La Débâcle
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Title: La Débâcle
Author: Émile Zola
Release date: February 22, 2006 [eBook #17831]
Language: French
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Émile Zola
LA DÉBÂCLE
(1892)
Table des matières
Première partie
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
Deuxième partie
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
Troisième partie
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
Première partie
I
À deux kilomètres de Mulhouse, vers le Rhin, au milieu de la
plaine fertile, le camp était dressé. Sous le jour finissant de
cette soirée d'août, au ciel trouble, traversé de lourds nuages,
les tentes-abris s'alignaient, les faisceaux luisaient,
s'espaçaient régulièrement sur le front de bandière; tandis que,
fusils chargés, les sentinelles les gardaient, immobiles, les yeux
perdus, là-bas, dans les brumes violâtres du lointain horizon, qui
montaient du grand fleuve.
On était arrivé de Belfort vers cinq heures. Il en était huit, et
les hommes venaient seulement de toucher les vivres. Mais le bois
devait s'être égaré, la distribution n'avait pu avoir lieu.
Impossible d'allumer du feu et de faire la soupe. Il avait fallu
se contenter de mâcher à froid le biscuit, qu'on arrosait de
grands coups d'eau-de-vie, ce qui achevait de casser les jambes,
déjà molles de fatigue. Deux soldats pourtant, en arrière des
faisceaux, près de la cantine, s'entêtaient à vouloir enflammer un
tas de bois vert, de jeunes troncs d'arbre qu'ils avaient coupés
avec leurs sabres-baïonnettes, et qui refusaient obstinément de
brûler. Une grosse fumée, noire et lente, montait dans l'air du
soir, d'une infinie tristesse.
Il n'y avait là que douze mille hommes, tout ce que le général
Félix Douay avait avec lui du 7e corps d'armée. La première
division, appelée la veille, était partie pour Froeschwiller; la
troisième se trouvait encore à Lyon; et il s'était décidé à
quitter Belfort, à se porter ainsi en avant avec la deuxième
division, l'artillerie de réserve et une division de cavalerie,
incomplète. Des feux avaient été aperçus à Lorrach. Une dépêche du
sous-préfet de Schelestadt annonçait que les Prussiens allaient
passer le Rhin à Markolsheim. Le général, se sentant trop isolé à
l'extrême droite des autres corps, sans communication avec eux,
venait de hâter d'autant plus son mouvement vers la frontière,
que, la veille, la nouvelle était arrivée de la surprise
désastreuse de Wissembourg. D'une heure à l'autre, s'il n'avait
pas lui-même l'ennemi à repousser, il pouvait craindre d'être
appelé, pour soutenir le 1er corps. Ce jour-là, ce samedi
d'inquiète journée d'orage, le 6 août, on devait s'être battu
quelque part, du côté de Froeschwiller: cela était dans le ciel
anxieux et accablant, de grands frissons passaient, de brusques
souffles de vent, chargés d'angoisse. Et, depuis deux jours, la
division croyait marcher au combat, les soldats s'attendaient à
trouver les Prussiens devant eux, au bout de cette marche forcée
de Belfort à Mulhouse.
Le jour baissait, la retraite partit d'un coin éloigné du camp, un
roulement des tambours, une sonnerie des clairons, faibles encore,
emportés par le grand air. Et Jean Macquart, qui s'occupait à
consolider la tente, en enfonçant les piquets davantage, se leva.
Aux premiers bruits de guerre, il avait quitté Rognes, tout
saignant du drame où il venait de perdre sa femme Françoise et les
terres qu'elle lui avait apportées; il s'était réengagé à trente-
neuf ans, retrouvant ses galons de caporal, tout de suite
incorporé au 106e régiment de ligne, dont on complétait les
cadres; et, parfois, il s'étonnait encore, de se revoir avec la
capote aux épaules, lui qui, après Solférino, était si joyeux de
quitter le service, de n'être plus un traîneur de sabre, un tueur
de monde. Mais quoi faire? Quand on n'a plus de métier, qu'on n'a
plus ni femme ni bien au soleil, que le coeur vous saute dans la
gorge de tristesse et de rage? Autant vaut-il cogner sur les
ennemis, s'ils vous embêtent. Et il se rappelait son cri: ah! bon
sang! puisqu'il n'avait plus de courage à la travailler, il la
défendrait, la vieille terre de France!
Jean, debout, jeta un coup d'oeil dans le camp, où une agitation
dernière se produisait, au passage de la retraite. Quelques hommes
couraient. D'autres, assoupis déjà, se soulevaient, s'étiraient
d'un air de lassitude irritée. Lui, patient, attendait l'appel,
avec cette tranquillité d'humeur, ce bel équilibre raisonnable,
qui faisait de lui un excellent soldat. Les camarades disaient
qu'avec de l'instruction il serait peut-être allé loin. Sachant
tout juste lire et écrire, il n'ambitionnait même pas le grade de
sergent. Quand on a été paysan, on reste paysan.
Mais la vue du feu de bois vert qui fumait toujours, l'intéressa,
et il interpella les deux hommes en train de s'acharner, Loubet et
Lapoulle, tous deux de son escouade.
-- Lâchez donc ça! vous nous empoisonnez!
Loubet, maigre et vif, l'air farceur, ricanait.
-- Ca prend, caporal, je vous assure... Souffle donc, toi!
Et il poussait Lapoulle, un colosse, qui s'épuisait à déchaîner
une tempête, de ses joues enflées comme des outres, la face
congestionnée, les yeux rouges et pleins de larmes.
Deux autres soldats de l'escouade, Chouteau et Pache, le premier
étalé sur le dos, en fainéant qui aimait ses aises, l'autre
accroupi, très occupé à recoudre soigneusement une déchirure de sa
culotte, éclatèrent, égayés par l'affreuse grimace de cette brute
de Lapoulle.
-- Tourne-toi, souffle de l'autre côté, ça ira mieux! cria
Chouteau.
Jean les laissa rire. On n'allait peut-être plus en trouver si
souvent l'occasion; et lui, avec son air de gros garçon sérieux, à
la figure pleine et régulière, n'était pourtant pas pour la
mélancolie, fermant les yeux volontiers quand ses hommes prenaient
du plaisir. Mais un autre groupe l'occupa, un soldat de son
escouade encore, Maurice Levasseur, en train, depuis une heure
bientôt, de causer avec un civil, un monsieur roux d'environ
trente-six ans, une face de bon chien, éclairée de deux gros yeux
bleus à fleur de tête, des yeux de myope qui l'avaient fait
réformer. Un artilleur de la réserve, maréchal des logis, l'air
crâne et d'aplomb avec ses moustaches et sa barbiche brunes, était
venu les rejoindre; et tous les trois s'oubliaient là, comme en
famille.
Obligeamment, pour leur éviter quelque algarade, Jean crut devoir
intervenir.
-- Vous feriez bien de partir, monsieur. Voici la retraite, si le
lieutenant vous voyait...
Maurice ne le laissa pas achever.
-- Restez donc, Weiss.
Et, sèchement, au caporal:
-- Monsieur est mon beau-frère. Il a une permission du colonel,
qu'il connaît.
De quoi se mêlait-il, ce paysan, dont les mains sentaient encore
le fumier? Lui, reçu avocat au dernier automne, engagé volontaire
que la protection du colonel avait fait incorporer dans le 106e,
sans passer par le dépôt, consentait bien à porter le sac; mais,
dès les premières heures, une répugnance, une sourde révolte
l'avait dressé contre cet illettré, ce rustre qui le commandait.
-- C'est bon, répondit Jean, de sa voix tranquille, faites-vous
empoigner, je m'en fiche.
Puis, il tourna le dos, en voyant bien que Maurice ne mentait pas;
car le colonel, M De Vineuil, passait à ce moment, de son grand
air noble, sa longue face jaune coupée de ses épaisses moustaches
blanches; et il avait salué Weiss et le soldat d'un sourire.
Vivement, le colonel se rendait à une ferme que l'on apercevait
sur la droite, à deux ou trois cents pas, parmi des pruniers, et
où l'état-major s'était installé pour la nuit. On ignorait si le
commandant du 7e corps se trouvait là, dans l'affreux deuil dont
venait de le frapper la mort de son frère, tué à Wissembourg. Mais
le général de brigade Bourgain-Des-Feuilles, qui avait sous ses
ordres le 106e, y était sûrement, très braillard comme à
l'ordinaire, roulant son gros corps sur ses courtes jambes, avec
son teint fleuri de bon vivant que son peu de cervelle ne gênait
point. Une agitation grandissait autour de la ferme, des
estafettes partaient et revenaient à chaque minute, toute
l'attente fébrile des dépêches, trop lentes, sur cette grande
bataille que chacun sentait fatale et voisine depuis le matin. Où
donc avait-elle été livrée, et quels en étaient à cette heure les
résultats? À mesure que tombait la nuit, il semblait que, sur le
verger, sur les meules éparses autour des étables, l'anxiété
roulât, s'étalât en un lac d'ombre. Et l'on disait encore qu'on
venait d'arrêter un espion Prussien rôdant autour du camp, et
qu'on l'avait conduit à la ferme, pour que le général
l'interrogeât. Peut-être le colonel De Vineuil avait-il reçu
quelque télégramme, qu'il courait si fort.
