Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 6)
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Title: Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 6)
Author: François Guizot
Release date: April 12, 2006 [eBook #18159]
Language: French
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MÉMOIRES
POUR SERVIR A
L'HISTOIRE DE MON TEMPS
PAR
M. GUIZOT
TOME SIXIÈME
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1864
CHAPITRE XXXIV
LES OBSÈQUES DE NAPOLÉON.--LES FORTIFICATIONS DE PARIS.
Ma situation et ma disposition personnelles dans le cabinet du 29
octobre 1840.--Des amis politiques.--Des divers principes et mobiles de
la politique extérieure.--Quelle politique extérieure est en
harmonie avec l'état actuel et les tendances réelles de la
civilisation.--Caractère de l'isolement de la France après le traité
du 15 juillet 1840.--Débats de l'Adresse dans les deux Chambres à
l'ouverture de la session de 1840-1841.--Arrivée à Cherbourg du prince
de Joinville ramenant de Sainte-Hélène, sur la frégate _la Belle-Poule_,
les restes de l'empereur Napoléon.--Voyage du cercueil du Havre à
Paris.--État des esprits sur la route.--Cérémonie des obsèques aux
Invalides.--Conduite du gouvernement de Juillet envers la mémoire
de l'empereur Napoléon.--Fortifications de Paris.--Vauban
et Napoléon.--Études préparatoires.--Divers systèmes de
fortifications.--Comment fut prise la résolution
définitive.--Présentation, discussion et adoption du projet de
loi.--Opinion de l'Europe sur cette mesure.
Quand le ministère du 29 octobre 1840 se forma, je ne me faisais point
d'illusion sur les difficultés, les périls et les tristesses de la
situation où j'entrais. Comme en 1831, nous entreprenions de résister,
dans une question de paix ou de guerre, à l'entraînement national. On
commençait à reconnaître qu'on s'était trop engagé dans la cause du
pacha d'Égypte, qu'on avait trop compté sur sa force pour se défendre
lui-même, et qu'il n'y avait là, pour la France, ni un intérêt, ni un
point d'appui suffisant pour affronter une guerre européenne. Mais bien
que sérieux et sincère, ce tardif retour au bon sens devant la brusque
apparition de la vérité était partiel et pénible; ceux-là même qui
s'y empressaient ressentaient quelque trouble de leurs vivacités de
la veille; et une portion considérable du public restait très-émue des
revers de Méhémet-Ali, de l'échec qu'en recevait la politique française,
et irritée sans mesure, quoique non sans motif, contre le traité du
15 juillet et les procédés qui en avaient accompagné la conclusion. La
lumière qui éclaire les esprits n'apaise pas les passions, et une erreur
reconnue ne console pas d'une situation déplaisante. Les adversaires
de la réaction pacifique la repoussaient d'autant plus vivement qu'ils
n'étaient plus chargés de mettre en pratique leurs propres velléités
belliqueuses et de répondre des résultats. J'avais la confiance que,
dans la lutte qui se préparait, l'appui des grands, vrais et légitimes
intérêts nationaux ne me manquerait point; mais je me sentais de nouveau
aux prises avec des préjugés et des sentiments populaires dont je
reconnaissais la force, tout en les jugeant mal fondés et en les
combattant.
Il y avait de plus, dans ma situation personnelle au moment où je
reprenais le fardeau du pouvoir, quelque embarras. Je succédais à un
cabinet auquel j'avais été associé huit mois en restant, selon son voeu
et sous sa direction, ambassadeur à Londres. Pour moi-même et dans
mes plus rigoureux scrupules, cet embarras n'existait point; j'avais
nettement établi, dès le premier jour, à quelles conditions et dans
quelles limites, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur, je donnais,
au cabinet présidé par M. Thiers, mon adhésion; tant que nous étions
demeurés dans ces limites, j'avais loyalement soutenu et secondé sa
politique; dès que j'avais vu le cabinet près d'être entraîné hors
des voies dans lesquelles je lui avais promis mon concours, je l'avais
averti que je ne pourrais le suivre sur cette pente, et après lui avoir
communiqué tout ce que je pensais de l'état des affaires, extérieures et
intérieures, j'avais demandé et reçu de lui un congé pour venir à Paris,
à l'ouverture des Chambres, et m'y trouver en mesure de manifester ma
pensée. En racontant, dans le précédent volume de ces _Mémoires_, mon
ambassade en Angleterre, j'ai fait connaître en détail et à leurs dates
ces réserves et leurs preuves[1]. J'avais donc fidèlement accompli mes
engagements et j'étais, quand le nouveau cabinet s'installa, en pleine
possession de ma liberté. Mais le public, dans les Chambres et hors des
Chambres, n'était point alors au courant de ces relations intimes entre
le précédent cabinet et moi, ni de leurs vicissitudes, et tant qu'elles
n'avaient pas été mises au grand jour, on pouvait s'étonner de me voir
succéder, avec une politique différente, au ministère que j'avais
servi. Il y avait là des apparences qu'un exposé public des faits et des
situations devait infailliblement, mais pouvait seul dissiper.
[Note 1: Tome V, p. 17-25, 365-409.]
Une autre circonstance, plus intime encore, m'affectait tristement. Je
prévoyais que mon acceptation du pouvoir et la politique que j'y venais
pratiquer me feraient perdre des amis qui m'étaient chers. Il faut avoir
vécu au milieu des passions et des luttes d'un gouvernement libre
pour connaître le prix et le charme des amitiés politiques. Dans cette
ardente arène où les hommes mettent en jeu et aux prises, sous les
yeux du monde, leur amour-propre et leur renommée aussi bien que leur
fortune, la vie est sévère et dure; le combat est sans ménagement ni
repos; les succès sont incessamment contestés et précaires, les échecs
éclatants et amers. Nulle part l'union des esprits et la constance des
relations personnelles ne sont plus nécessaires; nulle part on ne sent
plus le besoin d'être soutenu par des amis chauds et fidèles, et d'avoir
la confiance qu'une large mesure de sympathie vraie se mêle aux âpretés
et aux chances de cette guerre impitoyable. Et quand on a possédé ces
biens, quand on a longtemps marché avec de généreux compagnons, c'est
une grande tristesse de les voir s'éloigner et entrer dans des voies
où la séparation s'aggravera de jour en jour. J'eus, en 1840, cette
tristesse à subir: le groupe d'amis politiques au milieu duquel j'avais
vécu jusque-là se divisa profondément: MM. Duchâtel, Dumon, Villemain,
Vitet, Hébert, Jouffroy, Renouard, restèrent sous le même drapeau que
moi; MM. de Rémusat et Jaubert, qui avaient tous deux siégé dans le
cabinet de M. Thiers, MM. Piscatory et Duvergier de Hauranne, qui
l'avaient approuvé et soutenu jusqu'au bout, entrèrent, par des
impulsions très-diverses et à des profondeurs très-inégales, dans les
rangs de l'opposition qui m'attendait.
Bossuet en dit trop lorsqu'il signale et foudroie avec un pieux dédain
«les volontés changeantes et les paroles trompeuses des politiques, les
amusements des promesses, l'illusion des amitiés de la terre qui s'en
vont avec les années et les intérêts, et la profonde obscurité du coeur
de l'homme qui ne sait jamais ce qu'il voudra, qui souvent ne sait pas
bien ce qu'il veut, et qui n'est pas moins caché ni moins trompeur à
lui-même qu'aux autres.» Ce peintre sublime des faiblesses humaines et
des mécomptes de la vie a trop de rigueur; tout n'est pas fluctuation
dans les volontés des politiques, ni tromperie dans leurs paroles, ni
amusement dans leurs promesses, ni illusion dans leurs amitiés. Il y a,
dans les esprits et les coeurs voués à la vie publique, plus de sérieux,
de sincérité et de constance que ne le disent les moralistes, et pas
plus là que dans la vie privée, les amitiés ne s'en vont toutes ni
tout entières avec les années et les intérêts. Dans l'ardeur des luttes
politiques, nous demandons aux hommes plus que nous n'en pouvons et
devons attendre; parce que nous avons besoin et soif de sympathie forte,
d'affection efficace, d'union permanente, nous nous étonnons, nous nous
irritons quand elles viennent à défaillir. C'est manquer de liberté
d'esprit et d'équité, car c'est oublier l'inévitable diversité des
idées et des situations à mesure que les événements se développent et
changent, l'incurable insuffisance des réalités pour satisfaire à nos
désirs, et tout ce qu'il y a d'incomplet, d'imparfait et de mobile dans
nos meilleures et plus sincères relations. Ces misères de notre nature
ne sont ni plus communes, ni plus puissantes entre les politiques
qu'entre les autres hommes; et quand elles éclatent, les déchirements
qu'elles entraînent n'abolissent pas les mérites qui avaient fondé entre
eux les sympathies et ne doivent pas les leur faire oublier.
Je ressentis vivement la tristesse des séparations que je rappelle;
mais la tristesse fut bientôt refoulée et surmontée par l'importance et
l'urgence de la cause et du rôle que j'avais à soutenir. C'est l'attrait
et le péril de la vie publique que les intérêts qui s'y agitent sont
si grands et si pressants que tout s'abaisse et s'efface devant leur
empire: la paix ou la guerre à décider, des lois à donner aux nations,
leur prospérité ou leur gloire à assurer ou à compromettre, ces nobles
travaux absorbent toute l'âme, et portent si haut la pensée que tout
ce qui se passe au-dessous lui semble insignifiant ou lui devient
indifférent auprès de l'oeuvre supérieure qu'elle poursuit. Je n'hésite
pas à dire que cette froideur superbe, dont les hommes politiques sont
si souvent accusés, ne m'a jamais atteint, et que j'ai toujours eu le
coeur ouvert aux sympathies et aux regrets, aux joies et aux douleurs
communes de la vie: mais dans le feu de l'action, en présence des
questions souveraines que j'avais à résoudre et sous l'impulsion des
idées qui remplissaient mon esprit, toute autre considération,
toute autre préoccupation devenaient secondaires, et mes tristesses
personnelles ne s'emparaient jamais de moi au point de me troubler ou de
m'abattre.
J'ai d'ailleurs porté dans la vie publique une disposition optimiste
et toujours prompte ou obstinée à espérer le succès; ce qui, au début,
couvre d'un voile les obstacles et, plus tard, rend les épreuves plus
faciles à supporter.
Indépendamment de ces considérations indirectes, j'avais, pour accepter
pleinement la situation où j'entrais et pour m'y complaire, des raisons
plus grandes et plus décisives. Dans la complication diplomatique qui
agitait l'Europe, je voyais une occasion éclatante de pratiquer et
de proclamer hautement une politique extérieure très-nouvelle et
très-hardie au fond, quoique modeste en apparence; la seule politique
extérieure qui convînt en 1840 à la position particulière de la France
et de son gouvernement, et aussi la seule qui soit en harmonie avec les
principes dirigeants et les besoins permanents de la grande civilisation
à laquelle aspire et tend aujourd'hui le monde.
L'esprit de conquête, l'esprit de propagande, l'esprit de système, tels
ont été jusqu'ici les mobiles et les maîtres de la politique extérieure
des États. L'ambition des princes ou des peuples a cherché ses
satisfactions dans l'agrandissement territorial. La foi religieuse
ou politique a voulu se répandre en s'imposant. De grands chefs de
gouvernement ont prétendu régler les destinées des nations d'après
de profondes combinaisons qu'inventait leur pensée plutôt qu'elles ne
résultaient naturellement des faits. Qu'on jette de haut un coup d'oeil
sur l'histoire des rapports internationaux européens: on verra l'esprit
de conquête, ou l'esprit de propagande armée, ou quelque dessein
systématique sur l'organisation territoriale de l'Europe, inspirer et
déterminer la politique extérieure des gouvernements. Et soit que l'un
ou l'autre de ces esprits ait dominé, les gouvernements ont disposé
arbitrairement du sort des peuples; la guerre a été leur indispensable
moyen d'action.
Que ce cours des choses ait été le résultat fatal des passions des
hommes, et que, malgré ces passions et les maux qu'elles ont infligés
aux peuples, la civilisation européenne n'ait pas laissé de grandir et
de prospérer, et puisse grandir et prospérer encore, je le sais; c'est
l'honneur du monde chrétien que le mal n'y étouffe pas le bien. Je
sais aussi que le progrès de la civilisation et de la raison publique
n'abolira point les passions humaines, et que, sous leur impulsion,
l'esprit de conquête, l'esprit de propagande armée et l'esprit de
système auront toujours, dans la politique extérieure des États, leur
place et leur part. Mais je tiens en même temps pour certain que ces
divers mobiles ne sont plus en harmonie avec l'état actuel des moeurs,
des idées, des intérêts, des instincts sociaux, et qu'il est possible
aujourd'hui de combattre et de restreindre beaucoup leur empire.
L'étendue et l'activité de l'industrie et du commerce, le besoin
du bien-être général, l'habitude des relations fréquentes, faciles,
promptes et régulières entre les peuples, le goût invincible de
l'association libre, de l'examen, de la discussion, de la publicité,
ces faits caractéristiques de la grande société moderne exercent déjà
et exerceront de plus en plus, contre les fantaisies guerrières ou
diplomatiques de la politique extérieure, une influence prépondérante.
On sourit, non sans raison, du langage et de la confiance puérile
des _Amis de la paix_, des _Sociétés de la paix_; toutes les grandes
tendances, toutes les grandes espérances de l'humanité ont leurs rêves
et leurs badauds, comme leurs jours de défaillance et de démenti; elles
n'en poursuivent pas moins leur cours, et à travers les chimères
des uns, les doutes et les moqueries des autres, les sociétés se
transforment, et la politique, extérieure comme intérieure, est obligée
de se transformer, comme les sociétés elles-mêmes. Nous avons assisté
aux plus brillants exploits de l'esprit de conquête, aux plus ardents
efforts de l'esprit de propagande armée; nous ayons vu manier et
remanier, défaire, refaire et défaire encore, au gré de combinaisons
plus ou moins spécieuses, les territoires et les États. Qu'est-il resté
de toutes ces oeuvres violentes et arbitraires? Elles sont tombées,
comme des plantes sans racines, comme des édifices sans fondement.
Et maintenant, quand des entreprises analogues sont tentées, à peine
ont-elles fait quelques pas qu'elles s'arrêtent et hésitent, comme
embarrassées et inquiètes d'elles-mêmes: tant elles sont peu en accord
avec les besoins réels, les instincts profonds des sociétés modernes,
et avec les tendances persévérantes, quoique combattues, de notre
civilisation.
Je dis «les tendances persévérantes, quoique combattues.» Nous sommes en
effet dans une crise singulière: en même temps que les idées générales,
les moeurs publiques, les intérêts sociaux, tout l'ensemble de notre
civilisation invoquent, à l'intérieur, le progrès par la paix et la
liberté, à l'extérieur, l'influence patiente par le respect du droit
et les exemples de la bonne politique au lieu de l'intervention
imprévoyante de la force, en même temps, dis-je, notre histoire depuis
1789, tant de secousses, de révolutions et de guerres nous ont laissé
un ébranlement fébrile qui nous rend la paix fade et nous fait trouver,
dans les coups imprévus d'une politique hasardeuse, un plaisir aveugle.
Nous sommes en proie à deux courants contraires, l'un profond et
régulier, qui nous porte vers le but définitif de notre état social,
l'autre superficiel et agité, qui nous jette de côté et d'autre à
la recherche de nouvelles aventures et de terres inconnues. Et nous
flottons, nous alternons entre ces deux directions opposées, appelés
vers l'une par notre bon sens et notre sens moral, entraînés vers
l'autre par nos routines et nos fantaisies d'imagination.
Ce fut, dès ses premiers jours, le mérite et la gloire du gouvernement
de 1830 de ne point hésiter devant cette alternative, de bien comprendre
le véritable et supérieur esprit de la civilisation moderne, et de le
prendre pour règle de sa conduite, malgré les tentations et les menaces
de l'esprit de propagande armée et de conquête. De 1830 à 1832, cette
bonne et grande politique avait triomphé dans la lutte. En 1840, quand
le cabinet du 29 octobre se forma, elle fut mise à une nouvelle épreuve.
Tout notre régime constitutionnel, roi, Chambres et pays eurent de
nouveau à décider s'ils feraient la guerre sans motifs suffisants
et légitimes, par routine et entraînement, non par intérêt public et
nécessité.
Malgré la pesanteur du fardeau, je m'estimai heureux et honoré de
devenir, dans cette circonstance, l'interprète et le défenseur de
la politique qui avait mon entière et intime adhésion. J'ai goût aux
entreprises à la fois sensées et difficiles, et je ne connais, dans la
vie publique, point de plus profond plaisir que celui de lutter pour
une grande vérité nouvelle encore et mal comprise. Rien, à mes yeux,
n'importait plus à mon pays que de sortir des ornières d'une politique
extérieure aventurière et imprévoyante pour entrer dans des voies plus
dignes en même temps que plus sûres. Pendant mon séjour à Londres,
j'avais acquis la conviction que, pour la plupart des puissances qui
l'avaient signé, le traité du 15 juillet 1840 n'était point l'oeuvre
d'un mauvais vouloir prémédité envers la France et son gouvernement,
et que, malgré le procédé dont nous avions à nous plaindre, le cabinet
anglais n'avait pas cessé de mettre, à ses bons rapports avec nous,
beaucoup de prix. L'Autriche et la Prusse avaient grandement à coeur le
maintien de la paix. L'empereur Nicolas lui-même se souciait peu que sa
malveillance fût obligée de devenir hardie. Loin donc de craindre qu'on
essayât, en Europe, d'aggraver et d'exploiter, contre nous, l'isolement
où nous nous trouvions, j'avais lieu d'espérer qu'on s'appliquerait à le
faire cesser, et que ma présence aux affaires ne serait pas inutile à
ce résultat. Le ferme et sincère appui du roi Louis-Philippe m'était
assuré: enclin, dans les premiers moments, à ne pas combattre,
quelquefois même à partager les impressions populaires, il ne tardait
pas à en reconnaître l'étourderie et le péril, et il leur résistait
alors avec un persévérant courage. Il avait cru que Méhémet-Ali se
défendrait mieux et que le cabinet anglais n'agirait pas sans le
concours de la France. Mais, avant même d'être revenu de cette double
illusion, il pressentait que, dans cette affaire, la paix européenne,
base de sa politique générale, pourrait finir par être compromise, et
je ne pouvais douter qu'il ne fût résolu à ne pas se laisser dériver
jusqu'à cet écueil. Il me témoigna sur-le-champ une confiance et
une bienveillance si marquées que personne autour de lui ne put s'y
méprendre et ne crut pouvoir se permettre ces froideurs frivoles ou ces
petites hostilités voilées qui sont l'impertinent plaisir des oisifs de
cour. Il me tenait au courant des moindres incidents et de toutes ses
propres démarches, ne voulant rien faire qu'à ma connaissance et avec
mon conseil: «Je reçois à l'instant même, m'écrivait-il le 31 octobre
1840, une lettre d'hier du roi Léopold qui me fait des questions
auxquelles je voudrais pouvoir répondre par la poste d'aujourd'hui.
Cependant, avant de le faire, je désire en causer un instant avec vous,
et je vous prie de venir un moment chez moi, si cela vous est possible.»
Et le surlendemain, 2 novembre: «Les articles du _Morning-Chronicle_, du
_Times_ et du _Globe_, que je viens de lire, me paraissent importants,
et je désire que vous me fournissiez l'occasion d'en causer avec vous le
plus tôt que vous pourrez. Je ne sortirai pas de chez moi avant que
vous n'y soyez venu, afin qu'on n'ait pas à m'aller chercher, et de
vous prendre le moins de temps possible.» Il m'avertissait des germes de
dissentiment, des susceptibilités ou des embarras qui semblaient poindre
dans l'intérieur du cabinet, et mettait tous ses soins à les étouffer.
Dans les premiers temps, il eut, sous ce rapport, peu à faire; mes
amis particuliers, MM. Duchâtel, Humann et Villemain occupaient les
principaux postes de l'administration; le maréchal Soult était content
de sa position et sans prétentions importunes; MM. Cunin-Gridaine et
Martin (du Nord) représentaient fidèlement ce centre de la Chambre des
députés qui ne m'avait pas suivi, en 1839, dans la coalition contre M.
Molé, mais qui, en 1840, se ralliait franchement à moi, pressé par ses
inquiétudes pour l'ordre et la paix. Je pouvais compter sur l'harmonie
et l'action commune du cabinet comme sur l'appui du roi.
Dès le début de la session, dans la discussion des adresses de l'une
et de l'autre Chambre en réponse au discours du trône, la question fut
nettement posée: «Pourquoi le cabinet du 29 octobre a-t-il remplacé
celui du 1er mars? dit M. Thiers: parce que le cabinet du 1er mars
pensait que, dans certains cas, il faudrait faire la guerre. Pourquoi le
cabinet du 29 octobre est-il venu? Il est venu avec la paix certaine.»
Je lui répondis sur-le-champ: «L'honorable M. Thiers vient de dire:
«Sous le ministère du 29 octobre, la question est résolue, la paix est
certaine. L'honorable M. Thiers n'a dit que la moitié de la vérité: sous
le ministère du 1er mars, la guerre était certaine.» Nous avions tous
deux raison; les deux politiques en présence après le traité du 15
juillet 1840 menaient en effet l'une à la guerre, l'autre à la paix.
Mais après avoir ainsi accepté, pour l'une et pour l'autre, leur
vrai nom, je m'empressai d'ajouter: «Maintenant, ne nous jetons pas
mutuellement à la tête ces mots:--La guerre à tout prix, la paix à tout
prix.--Gardons tous deux la justice. Non, vous n'étiez pas le cabinet de
la guerre à tout prix, pas plus que nous ne sommes le cabinet de la
paix à tout prix. Vous étiez un cabinet de gens d'esprit et de coeur qui
croyaient que la dignité, l'intérêt, l'influence de la France voulaient
que la guerre sortît de cette situation, et qu'elle s'y préparât
aujourd'hui pour être prête au printemps. Eh bien, j'ai cru, je crois
que vous vous trompiez; je crois que, dans la situation actuelle,
l'intérêt et l'honneur de la France ne lui commandent pas la guerre, que
le traité du 15 juillet ne contient pas un cas de guerre. Voilà, entre
vous et nous, la vraie question, la question honnête, celle que nous
avons aujourd'hui à discuter.»
Ce fut là en effet l'objet du débat. Une autre question, toute
personnelle, s'y joignait. Avais-je bien pressenti les chances de la
négociation dont j'étais chargé? En avais-je bien informé le cabinet
du 1er mars? Lui avais-je fait connaître ma dissidence dès que les
événements et son attitude l'avaient suscitée? Avais-je rempli tous les
devoirs d'un ambassadeur en gardant mon indépendance comme député? En
racontant, dans le précédent volume de ces _Mémoires_[2], les détails
de mon ambassade, j'ai déjà dit ce que j'eus à répondre à ces questions;
dans l'une et l'autre Chambre, le débat porta essentiellement sur ma
correspondance diplomatique; j'en ai déjà publié tout ce qu'elle avait
d'important et de caractéristique; je n'ai pas à y revenir aujourd'hui;
j'ai mis en plein jour ma pensée sur les causes comme sur le sens
du traité du 15 juillet 1840 et sur ma conduite personnelle dans la
négociation. Mes raisons, mes explications, mes citations satisfirent
les deux Chambres. En même temps, elles sentirent et reconnurent que je
ne pouvais ni ne devais encore parler des événements qui suivaient leur
cours en Orient et des nouvelles négociations entamées à leur sujet. Les
18 novembre et 5 décembre 1840, une majorité considérable et fermement
résolue donna, dans les deux Chambres, sa sanction à la politique que je
soutenais; et après le solennel débat des deux adresses, le cabinet du
29 octobre 1840 se trouva bien établi.
[Note 2: Tome V, chapitres XXXI, XXXII et XXXIII.]
Au même moment où la politique de la paix triomphait ainsi par la
discussion publique et libre, le génie de la guerre avait aussi son
triomphe. Le 30 novembre 1840, à cinq heures du matin, la frégate _la
Belle-Poule_, commandée par le prince de Joinville, mouilla devant
Cherbourg, rapportant de Sainte-Hélène les restes de l'empereur
Napoléon; et le 3 décembre, au milieu de la population empressée autour
du prince de Joinville débarqué la veille, un simple prêtre[3], aumônier
de la marine, lui disait avec une émotion qui était celle de tous
les assistants: «Votre Altesse Royale permettra-t-elle au fils d'un
laboureur, devenu aumônier de la marine, d'offrir ses respectueux
hommages au fils de son roi? Vous me pardonnerez peut-être d'unir ma
faible voix à la grande voix de la France, et de préluder au jugement
de la postérité qui vous tiendra compte de votre expédition de
Sainte-Hélène, et gravera votre nom à côté du nom du roi, votre auguste
père, sur le cercueil glorieux du grand homme. Honneur à vous, prince!
