Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée
by Johann David Wyss · French · Gutenberg #18152 · 852,508 chars · public domain (US)
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Title: Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée
Author: Johann David Wyss
Translator: Isabelle de Montolieu
Release date: April 11, 2006 [eBook #18152]
Language: French
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Johann David WYSS
LE ROBINSON SUISSE
ou Histoire d'une famille suisse naufragée
(1812--édition: 1870)
Table des matières
_Note sur l'auteur_.
_Préface_.
TOME I.
CHAPITRE I Tempête.--Naufrage.--Corsets natatoires.--Bateau de cuves.
CHAPITRE II Chargement du radeau.--Personnel de la
famille.--Débarquement--Premières dispositions.--Le homard.--Le
sel.--Excursions de Fritz.--L'agouti.--La nuit à terre.
CHAPITRE III Voyage de découverte.--Les noix de coco.--Les
calebassiers.--La canne à sucre.--Les singes.
CHAPITRE IV Retour.--Capture d'un singe.--Alarme nocturne.--Les chacals.
CHAPITRE V Voyage au navire.--Commencement du pillage.
CHAPITRE VI Le troupeau à la nage.--Le requin.--Second débarquement.
CHAPITRE VII Récit de ma femme.--Colliers des chiens--L'outarde.--Les
oeufs de tortue.--Les arbres gigantesques.
CHAPITRE VIII Le pont.
CHAPITRE IX Départ.--Nouvelle demeure.--Le porc-épic.--Le chat sauvage.
CHAPITRE X Premier établissement.--Le flamant,--L'échelle de bambou.
CHAPITRE XI Construction du château aérien.--Première nuit sur
l'arbre.--Le dimanche.--Les ortolans.
CHAPITRE XII La promenade.--Nouvelles découvertes.--Dénomination de
divers lieux.--La pomme de terre.--La cochenille.
CHAPITRE XIII La claie.--La poudre à canon.--Visite à Zelt-Heim. Le
kanguroo.--La mascarade.
CHAPITRE XIV Second voyage au vaisseau.--Pillage général.--La
tortue.--Le manioc.
CHAPITRE XV Voyage au vaisseau.--Les pingouins.--Le manioc et sa
préparation.--La cassave.
CHAPITRE XVI La pinasse.--La machine infernale.--Le jardin potager.
CHAPITRE XVII Encore un dimanche.--Le _lazo_.--Excursion au bois des
Calebassiers.--Le crabe de terre.--L'iguane.
CHAPITRE XVIII Nouvelle excursion.--Le coq de bruyère.--L'arbre à
cire.--La colonie d'oiseaux.--Le caoutchouc.--Le sagoutier.
CHAPITRE XIX Les bougies.--Le beurre.--Embellissement de Zelt-Heim.
Dernier voyage au vaisseau.--L'arsenal.
CHAPITRE XX Voyage dans l'intérieur.--Le vin de palmier.--Fuite de
l'âne.--Les buffles.
CHAPITRE XXI Le jeune chacal.--L'aigle du Malabar.--Le vermicelle.
CHAPITRE XXII Les greffes.--La ruche.--Les abeilles.
CHAPITRE XXIII L'escalier.--Éducation du buffle, du singe, de
l'aigle.--Canal de bambous.
CHAPITRE XXIV L'onagre.--Le phormium tenax.--Les pluies.
CHAPITRE XXV La grotte à sel.--Habitation d'hiver.--Les harengs.--Les
chiens marins.
CHAPITRE XXVI Le plâtre.--Les saumons.--Les esturgeons.--Le caviar.--Le
coton.
CHAPITRE XXVII La maison de campagne.--Les fraises--L'ornithorynque.
CHAPITRE XXVIII La pirogue.--Travaux à la grotte.
CHAPITRE XXIX Anniversaire de la délivrance.--Exercices
gymnastiques.--Distribution des prix.
CHAPITRE XXX L'anis.--Le ginseng.
CHAPITRE XXXI Gluau.--Grande chasse aux singes.--Les pigeons des
Moluques.
CHAPITRE XXXII Le pigeonnier.
CHAPITRE XXXIII Aventure de Jack.
TOME II.
CHAPITRE I Second hiver.
CHAPITRE II Première sortie après les pluies.--La baleine.--Le corail.
CHAPITRE III Dépècement de la baleine.
CHAPITRE IV L'huile de baleine.--Visite à la métairie.--La tortue
géante.
CHAPITRE V Le métier à tisser.--Les vitres.--Les paniers.--Le
palanquin.--Aventure d'Ernest.--Le boa.
CHAPITRE VI Mort de l'âne et du boa.--Entretien sur les serpents
venimeux.
CHAPITRE VII Le boa empaillé.--La terre à foulon.--La grotte de cristal.
CHAPITRE VIII Voyage à l'écluse.--Le cabiai.--L'ondatra.--La civette et
le musc.--La cannelle.
CHAPITRE IX Le champ de cannes à sucre.--Les pécaris.--Le rôti de
Taïti.--Le ravensara.--Le bambou.
CHAPITRE X Arrivée à l'écluse.--Excursion dans la savane.
L'autruche.--La tortue de terre.
CHAPITRE XI La prairie.--Terreur d'Ernest.--Combat contre les ours.--La
terre de porcelaine.--Le condor et l'urubu.
CHAPITRE XII Préparation de la chair de l'ours.--Le poivre.--Excursion
dans la savane.--Le lapin angora.--L'antilope royale.--L'oiseau aux
abeilles et le verre fossile.
CHAPITRE XIII Capture d'une autruche.--La vanille.--L'euphorbe et les
oeufs d'autruche.
CHAPITRE XIV Éducation de l'autruche.--L'hydromel.--La tannerie et la
chapellerie.
CHAPITRE XV La poterie.--Construction du caïak.--La gelée d'algues
marines.--La garenne.
CHAPITRE XVI Le moulin à gruau.--Le caïak.--La vache marine.
CHAPITRE XVII L'orage.--Les clous de girofle.--Le pont-levis.--Le
lèche-sel.--Le pemmikan.--Les pigeons messagers.--L'hyène.
CHAPITRE XVIII Retour du pigeon messager.--La chasse aux cygnes.--Le
héron et le tapir.--La grue.--Le moenura superba.--Grande déroute des
singes.--Ravage des éléphants à Zuckertop.--Arrivée à l'Écluse.
CHAPITRE XIX Le cacao.--Les bananes.--La poule
sultane.--L'hippopotame.--Le thé et le câprier.--La grenouille
géante.--Terreur de Jack.--L'édifice de Falken-Horst.--Le corps de garde
dans l'île aux Requins.
CHAPITRE XX Coup d'oeil général sur la colonie et ses dépendances.--La
basse-cour.--Les arbres et le bétail.--Les machines et les magasins.
CHAPITRE XXI Nouvelles découvertes à l'occident.--Heureuse expédition de
Fritz.--Les dents de veau marin.--La baie des Perles.--La loutre de
mer.--L'albatros.--Retour à Felsen-Heim.
CHAPITRE XXII Les nids d'hirondelles.--Les perles fausses.--La pêche des
perles.--Le sanglier d'Afrique.--Danger de Jack.--La truffe.
CHAPITRE XXIII Visite au sanglier.--Le coton de Nankin.--Le lion.--Mort
de Bill.--Un nouvel hiver.
CHAPITRE XXIV Le navire européen.--Le mécanicien et sa
famille.--Préparatifs de retour en Europe.--Séparation.--Conclusion.
_Note sur l'auteur_
_Johann David Wyss est né à Berne en 1743. Pasteur à la collégiale de
Berne, il est l'auteur du_ Robinson Suisse, _l'un des plus célèbres
romans écrits à l'imitation du_ Robinson Crusoé _de Daniel Defoe._
_Johann David Wyss conçut cette histoire pour la raconter à ses enfants.
À la différence de Daniel Defoe, le naufragé de Wyss n'est pas jeté seul
sur une île déserte: il parvient à sauver sa famille du naufrage. Ce
sera alors l'occasion pour le père de prodiguer à ses enfants de sages
conseils._
Le Robinson Suisse _fut publié par le fils de Wyss, Johann Rudolph,
professeur de philosophie à l'Académie de Berne. L'ouvrage fut traduit
en français, en 1824, par la baronne de Montolieu._
_Préface_
_Moins populaire que le livre de Daniel De Foe, parce qu'il n'a pas
servi à l'amusement et à l'instruction d'un aussi grand nombre de
générations, le_ Robinson suisse _est destiné à prendre place à côté du_
Robinson anglais _lorsqu'il sera mieux connu, et que la haute idée
morale qui s'y trouve si dramatiquement développée aura été plus
sérieusement et plus fréquemment appréciée._
_Daniel De Foe n'a mis en scène qu'un homme isolé, sans expérience et
sans connaissance du monde, tandis que Wyss a raconté les travaux, les
efforts de toute une famille, pour se créer des moyens d'existence avec
les ressources de la nature et celles que donnent au chef de cette
famille les lumières de la civilisation. Les personnages eux-mêmes
intéressent davantage les jeunes lecteurs auxquels ce livre est destiné.
Ce sont, comme eux, des enfants de différents âges et de caractères
variés, qui, par leurs dialogues naïfs, rompent agréablement la
monotonie du récit individuel, défaut que l'admirable talent de l'auteur
anglais n'a pas toujours pu éviter. Le style de Wyss, dans sa simplicité
et dans la puérilité apparente des détails, est merveilleusement
approprié à l'esprit de ses lecteurs; un enfant, dans ses premières
compositions, ne penserait pas autrement. Prier Dieu, s'occuper des
repas que la prévoyance de ses parents lui a préparés, se livrer à des
amusements variés, n'est-ce pas tout l'emploi du temps de l'enfance?
C'est là, n'en doutons pas, une des principales causes du vif plaisir
que procure la lecture du Robinson suisse, même à des hommes faits qui
ne s'en sont jamais rendu raison._
_Il est cependant un reproche qu'on peut adresser à Wyss, et que ne
mérite pas son devancier. Robinson, dans son île, ne trouve que les
animaux et les plantes qui peuvent naturellement s'y rencontrer d'après
sa position géographique. Wyss, au contraire, a réuni dans l'île du
naufragé suisse tous les animaux, tous les arbres, toutes les richesses
végétales et minérales que la nature a répandues avec profusion dans les
délicieuses îles de l'océan Pacifique; et cependant chaque contrée a sa
part dans cette admirable distribution des faveurs de la Providence: les
plantes, les animaux de la Nouvelle-Hollande ne sont pas ceux de la
Nouvelle-Zélande et de Taïti. Le but de l'auteur a été de faire passer
sous nos yeux, dans un cadre de peu d'étendue, les productions propres à
tous les pays avec lesquels nous sommes peu familiarisés, ce qui excuse
en quelque sorte cette réunion sur un seul point de l'Océan de tout ce
qui ne se rencontre que dans une multitude d'îles diverses._
_Les descriptions n'ont pas toujours l'exactitude réclamée par les
naturalistes; dans quelques circonstances, la vérité a été sacrifiée à
l'intérêt. C'est pour ne pas nuire à cet intérêt que nous n'avons rien
changé aux descriptions, quoiqu'il nous eût été facile de les
rectifier._
_Mais combien ces taches ne sont-elles pas effacées par les leçons
admirables de résignation, de courage et de ferme persévérance qu'on y
trouve à chaque page! Vouloir, c'est pouvoir, a-t-on dit; jamais cette
maxime n'avait été développée sous une forme plus heureuse et plus
dramatique. Robinson avait déjà montré, il est vrai, comment on parvient
à pourvoir aux premiers besoins de la vie solitaire. Ici, dès les
premiers pas, ces cruelles nécessités n'existent plus; ce sont les
jouissances de la vie sociale qu'il faut satisfaire et les persévérants
efforts des naufragés pour arriver à ce but obtiennent un tel succès,
qu'ils parviennent même à se créer un musée._
_Comme dans son modèle, à chaque page Wyss a semé les enseignements
sublimes de la morale évangélique; tout est rapporté par lui à l'auteur
de toutes choses, et l'orgueil humain est constamment abaissé devant la
grandeur et la bonté de Dieu. L'ouvrage a été écrit par un auteur
protestant, mais avec une telle mesure, qu'il a suffi de quelques
légères corrections pour le rendre tout à fait propre à des lecteurs
catholiques._
_Wyss a cru devoir se dispenser d'entrer dans des détails d'avant-scène;
l'action commence au moment même du naufrage, et, semblable à un auteur
dramatique, il ne nous fait connaître les acteurs que par leur langage
et leurs actions. Ainsi que lui, nous renvoyons à la narration le
lecteur, qui sera bientôt familiarisé avec les personnages._
_Friedrich Muller._
TOME I
CHAPITRE I
Tempête.--Naufrage.--Corsets natatoires.--Bateau de cuves.
La tempête durait depuis six mortels jours, et, le septième, sa
violence, au lieu de diminuer, semblait augmenter encore. Elle nous
avait jetés vers le S.-O., si loin de notre route, que personne ne
savait où nous nous trouvions. Les passagers, les matelots, les
officiers étaient sans courage et sans force; les mâts, brisés, étaient
tombés par-dessus le bord; le vaisseau, désemparé, ne manoeuvrait plus,
et les vagues irritées le poussaient ça et là. Les matelots se
répandaient en longues prières et offraient au Ciel des voeux ardents;
tout le monde était du reste dans la consternation, et ne s'occupait que
des moyens de sauver ses jours.
«Enfants, dis-je à mes quatre fils effrayés et en pleurs, Dieu peut nous
empêcher de périr s'il le veut; autrement soumettons-nous à sa volonté;
car nous nous reverrons dans le ciel, où nous ne serons plus jamais
séparés.»
Cependant ma courageuse femme essuyait une larme, et, plus tranquille
que les enfants, qui se pressaient autour d'elle, elle s'efforçait de
les rassurer, tandis que mon coeur, à moi, se brisait à l'idée du danger
qui menaçait ces êtres bien-aimés. Nous tombâmes enfin tous à genoux, et
les paroles échappées à mes enfants me prouvèrent qu'ils savaient aussi
prier, et puiser le courage dans leurs prières. Je remarquai que Fritz
demandait au Seigneur de sauver les jours de ses chers parents et de ses
frères, sans parler de lui-même.
Cette occupation nous fit oublier pendant quelque temps le danger qui
nous menaçait, et je sentis mon coeur se rassurer un peu à la vue de
toutes ces petites têtes religieusement inclinées. Soudain nous
entendîmes, au milieu du bruit des vagues, une voix crier: «Terre!
terre!» et au même instant nous éprouvâmes un choc si violent, que nous
en fûmes tous renversés, et que nous crûmes le navire en pièces; un
craquement se fit entendre; nous avions touché. Aussitôt une voix que je
reconnus pour celle du capitaine cria: «Nous sommes perdus! Mettez les
chaloupes en mer!» Mon coeur frémit à ces funestes mots: Nous sommes
perdus! Je résolus cependant de monter sur le pont, pour voir si nous
n'avions plus rien à espérer. À peine y mettais-je le pied qu'une énorme
vague le balaya et me renversa sans connaissance contre le mât. Lorsque
je revins à moi, je vis le dernier de nos matelots sauter dans la
chaloupe, et les embarcations les plus légères, pleines de monde,
s'éloigner du navire. Je criai, je les suppliai de me recevoir, moi et
les miens.... Le mugissement de la tempête les empêcha d'entendre ma
voix, ou la fureur des vagues de venir nous chercher. Au milieu de mon
désespoir, je remarquai cependant avec un sentiment de bonheur que l'eau
ne pouvait atteindre jusqu'à la cabine que mes bien-aimés occupaient
au-dessous de la chambre du capitaine; et, en regardant bien
attentivement vers le S., je crus apercevoir par intervalles une terre
qui, malgré son aspect sauvage, devint l'objet de tous mes voeux.
Je me hâtai donc de retourner vers ma famille; et, affectant un air de
sécurité, j'annonçai que l'eau ne pouvait nous atteindre, et qu'au jour
nous trouverions sans doute un moyen de gagner la terre. Cette nouvelle
fut pour mes enfants un baume consolateur, et ils se tranquillisèrent
bien vite. Ma femme, plus habituée à pénétrer ma pensée, ne prit pas le
change; un signe de ma part lui avait fait comprendre notre abandon.
Mais je sentis mon courage renaître en voyant que sa confiance en Dieu
n'était point ébranlée; elle nous engagea à prendre quelque nourriture.
Nous y consentîmes volontiers; et après ce petit repas les enfants
s'endormirent, excepté Fritz, qui vint à moi et me dit: «J'ai pensé, mon
père, que nous devrions faire, pour ma mère et mes frères, des corsets
natatoires qui pussent les soutenir sur l'eau, et dont vous et moi
n'avons nul besoin, car nous pouvons nager aisément jusqu'à la côte.»
J'approuvai cette idée, et résolus de la mettre à profit. Nous
cherchâmes partout dans la chambre de petits barils et des vases
capables de soutenir le corps d'un homme. Nous les attachâmes ensuite
solidement deux à deux, et nous les passâmes sous les bras de chacun de
nous; puis nous étant munis de couteaux, de ficelles, de briquets et
d'autres ustensiles de première nécessité, nous passâmes le reste de la
nuit dans l'angoisse, craignant de voir le vaisseau s'entr'ouvrir à
chaque instant. Fritz, cependant, s'endormit épuisé de fatigue.
L'aurore vint enfin nous rassurer un peu, en ramenant le calme sur les
flots; je consolai mes enfants, épouvantés de leur abandon, et je les
engageai à se mettre à la besogne pour tâcher de se sauver eux-mêmes.
Nous nous dispersâmes alors dans le navire pour chercher ce que nous
trouverions de plus utile. Fritz apporta deux fusils, de la poudre, du
plomb et des balles; Ernest, des clous, des tenailles et des outils de
charpentier; le petit Franz, une ligne et des hameçons. Je les félicitai
tous trois de leur découverte.» Mais, dis-je à Jack, qui m'avait amené
deux énormes dogues, quant à toi, que veux-tu que nous fassions de ta
trouvaille?
--Bon, répondit-il, nous les ferons chasser quand nous serons à terre.
--Et comment y aller, petit étourdi? lui dis-je.
--Comment aller à terre? Dans des cuves, comme je le faisais sur l'étang
à notre campagne.»
Cette idée fut pour moi un trait de lumière, je descendis dans la cale
où j'avais vu des tonneaux; et, avec l'aide de mes fils, je les amenai
sur le pont, quoiqu'ils fussent à demi submergés. Alors nous commençâmes
avec le marteau, la scie, la hache et tous les instruments dont nous
pouvions disposer, à les couper en deux, et je ne m'arrêtai que quand
nous eûmes obtenu huit cuves de grandeur à peu près égale. Nous les
regardions avec orgueil; ma femme seule ne partageait pas notre
enthousiasme.
«Jamais, dit-elle, je ne consentirai à monter là dedans pour me risquer
sur l'eau.
--Ne sois pas si prompte, chère femme, lui dis-je, et attends, pour
juger mon ouvrage, qu'il soit achevé.»
Je pris alors une planche longue et flexible, sur laquelle j'assujettis
mes huit cuves; deux autres planches furent jointes à la première, et,
après des fatigues inouïes, je parvins à obtenir une sorte de bateau
étroit et divisé en huit compartiments, dont la quille était formée par
le simple prolongement des planches qui avaient servi à lier les cuves
entre elles. J'avais ainsi une embarcation capable de nous porter sur
une mer tranquille et pour une courte traversée; mais cette
construction, toute frêle qu'elle était, se trouvait encore d'un poids
trop au-dessus de nos forces pour que nous pussions la mettre à flot. Je
demandai alors un cric, et, Fritz en ayant trouvé un, je l'appliquai à
une des extrémités de mon canot, que je commençai à soulever, tandis que
mes fils glissaient des rouleaux par-dessous. Mes enfants, Ernest
surtout, étaient dans l'admiration en voyant les effets puissants de
cette simple machine, dont je leur expliquai le mécanisme sans
discontinuer mon ouvrage. Jack, l'étourdi, remarqua pourtant que le cric
allait bien lentement.
«Mieux vaut lentement que pas du tout,» répondis-je.
Notre embarcation toucha enfin le bord et descendit dans l'eau, retenue
près du navire par des câbles; mais elle tourna soudain et pencha
tellement de côté que pas un de nous ne fut assez hardi pour y
descendre.
Je me désespérais, quand il me vint à l'esprit que le lest seul
manquait; je me hâtai de jeter au fond des cuves tous les objets pesants
que le hasard plaça sous ma main, et, peu à peu, en effet, le bateau se
redressa et se maintint en équilibre. Mes fils alors poussèrent des cris
de joie, et se disputèrent à qui descendrait le premier. Craignant que
leurs mouvements ne vinssent à déplacer le lest qui maintenait le
radeau, je voulus y suppléer en établissant aux deux extrémités un
balancier pareil à celui que je me souvenais d'avoir vu employer par
quelques peuplades sauvages; je choisis à cet effet deux morceaux de
vergue assez longs; je les fixai par une cheville de bois, l'un à
l'avant, l'autre à l'arrière du bateau, et aux deux extrémités
j'attachai deux tonnes vides qui devaient naturellement se faire
contre-poids.
Il ne restait plus qu'à sortir des débris et à rendre le passage libre.
Des coups de hache donnés à propos à droite et à gauche eurent bientôt
fait l'affaire. Mais le jour s'était écoulé au milieu de nos travaux, et
il était maintenant impossible de pouvoir gagner la terre avant la nuit.
Nous résolûmes donc de rester encore jusqu'au lendemain sur le navire,
et nous nous mîmes à table avec d'autant plus de plaisir, qu'occupés de
notre important travail, nous avions à peine pris dans toute la journée
un verre de vin et un morceau de biscuit. Avant de nous livrer au
sommeil, je recommandai à mes enfants de s'attacher leurs corsets
natatoires, pour le cas où le navire viendrait à sombrer, et je
conseillai à ma femme de prendre les mêmes précautions. Nous goûtâmes
ensuite un repos bien mérité par le travail de la journée.
CHAPITRE II
Chargement du radeau.--Personnel de la famille.--Débarquement--Premières
dispositions.--Le homard.--Le sel.--Excursions de Fritz.--L'agouti.--La
nuit à terre.
Aux premiers rayons du jour nous étions debout. Après avoir fait faire à
ma famille la prière du matin, je recommandai qu'on donnât aux animaux
qui étaient sur le vaisseau de la nourriture pour plusieurs jours.
«Peut-être, disais-je, nous sera-t-il permis de les venir prendre.»
J'avais résolu de placer, pour ce premier voyage, sur notre petit
navire, un baril de poudre, trois fusils, trois carabines, des balles et
du plomb autant qu'il nous serait possible d'en emporter, deux paires de
pistolets de poche, deux autres paires plus grandes, et enfin un moule a
balles. Ma femme et chacun de mes fils devaient en outre être munis
d'une gibecière bien garnie. Je pris encore une caisse pleine de
tablettes de bouillon, une de biscuit, une marmite en fer, une ligne à
pécher, une caisse de clous, une autre remplie d'outils, de marteaux, de
scies, de pinces, de haches, etc., et un large morceau de toile à voile
que nous destinions à faire une tente.
Nous avions apporté beaucoup d'autres objets; mais il nous fut
impossible de les charger, bien que nous eussions remplacé par des
choses utiles le lest que j'avais mis la veille dans le bateau. Après
avoir invoqué le nom du Seigneur, nous nous disposions à partir, lorsque
les coqs se mirent à chanter comme pour nous dire adieu: ce cri
m'inspira l'idée de les emmener avec nous, ainsi que les oies, les
canards et les pigeons. Aussitôt nous prîmes dix poules avec deux coqs,
l'un jeune, et l'autre vieux; nous les plaçâmes dans l'une des cuves,
que nous recouvrîmes avec soin d'une planche, et nous laissâmes au reste
des volatiles, que nous mîmes en liberté, le choix de nous suivre par
terre ou par eau.
Nous n'attendions plus que ma femme; elle arriva bientôt avec un sac
qu'elle déposa dans la cuve de son plus jeune fils, seulement, à ce que
je crus, pour lui servir de coussin. Nous partîmes enfin.
Dans la première cuve était ma femme, bonne épouse, mère pieuse et
sensible; dans la seconde, immédiatement après elle, était Franz, enfant
de sept à huit ans, doué d'excellentes dispositions, mais ignorant de
toutes choses; dans la troisième, Fritz, garçon robuste de quatorze à
quinze ans, courageux et bouillant; dans la quatrième, nos poules et
quelques autres objets; dans la cinquième, nos provisions; dans la
sixième, Jack, bambin de dix ans, étourdi, mais obligeant et
entreprenant; dans la septième, Ernest, âgé de douze ans, enfant d'une
grande intelligence, prudent et réfléchi; enfin dans la huitième, moi,
leur père, je dirigeais le frêle esquif à l'aide d'un gouvernail. Chacun
de nous avait une rame à la main, et devant soi un corset natatoire dont
il devait faire usage en cas d'accident.
La marée avait atteint la moitié de sa hauteur quand nous quittâmes le
navire; mais elle nous fut plus utile que défavorable. Quand les chiens
nous virent quitter le bâtiment, ils se jetèrent à la nage pour nous
suivre, car nous n'avions pu les prendre avec nous à cause de leur
grosseur: Turc était un dogue anglais de première force, et Bill une
chienne danoise de même taille. Je craignis d'abord que le trajet ne fût
trop long pour eux; mais en les laissant appuyer leurs pattes sur les
balanciers destinés à maintenir le bateau en équilibre, ils firent si
bien qu'ils touchèrent terre avant nous.
Notre voyage fut heureux, et nous arrivâmes bientôt à portée de voir la
terre. Son premier aspect était peu attrayant. Les rochers escarpés et
nus qui bordaient la rivière nous présageaient la misère et le besoin.
La mer était calme et se brisait paisiblement le long de la côte; le
ciel était pur et brillant; autour de nous flottaient des poutres, des
cages venant du navire. Fritz me demanda la permission de saisir
quelques-uns de ces débris; il arrêta deux tonnes qui flottaient près de
lui, et nous les attachâmes à notre arrière.
À mesure que nous approchions, la côte perdait son aspect sauvage; les
yeux de faucon de Fritz y découvraient même des arbres qu'il assura être
des palmiers. Comme je regrettais beaucoup de n'avoir pas pris la
longue-vue du capitaine, Jack tira de sa poche une petite lunette qu'il
avait trouvée, et qui me donna le moyen d'examiner la côte, afin de
choisir une place propre à notre débarquement. Tandis que j'étais tout
entier à cette occupation, nous entrâmes, sans nous en apercevoir, dans
un courant qui nous entraîna rapidement vers la plage, à l'embouchure
d'un petit ruisseau. Je choisis une place où les bords n'étaient pas
plus élevés que nos cuves, et où l'eau pouvait cependant les maintenir à
flot. C'était une plaine en forme de triangle dont le sommet se perdait
dans les rochers, et dont la base était formée par la rive.
