à pied dans la montagne, ou
même de s'enfoncer dans les ravins, à cheval, et entièrement seule.
Simon, qui, malgré le froid et les glaces, continuait son genre de vie
errante et rêveuse, la rencontra quelquefois dans les lieux les plus
déserts, tantôt galopant sur le bord du torrent avec une hardiesse
téméraire, tantôt immobile sur un rocher, tandis que son cheval fumant
cherchait, sous le givre, quelques brins d'herbe aux environs.
Lorsqu'elle était surprise dans ses méditations, elle se levait
précipitamment, appelait son cheval, qu'elle avait dressé comme un chien
à venir au nom de _Sauvage_, lui ordonnait de se tendre sur les jambes
afin qu'elle pût atteindre à l'étrier sans le secours de personne, et,
se lançant au milieu des rochers où sur le versant glacé des collines,
elle disparaissait avec la rapidité d'une flèche. Ces rencontres avaient
un caractère romanesque qui plaisait à Simon, quoiqu'il n'y attachât pas
plus d'importance que ces petits incidents ne méritaient.
Cependant, malgré le sentiment d'orgueil qui l'empêchait de s'abandonner
à l'attrait d'une beauté placée hors de sa sphère, et destinée sans
doute à n'avoir jamais pour lui qu'un dédain insolent s'il essayait de
franchir la ligne chimérique qui les séparait, Simon ne pouvait défendre
son imagination d'accueillir un peu trop obstinément l'image de cette
personne fantastique. C'était une si belle créature que tout être doué
de poésie devait lui rendre hommage, au moins un hommage d'artiste,
calme, désintéressé, sincère; et Simon était plus poëte et plus artiste
qu'il ne croyait l'être.
Peu à peu cette image devint si importune qu'il désira s'en débarrasser,
et appeler à son secours l'impression pénible qu'elle lui avait faite au
premier abord. Il chercha un motif d'antipathie à lui opposer et fit des
questions sur son compte, afin d'entendre répéter qu'elle semblait
hautaine et froide. En outre, on blâmait beaucoup dans le pays ses
courses à cheval et son genre de vie solitaire. En province, tout ce qui
est excentrique est criminel. Cependant l'attrait de curiosité qui, chez
Simon, se cachait sous ces efforts d'aversion, ne fut pas satisfait par
les réponses vagues qu'il obtint. Il se résolut à presser de questions
mademoiselle Bonne, qui seule semblait connaître un peu l'étrangère.
Jusque-là, Bonne avait détourné la conversation lorsqu'il s'était agi de
sa mystérieuse amie; mais, lorsque Simon insista, elle lui répondit avec
un peu d'humeur:
«Cela ne vous regarde pas. Quel que soit le caractère de mademoiselle de
Fougères, il ne lui plaît pas apparemment qu'on le juge, puisqu'elle ne
le montre pas. Elle m'a priée, une fois pour toutes, de ne jamais redire
à personne un mot de nos conversations, quelque puériles et
indifférentes qu'elles pussent être. Il y a bien des choses dans son
caractère que je ne comprends pas; elle a beaucoup plus d'esprit que
moi. Qu'il vous suffise de savoir que c'est une personne que j'estime et
que j'aime de toute mon âme.»
Simon essaya de la faire parler en piquant son amour-propre. «Si vous
voulez que je vous dise ma pensée, chère voisine, reprit-il, vous saurez
que je doute fort de votre intimité avec mademoiselle de Fougères. Je
croirais presque qu'il y a de votre part un peu de vanité, je ne dis pas
à être liée avec notre future châtelaine, mais à être la seule
confidente d'une personne si réservée dans sa conduite et dans ses
paroles. D'abord, permettez-moi de vous demander en quelle langue
s'expriment ces épanchements de vos âmes, car mademoiselle de Fougères
ne sait pas, à ce que l'on dit, assembler trois phrases de la nôtre.»
Mais cet artifice ne réussit point. Bonne se prit à sourire et lui
répondit: «Êtes-vous bien sûr que je ne sache pas l'italien?» Il fut
impossible d'en obtenir autre chose.
VI.
Par une belle matinée du printemps de 1825, Simon étant sorti avec son
fusil donna la chasse à un de ces milans de forte race qu'on trouve dans
la Marche. Cousins germains de l'aigle, presque aussi grands que lui,
ils en ont le courage et l'intelligence. Les enfants qui peuvent s'en
emparer dans le nid les élèvent et les habituent à chasser les souris de
la maison. Ils deviennent très-familiers et très-doux. J'en ai vu un qui
prenait très-délicatement des mouches sur le visage d'un enfant endormi,
en l'effleurant de ce bec terrible dont il déchirait les lapereaux et
les couleuvres.
Simon, ayant cru blesser légèrement sa proie, la vit s'éloigner et se
perdre, et continua sa promenade. Au bout de quelques heures, il repassa
par la même gorge; et comme il pensait à toute autre chose, il vit tout
à coup mademoiselle de Fougères qui descendait précipitamment la colline
au-dessus de lui, en lui criant: «Arrêtez-le, arrêtez-le! il est à vos
pieds!» Il crut qu'elle avait laissé échapper son cheval et se pencha
sur le ravin pour le chercher; mais il n'aperçut rien, et, reportant ses
regards sur mademoiselle de Fougères, il vit qu'elle venait à lui en
courant toujours, et qu'elle avait les mains et la figure ensanglantées.
Soit l'effet de la compassion qu'éprouve un noble coeur à l'aspect de la
souffrance, soit la douleur de voir une si belle créature en cet état,
Simon fut surpris d'une angoisse inexprimable en pensant qu'elle venait
de faire une chute de cheval. Il s'élança vers elle pour la secourir;
mais son visage n'exprimait point la souffrance; elle avait le teint
animé d'un éclat que Simon ne lui avait pas encore vu, et, riant d'un
rire juvénile, elle lui montrait une touffe de bruyères vers laquelle
elle se hâtait d'arriver en criant: «Il est là! courez donc dessus!»
Avant que Simon eût pu comprendre de quoi il s'agissait, elle s'élança
sur sa proie et jeta dessus son écharpe de soie, que l'oiseau mit en
pièces en se débattant. C'était le milan royal que Simon avait démonté
le matin, et qu'il avait perdu. Il se hâta de faire cesser le combat
furieux qu'il livrait à la jeune amazone, et dans lequel tous deux
montraient un courage et un acharnement singuliers; l'oiseau, renversé
sur le dos, se défendait avec désespoir des ongles et du bec; la jeune
fille, malgré les blessures qu'elle recevait, s'obstinait à le saisir et
semblait résolue à se laisser déchirer plutôt que de renoncer à sa
conquête. Simon le vainquit, lui lia les pieds avec sa cravate, et, le
prenant par le bec, le présenta à mademoiselle de Fougères. Accablée de
fatigue, elle s'était jetée sur la bruyère, et son coeur palpitait si
fort que Simon en pouvait distinguer les battements; elle était déjà
redevenue pâle. Simon jeta le milan à ses pieds, et, s'agenouillant près
d'elle avec vivacité, lui demanda si elle était grièvement blessée.
«Je n'en sais rien, répondit-elle, je ne crois pas.
--Mais vous êtes couverte de sang?
--Bah! c'est le sang de cette bête rebelle.
--Je vous assure qu'elle vous a déchirée; vos gants sont en lambeaux.»
Sans attendre sa réponse, il lui prit la main, et, lui retirant ses
gants avec précaution, il vit qu'elle avait reçu des entailles
profondes.
«Vous voyez que c'est bien votre sang, lui dit-il d'une voix émue et
cherchant à l'étancher.
--Bon! dit-elle, je ne m'en suis pas aperçue. Je voulais l'avoir et je
le tiens.
--Mais vous souffrez; vous êtes pâle.
--Non, je suis essoufflée.
--Vous êtes blessée au visage.
--Oh! vraiment? le combat aurait-il été si acharné? Eh bien! c'est bon;
je suis d'autant plus fière de la victoire, quoique, après tout, c'est à
vous que je la dois. Je l'avais saisi trois fois, trois fois il m'a
échappé. Je ne sais ce qui serait arrivé si je ne vous eusse pas
rencontré. Maintenant, il faut voir s'il est blessé mortellement.
J'espère que non.
--Il faudrait voir d'abord si vous n'êtes pas blessée vous-même auprès
de l'oeil. Voulez-vous descendre jusqu'au ruisseau?
--Bah! ce n'est pas nécessaire. Je ne sens aucun mal.
--Mais ce n'est pas une raison; venez, je vous en supplie. Je vous
aiderai à descendre; je porterai ce vilain animal, qui mériterait bien
que je lui tordisse le cou.
--Oh! ne vous avisez pas de cela, s'écria la jeune fille; j'ai payé sa
conquête de mon sang: j'y tiens.»
Elle se laissa emmener au bord du ruisseau. Près de son lit, un rocher à
pic s'élevait de quelques pieds au-dessus du sable. Simon voulut aider
la chasseresse à le franchir; mais, dédaignant de poser sa main dans la
sienne, elle sauta avec l'agilité superbe d'une nymphe de Diane. Elle
était si belle de courage et de gaieté que Simon lui pardonna le reste
de fierté que conservaient jusque-là ses manières. Peut-être même
trouva-t-il en cet instant que c'était chez elle un attrait de plus. Son
âme était trop ardente pour ne pas s'élancer tout entière vers cette
noble création; il était comme hors de lui-même et ne songeait pas
seulement à s'expliquer le désordre de ses esprits. Lui, dont les
émotions avaient toujours été si concentrées et les manières si graves
que sa mère elle-même en obtenait rarement un baiser, il se sentait prêt
maintenant à entourer cette jeune fille de ses bras et à la presser
contre son coeur, non avec le trouble d'un désir amoureux (il était loin
d'y songer), mais avec l'effusion d'une tendresse fraternelle pour un
enfant blessé; c'était un caractère trop impétueux, un coeur trop chaste
pour subir la contrainte d'une vaine timidité ou pour accepter celle des
préjugés, lorsqu'il était vivement ému. Il prit le mouchoir de
mademoiselle de Fougères, le trempa dans l'eau et se mit à lui laver les
tempes avec tant de soin, d'affection et de simplicité, qu'elle, à son
tour, sentit sa méfiance et sa rudesse habituelles céder à l'ascendant
d'une irrésistible sympathie. «Dieu merci! vous n'êtes pas blessée au
visage, lui dit-il avec attendrissement; c'est avec ses ailes
ensanglantées que l'insensé vous aura fait ces taches; mais vos mains!
laissez-les tremper dans l'eau... laissez-moi les voir... il y a
vraiment beaucoup de mal!...» Et Simon, qui avait la vue courte, se
baissant pour les regarder, en approcha ses lèvres avec un entraînement
incroyable. Mademoiselle de Fougères retira brusquement ses mains et
fixa sur lui ce regard sévère qui l'avait choqué à la première
rencontre. Mais cette fois il trouva sa fierté légitime; ses yeux lui
firent une réponse si amicale, si franche et si persuasive, qu'elle
s'adoucit tout à coup; elle reprit confiance, et lui dit d'un air gai:
«Vous avez du sang sur les lèvres, et savez-vous bien quel sang?
--C'est du sang aristocratique, répondit Simon, mais c'est le vôtre.
--C'est du sang noble, monsieur, reprit l'Italienne avec hauteur; c'est
du pur sang républicain. Êtes-vous digne de porter un pareil cachet sur
la bouche?
--Juste ciel, s'écria Simon en se levant, si je n'en suis pas digne
encore par mes actions, je le suis par mes sentiments; mais, ajouta-t-il
en retombant à genoux près d'elle, vous vous moquez de moi, vous n'êtes
pas républicaine; vous ne pouvez pas l'être.
--Apprenez, répondit-elle, que je suis d'un pays où on ne peut pas
cesser de l'être à moins de se dégrader. Notre république a duré plus
que celle de Rome, et ce n'est que d'hier que nous sommes esclaves; mais
sachez que nous savons haïr nos tyrans, nous autres. Un Vénitien, à
moins d'avoir abjuré sa patrie, ne baiserait pas la main d'une
Allemande, tandis que vous êtes à genoux près de moi, que vous croyez
monarchique.
--Je sais que vous êtes belle comme un ange et brave comme un lion, et à
présent que je vous sais républicaine, je baiserais vos pieds si vous me
le permettiez.
--Vous êtes forts en beaux discours sur la liberté, vous autres,
reprit-elle; mais nous avons un proverbe que vous devez comprendre: _Più
fatti che parole_. A l'heure qu'il est, nous sommes sous le joug, et on
nous croit écrasés parce que nous le portons en silence; mais on ne sait
pas ce que sera notre réveil quand l'heure sera venue.
--Je crains qu'elle n'arrive pas plus tôt pour vous que pour nous,
répondit Simon; si toutes les âmes italiennes étaient aussi courageuses
que la vôtre, si tous les coeurs français étaient aussi convaincus que le
mien, nous ne subirions pas la honte des lois étrangères.
--Espérons des jours meilleurs, dit Fiamma; mais ce n'est pas le moment
de parler politique. Pourquoi ne venez-vous pas chez mon père?
--Mais, dit Simon un peu embarrassé, je n'ai pas l'honneur de le
connaître.
--Il vous a engagé plusieurs fois, je le sais; pourquoi avez-vous
refusé?
--Vous savez combien mes opinions diffèrent des siennes, et vous me le
demandez?
--Mon père n'a point d'opinions politiques, répondit brusquement Fiamma;
et, à cause de cela, il serait désobligeant autant qu'inutile de
discuter avec lui. C'est un homme très-doux et très-poli; et si les gens
de bien ne s'éloignaient pas de lui à cause de ses prétendues opinions,
il ne serait pas réduit à remplir son salon de cette canaille qui s'y
traîne à genoux.
--Vous parlez bien durement de vos courtisans, dit Simon; si votre père
les accueillait avec une franchise aussi rude, j'ai peine à croire
qu'ils fussent aussi empressés à lui rendre hommage.
--Sans doute, si mon père avait assez de force pour comprendre ses
véritables intérêts et sa véritable dignité, il aurait en France un beau
rôle à jouer. Mais votre noblesse française est démoralisée; vous l'avez
si maltraitée qu'elle ne sait plus ce qu'elle fait. Ce n'est pas ainsi
que nous agissons et que nous pensons chez nous. Le peuple n'a qu'un
ennemi: l'étranger; ses vieux nobles sont les capitaines qu'il
choisirait si le temps était venu de marcher au combat. Nous sommes
familiers avec le peuple, nous autres; nous savons qu'il nous aime, et
il sait que nous ne le craignons pas. Ce n'est pas lui qui a profité de
nos dépouilles; ce n'est pas lui qui voudrait en profiter, si on pouvait
nous dépouiller encore. Mais nous sommes ruinés, et nous n'en valons que
mieux; je suis convaincue qu'il n'est pas bon de faire fortune, et j'ai
vu souvent perdre en mérite ce qu'on gagnait en argent. Restez donc
pauvre le plus longtemps que vous pourrez, monsieur Féline, et ne vous
pressez pas de faire servir votre intelligence à votre bien-être.