Honneur au roi dont vous êtes le digne fils! Ce cri n'est pas de moi
seul; je vous l'apporte fraîchement sorti de la bouche de deux cents
braves invalides que les fatigues de la mer retiennent dans l'enceinte
de l'hôpital maritime de Cherbourg. C'est _le vivat_ dont ils ont
salué hier, avec le canon national, votre entrée dans notre port.» Les
invalides de Cherbourg et leur aumônier exprimaient vraiment ainsi le
sentiment public: au premier moment, en présence de cette généreuse
sympathie du roi, de ses fils et de son gouvernement pour les grands
souvenirs nationaux, toute haine des partis, toute rivalité des
personnes se taisaient; on ne voyait, on n'entendait que la justice
rendue par tous à tous, aux vivants et aux morts, aux vainqueurs et aux
vaincus, à Louis-Philippe et à Napoléon, à la guerre et à la paix. _La
Belle-Poule_ passa huit jours dans le port de Cherbourg, pendant qu'on
faisait, sur la route du Havre à Paris et à Paris même, les préparatifs
pour le voyage et la réception du cercueil. Nous avions résolu, avec
la pleine adhésion du roi, de donner à cette cérémonie la plus grande
solennité et aux manifestations populaires la plus grande liberté. Le 8
décembre, en présence de toutes les autorités, des troupes de terre
et de mer, de la garde nationale de Cherbourg et d'une nombreuse
population, le cercueil fut transbordé de _la Belle-Poule_ sur le bateau
à vapeur _la Normandie_, qui partit aussitôt pour le Havre, escorté
de deux autres bâtiments. Un petit incident, bien inconnu aujourd'hui,
quoique rapporté par les journaux du temps, attesta, dans cette
circonstance, le concours universel de tous les sentiments généreux: le
pavillon français, qui flottait au haut du grand mât de _la Normandie_,
avait été brodé par des mains anglaises: c'était le travail des dames
de Sainte-Hélène offert par elles au prince de Joinville, qui leur avait
promis qu'il ombragerait jusqu'à Paris le cercueil du grand prisonnier
rendu par l'Angleterre à la France. Entre le Havre et Rouen, au
Val-de-la-Haye, _la Normandie_ ne put plus remonter la Seine; une
flottille de dix petits bateaux à vapeur l'attendait; on procéda à un
nouveau transbordement. Le bateau destiné à recevoir le cercueil[4]
avait été pompeusement orné; le prince de Joinville, avec un tact
sympathique, fit supprimer tout ornement et substituer le deuil à la
pompe; son ordre portait: «Le bateau sera peint en noir; à tête de
mât flottera le pavillon impérial; sur le pont, à l'avant, reposera le
cercueil couvert du poêle funèbre rapporté de Sainte-Hélène; l'encens
fumera; à la tête s'élèvera la croix; le prêtre se tiendra devant
l'autel; mon état-major et moi derrière; les matelots seront en armes;
le canon tiré à l'arrière annoncera le bateau portant les dépouilles
mortelles de l'Empereur. Point d'autre décoration.» Ainsi réglé, le
convoi funèbre remonta lentement la Seine, trouvant partout, dans les
campagnes comme dans les villes, la population accourue sur les
deux rives, et partout accueilli avec une admiration reconnaissante,
curieuse, respectueuse, étrangère à toute passion de parti. Le 14
décembre, comme il arrivait dans les eaux de Neuilly, on remarqua, du
bord de _la Dorade_, un groupe de quatre ou cinq dames réunies sur le
rivage et qui le saluaient vivement de leurs mouchoirs: «C'est ma mère!»
s'écria le prince de Joinville. C'était en effet la reine Marie-Amélie,
la première à accueillir, à l'entrée de Paris, avec sa généreuse joie
maternelle, son fils ramenant de Sainte-Hélène les restes mortels de
Napoléon.
[Note 3: L'abbé Rauline.]
[Note 4: _La Dorade_, nº 3.]
Le mardi 15 décembre, avant midi, le roi, la reine, la famille royale,
les Chambres, les ministres, une foule solennelle et silencieuse
étaient réunis dans l'église des Invalides, sous le dôme et autour du
catafalque, attendant le convoi funèbre qui était parti à dix heures du
rivage de Courbevoie, et s'avançait lentement entre les rangs de l'armée
et de la garde nationale, précédé, entouré, suivi, pressé, à perte de
vue, par tout un peuple avide de l'apercevoir et de l'approcher. Le
froid était rigoureux, l'atmosphère glacée, le vent perçant; la
foule n'en avait point été découragée; et pourtant, au fond et dans
l'ensemble, cet océan d'hommes était tranquille, étranger à toute
fermentation politique, adonné au spectacle seul. Seulement, de distance
en distance et de temps en temps, au sein de petits groupes dispersés
dans la garde nationale et dans la multitude, les passions politiques
s'étaient donné rendez-vous et se manifestaient par des cris: _A
bas Guizot! à bas les ministres! à bas les Anglais! à bas les forts
détachés!_ Ces cris ne se propageaient point et personne ne s'inquiétait
de les réprimer; ils éclataient librement et se perdaient dans l'air,
sans contagion comme sans résistance, symptôme à la fois sérieux et
vain des luttes auxquelles la France et son gouvernement étaient encore
réservés. A deux heures, le convoi arriva devant la grille de l'hôtel
des Invalides; le clergé alla le recevoir sous le porche; une marche
à la fois funèbre et triomphale annonçait son approche; le canon
retentissait au dehors; la garde nationale présentait les armes; les
invalides serraient leur sabre à l'épaule; le cercueil entra, porté par
les soldats et les marins; le prince de Joinville conduisait le convoi,
l'épée à la main; le roi s'avança à sa rencontre: «Sire, lui dit le
prince en baissant la pointe de son épée jusqu'à terre, je vous présente
le corps de l'empereur Napoléon.--Je le reçois au nom de la France,
répondit le roi,» et recevant des mains du maréchal Soult l'épée de
l'empereur Napoléon, il la remit au général Bertrand en lui disant:
«Général Bertrand, je vous charge de placer l'épée de l'empereur sur
son cercueil.» Puis, se tournant vers le général Gourgaud: «Général
Gourgaud, placez sur le cercueil le chapeau de l'empereur.» Ces soins
accomplis, le roi retourna à sa place et le service funèbre commença.
Il dura deux heures, au milieu d'un profond et universel silence qui
couvrait la diversité des émotions suscitées par ce grand spectacle dans
l'âme des spectateurs. A cinq heures la cérémonie était terminée; le roi
rentrait aux Tuileries; la foule s'écoulait tranquillement. Le soir, le
calme le plus complet régnait dans Paris.
Je ne veux pas ne parler du passé qu'avec l'expérience que j'ai acquise
et les impressions qui me restent aujourd'hui. Je retrouve, dans une
lettre que j'adressai trois jours après, le 18 décembre, à l'un de mes
amis, le baron Mounier, alors absent de Paris, l'expression fidèle de
l'effet qu'au moment même produisit sur moi cet incident et du jugement
que j'en portais: «Nous voilà, mon cher ami, lui écrivais-je, hors du
second défilé. Napoléon et un million de Français se sont trouvés en
contact, sous le feu d'une presse conjurée, et il n'en est pas sorti
une étincelle. Nous avons plus raison que nous croyons. Malgré tant de
mauvaises apparences et de faiblesses réelles, ce pays-ci veut l'ordre,
la paix, le bon gouvernement. Les bouffées révolutionnaires y sont
factices et courtes. Elles emporteraient toutes choses si on ne leur
résistait pas; mais, quand on leur résiste, elles s'arrêtent, comme
ces grands feux de paille que les enfants attisent dans les rues et
où personne n'apporte de solides aliments. Le spectacle de mardi était
beau. C'était un pur spectacle. Nos adversaires s'en étaient promis deux
choses, une émeute contre moi et une démonstration d'humeur guerrière.
L'un et l'autre dessein ont échoué. Tout s'est borné à quelques cris
évidemment arrangés et pas du tout contagieux. Le désappointement
est grand, car le travail avait été très-actif. Mardi soir, personne
n'aurait pu se douter de ce qui s'était passé le matin. On n'en parle
déjà plus. Les difficultés générales du gouvernement subsistent,
toujours les mêmes et immenses. Les incidents menaçants se sont
dissipés. Méhémet-Ali reste en Égypte et Napoléon est aux Invalides.»
Mon premier mouvement, en relisant aujourd'hui cette lettre, est de
sourire tristement de ma confiance. L'âme et la vie des peuples ont
des profondeurs infinies où le jour ne pénètre que par des explosions
imprévues, et rien ne trompe plus, sur ce qui s'y cache et s'y prépare,
qu'un succès à la surface et du moment. En décembre 1840, à l'arrivée
des restes de Napoléon, les choses se passèrent bien réellement comme je
viens de les décrire; une grande mémoire et un grand spectacle; rien de
plus ne parut, et les amis du régime de la liberté et de la paix
eurent droit de croire que le régime impérial était tout entier dans le
cercueil de l'Empereur. Je ne regrette pas notre méprise: elle n'a pas
fait les événements qui l'ont révélée; ce n'est pas parce que le roi
Louis-Philippe et ses conseillers ont relevé la statue de Napoléon et
ramené de Sainte-Hélène son cercueil que le nom de Napoléon s'est trouvé
puissant au milieu de la perturbation sociale de 1848. La monarchie
de 1830 n'eût pas gagné un jour à se montrer jalouse et craintive, et
empressée à étouffer les souvenirs de l'Empire. Et dans cette tentative
subalterne, elle aurait perdu la gloire de la liberté qu'elle a
respectée et de la générosité qu'elle a déployée envers ses ennemis.
Gloire qui lui reste après ses revers, et qui est aussi une puissance
que la mort n'atteint point.
En même temps que nous accomplissions ainsi avec éclat les obsèques de
Napoléon, nous portions devant les Chambres une autre question, plus
politique et moins populaire, soulevée aussi par le cabinet précédent et
qu'il nous avait laissée à résoudre, la question des fortifications de
Paris. Près de deux siècles auparavant, au milieu des grandes guerres
de Louis XIV, Vauban l'avait posée. Napoléon s'en était préoccupé, même
avant qu'après avoir envahi toutes les capitales de l'Europe, il eût à
défendre celle de la France: «La crainte d'inquiéter les habitants et
l'incroyable rapidité des événements l'empêchèrent, a-t-il dit lui-même
dans ses _Mémoires_, de donner suite à cette grande pensée.» Sous la
Restauration, en 1818, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, après avoir recréé
l'armée, chargea une grande commission, dite _commission de défense_,
d'examiner l'état des places fortes et d'indiquer tout ce qu'il y
avait à faire pour la sûreté du royaume. Au bout de trois ans et demi
d'études, cette commission remit au ministère de la guerre un travail
dans lequel elle insistait vivement sur la nécessité de fortifier Lyon
et Paris. Après la révolution de Juillet, de 1830 à 1834, la pensée fut
reprise; le roi Louis-Philippe l'avait à coeur; le maréchal Soult mit la
main à l'oeuvre; des travaux furent commencés et des fonds demandés aux
Chambres, d'abord sur une petite échelle et sans bruit. Mais lorsque,
en 1833 et par la demande d'un crédit spécial de trente-cinq millions,
l'entreprise se fit entrevoir dans sa grandeur, les objections
économiques et les inquiétudes populaires éclatèrent; les financiers
secouaient tristement la tête; les bourgeois de Paris flottaient entre
leur zèle patriotique et les alarmes d'un siége. Dans les Chambres et
dans les journaux, l'opposition s'empara de ces appréhensions diverses
et les fomenta avec ardeur. Les hommes de guerre, partisans déclarés de
la mesure, lui fournirent eux-mêmes des armes; ils étaient divisés entre
eux; les uns réclamaient, pour la défense de Paris, une forte enceinte
continue et bastionnée; les autres, un certain nombre de forts détachés,
établis à distance de la ville, selon la configuration des terrains, et
qui suffiraient, disaient-ils, pour en couvrir les approches. L'un
et l'autre systèmes avaient pour défenseurs des militaires d'un grand
renom; le général Haxo et le maréchal Clauzel voulaient l'enceinte
continue; les généraux Rogniat et Bernard et le maréchal Soult lui-même
soutenaient les forts détachés. L'opposition attaqua passionnément le
dernier projet, imputant au pouvoir le dessein de se servir des forts
pour opprimer Paris bien plus que pour repousser l'étranger. Au milieu
de cette lutte des théories et des partis, les travaux demeurèrent
suspendus. En 1836, et pour mettre fin à cette paralysie agitée, le
maréchal Maison, alors ministre de la guerre, institua une seconde
commission de défense qu'il chargea d'examiner à fond les deux systèmes
et de proposer une décision définitive. Après trois ans encore d'études
et de discussions, cette commission déclara que, l'un sans l'autre, les
deux systèmes étaient imparfaits et insuffisants, et que, pour devenir
efficaces, ils devaient être réunis et rendus solidaires l'un de l'autre
dans une certaine proportion, selon les rôles différents qui leur
seraient assignés. Le travail où ce nouveau plan et ses motifs étaient
exposés fut remis au roi Louis-Philippe en mai 1840; et deux mois à
peine écoulés, le traité du 15 juillet vint en provoquer la soudaine
exécution.
Le jour même où la signature de ce traité à Londres était annoncée dans
_le Moniteur_ à Paris[5], M. le duc d'Orléans fit appeler à Saint-Cloud
l'un de ses aides de camp, M. de Chabaud-Latour, alors chef de bataillon
du génie, dont il estimait également la capacité et le caractère: «Eh
bien, lui dit-il, nous avons souvent causé de la fortification de Paris;
nous voilà au pied du mur; comment comprenez-vous que nous devions
résoudre cette grande question?--Monseigneur, répondit M. de Chabaud,
vous savez ce que je pense; il faut, pour fortifier Paris, une enceinte
continue et des forts détachés: une enceinte pour que l'ennemi ne puisse
espérer de pénétrer par les larges trouées de deux ou trois mille mètres
que les forts laisseront entre eux; des forts pour que la population
n'ait pas à souffrir les horreurs d'un siége, et pour que le rayon
d'investissement de Paris soit si étendu qu'il devienne comme
impossible, même aux armées les plus nombreuses.--C'est tout à fait
mon avis, reprit le prince; voici la carte et un crayon; tracez-moi
l'enceinte.» Le jeune officier qui, depuis son retour de la campagne
d'Alger en 1830, avait été employé aux travaux commencés pour la défense
de Paris et avait fait de cette question sa principale étude, traça
sur-le-champ le contour que devait suivre approximativement l'enceinte:
«C'est bien, dit le duc d'Orléans; à présent, placez-moi les forts.»
M. de Chabaud marqua, sur les deux rives de la Seine, l'emplacement
de quinze forts, selon lui indispensables. «Maintenant, dit le duc
d'Orléans, emportez ce plan et allons chez M. Thiers.» Tous deux en
effet se rendirent sur-le-champ à Auteuil où M. Thiers habitait alors.
M. de Chabaud exposa alors en détail au président du conseil le plan
qu'il venait de tracer sur la carte, et qu'avait adopté la commission de
défense instituée en 1836 par le maréchal Maison, comme le seul système
complet et efficace. Les trois interlocuteurs discutèrent le chiffre
de la dépense, la durée des travaux, le nombre d'ouvriers qu'ils
exigeraient, l'emploi des troupes à leur exécution: «Pouvez-vous nous
rédiger un projet d'ensemble, demanda M. Thiers au jeune officier, et
quel temps vous faut-il?--Six jours me suffiront, je crois.--Prenez-les;
nous avons bien des questions préliminaires à résoudre d'ici là pour
cette grande affaire; dès que vous serez prêt, nous la porterons au
conseil.»
[Note 5: Le 27 juillet 1840.]
Aidé de tous les documents recueillis au ministère depuis Vauban
jusqu'au général Dode de la Brunerie, rapporteur de la commission de
1836, M. de Chabaud-Latour, au bout de six jours, avait accompli son
oeuvre, tracé le plan complet des fortifications, enceinte et forts,
discuté les moyens d'exécution, et évalué avec détail la dépense qui ne
devait pas, selon lui, dépasser cent quarante millions. Avant de porter
ce mémoire à M. le duc d'Orléans, il lui demanda la permission de le
soumettre au maréchal Vaillant, alors général de brigade, commandant de
l'École polytechnique, longtemps aide de camp du général Haxo, et déjà
regardé, dans le corps du génie, comme l'un des officiers les plus
éminents de cette arme. Après avoir sévèrement examiné le travail du
jeune chef de bataillon: «Je suis prêt, lui dit le général Vaillant,
à signer des deux mains ce projet; dites-le à M. le duc d'Orléans, et
ajoutez que je lui demande, comme une faveur dont je serai profondément
reconnaissant, d'être appelé à concourir, dans le poste qu'il voudra,
à l'exécution de cette oeuvre si nationale et qui a toutes mes
convictions.» Forts de cet assentiment, le prince et son aide-de-camp
retournèrent chez M. Thiers qui approuva sans peine un travail conforme
aux idées qu'il avait lui-même conçues et déjà exprimées à ce sujet.
Restait à le faire accepter du roi qui n'était pas encore bien convaincu
de la nécessité de l'enceinte continue, et inclinait à croire les forts
suffisants pour la défense de Paris à laquelle il tenait d'ailleurs avec
passion. La question fut débattue devant lui à plusieurs reprises, soit
dans le conseil des ministres, soit dans diverses conférences spéciales.
Pendant ce temps, les journaux de l'opposition, instruits de la
prédilection du roi pour le système des forts, l'attaquaient tous les
matins et réclamaient ardemment l'enceinte continue. Un jour enfin,
à Saint-Cloud, après une longue conversation entre le roi, le duc
d'Orléans, M. Thiers, le général Cubières, alors ministre de la guerre,
et le jeune rédacteur du plan proposé, le roi s'écria, avec cette gaieté
familière qu'il portait souvent dans ses résolutions: «Allons, Chartres,
nous adoptons ton projet. Je sais bien que, pour que nous venions à bout
de faire les fortifications de Paris, il faut qu'on crie dans les rues:
«A bas Louis-Philippe! Vive l'enceinte continue!»
La résolution prise, on sait quels en furent aussitôt les résultats.
Des crédits extraordinaires furent ouverts; de nombreux ouvriers et de
vastes approvisionnements réunis. Le général Dode de la Brunerie, alors
le plus ancien des lieutenants généraux du génie et président du comité
des fortifications, fut chargé de l'entreprise. Officier savant et
éprouvé, aussi consciencieux qu'habile, et très-soigneux de sa dignité
personnelle en même temps que dévoué à tous ses devoirs de militaire
et de citoyen, il n'accepta cette grande mission qu'après en avoir
sévèrement discuté le plan, les conditions, les moyens, et choisi ses
collaborateurs. Ils se mirent tous et sur le champ à l'oeuvre. Quand le
cabinet du 29 octobre 1840 se forma, la question des fortifications de
Paris était tranchée, le plan adopté, les travaux partout commencés et
poussés avec ardeur.
Nous acceptâmes sans hésiter cet héritage. Je ne m'en dissimulais pas
les charges. A des titres très-divers, la fortification de Paris et le
système adopté déplaisaient à beaucoup de mes amis politiques et aux
plus ardents fauteurs de l'opposition. Les premiers y voyaient un
reste de la politique du cabinet précédent, une chance de guerre par
la confiance qu'en prendraient les partisans de la guerre, et tous les
périls d'un siége pour Paris, si la guerre venait à éclater. Les
seconds s'alarmaient de la force qu'y trouverait le pouvoir contre les
mouvements populaires de Paris. Pour les uns, il y avait là une sorte
de défi à l'Europe; pour les autres, un grand obstacle à la liberté des
révolutions. En temps de guerre, l'enceinte continue faisait de Paris
une prison; en temps de paix, les forts détachés étaient autant de
Bastilles dont on l'entourait. Les hommes d'ordre dans les finances
s'épouvantaient d'une si forte dépense, impossible, disaient-ils, à
évaluer et à limiter exactement. Ces objections et ces résistances
trouvaient, au sein même du cabinet, un dangereux appui: M. Humann
laissait clairement entrevoir son déplaisir, et le maréchal Soult,
en présentant le projet de loi, avait expressément déclaré, quant
à l'enceinte continue, sa dissidence persistante: «Je n'ai point
abandonné, disait-il, l'opinion que j'ai été appelé à émettre, sur la
même question de fortifier Paris, en 1831, 1832 et 1833; mais j'ai pensé
que ce n'était pas le moment de la reproduire. Ainsi je l'ai écartée
avec soin, afin que la question se présentât tout entière devant la
Chambre. Mais je lui dois et je me dois à moi-même de déclarer que
je fais expressément la réserve de cette opinion antérieure que ni le
temps, ni les circonstances n'ont affaiblie.»
Pour surmonter ces difficultés, deux conditions étaient indispensables.
Au dehors et dans nos relations avec l'Europe, il fallait que les
fortifications de Paris eussent évidemment le caractère d'une mesure
défensive, destinée à prévenir la guerre bien loin de la provoquer,
et en harmonie avec la politique pacifique que nous soutenions. A
l'intérieur et dans les Chambres, il fallait qu'un parfait concert
s'établît, sur ce point, entre le cabinet tombé et le cabinet nouveau,
et qu'ils défendissent ensemble la mesure contre ses divers adversaires.
A ce prix seulement une majorité pouvait être formée et l'adoption du
projet de loi obtenue. Il y avait là une question diplomatique et une
question parlementaire également pressantes et délicates.
Pour résoudre la première, je ne me contentai pas de saisir, dans le
cours du débat, toutes les occasions de bien établir le sens politique
du projet de loi et l'effet moral que la fortification de Paris, une
fois accomplie, ne pouvait manquer de produire au profit de la paix
européenne. Dès que la loi eut été votée dans la Chambre des députés,
j'écrivis aux représentants de la France en Europe, spécialement au
comte Bresson, ministre du roi à Berlin, que je savais zélé et habile
à répandre en Allemagne nos vues et nos paroles: «Voilà Paris à moitié
fortifié. J'ai mis une extrême importance à restituer au projet de loi
son vrai et fondamental caractère. Gage de paix et preuve de force. Il
le fallait pour le dehors; il le fallait pour la Chambre elle-même. Si
je n'avais pas convaincu les trois quarts du parti conservateur que la
mesure était en harmonie avec sa politique, avec notre politique, elle
aurait infailliblement échoué. Appliquez-vous constamment, dans votre
langage, à lui maintenir la physionomie que j'ai voulu lui imprimer:
point de menace et point de crainte; ni inquiétants, ni inquiets;
très-pacifiques et très-vigilants. Que pas un acte, pas un mot de votre
part ne déroge à ce double caractère de notre politique. C'est, pour
nous, la seule manière de retrouver à la fois de la sécurité et de
l'influence.»
La question parlementaire nous causa plus d'embarras que la question
extérieure. L'embarras n'eut point pour cause la difficulté de faire
marcher d'accord, dans la discussion et le vote, l'ancien et le nouveau
cabinet; cet accord fut complet et constant. M. Thiers et ses collègues
y étaient les premiers intéressés; c'étaient leurs résolutions et leurs
actes qu'il s'agissait de faire sanctionner par les Chambres; en prenant
à notre compte ces résolutions et ces actes et en présentant le projet
de loi qui les sanctionnait, nous en avions accepté pour nous-mêmes la
responsabilité, mais sans en décharger leurs premiers auteurs, et ils
devaient désirer, au moins autant que nous, que le projet de loi et
son double système de fortification fussent adoptés. Cette situation
mutuelle fut, des deux parts, bien comprise et loyalement acceptée: M.
Thiers et ses collègues soutinrent fermement le projet de loi que
nous avions fermement présenté. Ce fut du sein même du cabinet et de
l'attitude de son président que provint l'embarras. Comme on l'a vu,
le maréchal Soult, en présentant le projet de loi, avait formellement
réservé son opinion personnelle contre l'enceinte continue et en faveur
des seuls forts détachés. Partageant sa conviction et peut-être aussi
croyant plaire à son désir secret, un de ses intimes confidents, le
général Schneider, son ministre de la guerre dans le cabinet du 12 mai
1839, fit de cette idée l'objet d'un amendement formel et proposa, dans
le projet de loi, la suppression de l'enceinte continue. Les adversaires
de ce système ressaisirent vivement cette chance de le faire écarter. Un
long débat se ralluma. Le maréchal Soult s'y engagea pour expliquer
sa situation en maintenant, sur ce point, son opinion contre le projet
qu'il avait lui-même présenté. Ses explications aggravèrent, au lieu de
la dissiper, la confusion du débat; on put croire, et les adversaires de
l'enceinte continue s'efforcèrent de donner à croire que le président
du conseil laissait attaquer et verrait volontiers mutiler le projet
de loi. La méfiance gagnait les partisans de l'enceinte continue; la
loyauté du cabinet paraissait suspecte, et le sort du projet de loi
devenait très-douteux. Je pris sur-le-champ la parole: «Je tiens,
m'écriai-je, à la clarté des situations encore plus qu'à celle des
idées, et à la conséquence dans la conduite encore plus que dans
le raisonnement. Que la Chambre me permette, sans que personne s'en
offense, de dire, au sujet de ce qui se passe en ce moment, tout ce que
je pense. La situation est trop grave pour que je n'essaye pas de la
mettre, dans sa nudité, sous les yeux de la Chambre. C'est le seul moyen
d'en sortir. M. le président du conseil avait, il y a quelques années,
exprimé, sur les moyens de fortifier Paris, une opinion qui a droit au
respect de la Chambre et de la France, car personne ne peut, sur une
pareille question, présenter ses idées avec autant d'autorité que lui.
Qu'a-t-il fait naguère? Il s'est rendu, dans le cabinet, à l'opinion de
ses collègues; il a présenté, au nom du gouvernement du roi, le projet
de loi que, dans l'état actuel des affaires, ses collègues ont jugé
le meilleur, et en même temps il a réservé l'expression libre de son
ancienne opinion, le respect de ses antécédents personnels. Un débat
s'élève ici à ce sujet. M. le président du conseil me permettra, j'en
suis sûr, de le dire sans détour: il n'est pas étonnant qu'il n'apporte
pas à cette tribune la même dextérité de tactique qu'il a si souvent
déployée ailleurs; il n'est pas étonnant qu'il ne soit pas aussi exercé
ici qu'ailleurs à livrer et à gagner des batailles. Il est arrivé à des
hommes qui avaient de la tribune plus d'habitude que M. le président du
conseil, de se trouver dans la situation où il vient de se trouver; M.