Tout ce qui pouvait sauter fut à terre en un clin d'oeil; le petit Franz
seul eut besoin du secours de sa mère. Les chiens, qui nous avaient
précédés, accoururent à nous et nous accablèrent de caresses, en nous
témoignant leur reconnaissance par de longs aboiements; les oies et les
canards, qui barbotaient déjà dans la baie où nous avions abordé,
faisaient retentir les airs de leurs cris, et leur voix, mêlée à celle
des pingouins, des flamants et des autres habitants de ce lieu que notre
arrivée avait effrayés, produisait une cacophonie inexprimable.
Néanmoins j'écoutais avec plaisir cette musique étrange, en pensant que
ces infortunés musiciens pourraient au besoin fournir à notre
subsistance sur cette terre déserte. Notre premier soin en abordant fut
de remercier Dieu à genoux de nous y avoir conduits sains et saufs.
Nous nous occupâmes ensuite de construire une tente, à l'aide de pieux
plantés en terre et du morceau de voile que nous avions apporté.
Cette construction, bordée, comme défense, des caisses qui contenaient
nos provisions, était adossée à un rocher. Puis je recommandai à mes
fils de réunir le plus de mousse et d'herbes sèches qu'ils pourraient
trouver, afin que nous ne fussions pas obligés de coucher sur la terre
nue, pendant que je construisais un foyer près de là avec des pierres
plates que me fournit un ruisseau peu éloigné; et je vis bientôt
s'élever vers le ciel une flamme brillante. Ma femme, aidée de son petit
Franz, posa dessus une marmite pleine d'eau, dans laquelle elle avait
mis quelques tablettes de bouillon, et prépara ainsi notre repas.
Franz avait d'abord pris ces tablettes pour de la colle, et en avait
fait naïvement l'observation; mais sa mère le détrompa bientôt, et lui
apprit que ces tablettes provenaient de viandes réduites en gelée à
force de cuisson, et qu'on en portait ainsi dans les voyages au long
cours, afin d'avoir toujours du bouillon, qu'on n'aurait pu se procurer
avec de la viande salée.
Cependant, la mousse recueillie, Fritz avait chargé un fusil et s'était
éloigné en suivant le ruisseau; Ernest s'était dirigé vers la mer, et
Jack, vers les rochers de la gauche pour y recueillir des moules. Quant
à moi, je m'efforçai d'amener à terre les deux tonneaux que nous avions
harponnés dans la traversée. Tandis que j'employais inutilement toutes
mes forces à ce travail, j'entendis soudain Jack pousser un grand cri;
je saisis une hache, et courus aussitôt à son secours. En arrivant près
de lui, je vis qu'il était dans l'eau jusqu'à mi-jambes, et qu'il
essayait de se débarrasser d'un gros homard qui avait saisi ses jambes
avec ses pinces. Je sautai dans l'eau à mon tour. L'animal, effrayé,
voulut s'enfuir, mais ce n'était pas mon compte; d'un coup de revers de
ma hache je l'étourdis, et je le jetai sur le rivage.
Jack, tout glorieux de cette capture, s'empressa aussitôt de s'en
emparer pour la porter à sa mère; mais l'animal, qui n'était qu'étourdi,
en se sentant saisir, lui donna un si terrible coup de queue dans le
visage, que le pauvre enfant le rejeta bien vite et se mit à pleurer.
Tandis que je riais beaucoup de sa petite mésaventure, le bambin furieux
ramassa une grosse pierre, et, la lançant de toutes ses forces contre
l'animal, lui écrasa la tête. Je reprochai à mon fils de tuer ainsi un
ennemi à terre, et je lui représentai que, s'il eût été plus prudent, et
n'eût pas tenu la tête si près de son nez, cela ne lui serait point
arrivé.
Jack, confus, et pour éviter mes reproches, ramassa de nouveau le homard
et se mit à courir vers sa mère en criant: «Maman, un crabe! Ernest, un
crabe! Où est Fritz? Prends garde, Franz, ça mord.»
Tous mes enfants se rassemblèrent autour de lui et regardèrent avec
étonnement la grosseur de cet animal, en écoutant les fanfaronnades de
Jack. Quant à moi, je retournai à l'occupation qu'il m'avait fait
quitter.
Quand je revins, je félicitai mon fils de ce que le premier il avait
fait une découverte qui pouvait nous être utile, et pour le récompenser
je lui abandonnai une patte tout entière du homard.
«Oh! s'écria alors Ernest, j'ai bien découvert aussi quelque chose de
bon à manger; mais je ne l'ai pas apporté, parce qu'il aurait fallu me
mouiller pour le prendre.
--Oh! je sais ce que c'est, dit dédaigneusement Jack: ce sont des
moules, dont je ne voudrais pas seulement manger; j'aime bien mieux mon
homard.
--Ce sont plutôt des huîtres, répondit Ernest, si j'en juge par le degré
de profondeur où elles se trouvent.
--Eh bien donc, m'écriai-je alors, monsieur le philosophe, allez nous en
chercher un plat pour notre dîner; dans notre position il ne faut
reculer devant rien de ce qui est utile. Ne vois-tu pas d'ailleurs,
continuai-je d'un ton plus doux, que le soleil nous a bientôt séchés,
ton frère et moi?
--Je rapporterai aussi du sel, reprit Ernest en se levant, car j'en ai
découvert dans les fentes des rochers. Ce sont sans doute les eaux de la
mer qui l'ont déposé là, n'est-ce pas, mon père?
--Éternel raisonneur, lui répondis-je, tu devrais nous en avoir déjà
donné un plein sac, au lieu de t'amuser à disserter sur son origine.
Hâte-toi donc, si tu ne veux pas que nous mangions une soupe fade et
sans goût.»
Ernest ne tarda pas à revenir; mais le sel qu'il apportait était mêlé de
terre, et nous allions le jeter, lorsque ma femme eut l'idée de le faire
fondre dans l'eau, et de passer cette eau dans un linge avant de la
mêler dans la soupe.
Tandis que j'expliquais à notre étourdi de Jack, qui m'avait demandé
pourquoi nous n'avions pas pris simplement de l'eau de mer, que cette
eau n'aurait pu nous servir parce qu'elle contient d'autres matières
d'un goût désagréable, ma femme acheva la soupe et nous annonça qu'elle
était bonne à manger.
«Un moment, lui dis-je, nous attendons Fritz; et d'ailleurs, comment
nous y prendre pour la manger? Tu ne veux sans doute pas que nous
portions tour à tour à notre bouche ce chaudron lourd et brûlant!
--Si nous avions des noix de coco, dit Ernest, nous les couperions en
deux et nous en ferions des cuillers.
--Si nous avions de magnifiques couverts d'argent, répliquai-je, cela
vaudrait bien mieux.
--Mais au moins, reprit-il, nous pourrions nous servir de coquillages.
--Bonne idée! m'écriai-je! mais, ma foi, nos doigts pourraient bien
tremper dans la soupe, car nos cuillers n'auront pas de manches. Va donc
nous en chercher.»
Jack se leva en même temps et se mit à courir; et il était déjà dans
l'eau bien avant que son frère fût arrivé au rivage. Il détacha une
grande quantité d'huîtres et les jeta à Ernest, qui les enveloppa dans
son mouchoir, tout en ramassant un grand coquillage, qu'il mit avec soin
dans sa poche. Tandis qu'ils revenaient, nous entendîmes la voix de
Fritz dans le lointain. Nous y répondîmes avec de joyeuses acclamations,
et je me sentis soulagé d'un grand poids, car son absence nous avait
fort inquiétés.
Il s'approcha de nous, une main derrière son dos, et nous dit d'un air
triste: «Rien.
--Rien? dis-je.
--Hélas! non,» reprit-il. Au même instant ses frères, qui tournaient
autour de lui, se mirent à crier: «Un cochon de lait! un cochon de lait!
Où l'as-tu trouvé? Laisse-nous voir.» Tout joyeux alors, il montra sa
chasse.
Je lui reprochai sérieusement son mensonge, et lui demandai de nous
raconter ce qu'il avait vu dans son excursion. Après un moment
d'embarras, il nous fit une description pittoresque des beautés de ces
lieux, ombragés et verdoyants, dont les bords étaient couverts des
débris du vaisseau, et nous demanda pourquoi nous n'irions pas nous
établir dans cet endroit, où nous pourrions trouver des pâturages pour
la vache qui était restée sur le navire.
«Un moment! un moment! m'écriai-je, tant il avait mis de vivacité dans
son discours; chaque chose aura son temps; dis-nous d'abord si tu as
trouvé quelque trace de nos malheureux compagnons.
--Pas une seule, ni sur terre, ni sur mer; en revanche, j'ai découvert,
sautillant à travers les champs, une légion d'animaux semblables à
celui-ci; et j'aurais volontiers essayé de les prendre vivants, tant ils
paraissaient peu effarouchés, si je n'avais pas craint de perdre une si
belle proie.»
Ernest, qui pendant ce temps avait examiné attentivement l'animal,
déclara que c'était un agouti, et je confirmai son assertion. «Cet
animal, dis-je, est originaire d'Amérique; il vit dans des terriers et
sous les racines des arbres; c'est, dit-on, un excellent manger.» Jack
s'occupait à ouvrir une huître à l'aide d'un couteau; mais malgré tous
ses efforts il n'y pouvait parvenir; je lui indiquai un moyen bien
simple: c'était de mettre les huîtres sur des charbons ardents. Dès
qu'elles eurent senti la chaleur, elles s'ouvrirent, en effet,
d'elles-mêmes, et nous eûmes ainsi bientôt chacun une cuiller, quand
après bien des façons mes enfants se furent décidés à avaler l'huître,
qu'ils trouvèrent du reste détestable.
Ils se hâtèrent de tremper leurs écailles dans la soupe; mais tous se
brûlèrent les doigts et se mirent à crier. Ernest seul, tirant de sa
poche son coquillage, qui était aussi grand qu'une assiette, le remplit
en partie sans se brûler, et se mit à l'écart pour laisser froidir son
bouillon.
Je le laissai d'abord faire; mais quand il se disposa à manger: «Puisque
tu n'as pensé qu'à toi, lui dis-je, tu vas donner cette portion à nos
fidèles chiens, et tu te contenteras de celle que nous pouvons avoir
nous-mêmes.» Le reproche fit effet, et Ernest déposa aussitôt son
assiette devant les dogues, qui l'eurent bientôt vidée. Mais ils étaient
loin d'être rassasiés, et nous nous en aperçûmes en les voyant déchirer
à belles dents l'agouti de Fritz. Celui-ci se leva aussitôt furieux,
saisit son fusil et en frappa les deux chiens avec une telle rage, qu'il
faussa le canon; puis il les poursuivit à coups de pierres jusqu'à ce
qu'ils eussent disparu en poussant des hurlements affreux.
Je m'élançai après lui, et, lorsque sa colère fut apaisée, je lui
représentai le chagrin qu'il m'avait fait, ainsi qu'à sa mère, la perte
de son arme, qui pouvait nous être si utile, et celle que nous allions
probablement éprouver de ces deux animaux, nos gardiens. Fritz comprit
mes reproches, et me demanda humblement pardon.
Cependant le jour avait commencé à baisser; notre volaille se
rassemblait autour de nous, et ma femme se mit à lui distribuer des
graines tirées du sac que je lui avais vu emporter. Je la louai de sa
prévoyance; mais je lui fis observer qu'il serait peut-être mieux de
conserver ces graines pour notre consommation ou pour les semer, et je
lui promis de lui rapporter du biscuit pour ses poules si j'allais au
navire.
Nos pigeons s'étaient cachés dans le creux des rochers; nos poules, les
coqs à leur tête, se perchèrent sur le sommet de notre tente; les oies
et les canards se glissèrent dans les buissons qui bordaient la rive du
ruisseau. Nous fîmes nous-mêmes nos dispositions pour la nuit, et nous
chargeâmes nos fusils et nos pistolets. À peine avions-nous terminé la
prière du soir, que la nuit vint tout à coup nous envelopper sans
crépuscule. J'expliquai à mes enfants ce phénomène, et j'en conclus que
nous devions être dans le voisinage de l'équateur.
La nuit était fraîche; nous nous serrâmes l'un contre l'autre sur nos
lits de mousse. Pour moi, j'attendis que toutes les têtes se fussent
inclinées sur l'oreiller, que toutes les paupières fussent bien closes,
et je me levai doucement pour jeter encore un coup d'oeil autour de moi.
Je sortis de la tente à pas de loup; l'air était pur et calme, le feu
jetait quelques lueurs incertaines et vacillantes, et menaçait de
s'éteindre; je le rallumai en y jetant des branches sèches. La lune se
leva bientôt, et, au moment où j'allais rentrer, le coq, réveillé par
son éclat, me salua d'un cri d'adieu. Je me couchai plus tranquille, et
je finis par me laisser aller au sommeil. Cette première nuit fut
paisible, et notre repos ne fut pas interrompu.
CHAPITRE III
Voyage de découverte.--Les noix de coco.--Les calebassiers.--La canne à
sucre.--Les singes.
Au point du jour, les chants de nos coqs nous réveillèrent, et notre
première pensée, à ma femme et à moi, fut d'entreprendre un voyage dans
l'île pour tâcher de découvrir quelques-uns de nos infortunés
compagnons. Ma femme comprit sur-le-champ que cette excursion ne pouvait
s'effectuer en famille, et il fut résolu qu'Ernest et ses deux plus
jeunes frères resteraient près de leur mère, tandis que Fritz, comme le
plus prudent, viendrait avec moi. Mes fils furent alors réveillés à leur
tour, et tous, sans en excepter le paresseux Ernest, quittèrent
joyeusement leur lit de mousse.
Tandis que ma femme préparait le déjeuner, je demandai à Jack ce qu'il
avait fait de son homard; il courut le chercher dans un creux de rocher
où il l'avait caché pour le dérober aux chiens. Je le louai de sa
prudence, et lui demandai s'il consentirait à m'en abandonner une patte
pour le voyage que j'allais entreprendre.
«Un voyage! un voyage! s'écrièrent alors tous mes enfants en sautant
autour de moi, et pour où aller?»
J'interrompis cette joie en leur déclarant que Fritz seul
m'accompagnerait, et qu'ils resteraient au rivage avec leur mère, sous
la garde de Bill, tandis que nous emmènerions Turc avec nous. Ernest
nous recommanda de lui cueillir des noix de coco si nous en trouvions.
Je me préparai à partir, et commandai à Fritz d'aller chercher son
fusil; mais le pauvre garçon demeura tout honteux, et me demanda la
permission d'en prendre un autre, car le sien était encore tout tordu et
faussé de la veille. Après quelques remontrances, je le lui permis; puis
nous nous mîmes en marche, munis chacun d'une gibecière et d'une hache,
ainsi que d'une paire de pistolets, sans oublier non plus une provision
de biscuit et une bouteille d'eau.
Cependant, avant de partir, nous nous mîmes à genoux et nous priâmes
tous en commun; puis je recommandai à Jack et à Ernest d'obéir à tout ce
que leur mère leur ordonnerait pendant mon absence. Je leur répétai de
ne pas s'écarter du rivage; car je regardais le bateau de cuves comme le
plus sûr asile en cas d'événement. Quand j'eus donné toutes mes
instructions, nous nous embrassâmes, et je partis avez Fritz. Ma femme
et mes fils se mirent à pleurer amèrement; mais le bruit du vent qui
soufflait à nos oreilles, et celui de l'eau qui coulait à nos pieds,
nous empêchèrent bientôt d'entendre leurs adieux et leurs sanglots.
La rive du ruisseau était si montueuse et si escarpée, et les rocs
tellement rapprochés de l'eau, qu'il ne nous restait souvent que juste
de quoi poser le pied; nous suivîmes cette rive jusqu'à ce qu'une
muraille de rochers nous barrât tout à fait le passage. Là, par bonheur,
le lit du ruisseau était parsemé de grosses pierres; en sautant de l'une
à l'autre nous parvînmes facilement au bord opposé. Dès ce moment notre
marche, jusqu'alors facile, devint pénible; nous nous trouvâmes au
milieu de grandes herbes sèches à demi brûlées par le soleil, et qui
semblaient s'étendre jusqu'à la mer.
Nous y avions à peine fait une centaine de pas, lorsque nous entendîmes
un grand bruit derrière nous, et nous vîmes remuer fortement les tiges;
je remarquai avec plaisir que Fritz, sans se troubler, arma son fusil et
se tint calme, prêt à recevoir l'ennemi. Heureusement ce n'était que
notre bon Turc, que nous avions oublié, et qui venait nous rejoindre.
Nous lui fîmes bon accueil, et je louai Fritz de son courage et de sa
présence d'esprit.
«Vois, mon fils, lui dis-je: si, au lieu d'attendre prudemment comme tu
l'as fait, tu eusses tiré ton coup au hasard, tu risquais de manquer
l'animal féroce, si c'en eût été un, ou, ce qui était pis, tu pouvais
tuer ce pauvre chien et nous priver de son secours.»
Tout en devisant, nous avancions toujours; à gauche, et près de nous,
s'étendait la mer; à droite, et à une demi-heure de chemin à peu près,
la chaîne de rochers qui venait finir à notre débarcadère suivait une
ligne presque parallèle à celle du rivage, et le sommet en était couvert
de verdure et de grands arbres. Nous poussâmes plus loin; Fritz me
demanda pourquoi nous allions, au péril de notre vie, chercher des
hommes qui nous avaient abandonnés. Je lui rappelai le précepte du
Seigneur, qui défend de répondre au mal autrement que par le bien; et
j'ajoutai que d'ailleurs, en agissant ainsi, nos compagnons avaient
plutôt cédé à la nécessité qu'à un mauvais vouloir. Il se tut alors, et
tous deux, recueillis dans nos pensées, nous poursuivîmes notre chemin.
Au bout de deux heures de marche environ, nous atteignîmes enfin un
petit bois quelque peu éloigné de la mer. En cet endroit, nous nous
arrêtâmes pour goûter la fraîcheur de son ombrage, et nous nous
avançâmes près d'un petit ruisseau.
Les arbres étaient touffus, le ruisseau coulait paisiblement, mille
oiseaux peints des plus belles couleurs s'ébattaient autour de nous.
Fritz, en pénétrant dans le bois, avait cru apercevoir des singes;
l'inquiétude de Turc, ses aboiements répétés, nous confirmèrent dans
cette pensée. Il se leva pour essayer de les découvrir; mais, tout en
marchant, il heurta contre un corps arrondi qui faillit le faire tomber.
Il le ramassa, et me l'apporta en me demandant ce que c'était, car il le
prenait pour un nid d'oiseau.
«C'est une noix de coco.
--Mais n'y a-t-il pas des oiseaux qui font ainsi leur nid?
--Il est vrai; cependant je reconnais la noix de coco à cette enveloppe
filandreuse. Dégageons-la, et tu trouveras la noix.»
Il obéit, et nous ouvrîmes la noix: elle ne contenait qu'une amande
sèche et hors d'état d'être mangée. Fritz, tout désappointé, se récria
alors contre les récits des voyageurs qui avaient fait une description
si appétissante du lait contenu dans la noix, et de la crème que
recouvrait l'amande. Je l'arrêtai en lui faisant remarquer que celle-ci
était tombée et desséchée depuis longtemps, et que nous en trouverions
probablement de meilleures. En effet, nous en rencontrâmes une qui, bien
qu'un peu rance, ne laissa pas de nous faire beaucoup de plaisir.
J'expliquai alors à Fritz comment l'amande du cocotier rompt sa coque à
l'aide de trois trous où cette enveloppe est moins dure qu'en tout autre
endroit. Nous continuions cependant à marcher; le chemin nous conduisit
longtemps encore à travers ce bois, où nous fûmes plusieurs fois obligés
de nous frayer un passage avec la hache, tant était grande la multitude
de lianes qui nous barraient le chemin. Nous arrivâmes enfin à une
clairière où les arbres nous laissèrent un plus libre accès.
Dans cette forêt la végétation était d'une beauté et d'une vigueur
remarquables, et tout autour de nous s'élevaient des arbres plus curieux
les uns que les autres. Fritz les regardait tous avec étonnement, et me
faisait remarquer, dans son admiration, tantôt leurs fruits, tantôt leur
feuillage. Il arriva bientôt près d'un nouvel arbre plus extraordinaire
que les autres, et s'écria: «Quel est donc cet arbre, mon père, dont les
fruits sont attachés au tronc, au lieu de l'être aux branches? Je vais
en cueillir.» J'approchai, et je reconnus avec joie des calebassiers
tout chargés de leurs fruits. Fritz, remarquant ce mouvement, me demanda
si c'est bon à manger, et à quoi c'est utile.
«Cet arbre, lui dis-je, est un des plus précieux que produisent ces
climats, et les sauvages y trouvent en même temps leur nourriture et les
ustensiles pour la faire cuire. Son fruit est assez estimé parmi eux,
mais les Européens n'en font aucun cas; ils en trouvent la chair fade et
coriace, et la laissent pour se servir de l'écorce, qui se façonne de
mille manières.» Je lui expliquai comment les sauvages, en divisant
cette écorce, savent en faire des assiettes, des cuillers et même des
vases pour faire bouillir de l'eau. À ces mots il m'arrêta, et me
demanda si cette écorce est incombustible, pour résister à l'action du
feu.
«Non, lui répondis-je; mais les sauvages n'ont pas besoin de feu; ils
font rougir des cailloux et les jettent dans l'eau, que ce manège
échauffe bientôt jusqu'à l'ébullition. Fritz me pria alors d'essayer de
faire quelque ustensile pour sa mère. J'y consentis, et je lui demandai
s'il portait de la ficelle sur lui, pour partager les calebasses; il me
dit qu'il en avait un paquet dans sa gibecière, mais qu'il aimait mieux
se servir de son couteau. «Essaie, lui dis-je, et voyons qui de nous
deux réussira le mieux.»
Fritz jeta bientôt loin de lui, avec humeur, la calebasse qu'il avait
prise, et qu'il avait entièrement gâtée, parce que son couteau glissait
à chaque instant sur cette écorce molle, tandis que je lui présentai
deux superbes assiettes que j'avais confectionnées pendant ce temps avec
ma ficelle. Émerveillé de mon succès, il m'imita avec facilité, et,
après avoir rempli de sable notre porcelaine de nouvelle façon, nous
l'abandonnâmes exposée au soleil pour la laisser durcir. Nous nous
remîmes alors en marche, Fritz cherchant à façonner une cuiller avec une
calebasse, et moi avec la coque de l'une des noix de coco que nous
avions mangées. Mais je dois avouer que notre oeuvre était encore loin
d'égaler celles que j'avais vues au musée, de la façon des sauvages.
Tout en parlant et en marchant, nous ne cessions d'avoir l'oeil au guet;
mais tout était silencieux et tranquille autour de nous. Après quatre
grandes heures de chemin, nous arrivâmes à un promontoire qui s'avançait
au loin dans la mer, et qui était formé par une colline assez élevée. Ce
lieu nous parut le plus convenable comme observatoire, et nous
commençâmes aussitôt à le gravir. Après bien des fatigues et des peines,
nous atteignîmes le sommet, et la vue magnifique dont nous jouîmes nous
dédommagea amplement.
Nous étions au milieu d'une nature admirable de végétation et de
couleurs. En examinant autour de nous avec une bonne longue-vue, nous
avions un spectacle encore plus admirable.
D'un côté c'était une immense baie, dont les rives se perdaient en
gradins dans un horizon bleu, le long d'une mer calme et unie comme un
miroir, où le soleil se jouait et scintillait, et semblait appartenir au
paradis terrestre; d'un autre côté, une campagne fertile, des forêts
verdoyantes, de grasses prairies. Je soupirai à ce beau spectacle; car
nous n'apercevions aucune trace de nos malheureux compagnons.
«Que la volonté de Dieu soit faite! m'écriai-je. Nous aurions pu tous
vivre ici sans peine; il n'a permis qu'à nous d'y parvenir: il a agi
comme il lui convenait le mieux.
--La solitude ne me déplaît nullement, répondit Fritz, puisqu'elle est
animée par la présence de mes chers parents et de mes frères; les hommes
des premiers temps ont vécu comme nous allons le faire.
--J'aime ta résignation, lui répondis-je. Mais nous nous trouvons en ce
moment rôtis par le soleil; viens à l'ombre prendre notre repas, et
songeons à retourner vers nos bien-aimés.»
Nous nous dirigeâmes vers un bois de palmiers qui couronnait le sommet
de la colline. Avant d'y atteindre, nous eûmes à traverser une sorte de
marécage hérissé de gros roseaux qui s'entrelaçaient souvent et nous
barraient le passage. Nous avancions lentement, et sans cesse sur nos
gardes, sur ce sol brûlé, que je savais habité de préférence par des
animaux venimeux; Turc nous précédait en furetant partout pour nous
avertir. Chemin faisant, je coupai un de ces roseaux au milieu desquels
nous montions, pour me servir d'appui en même temps que d'arme, et je
remarquai qu'il en découlait un jus gluant qui me poissait les mains; je
le portai à mes lèvres, et je reconnus à n'en pouvoir douter que nous
étions dans un champ de cannes à sucre. Je m'abreuvai de cette
délicieuse boisson, qui me rafraîchit considérablement, et, voulant
laisser à mon bon Fritz, qui marchait devant sans se douter de rien, le
plaisir de la découverte, je lui criai de couper un de ces roseaux pour
s'en faire une canne; il m'obéit; et, comme il le brandissait en
marchant, il s'en dégagea une grande abondance de jus qui remplit sa
main; il la porta comme moi à sa bouche, et, comprenant tout de suite ce
que c'était, il me cria: «Père! la canne à sucre! que c'est bon, que
c'est excellent! Nous allons en rapporter à mes frères et à maman.» Et
en même temps il brisa plusieurs morceaux de la canne qu'il tenait, pour
mieux en extraire le jus.
Je fus obligé de l'arrêter, de peur qu'il ne se fît du mal.
«Je veux apporter à ma mère des cannes à sucre,» criait-il; et, malgré
le conseil que je lui donnai de ne pas se charger d'un fardeau trop
lourd, il coupa une douzaine des plus grosses cannes, les réunit en
faisceau avec des feuilles, et les plaça sous son bras.
