Marchand de Poison: Les Batailles de la Vie
by Georges Ohnet · French · Gutenberg #18073 · 304,923 chars · public domain (US)
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Title: Marchand de Poison: Les Batailles de la Vie
Author: Georges Ohnet
Release date: March 29, 2006 [eBook #18073]
Language: French
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LES BATAILLES DE LA VIE
* * * * *
MARCHAND DE POISON
PAR
GEORGES OHNET
PARIS
SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES
_Librairie Paul Ollendorff_
50, chaussée d'Antin, 50
1903
IL A ÉTÉ TIRÉ A PART
_Trente-huit exemplaires numérotés à la presse_
SAVOIR:
3 exemplaires sur papier de Chine (Nos 1 à 3);
5 exemplaires sur papier du Japon (Nos 4 à 8);
30 exemplaires sur papier de Hollande (Nos 9 à 38).
* * * * *
PREMIÈRE PARTIE
I
Rue de Châteaudun, sur la façade d'un des immeubles qui avoisinent les
jardins, derniers vestiges des seigneuriales demeures où habitèrent
Talleyrand et la reine Hortense, se lit, sur une plaque de marbre, cette
inscription: _Banque de l'Alimentation--Vernier-Mareuil_. Cette maison,
hautement estimée dans le commerce, porte les noms de deux hommes très
connus dans le monde parisien pour leur soudaine et rapide ascension
vers la grande fortune. En vingt ans, Vernier et son beau-frère Mareuil,
partis de rien, sont arrivés à tenir une place prépondérante à la
Bourse, et les banques les plus solides sont obligées de compter avec
eux. Par l'alimentation, ils étendent leur influence sur le négoce des
vins, des eaux-de-vie et des liqueurs, et enlacent le Midi tout entier
sous les mailles d'un gigantesque filet dont ils tiennent la corde dans
leurs bureaux de la rue de Châteaudun.
Ils ont établi, pour lutter contre la mévente des vins, un système de
prêts sur warrants qui met en leur dépendance tous les viticulteurs de
France embarrassés dans leurs affaires. Il est juste de dire qu'ils
n'abusent pas de cette puissance formidable, qu'ils ne l'exercent qu'au
profit de leurs adhérents, et se bornent, en ce qui les concerne, à se
procurer dans des conditions avantageuses les alcools qui leur servent à
fabriquer les apéritifs célèbres avec la vente desquels ils ont commencé
leur fortune. A la Bourse du Commerce, Vernier-Mareuil sont aussi
glorieusement connus, traités avec autant de respectueuse déférence que
Rothschild, à la Bourse des Valeurs. Ils sont, au point de vue spécial
de l'alimentation, de véritables potentats. Et quand on a dit d'une
spéculation: «Les Vernier-Mareuil en sont», il n'y a plus qu'à
s'incliner devant la réussite certaine.
Vernier n'avait pas eu des commencements brillants. Après son service
militaire, fait, tant bien que mal, dans un régiment de ligne, à
Courbevoie, il était entré, à vingt-quatre ans, chez un marchand de vins
du quai de Bercy, qui l'avait initié à tous les mystères de la science
oenophile. Il avait, pendant quelques mois, manié le campèche, l'acide
tartrique, et fabriqué des tonnes de vin, dans lesquelles l'eau de la
Seine entrait pour plus que le jus de la vigne. Le commerce lui avait
paru si facile et si simple qu'il avait rêvé de l'exercer pour son
propre compte. Il avait loué une petite boutique avenue de Tourville,
près de l'École militaire, et s'était mis à pratiquer la falsification
des boissons avec autant de suite que de succès.
Mais bientôt la vente du vin, dans lequel il n'y avait pas de vin, lui
parut sans intérêt. Il rêva de doter l'ivrognerie nationale d'un produit
personnel, et comme ses études en l'art de frelater les liquides lui
avaient donné quelques notions de chimie, il se décida à créer un
apéritif. Ce n'était encore qu'un «Prunelet», à base d'alcool à
quatre-vingt-dix degrés, qui faisait dresser les cheveux sur la tête à
tout homme sain, mais procurait une douce sensation de chaleur dans la
gorge de tout pochard invétéré. Or, ce n'était que pour les pochards que
Vernier-Mareuil travaillait.
Il avait promptement compris qu'il n'y a rien à faire avec les gens
sobres, et que la société, détraquée par le socialisme, affolée par la
haine de tout ce qui est respectable: la morale, la religion, la patrie,
était mûre pour le coup de grâce de l'ivrognerie triomphante. Il lisait
les journaux, dans ses heures de chômage, et savait qu'un alcoolique
engendre un alcoolique. Il cultivait donc l'abâtardissement de la race
avec un soin méthodique, et chaque billet de mille francs qu'il serrait
précieusement dans sa caisse représentait, pour lui, la raison, le
courage, le génie peut-être des malheureux qu'il avait intoxiqués.
Il était sans remords. «Si ce n'est pas moi qui leur vends ce qu'ils
aiment à boire, disait-il, les jours où il raisonnait avec lui-même, ce
sera le voisin, et je n'en aurai pas le bénéfice. On n'empêche pas de
boire celui qui a soif. Et qu'est-ce que ça fait que ce soit l'un ou
l'autre qui en profite?» Il ne s'expliquait pas sur la question des
poisons qui formaient la base de son breuvage. Il était établi, pour
lui, que tous les commerçants se livraient aux mêmes procédés de
fabrication. Il n'y avait donc pas à se préoccuper de la moralité du
négoce, qui était infâme par destination. Il eut cependant quelques
petits ennuis qui auraient pu lui ouvrir les yeux sur la régularité de
ses opérations s'il n'avait pas été décidé à rejeter tout scrupule.
Il rentrait, depuis quelques semaines, à la caserne, de l'École, tant de
soldats dans des états d'abrutissement ou de fureur d'un caractère si
morbide, que le médecin-major, qui ne péchait cependant pas par excès de
soin, s'inquiéta et crut devoir faire une enquête sur les débits dans
lesquels fréquentaient les hommes qui présentaient ces symptômes
d'empoisonnement alcoolique. Les adjudants interrogés furent tous
d'accord pour désigner le café de l'avenue de Tourville, où trônait, en
bras de chemise, le tablier noir du mastroquet sur le ventre, le
distillateur Vernier. Le major se lit apporter une bouteille du
«Prunelet» au nom engageant et à l'apparence débonnaire, qui ravageait
ainsi les cerveaux des hommes de la classe, et, se défiant de ses
facultés d'analyse, il envoya purement et simplement le liquide au
Laboratoire municipal, avec une apostille du colonel.
Le résultat ne se fit pas attendre. Le rapport de l'expert fut
foudroyant, comme la liqueur elle-même. Les substances les plus nocives
étaient mélangées dans l'apéritif Vernier-Mareuil, avec une audace qui
ressemblait à de la candeur. On aurait précipité un homme sain et
vigoureux dans l'épilepsie, en peu de temps, avec un produit moins
compliqué. Il y avait exagération dans l'empoisonnement. Une descente de
police eut lieu dans la cave où le brave garçon composait sa liqueur. On
trouva un matériel bien simple: un coquemard en fonte, un alambic, un
fourneau, de l'alcool et des poudres. Le tout n'emplit pas une petite
charrette à bras. Sainte-Anne était déjà peuplée de plus d'aliénés dus à
Vernier que son matériel ne pesait de décigrammes.
Traduit en police correctionnelle, le délinquant fit preuve d'une telle
douceur, exprima de tels regrets que les juges crurent à son
inconscience. Il fit, comme pendant le reste de sa vie, aux heures les
plus difficiles, la meilleure impression. Il avait reçu du ciel le
masque d'un honnête homme et une voix persuasive. Il n'en faut pas plus,
dans des temps où la vertu est rare, pour parvenir, avec les actions les
plus abominables sur la conscience, aux plus hautes situations.
De sa première rencontre avec la justice de son pays, Vernier se tira
avec cinq cents francs d'amende et l'affichage du jugement à la porte de
son établissement. Il poussa un ouf de satisfaction. Son avocat--car il
s'était fait défendre; c'est sans doute ce qui lui valut d'être
condamné--lui avait laissé entrevoir six mois de prison. Il rentra donc
avenue de Tourville avec la tranquillité d'un homme qui se considère
comme innocenté, puisqu'on ne l'a pas jeté sous les verrous. Il protesta
de la pureté de ses intentions à l'égard de l'armée française, laissa
entendre que le major était un âne. Mais il changea de mixture, supprima
les poudres et augmenta le degré d'alcool.
Sa clientèle doubla. On eût dit que, depuis qu'il était avéré que
Vernier assassinait ses pratiques, l'engouement pour sa liqueur se fût
accru, comme si ce flot de buveurs qui roulait devant son comptoir se
précipitait, de son plein gré, à la démence et à la mort. Vainement de
nouveaux échantillons avaient été prélevés sur ses produits, par la
rancune en éveil du major. Ils ne contenaient plus rien de nuisible que
de l'alcool qui corrodait la tôle des tables et brûlait le drap des
uniformes. Mais c'était de la production courante. Et, à moins de
consigner l'établissement, il n'y avait rien à faire.
Cependant Vernier voyait prospérer son commerce. Il était béni par la
Providence comme s'il eut fait le bien. Son orgueil n'en était pas
enflé. Mais il songeait au moyen de décupler ses capitaux. C'est alors
qu'il se trouva en rapport avec l'homme qui devait donner à son
industrie morticole toute l'extension qu'elle méritait de prendre pour
le malheur de l'humanité. Il rencontra Mareuil. Celui-ci était un bohème
qui battait le pavé de Paris, continuellement à la recherche des dix
francs qu'il lui fallait pour vivre avec sa soeur, dans un petit
appartement des Batignolles. Maigre, noir, hâbleur comme un bon
méridional, il avait essayé de tout, même de la littérature, sans
parvenir à se faire une place. Il ne répugnait à aucune tâche, pourvu
qu'elle fût rétribuée.
Cependant il était honnête et n'aurait pas pris un centime à son
prochain, à moins que ce ne fût en traitant une affaire. Alors, rouler
la partie adverse lui paraissait le premier des devoirs, presque une
nécessité professionnelle. Il était sobre, dur et entêté comme un âne.
Il n'aimait au monde que sa soeur Félicité, et n'avait qu'un but: lui
assurer un avenir tranquille. Elle faisait de la lingerie bien
misérablement dans son petit logis, pendant que Mareuil cherchait la
fortune sur le pavé de bois de la ville. Il était rabatteur pour le
compte d'un annoncier, quand sa déambulation sans répit le conduisit
avenue de Tourville. Il entra dans le café de Vernier, et sur les offres
du patron qui lui poussait un verre de son fameux Prunelet, il entra en
propos. Vernier vanta les vertus de sa liqueur. Mareuil s'étonna qu'il
n'eût pas l'idée d'en faire célébrer les mérites par la presse. Il
entonna son boniment:
--La réclame, monsieur, n'est-elle pas le plus puissant, le seul levier
de l'époque? Avec la réclame, monsieur, on fait passer un idiot, aux
yeux des électeurs, pour un homme de talent et on le pousse au
ministère! Avec la réclame.... Tenez, monsieur, la réclame, c'est bien
simple.... Je vous fais une annonce périodique, pendant un mois, de
semaine en semaine, dans mes journaux.... Ça ne vous coûte rien!
--Rien? s'écria Vernier, alléché par cette déclaration. Alors que
gagnez-vous?
--Vous allez comprendre le mécanisme de l'opération.... Je vous avance
ma publicité.... Mais vous, sur toute vente de votre Prunelet que vous
ferez hors de votre établissement, vous me paierez un droit de dix
centimes par bouteille.
Vernier, qui n'avait jamais débité de sa liqueur que chez lui, regarda
son interlocuteur avec un air narquois. Il se dit: «Tu veux m'enfoncer.
Je ne sais comment. Mais l'enfoncé, ce sera toi. Qu'est-ce que je
risque? Si je ne vends rien, je ne paierai pas. Et si, par hasard, la
réclame agissait... si je vendais!»
Une flamme d'orgueil monta au cerveau de Vernier, qui se vit marchand en
gros, expédiant des caisses de Prunelet dans tous les cafés de la
province, et, qui sait? de Paris peut-être. Il dit:
--Ça me va. Topez! Mais vous dînerez bien avec moi pour causer de notre
affaire.
Déjà, c'était «notre» affaire! Les deux complices firent un petit dîner
fin, dans l'arrière-boutique du café, et Mareuil rédigea, au dessert,
l'annonce dont il comptait bien obtenir de son patron la publicité
gratuite. C'était, à peu de chose près, l'annonce si honnêtement
alléchante qui servit, plus tard, au lancement du célèbre
Royal-Vernier-Mareuil-Carte jaune. On y trouvait déjà «les cognacs
supérieurs récoltés, par Vernier lui-même, dans son domaine de Régnac
(Charente)». Brave Vernier, qui achetait de l'eau-de-vie de grains, à
réveiller les morts! Le domaine de Régnac! Il fallut se le procurer, aux
jours de la prospérité, et le baptiser ainsi pour sauvegarder la vérité
des boniments antérieurs.
Mareuil, vers les dix heures, partit de l'avenue de Tourville, nanti
d'une fiole de Prunelet qu'il offrit à son annonceur, en l'honneur des
quelques lignes de sa première réclame. Mais ce n'était ni sur la
publicité des journaux, ni sur l'excellence de la liqueur que Mareuil
comptait, c'était sur son action personnelle. Le Prunelet de Vernier,
déposé chez un entrepositaire par les soins de Mareuil, s'enleva par
caisses, dès la première quinzaine; et voici comment. Mareuil avait des
camarades. Il convint avec eux d'une petite comédie à jouer dans les
cafés du boulevard. Mareuil entrait. A la question du garçon: «Que
faut-il servir à Monsieur?» il répondait nettement:
--Prunelet-Vernier, et de l'eau frappée....
Naturellement le garçon répondait:
--Prunelet-Vernier? Nous n'avons pas ça....
--Ah! vous n'avez pas ça? Quand vous l'aurez, je reviendrai.
Il sortait. La dame du comptoir appelait le garçon et s'informait.
L'explication donnée par lui jetait l'inquiétude dans l'esprit de la
caissière. Dans la même journée, deux ou trois amis de Mareuil venaient
réclamer tour à tour du Vernier. La conséquence forcée, c'était l'achat
d'une caisse de Prunelet. Une fois la caisse achetée, il fallait la
vendre. Et alors une autre parade commençait: celle du garçon passionné
pour faire consommer aux clients le Vernier que la maison avait sur les
bras. La tactique de Mareuil réussit tellement bien qu'en six mois il
toucha quinze cents francs de commission, et que Vernier entama la
fabrication de sa liqueur en grand. Il installa un dépôt décent rue
Montmartre. Et, comme il fallait une personne de confiance pour tenir
les comptes, ce fut Mlle Félicité Mareuil qui, de la lingerie, passa
aux écritures. Vernier l'apprécia. Elle était blonde, douce et timide.
Il lui fit la cour, et, au moment où il vendait son café de l'avenue de
Tourville pour s'établir distillateur à Aubervilliers, il épousa la
soeur de Mareuil, devenu son associé.
L'union de ces trois êtres était exemplaire. Ils ne vivaient que pour le
travail. Vernier distillait, transvasait, soutirait, emballait. Mareuil
courait la France et l'Étranger pour placer le Prunelet. Et Félicité
tenait la caisse, qui s'emplissait à mesure que les hangars de la
fabrique d'Aubervilliers se vidaient de leurs piles de caisses,
répandant l'abrutissement, la folie et la mort aux quatre coins du
monde. Jamais gens plus honnêtement laborieux, plus scrupuleusement
consciencieux, ne concoururent à une oeuvre aussi malsaine. On leur eût
donné le prix Montyon, pour l'application et la probité avec lesquelles
ils dirigeaient leur commerce. Si on eut mesuré les ravages causés par
ce qu'ils fabriquaient, on les eût condamnés au bagne. C'étaient de
vertueux assassins. Ils faisaient tout doucement fortune en empoisonnant
l'humanité.
Vernier, en quête de progrès, ne s'en tenait pas à la fabrication du
Prunelet. Il avait lancé son Royal-Vernier-Carte jaune, et préparait une
«Arbouse des Alpes» dont il espérait merveilles. La fabrique
d'Aubervilliers s'agrandissait, et les travées succédaient aux travées,
multipliant les bouilleurs, les cuiseurs, les alambics. C'était, dans
l'intérieur des bâtiments, une succession de tuyaux de cuivre distillant
les poisons divers qui se déversaient dans des cuves, puis passaient aux
ateliers de saturation, où les divers arômes qui constituaient les
secrets de la fabrication leur étaient incorporés.
Un laboratoire de chimie était annexé à l'établissement. Là, dans un
cabinet sévère, Vernier recevait avec une magistrale sérénité les
représentants de l'administration chargés de contrôler les entrées et
les sorties d'alcool. Tout se faisait au grand jour chez lui. Il se
savait si bien libre de tout mettre dans ses bouteilles, à la condition
de ne pas frauder le fisc! Et n'avait-il pas pour complice l'État, qui
se trouvait être son meilleur client? Plus il vendait de liqueurs, plus
l'État percevait de droits. Alors la France entière pouvait bien tomber
en état d'épilepsie. Qu'importait? Puisque les intérêts de l'État
étaient sauvegardés!
Cependant, une ombre vint obscurcir la sérénité splendide avec laquelle
Vernier travaillait à faire sa fortune en abâtardissant la race
française. Il y avait, attaché au laboratoire, un dégustateur chargé de
rendre compte de l'égalité du dosage des produits. Chaque cuvée était
goûtée par lui, afin que jamais les liqueurs ne pussent présenter dans
leur composition la moindre différence. Le dégustateur logeait dans un
petit pavillon voisin de l'administration, et, toute la journée; il
sirotait les échantillons prélevés pour lui à la fabrique. Il ne les
avalait jamais. Il les crachait, afin, disait-il en riant, de n'être pas
pochard, tous les matins, avant dix heures.
Au bout de deux ans, cet homme, très solide en apparence, mourut. Il fut
remplacé par un autre employé, qui ne dura que six mois. Le troisième
fit un an et devint phtisique. C'était un garçon de vingt-deux ans qui
soutenait sa mère. Il se mit à tousser, à pâlir. Sa mère, affolée, vint
trouver Vernier et le pria de changer son fils de service. Le bon
Vernier y consentit. Mais le malade était déjà trop gravement atteint.
Il mourut, comme son prédécesseur. Alors la mère, dans une crise de
désespoir, vint, après l'enterrement, faire une scène horrible à
Vernier, l'accusant de la mort de son enfant. Elle criait à travers ses
larmes, ameutant le personnel de l'usine:
--Ce sont les infamies que vous lui avez fait boire qui l'ont tué! Il me
le disait: «C'est comme du plomb fondu qui me coule dans la bouche, à la
dixième dégustation!» Sa poitrine n'y a pas résisté.... Il est mort pour
que vous entassiez des centaines de mille francs. Mais ça ne vous
portera pas bonheur!
Vainement Mareuil, qui était présent, essaya de raisonner cette pauvre
femme; il lui glissa doucement des billets de banque dans la main. Elle
les rejeta avec indignation.
--Est-ce avec de l'argent que vous espérez me payer mon fils? Le tort
que vous m'avez fait est impossible à évaluer. C'est mon coeur que vous
m'avez pris!
Et comme Mme Vernier, enceinte, paraissait à son tour pour tâcher de
calmer la douleur de cette mère farouche, celle-ci reprit avec
véhémence:
--Vous serez punis dans votre enfant! Oui, si le ciel est juste, vous
aurez un fils qui vous fera expier tout le mal que vous avez fait aux
familles!
Mme Vernier rentra consternée chez elle. Les imprécations de cette
femme en deuil l'avaient saisie. Elle se sentit frappée d'un
pressentiment. Elle se renferma dans un sombre mutisme. Vernier ne
savait que lui dire pour dissiper l'impression déplorable produite par
cette scène. Il s'en ouvrit au docteur Augagne, qui, déjà très en vue
comme gynécologue, avait été appelé auprès de Mme Vernier pour lui
donner des soins. Le jeune agrégé l'écouta, pensif. Puis, avec une
grande fermeté de langage:
--Il est incontestable que l'industrie que vous avez entreprise et où
vous faites fortune est pernicieuse. Vous me répondrez que les
fabricants d'allumettes, qui font manier le phosphore par leurs
ouvriers, les miroitiers, qui les mettent à même le mercure pour
l'étamage des glaces, et les marchands de couleurs, qui leur donnent des
coliques de plomb, et tant d'autres qui vivent sur la détérioration
humaine ne sont pas plus dangereux ni plus coupables que vous. Je ne
vous dirai pas le contraire. Cependant, il faut, pour les besoins de la
vie, des allumettes, des glaces, des couleurs; tandis qu'il n'est pas
indispensable de boire des alcools. L'ivrognerie est un vice, et
l'exploitation d'un vice est un acte abominable en soi.
--Vous ne pouvez pourtant pas me conseiller de fermer boutique et de
renoncer à une industrie qui m'a été si avantageuse.
--Au point de vue de la moralité absolue, je ne devrais pas hésiter.
Mais, dans la pratique, et avec la moyenne de tolérance qu'exige
l'imperfection humaine, je vous dirai: Tâchez de rendre vos produits
aussi peu nocifs que possible. L'idéal serait de n'en pas faire. Si vous
en faites, tâchez qu'ils soient sans danger. Mais est-il une boisson
alcoolique sans danger?
--Ah! vous me désolez! gémit Vernier. Je me considérerais comme un
criminel, si je prenais ce que vous me dites au pied de la lettre. Et je
suis un brave homme, je n'ai jamais fait tort d'un centime à personne.
Je tâche d'être utile à mes semblables le plus que je peux. Je ne refuse
jamais un secours à un malheureux.... Ma femme....
--C'est un ange! interrompit le docteur. Je sais le bien qu'elle répand
autour d'elle, en votre nom. Mais ceci ne rachète pas cela. Il est
mauvais de vivre sur la mort. Votre fortune, qui commence et sera
certainement très belle, s'élève sur des tombes. Vous construisez dans
un cimetière, avec les ossements de vos victimes. Il faut que vous
songiez à cela. Un pays d'imagination comme la France, qui se met à
boire de l'alcool, est perdu en vingt ans. La race s'étiole, les
sources de la génération se tarissent, l'intelligence s'obscurcit, et,
là où triomphaient la sagesse, l'ordre, la patience, se déchaînent la
nervosité, l'incohérence et la fureur. Voilà ce que l'alcool fait d'un
peuple fier, brave et spirituel: une brute féroce et dégoûtante. Tous
les gouvernements étrangers ont édicté des lois pour arrêter les progrès
de l'alcoolisme. Dans tous les pays du Nord, la vente de l'eau-de-vie
est interdite et un ivrogne est considéré comme un malade. Aussi les
races se relèvent, redeviennent énergiques et entreprenantes. Pendant ce
temps, la France passe au premier rang de l'alcoolisme, elle marche en
tête, la bouteille à la main. Et pourquoi? Parce que l'État a intérêt à
laisser se propager l'ivrognerie, parce que l'alcool est pour lui un
moyen de domination et que, par ses milliers de cabaretiers, il a étendu
sur la France tout entière un réseau électoral dont il ne veut pas la
laisser sortir. L'alcoolisme et la démocratie, dans ce malheureux pays,
marchent d'accord. Et quand l'électeur manifeste une velléité de
révolte, le débitant d'ivresse est là, qui lui tend son verre et lui
dit: «Bois et vote!» Et peu à peu, en dépit de nos révoltes d'orgueil,
nous tombons au dernier rang des nations civilisées. Car il y a une loi
inéluctable: la force physique d'un peuple est en raison directe de sa
sobriété. Il faut qu'une nation ait du sang dans les veines pour pouvoir
travailler et combattre. Or, ce qui fait du sang, c'est le pain.
L'alcool ne fait que de la lymphe. Donc une nation qui boit est une
nation perdue. Et tous ceux qui l'ont aidée à boire sont des criminels,
depuis l'industriel qui fabrique la boisson jusqu'à l'État qui permet
qu'on la vende.
Vernier, consterné, regarda partir avec soulagement l'intransigeant
Augagne. Il rentra dans son bureau, où il raconta à Mareuil la scène qui
venait de le bouleverser.
--Laisse donc, s'écria l'ancien annoncier, vas-tu te faire de la bile
pour des déclamations humanitaires, qui n'ont qu'une portée purement
scientifique. Le docteur Augagne est un homme de laboratoire qui t'a
fait une conférence sur un sujet abstrait, avec des développements
peut-être exacts en théorie, mais sûrement pas dans la pratique. Est-ce
d'aujourd'hui qu'on fait de l'eau-de-vie. Mais nos ancêtres les Gaulois
en vidaient des coupes pleines. Le Vernier-Mareuil-Carte jaune
s'appelait, dans ce temps-là, de l'hypocras ou de l'hydromel. Et ils se
pochardaient avec des boissons grossières, tout aussi bien, et en se
faisant sans doute beaucoup plus de mal qu'avec nos liqueurs de choix.
L'histoire de notre pays en est-elle moins glorieuse? Est-ce que ça a
empêché Charlemagne, Henri IV, Louis XIV et Napoléon? Non, mais il me
fait rire, ton Augagne. Ils sont tous pareils, ces médecins, avec leurs
manies! Ils se toquent d'un système, et puis, en dehors de leurs
prescriptions, point de salut. Il y a vingt ans, ils se sont ingérés de
défendre le vin rouge, et d'ordonner le vin blanc. Pourquoi? Parce que
l'un d'eux, quelque gros bonnet de l'École, aura eu mal à la vessie.
Alors il a fallu que tous les malades fassent comme s'ils avaient des
calculs. Ensuite, ils ont proscrit tout à fait le vin: rouge et blanc,
et ils ont ordonné la bière. La bière!... Suivant les théories du brave
docteur Augagne, alors, en mettant tous les Français au régime du
houblon, ne risquerait-on pas d'en faire des Allemands ou seulement des
Belges? Car, enfin, si l'alcool peut transformer une race, pourquoi la
bière n'obtiendrait-elle pas le même résultat? Maintenant, ce n'est plus
la bière qu'ils recommandent, c'est l'eau pure! Comme s'il y en avait!
