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Le chevalier de Maison-Rouge

by Alexandre Dumas · French · Gutenberg #18006 · 817,320 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Le chevalier de Maison-Rouge
    
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Title: Le chevalier de Maison-Rouge

Author: Alexandre Dumas
        Auguste Maquet


        
Release date: March 17, 2006 [eBook #18006]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/18006

Credits: Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHEVALIER DE MAISON-ROUGE ***




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Alexandre Dumas

LE CHEVALIER DE MAISON-ROUGE

(1845--1846)




Table des matières


I Les enrôlés volontaires.
II L'inconnue.
III La rue des Fossés-Saint-Victor.
IV Moeurs du temps.
V Quel homme c'était que le citoyen Maurice Lindey.
VI Le temple.
VII Serment de joueur.
VIII Geneviève.
IX Le souper.
X Le savetier Simon.
XI Le billet
XII Amour.
XIII Le 31 mai
XIV Dévouement
XV La déesse Raison.
XVI L'enfant prodigue.
XVII Les mineurs.
XVIII Nuages.
XIX La demande.
XX La bouquetière.
XXI L'oeillet rouge.
XXII Simon le censeur.
XXIII La déesse Raison.
XXIV La mère et la fille.
XXV Le billet
XXVI Black.
XXVII Le muscadin.
XXVIII Le chevalier de Maison-Rouge.
XXIX La patrouille.
XXX Oeillet et souterrain.
XXXI Perquisition.
XXXII La foi jurée.
XXXIII Le lendemain.
XXXIV La conciergerie.
XXXV La salle des Pas-Perdus.
XXXVI Le citoyen Théodore.
XXXVII Le citoyen Gracchus.
XXXVIII L'enfant royal
XXXIX Le bouquet de violettes.
XL Le cabaret du Puits-de-Noé.
XLI Le greffier du ministère de la guerre.
XLII Les deux billets.
XLIII Les préparatifs de Dixmer.
XLIV Les préparatifs du chevalier de Maison-Rouge.
XLV Les recherches.
XLVI Le jugement
XLVII Prêtre et bourreau.
XLVIII La charrette.
XLIX L'échafaud.
L La visite domiciliaire.
LI Lorin.
LII Suite du précédent
LIII Le duel
LIV La salle des morts.
LV Pourquoi Lorin était sorti
LVI Vive Simon!
Bibliographie--OEuvres complètes.




I

Les enrôlés volontaires


C'était pendant la soirée du 10 mars 1793. Dix heures venaient de tinter
à Notre-Dame, et chaque heure, se détachant l'une après l'autre comme un
oiseau nocturne élancé d'un nid de bronze, s'était envolée triste,
monotone et vibrante.

La nuit était descendue sur Paris, non pas bruyante, orageuse et
entrecoupée d'éclairs, mais froide et brumeuse.

Paris lui-même n'était point ce Paris que nous connaissons, éblouissant
le soir de mille feux qui se reflètent dans sa fange dorée, le Paris aux
promeneurs affairés, aux chuchotements joyeux, aux faubourgs bachiques,
pépinière de querelles audacieuses, de crimes hardis, fournaise aux
mille rugissements: c'était une citée honteuse, timide, affairée, dont
les rares habitants couraient pour traverser d'une rue à l'autre, et se
précipitaient dans leurs allées ou sous leurs portes cochères, comme des
bêtes fauves traquées par les chasseurs s'engloutissent dans leurs
terriers.

C'était enfin, comme nous l'avons dit, le Paris du 10 mars 1793.

Quelques mots sur la situation extrême qui avait amené ce changement
dans l'aspect de la capitale, puis nous entamerons les événements dont
le récit fera l'objet de cette histoire.

La France, par la mort de Louis XVI, avait rompu avec toute l'Europe.
Aux trois ennemis qu'elle avait d'abord combattus, c'est-à-dire à la
Prusse, à l'Empire, au Piémont, s'étaient jointes l'Angleterre, la
Hollande et l'Espagne. La Suède et le Danemark seuls conservaient leur
vieille neutralité, occupés qu'ils étaient, du reste, à regarder
Catherine y déchirant la Pologne.

La situation était effrayante. La France, moins dédaignée comme
puissance physique, mais aussi moins estimée comme puissance morale
depuis les massacres de Septembre et l'exécution du 21 janvier, était
littéralement bloquée comme une simple ville de l'Europe entière.
L'Angleterre était sur nos côtes, l'Espagne sur les Pyrénées, le Piémont
et l'Autriche sur les Alpes, la Hollande et la Prusse dans le nord des
Pays-Bas, et sur un seul point, du Haut-Rhin à l'Escaut, deux cent
cinquante mille combattants marchaient contre la République.

Partout nos généraux étaient repoussés. Maczinski avait été obligé
d'abandonner Aix-la-Chapelle et de se retirer sur Liège. Steingel et
Neuilly étaient rejetés dans le Limbourg; Miranda, qui assiégeait
Maëstricht, s'était replié sur Tongres. Valence et Dampierre, réduits à
battre en retraite, s'étaient laissé enlever une partie de leur
matériel. Plus de dix mille déserteurs avaient déjà abandonné l'armée et
s'étaient répandus dans l'intérieur. Enfin, la Convention, n'ayant plus
d'espoir qu'en Dumouriez, lui avait envoyé courrier sur courrier pour
lui ordonner de quitter les bords du Biesboos, où il préparait un
débarquement en Hollande, afin de venir prendre le commandement de
l'armée de la Meuse.

Sensible au coeur comme un corps animé, la France ressentait à Paris,
c'est-à-dire à son coeur même, chacun des coups que l'invasion, la
révolte ou la trahison lui portaient aux points les plus éloignés.
Chaque victoire était une émeute de joie, chaque défaite un soulèvement
de terreur. On comprend donc facilement quel tumulte avaient produit les
nouvelles des échecs successifs que nous venions d'éprouver.

La veille, 9 mars, il y avait eu à la Convention une séance des plus
orageuses: tous les officiers avaient reçu l'ordre de rejoindre leurs
régiments à la même heure; et Danton, cet audacieux proposeur des choses
impossibles qui s'accomplissaient cependant, Danton, montant à la
tribune, s'était écrié: «Les soldats manquent, dites-vous? Offrons à
Paris une occasion de sauver la France, demandons-lui trente mille
hommes, envoyons-les à Dumouriez, et non seulement la France est sauvée,
mais la Belgique est assurée, mais la Hollande est conquise.»

La proposition avait été accueillie par des cris d'enthousiasme. Des
registres avaient été ouverts dans toutes les sections, invitées à se
réunir dans la soirée. Les spectacles avaient été fermés pour empêcher
toute distraction, et le drapeau noir avait été arboré à l'hôtel de
ville en signe de détresse.

Avant minuit, trente-cinq mille noms étaient inscrits sur ces registres.

Seulement, il était arrivé ce soir-là ce qui déjà était arrivé aux
journées de Septembre: dans chaque section, en s'inscrivant, les enrôlés
volontaires avaient demandé qu'avant leur départ les _traîtres_ fussent
punis.

Les _traîtres_, c'étaient, en réalité, les contre-révolutionnaires, les
conspirateurs cachés qui menaçaient au dedans la Révolution menacée au
dehors. Mais, comme on le comprend bien, le mot prenait toute
l'extension que voulaient lui donner les partis extrêmes qui déchiraient
la France à cette époque. Les traîtres, c'étaient les plus faibles. Or,
les girondins étaient les plus faibles. Les montagnards décidèrent que
ce seraient les girondins qui seraient les traîtres.

Le lendemain--ce lendemain était le 10 mars--tous les députés
montagnards étaient présents à la séance. Les jacobins armés venaient de
remplir les tribunes, après avoir chassé les femmes, lorsque le maire se
présente avec le conseil de la Commune, confirme le rapport des
commissaires de la Convention sur le dévouement des citoyens, et répète
le voeu, émis unanimement la veille, d'un tribunal extraordinaire
destiné à juger les traîtres.

Aussitôt on demande à grands cris un rapport du comité. Le comité se
réunit aussitôt, et, dix minutes après, Robert Lindet vient dire qu'un
tribunal sera nommé, composé de neuf juges indépendants de toutes
formes, acquérant la conviction par tous moyens, divisé en deux sections
toujours permanentes, et poursuivant, à la requête de la Convention ou
directement, ceux qui tenteraient d'égarer le peuple.

Comme on le voit, l'extension était grande. Les girondins comprirent que
c'était leur arrêt. Ils se levèrent en masse.

--Plutôt mourir, s'écrient-ils, que de consentir à l'établissement de
cette inquisition vénitienne!

En réponse à cette apostrophe, les montagnards demandaient le vote à
haute voix.

--Oui, s'écrie Féraud, oui, votons pour faire connaître au monde les
hommes qui veulent assassiner l'innocence au nom de la loi.

On vote en effet, et, contre toute apparence, la majorité déclare: 1°
qu'il y aura des jurés; 2° que ces jurés seront pris en nombre égal dans
les départements; 3° qu'ils seront nommés par la Convention.

Au moment où ces trois propositions furent admises, de grands cris se
firent entendre. La Convention était habituée aux visites de la
populace. Elle fit demander ce qu'on lui voulait; on lui répondit que
c'était une députation des enrôlés volontaires qui avaient dîné à la
halle au blé et qui demandaient à défiler devant elle.

Aussitôt les portes furent ouvertes et six cents hommes, armés de
sabres, de pistolets et de piques, apparurent à moitié ivres et
défilèrent au milieu des applaudissements, en demandant à grands cris la
mort des traîtres.

--Oui, leur répondit Collot d'Herbois, oui, mes amis, malgré les
intrigues, nous vous sauverons, vous et la liberté!

Et ces mots furent suivis d'un regard jeté aux girondins, regard qui
leur fit comprendre qu'ils n'étaient point encore hors de danger.

En effet, la séance de la Convention terminée, les montagnards se
répandent dans les autres clubs, courent aux Cordeliers et aux Jacobins,
proposent de mettre les traîtres hors la loi et de les égorger cette
nuit même.

La femme de Louvet demeurait rue Saint-Honoré, près des Jacobins. Elle
entend des vociférations, descend, entre au club, entend la proposition
et remonte en toute hâte prévenir son mari. Louvet s'arme, court de
porte en porte pour prévenir ses amis, les trouve tous absents, apprend
du domestique de l'un d'eux qu'ils sont chez Pétion, s'y rend à
l'instant même, les voit délibérant tranquillement sur un décret qu'ils
doivent présenter le lendemain, et que, abusés par une majorité de
hasard, ils se flattent de faire adopter. Il leur raconte ce qui se
passe, leur communique ses craintes, leur dit ce qu'on trame contre eux
aux Jacobins et aux Cordeliers, et se résume en les invitant à prendre
de leur côté quelque mesure énergique.

Alors, Pétion se lève, calme et impassible comme d'habitude, va à la
fenêtre, l'ouvre, regarde le ciel, étend les bras au dehors, et,
retirant sa main ruisselante:

--Il pleut, dit-il, il n'y aura rien cette nuit. Par cette fenêtre
entr'ouverte pénétrèrent les dernières vibrations de l'horloge qui
sonnait dix heures. Voilà donc ce qui s'était passé à Paris la veille et
le jour même; voilà ce qui s'y passait pendant cette soirée du 10 mars,
et ce qui faisait que, dans cette obscurité humide et dans ce silence
menaçant, les maisons destinées à abriter les vivants, devenues muettes
et sombres, ressemblaient à des sépulcres peuplés seulement de morts. En
effet, de longues patrouilles de gardes nationaux recueillis et précédés
d'éclaireurs, la baïonnette en avant; des troupes de citoyens des
sections armés au hasard et serrés les uns contre les autres; des
gendarmes interrogeant chaque recoin de porte ou chaque allée
entr'ouverte, tels étaient les seuls habitants de la ville qui se
hasardassent dans les rues, tant on comprenait d'instinct qu'il se
tramait quelque chose d'inconnu et de terrible.

Une pluie fine et glacée, cette même pluie qui avait rassuré Pétion,
était venue augmenter la mauvaise humeur et le malaise de ces
surveillants, dont chaque rencontre ressemblait à des préparatifs de
combat et qui, après s'être reconnus avec défiance, échangeaient le mot
d'ordre lentement et de mauvaise grâce. Puis on eût dit, à les voir se
retourner les uns et les autres après leur séparation, qu'ils
craignaient mutuellement d'être surpris par derrière.

Or, ce soir-là même où Paris était en proie à l'une de ces paniques, si
souvent renouvelées qu'il eût dû cependant y être quelque peu habitué,
ce soir où il était sourdement question de massacrer les tièdes
révolutionnaires qui, après avoir voté, avec restriction pour la
plupart, la mort du roi, reculaient aujourd'hui devant la mort de la
reine, prisonnière au Temple avec ses enfants et sa belle-soeur, une
femme enveloppée d'une mante d'indienne lilas, à poils noirs, la tête
couverte ou plutôt ensevelie par le capuchon de cette mante, se glissait
le long des maisons de la rue Saint-Honoré, se cachant dans quelque
enfoncement de porte, dans quelque angle de muraille chaque fois qu'une
patrouille apparaissait, demeurant immobile comme une statue, retenant
son haleine jusqu'à ce que la patrouille fût passée, et alors, reprenant
sa course rapide et inquiète jusqu'à ce que quelque danger du même genre
vînt de nouveau la forcer au silence et à l'immobilité.

Elle avait déjà parcouru ainsi impunément, grâce aux précautions qu'elle
prenait, une partie de la rue Saint-Honoré, lorsqu'au coin de la rue de
Grenelle elle tomba tout à coup, non pas dans une patrouille, mais dans
une petite troupe de ces braves enrôlés volontaires qui avaient dîné à
la halle au blé, et dont le patriotisme était exalté encore par les
nombreux toasts qu'ils avaient portés à leurs futures victoires.

La pauvre femme jeta un cri et essaya de fuir par la rue du Coq.

--Eh! là, là, citoyenne, cria le chef des enrôlés, car déjà, tant le
besoin d'être commandé est naturel à l'homme, ces dignes patriotes
s'étaient nommés des chefs. Eh! là, là, où vas-tu?

La fugitive ne répondit point et continua de courir.

--En joue! dit le chef, c'est un homme déguisé, un aristocrate qui se
sauve!

Et le bruit de deux ou trois fusils retombant irrégulièrement sur des
mains un peu trop vacillantes pour être bien sûres, annonça à la pauvre
femme le mouvement fatal qui s'exécutait.

--Non, non! s'écria-t-elle en s'arrêtant court et en revenant sur ses
pas; non, citoyen, tu te trompes; je ne suis pas un homme.

--Alors, avance à l'ordre, dit le chef, et réponds catégoriquement. Où
vas-tu comme cela, charmante belle de nuit?

--Mais, citoyen, je ne vais nulle part.... Je rentre.

--Ah! tu rentres?

--Oui.

--C'est rentrer un peu tard pour une honnête femme, citoyenne.

--Je viens de chez une parente qui est malade.

--Pauvre petite chatte, dit le chef en faisant de la main un geste
devant lequel recula vivement la femme effrayée; et où est notre carte?

--Ma carte? Comment cela, citoyen? Que veux-tu dire et que me
demandes-tu là?

--N'as-tu pas lu le décret de la Commune?

--Non.

--Tu l'as entendu crier, alors?

--Mais non. Que dit donc ce décret, mon Dieu?

--D'abord, on ne dit plus mon Dieu, on dit l'Être suprême.

--Pardon; je me suis trompée. C'est une ancienne habitude.

--Mauvaise habitude, habitude d'aristocrate.

--Je tâcherai de me corriger, citoyen. Mais tu disais...?

--Je disais que le décret de la Commune défend, passé dix heures du
soir, de sortir sans carte de civisme. As-tu ta carte de civisme?

--Hélas! non.

--Tu l'as oubliée chez ta parente?

--J'ignorais qu'il fallût sortir avec cette carte.

--Alors, entrons au premier poste; là, tu t'expliqueras gentiment, avec
le capitaine, et, s'il est content de toi, il te fera reconduire à ton
domicile par deux hommes, sinon il te gardera jusqu'à plus ample
information. Par file à gauche, pas accéléré, en avant, marche!

Au cri de terreur que poussa la prisonnière, le chef des enrôlés
volontaires comprit que la pauvre femme redoutait fort cette mesure.

--Oh! oh! dit-il, je suis sûr que nous tenons quelque gibier distingué.
Allons, allons, en route, ma petite ci-devant.

Et le chef saisit le bras de la prévenue, le mit sous le sien et
l'entraîna, malgré ses cris et ses larmes, vers le poste du
Palais-Égalité.

On était déjà à la hauteur de la barrière des Sergents, quand, tout à
coup, un jeune homme de haute taille, enveloppé d'un manteau, tourna le
coin de la rue Croix-des-Petits-Champs, juste au moment où la
prisonnière essayait par ses supplications d'obtenir qu'on lui rendît la
liberté. Mais, sans l'écouter, le chef des volontaires l'entraîna
brutalement. La jeune femme poussa un cri, moitié d'effroi, moitié de
douleur.

Le jeune homme vit cette lutte, entendit ce cri, et bondissant d'un côté
à l'autre de la rue, il se trouva en face de la petite troupe.

--Qu'y a-t-il, et que fait-on à cette femme? demanda-t-il à celui qui
paraissait être le chef.

--Au lieu de me questionner, mêle-toi de ce qui te regarde.

--Quelle est cette femme, citoyens, et que lui voulez-vous? répéta le
jeune homme d'un ton plus impératif encore que la première fois.

--Mais qui es-tu, toi-même, pour nous interroger?

Le jeune homme écarta son manteau, et l'on vit briller une épaulette
sur un costume militaire.

--Je suis officier, dit-il, comme vous pouvez le voir.

--Officier... dans quoi?

--Dans la garde civique.

--Eh bien! qu'est-ce que ça nous fait, à nous? répondit un homme de la
troupe. Est-ce que nous connaissons ça, les officiers de la garde
civique!

--Quoi qu'il dit? demanda un autre avec un accent traînant et ironique
particulier à l'homme du peuple, ou plutôt de la populace parisienne qui
commence à se fâcher.

--Il dit, répliqua le jeune homme, que si l'épaulette ne fait pas
respecter l'officier, le sabre fera respecter l'épaulette.

Et, en même temps, faisant un pas en arrière, le défenseur inconnu de la
jeune femme dégagea des plis de son manteau et fit briller, à la lueur
d'un réverbère, un large et solide sabre d'infanterie. Puis, d'un
mouvement rapide et qui annonçait une certaine habitude des luttes
armées, saisissant le chef des enrôlés volontaires par le collet de sa
carmagnole et lui posant la pointe du sabre sur la gorge:

--Maintenant, lui dit-il, causons comme deux bons amis.

--Mais, citoyen..., dit le chef des enrôlés en essayant de se dégager.

--Ah! je te préviens qu'au moindre mouvement que tu fais, au moindre
mouvement que font tes hommes, je te passe mon sabre au travers du
corps.

Pendant ce temps, deux hommes de la troupe continuaient à retenir la
femme.

--Tu m'as demandé qui j'étais, continua le jeune homme, tu n'en avais
pas le droit, car tu ne commandes pas une patrouille régulière.
Cependant, je vais te le dire: je me nomme Maurice Lindey; j'ai commandé
une batterie de canonniers au 10 août. Je suis lieutenant de la garde
nationale, et secrétaire de la section des Frères et Amis. Cela te
suffit-il?

--Ah! citoyen lieutenant, répondit le chef, toujours menacé par la lame
dont il sentait la pointe peser de plus en plus, c'est bien autre chose.
Si tu es réellement ce que tu dis, c'est-à-dire un bon patriote...

--Là, je savais bien que nous nous entendrions au bout de quelques
paroles, dit l'officier. Maintenant, réponds à ton tour: pourquoi cette
femme criait-elle, et que lui faisiez-vous?

--Nous la conduisions au corps de garde.

--Et pourquoi la conduisiez-vous au corps de garde?

--Parce qu'elle n'a point de carte de civisme, et que le dernier décret
de la Commune ordonne d'arrêter quiconque se hasardera dans les rues de
Paris, passé dix heures, sans carte de civisme. Oublies-tu que la patrie
est en danger, et que le drapeau noir flotte sur l'hôtel de ville?

--Le drapeau noir flotte sur l'hôtel de ville et la patrie est en
danger, parce que deux cent mille esclaves marchent contre la France,
reprit l'officier, et non parce qu'une femme court les rues de Paris,
passé dix heures. Mais, n'importe, citoyens, il y a un décret de la
Commune: vous êtes dans votre droit, et si vous m'eussiez répondu cela
tout de suite, l'explication aurait été plus courte et moins orageuse.
C'est bien d'être patriote, mais ce n'est pas mal d'être poli, et le
premier officier que les citoyens doivent respecter, c'est celui, ce me
semble, qu'ils ont nommé eux-mêmes.

Maintenant, emmenez cette femme si vous voulez, vous êtes libres.

--Oh! citoyen, s'écria à son tour, en saisissant le bras de Maurice, la
femme, qui avait suivi tout le débat avec une profonde anxiété; oh!
citoyen! ne m'abandonnez pas à la merci de ces hommes grossiers et à
moitié ivres.

--Soit, dit Maurice; prenez mon bras et je vous conduirai avec eux
jusqu'au poste.

--Au poste! répéta la femme avec effroi; au poste! Et pourquoi me
conduire au poste, puisque je n'ai fait de mal à personne?

--On vous conduit au poste, dit Maurice, non point parce que vous avez
fait mal, non point parce qu'on suppose que vous pouvez en faire, mais
parce qu'un décret de la Commune défend de sortir sans une carte et que
vous n'en avez pas.

--Mais, monsieur, j'ignorais.

--Citoyenne, vous trouverez au poste de braves gens qui apprécieront vos
raisons, et de qui vous n'avez rien à craindre.

--Monsieur, dit la jeune femme en serrant le bras de l'officier, ce
n'est plus l'insulte que je crains, c'est la mort; si l'on me conduit au
poste, je suis perdue.




II

L'inconnue


Il y avait dans cette voix un tel accent de crainte et de distinction
mêlées ensemble, que Maurice tressaillit. Comme une commotion
électrique, cette voix vibrante avait pénétré jusqu'à son coeur.

Il se retourna vers les enrôlés volontaires, qui se consultaient entre
eux. Humiliés d'avoir été tenus en échec par un seul homme, ils se
consultaient entre eux avec l'intention bien visible de regagner le
terrain perdu; ils étaient huit contre un: trois avaient des fusils, les
autres des pistolets et des piques, Maurice n'avait que son sabre: la
lutte ne pouvait être égale.

La femme elle-même comprit cela, car elle laissa retomber sa tête sur
sa poitrine en poussant un soupir.

Quant à Maurice, le sourcil froncé, la lèvre dédaigneusement relevée, le
sabre hors du fourreau, il restait irrésolu entre ses sentiments d'homme
qui lui ordonnaient de défendre cette femme, et ses devoirs de citoyen
qui lui conseillaient de la livrer.

Tout à coup, au coin de la rue des Bons-Enfants, on vit briller l'éclair
de plusieurs canons de fusil, et l'on entendit la marche mesurée d'une
patrouille qui, apercevant un rassemblement, fit halte à dix pas à peu
près du groupe, et, par la voix de son caporal, cria: «Qui vive?»

--Ami! cria Maurice; ami! Avance ici, Lorin. Celui auquel cette
injonction était adressée se remit en marche et, prenant la tête,
s'approcha vivement, suivi de huit hommes.

--Eh! c'est toi, Maurice, dit le caporal. Ah! libertin! que fais-tu dans
les rues à cette heure?

--Tu le vois, je sors de la section des Frères et Amis.

--Oui, pour te rendre dans celle des soeurs et amies; nous connaissons
cela.



          _Apprenez, ma belle,_
          _Qu'à minuit sonnant,_
          _Une main fidèle,_
          _Une main d'amant,_
          _Ira doucement,_
          _Se glissant dans l'ombre,_
          _Tirer les verrous,_
          _Qui, dès la nuit sombre_
          _Sont poussés sur vous._


Hein! n'est-ce pas cela?

--Non, mon ami, tu te trompes; j'allais rentrer directement chez moi
lorsque j'ai trouvé la citoyenne qui se débattait aux mains des citoyens
volontaires; je suis accouru et j'ai demandé pourquoi on la voulait
arrêter.

--Je te reconnais bien là, dit Lorin.--_Des cavaliers français tel est
le caractère._

Puis, se retournant vers les enrôlés:

--Et pourquoi arrêtiez-vous cette femme? demanda le poétique caporal.

--Nous l'avons déjà dit au lieutenant, répondit le chef de la petite
troupe: parce qu'elle n'avait point de carte de sûreté.

--Bah! bah! dit Lorin, voilà un beau crime!

--Tu ne connais donc pas l'arrêté de la Commune? demanda le chef des
volontaires.

--Si fait! si fait! mais il est un autre arrêté qui annule celui-là.

--Lequel?

--Le voici:


          _Sur le Pinde et sur le Parnasse,_
          _Il est décrété par l'Amour_
          _Que la Beauté, la Jeunesse et la Grâce_
          _Pourront, à toute heure du jour,_
          _Circuler sans billet de passe._


Hé que dis-tu de cet arrêté, citoyen? Il est galant, ce me semble.

--Oui; mais il ne me paraît pas péremptoire. D'abord, il ne figure pas
dans le _Moniteur_, puis nous ne sommes ni sur le Pinde ni sur le
Parnasse; ensuite, il ne fait pas jour; enfin, la citoyenne n'est
peut-être ni jeune, ni belle, ni gracieuse.

--Je parie le contraire, dit Lorin. Voyons, citoyenne, prouve-moi que
j'ai raison, baisse ta coiffe et que tout le monde puisse juger si tu es
dans les conditions du décret.

--Ah! monsieur, dit la jeune femme en se pressant contre Maurice, après
m'avoir protégée contre vos ennemis, protégez-moi contre vos amis, je
vous en supplie.

--Voyez-vous, voyez-vous, dit le chef des enrôlés, elle se cache. M'est
avis que c'est quelque espionne des aristocrates, quelque drôlesse,
quelque coureuse de nuit.

--Oh! monsieur, dit la jeune femme en faisant faire un pas en avant à
Maurice et en découvrant un visage ravissant de jeunesse, de beauté et
de distinction, que la clarté du réverbère éclaira. Oh! regardez-moi;
ai-je l'air d'être ce qu'ils disent?

Maurice demeura ébloui. Jamais il n'avait rien rêvé de pareil à ce qu'il
venait de voir. Nous disons à ce qu'il venait de voir, car l'inconnue
avait voilé de nouveau son visage presque aussi rapidement qu'elle
l'avait découvert.

--Lorin, dit tout bas Maurice, réclame la prisonnière pour la conduire à
ton poste; tu en as le droit, comme chef de patrouille.

--Bon! dit le jeune caporal, je comprends à demi-mot. Puis, se
retournant vers l'inconnue:

--Allons, allons, la belle, continua-t-il, puisque vous ne voulez pas
nous donner la preuve que vous êtes dans les conditions du décret, il
faut nous suivre.