Cependant nous ne tardâmes pas à atteindre le bois que nous avions
aperçu, et qui était composé en partie de palmiers. Nous étions à peine
assis pour achever notre dîner, qu'une troupe de singes, effrayés par
notre arrivée et par les aboiements de Turc, s'élancèrent en un moment à
la cime des arbres, d'où ils nous firent les plus affreuses grimaces. Je
remarquai alors que la plupart de ces palmiers portaient des noix de
coco, et j'eus l'idée de forcer les singes à nous cueillir ce fruit: je
me levai, et j'arrivai à temps pour empêcher Fritz de tirer un coup de
fusil.
«À quoi bon, lui dis-je: imite-moi plutôt, et prends garde à ta tête,
car ces animaux vont nous inonder de noix. Je pris alors une pierre, et
je la jetai vers les singes. Quoiqu'elle atteignît à peine la moitié du
palmier, elle suffît pour mettre en colère les malignes bêtes; et elles
firent pleuvoir alors sur nous une telle quantité de noix, que nous ne
savions où nous mettre pour les éviter, et que la terre en fut bientôt
toute couverte. Fritz riait de bon coeur de ma ruse, et, quand la pluie
de noix eut un peu cessé, il se mit à les ramasser. Nous cherchâmes
ensuite un petit endroit ombragé, où nous nous assîmes; puis nous
procédâmes à notre repas en mêlant de la crème de coco au jus de nos
cannes, ce qui nous procura un manger délicieux. Nous abandonnâmes à
Turc les restes de notre homard, ce qui ne l'empêcha pas de manger des
amandes de coco et des cannes qu'il broyait entre ses dents. Quand nous
eûmes fini, je liai ensemble quelques noix qui avaient conservé leur
queue; Fritz ramassa son paquet de cannes, et nous reprîmes notre
chemin.
CHAPITRE IV
Retour.--Capture d'un singe.--Alarme nocturne.--Les chacals.
Fritz ne tarda pas à trouver le fardeau pesant; il le changeait à chaque
instant d'épaule, puis le mettait sous son bras, puis s'arrêtait et
commençait à se lamenter.
«Je n'aurais pas cru que ces cannes à sucre fussent si pesantes, dit-il.
--Patience et courage; ton fardeau sera celui d'Ésope, qui s'allège en
avançant. Donne-moi une de ces cannes, et prends-en une pour toi. Quand
notre bâton de pèlerin et notre ruche à miel seront usés, nous en
reprendrons d'autres, et tu seras soulagé d'autant. Il fit ce que je
disais; je plaçai le reste en croix sur son fusil, et nous continuâmes à
marcher.
Me voyant porter de temps en temps à mes lèvres la canne qu'il m'avait
donnée, Fritz voulut en faire autant; mais il eut beau sucer, rien ne
coula dans sa bouche. Étonné de ce phénomène, car il voyait bien que le
roseau était plein de jus, il m'en demanda la raison. Au lieu de la lui
dire, je le laissai la deviner, et il finit par découvrir qu'en
pratiquant une petite ouverture au-dessous du premier noeud pour donner
de l'air, il obtiendrait ce qu'il voulait.
Nous marchâmes quelque temps en silence. «Au train dont nous allons,
nous ne rapporterons pas grand'chose à la maison; j'aimerais mieux en
rester là.
--Bah! les cannes vont sécher au soleil. Ne t'inquiète pas, il suffit
que nous en conservions une ou deux pour les leur faire goûter.
--Eh bien! alors j'aurai du moins le plaisir de leur rapporter un
excellent lait de coco, dont j'ai là une bonne provision dans une
bouteille de fer-blanc.
--Étourdi! ne crains-tu pas que la chaleur n'ait fait perdre à ce lait
toute sa douceur?
--Oh! ce serait bien dommage; je veux voir ce qui en est.»
Il tira rapidement la bouteille de sa gibecière, et presque aussitôt le
bouchon partit avec bruit, puis la liqueur en sortit en pétillant comme
du vin de Champagne. Nous goûtâmes ce vin mousseux, qui nous parut fort
agréable, et nous continuâmes la route, animés par cette boisson et plus
légers de moitié.
Nous ne tardâmes pas à retrouver l'endroit où nous avions laissé nos
calebasses, qui étaient parfaitement sèches, et que nous renfermâmes
aisément dans nos gibecières. Nous venions de traverser le petit bois où
nous avions fait notre premier repas, et nous en étions à peine sortis,
que Turc nous quitta en aboyant de toutes ses forces, et s'élança dans
la plaine pour fondre sur une troupe de singes qui jouaient par terre et
qui ne nous avaient point aperçus. Les pauvres bêtes se dispersèrent
rapidement; mais Turc atteignit une guenon moins agile que les autres,
la renversa par terre et l'éventra. Fritz courut aussitôt pour
l'arrêter, et perdit même en chemin son chapeau et son paquet, tant il
allait vite; mais tout fut inutile: il n'arriva que pour voir Turc se
repaître de cette chair palpitante. Cet horrible spectacle, qui nous
attristait tous deux, fut égayé cependant par un incident assez comique.
Un jeune singe, enfant probablement de la guenon tuée par Turc, et qui
s'était tapi dans les herbes, sauta aussitôt sur la tête de Fritz, et se
cramponna avec une telle force dans sa chevelure, que ni cris ni coups
ne purent l'en déloger.
J'accourus aussi vite que me permit le fou rire qui me saisit à ce
spectacle; car il n'y avait aucun danger réel, et la terreur de mon fils
était aussi divertissante que les grimaces du petit singe»
Tout en me moquant de Fritz et en lui disant que le petit singe qui
avait perdu sa mère l'avait sans doute pris pour père adoptif, je
m'employai à le détacher; j'y parvins non sans peine, et je le pris dans
mes bras comme un petit enfant, réfléchissant à ce que j'allais en
faire. Il n'était pas plus gros qu'un jeune chat, et était hors d'état
de se nourrir lui-même. Fritz me pria de le garder, me promettant de le
nourrir de lait de coco jusqu'à ce que nous pussions avoir celui de la
vache restée sur le bâtiment Je lui fis observer que c'était une charge
nouvelle, et que nous n'en avions que trop dans notre position; mais,
sur ses protestations, je consentis à le lui laisser prendre, pensant
que l'instinct de cette petite bête nous servirait peut-être à découvrir
par la suite les propriétés nuisibles de certains fruits; nous laissâmes
Turc se repaître de sa guenon; le jeune singe se plaça sur l'épaule de
Fritz, et nous reprîmes notre route.
Nous cheminions depuis un quart d'heure, quand Turc vint nous rejoindre,
la gueule encore ensanglantée. Nous le reçûmes assez froidement; il n'en
tint aucun compte, et continua de marcher derrière Fritz. Mais sa
présence effraya notre nouveau compagnon, qui quitta l'épaule de Fritz
et se blottit dans sa poitrine. Celui-ci prit aussitôt une corde et
attacha le petit singe sur le dos de Turc, en lui disant d'un ton
pathétique: «Tu as tué la mère, tu porteras le fils.» Le chien et le
singe résistèrent d'abord beaucoup tous les deux; toutefois les menaces
et les coups nous assurèrent bientôt l'obéissance de Turc; et le petit
singe, solidement attaché, finit par s'habituer à sa nouvelle place.
Mais il faisait des grimaces si drôles, que je ne pus m'empêcher d'en
rire en me figurant la joie de mes autres enfants, à l'aspect de ce
burlesque cortège.
«Oh! oui, me dit Fritz, ils en riront bien, et Jack pourra prendre un
bon modèle pour faire son métier de grimacier.
--Tu devrais, toi, répliquai-je, prendre pour modèle ta bonne mère, qui,
au lieu de faire ressortir sans cesse vos défauts, cherche plutôt à les
atténuer.»
Il convint de sa faute, et tourna la conversation sur la férocité avec
laquelle Turc s'était jeté sur la guenon qu'il avait éventrée. Sans
justifier l'action du dogue, je lui en donnai les raisons, et je tâchai
d'en affaiblir l'odieux en rappelant tous les services que le chien est
appelé à rendre à l'homme. «Ce seul auxiliaire, lui dis-je, permet à
l'homme de se mesurer avec les animaux les plus féroces. Turc tiendrait
tête à une hyène, à un lion, s'il le fallait.»
Cette conversation nous amena à parler des animaux que nous avions
laissés sur le navire. Fritz regrettait beaucoup la vache; mais l'âne
lui paraissait une perte peu importante.
«Ne le juge pas ainsi. Sans doute il n'est pas beau; mais il est d'une
excellente race. Qui sait? le soin, la bonne nourriture et le climat
parviendront peut-être à améliorer sa nature tant soit peu paresseuse.»
Tout en parlant, le chemin disparaissait sous nos pieds, et nous nous
trouvâmes près du ruisseau et des nôtres sans nous en être aperçus.
Bill, la première, nous flaira et se mit à aboyer; Turc lui répondit, et
le petit malheureux singe en fut si effrayé, qu'il rompit ses liens et
se réfugia de nouveau sur l'épaule de Fritz, dont il ne voulut plus
déloger, tandis que Turc, qui connaissait le pays, nous quitta bientôt
au galop pour aller annoncer notre arrivée.
Nous retrouvâmes les pierres qui nous avaient aidés à passer le ruisseau
dans la matinée, et nous fûmes bientôt réunis au reste de la famille,
qui nous attendait sur la rive opposée. Les premiers moments d'effusion
à peine passés, mes petits fous se mirent à sauter en criant: «Un singe!
un singe vivant! Comment l'avez-vous pris? Comme il est gentil!
Qu'est-ce que c'est que les noix que papa apporte?» Une question
n'attendait pas l'autre.
Enfin, lorsque le silence se fut un peu rétabli, je pris la parole.
«Soyez tous les bien retrouvés, mes bien-aimés, m'écriai-je; nous
revenons, grâces en soient rendues à Dieu, en bonne santé, et nous
rapportons avec nous toutes sortes de richesses. Mais ce que nous
cherchions, nos compagnons de voyage, nous n'en avons pu apercevoir
aucune trace.
--Si telle est la volonté de Dieu, dit ma femme, sachons nous y
conformer, et bénissons sa main, qui nous a sauvés et qui vous ramène
sains et saufs après cette journée, qui m'a semblé aussi longue qu'un
siècle. Racontez-nous ce qui vous est arrivé, mais d'abord
débarrassez-vous de vos fardeaux, que vous avez portés si longtemps.»
On nous débarrassa rapidement de tout notre attirail. Ernest s'était
chargé des noix de coco, et Fritz partagea entre tous ses frères les
cannes, qui furent reçues à grands cris de joie. Ma femme fut aussi
très-satisfaite de ses cuillers et de ses assiettes de calebasses.
Cependant nous arrivâmes à notre tente, où nous trouvâmes un souper
succulent.
Sur le feu, je vis d'un côté un peu de bouillon et des poissons enfilés
dans une brochette de bois; de l'autre côté, une oie embrochée de même
rôtissait et laissait tomber sa graisse abondante dans une vaste écaille
d'huître placée au-dessous. Enfin, plus loin, un des tonneaux que
j'avais péchés, ouvert et défoncé, laissait apercevoir les plus
appétissants fromages de Hollande qu'il fût possible de voir.
MOI. «Mes bons amis, c'est bien à vous d'avoir pensé à nous autres; mais
c'est pourtant dommage d'avoir tué cette oie; il faut être économe de
notre basse-cour.
LA MÈRE. Rassure-toi; nos provisions n'ont point eu à souffrir. Ce que
tu prends pour une oie est un oiseau qu'Ernest assure être bon à manger.
ERNEST. Mon père, je crois que c'est un pingouin.» Et il me cita les
caractères auxquels il avait cru le reconnaître.
Je confirmai son assertion, et remarquant l'impatience avec laquelle
tous les yeux étaient tournés vers les noix de coco, nous nous assîmes
par terre, et nous prîmes dans nos assiettes de calebasse une bonne
portion d'excellent bouillon. Nous ouvrîmes ensuite les noix de coco
après en avoir recueilli le lait. Mais Fritz, se levant tout à coup, me
dit: «Mon père, et mon vin de Champagne? Vous l'avez oublié.» Il prit en
même temps la bouteille; mais, hélas! le vin était devenu du vinaigre.
Il n'en fut pas moins bien reçu, car il nous servit à assaisonner nos
poissons. Le pingouin était presque rebutant, tant il était gras; à
l'aide de ce vinaigre il devint mangeable.
Pendant notre repas, la nuit était venue. Nous regagnâmes notre tente,
où ma femme avait eu soin de rassembler une nouvelle quantité de mousse.
Tous les animaux reprirent chacun leur place: les poules sur le sommet
de la tente, les canards dans les buissons du ruisseau. Fritz et Jack
firent coucher le petit singe entre eux deux pour qu'il eût moins froid.
Je me couchai le dernier, comme de raison, et nous goûtâmes tous bientôt
un profond sommeil. Nous dormions depuis peu de temps, lorsque je fus
réveillé par le bruit de nos poules, qui s'agitaient sur le sommet de la
tente, et les aboiements de nos dogues. Je me dressai aussitôt sur mes
pieds; ma femme et Fritz en firent autant; nous saisîmes tous trois des
fusils, et nous sortîmes de la tente. À la clarté de la lune, nous
aperçûmes un effrayant combat. Une douzaine de chacals, au moins,
environnaient nos deux braves chiens, qui en avaient mis quatre ou cinq
hors d'état de nuire, et qui tenaient les autres à distance.
«Attention! dis-je à Fritz, vise bien et tirons ensemble pour châtier
comme il faut ces maraudeurs.»
Nos deux coups n'en firent qu'un; une seconde explosion acheva de
disperser nos ennemis; nos deux chiens se jetèrent sur les morts et les
dévorèrent.
Fritz leur en enleva pourtant un, et me demanda la permission de le
traîner dans la tente pour le faire voir le lendemain à ses frères. Il
ressemblait assez à un renard; il était de la taille et de la grosseur
de nos chiens. Nous laissâmes ceux-ci s'abreuver du sang des vaincus,
auquel ils avaient droit par la bravoure qu'ils avaient montrée; nous
revînmes prendre notre place sur la mousse, près de nos enfants chéris,
que le bruit n'avait pas même éveillés; et nous dormîmes jusqu'à
l'aurore suivante, où ma femme et moi, réveillés par le chant du coq,
nous commençâmes à réfléchir sur l'emploi de cette journée.
CHAPITRE V
Voyage au navire.--Commencement du pillage.
«Ah! disais-je, ma chère femme, je vois s'amonceler devant moi tant de
peines et de fatigues, je vois tant de choses à accomplir, que je ne
sais par quoi débuter. D'abord un voyage au navire est indispensable,
car nous y avons abandonné nos bêtes et une foule d'objets de première
nécessité, d'un autre côté des soins impérieux me retiennent à terre, où
je devrais m'occuper de construire une habitation.»
Ma femme me répondit par ces paroles du Seigneur: «Ne remets jamais au
lendemain, car chaque jour a ses devoirs, et fais chaque chose à son
tour.»
Je décidai que Fritz, comme le plus fort et le plus adroit,
m'accompagnerait au bâtiment, et que la mère demeurerait à terre avec
les autres enfants. «Debout! debout!» criai-je alors.
Mes enfants entendirent ma voix, et se levèrent lentement. Quant à
Fritz, il fut debout en un instant, et il courut aussitôt placer son
chacal, que la nuit avait refroidi, debout près de la tente, pour jouir
de la surprise de ses frères.
En le voyant ainsi sur ses jambes, nos dogues furieux, se mirent à
aboyer de toutes leurs forces, ce qui amena bientôt les petits
paresseux, curieux de connaître la cause du bruit qu'ils entendaient.
Jack parut le premier, le petit singe sur l'épaule; mais l'animal fut si
effrayé à l'aspect du chacal, qu'il s'enfuit avec rapidité et courut se
blottir sous la mousse. Chacun de mes enfants s'en épouvanta de même, et
ils décidèrent: Ernest, que c'était un renard; Jack, un loup; Franz, un
chien; mais Fritz, triomphant, leur apprît que c'était un chacal.
Lorsque la curiosité fut un peu apaisée: «Enfants, m'écriai-je, celui
qui commence la journée sans invoquer le Seigneur s'expose à travailler
en vain.» Tous me comprirent, et nous nous jetâmes à genoux. La prière
faite, mes enfants demandèrent à déjeuner; mais il n'y avait à leur
donner que du biscuit, qui était si sec, qu'ils pouvaient à peine le
broyer entre leurs dents. Fritz demanda la permission de prendre du
fromage, et, tandis qu'il allait le chercher, Ernest se glissa
adroitement vers celle des deux tonnes que nous n'avions pas encore
défoncée. Il reparut au bout de quelques instants, d'un air tout joyeux.
ERNEST. «Si nous avions du beurre, cela vaudrait bien mieux, n'est-ce
pas?
MOI. Si, si! un morceau de fromage vaut mieux que tout les si du monde.
ERNEST. Allez donc voir la tonne; car j'ai découvert, par une fente que
j'ai agrandie avec mon couteau, qu'elle contient du beurre.»
Et nous courûmes tous à la tonne; nous vîmes, en effet, qu'il ne s'était
pas trompé; mais nous ne savions comment nous y prendre pour profiter de
sa découverte. Fritz voulait que nous fissions sauter un des cercles et
que l'on défonçât le tonneau; je m'y opposai, en faisant remarquer
qu'alors la chaleur ferait fondre notre beurre; et je m'arrêtai à l'idée
d'y faire seulement une petite ouverture suffisante pour nous permettre
d'y puiser, avec une pelle de bois, le beurre nécessaire à nos besoins
présents.
Mon projet fut bientôt exécuté, et en quelques instants, à l'aide de ma
cuiller de noix de coco, nous étendîmes sur notre biscuit cet excellent
beurre; puis nous portâmes les tartines près du feu pour les faire
griller. Nos chiens, cependant, couchés près de nous, n'avaient
nullement l'air de vouloir partager notre repas. Je remarquai alors que
dans le combat de la nuit ils avaient reçu en plusieurs endroits, et
notamment au cou, de profondes blessures; je recommandai à Jack de
frotter leurs plaies avec du beurre rafraîchi dans l'eau; ce qui excita
les chiens à se lécher, et peu de jours après il n'y parut plus.
Fritz ayant remarqué qu'avec des colliers ils auraient évité la plupart
de ces blessures, Jack se chargea de leur en fabriquer. J'encourageai le
petit garçon, dont ma femme se moquait un peu, et je dis à Fritz de se
préparer à m'accompagner. En m'embarquant, j'avertis ma famille d'élever
une perche avec un morceau de toile à voile. En cas d'accident, ils
devaient l'abattre en tirant trois coups de fusil. Je les prévins aussi
que nous passerions peut-être la nuit sur le navire.
Nous ne prîmes que nos fusils et des munitions car nous devions trouver
des provisions à bord; seulement Fritz emporta son petit singe, qu'il
était impatient de régaler de lait frais.
Nous quittâmes le rivage en silence; Fritz ramait de toutes ses forces,
tandis que je tenais le gouvernail. Lorsque nous fûmes un peu éloignés,
je m'aperçus que le ruisseau formait dans la baie un courant rapide et
qui portait vers le navire; je me dirigeai de ce côté, et en trois
quarts d'heure, sans trop de fatigue, nous atteignîmes les flancs du
bâtiment, auxquels nous attachâmes notre embarcation. À peine débarqués,
le premier soin de Fritz fut de courir aux animaux, et de porter près
d'une chèvre le petit singe qu'il avait amené. Nous changeâmes l'eau des
auges et nous renouvelâmes les provisions dans les mangeoires. Les
animaux nous accueillirent avec les plus amicales démonstrations, tant
ils étaient heureux de revoir des hommes après deux jours d'abandon.
Nous nous occupâmes alors de chercher pour nous-mêmes quelque
nourriture. Lorsque nous fûmes rassasiés, je demandai à Fritz par où
nous allions commencer. Il me proposa de faire une voile pour notre
embarcation. Cette réponse m'étonna d'abord; car il nous manquait des
choses dix fois plus importantes. Mais il m'expliqua qu'il avait senti
pendant le trajet un vent frais qui lui soufflait au visage, et qu'il
nous aiderait merveilleusement au retour. Je consentis facilement à sa
demande, et nous nous mimes à l'oeuvre.
Une perche assez forte fut fichée dans une planche du bateau, et nous
disposâmes une voile au sommet. C'était un large morceau de toile
figurant assez bien un triangle rectangle, suspendu à un moufle et
attaché à des cordes que je pouvais manier de ma place près du
gouvernail. Ce premier travail achevé, Fritz me supplia d'ajouter
au-dessus de notre voile une petite flamme rouge en guise de pavillon,
et il se montra pour le moins aussi heureux de faire flotter ce pavillon
que de voir la voile s'enfler au vent. Nous fîmes ensuite un petit banc
près du gouvernail, et nous fixâmes dans les bords de forts anneaux pour
maintenir les rames.
Pendant ces travaux, le soir étant arrivé, nous ne pouvions songer à
retourner à terre. Nous arborâmes les signaux convenus pour annoncer
cette décision à nos gens restés sur le rivage, et nous employâmes le
reste de la journée à changer les pierres qui lestaient notre
embarcation contre une cargaison plus utile.
Nous pillâmes tout ce qui nous parut bon. La poudre et le plomb, comme
munitions de chasse, eurent la préférence; ensuite nous primes tous les
outils. Notre navire, destiné à l'établissement d'une colonie dans les
mers du Sud, était très-bien fourni en ustensiles de toute sorte. Nous
étions cependant obligés de faire un choix sévère, attendu la petitesse
de notre embarcation. Mais nous n'eûmes garde d'oublier cette fois des
couteaux, des cuillers et des ustensiles de cuisine, auxquels nous
n'avions point songé d'abord. Nous nous pourvûmes de grils, de
chaudières, de broches, de pots, etc. Nous y joignîmes des jambons, des
saucissons et quelques sacs de maïs, de blé et d'autres graines. M'étant
rappelé que notre coucher à terre était un peu dur, je pris quelques
hamacs et les couvertures de laine. Fritz, qui ne trouvait jamais assez
d'armes, se munit encore de deux fusils, et apporta une caisse pleine de
sabres, de poignards et d'épées. J'embarquai en outre un baril de
poudre, un rouleau de toile à voile et de la ficelle ou corde en grande
quantité.
Nos cuves étaient remplies jusqu'au bord, à l'exception de deux places
étroites que nous nous étions réservées. Nous nous préparâmes alors à
descendre dans la cabine pour y passer le reste de la nuit, qui était
tombée tout à fait pendant nos derniers travaux. Un feu brillant allumé
sur la rive nous rassura sur le sort de nos bien-aimés; pour leur
répondre, nous allumâmes quatre grandes lanternes, à l'apparition
desquelles ils tirèrent quatre coups de fusil, afin de nous faire
comprendre qu'ils les avaient aperçues. Nous nous laissâmes alors aller
au sommeil, et nous nous endormîmes en recommandant à Dieu le précieux
dépôt que nous avions laissé sous sa protection.
CHAPITRE VI
Le troupeau à la nage.--Le requin.--Second débarquement.
Le jour commençait à peine à poindre, lorsque je montai sur le pont,
armé d'un excellent télescope, que je dirigeai vers la tente pour tâcher
d'apercevoir mes enfants, pendant que Fritz mangeait à la hâte un
morceau. Je ne fus pas longtemps sans voir ma femme sortir de la tente.
Nous fîmes flotter un linge blanc, et le même signal nous répondit de la
rive. Cette vue me rassura et me remplit de joie.
Je résolus alors de prendre avec nous le bétail. Je communiquai mon
projet à Fritz, et nous commençâmes à chercher de concert quel moyen il
fallait employer pour transporter au rivage une vache, un âne, une truie
près de mettre bas, des moutons et des chèvres. Il proposa d'abord de
construire un radeau, mais je lui démontrai l'impossibilité de ce
projet; enfin, après avoir mûrement réfléchi: «Faisons-leur, me dit-il,
des corsets natatoires, et ils nous suivront à la nage.
--Bonne idée! m'écriai-je; allons, à l'ouvrage!»
Un mouton fut bientôt entouré de liège et jeté à l'eau. Nous suivions
avec anxiété ce coup d'essai. L'eau sembla d'abord vouloir l'engloutir,
et le pauvre animal se démenait comme un possédé, en bêlant d'une
manière pitoyable; mais bientôt, exténué de fatigue, il laissa pendre
ses jambes, et nous vîmes avec joie qu'il n'en continuait pas moins à se
soutenir sur l'eau. Je sautai de plaisir. «Ils sont à nous! criai-je,
ils sont à nous!» Fritz alors se jeta à l'eau et ramena à bord le pauvre
mouton; nous nous mîmes à confectionner les ustensiles nécessaires pour
soutenir les autres.
Deux tonneaux vides, réunis fortement par de la toile à voile, furent
fixés sous les flancs de l'âne et de la vache. Nous passâmes deux heures
environ à les équiper de la sorte; le menu bétail vint ensuite. Rien
n'était plus comique que de voir ces animaux ainsi affublés. L'embarras
était de les amener jusqu'à l'eau; heureusement une ouverture formée par
le choc qu'avait reçu le navire nous servit utilement. Nous conduisîmes
l'âne jusqu'au bord, puis une secousse inattendue le précipita dans
l'eau; il tomba violemment, mais il se releva bientôt et se mit à nager
avec une force et une dextérité qui lui méritèrent tous nos éloges.
Pendant qu'il s'éloignait ainsi, nous jetâmes la vache non moins
heureusement, et elle se mit à flotter vers le rivage, majestueusement
soutenue par ses deux tonnes, le petit veau vint ensuite. Le cochon
seul, plus intraitable, nous donna un mal inouï, et finit par sauter, si
loin, qu'il s'écarta beaucoup. Quant aux autres, nous avions eu le soin
de leur attacher des cordes qui nous permirent de les réunir auprès du
bateau.» Nous y descendîmes sans perdre de temps, et nous rompîmes les
liens qui nous retenaient. Le troupeau suivait en bon ordre, seulement
il ralentissait considérablement la marche de notre embarcation, et je
m'applaudis alors de l'idée de Fritz et de sa voile, car sans elle tous
les efforts de nos bras n'auraient pu diriger la masse énorme que nous
traînions après nous. De temps en temps les tonnes penchaient soit à
droite, soit à gauche; mais les balanciers les remettaient bientôt en
équilibre.