Ces gens-là sont tous actionnaires de la Compagnie des Eaux! Et ceux qui
vendent du vin, blanc ou rouge, de la bière, peuvent se brosser le
ventre. Ils n'ont plus qu'à fermer boutique. Et c'est le sirop de
grenouille, le Château-la-pompe, tous les bouillons de culture pour
microbes variés, vendus sous la dénomination d'eau minérale, qui
triomphent! Et nous autres, qui ne donnons pas la fièvre typhoïde, nous
devrions cesser notre commerce? Attends un peu, pour voir! Mon vieux, ne
te frappe pas! Tous les professeurs de médecine sont des farceurs. Ils
ne se gênent pas pour administrer à leurs clients de la mort aux-rats en
pilules, en cachets et en fioles. Ne t'occupe pas de leur opinion. Ils
t'appellent: Marchand de poison? C'est la concurrence! Va ton petit
bonhomme de chemin, et quand tu seras millionnaire, tout le monde te
dira que c'est toi qui as raison!
La grosse faconde de Mareuil ranima Vernier. Il pensait au fond comme
son beau-frère, mais il y avait des heures où il se laissait influencer
par ses scrupules. Il redoubla d'activité, tripla ses annonces, décupla
sa vente. Et quand Mme Vernier mit au monde le petit Christian, la
fortune de la maison était déjà en bonne voie. Mais les sinistres
malédictions de la mère du dégustateur mort phtisique revenaient
toujours à la mémoire de la jeune femme. Elle avait été frappée, et ne
pouvait réagir contre son impression. Elle ne parlait point de cet
incident. Mais elle y pensait presque continuellement et en était comme
empoisonnée. Les imprécations de la femme étaient entrées en elle comme
un venin. Et elle ne parvenait pas à s'en débarrasser. Elle s'étiolait,
changeait, perdait son activité. A mesure que la prospérité de Vernier
augmentait, sa santé à elle déclinait.
Absorbé par le souci de ses affaires, le distillateur prêtait une
attention médiocre à l'état physique de sa femme. Pendant que Mareuil
courait l'Europe pour propager la vente des liqueurs de la maison,
Vernier travaillait, perfectionnait. Il avait inventé un modèle de
bouteilles qui était tout à fait original, et qui attirait l'attention.
On achetait le Royal-Carte jaune ou l'Arbouse des Alpes à cause du
récipient. Vernier venait d'acheter, pour un morceau de pain, à Moret,
près de Fontainebleau, une vaste propriété au bord de la Seine, avec un
château du temps de François Ier, au milieu d'un parc admirable. Il
s'était peu soucié, de prime-abord, du château. Il n'avait vu que la
facilité de construire une usine possédant un quai d'embarquement sur le
fleuve et une communication, par wagons, avec le chemin de fer
Paris-Lyon, qui mettait à sa portée la Bourgogne, d'un côté, pour les
vins, et le Midi, de l'autre, pour les trois-six. Mais quand il visita,
avec Mme Vernier, le magnifique château de Gourneville, celle-ci
manifesta le désir de s'y installer pour passer l'été. Vernier, qui
surveillait la construction de son usine, approuva fort ce projet, et la
pauvre femme chancelante vécut six mois avec le petit Christian, âgé de
deux ans, dans ce lieu paisible et charmant. Ce fut le dernier bon
moment de sa vie. Elle avait paru, dans l'air sain et vivifiant des
forêts, retrouver un peu d'énergie et de joie. Elle rentra à
Aubervilliers pour s'aliter et mourir.
Vernier, qui n'avait pas prévu la catastrophe, en fut désemparé. Ce
n'était pas un sentimental. Il n'avait pas ressenti pour sa femme une de
ces tendresses qui emplissent le coeur d'un homme et le laissent
inconsolable, quand il en est brusquement privé. Mais il avait apprécié
le dévouement et la douceur de Félicité. Elle avait travaillé avec lui
courageusement aux premières assises de la fortune. Il la pleurait comme
une auxiliaire fidèle. Dans sa vie privée elle ne lui manquait pas. Elle
laissait une place vide dans son existence commerciale. Il la cherchait
encore aux écritures. Mais les gens très occupés n'ont pas le loisir des
douleurs prolongées. Vernier avait trop d'affaires sur les bras pour
s'attarder dans les larmes. Il se mit en deuil, et se jeta à corps perdu
dans le travail.
Cette année-là décida de l'avenir de la maison. Une habile et incessante
réclame entretenue dans les journaux du monde entier lançait
définitivement les liqueurs Vernier-Mareuil. Le chiffre de la vente
devint énorme, et les millions commencèrent à entrer dans la caisse.
Vernier trouva alors une combinaison qui le conduisit tout naturellement
à faire de la banque. Il était en rapport avec les grands viticulteurs
du Midi, à qui il achetait les torrents d'eau-de-vie qui lui servaient
pour sa fabrication. Souvent il avait affaire à des propriétaires gênés
qui lui offraient des récoltes entières dont il n'avait pas besoin, mais
sur lesquelles il leur consentait des prêts. Il fit construire des
magasins à Moret et travailla dans les warrants avec tous les
producteurs charentais.
Il s'aperçut promptement que le commerce de l'argent était encore bien
plus productif que la vente des alcools. Et son système d'avances sur
marchandises se transforma, peu à peu, en une entreprise colossale
d'agiotage. Il devint le maître et le régulateur du marché des
eaux-de-vie. Et comme ses affaires augmentaient dans des proportions
imprévues, il s'installa à Paris rue de Châteaudun, dans un
rez-de-chaussée d'où il déborda bientôt vers l'entresol, et jusqu'au
premier étage. Mareuil alors fut précieux. Cet ancien rabatteur de
réclames, ce petit courtier qui avait foulé si longtemps le pavé de
Paris, crotté comme un barbet, pour gagner dix francs par jour, se
révéla homme de finances à larges vues. Il étendit la spéculation de
Vernier aux huiles et aux farines. Il fonda des comptoirs dans le Levant
pour les grains, il draina la production des oliviers de toute la
Sicile. Il importa les arachides et les coprahs et poussa l'influence
de la maison Vernier-Mareuil aux Indes anglaises et jusqu'en
Extrême-Orient.
La distillerie n'était déjà plus qu'une des annexes et la moins
importante peut-être du négoce qui se faisait dans la maison. Mais
Vernier conservait pour cette première industrie, source de sa
prospérité, une prédilection réelle. Il avait mis à Aubervilliers et à
Moret des ingénieurs à la tête des services de fabrication. Mais, de
temps à autre, repris par une curiosité de savoir comment se distillait
son Royal-Carte jaune, il arrivait à l'usine, et faisait l'inspection de
tous les ateliers; il entrait au laboratoire, examinait les matières
premières, étudiait l'imprimerie des étiquettes, passait la revue de la
verrerie. Il paraissait prendre à ces visites un plaisir tout
particulier. Il rajeunissait, sa froideur hautaine de grand brasseur
d'affaires se fondait dans la bonhomie ancienne, et le Vernier de
l'avenue de Tourville reparaissait: celui qui fabriquait sa mixture
vitriolesque dans la cave, avec un chaudron et un serpentin.
Car il était aussi changé qu'un homme peut l'être, au physique et au
moral. Le Vernier tout rond, barbe rousse et cheveux frisés, qui, les
bras nus, trinquait avec ses pratiques sur le zinc, était devenu un
gentleman correct et froid, qui tenait les gens à distance et ne se
familiarisait qu'à bon escient. Il avait pris, avec le veuvage, des
habitudes de cercle, et peu à peu les nécessités du luxe s'étaient
imposées à lui. Il avait eu de beaux chevaux, un bel appartement aux
Champs-Elysées; il s'était lancé dans l'automobilisme, et on lui
connaissait une maîtresse très coûteuse. Il n'en fallait pas plus pour
poser un homme riche, et Vernier-Mareuil,--car on avait pris l'habitude
de le désigner par sa raison sociale,--si réfractaire qu'il fût au
snobisme, avait dû se plier aux exigences du monde dans lequel il
vivait.
Il avait contracté quelques amitiés dispendieuses, les brillants clubmen
ayant souvent de grands besoins et de petites ressources. Mais
Vernier-Mareuil avait le billet de mille francs souriant et il
conduisait ses camarades aux courses dans une automobile de deux mille
louis. Enfin, il avait constitué à Gourneville une chasse de quinze
cents hectares, dans laquelle on tuait cinq cents pièces chaque fois
qu'on y faisait une battue. Dans de pareilles conditions d'existence, un
homme qui n'est ni répugnant, ni sot, ni insolent, ni véreux, trouve des
commensaux, plus qu'il n'en cherche. Vernier-Mareuil était donc dans une
très bonne situation mondaine, quand il rencontra Mlle de Vernecourt
des Essarts. Elle n'avait plus que sa mère et achevait, avec cette
vieille dame plus fière que si elle descendait des grands chevaux de
Lorraine, de grignoter la mince succession d'un père mort député de la
Mayenne et sous-chef du bureau politique de Mgr le comte de Paris.
C'était tout ce qu'on pouvait rêver de plus pur comme faubourg
St-Germain. Vernier, dans un déplacement à Deauville, avait fait la
connaissance de ces dames, qui habitaient modestement un entresol dans
une rue écartée. Leur vie intérieure était fort simple, mais leur
existence extérieure était très brillante. Elles ne quittaient pas,
depuis le matin jusqu'au soir, pendant le mois d'août, tout ce que
Deauville comptait de plus aristocratique. On traitait ces femmes
ruinées, mais bien en cour, comme si elles avaient porté en elles le
reflet magnifique du pouvoir royal. On disait couramment: épouser
Mlle de Vernecourt, c'est la certitude d'une grande charge le jour où
le Roi reviendra.
Mais comme, en dépit des espérances de ses partisans, le Roi ne revenait
pas, et ne faisait même pas mine d'essayer de rentrer, les épouseurs
restaient à l'écart, et à force de monter dans les équipages armoriés de
ses nobles amis, de suivre les séries de chasses dans les grands
châteaux de province, et de passer ses nuits au bal pendant la saison
mondaine à Paris, la charmante Emmeline de Vernecourt restait fille. Son
teint commençait à se faner, ses traits à se durcir. Elle était encore
très jolie, mais elle était à la veille de cesser de l'être quand elle
rencontra Vernier-Mareuil.
Ce fut par l'intermédiaire d'un homme admirable, qui a repris, en ce
temps de misère et de corruption, la tâche de Saint-Vincent-de-Paul et
s'est consacré au soulagement des douleurs humaines, que la connaissance
se fit. M. Rampin organisait une loterie pour son oeuvre de la
Protection de l'Enfance, et il était venu faire appel à la charité de
ses aristocratiques clientes de Deauville, quand Vernier-Mareuil, qu'il
connaissait pour lui soutirer tous les ans de grasses aumônes, arriva
au Grand Hôtel, attiré par les courses. Il l'enrôla immédiatement dans
son comité en lui faisant valoir qu'il se trouverait en compagnie des
duchesses et des marquises les plus authentiques. Vernier-Mareuil se
dévoua donc, et parmi toutes les belles dames de l'aristocratie qui
s'évertuaient à placer des billets à leurs amis, il remarqua Mlle de
Vernecourt. Ce fut aussitôt, dans le clan des vendeuses, un mot d'ordre.
Il fallait marier Emmeline avec Vernier-Mareuil. Sans doute, il était
roturier. Mais il portait un double nom, ce qui avait déjà un petit air
de noblesse. Et puis le Saint-Père n'était-il pas là pour octroyer un
titre de comte à un brave millionnaire qui donnerait des gages à la
bonne cause en épousant une fille de haute naissance dans l'infortune?
Vernier, pressé, chapitré, et, de son côté, séduit par la nouveauté de
la situation, se laissa aller à tenter l'aventure. A quarante-cinq ans,
il épousa Mlle Emmeline de Vernecourt des Essarts, qui n'en avait que
vingt-six, mais qui comptaient doubles comme des années de campagnes. De
plus, elle avait sa mère. Mais lui, il avait un fils, le jeune
Christian, qui venait de terminer ses études, et entrait dans la vie
avec des idées bien différentes de celles de son père sur la plupart des
sujets. C'était un produit de la nouvelle éducation sportive, qui a
désintellectualisé la jeunesse. Il avait au cours de ses études appris
beaucoup moins le latin que la gymnastique, et s'il était faible sur la
version, il était champion au football. Le racing, le tennis, le polo,
le cyclisme, puis plus tard l'automobilisme s'étaient partagé ses
faveurs.
Il était sorti de l'École des hautes études commerciales dans un rang
convenable, grâce à sa connaissance parfaite des langues allemande et
anglaise. Son année de service s'était passée dans la cavalerie, au
4e chasseurs. Là il avait fait la connaissance des cavaliers Longin,
Vertemousse et Fabreguier, jeunes fils de famille, riches et sans
vocation, qui tiraient avec effort et ennui leurs mois de service. En
cette compagnie, Christian, qui jusqu'alors avait été sobre, prit des
habitudes d'intempérance, et son nom ne fut pas pour peu dans
l'aventure. Chez tous les débitants de la ville, le Vernier-Mareuil
triomphait. Et lorsque le chasseur Christian apparaissait dans un
établissement, il y était reçu comme M. de Rothschild chez un changeur.
Sa vanité en était chatouillée, et par ostentation, il se faisait
servir, pour ses camarades et pour lui, toutes les variétés de liqueurs
que le caprice des buveurs imposait aux cafetiers. On dégustait, on
comparait, et c'était généralement le Royal-Carte jaune qui l'emportait
sur les poisons divers qui avaient circulé à la ronde, au milieu des
félicitations générales.
--C'est papa qui est encore le plus chic!
--Ah! il doit en fourrer dans ses bottes, avec la consommation qui se
fait de ses fioles!
--Tout ça, pour Christian! Ah! sacré Christian! Même s'il voulait boire
sa succession, il ne le pourrait pas!
--Dis donc, fiston, tu devrais bien t'en faire envoyer des caisses par
ta famille!
--Eh bien! Et l'adjudant? Ah! il y en aurait du raffut!
--Caisse pour lui! Et voilà tout!
--Ah! il s'en ferait claquer son ceinturon!
--Mais il ne nous laisserait pas siroter un verre!
Les cartes, au milieu des bouteilles, à leur tour apparaissaient. Le jeu
achevait ce qu'avait commencé l'absinthe. Et ces jeunes gens rentraient
au quartier abrutis par l'ivresse méchante de l'alcool. Christian,
malgré le peu de zèle avec lequel il servait, n'était pas mal noté. Il
avait, quand il était lucide, une grâce aimable et une générosité
facile, qui le faisaient bien venir de ses supérieurs. Il avait un jour
tiré d'affaire le brigadier-fourrier qui, pour les beaux yeux d'une
fille de café-concert, s'était laissé aller à manger la grenouille. Il
fallait trouver treize cents francs, en vingt-quatre heures, pour
arracher ce malheureux au conseil de guerre. A l'instant même, Christian
les avait donnés. Tout l'escadron connaissait l'histoire. Les officiers
avaient fermé les yeux. Le brigadier avait été changé. On lui avait
retiré le maniement des fonds de l'ordinaire. Mais Christian avait
bénéficié de son bon mouvement. Il avait sauvé un accroc à l'honneur
militaire. Et chacun lui en savait gré, par solidarité. Il avait donc
réussi à passer sans crises graves, sans sérieuses punitions, son année
de service, et il était rentré à Paris, pour assister au mariage de son
père avec Mlle de Vernecourt. Cette soudaine modification de
l'existence paternelle ne l'avait pas comblé d'aise. Outre que les
façons d'être de la jeune personne avec Vernier-Mareuil, ne lui avaient
pas paru empreintes d'une tendresse impressionnante, il trouvait assez
inutile qu'un homme arrivé à l'âge mur, et ayant tant de facilités pour
se distraire, se chargeât du souci d'une femme légitime. Il s'en était
expliqué avec ses amis, en toute ouverture de coeur et sans aucun
ménagement pour l'auteur de ses jours:
--Voyez-vous, mes enfants, papa s'est laissé placer un
laissé-pour-compte de l'aristocratie.... La petite Vernecourt était
montée en graine. Madame sa mère, avec ses panaches, ses prétentions et
ses bas percés, avait découragé tous les amateurs.... On s'est jeté sur
Vernier-Mareuil, comme la misère sur le pauvre monde.... Les nobles amis
de papa ont tous aidé à le pousser dans la nasse.... Et ça n'est pas
très chic, ce qu'ils ont fait là.... Mais, quand il s'agit de caser un
des leurs qui est dans la purée, tous ces fils des Croisés remettraient
Dieu en croix.... Papa n'a pas pu se dépêtrer. Il a fallu qu'il marche,
et me voilà avec une belle-mère qui me fait l'effet d'avoir des
dispositions pour colorer fâcheusement le front vénérable de mon auteur.
Vernier-Mareuil saura ce que ça va lui coûter d'avoir coupé dans
l'armorial. Mais, après tout, il a le droit de faire ce qui lui plaît:
il est majeur.
Cette façon d'apprécier la conduite de son père donne la mesure de la
cordialité qui régla les rapports de la jeune Mme Vernier-Mareuil
avec le fils de la maison. Ils vécurent sur un pied de paix armée,
jusqu'au jour où la belle-mère trouva l'occasion de rendre à Christian
un important service qui les mit en confiance l'un et l'autre. La
fortune de la maison ne datant que de la mort de sa mère, la part
d'héritage de Christian avait été modeste. Il jouissait de trente mille
francs de rente, que son père doublait par des libéralités
supplémentaires. Avec ses cinq mille francs par mois, Christian avait
bien de la peine à joindre les deux bouts, et quand l'année était
mauvaise, le baccara cruel ou les femmes exigeantes, il fallait aller
faire à la caisse une petite visite, qui amenait entre le père et le
fils des débats orageux.
Mareuil, l'oncle, était encore plus terrible que Vernier. Sans besoins,
il ne comprenait pas les dépenses somptuaires. Il vivait dans son bureau
de la rue de Châteaudun, à conduire les affaires de la maison, n'en
sortait que pour rentrer chez lui, boulevard Haussmann, et, excepté une
quotidienne partie de bridge au Cercle des Chemins de fer, il ne
connaissait d'autre plaisir que de signer des traites pour
l'encaissement des fournitures faites dans les cinq parties du monde. La
situation financière de Christian, qui n'avait jamais été bien bonne,
devint un beau jour tout à fait mauvaise. Il fit la connaissance de
Mlle Étiennette Dhariel.
C'était une très belle personne, qui passait pour avoir la plus jolie
gorge de Paris et qui la montrait pour que chacun pût s'en convaincre.
Elle avait joué les grues dans un théâtre du boulevard, et soudainement
s'était découvert une voix de mezzo qu'elle avait travaillée avec zèle.
C'était une fille extrêmement intelligente, vicieuse comme un cheval de
fiacre, et capable d'un crime pour arriver à ses fins. Elle se vantait
de ne savoir pas ce que c'était que l'amour. Un homme, pour elle,
représentait un capital exploitable dont elle s'appliquait les revenus,
et qu'elle rejetait impitoyablement quand il ne répondait plus à ses
exigences. Ruineuse par principes, elle mettait son orgueil à faire
dépenser de l'argent à ses amants. Elle n'admettait pas qu'on sortît de
ses mains sans laisser toutes ses plumes. Elle faisait commerce de la
galanterie comme les Anglais font commerce de la guerre: pour le gain.
Christian Vernier avait, dès le premier moment, représenté pour cette
fille avide une proie superbe. Derrière lui, il y avait la maison de
banque Vernier-Mareuil, et le Royal-Carte jaune dont les affiches,
collées sur tous les murs des villes d'Europe, célébraient la
prospérité. On annonçait les millions de litres vendus chaque année. Et
Mareuil avait trouvé une réclame admirable pour ce produit de la maison:
il l'appelait la liqueur laïque. On voyait ainsi que c'était ce qui
convenait à tous les bons démocrates, et point ces liqueurs de moines
qui se fabriquaient dans des couvents, avec des croix sur les
bouteilles.
En trois mois, la charmante Étiennette trouva moyen de faire souscrire à
Christian pour deux cent vingt mille francs de lettres de change,
mais--fait beaucoup plus surprenant--elle se toqua de lui. Pour la
première fois de sa vie, elle sut ce que c'était que le plaisir, mais
elle ne modéra pas pour cela ses prétentions pécuniaires. Elle consentit
à aimer, mais elle n'admit pas que ce fût pour rien. Vernier, cependant,
en voyant présenter les billets de Christian, était entré dans une
fureur dont les échos étaient arrivés jusqu'à sa femme. Celle-ci, fort
indifférente en matière d'intérêt et n'estimant l'argent que pour ce
qu'il représentait de satisfactions, se fit expliquer le cas du fils par
le père et, à la grande stupéfaction de Vernier, donna complètement
raison à Christian.
--A quoi vous sert votre fortune, je vous prie, dit-elle à son mari, si
vous poussez des cris, comme un petit bourgeois, parce que ce garçon a
fait une frasque un peu vive? Tâchez donc d'apprendre à vous conduire
comme un homme dans votre situation. Christian est votre fils, ce qui
n'est pas la même chose que d'être le fils de votre père. Il a pris des
habitudes, des besoins, des idées que vous ne pouvez pas avoir et que
vous ne comprenez même pas. Au lieu de lui savoir mauvais gré de faire
sauter vos écus, vous devriez vous en réjouir. Il vous fait honneur en
ayant les mains larges; il prouve qu'il est déjà grand seigneur. Sorti
de vous, il ne peut appartenir qu'à l'aristocratie de l'argent.
Voulez-vous qu'il se rabaisse en thésaurisant? Le fils de
Vernier-Mareuil maudit par son père, parce qu'il a fait des dettes pour
une femme? Vraiment, épargnez-vous ce ridicule. Et n'espérez pas que je
vous donne raison en cette occasion. Vous m'humiliez, vous agissez comme
un petit esprit, et, pour tout dire, comme un homme de rien.
--Eh! je suis parti de rien! Je ne veux pas retomber à rien! cria
Vernier, enragé de se voir malmené, quand il comptait être plaint et
encouragé. Ce garçon, si je le laisse aller, me ruinera!
--Ne dites donc pas de sottises! Vous savez bien que c'est impossible.
Vous vous mettriez vous-même à entretenir des Étiennette Dhariel--ce qui
vous coûterait encore bien plus cher qu'à Christian--que vous ne
réussiriez pas à manger vos bénéfices. D'ailleurs, elle est gentille,
cette petite.... Il a bon goût, votre fils.
--Comment la connaissez-vous? grogna Vernier.
--Comment ne la connaîtrais-je pas? Nous avons la même modiste. Je la
rencontre au bois, au théâtre, aux courses. Elle était à Deauville,
cette année. C'est même là que Christian a dû faire sa connaissance.
Clamiron l'avait amenée chez lui, avec quelques autres de la même
ondulation....
--Ce voyou?
--Oui, Pavé, comme on l'appelle, parce que son père était entrepreneur
de travaux publics. Elle était trop coûteuse pour lui. Il l'a repassée à
Christian.... On dit qu'elle est folle de lui!
--L'idiot! Alors pourquoi paye-t-il?
--Vous voudriez peut-être qu'il se fît entretenir par elle?
--Enfin, vous paraissez trouver ce qu'il a fait tout naturel?
--Je n'y vois rien d'exorbitant! Les sottises d'un fils doivent être en
proportion des moyens de son père.
--Vous êtes d'une immoralité inconcevable. Avec de pareils principes, je
m'étonne que....
Emmeline ne laissa pas achever Vernier; elle le coupa avec un geste de
dédain, et, de sa voix la plus sèche, elle répliqua:
--Je vous serai obligée de ne vous étonner de rien, en ce qui me
concerne.... Je vous fais grâce, moi, de mes étonnements, qui sont
quotidiens, et sur toutes sortes de sujets.... Je ne vous déclare pas,
chaque fois que je le pense, que vous êtes commun, maladroit, sot,
et....
--Ah! je vous en prie, interrompit Vernier, devenu écarlate.
--Non! Je suis pour vous d'une indulgence parfaite. Je m'arrange pour
pallier toutes vos maladresses, toutes vos vilenies.... Vous ne m'en
savez aucun gré, vous ne vous en apercevez même pas.... Mais ne soyez
pas impertinent. Cela, je ne le tolérerai jamais.
--Ma chère..., intercéda Vernier, très ennuyé de la tournure que prenait
l'entretien.
--Non! Vous êtes peuple avec ivresse! Vous aimez ce qui est brutal et
vulgaire, vous faites sonner votre argent dans votre gousset avec
ostentation, et quand on vous en demande, vous affectez de ne pas
comprendre....
--Mais, enfin!... s'écria Vernier, pressé de sortir de ce guêpier, que
me conseillez vous de faire?
--Eh! voilà une heure que je vous le dis: payez! Et surtout payez
proprement, sans histoires.
--Vous n'espérez pas que je vais donner à ce polisson deux cent mille
francs sans observations.... Mais, le mois prochain, il recommencera!
--Il recommencera, si ça lui plaît. Et ce n'est pas vous qui pourrez
l'en empêcher.
--Je lui flanquerai un conseil judiciaire.
--Vous, Vernier-Mareuil?
--Moi, Vernier-Mareuil, répéta le banquier, rouge comme un coq.
--Eh bien, il ira chez des usuriers, et ce sera encore plus ruineux!
Vernier, abattu par cette implacable logique, laissa tomber ses bras le
long de son corps avec désolation. Emmeline, le voyant rendu, lui dit:
--Allons! envoyez-moi votre fils. Je vais le chapitrer, comme il
convient. Je lui ferai entendre ce qu'il ne voudrait pas écouter de
vous.... Et je vous renseignerai sur ses dispositions....
--Ah! je vous en remercie bien, dit Vernier, soulagé de sa corvée et
délivré de son ennui. Oui, de vous, qui lui êtes si supérieure, il
acceptera des conseils et des remontrances....
--Surtout si je lui rends ses billets....
--Vous les aurez dans un instant.
--Alors comptez sur mon zèle.
A la suite de cette négociation, les rapports entre la jeune belle-mère
et Christian se détendirent et devinrent même amicaux. Emmeline n'était
pas une méchante femme, et à la condition de faire tout ce qui lui
plaisait, elle s'arrangeait pour porter convenablement le nom de
Vernier-Mareuil. Au bout de deux ans de mariage, elle avait commencé à
tromper son mari avec un très joli garçon, auditeur à la Cour des
Comptes, nommé le baron Templier. Raymond était un ami de Christian, un
peu plus âgé que lui et fort riche. Cette liaison avait été approuvée
dans le monde. On avait trouvé le choix de la jeune femme extrêmement
judicieux. Vernier, lui-même, s'il l'avait connu, n'aurait pu que le
ratifier. Destiné à être trompé, il ne pouvait l'être plus honorablement
et plus sagement. Sa femme, dans ses torts envers lui, avait encore des
égards. Pouvait-on exiger davantage, à moins de manquer tout à fait de
goût?
