Le comte de Monte-Cristo, Tome IV
by Alexandre Dumas · French · Gutenberg #17992 · 735,412 chars · public domain (US)
The Project Gutenberg eBook of Le comte de Monte-Cristo, Tome IV
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.
Title: Le comte de Monte-Cristo, Tome IV
Author: Alexandre Dumas
Auguste Maquet
Release date: March 15, 2006 [eBook #17992]
Most recently updated: August 8, 2026
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/17992
Credits: Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME IV ***
LE COMTE DE MONTE-CRISTO
Alexandre Dumas
Tome IV (1845-1846)
Table des matières
LXXXV. Le voyage.
LXXXVI. Le jugement.
LXXXVII. La provocation.
LXXXVIII. L'insulte.
LXXXIX. La nuit.
XC. La rencontre.
XCI. La mère et le fils.
XCII. Le suicide.
XCIII. Valentine.
XCIV. L'aveu.
XCV. Le père et la fille.
XCVI. Le contrat.
XCVII. La route de Belgique.
XCVIII. L'auberge de la Cloche et de la Bouteille.
XCIX. La loi.
C. L'apparition.
CI. Locuste.
CII. Valentine.
CIII. Maximilien.
CIV. La signature Danglars.
CV. Le cimetière du Père-Lachaise.
CVI. Le partage.
CVII. La Fosse-aux-Lions.
CVIII. Le juge.
CIX. Les assises.
CX. L'acte d'accusation.
CXI. Expiation.
CXII. Le départ.
CXIII. Le passé.
CXIV. Peppino.
CXV. La carte de Luigi Vampa.
CXVI. Le pardon.
CXVII. Le 5 octobre.
Bibliographie--OEuvres complètes
LXXXV
Le voyage.
Monte-Cristo poussa un cri de joie en voyant les deux jeunes gens
ensemble.
«Ah! ah! dit-il. Eh bien, j'espère que tout est fini, éclairci, arrangé?
--Oui, dit Beauchamp, des bruits absurdes qui sont tombés d'eux-mêmes,
et, qui maintenant, s'ils se renouvelaient, m'auraient pour premier
antagoniste. Ainsi donc, ne parlons plus de cela.
--Albert vous dira, reprit le comte, que c'est le conseil que je lui
avais donné. Tenez, ajouta-t-il, vous me voyez au reste achevant la plus
exécrable matinée que j'aie jamais passée, je crois.
--Que faites-vous? dit Albert, vous mettez de l'ordre dans vos papiers,
ce me semble?
--Dans mes papiers, Dieu merci non! il y a toujours dans mes papiers un
ordre merveilleux, attendu que je n'ai pas de papiers, mais dans les
papiers de M. Cavalcanti.
--De M. Cavalcanti? demanda Beauchamp.
--Eh oui! ne savez-vous pas que c'est un jeune homme que lance le comte?
dit Morcerf.
--Non pas, entendons-nous bien, répondit Monte-Cristo, je ne lance
personne, et M. Cavalcanti moins que tout autre.
--Et qui va épouser Mlle Danglars en mon lieu et place; ce qui, continua
Albert en essayant de sourire, comme vous pouvez bien vous en douter,
mon cher Beauchamp, m'affecte cruellement.
--Comment! Cavalcanti épouse Mlle Danglars? demanda Beauchamp.
--Ah çà! mais vous venez donc du bout du monde? dit Monte-Cristo; vous,
un journaliste, le mari de la Renommée! Tout Paris ne parle que de cela.
--Et c'est vous, comte, qui avez fait ce mariage? demanda Beauchamp.
--Moi? Oh! silence, monsieur le nouvelliste, n'allez pas dire de
pareilles choses! Moi, bon Dieu! faire un mariage? Non, vous ne me
connaissez pas; je m'y suis au contraire opposé de tout mon pouvoir,
j'ai refusé de faire la demande.
--Ah! je comprends, dit Beauchamp: à cause de notre ami Albert?
--À cause de moi, dit le jeune homme; oh! non, par ma foi! Le comte me
rendra la justice d'attester que je l'ai toujours prié, au contraire, de
rompre ce projet, qui heureusement est rompu. Le comte prétend que ce
n'est pas lui que je dois remercier; soit, j'élèverai, comme les
anciens, un autel _Deo ignoto_.
--Écoutez, dit Monte-Cristo, c'est si peu moi, que je suis en froid avec
le beau-père et avec le jeune homme; il n'y a que Mlle Eugénie, laquelle
ne me paraît pas avoir une profonde vocation pour le mariage, qui, en
voyant à quel point j'étais peu disposé à la faire renoncer à sa chère
liberté, m'ait conservé son affection.
--Et vous dites que ce mariage est sur le point de se faire?
--Oh! mon Dieu! oui, malgré tout ce que j'ai pu dire. Moi, je ne connais
pas le jeune homme, on le prétend riche et de bonne famille, mais pour
moi ces choses sont de simples _on dit_. J'ai répété tout cela à satiété
à M. Danglars; mais il est entiché de son Lucquois. J'ai été jusqu'à lui
faire part d'une circonstance qui, pour moi, était plus grave: le jeune
homme a été changé en nourrice, enlevé par des Bohémiens ou égaré par
son précepteur, je ne sais pas trop. Mais ce que je sais, c'est que son
père l'a perdu de vue depuis plus de dix années; ce qu'il a fait pendant
ces dix années de vie errante, Dieu seul le sait. Eh bien, rien de tout
cela n'y a fait. On m'a chargé d'écrire au major, de lui demander des
papiers; ces papiers, les voilà. Je les leur envoie, mais, comme Pilate,
en me lavant les mains.
--Et Mlle d'Armilly, demanda Beauchamp, quelle mine vous fait-elle à
vous, qui lui enlevez son élève?
--Dame! je ne sais pas trop: mais il paraît qu'elle part pour l'Italie.
Mme Danglars m'a parlé d'elle et m'a demandé des lettres de
recommandation pour les impresarii; je lui ai donné un mot pour le
directeur du théâtre Valle, qui m'a quelques obligations. Mais
qu'avez-vous donc, Albert? vous avez l'air tout attristé; est-ce que,
sans vous en douter vous êtes amoureux de Mlle Danglars, par exemple?
--Pas que je sache», dit Albert en souriant tristement.
Beauchamp se mit à regarder les tableaux.
«Mais enfin, continua Monte-Cristo, vous n'êtes pas dans votre état
ordinaire. Voyons, qu'avez-vous? dites.
--J'ai la migraine, dit Albert.
--Eh bien, mon cher vicomte, dit Monte-Cristo, j'ai en ce cas un remède
infaillible à vous proposer, remède qui m'a réussi à moi chaque fois que
j'ai éprouvé quelque contrariété.
--Lequel? demanda le jeune homme.
--Le déplacement.
--En vérité? dit Albert.
--Oui; et tenez, comme en ce moment-ci je suis excessivement contrarié,
je me déplace. Voulez-vous que nous nous déplacions ensemble?
--Vous, contrarié, comte! dit Beauchamp, et de quoi donc?
--Pardieu! vous en parlez fort à votre aise, vous; je voudrais bien vous
voir avec une instruction se poursuivant dans votre maison!
--Une instruction! quelle instruction?
--Eh! celle que M. de Villefort dresse contre mon aimable assassin donc,
une espèce de brigand échappé du bagne, à ce qu'il paraît.
--Ah! c'est vrai, dit Beauchamp, j'ai lu le fait dans les journaux.
Qu'est-ce que c'est que ce Caderousse?
--Eh bien... mais il paraît que c'est un Provençal. M. de Villefort en a
entendu parler quand il était à Marseille, et M. Danglars se rappelle
l'avoir vu. Il en résulte que M. le procureur du roi prend l'affaire
fort à coeur, qu'elle a, à ce qu'il paraît, intéressé au plus haut degré
le préfet de police, et que, grâce à cet intérêt dont je suis on ne peut
plus reconnaissant, on m'envoie ici depuis quinze jours tous les bandits
qu'on peut se procurer dans Paris et dans la banlieue, sous prétexte que
ce sont les assassins de M. Caderousse; d'où il résulte que, dans trois
mois, si cela continue, il n'y aura pas un voleur ni un assassin dans ce
beau royaume de France qui ne connaisse le plan de ma maison sur le bout
de son doigt; aussi je prends le parti de la leur abandonner tout
entière, et de m'en aller aussi loin que la terre pourra me porter.
Venez avec moi, vicomte, je vous emmène.
--Volontiers.
--Alors, c'est convenu?
--Oui, mais où cela?
--Je vous l'ai dit, où l'air est pur, où le bruit endort, où, si
orgueilleux que l'on soit, on se sent humble et l'on se trouve petit.
J'aime cet abaissement, moi, que l'on dit maître de l'univers comme
Auguste.
--Où allez-vous, enfin?
--À la mer, vicomte, à la mer. Je suis un marin, voyez-vous, tout
enfant, j'ai été bercé dans les bras du vieil Océan et sur le sein de la
belle Amphitrite; j'ai joué avec le manteau vert de l'un et la robe
azurée de l'autre; j'aime la mer comme on aime une maîtresse, et quand
il y a longtemps que je ne l'ai vue, je m'ennuie d'elle.
--Allons, comte, allons!
--À la mer?
--Oui.
--Vous acceptez?
--J'accepte.
--Eh bien, vicomte, il y aura ce soir dans ma cour un briska de voyage,
dans lequel on peut s'étendre comme dans son lit; ce briska sera attelé
de quatre chevaux de poste. Monsieur Beauchamp, on y tient quatre très
facilement. Voulez-vous venir avec nous? je vous emmène!
--Merci, je viens de la mer.
--Comment! vous venez de la mer?
--Oui, ou à peu près. Je viens de faire un petit voyage aux îles
Borromées.
--Qu'importe! venez toujours, dit Albert.
--Non, cher Morcerf, vous devez comprendre que du moment où je refuse,
c'est que la chose est impossible. D'ailleurs, il est important,
ajouta-t-il en baissant la voix, que je reste à Paris, ne fût-ce que
pour surveiller la boîte du journal.
--Ah! vous êtes un bon et excellent ami, dit Albert; oui, vous avez
raison, veillez, surveillez, Beauchamp, et tâchez de découvrir l'ennemi
à qui cette révélation a dû le jour.»
Albert et Beauchamp se séparèrent: leur dernière poignée de main
renfermait tous les sens que leurs lèvres ne pouvaient exprimer devant
un étranger.
«Excellent garçon que Beauchamp! dit Monte-Cristo après le départ du
journaliste; n'est-ce pas, Albert?
--Oh! oui, un homme de coeur, je vous en réponds; aussi je l'aime de
toute mon âme. Mais, maintenant que nous voilà seuls, quoique la chose
me soit à peu près égale, où allons-nous?
--En Normandie, si vous voulez bien.
--À merveille. Nous sommes tout à fait à la campagne, n'est-ce pas?
point de société, point de voisins?
--Nous sommes tête à tête avec des chevaux pour courir, des chiens pour
chasser, et une barque pour pêcher, voilà tout.
--C'est ce qu'il me faut; je préviens ma mère, et je suis à vos ordres.
--Mais, dit Monte-Cristo, vous permettra-t-on?
--Quoi?
--De venir en Normandie.
--À moi? est-ce que je ne suis pas libre?
--D'aller où vous voulez, seul, je le sais bien, puisque je vous ai
rencontré échappé par l'Italie.
--Eh bien?
--Mais de venir avec l'homme qu'on appelle le comte de Monte-Cristo?
--Vous avez peu de mémoire, comte.
--Comment cela?
--Ne vous ai-je pas dit toute la sympathie que ma mère avait pour vous?
--Souvent femme varie, a dit François Ier; la femme, c'est l'onde, a dit
Shakespeare; l'un était un grand roi et l'autre un grand poète, et
chacun d'eux devait connaître la femme.
--Oui, la femme; mais ma mère n'est point la femme, c'est une femme.
--Permettez-vous à un pauvre étranger de ne point comprendre
parfaitement toutes les subtilités de votre langue?
--Je veux dire que ma mère est avare de ses sentiments, mais qu'une fois
qu'elle les a accordés, c'est pour toujours.
--Ah! vraiment, dit en soupirant Monte-Cristo; et vous croyez qu'elle me
fait l'honneur de m'accorder un sentiment autre que la plus parfaite
indifférence?
--Écoutez! je vous l'ai déjà dit et je vous le répète, reprit Morcerf,
il faut que vous soyez réellement un homme bien étrange et bien
supérieur.
--Oh!
--Oui, car ma mère s'est laissée prendre, je ne dirai pas à la
curiosité, mais à l'intérêt que vous inspirez. Quand nous sommes seuls,
nous ne causons que de vous.
--Et elle vous a dit de vous méfier de ce Manfred?
--Au contraire, elle me dit: «Morcerf, je crois le comte une noble
nature; tâche de te faire aimer de lui.»
Monte-Cristo détourna les yeux et poussa un soupir.
«Ah! vraiment? dit-il.
--De sorte, vous comprenez, continua Albert, qu'au lieu de s'opposer à
mon voyage, elle l'approuvera de tout son coeur, puisqu'il rentre dans
les recommandations qu'elle me fait chaque jour.
--Allez donc, dit Monte-Cristo; à ce soir. Soyez ici à cinq heures; nous
arriverons là-bas à minuit ou une heure.
--Comment! au Tréport?...
--Au Tréport ou dans les environs.
--Il ne vous faut que huit heures pour faire quarante-huit lieues?
--C'est encore beaucoup, dit Monte-Cristo.
--Décidément vous êtes l'homme des prodiges, et vous arriverez non
seulement à dépasser les chemins de fer, ce qui n'est pas bien difficile
en France surtout, mais encore à aller plus vite que le télégraphe.
--En attendant, vicomte, comme il nous faut toujours sept ou huit heures
pour arriver là-bas, soyez exact.
--Soyez tranquille, je n'ai rien autre chose à faire d'ici là que de
m'apprêter.
--À cinq heures, alors?
--À cinq heures.»
Albert sortit. Monte-Cristo, après lui avoir en souriant fait un signe
de la tête, demeura un instant pensif et comme absorbé dans une profonde
méditation. Enfin, passant la main sur son front, comme pour écarter sa
rêverie, il alla au timbre et frappa deux coups.
Au bruit des deux coups frappés par Monte-Cristo sur le timbre,
Bertuccio entra.
«Maître Bertuccio, dit-il, ce n'est pas demain, ce n'est pas
après-demain, comme je l'avais pensé d'abord, c'est ce soir que je pars
pour la Normandie; d'ici à cinq heures, c'est plus de temps qu'il ne
vous en faut; vous ferez prévenir les palefreniers du premier relais; M.
de Morcerf m'accompagne. Allez!»
Bertuccio obéit, et un piqueur courut à Pontoise annoncer que la chaise
de poste passerait à six heures précises. Le palefrenier de Pontoise
envoya au relais suivant un exprès, qui en envoya un autre; et, six
heures après, tous les relais disposés sur la route étaient prévenus.
Avant de partir, le comte monta chez Haydée, lui annonça son départ, lui
dit le lieu où il allait, et mit toute sa maison à ses ordres.
Albert fut exact. Le voyage, sombre à son commencement, s'éclaircit
bientôt par l'effet physique de la rapidité. Morcerf n'avait pas idée
d'une pareille vitesse.
«En effet, dit Monte-Cristo, avec votre poste faisant ses deux lieues à
l'heure, avec cette loi stupide qui défend à un voyageur de dépasser
l'autre sans lui demander la permission, et qui fait qu'un voyageur
malade ou quinteux a le droit d'enchaîner à sa suite les voyageurs
allègres et bien portants, il n'y a pas de locomotion possible; moi,
j'évite cet inconvénient en voyageant avec mon propre postillon et mes
propres chevaux, n'est-ce pas, Ali?»
Et le comte, passant la tête par la portière, poussait un petit cri
d'excitation qui donnait des ailes aux chevaux; ils ne couraient plus,
ils volaient. La voiture roulait comme un tonnerre sur ce pavé royal, et
chacun se détournait pour voir passer ce météore flamboyant. Ali,
répétant ce cri, souriait, montrant ses dents blanches, serrant dans ses
mains robustes les rênes écumantes, aiguillonnant les chevaux, dont les
belles crinières s'éparpillaient au vent; Ali, l'enfant du désert, se
retrouvait dans son élément, et avec son visage noir, ses yeux ardents,
son burnous de neige, il semblait, au milieu de la poussière qu'il
soulevait, le génie du simoun et le dieu de l'ouragan.
«Voilà, dit Morcerf, une volupté que je ne connaissais pas, c'est la
volupté de la vitesse.»
Et les derniers nuages de son front se dissipaient, comme si l'air qu'il
fendait emportait ces nuages avec lui.
«Mais où diable trouvez-vous de pareils chevaux? demanda Albert. Vous
les faites donc faire exprès?
--Justement, dit le comte. Il y a six ans, je trouvai en Hongrie un
fameux étalon renommé pour sa vitesse; je l'achetai je ne sais plus
combien: ce fut Bertuccio qui paya. Dans la même année, il eut
trente-deux enfants. C'est toute cette progéniture du même père que nous
allons passer en revue; ils sont tous pareils, noirs, sans une seule
tache, excepté une étoile au front, car à ce privilégié du haras on a
choisi des juments, comme aux pachas on choisit des favorites.
--C'est admirable!... Mais dites-moi, comte, que faites-vous de tous ces
chevaux?
--Vous le voyez, je voyage avec eux.
--Mais vous ne voyagerez pas toujours?
--Quand je n'en aurai plus besoin, Bertuccio les vendra, et il prétend
qu'il gagnera trente ou quarante mille francs sur eux.
--Mais il n'y aura pas de roi d'Europe assez riche pour vous les
acheter.
--Alors il les vendra à quelque simple vizir d'Orient, qui videra son
trésor pour les payer et qui remplira son trésor en administrant des
coups de bâton sous la plante des pieds de ses sujets.
--Comte, voulez-vous que je vous communique une pensée qui m'est venue?
--Faites.
--C'est qu'après vous, M. Bertuccio doit être le plus riche particulier
de l'Europe.
--Eh bien, vous vous trompez, vicomte. Je suis sûr que si vous
retourniez les poches de Bertuccio, vous n'y trouveriez pas dix sous
vaillant.
--Pourquoi cela? demanda le jeune homme. C'est donc un phénomène que M.
Bertuccio? Ah! mon cher comte, ne me poussez pas trop loin dans le
merveilleux, ou je ne vous croirai plus, je vous préviens.
--Jamais de merveilleux avec moi, Albert; des chiffres et de la raison,
voilà tout. Or, écoutez ce dilemme: Un intendant vole, mais pourquoi
vole-t-il?
--Dame! parce que c'est dans sa nature, ce me semble, dit Albert, il
vole pour voler.
--Eh bien, non, vous vous trompez: il vole parce qu'il a une femme, des
enfants, des désirs ambitieux pour lui et pour sa famille; il vole
surtout parce qu'il n'est pas sûr de ne jamais quitter son maître et
qu'il veut se faire un avenir. Eh bien, M. Bertuccio est seul au monde,
il puise dans ma bourse sans me rendre compte, il est sûr de ne jamais
me quitter.
--Pourquoi cela?
--Parce que je n'en trouverais pas un meilleur.
--Vous tournez dans un cercle vicieux, celui des probabilités.
--Oh! non pas; je suis dans les certitudes. Le bon serviteur pour moi,
c'est celui sur lequel j'ai droit de vie ou de mort.
--Et vous avez droit de vie ou de mort sur Bertuccio? demanda Albert.
--Oui», répondit froidement le comte.
Il y a des mots qui ferment la conversation comme une porte de fer. Le
_oui_ du comte était un de ces mots-là.
Le reste du voyage s'accomplit avec la même rapidité, les trente-deux
chevaux, divisés en huit relais, firent leurs quarante-huit lieues en
huit heures.
On arriva au milieu de la nuit, à la porte d'un beau parc. Le concierge
était debout et tenait la grille ouverte. Il avait été prévenu par le
palefrenier du dernier relais.
Il était deux heures et demie du matin. On conduisit Morcerf à son
appartement. Il trouva un bain et un souper prêts. Le domestique, qui
avait fait la route sur le siège de derrière de la voiture, était à ses
ordres; Baptistin, qui avait fait la route sur le siège de devant, était
à ceux du comte.
Albert prit son bain, soupa et se coucha. Toute la nuit, il fut bercé
par le bruit mélancolique de la houle. En se levant, il alla droit à la
fenêtre, l'ouvrit et se trouva sur une petite terrasse, où l'on avait
devant soi la mer, c'est-à-dire l'immensité, et derrière soi un joli
parc donnant sur une petite forêt.
Dans une anse d'une certaine grandeur se balançait une petite corvette à
la carène étroite, à la mâture élancée, et portant à la corne un
pavillon aux armes de Monte-Cristo, armes représentant une montagne d'or
posant sur une mer d'azur, avec une croix de gueules au chef, ce qui
pouvait aussi bien être une allusion à son nom rappelant le Calvaire,
que la passion de Notre-Seigneur a fait une montagne plus précieuse que
l'or, et la croix infâme que son sang divin a faite sainte, qu'à quelque
souvenir personnel de souffrance et de régénération enseveli dans la
nuit du passé mystérieux de cet homme. Autour de la goélette étaient
plusieurs petits chasse-marée appartenant aux pêcheurs des villages
voisins, et qui semblaient d'humbles sujets attendant les ordres de leur
reine.
Là, comme dans tous les endroits où s'arrêtait Monte-Cristo, ne fût-ce
que pour y passer deux jours, la vie y était organisée au thermomètre du
plus haut confortable; aussi la vie, à l'instant même, y devenait-elle
facile.
Albert trouva dans son antichambre deux fusils et tous les ustensiles
nécessaires à un chasseur; une pièce plus haute, et placée au
rez-de-chaussée, était consacrée à toutes les ingénieuses machines que
les Anglais, grands pêcheurs, parce qu'ils sont patients et oisifs,
n'ont pas encore pu faire adopter aux routiniers pêcheurs de France.
Toute la journée se passa à ces exercices divers auxquels, d'ailleurs,
Monte-Cristo excellait: on tua une douzaine de faisans dans le parc, on
pêcha autant de truites dans les ruisseaux, on dîna dans un kiosque
donnant sur la mer, et l'on servit le thé dans la bibliothèque.
Vers le soir du troisième jour, Albert, brisé de fatigue à l'user de
cette vie qui semblait être un jeu pour Monte-Cristo, dormait près de la
fenêtre tandis que le comte faisait avec son architecte le plan d'une
serre qu'il voulait établir dans sa maison, lorsque le bruit d'un cheval
écrasant les cailloux de la route fit lever la tête au jeune homme; il
regarda par la fenêtre et, avec une surprise des plus désagréables,
aperçut dans la cour son valet de chambre, dont il n'avait pas voulu se
faire suivre pour moins embarrasser Monte-Cristo.
«Florentin ici! s'écria-t-il en bondissant sur son fauteuil; est-ce que
ma mère est malade?»
Et il se précipita vers la porte de la chambre.
Monte-Cristo le suivit des yeux, et le vit aborder le valet qui, tout
essoufflé encore, tira de sa poche un petit paquet cacheté. Le petit
paquet contenait un journal et une lettre.
«De qui cette lettre? demanda vivement Albert.
--De M. Beauchamp, répondit Florentin.
--C'est Beauchamp qui vous envoie alors?
--Oui, monsieur. Il m'a fait venir chez lui, m'a donné l'argent
nécessaire à mon voyage, m'a fait venir un cheval de poste, et m'a fait
promettre de ne point m'arrêter que je n'aie rejoint monsieur: j'ai fait
la route en quinze heures.»
Albert ouvrit la lettre en frissonnant: aux premières lignes, il poussa
un cri, et saisit le journal avec un tremblement visible.
Tout à coup ses yeux s'obscurcirent, ses jambes semblèrent se dérober
sous lui, et, prêt à tomber, il s'appuya sur Florentin, qui étendait le
bras pour le soutenir.
«Pauvre jeune homme! murmura Monte-Cristo, si bas que lui-même n'eût pu
entendre le bruit des paroles de compassion qu'il prononçait; il est
donc dit que la faute des pères retombera sur les enfants jusqu'à la
troisième et quatrième génération.»
Pendant ce temps Albert avait repris sa force, et, continuant de lire,
il secoua ses cheveux sur sa tête mouillée de sueur, et, froissant
lettre et journal:
«Florentin, dit-il, votre cheval est-il en état de reprendre le chemin
de Paris?
--C'est un mauvais bidet de poste éclopé.
--Oh! mon Dieu! et comment était la maison quand vous l'avez quittée?
--Assez calme; mais en revenant de chez M. Beauchamp, j'ai trouvé madame
dans les larmes; elle m'avait fait demander pour savoir quand vous
reviendriez. Alors je lui ai dit que j'allais vous chercher de la part
de M. Beauchamp. Son premier mouvement a été d'étendre le bras comme
pour m'arrêter; mais après un instant de réflexion:
«Oui, allez, Florentin, a-t-elle dit, et qu'il revienne.»
--Oui, ma mère, oui, dit Albert, je reviens, sois tranquille, et malheur
à l'infâme!... Mais, avant tout, il faut que je parte.»
Il reprit le chemin de la chambre où il avait laissé Monte-Cristo.
Ce n'était plus le même homme et cinq minutes avaient suffi pour opérer
chez Albert une triste métamorphose; il était sorti dans son état
ordinaire, il rentrait avec la voix altérée, le visage sillonné de
rougeurs fébriles, l'oeil étincelant sous des paupières veinées de bleu,
et la démarche chancelante comme celle d'un homme ivre.
«Comte, dit-il, merci de votre bonne hospitalité dont j'aurais voulu
jouir plus longtemps, mais il faut que je retourne à Paris.
--Qu'est-il donc arrivé?
--Un grand malheur; mais permettez-moi de partir, il s'agit d'une chose
bien autrement précieuse que ma vie. Pas de question, comte, je vous en
supplie, mais un cheval!
--Mes écuries sont à votre service, vicomte, dit Monte-Cristo; mais vous
allez vous tuer de fatigue en courant la poste à cheval; prenez une
calèche, un coupé, quelque voiture.
--Non, ce serait trop long, et puis j'ai besoin de cette fatigue que
vous craignez pour moi, elle me fera du bien.»
Albert fit quelques pas en tournoyant comme un homme frappé d'une
balle, et alla tomber sur une chaise près de la porte.
Monte-Cristo ne vit pas cette seconde faiblesse, il était à la fenêtre
et criait:
«Ali, un cheval pour M. de Morcerf! qu'on se hâte! il est pressé!»
Ces paroles rendirent la vie à Albert; il s'élança hors de la chambre,
le comte le suivit.
«Merci! murmura le jeune homme en s'élançant en selle. Vous reviendrez
aussi vite que vous pourrez, Florentin. Y a-t-il un mot d'ordre pour
qu'on me donne des chevaux?
--Pas d'autre que de rendre celui que vous montez; on vous en sellera à
l'instant un autre.»
Albert allait s'élancer, il s'arrêta.
«Vous trouverez peut-être mon départ étrange, insensé, dit le jeune
homme. Vous ne comprenez pas comment quelques lignes écrites sur un
journal peuvent mettre un homme au désespoir; eh bien, ajouta-t-il en
lui jetant le journal, lisez ceci, mais quand je serai parti seulement,
afin que vous ne voyiez pas ma rougeur.»