--Comment, vous suivre? dit le chef des enrôlés volontaires.

--Sans doute, nous allons conduire la citoyenne au poste de l'hôtel de
ville, où nous sommes de garde, et là nous prendrons des informations
sur elle.

--Pas du tout, pas du tout, dit le chef de la première troupe. Elle est
à nous, et nous la gardons.

--Ah! citoyens, citoyens, dit Lorin, nous allons nous fâcher.

--Fâchez-vous ou ne vous fâchez pas, morbleu, cela nous est bien égal.
Nous sommes de vrais soldats de la République, et tandis que vous
patrouillez dans les rues, nous allons verser notre sang à la frontière.

--Prenez garde de le répandre en route, citoyens, et c'est ce qui pourra
bien vous arriver, si vous n'êtes pas plus polis que vous ne l'êtes.

--La politesse est une vertu d'aristocrate, et nous sommes des
sans-culottes, nous, repartirent les enrôlés.

--Allons donc, dit Lorin, ne parlez pas de ces choses-là devant madame.
Elle est peut-être Anglaise. Ne vous fâchez point de la supposition, mon
bel oiseau de nuit, ajouta-t-il en se retournant galamment vers
l'inconnue.


          _Un poète l'a dit, et nous, échos indignes,_
          _Nous allons après lui tout bas le répétant:_
          _L'Angleterre est un nid de cygnes_
          _Au milieu d'un immense étang._


--Ah! tu te trahis, dit le chef des enrôlés; ah! tu avoues que tu es une
créature de Pitt, un stipendié de l'Angleterre, un...

--Silence, dit Lorin, tu n'entends rien à la poésie, mon ami; aussi je
vais te parler en prose. Écoute, nous sommes des gardes nationaux doux
et patients, mais tous enfants de Paris, ce qui veut dire que, lorsqu'on
nous échauffe les oreilles, nous frappons dru.

--Madame, dit Maurice, vous voyez ce qui se passe et vous devinez ce qui
va se passer; dans cinq minutes, dix ou onze hommes vont s'égorger pour
vous. La cause qu'ont embrassée ceux qui veulent vous défendre
mérite-t-elle le sang qu'elle va faire couler?

--Monsieur, répondit l'inconnue en joignant les mains, je ne puis vous
dire qu'une chose, une seule: c'est que, si vous me laissez arrêter, il
en résultera pour moi et pour d'autres encore des malheurs si grands,
que, plutôt que de m'abandonner, je vous supplierai de me percer le
coeur avec l'arme que vous tenez dans la main et de jeter mon cadavre
dans la Seine.

--C'est bien, madame, répondit Maurice, je prends tout sur moi.

Et laissant retomber les mains de la belle inconnue qu'il tenait dans
les siennes:

--Citoyens, dit-il aux gardes nationaux, comme votre officier, comme
patriote, comme Français, je vous ordonne de protéger cette femme. Et
toi, Lorin, si toute cette canaille dit un mot, à la baïonnette!

--Apprêtez... armes! dit Lorin.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria l'inconnue en enveloppant sa tête de
son capuchon et en s'appuyant contre une borne. Oh! mon Dieu!
protégez-le.

Les enrôlés volontaires essayèrent de se mettre en défense. L'un d'eux
tira même un coup de pistolet dont la balle traversa le chapeau de
Maurice.

--Croisez baïonnettes, dit Lorin. Ram plan, plan, plan, plan, plan,
plan.

Il y eut alors dans les ténèbres un moment de lutte et de confusion
pendant lequel on entendit une ou deux détonations d'armes à feu, puis
des imprécations, des cris, des blasphèmes; mais personne ne vint, car,
ainsi que nous l'avons dit, il était sourdement question de massacre, et
l'on crut que c'était le massacre qui commençait. Deux ou trois fenêtres
seulement s'ouvrirent pour se refermer aussitôt.

Moins nombreux et moins bien armés, les enrôlés volontaires furent en un
instant hors de combat. Deux étaient blessés grièvement, quatre autres
étaient collés le long de la muraille avec chacun une baïonnette sur la
poitrine.

--Là, dit Lorin, j'espère, maintenant, que vous allez être doux comme
des agneaux. Quant à toi, citoyen Maurice, je te charge de conduire
cette femme au poste de l'hôtel de ville. Tu comprends que tu en
réponds.

--Oui, dit Maurice. Puis tout bas:

--Et le mot d'ordre? ajouta-t-il.

--Ah diable! fit Lorin en se grattant l'oreille, le mot d'ordre.... C'est
que...

--Ne crains-tu pas que j'en fasse un mauvais usage?

--Ah! ma foi, dit Lorin, fais-en l'usage que tu voudras; cela te
regarde.

--Tu dis donc? reprit Maurice.

--Je dis que je vais te le donner tout à l'heure; mais laisse-nous
d'abord nous débarrasser de ces gaillards-là. Puis, avant de te quitter,
je ne serais pas fâché de te dire encore quelques mots de bon conseil.

--Soit, je t'attendrai.

Et Lorin revint vers ses gardes nationaux, qui tenaient toujours en
respect les enrôlés volontaires.

--Là, maintenant, en avez-vous assez? dit-il.

--Oui, chien de girondin, répondit le chef.

--Tu te trompes, mon ami, répondit Lorin avec calme, et nous sommes
meilleurs sans-culottes que toi, attendu que nous appartenons au club
des Thermopyles, dont on ne contestera pas le patriotisme, j'espère.
Laissez aller les citoyens, continua Lorin, ils ne contestent pas.

--Il n'en est pas moins vrai que si cette femme est une suspecte...

--Si elle était une suspecte, elle se serait sauvée pendant la bataille
au lieu d'attendre, comme tu le vois, que la bataille fût finie.

--Hum! fit un des enrôlés, c'est assez vrai ce que dit là le citoyen
Thermopyle.

--D'ailleurs, nous le saurons, puisque mon ami va la conduire au poste,
tandis que nous allons aller boire, nous, à la santé de la nation.

--Nous allons aller boire? dit le chef.

--Certainement, j'ai très soif, moi, et je connais un joli cabaret au
coin de la rue Thomas-du-Louvre!

--Eh! mais que ne disais-tu cela tout de suite, citoyen? Nous sommes
fâchés d'avoir douté de ton patriotisme; et comme preuve, au nom de la
nation et de la loi, embrassons-nous.

--Embrassons-nous, dit Lorin. Et les enrôlés et les gardes nationaux
s'embrassèrent avec enthousiasme. En ce temps-là, on pratiquait aussi
volontiers l'accolade que la décollation.

--Allons, amis, s'écrièrent alors les deux troupes réunies, au coin de
la rue Thomas-du-Louvre.

--Et nous donc! dirent les blessés d'une voix plaintive, est-ce que l'on
va nous abandonner ici?

--Ah bien, oui, vous abandonner, dit Lorin; abandonner des braves qui
sont tombés en combattant pour la patrie, contre des patriotes, c'est
vrai; par erreur, c'est encore vrai; on va vous envoyer des civières. En
attendant, chantez la _Marseillaise_, cela vous distraira.



          _Allez, enfants de la patrie,_
          _Le jour de gloire est arrivé._


Puis, s'approchant de Maurice, qui se tenait avec son inconnue au coin
de la rue du Coq, tandis que les gardes nationaux et les volontaires
remontaient bras-dessus bras-dessous vers la place du Palais-Égalité:

--Maurice, lui dit-il, je t'ai promis un conseil, le voici. Viens avec
nous plutôt que de te compromettre en protégeant la citoyenne, qui me
fait l'effet d'être charmante, il est vrai, mais qui n'en est que plus
suspecte; car les femmes charmantes qui courent les rues de Paris à
minuit...

--Monsieur, dit la femme, ne me jugez pas sur les apparences, je vous en
supplie.

--D'abord, vous dites _monsieur_, ce qui est une grande faute,
entends-tu, citoyenne? Allons, voilà que je dis _vous_, moi.

--Eh bien! oui, oui, citoyen, laisse ton ami accomplir sa bonne action.

--Comment cela?

--En me reconduisant jusque chez moi, en me protégeant tout le long de
la route.

--Maurice! Maurice! dit Lorin, songe à ce que tu vas faire; tu te
compromets horriblement.

--Je le sais bien, répondit le jeune homme; mais que veux-tu! si je
l'abandonne, pauvre femme, elle sera arrêtée à chaque pas par les
patrouilles.

--Oh! oui, oui, tandis qu'avec vous, monsieur... tandis qu'avec toi,
citoyen, je veux dire, je suis sauvée.

--Tu l'entends, sauvée! dit Lorin. Elle court donc un grand danger?

--Voyons, mon cher Lorin, dit Maurice, soyons justes. C'est une bonne
patriote ou c'est une aristocrate. Si c'est une aristocrate, nous avons
eu tort de la protéger; si c'est une bonne patriote, il est de notre
devoir de la préserver.

--Pardon, pardon, cher ami, j'en suis fâché pour Aristote; mais ta
logique est stupide. Te voilà comme celui qui dit:


          _Iris m'a volé ma raison_
          _Et me demande ma sagesse._


--Voyons, Lorin, dit Maurice, trêve à Dorat, à Parny, à Gentil-Bernard,
je t'en supplie. Parlons sérieusement: veux-tu ou ne veux-tu pas me
donner le mot de passe?

--C'est-à-dire, Maurice, que tu me mets dans cette nécessité de
sacrifier mon devoir à mon ami, ou mon ami à mon devoir. Or, j'ai bien
peur, Maurice, que le devoir ne soit sacrifié.

--Décide-toi donc à l'un ou à l'autre, mon ami. Mais, au nom du ciel,
décide-toi tout de suite.

--Tu n'en abuseras pas?

--Je te le promets.

--Ce n'est pas assez; jure!

--Et sur quoi?

--Jure sur l'autel de la patrie. Lorin ôta son chapeau, le présenta à
Maurice du côté de la cocarde, et Maurice, trouvant la chose toute
simple, fit sans rire le serment demandé sur l'autel improvisé.

--Et maintenant, dit Lorin, voici le mot d'ordre: «Gaule et Lutèce...»
Peut-être y en a-t-il qui te diront comme à moi: «Gaule et Lucrèce»;
mais bah! laisse passer tout de même, c'est toujours romain.

--Citoyenne, dit Maurice, maintenant je suis à vos ordres. Merci, Lorin.

--Bon voyage, dit celui-ci en se recoiffant avec l'autel de la patrie.

Et, fidèle à ses goûts anacréontiques, il s'éloigna en murmurant:


          _Enfin, ma chère Éléonore,_
          _Tu l'as connu, ce péché si charmant_
          _Que tu craignais même en le désirant._
          _En le goûtant, tu le craignais encore._
          _Eh bien! dis-moi, qu'a-t-il donc d'effrayant?..._




III

La rue des Fossés-Saint-Victor


Maurice, en se trouvant seul avec la jeune femme, fut un instant
embarrassé. La crainte d'être dupe, l'attrait de cette merveilleuse
beauté, un vague remords qui égratignait sa conscience pure de
républicain exalté, le retinrent au moment où il allait donner son bras
à la jeune femme.

--Où allez-vous, citoyenne? lui dit-il.

--Hélas! monsieur, bien loin, lui répondit-elle.

--Mais enfin...

--Du côté du Jardin des Plantes.

--C'est bien; allons.

--Ah! mon Dieu! monsieur, dit l'inconnue, je vois bien que je vous gêne;
mais sans le malheur qui m'est arrivé, et si je croyais ne courir qu'un
danger ordinaire, croyez bien que je n'abuserais pas ainsi de votre
générosité.

--Mais enfin, madame, dit Maurice, qui, dans le tête-à-tête, oubliait le
langage imposé par le vocabulaire de la République et en revenait à son
langage d'homme, comment se fait-il, en conscience, que vous soyez à
cette heure dans les rues de Paris? Voyez si, excepté nous, il s'y
trouve une seule personne.

--Monsieur, je vous l'ai dit; j'avais été faire une visite au faubourg
du Roule. Partie à midi sans rien savoir de ce qui se passe, je revenais
sans en rien savoir encore: tout mon temps s'est écoulé dans une maison
un peu retirée.

--Oui, murmura Maurice, dans quelque maison de ci-devant, dans quelque
repaire d'aristocrate. Avouez, citoyenne, que, tout en me demandant tout
haut mon appui, vous riez tout bas de ce que je vous le donne.

--Moi! s'écria-t-elle, et comment cela?

--Sans doute; vous voyez un républicain vous servir de guide. Eh bien,
ce républicain trahit sa cause, voilà tout.

--Mais, citoyen, dit vivement l'inconnue, vous êtes dans l'erreur, et
j'aime autant que vous la République.

--Alors, citoyenne, si vous êtes bonne patriote, vous n'avez rien à
cacher. D'où veniez-vous?

--Oh! monsieur, de grâce! dit l'inconnue. Il y avait dans ce _monsieur_
une telle expression de pudeur si profonde et si douce, que Maurice crut
être fixé sur le sentiment qu'il renfermait.

--Certes, dit-il, cette femme revient d'un rendez-vous d'amour. Et, sans
qu'il comprît pourquoi, il sentit à cette pensée son coeur se serrer. De
ce moment il garda le silence.

Cependant les deux promeneurs nocturnes étaient arrivés à la rue de la
Verrerie, après avoir été rencontrés par trois ou quatre patrouilles,
qui, au reste, grâce au mot de passe, les avaient laissés circuler
librement, lorsqu'à une dernière, l'officier parut faire quelque
difficulté.

Maurice alors crut devoir ajouter au mot de passe son nom et sa demeure.

--Bien, dit l'officier, voilà pour toi; mais la citoyenne...

--Après, la citoyenne?

--Qui est-elle?

--C'est... la soeur de ma femme. L'officier les laissa passer.

--Vous êtes donc marié, monsieur? murmura l'inconnue.

--Non, madame; pourquoi cela?

--Parce qu'alors, dit-elle en riant, vous eussiez eu plus court de dire
que j'étais votre femme.

--Madame, dit à son tour Maurice, le nom de femme est un titre sacré et
qui ne doit pas se donner légèrement. Je n'ai point l'honneur de vous
connaître.

Ce fut à son tour que l'inconnue sentit son coeur se serrer, et elle
garda le silence. En ce moment ils traversaient le pont Marie. La jeune
femme marchait plus vite à mesure que l'on approchait du but de la
course. On traversa le pont de la Tournelle.

--Nous voilà, je crois, dans votre quartier, dit Maurice en posant le
pied sur le quai Saint-Bernard.

--Oui, citoyen, dit l'inconnue; mais c'est justement ici que j'ai le
plus besoin de votre secours.

--En vérité, madame, vous me défendez d'être indiscret, et en même temps
vous faites tout ce que vous pouvez pour exciter ma curiosité. Ce n'est
pas généreux. Voyons, un peu de confiance; je l'ai bien méritée, je
crois. Ne me ferez-vous point l'honneur de me dire à qui je parle?

--Vous parlez, monsieur, reprit l'inconnue en souriant, à une femme que
vous avez sauvée du plus grand danger qu'elle ait jamais couru, et qui
vous sera reconnaissante toute sa vie.

--Je ne vous en demande pas tant, madame; soyez moins reconnaissante, et
pendant cette seconde, dites-moi votre nom.

--Impossible.

--Vous l'eussiez dit cependant au premier sectionnaire venu, si l'on
vous eût conduite au poste.

--Non, jamais, s'écria l'inconnue.

--Mais alors, vous alliez en prison.

--J'étais décidée à tout.

--Mais la prison dans ce moment-ci...

--C'est l'échafaud, je le sais.

--Et vous eussiez préféré l'échafaud?

--À la trahison.... Dire mon nom, c'était trahir!

--Je vous le disais bien, que vous me faisiez jouer un singulier rôle
pour un républicain!

--Vous jouez le rôle d'un homme généreux. Vous trouvez une pauvre femme
qu'on insulte, vous ne la méprisez pas quoiqu'elle soit du peuple, et,
comme elle peut être insultée de nouveau, pour la sauver du naufrage,
vous la reconduisez jusqu'au misérable quartier qu'elle habite; voilà
tout.

--Oui, vous avez raison; voilà pour les apparences; voilà ce que
j'aurais pu croire si je ne vous avais pas vue, si vous ne m'aviez pas
parlé; mais votre beauté, mais votre langage sont d'une femme de
distinction; or, c'est justement cette distinction, en opposition avec
votre costume et avec ce misérable quartier, qui me prouve que votre
sortie à cette heure cache quelque mystère; vous vous taisez... allons,
n'en parlons plus. Sommes-nous encore loin de chez vous, madame?

En ce moment ils entraient dans la rue des Fossés-Saint-Victor.

--Vous voyez ce petit bâtiment noir, dit l'inconnue à Maurice en
étendant la main vers une maison située au delà des murs du Jardin des
Plantes. Quand nous serons là, vous me quitterez.

--Fort bien, madame. Ordonnez, je suis là pour vous obéir.

--Vous vous fâchez?

--Moi? Pas le moins du monde; d'ailleurs, que vous importe?

--Il m'importe beaucoup, car j'ai encore une grâce à vous demander.

--Laquelle?

--C'est un adieu bien affectueux et bien franc... un adieu d'ami!

--Un adieu d'ami! Oh! vous me faites trop d'honneur, madame. Un
singulier ami que celui qui ne sait pas le nom de son amie, et à qui
cette amie cache sa demeure, de peur sans doute d'avoir l'ennui de le
revoir.

La jeune femme baissa la tête et ne répondit pas.

--Au reste, madame, continua Maurice, si j'ai surpris quelque secret, il
ne faut pas m'en vouloir; je n'y tâchais pas.

--Me voici arrivée, monsieur, dit l'inconnue.

On était en face de la vieille rue Saint-Jacques, bordée de hautes
maisons noires, percée d'allées obscures, de ruelles occupées par des
usines et des tanneries, car à deux pas coule la petite rivière de
Bièvre.

--Ici? dit Maurice. Comment! c'est ici que vous demeurez?

--Oui.

--Impossible!

--C'est cependant ainsi. Adieu, adieu donc, mon brave chevalier; adieu,
mon généreux protecteur!

--Adieu, madame, répondit Maurice avec une légère ironie; mais
dites-moi, pour me tranquilliser, que vous ne courez plus aucun danger.

--Aucun.

--En ce cas, je me retire. Et Maurice fit un froid salut en se reculant
de deux pas en arrière.

L'inconnue demeura un instant immobile à la même place.

--Je ne voudrais cependant pas prendre congé de vous ainsi, dit-elle.
Voyons, monsieur Maurice, votre main. Maurice se rapprocha de l'inconnue
et lui tendit la main.

Il sentit alors que la jeune femme lui glissait une bague au doigt.

--Oh! oh! citoyenne, que faites-vous donc là? Vous ne vous apercevez pas
que vous perdez une de vos bagues?

--Oh! monsieur, dit-elle, ce que vous faites là est bien mal.

--Il me manquait ce vice, n'est-ce pas, madame, d'être ingrat?

--Voyons, je vous en supplie, monsieur... mon ami. Ne me quittez pas
ainsi. Voyons, que demandez-vous? Que vous faut-il?

--Pour être payé, n'est-ce pas? dit le jeune homme avec amertume.

--Non, dit l'inconnue avec une expression enchanteresse, mais pour me
pardonner le secret que je suis forcée de garder envers vous.

Maurice, en voyant luire dans l'obscurité ces beaux yeux presque humides
de larmes, en sentant frémir cette main tiède entre les siennes, en
entendant cette voix qui était presque descendue à l'accent de la
prière, passa tout à coup de la colère au sentiment exalté.

--Ce qu'il me faut? s'écria-t-il. Il faut que je vous revoie.

--Impossible.

--Ne fût-ce qu'une seule fois, une heure, une minute, une seconde.

--Impossible, je vous dis.

--Comment! demanda Maurice, c'est sérieusement que vous me dites que je
ne vous reverrai jamais?

--Jamais! répondit l'inconnue comme un douloureux écho.

--Oh! madame, dit Maurice, décidément vous vous jouez de moi.

Et il releva sa noble tête en secouant ses longs cheveux à la manière
d'un homme qui veut échapper à un pouvoir qui l'étreint malgré lui.

L'inconnue le regardait avec une expression indéfinissable. On voyait
qu'elle n'avait pas entièrement échappé au sentiment qu'elle inspirait.

--Écoutez, dit-elle après un moment de silence qui n'avait été
interrompu que par un soupir qu'avait inutilement cherché à étouffer
Maurice. Écoutez! me jurez-vous sur l'honneur de tenir vos yeux fermés
du moment où je vous le dirai jusqu'à celui où vous aurez compté
soixante secondes? Mais là... sur l'honneur.

--Et, si je le jure, que m'arrivera-t-il?

--Il arrivera que je vous prouverai ma reconnaissance, comme je vous
promets de ne la prouver jamais à personne, fît-on pour moi plus que
vous n'avez fait vous-même; ce qui, au reste, serait difficile.

--Mais enfin puis-je savoir?...

--Non, fiez-vous à moi, vous verrez...

--En vérité, madame, je ne sais si vous êtes un ange ou un démon.

--Jurez-vous?

--Eh bien, oui, je le jure!

--Quelque chose qui arrive, vous ne rouvrirez pas les yeux?... Quelque
chose qui arrive, comprenez-vous bien, vous sentissiez-vous frappé d'un
coup de poignard?

--Vous m'étourdissez, ma parole d'honneur, avec cette exigence.

--Eh! jurez donc, monsieur; vous ne risquez pas grand'chose, ce me
semble.

--Eh bien! je jure, quelque chose qui m'arrive, dit Maurice en fermant
les yeux.

Il s'arrêta.

--Laissez-moi vous voir encore une fois, une seule fois, dit-il, je vous
en supplie.

La jeune femme rabattit son capuchon avec un sourire qui n'était pas
exempt de coquetterie; et à la lueur de la lune, qui en ce moment même
glissait entre deux nuages, il put revoir pour la seconde fois ces longs
cheveux pendants en boucles d'ébène, l'arc parfait d'un double sourcil
qu'on eût cru dessiné à l'encre de Chine, deux yeux fendus en amande,
veloutés et languissants, un nez de la forme la plus exquise, des lèvres
fraîches et brillantes comme du corail.

--Oh! vous êtes belle, bien belle, trop belle! s'écria Maurice.

--Fermez les yeux, dit l'inconnue. Maurice obéit. La jeune femme prit
ses deux mains dans les siennes, le tourna comme elle voulut. Soudain
une chaleur parfumée sembla s'approcher de son visage, et une bouche
effleura sa bouche, laissant entre ses deux lèvres la bague qu'il avait
refusée.

Ce fut une sensation rapide comme la pensée, brûlante comme une flamme.
Maurice ressentit une commotion qui ressemblait presque à la douleur,
tant elle était inattendue et profonde, tant elle avait pénétré au fond
du coeur et en avait fait frémir les fibres secrètes.

Il fit un brusque mouvement en étendant les bras devant lui.

--Votre serment! cria une voix déjà éloignée.

Maurice appuya ses mains crispées sur ses yeux pour résister à la
tentation de se parjurer. Il ne compta plus, il ne pensa plus; il resta
muet, immobile, chancelant.

Au bout d'un instant il entendit comme le bruit d'une porte qui se
refermait à cinquante ou soixante pas de lui; puis tout bientôt rentra
dans le silence.

Alors il écarta ses doigts, rouvrit les yeux, regarda autour de lui
comme un homme qui s'éveille, et peut-être eût-il cru qu'il se
réveillait en effet et que tout ce qui venait de lui arriver n'était
qu'un songe, s'il n'eût tenu serrée entre ses lèvres la bague qui
faisait de cette incroyable aventure une incontestable réalité.




IV

Moeurs du temps


Lorsque Maurice Lindey revint à lui et regarda autour de lui, il ne vit
que des ruelles sombres qui s'allongeaient à sa droite et à sa gauche;
il essaya de chercher, de se reconnaître; mais son esprit était troublé,
la nuit était sombre; la lune, qui était sortie un instant pour éclairer
le charmant visage de l'inconnue, était rentrée dans ses nuages. Le
jeune homme, après un moment de cruelle incertitude, reprit le chemin de
sa maison, située rue du Roule.

En arrivant dans la rue Sainte-Avoie, Maurice fut surpris de la quantité
de patrouilles qui circulaient dans le quartier du Temple.

--Qu'y a-t-il donc, sergent? demanda-t-il au chef d'une patrouille fort
affairée qui venait de faire perquisition dans la rue des Fontaines.

--Ce qu'il y a? dit le sergent. Il y a, mon officier, qu'on a voulu
enlever cette nuit la femme Capet et toute sa nichée.

--Et comment cela?

--Une patrouille de ci-devant qui s'était, je ne sais comment, procuré
le mot d'ordre, s'était introduite au Temple sous le costume de
chasseurs de la garde nationale, et les devait enlever. Heureusement,
celui qui représentait le caporal, en parlant à l'officier de garde, l'a
appelé _monsieur_; il s'est vendu lui-même, l'aristocrate!

--Diable! fit Maurice. Et a-t-on arrêté les conspirateurs?

--Non; la patrouille a gagné la rue, et elle s'est dispersée.

--Et y a-t-il quelque espoir de rattraper ces gaillards-là?

--Oh! il n'y en a qu'un qu'il serait bien important de reprendre, le
chef, un grand maigre... qui avait été introduit parmi les hommes de
garde par un des municipaux de service. Nous a-t-il fait courir, le
scélérat! Mais il aura trouvé une porte de derrière et se sera enfui par
les Madelonnettes.

Dans toute autre circonstance, Maurice fût resté toute la nuit avec les
patriotes qui veillaient au salut de la République; mais, depuis une
heure, l'amour de la patrie n'était plus sa seule pensée. Il continua
donc son chemin, la nouvelle qu'il venait d'apprendre se fondant peu à
peu dans son esprit et disparaissant derrière l'événement qui venait de
lui arriver. D'ailleurs, ces prétendues tentatives d'enlèvement étaient
devenues si fréquentes, les patriotes eux-mêmes savaient que dans
certaines circonstances on s'en servait si bien comme d'un moyen
politique, que cette nouvelle n'avait pas inspiré une grande inquiétude
au jeune républicain.

En revenant chez lui, Maurice trouva son _officieux_; à cette époque on
n'avait plus de domestique; Maurice, disons-nous, trouva son officieux
l'attendant, et qui, en l'attendant, s'était endormi, et, en dormant,
ronflait d'inquiétude.

Il le réveilla avec tous les égards qu'on doit à son semblable, lui fit
tirer ses bottes, le renvoya afin de n'être point distrait de sa pensée,
se mit au lit, et, comme il se faisait tard et qu'il était jeune, il
s'endormit à son tour malgré la préoccupation de son esprit.

Le lendemain, il trouva une lettre sur sa table de nuit.

Cette lettre était d'une écriture fine, élégante et inconnue. Il
regarda le cachet: le cachet portait pour devise ce seul mot anglais:
_Nothing_,--Rien.

Il l'ouvrit, elle contenait ces mots:

«Merci!

«Reconnaissance éternelle en échange d'un éternel oubli!...»