Mais Vernier était bien ignorant de sa situation. Il avait pris en
affection le baron Templier. Il le martyrisait de ses attentions et,
quand il ne le voyait pas chez lui, il allait jusqu'à lui faire des
scènes de jalousie. Il subissait son influence d'une façon presque
irrésistible. Entre Christian et Raymond, il y avait des instants où il
n'aurait pas fallu lui donner le choix. Il aimait l'amant de sa femme
comme un second fils. Et pour lui complaire, on ne sait de quoi il n'eût
pas été capable. Lorsque, dans la maison, il s'agissait d'obtenir de
Vernier quelque chose de tout à fait contraire à ses idées ou même à ses
goûts, c'était Raymond que l'on chargeait de la négociation. Et, soit
tour de main particulier, soit ascendant intellectuel spécial, ou
fascination physique réelle, il réussissait toujours.
Vernier avait le mépris né de tout ce qui touchait au monde hippique. Il
affectait de n'attacher de prix à un cheval qu'à raison des services
qu'il pouvait rendre en trottant dans les brancards. Raymond l'amena à
avoir une écurie de courses et le força à s'intéresser à l'entraînement
de ses poulains. Cela lui coûtait horriblement cher, il ne gagnait que
rarement. Mais il allait sur les hippodromes, avec une lorgnette, et
revenait radieux quand il avait vu triompher ses couleurs. Templier fit
plus fort. Il obtint que Vernier eût un yacht, parce que Emmeline
désirait aller visiter les fiords de Norwège et voir le soleil de
minuit. Vernier, qui avait le mal de mer, consentit à être malade pour
être agréable à Raymond et parce que celui-ci lui promit d'être du
voyage.
Il est juste de dire que jamais personne ne se montra plus attentif et
plus déférent que ce jeune homme pour le mari de sa maîtresse. Mareuil
lui-même, qui, au début de la liaison, avait pris la situation au
tragique et avait délibéré s'il n'avertirait pas son beau-frère de sa
mésaventure, avait fini par être conquis et acceptait le baron Templier,
comme s'il était de la famille. Il s'en était expliqué avec son ami le
docteur Augagne:
--Évidemment, ce n'est pas le comble de la régularité. Mais voyez-vous,
mon cher, dans ce monde-là et avec la différence d'âge qu'il y a entre
Vernier et sa femme, il était certain qu'il serait trompé. Eh bien! cet
animal-là a tant de chance que, même dans ce qui lui arrive de fâcheux,
il est favorisé. Jamais il n'aurait pu rêver de tomber sur un garçon
plus charmant, plus discret, plus serviable. Vous n'imaginez pas le tact
de ce jeune homme. Jamais une maladresse, jamais une faute de goût. Il
est pour moi bien plus respectueux et plus affectueux que mon neveu. Et
riche, avec cela! On n'aura pas à craindre, avec lui un krack, comme on
n'en voit que trop souvent chez ces petits jeunes gens du monde. Il ne
joue pas à la Bourse, il ne court pas les gueuses, il est sobre, il est
rangé....
--Si vous aviez une fille, enfin, dit en riant le docteur Augagne, vous
la lui donneriez.
--Tout de suite!
--Et vous ne la donneriez pas à Christian?
--Non, certes!
--Il n'est pas encore las de cette petite rousse avec laquelle on le
rencontre partout?
--Elle n'est pas si sotte de se laisser quitter! Le fils de
Vernier-Mareuil! C'est le plus beau pigeon qu'il y ait à Paris.
--Et elle le plume?
--Vous pouvez m'en croire!
--Quel âge a-t-il?
--Vingt-quatre ans!
--Eh bien! il en a encore pour trois ans à faire des bêtises, dit le
docteur, puis vous le marierez, et il se mettra à fabriquer de votre
affreux Royal-Carte jaune.
--Affreux? Vous êtes bon, là! Huit cent mille francs de bénéfices, pour
le dernier semestre....
--Et deux millions de Français abrutis, déséquilibrés, mûrs pour
l'hôpital, à moins que ce ne soit pour le bagne.... Car, ne vous y
trompez pas, mon cher ami, vous êtes les plus redoutables agents de
décomposition sociale qui existent!
--Ouath! Le Royal-Carte jaune est tonique, stimulant, reconstituant....
--Ne me défilez pas les phrases de votre prospectus.... Il est
mensonger, comme toutes les réclames. Mais ce qui n'est pas mensonger,
ce sont nos statistiques. Or, elles prouvent que la France tient, à
l'heure présente, la tête du mouvement européen....
--Pour l'intelligence?
--Non: pour l'ivrognerie! Et vous et vos confrères, les marchands de
poison, qui intoxiquez la race, l'abâtardissez et la tuez, vous êtes des
criminels! Si j'étais l'État....
--Eh bien! qu'est-ce que vous feriez?
--Je frapperais l'alcool de droits si formidables qu'on ne pourrait en
boire un petit verre, en France, sans qu'il en coûtât au moins dix
francs.
--Ah! ah! ah! s'exclama Mareuil. Alors il faudrait commencer par ne pas
être la créature des marchands de vins! L'État? Tenez, vous me faites
rire! Voyez-vous la Chambre mettant à la portion congrue ses grands
électeurs, tous les débitants de France? Le suicide, tout de suite,
alors? Non, mon cher docteur, nous ne sommes pas dans ce courant
d'idées-là! L'alcool est roi! Les bouilleurs de cru s'en font des
rentes, et, dans certaines provinces, il est si abondant, étant
frelaté, que les patrons payent leurs ouvriers avec de l'eau-de-vie.
Nous avons le litre-monnaie! Voilà comme nous nous préparons à frapper
l'alcool! Croyez-moi, au lieu de dénigrer nos grandes marques,
fabriquées avec tant de soin, vous devriez les recommander à vos
clients. Le Royal-Carte jaune est sincère et loyal. On sait ce qu'il
contient....
--Du poison, comme le casse-poitrine à vingt sous. Il n'y a que le prix
qui diffère. Le résultat est le même: la folie, le crime, la mort!
Tenez, Mareuil, je souhaite que jamais un des vôtres ne soit atteint de
ce mal terrible qu'est l'ivrognerie. Si ce malheur vous arrivait, vous
comprendriez qu'il est des industries contraires à la morale, et qu'il
faudrait interdire comme on a défendu la traite des nègres, qui, ce
pendant, était un commerce très lucratif. Spéculer sur le vice est une
mauvaise action. Et je suis convaincu que, tôt ou tard, on en est puni.
--Au diable! Vous devenez fou avec votre anti-alcoolisme. Ne buvez pas,
vous, si cela vous paraît nuisible. Mais laissez boire ceux à qui cela
fait plaisir.
--Adieu, corrupteur!
--Au revoir, philanthrope!
Ils se séparèrent avec une poignée de main. C'était ainsi que leurs
querelles finissaient toujours. Cependant la vente des produits de la
maison Vernier-Mareuil, l'extension des affaires de warrantage, les
bénéfices de la Banque avaient pris de telles proportions que Vernier
s'était fait construire place Malesherbes un hôtel seigneurial, et
qu'il avait fini par considérer comme absolument insignifiantes les
dépenses que sa femme faisait chez les couturiers les plus chers de
Paris, et les dettes que contractait Christian pour les beaux yeux
d'Étiennette Dhariel.
II
C'était une des créatures les plus dangereuses à rencontrer pour un fils
de famille, que la charmante rousse qui s'était emparée de Christian
Vernier-Mareuil. Elle avait commencé par être mannequin chez Doucet, et
avait tourné, marché, viré, sous l'oeil des clientes pour faire admirer
les modèles nouveaux. Un coup de coeur pour un cabotin des Variétés, à
figure simiesque et qui pourtant avait des bonnes fortunes étonnantes,
l'avait conduite sur les planches. Là, sa beauté, sa grâce et la
splendeur de sa chevelure dorée avaient séduit le jeune Goldscheider,
qui l'avait mise dans ses meubles. En un an, Étiennette avait fait
dépenser de telles sommes au petit baron que la caisse de son père,
cependant solide, en avait été ébranlée. La belle, partie d'un
appartement rue Pasquier et d'une voiture en location, en était arrivée,
dans les douze mois, à un hôtel avenue du Bois de Boulogne, lui
appartenant par contrat, avec, dans son salon, le fameux mobilier en
tapisserie des Gobelins du prince de Thurigny, payé cent quinze mille
francs chez Wertheimer.
Quant à ses équipages, ils rivalisaient avec ceux des plus brillantes
écuries de la capitale. Elle avait pris à son service le piqueur de lord
Bloodberry, que ce grand seigneur avait trouvé trop cher pour lui. Cette
mangeuse, qui savait si bien faire payer les hommes, possédait au même
degré l'art de se constituer des rentes. Elle montrait dans la tenue de
sa maison une économie intelligente, qui, tout en laissant à son luxe un
éclat incomparable, lui permettait chaque mois des placements sérieux.
De Goldscheider, elle avait passé à Pierre Thuraux, le vermicellier
millionnaire. Celui-là n'avait duré que six mois. Puis elle avait mis la
main sur Sir Julius Harvey, qui dirigeait à Paris le trust du caoutchouc
pour le monde entier. L'ennui profond que lui causait sa liaison avec le
richissime Américain l'avait entraînée à un caprice pour le loustic
Clamiron, prince des fumistes parisiens. Mais les caprices d'Étiennette
n'étaient jamais gratuits et Clamiron avait été attelé en volée au char
de la belle, pendant que Harvey tirait dans les brancards.
Depuis son singe des Variétés, jamais Mlle Dhariel n'avait aimé un
homme assez pour ne pas le faire contribuer à son budget. Chez elle,
payer était la règle. Elle prouvait sa bienveillance par le plus ou
moins de laisser-aller qu'elle permettait à ses amants. Elle n'avait
jamais toléré que Harvey la tutoyât en public. Mais elle donnait à
Clamiron la liberté de tout dire, et il en abusait. Cependant le jour
où Christian lui avait été présenté par le fantaisiste Pavé, aux courses
de Deauville, elle avait éprouvé une sorte d'émotion. Ce joli garçon
brun, à figure pâle, éclairée par de grands yeux bleus, lui avait plu
singulièrement. Si l'héritier des Vernier-Mareuil avait été pauvre.
Étiennette eût été capable peut-être d'une dernière passion. Mais,
malheureusement pour lui, Christian était un des plus riche héritiers
que l'on connût au Bois. Et, sur le point d'être traité
exceptionnellement, il eut le sort de tous ses devanciers: il paya. Un
jour, Étiennette, en veine de franchise, lui raconta son hésitation et
termina par cette déclaration:
--Voyons! Tu n'aurais pourtant pas voulu que je te garde à l'oeil? C'eût
été humiliant pour le crédit de ton père!
Christian ne tenait pas à être humilié, aussi il marchait comme avec des
pieds d'or. Jamais plus belle cascade d'écus ne coula à grand bruit des
mains d'un viveur. C'était à ce moment précis que Vernier-Mareuil était
intervenu et avait fait à son héritier des représentations sévères. Mais
celui-ci était trop bien bridé pour pouvoir reprendre sa liberté
facilement. Étiennette, elle s'en faisait gloire, n'était point de ces
femmes que l'on quitte. Elle avait toujours mis ses amants à la porte.
Jamais un seul ne s'en était allé de lui-même. Sa devise hautainement
impudique était: «Je colle!» Elle n'y avait pas encore manqué. La vie
que menait Christian avec elle était, du reste, destructrice de toute
indépendance. Cette femme endiablée, pétillante d'esprit et riche en
fantaisies, asservissait complètement les hommes. Il était impossible,
quand on avait goûté de son intimité, de se passer d'elle. Les heures
s'écoulaient, s'envolaient en sa compagnie.
L'ennui, cette plaie des gens oisifs, n'existait pas pour ceux qui
vivaient auprès d'elle. Avec un art très particulier, elle trouvait
moyen de les tenir en haleine, de les occuper, de les distraire. Et pour
obtenir ce résultat, elle exploitait le vice sous toutes ses formes.
Elle excellait à donner des passions à ceux qui n'en avaient pas. Elle
avait rendu Clamiron joueur, elle avait fait de Bloodberry un
morphinomane. Ce fut dans ses mains, sous son impulsion, que le
malheureux Christian apprit à boire. Cela commença par des dîners fins
où ils firent la comparaison entre les diverses maisons où l'on se pique
de bien manger. Ils allèrent de Joseph à Paillard, en passant par
Voisin, Durand et tous les autres. Ils poussèrent jusqu'à la Tour
d'argent, et s'égarèrent sur le quai de Bercy, dans un bouchon mal
fréquenté où la matelote marinière est célèbre.
Mais, dans les cabinets des grands restaurants, ou dans les salles des
cabarets populaires, ils s'attachèrent à la dégustation des vins. Ils
firent la connaissance des crus les plus illustres et burent des années
les plus renommées. Ils connurent des bordeaux dignes des rois et firent
fête à des bourgognes comme on n'en trouve qu'en Belgique. Huit jours de
suite, ils revinrent rue Rambuteau, dans un petit restaurant où ils
avaient découvert une Côte-rôtie, qui accompagnait le salmis de
bécassines de façon prodigieuse. Étiennette, avec une verve et un brio
sans pareils, telle une grande dame Louis XV s'encanaillant aux
Porcherons, tenait tête à Christian dans ces agapes joyeuses. Elle
commandait, ordonnait le repas, lampait le vin avec une sensualité
singulière, et, toujours la tête froide, maîtresse d'elle-même, ramenait
son jeune compagnon quand son cerveau s'embrumait des fumées de
l'ivresse.
Elle se l'attacha si bien par ces noces coutumières qu'elle jugea
indispensable de monter sa cave. Lui offrir sa distraction gastronomique
à domicile devint le souci constant de Mlle Dhariel. Dès lors ce
furent avec des invités que les petites fêtes se donnèrent. Clamiron,
Vertemousse, Longin et Mariette de Fontenoy, Jeanne Buzancy prirent
leurs habitudes chez Étiennette. On y tint des congrès culinaires et
Christian ne dédaigna pas de descendre avec Clamiron dans les cuisines
de l'hôtel, pour élaborer des plats de sa façon. Et ce furent des
apéritifs avant le dîner, des kyrielles de bouteilles vidées pendant le
repas et les plus bas appétits matériels déchaînés. Étiennette y faisait
des économies de tendresse. Quand Christian, les jambes tremblantes, se
levait de table, il ne pensait plus qu'à dormir et c'était autant de
repos assuré pour la belle.
Cette affreuse habitude prise par le fils de Vernier-Mareuil échappa à
l'attention des siens pendant plus d'une année. Au déjeuner de famille,
Christian avait repris sa lucidité, après une nuit passée à cuver sa
débauche. Un hasard amena la découverte de la vérité. Un soir que M. et
Mme Vernier-Mareuil étaient allés aux Variétés avec Raymond Templier,
pour applaudir la pièce nouvelle, ils virent arriver dans une
avant-scène, au milieu de la soirée, Étiennette, Jeanne Buzancy,
escortées de Vertemousse et de Christian. Leur entrée fit un tel tapage
que la moitié de la salle, indignée, se tourna vers la loge avec des
protestations et que Brasseur, qui était en scène avec Granier,
s'interrompit pendant quelques secondes. Au même moment, comme pour
répondre aux protestations, Christian se dressa au fond de
l'avant-scène, et son père le vit blême, les yeux troubles, le sourire
vague, le geste indécis, offrant dans toute sa personne l'image navrante
de l'ivresse. Le mouvement parut avoir épuisé ses forces, car il retomba
sur son siège et ne se montra plus. Vernier et Emmeline, stupéfaits par
cette apparition, le coeur serré, se regardèrent sans oser parler, tant
ce qu'ils avaient à dire leur paraissait pénible. Puis, par une réaction
de son caractère énergique, Vernier poussa une violente exclamation et
se leva:
--Où allez-vous? dit Emmeline.
--Je vais chercher ce polisson par les oreilles! cria Vernier, rouge de
colère.
--Restez! fit le baron Templier. Vous ne pouvez vous commettre avec les
filles que Christian accompagne. Votre place n'est pas dans la loge de
Mlle Dhariel, même pour y relancer votre fils.... J'y vais, moi, si
vous voulez....
--Je vous en prie, cher ami....
--Et que ferai-je?
--Amenez-moi Christian immédiatement, je veux lui parler....
--Et s'il refuse de me suivre?
--Alors nous verrons!
Dans la loge, Raymond fut accueilli par des acclamations:
--Ah! voilà l'ami de la maison! Qu'est-ce que tu fais ici? Viens avec
nous, mon petit baron....
L'air de componction de Templier arrêta cette effervescence:
--Qu'est-ce que tu as? dit Christian. Y a quelqu'un de malade?
--Non. Mais, mon cher, ton père est avec Mme Vernier dans la salle.
Il m'envoie te prier de venir lui parler....
--Quoi? Un cheveu?
Le jeune homme se levait. Il tituba et dut se rasseoir.
--Dans quel état es-tu, malheureux garçon! dit Templier avec chagrin.
--Oh! je n'y comprends rien! C'est la chaleur de la salle. J'étais frais
comme une rose en arrivant. Mais on crève ici!... Enfin, raconte
toujours ce qu'il y a.
--Il y a que ton père t'a vu tout à l'heure, et qu'il n'a pu ne point se
rendre compte que tu étais très troublé.... Tu penses quel effet cela
lui a produit.... Il voulait venir te chercher lui-même.... Et sans
moi....
--Ah! des scènes de famille, en public! Il n'en faudrait pas! Hein!
Étiennette, la malédiction paternelle dans une loge des Variétés.... On
se croirait à une revue.... La scène dans la salle!... Vois-tu papa
jouant les Lassouche.... Il ne ferait pas ses frais!
Il eut un rire épais, que ses amis ne partagèrent pas. Une gêne pesait
sur les auditeurs de ce dialogue. Vertemousse crut devoir dire:
--C'est une guigne que tes parents soient justement venus ici, ce soir!
Tu vas avoir des histoires!
Le regard de Christian, à ces mots, s'alluma; sa bouche se crispa:
--Il serait un peu fort que mon père m'embêtât pour une pauvre petite
bordée! Je lui laisse faire ce qu'il veut, n'est-ce pas? Qu'il ne
s'occupe donc pas de ce que je fais de mon côté.
--Mais, mon cher, regimba le baron Templier.
--Mais, mon petit, reprit brutalement Christian, tu devrais comprendre
que si quelqu'un a des observations à présenter sur les convenances ou
la morale, ce n'est pas toi! Et puis, zut, tu sais! Je suis ici pour
m'amuser, et je ne veux pas qu'on me rase.
--C'est fort bien! dit Raymond d'un air glacé. Il se leva et, saluant
les dames, s'apprêtait à sortir. Mais Étiennette, trop fine pour laisser
le baron partir fâché, intervint avec son autorité coutumière:
--Mon cher Templier, ne vous guindez pas. Christian est un serin....
--Moi? Eh bien! Par exemple! Tu en as une santé de me....
Elle lui coupa la parole:
--Tu es un serin, parfaitement. D'abord parce que tu reçois mal ce
gentil garçon qui vient ici pour te rendre service; ensuite, parce que
tu risques, en manquant d'égards, de mécontenter ton père.... Et
enfin....
--Ça suffit, grogna Christian. La paix, baron. Tu diras à mon père que
j'irai le voir demain matin, à son bureau. Ce soir, j'ai vraiment, pour
causer avec lui, un peu trop de vent dans mes voiles.
--Bonsoir, alors.
Sur cette demi-satisfaction, Raymond serra les mains, en souriant à la
ronde, et s'en alla.
Le lendemain, vers onze heures, Vernier était dans son cabinet de la rue
de Châteaudun, assis en face de Mareuil, et fort occupé à dépouiller un
volumineux courier, lorsque Christian entra sans frapper. Il était fort
dispos, l'oeil vif et la lèvre souriante. Une nuit tranquille l'avait
remis d'aplomb. Il alla à son oncle qu'il embrassa, comme un bébé, et
voulut en faire autant pour son père. Mais Vernier le tint à distance
d'un geste énergique, et, le regardant avec un air pincé:
--Je suis bien aise, monsieur, dit-il, de voir que vous avez repris
possession de vous-même.
Christian laissa tomber ses bras le long de son corps; son visage
exprima le plus complet découragement; il soupira:
--Tu me dis: vous, et tu m'appelles: monsieur! Ah! papa!
Vernier devint pourpre; il frappa un grand coup de poing sur son bureau,
et cria:
--Un garçon qui se conduit de pareille façon devient un étranger pour
moi! Quoi! en public, se montrer dans un état si dégoûtant! N'est-ce pas
plutôt de la folie que de l'inconduite?
Christian s'allongea dans un fauteuil et, baissant le front, se résigna
à subir le déchaînement de l'indignation paternelle. Pendant que
Vernier, bouillonnant, se répandait en périodes virulentes, prenant de
temps en temps à témoin Mareuil, qui opinait de la tête, Christian se
disait: «Ah! voilà un coup de rasoir qui peut compter! J'en ai au moins
pour trois quarts d'heure de morale à haute pression, et pendant toute
une semaine, la tête de bois, à déjeuner, si j'ai l'imprudence de
déplier ma serviette à la table de famille. Et tout ça, pour une pauvre
petite pistache avec des camarades. Il peut se flatter, papa, qu'il me
le fait payer à un joli taux, l'intérêt de l'argent qu'il me donne. En
lâche-t-il? Il va, il va: c'est Cicéron! Mais il m'embête crânement!»
Il fit un geste de protestation accablée. Vernier avait pris, dans son
tiroir, un dossier volumineux, et l'étalait sur son bureau. C'était
l'état, dressé par lui, des sommes versées à Christian. Rien
n'horripilait le jeune homme autant que le relevé de sa situation
financière. Il retrouva la force de s'écrier:
--Ah! non! Pas les comptes! Tu me les sors chaque fois, à nouveau. C'est
fini, ça! C'est payé! Tu n'as pas le droit de me rejeter à la tête
toutes ces vieilles histoires-là. Si c'est pour me dire des choses
désagréables tout le temps que tu m'as fait venir, j'aime mieux m'en
aller. Je repasserai dans huit jours. Ça te laissera le temps de te
calmer!
--Tu me manques de respect, cria Vernier exaspéré.
--Je ne te manque pas de respect. Mais je trouve que tu me traites comme
un gibier de police correctionnelle. Tout ça est disproportionné. Tu
cries comme un mercier à qui son héritier aurait fait un pouf de trois
cents francs. C'est humiliant!
--Il ne s'agit pas de l'argent que tu me coûtes, reprit Vernier avec
force, mais de tes habitudes qui sont déplorables. Tu vis avec une bande
de scélérats qui te conduiront aux pires excès.
--Des scélérats! Clamiron, qui est aussi connu à Paris qu'Yvette
Guilbert; Vertemousse, qui fréquente les chasses princières; et Longin,
dont le père est, aussi riche que toi.... Si jamais ceux-là arrêtent les
passants après minuit, on pourra assurer que ce n'est pas pour leur
prendre de l'argent, mais pour leur en donner!
--Enfin! Tu ne défendras pas, au moins, la gourgandine qui te perd? Car
c'est depuis que tu la fréquentes que tu commets toutes tes folies.
--Étiennette? Elle n'est pas plus mauvaise que toutes les autres!
--C'est la femme la plus dangereuse de Paris! J'ai sur elle des
renseignements. Ah! si tu savais!
La figure de Christian retrouva de l'animation. Il se redressa, et avec
une curiosité très vive:
--Raconte un peu?
Vernier prit dans son tiroir une chemise de papier bleu et, la posant
sur le bureau à côté du dossier de Christian, il l'ouvrit:
--D'abord, elle est inscrite à la préfecture de police.... Elle avait
été prise au cours d'une rafle, il y a sept ans, le 26 novembre 1894,
dans un hôtel garni du faubourg Montmartre.... L'année suivante, elle
était entretenue par un attaché à l'ambassade de Turquie, Fuad-Effendi,
qu'elle trompait avec un commis de la maison Belvern, robes et manteaux.
Ce malheureux était réduit par elle à voler dans la caisse de son patron
et était condamné à cinq ans de prison. Elle faisait alors la
connaissance de la baronne de Rodeville, avec qui elle nouait des
relations intimes.... La baronne dépensait pour elle des sommes
importantes.... Son mari intervenait, et Étiennette Dhariel était jetée
par lui, à la volée, dans l'escalier, et ramassée par le concierge, la
tête en sang....
--J'en ai vu les marques! Elle prétend que c'est un accident de voiture.
--Mensonge! C'est une ignoble coquine, et elle reçoit de l'argent des
femmes aussi bien que des hommes.
--Ça, je ne m'en doutais pas! Elle est épatante, cette Étiennette!
Quelle nature!
Vernier eut un retour de colère.
--Voilà tout l'effet que ces révélations te produisent! Tu es devenu
tellement corrompu, toi-même, que l'abjection la plus basse ne t'inspire
que de l'étonnement, pour ne pas dire de l'admiration!
--Dans son genre, cette femme-là est unique. On n'a jamais fini de la
connaître. Je l'accorde qu'elle est tout ce qu'on peut rêver de plus
vicieux. Mais, avec elle, il n'y a pas moyen de s'embêter une minute.
--Si tu travaillais, tu ne t'embêterais pas.
Christian goguenarda:
--Ah! Si je travaillais, qu'est-ce que tu ferais donc?
--Il y a de la place ici pour toi, intervint l'oncle Mareuil, en voyant
que les choses allaient encore se gâter entre le père et le fils. Tu
pourrais nous aider très efficacement. Et d'ailleurs, ton père, si tu
étais capable de diriger la maison, prendrait très volontiers des
vacances.... Moi aussi.
--Il ne saurait être question de diriger la maison, dit Vernier
rudement; avant de commander, il faut apprendre à obéir. Mais si tu
venais passer tes journées au bureau, au lieu de promener ta paresse
dans un tas d'endroits malpropres ou malsains, tout irait mieux, toi le
premier. Tu ne t'imagines pas, je pense, que ce soit bon pour la santé
de se mettre dans des états dégoûtants comme celui où nous t'avons vu
hier soir. Il faut que tu aies vraiment bien peu d'amour-propre pour te
ravaler ainsi au niveau de la brute!... Si encore tu allais te coucher
quand tu ne peux plus te tenir. Mais, non, tu vas t'exhiber en public,
et cette sale fille, avec qui tu te dégrades, met sa gloire à te traîner
derrière elle, pour mieux prouver que tu es à sa discrétion. Eh bien! je
lui apprendrai ce qu'il en coûte de me braver, cria Vernier, repris de
fureur à force de remâcher ses griefs. J'irai trouver le préfet de
police, et je la ferai emballer comme la dernière des clientes de
Saint-Lazare!
