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Poésies choisies de André Chénier

by André Chénier · French · Gutenberg #17899 · 423,311 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Poésies choisies de André Chénier
    
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
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Title: Poésies choisies de André Chénier

Author: André Chénier

Editor: Jules Derocquigny


        
Release date: March 2, 2006 [eBook #17899]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/17899

Credits: Produced by Charles Aldarondo, Renald Levesque and the
        Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK POÉSIES CHOISIES DE ANDRÉ CHÉNIER ***




Produced by Charles Aldarondo, Renald Levesque and the
Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net







                     OXFORD HIGHER FRENCH SERIES
                      EDITED BY LEON DELBOS, M.A.


                          POÉSIES CHOISIES
                                 DE
                            ANDRÉ CHÉNIER



                             EDITED BY
                         JULES DEROCQUIGNY
            PROFESSEUR ADJOINT A LA FACULTÉ DES LETTRES DE LILLE

                              OXFORD
                      AT THE CLARENDON PRESS
                               1907



                        HENRY FROWDE, M.A.
               PUBLISHER TO THE UNIVERSITY OF OXFORD
                        LONDON, EDINBURGH
                      NEW YORK, AND TORONTO

                           H.F. XVII




                           GENERAL PREFACE


Encouraged by the favourable reception accorded to the 'Oxford Modern
French Series,' the Delegates of the Clarendon Press determined, some
time since, to issue a 'Higher Series' of French works intended for
Upper Forms of Public Schools and for University and Private Students,
and have entrusted me with the task of selecting and editing the various
volumes that will be issued in due course.

The titles of the works selected will at once make it clear that this
series is a new departure, and that an attempt is made to provide
annotated editions of books which have hitherto been obtainable only
in the original French texts. That Madame de Staël, Madame de Girardin,
Daniel Stern, Victor Hugo, Lamartine, Flaubert, Gautier are among the
authors whose works have been selected will leave no doubt as to the
literary excellence of the texts included in this series.

Works of such quality, intended only for advanced scholars, could not be
annotated in the way hitherto usual, since those for whom they have been
prepared are familiar with many things and many events of which younger
students have no knowledge. Geographical and mythological notes have
therefore been generally omitted, as also historical events either too
well known to require elucidation or easily found in the ordinary books
of reference.

By such omissions a considerable amount of space has been saved which
has allowed of the extension of the texts, and of their equipment with
notes less elementary than usual, and at the same time brighter and
more interesting, whilst great care has been taken to adapt them to the
special character of each volume.

The Introductions are also a novel feature of the present series.
Originally they were to be exclusively written in English, but as it
was desired that they should be as characteristic as possible, and not
merely extracted from reference books, but real studies of the various
authors and their works, it was decided that the editors should write
them in their own native language.

Whenever it has been possible each volume has been adorned with a
portrait of the author at the time he wrote his book.

In conclusion I wish to repeat here what I have said in the General
Preface to the 'Oxford Modern French Series,' that 'those who speak a
modern language best invariably possess a good literary knowledge of
it.' This has been endorsed by the best teachers in this and other
countries, and is a generally admitted fact. The present series by
providing works of high literary merit will certainly facilitate the
acquisition of the French language--a tongue which perhaps more than any
other offers a variety of literary specimens which, for beauty of style,
depth of sentiment, accuracy and neatness of expression, may be equalled
but not surpassed.

LEON DELBOS.
OXFORD, _December_, 1905.




                            INTRODUCTION

                                 I


C'est à Galata, faubourg de Constantinople, et d'une mère grecque que
naissait, le 30 octobre 1762, celui qui devait être surtout connu et
aimé comme poète grec en français. Il est vrai qu'il ne vit jamais la
Grèce et qu'il quitta Galata dès l'âge de deux ans et demi. Cependant
ces circonstances de son origine et de son lieu de naissance ont leur
importance, ne fût-ce que celle qu'il y attachait lui-même. Il a, en
effet, aimé à les rappeler. 'Salut,' s'écrie-t-il lorsqu'il pense être à
la veille d'aller visiter la Grèce.

  'Salut, Thrace ma mère et la mère d'Orphée,
  Galata, que mes yeux désiraient dès longtemps;
  Car c'est là qu'une Grecque, en son jeune printemps,
  Belle, au lit d'un époux nourrisson de la France,
  Me fit naître Français dans les murs de Byzance.'

Et l'on peut se demander si, parce qu'il se sentait dans les veines
du sang hellène et que le hasard l'avait fait naître 'dans les murs de
Byzance,' il ne s'est pas cru désigné particulièrement pour ressusciter
l'hellénisme. Il convient d'ailleurs de reconnaître tout de suite que
cette suggestion pouvait lui venir d'un autre côté. Il vivait en effet
au milieu d'un mouvement puissant de retour à l'antique.

Ç'avait été d'abord le comte de Caylus qui, entre 1753 et 1767, avait
publié les sept volumes de son _Histoire de l'Art_. En même temps, entre
1757 et 1766, on traduisait en français les travaux de Winckelmann sur
les fouilles d'Herculanum et son _Histoire de l'Art ancien_. L'_Essai_
de R. Wood sur le génie original d'Homère et sur ses écrits, paru à
Londres en 1775, fut ensuite presque aussitôt traduit. Entre 1772
et 1776 paraissaient à Strasbourg les trois volumes de Brunck,
les _Analecta veterum poetarum graecorum_, anthologie des poètes
alexandrins. Dès 1757 l'abbé Barthélemy travaille à son _Voyage du jeune
Anacharsis en Grèce_, où, s'inspirant des récentes découvertes et les
fondant, il s'attache à évoquer, à faire vivre comme des créatures de
chair et de sang, les Athéniens d'autrefois, jusque-là demeurés un peu
trop à l'état d'idées abstraites. Un voyageur, Guys, publiera, dès
avant 1789, le premier volume de son _Voyage littéraire de la Grèce_ ou
_Lettres sur les Grecs anciens et modernes, avec un parallèle de leurs
moeurs_. L'antiquité déborde du domaine des archéologues et des érudits.
La peinture se fait grecque avec David; grecques deviennent et la
décoration des appartements et la toilette des femmes. Tout, au moins,
s'unissait pour pousser André Chénier vers l'hellénisme.

Est-on en droit d'attribuer à l'origine d'André Chénier une influence
plus profonde? Faut-il écrire, avec M. Faguet, que le sang oriental qui
coulait dans ses veines peut expliquer cette fougue, cette véhémence en
amour du poète élégiaque, s'il est vrai que ces traits sont peu communs
dans le tempérament français, si encore André Chénier n'a pas pris cette
fougue et cette véhémence dans ses modèles grecs et latins, chez Sapho
et chez Catulle? Ce sont là problèmes obscurs. Il faut se contenter de
les poser sans présumer de les résoudre.

Quoiqu'il en soit, cette mère grecque,--elle s'appelait Élisabeth
Santi Lomaca, et Louis Chénier, consul de France, l'avait épousée à
Constantinople en 1755--c'est à côté d'elle seule que l'enfant André
grandit, puisque son père, rentré à Paris en 1765, repartait dès 1767
pour un séjour de dix-sept ans à Salé, au Maroc, où il était consul
général. Elle dut d'ailleurs être très Parisienne. Femme intelligente et
mondaine, elle avait un salon très fréquenté. Artistes et littérateurs y
étaient assidus, et André connut là les peintres Cazes, Mme Vigée Lebrun
et David--et André s'essaiera à peindre; Florian, Mencievicz, Alfieri,
avec qui il aura commerce de vers ou de lettres; Brunck, à l'anthologie
de qui il doit tant; l'abbé Barthélémy; Guys, qui inséra dans son
ouvrage sur la Grèce deux lettres de Mme Chénier sur les enterrements et
sur les danses en Grèce, parues d'abord dans le _Mercure de France_; Le
Brun enfin, Le Brun-Pindare, dont l'influence sur son futur émule n'est
malheureusement que trop palpable.

On ne sait où André Chénier fit ses premières études. On sait seulement
que, tout enfant, il fit de longs séjours dans le Languedoc, chez une
tante maternelle. Des notes de lui nous le montrent pieux--il sera
plus tard athée 'avec délices'--et recevant une impression profonde de
certain paysage de montagne.

Vers 1773, c'est-à-dire vers l'âge de quinze ans, il est au collège de
Navarre, où il fait de brillantes études, obtenant un premier prix de
discours français au concours général en 1778, où, de plus, il forma
d'ardentes et solides amitiés, plus tard inspiratrices de mâles vers,
avec Abel de Malartic, les frères de Pange et les frères Trudaine.

Dès le collège il dut savoir par coeur les plus beaux passages des
auteurs anciens. Déjà il rimait, et ses premiers vers, imités de
l'_Iliade_, sont, par leurs enjambements, par une certaine hardiesse de
langue, déjà caractéristiques de sa manière:

  Faible, à peine allumé, le flambeau de ses jours
  S'éteint: dompté d'Ajax, le guerrier sans secours
  Tombe, un sommeil de fer accable sa paupière;
  Et son corps palpitant roule sur la poussière.

En 1781 (on ne sait s'il quitta le collège en 1780 ou 1781) il avait
commencé à couvrir de commentaires les marges de son Malherbe. En 1782
une note d'une élégie datée du 23 avril 1782 nous le montre ayant déjà
adopté sa manière d'imiter l'antiquité. Il déclare en effet que le fond
de son élégie est dû à Properce: 'mais, ajoute-t-il, je ne me suis point
asservi à le copier. Je l'ai souvent abandonné pour y mêler, selon ma
coutume, tout ce qui me tombait sous la main, des morceaux de Virgile,
et d'Horace et d'Ovide--Et quels vers! (s'écrie-t-il, en citant Virgile)
et comment ose-t-on en faire après ceux-là!'

Il lui fallut penser à une profession. De ses trois frères, l'aîné,
Constantin, était entré dans les consulats. Comme ses deux autres
frères, Sauveur et Marie-Joseph, on le fit entrer, lui, dans l'armée.
Il partit donc en 1783 pour Strasbourg en qualité de cadet-gentilhomme
attaché à un régiment d'infanterie, le régiment d'Angoumois. Au bout
de six mois il abandonnait le service. A Strasbourg un commun amour des
lettres l'avait rapproché du marquis de Brazais, capitaine au régiment
de Dauphin-Cavalerie, à qui il adressa une de ses premières productions,
l'_Épître sur l'Amitié_ (p. 78). Revenu à Paris, souffrant déjà d'un
mal qui lui arrachera des plaintes fréquentes (p. 61, l. 19--p. 66. ll.
33-4), la gravelle, très affecté même (p. 51, III, p. 65, XI), il saisit
avec joie une offre qui vient l'arracher à lui-même, l'offre que lui
font ses amis les Trudaine de l'emmener faire un voyage de deux années.
Il dit en effet dans ses adieux aux frères de Pange:

  Si je vis, le soleil aura passé deux fois
  Dans les douze palais où résident les mois,
  D'une double moisson la grange sera pleine
  Avant que dans vos bras la voile me ramène

On devait visiter la Suisse, l'Italie et la Grèce, André vit la Suisse.
Il fit un long séjour à Rome. Sinon la Rome chrétienne, du moins la
Rome antique l'émerveilla. Les Romaines, s'il avait prolongé ce
séjour, auraient pu, à en croire ses vers (p. 72, XV), tout comme
les Parisiennes, lui inspirer des élégies amoureuses. Il pousse de là
jusqu'à Naples, puis brusquement, souffrant sans doute, il interrompt
son voyage, sans aller voir la Grèce, et reprend le chemin de Paris.

Ici se placent trois années selon le coeur d'André Chénier, trois
années de vie intense, faites d'alternatives de solitude studieuse et
de plaisirs. Ces trois années, 1785, 1786, 1787, il les passe à Paris,
coupées de séjours à la campagne, à Montigny (p. 58, l. 16) chez les
Trudaine, ou à Maroeuil (p. 68, ll. 17-18) chez les de Pange. Il fait de
sa vie deux parts, l'une donnée au travail, l'autre à la société, à la
politique, aux plaisirs. Il se mêle au milieu intellectuel de son temps.
Il est par conséquent encyclopédiste et philosophe, il a le culte de la
raison; il est athée--et c'est là l'inspiration de son _Hermès_ et de
son _Amérique_. Il mène--et c'est là, avec l'imitation des élégiaques
de l'antiquité, l'origine de ses élégies qui sont ses confessions
amoureuses--la vie dissipée et voluptueuse de cette société licencieuse
et sceptique du XVIIIe siècle. Il fut des soupers joyeux de Grimod de la
Reynière. Il aima Glycère et autres beautés faciles. Il eut des amours
plus relevées. Il aima Mme de Bonneuil, femme distinguée originaire de
l'île Bourbon, et la chanta sous le nom de Camille. Il aima Mrs. Cosway,
Irlandaise née sur les rives de l'Arno, musicienne et peintre, femme
d'un miniaturiste anglais, qu'il rencontra dans l'hiver de 1785-6 et
qui fut la belle D. R. des élégies. Il aima et il fut aimé. Car, malgré
qu'il fût fort laid, avec sa tête énorme, ses cheveux rares sur le
devant, son teint bilieux et olivâtre, ses traits gros, ses yeux petits,
il avait de la vivacité dans le regard, bref, il était 'rempli de
charmes.' C'est une femme, Mme Hocquart, qui nous le dit. Nous avons
aussi le rapport d'un homme, Lacretelle, qui le vit plus tard à la
tribune des Feuillants et fut frappé de l'impression de force qui se
dégageait de cette figure 'athlétique.' La fougue que Lacretelle lui vit
à la tribune, André Chénier dut l'avoir en amour. Cela paraît assez dans
ses élégies et, s'il s'y montre parfois sensuel et mignard, comme les
élégiaques de son temps, cette note domine, et, jointe aux retours de
mélancolie profonde où il songe à la mort, aux rêveries poétiques, aux
aspirations à la solitude studieuse et aux demandes de consolation à
l'amitié, marque ces pièces, d'une écriture d'ailleurs si précise, comme
très différentes des productions d'un Parny.

Et la même ardeur que cet homme, vraiment homme, apportait au plaisir,
il l'apportait aussi à l'étude. A vrai dire on se demande si jamais
poète fut plus industrieux. Il lit dans toutes les directions et la
plume à la main--d'abord, peut-être, pour le désir de savoir et parce
que, étant bien de son temps, il avait l'âme d'un encyclopédiste--étant
d'avis aussi que 'savoir lire et savoir penser' sont le 'préliminaire
indispensable de l'art d'écrire,'--mais surtout pour faire provision de
matériaux à utiliser et parce que, en lisant, les idées lui venaient. Il
lit donc les _Analecta_ de Brunck, son livre de chevet; il lit Homère,
Hésiode, Platon, Aristophane, Callimaque, Théocrite, Méléagre, Catulle,
Lucrèce, Virgile (Virgile est partout dans son oeuvre), Horace, Tibulle,
Properce, Tacite, Salluste, Cicéron, le _Florilegium_ de Stobée,
Pétrarque, Sannazar, Rabelais, Montaigne, Ronsard, Malherbe, qu'il
commente et admire fort, Pascal, qu'il juge durement, Molière,
Corneille, Racine, qu'il cite souvent, Voltaire, qu'il aime peu et
n'estime guère, Montesquieu, J.-J. Rousseau, Raynal, Condorcet, Mably,
Buffon, Lebrun. Il lit Shakespeare dont il imite deux passages (p. 39,
XIX) et pour lequel son frère Marie-Joseph lui reprochera d'être trop
indulgent, Milton ('le grand Milton,' 'grand aveugle dont l'âme a su
voir tant de choses'), le _bon_ Suisse Gessner, comme il l'appelait, qui
lui suggère, entre autres choses, Pannychis (p. 31), et que parfois il
traduit (p. 43, XXVI), Richardson, dont il aime les douces héroïnes,
Clarisse et Clémentine (p. 57, ll. 67-72), Thomson (p. 44, XXX), Ossian
(p. 59, l. 55). Il lit la Bible, dont il tire un poème, _Suzanne_, et
qu'il imite parfois (p. 37, XVI). Il lit des auteurs chinois, notant
son regret que davantage ne soit point traduit de cette littérature.
Il écrit des pages de prose qui le révèlent moraliste à la façon de La
Bruyère. Surtout, sous l'aiguillon de la lecture, il compose ses vers,
et, ce qu'il y a d'extraordinaire, il gardait tout en portefeuille,
nullement pressé de rien publier, se réservant de revoir tout,
d'améliorer tout, jamais prêt à rien lire à ses amis (p. 60, l. 80; p.
85, ll. 64-9) dans ce petit cénacle littéraire, présidé par Lebrun
et dont étaient Brazais, les deux Trudaine, les deux de Pange, et son
frère, Marie-Joseph Chénier.

Ses oeuvres, toutes posthumes, sauf deux, où l'inachevé coudoie
l'achevé, nous admettent dans le secret de cet atelier. Nous y voyons
André Chénier, lecteur industrieux, butinant, faisant des extraits,
mettant en réserve mots, tournures, images, qu'il compte utiliser dans
un poème futur. Ce sont, par exemple, des canevas avec l'indication des
textes à imiter:

    'Il faut en faire une (une bucolique) sur les Triétériques, en
    Béotie, et imiter d'une manière bien antique tout ce qu'il y a
    de bien dans le _Penthée_ d'Euripide, vers 13, etc.... ce qu'il
    chante, au choeur des femmes, au _thiasus_, pour l'exciter, vers
    55. Tout le choeur. Toute la scène du bouvier, vers 659. Voir la
    traduction des vers 693 et suivants, mêlés avec les vers 142 et
    suivants, édition de Brunck, etc.

Ce sont des vers ou des expressions à placer: 'en commencer une
(bucolique) par ces vers... en commencer ou en finir une ainsi...'

Dans une _Histoire de la Chine_ il rencontre deux pièces traduites du
Chi-King, le livre des vers. Il se promet de faire entrer cela dans ses
_Bucoliques_. Le même feuillet souvent nous offre un fragment d'élégie,
une note pour son _Hermès_, une remarque philologique, quelques vers
indiquant un projet d'églogue, une citation de Tibulle, etc.

Ainsi il accumulait les matériaux que sa fin prématurée ne lui a pas
laissé le temps d'exploiter, qu'il n'aurait sans doute pas utilisés tous
au cours d'une longue vie. Il l'a dit lui-même (Épître II, v. 47-92), il
commençait cent choses à la fois. Sans compter les projets de 'quadri,'
dont on ne sait pas s'ils désignaient un tableau qu'il aurait peint ou
une idylle.

Voilà donc la vie, complète réellement, que mène André Chénier durant
ces années de Paris. En 1787, c'est-à-dire alors qu'il a vingt-cinq ans,
il est probable que la plus grande partie de ses oeuvres poétiques sont
déjà exécutées. C'est alors qu'il est nommé secrétaire d'ambassade à
Londres.

Il se rendit à son poste en décembre 1787 (p. 74, XIX). Il se déplut
à Londres (p. 75, XX), soit qu'il se sentît humilié dans une situation
dépendante (p. 68, XIII), soit que, peu muni d'argent, il fût réduit
à faire pauvre figure au milieu d'une société aristocratique riche et
volontiers dédaigneuse, soit plutôt que, comme jadis à Strasbourg, comme
peut-être en Italie, il fût pris de la nostalgie de son Paris et de ses
habitudes faciles.

La littérature anglaise, malgré 'l'indulgence' que, selon Marie-Joseph,
il avait pour Shakespeare, ne paraît pas lui avoir inspiré grand
enthousiasme, peut-être parce que, connaissant insuffisamment l'Anglais,
il lui était assez difficile de l'apprécier. Il a même sur les poètes
anglais un jugement assez dur et fort injuste, à peine adouci par cette
concession malgracieuse que 'quelquefois, dans leurs écrits nombreux'
ils sont 'dignes d'être admirés par d'autres que par eux.' Sans doute,
remarque M. Faguet, André Chénier songeait-il à Young, très en faveur à
cette époque, et on aime à le supposer avec lui.

Ce séjour à Londres de trois ou quatre ans (jusqu'au milieu de 1790 ou
l'été de 1791) fut d'ailleurs, surtout vers la fin, coupé de tant de
voyages à Paris, qu'André Chénier finit par être plus souvent à Paris
qu'à Londres.

Rentré à Paris, il y fait la connaissance de Mme Necker, de M. et Mme
de Montmorin, de Mme de Staël, toute jeune encore. Il s'occupe plus que
jamais de politique. Dès 1789 il fait partie de la _Société Trudaine_,
cercle d'amis qui accueille la Révolution avec transport et devient la
_Société de 1789_, puis la _Société des amis de la Constitution_. Il
entre dans la politique militante par son _Avis au peuple français sur
ses véritables ennemis_ inséré dans le _Journal de la Société de 1789_,
le 28 août 1790, pour lequel il reçut du roi de Pologne une médaille
accompagnée d'une lettre flatteuse. En avril 1791 il publie une
brochure, _L'Esprit de parti_. Il écrit _Le Jeu de Paume_, où il trace
à grands traits la naissance de l'Assemblée nationale et un programme
politique, la première oeuvre poétique qu'il livre au public,
composée dans le goût des odes pindariques de Lebrun, mythologique,
périphrastique et oratoire. Il écrit vingt et un articles (de novembre
1791 à juillet 1792) dans le _Journal de Paris_, rédigé par les _Amis
de la Constitution_ ou _Feuillants_. Il publie, le 15 avril 1792, ses
premiers _Ïambes_, l'_Hymne sur l'entrée triomphale des Suisses révoltés
du régiment de Châteauvieux_ (p. 123), la deuxième et dernière oeuvre
poétique qu'il ait jamais imprimée.

Lors du procès de Louis XVI il écrit pour le malheureux roi quatre
plaidoyers divers. Peu en sûreté à Paris, malade de corps et d'âme,
après l'exécution du roi, il se retire à Versailles. Là, dans sa
retraite de la rue de Satory (n° 69), il retourne sans doute à son
_Hermès_, et, sous l'influence du sentiment tendre que lui inspire
Mme Lecoulteux (Fanny) qu'il voyait à 'Luciennes,' c'est-à-dire
Louveciennes, chez sa mère, Mme Pourrat, il produit ses dernières
poésies amoureuses et les plus pures, comme son _Ode à Versailles_ (p.
116; voir aussi p. 75, XXII) et les élégies à Fanny. C'est là aussi
qu'il écrivit son _Ode à Charlotte Corday_ (p. 118), si différente
d'ailleurs d'inspiration et plus semblable à la poésie officielle du
temps.

De retour chez son père, rue de Cléry, à l'automne de 1793, au plus fort
de la Terreur, il se trouve le 7 mars 1794 à Auteuil, chez Mme Pastoret,
née Piscatory, lorsque les commissaires chargés, en exécution d'un ordre
du Comité de sûreté générale, d'arrêter cette femme, se présentent sans
la trouver et l'arrêtent, lui, comme suspect. Il est mené à Saint-Lazare
(la lettre d'écrou est datée du 9 mars), où il devait rester quatre
mois et treize jours. En prison il se trouve en compagnie de Roucher,
l'auteur des _Mois_, son collaborateur au _Journal de Paris_, de ses
amis les Trudaine, qui vinrent bientôt l'y rejoindre, et du peintre
Suvée, qui, le 29 messidor, fit le portrait du poète dans sa cellule.

C'est en prison qu'il écrit l'_Ode à Marie-Joseph_, rangé en politique
dans le camp adverse, cet adieu si triste qui sonne comme une rupture,
où il dit à ce frère:

                             ...mes amis, ma famille,
  Sont tous les opprimés, ceux qui versent des pleurs.

C'est en prison qu'il compose ses _Ïambes_ vengeurs (pp. 124-7) et sa
touchante _Jeune Captive_ (p. 120), inspirée par une de ses compagnes
d'infortune, la duchesse de Fleury, née de Coigny.

Nous approchons maintenant du triste dénouement. Les prisons
regorgeant de monde, le Comité de sûreté générale découvre--ou
invente--la 'Conspiration des prisons,' vaste complot d'évasion. C'était
l'occasion pour la justice d'être expéditive. André Chénier comparut
le 7 thermidor devant le tribunal révolutionnaire avec vingt-six autres
victimes, dont Roucher. L'acte d'accusation--tellement était grande
l'incurie de cette soi-disant justice--reprochait à André des faits
concernant son frère Sauveur, également arrêté et interné dans une autre
prison! Quand on se fut aperçu de cette confusion, on ne prit même pas
la peine de rayer de l'acte d'accusation d'André ce qui s'appliquait
à Sauveur. André Chénier fut condamné et exécuté le soir même, à six
heures, sur la place du Trône[1]--et non sur la place de la Révolution
comme A. de Vigny le dit par erreur dans son roman de _Stello_. Sa mort
précéda de vingt-quatre heures celle des frères Trudaine. Deux jours
plus tard Robespierre tombait et les exécutions cessaient.

[Footnote 1: Pendant la Terreur cette place prit le nom de place du
Trône-Renversé, et elle fut le théâtre de nombreuses exécutions. On
l'appelle actuellement la place de la Nation.]




                                II [A]

L'oeuvre d'André Chénier resta inconnue jusqu'en 1819, à l'exclusion
de quelques poèmes ou fragments de poèmes publiés successivement en
1794[2], 1801[3], 1802[4], 1814-16[5] et 1816[6].

En 1819 enfin, H. de Latouche[7], à qui Daunou, qui les tenait de
Marie-Joseph Chénier, mort en 1811, avait confié une partie des
manuscrits, donna la première édition, forcément incomplète, infidèle
même, puisque l'éditeur, qui était lui-même un poète, faisait çà et là
des retouches, discrètes d'ailleurs, ainsi que des suppressions et des
coupures.

La critique de 1819 fut unanime à reconnaître en Chénier un poète. Elle
fut unanime aussi à reprocher à ce poète ses innovations en langue et en
versification.

Chénier a, selon Népomucène Lemercier[8], des 'incorrections sans
nombre.' Il supprime les articles et les liaisons grammaticales. Il
'dénature le sens des mots.' Il embarrasse sa phrase de 'trop d'incises'
et 'tourmente ses périodes.'

[Footnote A: The notes constitute a Bibliography in order of dates,
of which only those with reference numbers relate to the text of the
Introduction.]

[Footnote 2: LA JEUNE CAPTIVE, publiée dans la _Décade philosophique_ du
20 nivôse, an iii (décembre 1794).]

[Footnote 3: LA JEUNE TARENTINE, publiée par le _Mercure de France_ du
1er germinal, an ix.]

[Footnote 4: ACCOURS, JEUNE CHROMIS... et SOUVENT LAS D'ÊTRE SEUL...
dans le _Génie du Christianisme_ de Chateaubriand, note 15 des
_Éclaircissements_, 1802.]

[Footnote 5: FRAGMENTS DE L'AVEUGLE dans une note des _Élégies_ de
Millevoye, 1814-16.]

[Footnote 6: FRAGMENTS DU MENDIANT dans _Mélanges littéraires, composés
de morceaux inédits de Diderot, Caylus, Thomas, Rivarol_, ANDRÉ CHÉNIER,
par Fayolle, Paris, Pouplin, 1816.]

