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Barnabé Rudge, Tome II

by Charles Dickens · French · Gutenberg #17880 · 862,164 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Barnabé Rudge, Tome II
    
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Title: Barnabé Rudge, Tome II

Author: Charles Dickens

Translator: M. Bonnomet


        
Release date: February 27, 2006 [eBook #17880]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/17880

Credits: Produced by Ebooks Libres et Gratuits; this text is also available in multiple formats at www.ebooksgratuits.com


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK BARNABÉ RUDGE, TOME II ***




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Charles Dickens

BARNABÉ RUDGE

Tome II

(1841)


Traduction Mr Bonnomet




Table des matières


CHAPITRE PREMIER.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
CHAPITRE X.
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII.
CHAPITRE XIII.
CHAPITRE XIV.
CHAPITRE XV.
CHAPITRE XVI.
CHAPITRE XVII.
CHAPITRE XVIII.
CHAPITRE XIX.
CHAPITRE XX.
CHAPITRE XXI.
CHAPITRE XXII.
CHAPITRE XXIII.
CHAPITRE XXIV.
CHAPITRE XXV.
CHAPITRE XXVI.
CHAPITRE XXVII.
CHAPITRE XXVIII.
CHAPITRE XXIX.
CHAPITRE XXX.
CHAPITRE XXXI.
CHAPITRE XXXII.
CHAPITRE XXXIII.
CHAPITRE XXXIV.
CHAPITRE XXXV.
CHAPITRE XXXVI.
CHAPITRE XXXVII.
CHAPITRE XXXVIII.
CHAPITRE XXXIX.
CHAPITRE XL.




CHAPITRE PREMIER.


Le lendemain matin, le serrurier resta en proie aux mêmes
incertitudes, et le surlendemain, et plusieurs jours de suite
encore. Souvent, après la chute du jour, il entrait dans la rue et
tournait ses regards vers la maison qu'il connaissait si bien; et
il était sûr d'y voir la lumière solitaire briller encore à
travers les fentes du volet de la fenêtre, quand tout paraissait
au dedans muet, immobile, triste comme un tombeau. Comme il ne
voulait pas risquer de perdre la faveur de M. Haredale en
désobéissant à ses injonctions précises, il ne s'aventurait jamais
à frapper à la porte ou à trahir sa présence; mais, chaque fois
que l'attrait d'un vif intérêt et d'une curiosité non satisfaite
le poussait à venir voir de ce côté, et Dieu sait s'il y venait
souvent, la lumière était toujours là.

Quand il aurait su ce qui se passait au dedans, il n'en aurait
guère été plus avancé; ce n'est pas là ce qui lui aurait donné la
clef de ces veilles mystérieuses. À la brune, M. Haredale se
renfermait chez lui, et au point du jour il sortait. Il ne
manquait jamais une seule nuit le même manège. Il entrait et
sortait toujours tout seul, sans varier le moins du monde ses
habitudes.

Voici comment il occupait sa veillée. Le soir, il entrait au
logis, absolument comme le jour où le serrurier l'avait
accompagné. Il allumait une bougie, parcourait l'appartement,
l'examinant avec soin et en détail. Cela fait, il retournait dans
la chambre du rez-de-chaussée, posait son épée et ses pistolets
sur la table, et s'asseyait devant jusqu'au lendemain matin.

Il avait presque toujours avec lui un livre que souvent il
essayait de lire, mais sans pouvoir jamais y fixer les yeux ou sa
pensée cinq minutes de suite. Le plus léger bruit au dehors
frappait son oreille: il semblait qu'il ne pouvait pas résonner un
pas sur le trottoir qui ne lui fit bondir le coeur.

Il ne passait pas ces longues heures de solitude sans rien
prendre. Il portait généralement dans sa poche un sandwich au
jambon, avec un petit flacon de vin, dont il se versait quelques
gouttes dans une grande quantité d'eau, et il buvait ce sobre
breuvage avec une ardeur fiévreuse, comme s'il avait la gorge
desséchée; mais il était rare qu'il prit une miette de pain pour
déjeuner.

S'il était vrai, comme le serrurier, après mûre réflexion,
paraissait disposé à le croire, que ce sacrifice volontaire de
sommeil et de bien-être dût être attribué à l'attente
superstitieuse de l'accomplissement d'une vision ou d'un rêve en
rapport avec l'événement qui l'avait occupé tout entier depuis
tant d'années; s'il était vrai qu'il attendit la visite de quelque
revenant qui courait les champs à l'heure où les gens sont
tranquillement endormis dans leur lit, il ne montrait toujours
aucune trace de crainte ou d'hésitation. Ses traits sombres
exprimaient une résolution inflexible; ses sourcils froncés, ses
lèvres serrées, annonçaient une décision ferme et profonde; et,
quand il tressaillait au moindre bruit, l'oreille aux aguets, ce
n'était point du tout le tressaillement de la peur, c'était plutôt
celui de l'espérance: car aussitôt il saisissait son épée, comme
si l'heure était enfin venue; puis il la serrait à poing fermé, et
écoutait avidement, l'oeil étincelant et l'air impatient, jusqu'à
ce qu'il n'entendît plus rien.

Ces désappointements étaient fréquents, car ils se renouvelaient à
chaque son extérieur; mais sa constance n'en était point ébranlée.
Toujours, toutes les nuits, il était là à son poste, comme une
sentinelle lugubre et sans sommeil. La nuit se passait, le jour
venait: il veillait toujours.

Et cela bien des semaines. Il avait pris un logement garni au
Vauxhall pour y passer la journée et goûter quelque repos; c'est
de là qu'à la faveur de la marée il venait, ordinairement par eau,
de Westminster à London-Bridge, pour éviter les rues populeuses.

Un soir, peu de temps avant le crépuscule, il suivait sa route
accoutumée le long de la rivière, dans l'intention de passer par
la salle de Westminster-Hall, puis par la cour du palais, pour
aller prendre, comme d'habitude, le bateau de London-Bridge. Il y
avait pas mal de gens rassemblés autour des Chambres, pour voir
entrer et sortir les membres du Parlement, qu'ils accompagnaient
de leurs acclamations bruyantes, d'approbations ou de sifflets,
selon leurs opinions connues. En traversant la foule il entendit
deux ou trois fois pousser le cri de: «Pas de papisme!» qui
n'était pas nouveau pour ses oreilles; mais il n'y fit seulement
pas attention, en voyant qu'il partait d'un attroupement de
fainéants de bas étage; et, sans en prendre aucun souci, il
continua son chemin avec la plus parfaite indifférence.

Il y avait dans la salle de Westminster de petits groupes épars au
milieu desquels les uns, en petit nombre, levaient les yeux vers
la voûte majestueuse de l'édifice, éclairée par les derniers feux
du soleil couchant, dont les rayons obliques coloraient ses
vitraux, avant de s'éteindre tout à fait dans l'ombre. D'autres,
des passants bruyants, des ouvriers qui retournaient chez eux en
sortant de leurs ateliers, pressaient le pas, éveillant de leurs
voix animées les échos sonores, et bouchant le jour de la petite
porte lointaine, quand ils défilaient devant pour continuer leur
route. D'autres, en conversation réglée sur des sujets politiques
ou personnels, se promenaient lentement de long en large, les yeux
fixés sur le sol, et semblaient être tout oreilles depuis les
pieds jusqu'à la tête, pour écouter ce qui se disait. Ici une
demi-douzaine de gamins se chamaillaient ensemble, de manière à
faire de Westminster une vraie tour de Babel; là un homme isolé,
demi-clerc et demi-mendiant, se promenait à pas comptés, épuisé
par la faim qui perçait dans le désespoir de ses traits; coudoyé,
en passant, par un petit garçon chargé de quelque commission,
dandinant son panier, et fendant, de ses cris perçants, la
charpente même du plafond; pendant qu'un écolier, plus discret et
surtout plus prudent, s'arrêtait à mi-chemin pour remettre sa
balle dans sa poche, à la vue du bedeau qui arrivait de loin en
grondant. C'était l'heure de la soirée où, rien que le temps de
fermer les yeux, on trouve en les rouvrant que l'obscurité a fait
des progrès. La dalle, usée par les pas qui la réduisaient en
poussière, faisait un appel aux murs élevés de l'enceinte pour
répéter le bruit retentissant des pieds toujours en mouvement, à
moins qu'il ne fût dominé tout à coup par la chute de quelque
lourde porte retombant contre le bâtiment, comme un coup de
tonnerre, qui noyait tous les autres bruits dans son fracas
éclatant.

M. Haredale, donnant à peine un coup d'oeil à ces groupes en
passant, et un coup d'oeil distrait, avait déjà presque traversé
la salle, lorsque son attention fut attirée par deux personnes
debout devant lui. L'une d'elles, un gentleman d'une mise
élégante, portait à la main une badine qu'il faisait tourner, en
se promenant, de la façon la plus fashionable; l'autre l'écoutait
d'un air de chien couchant, avec des manières obséquieuses et
rampantes: c'était à peine s'il se permettait de glisser un mot
dans leur colloque. La tête rentrée dans les épaules jusqu'aux
oreilles, il se frottait les mains avec une basse complaisance, ou
répondait de temps en temps par une simple inclination de tête,
qui tenait un juste milieu entre un signe d'approbation et une
plate révérence.

Après tout, ces deux hommes n'offraient rien de bien remarquable:
car ce n'est déjà pas si rare de voir des gens faire une cour
servile à un bel habit accompagné d'une canne, sans vouloir parler
ici des cannes à pommes d'or ou d'argent de nos seigneurs les
lords, ni des baguettes officielles de nos magistrats. Et
pourtant, dans ce monsieur bien mis, et aussi dans l'autre, il y
avait quelque chose qui fit éprouver à M. Haredale une sensation
désagréable. Il hésita, s'arrêta, et se disposait à se jeter de
côté pour éviter leur rencontre, lorsque, au même moment, les deux
autres, s'étant retournés vivement, se trouvèrent face à face avec
lui avant qu'il eût pu leur échapper.

Le gentleman à la canne leva son chapeau et commençait à s'excuser
de ce choc imprévu; M. Haredale se hâtait d'accepter l'explication
et de s'évader, quand le premier s'arrêta tout court et s'écria:
«Tiens! c'est Haredale! Parbleu! voilà qui est étrange!

-- C'est vrai, répondit-il avec impatience. Oui, je...

-- Mon cher ami, cria l'autre en le retenant, comme vous êtes
pressé! Une minute, Haredale, au nom de notre ancienne
connaissance.

-- Je suis pressé, en effet. Nous ne désirions cette rencontre ni
l'un ni l'autre. Nous n'avons rien de mieux à faire que de
l'abréger. Bonsoir.

-- Fi! fi! répliqua sir John, car c'était lui, vous êtes aussi
trop maussade. Justement nous parlions de vous. J'avais encore
votre nom sur les lèvres; peut-être même me l'avez-vous entendu
prononcer... Non? J'en suis fâché, j'en suis vraiment fâché. Vous
reconnaissez notre ami ici présent, Haredale? convenez que c'est
une singulière rencontre.»

L'ami en question, évidemment mal à son aise, avait pris la
liberté de serrer le bras de sir John et de lui faire entendre,
par toute sorte d'autres signes, qu'il désirait éviter cette
présentation. Mais comme cela n'entrait pas dans les vues de sir
John, il n'eut pas l'air de s'apercevoir de ces supplications
muettes, et le montra de la main, en même temps qu'il disait
«notre ami,» pour appeler plus particulièrement sur lui
l'attention.

Notre ami n'eut donc plus d'autre ressource que d'étaler sur son
visage le plus brillant sourire dont il pouvait disposer, et de
faire une révérence propitiatoire au moment où M. Haredale tourna
sur lui ses yeux. Se voyant reconnu, il avança la main d'un air de
gaucherie et d'embarras, qui ne fit qu'augmenter lorsque Haredale
la rejeta d'un air de mépris, en disant froidement:

«M. Gashford! Alors on ne m'avait pas trompé. Il paraît, monsieur,
que vous avez décidément jeté le masque, et que vous poursuivez à
présent avec l'ardeur amère d'un renégat ceux dont les opinions
étaient autrefois les vôtres. Grand honneur pour la cause que vous
embrassez, monsieur! Je fais mon compliment à celle que vous venez
d'épouser, d'avoir fait, une pareille acquisition.»

Le secrétaire se frottait les mains avec force révérences, comme
pour désarmer son adversaire en s'humiliant devant lui. Sir John
Chester s'écriait de l'air le plus réjoui: «Vraiment, il faut
convenir que c'est une singulière rencontre!» Et là-dessus il
prenait dans sa tabatière une prise de tabac avec son calme
ordinaire.

«M. Haredale, dit M. Gashford, levant les yeux en cachette et les
baissant tout de suite après, quand ils eurent rencontré le regard
fixe et ferme du premier, M. Haredale est trop consciencieux, trop
honorable, trop sincère, assurément, pour attribuer à d'indignes
motifs un changement d'opinions plein de loyauté, même quand ces
opinions nouvelles ne seraient pas d'accord avec celles qu'il
professe lui-même; M. Haredale est trop juste, trop généreux,
d'une intelligence trop éclairée, pour...

-- Ah! vraiment, monsieur? reprit l'autre avec un sourire
sarcastique en le voyant s'arrêter embarrassé. Vous disiez
donc...?

Gashford haussa légèrement les épaules et, baissant encore les
yeux sur les dalles, garda le silence.

«Non; mais, réellement, dit John venant alors à son aide,
convenons que c'est une rencontre tout à fait singulière.
Haredale, mon cher ami, pardon; je ne crois pas que vous soyez
frappé, comme il faut l'être, de ce qu'elle a de remarquable.
Voyez un peu: nous voici là, sans rendez-vous préalable, trois
anciens camarades de collège, réunis dans la salle de Westminster;
trois anciens pensionnaires du triste et ennuyeux séminaire de
Saint-Omer, où vous deux vous étiez obligés, par votre titre de
catholiques, de faire votre éducation, et où moi, l'une des
espérances en herbe du parti protestant de ce temps-là, j'avais
été envoyé pour prendre des leçons de français d'un Parisien pur
sang.

-- Vous pourriez ajouter une particularité qui rend la chose
encore plus singulière, sir John, dit M. Haredale: c'est que
quelques-unes de ces espérances en herbe du parti protestant sont
en ce moment liguées dans l'édifice là-bas pour nous dépouiller du
privilège abusif et monstrueux d'apprendre à nos enfants à lire et
à écrire; c'est que, dans ce pays de liberté prétendue, en
Angleterre même, où nous entrons par milliers tous les ans dans
vos troupes pour défendre votre liberté, et pour aller mourir en
masse à votre service dans les sanglantes batailles du continent,
vous aussi, par milliers, à ce que j'entends dire, vous vous
laissez persuader par ce M. Gashford, qu'il faut nous regarder
tous comme des loups et des bêtes fauves. Vous pourriez ajouter
encore que cela n'empêche pas cet homme-là d'être reçu dans votre
société, de se promener tranquillement par les rues en plein jour,
la tête levée (pas comme en ce moment): et je vous réponds que ce
n'est pas la particularité la moins étrange de cette étrange
rencontre.

-- Oh! vous êtes bien sévère pour notre ami, répliqua sir John
avec un sourire engageant; vraiment, je vous trouve bien sévère
avec notre ami.

«Laissez-le continuer, sir John, dit Gashford en tripotant ses
gants, laissez-le continuer, j'y mettrai de la patience, sir John.
Quand on a l'honneur de votre estime, on peut se passer de celle
de M. Haredale. M. Haredale est un des hommes qui se sentent
atteints par nos lois pénales, et naturellement je ne dois pas
m'attendre à me voir en faveur auprès de lui.

-- Ma faveur! monsieur, repartit Haredale, jetant un regard amer à
l'autre interlocuteur, elle vous est au contraire si bien acquise,
que je suis charmé de vous voir en si bonne compagnie. N'êtes-
vous, pas à vous deux, l'essence de votre fameuse _Association_?

-- Je dois vous dire, reprit sir John de son air le plus
doucereux, qu'ici vous faites une méprise. C'est de votre part,
pour un homme aussi exact et aussi judicieux, une erreur qui
m'étonne. Je n'appartiens pas à l'Association dont vous parlez; je
professe un immense respect pour ses membres, mais je n'en fais
pas partie, quoique je sois, il est vrai, opposé par conscience à
ce qu'on vous rende vos droits. Je regarde cela comme mon devoir,
j'en ai beaucoup de regret; mais c'est une nécessité fâcheuse, et
qui me coûte plus que vous ne pensez... Voulez-vous une prise? si
vous ne voyez pas d'inconvénient à prendre cette légère infusion
d'un parfum innocent, vous en trouverez l'arôme exquis, j'en suis
sûr.

-- Pardon, sir John, dit Haredale en faisant signe qu'il n'en
usait pas, pardon de vous avoir mis au rang des humbles
instruments qui travaillent au grand jour. J'aurais dû faire plus
d'honneur à votre génie. Les hommes de votre capacité se
contentent de comploter impunément dans l'ombre et de laisser
leurs enfants perdus exposés au premier feu des mécontents.

-- Comment donc! répliqua sir John, toujours avec la même douceur,
vous n'avez pas besoin de vous excuser. Ce serait bien le diable
si de vieux amis comme vous et moi ne pouvaient pas se passer
quelques libertés.»

Gashford, qui avait été tout ce temps-là dans une agitation
perpétuelle, mais sans lever les yeux, se tourna enfin vers sir
John et se hasarda à lui glisser à l'oreille qu'il était obligé de
partir, pour ne pas faire attendre milord.

«Vous n'avez que faire de vous tourmenter, mon bon monsieur, lui
dit M. Haredale; je vais vous quitter pour vous mettre plus à
l'aise.» Et c'est ce qu'il allait faire sans plus de cérémonie,
lorsqu'il fut arrêté par un murmure et un bourdonnement qui
partaient du bout de la salle; et, jetant les yeux dans cette
direction, il vit arriver lord Georges Gordon, entouré d'une foule
de gens.

La figure de ses deux compagnons laissa percer, chacun à sa
manière, une expression de triomphe secret, qui donna
naturellement à M. Haredale l'envie de ne point se déranger devant
ce chef de parti, et de l'attendre de pied ferme sur son passage.
Il se redressa donc, et, croisant ses bras derrière son dos, prit
une attitude fière et méprisante, pendant que lord Georges
s'avançait lentement, à travers la foule qui se pressait autour de
lui, juste vers l'endroit où les trois interlocuteurs étaient
réunis.

Il venait de quitter à l'instant la chambre des Communes, et était
venu tout droit à la salle du palais, répandant, selon sa coutume,
le long de son chemin, la nouvelle de ce qui avait été dit, le
soir même, relativement aux papistes, des pétitions présentées en
leur faveur, des personnes qui les avaient appuyées, du jour où
l'on passerait le bill, et du moment opportun qu'il faudrait
choisir pour présenter à leur tour leur grande pétition
protestante. Il débitait tout cela aux personnes qui
l'entouraient, en élevant la voix et ne ménageant pas les gestes.
Ceux qui se trouvaient le plus près de lui se communiquaient leurs
commentaires, et laissaient éclater des menaces et des murmures;
ceux qui étaient en arrière de la foule criaient: «Silence,» ou
bien: «Ne fermez donc pas le passage,» ou se pressaient contre les
autres pour tâcher de leur prendre leurs places; en un mot, ils
avançaient péniblement, de la façon la plus irrégulière et la plus
désordonnée, comme fait toujours la foule.

Quand ils furent arrivés près de l'endroit où se tenaient le
secrétaire, sir John et M. Haredale, lord Georges se retourna en
faisant quelques réflexions incohérentes d'une nature assez
violente, finit par le cri banal de «À bas les papistes!» et
demanda aux assistants trois salves de hourras pour appuyer sa
motion. Pendant qu'on s'empressait, autour de lui, d'y répondre
avec une grande énergie, il se débarrassa de la multitude et
s'avança auprès de Gashford. Comme ils étaient tous les deux,
ainsi que sir John, bien connus de la populace, elle fit un pas en
arrière pour les laisser tous quatre ensemble.

«Voici M. Haredale, lord Georges, lui dit sir John Chester, voyant
que le noble lord regardait l'inconnu d'un oeil scrutateur, un
gentleman catholique malheureusement... je regrette beaucoup qu'il
soit catholique... mais c'est une de mes connaissances que
j'estime beaucoup, une ancienne connaissance aussi de M. Gashford.
Mon cher Haredale, voici lord Georges Gordon.

-- J'aurais reconnu tout de suite Sa Seigneurie, quand je ne
l'aurais jamais vue auparavant, dit M. Haredale. J'espère qu'il
n'y a pas deux gentilshommes en Angleterre qui, en s'adressant à
une populace ignorante et passionnée, fussent capables de lui
parler dans les termes injurieux que je viens d'entendre, d'une
part considérable de leurs concitoyens. Fi! milord, fi!

-- Je n'ai rien à vous dire, monsieur, répliqua lord Georges à
haute voix, en agitant la main avec un trouble visible; il n'y a
rien de commun entre nous.

-- Il y a bien des choses au contraire qui devraient être communes
entre nous, dit M. Haredale; je puis dire même que Dieu nous a
donné tout en commun... la charité commune à tous les hommes, le
sens commun, les notions les plus communes des convenances qui
devraient vous interdire une pareille conduite. Quand chacun de
ces hommes que vous avez là autour de vous aurait des armes dans
les mains, comme ils les portent déjà dans le coeur, je ne
quitterais pas la place sans vous dire que vous déshonorez votre
rang.

-- Je ne vous entends pas, monsieur, répliqua-t-il encore du même
ton; je ne veux pas vous entendre, je me moque bien de ce que vous
dites. Gashford, ne répliquez pas (en effet le secrétaire faisait
mine de vouloir répondre), je n'ai rien de commun avec les
adorateurs des idoles.»

À ces mots il lança un coup d'oeil à sir John, qui leva les mains
et les sourcils, comme pour déplorer la conduite téméraire de
M. Haredale, en même temps qu'il adressait à la foule et à son
chef un sourire d'admiration.

«Lui! me répliquer! cria Haredale en toisant Gashford des pieds à
la tête. Un homme qui a commencé par être un voleur, quand il
n'était pas plus haut que cela; qui, depuis, est devenu le fripon
le plus servile, le plus faux, le plus éhonté! un homme qui a
rampé à plat ventre toute sa vie, déchirant la main qu'il léchait
et mordant ceux qu'il flattait! Un sycophante qui n'a su, de sa
vie ni de ses jours, ce que c'est qu'honneur, vérité, courage;
qui, après avoir ravi l'innocence à la fille de son bienfaiteur,
l'a épousée pour lui briser le coeur par ses cruels traitements!
Un chien couchant qui allait remuer la queue à la fenêtre de la
cuisine pour attraper un morceau de pain! un mendiant qui
demandait trois pence à la porte de nos églises! Voilà l'apôtre de
foi dont la conscience délicate renie les autels où la honte de sa
vie a été publiquement dénoncée!... À présent, vous reconnaissez
l'homme.

-- Oh! réellement... vous êtes trop, trop sévère avec notre ami,
s'écria sir John.

-- Laissez continuer M. Haredale, dit Gashford, dont la hideuse
figure était, pendant tout ce temps-là, trempée et dégouttante de
sueur, il peut bien dire tout ce qu'il voudra, cela m'est aussi
indifférent qu'à milord. S'il traite milord lui-même comme vous
venez de l'entendre, comment voulez-vous que moi je n'y passe pas
à mon tour?

-- Ce n'est pas assez, milord, continua M. Haredale, que moi, un
aussi bon gentilhomme que vous, je ne puisse plus garder ma
propriété, quelle qu'elle soit, que par une connivence de l'État,
effrayé lui-même des lois cruelles dirigées contre nous; que nous
ne puissions plus faire apprendre à nos enfants, dans les écoles,
les premiers éléments du bien et du mal: il faut encore qu'on
lâche après nous des dénonciateurs comme cet homme-là! En voilà un
brillant chef de file pour donner le signal à vos cris de: «Pas de
papistes!» Fi donc! fi donc!»

La noble dupe, lord Georges Gordon, avait plus d'une fois regardé
du côté de sir John Chester, pour lui demander s'il y avait
quelque chose de vrai dans ce qu'on disait là de Gashford, et
chaque fois sir John lui avait répondu en haussant les épaules et
en lui faisant des yeux qui voulaient dire; «Oh ciel! non,» Alors
milord reprit, toujours aussi haut et avec la même affectation que
tout à l'heure:

«Monsieur, je n'ai rien à vous répondre, et ne me soucie pas d'en
entendre davantage. Je vous prie de ne pas m'imposer votre
conversation, et de ne point me mêler dans vos attaques
personnelles. Je ferai mon devoir envers mon pays et mes
compatriotes, et ce n'est point par de telles violences qu'on m'en
empêchera, qu'elles viennent ou non des émissaires du pape, je
vous en réponds; venez, Gashford.»

Ils avaient fait quelques pas, tout en parlant, et ils étaient
arrivés à la porte de la salle, par laquelle ils passèrent
ensemble. M. Haredale, sans un mot d'adieu, tourna du côté de
l'escalier de la Tamise dont il était près, et appela le seul
batelier qui se trouvât encore au bas.

Mais la populace, dont l'avant-garde n'avait pas perdu une parole
de lord Georges Gordon, et dans laquelle avait promptement circulé
le bruit que l'étranger était un papiste qui venait d'insulter
milord pour s'être fait l'avocat de la cause populaire, se
précipita pêle-mêle et, poussant devant elle le noble lord, son
secrétaire et sir John Chester, qui avaient l'air d'être à sa
tête, se réunit en foule au haut de l'escalier où M. Haredale
attendait que le bateau fut prêt, et là se tint tranquille,
laissant entre elle et lui un espace vide.

Mais si elle était inactive, elle n'était pas pour cela
silencieuse. Il commença par s'élever au milieu d'eux quelques
murmures indistincts, suivis de quelques sifflets, qui bientôt
eux-mêmes se transformèrent en un orage violent. Alors on entendit
une voix crier: «À bas les papistes!» et tout le monde fit chorus,
rien de plus. Quelques moments après un homme se mit à crier: «Il
faut le lapider;» un autre: «Il faut lui donner un plongeon;» un
autre d'une voix de stentor: «Pas de papisme!» les autres
répétèrent en écho ce cri favori que la foule (environ deux cents
braillards) accueillit par une acclamation générale.

M. Haredale était resté calme jusque-là sur le bord des marches:
en entendant cette manifestation, il leur jeta à la ronde un
regard de mépris et descendit lentement l'escalier. Il était déjà
près du bateau, quand Gashford se retourna de côté, d'un air
innocent, et aussitôt une main se leva dans la foule et lança à
M. Haredale une grosse pierre qui le frappa à la tête, et le fit
chanceler sur ses pieds comme un homme ivre.

