David Copperfield - Tome II
by Charles Dickens · French · Gutenberg #17869 · 1,085,249 chars · public domain (US)
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Title: David Copperfield - Tome II
Author: Charles Dickens
Translator: P. Lorain
Release date: February 26, 2006 [eBook #17869]
Language: French
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Charles Dickens
DAVID COPPERFIELD
Tome II
(1849 -- 1850)
Traduction P. Lorain
Table des matières
CHAPITRE PREMIER. Une perte plus grave.
CHAPITRE II. Commencement d'un long voyage.
CHAPITRE III. Bonheur.
CHAPITRE IV. Ma tante me cause un grand étonnement.
CHAPITRE V. Abattement.
CHAPITRE VI. Enthousiasme.
CHAPITRE VII. Un peu d'eau froide jetée sur mon feu.
CHAPITRE VIII. Dissolution de société.
CHAPITRE IX. Wickfield-et-Heep.
CHAPITRE X. Triste voyage à l'aventure.
CHAPITRE XI. Les tantes de Dora.
CHAPITRE XII. Une noirceur.
CHAPITRE XIII. Encore un regard en arrière.
CHAPITRE XIV. Notre ménage.
CHAPITRE XV. M. Dick justifie la prédiction de ma tante.
CHAPITRE XVI. Des nouvelles.
CHAPITRE XVII. Marthe.
CHAPITRE XVIII. Événement domestique.
CHAPITRE XIX. Je suis enveloppé dans un mystère.
CHAPITRE XX. Le rêve de M. Peggotty se réalise.
CHAPITRE XXI. Préparatifs d'un plus long voyage.
CHAPITRE XXII. J'assiste à une explosion.
CHAPITRE XXIII. Encore un regard en arrière.
CHAPITRE XXIV. Les opérations de M. Micawber.
CHAPITRE XXV. La tempête.
CHAPITRE XXVI. La nouvelle et l'ancienne blessure.
CHAPITRE XXVII. Les émigrants.
CHAPITRE XXVIII. Absence.
CHAPITRE XXIX. Retour.
CHAPITRE XXX. Agnès.
CHAPITRE XXXI. On me montre deux intéressants pénitents.
CHAPITRE XXXII. Une étoile brille sur mon chemin.
CHAPITRE XXXIII. Un visiteur.
CHAPITRE XXXIV. Un dernier regard en arrière.
CHAPITRE PREMIER.
Une perte plus grave.
Je n'eus pas de peine à céder aux prières de Peggotty, qui me
demanda de rester à Yarmouth jusqu'à ce que les restes du pauvre
voiturier eussent fait, pour la dernière fois, le voyage de
Blunderstone. Elle avait acheté depuis longtemps, sur ses
économies, un petit coin de terre dans notre vieux cimetière, près
du tombeau de «sa chérie,» comme elle appelait toujours ma mère,
et c'était là que devait reposer le corps de son mari.
Quand j'y pense à présent, je sens que je ne pouvais pas être plus
heureux que je l'étais véritablement alors de tenir compagnie à
Peggotty, et de faire pour elle le peu que je pouvais faire. Mais
je crains bien d'avoir éprouvé une satisfaction plus grande
encore, satisfaction personnelle et professionnelle, à examiner le
testament de M. Barkis et à en apprécier le contenu.
Je revendique l'honneur d'avoir suggéré l'idée que le testament
devait se trouver dans le coffre. Après quelques recherches, on
l'y découvrit, en effet, au fond d'un sac à picotin, en compagnie
d'un peu de foin, d'une vieille montre d'or avec une chaîne et des
breloques, que M. Barkis avait portée le jour de son mariage, et
qu'on n'avait jamais vue ni avant ni après; puis d'un bourre-pipe
en argent, figurant une jambe; plus d'un citron en carton, rempli
de petites tasses et de petites soucoupes, que M. Barkis avait; je
suppose, acheté quand j'étais enfant, pour m'en faire présent,
sans avoir le courage de s'en défaire ensuite; enfin, nous
trouvâmes quatre-vingt sept pièces d'or en guinées et en demi-
guinées, cent dix livres sterling en billets de banque tout neufs,
des actions sur la banque d'Angleterre, un vieux fer à cheval, un
mauvais shilling, un morceau de camphre et une coquille d'huître.
Comme ce dernier objet avait été évidemment frotté, et que la
nacre de l'intérieur déployait les couleurs du prisme, je serais
assez porté à croire que M. Barkis s'était fait une idée confuse
qu'on pouvait y trouver des perles, mais sans avoir pu jamais en
venir à ses fins.
Depuis bien des années, M. Barkis avait toujours porté ce coffre
avec lui dans tous ses voyages, et, pour mieux tromper l'espion,
s'était imaginé d'écrire avec le plus grand soin sur le couvercle,
en caractères devenus presque illisibles à la longue, l'adresse de
«M. Blackboy, bureau restant, jusqu'à ce qu'il soit réclamé.»
Je reconnus bientôt qu'il n'avait pas perdu ses peines en
économisant depuis tant d'années. Sa fortune, en argent, n'allait
pas loin de trois mille livres sterling. Il léguait là-dessus
l'usufruit du tiers à M. Peggotty, sa vie durant; à sa mort, le
capital devait être distribué par portions égales entre Peggotty,
la petite Émilie et moi, à icelui, icelle ou iceux d'entre nous
qui serait survivant. Il laissait à Peggotty tout ce qu'il
possédait du reste, la nommant sa légataire universelle, seule et
unique exécutrice de ses dernières volontés exprimées par
testament.
Je vous assure que j'étais déjà fier comme un procureur quand je
lus tout ce testament avec la plus grande cérémonie, expliquant
son contenu à toutes les parties intéressées; je commençai à
croire que la Cour avait plus d'importance que je ne l'avais
supposé. J'examinai le testament avec la plus profonde attention,
je déclarai qu'il était parfaitement en règle sur tous les points,
je fis une ou deux marques au crayon à la marge, tout étonné d'en
savoir si long.
Je passai la semaine qui précéda l'enterrement, à faire cet examen
un peu abstrait, à dresser le compte de toute la fortune qui
venait d'échoir à Peggotty, à mettre en ordre toutes ses affaires,
en un mot, à devenir son conseil et son oracle en toutes choses, à
notre commune satisfaction. Je ne revis pas Émilie dans
l'intervalle, mais on me dit qu'elle devait se marier sans bruit
quinze jours après.
Je ne suivis pas le convoi en costume, s'il m'est permis de
m'exprimer ainsi. Je veux dire que je n'avais pas revêtu un
manteau noir et un long crêpe, fait pour servir d'épouvantail aux
oiseaux, mais je me rendis, à pied, de bonne heure à Blunderstone,
et je me trouvais dans le cimetière quand le cercueil arriva,
suivi seulement de Peggotty et de son frère. Le monsieur fou
regardait de ma petite fenêtre; l'enfant de M. Chillip remuait sa
grosse tête et tournait ses yeux ronds pour contempler le pasteur
par-dessus l'épaule de sa bonne; M. Omer soufflait sur le second
plan; il n'y avait point d'autres assistants, et tout se passa
tranquillement. Nous nous promenâmes dans le cimetière pendant une
heure environ quand tout fut fini, et nous cueillîmes quelques
bourgeons à peine épanouis sur l'arbre qui ombrageait le tombeau
de ma mère.
Ici la crainte me gagne; un nuage sombre plane au-dessus de la
ville que j'aperçois dans le lointain, en dirigeant de ce côté ma
course solitaire. J'ai peur d'en approcher, comment pourrai-je
supporter le souvenir de ce qui nous arriva pendant cette nuit
mémorable, de ce que je vais essayer de rappeler, si je puis
surmonter mon trouble?
Mais ce n'est pas de le raconter qui empirera le mal; que
gagnerais-je à arrêter ici ma plume, qui tremble dans ma main? Ce
qui est fait est fait, rien ne peut le défaire, rien ne peut y
changer la moindre chose.
Ma vieille bonne devait venir à Londres avec moi, le lendemain,
pour les affaires du testament. La petite Émilie avait passé la
journée chez M. Omer; nous devions nous retrouver tous le soir
dans le vieux bateau; Ham devait ramener Émilie à l'heure
ordinaire; je devais revenir à pied en me promenant. Le frère et
la soeur devaient faire leur voyage de retour comme ils étaient
venus, et nous attendre le soir au coin du feu.
Je les quittai à la barrière, où un Straps imaginaire s'était
reposé avec le havre-sac de Roderick Randorn, au temps jadis; et,
au lieu de revenir tout droit, je fis quelques pas sur la route de
Lowestoft; puis je revins en arrière, et je pris le chemin de
Yarmouth. Je m'arrêtai pour dîner à un petit café décent, situé à
une demi-heure à peu près du gué dont j'ai déjà parlé; le jour
s'écoula, et j'atteignis le gué à la brune. Il pleuvait beaucoup,
le vent était fort, mais la lune apparaissait de temps en temps à
travers les nuages, et il ne faisait pas tout à fait noir.
Je fus bientôt en vue de la maison de M. Peggotty, et je
distinguai la lumière qui brillait à la fenêtre. Me voilà donc
piétinant dans le sable humide, avant d'arriver à la porte; enfin
j'y suis et j'entre.
Tout présentait l'aspect le plus confortable. M. Peggotty fumait
sa pipe du soir, et les préparatifs du souper allaient leur train:
le feu brûlait gaiement: les cendres étaient relevées; la caisse
sur laquelle s'asseyait la petite Émilie l'attendait dans le coin
accoutumé. Peggotty était assise à la place qu'elle occupait
jadis, et, sans son costume de veuve, on aurait pu croire qu'elle
ne l'avait jamais quittée. Elle avait déjà repris l'usage de la
boîte à ouvrage, sur le couvercle de laquelle on voyait
représentée la cathédrale de Saint-Paul: le mètre roulé dans une
chaumière, et le morceau de cire étaient là à leur poste comme au
premier jour. Mistress Gummidge grognait un peu dans son coin
comme à l'ordinaire, ce qui ajoutait à l'illusion.
«Vous êtes le premier, monsieur David, dit M. Peggotty d'un air
radieux. Ne gardez pas cet habit, s'il est mouillé, monsieur.
-- Merci, monsieur Peggotty, lui dis-je, en lui donnant mon
paletot pour le suspendre; l'habit est parfaitement sec.
-- C'est vrai, dit M. Peggotty en tâtant mes épaules; sec comme un
copeau. Asseyez-vous, monsieur; je n'ai pas besoin de vous dire
que vous êtes le bienvenu, mais c'est égal, vous êtes le bienvenu
tout de même, je le dis de tout mon coeur.
-- Merci, monsieur Peggotty, je le sais bien. Et vous, Peggotty,
comment allez-vous, ma vieille, lui dis-je en l'embrassant.
-- Ah! ah! dit M. Peggotty en riant et en s'asseyant près de nous,
pendant qu'il se frottait les mains, comme un homme qui n'est pas
fâché de trouver une distraction honnête à ses chagrins récents,
et avec toute la franche cordialité qui lui était habituelle;
c'est ce que je lui dis toujours, il n'y a pas une femme au monde,
monsieur, qui doive avoir l'esprit plus en repos qu'elle! Elle a
accompli son devoir envers le défunt, et il le savait bien, le
défunt, car il a fait aussi son devoir avec elle, comme elle a
fait son devoir avec lui, et... et tout ça s'est bien passé.»
Mistress Gummidge poussa un gémissement.
«Allons, mère Gummidge, du courage! dit M. Peggotty. Mais il
secoua la tête en nous regardant de côté, pour nous faire entendre
que les derniers événements étaient bien de nature à lui rappeler
le vieux. Ne vous laissez pas abattre! du courage! un petit
effort, et vous verrez que ça ira tout naturellement beaucoup
mieux après.
-- Jamais pour moi, Daniel, repartit mistress Gummidge; la seule
chose qui puisse me venir tout naturellement, c'est de rester
isolée et désolée.
-- Non, non, dit M. Peggotty d'un ton consolant.
-- Si, si, Daniel, dit mistress Gummidge; je ne suis pas faite
pour vivre avec des gens qui font des héritages. J'ai eu trop de
malheurs, je ferai bien de vous débarrasser de moi.
-- Et comment pourrais-je dépenser mon argent sans vous? dit
M. Peggotty d'un ton de sérieuse remontrance. Qu'est-ce que vous
dites donc? est-ce que je n'ai pas besoin de vous maintenant plus
que jamais?
-- C'est cela, je le savais bien qu'on n'avait pas besoin de moi
auparavant, s'écria mistress Gummidge avec l'accent le plus
lamentable; et maintenant on ne se gêne pas pour me le dire.
Comment pouvais-je me flatter qu'on eût besoin de moi, une pauvre
femme isolée et désolée, et qui ne fait que vous porter malheur!»
M. Peggotty avait l'air de s'en vouloir beaucoup à lui-même
d'avoir dit quelque chose qui pût prendre un sens si cruel, mais
Peggotty l'empêcha de répondre, en le tirant par la manche et en
hochant la tête. Après avoir regardé un moment mistress Gummidge
avec une profonde anxiété, il reporta ses yeux sur la vieille
horloge, se leva, moucha la chandelle, et la plaça sur la fenêtre.
«Là! dit M. Peggotty d'un ton satisfait; voilà ce que c'est,
mistress Gummidge!» Mistress Gummidge poussa un petit gémissement,
«Nous voilà éclairés comme à l'ordinaire! Vous vous demandez ce
que je fais là, monsieur. Eh bien! c'est pour notre petite Émilie.
Voyez-vous, il ne fait pas clair sur le chemin, et ce n'est pas
gai quand il fait noir; aussi, quand je suis à la maison vers
l'heure de son retour; je mets la lumière à la fenêtre, et cela
sert à deux choses. D'abord, dit M. Peggotty en se penchant vers
moi tout joyeux; elle se dit: «Voilà la maison,» qu'elle se dit;
et aussi: «Mon oncle est là,» qu'elle se dit, car si je n'y suis
pas, il n'y a pas de lumière non plus.
-- Que vous êtes enfant! dit Peggotty, qui lui en savait bien bon
gré tout de même.
-- Eh bien! dit M. Peggotty en se tenant les jambes un peu
écartées, et en promenant dessus ses mains, de l'air de la plus
profonde satisfaction, tout en regardant alternativement le feu et
nous; je n'en sais trop rien. Pas au physique, vous voyez bien.
-- Pas exactement, dit Peggotty.
-- Non, dit M. Peggotty en riant, pas au physique; mais en y
réfléchissant bien, voyez-vous... je m'en moque pas mal. Je vais
vous dire: quand je regarde autour de moi dans cette jolie petite
maison de notre Émilie... je veux bien que la crique me croque,
dit M. Peggotty avec un élan d'enthousiasme (voilà! je ne peux pas
en dire davantage), s'il ne me semble pas que les plus petits
objets soient, pour ainsi dire, une partie d'elle-même; je les
prends, puis je les pose, et je les touche aussi délicatement que
si je touchais notre Émilie, c'est la même chose pour ses petits
chapeaux et ses petites affaires. Je ne pourrais pas voir brusquer
quelque chose qui lui appartiendrait pour tout au monde. Voilà
comme je suis enfant, si vous voulez, sous la forme d'un gros
hérisson de mer!» dit M. Peggotty en quittant son air sérieux,
pour partir d'un éclat de rire retentissant.
Peggotty rit avec moi, seulement un peu moins haut.
«Je suppose que cela vient, voyez-vous, dit M. Peggotty d'un air
radieux, en se frottant toujours les jambes, de ce que j'ai tant
joué avec elle, en faisant semblant d'être des Turcs et des
Français, et des requins, et toutes sortes d'étrangers, oui-da, et
même des lions et des baleines et je ne sais quoi, quand elle
n'était pas plus haute que mon genou. C'est comme ça que c'est
venu, vous savez. Vous voyez bien cette chandelle, n'est-ce pas?
dit M. Peggotty qui riait en la montrant, eh bien! je suis bien
sûr que quand elle sera mariée et partie, je mettrai cette
chandelle-là tout comme à présent. Je suis bien sûr que, quand je
serai ici le soir (et où irais-je vivre, je vous le demande,
quelque fortune qui m'arrive?), quand elle ne sera pas ici, ou que
je ne serai pas là-bas, je mettrai la chandelle à la fenêtre, et
que je resterai près du feu à faire semblant de l'attendre comme
je l'attends maintenant. Voilà comme je suis un enfant, dit
M. Peggotty avec un nouvel éclat de rire, sous la forme d'un
hérisson de mer! Voyez-vous, dans ce moment-ci, quand je vois
briller la chandelle, je me dis: «Elle la voit; voilà Émilie qui
vient!» Voilà comme je suis un enfant, sous la forme d'un hérisson
de mer! Je ne me trompe pas après tout, dit M. Peggotty, en
s'arrêtant au milieu de son éclat de rire, et en frappant des
mains, car la voilà!» Mais non; c'était Ham tout seul. Il fallait
que la pluie eût bien augmenté depuis que j'étais rentré, car il
portait un grand chapeau de toile cirée, abaissé sur ses yeux.
«Où est Émilie?» dit M. Peggotty.
Ham fit un signe de tête comme pour indiquer qu'elle était à la
porte. M. Peggotty ôta la chandelle de la fenêtre, la moucha, la
remit sur la table, et se mit à arranger le feu, pendant que Ham,
qui n'avait pas bougé, me dit:
«Monsieur David, voulez-vous venir dehors une minute, pour voir ce
qu'Émilie et moi nous avons à vous montrer.»
Nous sortîmes. Quand je passai près de lui auprès de la porte, je
vis avec autant d'étonnement que d'effroi qu'il était d'une pâleur
mortelle. Il me poussa précipitamment dehors, et referma la porte
sur nous, sur nous deux seulement.
«Ham, qu'y a-t-il donc!
-- Monsieur David!...» Oh! pauvre coeur brisé, comme il pleurait
amèrement!
J'étais paralysé à la vue d'une telle douleur. Je ne savais plus
que penser ou craindre: je ne savais que le regarder.
«Ham, mon pauvre garçon, mon ami! Au nom du ciel, dites-moi ce qui
est arrivé!
-- Ma bien-aimée, monsieur David, mon orgueil et mon espérance,
elle pour qui j'aurais voulu donner ma vie, pour qui je la
donnerais encore, elle est partie!
-- Partie?
-- Émilie s'est enfuie: et comment? vous pouvez en juger, monsieur
David, en me voyant demander à Dieu, Dieu de bonté et de
miséricorde, de la faire mourir, elle que j'aime par-dessus tout,
plutôt que de la laisser se déshonorer et se perdre!»
Le souvenir du regard qu'il jeta vers le ciel chargé de nuages, du
tremblement de ses mains jointes, de l'angoisse qu'exprimait toute
sa personne, reste encore à l'heure qu'il est uni dans mon esprit
avec celui de la plage déserte, théâtre de ce drame cruel dont il
est le seul personnage, et qui n'a d'autre témoin que la nuit.
«Vous êtes un savant, dit-il précipitamment. Vous savez ce qu'il y
a de mieux à faire. Comment m'y prendre pour annoncer cela à son
onde, monsieur David?»
Je vis la porte s'ébranler, et je fis instinctivement un mouvement
pour tenir le loquet à l'extérieur, afin de gagner un moment de
répit. Il était trop tard. M. Peggotty sortit la tête, et je
n'oublierai jamais le changement qui se fit dans ses traits en
nous voyant, quand je vivrais cinq cents ans.
Je me rappelle un gémissement et un grand cri; les femmes
l'entourent, nous sommes tous debout dans la chambre, moi, tenant
à la main un papier que Ham venait de me donner, M. Peggotty avec
son gilet entr'ouvert, les cheveux en désordre, le visage et les
lèvres très-pâles; le sang ruisselle sur sa poitrine, sans doute
il avait jailli de sa bouche; lui, il me regarde fixement.
«Lisez, monsieur, dit-il d'une voix basse et tremblante,
lentement, s'il vous plaît, que je tâche de comprendre.»
Au milieu d'un silence de mort, je lus une lettre effacée par les
larmes; elle disait:
«Quand vous recevrez ceci, vous qui m'aimez infiniment plus que je
ne l'ai jamais mérité, même quand mon coeur était innocent, je
serai bien loin.»
«Je serai bien loin, répéta-t-il lentement. Arrêtez. Émilie sera
bien loin: Après?
«Quand je quitterai ma chère demeure, ... ma chère demeure... oh
oui! ma chère demeure... demain matin.»
La lettre était datée de la veille au soir.
«Ce sera pour ne plus jamais revenir, à moins qu'il ne me ramène
après avoir fait de moi une dame. Vous trouverez cette lettre le
soir de mon départ, bien des heures après, au moment où vous
deviez me revoir. Oh! si vous saviez combien mon coeur est
déchiré! Si vous-même, vous surtout avec qui j'ai tant de torts,
et qui ne pourrez jamais me pardonner, si vous saviez seulement ce
que je souffre! Mais je suis trop coupable pour vous parler de
moi! Oh! oui, consolez-vous par la pensée que je suis bien
coupable. Oh! par pitié, dites à mon oncle, que je ne l'ai jamais
aimé la moitié autant qu'à présent. Oh! ne vous souvenez pas de
toutes les bontés et de l'affection que vous avez tous eues pour
moi; ne vous rappelez pas que nous devions nous marier, tâchez
plutôt de vous persuader que je suis morte quand j'étais toute
petite, et qu'on m'a enterrée quelque part. Que le ciel dont je ne
suis plus digne d'invoquer la pitié pour moi-même ait pitié de mon
oncle! Dites-lui que je ne l'ai jamais aimé la moitié autant qu'à
ce moment! Consolez-le. Aimez quelque honnête fille qui soit pour
mon oncle ce que j'étais autrefois, qui soit digne de vous, qui
vous soit fidèle; c'est bien assez de ma honte pour vous
désespérer. Que Dieu vous bénisse tous! Je le prierai souvent pour
vous tous, à genoux. Si l'on ne me ramène pas dame, et que je ne
puisse plus prier pour moi-même, je prierai pour vous tous. Mes
dernières tendresses pour mon oncle! Mes dernières larmes et mes
derniers remercîments pour mon oncle!»
C'était tout.
Il resta longtemps à me regarder encore, quand j'eus fini. Enfin,
je m'aventurai à lui prendre la main et à le conjurer, de mon
mieux, d'essayer de recouvrer quelque empire sur lui-même. «Merci,
monsieur, merci!» répondait-il, mais sans bouger.
Ham lui parla: et M. Peggotty n'était pas insensible à sa douleur,
car il lui serra la main de toutes ses forces, mais c'était tout:
il restait dans la même attitude, et personne n'osait le déranger.
Enfin, lentement, il détourna les yeux de dessus mon visage, comme
s'il sortait d'une vision, et il les promena autour de la chambre,
puis il dit à voix basse:
«Qui est-ce? je veux savoir son nom.»
Ham me regarda. Je me sentis aussitôt frappé d'un coup qui me fit
reculer.
«Vous soupçonnez quelqu'un, dit M. Peggotty, qui est-ce?
-- Monsieur David! dit Ham d'un ton suppliant, sortez un moment,
et laissez-moi lui dire ce que j'ai à lui dire. Vous, il ne faut
pas que vous l'entendiez, monsieur.»
Je sentis de nouveau le même coup; je me laissai tomber sur une
chaise, j'essayai d'articuler une réponse, mais ma langue était
glacée et mes yeux troubles.
«Je veux savoir son nom! répéta-t-il.
-- Depuis quelque temps, balbutia Ham, il y a un domestique qui
est venu quelquefois rôder par ici. Il y a aussi un monsieur: ils
s'entendaient ensemble.»
M. Peggotty restait toujours immobile, mais il regardait Ham.
«Le domestique, continua Ham, a été vu hier soir avec... avec
notre pauvre fille. Il était caché dans le voisinage depuis huit
jours au moins. On croyait qu'il était parti, mais il était caché
seulement. Ne restez pas ici, monsieur David, ne restez pas!»
Je sentis Peggotty passer son bras autour de mon cou pour
m'entraîner, mais je n'aurais pu bouger quand la maison aurait dû
me tomber sur les épaules.
«On a vu une voiture inconnue avec des chevaux de poste, ce matin
presque avant le jour, sur la route de Norwich, reprit Ham. Le
domestique y alla, il revint, il retourna. Quand il y retourna,
Émilie était avec lui. L'autre était dans la voiture. C'est lui!
-- Au nom de Dieu, dit M. Peggotty en reculant et en étendant la
main pour repousser une pensée qu'il craignait de s'avouer à lui-
même, ne me dites pas que son nom est Steerforth!
-- Monsieur David, s'écria Ham d'une voix brisée, ce n'est pas
votre faute... et je suis bien loin de vous en accuser, mais...
son nom est Steerforth, et c'est un grand misérable!»
M. Peggotty ne poussa pas un cri, ne versa pas une larme, ne fit
pas un mouvement, mais bientôt il eut l'air de se réveiller tout
d'un coup, et se mit à décrocher son gros manteau qui était
suspendu dans un coin.
«Aidez-moi un peu. Je suis tout brisé, et je ne puis en venir à
bout, dit-il avec impatience. Aidez-moi donc! Bien! ajouta-t-il,
quand on lui eut donné un coup de main. Maintenant passez-moi mon
chapeau!»
Ham lui demanda où il allait.
«Je vais chercher ma nièce. Je vais chercher mon Émilie. Je vais
d'abord couler à fond ce bateau-là où je l'aurais noyé, _oui_,
vrai comme je suis en vie, si j'avais pu me douter de ce qu'il
méditait. Quand il était assis en face de moi, dit-il d'un air
égaré en étendant le poing fermé, quand il était assis en face de
moi, que la foudre m'écrase, si je ne l'aurais pas noyé, et si je
n'aurais pas cru bien faire! Je vais chercher ma nièce.
-- Où? s'écria Ham, en se plaçant devant la porte.
-- N'importe où! Je vais chercher ma nièce à travers le monde. Je
vais trouver ma pauvre nièce dans sa honte, et la ramener avec
moi. Qu'on ne m'arrête pas! Je vous dis que je vais chercher ma
nièce.
-- Non, non, cria mistress Gummidge qui vint se placer entre eux,
dans un accès de douleur! non, non, Daniel! pas dans l'état où
vous êtes! Vous irez la chercher bientôt, mon pauvre Daniel, et ce
sera trop juste, mais pas maintenant! Asseyez-vous et pardonnez-
moi de vous avoir si souvent tourmenté, Daniel... (qu'est-ce que
c'est que mes chagrins auprès de celui-ci?) et parlons du temps où
elle est devenue orpheline et Ham orphelin, quand j'étais une
pauvre veuve, et que vous m'aviez recueillie. Cela calmera votre
pauvre coeur, Daniel, dit-elle, en appuyant sa tête sur l'épaule
de M. Peggotty, et vous supporterez mieux votre douleur, car vous
connaissez la promesse, Daniel: «Ce que vous aurez fait à l'un des
plus petits de mes frères, vous me l'aurez fait à moi-même,» et
cela ne peut manquer d'être accompli sous ce toit qui nous a servi
d'abri depuis tant, tant d'années!»