[Footnote 7: OEUVRES POÉTIQUES D'ANDRÉ CHÉNIER, publiées par H. de
Latouche. Paris, Beaudoin frères, Foulon et Cie, 1819. (A la fin du
volume Latouche donne MÈLANGES DE PROSE, articles publiés du vivant de
l'auteur, et quelques morceaux et fragments posthumes.) (Réimpressions
en 1820 et 1822.)]

[Footnote 8: _Revue encyclopédique_, octobre 1819, compte rendu par
Népomucène Lemercier.]

Il fait une 'imitation outrée des formules et des tours antiques.' Il
multiplie les césures et rompt ses vers par de brusques enjambements.
Et toute cette 'témérité systématique' vient de ce qu'il est 'agité
du désir d'innover partout.' Il a d'ailleurs 'des beautés éparses mais
éclatantes,' des 'expressions trouvées,' une 'tendance à traduire
les idées en figures,' enfin un 'abandon, un naturel exquis.' Détail
caractéristique, Lemercier admire la périphrase:

      Dans les douze palais où résident les mois,

comme 'une élégante circonlocution.'

Incorrections de style et de construction, déplacement des césures,
voilà les défauts que déplore aussi Charles Loyson[9]. Son admiration va
aux élégies et aux idylles. C'est là seulement que l'on trouve ce que le
talent d'André 'a de beau, d'heureux et d'original,' c'est là seulement
qu'il se montre 'vrai, naturel et touchant.'

[Footnote 9: _Lycée Français_, tome ii, 1819, quatre articles par
Charles Loyson.]

Les 'imperfections de style et la versification brisée' frappent
également Raynouard[10]. André Chénier 'décline les participes
présents.' Il 'donne aux adjectifs des régimes inusités.' Il a des
métaphores incohérentes. La césure de son vers est brisée 'd'une manière
qui choque l'oreille et le goût.' De ces coupes pourtant il a parfois
tiré 'de très saisissants effets,' mais il en fait une habitude presque
constante. Raynouard admire fort le _Jeune Malade_ et reconnaît que
Chénier, qui 'a visé à l'originalité' dans le choix des sujets, dans le
style, dans la versification, a déployé 'une véritable originalité dans
l'idylle.'

[Footnote 10: _Journal des Savants_, article sur les oeuvres complètes
d'André Chénier par Raynouard, 1819.]

Style incorrect, parfois barbare, idées vagues et incohérentes, manie
de mutiler la phrase et de la tailler à la grecque, coupes bizarres,
prononce Victor Hugo[11]. 'Chacun de ces défauts du poète, ajoute-t-il,
est peut-être le germe d'un perfectionnement pour la poésie.' Victor
Hugo voit dans l'oeuvre de Chénier une poésie nouvelle. Il y trouve même
fraîcheur d'idées, même luxe d'images que dans Lamartine.

[Footnote 11: _Littérature et philosophie mêlées_, par Victor Hugo,
édition _ne varietur_, Hetzel-Quantin, 1882--t. i: _Sur André de
Chénier_ (1819); _Sur un poète apparu en 1820_--c'est-à-dire Lamartine
(1820).]

On voit donc que les premiers critiques d'André Chénier reconnaissent en
lui un novateur et que, même, leurs habitudes sont vivement heurtées par
ses innovations.

En 1828--après une nouvelle édition[12], augmentée de quelques morceaux
inédits, mais qui altère souvent le texte,--c'est encore la nouveauté
de l'oeuvre que constate Villemain[13]. Chénier a 'une manière neuve
de sentir et de rendre l'antiquité.' Il a fait pour la poésie ce que
Bernardin de Saint-Pierre avait fait pour la prose; il lui a rendu le
coloris par la simplicité.

[Footnote 12: OEUVRES POSTHUMES D'ANDRÉ CHÉNIER, édition nouvelle publiée
par D. Charles Robert, Paris, Guillaume, 1824-26, 2 volumes avec un
facsimilé.]

[Footnote 13: _Tableau de la Littérature du XVIIIe siècle_, par Villemain
(1828), 3e édition, Didier, 1841 (tome iv, leçons 58, 59, 60).]

En cette même année Sainte-Beuve, dans son _Tableau de la Poésie
française au XVIe siècle_[14], donne André Chénier, avec les hommes de la
Pléiade: Ronsard, Du Bellay, etc., comme ancêtre aux romantiques. André
Chénier ouvre une époque[15]. Il a retrempé le vers flasque du XVIIIe
siècle. Son alexandrin n'est celui ni de Racine ni de Delille, mais
celui de Ronsard, de Baïf et de Régnier[16]. Sainte-Beuve se passionne
pour André Chénier. Il ne cesse plus de s'occuper de lui. Après
les fragments inédits donnés par H. de Latouche[17] et sa nouvelle
édition[18], Sainte-Beuve lui-même publie de nouveaux fragments[19],
insérés dans l'édition clichée de 1839[20]; il entreprend de corriger
les éditions de H. de Latouche, se met en rapport avec Gabriel de
Chénier (fils de Sauveur Chénier) et publie une importante étude sur
André Chénier[21], où, examinant l'_Hermès_ et corrigeant son impression
première, il prononce que celui qu'il revendiquait naguère comme un
précurseur du romantisme était 'un homme aussi pleinement et chaudement
de son siècle à sa manière que pouvait l'être Raynal ou Diderot.'

[Footnote 14: _Tableau de la poésie française au seizième siècle_, par
Sainte-Beuve, 1828.]

[Footnote 15: _Mathurin Régnier et André Chénier_, par Sainte-Beuve
(août 1829), dans _Portraits Littéraires_, tome i, pp. 159-75.]

[Footnote 16: _Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme_, par
Sainte-Beuve, 1829.]

[Footnote 17: FRAGMENTS D'ANDRÉ CHÉNIER, publiés par H. de Latouche dans
la _Revue de Paris_, décembre 1829, mars 1830.]

[Footnote 18: ANDRÉ CHÉNIER, POÉSIES POSTHUMES ET INÉDITES publiées par
H. de Latouche, Paris, Charpentier et Randuel, 1833, 2 vol. _Revue des
Deux Mondes_, 15 juin 1838, article de G. Planche.]

[Footnote 19: FRAGMENTS DE CHÉNIER, publiés par Sainte-Beuve dans la
_Revue des Deux Mondes_, 1er février 1839, sous le titre _Quelques
documents inédits sur André Chénier_.]

[Footnote 20: POÉSIES D'ANDRÉ, précédées d'une notice par M. Henri de
Latouche, suivie de notes et fragments, etc. Nouvelle édition. Paris,
Charpentier, 1839.]

[Footnote 21: _Portraits littéraires_, par Sainte-Beuve, t. i,
pp. 176-208 (1er février 1839). OEUVRES EN PROSE D'ANDRÉ CHÉNIER,
_augmentées d'un grand nombre de morceaux inédits et précédées de toutes
les relatives à son procès devant le tribunal révolutionnaire_... Paris,
Ch. Gosselin, 1840.]

André Chénier, que l'on vient de voir revendiquer un moment comme
ancêtre du romantisme, sera plus tard proclamé précurseur de l'École
parnassienne. Il est donc curieux d'enregistrer l'appréciation que fit
de lui en 1840 le jeune Leconte de Lisle[22]: 'La facture de son vers, la
coupe de sa phrase pittoresque et énergique, ont fait de ses poèmes une
oeuvre nouvelle et savante d'une mélodie entièrement ignorée, d'un éclat
inattendu.'

[Footnote 22: _André Chénier_, par Leconte de Lisle, article publié dans
la _Variété_, Rennes, 1840-41.

_Poésies de François Malherbe avec un_ COMMENTAIRE _inédit par_ ANDRÉ
CHÉNIER, publiées par M. de Latour, Paris, Charpentier, 1842.]

En avançant dans cette revue de la critique qu'a provoquée l'oeuvre
d'André Chénier, il semble qu'on s'enfonce dans un fourré d'opinions
contradictoires. Voici Saint-Marc Girardin[23] pour qui rien, chez André
Chénier, ne laisse prévoir le romantisme, et qui, tout en déclarant,
avec une apparente contradiction, que sa poésie annonce Lamartine, lui
attribue une mélancolie uniquement littéraire. Voici Nisard[24] pour qui
André Chénier ne fut point de son temps et a égalé ses maîtres antiques.

[Footnote 23: _Cours de littérature dramatique_, par Saint-Marc
Girardin, Paris, Charpentier, 1843, 5 volumes in-12°(t. IV, ch. liv).]

[Footnote 24: _Histoire de la littérature française_, par D. Nisard,
Paris, Firmin Didot, 1844. 4 vol. _La Vérité sur la famille de Chénier_,
par L.J.G, de Chénier, Avocat, Paris, Dumaine, 1844.]

Voici un autre critique[25] qui accuse André Chénier d'avoir, en les
traduisant et en les imitant, communiqué aux poètes grecs l'affectation
et le faux goût du XVIIIe siècle, prétention que combat Sainte-Beuve[26]
par une analyse du poème de _L'Aveugle_.

[Footnote 25: _André Chénier et les poètes grecs_, par Arnould Frémy,
dans la _Revue indépendante_ du 10 mai 1844.]

[Footnote 26: _Portraits contemporains_, par Sainte-Beuve (t. v: _Un
factum contre André Chénier_, juin 1844). _Causeries du Lundi_, par
Sainte Beuve (t. iv, pp. 144-64, _André Chénier, homme politique_.)]

Pendant tout ce temps on n'avait pas encore d'édition correcte de
Chénier. Gabriel de Chénier, qui détenait cette partie des manuscrits
que n'avait pas eue H. de Latouche, dès 1844 en annonçait une qui ne
devait paraître que trente ans plus tard. Becq de Fouquières[27], sans
les manuscrits, s'était acharné à constituer un texte pur, à retrouver
les nombreuses sources du poète et, enfin, en 1862, il donnait son
édition critique, dont la deuxième édition, donnée en 1872, reste encore
aujourd'hui la plus précieuse à consulter--en la contrôlant par
les éditions plus récentes--à cause de son introduction et de son
commentaire continu.

[Footnote 27: POÉSIES D'ANDRÉ CHÉNIER. Édition critique, publiée par Becq
de Fouquières, Paris, Charpentier, 1862.]

Mais continuons notre audition des témoignages contradictoires sur
André Chénier. Pour Egger[28] André Chénier se distingue des élégiaques
vulgaires par 'de nobles retours de tristesse et de sévérité.'

[Footnote 28: _L'Hellénisme en France_, par E. Egger, Paris, Didier,
1869, 2 vol. (Leçons 31 et 32).

POÉSIES D'ANDRÉ CHÉNIER. Édition critique, par Becq de Fouquières,
deuxième édition, Paris, Charpentier, 1872.

OEUVRES EN PROSE D'ANDRÉ CHÉNIER, _Nouvelle édition; revue sur les
textes originaux, précédée d'une étude sur la vie et les écrits
politiques d'André Chénier et sur la conspiration de Saint-Lazare,
accompagnée de notes historiques_, par Becq de Fouquières, Paris,
Charpentier, 1872.

OEUVRES POÉTIQUES D'ANDRÉ DE CHÉNIER, publiées par Gabriel de Chénier,
Paris, Lemerre, 1874, 3 vol. (Collection elzévirienne.)

_Documents nouveaux sur André Chénier_, par Becq de Fouquières, Paris,
Charpentier, 1875.

_Leçons nouvelles et Remarques sur le texte de divers auteurs, Mathurin
Régnier, André Chénier, Ausone_, par R. Dezeimeris, Bordeaux, Vvo Paul
Chaumas, 1876.

OEUVRES EN PROSE D'ANDRÉ CHÉNIER, _précédées d'une notice sur le procès
d'André Chénier et des actes de ce procès_, nouvelle édition, mise en
ordre et annotée par Louis Moland, Paris, Garnier, 1879.]

Pour Caro[29], il est le dernier des classiques et 'un véritable ancien
dans une langue moderne.'

[Footnote 29: _La fin du XVIIIe siècle_, par E. Caro, 1880. 2 vol. Tome
ii, pp. 206-378.

POÉSIES D'ANDRÉ CHÉNIER, par Becq de Fouquières, Paris, Charpentier,
1881.

POÉSIES CHOISIES D'ANDRÉ CHÉNIER, _à l'usage des classes_, publiées
avec une notice biographique et des notes par Becq de Fouquières, Paris,
Delagrave, 1881.

_Lettres critiques sur la vie, les oeuvres, les manuscrits d'André
Chénier_, par Becq de Fouquières, Paris, Charavay, 1881.]

Pour Léo Joubert[30], il est 'un des maîtres de la poésie de
notre temps.'--'Il fit dériver les genres vers une forme nouvelle; chez
lui l'idylle tourne au tableau épique, l'élégie tend à la méditation
poétique.'

[Footnote 30: ANDRÉ CHÉNIER. POÉSIES. Édition nouvelle, avec une notice
biographique et des notes par Léo Joubert, Paris, F. Didot, 1883.

OEUVRES POÉTIQUES D'ANDRÉ CHÉNIER, précédées d'une étude sur André
Chénier par Sainte-Beuve, nouvelle édition, complète en un volume, par
Louis Moland, Paris, Garnier, 1884.]

Pour Eugène Manuel[31], ce qui survit d'abord en lui, c'est le poète
bucolique et élégiaque qui parlait une langue toute nouvelle. Il ne
ressemble à personne dans notre littérature. Il forme la transition
entre deux périodes littéraires.

[Footnote 31: OEUVRES POÉTIQUES D'ANDRÉ CHÉNIER, publiées avec une
introduction et des notes, par Eugène Manuel, Paris, Jonaust Flammarion,
librairie des Bibliophiles, n. d. (1884).]

Pour Fournel[32], c'est un mâle et hardi génie.--La complexité de sa
poésie est extrême, ses copies sont des créations. Tout en gardant 'une
horreur du néologisme' il sait renouveler le style par 'des alliances,
des combinaisons empruntées au génie des langues classiques et de notre
vieille langue.' Vers la fin, lancé dans la mêlée politique, sa langue
se teinte de réalisme. Lui qui avait usé de la périphrase, il ne craint
plus l'image triviale et cynique.

[Footnote 32: _De Jean-Baptiste Rousseau à Chénier_, par V. Fournel,
Paris, F. Didot, 1886.

OEUVRES POÉTIQUES D'ANDRÉ CHÉNIER, _avec les études de Sainte-Beuve
sur André Chénier, les mélanges littéraires, la correspondance et une
notice bibliographique_, par Louis Moland, Paris, Garnier, 1889. 2 vol.
(Chefs-d'oeuvre de la littérature française.)]

Pour Pellissier[33], il faut compter Chénier parmí les précurseurs du
XIXe siècle, parce que les chefs de la jeune école romantique l'ont
considéré comme tel. Il est au fond un homme du XVIIIe siècle. On relève
bien encore chez lui des vestiges du style noble, 'mais on peut en
dire autant des débuts de V. Hugo et d'A. de Vigny.' Le premier, depuis
Ronsard, il ressuscite la poésie d'images. Il est ému; son _Hermès_ même
affecte des allures d'épopée.

[Footnote 33: _Le Mouvement littéraire au XIXe siècle_, par G.
Pellissier, Paris, Hachette, 1889.]

Pour Anatole France[34], personne ne fut moins novateur.

[Footnote 34: _La vie littéraire_, par Anatole France, Paris, C. Lévy,
1889-97. 4 vol. (t. ii, 1890).]

Il fut la 'dernière expression d'un art expirant.' Il 'résume le style
Louis XVI et l'esprit encyclopédique,' et son influence 'n'est sensible
chez aucun des poètes de ce siècle.'

Pour E. Faguet[35], c'est un homme de la Pléiade en retard. Il est plus
grec que latin. Les petites pièces font songer aux frises, aux groupes
légers, sans profondeur, sans vigoureux relief... mais d'un dessin net,
d'une précision élégante. Dans les _Élégies_, on retrouve la rhétorique
laborieuse, la fadeur, l'abus de l'esprit, tous défauts du temps. Il a
été créateur en fait de style. Les _Idylles_ et les fragments épiques
sont d'une nouveauté et d'une fraîcheur merveilleuses. Le principal
mérite de cette langue est la qualité du son. Il a le secret des vers
'amis de la mémoire,' comme dit Sainte-Beuve, et c'est 'parce qu'ils
sont amis de l'oreille.' En versification, pour la liberté des coupes,
il remontait à la Pléiade. L'abus rapproche parfois ses vers de la
prose.--C'est un isolé.

[Footnote 35: _Le XVIIIe siècle_, par E. Faguet, Paris, Lecène et Oudin,
1890.]

Pour Haraszti[36], il n'a imité que les poètes de la décadence grecque,
ou même plutôt les imitateurs romains de la poésie alexandrine. 'Il
transforme inconsciemment tous ses emprunts selon le goût de son temps.'
Le critique voit une trace de l'esprit gaulois dans le sensualisme,
c'est-à-dire le caractère érotique de sa poésie. André Chénier a
la sentimentalité du XVIIIe siècle. Il ne se défend pas assez de la
mignardise. Ses paysages, il va les chercher dans les parcs. Il est le
poète de l'art pur. Le critique n'est pas tendre pour Chénier. Il lui
reproche son absence d'originalité et son excès d'imitation. Il fait
une analyse sévère de sa langue, de sa versification, de ses procédés de
style.

[Footnote 36: _La poésie d'André Chénier_, par Jules Haraszti, professeur
à l'école-réale du VIe arrondissement de Buda-Pest; traduit du Hongrois
par l'auteur, Paris, Hachette, 1892.]

Pour Brunetière[37], André Chénier est un homme de la fin du XVIIIe
siècle, admirateur de Buffon et contemporain de Parny. Seulement il se
sépare de son époque par ses rares qualités d'artiste.

[Footnote 37: _Le XVIIIe siècle_, par E. Faguet, Paris, Lecène et Oudin,
1890.]

Pour P. Morillot[38], c'est un grand artiste, un Ronsard moderne,
avec plus de goût, plus de science, et l'expérience de Boileau et de
Voltaire.

[Footnote 38: _André Chénier_, par Paul Morillot, Paris, Lecène et Oudin,
1894 (Classiques populaires).]

Pour Louis Bertrand[39], c'est un dilettante, avec le sens esthétique
plus développé que le sens poétique. Il a le goût du dessin, même de la
couleur. C'est un dilettante à qui le don de l'invention a manqué; un
humaniste opprimé par ses souvenirs classiques.

[Footnote 39: _La fin du classicisme et le retour à l'antique dans la
seconde moitié du XVIIIe siècle et les premières années du XIXe en
France_, par Louis Bertrand, Paris, Hachette, 1897.]

Pour Henri Potez[40], il y a dans les _Élégies_ du Dorat, du Parny,
du Bertin, et une inspiration plus sincère dans les passages où André
Chénier chante l'amitié que dans sa note amoureuse.

[Footnote 40: _L'Élégie en France avant le Romantisme, de Parny à
Lamartine_ (1778-1820), par Henri Potez, Paris, C. Levy, 1898.]

Pour Petit de Julleville[41], les _Bucoliques_ sont 'des récits
pathétiques enfermés dans un cadre antique.'

[Footnote 41: _Histoire de la Langue et de la Littérature françaises_,
par Petit de Julleville, Paris, A. Colin, 8 vol. (t. vi, 650-78, par
Petit de Julleville).]

Pour Brunetière[42], que nous retrouvons jugeant André Chénier, André
Chénier est artiste, dilettante, autant que poète: idées ou sentiments
n'ont pour lui de valeur que revêtus d'une forme somptueuse. Il a
contribué à la déformation de l'idéal classique[43]. C'est 'un Ronsard
qui aurait lu Voltaire, Montesquieu, Buffon.'

[Footnote 42: _Revue des Deux Mondes_, 15 mars 1898. _Classique ou
Romantique?_ (non signé).]

[Footnote 43: _Manuel de l'histoire de la littérature française_, par F.
Brunetière, Paris, Delagrave, 1898 (pp. 367-72, 375-9).]

On a vu comme avait été successive et échelonnée sur de longues années
la révélation de l'oeuvre d'André Chénier. En 1874 seulement avait paru,
donnée par le détenteur des manuscrits, l'édition qu'on pouvait croire
complète et définitive. Mais l'on sait aussi combien cette oeuvre
laissée en portefeuille était demeurée fragmentaire.

Or, l'éditeur de 1874 n'avait pas publié tous les fragments. Sa veuve,
qui était restée en possession des manuscrits, les légua à sa mort à la
Bibliothèque Nationale avec cette clause qu'on ne pourrait les consulter
qu'en 1899. Cette date venue, M. Abel Lefranc exhuma ces reliques. Ce
furent d'abord des fragments d'une Histoire générale des Littératures
rêvée par A. Chénier[44], puis une oeuvre politique et sociale,
intitulée _Apologie_[45], enfin des Notes philologiques et littéraires
sur la littérature chinoise, des fragments sur l'histoire du
christianisme, des projets et plans de poésies et des 'quadri[46].'

[Footnote 44: _Revue de Paris_, 19 octobre, 1er novembre 1899. OEUVRES
INÉDITES D'ANDRÉ CHÉNIER. SUR LA PERFECTION DES ARTS, publié avec un
avant-propos, par M. Abel Lefranc.]

[Footnote 45: _Revue bleue (Revue politique et littéraire)_, 5 mai 1900.
APOLOGIE; UNE OEUVRE INÉDITE D'ANDRÉ CHÉNIER, publiée par M.A. Lefranc.]

[Footnote 46: _Revue d'Histoire littéraire de la France_, avril-juin
1901. FRAGMENTS INÉDITS D'A. CHÉNIER, publ. par A. Lefranc.]

En 1902 M. Paul Glachant[47] donnait une très ample bibliographie
d'André Chénier où nous avons puisé largement. La même année M. Faguet
[48] revenait à André Chénier dans une charmante biographie littéraire.
Il distingue assez subtilement les trois ou même quatre manières
(simultanées plutôt que successives) du poète: la première exquise
et qui est restée pour tout le monde la caractéristique même du génie
d'André Chénier, où il réalise le rêve de tous les humanistes français
depuis Ronsard: se faire une âme antique, penser, sentir, être ému et
voir même comme un ancien, manière concise où il semble qu'il ait voulu
lutter de précision énergique avec les bas-reliefs antiques, où, d'un
mot choisi, court et juste, il suggère un infini de tristesse, de
mélancolie, de rêverie souriante ou de volupté, manière que, du reste,
il n'abandonna jamais. La deuxième manière, celle des élégies, qui n'a
plus la sobriété, la finesse, la ligne précise, l'arrêt net des poèmes
antiques, mais abandonnée, sans diffusion, oratoire, sans déclamation,
manière qui va d'une ardeur lascive qui rappelle Catulle à une
mélancolie profonde et tendre qui à la fois rappelle La Fontaine et
annonce Lamartine, non sans quelque contagion de ce goût faux ou de
ce goût fade qui était celui du temps où il vivait. Enfin après le
Chénier-Ronsard, le Chénier-Tibulle, voici le Chénier-Lucrèce avec
l'_Hermès_ et surtout le Chénier personnel, lyrique, qu'annonce le
morceau _Oh nécessité dure_ et qui s'affirme dans l'_Ode à Versailles_
et les vers légers et aériens, aux sonorités chantantes, au rythme de
vol d'oiseau, des pièces à Fanny, et dans les _Ïambes_. M. Faguet met en
dehors les morceaux comme _le Jeu de Paume_ et peut-être aussi _l'Hymne
de Châteauvieux_ et _A Charlotte Corday_, guindés et pompeux, dignes
de Lefranc de Pompignan, de Lebrun et de Marie-Joseph Chénier, et qui
n'appartiennent à aucune de ses manières.

[Footnote 47: _André Chénier critique et critiqué_, par Paul Glachant,
Paris, A. Lemerre, 1902.]

[Footnote 48: _André Chénier_, par E. Faguet, Paris, Hachette, 1902 (Les
grands écrivains français).]

Nous voici en 1905.

José-Maria de Hérédia, qui est mort avant d'avoir pu réaliser son projet
d'une édition des Bucoliques, en avait écrit la préface, qui parut
dans la _Revue des Deux Mondes_[49]. Selon lui les Élégies, les Poèmes,
l'_Hermès_, sont l'oeuvre du plus grand des poètes du XVIIIe siècle; les
Hymnes, les Odes, les Ïambes, du seul grand poète de la Révolution,
et les Bucoliques d'un grand poète de tous les âges. André Chénier
renouvelle dans la poésie française le sentiment de la nature que le
seul La Fontaine n'avait pas entièrement méconnu. Il voit, il sent la
beauté multiple des choses, il en écoute la musique et les traduit en
des vers d'une harmonie et d'une couleur jusqu'alors ignorées. Son génie
est essentiellement objectif et dramatique. Le paysage, quelque
sommaire qu'il soit, participe à l'action. Sa vision première est toute
plastique. Il se plaît aux brusques débuts, et cette allure soudaine,
qui précipite en plein drame, prête aux gestes, aux paroles et aux
sentiments qu'ils expriment toute la force, le charme saisissant de
la vie. Hérédia admire la souplesse du vers d'André Chénier dans
les quarante-quatre vers du combat des Lapithes et des Centaures de
_L'Aveugle_. Le vers y va par bonds, heurts, chocs et soubresauts.
Il s'arrête, il reprend brusquement. Et, par son allure haletante,
saccadée, en une suite de traits où sont accumulés et variés les
artifices du plus admirable métier, il fait percevoir du même coup à
l'oeil, à l'oreille et à l'esprit tout le désordre furieux de cette
héroïque mêlée. Hérédia note encore les ellipses violentes, les
latinismes hardis, les souples inversions, les dérèglements de syntaxe
où le libre génie de Chénier s'irrite et se joue.

[Footnote 49: _Revue des Deux Mondes_, 1er novembre 1905. _Le manuscrit
des Bucoliques_, par José Maria de Hérédia.]

Nous voici au terme de notre enquête. Après les multiples contradictions
parmi lesquelles elle nous a promené, elle nous a ramené à notre point
de départ. Pour Hérédia, comme pour les critiques de 1819, c'est surtout
le poète des bucoliques ou idylles qui est original. Pour lui, comme
pour eux, la langue et la versification sont très caractéristiques.
Seulement là où ils se récriaient, traitant André Chénier de barbare,
lui, il admire. C'est donc que là encore André Chénier était original et
d'une originalité tellement hardie qu'il a fallu tout ce long temps et
toutes les audaces du romantisme pour nous y accoutumer.

JULES DEROCQUIGNY.
LILLE, _mars 1907_.




NOTE.

L'éditeur reconnaît avec gratitude sa grande obligation, pour beaucoup
de notes, à l'édition critique de Becq de Fouquières; pour la seconde
partie de l'introduction et la bibliographie, au livre de M. Paul
Glachant, _André Chénier critique et critiqué_.