Cependant, Maurice s'était remis à causer avec son beau-frère
Weiss et son cousin Honoré Fouchard, le maréchal des logis. La
retraite, venue de loin, peu à peu grossie, passa près d'eux,
sonnante, battante, dans la paix mélancolique du crépuscule; et
ils ne semblèrent même pas l'entendre. Petit-fils d'un héros de la
grande armée, le jeune homme était né, au Chesne-Populeux, d'un
père détourné de la gloire, tombé à un maigre emploi de
percepteur. Sa mère, une paysanne, avait succombé en les mettant
au monde, lui et sa soeur jumelle Henriette, qui, toute petite,
l'avait élevé. Et, s'il se trouvait là, engagé volontaire, c'était
à la suite de grandes fautes, toute une dissipation de tempérament
faible et exalté, de l'argent qu'il avait jeté au jeu, aux femmes,
aux sottises de Paris dévorateur, lorsqu'il y était venu terminer
son droit et que la famille s'était saignée pour faire de lui un
monsieur. Le père en était mort, la soeur, après s'être
dépouillée, avait eu la chance de trouver un mari, cet honnête
garçon de Weiss, un Alsacien de Mulhouse, longtemps comptable à la
raffinerie générale du Chesne-Populeux, aujourd'hui contremaître
chez M Delaherche, un des principaux fabricants de drap de Sedan.
Et Maurice se croyait bien corrigé, dans sa nervosité prompte à
l'espoir du bien comme au découragement du mal, généreux,
enthousiaste, mais sans fixité aucune, soumis à toutes les sautes
du vent qui passe. Blond, petit, avec un front très développé, un
nez et un menton menus, le visage fin, il avait des yeux gris et
caressants, un peu fous parfois.
Weiss était accouru à Mulhouse, à la veille des premières
hostilités, dans le brusque désir d'y régler une affaire de
famille; et, s'il s'était servi, pour serrer la main de son beau-
frère, du bon vouloir du colonel De Vineuil, c'était que ce
dernier se trouvait être l'oncle de la jeune Madame Delaherche,
une jolie veuve épousée l'année d'auparavant par le fabricant de
drap, et que Maurice et Henriette avaient connue gamine, grâce à
un hasard de voisinage. D'ailleurs, outre le colonel, Maurice
venait de retrouver dans le capitaine de sa compagnie, le
capitaine Beaudoin, une connaissance de Gilberte, la jeune Madame
Delaherche, un ami à elle, intime, disait-on, lorsqu'elle était à
Mézières Madame Maginot, femme de M Maginot, inspecteur des
forêts.
-- Embrassez bien Henriette pour moi, répétait à Weiss le jeune
homme, qui aimait passionnément sa soeur. Dites-lui qu'elle sera
contente, que je veux la rendre enfin fière de moi.
Des larmes lui emplissaient les yeux, au souvenir de ses folies.
Son beau-frère, ému lui-même, coupa court, en s'adressant à Honoré
Fouchard, l'artilleur.
-- Et, dès que je passerai à Remilly, je monterai dire à l'oncle
Fouchard que je vous ai vu et que vous vous portez bien.
L'oncle Fouchard, un paysan, qui avait quelques terres et qui
faisait le commerce de boucher ambulant, était un frère de la mère
d'Henriette et de Maurice. Il habitait Remilly, en haut, sur le
coteau, à six kilomètres de Sedan.
-- Bon! répondit tranquillement Honoré, le père s'en fiche, mais
allez-y tout de même, si ça vous fait plaisir.
À cette minute, une agitation se produisit, du côté de la ferme;
et ils en virent sortir, libre, conduit par un seul officier, le
rôdeur, l'homme qu'on avait accusé d'être un espion. Sans doute,
il avait montré des papiers, conté une histoire, car on
l'expulsait simplement du camp. De si loin, dans l'ombre
naissante, on le distinguait mal, énorme, carré, avec une tête
roussâtre.
Pourtant, Maurice eut un cri.
-- Honoré, regarde donc... On dirait le Prussien, tu sais,
Goliath!
Ce nom fit sursauter l'artilleur. Il braqua ses yeux ardents.
Goliath Steinberg, le garçon de ferme, l'homme qui l'avait fâché
avec son père, qui lui avait pris Silvine, toute la vilaine
histoire, toute l'abominable saleté dont il souffrait encore! Il
aurait couru, l'aurait étranglé. Mais déjà l'homme, au delà des
faisceaux, s'en allait, s'évanouissait dans la nuit.
-- Oh! Goliath! murmura-t-il, pas possible! Il est là-bas, avec
les autres... Si jamais je le rencontre!
D'un geste menaçant, il avait montré l'horizon envahi de ténèbres,
tout cet orient violâtre, qui pour lui était la Prusse. Il y eut
un silence, on entendit de nouveau la retraite, mais très
lointaine, qui se perdait à l'autre bout du camp, d'une douceur
mourante au milieu des choses devenues indécises.
-- Fichtre! reprit Honoré, je vais me faire pincer, moi, si je ne
suis pas là pour l'appel... Bonsoir! adieu à tout le monde!
Et, ayant serré une dernière fois les deux mains de Weiss, il fila
à grandes enjambées vers le monticule où était parquée
l'artillerie de réserve, sans avoir reparlé de son père, sans rien
avoir fait dire à Silvine, dont le nom lui brûlait les lèvres.
Des minutes encore se passèrent, et vers la gauche, du côté de la
deuxième brigade, un clairon sonna l'appel. Plus près, un autre
répondit. Puis, ce fut un troisième, très loin. De proche en
proche, tous sonnaient à la fois, lorsque Gaude, le clairon de la
compagnie, se décida, à toute volée des notes sonores. C'était un
grand garçon, maigre et douloureux, sans un poil de barbe,
toujours muet, et qui soufflait ses sonneries d'une haleine de
tempête.
Alors, le sergent Sapin, un petit homme pincé et aux grands yeux
vagues, commença l'appel. Sa voix grêle jetait les noms, tandis
que les soldats qui s'étaient approchés, répondaient sur tous les
tons, du violoncelle à la flûte. Mais un arrêt se produisit.
-- Lapoulle! répéta très haut le sergent.
Personne ne répondit encore. Et il fallut que Jean se précipitât
vers le tas de bois vert, que le fusilier Lapoulle, excité par les
camarades, s'obstinait à vouloir enflammer. Maintenant, sur le
ventre, le visage cuit, il chassait au ras du sol la fumée du
bois, qui noircissait.
-- Mais, tonnerre de Dieu! Lâchez donc ça! cria Jean. Répondez à
l'appel!
Lapoulle, ahuri, se souleva, parut comprendre, hurla un: présent!
D'une telle voix de sauvage, que Loubet en tomba sur le derrière,
tant il le trouva farce. Pache, qui avait fini sa couture,
répondit, à peine distinct, d'un marmottement de prière. Chouteau,
dédaigneusement, sans même se lever, jeta le mot et s'étala
davantage.
Cependant, le lieutenant de service, Rochas, immobile, attendait à
quelques pas. Lorsque, l'appel fini, le sergent Sapin vint lui
dire qu'il ne manquait personne, il gronda dans ses moustaches, en
désignant du menton Weiss toujours en train de causer avec
Maurice:
-- Il y en a même un de trop, qu'est-ce qu'il fiche, ce
particulier-là?
-- Permission du colonel, mon lieutenant, crut devoir expliquer
Jean, qui avait entendu.
Rochas haussa furieusement les épaules, et, sans un mot, se remit
à marcher le long des tentes, en attendant l'extinction des feux;
pendant que Jean, les jambes cassées par l'étape de la journée,
s'asseyait à quelques pas de Maurice, dont les paroles lui
arrivèrent, bourdonnantes d'abord, sans qu'il les écoutât, envahi
lui-même de réflexions obscures, à peine formulées, au fond de son
épaisse et lente cervelle.
Maurice était pour la guerre, la croyait inévitable, nécessaire à
l'existence même des nations. Cela s'imposait à lui, depuis qu'il
se donnait aux idées évolutives, à toute cette théorie de
l'évolution qui passionnait dès lors la jeunesse lettrée. Est-ce
que la vie n'est pas une guerre de chaque seconde? est-ce que la
condition même de la nature n'est pas le combat continu, la
victoire du plus digne, la force entretenue et renouvelée par
l'action, la vie renaissant toujours jeune de la mort? Et il se
rappelait le grand élan qui l'avait soulevé, lorsque, pour
racheter ses fautes, cette pensée d'être soldat, d'aller se battre
à la frontière, lui était venue. Peut-être la France du
plébiscite, tout en se livrant à l'empereur, ne voulait-elle pas
la guerre. Lui-même, huit jours auparavant, la déclarait coupable
et imbécile. On discutait sur cette candidature d'un prince
allemand au trône d'Espagne; dans la confusion qui, peu à peu,
s'était faite, tout le monde semblait avoir tort; si bien qu'on ne
savait plus de quel côté partait la provocation, et que, seul,
debout, l'inévitable demeurait, la loi fatale qui, à l'heure
marquée, jette un peuple sur un autre. Mais un grand frisson avait
traversé Paris, il revoyait la soirée ardente, les boulevards
charriant la foule, les bandes qui secouaient des torches, en
criant: à Berlin! à Berlin! Devant l'Hôtel de Ville, il entendait
encore, montée sur le siège d'un cocher, une grande belle femme,
au profil de reine, dans les plis d'un drapeau et chantant la
_Marseillaise_. Était-ce donc menteur, le coeur de Paris n'avait-
il pas battu? Et puis, comme toujours chez lui, après cette
exaltation nerveuse, des heures de doute affreux et de dégoût
avaient suivi: son arrivée à la caserne, l'adjudant qui l'avait
reçu, le sergent qui l'avait fait habiller, la chambrée empestée
et d'une crasse repoussante, la camaraderie grossière avec ses
nouveaux compagnons, l'exercice mécanique qui lui cassait les
membres et lui appesantissait le cerveau. En moins d'une semaine
pourtant, il s'était habitué, sans répugnance désormais. Et
l'enthousiasme l'avait repris, lorsque le régiment était enfin
parti pour Belfort.