Le sang jaillit à l'instant de sa blessure et coula le long de ses
vêtements. Il se retourna tout de suite et, remontant les marches
avec une audace et une colère qui les fit tous reculer:

«Qui est-ce qui a fait cela? demanda-t-il. Qu'on me montre celui
qui m'a visé.»

Pas une âme ne bougea; et pourtant, je me trompe, il y eut un
homme ou deux sur les derrières qui s'esquivèrent et se glissèrent
de l'autre côté, où ils se mirent à regarder, les mains dans les
poches, comme des spectateurs indifférents.

«Qui est-ce qui a fait cela? répéta-t-il. Qu'on me montre celui
qui l'a fait. Misérable chien que vous êtes, est-ce vous? Le coup
part de votre tête, si ce n'est pas de votre bras..., je vous
connais.»

À ces mots, il se jeta sur Gashford et le jeta à ses pieds, il y
eut un mouvement soudain dans la foule, et plusieurs bras se
levèrent contre lui; mais en voyant son épée nue, tous reculèrent
encore.

«Milord, sir John, criait-il, allons! Dégainez donc, l'un ou
l'autre; c'est vous qui me devez raison de cet outrage, et me
voilà en face de vous. Allons! l'épée au poing, si vous êtes des
gentilshommes.»

En même temps, il frappait la poitrine de sir John du plat de sa
lame, et se mettait en garde, la figure enflammée, l'oeil
étincelant, seul contre tous.

Un instant, un instant seulement, aussi rapide que la pensée, on
vit passer sur la doucereuse figure de sir John un éclair sombre
que personne n'y avait vu jamais. Le moment d'après, il fit un pas
en avant, étendit une main sur l'arme de M. Haredale, pendant que
de l'autre il essayait d'apaiser la foule.

«Mon cher ami, mon bon Haredale, vous êtes aveuglé par la colère;
c'est bien naturel, extrêmement naturel, mais cela vous empêche de
reconnaître même vos amis d'avec vos ennemis.

-- Que si, que je les reconnais bien, n'ayez pas peur que je m'y
trompe, répliqua-t-il, presque fou de fureur. Sir John, lord
Georges, est-ce que vous ne m'avez pas entendu? Vous êtes donc des
lâches!

-- Allons, allons! dit un homme qui perça la foule et le poussa
doucement devant lui vers le bas des escaliers; ne parlons plus de
cela. Au nom du ciel, allez-vous-en. Que diable voulez-vous faire
en face de tous ces gens-là? et ne voyez-vous pas qu'il y en a
deux fois autant dans la rue voisine, qui vont tomber sur vous
dans un moment?» Et, en effet, on les voyait accourir. «Vous
n'auriez pas poussé la première botte, que vous tomberiez étourdi
du coup de pierre que vous venez de recevoir. Voyons! retirez-
vous, monsieur, ou je vous promets que vous allez vous faire
écharper. Venez, monsieur, dépêchez-vous... plus vite que ça.»

M. Haredale, qui commençait à se sentir tourner le coeur, reconnut
la justesse de cet avis et descendit les marches avec l'assistance
de son ami inconnu. John Grueby (car c'était lui) le fit monter
dans le bateau qu'il poussa du pied, l'envoyant du coup à trente
pieds du rivage, et recommanda au batelier de gagner au large
hardiment; puis il remonta avec autant de calme et de sang-froid
que s'il venait de débarquer.

La populace montra d'abord quelque velléité de lui faire payer son
intervention dans l'affaire; mais, comme John avait l'air solide
et de sang-froid, comme d'ailleurs il portait la livrée de lord
Georges, on se ravisa, et l'on se contenta d'envoyer de loin,
après le bateau, une grêle de cailloux qui firent sur l'eau des
ricochets innocents: car la barque, pendant ce temps-là, avait
passé le pont, et glissait à toutes rames au milieu du courant.

Après cette récréation, les gens de la foule s'en retournèrent,
donnant, sur leur chemin, des coups de marteau à la protestante
dans les portes des catholiques, cassant quelques lanternes et
rossant quelques constables égarés. Mais, en entendant annoncer à
voix basse qu'il arrivait un détachement des gardes du roi, ils
prirent leurs jambes à leur col, et la rue fut balayée en un
moment.




CHAPITRE II.


Après que le rassemblement se fut dispersé, se dirigeant, par
petits groupes fortuits, dans différentes directions, il ne resta
plus, sur le lieu de la scène du dernier événement, qu'un homme;
c'était Gashford. Tout meurtri de sa chute, mais plus abattu
encore par la honte, et furieux de la flétrissure qu'il venait de
subir, il s'en allait boitant de droite et de gauche, ne respirant
que malédictions, menaces et vengeance.

Le secrétaire n'était pas homme à épuiser sa colère en vaines
paroles. Tout en évaporant, dans ces effusions violentes, les
premières bouffées de sa haine, il suivait d'un oeil ferme deux
hommes qui, après avoir disparu avec les autres, quand on avait
sonné l'alarme, étaient revenus depuis, et se montraient à présent
au clair de la lune, errant et causant ensemble, à quelque
distance, sur la place.

Il ne fit pas un mouvement pour s'avancer vers eux, mais il
attendit patiemment, dans le côté sombre de la rue, qu'ils fussent
las de se promener de long en large et qu'ils fussent partis de
compagnie. Alors il les suivit, mais d'un peu loin, ne les perdant
pas de vue, mais sans le faire paraître, et surtout sans se
laisser voir à ces deux personnages.

Ils montèrent dans la rue du Parlement, passèrent devant l'église
Saint-Martin, tournèrent Saint-Gilles, gagnèrent la route de
Tottenham-Court, derrière laquelle se trouvait alors, à l'ouest,
une place appelée _les Chemins verts_. C'était un endroit retiré,
assez mal famé, qui conduisait dans la campagne. De gros tas de
cendres, des mares d'eau stagnante, une végétation de mouron et de
chiendent; des tourniquets cassés, quelques pieux de barricades
encore fichés en terre, après que les gens en avaient, depuis
longtemps, emporté les barreaux pour faire du feu avec, et
menaçant d'accrocher de leurs clous rouillés le promeneur distrait
qui passait par là: voilà les traits les plus remarquables du
tableau que présentait ce paysage. Seulement, çà et là, un baudet
ou une rosse décrépite, attachés par la longe à un piquet, pour se
régaler des misérables touffes d'herbe rabougrie qu'ils pourraient
disputer au sol rude et pierreux, étaient en parfaite harmonie
avec le reste et annonçaient clairement, quand les maisons ne
l'auraient pas assez fait connaître par elles-mêmes, la pauvreté
des gens qui vivaient là dans les buttes crevassées du voisinage,
et la témérité qu'il y aurait à un homme qui aurait de l'argent
dans ses poches, ou une mise cossue, de s'aventurer par là tout
seul, autrement qu'en plein jour.

Les pauvres sont, à certains égards, comme les riches: ils ont
aussi leurs caprices en fait de goût. Il y avait de ces cabanes
avec de petites tourelles; il y en avait d'autres qui avaient de
fausses fenêtres peintes sur leurs murailles en ruine. L'une
d'elles soutenait un joujou de clocher sur une tour caduque de
quatre pieds de haut, qui servait à dérober aux yeux la cheminée.
Il n'en était pas une qui n'eût, dans le petit morceau de terre
devant la maison, un banc rustique ou un berceau. La population du
lieu faisait le commerce d'os, de chiffons, de verres cassés, de
vieilles roues, de chiens et d'oiseaux. Tous ces divers objets,
distribués sans ordre, emplissaient les jardins et répandaient un
parfum qui n'était pas des plus délicieux, dans l'air agité
d'ailleurs par des aboiements, des cris, des hurlements.

C'est dans ce refuge que le secrétaire suivit les deux hommes
qu'il n'avait pas perdus de vue; c'est là qu'il les vit entrer
chez eux dans une des maisons les plus misérables, qui ne se
composait que d'une chambre, et encore assez petite. Il attendit
dehors, jusqu'à ce que le bruit de leurs voix, mêlé à des chants
discordants, lui eût fait connaître qu'ils étaient en belle
humeur; et alors, s'approchant de la porte, au moyen d'une planche
vacillante placée en travers sur le fossé, il frappa avec la main.

«Monsieur Gashford! dit l'homme qui vint ouvrir, retirant sa pipe
de ses dents avec une surprise évidente. Par exemple, nous ne nous
serions jamais attendus à tant d'honneur. Entrez, monsieur
Gashford... entrez, monsieur.»

Gashford, sans se le faire dire deux fois, entra d'un air
gracieux. Il y avait du feu dans la grille couverte de rouille;
car, en dépit du printemps qui était déjà bien avancé, les nuits
étaient fraîches, et Hugh s'y chauffait, en fumant sa pipe sur un
tabouret, Dennis approcha une chaise, son unique chaise, pour le
secrétaire, devant le foyer, et reprit lui-même sa place sur le
tabouret qu'il avait quitté pour aller ouvrir au visiteur
nocturne.

«Qu'est-ce qu'il y a donc de nouveau, monsieur Gashford? dit-il en
reprenant sa pipe et le regardant de côté. Est-il venu des ordres
du quartier général? Allons-nous nous mettre en train? Contez-nous
ça, monsieur Gashford.

-- Oh! rien, rien, dit le secrétaire en lui faisant un signe de
tête amical. Mais c'est égal, voilà la glace rompue; nous avons
commencé la danse aujourd'hui... n'est-ce pas, Dennis?

-- Un bien petit commencement! répondit en grognant le bourreau;
il n'y en a pas pour ma dent creuse.

-- Ni moi non plus, cria Hugh. Donnez-nous seulement quelque chose
à faire où il y ait une vie au bout... oui, une vie au bout, notre
bourgeois. Ha! ha!... à la bonne heure!

-- Mais, dit le secrétaire, de son expression de physionomie la
plus hideuse et de son ton de voix le plus doux, vous ne voudriez
pas que je vous donnasse quelque chose à faire avec la mort... la
mort d'un homme au bout?

-- Je ne connais pas tout ça, répliqua Hugh. Je ne connais que ma
consigne. Je m'en moque pas mal, moi.

-- Et moi donc? vociféra Dennis.

-- Les braves garçons! dit le secrétaire, d'une voix aussi
pastorale que s'il recommandait au prône quelque rare merveille de
valeur et de générosité. À propos...» Et ici il s'arrêta un
moment, pour se chauffer les mains; puis les regardant en face
soudainement: «Qui est-ce donc qui a jeté cette pierre
aujourd'hui?

M. Dennis toussa et branla la tête, comme pour dire: «Ça, c'est un
mystère.» Hugh restait assis et fumait en silence.

«Pas mal visé, dit le secrétaire, se chauffant encore les mains
devant le feu. Je voudrais bien connaître le gaillard qui a fait
ce coup-là.

-- Est-ce vrai? dit Dennis après l'avoir regardé en face, pour
s'assurer qu'il parlait sérieusement. Est-ce que réellement vous
tenez à le connaître, monsieur Gashford?

-- Certainement, répliqua le secrétaire.

-- Eh bien! sur l'honneur, dit le bourreau en riant de la gorge,
et en montrant Hugh du bout de sa pipe, vous le voyez assis là:
voilà votre gaillard. Mille pipes! monsieur Gashford, ajouta-t-il
tout bas, en approchant de lui sa chaise et le poussant du coude,
c'est une fine lame, allez! On a autant de peine à le retenir
qu'un bouledogue à la niche. Sans moi, il allait vous jeter à bas
ce catholique romain, et, en moins de rien, vous aviez une émeute.

-- Et pourquoi pas? cria Hugh d'une voix hargneuse, attrapant à la
volée cette dernière observation. Qu'est-ce qu'on gagne à remettre
toujours les choses? Il faut battre le fer tandis qu'il est chaud;
je ne connais que ça.

-- Ah! reprit Dennis, secouant la tête avec une espèce de pitié
pour la candeur de son jeune ami; vous supposez donc que le fer
est chaud, mon cher frère? Il faut échauffer le sang des gens
avant de frapper le premier coup; il faut les mettre en humeur. Ce
n'est pas le tout, voyez-vous, que d'aller faire quelques
provocations, comme aujourd'hui. Si je vous avais laissé faire,
vous alliez nous gâter tout pour demain, et ruiner nos affaires.

-- Dennis a parfaitement raison, dit Gashford d'un air doucereux.
Parfaitement raison. Dennis a une grande connaissance du monde.

-- Comment ne connaîtrais-je pas le monde, moi qui aide tant de
gens à en sortir?» fit le bourreau en riant avec une grimace, et
prononçant sa plaisanterie à demi-voix derrière sa main.

Le secrétaire ne manqua pas de rire pour faire plaisir à Dennis;
puis après, se tournant vers Hugh:

«Vous avez pu voir, dit-il, que la politique de Dennis est aussi
la mienne. Vous avez vu, par exemple, comme je me suis laissé
tomber dès la première attaque. Je n'ai fait aucune résistance; je
n'ai rien fait pour provoquer une échauffourée. Grand Dieu! je
m'en suis bien gardé.

-- Ma foi! c'est vrai, cria Dennis avec un rire bruyant; vous êtes
tombé tout tranquillement, monsieur Gashford, et tout de votre
long, qui plus est. Je me suis dit sur le moment: «Voilà
M. Gashford fini.» Je n'ai jamais vu personne mieux étendu sur le
dos, ni plus tranquillement que vous, à moins que ça ne fût un
cadavre. C'est que c'est un rude jouteur, ce papiste-là; ça, c'est
vrai.»

La figure de secrétaire, pendant que Dennis éclatait de rire en
tournant ses yeux recoquillés du côté de Hugh, qui en faisait
autant de son côté, aurait pu servir de modèle pour un portrait du
diable. Il resta assis sans rien dire, jusqu'à ce que les autres
eussent repris leur sérieux. Alors jetant un regard autour de lui:

«On est très agréablement ici, dit-il, si agréablement, Dennis,
que, n'était le désir particulier que m'a témoigné milord que
j'allasse souper avec lui, et voilà le moment d'y aller, je serais
tenté de rester plus tard, au risque d'être arrêté en sortant sur
mon chemin. Je suis venu vous trouver pour une petite affaire...
oui... vous vous en doutez bien. Et vous ne pouvez manquer d'être
flatté que j'aie pensé à vous pour cela. Si nous devions un jour
être obligés... on ne peut pas répondre de ça, vous savez... La
vie du monde est quelque chose de si incertain...

-- Je crois bien, monsieur Gashford, dit en l'interrompant le
bourreau avec un signe de tête plein de gravité; en ai-je assez
vu, moi, d'incertitudes en ce qui regarde l'existence de la vie du
monde! en ai-je assez vu, de ces chances inattendues comme il en
arrive! nom d'une pipe!»

Et, trouvant le sujet trop vaste pour pouvoir y suffire, il se
remit à fumer sa pipe en regardant les autres.

«Je disais donc, reprit le secrétaire lentement et avec une
intention marquée, que nous ne pouvons pas répondre de ce qui
arrivera; et, si nous devions un jour être obligés d'avoir recours
à la violence, milord (qui a souffert aujourd'hui toutes les
impertinences qu'on peut souffrir) a fait choix de vous deux,
parce que je vous ai recommandés comme de braves et solides
garçons, sur lesquels on peut compter, pour vous donner l'agréable
commission de punir cet Haredale. Arrangez-vous avec lui, ou ce
qui lui appartient, comme vous l'entendrez, pourvu que vous ne lui
fassiez pas de quartier, et que vous ne laissiez pas deux
soliveaux de sa maison debout à la place où les a mis le
charpentier. Pillez, brûlez, faites ce que vous voudrez, mais que
tout ça dégringole; rasez-moi la place. Lui et tous ceux qui
l'intéressent, mettez-les nus comme vers, comme des nouveau-nés
que leurs mères viennent d'exposer sans abri. Vous m'entendez? dit
Gashford faisant une pause et se pressant doucement les mains
l'une contre l'autre.

-- Vous comprendre? notre bourgeois! cria Hugh. Vous vous
expliquez assez clairement à présent; à la bonne heure, voilà qui
s'appelle parler!

-- Je savais que cela vous ferait plaisir, dit Gashford en lui
donnant une poignée de main, j'en étais sûr. Allons, bonsoir. Ne
vous levez pas, Dennis, je trouverai bien mon chemin tout seul. Ce
n'est peut-être pas la dernière fois que je reviendrai vous faire
visite, et j'aime mieux aller et venir sans vous déranger. Je
trouverai parfaitement bien mon chemin. Bonsoir.»

Et il était parti: il avait fermé la porte derrière lui. Les deux
camarades s'entre-regardèrent avec un signe de satisfaction.
Dennis, ranimant le feu:

«Ça m'a l'air, dit-il, de prendre tournure.

-- Oui-da! cria Hugh. Ça me va.

-- J'avais toujours entendu dire que maître Gashford, dit le
bourreau, avait de la mémoire et une constance surprenante, qu'il
ne savait pas ce que c'était qu'oubli et pardon... Buvons à sa
santé.»

Hugh ne se fit pas prier; et, sans verser une goutte du liquide
sur le plancher, en manière de libation, ils trinquèrent à la
santé du secrétaire, de l'homme selon leur coeur.




CHAPITRE III.


Pendant que les passions les plus perverses des hommes les plus
pervers travaillaient ainsi dans l'ombre, et que le manteau de la
religion, dont ils se couvraient pour cacher les difformités les
plus hideuses, menaçait de devenir le linceul de tout ce qu'il y
avait d'honnête et de paisible dans la société, il y eut une
circonstance qui changea la position de deux de nos personnages,
dont nous nous sommes séparés depuis longtemps dans le cours de
cette histoire, et que nous sommes obligés d'aller retrouver
maintenant.

Dans une petite ville de province, en Angleterre, dont les
habitants soutenaient leur existence par le travail de leurs
mains, à tresser et préparer la paille pour les fabricants de
chapeaux et autres articles de toilette et d'ornement de ce genre,
vivaient sous un nom supposé, dans une pauvreté obscure, étrangers
aux variations, aux plaisirs, aux soucis de ce monde, occupés
seulement de gagner, à la sueur de leur front, leur pain
quotidien, Barnabé et sa mère. Le pas d'un visiteur n'avait pas
franchi le seuil de leur demeure dans les cinq ans qu'ils y
avaient passés, depuis qu'ils étaient venus y chercher un asile;
et jamais, dans cet intervalle, ils n'avaient renoué connaissance
avec le monde auquel ils s'étaient dérobés à cette époque. La
triste veuve n'avait pas d'autre pensée que de travailler en paix,
et de se sacrifier corps et âme pour son pauvre fils. Si le
bonheur avait pu jamais être le partage d'une femme en proie aux
chagrins secrets qui la poursuivaient, elle aurait pu se croire
heureuse à présent. La tranquillité, la résignation, l'amour
dévoué qu'elle portait à un être auquel elle était si nécessaire,
formaient le cercle étroit de ses joies tranquilles; et elle ne
demandait qu'une chose: c'était de n'en pas voir la fin.

Quant à Barnabé, le temps avait coulé pour lui avec la rapidité du
vent. Les jours et les années avaient passé sans éclaircir les
nuages de sa raison, sans que l'aube qui devait dissiper la nuit,
la sombre nuit de son intelligence, se fût encore levée pour lui.
Souvent il restait assis des jours entiers, sur son petit banc,
auprès du feu ou à la porte de la chaumière, occupé sans relâche
du travail que lui avait enseigné sa mère, et prêtant l'oreille
aux contes qu'elle lui répétait, pour le retenir sous ses yeux par
l'appât de cette ruse innocente. Il ne se les rappelait jamais. Le
conte de la veille était nouveau pour lui le lendemain, il
l'entendait toujours avec le même plaisir; et, dans ses moments de
tranquillité, il restait patiemment à la maison, écoutant les
histoires de sa mère comme un petit enfant, et travaillant
gaiement depuis le lever du soleil jusqu'au moment où la nuit
l'empêchait de continuer son ouvrage.

D'autres fois, et dans ces moments-là elle avait bien du mal à
gagner leur pain grossier, il allait errer à l'aventure depuis les
premières heures du jour jusqu'à l'heure où le crépuscule avait
fait place à la nuit. Presque personne dans le pays, même les
petits enfants, n'avait de temps à perdre dans l'oisiveté, et il
n'avait pas de camarade pour l'accompagner dans ses excursions
sans but. D'ailleurs, quand il y en aurait eu une légion, ils
n'auraient pas été tentés de le suivre. Mais il y avait bien dans
le voisinage une vingtaine de chiens errants dont il aimait tout
autant la compagnie. Il en prenait deux ou trois, quelquefois une
demi-douzaine, qui l'escortaient en aboyant derrière ses talons,
quand il partait pour quelque expédition qui devait durer tout le
jour. Et le soir, quand ils rentraient ensemble, ils étaient tous
fatigués de leur course boitillant ou tirant la langue. Barnabé
seul, debout le lendemain dès le lever du soleil, comme si de rien
n'était, reprenait, avec un cortège plus frais, le cours de ses
promenades lointaines, et revenait de même. Dans tous ses voyages,
Grip, au fond de son petit panier, sur le dos de son maître, ne
manquait pas une partie; et, quand le beau temps les mettait de
belle humeur, il n'y avait pas un chien dans la bande qui criât
plus haut que le corbeau.

Leurs plaisirs étaient bien simples: une croûte de pain, avec une
bouchée de viande, l'eau de la source ou du ruisseau, suffisaient
à leurs repas. Barnabé s'amusait à marcher, à courir, à sauter,
jusqu'à ce qu'il fut las; alors il se couchait sur l'herbe, ou le
long du blé, ou à l'ombre de quelque grand chêne, suivant des yeux
les nuages qui flottaient sur la surface d'un ciel d'azur, et
écoutant le chant brillant de l'alouette qui s'élevait dans l'air.
Et puis il y avait des fleurs champêtres à cueillir, le coquelicot
d'un rouge éclatant, la jacinthe parfumée, le coucou ou la rose.
Il y avait des oiseaux à regarder; des poissons, des fourmis, des
insectes; des lapins ou des lièvres qui traversaient comme une
flèche l'allée du bois et disparaissaient au loin dans le fourré.
Il y avait des millions de créatures vivantes à étudier, à épier,
qu'il accompagnait de ses battements de mains quand ils avaient
fui de sa vue. À défaut de tout cela, ou pour varier son plaisir,
il y avait le gai soleil à poursuivre à travers les feuilles et
les branches des arbres, où il jouait à cache-cache avec lui,
descendant bien avant, bien avant dans des creux semblables à une
mare d'argent, où les rameaux frémissants baignaient leur
feuillage en se jouant. Il y avait les douces senteurs de l'air
par un soir d'été, quand il avait traversé les chants de trèfle et
de fèves; le parfum des feuilles ou de la mousse humides;
l'agitation vivante des arbres, dont les ombres changeantes
suivaient tous les mouvements. Et puis après, quand il en avait
assez de l'un ou de l'autre, ou même pour mieux savourer sa
jouissance, il fermait les yeux, et il y avait un somme à faire au
milieu de ces innocentes séductions de la campagne, avec le doux
murmure du vent dont ses oreilles aimaient la musique, et tous les
objets d'alentour dont le spectacle et le bruit se fondaient en un
sommeil délicieux.

Leur hutte (car elle ne valait guère mieux) était placée sur les
lisières de la ville, à une petite distance de la grande route,
mais dans un endroit retiré, où il était bien rare qu'on
rencontrât, dans aucune saison de l'année, quelques voyageurs
égarés. Il y avait un petit morceau de terre qui en dépendait, et
que Barnabé, dans ses accès de travail, arrangeait ou soignait par
boutades. En dedans comme en dehors, la mère ne cessait jamais de
travailler pour leur commune subsistance: la grêle, la pluie, la
neige ou le soleil, tout cela lui était bien égal.

Quoique déjà bien loin des scènes de sa vie passée, bien loin
surtout de songer ou d'espérer qu'elles revinssent jamais, elle
ressentait pourtant un désir étrange de savoir ce qui se passait
dans le monde d'activité auquel elle était maintenant étrangère.
Sitôt qu'il lui tombait sous la main quelque vieux journal ou
quelque bout de nouvelles de Londres, elle les lisait avec
avidité. L'impression qu'elle en éprouvait n'était pas toujours
agréable: car, dans ces moments-là, la plus vive anxiété et les
angoisses de la crainte se peignaient quelquefois sur ses traits,
mais sans lasser sa curiosité. Puis aussi, dans les nuits de
tempête, pendant l'hiver, quand le vent sifflait et faisait rage,
sa figure reprenait son expression d'autrefois, et elle tremblait
de tous ses membres, comme dans un accès de fièvre. Mais Barnabé
ne s'en apercevait guère: elle se contenait de son mieux, et
finissait par recouvrer son calme apparent avant qu'il eût pu
seulement remarquer chez elle le changement passager qu'elle
venait de subir.

Il ne faut pas croire que Grip fût le moins du monde un membre
oisif et inutile de l'humble communauté. Grâce aux leçons de
Barnabé, grâce au développement d'une espace d'instruction
naturelle commune à sa race, et à l'usage exercé qu'il faisait de
ses rares facultés d'observation, il avait acquis un degré de
sagacité qui l'avait rendu fameux à plusieurs milles à la ronde.
Son esprit de conversation et ses à-propos surprenants étaient le
sujet de l'admiration générale, et, comme il venait beaucoup de
monde voir l'oiseau merveilleux, et que chaque visiteur laissait
quelque souvenir de satisfaction pour son caquet (quand il lui
plaisait de se prêter à la circonstance, car on sait qu'il n'y a
rien de capricieux comme le génie), il gagnait de quoi ajouter un
item important aux revenus du ménage. Bien mieux, l'oiseau lui-
même avait l'air de savoir ce qu'il valait; malgré la liberté sans
réserve à laquelle il s'abandonnait en présence de Barnabé ou de
sa mère, il gardait en public une étonnante gravité, et ne
s'abaissait pas à donner jamais d'autres représentations gratis
que d'aller becqueter la cheville des petits vagabonds qui se
trouvaient là (c'était un exercice, par parenthèse, qui paraissait
lui faire un plaisir infini), ou bien de tuer, par occasion,
quelque poulet, ou enfin d'avaler le dîner des chiens du
voisinage, dont le plus hargneux lui témoignait une crainte
respectueuse.

Le temps s'était donc écoulé comme cela, sans qu'il fût rien
survenu qui eût troublé ni changé l'uniformité de leur vie,
lorsque, par une soirée de juin, ils étaient ensemble dans leur
petit jardin, prenant un peu de repos après les fatigues du jour.
La veuve avait encore son ouvrage sur ses genoux, et à ses pieds
la paille nécessaire à ses travaux. Barnabé était debout, appuyé
sur le manche de sa bêche, regardant le soleil couchant dans le
lointain, et chantonnant tranquillement.