                        TABLE DES MATIÈRES




  GENERAL PREFACE
  INTRODUCTION
  BIBLIOGRAPHIE
  BUCOLIQUES. IDYLLES ET FRAGMENTS D'IDYLLES.
      I. L'AVEUGLE
     II. LE MENDIANT
    III. LA LIBERTÉ
     IV. LE MALADE
      V. HYLAS
     VI. LA JEUNE TARENTINE
    VII. SUR UN GROUPE DE JUPITER ET D'EUROPE.
   VIII. PASIPHAÉ
     IX. PANNYCHIS
      X. DRYAS
     XI. BACCHUS
    XII. LE CHÊNE DE CÉRÈS
   XIII. HERCULE
    XIV. ÉRICHTHON
     XV. NÉÈRE
    XVI. MON VISAGE EST FLÉTRI
   XVII. O JEUNE ADOLESCENT!
  XVIII. LA NYMPHE L'APERÇOIT
    XIX. CHANSON DES YEUX
     XX. LES ESCLAVES D'AMOUR
    XXI. A VESPER
   XXII. BLANCE ET DOUCE COLOMBE
  XXIII. LE SATYRE ET LA FLÛTE
   XXIV. DE NUIT, LA NYMPHE ERRANTE
    XXV. L'IMPUR ET FIER ÉPOUX
   XXVI. MA MUSE FUIT LES CHAMPS
  XXVII. MES CHANTS SAVENT TOUT PEINDRE
 XXVIII. LE LYS EST LE PLUS BEAU
   XXIX. A L'HIRONDELLE
    XXX. AH! PRENDS UN COEUR HUMAIN
   XXXI. FILLE DU VIEUX PASTEUR
  XXXII. TOUJOURS CE SOUVENIR M'ATTENDRIT
 XXXIII. MNAÏS
  XXXIV. LES JARDINS
   XXXV. INVOCATION À LA POÉSIE
  XXXVI. A LA SANTÉ

  ÉLÉGIES. FRAGMENTS D'ÉLÉGIES.

     I. JEUNE FILLE, TON COEUR AVEC NOUS
    II. AH! JE LES RECONNAIS
   III. AUX FRÈRES DE PANGE
    IV. AU CHEVALIER DE PANGE
     V. O MUSES, ACCOUREZ
    VI. O JOURS DE MON PRINTEMPS
   VII. L'ART, DES TRANSPORTS DE L'ÂME
  VIII. RESTE, RESTE AVEC NOUS
    IX. TEL J'ÉTAIS AUTREFOIS
     X. FUMANT DANS LE CRISTAL
    XI. SOUFFRE UN MOMENT ENCOR
   XII. NON, JE NE L'AIME PLUS
  XIII. O NÉCESSITÉ DURE!
   XIV. AUX DEUX FRÈRES TRUDAINE
    XV. O DÉLICES D'AMOUR
   XVI. SOUVENT LE MALHEUREUX
  XVII. JE T'INDIQUE LE FRUIT
 XVIII. TOUT HOMME A SES DOULEURS
   XIX. AINSI, LORSQUE SOUVENT
    XX. SANS PARENTS, SANS AMIS
   XXI. LE DOUX SOMMEIL HABITE
  XXII. SUR LA MORT D'UN ENFANT
 XXIII. LE COURROUX D'UN AMANT
  XXIV. ALLEZ, MES VERS, ALLEZ
   XXV. EH BIEN! JE LE VOULAIS

  ÉPITRES.

      I. A LE BRUN ET AU MARQUIS DE BRAZAIS
     II. AMI, CHEZ NOS FRANÇAIS

  POÈMES.

      I. L'INVENTION
     II. HERMÈS.
         "      II
         "     III
    III. L'AMÉRIQUE. I. LE POÈTE DIVIN
         "      II. SALUT, Ô BELLE NUIT
     IV. L'ART D'AIMER. I. AH! TREMBLE
         "      II. QUE SERT DES TOURS
         "     III. AUX BORDS
      V. LA RÉPUBLIQUE DES LETTRES

  POÉSIES DIVERSES.

      I. HYMNE À LA JUSTICE
     II. ... TERRE, TERRE CHÉRIE
    III. LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS
     IV. LA FRIVOLITÉ
      V. LE POÈTE

  ODES.

      I. A VERSAILLES
     II. A MARIE-ANNE-CHARLOTTE CORDAY
    III. LA JEUNE CAPTIVE

  ÏAMBES.

      I. HYMNE
     II. QUAND AU MOUTON BÊLANT
    III. COMME UN DERNIER RAYON

  NOTES





                         POÉSIES CHOISIES
                                DE
                           ANDRÉ CHÉNIER




                             BUCOLIQUES

                   IDYLLES ET FRAGMENTS D'IDYLLES


                                 I

                             L'AVEUGLE

  'Dieu dont l'arc est d'argent, dieu de Claros, écoute;
  O Sminthée-Apollon, je périrai sans doute,
  Si tu ne sers de guide à cet aveugle errant.'

  C'est ainsi qu'achevait l'aveugle en soupirant,
  Et près des bois marchait, faible, et sur une pierre              5
  S'asseyait. Trois pasteurs, enfants de cette terre,
  Le suivaient, accourus aux abois turbulents
  Des molosses, gardiens de leurs troupeaux bêlants.
  Ils avaient, retenant leur fureur indiscrète,
  Protégé du vieillard la faiblesse inquiète;                      10
  Ils l'écoutaient de loin, et s'approchant de lui:
  Quel est ce vieillard blanc, aveugle et sans appui?
  Serait-ce un habitant de l'empire céleste?
  Ses traits sont grands et fiers; de sa ceinture agreste
  Pend une lyre informe; et les sons de sa voix                    15
  Émeuvent l'air et l'onde, et le ciel et les bois.'

  Mais il entend leurs pas, prête l'oreille, espère,
  Se trouble, et tend déjà les mains à la prière.
  'Ne crains point, disent-ils, malheureux étranger,
  Si plutôt, sous un corps terrestre et passager,                  20
  Tu n'es point quelque dieu protecteur de la Grèce,
  Tant une grâce auguste ennoblit ta vieillesse!
  Si tu n'es qu'un mortel, vieillard infortuné,
  Les humains près de qui les flots t'ont amené
  Aux mortels malheureux n'apportent point d'injures.              25
  Les destins n'ont jamais de faveurs qui soient pures.
  Ta voix noble et touchante est un bienfait des dieux;
  Mais aux clartés du jour ils ont fermé tes yeux.

  --Enfants, car votre voix est enfantine et tendre,
  Vos discours sont prudents plus qu'on n'eût dû l'attendre;       30
  Mais, toujours soupçonneux, l'indigent étranger
  Croit qu'on rit de ses maux et qu'on veut l'outrager.
  Ne me comparez point à la troupe immortelle:
  Ces rides, ces cheveux, cette nuit éternelle,
  Voyez, est-ce le front d'un habitant des cieux?                  35
  Je ne suis qu'un mortel, un des plus malheureux!
  Si vous en savez un, pauvre, errant, misérable,
  C'est à celui-là seul que je suis comparable;
  Et pourtant je n'ai point, comme fit Thamyris,
  Des chansons à Phoebus voulu ravir le prix;                      40
  Ni, livré comme Oedipe à la noire Euménide,
  Je n'ai puni sur moi l'inceste parricide;
  Mais les dieux tout-puissants gardaient à mon déclin
  Les ténèbres, l'exil, l'indigence et la faim.

  --Prends, et puisse bientôt changer ta destinée!'                45
  Disent-ils. Et tirant ce que, pour leur journée,
  Tient la peau d'une chèvre aux crins noirs et luisants,
  Ils versent à l'envi, sur ses genoux pesants,
  Le pain de pur froment, les olives huileuses,
  Le fromage et l'amande et les figues mielleuses;                 50
  Et du pain à son chien entre ses pieds gisant,
  Tout hors d'haleine encore, humide et languissant,
  Qui, malgré les rameurs, se lançant à la nage,
  L'avait loin du vaisseau rejoint sur le rivage.

  'Le sort, dit le vieillard, n'est pas toujours de fer;           55
  Je vous salue, enfants venus de Jupiter;
  Heureux sont les parents qui tels vous firent naître!
  Mais venez, que mes mains cherchent à vous connaître;
  Je crois avoir des yeux. Vous êtes beaux tous trois.

  Vos visages sont doux, car douce est votre voix.                 60
  Qu'aimable est la vertu que la grâce environne!
  Croissez, comme j'ai vu ce palmier de Latone,
  Alors qu'ayant des yeux je traversai les flots;
  Car jadis, abordant à la sainte Délos,
  Je vis près d'Apollon, à son autel de pierre,                    65
  Un palmier, don du ciel, merveille de la terre.
  Vous croîtrez, comme lui, grands, féconds, révérés,
  Puisque les malheureux sont par vous honorés.
  Le plus âgé de vous aura vu treize années:
  A peine, mes enfants, vos mères étaient nées,                    70
  Que j'étais presque vieux. Assieds-toi près de moi,
  Toi, le plus grand de tous; je me confie à toi.
  Prends soin du vieil aveugle.--O sage magnanime!
  Comment, et d'où viens-tu? car l'onde maritime
  Mugit de toutes parts sur nos bords orageux.                     75

  --Des marchands de Cymé m'avaient pris avec eux.
  J'allais voir, m'éloignant des rives de Carie,
  Si la Grèce pour moi n'aurait point de patrie,
  Et des dieux moins jaloux, et de moins tristes jours;
  Car jusques à la mort nous espérons toujours.                    80
  Mais pauvre et n'ayant rien pour payer mon passage,
  Ils m'ont, je ne sais où, jeté sur le rivage.

  --Harmonieux vieillard, tu n'as donc point chanté?
  Quelques sons de ta voix auraient tout acheté.

  --Enfants! du rossignol la voix pure et légère                   85
  N'a jamais apaisé le vautour sanguinaire;
  Et les riches, grossiers, avares, insolents,
  N'ont pas une âme ouverte à sentir les talents.
  Guidé par ce bâton, sur l'arène glissante,
  Seul, en silence, au bord de l'onde mugissante,                  90
  J'allais, et j'écoutais le bêlement lointain
  De troupeaux agitant leurs sonnettes d'airain.
  Puis j'ai pris cette lyre, et les cordes mobiles
  Ont encor résonné sous mes vieux doigts débiles
  Je voulais des grands dieux implorer la bonté,                   95
  Et surtout Jupiter, dieu d'hospitalité,
  Lorsque d'énormes chiens à la voix formidable
  Sont venus m'assaillir; et j'étais misérable,
  Si vous (car c'était vous), avant qu'ils m'eussent pris,
  N'eussiez armé pour moi les pierres et les cris.                100

  --Mon père, il est donc vrai: tout est devenu pire,
  Car jadis, aux accents d'une éloquente lyre,
  Les tigres et les loups, vaincus, humiliés,
  D'un chanteur comme toi vinrent baiser les pieds.

  --Les barbares! J'étais assis près de la poupe.                 105
  "Aveugle vagabond, dit l'insolente troupe,
  Chante, si ton esprit n'est point comme tes yeux,
  Amuse notre ennui; tu rendras grâce aux dieux."
  J'ai fait taire mon coeur qui voulait les confondre:
  Ma bouche ne s'est point ouverte à leur répondre;               110
  Ils n'ont pas entendu ma voix, et sous ma main
  J'ai retenu le dieu courroucé dans mon sein.
  Cymé, puisque tes fils dédaignent Mnémosyne,
  Puisqu'ils ont fait outrage à la muse divine,
  Que leur vie et leur mort s'éteignent dans l'oubli,             115
  Que ton nom dans la nuit demeure enseveli!

  --Viens, suis-nous à la ville; elle est toute voisine,
  Et chérit les amis de la muse divine.
  Un siège aux clous d'argent te place à nos festins;
  Et là les mets choisis, le miel et les bons vins,               120
  Sous la colonne où pend une lyre d'ivoire,
  Te feront de tes maux oublier la mémoire.
  Et si, dans le chemin, rapsode ingénieux,
  Ta veux nous accorder tes chants dignes des cieux,
  Nous dirons qu'Apollon, pour charmer les oreilles,              125
  T'a lui-même dicté de si douces merveilles.

  --Oui, je le veux; marchons. Mais où m'entraînez-vous?
  Enfants du vieil aveugle, en quel lieu sommes-nous?

  --Syros est l'île heureuse où nous vivons, mon père.

  --Salut, belle Syros, deux fois hospitalière!                   130
  Car sur ses bords heureux je suis déjà venu:
  Amis, je la connais. Vos pères m'ont connu.
  Ils croissaient comme vous; mes yeux s'ouvraient encore
  Au soleil, au printemps, aux roses de l'aurore;
  J'étais jeune et vaillant. Aux danses des guerriers,            135
  A la course, aux combats, j'ai paru des premiers.
  J'ai vu Corinthe, Argos, et Crète et les cent villes,
  Et du fleuve Egyptus les rivages fertiles;
  Mais la terre et la mer, et l'âge et les malheurs,
  Ont épuisé ce corps fatigué de douleurs.                        140
  La voix me reste. Ainsi la cigale innocente,
  Sur un arbuste assise, et se console et chante.
  Commençons par les dieux: "Souverain Jupiter,
  Soleil qui vois, entends, connais tout, et toi, mer,
  Fleuves, terre, et noirs dieux des vengeances trop lentes,      145
  Salut! Venez à moi, de l'Olympe habitantes,
  Muses! vous savez tout, vous, déesses, et nous,
  Mortels, ne savons rien qui ne vienne de vous."'

  Il poursuit; et déjà les antiques ombrages
  Mollement en cadence inclinaient leurs feuillages;              150
  Et pâtres oubliant leur troupeau délaissé,
  Et voyageurs quittant leur chemin commencé,
  Couraient. Il les entend près de son jeune guide,
  L'un sur l'autre pressés, tendre une oreille avide;
  Et nymphes et sylvains sortaient pour l'admirer,                155
  Et l'écoutaient en foule, et n'osaient respirer,
  Car en de longs détours de chansons vagabondes
  Il enchaînait de tout les semences fécondes,
  Les principes du feu, les eaux, la terre et l'air,
  Les fleuves descendus du sein de Jupiter,                       160
  Les oracles, les arts, les cités fraternelles,
  Et depuis le chaos les amours immortelles;
  D'abord le roi divin, et l'Olympe, et les cieux,
  Et le monde ébranlé d'un signe de ses yeux,
  Et les dieux partagés en une immense guerre,                    165
  Et le sang plus qu'humain venant rougir la terre,
  Et les rois assemblés, et sous les pieds guerriers
  Une nuit de poussière, et les chars meurtriers,
  Et les héros armés, brillant dans les campagnes
  Comme un vaste incendie aux cimes des montagnes,                170
  Les coursiers hérissant leur crinière à longs flots,
  Et d'une voix humaine excitant les héros;
  De là, portant ses pas dans les paisibles villes,
  Les lois, les orateurs, les récoltes fertiles;
  Mais bientôt de soldats les remparts entourés,                  175
  Les victimes tombant dans les parvis sacrés,
  Et les assauts mortels aux épouses plaintives,
  Et les mères en deuil, et les filles captives;
  Puis aussi les moissons joyeuses, les troupeaux
  Bêlants ou mugissants, les rustiques pipeaux,                   180
  Les chansons, les festins, les vendanges bruyantes,
  Et la flûte et la lyre, et les noces dansantes.
  Puis, déchaînant les vents à soulever les mers,
  Il perdait les rochers sur les gouffres amers;
  De là, dans le sein frais d'une roche azurée,                   185
  En foule il appelait les filles de Nérée,
  Qui, bientôt à ses cris s'élevant sur les eaux,
  Aux rivages troyens parcouraient les vaisseaux.
  Puis il ouvrait du Styx la rive criminelle,
  Et puis les demi-dieux et les champs d'asphodèle,               190
  Et la foule des morts: vieillards seuls et souffrants,
  Jeunes gens emportés aux yeux de leurs parents,
  Enfants dont au berceau la vie est terminée,
  Vierges dont le trépas suspendit l'hyménée.

  Mais, ô bois, ô ruisseaux, ô monts, ô durs cailloux!            195
  Quels doux frémissements vous agitèrent tous,
  Quand bientôt à Lemnos, sur l'enclume divine,
  Il forgeait cette trame irrésistible et fine
  Autant que d'Arachné les pièges inconnus,
  Et dans ce fer mobile emprisonnait Vénus,                       200
  Et quand il revêtait d'une pierre soudaine
  La fière Niobé, cette mère thébaine;
  Et quand il répétait en accents de douleur
  De la triste Aédon l'imprudence et les pleurs,
  Qui d'un fils méconnu marâtre involontaire,                     205
  Vola, doux rossignol, sous le bois solitaire!
  Ensuite, avec le vin, il versait aux héros
  Le puissant népenthès, oubli de tous les maux;
  Il cueillait le moly, fleur qui rend l'homme sage;
  Du paisible lotos il mêlait le breuvage:                        210
  Les mortels oubliaient, à ce philtre charmés,
  Et la douce patrie et les parents aimés.
  Enfin l'Ossa, l'Olympe et les bois du Pénée
  Voyaient ensanglanter les banquets d'hyménée,
  Quand Thésée, au milieu de la joie et du vin,                   215
  La nuit où son ami reçut à son festin
  Le peuple monstrueux des enfants de la nue,
  Fut contraint d'arracher l'épouse demi-nue
  Au bras ivre et nerveux du sauvage Eurytus.
  Soudain, le glaive en main, l'ardent Pirithoüs:                 220
  'Attends; il faut ici que mon affront s'expie,
  Traître!' Mais avant lui, sur le centaure impie
  Dryas a fait tomber, avec tous ses rameaux,
  Un long arbre de fer hérissé de flambeaux.
  L'insolent quadrupède en vain s'écrie; il tombe,                225
  Et son pied bat le sol qui doit être sa tombe.
  Sous l'effort de Nessus, la table du repas
  Roule, écrase Cymèle, Évagre, Périphas.
  Pirithoüs égorge Antimaque et Pétrée,
  Et Cyllare aux pieds blancs, et le noir Macarée,                230
  Qui de trois fiers lions, dépouillés par sa main,
  Couvrait ses quatre flancs, armait son double sein.
  Courbé, levant un roc choisi pour leur vengeance,
  Tout à coup, sous l'airain d'un vase antique, immense,
  L'imprudent Bianor, par Hercule surpris,                        235
  Sent de sa tête énorme éclater les débris.
  Hercule et la massue entassent en trophée
  Clanis, Démoléon, Lycotas, et Riphée
  Qui portait sur ses crins, de taches colorés,
  L'héréditaire éclat des nuages dorés.                           240
  Mais d'un double combat Eurynome est avide,
  Car ses pieds, agités en un cercle rapide,
  Battent à coups pressés l'armure de Nestor;
  Le quadrupède Hélops fuit; l'agile Crantor,
  Le bras levé, l'atteint; Eurynome l'arrête;                     245
  D'un érable noueux il va fendre sa tête,
  Lorsque le fils d'Égée, invincible, sanglant,
  L'aperçoit, à l'autel prend un chêne brûlant,
  Sur sa croupe indomptée, avec un cri terrible,
  S'élance, va saisir sa chevelure horrible,                      250
  L'entraîne, et, quand sa bouche, ouverte avec effort,
  Crie, il y plonge ensemble et la flamme et la mort.
  L'autel est dépouillé. Tous vont s'armer de flamme,
  Et le bois porte au loin des hurlements de femme,
  L'ongle frappant la terre, et les guerriers meurtris,           255
  Et les vases brisés, et l'injure, et les cris.

  Ainsi le grand vieillard, en images hardies,
  Déployait le tissu des saintes mélodies.
  Les trois enfants émus, à son auguste aspect,
  Admiraient, d'un regard de joie et de respect,                  260
  De sa bouche abonder les paroles divines,
  Comme en hiver la neige aux sommets des collines.
  Et, partout accourus, dansant sur son chemin,
  Hommes, femmes, enfants, les rameaux à la main,
  Et vierges et guerriers, jeunes fleurs de la ville,             265
  Chantaient: 'Viens dans nos murs, viens habiter notre île;
  Viens, prophète éloquent, aveugle harmonieux,
  Convive du nectar, disciple aimé des dieux;
  Des jeux, tous les cinq ans, rendront saint et prospère
  Le jour où nous avons reçu le grand HOMÈRE.'                    270


                                II

                           LE MENDIANT

  C'était quand le printemps a reverdi les prés.
  La fille de Lycus, vierge aux cheveux dorés,
  Sous les monts Achéens, non loin de Cérynée,
  . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . .
  Errait à l'ombre, aux bords du faible et pur Crathis,
  Car les eaux du Crathis, sous des berceaux de frêne,              5
  Entouraient de Lycus le fertile domaine.
  . . . . . . . . . . Soudain, à l'autre bord,
  Du fond d'un bois épais, un noir fantôme sort,
  Tout pâle, demi-nu, la barbe hérissée:
  Il remuait à peine une lèvre glacée,                             10
  Des hommes et des dieux implorait le secours,
  Et dans la forêt sombre errait depuis deux jours;
  Il se traîne, il n'attend qu'une mort douloureuse;
  Il succombe. L'enfant, interdite et peureuse,
  A ce hideux aspect sorti du fond des bois,                       15
  Veut fuir; mais elle entend sa lamentable voix.
  Il tend les bras, il tombe à genoux; il lui crie
  Qu'au nom de tous les dieux il la conjure, il prie,
  Et qu'il n'est point à craindre, et qu'une ardente faim
  L'aiguillonne et le tue, et qu'il expire enfin.                  20

  'Si, comme je le crois, belle dès ton enfance,
  C'est le dieu de ces eaux qui t'a donné naissance,
  Nymphe, souvent les voeux des malheureux humains
  Ouvrent des immortels les bienfaisantes mains,
  Ou si c'est quelque front porteur d'une couronne                 25
  Qui te nomme sa fille et te destine au trône,
  Souviens-toi, jeune enfant, que le ciel quelquefois
  Venge les opprimés sur la tête des rois.
  Belle vierge, sans doute enfant d'une déesse,
  Crains de laisser périr l'étranger en détresse:                  30
  L'étranger qui supplie est envoyé des dieux.'

  Elle reste. A le voir, elle enhardit ses yeux,
  .  .  .  .  .  .  .  . et d'une voix encore
  Tremblante: 'Ami, le ciel écoute qui l'implore.
  Mais ce soir, quand la nuit descend sur l'horizon,               35
  Passe le pont mobile, entre dans la maison;
  J'aurai soin qu'on te laisse entrer sans méfiance.
  Pour la douzième fois célébrant ma naissance,
  Mon père doit donner une fête aujourd'hui.
  Il m'aime, il n'a que moi: viens t'adresser à lui,               40
  C'est le riche Lycus. Viens ce soir; il est tendre,
  Il est humain: il pleure aux pleurs qu'il voit répandre.'
  Elle achève ces mots, et, le coeur palpitant,
  S'enfuit; car l'étranger sur elle, en l'écoutant,
  Fixait de ses yeux creux l'attention avide.                      45
  Elle rentre, cherchant dans le palais splendide
  L'esclave près de qui toujours ses jeunes ans
  Trouvent un doux accueil et des soins complaisants.
  Cette sage affranchie avait nourri sa mère;
  Maintenant sous des lois de vigilance austère,                   50
  Elle et son vieil époux, au devoir rigoureux,
  Rangent des serviteurs le cortège nombreux.
  Elle la voit de loin dans le fond du portique,
  Court, et, posant ses mains sur ce visage antique:
  'Indulgente nourrice, écoute: il faut de toi                     55
  Que j'obtienne un grand bien. Ma mère, écoute-moi;
  Un pauvre, un étranger, dans la misère extrême,
  Gémit sur l'autre bord, mourant, affamé, blême...
  Ne me décèle point. De mon père aujourd'hui
  J'ai promis qu'il pourrait solliciter l'appui.                   60
  Fais qu'il entre: et surtout, ô mère de ma mère!
  Garde que nul mortel a'insulte à sa misère.
  --Oui, ma fille; chacun fera ce que tu veux,
  Dit l'esclave en baisant son front et ses cheveux;
  Oui, qu'à ton protégé ta fête soit ouverte,                      65
  Ta mère, mon élève (inestimable perte!),
  Aimait à soulager les faibles abattus;
  Tu lui ressembleras autant par tes vertus
  Que par tes yeux si doux et tes grâces naïves,'
  Mais cependant la nuit assemble les convives:                    70
  En habits somptueux, d'essences parfumés,
  Ils entrent. Aux lambris d'ivoire et d'or formés
  Pend le lin d'Ionie en brillantes courtines;
  Le toit s'égaye et rit de mille odeurs divines.
  La table au loin circule, et d'apprêts savoureux                 75
  Se charge. L'encens vole en longs flots vaporeux:
  Sur leurs bases d'argent, des formes animées
  Élèvent dans leurs mains des torches enflammées;
  Les figures, l'onyx, le cristal, les métaux
  En vases hérissés d'hommes ou d'animaux,                         80
  Partout, sur les buffets, sur la table, étincellent;
  Plus d'une lyre est prête; et partout s'amoncellent
  Et les rameaux de myrte et les bouquets de fleurs.
  On s'étend sur les lits teints de mille couleurs;
  Près de Lycus, sa fille, idole de la fête,                       85
  Est admise. La rose a couronné sa tête.
  Mais, pour que la décence impose un juste frein,
  Lui-même est par eux tous élu roi du festin.
  Et déjà vins, chansons, joie, entretiens sans nombre,
  Lorsque, la double porte ouverte, un spectre sombre              90
  Entre, cherchant des yeux l'autel hospitalier.
  La jeune enfant rougit. Il court vers le foyer,
  Il embrasse l'autel, s'assied parmi la cendre;
  Et tous, l'oeil étonné, se taisent pour l'entendre.

  'Lycus, fils d'Évémon, que les dieux et le temps                 95
  N'osent jamais troubler tes destins éclatants!
  Ta pourpre, tes trésors, ton front noble et tranquille,
  Semblent d'un roi puissant, l'idole de sa ville.
  A ton riche banquet un peuple convié
  T'honore comme un dieu de l'Olympe envoyé.                      100
  Regarde un étranger qui meurt dans la poussière,
  Si tu ne tends vers lui la main hospitalière.
  Inconnu, j'ai franchi le seuil de ton palais:
  Trop de pudeur peut nuire à qui vit de bienfaits.
  Lycus, par Jupiter, par ta fille innocente                      105
  Qui m'a seule indiqué ta porte bienfaisante!...
  Je fus riche autrefois: mon banquet opulent
  N'a jamais repoussé l'étranger suppliant.
  Et pourtant aujourd'hui la faim est mon partage,
  La faim qui flétrit l'âme autant que le visage,                 110
  Par qui l'homme souvent, importun, odieux,
  Est contraint de rougir et de baisser les yeux!