Dès les premiers jours, Maurice avait eu l'absolue certitude de la
victoire. Pour lui, le plan de l'empereur était clair: jeter
quatre cent mille hommes sur le Rhin, franchir le fleuve avant que
les Prussiens fussent prêts, séparer l'Allemagne du nord de
l'Allemagne du sud par une pointe vigoureuse; et, grâce à quelque
succès éclatant, forcer tout de suite l'Autriche et l'Italie à se
mettre avec la France. Le bruit n'avait-il pas couru, un instant,
que ce 7e corps, dont son régiment faisait partie, devait prendre
la mer à Brest, pour être débarqué en Danemark et opérer une
diversion qui obligerait la Prusse à immobiliser une de ses
armées? Elle allait être surprise, accablée de toutes parts,
écrasée en quelques semaines. Une simple promenade militaire, de
Strasbourg à Berlin. Mais, depuis son attente à Belfort, des
inquiétudes le tourmentaient. Le 7e corps, chargé de surveiller la
trouée de la Forêt-Noire, y était arrivé dans une confusion
inexprimable, incomplet, manquant de tout. On attendait d'Italie
la troisième division; la deuxième brigade de cavalerie restait à
Lyon, par crainte d'un mouvement populaire; et trois batteries
s'étaient égarées, on ne savait où. Puis, c'était un dénuement
extraordinaire, les magasins de Belfort qui devaient tout fournir,
étaient vides: ni tentes, ni marmites, ni ceintures de flanelle,
ni cantines médicales, ni forges, ni entraves à chevaux. Pas un
infirmier et pas un ouvrier d'administration. Au dernier moment,
on venait de s'apercevoir que trente mille pièces de rechange
manquaient, indispensables au service des fusils; et il avait
fallu envoyer à Paris un officier, qui en avait rapporté cinq
mille, arrachées avec peine. D'autre part, ce qui l'angoissait,
c'était l'inaction. Depuis deux semaines qu'on se trouvait là,
pourquoi ne marchait-on pas en avant? Il sentait bien que chaque
jour de retard était une irréparable faute, une chance perdue de
victoire. Et, devant le plan rêvé, se dressait la réalité de
l'exécution, ce qu'il devait savoir plus tard, dont il n'avait
alors que l'anxieuse et obscure conscience: les sept corps d'armée
échelonnés, disséminés le long de la frontière, de Metz à Bitche
et de Bitche à Belfort; les effectifs partout incomplets, les
quatre cent trente mille hommes se réduisant à deux cent trente
mille au plus; les généraux se jalousant, bien décidés chacun à
gagner son bâton de maréchal, sans porter aide au voisin; la plus
effroyable imprévoyance, la mobilisation et la concentration
faites d'un seul coup pour gagner du temps, aboutissant à un
gâchis inextricable; la paralysie lente enfin, partie de haut, de
l'empereur malade, incapable d'une résolution prompte, et qui
allait envahir l'armée entière, la désorganiser, l'annihiler, la
jeter aux pires désastres, sans qu'elle pût se défendre. Et,
cependant, au-dessus du sourd malaise de l'attente, dans le
frisson instinctif de ce qui allait venir, la certitude de
victoire demeurait.
Brusquement, le 3 août, avait éclaté la nouvelle de la victoire de
Sarrebruck, remportée la veille. Grande victoire, on ne savait.
Mais les journaux débordaient d'enthousiasme, c'était l'Allemagne
envahie, le premier pas dans la marche glorieuse; et le prince
impérial, qui avait ramassé froidement une balle sur le champ de
bataille, commençait sa légende. Puis, deux jours plus tard,
lorsqu'on avait su la surprise et l'écrasement de Wissembourg, un
cri de rage s'était échappé des poitrines. Cinq mille hommes pris
dans un guet-apens, qui avaient résistés pendant dix heures à
trente-cinq mille Prussiens, ce lâche massacre criait simplement
vengeance! Sans doute, les chefs étaient coupables de s'être mal
gardés et de n'avoir rien prévu. Mais tout cela allait être
réparé, Mac-Mahon avait appelé la première division du 7e corps,
le 1er corps serait soutenu par le 5e, les Prussiens devaient, à
cette heure, avoir repassé le Rhin, avec les baïonnettes de nos
fantassins dans le dos. Et la pensée qu'on s'était furieusement
battu ce jour-là, l'attente de plus en plus enfiévrée des
nouvelles, toute l'anxiété épandue s'élargissait à chaque minute
sous le vaste ciel pâlissant.
C'était ce que Maurice répétait à Weiss.
-- Ah! on leur a sûrement aujourd'hui allongé une fameuse raclée!
Sans répondre, Weiss hocha la tête d'un air soucieux. Lui aussi
regardait du côté du Rhin, vers cet orient où la nuit s'était déjà
complètement faite, un mur noir, assombri de mystère. Depuis les
dernières sonneries de l'appel, un grand silence tombait sur le
camp engourdi, troublé à peine par les pas et les voix de quelques
soldats attardés. Une lumière venait de s'allumer, une étoile
clignotante, dans la salle de la ferme où l'état-major veillait,
attendant les dépêches qui arrivaient d'heure en heure, obscures
encore. Et le feu de bois vert, enfin abandonné, fumait toujours
d'une grosse fumée triste, qu'un léger vent poussait au-dessus de
cette ferme inquiète, salissant au ciel les premières étoiles.
-- Une raclée, finit par répéter Weiss, Dieu vous entende!
Jean, toujours assis à quelques pas, dressa l'oreille; tandis que
le lieutenant Rochas, ayant surpris ce voeu tremblant de doute,
s'arrêta net pour écouter.
-- Comment! reprit Maurice, vous n'avez pas une entière confiance,
vous croyez une défaite possible!
D'un geste, son beau-frère l'arrêta, les mains frémissantes, sa
bonne face tout d'un coup bouleversée et pâlie.
-- Une défaite, le ciel nous en garde!... Vous savez, je suis de
ce pays, mon grand-père et ma grand'mère ont été assassinés par
les cosaques, en 1814; et, quand je songe à l'invasion, mes poings
se serrent, je ferais le coup de feu, avec ma redingote, comme un
troupier!... Une défaite, non, non! je ne veux pas la croire
possible!
Il se calma, il eut un abandon d'épaules, plein d'accablement.
-- Seulement, que voulez-vous! Je ne suis pas tranquille... Je la
connais bien, mon Alsace; je viens de la traverser encore, pour
mes affaires; et nous avons vu, nous autres, ce qui crevait les
yeux des généraux, et ce qu'ils ont refusé de voir... Ah! la
guerre avec la Prusse, nous la désirions, il y avait longtemps que
nous attendions paisiblement de régler cette vieille querelle.
Mais ça n'empêchait pas nos relations de bon voisinage avec Bade
et avec la Bavière, nous avons tous des parents ou des amis, de
l'autre côté du Rhin. Nous pensions qu'ils rêvaient comme nous
d'abattre l'orgueil insupportable des Prussiens... Et nous, si
calmes, si résolus, voilà plus de quinze jours que l'impatience et
l'inquiétude nous prennent, à voir comment tout va de mal en pis.
Dès la déclaration de guerre, on a laissé les cavaliers ennemis
terrifier les villages, reconnaître le terrain, couper les fils
télégraphiques. Bade et la Bavière se lèvent, d'énormes mouvements
de troupes ont lieu dans le Palatinat, les renseignements venus de
partout, des marchés, des foires, nous prouvent que la frontière
est menacée; et, quand les habitants, les maires des communes,
effrayés enfin, accourent dire cela aux officiers qui passent,
ceux-ci haussent les épaules: des hallucinations de poltrons,
l'ennemi est loin... Quoi? Lorsqu'il n'aurait pas fallu perdre une
heure, les jours et les jours se passent! Que peut-on attendre?
Que l'Allemagne tout entière nous tombe sur les reins!
Il parlait d'une voix basse et désolée, comme s'il se fût répété
ces choses à lui-même, après les avoir pensées longtemps.
-- Ah! l'Allemagne, je la connais bien aussi; et le terrible,
c'est que vous autres, vous paraissez l'ignorer autant que la
Chine... Vous vous souvenez, Maurice, de mon cousin Gunther, ce
garçon qui est venu, le printemps dernier, me serrer la main à
Sedan. Il est mon cousin par les femmes: sa mère, une soeur de la
mienne, s'est mariée à Berlin; et il est bien de là-bas, il a la
haine de la France. Il sert aujourd'hui comme capitaine dans la
garde Prussienne... Le soir où je l'ai reconduit à la gare, je
l'entends encore me dire de sa voix coupante: «si la France nous
déclare la guerre, elle sera battue.»
Du coup, le lieutenant Rochas, qui s'était contenu jusque-là,
s'avança, furieux. Âgé de près de cinquante ans, c'était un grand
diable maigre, avec une figure longue et creusée, tannée, enfumée.
Le nez énorme, busqué, tombait dans une large bouche violente et
bonne, où se hérissaient de rudes moustaches grisonnantes. Et il
s'emportait, la voix tonnante.
-- Ah çà! Qu'est-ce que vous foutez là, vous, à décourager nos
hommes!