--Ne fais pas ça! Tu n'en aurais que du désagrément. Elle est très cotée
dans le monde officiel. Elle a trois ou quatre députés qui mangent chez
elle. Le préfet bondirait, si tu allais lui demander de s'occuper de
Mlle Dhariel. Il y aurait une campagne de presse le lendemain, et il
sait très bien qu'on le ferait sauter.
--Sauter le préfet, cette drôlesse?
--Comme un bouchon de champagne!
--Tiens! tais-toi, tu finirais par me mettre en colère!
--Eh! tu ne dérages pas, depuis une heure.
Vernier, pendant quelques minutes, se promena de long en large avec
agitation.
--Voyons! Soyons pratiques et nets. Tu me contraries par ta façon de te
conduire en ce moment.... Je vois bien que je n'obtiendrai pas que tu
travailles comme un garçon sérieux.... Il faut donc que je m'attaque à
la cause pour supprimer l'effet. Paris ne te vaut rien. Veux-tu voyager?
--Ah! non!
--Une belle croisière, avec tes amis, à bord du yacht?
--J'ai le mal de mer!
--Le long des côtes de la Méditerranée.
--A Monte-Carlo?
--Non! cette fille irait t'y retrouver.
--Tu ne veux pourtant pas que je fasse voeu de chasteté....
--Je veux que tu ne te détruises pas la santé et que tu ne deviennes pas
un idiot.
Le père eut une détente. Il vint à Christian, le fit asseoir près de
lui, le prit dans ses bras, et les yeux pleins de larmes:
--Voyons, mon petit bonhomme, tu n'es pourtant pas méchant, tu ne veux
pas me faire de peine? Réfléchis un peu à la situation dans laquelle tu
me mets.... Je n'ai que toi.... Si ta pauvre mère était là, tu la
torturerais donc? Eh bien! pour l'amour d'elle, ne te laisse pas
entraîner au vice le plus crapuleux.... Promets-moi que tu seras
raisonnable.... Je te donnerai ce que tu voudras, si tu me prouves un
peu de bonne volonté. Voyons, ne nous quittons pas fâchés: tu m'obéiras,
n'est-ce pas? Lâche-moi cette Dhariel, qui est ton mauvais génie. Que
diable, il ne manque pas de femmes à Paris. Ne t'entête pas à rester
avec la plus dangereuse.... Hein? Au fond, tu n'y tiens pas...
Étudie-la: tu verras comme elle est mauvaise.... Et puis profite d'une
bonne occasion, et adieu!...
--Allons! Ne te fais pas de bile comme ça, dit Christian. Tout
s'arrangera. Mon Dieu! voilà bien du bruit pour une Étiennette.... Si tu
ne m'en parlais pas tant, il y a beau temps, sans doute, que je l'aurais
plaquée.... C'est fini, hein?
Il embrassa son père, serra la main de Mareuil et partit.
--Il n'a rien promis, dit Vernier, avec un air soucieux, quand il se
retrouva seul avec son beau-frère. Cette fille le tient bien! Mais,
moi, je la tiendrai mieux encore, s'il le faut!
Dès lors Vernier fit surveiller discrètement Étiennette et Christian. Ce
qu'il apprit n'était pas fait pour lui plaire. Chaque nuit, Christian et
ses amis, sans qu'Étiennette fût de la fête, s'en allaient en tournée
dans les bars ou les cafés qui avoisinent l'Opéra. Juchés sur de hauts
tabourets, ils s'ingurgitaient avec des pailles des liquides variés,
entrecoupant chaque consommation de cigares qu'ils fumaient
silencieusement. Car la marque très particulière de leurs petites fêtes,
c'est qu'elles étaient d'une tristesse mortelle. Seul, Clamiron, de
temps en temps, se secouait pour ranimer sa verve éteinte, et tentait
quelque extravagance qui soulevait les protestations du patron de
l'établissement et les acclamations de la galerie. Il s'amusait, par
exemple, à lancer des soucoupes de porcelaine à la volée dans les
glaces, ce qui faisait hurler d'angoisse les filles superstitieuses. Ou
bien, il prenait la veste, le tablier et la serviette d'un garçon, et
pendant toute la nuit il servait la clientèle, recevant gravement les
pourboires. Ses amis continuaient à boire, et pleins de genièvre ou de
wisky, à des heures tardives, se levaient lourdement sur leurs jambes
tremblantes, et rentraient chez eux.
Cette misérable existence, passée parmi les filles et les ivrognes,
avait détendu le ressort de la volonté chez Christian. Il refaisait
chaque jour ce qu'il avait fait la veille, sans initiative, sans effort,
tournant, comme un cheval de manège, dans le cercle invariable de ses
habitudes dégradantes. Il ne sortait de cette routine lamentable que
pour se livrer à des excentricités révélant un commencement de délire
alcoolique et qui risquaient de le conduire devant la justice. Pris
d'une sorte de frénésie, il avait, un soir, au bar américain, parié
cinquante louis avec une fille, qu'elle ne boirait pas un litre
d'absinthe en une heure. La malheureuse s'était entêtée à tenir la
gageure, et, aux deux tiers de la bouteille, elle était tombée
foudroyée. Une autre fois, il avait mis le couteau à la main de deux
tziganes qui s'étaient enflammés pour les beaux yeux d'Étiennette
Dhariel. A force de pousser les malheureux musiciens à boire, il les
avait lancés l'un contre l'autre, et le sang avait coulé. Une enquête
s'en était suivie, qui avait amené Christian chez le juge d'instruction.
Peu à peu, grâce à ces fantaisies excessives, une réputation exécrable
s'était attachée à l'héritier de Vernier-Mareuil. La presse aidant, qui
avait parlé de ce jeune gentleman avec des initiales transparentes,
Christian avait été dûment catalogué dans la galerie des types «bien
parisiens». Triste notoriété qui lui valait les ironiques citations des
échotiers dans les comptes rendus des fêtes nocturnes, et le dédain
attristé des gens raisonnables. Mais le plus réel résultat de ces excès
se traduisait par un délabrement de la santé du malheureux, qui
changeait à vue d'oeil. Sa taille se voûtait, ses joues se creusaient,
et ses yeux vagues accentuaient encore l'hébétude de son sourire.
Jusqu'à quatre heures, il était morne et sans énergie. Il lui fallait
l'apéritif pour retrouver un peu de vie. Alors son visage s'animait, ses
idées retrouvaient un lien. L'alcool faisait son oeuvre excitatrice. Il
donnait le coup de fouet à la machine physique détendue. Et le poison,
pour une soirée, rendait l'apparence de la vigueur à l'organisme
affaibli. Le malheureux Christian en était arrivé à ne plus pouvoir
vivre sans l'alcool qui le tuait. Et, par une affreuse équivoque, le
toxique abominable semblait vivifier ce qu'il détruisait.
Étiennette, sans pitié pour son amant, le voyait s'enfoncer chaque jour
un peu plus dans son ivrognerie meurtrière. Elle n'avait pas un retour
de faiblesse pour ce garçon, qu'elle avait peut-être aimé pendant une
heure et qu'elle exploitait maintenant jusqu'à la mort. Le mépris de
l'humanité, dont elle avait subi les ignobles caprices et dont elle
voyait si crûment les tares, l'avait amenée à un cynisme féroce. Elle
vivait sur le monde, en l'exploitant dans ses vices, avec la tranquille
impudeur d'une créature qui se venge de ses propres souillures en
poussant la société à l'imbécillité et au crime. Elle avait une unique
confidente devant laquelle, sans réserve, elle disait sa pensée. C'était
sa manucure, Mme Mauduit, une petite femme de cinquante ans, toujours
munie d'un sac, dans lequel elle transportait de l'argent à prêter, des
bijoux d'occasion à vendre, du papier timbré pour faire des billets, et
l'adresse de tous les hommes de plaisir de Paris.
Quand une de ses clientes avait besoin d'argent, suivant qu'elle
offrait ou non des garanties sérieuses, la manucure donnait des espèces
ou des bijoux. Les espèces rapportaient environ soixante pour cent par
an, à cinq par mois. Les bijoux étaient mis au mont-de-piété par Mme
Mauduit elle-même, qui gardait la reconnaissance. En échange de quoi,
elle se chargeait d'indiquer un client masculin qui payait les billets,
ou fournissait le prix de la parure, engagée pour moitié de sa valeur
réelle. Étiennette, dans sa jeunesse, avait fait avec Mme Mauduit des
affaires et s'en était bien trouvée. Il existait entre ces deux femmes
des secrets de débauche qui les liaient l'une à l'autre. Mme Mauduit
et Mlle Dhariel se tutoyaient, et parlaient à mots couverts de gens
et de choses que, seules, elles connaissaient et qui les intéressaient
passionnément, car elles étaient intarissables sur ces sujets-là. Il
n'était pas rare d'entendre Étiennette poser à Mme Mauduit des
questions dans ce genre:
--Et la Poignarde, qu'est-ce qu'elle devient?
--Ah! elle a été épousée par un Hongrois qui l'a emmenée dans son
pays....
--Et Frédéric, qu'a-t-il dit de ça?
--Il était tellement dans la purée qu'il n'a rien pu faire.... L'enfant
est grand maintenant.... Quant à la soeur, elle est venue l'autre jour
pour me taper de vingt-cinq louis.... Mais, pas plan!
--Méfie-toi.... Le Costeau a le «lingue» facile....
--J'ai toujours sous la main mon «rigolo».... Je le moucherais! Et il le
sait!
Lorsque ces dialogues s'échangeaient devant Christian, très intrigué,
il demandait des explications sur la Poignarde, le Costeau, ou Frédéric.
Mais Étiennette répondait laconiquement:
--C'est des anciens camarades à nous.
--Jolie société où on joue du couteau, et où on n'est en sûreté que le
revolver au poing!
--Elle vaut bien la tienne, où on vole avec des gants blancs et où on
assassine avec des sourires.
--C'est égal, je voudrais voir Mme Mauduit, le «rigolo» à la main,
faisant la partie du Costeau avec son «lingue». Ça doit être un coup
d'oeil peu ordinaire!
--Mon petit, si Mme Mauduit voulait te raconter sa vie, et si tu
étais fichu d'écrire quatre lignes en français, tu pourrais faire un
feuilleton, avec lequel tu dégoterais les maîtres du genre....
--_Les Mémoires d'une Manucure?_ Fameux! Il faudra que j'en parle à
Clamiron, qui connaît quelqu'un à la _Revue des Deux-Mondes_.
Il n'en restait pas moins dans l'esprit de Christian, malgré ses
railleries, que Mlle Dhariel était une personne avec laquelle il ne
fallait pas badiner, et que, dans sa vie passée, grouillaient de
mystérieux personnages, capables de jouer du couteau et du revolver avec
une dangereuse facilité.
Il y avait plus de deux ans que le malheureux garçon était dans les
mains de cette coquine, et, chaque jour, il descendait plus bas dans la
dégradation physique et l'affaiblissement intellectuel, lorsque la
circonstance la plus imprévue bouleversa les plans d'Étiennette, et
parut devoir assurer le salut de Christian. Mlle Dhariel, comme tous
les ans, ayant manifesté le désir d'aller passer les mois de juillet et
d'août au bord de la mer, Christian s'était mis en quête d'une villa à
louer. Un agent lui avait indiqué une vaste et luxueuse propriété à
Tourgeville, entre Deauville et Villers. L'habitation comptait de
nombreuses chambres, ce qui facilitait le séjour des amies d'Étiennette
et des familiers de Christian. Les communs, très vastes, permettaient
d'installer des chevaux, des voitures, et les indispensables
automobiles. Vernier-Mareuil, lui, habitait Deauville, ce qui ne
paraissait nullement gêner ni son fils, ni Étiennette.
Les premières semaines s'étaient écoulées assez tranquillement.
Christian, ranimé par l'air de la mer, avait retrouvé des forces
nouvelles. Il sillonnait les routes de l'arrondissement dans son phaéton
de vingt chevaux, et, la plupart du temps, seul avec son chauffeur, car
Mlle Dhariel avait constaté que le fouettement de l'air lui irritait
la figure, et elle n'était pas femme à sacrifier son hygiène à un
caprice de Christian. Alors, pris du vertige de la vitesse, sur ces
belles et larges routes de Normandie, le jeune homme faisait du soixante
à l'heure, et roulait comme un ouragan, à travers les villages, laissant
derrière lui un nuage de poussière, les mugissements de sa trompe et
l'infection du pétrole.
Un jour, en passant par un chemin de traverse, aux environs de
Pont-l'Évêque, Christian, qui avait forcément ralenti sa folle vitesse,
rencontra, à un tournant, un vieil homme qui, en le voyant arriver,
agita ses bras, comme pour le faire aller en arrière, et cria des
paroles inintelligibles. Habitué aux clabaudages des paysans, aux
oppositions des propriétaires de passages interdits, Christian ne tint
nul compte de cette pantomime et de ces cris, et continua de marcher à
une bonne allure. Il parcourut encore un demi-kilomètre, puis,
brusquement, il arriva à un carrefour entouré de talus et libre
seulement du côté d'un herbage dont la barrière, heureusement, était
ouverte. Christian, sans hésiter, entra dans l'herbage, fit encore
vingt-cinq mètres sur le gazon; puis, rencontrant une saignée pratiquée
pour l'écoulement des eaux, il bondit sur ses pneus, comme un volant sur
une raquette, franchit le fossé, mais, retombant à faux, versa avec un
terrible bruit de ferraille. Son chauffeur sauta et se remit sur ses
pieds. Christian, qui n'avait pas voulu lâcher sa direction, roula sur
le sol, et resta la jambe gauche engagée sous la voiture, qui, sur le
flanc, grondait, soufflait, s'agitait, comme une bête à l'agonie.
--Êtes-vous blessé, monsieur, cria le chauffeur, venant à l'aide de son
maître.
--Je ne peux pas bouger... dit Christian.... Mais je souffre
horriblement de la jambe.... Vite, tâchez de me dégager, je crains que
la voiture ne s'enflamme.
L'homme saisit le panneau de la voiture, essaya de la soulever, ne put y
parvenir, mais, par précaution, vida son réservoir d'essence. Il se
perdait en efforts, lorsque, d'une habitation située sous de grands
arbres, des secours arrivèrent. Deux hommes et une jeune fille
accouraient.
--Vite, dit à son compagnon le plus âgé des deux assistants, prenez la
poutre de la barrière.... Bien! Passez la, pour faire levier, sous la
voiture.... Allons, le chauffeur, placez cette pierre pour faire point
d'appui.... Hardi! Appuyez.... Encore un coup.... Aussitôt que vous vous
sentirez libre de remuer, mon jeune ami, glissez-vous en arrière.... Y
êtes-vous? Ah! mon Dieu, il s'évanouit!
Dans la tentative qu'il venait de faire pour arracher sa jambe à
l'étreinte desserrée de la voiture, Christian avait éprouvé une telle
douleur qu'il avait poussé un gémissement et était resté inerte sur le
sol.
--Ma fille, vite, prends-le sous les bras, et tire-le vers nous. Il est
impossible que nous lâchions le levier.... Allons! Allons! Dépêche-toi!
Parfait!
Christian, dégagé, gisait maintenant sur l'herbe, entouré par la jeune
fille et par les trois hommes. Revenu à lui, et palpé par son chauffeur,
il avait poussé un cri affreux, suppliant qu'on ne le touchât plus.
--J'ai la jambe cassée, je le sens.... Ne me bougez pas....
--Vous ne pouvez cependant rester au milieu de l'herbage, dit le maître
du logis.... Mon enfant, cours à la maison avec Claude, fais descendre
un matelas, et que ta mère prépare un lit.... Ah! Claude, apportez une
échelle, nous en ferons une civière.
Un quart d'heure plus tard, Christian était installé dans une chambre,
au rez-de-chaussée d'une confortable maison normande, et envoyait son
chauffeur chercher le docteur Augagne, qui, justement, était à Trouville
en villégiature. La maison dans laquelle le hasard venait de faire
entrer si malheureusement Christian appartenait à la famille Harnoy.
Très simplement, le père, la mère et la fille, passaient dans cette
propriété, moitié ferme, moitié cottage, deux mois tous les ans, à
l'époque de la morte-saison. M. Sébastien Harnoy, commissionnaire en
marchandises, était fort libre pendant les mois d'août et de septembre.
Il allait, une fois par semaine, à Paris pour régler le courant de ses
affaires. Mais comme ses clients étaient, ainsi que lui, en vacances, il
se déplaçait plutôt pour surveiller ses employés que pour leur donner de
la besogne. Du reste, la commission, depuis plusieurs années, ne
marchait plus. La maison Harnoy qui, sous la direction du père de
Sébastien, avait été une des plus fortes de la place, s'était amoindrie
peu à peu. Des faillites successives dans l'Amérique du Sud avaient
porté à la prospérité de l'entreprise un préjudice très grave. Le crédit
de Harnoy, qui avait été de premier ordre, n'offrait plus des garanties
absolues. Les transactions avaient diminué comme la confiance. Et
Sébastien, avec une amertume qu'il dissimulait mal, assistait, sans
pouvoir l'arrêter, à la ruine de sa maison. Il déblatérait:
--Les affaires sont devenues impossibles. Le gouvernement n'offre aucune
sécurité. Il n'est seulement pas capable de faire des traités de
commerce avantageux avec les nations étrangères. Hypnotisé par sa
stupide politique qui est radicale, quand elle n'est pas socialiste, il
passe son temps à alarmer les intérêts. Tous les ans, il annonce aux
rentiers qu'on va leur diminuer leurs revenus au moyen d'impôts
nouveaux, et aux capitalistes que la propriété ne sera pas longtemps
transmissible. Et on s'étonne que les capitaux émigrent à l'étranger et
que les industries françaises chôment. Nous aurions affaire à des gens
bien fermement décidés à ruiner la France qu'ils ne s'y prendraient pas
autrement. C'est ce qu'ils appellent un gouvernement de réformes et
d'action républicaines. Qu'on nous ramène à l'Empire! Au prix d'un
cataclysme tous les vingt ans, ce régime était préférable à celui dont
nous jouissons. Au moins, pendant un temps, on pouvait vivre tranquille.
Et il ne me paraît pas certain que le grabuge à jet continu soit moins
néfaste qu'un grand coup de chien, une fois par hasard.
Sa femme, plus intelligente que lui, préconisait comme solution la
liquidation de la maison. En partant pour l'Amérique du Sud, il devrait
être possible, sur place, et en parlant aux débiteurs, de recouvrer une
partie des créances en souffrance. Par lettres, il était impraticable
d'obtenir quoi que ce fût de gens intéressés à ne pas répondre. En
vendant le fonds de commerce, il serait facile de vivre modestement.
Mais si Harnoy s'obstinait à lutter contre le courant qui l'entraînait
vers la ruine, il fallait craindre les pires revers.
Quant à Mlle Geneviève Harnoy, c'était la douceur et le charme
mêmes. Elle avait dix-sept ans, et une blancheur nacrée de blonde aux
cheveux de soie pâle. Ses yeux noirs éclairaient un visage délicat où le
rouge des lèvres souriantes mettait une animation délicieuse. Simple,
courageuse, franche, elle était la joie de la maison, qu'elle égayait de
son rire. De son père elle tenait un peu d'entêtement, et quand la
question de la liquidation de la maison venait à être agitée en sa
présence, volontiers elle opinait pour que l'on continuât la lutte.
Aussi son père disait avec un peu d'orgueil: «Geneviève, c'est une
véritable Harnoy, elle ressemble à son grand'père.»
C'était dans cette famille de braves gens que Christian, comme un
bolide, était venu tomber. Il y avait quatre heures qu'il suait
d'angoisse entre ses draps, sous le regard inquiet et amical de M.
Harnoy, quand une voiture à deux chevaux s'arrêta devant la grille de
l'herbage, amenant Vernier-Mareuil et le docteur Augagne. Un domestique
descendit du siège, portant une caisse contenant, à tout hasard, les
instruments nécessaires à une opération, et tout ce qui pouvait servir
au pansement. Essoufflé, anxieux, rouge, Vernier entra dans la chambre,
conduit par Mme Harnoy, et voyant son héritier qui, la tête sur
l'oreiller, l'accueillait d'un sourire pâle:
--Eh bien! te voilà ravi, je pense? bougonna-t-il, comme entrée en
matière. Tu t'es massacré avec ta stupidité de machine! Tu ne seras pas
content avant de m'avoir laissé seul sur la terre, n'est-ce pas?
Ayant ainsi exhalé son mécontentement, il se décida à embrasser
Christian, à lui tâter les mains, qu'il trouva brûlantes, et à dire au
docteur:
--Enfin, il n'est pas mort! C'est déjà quelque chose!
Augagne, sans phrases, avait relevé la couverture et commencé à examiner
le blessé. Il découvrit une ecchymose insignifiante au côté gauche, une
éraflure à la hanche droite, puis il vint à la jambe, qui restait
immobile, déjà enflée. Il l'examina avec soin, la mania délicatement,
tâta le tibia, arracha un cri de douleur à Christian et dit, fort calme:
--Allons! il s'en tire à bon compte. Il n'y a qu'une fracture simple....
Eh bien! mon cher ami, en voilà pour quarante jours! Mais, pour cette
fois, on ne vous coupera rien. Seulement n'y revenez pas. Vous n'aurez
pas toujours la chance de recevoir un poids de mille kilos sur la jambe
sans qu'elle soit broyée.
Il procéda à la réduction de la fracture, banda la jambe, ordonna le
plus grand calme et annonça qu'il reviendrait le lendemain. Pendant ce
temps, Vernier se promenait avec la famille Harnoy dans un petit
parterre fleuri, qui ornait la façade principale de la maison. Il avait
su trouver les paroles convenables pour remercier de l'accueil qui avait
été fait à son fils et l'excuser de la gêne qu'il causait. Il était
cependant préoccupé de savoir si ses hôtes le connaissaient. Il risqua
quelques allusions à son séjour annuel sur la plage de Deauville et
s'étonna de ne pas connaître le charmant pays où était située la
propriété de M. Harnoy.
--C'est un endroit assez écarté du passage des excursionnistes, dit
Sébastien. Nous sommes ici en pleine campagne. De vrais sauvages....
Cependant, nous allons quelquefois passer la journée au bord de la
mer....
--Si vous venez à Deauville, je n'ai pas besoin de vous assurer que vous
me ferez le plus grand plaisir en descendant chez moi.... Mme
Vernier-Mareuil sera heureuse de vous recevoir....
Il avait enfin réussi à placer son nom. Il fut content de l'effet
produit. M. Harnoy leva la tête, pour regarder plus attentivement celui
qui lui parlait, comme s'il découvrait en lui un homme nouveau. Mme
Harnoy hocha la tête avec condescendance. Quant à Geneviève, elle dit
gaiement:
--Ah! monsieur, j'ai vu bien souvent votre nom sur les belles affiches
représentant une femme avec des ailes, qui tient une corne d'abondance
entre ses bras, et qui, dans son vol, verse sur le globe du monde une
pluie de bouteilles sur lesquelles il y a écrit Royal-Carte jaune....
Quand j'étais petite, je restais en extase devant toutes ces
bouteilles.... Et j'aurais voulu goûter à ce qu'il y avait dedans....
--Ce ne sont pas précisément des liqueurs de demoiselles, dit Vernier
avec rondeur. Mais nous fabriquons cependant une Cerisette, dont vous me
permettrez, je l'espère, de vous envoyer quelques échantillons....
--Geneviève, tu vois, protesta Mme Harnoy....
--Ah! madame, je vous en prie, interrompit Vernier, ne grondez pas
cette gentille enfant de sa charmante franchise. Estimez-vous heureuse
d'avoir une fille qui dit tout simplement ce qu'elle pense.... Cela
devient bien rare.
La conversation dévia sur l'éducation des enfants, et Vernier ne put se
retenir de blâmer amèrement la façon d'être des générations nouvelles.
Pas d'idées sérieuses, nulle application au travail, aucune déférence
pour la volonté des parents. En quelques minutes, il trouva moyen
d'édifier indirectement la famille Harnoy sur la conduite de Christian,
en faisant le procès de la jeunesse. Cependant, à cause de la présence
de Geneviève, il omit le chapitre des moeurs et ne fit point d'allusion
aux diverses Étiennettes qui sévissaient sur les fils de famille.
Le docteur Augagne vint interrompre la conversation en annonçant à
Vernier que son fils demandait à le voir. Le temps avait marché et le
soir tombait dans la fraîcheur des bois. Une buée légère montait des
prés chauffés tout le jour par le soleil et, dans le ciel d'un bleu
pâli, un mince croissant de lune se montrait déjà, pendant que, derrière
une noire hêtraie, les rougeurs du couchant s'allumaient comme un
incendie. Lentement, vers la maison paisible, la famille Harnoy revint
avec Vernier et le médecin. Une paix délicieuse s'étendait sur
l'herbage; au loin, un pivert, dans les massifs, faisait entendre son
cri railleur. Vernier et Augagne se regardèrent en silence. Tous deux
avaient eu la même impression de sérénité réconfortante et salutaire.
--Je vous prie, monsieur, de ne vous préoccuper en rien pour M. votre
fils, dit Mme Harnoy à Vernier. Il ne nous gêne en aucune façon. Nous
le garderons tant que son état l'exigera.... Et de très grand coeur,
croyez-le bien....
--Acceptez, mon cher, dit le docteur Augagne, au moins pour une
huitaine.... Ce gaillard-là pourrait, sans doute, être transportable dès
demain. Mais, pour cent raisons, que vous savez aussi bien que moi, il
est ici beaucoup mieux qu'il ne saurait être nulle part ailleurs.
Seulement, il faut qu'on l'y laisse en repos....
Vernier fit à son ami un signe de tête qui signifiait: Soyez tranquille,
j'y mettrai bon ordre. Et serrant les mains de l'excellente femme qui
offrait si cordialement l'hospitalité au blessé, il répondit:
--Je vous suis très reconnaissant, madame, et puisque notre cher docteur
m'y encourage, je pousserai donc l'indiscrétion jusqu'à profiter
largement de votre bonne volonté vraiment maternelle pour mon fils....
Ce galopin aura été, dans son malheur, plus favorisé que ne le méritait
son imprudence.