  --Étranger, tu dis vrai, le hasard téméraire
  Des bons ou des méchants fait le destin prospère.
  Mais sois mon hôte. Ici l'on hait plus que l'enfer              115
  Le public ennemi, le riche au coeur de fer,
  Enfant de Némésis, dont le dédain barbare
  Aux besoins des mortels ferme son coeur avare.
  Je rends grâce à l'enfant qui t'a conduit ici.
  Ma fille, c'est bien fait; poursuis toujours ainsi.             120
  Respecter l'indigence est un devoir suprême.
  Souvent les immortels (et Jupiter lui-même)
  Sous des haillons poudreux, de seuil en seuil traînés,
  Viennent tenter le coeur des humains fortunés.'
  D'accueil et de faveur un murmure s'élève.                      125

  Lycus descend, accourt, tend la main, le relève:
  'Salut, père étranger; et que puissent tes voeux
  Trouver le ciel propice à tout ce que tu veux!
  Mon hôte, lève-toi. Tu parais noble et sage;
  Mais cesse avec ta main de cacher ton visage.                   130
  Souvent marchent ensemble indigence et vertu,
  Souvent d'un vil manteau le sage revêtu,
  Seul, vit avec les dieux et brave un sort inique.
  Couvert de chauds tissus, à l'ombre du portique,
  Sur de molles toisons, en un calme sommeil,                     135
  Tu peux ici, dans l'ombre, attendre le soleil.
  Je te ferai revoir tes foyers, ta patrie,
  Tes parents, si les dieux ont épargné leur vie.
  Car tout mortel errant nourrit un long amour
  D'aller revoir le sol qui lui donna le jour.                    140
  Mon hôte, tu franchis le seuil de ma famille
  A l'heure qui jadis a vu naître ma fille.
  Salut! Vois, l'on t'apporte et la table et le pain:
  Sieds-toi. Tu vas d'abord rassasier ta faim.
  Puis, si nulle raison ne te force au mystère,                   145
  Tu nous diras ton nom, ta patrie et ton père!'

  Il retourne à sa place après que l'indigent
  S'est assis. Sur ses mains, d'une aiguière d'argent,
  Par une jeune esclave une eau pure est versée.
  Une table de cèdre, où l'éponge est passée,                     150
  S'approche, et vient offrir à son avide main
  Et les fumantes chairs sur le disque d'airain,
  Et l'amphore vineuse, et la coupe aux deux anses.
  'Mange et bois, dit Lycus; oublions les souffrances,
  Ami! leur lendemain est, dit-on, un beau jour.'                 155

  Bientôt Lycus se lève et fait emplir sa coupe,
  Et veut que l'échanson verse à toute la troupe:
  'Pour boire à Jupiter, qui nous daigne envoyer
  L'étranger devenu l'hôte de mon foyer.'
  Le vin de main en main va coulant à la ronde;                   160
  Lycus lui-même emplit une coupe profonde,
  L'envoie à l'étranger: 'Salut, mon hôte, bois.
  De ta ville bientôt tu reverras les toits,
  Fussent-ils par-delà les glaces du Caucase.'
  Des mains de l'échanson l'étranger prend le vase,               165
  Se lève et sur eux tous il invoque les dieux.
  On boit; il se rassied. Et jusque sur ses yeux
  Ses noirs cheveux toujours ombrageant son visage,
  De sourire et de plainte il mêle son langage:

  'Mon hôte, maintenant que sous tes nobles toits                 170
  De l'importun besoin j'ai calmé les abois,
  Oserai-je à ma langue abandonner les rênes?
  Je n'ai plus ni pays, ni parents, ni domaines.
  Mais écoute: le vin, par toi-même versé,
  M'ouvre la bouche. Ainsi, puisque j'ai commencé,                175
  Entends ce que peut-être il eût mieux valu taire.
  Excuse enfin ma langue, excuse ma prière;
  Car du vin, tu le sais, la téméraire ardeur
  Souvent à l'excès même enhardit la pudeur.
  Meurtri de durs cailloux ou de sables arides,                   180
  Déchiré de buissons ou d'insectes avides,
  D'un long jeûne flétri, d'un long chemin lassé
  Et de plus d'un grand fleuve en nageant traversé,
  Je parais énervé, sans vigueur, sans courage;
  Mais je suis né robuste et n'ai point passé l'âge.              185
  La force et le travail, que je n'ai point perdus,
  Par un peu de repos me vont être rendus.
  Emploie alors mes bras à quelques soins rustiques.
  Je puis dresser au char tes coursiers olympiques,
  Ou, sous les feux du jour, courbé vers le sillon,               190
  Presser deux forts taureaux du piquant aiguillon.
  Je puis même, tournant la meule nourricière,
  Broyer le pur froment en farine légère.
  Je puis, la serpe en main, planter et diriger
  Et le cep et la treille, espoir de ton verger.                  195
  Je tiendrai la faucille ou la faux recourbée,
  Et devant mes pas l'herbe ou la moisson tombée
  Viendra remplir ta grange en la belle saison;
  Afin que nul mortel ne dise en ta maison,
  Me regardant d'un oeil insultant et colère:                     200
  O vorace étranger, qu'on nourrit à rien faire!

  --Vénérable indigent, va, nul mortel chez moi
  N'oserait élever sa langue contre toi.
  Tu peux ici rester, même oisif et tranquille,
  Sans craindre qu'un affront ne trouble ton asile.               205
  --L'indigent se méfie.--Il n'est plus de danger.
  --L'homme est né pour souffrir.--Il est né pour changer.
  --Il change d'infortune!--Ami, reprends courage:
  Toujours un vent glacé ne souffle point l'orage.
  Le ciel d'un jour à l'autre est humide ou serein,               210
  Et tel pleure aujourd'hui qui sourira demain.

  --Mon hôte, en tes discours préside la sagesse.
  Mais quoi! la confiante et paisible richesse
  Parle ainsi!... L'indigent espère en vain du sort;
  En espérant toujours il arrive à la mort.                       215
  Dévoré de besoins, de projets, d'insomnie,
  Il vieillit dans l'opprobre et dans l'ignominie.
  Rebuté des humains durs, envieux, ingrats,
  Il a recours aux dieux qui ne l'entendent pas.
  Toutefois ta richesse accueille mes misères;                    220
  Et puisque ton coeur s'ouvre à la voix des prières.
  Puisqu'il sait, ménageant le faible humilié,
  D'indulgence et d'égards tempérer la pitié,
  S'il est des dieux du pauvre, ô Lycus! que ta vie
  Soit un objet pour tous et d'amour et d'envie!                  225

  --Je te le dis encore: espérons, étranger.
  Que mon exemple au moins serve à t'encourager
  Des changements du sort j'ai fait l'expérience.
  Toujours un même éclat n'a point à l'indigence
  Fait du riche Lycus envier le destin.                           230
  J'ai moi-même été pauvre et j'ai tendu la main.
  Cléotas de Larisse, en ses jardins immenses,
  Offrit à mon travail de justes récompenses.
  "Jeune ami, j'ai trouvé quelques vertus en toi;
  Va, sois heureux, dit-il, et te souviens de moi."               235
  Oui, oui, je m'en souviens: Cléotas fut mon père;
  Tu vois le fruit des dons de sa bonté prospère.
  A tous les malheureux je rendrai désormais
  Ce que dans mon malheur je dus à ses bienfaits.
  Dieux, l'homme bienfaisant est votre cher ouvrage;              240
  Vous n'avez point ici d'autre visible image;
  Il porte votre empreinte, il sortit de vos mains
  Pour vous représenter aux regards des humains.
  Veillez sur Cléotas! Qu'une fleur éternelle,
  Fille d'une âme pure, en ses traits étincelle;                  245
  Que nombre de bienfaits, ce sont là ses amours,
  Fassent une couronne à chacun de ses jours;
  Et quand une mort douce et d'amis entourée
  Recevra sans douleur sa vieillesse sacrée,
  Qu'il laisse avec ses biens ses vertus pour appui               250
  A des fils, s'il se peut, encor meilleurs que lui.

  --Hôte des malheureux, le sort inexorable
  Ne prend point les avis de l'homme secourable.
  Tous, par sa main de fer en aveugles poussés,
  Nous vivons; et tes voeux ne sont point exaucés.                255
  Cléotas est perdu; son injuste patrie
  L'a privé de ses biens; elle a proscrit sa vie.
  De ses concitoyens dès longtemps envié,
  De ses nombreux amis en un jour oublié,
  Au lieu de ces tapis qu'avait tissus l'Euphrate,                260
  Au lieu de ces festins brillants d'or et d'agate
  Où ses hôtes, parmi les chants harmonieux,
  Savouraient jusqu'au jour les vins délicieux,
  Seul maintenant, sa faim, visitant les feuillages,
  Dépouille les buissons de quelques fruits sauvages;             265
  Ou, chez le riche altier apportant ses douleurs,
  Il mange un pain amer tout trempé de ses pleurs.
  Errant et fugitif, de ses beaux jours de gloire
  Gardant, pour son malheur, la pénible mémoire,
  Sous les feux du midi, sous le froid des hivers,                270
  Seul, d'exil en exil, de déserts en déserts,
  Pauvre et semblable à moi, languissant et débile,
  Sans appui qu'un bâton, sans foyer, sans asile,
  Revêtu de ramée ou de quelques lambeaux,
  Et sans que nul mortel attendri sur ses maux                    275
  D'un souhait de bonheur le flatte et l'encourage;
  Les torrents et la mer, l'aquilon et l'orage,
  Les corbeaux, et des loups les tristes hurlements
  Répondant seuls la nuit à ses gémissements;
  N'ayant d'autres amis que les bois solitaires,                  280
  D'autres consolateurs que ses larmes amères,
  Il se traîne; et souvent sur la pierre il s'endort
  A la porte d'un temple, en invoquant la mort.

  --Que m'as-tu dit? La foudre a tombé sur ma tête.
  Dieux! ah! grands dieux! partons. Plus de jeux, plus de fête!   285
  Partons. Il faut vers lui trouver des chemins sûrs;
  Partons. Jamais sans lui je ne revois ces murs.
  Ah! dieux! quand dans le vin, les festins, l'abondance,
  Enivré des vapeurs d'une folle opulence,
  Celui qui lui doit tout chante, et s'oublie, et rit,            290
  Lui peut-être il expire, affamé, nu, proscrit,
  Maudissant, comme ingrat, son vieil ami qui l'aime.
  Parle: était-ce bien lui? le connais-tu toi-même?
  En quels lieux était-il? où portait-il ses pas?
  Il sait où vit Lycus, pourquoi ne vient-il pas?                 295
  Parle: était-ce bien lui? parle, parle, te dis-je;
  Où l'as-tu vu?--Mon hôte, à regret je t'afflige.
  C'était lui, je l'ai vu ........................
  .........................Les douleurs de son âme
  Avaient changé ses traits. Ses deux fils et sa femme            300
  A Delphes, confiés au ministre du dieu,
  Vivaient de quelques dons offerts dans le saint lieu.
  Par des sentiers secrets fuyant l'aspect des villes,
  On les avait suivis jusques aux Thermopyles.
  Il en gardait encore un douloureux effroi.                      305
  Je le connais; je fus son ami comme toi.
  D'un même sort jaloux une même injustice
  Nous a tous deux plongés au même précipice.
  Il me donna jadis (ce bien seul m'est resté)
  Sa marque d'alliance et d'hospitalité.                          310
  Vois si tu la connais.' De surprise immobile,
  Lycus a reconnu son propre sceau d'argile;
  Ce sceau, don mutuel d'immortelle amitié,
  Jadis à Cléotas par lui-même envoyé.
  Il ouvre un oeil avide, et longtemps envisage                   315
  L'étranger. Puis enfin sa voix trouve un passage.

  'Est-ce toi, Cléotas? toi qu'ainsi je revoi?
  Tout ici t'appartient. O mon père! est-ce toi?
  Je rougis que mes yeux aient pu te méconnaître.
  Cléotas! ô mon père! ô toi qui fus mon maître,                  320
  Viens; je n'ai fait ici que garder ton trésor,
  Et ton ancien Lycus veut te servir encor;
  J'ai honte à ma fortune en regardant la tienne.'

  Et, dépouillant soudain la pourpre tyrienne
  Que tient sur son épaule une agrafe d'argent,                   325
  Il l'attache lui-même à l'auguste indigent.
  Les convives levés l'entourent; l'allégresse
  Rayonne en tous les yeux. La famille s'empresse;
  On cherche des habits, on réchauffe le bain.
  La jeune enfant approche; il rit, lui tend la main:             330
  'Car c'est toi, lui dit-il, c'est toi qui, la première,
  Ma fille, m'as ouvert la porte hospitalière.'




                                   III

                               LA LIBERTÉ

                         UN CHEVRIER, UN BERGER


  LE CHEVRIER

  Berger, quel es-tu donc? qui t'agite? et quels dieux
  De noirs cheveux épars enveloppent tes yeux?

  LE BERGER

  Blond pasteur de chevreaux, oui, tu veux me l'apprendre:
  Oui, ton front est plus beau, ton regard est plus tendre.

  LE CHEVRIER

  Quoi! tu sors de ces monts où tu n'as vu que toi,                 5
  Et qu'on n'approche point sans peine et sans effroi?

  LE BERGER

  Tu te plais mieux sans doute au bois, à la prairie;
  Tu le peux. Assieds-toi parmi l'herbe fleurie:
  Moi, sous un antre aride, en cet affreux séjour,
  Je me plais sur le roc à voir passer le jour.                    10

  LE CHEVRIER

  Mais Cérès a maudit cette terre âpre et dure;
  Un noir torrent pierreux y roule une onde impure;
  Tous ces rocs, calcinés sous un soleil rongeur,
  Brûlent et font hâter les pas du voyageur.
  Point de fleurs, point de fruits, nul ombrage fertile            15
  N'y donne au rossignol un balsamique asile.
  Quelque olivier au loin, maigre fécondité,
  Y rampe et fait mieux voir leur triste nudité.
  Comment as-tu donc su d'herbes accoutumées
  Nourrir dans ce désert tes brebis affamées?                      20

  LE BERGER

  Que m'importe! est-ce à moi qu'appartient ce troupeau?
  Je suis esclave.

  LE CHEVRIER

                      Au moins un rustique pipeau
  A-t-il chassé l'ennui de ton rocher sauvage?
  Tiens, veux-tu cette flûte? Elle fut mon ouvrage.
  Prends: sur ce buis, fertile en agréables sons,                  25
  Tu pourras des oiseaux imiter les chansons.

  LE BERGER

  Non, garde tes présents. Les oiseaux de ténèbres,
  La chouette et l'orfraie, et leurs accents funèbres,
  Voilà les seuls chanteurs que je veuille écouter;
  Voilà quelles chansons je voudrais imiter.                       30
  Ta flûte sous mes pieds serait bientôt brisée:
  Je hais tous vos plaisirs. Les fleurs et la rosée,
  Et de vos rossignols les soupirs caressants,
  Rien ne plaît à mon coeur, rien ne flatte mes sens.
  Je suis esclave.

  LE CHEVRIER

                   Hélas! que je te trouve à plaindre!             35
  Oui, l'esclavage est dur; oui, tout mortel doit craindre
  De servir, de plier sous une injuste loi,
  De vivre pour autrui, de n'avoir rien à soi.
  Protège-moi toujours, ô liberté chérie!
  O mère des vertus, mère de la patrie!                            40

  LE BERGER

  Va, patrie et vertu ne sont que de vains noms.
  Toutefois tes discours sont pour moi des affronts:
  Ton prétendu bonheur et m'afflige et me brave;
  Comme moi, je voudrais que tu fusses esclave.

  LE CHEVRIER

  Et moi, je te voudrais libre, heureux comme moi.                 45
  Mais les dieux n'ont-ils point de remède pour toi?
  Il est des baumes doux, des lustrations pures
  Qui peuvent de notre âme assoupir les blessures,
  Et de magiques chants qui tarissent les pleurs.

  LE BERGER

  Il n'en est point; il n'est pour moi que des douleurs:           50
  Mon sort est de servir, il faut qu'il s'accomplisse.
  Moi, j'ai ce chien aussi qui tremble à mon service;
  C'est mon esclave aussi. Mon désespoir muet
  Ne peut rendre qu'à lui tous les maux qu'on me fait.

  LE CHEVRIER

  La terre, notre mère, et sa douce richesse,                      55
  Ne peut-elle, du moins, égayer ta tristesse?
  Vois combien elle est belle! et vois l'été vermeil,
  Prodigue de trésors, brillants fils du soleil,
  Qui vient, fertile amant d'une heureuse culture,
  Varier du printemps l'uniforme verdure;                          60
  Vois l'abricot naissant, sous les yeux d'un beau ciel,
  Arrondir son fruit doux et blond comme le miel;
  Vois la pourpre des fleurs dont le pêcher se pare
  Nous annoncer l'éclat des fruits qu'il nous prépare.
  Au bord de ces prés verts regarde ces guérets,
  De qui les blés touffus, jaunissantes forêts,                    65
  Du joyeux moissonneur attendent la faucille.
  D'agrestes déités quelle noble famille!
  La Récolte et la Paix, aux yeux purs et sereins,
  Les épis sur le front, les épis dans les mains,                  70
  Qui viennent, sur les pas de la belle Espérance,
  Verser la corne d'or où fleurit l'abondance.

  LE BERGER

  Sans doute qu'à tes yeux elles montrent leurs pas;
  Moi, j'ai des yeux d'esclave, et je ne les vois pas.
  Je n'y vois qu'un sol dur, laborieux, servile,                   75
  Que j'ai, non pas pour moi, contraint d'être fertile;
  Où, sous un ciel brûlant, je moissonne le grain
  Qui va nourrir un autre, et me laisse ma faim.
  Voilà quelle est la terre. Elle n'est point ma mère,
  Elle est pour moi marâtre; et la nature entière                  80
  Est plus nue à mes yeux, plus horrible à mon coeur
  Que ce vallon de mort qui te fait tant d'horreur.

  LE CHEVRIER

  Le soin de tes brebis, leur voix douce et paisible,
  N'ont-ils donc rien qui plaise à ton âme insensible?
  N'aimes-tu point à voir les jeux de tes agneaux?                 85
  Moi, je me plais auprès de mes jeunes chevreaux;
  Je m'occupe à leurs jeux, j'aime leur voix bêlante;
  Et quand sur la rosée et sur l'herbe brillante
  Vers leur mère en criant je les vois accourir,
  Je bondis avec eux de joie et de plaisir.                        90

  LE BERGER

  Ils sont à toi: mais moi, j'eus une autre fortune;
  Ceux-ci de mes tourments sont la cause importune
  Deux fois, avec ennui, promenés chaque jour,
  Un maître soupçonneux nous attend au retour
  Rien ne le satisfait: ils ont trop peu de laine;                 95
  Ou bien ils sont mourants, ils se traînent à peine;
  En un mot, tout est mal. Si le loup quelquefois
  En saisit un, l'emporte et s'enfuit dans les bois,
  C'est ma faute; il fallait braver ses dents avides.
  Je dois rendre les loups innocents et timides!                  100
  Et puis, menaces, cris, injure, emportements,
  Et lâches cruautés qu'il nomme châtiments.

  LE CHEVRIER

  Toujours à l'innocent les dieux sont favorables:
  Pourquoi fuir leur présence, appui des misérables?
  Autour de leurs autels, parés de nos festons,                   105
  Que ne viens-tu danser, offrir de simples dons,
  Du chaume, quelques fleurs, et, par ces sacrifices,
  Te rendre Jupiter et les nymphes propices?

  LE BERGER

  Non; les danses, les jeux, les plaisirs des bergers
  Sont à mon triste coeur des plaisirs étrangers.                 110
  Que parles-tu de dieux, de nymphes et d'offrandes?
  Moi, je n'ai pour les dieux ni chaume ni guirlandes;
  Je les crains, car j'ai vu leur foudre et leurs éclairs;
  Je ne les aime pas: ils m'ont donné des fers.

  LE CHEVRIER

  Eh bien, que n'aimes-tu? Quelle amertume extrême                115
  Résiste aux doux souris d'une vierge qu'on aime?
  L'autre jour, à la mienne, en ce bois fortuné,
  Je vins offrir le don d'un chevreau nouveau-né.
  Son oeil tomba sur moi, si doux, si beau, si tendre!...
  Sa voix prit un accent!... Je crois toujours l'entendre.        120

  LE BERGER

  Eh! quel oeil virginal voudrait tomber sur moi?
  Ai-je, moi, des chevreaux à donner comme toi?
  Chaque jour, par ce maître inflexible et barbare,
  Mes agneaux sont comptés avec un soin avare.
  Trop heureux quand il daigne à mes cris superflus               125
  N'en pas redemander plus que je n'en reçus!
  O juste Némésis! si jamais je puis être
  Le plus fort à mon tour, si je puis me voir maître,
  Je serai dur, méchant, intraitable, sans foi,
  Sanguinaire, cruel, comme on l'est avec moi!                    130

  LE CHEVRIER

  Et moi, c'est vous qu'ici pour témoins j'en appelle,
  Dieux! de mes serviteurs la cohorte fidèle
  Me trouvera toujours humain, compatissant,
  A leurs justes désirs facile et complaisant,
  Afin qu'ils soient heureux et qu'ils aiment leur maître         135
  Et bénissent en paix l'instant qui les vit naître.

  LE BERGER

  Et moi, je le maudis, cet instant douloureux
  Qui me donna le jour pour être malheureux;
  Pour agir quand un autre exige, veut, ordonne;
  Pour n'avoir rien à moi, pour ne plaire à personne;             140
  Pour endurer la faim, quand ma peine et mon deuil
  Engraissent d'un tyran l'indolence et l'orgueil.

  LE CHEVRIER

  Berger infortuné! ta plaintive détresse
  De ton coeur dans le mien fait passer la tristesse.
  Vois cette chèvre mère et ces chevreaux, tous deux              145
  Aussi blancs que le lait qu'elle garde pour eux;
  Qu'ils aillent avec toi, je te les abandonne.
  Adieu, puisse du moins ce peu que je te donne
  De ta triste mémoire effacer tes malheurs,
  Et, soigné par tes mains, distraire tes douleurs!               150

  LE BERGER

  Oui, donne et sois maudit; car, si j'étais plus sage,
  Ces dons sont pour mon coeur d'un sinistre présage:
  De mon despote avare ils choqueront les yeux.
  Il ne croit pas qu'on donne; il est fourbe, envieux;
  Il dira que chez lui j'ai volé le salaire                       155
  Dont j'aurai pu payer les chevreaux et la mère;
  Et, d'un si bon prétexte ardent à se servir,
  C'est à moi que lui-même il viendra les ravir.

(_Commencé le vendredi au soir 16, et fini le dimanche au soir, 18 mars
1787._)




                                 IV

                              LE MALADE


  'Apollon, dieu sauveur, dieu des savants mystères,
  Dieu de la vie, et dieu des plantes salutaires,
  Dieu vainqueur de Python, dieu jeune et triomphant,
  Prends pitié de mon fils, de mon unique enfant!
  Prends pitié de sa mère aux larmes condamnée,                     5
  Qui ne vit que pour lui, qui meurt abandonnée,
  Qui n'a pas dû rester pour voir mourir son fils!
  Dieu jeune, viens aider sa jeunesse. Assoupis,
  Assoupis dans son sein cette fièvre brûlante
  Qui dévore la fleur de sa vie innocente.                         10
  Apollon! si jamais, échappé du tombeau,
  Il retourne au Ménale avoir soin du troupeau,
  Ces mains, ces vieilles mains orneront ta statue
  De ma coupe d'onyx à tes pieds suspendue;
  Et, chaque été nouveau, d'un jeune taureau blanc                 15
  La hache à ton autel fera couler le sang.

  Eh bien, mon fils, es-tu toujours impitoyable?
  Ton funeste silence est-il inexorable?
  Enfant, tu veux mourir? Tu veux, dans ses vieux ans,
  Laisser ta mère seule avec ses cheveux blancs?                   20
  Tu veux que ce soit moi qui ferme ta paupière?
  Que j'unisse ta cendre à celle de ton père?
  C'est toi qui me devais ces soins religieux,
  Et ma tombe attendait tes pleurs et tes adieux.
  Parle, parle, mon fils! quel chagrin te consume?                 25
  Les maux qu'on dissimule en ont plus d'amertume.
  Ne lèveras-tu point ces yeux appesantis?

  --Ma mère, adieu; je meurs, et tu n'as plus de fils.
  Non, tu n'as plus de fils, ma mère bien-aimée.
  Je te perds. Une plaie ardente, envenimée,                       30
  Me ronge; avec effort je respire, et je crois
  Chaque fois respirer pour la dernière fois.
  Je ne parlerai pas. Adieu; ce lit me blesse,
  Ce tapis qui me couvre accable ma faiblesse;
  Tout me pèse et me lasse. Aide-moi, je me meurs.                 35
  Tourne-moi sur le flanc. Ah! j'expire! ô douleurs!

  --Tiens, mon unique enfant, mon fils, prends ce breuvage;
  Sa chaleur te rendra ta force et ton courage.
  La mauve, le dictame ont, avec les pavots,
  Mêlé leurs sucs puissants qui donnent le repos;                  40
  Sur le vase bouillant, attendrie à mes larmes,
  Une Thessalienne a composé des charmes.
  Ton corps débile a vu trois retours du soleil
  Sans connaître Cérès, ni tes yeux le sommeil.
  Prends, mon fils, laisse-toi fléchir à ma prière;                45
  C'est ta mère, ta vieille inconsolable mère
  Qui pleure, qui jadis te guidait pas à pas,
  T'asseyait sur son sein, te portait dans ses bras,
  Que tu disais aimer, qui t'apprit à le dire,
  Qui chantait, et souvent te forçait à sourire                    50
  Lorsque tes jeunes dents, par de vives douleurs,
  De tes yeux enfantins faisaient couler des pleurs.
  Tiens, presse de ta lèvre, hélas! pâle et glacée,
  Par qui cette mamelle était jadis pressée;
  Que ce suc te nourrisse et vienne à ton secours,                 55
  Comme autrefois mon lait nourrit tes premiers jours!

  --O coteaux d'Érymanthe! ô vallons! ô bocage!
  O vent sonore et frais qui troublais le feuillage,
  Et faisais frémir l'onde, et sur leur jeune sein
  Agitais les replis de leur robe de lin!                          60
  De légères beautés troupe agile et dansante ...
  Tu sais, tu sais, ma mère? aux bords de l'Érymanthe ...
  Là, ni loups ravisseurs, ni serpents, ni poisons ...
  O visage divin! ô fêtes! ô chansons!
  Des pas entrelacés, des fleurs, une onde pure,                   65
  Aucun lieu n'est si beau dans toute la nature.
  Dieux! ces bras et ces flancs, ces cheveux, ces pieds nus
  Si blancs, si délicats!... Je ne te verrai plus!
  Oh! portez, portez-moi sur les bords d'Érymanthe,
  Que je la voie encor, cette vierge dansante!                     70
  Oh! que je voie au loin la fumée à longs flots
  S'élever de ce toit au bord de cet enclos!
  Assise à tes côtés, ses discours, sa tendresse,
  Sa voix, trop heureux père! enchante ta vieillesse,
  Dieux! par-dessus la haie élevée en remparts,                    75
  Je la vois, à pas lents, en longs cheveux épars,
  Seule, sur un tombeau, pensive, inanimée,
  S'arrêter et pleurer sa mère bien-aimée.
  Oh! que tes yeux sont doux! que ton visage est beau!
  Viendras-tu point aussi pleurer sur mon tombeau?                 80
  Viendras-tu point aussi, la plus belle des belles,
  Dire sur mon tombeau: Les Parques sont cruelles!