Maurice appela son domestique; les vrais patriotes ne les sonnaient
plus, la sonnette rappelant la servilité; d'ailleurs, beaucoup
d'officieux mettaient, en entrant chez leurs maîtres, cette condition
aux services qu'ils consentaient à leur rendre.

L'officieux de Maurice avait reçu, il y avait trente ans à peu près,
sur les fonts baptismaux, le nom de Jean, mais en 92 il s'était, de son
autorité privée, débaptisé, Jean sentant l'aristocratie et le déisme, et
s'appelait Scévola.

--Scévola, demanda Maurice, sais-tu ce que c'est que cette lettre?

--Non, citoyen.

--Qui te l'a remise?

--Le concierge.

--Qui la lui a apportée?

--Un commissionnaire, sans doute, puisqu'il n'y a pas le timbre de la
nation.

--Descends et prie le concierge de monter. Le concierge monta parce que
c'était Maurice qui le demandait, et que Maurice était fort aimé de tous
les officieux avec lesquels il était en relation; mais le concierge
déclara que, si c'était tout autre locataire, il l'eût prié de
descendre.

Le concierge s'appelait Aristide.

Maurice l'interrogea. C'était un homme inconnu qui, vers les huit
heures du matin, avait apporté cette lettre. Le jeune homme eut beau
multiplier ses questions, les représenter sous toutes les faces, le
concierge ne put lui répondre autre chose. Maurice le pria d'accepter
dix francs en l'invitant, si cet homme se représentait, à le suivre sans
affectation et à revenir lui dire où il était allé.

Hâtons-nous de dire qu'à la grande satisfaction d'Aristide, un peu
humilié par cette proposition de suivre un de ses semblables, l'homme ne
revint pas.

Maurice, resté seul, froissa la lettre avec dépit, tira la bague de
son doigt, la mit avec la lettre froissée sur une table de nuit, se
retourna le nez contre le mur avec la folle prétention de s'endormir de
nouveau; mais, au bout d'une heure, Maurice, revenu de cette
fanfaronnade, baisait la bague et relisait la lettre: la bague était un
saphir très beau.

La lettre était, comme nous l'avons dit, un charmant petit billet qui
sentait son aristocratie d'une lieue.

Comme Maurice se livrait à cet examen, sa porte s'ouvrit. Maurice remit
la bague à son doigt et cacha la lettre sous son traversin. Était-ce
pudeur d'un amour naissant? était-ce vergogne d'un patriote qui ne veut
pas qu'on le sache en relation avec des gens assez imprudents pour
écrire un pareil billet, dont le parfum seul pouvait compromettre et la
main qui l'avait écrit et celle qui le décachetait?

Celui qui entrait ainsi était un jeune homme vêtu en patriote, mais en
patriote de la plus suprême élégance. Sa carmagnole était de drap fin,
sa culotte était en casimir et ses bas chinés étaient de fine soie.
Quant à son bonnet phrygien, il eût fait honte, pour sa forme élégante
et sa belle couleur pourprée, à celui de Paris lui-même.

Il portait en outre à sa ceinture une paire de pistolets de
l'ex-fabrique royale de Versailles, et un sabre droit et court pareil à
celui des élèves du Champ-de-Mars.

--Ah! tu dors, Brutus, dit le nouvel arrivé, et la patrie est en
danger. Fi donc!

--Non, Lorin, dit en riant Maurice, je ne dors pas, je rêve.

--Oui, je comprends, à ton Eucharis.

--Eh bien, moi, je ne comprends pas.

--Bah!

--De qui parles-tu? Quelle est cette Eucharis?

--Eh bien, la femme...

--Quelle femme?

--La femme de la rue Saint-Honoré, la femme de la patrouille,
l'inconnue pour laquelle nous avons risqué notre tête, toi et moi, hier
soir.

--Oh! oui, dit Maurice, qui savait parfaitement ce que voulait dire son
ami, mais qui seulement faisait semblant de ne point comprendre, la
femme inconnue!

--Eh bien, qui était-ce?

--Je n'en sais rien.

--Était-elle jolie?

--Peuh! fit Maurice en allongeant dédaigneusement les lèvres.

--Une pauvre femme oubliée dans quelque rendez-vous amoureux.


          _...Oui, faibles que nous sommes,_
          _C'est toujours cet amour qui tourmente les hommes._



--C'est possible, murmura Maurice, auquel cette idée, qu'il avait eue
d'abord, répugnait fort à cette heure, et qui préférait plutôt voir dans
sa belle inconnue une conspiratrice qu'une femme amoureuse.

--Et où demeure-t-elle?

--Je n'en sais rien.

--Allons donc! tu n'en sais rien! impossible!

--Pourquoi cela?

--Tu l'as reconduite.

--Elle m'a échappé au pont Marie...

--T'échapper, à toi? s'écria Lorin avec un éclat de rire énorme. Une
femme t'échapper, allons donc!


          _Est-ce que la colombe échappe_
          _Au vautour, ce tyran des airs,_
          _Et la gazelle au tigre du désert_
          _Qui la tient déjà sous la patte?_



--Lorin, dit Maurice, ne t'habitueras-tu donc jamais à parler comme
tout le monde? Tu m'agaces horriblement avec ton atroce poésie.

--Comment! à parler comme tout le monde! mais je parle mieux que tout
le monde, ce me semble. Je parle comme le citoyen Demoustier, en prose
et en vers. Quant à ma poésie, mon cher! je sais une Émilie qui ne la
trouve pas mauvaise; mais revenons à la tienne.

--À ma poésie?

--Non, à ton Émilie.

--Est-ce que j'ai une Émilie?

--Allons! allons! ta gazelle se sera faite tigresse et t'aura montré
les dents; de sorte que tu es vexé, mais amoureux.

--Moi, amoureux dit Maurice en secouant la tête.

--Oui, toi, amoureux.


          _N'en fais pas un plus long mystère;_
          _Les coups qui partent de Cythère_
          _Frappent au coeur plus sûrement_
          _Que ceux de Jupiter tonnant._



--Lorin, dit Maurice en s'armant d'une clef forée qui était sur sa table
de nuit, je te déclare que tu ne diras plus un seul vers que je ne
siffle.

--Alors, parlons politique. D'ailleurs, j'étais venu pour cela; sais-tu
la nouvelle?

--Je sais que la veuve Capet a voulu s'évader.

--Bah! ce n'est rien que cela.

--Qu'y a-t-il donc de plus?

--Le fameux chevalier de Maison-Rouge est à Paris.

--En vérité! s'écria Maurice en se levant sur son séant.

--Lui-même en personne.

--Mais quand est-il entré?

--Hier au soir.

--Comment cela?

--Déguisé en chasseur de la garde nationale. Une femme, qu'on croit
être une aristocrate déguisée en femme du peuple, lui a porté des habits
à la barrière; puis un instant après, ils sont rentrés bras dessus bras
dessous. Ce n'est que quand ils ont été passés que la sentinelle a eu
quelques soupçons. Il avait vu passer la femme avec un paquet, il la
voyait repasser avec une espèce de militaire sous le bras; c'était
louche; il a donné l'éveil, on a couru après eux. Ils ont disparu dans
un hôtel de la rue Saint-Honoré dont la porte s'est ouverte comme par
enchantement. L'hôtel avait une seconde sortie sur les Champs-Élysées;
bonsoir! le chevalier de Maison-Rouge et sa complice se sont évanouis.
On démolira l'hôtel et l'on guillotinera le propriétaire; mais cela
n'empêchera pas le chevalier de recommencer la tentative qui a déjà
échoué, il y a quatre mois pour la première fois, et hier pour la
seconde.

--Et il n'est point arrêté? demanda Maurice.

--Ah! bien oui, arrête Protée, mon cher, arrête donc Protée; tu sais
le mal qu'a eu Aristide à en venir à bout.


          _Pastor Aristoeus fugiens_
          _Pencia Tempe..._



--Prends garde, dit Maurice en portant sa clef à sa bouche.

--Prends garde toi-même, morbleu! car cette fois ce n'est pas moi que
tu siffleras, c'est Virgile.

--C'est juste, et tant que tu ne le traduiras point, je n'ai rien à
dire. Mais revenons au chevalier de Maison-Rouge.

--Oui, convenons que c'est un fier homme.

--Le fait est que, pour entreprendre de pareilles choses, il faut un
grand courage.

--Ou un grand amour.

--Crois-tu donc à cet amour du chevalier pour la reine?

--Je n'y crois pas; je le dis comme tout le monde. D'ailleurs, elle en
a rendu amoureux bien d'autres; qu'y aurait-il d'étonnant à ce qu'elle
l'eût séduit? Elle a bien séduit Barnave, à ce qu'on dit.

--N'importe, il faut que le chevalier ait des intelligences dans le
Temple même.

--C'est possible:


          _L'amour brise les grilles_
          _Et se rit des verrous._



--Lorin!

--Ah! c'est vrai.

--Alors, tu crois cela comme les autres?

--Pourquoi pas?

--Parce qu'à ton compte la reine aurait eu deux cents amoureux.

--Deux cents, trois cents, quatre cents. Elle est assez belle pour
cela. Je ne dis pas qu'elle les ait aimés; mais enfin, ils l'ont aimée,
elle. Tout le monde voit le soleil, et le soleil ne voit pas tout le
monde.

--Alors, tu dis donc que le chevalier de Maison-Rouge...?

--Je dis qu'on le traque un peu en ce moment-ci, et que s'il échappe aux
limiers de la République, ce sera un fin renard.

--Et que fait la Commune dans tout cela?

--La Commune va rendre un arrêté par lequel chaque maison, comme un
registre ouvert, laissera voir, sur sa façade, le nom des habitants et
des habitantes. C'est la réalisation de ce rêve des anciens: Que
n'existe-t-il une fenêtre au coeur de l'homme, pour que tout le monde
puisse voir ce qui s'y passe!

--Oh! excellente idée! s'écria Maurice.

--De mettre une fenêtre au coeur des hommes?

--Non, mais de mettre une liste à la porte des maisons. En effet,
Maurice songeait que ce lui serait un moyen de retrouver son inconnue,
ou tout au moins quelque trace d'elle qui pût le mettre sur sa voie.

--N'est-ce pas? dit Lorin. J'ai déjà parlé que cette mesure nous
donnerait une fournée de cinq cents aristocrates. À propos, nous avons
reçu ce matin au club une députation des enrôlés volontaires; ils sont
venus, conduits par nos adversaires de cette nuit, que je n'ai
abandonnés qu'ivres morts; ils sont venus, dis-je, avec des guirlandes
de fleurs et des couronnes d'immortelles.

--En vérité! répliqua Maurice en riant; et combien étaient-ils?

--Ils étaient trente; ils s'étaient fait raser et avaient des bouquets
à la boutonnière. «Citoyens du club des Thermopyles, a dit l'orateur, en
vrais patriotes que nous sommes, nous désirons que l'union des Français
ne soit pas troublée par un malentendu, et nous venons fraterniser de
nouveau.»

--Alors...?

--Alors, nous avons fraternisé derechef, et en réitérant, comme dit
Diafoirus; on a fait un autel à la patrie avec la table du secrétaire et
deux carafes dans lesquelles on a mis des bouquets. Comme tu étais le
héros de la fête, on t'a appelé trois fois pour te couronner; et comme
tu n'as pas répondu, attendu que tu n'y étais pas, et qu'il faut
toujours que l'on couronne quelque chose, on a couronné le buste de
Washington. Voilà l'ordre et la marche selon lesquels a eu lieu la
cérémonie.

Comme Lorin achevait ce récit véridique, et qui, à cette époque,
n'avait rien de burlesque, on entendit des rumeurs dans la rue, et des
tambours, d'abord lointains, puis de plus en plus rapprochés, firent
entendre le bruit si commun alors de la générale.

--Qu'est-ce que cela? demanda Maurice.

--C'est la proclamation de l'arrêté de la Commune, dit Lorin.

--Je cours à la section, dit Maurice en sautant à bas de son lit et en
appelant son officieux pour le venir habiller.

--Et moi, je rentre me coucher, dit Lorin; je n'ai dormi que deux
heures cette nuit, grâce à tes enragés volontaires. Si l'on ne se bat
qu'un peu, tu me laisseras dormir; si l'on se bat beaucoup, tu viendras
me chercher.

--Pourquoi donc t'es-tu fait si beau? demanda Maurice en jetant un coup
d'oeil sur Lorin, qui se levait pour se retirer.

--Parce que, pour venir chez toi, je suis forcé de passer rue Béthisy,
et que, rue Béthisy, au troisième, il y a une fenêtre qui s'ouvre
toujours quand je passe.

--Et tu ne crains pas qu'on te prenne pour un muscadin?

--Un muscadin, moi? Ah bien, oui, je suis connu, au contraire, pour un
franc sans-culotte. Mais il faut bien faire quelque sacrifice au beau
sexe. Le culte de la patrie n'exclut pas celui de l'amour; au contraire,
l'un commande l'autre:


          _La République a décrété_
          _Que des Grecs on suivrait les traces;_
          _Et l'autel de la Liberté_
          _Fait pendant à celui des Grâces._



Ose siffler celui-là, je te dénonce comme aristocrate, et je te fais
raser de manière à ce que tu ne portes jamais perruque. Adieu, cher ami.


Lorin tendit cordialement à Maurice une main que le jeune secrétaire
serra cordialement, et sortit en ruminant un bouquet à Chloris.




V

Quel homme c'était que le citoyen Maurice Lindey


Tandis que Maurice Lindey, après s'être habillé précipitamment, se rend
à la section de la rue Lepelletier, dont il est, comme on le sait,
secrétaire, essayons de retracer aux yeux du public les antécédents de
cet homme, qui s'est produit sur la scène par un de ces élans de coeur,
familiers aux puissantes et généreuses natures.

Le jeune homme avait dit la vérité pleine et entière, lorsque la
veille, en répondant de l'inconnue, il avait dit qu'il se nommait
Maurice Lindey, demeurant rue du Roule. Il aurait pu ajouter qu'il était
enfant de cette demi-aristocratie accordée aux gens de robe. Ses aïeux
avaient marqué, depuis deux cents ans, par cette éternelle opposition
parlementaire qui a illustré les noms des Molé et des Maupeou. Son père,
le bonhomme Lindey, qui avait passé toute sa vie à gémir contre le
despotisme, lorsque, le 14 juillet 89, la Bastille était tombé aux mains
du peuple, était mort de saisissement et d'épouvante de voir le
despotisme remplacé par une liberté militante, laissant son fils unique,
indépendant par sa fortune et républicain par sentiment.

La Révolution, qui avait suivi de si près ce grand événement, avait
donc trouvé Maurice dans toutes les conditions de vigueur et de maturité
virile qui conviennent à l'athlète prêt à entrer en lice, éducation
républicaine fortifiée par l'assiduité aux clubs et la lecture de tous
les pamphlets de l'époque. Dieu sait combien Maurice avait dû en lire.
Mépris profond et raisonné de la hiérarchie, pondération philosophique
des éléments qui composent le corps, négation absolue de toute noblesse
qui n'est pas personnelle, appréciation impartiale du passé, ardeur pour
les idées nouvelles, sympathie pour le peuple, mêlée à la plus
aristocratique des organisations, tel était au moral, non pas celui que
nous avons choisi, mais celui que le journal où nous puisons ce sujet
nous a donné pour héros de cette histoire.

Au physique, Maurice Lindey était un homme de cinq pieds huit pouces,
âgé de vingt-cinq ou de vingt-six ans, musculeux comme Hercule, beau de
cette beauté française qui accuse dans un Franc une race particulière,
c'est-à-dire un front pur, des yeux bleus, des cheveux châtains et
bouclés, des joues roses et des dents d'ivoire.

Après le portrait de l'homme, la position du citoyen.

Maurice, sinon riche, du moins indépendant, Maurice portant un nom
respecté et surtout populaire, Maurice connu par son éducation libérale
et pour ses principes plus libéraux encore que son éducation, Maurice
s'était placé pour ainsi dire à la tête d'un parti composé de tous les
jeunes bourgeois patriotes. Peut-être bien, près des sans-culottes
passait-il pour un peu tiède, et près des sectionnaires pour un peu
parfumé. Mais il se faisait pardonner sa tiédeur par les sans-culottes,
en brisant comme des roseaux fragiles les gourdins les plus noueux, et
son élégance par les sectionnaires, en les envoyant rouler à vingt pas
d'un coup de poing entre les deux yeux, quand ces deux yeux regardaient
Maurice d'une façon qui ne lui convenait pas.

Maintenant, pour le physique, pour le moral et pour le civisme
combinés, Maurice avait assisté à la prise de la Bastille; il avait été
de l'expédition de Versailles; il avait combattu comme un lion au 10
août, et, dans cette mémorable journée, c'était une justice à lui
rendre, il avait tué autant de patriotes que de Suisses: car il n'avait
pas plus voulu souffrir l'assassin sous la carmagnole que l'ennemi de la
République sous l'habit rouge.

C'était lui qui, pour exhorter les défenseurs du château à se rendre et
pour empêcher le sang de couler, s'était jeté sur la bouche d'un canon
auquel un artilleur parisien allait mettre le feu; c'était lui qui était
entré le premier au Louvre par une fenêtre, malgré la fusillade de
cinquante Suisses et d'autant de gentilshommes embusqués; et déjà,
lorsqu'il aperçut les signaux de capitulation, son terrible sabre avait
entamé plus de dix uniformes; alors, voyant ses amis massacrer à loisir
des prisonniers qui jetaient leurs armes, qui tendaient leurs mains
suppliantes et qui demandaient la vie, il s'était mis à hacher
furieusement ses amis, ce qui lui avait fait une réputation digne des
beaux jours de Rome et de la Grèce.

La guerre déclarée, Maurice s'enrôla et partit pour la frontière, en
qualité de lieutenant, avec les quinze cents premiers volontaires que la
ville envoyait contre les envahisseurs, et qui chaque jour devaient être
suivis de quinze cents autres.

À la première bataille à laquelle il assista, c'est-à-dire à Jemmapes,
il reçut une balle qui, après avoir divisé les muscles d'acier de son
épaule, alla s'aplatir sur l'os. Le représentant du peuple connaissait
Maurice, il le renvoya à Paris pour qu'il se guérît. Un mois entier
Maurice, dévoré par la fièvre, se roula sur son lit de douleur; mais
janvier le trouva sur pied et commandant, sinon de nom, du moins de
fait, le club des Thermopyles, c'est-à-dire cent jeunes gens de la
bourgeoisie parisienne, armés pour s'opposer à toute tentative en faveur
du tyran Capet; il y a plus: Maurice, le sourcil froncé par une sombre
colère, l'oeil dilaté, le front pâle, le coeur étreint par un singulier
mélange de haine morale et de pitié physique, assista le sabre au poing
à l'exécution du roi, et, seul peut-être dans toute cette foule, demeura
muet, lorsque tomba la tête de ce fils de saint Louis, dont l'âme
montait au ciel; seulement, lorsque cette tête fut tombée, il leva en
l'air son redoutable sabre, et tous ses amis crièrent: «Vive la
liberté!» sans remarquer que, cette fois par exception, sa voix ne
s'était pas mêlée aux leurs.

Voilà quel était l'homme qui s'acheminait, le matin du 11 mars, vers la
rue Lepelletier, et auquel notre histoire va donner plus de relief dans
les détails d'une vie orageuse, comme on la menait à cette époque.

Vers dix heures, Maurice arriva à la section dont il était le
secrétaire.

L'émoi était grand. Il s'agissait de voter une adresse à la Convention
pour réprimer les complots des girondins. On attendait impatiemment
Maurice.

Il n'était question que du retour du chevalier de Maison-Rouge, de
l'audace avec laquelle cet acharné conspirateur était rentré pour la
deuxième fois dans Paris, où sa tête, il le savait cependant, était mise
à prix. On rattachait à cette rentrée la tentative faite la veille au
Temple, et chacun exprimait sa haine et son indignation contre les
traîtres et les aristocrates.

Mais, contre l'attente générale, Maurice fut mou et silencieux, rédigea
habilement la proclamation, termina en trois heures toute sa besogne,
demanda si la séance était levée, et, sur la réponse affirmative, prit
son chapeau, sortit et s'achemina vers la rue Saint-Honoré.

Arrivé là, Paris lui sembla tout nouveau. Il revit le coin de la rue du
Coq, où, pendant la nuit, la belle inconnue lui était apparue se
débattant aux mains des soldats. Alors il suivit, depuis la rue du Coq
jusqu'au pont Marie, le même chemin qu'il avait parcouru à ses côtés,
s'arrêtant où les différentes patrouilles les avaient arrêtés, répétant
aux endroits qui le lui rendaient, comme s'ils avaient conservé un écho
de leurs paroles, le dialogue qu'ils avaient échangé; seulement, il
était une heure de l'après-midi, et le soleil, qui éclairait toute cette
promenade, rendait saillants à chaque pas les souvenirs de la nuit.

Maurice traversa les ponts et arriva bientôt dans la rue Victor, comme
on l'appelait alors.

--Pauvre femme! murmura Maurice, qui n'a pas réfléchi hier que la nuit
ne dure que douze heures et que son secret ne durerait probablement pas
plus que la nuit. À la clarté du soleil, je vais retrouver la porte par
laquelle elle s'est glissée, et qui sait si je ne l'apercevrai pas
elle-même à quelque fenêtre?

Il entra alors dans la vieille rue Saint-Jacques, se plaça comme
l'inconnue l'avait placé la veille. Un instant il ferma les yeux,
croyant peut-être, le pauvre fou! que le baiser de la veille allait une
seconde fois brûler ses lèvres. Mais il n'en ressentit que le souvenir.
Il est vrai que le souvenir brûlait encore.

Maurice rouvrit les yeux, vit les deux ruelles, l'une à sa droite et
l'autre à sa gauche. Elles étaient fangeuses, mal pavées, garnies de
barrières, coupées de petits ponts jetés sur un ruisseau. On y voyait
des arcades en poutres, des recoins, vingt portes mal assurées,
pourries. C'était le travail grossier dans toute sa misère, la misère
dans toute sa hideur. Çà et là un jardin, fermé tantôt par des haies,
tantôt par des palissades en échalas, quelques-uns par des murs; des
peaux séchant sous des hangars et répandant cette odieuse odeur de
tannerie qui soulève le coeur. Maurice chercha, combina pendant deux
heures et ne trouva rien, ne devina rien; dix fois il revint sur ses pas
pour s'orienter. Mais toutes ses tentatives furent inutiles, toutes ses
recherches infructueuses. Les traces de la jeune femme semblaient avoir
été effacées par le brouillard et la pluie.

--Allons, se dit Maurice, j'ai rêvé. Ce cloaque ne peut avoir un instant
servi de retraite à ma belle fée de cette nuit.

Il y avait dans ce républicain farouche une poésie bien autrement
réelle que dans son ami aux quatrains anacréontiques, puisqu'il rentra
sur cette idée, pour ne pas ternir l'auréole qui éclairait la tête de
son inconnue. Il est vrai qu'il rentra désespéré.

--Adieu! dit-il, belle mystérieuse: tu m'as traité en sot ou en
enfant. En effet, serait-elle venue ici avec moi si elle y demeurait?
Non! elle n'a fait qu'y passer, comme un cygne sur un marais infect. Et,
comme celle de l'oiseau dans l'air, sa trace est invisible.




VI

Le temple


Ce même jour, à la même heure où Maurice, douloureusement désappointé,
repassait le pont de la Tournelle, plusieurs municipaux, accompagnés de
Santerre, commandant de la garde nationale parisienne, faisaient une
visite sévère dans la tour du Temple, transformée en prison depuis le 13
août 1792.

Cette visite s'exerçait particulièrement dans l'appartement du troisième
étage, composé d'une antichambre et de trois pièces.

Une de ces chambres était occupée par deux femmes, une jeune fille et un
enfant de neuf ans, tous vêtus de deuil.

L'aînée de ces femmes pouvait avoir trente-sept à trente-huit ans. Elle
était assise et lisait près d'une table.

La seconde était assise et travaillait à un ouvrage de tapisserie: elle
pouvait être âgée de vingt-huit à vingt-neuf ans.

La jeune fille en avait quatorze et se tenait près de l'enfant, qui,
malade et couché, fermait les yeux comme s'il dormait, quoique
évidemment il fût impossible de dormir au bruit que faisaient les
municipaux.

Les uns remuaient les lits, les autres déployaient les pièces de linge;
d'autres enfin, qui avaient fini leurs recherches, regardaient avec une
fixité insolente les malheureuses prisonnières, qui se tenaient les yeux
obstinément baissés, l'une sur son livre, l'autre sur sa tapisserie, la
troisième sur son frère.

L'aînée de ces femmes était grande, pâle et belle; celle qui lisait
paraissait surtout concentrer son attention sur son livre, quoique,
selon toute probabilité, ce fussent ses yeux qui lussent et non son
esprit.

Alors, un des municipaux s'approcha d'elle, saisit brutalement le livre
qu'elle tenait et le jeta au milieu de la chambre.

La prisonnière allongea la main vers la table, prit un second volume et
continua de lire.

Le montagnard fit un geste furieux pour arracher ce second volume,
comme il avait fait du premier. Mais, à ce geste, qui fit tressaillir la
prisonnière qui brodait près de la fenêtre, la jeune fille s'élança,
entoura de ses bras la tête de la lectrice et murmura en pleurant:

--Ah! pauvre mère! Puis elle l'embrassa. Alors la prisonnière, à son
tour, colla la bouche sur l'oreille de la jeune fille, comme pour
l'embrasser aussi, et lui dit:

--Marie, il y a un billet caché dans la bouche du poêle; ôtez-le.

--Allons, allons! dit le municipal en tirant brutalement la jeune fille
à lui et en la séparant de sa mère. Aurez-vous bientôt fini de vous
embrasser?

--Monsieur, dit la jeune fille, la Convention a-t-elle décrété que les
enfants ne pourront plus embrasser leur mère?

--Non; mais elle a décrété qu'on punirait les traîtres, les
aristocrates et les ci-devant, et c'est pourquoi nous sommes ici pour
interroger. Voyons, Antoinette, réponds.

Celle qu'on interpellait aussi grossièrement ne daigna pas même regarder
son interrogateur. Elle détourna la tête, au contraire, et une légère
rougeur passa sur ses joues pâlies par la douleur et sillonnées par les
larmes.

--Il est impossible, continua cet homme, que tu aies ignoré la
tentative de cette nuit. D'où vient-elle? Même silence de la part de la
prisonnière.

--Répondez, Antoinette, dit alors Santerre en s'approchant, sans
remarquer le frisson d'horreur qui avait saisi la jeune femme à l'aspect
de cet homme, qui, le 21 janvier au matin, était venu prendre au Temple
Louis XVI pour le conduire à l'échafaud. Répondez. On a conspiré cette
nuit contre la République et essayé de vous soustraire à la captivité
que, en attendant la punition de vos crimes, vous inflige la volonté du
peuple. Le saviez-vous, dites, que l'on conspirait?

Marie-Antoinette tressaillit au contact de cette voix qu'elle sembla
fuir, en se reculant le plus qu'elle put sur sa chaise. Mais elle ne
répondit pas plus à cette question qu'aux deux autres, pas plus à
Santerre qu'au municipal.