Il était devenu maintenant presque insensible en apparence, et
quand je l'entendis pleurer, au lieu de me mettre à genoux comme
j'en avais l'envie, pour lui demander pardon de la douleur que je
leur avais causée, et pour maudire Steerforth, je fis mieux: je
donnais à mon coeur oppressé le même soulagement et je pleurai
avec eux.
CHAPITRE II.
Commencement d'un long voyage.
Je suppose que ce qui m'est naturel est naturel à beaucoup
d'autres, c'est pourquoi je ne crains pas de dire que je n'ai
jamais plus aimé Steerforth qu'au moment même où les liens qui
nous unissaient furent rompus. Dans l'amère angoisse que me causa
la découverte de son crime, je me rappelai plus nettement toutes
ses brillantes qualités, j'appréciai plus vivement tout ce qu'il
avait de bon, je rendis plus complètement justice à toutes les
facultés qui auraient pu faire de lui un homme d'une noble nature
et d'une grande distinction, que je ne l'avais jamais fait dans
toute l'ardeur de mon dévouement passé; il m'était impossible de
ne pas sentir profondément la part involontaire que j'avais eue
dans la souillure qu'il avait laissée dans une famille honnête, et
cependant, je crois que, si je m'étais trouvé alors face à face
avec lui, je n'aurais pas eu la force de lui adresser un seul
reproche. Je l'aurais encore tant aimé, quoique mes yeux fussent
dessillés; j'aurais conservé un souvenir si tendre de mon
affection pour lui, que j'aurais été, je le crains, faible comme
un enfant qui ne sait que pleurer et oublier; mais, par exemple,
il n'y avait plus à penser désormais à une réconciliation entre
nous. C'est une pensée que je n'eus jamais. Je sentais, comme il
l'avait senti lui-même, que tout était fini de lui à moi. Je n'ai
jamais su quel souvenir il avait conservé de moi; peut-être
n'était-ce qu'un de ces souvenirs légers qu'il est facile
d'écarter, mais moi, je me souvenais de lui comme d'un ami bien-
aimé que j'avais perdu par la mort.
Oui, Steerforth, depuis que vous avez disparu de la scène de ce
pauvre récit, je ne dis pas que ma douleur ne portera pas
involontairement témoignage contre vous devant le trône du
jugement dernier, mais n'ayez pas peur que ma colère ou mes
reproches accusateurs vous y poursuivent d'eux-mêmes.
La nouvelle de ce qui venait d'arriver se répandit bientôt dans la
ville, et en passant dans les rues, le lendemain matin,
j'entendais les habitants en parler devant leurs portes. Il y
avait beaucoup de gens qui se montraient sévères pour elle;
d'autres l'étaient plutôt pour lui, mais il n'y avait qu'une voix
sur le compte de son père adoptif et de son fiancé. Tout le monde,
dans tous les rangs, témoignait pour leur douleur un respect plein
d'égards et de délicatesse. Les marins se tinrent à l'écart quand
ils les virent tous deux marcher lentement sur la plage de grand
matin, et formèrent des groupes où l'on ne parlait d'eux que pour
les plaindre.
Je les trouvai sur la plage près de la mer. Il m'eût été facile de
voir qu'ils n'avaient pas fermé l'oeil, quand même Peggotty ne
m'aurait pas dit que le grand jour les avait surpris assis encore
là où je les avais laissés la veille. Ils avaient l'air accablé,
et il me sembla que cette seule nuit avait courbé la tête de
M. Peggotty plus que toutes les années pendant lesquelles je
l'avais connu. Mais ils étaient tous deux graves et calmes comme
la mer elle-même, qui se déroulait à nos yeux sans une seule vague
sous un ciel sombre, quoique des gonflements soudains montrassent
bien qu'elle respirait dans son repos, et qu'une bande de lumière
qui l'illuminait à l'horizon fît deviner par derrière la présence
du soleil, invisible encore sous les nuages.
«Nous avons longuement parlé, monsieur, me dit Peggotty après que
nous eûmes fait, tous les trois, quelques tours sur le sable au
milieu d'un silence général, de ce que nous devions et de ce que
nous ne devions pas faire. Mais nous sommes fixés maintenant.»
Je jetai, par hasard, un regard sur Ham. En ce moment il regardait
la lueur qui éclairait la mer dans le lointain, et, quoique son
visage ne fût pas animé par la colère et que je ne pusse y lire,
autant qu'il m'en souvient, qu'une expression de résolution
sombre, il me vint dans l'esprit la terrible pensée que s'il
rencontrait jamais Steerforth, il le tuerait.
«Mon devoir ici est accompli, monsieur, dit Peggotty. Je vais
chercher ma...» Il s'arrêta, puis il reprit d'une voix plus ferme:
«Je vais la chercher. C'est mon devoir à tout jamais.»
Il secoua la tête quand je lui demandai où il la chercherait, et
me demanda si je partais pour Londres le lendemain. Je lui dis
que, si je n'étais pas parti le jour même, c'était de peur de
manquer l'occasion de lui rendre quelque service, mais que j'étais
prêt à partir quand il voudrait.
«Je partirai avec vous demain, monsieur, dit-il, si cela vous
convient.»
Nous fîmes de nouveau quelques pas en silence.
«Ham continuera à travailler ici, reprit-il au bout d'un moment,
et il ira vivre chez ma soeur. Le vieux bateau...
-- Est-ce que vous abandonnerez le vieux bateau, M. Peggotty?
demandai-je doucement.
-- Ma place n'est plus là, M. David, répondit-il, et si jamais un
bateau a fait naufrage depuis le temps où les ténèbres étaient sur
la surface de l'abîme, c'est celui-là. Mais, non, monsieur; non,
je ne veux pas qu'il soit abandonné, bien loin de là.»
Nous marchâmes encore en silence, puis il reprit:
«Ce que je désire, monsieur, c'est qu'il soit toujours, nuit et
jour, hiver comme été, tel qu'elle l'a toujours connu, depuis la
première fois qu'elle l'a vu. Si jamais ses pas errants se
dirigeaient de ce côté, je ne voudrais pas que son ancienne
demeure semblât la repousser; je voudrais qu'elle l'invitât, au
contraire, à s'approcher peut-être de la vieille fenêtre, comme un
revenant, pour regarder, à travers le vent et la pluie, son petit
coin près du feu. Alors, M. David, peut-être qu'en voyant là
mistress Gummidge toute seule, elle prendrait courage et s'y
glisserait en tremblant; peut-être se laisserait-elle coucher dans
son ancien petit lit et reposerait-elle sa tête fatiguée, là où
elle s'endormait jadis si gaiement.»
Je ne pus lui répondre, malgré tous mes efforts.
«Tous les soirs, continua M. Peggotty, à la tombée de la nuit, la
chandelle sera placée comme à l'ordinaire à la fenêtre, afin que,
s'il lui arrivait un jour de la voir, elle croie aussi l'entendre
l'appeler doucement: «Reviens, mon enfant, reviens!» Si jamais on
frappe à la porte de votre tante, le soir, Ham, surtout si on
frappe doucement, n'allez pas ouvrir vous-même. Que ce soit elle,
et non pas vous, qui voie d'abord ma pauvre enfant!»
Il fit quelques pas et marcha devant nous un moment. Durant cet
intervalle, je jetai encore les yeux sur Ham et voyant la même
expression sur son visage, avec son regard toujours fixé sur la
lueur lointaine, je lui touchai le bras.
Je l'appelai deux fois par son nom, comme si j'eusse voulu
réveiller un homme endormi, sans qu'il fît seulement attention à
moi. Quand je lui demandai enfin à quoi il pensait, il me
répondit:
«À ce que j'ai devant moi, M. David, et par delà.
-- À la vie qui s'ouvre devant vous, vous voulez dire?»
Il m'avait vaguement montré la mer.
«Oui, M. David. Je ne sais pas bien ce que c'est, mais il me
semble... que c'est tout là-bas que viendra la fin.» Et il me
regardait comme un homme qui se réveille, mais avec le même air
résolu.
«La fin de quoi? demandai-je en sentant renaître mes craintes.
-- Je ne sais pas, dit-il d'un air pensif. Je me rappelais que
c'est ici que tout a commencé et... naturellement je pensais que
c'est ici que tout doit finir. Mais n'en parlons plus, M. David,
ajouta-t-il en répondant, je pense, à mon regard, n'ayez pas peur:
c'est que, voyez-vous, je suis si barbouillé, il me semble que je
ne sais pas...» et, en effet, il ne savait pas où il en était et
son esprit était dans la plus grande confusion.
M. Peggotty s'arrêta pour nous laisser le temps de le rejoindre et
nous en restâmes là; mais le souvenir de mes premières craintes me
revint plus d'une fois, jusqu'au jour où l'inexorable fin arriva
au temps marqué.
Nous nous étions insensiblement rapprochés du vieux bateau. Nous
entrâmes: mistress Gummidge, au lieu de se lamenter dans son coin
accoutumé, était tout occupée de préparer le déjeuner. Elle prit
le chapeau de M. Peggotty, et lui approcha une chaise en lui
parlant avec tant de douceur et de bon sens que je ne la
reconnaissais plus.
«Allons, Daniel, mon brave homme, disait-elle, il faut manger et
boire pour conserver vos forces, sans cela vous ne pourriez rien
faire. Allons, un petit effort de courage, mon brave homme, et si
je vous gêne avec mon caquet, vous n'avez qu'à le dire, Daniel, et
ce sera fini.»
Quand elle nous eut tous servis, elle se retira près de la
fenêtre, pour s'occuper activement de réparer des chemises et
d'autres hardes appartenant a M. Peggotty, qu'elle pliait ensuite
avec soin pour les emballer dans un vieux sac de toile cirée,
comme ceux que portent les matelots. Pendant ce temps, elle
continuait à parler toujours aussi doucement.
«En tout temps et en toutes saisons, vous savez, Daniel, disait
mistress Gummidge, je serai toujours ici, et tout restera comme
vous le désirez. Je ne suis pas bien savante, mais je vous écrirai
de temps en temps quand vous serez parti, et j'enverrai mes
lettres à M. David. Peut-être que vous m'écrirez aussi
quelquefois, Daniel, pour me dire comment vous vous trouvez à
voyager tout seul dans vos tristes recherches.
-- J'ai peur que vous ne vous trouviez bien isolée, dit
M. Peggotty.
-- Non, non, Daniel, répliqua-t-elle; il n'y a pas de danger, ne
vous inquiétez pas de moi, j'aurai bien assez à faire de tenir les
êtres en ordres (mistress Gummidge voulait parler de la maison)
pour votre retour, de tenir les êtres en ordre pour ceux qui
pourraient revenir, Daniel. Quand il fera beau, je m'assoirai à la
porte comme j'en avais l'habitude. Si quelqu'un venait, il
pourrait voir de loin la vieille veuve, la fidèle gardienne du
logis.»
Quel changement chez mistress Gummidge, et en si peu de temps!
C'était une autre personne. Elle était si dévouée, elle comprenait
si vite ce qu'il était bon de dire et ce qu'il valait mieux taire,
elle pensait si peu à elle-même et elle était si occupée du
chagrin de ceux qui l'entouraient, que je la regardais faire avec
une sorte de vénération. Que d'ouvrage elle fit ce jour-là! Il y
avait sur la plage une quantité d'objets qu'il fallait renfermer
sous le hangar, comme des voiles, des filets, des rames, des
cordages, des vergues, des pots pour les homards, des sacs de
sable pour le lest et bien d'autres choses, et quoique le secours
ne manquât pas et qu'il n'y eût pas sur la plage une paire de
mains qui ne fût disposée à travailler de toutes ses forces pour
M. Peggotty, trop heureuse de se faire plaisir en lui rendant
service, elle persista, pendant toute la journée, à traîner des
fardeaux infiniment au-dessus de ses forces, et à courir de çà et
de là pour faire une foule de choses inutiles. Point de ses
lamentations ordinaires sur ses malheurs qu'elle semblait avoir
complètement oubliés. Elle affecta tout le jour une sérénité
tranquille, malgré sa vive et bonne sympathie, et ce n'était pas
ce qu'il y avait de moins étonnant dans le changement qui s'était
opéré en elle. De mauvaise humeur, il n'en était pas question. Je
ne remarquai même pas que sa voix tremblât uns fois, ou qu'une
larme tombât de ses yeux pondant tout le jour; seulement, le soir,
à la tombée de la nuit, quand elle resta seule avec M. Peggotty,
et qu'il s'était endormi définitivement, elle fondit en larmes et
elle essaya en vain de réprimer ses sanglots. Alors, me menant
près de la porte:
«Que Dieu vous bénisse, M. David! me dit-elle, et soyez toujours
un ami pour lui, le pauvre cher homme!»
Puis elle courut hors de la maison pour se laver les yeux, avant
d'aller se rasseoir près de lui, pour qu'il la trouvât
tranquillement à l'ouvrage en se réveillant. En un mot, lorsque je
les quittai, le soir, elle était l'appui et le soutien de
M. Peggotty dans son affliction, et je ne pouvais me lasser de
méditer sur la leçon que mistress Gummidge m'avait donnée et sur
le nouveau côté du coeur humain qu'elle venait de me faire voir.
Il était environ neuf heures et demie, lorsqu'en me promenant
tristement par la ville, je m'arrêtai à la porte de M. Omer. Sa
fille me dit que son père avait été si affligé de ce qui était
arrivé, qu'il en avait été tout le jour morne et abattu, et qu'il
s'était même couché sans fumer sa pipe.
«C'est une fille perfide, un mauvais coeur, dit mistress Joram;
elle n'a jamais valu rien de bon, non, jamais!
-- Ne dites pas cela, répliquai-je, vous ne le pensez pas.
-- Si, je le pense! dit mistress Joram avec colère.
-- Non, non,» lui dis-je.
Mistress Joram hocha la tête en essayant de prendre un air dur et
sévère, mais elle ne put triompher de son émotion et se mit à
pleurer. J'étais jeune, il est vrai, mais cette sympathie me donna
très-bonne opinion d'elle, et il me sembla qu'en sa qualité de
femme et de mère irréprochable, cela lui allait très-bien.
«Que deviendra-t-elle? disait Minnie en sanglotant. Où ira-t-elle?
que deviendra-t-elle? Oh! comment a-t-elle pu être si cruelle
envers elle-même et envers lui?»
Je me rappelais le temps où Minnie était une jeune et jolie fille,
et j'étais bien aise de voir qu'elle s'en souvenait aussi avec
tant d'émotion.
«Ma petite Minnie vient seulement de s'endormir, dit mistress
Joram. Même en dormant, elle appelle Émilie. Toute la journée, ma
petite Minnie l'a demandée en pleurant, et elle voulait toujours
savoir si Émilie était méchante. Que voulez-vous que je lui dise,
quand le dernier soir qu'Émilie a passé ici, elle a détaché un
ruban de son cou et qu'elle a mis sa tête sur l'oreiller, à côté
de la petite, jusqu'à ce qu'elle dormit profondément. Le ruban est
à l'heure qu'il est autour du cou de ma petite Minnie. Peut-être
cela ne devrait-il pas être, mais que voulez-vous que je fasse?
Émilie est bien mauvaise, mais elles s'aimaient tant! Et puis,
cette enfant n'a pas de connaissance.»
Mistress Joram était si triste que son mari sortit de sa chambre
pour venir la consoler. Je les laissai ensemble, et je repris le
chemin de la maison de Peggotty, plus mélancolique, s'il était
possible, que je ne l'avais encore été.
Cette bonne créature (je veux parler de Peggotty), sans songer à
sa fatigue, à ses inquiétudes récentes, à tant de nuits sans
sommeil, était restée chez son frère pour ne plus le quitter qu'au
moment du départ. Il n'y avait dans la maison avec moi qu'une
vieille femme, chargée du soin du ménage depuis quelques semaines,
lorsque Peggotty ne pouvait pas s'en occuper. Comme je n'avais
aucun besoin de ses services, je l'envoyai se coucher à sa grande
satisfaction, et je m'assis devant le feu de la cuisine pour
réfléchir un peu à tout ce qui venait de se passer.
Je confondais les derniers événements avec la mort de M. Barkis,
et je voyais la mer qui se retirait dans le lointain; je me
rappelais le regard étrange que Ham avait jeté sur l'horizon,
quand je fus tiré de mes rêveries par un coup frappé dehors. Il y
avait un marteau à la porte, mais ce n'était pas un coup de
marteau: c'était une main qui avait frappé, tout en bas, comme si
c'était un enfant qui voulût se faire ouvrir.
Je mis plus d'empressement à courir à la porte que si c'était le
coup de marteau d'un valet de pied chez un personnage de
distinction; j'ouvris, et je ne vis d'abord, à mon grand
étonnement, qu'un immense parapluie qui semblait marcher tout
seul. Mais je découvris bientôt sous son ombre miss Mowcher.
Je n'aurais pas été disposé à recevoir avec beaucoup de
bienveillance cette petite créature, si, au moment où elle
détourna son parapluie qu'elle ne pouvait venir à bout de fermer
malgré les plus grands efforts, j'avais retrouvé sur sa figure
cette expression «folichonne» qui m'avait fait une si grande
impression lors de notre première et dernière entrevue. Mais,
lorsqu'elle tourna son visage vers le mien, elle avait un air si
pénétré, et quand je la débarrassai de son parapluie (dont le
volume eût été incommode, même pour le _Géant irlandais_), elle
tendit ses petites mains avec une expression de douleur si vive,
que je me sentis quelque sympathie pour elle.
«Miss Mowcher! lui dis-je après avoir regardé à droite et à gauche
dans la rue déserte sans savoir ce que j'y cherchais, comment vous
trouvez-vous ici? Qu'est-ce que vous avez?»
Elle me fit signe avec son petit bras de fermer son parapluie, et
passant précipitamment à côté de moi, elle entra dans la cuisine.
Je fermai la porte; je la suivis, le parapluie à la main, et je la
trouvai assise sur un coin du garde-cendres, tout près des chenets
et des deux barres de fer destinées à recevoir les assiettes, à
l'ombre du coquemar, se balançant en avant et en arrière, et
pressant ses genoux avec ses mains comme quelqu'un qui souffre.
Un peu inquiet de recevoir cette visite inopportune, et de me
trouver seul spectateur de ces étranges gesticulations, je
m'écriai de nouveau: «Miss Mowcher, qu'est-ce que vous avez? Êtes-
vous malade?
-- Mon cher enfant, répliqua miss Mowcher en pressant ses deux
mains sur son coeur, je suis malade là, très-malade; quand je
pense à ce qui est arrivé, et que j'aurais pu le savoir,
l'empêcher peut-être, si je n'avais pas été folle et étourdie
comme je le suis!»
Et son grand chapeau, si mal approprié à sa taille de naine, se
balançait en avant et en arrière, suivant les mouvements de son
petit corps, faisant danser à l'unisson derrière elle, sur la
muraille, l'ombre d'un chapeau de géant.
«Je suis étonné, commençai-je à dire, de vous voir si sérieusement
troublée...» Mais elle m'interrompit.
«Oui, dit-elle, c'est toujours comme ça. Tous les jeunes gens
inconsidérés qui ont eu le bonheur d'arriver à leur pleine
croissance, ça s'étonne toujours de trouver quelques sentiments
chez une petite créature comme moi. Je ne suis pour eux qu'un
jouet dont ils s'amusent, pour le jeter de côté quand ils en sont
las; ça s'imagine que je n'ai pas plus de sensibilité qu'un cheval
de bois ou un soldat de plomb. Oui, oui, c'est comme ça, et ce
n'est pas d'aujourd'hui.
-- Je ne peux parler que pour moi, lui dis-je, mais je vous assure
que je ne suis pas comme cela. Peut-être n'aurais-je pas dû me
montrer étonné de vous voir dans cet état, puisque je vous connais
à peine. Excusez-moi: je vous ai dit cela sans intention.
-- Que voulez-vous que je fasse? répliqua la petite femme en se
tenant debout et en levant les bras pour se faire voir. Voyez: mon
père était tout comme moi, mon frère est de même, ma soeur aussi.
Je travaille pour mon frère et ma soeur depuis bien des années...
sans relâche, monsieur Copperfield, tout le jour. Il faut vivre.
Je ne fais de mal à personne. S'il y a des gens assez cruels pour
me tourner légèrement en plaisanterie, que voulez-vous que je
fasse? Il faut bien que je fasse comme eux; et voilà comme j'en
suis venue à me moquer de moi-même, de mes rieurs et de toutes
choses. Je vous le demande, à qui la faute? Ce n'est pas la
mienne, toujours!»
Non, non, je voyais bien que ce n'était pas la faute de miss
Mowcher.
«Si j'avais laissé voir à votre perfide ami que, pour être naine,
je n'en avais pas moins un coeur comme une autre, continua-t-elle
en secouant la tête d'un air de reproche, croyez-vous qu'il m'eût
jamais montré le moindre intérêt? Si la petite Mowcher (qui ne
s'est pourtant pas faite elle-même, monsieur) s'était adressée à
lui ou à quelqu'un de ses semblables au nom de ses malheurs,
croyez-vous que l'on eût seulement écouté sa petite voix? La
petite Mowcher n'en avait pas moins besoin de vivre, quand elle
eût été la plus sotte et la plus grognon des naines, mais elle n'y
eût pas réussi, oh! non. Elle se serait essoufflée à demander une
tartine de pain et de beurre, qu'on l'aurait bien laissée là
mourir de faim, car enfin elle ne peut pourtant pas se nourrir de
l'air du temps!»
Miss Mowcher s'assit de nouveau sur le garde-cendres, tira son
mouchoir et s'essuya les yeux.
«Allez! vous devez plutôt me féliciter, si vous avez le coeur bon,
comme je le crois, dit-elle, d'avoir eu le courage, dans ce que je
suis, de supporter tout cela gaiement. Je me félicite moi-même, en
tout cas, de pouvoir faire mon petit bonhomme de chemin dans le
monde sans rien devoir à personne, sans avoir à rendre autre chose
pour le pain qu'on me jette en passant, par sottise ou par vanité,
que quelques folies en échange. Si je ne passe pas ma vie à me
lamenter de tout ce qui me manque, c'est tant mieux pour moi, et
cela ne fait de tort à personne. S'il faut que je serve de jouet à
vous autres géants, au moins traitez votre jouet doucement.»
Miss Mowcher remit son mouchoir dans sa poche, et poursuivit en me
regardant fixement:
«Je vous ai vu dans la rue tout à l'heure. Vous comprenez qu'il
m'est impossible de marcher aussi vite que vous: j'ai les jambes
trop petites et l'haleine trop courte, et je n'ai pas pu vous
rejoindre; mais je devinais où vous alliez et je vous ai suivi. Je
suis déjà venue ici aujourd'hui, mais la bonne femme n'était pas
chez elle.
-- Est-ce que vous la connaissez? demandai-je.
-- J'ai entendu parler d'elle, répliqua-t-elle, chez Omer et
Joram. J'étais chez eux ce matin à sept heures. Vous souvenez-vous
de ce que Steerforth me dit de cette malheureuse fille le jour où
je vous ai vus tous les deux à l'hôtel?»
Le grand chapeau sur la tête de miss Mowcher, et le chapeau plus
grand encore qui se dessinait sur la muraille, recommencèrent à se
dandiner quand elle me fit cette question.
Je lui répondis que je me rappelais très-bien ce qu'elle voulait
dire, et que j'y avais pensé plusieurs fois dans la journée.
«Que le père du mensonge le confonde! dit la petite personne en
élevant le doigt entre ses yeux étincelants et moi, et qu'il
confonde dix fois plus encore ce misérable domestique! Mais je
croyais que c'était vous qui aviez pour elle une passion de
vieille date.
-- Moi? répétai-je.
-- Enfant que vous êtes! Au nom de la mauvaise fortune la plus
aveugle, s'écria miss Mowcher, en se tordant les mains avec
impatience et en s'agitant de long en large sur le garde-cendres,
pourquoi aussi faisiez-vous tant son éloge, en rougissant et d'un
air si troublé?»
Je ne pouvais me dissimuler qu'elle disait vrai, quoiqu'elle eût
mal interprété mon émotion.
«Comment pouvais-je le savoir? dit miss Mowcher en tirant de
nouveau son mouchoir et en frappant du pied chaque fois qu'elle
s'essuyait les yeux des deux mains. Je voyais bien qu'il vous
tourmentait et vous cajolait tour à tour; et, pendant ce temps-là,
vous étiez comme de la cire molle entre ses mains; je le voyais
bien aussi. Il n'y avait pas une minute que j'avais quitté la
chambre quand son domestique me dit que le jeune innocent (c'est
ainsi qu'il vous appelait, et vous, vous pouvez bien l'appeler le
vieux coquin tant que vous voudrez, sans lui faire tort) avait
jeté son dévolu sur elle, et qu'elle avait aussi la tête perdue
d'amour pour vous; mais que son maître était décidé à ce que cela
n'eût pas de mauvaises suites, plus par affection pour vous que
par pitié pour elle, et que c'était dans ce but qu'ils étaient à
Yarmouth. Comment ne pas le croire? J'avais vu Steerforth vous
câliner et vous flatter en faisant l'éloge de cette jeune fille.
C'était vous qui aviez parlé d'elle le premier. Vous aviez avoué
qu'il y avait longtemps que vous l'aviez appréciée. Vous aviez
chaud et froid, vous rougissiez et vous pâlissiez quand je vous
parlais d'elle. Que vouliez-vous que je pusse croire, si ce n'est
que vous étiez un petit libertin en herbe, à qui il ne manquait
plus que l'expérience, et qu'avec les mains dans lesquelles vous
étiez tombé, l'expérience ne vous manquerait pas longtemps, s'ils
ne se chargeaient pas de vous diriger pour votre bien, puisque
telle était leur fantaisie? Oh! oh! oh! c'est qu'ils avaient peur
que je ne découvrisse la vérité, s'écria miss Mowcher en
descendant du garde-feu pour trotter en long et en large dans la
cuisine, en levant au ciel ses deux petits bras d'un air de
désespoir; ils savaient que je suis assez fine, car j'en ai bien
besoin pour me tirer d'affaire dans le monde, et ils se sont
réunis pour me tromper; ils m'ont fait remettre à cette
malheureuse fille une lettre, l'origine, je le crains bien, de ses
accointances avec Littimer qui était resté ici tout exprès pour
elle.»
Je restai confondu à la révélation de tant de perfidie, et je
regardai miss Mowcher qui se promenait toujours dans la cuisine;
quand elle fut hors d'haleine, elle se rassit sur le garde-feu et,
s'essuyant le visage avec son mouchoir, elle secoua la tête sans
faire d'autre mouvement et sans rompre le silence.