Nous voguions tranquillement. Fritz, au fond de sa cuve, jouait avec son
petit singe, qui commençait à se familiariser; moi, je rêvais à mes
bien-aimés, et je dirigeais sans cesse ma lunette vers la terre pour
tâcher d'en apercevoir les signaux ou les traces. Tout à coup j'entendis
Fritz me crier d'une voix aiguë: «Mon père, nous sommes perdus! un
énorme poisson s'avance vers nous!»
Nous sautons ensemble sur nos armes, qui heureusement étaient chargées,
et au même instant nous voyons passer avec la rapidité de l'éclair,
presque à la surface de l'onde, un monstrueux requin. Fritz fit feu avec
tant de bonheur et d'adresse qu'il l'atteignit à la tête; l'animal
tourna à gauche, et une longue trace de sang nous prouva qu'il était
bien touché.
Nous nous tînmes toutefois sur nos gardes; Fritz rechargea son fusil, et
moi je fis force de rames; mais le reste de la traversée ne fut point
troublé, et nous abordâmes bientôt dans un endroit où nos bêtes
trouvèrent pied et gagnèrent facilement la terre. Nous y sautâmes
nous-mêmes, et nous commençâmes à dépêtrer notre bétail. J'étais assez
inquiet de ne pas voir mes enfants, car il se faisait tard, et je ne
savais où les chercher, quand tout à coup un cri de joie retentit, et
nous fûmes bientôt environnés de la petite famille, qui nous accueillit
et tomba dans nos bras.
Ma femme admira l'idée que nous avions eue. «Je n'aurais jamais imaginé
cet expédient, disait-elle; car je dois t'avouer que je me suis
plusieurs fois fatigué la tête en voulant aviser au moyen de transporter
ce bétail, et n'en pouvais trouver aucun.
--Eh bien, lui dis-je, honneur à Fritz! car c'est lui qui l'a trouvé.»
Nous nous étions mis à déballer notre cargaison, lorsque Jack vint à
nous majestueusement assis sur le dos de l'âne entre les deux tonnes,
qu'il portait encore. Je m'approchai pour l'aider à descendre, et je
m'aperçus alors pour la première fois qu'il avait une ceinture jaune
dans laquelle il avait passé deux petits pistolets.
«Qui a pu t'équiper ainsi?
--Moi-même. Regardez aussi nos chiens, mon cher papa.»
Je remarquai alors que nos deux braves dogues avaient le cou entouré
d'un collier de même peau, hérissé de clous.
«Mais comment as-tu pu confectionner tout cela?
--La peau du chacal en a fait tous les frais; j'ai taillé le cuir, et
maman l'a cousu.»
Je complimentai mon petit corroyeur sur son adresse; mais Fritz ne put
voir sans chagrin l'usage qu'on avait fait de son chacal. Je le
réprimandai de sa mauvaise humeur. Fritz ne répondit rien; mais,
comprenant mon reproche, il détourna les yeux.
Tout en causant, je m'aperçus que mon petit Jack exhalait une odeur
insupportable, et je l'engageai à s'éloigner un peu. Cette remarque lui
mit à dos tous ses frères, qui lui criaient sans cesse: «Plus loin! plus
loin!» Mais le plaisir lui bouchait les narines, et il n'en tenait aucun
compte. Je m'interposai enfin pour lui faire quitter sa ceinture, et il
aida ses frères à jeter dans l'eau le cadavre du chacal, qui commençait
à répandre aussi une odeur infecte. Ensuite, comme il n'y avait rien de
préparé pour notre souper, je commandai à Fritz de m'aller chercher un
jambon. Tous mes enfants me regardèrent d'un air étonné; mais leur joie
fut extrême quand ils virent leur frère revenir portant un énorme
jambon.
«Pardonne-moi ma négligence, me dit alors ma femme; j'ai là une douzaine
d'oeufs de tortue; si tu veux, j'en ferai une omelette.
MOI. Comment! des oeufs de tortue?
ERNEST. Mon père, ce sont bien des oeufs de tortue; nous les avons
trouvés dans le sable, au bord de la mer.
LA MÈRE. Oui, et c'est toute une histoire, que je vous raconterai, si
vous voulez bien.»
Il fut convenu que son histoire prendrait place au dessert, et tandis
qu'elle faisait cuire son omelette, nous allâmes débarrasser notre
bétail des corsets. Le cochon nous donna tant de mal, que Fritz alla
chercher les deux chiens, qui le prirent chacun par une oreille et le
réduisirent bientôt à l'obéissance. Ernest était tout joyeux de trouver
un âne pour lui porter ses fardeaux, et il en témoignait hautement sa
joie.
Cependant ma femme avait fini son omelette. Nous nous assîmes autour de
la tonne de beurre, et, munis de cuillers, de couteaux, de fourchettes
et d'assiettes, nous commençâmes le repas. Nos chiens, nos poules, notre
bétail, se pressaient autour de nous et se disputaient les miettes de
notre festin. Les oies et les canards se régalaient dans le ruisseau de
petits crabes et barbotaient à plaisir. Le repas fut gai; au dessert,
Fritz fit sauter le bouchon d'une bouteille de vin des Canaries qu'il
avait trouvée dans la chambre du capitaine. J'invitai alors ma femme à
nous raconter l'histoire de ses travaux pendant notre absence, et après
une pause de quelques instants elle commença ainsi:
CHAPITRE VII
Récit de ma femme.--Colliers des chiens--L'outarde.--Les oeufs de
tortue.--Les arbres gigantesques.
«Tu feins d'être impatient d'entendre mon récit, me dit-elle en
souriant, et tu ne m'as pas laissé placer un mot de toute la soirée.
Mais je n'en perdrai rien; la parole est comme l'eau: plus elle s'est
amassée, plus elle coule vite. Le premier jour de votre absence ne vaut
pas la peine qu'on en parle, car notre train de vie ne fut nullement
changé. Mais ce matin, étant sortie de la tente bien longtemps avant mes
enfants, et ayant aperçu votre signal, qui me causa une joie extrême, je
me pris à réfléchir sur notre position et à rêver aux moyens de
l'améliorer. Il est impossible, me disais-je, de rester toute la journée
sans abri, au soleil, sur cette terre brûlante; allons plutôt dans cette
vallée ombragée dont mon mari et Fritz nous ont fait de si belles
descriptions.
«Tandis que je réfléchissais ainsi, mes enfants s'étaient éveillés.
Jack, armé d'un couteau qu'il aiguisait de temps en temps sur le roc,
s'était glissé près du chacal de Fritz et lui avait coupé sur le dos
deux larges bandes de peau, qu'il travaillait à débarrasser de toutes
ses chairs. Je l'aurais laissé faire; mais j'entendis bientôt Ernest lui
crier: «Ô le malpropre! le vilain malpropre!--Comment! répliqua,
celui-ci, qu'y a t-il de sale à faire deux colliers à nos chiens?» Je
m'interposai pour terminer la querelle, qui commençait à s'échauffer; je
blâmai Ernest de sa répugnance, et j'aidai mon petit bonhomme à terminer
son ouvrage, car ses mains et ses habits étaient déjà tout sales.
Lorsque les deux bandes furent complètement nettoyées, il les transperça
d'une quantité suffisante de longs clous pointus à large tête plate;
puis, ayant coupé un morceau de toile à voile deux fois aussi large, il
l'appliqua en double sur la tête des clous, et me donna l'agréable
besogne de coudre la toile sur cette peau infecte. Je le remerciai de
l'honneur qu'il voulait bien me faire; mais, en voyant l'embarras du
pauvre petit, qui ne savait comment employer le fil et l'aiguille que je
lui avais donnés, j'eus enfin pitié de lui, et je fis ce qu'il voulut.
«Quand les deux colliers furent terminés, il me pria de lui coudre en
outre une autre bande qu'il destinait à lui servir de ceinture pour
mettre des pistolets. J'y consentis encore une fois, et, quand tout fut
terminé, je lui fis observer qu'en se séchant ses colliers se
racorniraient. En conséquence, et d'après les conseils d'Ernest, il les
cloua au soleil sur une planche et les laissa dans cet état. Je fis
alors part à ma petite famille de mon projet d'excursion, et ce fut une
joie pour eux tous d'entreprendre ce voyage avant que leur père et Fritz
fussent de retour. Nous nous équipâmes de notre mieux; au lieu d'un
couteau de chasse je pris une hache, et, accompagnés des deux chiens,
nous partîmes, en suivant, comme vous l'aviez fait, le cours du
ruisseau. Conduits par Turc, qui connaissait le chemin, nous arrivâmes
bientôt à l'endroit où vous l'aviez traversé. En sautant de pierre en
pierre, Ernest fut bientôt à l'autre bord. Jack, dont les jambes étaient
plus courtes, le suivit en se jetant dans l'eau quand il ne savait où
mettre le pied, au risque de glisser et de boire un coup; quant a moi,
je pris le petit Franz sur mes épaules et passai la dernière. Nous
trouvâmes, comme vous l'aviez annoncé, la végétation admirable de ce
côté du ruisseau, et pour la première fois depuis notre naufrage mon
coeur s'ouvrit à l'espérance à la vue de cette superbe nature. Je
remarquai surtout un petit bois, à l'ombre duquel je voulus me reposer;
mais pour y atteindre nous fûmes obligés de traverser des herbes si
hautes, qu'elles dépassaient la tête de mes enfants, et que nous avions
toutes les peines du monde à nous y frayer un passage. Cependant Jack
était resté un peu en arrière; quand je me retournai pour le chercher,
je le vis essuyant avec le haut de sa chemise un de ses pistolets, et
j'aperçus son mouchoir tout mouillé séchant au soleil sur ses épaules.
Le pauvre garçon, en traversant le ruisseau, avait inondé tout ce qui
était dans ses poches. Tandis que je le blâmais d'y avoir mis ses
pistolets, qui par bonheur n'étaient pas chargés, nous entendîmes un
grand bruit, et nous vîmes s'élever des herbes et s'envoler devant nous
un oiseau d'une grandeur prodigieuse.
«Quand mes deux petits chasseurs stupéfaits se préparèrent à tirer, il
était si loin que le coup n'aurait pu l'atteindre. Franz prétendait que
c'était un aigle; Ernest lui apprit que ces oiseaux ne nichent pas par
terre. Aussitôt mes enfants de se répandre en regrets d'avoir manqué une
si belle proie; soudain un second oiseau s'éleva encore des herbes et
partit presque sous notre nez. Je ne pus m'empêcher de rire en voyant
mes petits chasseurs encore une fois en défaut. Ernest se mit à pleurer,
et Jack ôta gravement son chapeau, salua le fuyard en lui disant: «À une
autre fois, à une autre fois, seigneur oiseau!»
«Nous approchâmes de l'endroit d'où il s'était élevé, et Ernest, ayant
trouvé un nid grossier, rempli d'oeufs brisés, nous apprit que cette
découverte le confirmait dans l'idée que nous venions de voir une
outarde, qu'il avait cru reconnaître à son ventre blanc, à ses ailes
couleur de tuile, et à la moustache de son bec. Tout en conversant, nous
avions atteint le petit bois. Des multitudes d'oiseaux de toute espèce
voltigeaient dans les branches, et mes enfants tournaient les yeux de
tous côtés pour tâcher d'en ajuster quelques-uns; mais les arbres
étaient si élevés, que le coup n'aurait sans doute pas porté.
«Mais quels arbres, mon ami! jamais tu n'en as pu voir de si grands; ce
que j'avais pris pour une forêt, c'était un bouquet de dix à douze
arbres merveilleusement soutenus en l'air par de forts arcs-boutants
formés de racines énormes qui semblaient avoir poussé l'arbre tout
entier hors de terre, et dont le tronc ne tenait au sol que par une
racine placée au milieu et plus petite que les autres.
«Jack grimpa sur l'un de ces arcs-boutants, et à l'aide d'une ficelle il
en prit la hauteur, que nous trouvâmes être de trente-trois pieds.
Depuis la terre jusqu'à la naissance des branches nous en comptâmes
soixante-six, et le cercle formé par les racines avait une circonférence
de quarante pas. Les rameaux sont nombreux et donnent une ombre épaisse;
la feuille ressemble à celle du noyer; mais je n'ai pu découvrir aucun
fruit. Le terrain, tout alentour, est couvert d'un gazon frais et
touffu, semé de petits arbustes, ce qui fait de cet endroit un délicieux
lieu de repos. Je le trouvai si fort à mon goût, que nous résolûmes d'y
prendre notre repas. Nous nous assîmes sur l'herbe près d'un ruisseau,
et nous mangeâmes d'un bon appétit.
«En ce moment nos chiens, que nous avions un instant perdus de vue,
vinrent nous rejoindre et se couchèrent à nos pieds, où ils
s'endormirent sans vouloir partager notre dîner.
«Après avoir mangé, nous reprîmes le chemin de la tente; nous ne vîmes
rien d'extraordinaire jusqu'au ruisseau, où je remarquai que le rivage
était couvert de débris de crabes, et je m'aperçus que nos dogues
avaient trouvé eux-mêmes moyen de fournir à leur nourriture en péchant
une espèce de moule dont ils étaient très-friands.
«Cependant nous continuions à avancer au milieu de débris de poutres et
de tonnes vides dont le rivage était couvert. Chemin faisant, Bill
disparut tout à coup derrière un rocher; Ernest la suivit et la trouva
occupée à déterrer des oeufs de tortue, qu'elle avalait avec une
satisfaction marquée.
Nous fîmes nos efforts pour l'éloigner, et nous réussîmes à en
recueillir environ une douzaine: ce sont eux qui ont fait les frais de
l'omelette que nous venons de manger. En ce moment nos yeux se
tournèrent vers la mer, et nous y découvrîmes une voile qui s'avançait
vers nous. Je ne savais que penser. Ernest affirma que c'était vous;
nous courûmes rapidement au ruisseau, nous le franchîmes de nouveau, et
nous arrivâmes à temps pour tomber dans vos bras.
«Tel est, mon ami, le récit détaillé de notre excursion. Si tu veux me
faire un grand plaisir, nous quitterons cet endroit dès demain, et nous
irons nous établir près des arbres géants. Nous nous posterons sur leurs
branches, et nous y serons à merveille.
--Bon! ma chère, lui répondis-je, ce sera, en effet, merveilleux d'aller
nous percher comme des coqs sur les arbres, à soixante-six pieds du sol.
Mais où trouverons-nous un ballon pour nous y élever?
--Ne te moque pas de mon idée, repartit ma femme; au moins nous pourrons
dormir en sûreté contre les chacals et autres animaux, qui ne penseront
point à venir nous attaquer si haut.
--C'est très-bien, dis-je, ma chère femme; mais comment veux-tu monter
tous les soirs sans échelle à soixante-six pieds pour le coucher? Au
moins, pour te consoler, nous pouvons nous établir entre ses racines.
Qu'en penses-tu? Tu as compté une circonférence de quarante pas. Le pas
fait ordinairement deux pieds et demi: peux-tu me dire combien cela fait
de pieds?»
Ernest, après un court calcul, me répondit: «Cent pieds.» Je louai mon
jeune mathématicien de son habileté. «Un tel arbre, dis-je, doit être
appelé le géant des arbres.» Durant cette longue conversation, la nuit
était rapidement venue. Nous rentrâmes dans la tente pour y reprendre
nos places, et nous dormîmes comme des marmottes jusqu'au lendemain
matin.
CHAPITRE VIII
Le pont.
«Écoute, dis-je à ma femme lorsque les premières lueurs du matin nous
eurent éveillés tous deux, ton récit d'hier m'a fait faire de graves
réflexions; j'ai sérieusement examiné les conséquences d'un changement
de résidence, et j'y entrevois de grands inconvénients. D'abord nous ne
trouverons nulle part une place où nous puissions être plus en sûreté
qu'ici, ayant d'un côté la mer, qui nous apporte en outre les débris du
navire, auxquels il faudra renoncer si nous nous éloignons de la côte,
et de l'autre ce ruisseau, que nous pouvons aisément fortifier.
--Tu n'as pas tout à fait tort, mon ami: mais tu ne calcules pas aussi
quelles fatigues nous avons ici, nous autres, à nous dérober aux ardeurs
du soleil pendant que tu cours en mer avec ton Fritz, que tu te reposes
à l'ombre des forêts. Tu ne vois pas la peine que nous avons à
recueillir quelques misérables huîtres, et le danger où nous sommes
d'être attaqués pendant la nuit par des animaux, tels que les tigres et
les lions, puisque les chacals ont bien pu parvenir jusqu'à nous; et
quant aux trésors du vaisseau, j'y renoncerais volontiers pour
m'épargner les angoisses où vous me plongez durant votre absence.
--Tu parles à merveille, repris-je, et cela peut s'arranger; tout en
allant nous établir auprès des arbres géants, nous pouvons nous réserver
ici un pied-à-terre. Nous y ferons notre magasin; nous y laisserons
notre poudre, et quand j'aurai fait sauter en quelques endroits les rocs
qui bordent le ruisseau, personne n'y parviendra sans notre permission.
Mais avant tout il faut nous occuper de construire un pont pour passer
nos bagages.
--Quel besoin d'entreprendre un si long ouvrage? L'âne et la vache
porteront nos effets.»
Je lui démontrai l'insuffisance et le danger de ce moyen, et j'ajoutai
que pour nous-mêmes il fallait un passage plus sûr et plus facile que
les pierres qui nous avaient d'abord servi. Elle se rendit à mes
remontrances, et notre entretien finit là. Nous éveillâmes les enfants,
qui accueillirent avec transport l'idée du pont, aussi bien que celle
d'émigrer dans cette nouvelle contrée, que nous baptisâmes du nom de
Terre promise.
Cependant Jack, qui s'était glissé sous la vache, ayant vainement essayé
de la traire dans son chapeau, s'était attaché à ses mamelles pour la
téter.
«Viens, cria-t-il à Franz, viens auprès de moi, le lait est délicieux.»
Ma femme l'entendit, lui reprocha sa malpropreté; puis, ayant trait
l'animal, elle nous en partagea le lait. Je résolus alors d'aller au
vaisseau chercher des planches pour mon pont, et je m'embarquai avec
Fritz et Ernest, dont je prévoyais que le secours me serait nécessaire
au retour. Fritz et moi nous prîmes les rames, et nous nous dirigeâmes
vers l'embouchure du ruisseau, dont le courant nous eut bientôt emportés
hors de la baie.
À peine en étions-nous sortis que nous découvrîmes une immense quantité
de mouettes et d'autres oiseaux, qui voltigeaient au-dessus d'un flot
que nous n'avions pas encore remarqué auparavant, et qui faisaient un
bruit effrayant. Je déployai la voile pour quitter le courant et pour
voir quelle cause avait rassemblé là tous ces oiseaux. Ernest, qui nous
accompagnait pour la première fois depuis que nous avions touché a
terre, regardait avec admiration la voile se gonfler au vent; mais Fritz
ne perdait pas de vue l'îlot, et aurait volontiers tiré sur les oiseaux,
si je ne l'en eusse empêché.
«Ah! s'écria-t-il enfin, je crois que c'est un gros poisson qu'ils
dévorent.»
Nous vîmes bientôt qu'il avait raison.
«Qui peut avoir amené ce monstre ici? continua-t-il quand nous fûmes
tout près; hier il n'y en avait aucune trace.
--C'est peut-être le requin que tu as tiré hier, répondit Ernest; car sa
tête est tout ensanglantée, et j'y vois trois blessures.»
En effet, c'était lui; et, me rappelant combien sa peau était utile, je
recommandai d'en prendre quelques morceaux pour nous servir de limes.
Alors Ernest tira la baguette de fer de son fusil, et, frappant à droite
et à gauche, tua plusieurs des oiseaux que notre approche n'avait pu
écarter. Fritz coupa plusieurs bandes de peau, comme Jack avait fait au
chacal, et le tout fut déposé au fond des cuves. Pendant cette opération
je remarquai sur le rivage une quantité de planches que la mer y
poussait, ce qui devait nous dispenser d'aller en chercher au navire. À
l'aide d'un cric et d'un levier nous soulevâmes les poutres dont nous
avions besoin; nous les réunîmes en train, et nous attachâmes dessus de
longues planches, de manière à former un radeau; puis nous levâmes
l'ancre pour retourner auprès des nôtres, quatre heures après notre
départ. Craignant de trouver des bas-fonds près de la côte, je me
dirigeai vers le courant, qui nous emporta rapidement en pleine mer; et
là, favorisés par un bon vent, nous rangeâmes le vaisseau à notre
droite, et nous nous dirigeâmes droit vers la terre. Ernest cependant
examinait avec attention les oiseaux qu'il avait tués.
«Quels sont ces oiseaux? sont-ils bons à manger?
--Non, mon ami, ce sont des mouettes; et, comme ces animaux se
nourrissent de poissons morts, leur chair en prend un goût fade et
désagréable; ils sont si avides, qu'ils se laissent plutôt tuer que de
quitter la proie à laquelle ils sont attachés.»
Des mouettes la conversation tomba au requin. Fritz s'étonnait de voir
sa peau se crisper et se racornir sur le mât, où il l'avait accrochée:
je lui répondis qu'elle serait aussi bonne en cet état pour l'usage
auquel je la destinais, et qu'elle me fournirait la superbe peau si
estimée qu'on nomme en Europe chagrin.
Tout en conversant, nous étions arrivés dans la baie et nous avions
gagné le débarcadère; mais personne n'était là pour nous recevoir. Cette
absence ne nous effraya pas tant que la première fois, et nous nous
mîmes tous trois à crier: «Holà! ho!». Des cris de joie nous
répondirent, et je vis bientôt accourir ma femme et mes deux jeunes
fils, qui venaient du côté du ruisseau, portant tous un mouchoir rempli
et mouillé. En arrivant près de nous, Jack avait levé son mouchoir en
l'air en signe de joie; il l'ouvrit, et j'en vis tomber une quantité de
magnifiques écrevisses de rivière. Ma femme et Franz suivirent son
exemple, et en quelques instants nous fûmes environnés d'écrevisses qui,
se sentant libres, cherchaient à s'enfuir de tous côtés. Mes enfants se
précipitèrent pour les retenir, et cet incident donna lieu à des éclats
de rire inextinguibles.
«Eh bien, papa, qu'en dites-vous? me cria Jack; nous en avons tant
trouvé, que c'était effrayant; il y en avait là au moins deux cents:
voyez comme elles sont grosses.
--Est-ce toi qui les as trouvées? et comment cela est-il arrivé?
--Vous allez voir. Quand vous fûtes partis, je pris le singe de Fritz
sur mon épaule, et, accompagné de Franz, je me rendis au ruisseau pour
chercher un endroit où vous puissiez établir votre pont.
--Oh! oh! ta petite tête a donc quelquefois des idées plus sages? Eh
bien, nous irons visiter l'endroit que tu as choisi. Mais continue.
--Nous marchions toujours vers le ruisseau, et Franz ramassait tous les
cailloux brillants qu'il rencontrait, en disant que c'était de l'or. Il
avança ensuite jusqu'auprès de l'eau, et je l'entendis soudain crier:
«Jack, viens donc voir toutes les écrevisses qui sont sur le chacal de
Fritz!» J'accourus rapidement, et je m'aperçus avec étonnement, que ce
cadavre était encore à la place où nous l'avions jeté, et qu'il était
couvert d'écrevisses. Alors maman, à qui je courus raconter cette
découverte, nous enseigna le moyen de les prendre, et nous en avons fait
une belle provision, comme vous voyez.
--Oui, lui dis-je; aussi laissons s'enfuir les plus petites, et
remercions Dieu de ce qu'il nous a fait découvrir un pareil trésor.»
J'annonçai alors que, tandis que les écrevisses cuiraient, nous irions
transporter à terre les planches qui formaient le radeau, et qui étaient
restées dans la baie; mais nous n'avions pas de charrette; et il était
impossible de pouvoir transporter à bras ces masses énormes. Je me
rappelai alors comment les Lapons parviennent à faire tirer à leurs
rennes les plus pesants fardeaux.
J'attachai au cou de l'âne et de la vache des cordes qui passaient entre
leurs jambes et venaient entourer l'extrémité des poutres; l'expédient
réussit à merveille, et nos animaux apportèrent toutes les planches une
a une à l'endroit qu'avait choisi mon petit ingénieur.
La place était vraiment bien trouvée. Le ruisseau y était plus resserré
que partout ailleurs entre deux rives d'égale hauteur, et de chaque côté
des troncs d'arbre semblaient placés pour servir de point d'appui.
«Il s'agit maintenant, dis-je alors à mes fils, d'évaluer la largeur du
ruisseau pour proportionner les planches: comment faire?
--Mais, dit Ernest, demandons à maman un paquet de ficelle, au bout
duquel nous attacherons une grosse pierre; en la jetant sur l'autre rive
et en la ramenant ensuite sur l'extrême bord, nous trouverons facilement
cette largeur.
--Excellent conseil! Allons, à l'oeuvre!» Tout fut facilement exécuté,
et nous trouvâmes une largeur de dix-huit pieds; les planches, pour être
solides, devaient avoir au moins trois pieds d'assise de chaque côté:
elles devaient donc avoir vingt-quatre pieds. Cependant tout n'était pas
fini, et il fallait maintenant amener de l'autre côté ces énormes
poutres. Comme nous restions tous aussi embarrassés, je dis à mes
enfants: «Allons d'abord dîner; en épluchant nos belles écrevisses, il
nous viendra peut-être un moyen.» Tout en surveillant le dîner, notre
ménagère avait fait pour l'âne et la vache deux sacs de toile à voile,
et, comme elle n'avait pas d'aiguilles assez fortes pour cet ouvrage,
elle s'était servie d'un clou. Je la complimentai sur sa patience et son
habileté, et nous nous mîmes à table; mais les morceaux furent dévorés à
la hâte, tant nous étions pressés de voir notre pont en bon train. Il se
termina pourtant, et personne n'avait pu trouver d'expédient. «Voyons,
dis-je avec assurance, si je serai plus heureux que vous.»