--C'est ce dont on ne manquerait pas de m'accuser si je me montrais chez
votre père dans la société de ceux qui y vont, répondit Simon, et je
suis malheureux de vous connaître à présent; car j'aurai souvent la
tentation de m'exposer au blâme de ceux qui pensent bien.
--Si cela doit être, il faut résister à la tentation, reprit la jeune
fille avec l'air grave et assuré qui lui était habituel; mais dans peu
de jours nous serons installés à Fougères, et je pense bien que vous
pourrez nous voir sans vous compromettre. J'espère que mon père se
réservera chaque semaine des jours de liberté, où les gens de coeur
pourront l'aborder sans coudoyer les valets de l'administration. Du
moins j'y travaillerai de tout mon pouvoir. Maintenant occupons-nous de
ma capture; il faut que vous lui rendiez le même service qu'à moi, et
que vous examiniez ses plaies.»
Simon obéit, soigna le captif blessé, et procéda sur-le-champ à
l'amputation de l'aile brisée; après quoi il l'enveloppa d'un linge
humide et se chargea de le soigner, s'engageant sur l'honneur à le
porter lui-même au château dès qu'il serait guéri et apprivoisé.
«Ce n'est pas tout, lui dit-elle; vous allez m'aider à chercher mon
cheval, que j'ai abandonné dans le bois.
--Je cours le chercher, et je vous l'amènerai ici, répondit Simon.
--Non pas, dit Fiamma en souriant; selon vos coutumes et vos idées
françaises, je suis votre ennemie; vous ne devez pas me servir.
--Selon mon coeur et selon ma raison, je suis votre ami le plus
respectueux et le plus dévoué, répondit Simon. Dites-moi de quel côté
vous avez laissé _Sauvage_.
--Vous savez son nom! dit-elle en souriant; allons-y ensemble. Il
n'obéit qu'à ma voix ou à celle de mon serviteur; et puisque vous êtes
mon ami...
--Je suis à la fois l'un et l'autre, reprit Simon. Voulez-vous prendre
mon bras?
--Ce n'est pas la coutume de mon pays, répondit Fiamma. Chez nous, les
femmes n'ont pas besoin de s'appuyer sur un défenseur. Le peuple ne les
coudoie pas. Nous sortons seules et à toute heure. Personne ne nous
insulte. On nous respecte parce qu'on nous aime. Ici, on ne nous
distingue des hommes que pour nous opprimer ou nous railler. C'est un
méchant pays que votre France. J'espère que vous valez mieux qu'elle.
--Faites une révolution en Italie, répondit Simon, et j'irai m'y faire
tuer sous vos drapeaux.»
Tout en parlant ainsi ils arrivèrent à la lisière du bois. Fiamma appela
son cheval à plusieurs reprises, et bientôt il fit entendre le bruit de
son sabot sur les cailloux. Comme elle avait les mains empaquetées,
Simon l'aida à monter et la conduisit jusqu'à l'entrée du vallon en
tenant Sauvage par la bride. Chemin faisant, ils échangèrent, en peu de
paroles, les confidences de toute leur vie. C'était une histoire bien
courte et bien pure de part et d'autre. Ils étaient du même âge. Fiamma
avait chéri sa mère comme Féline chérissait la sienne. Depuis qu'elle
l'avait perdue, elle avait vécu à la campagne dans une villa que son
père avait achetée entre les bords de l'Adriatique et le pied des Alpes.
Là, Fiamma s'était habituée à une vie active, aventureuse et guerrière,
tantôt chassant l'ours et le chamois dans les montagnes, tantôt bravant
la tempête sur mer dans une barque, et toujours se nourrissant de l'idée
romanesque qu'un jour peut-être elle pourrait faire la guerre de
partisan dans ces contrées dont elle connaissait tous les sentiers.
L'absence de M. de Fougères, qui était venu en France pour racheter ses
terres, l'avait laissé maîtresse de ses actions, et son indépendance
naturelle avait pris un développement qu'il n'était plus possible de
restreindre. Cependant le respect qu'elle avait pour son père était seul
capable de lui dicter des lois; elle avait obéi à ses ordres en quittant
l'Italie avec une gouvernante. Après peu de mois de séjour à Paris, elle
était venue s'établir à Guéret, en attendant qu'elle s'établît à
Fougères.
«Il me tarde que cela soit fait, dit-elle en achevant son récit.
Puisqu'il faut abandonner ma patrie, j'aime mieux vivre dans ce vallon
sauvage, qui me rappelle certains sites à l'entrée de mes Alpes chéries,
que dans vos villes prosaïques et dans ce pandémonium sans physionomie
et sans caractère que vous appelez votre capitale, et que vous devriez
appeler votre peste, votre abîme et votre fléau. Maintenant, adieu; je
vous prie d'appeler notre milan _Italia_, de ne pas oublier que nous en
avons fait la conquête ensemble et d'en avoir bien soin. Si quelqu'un
vous parle de moi, dites que je ne sais pas deux mots de français; je ne
me soucie pas de parler avec tous ces laquais de la royauté qui ont
baisé le knout des Cosaques et le bâton des caporaux schlagueurs de
l'Autriche.
--Laissez-moi baiser le sabot de votre cheval, dit Simon en riant; c'est
une noble créature qui n'obéit qu'à vous.
--Et qui ne m'obéit que par amitié, reprit Fiamma. Mais ne touchez pas à
son sabot, et donnez-moi une poignée de main: _E viva la liberta!_»
Elle lui tendit sa main qui saignait encore, et entra dans le vallon au
galop. Simon baisa encore ce sang généreux et essuya ses doigts à nu sur
sa poitrine. Puis il alla s'enfermer dans sa chambre, et, jetant sa tête
dans ses mains, il resta éveillé jusqu'au matin dans un état d'ivresse
impossible à décrire.
VII.
Simon demeura plus de vingt-quatre heures sous le charme de cette
aventure. Aucune réflexion fâcheuse ne pouvait trouver place au milieu
de son enivrement. Les âmes les plus fortes sont les plus spontanément
vaincues et les plus complètement envahies par une passion digne
d'elles. En elles, rien ne résiste, rien ne se défend de l'enthousiasme,
parce que leur premier besoin est de chérir et d'admirer. Les conseils
de la prudence et de l'intérêt personnel sont étouffés par ce besoin
d'amour et de dévouement qui les déborde.
Mais, après les élans de la joie et le sentiment de l'adoration, Simon
sentit le besoin de renouveler cette pure jouissance à la source qui
l'avait produite. Il lui fallait revoir mademoiselle de Fougères; tout
ce qui n'était pas elle n'existait plus. La tendresse que sa mère lui
avait uniquement et exclusivement inspirée jusque-là s'affaiblissait
elle-même sous les tressaillements convulsifs de son coeur impatient. Il
s'effraya des ravages de cet incendie, sans penser d'abord à l'éteindre;
mais plusieurs jours écoulés sans revoir Fiamma portèrent son désir à un
tel point d'angoisse et de souffrance qu'il sentit la nécessité de le
combattre.
Simon ne s'était pas beaucoup inquiété jusque-là de ce qu'il éprouvait.
Il n'avait pas encore aimé, il ne savait pas à quel ennemi il avait
affaire; il s'imaginait qu'il triompherait dès qu'il serait bien résolu
à triompher, dès qu'il lui serait prouvé que les souffrances de cet
amour l'emportaient sur les joies. Cet instant venu, il appela la
réflexion à son secours. Il se demanda sur quelle certitude était fondée
cette admiration extatique qui absorbait toutes ses pensées, quel lien
durable quelques paroles échangées avec cette jeune fille pouvaient
avoir cimenté. En quoi s'était-elle montrée grande, forte, magnanime,
brave, sincère? Qu'avait-il vu? une lutte enfantine avec un oiseau de
proie, et l'ardeur romanesque d'une jeune tête pour des idées généreuses
dont l'application serait peut-être au-dessus de la portée de son
caractère.
Mais, hélas! toutes les réflexions de Simon manquèrent leur but; et ses
armes tournèrent leur pointe contre son coeur. Plus il y songeait, plus
Fiamma se trouvait digne de son enthousiasme. Ce n'était pas un enfant,
la femme qui se condamnait au silence et à la feinte depuis six mois
plutôt que d'échanger ses nobles pensées avec des êtres indignes de la
comprendre; et ce qu'aucune adulation n'avait pu obtenir de sa défiance
stoïque, Simon l'avait conquis avec un regard. Profond comme la sagesse
et hardi comme la bonne foi, celui de Fiamma avait lu en lui rapidement,
et sa langue s'était déliée comme par magie. Elle lui avait dit le
secret de son âme, le mystère de sa vie; et elle ne lui avait pas
seulement recommandé le silence, tant elle semblait sûre de sa
discrétion. Il y avait en elle quelque chose de viril qui semblait fait
pour ressentir l'amitié sérieuse et l'estime tranquille. Avec quel
dévouement une telle créature n'était-elle pas capable de braver la mort
pour une noble cause, elle qui pour un jouet d'enfant se laissait
déchirer du bec de l'aigle comme une jeune Spartiate! Enfin, les
séductions d'aucune vanité n'étaient capables de l'entraîner,
puisqu'elle s'était fait un genre de vie entièrement en dehors de celui
que la fortune de son père semblait lui tracer, puisqu'elle fuyait les
salons pour les bois, les fades conversations pour la lecture, et les
flagorneries d'une petite cour pour l'entretien ingénu de la douce
mademoiselle Parquet. Il se demandait comment il n'avait pas compris,
dès le premier jour de sa rencontre sur la colline, le feu divin caché
sous le voile de cette mystérieuse Isis; comment cette voix généreuse
qui avait prononcé avec un accent si ferme le mot d'_honneur_ à son
oreille n'avait pas éveillé jusqu'au fond de ses entrailles le sentiment
d'une fraternité sainte; puis, il se l'expliquait en se disant qu'une
femme comme elle était la réalisation d'un si beau rêve, qu'en touchant
à cette réalité on n'osait pas encore y croire.
Simon ne songea plus à lutter contre son admiration, mais il résolut de
s'efforcer à en modérer l'exaltation. Il sentait qu'il lui serait
impossible désormais de faire attention à aucune autre femme; mais il se
disait que la société ayant posé une barrière insurmontable entre
celle-là et lui, il ne devait pas se nourrir d'illusions auprès d'elle.
Mademoiselle de Fougères était indépendante par son caractère et par sa
position. Elle était majeure, et sa mère, disait-on, lui avait laissé de
quoi vivre. Mais Simon eût rougi de rechercher la main d'une riche
héritière. Il se disait qu'au premier mot d'amour d'un jeune bachelier,
elle devait s'imaginer nécessairement qu'il avait des vues de séduction
méprisables. L'idée seule que l'opinion publique eût pu lui attribuer
ces sentiments le faisait frémir de colère et de honte. Il prit donc la
ferme résolution, au cas même où mademoiselle de Fougères accorderait
plus d'attention à son dévouement qu'il n'était raisonnable de s'y
attendre, de s'en tenir avec elle aux termes de la plus respectueuse
amitié. Pour cela, il ne fallait pas être surpris par ces émotions
irrésistibles qui l'avaient dominé auprès d'elle. Simon espéra en avoir
la force; mais, pour y parvenir, il se décida à s'éloigner pendant
quelque temps des lieux qui lui retraçaient trop vivement cette scène
d'enchantement. Il partit pour Nevers, où un étudiant de ses amis,
récemment reçu avocat, l'appelait pour fêter son installation.
Pendant ce temps, le comte de Fougères vint prendre possession de sa
nouvelle demeure. Les villageois tenaient trop à lui faire payer une
sorte de _denier à Dieu_ pour lui épargner de nouvelles fêtes et de
nouveaux honneurs. Quand il vit que rien ne pouvait l'y soustraire, il
s'exécuta noblement et paya une barrique de vin aux chers vassaux, en
désirant de tout son coeur que leur vive affection se refroidît un peu à
son égard. Ce n'était pas là le moyen. Il fut fêté, chanté, complimenté,
aubadé encore une fois de cornemuse, bombardé encore une fois de
pétards. Il se comporta en bon prince, donna une quantité exorbitante de
poignées de main, leva son chapeau jusque devant les chiens du village,
varia à l'infini l'arrangement des mots invariables de ses gracieuses
réponses, subit les plus interminables et les plus fatigantes
conversations avec une patience évangélique, baisa enfin, comme disait
poétiquement M. Parquet, le bas de la robe de la déesse _Incongruité_,
et, s'étant fait souverain populaire autant que possible, alla se
coucher brisé de fatigue, infecté de miasmes prolétaires, et supputant
dans sa cervelle administrative de combien (en raison de ses avances de
fonds en affabilité paternelle) il augmenterait le loyer de ceux-ci et
diminuerait les gages de ceux-là.
Mademoiselle de Fougères montra un caractère qui fut décidément taxé de
hauteur et d'impertinence, en s'enfermant dans sa chambre durant toutes
ces pasquinades sentimentales. Elle se rendit invisible, et son père ne
put faire plier cette franchise sauvage devant les considérations
politiques de sa situation; elle avait une manière muette et
respectueuse de lui résister qui le brisait comme une paille, lui,
mesquin d'idées, de sentiments et de langage. Il sentait qu'il ne
pouvait régner sur cette âme de fer que par la conviction, et que
précisément la puissance de conviction lui manquait. Désespérant de
corriger sa fille, il prenait le parti de lui permettre de se cacher ou
de se taire.
Quelques jours après ces fêtes extraordinaires, la fête patronale du
village arriva. M. de Fougères était parti la veille pour une foire de
bestiaux dans le Bourbonnais; car, à peine investi de sa dignité de
châtelain, il était redevenu commerçant. De tous les personnages qui lui
avaient témoigné leur zèle, un seul croyait n'avoir pas assez plié le
genou devant son nom et devant son titre. C'était le curé, jeune homme
sans jugement et sans vraie piété, qui, ayant lu je ne sais quelle
chartre ecclésiastique, s'imagina ressusciter une coutume singulière à
la première occasion. Le jour de la fête patronale, le sacristain fut
dépêché auprès de mademoiselle de Fougères pour la prier de ne pas
manquer d'assister à la bénédiction du saint sacrement. Ce message
étonna beaucoup la jeune Italienne. Elle trouva étrange qu'un prêtre
s'arrogeât le droit de lui tracer son devoir de cette manière. Néanmoins
elle ne crut pas pouvoir se dispenser d'accomplir ce devoir, que son
éducation lui rendait sacré. Mais, redoutant quelque embûche dans le
genre de celles qu'elle avait su éviter jusque-là, elle ne monta pas à
la tribune réservée aux anciens seigneurs de Fougères, tribune placée en
évidence à la droite du choeur, et que le curé avait fait décorer à ses
frais d'un tapis et de plusieurs fauteuils. Fiamma attendit que les
vêpres fussent commencées, et, se glissant dans l'église sous le costume
le plus simple, elle se mêla à la foule des femmes qui, dans ces
campagnes, s'agenouillaient sur le pavé de l'église. Elle détestait les
adulations faites à une classe quelconque, mais elle pensait que devant
Dieu elle ne pouvait se courber avec trop d'humilité.