«Mes tournées de province m'ont amenée avant-hier soir à Norwich,
monsieur Copperfield, ajouta-t-elle enfin. Ce que j'ai su là par
hasard du secret qui avait enveloppé leur arrivée et leur départ,
car je fus bien étonnée d'apprendre que vous n'étiez pas de la
partie, m'a fait soupçonner quelque chose. J'ai pris hier au soir
la diligence de Londres au moment où elle traversait Norwich, et
je suis arrivée ici ce matin, trop tard, hélas! trop tard!»
La pauvre petite Mowcher avait un tel frisson, à force de pleurer
et de se désespérer, qu'elle se retourna sur le garde-feu pour
réchauffer ses pauvres petits pieds mouillés au milieu des
cendres, et resta là comme une grande poupée, les yeux tournés
vers l'âtre. J'étais assis sur une chaise de l'autre côté de la
cheminée, plongé dans mes tristes réflexions et regardant tantôt
le feu, tantôt mon étrange compagne.
«Il faut que je m'en aille, dit-elle enfin en se levant. Il est
tard; vous ne vous méfiez pas de moi, n'est-ce pas?»
En rencontrant son regard perçant, plus perçant que jamais, quand
elle me fit cette question, je ne pus répondre à ce brusque appel
un «non» bien franc.
«Allons, dit-elle, en acceptant la main que je lui offrais pour
l'aider à passer par-dessus le garde-cendres et en me regardant
d'un air suppliant, vous savez bien que vous ne vous méfieriez pas
de moi, si j'étais une femme de taille ordinaire.»
Je sentis qu'il y avait beaucoup de vérité là dedans, et j'étais
un peu honteux de moi-même.
«Vous êtes jeune, dit-elle. Écoutez un mot d'avis, même d'une
petite créature de trois pieds de haut. Tâchez, mon bon ami, de ne
pas confondre les infirmités physiques avec les infirmités
morales, à moins que vous n'ayez quelque bonne raison pour cela.»
Quand elle fut délivrée du garde-cendres, et moi de mes soupçons,
je lui dis que je ne doutais pas qu'elle ne m'eût fidèlement
expliqué ses sentiments, et que nous n'eussions été, l'un et
l'autre, deux instruments aveugles dans des mains perfides. Elle
me remercia en ajoutant que j'étais un bon garçon.
«Maintenant, faites attention! dit-elle en se retournant, au
moment d'arriver à la porte, et en me regardant, le doigt levé,
d'un air malin. J'ai quelques raisons de supposer, d'après ce que
j'ai entendu dire (car j'ai toujours l'oreille au guet, il faut
bien que j'use des facultés que je possède) qu'ils sont partis
pour le continent. Mais s'ils reviennent jamais, si l'un d'eux
seulement revient de mon vivant, j'ai plus de chances qu'un autre,
moi qui suis toujours par voie et par chemins, d'en être informée.
Tout ce que je saurai, vous le saurez; si je puis jamais être
utile, n'importe comment, à cette pauvre fille qu'ils viennent de
séduire, je m'y emploierai fidèlement, s'il plaît à Dieu! Et quant
à Littimer, mieux vaudrait pour lui avoir un dogue à ses trousses
que la petite Mowcher!»
Je ne pus m'empêcher d'ajouter foi intérieurement à cette
promesse, quand je vis le regard qui l'accompagnait.
«Je ne vous demande que d'avoir en moi la confiance que vous
auriez en une femme d'une taille ordinaire, ni plus ni moins, dit
la petite créature en prenant ma main d'un air suppliant. Si vous
me revoyez jamais différente en apparence de ce que je suis
maintenant avec vous; si je reprends l'humeur folâtre que vous
m'avez vue la première fois, faites attention à la compagnie avec
laquelle je me trouve. Rappelez-vous que je suis une pauvre petite
créature sans secours et sans défense. Figurez-vous miss Mowcher
rentrée chez elle le soir, avec son frère tout comme elle, et sa
soeur, comme elle aussi, quand elle a fini sa journée; peut-être
alors serez-vous plus indulgent pour moi, et ne vous étonnerez-
vous plus de mon chagrin et de mon trouble. Bonsoir!»
Je touchai la main de miss Mowcher avec des sentiments d'estime
bien différents de ceux qu'elle m'avait inspirés jusqu'alors, et
je lui tins la porte pour la laisser sortir. Ce n'était pas une
petite affaire que d'ouvrir le grand parapluie et de le placer en
équilibre dans sa main; j'y réussis pourtant, et je le vis
descendre la rue à travers la pluie sans que rien indiquât qu'il y
eût personne dessous, excepté quand une gouttière trop pleine se
déchargeait sur lui au passage et le faisait pencher de côté, car
alors on découvrait miss Mowcher en péril, qui faisait de violents
efforts pour le redresser.
Après avoir fait une ou deux sorties pour aller à sa rescousse,
mais sans grands résultats, car, quelques pas plus loin, le
parapluie recommençait toujours à sautiller devant moi comme un
gros oiseau avant que je pusse le rejoindre, je rentrai me
coucher, et je dormis jusqu'au matin.
M. Peggotty et ma vieille bonne vinrent me trouver de bonne heure,
et nous nous rendîmes au bureau de la diligence, où mistress
Gummidge nous attendait avec Ham pour nous dire adieu.
«Monsieur David, me dit Ham tout bas, en me prenant à part,
pendant que Peggotty arrimait son sac au milieu du bagage: sa vie
est complètement brisée, il ne sait pas où il va, il ne sait pas
ce qui l'attend, il commence un voyage qui va le mener de çà et de
là, jusqu'à la fin de sa vie, vous pouvez compter là-dessus, s'il
ne trouve pas ce qu'il cherche. Je sais que vous serez un ami pour
lui, monsieur David!
-- Vous pouvez en être assuré, lui dis-je en pressant
affectueusement sa main.
-- Merci, monsieur, merci bien. Encore un mot. Je gagne bien ma
vie, vous savez, monsieur David, et je ne saurais maintenant à
quoi dépenser ce que je gagne, je n'ai plus besoin que de quoi
vivre. Si vous pouviez le dépenser pour lui, monsieur, je
travaillerais de meilleur coeur. Quoique, quant à ça, monsieur,
continua-t-il d'un ton ferme et doux, soyez bien sûr que je n'en
travaillerai pas moins comme un homme, et que je m'en acquitterai
de mon mieux.»
Je lui dis que j'en étais bien convaincu, et je ne lui cachai même
pas mon espérance qu'un temps viendrait où il renoncerait à la vie
solitaire à laquelle, en ce moment, il pouvait se croire
naturellement condamné pour toujours.
«Non, monsieur, dit-il en secouant la tête; tout cela est passé
pour moi. Jamais personne ne remplira la place qui est vide. Mais
n'oubliez pas qu'il y aura toujours ici de l'argent de côté,
monsieur.»
Je lui promis de m'en souvenir, tout en lui rappelant que
M. Peggotty avait déjà un revenu modeste, il est vrai, mais
assuré, grâce au legs de son beau-frère. Nous prîmes alors congé
l'un de l'autre. Je ne peux pas le quitter, même ici, sans me
rappeler son courage simple et touchant dans un si grand chagrin.
Quant à mistress Gummidge, s'il me fallait décrire toutes les
courses qu'elle fit le long de la rue à côté de la diligence, sans
voir autre chose, à travers les larmes qu'elle essayait de
contenir, que M. Peggotty assis sur l'impériale, ce qui faisait
qu'elle se heurtait contre tous les gens qui marchaient dans une
direction opposée, je serais obligé de me lancer dans une
entreprise bien difficile. J'aime donc mieux la laisser assise sur
les marches de la porte d'un boulanger, essoufflée et hors
d'haleine, avec un chapeau qui n'avait plus du tout de forme, et
l'un de ses souliers qui l'attendait sur le trottoir à une
distance considérable.
En arrivant au terme de notre voyage, notre première occupation
fut de chercher pour Peggotty un petit logement où son frère pût
avoir un lit; nous eûmes le bonheur d'en trouver un, très-propre
et peu dispendieux, au-dessus d'une boutique de marchand de
chandelles, et séparé par deux rues seulement de mon appartement.
Quand nous eûmes retenu ce domicile, j'achetai de la viande froide
chez un restaurateur et j'emmenai mes compagnons de voyage prendre
le thé chez moi, au risque, je regrette de le dire, de ne pas
obtenir l'approbation de mistress Crupp, bien au contraire.
Cependant, je dois mentionner ici, pour bien faire connaître les
qualités contradictoires de cette estimable dame, qu'elle fut
très-choquée de voir Peggotty retrousser sa robe de veuve, dix
minutes après son arrivée chez moi, pour se mettre à épousseter ma
chambre à coucher. Mistress Crupp regardait cette usurpation de sa
charge comme une liberté, et elle ne permettait jamais, dit-elle,
qu'on prit des libertés avec elle.
M. Peggotty m'avait communiqué en route un projet auquel je
m'attendais bien. Il avait l'intention de voir d'abord mistress
Steerforth. Comme je me sentais obligé de l'aider dans cette
entreprise, et de servir de médiateur entre eux, dans le but de
ménager le plus possible la sensibilité de la mère, je lui écrivis
le soir même. Je lui expliquai le plus doucement que je pus le mal
qu'on avait fait à M. Peggotty, le droit que j'avais pour ma part
de me plaindre de ce malheureux événement. Je lui disais que
c'était un homme d'une classe inférieure, mais du caractère le
plus doux et le plus élevé, et que j'osais espérer qu'elle ne
refuserait pas de le voir dans le malheur qui l'accablait. Je lui
demandais de nous recevoir à deux heures de l'après-midi, et
j'envoyai moi-même la lettre par la première diligence du matin.
À l'heure dite, nous étions devant la porte... la porte de cette
maison où j'avais été si heureux quelques jours auparavant, où
j'avais donné si librement toute ma confiance et tout mon coeur,
cette porte qui m'était désormais fermée maintenant, et que je ne
regardais plus que comme une ruine désolée.
Point de Littimer. C'était la jeune fille qui l'avait remplacé à
ma grande satisfaction, lors de notre dernière visite, qui vint
nous répondre et qui nous conduisit au salon. Mistress Steerforth
s'y trouvait. Rosa Dartle, au moment où nous entrâmes, quitta le
siège qu'elle occupait dans un autre coin de la chambre, et vint
se placer debout derrière le fauteuil de mistress Steerforth.
Je vis à l'instant sur le visage de la mère qu'elle avait appris
de lui-même ce qu'il avait fait. Elle était très-pâle, et ses
traits portaient la trace d'une émotion trop profonde pour être
seulement attribuée à ma lettre, surtout avec les doutes que lui
eût laissés sa tendresse. Je lui trouvai en ce moment plus de
ressemblance que jamais avec son fils, et je vis, plutôt avec mon
coeur qu'avec mes yeux, que mon compagnon n'en était pas frappé
moins que moi.
Elle se tenait droite sur son fauteuil, d'un air majestueux,
imperturbable, impassible, qu'il semblait que rien au monde ne fut
capable de troubler. Elle regarda fièrement M. Peggotty quand il
vint se placer devant elle, et lui ne la regardait pas d'un oeil
moins assuré. Les yeux pénétrants de Rosa Dartle nous embrassaient
tous. Pendant un moment le silence fut complet.
Elle fit signe à M. Peggotty de s'asseoir.
«Il ne me semblerait pas naturel, madame, dit-il à voix basse, de
m'asseoir dans cette maison; j'aime mieux me tenir debout.»
Nouveau silence, qu'elle rompit encore en disant:
«Je sais ce qui vous amène ici; je le regrette profondément. Que
voulez-vous de moi? que me demandez-vous de faire?»
Il mit son chapeau sous son bras, et cherchant dans son sein la
lettre de sa nièce, la tira, la déplia et la lui donna.
«Lisez ceci, s'il vous plaît, madame. C'est de la main de ma
nièce!»
Elle lut, du même air impassible et grave; je ne pus saisir sur
ses traits aucune trace d'émotion, puis elle rendit la lettre.
«À moins qu'il ne me ramène après avoir fait de moi une dame,» dit
M. Peggotty, en suivant les mots du doigt: Je viens savoir,
madame, s'il tiendra sa promesse?
-- Non, répliqua-t-elle.
-- Pourquoi non? dit M. Peggotty?
-- C'est impossible. Il se déshonorerait. Vous ne pouvez pas
ignorer qu'elle est trop au-dessous de lui.
-- Élevez-la jusqu'à vous! dit M. Peggotty.
-- Elle est ignorante et sans éducation.
-- Peut-être oui, peut-être non, dit M. Peggotty. Je ne le crois
pas, madame, mais je ne suis pas juge de ces choses-là. Enseignez-
lui ce qu'elle ne sait pas!
-- Puisque vous m'obligez à parler plus catégoriquement; ce que je
ne fais qu'avec beaucoup de regret, sa famille est trop humble
pour qu'une chose pareille soit possible, quand même il n'y aurait
pas d'autres obstacles.
-- Écoutez-moi, madame, dit-il lentement et avec calme: Vous savez
ce que c'est que d'aimer son enfant; moi aussi. Elle serait cent
fois mon enfant que je ne pourrais pas l'aimer davantage. Mais
vous ne savez pas ce que c'est que de perdre son enfant; moi je le
sais. Toutes les richesses du monde, si elles étaient à moi, ne me
coûteraient rien pour la racheter. Arrachez-la à ce déshonneur, et
je vous donne ma parole que vous n'aurez pas à craindre l'opprobre
de notre alliance. Pas un de ceux qui l'ont élevée, pas un de ceux
qui ont vécu avec elle, et qui l'ont regardée comme leur trésor
depuis tant d'années, ne verra plus jamais son joli visage. Nous
renoncerons à elle, nous nous contenterons d'y penser, comme si
elle était bien loin, sous un autre ciel; nous nous contenterons
de la confier à son mari, à ses petits enfants, peut-être, et
d'attendre, pour la revoir, le temps où nous serons tous égaux
devant Dieu!»
La simple éloquence de son discours ne fut pas absolument sans
effet. Mistress Steerforth conserva ses manières hautaines, mais
son ton s'adoucit un peu en lui répondant:
«Je ne justifie rien. Je n'accuse personne, mais je suis fâchée
d'être obligée de répéter que c'est impraticable. Un mariage
pareil détruirait sans retour tout l'avenir de mon fils. Cela ne
se peut pas, et cela ne se fera pas: rien n'est plus certain. S'il
y a quelque autre compensation...
-- Je regarde un visage qui me rappelle par sa ressemblance celui
que j'ai vu en face de moi, interrompit M. Peggotty, avec un
regard ferme mais étincelant, dans ma maison, au coin de mon feu,
dans mon bateau, partout, avec un sourire amical, au moment où il
méditait une trahison si noire, que j'en deviens à moitié fou
quand j'y pense. Si le visage qui ressemble à celui-là ne devient
pas rouge comme le feu à l'idée de m'offrir de l'argent pour me
payer la perte et la ruine de mon enfant, il ne vaut pas mieux que
l'autre; peut-être vaut-il moins encore, puisque c'est celui d'une
dame.»
Elle changea alors en un instant: elle rougit de colère, et dit
avec hauteur, en serrant les bras de son fauteuil:
«Et vous, quelle compensation pouvez-vous m'offrir pour l'abîme
que vous avez ouvert entre mon fils et moi? Qu'est-ce que votre
affection en comparaison de la mienne? Qu'est-ce que votre
séparation au prix de la nôtre?»
Miss Dartle la toucha doucement et pencha la tête pour lui parler
tout bas, mais elle ne voulut pas l'écouter.
«Non, Rosa, pas un mot! Que cet homme m'entende jusqu'au bout! Mon
fils, qui a été le but unique de ma vie, à qui toutes mes pensées
ont été consacrées, à qui je n'ai pas refusé un désir depuis son
enfance, avec lequel j'ai vécu d'une seule existence depuis sa
naissance, s'amouracher en un instant d'une misérable fille, et
m'abandonner! Me récompenser de ma confiance par une déception
systématique pour l'amour d'elle, et me quitter pour elle!
Sacrifier à cette odieuse fantaisie les droits de sa mère à son
respect, son affection, son obéissance, sa gratitude, des droits
que chaque jour et chaque heure de sa vie avaient dû lui rendre
sacrés! N'est-ce pas là aussi un tort irréparable?»
Rosa Dartle essaya de nouveau de la calmer, mais ce fut en vain.
«Je vous le répète, Rosa, pas un mot! S'il est capable de risquer
tout sur un coup de dé pour le caprice le plus frivole, je puis le
faire aussi pour un motif plus digne de moi. Qu'il aille où il
voudra avec les ressources que mon amour lui a fournies! Croit-il
me réduire par une longue absence? Il connaît bien peu sa mère
s'il compte là-dessus. Qu'il renonce à l'instant à cette
fantaisie, et il sera le bienvenu. S'il n'y renonce pas à
l'instant, il ne m'approchera jamais, vivante on mourante, tant
que je pourrai lever la main pour m'y opposer, jusqu'à ce que,
débarrassé d'elle pour toujours, il vienne humblement implorer mon
pardon. Voilà mon droit! Voilà la séparation qu'il a mise entre
nous! Et n'est-ce pas là un tort irréparable?» dit-elle en
regardant son visiteur du même air hautain qu'elle avait pris tout
d'abord.
En entendant, en voyant la mère, pendant qu'elle prononçait ces
paroles, il me semblait voir et entendre son fils y répondre par
un défi. Je retrouvais en elle tout ce que j'avais vu en lui
d'obstination et d'entêtement. Tout ce que je savais par moi-même
de l'énergie mal dirigée de Steerforth me faisait mieux comprendre
le caractère de sa mère; je voyais clairement que leur âme, dans
sa violence sauvage, était à l'unisson.
Elle me dit alors tout haut, en reprenant la froideur de ses
manières, qu'il était inutile d'en entendre ou d'en dire
davantage, et qu'elle désirait mettre un terme à cette entrevue.
Elle se levait d'un air de dignité pour quitter la chambre, quand
M. Peggotty déclara que c'était inutile.
«Ne craignez pas que je sois pour vous un embarras, madame: je
n'ai plus rien à vous dire, reprit-il en faisant un pas vers la
porte. Je suis venu ici sans espérance et je n'emporte aucun
espoir. J'ai fait ce que je croyais devoir faire, mais je
n'attendais rien de ma visite. Cette maison maudite a fait trop de
mal à moi et aux miens pour que je pusse raisonnablement en
espérer quelque chose.»
Là-dessus nous partîmes, en la laissant debout à côté de son
fauteuil, comme si elle posait pour un portrait de noble attitude
avec un beau visage.
Nous avions à traverser, pour sortir, une galerie vitrée qui
servait de vestibule; une vigne en treille la couvrait tout
entière de ses feuilles; il faisait beau et les portes qui
donnaient dans le jardin étaient ouvertes. Rosa Dartle entra par
là, sans bruit, au moment où nous passions, et s'adressant à moi:
«Vous avez eu une belle idée, dit-elle, d'amener cet homme!»
Je n'aurais pas cru qu'on pût concentrer, même sur ce visage, une
expression de rage et de mépris comme celle qui obscurcissait ses
traits et qui jaillissait de ses yeux noirs. La cicatrice du
marteau était, comme toujours dans de pareils accès de colère,
fortement accusée. Le tremblement nerveux que j'y avais déjà
remarqué l'agitait encore, et elle y porta la main pour le
contenir, en voyant que je la regardais.
«Vous avez bien choisi votre homme pour l'amener ici et lui servir
de champion, n'est-ce pas? Quel ami fidèle!
-- Miss Dartle, répliquai-je, vous n'êtes certainement pas assez
injuste pour que ce soit moi que vous condamniez en ce moment?
-- Pourquoi venez-vous jeter la division entre ces deux créatures
insensées, répliqua-t-elle; ne voyez-vous pas qu'ils sont fous
tous les deux d'entêtement et d'orgueil?
-- Est-ce ma faute? repartis-je.
-- C'est votre faute! répliqua-t-elle. Pourquoi amenez-vous cet
homme ici?
-- C'est un homme auquel on a fait bien du mal, miss Dartle,
répondis-je; vous ne le savez peut-être pas.
-- Je sais que James Steerforth, dit-elle en pressant la main sur
son sein comme pour empêcher d'éclater l'orage qui y régnait, a un
coeur perfide et corrompu; je sais que c'est un traître. Mais
qu'ai-je besoin de m'inquiéter de savoir ce qui regarde cet homme
et sa misérable nièce?
-- Miss Dartle, répliquai-je, vous envenimez la plaie: elle n'est
déjà que trop profonde. Je vous répète seulement, en vous
quittant, que vous lui faites grand tort.
-- Je ne lui fais aucun tort, répliqua-t-elle: ce sont autant de
misérables sans honneur, et, pour elle, je voudrais qu'on lui
donnât le fouet.»
M. Peggotty passa sans dire un mot et sortit.
«Oh! c'est honteux, miss Dartle, c'est honteux, lui dis-je avec
indignation. Comment pouvez-vous avoir le coeur de fouler aux
pieds un homme accablé par une affliction si peu méritée?
-- Je voudrais les fouler tous aux pieds, répliqua-t-elle. Je
voudrais voir sa maison détruite de fond en comble; je voudrais
qu'on marquât la nièce au visage avec un fer rouge, qu'on la
couvrît de haillons, et qu'on la jetât dans la rue pour y mourir
de faim. Si j'avais le pouvoir de la juger, voilà ce que je lui
ferais faire: non, non, voilà ce que je lui ferais moi-même! Je la
déteste! Si je pouvais lui reprocher en face sa situation infâme,
j'irais au bout du monde pour cela. Si je pouvais la poursuivre
jusqu'au tombeau, je le ferais. S'il y avait à l'heure de sa mort
un mot qui pût la consoler, et qu'il n'y eut que moi qui le sût,
je mourrais plutôt que de le lui dire.»
Toute la véhémence de ces paroles ne peut donner qu'une idée très-
imparfaite de la passion qui la possédait tout entière et qui
éclatait dans toute sa personne, quoiqu'elle eût baissé la voix au
lieu de l'élever. Nulle description ne pourrait rendre le souvenir
que j'ai conservé d'elle, dans cette ivresse de fureur. J'ai vu la
colère sous bien des formes, je ne l'ai jamais vue sous celle-là.
Quand je rejoignis M. Peggotty, il descendait la colline lentement
et d'un air pensif. Il me dit, dès que je l'eus atteint, qu'ayant
maintenant le coeur net de ce qu'il avait voulu faire à Londres,
il avait l'intention de partir le soir même pour ses voyages. Je
lui demandai où il comptait aller? Il me répondit seulement:
«Je vais chercher ma nièce, monsieur.»
Nous arrivâmes au petit logement au-dessus du magasin de
chandelles, et là je trouvai l'occasion de répéter à Peggotty ce
qu'il m'avait dit. Elle m'apprit à son tour qu'il lui avait tenu
le même langage, le matin. Elle ne savait pas plus que moi où il
allait, mais elle pensait qu'il avait quelque projet en tête.
Je ne voulus pas le quitter en pareille circonstance, et nous
dînâmes tous les trois avec un pâté de filet de boeuf, l'un des
plats merveilleux qui faisaient honneur au talent de Peggotty, et
dont le parfum incomparable était encore relevé, je me le rappelle
à merveille, par une odeur composée de thé, de café, de beurre, de
lard, de fromage, de pain frais, de bois à brûler, de chandelles
et de sauce aux champignons qui montait sans cesse de la boutique.
Après le dîner, nous nous assîmes pendant une heure à peu près, à
côté de la fenêtre, sans dire grand'chose; puis M. Peggotty se
leva, prit son sac de toile cirée et son gourdin, et les posa sur
la table.
Il accepta, en avance de son legs, une petite somme que sa soeur
lui remit sur l'argent comptant qu'elle avait entre les mains, à
peine de quoi vivre un mois, à ce qu'il me semblait. Il promit de
m'écrire s'il venait à savoir quelque chose, puis il passa la
courroie de son sac sur son épaule, prit son chapeau et son bâton,
et nous dit à tous les deux: «Au revoir!»
«Que Dieu vous bénisse, ma chère vieille, dit-il en embrassant
Peggotty, et vous aussi, monsieur David, ajouta-t-il en me donnant
une poignée de main. Je vais la chercher par le monde. Si elle
revenait pendant que je serai parti (mais, hélas! ça n'est pas
probable), ou si je la ramenais, mon intention serait d'aller
vivre avec elle là où elle ne trouverait personne qui pût lui
adresser un reproche; s'il m'arrivait malheur, rappelez-vous que
les dernières paroles que j'ai dites pour elles sont: «Je laisse à
ma chère fille mon affection inébranlable, et je lui pardonne!»
Il dit cela d'un ton solennel, la tête nue; puis, remettant son
chapeau, il descendit et s'éloigna. Nous le suivîmes jusqu'à la
porte. La soirée était chaude, il faisait beaucoup de poussière,
le soleil couchant jetait des flots de lumière sur la chaussée, et
le bruit constant des pas s'était un moment assoupi dans la grande
rue à laquelle aboutissait notre petite ruelle. Il tourna tout
seul le coin de cette ruelle sombre, entra dans l'éclat du jour et
disparut.
Rarement je voyais revenir cette heure de la soirée, rarement il
m'arrivait de me réveiller la nuit et de regarder la lune ou les
étoiles, ou de voir tomber la pluie et d'entendre siffler le vent,
sans penser au pauvre pèlerin qui s'en allait tout seul par les
chemins, et sans me rappeler ces mots:
«Je vais la chercher par le monde. S'il m'arrivait malheur,
rappelez-vous que les dernières paroles que j'ai dites pour elle
étaient: «Je laisse à ma chère fille mon affection inébranlable,
et je lui pardonne.»
CHAPITRE III.
Bonheur.
Durant tout ce temps-là, j'avais continué d'aimer Dora plus que
jamais. Son souvenir me servait de refuge dans mes contrariétés et
mes chagrins, il me consolait même de la perte de mon ami. Plus
j'avais compassion de moi-même et plus j'avais pitié des autres,
plus je cherchais des consolations dans l'image de Dora. Plus le
monde me semblait rempli de déceptions et de peines, plus l'étoile
de Dora s'élevait pure et brillante au-dessus du monde. Je ne
crois pas que j'eusse une idée bien nette de la patrie où Dora
avait vu le jour, ni de la place élevée qu'elle occupait par sa
nature dans l'échelle des archanges et des séraphins; mais je sais
bien que j'aurais repoussé avec indignation et mépris la pensée
qu'elle pût être simplement une créature humaine comme toutes les
autres demoiselles.