  --Ah! mon fils, c'est l'amour, c'est l'amour insensé
  Qui t'a jusqu'à ce point cruellement blessé?
  Ah! mon malheureux fils! Oui, faibles que nous sommes,           85
  C'est toujours cet amour qui tourmente les hommes.
  S'ils pleurent en secret, qui lira dans leur coeur
  Verra que c'est toujours cet amour en fureur.
  Mais, mon fils, mais dis-moi, quelle belle dansante,
  Quelle vierge as-tu vue au bord de l'Érymanthe?                  90
  N'es-tu pas riche et beau? du moins quand la douleur
  N'avait point de ta joue éteint la jeune fleur!
  Parle. Est-ce cette Eglé, fille du roi des ondes,
  Ou cette jeune Irène aux longues tresses blondes?
  Ou ne sera-ce point cette fière beauté                          95
  Dont j'entends le beau nom chaque jour répété,
  Dont j'apprends que partout les belles sont jalouses?
  Qu'aux temples, aux festins, les mères, les épouses,
  Ne sauraient voir, dit-on, sans peine et sans effroi?
  Cette belle Daphné?....--Dieux! ma mère, tais-toi,              100
  Tais-toi. Dieux! qu'as-tu dit? Elle est fière, inflexible;
  Comme les immortels, elle est belle et terrible!
  Mille amants l'ont aimée; ils l'ont aimée en vain.
  Comme eux j'aurais trouvé quelque refus hautain.
  Non, garde que jamais elle soit informée...                     105
  Mais, ô mort! ô tourment! ô mère bien-aimée!
  Tu vois dans quels ennuis dépérissent mes jours.
  Ma mère bien-aimée, ah! viens à mon secours.
  Je meurs; va la trouver: que tes traits, que ton âge,
  De sa mère à ses yeux offrent la sainte image.                  110
  Tiens, prends cette corbeille et nos fruits les plus beaux,
  Prends notre Amour d'ivoire, honneur de ces hameaux;
  Prends la coupe d'onyx à Corinthe ravie;
  Prends mes jeunes chevreaux, prends mon coeur, prends ma vie;
  Jette tout à ses pieds; apprends-lui qui je suis;               115
  Dis-lui que je me meurs, que tu n'as plus de fils.
  Tombe aux pieds du vieillard, gémis, implore, presse;
  Adjure cieux et mers, dieu, temple, autel, déesse.
  Pars; et si tu reviens sans les avoir fléchis,
  Adieu, ma mère, adieu, tu n'auras plus de fils.                 120

  --J'aurai toujours un fils, va, la belle espérance
  Me dit...' Elle s'incline, et, dans un doux silence,
  Elle couvre ce front, terni par les douleurs,
  De baisers maternels entremêlés de pleurs.
  Puis elle sort en hâte, inquiète et tremblante;                 125
  Sa démarche est de crainte et d'âge chancelante.
  Elle arrive; et bientôt revenant sur ses pas,
  Haletante, de loin: 'Mon cher fils, tu vivras,
  Tu vivras.' Elle vient s'asseoir près de la couche,
  Le vieillard la suivait, le sourire à la bouche,                130
  La jeune belle aussi, rouge et le front baissé,
  Vient, jette sur le lit un coup d'oeil. L'insensé
  Tremble; sous ses tapis il veut cacher sa tête.
  'Ami, depuis trois jours tu n'es d'aucune fête,
  Dit-elle; que fais-tu? Pourquoi veux-tu mourir?                 135
  Tu souffres. On me dit que je peux te guérir;
  Vis, et formons ensemble une seule famille:
  Que mon père ait un fils, et ta mère une fille!'




                                 V

                               HYLAS

_Au chevalier de Pange._

  Le navire éloquent, fils des bois du Pénée,
  Qui portait à Colchos la Grèce fortunée,
  Craignant près de l'Euxin les menaces du Nord,
  S'arrête, et se confie au doux calme d'un port.
  Aux regards des héros le rivage est tranquille;                   5
  Ils descendent. Hylas prend un vase d'argile,
  Et va, pour leurs banquets sur l'herbe préparés,
  Chercher une onde pure en ces bords ignorés.
  Reines, au sein d'un bois, d'une source prochaine,
  Trois naïades l'ont vu s'avancer dans la plaine.                 10
  Elles ont vu ce front de jeunesse éclatant,
  Cette bouche, ces yeux. Et leur onde à l'instant
  Plus limpide, plus belle, un plus léger zéphire,
  Un murmure plus doux l'avertit et soupire.
  Il accourt. Devant lui l'herbe jette des fleurs;                 15
  Sa main errante suit l'éclat de leurs couleurs;
  Elle oublie, à les voir, l'emploi qui la demande,
  Et s'égare à cueillir une belle guirlande.
  Mais l'onde encor soupire et sait le rappeler.
  Sur l'immobile arène il l'admire couler,                         20
  Se courbe, et, s'appuyant à la rive penchante,
  Dans le cristal sonnant plonge l'urne pesante.
  De leurs roseaux touffus les trois nymphes soudain
  Volent, fendent leurs eaux, l'entraînent par la main
  En un lit de joncs frais et de mousses nouvelles.                25
  Sur leur sein, dans leurs bras, assis au milieu d'elles,
  Leur bouche, en mots mielleux où l'amour est vanté,
  Le rassure et le loue et flatte sa beauté.
  Leurs mains vont caressant sur sa joue enfantine
  De la jeunesse en fleur la première étamine,                     30
  Ou sèchent en riant quelques pleurs gracieux
  Dont la frayeur subite avait rempli ses yeux.
  'Quand ces trois corps d'albâtre atteignaient le rivage,
  D'abord j'ai cru, dit-il, que c'était mon image
  Qui, de cent flots brisés prompte à suivre la loi,              35
  Ondoyante, volait et s'élançait vers moi.'

  Mais Alcide inquiet, que presse un noir augure,
  Va, vient, le cherche, crie auprès de l'onde pure:
  'Hylas! Hylas!' Il crie et mille et mille fois.
  Le jeune enfant de loin croit entendre sa voix;                 40
  Et du fond des roseaux, pour le tirer de peine,
  Lui répond une voix non entendue et vaine.

  De Pange, c'est vers toi qu'à l'heure du réveil
  Court cette jeune idylle au teint frais et vermeil.
  Va trouver mon ami, va, ma fille nouvelle,                      45
  Lui disais-je. Aussitôt, pour te paraître belle,
  L'eau pure a ranimé son front, ses yeux brillants;
  D'une étroite ceinture elle a pressé ses flancs;
  Et des fleurs sur son sein, et des fleurs sur sa tête,
  Et sa flûte à la main, sa flûte qui s'apprête                   50
  A défier un jour les pipeaux de Segrais,
  Seuls connus parmi nous aux nymphes des forêts.




                                VI

                        LA JEUNE TARENTINE


  Pleurez, doux alcyons! ô vous, oiseaux sacrés,
  Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez!

  Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine!
  Un vaisseau la portait aux bords de Camarine:
  Là, l'hymen, les chansons, les flûtes, lentement                  5
  Devaient la reconduire au seuil de son amant.
  Une clef vigilante a, pour cette journée,
  Dans le cèdre enfermé sa robe d'hyménée,
  Et l'or dont au festin ses bras seraient parés,
  Et pour ses blonds cheveux les parfums préparés.                 10
  Mais, seule sur la proue, invoquant les étoiles,
  Le vent impétueux qui soufflait dans les voiles
  L'enveloppe; étonnée et loin des matelots,
  Elle crie, elle tombe, elle est au sein des flots.

  Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine!                  15
  Son beau corps a roulé sous la vague marine.
  Thétis, les yeux en pleurs, dans le creux d'un rocher,
  Aux monstres dévorants eut soin de le cacher.
  Par ses ordres bientôt les belles Néréides
  L'élèvent au-dessus des demeures humides,                        20
  Le portent au rivage, et dans ce monument
  L'ont au cap du Zéphyr déposé mollement;
  Puis de loin, à grands cris appelant leurs compagnes,
  Et les nymphes des bois, des sources, des montagnes,
  Toutes, frappant leur sein et traînant un long deuil,            25
  Répétèrent, hélas! autour de son cercueil:

  'Hélas! chez ton amant tu n'es point ramenée;
  Tu n'as point revêtu ta robe d'hyménée;
  L'or autour de tes bras n'a point serré de noeuds;
  Les doux parfums n'ont point coulé sur tes cheveux.'             30




                               VII

                SUR UN GROUPE DE JUPITER ET D'EUROPE

_Des nymphes et des satyres chantent dans une grotte qu'il faut peindre
bien romantique, pittoresque, divine, en soupant, avec des coupes
ciselées; chacun chante le sujet représenté sur sa coupe. L'un_:
Étranger, ce taureau, _etc._; _l'autre_: Pasiphaé; _d'autres,
d'autres_...


  EUROPE

  Étranger, ce taureau, qu'au sein des mers profondes
  D'un pied léger et sûr tu vois fendre les ondes,
  Est le seul que jamais Amphitrite ait porté.
  Il nage aux bords crétois. Une jeune beauté
  Dont le vent fait voler l'écharpe obéissante                      5
  Sur ses flancs est assise, et d'une main tremblante
  Tient sa corne d'ivoire, et, les pleurs dans les yeux,
  Appelle ses parents, ses compagnes, ses jeux;
  Et, redoutant la vague et ses assauts humides,
  Retire et veut sous soi cacher ses pieds timides.                10

  L'art a rendu l'airain fluide et frémissant,
  On croit le voir flotter. Ce nageur mugissant,
  Ce taureau, c'est un dieu; c'est Jupiter lui-même.
  Dans ses traits déguisés, du monarque suprême
  Tu reconnais encore et la foudre et les traits.                  15
  Sidon l'a vu descendre au bord de ses guérets,
  Sous ce front emprunté couvrant ses artifices,
  Brillant objet des voeux de toutes les génisses.

  La vierge tyrienne, Europe, son amour,
  Imprudente, le flatte; il la flatte à son tour;                  20
  Et, se fiant à lui, la belle désirée
  Ose asseoir sur son flanc cette charge adorée.
  Il s'est lancé dans l'onde; et le divin nageur,
  Le taureau, roi des dieux, l'humide ravisseur,
  A déjà passé Chypre et ses rives fertiles;                       25
  Il s'approche de Crète, et va voir les cent villes.




                               VIII

                             PASIPHAÉ


  Tu gémis sur l'Ida, mourante, échevelée,
  O reine! ô de Minos épouse désolée!
  Heureuse si jamais, dans ses riches travaux,
  Cérès n'eût pour le joug élevé des troupeaux!...
  Tu voles épier sous quelle yeuse obscure,                         5
  Tranquille, il ruminait son antique pâture,
  Quel lit de fleurs reçut ses membres nonchalants,
  Quelle onde a ranimé l'albâtre de ses flancs.
  'O nymphes, entourez, fermez, nymphes de Crète,
  De ces vallons, fermez, entourez la retraite,                    10
  Si peut-être vers lui des vestiges épars
  Ne viendront point guider mes pas et mes regards.'
  Insensée! à travers ronces, forêts, montagnes,
  Elle court. O fureur! dans les vertes campagnes,
  Une belle génisse à son superbe amant                            15
  Adressait devant elle un doux mugissement.
  'La perfide mourra. Jupiter la demande.'
  Elle-même à son front attache la guirlande,
  L'entraîne, et sur l'autel prenant le fer vengeur:
  'Sois belle maintenant, et plais à mon vainqueur.'               20
  Elle frappe, et sa haine, à la flamme lustrale,
  Rit de voir palpiter le coeur de sa rivale.




                                IX

                            PANNYCHIS


_Plusieurs jeunes files entourent un petit enfant... le caressent..._

--_On dit que tu as fait une chanson pour Pannychis, ta cousine?_

--_Oui, je l'aime, Pannychis... elle est belle. Elle a cinq ans comme
moi... Nous avons arrondi en berceau ces buissons de roses... Nous nous
promenons sous cet ombrage... On ne peut nous y troubler, car il est
trop bas pour qu'on y puisse entrer. Je lui ai donné une statue de Vénus
que mon père m'a faite avec du buis. Elle l'appelle sa fille, elle la
couche sur des feuilles de rose dans une écorce de grenade... Tous les
amants font toujours des chansons pour leur bergère... Et moi aussi,
j'en ai fait une pour elle..._

--_Eh bien, chante-nous ta chanson et nous te donnerons des raisins et
des figues mielleuses..._

--_Donnez-les-moi d'abord et puis je vais chanter... Il tend ses deux
mains... on lui donne... et puis, d'une voix claire et douce, il se met
à chanter_:

  'Ma belle Pannychis, il faut bien que tu m'aimes;
  Nous avons même toit, nos âges sont les mêmes.
  Vois comme je suis grand, vois comme je suis beau.
  Hier je me suis mis auprès de mon chevreau;
  Par Pollux et Minerve! il ne pouvait qu'à peine                   5
  Faire arriver sa tête au niveau de la mienne.
  D'une coque de noix j'ai fait un abri sûr
  Pour un beau scarabée étincelant d'azur;
  Il couche sur la laine, et je te le destine.
  Ce matin, j'ai trouvé parmi l'algue marine                       10
  Une vaste coquille aux brillantes couleurs;
  Nous l'emplirons de terre, il y viendra des fleurs.
  Je veux, pour te montrer une flotte nombreuse,
  Lancer sur notre étang des écorces d'yeuse.
  Le chien de la maison est si doux! chaque soir,                  25
  Mollement sur son dos je veux te faire asseoir;
  Et, marchant devant toi jusques à notre asile,
  Je guiderai les pas de ce coursier docile.'

_Il s'en va bien baisé, bien caressé... Les jeunes beautés le suivent de
loin. Arrivées aux rosiers, elles regardent par-dessus le berceau sous
lequel elles les voient occupés à former avec des buissons de myrte et
de roses un temple de verdure autour d'un petit autel, pour leur statue
de Vénus; elles rient. Ils lèvent la tête, les voient et leur disent de
s'en aller. On les embrasse... En s'en allant, la jeune Myro dit:... O
heureux âge!... Mes compagnes, venez voir aussi chez moi les monuments
de notre enfance... j'ai entouré d'une haie, pour le conserver, le
jardin que j'avais alors... Une chèvre l'aurait brouté tout entier en
une heure... C'est là que je vivais avec...; il m'appelait déjà sa femme
et je l'appelais mon époux... Nous n'étions pas plus hauts que telle
plante... Nous nous serions perdus dans une forêt de thym... Vous y
verrez encore les romarins s'élever en berceau comme des cyprès autour
du tombeau de marbre où sont écrits les vers d'Anyté... Mon bien-aimé
m'avait donné une cigale et une sauterelle. Elles moururent, je leur
élevai ce tombeau parmi le romarin. J'étais en pleurs... La belle Anyté
passa, sa lyre à la main..._

--_Qu'as-tu? me demanda-t-elle._

--_Ma cigale et ma sauterelle sont mortes..._

--_Ah! me dit-elle, nous devons tous mourir (cinq ou six vers de
morale)..._

_Puis elle écrivit sur la pierre_:

  'O sauterelle, à toi, rossignol des fougères,
  A toi, verte cigale, amante des bruyères,                        30
  Myro de cette tombe élève les honneurs,
  Et sa joue enfantine est humide de pleurs;
  Car l'avare Achéron, les Soeurs impitoyables
  Ont ravi de ses jeux ces compagnes aimables.'




                                 X

                               DRYAS


  'Tout est-il prêt? partons. Oui, le mât est dressé;
  Adieu donc.' Sur les bancs le rameur est placé;
  La voile, ouverte aux vents, s'enfle et s'agite et flotte;
  Déjà le gouvernail tourne aux mains du pilote.
  Insensé! vainement le serrant dans leurs bras,                    5
  Femme, enfants, tout se jette au-devant de ses pas;
  Il monte, on lève l'ancre. Élevé sur la poupe,
  Il remplit et couronne une écumante coupe,
  Prie, et la verse aux dieux qui commandent aux flots.
  Tout retentit de cris, adieux des matelots.                      10
  Sur sa famille en pleurs il tourne encor la vue,
  Et des yeux et des mains longtemps il les salue.
  Insensé! vainement une fois averti!
  On détache le câble; il part; il est parti!
  Car il ne voyait pas que bientôt sur sa tête                     15
  L'automne impétueux amassant la tempête
  L'attendait au passage, et là, loin de tout bord,
  Lui préparait bientôt le naufrage et la mort.
  'Dieux de la mer Égée, ô vents, ô dieux humides,
  Glaucus et Palémon, et blanches Néréides,                        20
  Sauvez, sauvez Dryas. Déjà voisin du port,
  Entre la terre et moi je rencontre la mort.
  Mon navire est brisé. Sous les ondes avares
  Tous les miens ont péri. Dieux! rendez-moi mes lares!
  Dieux! entendez les cris d'un père et d'un époux!                25
  Sauvez, sauvez Dryas, il s'abandonne à vous.'
  Il dit, plonge, et, perdant au sein de la tourmente
  La planche, sous ses pieds fugitive et flottante,
  Nage, et lutte, et ses bras et ses efforts nombreux...
  Et la vague en roulant sur les sables pierreux,                  30
  Blême, expirant, couvert d'une écume salée,
  Le vomit. Sa famille errante, échevelée,
  Qui perçait l'air de cris et se frappait le sein,
  Court, le saisit, l'entraîne, et, le fer à la main,
  Rendant grâces aux flots d'avoir sauvé sa tête,                  35
  Offre une brebis noire à la noire tempête.



                                 XI

                               BACCHUS


  Viens, ô divin Bacchus, ô jeune Thyonée,
  O Dionyse, Évan, Iacchus et Lénée;
  Viens, tel que tu parus aux déserts de Naxos
  Quand tu vins rassurer la fille de Minos.
  Le superbe éléphant, en proie à ta victoire,                      5
  Avait de ses débris formé ton char d'ivoire.
  De pampres, de raisins mollement enchaîné,
  Le tigre aux larges flancs de taches sillonné,
  Et le lynx étoilé, la panthère sauvage,
  Promenaient avec toi ta cour sur ce rivage.                      10
  L'or reluisait partout aux axes de tes chars.
  Les Ménades couraient en longs cheveux épars
  Et chantaient Évoé, Bacchus et Thyonée,
  Et Dionyse, Évan, Iacchus et Lénée,
  Et tout ce que pour toi la Grèce eut de beaux noms.              15
  Et la voix des rochers répétait leurs chansons,
  Et le rauque tambour, les sonores cymbales,
  Les hautbois tortueux, et les doubles crotales
  Qu'agitaient en dansant sur ton bruyant chemin
  Le faune, le satyre et le jeune Sylvain,                         20
  Au hasard attroupés autour du vieux Silène,
  Qui, sa coupe à la main, de la rive indienne,
  Toujours ivre, toujours débile, chancelant,
  Pas à pas cheminait sur son âne indolent.




                                XII

                        LE CHÊNE DE CÉRÈS


  Allons chanter, assis dans les saintes forêts,
  Sous ce chêne orgueilleux, favori de Cérès,
  Qui loin autour de lui porte un immense ombrage,
  Tu vois, de tous côtés pendant à son feuillage,
  Couronnes et bandeaux et bouquets entassés,                       5
  Doux monuments des voeux par Cérès exaucés.

  A son ombre souvent les nymphes bocagères
  Viennent former les pas de leurs danses légères;
  Pour mesurer ses flancs et leur vaste contour,
  Leurs mains s'entrelaçant serpentent à l'entour:                 10
  Et, les bras étendus, vingt Dryades à peine
  Pressent ce tronc noueux et dont Cérès est vaine.

(Tiré d'Ovide, _Mét._, viii.)




                               XIII

                              HERCULE


  Oeta, mont ennobli par cette nuit ardente,
  Quand l'infidèle époux d'une épouse imprudente
  Reçut de son amour un présent trop jaloux,
  Victime du centaure immolé par ses coups;
  Il brise tes forêts: ta cime épaisse et sombre                    5
  En un bûcher immense amoncelle sans nombre
  Les sapins résineux que son bras a ployés.
  Il y porte la flamme; il monte, sous ses pieds
  Étend du vieux lion la dépouille héroïque,
  Et l'oeil au ciel, la main sur la massue antique,                10
  Attend sa récompense et l'heure d'être un dieu.
  Le vent souffle et mugit. Le bûcher tout en feu
  Brille autour du héros, et la flamme rapide
  Porte au palais divin l'âme du grand Alcide!




                               XIV

                            ÉRICHTHON


  J'apprends, pour disputer un prix si glorieux,
  Le bel art d'Érichthon, mortel prodigieux
  Qui sur l'herbe glissante, en longs anneaux mobiles,
  Jadis homme et serpent, traînait ses pieds agiles.
  Élevé sur un axe, Érichthon le premier                            5
  Aux liens du timon attacha le coursier,
  Et vainqueur, près des mers, sur les sables arides,
  Fit voler à grand bruit les quadriges rapides.

  Le Lapithe, hardi dans ses jeux turbulents,
  Le premier, des coursiers osa presser les flancs.                10
  Sous lui, dans un long cercle achevant leur carrière,
  Ils surent aux liens livrer leur tête altière,
  Blanchir un frein d'écume, et, légers, bondissants,
  Agiter, mesurer leurs pas retentissants.

(Pris de Virgile.)




                                 XV

                                NÉÈRE


  Mais telle qu'à sa mort, pour la dernière fois,
  Un beau cygne soupire, et de sa douce voix,
  De sa voix qui bientôt lui doit être ravie,
  Chante, avant de partir, ses adieux à la vie,
  Ainsi, les yeux remplis de langueur et de mort,                   5
  Pâle, elle ouvrit sa bouche en un dernier effort:

  'O vous, du Sébéthus naïades vagabondes,
  Coupez sur mon tombeau vos chevelures blondes.
  Adieu, mon Clinias! moi, celle qui te plus,
  Moi, celle qui t'aimai, que tu ne verras plus.                   10
  O cieux, ô terre, ô mer, prés, montagnes, rivages,
  Fleurs, bois mélodieux, vallons, grottes sauvages,
  Rappelez-lui souvent, rappelez-lui toujours
  Néère tout son bien, Néère ses amours;
  Cette Néère, hélas! qu'il nommait sa Néère,                      15
  Qui, pour lui criminelle, abandonna sa mère;
  Qui, pour lui fugitive, errant de lieux en lieux,
  Aux regards des humains n'osa lever les yeux.
  Oh! soit que l'astre pur des deux frères d'Hélène
  Calme sous ton vaisseau la vague ionienne;                       20
  Soit qu'aux bords de Pæstum, sous ta soigneuse main,
  Les roses deux fois l'an couronnent ton jardin;
  Au coucher du soleil, si ton âme attendrie
  Tombe en une muette et molle rêverie,
  Alors, mon Clinias, appelle, appelle-moi.                        25
  Je viendrai, Clinias; je volerai vers toi.

  Mon âme vagabonde, à travers le feuillage,
  Frémira; sur les vents ou sur quelque nuage
  Tu la verras descendre, ou du sein de la mer,
  S'élevant comme un songe, étinceler dans l'air,                  30
  Et ma voix, toujours tendre et doucement plaintive,
  Caresser, en fuyant, ton oreille attentive.'




                                XVI


  Mon visage est flétri des regards du soleil.
  Mon pied blanc sous la ronce est devenu vermeil.
  J'ai suivi tout le jour le fond de la vallée;
  Des bêlements lointains partout m'ont appelée.
  J'ai couru: tu fuyais sans doute loin de moi:                     5
  C'étaient d'autres pasteurs. Où te chercher, ô toi
  Le plus beau des humains? Dis-moi, fais-moi connaître
  Où sont donc tes troupeaux, où tu les mènes paître,
  Pour que je cesse enfin de courir sur les pas
  Des troupeaux étrangers que tu ne conduis pas.                   10

(Tiré du _Cantique des cantiques_.)




                                XVII


  O jeune adolescent! tu rougis devant moi.
  Vois mes traits sans couleurs; ils pâlissent pour toi:
  C'est ton front virginal, ta grâce, ta décence;
  Viens. Il est d'autres jeux que les jeux de l'enfance.
  O jeune adolescent, viens savoir que mon coeur                    5
  N'a pu de ton visage oublier la douceur.
  Bel enfant, sur ton front la volupté réside.
  Ton regard est celui d'une vierge timide.
  Ton sein blanc, que ta robe ose cacher au jour,
  Semble encore ignorer qu'on soupire d'amour.                     10
  Viens le savoir de moi. Viens, je veux te l'apprendre;
  Viens remettre en mes mains ton âme vierge et tendre,
  Afin que mes leçons, moins timides que toi,
  Te fassent soupirer et languir comme moi;
  Et qu'enfin rassuré, cette joue enfantine                        15
  Doive à mes seuls baisers cette rougeur divine.
  Oh! je voudrais qu'ici tu vinsses un matin
  Reposer mollement ta tête sur mon sein!
  Je te verrais dormir, retenant mon haleine,
  De peur de t'éveiller, ne respirant qu'à peine.                  20
  Mon écharpe de lin, que je ferais flotter,
  Loin de ton beau visage aurait soin d'écarter
  Les insectes volants dont les ailes bruyantes
  Aiment à se poser sur les lèvres dormantes.




                               XVIII


  La nymphe l'aperçoit, et l'arrête, et soupire.
  Vers un banc de gazon, tremblante, elle l'attire;
  Elle s'assied. Il vient, timide avec candeur,
  Ému d'un peu d'orgueil, de joie et de pudeur.
  Les deux mains de la nymphe errent à l'aventure.                  5
  L'une, sur son front blanc, va de sa chevelure
  Former les blonds anneaux. L'autre de son menton
  Caresse lentement le mol et doux coton.

  'Approche, bel enfant, approche, lui dit-elle,
  Toi si jeune et si beau, près de moi jeune et belle.             10
  Viens, ô mon bel ami, viens, assieds-toi sur moi.
  Dis, quel âge, mon fils, s'est écoulé pour toi?
  Aux combats du gymnase as-tu quelque victoire?
  Aujourd'hui, m'a-t-on dit, tes compagnons de gloire,
  Trop heureux, te pressaient entre leurs bras glissants,          15
  Et l'olive a coulé sur tes membres luisants.
  Tu baisses tes yeux noirs? Bienheureuse la mère
  Qui t'a formé si beau, qui t'a nourri pour plaire!
  Tu souris? tu rougis? Que ta joue est brillante!
  Que ta bouche est vermeille et ta peau transparente!             20
  N'es-tu pas Hyacinthe au blond Phoebus si cher?
  Ou ce jeune Troyen ami de Jupiter?
  Ou celui qui, naissant pour plus d'une immortelle,
  Entr'ouvrit de Myrrha l'écorce maternelle?
  Ami, qui que tu sois, oh! tes jeux sont charmants:               25
  Bel enfant, aime-moi. Mon coeur de mille amants
  Rejeta mille fois la poursuite enflammée;
  Mais toi seul, aime-moi, j'ai besoin d'être aimée...'