«Une brave soirée, ma mère! Si nous avions seulement, en espèces
sonnantes dans nos poches, quelques morceaux de cet or qui est
empilé là-bas dans le ciel, nous serions riches pour le restant de
nos jours.

-- Nous sommes mieux comme nous sommes, répondit la veuve avec un
sourire paisible. Il faut nous trouver contents, sans nous donner
seulement le souci d'y penser, quand même il serait là reluisant à
nos pieds.

-- Oui! dit Barnabé croisant ses bras sur sa bêche, et regardant
toujours avec attention le soleil couchant, c'est bel et bon, ma
mère; mais l'or est bon à prendre. Je voudrais bien savoir où en
trouver. Grip et moi nous saurions bien en faire notre profit, je
vous en réponds.

-- Qu'est-ce que vous en feriez?

-- Ce que j'en ferais? un tas de choses. Nous nous mettrions comme
des princes... je veux dire vous et moi, mère, je ne parle pas de
Grip. Nous aurions des chevaux, des chiens, des habits de riches
couleurs et des plumes à notre chapeau; nous ne travaillerions
plus, nous vivrions délicatement et à notre aise. Oh! que oui, que
nous en trouverions bien l'emploi. Si je savais seulement où en
déterrer! J'aurais coeur à la besogne, allez!

-- Vous ne savez pas, dit la mère, se levant de son siège en lui
mettant la main sur l'épaule, ce que bien des gens ont fait pour
en gagner, qui ont reconnu, trop tard, qu'il n'est jamais plus
brillant que de loin, mais qu'il perd tout son prix et son éclat
quand une fois on l'a dans la main.

-- Eh! eh! vous dites ça. Vous croyez ça, répondit-il, toujours
l'oeil fixé dans la même direction: c'est égal, mère, je voudrais
bien en essayer.

-- Ne voyez-vous pas, dit-elle, comme il est rouge? Il n'y a rien
au monde qui ait autant de taches de sang que l'or. Évitez-le,
Barnabé. Il n'y a personne qui ait plus de raison que moi d'en
détester jusqu'au nom même. C'est lui qui a amassé sur votre tête
et sur la mienne plus de misère et de souffrance que personne n'en
a jamais connu, et que personne, j'espère, grâce à Dieu! n'en
connaîtra jamais. J'aimerais mieux que nous fussions morts et
couchés dans la tombe que de vous voir jamais aimer l'or.»

Il détourna un moment ses yeux pour regarder sa mère avec
étonnement; puis, les portant alternativement du rouge vif du ciel
à la cicatrice de son poignet, comme pour en comparer la couleur,
il allait lui adresser une question avec vivacité, lorsqu'un
nouvel objet vint frapper son attention facile à distraire, et lui
fit tout à fait oublier son dessein.

Il y avait là, debout, la tête nue, un homme dont les pieds et les
vêtements étaient couverts de poussière, et qui se tenait derrière
la baie de séparation entre leur jardin et le sentier. Il se
penchait modestement en avant, comme pour se mêler à leur
conversation, quand il pourrait trouver l'occasion d'y placer son
mot. Il avait aussi la figure tournée du côté de la lumière du
soleil couchant; mais ses yeux exposés à l'éclat des derniers feux
du soir montraient, par leur immobilité, qu'il était aveugle et
qu'il n'en éprouvait aucune perception.

«Dieu bénisse les voix qui frappent mon oreille! dit le voyageur.
La soirée m'en semble plus belle encore à les entendre. Les voix
remplacent pour moi les yeux. Voudraient-elles bien parler encore,
pour réjouir le coeur d'un pauvre pèlerin?

-- Est-ce que vous n'avez pas de guide? demanda la veuve après un
moment de silence.

-- Je n'en ai pas d'autre que celui-ci (et il levait son bâton
vers le soleil), et quelquefois la nuit un astre plus doux pour
diriger mes pas; mais en ce moment il se repose.

-- Est-ce que vous venez de faire un long voyage?

-- Bien long et bien fatigant, répondit-il en secouant la tête;
fatigant, on ne peut plus. Tiens! je viens de heurter avec mon
bâton la margelle de votre puits... Faites-moi donc le plaisir de
me donner un verre d'eau, madame?

-- Pourquoi m'appeler madame? répliqua-t-elle. Je ne suis pas plus
riche que vous.

-- C'est que vous avez la parole douce et distinguée, voilà
pourquoi; la bure ou la soie sont tout un pour moi, quand je ne
peux les toucher. Je ne puis pas juger les gens à leur mise.

-- Tournez par ici, dit Barnabé, qui était sorti du jardin à sa
rencontre. Donnez-moi la main. Vous êtes donc aveugle, et toujours
dans l'obscurité, hein? N'avez-vous pas peur de l'obscurité? Est-
ce que vous n'y voyez pas un tas de figures qui marmottent je ne
sais quoi en faisant des grimaces?

-- Hélas! répliqua l'autre, je n'y vois rien du tout. Que je
veille ou que je dorme, jamais rien.»

Barnabé regarda ses yeux avec curiosité; il les toucha da ses
doigts, comme aurait pu le faire un enfant indiscret, en le
conduisant à la maison.

«Si vous venez de si loin, dit la veuve allant au-devant de lui à
la porte, comment avez-vous pu trouver votre chemin tout le long
de la route?

-- J'ai toujours entendu dire que le temps et le besoin sont de
grands maîtres: ce sont bien les meilleurs, dit l'aveugle en
s'asseyant sur la chaise vers laquelle l'avait conduit Barnabé, et
posant son bâton et son chapeau à terre sur le carreau. Mais,
c'est égal, puissiez-vous, vous et votre fils, vous passer de
leurs leçons! Ce sont de rudes maîtres.

-- Avec tout cela, vous vous êtes écarté de la route? dit la veuve
d'un ton de compassion.

-- Cela se peut bien, cela se peut bien, reprit-il avec un soupir,
et cependant aussi avec une espèce de sourire dans ses traits.
C'est très probable. Les poteaux et les bornes militaires ne me
disent rien, vous comprenez, je ne vous en suis que plus obligé de
me procurer une chaise pour me reposer, et un verre d'eau pour me
rafraîchir.»

En même temps il leva le pot à l'eau vers sa bouche. C'était de
belle et bonne eau, bien claire, bien fraîche, bien appétissante;
mais avec tout cela il fallait qu'il ne la trouvât pas à son goût,
ou qu'il n'eût pas bien soif, car il ne fit qu'y tremper ses
lèvres et remit le pot sur la table.

Il portait, suspendue à une longue courroie autour de son cou, une
espèce de sacoche ou de bissac à mettre de la nourriture. La veuve
plaça devant lui un morceau de pain et du fromage; mais il la
remercia en disant que, grâce à quelques âmes charitables, il
avait déjeuné le matin, et qu'il n'avait plus faim. Après cette
réponse, il ouvrit son bissac pour y prendre quelques pence, la
seule chose qu'il parût y avoir dedans.

«Voulez-vous bien me permettre de vous demander, dit-il en se
tournant du côté où Barnabé se tenait, les yeux fixés sur lui, à
vous qui n'êtes pas privé du don précieux de la vue, si vous ne
voudriez pas aller m'acheter avec cela un peu de pain pour me
soutenir en route. Que Dieu répande ses bénédictions sur les
jeunes pieds qui vont se déranger pour venir en aide à la misère
d'un pauvre aveugle!»

Barnabé regarda sa mère, qui lui fit signe qu'il pouvait accepter
la commission, et le voilà parti dans son empressement charitable.
L'aveugle, sur son siège, écouta d'un air attentif jusqu'à ce que
la veuve ne pût plus entendre les pas de son fils déjà loin, et
changeant brusquement de ton:

«Voyez-vous, la veuve, il y a bien des espèces d'aveuglement, il y
a l'aveuglement conjugal, madame; celui-là, vous avez pu
l'observer par vous-même dans le cours de votre propre expérience
et c'est un aveuglement à peu près volontaire, qui se met lui-même
la bandeau sur les yeux. Il y a l'aveuglement de parti, madame, et
des hommes d'État: celui-là ressemble à celui d'un taureau furieux
au milieu d'un régiment de soldats en uniforme rouge. Il y a la
confiance aveugle de la jeunesse, qui ressemble à l'aveuglement
des petits chatons dont les yeux ne se sont pas encore ouverts à
la lumière. Il y a encore cet aveuglement physique, madame, dont
je suis, bien malgré moi, un trop illustre exemple. Enfin, madame,
il y a cet aveuglement de l'intelligence dont nous avons un
échantillon dans cet intéressant jeune homme, votre fils, et qui,
malgré quelques lueurs, quelques éclairs lucides, ne peut pas
inspirer plus de confiance que des ténèbres absolues. Voilà
pourquoi, madame, j'ai pris la liberté de le tenir à l'écart un
bout de temps pendant que je vais avoir avec vous un petit
entretien; et, comme cette précaution ne peut que faire honneur à
la délicatesse de mes sentiments envers vous, je suis sûr, madame,
que vous voudrez bien m'excuser.»

Après avoir prononcé ce discours avec des manières élégantes et
dégagées, il tira de dessous sa blouse une bouteille de grès
plate, la déboucha, et, tenant le bouchon entre ses dents, modifia
d'une manière sensible le liquide du pot à l'eau par une infusion
plantureuse du breuvage de son cru. Il eut la politesse de le
vider à la santé de la veuve et des dames en général; puis, le
déposant vide, il fit claquer ses lèvres avec une jouissance
manifeste.

«Je suis, madame, un citoyen cosmopolite, dit l'aveugle en
rebouchant son flacon, et, si j'ai l'air de me conduire
franchement, comme vous voyez, en voilà la raison. Vous vous
demandez qui je peux être, madame, et ce que je viens faire ici.
Je n'ai pas besoin de mes yeux pour lire cela dans les vôtres; il
me suffit de l'expérience que j'ai de la nature humaine pour
connaître tous les mouvements de votre âme, comme si je les voyais
écrits dans vos traits féminins. Je vais satisfaire immédiatement
votre curiosité, madame, immédiatement.»

Là-dessus, il donna une tape sur le plat de sa bouteille, la remit
en place sous sa blouse, passa les jambes l'une sur l'autre, se
croisa les bras et s'installa bien dans sa chaise, avant de
procéder à ses explications.

Ce changement de manières avait été si soudain et si inattendu;
l'astuce et l'audace de sa conduite faisaient un tel contraste
avec son infirmité (car nous sommes accoutumés à voir, chez ceux
qui ont perdu l'usage de quelque sens, ce vide rempli par je ne
sais quoi de divin), et cette métamorphose inspirait de telles
craintes à celle qui en était témoin, qu'il lui fut impossible de
prononcer un mot. Le visiteur, après avoir attendu une réflexion
ou une réponse, voyant qu'il attendait vainement, reprit:

«Madame, je m'appelle Stagg. Un de mes amis, qui a passé ces cinq
dernières années à espérer l'honneur d'un rendez-vous avec vous,
m'a chargé de venir vous rendre visite. Je serais bien aise de
vous dire dans le tuyau de l'oreille le nom de ce gentleman...
Tudieu! madame, êtes-vous sourde? Vous n'entendez donc pas que je
vous dis que je serais bien aise de vous glisser le nom de mon ami
dans le tuyau de l'oreille?

-- Vous n'avez que faire de répéter ce que vous venez de dire,
répondit la veuve avec un gémissement étouffé; je ne sais que trop
de quelle part vous venez.

-- Mais, aussi vrai que je suis un homme d'honneur, madame, dit
l'aveugle en se frappant sur la poitrine, et dont il n'y a pas à
discuter les pouvoirs confidentiels, je vous demande la permission
de vous répéter que je veux absolument vous dire le nom du
gentleman. Bien! bien! ajouta-t-il, comme s'il voyait avec son
ouïe subtile jusqu'au mouvement des mains de la veuve repoussant
cette confidence. Je ne vous le dirai pas tout haut. Avec votre
permission, madame, je désire la faveur de vous le dire tout bas.»

Elle s'approcha de lui et se baissa. Il lui murmura un nom dans
l'oreille, et alors elle se tordit les mains et se promena de long
en large dans la chambre, comme une femme au désespoir. L'aveugle,
avec un calme parfait, fit une nouvelle exhibition de sa
bouteille, se versa un autre grog à plein verre, leva le coude
comme tout à l'heure, et, sirotant à petits coups, la suivit du
visage en silence.

«Vous n'avez pas la conversation prompte, la veuve, dit-il,
pendant un petit intervalle qu'il mit entre deux gorgées. Est-ce
que vous voulez que nous en parlions devant votre fils?

-- Que voulez-vous de moi? répondit-elle. Que demandez-vous?

-- Nous sommes pauvres, la veuve; nous sommes pauvres, répliqua-t-
il en étendant sa main droite et en se frottant le pouce dans la
paume de la main.

-- Pauvres! s'écria-t-elle. Et moi, qu'est-ce que je suis donc?

-- Les comparaisons sont toujours odieuses, dit l'aveugle. Je n'en
sais rien; ça ne me fait rien; ça ne me fait rien. Ce que je sais,
c'est que nous sommes pauvres. Les affaires de mon ami ne sont pas
brillantes; les miennes non plus. Il nous faut nos droits ou un
dédommagement. D'ailleurs, vous savez tout cela aussi bien que
moi; à quoi bon tant de paroles?»

Elle recommença à se promener d'un air terrifié, de long en large
dans la chambre. À la fin, s'arrêtant brusquement devant lui:

«Est-ce qu'il est près d'ici? demanda-t-elle.

-- Oui, tout près.

-- Alors je suis perdue.

-- Perdue, la veuve! dit l'aveugle avec calme. Au contraire; dites
donc plutôt retrouvée. Voulez-vous que je l'appelle?

-- Pour rien au monde, répondit-elle en frissonnant.

-- Très bien, répliqua-t-il en croisant de nouveau ses jambes, car
il avait fait mine de se lever pour aller à la porte. Comme vous
voudrez, la veuve; sa présence n'est pas nécessaire, que je sache.
Mais enfin, lui et moi, il faut bien que nous vivions. On ne peut
pas vivre sans boire ni manger. On ne peut pas boire et manger
sans avoir de l'argent... Je n'ai pas besoin de vous en dire
davantage.

-- Vous ne savez donc pas, reprit-elle, que je ne vis moi-même que
de privations? Il faut que vous l'ignoriez apparemment. Si vous
aviez des yeux et que vous pussiez les promener autour de vous
dans ce pauvre réduit, vous auriez pitié de moi. Ah! mon ami, que
votre propre affliction attendrisse aussi votre coeur en notre
faveur et lui donne quelque sympathie pour ma misère!»

L'aveugle fit claquer ses doigts et répondit: «Vous n'êtes pas
dans la question, madame, vous n'êtes pas dans la question. J'ai
le coeur le plus tendre du monde, mais ça ne suffit pas pour
vivre. Au contraire, je connais bien des gentlemen qui n'en vivent
pas plus mal pour avoir la tête dure, mais qui ne feraient pas
grand'chose d'un coeur tendre. Écoutez. Il s'agit ici d'une
affaire qui n'a rien à voir avec les sympathies et le sentiment.
En ma qualité d'ami commun, je désire arranger les choses d'une
manière satisfaisante, si c'est possible, et c'est possible. Si
vous êtes pauvre comme vous dites à présent, c'est que vous le
voulez bien. Vous avez des amis qui ne vous laisseraient pas dans
le besoin s'ils le savaient. Mon ami, à moi, est dans une position
plus gênée et plus misérable qu'on ne peut croire, et, comme vous
êtes l'un et l'autre les anneaux d'une même chaîne, il est tout
naturel que ce soit de votre côté qu'il se tourne pour obtenir
aide et assistance. Il a partagé longtemps mon logis et ma table:
car, je vous le disais tout à l'heure, j'ai le défaut d'avoir le
coeur tendre, et je ne puis m'empêcher, comme ami, de trouver
qu'il a tout à fait raison de s'adresser à vous. Vous avez
toujours eu un abri sur votre tête; lui, il a toujours erré sans
asile. Vous avez votre fils pour vous aider et vous consoler; lui,
il n'a personne. Il ne faut pas que tous les avantages soient du
même côté. Puisque vous êtes embarqués dans le même bateau, il
faut vous partager le lest avec plus d'équité.»

Elle allait prendre la parole, lorsqu'il l'en empêcha pour
continuer:

«Le seul moyen de le faire, c'est de boursicoter pour moi et mon
ami; et c'est le conseil que je voulais vous donner. Il ne vous en
veut pas, à ce que je peux croire, madame; bien loin de là: car,
malgré la dureté avec laquelle vous l'avez traité plus d'une fois,
en le mettant pour ainsi dire à la porte, il a tant d'égards pour
vous, je pense, que, même dans le cas où vous tromperiez
aujourd'hui son attente, il consentirait à se charger de votre
fils pour en faire un homme.»

Il prononça ces derniers mots avec une expression particulière et
se tut pour en voir l'effet. La pauvre veuve ne répondit que par
des larmes.

«C'est un garçon, dit l'aveugle d'un air réfléchi, qui paraît
avoir des dispositions: on pourra en faire quelque chose. Il a
l'air assez disposé, d'après ce que j'ai entendu ce soir de sa
conversation avec vous, à essayer de changer un peu l'uniformité
de la vie qu'il mène ici... Mais ce n'est pas tout ça. Mon ami a
un besoin pressant de vingt livres sterling. Puisque vous refusez
une pension pour vous, vous pouvez bien faire ça pour lui. Il
serait désagréable de vous exposer à voir troubler la paix de
votre maison. Vous avez l'air d'être bien ici, et il faut faire un
petit sacrifice pour y rester tranquillement. Vingt livres, la
veuve, ce n'est pas le diable. Vous savez bien où vous procurer
ça, quand vous voudrez: un petit mot à la poste et tout est dit...
vous avez vos vingt livres.»

Elle allait encore lui répondre, lorsqu'il l'arrêta de nouveau
pour lui dire:

«Ne vous pressez pas trop de me donner votre réponse: vous
pourriez vous en repentir. Pensez-y un peu. Vingt livres... prises
dans la poche d'un autre... ce n'est pas difficile. Songez à tout
ça. Je ne suis pas si pressé. Voici la nuit qui arrive, et, si
vous ne me donnez pas à coucher ici, je n'irai toujours pas loin.
Vingt livres! je vous donne vingt minutes pour y réfléchir,
madame, une guinée à la minute, c'est bien joli. En attendant, je
vais prendre un peu l'air, qui est très pur et très agréable dans
ce pays.»

En même temps, il prit à tâtons le chemin de la porte, emportant
avec lui sa chaise. Puis s'asseyant sous un chèvrefeuille touffu,
et étendant ses jambes en travers de la porte pour que personne ne
pût entrer ni sortir sans qu'il en eût connaissance, il tira de sa
poche une pipe, une pierre à fusil, un briquet et de l'amadou, et
se mit à fumer. La soirée était charmante; c'était dans la saison
où le crépuscule est la plus jolie chose du monde. De temps en
temps il s'arrêtait pour laisser la fumée de sa pipe monter
lentement en spirales dans l'air, et pour renifler le parfum
délicieux des fleurs. Il était là si à son aise! il était comme
chez lui: on aurait cru qu'il n'en avait pas bougé de sa vie; et
il attendait en maître de céans la réponse de la veuve et le
retour de Barnabé.




CHAPITRE IV.


Quand Barnabé revint avec le pain demandé, la vue du bon vieux
pèlerin fumant sa pipe et se mettant à son aise avec si peu de
cérémonie, parut lui causer, même à lui, beaucoup de surprise,
surtout lorsqu'il vit ce digne et pieux personnage, au lieu de
serrer précieusement et avec soin son pain dans son bissac, le
repousser négligemment sur la table, et tirer sa bouteille en
l'invitant à s'asseoir pour boire un coup avec lui.

«Car, dit-il, je ne m'embarque jamais sans biscuit, comme vous
voyez. Goûtez-moi ça. Est-ce bon?»

Les yeux de Barnabé en pleuraient et il toussait comme un
malheureux, tant le grog était fort, ce qui ne l'empêcha pas de
répondre que c'était excellent.

«Encore une goutte, dit l'aveugle; n'ayez pas peur, vous n'en
prenez pas comme cela tous les jours.

-- Tous les jours, cria Barnabé, dites donc jamais!

-- Vous êtes trop pauvre, reprit l'autre avec un soupir. Voilà le
mal. Votre mère, la pauvre femme, serait plus heureuse si elle
était plus riche, Barnabé.

-- Tiens! comme cela se trouve! C'est justement ce que je lui
disais quand vous êtes venu ce soir, en voyant tout l'or qui
brillait au ciel, dit Barnabé rapprochant sa chaise, et regardant
attentivement l'aveugle en face. Dites-moi donc. N'y aurait-il pas
quelque moyen de devenir riche, que je pourrais apprendre?

-- Quelque moyen? il y en a cent.

-- Vraiment? Comme vous dites ça! Eh bien! quels sont-ils?... ne
vous tourmentez pas, mère, c'est pour vous que je fais cette
question, ce n'est pas pour moi... quand je vous dis que c'est
pour vous... Quels sont-ils, voyons?»

L'aveugle tourna sa face, où perçait un sourire de joie
triomphante, du côté où la veuve se tenait en grand émoi.

«Mais, répondit-il, mon bon ami, ça ne se trouve pas comme ça à
rester le derrière sur sa chaise.

-- Sur sa chaise! cria Barnabé s'étirant les manches; ce n'est
toujours pas moi que vous voulez dire; ou bien vous vous trompez
joliment, moi qui suis souvent à courir avant le lever du soleil,
pour ne rentrer à la maison qu'à la nuit. Vous me trouveriez dans
les bois avant que le soleil en ait chassé l'ombre, et j'y suis
bien des fois encore après que la lune brille au ciel, et regarde
à travers les branches pour voir l'autre lune qui demeure dans
l'eau. En allant à droite, à gauche, je cherche bien à trouver,
dans l'herbe et dans la mousse, s'il n'y a pas quelqu'une de ces
pièces de monnaie pour lesquelles elle se donne tant de mal à
travailler et verse tant de larmes. Et, quand je suis couché à
l'ombre, où je m'endors, c'est encore pour en rêver... Je rêve que
j'en déterre des tas, que j'en vois des cachettes dans les
broussailles, que je les vois étinceler dans le feuillage, comme
des gouttes de rosée. Mais, avec tout cela, je n'en trouve jamais.
Dites-moi donc où il y en a. Fallût-il un an pour y aller, j'y
vais; parce que je sais bien comme vous qu'elle serait plus
heureuse si elle m'en voyait revenir chargé. Parlez donc, je vous
écoute, dussé-je vous prêter l'oreille toute la nuit.»

L'aveugle passa légèrement sa main sur toute la personne du pauvre
diable; et, voyant qu'il avait les coudes plantés sur la table, le
menton appuyé sur ses deux mains, qu'il se penchait avidement en
avant, montrant dans toute son attitude l'intérêt et l'impatience
dont il était animé, il s'arrêta une minute avant de lui répondre,
pour laisser la veuve considérer la chose à loisir.

«C'est dans le monde, mon brave Barnabé, c'est dans les joyeux
amusements du monde: ce n'est pas dans des endroits solitaires
comme ceux où vous passez votre temps; c'est dans les foules, au
milieu du bruit et du tapage.

-- Bravo! bravo! cria Barnabé, en se frottant les mains, à la
bonne heure! voilà ce que j'aime. Et Grip aussi. Voilà ce qu'il
nous faut à tous les deux. Bravo!

-- Dans les endroits, continua l'autre, comme il en faut à un
jeune gars qui aime sa mère et qui peut faire là pour elle, et
pour lui par-dessus le marché, en moins d'un mois, ce qu'il ne
ferait pas ici dans toute sa vie... c'est-à-dire avec un ami, vous
comprenez, pour lui donner de bons conseils.

-- Vous entendez, mère? cria Barnabé, se retournant vers elle avec
délice. Et puis maintenant venez donc me dire qu'il ne vaut pas
seulement la peine qu'on le ramasse, quand même il serait là
reluisant à nos pieds! Et pourquoi donc alors le recherchons-nous
tant à présent, que, pour en avoir un peu, nous nous tuons de
travail du matin jusqu'au soir?

-- Certainement, dit l'aveugle, certainement... La veuve, n'avez-
vous pas encore votre réponse prête? Est-ce que, ajouta-t-il tout
bas, vous n'êtes pas encore décidée?

-- Je veux vous dire un mot... à part.

-- Mettez votre main sur ma manche, dit Stagg se levant de table,
et je vous suivrai où vous voudrez. Courage, mon brave Barnabé!
Nous reparlerons de ça. J'ai un caprice pour vous. Attendez-moi là
un peu, je vais revenir... Allons, la veuve!»

Elle le mena à la porte, puis dans le petit jardin, où ils
s'arrêtèrent.

«Il a bien choisi son commissionnaire, dit-elle à demi-voix; vous
êtes bien l'homme qu'il faut pour représenter celui qui vous
envoie.

-- Je lui dirai cela de votre part, répondit Stagg. Comme il a
beaucoup de considération pour vous, l'éloge que vous voulez bien
faire de moi ne pourra que me relever dans son estime. Mais il
nous faut nos droits, la veuve.

-- Des droits! savez-vous qu'un seul mot de moi...?

-- Pourquoi ne continuez-vous pas? répliqua l'aveugle avec calme,
après un long silence. Est-ce que vous croyez que je ne sais pas
bien qu'un mot de vous suffirait pour faire faire à mon ami le
dernier pas de danse qu'il pût jamais faire dans ce monde? Que si,
que je le sais bien. Eh bien, après? ne sais-je pas bien aussi que
ce mot-là, vous ne le direz jamais, la veuve?

-- Vous croyez ça?