Si je puis m'exprimer ainsi, j'étais absorbé dans Dora. Non-
seulement j'étais amoureux d'elle à en perdre la tête, mais
c'était un amour qui pénétrait tout mon être. On aurait pu tirer
de moi, ceci est une figure, assez d'amour pour y noyer un homme,
et il en serait encore resté assez en moi et tout autour de moi
pour inonder mon existence tout entière.
La première chose que je fis pour mon propre compte en revenant,
fut d'aller pendant la nuit me promener à Norwood, où, selon les
termes d'une respectable énigme qu'on me donnait à deviner dans
mon enfance, «je fis le tour de la maison, sans jamais toucher la
maison»: Je crois que cet incompréhensible logogriphe s'appliquait
à la lune. Quoi qu'il en soit, moi, l'esclave lunatique de Dora,
je tournai autour de la maison et du jardin pendant deux heures,
regardant à travers des fentes dans les palissades, arrivant par
des effets surhumains à passer le menton au-dessus des clous
rouillés qui en garnissaient le sommet, envoyant des baisers aux
lumières qui paraissaient aux fenêtres, faisant à la nuit des
supplications romantiques pour qu'elle prit en main la défense de
ma Dora... je ne sais pas trop contre quoi, contre le feu, je
suppose; peut-être contre les souris, dont elle avait grand'peur.
Mon amour me préoccupait tellement, et il me semblait si naturel
de tout confier à Peggotty, lorsque je la retrouvai près de moi
dans la soirée avec tous ses anciens instruments de couture,
occupée à passer en revue ma garde-robe, qu'après de nombreuses
circonlocutions, je lui communiquai mon grand secret. Peggotty y
prit un vif intérêt; mais je ne pouvais réussir à lui faire
considérer la question du même point de vue que moi. Elle avait
des préventions audacieuses en ma faveur, et ne pouvait comprendre
d'où venaient mes doutes et mon abattement. «La jeune personne
devait se trouver bien heureuse d'avoir un pareil adorateur,
disait-elle, et quant à son papa, qu'est-ce que ce monsieur
pouvait demander de plus, je vous prie?»
Je remarquai pourtant que la robe de procureur et la cravate
empesée de M. Spenlow imposaient un peu à Peggotty, et lui
inspiraient quelque respect pour l'homme dans lequel je voyais
tous les jours davantage une créature éthérée, et qui me semblait
rayonner dans un reflet de lumière pendant qu'il siégeait à la
Cour, au milieu de ses dossiers, comme un phare destiné à éclairer
un océan de papiers. Je me souviens aussi que c'était une chose
qui me passait, pendant que je siégeais parmi ces messieurs de la
Cour, de penser que tous ces vieux juges et ces docteurs ne se
soucieraient seulement pas de Dora s'ils la connaissaient, qu'ils
ne deviendraient pas du tout fous de joie si on leur proposait
d'épouser Dora: que Dora pourrait, en chantant, en jouant de cette
guitare magique, me pousser jusqu'aux limites du la folie, sans
détourner d'un pas de son chemin un seul de tous ces êtres glacés!
Je les méprisais tous sans exception. Tous ces vieux jardiniers
gelés des plates-bandes du coeur m'inspiraient une répulsion
personnelle. Le tribunal n'était pour moi qu'un bredouilleur
insensé. La haute Cour me semblait aussi dépourvue de poésie et de
sentiment que la basse-cour d'un poulailler.
J'avais pris en main, avec un certain orgueil, le maniement des
affaires de Peggotty, j'avais prouvé l'identité du testament,
j'avais tout réglé avec le bureau des legs, je l'avais même menée
à la Banque; enfin, tout était en bon train. Nous apportions
quelque variété dans nos affaires légales, en allant voir des
figures de cire dans Fleet-Street (j'espère qu'elles sont fondues,
depuis vingt ans que je ne les ai vues), en visitant l'exposition
de miss Linwood, qui reste dans mes souvenirs comme un mausolée au
crochet, favorable aux examens de conscience et au repentir;
enfin, en parcourant la tour de Londres, et en montant jusqu'au
haut du dôme de Saint-Paul. Ces curiosités procurèrent à Peggotty
le peu de plaisir dont elle pût jouir dans les circonstances
présentes; pourtant il faut dire que Saint-Paul, grâce à son
attachement pour sa boîte à ouvrage, lui parut digne de rivaliser
avec la peinture du couvercle, quoique la comparaison, sous
quelques rapports, fût plutôt à l'avantage de ce petit chef-
d'oeuvre: c'était du moins l'avis de Peggotty.
Ses affaires, qui étaient ce que nous appelions à la Cour des
affaires de formalités ordinaires, genre d'affaires, par
parenthèse, très-facile et très-lucratif, étant finies, je la
conduisis un matin à l'étude pour régler son compte. M. Spenlow
était sorti un montent, à ce que m'apprit le vieux Tiffey, il
était allé conduire un monsieur qui venait prêter serment pour une
dispense de bans; mais comme je savais qu'il allait revenir tout
de suite, attendu que notre bureau était tout près de celui du
vicaire général, je dis à Peggotty d'attendre.
Nous jouions un peu, à la Cour, le rôle d'entrepreneurs de pompes
funèbres, lorsqu'il s'agissait d'examiner un testament, et nous
avions habituellement pour règle de nous composer un air plus ou
moins sentimental quand nous avions affaire à des clients en
deuil. Par le même principe, autrement appliqué, nous étions
toujours gais et joyeux quand il s'agissait de clients qui
allaient se marier. Je prévins donc Peggotty qu'elle allait
trouver M. Spenlow assez bien remis du coup que lui avait porté le
décès de M. Barkis, et le fait est que lorsqu'il entra, on aurait
cru voir entrer le fiancé.
Mais ni Peggotty ni moi nous ne nous amusâmes à le regarder, quand
nous le vîmes accompagné de M. Murdstone. Ce personnage était
très-peu changé. Ses cheveux étaient aussi épais et aussi noirs
qu'autrefois, et son regard n'inspirait pas plus de confiance que
par le passé.
«Ah! Copperfield, dit M. Spenlow, vous connaissez monsieur, je
crois?»
Je saluai froidement M. Murdstone. Peggotty se borna à faire voir
qu'elle le reconnaissait. Il fut d'abord un peu déconcerté de nous
trouver tous les deux ensemble, mais il prit promptement son parti
et s'approcha de moi.
«J'espère, dit-il, que vous allez bien?
-- Cela ne peut guère vous intéresser, lui dis-je. Mais, si vous
tenez à le savoir, oui.»
Nous nous regardâmes un moment, puis il s'adressa à Peggotty.
«Et vous, dit-il, je suis fâché de savoir que vous ayez perdu
votre mari.
-- Ce n'est pas le premier chagrin que j'aie eu dans ma vie,
monsieur Murdstone, répliqua Peggotty en tremblant de la tête aux
pieds. Seulement, j'ose espérer qu'il n'y a personne à en accuser
cette fois, personne qui ait à se le reprocher.
-- Ah! dit-il, c'est une grande consolation, vous avez accompli
votre devoir?
-- Je n'ai troublé la vie de personne, dit Peggotty. Grâce à Dieu!
Non, monsieur Murdstone, je n'ai pas fait mourir de peur et de
chagrin une pauvre petite créature pleine de bonté et de douceur.»
Il la regarda d'un air sombre, d'un air de remords, je crois,
pendant un moment, puis il dit en se retournant de mon côté, mais
en regardant mes pieds au lieu de regarder mon visage.
«Il n'est pas probable que nous nous rencontrions de longtemps, ce
qui doit être un sujet de satisfaction pour tous deux, sans doute,
car des rencontres comme celle-ci ne peuvent jamais être
agréables. Je ne m'attends pas à ce que vous, qui vous êtes
toujours révolté contre mon autorité légitime, quand je
l'employais pour vous corriger et vous mener à bien, vous puissiez
maintenant me témoigner quelque bonne volonté. Il y a entre nous
une antipathie...
-- Invétérée, lui dis-je en l'interrompant. Il sourit et me
décocha le regard le plus méchant que pussent darder ses yeux
noirs.
-- Oui, vous étiez encore au berceau, qu'elle couvait déjà dans
votre sein, dit-il: elle a assez empoisonné la vie de votre pauvre
mère, vous avez raison. J'espère pourtant que vous vous conduirez
mieux; j'espère que vous vous corrigerez.»
Ainsi finit notre dialogue à voix basse, dans un coin de la
première pièce. Il entra après cela dans le cabinet de M. Spenlow,
en disant tout haut, de sa voix la plus douce:
«Les hommes de votre profession, monsieur Spenlow, sont accoutumés
aux discussions de famille, et ils savent combien elles sont
toujours amères et compliquées.» Là-dessus il paya sa dispense, la
reçut de M. Spenlow soigneusement pliée, et après une poignée de
main et des voeux polis du procureur pour son bonheur et celui de
sa future épouse, il quitta le bureau.
J'aurais peut-être eu plus de peine à garder le silence après ses
derniers mots, si je n'avais pas été uniquement occupé de tâcher
de persuader à Peggotty (qui n'était en colère qu'à cause de moi,
la brave femme!) que nous n'étions pas en un lieu propre aux
récriminations et que je la conjurais de se contenir. Elle était
dans un tel état d'exaspération, que je fus enchanté d'en être
quitte pour un de ses tendres embrassements. Je le devais sans
doute à cette scène qui venait de réveiller en elle le souvenir de
nos anciennes injures, et je soutins de mon mieux l'accolade en
présence de M. Spenlow et de tous les clercs.
M. Spenlow n'avait pas l'air de savoir quel était le lien qui
existait entre M. Murdstone et moi et j'en étais bien aise, car je
ne pouvais supporter de le reconnaître moi-même, me souvenant
comme je le faisais de l'histoire de ma pauvre mère. M. Spenlow
semblait croire, s'il croyait quelque chose, qu'il s'agissait
d'une différence d'opinion politique: que ma tante était à la tête
du parti de l'État dans notre famille, et qu'il y avait un parti
de l'opposition commandé par quelque autre personne: du moins ce
fut la conclusion que je tirai de ce qu'il disait, pendant que
nous attendions le compte de Peggotty que rédigeait M. Tiffey.
«Miss Trotwood, me dit-il, est très-ferme, et n'est pas disposée à
céder à l'opposition, je crois. J'admire beaucoup son caractère,
et je vous félicite, Copperfield, d'être du bon côté. Les
querelles de famille sont fort à regretter, mais elles sont très-
communes, et la grande affaire est d'être du bon côté.»
Voulant dire par là, je suppose, du côté de l'argent.
«Il fait là, à ce que je puis croire, un assez bon mariage, dit
M. Spenlow.»
Je lui expliquai que je n'en savais rien du tout.
«Vraiment? dit-il. D'après les quelques mots que M. Murdstone a
laissé échapper, comme cela arrive ordinairement en pareil cas, et
d'après ce que miss Murdstone m'a laissé entendre de son côté, il
me semble que c'est un assez bon mariage.
-- Voulez-vous dire qu'il y a de l'argent, monsieur, demandai-je.
-- Oui, dit M. Spenlow, il parait qu'il y a de l'argent, et de la
beauté aussi, dit-on.
-- Vraiment? sa nouvelle femme est-elle jeune?
-- Elle vient d'atteindre sa majorité, dit M. Spenlow. Il y a si
peu de temps que je pense bien qu'ils n'attendaient que ça.
-- Dieu ait pitié d'elle!» dit Peggotty si brusquement et d'un ton
si pénétré que nous en fûmes tous un peu troublés, jusqu'au moment
où Tiffey arriva avec le compte.
Il apparut bientôt et tendit le papier à M. Spenlow pour qu'il le
vérifiât. M. Spenlow rentra son menton dans sa cravate, puis le
frottant doucement, il relut tous les articles d'un bout à
l'autre, de l'air d'un homme qui voudrait bien en rabattre quelque
chose, mais que voulez-vous, c'était la faute de ce diable de
M. Jorkins: puis il la remit à Tiffey avec un petit soupir.
«Oui, dit-il, c'est en règle, parfaitement en règle. J'aurais été
très-heureux de réduire les dépenses à nos déboursés purs et
simples, mais vous savez que c'est une des nécessités pénibles de
ma vie d'affaires que de n'avoir pas la liberté de consulter mes
propres désirs. J'ai un associé, M. Jorkins.»
Comme il parlait ainsi avec une douce mélancolie qui équivalait
presque à avoir fait nos affaires gratis, je le remerciai au nom
de Peggotty et je remis les billets de banque à Tiffey. Peggotty
retourna ensuite chez elle, et M. Spenlow et moi, nous nous
rendîmes à la Cour, où se présentait une affaire de divorce au nom
d'une petite loi très-ingénieuse, qu'on a abolie depuis, je crois,
mais grâce à laquelle j'ai vu annuler plusieurs mariages; et dont
voici quel était le mérite. Le mari, dont le nom était Thomas
Benjamin, avait pris une autorisation pour la publication des bans
sous le nom de Thomas seulement, supprimant le Benjamin pour le
cas où il ne trouverait pas la situation aussi agréable qu'il
l'espérait. Or, ne trouvant pas la situation très-agréable, ou
peut-être un peu las de sa femme, le pauvre homme, il se
présentait alors devant la Cour par l'entremise d'un ami, après un
an ou deux de mariage, et déclarait que son nom était Thomas
Benjamin, et que par conséquent il n'était pas marié du tout. Ce
que la Cour confirma à sa grande satisfaction.
Je dois dire que j'avais quelques doutes sur la justice absolue de
cette procédure, et que le boisseau de froment qui raccommode
toutes les anomalies, au dire de M. Spenlow, ne put les dissiper
tout à fait. Mais M. Spenlow discuta la question avec moi: «Voyez
le monde, disait-il, il y a du bien et du mal; voyez la
législation ecclésiastique, il y a du bien et du mal; mais tout
cela fait partie d'un système. Très-bien. Voilà!»
Je n'eus pas le courage de suggérer au père de Dora que peut-être
il ne nous serait pas impossible de faire quelques changements
heureux même dans le monde, si on se levait de bonne heure, et si
on se retroussait les manches pour se mettre vaillamment à la
besogne, mais j'avouai qu'il me semblait qu'on pourrait apporter
quelques changements heureux dans la Cour. M. Spenlow me répondit
qu'il m'engageait fortement à bannir de mon esprit cette idée qui
n'était pas digne de mon caractère élevé, mais qu'il serait bien
aise d'apprendre de quelles améliorations je croyais le système de
la Cour susceptible?
Le mariage de notre homme était rompu; c'était une affaire finie,
nous étions hors de Cour et nous passions près du bureau des
Prérogatives; prenant donc la partie de l'institution qui se
trouvait le plus près de nous, je lui soumis la question de savoir
si le bureau des Prérogatives n'était pas une institution
singulièrement administrée. M. Spenlow me demanda sous quel
rapport. Je répliquai avec tout le respect que je devais à son
expérience (mais j'en ai peur, surtout avec le respect que j'avais
pour le père de Dora) qu'il était peut-être un peu absurde que les
archives de cette Cour qui contenaient tous les testaments
originaux de tous les gens qui avaient disposé depuis trois
siècles de quelque propriété sise dans l'immense district de
Canterbury se trouvassent placées dans un bâtiment qui n'avait pas
été construit dans ce but, qui avait été loué par les archivistes
sous leur responsabilité privée, qui n'était pas sûr, qui n'était
même pas à l'abri du feu et qui regorgeait tellement des documents
importants qu'il contenait, qu'il n'était du bas en haut qu'une
preuve des sordides spéculations des archivistes qui recevaient
des sommes énormes pour l'enregistrement de tous ces testaments,
et qui se bornaient à les fourrer où ils pouvaient, sans autre but
que de s'en débarrasser au meilleur marché possible. J'ajoutai
qu'il était peut-être un peu déraisonnable que les archivistes qui
percevaient des profits montant par an à huit ou neuf mille livres
sterling sans parler des revenus des suppléants et des greffiers,
ne fussent pas obligés de dépenser une partie de cet argent pour
se procurer un endroit un peu sûr où l'on pût déposer ces
documents précieux que tout le monde, dans toutes les classes de
la société, était obligé bon gré mal gré de leur confier.
Je dis qu'il était peut-être un peu injuste, que tous les grands
emplois de cette administration fussent de magnifiques sinécures,
pendant que les malheureux employés qui travaillaient sans relâche
dans cette pièce sombre et froide là-haut, étaient les plus mal
payés et les moins considérés des hommes dans la ville de Londres,
pour prix des services importants qu'ils rendaient. N'était-il pas
aussi un peu inconvenant que l'archiviste en chef, dont le devoir
était de procurer au public, qui encombrait sans cesse les bureaux
de l'administration, des locaux convenables, fût, en vertu de cet
emploi en possession d'une énorme sinécure, ce qui ne l'empêchait
pas d'occuper en même temps un poste dans l'église, d'y posséder
plusieurs bénéfices, d'être chanoine d'une cathédrale et ainsi de
suite, tandis que le public supportait des ennuis infinis, dont
nous avions un échantillon tous les matins quand les affaires
abondaient dans les bureaux. Enfin il me semblait que cette
administration du bureau des Prérogatives du district de
Canterbury était une machine tellement vermoulue, et une absurdité
tellement dangereuse que, si on ne l'avait pas fourrée dans un
coin du cimetière Saint-Paul, que peu de gens connaissent, toute
cette organisation aurait été bouleversée de fond en comble depuis
longtemps.
M. Spenlow sourit, en voyant comme je prenais feu malgré ma
réserve sur cette question, puis il discuta avec moi ce point
comme tous les autres. Qu'était-ce après tout? me dit-il, une
simple question d'opinion. Si le public trouvait que les
testaments étaient en sûreté et admettait que l'administration ne
pouvait mieux remplir ses devoirs, qui est-ce qui en souffrait?
Personne. À qui cela profitait-il? À tous ceux qui possédaient les
sinécures, très-bien. Les avantages l'emportaient donc sur les
inconvénients; ce n'était peut-être pas une organisation parfaite;
il n'y a rien de parfait dans ce monde; mais, par exemple, ce dont
il ne pouvait pas entendre parler à aucun prix, c'était qu'on mit
la hache quelque part. Sous l'administration des prérogatives, le
pays s'était couvert de gloire. Portez la hache dans
l'administration des prérogatives, et le pays cessera de se
couvrir de gloire. Il regardait comme le trait distinctif d'un
esprit sensé et élevé de prendre les choses comme il les trouvait,
et il n'avait aucun doute sur la question de savoir si
l'organisation actuelle des Prérogatives durerait aussi longtemps
que nous. Je me rendis à son opinion, quoique j'eusse pour mon
compte beaucoup de doutes encore là-dessus. Il s'est pourtant
trouvé qu'il avait raison, car non-seulement le bureau des
Prérogatives existe toujours, mais il a résisté à un grand rapport
présenté d'assez mauvaise grâce au Parlement, il y a dix-huit ans,
où toutes mes objections étaient développées en détail, et à une
époque où l'on annonçait qu'il serait impossible d'entasser les
testaments du district de Canterbury dans le local actuel pendant
plus de deux ans et demi à partir de ce moment-là. Je ne sais ce
qu'on en a fait depuis, je ne sais si on en a perdu beaucoup ou si
l'on en vend de temps en temps à l'épicier. Je suis bien aise,
dans tous les cas, que le mien n'y soit pas, et j'espère qu'il ne
s'y trouvera pas de sitôt.
Si j'ai rapporté tout au long notre conversation dans ce
bienheureux chapitre, on ne me dira pas que ce n'était point là sa
place naturelle. Nous causions en nous promenant en long et en
large, M. Spenlow et moi, avant de passer à des sujets plus
généraux. Enfin il me dit que le jour de naissance de Dora tombait
dans huit jours, et qu'il serait bien aise que je vinsse me
joindre à eux pour un pique-nique qui devait avoir lieu à cette
occasion. Je perdis la raison à l'instant même, et le lendemain ma
folie s'augmenta encore, lorsque je reçus un petit billet avec une
bordure découpée, portant ces mots: «Recommandé aux bons soins de
papa. Pour rappeler à M. Copperfield le pique-nique.» Je passai
les jours qui me séparaient de ce grand événement dans un état
voisin de l'idiotisme.
Je crois que je commis toutes les absurdités possibles comme
préparation à ce jour fortuné. Je rougis de penser à la cravate
que j'achetai; quant à mes bottes, elles étaient dignes de figurer
dans une collection d'instruments de torture. Je me procurai et
j'expédiai, la veille au soir, par l'omnibus de Norwood, un petit
panier de provisions qui équivalait presque, selon moi, à une
déclaration. Il contenait entre autres choses des dragées à
pétards, enveloppées dans les devises les plus tendres qu'on pût
trouver chez le confiseur. À six heures du matin, j'étais au
marché de Covent-Garden, pour acheter un bouquet à Dora. À dix
heures je montai à cheval, ayant loué un joli coursier gris pour
cette occasion, et je fis au trot le chemin de Norwood, avec le
bouquet dans mon chapeau pour le tenir frais.
Je suppose que, lorsque je vis Dora dans le jardin, et que je fis
semblant de ne pas la voir, passant près de la maison en ayant
l'air de la chercher avec soin, je fus coupable de deux petites
folies que d'autres jeunes messieurs auraient pu commettre dans ma
situation, tant elles me parurent naturelles. Mais lorsque j'eus
trouvé la maison, lorsque je fus descendu à la porte, lorsque
j'eus traversé la pelouse avec ces cruelles bottes pour rejoindre
Dora qui était assise sur un banc à l'ombre d'un lilas, quel
spectacle elle offrait par cette belle matinée, au milieu des
papillons, avec son chapeau blanc et sa robe bleu de ciel!
Elle avait auprès d'elle une jeune personne, comparativement d'un
âge avancé; elle devait avoir vingt ans, je crois. Elle s'appelait
miss Mills, et Dora lui donnait le nom de Julia. C'était l'amie
intime de Dora; heureuse miss Mills!
Jip était là, et Jip s'entêtait à aboyer après moi. Quand j'offris
mon bouquet, Jip grinça les dents de jalousie. Il avait bien
raison, oh oui! S'il avait la moindre idée de l'ardeur avec
laquelle j'adorais sa maîtresse, il avait bien raison!
«Oh! merci, monsieur Copperfield! Quelles belles fleurs! dit
Dora.»
J'avais eu l'intention de lui dire que je les avais trouvées
charmantes aussi avant de les voir auprès d'elle, et j'étudiais
depuis une lieue la meilleure tournure à donner à cette phrase,
mais je ne pus en venir à bout: elle était trop séduisante. Je
perdis toute présence d'esprit et toute faculté de parole, quand
je la vis porter son bouquet aux jolies fossettes de son menton,
et je tombai dans un état d'extase. Je suis encore étonné de ne
lui avoir pas dit plutôt: «Tuez-moi, miss Mills, par pitié, tuez
moi. Je veux mourir ici!»
Alors Dora tendit mes fleurs à Jip pour les sentir. Alors Jip se
mit à grogner et ne voulut pas sentir les fleurs. Alors Dora les
rapprocha de son museau comme pour l'y obliger. Alors Jip prit un
brin de géranium entre ses dents et le houspilla comme s'il y
flairait une bande de chats imaginaires. Alors Dora le battit en
faisant la moue et en disant: «Mes pauvres fleurs! mes belles
fleurs!» d'un ton aussi sympathique, à ce qu'il me sembla, que si
c'était moi que Jip avait mordu. Je l'aurais bien voulu!
«Vous serez certainement enchanté d'apprendre, monsieur
Copperfield, dit Dora, que cette ennuyeuse miss Murdstone n'est
pas ici. Elle est allée au mariage de son frère, et elle restera
absente trois semaines au moins. N'est-ce pas charmant?»
Je lui dis qu'assurément elle devait en être charmée, et que tout
ce qui la charmait me charmait. Mais miss Mills souriait en nous
écoutant d'un air de raison supérieure et de bienveillance
compatissante.
«C'est la personne la plus désagréable que je connaisse, dit Dora:
vous ne pouvez pas vous imaginer combien elle est grognon et de
mauvaise humeur.
-- Oh! que si, je le peux, ma chère! dit Julia.
-- C'est vrai, vous, cela peut-être, chérie, répondit Dora en
prenant la main de Julia dans la sienne. Pardonnez-moi de ne pas
vous avoir exceptée tout de suite, ma chère.»
Je conclus de là que miss Mills avait souffert des vicissitudes de
la vie, et que c'était à cela qu'on pouvait peut-être attribuer
ces manières pleines de gravité bénigne qui m'avaient déjà frappé.
J'appris, dans le courant de la journée, que je ne m'étais pas
trompé: miss Mills avait eu le malheur de mal placer ses
affections, et l'on disait qu'elle s'était retirée du monde pour
son compte après cette terrible expérience des choses humaines,
mais qu'elle prenait toujours un intérêt modéré aux espérances et
aux affections des jeunes gens qui n'avaient pas encore eu de
mécomptes.
Sur ce, M. Spenlow sortit de la maison, et Dora alla au-devant de
lui, en disant:
«Voyez, papa, les belles fleurs!»
Et miss Mills sourit d'un air pensif comme pour dire:
«Pauvres fleurs d'un jour, jouissez de votre existence passagère
sous le brillant soleil du matin de la vie!»
Et nous quittâmes tous la pelouse pour monter dans la voiture
qu'on venait d'atteler.
Je ne ferai jamais une promenade pareille; je n'en ai jamais fait
depuis. Ils étaient tous les trois dans le phaéton. Leur panier de
provisions, le mien et la boîte de la guitare y étaient aussi. Le
phaéton était découvert, et je suivais la voiture: Dora était sur
le devant, en face de moi. Elle avait mon bouquet près d'elle sur
le coussin, et elle ne permettait pas à Jip de se coucher de ce
côté-là, de peur qu'il n'écrasât les fleurs. Elle les prenait de
temps en temps à la main pour en respirer le parfum; alors nos
yeux se rencontraient souvent, et, je me demande comment je n'ai
pas sauté par-dessus la tête de mon joli coursier gris pour aller
tomber dans la voiture.
Il y avait de la poussière, je crois, beaucoup de poussière même.
J'ai un vague souvenir que M. Spenlow me conseilla de ne pas
caracoler dans le tourbillon que faisait le phaéton, mais je ne la
sentais pas. Je voyais Dora à travers un nuage d'amour et de
beauté; mais je ne voyais pas autre chose. Il se levait parfois et
me demandait ce que je pensais du paysage. Je répondais que
c'était un pays charmant, et c'est probable, mais je ne voyais que
Dora. Le soleil portait Dora dans ses rayons, les oiseaux
gazouillaient les louanges de Dora. Le vent du midi soufflait le
nom de Dora. Toutes les fleurs sauvages des haies jusqu'au dernier
bouton, c'étaient autant de Dora. Ma consolation était que miss
Mills me comprenait. Miss Mills seule pouvait entrer complètement
dans tous mes sentiments.