                                XIX

                         CHANSON DES YEUX


  Viens: là, sur des joncs frais ta place est toute prête.
  Viens, viens, sur mes genoux viens reposer ta tête.
  Les yeux levés sur moi, tu resteras muet,
  Et je te chanterai la chanson qui te plaît.
  Comme on voit, au moment où Phoebus va renaître,                  5
  La nuit prête à s'enfuir, le jour prêt à paraître,
  Je verrai tes beaux yeux, les yeux de mon ami,
  En un demi-sommeil se fermer à demi.
  Tu me diras: 'Adieu, je dors, adieu, ma belle.
  --Adieu, dirai-je, adieu, dors, mon ami fidèle,                  10
  Car le... aussi dort le front vers les cieux,'
  Et j'irai te baiser et le front et les yeux.

  Ne me regarde point; cache, cache tes yeux;
  Mon sang en est brûlé; tes regards sont des feux.
  Viens, viens. Quoique vivant, et dans ta fleur première,         15
  Je veux avec mes mains te fermer la paupière,
  Ou, malgré tes efforts, je prendrai tes cheveux
  Pour en faire un bandeau qui te cache les yeux.

(Le commencement est imité de Shakespeare, _Henry IV_.)




                                XX


  'Les esclaves d'amour ont tant versé de pleurs!
  S'il a quelques plaisirs, il a tant de douleurs!
  Qu'il garde ses plaisirs. Dans un vallon tranquille,
  Les muses contre lui nous offrent un asile;
  Les muses, seul objet de mes jeunes désirs,                       5
  Mes uniques amours, mes uniques plaisirs.
  L'amour n'ose troubler la paix de ce rivage.
  Leurs modestes regards ont, loin de leur bocage,
  Fait fuir ce dieu cruel, leur légitime effroi,
  Chastes muses, veillez, veillez toujours sur moi.'               10

  --'Non, non, le dieu d'amour n'est point l'effroi des muses.
  Elles cherchent ses pas, elles aiment ses ruses.
  Le coeur qui n'aime rien a beau les implorer,
  Leur troupe qui s'enfuit ne veut pas l'inspirer.
  Qu'un amant les invoque, et sa voix les attire.                  15
  C'est ainsi que toujours elles montent ma lyre.
  Si je chante les dieux, ou les héros, soudain
  Ma langue balbutie et se travaille en vain.
  Si je chante l'amour, ma chanson d'elle-même
  S'écoule de ma bouche et vole à ce que j'aime.'                  20




                                XXI

                             A VESPER


  O quel que soit ton nom, soit Vesper, soit Phosphore,
  Messager de la nuit, messager de l'aurore,
  Cruel astre au matin, le soir astre si doux!
  Phosphore, le matin, loin de nos bras jaloux,
  Ta fais fuir nos amours tremblantes, incertaines,                 5
  Mais le soir, en secret, Vesper, tu les ramènes,
  La vierge qu'à l'hymen la nuit doit présenter
  Redoute que Vesper se hâte d'arriver.
  Puis, au bras d'un époux, elle accuse Phosphore
  De rallumer trop tôt les flambeaux de l'aurore,                  10
  Brillante étoile, adieu, le jour s'avance, cours,
  Ramène-moi bientôt la nuit et mes amours.




                               XXII


  Blanche et douce colombe, aimable prisonnière,
  Quel injuste ennemi te cache à la lumière?
  Je t'ai vue aujourd'hui (que le ciel était beau!)
  Te promener longtemps sur le bord du ruisseau,
  Au hasard, en tous lieux, languissante, muette,                   5
  Tournant tes doux regards et tes pas et ta tête.
  Caché dans le feuillage, et n'osant l'agiter,
  D'un rameau sur un autre à peine osant sauter,
  J'avais peur que le vent décelât mon asile.
  Tout seul je gémissais, sur moi-même immobile,                   10
  De ne pouvoir aller, le ciel était si beau!
  Promener avec toi sur le bord du ruisseau.

  Car, si j'avais osé, sortant de ma retraite,
  Près de ta tête amie aller porter ma tête,
  Avec toi murmurer et fouler sous mes pas                         15
  Le même pré foulé sous tes pieds délicats,
  Mes ailes et ma voix auraient frémi de joie,
  Et les noirs ennemis, les deux oiseaux de proie,
  Ces gardiens envieux qui te suivent toujours,
  Auraient connu soudain que tu fais mes amours.                   20
  Tous les deux à l'instant, timide prisonnière,
  T'auraient, dans ta prison, ravie à la lumière,
  Et tu ne viendrais plus, quand le ciel sera beau,
  Te promener encor sur le bord du ruisseau.

  Blanche et douce brebis à la voix innocente,                     25
  Si j'avais, pour toucher ta laine obéissante,
  Osé sortir du bois et bondir avec toi,
  Te bêler mes amours et t'appeler à moi,
  Les deux loups soupçonneux qui marchaient à ta suite
  M'auraient vu. Par leurs cris ils t'auraient mise en fuite,      30
  Et pour te dévorer eussent fondu sur toi
  Plutôt que te laisser un moment avec moi.




                               XXIII

                       LE SATYRE ET LA FLÛTE


  Toi, de Mopsus ami! Non loin de Bérécynthe,
  Certain satyre, un jour, trouva la flûte sainte
  Dont Hyagnis calmait ou rendait furieux
  Le cortège énervé de la mère des dieux.
  Il appelle aussitôt du Sangar au Méandre                          5
  Les nymphes de l'Asie, et leur dit de l'entendre;
  Que tout l'art d'Hyagnis n'était que dans ce bui;
  Qu'il a, grâce au destin, des doigts tout comme lui.
  On s'assied. Le voilà qui se travaille et sue,
  Souffle, agite ses doigts, tord sa lèvre touffue,                10
  Enfle sa joue épaisse, et fait tant qu'à la fin
  Le buis résonne et pousse un cri rauque et chagrin.
  L'auditoire étonné se lève, non sans rire,
  Les éloges railleurs fondent sur le satyre,
  Qui pleure, et des chiens même, en fuyant vers le bois,          15
  Évite comme il peut les dents et les abois.




                                XXIV


  De nuit, la nymphe errante à travers le bois sombre
  Aperçoit le satyre; et, le fuyant dans l'ombre,
  De loin, d'un cri perfide, elle va l'appelant.
  Le pied-de-chèvre accourt, sur sa trace volant,
  Et dans une eau stagnante, à ses pas opposée,                     5
  Tombe, et sa plainte amère excite leur risée.




                                 XXV


  L'impur et fier époux que la chèvre désire
  Baisse le front, se dresse et cherche le satyre.
  Le satyre, averti de cette inimitié,
  Affermit sur le sol la corne de son pié;
  Et leurs obliques fronts, lancés tous deux ensemble,              5
  Se choquent; l'air frémit, le bois s'agite et tremble.




                                 XXVI


  Ma Muse fuit les champs abreuvés de carnage,
  Et ses pieds innocents ne se poseront pas
  Où la cendre des morts gémirait sous ses pas.
  Elle pâlit d'entendre et le cri des batailles,
  Et les assauts tonnants qui frappent les murailles,               5
  Et le sang qui jaillit sous les pointes d'airain
  Souillerait la blancheur de sa robe de lin.

(Traduit de Gessner.)




                                XXVII


_Un berger poète dira:_

  Mes chants savent tout peindre; accours, viens les entendre.
  Ma voix plaît, Astérie, elle est flexible et tendre.
  Philomèle, les bois, les eaux, les pampres verts,
  Les muses, le printemps, habitent dans mes vers.
  Le baiser dans mes vers étincelle et respire.                     5
  La source aux pieds d'argent qui m'arrête et m'inspire
  Y roule en murmurant son flot léger et pur.
  Souvent avec les cieux il se pare d'azur.
  Le souffle insinuant, qui frémit sous l'ombrage,
  Voltige dans mes vers comme dans le feuillage.                   10
  Mes vers sont parfumés et de myrte et de fleurs,
  Soit les fleurs dont l'été ranime les couleurs,
  Soit celles que seize ans, été plus doux encore,
  Sur une belle joue ont l'art de faire éclore.




                              XXVIII


  Le lys est le plus beau des enfants du zéphire,
  Il lève un front superbe et demande l'empire.
  Des suaves esprits dans sa coupe formés,
  L'air, les eaux, le bocage, au loin sont embaumés.
  Sous l'herbe, loin des yeux, plus aimable et moins belle,         5
  La violette fuit. Son parfum la révèle,
  Avertit qu'elle est là; que, voulant se cacher
  Là, pour le sein qu'on aime, il faut l'aller chercher.




                               XXIX

                          A L'HIRONDELLE


  Fille de Pandion, ô jeune Athénienne,
  La cigale est ta proie, hirondelle inhumaine,
  Et nourrit tes petits qui, débiles encor,
  Nus, tremblants, dans les airs n'osent prendre l'essor.
  Tu voles; comme toi la cigale a des ailes.                        5
  Tu chantes; elle chante. À vos chansons fidèles
  Le moissonneur s'égaye, et l'automne orageux
  En des climats lointains vous chasse toutes deux.
  Oses-tu donc porter dans ta cruelle joie
  A ton nid sans pitié cette innocente proie?                      10
  Et faut-il voir périr un chanteur sans appui
  Sous la morsure, hélas! d'un chanteur comme lui!

(Trad. d'Événus de Paros.)




                                XXX


  Ah! prends un coeur humain, laboureur trop avide,
  Lorsque d'un pas tremblant l'indigence timide
  De tes larges moissons vient, le regard confus,
  Recueillir après toi les restes superflus.
  Souviens-toi que Cybèle est la mère commune.                      5
  Laisse la probité que trahit la fortune.
  Comme l'oiseau du ciel, se nourrir à tes pieds
  De quelques grains épars sur la terre oubliés.

(Tiré de Thomson.)




                               XXXI


  Fille du vieux pasteur, qui d'une main agile
  Le soir emplis de lait trente vases d'argile,
  Crains la génisse pourpre, au farouche regard,
  Qui marche toujours seule et qui paît à l'écart.
  Libre, elle lutte et fuit, intraitable et rebelle.                5
  Tu ne presseras point sa féconde mamelle,
  A moins qu'avec adresse un de ses pieds lié
  Sous un cuir souple et lent ne demeure plié.

(Vu et fait à Catillon, près Forges, le 4 août 1792, et écrit à Gournay
le lendemain.)




                              XXXII


  Toujours ce souvenir m'attendrit et me touche,
  Quand lui-même, appliquant la flûte sur ma bouche,
  Riant et m'asseyant sur lui, près de son coeur,
  M'appelant son rival et déjà son vainqueur,
  Il façonnait ma lèvre inhabile et peu sûre                        5
  A souffler une haleine harmonieuse et pure;
  Et ses savantes mains prenaient mes jeunes doigts,
  Les levaient, les baissaient, recommençaient vingt fois,
  Leur enseignant ainsi, quoique faibles encore,
  A fermer tour à tour les trous du buis sonore.                   10




                              XXXIII

                               MNAÏS


  'Bergers, vous dont ici la chèvre vagabonde,
  La brebis se traînant sous sa laine féconde,
  Au dos de la colline accompagnent les pas,
  A la jeune Mnaïs rendez, rendez, hélas!
  Par Cérès, par sa fille et la Terre sacrée,                       5
  Une grâce légère, autant que désirée.
  Ah! près de vous, jadis, elle avait son berceau,
  Et sa vingtième année a trouvé le tombeau.
  Que vos agneaux du moins viennent près de ma cendre
  Me bêler les accents de leur voix douce et tendre,               10
  Et paître au pied d'un roc où d'un son enchanteur
  La flûte parlera sous les doigts du pasteur.
  Qu'au retour du printemps, dépouillant la prairie,
  Des dons du villageois ma tombe soit fleurie;
  Puis d'une brebis mère et docile à sa main                       15
  En un vase d'argile il pressera le sein;
  Et sera chaque jour d'un lait pur arrosée
  La pierre en ce tombeau sur mes mânes posée.
  Morts et vivants, il est encor pour nous unir
  Un commerce d'amour et de doux souvenir.'                        20

_C'est en songe que la jeune Mnaïs est venue leur dire cela._

(Trad. de Léonidas de Tarente.)




                               XXXIV

                            LES JARDINS


  Secrets observateurs, leur studieuse main
  En des vases d'argile et de verre et d'airain
  Enferme la nature et les riches campagnes.
  Ce sont là leurs vallons, leurs forêts, leurs montagnes.
  Barbares possesseurs, Procustes furieux,                          5
  Sous le niveau jaloux leur fer injurieux
  Mutile sans pitié les plaintives dryades.
  Le plomb, les murs de pierre enchaînant les naïades,
  De bassins en bassins, de degrés en degrés,
  Guident leur chute esclave et leurs pas mesurés,                 10
  Là, quelle muse libre et naïve et fidèle
  Peut naître? Loin du bois, comme si Philomèle,
  Sous leurs treillages peints dont la main du sculpteur
  A ciselé l'acanthe ou le lierre imposteur,
  Allait chercher ces sons dont le printemps s'honore,             15
  Délices de la nuit, délices de l'aurore!




                               XXXV

                       INVOCATION A LA POÉSIE


  Nymphe tendre et vermeille, ô jeune Poésie!
  Quel bois est aujourd'hui ta retraite choisie?
  Quelles fleurs, près d'une onde où s'égarent tes pas,
  Se courbent mollement sous tes pieds délicats?
  Où te faut-il chercher? Vois la saison nouvelle:                  5
  Sur son visage blanc quelle pourpre étincelle!
  L'hirondelle a chanté; Zéphir est de retour:
  Il revient en dansant; il ramène l'amour.
  L'ombre, les prés, les fleurs, c'est sa douce famille,
  Et Jupiter se plaît à contempler sa fille,                       10
  Cette terre où partout, sous tes doigts gracieux,
  S'empressent de germer des vers mélodieux.
  Le fleuve qui s'étend dans les vallons humides
  Roule pour toi des vers doux, sonores, liquides.
  Des vers, s'ouvrant en foule aux regards du soleil,              15
  Sont ce peuple de fleurs au calice vermeil.
  Et les monts, en torrents qui blanchissent leurs cimes,
  Lancent des vers brillants dans le fond des abîmes.




                              XXXVI

                           A LA SANTÉ


  Allons, muse rustique, enfant de la nature,
  Détache ces cheveux, ceins ton front de verdure,
  Va de mon cher de Pange égayer les loisirs.
  Rassemble autour de toi tes champêtres plaisirs;
  Ton cortège dansant de légères dryades,                           5
  De nymphes au sein blanc, de folâtres ménades.
  Entrez dans son asile aux muses consacré,
  Où de sphères, d'écrits, de beaux-arts entouré,
  Sur les doctes feuillets sa jeunesse prudente
  Pâlit au sein des nuits près d'une lampe ardente.                10
  Hélas! de tous les dieux il n'eut point les faveurs.
  Souvent son corps débile est en proie aux douleurs.

  Muse, implore pour lui la Santé secourable,
  Cette reine des dieux sans qui rien n'est aimable,
  Qui partout fait briller le sourire, les jeux,                   15
  Les grâces, le printemps. Qu'indulgente à tes voeux,
  Le dictame à la main, près de lui descendue,
  Elle vienne avec toi présenter à sa vue
  Cette jeunesse en fleur, et ce teint pur et frais,
  Et le baume et la vie épars dans tous ses traits.                20
  Dis-lui: 'Belle Santé, déesse des déesses,
  Toi sans qui rien ne plaît, ni grandeurs, ni richesses,
  Ni chansons, ni festins, ni caresses d'amours,
  Viens, d'un mortel aimé viens embellir les jours.
  Touche-le de ta main qui répand l'ambroisie.                     25
  Ainsi tu nous verras, troupe agreste et choisie,
  Les hymnes à la bouche, entourer tes autels,
  Santé, reine des dieux, nourrice des mortels.'

  (Imité de l'Hymne d'Ariphron.)




                             ÉLÉGIES

                       FRAGMENTS D'ÉLÉGIES




                                I


  Jeune fille, ton coeur avec nous veut se taire.
  Tu fuis, tu ne ris plus; rien ne saurait te plaire.
  La soie à tes travaux offre en vain des couleurs;
  L'aiguille sous tes doigts n'anime plus des fleurs.
  Tu n'aimes qu'à rêver, muette, seule, errante,                    5
  Et la rose pâlit sur ta bouche expirante.
  Ah! mon oeil est savant et depuis plus d'un jour;
  Et ce n'est pas à moi qu'on peut cacher l'amour.
  Les belles font aimer; elles aiment. Les belles
  Nous charment tous. Heureux qui peut être aimé d'elles!          10
  Sois tendre, même faible; on doit l'être un moment;
  Fidèle, si tu peux. Mais conte-moi comment,
  Quel jeune homme aux yeux bleus, empressé, sans audace,
  Aux cheveux noirs, au front plein de charme et de grâce...
  Tu rougis? On dirait que je t'ai dit son nom.                    15
  Je le connais pourtant. Autour de ta maison
  C'est lui qui va, qui vient; et, laissant ton ouvrage,
  Tu vas, sans te montrer, épier son passage.
  Il fuit vite; et ton oeil, sur sa trace accouru,
  Le suit encor longtemps quand il a disparu.                      20
  Certe, en ce bois voisin où trois fêtes brillantes
  Font courir au printemps nos nymphes triomphantes,
  Nul n'a sa noble aisance et son habile main
  A soumettre un coursier aux volontés du frein.


                                II

  Ah! je les reconnais, et mon coeur se réveille.
  O sons! ô douces voix chères à mon oreille!
  O mes Muses, c'est vous; vous mon premier amour,
  Vous qui m'avez aimé dès que j'ai vu le jour!
  Leurs bras, à mon berceau dérobant mon enfance,                   5
  Me portaient sous la grotte où Virgile eut naissance,
  Où j'entendais le bois murmurer et frémir,
  Où leurs yeux dans les fleurs me regardaient dormir.
  Ingrat! ô de l'amour trop coupable folie!
  Souvent je les outrage et fuis et les oublie;                    10
  Et sitôt que mon coeur est en proie au chagrin,
  Je les vois revenir le front doux et serein.
  J'étais seul, je mourais. Seul, Lycoris absente
  De soupçons inquiets m'agite et me tourmente.
  Je vois tous ses appas et je vois mes dangers;                   15
  Ah! je la vois livrée à des bras étrangers.
  Elles viennent! leurs voix, leur aspect me rassure:
  Leur chant mélodieux assoupit ma blessure;
  Je me fuis, je m'oublie, et mes esprits distraits
  Se plaisent à les suivre et retrouvent la paix.                  20
  Par vous, Muses, par vous, franchissant les collines,
  Soit que j'aime l'aspect des campagnes sabines,
  Soit Catile ou Falerne et leurs riches coteaux,
  Ou l'air de Blandusie et l'azur de ses eaux:
  Par vous de l'Anio j'admire le rivage,                           25
  Par vous de Tivoli le poétique ombrage,
  Et de Bacchus, assis sous des antres profonds,
  La nymphe et le satyre écoutant les chansons.
  Par vous la rêverie errante, vagabonde,
  Livre à vos favoris la nature et le monde;                       30
  Par vous mon âme, au gré de ses illusions,
  Vole et franchit les temps, les mers, les nations,
  Va vivre en d'autres corps, s'égare, se promène,
  Est tout ce qu'il lui plaît, car tout est son domaine.

  Ainsi, bruyante abeille, au retour du matin,                     35
  Je vais changer en miel les délices du thym.
  Rose, un sein palpitant est ma tombe divine.
  Frêle atome d'oiseau, de leur molle étamine
  Je vais sous d'autres cieux dépouiller d'autres fleurs.
  Le papillon plus grand offre moins de couleurs;                  40
  Et l'Orénoque impur, la Floride fertile
  Admirent qu'un oiseau si tendre, si débile,
  Mêle tant d'or, de pourpre, en ses riches habits,
  Et pensent dans les airs voir nager des rubis.
  Sur un fleuve souvent l'éclat de mon plumage                     45
  Fait à quelque Léda souhaiter mon hommage.
  Souvent, fleuve moi-même, en mes humides bras
  Je presse mollement des membres délicats,
  Mille fraîches beautés que partout j'environne;
  Je les tiens, les soulève, et murmure et bouillonne.             50
  Mais surtout, Lycoris, Protée insidieux,
  Partout autour de toi je veille, j'ai des yeux,
  Partout, sylphe ou zéphyr, invisible et rapide,
  Je te vois. Si ton coeur complaisant et perfide
  Livre à d'autres baisers une infidèle main,                      55
  Je suis là. C'est moi seul dont le transport soudain,
  Agitant tes rideaux ou ta porte secrète,
  Par un bruit imprévu t'épouvante et t'arrête.
  C'est moi, remords jaloux, qui rappelle en ton coeur
  Mon nom et tes serments et ma juste fureur...                    60

  Mais périsse l'amant que satisfait la crainte!
  Périsse la beauté qui m'aime par contrainte,
  Qui voit dans ses serments une pénible loi,
  Et n'a point de plaisir à me garder sa foi!



                               III

                       AUX FRÈRES DE PANGE

  Aujourd'hui qu'au tombeau je suis prêt à descendre,
  Mes amis, dans vos mains je dépose ma cendre.
  Je ne veux point, couvert d'un funèbre linceul,
  Que les pontifes saints autour de mon cercueil,
  Appelés aux accents de l'airain lent et sombre,                   5
  De leur chant lamentable accompagnent mon ombre,
  Et sous des murs sacrés aillent ensevelir
  Ma vie et ma dépouille, et tout mon souvenir.
  Eh! qui peut sans horreur, à ses heures dernières,
  Se voir au loin périr dans des mémoires chères?                  10
  L'espoir que des amis pleureront notre sort
  Charme l'instant suprême et console la mort.
  Vous-même choisirez à mes jeunes reliques
  Quelque bord fréquenté des pénates rustiques,
  Des regards d'un beau ciel doucement animé,                      15
  Des fleurs et de l'ombrage, et tout ce que j'aimai.
  C'est là près d'une eau pure, au coin d'un bois tranquille,
  Qu'à mes mânes éteints je demande un asile,
  Afin que votre ami soit présent à vos yeux,
  Afin qu'au voyageur amené dans ces lieux                         20
  La pierre, par vos mains de ma fortune instruite,
  Raconte en ce tombeau quel malheureux habite;
  Quels maux ont abrégé ses rapides instants;
  Qu'il fut bon, qu'il aima, qu'il dut vivre longtemps.
  Ah! le meurtre jamais n'a souillé mon courage.                   25
  Ma bouche du mensonge ignora le langage,
  Et jamais, prodiguant un serment faux et vain,
  Ne trahit le secret recélé dans mon sein.
  Nul forfait odieux, nul remords implacable
  Ne déchire mon âme inquiète et coupable.                         30
  Vos regrets la verront pure et digne de pleurs,
  Oui, vous plaindrez sans doute, en mes longues douleurs,
  Et ce brillant midi qu'annonçait mon aurore,
  Et ces fruits dans leur germe éteints avant d'éclore,
  Que mes naissantes fleurs auront en vain promis.                 35
  Oui, je vais vivre encore au sein de mes amis.
  Souvent à vos festins qu'égaya ma jeunesse,
  Au milieu des éclats d'une vive allégresse,
  Frappés d'un souvenir, hélas! amer et doux,
  Sans doute vous direz: 'Que n'est-il avec nous!'                 40

  Je meurs. Avant le soir j'ai fini ma journée.
  A peine ouverte au jour, ma rose s'est fanée.
  La vie eut bien pour moi de volages douceurs;
  Je les goûtais à peine, et voilà que je meurs.
  Mais, oh! que mollement reposera ma cendre,                      45
  Si parfois, un penchant impérieux et tendre
  Vous guidant vers la tombe où je suis endormi,
  Vos yeux en approchant pensent voir leur ami!
  Si vos chants de mes feux vont redisant l'histoire;
  Si vos discours flatteurs, tout pleins de ma mémoire,            50
  Inspirent à vos fils, qui ne m'ont point connu,
  L'ennui de naître à peine et de m'avoir perdu!
  Qu'à votre belle vie ainsi ma mort obtienne
  Tout l'âge, tous les biens dérobés à la mienne;
  Que jamais les douleurs, par de cruels combats,                  55
  N'allument dans vos flancs un pénible trépas;
  Que la joie en vos coeurs ignore les alarmes;
  Que les peines d'autrui causent seules vos larmes;
  Que vos heureux destins, les délices du ciel,
  Coulent toujours trempés d'ambroisie et de miel,                 60
  Et non sans quelque amour paisible et mutuelle;
  Et quand la mort viendra, qu'une amante fidèle,
  Près de vous désolée, en accusant les dieux,
  Pleure, et veuille vous suivre, et vous ferme les yeux.




                                 IV

                        AU CHEVALIER DE PANGE


  Quand la feuille en festons a couronné les bois,
  L'amoureux rossignol n'étouffe point sa voix.
  Il serait criminel aux yeux de la nature
  Si, de ses dons heureux négligeant la culture,
  Sur son triste rameau, muet dans ses amours,                      5
  Il laissait sans chanter expirer les beaux jours.
  Et toi, rebelle aux dons d'une si tendre mère,
  Dégoûté de poursuivre une muse étrangère
  Dont tu choisis la cour trop bruyante pour toi,
  Tu t'es fait du silence une coupable loi!                        10
  Tu naquis rossignol. Pourquoi, loin du bocage
  Où des jeunes rosiers le balsamique ombrage
  Eût redit tes doux sons sans murmure écoutés,
  T'en allais-tu chercher la muse des cités,
  Cette muse, d'éclat, de pourpre environnée,                      15
  Qui, le glaive à la main, du diadème ornée,
  Vient au peuple assemblé, d'une dolente voix,
  Pleurer les grands malheurs, les empires, les rois?
  Que n'étais-tu fidèle à ces muses tranquilles
  Qui cherchent la fraîcheur des rustiques asiles,                 20
  Le front ceint de lilas et de jasmins nouveaux,
  Et vont sur leurs attraits consulter les ruisseaux?
  Viens dire à leurs concerts la beauté qui te brûle.
  Amoureux, avec l'âme et la voix de Tibulle
  Fuirais-tu les hameaux, ce séjour enchanté                       25
  Qui rend plus séduisant l'éclat de la beauté?