Il y avait sur le rivage un tronc d'arbre assez fort; je passai alentour
une corde dont j'entourai aussi une de nos poutres à quelques pieds
au-dessous de son extrémité. À l'autre bout je fixai une autre corde;
puis, attachant une pierre, je la lançai de l'autre côté du ruisseau,
que je traversai à mon tour en sautant de pierre en pierre. Ne sachant
comment faire passer de même l'âne et la vache, qui étaient nécessaires
à mon dessein, je pris une poulie que je fixai solidement à un arbre; je
jetai sur la roue de ma poulie la corde que j'avais lancée auparavant,
et, traversant de nouveau le ruisseau en en emportant l'extrémité, j'y
attelai l'âne et la vache. Ces deux animaux firent d'abord quelque
résistance; mais enfin ils marchèrent, et la poutre tourna autour du
tronc, tandis que son extrémité allait toucher l'autre bord. Mes
enfants, pleins de joie, s'élancèrent sur ce frêle pont aussitôt qu'il
eut touché terre, et le traversèrent avec une agilité surprenante,
malgré mes craintes et mes efforts pour les retenir. Le plus difficile
de notre ouvrage était fait, et nous plaçâmes trois poutres à côté de la
première, en les faisant glisser sur celle-ci; puis nous les réunîmes à
l'aide de fortes planches. Notre pont avait huit à neuf pieds de large,
et pouvait cependant être facilement retiré, de manière à interdire le
passage du ruisseau. Quand le soir arriva, nous étions si harassés, que
nous prîmes notre repas, et courûmes nous coucher, sans entreprendre
d'autre travail. Cette journée fût terminée, comme les autres, par une
longue prière à Dieu, qui ne nous avait pas abandonnés jusque-là.
CHAPITRE IX
Départ.--Nouvelle demeure.--Le porc-épic.--Le chat sauvage.
Le matin suivant, mon premier soin fut de rassembler autour de moi ma
jeune famille, et de lui faire une courte allocution sur les dangers qui
pouvaient nous attendre dans un pays dont nous ne connaissions ni les
localités ni les habitants, et sur la nécessité de nous tenir bien
réunis durant le chemin. Enfin nous fîmes la prière, nous déjeunâmes et
préparâmes le départ. Les enfants s'occupèrent à réunir notre bétail, et
l'âne ainsi que la vache furent chargés de sacs, ouvrage de notre
ménagère. Nous les remplîmes de tous les objets de première nécessité,
de provisions, de munitions, des ustensiles de cuisine, des services de
table du capitaine; nous y ajoutâmes une bonne quantité de beurre. Enfin
nous abandonnâmes le moins de choses utiles qu'il nous fut possible.
Après avoir établi l'équilibre entre les deux côtés, je me préparais à
jeter par-dessus le tout nos hamacs et nos couvertures, quand ma femme
accourut et m'en empêcha, réclamant une place, d'abord pour les poules,
qui ne pouvaient rester seules, ensuite pour le petit Franz, qui n'était
pas de force à soutenir les fatigues de la route, et enfin pour son sac,
que nous avions appelé _enchanté_, et qui pouvait nous être de la plus
grande utilité. Je fis droit à sa requête, et comme les paniers de l'âne
n'étaient pas tout à fait remplis, j'y glissai son sac merveilleux, et
j'assis le petit Franz si solidement entre ces paquets, que l'âne aurait
pris le galop sans grand danger pour lui.
Cependant mes fils donnaient la chasse à nos poules, et aucune ne se
laissait attraper. Ma femme les railla de l'inutilité de leurs efforts,
et les pria de la laisser essayer si elle ne réussirait pas mieux
qu'eux. En même temps elle prit dans le sac enchanté deux poignées de
graines, et s'approcha doucement des volailles en les appelant. Le coq
arriva bientôt pour becqueter les graines: alors ma femme jeta dans la
tente tout ce qu'elle en avait, et comme les pauvres bêtes y coururent
tout de suite, il lui fut facile de les attraper. Nous les attachâmes
alors deux à deux par les pattes, et nous les déposâmes sur le dos de la
vache, renfermées dans un panier que nous recouvrîmes d'une couverture,
afin qu'elles restassent en repos.
Nous entassâmes alors dans notre tente tout ce que nous pouvions
emporter; et après avoir tracé une enceinte avec des pieux fichés en
terre, nous roulâmes tout autour quantité de tonnes vides.
Tout étant ainsi disposé, le cortège se forma; chacun de nous, jeune ou
vieux, homme ou animal, prit sa place, leste et joyeux. Fritz et ma
femme ouvraient la marche; la vache, l'âne monté par Franz, venaient
après; les chèvres, conduites par Jack, qui portait en outre le petit
singe, composaient le troisième corps d'armée; Ernest marchait ensuite,
conduisant les moutons, et moi je formais l'arrière-garde. Mes deux
dogues, placés sur les ailes, allaient sans cesse de la queue du convoi
à la tête, faisant ainsi l'office d'adjudants.
Notre petite troupe s'avançait lentement, mais en bon ordre, et avait
une mine toute patriarcale. Nous arrivâmes bientôt à notre pont; là nous
fûmes rejoints par notre cochon, qui s'était d'abord enfui, et qui vint
alors se réunir de lui-même à notre bande, tout en témoignant son
mécontentement par des grognements significatifs. Le pont fut traversé,
mais à l'autre bout un obstacle imprévu faillit mettre le désordre dans
nos rangs: le gazon épais qui recouvrait le sol tenta si fort notre
bétail, qu'il se dispersa à droite et à gauche pour brouter;
heureusement nos chiens le firent rentrer en ligne, et l'ordre,
momentanément troublé, fut promptement rétabli. Néanmoins, pour prévenir
un second désordre, je fis quitter l'herbe et prendre vers la mer.
Nous avions à peine fait quelques pas dans cette direction, que nos
chiens coururent se jeter dans l'herbe en aboyant de toutes leurs
forces, comme s'ils eussent eu à combattre quelque animal sauvage. Fritz
prit son fusil et les suivit de près; Ernest se serra près de sa mère
tout en apprêtant le sien, et Jack l'étourdi, sans même déranger son
fusil, qu'il avait sur le dos, s'élança sur les traces de Fritz.
Craignant de trouver quelque animal féroce, j'armai mon fusil et partis
aussitôt dans la même direction; mais je ne pus les atteindre, et ils
arrivèrent bien longtemps avant moi auprès des chiens. J'entendis alors
Jack me crier: «Accourez, mon père, accourez! il y a là un porc-épic
monstrueux.»
Quand j'arrivai, je vis, en effet, un porc-épic, mais de taille
ordinaire, assailli par nos chiens, et qui, toutes les fois que ses
ennemis approchaient, se hérissait soudain d'une forêt de dards, dont
quelques-uns même s'étaient fichés dans leur museau. Cependant Jack, qui
avait armé un des pistolets qu'il portait à sa ceinture, le tira à bout
portant dans la tête de l'animal, qui tomba mort.
«Quelle imprudence! s'écria Fritz; tu pouvais blesser mon père, moi ou
un de nos chiens.
--Ah! bien oui, blesser! Vous étiez derrière moi, et les chiens à côté:
crois-tu que je sois aveugle?
--Mon pauvre Fritz, interrompis-je, tu es un peu trop brusque;
souviens-toi du proverbe: Moi aujourd'hui, demain toi. Puisqu'il n'est
rien résulté de l'imprudence de Jack, ne troublons pas sa joie.»
Jack, ayant donné deux ou trois coups de crosse à l'animal, pour être
bien sur qu'il était mort, se disposa à l'emporter; mais il se mit les
mains en sang, et ne put y parvenir. Alors il prit son mouchoir,
l'attacha au cou de l'animal et le traîna jusque auprès de sa mère, qui
était fort inquiète de notre absence prolongée et du coup de feu qu'elle
avait entendu.
«Vois, maman, cria-t-il, un magnifique porc-épic que j'ai tué moi-même;
papa assure que c'est excellent à manger.»
Ernest cependant examinait froidement l'animal, et faisait observer
qu'il avait les pieds et les oreilles presque comme un homme. J'arrivai
à mon tour.
«N'as-tu pas craint, en approchant de lui, dis-je à Jack, qu'il ne te
passât ses dards au travers du corps?
--Pas du tout, je sais qu'ils sont solidement attachés à sa peau, et
qu'il ne les lance contre personne.
--Et cependant ne vois-tu pas que nous sommes obligés, ta mère et moi,
de débarrasser Turc et Bill des dards qui sont fixés à leur museau.
--Bon! ils sont allés les chercher eux-mêmes, et ce n'est pas le
porc-épic qui les leur a lancés.»
J'applaudis à mon petit homme, auquel je ne savais pas des connaissances
si étendues en histoire naturelle, et je leur fis voir comment des
circonstances toutes naturelles avaient pu ainsi donner lieu à des
fables.
«Mais dis-moi, Jack, ajoutai-je en terminant, que faire de ta capture?
L'abandonnerons-nous?
--L'abandonner! mais ne m'avez-vous pas dit que c'est un très bon mets!
Gardons-le, gardons-le.»
Je cédai à ses instances et posai l'animal, la tête enveloppée d'herbe,
derrière le petit Franz, sur le dos de l'âne, a côté du sac de ma femme;
puis nous partîmes.
Nous avions à peine fait deux cents pas, que le baudet se jeta de côté,
échappant aux mains de mon fils, et se mit à bondir ça et là, en
poussant des cris si grotesques, que nous n'aurions pu nous empêcher de
rire si la crainte de voir tomber notre petit cavalier ne nous eût trop
émus. Je lançai mes deux chiens après le fuyard, qu'ils nous ramenèrent
bientôt, mais toujours aussi agité. Nous nous mîmes alors à chercher
quel motif avait pu ainsi troubler notre grison, ordinairement si
paisible, et nous découvrîmes enfin que les dards du porc-épic avaient
percé la triple couverture qui les enveloppait et avaient fini par
stimuler notre âne comme des coups d'éperon. Le sac enchanté remplaça la
couverture, et le voyage reprit son cours.
Fritz marchait en avant, le fusil armé à la main, espérant faire de
nouveau quelque beau coup; mais nous arrivâmes sans autre rencontre aux
arbres dont ma femme nous avait parlé.
«Quelle merveille! s'écria alors Ernest. Comme ils sont grands!»
La halte commença. Nous mîmes la volaille en liberté, le cochon aussi,
mais avec les deux pieds de devant attachés. Tandis que j'aidais ma
femme à décharger nos animaux, nous entendîmes un coup de fusil; puis un
instant après, un second derrière nous, et la voix de Fritz qui criait:
«Le voilà, le voilà! mon père, c'est un chat sauvage!
--Bravo! lui répondis-je aussitôt que je le vis reparaître chargé de sa
proie. Tu viens de rendre un grand service à notre poulailler; car c'est
un animal bien dangereux et bien friand de volaille. Comment l'as-tu
tué?
--Je l'ai vu sur un arbre, et je l'ai abattu d'un coup de fusil; mais
dans un clin d'oeil il s'est relevé; et il s'apprêtait à s'élancer,
quand je lui tirai un coup de pistolet à bout portant. J'espère qu'il
est bien plus beau que le chacal que Jack m'a écorché, et que mon cher
frère ne me l'arrangera pas de même.
--Oui, c'est, je crois, un _margaï_ d'Amérique; tu peux d'abord t'en
faire une ceinture comme celle de Jack, et des quatre jambes des étuis
pour les services de table.
--Et moi, mon papa, interrompit alors Jack, ne puis-je rien faire de la
peau du porc-épic?
--Tu peux en faire aussi des étuis, car Fritz ne pourra nous en donner
que quatre, et nous sommes six à table; mais je crois que tu feras mieux
d'en faire une cotte de maille pour l'un de nos chiens.»
Mes enfants trouvèrent mes idées si heureuses, qu'ils ne me laissèrent
aucun repos jusqu'à ce qu'elles fussent mises en oeuvre. Ernest,
cependant, qui se reposait tandis que sa mère et le petit Franz
s'évertuaient à nous préparer à dîner, me dit:
«Mais enfin, mon père, de quelle espèce sont ces arbres?»
Nous hésitions entre des mangliers et des noyers, quand ma femme
s'aperçut que le petit Franz mangeait une espèce de fruits, et
l'entendit dire: «Oh! que c'est bon!» Elle courut à lui, les lui arracha
des mains, et lui demanda: «Où as-tu trouvé cela?
--Dans l'herbe, répondit-il, c'en est rempli: les poules et les cochons
en mangent.»
J'accourus au bruit, et je vis alors que ces beaux arbres étaient des
figuiers; car c'était la véritable figue que le petit Franz avait dans
les mains.
Cependant, craignant encore de me tromper sur la nature de ce fruit,
j'ordonnai de consulter notre docteur le singe. On lui apporta
quelques-unes des figues, qu'il flaira quelques instants avec des mines
fort drôles, et qu'il finit par avaler de bon appétit. Ma femme avait
allumé du feu et rempli la marmite d'eau, que la flamme avait bientôt
fait bouillir. Nous y déposâmes un morceau de porc-épic, tandis qu'un
autre fut mis à la broche. Nos regards se portèrent alors vers ces
arbres où ma femme voulait établir notre demeure, et nous cherchâmes
quelque moyen de parvenir à ces branches si élevées. Tandis que nous
étions à nous consulter, ma femme nous appela pour manger la soupe et le
rôti de porc-épic, dont nous nous régalâmes.
CHAPITRE X
Premier établissement.--Le flamant,--L'échelle de bambou.
Lorsque le repas fut terminé, je dis à ma femme: «Il faut songer à notre
logement pour la nuit au pied de l'arbre, car nous ne pourrons pas nous
y établir ce soir; occupe-toi aussi de préparer des courroies et des
harnais, afin d'aider l'âne et la vache à transporter ici le bois
nécessaire à nos constructions.»
À l'aide d'une toile à voile posée au-dessus de l'enceinte formée par
les racines de l'arbre, notre demeure provisoire fut facilement
construite. Ensuite je pris avec moi Fritz et Ernest, et je me rendis au
rivage pour tâcher d'y trouver du bois propre à former des échelons.
Nous étions à la vérité environnés de branches de figuier sèches; mais
je n'osais m'y fier, et je ne trouvais de bois vert nulle part dans le
voisinage. La rive était couverte de bois échoué; mais il répondit fort
mal à mon attente, et nous allions retourner sur nos pas, aussi peu
avancés qu'auparavant, quand par bonheur Ernest découvrit à moitié
ensevelis dans le sable une quantité de grands bambous. Aidé de mes
enfants, je les dégageai de ce limon, et je les coupai en morceaux de
quatre à cinq pieds de long, que je divisai ensuite en trois paquets
pour pouvoir les porter plus aisément.
J'aperçus dans le lointain un buisson vert dont je pensai que le bois
pourrait m'être utile; nous nous mîmes donc en marche, nos armes
toujours en état, suivant notre habitude, et précédés de Bill.
Soudain la chienne s'élança en avant, et en quelques sauts pénétra dans
le buisson, d'où nous vîmes sortir aussitôt une volée de flamants.
Fritz, toujours enchanté de faire le coup de fusil, tira sur les
traînards, et en abattit deux. L'un resta couché mort; mais l'autre, qui
n'était que légèrement blessé à l'aile, se releva et se mit à courir de
toute la vitesse de ses longues jambes. Mon fils, heureux de son
adresse, courut pour ramasser le mort et s'enfonça dans la vase
jusqu'aux genoux.
Quant à moi, aidé de Bill, je m'élançai sur les traces du fuyard, que je
finis par atteindre et dont je liai les ailes. Pendant ce temps, Ernest
s'était tranquillement assis sur l'herbe, et attendait patiemment notre
retour. Chargé de mon flamant, j'arrivai près de lui, et je fus presque
abasourdi de ses cris de joie en voyant les belles couleurs rouges de
cet oiseau. Il était temps de retourner au logis; mais je ne voulus pas
quitter ce lieu sans couper deux roseaux de l'espèce dont se servent les
sauvages pour faire leurs flèches, et je dis à mes enfants que c'était
pour mesurer notre arbre géant. Ils se mirent à rire, prétendant que dix
de ces roseaux attachés au bout l'un de l'autre ne pourraient seulement
pas atteindre la plus basse branche. Je leur rappelai l'histoire des
poulets, qu'ils déclaraient imprenables: et, sans leur en dire
davantage, nous nous disposâmes à revenir au logis. Ernest se chargea de
mes roseaux et de mon fusil; Fritz emporta son flamant mort, et moi je
me chargeai du vivant. Mais à peine avions-nous fait quelques pas, que
Fritz attacha son flamant sur le dos de Bill.
«À merveille, mon fils! mais vas-tu donc ainsi marcher à ton aise,
tandis que ton frère et moi nous sommes si péniblement chargés?»
L'enfant comprit mes paroles, et me demanda à porter le flamant blessé.
Je le lui passai, et nous continuâmes à marcher jusqu'au moment où nous
arrivâmes près des bambous que nous avions laissés derrière nous.
Je me chargeai de ces paquets, et c'est dans cet équipage que nous
arrivâmes près des nôtres, qui nous accueillirent avec des cris de joie
et d'admiration. On ne pouvait se lasser d'examiner le flamant, ses
plumes brillantes, son bec et ses longues pattes.
Notre ménagère seule témoigna la crainte que cette bouche inutile ne
diminuât la petite quantité de nos provisions. Je la rassurai en lui
disant que ce bel oiseau saurait bien lui-même fournir à sa nourriture
sans nous être à charge, en péchant dans le ruisseau voisin de petits
poissons et des insectes.
Je me mis ensuite à examiner sa blessure, qui n'avait atteint que
l'aile; et je commençai immédiatement à la panser selon mes
connaissances, en y appliquant un onguent composé de beurre et de vin.
Je lui attachai ensuite à la patte une ficelle assez longue pour lui
permettre de se promener et d'aller se baigner dans le ruisseau. Au bout
de deux à trois jours il fut complètement apprivoisé, et sa blessure
guérie.
Après ce pansement, je m'assis sur l'herbe, et je travaillai à me faire
un arc avec un morceau de bambou, et des flèches avec les roseaux que
nous avions apportés. Comme ils auraient été trop légers, je les remplis
de sable mouillé, et je garnis l'une des extrémités de plumes de
flamant; puis je me préparai à en faire l'essai. Aussitôt mes enfants se
mirent à sauter autour de moi en criant: «Un arc et des flèches?
Laissez-moi tirer, mon père, laissez-moi tirer!
--Restez tranquilles, leur répondis-je; ce n'est point un jouet, mais un
instrument nécessaire à mes projets que je viens de fabriquer. Ma bonne
femme, pourrais-tu me donner une pelote bien longue de fil très-fort?»
Elle trouva dans le sac qu'elle avait eu soin d'attacher sur l'âne ce
que je demandais, et au même instant Fritz, que j'avais envoyé mesurer
notre provision de corde, vint m'annoncer qu'il en avait compté
cinquante brasses, ou deux cent quarante pieds, ce qui était plus que
suffisant.
J'attachai alors la pelote de fil à une de mes flèches, et, par un
vigoureux effort, je la décochai de manière qu'elle vînt retomber
par-dessus l'une des plus fortes branches de l'arbre, entraînant avec
elle le fil, que je dévidais à mesure. J'attachai à l'extrémité une
corde plus forte, et, en mesurant mon fil, je vis que la branche était à
une hauteur de quarante pieds. Je tendis alors parallèlement à terre
cent pieds de bonne corde, forte de près d'un pouce, de manière à
laisser entre les deux morceaux un intervalle d'un demi-pied; je m'assis
devant, et Fritz reçut l'ordre de couper des bambous en morceaux de deux
pieds, qu'Ernest introduisait dans des noeuds que je faisais de pied en
pied le long des deux cordes, et aux extrémités desquels Jack passait
deux clous. C'est ainsi qu'en très-peu de temps, et au grand étonnement
de ma femme, je parvins à me fabriquer une échelle de quarante pieds.
Nous attachâmes alors l'extrémité de l'échelle a l'un des bouts de la
ficelle qui pendait sur la branche, et, en tirant l'autre bout, nous
relevâmes jusqu'à la branche, dont l'accès nous était maintenant permis.
Tous mes fils voulurent alors monter et se précipitèrent vers l'échelle;
mais je désignai Jack comme le plus léger des trois aînés: celui-ci
grimpa avec l'adresse et l'agilité d'un chat, arriva sans encombre sur
la branche, et me fit signe que Fritz pouvait monter sans danger. J'y
consentis, mais en lui disant de monter avec le plus de précaution
possible, et je lui donnai un marteau et des clous pour fixer solidement
l'échelle sur la branche. Tout en suivant avec anxiété son ascension,
nous retînmes de toutes nos forces l'échelle par le moyen de la corde
qui pendait sur la branche, et nous le vîmes enfin arriver heureusement.
Quand l'échelle fut attachée solidement sur l'arbre, je montai à mon
tour, et j'emportai une poulie, que je m'occupai à clouer à une branche
voisine pour nous faciliter le lendemain les moyens d'élever nos
planches et nos poutres. Je redescendis ensuite, heureux de ce travail.
Quand j'arrivai auprès de ma femme, elle me montra ce qu'elle avait fait
pendant la journée: c'étaient des harnais pour l'âne et la vache. Tous
nos préparatifs étaient donc terminés, et il ne nous restait plus qu'à
souper, lorsque je m'aperçus que Jack et Fritz n'étaient pas avec nous.
Ma femme me dit qu'elle ne les avait pas vus descendre. Cependant la
nuit était venue, et la lune brillait de tout son éclat; je commençai à
devenir inquiet de cette absence prolongée, et je cherchais à découvrir
mes enfants, quand nous entendîmes au-dessus de nos têtes deux voit
entonner l'hymne du soir. Je n'osai les interrompre, tant ce chant avait
de charme au milieu de cette belle nature et du silence qui nous
entourait; mais quand ils eurent fini, je leur criai de descendre bien
vite, et je ne fus complètement rassuré que quand ils eurent touché
terre. Pendant ce temps, ma femme, aidée de Franz et d'Ernest, avait
allumé un grand feu et préparé notre souper. Nos animaux se réunirent
alors pour prendre leur nourriture du soir, que ma femme leur distribua;
les pigeons s'envolèrent, et se nichèrent sur les branches de l'arbre;
nos poules se perchèrent sur les bâtons de l'échelle. Quant au bétail,
il fut attaché autour de nous. Notre beau flamant lui-même se percha sur
une des racines; puis, plaçant sa tête sous son aile droite et relevant
sa patte gauche, il s'endormit. Pour nous, nous fîmes un grand cercle de
feu, afin de nous isoler des animaux sauvages qui pourraient venir nous
attaquer la nuit, et nous attendîmes avec impatience le moment de
prendre notre repas et de goûter le sommeil à notre tour. Ma femme nous
avertit enfin que tout était prêt. Nous nous assîmes en cercle, et nous
nous mîmes à dévorer le délicieux porc-épic. Pour dessert, mes enfants
nous apportèrent des figues ramassées sous l'arbre. Nous fîmes ensuite
une courte prière, puis, au milieu des bâillements réitérés, une ronde
générale dans tous les environs. Nous gagnâmes alors nos hamacs: ils
furent d'abord trouvés bien incommodes, mais le sommeil eut bientôt mis
fin à toutes les plaintes. Quelques moments après, tous les gémissements
furent terminés, et je n'entendis plus autour de moi que la respiration
faible, mais régulière, de tous ces petits êtres, ce qui me prouva que
moi seul de toute la famille je veillais encore.
CHAPITRE XI
Construction du château aérien.--Première nuit sur l'arbre.--Le
dimanche.--Les ortolans.
Pendant la première moitié de la nuit, je fus extrêmement inquiet. Au
moindre bruit je me redressais avec angoisse, et j'écoutais avec effroi
les feuilles agitées par le vent, ou les branches sèches qui tombaient.
De temps en temps, quand je voyais un de nos feux se ralentir, je me
levais et je courais y jeter du bois: tout était pour moi sujet de
crainte. Après minuit, je me tranquillisai un peu en voyant que le calme
le plus parfait régnait autour de moi; enfin, vers le matin, je fermai
les yeux, et je m'endormis si profondément, que, lorsque je m'éveillai,
il était déjà fort tard pour commencer notre travail, aussi nous
priâmes, nous déjeunâmes rapidement, et l'on se mit à l'ouvrage. Ma
femme donna alors à manger à l'âne et à la vache, puis elle leur endossa
les harnais et partit avec eux, escortée d'Ernest, Jack et Franz, pour
aller chercher au rivage les planches dont nous avions besoin.
Moi, je montai avec Fritz sur l'arbre pour y faire les préparatifs
nécessaires à la commodité de notre établissement. Je trouvai tout mieux
disposé encore que je ne pensais: les grosses branches s'étendaient dans
une direction presque horizontale; je conservai les plus fortes et les
plus droites, et j'abattis les autres avec la hache et la scie. À cinq à
six pieds au-dessus de celles-ci, j'en gardai une ou deux pour suspendre
nos hamacs; d'autres, plus élevées encore, devaient nous servir à poser
le toit de notre édifice, qui consistait en un morceau de toile à voile.
Nous travaillâmes à élaguer tout le reste, et ce travail pénible dura
jusqu'à ce que ma femme nous amenât deux fortes charges de planches.
Nous les hissâmes une a une à l'aide de la poulie, et nous en fîmes
d'abord un plancher double, pour qu'il résistât mieux au balancement de
l'arbre et au poids de nos corps, puis sur le bord nous établîmes une
balustrade solide.
Ce travail et les voyages pour nous amener de nouvelles planches
remplirent tellement notre matinée, que l'heure de midi arriva sans que
personne eût songé au repas. Il fallut donc nous contenter pour cette
fois de biscuit et de fromage.
On se remit à l'ouvrage, et nous nous hâtâmes de hisser la pièce de
toile à voile. Elle fut fixée à grand'peine sur les branches
supérieures, de manière que les bouts, en tombant, couvrissent à droite
et à gauche notre habitation, et une troisième muraille s'élevant
jusqu'à elle alla la rejoindre derrière le tronc de l'arbre, de manière
à garantir complètement ce côté. Nous nous étions réservé, pour voir et
pour entrer dans l'appartement, le quatrième côté de la construction;
c'était celui qui était tourné vers la mer, afin de nous ménager un air
frais et la vue la plus agréable. Nos hamacs furent aussitôt montés dans
le palais aérien, et les places choisies pour le soir.
Je descendis alors de l'arbre avec Fritz, et je trouvai au pied
plusieurs planches dont nous n'avions pas eu besoin; je les employai à
faire une table et des bancs, que je fixai dans l'espace embrassé par
les racines, et que je destinai à nous servir de salle à manger, tandis
que mes enfants ramassaient le bois et les branches sèches, et les
liaient en fagots, qu'ils amoncelaient autour de l'arbre. Enfin, épuisé
par mon travail de la journée, je finis par me jeter sur un banc en
essuyant mon front couvert de sueur. «J'ai travaillé comme un cheval
aujourd'hui, dis-je alors; aussi, ma chère femme, je veux me reposer
demain.
--Tu le peux et tu le dois, me répondit-elle; car c'est demain un
dimanche, et le second même que nous passons sur cette côte. Nous avons
négligé le premier.»
