Barnabé Rudge, Tome I
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Title: Barnabé Rudge, Tome I
Author: Charles Dickens
Translator: M. Bonnomet
Release date: February 27, 2006 [eBook #17879]
Language: French
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Charles Dickens
BARNABÉ RUDGE
Tome I
(1841)
Traduction Mr Bonnomet
Table des matières
UN MOT D'INTRODUCTION.
CHAPITRE PREMIER.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
CHAPITRE X.
CHAPITRE XI.
CHAPITRE XII.
CHAPITRE XIII.
CHAPITRE XIV.
CHAPITRE XV.
CHAPITRE XVI.
CHAPITRE XVII.
CHAPITRE XVIII.
CHAPITRE XIX.
CHAPITRE XX.
CHAPITRE XXI.
CHAPITRE XXII.
CHAPITRE XXIII.
CHAPITRE XXIV.
CHAPITRE XXV.
CHAPITRE XXVI.
CHAPITRE XXVII.
CHAPITRE XXVIII.
CHAPITRE XXIX.
CHAPITRE XXX.
CHAPITRE XXXI.
CHAPITRE XXXII.
CHAPITRE XXXIII.
CHAPITRE XXXIV.
CHAPITRE XXXV.
CHAPITRE XXXVI.
CHAPITRE XXXVII.
CHAPITRE XXXVIII.
CHAPITRE XXXIX.
CHAPITRE XL.
CHAPITRE XLI.
CHAPITRE XLII.
UN MOT D'INTRODUCTION.
_De l'histoire! Dieu vous bénisse; je n'en ai aucune à dire,
monsieur._
Voici de longues années... permettez-moi de ne pas en avouer le
nombre... que m'arriva la bonne nouvelle de ma promotion comme
enseigne dans le 4e d'infanterie de Sa Majesté. Mon nom, qui si
longtemps avait figuré sur les états du Duc, avec ces mots en
marge: «Question épineuse,» allait enfin se trouver inscrit sur le
registre mensuel des promotions et des appointements. Depuis ce
jour, j'ai traversé toutes les vicissitudes de la guerre et de la
paix. Le camp et le bivouac, l'insouciante gaieté de la _mess-
table_[1], la désolante solitude d'une prison française, les
émotions violentes du service de campagne, l'existence monotone de
garnison, m'ont également apporté leur part de plaisirs et
d'épreuves. Une carrière de ce genre, quand la nature vous a donné
un tempérament toujours prêt à vous mettre à l'unisson de ceux qui
vous entourent, ne saurait manquer d'avoir sa bonne provision
d'aventures. Telle a été la mienne; et, sans prétendre à autre
chose qu'à retracer quelques-unes des scènes dans lesquelles j'ai
joué un rôle, et qu'à rappeler le souvenir de leurs autres
acteurs... hélas! dont quelques-uns ne sont plus aujourd'hui...
j'ai livré ces pages aux hasards de la publicité.
Si je n'ai pas choisi cette portion de ma vie qui présentait le
plus d'incidents et de faits dignes d'être racontés, mon excuse
est bien simple; c'est que j'ai mieux aimé, dans cette première
apparition sur les planches, m'accoutumer à l'air de la maison par
le personnage du _Coq_[2] que de me montrer au public dans un rôle
plus difficile d'Hamlet.
Mais comme malheureusement il existe en ce monde des gens très
difficiles, qui, ainsi que le dit Curran[3], ne sont pas satisfaits
de savoir qui tua le jaugeur, si vous ne pouvez leur apprendre qui
portait sa veste de tiretaine... à ceux-là je dirais, en toute
humilité, qu'ils n'ont rien à faire avec ce livre. Je n'ai pas
plus d'histoire que de morale à offrir; ma seule prétention à
l'une est dans le récit d'une passion qui, pendant quelques
années, fut tout l'intérêt de ma vie, mon unique tentative à
l'égard de l'autre consiste en ce que j'ai tâché de faire
ressortir tous les dangers dont peut être entouré un homme qui,
avec une imagination ardente et un caractère facile, a trop de
penchant à la confiance, et peut rarement jouer un rôle sans
oublier qu'il n'est que comédien. Cela dit, je me recommande une
fois encore à cette indulgence qui n'a jamais été refusée à
l'humilité sincère, et je commence.
CHAPITRE PREMIER.
Il y avait en 1775, sur la lisière de la forêt d'Epping, à une
distance d'environ douze milles de Londres (en mesurant du
Standard[4] dans Cornhill, ou plutôt de l'endroit sur lequel ou près
duquel le Standard avait accoutumé d'être aux temps jadis), un
établissement public appelé le _Maypole_[5], comme pouvaient le voir
tous ceux des voyageurs qui ne savaient ni lire ni écrire (et, il
y a soixante-six ans, il n'y avait pas besoin d'être voyageur pour
se trouver dans ce cas-là), en regardant l'emblème dressé sur le
bas côté de la route en face dudit établissement. Ce n'est pas que
cet emblème eût les nobles proportions des maypoles plantés
d'ordinaire dans les anciens temps; mais ce n'en était pas moins
un beau jeune frêne, de trente pieds de haut et droit comme
n'importe quelle flèche qu'un arbalétrier de la _yeomanry_
d'Angleterre ait jamais pu tirer.
Le Maypole (ce terme exprime à partir d'à présent la maison, et
non pas son emblème), le Maypole était un vieux bâtiment avec plus
de bouts de chevron sur le pignon qu'un désoeuvré ne se soucierait
d'en compter par un jour de soleil; avec de grandes cheminées en
zigzag d'où il semblait que la fumée elle-même ne pouvait sortir,
quoi qu'elle en eût, que sous des formes naturellement
fantastiques, grâce à sa tortueuse ascension; enfin avec de vastes
écuries, sombres, tombant en ruine, et vides. Cette habitation
passait pour avoir été construite à l'époque de Henry VIII, et il
existait une légende comme quoi non seulement la reine Elisabeth,
durant une excursion de chasse, avait couché là une nuit, dans une
certaine chambre à boiseries de chêne avec fenêtre à large
embrasure, mais encore comme quoi le lendemain, debout sur un
montoir devant la porte, un pied à l'étrier, la vierge monarque
avait donné deçà et delà force coups de poing et force soufflets à
un pauvre page pour quelque négligence dans son service. Les gens
positifs et sceptiques, en minorité parmi les habitués du Maypole,
comme ils le sont malheureusement dans chaque petite communauté,
inclinaient à regarder cette tradition comme un peu apocryphe;
mais quand le maître de l'antique hôtellerie en appelait au
témoignage du montoir lui-même, quand d'un air de triomphe il
faisait voir que le bloc était demeuré immobile à sa propre place
jusqu'au jour d'aujourd'hui, les douteurs ne manquaient jamais
d'être terrassés par une majorité imposante, et tous les vrais
croyants triomphaient de leur défaite.
Que ces récits, et beaucoup d'autres du même genre, fussent
authentiques ou controuvés, le Maypole n'en était pas moins
réellement une vieille maison, une très vieille maison, aussi
vieille peut-être qu'elle prétendait l'être, peut-être même plus
vieille, ce qui arrive parfois aux maisons d'un âge incertain tout
comme aux dames d'un certain âge. Ses fenêtres avaient de vieux
carreaux à treillis, ses planchers étaient affaissés et inégaux,
ses plafonds étaient noircis par la main du temps et alourdis par
des poutres massives. Au-dessus de la porte et du passage était un
ancien porche sculpté d'une façon bizarre et grotesque; c'est là
que, les soirs d'été, les pratiques favorites fumaient et
buvaient, et chantaient aussi, pardieu! quelquefois mainte bonne
chanson, en se reposant sur des sièges à dossier élevé, de mine
rébarbative, qui, semblables à des dragons jumeaux de je ne sais
plus quel conte de fée, gardaient l'entrée du manoir.
Dans les cheminées des chambres hors d'usage, les hirondelles
maçonnaient leurs nids depuis de bien longues années, et, du
commencement du printemps à la fin de l'automne, des colonies
entières de moineaux gazouillaient au bord des toits et des
gouttières. Il y avait dans la cour de la sombre écurie et sur les
bâtiments extérieurs, plus de pigeons que n'en saurait compter
tout autre amateur qu'un aubergiste. Les vols circulaires et
tournoyants des pigeons mignons, des pigeons à queue en éventail,
des pigeons culbutants, des pigeons francolins, ne s'accordaient
peut-être pas complètement avec le caractère grave et sévère de
l'édifice; mais le monotone roucoulement que ne cessaient
d'entretenir, tant que durait le jour, quelques-uns de ces
volatiles, seyait à merveille au Maypole et paraissait l'inviter à
dormir. Avec ses étages superposés, ses petites vitres brouillées
et comme assoupies, sa façade bombante et surplombant sur la
chaussée, la vieille maison avait l'air de pencher la tête dans
son sommeil. Véritablement, il ne fallait pas un très grand effort
d'imagination pour y découvrir d'autres ressemblances encore avec
l'humanité. Les briques dont elle était bâtie avaient été
primitivement d'un gros rouge foncé, mais elles étaient devenues
jaunes et décolorées comme la peau d'un vieillard; les solides
charpentes étaient tombées, comme tombent les dents d'une vieille
mâchoire, et çà et là le lierre, tel qu'un chaud vêtement propre à
réconforter son grand âge, enveloppait et serrait de ses vertes
feuilles les murailles rongées par le temps.
C'était pourtant une vieillesse robuste encore et généreuse; et
les soirs d'été ou d'automne, quand le soleil couchant illuminait
les chênes et les châtaigniers de la forêt voisine, la vieille
maison, partageant leur éclat, semblait être leur digne compagne
et pouvait se flatter d'avoir dans le corps beaucoup de bonnes
années encore à vivre.
La soirée dont il s'agit pour nous n'était ni une soirée d'été ni
une soirée d'automne, mais le crépuscule d'un jour de mars. Le
vent hurlait alors d'une manière effrayante à travers les branches
nues des arbres, et en grondant sourdement dans les amples
cheminées, en fouettant la pluie contre les fenêtres de l'auberge
du Maypole, il donnait à ceux des habitués qui s'y trouvaient en
ce moment une incontestable raison d'y prolonger leur séance, en
même temps qu'il permettait à l'aubergiste de prophétiser que le
ciel devait s'éclaircir juste à onze heures sonnantes, ce qui
coïncidait étonnamment avec l'heure où il fermait toujours sa
maison.
Le nom de celui sur lequel descendait ainsi l'inspiration
prophétique, était John Willet, homme corpulent, à large tête,
dont la face rebondie dénotait une profonde obstination et une
rare lenteur d'intelligence, combinées avec une confiance
vigoureuse en son propre mérite. La vanterie ordinaire de John
Willet, dans sa plus grande tranquillité d'humeur, consistait à
dire que, s'il n'était pas prompt d'esprit, au moins il était sûr
et infaillible; assertion qui du moins ne pouvait être contredite,
lorsqu'on le voyait en toute chose l'opposé de la promptitude,
comme aussi l'un des gaillards les plus bourrus, les plus absolus
qui fussent au monde, toujours sûr que ce qu'il disait, pensait ou
faisait était irréprochable, et le tenant pour une chose établie,
ordonnée par les lois de la nature et de la Providence, si bien
que n'importe qui disait, faisait ou pensait autrement, devait
être inévitablement et de toute nécessité dans son tort.
M. Willet marcha lentement vers la fenêtre, aplatit son nez
grassouillet contre la froide vitre, et, ombrageant ses yeux pour
que la rouge lueur de l'âtre ne gênât point sa vue, il regarda au
dehors. Puis il retourna lentement vers son vieux siège, dans le
coin de la cheminée, et s'y installant avec un léger frisson,
comme un homme qui aurait assez pâti du froid pour sentir mieux
les délices d'un feu qui réchauffe et qui brille, il dit en
regardant ses hôtes à la ronde:
«Le ciel s'éclaircira à onze heures sonnantes, ni plus tôt ni plus
tard. Pas avant et pas après.
-- À quoi devinez-vous ça? dit un petit homme dans le coin d'en
face; la lune n'est plus en son plein, et elle se lève à neuf
heures.»
John regarda paisiblement et solennellement son questionneur,
jusqu'à ce qu'il fût bien sûr d'avoir réussi à saisir la portée de
l'observation, et alors il fit une réponse d'un ton qui semblait
signifier que la lune était son affaire personnelle, et que nul
autre n'avait rien à y voir.
«Ne vous inquiétez pas de la lune. Ne vous donnez pas cette peine-
là. Laissez la lune tranquille, et moi je vous laisserai
tranquille aussi.
-- Je ne vous ai pas fâché, j'espère?» dit le petit homme.
Derechef John attendit à loisir jusqu'à ce que l'observation eût
pénétré dans son cerveau, et alors répliquant: «Fâché? non, pas
jusqu'à présent;» il alluma sa pipe, et fuma dans un calme
silence. Il jetait de temps en temps un coup d'oeil oblique sur un
homme enveloppé d'une ample redingote, avec de larges parements
ornés de galons d'argent tout ternis, et de grands boutons de
métal. Cet homme était assis à part de la clientèle régulière de
l'établissement; il portait un chapeau rabattu sur sa figure,
ombragée d'ailleurs par la main sur laquelle reposait son front.
Il avait l'air assez peu sociable.
Un autre étranger était assis également, botté et éperonné, à
quelque distance du feu. Ses pensées, à en juger par ses bras
croisés, ses sourcils froncés, et le peu de souci qu'il avait de
la liqueur qu'il laissait devant lui sans y goûter, s'occupaient
de tout autre chose que du sujet de la conversation, ou des
messieurs qui conversaient ensemble. C'était un jeune homme
d'environ vingt-huit ans, d'une taille un peu au-dessus de la
moyenne, et, quoique d'une figure assez mignonne, à la grâce il
joignait la vigueur. Il portait ses propres cheveux noirs; il
avait un costume de cavalier, et ce vêtement, ainsi que ses
grandes bottes (semblables pour la forme et le style à celles de
nos _Life-Guards_[6] d'aujourd'hui), montrait d'incontestables
traces du mauvais état des routes. Mais, tout souillé qu'il était
de sa course, il était bien habillé, même avec richesse, quoique
avec une simplicité de bon goût; en un mot, il avait l'air d'un
charmant _gentleman_.
Sur la table, à côté de lui, gisaient négligemment une lourde
cravache et un chapeau à bords plats, qui sans doute convenait
mieux à l'inclémence de la température. Il y avait aussi là une
paire de pistolets dans leurs fontes, avec un court manteau de
cavalier. On ne voyait de sa figure que les longs cils noirs qui
cachaient ses yeux baissés; mais un air d'aisance négligente et de
grâce aussi parfaite que naturelle dans les attitudes circulait
sur toute sa personne, et semblait même se répandre sur ces menus
accessoires, tous beaux et en bon état.
Une seule fois M. Willet laissa ses yeux errer vers le jeune
gentleman, comme pour lui demander à la muette s'il avait remarqué
son silencieux voisin. Évidemment John et le jeune gentleman
s'étaient souvent rencontrés à une époque antérieure. Comme son
coup d'oeil ne lui avait pas été rendu, et n'avait pas même été
remarqué par la personne à qui il l'avait adressé, John concentra
graduellement toute sa puissance visuelle dans un foyer unique,
pour la braquer sur l'homme au chapeau rabattu. Il en vint même, à
la longue, à une fixité de regard d'une intensité si notable,
qu'elle frappa ses compères du coin du feu. Tous, d'un commun
accord, ôtant leurs pipes de leurs lèvres, se mirent également à
considérer l'étranger, l'oeil fixe, la bouche béante.
Le robuste aubergiste avait une paire de grands yeux stupides
comme des yeux de poisson, et le petit homme qui avait hasardé la
remarque au sujet de la lune (il était sacristain et sonneur de
Chigwell, village situé tout près du Maypole) avait de petits yeux
ronds, noirs et brillants comme des grains de rosaire. Ce petit
homme portait en outre aux genouillères de sa culotte d'un noir de
rouille, sur son habit du même ton, et du haut en bas de son gilet
à pans rabattus, de petits boutons bizarres qui ne ressemblaient à
rien qu'à ses yeux; mais, par exemple, la ressemblance était si
frappante, que, lorsqu'ils étincelaient et chatoyaient à la flamme
de l'âtre également reflétée sur les boucles luisantes de ses
souliers, il paraissait tout yeux des pieds à la tête et l'on eût
dit qu'il employait chacun d'eux à contempler le chaland inconnu.
Qui s'étonnerait qu'un homme devînt mal à son aise sous le feu
d'une pareille batterie, sans parler des yeux appartenant à Tom
Cobb le courtaud, marchand de chandelles et buraliste de la poste;
puis encore au long Philippe Parkes, le garde forestier, qui tous
deux, gagnés par la contagion de l'exemple, regardaient non moins
fixement l'homme au chapeau rabattu?
L'étranger finit par devenir mal à son aise; peut-être était-ce de
se voir exposé à cette fusillade de regards inquisiteurs: peut-
être cela dépendait-il de la nature de ses méditations
précédentes; plus probablement de la dernière cause: car,
lorsqu'il changea sa position et jeta à la hâte un regard autour
de lui, il tressaillit de se trouver le point le mire de regards
si perçants, et il lança au groupe de la cheminée un coup d'oeil
colère et soupçonneux. Ce coup d'oeil eut pour effet de détourner
immédiatement tous les yeux vers l'âtre, excepté ceux de John
Willet, lequel, se voyant pris en quelque sorte sur le fait, et
n'étant pas (comme nous l'avons déjà constaté) d'un naturel très
vif, restait seul à contempler son hôte d'une façon singulièrement
gauche et embarrassée.
«Eh bien?» dit l'étranger.
Eh bien! il n'y avait pas grand-chose dans cet Eh bien-là, ce
n'était pas un long discours.
«J'avais cru que vous demandiez quelque chose,» dit l'aubergiste
après une pause de deux ou trois minutes, pour se donner le temps
de la réflexion.
L'étranger ôta son chapeau et découvrit les traits durs d'un homme
de soixante ans ou environ. Ils étaient fatigués et usés par le
temps. Leur expression, naturellement rude, n'était pas adoucie
par un foulard noir serré autour de sa tête, et qui, tout en
tenant lieu de perruque, ombrageait son front et cachait presque
ses sourcils Était-ce pour distraire les regards et leur dérober
une profonde balafre à présent cicatrisée en une laide couture,
mais qui, lorsqu'elle était fraîche, avait dû mettre à nu la
pommette de la joue? Si c'était là son but, il n'y réussissait
guère, car elle sautait aux yeux. Son teint était d'une nuance
cadavéreuse, et il avait une barbe grise, déjà longue de quelque
trois semaines de date. Tel était le personnage (très piètrement
vêtu) qui se leva alors de son siège et vint, en se promenant à
travers la salle, se rasseoir dans le coin de la cheminée, que lui
céda très vite le petit sacristain, par politesse ou par crainte.
«Un voleur de grand chemin! chuchota Tom Cobb à Parkes, le garde
forestier.
-- Croyez-vous que les voleurs de grand chemin n'ont pas un plus
beau costume que celui-là? repartit Parkes C'est, quelque chose de
mieux que ce que vous pensez, Tom. Les voleurs de grand chemin ne
sont pas des gueux en guenilles, ce n'est pas dans leurs goûts ni
dans leurs habitudes, je vous en donne ma parole.»
Pendant ce dialogue, le sujet de leurs conjectures avait fait à
l'établissement l'honneur de demander quelque breuvage, qui lui
avait été servi par Joe[7], fils de l'aubergiste, gars d'une
vingtaine d'années, à larges épaules bien découplé, que son père
se plaisait encore à considérer comme un petit garçon, et à
traiter en conséquence. Étendant ses mains pour les réchauffer au
feu de l'âtre, l'homme tourna la tête du côté de la compagnie, et,
après l'avoir parcourue d'un regard perçant, il dit, d'une voix
bien appropriée à son extérieur:
«Quelle est donc cette maison qui se trouve à environ un mille
d'ici?
-- Un cabaret? dit l'aubergiste de son ton habituel.
-- Un cabaret, père! se récria Joe. Y pensez-vous? un cabaret à un
mille environ du Maypole? Il veut parler de la grande maison, la
Garenne, rien de plus clair. N'est-ce pas, monsieur, la vieille
maison en briques rouges, bâtie sur ses propres terres?
-- Oui, dit l'étranger.
-- Et qui était, il y a quinze ou vingt ans, au milieu d'un parc
cinq fois aussi vaste. Ce parc, ainsi que d'autres domaines plus
riches, a changé de mains pièce à pièce et a disparu. C'est bien
dommage, poursuivit le jeune homme.
-- Possible, fut la réplique. Mais ma question concernait le
propriétaire. Ce qu'a été la maison, je ne m'en soucie guère; et
pour ce qu'elle est, je peux bien le voir par moi-même.»
L'héritier présomptif du Maypole pressa ses lèvres de son doigt;
et lançant un coup d'oeil du côté du jeune gentleman que nous
avons déjà fait connaître, et qui avait changé d'attitude la
première fois qu'on avait parlé de la maison, il répliqua d'un ton
moins haut:
«Le propriétaire se nomme Haredale, M. Geoffroy Haredale, et...
(il lança de nouveau un coup d'oeil dans la même direction) et un
digne gentleman encore... Hem!»
Ne faisant pas plus attention à cette toux d'avertissement qu'au
geste significatif dont elle avait été précédée, l'étranger
continua son rôle de questionneur.
«Je me suis détourné de mon chemin en venant ici, et j'ai pris le
sentier pour traverser les terres de cette Garenne. Quelle est la
jeune dame que j'ai vue monter en voiture? serait-ce sa fille?
-- Mais comment le saurais-je, mon brave homme? répliqua Joe, qui
essayait, tout en faisant quelques rangements autour de l'âtre, de
s'avancer près de son questionneur et de le tirer par la manche;
je n'ai jamais vu la jeune dame dont vous parlez. Aïe!... Encore
du vent et de la pluie! Bon, en voilà une soirée!
-- Diable de temps, en effet! observa l'étranger.
-- Vous y êtes habitué, n'est-ce pas? dit Joe, saisissant tout ce
qui semblait promettre une diversion au sujet de l'entretien.
-- Mais oui, pas mal comme ça, repartit l'autre. Revenons donc à
la jeune dame. Est-ce que M. Haredale a une fille?
-- Non, non, dit le jeune homme impatienté; il est célibataire...
il est... laissez-nous donc un peu tranquilles, mon brave homme,
si c'est possible. Ne voyez-vous pas bien qu'on ne goûte pas trop
là-bas votre conversation?»
Sans tenir compte de cette remontrance chuchotée, et faisant
semblant de ne pas l'entendre, le bourreau poursuivit, de manière
à pousser Joe à bout:
«La belle raison! Ce n'est pas la première fois que des
célibataires ont eu des filles. Comme si elle ne pouvait pas être
sa fille sans qu'il fût marié!
-- Je ne sais pas ce que vous voulez dire,» répondit Joe, ajoutant
d'un ton plus bas et en se rapprochant de lui: «Ah çà! vous le
faites donc exprès, hein?
-- Ma foi! je n'ai pas du tout de mauvaise intention. Je ne vois
pas de mal à ça. Je fais quelques questions, ainsi que tout
étranger peut le faire naturellement, sur les habitants d'une
maison remarquable, dans un pays nouveau pour moi, et vous voilà
tout troublé, tout effaré, comme si je conspirais contre le roi
Georges!... Ne pouvez-vous pas, monsieur, me donner tout bonnement
cette explication? car enfin, je vous le répète, je suis étranger;
et tout ça, c'est de l'hébreu pour moi.»
La dernière observation était adressée à la personne qui causait
évidemment l'embarras de Joe Willet. Elle s'était levée, mettait
son manteau de voyage et se préparait à sortir. Ayant répondu
d'une manière brève qu'il ne pouvait pas lui donner de
renseignements, le jeune homme fit un signe à Joe, lui tendit une
pièce de monnaie pour payer sa dépense, et s'élança dehors,
accompagné du jeune Willet lui-même, qui prit une chandelle pour
le suivre et l'éclairer jusqu'à la porte.
Pendant que Joe s'absentait pour s'acquitter de cet office, le
vieux Willet et ses trois compagnons continuèrent à fumer avec une
extrême gravité, dans un profond silence, ayant chacun leurs yeux
fixés sur un chaudron de cuivre qui était pendu à la crémaillère
sur le feu. Au bout de quelque temps, John Willet secoua lentement
la tête, et là-dessus ses amis secouèrent aussi lentement la tête,
mais sans que personne détournât ses yeux du chaudron, et sans
rien changer à l'expression solennelle de leur physionomie.
Enfin Joe rentra, fort causeur et fort conciliant, comme un homme
qui s'attend à être grondé et qui voudrait esquiver le coup.
«Ce que c'est que l'amour! dit-il en avançant une chaise près du
feu et jetant à la ronde un regard qui cherchait la sympathie. Il
vient de partir pour Londres, tout du long, rien que ça. Son
bidet, qu'il a rendu boiteux à le faire galoper ici cette après-
midi, venait à peine de se reposer sur une confortable litière
dans notre écurie il n'y a qu'un instant; et lui-même le voilà qui
renonce à un bon souper bien chaud et à notre meilleur lit...
pourquoi? parce que Mlle Haredale est allée à un bal masqué à
Londres, et qu'il met la joie de son coeur à la voir. Ce n'est pas
moi qui ferais ça, toute belle qu'elle est. Mais moi, je ne suis
pas amoureux, ou ce serait donc sans le savoir; et ça fait une
fière différence.
-- Il est donc amoureux, dit l'étranger?
-- Un peu, répliqua Joseph: il pourrait bien l'être moins, mais il
ne peut pas l'être plus.
-- Silence, monsieur! cria le père.
-- Quel luron vous faites, Joseph! dit le long Parkes.
-- Peut-on voir un garçon plus inconsidéré! murmura Tom Cobb.
-- Se lancer comme ça! tordre et arracher le nez de son propre
père! exclama le sacristain par forme de métaphore.
-- Qu'est-ce que j'ai donc fait? répliqua le pauvre Joe.
-- Silence, monsieur! repartit son père; pourquoi vous avisez-vous
de parler, quand vous voyez des gens qui ont deux ou trois fois
votre âge rester tranquillement assis sans souffler mot?
-- Eh bien alors, n'est-ce pas justement le bon moment de parler?
dit Joe d'un air mutin.
-- Le bon moment, monsieur! riposta son père, le bon moment! il
n'y a pas de bon moment!
-- Ah! certainement, marmotta Parkes en penchant gravement la tête
vers les deux autres, qui penchèrent leur tête par réciproque, et
qui murmurèrent tout bas que l'observation était d'une grande
justesse.