Il entra dans la maison avec le docteur, et un quart d'heure plus tard
il laissait Christian, calme, souriant, prêt à dormir, et reprenait le
chemin de Deauville. Son premier soin, le soir, quand il eut fini de
dîner, fut de se faire conduire à Tourgeville, chez Mlle Dhariel. Il
avait promis à Christian de la faire prévenir et estimait que cette
mission ne serait remplie par personne mieux que par lui-même. Depuis
longtemps, il avait envie de se rencontrer avec cette fameuse
Étiennette. L'occasion était admirable. Il s'empressait de la saisir. La
camarade de Christian ne passait pas précisément pour manquer d'aplomb.
On l'avait vue, dans des circonstances difficiles, manoeuvrer avec la
sûreté et la fermeté d'une intelligence supérieure. Elle fut cependant
très émue quand sa femme de chambre lui apporta au salon une carte sur
le bristol de laquelle elle lut ces deux noms: Vernier-Mareuil.
Elle était occupée à faire un bésigue chinois avec Mariette de Fontenoy,
pendant que Clamiron dormait le nez en l'air, dans un fauteuil. Elle
jeta son jeu, fit un geste d'étonnement et dit:
--Nom de nom!
--Quoi? demanda Mariette. Qu'est-ce qui t'arrive?
--Le père Vernier qui s'amène.
--Où est l'enfant?
--Parti, ce matin, en balade, tout seul avec son chauffeur....
--Est-ce qu'il te lâche?
Étiennette eut un sourire d'orgueil.
--Ce serait donc le premier.
--Il en faut toujours un!
--Ce ne sera pas lui.
--Alors?
--Nous allons voir.
Elle dit à sa femme de chambre:
--Où a-t-on fait entrer M. Vernier-Mareuil?
--Dans le boudoir de Madame.
--Bien. Dites que j'y vais.
Clamiron, du fond de son fauteuil, gouailla sans même bouger:
--_Dame aux camélias_--acte 3--scène du père Duval.... Chouette!
--Tiens! tu ne roupilles plus, toi?
--J'ai déclos mes paupières pour assister à ta joie. Tu as vraiment
l'air d'être dans le délire du bonheur.
Étiennette se regarda dans la glace. Elle était fort pâle.
--Est-ce bête? grogna-t-elle.... Qu'est-ce que j'ai à craindre de ce
vieux serin? Il ne m'avalera pas!
--Ah! il est si riche! dit Mariette. Ça impressionne toujours!
Étiennette fit un geste d'insouciance,:
--Je n'en suis plus à me laisser épater pour si peu. J'ai eu affaire à
plus calé! Attendez-moi, je reviens dans cinq minutes....
Au fond, elle était très intriguée. D'une main nerveuse, elle tourna le
bouton de la porte et fit une entrée hautaine, regardant bien en face le
visiteur, qui se tenait debout devant la cheminée. Il ne parut pas du
tout saisi par l'allure majestueuse de Mlle Dhariel. Il la salua d'un
signe de tête très familier, et parlant d'une voix lente et basse, il
dit tout net:
--Mademoiselle, j'ai le regret de vous apporter de mauvaises nouvelles
de mon fils.... Il a eu dans la journée un accident d'automobile. Sa
voiture a versé, il est resté malheureusement engagé dessous, et quand
on a pu le relever, il avait la jambe cassée.
--Ah! mon Dieu! Où est-il?
--Rassurez-vous, il a été recueilli par de braves gens chez lesquels il
est parfaitement soigné. Je l'ai vu avant dîner. Sa fracture est
réduite, tout est pour le mieux....
--Mais je vais le faire transporter ici.
--C'est interdit par le médecin.
--Alors, j'irai le soigner....
--Vous n'y songez pas! Il est chez de bons bourgeois.... Je ne crois pas
que votre place soit dans leur maison.
A cette simple déclaration, formulée d'une façon très nette, mais sans
aigreur, Mlle Dhariel tressaillit. C'était le premier coup porté par
l'adversaire, et elle se sentait atteinte. Elle voulut riposter, et se
redressant.
--Mais, monsieur, l'affection qui m'attache à votre fils ne me
donne-t-elle pas des droits particuliers?..
Vernier la coupa d'un geste sec et dit:
--Aucun droit. Si des soins étaient nécessaires, en dehors de ceux qui
lui seront donnés, je serais là pour y pourvoir. Christian n'est pas
orphelin, il a encore son père; je suis bien aise de vous l'apprendre.
N'essayez donc pas, je vous prie, de vous substituer, en quoi que ce
soit, à moi ou aux miens.... J'ai dû supporter beaucoup d'empiétements
de votre part.... Mais, en cette occasion, je n'en tolèrerais aucun.
Étiennette éprouva le besoin de changer le terrain sur lequel elle
évoluait, depuis un instant, et qui ne paraissait pas lui être
favorable. Elle pencha la tête avec tristesse, et dit d'une voix
tremblante:
--Est-ce donc pour me faire entendre des paroles si mortifiantes que
vous êtes venu chez moi?
--Pas du tout. Je ne suis venu que pour vous avertir de la part de
Christian qu'il ne rentrerait pas à Tourgeville ce soir. J'aurais pu
vous envoyer tout simplement une dépêche. J'ai trouvé plus convenable de
vous apprendre moi-même l'accident de mon fils, afin d'amortir, dans la
mesure du possible, le coup que cette nouvelle ne devait pas manquer de
vous porter.
Étiennette serra les poings et baissa ses paupières pour que Vernier ne
vît pas l'éclair de son regard. Elle pensa: «Ah! vieille canaille! Tu te
fiches de moi par-dessus marché! Tu me le paieras! Mais, puisque tu veux
blaguer, blaguons!»
Elle eut un sourire d'angoisse et dit:
--Je vous suis reconnaissante, monsieur, de tant de bonté. Vous n'avez
pas douté du chagrin que j'allais ressentir.... Merci, merci de tout mon
coeur! Voudrez-vous bien, puisque j'ai la douleur de ne pouvoir soigner
Christian, me faire savoir chaque jour comment il se porte?
--Il vous en informera lui-même, je n'en doute pas.
Il fit deux pas vers la porte avec une tranquille assurance. Étiennette,
au hasard, lui décocha son plus irrésistible sourire et lui coula une de
ces oeillades auxquelles peu d'hommes avaient su résister. Il eut une
moue dédaigneuse, la regarda par dessus son épaule, et saluant d'un
signe de tête, comme au début, il dit:
--Mademoiselle, votre serviteur.
Et il s'en alla, sans se retourner, comme s'il sortait d'un endroit
public. Derrière lui, Étiennette eut un brusque mouvement de rage; elle
donna un violent coup de pied à un pouf et, avec toute sa canaillerie
naturelle librement épanchée:
--Ah! vieux monstre! Ah! sac à millions! Je t'apprendrai à venir
m'insolenter chez moi! J'épouserai ton fils pour que tu saches à qui tu
as affaire! Et je vous mettrai tous sur la paille! En voilà un vieux qui
a une santé! Et cocu avec ça, comme on ne peut pas l'être mieux, ni plus
publiquement! Attends, va!
Elle fulminait encore quand elle rentra dans le salon ou Mariette et
Clamiron l'attendaient.
--Eh bien! dit l'ami de Christian, tu as l'air tout encharibotté. Est-ce
que le père Vernier t'a fait des propositions déshonnêtes?
--Ah! bien, oui! Il venait m'apprendre que Christian s'est cassé une
patte tantôt, et qu'on le soignait à la campagne.
--Ah! pauvre garçon! s'écria Clamiron.
--Eh! dis donc, fit Mariette avec un sourire malicieux, méfie-toi qu'on
ne te chambre pas ton petit homme! Il vaut cher, le jeune Christian....
--Bon! Bon! La poule qui me le prendra n'est pas encore pondue!
Elle s'assit à la table de jeu, et dit, affectant une grande liberté
d'esprit:
--Où en étions-nous?
Mariette releva ses cartes, et abattant son jeu:
--J'allais faire cinq cents.... Je les marque. Tu es rubiconnée, ma
belle.
Clamiron, du fond de son fauteuil, nasilla:
--J'en ai peur!
Étiennette répliqua froidement:
--C'est ce qu'on verra!
III
Le lendemain matin, le docteur Augagne éveilla Christian en entrant dans
sa chambre. Le soleil dorait les feuillages des pommiers, et les vaches
paissaient lourdement l'herbe drue. La fenêtre ouverte laissa entrer un
air tiède, et le parfum des luzernes en fleurs. Depuis bien des nuits,
le fils de Vernier n'avait si longtemps ni si bien dormi. Il avait le
teint clair et la figure reposée:
--Ça vous réussit d'avoir la jambe cassée! dit le docteur à son malade.
Il y a beau jour que je ne vous ai vu une mine pareille. Si votre père
vous voyait, il serait agréablement surpris....
--Quelle heure est-il?
--Il est dix heures. Les chevaux de M. Vernier marchent bien. Je suis
parti de Trouville à huit heures et demie.... Et me voilà.... Voyons
cette jambe.... Eh bien! mais cela ne va pas mal, l'enflure a disparu,
nous allons pouvoir vous poser un appareil....
--Avec lequel je marcherai?
--N'allons pas si vite! Vous n'avez rien à faire, n'est-ce pas? J'ai ouï
dire que vous aviez quelques loisirs.... Employez-les à vous soigner....
Quand vous serez remis en état, vous vous recasserez la jambe si vous
voulez.... Mais, avant tout, il faut que je vous la raccommode.
--Je ne vais pas m'éterniser ici.... Je dois gêner incroyablement mes
hôtes....
--Ils n'en ont pas l'air....
--Ce sont d'excellentes gens.... Mais j'ai un chez moi.... Et on m'y
attend....
--«On» aura de la patience. Et si «on» n'en a pas, ce sera le même prix.
Votre père a prévenu lui-même....
--Il a vu Étiennette?
--Il l'a vue hier soir.
--Oh! c'est épatant! Et comment l'a-t-il trouvée?
--Fort ordinaire!
--Non!
--C'est ce qu'il m'a dit. Il a ajouté: «Je ne comprends pas Christian de
faire tant de sottises pour une si vieille dame.... Pour mon argent, il
pourrait avoir mieux que cela!»
Christian parut stupéfait.
--Bon! Mais quand il a eu causé avec elle, il a changé d'opinion....
--Ma foi, non. Il l'a trouvée stupide. Elle a paru d'abord pétrifiée par
sa présence. Ensuite, elle a été trop aimable et lui a fait de l'oeil.
--Étiennette?
--Étiennette Dhariel, en personne. Ah! c'est que votre père serait
encore un peu plus avantageux que vous.... Mais Vernier n'est pas du
bois dont on fait les entreteneurs de cocottes.
--Cette Étiennette est vraiment unique! Croyez-vous! Essayer de
détourner papa! Ah! on n'en trouve pas souvent comme elle! Vous pouvez
être sûr que c'est par amour-propre qu'elle a fait cela. Et si le patron
avait paru vouloir marcher, elle te vous l'aurait remis à sa place!...
--Pas sûr!
--Ah! vous ne la connaissez pas, docteur.
--Je m'en félicite!
--Quand croyez-vous que je pourrai partir d'ici?
--Nous vous le dirons en temps utile.
--Mais je vais m'assommer, moi, dans ce patelin familial!
--Mon ami, il fallait vous arranger pour ne pas attraper une pelle.
--Va-t-on me donner tout ce que je demanderai, au moins?
--Tout ce qui me paraîtra compatible avec votre état.
--D'abord, j'ai soif.
--Eh bien! mais, il doit y avoir du lait excellent. J'aperçois des
vaches dans l'herbage....
--Vous moquez-vous, docteur?
--En aucune façon. Je veux vous soigner, mon ami. Et mon premier soin
est de vous sevrer de toutes les saletés que vous avez coutume de boire
avant, pendant et après vos repas.... Vous allez suivre un régime,
entendez-vous, et très sévère. Il y a longtemps que je souhaitais vous
tenir dans un petit coin, pour expérimenter sur vous un procédé
anti-alcoolique que je crois infaillible....
--Docteur, cria Christian avec fureur, nous ne sommes pas à l'hôpital,
ici. Je n'obéirai pas à votre fantaisie....
--Alors commencez par vous tenir tranquille. Ne criez pas, ne réclamez
rien.... Sinon, je vous traite sans la moindre modération....
Sommes-nous d'accord?
Christian se laissa aller sur son oreiller, avec découragement, et
concéda:
--Il le faut bien!
Tout en faisant son pansement, le docteur continuait à causer, et
c'était comme toujours son sujet favori qui sollicitait sa verve:
--Ah! mon cher enfant, si vous saviez le mal que vous vous faites en
buvant autre chose que de l'eau, vous ne voudriez plus, de votre vie,
toucher à un verre de liqueur, de vin, ou même de bière.... Savez-vous
qu'à l'heure actuelle, la France vient en tête des nations du monde
entier, pour la consommation de l'alcool.... Oui, nous avons rejoint les
Allemands, dépassé les Anglais et nous détenons le record de
l'ivrognerie. Les hommes, les femmes, les enfants même s'empoisonnent à
qui mieux mieux. Et le résultat de ces excès: la décadence de la race,
l'amoindrissement de sa vigueur, son abrutissement. Les hôpitaux
regorgent de fous, et les prisons sont remplies de criminels.... Les uns
et les autres irresponsables, car la grande coupable, c'est
l'ivrognerie, qui détraque les cervelles. Et ne me dites pas que vos
liqueurs de luxe, coûteuses, exquises, sont moins nocives que le fil en
quatre ou le vitriol du peuple. C'est une erreur! Le cognac à un louis
la bouteille contient autant de principes délétères que l'eau-de-vie
blanche à un franc le litre. C'est le même toxique. Il n'y a que
l'étiquette qui diffère....
Christian, très ennuyé, profita d'un moment où le docteur reprenait
haleine, pour lui lancer:
--Racontez donc tout ça à mon père. Il en vend!
--Je ne me gêne pas pour le lui dire!
--Ça doit lui être agréable!
Le docteur regarda tristement le jeune homme:
--Ah! autrefois, il en riait et se moquait de moi. Depuis qu'il vous a
vu atteint par la contagion, il n'est pas loin de partager ma manière de
voir.... Tant que les fils des autres seuls étaient touchés, il fermait
les yeux à la vérité. Mais maintenant que le sien est en danger....
--Ah! quelle exagération!
--Mon ami, il n'y a pas de demi-alcoolique, souvenez-vous de ceci. Il
n'y a que des alcooliques complets.... Quand on a touché au poison, on
est perdu! A moins d'un sérieux effort de volonté et d'une renonciation
absolue. Mais, du reste, quel plaisir éprouvez-vous à boire?
--Ah! docteur, c'est un état délicieux, dans lequel on se sent plus
vigoureux, plus lucide, et comme dégagé des liens matériels. On était
maussade, atone, sans goût, même pour le plaisir. Un brouillard
enveloppait le cerveau, les membres étaient lourds. Brusquement la vie
revient, la tête se dégage, la pensée renaît. C'est comme un changement
à vue au théâtre: de l'obscurité on passe à la clarté. L'instant
d'avant, c'était la nuit, avec sa torpeur et sa tristesse; maintenant,
c'est le jour avec sa joie. Le philtre a agi, la métamorphose a eu lieu.
Et comment ne pas chercher à se la procurer encore?
--Même si on vous dit que le philtre est un poison mortel?
--Mais voyons, docteur, dans la vie tout est mortel. Nous ne faisons pas
un pas qui ne nous rapproche de notre fin. Et vraiment si l'on écoutait
les hygiénistes, on finirait par ne plus oser respirer de peur de se
donner une congestion pulmonaire; ni avoir une émotion, car il en peut
résulter une maladie de coeur. Tout est menace, tout est danger. Mais ce
qu'il importe avant tout, c'est de choisir, parmi les menaces, celles
qui sont les moins ennuyeuses, et parmi les dangers ceux qui procurent
le plus d'agrément. Vous me parlez de l'ivrognerie avec une horreur
toute professionnelle. Mais laissez-moi vous dire que je connais des
gens qui n'ont pas cessé de boire comme des trous, depuis leur première
jeunesse, et qui sont arrivés à un âge avancé auquel vos buveurs d'eau
n'atteindront très probablement pas.
--Mais, malheureux garçon, vous ne voyez donc pas que, indépendamment
du trouble que vous portez dans votre organisme, vous vous faites, au
point de vue social, un tort immense. Croyez-vous qu'on ignore vos
excès? Comment voulez-vous qu'on les justifie? Vous n'avez pas, vous,
l'excuse de la fatigue qui peut, en apparence, exiger le stimulant que
donne passagèrement l'alcool. Vous n'avez pas besoin d'oublier vos
misères, puisque vous êtes riche et heureux. Vous êtes donc un
dilettante du vice, et vous buvez pour la satisfaction malsaine que vous
venez de me décrire. Rien n'est plus bas, ni plus condamnable! Et si
encore ce n'était qu'un tort personnel que vous vous faites, et si les
conséquences s'en arrêtaient à vous. Mais vous tuez votre pays en même
temps que vous-même. La race française est atteinte dans sa source par
les excès que vous commettez. Et vous, petit malheureux, et tous ceux
qui vous imitent, vous êtes les plus sûrs alliés de nos ennemis, car
vous leur assurez, pour l'avenir, la suprématie sur notre pays.
--Ah! Écoutez donc, docteur, je n'ai pas la charge du salut de la
France. Je crois que si elle était bien gouvernée, elle aurait, malgré
tous les petits verres qu'on y consomme et qu'on y consommera, des
chances pour se tirer d'affaire. Vous mettez sur le compte des buveurs
de bien gros méfaits. Je les crois moins dangereux, entre nous, que les
collectivistes qui veulent dépouiller leurs concitoyens de ce qu'ils
possèdent, et les anarchistes qui rêvent la suppression de toute
autorité.
--Eh! mon ami, tous ces gens-là boivent, ou recrutent leurs partisans
parmi ceux qui boivent....
--Tout le monde alors! Voyons, docteur, il y a un peu de manie dans
votre cas.... Vous ne voyez que des alcooliques, comme d'autres de vos
confrères ne voient que des aliénés.... Depuis que le vieux Noé s'est
oublié dans les vignes, on use du jus de la grappe.... L'humanité s'est
cependant développée et a fait de grandes choses.... Si vous vouliez
chercher dans l'histoire les hommes illustres qui ont été des buveurs
émérites, la liste en serait longue. Vous y trouveriez des philosophes,
des poètes, des savants, des hommes d'état, des hommes de guerre, des
hommes d'église, et même des médecins....
--Jamais de médecins!
--Allons donc! Vous pratiquez admirablement le _sic vos non vobis_....
Et les excès que vous défendez à un client, vous vous les permettez
parfaitement à vous-mêmes.... C'est comme pour le tabac. Ne fumez
pas!... Et, en sortant, le médecin allume son cigare dans l'escalier....
Allons, allons! Ne soyez pas plus rigoriste qu'il ne faut! Et, pour ce
qui me concerne, rassurez-vous: tout n'a qu'un temps. Je serai
probablement sobre la semaine ou l'année prochaine.
--Oui, à Pâques ou à la Trinité!
--En attendant, faites-moi donner à boire, car vous m'avez fait parler,
et cela m'a desséché le gosier....
--De la tisane?...
--Non, du grog....
--Alors très léger?
--Américain!
--Tenez, voici voire hôtesse, demandez-le lui à elle-même.
Mme Harnoy entrait dans la chambre de Christian, le sourire du bon
accueil sur les lèvres. Derrière elle son mari apparaissait dans le
couloir.
--Avez-vous bien dormi? demanda-t-elle à son pensionnaire.
--Admirablement....
--Voici votre déjeuner qui arrive.
Sur un plateau, la domestique apportait du chocolat fumant, des rôties
et du beurre. Mme Harnoy auprès du malade glissa une petite table
qu'elle couvrit d'une serviette éclatante de blancheur. Une odeur
appétissante monta aux narines de Christian et son estomac, d'ordinaire
nonchalant, eut une contraction soudaine. Tout était flatteur dans ce
petit couvert soigneusement préparé. Le chocolat moussait dans la tasse,
le pain grillé sentait bon, le beurre offrait ses ronds historiés
d'arabesques. Avec une satisfaction étonnée, Christian constata qu'il
avait faim et qu'il mangerait avec plaisir. Il fit un mouvement pour se
dresser, mais Mme Harnoy l'arrêta:
--Ne bougez pas. Je vais vous servir....
Délicatement elle prit les tartines, les beurra, les coupa, et, avec une
grâce affable, attacha une serviette autour du cou de Christian. Puis
elle commença de le faire manger, trempant les tartines dans le chocolat
et les portant à la bouche du jeune homme. Un peu d'émotion se peignit
sur le visage de Christian. Il se rappela, avec un battement de coeur,
les soins dont sa mère entourait son enfance. C'était ainsi qu'elle le
faisait manger quand il était tout petit et malade. Il ferma les yeux,
comme pour se donner l'illusion que c'était elle qui se penchait là sur
son lit, et sans parler, sans bouger, il continua à se laisser gâter
affectueusement par cette bonne femme qui, en soulageant sa faiblesse,
lui apportait en un instant l'illusion de son innocence recouvrée. M.
Harnoy et le docteur Augagne regardaient avec satisfaction ce tableau.
Le lendemain, le médecin trouva son malade dans une si bonne condition
qu'il lui posa un appareil, grâce auquel Christian put sortir de son lit
et passer une partie de la journée dans le jardin. Ce fut là que, pour
la première fois, depuis le jour de son accident, il revit Geneviève. La
jeune fille revenait par les prés, portant à son bras un panier plein de
champignons rosés. Elle s'approcha sans embarras du jeune homme et lui
demanda des nouvelles de sa santé. Elle était rose et fraîche; ses
cheveux blonds, un peu en désordre sous son chapeau de paille, se
répandaient en mèches folles. Elle les releva d'un geste gracieux, après
s'être débarrassée de son panier.
--Vous êtes plus fier que le jour où nous vous avons ramassé dans
l'herbage, dit-elle gaîment. Vous nous avez fait bien peur!... Votre
machine est réparée.. Le charron du village, qui est un habile ouvrier,
a très bien compris ce que demandait votre chauffeur.
--Ma jambe sera malheureusement plus longue à raccommoder.... Mais le
docteur Augagne aussi, mademoiselle, est un habile ouvrier....
--Il nous a affirmé, hier, que si vous étiez bien raisonnable, pendant
une semaine, vous ne boiteriez pas.... Mais il ne faut pas bouger!
--Et moi qui voulais partir demain....
--Ce serait de la dernière imprudence!... A moins de vous faire porter à
bras sur une civière.... Et il y dix lieues d'ici à Deauville.... Et
puis vous ne goûteriez donc pas à mes champignons?
Elle lui montrait, en disant cela, son panier, et remuait de ses doigts
blancs les girolles roses.
--Ne sont-ils pas appétissants?
--Mais ne craignez-vous pas de vous empoisonner? On assure que c'est
très dangereux!
Elle éclata de rire:
--Non, monsieur, je ne le crains pas, et ni mon père, ni ma mère, ni les
gens d'ici ne le craignent.... Tous les ans, nous faisons des débauches
de champignons.... Et nous n'en sommes jamais morts.... Du moins jusqu'à
présent.... Mais vous en mangerez, vous-même, ou bien je croirai que
vous avez peur....
--J'en mangerai, mademoiselle, n'en doutez pas, dit Christian, et si je
n'avais pas de si bonnes raisons de rester chez vous, celle-là me
suffirait pour ne pas partir.
Mme Harnoy, entendant sa fille causer avec Christian sous sa fenêtre,
vint dans le jardin les rejoindre, et, jusqu'au coucher du soleil, ils
restèrent là tous les trois. Le temps passa avec une rapidité
incroyable pour le malade, et la journée était terminée qu'il n'avait
pas eu un seul de ces instants de dégoût et d'ennui pendant lesquels il
cherchait furieusement l'oubli de lui-même. Il se sentait las d'une
bonne fatigue, détendu et comme amolli par le grand air, pris par le
calme endormeur des vastes plaines et des bois sourds. Il se laissa
reporter dans son lit, dîna gaiment, et s'endormit de bonne heure, ce
qui ne l'empêcha pas de ne se réveiller qu'au matin.
Quand il ouvrit les yeux et vit le jour blanchir sa fenêtre, il eut un
mouvement de satisfaction. L'insomnie, qu'il redoutait tant, paraissait
l'avoir fui. C'était comme une transformation de son être. Il accueillit
la visite de son père et du docteur Augagne avec un si visible plaisir
que Vernier en fut profondément heureux. Quant au médecin, il suivait
avec une attention méditative l'évolution qui commençait dans l'état
général de son malade. La crise qu'il attendait de la suppression totale
et brusque de l'alcool ne s'était pas produite. Au lieu d'un état de
fébrilité inquiète, d'irritation hargneuse, il ne voyait qu'une torpeur
salutaire et une souriante résignation. Christian s'accommodait du
régime qu'on lui imposait, il ne réclamait plus d'excitants. Il ne
parlait plus de s'en aller. Il y avait à ces effets surprenants une
cause déterminante, physique ou morale. Il la chercha et ne fut pas long
à la trouver.
Christian n'était dans un équilibre parfait que quand Mlle Harnoy
restait auprès de lui. Si Geneviève était obligée de s'absenter pour le
service de la maison, pour se promener avec son père, ou pour travailler
dans sa chambre, le jeune homme devenait nerveux, presque irritable.
Mme Harnoy ne pouvait plus tirer de lui que des réponses
monosyllabiques. Quant au père, il était visible qu'il l'agaçait
supérieurement. Geneviève reparaissait-elle auprès de la guérite en
osier dans laquelle, sa jambe étendue sur un escabeau, Christian passait
ses journées, aussitôt le rayonnement de la satisfaction illuminait le
visage du blessé. D'un coup d'oeil, elle le calmait; d'un geste, elle
lui imposait l'obéissance. Pour lui complaire, il se contraignait à
faire d'interminables parties de piquet avec M. Harnoy. Mais il fallait
qu'elle fût là, son ouvrage sur les genoux, ou causant avec sa mère.
Alors tout paraissait supportable à Christian. Il ne demandait plus
rien. Le docteur Augagne, pour en avoir le coeur net, dit au bout de
quinze jours à son malade:
--Mon cher ami, vous avez eu une patience d'ange. Mais les corvées les
plus lourdes ont une limite. Je crois pouvoir vous rendre votre liberté.
Vous avez la jambe dans du plâtre. Par conséquent, rien ne vous empêche
de monter en voiture. Quand vous voudrez rentrer à Tourgeville, vous en
êtes le maître....