Et tandis que le comte ramassait le journal, il enfonça les éperons,
qu'on venait d'attacher à ses bottes, dans le ventre du cheval, qui,
étonné qu'il existât un cavalier qui crût avoir besoin vis-à-vis de lui
d'un pareil stimulant, partit comme un trait d'arbalète.
Le comte suivit des yeux avec un sentiment de compassion infinie le
jeune homme, et ce ne fut que lorsqu'il eut complètement disparu que,
reportant ses regards sur le journal, il lut ce qui suit:
«Cet officier français au service d'Ali, pacha de Janina, dont parlait,
il y a trois semaines, le journal _L'Impartial_ et qui non seulement
livra les châteaux de Janina, mais encore vendit son bienfaiteur aux
Turcs, s'appelait en effet à cette époque Fernand, comme l'a dit notre
honorable confrère; mais, depuis, il a ajouté à son nom de baptême un
titre de noblesse et un nom de terre.
«Il s'appelle aujourd'hui M. le comte de Morcerf, et fait partie de la
Chambre des pairs.»
Ainsi donc ce secret terrible, que Beauchamp avait enseveli avec tant de
générosité, reparaissait comme un fantôme armé, et un autre journal,
cruellement renseigné, avait publié, le surlendemain du départ d'Albert
pour la Normandie, les quelques lignes qui avaient failli rendre fou le
malheureux jeune homme.
LXXXVI
Le jugement.
À huit heures du matin, Albert tomba chez Beauchamp comme la foudre. Le
valet de chambre étant prévenu, il introduisit Morcerf dans la chambre
de son maître, qui venait de se mettre au bain.
«Eh bien? lui dit Albert.
--Eh bien, mon pauvre ami, répondit Beauchamp, je vous attendais.
--Me voilà. Je ne vous dirai pas, Beauchamp, que je vous crois trop
loyal et trop bon pour avoir parlé de cela à qui que ce soit; non, mon
ami. D'ailleurs, le message que vous m'avez envoyé m'est un garant de
votre affection. Ainsi ne perdons pas de temps en préambule: vous avez
quelque idée de quelle part vient le coup?
--Je vous en dirai deux mots tout à l'heure.
--Oui, mais auparavant, mon ami, vous me devez, dans tous ses détails,
l'histoire de cette abominable trahison.»
Et Beauchamp raconta au jeune homme, écrasé de honte et de douleur, les
faits que nous allons redire dans toute leur simplicité.
Le matin de l'avant-veille, l'article avait paru dans un journal autre
que _L'Impartial_, et, ce qui donnait plus de gravité encore à
l'affaire, dans un journal bien connu pour appartenir au gouvernement.
Beauchamp déjeunait lorsque la note lui sauta aux yeux, il envoya
aussitôt chercher un cabriolet, et sans achever son repas, il courut au
journal.
Quoique professant des sentiments politiques complètement opposés à ceux
du gérant du journal accusateur, Beauchamp, ce qui arrive quelquefois,
et nous dirons même souvent, était son intime ami.
Lorsqu'il arriva chez lui, le gérant tenait son propre journal et
paraissait se complaire dans un _premier-Paris_ sur le sucre de
betterave, qui, probablement, était de sa façon.
«Ah! pardieu! dit Beauchamp, puisque vous tenez votre journal, mon cher,
je n'ai pas besoin de vous dire ce qui m'amène.
--Seriez-vous par hasard partisan de la canne à sucre? demanda le gérant
du journal ministériel.
--Non, répondit Beauchamp, je suis même parfaitement étranger à la
question; aussi viens-je pour autre chose.
--Et pourquoi venez-vous?
--Pour l'article Morcerf.
--Ah! oui, vraiment: n'est-ce pas que c'est curieux?
--Si curieux que vous risquez la diffamation, ce me semble, et que vous
risquez un procès fort chanceux.
--Pas du tout; nous avons reçu avec la note toutes les pièces à l'appui,
et nous sommes parfaitement convaincus que M. de Morcerf se tiendra
tranquille; d'ailleurs, c'est un service à rendre au pays que de lui
dénoncer les misérables indignes de l'honneur qu'on leur fait.»
Beauchamp demeura interdit.
«Mais qui donc vous a si bien renseigné? demanda-t-il; car mon journal,
qui avait donné l'éveil, a été forcé de s'abstenir faute de preuves, et
cependant nous sommes plus intéressés que vous à dévoiler M. de Morcerf,
puisqu'il est pair de France, et que nous faisons de l'opposition.
--Oh! mon Dieu, c'est bien simple; nous n'avons pas couru après le
scandale, il est venu nous trouver. Un homme nous est arrivé hier de
Janina, apportant le formidable dossier, et comme nous hésitions à nous
jeter dans la voie de l'accusation, il nous a annoncé qu'à notre refus
l'article paraîtrait dans un autre journal. Ma foi, vous savez,
Beauchamp, ce que c'est qu'une nouvelle importante; nous n'avons pas
voulu laisser perdre celle-là. Maintenant le coup est porté; il est
terrible et retentira jusqu'au bout de l'Europe.»
Beauchamp comprit qu'il n'y avait plus qu'à baisser la tête, et sortit
au désespoir pour envoyer un courrier à Morcerf.
Mais ce qu'il n'avait pas pu écrire à Albert, car les choses que nous
allons raconter étaient postérieures au départ de son courrier, c'est
que le même jour, à la Chambre des pairs, une grande agitation s'était
manifestée et régnait dans les groupes ordinairement si calmes de la
haute assemblée. Chacun était arrivé presque avant l'heure, et
s'entretenait du sinistre événement qui allait occuper l'attention
publique et la fixer sur un des membres les plus connus de l'illustre
corps.
C'étaient des lectures à voix basse de l'article, des commentaires et
des échanges de souvenirs qui précisaient encore mieux les faits. Le
comte de Morcerf n'était pas aimé parmi ses collègues. Comme tous les
parvenus, il avait été forcé, pour se maintenir à son rang, d'observer
un excès de hauteur. Les grands aristocrates riaient de lui; les talents
le répudiaient; les gloires pures le méprisaient instinctivement. Le
comte en était à cette extrémité fâcheuse de la victime expiatoire. Une
fois désignée par le doigt du Seigneur pour le sacrifice, chacun
s'apprêtait à crier haro.
Seul, le comte de Morcerf ne savait rien. Il ne recevait pas le journal
où se trouvait la nouvelle diffamatoire, et avait passé la matinée à
écrire des lettres et à essayer un cheval.
Il arriva donc à son heure accoutumée, la tête haute, l'oeil fier, la
démarche insolente, descendit de voiture, dépassa les corridors et entra
dans la salle, sans remarquer les hésitations des huissiers et les
demi-saluts de ses collègues.
Lorsque Morcerf entra, la séance était déjà ouverte depuis plus d'une
demi-heure.
Quoique le comte, ignorant, comme nous l'avons dit, de tout ce qui s'est
passé, n'eût rien changé à son air ni à sa démarche, son air et sa
démarche parurent à tous plus orgueilleux que d'habitude, et sa présence
dans cette occasion parut tellement agressive à cette assemblée jalouse
de son honneur, que tous y virent une inconvenance, plusieurs une
bravade, quelques-uns une insulte.
Il était évident que la Chambre tout entière brûlait d'entamer le débat.
On voyait le journal accusateur aux mains de tout le monde; mais, comme
toujours, chacun hésitait à prendre sur lui la responsabilité de
l'attaque. Enfin, un des honorables pairs, ennemi déclaré du comte de
Morcerf, monta à la tribune avec une solennité qui annonçait que le
moment attendu était arrivé.
Il se fit un effrayant silence; Morcerf seul ignorait la cause de
l'attention profonde que l'on prêtait cette fois à un orateur qu'on
n'avait pas toujours l'habitude d'écouter si complaisamment.
Le comte laissa passer tranquillement le préambule par lequel l'orateur
établissait qu'il allait parler d'une chose tellement grave, tellement
sacrée, tellement vitale pour la Chambre, qu'il réclamait toute
l'attention de ses collègues.
Aux premiers mots de Janina et du colonel Fernand, le comte de Morcerf
pâlit si horriblement, qu'il n'y eut qu'un frémissement dans cette
assemblée, dont tous les regards convergeaient vers le comte.
Les blessures morales ont cela de particulier qu'elles se cachent, mais
ne se referment pas; toujours douloureuses, toujours prêtes à saigner
quand on les touche, elles restent vives et béantes dans le coeur.
La lecture de l'article achevée au milieu de ce même silence, troublé
alors par un frémissement qui cessa aussitôt que l'orateur parut disposé
à reprendre de nouveau la parole, l'accusateur exposa son scrupule, et
se mit à établir combien sa tâche était difficile; c'était l'honneur de
M. de Morcerf, c'était celui de toute la Chambre qu'il prétendait
défendre en provoquant un débat qui devait s'attaquer à ces questions
personnelles toujours si brûlantes. Enfin, il conclut en demandant
qu'une enquête fût ordonnée, assez rapide pour confondre, avant qu'elle
eût eu le temps de grandir, la calomnie, et pour rétablir M. de Morcerf,
en le vengeant, dans la position que l'opinion publique lui avait faite
depuis longtemps.
Morcerf était si accablé, si tremblant devant cette immense et
inattendue calamité, qu'il put à peine balbutier quelques mots en
regardant ses confrères d'un oeil égaré. Cette timidité, qui d'ailleurs
pouvait aussi bien tenir à l'étonnement de l'innocent qu'à la honte du
coupable, lui concilia quelques sympathies. Les hommes vraiment généreux
sont toujours prêts à devenir compatissants, lorsque le malheur de leur
ennemi dépasse les limites de leur haine.
Le président mit l'enquête aux voix; on vota par assis et levé, et il
fut décidé que l'enquête aurait lieu.
On demanda au comte combien il lui fallait de temps pour préparer sa
justification.
Le courage était revenu à Morcerf dès qu'il s'était senti vivant encore
après cet horrible coup.
«Messieurs les pairs, répondit-il, ce n'est point avec du temps qu'on
repousse une attaque comme celle que dirigent en ce moment contre moi
des ennemis inconnus et restés dans l'ombre de leur obscurité sans
doute; c'est sur-le-champ, c'est par un coup de foudre qu'il faut que je
réponde à l'éclair qui un instant m'a ébloui; que ne m'est-il donné, au
lieu d'une pareille justification, d'avoir à répandre mon sang pour
prouver à mes collègues que je suis digne de marcher leur égal!»
Ces paroles firent une impression favorable pour l'accusé.
«Je demande donc, dit-il, que l'enquête ait lieu le plus tôt possible,
et je fournirai à la Chambre toutes les pièces nécessaires à
l'efficacité de cette enquête.
--Quel jour fixez-vous? demanda le président.
--Je me mets dès aujourd'hui à la disposition de la Chambre», répondit
le comte.
Le président agita la sonnette.
«La Chambre est-elle d'avis, demanda-t-il, que cette enquête ait lieu
aujourd'hui même?
--Oui!» fut la réponse unanime de l'Assemblée.
On nomma une commission de douze membres pour examiner les pièces à
fournir par Morcerf. L'heure de la première séance de cette commission
fut fixée à huit heures du soir dans les bureaux de la Chambre. Si
plusieurs séances étaient nécessaires, elles auraient lieu à la même
heure et dans le même endroit.
Cette décision prise, Morcerf demanda la permission de se retirer; il
avait à recueillir les pièces amassées depuis longtemps par lui pour
faire tête à cet orage, prévu par son cauteleux et indomptable
caractère.
Beauchamp raconta au jeune homme toutes les choses que nous venons de
dire à notre tour: seulement son récit eut sur le nôtre l'avantage de
l'animation des choses vivantes sur la froideur des choses mortes.
Albert l'écouta en frémissant tantôt d'espoir, tantôt de colère, parfois
de honte; car, par la confidence de Beauchamp, il savait que son père
était coupable, et il se demandait comment, puisqu'il était coupable, il
pourrait en arriver à prouver son innocence.
Arrivé au point où nous en sommes, Beauchamp s'arrêta.
«Ensuite? demanda Albert.
--Ensuite? répéta Beauchamp.
--Oui.
--Mon ami, ce mot m'entraîne dans une horrible nécessité. Voulez-vous
donc savoir la suite?
--Il faut absolument que je la sache, mon ami, et j'aime mieux la
connaître de votre bouche que d'aucune autre.
--Eh bien, reprit Beauchamp, apprêtez donc votre courage, Albert; jamais
vous n'en aurez eu plus besoin.»
Albert passa une main sur son front pour s'assurer de sa propre force,
comme un homme qui s'apprête à défendre sa vie essaie sa cuirasse et
fait ployer la lame de son épée.
Il se sentit fort, car il prenait sa fièvre pour de l'énergie.
«Allez! dit-il.
--Le soir arriva, continua Beauchamp. Tout Paris était dans l'attente de
l'événement. Beaucoup prétendaient que votre père n'avait qu'à se
montrer pour faire crouler l'accusation; beaucoup aussi disaient que le
comte ne se présenterait pas; il y en avait qui assuraient l'avoir vu
partir pour Bruxelles, et quelques-uns allèrent à la police demander
s'il était vrai, comme on le disait, que le comte eût pris ses
passeports.
«Je vous avouerai que je fis tout au monde, continua Beauchamp, pour
obtenir d'un des membres de la commission, jeune pair de mes amis,
d'être introduit dans une sorte de tribune. À sept heures il vint me
prendre, et, avant que personne fût arrivé, me recommanda à un huissier
qui m'enferma dans une espèce de loge. J'étais masqué par une colonne et
perdu dans une obscurité complète; je pus espérer que je verrais et que
j'entendrais d'un bout à l'autre la terrible scène qui allait se
dérouler.
«À huit heures précises tout le monde était arrivé.
«M. de Morcerf entra sur le dernier coup de huit heures. Il tenait à la
main quelques papiers, et sa contenance semblait calme; contre son
habitude, sa démarche était simple, sa mise recherchée et sévère; et,
selon l'habitude des anciens militaires, il portait son habit boutonné
depuis le bas jusqu'en haut.
«Sa présence produisit le meilleur effet: la commission était loin
d'être malveillante, et plusieurs de ses membres vinrent au comte et lui
donnèrent la main.»
Albert sentit que son coeur se brisait à tous ces détails, et cependant
au milieu de sa douleur se glissait un sentiment de reconnaissance; il
eût voulu pouvoir embrasser ces hommes qui avaient donné à son père
cette marque d'estime dans un si grand embarras de son honneur.
«En ce moment un huissier entra et remit une lettre au président.
«--Vous avez la parole, monsieur de Morcerf, dit le président tout en
décachetant la lettre.
«Le comte commença son apologie, et je vous affirme, Albert, continua
Beauchamp, qu'il fut d'une éloquence et d'une habileté extraordinaires.
Il produisit des pièces qui prouvaient que le vizir de Janina l'avait,
jusqu'à sa dernière heure, honoré de toute sa confiance, puisqu'il
l'avait chargé d'une négociation de vie et de mort avec l'empereur
lui-même. Il montra l'anneau, signe de commandement, et avec lequel
Ali-Pacha cachetait d'ordinaire ses lettres, et que celui-ci lui avait
donné pour qu'il pût à son retour, à quelque heure du jour ou de la
nuit que ce fût, et fût-il dans son harem, pénétrer jusqu'à lui.
Malheureusement, dit-il, sa négociation avait échoué, et quand il était
revenu pour défendre son bienfaiteur, il était déjà mort. Mais, dit le
comte, en mourant, Ali-Pacha, tant était grande sa confiance, lui avait
confié sa maîtresse favorite et sa fille.»
Albert tressaillit à ces mots, car à mesure que Beauchamp parlait, tout
le récit d'Haydée revenait à l'esprit du jeune homme, et il se rappelait
ce que la belle Grecque avait dit de ce message, de cet anneau, et de la
façon dont elle avait été vendue et conduite en esclavage.
«Et quel fut l'effet du discours du comte? demanda avec anxiété Albert.
--J'avoue qu'il m'émut, et qu'en même temps que moi, il émut toute la
commission, dit Beauchamp.
«Cependant le président jeta négligemment les yeux sur la lettre qu'on
venait de lui apporter; mais aux premières lignes son attention
s'éveilla; il la lut, la relut encore, et, fixant les yeux sur M. de
Morcerf:
«--Monsieur le comte, dit-il, vous venez de nous dire que le vizir de
Janina vous avait confié sa femme et sa fille?
«--Oui, monsieur, répondit Morcerf: mais en cela, comme dans tout le
reste, le malheur me poursuivait. À mon retour, Vasiliki et sa fille
Haydée avaient disparu.
«--Vous les connaissiez?
«--Mon intimité avec le pacha et la suprême confiance qu'il avait dans
ma fidélité m'avaient permis de les voir plus de vingt fois.
«--Avez-vous quelque idée de ce qu'elles sont devenues?
«--Oui, monsieur. J'ai entendu dire qu'elles avaient succombé à leur
chagrin et peut-être à leur misère. Je n'étais pas riche, ma vie courait
de grands dangers, je ne pus me mettre à leur recherche, à mon grand
regret.
«Le président fronça imperceptiblement le sourcil.
«--Messieurs, dit-il, vous avez entendu et suivi M. le comte de Morcerf
et ses explications. Monsieur le comte, pouvez-vous, à l'appui du récit
que vous venez de faire, fournir quelque témoin?
«--Hélas! non, monsieur, répondit le comte, tous ceux qui entouraient le
vizir et qui m'ont connu à sa cour sont ou morts ou dispersés; seul, je
crois, du moins, seul de mes compatriotes, j'ai survécu à cette
affreuse guerre; je n'ai que des lettres d'Ali-Tebelin et je les ai
mises sous vos yeux; je n'ai que l'anneau gage de sa volonté, et le
voici; j'ai enfin la preuve la plus convaincante que je puisse fournir,
c'est-à-dire, après une attaque anonyme, l'absence de tout témoignage
contre ma parole d'honnête homme et la pureté de toute ma vie militaire.
«Un murmure d'approbation courut dans l'assemblée; en ce moment, Albert,
et s'il ne fût survenu aucun incident, la cause de votre père était
gagnée.
«Il ne restait plus qu'à aller aux voix, lorsque le président prit la
parole.
«--Messieurs, dit-il, et vous, monsieur le comte, vous ne seriez point
fâchés, je présume, d'entendre un témoin très important, à ce qu'il
assure, et qui vient de se produire de lui-même; ce témoin, nous n'en
doutons pas, après tout ce que nous a dit le comte, est appelé à prouver
la parfaite innocence de notre collègue. Voici la lettre que je viens de
recevoir à cet égard; désirez-vous qu'elle vous soit lue, ou
décidez-vous qu'il sera passé outre, et qu'on ne s'arrêtera point à cet
incident?»
«M. de Morcerf pâlit et crispa ses mains sur les papiers qu'il tenait,
et qui crièrent entre ses doigts.
«La réponse de la commission fut pour la lecture: quant au comte, il
était pensif et n'avait point d'opinion à émettre.
«Le président lut en conséquence la lettre suivante:
»_Monsieur le président_,
«_Je puis fournir à la commission d'enquête, chargée d'examiner la
conduite en Épire et en Macédoine de M. le lieutenant-général comte de
Morcerf, les renseignements les plus positifs_.
«Le président fit une courte pause.
«Le comte de Morcerf pâlit; le président interrogea les auditeurs du
regard.
«--Continuez!» s'écria-t-on de tous côtés.
«Le président reprit:
»_J'étais sur les lieux à la mort d'Ali-Pacha; j'assistai à ses derniers
moments; je sais ce que devinrent Vasiliki et Haydée; je me tiens à la
disposition de la commission, et réclame même l'honneur de me faire
entendre. Je serai dans le vestibule de la Chambre au moment où l'on
vous remettra ce billet_.
«--Et quel est ce témoin, ou plutôt cet ennemi? demanda le comte d'une
voix dans laquelle il était facile de remarquer une profonde altération.
«--Nous allons le savoir, monsieur, répondit le président. La commission
est-elle d'avis d'entendre ce témoin?
«--Oui, oui, dirent en même temps toutes les voix.
«On rappela l'huissier.
«--Huissier, demanda le président, y a-t-il quelqu'un qui attende dans
le vestibule?
«--Oui, monsieur le président.
«--Qui est-ce que ce quelqu'un?
«--Une femme accompagnée d'un serviteur.
Chacun se regarda.
«--Faites entrer cette femme, dit le président.
«Cinq minutes après, l'huissier reparut; tous les yeux étaient fixés sur
la porte, et moi-même, dit Beauchamp, je partageais l'attente et
l'anxiété générales.
«Derrière l'huissier marchait une femme enveloppée d'un grand voile qui
la cachait tout entière. On devinait bien, aux formes que trahissait ce
voile et aux parfums qui s'en exhalaient, la présence d'une femme jeune
et élégante, mais voilà tout.
«Le président pria l'inconnue d'écarter son voile et l'on put voir alors
que cette femme était vêtue à la grecque; en outre, elle était d'une
suprême beauté.
--Ah! dit Morcerf, c'était elle.
--Comment, elle?
--Oui, Haydée.
--Qui vous l'a dit?
--Hélas! je le devine. Mais continuez, Beauchamp, je vous prie. Vous
voyez que je suis calme et fort. Et cependant nous devons approcher du
dénouement.
--M. de Morcerf, continua Beauchamp, regardait cette femme avec une
surprise mêlée d'effroi. Pour lui, c'était la vie ou la mort qui allait
sortir de cette bouche charmante; pour tous les autres, c'était une
aventure si étrange et si pleine de curiosité, que le salut ou la perte
de M. de Morcerf n'entrait déjà plus dans cet événement que comme un
élément secondaire.
«Le président offrit de la main un siège à la jeune femme; mais elle fit
signe de la tête qu'elle resterait debout. Quant au comte, il était
retombé sur son fauteuil, et il était évident que ses jambes refusaient
de le porter.
«--Madame, dit le président, vous avez écrit à la commission pour lui
donner des renseignements sur l'affaire de Janina, et vous avez avancé
que vous aviez été témoin oculaire des événements.
«--Je le fus en effet», répondit l'inconnue avec une voix pleine d'une
tristesse charmante, et empreinte de cette sonorité particulière aux
voix orientales.
«--Cependant, reprit le président, permettez-moi de vous dire que vous
étiez bien jeune alors.
«--J'avais quatre ans; mais comme les événements avaient pour moi une
suprême importance, pas un détail n'est sorti de mon esprit, pas une
particularité n'a échappé à ma mémoire.
«--Mais quelle importance avaient donc pour vous ces événements, et qui
êtes-vous pour que cette grande catastrophe ait produit sur vous une si
profonde impression?
«--Il s'agissait de la vie ou de la mort de mon père, répondit la jeune
fille, et je m'appelle Haydée, fille d'Ali-Tebelin, pacha de Janina, et
de Vasiliki, sa femme bien-aimée.»
«La rougeur modeste et fière, tout à la fois, qui empourpra les joues de
la jeune femme, le feu de son regard et la majesté de sa révélation,
produisirent sur l'assemblée un effet inexprimable.
«Quant au comte, il n'eût pas été plus anéanti, si la foudre en tombant,
eût ouvert un abîme à ses pieds.
«--Madame, reprit le président, après s'être incliné avec respect,
permettez-moi une simple question qui n'est pas un doute, et cette
question sera la dernière: Pouvez-vous justifier de l'authenticité de ce
que vous dites?
«--Je le puis, monsieur, dit Haydée en tirant de dessous son voile un
sachet de satin parfumé, car voici l'acte de ma naissance, rédigé par
mon père et signé par ses principaux officiers; car voici, avec l'acte
de ma naissance, l'acte de mon baptême, mon père ayant consenti à ce que
je fusse élevée dans la religion de ma mère, acte que le grand primat de
Macédoine et d'Épire a revêtu de son sceau; voici enfin (et ceci est le
plus important sans doute) l'acte de la vente qui fut faite de ma
personne et de celle de ma mère au marchand arménien El-Kobbir, par
l'officier franc qui, dans son infâme marché avec la Porte, s'était
réservé, pour sa part de butin, la fille et la femme de son bienfaiteur,
qu'il vendit pour la somme de mille bourses, c'est-à-dire pour quatre
cent mille francs à peu près.
«Une pâleur verdâtre envahit les joues du comte de Morcerf, et ses yeux
s'injectèrent de sang à l'énoncé de ces imputations terribles qui furent
accueillies de l'assemblée avec un lugubre silence.
«Haydée, toujours calme, mais bien plus menaçante dans son calme qu'une
autre ne l'eût été dans sa colère, tendit au président l'acte de vente
rédigé en langue arabe.
«Comme on avait pensé que quelques-unes des pièces produites seraient
rédigées en arabe, en romaïque ou en turc, l'interprète de la Chambre
avait été prévenu; on l'appela. Un des nobles pairs à qui la langue
arabe, qu'il avait apprise pendant la sublime campagne d'Égypte, était
familière, suivit sur le vélin la lecture que le traducteur en fit à
haute voix:
«_Moi, El-Kobbir, marchand d'esclaves et fournisseur du harem de S.H.,
reconnais avoir reçu pour la remettre au sublime empereur, du seigneur
franc comte de Monte-Cristo, une émeraude évaluée deux mille bourses,
pour prix d'une jeune esclave chrétienne âgée de onze ans, du nom de
Haydée, et fille reconnue du défunt seigneur Ali-Tebelin, pacha de
Janina, et de Vasiliki, sa favorite; laquelle m'avait été vendue, il y a
sept ans, avec sa mère, morte en arrivant à Constantinople, par un
colonel franc au service du vizir Ali-Tebelin, nommé Fernand Mondego._
«_La susdite vente m'avait été faite pour le compte de S.H., dont
j'avais mandat, moyennant la somme de mille bourses._
«_Fait à Constantinople, avec autorisation de S.H. l'année 1247 de
l'hégire._
«_Signé EL-KOBBIR_.»
«_Le présent acte, pour lui donner toute foi, toute croyance et
toute authenticité, sera revêtu du sceau impérial, que le vendeur
s'oblige à y faire apposer._»
«Près de la signature du marchand on voyait en effet le sceau du
sublime empereur.
«À cette lecture et à cette vue succéda un silence terrible; le
comte n'avait plus que le regard, et ce regard, attaché comme
malgré lui sur Haydée, semblait de flamme et de sang.
«--Madame, dit le président, ne peut-on interroger le comte de
Monte-Cristo, lequel est à Paris près de vous, à ce que je crois?
«--Monsieur, répondit Haydée, le comte de Monte-Cristo, mon autre
père, est en Normandie depuis trois jours.
«--Mais alors, madame, dit le président, qui vous a conseillé
cette démarche, démarche dont la cour vous remercie et qui
d'ailleurs est toute naturelle d'après votre naissance et vos
malheurs?
«--Monsieur, répondit Haydée, cette démarche m'a été conseillée
par mon respect et par ma douleur. Quoique chrétienne, Dieu me
pardonne! j'ai toujours songé à venger mon illustre père. Or,
quand j'ai mis le pied en France, quand j'ai su que le traître
habitait Paris, mes yeux et mes oreilles sont restés constamment
ouverts. Je vis retirée dans la maison de mon noble protecteur,
mais je vis ainsi parce que j'aime l'ombre et le silence qui me
permettent de vivre dans ma pensée et dans mon recueillement. Mais
M. le comte de Monte-Cristo m'entoure de soins paternels, et rien
de ce qui constitue la vie du monde ne m'est étranger; seulement
je n'en accepte que le bruit lointain. Ainsi je lis tous les
journaux, comme on m'envoie tous les albums, comme je reçois
toutes les mélodies et c'est en suivant, sans m'y prêter, la vie
des autres, que j'ai su ce qui s'était passé ce matin à la Chambre
des pairs et ce qui devait s'y passer ce soir... Alors, j'ai
écrit.