J'en convins; mais je lui fis sentir que les soins de notre conservation
avaient dû naturellement passer les premiers, et j'ajoutai, pour nous
justifier, que nous n'avions point manqué de prier le Seigneur chaque
jour. L'excellente créature me remercia ensuite de lui avoir construit
ce château aérien, où elle pourrait dormir sans craindre pour nous les
attaques des bêtes sauvages.
«Bon! lui dis-je; en attendant donne-nous ce que tu peux pour dîner, et
appelle les enfants.»
Ceux-ci ne se firent pas attendre, et ma femme, ôtant du feu une marmite
de terre, l'apporta près de nous. Le couvercle fut enlevé avec
curiosité, et nous vîmes le flamant tué par Fritz, et que ma bonne femme
avait fait bouillir, parce qu'elle craignait que l'âge ne l'eût rendu
trop dur. La précaution fût trouvée inutile, et la bête dévorée avec
appétit. Pendant ce temps, l'autre flamant était venu se mêler aux
volatiles qui nous entouraient, et se promenait majestueusement autour
de nous en ramassant les miettes de pain qu'on lui jetait. Le petit
singe sautait d'une épaule à l'autre, pour tâcher d'attraper quelque bon
morceau, et nous faisait les plus comiques grimaces; pour compléter le
tableau, notre truie, que nous n'avions pas vue de tout le jour, vint
nous rejoindre en témoignant sa joie par des grognements significatifs.
Ma femme avait trait la vache, et chacun de nous avait eu une bonne
jatte de lait; mais je la vis abandonner au cochon tout ce qu'il en
restait. Je lui reprochai une telle prodigalité; elle me répondit que le
lait ne pouvait se conserver par une pareille chaleur, et qu'il valait
mieux le donner à la truie que de le perdre.
En sortant de table, j'avais allumé un feu dont la lueur devait protéger
notre bétail pendant la nuit. Aussitôt qu'il fut bien brillant, je
donnai le signal du repos. Mes trois fils aînés eurent bientôt gravi
l'échelle; ma femme vint après eux, le coeur tremblant, mais sans trop
oser montrer sa crainte; elle monta lentement, et arriva enfin sans
encombre. J'avais tenu l'échelle pendant ce temps; je montai le dernier,
portant le petit Franz sur mes épaules, puis, à la grande joie de mes
enfants, je retirai l'échelle après moi. Quoique nous trouvant bien en
sûreté, je n'en fis pas moins charger les armes à feu, pour qu'elles
fussent sous notre main prêtes à foudroyer tout ennemi qui voudrait
attaquer les bêtes que nous avions laissées endormies sous la garde de
nos dogues.
Peu de temps après, le sommeil avait fermé nos paupières, et la première
nuit que nous passâmes sur l'arbre fut d'une tranquillité profonde. Je
remarquai au réveil que nos enfants ne se firent nullement prier pour
sortir du lit, et qu'ils se vantèrent d'avoir parfaitement dormi; les
hamacs, si incommodes la nuit précédente, n'avaient excité celle-ci
aucun murmure.
«Que faire aujourd'hui? me demandèrent-ils.
--Rien, mes enfants, car c'est dimanche.
--Un dimanche! un dimanche! s'écria Jack; ah! je vais lancer des flèches
et m'amuser toute la journée.
--Non pas, mon enfant; le jour du Seigneur n'est pas le jour de
l'oisiveté, mais celui de la prière. Mes amis, nous célébrerons ce jour
aussi religieusement que nous le pourrons dans cette solitude. Nous
chanterons les hymnes du Seigneur, et je vous raconterai une parabole
qui réveillera en vous des sentiments pieux et sincères.
--Une parabole! une parabole comme celle du semeur de l'Évangile: oh!
racontez, racontez, s'écrièrent tous mes enfants.
--Chaque chose à son tour, répondis-je; soignons d'abord nos bêtes,
déjeunons, puis je vous raconterai ma parabole.»
Tout fut fait comme je l'avais dit, et nous nous assîmes sur l'herbe,
les enfants dans l'attitude de la curiosité, ma femme dans un silencieux
recueillement. Je leur composai alors une petite histoire appropriée à
leur situation.
Je leur racontai qu'un roi puissant avait voulu former une colonie. À
tous ses sujets qu'il y avait envoyés, il avait distribué le même nombre
d'outils, des semences égales, pour cultiver chacun des terrains de même
grandeur. «Cultivez avec soin, leur avait-il dit, et soyez toujours
prêts à me rendre compte de vos travaux, car j'enverrai de temps en
temps, et sans vous en prévenir, chercher tantôt l'un, tantôt l'autre de
vous; et si je récompense ceux dont la conduite aura été bonne, je
saurai punir ceux dont je ne serai pas satisfait.»
Parmi les colons, les uns avaient obéi; les autres, soit négligence,
soit mépris, étaient restés dans l'inaction. Mais un jour le grand roi
les manda devant lui, et, dans son équitable répartition des peines et
des récompenses, il tint tout ce qu'il avait promis: tandis qu'il
comblait d'honneurs et de distinctions les colons fidèles et obéissants,
il fit enfermer dans d'affreux cachots les sujets qui n'avaient pas
écouté sa voix.
J'eus soin de terminer par des conseils donnés directement à chacun
d'eux. Je vis avec plaisir que mes paroles n'étaient pas perdues, et que
tous avaient saisi mon allégorie.
Je compris bientôt que ces jeunes esprits ne pouvaient rester ainsi
toute la journée, et je leur permis de se livrer à leurs jeux. Jack vint
me demander de lui prêter mon arc et mes flèches; Fritz se prépara à
travailler à ses étuis de _margaï_, et vint me demander mes conseils;
Franz, qui n'osait pas encore toucher aux armes à feu, me pria de lui
faire aussi un arc et des flèches. Je conseillai à Jack d'armer ses
flèches de pointes de porc-épic, et de les y fixer avec des tablettes de
bouillon qu'il devait faire fondre à moitié sur le feu. J'enseignai à
Fritz comment il devait s'y prendre pour laver la peau de son _margaï_
et la débarrasser des parties de chair qui pourraient y être restées. Je
lui conseillai ensuite de la frotter avec du sable et des cendres, et de
prier la ménagère de lui donner quelques oeufs de poule et du beurre
pour la rendre plus souple. Sa mère lui demanda ce qu'il comptait en
faire. Il lui expliqua l'usage de ses étuis, et aussitôt elle combla ses
désirs.
Tandis que nous étions ainsi occupés, un coup de fusil partit au-dessus
de nos têtes, et deux oiseaux tombèrent à nos pieds; effrayés du bruit,
nous levâmes la tête, et nous vîmes Ernest descendre l'échelle d'un air
triomphant, et courir avec Franz ramasser ces oiseaux. Fritz et Jack
quittèrent aussitôt leur travail, mais pour courir à l'échelle et tâcher
de tuer quelque autre oiseau: je les aperçus avant qu'ils fussent
montés.
«Qu'allez-vous faire? leur dis-je. Épargnez les créatures du Seigneur
pendant le jour qui lui est consacré. C'est déjà trop de deux victimes.»
Ils s'arrêtèrent aussitôt, et revinrent vers moi. Les deux oiseaux
étaient, l'un une sorte de grive, l'autre un ortolan, espèces toutes
deux bonnes à manger. Je remarquai alors pour la première fois que nos
figues sauvages attiraient une quantité innombrable d'oiseaux, et que
les branches de notre arbre étaient couvertes de grives et d'ortolans.
Je me réjouis fort de cette découverte; car je savais que ces oiseaux
rôtis se conservaient très-bien dans le beurre, et qu'ils nous
fourniraient ainsi des provisions abondantes pour la saison des pluies.
La prière du soir termina dignement cette journée, pendant laquelle nous
ne nous étions livrés à aucun travail fatigant, et nous regagnâmes à la
file notre demeure aérienne.
CHAPITRE XII
La promenade.--Nouvelles découvertes.--Dénomination de divers lieux.--La
pomme de terre.--La cochenille.
La matinée du lendemain fut tout entière consacrée à une multitude de
soins qui devaient contribuer à l'amélioration et à l'agrément de notre
demeure aérienne.
Jack continua à s'exercer à tirer de l'arc avec Franz, auquel j'avais
confectionné aussi un arc et des flèches, et Fritz à façonner ses étuis.
Ma femme nous appela pour le repas, dont l'heure était arrivée. Aussitôt
que nous fûmes assis:
«Mes enfants, commençai-je, ne devrions-nous pas donner des noms aux
parties de cette contrée que nous connaissons déjà? Cela nous aidera
dans nos travaux, et nous nous entendrons beaucoup mieux. Seulement,
comme les côtes peuvent être déjà dénommées, nous nous bornerons à
donner des noms aux lieux principaux auxquels se rattachent quelques
souvenirs.
JACK. Ah! oui, cherchons des noms bien difficiles. Les voyageurs nous
ont assez écorché la langue avec leurs noms, tels que Kamtchatka,
Spitzberg.
MOI. Petit fou, sais-tu si jamais personne prononcera le nom que tu
auras inventé? Contentons-nous de bons mots allemands: la langue de
notre patrie est assez belle pour que nous n'allions pas chercher
ailleurs.»
Nous commençâmes par la baie où nous avions abordé. Sur la proposition
de ma femme, elle reçut le nom de _Rettungs-Bucht_ (baie du salut);
notre première habitation, celui de _Zelt-Heim_ (maison de la tente);
l'île qui était dans la baie, celui de _Hay-Insel_ (île du requin), en
mémoire du requin que nous avions tué; le marais où Fritz avait failli
s'enfoncer, celui de _Flamant-Sumpf_ (marais du flamant). Après bien des
débats, notre château aérien reçut celui de _Falken-Horst_ (l'aire du
faucon). La hauteur sur laquelle nous étions montés pour découvrir les
traces de nos compagnons s'appela _Promontoire de l'espoir trompé_;
enfin le ruisseau; _Ruisseau du Chacal_[1].
[Note 1: Nous avons conservé dans le cours de notre traduction les
noms de Falken-Horst et de Zelt-Heim, la dénomination française ne
pouvant leur être appliquée, tandis qu'elle convient fort bien pour les
autres.]
Nous passâmes ainsi, en babillant, le temps du dîner, et nous prenions
plaisir à poser les bases de la géographie de notre royaume, que nous
décidâmes, en riant, devoir être envoyée en Europe par le prochain
courrier. Après le dîner, Fritz retourna à ses étuis, qu'il consolida en
les doublant d'un morceau de liège. Jack, en voyant le résultat obtenu
par son frère, accourut me prier de l'aider à faire la cotte de mailles
en porc-épic pour Turc. Nous lavâmes et frottâmes la peau, et Turc,
entièrement harnaché, nous parut alors en état de combattre une hyène ou
un tigre. Sa camarade, Bill, seule, se trouva mal de ce nouvel essai;
car, quand elle s'approchait sans défiance de lui, elle s'enfuyait
bientôt en poussant des cris lamentables, piquée qu'elle était par les
dards de la cotte de mailles. Pendant ce temps, le soir étant venu et la
chaleur du jour étant tombée, je songeai à faire faire à ma famille une
petite promenade. «Où irons-nous?» m'écriai-je. Toutes les voix furent
pour Zelt-Heim. Je proposai de ne pas suivre notre ancien chemin le long
du rivage; ma motion fut adoptée. Nous partîmes bientôt tous bien armés,
excepté ma femme, qui ne portait qu'un pot vide. Turc marchait devant
nous fièrement, revêtu de sa cotte de mailles. Le petit singe voulût
prendre sa place accoutumée; mais aussitôt qu'il eût senti les piquants,
il fit un bond de côté et courut se réfugier sur Bill, qui n'y mit pas
d'obstacle. Enfin il n'y eut pas jusqu'au flamant qui ne voulut être de
la partie; après avoir essayé du voisinage de chacun de mes fils, et
dégoûté par leurs espiègleries, il vint se placer à mes côtés et chemina
gravement près de moi. Notre promenade était des plus agréables; car
nous marchions, à l'ombre de grands arbres, au milieu d'un gazon touffu.
Mes enfants se dispersèrent à droite et à gauche; mais quand nous
sortîmes du bois, craignant quelque danger, je les appelai pour les
réunir. Ils revinrent tous en courant, et Ernest, tout essoufflé, fut
cette fois le premier à mes côtés. Il me présenta trois petites baies
d'un vert clair, sans pouvoir d'abord prononcer une parole.
«Des pommes de terre! s'écria-t-il enfin, des pommes de terre!
--Des pommes de terre! serait-il bien vrai? Mène-moi à l'endroit où tu
les as découvertes.»
Nous courûmes dans la direction qu'il nous indiqua, et nous trouvâmes,
en effet, un champ d'une immense étendue couvert de pommes de terre. Les
unes étaient encore en fleur, les autres étaient en pleine maturité;
quelques-unes sortaient à peine de terre. Jack se précipita aussitôt
pour les déterrer, mais il aurait fait peu de chose si le singe n'eût
couru l'imiter. Nous les aidâmes avec nos couteaux; en peu de temps nos
gibecières furent remplies, et nous nous préparâmes à continuer notre
route. Quelques-uns de mes enfants me firent observer que nous étions
déjà bien chargés, et qu'il vaudrait peut-être mieux retourner à
Falken-Horst; mais notre excursion à Zelt-Heim était devenue si
nécessaire que nous poussâmes toujours dans cette direction.
La conversation se porta naturellement sur le précieux tubercule que
nous venions de découvrir. «Il y a là pour nous, dis-je à mes fils, un
trésor inestimable. Après la faveur que Dieu nous a faite en nous
sauvant du naufrage, ce bienfait est le plus grand, le plus important de
tous ceux qu'il nous a accordés jusqu'à ce jour.»
Nous atteignîmes bientôt les rochers au bas desquels coulait le ruisseau
du Chacal, et que nous devions longer jusque-là. La mer, à droite,
s'étendait dans le lointain comme un miroir; à gauche, la chaîne des
rochers présentait le spectacle le plus ravissant et le plus
pittoresque. C'était comme une serre chaude d'Europe; seulement, au lieu
de mesquines et étroites terrasses, au lieu de pots à fleurs épars çà et
là, toutes les crevasses, toutes les fentes de rochers laissaient
échapper à profusion les plantes les plus rares et les plus variées. Là
les plantes grasses aux tiges épineuses; ici le figuier d'Inde aux
larges palettes; ici la serpentine laissant tomber le long du roc ses
larges rameaux souples et enlacés; enfin l'ananas surtout y croissait en
abondance. Comme ce roi des fruits nous était bien connu, nous nous
jetâmes dessus avec avidité; le singe même nous aida à en moissonner, et
je fus obligé d'arrêter mes enfants, de peur qu'ils ne se fissent mal.
Une autre découverte qui me fit presque autant de plaisir fut celle du
caratas; je voulus faire partager à mes fils l'admiration que
j'éprouvais pour cette utile plante, qui ressemble à l'ananas, en leur
faisant voir ses belles fleurs rouges. Mais ils me répondaient la bouche
pleine: «Merci de vos fleurs, nous aimons mieux l'ananas.
--Petits gourmands, leur répliquai-je, vous ne savez pas juger les
choses; je vais vous faire bientôt changer d'avis. Ernest, prends dans
ma gibecière un briquet et une pierre, et fais-moi le plaisir de
m'allumer du feu.
--Mais il me faudrait de l'amadou.
--En voici,» lui dis-je; et je pris une tige de caratas; j'en ôtai
l'écorce extérieure, j'en mis un petit morceau sur la pierre et je
battis le briquet; aussitôt elle prit feu, et mes enfants sautèrent tout
joyeux autour de moi en criant: «Vive l'arbre à amadou!»
«Ce n'est pas tout, leur dis-je; je vais maintenant donner à votre mère
du fil pour coudre vos habits quand ils seront déchirés.» Et en disant
ces mots je tirai des feuilles de caratas une grande quantité de fils
forts et souples qui émerveillèrent mes enfants, et causèrent la plus
grande joie à ma bonne femme.
Elle n'y trouva qu'une chose à redire, c'est qu'il serait long d'en
extraire un à un tous ces fils. Je lui appris que rien n'était plus
aisé, en faisant sécher au soleil les feuilles, dont les fils se
détachaient alors d'eux-mêmes.
«Eh bien, dis-je à mes enfants, cette plante vaut-elle l'ananas?» Ils
convinrent tous que j'avais raison.
«Cette autre plante que vous voyez auprès, continuai je, est un figuier
d'Inde; on le nomme aussi arbre-raquette, parce que ses feuilles
ressemblent, en effet, à des raquettes. Son fruit est très-estimé des
sauvages.» À peine eus-je prononcé ces mots, que Jack courut pour en
faire une bonne récolte; mais il revint bientôt en pleurant, les doigts
traversés de mille petites épines. Je l'aidai à se dégager la main, et
je lui montrai la manière de prendre ce fruit sans se blesser. Je fis
tomber une figue sur mon chapeau; j'en coupai les deux bouts avec mon
couteau, et, la prenant alors à ces deux endroits, je la dépouillai
facilement de son enveloppe, et je la donnai à goûter à mes fils. Elle
fut trouvée excellente, peut-être à cause de sa nouveauté, et chacun se
mit à en cueillir. Je vis alors mon petit Jack examiner avec beaucoup
d'attention une de ces figues qu'il tenait au bout de son couteau.
«Que fais-tu là, lui dis-je.
--Voyez donc, mon père, me cria-t-il, il y a sur ma figue un millier de
petites bêtes rouges comme du sang.
--Ah! m'écriai-je, encore une nouvelle découverte! c'est la cochenille.»
Mes enfants me demandèrent ce que c'était que cet animal.
«C'est, leur répondis-je, un insecte qui, séché et bouilli, sert à
donner une magnifique couleur rouge fort estimée dans le commerce;
l'arbrisseau qui le porte s'appelle nopal ou cactus opuntia.
ERNEST. Mais comme nous n'avons rien à teindre en rouge, et que ces
fruits, pour être cueillis, demandent trop de soin, je préfère l'ananas.
MOI. Fais donc attention que cet arbrisseau peut nous être utile de plus
d'une manière. Il nous sera facile d'entourer notre habitation d'une
haie de ces raquettes, et ces feuilles épaisses nous garantiront des
animaux malfaisants.
JACK. C'est une plaisanterie, mon père; vous le voyez, cet arbre n'a pas
de solidité, et un couteau aura bientôt fait une ouverture à votre haie,
quelle que soit son épaisseur.»
Et pour nous donner une preuve de ce qu'il avançait, il tira son couteau
de chasse et se mit à s'escrimer contre un des plus grands arbrisseaux;
les raquettes cédaient avec, facilité, lorsqu'une d'elles vint tomber
sur la jambe du spadassin et lui fit jeter un cri perçant.
MOI. «Eh bien! penses-tu maintenant que cette haie ne soit pas de nature
à arrêter les téméraires qui s'exposeraient à la traverser?
JACK. J'en conviens, mon père; c'est une bonne leçon dont je profiterai,
surtout si vos connaissances peuvent vous indiquer un moyen de faire
cesser la cuisante douleur que les maudites épines me causent.»
Une feuille de caratas étendue sur la partie souffrante enleva tout à
coup cette vive douleur, et cet incident n'eut d'autres suites que de
nous faire rire aux dépens du jeune imprudent.
Enfin nous nous remîmes en marche, et nous arrivâmes au ruisseau du
Chacal; on le passa avec précaution, et nous atteignîmes bientôt la
tente, où tout était resté en ordre. Fritz courut chercher de la poudre
et du plomb; moi, ma femme et Franz nous allâmes à la tonne de beurre
remplir notre pot vide, et Jack et Ernest s'occupèrent à prendre des
oies et des canards. Ils y réussirent avec assez de peine, car nos
animaux étaient devenus un peu sauvages pendant notre absence; mais
enfin ils parvinrent à attraper deux oies et deux canards. La cotte de
mailles de Turc fut remplacée par une sacoche de sel, et nous reprîmes
le chemin de Falken-Horst, emportant avec nous les oies et les canards
enveloppés dans nos mouchoirs. Au milieu de leurs cris, des aboiements
de nos dogues et de nos bruyants éclats de rire excités par cette
étrange musique, nous arrivâmes sans encombre au logis. Ma femme courut
traire la vache, dont le lait nous rafraîchit beaucoup. Les pommes de
terre firent les frais de notre repas, et après avoir, dans notre
prière, remercié le Seigneur de cette précieuse découverte, nous
montâmes notre échelle et nous passâmes la nuit dans un profond et
tranquille sommeil.
CHAPITRE XIII
La claie.--La poudre à canon.--Visite à Zelt-Heim. Le kanguroo.--La
mascarade.
J'avais remarqué sur le rivage, entre autres choses utiles, une grande
quantité de bois qui pouvait me servir à construire une claie, dont
j'avais grand besoin pour transporter à Falken-Horst la tonne de beurre
et les autres objets de première nécessité, trop lourds pour être portés
à bras. Je formai le projet de m'y rendre le lendemain matin, en
emmenant avec moi Ernest, dont la paresse se trouverait un peu secouée
par cette promenade matinale, tandis que je laisserais auprès des nôtres
Fritz, qui pouvait leur être utile.
Aux premières lueurs du crépuscule, je sautai à bas de mon lit, je
réveillai Ernest, prévenu la veille, et nous descendîmes l'échelle sans
réveiller nos gens: nous prîmes l'âne, et nous lui fîmes traîner une
grosse branche d'arbre dont je pensais avoir besoin.
MOI. «Eh bien! mon fils, n'es-tu pas fâché que je t'aie éveillé si tôt,
et n'aimerais-tu pas mieux être resté à Falken-Horst, pour tuer des
grives et des ortolans?
ERNEST. Non, mon père, j'aime mieux être avec vous. Aussi bien mes
chasseurs m'en laisseront-ils encore, et je suis sûr que leur premier
coup en fera fuir plus qu'ils n'en abattront dans toute leur chasse.
MOI. Et pourquoi cela, mon ami?
ERNEST. C'est qu'ils oublieront certainement d'ôter les balles qui sont
dans les fusils pour les remplacer par du petit plomb; et puis ils
tirent d'en bas, sans songer que la distance du pied de l'arbre aux
branches est hors de la portée du fusil.
MOI. Tes observations sont justes; mais il eut été mieux de prévenir tes
frères que de te réserver le plaisir de te moquer d'eux après leur
désappointement. En général, ajoutai-je, mon cher Ernest, je loue et
j'estime ton habitude de réfléchir avant d'agir; mais il faut prendre
garde que cette habitude, excellente en elle-même, ne dégénère en
défaut. Il est des circonstances où il faut savoir prendre une
résolution instantanée. La prudence est une qualité, mais la lenteur et
l'irrésolution peuvent quelquefois devenir pernicieuses. Que ferais-tu,
par exemple, si un ours venait soudain se jeter sur nous? Fuir? les ours
ont de bonnes jambes: tirer? tu risquerais de voir ton fusil rater; il
faudrait se retrancher derrière ce pauvre âne, que nous sacrifierions,
et alors nous trouverions le temps de fuir, ou de tirer à coup sûr.»
Nous arrivâmes cependant au rivage sans avoir rencontré d'ours qui nous
mît dans la nécessité d'employer mon plan. Je me hâtai de fixer notre
bois sur la branche d'arbre, toute couverte encore de petites branches
et qui faisait l'office de traîneau. Nous y ajoutâmes une petite caisse
échouée sur le sable, et nous reprîmes le chemin du logis, aidant l'âne,
avec deux longues perches qui nous servaient de levier, à traîner sa
cargaison dans les mauvais pas. En arrivant près de Falken-Horst, nous
jugeâmes, aux coups que nous entendions, que la chasse aux grives était
commencée; nous ne nous étions pas trompés. Les chasseurs s'élancèrent
au-devant de nous dès qu'ils nous aperçurent. La caisse fut ouverte;
mais elle ne nous fut pas fort utile, car elle me parut avoir appartenu
à un simple matelot, et elle ne contenait que des vêtements et du linge
à moitié gâtés par l'eau de mer.
Je me rendis alors auprès de ma femme, qui me gronda doucement de
l'inquiétude où je l'avais laissée; mais la vue de mon beau bois et la
perspective d'une claie pour transporter notre tonne de beurre
l'apaisèrent bientôt. Je demandai à mes enfants combien ils avaient tué
d'oiseaux, et j'en trouvai quatre douzaines. Je remarquai que ce produit
n'était nullement en rapport avec la consommation qu'ils avaient faite
de poudre et de plomb. Je les grondai donc de leur prodigalité, je leur
rappelai que la poudre était notre plus précieux trésor, qu'elle était
notre sûreté, et serait peut-être un jour notre seul moyen d'existence;
je conclus à ce qu'on apportât à l'avenir un peu plus d'économie à la
dépenser. Je défendis dorénavant le tir aux grives et aux ortolans, et
je décidai qu'on y suppléerait par des lacets, que j'appris à mes
enfants à fabriquer. Jack et Franz goûtèrent à merveille la nouvelle
invention, et leur mère les aida dans ce travail, tandis que je pris
Fritz et Ernest pour perfectionner avec moi la claie.
Pendant que nous étions tous ainsi occupés, il s'éleva dans notre
basse-cour une grande agitation. Le coq poussait des cris aigus, et les
poules fuyaient de tous côtés. Nous y courûmes aussitôt; mais nous ne
rencontrâmes, au milieu des volatiles effarouchés, que notre singe.
Ernest, qui le regardait du coin de l'oeil, le vit se glisser sous une
grosse racine de figuier; il l'y suivit aussitôt, et trouva là un oeuf
tout frais pondu, que le voleur se disposait sans doute à avaler. En le
pourchassant dans un autre endroit, on découvrit encore quatre autres
oeufs.
«Ceci m'explique, nous dit ma femme, comment il se fait que nos poules,
dans la journée, chantent souvent comme si elles allaient pondre, sans
que je puisse jamais rencontrer d'oeufs.»
Nous résolûmes alors que le petit coquin serait privé de sa liberté
toutes les fois que nous croirions les poules prêtes à pondre.
Jack, cependant, était monté sur l'arbre pour placer les pièges, et en
descendant il nous donna l'heureuse nouvelle que les pigeons que nous
axions rapportés du vaisseau y avaient déjà fait un nid et avaient
pondu. Je recommandai de nouveau de ne jamais tirer dans cet arbre, de
peur d'effrayer ces pauvres bêtes, et je fis porter les piéges ailleurs,
pour ne pas les exposer à s'y prendre. Cependant je n'avais pas cessé de
travailler à ma claie, qui commençait à prendre tournure. Deux pièces de
bois courbées devant, liées au milieu et derrière par une traverse en
bois, me suffirent pour la terminer. Quand elle fut achevée, elle
n'était pas trop lourde, et je résolus d'y atteler l'âne.