Christian accueillit cette ouverture avec une froideur marquée. Son
visage se rembrunit. Il garda le silence. Puis au bout d'un instant:
--Je crois que vous vous exagérez singulièrement mon état.... Je ne me
sens pas si bien que vous le dites.... J'ai eu encore, hier, de
violentes douleurs dans la cheville.... Sans doute, je pourrais, je
crois, rentrer à Tourgeville.... Mais quelle figure y ferais-je? Me
montrer à l'état d'invalide, avec une jambe en bandoulière, me portant
sur des béquilles.... Autant rester ici, où je me guérirai promptement
et mieux.
--Oui, sans doute, mais la discrétion?... La famille Harnoy....
--Ah! ce sont des gens parfaits! Ils ne me mettront pas à la porte!
interrompit Christian avec vivacité. Je sais ce qu'ils pensent.... Ils
me verront partir à regret.... Et moi je n'ai pas envie de les
quitter.... Pour être discret, je ne veux pas risquer de me montrer
ingrat.
--Bon! bon! A votre guise. C'est affaire à vous et à votre père. Il y a
toujours moyen de s'acquitter envers les gens. Et avec un beau
cadeau....
Cette fois, Christian se mit pour tout de bon en colère:
--Plaisantez-vous? Un cadeau! Pour s'acquitter de pareils soins, et
d'une telle bonté? Sommes-nous des pleutres?
Le docteur Augagne hocha la tête:
--Mon cher, la famille Harnoy ne roule pas sur l'or. J'ai pris mes
informations. Le père est dans des affaires difficiles.... Et la
situation où il se trouve fait que votre présence chez lui est une assez
lourde charge pour ses finances.... On met pour vous les petits plats
dans les grands.... Au lieu de vivre économiquement, on fait du
luxe....
--Mais je ne me doutais pas de cela! s'écria Christian avec émotion.
Voilà donc pourquoi Mlle Geneviève raccommode ses robes, et travaille
avec tant d'activité? Et je demande, à chaque instant, des choses
coûteuses à ces bonnes gens! Suis-je bête? Et ne pouviez-vous m'avertir
plus tôt?
--Je ne savais rien. C'est un ami de Paris que j'ai rencontré, hier, qui
m'a renseigné sur la famille Harnoy.
--Eh bien! voyons, dites ce que vous avez appris....
--Il n'y a pas très longtemps, il s'en est fallu de peu que le père
Harnoy ne fût obligé de suspendre ses paiements.... Les créances qu'il a
sur de grosses maisons Argentines ne rentraient pas.... Il dut faire
flèche de tout bois.... En ce moment, les affaires sont tout à fait
arrêtées.... On vit à la campagne avec les revenus de la fortune très
réduite de Mme Harnoy.... Mais c'est modeste... modeste!
--On ne s'en douterait pas. Comment font-ils? Moi, je les aurais crus à
l'aise....
--Les femmes sont si adroites quand elles s'en donnent la peine!
--Maintenant que je connais la situation exacte, je vais en causer avec
mon père.... Il n'est pas admissible qu'il ne puisse pas aider M. Harnoy
à sortir d'embarras....
Le docteur Augagne se frotta les mains:
--Il est certain que si la puissante maison Vernier-Mareuil veut
s'intéresser à l'affaire de M. Harnoy, c'est fini des difficultés.... Il
suffira qu'on sache que votre père le patronne pour qu'il trouve du
crédit partout....
--C'est donc parce qu'il est tourmenté que ce pauvre homme est si
souvent maussade? Mme et Mlle Harnoy ne sont pas tous les jours à
la fête avec lui....
--Elles n'en ont que plus de mérite à montrer une si parfaite égalité
d'humeur.
--Ah! il est vrai qu'elles sont exquises! La mère et la fille rivalisent
de soins et d'affection.... Qu'un homme est heureux de vivre entouré
d'une tendresse pareille!
--Qu'est-ce qui vous prend? s'écria le docteur Augagne. C'est vous,
Christian, qui me tenez de pareils propos? Voilà bien la chose la plus
inattendue! Que dirait le brillant et verveux Clamiron s'il vous
entendait?
--Ah! Clamiron est un idiot!
--Et la délicieuse Étiennette Dhariel, qu'est-ce qu'elle penserait si
elle vous découvrait des tendances aussi bourgeoises? Quoi! Des idées de
famille?
Christian s'assombrit. Il resta un moment silencieux. Puis avec une
gravité inusitée:
--Vous vous moquez de moi, mon cher docteur. Et je le mérite. Car tout
ce que je pense-là est en désaccord complet avec ce que je pensais
auparavant. Quand avais-je tort? Je crois bien que c'est quand je menais
une vie enragée, avec des compagnons aussi fous que moi, et non pas
aujourd'hui, où je comprends l'avantage qu'il y a à être doux, dévoué et
simple, en voyant, sous mes yeux, le dévouement, la simplicité et la
douceur incarnés en ces deux femmes qui sont le vertu même. Il y a donc
des créatures pareilles dans le monde? Et comment ai-je été assez
malheureux pour n'en pas connaître jusqu'ici? Vous savez ce qu'est mon
entourage. Où aurais-je pris le goût de la modestie et de la bonté? Je
ne vois que des gens acharnés à la conquête de la fortune, et par tous
les moyens. Je ne connais que des êtres égoïstes jusqu'à la férocité.
Les hommes, les femmes se ruent aux affaires et au plaisir, comme à une
bataille. Les amis n'ont qu'une pensée: tirer de vous tout ce qui sera à
leur convenance, quitte à vous délaisser dès que vous ne leur offrez
plus la somme de satisfaction qu'ils réclament. Les maîtresses vous
exploitent et vous dépravent, avec la joie affreuse de se venger des
sujétions qui leur sont imposées par votre caprice. Ce n'est partout que
duplicité et concupiscence. L'atmosphère dans laquelle on vit est
empoisonnée d'hypocrisie et de haine. Et c'est alors que pour
s'étourdir, pour ne plus voir toute l'infamie qui vous environne et
toute la boue qui vous submerge, on se jette dans l'ivresse qui fait
oublier. Et puis c'est une habitude qui paraît bonne et à laquelle on
s'attache désespérément. On se fuit soi-même, ce qui est plus commode
que de se corriger. Bientôt on n'a plus même la force de réagir, et on
est une épave de plus emportée par le courant du vice. J'en étais là, il
n'y a pas quinze jours. Un hasard m'a ouvert les yeux. Je comprends tout
ce que vous me disiez de sensé et que je tournais en dérision. Vous
aviez raison: j'étais une bête brute, je désolais mon père, je dégoûtais
les gens raisonnables, et je courais à la folie. Mais c'est fini. Je
suis en état de faire la différence entre ce que j'ai fait jusqu'ici et
ce que je dois faire désormais. C'est un grand bonheur pour moi de
m'être cassé la jambe. Car si j'avais continué à vivre encore un an,
entre des Clamiron et des Dhariel, j'étais perdu.
Le docteur Augagne parut abasourdi par une telle déclaration. Il regarda
son malade avec inquiétude:
--Mais comment allez-vous faire pour rompre avec eux?
--Comment? Oh! mon Dieu, de la manière la plus simple du monde. Je
donnerai de l'argent à Étiennette et je mettrai Clamiron à la porte.
Étiennette me trompe à l'heure et à la course, pour peu qu'on y mette le
prix. Quant à Clamiron, qui vit à mes crochets, il me déteste de tout
son coeur. Si vous croyez que je vais prendre des gants avec eux!
--Mais vous êtes bien décidé?
--Vous aurais-je parlé comme je viens de le faire? J'ai eu le temps de
réfléchir, depuis que je suis ici. C'est la première fois que cela
m'arrive depuis plusieurs années. Je ne vois pas très bien pourquoi je
continuerais à me ruiner la santé, à désoler mon père et à scandaliser
le monde, pour l'unique satisfaction de faire des rentes d'une coquine
et de bourrer un pique-assiette. Je les ai assez vus, ces gaillards-là!
Passons à un autre divertissement.
--Lequel?
--N'importe lequel, pourvu que ce ne soit pas le même. En attendant,
priez mon père de venir demain me voir, afin que je m'entende avec lui
au sujet de ce qu'il convient de faire pour M. Harnoy.
La conversation prit fin. Mme Harnoy et sa fille arrivaient dans un
tonneau d'osier, attelé d'un vieux poney ébouriffé, seule voiture de la
maison. Aidé par le docteur, le jeune homme prit place auprès des deux
femmes. Mlle Harnoy rassembla les guides, donna du fouet à son cheval
qui partit d'un trot résigné. Et par les chemins creux, bordés de grands
hêtres, dans la fraîcheur du soir, ils s'en allèrent, paisibles, faire
leur petit tour de promenade quotidienne.
A Tourgeville, cependant, le beau calme avec lequel Étiennette avait
accueilli la nouvelle de l'accident arrivé à Christian commençait à
s'altérer. La visite de M. Vernier à la villa avait, pendant deux jours,
défrayé la conversation des amies de Mlle Dhariel et des camarades de
Christian. Un valet de pied, envoyé à cheval, le troisième jour, pour
prendre des nouvelles du blessé, avait, en échange d'une lettre fort
tendre écrite par Étiennette, rapporté cette simple réponse verbale: «Le
mieux continue». Le valet, interrogé, avait donné les renseignements
suivants:
«La propriété dans laquelle M. Vernier était soigné s'appelait
Saint-Georges-lès-Berneville. On arrivait à la maison, située en pleine
campagne, par des chemins affreux. Ce n'était pas étonnant que M.
Christian eût démoli son automobile dans des fondrières pareilles. Par
temps de pluie, on pourrait bien y rester avec un cheval. Et
l'habitation, fallait voir! Deux étages, couverture de tuiles, et pas
même de cour d'entrée. On s'amenait par un enclos dans lequel les
poules, les cochons, sauf votre respect, et les vaches se promenaient en
liberté. Comme personnel, une cuisinière et une bonne. C'était le
jardinier qui soignait le cheval, un biquot couronné, dont on ne
trouverait pas soixante francs au Tattersall. Et les dames portaient des
robes dont des femmes de chambre qui se respectent ne voudraient certes
pas les jours ordinaires!»
Ces racontars, colportés par Étiennette, avaient mis Longin et
Vertemousse en veine de curiosité. Ces seigneurs, venus pour tirer au
pigeon à Deauville, formèrent le projet d'aller surprendre leur ami sur
son lit de misère. Ils frétèrent un breack et partirent bon train pour
Saint-Georges-lès-Berneville. C'était le douzième jour après l'accident.
Il était entendu qu'à leur retour, ils viendraient dîner à Tourgeville
pour apporter à Étiennette leurs impressions personnelles. Fort
différentes de celles du valet de pied, elles eurent le privilège
d'agacer extraordinairement Mlle Dhariel. Les deux boscards avaient
trouvé Christian étendu sous l'ombrage, parmi les fleurs, et leur
arrivée avait mis en fuite une très jolie personne blonde qui paraissait
faire la lecture au blessé.
Celui-ci avait plutôt paru contrarié de les voir. Il ne les avait pas
mal reçus. Après une course de dix lieues, à travers champs, c'eût été
raide. Mais il ne s'en était fallu que de peu. Il les avait rassurés
sur son état, qui, du reste, paraissait excellent, et, sans l'arrivée
d'une vieille dame, qui leur avait apporté de la bière, il y avait gros
à parier que Christian les aurait laissés repartir sans leur offrir un
verre d'eau. Du reste, la propriété était charmante, quoique modeste, et
les gens qui l'habitaient paraissaient être de bons bourgeois de Paris
en villégiature. D'après ce qu'avaient compris Vertemousse et Longin, la
jolie personne blonde était la fille de la vieille dame. Et Christian,
qui paressait à l'ombre, en se faisant faire la lecture par elle,
n'avait pas du tout l'air pressé de revenir en des lieux moins agrestes.
Ces communications rendirent Étiennette sérieuse. Elle devina qu'il y
avait anguille sous roche et, transportée de fureur à la pensée qu'elle
pourrait être roulée par Christian, elle s'apprêta à intervenir de la
façon la plus énergique. Pour cette seule raison que Vernier lui avait
interdit de se présenter à Saint-Georges et d'y relancer son amant, elle
se sentait portée à y courir. Évidemment, le père avait intérêt à
empêcher tout rapprochement entre son fils et elle. Donc son intérêt à
elle exigeait qu'elle tâchât de voir Christian. Mais comment? Arriver
là, tout de go, avec sa voiture, ou même, comme Vertemousse et Longin,
avec un locatis? Son apparition ne ferait-elle pas sensation?
N'était-elle pas, du reste, consignée et rien qu'à l'aspect de son
ombrelle, toutes les portes ne se fermeraient-elles pas? Elle était
plutôt un peu voyante, même quand elle se piquait d'être simple, la
charmante Étiennette. Comme disait Clamiron: «Elle déplaçait beaucoup
d'eau». Et il lui était bien difficile de passer inaperçue partout où
elle allait. Dès lors, comment forcer la consigne, surprendre Christian,
lui parler à loisir et l'enlever de bon gré ou de haute lutte?
Étiennette, qui avait été comédienne, s'ingénia d'un moyen de théâtre.
Elle acheta à Trouville un costume de garçon et décida d'aller, en
travesti, à la recherche de son amant.
Christian, rasséréné, paisible, ne se doutait guère des projets formés
contre sa libération. Il était redevenu tout simple, tout naïf, et y
prenait un plaisir extrême. Son père, mandé par le docteur Augagne,
avait amené cette fois, avec lui, Mme Vernier et l'indispensable
baron Templier. L'élégance et la beauté d'Emmeline avaient produit leur
effet sur Mme Harnoy, qui s'était répandue en regrets de n'avoir pas
été avertie de cette aimable visite. Geneviève, avec sa grâce naturelle
et aisée, avait fait à la famille de Christian les honneurs de son petit
domaine. Elle avait improvisé un goûter avec de belles fraises et de la
crème. Pendant ce temps-là, Christian s'expliquait avec son père.
Le résultat de leur entretien ne s'était pas fait attendre. Vernier,
stupéfait, et ravi d'entendre Christian parler sagement et d'un ton
posé, avait écouté, avec une faveur toute particulière, le résumé de la
situation embarrassée de M. Harnoy. Mais le sens des affaires dominant
toujours dans ses résolutions, il avait tout de suite exposé à son fils
que M. Harnoy, n'ayant pas bien géré son commerce, quand il était aisé,
le gérerait encore moins bien maintenant qu'il était difficile. Mettre
de l'argent dans la maison de commission, c'était le jeter dans un trou.
Et comme Christian se récriait, en reprochant à son père de se montrer
trop positif, celui-ci avait répondu en souriant:
--Il y a mieux à faire. Je ne veux pas donner à M. Harnoy le moyen de
végéter; je veux lui fournir l'occasion de s'enrichir. Je le charge de
la représentation de la maison Vernier-Mareuil pour toute l'Amérique du
Sud. Il connaît le pays. Je sais qu'il y a des correspondants. Nous y
avons, nous-mêmes, de gros débouchés. Je l'intéresserai dans la vente.
Il sera donc hors de peine.
--Eh bien! cause de ce projet avec lui, mais prends quelques
précautions. Le bonhomme est susceptible, comme tous ceux qui ne sont
pas favorisés par la réussite.... Et si tu lui posais ça tout net, dans
la main, il pourrait regimber. Et il ne le faut pas.
--Sois tranquille! Mais toi, quels sont tes projets? Est-ce que tu vas
rester encore ici?
--Ah! tant que je pourrai! Le séjour de cette maison est excellent pour
moi. J'y mange, j'y dors, comme cela ne m'est pas arrivé depuis
longtemps. L'air des champs me réussit. Je me demande si je ne suis pas
né pour être agriculteur....
--Eh bien! qu'est-ce qui t'arrête? Tu n'as qu'à aller à Moret,
t'installer, et prendre l'exploitation de la ferme en main....
--Oh! Moret? non. Je ne me vois pas à Moret.... Ici, oui.... Et, qui
sait?... Pas longtemps, peut-être!...
M. Vernier vit le visage de Christian s'assombrir. Il n'insista pas. La
métamorphose de son fils était si extraordinaire, qu'il n'en voulut pas
mesurer plus exactement la portée. Il se tint pour satisfait du résultat
acquis, et pensa que l'avenir se chargerait de débrouiller la situation.
Il se dit bien que ce n'était pas l'air particulier qu'on respirait à
Saint Georges-lès-Berneville qui avait modifié aussi profondément les
goûts de Christian. Il entrevoyait que Mme Harnoy, si bonne
garde-malade qu'elle eût été, n'avait pas, à elle seule, pu attacher si
solidement Christian à la petite maison normande cachée parmi les
pommiers de l'herbage. Il y découvrait clairement l'influence de la
jeune fille blonde qui leur avait fait si gracieux accueil, avec ses
beaux yeux et ses lèvres riantes. Mais si cette influence devait devenir
souveraine et aider à sortir Christian de la mauvaise voie où il était
engagé, ne serait-ce pas une faveur du ciel? Très prudemment, il se
décida à laisser travailler la jeunesse, l'innocence et la beauté à une
cure si difficile, et il prit congé de la famille Harnoy, en engageant
le père à venir le voir à Deauville, pour causer de différentes affaires
d'exportation sur lesquelles il désirait avoir son avis.
Christian vit partir avec soulagement son père, sa belle-mère et l'ami
de celle-ci. Tout ce qui troublait maintenant sa quiétude monotone et
délicieuse lui paraissait insupportable. Il commençait à marcher tout
seul, en s'aidant d'une canne, et profitait de sa nouvelle liberté de
mouvements pour aller, dans l'après-midi, à l'heure où Mlle Harnoy
était occupée à la maison, s'asseoir dans un petit bosquet de chênes où,
sur un banc de gazon, il restait à fumer en rêvant. Un saut de loup,
dont l'escarpement éboulé était devenu praticable, séparait le jardin de
la route. Il ne passait jamais personne dans ce chemin, si ce n'est
quelque faucheur se rendant à son travail, ou un bûcheron regagnant sa
coupe.
Le lendemain de la visite de M. Vernier, Christian, suivant son
habitude, avait, après le déjeuner, gagné sa retraite fraîche et
silencieuse. Il lisait vaguement un journal, et prêtait l'oreille au
bourdonnement des grillons dans l'herbe. La chaleur était violente, et
l'air vibrait comme embrasé par le soleil. Tout à coup, il reçut une
petite motte de terre sur son journal. Il leva les yeux, et, sur la
route, de l'autre côté du fossé, appuyé sur une bicyclette, il aperçut
un jeune garçon, qui lui faisait un salut en riant. Comme il restait
interdit, le bicycliste se décida à parler d'une voix gaie:
--Eh bien! est-ce que tu ne me reconnais pas? Serais-tu devenu myope à
la campagne?
Christian fronça le sourcil. Il avait devant lui Étiennette.
--Par où entre-t-on? demanda la jeune femme, quand on veut causer avec
toi? L'intimité, avec ce saut de loup entre nous deux, me paraît
médiocre. Bah! je le franchis! Si on y trouve à redire, tu m'excuseras.
Elle avait appuyé sa bicyclette à un arbre, et, d'un bond de ses jambes
fines, elle avait franchi l'obstacle. Malgré son mécontentement,
Christian ne put se dispenser de reconnaître qu'elle avait ainsi, en
costume masculin, la plus charmante tournure qu'on pût voir. Son visage,
encadré d'une perruque blonde, avait une mutinerie délicieuse. Elle
semblait grande, tant elle était bien proportionnée. Elle prit Christian
par les épaules, l'embrassa sur les deux joues, en camarade, et,
s'asseyant à côté de lui, sur le banc de verdure:
--Eh bien! mon petit, te voilà rafistolé? Tu penses si j'avais envie de
te voir! Mais dis donc, tu n'as pas fait grand accueil à ma
correspondance. Tu aurais pu me répondre. Ce n'était pas le bras que tu
t'étais cassé, pourtant! Mais, passons; je mets ta paresse sur le compte
de l'accablement. A présent que tu es bien d'aplomb, causons. Tu ne vas
pas t'éterniser ici, je suppose? Tes amis et moi, nous sommes dans la
douleur. Deauville, sans ta présence, a perdu tout éclat, et le Casino
n'a plus de charme. La mer, elle-même, est devenue jaune. Allons!
Reviens, chéri, ne tiens pas rigueur à cette station balnéaire. Voilà la
saison des courses qui s'amène. C'est le moment de reparaître.
Elle riait en lui débitant, d'une voix gaie, son boniment, et, peu à
peu, câline, elle s'était rapprochée. Elle lui passa les bras autour du
cou et, l'enveloppant du parfum qui lui rappelait tant d'heures de
volupté, elle s'efforça de le troubler, de réchauffer, de le reprendre.
Il ne la repoussa pas. Il lui parla d'une voix calme:
--Ma chère amie, j'aurais infiniment préféré que tu ne vinsses pas ici.
Je t'en avais fait prier par mon père. Mais je vois que tu es toujours
la même, et que c'est justement ce que l'on t'interdit qui te tente.
--Dame! mets-toi à ma place!
--C'est à la mienne qu'il faut te mettre. Je suis chez de bons
bourgeois, bien tranquilles et très timorés. Vois-tu l'effet que je
produirais si quelqu'un venait nous surprendre en tête-à-tête.
Assurément, tu pourrais repasser le fossé, comme tu l'as fait tout à
l'heure, et prendre le large à grands tours de bécane. Mais il faudrait
me répandre en explications, et ce serait fastidieux. Le plus sage était
de rester à Tourgeville, à attendre ma guérison complète....
--Comment donc! interrompit Étiennette, à reverdir, pendant que tu fais
une cure de petit lait dans les campagnes?... Est-ce que tu te fiches de
moi, mon petit Christian?
--J'aurais pensé que le souci de ma santé saurait t'imposer plus de
patience.
--Je ne vois pas très clairement ce que ta santé aurait à gagner à un
prolongement de séjour ici.... Tu es frais comme une rose. Tu marches
avec une canne. Tu marcheras encore bien mieux en t'appuyant sur mon
bras. Si tu n'as que des raisons d'hygiène pour t'attarder ici, je
m'engage à te mettre dans les mêmes conditions à Tourgeville....
--Eh! que veux-tu donc qu'il y ait? s'écria Christian avec une
irritation qu'il ne parvenait plus à contenir.
Ils se regardaient tous les deux fixement: elle, railleuse, lui, très
décidé. Pour la première fois, Étiennette trouvait en lui de la
résistance à ses caprices. Elle eut la sensation très nette que
moralement déjà il lui avait échappé, et que matériellement il
s'apprêtait à se libérer. Un petit frémissement, qui ne pouvait pas
passer pour un sourire, agita le coin de ses lèvres. Mais, très
maîtresse d'elle-même, elle se fit câline et douce:
--Ah! mon chéri, que sait-on? Avec les hommes, il faut s'attendre au
pire, surtout quand ce sont des petits hommes comme toi, si convoités à
cause de leur gentillesse. Tu ne vas pas, au moins, t'étonner que je
sois un peu jalouse?...
Il eut un accès de rire:
--Toi? Non! Écoute, ne me fais pas le grand jeu! Je sais à quoi m'en
tenir sur tes sentiments envers moi. Je ne t'ai jamais demandé de
fidélité. Permets que je ne m'inquiète pas de ta jalousie. Je suis d'un
bon rapport, c'est certain. Mais, mon enfant, nous ne sommes pas mariés
ensemble. Il n'y a pas besoin du divorce pour reprendre chacun notre
liberté. Oh! rassure-toi, je n'ai pas l'intention de te quitter
salement. Je saurai tenir compte de tes besoins, et je ferai bien les
choses.
Elle ne discuta pas. Ses yeux devinrent noirs sous ses sourcils froncés,
et forçant Christian à se tourner vers elle, elle dit d'une voix âpre:
--C'était donc vrai que tu filais le parfait amour, ici, avec une petite
bourgeoise finaude? Ah! elles en ont du vice, ces demoiselles, qui se
manifestent un cataplasme d'une main et une tasse de tisane de l'autre.
Elles connaissent leur métier. Elles la font à la pureté, à la candeur!
Et mon imbécile coupe dans la mise en scène, et se laisse pincer comme
un collégien à sa première aventure. Ah ça, tu ne vois donc pas qu'on te
joue la comédie de l'amour pur, mais que la jeune fille vise tes
millions, comme si elle n'avait fait que cela de sa vie!... Ah! tu l'es
jobard pour ton âge et après tout ce que tu as vu!
Christian laissa passer ce flot de paroles, puis il demanda posément:
--Tu as fini?
Elle devint rouge de colère, et cria:
--Non! Je commence!
--Eh bien! alors, j'aime mieux te dire tout de suite que tu ne sais pas
de quoi tu parles. On ne m'a joué aucune comédie, je ne soupçonne aucun
projet, et c'est toi, la première, qui fais allusion à des sentiments
qui, s'ils existent, sont, en tout cas, bien soigneusement dissimulés.
Le hasard a tout fait en me mettant dans l'obligation de me tenir
tranquille pendant trois semaines et de réfléchir. Il est bien probable
que, si j'avais continué à m'abrutir dans la société où je vivais, je
n'aurais jamais eu la pensée de m'écarter de toi. Je me serais contenté
du mouvement et du bruit de la fête qui occupait tous mes instants, et
j'aurais persisté à prendre toute cette agitation pour le bonheur.
Malheureusement pour toi, j'ai eu l'occasion de faire un retour sur
moi-même. J'ai vu clairement que je faisais fausse route, et j'ai pris
le parti de m'arrêter. Je ne trouve pas utile de désoler ma famille, de
scandaliser mes amis et de me détruire la santé, pour les minces joies
que j'ai goûtées jusqu'ici et que, avec beaucoup d'habileté, tu étais
arrivée à me faire accepter comme le comble du plaisir. Tout cela a fait
son temps. Je change de programme. Je ne dis pas que je vais devenir
sérieux: ce serait aller un peu vite en besogne. Mais je vais tâcher
d'être raisonnable. J'ai été si fou, jusqu'ici, qu'avec un rien de
raison je suis sûr de faire beaucoup d'effet!
Une lueur flamba, menaçante, dans les yeux d'Étiennette.
--Alors, tu me quittes?
--Tu n'avais pas cru que l'on resterait toujours ensemble? Je n'ai pas
été le premier. Je ne serai pas le dernier.
--Qu'en sais-tu?
--Oh! je ne me considère pas comme irremplaçable! Il y en a d'autres!
--Je tiens à toi.
--Beaucoup d'honneur!
Elle blêmit, fit un geste violent:
--Prends garde!