Pitt, M. Canning ont plusieurs fois parlé contre des mesures proposées
par le cabinet dont ils faisaient partie; ils n'ont pas seulement
réservé leur opinion, ils ont formellement combattu les propositions de
leur cabinet. M. Pitt, M. Canning étaient des hommes de chambre, exercés
à se tirer des difficultés d'une telle situation. M. le président
du conseil a cherché et trouvé sa gloire ailleurs; il n'y a rien
aujourd'hui que de parfaitement simple dans sa conduite; en maintenant
son ancienne opinion, il n'a fait qu'user d'un droit consacré par les
institutions et les moeurs des pays libres. Mais le projet de loi qu'il
a présenté au nom du gouvernement reste entier; c'est toujours le projet
du gouvernement; le cabinet le maintient; M. le président du conseil le
maintient lui-même comme la pensée, l'acte, l'intention permanente du
cabinet. Il vient de le redire tout à l'heure. Je le maintiens à mon
tour; je persiste à dire que, dans la conviction du gouvernement du roi,
le projet de loi tout entier est la meilleure manière, techniquement la
manière la plus efficace, et politiquement la seule manière efficace de
résoudre la grande question sur laquelle nous délibérons.»
De retour à mon banc, je dis à M. Duchâtel assis à côté de moi: «Je
crois la loi sauvée.--Oui, me dit-il à l'oreille, vous avez sauvé la
loi, mais vous pourriez bien avoir tué le cabinet.--Soyez tranquille,
repris-je; le maréchal est un peu susceptible, mais il tient encore plus
à la durée du cabinet qu'au rejet de l'enceinte continue.» L'amendement
du général Schneider fut rejeté, et il n'y eut plus de doute sur
l'adoption du projet de loi. J'allai le soir même chez le maréchal;
je le trouvai seul avec la maréchale, faisant des patiences: «Mon cher
président, lui dis-je, je suis sûr que vous m'avez compris et approuvé
ce matin; si l'amendement du général Schneider avait passé, notre loi
était perdue et le cabinet aussi.» Il me répondit avec une gravité
narquoise: «Vous avez très-bien manoeuvré; vous avez tiré le
gouvernement d'un grand embarras; en sortant de la Chambre, je suis
allé chez le roi et je lui en ai fait mon compliment. Je vous le fais à
vous.» Je trouvai en effet, en rentrant chez moi, un billet du roi qui
m'écrivait: «Mon cher ministre, je suis impatient de vous féliciter
sur le brillant succès que vous avez obtenu aujourd'hui, et de vous
remercier en outre du grand service que vous avez rendu à la France et
à moi. Et je suis heureux d'ajouter que le maréchal, qui est venu m'en
donner les détails, partage ma satisfaction.»
Soit par nature, soit par l'habitude du commandement, le maréchal Soult
avait, en fait de gouvernement et sur sa propre situation, de grands
instincts qui suppléaient à ce qui lui manquait quelquefois en élévation
d'esprit et en sévère dignité.
Au dehors, l'adoption des fortifications de Paris produisit tout l'effet
et précisément l'effet que nous y avions cherché. Le comte Bresson
m'écrivit de Berlin, le 5 février 1841: «Vous auriez plaisir à entendre
comme on s'exprime sur vous de toutes parts et les voeux que l'on forme
pour le succès de l'administration à laquelle vous appartenez. Ces voeux
ne seront pas stériles; votre triomphe dans la discussion de la loi des
fortifications de Paris en est un gage; vous l'avez bien faite
_vôtre_, et (ou je me trompe radicalement) vous avez rendu un service
incalculable à notre pays. J'ai moins de droit que qui que ce soit de me
constituer juge des systèmes; mais je vois clairement que le parti que
nous avons pris renverse bien des calculs et déjoue au dehors bien des
espérances. Les plus mal intentionnés vont jusqu'à dire: «Pourquoi les
laisser mettre à profit les cinq années nécessaires à l'accomplissement
de leur oeuvre? Il faut les prévenir.» Mais ces conseils ardents ne
trouvent point accès chez les hommes qui dirigent ici le cabinet. Vos
paroles ont d'ailleurs calmé une partie de leurs inquiétudes; on
désire seulement que vous restiez longtemps en position de les mettre
personnellement en pratique.» Et le 14 février suivant, au moment où le
projet de loi, présenté le 1er février à la Chambre des pairs, semblait
devoir y rencontrer une assez grave résistance: «Je ne puis imaginer,
m'écrivait encore M. Bresson, que la Chambre des pairs refuse à la
France un gage _de paix et de force_ qu'on vous doit en si grande
partie. Je répéterai jusqu'à extinction que rien ne pouvait, autant
que les fortifications de Paris, imposer à l'étranger, le contenir,
et donner de la liberté et de l'aisance à l'exercice de notre juste
influence.»
En 1844, dans la visite où j'accompagnai le roi Louis-Philippe
au château de Windsor, le duc de Wellington me dit un jour: «Vos
fortifications de Paris ont fermé cette ère des guerres d'invasion et
de marche rapide sur les capitales que Napoléon avait ouverte. Elles ont
presque fait pour vous ce que fait pour nous l'Océan. Si les souverains
de l'Europe m'en croyaient, ils en feraient tous autant. Je ne sais
si les guerres en seraient moins longues et moins meurtrières; elles
seraient, à coup sûr, moins révolutionnaires. Vous avez rendu, par
cet exemple, un grand service à la sécurité des États et à l'ordre
européen.»
CHAPITRE XXXV
AFFAIRES D'ORIENT.--CONVENTION DU 13 JUILLET 1841.
Situation de la France après le traité du 15 juillet 1840.--Caractère
de son isolement et de ses armements.--Dispositions des cabinets
européens.--Dépêche de lord Palmerston du 2 novembre 1840.--Son effet
en France.--Prise de Saint-Jean d'Acre par les Anglais.--Méhémet-Ali
est menacé en Égypte.--Mission du baron Mounier à Londres.--Paroles du
prince de Metternich.--Le commodore Napier arrive devant Alexandrie,
décide Méhémet-Ali à traiter, et conclut avec lui une convention qui lui
promet l'hérédité de l'Égypte.--Colère du sultan et de lord Ponsonby
en apprenant cette nouvelle.--La convention Napier est désavouée
à Constantinople, quoique approuvée à Londres.--Conférence
des plénipotentiaires européens à Constantinople avec
Reschid-Pacha.--Hatti-shériff du 13 février 1841, qui n'accorde
à Méhémet-Ali qu'une hérédité incomplète et précaire de
l'Égypte.--Entretien de lord Palmerston avec Chékib-Effendi.--Notre
attitude expectante et nos précautions.--Projet d'un protocole et
d'une convention nouvelle pour faire rentrer la France dans le concert
européen.--Conditions que nous y attachons.--J'autorise le baron de
Bourqueney à parafer, mais non à signer définitivement les deux actes
projetés.--Travail du prince de Metternich à Constantinople.--Changement
du ministère turc.--Nouvelles hésitations de la Porte.--Elle cède enfin
et accorde l'hérédité de l'Égypte à Méhémet-Ali, par un nouveau firman
du 25 mai 1841.--Nouveau délai à Londres pour la signature du
protocole et de la convention.--La chute du ministère whig est
imminente.--Méhémet-Ali accepte le firman du 25 mai 1841.--J'autorise
le baron de Bourqueney à signer la convention; elle est signée le 13
juillet 1841.--Résumé de la négociation et de ses résultats.
En même temps que nous discutions les adresses des Chambres et que nous
recevions aux Invalides le cercueil de Napoléon, l'exécution du traité
du 15 juillet 1840 suivait en Orient son cours, et nous prenions en
Europe la situation que ce traité nous avait faite. Je m'empressai, dans
ma correspondance avec nos agents au dehors, de bien déterminer cette
situation et l'attitude qu'elle leur prescrivait. J'écrivis le 10
décembre 1840 au comte de Sainte-Aulaire, ambassadeur du roi à Vienne:
«De tout ce qui s'est passé, deux faits restent pour nous, notre
isolement et nos armements. A l'isolement franchement accepté, nous
gagnons de la dignité et beaucoup de liberté. Cette liberté nous
est bonne et deviendra chaque jour meilleure, car, pour les autres
puissances, après le succès viendront les embarras, les dissidences, les
jalousies; et à mesure que tout cela viendra, viendra aussi, aux uns et
aux autres, l'envie de se rapprocher de nous. Nous verrons venir cette
envie-là. L'isolement n'est pas une situation qu'on choisisse de propos
délibéré, ni dans laquelle on s'établisse pour toujours; mais quand on
y est, il faut s'y tenir avec tranquillité jusqu'à ce qu'on puisse en
sortir avec profit.
«Nous n'avons nul dessein de rester en dehors des affaires générales de
l'Europe. Nous sommes convaincus qu'il nous est bon d'en être et qu'il
est bon pour tous que nous en soyons. On s'est passé de nous; il faut
qu'on sente et qu'on nous dise qu'on a besoin de nous. Dans l'état de
l'Europe, je crois, pour les grandes affaires, à la nécessité du concert
entre les grands gouvernements. Pour aucun d'eux, ni l'isolement, ni
le fractionnement et la formation en camps séparés ne sont une
bonne politique. Il y a des intérêts supérieurs qui commandent, pour
longtemps, à l'Europe le concert et l'unité; et il n'y a point de
concert, il n'y a point d'unité en Europe quand la France n'en est pas.
«Je viens de me battre pour le maintien de la paix. Dans ma pensée,
au delà du maintien de la paix, j'ai toujours eu en perspective le
rétablissement du concert européen. Mais nous l'attendrons; et c'est
pour l'attendre avec sécurité comme avec convenance que nous avons fait
nos armements.
«Ils étaient nécessaires. Notre matériel, notre cavalerie, notre
artillerie, nos arsenaux, nos places fortes n'étaient pas dans un
état satisfaisant. Ils sont désormais et ils resteront tels qu'il nous
convient. La portion permanente de notre établissement militaire, celle
qui ne s'improvise pas, sortira de cette crise grandement améliorée.
«Quant à notre force en hommes, nous la garderons sur le pied actuel
aussi longtemps que la situation actuelle se prolongera.
«Plus j'y pense, plus je me persuade, mon cher ami, que c'est là la
seule conduite, la seule attitude qui nous conviennent. Le roi en est
très-persuadé. Faites en sorte qu'on le croie bien à Vienne. C'est, pour
le moment, la seule instruction que je donne aussi à Berlin, à Londres
et à Pétersbourg.»
Nous n'eûmes pas longtemps à attendre pour voir combien ces deux faits,
l'isolement et les armements de la France déplaisaient et pesaient à
l'Europe. Le nouveau cabinet était à peine formé qu'à Vienne, à Berlin,
et même à Londres, les politiques cherchaient quelque moyen de mettre
promptement un terme à cette situation. La cessation de l'intimité entre
la France et l'Angleterre convenait au prince de Metternich, mais pourvu
qu'elle n'allât pas jusqu'à menacer la paix européenne, et quoique
décidé à ne point se séparer du cabinet anglais, il avait bien plus
envie d'arrêter lord Palmerston que de le suivre. Il fit repartir pour
Londres l'ambassadeur d'Autriche, le prince Esterhazy, en le chargeant
à la fois d'adhérer constamment au traité du 15 juillet et d'en amortir
les conséquences. On les redoutait encore plus à Berlin qu'à Vienne,
et le baron de Bülow, qui avait quitté Londres en congé, y retourna
précipitamment avec l'instruction et le désir personnel d'employer tout
ce qu'il avait d'activité et de ressource dans l'esprit pour faire, sans
délai, rentrer la France dans le concert européen. Parmi les membres du
cabinet anglais qui, depuis l'origine de l'affaire, avaient témoigné,
pour l'alliance française, un bon vouloir plus sincère qu'efficace,
quelques-uns, lord Clarendon surtout, se montraient inquiets et
empressés à seconder, dans leur travail pacifique, les diplomates
allemands: «Le cabinet qui vient de se former à Paris pour le maintien
de la paix ne peut vivre, disaient-ils, qu'avec un sacrifice des
puissances signataires du traité du 15 juillet.--Oui, répondit le baron
de Bourqueney que j'avais laissé à Londres chargé de cette délicate
négociation, il faut à la France une concession en dehors de ce traité.»
Mais quelle concession faire au pacha d'Égypte pour donner satisfaction
à la France? On proposa divers expédients, l'île de Candie laissée
à Méhémet-Ali, le pachalik de Tripoli donné à l'un de ses fils, la
suspension des hostilités et le _statu quo_ territorial en Syrie jusqu'à
l'issue de négociations nouvelles. Pendant que les débats des Chambres
s'ouvraient à Paris, les diplomates réunis à Londres se livraient, avec
plus de sollicitude que d'espérance, à ces essais de rapprochement. M.
de Bourqueney me rendait un compte très-intelligent de leurs allées
et venues, de leurs entretiens, de leurs ouvertures. Je lui répondais:
«Deux sentiments sont ici en présence, le désir de la paix et l'honneur
national. Le sentiment de la France, je dis de la France et non pas
des brouillons et des factieux, c'est qu'elle a été traitée légèrement,
qu'on a sacrifié légèrement, sans motif suffisant, pour un intérêt
secondaire, son alliance, son amitié, son concours. Là est le grand
mal qu'a fait le traité du 15 juillet, là est le grand obstacle à la
politique de la paix. Pour guérir ce mal, pour lever cet obstacle, il
faut prouver à la France qu'elle se trompe; il faut lui prouver qu'on
attache à son alliance, à son amitié, à son concours beaucoup de prix,
assez de prix pour lui faire quelque sacrifice. Ce n'est pas l'étendue,
c'est le fait même du sacrifice qui importe. Qu'indépendamment de la
convention du 15 juillet, quelque chose soit donné, évidemment donné
au désir de rentrer en bonne intelligence avec la France et de la voir
rentrer dans l'affaire, la paix pourra être maintenue et l'harmonie
générale rétablie en Europe. Si on vous dit que cela se peut, je suis
prêt à faire les démarches nécessaires pour atteindre à ce but et à en
accepter la responsabilité; mais je ne veux pas me mettre en mouvement
sans savoir si le but est possible à atteindre. La politique de
transaction est préférable à la politique d'isolement, s'il y a
réellement transaction; mais si la transaction n'est, de notre part,
qu'abandon, l'isolement vaut mieux. En tout cas, voici, à mon avis, vos
deux règles de conduite: traiter bien réellement avec lord Palmerston,
et non pas contre lui; ne rien négliger pour que l'atmosphère où vit
lord Palmerston pèse sur lui dans notre sens. C'est de lui que dépend
l'issue.»
A ce moment même, un incident nouveau, suscité par lord Palmerston,
rendit le rapprochement encore plus difficile. On sait que, le 8
octobre, par sa dernière communication au cabinet anglais, M. Thiers
avait déclaré que «la France, disposée à prendre part à tout arrangement
acceptable qui aurait pour base la double garantie de l'existence
du sultan et du vice-roi d'Égypte, ne pourrait consentir à la mise à
exécution de l'acte de déchéance prononcé contre Méhémet-Ali, le 14
septembre, à Constantinople.» On sait également que, le 15 octobre,
poussé par l'impression qu'avait faite, sur ses collègues et sur
lui-même, cette déclaration du gouvernement français, lord Palmerston
avait enjoint à lord Ponsonby de se concerter avec les représentants de
l'Autriche, de la Prusse et de la Russie à Constantinople, pour qu'ils
allassent tous ensemble «recommander fortement au sultan, non-seulement
de rétablir Méhémet-Ali comme pacha d'Égypte, mais de lui donner aussi
l'investiture héréditaire de ce pachalik, conformément aux conditions
spécifiées dans le traité du 15 juillet, pourvu qu'il fît sa soumission
au sultan et qu'il s'engageât à restituer la flotte turque et à retirer
ses troupes de toute la Syrie, d'Adana et des villes saintes[6].»
D'après cette démarche du gouvernement anglais, j'étais pleinement
autorisé, en prenant, le 29 octobre, la direction des affaires
étrangères, à regarder l'établissement héréditaire de Méhémet-Ali en
Égypte comme assuré, pourvu qu'il satisfît aux conditions prescrites.
Mais le 5 novembre, lord Granville vint me communiquer une dépêche de
lord Palmerston, en date du 2, qui semblait avoir pour but de m'enlever
cette assurance: lord Palmerston revenait sur la dépêche de M. Thiers
du 8 octobre, en discutait les arguments, et établissait que «le sultan,
comme souverain de l'empire turc, avait seul le droit de décider auquel
de ses sujets il confierait le gouvernement de telle ou telle partie
de ses États; que les puissances étrangères, quelles que fussent à
cet égard leurs idées, ne pouvaient donner au sultan que des avis,
et qu'aucune d'elles n'était en droit de l'entraver dans l'exercice
discrétionnaire de l'un des attributs inhérents et essentiels de la
souveraineté indépendante.»
[Note 6: Voir le tome V de ces _Mémoires_, p. 337-340.]
C'était détruire, en principe, le conseil qu'en fait lord Palmerston
avait donné à la Porte, et provoquer le sultan à maintenir cette
déchéance absolue de Méhémet-Ali que, quinze jours auparavant, on
l'avait engagé à révoquer.
Lord Palmerston ne se contenta pas de me faire communiquer sa dépêche;
elle fut publiée, le 10 novembre, dans le _Morning Chronicle_. L'effet
en France en fut déplorable; j'écrivis, le 14 novembre, au baron de
Bourqueney: «On prend ici cette pièce comme une rétractation voilée
de la démarche faite, il n'y a pas un mois, auprès de la Porte, pour
l'engager à ne pas persister dans la déchéance de Méhémet-Ali. Je
combats cette idée; je soutiens que lord Palmerston n'a voulu, comme
il le dit en finissant, que traiter une question de principes et poser
nettement les siens. Mais l'effet n'en est pas moins produit; nos
adversaires l'exploitent; nos propres amis en sont troublés. C'est
la première communication que lord Palmerston ait adressée au nouveau
cabinet. En quoi diffère-t-elle de ce qu'il aurait écrit à l'ancien?
Comment cette dépêche a-t-elle été publiée dans le _Morning Chronicle_,
et avec tant d'empressement? Témoignez, mon cher baron, et au cabinet
anglais et à nos amis à Londres, le sentiment que je vous exprime et le
mal qu'on nous fait.»
M. de Bourqueney n'eut point d'embarras à porter vivement ma plainte: la
dépêche de lord Palmerston avait excité à Londres, parmi les amis de la
paix, presque autant de surprise et de blâme qu'à Paris; on se demandait
s'il n'y avait là que la manie de la controverse, et si cette manie ne
cachait pas le désir de pousser jusqu'au bout la ruine de Méhémet-Ali
et de faire échouer toute espèce d'arrangement: «Je sors de chez lord
Palmerston, me répondit, le 18 novembre, M. de Bourqueney; il a commencé
par s'excuser de la date de sa dépêche du 2:--J'ai vivement regretté,
m'a-t-il dit, que ma réponse à la dépêche du 8 octobre de M. Thiers
se trouvât forcément adressée à son successeur; mais vous savez ma
vie occupée; les jours se sont écoulés; le cabinet de M. Thiers s'est
retiré, et ma réponse est parvenue dans les mains de M. Guizot. Mon
intention était bonne en l'écrivant, je vous l'affirme; je croyais
nécessaire, dans l'intérêt même de la politique de conciliation, de
réfuter quelques-uns des arguments de la dépêche du 8 octobre, parce que
ces arguments, en passant pour acceptés par nous, seraient devenus un
encouragement à la prolongation de la lutte que nous avons à coeur de
terminer. Mais, croyez-moi, mes précédentes déclarations subsistent;
je n'en rétracte aucune; Méhémet-Ali est encore libre de conserver
l'hérédité de l'Égypte. Si on a tiré de ma dépêche du 2 novembre une
conclusion contraire, je la désavoue.»
Je fus et je reste persuadé que ce désaveu était sincère. Rien n'est
plus rare, en politique, que les résolutions simples et la poursuite
exclusive d'un but unique, sans distraction ni complaisance pour de
secrets désirs qui dépassent le vrai et public dessein. Lord Palmerston
ne préméditait pas la ruine complète de Méhémet-Ali; il ne se proposait
sérieusement que d'assurer et de grandir, à Constantinople et en Orient,
la position de l'Angleterre en affaiblissant un sujet rival du sultan
et un client favori de la France; mais quand la chance de l'entière
destruction de Méhémet-Ali s'offrait à sa pensée, il ne l'écartait
pas nettement, se donnant ainsi l'air de la poursuivre. Il ne pouvait
d'ailleurs se résoudre à laisser passer les arguments d'un adversaire
sans leur opposer les siens, et il acceptait volontiers un embarras
politique pour obtenir un succès logique. Il avait écrit sa dépêche du
2 novembre 1840 sans se soucier de me seconder ni de me nuire, pour
soutenir en thèse générale, contre M. Thiers tombé, les droits de
souveraineté du sultan, et aussi pour déterminer Méhémet à la soumission
en lui faisant entrevoir le péril extrême qui pouvait l'atteindre s'il
persistait à s'y refuser.
Il eût pu s'épargner cette apparence de mauvais vouloir et
d'arrière-pensée; les événements, qu'il avait bien prévus, le servirent
mieux que les arguments qu'il se complaisait à étaler. Pendant qu'à
Londres les diplomates se fatiguaient à chercher quelque combinaison
qui, en faisant cesser l'isolement de la France, mît fin à leurs
inquiétudes, l'insurrection, fomentée par lord Palmerston, éclatait en
Syrie contre Méhémet-Ali; l'émir Beschir, naguère gouverneur du Liban
au nom du pacha, abandonnait la cause Égyptienne sans se sauver lui-même
par sa défection; Saïda, Tyr, Tripoli se rendaient à l'apparition
de l'escadre anglaise et des troupes turques qu'elle débarquait;
Ibrahim-Pacha et son armée démoralisée se repliaient successivement à
l'intérieur. Le 3 novembre enfin, après quelques heures de résistance,
Saint-Jean d'Acre tombait au pouvoir de l'amiral Stopford; et sur cette
nouvelle, le prince de Metternich écrivait au baron de Neumann chargé
encore à Londres de la question égyptienne: «Ne laissons plus d'illusion
à la France sur la Syrie; la Syrie est irrévocablement perdue, perdue
tout entière. C'est à l'Égypte qu'il faut songer; le mal gagne de ce
côté; il n'y a pas un moment à perdre pour décider Méhémet-Ali à la
soumission.»
Ces nouvelles ne produisirent à Londres d'autre effet que d'accroître
la confiance de lord Palmerston en lui-même, son ascendant sur ses
collègues, et de mettre fin au petit travail entrepris pour l'amener à
quelque concession en dehors du traité du 15 juillet: «M. de Bülow est
hors de selle, m'écrivait le 8 novembre M. de Bourqueney; il m'a dit ce
matin qu'il attendait de Berlin, sous peu de jours, une dépêche analogue
à celle de M. de Metternich. Voilà, comme il le reconnaît lui-même,
sa mission à néant.» Le lord-maire de la cité donna, le 9 novembre, un
grand dîner auquel étaient invités les ministres et les diplomates; sir
Robert Peel, qui y assistait, se pencha vers le baron de Bourqueney et
lui dit tout bas: «Les événements vont bien vite en Syrie. On dit que
l'Égypte va être entreprise. Cela m'inquiète beaucoup pour la question
européenne.» A Paris, la surprise égala et aggrava l'inquiétude; la
faiblesse de Méhémet-Ali en Syrie fut une révélation inattendue qui en
présageait une semblable en Égypte. Un homme d'esprit qui séjournait
depuis quelque temps en Orient, M. Alphonse Royer m'écrivit le 16
novembre de Constantinople: «Il est impossible de ne pas se demander
avec un cruel serrement de coeur comment il se fait que le gouvernement
français, qui entretient à grands frais de nombreux agents dans toutes
ces contrées, n'ait pas connu, avant d'agir, l'état physique et moral de
l'Égypte et de la Syrie. A-t-il donc cru à un empire arabe intronisé par
un pacha turc, et à l'affection des Arabes pour un gouvernement dirigé
d'après le vieux système turc où les indigènes ne peuvent obtenir le
plus misérable commandement ni le plus chétif emploi? A-t-il pensé
qu'exploiter un pays comme une ferme coloniale, c'était le civiliser?
Ne lui a-t-on jamais fait le tableau des souffrances de ce malheureux
peuple chez qui les mères éborgnent leurs enfants pour les soustraire
à la corvée militaire? Et quand les chrétiens du Liban, insurgés contre
leurs oppresseurs, criaient grâce après leur défaite et qu'on leur
répondait par de monstrueuses exécutions, comment se fait-il que leurs
gémissements et leurs angoisses se soient trouvés transformés en un
concert de louanges dans les rapports officiels envoyés au ministre
français? Cela se concevrait si le gouvernement du roi puisait ses
renseignements aux mêmes sources que les journaux français auxquels ils
sont envoyés directement d'Alexandrie, par ordre exprès de Méhémet-Ali.