--Vous ne voulez donc pas répondre? dit Santerre en frappant violemment
du pied. La prisonnière prit sur la table un troisième volume.

Santerre se retourna; la brutale puissance de cet homme, qui commandait
à 80, 000 hommes, qui n'avait eu besoin que d'un geste pour couvrir la
voix de Louis XVI mourant, se brisait contre la dignité d'une pauvre
prisonnière, dont il pouvait faire tomber la tête à son tour, mais qu'il
ne pouvait pas faire plier.

--Et vous, Élisabeth, dit-il à l'autre personne, qui avait un instant
interrompu sa tapisserie pour joindre les mains et prier, non pas ces
hommes, mais Dieu,--répondrez-vous?

--Je ne sais ce que vous demandez, dit-elle; je ne puis donc vous
répondre.

--Eh! morbleu! citoyenne Capet, dit Santerre en s'impatientant, c'est
pourtant clair, ce que je dis là. Je dis qu'on a fait hier une tentative
pour vous faire évader et que vous devez connaître les coupables.

--Nous n'avons aucune communication avec le dehors, monsieur; nous ne
pouvons donc savoir ni ce qu'on fait pour nous, ni ce qu'on fait contre
nous.

--C'est bien, dit le municipal; nous allons savoir alors ce que va dire
ton neveu.

Et il s'approcha du lit du dauphin. À cette menace, Marie-Antoinette se
leva tout à coup.

--Monsieur, dit-elle, mon fils est malade et dort.... Ne le réveillez
pas.

--Réponds, alors.

--Je ne sais rien.

Le municipal alla droit au lit du petit prisonnier, qui feignait, comme
nous l'avons dit, de dormir.

--Allons, allons, réveille-toi, Capet, dit-il en le secouant rudement.
L'enfant ouvrit les yeux et sourit. Les municipaux alors entourèrent le
lit.

La reine, agitée de douleur et de crainte, fit un signe à sa fille, qui
profita de ce moment, se glissa dans la chambre voisine, ouvrit une des
bouches du poêle, en tira le billet, le brûla, puis aussitôt rentra dans
la chambre, et, d'un regard, rassura sa mère.

--Que me voulez-vous? demanda l'enfant.

--Savoir si tu n'as rien entendu cette nuit?

--Non, j'ai dormi.

--Tu aimes fort à dormir, à ce qu'il paraît?

--Oui, parce que quand je dors, je rêve.

--Et que rêves-tu?

--Que je revois mon père que vous avez tué.

--Ainsi, tu n'as rien entendu? dit vivement Santerre.

--Rien.

--Ces louveteaux sont, en vérité, bien d'accord avec la louve, dit le
municipal furieux; et, cependant, il y a eu un complot.

La reine sourit.

--Elle nous nargue, l'Autrichienne, s'écria le municipal. Eh bien,
puisqu'il en est ainsi, exécutons dans toute sa rigueur le décret de la
Commune. Lève-toi, Capet.

--Que voulez-vous faire? s'écria la reine s'oubliant elle-même. Ne
voyez-vous pas que mon fils est malade, qu'il a la fièvre? Voulez-vous
donc le faire mourir?

--Ton fils, dit le municipal, est un sujet d'alarmes continuel pour le
conseil du Temple. C'est lui qui est le point de mire de tous les
conspirateurs. On se flatte de vous enlever tous ensemble. Eh bien,
qu'on y vienne.--Tison!...--Appelez Tison.

Tison était une espèce de journalier chargé des gros ouvrages du ménage
dans la prison. Il arriva.

C'était un homme d'une quarantaine d'années, au teint basané, au visage
rude et sauvage, aux cheveux noirs et crépus descendant jusqu'aux
sourcils.

--Tison, dit Santerre, qui est venu, hier, apporter des vivres aux
détenus? Tison cita un nom.

--Et leur linge, qui le leur a apporté?

--Ma fille.

--Ta fille est donc blanchisseuse?

--Certainement.

--Et tu lui as donné la pratique des prisonniers?

--Pourquoi pas? autant qu'elle gagne cela qu'une autre. Ce n'est plus
l'argent des tyrans, c'est l'argent de la nation, puisque la nation paye
pour eux.

--On t'a dit d'examiner le linge avec attention.

--Eh bien, est-ce que je ne m'acquitte pas de mon devoir? à preuve
qu'il y avait hier un mouchoir auquel on avait fait deux noeuds, que je
l'ai été porter au conseil, qui a ordonné à ma femme de le dénouer, de
le repasser, et de le remettre à madame Capet sans lui rien dire.

À cette indication de deux noeuds faits à un mouchoir, la reine
tressaillit, ses prunelles se dilatèrent, et Madame Élisabeth et elles
échangèrent un regard.

--Tison, dit Santerre, ta fille est une citoyenne dont personne ne
soupçonne le patriotisme; mais, à partir d'aujourd'hui, elle n'entrera
plus au Temple.

--Oh! mon Dieu! dit Tison effrayé, que me dites-vous donc là, vous
autres? Comment! je ne reverrais plus ma fille que lorsque je sortirais?

--Tu ne sortiras plus, dit Santerre.

Tison regarda autour de lui sans arrêter sur aucun objet son oeil
hagard; et soudain:

--Je ne sortirai plus! s'écria-t-il. Ah! c'est comme cela? Eh bien! je
veux sortir pour tout à fait, moi. Je donne ma démission; je ne suis pas
un traître, un aristocrate, moi, pour qu'on me retienne en prison. Je
vous dis que je veux sortir.

--Citoyen, dit Santerre, obéis aux ordres de la Commune, et tais-toi,
ou tu pourrais mal t'en trouver, c'est moi qui te le dis. Reste ici et
surveille ce qui s'y passe. On a l'oeil sur toi, je t'en préviens.

Pendant ce temps, la reine, qui se croyait oubliée, se rassérénait peu
à peu et replaçait son fils dans son lit.

--Fais monter ta femme, dit le municipal à Tison. Celui-ci obéit, sans
mot dire. Les menaces de Santerre l'avaient rendu doux comme un agneau.
La femme Tison monta.

--Viens ici, citoyenne, dit Santerre; nous allons passer dans
l'antichambre, et pendant ce temps, tu fouilleras les détenues.

--Dis donc, femme, dit Tison, ils ne veulent plus laisser venir notre
fille au Temple.

--Comment! ils ne veulent plus laisser venir notre fille?

Mais nous ne la verrons donc plus, notre fille? Tison secoua la tête.

--Qu'est-ce que vous dites donc là?

--Je dis que nous ferons un rapport au conseil du Temple et que le
conseil décidera. En attendant...

--En attendant, dit la femme, je veux revoir ma fille.

--Silence! dit Santerre; on t'a fait venir ici pour fouiller les
prisonnières, fouille-les, et puis après nous verrons...

--Mais... cependant!...

--Oh! oh! dit Santerre en fronçant les sourcils; cela se gâte, ce me
semble.

--Fais ce que dit le citoyen général! fais, femme; après, tu vois bien
qu'il dit que nous verrons. Et Tison regarda Santerre avec un humble
sourire.

--C'est bien, dit la femme; allez-vous-en, je suis prête à les
fouiller. Ces hommes sortirent.

--Ma chère madame Tison, dit la reine, croyez bien...

--Je ne crois rien, citoyenne Capet, dit l'horrible femme en grinçant
des dents, si ce n'est que, c'est toi qui es cause de tous les malheurs
du peuple. Aussi, que je trouve quelque chose de suspect sur toi, et tu
verras.

Quatre hommes restèrent à la porte pour prêter main-forte à la femme
Tison, si la reine résistait. On commença par la reine.

On trouva sur elle un mouchoir noué de trois noeuds, qui semblait
malheureusement une réponse préparée à celui dont avait parlé Tison, un
crayon, un scapulaire et de la cire à cacheter.

--Ah! je le savais bien, dit la femme Tison; je l'avais bien dit aux
municipaux, qu'elle écrivait, l'Autrichienne! L'autre jour, j'avais
trouvé une goutte de cire sur la bobèche du chandelier.

--Oh! madame, dit la reine avec un accent suppliant, ne montrez que le
scapulaire.

--Ah bien, oui, dit la femme, de la pitié pour toi!... Est-ce qu'on en
a pour moi, de la pitié?... On me prend ma fille. Madame Élisabeth et
madame Royale n'avaient rien sur elles.

La femme Tison rappela les municipaux, qui rentrèrent, Santerre à leur
tête; elle leur remit les objets trouvés sur la reine, qui passèrent de
main en main et furent l'objet d'un nombre infini de conjectures: le
mouchoir noué de trois noeuds, surtout, exerça longuement l'imagination
des persécuteurs de la race royale.

--Maintenant, dit Santerre, nous allons te lire l'arrêté de la
Convention.

--Quel arrêté? demanda la reine.

--L'arrêté qui ordonne que tu seras séparée de ton fils.

--Mais c'est donc vrai que cet arrêté existe?

--Oui. La Convention a trop grand souci d'un enfant confié à sa garde
par la nation, pour le laisser en compagnie d'une mère aussi dépravée
que toi....

Les yeux de la reine jetèrent des éclairs.

--Mais formulez une accusation, au moins, tigres que vous êtes!

--Ce n'est parbleu pas difficile, dit un municipal, voilà....

Et il prononça une de ces accusations infâmes, comme Suétone en porte
contre Agrippine.

--Oh! s'écria la reine, debout, pâle et superbe d'indignation, j'en
appelle au coeur de toutes les mères.

--Allons! allons! dit le municipal, tout cela est bel et bien; mais
nous sommes déjà ici depuis deux heures, et nous ne pouvons pas perdre
toute la journée; lève-toi, Capet, et suis-nous.

--Jamais! jamais! s'écria la reine s'élançant entre les municipaux et
le jeune Louis, et s'apprêtant à défendre l'approche du lit, comme une
tigresse fait de sa tanière; jamais je ne me laisserai enlever mon
enfant!

--Oh! messieurs, dit Madame Élisabeth en joignant les mains avec une
admirable expression de prière; messieurs, au nom du ciel! ayez pitié de
deux mères!

--Parlez, dit Santerre, dites les noms, avouez le projet de vos
complices, expliquez ce que voulaient dire ces noeuds faits au mouchoir
apporté avec votre linge par la fille Tison, et ceux faits au mouchoir
trouvé dans votre poche; alors on vous laissera votre fils.

Un regard de Madame Élisabeth sembla supplier la reine de faire ce
sacrifice terrible. Mais celle-ci, essuyant fièrement une larme qui
brillait comme un diamant, au coin de sa paupière:

--Adieu, mon fils, dit-elle. N'oubliez jamais votre père qui est au
ciel, votre mère qui ira bientôt le rejoindre; redites, tous les soirs
et tous les matins, la prière que je vous ai apprise. Adieu, mon fils.

Elle lui donna un dernier baiser; et, se relevant froide et inflexible:

--Je ne sais rien, messieurs, dit-elle; faites ce que vous voudrez.

Mais il eût fallu à cette reine plus de force que n'en contenait le
coeur d'une femme, et surtout le coeur d'une mère. Elle retomba anéantie
sur une chaise, tandis qu'on emportait l'enfant, dont les larmes
coulaient et qui lui tendait les bras, mais sans jeter un cri.

La porte se referma derrière les municipaux qui emportaient l'enfant
royal, et les trois femmes demeurèrent seules.

Il y eut un moment de silence désespéré, interrompu seulement par
quelques sanglots. La reine le rompit la première.

--Ma fille, dit-elle, et ce billet?

--Je l'ai brûlé, comme vous me l'avez dit, ma mère.

--Sans le lire?

--Sans le lire.

--Adieu donc, dernière lueur, suprême espérance! murmura Madame
Élisabeth.

--Oh! vous avez raison, vous avez raison, ma soeur, c'est trop
souffrir! Puis, se retournant vers sa fille:

--Mais vous avez vu l'écriture, du moins, Marie?

--Oui, ma mère, un moment.

La reine se leva, alla regarder à la porte pour voir si elle n'était
point observée, et, tirant une épingle de ses cheveux, elle s'approcha
de la muraille, fit sortir d'une fente un petit papier plié en forme de
billet, et, montrant ce billet à madame Royale:

--Rappelez tous vos souvenirs avant de me répondre, ma fille, dit-elle;
l'écriture était-elle la même que celle-ci?

--Oui, oui, ma mère, s'écria la princesse; oui, je la reconnais!

--Dieu soit loué! s'écria la reine en tombant à genoux avec ferveur.
S'il a pu écrire, depuis ce matin, c'est qu'il est sauvé, alors. Merci,
mon Dieu! merci! un si noble ami méritait bien un de tes miracles.

--De qui parlez-vous donc, ma mère? demanda madame Royale. Quel est cet
ami? Dites-moi son nom, que je le recommande à Dieu dans mes prières.

--Oui, vous avez raison ma fille; ne l'oubliez jamais, ce nom, car
c'est le nom d'un gentilhomme plein d'honneur et de bravoure; celui-là
n'est pas dévoué par ambition, car il ne s'est révélé qu'aux jours du
malheur. Il n'a jamais vu la reine de France, ou plutôt la reine de
France ne l'a jamais vu, et il voue sa vie à la défendre. Peut-être
sera-t-il récompensé, comme on récompense aujourd'hui toute vertu, par
une mort terrible.... Mais... s'il meurt... oh! là-haut! là-haut! je le
remercierai.... Il s'appelle....

La reine regarda avec inquiétude autour d'elle et baissa la voix:

--Il s'appelle le chevalier de Maison-Rouge.... Priez pour lui!




VII

Serment de joueur


La tentative d'enlèvement, si contestable qu'elle fût, puisqu'elle
n'avait eu aucun commencement d'exécution, avait excité la colère des
uns et l'intérêt des autres. Ce qui corroborait, d'ailleurs, cet
événement, de probabilité presque matérielle, c'est que le comité de
sûreté générale apprit que, depuis trois semaines ou un mois, une foule
d'émigrés étaient rentrés en France par différents points de la
frontière. Il était évident que des gens qui risquaient ainsi leur tête
ne la risquaient pas sans dessein, et que ce dessein était, selon toute
probabilité, de concourir à l'enlèvement de la famille royale.

Déjà, sur la proposition du conventionnel Osselin, avait été promulgué
le décret terrible qui condamnait à mort tout émigré convaincu d'avoir
remis le pied en France, tout Français convaincu d'avoir eu des projets
d'émigration; tout particulier convaincu d'avoir aidé dans sa fuite, ou
dans son retour, un émigré ou un émigrant, enfin tout citoyen convaincu
d'avoir donné asile à un émigré.

Cette terrible loi inaugurait la Terreur. Il ne manquait plus que la
loi des suspects.

Le chevalier de Maison-Rouge était un ennemi trop actif et trop
audacieux pour que sa rentrée dans Paris et son apparition au Temple
n'entraînassent point les plus graves mesures. Des perquisitions, plus
sévères qu'elles ne l'avaient jamais été, furent exécutées dans une
foule de maisons suspectes. Mais, hormis la découverte de quelques
femmes émigrées qui se laissèrent prendre, et de quelques vieillards qui
ne se soucièrent pas de disputer aux bourreaux le peu de jours qui leur
restaient, les recherches n'aboutirent à aucun résultat.

Les sections, comme on le pense bien, furent, à la suite de cet
événement, fort occupées pendant plusieurs jours, et, par conséquent, le
secrétaire de la section Lepelletier, l'une des plus influentes de
Paris, eut peu de temps pour penser à son inconnue.

D'abord, et comme il l'avait résolu en quittant la rue vieille
Saint-Jacques, il avait tenté d'oublier; mais, comme lui avait dit son
ami Lorin:


          _En songeant qu'il faut qu'on oublie,_
          _On se souvient._



Maurice, cependant, n'avait rien dit ni rien avoué. Il avait renfermé
dans son coeur tous les détails de cette aventure qui avaient pu
échapper à l'investigation de son ami. Mais celui-ci, qui connaissait
Maurice pour une joyeuse et expansive nature, et qui le voyait
maintenant sans cesse rêveur et cherchant la solitude, se doutait bien,
comme il le disait, que ce coquin de Cupidon avait passé par là.

Il est à remarquer que, parmi ses dix-huit siècles de monarchie, la
France a eu peu d'années aussi mythologiques que l'an de grâce 1793.

Cependant, le chevalier n'était pas pris; on n'entendait plus parler de
lui. La reine, veuve de son mari et orpheline de son enfant, se
contentait de pleurer, quand elle était seule, entre sa fille et sa
soeur.

Le jeune dauphin commençait, aux mains du cordonnier Simon, ce martyre
qui devait, en deux ans, le réunir à son père et à sa mère. Il y eut un
instant de calme.

Le volcan montagnard se reposait avant de dévorer les girondins.

Maurice sentit le poids de ce calme, comme on sent la lourdeur de
l'atmosphère en temps d'orage, et, ne sachant que faire d'un loisir qui
le livrait tout entier à l'ardeur d'un sentiment qui, s'il n'était pas
l'amour, lui ressemblait fort, il relut la lettre, baisa son beau
saphir, et résolut, malgré le serment qu'il avait fait, d'essayer d'une
dernière tentative, se promettant bien que celle-là serait la dernière.

Le jeune homme avait bien pensé à une chose: c'était de s'en aller à la
section du Jardin des Plantes, et là, de demander des renseignements au
secrétaire, son collègue. Mais cette première idée, et nous pourrions
même dire cette seule idée qu'il avait eue que sa belle inconnue était
mêlée à quelque trame politique, le retint; l'idée qu'une indiscrétion
de sa part pouvait conduire cette femme charmante à la place de la
Révolution, et faire tomber cette tête d'ange sur l'échafaud, faisait
passer un horrible frisson dans les veines de Maurice.

Il se décida donc à tenter l'aventure seul et sans aucun renseignement.
Son plan, d'ailleurs, était bien simple. Les listes placées sur chaque
porte devaient lui donner les premiers indices; puis des interrogatoires
aux concierges devaient achever d'éclaircir ce mystère. En sa qualité de
secrétaire de la section Lepelletier, il avait plein et entier droit
d'interrogatoire.

D'ailleurs, Maurice ignorait le nom de son inconnue, mais il devait
être conduit par les analogies. Il était impossible qu'une si charmante
créature n'eût pas un nom en harmonie avec sa forme: quelque nom de
sylphide, de fée ou d'ange; car, à son arrivée sur la terre, on avait dû
saluer sa venue comme celle d'un être supérieur et surnaturel.

Le nom le guiderait donc infailliblement. Maurice revêtit une carmagnole
de gros drap brun, se coiffa du bonnet rouge des grands jours, et
partit, pour son exploration, sans prévenir personne.

Il avait à la main un de ces gourdins noueux qu'on appelait une
_constitution_, et, emmanchée à son poignet vigoureux, cette arme avait
la valeur de la massue d'Hercule. Il avait dans sa poche sa commission
de secrétaire de la section Lepelletier. C'était à la fois sa sûreté
physique et sa garantie morale.

Il se mit donc à parcourir de nouveau la rue Saint-Victor, la rue
vieille Saint-Jacques, lisant, à la lueur du jour défaillant, tous ces
noms écrits d'une main plus ou moins exercée sur le panneau de chaque
porte.

Maurice en était à sa centième maison, et par conséquent à sa centième
liste, sans que rien eût pu lui faire croire encore qu'il fût le moins
du monde sur la trace de son inconnue, qu'il ne voulait reconnaître qu'à
la condition que s'ouvrirait à ses yeux un nom dans le genre de celui
qu'il avait rêvé, lorsqu'un brave cordonnier, voyant l'impatience
répandue sur la figure du lecteur, ouvrit sa porte, sortit avec sa
courroie de cuir et son poinçon, et, regardant Maurice par-dessus ses
lunettes:

--Veux-tu avoir quelque renseignement sur les locataires de cette
maison? dit-il. En ce cas, parle, je suis prêt à te répondre.

--Merci, citoyen, balbutia Maurice, mais je cherchais le nom d'un ami.

--Dis ce nom, citoyen, je connais tout le monde dans ce quartier. Où
demeurait cet ami?

--Il demeurait, je crois, vieille rue Saint-Jacques; mais j'ai peur
qu'il n'ait déménagé.

--Mais comment se nommait-il? Il faut que je sache son nom.

Maurice surpris resta un instant hésitant; puis il prononça le premier
nom qui se présenta à sa mémoire.

--René, dit-il.

--Et son état? Maurice était entouré de tanneries.

--Garçon tanneur, dit-il.

--Dans ce cas, dit un bourgeois qui venait de s'arrêter là et qui
regardait Maurice avec une certaine bonhomie, qui n'était pas exempte de
défiance, il faudrait s'adresser au maître.

--C'est juste, ça, dit le portier, c'est très juste; les maîtres
savent les noms de leurs ouvriers, et voilà le citoyen Dixmer, tiens,
qui est directeur de tannerie et qui a plus de cinquante ouvriers dans
sa tannerie, il peut te renseigner, lui.

Maurice se retourna et vit un bon bourgeois d'une taille élevée, d'un
visage placide, d'une richesse de costume qui annonçait l'industriel
opulent.

--Seulement, comme l'a dit le citoyen portier, continua le bourgeois, il
faudrait savoir le nom de famille.

--Je l'ai dit: René.

--René n'est qu'un nom de baptême, et c'est le nom de famille que je
demande. Tous les ouvriers inscrits chez moi le sont sous leur nom de
famille.

--Ma foi, dit Maurice que cette espèce d'interrogatoire commençait à
impatienter, le nom de famille, je ne le sais pas.

--Comment! dit le bourgeois avec un sourire dans lequel Maurice crut
remarquer plus d'ironie qu'il n'en voulait laisser paraître, comment,
citoyen, tu ne sais pas le nom de famille de ton ami?

--Non.

--En ce cas, il est probable que tu ne le retrouveras pas. Et le
bourgeois, saluant gracieusement Maurice, fit quelques pas et entra dans
une maison de la vieille rue Saint-Jacques.

--Le fait est que, si tu ne sais pas son nom de famille..., dit le
portier.

--Eh bien, non, je ne le sais pas, dit Maurice, qui n'aurait pas été
fâché, pour avoir une occasion de faire déborder sa mauvaise humeur,
qu'on lui cherchât querelle, et même, il faut le dire, qui n'était pas
éloigné d'en chercher une exprès. Qu'as-tu à dire à cela?

--Rien, citoyen, rien du tout; seulement, si tu ne sais pas le nom de
ton ami, il est probable, comme te l'a dit le citoyen Dixmer, il est
probable que tu ne le retrouveras point.

Et le citoyen portier rentra dans sa loge en haussant les épaules.

Maurice avait bonne envie de rosser le citoyen portier, mais ce dernier
était vieux: sa faiblesse le sauva. Vingt ans de moins, et Maurice eût
donné le spectacle scandaleux de l'égalité devant la loi, mais de
l'inégalité devant la force.

D'ailleurs, la nuit allait tomber, et Maurice n'avait plus que quelques
minutes de jour.

Il en profita pour s'engager d'abord dans la première ruelle, ensuite
dans la seconde; il en examina chaque porte, il en sonda chaque recoin,
regarda par-dessus chaque palissade, se hissa au-dessus de chaque mur,
lança un coup d'oeil dans l'intérieur de chaque grille, par le trou de
chaque serrure, heurta à quelques magasins déserts sans avoir de
réponse, enfin consuma près de deux heures dans cette recherche inutile.

Neuf heures du soir sonnèrent. Il faisait nuit close: on n'entendait
plus aucun bruit, on n'apercevait plus aucun mouvement dans ce quartier
désert, d'où la vie semblait s'être retirée avec le jour.

Maurice, désespéré, allait faire un mouvement rétrograde, quand tout à
coup, au détour d'une étroite allée, il vit briller une lumière. Il
s'aventura dans le passage sombre, sans remarquer qu'au moment même où
il s'y enfonçait, une tête curieuse qui, depuis un quart d'heure, du
milieu d'un massif d'arbres s'élevant au-dessus de la muraille, suivait
tous ses mouvements, venait de disparaître avec précipitation derrière
cette muraille.

Quelques secondes après que la tête eut disparu, trois hommes, sortant
par une petite porte percée dans cette même muraille, allèrent se jeter
dans l'allée où venait de se perdre Maurice, tandis qu'un quatrième,
pour plus grande précaution, fermait la porte de cette allée.

Maurice, au bout de l'allée, avait trouvé une cour; c'était de l'autre
côté de cette cour que brillait la lumière. Il frappa à la porte d'une
maison pauvre et solitaire; mais au premier coup qu'il frappa, la
lumière s'éteignit.

Maurice redoubla, mais nul ne répondit à son appel; il vit que c'était
un parti pris de ne pas répondre. Il comprit qu'il perdait inutilement
son temps à frapper, traversa la cour et rentra sous l'allée.

En même temps, la porte de la maison tourna doucement sur ses gonds;
trois hommes en sortirent et un coup de sifflet retentit.

Maurice se retourna et vit trois ombres à la distance de deux longueurs
de son bâton.

Dans les ténèbres, à la lueur de cette espèce de lumière qui existe
toujours pour les yeux depuis longtemps habitués à l'obscurité,
reluisaient trois lames aux reflets fauves.

Maurice comprit qu'il était cerné. Il voulut faire le moulinet avec son
bâton; mais l'allée était si étroite que son bâton toucha les deux murs.
Au même instant, un violent coup, porté sur la tête, l'étourdit. C'était
une agression imprévue faite par les quatre hommes qui étaient sortis de
la muraille. Sept hommes se jetèrent à la fois sur Maurice, et, malgré
une résistance désespérée, le terrassèrent, lui lièrent les mains et lui
bandèrent les yeux.

Maurice n'avait pas jeté un cri, n'avait pas appelé à l'aide. La force
et le courage veulent toujours se suffire à eux-mêmes et semblent avoir
honte d'un secours étranger.

D'ailleurs, Maurice eût appelé que, dans ce quartier désert, personne
ne fût venu.

Maurice fut donc lié et garrotté sans, comme nous l'avons dit, qu'il
eût poussé une plainte.

Il avait réfléchi, au reste, que si on lui bandait les yeux, ce n'était
pas pour le tuer tout de suite. À l'âge de Maurice, tout répit est un
espoir.

Il recueillit donc toute sa présence d'esprit et attendit.

--Qui es-tu? demanda une voix encore animée par la lutte.

--Je suis un homme que l'on assassine, répondit Maurice.

--Il y a plus, tu es un homme mort, si tu parles haut, que tu appelles
ou que tu cries.

--Si j'eusse dû crier, je n'eusse point attendu jusqu'à présent.

--Es-tu prêt à répondre à mes questions?

--Questionnez d'abord, je verrai après si je dois répondre.

--Qui t'envoie ici?

--Personne.

--Tu y viens donc de ton propre mouvement?

--Oui.

--Tu mens.

Maurice fit un mouvement terrible pour dégager ses mains; la chose
était impossible.

--Je ne mens jamais! dit-il.

--En tout cas, que tu viennes de ton propre mouvement, ou que tu sois
envoyé, tu es un espion.

--Et vous des lâches!

--Des lâches, nous?