Jean, sans se mêler de la querelle, trouva au fond qu'il avait
raison. Lui non plus, tout en commençant à s'étonner des longs
retards et du désordre où l'on était, n'avait jamais douté de la
raclée formidable que l'on allait allonger aux Prussiens. C'était
sûr, puisqu'on n'était venu que pour ça.
-- Mais, lieutenant, répondit Weiss interloqué, je ne veux
décourager personne... Au contraire, je voudrais que tout le monde
sût ce que je sais, parce que le mieux est de savoir pour prévoir
et pouvoir... Et, tenez! Cette Allemagne...
Il continua, de son air raisonnable, il expliqua ses craintes: la
Prusse grandie après Sadowa, le mouvement national qui la plaçait
à la tête des autres états allemands, tout ce vaste empire en
formation, rajeuni, ayant l'enthousiasme et l'irrésistible élan de
son unité à conquérir; le système du service militaire
obligatoire, qui mettait debout la nation en armes, instruite,
disciplinée, pourvue d'un matériel puissant, rompue à la grande
guerre, encore glorieuse de son triomphe foudroyant sur
l'Autriche; l'intelligence, la force morale de cette armée,
commandée par des chefs presque tous jeunes, obéissant à un
généralissime qui semblait devoir renouveler l'art de se battre,
d'une prudence et d'une prévoyance parfaites, d'une netteté de vue
merveilleuse. Et, en face de cette Allemagne, il osa ensuite
montrer la France: l'empire vieilli, acclamé encore au plébiscite,
mais pourri à la base, ayant affaibli l'idée de patrie en
détruisant la liberté, redevenu libéral trop tard et pour sa
ruine, prêt à crouler dès qu'il ne satisferait plus les appétits
de jouissances déchaînés par lui; l'armée, certes, d'une admirable
bravoure de race, toute chargée des lauriers de Crimée et
d'Italie, seulement gâtée par le remplacement à prix d'argent,
laissée dans sa routine de l'école d'Afrique, trop certaine de la
victoire pour tenter le grand effort de la science nouvelle; les
généraux enfin, médiocres pour la plupart, dévorés de rivalités,
quelques-uns d'une ignorance stupéfiante, et l'empereur à leur
tête, souffrant et hésitant, trompé et se trompant, dans
l'effroyable aventure qui commençait, où tous se jetaient en
aveugles, sans préparation sérieuse, au milieu d'un effarement,
d'une débandade de troupeau mené à l'abattoir.
Rochas, béant, les yeux arrondis, écoutait. Son terrible nez
s'était froncé. Puis, tout d'un coup, il prit le parti de rire,
d'un rire énorme qui lui fendait les mâchoires.
-- Qu'est-ce que vous nous chantez là, vous! Qu'est-ce que ça veut
dire, toutes ces bêtises!... Mais ça n'a pas de sens, c'est trop
bête pour qu'on se casse la tête à comprendre... Allez conter ça à
des recrues, mais pas à moi, non! Pas à moi qui ai vingt-sept ans
de service!
Et il se tapait la poitrine du poing. Fils d'un ouvrier maçon,
venu du Limousin, né à Paris et répugnant à l'état de son père, il
s'était engagé dès l'âge de dix-huit ans. Soldat de fortune, il
avait porté le sac, caporal en Afrique, sergent à Sébastopol,
lieutenant après Solférino, ayant mis quinze années de dure
existence et d'héroïque bravoure pour conquérir ce grade, d'un
manque tel d'instruction, qu'il ne devait jamais passer capitaine.
-- Mais, monsieur, vous qui savez tout, vous ne savez pas ça...
Oui, à Mazagran, j'avais dix-neuf ans à peine, et nous étions cent
vingt-trois hommes, pas un de plus, et nous avons tenu quatre
jours contre douze mille arabes... Ah! oui, pendant des années et
des années, là-bas, en Afrique, à Mascara, à Biskra, à Dellys,
plus tard dans la grande Kabylie, plus tard à Laghouat, si vous
aviez été avec nous, monsieur, vous auriez vu tous ces sales
moricauds filer comme des lièvres, dès que nous paraissions... Et
à Sébastopol, monsieur, fichtre! On ne peut pas dire que ç'a été
commode. Des tempêtes à vous déraciner les cheveux, un froid de
loup, toujours des alertes, puis ces sauvages qui, à la fin, ont
tout fait sauter! N'empêche pas que nous les avons fait sauter
eux-mêmes, oh! En musique et dans la grande poêle à frire!... Et à
Solférino, vous n'y étiez pas, monsieur, alors pourquoi en parlez-
vous? Oui, à Solférino, où il a fait si chaud, bien qu'il ait
tombé ce jour-là plus d'eau que vous n'en avez peut-être jamais vu
dans votre vie! À Solférino, la grande brossée aux autrichiens, il
fallait les voir, devant nos baïonnettes, galoper, se culbuter,
pour courir plus vite, comme s'ils avaient eu le feu au derrière!
Il éclatait d'aise, toute la vieille gaieté militaire Française
sonnait dans son rire de triomphe. C'était la légende, le troupier
Français parcourant le monde, entre sa belle et une bouteille de
bon vin, la conquête de la terre faite en chantant des refrains de
goguette. Un caporal et quatre hommes, et des armées immenses
mordaient la poussière.
Brusquement, sa voix gronda.
-- Battue, la France battue!... Ces cochons de Prussiens nous
battre, nous autres!
Il s'approcha, saisit violemment Weiss par un revers de sa
redingote. Tout son grand corps maigre de chevalier errant
exprimait l'absolu mépris de l'ennemi, quel qu'il fût, dans une
insouciance complète du temps et des lieux.
-- Écoutez bien, monsieur... Si les Prussiens osent venir, nous
les reconduirons chez eux à coups de pied dans le cul... Vous
entendez, à coups de pied dans le cul, jusqu'à Berlin!
Et il eut un geste superbe, la sérénité d'un enfant, la conviction
candide de l'innocent qui ne sait rien et ne craint rien.
-- Parbleu! C'est comme ça, parce que c'est comme ça!
Weiss, étourdi, convaincu presque, se hâta de déclarer qu'il ne
demandait pas mieux. Quant à Maurice, qui se taisait, n'osant
intervenir devant son supérieur, il finit par éclater de rire avec
lui: ce diable d'homme, que d'ailleurs il jugeait stupide, lui
faisait chaud au coeur. De même, Jean, d'un hochement de tête,
avait approuvé chaque parole du lieutenant. Lui aussi était à
Solférino, où il avait tant plu. Et voilà qui était parler! Si
tous les chefs avaient parlé comme ça, on ne se serait pas mal
fichu qu'il manquât des marmites et des ceintures de flanelle!
La nuit était complètement venue depuis longtemps, et Rochas
continuait d'agiter ses grands membres dans les ténèbres. Il
n'avait jamais épelé qu'un volume des victoires de Napoléon, tombé
au fond de son sac de la boîte d'un colporteur. Et il ne pouvait
se calmer, et toute sa science sortit en un cri impétueux.
-- L'Autriche rossée à Castiglione, à Marengo, à Austerlitz, à
Wagram! La Prusse rossée à Eylau, à Iéna, à Lutzen! La Russie
rossée à Friedland, à Smolensk, à la Moskowa! L'Espagne,
l'Angleterre rossées partout! La terre entière rossée, rossée de
haut en bas, de long en large! ... et, aujourd'hui, c'est nous qui
serions rossés! Pourquoi? Comment? On aurait donc changé le monde?
Il se grandit encore, levant son bras comme la hampe d'un drapeau!
-- Tenez! On s'est battu là-bas aujourd'hui, on attend les
nouvelles. Eh bien! Les nouvelles, je vais vous les donner,
moi!... On a rossé les Prussiens, rossé à ne leur laisser ni ailes
ni pattes, rossé à en balayer les miettes!
Sous le ciel sombre, à ce moment, un grand cri douloureux passa.
Était-ce la plainte d'un oiseau de nuit? Était-ce une voix du
mystère, venue de loin, chargée de larmes? Tout le camp, noyé de
ténèbres, en frissonna, et l'anxiété épandue dans l'attente des
dépêches si lentes à venir, s'en trouva enfiévrée, élargie encore.
Au loin, dans la ferme, éclairant la veillée inquiète de l'état-
major, la chandelle brûlait plus haute, d'une flamme droite et
immobile de cierge.
Mais il était dix heures, Gaude surgit du sol noir, où il avait
disparu, et le premier sonna le couvre-feu. Les autres clairons
répondirent, s'éteignirent de proche en proche, dans une fanfare
mourante, déjà comme engourdie de sommeil. Et Weiss, qui s'était
oublié là si tard, serra tendrement Maurice entre ses bras: bon
espoir et bon courage! Il embrasserait Henriette pour son frère,
il irait dire bien des choses à l'oncle Fouchard. Alors, comme il
partait enfin, une rumeur courut, toute une agitation fébrile.
C'était une grande victoire que le maréchal De Mac-Mahon venait de
remporter: le prince royal de Prusse fait prisonnier avec vingt-
cinq mille hommes, l'armée ennemie refoulée, détruite, laissant
entre nos mains ses canons et ses bagages.
-- Parbleu! cria simplement Rochas, de sa voix de tonnerre.
Puis, poursuivant Weiss, tout heureux, qui se hâtait de rentrer à
Mulhouse:
-- À coups de pied dans le cul, monsieur, à coups de pied dans le
cul, jusqu'à Berlin!