-- Si je le crois! j'en suis si sûr que je ne veux pas seulement
que nous perdions notre temps à discuter cette question. Je vous
répète qu'il nous faut nos droits, ou un dédommagement. Ne vous
écartez pas de là, ou je retourne à mon jeune ami, car ce garçon-
là m'intéresse, et j'ai envie de le mettre en bon chemin pour
faire fortune. Bah! je sais bien ce que vous allez dire, ajouta-t-
il bien vite; vous n'avez pas besoin de m'en parler, vous me
l'avez déjà fait entendre. Vous voulez me demander si je ne
devrais pas avoir pitié de vous, parce que je suis aveugle. Eh
bien! non. Faut-il, parce que je ne vois pas, que vous vous
imaginiez que je dois mieux valoir que ceux qui voient? Et de quel
droit? Ne semble-t-il pas que la main de Dieu se manifeste plutôt
à me priver de mes yeux qu'à vous laisser les vôtres? Voilà bien
votre jargon, à vous autres! Oh! quelle horreur! c'est un aveugle
et il a volé; ou bien il a menti; ou bien il a filouté. Voyez un
peu la belle histoire! Parce qu'il n'a pour vivre que les liards
que vous lui jetez dans sa sébile, le long des rues, il est bien
plus coupable que vous qui pouvez voir, travailler, vivre enfin
indépendants de la charité d'autrui. Le diable soit de vous! Parce
que vous avez vos cinq sens, vous pouvez être aussi vicieux que
vous voulez. Parce que nous n'en avons que quatre, et qu'il nous
manque le plus précieux de tous, il faut que nous vivions bien
moralement de notre infirmité. Voilà la justice et la charité du
riche pour le pauvre, comme on l'entend par tout le monde!»

Il s'arrêta là-dessus un moment, et entendant sonner da l'argent
dans la main de la veuve:

«Bon, s'écria-t-il, reprenant tout de suite son air posé, voilà
qui peut arranger les affaires. Est-ce la somme, dites-moi, la
veuve?

-- Je veux d'abord que vous répondiez à une question. Vous dites
qu'il est près d'ici. Est-ce qu'il a quitté Londres?

-- S'il est près d'ici, la veuve, vous comprenez qu'il faut qu'il
ait quitté Londres.

-- Oui, mais, je veux dire, est-ce pour de bon? Vous savez bien.

-- Oui, ma foi! c'est pour de bon. La vérité est que, s'il y était
resté plus longtemps, cela pouvait avoir pour lui des conséquences
désagréables. C'est la raison qui lui a fait quitter Londres.

-- Écoutez, dit la veuve, faisant sonner des pièces de monnaie sur
le banc près duquel ils étaient; comptez.

-- Six, dit l'aveugle en les écoutant attentivement à mesure.
Comment! pas davantage?

-- C'est l'épargne de cinq années. Six guinées.»

Il prit une des pièces dans sa main, la tâta soigneusement, la mit
dans ses dents, la fit sonner sur le banc, et invita la veuve à
continuer.

«Ces guinées-là, je les ai amassées sou par sou, pour les cas de
maladie, ou dans la prévision de la mort qui pourrait m'enlever à
mon fils. C'est le prix de cinq années de faim, de veilles et de
travail. Si vous êtes disposé à les prendre, prenez-les, mais à la
condition que vous quitterez la maison à l'instant, et que vous ne
rentrerez plus dans cette chambre où mon fils est assis à vous
attendre.

-- Six guinées! dit l'aveugle, secouant la tête; il est vrai
qu'elles sont de poids et de bon aloi, mais ce n'est pas les vingt
guinées que je vous demande, la veuve; nous sommes loin de compte.

-- Vous savez bien que, pour une somme pareille, il faut que
j'écrive loin d'ici. Envoyer une lettre, recevoir la réponse tout
cela demande du temps.

-- Deux jours, peut-être? dit Stagg.

-- Davantage.

-- Quatre jours?

-- Huit jours. Revenez d'aujourd'hui en huit, à la même heure;
mais pas ici: vous m'attendrez au coin de la ruelle.

-- Et par conséquent, dit l'aveugle d'un air rusé, je suis sûr de
vous retrouver encore ici?

-- Où voulez-vous que j'aille chercher un asile ailleurs? N'êtes-
vous pas encore content, après m'avoir réduite à la mendicité et
m'avoir dépouillée du petit trésor si chèrement amassé, que je
sacrifie, en ce moment, pour pouvoir au moins rester chez moi?

-- Hum! dit l'aveugle après quelques moments de réflexion: mettez-
moi la face tournée du côté que vous dites, et juste dans le
chemin. Suis-je bien là?

-- Vous y êtes.

-- Eh bien! d'aujourd'hui en huit au coucher du soleil. N'oubliez
pas le garçon qui est là dedans. Quant à présent, bonsoir!»

Elle ne lui fit pas de réponse, et il n'en attendait pas. Il s'en
alla lentement, retournant de temps en temps la tête, et
s'arrêtant pour écouter, comme s'il était curieux de savoir s'il
n'y avait pas quelqu'un par là qui l'observât. Les ombres de la
nuit s'épaississaient rapidement; il fut bientôt perdu dans leur
obscurité. Cependant, ce ne fut qu'après avoir traversé la ruelle,
d'un bout à l'autre, et s'être assurée qu'il était parti, qu'elle
rentra dans sa cabane et se dépêcha de barrer la porte et la
fenêtre.

«Mère, dit Barnabé, qu'est-ce que vous faites donc? Où est
l'aveugle?

-- Il est parti.

-- Parti! cria-t-il en sursaut. Je voulais encore lui parler. Par
où est-il allé?

-- Je ne sais pas, répondit-elle en le prenant à bras-le-corps. Il
ne faut pas sortir ce soir: il y a des revenants et des rêves
dehors.

-- Ah! dit Barnabé, frissonnant tout bas.

-- Il ne fait pas bon à bouger d'ici ce soir, et demain nous
quittons la place.

-- Quelle place? Cette cabane... avec le petit jardin, mère?

-- Oui, demain matin au lever du soleil. Il nous faut aller à
Londres; tâcher de nous perdre dans cette grande cohue: on nous
suivrait à la trace dans toute autre ville: et puis, après cela,
nous nous remettrons en route pour aller chercher quelque nouveau
gîte.»

Il ne fallait pas grands efforts de persuasion pour réconcilier
Barnabé avec l'idée d'un changement. Au premier moment il était
fou de joie: le moment d'après il était accablé de chagrin, en
songeant qu'il allait se séparer de ses amis les chiens. Le moment
d'après, il était plus enchanté que jamais; puis il frissonnait à
l'idée que sa mère lui avait parlé de revenants pour l'empêcher de
sortir ce soir, et rien n'égalait sa terreur et la singularité de
ses questions. À la fin, grâce à la mobilité de ses sentiments, il
surmonta sa peur, et se couchant tout habillé, pour être plus tôt
prêt le lendemain, il s'endormit bientôt devant le triste feu de
tourbe.

La mère ne ferma pas l'oeil; elle resta près de lui à veiller.
Chaque souffle de vent qu'elle entendait au dehors retentissait à
ses oreilles comme ce pas redouté qu'elle connaissait si bien à sa
porte, ou comme cette main scélérate posée sur le loquet; cette
nuit calme de l'été fut pour elle une nuit d'horreur. Enfin, Dieu
merci! le jour parut. Quand elle eut fini les petits préparatifs
nécessaires pour son voyage, et fait à genoux sa prière avec bien
des larmes, elle éveilla Barnabé qui, au premier appel, sauta
gaiement sur ses pieds.

Son paquet d'habillements n'était pas bien lourd à porter, et Grip
était plutôt un plaisir qu'une gêne. Au moment où le soleil darda
sur la terre ses premiers rayons, ils fermèrent la porte de leur
maison désormais abandonnée, et partirent. Le ciel était bleu et
clair. L'air était frais et chargé de doux parfums. Barnabé, les
yeux en l'air, riait à gorge déployée.

Mais, comme c'était un des jours qu'il avait l'habitude de
consacrer à ses grandes excursions, un des chiens, le plus laid de
tous, vint d'un bond à ses pieds et se mit à sauter autour de lui
en signe de joie. Quand il fallut faire la grosse voix pour le
faire retourner chez lui, cela coûta beaucoup à Barnabé. Le chien
battit en retraite, reculant d'un air moitié incrédule, moitié
suppliant; puis, après avoir reculé quelques pas, il s'arrêta.

C'était le dernier appel d'un vieux camarade, d'un ami fidèle...
repoussé désormais. Barnabé ne put supporter cette idée, et, quand
il fit de la main, en secouant sa tête, à son compagnon de plaisir
et de promenade, le dernier signe d'adieu pour le renvoyer chez
lui, il éclata en un torrent de larmes.

«Ah! ma mère, ma mère, comme il va avoir du chagrin, quand il
viendra gratter à la porte et qu'il la trouvera toujours fermée!»

Il n'était pas le seul à penser au logis; elle-même, on voyait
bien à ses yeux noyés dans les pleurs, qu'elle ne pouvait pas
l'oublier; d'ailleurs elle ne l'aurait pas voulu, ni pour lui, ni
pour elle, quand on lui aurait donné tout l'or du monde.




CHAPITRE V.


Dans le catalogue des grâces inépuisables que le ciel a faites à
l'homme, celle qui doit occuper la première place, c'est, sans
contredit, la faculté que nous avons de trouver quelques germes de
consolation dans nos plus rudes épreuves: et ce n'est pas
seulement parce qu'elle nous ranime et nous soutient quand nous
avons le plus besoin de secours; mais c'est aussi parce que, dans
cette source de consolations, il y a quelque chose, à ce que nous
pouvons croire, qui émane de l'esprit divin; quelque chose de
cette bonté suprême qui démêle au milieu de nos fautes une qualité
qui les rachète, quelque chose que, même dans notre chute, nous
partageons avec les anges; qui remonte au bon vieux temps où ils
parcouraient la terre, et que, en partant, ils ont laissée
derrière eux, par pitié pour nous.

Que de fois, pendant leur voyage, la veuve se rappela, d'un coeur
reconnaissant, que, si Barnabé était si gai et si aimant, il le
devait surtout à l'infirmité de son esprit! Que de fois elle se
répétait que, sans cela, il aurait été triste, morose, dur,
éloigné d'elle, qui sait? méchant et cruel, peut-être! Que de fois
elle trouva une consolation dans la force de son fils, une
espérance dans la simplicité de sa nature! Le monde était pour lui
un monde de bonheur. Il n'y avait pas un arbre, une plante, une
fleur, un oiseau, une bête, un faible insecte déposé sur l'herbe
par le souffle de la brise d'été, qui ne fût un plaisir pour lui;
et le plaisir de son fils était aussi le sien. Dans les conditions
de sa vie, que de fils plus sensés auraient été pour elle un sujet
de chagrin, pendant que ce pauvre idiot, avec la faiblesse de son
esprit, remplissait le coeur de sa mère d'un sentiment de
reconnaissance et d'amour! Leur bourse était bien légère: mais la
veuve avait retenu pour elle une guinée du petit trésor qu'elle
avait compté dans la main de l'aveugle; avec quelques pence
qu'elle avait ramassés d'ailleurs, cela valait, pour leurs
habitudes frugales, une bonne somme à la banque. Ils avaient, de
plus, Grip avec eux; et souvent, quand il aurait fallu changer la
guinée, ils n'avaient qu'à lui faire donner une représentation à
la porte de quelque cabaret, ou sur la place d'un village, ou
devant quelque maison de campagne, pour obtenir du caquet amusant
de l'oiseau quelque secours, qu'ils n'auraient pas obtenu de la
charité des gens.

Un jour, car ils avançaient lentement, et, malgré les carrioles et
les charrettes où on voulait bien les recevoir quelquefois un bout
de chemin, ils furent près d'une semaine en voyage, Barnabé, le
corbeau sur l'épaule, et marchant devant sa mère, demanda la
permission au concierge d'aller seulement jusqu'à un château sur
la route, au bout de l'avenue, pour montrer son oiseau. Le brave
concierge avait bonne envie de lui en accorder la permission, et
s'y disposait sans doute, quand un gros gentleman, un fouet de
chasse à la main, et la figure animée comme s'il avait bu un bon
coup le matin, vint à cheval à la grille, en jurant et tempêtant
plus qu'il n'était nécessaire pour se la faire ouvrir à l'instant.

«Avec qui donc êtes-vous là? dit-il tout en colère au concierge,
qui lui ouvrait la grille à deux battants en lui ôtant son
chapeau. Qu'est-ce que c'est que ces gens-là? hein? Vous êtes une
mendiante, n'est-ce pas, la femme?»

La veuve répondit, avec une humble révérence, qu'ils étaient de
pauvres voyageurs.

«Des coureurs, dit le gentleman, des vagabonds. Vous avez donc
envie que je vous fasse faire connaissance avec le violon, hein?
le violon, le billot et le fouet? d'où venez-vous?»

Elle, d'un ton timide, en le voyant rouge de fureur et en
entendant sa grosse voix, le pria de ne pas se fâcher, car ils ne
faisaient pas de mal et allaient se remettre en route sur-le-
champ.

«Ah! voyez-vous ça? vous croyez que nous allons laisser rôder des
vagabonds par ici? Je sais bien ce que vous venez faire. Vous
venez voir s'il n'y a pas du linge qui sèche sur les haies, ou
quelque poulet égaré sur les chemins. Hein? Qu'est-ce que tu as là
dans ton panier, grand fainéant?

-- Grip, Grip, Grip, Grip le malin, Grip le savant, Grip l'habile
homme, Grip, Grip, Grip, cria le corbeau, que Barnabé s'était
empressé de renfermer à l'approche du monsieur en colère. Je suis
un démon, je suis un démon. N'aie pas peur, mon garçon. Hourra!
coa, coa, coa. Polly, mets sur le feu la bouilloire, nous allons
prendre le thé.

-- Sors-moi cette vermine, drôle, dit le gentleman, que je la
voie.»

Barnabé, sur une invitation si gracieuse, prit son oiseau avec
crainte et tremblement, et le posa à terre. Grip ne se sentit pas
plutôt libre qu'il déboucha au moins cinquante bouteilles à la
file et se mit à danser, regardant en même temps le gentleman avec
une insolence sans pareille, et tournant de côté sa tête en
spirale, comme s'il avait juré de la démancher.

Les glouglous du bouchon parurent faire plus d'impression sur
l'esprit du gentleman que le babil de l'oiseau, sans doute parce
qu'ils répondaient mieux à ses habitudes et à ses goûts. Il voulut
lui faire répéter cet exercice; mais, malgré ses ordres
péremptoires et les cajoleries de Barnabé, Grip resta sourd à la
requête et garda un morne silence.

«Viens me l'amener,» dit le gentleman en montrant du doigt le
château. Mais Grip, qui ne s'endormait pas, s'était douté de la
chose, et se mit à sauter devant eux, échappant à la poursuite de
son maître; il battait des ailes et criait en courant:
«Marguerite,» afin d'annoncer à la cuisinière qu'il arrivait de la
compagnie, pour laquelle elle ferait bien de préparer une petite
collation.

Barnabé et sa mère, chacun de leur côté, accompagnaient le
gentleman qui, du haut de son cheval, les regardait, de temps en
temps, d'un oeil fier et farouche, vociférant par-ci par-là
quelque question dont Barnabé trouvait le ton si sévère que, dans
son trouble, il n'y faisait point de réponse. Ce fut dans une
occasion de ce genre que, voyant le gentleman disposé à le châtier
à coups de fouet, la veuve prit la liberté de l'informer à voix
basse, et la larme à l'oeil, que son fils était imbécile.

«Tu es donc idiot, hein? dit le gentleman en regardant Barnabé. Y
a-t-il longtemps que tu es idiot?

-- La mère sait ça, dit timidement Barnabé. Moi je crois que je
l'ai toujours été.

-- C'est de naissance, dit la veuve.

-- Je ne crois pas ça, dit le gentleman, je n'en crois pas un mot.
C'est une excuse pour faire le paresseux. Il n'y a rien de bon
comme le fouet pour guérir ça tout de suite. Je vous réponds qu'il
ne me faudrait pas dix minutes pour lui faire passer cette
maladie-là.

-- Le ciel y a mis vingt-deux ans déjà, monsieur, sans y réussir,
dit la veuve avec douceur.

-- Alors, pourquoi ne le faites-vous pas enfermer? Nous payons
pourtant assez cher en province pour ces institutions-là, que Dieu
confonde! Mais c'est que vous aimez mieux le promener pour
demander l'aumône, comme de raison. Oh! je vous connais bien.»

Or, ce gentleman avait plusieurs petits surnoms d'amitié dans ses
connaissances. Les uns l'appelaient «un gentilhomme campagnard de
la bonne roche,» d'autres «un gentilhomme campagnard du bon
temps,» d'autres «un Nemrod,» d'autres «un Anglais pur sang,»,
d'autres «un vrai John Bull;» mais tous ils s'accordaient en un
point: c'est que c'était bien dommage qu'il n'y en eût pas
beaucoup comme lui, et que c'était là ce qui faisait que le pays
marchait tous les jours à sa ruine. Il était juge de paix: il
savait à peine écrire son nom lisiblement; mais il avait des
qualités de premier ordre. D'abord, il était très sévère pour les
braconniers; ensuite il n'y avait pas de meilleur tireur, de
cavalier plus intrépide; nul n'avait de meilleurs chevaux, de
meilleurs chiens; il mangeait de la viande, il buvait du vin comme
personne; il n'y avait pas, dans tout le comté, un homme comme lui
pour se coucher tous les soirs plus aviné, sans qu'il y parût le
lendemain matin. Il se connaissait en bêtes chevalines aussi bien
qu'un vétérinaire; il avait des connaissances en écurie, qui
faisaient honte à son premier cocher. Il n'avait pas un porc dans
ses étables qui pût se vanter d'être aussi glouton que son maître.
Il n'avait pas un siège au Parlement en personne, mais il était
extrêmement patriote, et menait ses gens au vote haut la main.
C'était un des plus chauds partisans de l'Église et de l'État, et
il n'aurait pas, au grand jamais, donné un bénéfice de son ressort
à un curé qui n'aurait pas justifié de boire ses trois bouteilles
à son repas, et de chasser le renard dans la perfection. Il
n'avait aucune confiance dans l'honnêteté des pauvres gens qui
avaient le malheur de savoir lire et écrire, et, dans le fond de
l'âme, il n'avait pas encore pardonné à sa femme d'en savoir là-
dessus plus long que lui. Bien entendu qu'il avait épousé cette
dame pour cette bonne raison que ses amis appelaient «la bonne
vieille raison anglaise,» à savoir que les deux propriétés se
touchaient. Bref, si nous appelons Barnabé un idiot et Grip une
créature de pur instinct animal, je ne sais plus trop comment
qualifier notre gentilhomme.

Il poussa jusqu'à la porte d'une belle habitation où l'on montait
par un perron; au bas des marches se tenait un domestique pour
prendre le cheval. Puis il les conduisit dans un grand vestibule
qui, tout spacieux qu'il était, sentait encore les orgies de la
veille. Des manteaux de cheval, des cravaches, des brides, des
bottes à revers, des éperons, etc., étaient épars de tous côtés et
composaient, avec quelques grands andouillets et des portraits de
chevaux et de chiens, le principal embellissement de la pièce.

Il se jeta dans un grand fauteuil, qui, par parenthèse, lui
servait souvent à ronfler, la nuit, quand il se trouvait que, ces
jours-là, il avait été, selon ses admirateurs, plus beau
gentilhomme campagnard encore que de coutume; et il donna l'ordre
au valet de dire à sa maîtresse de descendre; et aussitôt on vit,
un peu agitée, à ce qu'il semblait, par cet appel inaccoutumé,
paraître une dame beaucoup plus jeune que lui, qui n'avait pas
l'air d'être bien forte de santé, ni bien heureuse.

«Tenez! vous qui n'aimez pas à suivre les chiens en bonne
Anglaise, regardez-moi ça; ça vous fera peut-être plus de
plaisir.»

La dame sourit, s'assit à quelque distance de lui, et jeta sur
Barnabé un regard de commisération.

«C'est un idiot, à ce que dit cette femme, remarqua le gentleman,
en secouant la tête, quoique je ne croie pas ça.

-- Est-ce que vous êtes sa mère? demanda la dame.

-- Oui, madame.

-- Qu'est-ce que vous avez besoin de lui demander ça? dit le
gentleman en fourrant ses mains dans ses goussets; vous savez bien
qu'elle ne dira pas non. Il est probable que c'est un imbécile
qu'elle aura loué à tant par jour. Là! voyons! faites-lui faire
quelque chose.»

Cependant Grip avait retrouvé sa civilité: il voulut bien
condescendre, à la prière de Barnabé, à répéter son vocabulaire et
à exécuter toutes ses gentillesses avec le plus grand succès. Le
tire-bouchon, glou et l'encouragement ordinaire: «N'aie pas peur,
mon garçon,» amusèrent si bien le gentleman, qu'il demanda bis
pour cette partie du rôle: mais Grip rentra dans son panier, et
finit par refuser décidément d'ajouter un mot de plus. La dame
aussi prit beaucoup de plaisir à l'entendre; mais rien ne divertit
son mari comme l'obstination de l'animal dans son refus: il en
poussa des éclats de rire à faire trembler la maison, et demanda
combien il valait.

Barnabé eut l'air de ne pas comprendre la question, et
probablement il ne la comprenait pas.

«Son prix? dit le gentleman, faisant sonner de l'argent dans son
gousset. Qu'est-ce que vous en voulez? Combien?

-- Il n'est pas à vendre, répondit Barnabé, se dépêchant de fermer
le panier et d'en passer la courroie dans son col. Mère, allons-
nous-en!

-- Voyez-vous comme c'est un idiot, madame la savante? dit le
gentleman, jetant à sa femme un regard méprisant. Il n'est déjà
pas si bête pour faire valoir sa marchandise. Et vous, la vieille,
voyons! Qu'est-ce que vous en voulez?

-- C'est le fidèle camarade de mon fils, dit la veuve; il n'est
pas à vendre, monsieur, je vous assure.

-- Pas à vendre! cria le gentleman, dix fois plus rouge, plus
enroué, plus tapageur que jamais; pas à vendre!

-- Je vous assure que non, répondit-elle. Nous n'avons jamais eu
l'idée de nous en séparer, monsieur; c'est la vérité pure.»

Il allait évidemment faire quelque réplique violente, lorsque,
ayant attrapé au passage quelques mots prononcés tout bas par sa
femme, il se tourna vivement vers elle pour lui dire: «Hein? quoi?

-- Je dis que nous ne pouvons pas les forcer à vendre leur oiseau
s'ils ne veulent pas, répondit-elle d'une voix faible. S'ils
préfèrent le garder...

-- S'ils préfèrent le garder! répéta-t-il après elle. Des gens
comme ça, qui traînent dans le pays pour vagabonder et voler de
toutes mains, préférer garder un oiseau, quand un propriétaire
terrier, un juge de paix, demande à l'acheter! Voilà une vieille
femme qui a été à l'école! c'est bien facile à voir. Ne me dites
pas que non, cria-t-il de tous ses poumons à la veuve. Moi, je
vous dis que si.»

La mère de Barnabé se reconnut coupable d'avoir été à l'école;
mais, disait-elle, il n'y avait pas de mal à ça.

«Pas de mal! Non, pas de mal! pas de mal à ça, vieille rebelle,
pas le moindre mal. Si j'avais seulement ici mon greffier, je te
ferais tâter du billot, ou je te fourrerais dans la geôle pour
apprendre à rôder à droite, à gauche, à l'affût d'un tas de menus
larcins, bohémienne que tu es. Ici, Simon, jetez-moi ces filous-là
dehors, et qu'on les mette à la porte, par la grand'route. Ah!
vous ne voulez pas vendre cet oiseau, et vous venez mendier ici
l'aumône! S'ils ne détalent pas plus vite que ça, mettez-moi les
chiens à leurs trousses.»

Ils n'attendirent pas leur reste et se mirent à se sauver en toute
hâte, laissant le gentleman tempêter tout seul, car la pauvre dame
s'était déjà retirée auparavant, et firent en vain tout ce qu'ils
purent pour faire taire Grip, qui, excité par le bruit, déboucha
des bouteilles tout le long de l'avenue, de quoi régaler une ville
entière, apparemment pour se réjouir méchamment d'avoir été la
cause de tout ce tapage. Ils étaient déjà presque arrivés à la
loge du concierge, quand un autre domestique, sorti des massifs
voisins, en faisant semblant de les presser de s'en aller, mit un
écu dans la main de la veuve, en lui disant tout bas que c'était
de la part de la dame, et ferma doucement sur eux la porte.

Quand la veuve s'arrêta avec son fils à la porte d'un cabaret, à
quelques milles de là, et qu'elle entendit vanter par ses amis le
caractère du juge de paix, en songeant à cet incident, elle ne put
s'empêcher de penser qu'il faudrait peut-être quelque chose de
plus qu'une capacité d'estomac remarquable et un goût prononcé
pour les chenils et les écuries, pour former un parfait
gentilhomme campagnard, ou un Anglais pur sang, ou un vrai John
Bull, et que peut-être aussi c'était abuser de ces éloges que de
les déshonorer ainsi dans l'application. Elle ne se doutait guère
alors qu'une circonstance si futile dût avoir jamais quelque
influence sur leur sort; mais elle ne l'apprit que trop du temps
et de l'expérience.

«Mère, dit Barnabé, pendant qu'ils étaient assis le lendemain sur
un chariot qui devait les mener jusqu'à dix milles de la capitale,
nous allons commencer, m'avez-vous dit, par aller à Londres; y
verrons-nous l'aveugle?»

Elle allait lui répondre: «Dieu nous en garde!» mais elle se
retint et se contenta de lui dira: «Non, je ne crois pas. Pourquoi
cette question?

-- C'est un homme d'esprit, dit Barnabé d'un air pensif; je
voudrais bien me retrouver encore avec lui. Qu'est-ce qu'il disait
donc des foules? Que l'or se trouvait dans les endroits où il y
avait de la foule, et non pas parmi les arbres, ni dans des
endroits si tranquilles? Il avait l'air d'aimer ça; et, comme il
ne manque pas de foule à Londres, je crois bien que je le
trouverai là.

-- Mais, mon cher enfant, pourquoi donc tenez-vous tant à le voir?

-- Parce que, dit Barnabé en la regardant d'un air sérieux, il me
parlait de l'or, qui est une chose bien précieuse, et que vous-
même, vous avez beau dire, vous voudriez bien en avoir, j'en suis
sûr. Et puis, il n'a fait que paraître et disparaître d'une
manière si étrange! Il m'a rappelé ces vieux bonshommes à tête
grise, qui viennent quelquefois au pied de mon lit, la nuit, me
dire un tas de choses que je ne puis plus me rappeler le
lendemain, quand il fait jour. Il m'avait dit qu'il me reparlerait
avant de partir: je ne sais pas pourquoi il ne m'a pas tenu
parole.

-- Mais, mon cher Barnabé, je croyais que vous ne pensiez jamais,
auparavant, à être riche ou pauvre, et je vous ai toujours vu
content comme vous étiez.»

Il se mit à rire en la priant de lui répéter ça. Puis il se mit à
crier: «Hé! hé!... oh! oui;» et recommença de rire. Mais bientôt
il lui passa une autre chose par la tête, qui chassa ce sujet de
son esprit, pour faire place elle-même à quelque autre rêve aussi
fugitif.