Il sourit, très calme:
--Tu me menaces? C'est le comble de la tendresse. Aime-moi, ou je te
fais du mal! Crois-tu m'intimider?
Elle changea brusquement d'attitude et de physionomie:
--Ah! comme tu es méchant avec moi! Tu sais trop bien que je suis
incapable de te nuire. Ah! Christian, est-ce possible? Après tout ce que
je t'ai donné de moi-même....
Elle éclata en sanglots, s'abattit aux pieds du jeune homme et, roulant
sa tête sur ses genoux, elle resta appuyée à lui, dans une pose
ravissante qui montrait le développement harmonieux de ses reins, et ses
jambes fines sur lesquelles frissonnait la soie de ses bas noirs. Mais
elle n'avait plus d'action sur les sens de Christian. Il fut inattentif
à ses grâces habilement offertes, et très ennuyé seulement de la
sensiblerie à laquelle tournait l'entretien. Il aurait préféré les
menaces aux larmes. Il était de ces hommes qui ne peuvent pas voir
pleurer les femmes. Et Étiennette le savait bien. Accablée, paraissant
toute à sa douleur, elle arrosait le genou de Christian de pleurs
véritables, en baisant doucement sa peau à travers l'étoffe du pantalon.
Il sentait la chaleur de sa bouche. Il se demandait comment la relever.
Il n'osait plus lui parler, et tremblait que quelqu'un de la maison ne
vînt à paraître. Il aurait donné cent mille francs pour faire partir
Étiennette. Il ne savait comment s'y prendre pour la mettre en route.
Elle sentit son embarras et comprit son silence. Elle releva lentement
sa tête, et offrant au regard de Christian un visage bouleversé par le
chagrin et gonflé par les larmes:
--Tu n'as jamais su combien je t'aimais! Ah! comme tu es dur pour moi!
Tu me punis d'avoir cédé à tous tes caprices. La vie que je t'ai faite,
c'était celle que tu préférais; je n'ai cherché qu'à te complaire. Et
aujourd'hui tu me le reproches! Mais c'est bien! J'accepte tout de toi.
Je te prouverai par mon sacrifice la sincérité de mes sentiments. Tu
veux m'abandonner, tu en es libre. Je ne dirai rien, je ne ferai rien
qui puisse te causer de l'ennui. Je ne me plaindrai même pas. Et,
cependant, tu vois si j'ai de la peine!...
Elle eut une nouvelle crise de sanglots, et, cette fois, cacha son
visage dans le cou de Christian, qu'elle se mit à embrasser follement, à
pleines lèvres, le mordant, avec des cris étouffés, de la pointe de ses
dents fines. Il commença à s'agiter et essaya de la repousser en disant:
--Étiennette! Voyons!... Sois raisonnable! Tu m'as vraiment touché par
tes dernières paroles.... Ne gâtons pas cela.... Restons bons amis....
Je ne demande pas mieux pour ma part.... Hein?
Elle se redressa et, comme par enchantement, redevint souriante. Son
visage exprima la joie et, toute rose, avec des larmes encore
tremblantes au bord des yeux, elle était vraiment délicieuse. Mais
l'heure des triomphes était passée pour elle. Trop intelligente pour ne
pas comprendre qu'elle n'avait plus rien à espérer des roueries de
l'amour, elle se résigna à dissimuler, pour essayer de se préparer une
revanche:
--Amis? Oh! serait-ce possible? s'écria-t-elle. Je ne te perdrais donc
pas tout à fait?
--Tu veux bien alors?
Elle hocha la tête et sa physionomie instantanément redevint triste.
--Ah! Christian, s'il le faut, pour te plaire.... Mais, quelle
différence! Ah! comment m'y résigner? Non, vois-tu, il vaut mieux nous
séparer pour toujours. Je souffrirais trop. Je sens que mon coeur se
déchirerait si tu étais près de moi sans m'aimer....
Elle se dressa sur ses pieds et, avec un geste de désespoir:
--Ah! tout est fini pour moi! Adieu!
Ce fut lui qui la retint:
--Étiennette, ne t'en va pas comme ça. Je t'assure que tu me fais du
chagrin....
--Petit chagrin! murmura-t-elle avec un mélancolique sourire. Mais, je
ne me plains pas, va, je ne voudrais pas te voir souffrir. C'est bien
assez de moi!
Elle eut l'adresse de sentir que c'était le moment précis où elle devait
disparaître, afin de laisser Christian sous une impression excellente.
Elle ne fit pas une tentative pour se rapprocher de lui. Elle se tint à
distance, et marchant vers le saut de loup, elle le franchit avec
prestesse. De l'autre côté, au bord de la route, elle approcha ses
doigts de sa bouche et, sans un mot, avec un seul baiser accompagné d'un
regard de ses yeux bleus, elle lui dit adieu. Il la vit poser la main
sur le guidon de sa bicyclette et, la poussant devant elle, disparaître
derrière les arbres. Le bruit du grelot tinta dans le silence, rythmant
le départ de la maîtresse autrefois si puissante, s'affaiblit peu à peu,
et cessa. Il sembla à Christian que toutes les attaches mauvaises qui
le liaient encore à son passé venaient de se rompre. Il tendit l'oreille
pour percevoir le bruit lointain du grelot. Il ne l'entendit plus et
pensa qu'il était débarrassé d'Étiennette pour toujours.
IV
Lorsque Christian revint à Deauville, il était accompagné de la famille
Harnoy. Il avait paru à Vernier que la plus élémentaire convenance
exigeait qu'il rendît aux hôtes de son fils leur hospitalité. L'ancien
liquoriste était allé, la veille, faire visite à Mlle Étiennette
Dhariel et lui avait remis un chèque qui devait, suivant lui, apaiser
complètement sa douleur. En échange de la somme, il avait réclamé le
départ de la jolie fille pour Paris. Elle avait acquiescé à ces
exigences, sans faire la moindre observation. Le terrain était donc
parfaitement déblayé de tout obstacle, quand le convalescent reparut
chez son père. L'oncle Mareuil était arrivé de la veille. Vernier avait
tenu particulièrement à avoir l'opinion de son beau-frère sur la famille
Harnoy. L'idée se précisait dans l'esprit de Vernier que le changement
radical survenu dans les habitudes de Christian était dû à l'influence
de la gentille Geneviève. Et comme il avait pour règle de conduite de ne
jamais rien négliger de ce qui pouvait être utile, il songeait déjà à
tirer parti de cette autorité pour obtenir la conversion définitive de
son fils. Mais comment?
Emmeline, qui abordait toujours franchement les situations, le lui avait
dit tout net:
--Si notre Christian a du goût pour cette petite, donnez-la lui sans
hésiter. Elle n'a pas le sou? Qu'est-ce que cela peut vous faire? Les
parents sont d'honnêtes gens, cela doit vous suffire. Et une femme qui
n'apportera pas de fortune à votre fils, mais l'empêchera de dissiper
stupidement la vôtre, sera, à coup sûr, un parti très avantageux. Ce qui
vous arrive là était inespéré. A la façon dont Christian tournait, vous
pouviez tout craindre. Brusquement il s'arrête sur la pente où il
glissait. Profitez de l'arrêt, attachez-vous celle qui vous le procure.
Fasse le ciel que cet arrêt soit sérieux et que, en faisant épouser à
votre fils cette enfant, vous ne la destiniez pas aux plus affreux
malheurs.
--Eh! que prévoyez-vous donc?
--Je m'en rapporte à la sagesse populaire qui a formulé ce dicton: «Qui
a bu, boira».
--Vous êtes bien pessimiste! C'est une forme d'opinion très commode
parce qu'elle permet de paraître avoir prévu ce qui pourra arriver de
mauvais, tout en laissant le droit de se réjouir de ce qui arrive
d'heureux!
--Pensez-vous que je cherche à me donner des mérites à vos yeux? Je vous
exprime une crainte. Voilà tout! Et j'y insiste: si vous avez une chance
de sortir Christian du bourbier où il s'enfonce, c'est de le marier.
Avec la réputation qu'il a déjà, ce ne serait pas facile!
--Ah! il est vrai qu'il a fait bien des sottises! Il se modèle comme à
plaisir sur les plus mauvais sujets. Et cependant il connaît des jeunes
gens parfaits, comme le cher Templier....
Emmeline eut un geste de mécontentement:
--Laissez-là les comparaisons.... Le baron a ses défauts, tout comme les
autres....
Il dit naïvement, en regardant sa femme d'un air de reproche?
--Ma foi! vous êtes sévère! Je ne lui en connais pas. Il est rangé,
sobre, poli....
--C'est entendu! Il a toutes les qualités! C'est votre ami!
--Allez-vous le prendre en grippe? Je ne puis plus parler de lui sans
que vous l'attaquiez! Ne m'avez-vous pas reproché l'autre jour de me
montrer trop souvent en public avec lui? Pourquoi, je vous le demande?
Ce garçon m'agrée. Il a tous mes goûts, toutes mes manières de voir.
Nous ne sommes jamais en désaccord sur rien. J'ai un plaisir extrême à
me trouver en sa compagnie. Êtes-vous jalouse de notre intimité?
--Ah! voilà autre chose, maintenant! Eh! faites-en ce qui vous plaira,
mais si l'on se moque de vous parce que vous frayez avec des gens qui ne
sont pas de votre âge, vous saurez que je vous en avais prévenu.
--Se moque qui voudra! Raymond m'est agréable. Il se plaît avec moi.
C'est un compagnon charmant. Que n'ai-je un fils comme lui! Mais il m'a
déjà donné à moi d'excellents conseils, il en donnera aussi à
Christian.... Je le lui demanderai....
--Riante perspective! Voilà un garçon qui ne se doute pas de son
bonheur!
Il était donc reconnu, avant même que Geneviève fût arrivée chez
Vernier, qu'il serait, à tous égards, avantageux qu'elle épousât
l'héritier des Vernier-Mareuil. Elle ne soupçonnait pas qu'elle fût
réservée à une si brillante et si redoutable fortune. Très innocemment,
avec une naturelle bonne grâce, elle avait soigné Christian. Pas une
fois, la pensée que l'intéressant blessé, tombé à la porte de ses
parents et recueilli par eux, pourrait cesser d'être un étranger pour
elle, ne s'était présentée à son esprit. Elle le savait très riche, elle
se savait très pauvre. Dans ce monde positif, des rigueurs duquel son
père avait tant souffert, elle ne devait pas prévoir qu'une union fût
probable entre Geneviève Harnoy et le fils de Vernier-Mareuil.
Elle ne pouvait découvrir les raisons mystérieuses qui faisaient
admettre cette union à ceux mêmes qui, en toute autre circonstance,
auraient été le plus portés à s'y opposer. Si elle les avait connues
sans réserve, dans toute leur égoïste rigueur, elle eût sans doute été
épouvantée et, au lieu de partir pour Deauville avec un naïf
contentement, elle aurait refusé de quitter la tranquille maison de
Saint-Georges-lès-Berneville. Mais elle ne voyait que l'orgueil de son
père, ravi d'aller passer quelques jours chez le grand industriel qui
avait fait luire à ses yeux l'espoir d'une prompte restauration de sa
fortune, que la joie de sa mère, soulagée de toutes ses inquiétudes pour
l'avenir. Et peut-être aussi, dans son coeur candide, la satisfaction de
ne pas quitter brusquement l'intéressant malade qu'elle avait contribué
à guérir entrait-elle pour une part plus grande qu'elle ne croyait dans
son plaisir.
Les curiosités de l'arrivée dans la superbe villa Vernier-Mareuil une
fois épuisées, Christian se fit un amusement de guider Geneviève dans le
magnifique jardin qui s'étend le long de la plage, et borde une terrasse
de ses somptueux parterres de fleurs. De là une vue splendide s'offre
sur la mer et s'étend jusqu'au Havre, dont les grands navires animent
l'horizon. Ils étaient là tous les deux, assis, car la marche prolongée
fatiguait encore Christian, regardant le panorama qui se déployait
devant eux.
--Ah! ce n'est plus Saint-Georges, avec sa tranquillité et son silence,
dit la jeune fille. Vous voilà ressaisi par votre vie élégante, et vous
allez bien vite oublier les calmes journées que vous passiez dans le
jardin, à l'ombre du grand tilleul....
--Je les regretterai plus d'une fois. Ce sont peut-être les meilleures
de ma vie.
--Vous vous moquez! Maintenant que je connais votre maison et tout le
luxe auquel vous êtes habitué, j'ai peine à comprendre comment vous vous
êtes si facilement contenté de notre vie toute simple.
--N'aurais-je pas été bien ingrat? Vos parents m'offraient la plus
cordiale hospitalité et elle a été pour moi si favorable.... Mais vous
ne pouvez savoir....
Il se tut et son visage prit une expression de gravité recueillie, comme
s'il faisait intérieurement l'examen de toute une situation qui
échappait à Geneviève et qu'elle pressentait sérieuse. Il reprit avec un
peu de tristesse:
--A présent, comme vous dites, tout est changé et il va falloir rentrer
dans le courant des habitudes mondaines.... Et c'est bien dommage!
Geneviève le regarda étonnée:
--Si cela ne vous plaît pas, qui vous oblige à le faire?
--Rien, sans doute. Mais alors à quoi m'occuper?
--Il me semble que, à votre place, je ne serais pas embarrassée.
N'avez-vous pas le choix des occupations? Votre père, qui est si bon, ne
doit penser qu'à vous plaire et vous faciliterait toutes les
carrières....
--Ah! c'est que je crois que je ne suis bon à rien.
--Comment serait-ce possible? Vous êtes très intelligent....
--Vous êtes bien aimable; mais c'est que je suis aussi très paresseux!
--Avec de la volonté, vous vous corrigerez.
--C'est que j'ai très peu de volonté.
--Vous vous calomniez, je pense. Je ne croirai jamais que vous n'ayez
pas le courage de vous imposer une règle et de la suivre.
--C'est pourtant l'exacte vérité. Pas de caractère plus faible et plus
indécis que le mien. La lutte me lasse et la résistance m'excède.
--Vous avez été affreusement gâté! dit Geneviève avec un sourire.
--Non! j'ai perdu ma mère très jeune, et mon père, pris par le mouvement
de ses affaires, n'a pas eu le temps de s'occuper de moi. J'ai été élevé
par des gouvernantes, par des précepteurs, et livré de bonne heure à
moi-même, avec beaucoup d'argent dans ma poche. J'ai donc passé à côté
de l'existence de travail, pour me livrer à l'existence de plaisir.
Aussi je vous assure que je ne vaux pas grand'chose.
--Si vous vous en rendez compte, il est temps de changer.
--Ah! quelle affaire! On voit bien que vous ne me connaissez pas!
Elle le regarda plus sérieusement:
--Vous êtes en train de me dépeindre un personnage tout nouveau pour
moi, et que je ne pouvais soupçonner dans le jeune homme facile, doux et
reconnaissant que j'ai vu, pendant trois semaines, sous le toit de mes
parents. Seriez-vous un hypocrite, ou auriez-vous un talent de comédien
assez parfait pour donner l'illusion de tout ce que vous n'êtes pas et
cependant paraissiez être?
--Pas du tout! J'étais très naturel chez vous, et je n'ai pas prononcé
une parole que je n'aie pensée. C'était affaire de circonstances.
L'absence de volonté que je vous signalais tout à l'heure m'a permis de
m'adapter à votre milieu familial et d'y vivre avec une satisfaction
profonde. Le contraste si grand et vraiment exquis avec mon existence
ordinaire a été aussi pour quelque chose dans le plaisir que
j'éprouvais.
--Mon Dieu! Mais vous m'effrayez! A vous entendre, vous seriez une sorte
de diable qu'un accident aurait contraint à se faire ermite, et qui
retourne à son enfer!
--Il y a du vrai, et ce diable, comme je vous le disais tout à l'heure,
regrettera bien souvent l'ermitage.
Elle rit un peu nerveusement:
--Alors, qu'il garde son froc et qu'il repousse les tentations! Les
plaintes platoniques et les aspirations sans effet me paraissent les
pires des faussetés. On sait ce que l'on veut et on essaye de le faire.
Mais désirer une chose et en faire une autre, je vous le répète, c'est
incompréhensible pour moi.
Christian hocha la tête d'un air découragé:
--Ah! si j'étais seulement soutenu, conseillé....
--Les appuis et les conseils ne peuvent vous manquer.
--De qui les attendrais-je?
--Mais, tout naturellement, de votre famille, de vos amis....
--On voit bien que vous les ignorez encore! Certes mon père m'aime. Mais
ce qu'il n'a pas fait pour moi, dans mon enfance, comment le ferait-il
aujourd'hui? Il n'a pas une minute à lui. C'est un homme très occupé. Il
manie des millions et le souci de ses multiples affaires le tient sans
cesse en haleine. Quand il a fini de travailler à s'enrichir, il
travaille à se divertir. Et ce n'est pas une sinécure, je vous prie de
le croire. Il a épousé une jeune femme, que vous avez vue et qui est
charmante, mais qui a les goûts et les habitudes du monde dans lequel
elle a toujours vécu. Il lui faut du mouvement, des réceptions chez
elle, des fêtes au dehors, tout le roulement de la haute vie. Et mon
père, qui n'a pas su prendre sur elle assez d'autorité pour la conduire,
est obligé de la suivre. Il marche donc,--que dis-je: il marche?--il
court, et à grandes guides. Il y a vingt chevaux dans les écuries, ici,
dix domestiques à l'antichambre. Et, à Paris, c'est encore bien autre
chose. Tous les soirs, le dîner est préparé pour quinze personnes, et ne
fût-on que deux, monsieur et madame, en tête-à-tête, c'est la robe
décolletée et l'habit noir. Mais, rassurez-vous, il y a toujours du
monde. Et après le dîner, on part pour aller, ici, au Casino; à Paris,
dans un théâtre, un cabaret littéraire, ou un beuglant quelconque. Après
quoi, on va souper. Le lendemain, à huit heures, mon père est à son
bureau, comme si de rien n'était, et, là, il reçoit ses chefs de chais
pour les eaux de vie, ses ingénieurs pour la fabrication des liqueurs,
mon oncle Mareuil pour la marche de la maison de banque, l'entraîneur
qui fait le rapport sur le travail des chevaux, et les innombrables
hommes d'affaires, inventeurs et quémandeurs, qui se pressent à la
porte. L'heure du déjeuner arrive. Il est midi. Quand il y a des
courses, mon père y va; quand il n'y en a pas, il prend l'automobile et
s'élance vers Moret--du quatre-vingts à l'heure--pour inspecter l'usine.
Entre temps, ma belle-mère a des exigences, et il faut la conduire à des
réceptions, quoiqu'elle ait ses amis particuliers qui l'entourent et
l'accompagnent. C'est pour mon père un surmenage effréné, auquel il ne
résiste que parce qu'il a une santé de fer. A peine a-t-il le temps de
souffler pour son compte. Comment voudriez-vous qu'il eût le temps de
s'occuper de son fils? C'est ainsi qu'il m'a laissé la bride sur le cou
et que j'ai joui, étant enfant, d'une liberté dont j'ai abusé, comme
chacun vous le dira. Par quel miracle serait-il possible que, les
conditions de mon existence passée restant les mêmes, mon existence à
venir changeât? Je suis une victime sociale. Je me vois pris dans
l'engrenage de la vaste machine mondaine, il faut que je tourne avec
elle. Et d'après le peu que je vous ai montré de ma condition, vous
voyez qu'il y a de grandes chances pour que je ne tourne pas bien.
Geneviève resta un instant absorbée. Elle réfléchissait douloureusement
à ce qu'elle venait d'entendre. Enfin, elle dit:
--J'ai trop peu d'expérience de la vie pour me permettre de raisonner
sur le cas que vous m'exposez. Comment vous conseillerais-je? Et,
d'ailleurs, à quel titre? Vous me traitez, en quelque sorte, comme une
soeur, en me témoignant tant de confiance. Mais je ne puis oublier que
je vous suis étrangère, et qu'il ne m'appartient pas de vous parler
sévèrement. C'est pourtant le devoir que j'aurais à remplir.
Il l'interrompit avec une étrange vivacité:
--Oh! je vous en prie, ne vous imposez aucune réserve. Dites-moi, en
toute franchise, ce que vous pensez.
Elle agita sa tête d'un air triste:
--Non! Je n'aurais qu'un langage déplaisant à vous faire entendre. A
quoi bon?
--A m'éclairer sur ce que je dois faire! De vous j'accepterai tous les
conseils.
Elle sourit:
--Vous accepterez tous mes conseils! Mais les suivrez-vous? Voilà ce que
vous négligez d'affirmer. Un autre viendra après moi, et détruira
l'effet de ma morale; un de vos mauvais amis, qui trouvera un malin
plaisir à vous entraîner, comme vous avouez vous-même que cela est
arrivé si souvent. Et vous rirez avec lui de la pauvre fille qui aura
pris des airs de réformatrice parce que vous l'en priiez et dont le
prestige aura duré tout juste le temps que le son de ses paroles aura
mis à s'éteindre. Non, mon cher monsieur, ne comptez pas que je joue ce
rôle auprès de vous. Je n'y suis préparée par rien. Et laissez-moi
croire que si vous voulez redevenir un garçon raisonnable, vous saurez
bien en trouver le moyen sans que je m'en mêle.
Christian n'était pas l'homme des longs efforts. Il se sentit à bout
d'arguments. Sa sensibilité déjà s'était manifestée d'une façon
anormale. Il dit d'un ton boudeur:
--Ah! vous êtes comme tous les autres! Vous m'engagez à me réformer,
mais, quant à m'y aider, bernique!
--Voyons, franchement, vous êtes d'une exigence! J'ai contribué à vous
raccommoder la jambe. Est-ce une raison pour que je vous raccommode le
caractère?
--Et vous vous moquez de moi par-dessus le marché! gémit Christian. Je
ne vous connaissais pas sous ce jour. Jusqu'alors vous ne vous étiez
montrée à moi que comme une bonne et gentille personne.
--Un peu bébête, n'est-ce pas?
--Ah! non! par exemple! Mais si claire et si fraîche, qu'on eût dit une
eau de source.... Et voilà qu'aussitôt qu'on veut s'y mirer, vous la
troublez, et sa surface n'offre plus que des vagues où l'on ne se
reconnaît plus.... Je vous crois très méchante, maintenant.... Est-ce
que vous êtes méchante? Confessez-vous à moi?
Elle se leva d'un mouvement un peu brusque. La conversation prenait une
tournure qui ne lui plaisait plus. Elle répliqua nettement:
--Votre confession suffira, si vous le voulez bien, et nous passerons
sur la mienne.
Décontenancé par le ton et l'attitude qu'il lui voyait tout à coup,
Christian se mit avec un peu d'effort sur ses pieds. M. Vernier et les
Harnoy s'avançaient sur la terrasse. La conversation cessa d'elle-même,
et de toute la journée le jeune homme ne rencontra pas l'occasion de se
trouver seul avec Geneviève. L'aspect tout nouveau sous lequel elle
venait de se révéler piquait au vif sa curiosité. C'était une femme si
différente de celle connue par lui jusqu'à ce jour, qu'il se demandait
comment il avait pu se méprendre à ce point sur son compte. La jeune
fille douce et simple, dont le charme candide lui avait tant plu,
s'était évanouie pour laisser la place à une personne réfléchie et
ferme, qui lui plaisait peut-être plus encore. Il fut occupé toute la
soirée à l'observer, et il découvrit en elle toutes sortes de
particularités qu'il n'avait pas remarquées, sans doute parce que, dans
la tranquille vie de la campagne, elles n'avaient pas eu l'occasion de
se manifester, tandis que, dans un milieu mondain, les nuances de ce
caractère s'éclairaient comme les facettes d'un diamant à la lumière.
Après le dîner, les amis de Christian ayant appris son retour,
arrivèrent et Mlle Harnoy eut la satisfaction de contempler, dans
toute leur correcte élégance, MM. Clamiron, Longin et Vertemousse. Ce
dernier avait dans la journée gagné au tir aux pigeons le prix
international, et il se présentait couvert de gloire. Il fut surpris du
peu d'effet qu'il produisit sur les hôtes de la famille Vernier.
Geneviève ne lui laissa pas ignorer qu'elle trouvait répugnante cette
tuerie d'innocente volatiles, et se coula à jamais dans l'esprit de ce
sportsman. Quant à Clamiron, ses plaisanteries à froid et ses
excentricités longuement combinées n'obtinrent aucune approbation.
Christian lui-même demeura de glace et ces messieurs, suivant la franche
expression de Longin, le trouvèrent complètement «empaillé».
Ils se levèrent, comme sonnaient onze heures, dans le but de se
remettre en joie au moyen de quelques cocktails. Ils essayèrent
d'emmener leur ami en faisant luire à ses yeux le mirage d'un séjour
prolongé au bar, où l'on rencontrerait le jockey américain Pistor, qui
pourrait donner quelque bon tuyau. Christian déclara qu'il avait pris
l'habitude de se coucher avant minuit et s'en trouvait bien. Sur cette
affirmation de principes, Clamiron, Vertemousse et Longin secouèrent les
mains de toutes les personnes présentes, en levant le coude à la hauteur
de l'oreille, ce qui était le dernier chic, et à la file, comme ils
étaient arrivés, ils s'en allèrent.
Cette fois, Christian découvrit la transition qu'il cherchait vainement,
depuis plusieurs heures, pour reprendre avec Geneviève la conversation
du matin. Il se glissa auprès d'elle et lui dit:
--Voilà comme j'étais avant d'arriver à Saint-Georges. Un quatrième
exemplaire du sympathique et joli modèle sur lequel sont taillés ces
gaillards-là! Et, ce qu'il y a de plus fort, c'est que, très réellement,
je me plaisais dans leur compagnie et dans le milieu où ils vivent.
C'est ce que je n'arrive plus à comprendre. Maintenant ils m'assomment,
ils me dégoûtent; je les trouve idiots et malfaisants. Que s'est-il donc
passé en moi?
--Caprice! répliqua Mlle Harnoy. Dans quinze jours, vous aurez été
repris par les habitudes anciennes, et ce que vous ne parviendrez plus à
comprendre, c'est comment vous avez pu rompre avec elles pendant si
longtemps.
--Ah! vraiment, s'écria Christian avec une émotion sincère, vous me
méprisez trop!
--Nullement! reprit avec fermeté Geneviève; mais, après vos confidences
de ce matin, il m'est impossible de vous croire autrement que sur
preuves. Quand vous aurez donné des garanties de conversion sérieuse,
vous pourrez prétendre à ma confiance; jusque-là, vous ne devrez pas
vous étonner de me trouver sceptique.