Le vice-roi a le talent de se concilier, par ses soins empressés, par
ses attentions délicates, par son amabilité, toutes les personnes dont
il peut attendre un éloge écrit ou verbal. Tous les voyageurs de quelque
renom qui ont traversé l'Égypte ont subi cette influence. Les plus
clairvoyants et les plus consciencieux se sont abstenus de juger. Quand
on parle des prodiges opérés par le génie de Méhémet-Ali, celui-ci n'est
assurément pas le moindre.»
En présence de ces mécomptes et dans la crainte d'en voir éclater
d'autres, plusieurs de mes amis dans les Chambres, entre autres le
chancelier Pasquier, le duc Decazes, le comte de Gasparin, M. Barthe, M.
Laplagne-Barris se demandèrent et me demandèrent s'il ne serait pas
bon que l'un d'entre eux, étranger à toute mission officielle, à tout
caractère diplomatique, allât passer quelques semaines à Londres pour
bien observer la disposition des esprits, causer librement avec les
hommes considérables, et apprécier ainsi, sans prévention ni routine,
les chances de l'avenir. Je ne pensais pas qu'une telle visite changeât
rien aux informations que je recevais du baron de Bourqueney, ni aux
idées que je me formais de l'état des choses; mais je n'avais, pour
mon compte, aucune raison de m'y refuser, et je connaissais assez M. de
Bourqueney pour être sûr que le petit déplaisir qu'il en ressentirait
n'altérerait ni son jugement ni son zèle. J'accueillis donc la
proposition, et je priai le baron Mounier, l'un de mes plus judicieux
et plus indépendants amis politiques, de se charger de cette mission
d'observation libre. Il l'accepta avec un empressement amical, et partit
le 21 novembre pour aller vérifier à Londres mes renseignements et mes
pressentiments.
Loin de les détruire, ses observations les confirmèrent: soit dans le
cabinet anglais, soit parmi ses adhérents, il trouva les plus sincères
partisans de la paix convaincus que la soumission de Méhémet-Ali
aux termes du traité du 15 juillet pouvait seule l'assurer: «Comment
voulez-vous, lui dit M. Macaulay, alors secrétaire de la guerre, que
nous ne poursuivions pas ce que nous avons commencé? En continuant les
hostilités, Méhémet-Ali aurait, de son côté, la chance de reconquérir la
Syrie; si nous n'avions pas, du nôtre, celle de lui enlever l'Égypte, il
n'y aurait ni égalité, ni justice, ni politique. Il ne peut être permis
au pacha de suspendre ou de commencer la guerre à son choix. Il faut
qu'il rende la flotte turque et qu'il renonce à toute prétention
en dehors de l'Égypte.» Les inquiétudes des diplomates continentaux
confirmaient le langage des ministres anglais: «Le prince Esterhazy
est très-frappé de l'urgence de poser un obstacle à l'entraînement des
événements, m'écrivit le 29 novembre M. Mounier; il m'a assuré, hier
au soir, qu'il allait s'efforcer d'obtenir la déclaration positive
qu'aucune tentative quelconque ne serait dirigée contre l'Égypte
sans que la nécessité et la convenance n'en eussent été préalablement
reconnues entre les cabinets signataires du traité du 15 juillet. Le
prince de Metternich écrit dans ce sens à l'ambassadeur, et de la façon
la plus claire: «Il faut prévenir le cas, dit sa dépêche, où, la Syrie
ayant été délivrée, Méhémet ne se soumettrait pas. Le _quid faciendum_
alors est à chercher.»
Au même moment où il posait à Londres cette question, le prince de
Metternich disait à Vienne, au comte de Sainte-Aulaire. «Assurez M.
Guizot que nous agirons pour que tout s'arrête à la Syrie. D'accord avec
l'Angleterre, j'en suis certain; mais, m'expliquant dès aujourd'hui pour
le compte de l'Autriche, je vous déclare qu'elle s'abstiendra de toute
attaque contre l'Égypte, et qu'elle s'en abstiendra par égard pour la
France. Si M. Guizot trouve quelque avantage à faire connaître cette
vérité dans les Chambres, il peut la proclamer avec la certitude de
n'être pas démenti par moi.»
Les amiraux anglais avaient d'avance épargné aux diplomates l'embarras
dont se préoccupait le prince de Metternich. Le 25 novembre, le
commodore Napier, avec une partie de l'escadre de l'amiral Stopford,
était tout à coup arrivé devant Alexandrie, et avait écrit à Boghos-Bey,
principal conseiller de Méhémet-Ali: «Le pacha sait certainement que les
puissances européennes désirent lui assurer le gouvernement héréditaire
de l'Égypte. Que Son Altesse permette à un vieux marin de lui suggérer
un facile moyen de se réconcilier avec le sultan: que promptement
et librement, sans imposer aucune condition, Elle renvoie la flotte
ottomane et retire ses troupes de Syrie; alors les malheurs de la
guerre cesseront; Son Altesse aura amplement de quoi se satisfaire et
s'occuper, dans les dernières années de sa vie, en cultivant les arts et
en posant probablement la base du rétablissement du trône des Ptolémées.
Après ce qui s'est passé en Syrie, Son Altesse doit aisément pressentir
combien peu Elle pourrait faire ici où le peuple est mécontent du
gouvernement. En un mois, 6,000 Turcs et une poignée de marins ont
pris Beyrouth et Saïda, battu les Égyptiens dans trois rencontres, fait
10,000 prisonniers ou déserteurs, et amené l'évacuation forcée des ports
et des défilés du Taurus et du Liban; cela, en présence d'une armée
de 30,000 hommes. Trois semaines après, Acre, la clef de la Syrie, est
tombée entre les mains de la flotte alliée. Si Son Altesse se décidait
à continuer les hostilités, qu'Elle me permette de lui demander si
Elle est sûre de conserver l'Égypte. Je suis un grand admirateur de Son
Altesse et j'aimerais mieux être son ami que son ennemi. Je prends la
liberté de lui représenter que, si Elle refuse de se réconcilier avec
le sultan, Elle ne peut espérer de conserver l'Égypte que bien peu de
temps..... Un mécontentement général règne ici parmi les habitants et
les marins; le vice-amiral de Son Altesse et plusieurs de ses officiers
l'ont déjà abandonnée et sont à bord de ma flotte. Les soldats syriens
qui se trouvent en Égypte aspirent à retourner chez eux. La solde des
soldats égyptiens est fort arriérée, et ils n'ont pas de pain à donner à
leurs familles. Que Son Altesse réfléchisse aux dangers qu'Elle courrait
si ses soldats recevaient la promesse d'être, à sa chute, délivrés du
service? Qui peut dire que l'Égypte serait invulnérable? Alexandrie
peut être pris comme Saint-Jean d'Acre l'a été, et Son Altesse, qui
maintenant peut devenir le fondateur d'une dynastie, serait réduite à
être un simple pacha.»
Après quelques heures de correspondance, tous les conseils du commodore
Napier étaient acceptés. Méhémet-Ali prenait l'engagement de renvoyer
la flotte turque à Constantinople dès que les puissances lui auraient
assuré le gouvernement héréditaire de l'Égypte. Un envoyé égyptien
partait à bord d'un bâtiment anglais, portant à Ibrahim-Pacha l'ordre
d'évacuer la Syrie avec toute son armée. Une convention formelle
consacrait ces arrangements. La soumission de Méhémet-Ali était entière,
et le traité du 15 juillet avait reçu sa pleine exécution.
Arrivées à Londres le 8 décembre, ces nouvelles y produisirent tout
l'effet qu'on en pouvait attendre; c'était l'accomplissement des
prédictions de lord Palmerston et le triomphe de sa politique. Les
diplomates, ses alliés, s'en félicitaient, non sans quelque surprise;
ils se demandaient quelle cause avait déterminé cette action à la fois
menaçante et pacifiante de la flotte anglaise, et précipité ainsi le
dénoûment; le commodore Napier avait-il agi d'après des ordres de
son cabinet, ou de concert avec l'amiral Stopford son supérieur,
ou seulement de sa propre et spontanée impulsion? «Je ne pense pas,
écrivis-je le 11 décembre à M. de Bourqueney, que Napier eût des
instructions pour engager le pacha à rétablir _le trône des Ptolémées_,
ni pour le menacer du bombardement d'Alexandrie. Si un agent français
avait dit la première phrase, lord Palmerston se serait récrié sur ce
mépris des droits du sultan, et si, sur le refus du pacha, Napier
avait exécuté sa menace, j'aurais eu, moi, le droit de dire que lord
Palmerston m'avait manqué de parole, car il avait bien donné sa parole
qu'aucun acte, aucun commencement d'acte n'aurait lieu contre l'Égypte
sans une délibération nouvelle des puissances signataires du traité
du 15 juillet. Je ne fais nul cas des petites plaintes, ni des
récriminations contre les faits accomplis; mais je fais attention à
toutes les irrégularités, à toutes les façons d'agir peu conséquentes et
peu mesurées; et il est bon qu'on sache que nous y faisons attention.»
Je pressentais qu'on s'empresserait de nous présenter le résultat ainsi
obtenu comme définitif et devant faire cesser notre isolement armé,
et qu'on nous demanderait de ne pas tarder à le reconnaître. Je pris
sur-le-champ mes précautions contre de telles instances et pour bien
établir la situation que nous entendions garder; j'écrivis le 18
décembre au baron de Bourqueney: «Nous sommes restés étrangers au traité
du 15 juillet, c'est-à-dire au règlement des rapports du sultan et du
pacha par l'intervention de l'Europe. Ni les bases territoriales, ni le
mode coërcitif de ce règlement ne nous ont convenu. Ils ne doivent
pas nous convenir davantage après qu'avant. Nous ne nous sommes pas
matériellement opposés au fait; nous ne saurions nous y associer pour
lui rendre hommage et le garantir. Nous resterons donc, en ce qui touche
les rapports du sultan et du pacha, en dehors du traité du 15 juillet
et de la coalition qui l'a signé. C'est, pour nous, un devoir de
conséquence rigoureuse et de simple dignité.
«Mais le traité du 15 juillet une fois accompli et vidé, reste la grande
question, la question des rapports de l'empire ottoman avec l'Europe.
Les rapports du sultan et du pacha d'Égypte sont, pour l'empire ottoman,
une question intérieure sur laquelle nous avons pu penser autrement que
nos alliés et nous séparer d'eux. Les rapports de l'empire ottoman avec
l'Europe sont une question extérieure, générale, permanente, à laquelle
nous avons toujours l'intention de concourir, et qui ne peut être
efficacement ni définitivement réglée sans notre concours.
«A côté de cette grande question extérieure et européenne peut se placer
encore une question intérieure et ottomane, celle des garanties à donner
à la Syrie rentrée sous le gouvernement du sultan, spécialement aux
populations chrétiennes du Liban: question dans laquelle nous sommes
prêts aussi à reprendre place.
«Loin donc de vouloir persister dans notre isolement, nous avons
toujours en vue le rétablissement du concert européen, et nous savons
par quelles portes, grande et petite, nous y pouvons rentrer.
«Nous savons aussi qu'on désire nous y voir rentrer, et nous croyons
qu'on a raison. Notre isolement ne vaut rien pour personne. Il nous
oblige, et pour notre sûreté, et pour la satisfaction des esprits
en France, à maintenir nos armements actuels. Nous avons arrêté ces
armements à la limite qu'ils avaient atteinte quand le cabinet s'est
formé. Le cabinet précédent voulait les pousser plus loin; nous avons
déclaré que nous ne le ferions point; mais pour que nous puissions
réduire nos armements actuels, il faut que notre situation soit changée
de manière à ce que la disposition des esprits change aussi et se calme.
Et je parle ici des bons esprits, du parti conservateur qui, tant que la
situation actuelle durera, ne s'accommoderait point de la réduction des
armements actuels et pacifiques, pas plus qu'il n'a voulu s'accommoder
des armements excessifs et belliqueux que demandait le cabinet
précédent.
«Je dis que nos armements actuels sont purement de précaution et
pacifiques. L'existence seule du cabinet en est une preuve évidente et
permanente. Mais le taux même de ces armements le prouve; ils ne nous
donnent que ce que nous avions dans les années 1831, 1832 et 1833,
c'est-à-dire de 400 à 450,000 hommes. Et nous n'avions pas alors 70,000
hommes en Afrique.
«Il n'y a donc, ni dans la pensée, ni dans la mesure de ces armements,
rien dont on puisse s'inquiéter, et nous n'avons nul dessein de
prolonger indéfiniment et sans nécessité un état de choses onéreux. Mais
tant que la situation qui l'a amené se prolonge, nous en acceptons la
conséquence. Qu'une porte convenable s'ouvre devant nous pour sortir de
cette situation, nous ne nous obstinerons point à y rester.»
Les faits ne tardèrent pas à prouver que j'avais raison de ne pas croire
la question égyptienne définitivement résolue, et d'attendre encore
avant de sortir de la situation que nous avions prise. Dès que la
convention conclue le 27 novembre par sir Charles Napier avec le pacha
fut connue à Constantinople, et par l'envoi qu'en fit le commodore à
lord Ponsonby, et par une lettre de Méhémet-Ali lui-même au grand vizir,
une vive colère éclata dans le divan, partagée et soutenue par lord
Ponsonby, qui écrivit sur-le-champ[7] à lord Palmerston: «Votre
Seigneurie a reçu le rapport du commodore: tout ce que j'ai à vous dire,
c'est que la Porte a expressément déclaré la convention nulle et de nul
effet, et que, mes collègues et moi, nous nous sommes associés à cette
déclaration. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'aucun gouvernement, dans la
situation de la Porte ottomane, ne pouvait tolérer un seul moment qu'un
individu s'arrogeât le droit de traiter, pour lui, avec un pouvoir
considéré, en droit ou en fait, comme un pouvoir rebelle. L'ambassadeur
de Sa Majesté n'est nullement autorisé à reconnaître l'acte d'un
individu qui n'avait reçu du gouvernement de Sa Majesté aucun pouvoir,
et les ministres d'Autriche, de Prusse et de Russie n'y sont pas
plus autorisés que moi.» Reschid-Pacha annonça le même jour, et à
l'ambassadeur turc à Londres et aux ministres des quatre puissances
à Constantinople, les résolutions de la Porte: «Comment pourrait-on,
dit-il, après tout ce qui s'est passé, confier de nouveau l'autorité à
un homme tel que Méhémet-Ali? Toutefois, et quoique le sultan n'ait
pas l'intention de rien accorder de sa propre volonté à Méhémet-Ali,
néanmoins, en cas d'une demande de la part des grandes puissances, il
est possible que, par déférence pour elles, quelque faveur temporaire
lui soit accordée. Mais serait-il possible aujourd'hui de revenir sur la
question de l'hérédité, cette grande concession, déjà rejetée par lui,
du traité d'alliance? Et comment les quatre puissances pourraient-elles
concilier désormais cette concession avec le maintien de l'intégrité de
l'empire ottoman qui forme le principal objet de leur sollicitude? En
conséquence, la Sublime-Porte déclare protester, comme elle proteste
par la présente, de la manière la plus formelle, contre la convention
conclue le 27 novembre par le commodore Napier, convention qu'elle doit
regarder et qu'elle regarde en effet comme nulle et non avenue.»
[Note 7: Le 8 décembre 1840.]
Quelques jours après, le drogman de la France à Constantinople, M. Cor,
homme d'expérience et de considération, s'entretenant avec Reschid-Pacha
de cette convention, l'engageait à ne pas confondre la forme et le fond
de l'acte: «Vous êtes, lui disait-il, en droit de protester contre la
forme; mais au fond, l'acte est généralement approuvé; il peut amener un
rapprochement entre la France et les puissances qui ont signé le traité
du 15 juillet; la Porte pourrait avoir à se repentir de sa conduite
envers la France, son plus ancien allié; l'amour-propre de la France est
engagé dans la question, et il faut trouver quelque moyen de l'y faire
rentrer.--La Sublime-Porte, lui répondit Reschid-Pacha, trouve la
substance de la convention aussi contraire aux intérêts de Sa Hautesse
le sultan que la forme en est mauvaise; vous dites qu'il faut faire un
acte auquel la France puisse prendre part; nous n'avons que deux choses
à proposer, toutes deux diamétralement opposées à la politique qu'a
adoptée la France, l'entière et absolue soumission de Méhémet-Ali
comme sujet, non comme vassal, ou sa destruction. Comment pouvez-vous
prétendre avoir à coeur l'intégrité et l'indépendance de l'empire
ottoman quand vous cherchez à le démembrer? Si vous désirez tant de
conserver Méhémet-Ali, vous n'avez qu'à le nommer gouverneur de l'une de
vos provinces.»
La colère turque, et surtout la mauvaise humeur hautaine de lord
Ponsonby, embarrassaient un peu lord Palmerston, sans dominer pourtant
ses résolutions. Dès qu'il avait connu la conduite de sir Charles
Napier, il l'avait approuvée, tout en déclarant que sir Charles avait
agi sans instructions, et en faisant cette réserve que les puissances
signataires du traité du 15 juillet ne pouvaient s'engager à garantir en
Égypte à Méhémet-Ali l'hérédité qu'elles conseillaient à la Porte de lui
accorder. Il avait en même temps informé lord Ponsonby de l'approbation
qu'il donnait à la convention du 27 novembre et de la réserve qu'il
y attachait. Le 15 décembre, causant avec le baron de Bourqueney de
l'obstination du divan à maintenir la déchéance de Méhémet-Ali: «Il
faudra bien, lui dit-il, que la Porte nous écoute: nous avons assez fait
pour elle.» Les dépêches qu'il recevait de Vienne le confirmaient dans
cette disposition: «Le prince de Metternich me charge de dire à Votre
Seigneurie, lui écrivait lord Beauvale[8], que si la Porte hésite à
accueillir la recommandation des puissances alliées qui l'engagent à
conférer à Méhémet-Ali le gouvernement héréditaire de l'Égypte, la cour
d'Autriche n'admet pas que les alliés puissent se laisser compromettre
par une telle hésitation. Le prince de Metternich ne doute pas que la
Porte ne défère à l'avis de ses alliés s'ils y insistent fermement
et conjointement.» Et quelques jours plus tard[9]: «Les dépêches de
l'internonce, M. de Stürmer, disent que les commissaires désignés
pour Alexandrie n'ont pouvoir de donner aucune assurance quant à
la succession héréditaire dans la famille de Méhémet-Ali, et qu'ils
retarderont tant qu'ils pourront leur arrivée dans ce port, afin
de donner, aux opérations militaires contre Ibrahim-Pacha et aux
insurrections en Égypte, le temps d'éclater. Sur cette nouvelle, le
prince de Metternich a envoyé au prince Esterhazy des dépêches où il lui
annonce la ferme résolution de l'Autriche d'obtenir pour Méhémet-Ali la
succession héréditaire, ajoutant que le refus de la Porte déterminerait
l'Autriche à retirer au sultan son appui moral et matériel. Des
copies de ces dépêches seront expédiées aujourd'hui à l'internonce à
Constantinople pour régler sa conduite.»
[Note 8: Le 3 janvier 1841.]
[Note 9: Le 17 janvier 1841.]
La perplexité était grande à Constantinople. Hors d'état de se décider
seul et par lui-même, le sultan voyait ses alliés divisés et incertains.
Lord Ponsonby était évidemment plus hostile à Méhémet-Ali que son chef
lord Palmerston qui, à son tour, était moins décidé que le prince de
Metternich à soutenir le pacha vaincu. La Prusse suivait pas à pas
l'Autriche; la Russie flottait entre les puissances allemandes et
l'Angleterre; et la France absente pesait sur les esprits autant que,
présente, elle eût pu influer sur les délibérations. Dans l'espoir de
sortir d'embarras, Reschid-Pacha réunit en conférence chez lui[10] les
représentants des quatre puissances signataires du traité du 15 juillet,
et après leur avoir rappelé le mémorandum par lequel, le 14 novembre
précédent, leurs gouvernements avaient conseillé à la Porte d'accorder à
Méhémet-Ali l'investiture héréditaire du pachalik d'Égypte pourvu qu'il
se soumît sans délai aux conditions indiquées: «Le sultan m'a ordonné,
dit-il, de vous demander si Méhémet-Ali, par sa lettre du 11 décembre
dernier au grand vizir, s'est conformé à l'esprit de ce mémorandum, et
si sa soumission doit être considérée comme réelle.» Sur cette question
positive, lord Ponsonby refusa positivement de s'expliquer: «Je pense,
dit-il, qu'au sultan seul il appartient de décider ce point. Quant
à moi, je ne vois, pour le moment, rien devant moi qui m'autorise à
énoncer une opinion.» L'internonce d'Autriche, le baron Stürmer, qui
avait reçu de Vienne des instructions précises, fut moins bref et plus
décidé, quoique non sans ambages: «Dans le but, dit-il, de me
décharger de toute responsabilité et de faire connaître les vues de mon
gouvernement dans une circonstance aussi importante, j'ai cru
convenable de mettre mon vote par écrit; je vais en faire lecture à
la conférence.--J'ai lu et relu avec la plus scrupuleuse attention la
lettre que Méhémet-Ali vient d'adresser au grand vizir. Je n'y ai rien
trouvé qui ne soit correct. Le ton qui y règne m'a paru répondre à tous
les sentiments de convenance. Il eût été désirable qu'il n'y eût pas
été question de la convention du commodore Napier; mais nous sommes tous
d'accord qu'il l'eût été bien plus encore que cette convention n'eût
jamais été conclue; et Méhémet-Ali, en s'y référant, n'a fait que se
prévaloir d'un avantage qui lui a été gratuitement offert. Dans sa
lettre, le pacha déclare être prêt à faire tout ce qu'on lui demande, et
sous ce rapport, sa soumission me paraît entière. Je serais donc d'avis
que cette soumission fût acceptée. Je regarderais comme regrettable, à
tous égards, toute hésitation de la Porte à se conformer aux conseils
de ses alliés. Les plus brillants succès ont couronné leurs efforts
en Syrie; ces succès ont dépassé nos calculs, nos prévisions, nos
espérances. La Syrie est rentrée sous le sceptre de Sa Hautesse, et le
principal objet de l'alliance se trouve ainsi rempli. Aller plus loin
n'entre pas dans les vues des puissances alliées; la conférence de
Londres s'est assez clairement prononcée à cet égard. La Sublime-Porte
peut sans doute avoir de bonnes raisons pour désirer l'anéantissement
de Méhémet-Ali; mais n'ayant pas les moyens de l'effectuer elle-même,
ce serait sur ses alliés qu'en retomberait la charge. Or, voudrait-elle,
pour prix des services qu'ils lui ont rendus, les jeter dans une
entreprise qui mettrait en péril la paix générale si ardemment désirée
par tous les peuples et si heureusement maintenue jusqu'ici? C'est
vers la France surtout que se porte aujourd'hui l'attention de nos
gouvernements; cette puissance a droit à leurs égards et à leur intérêt;
et si l'attitude menaçante et belliqueuse du ministère Thiers n'a pu les
arrêter dans leur marche vers le but qu'ils se proposaient et qu'ils ont
atteint, ils semblent désormais vouloir vouer tous leurs soins à ménager
le ministère qui lui succède, et dont le langage annonce une politique
sage, modérée et conciliante. Ils doivent en conséquence entrer dans sa
position, faire la part des difficultés dont il est entouré, et ne pas
l'exposer à se voir entraîné, malgré lui, dans une fausse route. Dans
l'état où sont les esprits en France, un incident imprévu peut tout
bouleverser, et n'est-il pas dans l'intérêt de tous et dans celui de
la justice qu'on s'unisse franchement à ceux qui la gouvernent, pour
prévenir un pareil malheur?»
[Note 10: Le 20 décembre 1840.]
Les ministres de Prusse et de Russie adhérèrent, avec quelques nuances,
au vote de l'internonce d'Autriche. L'ambassadeur d'Angleterre répéta
qu'il devait attendre la décision du sultan sur la valeur de la
soumission de Méhémet-Ali pour donner le conseil qui lui était prescrit
par les ordres de son gouvernement. Reschid-Pacha fit de vains efforts
pour amener les quatre plénipotentiaires à un avis plus formel et plus
unanime; et la conférence se termina sans autre conclusion que les
dernières paroles de l'internonce d'Autriche qui «fit remarquer encore
une fois combien il serait regrettable que la Porte ne se conformât
pas avec promptitude au voeu exprimé par les cours alliées dans le
mémorandum du 14 novembre.»
Quelques jours après cette conférence[11], le baron de Stürmer écrivit à
lord Ponsonby: «S'il a pu nous rester quelques doutes sur les véritables
intentions de nos gouvernements, les dépêches que j'ai reçues hier du
prince de Metternich sont bien faites pour les détruire complètement. Le
prince est impatient de savoir quelle suite j'ai donnée à ses
directions précédentes, et il me dit et me répète, de la manière la plus
péremptoire, que les quatre cours se sont prononcées pour que l'hérédité
dans les fonctions du gouvernement d'Égypte soit accordée à la famille
de Méhémet-Ali. Je vais, en conséquence, adresser à ce sujet une lettre
formelle à Reschid-Pacha, et la lui porter moi-même pour y ajouter
de vive voix tous les développements nécessaires. La pensée de votre
cabinet étant absolument identique avec celle du mien, je ne doute pas
que vous ne jugiez à propos de vous expliquer dans le même sens envers
la Porte. Je vous avoue que ce n'est pas sans quelque regret que je
vois ainsi s'évanouir l'espoir que nous avions de voir la puissance de
Méhémet-Ali s'écrouler de fond en comble; mais mon rôle est fini, et
il ne me reste plus qu'à attendre en silence les ordres que mon
gouvernement voudra bien me faire parvenir, et à les exécuter
scrupuleusement.»