--Oui, vous êtes sept ou huit contre un homme garrotté, et vous
insultez cet homme. Lâches! lâches! lâches!

Cette violence de Maurice, au lieu d'aigrir ses adversaires, parut les
calmer: cette violence même était la preuve que le jeune homme n'était
pas ce dont on l'accusait; un véritable espion eût tremblé et demandé
grâce.

--Il n'y a pas d'insulte là, dit une voix plus douce, mais en même
temps plus impérieuse qu'aucune de celles qui avaient parlé. Dans le
temps où nous vivons, on peut être espion sans être malhonnête homme:
seulement, on risque sa vie.

--Soyez le bienvenu, vous qui avez prononcé cette parole; j'y répondrai
loyalement.

--Qu'êtes-vous venu faire dans ce quartier?

--Y chercher une femme.

Un murmure d'incrédulité accueillit cette excuse. Ce murmure grossit et
devint un orage.

--Tu mens! reprit la même voix. Il n'y a point de femme, et nous savons
ce que nous entendons par femme, il n'y a point de femme à poursuivre
dans ce quartier; avoue ton projet, ou tu mourras.

--Allons donc, dit Maurice. Vous ne me tueriez pas pour le plaisir de me
tuer, à moins que vous ne soyez de véritables brigands.

Et Maurice fit un second effort plus violent et plus inattendu encore
que le premier pour dégager ses mains de la corde qui les liait; mais
soudain un froid douloureux et aigu lui déchira la poitrine.

Maurice fit malgré lui un mouvement en arrière.

--Ah! tu sens cela, dit un des hommes. Eh bien, il y a encore huit
pouces pareils au pouce avec lequel tu viens de faire connaissance.

--Alors, achevez, dit Maurice avec résignation. Ce sera fini tout de
suite, au moins.

--Qui es-tu? Voyons! dit la voix douce et impérieuse à la fois.

--C'est mon nom que vous voulez savoir?

--Oui, ton nom?

--Je suis Maurice Lindey.

--Quoi! s'écria une voix, Maurice Lindey, le revoluti... le patriote?
Maurice Lindey, secrétaire de la section Lepelletier?

Ces paroles furent prononcées avec tant de chaleur, que Maurice vit bien
qu'elles étaient décisives. Y répondre, c'était, d'une façon ou de
l'autre, fixer invariablement son sort.

Maurice était incapable d'une lâcheté. Il se redressa en vrai Spartiate,
et dit d'une voix ferme:

--Oui, Maurice Lindey; oui, Maurice Lindey, le secrétaire de la section
Lepelletier; oui, Maurice Lindey, le patriote, le révolutionnaire, le
jacobin; Maurice Lindey enfin, dont le plus beau jour sera celui où il
mourra pour la liberté.

Un silence de mort accueillit cette réponse.

Maurice Lindey présentait sa poitrine, attendant d'un moment à l'autre
que la lame, dont il avait senti la pointe seulement, se plongeât tout
entière dans son coeur.

--Est-ce bien vrai? dit après quelques secondes une voix qui trahissait
quelque émotion. Voyons, jeune homme, ne mens pas.

--Fouillez dans ma poche, dit Maurice, et vous trouverez ma commission.
Regardez sur ma poitrine, et si mon sang ne les a pas effacées, vous
trouverez mes initiales, un _M_ et un _L_ brodés sur ma chemise.

Aussitôt Maurice se sentit enlever par des bras vigoureux. Il fut porté
pendant un espace assez court. Il entendit, ouvrir une première porte,
puis une seconde. Seulement, la seconde était plus étroite que la
première, car à peine si les hommes qui le portaient y purent passer
avec lui.

Les murmures et les chuchotements continuaient.

--Je suis perdu, se dit à lui-même Maurice; ils vont me mettre une
pierre au cou et me jeter dans quelque trou de la Bièvre.

Mais, au bout d'un instant, il sentit que ceux qui le portaient
montaient quelques marches. Un air plus tiède frappa son visage, et on
le déposa sur un siège. Il entendit fermer une porte à double tour, des
pas s'éloignèrent. Il crut sentir qu'on le laissait seul. Il prêta
l'oreille avec autant d'attention que peut le faire un homme dont la vie
dépend d'un mot, et il crut entendre que cette même voix, qui avait déjà
frappé son oreille par un mélange de fermeté et de douceur, disait aux
autres:

--Délibérons.




VIII

Geneviève


Un quart d'heure s'écoula qui parut un siècle à Maurice. Rien de plus
naturel: jeune, beau, vigoureux, soutenu dans sa force par cent amis
dévoués, avec lesquels il rêvait parfois l'accomplissement de grandes
choses, il se sentait tout à coup, sans préparation aucune, exposé à
perdre la vie dans un guet-apens ignoble.

Il comprenait qu'on l'avait renfermé dans une chambre quelconque; mais
était-il surveillé?

Il essaya un nouvel effort pour rompre ses liens. Ses muscles d'acier se
gonflèrent et se roidirent, la corde lui entra dans les chairs, mais ne
se rompit pas.

Le plus terrible, c'est qu'il avait les mains liées derrière le dos et
qu'il ne pouvait arracher son bandeau. S'il avait pu voir, peut-être
eût-il pu fuir.

Cependant, ces diverses tentatives s'étaient accomplies sans que
personne s'y opposât, sans que rien bougeât autour de lui; il en augura
qu'il était seul.

Ses pieds foulaient quelque chose de moelleux et de sourd, du sable, de
la terre grasse, peut-être. Une odeur âcre et pénétrante frappait son
odorat et dénonçait la présence de substances végétales, Maurice pensa
qu'il était dans une serre ou dans quelque chose de pareil. Il fit
quelques pas, heurta un mur, se retourna pour tâter avec ses mains,
sentit des instruments aratoires, et poussa une exclamation de joie.

Avec des efforts inouïs, il parvint à explorer tous ces instruments les
uns après les autres. Sa fuite devenait alors une question de temps: si
le hasard ou la Providence lui donnait cinq minutes, et si parmi ces
ustensiles il trouvait un instrument tranchant, il était sauvé.

Il trouva une bêche.

Ce fut, par la manière dont Maurice était lié, toute une lutte pour
retourner cette bêche, de façon à ce que le fer fût en haut. Sur ce fer,
qu'il maintenait contre le mur avec ses reins, il coupa ou plutôt il usa
la corde qui lui liait les poignets. L'opération était longue, le fer de
la bêche tranchait lentement. La sueur lui coulait sur le front; il
entendit comme un bruit de pas qui se rapprochait. Il fit un dernier
effort, violent, inouï, suprême; la corde, à moitié usée, se rompit.

Cette fois, ce fut un cri de joie qu'il poussa; il était sûr du moins de
mourir en se défendant.

Maurice arracha le bandeau de dessus ses yeux.

Il ne s'était pas trompé; il était dans une espèce, non pas de serre,
mais de pavillon où l'on avait serré quelques-unes de ces plantes
grasses qui ne peuvent passer la mauvaise saison en plein air. Dans un
coin, étaient ces instruments de jardinage dont l'un lui avait rendu un
si grand service. En face de lui était une fenêtre; il s'élança vers la
fenêtre; elle était grillée, et un homme armé d'une carabine était placé
en sentinelle devant.

De l'autre côté du jardin, à trente pas de distance à peu près,
s'élevait un petit kiosque qui faisait pendant à celui où était Maurice.
Une jalousie était baissée, mais à travers cette jalousie brillait une
lumière.

Il s'approcha de la porte et écouta: une autre sentinelle passait et
repassait devant la porte. C'étaient ses pas qu'il avait entendus.

Mais au fond du corridor retentissaient des voix confuses; la
délibération avait visiblement dégénéré en discussion. Maurice ne
pouvait entendre avec suite ce qui se disait. Cependant quelques mots
pénétraient jusqu'à lui, et parmi ces mots, comme si pour ceux-là seuls
la distance était moins grande, il entendait les mots _espion, poignard,
mort._

Maurice redoubla d'attention. Une porte s'ouvrit, et il entendit plus
distinctement.

--Oui, disait une voix, oui, c'est un espion, il a découvert quelque
chose, et il est certainement envoyé pour surprendre nos secrets. En le
délivrant, nous courons risque qu'il nous dénonce.

--Mais sa parole? dit une voix.

--Sa parole, il la donnera, puis il la trahira. Est-ce qu'il est
gentilhomme pour qu'on se fie à sa parole?

Maurice grinça des dents à cette idée que quelques gens avaient encore
la prétention qu'il fallût être gentilhomme pour garder la foi jurée.

--Mais nous connaît-il pour nous dénoncer?

--Non, certes, il ne nous connaît pas, il ne sait pas ce que nous
faisons; mais il sait l'adresse, il reviendra bien accompagné.

L'argument parut péremptoire.

--Eh bien, dit la voix qui déjà plusieurs fois avait frappé Maurice
comme devant être celle du chef, c'est donc décidé?

--Mais oui, cent fois oui; je ne vous comprends pas avec votre
magnanimité, mon cher; si le comité de salut public nous tenait, vous
verriez s'il ferait toutes ces façons.

--Ainsi donc vous persistez dans votre décision, messieurs?

--Sans doute, et vous n'allez pas, j'espère, vous y opposer.

--Je n'ai qu'une voix, messieurs, elle a été pour qu'on lui rendît la
liberté. Vous en avez six, elles ont été toutes six pour la mort. Va
donc pour la mort.

La sueur qui coulait sur le front de Maurice se glaça tout à coup.

--Il va crier, hurler, dit la voix. Avez-vous au moins éloigné madame
Dixmer?

--Elle ne sait rien; elle est dans le pavillon en face.

--Madame Dixmer, murmura Maurice; je commence à comprendre. Je suis chez
ce maître tanneur qui m'a parlé dans la vieille rue Saint-Jacques, et
qui s'est éloigné en se riant de moi, quand je n'ai pas pu lui dire le
nom de mon ami. Mais quel diable d'intérêt un maître tanneur peut-il
avoir à m'assassiner?

--En tout cas, dit-il, avant qu'on m'assassine, j'en tuerai plus d'un.
Et il bondit vers l'instrument inoffensif qui, dans sa main, allait
devenir une arme terrible.

Puis il revint derrière la porte et se plaça de façon à ce qu'en se
déployant elle le couvrît.

Son coeur palpitait à briser sa poitrine, et dans le silence on
entendait le bruit de ses palpitations.

Tout à coup Maurice frissonna de la tête aux pieds; une voix avait dit:

--Si vous m'en croyez, vous casserez tout bonnement une vitre, et à
travers les barreaux vous le tuerez d'un coup de carabine.

--Oh! non, non, pas d'explosion, dit une autre voix; une explosion peut
nous trahir. Ah! vous voilà, Dixmer; et votre femme?

--Je viens de regarder à travers la jalousie; elle ne se doute de rien,
elle lit.

--Dixmer, vous allez nous fixer. Êtes-vous pour un coup de carabine?
êtes-vous pour un coup de poignard?

--Soit, pour le poignard. Allons!

--Allons! répétèrent ensemble les cinq ou six voix. Maurice était un
enfant de la Révolution, un coeur de bronze, une âme athée, comme il y
en avait beaucoup à cette époque-là. Mais à ce mot _allons_! prononcé
derrière cette porte qui, seule, le séparait de la mort, il se rappela
le signe de la croix que sa mère lui avait appris lorsque, tout enfant,
elle lui faisait dire ses prières à genoux. Les pas se rapprochèrent,
mais ils s'arrêtèrent, puis la clef grinça dans la serrure, et la porte
s'ouvrit lentement. Pendant cette minute qui venait de s'écouler,
Maurice s'était dit: «Si je perds mon temps à frapper, je serai tué. En
me précipitant sur les assassins, je les surprends; je gagne le jardin,
la ruelle, je me sauve peut-être.»

Aussitôt, prenant un élan de lion, en jetant un cri sauvage où il y
avait encore plus de menace que d'effroi, il renversa les deux premiers
hommes, qui le croyant lié et les yeux bandés, étaient loin de
s'attendre à une pareille agression, écarta les autres, franchit, grâce
à ses jarrets d'acier, dix toises en une seconde, vit au bout du
corridor une porte donnant sur le jardin toute grande ouverte, s'élança,
sauta dix marches, se trouva dans le jardin, et, s'orientant du mieux
qu'il lui était possible, courut vers la porte.

La porte était fermée à deux verrous et à la serrure. Maurice tira les
deux verrous, voulut ouvrir la serrure; il n'y avait pas de clef.

Pendant ce temps, ceux qui le poursuivaient étaient arrivés au perron:
ils l'aperçurent.

--Le voilà, crièrent-ils, tirez dessus, Dixmer, tirez dessus; tuez!
tuez!

Maurice poussa un rugissement: il était enfermé dans le jardin; il
mesura de l'oeil les murailles; elles avaient dix pieds de haut.

Tout cela fut rapide comme une seconde.

Les assassins s'élancèrent à sa poursuite.

Maurice avait trente pas d'avance à peu près sur eux; il regarda tout
autour de lui avec ce regard du condamné qui demande l'ombre d'une
chance de salut pour en faire une réalité.

Il aperçut le kiosque, la jalousie, derrière la jalousie la lumière. Il
ne fit qu'un bond, un bond de dix pieds, saisit la jalousie, l'arracha,
passa au travers de la fenêtre en la brisant et tomba dans une chambre
éclairée où lisait une femme assise près du feu.

Cette femme se leva épouvantée en criant au secours.

--Range-toi, Geneviève, range-toi, cria la voix de Dixmer; range-toi,
que je le tue! Et Maurice vit s'abaisser à dix pas de lui le canon de la
carabine.

Mais à peine la femme l'eût-elle regardé qu'elle jeta un cri terrible,
et qu'au lieu de se ranger comme le lui ordonnait son mari, elle se jeta
entre lui et le canon du fusil.

Ce mouvement concentra toute l'attention de Maurice sur la généreuse
créature dont le premier mouvement était de le protéger.

À son tour, il jeta un cri. C'était son inconnue tant cherchée.

--Vous!... Vous!... s'écria-t-il.

--Silence! dit-elle.

Puis, se retournant vers les assassins, qui, différentes armes à la
main, s'étaient rapprochés de la fenêtre:

--Oh! vous ne le tuerez pas! s'écria-t-elle.

--C'est un espion, s'écria Dixmer, dont la figure douce et placide avait
pris une expression de résolution implacable; c'est un espion, et il
doit mourir.

--Un espion! lui? dit Geneviève; lui, un espion? Venez ici, Dixmer. Je
n'ai qu'un mot à vous dire pour vous prouver que vous vous trompez
étrangement.

Dixmer s'approcha de la fenêtre: Geneviève s'approcha de lui, et, se
penchant à son oreille, elle lui dit quelques mots tout bas.

Le maître tanneur releva la tête.

--Lui? dit-il.

--Lui-même, répondit Geneviève.

--Vous en êtes sûre? La jeune femme ne répondit point cette fois: mais
elle se retourna vers Maurice et lui tendit la main en souriant. Les
traits de Dixmer reprirent alors une expression singulière de mansuétude
et de froideur. Il posa la crosse de sa carabine à terre.

--Alors, c'est autre chose, dit-il. Puis, faisant signe à ses compagnons
de le suivre, il s'écarta avec eux et leur dit quelques mots, après
lesquels ils s'éloignèrent.

--Cachez cette bague, murmura Geneviève pendant ce temps; tout le monde
la connaît ici. Maurice ôta vivement la bague de son doigt et la glissa
dans la poche de son gilet.

Un instant après, la porte du pavillon s'ouvrit, et Dixmer, sans arme,
s'avança vers Maurice.

--Pardon, citoyen, lui dit-il; que n'ai-je su plus tôt les obligations
que je vous avais! Ma femme, tout en se souvenant du service que vous
lui aviez rendu dans la soirée du 10 mars, avait oublié votre nom. Nous
ignorions donc complètement à qui nous avions à faire; sans cela,
croyez-le bien, nous n'eussions pas un instant suspecté votre honneur ni
soupçonné vos intentions. Ainsi donc, pardon, encore une fois!

Maurice était stupéfait; il se tenait debout par un miracle d'équilibre;
il sentait que la tête lui tournait, il était près de tomber.

Il s'appuya à la cheminée.

--Mais enfin, dit-il, pourquoi vouliez-vous donc me tuer?

--Voilà le secret, citoyen, dit Dixmer, et je le confie à votre loyauté.
Je suis, comme vous le savez déjà, maître tanneur et chef de cette
tannerie. La plupart des acides que j'emploie pour la préparation de mes
peaux sont des marchandises prohibées. Or, les contrebandiers que
j'emploie avaient avis d'une délation faite au conseil général. Vous
voyant prendre des informations, j'ai eu peur. Mes contrebandiers ont eu
encore plus peur que moi de votre bonnet rouge et de votre air décidé,
et je ne vous cache pas que votre mort était résolue.

--Je le sais pardieu bien, s'écria Maurice, et vous ne m'apprenez là
rien de nouveau. J'ai entendu votre délibération et j'ai vu votre
carabine.

--Je vous ai déjà demandé pardon, reprit Dixmer d'un air de bonhomie
attendrissante. Comprenez donc ceci, que, grâce aux désordres du temps,
nous sommes, moi et mon associé, M. Morand, en train de faire une
immense fortune. Nous avons la fourniture des sacs militaires; tous les
jours nous en faisons confectionner quinze cents, ou deux mille. Grâce
au bienheureux état de choses dans lequel nous vivons, la municipalité,
qui a fort à faire, n'a pas le temps de vérifier bien exactement nos
comptes, de sorte, il faut bien l'avouer, que nous pêchons un peu en eau
trouble; d'autant plus, comme je vous le disais, que les matières
préparatoires que nous nous procurons par contrebande nous permettent de
gagner deux cents pour cent.

--Diable! fit Maurice, cela me paraît un bénéfice assez honnête, et je
comprends maintenant votre crainte qu'une dénonciation de ma part ne le
fît cesser; mais maintenant que vous me connaissez, vous êtes rassuré,
n'est-ce pas?

--Maintenant, dit Dixmer, je ne vous demande même plus votre parole.

Puis, lui posant la main sur l'épaule et le regardant avec un sourire:

--Voyons, lui dit-il, à présent que nous sommes en petit comité et entre
amis, je puis le dire, que veniez-vous faire par ici, jeune homme? Bien
entendu, ajouta le maître tanneur, que si vous voulez vous taire, vous
êtes parfaitement libre.

--Mais je vous l'ai dit, je crois, balbutia Maurice.

--Oui, une femme, dit le bourgeois, je sais qu'il était question d'une
femme.

--Mon Dieu! pardonnez-moi, citoyen, dit Maurice; mais je comprends à
merveille que je vous dois une explication. Eh bien, je cherchais une
femme qui, l'autre soir, sous le masque, m'a dit demeurer dans ce
quartier. Je ne sais ni son nom, ni sa position, ni sa demeure.
Seulement, je sais que je suis amoureux fou, qu'elle est petite....

Geneviève était grande.

--Qu'elle est blonde et qu'elle a l'air éveillé.... Geneviève était brune
avec de grands yeux pensifs.

--Une grisette enfin..., continua Maurice; aussi, pour lui plaire, ai-je
pris cet habit populaire.

--Voilà qui explique tout, dit Dixmer avec une foi angélique que ne
démentait point le moindre regard sournois.

Geneviève avait rougi, et, se sentant rougir, s'était détournée.

--Pauvre citoyen Lindey, dit Dixmer en riant, quelle mauvaise heure nous
vous avons fait passer, et vous êtes bien le dernier à qui j'eusse voulu
faire du mal; un si bon patriote, un frère!... Mais, en vérité, j'ai cru
que quelque malintentionné usurpait votre nom.

--Ne parlons plus de cela, dit Maurice, qui comprit qu'il était temps de
se retirer; remettez-moi dans mon chemin et oublions...

--Vous remettre dans votre chemin? s'écria Dixmer; vous quitter? Ah! non
pas, non pas! je donne ou plutôt, mon associé et moi, nous donnons ce
soir à souper aux braves garçons qui voulaient vous égorger tout à
l'heure. Je compte bien vous faire souper avec eux pour que vous voyiez
qu'ils ne sont point si diables qu'ils en ont l'air.

--Mais, dit Maurice au comble de la joie de rester quelques heures près
de Geneviève, je ne sais vraiment si je dois accepter.

--Comment! si vous devez accepter, dit Dixmer; je le crois bien: ce sont
de bons et francs patriotes comme vous; d'ailleurs, je ne croirai que
vous m'avez pardonné que lorsque nous aurons rompu le pain ensemble.

Geneviève ne disait pas un mot. Maurice était au supplice.

--C'est qu'en vérité, balbutia le jeune homme, je crains de vous gêner,
citoyen.... Ce costume... ma mauvaise mine.... Geneviève le regarda
timidement.

--Nous offrons de bon coeur, dit-elle.

--J'accepte, citoyenne, répondit Maurice en s'inclinant.

--Eh bien, je vais rassurer nos compagnons, dit le maître tanneur;
chauffez-vous en attendant, cher ami. Il sortit. Maurice et Geneviève
restèrent seuls.

--Ah! monsieur, dit la jeune femme avec un accent auquel elle essayait
inutilement de donner le ton du reproche, vous avez manqué à votre
parole, vous avez été indiscret.

--Quoi! madame, s'écria Maurice, vous aurais-je compromise? Ah! dans ce
cas, pardonnez-moi; je me retire, et jamais...

--Dieu! s'écria-t-elle en se levant, vous êtes blessé à la poitrine!
votre chemise est toute teinte de sang!

En effet, sur la chemise si fine et si blanche de Maurice, chemise qui
faisait un étrange contraste avec ses habits grossiers, une large plaque
de rouge s'était étendue et avait séché.

--Oh! n'ayez aucune inquiétude, madame, dit le jeune homme; un des
contrebandiers m'a piqué avec son poignard. Geneviève pâlit, et lui
prenant la main:

--Pardonnez-moi, murmura-t-elle, le mal qu'on vous a fait; vous m'avez
sauvé la vie, et j'ai failli être cause de votre mort.

--Ne suis-je pas bien récompensé en vous retrouvant? car, n'est-ce pas,
vous n'avez pas cru un instant que ce fût une autre que vous que je
cherchais?

--Venez avec moi, interrompit Geneviève, je vous donnerai du linge.... Il
ne faut pas que nos convives vous voient en cet état: ce serait pour eux
un reproche trop terrible.

--Je vous gêne bien, n'est-ce pas? répliqua Maurice en soupirant.

--Pas du tout, j'accomplis un devoir. Et elle ajouta:

--Je l'accomplis même avec grand plaisir. Geneviève conduisit alors
Maurice vers un grand cabinet de toilette d'une élégance et d'une
distinction qu'il ne s'attendait pas à trouver dans la maison d'un
maître tanneur.

Il est vrai que ce maître tanneur paraissait millionnaire. Puis elle
ouvrit toutes les armoires.

--Prenez, dit-elle, vous êtes chez vous. Et elle se retira. Quand
Maurice sortit, il trouva Dixmer, qui était revenu.

--Allons, allons, dit-il, à table! on n'attend plus que vous.




IX

Le souper


Lorsque Maurice entra avec Dixmer et Geneviève dans la salle à manger,
située dans le corps de bâtiment où on l'avait conduit d'abord, le
souper était tout dressé, mais la salle était encore vide.

Il vit entrer successivement tous les convives au nombre de six.

C'étaient tous des hommes d'un extérieur agréable, jeunes pour la
plupart, vêtus à la mode du jour; deux ou trois même avaient la
carmagnole et le bonnet rouge.

Dixmer leur présenta Maurice en énonçant ses titres et qualités.

Puis, se retournant vers Maurice:

--Vous voyez, dit-il, citoyen Lindey, toutes les personnes qui m'aident
dans mon commerce. Grâce au temps où nous vivons, grâce aux principes
révolutionnaires qui ont effacé la distance, nous vivons tous sur le
pied de la plus sainte égalité. Tous les jours la même table nous réunit
deux fois, et je suis heureux que vous ayez bien voulu partager notre
repas de famille. Allons, à table, citoyens, à table!

--Et.... M. Morand, dit timidement Geneviève, ne l'attendons-nous pas?

--Ah! c'est vrai, répondit Dixmer. Le citoyen Morand, dont je vous ai
déjà parlé, citoyen Lindey, est mon associé. C'est lui qui est chargé,
si je puis le dire, de la partie morale de la maison; il fait les
écritures, tient la caisse, règle les factures, donne et reçoit
l'argent, ce qui fait que c'est celui de nous tous qui a le plus de
besogne. Il en résulte qu'il est quelquefois en retard. Je vais le faire
prévenir.

En ce moment la porte s'ouvrit et le citoyen Morand entra.

C'était un homme de petite taille, brun, aux sourcils épais; des
lunettes vertes, comme en portent les hommes dont la vue est fatiguée
par le travail, cachaient ses yeux noirs, mais n'empêchaient pas
l'étincelle d'en jaillir. Aux premiers mots qu'il dit, Maurice reconnut
cette voix douce et impérieuse à la fois qui avait été constamment, dans
cette terrible discussion dont il avait été victime, pour les voies de
douceur; il était vêtu d'un habit brun à larges boutons, d'une veste de
soie blanche, et son jabot assez fin fut souvent, pendant le souper,
tourmenté par une main dont Maurice, sans doute parce que c'était celle
d'un marchand tanneur, admira la blancheur et la délicatesse.

On prit place. Le citoyen Morand fut placé à la droite de Geneviève,
Maurice à sa gauche; Dixmer s'assit en face de sa femme; les autres
convives prirent indifféremment leur poste autour d'une table oblongue.

Le souper était recherché: Dixmer avait un appétit d'industriel et
faisait, avec beaucoup de bonhomie, les honneurs de sa table. Les
ouvriers, ou ceux qui passaient pour tels, lui faisaient, sous ce
rapport, bonne et franche compagnie. Le citoyen Morand parlait peu,
mangeait moins encore, ne buvait presque pas et riait rarement; Maurice,
peut-être à cause des souvenirs que lui rappelait sa voix, éprouva
bientôt pour lui une vive sympathie; seulement, il était en doute sur
son âge, et ce doute l'inquiétait; tantôt il le prenait pour un homme de
quarante à quarante-cinq ans, et tantôt pour un tout jeune homme.

Dixmer se crut, en se mettant à table, obligé de donner à ses convives
une sorte de raison à l'admission d'un étranger dans leur petit cercle.

Il s'en acquitta en homme naïf et peu habitué à mentir; mais les
convives ne paraissaient pas difficiles en matière de raisons, à ce
qu'il paraît, car, malgré toute la maladresse que mit le fabricant de
pelleteries dans l'introduction du jeune homme, son petit discours
d'introduction satisfit tout le monde.

Maurice le regardait avec étonnement.

--Sur mon honneur, se disait-il en lui-même, je crois que je me trompe
moi-même. Est-ce bien là le même homme qui, l'oeil ardent, la voix
menaçante, me poursuivait une carabine à la main, et voulait absolument
me tuer, il y a trois quarts d'heure? En ce moment-là, je l'eusse pris
pour un héros ou pour un assassin. Mordieu! comme l'amour des
pelleteries vous transforme un homme!