-- Oui, monsieur, le bon moment, c'est le moment de se taire,
répéta John Willet, quand j'étais à votre âge, jamais je ne
parlais, je n'avais jamais la démangeaison de parler, j'écoutais
pour m'instruire... Voilà ce que je faisais, moi.
-- Et voilà ce qui fait que vous avez dans votre père un rude
jouteur pour le raisonnement, Joe, dit Parkes, si tant est que
personne se frotte à raisonner avec lui.
-- Quant à cela, Philippe, observa M. Willet en soufflant d'un
coin de sa bouche un nuage de fumée long, mince et sinueux, et en
le regardant d'un air abstrait flotter et disparaître, quant à
cela, Philippe, le raisonnement est un don de la nature. Si la
nature doue un homme des puissances du raisonnement, un homme a le
droit de s'en faire honneur, il n'a pas le droit de s'en tenir à
une fausse modestie et de nier qu'il ait reçu ce don-là: car c'est
tourner le dos à la nature, c'est se moquer d'elle, c'est
mésestimer ses plus précieux cadeaux, c'est se ravaler jusqu'au
pourceau, qui ne mérite pas qu'elle jette ses perles devant lui.»
L'aubergiste ayant fait une longue pause, M. Parkes en conclut
naturellement que le discours était terminé aussi, se tournant
avec un air austère vers le jeune homme, il s'écria:
«Vous entendez, ce que dit votre père, Joe? Vous n'aimeriez pas
trop à vous frotter à lui pour le raisonnement, n'est-ce pas?
-- Si..., dit John Willet en reportant ses yeux du plafond au
visage de son interrupteur, et en articulant le monosyllabe comme
avec des majuscules, pour lui apprendre qu'il avait fait un pas de
clerc en s'engageant avec une précipitation malséante et
irrespectueuse, si la nature m'avait conféré, monsieur, le don du
raisonnement, pourquoi ne l'avouerais-je pas, ou plutôt pourquoi
ne m'en glorifierais-je pas? Oui, monsieur, je suis un rude
jouteur de ce côté-là. Vous avez raison, monsieur: j'ai fait mes
preuves, monsieur, dans cette salle mainte et mainte fois, comme
vous le savez, je pense; ou si vous ne le savez pas, ajouta John
remettant sa pipe à sa bouche, tant mieux, car je n'ai pas
d'orgueil, et ce n'est pas moi qui irai vous le conter.»
Un murmure général de ses trois compères, accompagné d'un
mouvement général de leurs têtes approbatives, toujours dans la
direction du chaudron de cuivre, assura John Willet qu'ils avaient
trop bien expérimenté ses facultés puissantes, et qu'ils n'avaient
pas besoin de preuves ultérieures pour être convaincus de sa
supériorité. John n'en fuma qu'avec plus de dignité, les examinant
en silence.
«Une très jolie conversation, marmotta Joe, qui s'était remué sur
sa chaise avec des gestes de mécontentement. Mais si vous entendez
me dire par là que je ne dois jamais ouvrir la bouche...
-- Silence, monsieur! vociféra le père. Non, vous ne le devez
jamais. Quand on vous demande votre avis, donnez-le. Quand on vous
parle, parlez. Quand on ne vous demande pas votre avis et qu'on ne
vous parle pas, ne donnez pas votre avis et ne parlez pas. Ma foi!
le monde a subi un beau changement depuis ma jeunesse. Je crois,
vraiment, qu'il n'y a plus d'enfants; qu'il n'y en a plus du tout
d'enfants; qu'il n'y a plus de différence entre un moutard et un
homme, et que tous les enfants sont partis de ce monde avec feu Sa
Majesté le roi George Il.
-- Voilà une observation très juste, en exceptant toujours les
jeunes princes, dit le sacristain, qui, en sa double qualité de
représentant de l'Église et de l'État dans cette compagnie, se
croyait tenu à la plus parfaite fidélité envers ses souverains. Si
c'est d'institution divine et légale que les petits garçons, tant
qu'ils sont encore dans l'âge où l'on est petit garçon, se
conduisent comme des petits garçons, il faut bien que les jeunes
princes soient des petits garçons, et ils ne sauraient être autre
chose.
-- Avez-vous jamais, monsieur, entendu parler de sirènes? dit
M. Willet.
-- Certainement, j'en ai entendu parler, répliqua le sacristain.
-- Très bien, dit M. Willet. D'après la constitution des sirènes,
tout ce qui, dans la sirène, n'est point femme, doit être poisson.
D'après la constitution des jeunes princes, tout ce qui, dans un
jeune prince, si c'est possible, n'est pas réellement ange, doit
être divin et légal. En conséquence, s'il est convenable, divin et
légal que les jeunes princes (comme cela l'est à leur âge) soient
des petits garçons, ils sont et doivent être des petits garçons,
et il est de toute impossibilité qu'ils soient autre chose.»
Cette élucidation d'un point épineux ayant été reçue avec des
marques d'approbation bien propres à mettre John Willet de bonne
humeur il se contenta de répéter à son fils l'ordre de garder le
silence, et s'adressant à l'étranger: «Monsieur, dit-il, si vous
aviez posé vos questions à une grande personne, à moi ou à l'un de
ces messieurs, on vous eût satisfait, et vous n'eussiez pas perdu
vos peines. Mlle Haredale est la nièce de M. Geoffroy Haredale.
-- Son père existe-t-il? dit l'homme négligemment.
-- Non, répliqua l'aubergiste, il n'existe plus, et il n'est pas
mort.
-- Pas mort! s'écria l'autre.
-- Pas mort comme on l'est généralement.» dit l'aubergiste.
Les compères inclinèrent leurs têtes l'un vers l'autre, et
M. Parkes, en secouant quelque temps la sienne comme pour dire
«Allons! allons! qu'on ne vienne pas me contredire là-dessus, car
personne ne me ferait croire le contraire», dit à voix basse:
«John Willet est ce soir d'une force étonnante, et capable de
tenir tête à un président de cour de justice.»
L'étranger laissa s'écouler quelques moments sans rien dire, puis
ensuite il demanda d'une manière un peu brusque:
«Qu'entendez-vous par là?
-- Plus que vous ne pensez, l'ami, répondit John Willet. Il y a
peut-être plus de portée dans ces mots-là que vous ne le
soupçonnez.
-- Ça peut bien être, dit l'étranger d'un ton bourru, mais
pourquoi diable parlez-vous d'une façon si mystérieuse? Vous me
dites d'abord qu'un homme n'existe plus, et que cependant il n'est
pas mort, puis qu'il n'est pas mort comme on l'est généralement,
puis que vous entendez par là beaucoup plus de choses que je ne
pense. Eh bien! je vous le répète, qu'entendez-vous par là?
-- C'est que, répondit l'aubergiste un peu ébranlé dans sa dignité
par l'humeur rudanière de son hôte, c'est une histoire du Maypole,
et qui a bien quelque vingt-quatre ans. Cette histoire est
l'histoire de Salomon Daisy: elle appartient à l'établissement; et
personne autre que Salomon Daisy ne l'a jamais racontée sous ce
toit, ni personne que lui ne la racontera jamais, c'est bien plus
fort.»
L'homme lança un regard au sacristain. Celui-ci, dont l'air
important et capable témoignait ouvertement que c'était lui dont
l'aubergiste venait de parler, avait commencé par retirer sa pipe
de ses lèvres après une longue aspiration pour l'entretenir
allumée, et se disposait évidemment à raconter son histoire sans
se faire prier davantage; ce que voyant, l'étranger ramassa son
large manteau autour de lui, et, se retirant plus en arrière, se
trouva presque perdu dans l'obscurité du coin de la spacieuse
cheminée, si ce n'est lorsque la flamme, parvenant à se dégager de
dessous le gros fagot dont le poids l'avait presque étouffée
pendant quelque temps, jaillit en haut avec un soudain et violent
éclat, et, illuminant un moment sa figure, parut ensuite la
rejeter dans une obscurité plus profonde qu'auparavant.
À la lueur de cette clarté voltigeante, qui faisait que la vieille
maison, avec ses lourdes poutres et ses murailles boisées, avait
l'air d'être construite en ébène polie, le vent rugissant et
hurlant au dehors, tantôt secouant de toutes ses forces le loquet,
tantôt faisant grincer les gonds de la solide porte de chêne,
tantôt enfin venant battre le châssis comme s'il allait
l'enfoncer; à la lueur de cette clarté, dis-je, et dans des
circonstances si propices, Salomon Daisy commença son histoire:
«C'était M. Reuben Haredale, frère aîné de M. Geoffroy.» Ici, il
eut une espèce d'accroc, et fit une si longue halte, que John
Willet lui-même en éprouva de l'impatience, et demanda pourquoi il
ne continuait pas.
«Cobb, dit Salomon Daisy baissant la voix et interpellant le
buraliste de la poste, le combien sommes-nous du mois?
-- Le dix-neuf.
-- De mars, dit le sacristain en se penchant en avant, le dix-neuf
de mars, c'est fort extraordinaire.»
Tous répétèrent à voix basse que c'était fort extraordinaire et
Salomon poursuivit.
«C'était M. Reuben Haredale, frère de M. Geoffroy, qui était, il y
a vingt-deux ans, le propriétaire de la Garenne, laquelle Garenne
comme l'a dit Joe (non pas que vous vous rappeliez cela, Joe,
c'est trop ancien pour un jouvenceau de votre âge, mais vous me
l'avez entendu dire), était un domaine plus vaste et bien
meilleur, une propriété d'une valeur bien plus considérable
qu'aujourd'hui. Son épouse venait de mourir, lui laissant un
enfant, Mlle Haredale, l'objet de vos informations, elle avait
alors un an à peine.»
Quoique l'orateur se fut adressé à l'homme qui avait montré tant
de curiosité à l'égard de cette famille, et qu'il eût fait là une
pause, comme s'il attendait quelque exclamation de surprise et
d'encouragement, ce dernier ne fit aucune remarque, aucun signe
qui pût seulement faire croire qu'il eût entendu ce qu'on venait
de dire ni qu'il y prît le moindre intérêt. Salomon se tourna en
conséquence vers ses vieux camarades, dont les nez étaient
brillamment illuminés par la lueur rouge foncé des fourneaux de
leurs pipes. Assuré par une longue expérience de leur attention,
et résolu à faire voir qu'il sentait toute l'indécence d'une
conduite pareille:
«M. Haredale, dit Salomon en tournant le dos à l'étranger, quitta
ce domaine après la mort de son épouse, il s'y trouvait trop
isolé, et s'en alla à Londres où il séjourna quelques mois, mais
se trouvant dans cette ville tout autant isolé qu'ici (je le
suppose du moins, et je l'ai toujours ouï dire), il revint tout à
coup avec sa petite fille à la Garenne, amenant en outre avec lui
ce jour-là seulement deux femmes de service, son intendant et un
jardinier.»
M. Daisy s'arrêta pour faire un nouvel appel à sa pipe qui allait
s'éteindre, et il continua, d'abord d'un ton nasillard causé par
la mordante jouissance du tabac et l'énergique aspiration
qu'exigeait l'entretien de son instrument, mais ensuite avec une
netteté de voix toujours croissante.
«Amenant avec lui, ce jour-là, deux femmes de service, son
intendant et un jardinier, le reste de ses gens avait été laissé à
Londres et devait venir le lendemain. Il arriva que, ce même soir,
un vieux gentleman qui demeurait à Chigwell-row, où il avait
longtemps vécu pauvrement, décéda, et que je reçus à minuit et
demi l'ordre d'aller sonner le glas des trépassés.»
Il y eut ici dans le petit groupe des auditeurs un mouvement qui
indiqua d'une manière sensible la forte répugnance que chacun
d'entre eux aurait éprouvée à sortir à pareille heure pour une
pareille commission. Le sacristain s'aperçut de ce mouvement, le
comprit et développa son thème en conséquence.
«Oui, ce n'était pas gai, allez; d'autant plus que, comme le
fossoyeur était alité, à force d'avoir travaillé dans un sol
malsain, et pour s'être assis en prenant son repas sur la pierre
froide d'une tombe, il me fallait absolument aller seul, car une
heure si avancée ne me laissait pas l'espoir de trouver quelque
autre compagnon. J'étais cependant un peu préparé à cela; le vieux
gentleman avait souvent demandé que l'on tintât la cloche le plus
tôt possible après son dernier soupir; et depuis quelques jours on
s'attendait à le voir passer d'un moment à l'autre. Je fis donc
contre fortune bon coeur, et, bien emmitouflé, car c'était par un
froid mortel, je m'élançai dehors, tenant d'une main ma lanterne
allumée et de l'autre la clef de l'église.
À cet endroit du récit, le vêtement de l'étranger rendit un
froissement, comme s'il se fût tourné pour entendre d'une manière
plus distincte. Regardant avec dédain par-dessus son épaule,
Salomon haussa les sourcils, inclina la tête, et fit l'oeil à Joe
pour savoir si en effet le monsieur se dérangeait pour écouter.
Joe, ombrageant ses yeux avec sa main, sonda l'encoignure; mais,
ne pouvant rien découvrir, il secoua la tête comme pour dire non.
«C'était précisément une nuit telle que celle-ci. L'ouragan
sifflait, il pleuvait à torrents, le ciel était plus noir que je
ne l'ai jamais vu, ni avant ni depuis. C'est peut-être une idée;
mais les maisons étaient toutes bien closes, les gens étaient chez
eux, et il n'y a peut-être que moi qui sache réellement combien il
faisait noir. J'entrai dans l'église, j'attachai la porte en
arrière avec la chaîne, de sorte qu'elle restât entrebâillée: car,
pour dire la vérité, je n'aurais pas voulu être enfermé là tout
seul, et, posant ma lanterne sur le siège de pierre, dans le petit
coin où est la corde de la cloche, je m'assis à côté pour moucher
la chandelle.
«Je m'assis pour moucher la chandelle, et, quand j'eus fini de la
moucher, je ne pus point me résoudre à me lever et à me mettre à
l'ouvrage. Je ne sais pas comment cela se fit, mais je pensais à
toutes les histoires de fantômes que j'avais entendu raconter,
même à celles que j'avais entendu raconter quand j'étais petit
garçon à l'école, et que j'avais oubliées depuis longtemps, et
notez bien qu'elles ne me revenaient pas à l'esprit une à une,
mais toutes à la fois, et comme en bloc.
«Je me rappelai une histoire de notre village, comme quoi il y
avait une certaine nuit dans l'année (rien ne me disait que ce ne
fût pas cette nuit-là même), où tous les morts sortaient de terre
et s'asseyaient au chevet de leurs propres fosses jusqu'au matin.
Cela me fit songer combien de gens que j'avais connus étaient
enterrés entre la porte de l'église et la porte du cimetière, et
quelle chose effroyable ce serait que d'avoir à passer au milieu
d'eux et de les reconnaître, malgré leurs figures terreuses, et
quoique si différents d'eux-mêmes. Je connaissais depuis mon
enfance toutes les niches et tous les arceaux de l'église;
cependant je ne pouvais me persuader que ce fût leur ombre que je
voyais sur les dalles, mais j'étais convaincu qu'il y avait là une
foule de laides figures qui se cachaient parmi ces ombres pour
m'épier. Dans le cours de mes réflexions, je commençai à penser au
vieux gentleman qui venait de mourir, et j'aurais juré, lorsque je
regardais en haut le noir sanctuaire, que je le voyais à sa place
accoutumée, s'enveloppant de son linceul, et frissonnant comme
s'il eût senti froid. Tout ce temps, je restai assis écoutant,
écoutant toujours, et n'osant presque pas respirer. À la fin je me
levai brusquement et je pris dans mes mains la corde de la cloche.
Au moment même sonna, non pas cette cloche, car j'avais à peine
touché la corde, mais une autre.
«J'entendis sonner une autre cloche, et une fameuse cloche encore.
Ce fut l'affaire d'un instant, car le vent emporta le son, mais je
l'entendis. J'écoutai longtemps, mais plus rien. J'avais ouï dire
que les morts avaient des chandelles à eux; je finis par me
persuader qu'ils pouvaient bien aussi avoir une cloche qui tintait
d'elle-même à minuit pour les trépassés. Je tintai ma cloche,
comment ou combien de temps, je n'en sais rien, et je courus
regagner la maison et mon lit sans regarder derrière mes talons.
«Je me levai le lendemain matin après une nuit sans sommeil, et je
racontai mon aventure à mes voisins. Quelques-uns l'écoutèrent
sérieusement, d'autres n'en firent que rire; je crois qu'au fond
personne n'y voulut croire. Mais ce matin-là, on trouva M. Reuben
Haredale assassiné dans sa chambre à coucher: il tenait à la main
un morceau de la corde attachée à une cloche d'alarme en dehors du
toit; cette corde pendait dans sa chambre, et elle avait été
coupée en deux, sans aucun doute par l'assassin, lorsque sa
victime l'avait saisie.
«La cloche que j'avais entendue, c'était celle-là.
«On trouva un secrétaire ouvert; une cassette, que M. Haredale
avait apportée la veille et qu'on supposait renfermer une grosse
somme d'argent, avait disparu. L'intendant et le jardinier
n'étaient plus là ni l'un ni l'autre, et tous deux furent
longtemps soupçonnés; mais on ne parvint jamais à les trouver,
quoiqu'on les cherchât bien loin, bien loin. On aurait pu chercher
encore plus loin l'intendant, le pauvre M. Rudge: car son corps, à
peine reconnaissable sans ses vêtements, sans la montre et
l'anneau qu'il portait, fut trouvé, des mois après, au fond d'une
pièce d'eau, dans les terres du domaine, avec une blessure béante
à la poitrine: il avait été frappé d'un coup de couteau. Il était
à moitié vêtu, et tout le monde s'accorda à dire qu'il était en
train de lire dans sa chambre, qu'on trouva pleine de traces de
sang, quand on était tombé soudainement sur lui pour le tuer avant
son maître.
«Chacun reconnut alors que c'était le jardinier qui devait être
l'assassin, et, quoiqu'on n'en ait jamais entendu parler depuis
cette époque jusqu'à présent, on en entendra parler; prenez note
de ce que je vous dis là. Le crime a été commis il y a vingt-deux
ans, jour pour jour, le 19 mars 1753. Le 19 mars d'une année
quelconque, peu importe quand... je sais toujours bien, et j'en
suis sûr, parce que toujours, d'une manière quelconque, et par une
coïncidence étrange, nous avons été ramenés à en parler, ce même
jour, depuis l'événement... le 19 mars d'une année quelconque, tôt
ou tard cet homme-là sera découvert.»
CHAPITRE II.
«Voilà une étrange histoire! dit l'homme qui avait donné lieu au
récit, plus étrange encore si votre prédiction se réalise. Est-ce
tout?»
Une question tellement inattendue ne piqua pas peu Salomon Daisy.
À force de raconter cette histoire très souvent, et de l'embellir,
disait-on au village, de quelques additions que lui suggéraient de
temps à autre ses divers auditeurs, il en était venu par degrés à
produire en la racontant un grand effet; et ce «Est-ce tout?»
après le crescendo d'intérêt, certes, il ne s'y attendait guère.
«Est-ce tout? répéta le sacristain; oui, monsieur, oui, c'est
tout. Et c'est bien assez, je pense.
-- Moi, de même. Mon cheval, jeune homme. Ce n'est qu'une rosse,
louée à une maison de poste sur la route; mais il faut que
l'animal me porte à Londres ce soir.
-- Ce soir! dit Joe.
-- Ce soir, répliqua l'autre. Qu'avez-vous à vous ébahir? Cette
taverne a l'air d'être le rendez-vous de tous les gobe-mouches du
voisinage.»
En entendant cette évidente allusion à l'examen qu'on lui avait
fait subir, comme nous l'avons mentionné dans le précédent
chapitre, les yeux de John Willet et de ses amis se dirigèrent de
nouveau vers le chaudron de cuivre avec une rapidité merveilleuse.
Il n'en fut pas ainsi de Joe, garçon plein d'ardeur, qui soutint
d'un regard ferme l'oeillade irritée de l'inconnu, et lui
répondit:
«Il n'y a pas grande hardiesse à s'étonner que vous partiez ce
soir. Certainement une question si inoffensive vous a été faite
déjà dans quelque auberge, et surtout par un temps meilleur que
celui-ci. Je supposais que vous pouviez ne pas connaître la route,
puisque vous semblez étranger à ce pays.
-- La route? répéta l'autre d'un ton agacé.
-- Oui. La connaissez-vous?
-- Je la... hum!... Je la trouverai bien, répliqua l'homme en
agitant la main et en tournant sur ses talons. L'aubergiste,
payez-vous.»
John Willet fit ce que désirait son hôte: car, sur cet article,
rarement montrait-il de la lenteur, sauf lorsqu'il y avait des
détails de change, parce qu'alors il lui fallait constater si
chaque pièce d'argent qu'on lui présentait au comptoir était
bonne, l'essayer avec ses dents ou sa langue, la soumettre à toute
autre épreuve, ou, dans le cas douteux, à une série de
contestations terminées par un rejet formel. L'homme, son compte
réglé, s'enveloppa de ses vêtements de manière à se garantir le
plus possible du temps atroce qu'il faisait, et, sans le moindre
mot ou signe d'adieu, il alla vers l'écurie. Joe, qui avait quitté
la salle après leur court dialogue, était dans la cour, s'abritant
de la pluie, ainsi que le cheval, sous le toit en auvent d'un
vieux hangar.
«Il est joliment de mon avis, dit Joe en tapotant le cou du
cheval; je gagerais qu'il serait plus charmé de vous voir rester
ici cette nuit que je ne le serais moi-même.
-- Lui et moi ne sommes pas d'accord, comme cela nous est arrivé
plus d'une fois dans notre passage sur cette route-ci, fut la
brève réponse.
-- C'est ce que je pensais avant votre sortie de la salle, car il
paraît qu'elle a senti vos éperons, la pauvre bête.»
L'étranger, sans répondre, ajusta autour de sa figure le collet de
sa redingote.
«Vous me reconnaîtrez, à ce que je vois, dit-il lorsqu'il eut
sauté en selle, car il remarqua la vive attention du jeune gars.
-- Un homme mérite bien qu'on s'en souvienne, maître, quand il
fait une route qu'il ne connaît pas, sur un cheval éreinté, et
qu'il abandonne pour cela un bon gîte par une soirée comme celle-
ci.
-- Il me paraît que vous avez des yeux perçants et une langue bien
affilée.
-- C'est un double don de nature, j'imagine; mais le dernier se
rouille quelquefois, faute de m'en servir.
-- Servez-vous moins aussi du premier. Réservez vos yeux perçants
pour vos bonnes amies, mon garçon.»
En parlant ainsi, l'homme secoua la bride que Joe tenait d'une
main; il le frappa rudement sur la tête avec la poignée de son
fouet, et partit au galop, s'élançant à travers la boue et
l'obscurité avec une vitesse impétueuse, dont peu de cavaliers mal
montés auraient voulu suivre l'imprudent exemple, eussent-ils été
même très familiarisés avec le pays: pour quelqu'un qui ne
connaissait nullement la route, c'était s'exposer à chaque pas aux
plus grands dangers.
Les routes d'alors, même dans un rayon de douze milles de Londres,
étaient mal pavées, rarement réparées, et très pauvrement
établies. Ce cavalier en prenait une qui avait été labourée par
les roues de pesants chariots, et gâtée par les gelées et les
dégels de l'hiver précédent, et peut-être même de beaucoup
d'hivers antérieurs. Le sol était miné; il y avait de grands trous
et des crevasses, difficiles à distinguer même durant le jour, à
cause de l'eau des dernières pluies qui les remplissait. Un
plongeon dans l'une de ces cavités aurait pu faire choir un cheval
ayant le pied plus sûr que la pauvre bête lancée à fond de train
et jusqu'aux limites suprêmes de ses forces. Des cailloux
tranchants et des pierres roulaient sans cesse de dessous ses
sabots; le cavalier voyait à peine au delà des oreilles de sa
monture, ou plus loin de chaque côté que la longueur de son bras.
À cette époque aussi des voleurs à pied et des brigands à cheval
infestaient toutes les routes dans le voisinage de la capitale, et
c'était une nuit, entre toutes les autres, pendant laquelle cette
classe de malfaiteurs pouvait presque, sans crainte d'être
découverte, vaquer à sa profession illégale. Toujours est-il que
le voyageur courait ainsi au triple galop, ne s'inquiétant ni de
la boue, ni de l'eau qui tombait sur sa tête, ni de la profonde
obscurité de la nuit, ni de la rencontre fort probable de quelques
rôdeurs, capables de tout. À chaque détour, à chaque angle, là
même où l'on pouvait le moins s'attendre à un coude du chemin, et
où l'on ne pouvait le voir qu'en arrivant dessus, il manoeuvrait
la bride sans se tromper, gardant toujours le milieu de la
chaussée. C'est de la sorte qu'il accélérait sa course en se
dressant sur les étriers, en penchant son corps en avant, presque
couché sur le cou du cheval, et en faisant claquer son lourd fouet
au-dessus de sa tête avec une ardeur enragée.
Il y a des heures où, les éléments étant émus d'une manière
insolite, ceux qui se livrent corps et âme à d'audacieuses
entreprises, ou qui sont agités par de grandes pensées, soit pour
le bien soit pour le mal, éprouvent une mystérieuse sympathie avec
le tumulte de la nature, auquel ils répondent par un transport
plein de violence. Parmi le tonnerre, l'éclair et la tempête,
beaucoup d'actes terribles se sont accomplis; des hommes qui
s'étaient possédés auparavant ont soudain déchaîné leurs passions
en révolte. Les démons de la colère et du désespoir se sont
évertués à rivaliser avec ceux qui chevauchent sur le tourbillon
et dirigent la tempête; et l'homme, fouetté à en devenir fou par
les vents rugissants et les eaux bouillonnantes, s'est senti alors
aussi farouche, aussi impitoyable que les éléments eux-mêmes.
Soit que le voyageur fut en proie à des pensées que les fureurs de
la nuit avaient échauffées et fait bondir comme un torrent
fougueux, soit qu'un puissant motif le poussât à atteindre le but
de son voyage, il volait, plus semblable à un fantôme poursuivi
par la meute mystérieuse qu'à un homme, et il ne s'arrêta pas,
jusqu'à ce que, arrivant à un carrefour dont l'une des branches
conduisait par un plus long trajet au point d'où il était parti
naguère, il allât donner si soudainement sur une voiture qui
venait vers lui, que, dans son effort pour l'éviter, il abattit
presque son cheval, et faillit être jeté à terre.
«Hoho! cria la voix d'un homme. Qu'est-ce qu'il y a? Qui va là?
-- Un ami! répondit le voyageur.