[Note 11: Le 7 janvier 1841.]
M. de Stürmer fit sur-le-champ, auprès de Reschid-Pacha, la démarche
qu'il annonçait. Le ministre de Russie, M. de Titow, se déclara décidé
à agir comme l'internonce d'Autriche et en informa lord Ponsonby.
L'ambassadeur d'Angleterre répondit, avec son dédain ironique: «Rien
n'est plus indifférent que l'opinion particulière de tel ou tel d'entre
nous sur cette question; c'est l'affaire de nos gouvernements, et aucun
de nous n'en est responsable. Mais autre chose est d'agir sans ordres;
je n'encourrai pas cette responsabilité. Je refuse donc d'agir
de concert avec vous tant que je ne serai pas autorisé, par des
instructions formelles, à faire la démarche que vous me proposez. Il m'a
été dit plusieurs fois, par les meilleures autorités, par vous-même, si
je ne me trompe, que votre gouvernement n'était pas décidé à accorder
à Méhémet-Ali l'hérédité, et dans notre conférence, il n'a pas paru que
vous fussiez autorisé à faire mention de ce point. Mais ceci n'est
pas de date récente, et il n'est pas du tout impossible que plus d'un
changement soit survenu dans l'opinion de votre gouvernement; ce qui est
erreur maintenant peut avoir été vérité jadis et pourra le redevenir,
car il y a eu, dans cette affaire, une continuelle fluctuation de
circonstances. Si mon gouvernement ne m'a point encore envoyé d'ordre,
ce ne peut être faute de temps, car ses instructions auraient pu
m'arriver par Vienne aussitôt que les vôtres à vous.»
Trois jours après, le 10 janvier 1841, lord Ponsonby écrivit à M.
Frédéric Pisani, drogman d'Angleterre à Constantinople: «Vous informerez
S. Exc. le ministre des affaires étrangères que j'ai ordre de donner
à la Sublime-Porte, au nom du gouvernement britannique, le conseil
d'accorder à Méhémet-Ali le gouvernement héréditaire de l'Égypte.» Et
au même moment, en termes aussi brefs, il annonça à MM. de Stürmer et de
Titow ses instructions et sa démarche.
En présence de toutes ces hésitations, contradictions et
procrastinations de la diplomatie européenne, il était bien naturel que
le sultan et ses conseillers hésitassent aussi, et qu'ils cherchassent,
soit par des paroles vagues, soit par des lenteurs répétées, à repousser
le calice que tantôt on approchait, tantôt on écartait de leurs lèvres.
Après avoir protesté contre la convention de sir Charles Napier à
Alexandrie comme nulle et de nul effet, le divan était pourtant rentré
en négociation avec Méhémet-Ali, et le grand vizir, en lui envoyant
Mazloum-Bey, l'un des principaux employés de la Porte, pour recevoir sa
soumission, lui avait écrit que, dès qu'elle serait accomplie, le sultan
«daignerait le réintégrer dans le gouvernement de l'Égypte,» mais sans
faire aucune mention de l'hérédité. Quand lord Ponsonby eut déclaré à la
Porte que le gouvernement britannique lui conseillait de faire au pacha
cette concession, le sultan rendit[12] un hatti-shériff portant: «Par
déférence pour les conseils des hautes cours alliées, et attendu que mon
adhésion à l'hérédité dont il s'agit met fin à la question et contribue
à la conservation de la paix générale, j'ai résolu de conférer
de nouveau à Méhémet-Ali le gouvernement de l'Égypte, avec droit
d'hérédité, lorsqu'il aura réellement fait sa soumission de la manière
que le conseil l'a compris.... Il y a pourtant ceci à dire: l'expérience
du passé a prouvé la nécessité que notre Sublime-Porte soit mise en
parfaite sûreté de la part de l'Égypte, soit pour à présent, soit pour
l'avenir, et ce but ne saurait guère être atteint qu'en attachant à
l'hérédité des conditions fortes, des obligations nécessaires. Convaincu
que la même sollicitude bienveillante dont les hautes puissances alliées
ont déjà donné des preuves sera employée à cet effet aussi, je me suis
empressé d'écouter leurs conseils et de les mettre à exécution. On
mettra du zèle à faire ce qui est nécessaire.»
[Note 12: Le 13 février 1841.]
Le hatti-shériff fut envoyé, le jour même, à Méhémet-Ali; mais le zèle
promis manqua, tout autant que la veille, pour le mettre à exécution. La
Porte se flattait toujours qu'elle finirait par échapper à des exigences
qu'elle ne croyait pas toutes également sincères. Contents d'avoir obéi
à leurs instructions, lord Ponsonby et le baron de Stürmer ne pressaient
pas beaucoup le divan de se hâter. Plus habile, Méhémet-Ali mettait
le bon droit et les bonnes apparences de son côté en donnant tous les
ordres nécessaires pour le renvoi de la flotte turque et l'évacuation
de la Syrie. A Londres, le prince Esterhazy, le baron de Bülow, M. de
Brünnow lui-même insistaient pour que la question égyptienne fût enfin
vidée; et dans le cabinet comme dans le public anglais, les amis de la
paix témoignaient leur inquiétude de voir se prolonger, sans autre motif
que des indécisions ou des lenteurs frivoles, une situation européenne
lourde et précaire. Lord Palmerston sentit qu'il fallait conclure. Le 28
janvier 1841, Chékib-Effendi vint lui demander ce qu'il fallait écrire
enfin à Reschid-Pacha sur l'établissement héréditaire de Méhémet-Ali
dans le pachalik d'Égypte: «Je lui ai dit, écrivit le lendemain lord
Palmerston à lord Ponsonby, que je ne pouvais pas ne pas admettre la
force des objections élevées contre cette concession. Certainement
il vaudrait beaucoup mieux, dans l'intérêt du sultan et de ses sujets
égyptiens, que le sultan pût garder, pour le choix des gouverneurs
futurs de l'Égypte, la même liberté qu'il possède quant au choix des
gouverneurs des autres provinces de son empire. Mais, dans toutes
les affaires, il faut se contenter de ce qui est praticable et ne
pas compromettre ce qu'on a obtenu en courant après ce qu'on ne peut
atteindre. Il est clair que Méhémet-Ali a fait sa soumission dans
l'espérance qu'il obtiendrait l'hérédité en Égypte. Si maintenant on la
lui refuse, qu'arrivera-t-il de sa part? Une nouvelle révolte, ou tout
au moins une attitude de résistance passive. Quel sera le remède? Un
tel état de choses ne saurait durer indéfiniment, car, s'il durait, il
équivaudrait à l'Égypte séparée de l'empire turc. Mais le sultan n'a
pas, quant à présent, des moyens maritimes ni militaires suffisants pour
rétablir son autorité en Égypte. Il serait donc obligé de recourir à ses
alliés. Or les mesures convenues jusqu'ici entre les quatre puissances,
en vertu du traité de juillet, se bornent à chasser les Égyptiens de
Syrie, d'Arabie et de Candie, et à refouler les troupes et l'autorité de
Méhémet-Ali dans les limites de l'Égypte. Si donc le sultan s'adressait
aux quatre puissances pour attaquer, avec leur aide, Méhémet-Ali en
Égypte même, une nouvelle délibération de la conférence deviendrait
nécessaire. Eh bien, ai-je dit à Chékib, si le sultan demande secours
aux quatre puissances par suite de son refus d'accorder selon leur
conseil, à Méhémet-Ali, l'hérédité du pachalik d'Égypte, je puis
vous dire d'avance quel sera le résultat de la délibération. Je sais
parfaitement que les quatre puissances refuseront de venir en aide
au sultan. Qu'arrivera-t-il alors? Faute d'avoir lui-même des forces
suffisantes, et après une tentative vaine, le sultan sera obligé
d'accorder de mauvaise grâce à Méhémet-Ali ce qu'aujourd'hui il peut
avoir le mérite de lui conférer volontairement; et ainsi, au lieu
d'accomplir, à la suggestion de ses alliés, un acte de pouvoir
souverain, il aura, aux yeux du monde entier, l'air de faire une
concession arrachée par un sujet.
«Je n'essayerai pas, ai-je ajouté, de représenter comme sans importance
ni valeur ce qui est incontestablement un grand sacrifice; je ne
convaincrais pas le sultan. Mais je vous demande de considérer quelle
immense force morale et physique votre gouvernement a gagnée par tout ce
qui s'est passé dans ces derniers mois, et de vous souvenir que, tout ce
que le sultan a gagné, Méhémet-Ali l'a perdu. Leurs situations mutuelles
sont donc changées; si le sultan sait tirer parti des stipulations du
traité de juillet, s'il sait bien organiser son armée, sa marine, ses
finances, et les mettre sur un pied respectable, Méhémet ne peut plus
être pour lui un danger, ni même une inquiétude. Le sultan a recouvré,
pour son autorité directe, toute la Syrie, l'Arabie et Candie,
territoires qui, sous les points de vue militaire, financier et
religieux, sont de la plus grande importance, et pour la possession
desquels le sultan aurait fait, l'an dernier, à pareille époque, de
grands sacrifices. Enfin, rappelez-vous que, fidèlement exécutée, la
stipulation du traité de juillet qui dit que toutes les lois et tous
les traités de l'empire sont applicables à l'Égypte comme à toute
autre province, est, pour l'autorité souveraine du sultan, une
très-essentielle garantie. J'ai donc demandé à Chékib-Effendi d'insister
fortement pour que son gouvernement mette fin, sans autre délai, à cette
affaire, car il est d'une extrême importance pour toutes les parties
intéressées, qu'elle soit définitivement réglée le plus tôt possible.
«Chékib-Effendi m'a promis d'écrire dans ce sens à Reschid-Pacha, et il
ne doute pas, m'a-t-il dit, que le sultan ne se rende à l'avis de ses
alliés.»
Le surlendemain de cet entretien, les représentants des quatre
puissances à Londres adressèrent à Chékib-Effendi, et lord Palmerston
envoya à lord Ponsonby une note développée par laquelle ils
recommandaient au sultan «d'accorder à Méhémet-Ali le gouvernement
héréditaire de l'Égypte, priant Chékib-Effendi de soumettre sans
délai ces considérations à sa cour, et d'engager le gouvernement de Sa
Hautesse à y vouer son attention la plus sérieuse.» Trois jours après
l'arrivée de cette note à Constantinople, le 13 février 1841, le sultan
signa définitivement le firman qui conférait en effet à Méhémet-Ali et
à ses descendants l'hérédité du pachalik d'Égypte, en en déterminant les
conditions.
Pendant tout le cours de cette négociation et à travers ses
fluctuations, nous y étions restés complètement étrangers, bien résolus
à ne pas sortir de notre isolement tant que le traité du 15
juillet vivrait encore et que la question égyptienne ne serait pas
définitivement vidée. Mais, depuis l'acte de l'amiral Napier devant
Alexandrie et l'approbation que lord Palmerston lui avait donnée, je ne
doutais pas que l'hérédité de l'Égypte ne fût accordée à Méhémet-Ali.
Il me revenait bien de Londres que la passion de lord Ponsonby contre
le pacha ne déplaisait guère à lord Palmerston, et que, tout en
reconnaissant ses engagements quant à l'hérédité, celui-ci laissait
entrevoir quelque velléité à saisir les occasions d'y échapper. Je ne
tins compte de ces bruits, et, jugeant que le moment était venu de
bien marquer la conduite que nous tiendrions quand ils seraient bien et
dûment tombés devant les faits, j'écrivis, le 13 janvier 1841, au comte
de Sainte-Aulaire: «Je ne puis croire que le fantasque acharnement de
lord Ponsonby l'emporte sur la prudence de M. de Metternich et sur la
parole de lord Palmerston. Je ne doute pas que la Porte n'accorde au
pacha l'hérédité qu'on lui a promis d'obtenir pour lui quand on a obtenu
de lui sa soumission. N'admettez donc pas, à ce sujet, un doute que je
n'admets pas moi-même, et persistez à regarder la concession héréditaire
de l'Égypte comme une affaire conclue.
«Quand elle le sera en effet, où en serons-nous, et que restera-t-il
à faire pour que l'Europe retire, en Orient, quelque profit de cette
secousse, et rentre elle-même dans son état normal?
«Nous n'avons, vous le savez, à cet égard, rien à faire, aucune
initiative à prendre. Nous sommes seuls, nous sommes en paix et nous
attendons. Mais vous savez aussi qu'en demeurant étrangers, après comme
avant, au traité du 15 juillet, c'est-à-dire au règlement des rapports
entre le sultan et le pacha, la France est disposée à reprendre, dans
les affaires d'Orient, qui sont d'un intérêt général pour l'Europe,
la place qui lui appartient, et à rentrer ainsi, sur des ouvertures
convenables, dans le concert européen.
«Je suis seul moi-même dans mon cabinet, et en pleine liberté d'esprit.
Je ne m'inquiète de personne. Je regarde uniquement aux choses pour m'en
rendre compte nettement et bien savoir ce qu'elles conseillent ou ce
qu'elles exigent. Voici quels sont, si je ne me trompe, les divers
points qu'il importe de régler quant à l'Orient, et qu'il importe de
régler en commun:
«1º La clôture des deux détroits.
«2º La consécration du principe que l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse
et la Russie ont admis par leurs notes des 23, 24, 26 juillet et 16
août 1839, en réponse à la note de la France du 17 juillet précédent,
c'est-à-dire la reconnaissance du _statu quo_ de l'empire ottoman, dans
son indépendance et son intégrité. C'est là ce que les cinq puissances
ont déclaré il y a dix-huit mois, au début de l'affaire. Elles
pourraient, elles devraient consacrer aujourd'hui en commun ce qu'elles
ont déclaré dès l'abord, et finir comme elles ont commencé.
«3º Les garanties qu'on peut obtenir de la Porte pour les populations
chrétiennes de la Syrie, non-seulement dans leur propre intérêt, mais
dans un intérêt général, ottoman et européen; car si la Syrie retombe
dans l'anarchie, la Porte et l'Europe peuvent retomber à leur tour dans
l'embarras.
«4º Certaines stipulations en faveur de Jérusalem. Cette idée s'est
élevée et commence à préoccuper assez vivement les esprits chrétiens.
Je ne sais ce qui est possible, ni sous quelles formes et dans quelles
limites l'intervention européenne serait en mesure de procurer à
Jérusalem un peu de sécurité et de dignité; mais les gouvernements, qui
se plaignent avec raison de l'affaiblissement des croyances des peuples,
devraient bien, quand l'occasion s'en présente, donner eux-mêmes à ces
croyances quelque marque éclatante d'adhésion et d'intérêt. Que l'Europe
et la politique de l'Europe reprennent la figure chrétienne; personne
ne peut mesurer aujourd'hui tout ce que l'ordre et le pouvoir ont à y
gagner.
«5º Enfin il y a, quant aux routes commerciales, soit entre la
Méditerranée et la mer Rouge, par l'isthme de Suez, soit entre la
Méditerranée et le golfe Persique, par la Syrie et l'Euphrate, des
stipulations de liberté générale, et peut-être de neutralité positive,
qui sont pour toute l'Europe d'un grand intérêt, et qui poseraient, pour
les relations si rapidement croissantes de l'Europe avec l'Asie, des
principes excellents que jamais peut-être on ne trouvera une si bonne
occasion de faire prévaloir.
«Voilà ce qui me vient à l'esprit, mon cher ami, quand je laisse mon
esprit aller comme il lui plaît. Prenez tout cela comme je vous le
donne; dites-en, montrez-en ce que vous jugerez à propos. Mais, si je ne
me trompe, il y aurait là, pour les cinq puissances et pour terminer
en commun les affaires d'Orient, matière à un acte général qui ne
manquerait ni d'utilité ni de grandeur.»
Je prenais les devants en tenant ce langage. Les plénipotentiaires
réunis à Londres n'exprimaient pas aussi clairement leurs vues:
«Je crois fermement qu'on viendra à nous sur la question générale,
m'écrivait M. de Bourqueney; mais y viendra-t-on sur un terrain aussi
large que nous pouvons le désirer? On est jusqu'ici un peu vague avec
moi. Je ne puis donc utilement encore vous préciser des pensées
qui peut-être ne sont pas d'ailleurs suffisamment caractérisées
elles-mêmes.» J'étais décidé à ne point me préoccuper de cette obscurité
des intentions et des paroles des alliés: quand on n'a point de parti
pris, on a raison d'attendre et de garder en silence toute sa liberté
pour se décider selon les circonstances; mais quand on sait bien ce
qu'on peut et veut faire, c'est agir sagement de s'en expliquer d'avance
et sans réserve; on s'épargne ainsi des embarras et des entraînements
qui jettent souvent, quand on les laisse venir, dans des fautes et des
périls graves.
Sous la pression des nouvelles d'Orient, on ne tarda pourtant pas, à
Londres, à serrer les questions de plus près et à leur chercher des
solutions précises. J'avais résolu d'envoyer le comte de Rohan-Chabot
en mission à Alexandrie pour expliquer catégoriquement au pacha nos
intentions et nos conseils. Je l'avais eu auprès de moi, en Angleterre,
comme second secrétaire d'ambassade; il s'était très-bien acquitté de
sa mission à Sainte-Hélène, avec M. le prince de Joinville, et son
caractère comme sa capacité m'inspiraient une entière confiance. Avant
de partir pour l'Égypte, il fit une course à Londres, où il était aussi
estimé que connu, et après s'en être entendu avec M. de Bourqueney, il
me rapporta avec détail leurs informations et leurs conjectures communes
sur la situation prochaine qui se préparait là pour nous. «Dans un
assez long entretien, lord Palmerston, me dit-il, s'est renfermé dans la
défense de sa politique envers la France et dans la discussion de celle
du cabinet du 1er mars, évidemment décidé à ne pas admettre que rien de
sa part ait pu justifier l'inquiétude et l'irritation françaises, et
à ne pas entrer dans la question, qui pourtant apparaissait à chaque
instant au fond de sa pensée, quelle devait être l'ouverture à faire à
la France? Ce n'est donc pas sur ce que j'ai pu recueillir de lui que
s'est formée mon impression; elle provient de mes conversations avec MM.
de Bülow, Esterhazy et Brünnow, et surtout de ce que m'a confié M. de
Bourqueney comme résultat de ses propres observations.
«Tous les membres de la conférence, sauf M. de Brünnow, désirent qu'une
démarche de courtoisie soit faite prochainement envers la France pour
l'engager à reprendre sa place dans le concert européen, et que cette
démarche soit suivie d'un acte général sur les affaires d'Orient, conclu
avec la France.
«Quand la question intérieure des rapports du sultan et du pacha serait
considérée par le divan comme vidée, la Porte annoncerait aux quatre
plénipotentiaires à Constantinople que le but du traité du 15 juillet
est atteint. Sur cette déclaration venue à Londres, la conférence serait
convoquée; elle en prendrait acte, et la question secondaire, à laquelle
la France est restée étrangère, serait ainsi complètement close. On
déciderait alors qu'une démarche serait faite auprès du gouvernement
français pour l'inviter à aviser, de concert avec les alliés, à la
solution définitive de la question générale. Protocole pourrait être
dressé de cette décision, et l'organe naturel de la conférence, lord
Palmerston, serait chargé de la communiquer au gouvernement français.
«La France ainsi invitée à reprendre sa place dans la conférence, voici
quelles seraient la nature et la substance de l'acte général à conclure.
«On reproduirait dans le préambule les mots d'intégrité et
d'indépendance de l'empire ottoman comme base de la politique des
puissances. Un premier article consacrerait le principe de la clôture
des droits. Dans un second, le sultan s'engagerait à n'accorder des
firmans d'admission qu'à un seul bâtiment de guerre de chaque puissance
à la fois. Un troisième article pourrait contenir quelques stipulations
à l'égard des populations chrétiennes de la Syrie. Jusqu'ici, toutefois,
lord Palmerston s'est prononcé contre cette idée, disant que les
protections religieuses préparent les démembrements politiques, et les
autres membres de la conférence paraissent incliner vers cette opinion.
«Sur la question des voies de communication avec l'Inde, aucune parole
n'a encore été échangée à Londres; mais il n'y aurait aucun inconvénient
à la produire, de manière toutefois à écarter toute idée d'un soupçon
contre la politique anglaise ou d'un succès poursuivi sur elle.
«On s'abstiendrait d'ailleurs avec soin de tout ce qui pourrait rappeler
la question à laquelle la France est restée étrangère, et le succès
obtenu sans sa coopération.
«Rien aujourd'hui n'autorise l'espoir de voir consacrer, dans un article
spécial, le principe de l'intégrité et de l'indépendance de l'empire
ottoman. Lord Palmerston, satisfait du rôle de la Russie dans ces
derniers événements, ne paraît pas devoir mettre, sur ce point, beaucoup
d'insistance. Le prince Esterhazy et M. de Bülow ne pousseront pas
très-loin la leur, persuadés que, pour le moment, la résistance de M.
de Brünnow, à cet égard, serait insurmontable. Dans son attitude et son
langage, M. de Brünnow reste fort en arrière de sa cour; il se montre
opposé à la démarche proposée envers la France et à l'entente avec elle.
Toutefois, on croit savoir à Londres que le cabinet de Saint-Pétersbourg
a, non-seulement dit, mais écrit qu'il s'associerait à la démarche et
à l'acte général, à condition qu'aucune stipulation spéciale n'y serait
introduite sur le principe de l'indépendance et de l'intégrité de
l'empire ottoman. On compte qu'en définitive, et dans ces limites, M.
de Brünnow se ralliera à l'opinion de lord Palmerston, dès qu'elle lui
paraîtra arrêtée.»
De ce tableau des dispositions des plénipotentiaires à Londres, j'eus
peu de peine à conclure qu'il ne sortirait de leurs délibérations aucune
solution efficace des questions générales, aucun grand acte de politique
vraiment européenne. Évidemment les cours de Vienne et de Berlin,
inquiètes pour la paix du continent, ne se préoccupaient que de
clore, tant bien que mal, la question égyptienne, et de mettre fin aux
périlleux engagements que, par le traité du 15 juillet, elles avaient
contractés. L'empereur Nicolas trouvait qu'il en avait assez fait
en abandonnant ses prétentions de prépondérance exclusive sur
Constantinople, et en laissant tomber le traité d'Unkiar-Skélessi pour
rompre l'intimité de l'Angleterre avec la France; il ne voulait pas
aller plus loin, ni ranimer, aux dépens de sa propre politique en
Orient, l'influence de la France rentrée dans le concert européen. Lord
Palmerston désirait de se retrouver en bons termes avec la France, mais
pourvu que ce rapprochement ne lui fît rien perdre de la complaisance
que la Russie venait de témoigner à l'Angleterre et des sacrifices
qu'elle lui avait faits. Devant cette recrudescence des passions ou
des intérêts personnels des diverses puissances, l'intérêt général
de l'Europe pâlissait; les grandes questions de l'avenir européen
s'éloignaient; ni la réelle indépendance des Turcs, ni le sort des
chrétiens en Orient, ni la sécurité et la facilité des relations
commerciales de l'Europe avec l'Asie n'étaient l'objet d'une sollicitude
sérieuse. La grande et prévoyante politique ne tenait, dans les esprits,
plus de place; on n'était pressé que de se délivrer des récents
embarras sans se compromettre dans aucun nouveau dessein, et telle était
l'impatience, que M. de Bourqueney m'écrivit, le 12 février: «Voici
le danger en présence duquel nous sommes. Je ne crois pas, dans la
conférence, à une égale sincérité, à une égale ardeur pour arriver aux
_cinq signatures_ sur le papier. Si les uns nous trouvent froids, les
autres méfiants ou trop exigeants, on se réunira _à quatre_; on fera un
protocole de clôture pour déclarer la conférence arrivée au terme de ses
travaux par suite de l'accomplissement final du traité de juillet; et
tout sera dit ici en fait d'actes diplomatiques. On n'en affirmera pas
moins que la France n'a plus le droit de se dire isolée, que l'isolement
a cessé avec l'expiration du traité de juillet et la dispersion de la
conférence. Alors viendra la question de la paix armée. Rappelez-vous,
monsieur, la situation de juin 1840; il y eut aussi un moment où vous
sentîtes que vous alliez être débordé par une entente à quatre; je vois
poindre le même danger sous une autre forme; alors c'était un traité à
inaugurer; il s'agit aujourd'hui de l'enterrer, mais de l'enterrer en
rendant tout autre traité impossible!»
Je ne me dissimulai point le péril de cette situation et la nécessité de
le prévenir. Je répondis à M. de Bourqueney: «Nous ne nous sommes point
empressés vers la conclusion qui se prépare; mais si elle vient à
nous, je pense, comme vous, qu'il serait puéril et qu'il pourrait être
nuisible de la faire attendre.
«Avant tout, la question turco-égyptienne est-elle bien réellement,
bien complètement terminée? L'hérédité est accordée, la flotte turque
restituée, la Syrie évacuée. Tout est-il réglé aussi quant au mode
d'administration du pacha en Égypte? Ne se propose-t-on aucun règlement
nouveau au delà des conditions générales énoncées dans la note du 30
janvier dernier?.. Il ne faudrait pas que cette affaire se prolongeât
après qu'on nous aurait déclaré que tout est terminé, et lorsque nous
aurions agi nous-mêmes en vertu de cette déclaration. Regardez-y bien.