Il y avait au fond du coeur de Maurice, tandis qu'il faisait toutes ces
observations, une douleur et une joie si profondes toutes deux, que le
jeune homme n'eût pu se dire au juste quelle était la situation de son
âme. Il se retrouvait enfin près de cette belle inconnue qu'il avait
tant cherchée. Comme il l'avait rêvé d'avance, elle portait un doux nom.
Il s'enivrait du bonheur de la sentir à son côté; il absorbait ses
moindres paroles, et le son de sa voix, toutes les fois qu'elle
résonnait, faisait vibrer jusqu'aux cordes les plus secrètes de son
coeur; mais ce coeur était brisé par ce qu'il voyait.

Geneviève était bien telle qu'il l'avait entrevue: ce rêve d'une nuit
orageuse, la réalité ne l'avait pas détruit. C'était bien la jeune femme
élégante, à l'oeil triste, à l'esprit élevé; c'était bien, ce qui était
arrivé si souvent dans les dernières années qui avaient précédé cette
fameuse année 93, dans laquelle on se trouvait, c'était bien la jeune
fille de distinction, obligée, à cause de la ruine toujours plus
profonde dans laquelle était tombée la noblesse, de s'allier à la
bourgeoisie, au commerce. Dixmer paraissait un brave homme; il était
riche incontestablement; ses manières avec Geneviève semblaient être
celles d'un homme qui prend à tâche de rendre une femme heureuse. Mais
cette bonhomie, cette richesse, ces intentions excellentes,
pouvaient-elles combler cette immense distance qui existait entre la
femme et le mari, entre la jeune fille poétique, distinguée, charmante,
et l'homme aux occupations matérielles et à l'aspect vulgaire? Avec quel
sentiment Geneviève comblait-elle cet abîme?... Hélas! le hasard le
disait assez maintenant à Maurice: avec l'amour. Et il fallait bien en
revenir à cette première opinion qu'il avait eue de la jeune femme,
c'est-à-dire que, le soir où il l'avait rencontrée, elle revenait d'un
rendez-vous d'amour.

Cette idée que Geneviève aimait un homme torturait le coeur de Maurice.

Alors il soupirait, alors il regrettait d'être venu pour prendre une
dose plus active encore de ce poison qu'on appelle amour.

Puis, dans d'autres moments, en écoutant cette voix si douce, si pure et
si harmonieuse, en interrogeant ce regard si limpide, qui semblait ne
pas craindre que par lui on pût lire jusqu'au plus profond de son âme,
Maurice en arrivait à croire qu'il était impossible qu'une pareille
créature pût tromper, et alors il éprouvait une joie amère à songer que
ce beau corps; âme et matière, appartenait à ce bon bourgeois au sourire
honnête, aux plaisanteries vulgaires, et ne serait jamais qu'à lui.

On parla politique, ce ne pouvait guère être autrement. Que dire à une
époque où la politique se mêlait à tout, était peinte au fond des
assiettes, couvrait toutes les murailles, était proclamée à chaque heure
dans les rues?

Tout à coup un des convives, qui jusque-là avait gardé le silence,
demanda des nouvelles des prisonniers du Temple.

Maurice tressaillit malgré lui au timbre de cette voix. Il avait reconnu
l'homme qui, toujours pour les moyens extrêmes, l'avait d'abord frappé
de son couteau, et avait ensuite voté pour la mort.

Cependant cet homme, honnête tanneur, chef de l'atelier, du moins Dixmer
le proclama tel, réveilla bientôt la belle humeur de Maurice en
exprimant les idées les plus patriotiques et les principes les plus
révolutionnaires. Le jeune homme, dans certaines circonstances, n'était
point ennemi de ces mesures vigoureuses, si fort à la mode à cette
époque, et dont Danton était l'apôtre et le héros. À la place de cet
homme, dont l'arme et la voix lui avaient fait éprouver et lui faisaient
éprouver encore de si poignantes sensations, il n'eût pas assassiné
celui qu'il eût pris pour un espion, mais il l'eût lâché dans un jardin,
et là, à armes égales, un sabre à la main comme son adversaire, il l'eût
combattu sans merci, sans miséricorde. Voilà ce qu'eût fait Maurice.
Mais il comprit bientôt que c'était trop demander d'un garçon tanneur,
que de demander qu'il fît ce que Maurice aurait fait.

Cet homme aux mesures extrêmes, et qui paraissait voir dans ses idées
politiques les mêmes systèmes violents que dans sa conduite privée,
parlait donc du Temple, et s'étonnait que l'on confiât la garde de ses
prisonniers à un conseil permanent, facile à corrompre, et à des
municipaux dont la fidélité avait été plus d'une fois déjà tentée.

--Oui, dit le citoyen Morand; mais il faut convenir qu'en toute
occasion, jusqu'à présent, la conduite de ces municipaux a justifié la
confiance que la nation avait en eux, et l'histoire dira qu'il n'y avait
pas que le citoyen Robespierre qui méritât le surnom d'incorruptible.

--Sans doute, sans doute, reprit l'interlocuteur, mais de ce qu'une
chose n'est point arrivée encore, il serait absurde de conclure qu'elle
n'arrivera jamais. C'est comme pour la garde nationale, continua le chef
d'atelier; eh bien, les compagnies des différentes sections sont
convoquées chacune à son tour pour le service du Temple, et cela
indifféremment. Eh bien, n'admettez-vous point qu'il puisse y avoir,
dans une compagnie de vingt ou vingt-cinq hommes, un noyau de huit ou
dix gaillards bien déterminés, qui, une belle nuit, égorgent les
sentinelles et enlèvent les prisonniers?

--Bah! dit Maurice, tu vois, citoyen, que c'est un mauvais moyen,
puisque, il y a trois semaines ou un mois, on a voulu l'employer et
qu'on n'a point réussi.

--Oui, reprit Morand; mais parce qu'un des aristocrates qui composaient
la patrouille a eu l'imprudence, en parlant je ne sais à qui, de laisser
échapper le mot _monsieur_.

_--_Et puis, dit Maurice, qui tenait à prouver que la police de la
République était bien faite, parce qu'on s'était déjà aperçu de l'entrée
du chevalier de Maison-Rouge dans Paris.

--Bah! s'écria Dixmer.

--On savait que Maison-Rouge était entré dans Paris? demanda froidement
Morand. Et savait-on par quel moyen il y était entré?

--Parfaitement.

--Ah diable! dit Morand en se penchant en avant pour regarder Maurice,
je serais curieux de savoir cela; jusqu'à présent, on n'a rien pu nous
dire encore de positif là-dessus. Mais vous, citoyen, vous le secrétaire
d'une des principales sections de Paris, vous devez être mieux
renseigné?

--Sans doute, dit Maurice; aussi ce que je vais vous dire est-il
l'exacte vérité.

Tous les convives, et même Geneviève, parurent accorder la plus grande
attention à ce qu'allait dire le jeune homme.

--Eh bien, dit Maurice, le chevalier de Maison-Rouge venait de Vendée, à
ce qu'il paraît; il avait traversé toute la France avec son bonheur
ordinaire. Arrivé pendant la journée à la barrière du Roule, il a
attendu jusqu'à neuf heures du soir. À neuf heures du soir, une femme,
déguisée en femme du peuple, est sortie par cette barrière, portant au
chevalier un costume de chasseur de la garde nationale; dix minutes
après, elle est rentrée avec lui; la sentinelle, qui l'avait vue sortir
seule, a eu des soupçons en la voyant rentrer accompagnée: elle a donné
l'alarme au poste; le poste est sorti. Les deux coupables, ayant compris
que c'était à eux qu'on en voulait, se sont jetés dans un hôtel qui leur
a ouvert une seconde porte sur les Champs-Élysées. Il paraît qu'une
patrouille toute dévouée aux tyrans attendait le chevalier au coin de la
rue Bar-du-Bec. Vous savez le reste.

--Ah! ah! dit Morand; c'est curieux, ce que vous nous racontez là...

--Et surtout positif, dit Maurice.

--Oui, cela en a l'air; mais, la femme, sait-on ce qu'elle est
devenue?...

--Non, elle a disparu, et l'on ignore complètement qui elle est et ce
qu'elle est. L'associé du citoyen Dixmer et le citoyen Dixmer lui-même
parurent respirer plus librement.

Geneviève avait écouté tout ce récit, pâle, immobile et muette.

--Mais, dit le citoyen Morand avec sa froideur ordinaire, qui peut dire
que le chevalier de Maison-Rouge faisait partie de cette patrouille qui
a donné l'alarme au Temple?

--Un municipal de mes amis qui, ce jour-là, était de service au Temple,
l'a reconnu.

--Il savait donc son signalement?

--Il l'avait vu autrefois.

--Et quel homme est-ce, physiquement, que ce chevalier de Maison-Rouge?
demanda Morand.

--Un homme de vingt-cinq à vingt-six ans, petit, blond, d'un visage
agréable, avec des yeux magnifiques et des dents superbes.

Il se fit un profond silence.

--Eh bien, dit Morand, si votre ami le municipal a reconnu ce prétendu
chevalier de Maison-Rouge, pourquoi ne l'a-t-il pas arrêté?

--D'abord, parce que, ne sachant pas son arrivée à Paris, il a craint
d'être dupe d'une ressemblance; et puis mon ami est un peu tiède, il a
fait ce que font les sages et les tièdes: dans le doute, il s'est
abstenu.

--Vous n'auriez pas agi ainsi, citoyen? dit Dixmer à Maurice en riant
brusquement.

--Non, dit Maurice, je l'avoue: j'aurais mieux aimé me tromper que de
laisser échapper un homme aussi dangereux que l'est ce chevalier de
Maison-Rouge.

--Et qu'eussiez-vous donc fait, monsieur?... demanda Geneviève.

--Ce que j'eusse fait, citoyenne? dit Maurice. Oh! mon Dieu! ce n'eût
pas été long: j'eusse fait fermer toutes les portes du Temple; j'eusse
été droit à la patrouille, et j'eusse mis la main sur le collet du
chevalier, en lui disant: «Chevalier de Maison-Rouge, je vous arrête
comme traître à la nation!» Et une fois que je lui eusse mis la main au
collet, je ne l'eusse point lâché, je vous en réponds.

--Mais que serait-il arrivé? demanda Geneviève.

--Il serait arrivé qu'on lui aurait fait son procès, à lui et à ses
complices, et qu'à l'heure qu'il est, il serait guillotiné, voilà tout.

Geneviève frissonna et lança à son voisin un coup d'oeil d'effroi. Mais
le citoyen Morand ne parut pas remarquer ce coup d'oeil, et vidant
flegmatiquement son verre:

--Le citoyen Lindey a raison, dit-il; il n'y avait que cela à faire.
Malheureusement, on ne l'a pas fait.

--Et, demanda Geneviève, sait-on ce qu'est devenu ce chevalier de
Maison-Rouge?

--Bah! dit Dixmer, il est probable qu'il n'a pas demandé son reste, et
que, voyant sa tentative avortée, il aura quitté immédiatement Paris.

--Et peut-être même la France, ajouta Morand.

--Pas du tout, pas du tout, dit Maurice.

--Comment! il a eu l'imprudence de rester à Paris? s'écria Geneviève.

--Il n'en a pas bougé. Un mouvement général d'étonnement accueillit
cette opinion émise par Maurice avec une si grande assurance.

--C'est une présomption que vous émettez là, citoyen, dit Morand, une
présomption, voilà tout.

--Non pas, c'est un fait que j'affirme.

--Oh! dit Geneviève, j'avoue que pour mon compte, je ne puis croire à ce
que vous dites, citoyen; ce serait d'une imprudence impardonnable.

--Vous êtes femme, citoyenne; vous comprendrez donc une chose qui a dû
l'emporter, chez un homme du caractère du chevalier de Maison-Rouge, sur
toutes les considérations de sécurité personnelle possibles.

--Et quelle chose peut l'emporter sur la crainte de perdre la vie d'une
façon si affreuse?

--Eh! mon Dieu! citoyenne, dit Maurice, l'amour.

--L'amour? répéta Geneviève.

--Sans doute. Ne savez-vous donc pas que le chevalier de Maison-Rouge
est amoureux d'Antoinette?

Deux ou trois rires d'incrédulité éclatèrent timides et forcés. Dixmer
regarda Maurice, comme pour lire jusqu'au fond de son âme. Geneviève
sentit des larmes mouiller ses yeux, et un frissonnement, qui ne put
échapper à Maurice, courut par tout son corps. Le citoyen Morand
répandit le vin de son verre qu'il portait en ce moment à ses lèvres, et
sa pâleur eût effrayé Maurice, si toute l'attention du jeune homme n'eût
été en ce moment concentrée sur Geneviève.

--Vous êtes émue, citoyenne, murmura Maurice.

--N'avez-vous pas dit que je comprendrais parce que j'étais femme? Eh
bien, nous autres femmes, un dévouement, si opposé qu'il soit à nos
principes, nous touche toujours.

--Et celui du chevalier de Maison-Rouge est d'autant plus grand, dit
Maurice, qu'on assure qu'il n'a jamais parlé à la reine.

--Ah çà! citoyen Lindey, dit l'homme aux moyens extrêmes, il me semble,
permets-moi de le dire, que tu es bien indulgent pour ce chevalier...

--Monsieur, dit Maurice en se servant peut-être avec intention du mot
qui avait cessé d'être en usage, j'aime toutes les natures fières et
courageuses; ce qui ne m'empêche pas de les combattre quand je les
rencontre dans les rangs de mes ennemis. Je ne désespère pas de
rencontrer un jour le chevalier de Maison-Rouge.

--Et...? fit Geneviève.

--Et si je le rencontre... eh bien, je le combattrai.

Le souper était fini. Geneviève donna l'exemple de la retraite en se
levant elle-même.

En ce moment la pendule sonna.

--Minuit, dit froidement Morand.

--Minuit! s'écria Maurice, minuit déjà!

--Voilà une exclamation qui me fait plaisir, dit Dixmer; elle prouve que
vous ne vous êtes pas ennuyé, et elle me donne l'espoir que nous nous
reverrons. C'est la maison d'un bon patriote qu'on vous ouvre, et
j'espère que vous vous apercevrez bientôt, citoyen, que c'est celle d'un
ami.

Maurice salua, et, se retournant vers Geneviève:

--La citoyenne me permet-elle aussi de revenir? demanda-t-il.

--Je fais plus que de le permettre, je vous en prie, dit vivement
Geneviève. Adieu, citoyen. Et elle rentra chez elle.

Maurice prit congé de tous les convives, salua particulièrement Morand,
qui lui avait beaucoup plu, serra la main de Dixmer, et partit étourdi,
mais bien plus joyeux qu'attristé, de tous les événements si différents
les uns des autres qui avaient agité sa soirée.

--Fâcheuse, fâcheuse rencontre! dit après la retraite de Maurice la
jeune femme fondant en larmes en présence de son mari, qui l'avait
reconduite chez elle.

--Bah! le citoyen Maurice Lindey, patriote reconnu, secrétaire d'une
section, pur, adoré, populaire, est, au contraire, une bien précieuse
acquisition pour un pauvre tanneur qui a chez lui de la marchandise de
contrebande, répondit Dixmer en souriant.

--Ainsi, vous croyez, mon ami?... demanda timidement Geneviève.

--Je crois que c'est un brevet de patriotisme, un cachet d'absolution
qu'il pose sur notre maison; et je pense qu'à partir de cette soirée, le
chevalier de Maison-Rouge lui-même serait en sûreté chez nous.

Et Dixmer, baisant sa femme au front avec une affection bien plus
paternelle que conjugale, la laissa dans ce petit pavillon qui lui était
entièrement consacré, et repassa dans l'autre partie du bâtiment qu'il
habitait, avec les convives que nous avons vus entourer sa table.




X

Le savetier Simon


On était arrivé au commencement du mois de mai; un jour pur dilatait les
poitrines lassées de respirer les brouillards glacés de l'hiver, et les
rayons d'un soleil tiède et vivifiant descendaient sur la noire muraille
du Temple.

Au guichet de l'intérieur, qui séparait la tour des jardins, riaient et
fumaient les soldats du poste.

Mais malgré cette belle journée, malgré l'offre qui fut faite aux
prisonnières de descendre et de se promener au jardin, les trois femmes
refusèrent: depuis l'exécution de son mari, la reine se tenait
obstinément dans sa chambre, pour n'avoir point à passer devant la porte
de l'appartement qu'avait occupé le roi, au second étage.

Quand elle prenait l'air, par hasard, depuis cette fatale époque du 21
janvier, c'était sur le haut de la tour, dont on avait fermé les
créneaux avec des jalousies.

Les gardes nationaux de service, qui étaient prévenus que les trois
femmes avaient l'autorisation de sortir, attendirent donc vainement
toute la journée qu'elles voulussent bien user de l'autorisation.

Vers cinq heures, un homme descendit et s'approcha du sergent commandant
le poste.

--Ah! ah! c'est toi, père Tison! dit celui-ci qui paraissait un garde
national de joyeuse humeur.

--Oui, c'est moi, citoyen; je t'apporte de la part du municipal Maurice
Lindey, ton ami, qui est là-haut, cette permission accordée, par le
conseil du Temple, à ma fille, de venir faire ce soir une petite visite
à sa mère.

--Et tu sors au moment où ta fille va venir, père dénaturé? dit le
sergent.

--Ah! je sors bien à contrecoeur, citoyen sergent. J'espérais, moi
aussi, voir ma pauvre enfant, que je n'ai pas vue depuis deux mois, et
l'embrasser... là, ce qui s'appelle crânement, comme un père embrasse sa
fille. Mais oui! va te promener. Le service, ce service damné, me force
à sortir. Il faut que j'aille à la Commune faire mon rapport. Un fiacre
m'attend à la porte avec deux gendarmes, et cela juste au moment où ma
pauvre Sophie va venir.

--Malheureux père! dit le sergent.


          _Ainsi l'amour de la patrie_
          _Étouffe en toi la voix du sang._
          _L'une gémit et l'autre prie:_
          _Au devoir immole..._


Dis donc, père Tison, si tu trouves par hasard une rime en _ang_, tu me
la rapporteras. Elle me manque pour le moment.

--Et toi, citoyen sergent, quand ma fille viendra pour voir sa pauvre
mère, qui meurt de ne pas la voir, tu la laisseras passer.

--L'ordre est en règle, répondit le sergent, que le lecteur a déjà
reconnu sans doute pour notre ami Lorin; ainsi, je n'ai rien à dire;
quand ta fille viendra, ta fille passera.

--Merci, brave Thermopyle, merci, dit Tison.

Et il sortit pour aller faire son rapport à la Commune, en murmurant:

--Ah! ma pauvre femme, va-t-elle être heureuse!

--Sais-tu, sergent, dit un garde national en voyant s'éloigner Tison et
en entendant les paroles qu'il prononçait en s'éloignant, sais-tu que ça
fait frissonner au fond, ces choses-là?

--Et quelles choses, citoyen Devaux? demanda Lorin.

--Comment donc! reprit le compatissant garde national, de voir cet homme
au visage si dur, cet homme au coeur de bronze, cet impitoyable gardien
de la reine, s'en aller la larme à l'oeil, moitié de joie, moitié de
douleur, en songeant que sa femme va voir sa fille, et que lui ne la
verra pas! Il ne faut pas trop réfléchir là-dessus, sergent, car, en
vérité, cela attriste...

--Sans doute, et voilà pourquoi il ne réfléchit pas lui-même, cet homme
qui s'en va la larme à l'oeil, comme tu dis.

--Et à quoi réfléchirait-il?

--Eh bien, qu'il y a trois mois aussi que cette femme qu'il brutalise
sans pitié n'a vu son enfant. Il ne songe pas à son malheur, à elle; il
songe à son malheur, à lui; voilà tout. Il est vrai que cette femme
était reine, continua le sergent d'un ton railleur, dont il eût été
difficile d'interpréter le sens, et qu'on n'est point forcé d'avoir pour
une reine les égards qu'on a pour la femme d'un journalier.

--N'importe, tout cela est fort triste, dit Devaux.

--Triste, mais nécessaire, dit Lorin; le mieux donc est, comme tu l'as
dit, de ne pas réfléchir.... Et il se mit à fredonner:


          _Hier Nicette,_
          _Sous des bosquets_
          _Sombres et frais,_
          _Marchait seulette._


Lorin en était là de sa chanson bucolique, quand, tout à coup, un grand
bruit se fit entendre du côté gauche du poste: il se composait de
jurements, de menaces et de pleurs.

--Qu'est-ce que cela? demanda Devaux.

--On dirait d'une voix d'enfant, répondit Lorin en écoutant.

--En effet, reprit le garde national, c'est un pauvre petit que l'on
bat; en vérité, on ne devrait envoyer ici que ceux qui n'ont pas
d'enfants.

--Veux-tu chanter? dit une voix rauque et avinée. Et la voix chanta,
comme pour donner l'exemple:


          _Madam'Veto avait promis_
          _De faire égorger tout Paris..._


--Non, dit l'enfant, je ne chanterai pas.

--Veux-tu chanter? Et la voix recommença:


          _Madam'Veto avait promis..._

--Non, dit l'enfant; non, non, non.

--Ah! petit gueux! dit la voix rauque.

Et un bruit de lanière sifflante fendit l'air. L'enfant poussa un
hurlement de douleur.

--Ah! sacrebleu! dit Lorin, c'est cet infâme Simon qui bat le petit
Capet.

Quelques gardes nationaux haussèrent les épaules, deux ou trois
essayèrent de sourire. Devaux se leva et s'éloigna.

--Je le disais bien, murmura-t-il, que des pères ne devraient jamais
entrer ici.

Tout à coup une porte basse s'ouvrit, et l'enfant royal, chassé par le
fouet de son gardien, fit, en fuyant, plusieurs pas dans la cour; mais,
derrière lui, quelque chose de lourd retentit sur le pavé et l'atteignit
à la jambe.

--Ah! cria l'enfant. Et il trébucha et tomba sur un genou.

--Rapporte-moi ma forme, petit monstre, ou sinon.... L'enfant se releva
et secoua la tête en manière de refus.

--Ah! c'est comme ça? cria la même voix. Attends, attends, tu vas voir.

Et le savetier Simon déboucha de sa loge, comme une bête fauve de sa
tanière.

--Holà! holà! dit Lorin en fronçant le sourcil; où allons-nous comme
cela, maître Simon?

--Châtier ce petit louveteau, dit le savetier.

--Et pourquoi le châtier? dit Lorin.

--Pourquoi?

--Oui.

--Parce que ce petit gueux ne veut ni chanter comme un bon patriote, ni
travailler comme un bon citoyen.

--Eh bien, qu'est-ce que cela te fait? répondit Lorin; est-ce que la
nation t'a confié Capet pour lui apprendre à chanter?

--Ah çà! dit Simon étonné, de quoi te mêles-tu, citoyen sergent? Je te
le demande.

--De quoi je me mêle? Je me mêle de ce qui regarde tout homme de coeur.
Or, il est indigne d'un homme de coeur qui voit battre un enfant, de
souffrir qu'on le batte.

--Bah! le fils du tyran.

--Est un enfant, un enfant qui n'a point participé aux crimes de son
père, un enfant qui n'est point coupable, et que, par conséquent, on ne
doit point punir.

--Et moi, je te dis qu'on me l'a donné pour en faire ce que je voudrais.
Je veux qu'il chante la chanson de _Madame Veto_, et il la chantera.

--Mais, misérable, dit Lorin, madame Veto, c'est sa mère, à cet enfant;
voudrais-tu qu'on forçât ton fils à chanter que tu es une canaille?

--Moi? hurla Simon. Ah! mauvais aristocrate de sergent!

--Ah! pas d'injures, dit Lorin; je ne suis pas Capet, moi... et l'on ne
me fait pas chanter de force.

--Je te ferai arrêter, mauvais ci-devant.

--Toi, dit Lorin, tu me feras arrêter? Essaye donc un peu de faire
arrêter un Thermopyle!

--Bon! bon! rira bien qui rira le dernier. En attendant, Capet, ramasse
ma forme et viens faire ton soulier, ou, mille tonnerres!...

--Et moi, dit Lorin en pâlissant affreusement et en faisant un pas en
avant, les poings roidis et les dents serrées, moi, je te dis qu'il ne
ramassera pas ta forme; moi, je te dis qu'il ne fera pas de souliers,
entends-tu, mauvais drôle? Ah! oui, tu as là ton grand sabre, mais il ne
me fait pas plus peur que toi. Ose le tirer seulement!

--Ah! massacre! hurla Simon blêmissant de rage. En ce moment, deux
femmes entrèrent dans la cour: l'une des deux tenait un papier à la
main; elle s'adressa à la sentinelle.

--Sergent! cria la sentinelle, c'est la fille Tison qui demande à voir
sa mère.

--Laisse passer, puisque le conseil du Temple le permet, dit Lorin, qui
ne voulait pas se détourner un instant, de peur que Simon ne profitât de
cette distraction pour battre l'enfant.

La sentinelle laissa passer les deux femmes; mais à peine eurent-elles
monté quatre marches de l'escalier sombre, qu'elles rencontrèrent
Maurice Lindey, qui descendait un instant dans la cour.

La nuit était presque venue, de sorte qu'on ne pouvait distinguer les
traits de leur visage. Maurice les arrêta.

--Qui êtes-vous, citoyennes, demanda-t-il, et que voulez-vous?

--Je suis Sophie Tison, dit l'une des deux femmes. J'ai obtenu la
permission de voir ma mère, et je viens la voir.

--Oui, dit Maurice; mais la permission est pour toi seule, citoyenne.

--J'ai amené mon amie pour que nous soyons deux femmes, au moins, au
milieu des soldats.

--Fort bien; mais ton amie ne montera pas.

--Comme il vous plaira, citoyen, dit Sophie Tison en serrant la main de
son amie, qui, collée contre la muraille, semblait frappée de surprise
et d'effroi.

--Citoyens factionnaires, cria Maurice en levant la tête et en
s'adressant aux sentinelles qui étaient placées à chaque étage, laissez
passer la citoyenne Tison; seulement, son amie ne peut point passer.
Elle attendra sur l'escalier, et vous veillerez à ce qu'on la respecte.

--Oui, citoyen, répondirent les sentinelles.

--Montez donc, dit Maurice. Les deux femmes passèrent. Quant à Maurice,
il sauta les quatre ou cinq marches qui lui restaient à descendre, et
s'avança rapidement dans la cour.

--Qu'y a-t-il donc, dit-il aux gardes nationaux, et qui cause ce bruit?
On entend des cris d'enfant jusque dans l'antichambre des prisonnières.

--Il y a, dit Simon, qui, habitué aux manières des municipaux, crut, en
apercevant Maurice, qu'il lui arrivait du renfort; il y a que c'est ce
traître, cet aristocrate, ce ci-devant qui m'empêche de rosser Capet.

Et il montra du poing Lorin.

--Oui, mordieu! je l'en empêche, dit Lorin en dégainant, et, si tu
m'appelles encore une fois ci-devant, aristocrate ou traître, je te
passe mon sabre au travers du corps.

--Une menace! s'écria Simon. À la garde! à la garde!