-- Un ami! répéta la voix. Mais qui donc s'appelle un ami et
galope de cette façon, abusant des bienfaits du ciel, représentés
par un pauvre cheval, et mettant en péril, non seulement son
propre cou, ce qui n'aurait pas grande importance, mais encore le
cou d'autrui?
-- Vous avez une lanterne, à ce que je vois, dit le voyageur en
sautant à bas de sa monture. Prêtez-la-moi pour un moment. Je
crois que vous avez blessé mon cheval avec votre timon ou votre
roue.
-- Le blesser! cria l'autre; si je ne l'ai pas tué, ce n'est pas
votre faute, à vous. Quelle idée de galoper comme ça sur le pavé
du roi! Pourquoi donc, hein?
-- Donnez-moi la lumière, répliqua le voyageur l'arrachant de sa
main, et ne faites pas d'inutiles questions à un homme qui n'est
pas d'humeur à causer.
-- Si vous m'aviez dit d'abord que vous n'étiez pas d'humeur à
causer, je n'aurais peut-être pas été d'humeur à vous éclairer,
dit la voix. Néanmoins, comme c'est le pauvre cheval qui est
endommagé et non pas vous, l'un de vous deux, à tout hasard, est
le bienvenu au falot; et ce n'est toujours pas le plus hargneux
des deux.»
Le voyageur ne riposta point à ces paroles, mais approchant la
lumière de la bête haletante et fumante, il examina ses membres et
son corps. Cependant l'autre homme restait fort tranquillement
assis dans sa voiture, espèce de chaise, avec une manne contenant
un gros sac d'outils, et il regardait d'un oeil attentif comment
s'y prenait le cavalier.
L'observateur était un robuste villageois, tout rond, à la figure
rougeaude, avec un double menton et une voix sonore qui dénotaient
bonne nourriture, bon sommeil, bonne humeur et bonne santé. Il
avait passé la fleur de l'âge; mais le temps, ce patriarche, n'est
pas toujours un rude père, et, quoiqu'il ne soit en retard pour
aucun de ses enfants, il pose souvent une main plus légère sur
ceux qui ont bien agi à son égard; il est inexorable pour en faire
de vieux hommes et de vieilles femmes, mais il laisse leurs coeurs
et leurs esprits jeunes et en pleine vigueur. Chez de pareilles
gens, les frimas de la tête ne sont que l'empreinte de la main du
grand vieillard lorsqu'il leur donne sa bénédiction, et chaque
ride n'est qu'une coche dans le paisible calendrier d'une vie bien
dépensée.
Celui que le voyageur avait rencontré d'une façon si subite était
une personne de ce genre-là, un homme assez gros, solide, très
vert dans sa vieillesse, en paix avec lui-même et évidemment
disposé à l'être avec les autres. Quoique emmitouflé de divers
vêtements et foulards dont l'un, passé par-dessus le haut de sa
tête et noué à un pli propice de son double menton, empêchait son
chapeau à trois cornes et sa petite perruque ronde d'être emportés
par un coup de vent, il n'y avait pas moyen qu'il pût dissimuler
son embonpoint et sa figure rebondie; certaines marques de doigts
salis qui s'étaient essuyés sur son visage ajoutaient seulement à
son expression bizarre et comique, sans diminuer en rien l'éclat
de sa bonne humeur naturelle.
«Il n'est pas blessé, dit enfin le voyageur, relevant à la fois sa
tête et la lanterne.
-- Vous avez donc fini par découvrir ça? répondit le vieillard.
Mes yeux ont été jadis meilleurs que les vôtres; mais aujourd'hui
encore je n'en changerais pas avec vous.
-- Que voulez-vous dire?
-- Ce que je veux dire! c'est que je vous aurais bien dit, il y a
cinq minutes, qu'il n'était pas blessé. Donnez-moi la lumière,
l'ami; continuez votre chemin, et galopez plus doucement; bonne
nuit.»
En tendant la lanterne, l'homme dut lancer ses rayons en plein sur
la figure de son interlocuteur. Leurs yeux se rencontrèrent au
même instant. Il laissa tout à coup tomber le falot et l'écrasa
sous son pied.
«N'avez-vous donc jamais vu jusqu'ici de figure de serrurier, pour
tressaillir comme si vous vous trouviez en face d'un fantôme? cria
le vieillard dans sa voiture; ou bien serait-ce, ajouta-t-il très
vite en fourrant sa main dans la manne aux outils et en tirant de
là un marteau, quelque ruse de voleur? Je connais ces routes-ci,
mon cher. Quand j'y voyage, je n'ai sur moi que quelques
shillings, à peine la valeur d'une couronne. Je vous déclare
franchement, pour nous épargner à tous deux de l'embarras, qu'il
n'y a rien à attendre de moi qu'un bras assez vigoureux pour mon
âge, et cet outil dont, par une longue habitude, je peux me servir
assez prestement. Tout n'ira pas à votre gré, je vous le promets,
si vous tâtez de ce jeu-là.»
En disant ces mots, il se tint sur la défensive.
«Je ne suis pas ce que vous me croyez, Gabriel Varden, repartit
l'autre.
-- Qu'êtes-vous alors et qui êtes-vous? répliqua le serrurier.
Vous savez mon nom, à ce qu'il paraît? Que je sache donc le vôtre.
-- Ce que je sais, je n'en suis pas redevable à une confidence de
votre part, mais à la plaque de votre chariot; elle en informe
toute la ville.
-- Alors vous avez de meilleurs yeux pour cela que pour votre
cheval, dit Varden, descendant de sa chaise avec agilité; qui
êtes-vous? Voyons votre figure.»
Pendant que le serrurier descendait, le voyageur s'était remis en
selle, et de là il avait à présent en face de lui le vieillard
qui, suivant tous les mouvements du cheval plein d'impatience sous
la bride serrée, se tenait le plus près possible de son inconnu.
«Mais voyons donc votre figure.
-- Reculez-vous.
-- Allons, pas de mascarades ici! dit le serrurier. Je ne veux pas
que l'on raconte demain au club que Gabriel Varden s'est laissé
effrayer par un homme qui faisait la grosse voix dans une nuit
ténébreuse. Halte-là! Voyons votre figure.»
Sentant que résister davantage n'aurait d'autre résultat que de le
mettre aux prises avec un adversaire qui n'était nullement
méprisable, le voyageur rejeta en arrière le collet de sa
redingote et se baissa en regardant fixement le serrurier.
Jamais peut-être deux hommes offrant un plus frappant contraste ne
se trouvèrent face à face. Les traits rougeauds du serrurier
donnaient un tel relief à l'excessive pâleur de l'homme à cheval,
qu'il avait l'air d'un spectre privé de sang; la sueur dont cette
rude course avait humecté son visage y pendait en grosses gouttes
noires, comme une rosée d'agonie et de mort. La physionomie du
serrurier s'illuminait d'un sourire: c'était bien là un homme qui
s'attendait à surprendre dans l'étranger suspect quelque malice
cachée de l'oeil ou de la lèvre pour lui révéler une de ses
connaissances familières sous ce subtil déguisement, et détruire
le charme de la mystification. La figure de l'autre, sombre et
farouche, mais contractée aussi, était celle d'un homme réduit aux
abois, tandis que ses mâchoires serrées, sa bouche grimaçante, et,
plus que tout cela, un mouvement furtif de sa main dans sa
poitrine, semblaient trahir une intention terrible, qui n'avait
rien de la pantomime d'un acteur ou des jeux d'un enfant.
Pendant quelque temps ils se regardèrent ainsi l'un et l'autre en
silence.
«Hum! dit le serrurier lorsqu'il eut examiné les traits du
voyageur; je ne vous connais pas.
-- N'en ayez plus l'envie, répondit l'autre en s'enveloppant comme
il l'était avant.
-- Ma foi non, dit Gabriel; à vous parler franc, mon cher, vous ne
portez pas sur votre figure une lettre de recommandation.
-- Je ne le désire pas, dit le voyageur. Ce qui me plaît, c'est
qu'on m'évite.
-- Oh! vous ne serez pas gêné dans vos goûts, dit le serrurier
d'un ton brusque.
-- Je ne le serai pas, coûte que coûte, répliqua le voyageur. Pour
preuve de cela, pénétrez-vous bien de ce que je vais vous dire:
jamais dans toute votre vie vous n'avez couru un plus grand danger
que durant ce peu d'instants; lorsque vous serez à cinq minutes de
votre dernier soupir; vous ne serez pas plus près de la mort que
vous ne l'avez été ce soir.
-- Oui-da! dit le robuste serrurier.
-- Oui! et d'une mort violente.
-- Venant de quelle main?
-- De la mienne,» répliqua le voyageur.
Là-dessus il éperonna son cheval et partit. Ce ne fut d'abord
qu'un pas accentué; il trottait lourdement au beau milieu des
éclaboussures; mais par degrés sa vitesse alla croissante, jusqu'à
ce que le dernier son des sabots du cheval fut emporté par le
vent: alors il se précipitait derechef d'un galop aussi furieux
que celui qui avait occasionné sa rencontre avec le serrurier.
Gabriel Varden resta debout sur la route avec sa lanterne brisée à
la main, stupéfait, écoutant en silence, jusqu'à ce qu'aucun son
n'arriva plus à ses oreilles que le gémissement du vent et le
clapotement de la pluie. Enfin il se donna un ou deux bons coups
sur la poitrine comme pour se réveiller, et il lança cette
exclamation de surprise:
«Que diable ce gaillard-là peut-il être? un fou? un voleur de
grand chemin? un homme à vous couper la gorge? S'il n'avait pas
filé si vite, nous aurions vu qui était le plus en danger, de lui
ou moi. Ah! je n'ai jamais été plus près de la mort que ce soir!
J'espère bien n'en pas être plus près d'une vingtaine d'années;
et, à ce compte-là, je serai content de n'en pas être plus loin.
Jour de Dieu! une jolie fanfaronnade à l'adresse d'un homme solide
au poste. Fi! Fi!»
Gabriel remonta dans sa voiture; il regarda d'un air pensif la
route par laquelle était venu le voyageur, et il se chuchota à
demi-voix les réflexions suivantes:
«Le Maypole... deux milles d'ici au Maypole. J'ai pris l'autre
route pour venir de la Garenne, après une longue journée de
travail aux serrures et aux sonnettes. Mon but était de ne point
passer par le Maypole, et de ne point manquer de parole à Marthe
en y entrant. Superbe résolution! Il serait dangereux d'aller à
Londres sans une lanterne allumée. Or, il y a quatre milles et un
bon demi-mille en sus d'ici à Halfway-House[8], et c'est précisément
entre ces deux points qu'on a le plus besoin de lumière. Deux
milles d'ici au Maypole! J'ai dit à Marthe que je n'y entrerais
pas, et je n'y suis pas entré. Superbe résolution!»
Répétant souvent ces deux derniers mots, comme s'il eût voulu
compenser le peu de résolution qu'il allait faire voir par l'éloge
de tout ce qu'il avait montré de résolution, Gabriel Varden
retourna tranquillement sa voiture, décidé à prendre une lumière
au Maypole, mais à n'y prendre qu'une lumière.
Toutefois, quand il fut arrivé au Maypole, et que Joe, répondant à
son appel bien connu, s'élança dehors à la tête de son cheval,
laissant la porte ouverte derrière lui, et dévoilant une
perspective de chaleur et de splendeur; quand le vif éclat du
foyer, ruisselant au travers des vieux rideaux rouges de la salle
commune, parut apporter, comme une partie de lui-même, un agréable
bourdonnement de voix, et une suave odeur de grog bouillant et de
tabac exquis, le tout imbibé, pour ainsi dire, dans la joyeuse
teinte brillante; lorsque les ombres, passant rapidement sur les
rideaux, montrèrent que ceux de l'intérieur s'étaient levés de
leurs bonnes places et s'occupaient d'en faire une pour le
serrurier dans l'encoignure la plus confortable (il la connaissait
trop bien, cette encoignure), et qu'une large clarté, jaillissant
soudain, annonça l'excellence de la bûche pétillante, d'où une
magnifique gerbe d'étincelles tourbillonnait sans doute au faîte
de la cheminée dans le moment même, en l'honneur de son arrivée;
lorsque, s'ajoutant à ces séductions, il se glissa jusqu'à lui de
la lointaine cuisine un doux pétillement de friture, avec un
cliquetis musical d'assiettes et de plats, et une odeur savoureuse
qui changeait le vent impétueux en parfum, Gabriel sentit par tous
ses pores sa fermeté s'en aller. Il essaya de regarder stoïquement
la taverne, mais ses traits s'amollirent en un regard de
tendresse. Il tourna la tête de l'autre côté; mais la campagne
froide et noire, à l'aspect rébarbatif, parut l'inviter à chercher
un refuge dans les bras hospitaliers du Maypole.
«L'homme vraiment humain, Joe, dit le serrurier, est humain pour
sa bête. Je vais entrer un petit instant.»
Et, en effet, n'était-il pas bien naturel d'entrer? ne semblait-il
pas contre nature, au contraire, à un homme sage de trimer dans le
gâchis des routes, en affrontant les rudes coups de vent et la
pluie battante, lorsqu'il y avait là un plancher propre, couvert
d'un sable blanc qui craquait sous le pied, un âtre bien balayé,
un feu flambant, une table parée de linge d'une blancheur
parfaite, des cannelles d'étain éblouissantes, et d'autres
préparatifs fort tentants d'un repas bien accommodé; lorsqu'il y
avait là de pareilles choses et une compagnie disposée à y faire
honneur, tout cela sous sa main et le conviant avec instance au
plaisir!
CHAPITRE III.
Telles furent les pensées du serrurier lorsqu'il s'assit d'abord
dans la confortable encoignure, se remettant peu à peu de
l'agréable défaillance de sa vue: agréable, disons-nous, parce
que, comme elle provenait du vent qui lui avait soufflé dans les
yeux, elle l'autorisait, par égard pour lui-même, à chercher un
abri contre le mauvais temps. C'est encore le même motif qui lui
donna la tentation d'exagérer une toux légère, et de déclarer
qu'il ne se sentait pas trop à son aise. Cela se prolongea plus
d'une grande heure après, lorsqu'il alla, le souper fini, se
rasseoir dans le bon coin bien chaud, écoutant le petit Salomon
Daisy, dont la voix ressemblait au gazouillement du grillon, et
prenant avec une importance réelle sa bonne part du bavardage
commun autour de l'âtre du Maypole.
«Tout ce que je souhaite, c'est que ce soit un honnête homme, dit
Salomon (qui résumait diverses conjectures relatives à l'étranger,
car Gabriel avait comparé ses observations avec celles de la
compagnie, et soulevé par là une grave discussion), oui, je
souhaite que ce soit un honnête homme.
-- Nous le souhaitons tous aussi, je suppose. N'est-ce pas, vous
autres? ajouta le serrurier.
-- Moi, non, dit Joe.
-- Vraiment? s'écria Gabriel.
-- Non, certes. Il m'a frappé avec son fouet, le lâche, étant à
cheval et moi à pied. J'aimerais mieux qu'il fût, en définitive,
ce que je crois qu'il est.
-- Et que peut-il être, Joe?
-- Rien de bon, monsieur Varden. Vous avez beau secouer la tête,
père, je dis que cet homme-là n'est rien de bon, je répète que ce
n'est rien de bon, et je le répéterais cent fois, si cela pouvait
le faire revenir pour avoir la volée qu'il mérite.
-- Taisez-vous, monsieur, dit John Willet.
-- Père, je ne me tairai pas. C'est bien grâce à vous qu'il a osé
faire ce qu'il a fait. Il m'a vu traiter comme un enfant, humilier
comme un imbécile, ça lui a donné du coeur, et il a voulu aussi
malmener un jeune homme qu'il s'imagine, chose fort naturelle,
n'avoir pas un brin de caractère, mais il se trompe, je le lui
ferai voir, et je vous le ferai voir à tous avant peu.
-- Ce garçon là sait il bien ce qu'il dit? cria John Willet,
grandement étonné.
-- Père, répliqua Joe, je sais bien ce que je dis et ce que je
veux dire beaucoup mieux que vous ne faites quand vous m'écoutez.
De votre part j'endurerais tout; mais le moyen d'endurer le mépris
que la manière dont vous me traitez m'attire chaque jour de la
part des autres? Voyez les jeunes gens de mon âge: n'ont-ils ni la
liberté ni le droit de parler quand ils veulent? Les oblige-t-on
d'être assis comme au jeu de bouche cousue; d'être aux ordres de
tout le monde; enfin, de devenir le plastron des jeunes et des
vieux? Je suis la fable de tout Chigwell, et je vous déclare,
mieux vaut vous le dire à présent que d'attendre votre mort et
votre héritage, je vous déclare qu'avant peu je serai réduit à
briser de pareils liens, et que, quand je l'aurai fait, ce ne sera
pas de moi que vous aurez à vous plaindre, mais de vous-même, et
de nul autre que vous.»
John Willet fut tellement confondu de l'exaspération et de
l'audace de son digne fils, qu'il resta sur sa chaise comme un
homme dont l'esprit est égaré. Il regarda fixement avec un sérieux
risible le chaudron de cuivre, et chercha, mais sans pouvoir y
parvenir, à rassembler ses pensées retardataires et à trouver une
réponse. Les assistants, presque aussi troublés que lui, étaient
dans un égal embarras. Enfin, avec diverses expressions de
condoléance marmottées à demi-voix, et des espèces de conseils,
ils se levèrent pour partir, d'autant plus qu'ils avaient une
pointe de liqueur.
Seul, notre brave serrurier adressa quelques mots suivis et des
conseils sensés aux deux parties, en pressant John Willet de se
souvenir que Joe allait atteindre l'âge viril et ne devait plus
être mené comme un enfant; en exhortant Joe, de son côté, à
supporter les caprices de son père et à tâcher de les vaincre
plutôt par des représentations modérées que par une rébellion
intempestive. Ces conseils furent reçus comme se reçoivent
habituellement de semblables conseils. Cela ne fit guère plus
d'impression sur John Willet que sur l'enseigne extérieure de
l'auberge; tandis que Joe, qui prit la chose aussi bien que
possible, le remercia de tout son coeur, mais en déclarant
poliment son intention de n'en faire, toutefois, qu'à sa tête,
sans se laisser influencer par personne.
«Vous avez toujours été un excellent ami pour moi, monsieur
Varden, dit-il comme ils étaient hors du porche, et que le
serrurier s'équipait pour retourner à la maison; je sais que c'est
par pure bonté que vous me dites ça; mais le temps est quasi venu
où, le Maypole et moi, il faudra nous séparer.
-- Pierre qui roule n'amasse pas mousse, Joe, dit Gabriel.
-- Les bornes de la route n'en amassent pas beaucoup non plus,
répliqua Joe, et, si je ne suis pas ici comme une borne, je n'en
vaux guère mieux, et je ne vois guère plus de monde.
-- Alors, que voudriez-vous faire, Joe? poursuivit le serrurier,
qui se frottait doucement le menton d'un air réfléchi. Que
pourriez-vous être? où pourriez-vous aller? songez-y!
-- Je dois me fier à ma bonne étoile, monsieur Varden.
-- Mauvaise chose. Ne vous y fiez pas. Je n'aime point ça. Je dis
toujours à ma fille, quand nous causons d'un mari pour elle, de ne
jamais se fier à sa bonne étoile, mais de s'assurer d'avance un
excellent homme, un fidèle époux, parce que, une fois en ménage,
ce ne sera pas son étoile qui la rendra riche ni pauvre, heureuse
ni malheureuse. Mais qu'avez-vous donc à vous remuer comme ça,
Joe? Il ne manque rien au harnais, j'espère?
-- Non, non, dit Joe, trouvant néanmoins quelques sangles de plus
à serrer, quelques boucles de plus à rattacher. Mamzelle Dolly[9] va
tout à fait bien?
-- Très bien, merci. Elle a l'air de devenir assez gentille et pas
trop méchante.
-- Pour ce qui est de ça, c'est bien vrai, monsieur Varden.
-- Oui, oui, Dieu merci.
-- J'espère, dit Joe après un peu d'hésitation, que vous ne
parlerez pas de ma sotte histoire, du horion que j'ai reçu comme
si j'étais un petit garçon, car c'est comme ça qu'on me traite
ici, du moins jusqu'à ce que j'aie pu rattraper mon individu et
régler mon compte avec lui. Alors, je vous permettrai d'en parler.
-- En parler! mais à qui en parlerais-je? On le sait ici, et je ne
rencontrerai probablement nulle autre personne ailleurs qui se
soucie de le savoir.
-- C'est bien vrai, dit le jeune homme en soupirant. J'avais
complètement oublié ça; oui, c'est vrai, bien vrai!»
En disant ces mots, il se redressa, la figure toute rouge, sans
doute à cause des efforts qu'il avait faits pour sangler et
boucler partout; puis, donnant les rênes au serrurier, qui avait
pris place dans sa voiture, il soupira derechef, et lui souhaita
le bonsoir.
«Bonsoir! cria Gabriel. Réfléchissez maintenant à ce que nous
venons de dire; ayez des idées plus saines. Pas de coups de tête.
Vous êtes un brave garçon; je m'intéresse à vous, et je serais
désolé de vous voir vous mettre vous-même sur le pavé. Bonsoir!»
Répondant par un souhait cordial à son adieu encourageant, Joe
musa jusqu'à ce que le bruit des roues eût cessé de vibrer dans
ses oreilles, et alors, secouant la tête avec tristesse, il
rentra.
Gabriel se dirigeait vers Londres, pensant à une foule de choses,
et surtout au style bouillant dans lequel il raconterait son
aventure, et se justifierait ainsi auprès de Mme Varden d'avoir
rendu visite au Maypole, en dépit de certaines conventions
solennelles entre lui et cette dame. La méditation n'engendre pas
seulement la pensée, mais quelquefois aussi l'assoupissement; or,
plus le serrurier méditait, plus il avait envie de dormir.
Un homme peut bien être très sobre, ou du moins se tenir encore
ferme sur ce terrain neutre qui sépare les confins de la parfaite
sobriété et d'un petit coup de trop, et sentir pourtant une forte
tendance à mêler dans son esprit des circonstances présentes avec
d'autres qui ne s'y rattachent en rien; à confondre toute
considération de personnes, de temps et de lieux; à rassembler ses
pensées disjointes dans une espèce de brouillamini, de
kaléidoscope mental qui produit des combinaisons aussi inattendues
que fugitives. Tel était l'état de Gabriel Varden, lorsque,
piquant de la tête dans son coquin de sommeil, et laissant son
cheval suivre une route qu'il connaissait bien, il gagnait pays
sans en avoir conscience, et approchait de plus en plus de la
maison. Il s'était réveillé une fois, quand le cheval s'était
arrêté jusqu'à ce que la barrière fût ouverte, et il avait crié un
vigoureux: «Bonsoir!» au péager; mais il venait déjà de faire un
rêve où il crochetait une serrure dans l'estomac du Grand Mogol,
et même après son réveil il amalgamait le garde-barrière avec
l'image de sa propre belle-mère, morte depuis vingt ans. On ne
saurait donc s'étonner s'il se rendormit bientôt, et si, malgré de
rares cahots tout le long du chemin, il ne s'aperçut pas de son
voyage.
Et maintenant il approchait de la grande cité, qui s'étendait
devant lui comme une ombre noire sur le sol, et rougissait l'air
d'une immense et terne lumière, annonçant des labyrinthes de rues
et de boutiques, et des essaims de gens affairés. Lorsqu'il
approcha encore davantage, ce halo commença à s'effacer, et les
causes qui le produisaient se développèrent lentement elles-mêmes.
On put distinguer à peine de longues lignes de rues mal éclairées,
avec, çà et là, quelque point plus lumineux, où les réverbères
plus nombreux se groupaient autour d'un square, d'un marché ou
d'un grand édifice. Au bout de quelque temps, tout devint plus
distinct, et on put voir les réverbères eux-mêmes, comme des
taches jaunes qui semblaient rapidement s'éteindre l'une après
l'autre lorsque des obstacles successifs les dérobaient à la vue.
Puis, ce furent toute sorte de bruits, l'heure qui sonnait aux
horloges des églises, l'aboiement des chiens dans le lointain, le
bourdonnement du commerce dans les rues; puis des contours se
dessinèrent, on vit paraître de hauts clochers sur l'océan aérien,
et des amas de toits inégaux écrasés sous les lourdes cheminées;
puis le tapage grandit, grandit, et devint un véritable vacarme;
enfin les formes des objets se montrèrent plus nettes, plus
nombreuses, et Londres, rendu visible dans l'obscurité par sa
faible lumière, et non par celle des cieux, Londres apparut.
Cependant, sans s'apercevoir le moins du monde que Londres fût si
proche, le serrurier continuait d'être cahoté entre la veille et
le sommeil, lorsqu'un grand cri poussé à peu de distance en tête
de sa voiture le réveilla en sursaut.
Un moment il regarda autour de lui, comme un homme qui, durant son
sommeil, aurait été transporté dans quelque pays étranger; mais,
reconnaissant bientôt des objets familiers, il se frotta les yeux
nonchalamment, et peut-être allait-il se rendormir encore, si ce
même cri ne s'était fait entendre de nouveau, non pas une fois,
deux fois, trois fois, mais plusieurs fois, et chaque fois,
semblait-il, avec une force croissante. Complètement réveillé,
Gabriel, qui était un gaillard hardi et qui n'avait pas froid aux
yeux, lança droit de ce côté son vigoureux petit cheval, comme
s'il fallait vaincre ou mourir.
Il s'agissait vraiment de quelque chose d'assez sérieux: car en
arrivant à la place d'où les cris étaient partis, il avisa un
homme étendu sur la chaussée et en apparence sans vie, autour
duquel tournoyait un autre homme ayant une torche à la main,
l'agitant en l'air avec le délire de l'impatience, et redoublant
en même temps ses cris: «Au secours! au secours!» qui avaient
amené là le serrurier.
«Qu'y a-t-il? dit le vieillard en sautant à bas de sa voiture.
Qu'est-ce que c'est donc? quoi! Barnabé?»
Celui qui tenait la torche rejeta en arrière la longue chevelure
éparse sur ses yeux; et, faisant aussitôt volte-face, il fixa sur
le serrurier un regard où se lisait toute son histoire.
«Vous me reconnaissez, Barnabé?» dit Varden.
Il fit un signe affirmatif, non pas une fois, ni deux fois, mais
une vingtaine de fois, d'une manière tellement bizarre et exagérée
qu'il aurait remué sa tête pendant une heure, si le serrurier, le
doigt levé en fixant sur lui un oeil sévère, ne l'eût fait cesser,
puis, montrant le corps, ne l'eût interrogé du regard.
«Il y a du sang sur lui, dit Barnabé en frissonnant. Ça me fait
mal.