C'est en vain qu'elle espérait échapper au regard investigateur du curé
ou à celui du sacristain qui était chargé de la découvrir. L'église
était fort petite, et l'usage du pays veut que toutes les femmes soient
séparées des hommes et rassemblées dans une des nefs. Entre le
_Magnificat_ et le _Pange lingua_, dans l'intervalle réservé à
l'officiant pour revêtir ses ornements pontificaux, le sacristain
traversa la foule féminine et vint supplier mademoiselle de Fougères, de
la part du curé, de prendre une place plus convenable à son rang. Sur
son refus de monter à la tribune, l'opiniâtre desservant fit apporter
auprès de la balustrade qui sépare les deux sexes, à l'entrée du choeur,
un fauteuil et un coussin, comme il eût fait pour son évêque. Il pensait
que mademoiselle de Fougères ne résisterait pas à cette honorable
invitation, et il se décida à monter à l'autel.
Pendant ce temps, les rangs de femmes qui séparaient mademoiselle de
Fougères du fauteuil insolent s'étaient entr'ouverts, et tous les
regards la sollicitaient pour qu'elle daignât en prendre possession. La
seule Jeanne Féline, un peu distraite de sa fervente prière et
profondément choquée dans son sens droit et incorruptible de ce qui se
passait, abaissa son livre, releva son capulet, et fixa sur mademoiselle
de Fougères ce regard où l'orgueil de la vertu et le feu de la jeunesse
brillaient au milieu des ravages de l'âge et de la douleur. Fiamma la
vit et reconnut la mère de Simon, à une lointaine analogie de traits, à
une similitude frappante d'expression. Elle avait entendu mademoiselle
Parquet vanter le mérite de cette femme, elle avait désiré rencontrer
l'occasion de la connaître. Elle soutint donc son regard et lui exprima
par le sien qu'elle était prête à entrer en communication avec elle.
Madame Féline, hardie et ingénue comme la vérité, lui adressa aussitôt
la parole pour lui dire à demi-voix: «Eh bien! mademoiselle, qu'est-ce
que votre conscience vous ordonne de faire?
--Ma conscience, répondit Fiamma sans hésiter, m'ordonne de rester ici,
et de vous offrir ce fauteuil comme une marque de respect qui vous est
due.»
Jeanne Féline s'attendait si peu à cette réponse qu'elle resta
stupéfaite.
Mademoiselle de Fougères n'était pas une personne que l'on pût accuser,
comme son père, de courtiser la popularité. On lui reprochait le défaut
contraire, et Jeanne n'avait pas compris pourquoi elle était restée
mêlée à la foule depuis le commencement de la cérémonie. Enfin son
visage s'adoucit; et, résistant à Fiamma qui voulait la conduire au
fauteuil, elle lui dit:
«Non pas moi: il me siérait mal de prendre une place d'honneur devant
Dieu qui connaît le fond du coeur et ses misères. Mais voyez! la doyenne
du village, celle qui a vu quatre générations, et qui d'ordinaire a une
chaise, est ici par terre. On l'a oubliée à cause de vous aujourd'hui.»
Mademoiselle de Fougères suivit la direction du geste de Jeanne, et vit
une femme centenaire à laquelle de jeunes filles avaient fait une sorte
de coussin avec leurs capes de futaine. Elle s'approcha d'elle, et, avec
l'aide de madame Féline, elle l'aida à se relever et à s'installer sur
le fauteuil. La doyenne se laissa faire, ne comprenant rien à ce qui se
passait, et remerciant d'un signe de sa tête tremblante. Mademoiselle de
Fougères se mit à genoux sur le pavé auprès de Jeanne, de manière à être
entièrement cachée par le dossier du grand fauteuil sur lequel la
doyenne, qui ne remplissait plus ses devoirs de piété que par habitude,
s'assoupit doucement au bout de quelques minutes.
Cependant le curé, qui n'avait pas la vue très-bonne et qui savait
d'ailleurs que le regard baissé convient à la ferveur de l'officiant,
aperçut confusément une femme coiffée de blanc sur le fauteuil. Il pensa
que sa négociation avait réussi et se mit à officier tranquillement;
mais lorsqu'au moment réservé à l'explosion de son vaste projet, après
avoir descendu les trois marches de l'autel et s'être mis à genoux pour
encenser le saint sacrement, il se releva, traversa le choeur et s'avança
vers le fauteuil pour rendre le même honneur à mademoiselle de Fougères,
selon les us et coutumes de l'ancienne féodalité, il s'aperçut de sa
méprise, et son bras resta suspendu entre le ciel et la terre, tandis
que toute la congrégation des fidèles, l'oeil ouvert et la bouche béante,
se demandait la cause des honneurs insolites rendus à la mère Mathurin.
Le jeune curé ne perdit point la tête, et, voyant que mademoiselle de
Fougères avait mis un peu d'obstination et de malice dans cette
aventure, il lui prouva qu'elle n'aurait pas le dernier mot; car il se
retourna vivement de l'autre côté et se mit à encenser la tribune
seigneuriale, comme pour rendre à cette place vide les honneurs dus au
titre plus qu'à la personne. Tout le village resta ébahi, et il fallut
plus de six mois pour faire adopter la véritable version de cet
événement aux commentateurs exténués de recherches et de discussions.
Les parents de la mère doyenne ne manquèrent pas de dire qu'elle avait
été bénie en vertu d'un ancien usage qui décernait cette préférence aux
centenaires, et que M. le curé avait trouvé dans les archives de la
commune. Quant à elle, comme elle était à peu près aveugle et dormait
plus qu'à demi pendant qu'on lui rendait cet honneur, comme son oreille
avait le bonheur d'être fermée pour jamais à toutes les paroles humaines
et à tous les bruits de la terre, elle mourut sans savoir qu'elle avait
été encensée.
Depuis cette aventure, Jeanne Féline conçut une haute estime pour
mademoiselle de Fougères; et, au lieu d'éviter de parler d'elle comme
elle avait fait jusqu'alors, elle questionna mademoiselle Bonne avec
intérêt sur le caractère de sa noble amie. Bonne avait tant de respect
pour la sagesse et la prudence de sa voisine qu'elle se crut dispensée
avec elle du secret que Fiamma lui avait imposé. Elle lui confia les
sentiments généreux et les vertus vraiment libérales de cette jeune
fille, et lui dit le désir qu'elle avait témoigné de la connaître.
Malgré le plaisir que la bonne Féline ressentit de ces réponses, elle se
défendit de faire connaissance avec la châtelaine. «Comment voulez-vous
que cela se fasse? répondit-elle. Son père trouverait mauvais sans doute
au fond du coeur qu'elle vînt me voir; et quant à moi, je ne saurais
aller demander à ses domestiques la permission de l'approcher.
J'attendrai l'occasion; et, si je la rencontre, je lui dirai ma
satisfaction de sa conduite à l'église. Sans la sagesse de cette enfant,
M. le curé, qui est vraiment trop léger pour un ministre du Seigneur,
eût offensé la majesté de Dieu par un véritable scandale.»
Madame Féline étant dans ces dispositions, l'occasion ne se fit pas
attendre. Un matin que mademoiselle de Fougères passait devant sa cabane
pour aller voir mademoiselle Parquet, elle vit Jeanne penchée sur sa
petite fenêtre à hauteur d'appui, qu'encadrait le pampre rustique. La
bonne dame était occupée à faire manger dans sa main le milan royal.
«Bonjour, Italia!» dit Fiamma en passant.
Madame Féline releva la tête, et, charmée de voir la jeune fille, elle
lia conversation avec elle. L'éducation et la santé de l'oiseau étaient
un sujet tout trouvé.
«Comment se fait-il que vous sachiez son nom? demanda Jeanne. Je ne l'ai
dit à personne, car je ne pouvais pas m'en souvenir; mais quand vous
l'avez prononcé, j'ai bien reconnu celui que mon fils lui donnait; car
c'est mon fils qui l'a rapporté de la montagne.
--Et qui l'a pris dans la gorge aux Hérissons, reprit Fiamma.
--Vraiment! vous le savez? s'écria Jeanne. Vous l'avez donc rencontré à
la chasse?
--Et j'ai même chassé avec lui ce jour-là, répondit mademoiselle de
Fougères. J'ai encore sur les mains les marques de courage de monsieur,
ajouta-t-elle en donnant une petite tape à l'oiseau; et c'est M. Simon
qui nous a servi de chirurgien à tous deux.
--En vérité!... Oh! à présent, dit madame Féline en secouant la tête
avec un sourire, je comprends l'amitié qu'il portait à ce gourmand, et
pourquoi il m'a tant recommandé en partant d'en avoir soin. Allons!
maintenant j'en prendrai plus de souci encore; car, si vous êtes telle
que vous semblez être, je vous aime, vous!
--Vous ne pouvez pas me dire une chose plus agréable, répondit Fiamma en
portant vivement à ses lèvres la main ridée que lui tendait Jeanne.»
Puis, comme si ce mouvement impétueux eût trahi quelque secrète pensée
de son coeur, elle rougit et garda le silence. Féline ne pouvait
interpréter cette émotion: elle se mit tout de suite à lui parler du
curé et de la doyenne, de la république et de la monarchie, de la
religion, de tout ce qui l'intéressait, et par-dessus tout de son fils.
Mademoiselle de Fougères fut étonnée du sens profond et même de la grâce
spirituelle et naïve de cet esprit supérieur, vierge de toute corruption
sociale. Elle n'avait pas cru qu'il fût possible de joindre si peu de
culture à tant de fonds. Ce fut pour elle un sujet d'admiration et
bientôt d'enthousiasme; car autant Fiamma était indomptable dans ses
antipathies, autant elle était passionnée dans ses amitiés. C'est en
effet un magnifique spectacle pour une âme tourmentée de l'amour du beau
et contristée par la vue du laid, que celui d'une organisation assez
riche pour se passer d'embellissement factice et pour recevoir tout de
Dieu et d'elle-même. En peu de jours une affection profonde, une
sympathie complète s'établit entre Jeanne et Fiamma. Mettant de côté
l'une et l'autre les entraves de ces considérations sociales faites pour
le vulgaire, elles se lièrent étroitement, et Jeanne passa autant
d'heures dans la chambre et dans l'oratoire de Fiamma que celle-ci en
passa dans la cabane et dans le potager rustique de Jeanne. Mademoiselle
Parquet se joignit souvent à leurs entretiens, et sa jeune amie lui
apprit à connaître madame Féline. Jusque-là Bonne n'avait respecté en
elle qu'une solide vertu, une admirable bonté; elle ignorait qu'il y eût
aussi à admirer une haute intelligence. Elle s'étonna d'abord de voir
que Fiamma, avec toutes ses lectures et toutes ses connaissances, ne
s'ennuyait pas un instant dans la compagnie d'une femme qui n'avait
jamais lu que la Bible. Fiamma lui fit comprendre que la Bible était la
source de toute sagesse et de toute poésie; que l'esprit de ces pages
divines s'était incarné dans la personne de Jeanne, dont toutes les
paroles, comme toutes les pensées, avaient la grandeur et la simplicité
des saintes Écritures. L'âme de Bonne fit elle-même un progrès dans le
contact de ces deux âmes supérieures à la sienne, non en bonté, mais en
vigueur.
VIII.
Un jour, au mois de mai, vers midi, l'air étant fort chaud au dehors, et
la cabane de Féline remplie d'une agréable fraîcheur, ces trois femmes
étaient réunies dans une douce intimité. Jeanne, enfoncée dans son vieux
fauteuil, roulait un écheveau de fil de chanvre sur une noix; Italia,
perchée sur le piveau du dévidoir, et conservant encore un peu
d'irritabilité, poussait de temps en temps un petit cri aigre-doux,
allongeait le bec pour saisir le fil, mais sans oser toucher aux doigts
de son institutrice; mademoiselle Parquet, assise sur le buffet, lisait
tout haut le livre de Ruth dans la vieille Bible de la famille Féline,
dont le caractère était si fin que Jeanne ne pouvait plus le distinguer.
Quant à mademoiselle de Fougères, fatiguée d'une course rapide qu'elle
avait faite avec Sauvage dans la matinée, elle s'était assise sur une
botte de pois secs, aux pieds de Jeanne; et, cédant au bien-être que lui
apportaient la fraîcheur, le repos, le bruit monotone et doux de la voix
qui lisait, elle s'était laissée aller au sommeil. Jeanne, semblable à
la vieille Noémi, avait attiré sur ses genoux la tête de cette fille
chérie, et chassait avec tendresse les insectes dont le bourdonnement
eût pu la tourmenter. Simon entra dans ce moment. Il arrivait de Nevers;
on ne l'attendait pas encore. Il fit un pas et resta immobile. Le
soleil, glissant à travers le feuillage de la croisée et tombant en
poussière d'or sur le front humide et sur les cheveux de jais de Fiamma,
lui montra d'abord le dernier objet qu'il dût s'attendre à rencontrer
dans sa cabane et sur le giron de sa mère. Il venait de faire bien des
efforts depuis trois mois pour chasser de son âme l'image de cette
femme, et c'était là qu'il la retrouvait! Il crut rêver, resta quelques
instants sans pouvoir articuler un mot; et enfin, joignant les mains, il
murmura une parole que ni sa mère ni Bonne ne pouvaient comprendre: _O
fatum!_ Fiamma reconnut sa voix et n'ouvrit pas les yeux. Ce fut le
premier artifice de sa vie.
L'amour n'est que magie et divination. Elle vit à travers ses paupières
abaissées et frémissantes de curiosité l'émotion et la joie mêlée de
consternation qu'éprouvait Simon. Madame Féline, poussant un cri de
joie, avait tendu les bras à son fils. Fiamma, l'entendant s'approcher,
jugea qu'il était temps de se réveiller: elle prit le parti de soulever
sa tête et de se frotter les yeux pendant qu'il embrassait sa mère. «Oh!
dit la bonne femme, vous voilà un peu étonné, Simon! vous me pensiez
trop vieille pour avoir d'autres enfants que vous, et pourtant voilà que
je suis devenue mère de deux filles en votre absence.
--Vous êtes heureuse, ma mère, répondit-il; mais moi, me voilà humilié;
car je ne suis pas digne d'être leur frère.
--Je ne sais pas si Bonne est superbe à ce point de ne vouloir pas
reconnaître votre parenté, dit mademoiselle de Fougères en lui tendant
la main; mais, quant à moi, j'avais déjà signé avec vous un pacte de
fraternité d'opinions.» Simon ne put rien répondre. Il lui pressa la
main avec un trouble plus indiscret que tout ce qu'il eût pu dire; et
pour se donner de l'aplomb, il demanda à Bonne la permission de
l'embrasser, ce dont il s'acquitta avec assurance. Cette marque d'amitié
enorgueillit Bonne comme une préférence; elle ne connaissait rien aux
roueries ingénues de la passion.