Un quart d'heure plus tard, une autre dépêche disait que l'armée
avait dû abandonner Woerth et battait en retraite. Ah! quelle
nuit! Rochas, foudroyé de sommeil, venait de s'envelopper dans son
manteau et dormait sur la terre, insoucieux d'un abri, comme cela
lui arrivait souvent. Maurice et Jean s'étaient glissés sous la
tente, où déjà Loubet, Chouteau, Pache et Lapoulle se tassaient,
la tête sur leur sac. On tenait six, à condition de replier les
jambes. Loubet avait d'abord égayé leur faim à tous, en faisant
croire à Lapoulle qu'il y aurait du poulet, le lendemain matin, à
la distribution; mais ils étaient trop las, ils ronflaient, les
Prussiens pouvaient venir. Un instant, Jean resta sans bouger,
serré contre Maurice; malgré sa grande fatigue, il tardait à
s'endormir, tout ce qu'avait dit ce monsieur lui tournait dans la
tête, l'Allemagne en armes, innombrable, dévorante; et il sentait
bien que son compagnon non plus ne dormait pas, pensait aux mêmes
choses. Puis, celui-ci eut une impatience, un mouvement de recul,
et l'autre comprit qu'il le gênait. Entre le paysan et le lettré,
l'inimitié d'instinct, la répugnance de classe et d'éducation
étaient comme un malaise physique. Le premier pourtant en
éprouvait une honte, une tristesse au fond, se faisant petit,
tâchant d'échapper à ce mépris hostile qu'il devinait là. Si la
nuit dehors devenait fraîche, on étouffait tellement sous la
tente, parmi l'entassement des corps, que Maurice, exaspéré de
fièvre, sortit d'un saut brusque, alla s'étendre à quelques pas.
Jean, malheureux, roula dans un cauchemar, un demi-sommeil
pénible, où se mêlaient le regret de ne pas être aimé et
l'appréhension d'un immense malheur, dont il croyait entendre le
galop, là-bas, au fond de l'inconnu.
Des heures durent se passer, tout le camp noir, immobile, semblait
s'anéantir sous l'oppression de la vaste nuit mauvaise, où pesait
ce quelque chose d'effroyable, sans nom encore. Des sursauts
venaient d'un lac d'ombre, un râle subit sortait d'une tente
invisible. Ensuite, c'étaient des bruits qu'on ne reconnaissait
pas, l'ébrouement d'un cheval, le choc d'un sabre, la fuite d'un
rôdeur attardé, toutes les ordinaires rumeurs qui prenaient des
retentissements de menace. Mais, tout à coup, près des cantines,
une grande lueur éclata. Le front de bandière en était vivement
éclairé, on aperçut les faisceaux alignés, les canons des fusils
réguliers et clairs, où filaient des reflets rouges, pareils à des
coulures fraîches de sang; et les sentinelles, sombres et droites,
apparurent dans ce brusque incendie. Était-ce donc l'ennemi, que
les chefs annonçaient depuis deux jours, et que l'on était venu
chercher de Belfort à Mulhouse? Puis, au milieu d'un grand
pétillement d'étincelles, la flamme s'éteignit. Ce n'était que le
tas de bois vert, si longtemps tracassé par Lapoulle, qui, après
avoir couvé pendant des heures, venait de flamber comme un feu de
paille.
Jean, effrayé par cette clarté vive, sortit à son tour
précipitamment de la tente; et il faillit buter dans Maurice,
soulevé sur un coude, regardant. Déjà, la nuit était retombée plus
opaque, les deux hommes restèrent allongés sur la terre nue, à
quelques pas l'un de l'autre. Il n'y avait plus, en face d'eux, au
fond des ténèbres épaisses, que la fenêtre toujours éclairée de la
ferme, cette chandelle perdue qui semblait veiller un mort. Quelle
heure pouvait-il être? Deux heures, trois heures peut-être. Là-
bas, l'état-major ne s'était décidément pas couché. On entendait
la voix braillarde du général Bourgain-Desfeuilles, enragé de
cette nuit de veille, pendant laquelle il n'avait pu se soutenir
qu'à l'aide de grogs et de cigares. De nouveaux télégrammes
arrivaient, les choses devaient se gâter, des ombres d'estafettes
galopaient, affolées et indistinctes. Il y eut des piétinements,
des jurons, comme un cri étouffé de mort, suivi d'un effrayant
silence. Quoi donc? Était-ce la fin? Un souffle glacé avait couru
sur le camp, anéanti de sommeil et d'angoisse.
Et ce fut alors que Jean et Maurice reconnurent le colonel De
Vineuil, dans une ombre maigre et haute, qui passait rapidement.
Il devait être avec le major Bouroche, un gros homme à tête de
lion. Tous les deux échangeaient des paroles sans suite, de ces
paroles incomplètes, chuchotées, comme on en entend dans les
mauvais rêves.
-- Elle vient de Bâle... Notre première division détruite... Douze
heures de combat, toute l'armée en retraite... L'ombre du colonel
s'arrêta, appela une autre ombre qui se hâtait, légère, fine et
correcte.
-- C'est vous, Beaudouin?
-- Oui, mon colonel.
-- Ah! mon ami, Mac-Mahon battu à Froeschwiller, Frossard battu à
Spickeren, De Failly immobilisé, inutile entre les deux... À
Froeschwiller, un seul corps contre toute une armée, des prodiges.
Et tout emporté, la déroute, la panique, la France ouverte... Des
larmes l'étranglaient, des paroles encore se perdirent, les trois
ombres disparurent, noyées, fondues. Dans un frémissement de tout
son être, Maurice s'était mis debout.
-- Mon Dieu! Bégaya-t-il.
Et il ne trouvait rien autre chose, tandis que Jean, le coeur
glacé, murmurait:
-- Ah! fichu sort!... Ce monsieur, votre parent, avait tout de
même raison de dire qu'ils sont plus forts que nous.
Hors de lui, Maurice l'aurait étranglé. Les Prussiens plus forts
que les Français! C'était de cela que saignait son orgueil. Déjà,
le paysan ajoutait, calme et têtu:
-- Ca ne fait rien, voyez-vous. Ce n'est pas parce qu'on reçoit
une tape, qu'on doit se rendre... Faudra cogner tout de même.
Mais, devant eux, une longue figure s'était dressée. Ils
reconnurent Rochas, drapé encore de son manteau, et que les bruits
errants, le souffle de la défaite peut-être venait de tirer de son
dur sommeil. Il questionna, voulut savoir.
Quand il eut compris, à grand-peine, une immense stupeur se
peignit dans ses yeux vides d'enfant. À plus de dix reprises, il
répéta:
-- Battus! Comment battus? Pourquoi battus?
Maintenant, à l'orient, le jour blanchissait, un jour louche d'une
infinie tristesse, sur les tentes endormies, dans l'une desquelles
on commençait à distinguer les faces terreuses de Loubet et de
Lapoulle, de Chouteau et de Pache, qui ronflaient toujours, la
bouche ouverte. Une aube de deuil se levait, parmi les brumes
couleur de suie qui étaient montées, là-bas, du fleuve lointain.
II
Vers huit heures, le soleil dissipa les nuées lourdes, et un
ardent et pur dimanche d'août resplendit sur Mulhouse, au milieu
de la vaste plaine fertile. Du camp, maintenant éveillé,
bourdonnant de vie, on entendait les cloches de toutes les
paroisses carillonner à la volée, dans l'air limpide. Ce beau
dimanche d'effroyable désastre avait sa gaieté, son ciel éclatant
des jours de fête.
Gaude, brusquement, sonna à la distribution, et Loubet s'étonna.
Quoi? Qu'y avait-il? Était-ce le poulet qu'il avait promis la
veille à Lapoulle? Né dans les halles, rue de la Cossonnerie, fils
de hasard d'une marchande au petit tas, engagé «pour des sous»,
comme il disait, après avoir fait tous les métiers, il était le
fricoteur, le nez tourné continuellement à la friandise. Et il
alla voir, pendant que Chouteau, l'artiste, le peintre en
bâtiments de Montmartre, bel homme et révolutionnaire, furieux
d'avoir été rappelé après son temps fini, blaguait férocement
Pache, qu'il venait de surprendre en train de faire sa prière, à
genoux derrière la tente. En voilà un calotin! est-ce qu'il ne
pouvait pas lui demander cent mille livres de rente, à son bon
Dieu? Mais Pache, arrivé d'un village perdu de la Picardie, chétif
et la tête en pointe, se laissait plaisanter, avec la douceur
muette des martyrs. Il était le souffre-douleur de l'escouade, en
compagnie de Lapoulle, le colosse, la brute poussée dans les
marais de la Sologne, si ignorant de tout, que, le jour de son
arrivée au régiment, il avait demandé à voir le roi. Et, bien que
la nouvelle désastreuse de Froeschwiller circulât depuis le lever,
les quatre hommes riaient, faisaient avec leur indifférence de
machine les besognes accoutumées.
Mais il y eut un grognement de surprise goguenarde.
C'était Jean, le caporal, qui, accompagné de Maurice, revenait de
la distribution, avec du bois à brûler. Enfin, on distribuait le
bois, que les troupes avaient vainement attendu la veille, pour
cuire la soupe. Douze heures de retard seulement.
-- Bravo, l'intendance! cria Chouteau.
-- N'importe, ça y est! dit Loubet. Ah! ce que je vais vous faire
un chouette pot-au-feu!
D'habitude, il se chargeait volontiers de la popote; et on l'en
remerciait, car il cuisinait à ravir. Mais il accablait alors
Lapoulle de corvées extraordinaires.