-- D'où vient ce sang? demanda Varden.
-- Du fer, du fer, du fer, répliqua l'autre d'un ton farouche, en
imitant avec sa main l'action de donner un coup de poignard.
-- Quelque voleur.» dit le serrurier.
Barnabé le saisit par le bras et fit encore un signe affirmatif;
puis il indiqua la direction de la ville.
«Ah! dit le vieillard en se penchant sur le corps et se retournant
pour parler à Barnabé, dont la pâle figure brillait d'une lueur
étrange qui n'était point celle de l'intelligence, le voleur s'est
sauvé par là? Bien, bien, ne vous occupez pas de ça pour
l'instant. Tenez, ainsi votre torche, un peu plus loin, c'est ça.
À présent, restez tranquille pendant que je vais tâcher de voir
quelle est sa blessure.»
Cela dit, il s'appliqua à examiner de plus près le corps étendu à
terre, tandis que Barnabé, tenant sa torche comme on le lui avait
recommandé, regarda en silence, fasciné par l'intérêt ou la
curiosité, mais repoussé néanmoins par quelque puissante et
secrète horreur qui imprimait à chacun de ses nerfs un mouvement
convulsif.
Debout comme il était alors, reculant d'effroi, et cependant à
demi penché en avant pour mieux voir, sa figure et toute sa
personne étaient en plein dans la vive clarté de la torche et se
révélaient aussi distinctement que s'il eût fait grand jour. Il
avait environ vingt trois ans, et, quoique maigre, il était d'une
belle taille et solidement bâti. Sa chevelure rouge, très
abondante, pendait en désordre autour de sa figure et de ses
épaules, donnant à ses regards sans cesse en mouvement une
expression qui n'était pas du tout de ce monde, rehaussée par la
pâleur de son teint et l'éclat vitreux de ses grands yeux
saillants. Quoi qu'on ne pût le voir sans saisissement, sa
physionomie était bonne, et il y avait même quelque chose de
plaintif dans son visage blême et hagard. Mais l'absence de l'âme
est bien plus terrible chez un vivant que chez un mort, et chez
cet être infortuné les facultés les plus nobles faisaient défaut.
Il portait un habillement vert, décoré çà et là assez gauchement,
et probablement par ses propres mains d'un somptueux galon, plus
éclatant à l'endroit où l'étoffe était plus usée et plus sale. Une
paire de manchettes d'un faux goût pendillaient à ses poignets,
tandis que sa gorge était presque nue. Il avait orné son chapeau
d'une touffe de plumes de paon, mais flasques et cassées à
présent, elles traînaient négligemment derrière son dos. À sa
ceinture brillait la garde d'acier d'une vieille épée sans lame ni
fourreau, quelques bouts de rubans bicolores et de pauvres
colifichets de verre complétaient la partie ornementale de son
ajustement. La disposition confuse et voltigeante de tous les
morceaux bigarrés qui formaient son costume, trahissait, aussi
bien que ses gestes vifs et capricieux, le désordre de son esprit,
et, par un grotesque contraste, mettait en relief l'étrangeté plus
frappante encore de sa figure.
«Barnabé, dit le serrurier, après un rapide mais soigneux examen,
cet homme n'est pas mort; il a une blessure au flanc, mais il
n'est qu'évanoui.
-- Je le connais, je le connais! cria Barnabé en claquant des
mains.
-- Vous le connaissez? reprit le serrurier.
-- Chut! dit Barnabé en mettant ses doigts sur ses lèvres. Il
était sorti aujourd'hui pour aller faire sa cour. Je ne voudrais
pas, pour un beau louis d'or, qu'il retournât encore faire sa
cour; car, s'il y retournait, je sais des yeux qui perdraient
bientôt leur éclat, quoi qu'ils brillent comme... À propos d'yeux,
voyez-vous là-haut les étoiles? De qui donc sont-elles les yeux?
Si ce sont les yeux des anges, pourquoi s'amusent-elles à regarder
ici-bas pour voir blesser de bon monde, et ne font-elles que
clignoter et scintiller toute la nuit?
-- Dieu ait pitié du pauvre fou! murmura le serrurier fort
perplexe. Connaîtrait-il en effet ce gentleman? La maison de sa
mère n'est pas loin. Je ferais mieux de voir si elle peut me dire
qui il est. Barnabé, mon garçon, aidez-moi à le placer dans la
voiture, et nous irons ensemble jusque chez vous.
-- Impossible à moi de le toucher! cria l'idiot reculant et
frissonnant comme avec un spasme violent; il est tout en sang.
-- Oui, je sais, c'est une répugnance qui est dans sa nature,
marmotta le serrurier. Il y a de la cruauté à lui demander un
pareil service, mais il faut pourtant qu'on m'aide... Barnabé! bon
Barnabé! cher Barnabé! si vous connaissez ce gentleman. Au nom de
sa propre vie, et de la vie de ceux qui l'aiment, aidez-moi à le
lever et à l'étendre là.
-- Tenez! couvrez-le, enveloppez-le tout à fait. Ne me laissez pas
voir ça, sentir ça, en entendre seulement le mot. Ne prononcez pas
le mot. Gardez-vous-en bien.
-- Convenu; n'ayez aucune crainte. Là, regardez, il est couvert
maintenant.
-- Doucement. C'est ça, c'est ça.»
Ils le placèrent dans la voiture avec une grande facilité, car
Barnabé était fort et actif; mais, durant tout le temps qu'ils
employèrent à cette opération, il frissonnait de la tête aux
pieds, et il éprouvait évidemment une terreur si pleine
d'angoisse, que le serrurier pouvait à peine supporter le
spectacle de ses souffrances.
L'opération accomplie, et le blessé ayant été recouvert du
pardessus de Varden, que celui-ci ôta exprès pour cela, ils
avancèrent d'un bon pas, Barnabé comptant gaiement sur ses doigts
les étoiles, et Gabriel se félicitant en lui-même d'avoir
actuellement à raconter une aventure qui, sans aucun doute, ferait
taire ce soir Mme Varden au sujet du Maypole; ou bien il n'y avait
donc plus moyen de se fier aux femmes.
CHAPITRE IV.
Passons au vénérable faubourg de Clerkenwell, car c'était jadis un
faubourg; pénétrons dans cette partie de ses confins la plus
voisine de Charter-House, et dans une de ces rues fraîches,
ombreuses, dont il ne reste plus que quelques échantillons
éparpillés dans ces vieux quartiers de la capitale. Là, chaque
demeure végète tranquillement comme un bon vieux bourgeois qui,
depuis longues années, retiré des affaires, roupille sur ses
infirmités, jusqu'à ce que par la suite du temps il fasse la
culbute pour céder la place à quelque jeune héritier, dont
l'extravagante vanité se pavanera dans les ornements en stuc de sa
maison rajeunie et dans tous les colifichets de l'architecture
moderne. C'est dans ce quartier et dans une rue de ce genre que
nous réclament les faits du présent chapitre.
À l'époque dont il s'agit, quoiqu'elle ne date que de soixante-dix
ans, une très grande partie de Londres n'existait pas encore. Même
les plus effrénés spéculateurs n'avaient point fait éclore dans
leurs cerveaux d'immenses lignes de rues reliant Highgate avec
Whitechapel, ni des rassemblements de palais sur des marécages
desséchés et comblés, ni de petites cités en rase campagne.
Quoique cette partie de la ville fût alors, comme de nos jours,
sillonnée de rues et fort peuplée, sa physionomie était bien
différente. La plupart des maisons avaient des jardins; le long du
trottoir s'élevaient des arbres; on respirait de tout côté une
fraîcheur que, par ce temps-ci, on y chercherait vainement. On
avait à sa porte des champs à travers lesquels serpentaient les
eaux de New River, et il se faisait là dans l'été de joyeuses
fenaisons. La nature n'était pas si éloignée, si reculée qu'elle
l'est de nos jours; et, quoiqu'il y eût beaucoup d'industries
actives dans Clerkenwell, et des ateliers de bijoutier par
vingtaines, c'était un endroit plus salubre, plus à proximité des
fermes, qu'une foule d'habitants du nouveau Londres ne seraient
disposés à le croire, plus à portée aussi des promenades pour les
amoureux, promenades qui se changèrent en cours dégoûtantes,
longtemps avant que les amoureux de ce siècle eussent été mis au
monde, ou, selon la phrase consacrée, avant qu'on pensât seulement
à eux.
Dans l'une de ces rues, la plus propre de toutes, et du côté de
l'ombre (car les bonnes ménagères savent que le soleil endommage
les tentures objet de leurs soins, et elles aiment mieux l'ombre
que l'éclat des rayons pénétrants) se trouvait la maison dont nous
avons à nous occuper. C'était un modeste bâtiment, qui n'était pas
de la dernière mode, ni trop large, ni trop étroit, ni trop haut;
il n'avait pas de ses façades hardies avec ces grandes fenêtres
qui vous regardent effrontément; c'était une maison timide,
clignant des yeux, pour ainsi dire, avec un toit en cône qui se
dressait en forme de pic au-dessus de la fenêtre du grenier,
garnie de quatre petits carreaux de vitre, comme un chapeau à
cornes sur la tête d'un monsieur âgé, qui n'a qu'un oeil. Elle
n'était pas bâtie en briques ni en pierres de taille, mais en bois
et en plâtre; elle n'avait pas été dessinée avec un monotone et
fatigant respect de la symétrie, car il n'y avait pas deux
fenêtres pareilles; chacune d'elles semblait tenir à ne ressembler
à rien.
La boutique, car il y avait une boutique, était au rez-de-
chaussée, comme toutes les boutiques; mais là toute ressemblance
entre elle et une autre boutique cessait brusquement. Les gens qui
entraient ou sortaient n'avaient pas à monter quelques marches, ou
à glisser de plain-pied sur le sol au niveau de la rue; mais il
leur fallait descendre par trois degrés fort roides, et plonger
comme dans une cave. La place était pavée avec de la pierre et de
la brique, ainsi qu'aurait pu l'être celle de toute autre cave;
et, au lieu d'une fenêtre à châssis et à vitres, il y avait un
grand battant ou volet de bois peint en noir, presque à hauteur
d'appui, qui se reployait pendant le jour, donnant autant de froid
que de jour, très souvent même moins de jour que de froid.
Derrière cette boutique était une salle à manger lambrissée ayant
vue d'abord sur une cour pavée, et au delà sur une terrasse et un
petit jardin à quelques pieds au-dessus de la salle. Tout le monde
aurait supposé que cette salle lambrissée, sauf la porte de
communication par laquelle on avait été introduit, était
retranchée du reste de l'univers; et véritablement on avait
remarqué que beaucoup d'étrangers, en y entrant pour la première
fois, étaient devenus extrêmement pensifs, et semblaient chercher
à résoudre dans leur esprit le problème de savoir si les chambres
de l'étage supérieur n'étaient accessibles que du dehors par des
échelles, ne soupçonnant jamais que deux des portes les moins
prétentieuses et les plus invraisemblables qu'il y eût au monde,
et que les plus ingénieux mécaniciens de la terre devaient de
toute nécessité supposer des portes de cabinets, ouvraient une
issue hors de cette salle, chacune sans la moindre préparation et
sans livrer plus d'un quart de pouce de passage, sur deux
escaliers noirs et tournants, l'un dirigé vers le haut, l'autre
vers le bas: car c'étaient là les seuls moyens de communication
entre cette pièce et les autres parties de la maison.
Avec toutes ces singularités, il n'y avait pas une maison plus
propre, plus scrupuleusement rangée, plus minutieusement ordonnée
dans Clerkenwell, dans Londres, dans toute l'Angleterre. Il n'y
avait pas de croisées mieux nettoyées, de planchers plus blancs,
de poêles plus brillants, de meubles en vieil acajou d'un lustre
plus admirable. On ne frottait pas, on ne grattait pas, on ne
brunissait pas, on ne polissait pas davantage dans toutes les
maisons de la rue prises ensemble. Et cette perfection n'était pas
obtenue sans quelques frais, quelques peines, et une grande
dépense de poumons: les voisins ne s'en apercevaient que trop,
quand la bonne dame du logis veillait et aidait elle-même à ce que
tout fût mis en état les jours de nettoyage, ce qui, d'habitude,
avait lieu du lundi matin au samedi soir, ces deux jours inclus.
Appuyé contre le montant de la porte de ce logis qui était le
sien, le serrurier se tenait debout de bonne heure, le lendemain
du jour où avait eu lieu sa rencontre avec le blessé, considérant
d'un air inconsolable son enseigne, une grande clef de bois,
peinte en jaune vif pour simuler l'or, laquelle pendillait sur le
devant de la maison et oscillait à droite et à gauche en criant
d'une manière lugubre, comme si elle se plaignait de n'avoir rien
à ouvrir. Quelquefois il regardait par-dessus son épaule dans la
boutique, qui était si assombrie par les nombreuses marques de sa
profession, si noircie par la fumée d'une petite forge, près de
laquelle son apprenti était à l'ouvrage, qu'il eût été difficile,
pour un oeil inaccoutumé à des investigations de ce genre, de
distinguer là autre chose que divers outils d'une façon et d'une
forme grossières, de grands paquets de clefs rouillées, des
morceaux de fer, des serrures à moitié finies, et maint objet de
même nature, garnissant les murailles ou pendant en grappes du
plafond.
Après une longue et patiente contemplation de la clef d'or, et
plusieurs coups d'oeil lancés ainsi derrière lui, Gabriel fit
quelques pas dans la rue, et dirigea un regard furtif vers les
fenêtres de l'étage supérieur. L'une d'elles, par hasard, s'ouvrit
toute grande en ce moment, et une figure friponne rencontra la
sienne. C'était une figure illuminée par la plus aimable paire
d'yeux étincelants sur lesquels un serrurier eût jamais fixé sa
vue; c'était la figure d'une jeune folle, jolie, rieuse, aux
fraîches fossettes pleines de santé, la véritable personnification
de la bonne humeur et de la beauté dans sa fleur.
«Chut! dit elle tout bas, en se penchant et montrant avec malice
la fenêtre d'au-dessous; mère dort encore.
-- Encore, ma chérie! répondit le serrurier du même ton. Tu en
parles à ton aise. Ne dirait-on pas qu'elle a dormi toute la nuit,
quand elle n'a guère eu plus d'une demi-heure de sommeil? Mais,
Dieu soit loué! le sommeil est une bénédiction... il n'y a pas de
doute à cela.»
Le serrurier marmotta ces derniers mots pour lui seul.
«C'est bien cruel à vous de nous avoir tenus sur pied si tard dans
la nuit, sans seulement nous dire où vous étiez, et sans nous
envoyer au moins un petit mot pour nous rassurer, reprit la jeune
fille.
-- Ah! Dolly, Dolly! répliqua le serrurier secouant la tête et
souriant, c'est bien cruel à vous d'avoir couru là-haut dans votre
chagrin, pour vous mettre au lit! Descendez déjeuner, petite
folle, et bien doucement, ou vous réveilleriez votre mère. Elle
doit être fatiguée, j'en suis sûr; certainement elle doit l'être.»
Gardant pour lui ces derniers mots, et répondant au signe de tête
de sa fille, il allait entrer dans sa boutique, la figure encore
toute rayonnante du sourire que Dolly y avait éveillé, lorsqu'il
put voir, juste au moment même, le bonnet de papier goudronné de
son apprenti faire un plongeon afin d'éviter l'oeil du maître, et
se reculer de la fenêtre, pour retourner en tapinois à sa première
place, où il ne fut pas plutôt qu'il se mit à jouer vigoureusement
du marteau.
«Encore Simon aux aguets! se dit Gabriel; ça ne vaut rien. Que
diable croit-il donc que la petite va dire? Toujours je le
surprends à écouter lorsqu'elle parle, jamais à un autre moment.
Mauvaise habitude, Sim, que de se cacher comme ça pour faire ses
coups à la sourdine. Ah! vous avez beau jouer du marteau, vous ne
m'ôterez pas cela de l'idée, quand vous y travailleriez toute
votre vie.»
En se parlant ainsi à lui-même et secouant la tête d'un air grave,
il rentra dans l'atelier et toisa l'objet de ces remarques.
«En voilà assez pour l'instant, dit le serrurier. Il est inutile
de continuer ce bruit infernal. Le déjeuner est prêt.
-- Monsieur, dit Sim en levant les yeux sur son maître avec une
politesse étonnante et un petit salut à lui qui s'arrêtait net au
cou, je suis à vous immédiatement.
-- Je suppose, marmotta Gabriel, que c'est une phase de «la
Guirlande de l'Apprenti,» ou des «Délices de l'Apprenti,» ou du
«Chansonnier de l'Apprenti,» ou du «Guide de l'Apprenti à la
Potence,» ou de quelque autre livre instructif de ce genre-là.
Bon! ne va-t-il pas maintenant se faire beau!...un amour de
serrurier, ma foi.»
Sans se douter le moins du monde que son maître l'observait de la
sombre encoignure près de la porte de la salle à manger, Sim jeta
son bonnet de papier, sauta à bas de son siège, et, en deux pas
extraordinaires, quelque chose entre l'enjambée d'un patineur et
celle d'un danseur de menuet, il bondit jusqu'à une sorte de
lavabo à l'autre bout de l'atelier, et là il fit disparaître de sa
figure et de ses mains toutes les traces du travail de la matinée,
exécutant le même pas pendant tout le temps avec le plus grand
sérieux. Cela fait, il tira de quelque endroit caché un petit
morceau de miroir, dont il s'aida pour arranger ses cheveux et
constater l'état exact d'un petit bouton qu'il avait sur le nez.
Ayant alors parachevé sa toilette, il posa le morceau de miroir
sur un banc peu élevé, et regarda par-dessus son épaule tout ce
qui put se refléter de ses jambes dans un cadre si étroit, avec
une extrême complaisance et une extrême satisfaction.
Sim, comme on l'appelait dans la famille du serrurier, ou M. Simon
Tappertit, comme il s'appelait lui-même et exigeait que tout le
monde l'appelât au dehors, les jours de fête, sans compter les
dimanches, était un drôle de corps, d'une figure mince, aux
cheveux plats, aux petits yeux, de petite taille, n'ayant pas
beaucoup plus de cinq pieds, mais absolument convaincu dans son
propre esprit qu'il était au-dessus de la taille moyenne, et
plutôt grand qu'autrement. Sa personne, qui était bien faite,
quoique des plus maigres, lui inspirait une haute admiration; et
ses jambes, qui, dans sa culotte courte, étaient deux curiosités,
deux raretés, au point de vue de leur exiguïté, excitaient en lui
l'enthousiasme à un degré voisin de l'extase. Il avait aussi
quelques idées majestueusement nuageuses, que n'avaient jamais
sondées à fond ses amis les plus intimes, sur la puissance de son
oeil. On n'ignorait pas qu'il était allé jusqu'à se vanter de
pouvoir complètement réduire et subjuguer la plus fière beauté par
un simple procédé qu'il définissait «l'oeillade fascinatrice;»
mais il faut ajouter que de cette puissance, pas plus que d'un don
homogène qu'il prétendait avoir de vaincre et dompter les animaux,
même enragés, il n'avait jamais fourni de preuve qu'on pût estimer
tout à fait satisfaisante et décisive.
Ces prémisses permettent de conclure que le petit corps de
M. Tappertit renfermait une âme ambitieuse et pleine de
présomption. De même que certaines liqueurs, contenues dans des
barils de dimensions trop étroites, fermentent, s'agitent et
s'échauffent dans leur prison, ainsi l'essence spirituelle de
l'âme de M. Tappertit fumait quelquefois dans le précieux baril de
son corps, jusqu'à ce que, avec beaucoup d'écume, de mousse et de
fracas, elle s'ouvrît de force un passage, et emportât tout devant
elle. Il avait coutume de remarquer, dans ces occasions, que son
âme lui avait monté à la tête; et, dans ce nouveau genre
d'ivresse, il lui était arrivé nombre d'anicroches et de
mésaventures, qu'il avait fréquemment cachées, non sans de grandes
difficultés, à son digne maître.
Sim Tappertit, parmi les autres fantaisies dont cette âme se
repaissait et se régalait incessamment (fantaisies qui, telles que
le foie de Prométhée, se multipliaient par la consommation), avait
une haute idée de son ordre; et la servante l'avait entendu
exprimer ouvertement le regret que les apprentis ne pussent plus
porter de bâtons pour en assommer les pékins, selon son expression
énergique. Il aurait dit aussi qu'on avait jadis stigmatisé
l'honneur de leur corps par l'exécution de Georges Barnwell; que
les apprentis n'eussent pas dû se soumettre bassement à cette
exécution, qu'ils eussent dû réclamer leur collègue à la
législature, d'abord d'une manière calme, puis, s'il le fallait,
au moyen d'un appel aux armes, dont ils auraient fait usage comme
ils l'auraient jugé à propos dans leur sagesse. Ces réflexions
l'amenaient toujours à considérer quel glorieux instrument les
apprentis pourraient devenir encore, si seulement ils avaient à
leur tête un esprit supérieur; et il faisait alors d'une façon
ténébreuse, et terrifiante pour ceux qui l'écoutaient, allusion à
certains gaillards de sa connaissance, tous crânes finis, et à un
certain Coeur-de-Lion prêt à devenir leur capitaine, lequel, une
fois en besogne, ferait trembler le lord-maire sur son trône
municipal.
Quant au costume et à la décoration personnelle, Sim Tappertit
n'était pas d'un caractère moins aventureux ni moins entreprenant.
On l'avait vu, chose incontestable, ôter des manchettes superfines
au coin de la rue les dimanches soir, et les mettre soigneusement
dans sa poche avant de rentrer au logis; et il était notoire que,
tous les jours de grande fête, il avait l'habitude de changer ses
boucles de genouillères en simple acier contre des boucles de
strass reluisant, sous l'abri amical d'un poteau, très commodément
planté audit endroit. Ajoutez à cela qu'il était âgé de vingt ans
juste; que son extérieur lui en donnait davantage, et sa
suffisance au moins deux cents; qu'il ne trouvait pas de mal à ce
qu'on le plaisantât en passant sur son admiration pour la fille de
son maître; et qu'il avait même, comme on l'invitait, dans une
certaine taverne obscure, à proposer la santé de la dame qu'il
honorait de son amour, porté le toast suivant, avec force
oeillades et lorgnades: «Une belle créature dont le nom de baptême
commence par un D.» Et maintenant le lecteur sait de Sim
Tappertit, qui avait en ce moment rejoint à table le serrurier,
tout ce qu'il est nécessaire d'en savoir pour faire connaissance
avec lui.
C'était un repas substantiel: car, indépendamment du thé de
rigueur et de ses accessoires, la table craquait sous le poids
d'une bonne rouelle de boeuf, d'un jambon de première qualité, et
de divers étages de gâteau beurré du Yorkshire, dont les tranches
s'élevaient l'une sur l'autre dans la disposition la plus
appétissante. Il y avait aussi un superbe cruchon bien verni,
ayant la forme d'un vieux bonhomme qui ressemblait un peu au
serrurier; au-dessus de sa tête chauve était une belle mousse
blanche qui lui tenait lieu de perruque et promettait, à ne pas
s'y tromper, une ale pétillante brassée à la maison. Mais plus
adorable que cette ale jolie brassée à la maison, que le gâteau du
Yorkshire, que le jambon, que le boeuf, qu'aucune autre chose à
manger ou à boire que la terre ou l'air ou l'eau pût fournir, il y
avait là, présidant à tout, la fille du serrurier, aux joues de
rose: devant ses yeux noirs le boeuf perdait tout son prestige, et
la bière n'était plus rien, ou peu s'en faut.
Les pères ne devraient jamais embrasser leurs filles en présence
de jeunes gens. C'est trop aussi. Il y a des limites aux épreuves
humaines. Voilà justement ce que pensait Sim Tappertit quand
Gabriel attira, vers ses lèvres les lèvres rosées de sa fille...
Ces lèvres qui étaient chaque jour si près de Sim, et pourtant si
loin! Il respectait son maître, mais il aurait souhaité dans ce
moment-là que le gâteau de Yorkshire l'étouffât plutôt.
«Père, dit la fille du serrurier, lorsque fut finie cette
embrassade, qu'est-ce donc que j'apprends? Est-il bien vrai que
cette nuit...
-- Tout ça est vrai, chère enfant; vrai comme l'Évangile, Doll.
-- M. Chester fils volé, et gisant blessé sur la route, quand vous
êtes survenu?
-- Oui; M. Édouard. Et auprès de lui Barnabé, criant au secours
tant qu'il pouvait. Je suis survenu fort à point, car c'est une
route solitaire; il était tard, et, comme la nuit était froide, et
que le pauvre Barnabé avait encore moins de raison qu'à
l'ordinaire, par suite de sa surprise et de son épouvante, le
jeune monsieur n'en avait pas pour longtemps de s'en aller dans
l'autre monde.
-- Je tremble, rien que d'y penser! cria sa fille en frémissant.
Comment l'avez-vous reconnu?
-- Reconnu? répliqua le serrurier. Je ne l'ai pas reconnu. Et le
moyen de le reconnaître? Je ne l'avais jamais vu; j'avais
seulement mainte fois entendu parler de lui, comme j'en avais
parlé moi-même sans le connaître. Je l'ai transporté chez mistress
Rudge, et elle ne l'eut pas plus tôt vu, qu'elle me dit qui
c'était.
-- Mlle Emma, père, si cette nouvelle lui arrive, exagérée comme
elle le sera certainement, est capable d'en devenir folle.
-- Eh mais! écoutez donc encore, et voyez à quoi un homme s'expose
quand il a bon coeur, dit le serrurier. Mlle Emma était avec son
oncle au bal masqué, à Carlisle-House; elle y était allée bien
malgré elle, m'a-t-on dit à la Garenne. Savez-vous ce que fait
votre imbécile de père, après avoir tenu conseil avec mistress
Rudge? Il y va lorsqu'il aurait dû être dans son lit; il sollicite
la protection de son ami le portier, s'affuble d'un masque et d'un
domino, et se mêle aux masques.
-- Et comme c'est bien digne de lui d'avoir fait cela! s'écria la
fillette, lui mettant son beau bras autour du cou, et lui donnant
le plus enthousiaste des baisers.
-- Bien digne de lui! répéta Gabriel, qui affectait de grommeler,
mais qui évidemment était enchanté du rôle qu'il avait joué et des
louanges de sa fille. Bien digne de lui! C'est ainsi que parle
votre mère. Cela n'empêche pas qu'il s'est mêlé à la foule;
harcelé, tourmenté, je vous en réponds, par des gens qui venaient
lui rebattre les oreilles de leur: «Est-ce que tu ne me connais
pas, beau masque? moi je te connais bien,» et d'un tas de sottises
de cette espèce. Sans compter qu'il y serait encore à chercher,
s'il n'y avait eu, dans une petite salle, une jeune dame qui
venait de retirer son masque, à cause de l'extrême chaleur de
l'endroit, et qui restait assise là toute seule.