Madame Féline s'empressa de questionner son fils sur sa santé, sur la
fatigue, sur la faim qu'il devait éprouver. Il demanda à manger, afin
d'avoir une occupation et un maintien. Il ne pouvait se remettre de son
désordre. Un champion qui s'est préparé longtemps à un rude combat, et
qui, en arrivant, voit l'ennemi tranquille et déjà maître du champ de
bataille, n'est pas plus bouleversé et embarrassé de son rôle que ne
l'était Simon. Bonne courut dans tous les coins de la cabane pour aider
Jeanne à rassembler quelques aliments et à les servir sur une petite
table. Voulant marquer son affection à sa manière, l'excellente fille
alla cueillir des fruits au jardin, et revint toute rouge et tout
empressée, sans songer que les hommes s'éprennent plus volontiers d'une
chimère que d'un bien qui s'offre de lui-même.
«Il n'y a que moi, dit mademoiselle de Fougères à Simon, qui ne fasse
rien pour vous ici. Vous êtes comme Jésus arrivant chez Marthe et Marie.
Je suis celle qui se tient tranquille à écouter le Seigneur, tandis que
l'autre travaille et se dévoue.
--Et cependant, répondit Simon, le Seigneur préféra Marie, et conseilla
à sa soeur de ne pas prendre une peine inutile.
--Pourquoi me dites-vous cela si bas? reprit mademoiselle de Fougères
avec sa brusquerie accoutumée. On dirait que vous craignez une méchante
application de vos paroles.
--Oh! j'espère qu'il ne se prend pas pour _notre Seigneur_! répliqua
mademoiselle Bonne en riant.
--Mais voulez-vous que je vous aide, chère amie? dit mademoiselle de
Fougères. Ce ne sera pas pour faire ma cour à _monsignor Popolo_, je
vous prie de le croire; ce sera pour vous soulager, _mia buona_.
--Oh! je n'ai pas besoin de vous, ma _dogaressa_, répondit Bonne, à qui
sa compagne avait appris quelques mots italiens. Vos mains sont trop
fines pour les soins du ménage.
--Croyez-vous? dit vivement Fiamma. Pourquoi traînez-vous ce seau d'eau
avec tant de gaucherie, ma petite?
--Voulez-vous bien me faire le plaisir de l'enlever de terre d'un
demi-pouce? répondit l'autre jeune fille d'un air de défi.
--Je vais vous montrer comme il faut vous y prendre, dit Fiamma sur le
même ton; car vraiment, ma mignonne, vous n'y entendez rien et vous me
faites peine.»
Alors, saisissant d'une seule main le seau rempli d'eau, elle l'enleva
de terre et le posa sur la table.
«Oh! la force et le courage du lion de Venise!» s'écria Simon avec
chaleur.
Bonne fut un peu piquée.
«Ne vous fâchez pas, cher ange, dit Fiamma à son amie; la prudence des
serpents et la douceur des colombes vous restent en partage. Mais quant
à cela, ajouta-t-elle en étendant son bras blanc et l'orme comme du
marbre de Carrare, sachez qu'il y a autant de différence entre mes
muscles et les vôtres qu'entre vos collines de la Marche et nos
montagnes des Alpes, entre vos petites graines de sarrasin et nos larges
épis de maïs. Allons, Bonne, c'est vous qui êtes la dogaresse; je suis
la montagnarde: c'est moi qui suis Marthe à mon tour; vous êtes Marie.
Le Seigneur vous bénira; je vous cède mes droits. Mais chut! voici
madame Féline; ne disons pas de légèretés sur des choses aussi saintes;
elle nous gronderait et elle ferait bien.»
Tandis que Simon se condamnait à déjeuner, quoiqu'il fût trop oppressé
pour en avoir envie, que Bonne, assise à table entre lui et madame
Féline, feignait d'écouter la relation de son voyage avec curiosité,
afin d'avoir le droit de lui verser du cidre et de lui couper du pain
d'orge; tandis que mademoiselle de Fougères jouait avec Italia et
luttait avec elle d'attitudes impérieuses en la contrefaisant et en
imitant ses cris d'impatience, M. Parquet entra dans la chaumière.
«_Bravi tutti!_ s'écria-t-il en voyant cette aimable compagnie; le ciel
est favorable aux braves gens.» Et après avoir embrassé tendrement son
filleul, il baisa la main de mademoiselle de Fougères avec assez de
grâce pour montrer qu'il avait été faire un tour de promenade à
Versailles dans sa jeunesse. Puis, jetant un coup d'oeil perspicace de
l'un à l'autre: «Y a-t-il longtemps que vous n'avez reçu de nouvelles de
monsieur votre père, belle demoiselle?» demanda-t-il à Fiamma d'un air
très-significatif.
Cette question fut pour Simon comme une goutte d'eau froide sur un
brasier. Il était en train de se laisser aller à de nouveaux
enchantements; le seul nom du comte réveilla en lui mille réflexions
pénibles. Il examina le visage de mademoiselle de Fougères, pour savoir
si elle avait quelque appréhension du retour de son père; mais la noble
harmonie de ce visage n'était jamais troublée par des craintes légères.
«Je l'attends demain, répondit-elle tranquillement; mais il se pourrait
cependant qu'il fût déjà de retour, car il est si actif en toutes choses
qu'il part et revient toujours plus tôt qu'il ne l'avait projeté.
--Et s'il était à cette heure au château? fit observer Simon, incapable
de maîtriser son inquiétude.
--Il y serait sans doute occupé déjà de mille soins, répondit-elle, et
plus pressé de compter avec son régisseur que de toute autre chose.»
Elle resta encore une demi-heure, affectant beaucoup de calme; puis elle
mit son chapeau et pria M. Parquet de lui donner le bras jusqu'au
château. Dès qu'ils furent sortis de la chaumière: «Pourquoi ne
m'avez-vous pas appris tout franchement que mon père était arrivé? lui
dit-elle. Croyez-vous que je n'ai pas lu cela sur votre figure?
--En vérité! fit l'avoué. Fin contre fin...
--Il ne s'agit pas de nous adresser des compliments réciproques,
interrompit la pétulante Fiamma. Voyons, mon cher sigishé, que
signifiait votre physionomie? qu'avez-vous dans l'esprit?
--J'ai dans l'esprit, répondit Parquet d'un ton doux et paternel, que
vous avez écouté un peu trop votre bon coeur durant cette dernière
absence de M. le comte. Je vous l'ai dit, Jeanne Féline est un ange de
vertu; je ne vous souhaiterais pas de plus haute noblesse que d'être sa
fille. Simon est un digne jeune homme qui mériterait de Dieu la faveur
d'avoir une soeur telle que vous; mais votre père qui n'entend rien aux
relations de sentiments, si belles et si saintes qu'elles soient,
blâmera certainement votre intimité avec cette famille de paysans. Il
n'eût pas approuvé que vous vissiez madame Féline sur le pied d'égalité,
comme vous le faites; à plus forte raison maintenant que voici son fils
de retour. Vous savez tout ce que la malice du public peut imaginer en
cette occasion. Avez-vous réfléchi à cela? Ne croyez-vous pas que
désormais, du moins pendant les semaines du séjour de M. de Fougères au
château, vous feriez bien de cesser vos relations avec la maison Féline?
--Je sais, mon ami, répondit Fiamma, que ce serait une conduite
prudente, si tant est que l'intérêt personnel doive céder à l'absurdité,
par crainte de querelles; je sais que mon père, tout en accablant M.
Féline de compliments et de prévenances, le remercierait volontiers de
ne pas répondre à ses invitations. Malgré sa ponctualité à saluer
profondément madame Féline et à lui demander de ses nouvelles dans la
rue, il n'oserait lui offrir une chaise dans son salon à côté de la
femme du sous-préfet. Cependant il faudra bien qu'il en vienne là. Il
m'en coûtera quelque peine; j'essuierai des admonestations ennuyeuses,
et j'entendrai émettre des principes de morale et de bienséance qui
feront bouillir mon sang dans mes veines; mais, comme à l'ordinaire, je
tiendrai bon, je serai respectueuse, et ma volonté sera faite. Ne vous
inquiétez donc de rien; mon père est un homme qu'il faut forcer à bien
agir en le prenant au mot. Je me charge de faire dîner madame Féline à
sa table; chargez-vous d'amener M. Féline à lui rendre visite.
--Mais vous tenez donc bien à la société de ces Féline? demanda M.
Parquet, qui voulait toujours savoir le fin mot de toute affaire, et ne
commençait aucune démarche, si légère qu'elle fût, sans avoir confessé
sa partie.
--J'y tiens comme je tiens à vous et à votre fille, répondit Fiamma avec
fermeté. Si mon père croyait conforme à ses intérêts et à ses préjugés
de m'éloigner de vous, pensez-vous que je ne résisterais pas de toutes
mes forces à cette injustice?
--Vous avez une manière de dire, reprit maître Parquet tout attendri,
qui fait qu'on vous obéit aveuglément; vous me feriez fabriquer de la
fausse monnaie. Cependant, avant de vous céder, je veux, ma chère fille,
pour me venger de l'ascendant que vous prenez sur moi, vous adresser
quelques reproches. Vous n'avez pas assez de déférence pour votre père;
vous lui faites trop sentir votre supériorité... Écoutez-moi jusqu'au
bout. Je sais que vous avez avec lui le meilleur ton, et que jamais une
parole blessante n'est sortie de votre bouche; mais, voyez-vous, si
Bonne, avec tout votre respect extérieur, me traitait comme vous le
traitez au fond de l'âme, j'aimerais mieux qu'elle m'arrachât ma
perruque et qu'elle me la jetât au visage, sauf à se rendre ensuite à
mes raisons.
--Ah! monsieur Parquet, s'écria Fiamma d'un ton douloureux, pouvez-vous
comparer la sympathie de coeur et la conformité des principes qui vous
lient à votre fille avec ce qui se passe entre M. de Fougères et moi? Je
conviens que, dans ma conduite envers lui, je manque souvent de
prudence.
--_Prudence!_ interrompit M. Parquet avec un mouvement chagrin. Voilà de
ces mots qui sont cruels à entendre! Je ne m'explique pas, Fiamma, que
vous, si généreuse, si tendre, si dévouée pour nous, vous n'ayez pas
dans le coeur le moindre sentiment d'affection pour votre père. Moi, je
suis enchanté que vous ne lui ressembliez pas; je l'aime médiocrement,
et vous, je vous chéris comme une seconde fille; mais enfin, cette
clairvoyance, cette justice cruelle avec laquelle vous pesez les défauts
de celui qui vous a donné le jour...
--Arrêtez, Parquet, s'écria Fiamma, et regardez le mal que vous me
faites!»
Parquet fut effrayé de l'altération de son visage et de la pâleur
mortelle de ses lèvres.
--Eh bien! mon Dieu, s'écria-t-il à son tour, ne parlons plus de tout
cela.
--Oh! mon ami! n'en parlons jamais, répondit la jeune fille en faisant
un effort pour marcher; car vous me feriez dire ce que je ne veux pas,
ce que je ne dois jamais dire à personne.
--Juste ciel! reprit M. Parquet, dont la curiosité s'éveilla vivement.
A-t-il donc eu quelque tort exécrable à votre égard? Avez-vous contre
lui des sujets de plainte assez terribles pour étouffer la voix du sang?
--Non, monsieur Parquet, ce n'est pas cela, répondit-elle. Il y a dans
ma vie un mystère que je ne peux jamais révéler et dont je ne peux me
plaindre qu'à la destinée. Ne m'interrogez pas, mais soyez indulgent
pour moi et ne me jugez pas. Ma situation est si exceptionnelle que mon
caractère et ma conduite doivent être bizarres.
--Adieu, voici en effet la chaise de poste du comte dans la cour. Faites
ce que je vais ai dit: _vale et me ama_.»
Pauvre enfant! pensa M. Parquet en retournant chez lui. Il faut qu'elle
ait une âme bien orageuse, ou que ce Fougères soit un bien méchant
cuistre, avec ses ailes de pigeon! Allons! il y aura eu là quelque cas
d'inclination contrariée. Ah! les jeunes filles! L'amour, c'est
l'insecte rongeur qui s'attaque aux plus belles roses! Décidément, pour
ma part, je renonce aux lois du trop aimable Cupidon, et je m'abandonne
aux consolations d'une douce philosophie.
IX.
Gouverné entièrement par la chère dogaresse (c'est ainsi qu'en raison de
son caractère absolu et de ses manières impériales l'érudit avoué avait
surnommé mademoiselle de Fougères), M. Parquet céda à ses désirs et se
contenta de lui adresser de temps en temps une tendre admonestation, à
laquelle Fiamma mettait fin par des réticences mystérieuses. Au grand
étonnement de l'avoué, madame Féline et son fils reçurent au salon du
château un accueil tel que, malgré l'extrême fierté de Jeanne et la
méfiance ombrageuse de Simon, ils ne craignirent point d'y retourner
plusieurs fois, et purent se trouver presque tous les jours avec
mademoiselle de Fougères, soit chez eux, soit chez M. Parquet, sans
craindre de voir ces précieuses relations interrompues par une
intervention étrangère. L'avoué, qui seul connaissait à fond le
caractère du comte, avait sujet d'être plus surpris qu'eux; car il ne
l'avait jamais vu plier sous aucun ascendant, et il savait que ses
formes gracieuses et son babil prévenant cachaient une opiniâtreté
inflexible et beaucoup de despotisme. Sa fille était la seule personne
de son ménage qu'il ne dominât point. Toutes les autres étaient réduites
à une servilité qu'on eût pu prendre pour de l'amour, à voir le ton
patelin dont il leur commandait en présence des étrangers, mais qui
n'était rien moins que cela aux yeux de M. Parquet, initié aux mystères
de l'intérieur. Il est vrai que Fiamma était un être organisé pour une
résistance indomptable. Mais autant notre avoué avait jugé impossible
que le père entravât les libertés de la fille, autant il lui avait
semblé certain que jamais la fille n'obtiendrait un acte de complaisance
paternelle. Leurs deux existences avaient marché côte à côte,
s'effleurant tous les jours et ne se touchant jamais. Leurs goûts, en se
montrant diamétralement opposés, semblaient consacrer irrévocablement ce
divorce de deux êtres que la société avait condamnés à vivre sous le
même toit, et que le sentiment des convenances enveloppait à cet égard
d'un voile impénétrable pour le public. En voyant le comte vaincu, ou du
moins entamé dans cette lutte mystérieuse, M. Parquet se livra à mille
commentaires. Un homme qui savait le secret de toutes les familles ne
pouvait se résoudre tranquillement à ignorer celui-là. Cependant Fiamma,
qui connaissait tous ses faibles et qui déployait toutes les
coquetteries enfantines de son esprit pour le gouverner, seule au monde
sut résister à sa curiosité et la museler.
Dans les premiers temps, Simon, résolu à s'observer héroïquement, eut
beaucoup à souffrir. Toutes ses joies avaient un aiguillon empoisonné.
Il se croyait toujours à la veille d'une explosion dont le dénoûment
devait le couvrir de honte et de remords. Mais peu à peu il se rassura.