«--Ainsi, demanda le président, M. le comte de Monte-Cristo n'est
pour rien dans votre démarche?
«--Il l'ignore complètement, monsieur, et même je n'ai qu'une
crainte, c'est qu'il la désapprouve quand il l'apprendra;
cependant c'est un beau jour pour moi, continua la jeune fille en
levant au ciel un regard tout ardent de flamme, que celui où je
trouve enfin l'occasion de venger mon père.
«Le comte, pendant tout ce temps, n'avait point prononcé une seule
parole; ses collègues le regardaient et sans doute plaignaient
cette fortune brisée sous le souffle parfumé d'une femme; son
malheur s'écrivait peu à peu en traits sinistres sur son visage.
«--Monsieur de Morcerf, dit le président, reconnaissez-vous
madame pour la fille d'Ali-Tebelin, pacha de Janina?
«--Non, dit Morcerf en faisant un effort pour se lever, et c'est
une trame ourdie par mes ennemis.
«Haydée, qui tenait ses yeux fixés vers la porte, comme si elle
attendait quelqu'un, se retourna brusquement, et, retrouvant le
comte debout, elle poussa un cri terrible:
«--Tu ne me reconnais pas, dit-elle; eh bien, moi, heureusement
je te reconnais! tu es Fernand Mondego, l'officier franc qui
instruisait les troupes de mon noble père. C'est toi qui as
livré les châteaux de Janina! c'est toi qui, envoyé par lui à
Constantinople pour traiter directement avec l'empereur de la vie
ou de la mort de ton bienfaiteur, as rapporté un faux firman qui
accordait grâce entière! c'est toi qui, avec ce firman, as obtenu
la bague du pacha qui devait te faire obéir par Sélim, le gardien
du feu; c'est toi qui as poignardé Sélim! c'est toi qui nous as
vendues, ma mère et moi, au marchand El-Kobbir! Assassin!
assassin! assassin! tu as encore au front le sang de ton maître!
regardez tous.
«Ces paroles avaient été prononcées avec un tel enthousiasme de
vérité, que tous les yeux se tournèrent vers le front du comte, et
que lui-même y porta la main comme s'il eût senti, tiède encore,
le sang d'Ali.
«--Vous reconnaissez donc positivement M. de Morcerf pour être le
même que l'officier Fernand Mondego?
«--Si je le reconnais! s'écria Haydée. Oh! ma mère! tu m'as dit:
«Tu étais libre, tu avais un père que tu aimais, tu étais destinée
à être presque une reine! Regarde bien cet homme, c'est lui qui
t'a faite esclave, c'est lui qui a levé au bout d'une pique la
tête de ton père, c'est lui qui nous a vendues, c'est lui qui nous
a livrées! Regarde bien sa main droite, celle qui a une large
cicatrice; si tu oubliais son visage, tu le reconnaîtrais à cette
main dans laquelle sont tombées une à une les pièces d'or du
marchand El-Kobbir!» Si je le reconnais! Oh! qu'il dise maintenant
lui-même s'il ne me reconnaît pas.
«Chaque mot tombait comme un coutelas sur Morcerf et retranchait
une parcelle de son énergie; aux derniers mots, il cacha vivement
et malgré lui sa main, mutilée en effet par une blessure, dans sa
poitrine, et retomba sur son fauteuil, abîmé dans un morne
désespoir.
«Cette scène avait fait tourbillonner les esprits de l'assemblée,
comme on voit courir les feuilles détachées du tronc sous le vent
puissant du nord.
«--Monsieur le comte de Morcerf, dit le président, ne vous
laissez pas abattre, répondez: la justice de la cour est suprême
et égale pour tous comme celle de Dieu; elle ne vous laissera pas
écraser par vos ennemis sans vous donner les moyens de les
combattre. Voulez-vous des enquêtes nouvelles? Voulez-vous que
j'ordonne un voyage de deux membres de la Chambre à Janina?
Parlez!
«Morcerf ne répondit rien.
«Alors, tous les membres de la commission se regardèrent avec une
sorte de terreur. On connaissait le caractère énergique et violent
du comte. Il fallait une bien terrible prostration pour annihiler
la défense de cet homme; il fallait enfin penser qu'à ce silence,
qui ressemblait au sommeil, succéderait un réveil qui
ressemblerait à la foudre.
«--Eh bien, lui demanda le président, que décidez-vous?
«--Rien! dit en se levant le comte avec une voix sourde.
«--La fille d'Ali-Tebelin, dit le président, a donc déclaré bien
réellement la vérité? elle est donc bien réellement le témoin
terrible auquel il arrive toujours que le coupable n'ose répondre:
NON? vous avez donc fait bien réellement toutes les choses dont on
vous accuse?
«Le comte jeta autour de lui un regard dont l'expression
désespérée eût touché des tigres, mais il ne pouvait désarmer des
juges; puis il leva les yeux vers la voûte, et les détourna
aussitôt, comme s'il eût craint que cette voûte, en s'ouvrant, ne
fît resplendir ce second tribunal qui se nomme le ciel, cet autre
juge qui s'appelle Dieu.
«Alors, avec un brusque mouvement, il arracha les boutons de cet
habit fermé qui l'étouffait, et sortit de la salle comme un sombre
insensé; un instant son pas retentit lugubrement sous la voûte
sonore, puis bientôt le roulement de la voiture qui l'emportait au
galop ébranla le portique de l'édifice florentin.
«--Messieurs, dit le président quand le silence fut rétabli,
M. le comte de Morcerf est-il convaincu de félonie, de trahison et
d'indignité?
«--Oui! répondirent d'une voix unanime tous les membres de la
commission d'enquête.
«Haydée avait assisté jusqu'à la fin de la séance; elle entendit
prononcer la sentence du comte sans qu'un seul des traits de son
visage exprimât ou la joie ou la pitié.
«Alors, ramenant son voile sur son visage, elle salua
majestueusement les conseillers, et sortit de ce pas dont Virgile
voyait marcher les déesses.»
LXXXVII
La provocation.
«Alors, continua Beauchamp, je profitai du silence et de
l'obscurité de la salle pour sortir sans être vu. L'huissier qui
m'avait introduit m'attendait à la porte. Il me conduisit, à
travers les corridors, jusqu'à une petite porte donnant sur la rue
de Vaugirard. Je sortis l'âme brisée et ravie tout à la fois,
pardonnez-moi cette expression, Albert, brisée par rapport à vous,
ravie de la noblesse de cette jeune fille poursuivant la vengeance
paternelle. Oui, je vous le jure, Albert, de quelque part que
vienne cette révélation, je dis, moi, qu'elle peut venir d'un
ennemi, mais que cet ennemi n'est que l'agent de la Providence.»
Albert tenait sa tête entre ses deux mains; il releva son visage,
rouge de honte et baigné de larmes, et saisissant le bras de
Beauchamp.
«Ami, lui dit-il, ma vie est finie: il me reste, non pas à dire
comme vous que la Providence m'a porté le coup, mais à chercher
quel homme me poursuit de son inimitié; puis, quand je le
connaîtrai, je tuerai cet homme, ou cet homme me tuera; or, je
compte sur votre amitié pour m'aider, Beauchamp, si toutefois le
mépris ne l'a pas tuée dans votre coeur.
--Le mépris, mon ami? et en quoi ce malheur vous touchera-t-il?
Non! Dieu merci! nous n'en sommes plus au temps où un injuste
préjugé rendait les fils responsables des actions des pères.
Repassez toute votre vie, Albert, elle date d'hier, il est vrai,
mais jamais aurore d'un beau jour fut-elle plus pure que votre
orient? non, Albert, croyez-moi, vous êtes jeune, vous êtes riche,
quittez la France: tout s'oublie vite dans cette grande Babylone à
l'existence agitée et aux goûts changeants; vous viendrez dans
trois ou quatre ans, vous aurez épousé quelque princesse russe, et
personne ne songera plus à ce qui s'est passé hier, à plus forte
raison à ce qui s'est passé il y a seize ans.
--Merci, mon cher Beauchamp, merci de l'excellente intention qui
vous dicte vos paroles, mais cela ne peut être ainsi, je vous ai
dit mon désir, et maintenant, s'il le faut, je changerai le mot
désir en celui de volonté. Vous comprenez qu'intéressé comme je le
suis dans cette affaire, je ne puis voir la chose du même point de
vue que vous. Ce qui vous semble venir à vous d'une source céleste
me semble venir à moi d'une source moins pure. La Providence me
paraît, je vous l'avoue, fort étrangère à tout ceci, et cela
heureusement, car au lieu de l'invisible et de l'impalpable
messagère des récompenses et punitions célestes, je trouverai un
être palpable et visible, sur lequel je me vengerai, oh! oui, je
vous le jure, de tout ce que je souffre depuis un mois.
Maintenant, je vous le répète, Beauchamp, je tiens à rentrer dans
la vie humaine et matérielle, et, si vous êtes encore mon ami
comme vous le dites, aidez-moi à retrouver la main qui a porté le
coup.
--Alors, soit! dit Beauchamp; et si vous tenez absolument à ce
que je descende sur la terre je le ferai; si vous tenez à vous
mettre à la recherche d'un ennemi, je m'y mettrai avec vous. Et je
le trouverai, car mon honneur est presque aussi intéressé que le
vôtre à ce que nous le retrouvions.
--Eh bien, alors, Beauchamp, vous comprenez, à l'instant même,
sans retard, commençons nos investigations. Chaque minute de
retard est une éternité pour moi; le dénonciateur n'est pas encore
puni, il peut donc espérer qu'il ne le sera pas; et, sur mon
honneur, s'il l'espère, il se trompe!
--Eh bien, écoutez-moi, Morcerf.
--Ah! Beauchamp, je vois que vous savez quelque chose; tenez,
vous me rendez la vie!
--Je ne dis pas que ce soit réalité, Albert, mais c'est au moins
une lumière dans la nuit: en suivant cette lumière, peut-être nous
conduira-t-elle au but.
--Dites! vous voyez bien que je bous d'impatience.
--Eh bien, je vais vous raconter ce que je n'ai pas voulu vous
dire en revenant de Janina.
--Parlez.
--Voilà ce qui s'est passé, Albert; j'ai été tout naturellement
chez le premier banquier de la ville pour prendre des
informations; au premier mot que j'ai dit de l'affaire, avant même
que le nom de votre père eût été prononcé:
«--Ah! dit-il, très bien, je devine ce qui vous amène.
«--Comment cela, et pourquoi?
«--Parce qu'il y a quinze jours à peine j'ai été interrogé sur le
même sujet.
«--Par qui?
«--Par un banquier de Paris, mon correspondant.
«--Que vous nommez?
«--M. Danglars.»
--Lui! s'écria Albert; en effet, c'est bien lui qui depuis si
longtemps poursuit mon pauvre père de sa haine jalouse; lui,
l'homme prétendu populaire, qui ne peut pardonner au comte de
Morcerf d'être pair de France. Et, tenez, cette rupture de mariage
sans raison donnée; oui, c'est bien cela.
--Informez-vous, Albert (mais ne vous emportez pas d'avance),
informez-vous, vous dis-je, et si la chose est vraie...
--Oh! oui, si la chose est vraie! s'écria le jeune homme, il me
paiera tout ce que j'ai souffert.
--Prenez garde, Morcerf, c'est un homme déjà vieux.
--J'aurai égard à son âge comme il a eu égard à l'honneur de ma
famille; s'il en voulait à mon père, que ne frappait-il mon père?
Oh! non, il a eu peur de se trouver en face d'un homme!
--Albert, je ne vous condamne pas, je ne fais que vous retenir;
Albert, agissez prudemment.
--Oh! n'ayez pas peur; d'ailleurs, vous m'accompagnerez,
Beauchamp, les choses solennelles doivent être traitées devant
témoin. Avant la fin de cette journée, si M. Danglars est le
coupable, M. Danglars aura cessé de vivre ou je serai mort.
Pardieu, Beauchamp, je veux faire de belles funérailles à mon
honneur!
--Eh bien, alors, quand de pareilles résolutions sont prises,
Albert, il faut les mettre à exécution à l'instant même. Vous
voulez aller chez M. Danglars? partons.»
On envoya chercher un cabriolet de place. En entrant dans l'hôtel
du banquier, on aperçut le phaéton et le domestique de M. Andrea
Cavalcanti à la porte.
«Ah! parbleu! voilà qui va bien, dit Albert avec une voix sombre.
Si M. Danglars ne veut pas se battre avec moi, je lui tuerai son
gendre. Cela doit se battre, un Cavalcanti.»
On annonça le jeune homme au banquier, qui, au nom d'Albert,
sachant ce qui s'était passé la veille, fit défendre sa porte.
Mais il était trop tard, il avait suivi le laquais; il entendit
l'ordre donné, força la porte et pénétra, suivi de Beauchamp,
jusque dans le cabinet du banquier.
«Mais, monsieur! s'écria celui-ci, n'est-on plus maître de
recevoir chez soi qui l'on veut, ou qui l'on ne veut pas? Il me
semble que vous vous oubliez étrangement.
--Non, monsieur, dit froidement Albert, il y a des circonstances,
et vous êtes dans une de celles-là, où il faut, sauf lâcheté, je
vous offre ce refuge, être chez soi pour certaines personnes du
moins.
--Alors, que me voulez-vous donc, monsieur?
--Je veux, dit Morcerf, s'approchant sans paraître faire
attention à Cavalcanti qui était adossé à la cheminée, je veux
vous proposer un rendez-vous dans un coin écarté, où personne ne
vous dérangera pendant dix minutes, je ne vous en demande pas
davantage; où, des deux hommes qui se sont rencontrés, il en
restera un sous les feuilles.»
Danglars pâlit, Cavalcanti fit un mouvement. Albert se retourna
vers le jeune homme:
«Oh! mon Dieu! dit-il, venez si vous voulez, monsieur le comte,
vous avez le droit d'y être, vous êtes presque de la famille, et
je donne de ces sorties de rendez-vous à autant de gens qu'il s'en
trouvera pour les accepter.»
Cavalcanti regarda d'un air stupéfait Danglars lequel faisant un
effort, se leva et s'avança entre les deux jeunes gens. L'attaque
d'Albert à Andrea venait de le placer sur un autre terrain, et il
espérait que la visite d'Albert avait une autre cause que celle
qu'il lui avait supposée d'abord.
«Ah çà! monsieur, dit-il à Albert, si vous venez ici chercher
querelle à monsieur parce que je l'ai préféré à vous, je vous
préviens que je ferai de cela une affaire de procureur du roi.
--Vous vous trompez, monsieur, dit Morcerf avec un sombre
sourire, je ne parle pas de mariage le moins du monde, et je ne
m'adresse à M. Cavalcanti que parce qu'il m'a semblé avoir eu un
instant l'intention d'intervenir dans notre discussion. Et puis,
tenez, au reste, vous avez raison, dit-il, je cherche aujourd'hui
querelle à tout le monde; mais soyez tranquille, monsieur
Danglars, la priorité vous appartient.
--Monsieur, répondit Danglars, pâle de colère et de peur, je vous
avertis que lorsque j'ai le malheur de rencontrer sur mon chemin
un dogue enragé, je le tue et que, loin de me croire coupable, je
pense avoir rendu un service à la société. Or, si vous êtes enragé
et que vous tendiez à me mordre, je vous en préviens, je vous
tuerai sans pitié. Tiens! est-ce ma faute, à moi, si votre père
est déshonoré?
--Oui, misérable! s'écria Morcerf, c'est ta faute!»
Danglars fit un pas en arrière.
«Ma faute! à moi, dit-il; mais vous êtes fou! Est-ce que je sais
l'histoire grecque, moi? Est-ce que j'ai voyagé dans tous ces
pays-là? Est-ce que c'est moi qui ai conseillé à votre père de
vendre les châteaux de Janina? de trahir...
--Silence! dit Albert d'une voix sourde. Non, ce n'est pas vous
qui directement avez fait cet éclat et causé ce malheur, mais
c'est vous qui l'avez hypocritement provoqué.
--Moi!
--Oui, vous! d'où vient la révélation?
--Mais il me semble que le journal vous l'a dit: de Janina,
parbleu!
--Qui a écrit à Janina?
--À Janina?
--Oui. Qui a écrit pour demander des renseignements sur mon père?
--Il me semble que tout le monde peut écrire à Janina.
--Une seule personne a écrit cependant.
--Une seule?
--Oui! et cette personne, c'est vous.
--J'ai écrit, sans doute; il me semble que lorsqu'on marie sa
fille à un jeune homme, on peut prendre des renseignements sur la
famille de ce jeune homme; c'est non seulement un droit, mais
encore un devoir.
--Vous avez écrit, monsieur, dit Albert, sachant parfaitement la
réponse qui vous viendrait.
--Moi? Ah! je vous le jure bien, s'écria Danglars avec une
confiance et une sécurité qui venaient encore moins de sa peur
peut-être que de l'intérêt qu'il ressentait au fond pour le
malheureux jeune homme; je vous jure que jamais je n'eusse pensé à
écrire à Janina. Est-ce que je connaissais la catastrophe d'Ali-Pacha, moi?
--Alors quelqu'un vous a donc poussé à écrire?
--Certainement.
--On vous a poussé?
--Oui.
--Qui cela?... achevez... dites...
--Pardieu! rien de plus simple, je parlais du passé de votre
père, je disais que la source de sa fortune était toujours restée
obscure. La personne m'a demandé où votre père avait fait cette
fortune. J'ai répondu: «En Grèce.» Alors elle m'a dit: «Eh bien,
écrivez à Janina.»
--Et qui vous a donné ce conseil?
--Parbleu! le comte de Monte-Cristo, votre ami.
--Le comte de Monte-Cristo vous a dit d'écrire à Janina?
--Oui, et j'ai écrit. Voulez-vous voir ma correspondance? je vous
la montrerai.»
Albert et Beauchamp se regardèrent.
«Monsieur, dit alors Beauchamp, qui n'avait point encore pris la
parole, il me semble que vous accusez le comte, qui est absent de
Paris, et qui ne peut se justifier en ce moment?
--Je n'accuse personne, monsieur, dit Danglars, je raconte, et je
répéterai devant M. le comte de Monte-Cristo ce que je viens de
dire devant vous.
--Et le comte sait quelle réponse vous avez reçue?
--Je la lui ai montrée.
--Savait-il que le nom de baptême de mon père était Fernand, et
que son nom de famille était Mondego?
--Oui, je le lui avais dit depuis longtemps au surplus, je n'ai
fait là-dedans que ce que tout autre eût fait à ma place, et même
peut-être beaucoup moins. Quand, le lendemain de cette réponse,
poussé par M. de Monte-Cristo, votre père est venu me demander ma
fille officiellement, comme cela se fait quand on veut en finir,
j'ai refusé, j'ai refusé net, c'est vrai, mais sans explication,
sans éclat. En effet, pourquoi aurais-je fait un éclat? En quoi
l'honneur ou le déshonneur de M. de Morcerf m'importe-t-il? Cela
ne faisait ni hausser ni baisser la rente.»
Albert sentit la rougeur lui monter au front; il n'y avait plus de
doute, Danglars se défendait avec la bassesse, mais avec l'assurance
d'un homme qui dit, sinon toute la vérité, du moins une partie de la
vérité, non point par conscience, il est vrai, mais par terreur.
D'ailleurs, que cherchait Morcerf? ce n'était pas le plus ou moins de
culpabilité de Danglars ou de Monte-Cristo, c'était un homme qui
répondît de l'offense légère ou grave, c'était un homme qui se battît,
et il était évident que Danglars ne se battrait pas.
Et puis, chacune des choses oubliées ou inaperçues redevenait
visible à ses yeux ou présente à son souvenir. Monte-Cristo savait
tout, puisqu'il avait acheté la fille d'Ali-Pacha, or, sachant
tout, il avait conseillé à Danglars d'écrire à Janina. Cette
réponse connue, il avait accédé au désir manifesté par Albert
d'être présenté à Haydée; une fois devant elle, il avait laissé
l'entretien tomber sur la mort d'Ali, ne s'opposant pas au récit
d'Haydée (mais ayant sans doute donné à la jeune fille dans les
quelques mots romaïques qu'il avait prononcés des instructions qui
n'avaient point permis à Morcerf de reconnaître son père);
d'ailleurs n'avait-il pas prié Morcerf de ne pas prononcer le nom
de son père devant Haydée? Enfin il avait mené Albert en Normandie
au moment où il savait que le grand éclat devait se faire. Il n'y
avait pas à en douter, tout cela était un calcul, et, sans aucun
doute, Monte-Cristo s'entendait avec les ennemis de son père.
Albert prit Beauchamp dans un coin et lui communiqua toutes ses
idées.
«Vous avez raison, dit celui-ci; M. Danglars n'est, dans ce qui
est arrivé, que pour la partie brutale et matérielle; c'est à
M. de Monte-Cristo que vous devez demander une explication.»
Albert se retourna.
«Monsieur, dit-il à Danglars, vous comprenez que je ne prends pas
encore de vous un congé définitif; il me reste à savoir si vos
inculpations sont justes, et je vais de ce pas m'en assurer chez
M. le comte de Monte-Cristo.»
Et, saluant le banquier, il sortit avec Beauchamp sans paraître
autrement s'occuper de Cavalcanti.
Danglars les reconduisit jusqu'à la porte, et, à la porte,
renouvela à Albert l'assurance qu'aucun motif de haine personnel
ne l'animait contre M. le comte de Morcerf.
LXXXVIII
L'insulte.
À la porte du banquier, Beauchamp arrêta Morcerf.
«Écoutez, lui dit-il, tout à l'heure je vous ai dit, chez
M. Danglars, que c'était à M. de Monte-Cristo que vous deviez
demander une explication?
--Oui, et nous allons chez lui.
--Un instant, Morcerf; avant d'aller chez le comte, réfléchissez.
--À quoi voulez-vous que je réfléchisse?
--À la gravité de la démarche.
--Est-elle plus grave que d'aller chez M. Danglars?
--Oui; M. Danglars était un homme d'argent, et vous le savez, les hommes
d'argent savent trop le capital qu'ils risquent pour se battre
facilement. L'autre au contraire, est un gentilhomme, en apparence
du moins; mais ne craignez-vous pas, sous le gentilhomme, de
rencontrer le bravo?
--Je ne crains qu'une chose, c'est de trouver un homme qui ne se
batte pas.
--Oh! soyez tranquille, dit Beauchamp, celui-là se battra. J'ai
même peur d'une chose, c'est qu'il ne se batte trop bien; prenez
garde!
--Ami, dit Morcerf avec un beau sourire, c'est ce que je demande;
et ce qui peut m'arriver de plus heureux, c'est d'être tué pour
mon père: cela nous sauvera tous.
--Votre mère en mourra!
--Pauvre mère! dit Albert en passant la main sur ses yeux, je le
sais bien; mais mieux vaut qu'elle meure de cela que de mourir de
honte.
--Vous êtes bien décidé, Albert?
--Oui.
--Allez donc! Mais croyez-vous que nous le trouvions?
--Il devait revenir quelques heures après moi, et certainement il
sera revenu.»
Ils montèrent, et se firent conduire avenue des Champs-Élysées,
n° 30.
Beauchamp voulait descendre seul, mais Albert lui fit observer que
cette affaire, sortant des règles ordinaires, lui permettait de
s'écarter de l'étiquette du duel.
Le jeune homme agissait dans tout ceci pour une cause si sainte,
que Beauchamp n'avait autre chose à faire qu'à se prêter à toutes
ses volontés: il céda donc à Morcerf et se contenta de le suivre.
Albert ne fit qu'un bond de la loge du concierge au perron. Ce fut
Baptistin qui le reçut.
Le comte venait d'arriver effectivement, mais il était au bain, et
avait défendu de recevoir qui que ce fût au monde.
«Mais, après le bain? demanda Morcerf.
--Monsieur dînera.
--Et après le dîner?
--Monsieur dormira une heure.
--Ensuite?
--Ensuite il ira à l'Opéra.
--Vous en êtes sûr? demanda Albert.
--Parfaitement sûr; monsieur a commandé ses chevaux pour huit
heures précises.
--Fort bien, répliqua Albert; voilà tout ce que je voulais
savoir.»
Puis, se retournant vers Beauchamp:
«Si vous avez quelque chose à faire, Beauchamp, faites-le tout de
suite; si vous avez rendez-vous ce soir, remettez-le à demain.
Vous comprenez que je compte sur vous pour aller à l'Opéra. Si
vous le pouvez, amenez-moi Château-Renaud.»
Beauchamp profita de la permission et quitta Albert après lui
avoir promis de le venir prendre à huit heures moins un quart.
Rentré chez lui, Albert prévint Franz, Debray et Morrel du désir
qu'il avait de les voir le soir même à l'Opéra.
Puis il alla visiter sa mère, qui, depuis les événements de la
veille, avait fait défendre sa porte et gardait la chambre. Il la
trouva au lit, écrasée par la douleur de cette humiliation
publique.
La vue d'Albert produisit sur Mercédès l'effet qu'on en pouvait
attendre; elle serra la main de son fils et éclata en sanglots.
Cependant ces larmes la soulagèrent.
Albert demeura un instant debout et muet près du visage de sa
mère. On voyait à sa mine pâle et à ses sourcils froncés que sa
résolution de vengeance s'émoussait de plus en plus dans son
coeur.
«Ma mère, demanda Albert, est-ce que vous connaissez quelque
ennemi à M. de Morcerf?»
Mercédès tressaillit; elle avait remarqué que le jeune homme
n'avait pas dit: à mon père.
«Mon ami, dit-elle, les gens dans la position du comte ont
beaucoup d'ennemis qu'ils ne connaissent point. D'ailleurs, les
ennemis qu'on connaît ne sont point, vous le savez, les plus
dangereux.
--Oui, je sais cela, aussi j'en appelle à toute votre
perspicacité. Ma mère, vous êtes une femme si supérieure que rien
ne vous échappe, à vous!
--Pourquoi me dites-vous cela?
--Parce que vous aviez remarqué, par exemple, que le soir du bal
que nous avons donné, M. de Monte-Cristo n'avait rien voulu
prendre chez nous.»
Mercédès se soulevant toute tremblante sur son bras brûlé par la
fièvre:
«M. de Monte-Cristo! s'écria-t-elle, et quel rapport cela aurait-il
avec la question que vous me faites?
--Vous le savez, ma mère, M. de Monte-Cristo est presque un homme
d'Orient, et les Orientaux, pour conserver toute liberté de
vengeance, ne mangent ni ne boivent jamais chez leurs ennemis.
--M. de Monte-Cristo, notre ennemi, dites-vous, Albert? reprit
Mercédès en devenant plus pâle que le drap qui la couvrait. Qui
vous a dit cela? pourquoi? Vous êtes fou, Albert. M. de Monte-Cristo
n'a eu pour nous que des politesses. M. de Monte-Cristo
vous a sauvé la vie, c'est vous-même qui nous l'avez présenté. Oh!
je vous en prie, mon fils, si vous aviez une pareille idée,
écartez-la, et si j'ai une recommandation à vous faire, je dirai
plus, si j'ai une prière à vous adresser, tenez-vous bien avec
lui.