«Si tout est terminé en effet quant à la question turco-égyptienne,
il convient, à mon avis, que les quatre puissances le déclarent par un
protocole avant de nous inviter à régler ensemble ce qu'il y a à régler
quant aux relations générales de l'Europe avec la Porte. Cela vaut mieux
qu'une déclaration et une invitation directe de la Porte aux puissances
européennes, la France comprise. Nous restons ainsi plus évidemment
en dehors du traité du 15 juillet; on ne vient à nous qu'après avoir
proclamé que son objet spécial est accompli; ce sont les quatre
puissances qui viennent à nous, et leur démarche courtoise envers la
France a toute sa valeur.
«Voilà pour la forme. Au fond et en thèse générale, il est désirable que
l'acte ait autant de consistance et soit aussi plein qu'il se pourra; sa
vraie valeur sera de mettre un terme à l'état de tension universelle
et de rétablir le concert européen; mais il faut que l'importance des
stipulations spéciales que l'acte contiendra réponde, dans une certaine
mesure, à la valeur politique de l'acte même.
«Il doit donc avoir pour premier mérite, et pour mérite incontestable,
de faire tomber et de remplacer les actes ou traités antérieurs et
particuliers relatifs à l'empire ottoman qui se trouvent désormais sans
objet, le traité d'Unkiar-Skélessi comme celui du 15 juillet 1840.
«Il vaudrait mieux sans doute que le maintien de l'indépendance et de
l'intégrité de l'empire ottoman fût l'objet d'un article spécial et d'un
engagement positif. Mais je pense comme vous qu'il ne faut demander
à cet égard que ce qu'on veut absolument et ce qu'on obtiendrait
certainement. Si l'intention commune des cinq puissances doit être
exprimée dans le préambule de l'acte, la rédaction de ce préambule est
d'une grande importance. Ayez soin de connaître d'avance celles qui
pourraient être préparées.
«Quant aux populations chrétiennes de la Syrie, j'en ai écrit naguère
à M. de Sainte-Aulaire. M. de Metternich a pris assez vivement à cette
idée, mais comme intéressant surtout les deux puissances catholiques,
la France et l'Autriche, et pouvant réussir par leur action commune à
Constantinople plutôt que par une délibération des cinq puissances
à Londres. Il m'a donc fait témoigner le désir que cette affaire fût
traitée entre Vienne et Paris plutôt que dans la conférence. Il pourrait
bien avoir raison. Je ne crois donc pas qu'il faille insister vivement
à ce sujet. Cependant il convient d'en parler et de demander si, dans le
cas où des stipulations précises paraîtraient peu praticables, les
cinq puissances ne devraient pas prendre, les unes envers les autres,
l'engagement d'employer leur influence auprès de la Porte pour la
décider à accorder aux populations chrétiennes des garanties de justice
et de bonne administration.
«Les voies de communication entre l'Europe et l'Asie, soit par l'isthme
de Suez et la mer Rouge, soit par la Syrie, l'Euphrate et le golfe
Persique, pourraient être l'objet d'une stipulation formelle qui en
garantirait le libre usage à toutes les nations européennes, sans faveur
spéciale, ni privilége pour aucune. Quelles pourraient être l'étendue et
les garanties de cette stipulation, cela serait à discuter, mais, dans
aucun cas, elle n'aurait rien de gênant ni d'offensant pour aucune des
nations contractantes.
«Je ne vous dis rien de la clôture des détroits et des restrictions
apportées à l'admission des bâtiments de guerre; il ne saurait y avoir
de contestation à cet égard.
«Voilà, mon cher baron, de quoi régler votre conduite et votre langage
dans les préliminaires confidentiels de cette négociation. Continuez
à ne vous point montrer pressé, à n'aller au-devant de rien; mais ne
montrez non plus aucune hésitation, ni aucune envie de rien retarder.»
Mise ainsi à l'aise, la négociation marcha rapidement. Comme les
plénipotentiaires d'Autriche et de Prusse s'étaient montrés les plus
pressés, ce fut avec eux que s'entretint d'abord M. de Bourqueney et
qu'il discuta confidentiellement les bases, soit du protocole qui devait
clore la question égyptienne, soit du nouveau traité qui devait rétablir
le concert européen. Informé par ses alliés des dispositions de la
France, lord Palmerston dit un soir au baron de Bourqueney: «Eh bien,
on m'assure que nous pouvons causer.--Je suis tout prêt, répondit M.
de Bourqueney.--A demain donc,» dit lord Palmerston; et le lendemain
en effet, 21 février 1841, le chargé d'affaires de France eut, avec le
ministre d'Angleterre, un long entretien dont il me rendit compte le
soir même. «C'est moi, m'écrivit-il, qui ai pris la parole: j'ai dit
que mon gouvernement, averti de tous côtés que les quatre puissances
croyaient le moment venu de lui proposer de faire en commun quelque
chose d'européen, avait dû peser, à son tour, le fond et la forme de
l'acte qu'ils pourraient conclure tous ensemble. J'ai donné votre pensée
sur la forme, et passant au fond, j'ai indiqué les cinq points sur
lesquels j'avais mission d'insister comme devant être les éléments
essentiels d'un acte qui répondît à l'importance de son but.
«Lord Palmerston m'a répondu d'abord par quelques phrases générales sur
la disposition sincère de son cabinet, disposition commune à toutes
les puissances, à se replacer dans une position normale vis-à-vis de
la France. Il a accepté, accepté vivement la forme d'une démarche de la
conférence pour m'annoncer la rédaction du protocole de clôture de
la question turco-égyptienne. Puis il a abordé les cinq points que je
venais de toucher moi-même comme bases de l'acte à intervenir.
«1º La garantie de l'indépendance et de l'intégrité de l'empire ottoman
serait, a-t-il dit, une stipulation en désaccord avec les doctrines
politiques de l'Angleterre. A moins de circonstances exceptionnelles
et flagrantes, il est de principe ici de ne pas s'engager dans ces
stipulations à échéance indéfinie qui ne sauvent rien et qui ne font
que charger l'avenir de complications. Dans un but spécial, déterminé,
défini quant à l'objet et à la date, l'Angleterre a pu être amenée à
sanctionner une disposition de ce genre; mais dans un traité général
et indéfini, elle ne saurait consentir à la garantie d'un principe
abstrait. On avait pensé à suppléer à une disposition spéciale par
une phrase dans le préambule de l'acte à intervenir; par exemple en y
exprimant l'union des puissances _dans le désir d'assurer le maintien de
l'indépendance et de l'intégrité de l'empire ottoman_. Mais ici encore
se présente une grave difficulté: dans sa note du 8 octobre 1840,
le ministère français de cette époque a donné, au principe de
l'indépendance et de l'intégrité de l'empire ottoman, une interprétation
que n'admettent point les autres puissances; ce principe est devenu
(de l'aveu du cabinet d'alors) une position prise contre l'une des
puissances signataires du traité du 15 juillet. Dans un acte de
réconciliation générale, peut-on insérer une rédaction blessante pour
une puissance en particulier? Et quand les quatre autres le voudraient
fermement, serait-il possible d'y amener la cinquième? Ce n'est pas
tout: la note du 8 octobre va jusqu'à soutenir que l'indépendance
et l'intégrité de l'empire ottoman exigent le respect d'une sorte
d'indépendance _partielle et intérieure_, celle du pacha d'Égypte.
Ce sont là, à coup sûr, des pensées discordantes qu'il ne faut pas
soumettre à l'épreuve d'une nouvelle discussion contradictoire.
Cependant, sans prononcer, dans le nouveau traité dont il s'agit, les
mots mêmes qui ont servi de texte à de si amères contradictions, on peut
trouver des équivalents qui rapprochent toutes les puissances du but
qu'elles se proposent dans un acte de réconciliation générale.
«2º La clôture des deux détroits, du Bosphore et des Dardanelles, est un
principe également acceptable pour toutes les puissances qui veulent
de bonne foi le respect de l'indépendance de l'empire ottoman. Il y a
avantage européen à le sanctionner de nouveau dans un acte solennel.
«3º La libre jouissance, par toutes les puissances, des grandes voies
de communication de l'Europe avec l'Asie passerait (quelle qu'en fût
la rédaction) pour un avantage spécialement et exclusivement acquis
à l'Angleterre. Un des plus graves reproches adressés à sa politique
depuis le 15 juillet 1840, c'est d'avoir poursuivi, à travers la
question égyptienne, le monopole de ces communications. Que servirait de
l'étendre en principe à toutes les autres puissances? Quelle est celle
qui possède un empire dans l'Inde? On dira, et c'est surtout en France
qu'on le dira, que l'Angleterre a trompé ses alliés sous un faux
semblant de désintéressement. On dira qu'elle a plaidé elle-même pour
l'insertion d'un article qui ne pouvait profiter qu'à elle, qu'elle en a
fait la condition de sa réconciliation avec la France. Nous n'avons pas
de privilége. Nous n'en voulons pas. Libre à tout le monde de demander
et d'obtenir ce qu'a créé l'esprit d'entreprise d'un simple particulier.
Il n'y a pas là matière à stipulation dans un traité.
«4º Des conseils à la Porte pour assurer aux populations chrétiennes de
la Syrie des conditions de justice et de bonne administration honorent
la puissance qui les propose et trouvent de l'écho dans les autres; mais
un traité comporte peu la forme des conseils. On pourrait, concurremment
avec la rédaction de l'acte général, adresser au plénipotentiaire
ottoman une note des cinq puissances pour engager le sultan dans la voie
de la tolérance et de la protection des cultes chrétiens.
«5º Le traité du 15 juillet 1840 expire avec le protocole de clôture. Le
traité d'Unkiar-Skélessi tombe avec la disposition relative à la clôture
des détroits. La Russie d'ailleurs s'est solennellement engagée à ne pas
le renouveler, et il meurt cette année de sa belle mort.»
«Tel est, monsieur, ajoutait M. de Bourqueney, le résumé de
l'argumentation de lord Palmerston sur les cinq points soumis à notre
discussion. Je ne reproduirai pas ici mes réponses. Il a terminé une
conférence de deux heures et demie par ces mots: «Je n'ai voulu mettre
la main à la rédaction de l'acte final qu'après en avoir causé avec
vous. Je vais m'en occuper, et je vous soumettrai le projet.»
Je n'engageai, sur les raisonnements de lord Palmerston, point de
polémique; elle eût été aussi vaine que futile; évidemment le grand
dessein que j'avais entrevu pour le règlement efficace des affaires
d'Orient, turques et chrétiennes, et pour la politique générale de
l'Europe, n'avait aucune chance de succès; les puissances n'étaient
toutes préoccupées que de leur intérêt personnel dans leur situation du
moment. Dans ces limites, on donnait à la France les satisfactions qui
lui importaient pour son propre compte. On nous faisait les premières
ouvertures. On ne nous demandait rien qui impliquât, directement ou
indirectement, aucune sanction, aucun concours au traité du 15 juillet;
on ne venait à nous qu'en le déclarant éteint. Enfin on ne nous parlait,
en aucune façon, de désarmement. J'écrivis au baron de Bourqueney: «Ces
trois choses-là assurées, et elles le sont dans le plan que vous me
transmettez, l'honneur est parfaitement sauf, et l'avantage de
reprendre notre place dans les conseils de l'Europe est bien supérieur
à l'inconvénient d'un traité un peu maigre. C'est l'avis du roi et du
conseil. Que le projet que vous m'annoncez soit donc adopté et nous
arrive à titre de communication confidentielle, je vous le renverrai, je
crois, avec une résolution favorable. Rompre toute coalition, apparente
ou réelle, en dehors de nous; prévenir, entre l'Angleterre et la Russie,
des habitudes d'intimité un peu prolongées; rendre toutes les puissances
à leur situation individuelle et à leurs intérêts naturels; sortir
nous-mêmes de la position d'isolement pour prendre la position
d'indépendance, ce sont là, à ne considérer que la question
diplomatique, des résultats assez considérables pour être achetés au
prix de quelques ennuis de discussion dans les chambres.»
Cinq jours après son long entretien avec lord Palmerston, M. de
Bourqueney m'écrivit: «Nous avons eu de nouveaux pourparlers. Le
protocole de clôture et l'acte final ont à peu près reçu leur dernière
rédaction. Les deux pièces ne doivent pas se juger l'une sans l'autre;
la première me semble bonne. Demain elles doivent m'être communiquées.
Je ferai partir sur-le-champ le courrier qui vous les apportera.»
Au lieu de m'envoyer les deux documents qu'il m'annonçait, M. de
Bourqueney m'écrivit le surlendemain: «Un incident grave s'est élevé
hier, dans l'après-midi: Chékib-Effendi refuse de faire la déclaration
qui doit servir de tête au protocole de clôture. Lord Palmerston s'est
rallié aux raisons alléguées par le plénipotentiaire turc, et maintient
qu'il faut attendre, pour signer ce protocole, l'avis officiel que le
firman d'investiture de l'hérédité de l'Égypte, accordé par le sultan,
a été accepté par le pacha. Mais il ajoute que cette formalité n'empêche
pas péremptoirement de passer outre à la signature du traité général,
sous la réserve que le protocole sera signé dans l'intervalle qui
séparera la signature du traité de l'échange des ratifications. Les
plénipotentiaires de Prusse et d'Autriche soutiennent qu'on peut se
passer de la signature de Chékib-Effendi, et procéder à la signature du
protocole de clôture. Le plénipotentiaire russe hésite entre les deux
camps. Les choses ainsi placées, je ne puis consentir à vous transmettre
le projet de traité sans la pièce qui lui sert de complément et de
préface. Nous n'avons pas montré d'empressement dans la négociation,
nous ne devons pas en montrer pour le dénoûment. L'incident sera vidé
demain. Je vous demande donc encore vingt-quatre heures de répit.»
L'incident ne fut pas et ne pouvait être vidé aussi vite que l'espérait
M. de Bourqueney. Deux des puissances engagées dans la négociation,
l'Autriche et la Prusse, désiraient ardemment que la question égyptienne
fût considérée comme close, le traité du 15 juillet comme éteint, et que
la conférence de Londres, en le déclarant officiellement, leur rendît à
elles leur liberté. Mais la Porte ne voulait dégager ses alliés de leurs
engagements envers elle que si Méhémet-Ali acceptait, avec la concession
de l'hérédité, les conditions qu'elle y avait attachées, et si elle
était bien assurée qu'elle n'aurait plus besoin contre lui de l'appui
européen. Lord Palmerston était décidé à donner à la Porte cet appui
tant qu'elle en aurait besoin, et à ne cesser son patronage que lorsque,
moyennant la concession de l'hérédité, le pacha se serait soumis au
sultan. Le plénipotentiaire russe n'était point pressé que la question
arrivât à sa solution définitive et que l'harmonie se rétablît entre
les signataires du traité du 15 juillet et la France. Au milieu de ces
dispositions diverses, il était naturel que, pour proclamer que le
but du traité du 15 juillet était atteint, on attendît de savoir si
la solution donnée à Constantinople était acceptée à Alexandrie, et si
l'harmonie était effectivement rétablie entre le sultan et le pacha.
Pour satisfaire les plénipotentiaires d'Autriche et de Prusse, on
essaya, pendant huit jours, à Londres, de se dispenser de cette attente:
on changea la rédaction du protocole destiné à clore la question
égyptienne, et que Chékib-Effendi avait refusé de signer; on le divisa
en deux pièces distinctes, dont l'une, en autorisant le retour des
consuls européens à Alexandrie, impliquait que le traité du 15 juillet
avait atteint son terme comme son but, et dont l'autre invitait, en
conséquence, le gouvernement français à signer le traité général qui
devait régler les rapports de la Turquie avec l'Europe. On décida, non
sans peine, Chékib-Effendi à signer la première de ces deux pièces; et,
après avoir reçu les commentaires du prince Esterhazy, du baron de
Bülow et de lord Palmerston sur leur sens et leur valeur, le baron de
Bourqueney, les jugeant lui-même satisfaisantes, me les envoya en me
disant: «Les derniers et fatigants incidents ont été vidés ce matin
d'une manière définitive. Chékib-Effendi a signé le protocole, moyennant
une modification sans importance. J'ai été appelé sans retard chez lord
Palmerston. Je vous transmets les documents. Je vous affirme que notre
attitude ici, depuis quinze jours, est pleine de dignité; j'ai vu le
moment où elle allait jusqu'à la rupture. Je persiste, monsieur, à vous
demander en grâce le coup de théâtre d'une rapide acceptation. Vous avez
dit le grand mot: nous échangeons l'isolement pour l'indépendance.»
Après avoir bien examiné les documents qu'il m'envoyait, je ne partageai
pas l'opinion de M. de Bourqueney, et je résolus de ne pas les
signer sans plusieurs changements, dont deux surtout me paraissaient
indispensables. Le roi et le cabinet furent de mon avis. Je renvoyai
donc sur-le-champ les trois pièces à M. de Bourqueney, en lui indiquant
avec précision les changements que nous désirions: «Je comprends,
lui dis-je, le mérite de ce que vous appelez le coup de théâtre de
l'acceptation immédiate, et j'aurais voulu vous en donner le plaisir. Il
n'y avait pas moyen. La force de notre position ici réside dans le ferme
maintien des trois réserves que je vous ai constamment recommandées.
La seconde, celle qui nous sépare absolument du traité du 15 juillet,
serait gravement compromise si nous acceptions, dans le protocole qu'on
nous adresse pour rentrer dans le concert européen, la phrase qui
coupe ce traité en deux parties, l'une temporaire, l'autre permanente,
présentant ainsi le nouveau traité général que nous aurons à signer
comme une conséquence de la seconde partie du traité précédent, ce qui
nous ferait adhérer à un lambeau de ce traité auquel, dans son
ensemble, nous voulons rester étrangers. Je sais que nous ne signons pas
nous-mêmes ce protocole, et qu'ainsi nous n'en répondons pas absolument;
mais on nous le présente; c'est l'acte par lequel on nous invite à
rentrer dans le concert européen, et nous acceptons l'invitation. On
nous doit de nous l'adresser sous la forme qui nous convient, quand
cette forme n'enlève rien à la position des autres, ni au principe
permanent qu'il s'agit de consacrer. Si ces changements de rédaction
sont admis, comme je l'espère, je vous enverrai sur-le-champ notre
adhésion et vos pouvoirs. Nous n'avons témoigné point d'empressement à
négocier; nous avons attendu qu'on vînt à nous. Il nous convient d'être
aussi tranquilles et aussi dignes quand il s'agit de conclure, et
puisqu'on nous transmet confidentiellement ces projets d'actes,
c'est apparemment pour que nous y fassions les observations qui
nous paraissent convenables, et avec l'intention d'accueillir nos
observations, si en effet elles sont convenables.»
En expédiant cette lettre, j'y ajoutai, d'après des nouvelles
encore vagues venues d'Alexandrie: «Vous savez probablement déjà que
l'arrangement entre le sultan et le pacha d'Égypte n'est pas aussi
parfaitement conclu qu'on le disait. La restriction inattendue que la
Porte paraît vouloir apporter au principe de l'hérédité en se réservant
le droit de choisir parmi les enfants du pacha, et sa prétention de
substituer au tribut fixe une quote-part du revenu brut de l'Égypte
peuvent faire naître bien des embarras. Le pacha réclame et demande
à négocier, à Constantinople, sur ces conditions nouvelles qui lui
paraissent dépasser la pensée de l'_acte séparé_ annexé par les
puissances au traité du 15 juillet. Je ne sais pas encore ce que
deviendra cet incident.»
Deux jours après, ces bruits étaient pleinement confirmés. Le 20 février
1841, Saïd-Muhib Effendi, chargé par le sultan de porter au pacha le
firman qui lui accordait l'hérédité, arriva à Alexandrie. Il y fut reçu
avec de grands honneurs. Les officiers supérieurs du pacha, en grand
costume, l'attendaient à son débarquement. Un régiment était sous
les armes. Les batteries de la flotte et des forts le saluèrent. Les
bâtiments étaient pavoisés, les pavillons des consulats hissés. Les
corvettes française et anglaise qui se trouvaient dans le port firent un
salut de vingt et un coups de canon. La satisfaction était générale dans
la ville. Méhémet-Ali envoya un de ses dignitaires recevoir Saïd-Muhib
Effendi au bas du grand escalier de marbre du sérail, et l'attendit
debout dans son grand divan. «Après une conversation indifférente,
écrivit l'envoyé turc à la Porte, Son Altesse m'ayant demandé le firman
dont j'étais porteur, je le lui remis très-respectueusement. Son Altesse
me fit lire d'abord la lettre du grand-vizir, et puis le firman relatif
à l'hérédité; après quoi elle me dit:--La publication des conditions
que ce firman renferme doit, dans un pays tel que celui-ci, causer des
désordres.--Je lui répondis que, loin que la publication de ce firman
puisse donner lieu à des désordres, il est en lui-même une faveur
éclatante dont tout le peuple et ceux qui l'entendront auront à
s'enorgueillir; et conformément à mes instructions, je fis tout l'usage
que je pus de ma langue et de mon jugement pour l'amener à de meilleurs
sentiments en l'y disposant par des propos encourageants et par les
menaces nécessaires; je lui représentai que la nature de cette affaire
exigeait que le firman fût lu dans une assemblée solennelle et porté à
la connaissance du public. Le pacha répliqua:--Que Dieu conserve notre
padischah et bienfaiteur! Je suis l'esclave du sultan. Je ne saurais lui
témoigner assez de reconnaissance pour la faveur dont je viens d'être
l'objet, et il est de mon devoir d'exécuter promptement tous ses
ordres; mais comme la lecture en public de ce firman, dans ce moment-ci,
présente quelques inconvénients, nous en parlerons plus tard, et nous
verrons ce qu'il y aura à faire.--Je lui dis alors que les conditions
dont il s'agit ont été établies avec le concours des hautes cours
alliées, que la volonté de Sa Hautesse à cet égard est positive, et que
l'hérédité tient à ces conditions. Mais comme Son Altesse avait dit
que nous verrions tout cela après, Sami-Bey, qui était aussi présent,
prenant la parole:--L'Effendi, dit-il, est fatigué du voyage; que Votre
Altesse lui permette d'aller se reposer.--A ces mots, la séance
fut levée, et je me rendis à la maison de Sami-Bey qui m'avait été
destinée.»
Dans la soirée, le bruit se répandit dans Alexandrie que Méhémet-Ali
n'acceptait point les conditions attachées par le firman à l'hérédité,
et que le commodore Napier, qui avait dîné avec lui, disait qu'elles
n'étaient pas acceptables. «Je me rendis au sérail, m'écrivit notre
consul général, M. Cochelet, pour savoir par moi-même ce qui en était.
Méhémet-Ali venait encore de dîner avec le commodore Napier qui partit
dès que j'arrivai. Le pacha me reçut avec sa bienveillance ordinaire,
mais il me paraissait très-soucieux. Il se renferma d'abord dans
un silence absolu. Il me demanda si j'avais reçu des lettres de
Constantinople. Je lui montrai celle qui m'était arrivée de M. de
Pontois.--Vous ne savez rien, me dit-il; la Porte m'accorde l'hérédité
de l'Égypte sous la condition qu'elle se réserve de choisir elle-même
mon successeur dans ma famille. Que deviendra mon testament?--Je ne
répondis rien, et Méhémet-Ali ajouta:--Tous les enfants de l'Égypte sont
maintenant revenus; il n'en reste plus un seul en Syrie (on avait appris
le matin l'arrivée d'Ibrahim-Pacha à Damiette); c'est à eux de voir
s'ils veulent perdre le fruit de tout ce que j'ai fait pour eux.
--Sélim-Pacha, général d'artillerie, qui vient d'être chargé de la
défense d'Alexandrie, était présent à l'audience; Méhémet-Ali s'adressa
à lui et lui dit:--Tu es jeune encore; tu sais manier le sabre; tu me
verras encore te donner des leçons.--J'étais assez embarrassé de ma
contenance; je voyais que Méhémet-Ali me regardait en cherchant à
deviner ma pensée; je lui dis avec gravité et tristesse:--Il faut bien
réfléchir avant de se livrer à une nouvelle lutte; je vois que Son
Altesse est occupée avec Sélim-Pacha; je la laisse à ses
affaires.--Je sortis avec le premier interprète, Artim-Bey, qui me dit
qu'indépendamment de la condition relative à l'hérédité, on voulait ôter
à Méhémet-Ali le droit de nommer les officiers supérieurs de l'armée
d'Égypte, depuis le grade de _bimbachi_ ou chef de bataillon. C'est là
ce qui a le plus irrité Méhémet-Ali, après la faculté qu'on voulait lui
enlever de désigner son successeur. Il sait qu'en Turquie surtout les
masses n'agissent que d'après l'impulsion des chefs, et que la Porte, en
nommant tous les bimbachis, les kaïmakans, les beys et les pachas, aura
entièrement l'armée égyptienne à sa disposition, et pourra s'en servir
pour le déposer quand il lui plaira, ainsi que tous les siens. Il
aperçoit la ruine entière de la carrière et de la fortune de tous les
hommes qu'il a vus naître autour de lui, qu'il a fait élever à ses
frais, qu'il a nommés à tous les emplois supérieurs de l'armée et qu'il
regarde, dit-il, comme ses enfants. Maintenant qu'ils sont tous auprès
de lui, sous ses yeux, et que la crainte de perdre leurs grades ranimera
leur courage, il espère obtenir d'eux ce qu'il attendait en Syrie de
leur dévouement. Il veut conserver le droit de régler l'hérédité dans
sa famille, afin d'éviter que l'ambition ou la jalousie n'arment ses
enfants les uns contre les autres.»