  L'amour aime les champs, et les champs l'ont vu naître.
  La fille d'un pasteur, une vierge champêtre,
  Dans le fond d'une rose, un matin du printemps,
  Le trouva nouveau-né....                                         30
  Le sommeil entr'ouvrait ses lèvres colorées.
  Elle saisit le bout de ses ailes dorées,
  L'ôta de son berceau d'une timide main,
  Tout trempé de rosée, et le mit dans son sein.
  Tout, mais surtout les champs sont restés son empire.            35
  Là tout aime, tout plaît, tout jouit, tout soupire;
  Là de plus beaux soleils dorent l'azur des cieux;
  Là les prés, les gazons, les bois harmonieux,
  De mobiles ruisseaux la colline animée,
  L'âme de mille fleurs dans les zéphyrs semée;                    40
  Là parmi les oiseaux l'amour vient se poser;
  Là sous les antres frais habite le baiser.
  Les muses et l'amour ont les mêmes retraites.
  L'astre qui fait aimer est l'astre des poètes.
  Bois, écho, frais zéphyrs, dieux champêtres et doux,             45
  Le génie et les vers se plaisent parmi vous.
  J'ai choisi parmi vous ma muse jeune et chère;
  Et, bien qu'entre ses soeurs elle soit la dernière,
  Elle plaît. Mes amis, vos yeux en sont témoins.
  Et puis une plus belle eût voulu plus de soins;                  50
  Délicate et craintive, un rien la décourage,
  Un rien sait l'animer. Curieuse et volage,
  Elle va parcourant tous les objets flatteurs
  Sans se fixer jamais, non plus que sur les fleurs
  Les zéphyrs vagabonds, doux rivaux des abeilles,                 55
  Ou le baiser ravi sur des lèvres vermeilles.
  Une source brillante, un buisson qui fleurit,
  Tout amuse ses yeux; elle pleure, elle rit.
  Tantôt à pas rêveurs, mélancolique et lente,
  Elle erre avec une onde et pure et languissante;                 60
  Tantôt elle va, vient, d'un pas léger et sûr
  Poursuit le papillon brillant d'or et d'azur,
  Ou l'agile écureuil, ou dans un nid timide
  Sur un oiseau surpris pose une main rapide.
  Quelquefois, gravissant la mousse du rocher,                     65
  Dans une touffe épaisse elle va se cacher,
  Et sans bruit épier, sur la grotte pendante,
  Ce que dira le faune à la nymphe imprudente
  Qui, dans cet antre sourd et des faunes ami,
  Refusait de le suivre, et pourtant l'a suivi.                    70
  Souvent même, écoutant de plus hardis caprices,
  Elle ose regarder au fond des précipices,
  Où sur le roc mugit le torrent effréné
  Du droit sommet d'un mont tout à coup déchaîné.
  Elle aime aussi chanter à la moisson nouvelle,                   75
  Suivre les moissonneurs et lier la javelle.
  L'Automne au front vermeil, ceint de pampres nouveaux,
  Parmi les vendangeurs l'égaré en des coteaux;
  Elle cueille la grappe, ou blanche, ou purpurine;
  Le doux jus des raisins teint sa bouche enfantine;               80
  Ou, s'ils pressent leurs vins, elle accourt pour les voir,
  Et son bras avec eux fait crier le pressoir.

  Viens, viens, mon jeune ami; viens, nos muses t'attendent;
  Nos fêtes, nos banquets, nos courses te demandent;
  Viens voir ensemble et l'antre et l'onde et les forêts.          85
  Chaque soir une table aux suaves apprêts
  Assoira près de nous nos belles adorées,
  Ou, cherchant dans le bois des nymphes égarées,
  Nous entendrons les ris, les chansons, les festins;
  Et les verres emplis sous les bosquets lointains                 90
  Viendront animer l'air, et, du sein d'une treille,
  De leur voix argentine égayer notre oreille.
  Mais si, toujours ingrat à ces charmantes soeurs,
  Ton front rejette encore leurs couronnes de fleurs;
  Si de leurs soins pressants la douce impatience                  95
  N'obtient que d'un refus la dédaigneuse offense;
  Qu'à ton tour la beauté dont les yeux t'ont soumis
  Refuse à tes soupirs ce qu'elle t'a promis;
  Qu'un rival loin de toi de ses charmes dispose;
  Et, quand tu lui viendras présenter une rose,                   100
  Que l'ingrate étonnée, en recevant ce don,
  Ne t'ait vu de sa vie et demande ton nom.




                                 V


  O muses, accourez; solitaires divines,
  Amantes des ruisseaux, des grottes, des collines!
  Soit qu'en ses beaux vallons Nîme égare vos pas;
  Soit que de doux pensers, en de riants climats,
  Vous retiennent aux bords de Loire ou de Garonne;                 5
  Soit que parmi les choeurs de ces nymphes da Rhône,
  La lune sur les prés, où son flambeau vous luit,
  Dansantes vous admire au retour de la nuit;
  Venez. J'ai fui la ville aux muses si contraire,
  Et l'écho fatigué des clameurs du vulgaire.                      10
  Sur les pavés poudreux d'un bruyant carrefour
  Les poétiques fleurs n'ont jamais vu le jour.
  Le tumulte et les cris font fuir avec la lyre
  L'oisive rêverie au suave délire;
  Et les rapides chars et leurs cercles d'airain                   15
  Effarouchent les vers qui se taisent soudain.
  Venez. Que vos bontés ne me soient point avares.

  Mais, oh! faisant de vous mes pénates, mes lares,
  Quand pourrai-je habiter un champ qui soit à moi,
  Et, villageois tranquille, ayant pour tout emploi                20
  Dormir et ne rien faire, inutile poète,
  Goûter le doux oubli d'une vie inquiète?
  Vous savez si toujours, dès mes plus jeunes ans,
  Mes rustiques souhaits m'ont porté vers les champs;
  Si mon coeur dévorait vos champêtres histoires,                  25
  Cet âge d'or si cher à vos doctes mémoires,
  Ces fleuves, ces vergers, Éden aimé des cieux
  Et du premier humain berceau délicieux;
  L'épouse de Booz, chaste et belle indigente,
  Qui suit d'un pas tremblant la moisson opulente;                 30
  Joseph, qui dans Sichem cherche et retrouve, hélas!
  Ses dix frères pasteurs qui ne l'attendaient pas;
  Rachel, objet sans prix qu'un amoureux courage
  N'a pas trop acheté de quinze ans d'esclavage.
  Oh! oui, je veux un jour en des bords retirés,                   35
  Sur un riche coteau ceint de bois et de prés,
  Avoir un humble toit, une source d'eau vive
  Qui parle, et dans sa fuite et féconde et plaintive
  Nourrisse mon verger, abreuve mes troupeaux.
  Là, je veux, ignorant le monde et ses travaux,                   40
  Loin du superbe ennui que l'éclat environne,
  Vivre comme jadis, aux champs de Babylone,
  Ont vécu, nous dit-on, ces pères des humains
  Dont le nom aux autels remplit nos fastes saints;
  Avoir amis, enfants, épouse belle et sage;                       45
  Errer, un livre en main, de bocage en bocage;
  Savourer sans remords, sans crainte, sans désirs,
  Une paix dont nul bien n'égale les plaisirs.
  Douce mélancolie! aimable mensongère,
  Des antres, des forêts déesse tutélaire,                         50
  Qui vient d'une insensible et charmante langueur
  Saisir l'ami des champs et pénétrer son coeur,
  Quand, sorti vers le soir des grottes reculées,
  Il s'égare à pas lents au penchant des vallées,
  Et voit des derniers feux le ciel se colorer,                    55
  Et sur les monts lointains un beau jour expirer,
  Dans sa volupté sage, et pensive et muette,
  Il s'assied, sur son sein laisse tomber sa tête.
  Il regarde à ses pieds, dans le liquide azur
  Du fleuve, qui s'étend comme lui calme et pur,                   60
  Se peindre les coteaux, les toits et les feuillages,
  Et la pourpre en festons couronnant les nuages.
  Il revoit près de lui, tout à coup animés,
  Ces fantômes si beaux à nos pleurs tant aimés,
  Dont la troupe immortelle habite sa mémoire:                     65
  Julie, amante faible et tombée avec gloire;
  Clarisse, beauté sainte où respire le ciel,
  Dont la douleur ignore et la haine et le fiel,
  Qui souffre sans gémir, qui périt sans murmure;
  Clémentine adorée, âme céleste et pure,                          70
  Qui, parmi les rigueurs d'une injuste maison,
  Ne perd point l'innocence en perdant la raison;
  Mânes aux yeux charmants, vos images chéries
  Accourent occuper ses belles rêveries;
  Ses yeux laissent tomber une larme. Avec vous                    75
  Il est dans vos foyers, il voit vos traits si doux.
  A vos persécuteurs il reproche leur crime.
  Il aime qui vous aime, il hait qui vous opprime.
  Mais tout à coup il pense, ô mortels déplaisirs!
  Que ces touchants objets de pleurs et de soupirs                 80
  Ne sont peut-être, hélas! que d'aimables chimères.
  De l'âme et du génie enfants imaginaires.
  Il se lève, il s'agite à pas tumultueux;
  En projets enchanteurs il égare ses voeux.
  Il ira, le coeur plein d'une image divine,                       85
  Chercher si quelques lieux ont une Clémentine,
  Et dans quelque désert, loin des regards jaloux,
  La servir, l'adorer et vivre à ses genoux.




                                VI


  O jours de mon printemps, jours couronnés de rose,
  A votre fuite en vain un long regret s'oppose,
  Beaux jours, quoique souvent obscurcis de mes pleurs,
  Vous dont j'ai su jouir même au sein des douleurs,
  Sur ma tête bientôt vos fleurs seront fanées,                     5
  Hélas! bientôt le flux des rapides années
  Vous aura loin de moi fait voler sans retour.
  Oh! si du moins alors je pouvais à mon tour,
  Champêtre possesseur, dans mon humble chaumière
  Offrir à mes amis une ombre hospitalière;                        10
  Voir mes lares charmés, pour les bien recevoir,
  A de joyeux banquets la nuit les faire asseoir;
  Et là nous souvenir, au milieu de nos fêtes,
  Combien chez eux longtemps, dans leurs belles retraites,
  Soit sur ces bords heureux, opulents avec choix,                 15
  Où Montigny s'enfonce en ses antiques bois,
  Soit où la Marne lente, en un long cercle d'îles,
  Ombrage de bosquets l'herbe et les prés fertiles,
  J'ai su, pauvre et content, savourer à longs traits
  Les muses, les plaisirs, et l'étude et la paix!                  20
  Qui ne sait être pauvre est né pour l'esclavage.
  Qu'il serve donc les grands, les flatte, les ménage;
  Qu'il plie, en approchant de ces superbes fronts,
  Sa tête à la prière, et son âme aux affronts,
  Pour qu'il puisse, enrichi de ces affronts utiles,               25
  Enrichir à son tour quelques têtes serviles.
  De ses honteux trésors je ne suis point jaloux.
  Une pauvreté libre est un trésor si doux!
  Il est si doux, si beau de s'être fait soi-même;
  De devoir tout à soi, tout aux beaux-arts qu'on aime;            30
  Vraie abeille en ses dons, en ses soins, en ses moeurs,
  D'avoir su se bâtir, des dépouilles des fleurs,
  Sa cellule de cire, industrieux asile
  Où l'on coule une vie innocente et facile;
  De ne point vendre aux grands ses hymnes avilis;                 35
  De n'offrir qu'aux talents de vertus ennoblis,
  Et qu'à l'amitié douce et qu'aux douces faiblesses,
  D'un encens libre et pur les honnêtes caresses!
  Ainsi l'on dort tranquille, et, dans son saint loisir,
  Devant son propre coeur on n'a point à rougir.                   40
  Si le sort ennemi m'assiège et me désole,
  On pleure; mais bientôt la tristesse s'envole,
  Et les arts, dans un coeur de leur amour rempli,
  Versent de tous les maux l'indifférent oubli.

  Les délices des arts ont nourri mon enfance.                     45
  Tantôt, quand d'un ruisseau, suivi dès sa naissance,
  La nymphe aux pieds d'argent a sous de longs berceaux
  Fait serpenter ensemble et mes pas et ses eaux,
  Ma main donne au papier, sans travail, sans étude,
  Des vers fils de l'amour et de la solitude.                      50
  Tantôt de mon pinceau les timides essais
  Avec d'autres couleurs cherchent d'autres succès.
  Ma toile avec Sapho s'attendrit et soupire;
  Elle rit et s'égaye aux danses du satyre;
  Ou l'aveugle Ossian y vient pleurer ses yeux,                    55
  Et pense voir et voit ses antiques aïeux
  Qui, dans l'air appelés à ses hymnes sauvages,
  Arrêtent près de lui leurs palais de nuages.
  Beaux-arts, ô de la vie aimables enchanteurs,
  Des plus sombres ennuis riants consolateurs,                     60
  Amis sûrs dans la peine et constantes maîtresses,
  Dont l'or n'achète point l'amour ni les caresses,
  Beaux-arts, dieux bienfaisants, vous que vos favoris
  Par un indigne usage ont tant de fois flétris,
  Je n'ai point partagé leur honte trop commune.                   65
  Sur le front des époux de l'aveugle fortune
  Je n'ai point fait ramper vos lauriers trop jaloux;
  J'ai respecté les dons que j'ai reçus de vous.
  Je ne vais point, à prix de mensonges serviles,
  Vous marchander au loin des récompenses viles,                   70
  Et partout, de mes vers ambitieux lecteur,
  Faire trouver charmant mon luth adulateur.
  Abel, mon jeune Abel, et Trudaine et son frère,
  Ces vieilles amitiés de l'enfance première,
  Quand tous quatre, muets, sous un maître inhumain,               75
  Jadis au châtiment nous présentions la main;
  Et mon frère et Lebrun, les muses elles-mêmes;
  De Pange, fugitif de ces neuf soeurs qu'il aime:
  Voilà le cercle entier qui, le soir, quelquefois,
  A des vers non sans peine obtenus de ma voix,                    80
  Prête une oreille amie et cependant sévère.
  Puissé-je ainsi toujours dans cette troupe chère
  Me revoir, chaque fois que mes avides yeux
  Auront porté longtemps mes pas de lieux en lieux,
  Amant des nouveautés compagnes de voyage;                        85
  Courant partout, partout cherchant à mon passage
  Quelque ange aux yeux divins qui veuille me charmer,
  Qui m'écoute ou qui m'aime, ou qui se laisse aimer!




                                VII


  L'art, des transports de l'âme est un faible interprète:
  L'art ne fait que des vers; le coeur seul est poète.
  Sous sa fécondité le génie opprimé
  Ne peut garder l'ouvrage en sa tête formé.
  Malgré lui, dans lui-même, un vers sûr et fidèle                  5
  Se teint de sa pensée et s'échappe avec elle.
  Son coeur dicte; il écrit. A ce maître divin
  Il ne fait qu'obéir et que prêter sa main.
  S'il est aimé, content, si rien ne le tourmente,
  Si la folâtre joie et la jeunesse ardente                        10
  Étalent sur son teint l'éclat de leurs couleurs,
  Ses vers, frais et vermeils, pétris d'ambre et de fleurs,
  Brillants de la santé qui luit sur son visage,
  Trouvent doux d'être au monde et que vieillir est sage.
  Si, pauvre et généreux, son coeur vient de souffrir              15
  Aux cris d'un indigent qu'il n'a pu secourir;
  Si la beauté qu'il aime, inconstante et légère,
  L'oublie en écoutant une amour étrangère;
  De sables douloureux si ses flancs sont brûlés,
  Ses tristes vers en deuil, d'un long crêpe voilés,               20
  Ne voyant que des maux sur la terre où nous sommes,
  Jugent qu'un prompt trépas est le seul bien des hommes.
  Toujours vrai, son discours souvent se contredit.
  Comme il veut, il s'exprime; il blâme, il applaudit.
  Vainement la pensée est rapide et volage:                        25
  Quand elle est prête à fuir, il l'arrête au passage.
  Ainsi, dans ses écrits partout se traduisant,
  Il fixe le passé pour lui toujours présent,
  Et sait, de se connaître ayant la sage envie,
  Refeuilleter sans cesse et son âme et sa vie.                    30




                               VIII


  Reste, reste avec nous, ô père des bons vins!
  Dieu propice, ô Bacchus! toi dont les flots divins
  Versent le doux oubli de ces maux qu'on adore;
  Toi, devant qui I'amour s'enfuit et s'évapore,
  Comme de ce cristal aux mobiles éclairs                           5
  Tes esprits odorants s'exhalent dans les airs.

  Eh bien! mes pas ont-ils refusé de vous suivre?
  'Nous venons, disiez-vous, te conseiller de vivre.
  Au lieu d'aller gémir, mendier des dédains,
  Suis-nous, si tu le peux. La joie à nos festins                  10
  T'appelle. Viens, les fleurs ont couronné la table:
  Viens, viens y consoler ton âme inconsolable.'

  Vous voyez, mes amis, si de ce noble soin
  Mon coeur tranquille et libre avait aucun besoin.
  Camille dans mon coeur ne trouve plus des armes,                 15
  Et je l'entends nommer sans trouble, sans alarmes;
  Ma pensée est loin d'elle, et je n'en parle plus;
  Je crois la voir muette et le regard confus,
  Pleurante. Sa beauté présomptueuse et vaine
  Lui disait qu'un captif, une fois dans sa chaîne,                20
  Ne pouvait songer... Mais, que nous font ses ennuis?
  Jeune homme, apporte-nous d'autres fleurs et des fruits.
  Qu'est-ce, amis? nos éclats, nos jeux se ralentissent?
  Que des verres plus grands dans nos mains se remplissent!
  Pourquoi vois-je languir ces vins abandonnés,                    25
  Sous le liège tenace encore emprisonnés?
  Voyons si ce premier, fils de l'Andalousie,
  Vaudra ceux dont Madère a formé l'ambroisie,
  Ou ceux dont la Garonne enrichit ses coteaux,
  Ou la vigne foulée aux pressoirs de Cîteaux.                     30
  Non, rien n'est plus heureux que le mortel tranquille
  Qui, cher à ses amis, à l'amour indocile,
  Parmi les entretiens, les jeux et les banquets,
  Laisse couler la vie et n'y pense jamais.
  Ah! qu'un front et qu'une âme à la tristesse en proie            35
  Feignent malaisément et le rire et la joie!
  Je ne sais, mais partout je l'entends, je la voi;
  Son fantôme attrayant est partout devant moi;
  Son nom, sa voix absente errent dans mon oreille.
  Peut-être aux feux du vin que l'amour se réveille:               40
  Sous les bosquets de Chypre, à Vénus consacrés,
  Bacchus mûrit l'azur de ses pampres dorés.
  J'ai peur que, pour tromper ma haine et ma vengeance,
  Tous ces dieux malfaisants ne soient d'intelligence.
  Du moins il m'en souvient, quand autrefois, auprès               45
  De cette ingrate aimée, en nos festins secrets,
  Je portais à la hâte à ma bouche ravie
  La coupe demi-pleine à ses lèvres saisie,
  Ce nectar, de l'amour ministre insidieux,
  Bien loin de les éteindre, aiguillonnait mes feux.               50
  Ma main courait saisir, de transports chatouillée,
  Sa tête noblement folâtre, échevelée.
  Elle riait; et moi, malgré ses bras jaloux,
  J'arrivais à sa bouche, à ses baisers si doux;
  J'avais soin de reprendre, utile stratagème!                     55
  Les fleurs que sur son sein j'avais mises moi-même;
  Et sur ce sein, mes doigts égarés, palpitants,
  Les cherchaient, les suivaient, et les ôtaient longtemps.
  Ah! je l'aimais alors! Je l'aimerais encore,
  Si de tout conquérir la soif qui la dévore                       60
  Eût flatté mon orgueil au lieu de l'outrager,
  Si mon amour n'avait qu'un outrage à venger,
  Si vingt crimes nouveaux n'avaient trop su l'éteindre,
  Si je ne l'abhorrais! Ah! qu'un coeur est à plaindre
  De s'être à son amour longtemps accoutumé,                       65
  Quand il faut n'aimer plus ce qu'on a tant aimé!
  Pourquoi, grands dieux! pourquoi la fîtes-vous si belle?
  Mais ne me parlez plus, amis, de l'infidèle:
  Que m'importe qu'un autre adore ses attraits,
  Qu'un autre soit le roi de ses festins secrets;                  70
  Que tous deux en riant ils me nomment peut-être;
  De ses cheveux épars qu'un autre soit le maître;
  Qu'un autre ait ses baisers, son coeur; qu'une autre main
  Poursuive lentement des bouquets sur son sein?
  Un autre! Ah! je ne puis en souffrir la pensée!                  75
  Riez, amis; nommez ma fureur insensée.
  Vous n'aimez pas, et j'aime, et je brûle, et je pars
  Me coucher sur sa porte, implorer ses regards;
  Elle entendra mes pleurs, elle verra mes larmes;
  Et dans ses yeux divins, pleins de grâces, de charmes,           80
  Le sourire ou la haine, arbitres de mon sort,
  Vont ou me pardonner, ou prononcer ma mort.




                                IX


  Tel j'étais autrefois et tel je suis encor.
  Quand ma main imprudente a tari mon trésor,
  Ou la nuit, accourant au sortir de la table,
  Si Laure m'a fermé le seuil inexorable,
  Je regagne mon toit. Là, lecteur studieux,                        5
  Content et sans désirs, je rends grâces aux dieux.
  Je crie: O soins de l'homme, inquiétudes vaines!
  Oh! que de vide, hélas! dans les choses humaines!
  Faut-il ainsi poursuivre au hasard emportés
  Et l'argent et l'amour, aveugles déités!                         10
  Mais si Plutus revient, de sa source dorée,
  Conduire dans mes mains quelque veine égarée;
  A mes signes, du fond de son appartement,
  Si ma blanche voisine a souri mollement:
  Adieu les grands discours, et le volume antique,                 15
  Et le sage Lycée, et l'auguste Portique;
  Et reviennent en foule et soupirs et billets,
  Soins de plaire, parfums et fêtes et banquets,
  Et longs regards d'amour et molles élégies,
  Et jusques au matin amoureuses orgies.                           20




                                 X


  Fumant dans le cristal, que Bacchus à longs flots
  Partout aille à la ronde éveiller les bons mots.
  Reine de mes banquets, que Lycoris y vienne;
  Que des fleurs de sa tête elle pare la mienne;
  Pour enivrer mes sens, que le feu de ses yeux                     5
  S'unisse à la vapeur des vins délicieux.
  Amis, que ce bonheur soit notre unique étude;
  Nous en perdrons sitôt la charmante habitude!
  Hâtons-nous, l'heure fuit. Hâtons-nous de saisir
  L'instant, le seul instant donné pour le plaisir.                10
  Un jour, tel est du sort l'arrêt inexorable,
  Vénus, qui pour les dieux fit le bonheur durable,
  A nos cheveux blanchis refusera des fleurs,
  Et le printemps pour nous n'aura plus de couleurs.
  Qu'un sein voluptueux, des lèvres demi-closes                    15
  Respirent près de nous leur haleine de roses;
  Que Phryné sans réserve abandonne à nos yeux
  De ses charmes secrets les contours gracieux.
  Quand l'âge aura sur nous mis sa main flétrissante,
  Que pourra la beauté, quoique toute-puissante?                   20
  Vainement exposée à nos regards confus,
  Nos coeurs en la voyant ne palpiteront plus.
  Il faudra bien qu'armés de la philosophie,
  Oubliant le plaisir alors qu'il nous oublie,
  La science nous offre un utile secours                           25
  Qui dispute à l'ennui le reste de nos jours.
  C'est alors qu'exilé dans mon champêtre asile,
  De l'antique sagesse admirateur tranquille,
  Du mobile univers interrogeant la voix,
  J'irai de la nature étudier les lois:                            30
  Par quelle main sur soi la terre suspendue
  Voit mugir autour d'elle Amphitrite étendue;
  Quel Titan foudroyé respire avec effort
  Des cavernes d'Etna la ruine et la mort;
  Quel bras guide les cieux; à quel ordre enchaîné                 35
  Le soleil bienfaisant nous ramène l'année;
  Quel signe aux ports lointains arrête l'étranger;
  Quel autre sur la mer conduit le passager,
  Quand sa patrie absente et longtemps appelée
  Lui fait tenter l'Euripe et les flots de Malée;                  40
  Et quel, de l'abondance heureux avant-coureur,
  Arme d'un aiguillon la main du laboureur.

  Cependant jouissons; l'âge nous y convie.
  Avant de la quitter, il faut user la vie.
  Le moment d'être sage est voisin du tombeau.                     45
  Allons, jeune homme, allons, marche; prends ce flambeau.
  Marche, allons. Mène-moi chez ma belle maîtresse.
  J'ai pour elle aujourd'hui mille fois plus d'ivresse.
  Je veux que des baisers plus doux, plus dévorants,
  N'aient jamais vers le ciel tourné ses yeux mourants.            50




                                XI


  Souffre un moment encor; tout n'est que changement;
  L'axe tourne, mon coeur; souffre encore un moment.
  La vie est-elle toute aux ennuis condamnée?
  L'hiver ne glace point tous les mois de l'année,
  L'Eurus retient souvent ses bonds impétueux;                      5
  Le fleuve, emprisonné dans des rocs tortueux,
  Lutte, s'échappe, et va, par des pentes fleuries,
  S'étendre mollement sur l'herbe des prairies.
  C'est ainsi que, d'écueils et de vagues pressé,
  Pour mieux goûter le calme, il faut avoir passé,                 10
  Des pénibles détroits d'une vie orageuse,
  Dans une vie enfin plus douce et plus heureuse.
  La Fortune, arrivant à pas inattendus,
  Frappe, et jette en vos mains mille dons imprévus:
  On le dit. Sur mon seuil jamais cette volage                     15
  N'a mis le pied. Mais quoi! son opulent passage,
  Moi qui l'attends plongé dans un profond sommeil,
  Viendra, sans que j'y pense, enrichir mon réveil.

  Toi, qu'aidé de l'aimant plus sûr que les étoiles,
  Le nocher sur la mer poursuit à pleines voiles;                  20
  Qui sais de ton palais, d'esclaves abondant,
  De diamants, d'azur, d'émeraudes ardent,
  Aux gouffres du Potose, aux antres de Golconde,
  Tenir les rênes d'or qui gouvernent le monde,
  Brillante déité! tes riches favoris                              25
  Te fatiguent sans cesse et de voeux et de cris:
  Peu satisfait le pauvre. O belle souveraine!
  Peu; seulement assez pour que, libre de chaîne,
  Sur les bords où, malgré ses rides, ses revers,
  Belle encor l'Italie attire l'univers,                           30
  Je puisse au sein des arts vivre et mourir tranquille!
  C'est là que mes désirs m'ont promis un asile;
  C'est là qu'un plus beau ciel peut-être dans mes flancs
  Éteindra les douleurs et les sables brûlants.
  Là j'irai t'oublier, rire de ton absence;                        35
  Là, dans un air plus pur respirer, en silence
  Et nonchalant du terme où finiront mes jours,
  La santé, le repos, les arts et les amours.




                               XII


  Non, je ne l'aime plus; un autre la possède.
  On s'accoutume au mal que l'on voit sans remède.
  De ses caprices vains je ne veux plus souffrir:
  Mon élégie en pleurs ne sait plus l'attendrir.
  Allez, Muses, partez. Votre art m'est inutile;                    5
  Que me font vos lauriers? vous laissez fuir Camille.
  Près d'elle je voulais vous avoir pour soutien.
  Allez, Muses, partez, si vous n'y pouvez rien.