Je ne sais combien de temps dura la course, et je ne sais pas
encore, à l'heure qu'il est, où nous allâmes. Peut-être était-ce
près de Guilford. Peut-être quelque magicien des _Mille et une
Nuits_ avait-il créé ce lieu pour un seul jour, et a-t-il tout
détruit après notre départ. C'était toujours une pelouse de gazon
vert et fin, sur une colline. Il y avait de grands arbres, de la
bruyère, et aussi loin que pouvait s'étendre le regard, un riche
paysage.
Je fus contrarié de trouver là des gens qui nous attendaient et ma
jalousie des femmes mêmes ne connut plus de bornes. Mais quant aux
êtres de mon sexe, surtout quant à un imposteur plus âgé que moi
de trois ou quatre ans, et porteur de favoris roux qui le
rendaient d'une outrecuidance intolérable; c'étaient mes ennemis
mortels.
Tout le monde ouvrit les paniers, et on se mit à l'oeuvre pour
préparer le dîner. Favoris-roux dit qu'il savait faire la salade
(ce que je ne crois pas), et s'imposa ainsi à l'attention
publique. Quelques-unes des jeunes personnes se mirent à laver les
laitues et à les couper sous sa direction. Dora était du nombre.
Je sentis que le destin m'avait donné cet homme pour rival, et que
l'un de nous devait succomber.
Favoris-roux fit sa salade, je me demande comment on put en
manger; pour moi, rien au monde n'eût pu me décider à y toucher!
Puis il se nomma de son chef, l'intrigant qu'il était, échanson
universel, et construisit un cellier pour abriter le vin dans le
creux d'un arbre. Voilà-t-il pas quelque chose de bien ingénieux!
Au bout d'un moment, je le vis avec les trois quarts d'un homard
sur son assiette, assis et mangeant aux pieds de Dora!
Je n'ai plus qu'une idée indistincte de ce qui arriva, après que
ce spectacle nouveau se fut présenté à ma vue. J'étais très-gai,
je ne dis pas non, mais c'était une gaieté fausse. Je me consacrai
à une jeune personne en rose, avec des petits yeux, et je lui fis
une cour désespérée. Elle reçut mes attentions avec faveur, mais
je ne puis dire si c'était complètement à cause de moi, ou parce
qu'elle avait des vues ultérieures sur Favoris-roux. On but à la
santé de Dora. J'affectai d'interrompre ma conversation pour boire
aussi, puis je la repris aussitôt. Je rencontrai les yeux de Dora
en la saluant, et il me sembla qu'elle me regardait d'un air
suppliant. Mais ce regard m'arrivait par-dessus la tête de Favoris
roux, et je fus inflexible.
La jeune personne en rose avait une mère en vert qui nous sépara,
je crois, dans un but politique. Du reste, il y eut un dérangement
général pendant qu'on enlevait les restes du dîner, et j'en
profitai pour m'enfoncer seul au milieu des arbres, animé par un
mélange de colère et de remords. Je me demandais si je feindrais
quelque indisposition pour m'enfuir... n'importe où... sur mon
joli coursier gris, quand je rencontrai Dora et miss Mills.
«Monsieur Copperfield, dit miss Mills, vous êtes triste!
-- Je vous demande bien pardon, je ne suis pas triste du tout.
-- Et vous, Dora, dit miss Mills, vous êtes triste?
-- Oh! mon Dieu, non, pas le moins du monde.
-- Monsieur Copperfield, et vous, Dora, dit miss Mills d'un air
presque vénérable, en voilà assez. Ne permettez pas à un
malentendu insignifiant de flétrir ces fleurs printanières qui,
une fois fanées, ne peuvent plus refleurir. Je parle, continua
miss Mills, par mon expérience du passé, d'un passé irrévocable.
Les sources jaillissantes qui étincellent au soleil ne doivent pas
être fermées par pur caprice; l'oasis du Sahara ne doit pas être
supprimée à la légère.»
Je ne savais pas ce que je faisais, car j'avais la tête tout en
feu, mais je pris la petite main de Dora, je la baisai et elle me
laissa faire. Je baisai la main de miss Mills, et il me sembla que
nous montions ensemble tout droit au septième ciel.
Nous n'en redescendîmes pas. Nous y restâmes toute la soirée,
errant çà et là parmi les arbres, le petit bras tremblant de Dora
reposant sur le mien, et Dieu sait que, quoique ce fût une folie,
notre sort eût été bien heureux si nous avions pu devenir
immortels tout d'un coup avec cette folie dans le coeur, pour
errer éternellement ainsi au milieu des arbres de cet Eden.
Trop tôt, hélas! nous entendîmes les autres qui riaient et qui
causaient, puis on appela Dora. Alors nous reparûmes, et on pria
Dora de chanter. Favoris-roux voulait prendre la boîte de la
guitare dans la voiture, mais Dora lui dit que je savais seul où
elle était. Favoris-roux fut donc défait en un instant, et c'est
moi qui trouvai la boîte, moi qui l'ouvris, moi qui sortis la
guitare, moi qui m'assis près d'elle, moi qui gardai son mouchoir
et ses gants, et moi qui m'enivrai du son de sa douce voix pendant
qu'elle chantait pour celui qui l'aimait, les autres pouvaient
applaudir si cela leur convenait, mais ils n'avaient rien à faire
avec sa romance.
J'étais fou de joie. Je craignais d'être trop heureux pour que
tout cela fût vrai; je craignais de me réveiller tout à l'heure à
Buckingham-Street, d'entendre mistress Crupp heurter les tasses en
préparant le déjeuner. Mais non, c'était bien Dora qui chantait,
puis d'autres chantèrent ensuite; miss Mills chanta elle-même une
complainte sur les échos assoupis des cavernes de la Mémoire,
comme si elle avait cent ans, et le soir vint, et on prit le thé
en faisant bouillir l'eau au bivouac de notre petite bohème, et
j'étais aussi heureux que jamais.
Je fus encore plus heureux que jamais quand on se sépara, et que
tout le monde, le pauvre Favoris-roux y compris, reprit son
chemin, dans chaque direction, pendant que je partais avec elle au
milieu du calme de la soirée, des lueurs mourantes, et des doux
parfums qui s'élevaient autour de nous. M. Spenlow était un peu
assoupi, grâce au vin de Champagne; béni soit le sol qui en a
porté le raisin! béni soit le raisin qui en a fait le vin! béni
soit le soleil qui l'a mûri! béni soit le marchand qui l'a
frelaté! Et comme il dormait profondément dans un coin de la
voiture, je marchais à côté et je parlais à Dora. Elle admirait
mon cheval et le caressait (oh! quelle jolie petite main à voir
sur le poitrail d'un cheval!); et son châle qui ne voulait pas se
tenir droit! j'étais obligé de l'arranger de temps en temps, et je
crois que Jip lui-même commençait à s'apercevoir de ce qui se
passait, et à comprendre qu'il fallait prendre son parti de faire
sa paix avec moi.
Cette pénétrante miss Mills, cette charmante recluse qui avait usé
l'existence, ce petit patriarche de vingt ans à peine qui en avait
fini avec le monde, et qui n'aurait pas voulu, pour tout au monde,
réveiller les échos assoupis des cavernes de la Mémoire, comme
elle fut bonne pour moi!
«Monsieur Copperfield, me dit elle, venez de ce côté de la voiture
pour un moment, si vous avez un moment à me donner. J'ai besoin de
vous parler.»
Me voilà, sur mon joli coursier gris, me penchant pour écouter mis
Mills, la main sur la portière.
«Dora va venir me voir. Elle revient avec moi chez mon père après-
demain. S'il vous convenait de venir chez nous, je suis sûre que
papa serait très-heureux de vous recevoir.»
Que pouvais-je faire de mieux que d'appeler tout bas des
bénédictions sans nombre sur la tête de miss Mills, et surtout de
confier l'adresse de miss Mills, au recoin le plus sûr de ma
mémoire! Que pouvais-je faire de mieux que de dire à miss Mills,
avec des paroles brûlantes et des regards reconnaissants, combien
je la remerciais de ses bons offices, et quel prix infini
j'attachais à son amitié!
Alors miss Mills me congédia avec bénignité: «Retournez vers
Dora,» et j'y retournai; et Dora se pencha hors de la voiture pour
causer avec moi, et nous causâmes tout le reste du chemin, et je
fis serrer la roue de si près à mon coursier gris qu'il eut la
jambe droite tout écorchée, même que son propriétaire me déclara
le lendemain que je lui devais soixante-cinq shillings, pour cette
avarie, ce que j'acquittai sans marchander, trouvant que je payais
bien bon marché une si grande joie. Pendant ce temps, miss Mills
regardait la lune en récitant tout bas des vers, et en se
rappelant, je suppose, le temps éloigné où la terre et elle
n'avaient pas encore fait un divorce complet.
Norwood était beaucoup trop près, et nous y arrivâmes beaucoup
trop tôt. M. Spenlow reprit ses sens, un moment avant d'atteindre
sa maison et me dit: «Vous allez entrer pour vous reposer,
Copperfield.» J'y consentis et on apporta des sandwiches, du vin
et de l'eau. Dans cette chambre éclairée, Dora me paraissait si
charmante en rougissant, que je ne pouvais m'arracher à sa
présence, et que je restais là à la regarder fixement comme dans
un rêve, quand les ronflements de M. Spenlow vinrent m'apprendre
qu'il était temps de tirer ma révérence. Je partis donc, et tout
le long du chemin je sentais encore la petite main de Dora posée
sur la mienne; je me rappelais mille et mille fois chaque incident
et chaque mot, puis je me trouvai enfin dans mon lit, aussi enivré
de joie que le plus fou des jeunes écervelés à qui l'amour ait
jamais tourné la tête.
En me réveillant, le lendemain matin, j'étais décidé à déclarer ma
passion à Dora, pour connaître mon sort. Mon bonheur ou mon
malheur, voilà maintenant toute la question. Je n'en connaissais
plus d'autre au monde, et Dora seule pouvait y répondre. Je passai
trois jours à me désespérer, à me mettre à la torture, inventant
les explications les moins encourageantes qu'on pouvait donner à
tout ce qui s'était passé entre Dora et moi. Enfin, paré à grands
frais pour la circonstance, je partis pour me rendre chez miss
Mills, avec une déclaration sur les lèvres.
Il est inutile de dire maintenant combien de fois je montai la rue
pour la redescendre ensuite, combien de fois je fis le tour de la
place, en sentant très-vivement que j'étais bien mieux que la lune
le mot de la vieille énigme, avant de me décider à gravir les
marches de la maison, et à frapper à la porte. Quand j'eus enfin
frappé, en attendant qu'on m'ouvrît, j'eus un moment l'idée de
demander, si ce n'était pas là que demeurait M. Blackboy (par
imitation de ce pauvre Barkis), de faire mes excuses et de
m'enfuir. Cependant je ne lâchai pas pied.
M. Mills n'était pas chez lui. Je m'y attendais. Qu'est-ce qu'on
avait besoin de lui? Miss Mills était chez elle, il ne m'en
fallait pas davantage.
On me fit entrer dans une pièce au premier, où je trouvai miss
Mills et Dora; Jip y était aussi. Miss Mills copiait de la musique
(je me souviens que c'était une romance nouvelle intitulée: _le De
profundis de l'amour_), et Dora peignait des fleurs. Jugez de mes
sentiments quand je reconnus mes fleurs, le bouquet du marché de
Covent-Garden! Je ne puis pas dire que la ressemblance fût
frappante, ni que j'eusse jamais vu des fleurs de cette nature.
Mais je reconnus l'intention de la composition, au papier qui
enveloppait le bouquet et qui était, lui, très-exactement copié.
Miss Mills fut ravie de me voir; elle regrettait infiniment que
son papa fut sorti, quoiqu'il me semblât que nous supportions tous
son absence avec magnanimité. Miss Mills soutint la conversation
pendant un moment, puis passant sa plume sur le _De profundis de
l'amour_, elle se leva et quitta la chambre.
Je commençais à croire que je remettrais la chose au lendemain.
«J'espère que votre pauvre cheval n'était pas trop fatigué quand
vous êtes rentré l'autre soir, me dit Dora en levant ses beaux
yeux, c'était une longue course pour lui.»
Je commençais à croire que ce serait pour le soir même.
«C'était une longue course pour lui, sans doute, répondis-je, car
le pauvre animal n'avait rien pour le soutenir pendant le voyage.
-- Est-ce qu'on ne lui avait pas donné à manger? pauvre bête!»
demanda Dora.
Je commençais à croire que je remettrais la chose au lendemain.
«Pardon, pardon, on avait pris soin de lui. Je veux dire qu'il ne
jouissait pas autant que moi de l'ineffable bonheur d'être près de
vous.»
Dora baissa la tête sur son dossier, et dit au bout d'un moment
(j'étais resté assis tout ce temps-là dans un état de fièvre
brûlante, je sentais que mes jambes étaient roides comme des
bâtons):
«Vous n'aviez pas l'air de sentir ce bonheur bien vivement pendant
une partie de la journée.»
Je vis que le sort en était jeté, et qu'il fallait en finir sur
l'heure même.
«Vous n'aviez pas l'air de tenir le moins du monde à ce bonheur,
dit Dora avec un petit mouvement de sourcils et en secouant la
tête, pendant que vous étiez assis auprès de miss Kitt.»
Je dois remarquer que miss Kitt était la jeune personne en rose,
aux petits yeux.
«Du reste, je ne sais pas pourquoi vous y auriez tenu, dit Dora,
ou pourquoi vous dites que c'était un bonheur. Mais vous ne pensez
probablement pas tout ce que vous dites. Et vous êtes certainement
bien libre de faire ce qu'il vous convient. Jip, vilain garçon,
venez ici!»
Je ne sais pas ce que je fis. Mais tout fut dit en un moment. Je
coupai le passage à Jip; je pris Dora dans mes bras. J'étais plein
d'éloquence. Je ne cherchais pas mes mots. Je lui dis combien je
l'aimais. Je lui dis que je mourrais sans elle. Je lui dis que je
l'idolâtrais. Jip aboyait comme un furieux tout le temps.
Quand Dora baissa la tête et se mit à pleurer en tremblant, mon
éloquence ne connut plus de bornes. Je lui dis qu'elle n'avait
qu'à dire un mot, et que j'étais prêt à mourir pour elle. Je ne
voulais à aucun prix de la vie sans l'amour de Dora. Je ne pouvais
ni ne voulais la supporter. Je l'aimais depuis le premier jour, et
j'avais pensé à elle à chaque minute du jour et de la nuit. Dans
le moment même où je parlais, je l'aimais à la folie. Je
l'aimerais toujours à la folie. Il y avait eu avant moi des
amants, il y en aurait encore après moi, mais jamais amant n'avait
pu, ne pouvait, ne pourrait, ne voudrait, ne devrait aimer comme
j'aimais Dora. Plus je déraisonnais, plus Jip aboyait. Lui et moi,
chacun à notre manière, c'était à qui se montrerait le plus fou
des deux. Puis, petit à petit, ne voilà-t-il pas que nous étions
assis, Dora et moi, sur le canapé, tout tranquillement, et Jip
était couché sur les genoux de sa maîtresse, et me regardait
paisiblement. Mon esprit était délivré de son fardeau. J'étais
parfaitement heureux; Dora et moi, nous étions engagés l'un à
l'autre.
Je suppose que nous avions quelque idée que cela devait finir par
le mariage. Je le pense, parce que Dora déclara que nous ne nous
marierions pas sans le consentement de son papa. Mais dans notre
joie enfantine, je crois que nous ne regardions ni en avant ni en
arrière; le présent, dans son ignorance innocente, nous suffisait.
Nous devions garder notre engagement secret, mais l'idée ne me
vint seulement pas alors qu'il y eût dans ce procédé quelque chose
qui ne fût pas parfaitement honnête.
Miss Mills était plus pensive que de coutume, quand Dora, qui
était allée la chercher, la ramena; je suppose que c'était parce
que ce qui venait de se passer réveilla les échos assoupis des
cavernes de la Mémoire. Toutefois elle nous donna sa bénédiction,
nous promit une amitié éternelle, et nous parla en général comme
il convenait à une Voix sortant du Cloître prophétique.
Que d'enfantillages! quel temps de folies, d'illusions et de
bonheur!
Quand je pris la mesure du doigt de Dora pour lui faire faire une
bague composée de _ne m'oubliez pas_, et que le bijoutier auquel
je donnai mes ordres, devinant de quoi il s'agissait, se mit à
rire en inscrivant ma commande, et me demanda ce qui lui convint
pour ce joli petit bijou orné de pierres bleues qui se lie
tellement encore dans mon souvenir avec la main de Dora, qu'hier
encore en voyant une bague pareille au doigt de ma fille, je
sentis mon coeur tressaillir un moment d'une douleur passagère;
Quand je me promenai, gonflé de mon secret, plein de ma propre
importance, et qu'il me sembla que l'honneur d'aimer Dora et
d'être aimé d'elle m'élevait autant au-dessus de ceux qui
n'étaient pas admis à cette félicité et qui se traînaient sur la
terre que si j'avais volé dans les airs;
Quand nous nous donnâmes des rendez-vous dans le jardin de la
place, et que nous causions dans le pavillon poudreux où nous
étions si heureux que j'aime, à l'heure qu'il est, les moineaux de
Londres pour cette seule raison, et que je vois les couleurs de
l'arc-en-ciel sur leur plumage enfumé;
Quand nous eûmes notre première grande querelle, huit jours après
nos fiançailles, et que Dora me renvoya la bague renfermée dans un
petit billet plié en triangle, en employant cette terrible
expression: «Notre amour a commencé par la folie, il finit par le
désespoir!» et qu'à la lecture de ces cruelles paroles, je
m'arrachai les cheveux en disant que tout était fini;
Quand, à l'ombre de la nuit, je volai chez miss Mills, et que je
la vis en cachette dans une arrière-cuisine où il y avait une
machine à lessive, et que je la suppliai de s'interposer entre
nous et de nous sauver de notre folie;
Quand miss Mills consentit à se charger de cette commission et
revint avec Dora, en nous exhortant, du haut de la chaire de sa
jeunesse brisée, à nous faire des concessions mutuelles et à
éviter le désert du Sahara;
Quand nous nous mîmes à pleurer, et que nous nous réconciliâmes
pour jouir de nouveau d'un bonheur si vif dans cette arrière-
cuisine avec la machine à lessive, qui ne nous en paraissait pas
moins le temple même de l'amour, et que nous arrangeâmes un
système de correspondance qui devait passer par les mains de miss
Mills, et qui supposait une lettre par jour pour le moins de
chaque côté:
Que d'enfantillages! quel temps de bonheur, d'illusion et de
folies! De toutes les époques de ma vie que le temps tient dans sa
main, il n'y en a pas une seule dont le souvenir ramène sur mes
lèvres autant de sourires et dans mon coeur autant de tendresse.
CHAPITRE IV.
Ma tante me cause un grand étonnement.
J'écrivis à Agnès dès que nous fûmes engagés, Dora et moi. Je lui
écrivis une longue lettre dans laquelle j'essayai de lui faire
comprendre combien j'étais heureux, et combien Dora était
charmante. Je conjurai Agnès de ne pas regarder ceci comme une
passion frivole qui pourrait céder la place à une autre, ou qui
eût la moindre ressemblance avec les fantaisies d'enfance sur
lesquelles elle avait coutume de me plaisanter. Je l'assurai que
mon attachement était un abîme d'une profondeur insondable, et
j'exprimai ma conviction qu'on n'en avait jamais vu de pareil.
Je ne sais comment cela se fit, mais en écrivant à Agnès par une
belle soirée, près de ma fenêtre ouverte, avec le souvenir présent
à ma pensée de ses yeux calmes et limpides et de sa douce figure,
je sentis une influence si sereine calmer l'agitation fiévreuse
dans laquelle je vivais depuis quelque temps et qui s'était mêlée
à mon bonheur même, que je me pris à pleurer. Je me rappelle que
j'appuyai ma tête sur ma main quand la lettre fut à moitié écrite,
et que je me laissai aller à rêver et à penser qu'Agnès était
naturellement l'un des éléments nécessaires de mon foyer
domestique. Il me semblait que, dans la retraite de cette maison
que sa présence me rendait presque sacrée, nous serions, Dora et
moi, plus heureux que partout ailleurs. Il me semblait que dans
l'amour, dans la joie, dans le chagrin, l'espérance ou le
désappointement, dans toutes ses émotions, mon coeur se tournait
naturellement vers elle comme vers son refuge et sa meilleure
amie.
Je ne lui parlai pas de Steerforth. Je lui dis seulement qu'il y
avait eu de grands chagrins à Yarmouth, par suite de la perte
d'Émilie, et que j'en avais doublement souffert à cause des
circonstances qui l'avaient accompagnée. Je m'en rapportais à sa
pénétration pour deviner la vérité, et je savais qu'elle ne me
parlerait jamais de lui la première.
Je reçus par le retour du courrier une réponse à cette lettre. En
la lisant, il me semblait l'entendre parler elle-même, je croyais
que sa douce voix retentissait à mes oreilles. Que puis-je dire de
plus?
Pendant mes fréquentes absences du logis, Traddles y était venu
deux ou trois fois. Il avait trouvé Peggotty: elle n'avait pas
manqué de lui apprendre (comme à tous ceux qui voulaient bien
l'écouter) qu'elle était mon ancienne bonne, et il avait eu la
bonté de rester un moment pour parler de moi avec elle. Du moins,
c'est ce que m'avait dit Peggotty. Mais je crains bien que la
conversation n'eût été tout entière de son côté et d'une longueur
démesurée, car il était très-difficile d'arrêter cette brave
femme, que Dieu bénisse! quand elle était une fois lancée sur mon
sujet.
Ceci me rappelle non-seulement que j'étais à attendre Traddles un
certain jour fixé par lui, mais aussi que mistress Crupp avait
renoncé à toutes les particularités dépendantes de son office (le
salaire excepté), jusqu'à ce que Peggotty cessât de se présenter
chez moi. Mistress Crupp, après s'être permis plusieurs
conversations sur le compte de Peggotty, à haute et intelligible
voix, au bas des marches de l'escalier, avec quelque esprit
familier qui lui apparaissait sans doute (car à l'oeil nu, elle
était parfaitement seule dans ces moments de monologue), prit le
parti de m'adresser une lettre, dans laquelle elle me développait
là-dessus ses idées. Elle commençait par une déclaration d'une
application universelle, et qui se répétait dans tous les
événements de sa vie, à savoir qu'elle aussi elle était mère: puis
elle en venait à me dire qu'elle avait vu de meilleurs jours, mais
qu'à toutes les époques de son existence, elle avait eu une
antipathie instinctive pour les espions, les indiscrets et les
rapporteurs. Elle ne citait pas de noms, disait-elle, c'était à
moi à voir à qui s'adressaient ces titres, mais elle avait
toujours conçu le plus profond mépris pour les espions, les
indiscrets et les rapporteurs, particulièrement quand ces défauts
se trouvaient chez une personne qui _portait le deuil de veuve_
(ceci était souligné). S'il convenait à un monsieur d'être victime
d'espions, d'indiscrets et de rapporteurs (toujours sans citer de
noms), il en était bien le maître. Il avait le droit de faire ce
qui lui convenait mais elle, mistress Crupp, tout ce qu'elle
demandait, c'était de ne pas être mise en contact avec de
semblables personnes. C'est pourquoi elle désirait être dispensée
de tout service pour l'appartement du second, jusqu'à ce que les
choses eussent repris leur ancien cours, ce qui était fort à
souhaiter. Elle ajoutait qu'on trouverait son petit livre tous les
samedis matins sur la table du déjeuner, et qu'elle en demandait
le règlement immédiat, dans le but charitable d'épargner de
l'embarras et des difficultés à toutes les parties intéressées.
Après cela, mistress Crupp se borna à dresser des embûches sur
l'escalier, particulièrement avec des cruches, pour essayer si
Peggotty ne voudrait pas bien s'y casser le cou. Je trouvais cet
état de siège un peu fatigant, mais j'avais trop grand'peur de
mistress Crupp pour trouver moyen de sortir de là.
«Mon cher Copperfield, s'écria Traddles en apparaissant
ponctuellement à ma porte en dépit de tous ces obstacles, comment
vous portez-vous?
-- Mon cher Traddles, lui dis-je, je suis ravi de vous voir enfin,
et je suis bien fâché de n'avoir pas été chez moi les autres fois;
mais j'ai été si occupé...
-- Oui; oui, je sais, dit Traddles, c'est tout naturel. La vôtre
demeure à Londres, je pense?
-- De qui parlez-vous?
-- Elle... pardonnez-moi... miss D... vous savez bien, dit
Traddles en rougissant par excès de délicatesse, elle demeure à
Londres, n'est-ce pas?
-- Oh! oui, près de Londres.
-- La mienne... vous vous souvenez peut-être, dit Traddles d'un
air grave, demeure en Devonshire... ils sont dix enfants..., aussi
je ne suis pas si occupé que vous sous ce rapport.
-- Je me demande, répondis-je, comment vous pouvez supporter de la
voir si rarement.
-- Ah! dit Traddles d'un air pensif, je me le demande aussi. Je
suppose, Copperfield, que c'est parce qu'il n'y a pas moyen de
faire autrement!
-- Je devine bien que c'est là la raison, répliquai-je en souriant
et en rougissant un peu, mais cela vient aussi de ce que vous avez
beaucoup de courage et de patience, Traddles.
-- Croyez-vous? dit Traddles en ayant l'air de réfléchir. Est-ce
que je vous fais cet effet-là, Copperfield? Je ne croyais pas.
Mais c'est une si excellente fille qu'il est bien possible qu'elle
m'ait communiqué quelque chose de ces vertus qu'elle possède.
Maintenant que vous me le faites remarquer, Copperfield, cela ne
m'étonnerait pas du tout. Je vous assure qu'elle passe sa vie à
s'oublier elle-même pour penser aux neuf autres.
-- Est-elle l'aînée? demandai-je.
-- Oh! non, certes, dit Traddles, l'aînée est une beauté.»
Je suppose qu'il s'aperçut que je ne pouvais m'empêcher de sourire
de la stupidité de sa réponse, et il reprit de son air naïf en
souriant aussi:
«Cela ne veut pas dire, bien entendu, que ma Sophie... C'est un
joli nom, n'est-ce pas, Copperfield?
-- Très-joli, dis-je.
-- Cela ne veut pas dire que ma Sophie ne soit pas charmante aussi
à mes yeux, et qu'elle ne fît pas à tout le monde l'effet d'être
une des meilleures filles qu'on puisse voir; mais quand je dis que
l'aînée est une beauté, je veux dire qu'elle est vraiment... Il
fit le geste d'amasser des nuages autour de lui de ses deux
mains..., magnifique, je vous assure, dit Traddles avec énergie.