Le firman prescrivait en outre que, «quel que fût le montant annuel des
douanes, dîmes, impôts et autres revenus de l'Égypte, le quart en serait
prélevé et payé comme tribut à la Porte, sans déduire aucune dépense.»
Méhémet-Ali, toujours avec les formes les plus révérencieuses, déclara
ces trois conditions inacceptables. «Je tâchai de le persuader qu'il
serait fort à propos qu'il prît l'engagement dont il s'agit, écrivit
Saïd-Muhib-Effendi à Constantinople; mais loin de m'écouter, il répéta
les mêmes objections. Je lui dis de nouveau:--Monseigneur, j'ai osé vous
importuner en vous disant tant de choses pour votre bien et pour celui
de votre famille; tout cela n'a abouti à rien. Eh bien, que Votre
Altesse fasse connaître précisément ses intentions et ses désirs à
la Sublime-Porte; nous verrons quelle réponse viendra.--Je suis le
serviteur et l'esclave du sultan notre maître. J'écrirai la vérité toute
pure, que j'accompagnerai de ma prière. LL. Exc. les ministres de la
Sublime-Porte savent ce que c'est que la justice.»
J'écrivis sur-le-champ à M. de Bourqueney: «J'avais raison de vous dire
hier:--Regardez bien au fond de la situation; assurons-nous que les
difficultés sont réellement aplanies, que la question égyptienne est
en effet terminée, et prenons garde de nous engager prématurément en
acceptant comme accomplis des faits qui ne le seraient pas.--Je vous
envoie copie des dépêches que je viens de recevoir de Constantinople
et d'Alexandrie. Elles n'ont pas besoin de commentaire. Si je suis
bien informé, lord Ponsonby est dans tout cela; son action directe
et personnelle, à Londres même, est la clef de l'obstination de
Chékib-Effendi à refuser de signer le protocole de clôture; on m'assure
que l'un des diplomates allemands en a vu, de ses yeux, la preuve
écrite, et l'a transmise à sa cour. Quoi qu'il en soit de cette anecdote
plus singulière qu'invraisemblable, il est certain que tout n'est pas
fini entre le sultan et le pacha, et que de nouvelles difficultés, où
l'on ne peut guère méconnaître la main de lord Ponsonby, viennent de
surgir. Mettez donc en panne. L'effet de ces nouvelles est grand
ici, grand dans notre public, plus grand peut-être dans le monde
diplomatique. Le déplaisir des Allemands est extrême de voir renaître
une question qu'ils croyaient terminée, et au moment où ils espéraient
mettre un terme à la tension générale que cette question a causée
en Europe. On parle presque tout haut de la mauvaise foi de
l'interprétation donnée par le firman turc au principe de l'hérédité en
Égypte; personne ne l'avait entendu en ce sens, et le pacha a raison de
dire qu'on aurait dû l'en avertir avant de lui demander la restitution
de la flotte et l'évacuation de la Syrie. S'il y a mauvaise foi quant
à l'hérédité, il y a absurdité d'autre part à imposer au pacha, sur
l'armée et le tribut, des conditions qui feraient naître, entre la Porte
et lui, des conflits perpétuels, et menaceraient sans cesse l'Europe de
complications pareilles à celles dont elle sent en ce moment le poids.
Toute cette politique manque également de loyauté et de prudence. A
la situation qu'elle a amenée, je ne vois que deux issues. Ou bien la
conférence de Londres, unanimement embarrassée de cet incident, fera
faire à Constantinople un effort sérieux pour détruire l'oeuvre de lord
Ponsonby, et pour déterminer le sultan à accorder au pacha de meilleures
conditions. Ou bien la désunion se mettra dans la conférence, et les
deux puissances allemandes se retireront de l'affaire, en déclarant qu'à
leurs yeux elle est terminée et qu'elles ne veulent plus s'en mêler. Je
crois plutôt à la première issue, et je crois en même temps que, si
on tente à Constantinople un effort sérieux pour rendre le sultan plus
sensé et plus loyal, on y réussira sans peine. Quoi qu'il en soit,
notre situation, à nous, est invariable; dans la conduite, l'attente
tranquille; dans le langage, la désapprobation mesurée mais positive.
Nous ne méditons point d'intervenir en faveur du pacha. Nous ne tentons
point d'amener nous-mêmes, entre le sultan et lui, une transaction. Les
embarras de cette situation doivent peser sur ceux qui l'ont créée. Nous
continuerons d'y rester étrangers. Notre action se borne à donner,
à Constantinople et à Alexandrie, des conseils de modération, et
à signaler les périls que des complications nouvelles pourraient
entraîner.»
A Vienne, à Berlin, et même à Londres, le firman turc et les nouvelles
difficultés qu'il faisait naître entre la Porte et le pacha excitèrent
une surprise pleine de déplaisir. Les plénipotentiaires allemands en
témoignèrent toute leur humeur. Le prince de Metternich se mit sans
bruit à l'oeuvre à Constantinople pour décider la Porte à modifier les
dispositions contre lesquelles réclamait le pacha. Lord Palmerston ne
se montra pas d'abord aussi bien disposé pour ces réclamations: en
répondant au grand-vizir, Méhémet-Ali avait étendu ses objections
au delà des points principaux, et manifesté, pour l'administration
intérieure de l'Égypte, des prétentions d'indépendance qui, dans les
premiers moments, fournirent, à la haine de lord Ponsonby et à la
polémique de lord Palmerston, de nouvelles armes. Le baron de Brünnow
saisissait toutes les occasions de jeter, au travers de la négociation
qui tentait de rétablir l'accord entre l'Angleterre et la France, des
entraves et des lenteurs. Mais le désir européen de mettre un terme
à une situation générale tendue et périlleuse était plus fort que les
passions personnelles et le petit travail dilatoire de quelques-uns
des négociateurs: «Le prince Esterhazy, m'écrivit le 6 avril M. de
Bourqueney, a reçu ce matin un courrier de Vienne. J'ai lu ses dépêches.
Le prince de Metternich ne semble pas mettre en doute la modification du
hatti-schériff en ce qui touche l'hérédité, le tribut et la nomination
aux grades dans l'armée. Il envoie à M. de Stürmer des instructions
fort raisonnables sur ces trois points.» Lord Palmerston, de son côté,
écrivit le 10 avril à lord Ponsonby: «Il importe extrêmement que les
points contestés entre le sultan et Méhémet soient réglés le plus tôt
possible. Dans la pensée du gouvernement de Sa Majesté, l'objection
élevée par Votre Excellence, dans sa dépêche du 17 mars dernier, contre
toute communication du sultan à Méhémet-Ali, attendu que cela aurait
l'air d'une négociation, ne doit pas l'emporter sur l'extrême urgence
d'en venir à un règlement final, règlement qui ne peut avoir lieu
sans de telles communications directes. Sur quelques-uns des points en
question entre les deux parties, Méhémet-Ali a raison; sur d'autres il
a évidemment et décidément tort. Le sultan devrait modifier, sans
délai, les parties de ses firmans qui donnent lieu à des objections
raisonnables, et bien expliquer pourquoi il ne pourrait changer les
autres parties sans s'écarter des termes du traité du 15 juillet et
de l'avis des quatre puissances. Votre Excellence pressera la Porte de
faire cela sans perdre de temps.» A Pétersbourg même, l'animosité de
l'empereur Nicolas contre le roi Louis-Philippe n'étouffait pas sa
prudence pacifique; il ne voulait pas que nous crussions, de sa part,
à une malveillance active, et bien que toujours hostile au fond, il
prenait soin, quand la situation devenait pressante, de paraître facile
et conciliant.
Le baron de Bourqueney me tenait au courant de ces agitations
intérieures des plénipotentiaires alliés, et je les observais sans m'en
inquiéter; leur attitude envers nous ne me laissait pas de doute
sur leurs vraies et définitives dispositions. Ils s'empressèrent
d'accueillir les changements que j'avais demandés dans leurs projets de
protocole de clôture et de nouveau traité général, et ils m'invitèrent
à signer ce dernier acte modifié, comme le premier, selon notre voeu. Je
m'y refusai péremptoirement tant que les nouvelles difficultés entre le
sultan et le pacha ne seraient pas levées et la question égyptienne bien
réellement close. On me demanda alors qu'au moins les deux actes fussent
parafés, pour constater que nous les approuvions en attendant le moment
de la signature définitive. J'y autorisai le baron de Bourqueney, et
lord Palmerston, en l'apprenant, lui en témoigna une vive satisfaction:
«J'ai la confiance, lui dit-il, que l'affaire s'est arrangée d'elle-même
à Constantinople, et que la Porte aura donné les explications et
accordé les modifications réclamées par le pacha; mais le fait vraiment
important, c'est la sanction donnée aujourd'hui par votre gouvernement
aux actes qui constitueront la rentrée de la France dans les conseils de
l'Europe. Dans une affaire aussi grave, il ne faut pas perdre un jour;
je vous réunirai tous à sept heures.» La conférence se réunit en effet
le soir même, et les deux actes modifiés y reçurent le parafe, l'un
des cinq plénipotentiaires étrangers à la France, l'autre celui du
plénipotentiaire français avec le leur. Dans la soirée, le duc de
Wellington, ayant rencontré le baron de Bourqueney, lui dit avec la
satisfaction d'une prédiction réalisée: «j'ai toujours dit, et le
premier, qu'on ne ferait rien de solide sans la France.»
Les plénipotentiaires allemands en étaient si convaincus que le parafe
ne suffit pas à les tranquilliser sur l'avenir; ils voulaient avoir
notre signature définitive pour ne plus entendre parler de l'affaire.
Craignant que la solution qu'on attendait de Constantinople ne fût
douteuse ou du moins bien lente, ils tentèrent de tout terminer à
Londres même en échangeant avec Chékib-Effendi, qu'ils y décidèrent à
grand'peine, des notes déclarant que la question égyptienne était close,
et qu'il ne s'agissait plus, entre le sultan et le pacha, que d'un débat
intérieur dont les puissances ne voulaient plus se mêler. Le prince
Esterhazy et le baron de Neumann conjurèrent alors M. de Bourqueney
d'obtenir notre consentement à la signature définitive des actes
parafés: «Prenez garde à Paris, lui dirent-ils, de servir par vos délais
la politique du cabinet de Saint-Pétersbourg qui ne veut pas du traité
général à cinq, et celle de lord Palmerston qui ne se laisse arracher
qu'avec une extrême répugnance la tutelle de l'Orient à quatre, car
c'est la sienne.» M. de Bourqueney était un peu ému de ces inquiétudes
et de ces instances. Je persistai péremptoirement dans mon refus: «Les
dernières nouvelles de Constantinople, lui écrivis-je, ne changent pas
encore la situation. J'attends, et j'attendrai bien certainement qu'elle
soit changée. Nous ne serons point difficiles à reconnaître que la
question turco-égyptienne est close; mais encore faut-il qu'elle le
soit. Les dernières instructions de M. de Metternich à M. de Stürmer et
de lord Palmerston à lord Ponsonby décideront, je pense, les résolutions
définitives de la Porte; et comme on est, à Alexandrie, dans une
disposition tranquille et conciliante, on y accueillera probablement
des concessions tant soit peu raisonnables. Mais ce que vous me dites
vous-même d'une petite recrudescence malveillante de lord Palmerston
prouve que nous faisons bien de prendre nos sûretés. Ce n'est pas
l'Autriche et la Prusse seules qu'il faut tirer d'embarras; c'est
nous-mêmes et tout le monde avec nous. Et pour que nous sortions
réellement d'embarras ici, il faut que nous ne courions pas le risque
d'y retomber en Orient. Entre Reschid-Pacha, lord Ponsonby, M. de
Stürmer, le divan, le sérail, les instructions écrites, les paroles
dites, les influences cachées et croisées, il y a eu, dans ces derniers
temps, trop de complication et de confusion pour que nous n'ayons pas
besoin d'y voir bien clair avant de déclarer que tout est fini.»
La clarté dont nous avions besoin se fit, presque au moment où je la
réclamais: le marquis Louis de Sainte-Aulaire, chargé d'affaires à
Vienne pendant l'absence de son père en congé, m'écrivit, le 30 mars,
que, la veille, le ministre des affaires étrangères turc, Reschid-Pacha,
avait été renvoyé par le sultan, et remplacé par Rifaat-Pacha, autrefois
ambassadeur de la Porte en Autriche. Lord Ponsonby manda le même jour
la même nouvelle à lord Palmerston. Depuis quelque temps déjà, M.
de Pontois m'avait informé que ce changement se préparait: «Sa cause
immédiate, écrivit le 23 avril, à lord Palmerston, M. Bulwer, chargé
d'affaires d'Angleterre à Paris pendant la maladie de lord Granville,
a été une querelle insignifiante entre le grand-vizir et le ministre
du commerce, Ahmed-Fethi-Pacha, qui a été aussi congédié; mais on
en attribue le succès à l'action des ennemis des nouvelles réformes
turques, et aussi à la résistance qu'opposait Reschid-Pacha aux
modifications désirées par les grandes puissances dans le hatti-schériff
relatif à l'Égypte, modifications nécessaires à un accommodement entre
le sultan et le pacha.» L'influence du prince de Metternich dans ce
changement n'était pas douteuse: elle prévalait de plus en plus à
Constantinople sur celle de lord Ponsonby: «Celui-ci a dépassé le but,
disait le prince Esterhazy à M. de Bourqueney; lord Palmerston lui-même
commence à s'en apercevoir et à sentir le besoin de se dégager, comme
nous, des complications locales de Constantinople.» Dès qu'il eut appris
la chute de Reschid-Pacha, le prince de Metternich adressa au baron
de Stürmer des instructions un peu doctorales et verbeuses, selon son
usage, mais très-judicieuses et qui finissaient par cet ordre formel:
«Vous inviterez messieurs vos collègues de Grande-Bretagne, de Prusse
et de Russie à une réunion, et vous leur ferez connaître: 1º Que
l'empereur, notre auguste maître, décidé pour sa part à se maintenir
dans les limites des arrêtés pris en commun par les plénipotentiaires
des quatre cours dans le centre de Londres, vous ordonne d'insister près
du divan sur l'admission des modifications que ces mêmes cours désirent
voir apporter, dans l'intérêt même de la Porte, à certains articles
du firman d'investiture du pacha d'Égypte; 2º qu'en vertu de cette
décision, vous êtes chargé d'inviter messieurs vos collègues à se réunir
avec vous dans une démarche commune à faire dans ce sens envers la
Porte; que, dans le cas où cette union n'aurait point lieu, vous êtes
chargé de faire, envers le divan, la démarche en question, soit seul,
soit avec ceux de messieurs vos collègues qui se joindront à vous; 3º
qu'en vous acquittant envers le divan des conseils conformes aux arrêtés
pris dans le centre de Londres, et, dans le cas du refus de Sa Hautesse
d'obtempérer aux voeux de ses alliés, vous aurez à déclarer que, Sa
Hautesse étant maîtresse de ses décisions, Sa Majesté Impériale, par
contre, regarderait, pour sa part, comme épuisée la tâche dont elle
s'était chargée par les engagements qu'elle a contractés le 15 juillet
1840, et qu'elle se considérerait dès lors comme rendue à une entière
liberté de position et d'action.»
La Porte n'eut garde de se refuser à un avertissement si péremptoire;
le nouveau reiss-effendi, Rifaat-Pacha, envoya sur-le-champ à
Chékib-Effendi l'ordre d'en référer à la conférence de Londres sur les
modifications réclamées dans le firman d'investiture de Méhémet-Ali,
et il lui donna en même temps des pouvoirs assez étendus pour lier
son propre gouvernement selon les conseils qu'il recevrait des quatre
puissances: «Le baron de Bülow, m'écrivit le 27 avril M. de Bourqueney,
m'a lu ce matin une lettre de Berlin qui lui annonce que le 17, à
Vienne, on venait de recevoir, de Constantinople, des nouvelles du
6. Lord Ponsonby avait enfin compris qu'on voulait à Londres que
la question turco-égyptienne finît à Constantinople, et il allait
travailler à sa conclusion. Mieux vaut tard que jamais, écrit M. de
Werther à M. de Bülow; mais nous sommes au dénoûment.»
Nous n'en étions pas encore aussi près que s'en flattait M. de Werther.
Chékib-Effendi demanda en effet conseil à la conférence de Londres sur
les modifications réclamées par le pacha dans le firman d'investiture.
La conférence lui répondit que l'hérédité devait être fixée dans la
famille de Méhémet-Ali selon le principe oriental du séniorat, qui veut
que le pouvoir passe en ligne directe, dans la postérité mâle, de l'aîné
à l'aîné, parmi les fils et les petits-fils. Quant au tribut, elle se
déclara incompétente pour déterminer un chiffre, mais elle exprima le
voeu que le chiffre fût fixe et réglé une fois pour toutes, de manière
à ne pas grever le pacha d'Égypte de charges trop onéreuses pour
son gouvernement. Quant à la nomination aux grades dans l'armée, la
conférence pensa qu'il appartenait au sultan de déléguer au gouverneur
d'Égypte tous les pouvoirs qu'il jugerait nécessaires, en se réservant
d'étendre ou de restreindre ces pouvoirs selon l'expérience et les
besoins du service. Les questions semblaient ainsi résolues; mais
Chékib-Effendi douta que ses pouvoirs fussent assez étendus pour
l'autoriser à accepter définitivement ces solutions, en liant son
gouvernement. La Porte aurait voulu obtenir de l'Europe, pour prix
de ses concessions, une garantie officielle de l'intégrité et de
l'indépendance de l'empire ottoman. Le cabinet anglais, de son côté,
était vivement attaqué, dans le parlement, par les torys, et à la veille
d'une crise qui menaçait son existence. Arrivée près de son terme, la
négociation languissait et traînait encore, soit par la volonté, soit à
cause de la situation des négociateurs.
Mais pendant qu'on hésitait ainsi à Londres, on se décidait
péremptoirement à Constantinople; le marquis de Sainte-Aulaire
m'écrivit de Vienne, le 6 mai: «Un courrier, arrivé la nuit dernière
de Constantinople, a apporté au prince de Metternich la nouvelle,
qu'il attendait avec impatience, des modifications faites par la
Porte, conformément aux demandes de ses alliés, dans le hatti-schériff
d'investiture de Méhémet-Ali. L'hérédité du gouvernement de l'Égypte,
avec transmission par ordre de primogéniture, de mâle en mâle, et la
nomination des officiers jusqu'au grade de colonel inclusivement sont
accordés au pacha. La quotité du tribut sera ultérieurement fixée (non
plus d'après le revenu éventuel de la province) à une somme déterminée
sur laquelle on s'entendra de gré à gré. Cette décision de la
Sublime-Porte a été consignée dans un _mémorandum_ remis aux envoyés
des puissances à Constantinople et qui porte la date du 19 avril. M. de
Metternich l'adresse ce soir même à Paris et à Londres.
«La joie que témoigne le prince de ces nouvelles, qu'il considère comme
le gage d'une conclusion _bona fide_, m'a paru vive et sincère.
Il s'applaudit d'avoir enfin terminé cette longue et difficile
affaire.--«Après avoir reçu, m'a-t-il dit, les instructions du 26 mars,
M. de Stürmer n'avait pas manqué d'adresser à la Porte les instances les
plus vives, et il était chaudement soutenu par ses collègues de Russie
et de Prusse. Mais tous leurs efforts étaient annulés par les conseils
contraires que lord Ponsonby ne cessait de donner au divan: «Les
instructions en vertu desquelles vous agissez, disait l'ambassadeur
d'Angleterre à ses collègues, sont antérieures à nos dernières dépêches;
elles ont été rédigées sous l'influence toute égyptienne du commodore
Napier. Qui sait si le recours adressé depuis par le sultan à la haute
sagesse du centre de Londres ne les fera pas modifier?» C'est ainsi que
lord Ponsonby paralysait l'effet de toutes les démarches tentées par
ses collègues. Quand l'internonce devenait plus pressant, Rifaat-Pacha
répondait qu'il n'y pouvait rien, et que son influence dans le divan ne
serait pas assez grande pour obtenir des concessions nouvelles, tant
que l'on pourrait conserver les espérances encouragées par l'ambassadeur
d'Angleterre. Enfin sont arrivées mes instructions du 2 avril. M. de
Stürmer a été trouver ses collègues, et leur a communiqué qu'il avait
ordre de marcher à trois, ou à deux, ou tout seul. Les envoyés de Prusse
et de Russie ont exprimé l'intention de se joindre à lui. Une copie des
ordres très-précis de lord Palmerston à lord Ponsonby, communiquée ici
par lord Beauvale, avait en outre été envoyée à M. de Stürmer qui s'en
est servi, non pour entraîner, cela n'a pas été possible, mais du moins
pour réduire au silence son récalcitrant collègue, lequel n'a pas voulu
en avoir le démenti et s'est tenu à l'écart jusqu'au dernier moment.
Néanmoins, la démarche _quasi collective_ des autres envoyés a suffi
pour déterminer la soumission de la Porte, et grâce à Dieu tout est
terminé.
«Maintenant, a ajouté M. de Metternich, le moment est venu, pour la
France, de convertir le parafe en une signature définitive. J'écris à
M. d'Appony d'en faire la demande formelle à M. Guizot, et je vous
prie d'écrire vous-même dans le même sens. Il y a désormais utilité
et opportunité pour tous. Mais, en outre de l'intérêt général, je me
regarde, je l'avoue, à partir d'aujourd'hui, comme personnellement
engagé dans cette question. J'ai pris sur moi d'arrêter les instances
(inopportunes il y a quelques semaines) que l'on adressait à votre
ministre pour le décider à signer; j'ai eu le courage de blâmer la
demande prématurée de nos envoyés fixant d'avance et spontanément le
moment où la signature pourrait être équitablement demandée et accordée
utilement. Aujourd'hui que ce moment est venu, si la signature allait
être refusée, je resterais fort compromis aux yeux de tous, par la
responsabilité morale que j'ai assumée. J'ose dire que l'on me doit de
ne pas me jouer ce mauvais tour, et que l'on reconnaîtra que rien ne
s'oppose plus à la signature définitive. Il ne faut pas demander ni
attendre ce que pourra dire Méhémet-Ali des nouvelles concessions de la
Porte. Ces concessions sont celles qu'il a demandées. La réponse qu'il
fera au sultan sera nécessairement ou bonne, ou dilatoire. Elle ne sera,
dans aucun cas, mauvaise, c'est-à-dire qu'il ne refusera pas; ceci n'est
point supposable; mais il témoignera d'autant moins d'empressement pour
accepter qu'on lui laissera l'idée qu'il peut encore tout arrêter par sa
résistance. Cette idée, il est bien important de ne point la lui faire
venir, de ne point la lui laisser. Dépêchons-nous de tirer une ligne de
séparation entre le passé et l'avenir. Mon Dieu, il est bien impossible
que des difficultés nouvelles ne surgissent pas quelque jour; on ne
bâtit pas pour l'éternité; mais il ne faut pas que les difficultés
nouvelles, si elles viennent, se compliquent du passif de l'ancienne
affaire; quand elles se présenteront, on se concertera; chacun verra
le parti qu'il lui convient de prendre; chacun sera libre dans ses
mouvements; ce sera une affaire nouvelle, et non plus la continuation
de celle que nous venons de régler. J'attache un grand prix à faire
envisager ainsi la question. Au surplus, j'ai bonne confiance que M.
Guizot partagera mon sentiment, et qu'il ne se refusera pas à déclarer
fini ce qui est fini.»
M. de Metternich ne se méprenait pas sur ma disposition; j'écrivis
sur-le-champ au baron de Bourqueney: «Je vous ai envoyé les nouvelles
de Vienne et de Constantinople. Je suppose que la conférence se réunira
immédiatement, prendra acte des modifications apportées par le sultan à
son hatti-schériff du 13 février, et nous demandera de transformer notre
parafe en signature définitive. Nous n'avons plus aucune raison de
nous y refuser. Les modifications apportées sont les principales qu'ait
réclamées Méhémet-Ali; ce qui reste encore à débattre est évidemment
d'ordre purement intérieur et doit se régler entre le sultan et le pacha
seuls. Nous sommes donc décidés à signer quand on nous le demandera. Vos
pouvoirs sont prêts et partiront aussitôt.
«En même temps que je vous dis que nous sommes prêts à signer, j'ajoute
que, dans la perspective très-prochaine de la retraite du cabinet
anglais, nous aimerions autant, et mieux, signer avec ses successeurs.
Cela serait d'un meilleur effet à Paris et à Londres. Je n'ai pas
besoin de vous en dire les raisons. Sans éluder donc en aucune façon
l'accomplissement de notre promesse quand on la réclamera, ne faites
rien pour presser cette demande, et gagnez plutôt quelques vingt-quatre
heures, si vous le pouvez avec convenance, et si le passage d'un cabinet
à l'autre doit s'opérer dans cet intervalle, ce qui me paraît probable.»