La conduite et la caractère de mademoiselle de Fougères vinrent à son
aide d'une façon merveilleuse. Soit qu'elle eût deviné le secret de
Simon et qu'elle employât toute la pudeur de son âme à en refouler
l'aveu trop prompt, soit qu'elle portât dans son affection pour lui le
calme d'une sagesse au-dessus de son âge, elle mit dans leurs relations
le charme d'une confiance réciproque. En la voyant tous les jours, Simon
découvrit qu'elle possédait au plus haut point la force et la
tranquillité morales qu'excluent ordinairement des facultés impétueuses
et des besoins d'activité comme ceux dont elle était douée. A
l'emportement d'amour qui l'avait surpris d'abord vinrent se joindre un
respect et une vénération dont la douceur se répandit sur toutes ses
pensées. Pendant six mois, cette sérénité fut si saintement soutenue de
part et d'autre que ces deux jeunes gens, dont l'un était bien presque
aussi homme que l'autre, se crurent destinés à se chérir toute leur vie
comme deux frères. Mais un événement important dans leur vie uniforme et
paisible vint réveiller chez Simon l'intensité douloureuse de son amour.
Au retour de l'hiver, M. de Fougères reçut la visite d'un parent de sa
défunte épouse, qui arrivait d'Italie, chargé pour lui de valeurs
considérables, réalisation de ses derniers fonds commerciaux, qu'il
voulait placer en fonds de terre pour _arrondir_ sa propriété. Le comte
n'était pas homme à accueillir froidement un hôte chargé d'or, et son
estime pour le marquis d'Asolo était fondée déjà sur la fortune que
possédait ce jeune patricien par lui-même. Il lui pardonnait d'être
républicain, parce qu'en Vénitie l'opinion républicaine n'engage pas à
d'autre dévouement à la cause populaire qu'à la haine de l'étranger et à
des actes de résistance contre lui dans l'occasion. Il plaisait au noble
caractère de Fiamma de poétiser cet esprit libéral de ses compatriotes;
mais elle savait bien au fond que la république de Venise était aussi
loin de son idéal politique, que la France constitutionnelle l'était
encore, à ses yeux, de Venise esclave. Elle n'en disait rien à Simon par
orgueil national; elle s'en plaignait avec son compatriote, parce
qu'elle n'eût pu lui faire partager ses illusions.
Elle avait vu quelquefois le marquis en Italie et le connaissait assez
peu; mais la vue d'un compatriote et d'un co-opinionnaire fut pour elle
un événement agréable au fond de l'exil. C'était un bon jeune homme,
extraordinairement cultivé pour un Lombard. Quoique un peu gros, il
était d'une beauté remarquable: l'expression de son visage était
sereine, noble et douce; la santé, le courage et l'amour de la vie
brillaient dans ses yeux d'un tel éclat qu'on eût pu parfois s'y tromper
et y voir le feu de l'intelligence. Tout en lui inspirait la confiance
et l'estime. Il avait un coeur aimant et sincère, le caractère loyal et
brave, l'imagination vive et toujours prête pour la grande passion,
comme cela est d'usage en son pays. Il était venu en France pour
s'instruire des choses et des hommes, et il avait tiré assez bon parti
de son voyage. Mais au milieu de son cours de philosophie et de
politique, l'amour des aventures, si naturel à vingt-cinq ans, l'avait
poussé en personne à Fougères, où la présence de sa belle cousine lui
faisait espérer de bâtir un roman négligé en Italie.
C'était un de ces hommes un peu corrompus, mais encore naïfs, que le
monde entraîne, et qui ne sont pas fâchés d'y paraître beaucoup plus
roués qu'ils ne le sont en effet. Une femme d'esprit peut les rendre
aussi sérieusement amoureux qu'ils affectent d'être incapables de le
devenir, surtout si, comme Fiamma, elle ne songe pas à opérer ce
miracle. Asolo était fort capable d'enlever sa cousine si elle eût été
aussi éventée qu'elle avait passé pour l'être dans sa province d'Italie,
où ses courses à cheval et sa vie indépendante avaient, comme en Marche,
excité, non le blâme, mais le doute et la curiosité de ceux qui ne
voyaient pas de près sa conduite irréprochable. Il avait assez d'esprit
pour la jouer et la punir s'il l'eût trouvée habile en coquetterie;
mais, quand il la vit si différente de ce qu'il l'avait jugée de loin,
quand il la trouva si forte, si prudente, si fière, et en même temps si
bonne, si franche et si naïve, il en devint éperdument amoureux; et, au
bout de huit jours passés près d'elle, il lui eût offert, s'il l'eût osé
déjà, son nom et sa fortune, son sang et sa vie. Cette facilité à se
prendre à l'amour est le beau côté des âmes que le vice entraîne
facilement. Elle est plus remarquable en Italie, où les organisations,
plus fécondes et plus mobiles, passent du plaisir grossier à
l'exaltation romanesque, comme de l'apathie politique à l'héroïsme, avec
une promptitude et une bonne foi extraordinaires. Ces âmes ont plusieurs
caractères opposés qui vivent dans le même être en bonne intelligence,
chacun régnant à son tour. Asolo avait fait assez bon marché de son
républicanisme dans le beau monde de Paris. Il l'avait un peu traité
comme un habit de parade qui, n'étant pas de mode à l'étranger, devait
être remplacé par le costume de bon ton du pays; mais, quand il vit
Fiamma si ardente et si romanesque sur ce chapitre, il reprit l'habit
ultramontain, et les principes républicains retrouvèrent de l'éloquence
dans sa bouche, grâce à cette belle langue italienne, où les lieux
communs ont encore de la pompe et de la grandeur.
Dans les premiers jours il adopta ce rôle pour lui plaire; mais avant la
fin de la semaine il était aussi convaincu que déclamatoire, et sans
aucun doute il eût sacrifié son marquisat de Vénétie et versé tout son
sang pour un regard de son héroïne.
Fiamma, confiante et bonne pour ceux qui semblaient penser comme elle,
crut le voir à son état normal et le prit en grande amitié. Cependant
elle la lui eût fait acheter par quelque malice si elle eût connu sa
conduite antérieure dans les salons parisiens.
Le comte de Fougères, enchanté de son allié le premier jour, en rabattit
beaucoup lorsque cette explosion de patriotisme eut lieu. Il craignit
que cet insensé ne le discréditât complètement, d'autant plus que, pour
complaire à sa cousine, le Lombard affecta de terrasser le préfet et le
receveur général dans un déjeuner orageux où le bon vin aida à son
éloquence. Les vulgaires amis du pouvoir ont ce bonheur inappréciable
qu'entre eux ils se craignent et se regardent comme tous également
capables de dénonciation. Le comte devint pâle comme la mort. Il était
porté comme candidat à la députation, et, s'il avait fait de grand
sacrifices pour racheter son fief, c'était dans l'espoir d'être pair de
France un jour, quand le roi daignerait élargir les mailles du filet et
donner de l'élasticité aux institutions. Il lui fallut beaucoup
d'habileté pour expliquer à ses hôtes ce que c'était que la république
vénitienne et pour leur prouver que le marquis venait de parler dans le
sens aristocratique.
Mais toute chose a son bon côté pour le navigateur habile, attentif au
moindre souffle du vent. Le comte crut bientôt s'apercevoir d'une
différence extraordinaire dans les manières de sa fille; et, espérant
l'accomplissement d'un miracle dans ses idées, il fit entendre au cousin
qu'elle serait un jour aussi riche qu'elle était belle. Sa joie fut
grande quand le marquis lui répondit clairement qu'il serait le plus
heureux des hommes s'il pouvait fléchir l'obstination avec laquelle sa
cousine semblait s'être vouée au célibat, et qu'il suppliait le comte de
lui laisser le temps de prouver son dévouement à cette belle insensible.
La permission de prolonger son séjour à Fougères lui fut accordée
d'autant plus vite qu'il écouta fort peu attentivement l'énumération des
biens du beau-père, ce qui montrait le désintéressement d'un homme
vraiment épris et peu chatouilleux sur la rédaction d'un contrat.
Cependant, comme le comte se souvint de l'opiniâtreté avec laquelle
Fiamma avait refusé plusieurs propositions de mariage et avec quelle
sécheresse elle avait traité à Paris tous les jeunes gens qu'elle avait
soupçonnés d'avoir des prétentions à sa main, il ne regarda pas encore
la partie comme gagnée, et conseilla au marquis de ne pas brusquer sa
déclaration.
Les semaines s'écoulèrent donc pour le marquis d'une manière charmante
au château de Fougères. De plus en plus amoureux, il conçut beaucoup
d'espoir; car Fiamma lui ayant dit dès le principe qu'elle ne voulait
pas se marier, ne lui reparla plus de ses projets pour l'avenir et lui
témoigna désormais une affection sincère. Dans l'attente du succès, le
marquis, un peu impatient, un peu dépité de voir toujours la famille
Féline et la famille Parquet s'opposer à de longs tête-à-tête avec sa
cousine, mais plein de franchise dans le fond de l'âme et touché de
l'amitié qu'on lui témoignait, vécut pendant ces jours rigoureux de
l'hiver d'une vie chaude et pleine qui faisait diversion à celle du
monde. Fiamma lui avait présenté ses amis du village, et elle avait prié
ceux-ci d'adopter la parenté de son cousin. L'esprit enjoué,
l'originalité tout italienne de Parquet et la grâce modeste de Bonne
charmèrent le marquis. Il goûta moins Simon, dont les long regards,
tournés sans cesse vers Fiamma, lui donnèrent tout de suite à penser.
Mais le calme des manières de celle-ci avec le jeune légiste et la
comparaison que le brillant marquis fit de cette figure maigre, pâle et
souffrante, avec l'image radieuse que lui présentait son miroir, le
rassurèrent bientôt; il était fat, comme tout Italien jeune et
passablement fait, mais d'une fatuité qui n'a rien d'insolent, et qui se
résigne d'autant mieux à manquer un succès qu'elle est plus certaine
d'en obtenir beaucoup d'autres.
Quant à la mère Féline, Asolo n'y comprit rien du tout. Il pensa que
l'affection de Fiamma pour cette vieille venait de quelque habitude de
dévote, de quelque association de chapelet ou d'ex-voto. Jeanne passait
sa vie à jeûner pour donner son pain aux pauvres; elle soignait les
malades et instruisait les orphelins dans la religion. Le marquis pensa
qu'elle était le ministre des charités, la surintendante des aumônes de
la châtelaine; et, empressé de complaire à tout ce qui plaisait à
Fiamma, il se mit à chanter des cantiques à madame Féline. Il avait une
voix magnifique, et le soir, dans le silence du parc ou du verger, tous
se taisaient pour l'écouter. La bonne Jeanne était émue jusqu'aux larmes
de cette pure mélodie italienne qu'elle entendait pour la première fois
de sa vie, et pendant ce temps le marquis se réjouissait de faire
souffrir son pâle et silencieux rival.
On prétend que les femmes seules ont le secret de ces petites rivalités
d'amour-propre. J'en appelle à tout homme de bonne foi: est-il un de
nous qui n'ait eu envie de jeter par la fenêtre un rival assez heureux
pour attendrir par ses chants la femme que nous aimons? Ne sommes-nous
pas jaloux de sa science, de son esprit, de sa réputation, de son
cheval, de son habit? Ne trouvons-nous pas fort mauvais que notre
maîtresse s'aperçoive de ses avantages? Plus ces avantages sont puérils,
plus nous en sommes blessés.
Simon souffrait horriblement. Cette parenté, cette familiarité, ce
dialecte qu'il ne comprenait pas, cette habitation actuelle sous le même
toit, tout le blessait. Dans les premiers jours cependant il trouvait
naturel que Fiamma eût du plaisir à retrouver un parent, un compatriote,
un débris de sa chère république; mais, lorsqu'il vit cette prétendue
visite se prolonger indéfiniment et ce compatriote devenir un ami, il le
craignit d'abord comme tel; puis il découvrit qu'il était amoureux,
qu'il cherchait à se faire aimer, et toutes les tortures de la jalousie
entrèrent dans son coeur.
Trop fier pour montrer ses angoisses, sachant d'ailleurs qu'il ne
pouvait faire à Fiamma ni question ni reproche sans trahir le secret
d'une passion qu'elle devait ignorer, craignant par-dessus tout la
vanité du Lombard, il résolut de s'éloigner, sauf à en mourir de
désespoir.
X.
Un matin, Fiamma, profitant d'un de ces rayons de soleil si précieux
dans les montagnes en hiver, était montée à cheval avec son parent, et
le hasard les avait conduits à la gorge aux Hérissons, non loin de
l'endroit où l'aventure du milan était arrivée. Fiamma tomba dans la
rêverie, et Ruggier Asolo, surpris de cette mélancolie subite, la pressa
de questions. Elle voulut d'abord les éluder; mais, comme il insista et
qu'elle avait de l'amitié pour lui, elle chercha quelque sujet de
chagrin sans importance qu'elle pût lui donner comme une confidence pour
le satisfaire. Elle ne trouva rien de mieux à lui dire, si ce n'est que
l'aspect de ces montagnes lui rappelait sa patrie et la remplissait de
tristesse.
«Juste ciel! s'écria le marquis, et qui vous empêche d'y retourner?
--Mon père a vendu ses dernières propriétés et jusqu'à la maison de
campagne que j'aimais. C'est là que ma mère m'avait élevée et, pour
ainsi dire, cachée, afin de me soustraire aux tracasseries odieuses de
cette vie de lucre et de parcimonie, qu'on appelle une honnête
industrie. C'est là qu'après la mort de cette _malheureuse bien-aimée_
j'aurais voulu passer le reste de mes jours dans l'étude, le silence et
la prière; mais la destinée, qui me condamnait à être riche, en dépit de
mon mépris pour toutes les jouissances du luxe, m'a poursuivie
jusque-là. Elle a vendu et rasé mon ermitage; elle m'a jetée dans ce
pays glacé, loin des souvenirs qui m'étaient chers et chez une nation
que je méprise. Voilà pourquoi je suis triste quelquefois; car je suis
plus heureuse que je ne croyais possible de l'être à une fille qui a
perdu sa mère. Je me suis soumise aux habitudes et au climat de cette
contrée; la rigueur de ce ciel mélancolique convient d'ailleurs aux
soucis de mon coeur. J'ai rencontré dans ce village un bonheur inespéré.
Ce vallon renfermait des êtres qui devaient s'emparer de ma destinée, la
fixer, l'asservir et la consoler! Chose étrange que les desseins cachés
de la Providence! Qui m'eût prédit cela, alors que je gravissais les
rives escarpées de la Piave, et les forêts terribles de Feltre, si
chères au vieux Titien?
--_Anima mia_, répondit le marquis avec sa tendresse d'expressions
italiennes, vous ne pouvez pas vivre dans ce nid de corbeaux, parmi ces
bonnes gens qui ne vous vont pas à la cheville, quelque effort que vous
fassiez pour les élever jusqu'à vous. Que le cher comte, votre père, ait
trouvé à satisfaire ses vues d'intérêt et d'ambition en revenant ici,
c'est fort bien, et il a eu le droit de vous y traîner à sa suite; mais
la nature et la société, la voix de Dieu et celle du peuple vous
rappellent dans notre belle patrie. Avec vos talents, votre caractère
viril et magnanime, votre courage héroïque, vous êtes appelée à y jouer
un rôle actif...