-- Vraiment?
-- Oh! je vous assure, dit Traddles, tout à fait hors ligne. Et,
voyez-vous, comme elle est faite pour briller dans le monde et
pour s'y faire admirer, quoiqu'elle n'en ait guère l'occasion à
cause de leur peu de fortune, elle est quelquefois un peu
irritable, un peu exigeante. Heureusement que Sophie la met de
bonne humeur!
-- Sophie est-elle la plus jeune? demandai-je.
-- Oh! non certes, dit Traddles en se caressant le menton. Les
deux plus jeunes ont neuf et dix ans. Sophie les élève.
-- Est-elle la cadette, par hasard? me hasardai-je à demander.
-- Non, dit Traddles, Sarah est la seconde; Sarah a quelque chose
à l'épine dorsale; pauvre fille! les médecins disent que cela se
passera, mais, en attendant, il faut qu'elle reste étendue pendant
un an sur le dos. Sophie la soigne, Sophie est la quatrième.
-- La mère vit-elle encore? demandai-je.
-- Oh! oui, dit Traddles, elle est de ce monde. C'est vraiment une
femme supérieure, mais l'humidité du pays ne lui convient pas,
et... le fait est qu'elle a perdu l'usage de ses membres.
-- Quel malheur!
-- C'est bien triste, n'est-ce pas? repartit Traddles. Mais au
point de vue des affaires du ménage, c'est moins incommode qu'on
ne pourrait croire, parce que Sophie prend sa place. Elle sert de
mère à sa mère tout autant qu'aux neuf autres.»
J'éprouvais la plus vive admiration pour les vertus de cette jeune
personne, et, dans le but honnête de faire de mon mieux pour
empêcher qu'on n'abusât de la bonne volonté de Traddles au
détriment de leur avenir commun, je demandai comment se portait
M. Micawber.
«Il va très-bien, merci, Copperfield, dit Traddles, je ne demeure
pas chez lui pour le moment.
-- Non?
-- Non. À dire le vrai, répondit Traddles, en parlant tout bas, il
a pris le nom de Mortimer, à cause de ses embarras temporaires; il
ne sort plus que le soir avec des lunettes. Il y a une saisie chez
nous pour le loyer. Mistress Micawber était dans un état si
affreux que je n'ai vraiment pu m'empêcher de donner ma signature
pour le second billet dont nous avions parlé ici. Vous pouvez vous
imaginer quelle joie j'ai ressentie, Copperfield, quand j'ai vu
que cela terminait tout et que mistress Micawber reprenait sa
gaieté.
-- Hum! fis-je.
-- Du reste, son bonheur n'a pas été de longue durée, reprit
Traddles, car malheureusement, au bout de huit jours, il y a eu
une nouvelle saisie. Là-dessus, nous nous sommes dispersés. Je
loge depuis ce temps-là dans un appartement meublé, et les
Mortimer se tiennent dans la retraite la plus absolue. J'espère
que vous ne me trouverez pas égoïste, Copperfield, si je ne puis
m'empêcher de regretter que le marchand de meubles se soit emparé
de ma petite table ronde à dessus de marbre, et du pot à fleur et
de l'étagère de Sophie!
-- Quelle cruauté! m'écriai-je avec indignation.
-- Cela m'a paru... un peu dur, dit Traddles avec sa grimace
ordinaire lorsqu'il employait cette expression. Du reste, je ne
dis pas cela pour en faire le reproche à personne, mais voici
pourquoi: le fait est, Copperfield, que je n'ai pu racheter ces
objets au moment de la saisie, d'abord parce que le marchand de
meubles, qui pensait que j'y tenais, en demandait un prix
fabuleux, ensuite parce que... je n'avais plus d'argent. Mais
depuis lors j'ai tenu l'oeil sur la boutique, dit Traddles
paraissant jouir avec délices de ce mystère; c'est en haut de
Tottenham-Court-Road, et enfin, aujourd'hui, je les ai vus à
l'étalage. J'ai seulement regardé en passant de l'autre côté de la
rue, parce que si le marchand m'aperçoit, voyez-vous, il en
demandera un prix!... Mais j'ai pensé que, puisque j'avais
l'argent, vous ne verriez pas avec déplaisir que votre brave bonne
vînt avec moi à la boutique; je lui montrerais les objets du coin
de la rue, et elle pourrait me les acheter au meilleur marché
possible, comme si c'était pour elle.»
La joie avec laquelle Traddles me développa son plan et le plaisir
qu'il éprouvait à se trouver si rusé, restent dans mon esprit
comme l'un de mes souvenirs les plus nets.
Je lui dis que ma vieille bonne serait enchantée de lui rendre ce
petit service, et que nous pourrions entrer tous les trois en
campagne, mais à une seule condition. Cette condition était qu'il
prendrait une résolution solennelle de ne plus rien prêter à
M. Micawber, pas plus son nom qu'autre chose.
«Mon cher Copperfield, me dit Traddles, c'est chose faite; non-
seulement parce que je commence à sentir que j'ai été un peu vite,
mais aussi parce que c'est une véritable injustice que je me
reproche envers Sophie. Je me suis donné ma parole à cet effet, et
il n'y a plus rien à craindre, mais je vous la donne aussi de tout
mon coeur. J'ai payé ce malheureux billet. Je ne doute pas que
M. Micawber ne l'eût payé lui-même s'il l'avait pu, mais il ne le
pouvait pas. Je dois vous dire une chose qui me plaît beaucoup
chez M. Micawber, Copperfield, c'est par rapport au second billet
qui n'est pas encore échu. Il ne me dit plus qu'il y a pourvu,
mais qu'il y pourvoira. Vraiment, je trouve que le procédé est
très-honnête et très-délicat.»
J'avais quelque répugnance à ébranler la confiance de mon brave
ami, et je fis un signe d'assentiment. Après un moment de
conversation, nous fîmes le chemin de la boutique du marchand de
chandelles pour enrôler Peggotty dans notre conjuration, Traddles
ayant refusé de passer la soirée avec moi, d'abord parce qu'il
éprouvait la plus vive inquiétude que ses propriétés ne fussent
achetées par quelque autre amateur avant qu'il eût le temps de
faire des offres, et ensuite parce que c'était la soirée qu'il
consacrait toujours à écrire à la plus excellente fille du monde.
Je n'oublierai jamais les regards qu'il jetait du coin de la rue
vers Tottenham-Court-Road, pendant que Peggotty marchandait ces
objets si précieux, ni son agitation quand elle revint lentement
vers nous, après avoir inutilement offert son prix, jusqu'à ce
qu'elle fut rappelée par le marchand et qu'elle retourna sur ses
pas. En fin de compte, elle racheta la propriété de Traddles pour
un prix assez modéré; il était transporté de joie.
«Je vous suis vraiment bien obligé, dit Traddles en apprenant
qu'on devait envoyer le tout chez lui le soir même. Si j'osais, je
vous demanderais encore une faveur: j'espère que vous ne trouverez
pas mon désir trop absurde, Copperfield!
-- Certainement non, répondis-je d'avance.
-- Alors, dit Traddles en s'adressant à Peggotty, si vous aviez la
bonté de vous procurer le pot à fleurs tout de suite, il me semble
que j'aimerais à l'emporter moi-même, parce qu'il est à Sophie,
Copperfield.»
Peggotty alla chercher le pot à fleurs de très-bon coeur; il
l'accabla de remercîments, et nous le vîmes remonter Tottenham-
Court-Road avec le pot à fleurs serré tendrement dans ses bras,
d'un air de jubilation que je n'ai jamais vu à personne.
Nous reprîmes ensuite le chemin de chez moi. Comme les magasins
possédaient pour Peggotty des charmes que je ne leur ai jamais vu
exercer sur personne au même degré, je marchais lentement, en
m'amusant à la voir regarder les étalages, et en l'attendant
toutes les fois qu'il lui convenait de s'y arrêter. Nous fûmes
donc assez longtemps avant d'arriver aux Adelphi.
En montant l'escalier, je lui fis remarquer que les embûches de
mistress Crupp avaient soudainement disparu, et qu'en outre on
distinguait des traces récentes de pas. Nous fûmes tous deux fort
surpris, en montant toujours, de voir ouverte la première porte
que j'avais fermée en sortant, et d'entendre des voix chez moi.
Nous nous regardâmes avec étonnement sans savoir que penser, et
nous entrâmes dans le salon. Quelle fut ma surprise d'y trouver
les gens du monde que j'attendais le moins, ma tante et M. Dick!
Ma tante était assise sur une quantité de malles, la cage de ses
oiseaux devant elle, et son chat sur ses genoux, comme un Robinson
Crusoé féminin, buvant une tasse de thé! M. Dick s'appuyait d'un
air pensif sur un grand cerf-volant pareil à ceux que nous avions
souvent enlevés ensemble, et il était entouré d'une autre
cargaison de caisses!
«Ma chère tante! m'écriai-je; quel plaisir inattendu!»
Nous nous embrassâmes tendrement; je donnai une cordiale poignée
de main à M. Dick, et mistress Crupp, qui était occupée à faire le
thé et à nous prodiguer ses attentions, dit vivement qu'elle
savait bien d'avance quelle serait la joie de M. Copperfield en
voyant ses chers parents.
«Allons, allons! dit ma tante à Peggotty qui frémissait en sa
terrible présence, comment vous portez-vous?
-- Vous vous souvenez de ma tante, Peggotty? lui dis-je.
-- Au nom du ciel, mon garçon! s'écria ma tante, ne donnez plus à
cette femme ce nom sauvage! Puisqu'en se mariant elle s'en est
débarrassée, et c'est ce qu'elle avait de mieux à faire, pourquoi
ne pas lui accorder au moins les avantages de ce changement?
Comment vous appelez-vous maintenant, P.? dit ma tante en usant de
ce compromis abréviatif pour éviter le nom qui lui déplaisait
tant.
-- Barkis, madame, dit Peggotty en faisant la révérence.
-- Allons, voilà qui est plus humain, dit ma tante: ce nom-là n'a
pas comme l'autre de ces airs païens qu'il faut réparer par le
baptême d'un missionnaire; comment vous portez-vous, Barkis?
J'espère que vous allez bien?»
Encouragée par ces gracieuses paroles et par l'empressement de ma
tante à lui tendre la main, Barkis s'avança pour la prendre avec
une révérence de remercîment.
«Nous avons vieilli depuis ce temps-là, voyez-vous, dit ma tante.
Nous ne nous sommes jamais vues qu'une seule fois, vous savez. La
belle besogne que nous avons faite ce jour-là! Trot, mon enfant,
donnez-moi une seconde tasse de thé!»
Je versai à ma tante le breuvage qu'elle me demandait, toujours
aussi droite et aussi roide que de coutume, et je m'aventurai à
lui faire remarquer qu'on était mal assis sur une malle.
«Laissez-moi vous approcher le canapé ou le fauteuil, ma tante,
lui dis-je; vous êtes bien mal là.
-- Merci, Trot, répliqua-t-elle; j'aime mieux être assise sur ma
propriété.» Là-dessus ma tante regarda mistress Crupp en face et
lui dit: «Vous n'avez pas besoin de vous donner la peine
d'attendre, madame.
-- Voulez-vous que je remette un peu de thé dans la théière,
madame? dit mistress Crupp.
-- Non, merci, madame, répliqua ma tante.
-- Voulez-vous me permettre d'aller chercher encore un peu de
beurre, madame? ou bien puis-je vous offrir un oeuf frais, ou
voulez-vous que je fasse griller un morceau de lard? Ne puis-je
rien faire de plus pour votre chère tante, monsieur Copperfield?
-- Rien du tout, madame, répliqua ma tante; je me tirerai très-
bien d'affaire toute seule, je vous remercie.»
Mistress Crupp, qui souriait sans cesse pour figurer une grande
douceur de caractère, et qui tenait toujours sa tête de côté pour
donner l'idée d'une grande faiblesse de constitution, et qui se
frottait à tout moment les mains pour manifester son désir d'être
utile à tous ceux qui le méritaient, finit par sortir de la
chambre, la tête de côté en se frottant les mains et en souriant.
«Dick, reprit ma tante, vous savez ce que je vous ai dit des
courtisans et des adorateurs de la fortune?»
M. Dick répondit affirmativement, mais d'un air un peu effaré, et
comme s'il avait oublié ce qu'il devait se rappeler si bien.
«Eh bien! mistress Crupp est du nombre, dit ma tante. Barkis,
voulez-vous me faire le plaisir de vous occuper du thé, et de m'en
donner une autre tasse; je ne me souciais pas de l'avoir de la
main de cette intrigante.»
Je connaissais assez ma tante pour savoir qu'elle avait quelque
chose d'important à m'apprendre, et que son arrivée en disait plus
long qu'un étranger n'eût pu le supposer. Je remarquai que ses
regards étaient constamment attachés sur moi, lorsqu'elle me
croyait occupé d'autre chose, et qu'elle était dans un état
d'indécision et d'agitation intérieures mal dissimulées par le
calme et la raideur qu'elle conservait extérieurement. Je
commençai à me demander si j'avais fait quelque chose qui pût
l'offenser, et ma conscience me dit tout bas que je ne lui avais
pas encore parlé de Dora. Ne serait-ce pas cela, par hasard?
Comme je savais bien qu'elle ne parlerait que lorsque cela lui
conviendrait, je m'assis à côté d'elle, et je me mis à parler avec
les oiseaux et à jouer avec le chat, comme si j'étais bien à mon
aise; mais je n'étais pas à mon aise du tout, et mon inquiétude
augmenta en voyant que M. Dick, appuyé sur le grand cerf-volant,
derrière ma tante, saisissait toutes les occasions où l'on ne
faisait pas attention à nous, pour me faire des signes de tête
mystérieux, en me montrant ma tante.
«Trot, me dit-elle enfin, quand elle eut fini son thé, et qu'après
s'être essuyé les lèvres, elle eut soigneusement arrangé les plis
de sa robe; ... vous n'avez pas besoin de vous en aller,
Barkis!... Trot, avez-vous acquis plus de confiance en vous-même?
-- Je l'espère, ma tante.
-- Mais en êtes-vous bien sûr?
-- Je le crois, ma tante.
-- Alors, mon cher enfant, me dit-elle en me regardant fixement,
savez-vous pourquoi je tiens tant à rester assise ce soir sur mes
bagages?»
Je secouai la tête comme un homme qui jette sa langue aux chiens.
«Parce que c'est tout ce qui me reste, dit ma tante; parce que je
suis ruinée, mon enfant!»
Si la maison était tombée dans la rivière avec nous dedans, je
crois que le coup n'eût pas été, pour moi, plus violent.
«Dick le sait, dit ma tante en me posant tranquillement la main
sur l'épaule; je suis ruinée, mon cher Trot. Tout ce qui me reste
dans le monde est ici, excepté ma petite maison, que j'ai laissé à
Jeannette le soin de louer. Barkis, il faudrait un lit à ce
monsieur, pour la nuit. Afin d'éviter la dépense, peut-être
pourriez-vous arranger ici quelque chose pour moi, n'importe quoi.
C'est pour cette nuit seulement; nous parlerons de ceci plus au
long.»
Je fus tiré de mon étonnement et du chagrin que j'éprouvais pour
elle... pour elle, j'en suis certain, en la voyant tomber dans mes
bras, s'écriant qu'elle n'en était fâchée qu'à cause de moi; mais
une minute lui suffit pour dompter son émotion, et elle me dit
d'un air plutôt triomphant qu'abattu:
«Il faut supporter bravement les revers, sans nous laisser
effrayer, mon enfant; il faut soutenir son rôle jusqu'au bout, il
faut braver le malheur jusqu'à la fin, Trot.»
CHAPITRE V.
Abattement.
Dès que j'eus retrouvé ma présence d'esprit, qui m'avait
complètement abandonné au premier moment, sous le coup accablant
que m'avaient porté les nouvelles de ma tante, je proposai à
M. Dick de venir chez le marchand de chandelles, et de prendre
possession du lit que M. Peggotty avait récemment laissé vacant.
Le magasin de chandelles se trouvait dans le marché d'Hungerford,
qui ne ressemblait guère alors à ce qu'il est maintenant, et il y
avait devant la porte un portique bas, composé de colonnes de
bois, qui ne ressemblait pas mal à celui qu'on voyait jadis sur le
devant de la maison du petit bonhomme avec sa petite bonne femme,
dans les anciens baromètres. Ce chef-d'oeuvre d'architecture plut
infiniment à M. Dick, et l'honneur d'habiter au-dessus de la
colonnade l'eût consolé, je crois, de beaucoup de désagréments;
mais comme il n'y avait réellement d'autre objection au logement
que je lui proposais, que la variété des parfums dont j'ai déjà
parlé, et peut-être aussi le défaut d'espace dans la chambre, il
fut charmé de son établissement. Mistress Crupp lui avait déclaré,
d'un air indigné, qu'il n'y avait pas seulement la place de faire
danser un chat, mais comme me disait très-justement M. Dick, en
s'asseyant sur le pied du lit et en caressant une de ses jambes:
«Vous savez bien, Trotwood, que je n'ai aucun besoin de faire
danser un chat; je ne fais jamais danser de chat; par conséquent,
qu'est-ce que cela me fait, à moi?»
J'essayai de découvrir si M. Dick avait quelque connaissance des
causes de ce grand et soudain changement dans l'état des affaires
de ma tante; comme j'aurais pu m'y attendre, il n'en savait rien
du tout. Tout ce qu'il pouvait dire, c'est que ma tante l'avait
ainsi apostrophé l'avant-veille: «Voyons, Dick, êtes-vous vraiment
aussi philosophe que je le crois?» Oui, avait-il répondu, je m'en
flatte. Là-dessus, ma tante lui avait dit: «Dick, je suis ruinée.»
Alors, il s'était écrié: «Oh! vraiment!» Puis ma tante lui avait
donné de grands éloges, ce qui lui avait fait beaucoup de plaisir.
Et ils étaient venus me retrouver, en mangeant des sandwiches et
en buvant du porter en route.
M. Dick avait l'air tellement radieux sur le pied de son lit, en
caressant sa jambe, et en me disant tout cela, les yeux grands
ouverts et avec un sourire de surprise, que je regrette de dire
que je m'impatientai, et que je me laissai aller à lui expliquer
qu'il ne savait peut-être pas que le mot de ruine entraînait à sa
suite la détresse, le besoin, la faim; mais je fus bientôt
cruellement puni de ma dureté, en voyant son teint devenir pâle,
son visage s'allonger tout à coup, et des larmes couler sur ses
joues, pendant qu'il jetait sur moi un regard empreint d'un tel
désespoir, qu'il eût adouci un coeur infiniment plus dur que le
mien. J'eus beaucoup plus de peine à le remonter que je n'en avais
eu à l'abattre, et je compris bientôt ce que j'aurais dû deviner
dès le premier moment, à savoir que, s'il avait montré d'abord
tant de confiance, c'est qu'il avait une foi inébranlable dans la
sagesse merveilleuse de ma tante, et dans les ressources infinies
de mes facultés intellectuelles; car je crois qu'il me regardait
comme capable de lutter victorieusement contre toutes les
infortunes qui n'entraînaient pas la mort.
«Que pouvons-nous faire, Trotwood? dit M. Dick. Il y a le
mémoire...
-- Certainement, il y a le mémoire, dis-je; mais pour le moment,
la seule chose que nous ayons à faire, M. Dick, est d'avoir l'air
serein, et de ne pas laisser voir à ma tante combien nous sommes
préoccupés de ses affaires.»
Il convint de cette vérité, de l'air le plus convaincu, et me
supplia, dans le cas où je le verrais s'écarter d'un pas de la
bonne voie, de l'y ramener par un de ces moyens ingénieux que
j'avais toujours sous la main. Mais je regrette de dire que la
peur que je lui avais faite était apparemment trop forte pour
qu'il pût la cacher. Pendant toute la soirée, il regardait sans
cesse ma tante avec une expression de la plus pénible inquiétude,
comme s'il s'attendait à la voir maigrir du coup sur place. Quand
il s'en apercevait, il faisait tous ses efforts pour ne pas bouger
la tête, mais il avait beau la tenir immobile et rouler les yeux
comme une pagode en plâtre, cela n'arrangeait pas du tout les
choses. Je le vis regarder, pendant le souper, le petit pain qui
était sur la table, comme s'il ne restait plus que cela, entre
nous et la famine. Lorsque ma tante insista pour qu'il mangeât
comme à l'ordinaire, je m'aperçus qu'il mettait dans sa poche des
morceaux de pain et de fromage, sans doute pour se ménager, dans
ces épargnes, le moyen de nous rendre à l'existence quand nous
serions exténués par la faim.
Ma tante, au contraire, était d'un calme qui pouvait nous servir
de leçon à tous, à moi tout le premier. Elle était très-aimable
pour Peggotty, excepté quand je lui donnais ce nom par mégarde, et
elle avait l'air de se trouver parfaitement à son aise, malgré sa
répugnance bien connue pour Londres. Elle devait prendre ma
chambre, et moi coucher dans le salon pour lui servir de garde du
corps. Elle insistait beaucoup sur l'avantage d'être si près de la
rivière, en cas d'incendie, et je crois qu'elle trouvait
véritablement quelque satisfaction dans cette circonstance
rassurante.
«Non, Trot, non, mon enfant, dit ma tante quand elle me vit faire
quelques préparatifs pour composer son breuvage du soir.
-- Vous ne voulez rien, ma tante?
-- Pas de vin, mon enfant, de l'ale.
-- Mais j'ai du vin, ma tante, et c'est toujours du vin que vous
employez.
-- Gardez votre vin pour le cas où il y aurait quelqu'un de
malade, me dit-elle; il ne faut pas le gaspiller, Trot. Donnez-moi
de l'ale, une demi-bouteille.»
Je crus que M. Dick allait s'évanouir. Ma tante étant très-décidée
dans son refus, je sortis pour aller chercher l'ale moi-même;
comme il se faisait tard, Peggotty et M. Dick saisirent cette
occasion pour prendre ensemble le chemin du magasin de chandelles.
Je quittai le pauvre homme au coin de la rue, et il s'éloigna, son
grand cerf-volant sur le dos, portant dans ses traits la véritable
image de la misère humaine.
À mon retour, je trouvai ma tante occupée à se promener de long en
large dans la chambre, ou plissant avec ses doigts les garnitures
de son bonnet de nuit. Je fis chauffer l'ale, et griller le pain
d'après les principes adoptés. Quand le breuvage fut prêt, ma
tante se trouva prête aussi, son bonnet de nuit sur la tête, et la
jupe de sa robe relevée sur ses genoux.
«Mon cher, me dit-elle, après avoir avalé une cuillerée de
liquide; c'est infiniment meilleur que le vin, et beaucoup moins
bilieux.»
Je suppose que je n'avais pas l'air bien convaincu, car elle
ajouta:
«Ta... ta... ta... mon garçon, s'il ne nous arrive rien de pis que
de boire de l'ale, nous n'aurons pas à nous plaindre.
-- Je vous assure, ma tante, lui dis-je, que s'il ne s'agissait
que de moi, je serais loin de dire le contraire.
-- Eh bien! alors, pourquoi n'est-ce pas votre avis?
-- Parce que vous et moi, ce n'est pas la même chose, repartis-je.
-- Allons donc, Trot, quelle folie!» répliqua-t-elle.
Ma tante continua avec une satisfaction tranquille, qui ne
laissait percer aucune affectation, je vous assure, à boire son
ale chaude, par petites cuillerées, en y trempant ses rôties.
«Trot, dit-elle, je n'aime pas beaucoup les nouveaux visages, en
général; mais votre Barkis ne me déplaît pas, savez-vous?
-- On m'aurait donné deux mille francs, ma tante, qu'on ne
m'aurait pas fait tant de plaisir; je suis heureux de vous voir
l'apprécier.
-- C'est un monde bien extraordinaire que celui où nous vivons,
reprit ma tante en se frottant le nez; je ne puis m'expliquer où
cette femme est allée chercher un nom pareil. Je vous demande un
peu, s'il n'était pas cent fois plus facile de naître une Jakson,
ou une Robertson, ou n'importe quoi du même genre.
-- Peut-être est-elle de votre avis, ma tante; mais enfin ce n'est
pas sa faute.
-- Je pense que non, repartit ma tante, un peu contrariée d'être
obligée d'en convenir; mais ce n'en est pas moins désespérant.
Enfin, à présent elle s'appelle Barkis, c'est une consolation.
Barkis vous aime de tout son coeur, Trot.
-- Il n'y a rien au monde qu'elle ne fût prête à faire pour m'en
donner la preuve.
-- Rien, c'est vrai, je le crois, dit ma tante; croiriez-vous que
la pauvre folle était là, tout à l'heure, à me demander, à mains
jointes, d'accepter une partie de son argent, parce qu'elle en a
trop? Voyez un peu l'idiote!»
Des larmes de plaisir coulaient des yeux de ma tante presque dans
son ale.
-- Je n'ai jamais vu personne de si ridicule, ajouta-t-elle. J'ai
deviné dès le premier moment, quand elle était auprès de votre
pauvre petite mère, chère enfant! que ce devait être la plus
ridicule créature qu'on puisse voir; mais il y a du bon chez
elle.»
Ma tante fit semblant de rire, et profita de cette occasion pour
porter la main à ses yeux; puis elle reprit sa rôtie et son
discours tout ensemble:
«Ah! miséricorde! dit ma tante en soupirant; je sais tout ce qui
s'est passé, Trot. J'ai eu une grande conversation avec Barkis
pendant que vous étiez sorti avec Dick. Je sais tout ce qui s'est
passé. Pour mon compte, je ne comprends pas ce que ces misérables
filles ont dans la tête; je me demande comment elles ne vont pas
plutôt se la casser contre... contre une cheminée! dit ma tante,
en regardant la mienne, qui lui suggéra probablement cette idée.
-- Pauvre Émilie! dis-je.
-- Oh! ne l'appelez pas pauvre Émilie, dit ma tante; elle aurait
dû penser à cela avant de causer tant de chagrins. Embrassez-moi,
Trot; je suis fâchée de ce que vous faites, si jeune, la triste
expérience de la vie.»
Au moment où je me penchais vers elle, elle posa son verre sur mes
genoux, pour me retenir, et me dit:
«Oh! Trot! Trot! vous vous figurez donc que vous êtes amoureux,
n'est-ce pas?
-- Comment! je me figure, ma tante! m'écriai-je en rougissant. Je
l'adore de toute mon âme.
-- Dora? vraiment! répliqua ma tante. Et je suis sûre que vous
trouvez cette petite créature très-séduisante?
-- Ma chère tante, répliquai-je, personne ne peut se faire une
idée de ce qu'elle est.
-- Ah! et elle n'est pas trop niaise? dit ma tante.
-- Niaise, ma tante!»