--Eh bien! ces preuves qu'il vous faut, je vous les fournirai.
--Faites attention que c'est vous qui les offrez. Moi, je ne vous
demande rien. Je n'ai aucun droit, pas même celui de vous juger, quoique
vous me le donniez avec insistance.
--C'est que vous êtes la personne dont l'opinion m'est la plus
précieuse.
Elle rompit encore avec lui l'entretien, et se levant, elle dit:
--Allons, vous avez besoin de dormir, vous êtes un peu agité ce soir.
Demain vous serez plus calme.
Elle lui tendit la main avec un franc et clair sourire et se retira,
accompagnée de sa mère. Le lendemain, elle eut une surprise. Avant le
déjeuner; son père la prit à part d'un air tout agité et lui dit sans
aucune préparation:
--Il vient de m'arriver une aventure fantastique. M. Vernier m'a emmené
dans son cabinet pour parler de nos affaires commerciales, et, au bout
de quelques minutes, il a changé de ton et de sujet, puis, tout
bonnement, il m'a demandé si tu étais en humeur de te marier et ce que
tu penserais d'une union avec son fils. Comprends-tu? Avec Christian
Vernier, l'unique héritier de la maison Vernier-Mareuil.... J'en suis
encore abasourdi. Qu'est-ce qui peut nous valoir une fortune pareille?
Ah ça, ce jeune homme t'a donc fait la cour? Il faut qu'il soit amoureux
fou de toi! Ah! qu'est-ce que va dire ta mère, quand je lui annoncerai
une si incroyable nouvelle?
--Mais je voudrais bien, avant tout, savoir ce que tu as répondu à M.
Vernier.
--Ah! naturellement, que je vous consulterais, ta mère et toi....
Certes, la recherche est honorable et la proposition magnifique. Mais il
y a l'opinion de ta mère qui comptera, et tes sentiments personnels qui
primeront tout. Je pense bien que tu n'as pas d'idée préconçue. Tu as
vécu si à l'écart, depuis nos malheurs, que tu n'as pu aimer
personne.... Ton coeur est libre, n'est-ce pas, chère petite?
Il tremblait d'inquiétude en parlant ainsi, tant il craignait de
rencontrer des obstacles à la réalisation d'un projet si beau. Il fut
soulagé promptement. Geneviève lui répondit:
--Mon coeur est libre, rassure-toi.
Alors il exulta:
--Ah! qui aurait pu prévoir pour nous une pareille chance! La première
maison de France, pour la fabrication des liqueurs! Et les affaires de
banque qui sont si considérables! Et je doutais de l'avenir!
Sa fille le calma d'un mot:
--Parce que je suis libre d'accepter la proposition qui t'est faite, ce
n'est pas une raison pour que je ne la refuse pas.
--Qu'est-ce que tu dis? gémit M. Harnoy. Malheureuse enfant,
n'empoisonne pas les derniers jours de ton père, en repoussant un si
beau parti! Pense donc à ce qu'un mariage avec Christian Vernier ferait
de toi....
--Peut-être une femme très malheureuse!
--Pourquoi? Comment être malheureuse quand on n'a rien à souhaiter?
Quand tout vous est facile, agréable et avantageux....
--Le premier avantage pour une femme est d'avoir un bon mari!
--Supposes-tu donc que Christian Vernier serait un mauvais sujet?
--J'en suis à peu près sûre!
--Oh! gémit M. Harnoy avec un air navré. Qui t'a renseignée d'une façon
si fâcheuse?
--M. Christian lui-même.
--Qu'est-ce que tu me racontes là?
--La vérité simple. Hier soir, pris d'un accès de franchise
sentimentale, ce jeune homme a trouvé utile de me faire un exposé très
net de sa vie passée et de ce qu'elle avait eu d'irrégulier et de
blâmable. Je me suis demandé alors à quoi rimaient ces confidences
bizarres. Je le comprends à présent. Avec une franchise que j'apprécie,
M. Christian voulait me donner le moyen de le juger. De tout ce que je
connais de lui, c'est l'action qui peut le faire apprécier le plus
favorablement. Mais le reste, cher papa, le reste, hélas! comparé à la
richesse matérielle que tu prônes si fort, quelle lamentable misère
morale!
--Mais qu'a-t-il donc fait? soupira M. Harnoy effrayé.
--Oh! pas grand chose de très mal. Mais rien de très bien. C'est
l'inutilité néfaste de la jeunesse oisive, avec tout ce qui s'ensuit. Il
n'a pas eu l'inconvenance de me le raconter, mais je l'ai clairement
compris. M. Christian Vernier est un viveur, très blasé, très ennuyé,
très disposé à faire des sottises par désoeuvrement; avec cela, entouré
de gens qui le flattent et l'exploitent, en le poussant aux pires
actions.
--Malheureuse enfant! s'écria M. Harnoy. Quelle clairvoyance inattendue
possèdes-tu donc, pour avoir deviné toutes ces choses qui m'ont échappé
à moi, et qui n'ont pas frappé ta mère? Car, hier soir, elle ne
tarissait pas d'éloges sur la famille Vernier, et sur Christian
lui-même! Mais enfin, pendant trois semaines, nous l'avons eu sous notre
toit, ce garçon. Nous avons pu le connaître. Il est charmant, doux,
facile. Et brusquement, si je t'en croyais, il se changerait en un être
malfaisant et redoutable! Ma fille, tu as un défaut immense: tu es
exagérée. Tu grossis les choses avec des préoccupations imaginaires. Je
crois que ta mère et moi nous ne sommes pas des imbéciles. Eh bien! nous
n'avons aucune des craintes que tu ressens. Et, si tu épousais le fils
Vernier nous pourrions envisager l'avenir sans aucun souci. Et ce
serait un bien grand soulagement pour nous!
--Crois, mon cher père, que je ferai tout ce que je pourrai pour te
contenter, sans aller cependant jusqu'à compromettre ma sécurité.
--Allons! c'est bien! je ne t'en demande pas davantage. D'ailleurs, tu
auras le temps de réfléchir, de consulter.
--C'est bien mon intention.
--Mais qui? Nous ne connaissons personne dans l'entourage de la famille
Vernier.
--Ah! ce ne sera que trop facile, et aux premières questions que vous
poserez, les renseignements les plus sévères, et peut-être les plus
exagérés, vous seront donnés. Il faut vous attendre, en même temps
qu'aux éloges les plus outrés, aux plus violentes calomnies. On n'est
pas riche et luxueux impunément dans la société actuelle.
--Mais d'où te vient cette expérience? demanda M. Harnoy plein
d'étonnement, en regardant sa fille. Toi qui ne parlais jamais à la
maison, voilà que tu enfiles des phrases, et très bien, ma foi! C'est
ébouriffant! Ces petites filles sont pleines de malice! On les croit
occupées à leur broderie, et elles réfléchissent, elles observent, elles
jugent. Ah! on ne se méfie pas assez de ces silencieuses. Pendant
qu'elles se taisent, elles vous prennent mesure.
--Je vous demanderai de ne faire aucune démarche avant que j'aie causé
avec Mme Vernier.
--Quoi! tu veux....
--Mais sans doute. Elle est la belle-mère de M. Christian. Elle n'aura
pas l'aveuglement affectueux d'une mère. Elle me dira avec plus de
franchise ce que j'ai intérêt à savoir. Et puis, entre femmes, on
s'entend toujours, à la fin, quand il s'agit d'un homme. L'esprit de
corps se manifeste.
Elle riait avec tranquillité, maintenant. Et son père demeurait devant
elle, à la considérer, plein d'effroi, comme si, croyant caresser une
belle et douce brebis, il la voyait soudainement se changer en une
souple et redoutable lionne. A cette métamorphose causée par les
difficultés d'une situation nouvelle, il ne pouvait s'habituer.
Cependant il se sentait dominé par la claire intelligence et la ferme
résolution de sa fille, et déjà il la reconnaissait supérieure à
lui-même.
--Je me conformerai à ton désir. Mais, moi, qu'est-ce qu'il faudra que
je fasse? consulta-t-il avec déférence.
--Toi, cher papa, tu vas aller demander à M. Vernier-Mareuil de
t'autoriser à causer avec le médecin de la famille....
--Et si ce médecin se retranche, comme c'est l'usage, derrière le secret
professionnel?
--Alors tu sauras à quoi t'en tenir sur la santé de M. Christian. Et
cela suffira.
--Comme tu vas! Comme tu vas! Mais qui t'a donc donné toutes ces idées?
--C'est toi! Je t'ai entendu vingt fois te répandre en violentes
critiques sur le compte des parents qui ne prennent pas les informations
les plus minutieuses quand ils marient leurs filles. Alors je te
demande d'être aussi exigeant pour la tienne que tu jugeais nécessaire
qu'on le fût pour celles des autres.
--C'est convenu! Mais tu me promets de ne pas mettre de parti pris dans
ton jugement? Tu me parais bien mal disposée.
Geneviève sourit. Elle embrassa son père avec tendresse:
--Ne crains rien. Et même, si je n'étais qu'à demi rassurée, je me
déciderais sans doute, pour ne pas te faire de la peine.
--Oh! que tu es gentille!
Ainsi, avec l'inconscience habituelle aux pères de famille hypnotisés
par les splendeurs d'un beau mariage, M. Harnoy acceptait déjà, avec
transport, le demi-sacrifice que sa fille lui faisait de ses chances de
bonheur. Vernier, consulté par le père de Geneviève, fit une grimace,
qui aurait pu éclairer un esprit moins prévenu, quand il s'entendit
demander le droit à la franchise absolue pour le docteur Augagne. Il
savait trop combien le savant médecin était sincère pour ne pas tout
craindre d'un entretien entre lui et M. Harnoy. Pourtant il lui
paraissait impossible de ne pas consentir à ce qui était réclamé de lui.
Il répondit donc d'un air contraint qu'il ne voyait aucun inconvénient à
ce que M. Harnoy causât avec le docteur Augagne, mais il prit des
précautions contre toute révélation inopportune en insinuant que les
savants sont gens à système, qu'il faut, de ce qu'ils avancent, en
prendre et en laisser. La préoccupation spéciale de ce brave docteur
Augagne était l'alcoolisme et il n'était pas loin de faire un crime aux
Vernier-Mareuil de l'extension considérable de leur industrie. Il n'y
aurait donc rien de surprenant à ce qu'un peu de défaveur, à cause de sa
situation même d'héritier de la maison, ne s'attachât à Christian. Mais
il tenait M. Harnoy pour un homme d'affaires avisé, qui saurait faire la
part de l'exagération dans les théories médicales du docteur, et ne pas
enfourcher bénévolement son dada avec lui.
Harnoy trouva inconcevables, dans toute la sincérité de son admiration
pour Vernier, les théories du docteur Augagne.
--Quoi! l'alcool n'était-il pas un produit du sol, et des plus
avantageux pour la richesse de la France? Que deviendrait tout le Midi,
sans la distillation des vins? Et que serait la misère du petit
propriétaire si on lui refusait le privilège du bouilleur de cru?
Condamner l'alcool, c'était bien vite dit! Et de quel droit refuser à
l'ouvrier le salutaire réconfort d'un petit verre qui donne le coup de
fouet à ses énergies. Et attaquer la puissante maison Vernier-Mareuil,
qui servait si utilement l'expansion nationale en répandant ses
admirables liqueurs dans tout l'univers, n'était-ce pas de la folie?
Vernier, voyant Harnoy monté à ce degré de lyrisme, le jugea en état de
supporter toutes les confidences du docteur Augagne, et lui donna une
lettre par laquelle il priait celui-ci de se mettre à la disposition du
porteur et de répondre à toutes les questions qu'il lui poserait.
Harnoy, qui ne voulait pas retarder d'une heure la conclusion d'une
affaire qui lui semblait si belle, prit le chemin de la maison du
docteur Augagne, et le trouva dans son cabinet en compagnie d'un grand
garçon brun, barbu, au visage basané, éclairé par des yeux clairs qui
donnaient à sa physionomie un peu rude une expression de grande douceur.
Les deux hommes se levèrent et le médecin dit, en présentant le jeune
homme, d'un air de satisfaction:
--Mon neveu, le docteur Jean Augagne.
Harnoy s'inclina et dit d'un ton indifférent:
--Monsieur, très enchanté de faire votre connaissance.... Puis, abordant
le sujet de sa visite: Je venais, docteur, vous parler de la part de M.
Vernier.... La lettre que voici vous expliquera de quoi il s'agit.... Et
vous comprendrez la hâte avec laquelle je me suis présenté chez vous....
--Oh! oh! fit le docteur en levant la tête après les premières lignes.
Il regarda son neveu, parut contrarié d'être obligé de se séparer de
lui, mais finit par dire:
--Jean, passe donc, pour un instant, dans la salle à manger.... Il
s'agit de choses confidentielles.... Ou plutôt, non, reste.... J'ai un
malade à voir, je m'en vais avec M. Harnoy, nous causerons en route....
Cela vous convient-il, monsieur?
--Tout ce qui vous plaira, docteur.
En ce moment-là, on aurait pu demander à Harnoy ce qu'on aurait voulu,
il était homme à tout promettre. Emporté par son rêve d'opulence, il ne
connaissait plus d'obstacles. Le docteur prit son chapeau, sa canne,
serra en souriant la main de son neveu, et sortit avec Harnoy.
--Voyez-vous, commença-t-il en marchant, mon neveu arrive d'Indo-Chine,
où il est allé avec le docteur Yersin faire des expériences de
vaccination sur les indigènes atteints de la peste.... Il y avait
dix-huit mois que je ne l'avais vu.... C'est un beau garçon, n'est-ce
pas?
--Oui, certes, répondit évasivement Harnoy, qui se souciait fort peu de
savoir ce qu'était le neveu du docteur, mais avait grande hâte de
recevoir des renseignements sur Christian. Et que me direz-vous du fils
Vernier?
--Ah! le fils Vernier, c'est un charmant jeune homme.... Charmant jeune
homme.... Charmant jeune homme....
--Bon! ça, nous le voyons de reste, nous n'avons pas les yeux
bouchés.... Mais sa santé... hein? Bonne, sa santé?
Il parut guetter la réponse sur les lèvres du médecin. Il tremblait
qu'elle ne fût pas satisfaisante. Comme le docteur semblait réfléchir:
--Eh bien! vous pouvez parler, vous êtes délié du secret
professionnel.... La santé de Christian est excellente, n'est-ce pas?
De bonne, Harnoy était déjà arrivé à excellente. Il secoua le bras du
médecin, dans son impatience:
--Ce n'est pas une consultation que je vous demande, c'est un oui, ou
un non. Dites oui ou non, je vous tiens quitte du reste.
--Évidemment sa santé n'est pas mauvaise, se décida à déclarer le
docteur. Il faut même qu'il ait un coffre solide, pour avoir résisté,
comme il l'a fait, à toutes les sottises, que je lui ai vu commettre....
--Entraînement de la jeunesse! ponctua Harnoy. On sait ce que c'est, on
n'a pas toujours eu les cheveux gris.
--Ah! fichtre! C'est qu'il y a entraînement et entraînement.
--Enfin, la santé est-elle avariée?
--Point! Mais il y a des habitudes déplorables, qui pourront, à un
moment donné, avoir une influence funeste sur l'avenir de ce garçon....
--Quelles habitudes? Venons au fait!
--Eh! je lui voudrais plus de tempérance.
--Il ne boit pas d'eau, c'est entendu. Docteur, si tout le monde buvait
de l'eau, que deviendrait la viticulture?
--Ceci, mon cher monsieur, m'est complètement indifférent, dit
tranquillement Augagne, je ne suis pas vigneron, mais médecin. Je suis
frappé par les ravages que fait tous les jours l'alcoolisme, et....
--Bon! s'écria Harnoy, nous y voilà! Moi, docteur, je ne suis pas
médecin, je suis père de famille, et je ne m'occupe pas d'autre chose
que de bien marier ma fille. Ce que deviendra le reste de l'humanité
m'intéresse infiniment moins que le sort de Christian Vernier.
Prétendez-vous établir qu'il est dans un état de santé qui lui interdit
de prendre femme?
--Je ne dis pas cela!
--Alors qu'est-ce que vous dites?
--Je dis, monsieur, que Christian a fait une vie du diable, qu'il a usé
et abusé de tout, et qu'à vingt-six ans, il est plus blasé qu'un homme
de cinquante....
Harnoy regarda sévèrement Augagne:
--Je vous croyais l'ami de son père!
--Me demandez-vous un témoignage de complaisance, ou bien la vérité?
--La vérité, certes, la vérité! se récria Harnoy, impressionné, malgré
son parti pris, par l'attitude du docteur.
--Veuillez me poser une question précise: j'y répondrai.
Harnoy eut le sentiment qu'en cette seconde allait se décider l'avenir
de sa fille. La fortune d'un côté, le bonheur de l'autre. Et il
s'agissait de choisir. Le docteur paraissait décidé à ne conserver aucun
ménagement. Tout allait dépendre de la façon dont Harnoy formulerait sa
demande. Certes il aimait bien Geneviève, mais le mariage qu'il
entrevoyait pour elle était si beau! Malgré lui, il restreignit à une
simple condition de santé actuelle les exigences qu'il était en droit de
manifester. Il dit:
--Pouvez-vous m'affirmer qu'à ce jour l'état de santé de M. Christian
Vernier est satisfaisant.
Augagne répliqua d'un ton bourru:
--Eh! il avait la jambe cassée, le mois dernier, et je la lui ai
remise. Il ne tousse pas, il digère bien, il n'a pas le foie malade. Il
a été trouvé bon pour le service militaire. Cela vous suffit-il?
--Parfaitement! déclara Harnoy.
--Eh bien! mon cher monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer, me
voilà arrivé chez mon client....
--Au revoir, docteur, et merci.
--Il n'y a pas de quoi! bougonna Augagne en entrant dans la maison, et,
entre haut et bas, il ajouta:
--Diable soit du bonhomme qui interroge avec l'ardent désir de ne rien
savoir! Après tout, qu'il marie sa fille à ce frénétique de Christian,
si c'est son rêve. Cela m'est bien égal!
Il fit ses affaires et s'efforça de songer à autre chose. Mais le
sentiment de la responsabilité par lui prise le troublait, et il ne
pouvait se défendre de plaindre la jeune fille qui allait courir la
périlleuse aventure d'épouser Christian. Avait-il le droit, étant maître
de dire toute sa pensée, d'en retenir une partie: la plus grave? Il s'en
alla tout seul sur la plage et marcha du côté de Deauville,
réfléchissant profondément. Geneviève Harnoy en épousant Christian
Vernier, assurément risquait sa tranquillité. Quel avantage pouvait-elle
retirer de cette union? Et, là, toute une face du problème qu'il
étudiait se révéla à lui, et philosophiquement si impressionnante, qu'il
en demeura tout illuminé.
Il avait bien aperçu les difficultés au-devant desquelles marchait
Geneviève, mais il avait méconnu les services que la jeune fille pouvait
rendre. Certes, elle jouerait une partie terrible dont l'enjeu était
son bonheur. Mais qui pouvait savoir si, au lieu de perdre le sien, elle
ne gagnerait pas celui de Christian? Quelle influence une femme aimée et
sage n'exercerait-elle pas sur l'esprit de ce garçon en voie de se
perdre? Et pourquoi cette solution: Geneviève perdue par Christian? et
point cette autre: Christian sauvé par Geneviève? Envisagée sous cet
aspect, la question prenait une grandeur d'humanité saisissante.
Avait-on le droit de contrarier les desseins secrets de la destinée qui
mettait en présence ce jeune homme et cette jeune fille, peut-être pour
le rachat providentiel de l'un par l'autre? Le crime serait-il de les
laisser s'unir, ou bien de risquer de les séparer? Le brave docteur, en
toute sincérité de conscience, hésitait maintenant. Il revint vers sa
maison, le front penché, se demandant où était la vérité et trouvant,
pour l'une ou l'autre conclusion, autant de raisons probantes. Il lui
sembla qu'une précaution suprême concilierait toutes les conditions
contraires de prudence et de générosité, et il se décida à parler à
Geneviève.
Il dînait ce même jour à la villa Vernier, avec son neveu, ami d'enfance
du baron Templier. Le jeune docteur, très savant, très moderne, imbu des
idées vitalistes du grand Appel, préparait son concours d'agrégation et
se spécialisait dans des travaux de biologie qui devaient promptement le
mettre en évidence. L'oncle et le neveu, affablement accueillis par
Emmeline, qui traitait avec faveur toutes les personnes bien vues par
Raymond, anxieusement par Harnoy, qui ressassait les confidences du
docteur, furent, dès le premier instant, accaparés par Vernier. Avant
tout, l'industriel voulait connaître le résultat de l'entrevue entre
Augagne et le père de Geneviève.
La jeune fille, très simplement vêtue, était assise auprès de Mme
Vernier, et la modestie de sa mise donnait une valeur toute particulière
à la grâce de sa figure. La coquette la plus habile n'aurait pas mieux
combiné l'effet à produire et n'en aurait pas tiré un parti plus heureux
que cette enfant par son charme sans préparation. Dès le premier
instant, elle avait attiré les regards de Jean Augagne, et pendant que
le docteur causait avec Vernier sur la terrasse, un petit groupe s'était
formé, composé de Christian, d'Emmeline, du jeune médecin et de Raymond.
Geneviève en était le centre et l'attrait. Mme Vernier questionna
Jean Augagne sur sa campagne d'Indo-Chine. Il la raconta d'une voix très
douce, avec une réserve parfaite, mettant tout le mérite des travaux
entrepris au compte de son chef, et ne cherchant pas à se tailler une
part dans sa gloire.
--Ah! vous êtes tous ainsi, les Pastoriens, dit le baron Templier. Votre
caractéristique est l'effacement de vous-même. Il semble que vous teniez
cette vertu de votre illustre maître, qui ne songeait jamais qu'aux
autres et ne travaillait que pour le bien de l'humanité.
--N'est-ce pas le but que tout travailleur doit se proposer? répliqua le
jeune médecin avec une chaleur soudaine. Qu'est la science si on ne la
subordonne pas à l'utilité sociale? Rendre des services, sauver des
existences, se dévouer pour ses semblables, n'est-ce pas la tâche la
plus enviable?
--Et la plus difficile! déclara Emmeline.
--Pourquoi, madame? Il suffit de vouloir.
--Et aussi de pouvoir! Mais, pour moi, c'est la marque de la
supériorité.
--Et pouvoir sans vouloir, dit Geneviève d'une voix grave en regardant
Christian, c'est la preuve de la déchéance.
Christian rougit, ses yeux se fixèrent sur ceux de la jeune fille, et il
murmura:
--Que d'efforts sont restés stériles, et que de tentatives ont avorté
faute d'un peu d'aide matérielle ou de réconfort moral! Il est aisé de
blâmer. Sait-on ce que l'on ferait soi-même aux prises avec les
difficultés?
--Il est certain, dit Jean Augagne, sans deviner le sens caché de ces
paroles, qu'il faut toujours prêcher exemple. Ainsi, dans le Yunnan, au
milieu d'un foyer d'infection pesteuse, quand nous avions affaire à des
familles rebelles aux moyens de préservation, nous étions obligés de
nous faire publiquement des piqûres de sérum afin d'entraîner les
réfractaires. Cela nous rendait quelquefois très malades; mais nous
faisions notre devoir et nous sauvions des milliers de malheureux.
La conversation fut interrompue par l'apparition de Vernier et
d'Augagne, très animés. Le maître de la maison, avec sa décision
coutumière, dit à Geneviève, en lui offrant son bras:
--Venez avec moi, un instant, chère enfant.
Il la conduisit hors du cercle, près d'une des vastes baies qui
donnaient sur la terrasse et, là, lui montrant le vieux médecin, qui
semblait les attendre:
--Voici notre ami, le docteur Augagne, qui voudrait causer quelques
instants avec vous. Il s'agit d'un projet qui nous est cher et dont la
réalisation ne dépend que de vous. Écoutez ce qui va vous être confié,
mesurez-en la portée, et, ensuite, consultez votre raison et votre
coeur.
--Quel début impressionnant! fit Geneviève un peu pâle, en s'efforçant
de sourire. Suis-je donc l'arbitre des destinées?
--Vous ne croyez pas si bien dire, répondit Vernier avec un grand
sérieux.
Il s'inclina en laissant la jeune fille seule avec le médecin, et alla
rejoindre Harnoy, qui s'agitait dans l'attente des événements. Le soleil
se couchait sur la mer, incendiant de ses derniers rayons la surface des
flots calmés. Un air délicieux, chargé de l'odeur des roses, montait du
jardin. Il faisait bon vivre, et la jeune fille aspira avec allégresse
cette brise si douce et si parfumée. Elle marcha lentement d'abord, aux
côtés du vieil homme, très ému, qui la regardait à la dérobée, puis,
avec la netteté qui marquait toutes ses actions, se tournant vers lui:
--Eh bien! docteur, je suis prête à vous écouter. Il s'agit sans doute
de M. Christian Vernier? Mon père est allé vous trouver à son sujet, ce
matin. Ne lui avez-vous donc pas tout dit, à lui, et me réservez-vous
un supplément d'information?
--Oui, ma chère enfant, c'est bien cela. Et vous me voyez fort troublé.
J'ai pourtant l'habitude de parler en public, mais je ne crois pas avoir
jamais abordé thèse si délicate.
--Voulez-vous que je vous aide? M. Christian est-il malade?
--Nullement. Il a même une très bonne santé. Physiquement, son état est,
pour l'instant, tout à fait normal. Mais, moralement, il n'en est pas de
même, hélas! et c'est de là que vient tout le mal.
Geneviève fixa sur le vieux médecin ses yeux perspicaces:
--M. Christian avait abordé très loyalement son examen de conscience
avec moi, hier, sans que je me rendisse bien compte des raisons
auxquelles il obéissait. Je comprends maintenant qu'il voulait me
préparer à recevoir sur sa conduite des révélations fâcheuses. C'est
bien cela n'est-ce pas?
Augagne baissa la tête en silence.
--Eh bien! poursuivit la jeune fille, cette manière de faire n'était pas
d'un homme sans esprit et sans coeur. Car, en admettant que ce que
j'apprendrais me parût inacceptable, M. Christian risquait une rupture
sans recours. Il n'a pas hésité pourtant.
--Non. Et je dois constater que, sous l'influence des sentiments que
vous lui avez inspirés, dit le docteur, il s'est amélioré sensiblement
et paraît vouloir continuer. Mais le pourra-t-il? Oh! ce serait
admirable!
--De quels vices doit-il donc se corriger? demand
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