-- Va chercher le champagne, va chercher les truffes...
Puis, ce matin-là, une idée baroque de gamin de Paris se moquant
d'un innocent, lui traversa la cervelle.
-- Plus vite que ça! Donne-moi le poulet.
-- Où donc, le poulet?
-- Mais là, par terre... Le poulet que je t'ai promis, le poulet
que le caporal vient d'apporter!
Il lui désignait un gros caillou blanc, à leurs pieds. Lapoulle,
interloqué, finit par le prendre et par le retourner entre ses
doigts.
-- Tonnerre de Dieu! veux-tu laver le poulet!... Encore! Lave-lui
les pattes, lave-lui le cou!... À grande eau, feignant!
Et, pour rien, pour la rigolade, parce que l'idée de la soupe le
rendait gai et farceur, il flanqua la pierre avec la viande dans
la marmite pleine d'eau.
-- C'est ça qui va donner du goût au bouillon! Ah! tu ne savais
pas ça, tu ne sais donc rien, sacrée andouille!... Tu auras le
croupion, tu verras si c'est tendre!
L'escouade se tordait de la tête de Lapoulle, maintenant
convaincu, se pourléchant. Cet animal de Loubet, pas moyen de
s'ennuyer avec lui! Et, lorsque le feu crépita au soleil, lorsque
la marmite se mit à chanter, tous, en dévotion, rangés autour,
s'épanouirent, regardant danser la viande, humant la bonne odeur
qui commençait à se répandre. Ils avaient une faim de chien depuis
la veille, l'idée de manger emportait tout. On était rossé, mais
ça n'empêchait pas qu'il fallait s'emplir. D'un bout à l'autre du
camp, les feux des cuisines flambaient, les marmites bouillaient,
et c'était une joie vorace et chantante, au milieu des claires
volées de cloches qui continuaient à venir de toutes les paroisses
de Mulhouse.
Mais, comme il allait être neuf heures, une agitation se propagea,
des officiers coururent, et le lieutenant Rochas, à qui le
capitaine Beaudoin avait donné un ordre, passa devant les tentes
de sa section.
-- Allons, pliez tout, emballez tout, on part!
-- Mais la soupe?
-- Un autre jour, la soupe! On part tout de suite!
Le clairon de Gaude sonnait, impérieux. Ce fut une consternation,
une colère sourde. Eh quoi! Partir sans manger, ne pas attendre
une heure que la soupe fût possible! L'escouade voulut quand même
boire le bouillon; mais ce n'était encore que de l'eau chaude; et
la viande, pas cuite, résistait, pareille à du cuir sous les
dents. Chouteau grogna des paroles rageuses. Jean dut intervenir,
afin de hâter les préparatifs de ses hommes. Qu'y avait-il donc de
si pressé, à filer ainsi, à bousculer les gens, sans leur laisser
le temps de reprendre des forces? Et, comme, devant Maurice, on
disait qu'on marchait à la rencontre des Prussiens, pour la
revanche, il haussa les épaules, incrédule. En moins d'un quart
d'heure, le camp fut levé, les tentes pliées, rattachées sur les
sacs, les faisceaux défaits, et il ne resta, sur la terre nue, que
les feux des cuisines qui achevaient de s'éteindre.
C'étaient de graves raisons qui venaient de décider le général
Douay à une retraite immédiate. La dépêche du sous-préfet de
Schelestadt, vieille déjà de trois jours, se trouvait confirmée:
on télégraphiait qu'on avait vu de nouveau les feux des Prussiens
qui menaçaient Markolsheim; et, d'autre part, un télégramme
annonçait qu'un corps d'armée ennemi passait le Rhin à Huningue.
Des détails arrivaient, abondants, précis: la cavalerie et
l'artillerie aperçues, les troupes en marche, se rendant de toutes
parts à leur point de ralliement. Si l'on s'attardait une heure,
c'était sûrement la ligne de retraite sur Belfort coupée. Dans le
contre-coup de la défaite, après Wissembourg et Froeschwiller, le
général, isolé, perdu à l'avant-garde, n'avait qu'à se replier en
hâte; d'autant plus que les nouvelles, reçues le matin,
aggravaient encore celles de la nuit.
En avant, était parti l'état-major, au grand trot, poussant de
l'éperon les montures, dans la crainte d'être devancé et de
trouver déjà les Prussiens à Altkirch. Le général Bourgain-
Desfeuilles, qui prévoyait une étape dure, avait eu la précaution
de traverser Mulhouse, pour y déjeuner copieusement, en maugréant
de la bousculade. Et Mulhouse, sur le passage des officiers, était
désolé; les habitants, à l'annonce de la retraite, sortaient dans
les rues, se lamentaient du brusque départ de ces troupes, dont
ils avaient si instamment imploré la venue: on les abandonnait
donc, les richesses incalculables entassées dans la gare allaient-
elles être laissées à l'ennemi, leur ville elle-même devait-elle,
avant le soir, n'être plus qu'une ville conquise? Puis, le long
des routes, au travers des campagnes, les habitants des villages,
des maisons isolées, s'étaient eux aussi plantés devant leur
porte, étonnés, effarés. Eh quoi! Ces régiments qu'ils avaient vus
passer la veille, marchant au combat, se repliaient, fuyaient sans
avoir combattu! Les chefs étaient sombres, hâtaient leurs chevaux,
sans vouloir répondre aux questions, comme si le malheur eût
galopé à leurs trousses. C'était donc vrai que les Prussiens
venaient d'écraser l'armée, qu'ils coulaient de toutes parts en
France, comme la crue d'un fleuve débordé? Et déjà, dans l'air
muet, les populations, gagnées par la panique montante, croyaient
entendre le lointain roulement de l'invasion, grondant plus haut
de minute en minute; et déjà, des charrettes s'emplissaient de
meubles, des maisons se vidaient, des familles se sauvaient à la
file par les chemins, où passait le galop d'épouvante.
Dans la confusion de la retraite, le long du canal du Rhône au
Rhin, près du pont, le 106e dut s'arrêter, au premier kilomètre de
l'étape. Les ordres de marche, mal donnés et plus mal exécutés
encore, venaient d'accumuler là toute la deuxième division; et le
passage était si étroit, un passage de cinq mètres à peine, que le
défilé s'éternisait.
Deux heures s'écoulèrent, le 106e attendait toujours, immobile,
devant l'interminable flot qui passait devant lui. Les hommes
debout, sous le soleil ardent, le sac au dos, l'arme au pied,
finissaient par se révolter d'impatience.
-- Paraît que nous sommes de l'arrière-garde, dit la voix
blagueuse de Loubet.
Mais Chouteau s'emporta.
-- C'est pour se foutre de nous qu'ils nous font cuire. Nous
étions là les premiers, nous aurions dû filer.
Et, comme, de l'autre côté du canal, par la vaste plaine fertile,
par les chemins plats, entre les houblonnières et les blés mûrs,
on se rendait bien compte maintenant du mouvement de retraite des
troupes, qui refaisaient en sens inverse le chemin déjà fait la
veille, des ricanements circulèrent, toute une moquerie furieuse.
-- Ah! nous nous cavalons! reprit Chouteau! Eh bien! Elle est
rigolo, leur marche à l'ennemi, dont ils nous bourrent les
oreilles, depuis l'autre matin... Non, vrai, c'est trop crâne! On
arrive, et puis on refout le camp, sans avoir seulement le temps
d'avaler sa soupe!
L'enragement des rires augmenta, et Maurice, qui était près de
Chouteau, lui donnait raison. Puisqu'on restait là, comme des
pieux, à attendre depuis deux heures, pourquoi ne les avait-on pas
laissés faire tranquillement bouillir la soupe et la manger? La
faim les reprenait, ils avaient une rancune noire de leur marmite
renversée trop tôt, sans qu'ils pussent comprendre la nécessité de
cette précipitation, qui leur paraissait imbécile et lâche. De
fameux lièvres, tout de même!
Mais le lieutenant Rochas rudoya le sergent Sapin, qu'il accusait
de la mauvaise tenue de ses hommes.
Attiré par le bruit, le capitaine Beaudoin s'était approché.
-- Silence dans les rangs!
Jean, muet, en vieux soldat d'Italie, rompu à la discipline,
regardait Maurice, que la blague mauvaise et emportée de Chouteau
semblait amuser; et il s'étonnait, comment un monsieur, un garçon
qui avait reçu tant d'instruction, pouvait-il approuver des
choses, peut-être vraies tout de même, mais qui n'étaient pas à
dire? Si chaque soldat se mettait à blâmer les chefs et à donner
son avis, on n'irait pas loin, pour sûr.
Enfin, après une heure encore d'attente, le 106e reçut l'ordre
d'avancer. Seulement, le pont était toujours si encombré par la
queue de la division, que le plus fâcheux désordre se produisit.
Plusieurs régiments se mêlèrent, des compagnies filèrent quand
même, emportées; tandis que d'autres, rejetées au bord de la
route, durent marquer le pas. Et, pour mettre le comble à la
confusion, un escadron de cavalerie s'entêta à passer, refoulant
dans les champs voisins les traînards que l'infanterie semait
déjà. Au bout de la première heure de marche, toute une débandade
traînait le pied, s'allongeait, attardée comme à plaisir.
Ce fut ainsi que Jean se trouva en arrière, égaré au fond d'un
chemin creux, avec son escouade, qu'il n'avait pas voulu lâcher.