Dès le surlendemain, 18 mai, M. de Bourqueney me répondit: «Dans
l'attente de vos ordres, j'avais déjà pris l'attitude que vous me
recommandez, me montrant prêt à tenir, quant à la signature définitive,
nos engagements, et évitant toute apparence d'une disposition quelconque
à en éluder, soit le fond, soit la forme. Chékib-Effendi a demandé
un rendez-vous à lord Palmerston. Je doute qu'il puisse être reçu
aujourd'hui. S'il l'est, lord Palmerston n'aura pas le temps de réunir
la conférence; cette réunion ne pourra avoir lieu au plus tôt que
demain; il faudra m'écrire ou me parler. Tout cela nous mène au moins à
jeudi. Je puis, sans affectation, gagner encore vingt-quatre heures. Il
n'est donc pas probable que ma demande des pouvoirs vous arrive avant
dimanche 23. J'avais déjà compris et je comprends encore bien mieux
aujourd'hui ce que la crise ministérielle d'Angleterre ajoute de
difficultés à l'appréciation exacte du moment que nous devons choisir
pour transformer notre parafe en signature, et ce n'est pas sans
un certain effroi que je sens peser sur moi une si grande part de
responsabilité dans une décision si importante. Bien que je croie à une
agonie du cabinet actuel, rien ne prouve encore que les convulsions n'en
soient pas assez longues pour nous interdire le système de délais trop
prolongés. Je me charge de gagner des jours sans affectation; mais je
ne promettrais pas des semaines sans exciter des soupçons avec lesquels
nous aurions à compter plus tard.»
M. de Bourqueney n'eut point de peine à prendre pour gagner des jours
et même des semaines de délai: appelé le 24 mai chez lord Palmerston,
il m'écrivit en en sortant: «Je n'ai que le temps de vous écrire deux
lignes. Le moment n'est pas venu de procéder à la signature définitive.
Ma conversation avec lord Palmerston ne me laisse aucun doute à cet
égard. _Le passé n'est pas suffisamment clos_. Mon courrier vous portera
demain l'explication.»
Il m'écrivit en effet le lendemain: «La conférence s'est réunie
avant-hier 23. Chékib-Effendi, en communiquant le _memorandum_ par
lequel la Porte a modifié, selon les principaux désirs du pacha,
son firman d'investiture de l'Égypte, a annoncé qu'il avait reçu les
pouvoirs nécessaires pour procéder à la signature définitive des deux
pièces parafées et restées en suspens depuis le 15 mars dernier. Il a
été convenu que lord Palmerston m'inviterait à me rendre chez lui lundi
24, m'instruirait de ce qui s'était passé la veille dans la conférence,
me demanderait si j'étais muni des pouvoirs nécessaires pour signer la
nouvelle convention générale, et que, si je ne les avais pas encore,
il me prierait de les demander au gouvernement du roi. Je me suis rendu
hier lundi chez lord Palmerston, qui m'a fait sa communication et sa
question; je lui ai répondu que le gouvernement du roi n'avait pas
dévié du terrain sur lequel il s'était placé le jour du parafe; il avait
subordonné sa signature au fait accompli de la clôture de la question
turco-égyptienne; si les derniers événements de Constantinople, lui
ai-je dit, vous paraissent constituer péremptoirement cette clôture, je
ne mets pas un moment en doute que mon gouvernement ne me munisse des
pouvoirs nécessaires pour signer définitivement la convention. Vous vous
rappelez, mylord, notre conversation dès le premier jour, à cette même
place: nous ne ferons rien _à cinq_, vous dis-je, avant d'avoir la
parfaite certitude que, ni diplomatiquement, ni matériellement, il n'y
a plus rien de possible _à quatre_, comme conséquence du traité de
juillet.--Je me rappelle ces mots, m'a répondu lord Palmerston; je
les ai approuvés alors, et je les approuve encore aujourd'hui. J'ai pu
faire, à l'empressement de quelques cours alliées, le sacrifice de ne
pas mettre plus en évidence mon opinion personnelle sur les motifs
qui me paraissaient encore militer en faveur de l'ajournement de la
signature définitive; mais aujourd'hui que je suis chargé de vous
demander si vous êtes prêt à signer, vous avez le droit de me poser de
nouveau la question que vous me fîtes dès le premier jour; vous avez le
droit de me demander si le traité du 15 juillet est éteint dans toutes
ses conséquences possibles; et bien que je le croie en effet éteint,
bien que je m'attende de jour en jour à recevoir la nouvelle que les
dernières concessions du divan ont été acceptées par le pacha, je
dois vous déclarer en homme d'honneur qu'un refus de Méhémet-Ali me
semblerait placer encore les puissances signataires du traité de juillet
dans la nécessité de faire quelque chose pour déterminer l'acceptation,
par le pacha, des conditions raisonnables que leur action à
Constantinople a contribué à lui assurer. Cela n'arrivera pas, je le
crois, j'en ai presque la conviction; mais il suffit d'une possibilité
pour que je me doive à moi-même de n'engager ni la responsabilité de
votre gouvernement vis-à-vis de ses chambres, ni la vôtre vis-à-vis de
lui, par une signature prématurément fondée sur une certitude qui n'est
pas encore assez complète. Vous vous êtes placé avec nous, depuis deux
mois, sur un terrain de loyauté parfaite; je vous devais en échange la
sincérité avec laquelle je viens de vous parler.
«Tout cela était dit d'un ton amical auquel j'ai cru devoir répondre
avec la même confiance: «Eh bien, mylord, ai-je dit, je croyais rentrer
chez moi pour demander au gouvernement du roi de me munir des pouvoirs
nécessaires à la signature de la nouvelle convention; je vais écrire au
contraire que le moment n'est pas venu d'y procéder. Mes instructions
ont toujours été péremptoires sur ce point: clôture, clôture définitive
du passé. Le passé n'est pas clos du moment où il reste l'ombre d'une
possibilité qu'il ne le soit pas pour vous.
«Je ne voulais cependant pas accepter sans réserve l'insinuation de lord
Palmerston sur la possibilité d'une nouvelle intervention à quatre dans
les différends de la Porte et du pacha; j'ai témoigné que je ne croyais
nullement qu'on pût amener les cabinets de Vienne et de Berlin à rentrer
ainsi dans une question mille fois épuisée pour eux.--«L'erreur des
cabinets de Vienne et de Berlin, m'a répondu lord Palmerston, a consisté
depuis deux mois à croire qu'on terminerait une question en la déclarant
terminée. De là ces pièces diplomatiques qui se sont succédé, et dont
chacune était toujours annoncée comme devant être la dernière. Je crois
en effet que nous sommes arrivés au dénoûment; mais je n'en ai pas la
certitude assez complète pour vous la faire partager en honneur, quand
cette certitude est la condition affectée par vous-même, et acceptée
par nous, à votre rentrée dans les conseils de l'Europe. Il suffit de
semaines, de jours, d'heures peut-être pour dissiper les derniers nuages
qui enveloppent encore la question. Un peu de patience, et elle est
vidée, complètement vidée. L'affaire ainsi faite sera mieux faite et
pour vous et pour nous.»
L'humeur des plénipotentiaires allemands fut extrême: «Ils fulminent, me
disait M. de Bourqueney, contre lord Palmerston, qui veut, disent-ils,
laisser la question ouverte à Londres, pour qu'elle ne soit pas fermée
à Constantinople et à Alexandrie. Ils ajoutent qu'il dispose par trop
légèrement de leurs cabinets, que jamais ils ne se prêteront à un acte
quelconque _à quatre_ le jour où nous aurons signé _à cinq_, et
qu'à supposer que lord Palmerston voulût les y inviter, sa démarche
échouerait complètement.» Leurs collègues à Paris me tenaient à moi le
même langage; ils ne comprenaient pas la conduite de lord Palmerston;
ils en cherchaient la cause et le but; le comte d'Appony y voyait un
accès de jalousie contre le prince de Metternich; le baron d'Arnim y
soupçonnait quelque secret dessein de tenir encore l'Orient en trouble
et l'Europe en alarme. Je les remerciai de leurs sentiments sans compter
sur leur efficacité: «Les Allemands, m'écrivait M. de Bourqueney,
parlent bien, mais ils agissent peu. M. de Bülow envoie à Berlin un
_memorandum_ dans lequel il établit que les puissances signataires du
traité de juillet sont dégagées de toutes les obligations qu'il leur
imposait; ce _memorandum_ était d'abord destiné à lord Palmerston; mais
M. de Bülow craint que le prince Esterhazy ne veuille pas le signer
avant d'avoir reçu des instructions de Vienne... Je ne me suis jamais
fait illusion sur la mollesse de ces courages... Je viens de lire une
dépêche du prince de Metternich qui contient bien l'ordre de pousser à
la signature immédiate des actes parafés le 15 mars dernier; mais tout
cela est faiblement exprimé, et je n'aime pas cette réserve «que le
refus de Méhémet-Ali constituerait un fait de nouvelle rébellion, et
conséquemment une nouvelle question européenne.»
La différence est grande entre les hommes politiques qui se sont formés
dans un régime de liberté, au milieu de ses exigences et de ses combats,
et ceux qui ont vécu loin de toute arène publique et lumineuse, dans
l'exercice d'un pouvoir exempt de contrôle et de responsabilité. Pour
suffire à leur tâche, ils ont besoin, les uns et les autres, d'une
réelle supériorité; la vie politique est difficile, même dans les
cours, et le pouvoir silencieux n'est pas dispensé d'être habile. Mais
contraints à la prévoyance et à la lutte, les chefs d'un gouvernement
libre apprennent à voir les choses comme elles sont en effet, soit
qu'elles leur plaisent ou leur déplaisent, à se rendre un compte exact
des conditions du succès et à accepter fermement les épreuves qu'ils
ont à traverser. Les illusions ne leur sont guère possibles, et ils
ne peuvent guère se flatter plus qu'ils ne sont flattés. Dispensés au
contraire de prouver chaque jour à des spectateurs rigoureux qu'ils ont
raison, et de vaincre à chaque pas d'ardents adversaires, les ministres
du pouvoir absolu sont plus complaisants pour eux-mêmes, accueillent
plus facilement tantôt l'espérance, tantôt la crainte, et supportent
plus impatiemment les difficultés et les mécomptes. Le gouvernement
libre forme des moeurs viriles et des esprits difficiles pour eux-mêmes
comme pour les autres; il lui faut absolument des hommes. Le
pouvoir absolu admet et suscite bien plus de légèreté, de caprice,
d'inconséquence, de faiblesse, et les plus éminents y conservent de
grands restes des dispositions des enfants.
Quoique je fusse très-persuadé du bon vouloir du prince de Metternich
dans la question égyptienne et de l'importance de ce qu'il avait fait
pour en presser la conclusion, je ne comptais guère plus que M. de
Bourqueney sur son énergique résistance à une volonté bien arrêtée du
cabinet anglais, et j'invitai notre chargé d'affaires à remercier de ma
part lord Palmerston de la franchise de sa dernière déclaration, tout
en m'étonnant de son obstination à maintenir le traité du 15 juillet en
vigueur contre le gré formel de ses principaux alliés. Je pris en même
temps soin de dire au chargé d'affaires d'Angleterre: «Je constate avec
vous que ce n'est pas le gouvernement français qui retarde la signature
de la nouvelle convention; c'est le cabinet britannique, par l'organe
de lord Palmerston.» M. Bulwer rendit compte à son chef de cette
parole: «Lord Palmerston, m'écrivit M. de Bourqueney, en a témoigné une
véritable peine; il dit qu'on le désigne à l'Europe comme un obstacle à
la réconciliation générale lorsque, lui, il s'est toujours montré prêt
à transformer son parafe en signature, et qu'il n'a fait que m'exprimer
des scrupules honnêtes en se plaçant à notre propre point de vue. Il ne
tiendrait qu'à moi, ajoutait M. de Bourqueney, de soutenir avec avantage
la lutte sur les faits; mais où nous mènerait une pareille controverse?
Laissons les petites récriminations. Lord Palmerston doit répondre à
M. Bulwer pour dégager, dit-il, sa propre responsabilité.» Cet incident
donna lieu en effet, de la part de lord Palmerston, à des explications
longues et subtiles que je m'empressai de laisser tomber.
Je portai sur un autre point ma sollicitude. J'écrivis au comte de
Rohan-Chabot, en mission extraordinaire à Alexandrie: «Ce n'est pas sans
inquiétude que je vois le vice-roi s'écarter du ton de soumission qu'il
avait pris envers la Porte, et tenir un langage qui le présente
en quelque sorte comme traitant, avec elle, d'égal à égal. C'est
précisément cette apparence qu'il devrait, dans son propre intérêt,
mettre le plus grand soin à éviter. Elle a été la cause ou le prétexte
de l'alliance formée contre lui le 15 juillet, alliance qui a paru au
moment de se dissoudre le jour où il a déclaré qu'il se soumettait aux
ordres du sultan. S'il y a un moyen de la faire revivre, ou, pour mieux
dire d'en prolonger l'existence (car elle existe encore en ce moment,
bien que plusieurs États qui en ont fait partie aient évidemment le plus
grand désir de s'en dégager), c'est certainement que Méhémet-Ali affecte
de nouveau des prétentions d'indépendance par rapport à son souverain.
Rien ne servirait mieux les vues des gouvernements qui, moins bien
disposés pour lui ou pour la France, travaillent en secret à retarder
le moment où la rentrée du gouvernement du roi dans les conseils de
l'Europe proclamera hautement que le traité du 15 juillet n'existe plus.
La signature de l'acte destiné à replacer les relations des puissances
sur le pied où elles étaient, il y a un an, se trouve encore ajournée,
et le motif de cet ajournement est précisément la crainte de la
résistance de Méhémet-Ali aux volontés de la Porte et des complications
qui pourraient en résulter. Il faut que le vice-roi, dans son propre et
pressant intérêt, ôte toute cause ou tout prétexte à ces craintes vraies
ou simulées; et le seul moyen d'y parvenir, c'est qu'il se déclare
pleinement satisfait du _memorandum_ de la Porte. Ce _memorandum_ lui
accorde ses demandes les plus importantes, les seules essentielles.
Il obtient l'hérédité réelle, la nomination aux grades dans l'armée
égyptienne, la substitution d'un tribut fixe à un tribut proportionnel.
La somme de ce tribut n'est pas encore fixée, il est vrai; Méhémet-Ali
craint qu'elle ne le soit pas dans la proportion qu'il juge seule
admissible; mais il n'y a encore rien de décidé à ce sujet; c'est un
point à régler entre le sultan et le pacha, et ce dernier vous a indiqué
lui-même un moyen de transaction qui n'est probablement pas le seul.
La voie des représentations lui reste ouverte; il peut compter sur le
bénéfice des circonstances, sur le besoin qu'aura la Porte de se ménager
son appui. Ce qu'il doit éviter, c'est de prononcer d'avance un refus
absolu qui, le constituant en état de révolte, ferait, de cette question
toute intérieure, une question de politique générale, rendrait force
au traité de juillet au moment où il va expirer, et obligerait les
puissances à s'immiscer dans des détails qu'elles se sont elles-mêmes
reconnues inhabiles à régler. Il importe à Méhémet-Ali plus qu'à
personne que la situation exceptionnelle, créée par ce traité, ne
se prolonge pas, et que chacun des États qui l'ont signé reprenne sa
position particulière et sa liberté d'action. Il doit donc se garder
soigneusement de tout ce qui pourrait contrarier ce résultat, et je
ne puis vous trop recommander de lui faire entendre, dans ce sens, les
conseils les plus pressants.»
Méhémet-Ali était l'un de ces grands ambitieux tour à tour chimériques
et sensés, opiniâtres et fatalistes, qui poussent leur fortune au delà
de toute mesure, mais qui, à la veille de la ruine, acceptent tout d'un
coup les nécessités qu'ils n'ont pas su pressentir. Le comte de Chabot
m'écrivit le 12 juin: «Le bateau à vapeur russe _Saleck_ est arrivé
à Alexandrie le 7 au soir, ayant à bord un envoyé de la Porte,
Kiamil-Effendi, chargé de remettre à Saïd-Muhib-Effendi le nouveau
hatti-shériff d'investiture, une lettre du grand vizir à Méhémet-Ali,
et le firman spécial qui porte le tribut à 80,000 bourses, à dater du
commencement de l'année. Le 8, Saïd-Muhib-Effendi et le nouvel envoyé se
sont rendus auprès du vice-roi pour lui communiquer ces pièces et
sont restés, pendant la journée, en conférence avec lui. Méhémet-Ali
a déclaré, dans cette entrevue, que les ressources de l'Égypte ne lui
permettaient pas de mettre à la disposition du sultan une somme annuelle
aussi élevée que 80,000 bourses, et il a décidé Saïd-Muhib-Effendi
à reprendre le firman qui règle le tribut; mais il a dit qu'il n'en
considérait pas moins la question générale comme terminée, et que le
hatti-shériff d'investiture serait lu solennellement, avec tout le
cérémonial d'usage. Le 10 au matin, en effet, le vice-roi, entouré des
principaux dignitaires de l'Égypte, a reçu les deux envoyés ottomans
dans la grande salle de son palais. Saïd-Muhib-Effendi lui ayant
présenté le hatti-shériff, Méhémet-Ali l'a porté sur ses lèvres et sur
son front, et Sami-Bey en ayant fait, à haute voix, la lecture, le
pacha s'est revêtu de la décoration envoyée par le sultan. Des salves de
toutes les batteries des forts et de l'escadre, un pavoisement
général et d'autres démonstrations publiques ont signalé à la ville la
promulgation solennelle du décret impérial.»
Je transmis sur-le-champ, par le télégraphe, cette nouvelle au baron de
Bourqueney.
Elle arriva à Londres au milieu de la crise universelle flagrante. Le 5
juin, sur une motion de sir Robert Peel, la chambre des communes avait
déclaré, à une voix de majorité, que le cabinet whig n'avait plus sa
confiance. Le 23 juin, le parlement avait été dissous. Les élections,
presque partout accomplies, assuraient aux torys une forte majorité.
M. de Bourqueney m'écrivit le 29 juin: «J'ai mis, vous le savez,
une extrême réserve dans mes prédictions; je redoutais jusqu'à la
responsabilité de mes propres impressions lorsque je craignais leur
influence sur nos grandes affaires diplomatiques; aujourd'hui, je crois
pouvoir sans témérité vous donner le sort du cabinet actuel comme jugé
dans la nouvelle chambre. Mais sa retraite précédera-t-elle la réunion
du Parlement? J'entends les torys affirmer que sir Robert Peel ne
consentira pas à former le nouveau cabinet avant cette époque. J'ai
besoin de savoir le plus tôt possible si cette situation intérieure
doit influer sur ma conduite diplomatique. Je ne me dissimule pas la
difficulté d'ajourner toute conclusion de notre part pendant les sept
ou huit semaines que peut encore vivre le cabinet actuel. La Prusse
et l'Autriche ne nous serviraient pas dans ce système, et il faudrait
aviser au moyen de le leur faire accepter. Vous m'avez écrit, il y a
six semaines, que vous ne vouliez pas signer avec des moribonds. Je vous
répondis alors que la maladie pouvait être assez longue pour nous causer
des embarras. Aujourd'hui nous en connaissons le terme. Décidez.»
Je lui mandai sur-le-champ par le télégraphe: «Ne faites rien pour
ajourner la signature des actes parafés, et signez la nouvelle
convention générale dès qu'on vous le demandera après avoir signé le
protocole de clôture de la question égyptienne.»
«--Votre dépêche télégraphique d'hier, me répondit M. de Bourqueney,
lève toute incertitude. Je ne créerai aucun délai. Je n'en laisserai
même pas créer que je puisse empêcher. Aujourd'hui, j'ai eu occasion de
voir lord Palmerston pour une autre affaire; j'ai profité de ma visite
pour lui faire lire la dépêche d'Alexandrie. Il sait maintenant que
tout est fini; mais, ne fût-ce que pour la justification de ses derniers
délais, il attendra que la nouvelle lui arrive à lui-même, complète
et régulière. Il a voulu du reste être aimable ce matin, car sans me
préciser ce qu'il attendait exactement pour la signature définitive,
mais raisonnant comme si nous y étions arrivés, il m'a dit: «Croyez que
ce sera un bien beau jour pour moi que celui où je mettrai les dernières
lettres de mon nom à la suite de la première, sur notre convention
générale.»
Huit jours après, le 10 juillet, M. de Bourqueney m'écrivit: «Je
monte en voiture pour Windsor où la reine vient de m'inviter fort
gracieusement à passer quarante-huit heures. Le courrier autrichien est
arrivé ce matin, porteur de dépêches officielles de Constantinople, du
22 juin. C'est probablement moi qui vais l'annoncer à Windsor, à lord
Palmerston. Nous signerons sans aucun doute dans le cours de la semaine
prochaine.»
Le courrier autrichien apportait en effet à lord Palmerston cette
laconique dépêche de lord Ponsonby, en date du 21 juin: «Avant que ceci
arrive à Londres, Votre Seigneurie aura, depuis longtemps sans doute,
appris d'Alexandrie que Méhémet-Ali a accepté le firman. Je crois devoir
cependant vous envoyer ci-incluse la dépêche que je viens de recevoir
d'Égypte et qui annonce cette satisfaisante nouvelle.»
Cinq jours auparavant, le 16 juin, lord Ponsonby avait écrit à lord
Palmerston: «Le bateau français arrivé le 14 a apporté des lettres qui
disent que l'intention de Méhémet-Ali est de refuser le nouveau firman.
Une de ces lettres vient d'une personne bien connue comme ayant les
meilleures informations à Alexandrie. Quand ces lettres ont été écrites,
Méhémet-Ali n'avait pas encore reçu le firman; mais il en connaissait
le contenu. Il pourra modifier ses vues avant de répondre. Il peut avoir
des raisons d'exprimer l'intention de refuser. Il fera probablement
quelque chose pour gagner du temps. Je pense, comme je l'ai toujours
pensé, qu'il n'exécutera point les mesures ordonnées par le sultan,
d'après l'avis des grandes puissances.»
Peu importait cette fois l'avis de lord Ponsonby. Lord Palmerston envoya
sur-le-champ à Londres l'ordre d'accomplir toutes les formalités de
chancellerie nécessaires à la signature des actes parafés le 15
mai précédent; et le 13 juillet, M. de Bourqueney m'écrivit: «Les
plénipotentiaires des six cours ont été convoqués aujourd'hui au
_Foreign-Office_. Les plénipotentiaires des cours d'Autriche, de la
Grande-Bretagne, de Prusse, de Russie et de la Porte ottomane, ont
d'abord apposé leur signature au protocole de clôture de la question
égyptienne, qui a reçu la date du 10 juillet, jour de l'arrivée, par
Constantinople, de la nouvelle que Méhémet-Ali avait accepté le nouveau
firman du sultan. La convention générale sur la clôture des détroits a
été signée ensuite de nous tous, dans l'ordre des puissances, sous la
date du 13 juillet 1841. Le délai pour l'échange des ratifications a été
fixé à deux mois[13].»
[Note 13: _Pièces historiques nº_ I.]
La question d'Égypte était vidée. Question élevée, en 1840, fort
au-dessus de son importance réelle, et dans laquelle, mal instruits des
faits, nous nous étions engagés bien plus avant que ne le comportait la
force du pacha et que ne l'exigeait l'intérêt français. Je résume les
résultats de la solution qu'elle reçut en 1841 par la négociation que je
viens de retracer et la convention qui la termina.
La paix européenne fut maintenue; et au sein de la paix, les armements
de précaution, faits par la France en 1840, furent maintenus aussi; les
fortifications de Paris s'élevèrent; le gouvernement français s'établit
dans l'isolement qu'on lui avait fait en ne tenant pas assez de compte
de sa présence et de son avis. L'Europe sentit le poids du vide que
faisait dans ses conseils la France absente, et se montra empressée
de l'y rappeler. La France n'y rentra que lorsque l'Europe vint le lui
demander, après avoir fait faire par la Porte les concessions réclamées
par le pacha, et en déclarant que le traité du 15 juillet 1840 était
éteint complètement et sans retour.
Méhémet-Ali, chassé de Syrie, menacé en Égypte même, y fut établi
héréditairement et à des conditions équitables; non à cause de sa
propre force, mais par considération pour la France, et parce que les
puissances signataires du traité du 15 juillet ne voulurent pas courir
le risque, soit de se désunir, soit de voir naître des complications
nouvelles.
Par la convention du 13 juillet 1841, la Porte fut soustraite à la
protection exclusive de la Russie, et placée dans la sphère des intérêts
généraux et des délibérations communes de l'Europe.
Par ces résultats, l'échec de la France, fruit de son erreur dans cette
question, était limité et arrêté; elle avait repris sa position en
Europe et assuré en Égypte celle de son client. On avait fait et obtenu,
en finissant, ce qu'on aurait dû faire et pu obtenir en commençant.
C'était tout le succès que comportait la situation qui m'avait été
léguée en 1840. Je ne me dissimulais point que ce succès ne suffirait
pas à satisfaire le sentiment national jeté hors de la vérité et du
bon sens. Je prévoyais que la convention du 13 juillet 1841 et la
négociation qui l'avait amenée seraient l'objet de vives attaques. Mais,
après ce que j'avais vu et appris pendant mon ambassade en Angleterre,
j'étais rentré dans les affaires, bien résolu à ne jamais asservir,
aux fantaisies et aux méprises du jour, la politique extérieure de la
France. Quelques semaines après la clôture de la question égyptienne,
et à propos d'ouvertures vagues qui nous étaient faites sur les affaires
d'Orient en général, j'écrivis au comte de Sainte-Aulaire que le
roi, sur ma proposition, venait de nommer son ambassadeur à Londres:
«N'éludons rien et ne cherchons rien. C'est notre coutume d'être
confiants, avantageux, pressés. Nous nous enivrons de nos désirs
comme s'ils étaient toujours notre droit et notre pouvoir; nous aimons
l'apparence presque plus que la réalité. Je suis convaincu que,
pour rétablir et étendre notre influence en Europe, c'est la méthode
contraire qu'il faut suivre. Partout et en toute occasion je suis décidé
à sacrifier le bruit au fait, l'apparence à la réalité, le premier
moment au dernier. Nous y risquerons moi
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