En quittant mon travail, je trouvai ma femme et mes enfants occupés à
plumer des ortolans, tandis que deux douzaines enfilées dans une épée
d'officier en guise de broche rôtissaient devant le feu. Ce spectacle
était agréable, mais je trouvai qu'il y avait prodigalité, et j'en fis
des reproches à ma femme: elle me fit observer que c'était pour les
conserver dans le beurre, comme je le lui avais appris, et me rappela
que je lui avais promis d'apporter à Falken-Horst la tonne de beurre que
nous avions laissée à Zelt-Heim.
Je me rendis à son observation, et il fut décidé que j'irais
immédiatement après le déjeuner à Zelt-Heim avec Ernest, et que Fritz
resterait au logis. Ma défense de se servir de la poudre comme par le
passé causait de vifs chagrins aux enfants. Ils s'en plaignirent pendant
le repas. Franz, avec son enfantine naïveté, vint me proposer d'en
ensemencer un champ, qu'il soignerait de ses propres mains, si je
voulais permettre à ses frères d'user en liberté de celle que nous
avions. Cette idée nous amusa beaucoup, et le pauvre petit était tout
décontenancé au milieu de ces rires, dont il ne concevait pas la cause.
«Franz croit, dit Ernest, que la poudre se récolte dans les champs comme
le froment et l'orge.
--Ton frère est si jeune, répliquai-je, que son ignorance est toute
naturelle. Au lieu de te moquer de lui, tu devrais lui apprendre comment
se prépare la poudre.»
Cet appel à la science d'Ernest lui faisait trop de plaisir pour qu'il
ne se disposât pas à satisfaire sur-le-champ nos désirs. Sa mémoire le
servit à merveille: il parla tour à tour des parties constituantes de la
poudre, des proportions de charbon, de salpêtre et de soufre qui entrent
dans sa composition; puis des précautions inouïes que sa fabrication
exige; il put facilement démontrer à ses frères que, notre provision
épuisée, il nous serait impossible de la renouveler.
Nous partîmes avec la claie, à laquelle nous avions attelé l'âne et la
vache, et précédés de Bill. Au lieu de suivre le chemin pittoresque des
hautes herbes, nous prîmes le bord de la mer, parce que la claie
glissait mieux sur le sable. Nous arrivâmes en peu de temps et sans
rencontre remarquable. Notre premier soin fut de détacher nos bêtes pour
leur laisser la liberté de paître. Nous disposâmes ensuite sur la claie
non-seulement la tonne de beurre, mais encore celle de fromage, un baril
de poudre, des balles, du plomb et la cuirasse de Turc.
Occupés ainsi, nous ne nous étions pas aperçus que nos bêtes, attirées
par l'herbe tendre, avaient passé le pont, et se trouvaient déjà presque
hors de vue. J'envoyai Ernest avec Bill pour les ramener, et je me mis à
chercher d'un autre côté un endroit favorable pour prendre un bain, que
les fatigues de la marche et de nos travaux avaient rendu nécessaire. En
suivant les bords de la baie du Salut, je vis qu'elle se terminait par
des rochers qui, en s'élevant de la mer, pouvaient nous servir de salle
de bain. J'appelai Ernest, je criai plusieurs fois, mais il ne répondit
point. Inquiet de son silence, je sortis du bain pour en découvrir la
cause. J'appelai encore, je courus dans la plaine, et ce ne fut qu'après
quelques instants de la plus vive inquiétude que j'aperçus mon petit
garçon couché devant la tente. Je craignis d'abord qu'il ne fût blessé;
mais je reconnus bientôt, en m'approchant de lui, qu'il n'était
qu'endormi, tandis que l'âne et la vache broutaient paisiblement près de
lui; et je vis que, pour se débarrasser de la surveillance que
réclamaient ces animaux, il avait enlevé trois ou quatre planches du
pont, qu'il leur était de cette manière impossible de franchir.
Je le réveillai un peu brusquement: «Allons, debout, maître paresseux!
Ne rougirais-tu pas si je disais à ta mère et à tes frères qu'au lieu de
m'aider tu t'es étendu à l'ombre comme un fainéant? Lève-toi, et va
promptement remplir ce sac de sel, que tu verseras dans la sacoche de
l'âne; pendant ce temps je vais prendre un bain, et, lorsque ta tâche
sera finie, tu y viendras à ton tour.»
Je trouvai le bain délicieux; mais j'y restai peu, afin de ne pas faire
trop attendre mon petit Ernest. Je me dirigeai vers la place au sel, et
je fus fort étonné de ne point l'y rencontrer. «Allons, me dis-je, mon
paresseux sera encore allé s'endormir dans quelque autre endroit.» Mais
soudain j'entendis sa voix dans une direction opposée. «Papa! papa!
cria-t-il, un poisson monstrueux! Accourez; il m'entraîne, il ronge la
ficelle!»
J'accourus plein d'effroi, et j'aperçus le petit philosophe couché sur
une langue de terre, au bord du ruisseau, employant tout ce qu'il avait
de forces à retenir une corde qui pendait dans l'eau, et au bout de
laquelle se débattait un superbe saumon qui avait avalé l'appât. Je
saisis la corde, et je le laissai regagner une eau plus profonde, où il
se fatigua en efforts inutiles; puis je l'attirai dans un bas-fond, où
un coup de hache mit fin à ses angoisses et à sa résistance. Nous le
tirâmes sur le sable; il devait bien peser une quinzaine de livres.
Après cet effort, Ernest se déshabilla et alla prendre un bain; pour
moi, j'ouvris le poisson, je le nettoyai, et je le remplis de sel pour
le transporter frais à Falken-Horst. Ensuite, lorsque mon fils revint,
nous attelâmes nos bêtes et nous reprîmes la route du logis.
À mi-chemin à peu près, Bill, qui nous précédait, s'élança tout à coup
dans l'herbe en aboyant, et fit lever un animal assez gros qui prit la
fuite en faisant des sauts extraordinaires. Bill l'ayant chassé de notre
côté, je fis immédiatement feu, mais je manquai mon coup. Ernest, qui me
suivait, prit tout le temps nécessaire, et visa si juste, que l'animal
tomba roide mort. Nous accourûmes pour le relever, et nous restâmes
quelque temps stupéfaits devant cette singulière bête, cherchant,
d'après ses caractères distinctifs, à le ranger dans une classe
d'animaux connus. Enfin, à son museau allongé, à sa fourrure grise et
semblable à celle de la souris, et surtout à ses pattes de devant
courtes, et à celles de derrière longues comme des échasses, à sa queue
longue et forte, nous pûmes reconnaître le kanguroo.
Ernest était tout fier de sa victoire, et son coeur se repaissait par
avance des louanges que ses frères allaient lui donner.
«Mais comment se fait-il, papa, que vous ayez manqué cet animal, vous
qui tirez bien mieux que moi? J'en aurais eu de l'humeur à votre place.
--J'en suis charmé, au contraire, mon enfant, parce que je t'aime mieux
que moi-même, et que ta gloire m'est plus précieuse que la mienne.»
Ernest me remercia les larmes aux yeux, et nous nous préparâmes à
transporter le kanguroo. Je lui attachai les quatre pattes avec un
mouchoir; puis, à l'aide de deux cannes, nous le portâmes jusqu'à la
claie. Je remarquai que Bill nous suivait en léchant la blessure
sanglante, et je me souvins qu'il fallait saigner l'animal pendant qu'il
était encore chaud, pour pouvoir le conserver intact. Nous continuâmes
notre route vers Falken-Horst en causant de l'histoire des animaux
rongeurs et des marques distinctives qui ont servi à les classer.
Le kanguroo fournit à Ernest une foule de questions. Il s'étonnait
surtout de n'avoir jamais vu dans ses livres la description d'un animal
semblable. Je fus obligé de lui apprendre que le kanguroo, quadrupède
propre à la Nouvelle-Hollande, n'avait été encore vu que par Cook dans
son premier voyage. «Les naturalistes, ajoutai-je, attendent que de
nouvelles observations aient confirmé celles de l'illustre voyageur, et
jusque-là ils se sont bornés à renvoyer à sa relation.
«Lorsque j'ai vu ces bonds qui t'ont frappé, ma mémoire m'a rappelé le
passage de cette relation qui convient à l'animal étendu mort par ton
adresse. Tu vois l'inégalité entre les jambes de devant et celles de
derrière; celles de devant, qui n'ont que huit pouces, peuvent à peine
lui servir à creuser la terre, tandis que celles de derrière, qui ont
vingt-deux pouces, lui permettent de franchir d'un bond de grandes
distances. Remarque aussi que sa tête et ses oreilles ressemblent à
celles d'un lièvre; on lui a conservé le nom de kanguroo, que lui
donnent les naturels de la Nouvelle-Hollande.»
Nous fûmes forcés souvent d'interrompre cette conversation pour soulager
nos animaux, en soulevant la claie au moyen de leviers.
Nous arrivâmes enfin, quoique un peu tard, à Falken-Horst; des cris de
joie nous saluèrent de loin; mais nous ouvrîmes de grands yeux en voyant
le burlesque spectacle qui nous attendait. Des trois petits garçons,
l'un avait un habit de matelot qui l'enveloppait deux ou trois fois et
lui tombait sur les talons; celui-ci, des pantalons qui le prenaient
sous le menton, et ressemblaient à deux énormes cloches; l'autre, perdu
dans une veste qui lui descendait sur les pieds, avait l'air d'un
porte-manteau ambulant. Ils paraissaient cependant tout joyeux de leur
accoutrement, et se promenaient fiers comme des héros de théâtre.
«Quelle farce avez-vous donc voulu nous jouer là?» m'écriai-je après
avoir bien ri de ce spectacle.
Ma femme nous expliqua comment nos trois fils avaient voulu, pendant
notre absence, se donner le plaisir du bain; qu'elle en avait profité
pour laver leurs habits, mais que, ces habits ne se trouvant pas secs,
elle avait cherché dans la caisse repêchée la veille de quoi les vêtir
provisoirement.
Après l'accès de gaieté provoqué par ce travestissement, on courut à la
claie pour examiner les richesses que nous apportions, et le kanguroo
surtout devint l'objet de l'admiration générale. Fritz seul restait
sombre au milieu de la joie universelle, et s'efforçait de combattre le
mouvement de jalousie que lui inspirait une si belle proie atteinte par
son frère; il le surmonta enfin, et vint prendre part à la conversation,
sans que d'autres que moi l'eussent remarqué. Cependant il ne put
s'empêcher de dire: «J'espère, mon père, que vous m'emmènerez avec vous
la prochaine fois, au lieu de me laisser à _Falken-Horst_, où il n'y a à
chasser que des pigeons et des grives.»
Je lui promis que le lendemain il m'accompagnerait, et peut-être pour un
voyage au vaisseau; et je lui fis voir que du reste, lorsque je le
laissais a Falken-Horst pour protéger sa mère et ses frères, c'était lui
donner une preuve de confiance dont il devait être flatté, au lieu de
m'en savoir mauvais gré. Nous nous mîmes à table avec un grand appétit.
Je résolus de vider ce soir même le kanguroo. Je le suspendis ensuite
pour le trouver frais le lendemain; puis nous allâmes prendre un repos
dont nous avions tous besoin.
CHAPITRE XIV
Second voyage au vaisseau.--Pillage général.--La tortue.--Le manioc.
Au premier chant du coq, je sautai hors de mon lit et descendis de
l'arbre pour dépouiller notre kanguroo et partager les chairs, moitié
pour être mangées sans retard, moitié pour être salées. Il était temps
d'arriver; car nos chiens y avaient tellement pris goût, qu'ils avaient
déjà arraché la tête, et qu'ils se préparaient à partager la proie tout
entière. Je saisis aussitôt un bâton, et je leur en appliquai deux ou
trois coups qui les firent fuir en hurlant sous les buissons. Je
commençai aussitôt mes fonctions de boucher; mais, comme je n'étais pas
fort expert, je me couvris tellement de sang, que je fus obligé d'aller
me laver et changer d'habit avant de me représenter devant mes enfants.
Nous déjeunâmes, et j'ordonnai alors à Fritz de tout préparer pour aller
à Zelt-Heim prendre le bateau de cuves, et de m'accompagner au vaisseau.
Quand il s'agit de partir, nous appelâmes en vain Jack et Ernest pour
leur dire adieu. Inquiet, je demandai à ma femme où ils pouvaient être.
Elle me répondit qu'ils étaient sans doute allés chercher des pommes de
terre, et me fit remarquer qu'ils avaient emmené Turc avec eux. Je
l'engageai à les gronder quand ils reviendraient.
Un peu rassuré, je me mis en marche avec Fritz; nous arrivâmes, sans
rien rencontrer, au pont du ruisseau, et là, à notre grand étonnement,
nous vîmes sortir de derrière un buisson, en poussant de grands cris,
nos deux petits polissons. Ils avaient compté de cette manière nous
forcer à les emmener avec nous; mais, comme j'avais dessein de prendre
dans le vaisseau tout ce que j'en pourrais enlever, je me refusai
absolument à ce qu'ils me demandaient, et je leur recommandai de se
rendre sur-le-champ auprès de leur mère, pour lui annoncer de ma part ce
que je n'avais pas eu le courage de lui dire en partant: c'est que je
passerais la nuit sur le vaisseau.
Ils nous quittèrent un peu confus; pour nous, nous montâmes dans le
bateau de cuves, et, à l'aide du courant, nous atteignîmes en peu
d'instants les débris du navire. Aussitôt arrivé, je résolus de
multiplier nos moyens de transport; car notre bateau de cuves me
semblait insuffisant pour l'immense quantité d'objets que je voulais
enlever.
Notre bateau n'ayant pas assez d'espace ni de solidité pour transporter
une charge considérable, je voulus construire un radeau qui pût y
suppléer. Nous eûmes bientôt trouvé un nombre suffisant de tonnes d'eau
qui me parurent très-bonnes pour ma construction. Nous les vidâmes
aussitôt, puis nous les rebouchâmes avec soin, et nous les rejetâmes
dans la mer après les avoir attachées fortement avec des cordes et des
crampons aux parois du vaisseau qui étaient les plus solides; cela fait,
nous établîmes sur ces tonnes un plancher très-fort, auquel nous fîmes,
avec d'autres planches, un rebord d'un pied de hauteur tout autour pour
assurer sa charge, et nous eûmes ainsi un très beau radeau, qui pouvait
contenir trois fois la charge de notre bateau de cuves.
Cette construction avait employé toute notre journée, et il commençait à
faire nuit quand elle fut terminée. Tout ce que nous pûmes faire, ce fut
de chercher quelques vivres pour manger, et puis nous passâmes la nuit
sur les matelas du capitaine, où nous fîmes un si bon somme, qu'oubliant
les dangers dont la mer nous menaçait, nous ne nous réveillâmes pas
avant le lendemain matin.
Dieu eut notre première pensée lorsque nos yeux furent ouverts; nous le
remerciâmes de l'excellente nuit qu'il nous avait procurée, et nous
procédâmes ensuite au chargement de notre radeau. D'abord nous vidâmes
complètement la chambre que nous avions habitée avant le naufrage, puis
celle même où nous venions de passer la nuit. Nous nous emparâmes des
portes et des fenêtres, de leurs serrures, et de trois ou quatre caisses
de bons habits appartenant aux officiers. Je trouvai d'autres caisses
qui me firent bien plus de plaisir: c'étaient celles du charpentier et
de l'armurier. Toutes ces boîtes furent déposées sur le radeau. La
chambre du capitaine était pleine d'une foule d'objets précieux qu'il
destinait sans doute aux riches colons de la mer du Sud, en échange de
leurs produits. Je ne permis à Fritz d'y prendre que deux montres que
j'avais promises à ses frères, et quelques paquets de couverts de fer,
qui devaient mettre fin au scrupule qu'avait ma femme de se servir de
ceux d'argent du capitaine. Ce que nous trouvâmes de plus précieux fut
une caisse remplie de jeunes arbres fruitiers d'Europe, soigneusement
empaquetés dans de la paille et de la mousse. Je revis avec
attendrissement ces pommiers, ces poiriers et ces châtaigniers,
productions de ma chère patrie, et que j'espérais, avec l'aide de Dieu,
naturaliser sous ce ciel étranger. Nous prîmes encore une quantité de
barres de fer, de plomb en saumon, de meules à aiguiser, de roues de
char, de pelles, de socs de charrue, des paquets de fil de fer et de
laiton, des sacs pleins de graines d'avoine et de vesce; nous trouvâmes
enfin un petit moulin à bras démonté, mais dont toutes les pièces,
soigneusement numérotées, pouvaient être aisément reconstruites. Comment
choisir parmi tous ces trésors? Les laisser sur le vaisseau, c'était
nous exposer à les voir disparaître au premier coup de mer. Nous nous
décidâmes à abandonner tous les objets de luxe, et nous complétâmes le
chargement avec des armes et des munitions. J'ajoutai encore un grand
filet de pêche tout neuf, la boussole du navire, et une superbe montre
marine, qui devait nous servir à régler les nôtres. Fritz trouva dans un
coin un harpon et un dévidoir à corde, qu'il fixa au devant du radeau
pour harponner, disait-il, les gros poissons que nous pourrions
rencontrer. Quoiqu'il soit très rare d'en rencontrer si près des côtes,
je lui permis cette fantaisie.
Il était près de midi quand le chargement fut terminé, et nos deux
embarcations étaient remplies jusqu'au bord. Nous coupâmes enfin la
corde qui les retenait près du navire, et, poussés par un vent
favorable, nous primes le chemin de la côte. Fritz, ayant aperçu un
corps noir qui flottait à la surface de l'onde, me pria de l'examiner
avec ma lunette et de lui dire ce que c'était. Je reconnus facilement
une tortue de la grande espèce, endormie et se laissant aller au gré des
flots. Pour satisfaire Fritz, qui me priait instamment de l'accoster, je
dirigeai le bateau vers elle. La voile, en se déployant, me cachait le
corps de mon fils, de manière que je ne pouvais apercevoir ses
mouvements; mais le sifflement du dévidoir, et la rapide impulsion que
notre bateau reçut tout d'un coup, me firent comprendre qu'il avait jeté
son harpon sur la tortue.
«Au nom du Ciel! lui criai-je, coupe la corde, imprudent; je ne suis
plus maître du radeau, nous allons chavirer.
--Touchée! touchée! criait mon jeune fou plein de joie, elle ne nous
échappera pas.»
Je laissai la voile et courus à l'avant du navire, une hache à la main,
pour couper moi-même la corde; mais Fritz me fit remarquer que nous ne
courions encore aucun danger, et me pria d'attendre. J'y consentis, tout
en me tenant toujours prêt à couper la corde à la première apparence de
péril. La tortue, exaltée par la douleur, nous entraînait avec une
effrayante rapidité, et j'avais toutes les peines du monde à maintenir
notre embarcation en équilibre. Je remarquai tout à coup que l'animal
faisait un coude et cherchait à regagner la haute mer; je déployai
aussitôt la voile, et cette résistance parut si forte à la pauvre bête,
qu'elle reprit le chemin de terre; mais, au lieu de suivre le courant
qui portait au vaisseau, elle le traversa et nous entraîna à gauche,
vers la hauteur de Falken-Horst.
Nous traversâmes assez heureusement les écueils qui bordent toute la
côte; enfin le bateau vint échouer sur un banc de sable, et par bonheur
resta droit. Je sautai aussitôt dans l'eau, et courus à la tortue, qui
se cachait dans le sable, et d'un coup de hache je lui coupai la tête.
Fritz poussa alors un cri de joie, et tira son coup de fusil en l'air
pour faire venir les nôtres. Ils accoururent, en effet, et nous
accablèrent de caresses. Quand ils virent toutes nos richesses, ils
s'extasièrent, puis ils coururent admirer la tortue, que Fritz avait
frappée au cou.
Quand la curiosité fut satisfaite, je priai ma femme et mes fils d'aller
aussitôt à Falken-Horst chercher la claie et nos deux bêtes de trait,
afin de mettre dès le soir une bonne partie de notre butin à l'abri. Un
orage ou simplement une forte marée eût suffi pour engloutir ces
richesses si précieuses et si laborieusement acquises. Le reflux avait
laissé nos embarcations presque à sec. Nous roulâmes sur la côte
quelques masses de plomb et nos plus grosses barres de fer, auxquelles
nous attachâmes les cordes des radeaux. Cette amarre me parut assez
solide pour le moment. La claie arriva enfin; nous ne la chargeâmes que
de la tortue et de quelques objets moins pesants, car j'estimai que
cette bête pouvait bien peser à elle seule trois quintaux.
Chemin faisant, nous racontâmes ce que nous avions vu au vaisseau, et
Fritz parla de la caisse de bijoux: tous mes enfants regrettaient que
nous ne l'eussions pas apportée.
«Mes bons amis, leur dis-je, il faut abandonner ici certains préjugés
que vous avez apportés d'Europe. Par exemple, l'or et les bijoux, vous
devez le comprendre, sont loin d'avoir par eux-mêmes la valeur que nous
leur attribuons ordinairement. C'est le luxe et le commerce qui en font
tout le prix.
Ma femme nous apprit alors que le petit Franz avait découvert, à ses
dépens, un essaim d'abeilles, et que par conséquent nous allions avoir
du miel. Tout en plaignant le pauvre petit et en nous félicitant de sa
découverte, nous arrivâmes près de notre château aérien. Là commença un
nouveau travail pour décharger et surtout pour ouvrir notre grosse
tortue. Je la retournai sur le dos, et à force de soins et de
précaution, je parvins à séparer la carapace du plastron, sans les
briser ni l'un ni l'autre, le découpai ensuite autant de chair qu'il
nous en fallait pour un repas, et je priai notre ménagère de nous la
faire cuire sans autre assaisonnement qu'un peu de sel. Les pattes, les
entrailles et la tête furent jetées aux chiens, et le reste destiné à
être conservé dans la saumure. Ma femme voulut jeter la graisse verdâtre
qui pendait tout autour; mais je lui appris que c'était la partie la
plus exquise de cet animal, et elle consentit enfin à vaincre sa
répugnance.
«Maintenant, papa, s'écrièrent à la fois mes enfants, donnez-nous cette
belle écaille.
--Elle n'est pas à moi, leur répondis-je; elle est à Fritz, qui seul en
disposera: d'ailleurs qu'en voulez-vous faire?»
L'un, c'était Jack, la destinait à lui servir de bouclier; l'autre,
Franz, de petit bateau.
«Pour moi, dit Fritz, je compte en faire un bassin pour recevoir l'eau
du ruisseau qui coule auprès de nous.
--Bien, mon enfant! toi seul as pensé au bien général: c'est ainsi qu'il
faut agir. Nous placerons ton bassin aussitôt que nous aurons rencontré
de la terre glaise, qui d'ailleurs ne saurait manquer ici.
--Elle est toute trouvée, s'écria aussitôt Jack; c'est moi qui l'ai
découverte ce matin en tombant dessus....
--À tel point, ajouta la mère, que j'ai été obligée de faire une lessive
de ses vêtements.
--Eh bien, hâtez-vous donc de poser votre bassin, dit Ernest; je
viendrai y faire rafraîchir les racines que j'ai trouvées ce matin
aussi. Elles sont très-sèches et ressemblent assez aux grosses raves: je
les crois bonnes a manger, car notre cochon s'en régalait avec beaucoup
de plaisir; mais je n'ai pas osé y goûter avant de vous les avoir
montrées.»
Je le louai de sa prudence, et je lui demandai à voir ces racines. Je
reconnus avec joie que c'étaient des racines de manioc.
«Prises dans l'état naturel, elles peuvent être nuisibles, lui dis-je;
mais, cuites et préparées, elles servent à faire une sorte de gâteau qui
remplace fort bien le pain: ainsi réjouis-toi de cette découverte, mon
enfant.»
Cependant la claie était déchargée; nous reprîmes le chemin de la mer,
tandis que ma femme et Franz restaient pour préparer le dîner. En
cheminant, j'appris à mes enfants que la tortue qui fournit la belle
écaille employée dans les arts, et qu'on appelle caret, n'a pas une
chair bonne à manger, et que celle que nous avions tuée ne pouvait, en
revanche, fournir des écailles pareilles. Nous chargeâmes cette fois la
claie en partie de nos effets, ainsi que du moulin à bras, que la
découverte du manioc nous rendait maintenant doublement précieux.
Lorsque nous revînmes au logis, le repas était prêt; mais, avant de nous
mettre à table, ma femme me prit à part, et me dit: «Vous me semblez
bien fatigués; aussi je vais vous faire goûter d'un nectar qui sans nul
doute vous rendra vos forces.»
En disant ces mots, elle me conduisit derrière notre arbre; là je
trouvai caché dans un buisson, pour le tenir frais, un petit tonneau.
«Voilà ma trouvaille,» dit-elle. Je goûtai et bus avec délices, car
c'était de l'excellent vin des Canaries. Elle l'avait trouvé le matin en
se promenant au bord de la mer avec Ernest. Celui-ci l'avait mis en
perce, et nous avait gardé le secret assez fidèlement pour nous laisser
le plaisir de la surprise. La soupe de tortue fut trouvée délicieuse;
mes enfants, qui avaient paru d'abord assez peu alléchés par la graisse
verte, n'en eurent pas plutôt goûté, qu'ils ne se firent pas prier pour
en reprendre, et ma femme elle-même avoua qu'elle s'était trompée. Ce
fut un des meilleurs repas de ma vie.
Tout le monde reçut ensuite un verre de bon vin, qui nous ranima
tellement, que nous trouvâmes des forces pour hisser dans notre demeure
aérienne les matelas que nous avions apportés. Enfin nous remerciâmes
Dieu de cette journée de bénédiction, et nous nous étendîmes avec
bonheur sur nos lits, ou un doux sommeil vint bientôt fermer nos yeux.
CHAPITRE XV
Voyage au vaisseau.--Les pingouins.--Le manioc et sa préparation.--La
cassave.
Dès mon lever, j'allai visiter les deux embarcations, sans réveiller
aucun de mes enfants. Je me glissai avec le moins de bruit possible au
bas de l'arbre, et je trouvai là vie et activité.