-- Et c'était elle? dit sa fille précipitamment.
-- Et c'était elle, répondit le serrurier; et je ne lui eus pas
plutôt murmuré à l'oreille ce dont il s'agissait, avec autant de
ménagement, Doll, et presque avec autant d'art que vous auriez pu
en mettre vous-même, qu'elle jeta un cri aigu et s'évanouit.
-- Et alors qu'arriva-t-il après? demanda sa fille.
-- Eh mais! un troupeau de masques accourut autour d'elle; il y
eut un bruit général, un brouhaha, et je m'estimai heureux de
m'esquiver: voilà tout, répliqua le serrurier. Ce qui arriva
lorsque je revins au logis, vous pouvez le deviner, si vous ne
l'avez pas entendu. Ah!... Bien... Ma foi! il ne faut pas toujours
avoir la mort dans l'âme. Passez-moi Tobie par ici, chère enfant.»
Ce Tobie, c'était le cruchon brun dont il a déjà été fait mention.
Le serrurier, qui pendant tout l'entretien avait exercé d'affreux
ravages parmi les comestibles, appliqua les lèvres au front
bienveillant du digne bonhomme, et les y laissa si longtemps
collées, tandis qu'il levait lentement le vase en l'air qu'à la
fin il eut la tête de Tobie sur son nez; alors il fit claquer ses
lèvres, et le replaça sur la table avec un regret plein de
tendresse.
Quoique Sim Tappertit n'eût pas pris part à cette conversation, et
que la parole ne lui eût jamais été adressée, il n'avait pas
manqué de faire en silence les manifestations d'étonnement qu'il
croyait les plus propres à déployer avec succès la puissance
fascinatrice de ses yeux. Regardant la pause qui avait suivi le
dialogue comme une circonstance particulièrement avantageuse, et
voulant frapper un grand coup sur la fille du serrurier (elle le
regardait alors, à ce qu'il croyait dans une muette admiration),
il commença à crisper et contracter sa figure, et principalement
ses yeux; à faire des contorsions si extraordinaires, si hideuses,
si incomparables, que Gabriel, qui regarda par hasard de son côté,
en fut tout ébahi.
«Eh mais! que diable a donc ce garçon? cria le serrurier. Est-ce
qu'il s'étouffe?
-- Qui? demanda Sim avec quelque dédain.
-- Qui? Eh mais! vous, répliqua son maître. Pourquoi faites-vous
ces horribles grimaces à table?
-- Chacun son goût, monsieur; si j'aime les grimaces, moi! dit
M. Tappertit, un peu déconcerté; et ce qui le déconcertait le
plus, c'était d'avoir vu la fille du serrurier sourire.
-- Sim, répliqua Gabriel en riant de bon coeur, pas de bêtises; je
voudrais vous voir devenir raisonnable. Ces jeunes gens, ajouta-t-
il en se tournant vers sa fille, sont toujours à faire quelque
folie. Il y a eu une querelle hier au soir entre Joe Willet et le
vieux John, quoique je ne puisse pas dire que Joe fût tout à fait
dans son tort. Un de ces matins on ne le trouvera plus là-bas; il
sera parti pour chercher fortune, et courir la prétentaine. Eh
mais! qu'y a-t-il, Doll? c'est vous qui faites des grimaces
maintenant. Allons, je vois bien que les filles ne valent pas
mieux que les garçons!
-- C'est le thé, dit Dolly en devenant tour à tour très rouge et
très pâle (c'est toujours comme ça quand on se brûle), il est si
chaud!»
M. Tappertit fit de gros yeux à un pain de quatre livres qui était
sur la table, et respira fortement.
«Est-ce tout? répondit le serrurier. Mets dans ton thé un peu plus
de lait. Oui, j'en suis fâché pour Joe, parce que c'est un brave
jeune homme, qui gagne à être connu, mais il partira tout à coup,
vous verrez. Il me l'a, ma foi! dit lui-même.
-- Vraiment, cria Dolly d'une voix faible, vraiment!
-- Est-ce le thé qui vous chatouille encore le gosier, chère
enfant?» dit le serrurier.
Mais, avant que sa fille eût pu lui répondre, elle fut prise d'une
toux importune, d'une espèce de toux si désagréable que, l'accès
fini, des larmes sortaient de ses beaux yeux. Le bon serrurier
était encore à lui donner de petites tapes sur le dos, et à lui
prodiguer de doux remèdes de même nature, lorsqu'on reçut un
message de Mme Varden. Elle faisait savoir à tous ceux que cela
pouvait intéresser, qu'elle se sentait beaucoup trop indisposée
pour se lever, après l'agitation et l'anxiété de la nuit
précédente; qu'en conséquence elle désirait qu'on lui procurât
immédiatement la petite théière noire avec du bon thé bien fort,
une demi-douzaine de rôties beurrées, une platée raisonnable de
boeuf et de jambon en tranches minces, et le _Manuel protestant_
en deux volumes in-douze. Comme quelques autres dames qui, dans
les âges reculés, fleurirent sur ce globe, Mme Varden était
d'autant plus dévote qu'elle était de moins bonne humeur. Chaque
fois qu'elle et son mari se trouvaient, contre l'habitude, en
mésintelligence, le _Manuel protestant_ reprenait tout de suite
faveur.
Sachant par expérience ce que cette requête voulait dire, le
triumvirat dut se dissoudre. Dolly alla faire exécuter en toute
hâte les ordres de sa mère; Gabriel monta dans sa carriole pour
aller dehors vaquer à quelque affaire, et Sim retourna à sa
besogne journalière dans l'atelier, toujours avec ses gros yeux
fixes, quoique le pain de quatre livres restât derrière lui sur la
table.
Que dis-je? ses gros yeux grossirent encore, et, lorsqu'il eut
noué son tablier, ils étaient gigantesques. Ce ne fut pas avant de
s'être plusieurs fois promené de long en large, les bras croisés,
en faisant les plus grandes enjambées qu'il pouvait faire, et
d'avoir écarté à coups de pied une foule de menus objets, que ces
lèvres commencèrent à onduler. Enfin une sombre dérision parut sur
ses traits, et il sourit, et en même temps il proféra avec un
mépris suprême le monosyllabe «Joe!»
«Je l'ai joliment fascinée avec mon oeillade pendant qu'il parlait
de ce garçon, dit-il; voilà naturellement ce qui l'a rendue si
confuse... Joe!»
Il se repromena de long en large plus vite encore, et, s'il est
possible, avec de plus grandes enjambées; s'arrêtant quelquefois
pour regarder un peu ses jambes, quelquefois pour éjaculer avec un
geste terrible un autre «Joe!» Au bout d'un quart d'heure ou
environ, il reprit le bonnet de papier, et il essaya de
travailler. Non, il ne pouvait venir à bout de rien faire.
«Je ne ferai rien aujourd'hui dit M. Tappertit en jetant par terre
son ouvrage, que repasser. Je vais repasser tous les outils. Le
métier de rémouleur va mieux à mon humeur. Joe!»
Whir-r-r-r. La meule fut bientôt en mouvement, on vit jaillir une
pluie d'étincelles: c'était l'occupation qu'il fallait à son
esprit effervescent.
Whir-r-r-r-r-r.
«Ça ne se passera pas comme ça! dit M. Tappertit, s'arrêtant d'un
air de triomphe et essuyant sur sa manche sa figure échauffée Ça
ne se passera pas comme ça. Je désire qu'il n'y ait pas de sang
répandu.»
Whir-r-r-r-r-r-r-r.
CHAPITRE V.
Aussitôt qu'il eut terminé les affaires du jour, le serrurier
sortit seul pour visiter le gentleman blessé et s'assurer des
progrès de son rétablissement. La maison où il l'avait laissé
était dans une rue détournée de Southwark non loin de London-
Bridge, et ce fut là qu'il se dirigea de toute sa vitesse, bien
décidé à s'y arrêter le moins possible et à revenir se coucher de
bonne heure.
La soirée était tempétueuse presque autant que celle de la veille.
Un homme solide comme Gabriel avait de la peine à rester sur ses
jambes au coin des rues ou à tenir tête au vent, qui se montrait
parfois le plus fort et le repoussait en arrière de quelques pas
ou, malgré toute son énergie, le forçait de s'abriter sous une
voûte à l'entrée de quelque maison, jusqu'à ce que la bourrasque
eût épuisé sa furie. De temps en temps un chapeau ou une perruque,
ou l'un et l'autre arrivaient en filant et roulant, en gambadant
devant lui follement, tandis que le spectacle plus sérieux de
tuiles et d'ardoises qui tombaient, ou de masses de brique ou de
mortier ou de morceaux de pierres de couronnement qui résonnaient
sur le trottoir tout à côté de lui, et se brisaient en mille
éclats n'augmentait pas le charme de son expédition, et ne rendait
pas la route moins effrayante.
«Ce n'est pas amusant, pour un homme de mon âge, de faire une
visite par une telle soirée! dit le serrurier en frappant
doucement à la porte de la veuve. J'aimerais mieux être dans
l'encoignure de la cheminée du vieux John, ma parole!
-- Qui est là?» demanda du dedans une voix de femme. On lui
répondit; elle ajouta vite un mot de bienvenue, et la porte fut
promptement ouverte.
Cette femme avait environ quarante ans, peut-être deux ou trois
ans de plus, une physionomie riante et une figure qui autrefois
avait été jolie. Elle portait des traces d'affliction et
d'inquiétude, mais des traces déjà anciennes; le temps les avait
lissées. Quiconque n'avait accordé par hasard qu'un simple coup
d'oeil à Barnabé aurait reconnu que cette femme était sa mère.
Leur ressemblance était frappante; mais là où le visage du fils
offrait l'égarement et le vide de la pensée, il y avait chez la
mère ce calme patient qui est le résultat de longs efforts et
d'une paisible résignation.
Une seule chose, dans sa figure, était étrange et saisissante.
Vous ne pouviez pas la regarder, au milieu de son humeur la plus
joyeuse, sans la reconnaître capable, à un degré extraordinaire,
d'exprimer la terreur. Ce n'était point à la surface. Ce n'était
pas non plus particulièrement dans un de ses traits; vous ne
pouviez prendre ni les yeux, ni la bouche, ni les lignes de la
joue, et dire en les détaillant que cela tenait à quelqu'un d'eux
pris à part. Il y avait plutôt, dans l'ensemble, je ne sais où, en
embuscade, quelque chose qu'on ne voyait jamais que d'une manière
obscure, mais qui était toujours là sans s'absenter jamais une
minute. C'était l'ombre la plus faible, la plus fugitive, de
quelque regard, expression soudaine, enfantée sans doute par un
moment rapide d'intense et inexprimable horreur; mais, si vague et
faible que fût cette ombre, elle faisait deviner ce que cette
expression avait dû être, et la fixait dans l'esprit comme l'image
d'un mauvais rêve.
Plus faible, plus chétive, manquant de force et d'énergie, pour
ainsi dire, à raison des ténèbres de son intelligence, la même
empreinte s'était gravée dans la physionomie du fils. Si on avait
vu cela dans un portrait, on aurait demandé la légende, on
n'aurait pu regarder la toile sans être obsédé par une curiosité
pénible. Les personnes qui connaissaient l'histoire du Maypole, et
se souvenaient de ce qu'était la veuve avant l'assassinat de son
mari et de son maître, n'avaient pas besoin d'explication. Outre
la façon dont la malheureuse avait changé, on se rappelait que,
quand son fils était né, le jour même où l'on avait su la nouvelle
du double meurtre, il portait sur son poignet une marque semblable
à une tache de sang mal effacée.
«Dieu vous garde! voisine, dit le serrurier, en la suivant de
l'air d'un vieil ami dans une petite salle à manger où brillait un
bon feu.
-- Et vous pareillement, répondit-elle avec un sourire. C'est
votre excellent coeur qui vous a ramené ici. Rien ne peut vous
retenir chez vous, je le sais de longue date s'il y a des amis à
servir ou à consoler au dehors.
-- Fi! Fi! répliqua le serrurier en se frottant les mains et les
réchauffant. Voilà bien les femmes! il ne leur faut pas
grand'chose pour jaser. Comment va le malade, voisine?
-- Il dort maintenant. Il a été très agité vers le jour, et
pendant quelques heures il s'est tourné et retourné
douloureusement; mais la fièvre l'a quitté, et le médecin dit
qu'il sera bientôt guéri. Défense de le transporter avant demain.
-- Il a eu des visites aujourd'hui, hein? dit Gabriel avec
finesse.
-- Oui, M. Chester père est resté ici depuis que nous l'avons
envoyé prévenir, et il ne faisait que de partir quand vous avez
frappé.
-- Pas de dames? dit Gabriel en haussant les sourcils, et d'un air
désappointé.
-- Une lettre, reprit la veuve.
-- Allons! ça vaut mieux que rien! cria le serrurier. Qui en était
porteur?
-- Barnabé, naturellement.
-- Barnabé est un bijou! dit Varden. Il va et vient à son aise là
où nous autres, qui nous croyons plus raisonnables que lui,
serions fort embarrassés d'en faire autant. Il n'est pas à courir
encore, j'espère?
-- Dieu merci, il est dans son lit. Comme il a été debout toute la
nuit, vous savez et toute la journée sur pied, il était rompu de
fatigue. Ah! voisin, si je pouvais seulement le voir plus souvent
aussi tranquille, si je pouvais seulement dompter cette terrible
inquiétude!
-- Cela viendra, dit le serrurier avec bonté; cela viendra. Ne
vous laissez pas abattre. Je trouve qu'il gagne en raison chaque
jour.»
La veuve secoua la tête; et, cependant, bien qu'elle sût que le
serrurier cherchait à l'encourager, et qu'il ne parlait pas ainsi
de conviction, elle éprouvait de la joie à entendre même cet éloge
de son pauvre benêt de fils.
«Il finira par faire un homme d'esprit, continua le serrurier.
Prenez garde que, quand nous deviendrons de vieux radoteurs,
Barnabé ne nous fasse la nique. Je ne vous dis que ça. Mais notre
autre ami, ajouta-t-il en regardant sous la table et autour du
plancher, le plus fin matois de tous les matois, où donc est-il?
-- Dans la chambre de Barnabé, répliqua la veuve avec un sourire
languissant.
-- Ah! c'est celui-là qui est un rusé compère, dit Varden en
secouant la tête. Je serais bien fâché de parler de choses
secrètes devant lui. Ah! c'est ça un fameux gaillard. Je parie
qu'il pourrait lire, écrire et compter, s'il voulait s'en donner
la peine. Qu'est-ce que j'entends là? N'est-ce pas lui qui tape à
la porte?
-- Non, répondit la veuve; c'était dans la rue, je pense. Écoutez!
oui. Encore ce bruit. Il y a quelqu'un qui frappe doucement au
volet. Qui ce peut-il être?»
Ils avaient parlé à voix basse, car le malade était couché au-
dessus; et, comme les murs et les plafonds étaient minces et
légèrement bâtis, le son de leurs voix aurait, sans cette
précaution, troublé son sommeil. La personne qui frappait, quelle
qu'elle fût, avait pu se tenir fort près du volet sans rien
entendre; et voyant la lumière à travers les fentes, sans aucun
bruit, elle avait bien pu croire qu'il n'y avait là qu'une seule
personne.
«Quelque brigand de voleur, peut-être, dit le serrurier. Donnez-
moi la lumière.
-- Non, non, répondit-elle précipitamment: de tels visiteurs ne
sont jamais venus à ce pauvre logis. Restez ici. Je suis toujours
à même de vous appeler en cas de besoin. Je préfère y aller seule.
-- Pourquoi? dit le serrurier, laissant à contrecoeur la chandelle
qu'il avait prise de dessus la table.
-- Parce que, je ne sais pourquoi, mais c'est plus fort que moi,
répondit-elle. On frappe encore; ne me retenez pas, je vous en
supplie.»
Gabriel la regarda, grandement étonné de voir une personne
d'ordinaire si calme et si tranquille en proie à une pareille
agitation, et pour si peu de chose. Elle quitta la chambre et
ferma la porte derrière elle. Un moment elle resta là, comme si
elle hésitait, sa main sur la serrure. Dans ce court intervalle il
y eut encore un petit coup donné; et une voix tout près de la
fenêtre, une voix dont le souvenir parut réveiller chez lui des
idées désagréables, chuchota: «Dépêchez-vous.»
Ces mots furent prononcés à voix basse, mais distinctement, de
cette voix qui arrive si vite aux oreilles de ceux qui dorment, et
qui les réveille en sursaut. Un instant cela fit tressaillir le
serrurier; il se recula involontairement de la fenêtre et écouta.
Le vent grondant lourdement dans la cheminée ne lui permit pas
trop d'entendre ce qui se passa; mais il aurait affirmé que la
porte de la rue avait été ouverte, que le pas d'un homme avait
fait craquer le plancher, puis qu'il y avait eu un moment de
silence, silence interrompu par quelque chose d'étouffé, qui
n'était ni un cri perçant, ni un gémissement, ni un appel au
secours, et qui cependant aurait pu être tout cela également; et
les mots: «Mon Dieu!» prononcés d'une voix qu'il n'avait pas
entendue sans un frisson.
Il s'élança aussitôt dehors. Enfin il la vit, cette terrible
expression, celle qu'il connaissait si bien, pour l'avoir devinée,
sans l'avoir vue auparavant sur la figure de la veuve. Elle était
là debout, comme gelée sur le sol, les yeux effarés, les joues
livides, chaque trait d'une fixité lugubre, à regarder l'homme
qu'il avait rencontré dans la sombre nuit de la veille. Les yeux
de cet homme se croisèrent avec ceux du serrurier. Ce ne fut qu'un
éclair, un instant, un souffle sur une glace polie, et il n'était
plus là.
Le serrurier allait l'atteindre; il avait presque saisi les pans
de sa redingote flottante, quand ses bras furent étroitement
serrés par la veuve, qui se jeta sur le pavé devant lui.
«De l'autre côté! de l'autre côté! cria-t-elle. Il a pris de
l'autre côté. Revenez! revenez!
-- De l'autre côté! je le vois maintenant, répondit le serrurier,
là-bas; voici son ombre qui passe où est cette lumière. Que fait
cet homme? Qui est-il? Laissez-moi courir après lui.
-- Revenez! revenez! s'écria la femme, luttant avec lui et
l'étreignant dans ses bras. Ne le touchez pas, au nom de votre
salut. Je vous en adjure, revenez! Il emporte d'autres vies que la
sienne. Revenez!
-- Que voulez-vous dire?
-- Inutile de savoir ce que je veux dire. Ne demandez rien, n'en
parlez plus, n'y pensez plus. Il ne faut pas qu'on le suive, qu'on
lui fasse obstacle, qu'on l'arrête. Revenez!»
Le vieillard la regarda tout ébahi, au moment où elle se tordait
pour s'attacher à lui; et, vaincu par sa douleur impétueuse, il se
laissa entraîner dans la maison. Ce ne fut pas avant d'avoir mis
la chaîne, fermé la porte à double tour, assuré chaque verrou et
chaque barre avec l'ardeur furieuse d'une folle, et l'avoir tiré
en arrière dans la chambre, qu'elle dirigea de nouveau sur lui ce
regard de statue, plein d'horreur, et que, s'affaissant sur une
chaise, elle se couvrit la figure et frissonna comme si la main de
la mort était sur elle.
CHAPITRE VI.
Étonné à l'excès des événements qui s'étaient passés avec tant de
rapidité et de violence, le serrurier contempla cette femme qui
frissonnait sur sa chaise, de l'air d'un homme hébété; il l'aurait
contemplée beaucoup plus longtemps, si la compassion et l'humanité
n'eussent délié sa langue.
«Vous êtes malade, dit Gabriel. Laissez-moi appeler quelque
voisine.
-- Non, pour tout au monde, répondit-elle en lui faisant signe de
sa main tremblante et tenant sa figure encore détournée. C'est
bien assez que vous vous soyez trouvé ici pour voir cela.
-- Oui, plus qu'assez; c'est trop ou trop peu, dit Gabriel.
-- Soit, répliqua-t-elle. Comme vous voudrez. Pas de questions, je
vous en supplie.
-- Voisine, dit le serrurier après une pause, est-ce beau, est-ce
raisonnable, est-ce juste envers vous-même? Est-ce digne de vous,
qui me connaissez depuis si longtemps et m'avez demandé conseil
pour toutes sortes de choses? digne de vous, à qui j'ai connu
l'esprit vigoureux et le coeur ferme quand vous n'étiez encore
qu'une enfant?
-- J'en ai eu grand besoin, répondit-elle. Je vieillis à la fois
par les années et par les inquiétudes. C'est peut-être là une trop
rude épreuve qui m'a énervé le coeur et affaibli l'esprit. Ne me
parlez pas.
-- Comment puis-je voir ce que j'ai vu, et me taire? répartit le
serrurier. Quel était cet homme, et pourquoi sa venue a-t-elle
produit en vous ce changement?»
Elle demeura silencieuse, mais se cramponna à la chaise comme pour
s'empêcher de choir par terre.
«Je m'autorise d'une ancienne connaissance, Marie, dit le
serrurier, car j'ai toujours eu la plus vive affection pour vous,
et peut-être ai-je essayé de vous le prouver quand ça m'a été
possible. Quel est cet homme de mauvaise mine, et qu'a-t-il à
faire avec vous? Quel est ce fantôme qu'on ne voit que par les
nuits les plus noires et par de mauvais temps? Comment connaît-il
et pourquoi vient-il hanter cette maison, chuchotant à travers les
fentes et les crevasses, comme s'il y avait entre lui et vous
quelque chose dont ni l'un ni l'autre n'oserait parler tout haut?
Qui est-il?
-- Vous avez bien raison de dire qu'il hante cette maison,
répliqua la veuve d'une voix languissante. Son ombre a plané sur
elle et sur moi dans la lumière et dans les ténèbres, à midi et à
minuit. Et maintenant, enfin, le voilà revenu en chair et en os.
-- Mais il ne serait pas parti en chair et en os, répliqua le
serrurier avec quelque irritation, si vous aviez laissé libres mes
bras et mes jambes. Quelle énigme est ceci?
-- C'en est une, répondit-elle, et en même temps elle se leva, qui
doit rester à jamais une énigme. Je n'ose pas vous en dire
davantage.
-- Vous n'osez pas! répéta le serrurier confondu de surprise.
-- Ne me pressez point. Je suis malade et faible, et toutes mes
facultés vitales semblent mortes au dedans de moi. Non! ne me
touchez point non plus.»
Gabriel, qui s'était avancé de quelques pas pour la secourir,
recula lorsqu'elle fit cette exclamation précipitée, et la regarda
en silence avec un profond étonnement.
«Laissez-moi aller seule, dit-elle à voix basse, et que les mains
d'un honnête homme ne touchent pas les miennes ce soir.» Quand
elle eut marché en chancelant vers la porte, elle se retourna, et
ajouta avec un violent effort: «N'oubliez pas que ceci est un
secret qu'il faut, de toute nécessité, que je confie à votre
honneur. Vous êtes un homme sûr. Comme vous avez toujours été bon
et affectueux pour moi, gardez-le. Si vous entendez quelque bruit
là-haut, excusez mon absence; imaginez quelque prétexte; dites
n'importe quoi, sauf ce que vous avez vu en réalité, et que jamais
un mot, un regard entre nous, ne rappelle cette circonstance. Je
me fie à vous. Songez-y, je me fie à vous. Et jusqu'où va ma
confiance en vous, jamais vous ne pourriez le concevoir.»
Fixant ses yeux sur lui un instant, elle s'éloigna et le laissa
seul dans la chambre.
Gabriel, ne sachant que penser, se tenait debout, l'oeil fixé sur
la porte; son visage était plein d'étonnement et d'épouvante. Plus
il méditait sur ce qui venait de se passer, moins il pouvait y
donner quelque explication favorable. Trouver cette femme veuve,
dont la vie avait été supposée pendant tant d'années une vie de
solitude et de retraite, et qui, par sa paisible résignation à ses
douleurs, avait gagné l'estime et le respect de tous ceux qui la
connaissaient, la trouver liée mystérieusement avec un homme
sinistre, s'alarmant de son apparition, et pourtant l'aidant à
s'échapper, c'était une découverte qui le peinait autant qu'elle
l'effrayait. La pleine confiance qu'elle venait de montrer dans sa
discrétion, et le consentement tacite qu'il y avait donné,
augmentaient la détresse de son esprit. S'il eût parlé hardiment,
s'il eût persisté à la questionner, s'il l'eût retenue quand elle
s'était levée pour quitter la chambre, s'il eût fait une
protestation quelconque, au lieu de se compromettre lui-même par
son silence, comme il sentait bien s'être compromis, il aurait été
plus à son aise.
«Pourquoi lui ai-je laissé dire que c'était un secret et qu'elle
me le confiait? dit Gabriel en mettant sa perruque sur un côté de
sa tête pour se gratter d'une manière plus commode, et regardant
le feu avec tristesse. Je n'ai pas plus de présence d'esprit que
le vieux John lui-même. Pourquoi ne lui ai-je pas dit d'un ton
ferme: «Vous n'avez pas le droit d'avoir de pareils secrets, et je
vous somme de me dire ce que cela signifie?» au lieu de rester
bouche béante devant elle, comme un vieil imbécile que je suis!
Mais c'est bien là mon faible. Je sais, au besoin, résister
obstinément à des hommes; mais des femmes peuvent, quand elles le
veulent, me rouler autour de leurs doigts comme le fil de leurs
quenouilles.»
Il ôta tout à fait sa perruque en faisant cette réflexion, chauffa
au feu son mouchoir, et commença de s'en frotter et polir sa tête
chauve, jusqu'à ce qu'elle redevînt luisante.
«Et cependant, dit le serrurier que calmait cette douce opération
et qui s'arrêta pour sourire, ce n'est peut-être rien. Quelque
braillard d'ivrogne qui s'efforçait d'entrer dans la maison; il
n'en faudrait pas davantage pour alarmer une âme aussi tranquille
que la sienne. Mais alors (et cette pensée le tourmentait),
comment se fait-il que ce soit cet homme? comment se fait-il qu'il
ait cette influence-là sur elle? comment se fait-il qu'elle l'ait
aidé à m'échapper? et plus que tout cela, comment se fait-il
qu'elle ne m'ait pas dit que c'était une peur soudaine, et rien de
plus?» Triste chose que d'avoir en une minute à se défier d'une
personne qu'on connaît depuis si longtemps, et d'une ancienne
bonne amie, par-dessus le marché; mais le moyen de ne pas le
faire, lorsque tout cela vous frappe l'esprit!... «Est-ce Barnabé
qui arrive là?