--C'est moi qui suis la garde, dit Lorin; ne m'appelle donc pas, car, si
je vais à toi, je t'extermine.

--À moi, citoyen municipal, à moi! s'écria Simon, sérieusement menacé
cette fois par Lorin.

--Le sergent a raison, dit froidement le municipal que Simon appelait à
son aide; tu déshonores la nation; lâche, tu bats un enfant.

--Et pourquoi le bat-il, comprends-tu, Maurice? parce que l'enfant ne
veut pas chanter _Madame Veto_, parce que le fils ne veut pas insulter
sa mère.

--Misérable! dit Maurice.

--Et toi aussi? dit Simon. Mais je suis donc entouré de traîtres?

--Ah! coquin, dit le municipal en saisissant Simon à la gorge et en lui
arrachant sa lanière des mains; essaye un peu de prouver que Maurice
Lindey est un traître.

Et il fit tomber rudement la courroie sur les épaules du savetier.

--Merci, monsieur, dit l'enfant, qui regardait stoïquement cette scène;
mais c'est sur moi qu'il se vengera.

--Viens, Capet, dit Lorin, viens, mon enfant; s'il te bat encore,
appelle à l'aide, et l'on ira le châtier, ce bourreau. Allons, allons,
petit Capet, rentre dans ta tour.

--Pourquoi m'appelez-vous Capet, vous qui me protégez? dit l'enfant.
Vous savez bien que Capet n'est pas mon nom.

--Comment, ce n'est pas ton nom? dit Lorin. Comment t'appelles-tu?

--Je m'appelle Louis-Charles de Bourbon. Capet est le nom d'un de mes
ancêtres. Je sais l'histoire de France; mon père me l'a apprise.

--Et tu veux apprendre à faire des savates à un enfant à qui un roi a
appris l'histoire de France? s'écria Lorin. Allons donc!

--Oh! sois tranquille, dit Maurice à l'enfant, je ferai mon rapport.

--Et moi, le mien, dit Simon. Je dirai, entre autres choses, qu'au lieu
d'une femme qui avait le droit d'entrer dans la tour, vous en avez
laissé passer deux.

En ce moment, en effet, les deux femmes sortaient du donjon. Maurice
courut à elles.

--Eh bien, citoyenne, dit-il en s'adressant à celle qui était de son
côté, as-tu vu ta mère?

Sophie Tison passa à l'instant entre le municipal et sa compagne.

--Oui, citoyen, merci, dit-elle. Maurice aurait voulu voir l'amie de la
jeune fille, ou tout au moins entendre sa voix; mais elle était
enveloppée dans sa mante, et semblait décidée à ne pas prononcer une
seule parole. Il lui sembla même qu'elle tremblait.

Cette crainte lui donna des soupçons. Il remonta précipitamment, et, en
arrivant dans la première pièce, il vit, à travers le vitrage, la reine
cacher dans sa poche quelque chose qu'il supposa être un billet.

--Oh! oh! dit-il, aurais-je été dupe? Il appela son collègue.

--Citoyen Agricola, dit-il, entre chez Marie-Antoinette et ne la perds
pas de vue.

--Ouais! fit le municipal, est-ce que...?

--Entre, te dis-je, et cela sans perdre un instant, une minute, une
seconde. Le municipal entra chez la reine.

--Appelle la femme Tison, dit-il à un garde national. Cinq minutes
après, la femme Tison arrivait rayonnante.

--J'ai vu ma fille, dit-elle.

--Où cela? demanda Maurice.

--Ici même, dans cette antichambre.

--Bien. Et ta fille n'a point demandé à voir l'Autrichienne?

--Non.

--Elle n'est pas entrée chez elle?

--Non.

--Et, pendant que tu causais avec ta fille, personne n'est sorti de la
chambre des prisonnières?

--Est-ce que je sais, moi? Je regardais ma fille, que je n'avais pas vue
depuis trois mois.

--Rappelle-toi bien.

--Ah! oui, je crois me souvenir.

--De quoi?

--La jeune fille est sortie.

--Marie-Thérèse?

--Oui.

--Et elle a parlé à ta fille?

--Non.

--Ta fille ne lui a rien remis?

--Non.

--Elle n'a rien ramassé à terre?

--Ma fille?

--Non, celle de Marie-Antoinette?

--Si fait, elle a ramassé son mouchoir.

--Ah! malheureuse! s'écria Maurice. Et il s'élança vers le cordon d'une
cloche qu'il tira vivement. C'était la cloche d'alarme.




XI

Le billet


Les deux autres municipaux de garde montèrent précipitamment. Un
détachement du poste les accompagnait. Les portes furent fermées, deux
factionnaires interceptèrent les issues de chaque chambre.

--Que voulez-vous, monsieur? dit la reine à Maurice, lorsque celui-ci
entra. J'allais me mettre au lit, lorsqu'il y a cinq minutes le citoyen
municipal (et la reine montrait Agricola) s'est précipité tout à coup
dans cette chambre sans me dire ce qu'il désirait.

--Madame, dit Maurice en saluant, ce n'est pas mon collègue qui désire
quelque chose de vous, c'est moi.

--Vous, monsieur? demanda Marie-Antoinette en regardant Maurice, dont
les bons procédés lui avaient inspiré une certaine reconnaissance; et
que désirez-vous?

--Je désire que vous vouliez bien me remettre le billet que vous cachiez
tout à l'heure quand je suis entré.

Madame Royale et Madame Élisabeth tressaillirent. La reine devint très
pâle.

--Vous vous trompez, monsieur, dit-elle, je ne cachais rien.

--Tu mens, l'Autrichienne! s'écria Agricola.

Maurice posa vivement la main sur le bras de son collègue.

--Un moment, mon cher collègue, lui dit-il; laisse-moi parler à la
citoyenne. Je suis un peu procureur.

--Va, alors, mais ne la ménage pas, morbleu!

--Vous cachiez un billet, citoyenne, dit sévèrement Maurice; il faudrait
nous remettre ce billet.

--Mais quel billet?

--Celui que la fille Tison vous a apporté, et que la citoyenne votre
fille (Maurice indiqua la jeune princesse) a ramassé avec son mouchoir.

Les trois femmes se regardèrent épouvantées.

--Mais, monsieur, c'est plus que de la tyrannie, dit la reine; des
femmes! des femmes!

--Ne confondons pas, dit Maurice avec fermeté. Nous ne sommes ni des
juges ni des bourreaux; nous sommes des surveillants, c'est-à-dire vos
concitoyens chargés de vous garder. Nous avons une consigne; la violer,
c'est trahir. Citoyenne, je vous en prie, rendez-moi le billet que vous
avez caché.

--Messieurs, dit la reine avec hauteur, puisque vous êtes des
surveillants, cherchez, et privez-nous de sommeil cette nuit comme
toujours.

--Dieu nous garde de porter la main sur des femmes. Je vais faire
prévenir la Commune et nous attendrons ses ordres; seulement, vous ne
vous mettrez pas au lit: vous dormirez sur des fauteuils, s'il vous
plaît, et nous vous garderons.... S'il le faut, les perquisitions
commenceront.

--Qu'y a-t-il donc? demanda la femme Tison en montrant à la porte sa
tête effarée.

--Il y a, citoyenne, que tu viens, en prêtant la main à une trahison, de
te priver à jamais de voir ta fille.

--De voir ma fille!... Que dis-tu donc là, citoyen? demanda la femme
Tison, qui ne comprenait pas bien encore pourquoi elle ne verrait plus
sa fille.

--Je te dis que ta fille n'est pas venue ici pour te voir, mais pour
apporter une lettre à la citoyenne Capet, et qu'elle n'y reviendra plus.

--Mais, si elle ne revient plus, je ne pourrai donc pas la revoir,
puisqu'il nous est défendu de sortir?...

--Cette fois, il ne faudra t'en prendre à personne, car c'est ta faute,
dit Maurice.

--Oh! hurla la pauvre mère, ma faute! que dis-tu donc là, ma faute? Il
n'est rien arrivé, j'en réponds. Oh! si je croyais qu'il fût arrivé
quelque chose, malheur à toi, Antoinette, tu me le payerais cher?

Et cette femme exaspérée montra le poing à la reine.

--Ne menace personne, dit Maurice; obtiens plutôt par la douceur que ce
que nous demandons soit fait; car tu es femme, et la citoyenne
Antoinette, qui est mère elle-même, aura sans doute pitié d'une mère.
Demain, ta fille sera arrêtée; demain, emprisonnée... puis, si l'on
découvre quelque chose, et tu sais que, lorsqu'on le veut bien, on
découvre toujours, elle est perdue, elle et sa compagne.

La femme Tison, qui avait écouté Maurice avec une terreur croissante,
détourna sur la reine son regard presque égaré.

--Tu entends, Antoinette?... Ma fille!... C'est toi qui auras perdu ma
fille!

La reine parut épouvantée à son tour, non de la menace qui étincelait
dans les yeux de sa geôlière, mais du désespoir qu'on y lisait.

--Venez, madame Tison, dit-elle, j'ai à vous parler.

--Holà! pas de cajoleries, s'écria le collègue de Maurice; nous ne
sommes pas de trop, morbleu! Devant la municipalité, toujours devant la
municipalité!

--Laisse faire, citoyen Agricola, dit Maurice à l'oreille de cet homme;
pourvu que la vérité nous vienne, peu importe de quelle façon.

--Tu as raison, citoyen Maurice; mais...

--Passons derrière le vitrage, citoyen Agricola, et, si tu m'en crois,
tournons le dos; je suis sûr que la personne pour laquelle nous aurons
cette condescendance ne nous en fera point repentir.

La reine entendit ces mots dits pour être entendus par elle; elle jeta
au jeune homme un regard reconnaissant. Maurice détourna la tête avec
insouciance et passa de l'autre côté du vitrage. Agricola le suivit.

--Tu vois bien cette femme, dit-il à Agricola: reine, c'est une grande
coupable; femme, c'est une âme digne et grande. On fait bien de briser
les couronnes, le malheur épure.

--Sacrebleu! que tu parles bien, citoyen Maurice! J'aime à t'entendre,
toi et ton ami Lorin. Est-ce aussi des vers que tu viens de dire?

Maurice sourit. Pendant cet entretien, la scène qu'avait prévue Maurice
se passait de l'autre côté du vitrage.

La femme Tison s'était approchée de la reine.

--Madame, lui dit celle-ci, votre désespoir me brise le coeur; je ne
veux pas vous priver de votre enfant, cela fait trop de mal; mais,
songez-y, en faisant ce que ces hommes exigent, peut-être votre fille
sera-t-elle perdue également.

--Faites ce qu'ils disent! s'écria la femme Tison, faites ce qu'ils
disent!

--Mais, auparavant, sachez de quoi il s'agit.

--De quoi s'agit-il? demanda la geôlière avec une curiosité presque
sauvage.

--Votre fille avait amené avec elle une amie.

--Oui, une ouvrière comme elle; elle n'a pas voulu venir seule à cause
des soldats.

--Cette amie avait remis à votre fille un billet; votre fille l'a laissé
tomber. Marie, qui passait, l'a ramassé. C'est un papier bien
insignifiant sans doute, mais auquel des gens malintentionnés pourraient
trouver un sens. Le municipal ne vous a-t-il pas dit que, lorsqu'on
voulait trouver, on trouvait toujours?

--Après, après?

--Eh bien, voilà tout: vous voulez que je remette ce papier; voulez-vous
que je sacrifie un ami, sans pour cela vous rendre peut-être votre
fille?

--Faites ce qu'ils disent! cria la femme; faites ce qu'ils disent!

--Mais, si ce papier compromet votre fille, dit la reine, comprenez
donc!

--Ma fille est, comme moi, une bonne patriote, s'écria la mégère. Dieu
merci! les Tison sont connus! Faites ce qu'ils disent!

--Mon Dieu! dit la reine, que je voudrais donc pouvoir vous convaincre!

--Ma fille! je veux qu'on me rende ma fille! reprit la femme Tison en
trépignant. Donne le papier, Antoinette, donne.

--Le voici, madame.

Et la reine tendit à la malheureuse créature un papier que celle-ci
éleva joyeusement au-dessus de sa tête en criant:

--Venez, venez, citoyens municipaux. J'ai le papier; prenez-le, et
rendez-moi mon enfant.

--Vous sacrifiez nos amis, ma soeur, dit Madame Élisabeth.

--Non, ma soeur, répondit tristement la reine, je ne sacrifie que nous.
Le papier ne peut compromettre personne.

Aux cris de la femme Tison, Maurice et son collègue vinrent au-devant
d'elle; elle leur tendit aussitôt le billet. Ils l'ouvrirent et lurent:

«À l'orient, un ami veille encore.» Maurice n'eut pas plutôt jeté les
yeux sur ce papier qu'il tressaillit. L'écriture ne lui semblait pas
inconnue.

--Oh! mon Dieu! s'écria-t-il, serait-ce celle de Geneviève? Oh! mais
non, c'est impossible, et je suis fou. Elle lui ressemble, sans doute;
mais que pourrait avoir de commun Geneviève avec la reine?

Il se retourna et vit que Marie-Antoinette le regardait. Quant à la
femme Tison, dans l'attente de son sort, elle dévorait Maurice des yeux.

--Tu viens de faire une bonne oeuvre, dit-il à la femme Tison; et vous,
citoyenne, une belle oeuvre, dit-il à la reine.

--Alors, monsieur, répondit Marie-Antoinette, que mon exemple vous
détermine; brûlez ce papier, et vous ferez une oeuvre charitable.

--Tu plaisantes, l'Autrichienne, dit Agricola; brûler un papier qui va
nous faire pincer toute une couvée d'aristocrates peut-être? Ma foi,
non, ce serait trop bête.

--Au fait, brûlez-le, dit la femme Tison; cela pourrait compromettre ma
fille.

--Je le crois bien, ta fille et les autres, dit Agricola en prenant des
mains de Maurice le papier que celui-ci eût certes brûlé, s'il eût été
tout seul.

Dix minutes après, le billet fut déposé sur le bureau des membres de la
Commune; il fut ouvert à l'instant même et commenté de toutes façons.

--» À l'orient, un ami veille», dit une voix. Que diable cela peut-il
signifier?

--Pardieu! répondit un géographe, à Lorient, c'est clair: Lorient est
une petite ville de la Bretagne, située entre Vannes et Quimper.
Morbleu! on devrait brûler la ville, s'il est vrai qu'elle renferme des
aristocrates qui veillent encore sur l'Autrichienne.

--C'est d'autant plus dangereux, dit un autre, que, Lorient étant un
port de mer, on peut y établir des intelligences avec les Anglais.

--Je propose, dit un troisième, qu'on envoie une commission à Lorient,
et qu'une enquête y soit faite. Maurice avait été informé de la
délibération.

--Je me doute bien où peut être l'orient dont il s'agit, se dit-il;
mais, à coup sûr, ce n'est pas en Bretagne.

Le lendemain, la reine, qui, ainsi que nous l'avons dit, ne descendait
plus au jardin pour ne point passer devant la chambre où avait été
enfermé son mari, demanda à monter sur la tour pour y prendre un peu
d'air avec sa fille et Madame Élisabeth.

La demande lui fut accordée à l'instant même; mais Maurice monta, et,
s'arrêtant derrière une espèce de petite guérite qui abritait le haut de
l'escalier, il attendit, caché, le résultat du billet de la veille.

La reine se promena d'abord indifféremment avec Madame Élisabeth et sa
fille; puis elle s'arrêta, tandis que les deux princesses continuaient
de se promener, se retourna vers l'est et regarda attentivement une
maison, aux fenêtres de laquelle apparaissaient plusieurs personnes;
l'une de ces personnes tenait un mouchoir blanc.

Maurice, de son côté, tira une lunette de sa poche, et, tandis qu'il
l'ajustait, la reine fit un grand mouvement, comme pour inviter les
curieux de la fenêtre à s'éloigner. Mais Maurice avait déjà remarqué une
tête d'homme aux cheveux blonds, au teint pâle, dont le salut avait été
respectueux jusqu'à l'humilité.

Derrière ce jeune homme, car le curieux paraissait avoir au plus de
vingt-cinq à vingt-six ans, se tenait une femme à moitié cachée par lui.
Maurice dirigea sa lorgnette sur elle, et, croyant reconnaître
Geneviève, fit un mouvement qui le mit en vue. Aussitôt la femme qui, de
son côté, tenait aussi une lorgnette à la main, se rejeta en arrière,
entraînant le jeune homme avec elle. Était-ce réellement Geneviève?
avait-elle, de son côté, reconnu Maurice? Le couple curieux s'était-il
retiré seulement sur l'invitation que lui en avait faite la reine?

Maurice attendit un instant pour voir si le jeune homme et la jeune
femme ne reparaîtraient point. Mais, voyant que la fenêtre restait vide,
il recommanda la plus grande surveillance à son collègue Agricola,
descendit précipitamment l'escalier et alla s'embusquer à l'angle de la
rue Porte-Foin, pour voir si les curieux de la maison en sortiraient. Ce
fut en vain, personne ne parut.

Alors, ne pouvant résister à ce soupçon qui lui mordait le coeur, depuis
le moment où la compagne de la fille Tison s'était obstinée à demeurer
cachée et à rester muette, Maurice prit sa course vers la vieille rue
Saint-Jacques, où il arriva l'esprit tout bouleversé des plus étranges
soupçons.

Lorsqu'il entra, Geneviève, en peignoir blanc, était assise sous une
tonnelle de jasmins, où elle avait l'habitude de se faire servir à
déjeuner. Elle donna, comme à l'ordinaire, un bonjour affectueux à
Maurice, et l'invita à prendre une tasse de chocolat avec elle.

De son côté, Dixmer, qui arriva sur ces entrefaites, exprima la plus
grande joie de voir Maurice à cette heure inattendue de la journée; mais
avant que Maurice prît la tasse de chocolat qu'il avait acceptée,
toujours plein d'enthousiasme pour son commerce, il exigea que son ami
le secrétaire de la section Lepelletier vînt faire avec lui un tour dans
les ateliers. Maurice y consentit.

--Apprenez, mon cher Maurice, dit Dixmer en prenant le bras du jeune
homme et en l'entraînant, une nouvelle des plus importantes.

--Politique? demanda Maurice, toujours préoccupé de son idée.

--Eh! cher citoyen, répondit Dixmer en souriant, est-ce que nous nous
occupons de politique, nous? Non, non, une nouvelle tout industrielle,
Dieu merci! Mon honorable ami Morand, qui, comme vous le savez, est un
chimiste des plus distingués, vient de trouver le secret d'un maroquin
rouge, comme on n'en a pas encore vu jusqu'à présent, c'est-à-dire
inaltérable. C'est cette teinture que je vais vous montrer. D'ailleurs,
vous verrez Morand à l'oeuvre; celui-là, c'est un véritable artiste.

Maurice ne comprenait pas trop comment on pouvait être artiste en
maroquin rouge. Mais il n'en accepta pas moins, suivit Dixmer, traversa
les ateliers, et, dans une espèce d'officine particulière, vit le
citoyen Morand à l'oeuvre: il avait ses lunettes bleues et son habit de
travail, et paraissait effectivement on ne peut pas plus occupé de
changer en pourpre le blanc sale d'une peau de mouton. Ses mains et ses
bras, qu'on apercevait sous ses manches retroussées, étaient rouges
jusqu'au coude. Comme le disait Dixmer, il s'en donnait à coeur joie
dans la cochenille.

Il salua Maurice de la tête, tout entier qu'il était à sa besogne.

--Eh bien, citoyen Morand, demanda Dixmer, que disons-nous?

--Nous gagnerons cent mille livres par an, rien qu'avec ce procédé, dit
Morand. Mais voilà huit jours que je ne dors pas, et les acides m'ont
brûlé la vue.

Maurice laissa Dixmer avec Morand et rejoignit Geneviève en murmurant
tout bas:

--Il faut avouer que le métier de municipal abrutirait un héros. Au bout
de huit jours de Temple, on se prendrait pour un aristocrate et l'on se
dénoncerait soi-même. Bon Dixmer, va! brave Morand! suave Geneviève! Et
moi qui les avais soupçonnés un instant!

Geneviève attendait Maurice avec son doux sourire, pour lui faire
oublier jusqu'à l'apparence des soupçons qu'il avait effectivement
conçus. Elle fut ce qu'elle était toujours: douce, amicale, charmante.

Les heures où Maurice voyait Geneviève étaient les heures où il vivait
réellement. Tout le reste du temps, il avait cette fièvre qu'on pourrait
appeler la fièvre 93, qui séparait Paris en deux camps et faisait de
l'existence un combat de chaque heure.

Vers midi, il lui fallut cependant quitter Geneviève et retourner au
Temple.

À l'extrémité de la rue Sainte-Avoye, il rencontra Lorin, qui descendait
sa garde: il était en serre-file; il se détacha de son rang et vint à
Maurice, dont tout le visage exprimait encore la suave félicité que la
vue de Geneviève versait toujours dans son coeur.

--Ah! dit Lorin en secouant cordialement la main de son ami:


          _En vain tu caches ta langueur,_
          _Je connais ce que tu désires._
          _Tu ne dis rien; mais tu soupires._
          _L'amour est dans tes yeux, l'amour est dans ton coeur._


Maurice mit la main à sa poche pour chercher sa clef. C'était le moyen
qu'il avait adopté pour mettre une digue à la verve poétique de son ami.
Mais celui-ci vit le mouvement et s'enfuit en riant.

--À propos, dit Lorin en se retournant après quelques pas, tu es encore
pour trois jours au Temple, Maurice; je te recommande le petit Capet.




XII

Amour


En effet, Maurice vivait bien heureux et bien malheureux à la fois au
bout de quelque temps. Il en est toujours ainsi au commencement des
grandes passions.

Son travail du jour à la section Lepelletier, ses visites du soir à la
vieille rue Saint-Jacques, quelques apparitions çà et là au club des
Thermopyles remplissaient toutes ses journées.

Il ne se dissimulait pas que voir Geneviève tous les soirs, c'était
boire à longs traits un amour sans espérance.

Geneviève était une de ces femmes, timides et faciles en apparence, qui
tendent franchement la main à un ami, approchent innocemment leur front
de ses lèvres avec la confiance d'une soeur ou l'ignorance d'une vierge,
et devant qui les mots d'amour semblent des blasphèmes et les désirs
matériels des sacrilèges.

Si, dans les rêves les plus purs que la première manière de Raphaël a
fixés sur la toile, il est une Madone aux lèvres souriantes, aux yeux
chastes, à l'expression céleste, c'est celle-là qu'il faut emprunter au
divin élève de Pérugin pour en faire le portrait de Geneviève.

Au milieu de ses fleurs, dont elle avait la fraîcheur et le parfum,
isolée des travaux de son mari, et de son mari lui-même, Geneviève
apparaissait à Maurice, chaque fois qu'il la voyait, comme une énigme
vivante dont il ne pouvait deviner le sens et dont il n'osait demander
le mot.

Un soir que, comme d'habitude, il était demeuré seul avec elle, que tous
deux étaient assis à cette croisée par laquelle il était entré une nuit
si bruyamment et si précipitamment, que les parfums des lilas en fleurs
flottaient sur cette douce brise qui succède au radieux coucher du
soleil, Maurice, après un long silence, et après avoir, pendant ce
silence, suivi l'oeil intelligent et religieux de Geneviève, qui
regardait poindre une étoile d'argent dans l'azur du ciel, se hasarda à
lui demander comment il se faisait qu'elle fût si jeune, quand son mari
avait déjà passé l'âge moyen de la vie; si distinguée, quand tout
annonçait chez son mari une éducation, une naissance vulgaires; si
poétique enfin, quand son mari était si attentif à peser, à étendre et à
teindre les peaux de sa fabrique.

--Chez un maître tanneur, enfin, pourquoi, demanda Maurice, cette harpe,
ce piano, ces pastels que vous m'avez avoué être votre ouvrage?
Pourquoi, enfin, cette aristocratie que je déteste chez les autres, et
que j'adore chez vous?

Geneviève fixa sur Maurice un regard plein de candeur.

--Merci, dit-elle, de cette question: elle me prouve que vous êtes un
homme délicat et que vous ne vous êtes jamais informé de moi à personne.

--Jamais, madame, dit Maurice; j'ai un ami dévoué qui mourrait pour moi,
j'ai cent camarades qui sont prêts à marcher partout où je les
conduirai; mais de tous ces coeurs, lorsqu'il s'agit d'une femme, et
d'une femme comme Geneviève surtout, je n'en connais qu'un seul auquel
je me fie, et c'est le mien.

--Merci, Maurice, dit la jeune femme. Je vous apprendrai moi-même alors
tout ce que vous désirez savoir.

--Votre nom de jeune fille, d'abord? demanda Maurice. Je ne vous connais
que sous votre nom de femme.

Geneviève comprit l'égoïsme amoureux de cette question et sourit.

--Geneviève du Treilly, dit-elle. Maurice répéta:

--Geneviève du Treilly!

--Ma famille, continua Geneviève, était ruinée depuis la guerre
d'Amérique, à laquelle avaient pris part mon père et mon frère aîné.

--Gentilshommes tous deux? dit Maurice.

--Non, non, dit Geneviève en rougissant.

--Vous m'avez dit cependant que votre nom de jeune fille était Geneviève
du Treilly.

--Sans particule, monsieur Maurice; ma famille était riche, mais ne
tenait en rien à la noblesse.

--Vous vous défiez de moi, dit en souriant le jeune homme.

--Oh! non, non, reprit Geneviève. En Amérique, mon père s'était lié avec
le père de M. Morand; M. Dixmer était l'homme d'affaires de M. Morand.
Nous voyant ruinés, et sachant que M. Dixmer avait une fortune
indépendante, M. Morand le présenta à mon père, qui me le présenta à son
tour. Je vis qu'il y avait d'avance un mariage arrêté, je compris que
c'était le désir de ma famille; je n'aimais ni n'avais jamais aimé
personne; j'acceptai. Depuis trois ans, je suis la femme de Dixmer, et,
je dois le dire, depuis trois ans, mon mari a été pour moi si bon, si
excellent, que, malgré cette différence de goûts et d'âge que vous
remarquez, je n'ai jamais éprouvé un seul instant de regret.

--Mais, dit Maurice, lorsque vous épousâtes M. Dixmer, il n'était point
encore à la tête de cette fabrique?

--Non; nous habitions à Blois. Après le 10 août, M. Dixmer acheta cette
maison et les ateliers qui en dépendent; pour que je ne fusse point
mêlée aux ouvriers, pour m'épargner jusqu'à la vue de choses qui eussent
pu blesser mes habitudes, comme vous le disiez, Maurice, un peu
aristocratiques, il me donna ce pavillon, où je vis seule, retirée,
selon mes goûts, selon mes désirs, et heureuse, quand un ami comme vous,
Maurice, vient distraire ou partager mes rêveries.

Et Geneviève tendit à Maurice une main que celui-ci baisa avec ardeur.
Geneviève rougit légèrement.

--Maintenant, mon ami, dit-elle en retirant sa main, vous savez comment
je suis la femme de M. Dixmer.