--Ma mère, répliqua le jeune homme avec un sombre regard, vous
avez vos raisons pour me dire de ménager cet homme.
--Moi! s'écria Mercédès, rougissant avec la même rapidité qu'elle
avait pâli, et redevenant presque aussitôt plus pâle encore
qu'auparavant.
--Oui, sans doute, et cette raison, n'est-ce pas, reprit Albert,
est que cet homme ne peut nous faire du mal?»
Mercédès frissonna; et attachant sur son fils un regard
scrutateur:
«Vous me parlez étrangement, dit-elle à Albert, et vous avez de
singulières préventions, ce me semble. Que vous a donc fait le
comte? Il y a trois jours vous étiez avec lui en Normandie; il y a
trois jours je le regardais et vous le regardiez vous-même comme
votre meilleur ami.»
Un sourire ironique effleura les lèvres d'Albert. Mercédès vit ce
sourire, et avec son double instinct de femme et de mère elle
devina tout; mais, prudente et forte, elle cacha son trouble et
ses frémissements.
Albert laissa tomber la conversation; au bout d'un instant la
comtesse la renoua.
«Vous veniez me demander comment j'allais, dit-elle, je vous
répondrai franchement, mon ami, que je ne me sens pas bien. Vous
devriez vous installer ici, Albert, vous me tiendriez compagnie;
j'ai besoin de n'être pas seule.
--Ma mère, dit le jeune homme, je serais à vos ordres, et vous
savez avec quel bonheur, si une affaire pressée et importante ne
me forçait à vous quitter toute la soirée.
--Ah! fort bien, répondit Mercédès avec un soupir; allez, Albert,
je ne veux point vous rendre esclave de votre piété filiale.»
Albert fit semblant de ne point entendre, salua sa mère et sortit.
À peine le jeune homme eut-il refermé la porte que Mercédès fit
appeler un domestique de confiance et lui ordonna de suivre Albert
partout où il irait dans la soirée, et de lui en venir rendre
compte à l'instant même.
Puis elle sonna sa femme de chambre, et, si faible qu'elle fût, se
fit habiller pour être prête à tout événement.
La mission donnée au laquais n'était pas difficile à exécuter.
Albert rentra chez lui et s'habilla avec une sorte de recherche
sévère. À huit heures moins dix minutes Beauchamp arriva: il avait
vu Château-Renaud, lequel avait promis de se trouver à l'orchestre
avant le lever du rideau.
Tous deux montèrent dans le coupé d'Albert, qui n'ayant aucune
raison de cacher où il allait, dit tout haut:
«À l'Opéra!»
Dans son impatience, il avait devancé le lever du rideau. Château-Renaud
était à sa stalle: prévenu de tout par Beauchamp, Albert n'avait aucune
explication à lui donner. La conduite de ce fils cherchant à venger son
père était si simple, que Château-Renaud ne tenta en rien de le
dissuader, et se contenta de lui renouveler l'assurance qu'il était à sa
disposition.
Debray n'était pas encore arrivé, mais Albert savait qu'il manquait
rarement une représentation de l'Opéra. Albert erra dans le théâtre
jusqu'au lever du rideau. Il espérait rencontrer Monte-Cristo, soit dans
le couloir, soit dans l'escalier. La sonnette l'appela à sa place, et il
vint s'asseoir à l'orchestre, entre Château-Renaud et Beauchamp.
Mais ses yeux ne quittaient pas cette loge d'entre-colonnes qui,
pendant tout le premier acte, semblait s'obstiner à rester fermée.
Enfin, comme Albert, pour la centième fois, interrogeait sa
montre, au commencement du deuxième acte, la porte de la loge
s'ouvrit, et Monte-Cristo, vêtu de noir, entra et s'appuya à la
rampe pour regarder dans la salle; Morrel le suivait, cherchant
des yeux sa soeur et son beau-frère. Il les aperçut dans une loge
du second rang, et leur fit signe.
Le comte, en jetant son coup d'oeil circulaire dans la salle,
aperçut une tête pâle et des yeux étincelants qui semblaient
attirer avidement ses regards; il reconnut bien Albert, mais
l'expression qu'il remarqua sur ce visage bouleversé lui conseilla
sans doute de ne point l'avoir remarqué. Sans faire donc aucun
mouvement qui décelât sa pensée, il s'assit, tira sa jumelle de
son étui, et lorgna d'un autre côté.
Mais, sans paraître voir Albert, le comte ne le perdait pas de
vue, et, lorsque la toile tomba sur la fin du second acte, son
coup d'oeil infaillible et sûr suivit le jeune homme sortant de
l'orchestre et accompagné de ses deux amis.
Puis, la même tête reparut aux carreaux d'une première loge, en
face de la sienne. Le comte sentait venir à lui la tempête, et
lorsqu'il entendit la clef tourner dans la serrure de sa loge,
quoiqu'il parlât en ce moment même à Morrel avec son visage le
plus riant, le comte savait à quoi s'en tenir, et il s'était
préparé à tout.
La porte s'ouvrit.
Seulement alors, Monte-Cristo se retourna et aperçut Albert,
livide et tremblant; derrière lui étaient Beauchamp et Château-Renaud.
«Tiens! s'écria-t-il avec cette bienveillante politesse qui
distinguait d'habitude son salut des banales civilités du monde,
voilà mon cavalier arrivé au but! Bonsoir, monsieur de Morcerf.»
Et le visage de cet homme, si singulièrement maître de lui-même,
exprimait la plus parfaite cordialité.
Morrel alors se rappela seulement la lettre qu'il avait reçue du
vicomte, et dans laquelle, sans autre explication, celui-ci le
priait de se trouver à l'Opéra; et il comprit qu'il allait se
passer quelque chose de terrible.
«Nous ne venons point ici pour échanger d'hypocrites politesses ou
de faux-semblants d'amitié, dit le jeune homme; nous venons vous
demander une explication, monsieur le comte.»
La voix tremblante du jeune homme avait peine à passer entre ses
dents serrées.
«Une explication à l'Opéra? dit le comte avec ce ton si calme et
avec ce coup d'oeil si pénétrant, qu'on reconnaît à ce double
caractère l'homme éternellement sûr de lui-même. Si peu familier
que je sois avec les habitudes parisiennes, je n'aurais pas cru,
monsieur, que ce fût là que les explications se demandaient.
--Cependant, lorsque les gens se font celer, dit Albert,
lorsqu'on ne peut pénétrer jusqu'à eux sous prétexte qu'ils sont
au bain, à table ou au lit, il faut bien s'adresser là où on les
rencontre.
--Je ne suis pas difficile à rencontrer, dit Monte-Cristo, car
hier encore, monsieur, si j'ai bonne mémoire, vous étiez chez moi.
--Hier, monsieur, dit le jeune homme, dont la tête
s'embarrassait, j'étais chez vous parce que j'ignorais qui vous
étiez.»
Et en prononçant ces paroles, Albert avait élevé la voix de
manière à ce que les personnes placées dans les loges voisines
l'entendissent, ainsi que celles qui passaient dans le couloir.
Aussi les personnes des loges se retournèrent-elles, et celles du
couloir s'arrêtèrent-elles derrière Beauchamp et Château-Renaud au
bruit de cette altercation.
«D'où sortez-vous donc, monsieur? dit Monte-Cristo sans la moindre
émotion apparente. Vous ne semblez pas jouir de votre bon sens.
--Pourvu que je comprenne vos perfidies, monsieur, et que je
parvienne à vous faire comprendre que je veux m'en venger, je
serai toujours assez raisonnable, dit Albert furieux.
--Monsieur, je ne vous comprends point, répliqua Monte-Cristo,
et, quand même je vous comprendrais, vous n'en parleriez encore
que trop haut. Je suis ici chez moi, monsieur, et moi seul ai le
droit d'y élever la voix au-dessus des autres. Sortez, monsieur!»
Et Monte-Cristo montra la porte à Albert avec un geste admirable
de commandement.
«Ah! je vous en ferai bien sortir, de chez vous! reprit Albert en
froissant dans ses mains convulsives son gant, que le comte ne
perdait pas de vue.
--Bien, bien! dit flegmatiquement Monte-Cristo; vous me cherchez
querelle, monsieur; je vois cela; mais un conseil, vicomte, et
retenez-le bien: c'est une coutume mauvaise que de faire du bruit
en provoquant. Le bruit ne va pas à tout le monde, monsieur de
Morcerf.»
À ce nom, un murmure d'étonnement passa comme un frisson parmi les
auditeurs de cette scène. Depuis la veille le nom de Morcerf était
dans toutes les bouches.
Albert mieux que tous, et le premier de tous, comprit l'allusion,
et fit un geste pour lancer son gant au visage du comte; mais
Morrel lui saisit le poignet, tandis que Beauchamp et
Château-Renaud, craignant que la scène ne dépassât la limite d'une
provocation, le retenaient par-derrière.
Mais Monte-Cristo, sans se lever, en inclinant sa chaise, étendit
la main seulement, et saisissant entre les doigts crispés du jeune
homme le gant humide et écrasé:
«Monsieur, dit-il avec un accent terrible, je tiens votre gant
pour jeté, et je vous l'enverrai roulé autour d'une balle.
Maintenant, sortez de chez moi, ou j'appelle mes domestiques et je
vous fais jeter à la porte.»
Ivre, effaré, les yeux sanglants, Albert fit deux pas en arrière.
Morrel en profita pour refermer la porte.
Monte-Cristo reprit sa jumelle et se remit à lorgner, comme si
rien d'extraordinaire ne venait de se passer.
Cet homme avait un coeur de bronze et un visage de marbre. Morrel
se pencha à son oreille.
«Que lui avez-vous fait? dit-il.
--Moi? rien, personnellement du moins, dit Monte-Cristo.
--Cependant cette scène étrange doit avoir une cause?
--L'aventure du comte de Morcerf exaspère le malheureux jeune
homme.
--Y êtes-vous pour quelque chose?
--C'est par Haydée que la Chambre a été instruite de la trahison
de son père.
--En effet, dit Morrel, on m'a dit, mais je n'avais pas voulu le
croire, que cette esclave grecque que j'ai vue avec vous ici, dans
cette loge même, était la fille d'Ali-Pacha.
--C'est la vérité, cependant.
--Oh! mon Dieu! dit Morrel, je comprends tout alors, et cette
scène était préméditée.
--Comment cela?
--Oui, Albert m'a écrit de me trouver ce soir à l'opéra; c'était
pour me rendre témoin de l'insulte qu'il voulait vous faire.
--Probablement, dit Monte-Cristo avec son imperturbable
tranquillité.
--Mais que ferez-vous de lui?
--De qui?
--D'Albert!
--D'Albert? reprit Monte-Cristo du même ton, ce que j'en ferai,
Maximilien? Aussi vrai que vous êtes ici et que je vous serre la
main, je le tuerai demain avant dix heures du matin. Voilà ce que
j'en ferai.»
Morrel, à son tour, prit la main de Monte-Cristo dans les deux
siennes, et il frémit en sentant cette main froide et calme.
«Ah! comte, dit-il, son père l'aime tant!
--Ne me dites pas ces choses-là! s'écria Monte-Cristo avec le
premier mouvement de colère qu'il eût paru éprouver; je le ferais
souffrir!»
Morrel, stupéfait, laissa tomber la main de Monte-Cristo.
«Comte! comte! dit-il.
--Cher Maximilien, interrompit le comte, écoutez de quelle
adorable façon Duprez chante cette phrase: _Ô Mathilde! idole de
mon âme._ Tenez, j'ai deviné le premier Duprez à Naples et j'ai
applaudi le premier. Bravo! bravo!»
Morrel comprit qu'il n'y avait plus rien à dire, et il attendit.
La toile, qui s'était levée à la fin de la scène d'Albert, retomba
presque aussitôt. On frappa à la porte.
«Entrez», dit Monte-Cristo sans que sa voix décelât la moindre
émotion.
Beauchamp parut.
«Bonsoir, monsieur Beauchamp, dit Monte-Cristo, comme s'il voyait
le journaliste pour la première fois de la soirée; asseyez-vous
donc.»
Beauchamp salua, entra et s'assit.
«Monsieur, dit-il à Monte-Cristo, j'accompagnais tout à l'heure,
comme vous avez pu le voir, M. de Morcerf.
--Ce qui veut dire, reprit Monte-Cristo en riant, que vous venez
probablement de dîner ensemble. Je suis heureux de voir, monsieur
Beauchamp, que vous êtes plus sobre que lui.
--Monsieur, dit Beauchamp, Albert a eu, j'en conviens, le tort de
s'emporter, et je viens pour mon propre compte vous faire des
excuses. Maintenant que mes excuses sont faites, les miennes,
entendez-vous, monsieur le comte, je viens vous dire que je vous
crois trop galant homme pour refuser de me donner quelque
explication au sujet de vos relations avec les gens de Janina;
puis j'ajouterai deux mots sur cette jeune Grecque.»
Monte-Cristo fit de la lèvre et des yeux un petit geste qui
commandait le silence.
«Allons! ajouta-t-il en riant, voilà toutes mes espérances
détruites.
--Comment cela? demanda Beauchamp.
--Sans doute, vous vous empressez de me faire une réputation
d'excentricité: je suis, selon vous, un Lara, un Manfred, un Lord
Ruthwen; puis, le moment de me voir excentrique passé, vous gâtez
votre type, vous essayez de faire de moi un homme banal. Vous me
voulez commun, vulgaire; vous me demandez des explications enfin.
Allons donc! monsieur Beauchamp, vous voulez rire.
--Cependant, reprit Beauchamp avec hauteur, il est des occasions
où la probité commande...
--Monsieur Beauchamp, interrompit l'homme étrange, ce qui
commande à M. le comte de Monte-Cristo, c'est M. le comte de
Monte-Cristo. Ainsi donc pas un mot de tout cela, s'il vous plaît.
Je fais ce que je veux, monsieur Beauchamp, et, croyez-moi, c'est
toujours fort bien fait.
--Monsieur, répondit le jeune homme, on ne paie pas d'honnêtes
gens avec cette monnaie; il faut des garanties à l'honneur.
--Monsieur, je suis une garantie vivante, reprit Monte-Cristo
impassible, mais dont les yeux s'enflammaient d'éclairs menaçants.
Nous avons tous deux dans les veines du sang que nous avons envie
de verser, voilà notre garantie mutuelle. Reportez cette réponse
au vicomte, et dites-lui que demain, avant dix heures, j'aurai vu
la couleur du sien.
--Il ne me reste donc, dit Beauchamp, qu'à fixer les arrangements
du combat.
--Cela m'est parfaitement indifférent, monsieur, dit le comte de
Monte-Cristo; il était donc inutile de venir me déranger au
spectacle pour si peu de chose. En France, on se bat à l'épée ou
au pistolet, aux colonies, on prend la carabine, en Arabie, on a
le poignard. Dites à votre client que, quoique insulté pour être
excentrique jusqu'au bout, je lui laisse le choix des armes, et
que j'accepterai tout sans discussion, sans conteste; tout,
entendez-vous bien? tout, même le combat par voie du sort, ce qui
est toujours stupide. Mais moi, c'est autre chose: je suis sûr de
gagner.
--Sûr de gagner! répéta Beauchamp en regardant le comte d'un oeil
effaré.
--Eh! certainement, dit Monte-Cristo en haussant légèrement les
épaules. Sans cela je ne me battrais pas avec M. de Morcerf. Je le
tuerai, il le faut, cela sera. Seulement, par un mot ce soir chez
moi, indiquez-moi l'arme et l'heure; je n'aime pas à me faire
attendre.
--Au pistolet, à huit heures du matin au bois de Vincennes, dit
Beauchamp, décontenancé ne sachant pas s'il avait affaire à un
fanfaron outrecuidant ou à un être surnaturel.
--C'est bien, monsieur, dit Monte-Cristo. Maintenant que tout est
réglé, laissez-moi entendre le spectacle, je vous prie, et dites à
votre ami Albert de ne pas revenir ce soir: il se ferait tort avec
toutes ses brutalités de mauvais goût. Qu'il rentre et qu'il
dorme.»
Beauchamp sortit tout étonné.
«Maintenant, dit Monte-Cristo en se retournant vers Morrel, je
compte sur vous, n'est-ce pas?
--Certainement, dit Morrel, et vous pouvez disposer de moi,
comte; cependant...
--Quoi?
--Il serait important, comte, que je connusse la véritable
cause...
--C'est-à-dire, que vous me refusez?
--Non pas.
--La véritable cause, Morrel? dit le comte; ce jeune homme lui-même
marche en aveugle et ne la connaît pas. La véritable cause, elle n'est
connue que de moi et de Dieu; mais je vous donne ma parole d'honneur,
Morrel, que Dieu, qui la connaît, sera pour nous.
--Cela suffit, comte, dit Morrel. Quel est votre second témoin?
--Je ne connais personne à Paris à qui je veuille faire cet
honneur, que vous, Morrel, et votre beau-frère Emmanuel.
Croyez-vous qu'Emmanuel veuille me rendre ce service.
--Je vous réponds de lui, comme de moi, comte.
--Bien! c'est tout ce qu'il me faut. Demain, à sept heures du
matin chez moi, n'est-ce pas?
--Nous y serons.
--Chut! voici la toile qui se lève, écoutons. J'ai l'habitude de
ne pas perdre une note de cet opéra; c'est une si adorable musique
que celle de _Guillaume Tell_!»
LXXXIX
La nuit.
M. de Monte-Cristo attendit, selon son habitude, que Duprez eût
chanté son fameux _Suivez-moi_! et alors seulement il se leva et
sortit.
À la porte, Morrel le quitta en renouvelant la promesse d'être
chez lui, avec Emmanuel, le lendemain matin à sept heures
précises. Puis il monta dans son coupé, toujours calme et
souriant. Cinq minutes après il était chez lui. Seulement il eût
fallu ne pas connaître le comte pour se laisser tromper à
l'expression avec laquelle il dit en entrant à Ali:
«Ali, mes pistolets à crosse d'ivoire!»
Ali apporta la boîte à son maître, et celui-ci se mit à examiner
ces armes avec une sollicitude bien naturelle à un homme qui va
confier sa vie à un peu de fer et de plomb. C'étaient des
pistolets particuliers que Monte-Cristo avait fait faire pour
tirer à la cible dans ses appartements. Une capsule suffisait pour
chasser la balle, et de la chambre à côté on n'aurait pas pu se
douter que le comte, comme on dit en termes de tir, était occupé à
s'entretenir la main.
Il en était à emboîter l'arme dans sa main, et à chercher le point
de mire sur une petite plaque de tôle qui lui servait de cible,
lorsque la porte de son cabinet s'ouvrit et que Baptistin entra.
Mais, avant même qu'il eût ouvert la bouche, le comte aperçut dans
la porte, demeurée ouverte, une femme voilée, debout, dans la
pénombre de la pièce voisine, et qui avait suivi Baptistin.
Elle avait aperçu le comte le pistolet à la main, elle voyait deux
épées sur une table, elle s'élança.
Baptistin consultait son maître du regard. Le comte fit un signe,
Baptistin sortit, et referma la porte derrière lui.
«Qui êtes-vous, madame?» dit le comte à la femme voilée.
L'inconnue jeta un regard autour d'elle pour s'assurer qu'elle
était bien seule, puis s'inclinant comme si elle eût voulu
s'agenouiller, et joignant les mains avec accent du désespoir:
«Edmond, dit-elle, vous ne tuerez pas mon fils!»
Le comte fit un pas en arrière, jeta un faible cri et laissa
tomber l'arme qu'il tenait.
«Quel nom avez-vous prononcé, là, madame de Morcerf? dit-il.
--Le vôtre! s'écria-t-elle en rejetant son voile, le vôtre que
seule, peut-être, je n'ai pas oublié. Edmond, ce n'est pas
Mme de Morcerf qui vient à vous, c'est Mercédès.
--Mercédès est morte, madame, dit Monte-Cristo, et je ne connais
plus personne de ce nom.
--Mercédès vit, monsieur, et Mercédès se souvient, car seule elle
vous a reconnu lorsqu'elle vous a vu, et même sans vous voir, à
votre voix, Edmond, au seul accent de votre voix; et depuis ce
temps elle vous suit pas à pas, elle vous surveille, elle vous
redoute, et elle n'a pas eu besoin, elle, de chercher la main d'où
partait le coup qui frappait M. de Morcerf.
--Fernand, voulez-vous dire, madame, reprit Monte-Cristo avec une
ironie amère; puisque nous sommes en train de nous rappeler nos
noms, rappelons-nous-les tous.»
Et Monte-Cristo avait prononcé ce nom de Fernand avec une telle
expression de haine, que Mercédès sentit le frisson de l'effroi
courir par tout son corps.
«Vous voyez bien, Edmond, que je ne me suis pas trompée! s'écria
Mercédès, et que j'ai raison de vous dire: Épargnez mon fils!
--Et qui vous a dit, madame, que j'en voulais à votre fils?
--Personne, mon Dieu! mais une mère est douée de la double vue.
J'ai tout deviné; je l'ai suivi ce soir à l'Opéra, et, cachée dans
une baignoire, j'ai tout vu.
--Alors, si vous avez tout vu, madame, vous avez vu que le fils
de Fernand m'a insulté publiquement? dit Monte-Cristo avec un
calme terrible.
--Oh! par pitié!
--Vous avez vu, continua le comte, qu'il m'eût jeté son gant à la
figure si un de mes amis, M. Morrel, ne lui eût arrêté le bras.
--Écoutez-moi. Mon fils vous a deviné aussi, lui; il vous
attribue les malheurs qui frappent son père.
--Madame, dit Monte-Cristo, vous confondez: ce ne sont point des
malheurs, c'est un châtiment. Ce n'est pas moi qui frappe
M. de Morcerf, c'est la Providence qui le punit.
--Et pourquoi vous substituez-vous à la Providence? s'écria
Mercédès. Pourquoi vous souvenez-vous quand elle oublie? Que vous
importent, à vous, Edmond, Janina et son vizir? Quel tort vous a
fait Fernand Mondego en trahissant Ali-Tebelin?
--Aussi, madame, répondit Monte-Cristo, tout ceci est-il une
affaire entre le capitaine franc et la fille de Vasiliki. Cela ne
me regarde point, vous avez raison, et si j'ai juré de me venger,
ce n'est ni du capitaine franc, ni du comte de Morcerf: c'est du
pécheur Fernand, mari de la Catalane Mercédès.
--Ah! monsieur! s'écria la comtesse, quelle terrible vengeance
pour une faute que la fatalité m'a fait commettre! Car la
coupable, c'est moi, Edmond, et si vous avez à vous venger de
quelqu'un, c'est de moi, qui ai manqué de force contre votre
absence et mon isolement.
--Mais, s'écria Monte-Cristo, pourquoi étais-je absent? pourquoi
étiez-vous isolée?
--Parce qu'on vous a arrêté, Edmond, parce que vous étiez
prisonnier.
--Et pourquoi étais-je arrêté? pourquoi étais-je prisonnier?
--Je l'ignore, dit Mercédès.
--Oui, vous l'ignorez, madame, je l'espère du moins. Eh bien, je
vais vous le dire, moi. J'étais arrêté, j'étais prisonnier, parce
que sous la tonnelle de la Réserve, la veille même du jour où je
devais vous épouser, un homme, nommé Danglars, avait écrit cette
lettre que le pêcheur Fernand se chargea lui-même de mettre à la
poste.»
Et Monte-Cristo, allant à un secrétaire, ouvrit un tiroir où il
prit un papier qui avait perdu sa couleur première, et dont
l'encre était devenue couleur de rouille, qu'il mit sous les yeux
de Mercédès.
C'était la lettre de Danglars au procureur du roi que, le jour où
il avait payé les deux cent mille francs à M. de Boville, le comte
de Monte-Cristo, déguisé en mandataire de la maison Thomson et
French, avait soustraite au dossier d'Edmond Dantès.
Mercédès lut avec effroi les lignes suivantes:
«Monsieur le procureur du roi est prévenu, par un ami du trône et
de la religion, que le nommé Edmond Dantès, second du navire _Le
Pharaon_, arrivé ce matin de Smyrne, après avoir touché à Naples
et à Porto-Ferrajo, a été chargé par Murat d'une lettre pour
l'usurpateur, et, par l'usurpateur, d'une lettre pour le comité
bonapartiste de Paris.
«On aura la preuve de ce crime en l'arrêtant, car on trouvera
cette lettre, ou sur lui, ou chez son père, ou dans sa cabine à
bord du _Pharaon_.»
«Oh! mon Dieu! fit Mercédès en passant la main sur son front
mouillé de sueur; et cette lettre...
--Je l'ai achetée deux cent mille francs, madame, dit Monte-Cristo; mais
c'est bon marché encore, puisqu'elle me permet aujourd'hui de me
disculper à vos yeux.
--Et le résultat de cette lettre?
--Vous le savez, madame, a été mon arrestation; mais ce que vous
ne savez pas, madame, c'est le temps qu'elle a duré, cette
arrestation. Ce que vous ne savez pas, c'est que je suis resté
quatorze ans à un quart de lieue de vous, dans un cachot du
château d'If. Ce que vous ne savez pas, c'est que chaque jour de
ces quatorze ans j'ai renouvelé le voeu de vengeance que j'avais
fait le premier jour, et cependant j'ignorais que vous aviez
épousé Fernand, mon dénonciateur, et que mon père était mort, et
mort de faim!
--Juste Dieu! s'écria Mercédès chancelante.
--Mais voilà ce que j'ai su en sortant de prison, quatorze ans
après y être entré, et voilà ce qui fait que, sur Mercédès vivante
et sur mon père mort, j'ai juré de me venger de Fernand, et... et
je me venge.
--Et vous êtes sûr que le malheureux Fernand a fait cela?
--Sur mon âme, madame, et il l'a fait comme je vous le dis;
d'ailleurs ce n'est pas beaucoup plus odieux que d'avoir, Français
d'adoption, passé aux Anglais! Espagnol de naissance, avoir
combattu contre les Espagnols; stipendiaire d'Ali, trahi et
assassiné Ali. En face de pareilles choses, qu'était-ce que la
lettre que vous venez de lire? une mystification galante que doit
pardonner, je l'avoue et le comprends, la femme qui a épousé cet
homme, mais que ne pardonne pas l'amant qui devait l'épouser. Eh
bien, les Français ne se sont pas vengés du traître, les Espagnols
n'ont pas fusillé le traître, Ali, couché dans sa tombe, a laissé
impuni le traître; mais moi, trahi, assassiné, jeté aussi dans une
tombe, je suis sorti de cette tombe par la grâce de Dieu, je dois
à Dieu de me venger; il m'envoie pour cela, et me voici.»
La pauvre femme laissa retomber sa tête entre ses mains; ses
jambes plièrent sous elle, et elle tomba à genoux.
«Pardonnez, Edmond, dit-elle, pardonnez pour moi, qui vous aime
encore!»
La dignité de l'épouse arrêta l'élan de l'amante et de la mère.
Son front s'inclina presque à toucher le tapis. Le comte s'élança
au-devant d'elle et la releva. Alors, assise sur un fauteuil, elle
put, à travers ses larmes, regarder le mâle visage de Monte-Cristo,
sur lequel la douleur et la haine imprimaient encore un
caractère menaçant.