Je crois sérieusement qu'il ne m'était jamais entré dans la tête
de demander si elle l'était, ou non. Cette supposition m'offensa
naturellement, mais j'en fus pourtant frappé comme d'une idée
toute nouvelle.
«Comme cela, ce n'est pas une petite étourdie, dit ma tante.
-- Une petite étourdie, ma tante! Je me bornai à répéter cette
question hardie avec le même sentiment que j'avais répété la
précédente.
-- C'est bien! c'est bien! dit ma tante. Je voulais seulement le
savoir; je ne dis pas de mal d'elle. Pauvres enfants! ainsi vous
vous croyez faits l'un pour l'autre, et vous vous voyez déjà
traversant une vie pleine de douceurs et de confitures, comme les
deux petites figures de sucre qui décorent le gâteau de la mariée,
à un dîner de noces, n'est-ce pas, Trot.»
Elle parlait avec tant de bonté, d'un air si doux, presque
plaisant, que j'en fus tout à fait touché.
«Je sais bien que nous sommes jeunes et sans expérience, ma tante,
répondis-je; et je ne doute pas qu'il nous arrive de dire et de
penser des choses qui ne sont peut-être pas très-raisonnables;
mais je suis certain que nous nous aimons véritablement. Si je
croyais que Dora pût en aimer un autre, ou cesser de m'aimer, ou
que je pusse jamais aimer une autre femme, ou cesser de l'aimer
moi-même, je ne sais ce que je deviendrais... je deviendrais fou,
je crois.
-- Ah! Trot! dit ma tante en secouant la tête, et en souriant
tristement, aveugle, aveugle, aveugle! -- Il y a quelqu'un que je
connais, Trot, reprit ma tante après un moment de silence, qui,
malgré la douceur de son caractère, possède une vivacité
d'affection qui me rappelle sa pauvre mère. Ce quelqu'un-là doit
rechercher un appui fidèle et sûr qui puisse le soutenir et
l'aider: un caractère sérieux, sincère, constant.
-- Si vous connaissiez la constance et la sincérité de Dora, ma
tante! m'écriai-je.
-- Oh! Trot, dit-elle encore, aveugle, aveugle! et sans savoir
pourquoi, il me sembla vaguement que je perdais à l'instant
quelque chose, quelque promesse de bonheur qui se dérobait à mes
yeux derrière un nuage.
-- Pourtant, dit ma tante, je n'ai pas envie de désespérer ni de
rendre malheureux ces deux enfants: ainsi, quoique ce soit une
passion de petit garçon et de petite fille, et que ces passions-là
très-souvent... faites-bien attention, je ne dis pas toujours,
mais très-souvent n'aboutissent à rien, cependant nous n'en
plaisanterons pas: nous en parlerons sérieusement, et nous
espérons que cela finira bien, un de ces jours. Nous avons tout le
temps devant nous.»
Ce n'était pas là une perspective très-consolante pour un amant
passionné, mais j'étais enchanté pourtant d'avoir ma tante dans ma
confidence. Me rappelant en même temps qu'elle devait être
fatiguée, je la remerciai tendrement de cette preuve de son
affection et de toutes ses bontés pour moi, puis après un tendre
bonsoir, ma tante et son bonnet de nuit allèrent prendre
possession de ma chambre à coucher.
Comme j'étais malheureux ce soir-là dans mon lit! Comme mes
pensées en revenaient toujours à l'effet que produirait ma
pauvreté sur M. Spenlow, car je n'étais plus ce que je croyais
être quand j'avais demandé la main de Dora, et puis je me disais
qu'en honneur je devais apprendre à Dora ma situation dans le
monde, et lui rendre sa parole si elle voulait la reprendre; je me
demandais comment j'allais faire pour vivre pendant tout le temps
que je devais passer chez M. Spenlow, sans rien gagner; je me
demandais comment je pourrais soutenir ma tante, et je me creusais
la tête sans rien trouver de satisfaisant; puis je me disais que
j'allais bientôt ne plus avoir d'argent dans ma poche, qu'il
faudrait porter des habite râpés, renoncer aux jolis coursiers
gris, aux petits présents que j'avais tant de plaisir à offrir à
Dora, enfin à me montrer sous un jour agréable! Je savais que
c'était de l'égoïsme, que c'était une chose indigne, de penser
toujours à mes propres malheurs, et je me le reprochais amèrement;
mais j'aimais trop Dora pour pouvoir faire autrement. Je savais
bien que j'étais un misérable de ne pas penser infiniment plus à
ma tante qu'à moi-même; mais pour le moment mon égoïsme et Dora
étaient inséparables, et je ne pouvais mettre Dora de côté pour
l'amour d'aucune autre créature humaine. Ah! que je fus
malheureux, cette nuit-là!
Quant à mon sommeil, il fut agité par mille rêves pénibles sur ma
pauvreté, mais il me semblait que je rêvais sans avoir accompli la
cérémonie préalable de m'endormir. Tantôt je me voyais en haillons
voulant obliger Dora à aller vendre des allumettes chimiques, à un
sou le paquet; tantôt je me trouvais dans l'étude, revêtu de ma
chemise de nuit et d'une paire de bottes, et M. Spenlow me faisait
des reproches sur la légèreté de costume dans lequel je me
présentais à ses clients; puis je mangeais avidement les miettes
qui tombaient du biscuit que le vieux Tiffey mangeait
régulièrement tous les jours au moment où l'horloge de Saint-Paul
sonnait une heure; ensuite je faisais une foule d'efforts inutiles
pour l'autorisation officielle nécessaire à mon mariage avec Dora,
sans avoir, pour la payer, autre chose à offrir en échange qu'un
des gants d'Uriah Heep que la Cour tout entière refusait, d'un
accord unanime; enfin, ne sachant trop où j'en étais, je me
retournais sans cesse ballotté comme un vaisseau en détresse, dans
un océan de draps et de couvertures.
Ma tante ne dormait pas non plus: je l'entendais qui se promenait
en long et en large. Deux ou trois fois pendant la nuit, elle
apparut dans ma chambre comme une âme en peine, revêtue d'un long
peignoir de flanelle qui lui donnait l'air d'avoir six pieds, et
elle s'approcha du canapé sur lequel j'étais couché. La première
fois, je bondis avec effroi, à la nouvelle qu'elle avait tout lieu
de croire, d'après la lueur qui apparaissait dans le ciel, que
l'abbaye de Westminster était en feu. Elle voulait savoir si les
flammes ne pouvaient pas arriver jusqu'à Buckingham-Street dans le
cas où le vent changerait. Lorsqu'elle reparut plus tard, je ne
bougeai pas, mais elle s'assit près de moi en disant tout bas:
«Pauvre garçon!» et je me sentis plus malheureux encore en voyant
combien elle pensait peu à elle-même pour s'occuper de moi, tandis
que moi, j'étais absorbé comme un égoïste, dans mes propres
soucis.
J'avais quelque peine à croire qu'une nuit qui me semblait si
longue pût être courte pour personne. Aussi je me mis à penser à
un bal imaginaire où les invités passaient la nuit à danser: puis
tout cela devint un rêve, et j'entendais les musiciens qui
jouaient toujours le même air, pendant que je voyais Dora danser
toujours le même pas sans faire la moindre attention à moi.
L'homme qui avait joué de la harpe toute la nuit essayait en vain
de recouvrir son instrument avec un bonnet de coton d'une taille
ordinaire, au moment où je me réveillai, ou plutôt au moment où je
renonçai à essayer de m'endormir, en voyant le soleil briller
enfin à ma fenêtre.
Il y avait alors au bas d'une des rues attenant au Strand
d'anciens bains romains (ils y sont peut-être encore) où j'avais
l'habitude d'aller me plonger dans l'eau froide. Je m'habillai le
plus doucement qu'il me fut possible, et, laissant à Peggotty le
soin de s'occuper de ma tante, j'allai me précipiter dans l'eau la
tête la première, puis je pris le chemin de Hampstead. J'espérais
que ce traitement énergique me rafraîchirait un peu l'esprit, et
je crois réellement que j'en éprouvai quelque bien, car je ne
tardai pas à décider que la première chose à faire était de voir
si je ne pouvais pu faire résilier mon traité avec M. Spenlow et
recouvrer la somme convenue. Je déjeunai à Hampstead, puis je
repris le chemin de la Cour, à travers les routes encore humides
de rosée, au milieu du doux parfum des fleurs qui croissaient dans
les jardins environnants ou qui passaient dans des paniers sur la
tête des jardiniers, ne songeant à rien autre chose qu'à tenter ce
premier effort, pour faire face au changement survenu dans notre
position.
J'arrivai pourtant de si bonne heure à l'étude que j'eus le temps
de me promener une heure dans les cours, avant que le vieux
Tiffey, qui était toujours le premier à son poste, apparût enfin
avec sa clef. Alors je m'assis dans mon coin, à l'ombre, à
regarder le reflet du soleil sur les tuyaux de cheminée d'en face,
et à penser à Dora, quand M. Spenlow entra frais et dispos.
«Comment allez-vous, Copperfield! me dit-il. Quelle belle matinée!
-- Charmante matinée, monsieur! repartis-je. Pourrais-je vous dire
un mot avant que vous vous rendiez à la Cour?
-- Certainement, dit-il, venez dans mon cabinet.»
Je le suivis dans son cabinet, où il commença par mettre sa robe,
et se regarder dans un petit miroir accroché derrière la porte
d'une armoire.
«Je suis fâché d'avoir à vous apprendre, lui dis-je, que j'ai reçu
de mauvaises nouvelles de ma tante!
-- Vraiment! dit-il, j'en suis bien fâché; ce n'est pas une
attaque de paralysie, j'espère?
-- Il ne s'agit pas de sa santé, monsieur, répliquai-je. Elle a
fait de grandes pertes, ou plutôt il ne lui reste presque plus
rien.
-- Vous m'é... ton... nez, Copperfield!» s'écria M. Spenlow.
Je secouai la tête.
«Sa situation est tellement changée, monsieur, que je voulais vous
demander s'il ne serait pas possible... en sacrifiant une partie
de la somme payée pour mon admission ici, bien entendu (je n'avais
point médité cette offre généreuse, mais je l'improvisai en voyant
l'expression d'effroi qui se peignait sur sa physionomie)... s'il
ne serait pas possible d'annuler les arrangements que nous avions
pris ensemble.»
Personne ne peut s'imaginer tout ce qu'il m'en coûtait de faire
cette proposition. C'était demander comme une grâce qu'on me
déportât loin de Dora.
«Annuler nos arrangements, Copperfield! annuler!»
J'expliquai avec une certaine fermeté que j'étais aux expédients,
que je ne savais comment subsister, si je n'y pourvoyais pas moi-
même, que je ne craignais rien pour l'avenir, et j'appuyai là-
dessus pour prouver que je serais un jour un gendre fort à
rechercher, mais que, pour le moment, j'en étais réduit à me tirer
d'affaire tout seul.
«Je suis bien fâché de ce que vous me dites là, Copperfield,
répondit M. Spenlow; extrêmement fâché. Ce n'est pas l'habitude
d'annuler une convention pour des raisons semblables. Ce n'est pas
ainsi qu'on procède en affaires. Ce serait un très-mauvais
précédent... Pourtant.
-- Vous êtes bien bon, monsieur, murmurai-je, dans l'attente d'une
concession.
-- Pas du tout, ne vous y trompez pas, continua M. Spenlow;
j'allais vous dire que, si j'avais les mains libres, si je n'avais
pas un associé, M. Jorkins!...»
Mes espérances s'écroulèrent à l'instant: je fis pourtant encore
un effort.
«Croyez-vous, monsieur que si je m'adressais à M. Jorkins...?»
M. Spenlow secoua la tête d'un air découragé, «Le ciel me
préserve, Copperfield, dit-il, d'être injuste envers personne,
surtout envers M. Jorkins. Mais je connais mon associé,
Copperfield. M. Jorkins n'est pas homme à accueillir une
proposition si insolite. M. Jorkins ne connaît que les traditions
reçues: il ne déroge point aux usages. Vous le connaissez!»
Je ne le connaissais pas du tout. Je savais seulement que
M. Jorkins avait été autrefois l'unique patron de céans, et qu'à
présent il vivait seul dans une maison tout près de Montagu-
Square, qui avait terriblement besoin d'un coup de badigeon; qu'il
arrivait au bureau très-tard, et partait de très-bonne heure;
qu'on n'avait jamais l'air de le consulter sur quoi que ce fût;
qu'il avait un petit cabinet sombre pour lui tout seul au premier;
qu'on n'y faisait jamais d'affaires, et qu'il y avait sur son
bureau un vieux cahier de papier buvard, jauni par l'âge, mais
sans une tâche d'encre, et qui avait la réputation d'être là
depuis vingt ans.
«Auriez-vous quelque objection à ce que je parlasse de mon affaire
à M. Jorkins? demandai-je.
-- Pas le moins du monde, dit M. Spenlow. Mais j'ai quelque
expérience de Jorkins, Copperfield. Je voudrais qu'il en fût
autrement, car je serais heureux de faire ce que vous désirez. Je
n'ai pas la moindre objection à ce que vous en parliez à
M. Jorkins, Copperfield, si vous croyez que ce soit la peine.»
Profitant de sa permission qu'il accompagna d'une bonne poignée de
main, je restai dans mon coin, à penser à Dora, et à regarder le
soleil qui quittait les tuyaux des cheminées pour éclairer le mur
de la maison en face, jusqu'à l'arrivée de M. Jorkins. Je montai
alors chez lui: et vous n'avez jamais vu un homme plus étonné de
recevoir une visite.
«Entrez, monsieur Copperfield, dit M. Jorkins, entrez donc.»
J'entrai, je m'assis, et je lui exposai ma situation, à peu près
comme je l'avais fait à M. Spenlow. M. Jorkins n'était pas, à
beaucoup près, aussi terrible qu'on eût pu s'y attendre. C'était
un gros homme de soixante ans, à l'air doux et bénin, qui prenait
une telle quantité de tabac qu'on disait parmi nous que ce
stimulant était sa principale nourriture, vu qu'il ne lui restait
plus guère de place après, dans tout son corps, pour absorber
d'autres articles de subsistance.
«Vous en avez parlé à M. Spenlow, je suppose? dit M. Jorkins,
après m'avoir écouté jusqu'au bout avec quelque impatience.
-- Oui, monsieur, c'est lui qui m'a objecté votre nom.
-- Il vous a dit que je ferais des objections?» demanda
M. Jorkins.
Je fus obligé d'admettre que M. Spenlow avait regardé la chose
comme très-vraisemblable.
«Je suis bien fâché, monsieur Copperfield, dit M. Jorkins, très-
embarrassé, mais je ne puis rien faire pour vous. Le fait est...
Mais j'ai un rendez-vous à la Banque, si vous voulez bien
m'excuser.»
Là-dessus il se leva précipitamment et allait quitter la chambre
quand je m'enhardis jusqu'à lui dire que je craignais bien alors
qu'il n'y eût pas moyen d'arranger l'affaire.
«Non, dit Jorkins en s'arrêtant à la porte pour hocher la tête,
non, non, j'ai des objections, vous savez bien, continua-t-il en
parlant très-vite, puis il sortit, vous comprenez, monsieur
Copperfield, dit-il, en rentrant d'un air agité, que si M. Spenlow
a des objections...
-- Personnellement, il n'en a pas, monsieur.
-- Oh! personnellement, répète M. Jorkins d'un air d'impatience;
je vous assure qu'il y a des objections, monsieur Copperfield,
insurmontables: ce que vous désirez est impossible... j'ai
vraiment un rendez-vous à la Banque.» Là-dessus il se sauva en
courant, et, d'après ce que j'ai su, il se passa trois jours avant
qu'il reparût à l'étude.
J'étais décidé à remuer ciel et terre, s'il le fallait. J'attendis
donc le retour de M. Spenlow, pour lui raconter mon entrevue avec
son associé, en lui laissant entendre que je n'étais pas sans
espérances qu'il fût possible d'adoucir l'inflexible Jorkins, s'il
voulait bien entreprendre cette tâche.
«Copperfield, repartit M. Spenlow avec un sourire fin, vous ne
connaissez pas mon associé M. Jorkins depuis aussi longtemps que
moi. Rien n'est plus loin de mon esprit que la pensée de supposer
M. Jorkins capable d'aucun artifice, mais M. Jorkins a une manière
de poser ses objections qui trompe souvent les gens. Non,
Copperfield! ajouta-t-il en secouant la tête, il n'y a, croyez-
moi, aucun moyen d'ébranler M. Jorkins.»
Je commençai à ne pas trop savoir lequel des deux, de M. Spenlow
ou de M. Jorkins, était réellement l'associé d'où venaient les
difficultés, mais je voyais très-clairement qu'il y avait quelque
part chez l'un ou l'autre un endurcissement invincible et qu'il ne
fallait plus compter le moins du monde sur le remboursement des
mille livres sterling de ma tante. Je quittai donc l'étude dans un
état de découragement que je ne me rappelle pas sans remords, car
je sais que c'était l'égoïsme (l'égoïsme à nous deux Dora) qui en
faisait le fond, et je m'en retournai chez nous!
Je travaillais à familiariser mon esprit avec ce qui pourrait
arriver de pis, et je tâchais de me représenter les arrangements
qu'il faudrait prendre, si l'avenir se présentait à nous sous les
couleurs les plus sombres, quand un fiacre qui me suivait s'arrêta
juste à côté de moi et me fit lever les yeux. On me tendait une
main blanche par la portière, et j'aperçus le sourire de ce visage
que je n'avais jamais vu sans éprouver un sentiment de repos et de
bonheur, depuis le jour où je l'avais contemplé sur le vieil
escalier de chêne à large rampe, et que j'avais associé dans mon
esprit sa beauté sereine avec le doux coloris des vitraux
d'église.
«Agnès! m'écriai-je avec joie. Oh! ma chère Agnès, quel plaisir de
vous voir; vous plutôt que toute autre créature humaine!
-- Vraiment? dit-elle du ton le plus cordial.
-- J'ai si grand besoin de causer avec vous! lui dis-je. J'ai le
coeur soulagé, rien qu'en vous regardant! Si j'avais eu la
baguette d'un magicien, vous êtes la première personne que
j'aurais souhaité de voir!
-- Allons donc! repartit Agnès.
-- Ah! Dora d'abord, peut-être, avouai-je en rougissant.
-- Dora d'abord, bien certainement, j'espère, dit Agnès en riant.
-- Mais vous, la seconde, lui dis-je; où donc allez-vous?»
Elle allait chez moi pour voir ma tante. Il faisait très-beau, et
elle fut bien aise de sortir du fiacre, qui avait l'odeur d'une
écurie conservée sous cloche; je ne le sentais que trop, ayant
passé la tête par la portière pour causer tout ce temps-là avec
Agnès. Je renvoyai le cocher, elle prit mon bras et nous partîmes
ensemble. Elle me faisait l'effet de l'espérance en personne; en
un moment je ne me sentis plus le même, ayant Agnès à mes côtés.
Ma tante lui avait écrit un de ces étranges et comiques petits
billets qui n'étaient pas beaucoup plus longs qu'un billet de
banque: elle poussait rarement plus loin sa verve épistolaire.
C'était pour lui annoncer qu'elle avait eu des malheurs, à la
suite desquels elle quittait définitivement Douvres, mais qu'elle
en avait très-bien pris son parti et qu'elle se portait trop bien
pour que personne s'inquiétât d'elle. Là-dessus Agnès était venue
à Londres pour voir ma tante, qu'elle aimait et qui l'aimait
beaucoup depuis de longues années, c'est-à-dire depuis le moment
où je m'étais établi chez M. Wickfield. Elle n'était pas seule, me
dit-elle. Son papa était avec elle et... Uriah Heep.
«Ils sont associés maintenant? lui dis-je: que le ciel le
confonde!
-- Oui, dit Agnès. Ils avaient quelques affaires ici, et j'ai
saisi cette occasion pour venir aussi à Londres. Il ne faut pas
que vous croyiez que c'est de ma part une visite tout à fait
amicale et désintéressée, Trotwood, car... j'ai peur d'avoir des
préjugés bien injustes..., mais je n'aime pas à laisser papa aller
seul avec lui.
-- Exerce-t-il toujours la même influence sur M. Wickfield,
Agnès?»
Agnès secoua tristement la tête.
«Tout est tellement changé chez nous, dit-elle, que vous ne
reconnaîtriez plus notre chère vieille maison. Ils demeurent avec
nous, maintenant.
-- Qui donc? demandai-je.
-- M. Heep et sa mère. Il occupe votre ancienne chambre, dit Agnès
en me regardant.
-- Je voudrais être chargé de lui fournir ses rêves, répliquai-je,
il n'y coucherait pas longtemps.
-- J'ai gardé mon ancienne petite chambre, dit Agnès, celle où
j'apprenais mes leçons. Comme le temps passe! vous souvenez-vous?
La petite pièce lambrissée qui donne dans le salon.
-- Si je me souviens, Agnès? C'est là que je vous ai vue pour la
première fois; vous étiez debout à cette porte, votre petit panier
de clefs au côté.
-- Précisément, dit Agnès en souriant; je suis bien aise que vous
en ayez gardé un si bon souvenir; comme nous étions heureux alors!
-- Oh! oui! Je garde cette petite pièce pour moi, mais je ne puis
pas toujours laisser là mistress Heep, vous savez? Ce qui fait,
dit Agnès avec calme, que je me sens quelquefois obligée de lui
tenir compagnie quand j'aimerais mieux être seule. Mais je n'ai
pas d'autre sujet de plainte contre elle. Si elle me fatigue
quelquefois par ses éloges de son fils, quoi de plus naturel chez
une mère? C'est un très-bon fils!»
Je regardai Agnès pendant qu'elle me parlait ainsi, sans découvrir
dans ses traits aucun soupçon des intentions d'Uriah. Ses beaux
yeux, si doux et si assurés en même temps, soutenaient mon regard
avec leur franchise accoutumée, et sans aucune altération visible
sur son visage.
«Le plus grand inconvénient de leur présence chez nous, dit Agnès,
c'est que je ne puis pas être aussi souvent avec papa que je le
voudrais, car Uriah Heep est constamment entre nous. Je ne puis
donc pas veiller sur lui, si ce n'est pas une expression un peu
hardie, d'aussi près que je le désirerais. Mais, si on emploie
envers lui la fraude ou la trahison, j'espère que mon affection
fidèle finira toujours par en triompher. J'espère que la véritable
affection d'une fille vigilante et dévouée est plus forte, au bout
du compte, que tous les dangers du monde.»
Ce sourire lumineux que je n'ai jamais vu sur aucun autre visage
disparut alors du sien, au moment où j'en admirais la douceur et
où je me rappelais le bonheur que j'avais autrefois à le voir, et
elle me demanda avec un changement marqué de physionomie, quand
nous approchâmes de la rue que j'habitais, si je savais comment
les revers de fortune de ma tante lui étaient arrivés. Sur ma
réponse négative, Agnès devint pensive, et il me sembla que je
sentais trembler le bras qui reposait sur le mien.
Nous trouvâmes ma tante toute seule et un peu agitée. Il s'était
élevé entre elle et mistress Crupp une discussion sur une question
abstraite (la convenance de la résidence du beau sexe dans un
appartement de garçon), et ma tante, sans s'inquiéter des spasmes
de mistress Crupp, avait coupé court à la dispute en déclarant à
cette dame qu'elle sentait l'eau-de-vie, qu'elle me volait et
qu'elle eût à sortir à l'instant. Mistress Crupp, regardant ces
deux expressions comme injurieuses, avait annoncé son intention
d'en appeler au «Jurique anglais,» voulant parler, à ce qu'on
pouvait croire, du boulevard de nos libertés nationales.
Cependant ma tante ayant eu le temps de se remettre, pendant que
Peggotty était sortie pour montrer à M. Dick les gardes à cheval,
et, de plus, enchantée de voir Agnès, ne pensait plus à sa
querelle que pour tirer une certaine vanité de la manière dont
elle en était sortie à son honneur; aussi nous reçut-elle de la
meilleure humeur possible. Quand Agnès eut posé son chapeau sur la
table et se fut assise près d'elle, je ne pus m'empêcher de me
dire, en regardant son front radieux et ses yeux sereins, qu'elle
me semblait là à sa place; qu'elle y devrait toujours être; que ma
tante avait en elle, malgré sa jeunesse et son peu d'expérience,
une confiance entière. Ah! elle avait bien raison de compter pour
sa force sur sa simple affection, dévouée et fidèle.
Nous nous mîmes à causer des affaires de ma tante, à laquelle je
dis la démarche inutile que j'avais faite le matin même.
«Ce n'était pas judicieux, Trot, mais l'intention était bonne.
Vous êtes un brave enfant, je crois que je devrais dire plutôt à
présent un brave jeune homme, et je suis fière de vous, mon ami.
Il n'y a rien à dire, jusqu'à présent. Maintenant, Trot et Agnès,
regardons en face la situation de Betsy Trotwood, et voyons où
elle en est.»
Je vis Agnès pâlir, en regardant attentivement ma tante. Ma tante
ne regardait pas moins attentivement Agnès, tout en caressant son
chat.
«Betsy Trotwood, dit ma tante, qui avait toujours gardé pour elle
ses affaires d'argent, je ne parle pas de votre soeur, Trot, mais
de moi, avait une certaine fortune. Peu importe ce qu'elle avait,
c'était assez pour vivre: un peu plus même, car elle avait fait
quelques économies, qu'elle ajoutait au capital. Betsy plaça sa
fortune en rentes pendant quelque temps, puis, sur l'avis de son
homme d'affaires, elle le plaça sur hypothèque. Cela allait très-
bien, le revenu était considérable, mais on purgea les hypothèques
et on remboursa Betsy. Ne trouvez-vous pas, quand je parle de
Betsy, qu'on croirait entendre raconter l'histoire d'un vaisseau
de guerre? Si bien donc que Betsy, obligée de chercher un autre
placement, se figura qu'elle était plus habile cette fois que son
homme d'affaires, qui n'était plus si avisé que par le passé... Je
parle de votre père, Agnès, et elle se mit dans la tête de gérer
sa petite fortune toute seule. Elle mena donc, comme on dit, ses
cochons bien loin au marché, dit ma tante, et elle n'en fut pas la
bonne marchande. D'abord elle fit des pertes dans les mines, puis
dans des pêcheries particulières où il s'agissait d'aller chercher
dans la mer les trésors perdus ou quelque autre folie de ce genre,
continua-t-elle, par manière d'explication, en se frottant le nez,
puis elle perdit encore dans les mines, et, à la fin des fins,
elle perdit dans une banque. Je ne sais ce que valaient les
actions de cette banque, pendant un temps, dit ma tante, cent pour
cent au moins, je crois; mais la banque était à l'autre bout du
monde, et s'est évanouie dans l'espace, à ce que je crois; en tout
cas, elle a fait faillite et ne payera jamais un sou; or tous les
sous de Betsy étaient là, et les voilà finis. Ce qu'il y a de
mieux à faire, c'est de n'en plus parler!»