Le 106e avait disparu, plus un homme ni même un officier de la
compagnie. Il n'y avait là que des soldats isolés, un pêle-mêle
d'inconnus, éreintés dès le commencement de l'étape, chacun
marchant à son loisir, au hasard des sentiers. Le soleil était
accablant, il faisait très chaud; et le sac, alourdi par la tente
et le matériel compliqué qui le gonflait, pesait terriblement aux
épaules. Beaucoup n'avaient point l'habitude de le porter, gênés
déjà dans l'épaisse capote de campagne, pareille à une chape de
plomb. Brusquement, un petit soldat pâle, les yeux emplis d'eau,
s'arrêta, jeta son sac dans un fossé, avec un grand soupir, le
souffle fort de l'homme à l'agonie qui se reprend à l'existence.
-- En voilà un qui est dans le vrai, murmura Chouteau.
Pourtant, il continuait de marcher, le dos arrondi sous le poids.
Mais, deux autres s'étant débarrassés à leur tour, il ne put
tenir.
-- Ah! zut! cria-t-il.
Et, d'un coup d'épaule, il lança son sac contre un talus. Merci!
Vingt-cinq kilos sur l'échine, il en avait assez! On n'était pas
des bêtes de somme, pour traîner ça.
Presque aussitôt, Loubet l'imita et força Lapoulle à en faire
autant. Pache, qui se signait devant les croix de pierre
rencontrées, défit les bretelles, posa tout le paquet
soigneusement au pied d'un petit mur, comme s'il devait revenir le
chercher. Et Maurice seul restait chargé, lorsque Jean, en se
retournant, vit ses hommes les épaules libres.
-- Reprenez vos sacs, on m'empoignerait, moi!
Mais les hommes, sans se révolter encore, la face mauvaise et
muette, allaient toujours, poussant le caporal devant eux, dans le
chemin étroit.
-- Voulez-vous bien reprendre vos sacs, ou je ferai mon rapport!
Ce fut comme un coup de fouet en travers de la figure de maurice.
Son rapport! Cette brute de paysan allait faire son rapport, parce
que des malheureux, les muscles broyés, se soulageaient!
Et, dans une fièvre d'aveugle colère, lui aussi fit sauter les
bretelles, laissa tomber son sac au bord du chemin, en fixant sur
Jean des yeux de défi.
-- C'est bon, dit de son air sage ce dernier, qui ne pouvait
engager une lutte. Nous réglerons ça ce soir.
Maurice souffrait abominablement des pieds. Ses gros et durs
souliers, auxquels il n'était pas accoutumé, lui avaient mis la
chair en sang. Il était de santé assez faible, il gardait à la
colonne vertébrale comme une plaie vive, la meurtrissure
intolérable du sac, bien qu'il en fût débarrassé; et le poids de
son fusil, qu'il ne savait de quel bras porter, suffisait à lui
faire perdre le souffle. Mais il était angoissé plus encore par
son agonie morale, dans une de ces crises de désespérance
auxquelles il était sujet. Tout d'un coup, sans résistance
possible, il assistait à la ruine de sa volonté, il tombait aux
mauvais instincts, à un abandon de lui-même, dont il sanglotait de
honte ensuite. Ses fautes, à Paris, n'avaient jamais été que les
folies de «l'autre», comme il disait, du garçon faible qu'il
devenait aux heures lâches, capable des pires vilenies. Et, depuis
qu'il traînait les pieds, sous l'écrasant soleil, dans cette
retraite qui ressemblait à une déroute, il n'était plus qu'une
bête de ce troupeau attardé, débandé, semant les chemins. C'était
le choc en retour de la défaite, du tonnerre qui avait éclaté très
loin, à des lieues, et dont l'écho perdu battait maintenant les
talons de ces hommes, pris de panique, fuyant sans avoir vu un
ennemi. Qu'espérer à cette heure? Tout n'était-il pas fini? On
était battu, il n'y avait plus qu'à se coucher et à dormir.
-- Ca ne fait rien, cria très haut Loubet, avec son rire d'enfant
des halles, ce n'est tout de même pas à Berlin que nous allons.
À Berlin! à Berlin! Maurice entendit ce cri hurlé par la foule
grouillante des boulevards, pendant la nuit de fol enthousiasme,
qui l'avait décidé à s'engager. Le vent venait de tourner, sous un
coup de tempête; et il y avait une saute terrible, et tout le
tempérament de la race était dans cette confiance exaltée, qui
tombait brusquement, dès le premier revers, à la désespérance dont
le galop l'emportait parmi ces soldats errants, vaincus et
dispersés, avant d'avoir combattu.
-- Ah! ce qu'il me scie les pattes, le flingot! reprit Loubet, en
changeant une fois encore son fusil d'épaule. En voilà un
mirliton, pour se promener! Et, faisant allusion à la somme qu'il
avait touchée comme remplaçant:
-- N'importe! Quinze cents balles, pour ce métier-là, on est
rudement volé!... Ce qu'il doit fumer de bonnes pipes, au coin de
son feu, le richard à la place de qui je vais me faire casser la
gueule!
-- Moi, grogna Chouteau, j'avais fini mon temps, j'allais filer...
Ah! vrai, ce n'est pas de chance, de tomber dans une cochonnerie
d'histoire pareille!
Il balançait son fusil, d'une main rageuse. Puis, violemment, il
le lança aussi de l'autre côté d'une haie.
-- Eh! va donc, sale outil!
Le fusil tourna deux fois sur lui-même, alla s'abattre dans un
sillon et resta là, très long, immobile, pareil à un mort. Déjà,
d'autres volaient, le rejoignaient. Le champ bientôt fut plein
d'armes gisantes, d'une tristesse raidie d'abandon, sous le lourd
soleil. Ce fut une épidémique folie, la faim qui tordait les
estomacs, les chaussures qui blessaient les pieds, cette marche
dont on souffrait, cette défaite imprévue dont on entendait
derrière soi la menace. Plus rien à espérer de bon, les chefs qui
lâchaient pied, l'intendance qui ne les nourrissait seulement pas,
la colère, l'embêtement, l'envie d'en finir tout de suite, avant
d'avoir commencé. Alors, quoi? Le fusil pouvait aller rejoindre le
sac. Et, dans une rage imbécile, au milieu de ricanements de fous
qui s'amusent, les fusils volaient, le long de la queue sans fin
des traînards, épars au loin dans la campagne.
Loubet, avant de se débarrasser du sien, lui fit exécuter un beau
moulinet, comme à une canne de tambour-major. Lapoulle, en voyant
tous les camarades jeter le leur, dut croire que cela rentrait
dans la manoeuvre; et il imita le geste. Mais Pache, dans la
confuse conscience du devoir, qu'il devait à son éducation
religieuse, refusa d'en faire autant, couvert d'injures par
Chouteau, qui le traitait d'enfant de curé.
-- En voilà un cafard!... Parce que sa vieille paysanne de mère
lui a fait avaler le bon Dieu tous les dimanches!... Va donc
servir la messe, c'est lâche de ne pas être avec les camarades!
Très sombre, Maurice marchait en silence, la tête penchée sous le
ciel de feu. Il n'avançait plus que dans un cauchemar d'atroce
lassitude, halluciné de fantômes, comme s'il allait à un gouffre,
là-bas, devant lui; et c'était une dépression de toute sa culture
d'homme instruit, un abaissement qui le tirait à la bassesse des
misérables dont il était entouré.
-- Tenez! dit-il brusquement à Chouteau, vous avez raison!
Et Maurice avait déjà posé son fusil sur un tas de pierres,
lorsque Jean, qui tentait vainement de s'opposer à cet abandon
abominable des armes, l'aperçut. Il se précipita.
-- Reprenez votre fusil tout de suite, tout de suite, entendez-
vous!
Un flot de terrible colère était monté soudain à la face de Jean.
Lui, si calme d'habitude, toujours porté à la conciliation, avait
des yeux de flamme, une voix tonnante d'autorité. Ses hommes, qui
ne l'avaient jamais vu comme ça, s'arrêtèrent, surpris.
-- Reprenez votre fusil tout de suite, ou vous aurez affaire à
moi!
Maurice, frémissant, ne laissa tomber qu'un mot, qu'il voulait
rendre outrageux.
-- Paysan!
-- Oui, c'est bien ça, je suis un paysan, tandis que vous êtes un
monsieur, vous!... Et c'est pour ça que vous êtes un cochon, oui!
Un sale cochon. Je ne vous l'envoie pas dire.
Des huées s'élevaient, mais le caporal poursuivait avec une force
extraordinaire:
-- Quand on a de l'instruction, on le fait voir... Si nous sommes
des paysans et des brutes, vous nous devriez l'exemple à tous,
puisque vous en savez plus long que nous... Reprenez votre fusil,
nom de Dieu! Où je vous fais fusiller en arrivant à l'étape.
Dompté, Maurice avait ramassé le fusil. Des larmes de rage lui
voilaient les yeux. Il continua sa marche en chancelant comme un
homme ivre, au milieu des camarades qui, à présent, ricanaient de
ce qu'il avait cédé. Ah! ce Jean! Il le haïssait d'une
inextinguible haine, frappé au coeur de cette leçon si dure, qu'il
sentait juste. Et, Chouteau ayant grogné, à son côté, que des
caporaux de cette espèce, on attendait un jour de bataille pour
leur loger une balle dans la tête, il vit rouge, il se vit
nettement cassant le crâne de Jean, derrière un mur.