«Que je n'écrase pas cette race maudite! murmura-t-il; que je
désobéisse à Dieu, qui m'a suscité pour sa punition! impossible,
madame, impossible!
--Edmond, dit la pauvre mère, essayant de tous les moyens: mon
Dieu! quand je vous appelle Edmond, pourquoi ne m'appelez-vous pas
Mercédès?
--Mercédès, répéta Monte-Cristo, Mercédès! Eh bien! oui, vous
avez raison, ce nom m'est doux encore à prononcer, et voilà la
première fois, depuis bien longtemps, qu'il retentit si clairement
au sortir de mes lèvres. Ô Mercédès, votre nom, je l'ai prononcé
avec les soupirs de la mélancolie, avec les gémissements de la
douleur, avec le râle du désespoir; je l'ai prononcé, glacé par le
froid, accroupi sur la paille de mon cachot; je l'ai prononcé,
dévoré par la chaleur, en me roulant sur les dalles de ma prison.
Mercédès, il faut que je me venge, car quatorze ans j'ai souffert,
quatorze ans j'ai pleuré, j'ai maudit; maintenant, je vous le dis,
Mercédès, il faut que je me venge!»
Et le comte, tremblant de céder aux prières de celle qu'il avait
tant aimée, appelait ses souvenirs au secours de sa haine.
«Vengez-vous, Edmond! s'écria la pauvre mère, mais vengez-vous sur
les coupables; vengez-vous sur lui, vengez-vous sur moi, mais ne
vous vengez pas sur mon fils!
--Il est écrit dans le Livre saint, répondit Monte-Cristo: «Les
fautes des pères retomberont sur les enfants jusqu'à la troisième
et quatrième génération.» Puisque Dieu a dicté ces propres paroles
à son prophète, pourquoi serais-je meilleur que Dieu?
--Parce que Dieu a le temps et l'éternité, ces deux choses qui
échappent aux hommes.»
Monte-Cristo poussa un soupir qui ressemblait à un rugissement, et
saisit ses beaux cheveux à pleines mains.
«Edmond, continua Mercédès, les bras tendus vers le comte, Edmond,
depuis que je vous connais j'ai adoré votre nom, j'ai respecté
votre mémoire. Edmond, mon ami, ne me forcez pas à ternir cette
image noble et pure reflétée sans cesse dans le miroir de mon
coeur. Edmond, si vous saviez toutes les prières que j'ai
adressées pour vous à Dieu, tant que je vous ai espéré vivant et
depuis que je vous ai cru mort, oui, mort, hélas! Je croyais votre
cadavre enseveli au fond de quelque sombre tour; je croyais votre
corps précipité au fond de quelqu'un de ces abîmes où les geôliers
laissent rouler les prisonniers morts, et je pleurais! Moi, que
pouvais-je pour vous, Edmond, sinon prier ou pleurer? Écoutez-moi;
pendant dix ans j'ai fait chaque nuit le même rêve. On a dit que
vous aviez voulu fuir, que vous aviez pris la place d'un
prisonnier que vous vous étiez glissé dans le suaire d'un mort et
qu'alors on avait lancé le cadavre vivant du haut en bas du
château d'If; et que le cri que vous aviez poussé en vous brisant
sur les rochers avait seul révélé la substitution à vos
ensevelisseurs, devenus vos bourreaux. Eh bien, Edmond, je vous le
jure sur la tête de ce fils pour lequel je vous implore, Edmond,
pendant dix ans j'ai vu chaque nuit des hommes qui balançaient
quelque chose d'informe et d'inconnu au haut d'un rocher; pendant
dix ans j'ai, chaque nuit, entendu un cri terrible qui m'a
réveillée frissonnante et glacée. Et moi aussi, Edmond, oh!
croyez-moi, toute criminelle que je fusse, oh! oui, moi aussi,
j'ai bien souffert.
--Avez-vous senti mourir votre père en votre absence? s'écria
Monte-Cristo enfonçant ses mains dans ses cheveux; avez-vous vu la
femme que vous aimiez tendre sa main à votre rival, tandis que
vous râliez au fond du gouffre?...
--Non, interrompit Mercédès; mais j'ai vu celui que j'aimais prêt
à devenir le meurtrier de mon fils!»
Mercédès prononça ces paroles avec une douleur si puissante, avec
un accent si désespéré, qu'à ces paroles et à cet accent un
sanglot déchira la gorge du comte.
Le lion était dompté; le vengeur était vaincu.
«Que demandez-vous? dit-il; que votre fils vive? eh bien, il
vivra!»
Mercédès jeta un cri qui fit jaillir deux larmes des paupières de
Monte-Cristo, mais ces deux larmes disparurent presque aussitôt,
car sans doute Dieu avait envoyé quelque ange pour les recueillir,
bien autrement précieuses qu'elles étaient aux yeux du Seigneur
que les plus riches perles de Gusarate et d'Ophir.
«Oh! s'écria-t-elle en saisissant la main du comte et en la
portant à ses lèvres, oh! merci, merci, Edmond! te voilà bien tel
que je t'ai toujours rêvé, tel que je t'ai toujours aimé. Oh!
maintenant je puis le dire.
--D'autant mieux, répondit Monte-Cristo, que le pauvre Edmond
n'aura pas longtemps à être aimé par vous. Le mort va rentrer dans
la tombe, le fantôme va rentrer dans la nuit.
--Que dites-vous, Edmond?
--Je dis que puisque vous l'ordonnez, Mercédès, il faut mourir.
--Mourir! et qui est-ce qui dit cela? Qui parle de mourir? d'où
vous reviennent ces idées de mort?
--Vous ne supposez pas qu'outragé publiquement, en face de toute
une salle, en présence de vos amis et de ceux de votre fils,
provoqué par un enfant qui se glorifiera de mon pardon comme d'une
victoire, vous ne supposez pas, dis-je, que j'aie un instant le
désir de vivre. Ce que j'ai le plus aimé après vous, Mercédès,
c'est moi-même, c'est-à-dire ma dignité, c'est-à-dire cette force
qui me rendait supérieur aux autres hommes; cette force, c'était
ma vie. D'un mot vous la brisez. Je meurs.
--Mais ce duel n'aura pas lieu, Edmond, puisque vous pardonnez.
--Il aura lieu, madame, dit solennellement Monte-Cristo,
seulement, au lieu du sang de votre fils, que devait boire la
terre, ce sera le mien qui coulera.»
Mercédès poussa un grand cri et s'élança vers Monte-Cristo; mais
tout à coup elle s'arrêta.
«Edmond, dit-elle, il y a un Dieu au-dessus de nous, puisque vous
vivez, puisque je vous ai revu, et je me fie à lui du plus profond
de mon coeur. En attendant son appui, je me repose sur votre
parole. Vous avez dit que mon fils vivrait; il vivra, n'est-ce
pas?
--Il vivra, oui, madame», dit Monte-Cristo, étonné que, sans
autre exclamation, sans autre surprise, Mercédès eût accepté
l'héroïque sacrifice qu'il lui faisait.
Mercédès tendit la main au comte.
«Edmond, dit-elle, tandis que ses yeux se mouillaient de larmes en
regardant celui auquel elle adressait la parole, comme c'est beau
de votre part, comme c'est grand ce que vous venez de faire là,
comme c'est sublime d'avoir eu pitié d'une pauvre femme qui
s'offrait à vous avec toutes les chances contraires à ses
espérances! Hélas! je suis vieillie par les chagrins plus encore
que par l'âge, et je ne puis même plus rappeler à mon Edmond par
un sourire, par un regard, cette Mercédès qu'autrefois il a passé
tant d'heures à contempler. Ah! croyez-moi, Edmond, je vous ai dit
que, moi aussi, j'avais bien souffert; je vous le répète, cela est
bien lugubre de voir passer sa vie sans se rappeler une seule
joie, sans conserver une seule espérance, mais cela prouve que
tout n'est point fini sur la terre. Non! tout n'est pas fini, je
le sens à ce qui me reste encore dans le coeur. Oh! je vous le
répète, Edmond, c'est beau, c'est grand, c'est sublime de
pardonner comme vous venez de le faire!
--Vous dites cela, Mercédès; et que diriez-vous donc si vous
saviez l'étendue du sacrifice que je vous fais? Supposez que le
Maître suprême, après avoir créé le monde, après avoir fertilisé
le chaos, se fût arrêté au tiers de la création pour épargner à un
ange les larmes que nos crimes devaient faire couler un jour de
ses yeux immortels; supposez qu'après avoir tout préparé, tout
pétri, tout fécondé, au moment d'admirer son oeuvre, Dieu ait
éteint le soleil et repoussé du pied le monde dans la nuit
éternelle, alors vous aurez une idée, ou plutôt non, non, vous ne
pourrez pas encore vous faire une idée de ce que je perds en
perdant la vie en ce moment.»
Mercédès regarda le comte d'un air qui peignait à la fois son
étonnement, son admiration et sa reconnaissance.
Monte-Cristo appuya son front sur ses mains brûlantes, comme si
son front ne pouvait plus porter seul le poids de ses pensées.
«Edmond, dit Mercédès, je n'ai plus qu'un mot à vous dire.»
Le comte sourit amèrement.
«Edmond, continua-t-elle, vous verrez que si mon front est pâli,
que si mes yeux sont éteints, que si ma beauté est perdue, que si
Mercédès enfin ne ressemble plus à elle-même pour les traits du
visage, vous verrez que c'est toujours le même coeur!... Adieu
donc, Edmond; je n'ai plus rien à demander au Ciel... Je vous ai
revu aussi noble et aussi grand qu'autrefois. Adieu, Edmond...
adieu et merci!»
Mais le comte ne répondit pas.
Mercédès ouvrit la porte du cabinet, et elle avait disparu avant
qu'il fût revenu de la rêverie douloureuse et profonde où sa
vengeance perdue l'avait plongé.
Une heure sonnait à l'horloge des Invalides quand la voiture qui
emportait Mme de Morcerf, en roulant sur le pavé des Champs-Élysées,
fit relever la tête au comte de Monte-Cristo.
«Insensé, dit-il, le jour où j'avais résolu de me venger, de ne
pas m'être arraché le coeur!»
XC
La rencontre.
Après le départ de Mercédès, tout retomba dans l'ombre chez
Monte-Cristo. Autour de lui et au-dedans de lui sa pensée s'arrêta; son
esprit énergique s'endormit comme fait le corps après une suprême
fatigue.
«Quoi! se disait-il, tandis que la lampe et les bougies se
consumaient tristement et que les serviteurs attendaient avec
impatience dans l'antichambre; quoi! voilà l'édifice si lentement
préparé, élevé avec tant de peines et de soucis, écroulé d'un seul
coup, avec un seul mot, sous un souffle! Eh quoi! ce moi que je
croyais quelque chose, ce moi dont j'étais si fier, ce moi que
j'avais vu si petit dans les cachots du château d'If, et que
j'avais su rendre si grand, sera demain un peu de poussière!
Hélas! ce n'est point la mort du corps que je regrette: cette
destruction du principe vital n'est-elle point le repos où tout
tend, où tout malheureux aspire, ce calme de la matière après
lequel j'ai soupiré si longtemps, au-devant duquel je m'acheminais
par la route douloureuse de la faim, quand Faria est apparu dans
mon cachot? Qu'est-ce que la mort? Un degré de plus dans le calme
et deux peut-être dans le silence. Non, ce n'est donc pas
l'existence que je regrette, c'est la ruine de mes projets si
lentement élaborés, si laborieusement bâtis. La Providence, que
j'avais crue pour eux, était donc contre eux. Dieu ne voulait donc
pas qu'ils s'accomplissent!
«Ce fardeau que j'ai soulevé, presque aussi pesant qu'un monde, et
que j'avais cru porter jusqu'au bout, était selon mon désir et non
selon ma force; selon ma volonté et non selon mon pouvoir, et il
me le faudra déposer à peine à moitié de ma course. Oh! je
redeviendrai donc fataliste, moi que quatorze ans de désespoir et
dix ans d'espérance avaient rendu providentiel.
«Et tout cela, mon Dieu! parce que mon coeur, que je croyais mort,
n'était qu'engourdi; parce qu'il s'est réveillé, parce qu'il a
battu, parce que j'ai cédé à la douleur de ce battement soulevé du
fond de ma poitrine par la voix d'une femme!
«Et cependant, continua le comte, s'abîmant de plus en plus dans
les prévisions de ce lendemain terrible qu'avait accepté Mercédès;
cependant il est impossible que cette femme, qui est un si noble
coeur, ait ainsi, par égoïsme, consenti à me laisser tuer, moi
plein de force et d'existence! Il est impossible qu'elle pousse à
ce point l'amour, ou plutôt le délire maternel! Il y a des vertus
dont l'exagération serait un crime. Non, elle aura imaginé quelque
scène pathétique, elle viendra se jeter entre les épées, et ce
sera ridicule sur le terrain, de sublime que c'était ici.»
Et la rougeur de l'orgueil montait au front du comte.
«Ridicule, répéta-t-il, et le ridicule rejaillira sur moi... Moi,
ridicule! Allons! j'aime encore mieux mourir.»
Et à force de s'exagérer ainsi d'avance les mauvaises chances du
lendemain, auxquelles il s'était condamné en promettant à Mercédès
de laisser vivre son fils, le comte s'en vint à se dire:
«Sottise, sottise, sottise! que faire ainsi de la générosité en se
plaçant comme un but inerte au bout du pistolet de ce jeune homme!
Jamais il ne croira que ma mort est un suicide, et cependant il
importe pour l'honneur de ma mémoire... (ce n'est point de la
vanité, n'est-ce pas, mon Dieu? mais bien un juste orgueil, voilà
tout), il importe pour l'honneur de ma mémoire que le monde sache
que j'ai consenti moi-même, par ma volonté, de mon libre arbitre,
à arrêter mon bras déjà levé pour frapper, et que de ce bras, si
puissamment armé contre les autres, je me suis frappé moi-même: il
le faut, je le ferai.»
Et saisissant une plume, il tira un papier de l'armoire secrète de
son bureau, et traça au bas de ce papier, qui n'était autre chose
que son testament fait depuis son arrivée à Paris, une espèce de
codicille dans lequel il faisait comprendre sa mort aux gens les
moins clairvoyants.
«Je fais cela, mon Dieu! dit-il les yeux levés au ciel, autant
pour votre honneur que pour le mien. Je me suis considéré, depuis
dix ans, ô mon Dieu! comme l'envoyé de votre vengeance, et il ne
faut pas que d'autres misérables que ce Morcerf, il ne faut pas
qu'un Danglars, un Villefort, il ne faut pas enfin que ce Morcerf
lui-même se figurent que le hasard les a débarrassés de leur
ennemi. Qu'ils sachent, au contraire, que la Providence, qui avait
déjà décrété leur punition, a été corrigée par la seule puissance
de ma volonté, que le châtiment évité dans ce monde les attend
dans l'autre, et qu'ils n'ont échangé le temps que contre
l'éternité.»
Tandis qu'il flottait entre ces sombres incertitudes, mauvais rêve
de l'homme éveillé par la douleur, le jour vint blanchir les
vitres et éclairer sous ses mains le pâle papier azur sur lequel
il venait de tracer cette suprême justification de la Providence.
Il était cinq heures du matin.
Tout à coup un léger bruit parvint à son oreille. Monte-Cristo
crut avoir entendu quelque chose comme un soupir étouffé; il
tourna la tête, regarda autour de lui et ne vit personne.
Seulement le bruit se répéta assez distinct pour qu'au doute
succédât la certitude.
Alors le comte se leva, ouvrit doucement la porte du salon, et sur
un fauteuil, les bras pendants, sa belle tête pâle inclinée en
arrière, il vit Haydée qui s'était placée en travers de la porte,
afin qu'il ne pût sortir sans la voir, mais que le sommeil, si
puissant contre la jeunesse, avait surprise après la fatigue d'une
si longue veille.
Le bruit que la porte fit en s'ouvrant ne put tirer Haydée de son
sommeil.
Monte-Cristo arrêta sur elle un regard plein de douceur et de
regret.
«Elle s'est souvenue qu'elle avait un fils, dit-il, et moi, j'ai
oublié que j'avais une fille!
Puis, secouant tristement la tête:
«Pauvre Haydée! dit-elle, elle a voulu me voir, elle a voulu me
parler, elle a craint ou deviné quelque chose... Oh! je ne puis
partir sans lui dire adieu, je ne puis mourir sans la confier à
quelqu'un.»
Et il regagna doucement sa place et écrivit au bas des premières
lignes:
«Je lègue à Maximilien Morrel, capitaine de spahis et fils de mon
ancien patron, Pierre Morrel, armateur à Marseille, la somme de
vingt millions, dont une partie sera offerte par lui à sa soeur
Julie et à son beau-frère Emmanuel, s'il ne croit pas toutefois
que ce surplus de fortune doive nuire à leur bonheur. Ces vingt
millions sont enfouis dans ma grotte de Monte-Cristo, dont
Bertuccio sait le secret.
«Si son coeur est libre et qu'il veuille épouser Haydée, fille
d'Ali, pacha de Janina, que j'ai élevée avec l'amour d'un père et
qui a eu pour moi la tendresse d'une fille, il accomplira, je ne
dirai point ma dernière volonté, mais mon dernier désir.
«Le présent testament a déjà fait Haydée héritière du reste de ma
fortune, consistant en terres, rentes sur l'Angleterre, l'Autriche
et la Hollande, mobilier dans mes différents palais et maisons, et
qui, ces vingt millions prélevés, ainsi que les différents legs
faits à mes serviteurs, pourront monter encore à soixante
millions.»
Il achevait d'écrire cette dernière ligne, lorsqu'un cri poussé
derrière lui, lui fit tomber la plume des mains.
«Haydée, dit-il, vous avez lu?»
En effet, la jeune femme, réveillée par le jour qui avait frappé
ses paupières, s'était levée et s'était approchée du comte sans
que ses pas légers, assourdis par le tapis, eussent été entendus.
«Oh! mon seigneur, dit-elle en joignant les mains, pourquoi
écrivez-vous ainsi à une pareille heure? Pourquoi me léguez-vous
toute votre fortune, mon seigneur? Vous me quittez donc?
--Je vais faire un voyage, cher ange, dit Monte-Cristo avec une
expression de mélancolie et de tendresse infinies, et s'il
m'arrivait malheur...»
Le comte s'arrêta.
«Eh bien?... demanda la jeune fille avec un accent d'autorité que
le comte ne lui connaissait point et qui le fit tressaillir.
--Eh bien, s'il m'arrive malheur, reprit Monte-Cristo, je veux
que ma fille soit heureuse.»
Haydée sourit tristement en secouant la tête.
«Vous pensez à mourir, mon seigneur? dit-elle.
--C'est une pensée salutaire, mon enfant, a dit le sage.
--Eh bien, si vous mourez, dit-elle, léguez votre fortune à
d'autres, car, si vous mourez... je n'aurai plus besoin de rien.»
Et prenant le papier, elle le déchira en quatre morceaux qu'elle
jeta au milieu du salon. Puis, cette énergie si peu habituelle à
une esclave ayant épuisé ses forces, elle tomba, non plus endormie
cette fois, mais évanouie sur le parquet.
Monte-Cristo se pencha vers elle, la souleva entre ses bras; et,
voyant ce beau teint pâli, ces beaux yeux fermés, ce beau corps
inanimé et comme abandonné, l'idée lui vint pour la première fois
qu'elle l'aimait peut-être autrement que comme une fille aime son
père.
«Hélas! murmura-t-il avec un profond découragement, j'aurais donc
encore pu être heureux!»
Puis il porta Haydée jusqu'à son appartement, la remit, toujours
évanouie, aux mains de ses femmes; et, rentrant dans son cabinet,
qu'il ferma cette fois vivement sur lui, il recopia le testament
détruit.
Comme il achevait, le bruit d'un cabriolet entrant dans la cour se
fit entendre. Monte-Cristo s'approcha de la fenêtre et vit
descendre Maximilien et Emmanuel.
«Bon, dit-il, il était temps!»
Et il cacheta son testament d'un triple cachet.
Un instant après il entendit un bruit de pas dans le salon, et
alla ouvrir lui-même. Morrel parut sur le seuil.
Il avait devancé l'heure de près de vingt minutes.
«Je viens trop tôt peut-être, monsieur le comte dit-il, mais je
vous avoue franchement que je n'ai pu dormir une minute, et qu'il
en a été de même de toute la maison. J'avais besoin de vous voir
fort de votre courageuse assurance pour redevenir moi-même.»
Monte-Cristo ne put tenir à cette preuve d'affection et ce ne fut
point la main qu'il tendit au jeune homme mais ses deux bras qu'il
lui ouvrit.
«Morrel, lui dit-il d'une voix émue, c'est un beau jour pour moi
que celui où je me sens aimé d'un homme comme vous. Bonjour,
monsieur Emmanuel. Vous venez donc avec moi, Maximilien?
--Pardieu! dit le jeune capitaine, en aviez-vous douté?
--Mais cependant si j'avais tort...
--Écoutez, je vous ai regardé hier pendant toute cette scène de
provocation, j'ai pensé à votre assurance toute cette nuit, et je
me suis dit que la justice devait être pour vous, ou qu'il n'y
avait plus aucun fond à faire sur le visage des hommes.
--Cependant, Morrel, Albert est votre ami.
--Une simple connaissance, comte.
--Vous l'avez vu pour la première fois le jour même que vous
m'avez vu?
--Oui, c'est vrai; que voulez-vous? il faut que vous me le
rappeliez pour que je m'en souvienne.
--Merci, Morrel.»
Puis, frappant un coup sur le timbre:
«Tiens, dit-il à Ali qui apparut aussitôt, fais porter cela chez
mon notaire. C'est mon testament, Morrel. Moi mort, vous irez en
prendre connaissance.
--Comment! s'écria Morrel, vous mort?
--Eh! ne faut-il pas tout prévoir, cher ami? Mais qu'avez-vous
fait hier après m'avoir quitté?
--J'ai été chez Tortoni, où, comme je m'y attendais, j'ai trouvé
Beauchamp et Château-Renaud. Je vous avoue que je les cherchais.
--Pour quoi faire, puisque tout cela était convenu?
--Écoutez, comte, l'affaire est grave, inévitable.
--En doutiez-vous?
--Non. L'offense a été publique, et chacun en parlait déjà.
--Eh bien?
--Eh bien, j'espérais faire changer les armes, substituer l'épée
au pistolet. Le pistolet est aveugle.
--Avez-vous réussi? demanda vivement Monte-Cristo avec une
imperceptible lueur d'espoir.
--Non, car on connaît votre force à l'épée.
--Bah! qui m'a donc trahi?
--Les maîtres d'armes que vous avez battus.
--Et vous avez échoué?
--Ils ont refusé positivement.
--Morrel, dit le comte, m'avez-vous jamais vu tirer le pistolet?
--Jamais.
--Eh bien, nous avons le temps, regardez.»
Monte-Cristo prit les pistolets qu'il tenait quand Mercédès était
entrée, et collant un as de trèfle contre la plaque, en quatre
coups il enleva successivement les quatre branches du trèfle.
À chaque coup Morrel pâlissait.
Il examina les balles avec lesquelles Monte-Cristo exécutait ce
tour de force, et il vit qu'elles n'étaient pas plus grosses que
des chevrotines.
«C'est effrayant, dit-il; voyez donc, Emmanuel!»
Puis, se retournant vers Monte-Cristo:
«Comte, dit-il, au nom du Ciel, ne tuez pas Albert! le malheureux
a une mère!
--C'est juste, dit Monte-Cristo, et, moi, je n'en ai pas.»
Ces mots furent prononcés avec un ton qui fit frissonner Morrel.
«Vous êtes l'offensé, comte.
--Sans doute; qu'est-ce que cela veut dire?
--Cela veut dire que vous tirez le premier.
--Je tire le premier?
--Oh! cela, je l'ai obtenu ou plutôt exigé; nous leur faisons
assez de concessions pour qu'ils nous fissent celles-là.
--Et à combien de pas?
--À vingt.»
Un effrayant sourire passa sur les lèvres du comte.
«Morrel, dit-il, n'oubliez pas ce que vous venez de voir.
--Aussi, dit le jeune homme, je ne compte que sur votre émotion
pour sauver Albert.
--Moi, ému? dit Monte-Cristo.
--Ou sur votre générosité, mon ami; sûr de votre coup comme vous
l'êtes, je puis vous dire une chose qui serait ridicule si je la
disais à un autre.
--Laquelle?
--Cassez-lui un bras, blessez-le, mais ne le tuez pas.
--Morrel, écoutez encore ceci, dit le comte, je n'ai pas besoin
d'être encouragé à ménager M. de Morcerf; M. de Morcerf, je vous
l'annonce d'avance, sera si bien ménagé qu'il reviendra
tranquillement avec ses deux amis tandis que moi...
--Eh bien, vous?
--Oh! c'est autre chose, on me rapportera, moi.
--Allons donc! s'écria Maximilien hors de lui.
--C'est comme je vous l'annonce, mon cher Morrel, M. de Morcerf
me tuera.»
Morrel regarda le comte en homme qui ne comprend plus.
«Que vous est-il donc arrivé depuis hier soir, comte?
--Ce qui est arrivé à Brutus la veille de la bataille de
Philippes: j'ai vu un fantôme.
--Et ce fantôme?
--Ce fantôme, Morrel, m'a dit que j'avais assez vécu.»
Maximilien et Emmanuel se regardèrent; Monte-Cristo tira sa
montre.
«Partons, dit-il, il est sept heures cinq minutes, et
le rendez-vous est pour huit heures juste.»
Une voiture attendait toute attelée; Monte-Cristo y monta avec ses
deux témoins.
En traversant le corridor, Monte-Cristo s'était arrêté pour
écouter devant une porte, et Maximilien et Emmanuel, qui, par
discrétion, avaient fait quelques pas en avant, crurent entendre
répondre à un sanglot par un soupir.
À huit heures sonnantes on était au rendez-vous.
«Nous voici arrivés, dit Morrel en passant la tête par la
portière, et nous sommes les premiers.
--Monsieur m'excusera, dit Baptistin qui avait suivi son maître
avec une terreur indicible, mais je crois apercevoir là-bas une
voiture sous les arbres.
--En effet, dit Emmanuel, j'aperçois deux jeunes gens qui se
promènent et semblent attendre.»
Monte-Cristo sauta légèrement en bas de sa calèche et donna la
main à Emmanuel et à Maximilien pour les aider à descendre.
Maximilien retint la main du comte entre les siennes.
«À la bonne heure, dit-il, voici une main comme j'aime la voir à
un homme dont la vie repose dans la bonté de sa cause.»
Monte-Cristo tira Morrel, non pas à part, mais d'un pas ou deux en
arrière de son beau-frère.
«Maximilien, lui demanda-t-il, avez-vous le coeur libre?»
Morrel regarda Monte-Cristo avec étonnement.
«Je ne vous demande pas une confidence, cher ami, je vous adresse
une simple question; répondez oui ou non, c'est tout ce que je
vous demande.
--J'aime une jeune fille, comte.
--Vous l'aimez beaucoup?
--Plus que ma vie.
--Allons, dit Monte-Cristo, voilà encore une espérance qui
m'échappe.»
Puis, avec un soupir:
«Pauvre Haydée! murmura-t-il.
--En vérité, comte! s'écria Morrel, si je vous connaissais moins,
je vous croirais moins brave que vous n'êtes!