-- Oui! cria-t-il en jetant un regard dans la chambre et faisant
un signe de tête. Sans doute, c'est Barnabé. Comment l'avez-vous
deviné?
-- Par votre ombre, dit le serrurier.
-- Hoho! cria Barnabé en lançant, un coup d'oeil par-dessus son
épaule, elle est bon enfant, cette ombre, de s'attacher à moi,
quoique je ne sois qu'un insensé. Quel joyeux compagnon! Nous
sautons, nous nous promenons, nous courons, nous gambadons si bien
sur l'herbe ensemble! Quelquefois il est la moitié aussi haut
qu'un clocher d'église, et quelquefois pas plus grand qu'un nain.
Tantôt il va devant, tantôt derrière, et tout de suite il se
dérobe avec adresse; le voilà par ici, le voilà par là; s'arrêtant
lorsque je m'arrête, et croyant que je ne peux pas le voir,
quoique j'aie l'oeil sur lui, bel et bien. Ah! c'est un joyeux
compagnon. Dites-moi, est-il insensé aussi?... Je crois qu'il
l'est.
-- Pourquoi? demanda Gabriel.
-- Parce qu'il ne se lasse jamais de se moquer de moi. Il ne fait
que cela tout le long de la journée... Pourquoi ne venez-vous pas?
-- Où?
-- Là-haut. Il vous demande. Restez... À propos; et lui, où est
son ombre? Voyons. Vous qui êtes un homme raisonnable, dites-moi
ça.
-- À côté de lui, Barnabé, à côté de lui, je suppose, répondit le
serrurier.
-- Non, répliqua-t-il en secouant la tête. Devinez encore.
-- Elle est allée se promener, peut-être bien?
-- Il a changé d'ombre avec une femme, chuchota l'idiot à son
oreille, et puis il recula d'un air de triomphe. Son ombre à elle
est toujours avec lui, et son ombre à lui toujours avec elle.
C'est un jeu, je pense, hein?
-- Barnabé, dit le serrurier d'un air grave, venez ici, mon
garçon.
-- Je sais ce que vous voulez me dire. Je sais! répliqua-t-il en
s'éloignant de lui. Mais je suis un malin, je me tais. Je ne vous
dis qu'une chose: Êtes-vous prêt?»
En achevant ces mots, il saisit la lumière, et l'agita sur sa tête
avec un rire égaré.
-- Doucement, bellement, dit le serrurier, déployant toute son
influence pour le maintenir calme et paisible. Je croyais que vous
étiez allé dormir.
-- Voilà comme je dormais, répondit-il les yeux démesurément
ouverts. Il y avait de grandes figures allant et venant, tout près
de ma figure, et ensuite, un mille plus loin, des endroits bas à
travers lesquels il fallait ramper, bon gré mal gré; de hautes
églises du faîte desquelles il fallait tomber; une foule
d'étranges créatures se pressant les unes contre les autres de la
tête aux pieds pour s'asseoir sur le lit. C'est dormir cela, hein?
-- Des rêves, Barnabé, des rêves, dit le serrurier.
-- Des rêves! répéta-t-il doucement en s'approchant de lui. Ce ne
sont pas des rêves.
-- Qu'est-ce donc, répliqua le serrurier, si ce ne sont pas des
rêves?
-- Je rêvais, dit Barnabé, en passant son bras dans le bras de
Varden et en regardant de fort près sa figure, tandis qu'il lui
chuchotait sa réponse. Je rêvais précisément tout à l'heure que
quelque chose (cela avait la forme d'un homme) me suivait, venait
sans bruit derrière moi, ne voulait pas me laisser, mais était
toujours à se cacher et à se tapir, comme un chat, dans des coins
noirs, et à attendre mon passage; alors cela sortait en rampant et
cela venait sans bruit derrière moi. M'avez-vous jamais vu courir?
-- Plus d'une fois, vous le savez bien.
-- Jamais vous ne m'avez vu courir comme je l'ai fait dans ce
rêve. Cela se mit à ramper encore pour me harceler: plus près,
plus près, plus près. Je courus plus vite, je sautai, je m'élançai
hors du lit, et vers la fenêtre, et là dans la rue en bas. Mais il
nous attend. Venez-vous?
-- Quoi! dans la rue en bas, cher Barnabé?» dit Varden,
s'imaginant découvrir quelque rapport entre cette vision et ce qui
s'était passé tout à l'heure.
Barnabé le regarda fixement, marmotta des paroles incohérentes,
agita de nouveau la lumière sur sa tête, rit, et serrant le bras
du serrurier contre le sien d'une manière plus étroite le
conduisit à l'étage supérieur en silence.
Ils entrèrent dans une chambre à coucher des plus simples, garnie
de quelques chaises dont les pieds en fuseau donnaient la date de
leur naissance. Le reste de l'ameublement n'avait pas grande
valeur; mais il était tenu avec beaucoup de propreté.
Dans une bergère devant le feu, pâle et affaibli par une perte de
sang considérable, était penché Édouard Chester, le jeune
gentleman qui avait le premier quitté le Maypole, durant la soirée
précédente. Il tendit la main au serrurier, et lui souhaita la
bienvenue comme à son sauveur et à son ami.
«Ne me remerciez pas davantage, monsieur, ne me remerciez pas
davantage, dit Gabriel. J'en aurais fait au moins autant,
j'espère, pour n'importe qui dans une position si critique, et à
plus forte raison pour vous, monsieur. Il y a de par le monde
certaine demoiselle, ajouta-t-il avec quelque hésitation, qui a
été plus d'une fois pleine de bonté pour nous, et naturellement
nous en avons de la reconnaissance. J'espère, monsieur, que ce que
je dis là ne vous offense pas.»
Le jeune homme sourit et secoua la tête; il fit en même temps un
mouvement sur sa chaise comme s'il eût souffert.
«Ce n'est presque rien, dit-il en réponse au regard d'intérêt du
serrurier: un pur malaise qui provient au moins autant de l'ennui
d'être claquemuré ici que de ma légère blessure ou du sang que
j'ai perdu. Veuillez vous asseoir, monsieur Varden.
-- Si ce n'est pas trop hardi de ma part, monsieur Édouard, de
m'appuyer sur votre fauteuil, répliqua le serrurier, faisant comme
il disait et se penchant par-dessus lui, je resterai debout; ce
sera plus commode pour parler bas. Barnabé n'est pas dans son
humeur la plus calme ce soir, et en pareil cas la conversation ne
lui fait jamais de bien.»
Tous deux jetèrent un coup d'oeil sur l'objet de cette
observation. Il avait pris un siège de l'autre côté du feu, et
avec son sourire insignifiant s'occupait à emmêler sur ses doigts
un écheveau de fil.
«Je vous prie, monsieur, de me raconter exactement, dit Varden en
parlant plus bas encore, ce qui vous est arrivé hier soir. J'ai
des motifs pour m'en informer. Quand vous quittâtes le Maypole,
vous étiez seul?
-- Et je poursuivis seul ma route vers la maison, jusqu'à ce que
je fusse parvenu à l'endroit où vous m'avez trouvé. Là j'entendis
le galop d'un cheval.
-- Derrière vous? dit le serrurier.
-- Oui, en effet, derrière moi. C'était un cavalier seul, qui
bientôt m'atteignit, et, arrêtant son cheval, me demanda la route
de Londres.
-- Vous étiez sur vos gardes, monsieur, sachant qu'une foule de
voleurs de grands chemins bat le pays dans toutes les directions?
dit Varden.
-- J'étais sur mes gardes, mais je n'avais qu'une cravache, ayant
eu l'imprudence de laisser mes pistolets dans leurs fontes au fils
de l'aubergiste. J'indiquai à ce cavalier son chemin. Avant que
mes paroles fussent sorties de mes lèvres, il se précipita sur moi
d'un élan furieux, comme s'il eût voulu me fouler à terre sous les
sabots de son cheval. En me jetant de côté, je glissai et je
tombai. Vous m'avez ramassé là avec ce coup de poignard et une ou
deux vilaines contusions, et sans ma bourse, dans laquelle il aura
trouvé peu de chose pour ses peines. Et maintenant, monsieur
Varden, ajouta-t-il en donnant au serrurier une poignée de main,
sauf toute l'étendue de ma gratitude envers vous, vous en savez
autant que moi.
-- Si ce n'est, dit Gabriel en se penchant encore davantage, et
regardant avec précaution leur silencieux voisin, si ce n'est en
ce qui concerne le voleur lui-même. À quoi ressemblait-il,
monsieur? Parlez bas, s'il vous plaît. Barnabé n'y entend pas
malice; mais je l'ai observé plus souvent que vous, et je sais,
quoique vous ne le supposiez guère, qu'il nous écoute en ce
moment.»
Il fallait une extrême confiance dans la véracité du serrurier,
pour faire croire à n'importe qui ce qu'il avançait là: car tous
les sens et toutes les facultés de Barnabé paraissaient absorbés
par son écheveau de fil, à l'exclusion de tout autre objet. Le
jeune homme en laissa percer quelque chose sur sa figure, car
Gabriel lui répéta ce qu'il venait de dire, et avec plus
d'insistance que la première fois; puis, lançant un nouveau coup
d'oeil vers Barnabé, il demanda de nouveau au blessé à quoi
ressemblait l'homme.
«La nuit était si sombre, dit Édouard, l'attaque fut si soudaine,
il était tellement enveloppé, emmitouflé, que je pus à peine
établir une ressemblance. Je trouve que...
-- Ne le nommez pas, monsieur, interrompit le serrurier en suivant
son regard vers Barnabé; je sais qu'il l'a vu. J'ai besoin de
savoir ce que vous avez vu, vous.
-- Tout ce que je me rappelle, dit Édouard, c'est que quand il
arrêta son cheval, son chapeau fut enlevé par un coup de vent. Il
le rattrapa et le remit sur sa tête; je remarquai qu'elle était
ceinte d'un foulard noir. Il y a un étranger qui est entré au
Maypole pendant que j'y étais; je ne l'ai pas vu, parce que je me
tenais à l'écart pour des raisons personnelles; et, lorsque je me
levai afin de quitter la salle, et que je jetai un regard autour
de moi, il était dans l'ombre de la cheminée, et caché à mes yeux.
Mais, si cet étranger et le voleur étaient deux personnes
différentes, leurs voix avaient une ressemblance extraordinaire:
car, sitôt que l'homme m'adressa la parole sur la route, je
reconnus son accent et son langage.
-- C'est bien ce que je craignais. L'homme même qui était là ce
soir, pensa le serrurier, en changeant de couleur. Quelle
ténébreuse affaire que tout ceci?
-- Halloa! lui cria aux oreilles une voix rauque. Halloa, halloa,
halloa! Coa, coa, coa. Qu'est-ce que c'est que ça! Halloa!»
L'interlocuteur qui fit tressaillir le serrurier, comme si c'eût
été quelque être surnaturel, était un grand corbeau qui s'était
perché au sommet de la bergère, sans être vu de Varden ou Édouard,
et qui écoutait, avec une attention polie et la plus singulière
prétention de comprendre chaque mot, tout ce qui avait été dit
jusqu'à ce moment, tournant sa tête de l'un à l'autre, comme s'il
était appelé là pour juger leur cas, et qu'il fût de la dernière
importance qu'il ne perdît pas un mot de l'affaire.
«Regardez-le, dit Varden, partagé entre son admiration pour
l'oiseau et une sorte de crainte qu'il semblait en avoir. Avez-
vous jamais vu un lutin plus rusé? Oh! c'est un terrible compère!»
Le corbeau, dont la tête était toute penchée d'un côté, et dont
l'oeil étincelait comme un diamant, garda un silence pensif
pendant quelques secondes; puis il répliqua, d'une voix si rauque
et si lointaine qu'elle paraissait plutôt venir à travers son
épais plumage que de son bec et de son gosier:
«Halloa, halloa, halloa! Qu'est-ce que c'est? Allons, courage.
N'aie pas peur. Coa, coa, coa. Je suis un démon, je suis un démon,
je suis un démon. Hourra!»
Et alors, comme si son rôle infernal le transportait de bonheur,
il se mit à siffler.
«Je crois, ma parole d'honneur, qu'il sait ce qu'il dit. Je vous
jure que je le crois, reprit Varden. Voyez-vous de quelle façon il
me regarde, comme s'il savait aussi ce que je viens de dire?»
À cela l'oiseau, se balançant en quelque sorte sur la pointe du
pied, et remuant son corps en haut et en bas comme pour une espèce
de danse grave, repartit: «Je suis un démon, je suis un démon, je
suis un démon,» et fit battre ses ailes contre ses flancs, comme
s'il crevait de rire. Barnabé claqua des mains et se roula tout
bonnement sur le plancher dans un accès d'enthousiasme et de joie.
«D'étranges camarades, monsieur! dit le serrurier en secouant la
tête, tandis que son regard allait de l'un à l'autre. C'est
l'oiseau qui a tout l'esprit.
-- Étranges vraiment! dit Édouard, présentant son doigt au
corbeau, qui, en reconnaissance de ce geste amical, plongea
aussitôt pour le saisir de son bec de fer. Est-il âgé?
-- C'est un enfant, répliqua le serrurier: cent vingt ans, ou
environ. Barnabé, mon ami, appelez-le pour qu'il descende.
-- L'appeler! répéta Barnabé se dressant sur son séant au milieu
du plancher et regardant Gabriel d'un air hébété, en même temps
qu'il rejeta en arrière ses cheveux épars sur son visage. Mais qui
donc le ferait venir à volonté? C'est lui qui m'appelle et me fait
venir où il veut. Il marche devant, et moi à sa suite. Il est le
maître, et je suis le domestique. Est-ce la vérité, Grip?»
Le corbeau fit entendre une sorte de croassement court,
confortable, confidentiel; un croassement très expressif, qui
semblait dire: «Vous n'avez pas besoin d'initier ces gens-là à nos
secrets. Nous nous comprenons bien tous deux. Ça suffit.»
«Moi le faire venir! cria Barnabé en montrant l'oiseau. Lui qui ne
dort jamais; c'est tout au plus s'il cligne des yeux! Mais,
n'importe à quel instant de la nuit, vous pourriez voir ses yeux
dans l'obscurité de ma chambre, comme deux étincelles. Chaque
nuit, et tant que la nuit dure, il est bien éveillé, allez, et il
se parle à lui-même, en pensant à ce qu'il fera le lendemain, et
où nous irons, et à ce qu'il volera, cachera, enfouira. Moi le
faire venir! Ha! ha! ha!»
Changeant d'idée, le corbeau parut disposé à descendre de lui-
même. Après un rapide examen du plancher, et quelques regards
obliques jetés au plafond et sur chacun des assistants à tour de
rôle, il voltigea en bas et alla vers Barnabé, non point en
sautant, ni en marchant, ni en courant, mais du pas d'un élégant
prétentieux qui, avec des bottes excessivement étroites, essaye de
passer bien vite sur de petites pierres qui roulent sous ses
pieds. Puis, montant sur la main que lui avait tendue Barnabé, et
consentant à se tenir au bout de son bras, il fit entendre une
série de sons assez comparables au glouglou de longs bouchons
tirés de quelques douzaines de bouteilles, après quoi il confirma
de nouveau d'une voix fort distincte que sa naissance et son
parentage infernal sentaient le roussi.
Le serrurier secoua la tête (peut-être parce qu'il ne savait pas
trop si cette créature n'était pas réellement autre chose qu'un
oiseau), peut-être parce qu'il s'apitoyait sur Barnabé, qui tenait
pendant ce temps-là le corbeau entre ses bras, et se roulait avec
lui sur le plancher. Lorsqu'il leva ses yeux de dessus le pauvre
garçon, il rencontra ceux de sa mère; elle était entrée dans la
chambre, et regardait en silence.
Sa figure était toute pâle, même ses lèvres; mais elle avait
dominé son émotion, et rendu à son regard son calme habituel.
Varden s'imagina que, lorsqu'il lui lança un coup d'oeil, elle
s'était cachée de sa vue, et que, pour mieux l'éviter, elle
s'occupait du jeune blessé.
Il était temps qu'il se couchât, disait-elle. Il devait être
transporté chez lui le lendemain, et il avait déjà dépassé d'une
grande heure le temps où il pouvait être levé. Sur cette
insinuation, le serrurier se prépara à prendre congé.
«À propos, dit Édouard en lui donnant une poignée de main et en
promenant ses regards de Varden à la veuve et de la veuve à
Varden, quel bruit y avait-il donc en bas? J'ai entendu votre voix
au milieu de ce tapage, et je vous eusse fait cette question
auparavant, si notre autre conversation ne m'avait pas fait passer
cela de la mémoire. Qu'était-ce donc?
Le serrurier la regarda et se mordit la lèvre. Elle s'appuya
contre la bergère et fixa ses yeux vers le plancher. Barnabé aussi
écoutait.
«Quelque fou, monsieur, ou quelque ivrogne, dit enfin Varden,
regardant, fixement la veuve pendant qu'il parlait. Il s'était
trompé de maison, et il voulait entrer ici comme chez lui.»
Elle respira plus librement, mais resta debout dans une complète
immobilité. Lorsque le serrurier souhaita le bonsoir, et que
Barnabé leva la chandelle pour l'éclairer jusqu'au bas de
l'escalier elle la lui prit, et lui ordonna, peut-être avec plus
de hâte et de vivacité que n'en comportait une si légère
circonstance, de ne pas bouger. Le corbeau les suivit, pour avoir
la satisfaction de constater si tout était en bas comme il
fallait, et, quand ils eurent atteint la porte de la rue, il resta
sur la dernière marche, faisant entendre d'innombrables glouglous
de bouteilles qu'on débouche.
D'une tremblante main elle détacha la chaîne, poussa en dehors le
verrou et tourna la clef. Comme elle avait sa main sur le loquet,
le serrurier lui dit à voix basse:
«J'ai fait ce soir un mensonge en votre faveur, Marie, et en
faveur des temps passés et de nos anciennes relations, j'aurais
dédaigné d'en faire autant pour mon propre compte. J'espère
n'avoir pas fait de mal, ni causé de mal à personne. Je ne peux
écarter les soupçons que vous m'avez donnés malgré moi, et c'est
avec répugnance, je vous le dis franchement, que je laisse
M. Édouard ici. Prenez garde qu'il ne lui arrive aucun mal. La
sûreté de ce toit m'est suspecte, et je me réjouis de savoir qu'il
s'en éloignera bientôt. Maintenant, laissez-moi sortir.»
Un moment elle cacha sa figure dans ses mains et pleura, mais,
résistant à l'impétueux besoin qu'elle avait évidemment de lui
répondre, elle ouvrit la porte, tout juste la place de passer, et
lui fit signe de s'en aller. Le serrurier était encore sur le pas
de la porte, qu'on l'avait déjà fermée derrière lui à clef et
tendu la chaîne; le corbeau, s'associant à ces précautions,
aboyait de son côté comme un vigoureux chien de garde.
«Cette ligue avec un personnage de mauvaise mine, un échappé de
gibet... pendant Édouard l'entend ici de sa retraite! La présence
de Barnabé, venu le premier sur le lieu de l'événement, la nuit
dernière! Se pourrait-il que cette femme, qui a toujours eu la
meilleure réputation fût devenue secrètement complice de tels
crimes! dit le serrurier se livrant à ses rêveries. Que le ciel me
pardonne si j'ai tort, et qu'il ne m'envoie que des pensées de
justice, mais elle est pauvre, la tentation peut bien être grande,
et nous entendons parler tous les jours de choses qui ne sont pas
plus extraordinaires. Oui, oui, aboie, mon ami. Il y a quelque
chose là-dessous; le diable ou le corbeau s'en mêle, j'en mettrais
bien ma main au feu.
CHAPITRE VII.
Mme Varden était une dame de cette humeur qu'on appelle
communément incertaine; ce qui signifie, quand on veut tirer les
choses au clair, une humeur au contraire trop certaine
d'incommoder plus ou moins tout le monde. Ainsi, il arrivait en
général que, quand les autres étaient gais, Mme Varden était
triste, et que, quand les autres étaient tristes, Mme Varden était
disposée à être d'une gaieté surprenante. Véritablement la digne
ménagère était d'une nature si capricieuse, que non seulement elle
s'élevait au-dessus du génie de Macbeth par son aptitude à
montrer, en un tour de main, sagesse et stupéfaction, modération
et fureur, loyauté et indifférence; mais encore sa voix changeait
de gamme, montait et descendait dans tous les tons et tous les
modes possibles en moins d'un petit quart d'heure; en un mot, elle
savait manoeuvrer le triple carillon et jouer à toute volée des
instruments éclatants du clocher féminin, avec une adresse et une
rapidité d'exécution qui étonnaient tous les auditeurs.
Une observation faite sur cette bonne dame (qui ne manquait pas de
charmes en sa personne, car on la trouvait potelée et de même
appétissante, quoique, comme sa charmante fille, un peu courte de
taille), c'était que son humeur incertaine se fortifiait et
s'augmentait en raison de sa prospérité temporelle; et il ne
manquait pas de gens très sensés, ma foi, hommes et femmes, en
liaison d'amitié avec le serrurier et sa famille, qui allaient
jusqu'à dire qu'une culbute d'une demi-douzaine de tours sur
l'échelle du monde, tels que, la banqueroute d'une banque où son
mari plaçait son argent, ou quelque autre accident de ce genre, la
rendrait et sans faute une des dames du plus agréable commerce
ici-bas. Je n'ai pas à m'expliquer sur cette conjecture bien ou
mal fondée, toujours est-il que les esprits, comme les corps,
tombent souvent dans un état fâcheux où ils se couvrent de
pustules par pur excès de bien être, et, comme eux, se guérissent
souvent avec des remèdes nauséabonds, d'un goût affreux au palais.
Le principal auxiliaire et l'âme damnée de Mme Varden, mais en
même temps la principale victime de ses colères, était son unique
servante, une demoiselle Miggs, ou, comme on l'appelait,
conformément à ces préjuges sociaux qui élaguent et étêtent chez
les pauvres filles de service tout ce luxe de politesse, Miggs.
Cette Miggs était une grande jeune demoiselle, très adonnée aux
socques dans la vie privée, mince et acariâtre, qui aurait pu être
mieux faite, et, sans avoir absolument une mauvaise physionomie,
d'un visage acide comme du vinaigre. En principe général et comme
pure abstraction, Miggs soutenait que le sexe mâle était
extrêmement méprisable et indigne d'attention, qu'il était volage,
faux, bas, fat, enclin au parjure, et totalement dénué de mérite.
Lorsqu'elle était exaspérée contre les hommes d'une façon
particulière (ce qui arrivait au dire des médisants, dans les
moments où elle avait le plus à se plaindre des mépris de Sim
Tappertit), elle avait coutume de souhaiter, avec une grande
énergie, que toutes les femmes vinssent à mourir un beau jour,
pour apprendre aux hommes à mieux connaître la valeur de ces
créatures célestes auxquelles ils attachent si peu de prix; oui,
dans le transport de son patriotisme féminin, elle allait jusqu'à
déclarer quelquefois que, si on pouvait lui garantir un bon
nombre, un chiffre rond de dix mille jeunes vierges, par exemple,
prêtes à l'imiter, elle n'hésiterait pas, pour faire dépit au sexe
masculin, à se pendre, à se noyer, à se poignarder, à
s'empoisonner elle même, avec une joie indicible.
Ce fut la voix de Miggs qui salua le serrurier, quand il frappa à
la porte de sa maison, d'un cri perçant de: «Qui est là?
-- C'est moi, ma fille, c'est moi, répondit Gabriel.
-- Quoi, déjà, monsieur! dit Miggs, ouvrant la porte d'un air de
surprise. Nous mettions justement notre bonnet de nuit pour
veiller, moi et ma maîtresse. Oh! elle a été si mal!»
Miggs dit cela d'un air de candeur et de sollicitude peu commun;
mais la porte de la salle à manger était toute grande ouverte, et
Gabriel, sachant parfaitement pour qui c'était dit, lui jeta en
passant un regard qui n'était rien moins que satisfait.
«C'est monsieur qui rentre, mame, cria Miggs, courant devant lui
dans la salle à manger. C'est vous qui aviez tort, mame, et c'est
moi qui avais raison. Je pensais bien qu'il ne nous ferait pas
veiller si tard, deux nuits de suite. Ce n'est pas monsieur qui
ferait ça. J'en suis contente, mame, à cause de vous. Je suis un
peu... ici Miggs pleurnicha... un peu tourmentée par le sommeil
moi-même, je l'avoue maintenant, mame, quoique je n'aie pas voulu
en convenir quand vous me l'avez demandé. Mais ça ne fait rien,
mame, naturellement.
-- Vous auriez mieux fait, dit le serrurier, qui aurait bien voulu
que le corbeau de Barnabé fût là pour mordre Miggs à la cheville,
vous auriez mieux fait alors d'aller vous coucher tout de suite.
-- Je vous remercie, monsieur, de tout mon coeur, répliqua Miggs.
Je n'aurais pu reposer en paix, ni fixer mes pensées sur mes
prières, sans la certitude que madame était confortablement dans
son lit; et, franchement, il y a déjà bien des heures qu'elle
devrait y être.
-- Vous jasez beaucoup, mademoiselle, dit Varden en ôtant son
pardessus et la regardant de travers.
-- Je vous comprends, monsieur, cria Miggs la rougeur au front, et
je vous remercie de tout mon coeur, j'oserai dire que, si je vous
offense par mes égards pour ma maîtresse, je ne vous en dois point
d'excuses, trop heureuse de m'attirer ainsi des tribulations et
des peines.»
Ici Mme Varden, qui, la tête ensevelie dans un grand bonnet de
nuit, avait été, pendant tout ce temps, absorbée par le _Manuel
protestant_, regarda autour d'elle, et, pour reconnaître les
exploits de Miggs son champion, lui commanda de se taire.
Chacun des petits os que Miggs pouvait avoir au cou et à la gorge
se développa avec une plénitude de dépit tout à fait alarmante, et
elle répliqua:
«Oui, mame, je me tairai.
-- Comment vous trouvez-vous maintenant, ma chère amie? dit le
serrurier en s'asseyant auprès de sa femme (qui avait repris son
livre) et se frottant rudement les genoux pendant qu'il faisait
cette question.
-- Vous êtes bien en peine de le savoir, n'est-ce pas? répondit
Mme Varden, ses yeux sur le texte, vous qui n'avez pas été auprès
de moi de toute la journée, et qui m'abandonneriez bien tout de
même, quand je serais à l'article de la mort!
-- Ma chère Marthe!» dit Gabriel.