Cependant il était évident, par ce qu'il venait de dire, et par sa
persévérance à revenir plusieurs fois là-dessus dans le courant de
la journée et encore le lendemain, que la visite de l'aveugle et
surtout ses paroles s'étaient fortement emparées de son esprit.
L'idée de la richesse lui était-elle vraiment venue, pour la
première fois, en regardant ce soir-là les nuages dotés dans le
ciel, quoiqu'il eût eu souvent sous les yeux des images pareilles
auparavant à l'horizon? Ou bien était-ce leur vie misérable et
pauvre qui, par contraste, lui avait, depuis longtemps, mis cette
idée dans la tête? Ou bien fallait-il croire, comme il le pensait,
que c'était l'assentiment fortuit donné par l'aveugle à ces
pensées, qu'il couvait dans son esprit qui l'avait décidé? Serait-
ce, enfin, qu'il avait été frappé davantage de cette circonstance,
parce que c'était le premier aveugle avec lequel il avait jamais
fait conversation? C'était un mystère pour la mère. Elle fit tout
ce qu'elle put pour obtenir quelque éclaircissement, mais ce fut
en vain: il est probable que Barnabé lui-même ne s'en rendait pas
compte.

Elle était très malheureuse de lui voir toucher cette corde; mais
tout ce qu'elle pouvait faire, c'était de l'amener doucement à
quelque autre sujet pour chasser celui-là de son esprit. Quant à
le mettre en garde contre leur visiteur, à montrer quelque crainte
ou quelque soupçon à cet égard, elle craignait que ce ne fût
plutôt le moyen de redoubler l'intérêt que lui portait déjà
Barnabé, et de lui faire souhaiter davantage la rencontre après
laquelle il soupirait; elle espérait, en se plongeant dans la
foule, échapper à la poursuite terrible qu'elle fuyait; puis
ensuite, en s'échappant de Londres avec précaution pour aller plus
loin, elle voulait, si c'était possible, aller encore chercher une
retraite inconnue où elle pût trouver la solitude et la paix.

À la fin, ils arrivèrent à la station où on devait les déposer, à
dix milles de Londres, et y passèrent la nuit, après avoir fait
marché avec un autre voiturier, moyennant peu de chose, pour se
faire emmener le lendemain dans une carriole qui s'en retournait à
vide, et qui devait partir à cinq heures du matin. Le voiturier
fut exact, la route était bonne, sauf un peu de poussière que la
chaleur et la sécheresse rendaient étouffante; et, à sept heures
du matin, le 2 juin 1780, qui était un vendredi, ils mirent pied à
terre au bas du pont de Wesminster, prirent congé de leur
conducteur, et se trouvèrent seuls ensemble sur le pavé brûlant;
car la fraîcheur que la nuit répand sur ces carrefours populeux
était déjà partie, et le soleil brillait dans tout son lustre.




CHAPITRE VI.


Ne sachant où aller après, et effarouchés par la foule de gens qui
étaient déjà sur pied, ils s'assirent à l'écart dans une des
retraites du pont pour se reposer. Ils s'aperçurent bientôt que le
courant d'activité générale se portait tout entier d'un côté, et
qu'il y avait un nombre infini de personnes qui traversaient la
Tamise de la rive de Middlesex à celle de Surrey, avec une
précipitation extraordinaire et dans un état d'excitation évident.
Elles étaient, le plus souvent, réunies par petits pelotons de
deux ou trois, ou même d'une demi-douzaine, se parlaient peu,
quelquefois observaient un silence absolu, et suivaient leur route
d'un pas pressé, comme des gens absorbés par un but unique et
commun.

Barnabé et sa mère furent surpris de voir presque tous les hommes
de ce grand rassemblement, qui passaient devant eux sans
discontinuer, porter une cocarde bleue à leur chapeau, et ceux qui
n'avaient pas cette décoration, passants inoffensifs, se montrer
inquiets et chercher timidement à éviter l'attention et les
attaques des autres, auxquels ils laissaient le haut du pavé, par
voie de conciliation. C'était d'ailleurs assez naturel, vu
l'infériorité de leur nombre: car ceux qui portaient des cocardes
bleues étaient à ceux qui n'en portaient pas dans la proportion de
quarante ou cinquante au moins contre un. Cependant on ne voyait
point de querelles. Les cocardes bleues se pressaient comme des
essaims, cherchant à se passer l'une l'autre, et se hâtant de tout
leur pouvoir au milieu de la multitude, échangeant seulement un
regard, et encore pas toujours, avec les passants qui
n'appartenaient pas à leur association.

Au commencement, le courant populaire s'était borné à occuper les
deux trottoirs; un petit nombre de traînards seulement se
rencontraient sur la chaussée. Mais, au bout d'une demi-heure
environ, le passage fut complètement bloqué par la foule qui,
serrée et compacte à présent, embarrassée dans les charrettes et
les voitures qu'elle rencontrait, ne pouvait plus avancer que
lentement, et quelquefois même se voyait obligée de faire des
haltes, de huit ou dix minutes.

Au bout de deux heures environ, le nombre des passants commença à
diminuer sensiblement; on les vit, petit à petit, s'éclaircir,
débarrasser le pont, disparaître, sauf quelques traînards à
cocardes, qui, se sentant en retard, le visage poudreux et
échauffé, pressaient le pas pour ne point arriver trop tard, ou
s'arrêtaient à demander le chemin qu'avaient pris leurs amis, et
se hâtaient, après s'être renseignés, de marcher dans cette
direction avec une satisfaction visible. Au milieu de cette
solitude relative, qui lui semblait si étrange et si nouvelle
après la foule qui l'avait précédée, la veuve eut, pour la
première fois, l'occasion de s'informer à un vieillard, qui était
venu s'asseoir près d'eux, de ce que signifiait ce concours
extraordinaire de gens.

«Mais d'où donc venez-vous? répondit-il, si vous n'avez pas
entendu parler de la Grande Association de lord Georges Gordon.
C'est aujourd'hui qu'il présente à la Chambre la pétition contre
les catholiques. Que Dieu l'assiste!

-- Eh bien! qu'est-ce que tous ces gens-là ont à voir là dedans?
demanda-t-elle.

-- Ce qu'ils ont à voir là dedans? Comme vous y allez! Vous ne
savez donc pas que Sa Seigneurie a déclaré qu'elle ne présenterait
rien à la Chambre s'il n'y avait pas, pour soutenir la pétition,
quarante mille hommes au moins à la porte, et des gaillards
solides? Jugez de la foule qu'il va y avoir.

-- Quelle foule, en effet! dit Barnabé. Entendez-vous, mère?

-- Ils vont, à ce qu'on dit, reprit le vieillard, passer une revue
de plus de cent mille hommes. Ah! vous n'avez qu'à laisser faire
lord Georges. Il connaît bien son pouvoir. Il y a de puissants
visages à ces trois fenêtres là-bas (et il montrait la chambre des
Communes qui dominait la rivière), qui vont devenir pâles comme la
mort en voyant ce soir lord Georges monter à la tribune: et ils
n'auront pas tort. Eh! eh! laissez faire Sa Seigneurie, c'est un
malin.»

Et là-dessus, marmottant, riant dans sa barbe, et remuant son
index d'un air significatif, il se leva à l'aide de son bâton, et
s'en alla comme un château branlant.

«Mère, dit Barnabé, quelle brave foule dont il parle là. Allons!

-- Pas pour la rejoindre, toujours, cria-t-elle.

-- Si, si, répondit-il en tirant les manches de sa veste. Pourquoi
pas? Allons!

-- Vous ne savez pas, dit-elle avec instance, le mal que ces gens-
là peuvent faire, où ils peuvent vous conduire, ni quelles sont
leurs intentions. Pour l'amour de moi...

-- C'est justement pour l'amour de vous, cria-t-il en lui tapotant
les mains. C'est bien cela, pour l'amour de vous, mère. Vous vous
rappelez bien ce que l'aveugle nous disait de l'or. Voilà une
brave foule! Allons! ou plutôt, attendez que je sois revenu;
attendez-moi là.»

Avec toute l'énergie de sa crainte maternelle, elle essaya, mais
en vain, de le détourner de son idée. Il était baissé à boucler
son soulier, quand un fiacre passa rapidement devant eux, et, de
l'intérieur, une voix ordonna au cocher de s'arrêter.

«Jeune homme! dit la voix.

-- Qu'est-ce qu'on me veut? cria Barnabé en levant les yeux.

-- Est-ce que vous ne voulez pas porter cette décoration? reprit
l'étranger en lui tendant une cocarde bleue.

-- Au nom du ciel, n'en faites rien; ne la lui donnez pas, s'écria
la veuve.

-- Parlez pour vous, bonne femme, dit l'autre froidement. Laissez
le jeune homme faire ce qu'il lui plaît. Il est assez grand pour
se décider tout seul; il n'a plus besoin de s'accrocher aux
cordons de votre tablier. Il sait bien, sans que vous ayez besoin
de le lui dire, s'il veut ou non porter le signe d'un fidèle
Anglais.»

Barnabé, tremblant d'impatience, se mit à crier: «Oui, oui, je
veux le porter.» Il avait déjà répété ce cri plus de vingt fois,
quand l'homme lui jeta une cocarde en lui disant: «Dépêchez-vous
de vous rendre aux _Champs de Saint-Georges_.» Puis il ordonna au
cocher de prendre le trot et les laissa là.

Barnabé, les mains tremblantes d'émotion, était en train
d'attacher de son mieux ce signe de ralliement à son chapeau,
répondant avec vivacité aux larmes et aux instances de sa mère,
lorsque deux gentlemen qui passaient de l'autre côté jetèrent les
yeux sur eux, et, voyant Barnabé occupé à s'embellir de cet
ornement, se dirent quelques mots à l'oreille et revinrent sur
leurs pas, à leur rencontre.

«Qu'est-ce que vous faites donc là à vous reposer? dit l'un d'eux,
habillé tout en noir, avec de grands cheveux clairsemés sur sa
tête, et une canne à la main. Pourquoi n'avez-vous pas suivi les
autres?

-- J'y vais, monsieur, répliqua Barnabé finissant sa besogne et
mettant son chapeau d'un air crâne; j'y cours à l'instant.

-- Dites donc milord et non pas monsieur, jeune homme, si vous
voulez bien, quand Sa Seigneurie vous fait l'honneur de vous
adresser la parole, dit le second gentleman avec un air de doux
reproche; si vous n'avez pas reconnu lord Georges Gordon tout de
suite, il est grand temps maintenant.

-- Non, non, Gashford, dit lord Georges, pendant que Barnabé se
découvrait et lui faisait un beau salut. Ça ne fait pas
grand'chose dans un jour comme celui-ci, que tout Anglais fidèle
se rappellera avec orgueil et plaisir; couvrez-vous, l'ami, et
suivez-nous, car vous êtes en arrière et vous allez arriver trop
tard. Voilà qu'il est dix heures passées. Vous ne saviez donc pas
que le rassemblement se faisait à dix heures précises?

Barnabé secoua la tête en les regardant l'un après l'autre, comme
s'il ne se doutait pas de ce qu'on voulait lui dire.

«Vous auriez dû le savoir, l'ami, dit Gashford. C'était bien
convenu. D'où venez-vous donc, que vous êtes si mal informé?

-- Il n'est pas dans le cas de vous répondre, monsieur, dit la
veuve. Cela ne sert à rien de l'interroger. Nous ne faisons que
d'arriver de bien loin dans la province, et nous ne savons rien de
tout cela.

-- Il paraît que la cause a poussé loin ses racines, et qu'elle
étend déjà ses branches de tous côtés, dit lord Georges à son
secrétaire. Bonne nouvelle, et que Dieu soit loué!

-- Ainsi soit-il! cria Gashford d'un air solennel.

-- Vous ne m'avez pas comprise, milord, dit la veuve. Pardon, vous
vous méprenez cruellement sur ce que j'ai voulu dire. Nous
n'entendons rien à tout ce qui se passe, et nous n'avons ni
l'intention ni le droit d'y prendre avec vous la moindre part. Ce
jeune homme est mon fils, mon pauvre fils, infirme d'esprit, et
qui m'est plus cher que la vie. Au nom du ciel, milord, allez-
vous-en sans lui; épargnez-lui la tentation de vous suivre dans
quelque danger.

-- Ma bonne femme, dit Gashford, comment est-il possible? Je ne
vous comprends pas. Qu'est-ce que vous nous parlez de tentation et
de danger? Est-ce que vous prenez milord pour le lion de
l'Écriture, qui chercha quelqu'un à dévorer? Que le bon Dieu vous
bénisse!

-- Non, non, milord; pardonnez-moi, reprit la veuve éplorée, lui
mettant les deux mains sur la poitrine, sans savoir ce qu'elle
faisait ni ce qu'elle disait, dans le trouble de son ardente
prière; mais j'ai des raisons de vous supplier de céder à mes
larmes, aux larmes d'une mère. Au nom du ciel! laissez-moi mon
fils. Il n'est pas dans son bon sens; il ne sait pas ce qu'il
fait, je vous le jure.

-- Voyez, dit lord Georges, reculant devant les mains de la veuve
et rougissant tout à coup, voyez un peu la perversité de ce
siècle! On traite de folie le zèle de ceux qui veulent servir
fidèlement la bonne cause. Avez-vous bien le coeur de parler comme
cela de votre propre fils, mère dénaturée?

-- Vous m'étonnez, dit Gashford à la veuve, avec une espèce de
sévérité sans aigreur; voilà un triste échantillon de la
dépravation des femmes!

-- Il n'en a toujours pas l'air, dit lord Georges jetant un coup
d'oeil sur Barnabé, et demandant tout bas à son secrétaire s'il
était vrai que le gars avait l'esprit dérangé. Et, quand ce
serait, nous ne devons pas nous arrêter à une bagatelle comme ce
prétendu dérangement d'esprit. Qui de nous (et il rougit encore)
échapperait à ce reproche, si c'était un cas d'exclusion?

-- Pas un de nous, répliqua le secrétaire. Dans un cas comme
celui-ci, plus il y a de zèle, de fidélité, de bonne volonté, plus
la vocation est écrite là-haut, et plus sainte est la folie. Quant
à ce jeune homme, milord, ajouta-t-il en retroussant légèrement sa
lèvre, pendant qu'il regardait Barnabé, qui était là debout, à
tourner dans les mains son chapeau, et à leur faire signe en
cachette de partir, soyez sûr qu'il a toute sa raison, et qu'il
est aussi sain d'esprit que pas un.

-- Ah çà! désirez-vous faire partie de la _Grande Association_?
dit lord Georges en s'adressant à lui; avez-vous l'intention
d'être un des nôtres?

-- Oui! oui! dit Barnabé, l'oeil étincelant. Certainement que j'en
ai l'intention. Je le lui disais à elle-même, pas plus tard que
tout à l'heure.

-- Je vois ce que c'est, répliqua lord Georges en jetant à la
malheureuse mère un regard de reproche; je m'en doutais. Eh bien!
vous n'avez qu'à me suivre, moi et ce gentleman, et vous allez
accomplir votre désir.»

Barnabé déposa sur la joue de sa mère un tendre baiser, et lui
disant d'avoir bon courage, que leur fortune était faite, il
marcha derrière eux. Elle aussi, la pauvre femme, elle se mit à
les suivre, en proie à une terreur et à un chagrin inexprimables.

Ils marchèrent rapidement le long de Bridge-Road, dont toutes les
boutiques étaient fermées; car en voyant passer cette cohue, et
dans la crainte de leur retour, les gens n'étaient pas rassurés
pour leurs marchandises et les vitres de leurs fenêtres; on
pouvait apercevoir à l'étage supérieur de leurs maisons tous les
habitants réunis à leurs croisées, regardant en bas dans la rue
avec des visages alarmés, où se peignaient diversement l'intérêt,
l'attente et l'indignation. Les uns applaudissaient, les autres
sifflaient. Mais sans faire attention à ces manifestations, et
tout entier au bruit du vaste rassemblement voisin, qui
retentissait à ses oreilles comme le mugissement de la mer, lord
Georges Gordon hâta le pas et se trouva bientôt dans les Champs de
Saint-Georges.

C'étaient réellement des champs à cette époque, et même très
étendus. On y voyait rassemblée une multitude immense, portant des
drapeaux de toute forme et de toute grandeur, mais tous d'une
couleur uniforme, tous bleus, comme les cocardes. Il y avait des
pelotons qui faisaient des évolutions militaires, d'autres en
ligne, en carré, en cercle. Un grand nombre des détachements qui
marchaient sur le champ de parade et de ceux qui restaient
stationnaires, chantaient des psaumes et des hymnes. Quel que fût
le premier qui en avait eu l'idée, elle n'était pas mauvaise: car
le son de ces milliers de voix élevées dans les airs était fait
pour remuer l'âme la plus insensible, et ne pouvait manquer de
produire un effet merveilleux sur les enthousiastes de bonne foi
dans leur égarement.

On avait posté en avant du rassemblement des sentinelles pour
annoncer l'arrivée du chef. Quand celles-ci se furent repliées
pour passer le mot d'ordre, il circula en un moment dans toute la
troupe, et il y eut alors un moment de profond et morne silence,
pendant lequel les masses se tinrent si tranquilles et si
immobiles, qu'on ne voyait plus, partout où pouvaient se porter
les yeux, d'autre mouvement que celui des bannières flottantes.
Puis tout à coup éclata un hourra terrible, puis un second, puis
un autre. L'air en était ébranlé et déchiré comme par un coup de
canon.

«Gashford, cria lord Georges, serrant le bras de son secrétaire
tout contre le sien, et parlant avec une émotion qui se trahissait
également par l'altération de sa voix et de ses traits, je sens
maintenant que je suis prédestiné; je le vois, je le sais. Je suis
le chef d'une armée. Ils me sommeraient en ce moment, d'une
commune voix, de les conduire à la mort, que je le ferais; oui!
dussé-je tomber le premier moi-même.

-- En effet, c'est un fier et grand spectacle, dit le secrétaire;
une noble journée pour l'Angleterre et pour la grande cause du
monde. Recevez, milord, l'hommage d'un humble mais dévoué
serviteur...

-- Qu'allez-vous faire? lui cria son maître en le prenant par les
deux mains, car il avait fait mine de s'agenouiller à ses pieds;
cher Gashford, n'allez pas me mettre hors d'état de remplir les
devoirs qui m'attendent dans ce glorieux jour.» Et en disant ces
mots le pauvre gentleman avait des larmes dans les yeux. «Passons
à travers leurs rangs; il nous faut trouver une place dans quelque
division pour notre nouvelle recrue. Donnez-moi la main.»

Gashford glissa sa froide, son insidieuse main, dans l'étreinte
fanatique de son maître, et alors, la main dans la main, toujours
suivis de Barnabé et de sa mère, ils se mêlèrent à la foule.

L'_Association_, pendant ce temps-là, s'était remise à chanter,
et, à mesure que leur chef passait dans les rangs, tous élevaient
leurs voix à qui mieux mieux. Parmi ces ligueurs, coalisés pour
défendre jusqu'à la mort la religion de leur pays, il y en avait
beaucoup qui n'avaient pas même entendu ni psaume ni cantique de
leur vie. Mais comme c'étaient de fameux lurons, pour la plupart,
cela ne les empêchait pas d'avoir de bons poumons, et, comme ils
aimaient naturellement à chanter, ils braillaient toutes les
ribauderies et toutes les sottises qui leur passaient par la tête,
sachant bien que cela se perdrait dans le choeur général des voix,
et ne s'inquiétant guère d'ailleurs qu'on s'en aperçût ou non. Il
y eut bien de ces gaudrioles chantées jusque sous le nez de lord
Georges Gordon; mais sans faire attention à leurs flonflons, il
continua sa marche avec sa roideur habituelle et sa majesté
solennelle, charmé, édifié de la piété de ses partisans.

Ils allaient donc toujours, toujours, tantôt sur le front de cette
ligne, tantôt derrière celle-là, tournant autour de la
circonférence de ce cercle, longeant les quatre côtés de ces
carrés, et il y en avait sans fin à passer en revue, de ces
cercles, de ces carrés, de ces lignes. La chaleur du jour était
arrivée à son apogée; la réverbération du soleil sur la place du
rassemblement la rendait encore plus étouffante: ceux qui
portaient les lourdes bannières commençaient à se sentir
défaillir, et prêts à tomber de lassitude. La plupart des frères
et amis ne se gênaient pas pour ôter leurs cravates et déboutonner
leurs habits et leurs gilets. Dans le centre, un certain nombre
d'entre eux, accablés par l'excès de la chaleur rendue plus
insupportable encore par la multitude dont ils étaient entourés,
se jetaient sur le gazon, tout haletants, offrant d'un verre d'eau
tout ce qu'ils avaient d'argent. Et pourtant pas un homme ne
quittait la place, pas même parmi ceux qui souffraient le plus; et
pourtant lord Georges, tout ruisselant de sueur, continuait sa
marche avec Gashford; et pourtant Barnabé et sa mère les suivaient
de près avec persévérance.

Ils étaient arrivés au bout d'une longue ligne d'environ huit
cents hommes sur une seule file et lord Georges avait tourné la
tête derrière lui, quand on entendit un cri de reconnaissance, à
demi étouffé comme tous les cris que la voix fait entendre en
plein air au milieu d'une foule; et aussitôt un homme sortit des
rangs avec un grand éclat de rire, et posa sa lourde main sur
l'épaule de Barnabé.

«Eh quoi! s'écria-t-il, Barnabé Rudge? Voilà un siècle qu'on ne
vous a vu. Où diable étiez-vous donc caché?»

Dans ce moment-là, Barnabé pensait à toute autre chose; l'odeur du
gazon foulé aux pieds lui rappelait ses vieilles parties de
cricket, du temps qu'il était petit garçon et qu'il allait jouer
sur la pelouse de Chigwell. Surpris de cette apostrophe soudaine
et tapageuse, il fixa sur le personnage ses yeux effarouchés, sans
pouvoir dire autre chose que «Est-ce bien Hugh que je vois?»

-- Oui-da, Hugh en personne, répéta l'autre; Hugh du Maypole. Vous
rappelez-vous mon chien? Il vit toujours et il va bien vous
reconnaître, je vous en réponds. Mais, Dieu me pardonne! je crois
que vous portez nos couleurs? Tant mieux, ma foi, tant mieux! Ha!
ha!

-- Vous connaissez ce jeune homme-là, à ce que je vois? dit Lord
Georges.

-- Si je le connais, milord! je le connais aussi bien que ma main
droite. Mon capitaine aussi le connaît: nous le connaissons tous.

-- Voulez-vous le prendre dans votre division?

-- Il n'y a pas un garçon meilleur, ni plus agile, ni plus décidé
que Barnabé Rudge, dit Hugh; je parie avec qui voudra qu'on ne
trouve pas son pareil. Il va marcher, milord, entre Dennis et moi;
et c'est lui qui va porter, ajouta-t-il en prenant un drapeau des
mains d'un camarade fatigué, c'est lui qui va porter le plus gai
drapeau de soie de cette vaillante armée.

«Dieu du ciel! non, cria la veuve eu s'élançant devant eux.
Barnabé... milord... voyez... il faut qu'il revienne; Barnabé,
Barnabé.

-- Comment, des femmes dans le camp! cria Hugh se jetant entre eux
et les séparant. Holà! capitaine, à l'ordre!

-- Qu'est-ce qu'il y a donc? cria Simon Tappertit, qui accourut en
toute hâte et tout échauffé. Vous appelez cela de l'ordre!

-- Ma foi! non, capitaine, répondit Hugh, tenant toujours la veuve
en respect avec ses mains étendues; c'est bien plutôt du désordre.
Les dames ne sont bonnes ici qu'à détourner nos vaillants soldats
de leurs devoirs. Elles auraient bientôt rempli la place, si on
les laissait faire. Allons, vite!

-- Serrez les rangs! cria Simon à plein gosier; en avant, marche!»

La pauvre femme était tombée sur le gazon. Tout le camp était en
mouvement. Barnabé était entraîné au coeur d'une masse épaisse de
ligueurs; elle ne le voyait plus.




CHAPITRE VII.


La populace ameutée avait été tout d'abord divisée en quatre
sections; celles de Londres, de Westminster, de Southwark et
d'Écosse. Chacune de ces divisions se décomposait elle-même en
divers corps, dont la figure et les contours, étant loin d'offrir
un ensemble uniforme, présentaient au premier coup d'oeil un ordre
auquel il était impossible de rien comprendre, excepté peut-être
pour les chefs et les commandants: car, pour les autres, c'était
comme le plan de bataille qui n'est pas fait pour être compris du
simple soldat, dont l'affaire est de se faire tuer en attendant.
Pourtant, il ne faudrait pas croire que ce grand corps n'eût pas
une méthode à lui. Car il n'y avait pas cinq minutes qu'on avait
commandé le mouvement, que déjà la masse s'était répartie en trois
grandes sections, prêtes à passer chacune, selon les ordres donnés
antérieurement, la rivière sur un pont différent, et à se diriger
par détachements séparés sur la chambre des Communes.

C'est à la tête de la section qui avait pour direction le pont de
Wesminster, que lord Georges Gordon prit sa place. Il avait
Gashford à sa droite et autour de lui une espèce d'état-major
composé de sacripants et de coupe-jarrets. La conduite de la
seconde section, qui devait passer par Black-friars, était confiée
au Comité d'administration, composé de douze citoyens. La
troisième enfin, qui devait prendre London-Bridge, et traverser
les rues d'un bout à l'autre pour mieux faire connaître et
apprécier leur nombre aux bons bourgeois de Londres, était
commandée par Simon Tappertit (assisté par quelques officiers
subalternes, pris dans la confrérie des Bouledogues unis), par
Dennis, le bourreau, et quelques autres.

Au commandement de: «Marche!» chacun de ces grands corps prit le
chemin qui lui était assigné, et se forma dans un ordre parfait,
et dans un profond silence. Celui qui traversa la Cité surpassait
de beaucoup les autres en nombre, et tenait une si grande étendue,
dans son développement, que, lorsque l'arrière-garde commença à se
mettre en mouvement, la tête était déjà à plus de quatre milles en
avant, quoique les hommes marchassent trois de front, en emboîtant
le pas.

En tête de cette division, à la place que Hugh, dans la fougue de
son humeur folâtre, lui avait assignée, entre ce dangereux
compagnon et le bourreau marchait Barnabé, et bien des gens qui
plus tard se rappelèrent ce jour-là n'oublièrent pas non plus la
figure qu'il y faisait. Étranger à toute autre pensée qu'à son
extase passagère, la face animée, l'oeil étincelant de plaisir,
sentant à peine le poids de la grande bannière dont il était
chargé, et ne songeant qu'à la faire briller au soleil et flotter
à la brise d'été, il avançait, plus fier, plus heureux, plus
exalté qu'on ne peut dire: c'était peut-être le seul coeur
insouciant, la seule créature innocente de toute l'émeute.