--Parce que je pense à quelqu'un que je vais quitter, et que je
soupire! Allons donc, Morrel, est-ce à un soldat de se connaître
si mal en courage? est-ce que c'est la vie que je regrette?
Qu'est-ce que cela me fait à moi, qui ai passé vingt ans entre la
vie et la mort, de vivre ou de mourir? D'ailleurs, soyez
tranquille, Morrel, cette faiblesse, si c'en est une, est pour
vous seul. Je sais que le monde est un salon dont il faut sortir
poliment et honnêtement, c'est-à-dire en saluant et en payant ses
dettes de jeu.
--À la bonne heure, dit Morrel, voilà qui est parler. À propos,
avez-vous apporté vos armes?
--Moi! pour quoi faire? J'espère bien que ces messieurs auront
les leurs.
--Je vais m'en informer, dit Morrel.
--Oui, mais pas de négociations, vous m'entendez?
--Oh! soyez tranquille.»
Morrel s'avança vers Beauchamp et Château-Renaud. Ceux-ci, voyant
le mouvement de Maximilien, firent quelques pas au-devant de lui.
Les trois jeunes gens se saluèrent, sinon avec affabilité, du
moins avec courtoisie.
«Pardon, messieurs, dit Morrel, mais je n'aperçois pas
M. de Morcerf!
--Ce matin, répondit Château-Renaud, il nous a fait prévenir
qu'il nous rejoindrait sur le terrain seulement.
--Ah!» fit Morrel.
Beauchamp tira sa montre.
«Huit heures cinq minutes; il n'y a pas de temps de perdu,
monsieur Morrel, dit-il.
--Oh! répondit Maximilien, ce n'est point dans cette intention
que je le disais.
--D'ailleurs, interrompit Château-Renaud, voici une voiture.»
En effet, une voiture s'avançait au grand trot par une des avenues
aboutissant au carrefour où l'on se trouvait.
«Messieurs, dit Morrel, sans doute que vous vous êtes munis de
pistolets. M. de Monte-Cristo déclare renoncer au droit qu'il
avait de se servir des siens.
--Nous avons prévu cette délicatesse de la part du comte,
monsieur Morrel, répondit Beauchamp, et j'ai apporté des armes,
que j'ai achetées il y a huit ou dix jours, croyant que j'en
aurais besoin pour une affaire pareille. Elles sont parfaitement
neuves et n'ont encore servi à personne. Voulez-vous les visiter?
--Oh! monsieur Beauchamp, dit Morrel en s'inclinant, lorsque vous
m'assurez que M. de Morcerf ne connaît point ces armes, vous
pensez bien, n'est-ce pas, que votre parole me suffit?
--Messieurs, dit Château-Renaud, ce n'était point Morcerf qui
nous arrivait dans cette voiture, c'était, ma foi! c'étaient Franz
et Debray.»
En effet, les deux jeunes gens annoncés s'avancèrent.
«Vous ici, messieurs! dit Château-Renaud en échangeant avec chacun
une poignée de main; et par quel hasard?
--Parce que, dit Debray, Albert nous a fait prier ce matin, de
nous trouver sur le terrain.»
Beauchamp et Château-Renaud se regardèrent d'un air étonné.
«Messieurs, dit Morrel, je crois comprendre.
--Voyons!
--Hier, dans l'après-midi, j'ai reçu une lettre de M. de Morcerf,
qui me priait de me trouver à l'Opéra.
--Et moi aussi, dit Debray.
--Et moi aussi, dit Franz.
--Et nous aussi, dirent Château-Renaud et Beauchamp.
--Il voulait que vous fussiez présents à la provocation, dit
Morrel, il veut que vous soyez présents au combat.
--Oui, dirent les jeunes gens, c'est cela, monsieur Maximilien;
et, selon toute probabilité, vous avez deviné juste.
--Mais, avec tout cela, murmura Château-Renaud, Albert ne vient
pas; il est en retard de dix minutes.
--Le voilà, dit Beauchamp, il est à cheval; tenez, il vient
ventre à terre suivi de son domestique.
--Quelle imprudence, dit Château-Renaud, de venir à cheval pour
se battre au pistolet! Moi qui lui avais si bien fait la leçon!
--Et puis, voyez, dit Beauchamp, avec un col à sa cravate, avec
un habit ouvert, avec un gilet blanc; que ne s'est-il fait tout de
suite dessiner une mouche sur l'estomac? ç'eût été plus simple et
plus tôt fini!»
Pendant ce temps, Albert était arrivé à dix pas du groupe que
formaient les cinq jeunes gens; il arrêta son cheval, sauta à
terre, et jeta la bride au bras de son domestique.
Albert s'approcha. Il était pâle, ses yeux étaient rougis et
gonflés. On voyait qu'il n'avait pas dormi une seconde de toute la
nuit. Il y avait, répandue sur toute sa physionomie, une nuance de
gravité triste qui ne lui était pas habituelle.
«Merci, messieurs, dit-il, d'avoir bien voulu vous rendre à mon
invitation: croyez que je vous suis on ne peut plus reconnaissant
de cette marque d'amitié.»
Morrel, à l'approche de Morcerf, avait fait une dizaine de pas en
arrière et se trouvait à l'écart.
«Et à vous aussi, monsieur Morrel, dit Albert, mes remerciements
vous appartiennent. Approchez donc, vous n'êtes pas de trop.
--Monsieur, dit Maximilien, vous ignorez peut-être que je suis le
témoin de M. de Monte-Cristo?
--Je n'en étais pas sûr, mais je m'en doutais. Tant mieux, plus
il y aura d'hommes d'honneur ici, plus je serai satisfait.
--Monsieur Morrel, dit Château-Renaud, vous pouvez annoncer à
M. le comte de Monte-Cristo que M. de Morcerf est arrivé, et que
nous nous tenons à sa disposition.»
Morrel fit un mouvement pour s'acquitter de sa commission.
Beauchamp, en même temps, tirait la boîte de pistolets de la
voiture.
«Attendez, messieurs, dit Albert, j'ai deux mots à dire à M. le
comte de Monte-Cristo.
--En particulier? demanda Morrel.
--Non, monsieur, devant tout le monde.»
Les témoins d'Albert se regardèrent tout surpris; Franz et Debray
échangèrent quelques paroles à voix basse, et Morrel, joyeux de
cet incident inattendu, alla chercher le comte, qui se promenait
dans une contre-allée avec Emmanuel.
«Que me veut-il? demanda Monte-Cristo.
--Je l'ignore, mais il demande à vous parler.
--Oh! dit Monte-Cristo, qu'il ne tente pas Dieu par quelque
nouvel outrage!
--Je ne crois pas que ce soit son intention», dit Morrel.
Le comte s'avança, accompagné de Maximilien et d'Emmanuel: son
visage calme et plein de sérénité faisait une étrange opposition
avec le visage bouleversé d'Albert, qui s'approchait, de son côté,
suivi des quatre jeunes gens.
À trois pas l'un de l'autre, Albert et le comte s'arrêtèrent.
«Messieurs, dit Albert, approchez-vous; je désire que pas un mot
de ce que je vais avoir l'honneur de dire à M. le comte de Monte-Cristo
ne soit perdu; car ce que je vais avoir l'honneur de lui
dire doit être répété par vous à qui voudra l'entendre, si étrange
que mon discours vous paraisse.
--J'attends, monsieur, dit le comte.
--Monsieur, dit Albert d'une voix tremblante d'abord, mais qui
s'assura de plus en plus; monsieur, je vous reprochais d'avoir
divulgué la conduite de M. de Morcerf en Épire; car, si coupable
que fût M. le comte de Morcerf, je ne croyais pas que ce fût vous
qui eussiez le droit de le punir. Mais aujourd'hui, monsieur, je
sais que ce droit vous est acquis. Ce n'est point la trahison de
Fernand Mondego envers Ali-Pacha qui me rend si prompt à vous
excuser, c'est la trahison du pécheur Fernand envers vous, ce sont
les malheurs inouïs qui ont été la suite de cette trahison. Aussi
je le dis, aussi je le proclame tout haut: oui, monsieur, vous
avez eu raison de vous venger de mon père, et moi, son fils, je
vous remercie de n'avoir pas fait plus!»
La foudre, tombée au milieu des spectateurs de cette scène
inattendue, ne les eût pas plus étonnés que cette déclaration
d'Albert.
Quant à Monte-Cristo, ses yeux s'étaient lentement levés au ciel
avec une expression de reconnaissance infinie, et il ne pouvait
assez admirer comment cette nature fougueuse d'Albert, dont il
avait assez connu le courage au milieu des bandits romains,
s'était tout à coup pliée à cette subite humiliation. Aussi
reconnut-il l'influence de Mercédès, et comprit-il comment ce
noble coeur ne s'était pas opposé au sacrifice qu'elle savait
d'avance devoir être inutile.
«Maintenant, monsieur, dit Albert, si vous trouvez que les excuses
que je viens de vous faire sont suffisantes, votre main, je vous
prie. Après le mérite si rare de l'infaillibilité qui semble être
le vôtre, le premier de tous les mérites, à mon avis, est de
savoir avouer ses torts. Mais cet aveu me regarde seul. J'agissais
bien selon les hommes, mais vous, vous agissiez bien selon Dieu.
Un ange seul pouvait sauver l'un de nous de la mort et l'ange est
descendu du ciel, sinon pour faire de nous deux amis, hélas! la
fatalité rend la chose impossible, mais tout au moins deux hommes
qui s'estiment.»
Monte-Cristo, l'oeil humide, la poitrine haletante, la bouche
entrouverte, tendit à Albert une main que celui-ci saisit et
pressa avec un sentiment qui ressemblait à un respectueux effroi.
«Messieurs, dit-il, monsieur de Monte-Cristo veut bien agréer mes
excuses. J'avais agi précipitamment envers lui. La précipitation
est mauvaise conseillère: j'avais mal agi. Maintenant ma faute est
réparée. J'espère bien que le monde ne me tiendra point pour lâche
parce que j'ai fait ce que ma conscience m'a ordonné de faire.
Mais, en tout cas, si l'on se trompait sur mon compte, ajouta le
jeune homme en relevant la tête avec fierté et comme s'il
adressait un défi à ses amis et à ses ennemis, je tâcherais de
redresser les opinions.
--Que s'est-il donc passé cette nuit? demanda Beauchamp à
Château-Renaud; il me semble que nous jouons ici un triste rôle.
--En effet, ce qu'Albert vient de faire est bien misérable ou
bien beau, répondit le baron.
--Ah! voyons, demanda Debray à Franz, qu'est-ce que cela veut
dire? Comment! le comte de Monte-Cristo déshonore M. de Morcerf,
et il a eu raison aux yeux de son fils! Mais, eussé-je dix Janina
dans ma famille, je ne me croirais obligé qu'à une chose, ce
serait de me battre dix fois.»
Quant à Monte-Cristo, le front penché, les bras inertes, écrasé
sous le poids de vingt-quatre ans de souvenirs, il ne songeait ni
à Albert, ni à Beauchamp, ni à Château-Renaud, ni à personne de
ceux qui se trouvaient là: il songeait à cette courageuse femme
qui était venue lui demander la vie de son fils, à qui il avait
offert la sienne et qui venait de la sauver par l'aveu terrible
d'un secret de famille, capable de tuer à jamais chez ce jeune
homme le sentiment de la piété filiale.
«Toujours la Providence! murmura-t-il: ah! c'est d'aujourd'hui
seulement que je suis bien certain d'être l'envoyé de Dieu!»
XCI
La mère et le fils.
Le comte de Monte-Cristo salua les cinq jeunes gens avec un
sourire plein de mélancolie et de dignité, et remonta dans sa
voiture avec Maximilien et Emmanuel.
Albert, Beauchamp et Château-Renaud restèrent seuls sur le champ
de bataille.
Le jeune homme attacha sur ses deux témoins un regard qui, sans
être timide, semblait pourtant leur demander leur avis sur ce qui
venait de se passer.
«Ma foi! mon cher ami, dit Beauchamp le premier, soit qu'il eût
plus de sensibilité, soit qu'il eût moins de dissimulation,
permettez-moi de vous féliciter: voilà un dénouement bien inespéré
à une bien désagréable affaire.»
Albert resta muet et concentré dans sa rêverie. Château-Renaud se
contenta de battre sa botte avec sa canne flexible.
«Ne partons-nous pas? dit-il après ce silence embarrassant.
--Quand il vous plaira, répondit Beauchamp; laissez-moi seulement
le temps de complimenter M. de Morcerf; il a fait preuve
aujourd'hui d'une générosité si chevaleresque... si rare!
--Oh! oui, dit Château-Renaud.
--C'est magnifique, continua Beauchamp, de pouvoir conserver sur
soi-même un empire aussi grand!
--Assurément: quant à moi, j'en eusse été incapable, dit
Château-Renaud avec une froideur des plus significatives.
--Messieurs, interrompit Albert, je crois que vous n'avez pas
compris qu'entre M. de Monte-Cristo et moi il s'est passé quelque
chose de bien grave...
--Si fait, si fait, dit aussitôt Beauchamp, mais tous nos badauds
ne seraient pas à portée de comprendre votre héroïsme, et, tôt ou
tard, vous vous verriez forcé de le leur expliquer plus
énergiquement qu'il ne convient à la santé de votre corps et à la
durée de votre vie. Voulez-vous que je vous donne un conseil
d'ami? Partez pour Naples, La Haye ou Saint-Pétersbourg, pays
calmes, où l'on est plus intelligent du point d'honneur que chez
nos cerveaux brûlés de Parisiens. Une fois là, faites pas mal de
mouches au pistolet, et infiniment de contres de quarte et de
contres de tierce; rendez-vous assez oublié pour revenir
paisiblement en France dans quelques années, ou assez respectable,
quant aux exercices académiques, pour conquérir votre
tranquillité. N'est-ce pas, monsieur de Château-Renaud, que j'ai
raison?
--C'est parfaitement mon avis, dit le gentilhomme. Rien n'appelle
les duels sérieux comme un duel sans résultat.
--Merci, messieurs, répondit Albert avec un froid sourire; je
suivrai votre conseil, non parce que vous me le donnez, mais parce
que mon intention était de quitter la France. Je vous remercie
également du service que vous m'avez rendu en me servant de
témoins. Il est bien profondément gravé dans mon coeur, puisque,
après les paroles que je viens d'entendre, je ne me souviens plus
que de lui.»
Château-Renaud et Beauchamp se regardèrent. L'impression était la
même sur tous deux, et l'accent avec lequel Morcerf venait de
prononcer son remerciement était empreint d'une telle résolution,
que la position fût devenue embarrassante pour tous si la
conversation eût continué.
«Adieu, Albert», fit tout à coup Beauchamp en tendant négligemment
la main au jeune homme, sans que celui-ci parût sortir de sa
léthargie.
En effet, il ne répondit rien à l'offre de cette main.
«Adieu», dit à son tour Château-Renaud, gardant à la main gauche
sa petite canne, et saluant de la main droite.
Les lèvres d'Albert murmurèrent à peine: «Adieu!» Son regard était
plus explicite; il renfermait tout un poème de colères contenues,
de fiers dédains, de généreuse indignation.
Lorsque ses deux témoins furent remontés en voiture, il garda
quelque temps sa pose immobile et mélancolique; puis soudain,
détachant son cheval du petit arbre autour duquel son domestique
avait noué le bridon, il sauta légèrement en selle, et reprit au
galop le chemin de Paris. Un quart d'heure après, il rentrait à
l'hôtel de la rue du Helder.
En descendant de cheval, il lui sembla, derrière le rideau de la
chambre à coucher du comte, apercevoir le visage pâle de son père;
Albert détourna la tête avec un soupir et rentra dans son petit
pavillon.
Arrivé là, il jeta un dernier regard sur toutes ces richesses qui
lui avaient fait la vie si douce et si heureuse depuis son
enfance; il regarda encore une fois ces tableaux, dont les figures
semblaient lui sourire, et dont les paysages parurent s'animer de
vivantes couleurs.
Puis il enleva de son châssis de chêne le portrait de sa mère,
qu'il roula, laissant vide et noir le cadre d'or qui l'entourait.
Puis il mit en ordre ses belles armes turques, ses beaux fusils
anglais, ses porcelaines japonaises, ses coupes montées, ses
bronzes artistiques, signés Feuchères ou Barye, visita les
armoires et plaça les clefs à chacune d'elles; jeta dans un tiroir
de son secrétaire qu'il laissa ouvert, tout l'argent de poche
qu'il avait sur lui, y joignit les mille bijoux de fantaisie qui
peuplaient ses coupes, ses écrins, ses étagères; fit un inventaire
exact et précis de tout, et plaça cet inventaire à l'endroit le
plus apparent d'une table, après avoir débarrassé cette table des
livres et des papiers qui l'encombraient.
Au commencement de ce travail, son domestique malgré l'ordre que
lui avait donné Albert de le laisser seul, était entré dans sa
chambre.
«Que voulez-vous? lui demanda Morcerf d'un accent plus triste que
courroucé.
--Pardon, monsieur, dit le valet de chambre, monsieur m'avait
bien défendu de le déranger, c'est vrai mais M. le comte de
Morcerf m'a fait appeler.
--Eh bien? demanda Albert.
--Je n'ai pas voulu me rendre chez M. le comte sans prendre les
ordres de monsieur.
--Pourquoi cela?
--Parce que M. le comte sait sans doute que j'ai accompagné
monsieur sur le terrain.
--C'est probable, dit Albert.
--Et s'il me fait demander, c'est sans doute pour m'interroger
sur ce qui s'est passé là-bas. Que dois-je répondre?
--La vérité.
--Alors je dirai que la rencontre n'a pas eu lieu!
--Vous direz que j'ai fait des excuses à M. le comte
de Monte-Cristo, allez.»
Le valet s'inclina et sortit.
Albert s'était alors remis à son inventaire.
Comme il terminait ce travail, le bruit de chevaux piétinant dans
la cour et des roues d'une voiture ébranlant les vitres attira son
attention, il s'approcha de la fenêtre, et vit son père monter
dans sa calèche et partir.
À peine la porte de l'hôtel fut-elle refermée derrière le comte,
qu'Albert se dirigea vers l'appartement de sa mère, et comme
personne n'était là pour l'annoncer, il pénétra jusqu'à la chambre
de Mercédès, et, le coeur gonflé de ce qu'il voyait et de ce qu'il
devinait, il s'arrêta sur le seuil.
Comme si la même âme eût animé ces deux corps, Mercédès faisait
chez elle ce qu'Albert venait de faire chez lui. Tout était mis en
ordre: les dentelles, les parures, les bijoux, le linge, l'argent,
allaient se ranger au fond des tiroirs, dont la comtesse
assemblait soigneusement les clefs.
Albert vit tous ces préparatifs; il les comprit, et s'écriant: «Ma
mère!» il alla jeter ses bras au cou de Mercédès.
Le peintre qui eût pu rendre l'expression de ces deux figures eût
fait certes un beau tableau.
En effet, tout cet appareil d'une résolution énergique qui n'avait
point fait peur à Albert pour lui-même l'effrayait pour sa mère.
«Que faites-vous donc? demanda-t-il.
--Que faisiez-vous? répondit-elle.
--Ô ma mère! s'écria Albert, ému au point de ne pouvoir parler,
il n'est point de vous comme de moi! Non, vous ne pouvez pas avoir
résolu ce que j'ai décidé, car je viens vous prévenir que je dis
adieu à votre maison, et... et à vous.
--Moi aussi, Albert, répondit Mercédès; moi aussi, je pars.
J'avais compté, je l'avoue, que mon fils m'accompagnerait; me
suis-je trompée?
--Ma mère, dit Albert avec fermeté, je ne puis vous faire
partager le sort que je me destine: il faut que je vive désormais
sans nom et sans fortune; il faut, pour commencer l'apprentissage
de cette rude existence, que j'emprunte à un ami le pain que je
mangerai d'ici au moment où j'en gagnerai d'autre. Ainsi, ma bonne
mère, je vais de ce pas chez Franz le prier de me prêter la petite
somme que j'ai calculé m'être nécessaire.
--Toi, mon pauvre enfant! s'écria Mercédès; toi souffrir de la
misère, souffrir de la faim! Oh! ne dis pas cela, tu briseras
toutes mes résolutions.
--Mais non pas les miennes, ma mère, répondit Albert. Je suis
jeune, je suis fort, je crois que je suis brave, et depuis hier
j'ai appris ce que peut la volonté. Hélas! ma mère, il y a des
gens qui ont tant souffert, et qui non seulement ne sont pas morts
mais qui encore ont édifié une nouvelle fortune sur la ruine de
toutes les promesses de bonheur que le ciel leur avait faites, sur
les débris de toutes les espérances que Dieu leur avait données!
J'ai appris cela, ma mère, j'ai vu ces hommes; je sais que du fond
de l'abîme où les avait plongés leur ennemi, ils se sont relevés
avec tant de vigueur et de gloire, qu'ils ont dominé leur ancien
vainqueur et l'ont précipité à son tour. Non, ma mère, non; j'ai
rompu, à partir d'aujourd'hui, avec le passé et je n'en accepte
plus rien, pas même mon nom, parce que, vous le comprenez, vous,
n'est-ce pas, ma mère? votre fils ne peut porter le nom d'un homme
qui doit rougir devant un autre homme!
--Albert, mon enfant, dit Mercédès, si j'avais eu un coeur plus
fort, c'est là le conseil que je t'eusse donné; ta conscience a
parlé quand ma voix éteinte se taisait; écoute ta conscience, mon
fils. Tu avais des amis, Albert, romps momentanément avec eux, mais
ne désespère pas, au nom de ta mère! La vie est belle encore à ton
âge, mon cher Albert, car à peine as-tu vingt-deux ans; et comme à
un coeur aussi pur que le tien il faut un nom sans tache, prends
celui de mon père: il s'appelait Herrera. Je te connais, mon
Albert; quelque carrière que tu suives, tu rendras en peu de temps
ce nom illustre. Alors, mon ami, reparais dans le monde plus
brillant encore de tes malheurs passés; et si cela ne doit pas
être ainsi, malgré toutes mes prévisions, laisse-moi du moins cet
espoir, à moi qui n'aurai plus que cette seule pensée, à moi qui
n'ai plus d'avenir, et pour qui la tombe commence au seuil de
cette maison.
--Je ferai selon vos désirs, ma mère, dit le jeune homme; oui, je
partage votre espoir: la colère du ciel ne nous poursuivra pas,
vous si pure, moi si innocent. Mais puisque nous sommes résolus,
agissons promptement. M. de Morcerf a quitté l'hôtel voilà une
demi-heure à peu près; l'occasion, comme vous le voyez, est
favorable pour éviter le bruit et l'explication.
--Je vous attends, mon fils», dit Mercédès.
Albert courut aussitôt jusqu'au boulevard, d'où il ramena un
fiacre qui devait les conduire hors de l'hôtel, il se rappelait
certaine petite maison garnie dans la rue des Saints-Pères, où sa
mère trouverait un logement modeste, mais décent; il revint donc
chercher la comtesse.
Au moment où le fiacre s'arrêta devant la porte, et comme Albert
en descendait, un homme s'approcha de lui et lui remit une lettre.
Albert reconnut l'intendant.
«Du comte», dit Bertuccio.
Albert prit la lettre, l'ouvrit, la lut.
Après l'avoir lue, il chercha des yeux Bertuccio, mais, pendant
que le jeune homme lisait, Bertuccio avait disparu.
Alors Albert, les larmes aux yeux, la poitrine toute gonflée
d'émotion, rentra chez Mercédès, et, sans prononcer une parole,
lui présenta la lettre.
Mercédès lut:
«Albert,
«En vous montrant que j'ai pénétré le projet auquel vous êtes sur
le point de vous abandonner, je crois vous montrer aussi que je
comprends la délicatesse. Vous voilà libre, vous quittez l'hôtel
du comte, et vous allez retirer chez vous votre mère, libre comme
vous; mais, réfléchissez-y, Albert, vous lui devez plus que vous ne
pouvez lui payer, pauvre noble coeur que vous êtes. Gardez pour vous
la lutte, réclamez pour vous la souffrance, mais épargnez-lui cette
première misère qui accompagnera inévitablement vos premiers
efforts; car elle ne mérite pas même le reflet du malheur qui la
frappe aujourd'hui, et la Providence ne veut pas que l'innocent
paie pour le coupable.
«Je sais que vous allez quitter tous deux la maison de la rue du
Helder sans rien emporter. Comment je l'ai appris, ne cherchez
point à le découvrir. Je le sais: voilà tout.
«Écoutez, Albert.
«Il y a vingt-quatre ans, je revenais bien joyeux et bien fier
dans ma patrie. J'avais une fiancée, Albert, une sainte jeune
fille que j'adorais, et je rapportais à ma fiancée cent cinquante
louis amassés péniblement par un travail sans relâche. Cet argent
était pour elle, je le lui destinais, et sachant combien la mer
est perfide, j'avais enterré notre trésor dans le petit jardin de
la maison que mon père habitait à Marseille, sur les Allées de
Meilhan.
«Votre mère, Albert, connaît bien cette pauvre chère maison.
«Dernièrement, en venant à Paris, j'ai passé par Marseille. Je
suis allé voir cette maison aux douloureux souvenirs; et le soir,
une bêche à la main, j'ai sondé le coin où j'avais enfoui mon
trésor. La cassette de fer était encore à la même place, personne
n'y avait touché; elle est dans l'angle qu'un beau figuier, planté
par mon père le jour de ma naissance, couvre de son ombre.
«Eh bien, Albert, cet argent qui autrefois devait aider à la vie
et à la tranquillité de cette femme que j'adorais, voilà
qu'aujourd'hui, par un hasard étrange et douloureux, il a retrouvé
le même emploi. Oh! comprenez bien ma pensée, à moi qui pourrais
offrir des millions à cette pauvre femme, et qui lui rends
seulement le morceau de pain noir oublié sous mon pauvre toit
depuis le jour où j'ai été séparé de celle que j'aimais.
«Vous êtes un homme généreux, Albert, mais peut-être êtes-vous
néanmoins aveuglé par la fierté ou par le ressentiment; si vous me
refusez, si vous demandez à un autre ce que j'ai le droit de vous
offrir, je dirai qu'il est peu généreux à vous de refuser la vie
de votre mère offerte par un homme dont votre père a fait mourir
le père dans les horreurs de la faim et du désespoir.»
Cette lecture finie, Albert demeura pâle et immobile en attendant
ce que déciderait sa mère.
Mercédès leva au ciel un regard d'une ineffable expression.
«J'accepte, dit-elle; il a le droit de payer la dot que
j'apporterai dans un couvent!»
Et, mettant la lettre sur son coeur, elle prit le bras de son
fils, et d'un pas plus ferme qu'elle ne s'y attendait peut-être
elle-même, elle prit le chemin de l'escalier.
XCII
Le suicide.
Cependant Monte-Cristo, lui aussi, était rentré en ville avec
Emmanuel et Maximilien.
Le retour fut gai. Emmanuel ne dissimulait pas sa joie d'avoir vu
succéder la paix à la guerre, et avouait hautement ses goûts
philanthropiques. Morrel, dans un coin de la voiture, laissait la
gaieté de son beau-frère s'évaporer en paroles, et gardait pour
lui une joie tout aussi sincère, mais qui brillait seulement dans
ses regards.