--Croyez-vous? s'écria Fiamma, dont les yeux brillaient d'un feu
sauvage. Ah! s'il y avait quelque chose à faire pour la liberté; si les
seigneurs de nos campagnes, si les paysans de nos vallons, si le peuple
de nos villes, pouvaient se réveiller! Si seulement ces généreux bandits
de nos Alpes, qui se retranchèrent dans les gorges des torrents pour
fermer le passage aux soldats étrangers, et qui moururent tous jusqu'au
dernier, comme les hommes des Thermopyles, plutôt que de subir un joug
infâme; si ces bandes héroïques de contrebandiers et de pâtres, auxquels
il n'a manqué que des chefs à la fois puissants et fidèles, pouvaient se
ranimer et sortir de leurs cendres éparses sous nos bruyères!... Mais
quelles folies disons-nous! Parlons d'autre chose, cousin; cela me donne
la fièvre.
--Eh bien! ayons la fièvre, et parlons-en, ma Fiamma. Songe, noble soeur,
qu'à force de parler de son mal on s'indigne contre sa faiblesse, on se
lève et on marche. Sache que chaque jour, dans notre Italie, un
patriote, à force de se plaindre comme nous, s'éveille et se tient prêt
à nous suivre. Les paysans sont prêts, je te le dis, cousine. Les hommes
des Alpes n'ont pas changé; leur courage n'a pas plus faibli sous la
verge autrichienne que les cimes de nos glaciers n'ont fondu au soleil.
Il ne leur manque que des chefs qui s'entendent. Sait-on où s'arrêterait
l'avalanche qu'une poignée d'hommes pourrait détacher? Toi et moi, et
cinq ou six de nos amis qui sont résolus à me suivre et à m'obéir
aveuglément, c'en serait assez pour entraîner la première masse.
--O Ruggier! s'écria Fiamma en crispant la main qui tenait les rênes et
en faisant cabrer son cheval, si vous disiez vrai, s'il y avait
seulement une lueur d'espoir!... mais, hélas! tout cela est un
cauchemar. Il vous est permis de tenter de le réaliser; mais moi,
misérable! ce détestable accoutrement de femme, qui me comprime le coeur,
me force à rester là immobile, à faire de stériles voeux et à me déchirer
les entrailles de colère!
--Tu seras parmi nous, Fiamma! s'écria le marquis, profitant de sa
fantaisie et entraîné par son amour à la partager. Tu serais à notre
tête, la Jeanne d'Arc de l'Italie, belle et sainte comme elle, comme
elle brave et inspirée! Crois-tu que cette héroïne ait eu plus de force
et de coeur que toi? Crois-tu qu'elle ait aimé sa patrie avec plus
d'ardeur? Vois! Dieu semble t'avoir formée exprès pour un rôle
extraordinaire. Dès le premier jour où je t'ai vue, j'ai pressenti ta
grandeur future, j'ai vu sur ton visage le sceau d'une mission divine.
Vois ta beauté, vois ton intelligence, vois ta santé robuste qui
s'accommode de tous les climats, de toutes les privations; vois ta
hardiesse si contraire à l'esprit de ton sexe; vois jusqu'à ta force
musculaire, jusqu'à cette petite main qui est de fer pour dompter un
cheval et qui porterait un mousquet aussi bien que Carpaccio?...»
Fiamma tressaillit comme si une flèche l'eût touchée. «Qu'avez-vous
donc? lui dit son cousin en voyant une vive rougeur couvrir aussitôt son
visage; chère enfant, si le brave bandit Carpaccio n'avait pas été pendu
à deux pas de mon domaine d'Asolo peu d'années après votre naissance, je
croirais qu'une aventure de roman vous a rendu ce souvenir terrible.
--Parlons d'autre chose, je vous prie, répondit Fiamma; je me sens mal:
vous flattez trop mon penchant à l'exaltation. Toutes ces chimères sont
bonnes à forger sur le versant des Alpes, quand on n'a qu'un pas à faire
pour être hors de la portée de ce monde railleur et sceptique qui
paralyse toutes les idées grandes en les traitant de folles. Ici, au
milieu du cloaque, on est ridicule rien que de se promener sur un cheval
pour prendre l'air. Rentrons, cousin; le froid me gagne.»
Ruggier Asolo tourna son cheval dans la direction que lui imposait
Fiamma du bout de sa cravache; mais il avait fait vibrer une corde dont
il espérait tirer tous les tons de sa mélopée. Ramenant sa cousine,
malgré elle, à l'idée romanesque d'une guerre de partisans, il la
ramenait au désir de revoir l'Italie et de le suivre. Fiamma était
tellement absorbée par la partie poétique de cette idée qu'elle ne
songeait seulement pas aux conséquences positives que son cousin
cherchait à déduire comme moyens d'exécution. La voyant enflammée d'une
ardeur guerrière, il commençait à faire entendre clairement l'offre de
son amour et de sa main, lorsqu'il s'aperçut que Fiamma ne l'écoutait
plus. Elle avait poussé son cheval jusqu'au bord du ravin, et de là elle
contemplait un objet éloigné dans la vallée de la Creuse.
«Dites-moi, mon bon Ruggier, dit-elle en l'interrompant, ce voyageur à
cheval, là-bas, sur le chemin de Guéret, n'est-ce pas Simon Féline?
--Oui, c'est lui, répondit Ruggier, autant que je puis reconnaître cette
taille voûtée et ce chapeau à la mode il y a trois ans. Votre ami Simon
est vraiment taillé, chère cousine, pour faire un curé de village.
J'espère que vous le ferez entrer au séminaire, et qu'il confessera dans
quelques années vos jolis petits péchés.
--Dites-moi, cousin, reprit Fiamma sans entendre qu'il lui parlait, la
tête de son cheval n'est-elle pas tournée du côté de la ville, et
n'a-t-il pas un porte-manteau derrière lui?
--Exactement comme vous dites, ma cousine; vous avez une vue excellente
pour discerner tout l'attirail presbytérien de M. Féline. Je crois que,
pour vous plaire, nous serons obligés de l'emmener avec nous. Il pourra
servir d'aumônier à notre petite armée.
--Ne plaisantez pas sur Simon Féline, cousin Ruggier, répondit Fiamma
d'un ton ferme et grave. C'est un homme qui vaudrait à lui seul plus que
nous tous ensemble; et s'il avait un rôle de prêtre à jouer parmi nous,
sachez qu'il aurait plus d'âme, plus de génie et plus d'éloquence que
saint Bernard pour prêcher les nouvelles croisades contre la tyrannie et
pour en montrer le chemin. Mais pourquoi s'en va-t-il, et sans nous
avoir prévenus?» ajouta-t-elle avec beaucoup de préoccupation, et comme
se parlant à elle-même.
Elle tomba dans une rêverie profonde, et son cheval, qu'elle faisait
bondir comme un chevreuil quelques instants auparavant, obéissant à
l'impulsion de son bras calme et détendu, se mit à suivre au pas le
sentier. Ruggier étonné la vit se pencher devant une roche que baignait
l'eau du torrent. C'est là qu'elle s'était assise avec Simon, lorsqu'il
avait lavé lui-même le sang de son visage, alors que le torrent,
desséché par l'été, n'était qu'un paisible ruisseau. A la vive
exaltation qu'elle venait d'éprouver succédèrent des pensées d'un autre
genre, et des larmes qu'elle ne put retenir mouillèrent sa paupière.
Alors elle laissa tomber tout à fait de ses mains la bride de Sauvage,
et le docile animal, obéissant à toutes ses impressions, s'arrêta.
«Adieu, Italie, dit-elle d'une voix étouffée. C'en est fait! Tu viens de
recevoir le dernier clan de mon coeur, la dernière étreinte de mon
amoureuse ambition. Montagnes sublimes, patrie bien-aimée, terre
poétique, nous ne nous reverrons plus; c'est ici que je suis enchaînée;
ce rocher abritera mes os.
--Ne vous désespérez pas ainsi, ma vie, mon bien! s'écria le marquis
avec feu, vous me déchirez l'âme. Eh quoi! le courage vous manque-t-il
au moment d'accomplir le voeu de toute votre vie? Ne suis-je pas à vos
pieds? Ne comprenez-vous pas que mon âme tout entière...
--C'est vous qui ne me comprenez pas, ami Ruggier, interrompit Fiamma;
et puisque vous avez surpris le secret de mes pensées, puisque vous avez
vu quelle puissance une ambition enthousiaste et folle exerce sur moi,
je veux lever tout à fait le voile qui me couvre à vos yeux, et vous
montrer le fond de mon coeur. J'ai dans le sang une ardeur martiale qui
m'égare souvent et me jette dans un monde imaginaire où nulle affection
humaine ne semble pouvoir me suivre. Vous devez croire que la guerre et
les aventures sont les seules passions que je connaisse. Eh bien! sachez
que ce n'est là qu'une face de mon être. J'ai cru longtemps n'en avoir
pas d'autre; mais j'ai reconnu depuis peu que c'était une maladie de mon
âme oisive, et qu'une passion plus vraie, plus douce, plus conforme à la
destinée que le ciel marque aux femmes, dominait et calmait dans mon
coeur ces agitations fébriles, ces désirs presque féroces de vengeance
politique. Cette passion, c'est l'amour. Vous êtes mon parent, soyez mon
confident et mon ami. Nous allons nous quitter bientôt, sans doute. Vous
allez revoir l'Italie où je ne retournerai plus. Peut être ne
presserai-je plus jamais votre main loyale. Souvenez-vous, quand nous
serons de nouveau séparés par les Alpes, que, ne pouvant rien vous
offrir pour marque d'amitié et vous laisser comme gage de souvenir, je
vous ai donné le secret de mon coeur et l'ai mis dans le vôtre. J'aime
Simon Féline.»
Le marquis fut tellement bouleversé de cette naïve confidence qu'il eut
un véritable mouvement de fureur et de désespoir. Tournant un regard
inexprimable vers le ciel, puis sur sa cousine, il eut envie de jurer,
de pleurer et de rire en même temps; mais comme chez les hommes de sa
trempe l'affection et la vanité ne se détrônent jamais complètement
l'une l'autre, le sentiment de l'orgueil blessé et la crainte d'être
ridicule emportèrent son amour, comme le vent balaie la neige
nouvellement tombée. Un sang-froid sublime rendit à ses manières la
politesse, la grâce et le bon goût avec lesquels doit s'exprimer le plus
parfait dédain.
«Ce que vous me dites m'étonne peu, chère cousine, répondit-il. Dans
l'isolement où vous vivez, il est naturel que le seul homme que vous
connaissiez soit celui dont vous vous énamouriez...»
Il allait débiter avec une admirable douceur une longue suite de riens
charmants dont l'ironie eût semblé l'effet de la maladresse et de
l'indifférence; mais Fiamma, dont l'humeur était peu endurante, se
sentit blessée de cette première remarque et l'interrompit en lui
disant:
«Vous vous trompez d'une unité, mon cher cousin, en disant que Simon
Féline est le seul homme que j'aie pu choisir. Vous êtes deux ici, et
vous avez certes d'assez grandes qualités pour lutter avec lui dans mon
estime, en outre, personne ne peut nier que vous ne soyez plus grand,
plus beau, plus riche et mieux habillé que Simon le presbytérien; il y
avait donc bien des raisons pour que je me prisse pour vous d'une
passion romanesque, de préférence à ce pauvre paysan que j'ai vu tout à
l'heure passer là-bas sur la route, et dont le départ m'a fait plus de
peine que la réalisation de tous mes châteaux en Espagne ne me ferait de
plaisir. Eh bien! cependant, je vous jure que je n'ai pas plus songé à
m'enamourer de vous que vous de moi. Continuez vos observations, cousin,
je vous écoute.»
Le marquis, voyant qu'il n'aurait pas beau jeu avec Fiamma Faliero, prit
le parti d'abjurer toute amertume et de parler sérieusement et de bonne
amitié avec elle. Il discuta avec beaucoup de calme et de bonne foi les
chances d'un mariage entre elle et Simon.
«Je n'en vois aucune d'admissible, lui répondit Fiamma, je n'ai jamais
compté là-dessus; je ne sais même pas si je l'ai jamais souhaité. Cette
amitié fraternelle, exclusive de tout autre amour et de toute autre
union, satisfait le besoin de mon âme et n'ébranle pas l'aversion que
j'ai pour le mariage.»
Ils rentrèrent fort bons amis. Le marquis témoigna beaucoup de
reconnaissance de la marque de confiance qu'il venait de recevoir; mais,
dès qu'il fut entré, il commanda à son valet de chambre de recharger sa
voiture et de demander des chevaux de poste. Il exprima au comte, dans
des termes laconiques, sa douleur d'avoir été repoussé, et son
impatience ne se calma qu'en voyant les chevaux entrer dans la cour.
Alors un reste d'amour fit passer un vif attendrissement dans son âme.
L'air de regret sincère avec lequel Fiamma, après avoir écouté le
mensonge accoutumé d'une _lettre imprévue_ et d'une _affaire
importante_, lui serra cordialement la main, amena sur ses lèvres
quelques paroles entrecoupées et dans ses yeux quelques larmes
passionnées. Il sentit que cet épisode laisserait un souvenir tendre
dans sa vie. On peut croire cependant qu'il n'en mourut pas de douleur,
et qu'il reparut trois jours après, en parfaite santé, au balcon de
l'Opéra-Italien.
XI.
Le plus grand désir du comte de Fougères, depuis qu'il avait sa fille
auprès de lui, c'était de s'en débarrasser. Il semblait que la destinée
capricieuse, jalouse d'opérer dans cette famille le contraste le plus
complet, eût imposé à la fille la haine du mariage en raison inverse de
l'impatience que le père éprouvait de la voir établie. Outre les raisons
mystérieuses que M. Parquet cherchait à déduire de cette manie
réciproque, il en existait de bien palpables, et qui, prenant leur
source dans le caractère de l'un et de l'autre, suffisaient presque pour
l'expliquer. M. de Fougères était de la véritable race des avares. Son
intelligence n'était développée que sous la face de l'habileté et de
l'activité en affaires, et la seule vanité qu'il eût c'était celle
d'être riche. Il n'appliquait pas trop cette vanité aux menus détails de
la vie, et l'économie se faisait remarquer dans toutes ses habitudes.