  Voilà donc comme on aime! On vous tient, vous caresse,
  Sur les lèvres toujours on a quelque promesse!                   10
  Et puis... Ah! laissez-moi, souvenirs ennemis,
  Projets, attente, espoir, qu'elle m'avait permis.
  'Nous irons au hameau. Loin, bien loin de la ville,
  Ignorés et contents, un silence tranquille
  Ne montrera qu'au ciel notre asile écarté.                       15
  Là son âme viendra m'aimer en liberté.
  Fuyant d'un luxe vain l'entrave impérieuse,
  Sans suite, sans témoins, seule et mystérieuse,
  Jamais d'un oeil mortel un regard indiscret
  N'osera la connaître et savoir son secret.                       20
  Seul je vivrai pour elle, et mon âme empressée
  Épiera ses désirs, ses besoins, sa pensée.
  C'est moi qui ferai tout; moi qui de ses cheveux
  Sur sa tête le soir assemblerai les noeuds.

  Sa table par mes mains sera prête et choisie;                    25
  L'eau pure, de ma main, lui sera l'ambroisie.
  Seul, c'est moi qui serai partout, à tout moment,
  Son esclave fidèle et son fidèle amant.'
  Tels étaient mes projets qu'insensés et volages
  Le vent a dissipés parmi de vains nuages!                        30

  Ah! quand d'un long espoir on flatta ses désirs,
  On n'y renonce point sans peine et sans soupirs.
  Que de fois je t'ai dit: 'Garde d'être inconstante,
  Le monde entier déteste une parjure amante;
  Fais-moi plutôt gémir sous des glaives sanglants,                35
  Avec le feu plutôt déchire-moi les flancs.'
  O honte! A deux genoux j'exprimais ces alarmes;
  J'allais couvrant tes pieds de baisers et de larmes,
  Tu me priais alors de cesser de pleurer:
  En foule tes serments venaient me rassurer,                      40
  Mes craintes t'offensaient; tu n'étais pas de celles
  Qui font jeu de courir à des flammes nouvelles:
  Mille sceptres offerts pour ébranler ta foi,
  Eût-ce été rien au prix du bonheur d'être à moi?
  Avec de tels discours, ah! tu m'aurais fait croire               45
  Aux clartés du soleil dans la nuit la plus noire.
  Tu pleurais même; et moi, lent à me défier,
  J'allais avec le lin dans tes yeux essuyer
  Ces larmes lentement et malgré toi séchées;
  Et je baisais ce lin qui les avait touchées.                     50
  Bien plus, pauvre insensé! j'en rougis: mille fois
  Ta louange a monté ma lyre avec ma voix.
  Je voudrais que Vulcain, et l'onde où tout s'oublie,
  Eût consumé ces vers témoins de ma folie.
  La même lyre encor pourrait bien me venger,                      55
  Perfide! Mais, non, non, il faut n'y plus songer.
  Quoi! toujours un soupir vers elle me ramène!
  Allons! Haïssons-la, puisqu'elle veut ma haine.
  Oui, je la hais. Je jure... Eh! serments superflus!
  N'ai-je pas dit assez que je ne l'aimais plus?                   60




                                XIII


  O nécessité dure! ô pesant esclavage!
  O sort! je dois donc voir, et dans mon plus bel âge,
  Flotter mes jours, tissus de désirs et de pleurs,
  Dans ce flux et reflux d'espoir et de douleurs!

  Souvent, las d'être esclave et de boire la lie                    5
  De ce calice amer que l'on nomme la vie,
  Las du mépris des sots qui suit la pauvreté,
  Je regarde la tombe, asile souhaité;
  Je souris à la mort volontaire et prochaine;
  Je me prie, en pleurant, d'oser rompre ma chaîne;                10
  Déjà le doux poignard qui percerait mon sein
  Se présente à mes yeux et frémit sous ma main;
  Et puis mon coeur s'écoute et s'ouvre à la faiblesse:
  Mes parents, mes amis, l'avenir, ma jeunesse,
  Mes écrits imparfaits; car, à ses propres yeux,                  15
  L'homme sait se cacher d'un voile spécieux.
  A quelque noir destin qu'elle soit asservie,
  D'une étreinte invincible il embrasse la vie,
  Et va chercher bien loin, plutôt que de mourir,
  Quelque prétexte ami de vivre et de souffrir.                    20
  Il a souffert, il souffre: aveugle d'espérance,
  Il se traîne au tombeau de souffrance en souffrance,
  Et la mort, de nos maux ce remède si doux,
  Lui semble un nouveau mal, le plus cruel de tous.




                                XIV

                     AUX DEUX FRÈRES TRUDAINE


  Amis, couple chéri, coeurs formés pour le mien,
  Je suis libre. Camille à mes yeux n'est plus rien.
  L'éclat de ses yeux noirs n'éblouit plus ma vue;
  Mais cette liberté sera bientôt perdue.
  Je me connais. Toujours je suis libre et je sers;                 5
  Être libre pour moi n'est que changer de fers.
  Autant que l'univers a de beautés brillantes,
  Autant il a d'objets de mes flammes errantes.
  Mes amis, sais-je voir d'un oeil indifférent
  Ou l'or des blonds cheveux sur l'albâtre courant,                10
  Ou d'un flanc délicat l'élégante noblesse,
  Ou d'un luxe poli la savante richesse?
  Sais-je persuader à mes rêves flatteurs
  Que les yeux les plus doux peuvent être menteurs?
  Qu'une bouche où la rose, où le baiser respire,                  15
  Peut cacher un serpent à l'ombre d'un sourire?
  Que sous les beaux contours d'un sein délicieux
  Peut habiter un coeur faux, parjure, odieux?
  Peu fait à soupçonner le mal qu'on dissimule,
  Dupe de mes regards, à mes désirs crédule,                       20
  Elles trouvent mon coeur toujours prêt à s'ouvrir,
  Toujours trahi, toujours je me laisse trahir.
  Je leur crois des vertus dès que je les vois belles,
  Sourd à tous vos conseils, ô mes amis fidèles!
  Relevé d'une chute, une chute m'attend;                          25
  De Charybde à Scylla toujours vague et flottant,
  Et toujours loin du bord jouet de quelque orage,
  Je ne sais que périr de naufrage en naufrage.

  Ah! je voudrais n'avoir jamais reçu le jour
  Dans ces vaines cités que tourmente l'amour,                     30
  Où les jeunes beautés, par une longue étude,
  Font un art des serments et de l'ingratitude,
  Heureux loin de ces lieux éclatants et trompeurs,
  Eh! qu'il eût mieux valu naître un de ces pasteurs
  Ignorés dans le sein de leurs Alpes fertiles,                    35
  Que nos yeux ont connus fortunés et tranquilles!
  Oh! que ne suis-je enfant de ce lac enchanté
  Où trois pâtres héros ont à la liberté
  Rendu tous leurs neveux et l'Helvétie entière!
  Faible, dormant encor sur le sein de ma mère,                    40
  Oh! que n'ai-je entendu ces bondissantes eaux,
  Ces fleuves, ces torrents, qui de leurs froids berceaux
  Viennent du bel Hasly nourrir les doux ombrages!
  Hasly! frais Élysée! honneur des pâturages!
  Lieu qu'avec tant d'amour la nature a formé,                     45
  Où l'Aar roule un or pur en son onde semé.
  Là, je verrais, assis dans ma grotte profonde,
  La génisse traînant sa mamelle féconde,
  Prodiguant à ses fils ce trésor indulgent,
  A pas lents agiter sa cloche au son d'argent,                    50
  Promener près des eaux sa tête nonchalante.
  Ou de son large flanc presser l'herbe odorante.
  Le soir, lorsque plus loin, s'étend l'ombre des monts,
  Ma conque, rappelant mes troupeaux vagabonds,
  Leur chanterait cet air si doux à ces campagnes,                 55
  Cet air que d'Appenzell répètent les montagnes.
  Si septembre, cédant au long mois qui le suit,
  Marquait de froids zéphirs l'approche de la nuit,
  Dans ses flancs colorés une luisante argile
  Garderait sous mon toit un feu lent et tranquille,               60
  Ou, brûlant sur la cendre à la fuite du jour,
  Un mélèze odorant attendrait mon retour.
  Une rustique épouse et soigneuse et zélée,
  Blanche (car sous l'ombrage au sein de la vallée
  Les fureurs du soleil n'osent les outrager),                     65
  M'offrirait le doux miel, les fruits de mon verger,
  Le lait, enfant des sels de ma prairie humide,
  Tantôt breuvage pur et tantôt mets solide,
  En un globe fondant sous ses mains épaissi,
  En disque savoureux à la longue durci;                           70
  Et cependant sa voix simple et douce et légère
  Me chanterait les airs que lui chantait sa mère.

  Hélas! aux lieux amers où je suis enchaîné,
  Ce repos à mes jours ne fut point destiné.
  J'irai: Je veux jamais ne revoir ce rivage.                      75
  Je veux, accompagné de ma muse sauvage,
  Revoir le Rhin tomber en des gouffres profonds,
  Et le Rhône grondant sous d'immenses glaçons,
  Et d'Arve aux flots impurs la nymphe injurieuse.
  Je vole, je parcours la cime harmonieuse                         80
  Où souvent de leurs cieux les anges descendus,
  En des nuages d'or mollement suspendus,
  Emplissent l'air des sons de leur voix éthérée.
  O lac, fils des torrents! ô Thun, onde sacrée!
  Salut, monts chevelus, verts et sombres remparts                 85
  Qui contenez ses flots pressés de toutes parts!
  Salut, de la nature admirables caprices,
  Où les bois, les cités, pendent en précipices!
  Je veux, je veux courir sur vos sommets touffus;
  Je veux, jouet errant de vos sentiers confus,                    90
  Foulant de vos rochers la mousse insidieuse,
  Suivre de mes chevreaux la trace hasardeuse;
  Et toi, grotte escarpée et voisine des cieux,
  Qui d'un ami des saints fus l'asile pieux,
  Voûte obscure où s'étend et chemine en silence                   95
  L'eau qui de roc en roc bientôt fuit et s'élance,
  Ah! sous tes murs, sans doute, un coeur trop agité
  Retrouvera la joie et la tranquillité!




                                 XV


  O délices d'amour! et toi, molle paresse,
  Vous aurez donc usé mon oisive jeunesse!
  Les belles sont partout. Pour chercher les beaux-arts,
  Des Alpes vainement j'ai franchi les remparts;
  Rome d'amours en foule assiège mon asile,                         5
  Sage vieillesse, accours! Ô déesse tranquille,
  De ma jeune saison éteins ces feux brûlants,
  Sage vieillesse! Heureux qui, dès ses premiers ans,
  A senti de son sang, dans ses veines stagnantes,
  Couler d'un pas égal les ondes languissantes;                    10
  Dont les désirs jamais n'ont troublé la raison;
  Pour qui les yeux n'ont point de suave poison;
  Au sein de qui jamais une absente perdue
  N'a laissé l'aiguillon d'une trop belle vue;
  Qui, s'il regarde et loue un front si gracieux,                  15
  Ne le voit plus, sitôt qu'il n'est plus sous ses yeux!
  Doux et cruels tyrans, brillantes héroïnes,
  Femmes, de ma mémoire habitantes divines,
  Fantômes enchanteurs, cessez de m'égarer.
  O mon coeur! ô mes sens! laissez-moi respirer.                   20
  Laissez-moi dans la paix de l'ombre solitaire
  Travailler à loisir quelque oeuvre noble et fière
  Qui, sur l'amas des temps propre à se maintenir,
  Me recommande aux yeux des âges à venir.
  Mais, non! j'implore en vain un repos favorable;                 25
  Je t'appartiens, Amour, Amour inexorable!




                                XVI


  Souvent le malheureux sourit parmi ses pleurs,
  Et voit quelque plaisir naître au sein des douleurs.
  Sous ses hauts monts ainsi l'Allobroge recèle,
  Sous ses monts, de l'hiver la patrie éternelle,
  Et les fleurs du printemps et les biens de l'été.                 5
  Sur leurs arides fronts le voyageur porté
  S'étonne. Auprès des rocs d'âge en âge entassée,
  En flots âpres et durs brille une mer glacée.
  A peine sur le dos de ces sentiers luisants
  Un bois armé de fer soutient ses pas glissants.                  10
  Il entend retentir la voix du précipice.
  Il se tourne et partout un amas se hérisse
  De sommets ou brûlés ou de glace épaissis,
  Fils du vaste mont Blanc sur leurs têtes assis,
  Et qui s'élève autant au-dessus de leurs cimes                   15
  Qu'ils s'élèvent eux-mêmes au-dessus des abîmes.
  Mais bientôt à leurs pieds qu'il descende; à ses yeux
  S'étendent mollement vallons délicieux,
  Pâturages et prés, doux enfants des rosées,
  Trient, Cluses, Magland, humides Élysées,                        20
  Frais coteaux, où partout sur des flots vagabonds
  Pend le mélèze altier, vieil habitant des monts.




                               XVII


  Je t'indique le fruit qui m'a rendu malade;
  Je te crie en quel lieu, sous la route, est caché
  Un abîme, où déjà mes pas ont trébuché.
  D'un mutuel amour combien doux est l'empire!
  Heureux, et plus heureux que je ne saurais dire,                  5
  Deux coeurs qui ne font qu'un, dont la vie et l'amour
  N'auront, dans un long temps, qu'un même dernier jour!
  Mais bien peu, qu'ont séduits de si douces chimères,
  Out fui le repentir et les larmes amères.
  O poètes amants! conseillers dangereux,                          10
  Qui vantez la douceur des tourments amoureux,
  Votre miel déguisait de funestes breuvages;
  Sur les rochers d'Eubée, entourés de naufrages,
  Allumant dans la nuit d'infidèles flambeaux,
  Vous avez égaré mes crédules vaisseaux.                          15
  Mais que dis-je? vos vers sont tout trempés de larmes.

_Ce n'est pas vous qui m'avez perdu... Si je vous avais cru... C'est
moi-même; c'est elle et ses yeux... et sa blancheur... et ses artifices
et ma... et ma..._




                               XVIII


  Tout homme a ses douleurs. Mais aux yeux de ses frères
  Chacun d'un front serein déguise ses misères.
  Chacun ne plaint que soi. Chacun dans son ennui
  Envie un autre humain qui se plaint comme lui,
  Nul des autres mortels ne mesure les peines,                      5
  Qu'ils savent tous cacher comme il cache les siennes;
  Et chacun, l'oeil en pleurs, en son coeur douloureux
  Se dit: 'Excepté moi, tout le monde est heureux,'
  Ils sont tous malheureux. Leur prière importune
  Crie et demande au ciel de changer leur fortune,                 10
  Ils changent; et bientôt, versant de nouveaux pleurs,
  Ils trouvent qu'ils n'ont fait que changer de malheurs.




                                XIX


  Ainsi, lorsque souvent le gouvernail agile
  De Douvre ou de Tanger fend la route mobile,
  Au fond du noir vaisseau sur la vague roulant
  Le passager languit malade et chancelant.
  Son regard obscurci meurt. Sa tête pesante                        5
  Tourne comme le vent qui souffle la tourmente,
  Et son coeur nage et flotte en son sein agité
  Comme de bonds en bonds le navire emporté.
  Il croit sentir sous lui fuir la planche légère.
  Triste et pâle, il se couche, et la nausée amère                 10
  Soulève sa poitrine, et sa bouche à longs flots
  Inonde les tapis destinés au repos.
  Il verrait sans chagrin la mort et le naufrage:
  Stupide, il a perdu sa force et son courage.
  Il ne retrouve plus ses membres engourdis.                       15
  Il ne peut secourir son ami ni son fils,
  Ni soutenir son père, et sa main faible et lente
  Ne peut serrer la main de sa femme expirante.

_Fait en partie dans le vaisseau, en allant à Douvres couché et
souffrant, le 6. Ecrit à Londres, le 10 décembre 1787._




                                XX


  Sans parents, sans amis et sans concitoyens,
  Oublié sur la terre et loin de tous les miens,
  Par les vagues jeté sur cette île farouche,
  Le doux nom de la France est souvent sur ma bouche.
  Auprès d'un noir foyer, seul, je me plains du sort.               5
  Je compte les moments, je souhaite la mort;
  Et pas un seul ami dont la voix m'encourage,
  Qui près de moi s'asseye, et, voyant mon visage
  Se baigner de mes pleurs et tomber sur mon sein;
  Me dise: 'Qu'as-tu donc?' et me presse la main.                  10

_Londres, décembre 1787._




                                XXI


  Le doux sommeil habite où sourit la fortune,
  Pareil aux faux amis, le malheur l'importune.
  Il vole se poser, loin des cris de douleurs,
  Sur des yeux que jamais n'ont altérés les pleurs.




                               XXII

                     SUR LA MORT D'UN ENFANT


  L'innocente victime, au terrestre séjour,
  N'a vu que le printemps qui lui donna le jour.
  Rien n'est resté de lui qu'un nom, un vain nuage,
  Un souvenir, un songe, une invisible image.
  Adieu, fragile enfant échappé de nos bras:                        5
  Adieu, dans la maison d'où l'on ne revient pas.
  Nous ne te verrons plus, quand de moissons couverte
  La campagne d'été rend la ville déserte;
  Dans l'enclos paternel nous ne te verrons plus,
  De tes pieds, de tes mains, de tes flancs demi-nus,              10
  Presser l'herbe et les fleurs dont les nymphes de Seine
  Couronnent tous les ans les coteaux de Lucienne.
  L'axe de l'humble char à tes jeux destiné,
  Par de fidèles mains avec toi promené,
  Ne sillonnera plus les prés et le rivage.                        15
  Tes regards, ton murmure, obscur et doux langage,
  N'inquiéteront plus nos soins officieux;
  Nous ne recevrons plus avec des cris joyeux
  Les efforts impuissants de ta bouche vermeille
  A bégayer les sons offerts à ton oreille.                        20
  Adieu, dans la demeure où nous nous suivrons tous,
  Où ta mère déjà tourne ses yeux jaloux.




                               XXIII


  Le courroux d'un amant n'est point inexorable.
  Ah! si tu la voyais, cette belle coupable,
  Rougir et s'accuser, et se justifier,
  Sans implorer sa grâce et sans s'humilier.
  Pourtant de l'obtenir doucement inquiète,                         5
  Et, les cheveux épars, immobile, muette,
  Les bras, la gorge nue, en un mol abandon,
  Tourner sur toi des yeux qui demandent pardon!
  Crois qu'abjurant soudain le reproche farouche,
  Tes baisers porteraient son pardon sur sa bouche.                10




                               XXIV


  Allez, mes vers, allez; je me confie en vous;
  Allez fléchir son coeur, désarmer son courroux;
  Suppliez, gémissez, implorez sa clémence,
  Tant qu'elle vous admette enfin à sa présence.
  Entrez: à ses genoux prosternez vos douleurs,                     5
  Le deuil peint sur le front, abattus, tout en pleurs;
  Et ne revoyez point mon seuil triste et farouche,
  Que vous ne m'apportiez un pardon de sa bouche.




                                XXV


  Eh bien! je le voulais. J'aurais bien dû me croire!
  Tant de fois à ses torts je cédai la victoire!
  Je devais une fois du moins, pour la punir,
  Tranquillement l'attendre et la laisser venir.
  Non. Oubliant quels cris, quelle aigre impatience                 5
  Hier sut me contraindre à la fuite, au silence,
  Ce matin, de mon coeur trop facile bonté!
  Je veux la ramener sans blesser sa fierté;
  J'y vole; contre moi je lui cherche une excuse.
  Je viens lui pardonner, et c'est moi qu'elle accuse.             10
  C'est moi qui suis injuste, ingrat, capricieux:
  Je prends sur sa faiblesse un empire odieux.
  Et sanglots et fureurs, injures menaçantes,
  Et larmes, à couler toujours obéissantes!
  Et pour la paix il faut, loin d'avoir eu raison,                 15
  Confus et repentant, demander mon pardon.




                             ÉPITRES



                                I

              A LE BRUN ET AU MARQUIS DE BRAZAIS


  Le Brun, qui nous attends aux rives de la Seine,
  Quand un destin jaloux loin de toi nous enchaîne;
  Toi, Brazais, comme moi sur ces bords appelé,
  Sans qui de l'univers je vivrais exilé;
  Depuis que de Pandore un regard téméraire                         5
  Versa sur les humains un trésor de misère,
  Pensez-vous que du ciel l'indulgente pitié
  Leur ait fait un présent plus beau que l'amitié?

  Ah! si quelque mortel est né pour la connaître.
  C'est nous, âmes de feu, dont l'Amour est le maître.             10
  Le cruel trop souvent empoisonne ses coups;
  Elle garde à nos coeurs ses baumes les plus doux.
  Malheur au jeune enfant seul, sans ami, sans guide,
  Qui près de la beauté rougit et s'intimide,
  Et, d'un pouvoir nouveau lentement dominé,                       15
  Par l'appât du plaisir doucement entraîné,
  Crédule, et sur la foi d'un sourire volage,
  A cette mer trompeuse et se livre et s'engage!
  Combien de fois, tremblant et les larmes aux yeux,
  Ses cris accuseront l'inconstance des dieux!                     20
  Combien il frémira d'entendre sur sa tête
  Gronder les aquilons et la noire tempête,
  Et d'écueils en écueils portera ses douleurs
  Sans trouver une main pour essuyer ses pleurs!
  Mais heureux dont le zèle, au milieu du naufrage,                25
  Viendra le recueillir, le pousser au rivage;
  Endormir dans ses flancs le poison ennemi;
  Réchauffer dans son sein le sein de son ami,
  Et de son fol amour étouffer la semence,
  Ou du moins dans son coeur ranimer l'espérance!                  30
  Qu'il est beau de savoir, digne d'un tel lien,
  Au repos d'un ami sacrifier le sien!
  Plaindre de s'immoler l'occasion ravie,
  Être heureux de sa joie et vivre de sa vie!

  Si le ciel a daigné d'un regard amoureux                         35
  Accueillir ma prière et sourire à mes voeux,
  Je ne demande point que mes sillons avides
  Boivent l'or du Pactole et ses trésors liquides;
  Ni que le diamant, sur la pourpre enchaîné,
  Pare mon coeur esclave au Louvre prosterné;                      40
  Ni même, voeu plus doux! que la main d'Uranie
  Embellisse mon front des palmes du génie;
  Mais que beaucoup d'amis, accueillis dans mes bras,
  Se partagent ma vie et pleurent mon trépas;
  Que ces doctes héros, dont la main de la Gloire                  45
  A consacré les noms au temple de Mémoire,
  Plutôt que leurs talents, inspirent à mon coeur
  Les aimables vertus qui firent leur bonheur;
  Et que de l'amitié ces antiques modèles
  Reconnaissent mes pas sur leurs traces fidèles.                  50
  Si le feu qui respire en leurs divins écrits
  D'une vive étincelle échauffa nos esprits;
  Si leur gloire en nos coeurs souffle une noble envie,
  Oh! suivons donc aussi l'exemple de leur vie:
  Gardons d'en négliger la plus belle moitié;                      55
  Soyons heureux comme eux au sein de l'amitié.
  Horace, loin des flots qui tourmentent Cythère,
  Y retrouvait d'un port l'asile salutaire;
  Lui-même au doux Tibulle, à ses tristes amours,
  Prêta de l'amitié les utiles secours.                            60
  L'amitié rendit vains tous les traits de Lesbie;
  Elle essuya les yeux que fit pleurer Cynthie.
  Virgile n'a-t-il pas, d'un vers doux et flatteur,
  De Gallus expirant consolé le malheur?
  Voilà l'exemple saint que mon coeur leur demande.                65
  Ovide, ah! qu'à mes yeux ton infortune est grande!
  Non pour n'avoir pu faire aux tyrans irrités
  Agréer de tes vers les lâches faussetés;
  Je plains ton abandon, ta douleur solitaire.
  Pas un coeur qui, du tien zélé dépositaire,                      70
  Vienne adoucir ta plaie, apaiser ton effroi,
  Et consoler tes pleurs, et pleurer avec toi!
  Ce n'est pas nous, amis, qu'un tel foudre menace.
  Que des dieux et des rois l'éclatante disgrâce
  Nous frappe: leur tonnerre aura trompé leurs mains;              75
  Nous resterons unis en dépit des destins.
  Qu'ils excitent sur nous la fortune cruelle;
  Qu'elle arme tous ses traits: nous sommes trois contre elle.
  Nos coeurs peuvent l'attendre, et, dans tous ses combats,
  L'un sur l'autre appuyés, ne chancelleront pas.                  80

  Oui, mes amis, voilà le bonheur, la sagesse.
  Que nous importe alors si le dieu du Permesse
  Dédaigne de nous voir, entre ses favoris,
  Charmer de l'Hélicon les bocages fleuris?
  Aux sentiers où leur vie offre un plus doux exemple,             85
  Où la félicité les reçut dans son temple,
  Nous les aurons suivis, et, jusques au tombeau,
  De leur double laurier su ravir le plus beau.
  Mais nous pouvons, comme eux, les cueillir l'un et l'autre.
  Ils reçurent du ciel un coeur tel que le nôtre;                  90
  Ce coeur fut leur génie; il fut leur Apollon,
  Et leur docte fontaine, et leur sacré vallon.
  Castor charme les dieux, et son frère l'inspire.
  Loin de Patrocle, Achille aurait brisé sa lyre.
  C'est près de Pollion, dans les bras de Varus,                   95
  Que Virgile envia le destin de Nisus.
  Que dis-je? ils t'ont transmis ce feu qui les domine.
  N'ai-je pas vu ta muse au tombeau de Racine,
  Le Brun, faire gémir la lyre de douleurs
  Que jadis Simonide anima de ses pleurs?                         100
  Et toi, dont le génie, amant de la retraite,
  Et des leçons d'Ascra studieux interprète,
  Accompagnant l'année en ses douze palais,
  Étale sa richesse et ses vastes bienfaits;
  Brazais, que de tes chants mon âme est pénétrée,                105
  Quand ils vont couronner cette vierge adorée
  Dont par la main du temps l'empire est respecté,
  Et de qui la vieillesse augmente la beauté!
  L'homme insensible et froid en vain s'attache à peindre
  Ces sentiments du coeur que l'esprit ne peut feindre;           110
  De ses tableaux fardés les frivoles appas
  N'iront jamais au coeur dont ils ne viennent pas.
  Eh! comment me tracer une image fidèle
  Des traits dont votre main ignore le modèle?
  Mais celui qui, dans soi descendant en secret,                  115
  Le contemple vivant, ce modèle parfait,
  C'est lui qui nous enflamme au feu qui le dévore;
  Lui qui fait adorer la vertu qu'il adore;
  Lui qui trace, en un vers des Muses agréé,
  Un sentiment profond que son coeur a créé.                      120
  Aimer, sentir, c'est là cette ivresse vantée
  Qu'aux célestes foyers déroba Prométhée.
  Calliope jamais daigna-t-elle enflammer
  Un coeur inaccessible à la douceur d'aimer?
  Non: l'amour, l'amitié, la sublime harmonie,                    125
  Tous ces dons précieux n'ont qu'un même génie;
  Même souffle anima le poète charmant,
  L'ami religieux et le parfait amant;
  Ce sont toutes vertus d'une âme grande et fière.
  Bavius et Zoïle, et Gacon et Linière,                           130
  Aux concerts d'Apollon ne furent point admis,
  Vécurent sans maîtresse, et n'eurent point d'amis.

  Et ce

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