À la barrière du Trône, on rencontra Bertuccio: il attendait là,
immobile comme une sentinelle à son poste.
Monte-Cristo passa la tête par la portière, échangea avec lui
quelques paroles à voix basse, et l'intendant disparut.
«Monsieur le comte, dit Emmanuel en arrivant à la hauteur de la
place Royale, faites-moi jeter, je vous prie, à ma porte, afin que
ma femme ne puisse avoir un seul moment d'inquiétude ni pour vous
ni pour moi.
--S'il n'était ridicule d'aller faire montre de son triomphe, dit
Morrel, j'inviterais M. le comte à entrer chez nous, mais M. le
comte aussi a sans doute des coeurs tremblants à rassurer. Nous
voici arrivés, Emmanuel, saluons notre ami, et laissons-le
continuer son chemin.
--Un moment, dit Monte-Cristo, ne me privez pas ainsi d'un seul
coup de mes deux compagnons; rentrez auprès de votre charmante
femme, à laquelle je vous charge de présenter tous mes
compliments, et accompagnez-moi jusqu'aux Champs-Élysées, Morrel.
--À merveille, dit Maximilien, d'autant plus que j'ai affaire
dans votre quartier, comte.
--T'attendra-t-on pour déjeuner? demanda Emmanuel.
--Non», dit le jeune homme.
La portière se referma, la voiture continua sa route.
«Voyez comme je vous ai porté bonheur, dit Morrel lorsqu'il fut
seul avec le comte. N'y avez-vous pas pensé?
--Si fait, dit Monte-Cristo, voilà pourquoi je voudrais toujours
vous tenir près de moi.
--C'est miraculeux! continua Morrel, répondant à sa propre
pensée.
--Quoi donc? dit Monte-Cristo.
--Ce qui vient de se passer.
--Oui, répondit le comte avec un sourire; vous avez dit le mot,
Morrel, c'est miraculeux!
--Car enfin, reprit Morrel, Albert est brave.
--Très brave, dit Monte-Cristo, je l'ai vu dormir le poignard
suspendu sur sa tête.
--Et, moi, je sais qu'il s'est battu deux fois, et très bien
battu, dit Morrel; conciliez donc cela avec la conduite de ce
matin.
--Votre influence, toujours, reprit en souriant Monte-Cristo.
--C'est heureux pour Albert qu'il ne soit point soldat, dit
Morrel.
--Pourquoi cela?
--Des excuses sur le terrain! fit le jeune capitaine en secouant
la tête.
--Allons, dit le comte avec douceur, n'allez-vous point tomber
dans les préjugés des hommes ordinaires, Morrel? Ne conviendrez-vous
pas que puisque Albert est brave, il ne peut être lâche;
qu'il faut qu'il ait eu quelque raison d'agir comme il l'a fait ce
matin, et que partant sa conduite est plutôt héroïque qu'autre
chose?
--Sans doute, sans doute, répondit Morrel, mais je dirai comme
l'Espagnol: il a été moins brave aujourd'hui qu'hier.
--Vous déjeunez avec moi, n'est-ce pas, Morrel? dit le comte pour
couper court à la conversation.
--Non pas, je vous quitte à dix heures.
--Votre rendez-vous était donc pour déjeuner?»
Morrel sourit et secoua la tête.
«Mais, enfin, faut-il toujours que vous déjeuniez quelque part?
--Cependant, si je n'ai pas faim? dit le jeune homme.
--Oh! fit le comte, je ne connais que deux sentiments qui coupent
ainsi l'appétit: la douleur (et comme heureusement je vous vois
très gai, ce n'est point cela) et l'amour. Or, d'après ce que vous
m'avez dit à propos de votre coeur, il m'est permis de croire...
--Ma foi, comte, répliqua gaiement Morrel, je ne dis pas non.
--Et vous ne me contez pas cela, Maximilien? reprit le comte d'un
ton si vif, que l'on voyait tout l'intérêt qu'il eût pris à
connaître ce secret.
--Je vous ai montré ce matin que j'avais un coeur, n'est-ce pas,
comte?»
Pour toute réponse Monte-Cristo tendit la main au jeune homme.
«Eh bien, continua celui-ci, depuis que ce coeur n'est plus avec
vous au bois de Vincennes, il est autre part où je vais le
retrouver.
--Allez, dit lentement le comte, allez, cher ami, mais par grâce,
si vous éprouviez quelque obstacle, rappelez-vous que j'ai quelque
pouvoir en ce monde, que je suis heureux d'employer ce pouvoir au
profit des gens que j'aime, et que je vous aime, vous, Morrel.
--Bien, dit le jeune homme, je m'en souviendrai comme les enfants
égoïstes se souviennent de leurs parents quand ils ont besoin
d'eux. Quand j'aurai besoin de vous, et peut-être ce moment
viendra-t-il, je m'adresserai à vous, comte.
--Bien, je retiens votre parole. Adieu donc.
--Au revoir.»
On était arrivé à la porte de la maison des Champs-Élysées,
Monte-Cristo ouvrit la portière. Morrel sauta sur le pavé.
Bertuccio attendait sur le perron.
Morrel disparut par l'avenue de Marigny et Monte-Cristo marcha
vivement au-devant de Bertuccio.
«Eh bien? demanda-t-il.
--Eh bien, répondit l'intendant, elle va quitter sa maison.
--Et son fils?
--Florentin, son valet de chambre, pense qu'il en va faire
autant.
--Venez.»
Monte-Cristo emmena Bertuccio dans son cabinet, écrivit la lettre
que nous avons vue, et la remit à l'intendant.
«Allez, dit-il, et faites diligence; à propos, faites prévenir
Haydée que je suis rentré.
--Me voilà», dit la jeune fille, qui, au bruit de la voiture,
était déjà descendue, et dont le visage rayonnait de joie en
revoyant le comte sain et sauf.
Bertuccio sortit.
Tous les transports d'une fille revoyant un père chéri, tous les
délires d'une maîtresse revoyant un amant adoré, Haydée les
éprouva pendant les premiers instants de ce retour attendu par
elle avec tant d'impatience.
Certes, pour être moins expansive, la joie de Monte-Cristo n'était
pas moins grande; la joie pour les coeurs qui ont longtemps
souffert est pareille à la rosée pour les terres desséchées par le
soleil; coeur et terre absorbent cette pluie bienfaisante qui
tombe sur eux, et rien n'en apparaît au-dehors. Depuis quelques
jours, Monte-Cristo comprenait une chose que depuis longtemps il
n'osait plus croire, c'est qu'il y avait deux Mercédès au monde,
c'est qu'il pouvait encore être heureux.
Son oeil ardent de bonheur se plongeait avidement dans les regards
humides d'Haydée, quand tout à coup la porte s'ouvrit. Le comte
fronça le sourcil.
«M. de Morcerf!» dit Baptistin, comme si ce mot seul renfermait
son excuse.
En effet, le visage du comte s'éclaira.
«Lequel, demanda-t-il, le vicomte ou le comte?
--Le comte.
--Mon Dieu! s'écria Haydée, n'est-ce donc point fini encore?
--Je ne sais si c'est fini, mon enfant bien-aimée, dit Monte-Cristo
en prenant les mains de la jeune fille, mais ce que je
sais, c'est que tu n'as rien à craindre.
--Oh! c'est cependant le misérable...
--Cet homme ne peut rien sur moi, Haydée, dit Monte-Cristo; c'est
quand j'avais affaire à son fils qu'il fallait craindre.
--Aussi, ce que j'ai souffert, dit la jeune fille, tu ne le
sauras jamais, mon seigneur.»
Monte-Cristo sourit.
«Par la tombe de mon père! dit Monte-Cristo en étendant la main
sur la tête de la jeune fille, je te jure que s'il arrive malheur,
ce ne sera point à moi.
--Je te crois, mon seigneur, comme si Dieu me parlait», dit la
jeune fille en présentant son front au comte.
Monte-Cristo déposa sur ce front si pur et si beau un baiser qui
fit battre à la fois deux coeurs, l'un avec violence, l'autre
sourdement.
«Oh! mon Dieu! murmura le comte, permettriez-vous donc que je
puisse aimer encore!... Faites entrer M. le comte de Morcerf au
salon», dit-il à Baptistin, tout en conduisant la belle Grecque
vers un escalier dérobé.
Un mot d'explication sur cette visite, attendue peut-être de
Monte-Cristo, mais inattendue sans doute pour nos lecteurs.
Tandis que Mercédès, comme nous l'avons dit, faisait chez elle
l'espèce d'inventaire qu'Albert avait fait chez lui; tandis
qu'elle classait ses bijoux, fermait ses tiroirs, réunissait ses
clefs, afin de laisser toutes choses dans un ordre parfait, elle
ne s'était pas aperçue qu'une tête pâle et sinistre était venue
apparaître au vitrage d'une porte qui laissait entrer le jour dans
le corridor; de là, non seulement on pouvait voir, mais on pouvait
entendre. Celui qui regardait ainsi, selon toute probabilité, sans
être vu ni entendu, vit donc et entendit donc tout ce qui se
passait chez Mme de Morcerf.
De cette porte vitrée, l'homme au visage pâle se transporta dans
la chambre à coucher du comte de Morcerf, et, arrivé là, souleva
d'une main contractée le rideau d'une fenêtre donnant sur la cour.
Il resta là dix minutes ainsi immobile, muet, écoutant les
battements de son propre coeur. Pour lui c'était bien long, dix
minutes.
Ce fut alors qu'Albert, revenant de son rendez-vous, aperçut son
père, qui guettait son retour derrière un rideau et détourna la
tête.
L'oeil du comte se dilata: il savait que l'insulte d'Albert à
Monte-Cristo avait été terrible, qu'une pareille insulte, dans
tous les pays du monde, entraînait un duel à mort. Or, Albert
rentrait sain et sauf, donc le comte était vengé.
Un éclair de joie indicible illumina ce visage lugubre, comme fait
un dernier rayon de soleil avant de se perdre dans les nuages qui
semblent moins sa couche que son tombeau.
Mais, nous l'avons dit, il attendit en vain que le jeune homme
montât à son appartement pour lui rendre compte de son triomphe.
Que son fils, avant de combattre, n'ait pas voulu voir le père
dont il allait venger l'honneur, cela se comprend; mais, l'honneur
du père vengé, pourquoi ce fils ne venait-il point se jeter dans
ses bras?
Ce fut alors que le comte, ne pouvant voir Albert, envoya chercher
son domestique. On sait qu'Albert l'avait autorisé à ne rien
cacher au comte.
Dix minutes après on vit apparaître sur le perron le général de
Morcerf, vêtu d'une redingote noire, ayant un col militaire, un
pantalon noir, des gants noirs. Il avait donné, à ce qu'il paraît,
des ordres antérieurs; car, à peine eut-il touché le dernier degré
du perron, que sa voiture tout attelée sortit de la remise et vint
s'arrêter devant lui.
Son valet de chambre vint alors jeter dans la voiture un caban
militaire, raidi par les deux épées qu'il enveloppait; puis
fermant la portière, il s'assit près du cocher.
Le cocher se pencha devant la calèche pour demander l'ordre:
«Aux Champs-Élysées, dit le général, chez le comte de Monte-Cristo. Vite!»
Les chevaux bondirent sous le coup de fouet qui les enveloppa;
cinq minutes après, ils s'arrêtèrent devant la maison du comte.
M. de Morcerf ouvrit lui-même la portière, et, la voiture roulant
encore, il sauta comme un jeune homme dans la contre-allée, sonna
et disparut dans la porte béante avec son domestique.
Une seconde après, Baptistin annonçait à M. de Monte-Cristo le
comte de Morcerf, et Monte-Cristo, reconduisant Haydée, donna
l'ordre qu'on fît entrer le comte de Morcerf dans le salon.
Le général arpentait pour la troisième fois le salon dans toute sa
longueur, lorsqu'en se retournant il aperçut Monte-Cristo debout
sur le seuil.
«Eh! c'est monsieur de Morcerf, dit tranquillement Monte-Cristo;
je croyais avoir mal entendu.
--Oui c'est moi-même, dit le comte avec une effroyable
contraction des lèvres qui l'empêchait d'articuler nettement.
--Il ne me reste donc qu'à savoir maintenant, dit Monte-Cristo,
la cause qui me procure le plaisir de voir monsieur le comte de
Morcerf de si bonne heure.
--Vous avez eu ce matin une rencontre avec mon fils, monsieur?
dit le général.
--Vous savez cela? répondit le comte.
--Et je sais aussi que mon fils avait de bonnes raisons pour
désirer se battre contre vous et faire tout ce qu'il pourrait pour
vous tuer.
--En effet, monsieur, il en avait de fort bonnes! mais vous voyez
que, malgré ces raisons-là, il ne m'a pas tué, et même qu'il ne
s'est pas battu.
--Et cependant il vous regardait comme la cause du déshonneur de
son père, comme la cause de la ruine effroyable qui, en ce moment-ci,
accable ma maison.
--C'est vrai, monsieur, dit Monte-Cristo avec son calme terrible;
cause secondaire, par exemple, et non principale.
--Sans doute vous lui avez fait quelque excuse ou donné quelque
explication?
--Je ne lui ai donné aucune explication, et c'est lui qui m'a
fait des excuses.
--Mais à quoi attribuez-vous cette conduite?
--À la conviction, probablement, qu'il y avait dans tout ceci un
homme plus coupable que moi.
--Et quel était cet homme?
--Son père.
--Soit, dit le comte en pâlissant; mais vous savez que le
coupable n'aime pas à s'entendre convaincre de culpabilité.
--Je sais... Aussi je m'attendais à ce qui arrive en ce moment.
--Vous vous attendiez à ce que mon fils fût un lâche! s'écria le
comte.
--M. Albert de Morcerf n'est point un lâche, dit Monte-Cristo.
--Un homme qui tient à la main une épée, un homme qui, à la
portée de cette épée, tient un ennemi mortel, cet homme, s'il ne
se bat pas, est un lâche! Que n'est-il ici pour que je le lui
dise!
--Monsieur, répondit froidement Monte-Cristo, je ne présume pas
que vous soyez venu me trouver pour me conter vos petites affaires
de famille. Allez dire cela à M. Albert, peut-être saura-t-il que
vous répondre.
--Oh! non, non, répliqua le général avec un sourire aussitôt
disparu qu'éclos, non, vous avez raison, je ne suis pas venu pour
cela! Je suis venu pour vous dire que, moi aussi, je vous regarde
comme mon ennemi! Je suis venu pour vous dire que je vous hais
d'instinct! qu'il me semble que je vous ai toujours connu,
toujours haï! Et qu'enfin, puisque les jeunes gens de ce siècle ne
se battent plus, c'est à nous de nous battre... Est-ce votre avis,
monsieur?
--Parfaitement. Aussi, quand je vous ai dit que j'avais prévu ce
qui m'arrivait, c'est de l'honneur de votre visite que je voulais
parler.
--Tant mieux... vos préparatifs sont faits, alors?
--Ils le sont toujours, monsieur.
--Vous savez que nous nous battrons jusqu'à la mort de l'un de
nous deux? dit le général, les dents serrées par la rage.
--Jusqu'à la mort de l'un de nous deux, répéta le comte de Monte-Cristo
en faisant un léger mouvement de tête de haut en bas.
--Partons alors, nous n'avons pas besoin de témoins.
--En effet, dit Monte-Cristo, c'est inutile, nous nous
connaissons si bien!
--Au contraire, dit le comte, c'est que nous ne nous connaissons
pas.
--Bah! dit Monte-Cristo avec le même flegme désespérant, voyons
un peu. N'êtes-vous pas le soldat Fernand qui a déserté la veille
de la bataille de Waterloo? N'êtes-vous pas le lieutenant Fernand
qui a servi de guide et d'espion à l'armée française en Espagne?
N'êtes-vous pas le colonel Fernand qui a trahi, vendu, assassiné
son bienfaiteur Ali? Et tous ces Fernand-là réunis n'ont-ils pas
fait le lieutenant général comte de Morcerf, pair de France?
--Oh! s'écria le général, frappé par ces paroles comme par un fer
rouge; oh! misérable, qui me reproches ma honte au moment peut-être
où tu vas me tuer, non, je n'ai point dit que je t'étais
inconnu; je sais bien, démon, que tu as pénétré dans la nuit du
passé, et que tu y as lu, à la lueur de quel flambeau, je
l'ignorais, chaque page de ma vie! mais peut-être y a-t-il encore
plus d'honneur en moi, dans mon opprobre, qu'en toi sous tes
dehors pompeux. Non, non, je te suis connu, je le sais, mais c'est
toi que je ne connais pas, aventurier cousu d'or et de pierreries!
Tu t'es fait appeler à Paris le comte de Monte-Cristo; en Italie,
Simbad le Marin; à Malte, que sais-je? moi, je l'ai oublié. Mais
c'est ton nom réel que je te demande, c'est ton vrai nom que je
veux savoir, au milieu de tes cent noms, afin que je le prononce
sur le terrain du combat au moment où je t'enfoncerai mon épée
dans le coeur.»
Le comte de Monte-Cristo pâlit d'une façon terrible; son oeil
fauve s'embrasa d'un feu dévorant; il fit un bond vers le cabinet
attenant à sa chambre, et en moins d'une seconde, arrachant sa
cravate, sa redingote et son gilet, il endossa une petite veste de
marin et se coiffa d'un chapeau de matelot, sous lequel se
déroulèrent ses longs cheveux noirs.
Il revint ainsi, effrayant, implacable, marchant les bras croisés
au-devant du général, qui n'avait rien compris à sa disparition,
qui l'attendait, et qui, sentant ses dents claquer et ses jambes
se dérober sous lui, recula d'un pas et ne s'arrêta qu'en trouvant
sur une table un point d'appui pour sa main crispée.
«Fernand! lui cria-t-il, de mes cent noms, je n'aurais besoin de
t'en dire qu'un seul pour te foudroyer; mais ce nom, tu le
devines, n'est-ce pas? ou plutôt tu te le rappelles? car, malgré
tous mes chagrins, toutes mes tortures, je te montre aujourd'hui
un visage que le bonheur de la vengeance rajeunit, un visage que
tu dois avoir vu bien souvent dans tes rêves depuis ton mariage...
avec Mercédès, ma fiancée!»
Le général, la tête renversée en arrière, les mains étendues, le
regard fixe, dévora en silence ce terrible spectacle; puis, allant
chercher la muraille comme point d'appui, il s'y glissa lentement
jusqu'à la porte par laquelle il sortit à reculons, en laissant
échapper ce seul cri lugubre, lamentable, déchirant:
«Edmond Dantès!»
Puis, avec des soupirs qui n'avaient rien d'humain, il se traîna
jusqu'au péristyle de la maison, traversa la cour en homme ivre,
et tomba dans les bras de son valet de chambre en murmurant
seulement d'une voix inintelligible:
«À l'hôtel! à l'hôtel!»
En chemin, l'air frais et la honte que lui causait l'attention de
ses gens le remirent en état d'assembler ses idées; mais le trajet
fut court, et, à mesure qu'il se rapprochait de chez lui, le comte
sentait se renouveler toutes ses douleurs.
À quelques pas de la maison, le comte fit arrêter et descendit. La
porte de l'hôtel était toute grande ouverte; un fiacre, tout
surpris d'être appelé dans cette magnifique demeure, stationnait
au milieu de la cour; le comte regarda ce fiacre avec effroi, mais
sans oser interroger personne, et s'élança dans son appartement.
Deux personnes descendaient l'escalier, il n'eut que le temps de
se jeter dans un cabinet pour les éviter.
C'était Mercédès, appuyée au bras de son fils, qui tous deux
quittaient l'hôtel.
Ils passèrent à deux lignes du malheureux, qui, caché derrière la
portière de damas, fut effleuré en quelque sorte par la robe de
soie de Mercédès, et qui sentit à son visage la tiède haleine de
ces paroles prononcées par son fils:
«Du courage, ma mère! Venez, venez, nous ne sommes plus ici chez
nous.»
Les paroles s'éteignirent, les pas s'éloignèrent.
Le général se redressa, suspendu par ses mains crispées au rideau
de damas; il comprimait le plus horrible sanglot qui fût jamais
sorti de la poitrine d'un père, abandonné à la fois par sa femme
et par son fils...
Bientôt il entendit claquer la portière en fer du fiacre, puis la
voix du cocher, puis le roulement de la lourde machine ébranla les
vitres; alors il s'élança dans sa chambre à coucher pour voir
encore une fois tout ce qu'il avait aimé dans le monde; mais le
fiacre partit sans que la tête de Mercédès ou celle d'Albert eût
paru à la portière, pour donner à la maison solitaire, pour donner
au père et à l'époux abandonné le dernier regard, l'adieu et le
regret, c'est-à-dire le pardon.
Aussi, au moment même où les roues du fiacre ébranlaient le pavé
de la voûte, un coup de feu retentit, et une fumée sombre sortit
par une des vitres de cette fenêtre de la chambre à coucher,
brisée par la force de l'explosion.
XCIII
Valentine.
On devine où Morrel avait affaire et chez qui était son rendez-vous.
Aussi Morrel, en quittant Monte-Cristo, s'achemina-t-il lentement
vers la maison de Villefort.
Nous disons lentement: c'est que Morrel avait plus d'une demi-heure
à lui pour faire cinq cents pas; mais, malgré ce temps plus
que suffisant, il s'était empressé de quitter Monte-Cristo, ayant
hâte d'être seul avec ses pensées.
Il savait bien son heure, l'heure à laquelle Valentine, assistant
au déjeuner de Noirtier, était sûre de ne pas être troublée dans
ce pieux devoir. Noirtier et Valentine lui avaient accordé deux
visites par semaine, et il venait profiter de son droit.
Il arriva, Valentine l'attendait. Inquiète, presque égarée, elle
lui saisit la main, et l'amena devant son grand-père.
Cette inquiétude, poussée, comme nous le disons, presque jusqu'à
l'égarement, venait du bruit que l'aventure de Morcerf avait fait
dans le monde, on savait (le monde sait toujours) l'aventure de
l'Opéra. Chez Villefort, personne ne doutait qu'un duel ne fût la
conséquence forcée de cette aventure; Valentine, avec son instinct
de femme, avait deviné que Morrel serait le témoin de Monte-Cristo,
et avec le courage bien connu du jeune homme, avec cette
amitié profonde qu'elle lui connaissait pour le comte, elle
craignait qu'il n'eût point la force de se borner au rôle passif
qui lui était assigné.
On comprend donc avec quelle avidité les détails furent demandés,
donnés et reçus, et Morrel put lire une indicible joie dans les
yeux de sa bien-aimée quand elle sut que cette terrible affaire
avait eu une issue non moins heureuse qu'inattendue.
«Maintenant, dit Valentine en faisant signe à Morrel de s'asseoir
à côté du vieillard et en s'asseyant elle-même sur le tabouret où
reposaient ses pieds, maintenant, parlons un peu de nos affaires.
Vous savez, Maximilien, que bon papa avait eu un instant l'idée de
quitter la maison et de prendre un appartement hors de l'hôtel de
M. de Villefort?
--Oui, certes, dit Maximilien, je me rappelle ce projet, et j'y
avais même fort applaudi.
--Eh bien, dit Valentine, applaudissez encore, Maximilien, car bon
papa y revient.
--Bravo! dit Maximilien.
--Et savez-vous, dit Valentine, quelle raison donne bon papa pour
quitter la maison?»
Noirtier regardait sa fille pour lui imposer silence de l'oeil;
mais Valentine ne regardait point Noirtier; ses yeux, son regard,
son sourire, tout était pour Morrel.
«Oh! quelle que soit la raison que donne M. Noirtier, s'écria
Morrel, je déclare qu'elle est bonne.
--Excellente, dit Valentine: il prétend que l'air du faubourg
Saint-Honoré ne vaut rien pour moi.
--En effet, dit Morrel; écoutez, Valentine, M. Noirtier pourrait
bien avoir raison; depuis quinze jours, je trouve que votre santé
s'altère.
--Oui, un peu, c'est vrai, répondit Valentine; aussi bon papa
s'est constitué mon médecin, et comme bon papa sait tout, j'ai la
plus grande confiance en lui.
--Mais enfin il est donc vrai que vous souffrez, Valentine?
demanda vivement Morrel.
--Oh! mon Dieu! cela ne s'appelle pas souffrir: je ressens un
malaise général, voilà tout; j'ai perdu l'appétit, et il me semble
que mon estomac soutient une lutte pour s'habituer à quelque
chose.»
Noirtier ne perdait pas une des paroles de Valentine.
«Et quel est le traitement que vous suivez pour cette maladie
inconnue?
--Oh! bien simple, dit Valentine; j'avale tous les matins une
cuillerée de la potion qu'on apporte pour mon grand-père; quand je
dis une cuillerée, j'ai commencé par une, et maintenant j'en suis
à quatre. Mon grand-père prétend que c'est une panacée.»
Valentine souriait; mais il y avait quelque chose de triste et de
souffrant dans son sourire.
Maximilien, ivre d'amour, la regardait en silence; elle était bien
belle, mais sa pâleur avait pris un ton plus mat, ses yeux
brillaient d'un feu plus ardent que d'habitude, et ses mains,
ordinairement d'un blanc de nacre, semblaient des mains de cire
qu'une nuance jaunâtre envahit avec le temps.
De Valentine, le jeune homme porta les yeux sur Noirtier; celui-ci
considérait avec cette étrange et profonde intelligence la jeune
fille absorbée dans son amour; mais lui aussi, comme Morrel,
suivait ces traces d'une sourde souffrance, si peu visible
d'ailleurs qu'elle avait échappé à l'oeil de tous, excepté celui
du père et de l'amant.
«Mais, dit Morrel, cette potion dont vous êtes arrivée jusqu'à
quatre cuillerées, je la voyais médicamentée pour M. Noirtier?
--Je sais que c'est fort amer, dit Valentine, si amer que tout ce
que je bois après cela me semble avoir le même goût.»
Noirtier regarda sa fille d'un ton interrogateur.
«Oui, bon papa, dit Valentine, c'est comme cela. Tout à l'heure,
avant de descendre chez vous, j'ai bu un verre d'eau sucrée; eh
bien, j'en ai laissé la moitié tant cette eau m'a paru amère.»
Noirtier pâlit, et fit signe qu'il voulait parler.
Valentine se leva pour aller chercher le dictionnaire.
Noirtier la suivait des yeux avec une angoisse visible.
En effet, le sang montait à la tête de la jeune fille, ses joues
se colorèrent.
«Tiens! s'écria-t-elle sans rien perdre de sa gaieté, c'est
singulier: un éblouissement! Est-ce donc le soleil qui m'a frappé
dans les yeux?...»
Et elle s'appuya à l'espagnolette de la fenêtre.
«Il n'y a pas de soleil», dit Morrel encore plus inquiet de
l'expression du visage de Noirtier que de l'indisposition de
Valentine.
Et il courut à Valentine.
La jeune fille sourit.
«Rassure-toi, bon père, dit-elle à Noirtier: rassurez-vous,
Maximilien, ce n'est rien, et la chose est déjà passée: mais,
écoutez donc! n'est-ce pas le bruit d'une voiture que j'entends
dans la cour?»
Elle ouvrit la porte de Noirtier, courut à une fenêtre du
corridor, et revint précipitamment.
«Oui, dit-elle, c'est Mme Danglars et sa fille qui viennent nous
faire une visite. Adieu, je me sauve, car on me viendrait chercher
ici; ou plutôt, au revoir, restez près de bon papa, monsieur
Maximilien, je vous promets de ne pas les retenir.»