--Oui, reprit Maurice en regardant fixement Geneviève; mais vous ne me
dites point comment M. Morand est devenu l'associé de M. Dixmer.

--Oh! c'est bien simple, dit Geneviève. M. Dixmer, comme je vous l'ai
dit, avait quelque fortune, mais point assez, cependant, pour prendre à
lui seul une fabrique de l'importance de celle-ci. Le fils de M. Morand,
son protecteur, comme je vous l'ai dit, cet ami de mon père, comme vous
vous le rappelez, a fait la moitié des fonds; et, comme il avait des
connaissances en chimie, il s'est adonné à l'exploitation avec cette
activité que vous avez remarquée, et grâce à laquelle le commerce de M.
Dixmer, chargé par lui de toute la partie matérielle, a pris une immense
extension.

--Et, dit Maurice, M. Morand est aussi un de vos bons amis, n'est-ce
pas, madame?

--M. Morand est une noble nature, un des coeurs les plus élevés qui
soient sous le ciel, répondit gravement Geneviève.

--S'il ne vous en a donné d'autres preuves, dit Maurice un peu piqué de
cette importance que la jeune femme accordait à l'associé de son mari,
que de partager les frais d'établissement avec M. Dixmer, et d'inventer
une nouvelle teinture pour le maroquin, permettez-moi de vous faire
observer que l'éloge que vous faites de lui est bien pompeux.

--Il m'en a donné d'autres preuves, monsieur, dit Geneviève.

--Mais il est encore jeune, n'est-ce pas? demanda Maurice, quoiqu'il
soit difficile, grâce à ses lunettes vertes, de dire quel âge il a.

--Il a trente-cinq ans.

--Vous vous connaissez depuis longtemps?

--Depuis notre enfance.

Maurice se mordit les lèvres. Il avait toujours soupçonné Morand d'aimer
Geneviève.

--Ah! dit Maurice, cela explique sa familiarité avec vous.

--Contenue dans les bornes où vous l'avez toujours vue, monsieur,
répondit en souriant Geneviève, il me semble que cette familiarité, qui
est à peine celle d'un ami, n'avait pas besoin d'explication.

--Oh! pardon, madame, dit Maurice, vous savez que toutes les affections
vives ont leurs jalousies, et mon amitié était jalouse de celle que vous
paraissez avoir pour M. Morand.

Il se tut. Geneviève, de son côté, garda le silence. Il ne fut plus
question, ce jour-là, de Morand, et Maurice quitta cette fois Geneviève
plus amoureux que jamais, car il était jaloux.

Puis, si aveugle que fût le jeune homme, quelque bandeau sur les yeux,
quelque trouble dans son coeur que lui mît sa passion, il y avait dans
le récit de Geneviève bien les larmes, bien des hésitations, bien des
réticences auxquelles il n'avait point fait attention dans le moment,
mais qui, alors, lui revenaient à l'esprit, et qui le tourmentaient
étrangement, et contre lesquelles ne pouvaient le rassurer la grande
liberté que lui laissait Dixmer de causer avec Geneviève autant de fois
et aussi longtemps qu'il lui plaisait, et l'espèce de solitude où tous
deux se trouvaient chaque soir. Il y avait plus: Maurice, devenu le
commensal de la maison, non seulement restait en toute sécurité avec
Geneviève, qui semblait, d'ailleurs, gardée contre les désirs du jeune
homme par sa pureté d'ange, mais encore il l'escortait dans les petites
courses qu'elle était obligée, de temps en temps de faire dans le
quartier.

Au milieu de cette familiarité acquise dans la maison, une chose
l'étonnait, c'était que plus il cherchait, peut-être, il est vrai, pour
être à même de mieux surveiller les sentiments qu'il lui croyait pour
Geneviève, c'est que plus il cherchait, disons-nous, à lier connaissance
avec Morand, dont l'esprit, malgré ses préventions, le séduisait, dont
les manières élevées le captivaient chaque jour davantage, plus cet
homme bizarre semblait affecter de chercher à s'éloigner de Maurice.
Celui-ci s'en plaignait amèrement à Geneviève, car il ne doutait pas que
Morand n'eût deviné en lui un rival et que ce ne fût, de son côté, la
jalousie qui l'éloignât de lui.

--Le citoyen Morand me hait, dit-il un jour à Geneviève.

--Vous? dit Geneviève en le regardant avec son bel oeil étonné; vous, M.
Morand vous hait?

--Oui, j'en suis sûr.

--Et pourquoi vous haïrait-il?

--Voulez-vous que je vous le dise? s'écria Maurice.

--Sans doute, reprit Geneviève.

--Eh bien, parce que je....

Maurice s'arrêta. Il allait dire: «Parce que je vous aime.»

--Je ne puis vous dire pourquoi, reprit Maurice en rougissant. Le
farouche républicain, près de Geneviève, était timide et hésitant comme
une jeune fille. Geneviève sourit.

--Dites, reprit-elle, qu'il n'y a pas de sympathie entre vous, et je
vous croirai peut-être. Vous êtes une nature ardente, un esprit
brillant, un homme recherché; Morand est un marchand greffé sur un
chimiste. Il est timide, il est modeste... et c'est cette timidité et
cette modestie qui l'empêchent de faire le premier pas au-devant de
vous.

--Eh! qui lui demande de faire le premier pas au-devant de moi? J'en ai
fait cinquante, moi, au-devant de lui; il ne m'a jamais répondu. Non,
continua Maurice en secouant la tête; non, ce n'est certes point cela.

--Eh bien, qu'est-ce alors?

Maurice préféra se taire.

Le lendemain du jour où il avait eu cette explication avec Geneviève, il
arriva chez elle à deux heures de l'après-midi; il la trouva en toilette
de sortie.

--Ah! soyez le bienvenu, dit Geneviève, vous allez me servir de
chevalier.

--Et où allez-vous donc? demanda Maurice.

--Je vais à Auteuil. Il fait un temps délicieux. Je désirerais marcher
un peu à pied; notre voiture nous conduira jusqu'au delà de la barrière,
où nous la retrouverons, puis nous gagnerons Auteuil en nous promenant,
et, quand j'aurai fini ce que j'ai à faire à Auteuil, nous reviendrons
la prendre.

--Oh! dit Maurice enchanté, l'excellente journée que vous m'offrez là!

Les deux jeunes gens partirent. Au delà de Passy, la voiture les
descendit sur la route. Ils sautèrent légèrement sur le revers du chemin
et continuèrent leur promenade à pied.

En arrivant à Auteuil, Geneviève s'arrêta.

--Attendez-moi au bord du parc, dit-elle, j'irai vous rejoindre quand
j'aurai fini.

--Chez qui allez-vous donc? demanda Maurice.

--Chez une amie.

--Où je ne puis vous accompagner? Geneviève secoua la tête en souriant.

--Impossible, dit-elle. Maurice se mordit les lèvres.

--C'est bien, dit-il, j'attendrai.

--Eh! quoi? demanda Geneviève.

--Rien, répondit Maurice. Serez-vous longtemps?

--Si j'avais cru vous déranger, Maurice, si j'avais su que votre journée
fût prise, dit Geneviève, je ne vous eusse point prié de me rendre le
petit service de venir avec moi, je me fusse fait accompagner par...

--Par M. Morand? interrogea vivement Maurice.

--Non point. Vous savez que M. Morand est à la fabrique de Rambouillet
et ne doit revenir que ce soir.

--Alors, voilà à quoi j'ai dû la préférence?

--Maurice, dit doucement Geneviève, je ne puis faire attendre la
personne qui m'a donné rendez-vous; si cela vous gêne de me ramener,
retournez à Paris; seulement, renvoyez-moi la voiture.

--Non, non, madame, dit vivement Maurice, je suis à vos ordres. Et il
salua Geneviève, qui poussa un faible soupir et entra dans Auteuil.

Maurice alla au rendez-vous convenu et se promena de long en large,
abattant de sa canne, comme Tarquin, toutes les têtes d'herbe, de fleurs
ou de chardons qui se trouvaient sur son chemin. Au reste, ce chemin
était borné à un petit espace; comme tous les gens fortement préoccupés,
Maurice allait et revenait presque aussitôt sur ses pas.

Ce qui occupait Maurice, c'était de savoir si Geneviève l'aimait ou ne
l'aimait point: toutes ses manières avec le jeune homme étaient celles
d'une soeur ou d'une amie; mais il sentait que ce n'était plus assez.
Lui l'aimait de tout son amour. Elle était devenue la pensée éternelle
de ses jours, le rêve sans cesse renouvelé de ses nuits. Autrefois, il
ne demandait qu'une chose, revoir Geneviève. Maintenant, ce n'était plus
assez: il fallait que Geneviève l'aimât.

Geneviève resta absente pendant une heure, qui lui parut un siècle;
puis, il la vit venir à lui, le sourire sur les lèvres. Maurice, au
contraire, marcha à elle, les sourcils froncés. Notre pauvre coeur est
ainsi fait, qu'il s'efforce de puiser la douleur au sein du bonheur
même.

Geneviève prit en souriant le bras de Maurice.

--Me voilà, dit-elle; pardon, mon ami, de vous avoir fait attendre....

Maurice répondit par un mouvement de tête, et tous deux prirent une
charmante allée, molle, ombreuse, touffue, qui, par un détour, devait
les amener à la grand'route.

C'était une de ces délicieuses soirées de printemps où chaque plante
envoie au ciel son émanation, où chaque oiseau, immobile sur la branche
ou sautillant dans les broussailles, jette son hymne d'amour à Dieu, une
de ces soirées enfin qui semblent destinées à vivre dans le souvenir.

Maurice était muet; Geneviève était pensive: elle effeuillait d'une main
les fleurs d'un bouquet, qu'elle tenait de son autre main appuyée au
bras de Maurice.

--Qu'avez-vous? demanda tout à coup Maurice, et qui vous rend donc si
triste aujourd'hui?

Geneviève aurait pu lui répondre: «Mon bonheur.» Elle le regarda de son
doux et poétique regard.

--Mais vous-même, dit-elle, n'êtes-vous point plus triste que
d'habitude?

--Moi, dit Maurice, j'ai raison d'être triste, je suis malheureux; mais
vous?

--Vous, malheureux?

--Sans doute; ne vous apercevez-vous point quelquefois, au tremblement
de ma voix que je souffre? Ne m'arrive-t-il point, quand je cause avec
vous ou avec votre mari, de me lever tout à coup et d'être forcé d'aller
demander de l'air au ciel, parce qu'il me semble que ma poitrine va se
briser?

--Mais, demanda Geneviève embarrassée, à quoi attribuez-vous cette
souffrance?

--Si j'étais une petite-maîtresse, dit Maurice en riant d'un rire
douloureux, je dirais que j'ai mal aux nerfs.

--Et, dans ce moment, vous souffrez?

--Beaucoup, dit Maurice.

--Alors, rentrons.

--Déjà, madame?

--Sans doute.

--Ah! c'est vrai, murmura le jeune homme, j'oubliais que M. Morand doit
revenir de Rambouillet à la tombée de la nuit et que voilà la nuit qui
tombe. Geneviève le regarda avec une expression de reproche.

--Oh! encore? dit-elle.

--Pourquoi donc m'avez-vous fait, l'autre jour, de M. Morand un si
pompeux éloge? dit Maurice. C'est votre faute.

--Depuis quand, devant les gens qu'on estime, demanda Geneviève, ne
peut-on pas dire ce qu'on pense d'un homme estimable?

--C'est une estime bien vive que celle qui fait hâter le pas, comme vous
le faites en ce moment, de peur d'être en retard de quelques minutes.

--Vous êtes, aujourd'hui, souverainement injuste, Maurice; n'ai-je point
passé une partie de la journée avec vous?

--Vous avez raison, et je suis trop exigeant, en vérité, reprit Maurice,
se laissant aller à la fougue de son caractère. Allons revoir M. Morand,
allons!

Geneviève sentait le dépit passer de son esprit à son coeur.

--Oui, dit-elle, allons revoir M. Morand. Celui-là, du moins, est un ami
qui ne m'a jamais fait de peine.

--Ce sont des amis précieux que ceux-là, dit Maurice étouffant de
jalousie, et je sais que pour ma part, je désirerais en connaître de
pareils.

Ils étaient en ce moment sur la grand'route, l'horizon rougissait; le
soleil commençait à disparaître, faisant étinceler ses derniers rayons
aux moulures dorées du dôme des Invalides. Une étoile, la première,
celle qui, dans une autre soirée, avait déjà attiré les regards de
Geneviève, étincelait dans l'azur fluide du ciel.

Geneviève quitta le bras de Maurice avec une tristesse résignée.

--Qu'avez-vous à me faire souffrir? dit-elle.

--Ah! dit Maurice, j'ai que je suis moins habile que des gens que je
connais; j'ai que je ne sais point me faire aimer.

--Maurice! fit Geneviève.

--Oh! madame, s'il est constamment bon, constamment égal, c'est qu'il ne
souffre pas, lui.

Geneviève appuya de nouveau sa blanche main sur le bras puissant de
Maurice.

--Je vous en prie, dit-elle d'une voix altérée, ne parlez plus, ne
parlez plus!

--Et pourquoi cela?

--Parce que votre voix me fait mal.

--Ainsi, tout vous déplaît en moi, même ma voix?

--Taisez-vous, je vous en conjure.

--J'obéirai, madame. Et le fougueux jeune homme passa sa main sur son
front humide de sueur.

Geneviève vit qu'il souffrait réellement. Les natures dans le genre de
celle de Maurice ont des douleurs inconnues.

--Vous êtes mon ami, Maurice, dit Geneviève en le regardant avec une
expression céleste; un ami précieux pour moi: faites, Maurice, que je ne
perde pas mon ami.

--Oh! vous ne le regretteriez pas longtemps! s'écria Maurice.

--Vous vous trompez, dit Geneviève, je vous regretterais longtemps,
toujours.

--Geneviève! Geneviève! s'écria Maurice, ayez pitié de moi!

Geneviève frissonna. C'était la première fois que Maurice disait son nom
avec une expression si profonde.

--Eh bien, continua Maurice, puisque vous m'avez deviné, laissez-moi
tout vous dire, Geneviève; car, dussiez-vous me tuer d'un regard... il y
a trop longtemps que je me tais; je parlerai, Geneviève.

--Monsieur, dit la jeune femme, je vous ai supplié, au nom de notre
amitié, de vous taire; monsieur, je vous en supplie encore; que ce soit
pour moi, si ce n'est point pour vous. Pas un mot de plus, au nom du
ciel, pas un mot de plus!

--L'amitié, l'amitié. Ah! si c'est une amitié pareille à celle que vous
me portez, que vous avez pour M. Morand, je ne veux plus de votre
amitié, Geneviève; il me faut à moi plus qu'aux autres.

--Assez, dit madame Dixmer avec un geste de reine, assez, monsieur
Lindey; voici notre voiture, veuillez me reconduire chez mon mari.

Maurice tremblait de fièvre et d'émotion; lorsque Geneviève, pour
rejoindre la voiture, qui, en effet, se tenait à quelques pas seulement,
posa sa main sur le bras de Maurice, il sembla au jeune homme que cette
main était de flamme. Tous deux montèrent dans la voiture: Geneviève
s'assit au fond, Maurice se plaça sur le devant. On traversa tout Paris
sans que ni l'un ni l'autre eussent prononcé une parole.

Seulement, pendant tout le trajet, Geneviève avait tenu son mouchoir
appuyé sur ses yeux.

Lorsqu'ils rentrèrent à la fabrique, Dixmer était occupé dans son
cabinet de travail; Morand arrivait de Rambouillet, et était en train de
changer de costume. Geneviève tendit la main à Maurice en rentrant dans
sa chambre, et lui dit:

--Adieu, Maurice, vous l'avez voulu. Maurice ne répondit rien; il alla
droit à la cheminée où pendait une miniature représentant Geneviève: il
la baisa ardemment, la pressa sur son coeur, la remit à sa place et
sortit. Maurice était rentré chez lui sans savoir comment il y était
revenu; il avait traversé Paris sans rien voir, sans rien entendre; les
choses qui venaient de se passer s'étaient écoulées devant lui comme
dans un rêve, sans qu'il pût se rendre compte ni de ses actions, ni de
ses paroles, ni du sentiment qui les avait inspirées. Il y a des moments
où l'âme la plus sereine, la plus maîtresse d'elle-même, s'oublie à des
violences que lui commandent les puissances subalternes de
l'imagination.

Ce fut, comme nous l'avons dit, une course, et non un retour, que la
marche de Maurice; il se déshabilla sans le secours de son valet de
chambre, ne répondit pas à sa cuisinière, qui lui montrait un souper
tout préparé; puis, prenant les lettres de la journée sur sa table, il
les lut toutes, les unes après les autres, sans en comprendre un seul
mot. Le brouillard de la jalousie, l'ivresse de la raison, n'était point
encore dissipé.

À dix heures, Maurice se coucha machinalement, comme il avait fait
toutes choses depuis qu'il avait quitté Geneviève.

Si, à Maurice de sang-froid, on eût raconté comme d'un autre la conduite
étrange qu'il avait tenue, il ne l'aurait pas comprise, et il eût
regardé comme fou celui qui avait accompli cette espèce d'action
désespérée, que n'autorisaient ni une trop grande réserve, ni un trop
grand abandon de Geneviève; ce qu'il sentit seulement, ce fut un coup
terrible porté à des espérances dont il ne s'était jamais même rendu
compte, et sur lesquelles, toutes vagues qu'elles étaient, reposaient
tous ses rêves de bonheur qui, pareils à une insaisissable vapeur,
flottaient informes à l'horizon.

Aussi il arriva à Maurice ce qui arrive presque toujours en pareil cas:
étourdi du coup reçu, il s'endormit aussitôt qu'il se sentit dans son
lit, ou plutôt il demeura privé de gentiment jusqu'au lendemain.

Un bruit le réveilla cependant: c'était celui que faisait son officieux
en ouvrant la porte; il venait, selon sa coutume, ouvrir les fenêtres de
la chambre à coucher de Maurice, qui donnaient sur un grand jardin, et
apporter des fleurs.

On cultivait force fleurs en 93, et Maurice les adorait; mais il ne jeta
pas même un coup d'oeil sur les siennes, et, appuyant à demi soulevée sa
tête alourdie sur sa main, il essaya de se rappeler ce qui s'était passé
la veille.

Maurice se demanda à lui-même, sans pouvoir s'en rendre compte, quelles
étaient les causes de sa maussaderie; la seule était sa jalousie pour
Morand; mais le moment était mal choisi de s'amuser à être jaloux d'un
homme, quand cet homme était à Rambouillet, et qu'en tête à tête avec la
femme qu'on aime, on jouit de ce tête-à-tête avec toute la suavité dont
l'entoure la nature, qui se réveille dans un des premiers beaux jours de
printemps.

Ce n'était point la défiance de ce qui avait pu se passer dans cette
maison d'Auteuil où il avait conduit Geneviève et où elle était restée
plus d'une heure; non, le tourment incessant de sa vie, c'était cette
idée que Morand était amoureux de Geneviève; et, singulière fantaisie du
cerveau, singulière combinaison du caprice, jamais un geste, jamais un
regard, jamais un mot de l'associé de Dixmer n'avait donné une apparence
de réalité à une pareille supposition.

La voix du valet de chambre le tira de sa rêverie.

--Citoyen, dit-il en lui montrant les lettres ouvertes sur la table,
avez-vous fait choix de celles que vous gardez, ou puis-je tout brûler?

--Brûler quoi? dit Maurice.

--Mais les lettres que le citoyen a lues hier avant de se coucher.
Maurice ne se souvenait pas d'en avoir lu une seule.

--Brûlez tout, dit-il.

--Voici celles d'aujourd'hui, citoyen, dit l'officieux. Il présenta un
paquet de lettres à Maurice et alla jeter les autres dans la cheminée.
Maurice prit le papier qu'on lui présentait, sentit sous ses doigts
l'épaisseur d'une cire, et crut vaguement reconnaître un parfum ami. Il
chercha parmi les lettres, et vit un cachet et une écriture qui le
firent tressaillir. Cet homme, si fort en face de tout danger, pâlissait
à la seule odeur d'une lettre. L'officieux s'approcha de lui pour lui
demander ce qu'il avait; mais Maurice lui fit de la main signe de
sortir. Maurice tournait et retournait cette lettre; il avait le
pressentiment qu'elle renfermait un malheur pour lui, et il tressaillit
comme on tremble devant l'inconnu.

Cependant il rappela tout son courage, l'ouvrit et lut ce qui suit:

«Citoyen Maurice, «Il faut que nous rompions des liens qui, de votre
côté, affectent de dépasser les lois de l'amitié. Vous êtes un homme
d'honneur, citoyen, et, maintenant qu'une nuit s'est écoulée sur ce qui
s'est passé entre nous hier au soir, vous devez comprendre que votre
présence est devenue impossible à la maison. Je compte sur vous pour
trouver telle excuse qu'il vous plaira près de mon mari. En voyant
arriver aujourd'hui même une lettre de vous pour M. Dixmer, je me
convaincrai qu'il faut que je regrette un ami malheureusement égaré,
mais que toutes les convenances sociales m'empêchent de revoir.

«Adieu pour toujours.

«GENEVIÈVE.»

«_P.-S.--_Le porteur attend la réponse.»

Maurice appela: le valet de chambre reparut.

--Qui a apporté cette lettre?

--Un citoyen commissionnaire.

--Est-il là?

--Oui.

Maurice ne soupira point, n'hésita point. Il sauta à bas de son lit,
passa un pantalon à pieds, s'assit devant son pupitre, prit la première
feuille de papier venue (il se trouva que c'était un papier avec en-tête
imprimée au nom de la section), et écrivit:

«Citoyen Dixmer, «Je vous aimais, je vous aime encore, mais je ne puis
plus vous voir.»

Maurice chercha la cause pour laquelle il ne pouvait plus voir le
citoyen Dixmer, et une seule se présenta à son esprit, ce fut celle qui,
à cette époque, se serait présentée à l'esprit de tout le monde. Il
continua donc:

«Certains bruits courent sur votre tiédeur pour la chose publique. Je ne
veux point vous accuser et n'ai point de vous mission de vous défendre.
Recevez mes regrets et soyez persuadé que vos secrets demeurent
ensevelis dans mon coeur.»

Maurice ne relut pas même cette lettre, qu'il avait écrite, comme nous
l'avons dit, sous l'impression de la première idée qui s'était présentée
à lui. Il n'y avait pas de doute sur l'effet qu'elle devait produire.
Dixmer, excellent patriote, comme Maurice avait pu le voir à ses
discours du moins, Dixmer se fâcherait en la recevant: sa femme et le
citoyen Morand l'engageraient sans doute à persévérer, il ne répondrait
même pas, et l'oubli viendrait comme un voile noir s'étendre sur le
passé riant, pour le transformer en avenir lugubre. Maurice signa,
cacheta la lettre, la passa à son officieux, et le commissionnaire
partit.

Alors un faible soupir s'échappa du coeur du républicain; il prit ses
gants, son chapeau et se rendit à la section.

Il espérait, pauvre Brutus, retrouver son stoïcisme en face des affaires
publiques.

Les affaires publiques étaient terribles: le 31 mai se préparait. La
Terreur qui, pareille à un torrent, se précipitait du haut de la
Montagne, essayait d'emporter cette digue qu'essayaient de lui opposer
les girondins, ces audacieux modérés, qui avaient osé demander vengeance
des massacres de septembre et lutter un instant pour sauver la vie du
roi.

Tandis que Maurice travaillait avec tant d'ardeur, que la fièvre qu'il
voulait chasser dévorait sa tête au lieu de son coeur, le messager
rentrait dans la vieille rue Saint-Jacques et emplissait le logis de
stupéfaction et d'épouvante.

La lettre, après avoir passé sous les yeux de Geneviève, fut remise à
Dixmer.

Dixmer l'ouvrit et la lut sans y rien comprendre d'abord; puis il la
communiqua au citoyen Morand, qui laissa retomber sur sa main son front
blanc comme l'ivoire.

Dans la situation où se trouvaient Dixmer, Morand et ses compagnons,
situation parfaitement inconnue à Maurice, mais que nos lecteurs ont
pénétrée, cette lettre était, en effet, un coup de foudre.

--Est-il honnête homme? demanda Dixmer avec angoisse.

--Oui, répondit sans hésitation Morand.

--N'importe! reprit celui qui avait été pour les moyens extrêmes, nous
avons, vous le voyez bien mal fait de ne pas le tuer.

--Mon ami, dit Morand, nous luttons contre la violence; nous la
flétrissons du nom de crime. Nous avons bien fait, quelque chose qui
puisse en résulter, de ne point assassiner un homme; puis, je le répète,
je crois Maurice un coeur noble et honnête.

--Oui, mais si ce coeur noble et honnête est celui d'un républicain
exalté, peut-être lui-même regarderait-il comme un crime, s'il a surpris
quelque chose, de ne pas immoler son propre honneur, comme ils disent,
sur l'autel de la patrie.

--Mais, dit Morand, croyez-vous qu'il sache quelque chose?

--Eh! n'entendez-vous point? Il parle de secrets qui resteront ensevelis
dans son coeur.

--Ces secrets sont évidemment ceux qui lui ont été confiés par moi,
relativement à notre contrebande; il n'en connaît pas d'autres.

--Mais, dit Morand, de cette entrevue d'Auteuil n'a-t-il rien soupçonné?
Vous savez qu'il accompagnait votre femme?

--C'est moi-même qui ai dit à Geneviève de prendre Maurice avec elle
pour la sauvegarder.

--Écoutez, dit Morand, nous verrons bien si ces soupçons sont vrais. Le
tour de garde de notre bataillon arrive au Temple le 2 juin,
c'est-à-dire dans huit jours; vous êtes capitaine, Dixmer, et moi, je
suis lieutenant: si notre bataillon ou notre compagnie même reçoit
contrordre, comme l'a reçu l'autre jour le bataillon de la
Butte-des-Moulins, que Santerre a remplacé par celui des Gravilliers,
tout est découvert, et nous n'avons plus qu'à fuir Paris ou à mourir en
combattant. Mais si tout suit le cours des choses...

--Nous sommes perdus de la même façon, répliqua Dixmer.

--Pourquoi cela?

--Pardieu! tout ne roulait-il pas sur la coopération de ce municipal?
N'était-ce pas lui qui, sans le savoir, nous devait ouvrir un chemin
jusqu'à la reine?

--C'est vrai, dit Morand abattu.

--Vous voyez donc, reprit Dixmer en fronçant le sourcil, qu'à tout prix
il nous faut renouer avec ce jeune homme.

--Mais, s'il s'y refuse, s'il craint de se compromettre? dit Morand.

--Écoutez, dit Dixmer, je vais interroger Geneviève; c'est elle qui l'a
quitté la dernière, elle saura peut-être quelque chose.

--Dixmer, dit Morand, je vous vois avec peine mêler Geneviève à tous nos
complots; non pas que je craigne une indiscrétion de sa part, ô grand
Dieu! Mais la partie que nous jouons est terrible, et j'ai honte et
pitié à la fois de mettre dans notre enjeu la tête d'une femme.

--La tê

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