«Que pensez-vous de ça? lui demanda Hugh en passant au travers des
rues encombrées par la foule, et en lui faisant lever les yeux
vers les fenêtres garnies de spectateurs. Les voilà tous sortis
pour voir nos drapeaux et nos banderoles. Hein, Barnabé? Ma foi!
c'est Barnabé qui est le héros de la fête! C'est son drapeau qui
est le plus grand, et le plus beau, par-dessus le marché! Il n'y a
rien, dans tout le cortège, qui approche de Barnabé. Tous les yeux
sont tournés sur lui. Ha! Ha! ha!

-- Ne faites donc pas tant de tapage, frère, dit le bourreau en
grognant, et en lançant du côté de Barnabé un coup d'oeil qui
n'avait rien de flatteur. J'espère qu'il ne s'imagine pas qu'il
n'y a rien à faire qu'à porter ce chiffon bleu, comme un petit
garçon qui porte sa bannière à la procession. Vous êtes prêt à
agir sérieusement, je suppose, hein? C'est à vous que je parle,
ajouta-t-il en poussant rudement du coude Barnabé. Qu'est-ce que
vous faites là à bayer aux corneilles? Pourquoi ne répondez-vous
pas?»

Barnabé, en effet, n'avait d'yeux que pour son drapeau. Pourtant,
sur cette apostrophe, il promena un regard hébété du bourreau au
camarade Hugh, qui dit à l'autre:

«Il ne sait pas ce que vous voulez lui dire; attendez, je vais le
lui faire comprendre. Barnabé, mon vieux, écoute-moi bien.

-- Je vais vous écouter, dit-il en regardant autour de lui avec
inquiétude; mais je voudrais bien la voir, et je ne la vois pas.

-- Voir qui? demanda Dennis d'un ton bourru. Seriez-vous par
hasard amoureux? j'espère que non. Il ne manquerait plus que ça.
Nous n'avons que faire d'amoureux ici.

-- Ah! qu'elle serait fière de me voir comme ça! hein? Hugh, dit
Barnabé. Comme elle serait contente de me voir à la tête de ce
grand spectacle! Elle en pleurerait de joie, j'en suis sûr; où
donc peut-elle être? Elle ne me voit jamais à mon avantage; et
pourtant, qu'est-ce que ça me fait d'être gai et pimpant, si elle
n'est pas là pour en jouir?

-- Bon! voilà-t-il pas un beau céladon! s'écria M. Dennis avec le
plus suprême dédain. Ah çà! est-ce que vous croyez que nous
prenons dans l'Association des amoureux pour faire du sentiment?

-- Ne vous tourmentez pas, frère, lui dit Hugh. C'est de sa mère
qu'il parle.

-- De sa quoi? dit M. Dennis avec un abominable juron.

-- De sa mère.

-- Et vous croyez que je suis venu me mêler à cette division-ci,
que je suis venu prendre part à ce jour mémorable pour entendre
des petits garçons appeler leurs mamans! répondit en grondant
M. Dennis avec le plus profond dégoût. L'idée d'une maîtresse,
c'était déjà assez ennuyeux; mais une maman!»

Et il en eut si mal au coeur, qu'il cracha par terre sans pouvoir
ajouter un mot.

«Barnabé a raison, cria Hugh avec une grimace. Mais je vais vous
dire, mon garçon; regardez-moi bien, mon brave. Si elle n'est pas
ici pour vous admirer, c'est que j'ai eu soin d'elle: je lui ai
envoyé une demi-douzaine de gentlemen, chacun avec un beau drapeau
bleu, quoique pas si beau de moitié que le vôtre, pour la mener,
en grande cérémonie, à une maison magnifique, tout ornée de
banderoles d'or et d'argent, et de mille autres choses plaisantes
à voir, où elle va attendre que vous soyez revenu, et où je vous
réponds qu'elle ne manque de rien.

-- Ah! vraiment? dit Barnabé, la figure rayonnante de plaisir.
Voilà qui me réjouit! À la bonne heure, mon bon Hugh!

-- Bah! ce n'est rien en comparaison de ce que nous allons voir,
reprit Hugh en clignant de l'oeil à Dennis, qui regardait avec un
grand étonnement son nouveau compagnon d'armes.

-- Comment! est-ce vrai?

-- Oh mais, rien du tout. De l'argent, des chapeaux à cornes avec
des plumets, des habits rouges brodés d'or, tout ce qu'il y a de
plus beau au monde, maintenant et jamais, tout cela est à nous, si
nous promettons à ce noble gentleman, le meilleur gentleman de la
terre, de porter nos drapeaux pendant quelques jours sans les
perdre: nous n'avons pas plus que ça à faire.

-- Quoi! pas plus que ça? cria Barnabé avec des yeux animés, en
serrant de toutes ses forces la hampe de son étendard. Je vous
réponds, alors, que ce n'est pas moi qui perdrai le mien. Laissez
faire, il est en bonnes mains. Vous me connaissez, Hugh: n'ayez
pas peur que personne me le prenne.

-- Voilà qui est bien parlé, cria Hugh; ha! ha! noblement parlé.
Je reconnais là mon intrépide Barnabé, avec qui j'ai tant de fois
sauté et fait des tours. Je savais bien que je ne me trompais pas
sur son compte... Est-ce que vous ne voyez pas, ajouta-t-il à
l'oreille de Dennis, vers lequel il s'était rapproché, que ce
garçon-là est imbécile, et qu'on peut lui faire faire tout ce
qu'on voudra si on sait le prendre? Sans bêtise, savez-vous qu'il
vaut douze hommes à lui tout seul? vous n'avez qu'à essayer.
Laissez-moi faire, vous verrez bientôt s'il peut nous être utile
ou non.»

M. Dennis reçut ces explications avec des signes de tête et des
clignements d'yeux qui annonçaient sa complète édification; et, à
partir de ce moment, il changea de ton avec Barnabé. Hugh, mettant
son doigt à son nez pour lui recommander d'être discret, retourna
prendre sa première place, et ils avancèrent en silence.

Il était de deux à trois heures de l'après-midi quand les trois
grandes divisions se trouvèrent réunies à Westminster, et formant
une masse formidable, poussèrent ensemble un hourra terrible. Ce
n'était pas seulement pour annoncer leur présence, c'était surtout
un signal, pour ceux qui étaient chargés de ce soin, qu'il était
temps de prendre possession des corridors des deux chambres, de
tous les accès qui y aboutissaient, ainsi que des escaliers de la
galerie. Ce fut aux escaliers que Dennis et Hugh, toujours avec
leur disciple au milieu d'eux, se précipitèrent tout droit,
Barnabé ayant remis son drapeau à un de leurs camarades, chargé de
garder ce dépôt à la porte. Pressés par derrière par ceux qui les
suivaient, ils se trouvèrent emportés comme une vague jusqu'à la
porte même de la galerie, d'où il était impossible de revenir sur
ses pas, quand on en aurait eu envie, à raison de la multitude qui
obstruait les passages. On dit souvent par une expression
familière, en parlant d'une grande foule, qu'on aurait pu marcher
dessus, tant elle était serrée. C'est justement ce qui se fit: car
un petit garçon qui s'était trouvé, je ne sais comment, dans la
bagarre, et qui était en grand danger d'être étouffé, grimpa sur
les épaules d'un homme près de lui, et courut sur les chapeaux et
les têtes des gens jusqu'à la rue voisine, traversant dans sa
course toute la longueur des deux escaliers et une longue galerie.
Au dehors les rangs n'étaient pas moins épais: car un panier jeté
dans la foule fut ballotté de tête en tête, d'épaule en épaule,
et, tournant comme un toton sur lui-même, disparut au loin, sans
être tombé par terre une seule fois.

Dans cette vaste cohue, il y avait bien par-ci par-là quelques
honnêtes fanatiques; mais la plus grande partie se composait de
l'écume et du rebut de Londres, de gens tarés, de bandits,
encouragés par un mauvais code de lois pénales, par de mauvais
règlements dans les prisons, par une organisation de police
détestable, si bien que les membres des deux chambres du Parlement
qui n'avaient pas eu la précaution de se rendre de bonne heure à
leur poste étaient obligés de faire le coup de poing pour pénétrer
dans ces masses et se faire faire un passage.

On arrêtait, on brisait leurs voitures, on en arrachait les roues,
on réduisait les glaces en atomes de poussière, on enfonçait les
panneaux; les cochers, les laquais, les maîtres, étaient enlevés
de leurs sièges et roulés dans la boue; lords, évêques, députés,
sans distinction de personnes ou de partis, recevaient des coups
de pied, des bourrades, des bousculades, passaient de main en main
par tous les traitements les plus injurieux; et, quand ils
finissaient par arriver à l'assemblée, c'était avec leurs habits
en loques, leurs perruques arrachées, qu'ils s'y présentaient sans
voix et sans haleine, tout couverts de la poudre qu'on avait fait
tomber de leurs cheveux sur toute leur personne, à force de les
battre et de les secouer. Il y eut un lord qui resta si longtemps
dans les mains de la populace, que les pairs en corps résolurent
de faire une sortie pour le reprendre, et se disposaient
réellement à exécuter leur dessein, lorsque heureusement il
apparut au milieu d'eux tout couvert de boue et tout meurtri de
coups, à peine reconnaissable aux yeux de ses meilleurs amis. Le
bruit et le vacarme ne faisaient que croître de moment en moment.
L'air était plein de jurons, de huées, de hurlements; l'émeute
furieuse mugissait sans cesse, comme un monstre enragé qu'elle
était, et chaque insulte nouvelle dont elle se rendait coupable
enflait encore sa furie.

À l'intérieur, l'aspect des choses était peut-être encore plus
menaçant. Lord Georges, précédé d'un homme qui faisait porter sur
un crochet une immense pétition à travers le couloir jusqu'à la
porte de la chambre, où deux huissiers vinrent la recevoir et la
déplier sur la table disposée pour la soutenir, était venu de
bonne heure occuper sa place, avant même que le président fit la
prière. Ses partisans avaient profité de ce moment pour remplir en
même temps, comme nous avons vu, le couloir et les avenues. Les
membres n'étaient donc plus seulement arrêtés en passant dans les
rues, mais on sautait sur eux jusque dans les murs mêmes du
parlement, pendant que le tumulte, au dedans et au dehors,
couvrait la voix de ceux qui voulaient prendre la parole. Ils ne
pouvaient pas seulement délibérer sur le parti que leur
conseillait la prudence dans une pareille extrémité, ni s'animer
les uns les autres à une résistance noble et ferme. Chaque fois
qu'il arrivait un membre, les habits en désordre et les cheveux
épars, cherchant à percer, à son corps défendant, la foule du
couloir, on était sûr d'entendre pousser un cri de triomphe, et,
au moment où la porte de la chambre entr'ouverte avec précaution
pour le faire entrer, laissait jeter à la foule un regard rapide
sur l'intérieur, ils en devenaient plus sauvages et plus
farouches, comme des bêtes fauves qui ont vu leur proie, et ils
faisaient contre les battants du portail une poussée à rompre les
serrures et les verrous dans leurs gâches et à ébranler jusqu'aux
solives du plafond.

La galerie des étrangers, placée immédiatement au-dessus de la
porte de la chambre, avait été fermée par ordre à la première
nouvelle des troubles, et par conséquent elle était vide.
Seulement lord Georges allait s'y asseoir de temps en temps pour
être plus à portée d'aller au haut de l'escalier qui y
aboutissait, pour répéter au peuple ce qui se faisait à
l'intérieur. C'est sur cet escalier qu'étaient postés Barnabé,
Hugh et Dennis. Il y avait deux montées de marches, courtes,
hautes, étroites, parallèles l'une à l'autre, et conduisant aux
deux petites portes communiquant avec un passage bas qui ouvrait
sur la galerie. Entre elles deux était une espèce de puits ou de
jour sans vitres pour faire circuler l'air et la lumière dans le
couloir, qui pouvait bien avoir de dix-huit à vingt pieds de
profondeur.

Sur un de ces petits escaliers, non pas celui où se montrait en
haut, de temps en temps, lord Georges, mais l'autre, se tenait
Gashford, le coude appuyé sur la rampe, la tête posée sur sa main,
avec l'expression d'astuce qui lui était familière. Chaque fois
qu'il changeait le moins du monde cette attitude, ne fût-ce que
pour remuer doucement le bras, vous étiez sûr d'entendre un
redoublement de cris furieux, non seulement là, mais dans le
couloir au-dessous, où il faut croire qu'il y avait un homme en
vedette à examiner constamment ses moindres mouvements.

«À l'ordre! cria Hugh d'une voix de stentor qui domina l'émeute et
le tumulte, en voyant apparaître lord Georges sur l'escalier. Des
nouvelles! milord apporte des nouvelles!»

Le bruit n'en continua pas moins, malgré cela, jusqu'à ce que
Gashford se fût retourné. Aussitôt le plus profond silence régna,
même parmi le peuple qui encombrait les passages au dehors ou les
autres escaliers, et qui n'avait pu rien entendre, mais qui n'en
reçut pas moins le signal de se taire avec une merveilleuse
rapidité.

«Messieurs, dit lord Georges très pâle et très agité, soyons
fermes! On parle ici d'ajourner, mais il ne nous faut pas
d'ajournement. On parle de prendre notre pétition en considération
pour mardi prochain, mais il faut qu'on la mette en délibération
tout de suite. On montre des dispositions peu favorables au succès
de notre cause, mais il faut réussir; nous le voulons!

-- Il faut réussir; nous le voulons!» répéta la foule en écho.

Alors, au milieu de leurs cris et de leurs applaudissements, il
les salua, se retira, et, presque tout de suite, revint sur ses
pas. Sur un second geste de Gashford, le plus profond silence se
rétablit à l'instant.

«J'ai bien peur, dit-il, que, pour cette fois-ci, nous n'ayons pas
lieu, messieurs, d'espérer justice du parlement. Mais il nous la
faut, nous nous retrouverons; nous devons placer notre confiance
dans la Providence, et elle bénira nos efforts.»

Comme ce discours était un peu plus modéré que l'autre, il ne fut
pas reçu avec la même faveur. Le bruit et l'exaspération étaient à
leur comble, lorsqu'il revint encore leur dire qu'on venait de
donner l'alarme à plusieurs milles à la ronde; qu'aussitôt que le
roi allait apprendre la force de leur rassemblement, il était hors
de doute que Sa Majesté enverrait des ordres particuliers pour les
satisfaire; enfin, il continuait cette harangue anodine, irrésolue
et languissante, lorsqu'on vit tout à coup apparaître deux
gentlemen à la porte, où il se terrait; ils passèrent devant lui
et, descendant une ou deux marches, regardèrent le peuple avec
assurance.

La hardiesse de cette démarche les prit au dépourvu. Mais ils
furent bien plus déconcertés encore lorsque l'un de ces gentlemen,
se tournant vers lord Georges, lui dit d'une voix calme et
recueillie, mais assez haut pour que tout le monde pût bien
l'entendre:

«Voulez-vous me faire le plaisir de dire à ces gens-là, milord,
que c'est moi qui suis le général Conway, dont ils ont entendu
parler; que je suis opposé à leur pétition et à toute leur
conduite dans cette affaire, ainsi qu'à la vôtre? Veuillez bien
leur dire aussi que je suis militaire, et que je saurai protéger
la liberté de la chambre le sabre en main. Vous savez, milord, que
nous sommes tous armés ici aujourd'hui; vous savez que le passage
pour aborder la chambre est étroit, et vous n'ignorez pas qu'il y
a pour le défendre des gens déterminés, qui feront tomber sans vie
plus d'un des votres, si vous les laissez persévérer. Faites
attention à ce que vous allez faire.

-- Et moi, milord Georges, dit l'autre gentleman, s'adressant à
lui de même, j'ai besoin de vous dire, moi, le colonel Gordon,
votre proche parent, que s'il y a, dans cette foule qui nous
assourdit de ses cris, un homme, un seul homme qui franchisse le
seuil de la chambre des Communes, je donne ici ma parole d'honneur
qu'au même instant je passerai mon sabre au travers, non pas de
son corps, mais du vôtre.»

Là-dessus, ils remontèrent les marches à reculons, le visage
toujours tourné vers la foule, prirent le noble lord mal inspiré
par ses ardeurs religieuses, chacun par un bras, l'entraînèrent
par le corridor et fermèrent la porte, qu'on entendit à l'instant
barricader en dedans.

Tout cela fut si vite fait, et la mine que faisaient les deux
gentlemen, qui n'étaient pas de jeunes fous, était si brave et si
résolue, que, ma foi, les gens de l'émeute n'étaient pas fiers et
se regardaient les uns les autres d'un air timide et chancelant.
Il y en avait déjà qui se retournaient du côté des portes.
Quelques autres encore, moins hardis, criaient qu'il n'y avait
plus qu'à s'en aller, et demandaient qu'on leur livrât passage, la
confusion et la panique s'accrurent rapidement. Gashford parlait
tout bas avec Hugh.

«Eh bien! cria ce dernier de toutes ses forces, pourquoi donc vous
en aller là-bas, vous autres? Où pouvez-vous donc être mieux
qu'ici? une bonne poussade contre cette porte et une autre en même
temps à la porte d'en bas, et le tour est fait. Allons, hardi!
Quant à la porte en dessous, laissez reculer ceux qui ont peur, et
que ceux qui n'ont pas peur rivalisent à qui passera le premier.
Tenez! vous allez voir.»

Au même instant, il s'élança par-dessus la rampe dans le couloir
au-dessous, et il n'était pas relevé sur ses jambes, que Barnabé
était à ses côtés. Le second chapelain et quelques membres des
Communes, qui étaient là à supplier le peuple de se retirer, se
retirèrent précipitamment. Et aussitôt, poussant un grand cri, la
foule se jeta des deux côtés pêle-mêle contre les portes, pour
assiéger en règle la chambre.

En ce moment, où un second effort allait les mettre en face de
leurs ennemis sur la défensive à l'intérieur, et faire
inévitablement couler le sang dans une lutte désespérée, on vit la
foule par derrière lâcher pied, sur le bruit qui circula de bouche
en bouche, qu'un messager était allé par eau chercher des troupes,
qui, déjà se formaient en lignes dans les rues. La populace, qui
n'était pas curieuse de soutenir une charge dans les étroits
passages où elle était bloquée, se mit à s'en aller avec autant
d'impétuosité qu'elle était venue. Barnabé et Hugh furent
entraînés dans le courant, et là, à force de jouer des coudes, de
lutter à coups de poings, de piétiner sur ceux qui tombaient en
fuyant ou d'être piétinés à leur tour, ils finirent, eux et la
masse dont ils étaient entourés, par s'écouler petit à petit dans
la rue, où débouchait justement en toute hâte un gros détachement
de gardes à pied et de gardes à cheval, balayant devant eux la
place avec tant de rapidité, qu'il semblait que la populace
fondait sur leurs pas.

Au commandement de: «Halte!» la troupe forma ses rangs à travers
la rue. Les émeutiers, haletants et épuisés à la suite de leurs
derniers efforts pour se tirer de peine, en firent autant, mais
d'une manière irrégulière et désordonnée. L'officier qui
commandait la force armée vint à cheval en toute hâte dans
l'espace qui les séparait, accompagné d'un magistrat et d'un
huissier de la chambre des Communes, auxquels deux cavaliers
s'étaient empressés de prêter leur cheval. On lut le _Riot
Act_ mais pas un homme ne bougea.

Au premier rang des insurgés se tenaient Barnabé et Hugh.
Quoiqu'un avait jeté dans les mains de Barnabé, quand il sortit
dans la rue, son précieux drapeau, qui, roulé maintenant tout
autour de la hampe, avait l'air d'une canne de géant, à voir comme
il la portait haute et ferme, en se tenant sur ses gardes. Si
jamais homme, dans la sincérité de son âme, se crut engagé dans
une juste cause, et se sentit résolu à rester fidèle à son chef
jusqu'à la mort, c'était bien le pauvre Barnabé, inféodé à lord
Georges Gordon.

Après avoir en vain essayé de se faire entendre, le magistrat
donna l'ordre de charger, et les horse-guards se mirent à
chevaucher à travers la foule, pendant qu'il galopait encore de
côté et d'autre, pour exhorter le peuple à se disperser; et,
quoique les soldats reçussent des pierres assez grosses pour que
quelques-uns d'entre eux fussent tout meurtris, leurs ordres ne
leur permettaient que de faire prisonniers les insurgés les plus
ardents, et d'écarter les autres avec le plat de leurs sabres. En
voyant les chevaux venir sur elle, la foule céda sur plusieurs
points, et les gardes, profitant de leur avantage, eurent bientôt
nettoyé le terrain; cependant, deux ou trois de ceux qui
marchaient à l'avant-garde, et qui étaient en ce moment presque
isolés des autres par la foule où ils s'étaient engagés,
poussèrent droit à Hugh et à Barnabé, que sans doute on leur avait
désignés comme les deux hommes qui s'étaient élancés d'en haut
dans le couloir. Ils avançaient donc petit à petit, donnant aux
plus mutins, sur leur route, quelques estafilades légères, qui
jetaient par-ci par-là quelque blessé dans les bras de ses
camarades, au milieu des gémissements et de la confusion.

À la vue de ces figures effrayées et sanglantes, qu'il aperçut un
moment devant lui, avant qu'elles eussent disparu dans la foule,
Barnabé devint pâle et se sentit faillir le coeur. Mais il n'en
resta pas moins ferme à son poste, serrant dans son poing le
drapeau, et tenant l'oeil fixé sur le soldat le plus voisin, avec
quelques signes de tête qu'il faisait à Hugh en réponse aux
conseils que ce mauvais génie lui soufflait à l'oreille.

Le soldat donna de l'éperon, fit reculer son cheval sur les gens
qui le pressaient de tous côtés, distribuant avec son sabre
quelques coups de manchette à ceux qui portaient les mains sur la
rêne pour arrêter son coursier, et faisant signe à ses camarades
de venir à son aide, pendant que Barnabé, sans reculer d'une
semelle, attendait sa venue. Plusieurs insurgés lui crièrent de se
sauver, d'autres s'approchaient de lui pour le faire échapper,
quand la hampe du drapeau s'abaissa sur leurs têtes, et, le moment
d'après, la selle du cavalier était vide.

Alors Hugh et lui firent demi-tour et s'enfuirent à travers la
foule qui leur livra passage et le ferma bien vite, pour qu'on ne
vit pas par où ils s'étaient enfuis; hors d'haleine, échauffés,
couverts de poussière, ils arrivèrent au bord du fleuve sains et
saufs, et montèrent dans un bateau qui les eut mis bientôt à
l'abri de tout danger immédiat.

En descendant le fleuve, ils entendaient distinctement les
applaudissements du peuple, et même, supposant que peut-être ils
avaient forcé par ce trait d'audace la troupe à battre en
retraite, ils restèrent un moment suspendus sur leurs rames, ne
sachant s'ils devaient revenir ou non. Mais la populace, en
passant sur le pont de Westminster, ne tarda pas à leur assurer
que le rassemblement était dispersé, et Hugh, ayant conjecturé des
applaudissements de tout à l'heure que c'était une acclamation de
la multitude pour remercier le magistrat d'avoir renvoyé la force
armée, à la condition expresse que chacun s'en retournerait
tranquillement chez soi, et que, par conséquent, lui et Barnabé ne
pouvaient pas mieux faire que de s'en aller aussi, résolut de
descendre avec Barnabé jusqu'à Blackfriars, au bout du pont, et de
gagner de là l'hôtel de la Botte, où ils étaient sûrs de trouver,
non seulement bon vin et bon logis, mais certainement aussi
quelques camarades qui viendraient les rejoindre. Barnabé y
consentit, et ils se mirent à ramer vers Blackfriars.

Heureusement pour eux, ils arrivèrent au bon moment. Il était
temps. En entrant dans Fleet-Street, ils trouvèrent toute la rue
en révolution; et, quand ils en demandèrent la cause, on leur dit
qu'il venait de passer un détachement de horse-guards au galop,
escortant à Newgate quelques insurgés prisonniers, qu'on allait
coffrer là. Bien contents d'avoir échappé par bonheur à cette
cavalcade, ils ne perdirent pas de temps à faire plus de
questions, et se rendirent à la Botte aussi vite qu'ils purent;
Hugh pourtant modérant le pas, par prudence, pour ne pas se
compromettre en attirant sur eux l'attention du public.




CHAPITRE VIII.


Ils avaient été des premiers à gagner la taverne; mais il n'y
avait pas dix minutes qu'ils y étaient, qu'on vit arriver, à la
suite les uns des autres, quelques groupes composés de gens qui
avaient fait partie du rassemblement. Parmi eux étaient M. Dennis
et Simon Tappertit, qui tous deux, mais surtout le premier,
saluèrent Barnabé de la manière la plus cordiale, en le félicitant
de la prouesse qu'il avait faite.

«Et nom d'un chien, dit Dennis en plantant dans un coin son
gourdin avec son chapeau dessus, et en s'attablant avec eux, ça me
fait grand plaisir d'y penser. Quelle occasion! Mais non, on l'a
laissée passer sans rien faire. Ma foi! je ne sais plus ce qu'on
attend. De ce temps-ci le peuple n'a plus d'âme. Voyons, apportez-
nous quelque chose à boire et à manger. Décidément je suis dégoûté
de l'humanité.

-- Sous quel rapport? demanda M. Tappertit, qui venait d'éteindre
l'ardeur de sa physionomie dans cinq ou six pots de bière. Est-ce
que vous ne regardez pas ça comme un joli commencement, maître
Dennis?

-- Qu'est-ce qui me dit que ce commencement là n'est pas aussi la
fin? répliqua le bourreau. Quand ce militaire a été abattu, nous
pouvions prendre Londres. Mais non, nous restons là à bayer aux
corneilles... le juge de paix... ah! que j'aurais voulu lui mettre
une balle de pistolet dans chaque oeil, pour mieux lui faire
tourner la prunelle, quand il a dit aux gens: «Mes enfants, si
vous voulez me donner votre parole de vous disperser, je vais
congédier la troupe.» Alors, voilà mes gaillards qui poussent un
hourra, qui jettent à leurs pieds les atouts qu'ils ont dans la
main, et qui filent comme une meute docile de petits chiens qu'ils
sont. Ah! dit le bourreau, du ton d'un profond dégoût, je rougis
de honte d'être le semblable de pareilles créatures; j'aurais
mieux aimé naître boeuf ou bélier, ma parole la plus sacrée.