Morrel la suivit des yeux, la vit refermer la porte, et l'entendit
monter le petit escalier qui conduisait à la fois chez
Mme de Villefort et chez elle.
Dès qu'elle eut disparu, Noirtier fit signe à Morrel de prendre le
dictionnaire. Morrel obéit; il s'était, guidé par Valentine,
promptement habitué à comprendre le vieillard.
Cependant, quelque habitude qu'il eût, et comme il fallait passer
en revue une partie des vingt-quatre lettres de l'alphabet, et
trouver chaque mot dans le dictionnaire, ce ne fut qu'au bout de
dix minutes que la pensée du vieillard fut traduite par ces
paroles:
«Cherchez le verre d'eau et la carafe qui sont dans la chambre de
Valentine.»
Morrel sonna aussitôt le domestique qui avait remplacé Barrois, et
au nom de Noirtier lui donna cet ordre.
Le domestique revint un instant après.
La carafe et le verre étaient entièrement vides.
Noirtier fit signe qu'il voulait parler.
«Pourquoi le verre et la carafe sont-ils vides? demanda-t-il.
Valentine a dit qu'elle n'avait bu que la moitié du verre.»
La traduction de cette nouvelle demande prit encore cinq minutes.
«Je ne sais, dit le domestique; mais la femme de chambre est dans
l'appartement de Mlle Valentine: c'est peut-être elle qui les a
vidés.
--Demandez-le-lui», dit Morrel, traduisant cette fois la pensée
de Noirtier par le regard.
Le domestique sortit, et presque aussitôt rentra.
«Mlle Valentine a passé par sa chambre pour se rendre dans celle
de Mme de Villefort, dit-il; et, en passant, comme elle avait
soif, elle a bu ce qui restait dans le verre; quant à la carafe,
M. Édouard l'a vidée pour faire un étang à ses canards.»
Noirtier leva les yeux au ciel comme fait un joueur qui joue sur
un coup tout ce qu'il possède.
Dès lors, les yeux du vieillard se fixèrent sur la porte et ne
quittèrent plus cette direction.
C'était, en effet, Mme Danglars et sa fille que Valentine avait
vues; on les avait conduites à la chambre de Mme de Villefort, qui
avait dit qu'elle recevrait chez elle; voilà pourquoi Valentine
avait passé par son appartement: sa chambre étant de plain-pied
avec celle de sa belle-mère, et les deux chambres n'étant séparées
que par celle d'Édouard.
Les deux femmes entrèrent au salon avec cette espèce de raideur
officielle qui fait présager une communication.
Entre gens du même monde, une nuance est bientôt saisie.
Mme de Villefort répondit à cette solennité par de la solennité.
En ce moment, Valentine entra, et les révérences recommencèrent.
«Chère amie, dit la baronne, tandis que les deux jeunes filles se
prenaient les mains, je venais avec Eugénie vous annoncer la
première le très prochain mariage de ma fille avec le prince
Cavalcanti.»
Danglars avait maintenu le titre de prince. Le banquier populaire
avait trouvé que cela faisait mieux que comte.
«Alors, permettez que je vous fasse mes sincères compliments,
répondit Mme de Villefort. M. le prince Cavalcanti paraît un jeune
homme plein de rares qualités.
--Écoutez, dit la baronne en souriant; si nous parlons comme deux
amies, je dois vous dire que le prince ne nous paraît pas encore
être ce qu'il sera. Il a en lui un peu de cette étrangeté qui nous
fait, à nous autres Français, reconnaître du premier coup d'oeil
un gentilhomme italien ou allemand. Cependant il annonce un fort
bon coeur, beaucoup de finesse d'esprit, et quant aux convenances,
M. Danglars prétend que la fortune est majestueuse; c'est son mot.
--Et puis, dit Eugénie en feuilletant l'album de
Mme de Villefort, ajoutez, madame, que vous avez une inclination
toute particulière pour ce jeune homme.
--Et, dit Mme de Villefort, je n'ai pas besoin de vous demander
si vous partagez cette inclination?
--Moi! répondit Eugénie avec son aplomb ordinaire, oh! pas le
moins du monde, madame; ma vocation, à moi, n'était pas de
m'enchaîner aux soins d'un ménage ou aux caprices d'un homme, quel
qu'il fût. Ma vocation était d'être artiste et libre par
conséquent de mon coeur, de ma personne et de ma pensée.»
Eugénie prononça ces paroles avec un accent si vibrant et si
ferme, que le rouge en monta au visage de Valentine. La craintive
jeune fille ne pouvait comprendre cette nature vigoureuse qui
semblait n'avoir aucune des timidités de la femme.
«Au reste, continua-t-elle, puisque je suis destinée à être
mariée, bon gré, mal gré, je dois remercier la Providence qui m'a
du moins procuré les dédains de M. Albert de Morcerf; sans cette
Providence, je serais aujourd'hui la femme d'un homme perdu
d'honneur.
--C'est pourtant vrai, dit la baronne avec cette étrange naïveté
que l'on trouve quelquefois chez les grandes dames, et que les
fréquentations roturières ne peuvent leur faire perdre tout à
fait, c'est pourtant vrai, sans cette hésitation des Morcerf, ma
fille épousait ce M. Albert: le général y tenait beaucoup, il
était même venu pour forcer la main à M. Danglars; nous l'avons
échappé belle.
--Mais, dit timidement Valentine, est-ce que toute cette honte du
père rejaillit sur le fils? M. Albert me semble bien innocent de
toutes ces trahisons du général.
--Pardon, chère amie, dit l'implacable jeune fille; M. Albert en
réclame et en mérite sa part: il paraît qu'après avoir provoqué
hier M. de Monte-Cristo à l'Opéra, il lui a fait aujourd'hui des
excuses sur le terrain.
--Impossible! dit Mme de Villefort.
--Ah! chère amie, dit Mme Danglars avec cette même naïveté que
nous avons déjà signalée, la chose est certaine; je le sais de
M. Debray, qui était présent à l'explication.»
Valentine aussi savait la vérité, mais elle ne répondait pas.
Repoussée par un mot dans ses souvenirs, elle se retrouvait en
pensée dans la chambre de Noirtier, où l'attendait Morrel.
Plongée dans cette espèce de contemplation intérieure, Valentine
avait depuis un instant cessé de prendre part à la conversation;
il lui eût même été impossible de répéter ce qui avait été dit
depuis quelques minutes, quand tout à coup la main de
Mme Danglars, en s'appuyant sur son bras, la tira de sa rêverie.
«Qu'y a-t-il, madame? dit Valentine en tressaillant au contact des
doigts de Mme Danglars, comme elle eût tressailli à un contact
électrique.
--Il y a, ma chère Valentine, dit la baronne, que vous souffrez
sans doute?
--Moi? fit la jeune fille en passant sa main sur son front
brûlant.
--Oui; regardez-vous dans cette glace; vous avez rougi et pâli
successivement trois ou quatre fois dans l'espace d'une minute.
--En effet, s'écria Eugénie, tu es bien pâle!
--Oh! ne t'inquiète pas, Eugénie; je suis comme cela depuis
quelques jours.»
Et si peu rusée qu'elle fût, la jeune fille comprit que c'était
une occasion de sortir. D'ailleurs, Mme de Villefort vint à son
aide.
«Retirez-vous, Valentine, dit-elle; vous souffrez réellement et
ces dames voudront bien vous pardonner; buvez un verre d'eau pure
et cela vous remettra.»
Valentine embrassa Eugénie, salua Mme Danglars déjà levée pour se
retirer, et sortit.
«Cette pauvre enfant, dit Mme de Villefort quand Valentine eut
disparu, elle m'inquiète sérieusement, et je ne serais pas étonnée
quand il lui arriverait quelque accident grave.»
Cependant Valentine, dans une espèce d'exaltation dont elle ne se
rendait pas compte, avait traversé la chambre d'Édouard sans
répondre à je ne sais quelle méchanceté de l'enfant, et par chez
elle avait atteint le petit escalier. Elle en avait franchi tous
les degrés moins les trois derniers; elle entendait déjà la voix
de Morrel, lorsque tout à coup un nuage passa devant ses yeux, son
pied raidi manqua la marche, ses mains n'eurent plus de force pour
la retenir à la rampe, et froissant la cloison, elle roula du haut
des trois derniers degrés plutôt qu'elle ne les descendit.
Morrel ne fit qu'un bond; il ouvrit la porte, et trouva Valentine
étendue sur le palier.
Rapide comme l'éclair, il l'enleva entre ses bras et l'assit dans
un fauteuil. Valentine rouvrit les yeux.
«Oh! maladroite que je suis, dit-elle avec une fiévreuse
volubilité; je ne sais donc plus me tenir? j'oublie qu'il y a
trois marches avant le palier!
--Vous vous êtes blessée peut-être, Valentine? s'écria Morrel.
Oh! mon Dieu! mon Dieu!»
Valentine regarda autour d'elle: elle vit le plus profond effroi
peint dans les yeux de Noirtier.
«Rassure-toi, bon père, dit-elle en essayant de sourire; ce n'est
rien, ce n'est rien... la tête m'a tourné, voilà tout.
--Encore un étourdissement! dit Morrel joignant les mains. Oh!
faites-y attention, Valentine, je vous supplie.
--Mais non, dit Valentine, mais non, je vous dis que tout est
passé et que ce n'était rien. Maintenant, laissez-moi vous
apprendre une nouvelle: dans huit jours, Eugénie se marie, et dans
trois jours il y a une espèce de grand festin, un repas de
fiançailles. Nous sommes tous invités, mon père, Mme de Villefort
et moi... à ce que j'ai cru comprendre, du moins.
--Quand sera-ce donc notre tour de nous occuper de ces détails?
Oh! Valentine, vous qui pouvez tant de choses sur notre bon papa,
tâchez qu'il vous réponde: _bientôt_!
--Ainsi, demanda Valentine, vous comptez sur moi pour stimuler la
lenteur et réveiller la mémoire de bon papa?
--Oui, s'écria Morrel. Mon Dieu! mon Dieu! faites vite. Tant que
vous ne serez pas à moi, Valentine, il me semblera toujours que
vous allez m'échapper.
--Oh! répondit Valentine avec un mouvement convulsif, oh! en
vérité, Maximilien, vous êtes trop craintif, pour un officier,
pour un soldat qui, dit-on, n'a jamais connu la peur. Ha! ha! ha!»
Et elle éclata d'un rire strident et douloureux; ses bras se
raidirent et se tournèrent, sa tête se renversa sur son fauteuil
et elle demeura sans mouvement.
Le cri de terreur que Dieu enchaînait aux lèvres de Noirtier
jaillit de son regard.
Morrel comprit; il s'agissait d'appeler du secours.
Le jeune homme se pendit à la sonnette; la femme de chambre qui
était dans l'appartement de Valentine et le domestique qui avait
remplacé Barrois accoururent simultanément.
Valentine était si pâle, si froide, si inanimée, que, sans écouter
ce qu'on leur disait, la peur qui veillait sans cesse dans cette
maison maudite les prit, et qu'ils s'élancèrent par les corridors
en criant au secours.
Mme Danglars et Eugénie sortaient en ce moment même; elles purent
encore apprendre la cause de toute cette rumeur.
«Je vous l'avais bien dit! s'écria Mme de Villefort. Pauvre
petite.»
XCIV
L'aveu.
Au même instant, on entendit la voix de M. de Villefort, qui de
son cabinet criait:
«Qu'y a-t-il?»
Morrel consulta du regard Noirtier, qui venait de reprendre tout
son sang-froid, et qui d'un coup d'oeil lui indiqua le cabinet où
déjà une fois, dans une circonstance à peu près pareille, il
s'était réfugié.
Il n'eut que le temps de prendre son chapeau et de s'y jeter tout
haletant. On entendait les pas du procureur du roi dans le
corridor.
Villefort se précipita dans la chambre, courut à Valentine et la
prit entre ses bras.
«Un médecin! un médecin!... M. d'Avrigny! cria Villefort, ou
plutôt j'y vais moi-même.»
Et il s'élança hors de l'appartement.
Par l'autre porte s'élançait Morrel.
Il venait d'être frappé au coeur par un épouvantable souvenir:
cette conversation entre Villefort et le docteur, qu'il avait
entendue la nuit où mourut Mme de Saint-Méran, lui revenait à la
mémoire; ces symptômes, portés à un degré moins effrayant, étaient
les mêmes qui avaient précédé la mort de Barrois.
En même temps il lui avait semblé entendre bruire à son oreille
cette voix de Monte-Cristo, qui lui avait dit, il y avait deux
heures à peine:
«De quelque chose que vous ayez besoin, Morrel, venez à moi, je
peux beaucoup.»
Plus rapide que la pensée, il s'élança donc du faubourg Saint-Honoré
dans la rue Matignon, et de la rue Matignon dans l'avenue
des Champs-Élysées.
Pendant ce temps, M. de Villefort arrivait, dans un cabriolet de
place, à la porte de M. d'Avrigny; il sonna avec tant de violence,
que le concierge vint ouvrir d'un air effrayé. Villefort s'élança
dans l'escalier sans avoir la force de rien dire. Le concierge le
connaissait et le laissa en criant seulement:
«Dans son cabinet, M. le procureur du roi, dans son cabinet!»
Villefort en poussait déjà ou plutôt en enfonçait la porte.
«Ah! dit le docteur, c'est vous!
--Oui, dit Villefort en refermant la porte derrière lui; oui,
docteur, c'est moi qui viens vous demander à mon tour si nous
sommes bien seuls. Docteur, ma maison est une maison maudite!
--Quoi! dit celui-ci froidement en apparence, mais avec une
profonde émotion intérieure, avez-vous encore quelque malade?
--Oui, docteur! s'écria Villefort en saisissant d'une main
convulsive une poignée de cheveux, oui!»
Le regard de d'Avrigny signifia: «Je vous l'avais prédit.»
Puis ses lèvres accentuèrent lentement ces mots:
«Qui va donc mourir chez vous et quelle nouvelle victime va nous
accuser de faiblesse devant Dieu?»
Un sanglot douloureux jaillit du coeur de Villefort; il s'approcha
du médecin, et lui saisissant le bras:
«Valentine! dit-il, c'est le tour de Valentine!
--Votre fille! s'écria d'Avrigny, saisi de douleur et de
surprise.
--Vous voyez que vous vous trompiez, murmura le magistrat; venez
la voir, et sur son lit de douleur, demandez-lui pardon de l'avoir
soupçonnée.
--Chaque fois que vous m'avez prévenu, dit M. d'Avrigny, il était
trop tard: n'importe, j'y vais; mais hâtons-nous, monsieur, avec
les ennemis qui frappent chez vous, il n'y a pas de temps à
perdre.
--Oh! cette fois, docteur, vous ne me reprocherez plus ma
faiblesse. Cette fois, je connaîtrai l'assassin et je frapperai.
--Essayons de sauver la victime avant de penser à la venger, dit
d'Avrigny. Venez.»
Et le cabriolet qui avait amené Villefort le ramena au grand trot,
accompagné de d'Avrigny, au moment même où, de son côté, Morrel
frappait à la porte de Monte-Cristo.
Le comte était dans son cabinet, et, fort soucieux, lisait un mot
que Bertuccio venait de lui envoyer à la hâte.
En entendant annoncer Morrel, qui le quittait il y avait deux
heures à peine, le comte releva la tête.
Pour lui, comme pour le comte, il s'était sans doute passé bien
des choses pendant ces deux heures, car le jeune homme, qui
l'avait quitté le sourire sur les lèvres revenait le visage
bouleversé.
Il se leva et s'élança au-devant de Morrel.
«Qu'y a-t-il donc, Maximilien? Lui demanda-t-il; vous êtes pâle,
et votre front ruisselle de sueur.»
Morrel tomba sur un fauteuil plutôt qu'il ne s'assit.
«Oui, dit-il, je suis venu vite, j'avais besoin de vous parler.
--Tout le monde se porte bien dans votre famille? demanda le
comte avec un ton de bienveillance affectueuse à la sincérité de
laquelle personne ne se fût trompé.
--Merci, comte, merci, dit le jeune homme visiblement embarrassé
pour commencer l'entretien; oui, dans ma famille tout le monde se
porte bien.
--Tant mieux; cependant vous avez quelque chose à me dire? reprit
le comte, de plus en plus inquiet.
--Oui, dit Morrel, c'est vrai je viens de sortir d'une maison où
la mort venait d'entrer, pour accourir à vous.
--Sortez-vous donc de chez M. de Morcerf? demanda Monte-Cristo.
--Non, dit Morrel; quelqu'un est-il mort chez M. de Morcerf?
--Le général vient de se brûler la cervelle, répondit Monte-Cristo.
--Oh! l'affreux malheur! s'écria Maximilien.
--Pas pour la comtesse, pas pour Albert, dit Monte-Cristo; mieux
vaut un père et un époux mort qu'un père et un époux déshonoré; le
sang lavera la honte.
--Pauvre comtesse! dit Maximilien, c'est elle que je plains
surtout, une si noble femme!
--Plaignez aussi Albert, Maximilien; car, croyez-le, c'est le
digne fils de la comtesse. Mais revenons à vous: vous accouriez
vers moi, m'avez-vous dit; aurais-je le bonheur que vous eussiez
besoin de moi?
--Oui, j'ai besoin de vous, c'est-à-dire que j'ai cru comme un
insensé que vous pouviez me porter secours dans une circonstance
où Dieu seul peut me secourir.
--Dites toujours, répondit Monte-Cristo.
--Oh! dit Morrel, je ne sais en vérité s'il m'est permis de
révéler un pareil secret à des oreilles humaines; mais la fatalité
m'y pousse, la nécessité m'y contraint, comte.»
Morrel s'arrêta hésitant.
«Croyez-vous que je vous aime? dit Monte-Cristo, prenant
affectueusement la main du jeune homme entre les siennes.
--Oh! tenez, vous m'encouragez, et puis quelque chose me dit là
(Morrel posa la main sur son coeur) que je ne dois pas avoir de
secret pour vous.
--Vous avez raison, Morrel, c'est Dieu qui parle à votre coeur,
et c'est votre coeur qui vous parle. Redites-moi ce que vous dit
votre coeur.
--Comte, voulez-vous me permettre d'envoyer Baptistin demander de
votre part des nouvelles de quelqu'un que vous connaissez?
--Je me suis mis à votre disposition, à plus forte raison j'y
mets mes domestiques.
--Oh! c'est que je ne vivrai pas, tant que je n'aurai pas la
certitude qu'elle va mieux.
--Voulez-vous que je sonne Baptistin?
--Non, je vais lui parler moi-même.»
Morrel sortit, appela Baptistin et lui dit quelques mots tout bas.
Le valet de chambre partit tout courant.
«Eh bien, est-ce fait? demanda Monte-Cristo en voyant reparaître
Morrel.
--Oui, et je vais être un peu plus tranquille.
--Vous savez que j'attends, dit Monte-Cristo souriant.
--Oui, et, moi, je parle. Écoutez, un soir je me trouvais dans un
jardin; j'étais caché par un massif d'arbres, nul ne se doutait
que je pouvais être là. Deux personnes passèrent près de moi;
permettez que je taise provisoirement leurs noms, elles causaient
à voix basse, et cependant j'avais un tel intérêt à entendre leurs
paroles que je ne perdais pas un mot de ce qu'elles disaient.
--Cela s'annonce lugubrement, si j'en crois votre pâleur et votre
frisson, Morrel.
--Oh oui! bien lugubrement, mon ami! Il venait de mourir
quelqu'un chez le maître du jardin où je me trouvais; l'une des
deux personnes dont j'entendais la conversation était le maître de
ce jardin, et l'autre était le médecin. Or, le premier confiait au
second ses craintes et ses douleurs; car c'était la seconde fois
depuis un mois que la mort s'abattait, rapide et imprévue, sur
cette maison, qu'on croirait désignée par quelque ange
exterminateur à la colère de Dieu.
--Ah! ah!» dit Monte-Cristo en regardant fixement le jeune homme,
et en tournant son fauteuil par un mouvement imperceptible de
manière à se placer dans l'ombre, tandis que le jour frappait le
visage de Maximilien.
«Oui, continua celui-ci, la mort était entrée deux fois dans cette
maison en un mois.
--Et que répondait le docteur? demanda Monte-Cristo.
--Il répondait... il répondait que cette mort n'était point
naturelle, et qu'il fallait l'attribuer...
--À quoi?
--Au poison!
--Vraiment! dit Monte-Cristo avec cette toux légère qui, dans les
moments de suprême émotion, lui servait à déguiser soit sa
rougeur, soit sa pâleur, soit l'attention même avec laquelle il
écoutait; vraiment, Maximilien, vous avez entendu de ces choses-là?
--Oui, cher comte, je les ai entendues, et le docteur a ajouté
que, si pareil événement se renouvelait, il se croirait obligé
d'en appeler à la justice.»
Monte-Cristo écoutait ou paraissait écouter avec le plus grand
calme.
«Eh bien, dit Maximilien, la mort a frappé une troisième fois, et
ni le maître de la maison ni le docteur n'ont rien dit; la mort va
frapper une quatrième fois, peut-être. Comte, à quoi croyez-vous
que la connaissance de ce secret m'engage?
--Mon cher ami, dit Monte-Cristo, vous me paraissez conter là une
aventure que chacun de nous sait par coeur. La maison où vous avez
entendu cela, je la connais, ou tout au moins j'en connais une
pareille; une maison où il y a un jardin, un père de famille, un
docteur, une maison où il y a eu trois morts étranges et
inattendues. Eh bien! regardez-moi, moi qui n'ai point intercepté
de confidence et qui cependant sait tout cela aussi bien que vous,
est-ce que j'ai des scrupules de conscience? Non, cela ne me
regarde pas, moi. Vous dites qu'un ange exterminateur semble
désigner cette maison à la colère du Seigneur; eh bien, qui vous
dit que votre supposition n'est pas une réalité? Ne voyez pas les
choses que ne veulent pas voir ceux qui ont intérêt à les voir. Si
c'est la justice et non la colère de Dieu qui se promène dans
cette maison, Maximilien, détournez la tête et laissez passer la
justice de Dieu.»
Morrel frissonna. Il y avait quelque chose à la fois de lugubre,
de solennel et de terrible dans l'accent du comte.
«D'ailleurs, continua-t-il avec un changement de voix si marqué
qu'on eût dit que ces dernières paroles ne sortaient pas de la
bouche du même homme; d'ailleurs, qui vous dit que cela
recommencera?
--Cela recommence, comte! s'écria Morrel, et voilà pourquoi
j'accours chez vous.
--Eh bien, que voulez-vous que j'y fasse, Morrel? Voudriez-vous,
par hasard, que je prévinsse M. le procureur du roi?»
Monte-Cristo articula ces dernières paroles avec tant de clarté et
avec une accentuation si vibrante, que Morrel, se levant tout à
coup, s'écria:
«Comte! Comte! Vous savez de qui je veux parler, n'est-ce pas?
--Eh! Parfaitement, mon bon ami, et je vais vous le prouver en
mettant les points sur les _i_, ou plutôt les noms sur les hommes.
Vous vous êtes promené un soir dans le jardin de M. de Villefort;
d'après ce que vous m'avez dit, je présume que c'est le soir de la
mort de Mme de Saint-Méran. Vous avez entendu M. de Villefort
causer avec M. d'Avrigny de la mort de M. de Saint-Méran et de
celle non moins étonnante de la marquise. M. d'Avrigny disait
qu'il croyait à un empoisonnement et même à deux empoisonnements;
et vous voilà, vous honnête homme par excellence, vous voilà
depuis ce moment occupé à palper votre coeur, à jeter la sonde
dans votre conscience pour savoir s'il faut révéler ce secret ou
le taire. Nous ne sommes plus au Moyen Âge, cher ami, et il n'y a
plus de Sainte-Vehme, il n'y a plus de francs juges; que diable
allez-vous demander à ces gens-là? Conscience, que me veux-tu?
comme dit Sterne. Eh! Mon cher, laissez-les dormir s'ils dorment,
laissez-les pâlir dans leurs insomnies, et, pour l'amour de Dieu,
dormez, vous qui n'avez pas de remords qui vous empêchent de
dormir.»
Une effroyable douleur se peignit sur les traits de Morrel; il
saisit la main de Monte-Cristo.
«Mais cela recommence! vous dis-je.
--Eh bien, dit le comte, étonné de cette insistance à laquelle il
ne comprenait rien, et regardant Maximilien attentivement, laissez
recommencer: c'est une famille d'Atrides; Dieu les a condamnés, et
ils subiront la sentence; ils vont tous disparaître comme ces
moines que les enfants fabriquent avec des cartes pliées, et qui
tombent les uns après les autres sous le souffle de leur créateur,
y en eût-il deux cents. C'était M. de Saint-Méran il y a trois
mois, c'était Mme de Saint-Méran il y a deux mois; c'était Barrois
l'autre jour; aujourd'hui c'est le vieux Noirtier ou la jeune
Valentine.
--Vous le saviez? s'écria Morrel dans un tel paroxysme de
terreur, que Monte-Cristo tressaillit, lui que la chute du ciel
eût trouvé impassible; vous le saviez et vous ne disiez rien!
--Eh! que m'importe? reprit Monte-Cristo en haussant les épaules,
est-ce que je connais ces gens-là, moi, et faut-il que je perde
l'un pour sauver l'autre? Ma foi, non, car, entre le coupable et
la victime, je n'ai pas de préférence.
--Mais moi, moi! s'écria Morrel en hurlant de douleur, moi, je
l'aime!
--Vous aimez qui? s'écria Monte-Cristo en bondissant sur ses
pieds et en saisissant les deux mains que Morrel élevait, en les
tordant, vers le ciel.
--J'aime éperdument, j'aime en insensé, j'aime en homme qui donnerait
tout son sang pour lui épargner une larme; j'aime Valentine de
Villefort, qu'on assassine en ce moment, entendez-vous bien! je l'aime,
et je demande à Dieu et à vous comment je puis la sauver!»
Monte-Cristo poussa un cri sauvage dont peuvent seuls se faire une
idée ceux qui ont entendu le rugissement du lion blessé.
«Malheureux! s'écria-t-il en se tordant les mains à son tour,
malheureux! tu aimes Valentine! tu aimes cette fille d'une race
maudite!»
Jamais Morrel n'avait vu semblable expression; jamais oeil si
terrible n'avait flamboyé devant son visage, jamais le génie de la
terreur, qu'il avait vu tant de fois apparaître, soit sur les
champs de bataille, soit dans les nuits homicides de l'Algérie,
n'avait secoué autour de lui de feux plus sinistres.
Il recula épouvanté.
Quant à Monte-Cristo, après cet éclat et ce bruit, il ferma un
moment les yeux, comme ébloui par des éclairs intérieurs: pendant
ce moment, il se recueillit avec tant de puissance, que l'on
voyait peu à peu s'apaiser le mouvement onduleux de sa poitrine
gonflée de tempêtes, comme on voit après la nuée se fondre sous le
soleil les vagues turbulentes et écumeuses.
Ce silence, ce recueillement, cette lutte, durèrent vingt secondes
à peu près.
Puis le comte releva son front pâli.
«Voyez, dit-il d'une voix altérée, voyez, cher ami, comme Dieu
sait punir de leur indifférence les hommes les plus fanf
Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/17992