Mme Varden tourna la page, puis elle revint à la dernière ligne de
la page précédente, pour s'assurer parfaitement des derniers mots,
puis elle continua de lire, de l'air d'une personne qui étudie
avec un profond intérêt.
«Ma chère Marthe dit le serrurier, comment pouvez vous dire
pareilles choses, quand vous savez bien que vous ne les pensez
pas? Quand vous seriez à l'article de la mort! mais, si vous aviez
la moindre indisposition un peu sérieuse, est-ce que je ne serais
pas continuellement auprès de vous?
-- Oui, cria Mme Varden fondant en larmes, oui, vous y seriez. Je
n'en doute pas, Varden. Certainement vous y seriez. Autant me dire
tout de suite que vous planeriez autour de moi comme un vautour,
attendant que j'eusse rendu l'âme pour pouvoir aller en épouser
une autre.»
Miggs, par sympathie, fit entendre un gémissement, un petit
gémissement court, réprimé dès sa naissance, et changé en une
quinte de toux. La servante semblait dire «Je n'en peux mais; ça
m'est arraché par l'affreuse brutalité de ce monstre de maître.»
«Mais vous me briserez le coeur un de ces jours ajouta Mme Varden
avec plus de résignation, et alors nous serons heureux tous les
deux. Mon seul désir est de voir Dolly bien établie, et quand elle
le sera, vous pourrez m'établir, moi aussitôt que vous voudrez.
-- Ah! cria Miggs, et elle toussa de nouveau.
Le pauvre Gabriel tortilla sa perruque en silence pendant quelque
temps et alors il dit avec douceur: «Est-ce que Dolly est allée se
coucher?
-- Votre maître vous parle, dit Mme Varden, regardant sévèrement
par-dessus son épaule Miggs qui attendait ses ordres.
-- Non ma chère amie, c'est à vous que je parle, répliqua le
serrurier toujours avec douceur.
-- Ne m'entendez-vous pas Miggs? cria la dame opiniâtre en
frappant du pied le plancher. Voilà que vous commencez vous aussi,
n'est-ce pas? à ne tenir aucun compte de moi maintenant. Mais on
vous en donne l'exemple.»
À ce cruel reproche, Miggs, dont les larmes étaient toujours
prêtes à grandes ou petites doses, selon les cas, dans le plus
bref délai et sans s'inquiéter des motifs, se mit à pleurer
violemment, en tenant ses deux mains serrées pendant ce temps-là
sur son coeur, comme si cette précaution pouvait seule l'empêcher
de se rompre en mille morceaux. Mme Varden, qui possédait la même
faculté à un haut degré de perfection, pleura à l'unisson, mais ma
foi! Miggs ne tarda pas à être débordée et céda la première, et,
sauf un soupir qui semblait dans l'occasion trahir quelque
arrière-pensée de vouloir éclater derechef, elle laissa sa
maîtresse en possession du champ de bataille.
Sa supériorité bien constatée, cette dame mit également un prompt
terme à ses pleurs, et tomba dans une paisible mélancolie.
Le soulagement était si grand, et la fatigue des incidents de la
veille était si accablante pour le serrurier, qu'il pencha sa tête
sur sa chaise et eut dormi là toute la nuit, si la voix de
Mme Varden, après une pause de quelque cinq minutes, ne l'avait
éveillé en sursaut.
«S'il m'arrive, dit Mme Varden, non plus d'une voix querelleuse,
mais de l'accent d'une monotone remontrance, d'être de bonne
humeur, s'il m'arrive d'être gaie, s'il m'arrive d'être plus qu'à
l'ordinaire disposée au plaisir de la conversation, voilà comme on
me traite.
-- De bonne humeur comme vous étiez, mame, il n'y a qu'une demi-
heure! cria Miggs. Je n'ai jamais vu si agréable compagnie!
-- Parce que, dit Mme Varden, parce que jamais je ne me mêle de
quoique ce soit, jamais je n'interromps, parce que jamais je ne
demande pourquoi l'on va, pourquoi l'on vient; parce que tout mon
esprit et toute mon âme ne sont appliqués qu'à faire les économies
que je peux faire dans mon ménage, et à travailler dans l'intérêt
de cette maison, voilà les épreuves qu'on me destine pour
récompense.
-- Marthe, dit vivement le serrurier, qui tâchait d'avoir l'air
aussi réveillé que possible, de quoi vous plaignez-vous? Je suis
réellement venu chez nous avec le plus vif désir d'être heureux.
Oui, c'est la pure vérité.
-- De quoi je me plains! rétorqua sa femme. Y a-t-il rien de plus
glacial que de voir un mari bouder, et s'endormir aussitôt après
son retour à la maison, que de le voir vous éteindre toute chaleur
au coeur, et jeter de l'eau froide sur le foyer domestique? N'est-
ce pas naturel, quand je sais qu'il était sorti pour une affaire à
laquelle je m'intéresse autant que personne au monde, que je
souhaite savoir ce qui s'est passé, ou qu'il se croie obligé de me
le dire sans que je le lui demande les mains jointes? Est-ce
naturel, oui ou non?
-- Je suis très fâché, Marthe, de n'avoir pas su cela plus tôt,
dit l'excellent serrurier. Je craignais vraiment que vous ne
fussiez pas disposée à une conversation divertissante. Je vous
dirai tout ce que vous voudrez, je serai trop heureux de vous le
dire, ma chère amie.
-- Non, Varden, répliqua sa femme en se levant avec dignité. Non,
je vous remercie, je ne suis pas un enfant qu'on corrige, pour le
caresser une minute après, je suis trop âgée pour cela, Varden,
Miggs, prenez la lumière. Vous du moins, Miggs, vous pouvez être
gaie! Vous êtes bien heureuse.»
Miggs qui, jusqu'à ce moment, avait été dans les abîmes de la
compassion la plus désespérée, passa instantanément à toute
l'allégresse imaginable, et secouant la tête tandis qu'elle
lançait un coup d'oeil au serrurier, elle emporta à la fois sa
maîtresse et la chandelle.
«Qui donc croirait, pensa Varden en haussant les épaules et
rapprochant du feu sa chaise, que cette femme put jamais être
enjouée et agréable? Et cependant c'est la vérité. Allons, c'est
bon, nous avons tous nos défauts. Je ne veux pas insister sur les
siens: il y a trop longtemps que nous sommes mari et femme pour
cela.»
Il s'assoupit de nouveau, et de bon coeur, grâce à son heureux
caractère bon et cordial. Lorsqu'il eut fermé les yeux, la porte
conduisant aux étages supérieurs s'ouvrit, et il en sortit une
tête qui, en le voyant, se rejeta en arrière avec précipitation.
«Je voudrais bien, murmura Gabriel s'éveillant au bruit et
regardant autour de la salle, je voudrais bien que quelqu'un
épousât Miggs, mais c'est impossible! Je serais fort étonné qu'il
y eût un fou assez fou dans ce monde pour épouser Miggs!»
C'était là un si vaste sujet de réflexions que notre homme
s'assoupit encore une fois, et dormit jusqu'à ce que le feu fût
entièrement consumé. Enfin il se réveilla de lui même; et, après
avoir fermé à double tour la porte de la rue, selon l'usage, et
mis la clef dans sa poche, il alla se coucher.
La salle n'était dans l'obscurité que depuis quelques minutes
lorsque la tête apparut encore, et que Sim Tappertit entra,
portant à la main une petite lampe.
«Que diable a-t-il donc eu à faire pour me boucher le passage si
tard? marmotta Sim en passant dans l'atelier et mettant sa lampe
sur la forge. Voilà déjà la moitié de la nuit d'écoulée! Chien de
métier, de rouille et de ferraille! je n'y ai jamais gagné, sur
mon âme, que cette pièce de clincaillerie.»
En parlant ainsi, il tira du côté droit ou plutôt du gousset de la
jambe droite de sa culotte, une grande clef grossièrement
fabriquée; il l'introduisit avec précaution dans la serrure fermée
par son maître, et il ouvrit la porte doucement. Cela fait, il
remit dans sa poche son chef-d'oeuvre clandestin; puis laissant la
lampe allumée, et fermant la porte avec soin et sans bruit, il se
glissa dans la rue, aussi peu soupçonné du serrurier dormant d'un
profond sommeil, que de Barnabé lui-même en proie aux fantômes de
ses rêves.
CHAPITRE VIII.
Lorsqu'il fut hors de la maison du serrurier, Sim Tappertit mit de
côté ses manières circonspectes, et, prenant en leur place des
airs de tapageur, de fanfaron, de batteur d'estrade, qui
n'hésiterait pas à tuer un homme et à le manger tout cru au
besoin, il chemina de son mieux le long des rues obscures.
Faisant de temps à autre une demi-pause pour taper sur sa poche,
afin de s'assurer qu'il avait bien son passe-partout, il marcha en
toute hâte vers Barbican[10], et, tournant dans l'une des plus
étroites des étroites rues qui divergeaient de ce point central,
il ralentit son pas et il essuya son front en sueur, comme s'il
était près d'atteindre le terme de sa course.
Le lieu n'était pas d'un très bon choix pour une promenade
nocturne, car il jouissait véritablement d'une renommée plus
qu'équivoque et n'avait pas une apparence des plus engageantes. De
la rue principale, ou plutôt de la ruelle où il était entré, une
allée basse conduisait dans une cour borgne, profondément noire,
non pavée, et exhalant des odeurs stagnantes. Ce fut sur ce
terrain de mauvaise mine que l'apprenti fugitif du serrurier
chercha sa route à tâtons, et que, s'arrêtant devant une maison
dont la façade, sale et pourrie, portait le grossier simulacre
d'une bouteille suspendue pour enseigne comme quelque malfaiteur à
la potence, il frappa trois fois de son pied une grille en fer.
Après avoir attendu en vain quelque réponse à son signal,
M. Tappertit s'impatienta, et frappa la grille trois fois encore;
puis un nouveau délai, mais cette fois il ne fut pas de longue
durée: le sol parut s'ouvrir à ses pieds, et une tête raboteuse
apparut.
«Est-ce le capitaine? dit une voix aussi raboteuse que la tête.
-- Oui, répondit M. Tappertit avec hauteur, en même temps qu'il
descendait. Qui donc pourrait-ce être?
-- Il est si tard que nous ne comptions plus sur vous, répliqua la
voix, pendant que l'orateur s'arrêtait pour fermer la grille et
l'attacher. Vous venez tard, monsieur.
-- Marchez, dit M. Tappertit avec une sombre majesté, et pas
d'observations avant que je vous y autorise. En avant, marche!»
Ce dernier mot de commandement était peut-être quelque peu
théâtral et superflu, d'autant plus qu'on descendait par un
escalier très étroit, roide et glissant, et que la moindre
précipitation, le moindre écart de la trace battue, devait aboutir
à un tonneau d'eau tout béant. Mais M. Tappertit, qui, à l'exemple
d'autres grands commandants, aimait les grands effets et le
déploiement de la dignité personnelle, cria derechef: «En avant,
marche!» de la voix la plus rauque qu'il put trouver dans ses
poumons; puis il descendit le premier, les bras croisés et les
sourcils froncés, jusqu'au bas des degrés de la cave, où il y
avait une petite chaudière en cuivre fixée dans un coin, une
chaise ou deux, un banc et une table, un feu qui ne brillait pas
beaucoup, et un lit à roulettes, couvert d'une espèce de bure
rapiécée et déguenillée.
«Salut, noble capitaine!» cria un maigre personnage en se levant,
comme s'il se réveillait.
Le capitaine fit un signe de tête; puis, ôtant son pardessus, il
se tint debout, en composant son attitude, et, dans tout l'éclat
de sa dignité, il lança son oeillade à son acolyte.
«Quelles nouvelles ce soir? demanda-t-il en le regardant jusqu'au
fin fond de l'âme.
-- Rien de particulier, répondit l'autre en s'étendant (et il
était si long déjà, que c'était chose tout à fait alarmante que de
le voir s'étendre ainsi). Pourquoi donc venez-vous si tard?
-- Peu vous importe, fut la seule réponse que daigna faire le
capitaine.
-- La salle est-elle préparée?
-- Elle l'est, répliqua son acolyte.
-- Le camarade... est-il ici?
-- Oui, et les autres en petit nombre. Vous les entendez?
-- Ils jouent aux quilles! dit le capitaine avec humeur. Des têtes
légères! des hommes de plaisir!»
On ne pouvait avoir de doute sur l'amusement spécial auquel se
livraient ces esprits inférieurs: car, même dans l'atmosphère
renfermée et étouffée de la cave, le bruit retentissait comme un
tonnerre lointain. Certes, à première vue, le choix d'un pareil
lieu pour un pareil délassement pouvait paraître singulier, si les
autres caves ressemblaient à celles où avait eu lieu ce colloque;
car le sol était de la terre cuite, le mur et la voûte de simple
brique, tapissée de limaçons et de limaces. L'air était écoeurant,
corrompu et malsain. On aurait cru, d'après un fumet prononcé qui
dominait entre les diverses odeurs de l'endroit qu'on s'en était
servi, à une époque peu reculée, comme d'un magasin à fromages:
circonstance explicative de l'humidité graisseuse répandue de
toute part en même temps qu'elle faisait naître dans l'esprit
l'agréable idée des rats, amateurs de fromages. La localité, en
outre, était naturellement humide, et l'on voyait de petits
champignons surgir de chaque coin vermoulu.
Le propriétaire de cette charmante retraite, auquel appartenait
également la tête raboteuse mentionnée ci-dessus, car il portait
une vieille perruque à noeud aussi nue et aussi sale qu'un balai
usé, les avait rejoints, pendant ce temps-là, et il se tenait un
peu à l'écart, se frottant les mains, remuant son menton hérissé
de soies de porc toutes blanches, et souriant en silence. Ses yeux
étaient fermés; mais eussent-ils été ouverts, on aurait facilement
pu dire, d'après l'attentive expression de sa figure tournée vers
eux, figure pâle et dépourvue de santé, comme on devait s'y
attendre chez un homme voué à cette existence souterraine, comme
aussi d'après un certain tremblement inquiet de ses paupières
retroussées qu'il était aveugle.
«Stagg lui-même s'est endormi, dit le long camarade en indiquant
d'un signe de tête ce personnage.
-- Solidement, capitaine, solidement! cria l'aveugle. Que veut
boire mon noble capitaine? Eau-de-vie, rhum, scubac? Est-ce de la
poudre trempée ou de l'huile brûlante? Nommez quelque chose, coeur
de chêne, et nous vous le procurerons, quand ce serait du vin des
caves de l'évêque, ou de l'or fondu de la monnaie du roi Georges.
-- Eh bien! dit M. Tappertit d'une façon hautaine, quelque chose,
et que ce soit vite servi, et pendant que vous y êtes, vous pouvez
m'apporter ça, si vous le voulez, des caves du diable.
-- Bravement parlé, noble capitaine! répliqua l'aveugle c'est
parlé comme la gloire des apprentis. Ha! ha! des caves du diable!
Fameuse plaisanterie! Le capitaine aime à rire. Ha, ha, ha!
-- Je n'ai qu'un mot à vous dire mon beau garçon, dit M. Tappertit
en lançant une oeillade à l'hôte, pendant que ce dernier se
dirigea vers un placard d'où il tira une bouteille et un verre,
aussi négligemment que s'il avait eu la pleine jouissance de sa
vue: c'est que, si vous faites ce vacarme, vous apprendrez que le
capitaine n'aime pas toujours à rire. Vous m'entendez?
-- Il a les yeux sur moi! cria Stagg, s'arrêtant tout court au
moment où il revenait, et affectant de couvrir sa figure avec la
bouteille. Je les sens, quoique je ne puisse pas les voir. Ôtez-
les, noble capitaine; détournez-les, car ils me percent jusqu'à
l'âme, comme des vrilles.»
M. Tappertit sourit affreusement à son camarade; et, dirigeant sur
lui un autre regard en coulisse, une espèce de vis oculaire, sous
l'influence de laquelle l'aveugle feignit d'éprouver une grande
angoisse, une vraie torture, il lui commanda, d'un ton radouci,
d'approcher et de se taire.
«Je vous obéis, capitaine, cria Stagg, en s'approchant et en
versant à son chef une rasade, sans répandre une goutte, par la
raison qu'il tint son petit doigt au bord du verre, et qu'il
s'arrêta dès que la liqueur l'eut touché; buvez, noble commandant.
Mort à tous les maîtres, vivent tous les apprentis, et amour à
toutes les belles demoiselles! Buvez, brave général, et réchauffez
votre coeur intrépide!»
Tappertit daigna prendre le verre de la main de l'aveugle. Stagg
alors mit un genou en terre, et frotta doucement les mollets de
son chef, avec un air d'humble admiration.
«Que n'ai-je des yeux! cria-t-il, pour voir les proportions
symétriques de mon capitaine! Que n'ai-je des yeux pour contempler
ces deux jumeaux, fatals à la paix des ménages!
-- Laissez-moi! dit M. Tappertit en abaissant son regard sur ses
membres favoris. Voulez-vous me laisser, Stagg!
-- Quand je touche les miens après, cria l'hôte les tapant d'un
air de reproche, ils me sont odieux. Comparativement parlant, ils
n'ont pas plus de forme que des jambes de bois, à côté des jambes
moulées de mon noble capitaine.
-- Les vôtres! s'écria M. Tappertit, oh! je le crois bien.
N'allez-vous pas comparer ces vieux cure-dents-là avec mes propres
membres? c'est presque un manque de respect. Allons, prenez ce
verre. Benjamin ouvrez la marche. À l'ouvrage!
En disant ces mots il recroisa ses bras, et, fronçant les sourcils
avec une sombre majesté, il suivit son compagnon à travers une
petite porte vers l'extrémité supérieure de la cave, et disparut,
laissant Stagg à ses méditations personnelles.
La cave dans laquelle ils entrèrent, jonchée de sciure de bois et
faiblement éclairée, séparait la première de celle où s'amusaient
les joueurs de quilles, comme l'indiquait le bruit croissant et la
clameur des langues. Ce bruit cessa soudain, toutefois, et fut
remplacé par un profond silence, au signal du long camarade. Alors
ce jeune monsieur, allant vers une petite armoire, en rapporta un
fémur, qui, dans les siècles passés, avait dû faire partie
intégrante de quelque individu au moins aussi long que lui, et il
déposa cet os dans les mains de M. Tappertit. Celui-ci, le
recevant comme un sceptre ou un bâton de maréchal, prit une mine
farouche en relevant sur le haut de sa tête son chapeau à trois
cornes, et monta sur une grande table, où un fauteuil d'apparat,
joyeusement orné d'une couple de crânes, était tout prêt à le
recevoir.
Il ne faisait que de s'installer, quand parut un autre jeune
monsieur, portant entre ses bras un gros livre fermé avec une
agrafe. Ce personnage adressa au président une profonde révérence,
remit le livre au long camarade, s'approcha de la table, tourna le
dos, et, se pliant en deux, se tint là dans la posture d'Atlas.
Alors, le long camarade monta aussi sur la table; et s'asseyant
dans un fauteuil moins haut que celui de M. Tappertit, avec
beaucoup de solennité et de cérémonie, plaça le gros livre sur les
épaules de leur compagnon muet, aussi tranquillement que si c'eût
été un pupitre de bois, et se prépara à y faire des inscriptions
avec une plume de taille analogue.
Lorsque le long camarade eut fini ces préparatifs, il regarda
M. Tappertit; et M. Tappertit, faisant le moulinet avec l'os en
question, frappa neuf fois sur l'un des crânes. Au neuvième coup,
un troisième jeune monsieur entra par la porte menant au quartier
des quilles, et, après un profond salut, il attendit les ordres du
chef.
«Apprenti! dit le puissant capitaine, qui attend là-bas?»
L'apprenti répondit qu'un étranger attendait pour solliciter son
admission dans la société secrète des Chevaliers Apprentis, et une
libre participation à leurs droits, privilèges et immunités. Là-
dessus M. Tappertit fit de nouveau le moulinet avec le tibia de la
présidence, et donnant au second crâne un coup prodigieux sur le
nez, il s'écria: «Qu'on l'introduise!» À ces terribles paroles
l'apprenti salua encore, et se retira comme il était entré.
Bientôt apparurent à la même porte deux autres apprentis, ayant
entre eux un troisième, dont les yeux étaient bandés. Il avait une
perruque à bourse, un habit à larges pans, avec une garniture de
galon terni; il était en outre ceint d'une épée, conformément aux
statuts de l'ordre qui réglaient l'introduction des
récipiendaires, et qui leur enjoignaient de revêtir ce costume de
cour et de le garder constamment dans de la lavande, pour s'en
servir au besoin. L'un des parrains du récipiendaire tenait
pointée à son oreille une espingole rouillée, et l'autre un très
vieux sabre, avec lequel, tout en s'avançant, il découpait en
l'air d'imaginaires ennemis, d'une façon sanguinaire et
anatomique.
Comme ce groupe silencieux approchait, M. Tappertit enfonça son
chapeau sur sa tête. Le récipiendaire mit alors sa main sur sa
poitrine et s'inclina devant lui. Quand il se fut suffisamment
humilié, le capitaine ordonna de lui ôter le bandeau et lui fit
subir l'épreuve de l'oeillade.
«Ha! dit le capitaine, d'un air pensif, à la suite de l'épreuve,
continuez.» Le long camarade lut tout haut ce qui suit: «Marc
Gilbert. Age, dix-neuf ans. Engagé avec Thomas Curzon, bonnetier,
à la Toison d'Or, Aldgate. Aime la fille de Curzon. Ne peut pas
dire si la fille de Curzon l'aime. Serait disposé à le croire.
Curzon lui a tiré les oreilles le mardi de la semaine dernière.»
-- Comment donc? cria le capitaine, qui tressaillit.
-- Pour avoir regardé sa fille, sauf votre respect, dit le
récipiendaire.
-- Écrivez: «Curzon dénoncé,» dit le capitaine. Mettez une croix
noire devant le nom de Curzon.
-- Sauf votre respect, dit le récipiendaire, ce n'est pas ce qu'il
y a de pire. Il appelle son apprenti chien de paresseux, et lui
supprime sa bière s'il ne travaille pas à son idée. En outre il
lui donne à manger du fromage de Hollande, pendant qu'il mange
lui-même du chester, monsieur; et ne le laisse sortir le dimanche
qu'une fois par mois.
-- Ceci, dit gravement M. Tappertit, est un flagrant délit. Mettez
deux croix noires au nom de Curzon.
-- Si la société, dit le récipiendaire, qui était un gros lourdaud
de mauvaise mine, avec la taille tournée et des yeux renfoncés
très voisins l'un de l'autre, si la société voulait réduire sa
maison en cendres, car il n'est pas assuré, ou lui donner une
raclée le soir quand il revient de son club, ou m'aider à enlever
sa fille et à l'épouser dans l'église de Fleet, bon gré mal
gré...»
M. Tappertit agita son terrible bâton de commandement comme pour
l'avertir de ne pas interrompre, et il ordonna de mettre trois
croix noires au nom de Curzon.
«Ce qui signifie, dit-il en manière de gracieuse explication,
vengeance complète et terrible. Apprenti, aimez-vous la
Constitution?
À cela le récipiendaire, se conformant aux instructions des
parrains qui l'assistaient, répliqua: «Oui!
-- L'Église, l'État, et toute chose établie, excepté les maîtres?
dit le capitaine.
-- Oui!» dit encore le récipiendiaire.
Après quoi, il écouta d'un air docile le capitaine, qui, dans un
discours préparé pour des circonstances semblables, lui narra
comme quoi, sous cette même constitution (qui était gardée dans un
coffre-fort quelque part, mais il ne pouvait dire où), les
Apprentis avaient, aux temps passés, eu de droit des vacances
fréquentes, qu'ils avaient cassé la tête aux gens par centaines,
bravé leurs maîtres, oui-da, et même consommé quelques glorieux
meurtres dans les rues, privilèges qu'on leur avait successivement
arrachés en restreignant leurs nobles aspirations; comme quoi les
gênes dégradantes qu'on leur avait imposées étaient
incontestablement imputables à l'esprit novateur de l'époque, et
comme quoi ils s'étaient associés en conséquence pour résister à
tout changement autre que ceux qui restaureraient les bonnes
vieilles coutumes anglaises sous lesquelles ils voulaient vivre ou
mourir. Après avoir mis en lumière ce qu'il y a de sagesse à
savoir marcher à reculons, témoins l'écrevisse et cet ingénieux
poisson, le crabe, témoin aussi la pratique constante de l'âne et
du mulet, il décrivit leurs buts principaux, qui étaient, en deux
mots, vengeance contre leurs tyrans de maîtres (dont la cruelle et
insupportable oppression ne pouvait pas laisser à un apprenti
l'ombre d'un doute) et restauration de leurs anciens droits, y
compris les vacances; ils n'étaient pas présentement tout à fait
mûrs pour cette double mission, la société n'ayant en tout et pour
tout qu'une force brute de vingt hommes, mais ils s'engageaient à
atteindre leur but par le fer et le feu quand besoin serait. Puis
il fit connaître le serment que prêtait chaque membre du petit
reste d'un noble corps, serment d'un genre terrible et saisissant,
qui l'obligeait, sur l'ordre de ses chefs, à résister et faire
obstacle au lord-maire, porte-glaive et chapelain; à mépriser
l'autorité des shériffs; à regarder le tribunal des aldermen comme
zéro; mais, sous aucun prétexte, dans le cas où le progrès des
temps amènerait une insurrection générale des Apprentis, on ne
devait endommager ni défigurer en rien Temple-Bar[11], le palladium
de la constitution, dont on ne devait approcher qu'avec respect.
Ayant traité ces différents points avec une éloquence véhémente,
et informé en outre le récipiendaire que la société avait pris
naissance dans son fécond cerveau, stimulé par un sentiment de
haine contre l'injustice et l'outrage, sentiment toujours
croissant dans son âme, M. Tappertit lui demanda s'il se croyait
le coeur assez ferme pour prêter le formidable serment requis par
les statuts, ou s'il préférait se retirer pendant que la retraite
était encore possible.
Le récipiendaire répondit à cela qu'il prêterait le serment, dût-
il en étouffer. La prestation du serment eut donc lieu. Elle
offrit maintes circonstances très propres à impressionner l'esprit
le plus héroïque. L'illumination des deux crânes au moyen d'un
bout de chandelle à l'intérieur de chacun d'eux, et force
moulinets exécutés avec l'os vengeur, en furent les traits les
plus remarquables, pour ne pas mentionner divers exercices sérieux
avec l'espingole et le sabre, et quelques lugubres gémissements
que firent entendre hors de la salle des apprentis invisibles.