Son point d'honneur était d'avoir toujours à sa disposition des sommes
considérables pour tenter des coups de fortune, et de savoir doubler à
point son enjeu dans les calculs de la finance. C'est ainsi qu'il
n'avait pas hésité à abjurer son patriciat lorsque les chances de la
destinée lui avaient fait entrevoir le succès dans le négoce; c'est
ainsi qu'il venait d'abjurer le négoce pour reprendre le patriciat en
voyant la fortune sourire de nouveau à cette classe disgraciée. Il avait
compté qu'un titre et un château le mettraient à même de briguer toutes
les faveurs de la nouvelle cour de France. Ensuite il calcula qu'une
belle fille étant un fonds de commerce, c'était bien longtemps le
laisser dormir, et qu'un gendre influent par sa naissance pourrait
l'aider dans son ambition. C'était dans ces idées qu'il s'était souvenu
de sa fille, à peu près oubliée en Italie, et que, rendant grâces au
caprice qui lui avait fait aimer le célibat jusqu'à l'âge de vingt-deux
ans, il l'avait rappelée auprès de lui et l'avait produite à Paris dans
les salons du faubourg Saint-Germain. Mais quand il vit que ce caprice
était insurmontable, il éprouva beaucoup de regret d'avoir sur les bras
une personne qu'il connaissait à peine, et dont le caractère inflexible
et les idées absolues lui étaient un continuel sujet de malaise et de
contrariété. Les opinions républicaines de cette enfant enthousiaste
avaient achevé de le désespérer; il craignait à chaque instant qu'elle
ne le compromît; il rougissait d'elle, et, ne la comprenant nullement,
il la regardait sincèrement comme une folle du genre sérieux et
spleenétique.
Alors il n'avait plus désiré que de s'en défaire à tout prix, pourvu
toutefois que son gendre futur eût assez de fortune ou assez d'amour
pour ne pas lui demander une dot considérable, et pourvu surtout que sa
naissance fût assez élevée pour ne porter aucune atteinte au blason de
Fougères. Le comte faisait en réalité très-peu de cas de la noblesse; il
ne comprenait nullement le parti poétique et chevaleresque que la vanité
peut en tirer. Mais comme à cette époque c'était le premier point pour
parvenir, comme d'ailleurs le comte n'avait pas d'autre titre à la
faveur royale que sa naissance et sa qualité d'émigré, il eût mieux aimé
garder sa fille toute sa vie auprès de lui que de la donner à un
roturier.
Malheureusement cette fille était majeure, et, avec les singularités de
son humour et l'audace tranquille de ses résolutions, il était à
craindre qu'elle ne fît un choix étrange. Son père avait frémi de la
voir liée si étroitement à la famille Féline. Il avait eu avec elle à ce
sujet une seule explication, à la suite de laquelle il s'était résigné,
comme par miracle, à la laisser maîtresse de ses actions, et même à
faire un accueil obligeant à ses nouveaux amis. Mais, depuis, cette
intimité lui avait donné de nouvelles inquiétudes, et le bon accueil que
Fiamma avait fait à son cousin l'avait soulagé à temps d'une grande
anxiété. Soit que le marquis d'Asolo, abjurant ses opinions, se fixât en
France et se rattachât aux principes de la cour, soit qu'il retournât
faire de la république en Italie et reconquérir les privilèges de la
seigneurie vénitienne, c'était un beau parti pour l'ambition, et de plus
un prompt moyen de se délivrer de celle qu'en public le comte appelait
sa fille chérie, affectant de la consulter sur tout et de rechercher
sans cesse son approbation, quoique en réalité tous les sacrifices de sa
tendresse paternelle se fussent bornés à contracter l'innocente habitude
de finir toutes ses dissertations par ces trois mots: _Non è vero,
Fiamma?_
Lorsqu'il vit le marquis d'Asolo si brusquement éconduit, il entra dans
un de ces accès de violence dont les gens du dehors ne l'eussent jamais
cru capable, mais devant lesquels sa maison avait souvent l'occasion de
trembler. Il appela sa fille au moment où le cousin s'éloignait de
Fougères dans sa chaise de poste, tandis que Fiamma prenait
naturellement le chemin de la maison Féline; alors, la priant de
remonter dans sa chambre, il l'y suivit, et en ferma les fenêtres et les
portes pour que l'explosion de sa colère ne se fît pas entendre au loin.
Fiamma avait prévu cette éruption volcanique. Elle la contempla avec une
insensibilité apparente, quoique une fureur profonde embrasât les
secrets replis de son âme orgueilleuse. Quand le comte eut frappé sur la
table (sans pourtant s'oublier lui-même jusqu'à la briser); quand il eut
lancé autour de lui les éclairs de ses petits yeux bridés, et qu'il lui
eut intimé, dans les termes les plus blessants qu'il pût trouver,
l'ordre d'entrer dans un couvent ou de cesser toute relation avec la
famille Féline, elle le pria avec un sang-froid cruel de modérer son
emportement, dans la crainte, lui dit-elle, d'un de ces accès de toux
nerveuse auxquels il était sujet; puis, s'asseyant de manière à ne pas
friper sa robe et à conserver dans leur liberté tous les mouvements de
son corps, elle lui répondit ainsi dans le plus pur toscan, avec cette
gesticulation noble et avec cet accent sonore et un peu ampoulé des
Vénitiens lorsqu'ils quittent leur dialecte rapide et serré:
«Il me semble que l'objet de cette décision a déjà été discuté entre
nous au printemps dernier, et que nous avons pris des conclusions à cet
égard. _Votre Seigneurie_ les aurait-elle oubliées, ou bien me serais-je
écartée des conventions que notre mutuelle parole d'honneur avait
rendues sacrées?
--Oui, certes, mademoiselle! vous avez violé ces conventions et vos
promesses. J'ai été bien sot, pour ma part, de me fier aux singeries
majestueuses d'une petite comédienne qui passe sa vie à essayer de m'en
imposer par ses poses tragiques et ses réponses solennelles! Vous avez
beaucoup trop suivi le théâtre de la Fenice, signora, et je dois
m'estimer heureux que vous n'ayez pas pris la fantaisie de monter sur
les planches.
--Vous devriez savoir, monsieur, qu'il n'y a aucune fantaisie folle et
désespérée dont il soit prudent de défier une fille dans ma position.
Cependant vous avez raison d'être sûr que vous me défieriez en vain de
faire une chose qui ne fût pas conforme à mon orgueil et à ma réserve
habituelle.
--En vérité, c'est bien de la bonté de votre part! reprit le comte avec
aigreur. Et en quoi, s'il vous plaît, votre position est-elle si
malheureuse?
--Je ne me suis pas servie de cette expression, monsieur, répondit
Fiamma. Je ne me suis jamais permis de qualifier en aucune façon la
position que vous m'avez faite...
--Laissez cette ironie, répondit brusquement le comte; je sais de reste
ce que valent vos simulacres de respect et de politesse. Allons,
répondez franchement: d'où vient votre inconcevable ardeur à me
désespérer, et votre obstination surhumaine à prendre toujours le parti
diamétralement contraire à celui qui pourrait satisfaire la raison et ma
sollicitude pour un enfant ingrat?»
Les tentatives de déclamation sentimentale étaient ordinairement le
second point des remontrances du comte. C'était le moment où Fiamma
voyait clairement faiblir son adversaire sous le sentiment d'une honte
intérieure. Un sourire d'une amère éloquence effleura ses lèvres pâles.
Puis, après un instant de silence, que le comte oppressé n'eut pas la
force de rompre, elle lui dit avec une douceur d'intonation qui
cherchait à pallier la rudesse de son raisonnement:
«Pourquoi, mon père, chercher vainement à raviver en vous-même un
sentiment qui n'a jamais habité vos entrailles? Je ne me suis jamais
plainte, et mon intention n'est pas de rompre l'éternel silence que le
devoir m'impose. Si je comprends bien le sujet de votre colère, vous me
faites un crime de n'avoir point écouté les propositions du marquis
d'Asolo, et vous craignez que je ne songe à contracter une union
disproportionnée selon vous avec Simon Féline. J'ai l'honneur de vous
rappeler que vous avez reçu de moi une parole sacrée de négation à cet
égard. Mon intention, aujourd'hui comme alors, est de ne point me
marier; et quoique vous ne connaissiez point mon caractère, vous avez pu
examiner assez ma conduite pour savoir que je ne suis point capable de
me livrer à un sentiment contraire à mes devoirs et à ma fierté. Vouée
au célibat par mes goûts et par mes convictions, j'ai l'honneur de vous
renouveler l'engagement formel que j'ai pris de ne jamais disposer de
moi sans votre approbation, tant que vous continuerez à me traiter avec
la justice et la modération que j'implore et que je réclame de votre
sagesse et de votre prudence.
--Oui, sans doute! répliqua le comte en faisant des efforts pour
redevenir plus calme, tandis qu'un profond dépit succédait à sa violence
irréfléchie. Vous voudrez bien ne pas vous aller joindre à quelque
troupe de bohémiens dans vos Alpes, ou ne pas vous marier à un paysan de
ce village, tant que je consentirai à vous laisser vivre de la façon la
plus étrange et la plus indécente qu'une jeune personne puisse rêver;
tant que je vous verrai tranquillement courir les bois achevai avec je
ne sais qui; tant que je fermerai les yeux sur je ne sais quelle
intrigue sentimentale dont moi seul peut-être ici suis la dupe...»
Le feu de la colère monta au visage de mademoiselle de Fougères. Elle se
leva, et regarda son père en face avec une telle expression de reproche
et une telle fierté d'innocence, qu'il fut obligé un instant de baisser
les yeux. Jamais elle n'avait mieux mérité le nom symbolique que sa mère
lui avait choisi.
«Monsieur, dit-elle en prenant sa voix de contralto trois notes plus bas
qu'à l'ordinaire, il y a vingt-deux ans que je suis au monde, déshéritée
de votre tendresse et même de votre attention. J'ai accepté cette
indifférence sans surprise et sans dépit, comme une chose juste et
naturelle...»
Le comte se leva à son tour en frémissant, et ses petits yeux sortirent
de sa tête.
--Que voulez-vous dire, Fiamma? s'écria-t-il avec un accent de fureur et
d'angoisse.
--Rien qui doive vous irriter à ce point, répondit Fiamma
tranquillement. Je veux dire (et j'ai le droit de le dire) que vos
intérêts commerciaux et l'importance de vos affaires ne vous ont jamais
permis de vous occuper de moi, et que j'ai compris combien mon éducation
et mes goûts me rendaient étrangère aux sujets de votre sollicitude.
--Est-ce là tout ce que vous vouliez dire? reprit le comte toujours
debout et tremblant.
--Quelle autre chose pourrais-je avoir à vous dire? répondit Fiamma avec
une froideur dont l'autorité le força de se rasseoir.
--Continuez votre discours à grand effet, dit-il en levant les épaules
et en se tournant de côté sur son fauteuil avec impatience; puisqu'il
faut que j'avale votre récitatif, allez, que j'arrive au moins au
_finale_ le plus tôt possible.
--Je dis, monsieur, reprit Fiamma, insensible en apparence à une
raillerie qui lui déchirait les entrailles, car rien n'est plus amer à
une personne grave et de bonne foi que le reproche de charlatanisme; je
dis, monsieur, qu'il y a vingt-deux ans que j'existe, et que vous ne
vous occupez pas de moi. Il y en a six _aujourd'hui_ (je vous prie de
remarquer cet anniversaire) que je vis absolument seule, privée d'une
mère adorable, sans conseil, sans appui, entièrement livrée à moi-même.
Quoique vivant loin de moi depuis le jour de ma naissance, quoique
séparé de moi parles Alpes durant cinq de ces dernières années, vous
avez pu prendre sur moi assez d'informations pour savoir que jamais le
soupçon d'une faute n'a effleuré ma vie, que jamais l'ombre d'un homme
n'a passé sur le mur du parc où vous m'avez laissée à la garde d'une
servante infirme et débonnaire; et depuis que je suis sous vos yeux, si
vous avez daigné les jeter sur mes démarches, vous avez pu savoir que je
n'ai eu que deux tête-à-tête en ma vie avec un homme: le premier fut
amené avec M. Féline par l'effet d'un hasard que je vous ai raconté; le
second, avec le marquis d'Asolo, fut amené par l'effet de votre désir et
de votre volonté.
--Est-il vrai que cela soit ainsi? dit le comte, embarrassé de son rôle
et craignant d'avoir à demander pardon.
--Vous m'avez fait l'honneur jusqu'ici, répondit Fiamma, de croire à ma
parole et de ne pas la récuser.
--Et c'est peut-être une folie que j'ai faite, répliqua-t-il avec une
aménité mêlée d'humeur. Vous êtes toujours là prête à vous emporter
comme un cheval ombrageux ou à vous défendre comme un lion blessé! Que
sais-je, après tout, moi, de votre vie passée? Je n'y étais pas...
--Puisque _vous n'y étiez pas_, monsieur, reprit Fiamma avec force, vous
supposiez sans doute que vous n'aviez rien à craindre pour moi des
dangers de la jeunesse et de l'isolement, ou bien...
--Sans doute! sans doute! certainement! interrompit le comte, honteux,
terrassé et pressé d'échapper à cette logique rigoureuse. Eh bien!
voyons; à quoi nous arrêtons-nous? Vous n'aimez pas votre cousin, et
vous ne voulez pas vous marier? Vous ne voulez pas non plus de M.
Féline, mais vous voulez le voir, me contraindre à le recevoir ici pour
empêcher qu'on en jase, et passer votre vie chez la vieille femme à dire
des _oremus_ et à faire de la politique de village. Tout cela me serait
fort égal s'il était possible qu'on connût l'inflexibilité de vos
principes et la régularité de vos moeurs; mais vous n'avez pas daigné
vous laisser connaître, et l'on fait déjà sur vous, dans le pays, des
commentaires de toute sorte. Il faut donc que ces relations
inconvenantes et cette intimité déplacée cessent absolument, ou bien je
vous exhorterai à suivre la première intention que vous eûtes en
arrivant en France, qui était de vous retirer dans un couvent, et à
laquelle je m'opposai, espérant que vous prendriez le parti de vous
établir plus avantageusement.
--Vous avez trop de bonté pour moi maintenant, monsieur, répondit
Fiamma; mais je vous ferai observer qu'aucune loi ne condamne plus les
filles à entrer au couvent malgré elles, et que, d'ailleurs, je suis
majeure, par conséquent libre de fixer mon domicile où il me plaira. Le
sentiment des convenances et la crainte du scandale m'ont engagée
jusqu'ici à vous imposer le déplaisir de ma présence; mais si votre
désir est de m'éloigner des lieux que vous habitez, je vous prierai de
me laisser choisir ma retraité et vivre avec les 1500 livres de rente
que ma mère m'a léguées et qui ont suffi jusqu'ici, même dans
l'intérieur de votre riche maison, à toutes mes dépenses. Votre
seigneurie le sait!...»
Elle appuya sur ces derniers mots avec affectation.
«En vérité, Fiamma, vous me rendrez fou, s'écria le comte en mettant ses
deux mains sur ses tempes. Vous joignez à votre amertume de caractère
des singularités inouïes. Vous vous obstinez à vivre misérablement au
sein du luxe, pour faire croire apparemment que je suis avare envers
vous.
--J'espère, monsieur, répondit-elle, que vous ne me supposez pas de si
lâches pensées, et que vous voudrez bien attribuer à mes goûts seulement
la modestie de mes habitudes.
--Enfin, vous dites, reprit le comte impatienté, que vous voulez vivre
ici à votre guise, en dépit du déshonneur qui peut rejaillir sur moi, ou
me couvrir d'une autre sorte de déshonneur en allant vivre seule et loin
de moi? Il faut que je passe pour un lâche Cassandre ou pour un tyran
domestique: charmante alternative, en vérité!