-- Vous n'auriez toujours pas risqué d'avoir un caractère plus
désagréable qu'à présent, répliqua Simon Tappertit, en sortant
avec une majesté superbe.

-- Ne comptez pas là-dessus; j'aurais du moins des cornes dont je
ne ménagerais pas les fameux héros qui nous honorent ici de leur
compagnie; je ne ferais d'exception que pour ces deux-là, montrant
Hugh et Barnabé, pour la résolution qu'ils ont montrée seuls
aujourd'hui.»

Après cette justice douloureuse rendue à leur courage, M. Dennis
chercha quelque consolation dans son rosbif froid et dans un
cruchon de bière, mais sans détendre les plis de sa triste et
sombre figure, dont ces distractions solides et liquides
augmentèrent plus qu'elles ne dissipèrent, par leur influence,
l'expression sinistre.

La compagnie présente, si durement diffamée par Dennis, n'aurait
pas été en reste de récrimination, peut-être même en serait-on
venu aux coups, s'ils n'avaient pas été tous si fatigués et si
découragés. La plus grande partie d'entre eux étaient encore à
jeun; ils avaient tous énormément souffert de la chaleur, et dans
les cris, les efforts violents, l'excitation de la journée, un bon
nombre avaient perdu la voix et presque la force de se tenir. Ils
ne savaient plus que faire; ils craignaient les suites de ce
qu'ils avaient fait; ils sentaient bien qu'après tout ils avaient
échoué dans leur plan, et qu'ils n'avaient guère fait qu'empirer
les affaires. Si bien que, de ceux qui étaient venus à _la Botte_,
en moins d'une heure il y en eut beaucoup de partis; et les plus
honnêtes, les plus sincères, se promirent bien de ne plus jamais
recommencer l'expérience qu'ils avaient faite le matin. Quelques
autres restèrent, mais seulement pour se rafraîchir, et s'en
retourner après chez eux, tout démoralisés. D'autres enfin, qui
n'avaient pas manqué jusque-là de fréquenter régulièrement ce lieu
de rendez-vous, s'en dispensèrent tout à fait. La demi-douzaine de
prisonniers tombés entre les mains de la troupe se multiplia dans
les rapports qui circulèrent bientôt partout, jusqu'au chiffre de
la cinquantaine, tout au moins; et leurs amis, faibles de corps,
et de sens rassis, sentirent si bien s'en aller leur énergie, sous
l'influence de ces nouvelles décourageantes, qu'à huit heures du
soir il n'y restait plus que Dennis, Hugh et Barnabé. Encore
étaient-ils à moitié endormis sur les bancs dans la salle, quand
ils furent réveillés par l'entrée de Gashford.

«Oh! vous voilà donc ici? dit le secrétaire. Je ne m'attendais
guère à vous trouver là.

-- Et où donc voulez-vous que nous soyons, maître Gashford?
répondit Dennis en se mettant sur son séant.

-- Oh! nulle part, nulle part, répliqua-t-il de l'air le plus
doucereux. Les rues sont pleines de cocardes bleues, je pensais
que vous étiez peut-être plutôt par là. Je suis bien aise de voir
que non.

-- En ce cas, vous avez donc des ordres à nous transmettre, notre
maître? dit Hugh.

-- Des ordres! oh! ciel! non. Je n'en ai pas le moindre, mon brave
garçon. Quels ordres voulez-vous que j'aie à vous donner? vous
n'êtes pas à mon service.

-- Mais, maître Gashford, fit observer Dennis, nous appartenons à
la Cause, n'est-ce pas?

-- La Cause! répéta le secrétaire, en le regardant comme s'il ne
savait pas ce que l'autre voulait lui dire. Il n'y a pas de Cause.
La Cause est perdue.

-- Perdue!

-- Mais certainement. Est-ce que vous n'en avez pas entendu
parler? La pétition a été rejetée à la majorité de cent quatre-
vingt-douze contre six. C'est une affaire finie. Nous aurions
aussi bien fait de ne pas nous donner tant de mal. Si ce n'était
ça et la contrariété de milord, je n'y penserais seulement plus.
Qu'est-ce que ça me fait, du reste?»

En même temps, il avait pris un canif dans sa poche, mis son
chapeau sur ses genoux, et s'occupait à découdre la cocarde bleue
qu'il avait portée tout le jour, en fredonnant un cantique qui
avait été en faveur dans la matinée, et en paraissant la caresser
avec une espèce de regret.

Ses deux acolytes se regardaient l'un l'autre, puis le regardaient
à son tour, ne sachant trop comment poursuivre la conversation sur
ce sujet. À la fin, Hugh, après bien des coups de coude et des
coups d'oeil échangés avec M. Dennis, se hasarda à lui prendre la
main pour lui demander pourquoi il ôtait ce ruban de son chapeau.

«Parce que, dit le secrétaire en relevant les yeux avec un sourire
qui pouvait bien passer pour une grimace, parce que, de porter ça
pour rester tranquille, ou de porter ça pour dormir, ou de porter
ça pour se sauver, c'est une mauvaise farce. Voilà tout, mon ami.

-- Qu'est-ce que vous vouliez donc que nous fissions, notre
maître? cria Hugh.

-- Rien, répliqua Gashford en haussant les épaules, rien du tout.
Quand milord s'est vu insulter et menacer parce qu'il venait
auprès de vous, moi, je suis trop prudent pour avoir désiré que
vous fissiez quelque chose. Quand les militaires sont venus vous
écraser sous les pieds de leurs chevaux, j'aurais été bien fâché
que vous fissiez quelque chose. Quand l'un d'eux a été renversé
par une main hardie, et que j'ai vu la confusion et la crainte sur
tous leurs visages, j'aurais été bien fâché que vous fissiez
quelque chose, et vous avez pensé comme moi, car vous n'avez rien
fait. C'est là le jeune homme qui a eu si peu de prudence et tant
de hardiesse! Ah! j'en suis bien fâché pour lui.

-- Fâché! notre maître, cria Hugh.

-- Fâché! maître Gashford, répéta Dennis.

-- Je suppose qu'on vienne à afficher demain une proclamation
promettant une cinquantaine de livres sterling, ou quelque misère
de ce genre, à celui qui l'arrêtera; je suppose même qu'on y
comprenne aussi un autre homme qui s'est jeté dans le couloir du
haut de l'escalier, dit Gashford, ce ne serait pas encore la peine
de faire quelque chose.

-- Nom d'un tonnerre! notre maître, cria Hugh en sautant sur son
banc. Qu'est-ce que nous avons donc fait pour que vous nous
parliez comme ça?

-- Rien du tout, reprit l'autre avec le même rire. Si on vous
jette en prison, si ce jeune homme (et ici il regarda fixement la
figure sérieuse et attentive de Barnabé), est arraché de nos bras
et de ceux de ses amis, de gens qu'il aime peut être, et que sa
mort mettra aussi au tombeau; si on le plonge dans un cachot
jusqu'à ce qu'on l'en retire pour le pendre à leurs yeux; c'est
égal, il ne faut rien faire. Je suis sûr que vous trouverez, comme
moi, que c'est le parti le plus prudent.

-- Venons-nous-en, cria Hugh, marchant à grands pas vers la porte;
Dennis, Barnabé, venons-nous-en.

-- Où cela? quoi faire? dit Gashford, passant devant lui et
s'appuyant contre la porte, pour l'empêcher de sortir.

-- N'importe où! n'importe quoi! cria Hugh. Ôtez-vous de là, notre
maître, ou nous allons sauter par la fenêtre; ça reviendra au
même. Laissez-nous partir.

-- Ha! ha! ha! quels... quels gaillards! dit Gashford qui tout à
coup, changeant de ton, prit celui d'une familiarité plaisante et
railleuse. Quelles natures inflammables! Ah çà! ça ne vous
empêchera toujours pas de boire un coup avant de partir?

-- Oh, non! certainement,» dit Dennis en grognant et en essuyant
d'avance ses lèvres avides avec sa manche. Pas de rancune, frère;
buvons un coup avec maître Gashford.»

Hugh essuya la sueur de son front et laissa reparaître sur sa face
un sourire, pendant que l'artificieux secrétaire riait à gorge
déployée.

«Allons! garçon, à boire, et dépêchons-nous, car il ne s'arrêtera
pas ici davantage, pas même pour boire un coup. C'est un luron si
déterminé! dit le doucereux secrétaire auquel M. Dennis répondait
par des signes de tête et des jurons qu'il marmottait entre ses
dents. Une fois piqué au jeu, voyez-vous, ce garçon-là ne se
connaît plus.»

Hugh balança son poing robuste en l'air, et en assena un bon coup
à Barnabé dans le dos, en lui disant: «N'aie pas peur.» Après quoi
ils se donnèrent une poignée de main, Barnabé étant toujours
évidemment sous l'empire de la même pensée, qu'il n'y avait pas au
monde un héros aussi vertueux, aussi désintéressé que lui; ce qui
faisait rire Gashford encore plus fort.

«J'ai entendu dire, ajouta-t-il tranquillement, en versant dans
leurs verres, à mesure qu'ils les vidaient, autant de liqueur
qu'ils en voulaient et répétant, à leur gré, cet exercice, j'ai
entendu dire, mais je ne sais pas si c'est vrai ou si c'est faux,
que les gens qui sont à flâner ce soir dans les rues, seraient
assez disposés à aller démolir une ou deux chapelles catholiques,
s'ils avaient seulement des chefs. On m'a même parlé de celle de
Duke-Street, aux Champs de Lincoln's-Inn, et de celle de Warwick-
Street, dans Golden-Square. Mais ce qu'on dit, vous savez...Vous
n'allez pas par là?

-- Est-ce encore pour ne rien faire, mon maître? cria Hugh.
Diable! il ne faut pas que Barnabé et moi nous allions passer par
la geôle, et peut-être par la potence. Nous allons leur en ôter la
fantaisie. Ah! on a besoin de chefs! Allons, les amis, à
l'ouvrage!

-- Quel garçon impétueux! cria le secrétaire. Ah! ah! en voilà un
gaillard qui n'a pas peur! Quel feu, quelle véhémence! C'est un
bomme qui...»

Mais ce n'était pas la peine d'achever sa phrase: les autres
s'étaient déjà précipités hors de la maison, et ne pouvaient déjà
plus l'entendre. Il s'arrêta donc au milieu d'un éclat de rire,
prêta l'oreille, ajusta ses gants, croisa ses bras derrière son
dos, et, après avoir assez longtemps parcouru à grands pas la
salle déserte, il dirigea sa marche du côté de la Cité, et prit
par les rues.

Elles étaient pleines de monde, car les événements du jour avaient
fait grand bruit. Les gens qui n'étaient pas curieux de s'éloigner
de chez eux étaient à leurs croisées ou sur le pas de leurs
portes, et l'on n'avait partout qu'un même sujet de conversation.
Les uns racontaient que l'émeute était tout à fait dissipée; les
autres qu'elle venait de recommencer: il y en avait qui
prétendaient que lord Georges Gordon avait été envoyé sous bonne
garde à la Tour; d'autres, qu'il y avait eu un attentat contre la
vie du roi, qu'on avait rappelé la troupe, et qu'il n'y avait pas
une heure qu'on avait entendu distinctement, au bout de la ville,
un feu de peloton. À mesure que la nuit devenait plus sombre, les
nouvelles devenaient aussi plus effrayantes et plus mystérieuses;
et souvent il suffisait d'un passant qui annonçait en courant que
les agitateurs n'étaient pas loin, qu'ils allaient être bientôt
arrivés, pour faire aussitôt fermer et barricader les portes,
assurer les fenêtres basses, enfin pour jeter autant de
consternation et d'épouvante que si la ville venait d'être envahie
par une armée étrangère.

Gashford se promenait partout à la sourdine, écoutant, pour les
répandre plus loin à son tour, ou pour les confirmer de son
témoignage, toutes les fausses rumeurs qui pouvaient servir à ses
fins. Tout entier à ce soin, il venait de tourner, pour la
vingtième fois, le coin de Holborn, quand une troupe de femmes et
d'enfants qui se sauvaient, tout haletants et se retournant
souvent pour regarder par derrière, au milieu d'un bruit confus de
voix, attira son attention.

Cet indice assuré, joint à l'éclat rougeâtre dont on voyait la
réverbération sur les maisons d'en face, lui fit reconnaître
l'approche de quelques amis; il s'abrita un moment dans une allée,
dont il avait trouvé la porte ouverte en passant, et, montant avec
quelques autres personnes à une fenêtre du second étage, il se mit
à regarder en bas la foule.

Ils avaient avec eux des torches qui éclairaient distinctement les
visages des principaux acteurs de cette scène. Ils venaient de
démolir quelques bâtiments, on le voyait assez, et il n'était pas
moins évident que c'était un lieu consacré au culte catholique,
comme le prouvaient les dépouilles qu'ils portaient en trophées,
des soutanes, et des étoles avec de riches fragments des ornements
de l'autel, couverts de suie, de crotte, de poussière et de
plâtre. Leurs vêtements en lambeaux, leurs cheveux en désordre
éparpillés autour de leurs têtes, leurs mains et leurs figures
écorchées et saignantes des clous rouillés contre lesquels ils
s'étaient meurtris, Barnabé, Hugh et Dennis, poursuivaient leur
route en avant, furieux et hideux comme des échappés de Bedlam.
Derrière eux se pressait la foule pour les suivre. Les uns
chantaient, les autres poussaient des cris de victoire; d'autres
se querellaient; d'autres menaçaient les spectateurs en passant;
d'autres, avec de grands éclats de bois sur lesquels ils passaient
leur rage, comme si c'eussent été des victimes vivantes, les
brisaient en mille morceaux qu'ils jetaient en l'air; d'autres, en
état d'ivresse, ne sentaient pas même les coups qu'ils avaient
reçus par la chute des pierres, des briques ou de la charpente. Il
y en avait un qu'on portait sur un volet, en guise de civière, au
milieu de la multitude; il était couvert d'un drap sale, sous
lequel on voyait seulement un bloc inanimé, une figure funèbre.
Puis, c'étaient des visages grossiers qui passaient, éclairés ça
et là par un bout de flambeau fumeux; une fantasmagorie de têtes
de démons, d'yeux sauvages, de bâtons et de barres de fer dressés
en l'air, qui tournaient et s'agitaient sans fin. Tableau horrible
où l'on voyait à la fois tant et si peu, tant de fantômes qu'on ne
pouvait plus oublier de sa vie, et tant d'objets confus qu'on
n'avait que le temps d'entrevoir d'un coup d'oeil rapide! Parais,
disparais!

Pendant que la foule passait pour marcher à son oeuvre de ruine et
de colère, on entendit un cri perçant, vers lequel se
précipitèrent quelques personnes. Gashford était du nombre: il
était descendu tout exprès. Seulement, il était en arrière du
groupe de curieux, sans rien voir et sans rien entendre. L'un de
ceux qui étaient mieux placés devant lui l'informa que c'était une
femme veuve qui venait de reconnaître son fils parmi les
émeutiers.

«Est-ce là tout? dit le secrétaire, se retournant comme pour
rentrer chez lui. Ma foi! cela commence à prendre tournure.»




CHAPITRE IX.


Malgré les espérances que Gashford avait pu concevoir de ces
préliminaires violents, qui avaient si bien l'air de prendre
tournure en effet, les choses n'allèrent pas plus loin pour le
moment. La troupe fut mandée de nouveau, elle fit encore une demi-
douzaine de prisonniers, et la foule se dispersa derechef, après
une courte échauffourée, sans qu'il y eût eu de sang répandu. Au
milieu de leurs transports et de leur ivresse, ils n'avaient
pourtant pas encore rompu tout frein, ni bravé ouvertement le
gouvernement et les lois. Ils gardaient encore quelque chose de
leur respect habituel pour l'autorité que la société avait commise
au soin de sa conservation; et, si des mesures opportunes eussent
rétabli plus tôt la majesté du pouvoir, le secrétaire en aurait
été pour ses peines; il ne lui restait plus qu'à digérer ses
désappointements.

À minuit, les rues étaient vides et tranquilles, et, sauf qu'il y
avait dans deux quartiers de la ville un monceau de murs
chancelants et un amas de décombres, à la place où le soleil
s'était couché la veille sur un riche et magnifique édifice, tout
avait son aspect ordinaire. Les catholiques bourgeois ou
marchands, en assez grand nombre dans la Cité et ses faubourgs,
n'avaient pas d'inquiétude pour leurs biens ou leurs propriétés;
peut-être même n'avaient-ils pas vu avec une grande indignation le
tort qu'on leur avait déjà fait en pillant et détruisant leurs
églises. Une foi sincère dans le gouvernement, dont la protection
leur était acquise depuis bien des années, et une confiance en
apparence bien fondée dans les bons sentiments et le jugement de
la grande masse de leurs concitoyens, avec lesquels, malgré leur
différence d'opinions religieuses, ils vivaient tous les jours sur
le pied de l'intimité, de l'affection, de l'amitié, les
rassuraient contre le renouvellement des excès commis la veille.
Ils étaient convaincus qu'il ne fallait pas plus rendre les vrais
protestants responsables de ces outrages, qu'il n'eût été juste
d'attribuer aux catholiques le billot, la question, le gibet et le
poteau qui avaient déshonoré le règne de Marie.

La pendule allait sonner une heure, et Gabriel Varden avec sa dame
et miss Miggs, étaient encore assis dans le petit salon à
attendre. Le fait par lui-même n'était déjà pas ordinaire. Mais la
mèche languissante des chandelles tristes et coulantes, le silence
qui régnait parmi eux, et, par-dessus tout, les bonnets de nuit de
madame et de sa gouvernante, montraient bien qu'il y avait
longtemps qu'on était prêt à se mettre au lit, si l'on n'avait pas
eu de fortes raisons d'attendre sur sa chaise bien après l'heure
accoutumée.

À défaut d'autres preuves, on en aurait trouvé un témoignage
suffisant dans la tenue de Mlle Miggs. Arrivée à cet état de
sensibilité nerveuse et d'agitation du système qui résultent d'une
veille prolongée, elle ne cessait de se frotter le nez et de se
tortiller sur place, comme si sa chaise était rembourrée de noyaux
de pêches qui lui rendissent à chaque instant un changement de
position désirable: elle faisait de même à ses paupières des
frictions fréquentes, sans oublier les petites toux, les petits
gémissements, les tressaillements spasmodiques, les bâillements,
les reniflements, mille autres démonstrations de même nature, qui
avaient fini par tellement agacer et taquiner la patience du
serrurier, qu'après l'avoir quelque temps regardée en silence, il
éclata par cette apostrophe soudaine:

«Miggs, ma bonne fille, allez vous coucher; allez vous coucher.
J'aimerais mieux entendre, goutte à goutte, tomber pendant une
heure la pluie de vingt-cinq gouttières, ou vingt-cinq souris
grignoter une croûte derrière le lambris, que de vous voir comme
ça. Allez-vous coucher, Miggs: allez, vous m'obligerez.

-- C'est que vous n'avez rien qui vous chiffonne, monsieur,
répondit Mlle Miggs; aussi votre proposition ne m'étonne pas du
tout. Mais madame n'est pas comme vous... et tant que vous ne
serez pas tranquille, madame, ajouta-t-elle en se tournant vers la
femme du serrurier, il me serait impossible d'aller maintenant me
coucher l'esprit en paix, quand toutes les gouttières dont parlait
monsieur me courraient dans le dos, avec leur eau glacée.»

Après cette déclaration, Mlle Miggs fit une foule d'efforts et de
tours d'épaule pour se frotter une démangeaison fictive dans une
place imaginaire, et eut la chair de poule de la tête aux pieds,
voulant par là faire entendre que la cascade en question lui
dégringolait tout du long, mais que le sentiment du devoir la
retenait sous cette douche cruelle, comme elle endurcirait sa
patience contre toutes les autres souffrances.

Mme Varden étant trop assoupie pour pouvoir parler, et Mlle Miggs
ayant dit tout ce qu'elle avait à dire, le serrurier, lui, n'eut
rien de mieux à faire que de soupirer et de prendre patience comme
il pourrait.

Mais quelle patience d'ange n'aurait-il pas fallu pour rester
tranquille en face d'un pareil basilic? S'il regardait d'un autre
côté pour ne pas la voir, c'était encore pis; il sentait qu'elle
se frottait la joue, se tordait l'oreille, clignait ses yeux,
donnait à son nez toutes les formes les plus hétéroclites. Si elle
était un moment délivrée de ces petits maux, c'est qu'elle avait
le pied engourdi, ou des impatiences dans les bras, ou une crampe
à la jambe, ou quelque autre maladie horrible qui mettait tout son
être à la torture. Jouissait-elle enfin d'un moment de repos:
alors, fermant les yeux, ouvrant la bouche, on la voyait droite et
roide sur sa chaise; puis elle penchait un peu la tête en avant,
et s'arrêtait comme avec un ressort, crac. Puis encore la tête
descendait un tantinet; le ressort jouait: elle s'arrêtait, crac.
Puis elle reprenait son assiette. L'instant d'après, la tête
tombait, tombait, tombait insensiblement. Ah! mon Dieu! c'est
fini, elle va perdre l'équilibre; le pauvre serrurier sue sang et
eau de peur qu'elle ne se fasse une bosse au front et peut-être ne
se fracture le crâne: décidément il va la réveiller. Mais, non,
pas du tout; sans qu'on sache pourquoi ni comment, la voilà roide
et droite comme un I, les yeux tout grands ouverts, avec une
expression provocante dans sa physionomie, car le sommeil ne lui a
rien fait rabattre de son obstination, et elle a l'air de vous
dire tout net: «Je puis vous donner ma parole d'honneur que je
n'ai pas seulement fermé les yeux depuis la dernière fois que je
vous ai regardé.»

À la fin des fins, quand l'horloge eut sonné deux heures, on
entendit un bruit à la porte de la rue, comme si quelqu'un était
tombé par accident contre le marteau. Aussitôt Mlle Miggs, sautant
sur ses pieds et frappant des mains, cria, par un singulier
mélange du sacré et du profane: «Dieu tout-puissant, mame, c'est
le coup de marteau de Simon.

-- Qui est là? cria Gabriel.

-- Moi,» répondit la voix bien connue de M. Tappertit. Gabriel lui
ouvrit la porte et le fit entrer.

M. Simon n'était pas à son avantage. Un homme de sa taille n'avait
pas dû être à son aise dans la foule, et, comme il avait joué un
rôle actif dans les parades et les bousculades de la veille, ses
habits étaient littéralement tout aplatis des pieds à la tête.
Quant à son chapeau, il avait subi tant de renfoncements, qu'il
n'avait plus de forme du tout, et ses souliers éculés auraient
plutôt passé pour des savates. Son habit flottait par morceaux
autour de lui; il avait perdu à la bataille ses boucles de culotte
et d'escarpins; il ne lui restait plus qu'une moitié de cravate,
et le devant de sa chemise était déchiré en lambeaux. Cependant,
malgré tous ces désavantages personnels, malgré sa faiblesse, son
échauffement et sa fatigue, malgré la poussière et la crotte dont
il était si bien barbouillé que, s'il avait été renfermé dans une
boîte, il n'aurait pas été plus difficile de reconnaître de quelle
étoffe était sa peau; malgré tout cela, il s'avança fièrement dans
le petit salon, se jeta sur une chaise, et faisant tout ce qu'il
pouvait pour fourrer ses mains dans ses goussets, dont la poche
retournée était étalée le long de ses cuisses et pendillait comme
un gland de bonnet de coton, il se mit à considérer le ménage avec
une dignité sombre.

«Simon, dit gravement le serrurier, comment se fait-il que vous
reveniez au logis à des heures pareilles et dans l'état où vous
êtes? Donnez-moi votre parole que vous n'êtes pas allé avec les
émeutiers, et je ne vous en demanderai pas davantage.

-- Monsieur, répliqua M. Tappertit avec un air de mépris, je vous
trouve bien hardi de me faire une question pareille.

-- Vous venez de boire un coup, dit le serrurier.

-- En principe général, monsieur, et dans le sens le plus
injurieux du mot, répliqua l'élève à son bourgeois avec un grand
calme, je vous considère comme un menteur. Mais dans cette
dernière supposition, je dois dire que, sans le vouloir... sans le
vouloir, monsieur, vous avez mis le nez dessus.

-- Marthe, dit le serrurier se retournant vers sa femme, et
secouant la tête tristement, pendant que sa figure ouverte
dissimulait mal un sourire en présence de l'absurde personnage
étendu devant lui, je suis sûr que l'on finira par reconnaître que
le pauvre garçon ne se sera pas compromis avec les fous et les
mauvais sujets dont nous avons tant parlé, et qui ont fait ce soir
tant de mal. S'il a été à Warwick-Street ou à Duke-Street cette
nuit...

-- Il n'a été ni à l'un ni à l'autre, monsieur,» cria M. Tappertit
d'une voix élevée qui finit tout à coup en une espèce de
grognement sourd, répétant au serrurier, sur lequel il avait les
yeux fixés: «Il n'a été ni à l'un ni à l'autre.

-- J'en suis bien aise, de tout mon coeur, dit le serrurier d'un
ton sérieux: car s'il y était allé, et qu'on pût l'en convaincre,
voyez-vous, Marthe, votre grande Association serait devenue pour
lui la charrette du bourreau qui mène les gens à la potence, et
les laisse là les jambes en l'air. Aussi sûr que nous sommes de ce
monde, vous et moi.»

Mme Varden était trop effrayée du changement qui s'était opéré
dans les manières et l'extérieur de Simon; elle était surtout trop
épouvantée des récits qui lui avaient été faits ce soir-là sur le
compte des émeutiers, pour hasarder aucune réponse, ni recourir à
son système ordinaire de politique matrimoniale. Mlle Miggs se
tordait les mains et pleurait.

«Il n'a pas été à Duke-Street, ni à Warwick-Street, Georges
Varden, dit Simon d'un air farouche; mais il a été à Westminster.
Peut-être bien que là, monsieur, il aura donné des coups de pied à
quelque membre de la chambre et des taloches à quelque lord... Ah!
cela vous étonne! Eh bien! je vais vous le répéter. Il a pu en
faire saigner quelques-uns du nez et donner de bonnes taloches à
quelque lord. Qui sait? ajouta-t-il en portant la main à la poche
de son gilet, ce cure-dent-là, et il tira un large cure-dent, qui
fit pousser à la fois un cri à Miggs et à Mme Varden, c'était
peut-être celui d'un évêque. Voyez-vous, Georges Varden?

-- Tenez, dit le serrurier vivement, j'aimerais mieux qu'il m'en
eut coûté cinq cents guinées, et que cela ne fût pas arrivé. Idiot
que vous êtes, savez-vous seulement le danger que vous courez?