Ma tante termina ce récit sommaire et philosophique en regardant
avec un certain air de triomphe Agnès, qui reprenait peu à peu ses
couleurs.
«Est-ce là toute l'histoire, chère miss Trotwood? dit Agnès.
-- J'espère que c'est bien suffisant, ma chère, dit ma tante. S'il
y avait eu plus d'argent à perdre, ce ne serait pas tout peut-
être. Betsy aurait trouvé moyen d'envoyer cet argent-là rejoindre
le reste, et de faire un nouveau chapitre à cette histoire, je
n'en doute pas. Mais il n'y avait plus d'argent, et l'histoire
finit là.»
Agnès avait écouté d'abord sans respirer. Elle pâlissait et
rougissait encore, mais elle avait le coeur plus léger. Je croyais
savoir pourquoi. Elle avait craint, sans doute, que son malheureux
père ne fût pour quelque chose dans ce revers de fortune. Ma tante
prit sa main entre les siennes et se mit à rire.
«Est-ce tout? répéta ma tante; mais oui, vraiment, c'est tout, à
moins qu'on n'ajoute comme à la fin d'un conte: «Et depuis ce
temps-là, elle vécut toujours heureuse.» Peut-être dira-t-on cela
de Betsy un de ces jours. Maintenant, Agnès, vous avez une bonne
tête: vous aussi, sous quelques rapports, Trot, quoique je ne
puisse pas vous faire toujours ce compliment.» Là-dessus ma tante
secoua la tête avec l'énergie qui lui était propre. «Que faut-il
faire? Ma maison pourra rapporter l'un dans l'autre soixante-dix
livres sterling par an. Je crois que nous pouvons compter là-
dessus d'une manière positive. Eh bien! c'est tout ce que nous
avons, a dit ma tante, qui était, révérence gardée, comme certains
chevaux qu'on voit s'arrêter tout court, au moment où ils ont
l'air de prendre le mors aux dents.
«De plus, dit-elle, après un moment de silence, il y a Dick. Il a
mille livres sterling par an, mais il va sans dire qu'il faut que
ce soit réservé pour sa dépense personnelle. J'aimerais mieux le
renvoyer, quoique je sache bien que je suis la seule personne qui
l'apprécie, plutôt que de le garder, à la condition de ne pas
dépenser son argent pour lui jusqu'au dernier sou. Comment ferons-
nous, Trot et moi, pour nous tirer d'affaire avec nos ressources?
Qu'en dites-vous, Agnès?
-- Je dis, ma tante, devançant la réponse d'Agnès, qu'il faut que
je fasse quelque chose.
-- Vous enrôler comme soldat, n'est-ce pas? repartit ma tante
alarmée, ou entrer dans la marine? Je ne veux pas entendre parler
de cela. Vous serez procureur. Je ne veux pas de tête cassée dans
la famille, avec votre permission, monsieur.»
J'allais expliquer que je ne tenais pas à introduire le premier
dans la famille ce procédé simplifié de se tirer d'affaire, quand
Agnès me demanda si j'avais un long bail pour mon appartement.
«Vous touchez au coeur de la question, ma chère, dit ma tante;
nous avons l'appartement sur les bras pour six mois, à moins qu'on
ne pût le sous-louer, ce que je ne crois pas. Le dernier occupant
est mort ici, et il mourrait bien cinq locataires sur six, rien
que de demeurer sous le même toit que cette femme en nankin, avec
son jupon de flanelle. J'ai un peu d'argent comptant, et je crois,
comme vous, que ce qu'il y a de mieux à faire est de finir le
terme ici, en louant tout près une chambre à coucher pour Dick.»
Je crus de mon devoir de dire un mot des ennuis que ma tante
aurait à souffrir, en vivant dans un état constant de guerre et
d'embuscades avec mistress Crupp; mais elle répondit à cette
objection d'une manière sommaire et péremptoire, en déclarant
qu'au premier signal d'hostilité elle était prête à faire à
mistress Crupp une peur dont elle garderait un tremblement jusqu'à
la fin de ses jours.
«Je pensais, Trotwood, dit Agnès en hésitant, que si vous aviez du
temps...
-- J'ai beaucoup de temps à moi, Agnès. Je suis toujours libre
après quatre ou cinq heures, et j'ai du loisir le matin de bonne
heure. De manière ou d'autre, dis-je, en sentant que je rougissais
un peu au souvenir des heures que j'avais passées à flâner dans la
ville ou sur la route de Norwood, j'ai du temps plus qu'il ne m'en
faut.
-- Je pense que vous n'auriez pas de goût, dit Agnès en
s'approchant de moi, et en me parlant à voix basse, d'un accent si
doux et si consolant que je l'entends encore, pour un emploi de
secrétaire?
-- Pas de goût, ma chère Agnès, et pourquoi?
-- C'est que, reprit Agnès, le docteur Strong a mis à exécution
son projet de se retirer; il est venu s'établir à Londres, et je
sais qu'il a demandé à papa s'il ne pourrait pas lui recommander
un secrétaire. Ne pensez-vous pas qu'il lui serait plus agréable
d'avoir auprès de lui son élève favori plutôt que tout autre?
-- Ma chère Agnès, m'écriai-je, que serais-je sans vous? Vous êtes
toujours mon bon ange. Je vous l'ai déjà dit. Je ne pense jamais à
vous que comme à mon bon ange.»
Agnès me répondit en riant gaiement qu'un bon ange (elle voulait
parler de Dora) me suffisait bien, que je n'avais pas besoin d'en
avoir davantage; et elle me rappela que le docteur avait coutume
de travailler dans son cabinet de grand matin et pendant la
soirée, et que probablement les heures dont je pouvais disposer
lui conviendraient à merveille. Si j'étais heureux de penser que
j'allais gagner moi-même mon pain, je ne l'étais pas moins de
l'idée que je travaillerais avec mon ancien maître; et, suivant à
l'instant l'avis d'Agnès, je m'assis pour écrire au docteur une
lettre où je lui exprimais mon désir, en lui demandant la
permission de me présenter chez lui le lendemain, à dix heures du
matin. J'adressai mon épître à Highgate, car il demeurait dans ce
lieu si plein de souvenirs pour moi, et j'allai la mettre moi-même
à la poste sans perdre une minute.
Partout où passait Agnès, on trouvait derrière elle quelque trace
précieuse du bien qu'elle faisait sans bruit en passant. Quand je
revins, la cage des oiseaux de ma tante était suspendue exactement
comme elle l'avait été si longtemps à la fenêtre de son salon; mon
fauteuil, placé comme l'était le fauteuil infiniment meilleur de
ma tante, près de la croisée ouverte; et l'écran vert qu'elle
avait apporté était déjà attaché au haut de la fenêtre. Je n'avais
pas besoin de demander qui est-ce qui avait fait tout cela. Rien
qu'à voir comme les choses avaient l'air de s'être faites toutes
seules, il n'y avait qu'Agnès qui pût avoir pris ce soin. Quelle
autre qu'elle aurait songé à prendre mes livres mal arrangés sur
ma table, pour les disposer dans l'ordre où je les plaçais
autrefois, du temps de mes études? Quand j'aurais cru Agnès à cent
lieues, je l'aurais reconnue tout de suite: je n'avais pas besoin
de la voir occupée à tout remettre en place, souriant du désordre
qui s'était introduit chez moi.
Ma tante mit beaucoup de bonne grâce à parler favorablement de la
Tamise, qui faisait véritablement un bel effet aux rayons du
soleil, quoique cela ne valût pas la mer qu'elle voyait à Douvres;
mais elle gardait une rancune inexorable à la fumée de Londres qui
poivrait tout, disait-elle. Heureusement il se fit une prompte
révolution à cet égard, grâce au soin minutieux avec lequel
Peggotty faisait la chasse à ce poivre malencontreux dans tous les
coins de mon appartement. Seulement je ne pouvais m'empêcher, en
la regardant, de me dire que Peggotty elle-même faisait beaucoup
de bruit et peu de besogne, en comparaison d'Agnès, qui faisait
tant de choses sans le moindre bruit. J'en étais là quand on
frappa à la porte.
«Je pense que c'est papa, dit Agnès en devenant pâle, il m'a
promis de venir.»
J'ouvris la porte, et je vis entrer non-seulement M. Wickfield
mais Uriah Heep. Il y avait déjà quelque temps que je n'avais vu
M. Wickfield. Je m'attendais déjà à le trouver très-changé,
d'après ce qu'Agnès m'avait dit, mais je fus douloureusement
surpris en le voyant.
Ce n'était pas tant parce qu'il était bien vieilli, quoique
toujours vêtu avec la même propreté scrupuleuse; ce n'était pas
non plus parce qu'il avait un teint échauffé, qui donnait mauvaise
idée de sa santé; ce n'était pas parce que ses mains étaient
agitées d'un mouvement nerveux, j'en savais mieux la cause que
personne, pour l'avoir vue opérer pendant plusieurs années; ce
n'est pas qu'il eût perdu la grâce de ses manières ni la beauté de
ses traits, toujours la même; mais ce qui me frappa, c'est qu'avec
tous ces témoignages évidents de distinction naturelle, il pût
subir la domination impudente de cette personnification de la
bassesse, Uriah Heep. Le renversement des deux natures dans leurs
relations respectives, de puissance de la part d'Uriah, et de
dépendance du côté de M. Wickfield, offrait le spectacle le plus
pénible qu'on pût imaginer. J'aurais vu un singe conduire un homme
en laisse, que je n'aurais pas été plus humilié pour l'homme.
Il n'en avait que trop conscience lui-même. Quand il entra, il
s'arrêta la tête basse comme s'il le sentait bien. Ce fut
l'affaire d'un moment, car Agnès lui dit très-doucement: «Papa,
voilà miss Trotwood et Trotwood que vous n'avez pas vus depuis
longtemps,» et alors il s'approcha, tendit la main à ma tante d'un
air embarrassé, et serra les miennes plus cordialement. Pendant
cet instant de trouble rapide, je vis un sourire de malignité sur
les lèvres d'Uriah. Agnès le vit aussi, je crois, car elle fit un
mouvement en arrière, comme pour s'éloigner de lui.
Quant à ma tante, le vit-elle, ne le vit-elle pas? j'aurais défié
toute la science des physionomistes de le deviner sans sa
permission. Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu personne doué
d'une figure plus impénétrable qu'elle, lorsqu'elle voulait. Sa
figure ne parlait pas plus qu'un mur de ses secrètes pensées,
jusqu'au moment où elle rompit le silence avec le ton brusque qui
lui était ordinaire:
«Eh bien! Wickfield, dit ma tante, et il la regarda pour la
première fois. J'ai raconté à votre fille le bel usage que j'ai
fait de mon argent, parce que je ne pouvais plus vous le confier
depuis que vous vous étiez un peu rouillé en affaires. Nous nous
sommes donc consultées avec elle, et, tout considéré, nous nous
tirerons de là. Agnès, à elle seule, vaut les deux associés, à mon
avis.
-- S'il m'est permis de faire une humble remarque, dit Uriah Heep
en se tortillant, je suis parfaitement d'accord avec miss Betsy
Trotwood, et je serais trop heureux d'avoir aussi miss Agnès pour
associée.
-- Contentez-vous d'être associé vous-même, repartit ma tante; il
me semble que cela doit vous suffire. Comment vous portez-vous,
monsieur?»
En réponse à cette question, qui lui était adressée du ton le plus
sec, M. Heep secouant d'un air embarrassé le sac de papiers qu'il
portait, répliqua qu'il se portait bien, et remercia ma tante en
lui disant qu'il espérait qu'elle se portait bien aussi.
«Et vous, Copperfield... je devrais dire monsieur Copperfield,
continua Uriah, j'espère que vous allez bien. Je suis heureux de
vous voir, monsieur Copperfield, même dans les circonstances
actuelles: et en effet les circonstances actuelles avaient l'air
d'être assez de son goût. Elles ne sont pas tout ce que vos amis
pourraient désirer pour vous, monsieur Copperfield; mais ce n'est
pas l'argent qui fait l'homme, c'est... je ne suis vraiment pas en
état de l'expliquer avec mes faibles moyens, dit Uriah faisant un
geste de basse complaisance; mais ce n'est pas l'argent!...»
Là-dessus il me donna une poignée de main, non pas d'après le
système ordinaire, mais en se tenant à quelques pas, comme s'il en
avait peur, et en soulevant ma main ou la baissant tour à tour
comme la poignée d'une pompe.
«Que dites-vous de notre santé, Copperfield... pardon, je devrais
dire monsieur Copperfield? reprit Uriah; M. Wickfield n'a-t-il pas
bonne mine, monsieur? Les années passent inaperçues chez nous,
monsieur Copperfield; si ce n'est qu'elles élèvent les humbles,
c'est-à-dire ma mère et moi, et qu'elles développent, ajouta-t-il
en se ravisant, la beauté et les grâces, particulièrement chez
miss Agnès.»
Il se tortilla après ce compliment d'une façon si intolérable que
ma tante qui le regardait en face perdit complètement patience.
«Que le diable l'emporte! dit-elle brusquement. Qu'est-ce qu'il a
donc? Pas de mouvements galvaniques, monsieur!
-- Je vous demande pardon, miss Trotwood, dit Uriah; je sais bien
que vous êtes nerveuse.
-- Laissez-nous tranquilles, reprit ma tante qui n'était rien
moins qu'apaisée par cette impertinence: je vous prie de vous
taire. Sachez que je ne suis pas nerveuse du tout. Si vous êtes
une anguille, monsieur, à la bonne heure! mais si vous êtes un
homme, maîtrisez un peu vos mouvements, monsieur! Vive Dieu!
continua-t-elle dans un élan d'indignation, je n'ai pas envie
qu'on me fasse perdre la tête à se tortiller comme un serpent ou
comme un tire-bouchon!»
M. Heep, comme on peut le penser, fut un peu troublé par cette
explosion, qui recevait une nouvelle force de l'air indigné dont
ma tante recula sa chaise en secouant la tête, comme si elle
allait se jeter sur lui pour le mordre. Mais il me dit à part
d'une voix douce:
«Je sais bien, monsieur Copperfield, que miss Trotwood, avec
toutes ses excellentes qualités, est très-vive; j'ai eu le plaisir
de la connaître avant vous, du temps que j'étais encore pauvre
petit clerc, et il est naturel qu'elle ne soit pas adoucie par les
circonstances actuelles. Je m'étonne au contraire que ce ne soit
pas encore pis. J'étais venu ici vous dire que, si nous pouvions
vous être bons à quelque chose, ma mère et moi, ou Wickfield-et-
Heep, nous en serions ravis. Je ne m'avance pas trop, je suppose?
dit-il avec un affreux sourire à son associé.
-- Uriah Heep, dit M. Wickfield d'une voix forcée et monotone, est
très-actif en affaires, Trotwood. Ce qu'il dit, je l'approuve
pleinement. Vous savez que je vous porte intérêt de longue date;
mais, indépendamment de cela, ce qu'il dit, je l'approuve
pleinement.
-- Oh! quelle récompense! dit Uriah en relevant l'une de ses
jambes, au risque de s'attirer une nouvelle incartade de la part
de ma tante, que je suis heureux de cette confiance absolue! Mais
j'espère, il est vrai, que je réussis un peu à le soulager du
poids des affaires, monsieur Copperfield.
-- Uriah Heep est un grand soulagement pour moi, dit M. Wickfield
de la même voix sourde et triste; c'est un grand poids de moins
pour moi, Trotwood, que de l'avoir pour associé.»
Je savais que c'était ce vilain renard rouge qui lui faisait dire
tout cela, pour justifier ce qu'il m'avait dit lui-même, le soir
où il avait empoisonné mon repos. Je vis le même sourire faux et
sinistre errer sur ses traits, pendant qu'il me regardait avec
attention.
«Vous ne nous quittez pas, papa? dit Agnès d'un ton suppliant. Ne
voulez-vous pas revenir à pied avec Trotwood et moi?»
Je crois qu'il aurait regardé Uriah avant de répondre, si ce digne
personnage ne l'avait pas prévenu.
«J'ai un rendez-vous d'affaires, dit Uriah, sans quoi j'aurais été
heureux de rester avec mes amis. Mais je laisse mon associé pour
représenter la maison. Miss Agnès, votre très-humble serviteur! Je
vous souhaite le bonsoir, monsieur Copperfield, et je présente mes
humbles respects à miss Betsy Trotwood.»
Il nous quitta là-dessus, en nous envoyant des baisers de sa
grande main de squelette, avec un sourire de satyre.
Nous restâmes encore une heure ou deux à causer du bon vieux temps
et de Canterbury. M. Wickfield, laissé seul avec Agnès, reprit
bientôt quelque gaieté, quoique toujours en proie à un abattement
dont il ne pouvait s'affranchir. Il finit pourtant par s'animer et
prit plaisir à nous entendre rappeler les petits événements de
notre vie passée, dont il se souvenait très-bien. Il nous dit
qu'il se croyait encore à ses bons jours, en se retrouvant seul
avec Agnès et moi, et qu'il voudrait bien qu'il n'y eût rien de
changé. Je suis sûr qu'en voyant le visage serein de sa fille et
en sentant la main qu'elle posait sur son bras, il en éprouvait un
bien infini.
Ma tante, qui avait été presque tout le temps occupée avec
Peggotty dans la chambre voisine, ne voulut pas nous accompagner à
leur logement, mais elle insista pour que j'y allasse, et j'obéis.
Nous dînâmes ensemble. Après le dîner, Agnès s'assit auprès de lui
comme autrefois, et lui versa du vin. Il prit ce qu'elle lui
donnait, pas davantage, comme un enfant; et nous restâmes tous les
trois assis près de la fenêtre tant qu'il fit jour. Quand la nuit
vint, il s'étendit sur un canapé; Agnès arrangea les coussins et
resta penchée sur lui un moment. Quand elle revint près de la
fenêtre, il ne faisait pas assez obscur encore pour que je ne
visse pas briller des larmes dans ses yeux.
Je demande au ciel de ne jamais oublier l'amour constant et fidèle
de ma chère Agnès à cette époque de ma vie, car, si je l'oubliais,
ce serait signe que je serais bien près de ma fin, et c'est le
moment où je voudrais me souvenir d'elle plus que jamais. Elle
remplit mon coeur de tant de bonnes résolutions, elle fortifia si
bien ma faiblesse, elle sut diriger si bien par son exemple, je ne
sais comment, car elle était trop douce et trop modeste pour me
donner beaucoup de conseils, l'ardeur sans but de mes vagues
projets, que si j'ai fait quelque chose de bien, si je n'ai pas
fait quelque chose de mal, je crois en conscience que c'est à elle
que je le dois.
Et comme elle me parla de Dora, pendant que nous étions assis près
de la fenêtre! comme elle écouta mes éloges, en y ajoutant les
siens! comme elle jeta sur la petite fée qui m'avait ensorcelé des
rayons de sa pure lumière, qui la faisaient paraître encore plus
innocente et plus précieuse à mes yeux! Agnès, soeur de mon
adolescence si j'avais su alors ce que j'ai su plus tard!
Il y avait un mendiant dans la rue quand je descendis, et, au
moment où je me retournais du côté de la fenêtre, en pensant au
regard calme et pur de ma jeune amie, à ses yeux angéliques, il me
fit tressaillir en murmurant, comme un écho du matin:
«Aveugle! aveugle! aveugle!»
CHAPITRE VI.
Enthousiasme.
Je commençai la journée du lendemain en allant me plonger encore
dans l'eau des bains romains, puis je pris le chemin de Highgate.
J'étais sorti de mon abattement; je n'avais plus peur des habits
râpés, et je ne soupirais plus après les jolis coursiers gris.
Toute ma manière de considérer nos malheurs était changée. Ce que
j'avais à faire, c'était de prouver à ma tante que ses bontés
passées n'avaient pas été prodiguées à un être ingrat et
insensible. Ce que j'avais à faire, c'était de profiter maintenant
de l'apprentissage pénible de mon enfance et de me mettre à
l'oeuvre avec courage et résolution. Ce que j'avais à faire,
c'était de prendre résolument la hache du bûcheron à la main pour
m'ouvrir un chemin à travers la forêt des difficultés où je me
trouvais égaré, en abattant devant moi les arbres enchantés qui me
séparaient encore de Dora: et je marchais à grands pas somme si
c'était un moyen d'arriver plus tôt à mon but.
Quand je me retrouvai sur cette route de Highgate qui m'était si
familière, et que je suivais aujourd'hui dans des dispositions si
différentes de mes anciennes idées de plaisir, il me sembla qu'un
changement complet venait de s'opérer dans ma vie; mais je n'étais
pas découragé. De nouvelles espérances, un nouveau but, m'étaient
apparus en même temps que ma vie nouvelle. Le travail était grand,
mais la récompense était sans prix. C'était Dora qui était la
récompense, et il fallait bien conquérir Dora.
J'étais dans de tels transports de courage que je regrettais que
mon habit ne fût pas déjà un peu râpé; il me tardait de commencer
à abattre des arbres dans la forêt des difficultés, et cela avec
assez de peine, pour prouver ma vigueur. J'avais bonne envie de
demander à un vieux bonhomme qui cassait des pierres sur la route
avec des lunettes de fil de fer, de me prêter un moment son
marteau et de me permettre de commencer ainsi à m'ouvrir un chemin
dans le granit pour arriver jusqu'à Dora. Je m'agitais si bien,
j'étais si complètement hors d'haleine, et j'avais si chaud, qu'il
me semblait que j'avais gagné je ne sais combien d'argent. J'étais
dans cet état, quand j'entrai dans une petite maison qui était à
louer, et je l'examinai scrupuleusement, sentant qu'il était
nécessaire de devenir un homme pratique. C'était précisément tout
ce qu'il nous fallait pour Dora et moi; il y avait un petit jardin
devant la maison pour que Jip pût y courir à son aise et aboyer
contre les marchands à travers les palissades. Je sortis de là
plus échauffé que jamais, et je repris d'un pas si précipité la
route de Highgate que j'y arrivai une heure trop tôt; au reste,
quand je n'aurais pas été si fort en avance, j'aurais toujours été
obligé de me promener un peu pour me rafraîchir, avant d'être tant
soit peu présentable. Mon premier soin, après quelques préparatifs
pour me calmer, fut de découvrir la demeure du docteur. Ce n'était
pas du côté de Highgate où demeurait mistress Steerforth, mais
tout à fait à l'autre bout de la petite ville. Quand je me fus
assuré de ce fait, je revins, par un attrait auquel je ne pus
résister, à une petite ruelle qui passait près de la maison de
mistress Steerforth, et je regardai par-dessus le mur du jardin.
Les fenêtres de la chambre de Steerforth étaient fermées. Les
portes de la serre étaient ouvertes et Rosa Dartle, nu-tête,
marchait en long et en large, d'un pas brusque et précipité, dans
une allée sablée qui longeait la pelouse. Elle me fit l'effet
d'une bête fauve qui fait toujours le même chemin, jusqu'au bout
de la chaîne qu'elle traîne sur son sentier battu, en se rongeant
le coeur.
Je quittai doucement mon poste d'observation, fuyant ce voisinage
et regrettant de l'avoir seulement approché, puis je me promenai
jusqu'à dix heures loin de là. L'église, surmontée d'un clocher
élancé qui se voit maintenant du sommet de la colline, n'était pas
là, à cette époque, pour m'indiquer l'heure. Il y avait à la place
une vieille maison en briques rouges qui servait d'école, une
belle maison, ma foi! on devait avoir du plaisir à y aller à
l'école, autant qu'il m'en souvient.
En approchant de la demeure du docteur, joli cottage un peu
ancien, et où il avait dû dépenser de l'argent, à en juger par les
réparations et les embellissements qui semblaient encore tout
frais, je l'aperçus qui se promenait dans le jardin avec ses
guêtres et tout le reste, comme s'il n'avait jamais cessé de se
promener depuis le temps où j'étais son écolier. Il était entouré
aussi de ses anciens compagnons, car il ne manquait pas de grands
arbres dans le voisinage, et je vis sur le gazon deux ou trois
corbeaux qui le regardaient comme s'ils avaient reçu des lettres
de leurs camarades de Canterbury sur son compte, et qu'ils le
surveillassent de près en conséquence.
Je savais bien que ce serait peine perdue de chercher à attirer
son attention à cette distance; je pris donc la liberté d'ouvrir
la barrière et d'aller à sa rencontre, afin de me trouver en face
de lui, au moment où il viendrait à se retourner. Quand il se
retourna en effet, et qu'il s'approcha de moi, il me regarda d'un
air pensif pendant un moment, évidemment sans me voir, puis sa
physionomie bienveillante exprima la plus grande satisfaction, et
il me prit les deux mains:
«Comment, mon cher Copperfield, mais vous voilà un homme! Vous
vous portez bien? Je suis ravi de vous voir. Mais comme vous avez
gagné, mon cher Copperfield! Vous voilà vraiment... Est-il
possible?»
Je lui demandai de ses nouvelles, et de celles de mistress Strong.
«Très-bien! dit le docteur, Annie va très-bien; elle sera
enchantée de vous voir. Vous avez toujours été son favori. Elle me
le disait encore hier au soir, quand je lui ai montré votre
lettre. Et... oui, certainement... vous vous rappelez M. Jack
Maldon, Copperfield?
-- Parfaitement, monsieur.
-- Je me doutais bien, dit le docteur, que vous ne l'aviez pas
oublié; lui aussi va assez bien.
-- Est-il de retour, monsieur? demandai-je.
-- Des Indes? dit le docteur, oui. M. Jack Maldon n'a pas pu
supporter le climat, mon ami. Mistress Markleham... vous vous
rappelez mistress Markleham?
-- Si je me rappelle le Vieux-Troupier! tout comme si c'était
hier.
-- Eh bien! mistress Markleham était très-inquiéte de lui, la
pauvre femme: aussi nous l'avons fait revenir, et nous lui avons
acheté une petite place qui lui convient beaucoup mieux.»
Je connaissais assez M. Jack Maldon pour soupçonner, d'après cela,
que c'était une place où il ne devait pas y avoir beaucoup
d'ouvrage, et qui était bien payée. Le docteur continua, en
appuyant toujours la main sur mon épaule et en me regardant d'un
air encourageant:
«Maintenant, mon cher Copperfield, causons de votre proposition.
Elle me fait grand plaisir et me convient parfaitement; mais
croyez-vous que vous ne pourriez rien faire de mieux? Vous avez eu
de grands succès chez nous, vous savez; vous avez des facultés qui
peuvent vous mener loin. Les fondements sont bons: on y peut
élever n'importe quel édifice; ne serait-ce pas grand dommage de
consacrer le printemps de votre vie à une occupation comme celle
que je puis vous
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