--Non, monsieur, répondit Fiamma, je ne veux point vous mettre dans
cette alternative. S'il est vrai que mes relations avec la famille
Féline soient un objet de scandale, vous avez le droit de m'en avertir,
et je suis prête à les faire cesser s'il est nécessaire. Mais le hasard
s'est chargé à point de remédier au mal. M. Féline est parti ce matin du
village, pour se fixer à Guéret, où il va exercer sa profession, et où
vous savez que je ne vais jamais. Nos entrevues ici deviendront donc
assez rares et assez courtes pour n'attirer l'attention de personne.
--À la bonne heure, dit le comte de Fougères, heureux d'en être quitte à
si bon marché. Maintenant, restons tranquilles, Fiamma, et n'ayons plus
de querelles; car cela me fait un mal affreux, et voilà que je commence
à tousser.
--Il me semble, monsieur, que ce n'est pas moi qui les provoque,
répliqua-t-elle.»
Le comte affecta d'être suffoqué par son asthme, afin de terminer une
discussion où, comme de coutume, il avait été forcé de battre en
retraite. Il sortit en se maudissant de n'avoir pas su résister à un
mouvement de colère, et en se promettant bien de ne plus s'occuper de
longtemps de la conduite et de l'avenir de sa fille.
XII.
Fiamma, non moins impatiente que le comte de voir arriver la fin d'une
discussion où elle avait parlé cependant avec lenteur et gravité, courut
chez la mère Féline. Elle la trouva triste et malade; elle lui dit
qu'elle avait aperçu de loin Simon sur la route de Guéret, et demanda
s'il reviendrait le soir, quoique, à voir son attirail, elle eût bien
observé qu'il allait faire une longue absence. Le ton dont madame Féline
lui répondit qu'il ne reviendrait pas même le lendemain lui fit
comprendre qu'elle ne s'était pas trompée dans ses conjectures. Fiamma
depuis plusieurs jours avait compris la douleur de Simon et n'avait
cherché qu'une occasion pour la faire cesser. Cette impatience d'avoir
une explication avec le marquis avait été remarquée et interprétée en
sens contraire par l'infortuné Simon. Il était parti une heure trop tôt.
Le coeur de Fiamma se brisait en songeant aux tortures qu'il avait dû
éprouver et qu'il éprouvait sans doute encore; mais, d'un autre côté, ce
départ étant devenu une chose nécessaire, elle devait maintenir son
jeune ami dans sa résolution courageuse. Il lui restait à chercher un
moyen de lui donner des consolations sans affaiblir ce courage: elle y
songea un instant; c'était une position délicate que la sienne vis-à-vis
de Jeanne. Il était facile de voir dans les traits et dans les manières
de la vieille femme qu'elle avait deviné récemment le secret de son fils
et qu'elle croyait ses douleurs sans remède.
«C'est le jour des départs, lui dit tout d'un coup Fiamma, sans paraître
comprendre l'importance de celui de Simon. Mon cousin vient de partir
tout à l'heure!
--De partir! sainte Vierge! s'écria la vieille femme avec la vivacité de
l'amour maternel; votre cousin est parti, chère demoiselle? Chère
enfant! et comment donc si vite?
--C'est un petit secret que je ne veux confier qu'à vous, ma chère
vieille mère, répondit Fiamma;» et, approchant son escabeau de la chaise
de Jeanne, elle lui parla ainsi en baissant la voix d'un petit air
mystérieux: «Vous saurez que le cher cousin s'était mis en tête de
m'épouser.
--Je le savais bien, interrompit Jeanne, nous en parlions avec Simon
tous les soirs...
--Vous en parliez? qu'en disait-il?
--Il me demandait s'il ne me semblait pas que ce jeune homme fût
amoureux de vous, et s'il était possible que, la chose étant, vous ne
vous en aperçussiez pas... Je vous demande pardon de nos réflexions, ma
petite, cela ne nous regardait pas; mais, moi, je vous aime tant que je
ne puis me lasser de parler de vous et d'y penser.
--Eh bien! mère Féline, vous ne vous trompiez pas si vous supposiez que
je m'en étais aperçue. Il y avait huit jours que je savais le beau
secret de mon cousin et que je m'attendais à une déclaration, lorsque
j'ai trouvé l'occasion de prévenir ses frais d'éloquence et de lui
déclarer, moi, que je ne voulais me soumettre ni à l'amour ni au
mariage.
--Il paraît que vous avez parlé clairement et prononcé sans appel,
puisqu'il est parti tout de suite?
--Une heure après! Voyez comme l'amour est chose facile à guérir! À
l'heure qu'il est, je suis sûre qu'il est à l'auberge de Guéret et qu'il
se regarde dans un beau miroir de poche pour s'assurer que l'air de nos
montagnes n'a pas altéré la fraîcheur de ses lèvres et la rondeur de ses
joues. Mais pourquoi secouez-vous la tête, mère? On dirait que, dans
votre jugement, l'amour est une chose plus sérieuse que cela?
--Quant à moi, je n'ai pas connu ses douleurs dans ma jeunesse, répondit
Jeanne. J'aimai Pierre Féline, mon cousin, et je l'épousai. Nous étions
pauvres tous deux; j'étais une paysanne comme lui; il n'y eut ni
obstacles ni retards. Quand il est mort, j'étais vieille déjà; alors
j'étais habituée au malheur, j'avais enterré successivement onze
enfants, et, sans mon Simon, je n'avais plus qu'à mourir. La douleur est
le fait de la vieillesse; je ne me révoltai pas d'être éprouvée après
avoir été heureuse. Cependant, si j'étais appelée aujourd'hui à voir
périr mon Simon, mon dernier bonheur, ma seule consolation!... Ah! Dieu
me préserve seulement d'y songer!
--Et pourquoi auriez-vous cette affreuse pensée? Simon est d'une bonne
santé.
--Hélas! pas trop!
--Mais il a la force d'âme qui commande au corps de vivre.
--Il n'a bien que trop de force d'âme comme cela! elle le ronge! Mais
parlons de vous, Fiamma.
--Non, parlons de lui, mère Jeanne. Moi, je suis forte, bien portante,
tranquille, délivrée de mon cousin; occupons-nous de Simon. Il est parti
triste, j'ai vu cela ces jours-ci. Je ne vous demande pas ce qu'il
avait; je m'en doute.
--Vous vous en doutez? s'écria Jeanne en relevant sa tête inclinée par
l'âge, et en fixant ses yeux encore vifs et beaux sur Fiamma.
--Sans doute, répondit la jeune hypocrite; je sais combien sa profession
lui est antipathique, et je sais pourtant qu'il n'y a plus à reculer. Il
m'a confié ses dégoûts, ses ennuis, ses craintes pour l'avenir.
--En effet, c'est là ce qui le tourmente, répondit Jeanne, et je suis
fâchée qu'il ne vous ait pas parlé avant de partir; mais il avait tant
de chagrin de nous quitter qu'il a craint de manquer de force s'il nous
faisait ses adieux.
--Je comprends tout cela, reprit Fiamma; cependant je trouve qu'il est
parti un peu brusquement; je lui aurais donné du courage s'il m'eût
consultée.
--Oui, certes, dit Jeanne, s'il vous eût vue aujourd'hui, il serait
parti moins malheureux.
--Il faudra qu'il revienne causer avec nous, dit Fiamma; mais pas avant
quelques jours, afin de ne pas perdre le fruit de ce grand effort. En
attendant ne pourriez-vous lui écrire, mère Féline?
--Hélas! je ne lui écris jamais, et pour cause.
--Oh bien! sainte femme, vous ne savez pas écrire; je pose les deux
genoux devant vous, illettrée sublime!
--Qu'est-ce que vous dites-la, mon enfant? vous vous moquez de moi!
--Je baise le bas de ta robe, sainte Geneviève-des-Prés, paysanne sur la
terre, reine dans les cieux! Mais voyons, je vais écrire à Simon sous
votre dictée...
--Eh bien oui! mais non; j'ai bien des petits secrets à lui dire, dans
lesquels vous êtes de trop, mignonne.
--En vérité! eh bien! je vais lui écrire de ma part, et vous lui
porterez ma lettre.
--Bonté divine! que lui écrirez-vous donc?
--Rien d'important ni d'efficace pour le consoler, malheureusement.
L'avenir seul peut apporter le remède à ses maux; mais je lui parlerai
de mon amitié, de celle de son parrain, de celle de Bonne... Je lui
dirai qu'il se doit à nous tous, à vous surtout, sa mère chérie... qu'il
faut espérer, prendre courage, soigner sa santé, surmonter ses peines,
vivre enfin, et nous aimer comme nous l'aimons.
--Écrivez donc tout cela, cher ange, et je le porterai moi-même; car
j'ai quelque chose en outre à lui dire.
--Quoi donc? dit malicieusement Fiamma.
--Rien qui vous concerne, dit la vieille femme.
--Oh! je le crois!» reprit l'enfant avec un sourire.
Elle se plaça dans un coin pour écrire, et la vieille se prépara au
départ; elle mit son jupon rayé, sa cape de molleton blanc et ses mitons
de laine tricotée.
«Mais, comment irai-je? s'écria-t-elle tout d'un coup; il a emprunté le
cheval de M. Parquet pour s'en aller, et la mule de mademoiselle Bonne
est en campagne.
--Je vous prêterai Sauvage.
--Oh! oh! non pas, je ne suis pas lasse de vivre tant que j'aurai mon
Simon!
--Comment donc faire? dit Fiamma; chercher un cheval dans le village?
Cela va nous retarder. Il est déjà quatre heures. Et si nous n'en
trouvons pas, il faudra que Simon passe cette soirée dans la tristesse!
--Et cette nuit, dit Jeanne, oh! c'est cette nuit que je redoute pour
lui; la dernière a été si terrible!
--Pauvre Simon! dit Fiamma. Allons, mère Féline, il n'y a qu'un moyen.
Vous monterez sur Sauvage; il est doux comme un mouton quand je suis
avec lui. Je le tiendrai par la bride, et je vous conduirai à pied
jusqu'à la ville.
--Il y a trois lieues! Je ne le souffrirai jamais. Prenez-moi en croupe.
--Sauvage n'est pas habitué à cela; il pourrait nous jeter toutes deux
par terre; d'ailleurs il est si petit que nous serions fort mal à l'aise
sur son dos. Allons, je cours le chercher; êtes-vous prête?
--Je ne me laisserai jamais conduire par vous.
--Il le faut pourtant bien; ce sera charmant, nous aurons l'air de la
_Fuite en Égypte_.
--Mais que va-t-on dire? Il ne faut pas nous montrer ainsi dans le
village.
--Traversez-le à pied, et attendez-moi au grand buis, à l'entrée de la
montagne; nous irons par la Coursière, nous ne rencontrerons personne.
Allons, partez; j'y serai aussitôt que vous.»
Un quart d'heure après, ces deux femmes cheminaient sur le sentier
sinueux de la montagne, Jeanne assise sur le petit cheval et enveloppée
dans sa cape. Fiamma marchait devant elle, un petit manteau espagnol
jeté sur l'épaule, la bride passée au bras, et de temps en temps parlant
à Sauvage pour le calmer; car il était fort ennuyé d'aller ainsi au pas,
et de n'être pas sollicité à caracoler de temps en temps. Cependant, le
sentier devenant de plus en plus difficile et escarpé, la nuit
commençant à tomber, l'instinct de la prudence le rendit calme et
attentif à tous ses pas. Quoique Fiamma marchât comme un Basque,
franchissant les roches et se débarrassant des broussailles avec plus de
légèreté que Sauvage lui-même, il était sept heures du soir lorsqu'elle
aperçut les lumières de la ville. Elle engagea sa vieille amie à mettre
pied à terre pour descendre le versant rapide de la dernière colline; et
tandis que Sauvage les suivait de lui-même comme un chien, elle soutint
Jeanne de son bras robuste, et la conduisit jusqu'aux premières maisons.
Là, elle lui remit sa lettre pour Simon, et, après l'avoir embrassée,
elle remonta sur son cheval.
«Bon Dieu! dit Jeanne, si je ne craignais pas les mauvaises langues, je
vous emmènerais avec moi coucher à la ville. Voilà le vent qui se lève;
il fait noir comme dans l'enfer, et si la neige venait à tomber! Hélas!
je suis effrayée de vous voir partir ainsi, seule, à cette heure, par ce
froid mortel.
--Allons, bonne mère, ne craignez rien; donnez-moi votre bénédiction,
elle me préservera de tout danger. Je vous salue, je vous aime, et,
comme une véritable héroïne de roman, je m'élance à cheval dans la nuit
orageuse.»
Jeanne, transie de froid, resta pourtant immobile à l'entrée de la rue
jusqu'à ce qu'elle eût cessé d'entendre le galop de Sauvage sur la terre
durcie par la gelée. «O neige! ne tombe pas, murmura la vieille femme en
se signant; lune blanche, lève-toi vite; et vous, sainte Vierge, veillez
sur elle!»
Lorsqu'elle arriva au domicile de maître Parquet, elle fut enchantée
d'apprendre de la servante que l'avoué était au café, et que Simon était
seul dans l'étude. Elle entra, et le vit appuyé contre le poêle, la tête
dans ses mains. Le bruit des petits sabots plats de sa mère le fit
tressaillir. Avant qu'elle eût parlé, il avait reconnu son pas encore
égal et ferme. Il s'élança dans ses bras, et pour la première fois de sa
vie il s'abandonna au besoin de se laisser consoler par la tendresse
maternelle. Un torrent de larmes coula de ses yeux sur le sein de la
vieille Jeanne.
«Vous avez fui votre mère, et votre mère court après vous, lui dit-elle
avec l'accent grondeur de la tendresse. Autrefois vous n'eussiez pas agi
ainsi, votre mère était votre seul amour; à présent j'ai une rivale, un
ange que j'aime aussi, mais que j'aime moins que vous. Pourquoi
l'aimez-vous plus que moi?
--Oh! ma bonne vieille, ma sainte mère! ne me faites pas de reproches,
répondit Simon; je suis trop malheureux. N'empoisonnez pas cet instant
où la seule vue de vos cheveux blancs suffit à me donner de la joie au
milieu de mon désespoir. Ne croyez pas que je vous aime moins que par le
passé. Tant que je vous aurai, je pourrai tout supporter; quand vous
mourrez, je mourrai.
--Tais-toi, enfant. Il y a quelqu'un qui saura bien te consoler!...
Tais-toi, écoute. Le cousin est parti; on ne l'aime pas, on ne veut pas
de lui; il ne reviendra pas.
--Grand Dieu! ma mère, ne me trompez-vous pas pour me consoler?» s'écria
Simon.
Et il se fit raconter les moindres détails de l'entrevue de Fiamma avec
sa mère. Il était si ému, si oppressé, qu'il écoutait à peine la réponse
à ses mille questions, tant il avait hâte d'en faire de nouvelles! Il ne
comprenait pas la plupart du temps, et se faisait r
Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/18205