-- Oui, monsieur, je le sais, et je m'en fais gloire. J'y étais,
et tout le monde a pu m'y voir. J'étais en vue, j'étais dans les
honneurs de la chose. J'en braverai les conséquences.»

Le serrurier, réellement troublé et agité, se promenait
silencieusement de long en large, jetant de temps en temps un coup
d'oeil sur son apprenti; enfin s'arrêtant devant lui:

«Croyez-moi, dit-il, allez vous coucher, ne fût-ce qu'une couple
d'heures, pour vous réveiller de sens rassis et repentant. Montrez
seulement du regret de ce que vous avez, fait, et nous essayerons
de vous sauver de là. Si je le réveille à cinq heures, dit Varden
à sa femme vers laquelle il s'était tourné brusquement, il n'aura
qu'à se lever et changer d'habits; puis après cela il pourra
gagner l'escalier de la Tour, et partir pour Gravesend par le
chasse-marée, avant qu'on ait fait des recherches contre lui. De
là il peut aisément gagner Canterbury, où votre cousin lui donnera
de l'ouvrage jusqu'à ce que l'orage soit passé. Je ne suis pas
bien sûr d'agir comme il faut en le sauvant du châtiment qu'il
mérite; mais il a demeuré chez nous douze ans au moins, petit
garçon ou homme fait, et je serais désolé qu'il finît mal, pour un
jour qu'il s'est mal conduit. Allez fermer la porte de devant,
Miggs, et qu'on ne voie pas votre lumière dans la rue, quand vous
monterez dans votre chambre. Allons! vite, Simon, allons nous
coucher!

-- Et vous supposez, monsieur, répliqua M. Tappertit avec une
difficulté et une lenteur d'élocution qui formaient un contraste
parfait avec la rapidité et l'élan de son excellent maître... Et
vous supposez que je suis assez bas et assez vil pour accepter
votre proposition humiliante?... Mécréant!

-- Tout ce que vous voudrez, monsieur, mais allez vous coucher. Il
n'y a pas une minute à perdre. Miggs, par ici la lumière.

-- Oui! oui! allez, allez vous coucher tout de suite,» crièrent
les deux femmes à la fois.

M. Tappertit se leva sur ses jambes, et, repoussant sa chaise pour
montrer qu'il n'avait pas besoin de son assistance, il répondit en
se promenant à son tour de long en large, mais sans pouvoir
décider sa tête à se mettre d'accord dans ses mouvements avec son
corps.

«Qu'est-ce que vous me parliez de Miggs, monsieur? On pourrait
bien la brûler vive, votre Miggs.

-- Oh! Simon, éjacula la demoiselle d'une voix défaillante; Dieu
de Dieu! quel coup il vient de me donner!

-- Toute la famille ici, on pourrait bien la brûler vive,
monsieur, reprit M. Tappertit en la regardant avec un sourire
d'ineffable dédain, excepté Mme Varden, pour laquelle je suis venu
ici ce soir. Madame Varden, prenez ce morceau de papier. C'est une
sauvegarde, madame, vous pourrez en avoir besoin.»

À ces mots, il tendit à la longueur du bras un sale chiffon de
papier. Le serrurier le prit, l'ouvrit, et lut ce qui suit:

_Tous les bons amis de notre Cause auront grand soin, j'espère, de
respecter la propriété de tout fidèle protestant. Je sais
pertinemment que le propriétaire de céans est un solide et
respectable partisan de la Cause._

_Georges Gordon._

«Qu'est-ce que c'est que ça? dit le serrurier en changeant de
visage.

-- C'est quelque chose qui peut vous rendre service, mon jeune
cadet, répliqua son apprenti, et vous ne serez pas fâché de le
retrouver dans l'occasion. Serrez-moi ça soigneusement, et dans un
endroit où vous puissiez mettre tout de suite la main dessus, en
cas de besoin. Et n'oubliez pas d'écrire demain soir à la craie,
sur votre porte, pour au moins huit jours: Pas de papisme! voilà
tout!

-- C'est, ma foi, une pièce authentique, dit le serrurier après
examen; je reconnais l'écriture. Il y a quelque danger là-dessous.
Quel diable y a-t-il donc en jeu?

-- Un diable de feu, repartit Simon, un diable de flamme et de
colère. Tâchez de vous garer de son chemin, ou vous y resterez,
mon cher. Vous ne direz pas qu'on ne vous a pas averti; c'est à
vous maintenant à vous tenir sur vos gardes. Adieu!»

Mais ici les deux femmes se jetèrent au-devant de lui, surtout
Mlle Miggs, qui lui tomba sur le corps avec tant de ferveur
qu'elle le colla contre la muraille, en le conjurant l'une et
l'autre, dans les termes les plus émouvants, de ne pas sortir
avant d'avoir repris son bon sens; d'entendre enfin raison, de
réfléchir à ce qu'il allait faire; de prendre un peu de repos,
après quoi il serait toujours à même de faire ce qu'il voudrait.

«Quand je vous dis que je suis décidé! la patrie sanglante
m'appelle, et j'y vais. Miggs, si vous ne vous ôtez pas de mon
chemin, vous allez vous faire pincer.»

Mlle Miggs, toujours accrochée au rebelle, poussa un cri
douloureux, un seul cri; mais était-ce dans les transports de son
émotion, était-ce parce que son ennemi venait d'exécuter sa
menace? c'est encore un mystère.

«Allez-vous me lâcher? dit Simon, faisant des efforts désespérés
pour se dégager de la chaste, mais étouffante étreinte de
l'araignée qui l'enveloppait dans ses bras. Laissez-moi m'en
aller. Je vous ai assuré un sort dans notre constitution nouvelle
de la Société, un joli petit sort... là! êtes-vous contente?

-- Ô Simon! cria Mlle Miggs, ô Simon béni! ô mame! si vous saviez
où en sont mes sentiments en ce moment d'épreuve!»

Ma foi! ses sentiments avaient bien l'air d'être d'une nature
assez turbulente. Elle avait perdu son bonnet à la bataille, elle
était à genoux sur le carreau, révélant sans pudeur aux assistants
la plus étrange collection de papillotes bleues et de papillotes
jaunes, de tours de cheveux suspects, d'aiguillettes, de lacets de
corset, de cordons, on ne peut vraiment pas dire de quoi. Elle
était pantelante, elle crispait ses mains; on ne lui voyait que le
blanc des yeux; elle pleurait comme une Madeleine: enfin, elle
montrait tous les symptômes les plus aigus d'une grande souffrance
morale.

«Je laisse ici, dit Simon se tournant vers le bourgeois, sans
faire seulement attention à l'affliction virginale de Mlle Miggs,
je laisse au premier une caisse d'effets: vous en ferez ce que
vous voudrez. Moi, je n'en ai pas besoin. Je ne reviendrai plus
ici. Vous n'avez, monsieur, qu'à chercher un ouvrier: je ne suis
plus l'ouvrier que de ma patrie; désormais voilà dans quelle
partie je travaille.

-- Dans deux heures d'ici vous ferez tout ce que vous voudrez;
mais, pour le moment, allez vous coucher, reprit le serrurier en
se plantant devant le passage de la porte. Vous m'entendez? allez-
vous coucher.

-- Oui, je vous entends, et je me moque de vous, Varden, répondit
Simon Tappertit. J'ai été ce soir à la campagne, arranger une
expédition qui fera tressaillir de crainte votre âme de serrurier,
poseur de sonnettes. C'est une affaire qui demande toute mon
énergie: laissez-moi passer.

-- Si vous faites seulement mine d'approcher de la porte, je vous
flanque par terre: ainsi vous ferez bien d'aller vous coucher!

Simon, sans rien répondre, se releva aussi droit qu'il put, et
piqua une tête dans le beau milieu de la poitrine de son vieux
patron, sur quoi les voilà tous les deux dans la boutique,
accrochés l'un à l'autre, les mains et les pieds si bien
entortillés, qu'on aurait cru voir en peloton une demi-douzaine de
combattants pour le moins; je crois même que Miggs et Mme Varden
en comptaient douze, au milieu de leurs cris perçants.

Varden n'aurait pas eu de mal à terrasser son ancien apprenti et à
le réduire, pieds et poings liés. Mais il lui répugnait de le
malmener dans cet état d'ivresse sans défense: il se contentait
donc de parer, quand il pouvait, ses coups, les acceptant pour
bons quand il ne pouvait pas les parer, restant toujours entre
Simon et la porte, et attendant qu'il se rencontrât quelque
occasion favorable de le forcer à faire retraite dans l'escalier
et de l'enfermer sous clef dans sa chambre. Mais le brave homme
avait trop compté sur la faiblesse de son adversaire; il n'aurait
pas dû oublier que souvent tel ivrogne, qui n'a plus la force de
se soutenir, n'en court pas moins comme un lapin. Simon Tappertit,
prenant le temps à propos, fit traîtreusement semblant de tomber
en arrière, et, pendant que l'autre se baissait pour le ramasser,
il fut, en un clin d'oeil, sur ses jambes, passa devant lui
brusquement, ouvrit la porte, dont il connaissait bien le truc, et
se précipita dans la rue comme un chien enragé. Le serrurier
s'arrêta un moment, dans l'excès de sa stupéfaction, puis lui
donna la chasse.

On ne pouvait pas mieux choisir le moment pour courir; à cette
heure silencieuse les rues étaient désertes, l'air frais; la
figure qu'il poursuivait se voyait clairement à distance, fuyant
comme un trait, avec une ombre longue et gigantesque sur ses
talons. Mais le pauvre serrurier était un peu poussif pour espérer
de vaincre à la course un jeune homme comme Simon, que la graisse
n'empêchait pas de courir: ah! autrefois, à la bonne heure, il
l'aurait rattrapé en un rien de temps. Aussi commençait-il à être
bien distancé, et, au moment où les premiers rayons du soleil
levant vinrent éblouir Gabriel Varden, au tournant d'une rue, il
ne fut pas fâché d'abandonner la partie et de s'asseoir sur une
marche pour reprendre haleine. Pendant ce temps-là, Simon, sans
s'arrêter une fois, fuyait toujours avec la même rapidité dans la
direction de la Botte, où il savait bien qu'il allait retrouver
des camarades. Cette respectable auberge, déjà avantageusement
connue pour avoir attiré sur elle l'oeil de la police, avait même
organisé pour la circonstance une surveillance amicale, et placé
des vedettes pour attendre le retour du petit capitaine.

«Fais comme tu voudras, Simon, fais comme tu voudras, dit le
serrurier, aussitôt qu'il put recouvrer l'usage de la parole. J'ai
fait ce que j'ai pu pour te sauver, mon pauvre garçon; mais je
vois bien que c'est inutile, et que tu te mets toi-même la corde
au col.»

En même temps il branla la tête d'un air triste et découragé,
revint sur ses pas, se dépêcha de rentrer chez lui, où il trouva
Mme Varden et la fidèle Miggs qui attendaient avec impatience son
retour.

Or, Mme Varden, et par conséquent aussi Mlle Miggs, étaient
troublées par de secrets reproches qu'elles s'adressaient en
elles-mêmes. Voilà ce que c'est que d'avoir aidé et soutenu, de
toutes ses forces, le commencement d'un désordre dont personne à
présent ne pouvait plus prévoir la fin! Voilà ce que c'est que
d'avoir indirectement amené la scène dont elles venaient d'être
témoins! À présent, c'était au serrurier à triompher et à faire
des reproches. Cette dernière pensée surtout était si cruelle à
Mme Varden, qu'elle en avait l'oreille basse, et que, pendant que
son mari était à la poursuite de leur ouvrier échappé, elle
cachait sous sa chaise la petite maison en brique rouge avec son
toit jaune, de peur que sa vue ne fournit quelque occasion
nouvelle de revenir sur ce sujet pénible; et c'est pour cela
qu'elle la cachait tant qu'elle pouvait sous ses jupes.

Mais justement le serrurier avait songé à cet article en route, et
il ne fut pas plutôt rentré, qu'il le chercha des yeux dans la
chambre, et, ne le trouvant pas, demanda tout de suite où il
était.

Mme Varden n'avait pas d'autre ressource que de livrer sa
tirelire, ce qu'elle fit avec bien des larmes et des protestations
que si elle avait su ça...

«Oui, oui, dit Varden, c'est trop juste. Je le sais bien. Ce n'est
pas pour vous en faire reproche, ma chère. Mais rappelez-vous une
autre fois que, de toutes les mauvaises choses, il n'y en a pas de
pires que les bonnes, quand on en fait un mauvais usage. Une
méchante femme, tenez! c'est bien méchant. Eh bien! quand la
religion fait fausse route, c'est la même chose; mais n'en parlons
plus, ma chère.»

Là-dessus, il laissa tomber la maisonnette de brique rouge sur le
carreau, mit le talon dessus, et l'écrasa en mille morceaux. Les
gros sols, les petits sols, les pièces de six pence et les autres
contributions volontaires roulèrent dans tous les coins de la
chambre, sans que personne songeât à les toucher pour les
ramasser.

«Voilà quelque chose, dit le serrurier, de bien facile à faire;
plût à Dieu que les autres oeuvres de la même Société ne
présentassent pas plus de difficultés!

-- Par bonheur encore, Varden, lui dit sa femme en s'essuyant les
yeux avec son mouchoir, qu'en cas de nouveaux troubles... j'espère
bien qu'il n'y en aura pas, je le souhaite de tout mon coeur...

-- Et moi aussi, ma chère.

-- Dans ce cas-là, du moins, nous avons le papier que ce pauvre
jeune homme égaré nous a apporté.

-- Ah! tiens! c'est vrai! dit le serrurier se retournant vivement.
Où est-il donc, ce papier?»

Mme Varden resta toute tremblante de peur, en lui voyant prendre
dans ses mains la sauvegarde, la déchirer en mille morceaux et les
jeter dans l'âtre.

«Vous ne voulez pas vous en servir? dit-elle.

-- M'en servir! cria le serrurier. Oh! que non! Ils peuvent venir,
s'ils veulent, nous écraser sous notre toit renversé, brûler notre
maison, notre cher logis: je ne veux pas plus de la protection de
leur chef que je ne veux inscrire leur hurlement d'antipapisme sur
ma porte, quand ils devraient me fusiller. M'en servir! Qu'ils
viennent, je les en défie. Le premier qui descend le pas de ma
porte pour ça ne le remontera pas si vite. Que les autres fassent
ce qu'ils voudront, mais ce n'est pas moi qui irai mendier leur
pardon; non, non, quand on me donnerait autant d'or pesant que
j'ai de fer dans ma boutique. Allez-vous coucher, Marthe. Moi, je
vais descendre les volets et me mettre au travail.

-- Si matin? lui dit sa femme.

-- Oui, répondit gaiement le serrurier, si matin. Ils peuvent
venir quand ils voudront, ils ne me trouveront pas à me cacher et
à fouiner, comme si nous avions peur de prendre notre part de la
lumière du jour, pour la leur laisser tout entière. Ainsi, bon
sommeil, ma chère, et de bons rêves que je vous souhaite.»

En même temps il donna un baiser cordial à sa femme, en lui
recommandant de ne pas perdre de temps, sans quoi il serait
l'heure de se lever avant qu'elle fût seulement couchée.
Mme Varden monta l'escalier, d'une humeur douce et aimable, suivie
de Miggs, qui n'était pas non plus si revêche; mais, malgré ça,
elle ne pouvait s'empêcher, tout le long du chemin, d'avoir des
quintes de toux sèche, des reniflements et des hélas! en levant
les mains au ciel, comme pour dire, dans son profond étonnement:
«C'est égal, la conduite de notre maître est bien hardie.»




CHAPITRE X.


L'émeute est une créature d'une existence mystérieuse, surtout
dans une grande ville. D'où vient-elle et où va-t-elle? presque
personne n'en sait rien. Elle s'assemble, elle se disperse avec la
même rapidité. Il n'est pas plus facile de remonter aux
différentes sources dont elle se compose qu'à celle des flots de
la mer, avec laquelle elle a plus d'un trait de ressemblance: car
l'Océan n'est pas plus changeant, plus incertain, ni plus
terrible, quand il soulève ses vagues; il n'est pas plus cruel ni
plus insensé dans sa furie.

Les gens qui étaient allés faire du tapage à Westminster le
vendredi matin, et qui avaient accompli le soir l'oeuvre de
dévastation plus sérieuse de Duke-Street et de Warwick-Street,
étaient, en général, les mêmes. Sauf quelques misérables de plus,
que tous les rassemblements sont moralement sûrs de s'adjoindre
dans une ville où il doit y avoir un plus grand nombre de
fainéants et de mauvais sujets, on peut dire que l'émeute, dans
ces deux rencontres, était formée des mêmes éléments. Cependant,
quand elle fut dispersée dans l'après-midi, elle s'était
éparpillée dans diverses directions: il n'y avait pas eu de
nouveau rendez-vous donné, pas de plan conçu ou médité; en un mot,
à ce qu'ils pouvaient croire, ils s'en retournaient chacun chez
eux, sans espoir de se réunir encore.

À l'enseigne de _la Botte_, le quartier général, comme nous avons
vu, des émeutiers, il n'y en avait pas, le vendredi soir, une
douzaine: deux ou trois dans l'écurie et les remises, où ils
passaient la nuit; autant dans la salle commune; le même nombre
couchés dans les lits. Le reste était retourné dans leurs logis ou
plutôt dans leurs repaires ordinaires. Peut-être parmi ceux qui
étaient étendus dans les champs et les sentiers voisins, au pied
des meules de foin, ou près des fours à chaux, n'y en avait-il pas
une vingtaine qui eussent un domicile. Mais quant aux autres
réduits publics, aux loueurs, aux garnis, ils avaient à peu près
leur compte de leurs locataires ordinaires, et pas d'étrangers;
ils avaient leur total régulier de vice et de turpitude, auquel
ils étaient accoutumés, mais pas plus.

L'expérience d'une seule soirée, cependant, avait suffi pour
donner la preuve à ces chefs d'émeute, à ces catilinas de
rencontre, qu'ils n'avaient qu'à se montrer dans les rues pour
voir à l'instant se réunir autour d'eux des bandes qu'ils
n'auraient pu garder rassemblées, quand ils n'en avaient plus que
faire, sans beaucoup de dangers, de peine et de frais. Une fois
maîtres de ce secret, ils se sentirent la même assurance que s'ils
avaient autour d'eux un camp de vingt mille soldats, dévoués à
leurs ordres. Toute la journée du samedi, ils restèrent
tranquilles. Le dimanche, ils songèrent plutôt à tenir leurs gens
en haleine qu'à poursuivre sérieusement, par quelque mesure
énergique, l'exécution de leurs premiers projets.

«J'espère, dit Dennis, bâillant de grand coeur le dimanche matin,
et se relevant sur son séant d'une botte de paille qui lui avait
servi de lit pour la nuit, en même temps qu'il s'appuyait la tête
dans sa main et réveillait Hugh, étendu près de lui; j'espère que
maître Gashford va nous laisser faire notre dimanche; à moins
qu'il ne veuille déjà nous remettre à l'ouvrage, hein?

-- Il n'aime pas à laisser languir les choses, on peut être sûr de
ça, répondit Hugh en grognant. Et pourtant je ne me sens pas bien
disposé à bouger de là. Je suis roide comme un cadavre, et couvert
de sales égratignures, comme si j'avais passé la journée à me
battre avec des chats sauvages.

-- Dame! aussi, vous avez tant d'enthousiasme! dit Dennis
regardant avec admiration la tête mal peignée, la barbe emmêlée,
les mains déchirées, la figure égratignée du farouche camarade
qu'il avait là; vous êtes un vrai démon! vous vous faites cent
fois plus de mal qu'il n'est nécessaire, par l'envie que vous avez
d'être toujours en avant, et d'en faire plus que les autres.

-- Pour ce qui est de ça, répliqua Hugh, rejetant en arrière ses
cheveux épars et lançant un coup d'oeil à la porte de l'écurie où
ils étaient couchés, en voilà un là qui me vaut bien. Qu'est-ce
que je vous avais promis? Quand je vous disais qu'il en valait une
douzaine à lui tout seul, et pourtant vous n'aviez pas confiance
en lui!»

M. Dennis, encore endormi et plié en deux, releva son menton dans
sa main, pour imiter l'attitude de Hugh, et lui dit en regardant
aussi dans la direction de la porte:

«C'est vrai, c'est vrai, frère, vous le connaissiez bien. Mais qui
supposerait jamais, à voir ce garçon-là, qu'il pût faire de telles
prouesses? Quel dommage, frère, qu'au lieu de prendre un peu de
repos, comme nous, pour se préparer à faire des nouveaux efforts
en faveur de notre honorable Cause, il s'amuse à jouer au soldat
comme un bambin! Et voyez donc aussi comme il est propre,
continuait M. Dennis, qui n'avait pas du tout de raison de se
sentir quelque sympathie pour les gens délicats sur cet article;
comme on voit bien son imbécillité jusque dans cet excès de
propreté! à cinq heures du matin, il était déjà à la pompe, quand
tout le monde aurait parié qu'il devait être assez fatigué
d'avant-hier, pour avoir encore besoin de dormir à cette heure-là.
Mais pas du tout; je me suis éveillé seulement une minute ou deux,
et il était déjà à la pompe. Et encore, il fallait le voir planter
sa plume de paon dans son chapeau, quand il a eu fini de se laver!
Ah! je suis bien fâché que ce soit un esprit si borné; mais que
voulez-vous? le meilleur d'entre nous a ses défauts.»

Le sujet de ce dialogue et de cette conclusion proclamée d'un ton
de réflexion philosophique n'était autre, comme s'en doutent bien
nos lecteurs, que Barnabé, qui, son drapeau en main, se tenait en
faction au soleil devant la porte éloignée, se promenant
quelquefois de long en large et chantonnant sur l'air du carillon
que faisaient entendre les cloches des églises voisines. Mais
qu'il se tint tranquille, les deux mains appuyées sur la hampe de
son drapeau, ou qu'il le mit sur son épaule, pour monter la garde
d'un pas grave et mesuré, le soin avec lequel il avait arrangé sa
pauvre toilette, son port droit et fier, montraient toute
l'importance qu'il attachait au poste qu'on lui avait confié, et
l'orgueil qu'il en ressentait dans son âme. De l'endroit où Hugh
et son camarade étaient étendus dans l'ombre obscure du hangar,
Barnabé, avec la soleil, et le carillon pacifique du dimanche
qu'il accompagnait de la voix, formait un charmant tableau de
genre, auquel la porte servait de cadre, comme l'obscurité de
l'écurie lui servait du fond. Ce tableau avait un pendant: c'était
celui qu'ils représentaient de leur côté, se vautrant, comme des
animaux immondes, dans leur fumier et leur corruption sur leur
litière. Eux-mêmes, ils en sentaient le contraste; ils regardèrent
quelques moments sans rien dire, et d'un air un peu douteux:

«Ah! dit Hugh à la fin, avec un grand éclat de rire, le drôle de
corps que ce Barnabé! il n'y en a pas un parmi nous qui puisse en
faire autant, sans dormir, boire ni manger, comme lui. Quant à ce
que vous disiez qu'il joue au soldat, c'est moi qui l'ai mis là en
faction.

-- Alors c'est que vous aviez une raison pour ça, et une bonne, je
gage, répliqua Dennis en montrant toutes ses dents à force de rire
et jurant comme un païen. Pourquoi donc ça, frère?

-- Dame! vous savez, lui dit Hugh en se rapprochant de lui sur sa
paille, que notre noble capitaine de là-bas était joliment dedans
hier matin, et puis encore, comme vous et moi, un peu plus en
train hier au soir.»

Dennis regarda dans ce coin où Simon Tappertit gisait enfoncé dans
une botte de foin, ronflant comme une toupie, et remua la tête en
signe d'assentiment.

«Et notre noble capitaine, continua Hugh, encore avec un éclat de
rire, notre noble capitaine et moi nous avons fait pour demain le
plan d'une expédition éclatante... et profitable.

-- Encore les papistes? demanda Dennis en se frottant les mains.

-- Oui, contre les papistes; contre un papiste au moins avec qui
plusieurs d'entre nous, et moi tout le premier, nous avons un
vieux compte à régler.

-- Ce n'est pas cet ami de maître Gashford dont il nous parlait
chez moi, hein? dit Dennis, bouillant de plaisir et d'impatience.

-- Justement, c'est lui-même.

-- Ah! que c'est bien votre affaire! cria M. Dennis en lui donnant
une poignée de main; à la bonne heure! Vengeons-nous, tue,
assomme, et cela marchera deux fois plus vite. Eh bien après?
contez-moi cela.

-- Ha! ha! ha! Le capitaine, ajouta Hugh, a envie de profiter de
cela pour enlever une femme dans la bagarre, et... Ha! ha! ha!...
moi aussi.»

M. Dennis fit la grimace à cette partie de plan qu'on lui
communiquait; en principe général, il ne voulait pas entendre
parler de femmes. C'étaient des créatures si peu sûres et si
glissantes, qu'il n'y avait pas à y faire le moindre fond, et
qu'on ne les trouvait jamais du même avis, vingt-quatre heures
durant. Il en avait encore bien plus long à dire là-dessus; mais
il préféra demander à Hugh le rapport qu'il pouvait y avoir entre
l'expédition proposée et la faction de Barnabé, posé en sentinelle
à la porte de l'écurie. Voici ce que son camarade lui répondit
avec mystère:

«Voyez-vous, les gens à qui nous avons envie de rendre visite
étaient de ses amis, il n'y a pas bien longtemps, et, du caractère
que je lui connais, je suis sûr et certain que, s'il croyait que
nous allions leur faire du mal, bien loin de nous aider, il se
tournerait contre nous. C'est pour cela que je lui ai persuadé (je
le connais de longue main) que lord Georges l'a choisi de
préférence pour garder ici la place demain en notre absence, et
que c'est un grand honneur pour lui. Voilà pourquoi il monte en ce
moment la garde, fier comme un Artaban. Ha! ha! Qu'en dites-vous?
Si je suis un démon, je ne suis toujours pas un étourdi.»

M. Dennis se confondit en compliments et ajouta:

«Mais pour ce qui concerne l'expédition elle-même?

-- Quant à ça, dit Hugh, vous en connaîtrez tous les détails de la
bouche du grand capitaine, et de la mienne, ensemble ou
séparément; car justement le voilà qui s'éveille. Allons! sus!
Coeur de Lion! Ha! ha! Bon courage, et buvez encore un petit coup.
Encore du poil de la chienne qui vous a mordu, capitaine! Demandez
à boire au garçon. J'ai là sous mon lit assez de tasses et de
chandeliers d'or et d'argent pour payer votre écot, capitaine,
quand vous boiriez le vin à tonneaux.» Et en même temps

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