Toutes ces sombres et effroyables cérémonies ayant eu leur
accomplissement, la table fut mise de côté, ainsi que le fauteuil
d'apparat, le sceptre fut mis sous clef dans son armoire
ordinaire, les portes de communication entre les trois caves
furent toutes grandes ouvertes, et les Chevaliers Apprentis se
livrèrent au plaisir.
Mais M. Tappertit, qui avait une âme au-dessus de ce vil troupeau,
le vulgaire, et qui, à cause de sa grandeur, ne pouvait
condescendre à se donner du plaisir que de temps en temps, se jeta
sur un banc, de l'air d'un homme accablé sous le poids de sa
dignité. Il regarda les cartes et les dés d'un oeil aussi
indifférent que les quilles; il ne pensait qu'à la fille du
serrurier, et aux jours de turpitude et de décadence où il avait
le malheur de vivre.
«Mon noble capitaine ne joue pas, ne chante pas, ne danse pas, dit
l'hôte en s'asseyant auprès de lui. Buvez alors, brave général!»
M. Tappertit vida jusqu'à la lie le calice qui lui était présenté;
puis il plongea ses mains dans ses poches, et avec un visage
nuageux il se promena au travers des quilles, tandis que ses
acolytes (telle est l'influence d'un génie supérieur) retenaient
l'ardente boule, témoignant pour ses petits tibias le respect le
plus profond.
«Si j'étais né corsaire ou pirate, brigand, gentilhomme de
grand'route ou patriote, car tout cela se ressemble, pensa
M. Tappertit en rêvant au milieu des quilles, à la bonne heure!
Mais traîner une ignoble existence et rester inconnu à l'humanité
en général!... Patience. Je saurai devenir fameux. Une voix, là
dedans, ne cesse de me chuchoter ma future grandeur. J'éclaterai
un de ces jours, et alors qui pourra me retenir? À cette idée, je
sens mon âme monter dans ma tête. Buvons! versez encore! Le
nouveau membre poursuivit M. Tappertit, non pas précisément d'une
voix de tonnerre, car son organe, à dire vrai, était un peu fêlé
et perçant, mais d'une voix très propre à faire impression
néanmoins; où est-il?
-- Ici, noble capitaine! cria Stagg. Il y a là près de moi
quelqu'un que je sens être un étranger.
-- Avez-vous, dit M. Tappertit en laissant tomber son regard sur
la personne indiquée, et c'était effectivement le nouveau
chevalier qui avait à présent repris son costume de ville; avez-
vous l'empreinte en cire de la clef de la porte qui mène de chez
vous à la porte de la rue?»
Le long camarade prévint la réponse en produisant cette empreinte,
qu'il enleva d'une planche où elle avait été déposée.
-- Bon!» dit M. Tappertit, l'examinant avec attention, tandis
qu'un silence absolu régnait autour de lui (car il avait fabriqué
des clefs secrètes pour toute la société, et il devait peut-être
quelque chose de son influence à ce petit service trivial: les
hommes de génie ne sont pas eux-mêmes à l'abri de ces
considérations mesquines). Venez ici, l'ami. Ça sera bientôt
fait.»
En parlant de la sorte, d'un signe il prit à part le nouveau
chevalier, et, mettant le modèle dans sa poche, il l'invita à se
promener avec lui.
«Ainsi donc, dit-il, après quelques tours en long et en large,
vous... vous aimez la fille de votre maître?
-- Je l'aime, dit l'apprenti. En tout bien tout honneur. Pas de
bêtises, vous savez.
-- Avez-vous, répliqua M. Tappertit en le saisissant par le
poignet, et lui lançant un regard qui aurait exprimé la plus
mortelle malveillance, si un hoquet accidentel n'était venu jeter
un peu de trouble dans ce regard; avez-vous un rival?
-- Non, pas que je sache, répliqua l'apprenti.
-- Si vous en aviez un maintenant, dit M. Tappertit, que feriez-
vous? hein!»
L'apprenti lança un regard farouche et serra ses poings.
«C'est assez, dit vivement M. Tappertit. Nous nous comprenons; on
nous observe; merci.»
En disant cela il lui fit signe de s'éloigner; puis appelant le
long camarade et le prenant à part, après avoir fait seul quelques
tours précipités, il lui ordonna d'écrire immédiatement, et
d'afficher sur la muraille un avis proscrivant un certain Joseph
Willet (connu en général sous le nom de Joe) de Chigwell; faisant
défense aux Chevaliers Apprentis de lui prêter secours et
assistance, d'entretenir des rapports avec lui; et leur
enjoignant, sous peine d'excommunication, de molester ledit
Joseph, de le maltraiter, de lui faire du tort, de l'ennuyer, de
lui chercher querelle, n'importe quand, et n'importe où les uns ou
les autres pourraient faire sa rencontre.
Cette mesure énergique ayant soulagé son esprit, il voulut bien
s'approcher de la table joyeuse, et, s'échauffant peu à peu, il
daigna enfin présider, et même charmer la compagnie avec une
chanson. Ensuite il s'éleva à un tel degré de complaisance, qu'il
consentit à régaler ses subalternes d'une danse de cornemuse. Il
l'exécuta immédiatement aux sons d'un violon dont joua un virtuose
de la société; et il l'exécuta d'une manière si brillante et avec
une agilité si merveilleuse, que les spectateurs ne pouvaient pas
trouver assez d'enthousiasme pour manifester leur admiration.
Quant à l'hôte, il protesta, les larmes dans les yeux, qu'il
n'avait jamais senti le regret d'être aveugle comme à présent.
Mais l'hôte, après s'être retiré, probablement pour pleurer en
secret sur sa cécité, revint bientôt annoncer qu'il ne restait
guère plus d'une heure avant que le jour parût, et que tous les
coqs de Barbican avaient déjà commencé à chanter comme des perdus.
À cette nouvelle, les Chevaliers Apprentis se levèrent en toute
hâte, et, se rangeant sur une seule ligne, défilèrent l'un après
l'autre, et se dispersèrent du pas le plus accéléré vers leurs
domiciles respectifs, laissant leur commandant passer le dernier
par la grille.
«Bonne nuit, noble capitaine! chuchota l'aveugle pendant qu'il
tenait la porte ouverte pour le laisser passer. Adieu, brave
général. Allez faire dodo, illustre commandant. Bonne chance,
imbécile, vaniteux, fanfaron, tête vide, jambes de canard.»
Après avoir prononcé ces derniers mots d'adieu, avec un sang-froid
malhonnête, tandis qu'il écoutait s'éloigner le bruit des pas du
capitaine, et qu'il refermait la grille sur lui-même, il descendit
les marches, et allumant du feu sous le petit chaudron, il se
prépara, sans aucune aide, à son occupation du jour. Elle
consistait à vendre au détail, à l'entrée de la cour d'au-dessus,
des portions de soupe et de bouillon un penny, et des pouddings
savoureux faits avec des rogatons, tels que ceux qu'on pouvait
acheter en bloc au plus vil prix, dans la soirée, à Fleet-Market.
Naturellement, pour le débit de sa marchandise, il comptait
principalement sur ses connaissances personnelles: car la cour
était une impasse qui ne recevait pas une grande variété de
clients, et il ne semblait pas que beaucoup de monde choisît cet
endroit de préférence pour venir y prendre l'air, ni pour y faire
par agrément, un tour de promenade.
CHAPITRE IX.
Les chroniqueurs ont le privilège d'entrer où ils veulent, d'aller
et venir par des trous de serrure, de chevaucher sur le vent, de
surmonter dans leur essor, de haut en bas, de bas en haut, tous
les obstacles de distance, de temps et de lieu. Trois fois bénie
soit cette dernière considération, puisqu'elle nous permet de
suivre la dédaigneuse Miggs jusque dans le sanctuaire de sa
chambre, et de jouir de sa douce compagnie durant les terribles
veilles de la nuit.
Mlle Miggs après avoir défait sa maîtresse, comme elle s'exprimait
(ce qui signifie, l'avoir aidée à se déshabiller), et l'avoir vue
bien confortablement au lit dans la chambre de derrière du premier
étage, se retira dans son propre appartement, à l'étage de la
corniche. Nonobstant sa déclaration en présence du serrurier, elle
n'avait pas envie de dormir, aussi, mettant la lumière sur la
table, et écartant le rideau de la petite fenêtre, elle contempla
d'un air pensif le vaste ciel nocturne.
Peut-être se demandait-elle avec étonnement quelle étoile était
destinée à lui servir de séjour lorsqu'elle aurait parcouru sa
petite carrière ici-bas; peut-être cherchait-elle à pénétrer
laquelle de ces sphères brillantes pouvait être le globe natal de
M. Tappertit, peut-être s'émerveillait-elle qu'elles
s'abaissassent à regarder cette perfide créature, l'homme, sans en
avoir mal au coeur, sans en devenir tout à coup vertes comme les
lampes des pharmaciens, peut-être ne pensait-elle à aucune chose
en particulier. Quel que fût l'objet de ses réflexions, elle resta
assise là jusqu'à ce que son attention, éveillée par tout ce qui
se rattachait à l'insinuant apprenti, fut attirée par un bruit
dans la chambre voisine de sa propre chambre, dans sa chambre à
lui, la chambre où il dormait et rêvait, où quelquefois peut-être
il rêvait d'elle.
Qu'il ne rêvât pas maintenant, à moins qu'il ne se promenât tout
endormi, rien de plus clair car d'instant en instant il venait de
là une espèce de frottement, comme s'il était occupé à polir le
mur blanchi à la chaux, puis sa porte cria doucement, puis il y
eut une faible indication de sa marche furtive sur le palier.
Notant cette dernière circonstance, Mlle Miggs pâlit et frissonna,
comme si elle se méfiait de ses intentions, et plus d'une fois
elle s'écria, en retenant son souffle. «Oh! c'est un effet de la
Providence que j'aie mis le verrou!» En cela elle se trompait,
c'est sans doute la frayeur qui lui faisait confondre en idée un
verrou et son usage car il était bien vrai qu'il y avait un verrou
à la porte, mais il n'était pas mis en dedans.
Quoi qu'il en soit, le sens de l'ouïe ayant, chez Mlle Miggs, un
tranchant aussi effilé que son caractère, et se trouvant de la
même nature hargneuse et soupçonneuse, l'informa bientôt que le
promeneur nocturne dépassait sa porte, et paraissait avoir quelque
but tout à fait distinct d'elle-même, sans le moindre rapport avec
sa personne. À cette découverte elle fut plus effrayée que jamais,
et elle allait donner libre issue à ses cris de: «Au voleur! à
l'assassin!» qu'elle avait jusqu'ici comprimés, quand elle s'avisa
d'ouvrir doucement sa porte et de regarder, pour savoir si ses
craintes avaient quelque fondement solide et palpable.
En conséquence, regardant dehors, et étendant son cou au-dessus de
la rampe elle aperçut, à sa grande stupéfaction, M. Tappertit
complètement habillé, qui descendait à la dérobée l'escalier, une
marche à la fois, avec ses souliers dans une de ses mains et une
lampe dans l'autre. Elle le suivit des yeux, et, descendant elle-
même quelques marches pour profiter d'un angle propice, elle le
vit passer la tête par la porte de la salle à manger, la retirer
avec une grande promptitude, et commencer immédiatement une
retraite vers le haut de l'escalier avec toute la célérité
possible.
«Il y a là un mystère! dit la demoiselle, lorsqu'elle fut rentrée
dans sa propre chambre saine et sauve, mais ne pouvant plus
respirer. Bonté divine! il y a là un mystère!»
La perspective de surprendre n'importe quel secret de n'importe
qui aurait suffi pour tenir éveillée Mlle Miggs même sous
l'influence de la jusquiame. Bientôt elle entendit encore le pas
de l'apprenti; d'ailleurs elle aurait entendu celui d'une plume
automate qui serait descendue sur la pointe du pied. Puis elle se
glissa hors de sa chambre, ainsi qu'auparavant, et aperçut de
nouveau le fuyard qui revenait à la charge: il regarda encore avec
précaution à la porte de la salle à manger; mais cette fois, au
lieu de battre en retraite, il entra et disparut.
Miggs était de retour dans sa chambre, et avait mis la tête à la
fenêtre, en moins de temps qu'il n'en faut à un homme d'âge pour
cligner de l'oeil et se remettre. L'apprenti sortit par la porte
de la rue, la ferma soigneusement derrière lui, s'en assura en y
appuyant le genou, et partit avec une allure de fanfaron, en
mettant quelque chose dans sa poche tandis qu'il s'éloignait. À ce
spectacle, Miggs cria derechef: «Bonté divine!» puis: «Juste
ciel!» puis: «Seigneur, protégez-moi!» puis, prenant une chandelle
en main, elle descendit l'escalier comme il avait fait. Arrivée à
l'atelier, elle vit la lampe allumée sur la forge, et chaque chose
comme Sim l'avait laissée.
«Eh! mais, je veux n'avoir qu'un enterrement à pied après ma mort,
au lieu d'un convoi décent avec un corbillard à plumes, si ce
moutard ne s'est point fabriqué une clef particulière! cria Miggs.
Oh! le petit scélérat!»
Elle n'arriva pas à cette conclusion sans réfléchir, sans beaucoup
regarder, beaucoup examiner; ses souvenirs l'y aidèrent aussi:
elle se rappela que, dans diverses occasions, étant tombée tout à
coup sur le dos de l'apprenti, elle l'avait trouvé occupé d'un
travail mystérieux. De peur que le nom de moutard donné par
Mlle Miggs à celui sur qui elle daignait abaisser les yeux
n'éveille de l'étonnement dans quelque esprit, il est bon de faire
observer qu'elle considérait tous les mâles bipèdes au-dessous de
trente ans comme de simples marmots, de vrais poupons, phénomène
assez commun chez les dames du caractère de Mlle Miggs, et qu'en
général on trouve associé à ces indomptables et sauvages vertus.
Mlle Miggs délibéra en elle-même durant quelques minutes, les yeux
fixés tout le temps sur la porte de l'atelier comme si ses yeux et
ses pensées ne pouvaient s'en détacher. Puis, prenant dans un
fauteuil une feuille de papier, elle en fit un long et mince
tortillon. Après avoir rempli cet instrument d'une quantité de
poussière du menu charbon de la forge, elle s'approcha de la
porte, et, mettant un genou en terre, elle souffla avec dextérité
dans le trou de la serrure autant de cette fine poudre qu'il en
pouvait contenir. Lorsqu'elle l'eut bourré jusqu'au bord d'une
façon très industrieuse et très habile, elle remonta l'escalier à
la sourdine, et, arrivée dans sa chambre, elle gloussa de rire.
«Là! cria Miggs en se frottant les mains, nous verrons maintenant
si vous ne vous trouvez pas bien heureux de faire quelque
attention à moi, monsieur. Hi! hi! hi! maintenant vous aurez des
yeux pour quelque autre, j'imagine, que Mlle Dolly, avec sa
vilaine figure de chat bouffi comme je n'en ai jamais vu, moi!»
En proférant cette critique, elle lança un coup d'oeil approbateur
à son petit miroir, comme une personne qui dirait: «Je rends
grâces à mon étoile qu'on ne puisse pas en dire autant de moi.» Et
certainement c'était chose impossible; car le style de beauté de
Mlle Miggs appartenait à ce genre que M. Tappertit lui-même avait
assez bien qualifié, dans l'intimité, du titre de décharné.
«Je ne me coucherai pas cette nuit, dit Miggs en s'enveloppant
d'un châle, tirant une couple de chaises près de la fenêtre,
s'enfonçant sur l'une et mettant ses pieds sur l'autre, que vous
ne soyez revenu au logis, mon garçon. Je ne me coucherai pas, dit
Miggs avec résolution, oh! non, pas même pour quarante-cinq
guinées.»
Là-dessus, avec une expression de figure où un grand nombre
d'ingrédients contraires, tels que la méchanceté, la ruse, la
malice, le triomphe, la confiance dans le succès de sa patience,
étaient tous mêlés ensemble en une sorte de punch physionomique,
Mlle Miggs s'arrangea pour attendre et pour écouter, semblable à
quelque belle ogresse qui vient de dresser un piège sur le chemin
et guette un jeune voyageur bien dodu pour en manger une tranche.
Elle resta assise là, dans une parfaite tranquillité, toute la
nuit. Enfin, juste à la pointe du jour, il y eut un bruit de pas
dans la rue, et bientôt elle put voir M. Tappertit s'arrêter
devant la porte. Puis elle put découvrir qu'il essayait sa clef,
qu'il soufflait dedans, qu'il la tapait contre le poteau le plus
proche pour faire tomber la poussière, qu'il allait l'examiner
sous un réverbère, qu'il fourrait des petits morceaux de bois dans
la serrure pour la nettoyer, qu'il regardait dans le trou de la
serrure, d'abord avec un oeil, et ensuite avec l'autre, qu'il
essayait la clef une seconde fois, qu'elle ne pouvait plus
tourner, et, qui pis est, qu'elle ne pouvait plus ressortir, qu'il
la courbait, qu'elle était alors moins disposée à ressortir
qu'auparavant, qu'il la tordait avec une grande force et la tirait
d'une main vigoureuse, et qu'alors elle ressortait si soudainement
qu'il manquait de tomber à la renverse, qu'il donnait un coup de
pied à la porte, qu'il la secouait, qu'il finissait par se frapper
le front, et s'asseoir sur la marche, d'un air désespéré.
Quand la crise fut arrivée à son paroxysme, Mlle Miggs, affectant
d'être épuisée par la terreur et de se cramponner à l'allège de la
fenêtre pour se soutenir, fit voir au dehors son bonnet de nuit,
et demanda d'une voix faible qui était là.
M. Tappertit cria: «Chut!» et, reculant de quelques pas dans la
rue, l'exhorta, dans une pantomime frénétique, au secret et au
silence.
«Un mot, un seul, dit Miggs. Y a-t-il des voleurs?
-- Non, non, non! cria M. Tappertit.
-- Alors, dit Miggs d'une voix plus faible qu'avant, est-ce le
feu? où est-il, monsieur? Près de cette chambre, je le parie. Je
n'ai rien sur la conscience, monsieur, et j'aime mieux mourir que
de descendre par une échelle. Tout ce que je désire, vu l'amour
que je porte à ma soeur, qui est mariée, cour du Lion d'or, n° 27,
deuxième cordon de sonnette, sur le montant, à droite...
-- Miggs! cria M. Tappertit, ne me reconnaissez-vous pas? Sim,
vous savez, Sim.
-- Oh! qu'est-ce qu'il a? cria Miggs en serrant ses mains; court-
il quelque danger? est-il au milieu des flammes ardentes? Ah ciel!
ah ciel!
-- Eh! mais, je suis ici, répliqua M. Tappertit en se frappant la
poitrine. Ne me voyez-vous pas? Êtes-vous folle, Miggs?
-- Quoi! c'est vous! cria Miggs, sans faire attention à ce
compliment. Eh! mais oui, c'est lui-même. Bonté divine! qu'est-ce
que cela signifie, s'il vous plaît? Mame, c'est...
-- Non, non! cria M. Tappertit, qui se tenait sur la pointe des
pieds, comme s'il espérait, par ce moyen, pouvoir se rapprocher
assez pour fermer de là la bouche à Miggs dans son galetas. Ne
dites rien. Je suis sorti sans permission, et il y a je ne sais
quoi à la serrure. Descendez, venez ouvrir la fenêtre de la
boutique, afin que je puisse entrer par là.
-- Je n'ose pas, Simmun, cria Miggs, car c'était ainsi qu'elle
prononçait son nom de baptême. Je n'ose pas, en vérité. Vous savez
aussi bien que n'importe qui combien je suis scrupuleuse. Et
descendre en pleine nuit, lorsque la maison est plongée dans le
sommeil et voilée de ténèbres!»
Ici elle s'arrêta et frissonna, car sa pudeur en attrapait un
rhume rien que d'y penser.
«Mais, Miggs, cria M. Tappertit en allant sous le réverbère pour
qu'elle pût voir ses yeux. Ma Miggs chérie...»
Miggs jeta un petit cri perçant.
«Que j'aime tant, et à laquelle je ne peux m'empêcher de penser
toujours;» et il est impossible de décrire l'usage qu'il fit de
ses yeux en disant ceci. «Descendez; pour l'amour de moi,
descendez.
-- Oh! Simmun, cria Miggs, c'est pire que tout le reste. Je sais
que, si je descends, vous irez plus loin, et...
-- Et quoi, précieuse amie? dit M. Tappertit.
-- Et vous essayerez, dit Miggs d'un air agacé, de m'embrasser, ou
quelque autre horreur; vous l'essayerez, je le sais.
-- Je vous jure que non, dit Tappertit avec une remarquable
vivacité. Sur mon âme, je n'en ferai rien. Il s'en va grand jour,
et le watchman est en train de se réveiller. Angélique Miggs! si
vous voulez bien descendre et m'introduire, je vous promets
sincèrement et loyalement que je serai bien sage.»
Mlle Miggs, dont le bon petit coeur fut touché, n'attendit point
le serment, (sachant combien la tentation était forte, et
craignant que ce ne fût pour lui l'occasion d'un parjure), mais
elle sauta en bas de l'escalier lestement, et, de ses belles
mains, elle rabattit la rude fermeture de la fenêtre de l'atelier.
Après avoir aidé l'apprenti à entrer, elle articula d'une voix
faible les mots: «Simmun est sauvé!» et, cédant à sa nature
féminine, elle perdit immédiatement connaissance.
«Je savais que je la fascinerais, dit Sim, un peu embarrassé par
cet incident. J'étais sûr, naturellement, que ça finirait comme
ça; mais il n'y avait pas d'autre parti à prendre. Si je ne lui
eusse pas lancé mon oeillade, elle ne serait pas descendue.
Voyons, soutenez-vous une minute, Miggs. Quelle glissante personne
que cette fille! il n'y a pas moyen de la tenir commodément.
Soutenez-vous une minute, Miggs, soutenez-vous donc.»
Miggs restant néanmoins sourde à toutes les supplications,
M. Tappertit l'appuya contre la muraille, comme on ferait d'une
canne ou d'un parapluie, jusqu'à ce qu'il eût bien barricadé la
fenêtre. Alors, il la prit de nouveau dans ses bras; puis, par de
petites étapes et avec une grande difficulté qui tenait surtout à
ce qu'elle était d'une haute taille, et lui d'une taille exiguë,
peut-être aussi à cette particularité dans sa conformation
physique qu'il avait déjà qualifiée, il finit par la porter au
haut de l'escalier, la planta encore, comme un parapluie ou une
canne, juste devant la porte de sa chambre, et la laissa
tranquille.
«Libre à lui d'être froid autant qu'il le voudra, dit Miggs, qui
revint à elle dès qu'elle se vit seule; mais je suis dans sa
confidence, et il ne peut pas m'en empêcher, non, non, fût-il
vingt Simmuns à lui tout seul!»
CHAPITRE X.
C'était par une de ces matinées si fréquentes au commencement du
printemps, lorsque l'année volage et changeante en sa jeunesse,
comme toutes les autres créatures de ce monde, est encore
incertaine si elle doit reculer jusqu'à l'hiver ou avancer jusqu'à
l'été, et, dans son doute, incline tantôt vers l'un, tantôt vers
l'autre, tantôt vers tous les deux à la fois, courtisant l'été, au
soleil, et s'attardant avec l'hiver, à l'ombre. Bref, c'était par
une de ces matinées où le temps est, dans le court espace d'une
heure chaud et froid, humide et sec, clair et sombre, triste et
gai, désenchanteur et réconfortant, que John Willet qui
s'endormait tout doucement auprès du chaudron de cuivre fut
réveillé par le bruit des pas d'un cheval, et que, donnant un coup
d'oeil à la fenêtre, il aperçut un voyageur de belle apparence
s'arrêter à la porte du Maypole.
Ce n'était pas un de ces jeunes gens dégagés qui demanderaient un
pot d'ale épicée, et se mettraient tout aussi à leur aise que
s'ils se faisaient servir un muid de vin; un de vos jeunes
casseurs d'assiettes qui ne respectent rien, et qui pénétreraient
même dans le comptoir, ce solennel sanctuaire, pour donner au
vieux John une tape sur le ventre, et s'informer s'il n'y aurait
pas quelque jolie fille dans la maison, où c'est qu'il cache ses
petites chambrières, avec cent autres impertinences de ce genre;
un M. Sans-Gêne qui décrotterait ses bottes sur les chenets dans
la salle commune, et ne se montrerait pas difficile pour trouver
les crachoirs, un de vos jeunes fous qui s'en viennent exiger des
côtelettes impossibles, et commander des sauces qu'on n'a jamais
vues ni connues. C'était un gentleman rassis, grave, tranquille,
un peu au delà du printemps de la vie, se tenant droit encore,
malgré cela, et mince comme un lévrier. Bien monté sur un double
poney alezan, il avait l'assiette gracieuse d'un cavalier
expérimenté, quant à son équipement, quoique exempt des
affectations alors en vogue, il était beau et bien choisi. Il
portait une redingote d'un vert plus clair peut-être qu'on ne s'y
serait attendu de la part d'un monsieur de son âge, avec un petit
collet de velours noir, poches et parements garnis, le tout d'une
façon élégante, son linge, aussi, était de fine étoffe, travaillé
sur un riche dessin aux poignets et aux devants, et d'une
blancheur irréprochable. Quoiqu'il semblât, à en juger d'après la
boue qu'il avait ramassée sur la route, venir de Londres, son
cheval n'était pas moins lisse ni moins frais que la perruque gris
de fer et la queue de son maître. Ni l'homme ni l'animal n'avaient
un poil de dérangé, et, sauf les taches de ses basques et de ses
guêtres, ce monsieur, avec sa figure fleurie, ses dents blanches,
son costume régulier et propret, et son calme parfait, aurait pu
tout aussi bien sortir de faire exprès sa toilette afin de venir,
à la porte du vieux John Willet, poser pour un portrait équestre.
Bien entendu que John n'observa pas d'un seul coup d'oeil tous ces
détails caractéristiques; il y mit du temps au contraire, il les
recueillit un à un, brin à brin, après bien des suppositions et de
sérieuses réflexions avant de se décider. Soyons francs: s'il eût
été troublé tout d'abord par des questions et des ordres, il lui
aurait fallu au moins une quinzaine pour prendre note de tous les
renseignements que nous venons de donner; mais il arriva que le
monsieur, étonné de l'aspect de la vieille auberge, ou des pigeons
dodus qui la saluaient dans leur vol rapide, ou du mai élevé au
faîte duquel une girouette, en mauvais état depuis quinze ans,
exécutait une perpétuelle promenade au son criard de sa propre
musique, resta en selle quelque temps à regarder autour de lui en
silence. Voilà pourquoi John, debout, la main sur la bride du
cheval, et ses grands yeux sur le c
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