Les deux chiens, pressentant que j'allais faire une course, sautaient
autour de moi et m'accablaient de caresses. Le coq battait des ailes en
criant, et les poules accouraient au-devant de moi. L'âne seul était
encore étendu tout de son long, et visiblement peu disposé à la course
matinale que j'avais projetée. Je l'éveillai et l'attelai à la claie,
sans y joindre la vache, que je ne voulais pas fatiguer avant qu'elle
eût donné son lait du matin; et, accompagné des chiens, je me rendis
vers la côte, flottant entre la crainte et l'espoir. Je vis avec
plaisir, en arrivant, que les masses de plomb auxquelles j'avais fixé
mes embarcations avaient été suffisantes pour les défendre contre la
marée montante; le flot les avait un peu dérangées, mais elles étaient
en bon état. Je me hâtai de charger modérément la claie, et je repris le
chemin de Falken-Horst, où j'arrivai quand le soleil était déjà assez
élevé; cependant tout le monde dormait encore.
Je poussai un cri perçant, comme un cri de guerre, pour réveiller les
dormeurs: ma femme fut la première à sortir du lit, et fut tout étonnée
de trouver le jour si avancé.
«Ce sont ces matelas, dit-elle, qui nous ont fait si bien dormir. En
vérité, ils ont une influence magique, car mes enfants ne sont pas
disposés à les quitter.
--Debout! debout! criai-je alors aux petits paresseux qui s'étiraient;
la paresse est un ennemi auquel il ne faut pas céder, car tous ces
délais sont autant de victoires pour elle: méfiez-vous, mes enfants, de
la propension à la mollesse; il faut, dans un homme, de la vigueur et de
l'énergie pour le faire triompher des obstacles et lui permettre de se
passer des autres.» Fritz fut le premier, Ernest le dernier à sortir du
lit, selon leur habitude.
Quand toute la famille fut sur pied, nous fîmes un déjeuner rapide, et
nous nous acheminâmes tous vers la côte pour opérer le déchargement du
radeau; nous fîmes successivement deux voyages avec la claie, et, au
second, j'attelai la vache pour soulager un peu notre âne. En quittant
le rivage, je m'aperçus pour la première fois que la marée montait; je
dis en conséquence adieu à mes autres enfants, et je montai avec Fritz
dans le bateau de cuves pour attendre qu'il fût à flot. Jack me témoigna
un tel désir d'être de ce voyage, que je consentis à le laisser monter
avec nous.
Nous ne tardâmes pas à nous trouver à flot. Encouragé par la beauté du
temps, je résolus de faire un autre voyage au vaisseau. Arrivés à la
baie du Salut, le courant nous y porta avec sa rapidité accoutumée;
néanmoins, comme nous remarquâmes que l'heure était déjà avancée, nous
nous dispersâmes pour tâcher de faire quelque butin; car j'avais averti
mes enfants que nous remettrions à la voile avant que le vent qui
s'élève chaque soir de la côte eût eu le temps de nous saisir. Jack
revint bientôt, rapportant avec lui une brouette qu'il assurait devoir
être commode pour transporter les pommes de terre à Falken-Horst. Fritz
revint ensuite sans rien rapporter; mais son air joyeux m'annonçait
qu'il était content de ses recherches: en effet, il me dit qu'il avait
trouvé au milieu d'un enclos de planches une pinasse démontée,
accompagnée de deux petits canons pour l'armer.
Plein de joie à cette heureuse nouvelle, je quittai tout pour le suivre,
et je m'assurai bientôt que mon fils ne s'était pas trompé; mais je
compris que nous aurions bien de la peine pour la mettre en état de
voguer.
Pour cette fois je laissai les choses dans l'état où elles se
trouvaient, et, comme le temps pressait, je chargeai mes fils de placer
sur le radeau quelques ustensiles de ménage, une grande chaudière de
cuivre, des plateaux de fer, des râpes à tabac, un tonneau de poudre, un
autre de pierre à feu; trois brouettes, des courroies pour les porter;
et, sans prendre le temps de manger, nous remîmes à la voile en
diligence.
Nous arrivâmes heureusement près de la côte; mais quel fut notre
étonnement en apercevant au bord de l'eau, rangés de front, une quantité
de petits hommes habillés de blanc! Ils nous paraissaient immobiles, les
bras tantôt pendants, tantôt tendus vers nous, comme s'ils eussent voulu
nous témoigner leur affection.
«Ce sont des Lilliputiens, s'écria Jack; mais ils me semblent un peu
plus gros que ceux dont j'ai lu la description.»
Fritz se moqua un peu de son frère, et lui apprit que ces Lilliputiens
n'avaient jamais existé; il ajouta que ces animaux devaient être des
oiseaux, car il voyait bien que ce que nous prenions pour des bras
étaient leurs ailes.
Sa conjecture fut reconnue juste, et il se trouva que c'était une bande
de pingouins manchots. Nous étions arrivés à peu de distance du bord,
quand soudain, sans me prévenir, Jack l'étourdi sauta dans l'eau et
courut à terre; puis, avant que les imbéciles d'oiseaux songeassent à
s'enfuir, il leur distribua une volée de coups de bâton qui en abattit
une demi-douzaine. Les autres prirent la fuite.
Fritz n'était pas content de ce que son frère l'avait ainsi empêché de
tirer; mais je me moquai de sa manie meurtrière, et je ris de bon coeur
de l'exploit de Jack, tout en le grondant de l'imprudence avec laquelle
il s'était jeté dans l'eau.
Nous nous occupâmes ensuite à débarquer notre cargaison; mais, comme le
soleil était déjà bien bas, nous primes chacun une brouette, que nous
chargeâmes, selon nos forces respectives, de râpes à tabac et de plaques
en fer, sans oublier les pingouins de Jack, puis nous nous remîmes en
marche.
Quand nous arrivâmes à Falken-Horst, les deux dogues arrivèrent les
premiers à notre rencontre, et la joie avec laquelle ils nous
accueillirent se manifesta si vivement, qu'ils renversèrent plusieurs
fois le pauvre Jack, dont les faibles mains distribuaient à tort et à
travers à ses amis d'inutiles coups de poing. Cette lutte, dans laquelle
Jack était loin d'avoir l'avantage, nous amusa quelque temps. Ma femme
accourut aussitôt, et fut très-contente de la découverte des brouettes.
Cependant quelques-uns de nos pingouins, que le bâton de Jack avait
seulement étourdis, avaient commencé à se remuer. J'ordonnai de les
attacher par la patte à l'une de nos oies, pour les habituer à la vie de
basse-cour. L'expédient ne plut ni aux uns ni aux autres, et nos pauvres
bêles ne comprenaient absolument rien à cet arrangement.
Ma femme me montra alors une bonne provision de pommes de terre qu'elle
avait recueillies pendant notre absence, et Ernest et Franz un énorme
monceau de la racine qu'Ernest avait découverte la veille, et que
j'avais prise avec raison pour du manioc. Je donnai à chacun la part
d'éloges due à son activité.
«Ce sera bien mieux encore, dit alors le petit Franz, quand tu verras un
jour, en revenant du vaisseau, un beau champ de maïs, de courges, de
melons.
--Oh! le petit bavard, dit ma femme. Oui, mon ami, nous avons semé
toutes ces graines dans les trous de pommes de terre.»
Je remerciai ma femme de la surprise qu'elle me ménageait, et je
rassurai que je n'en avais pas moins de plaisir de l'avoir connue plus
tôt. Je lui annonçai ensuite la découverte de la pinasse. Elle
accueillit avec assez peu de joie cette nouvelle; car elle prévoyait de
nouveaux voyages au vaisseau. Tout ce que je pus obtenir d'elle par mes
raisonnements et mes démonstrations les plus convaincantes, c'est
qu'elle consentit à nous dire: «Il est certain que si jamais j'étais
obligée de retourner sur la mer, j'aimerais bien mieux m'y exposer sur
un bon navire que sur notre méchant bateau de cuves.
«Mais, dis-moi, mon ami, ajouta-t-elle, que veux-tu faire de ces râpes à
tabac? Tu ne veux pas sans doute habituer tes enfants à priser, et je ne
pense pas, du reste, que tu trouves du tabac dans cette île.
--Sois tranquille, ma bonne femme, ce n'est point là mon but; et
bientôt, quand tu mangeras de bon pain frais, tu béniras ces râpes, au
lieu de crier après elles.
--Ma foi, je ne comprends pas ce que ces râpes peuvent avoir de commun
avec du pain frais; il vaudrait mieux avoir un four.
--Ces plaques de fer que tu as regardées avec tant de dédain nous en
tiendront lieu. Je ne te promets pas du pain bien levé, mais au moins
quelque chose qui nous en tienne lieu; en attendant, fais-moi un sac
solide avec de la toile à voile.»
Ma femme se mit sur-le-champ à l'ouvrage, et, comme elle ne se fiait pas
trop à mes talents en pâtisserie, elle remplit ensuite la chaudière de
pommes de terre, qu'elle mit cuire pour avoir quelque chose à nous
donner.
Pendant ce temps-là j'étendis par terre une grande pièce de toile, et je
rassemblai tous mes enfants autour de moi pour commencer à exécuter mon
projet. Je remis à chacun d'eux une râpe; puis je leur donnai des
racines de manioc bien lavées, et je leur recommandai de râper.
Ils se mirent à l'oeuvre en riant, mais avec une telle ardeur, ardeur de
l'enfance pour tout ce qui est nouveau, qu'en peu de temps nous eûmes un
grand tas de farine qui ressemblait assez à de la sciure de bois humide.
«Mange donc, se disaient-ils entre eux, mange donc de ton bon pain de
raves.»
Leur mère elle-même partageait un peu leur prévention, et, tout en
préparant le sac que je lui avais demandé, elle surveillait la cuisson
des pommes de terre, sur lesquelles elle comptait beaucoup plus que sur
le résultat de nos efforts. Toutes les plaisanteries me trouvaient
insensible. «Allons, Messieurs, leur dis-je, riez à votre aise,
égayez-vous, et cependant vous allez voir un pain qui fait la principale
nourriture de plusieurs peuples de l'Amérique, et que les Européens qui
le connaissent préfèrent même à celui de froment: si je ne me suis pas
trompé sur l'espèce de manioc, vous me remercierez, j'espère.
--Il y a donc plusieurs espèces de manioc, dit Ernest.
--Il y en a trois: deux sont vénéneuses ou malsaines lorsqu'on les mange
crues; la troisième peut se manger sans faire de mal; mais on lui
préfère les deux autres, parce qu'elles sont plus productives et
qu'elles ont l'avantage de mûrir plus vite.
--Comment! on laisse ainsi ce qui est bon et sain! dit Jack; mais c'est
de la folie. Pour mon compte, je vous remercie de votre pain
empoisonné.»
Et il jeta de côté, avec son petit air mutin, la râpe et la racine qu'il
tenait à la main.
«Sois tranquille, lui dis-je; je ferai en sorte de ne pas t'empoisonner,
et il suffira pour cela de bien presser notre farine avant de nous en
servir.
--Pourquoi la presser?
--Parce que tout le principe malfaisant réside dans le suc de la plante,
et que, quand nous l'aurons extrait par la pression, il ne nous restera
qu'une nourriture saine et sans danger. Au surplus, nous aurons soin,
avant d'y toucher, d'en faire l'épreuve sur le singe et les poules.
--C'est-à-dire que mon pauvre singe paiera pour tous. Je ne veux pas
qu'on l'empoisonne, reprit encore Jack.
--Ne crains rien; comme tous les animaux, ton singe est doué d'un
instinct que l'homme n'a pas, et il est présumable que, si le gâteau de
manioc que nous lui présenterons renferme quelques parties malfaisantes,
il se gardera d'y toucher.»
Jack, rassuré, se mit à la besogne comme ses frères, et je vis avec
plaisir le monceau de farine s'élever.
Le sac de ma femme était enfin cousu; j'y plaçai ce que mes fils avaient
râpé. Il fallut alors songer à un pressoir, qui était de toute
nécessité.
Je pris une forte et longue branche d'arbre, puis j'établis deux ou
trois planches au-dessous d'une des racines du figuier; je plaçai sur
ces planches le sac rempli de farine, je le couvris d'une nouvelle
planche, et j'étendis au-dessus ma grosse branche, dont une extrémité
passait dans la racine de l'arbre, tandis qu'à l'autre bout je suspendis
tout ce que je pus trouver d'objets pesants: des pierres, du plomb, des
barres de fer qui la firent incliner vers la terre. Cette mécanique
produisit l'effet que j'attendais, et nous ne tardâmes pas à voir le jus
sortir à flots. Mes fils étaient émerveillés de la simplicité et en même
temps des résultats de mon expédient.
«Je croyais, me dit Ernest, que le levier n'avait d'autre propriété que
celle de soulever les fardeaux ou de déplacer les masses.»
Je lui démontrai que la pression est une conséquence naturelle de la
première propriété; car, si la racine eût été moins forte, le levier
l'aurait soulevée ou arrachée, et c'est la résistance qui produit la
pression.
«Les sauvages, continuai-je, qui ne connaissent pas encore les
propriétés de cette puissante mais simple machine, pour extraire du
manioc les sucs malfaisants qu'il contient, l'enferment dans des paniers
d'écorce faits exprès. Ces paniers sont beaucoup plus longs que larges;
mais, à force de les remplir, l'écorce se distend, et ils deviennent
aussi larges qu'ils étaient longs. On les pend alors à des branches
d'arbre, en attachant au bas de grosses pierres, dont le poids leur fait
insensiblement reprendre leur première forme. Le procédé n'est pas
expéditif; mais il est certain.»
Ma femme voulut savoir si le jus n'était propre à aucun usage.
«Si, lui répondis-je; les sauvages en font un mets qu'ils estiment, et
dont la préparation consiste simplement à y mêler du poivre et
quelquefois du frai d'écrevisse. Les Européens ne le mangent pas; ils le
laissent déposer dans des vases, et en retirent un amidon très-fin.»
Ma femme me demanda aussi si cette farine se gardait ou s'il ne nous
faudrait pas forcément employer en une seule fois tout ce que nous
avions râpé de manioc, en me faisant remarquer que la journée entière
suffirait à peine à la préparation et à la confection de notre pain. Je
la rassurai en lui disant que la farine de manioc pouvait se conserver
des années, pourvu qu'elle fût bien séchée; mais je la prévins en même
temps que le bouillon devait la réduire considérablement.
Cependant le jus avait cessé de couler; et tout le monde désirait voir
le succès de ma paneterie.
«Si nous faisions le pain?» s'écria Fritz.
J'y consentis; mais j'annonçai qu'au lieu de procéder sur-le-champ à
confectionner le pain que nous devions manger, on se contenterait
d'abord d'en faire un pour le singe et les poules.
Je retirai le sac, je le vidai et j'étendis la farine pour la faire
sécher; puis, en ayant délayé une poignée dans un peu d'eau, je fis une
sorte de galette que je plaçai sur une de nos plaques de fer au-dessus
d'un feu ardent. Nous eûmes bientôt un joli gâteau, bien doré, et de la
mine la plus friande.
«Oh! que cela est bon! disait Ernest; c'est bien dommage de n'en pouvoir
manger tout de suite.
--Pourquoi pas? répondit Jack, je suis prêt, et Franz aussi, je pense.
--Mais moi, mon enfant, je ne veux pas; je crois volontiers qu'il n'y
aurait aucun danger à tenter l'expérience; par prudence nous allons en
laisser faire l'essai à notre singe.»
Aussitôt que le gâteau fut refroidi, j'appelai le singe et les poules,
et je leur en fis la distribution. Ils l'accueillirent avec tant de
joie, que je ne pus m'empêcher d'être rassuré sur le succès de mon
expérience. Le singe surtout dévorait les morceaux avec un plaisir qui
fit plus d'une fois envie à mes fils.
J'appris à mes enfants que les Américains appelaient ce pain de la
cassave. «À présent, continuai-je, préparons-nous à faire de la cassave
pour nous; pourvu toutefois que nos bêtes n'éprouvent ni coliques ni
étourdissements.»
Ces mots l'ayant frappé, Fritz me demanda si tels étaient toujours les
effets du poison.
«Ce sont les plus ordinaires, répondis-je; mais il y en a qui endorment,
comme l'opium; qui corrodent, comme l'arsenic. Mes enfants, vous
pourriez peut-être trouver ici un arbre d'un aspect séduisant; son fruit
ressemble à une petite pomme jaune tachée de rouge, fuyez-le bien; c'est
un des poisons les plus violents; on dit qu'il suffit même de s'endormir
sous son ombre pour mourir. Il s'appelle le mancenillier.»
Je recommandai ensuite de ne jamais toucher à aucun fruit sans me
l'avoir auparavant montré.
Cependant ma femme avait fait rôtir un pingouin, que d'une commune voix
nous déclarâmes détestable. Jack seul en mangea, parce que c'était le
produit de sa chasse. Nous le laissâmes faire, tout en le raillant.
Le reste de la journée fut employé à faire quelques voyages au bateau,
et à ramener dans les brouettes les divers objets qu'il avait fallu y
laisser la veille. La découverte du nouveau pain était pour nous un
bienfait immense; aussi nous comblait-elle de joie; et, quand vint la
nuit, notre prière contint des remerciements encore plus ardents qu'à
l'ordinaire pour le Seigneur, dont la main ne cessait de nous combler de
présents.
CHAPITRE XVI
La pinasse.--La machine infernale.--Le jardin potager.
Le lendemain matin, nous allâmes visiter nos poules; toutes étaient bien
portantes, ainsi que notre singe, qui gambadait de toutes ses forces. Je
commandai en conséquence de reprendre les travaux de boulangerie. «À
l'oeuvre! m'écriai-je, Messieurs, à l'oeuvre!» et je distribuai à chacun
les ustensiles nécessaires. Les noix de coco, les plaques de fer furent
accaparées en un instant. Des brasiers s'allumèrent.
«Voyons qui fera le meilleur pain,» m'écriai-je. Comme mes enfants, tout
en travaillant, ne se gênaient pas pour goûter, il nous fallut assez de
temps pour en faire une provision. Mes fils bondissaient de joie, et ma
bonne femme me demandait pardon, en riant de son incrédulité primitive.
Le gâteau, mêlé au lait de notre vache, nous procura un des repas les
plus délicieux que nous eussions faits dans cette île. Les pingouins,
les oies, les poules et les singes eurent leur part du régal; car mes
petits ouvriers avaient assez manqué et brûlé de gâteaux pour que nous
pussions en faire une abondante distribution. J'éprouvais une envie
démesurée de retourner au vaisseau; l'idée de la pinasse se présentait
sans cesse à mon esprit, et je ne pouvais me résigner à abandonner aux
flots une découverte aussi précieuse. Mais un voyage au vaisseau était
toujours pour ma femme un sujet d'inquiétude, et ce ne fut qu'avec la
plus grande peine que j'obtins d'elle d'emmener avec moi tous mes
enfants, à l'exception du petit Franz, parce que j'avais besoin de
beaucoup de bras. Je lui promis de revenir le soir même, et nous
partîmes bien pourvus de manioc et de pommes de terre cuites, sans
oublier nos corsets de liège, qui devaient, en cas de besoin, nous
soutenir sur l'eau. Notre voyage jusqu'à la baie du Salut fut sans aucun
événement; nous nous embarquâmes, et, comme je connaissais parfaitement
l'espace à parcourir, nous arrivâmes bientôt au vaisseau.
Notre premier soin fut de porter sur notre embarcation tout ce que nous
trouvâmes d'utile, afin de ne pas retourner les mains vides. Vint
ensuite la grande affaire, le but unique du voyage, la pinasse. Je
reconnus avec plaisir que toutes les parties en étaient si exactement
numérotées, que je pouvais sans trop de présomption espérer de la
reconstruire en y mettant le temps nécessaire. Mais comment la tirer de
cet enclos de planches, qui nous présentait un obstacle insurmontable?
Comment la lancer de là à la mer? Il nous fallait nécessairement la
reconstruire sur place, et nos forces n'étaient pas suffisantes pour la
transporter autre part. Cent fois je me frappai le front en me demandant
ce qu'il y avait à faire, cent fois je restai sans réponse et sans
expédient. Cependant, plus je considérais ces membres épars, plus je fus
convaincu de l'utilité pour nous d'une chaloupe solide et légère qui
remplacerait ce bateau de cuves, où nous n'osions presque pas nous
hasarder sans nos corsets de liège.
Je m'en remis donc à la Providence pour trouver des moyens, et je
commençai à élargir avec la scie et la hache l'enclos dans lequel la
barque était renfermée. Lorsque le soir arriva, cet ouvrage pénible
était loin d'être terminé; mais nous ne quittâmes le travail qu'en nous
promettant bien de le reprendre le lendemain. Nous trouvâmes sur le
rivage le petit Franz et sa mère. Elle nous prévint alors que, pour être
plus près de nous, elle avait résolu de s'établir à Zelt-Heim tant que
dureraient nos voyages au vaisseau. Je la remerciai tendrement de cette
marque d'affection, car je savais combien peu elle aimait cette
résidence, et nous étalâmes devant elle les provisions que nous avions
recueillies: deux tonnes de beurre salé, trois de farine, des sacs de
céréales, du riz, et une foule d'autres objets de ménage, qu'elle
accueillit avec beaucoup de plaisir.
Il se passa une semaine avant que nos travaux fussent terminés; chaque
matin nous quittions notre bonne ménagère, qui ne nous voyait plus que
le soir: pour elle, elle allait de temps en temps à Falken-Horst
chercher des pommes de terre, et nous la trouvions, à notre retour,
guettant l'embarcation, assise sur quelque pointe de rocher.
Cependant la pinasse était entièrement reconstruite dans son enclos de
planches; elle était élégante, même gracieuse; elle avait sur la proue
un tillac, des mâts, une petite voile, comme une brigantine. On pouvait,
à la voir, juger qu'elle marcherait bien, car elle devait tirer peu
d'eau. Toutes les ouvertures avaient été calfeutrées et garnies. Nous
avions même songé au superflu; car nous avions placé et assujetti à son
arrière, avec des chaînes, comme sur les grands vaisseaux, deux petits
canons.
Malgré tous nos soins, notre petit bâtiment restait immobile sur sa
quille, et nous n'entrevoyions guère par quels moyens nous pourrions lui
faire quitter le vaisseau pour le mettre à flot. Les parois du navire
étaient si fortes en cet endroit, les planchers si longs et si épais,
qu'il y eût eu folie de notre part à vouloir pratiquer une ouverture, à
force de bras, jusqu'au milieu du vaisseau où elle se trouvait. Une
tempête, un coup de vent pouvait d'ailleurs s'élever pendant cette
longue opération et détruire en même temps vaisseau, pinasse et
ouvriers. D'un autre côté, je ne pouvais supporter l'idée d'avoir essuyé
tant de fatigues, d'avoir travaillé si longtemps, le tout inutilement.
Mon désespoir même me suggéra un moyen; et, sans en rien révéler à mes
fils, je me hasardai à le mettre à exécution.
J'avais trouvé un mortier de cuisine en fonte; j'y attachai une chaîne
en fer; je pris ensuite une forte planche de chêne que je fixai au
mortier par des crochets aussi en fer; j'y pratiquai une rainure avec un
couteau, et dans cette rainure je passai un bout de mèche à canon assez
long pour pouvoir brûler au moins deux heures. J'avais rempli le mortier
de poudre avant de le couvrir avec la planche, et avant de rabattre sur
les anses du mortier les crochets dont je l'avais garnie. Je calfeutrai
de goudron les jointures, je croisai par-dessus la chaîne de fer en
divers sens, et j'obtins ainsi une espèce de pétard dont l'effet pouvait
répondre à mes espérances, mais dont je craignais les suites.
Je le suspendis alors dans l'enclos de la pinasse, en calculant, autant
que je le pus, le recul, de manière à ce qu'elle ne pût en souffrir.
Quand tout fut arrangé à mon gré, je fis monter mes fils dans le bateau,
je mis le feu à la mèche du pétard, et nous partîmes. Nous arrivâmes
bientôt à Zelt-Heim. À peine étions-nous descendus à terre et
commencions-nous à débarquer notre cargaison, que nous entendîmes une
détonation effroyable. Les rochers la répétèrent avec un bruit terrible,
et ma femme et mes fils en furent tellement frappés, qu'ils
interrompirent tout à coup leurs travaux.
«C'est un vaisseau qui fait naufrage, dit Fritz; courons à son secours.
--Non, dit ma femme, la détonation me semble venir de notre vaisseau.
Vous avez sans doute laissé du feu qui se sera communiqué à un baril de
poudre, et dont l'explosion aura achevé de briser le navire.»
Je parus croire qu'en calfeutrant la pinasse nous avions, comme elle le
disait, oublié quelque lumière, et je proposai à mes fils de retourner
immédiatement au navire pour connaître la vérité.
Tous, sans me répondre sautèrent chacun dans leur cuve, et nos rames,
auxquelles la curiosité donnait une impulsion plus violente, nous
conduisirent bientôt auprès du navire. Je remarquai avec joie qu'il ne
s'en élevait ni flamme ni fumée, et quand nous fûmes près d'aborder, au
lieu de fixer le bateau à l'endroit habituel, je lui fis faire le tour,
et nous nous trouvâmes vis-à-vis d'une immense ouverture qui laissait
apercevoir notre pinasse un peu couchée sur le côté. La mer était
couverte de débris; mais je ne laissai pas à mes fils le temps de
s'affliger de ce spectacle, et je m'écriai: «Victoire! cette belle
pinasse est enfin à nous!
--Ah! je commence à comprendre, s'écria Fritz; c'est vous qui avez fait
tout cela, mon père, pour dégager la pinasse.»
J'avouai à mes fils le stratagème dont j'avais cru devoir user; nous
montâmes sur le vaisseau, et nous trouvâmes le pétard enfoncé dans la
paroi opposée; alors, à l'aide du cric et des leviers, nous commençâmes
à faire glisser notre gracieux et léger bâtiment sur des cylindres
placés exprès sous sa quille. Un câble très-fort fut disposé de manière
à l'empêcher de s'éloigner du vaisseau, et nos efforts réunis l'eurent
bientôt mis en mouvement et lancé à la mer. Je fis alors appel à toutes
mes connaissances dans l'art de gréer un navire, de le munir de mâts et
de voiles. La nuit nous surprit à l'ouvrage; nous nous contentâmes
d'assurer notre nouveau trésor contre les flots, et nous reprîmes le
chemin de Zelt-Heim. Il fut convenu que, pour ménager à la bonne mère
une surprise complète, on se contenterait de lui dire qu'un petit baril
de poudre avait fait explosion et endommagé une partie du vaisseau,
comme elle l'avait pensé.
Le gréement de notre pinasse dura deux jours entiers; enfin, quand tout
fut terminé, mes fils, au comble de la joie de voir ce léger navire
glisser sur les flots avec rapidité, me demandèrent comme grâce de
saluer leur mère de deu
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