Mais il y eut une diversion. Loubet remarqua que Pache, pendant la
querelle, avait, lui aussi, abandonné enfin son fusil, doucement,
en le couchant au bas d'un talus. Pourquoi? Il n'essaya point de
l'expliquer, riant en dessous, de la façon gourmande et un peu
honteuse d'un garçon sage à qui on reproche son premier péché.
Très gai, ragaillardi, il marcha les bras ballants. Et, par les
longues routes ensoleillées, entre les blés mûrs et les
houblonnières qui se succédaient toujours pareils, la débandade
continuait, les traînards n'étaient plus, sans sacs et sans
fusils, qu'une foule égarée, piétinante, un pêle-mêle de vauriens
et de mendiants, à l'approche desquels les portes des villages
épouvantés se fermaient.
À ce moment, une rencontre acheva d'enrager Maurice. Un sourd
roulement arrivait de loin, c'était l'artillerie de réserve,
partie la dernière, dont la tête, tout d'un coup, déboucha d'un
coude de la route; et les traînards débandés n'eurent que le temps
de se jeter dans les champs voisins. Elle marchait en colonne,
elle défilait d'un trot superbe, dans un bel ordre correct, tout
un régiment de six batteries, le colonel en dehors et au centre,
les officiers à leur place. Les pièces passaient, sonores, à des
intervalles égaux, strictement observés, accompagnées chacune de
son caisson, de ses chevaux et de ses hommes. Et Maurice, dans la
cinquième batterie, reconnut parfaitement la pièce de son cousin
Honoré. Le maréchal des logis était là, campé fièrement sur son
cheval, à la gauche du conducteur de devant, un bel homme blond,
Adolphe, qui montait un porteur solide, une bête alezane,
admirablement accouplée avec le sous-verge trottant près d'elle;
tandis que, parmi les six servants, assis deux par deux sur les
coffres de la pièce et du caisson, se trouvait à son rang le
pointeur, Louis, un petit brun, le camarade d'Adolphe, la paire,
comme on disait, selon la règle établie de marier un homme à
cheval et un homme à pied. Ils apparurent grandis à Maurice, qui
avait fait leur connaissance au camp; et la pièce, attelée de ses
quatre chevaux, suivie du caisson que six autres chevaux tiraient,
lui sembla éclatante ainsi qu'un soleil, soignée, astiquée, aimée
de tout son monde, des bêtes et des gens, serrés autour d'elle,
dans une discipline et une tendresse de famille brave; et surtout
il souffrit affreusement du regard méprisant que le cousin Honoré
jeta sur les traînards, stupéfait soudain de l'apercevoir parmi ce
troupeau d'hommes désarmés. Déjà, le défilé se terminait, le
matériel des batteries, les prolonges, les fourragères, les
forges. Puis, dans un dernier flot de poussière, ce furent les
haut-le-pied, les hommes et les chevaux de rechange, dont le trot
se perdit à un autre coude de la route, au milieu du grondement
peu à peu décroissant des sabots et des roues.
-- Pardi! Déclara Loubet, ce n'est pas malin de faire les crânes,
quand on va en voiture!
L'état-major avait trouvé Altkirch libre. Pas de Prussiens encore.
Et, toujours dans la crainte d'être talonné, de les voir paraître
d'une minute à l'autre, le général Douay avait voulu qu'on poussât
jusqu'à Dannemarie, où les têtes de colonne n'étaient entrées qu'à
cinq heures du soir. Il était huit heures, la nuit se faisait,
qu'on établissait à peine les bivouacs, dans la confusion des
régiments réduits de moitié. Les hommes, exténués, tombaient de
faim et de fatigue. Jusqu'à près de dix heures, on vit arriver,
cherchant et ne retrouvant plus leurs compagnies, les soldats
isolés, les petits groupes, toute cette lamentable et interminable
queue des éclopés et des révoltés, semés le long des chemins.
Jean, dès qu'il put rejoindre son régiment, se mit en quête du
lieutenant Rochas, pour faire son rapport. Il le trouva, ainsi que
le capitaine Beaudoin, en conférence avec le colonel, tous les
trois devant la porte d'une petite auberge, très préoccupés de
l'appel, inquiets de savoir où étaient leurs hommes. Dès les
premiers mots du caporal au lieutenant, le colonel De Vineuil qui
entendit, le fit approcher, le força à tout dire. Sa longue face
jaune, où les yeux étaient restés très noirs, dans la blancheur
des épais cheveux de neige et des longues moustaches tombantes,
exprima une désolation muette.
-- Mon colonel, s'écria le capitaine Beaudoin, sans attendre
l'avis de son chef, il faut fusiller une demi-douzaine de ces
bandits.
Et le lieutenant Rochas approuvait du menton. Mais le colonel eut
un geste d'impuissance.
-- Ils sont trop... Comment voulez-vous? Près de sept cents! Qui
prendre là dedans? ... Et puis, si vous saviez! Le général ne veut
pas. Il est paternel, il dit qu'en Afrique il n'a jamais puni un
homme... Non, non! Je ne puis rien. C'est terrible.
Le capitaine osa répéter:
-- C'est terrible... C'est la fin de tout.
Et Jean se retirait, lorsqu'il entendit le major Bouroche, qu'il
n'avait pas vu, debout sur le seuil de l'auberge, gronder de
sourdes paroles: plus de discipline, plus de punitions, armée
fichue! Avant huit jours, les chefs recevraient des coups de pied
au derrière; tandis que, si l'on avait tout de suite cassé la tête
à quelques-uns de ces gaillards, les autres auraient réfléchi
peut-être.
Personne ne fut puni. Des officiers, à l'arrière-garde, qui
escortaient les voitures du convoi, avaient eu l'heureuse
précaution de faire ramasser les sacs et les fusils, aux deux
bords des chemins. Il n'en manqua qu'un petit nombre, les hommes
furent réarmés à la pointe du jour, comme furtivement, pour
étouffer l'affaire. Et l'ordre était de lever le camp à cinq
heures; mais, dès quatre heures, on réveilla les soldats, on
pressa la retraite sur Belfort, dans la certitude que les
Prussiens n'étaient plus qu'à deux ou trois lieues. On avait dû
encore se contenter de biscuit, les troupes restaient fourbues de
cette nuit trop courte et fiévreuse, sans rien de chaud dans
l'estomac. De nouveau, ce matin-là, la bonne conduite de la marche
se trouva compromise par ce départ précipité.
Ce fut une journée pire, d'une infinie tristesse. L'aspect du pays
avait changé, on était entré dans une contrée montagneuse, les
routes montaient, dévalaient par des pentes plantées de sapins; et
les étroites vallées, embroussaillées de genêts, étaient toutes
fleuries d'or. Mais, au travers de cette campagne éclatante sous
le grand soleil d'août, la panique soufflait plus affolée à chaque
heure, depuis la veille. Une dépêche, recommandant aux maires
d'avertir les habitants qu'ils feraient bien de mettre à l'abri ce
qu'ils avaient de précieux, venait de porter l'épouvante à son
comble. L'ennemi était donc là? Aurait-on seulement le temps de se
sauver? Et tous croyaient entendre grossir le grondement de
l'invasion, ce roulement sourd de fleuve débordé qui, maintenant,
à chaque nouveau village, s'aggravait d'un nouvel effroi, au
milieu des clameurs et des lamentations.
Maurice marchait d'un pas de somnambule, les pieds saignants, les
épaules écrasées par le sac et le fusil. Il ne pensait plus, il
avançait dans le cauchemar de ce qu'il voyait; et, autour de lui,
la conscience du piétinement des camarades s'en était allée, il ne
sentait que Jean à sa gauche, exténué par la même fatigue et la
même douleur. C'était lamentable, ces villages qu'on traversait,
d'une pitié à serrer le coeur d'angoisse. Dès qu'apparaissaient
les troupes en retraite, cette débandade des soldats éreintés,
traînant la jambe, les habitants s'agitaient, hâtaient leur fuite.
Eux si tranquilles quinze jours plus tôt, toute cette Alsace qui
attendait la guerre avec un sourire, convaincue qu'on se battrait
en Allemagne! Et la France était envahie, et c'était chez eux,
autour de leur maison, dans leurs champs, que la tempête crevait,
comme un de ces terribles ouragans de grêle et de foudre qui
anéantissent une province en deux heures! Devant les portes, au
milieu d'une furieuse confusion, les hommes chargeaient les
voitures, entassaient les meubles, au risque de briser tout. En
haut, par les fenêtres, les femmes jetaient un dernier matelas,
passaient le berceau qu'on allait oublier. On sanglait le bébé
dedans, on l'accrochait au sommet, parmi les pieds des chaises et
des tables renversées. Sur une autre charrette, à l'arrière, on
liait, contre une armoire, le vieux grand-père infirme, qu'on
emportait comme une chose. Puis, c'étaient ceux qui n'avaient pas
de voiture, qui empilaient leur ménage en travers d'une brouette;
et d'autres s'éloignaient avec une charge de hardes entre les
bras, d'autres n'avaient songé qu'à sauver la pendule, qu'ils
serraient sur leur coeur, ainsi qu'un enfant. On ne pouvait tout
prendre, des meubles abandonnés, des paquets de linge trop lourds
restaient dans le ruisseau. Certains, avant le départ, fermaient
tout, les maisons semblaient mortes, portes et fenêtres closes;
tandis que le plus grand nombre, dans leur hâte, dans la certitude
désespérée que tout serait détruit, laissaient les vieilles
demeures ouvertes, les fenêtres et les portes béantes sur le vide
des pièces déménagées; et elles étaient les plus tristes, d'une
tristesse affreuse de ville prise, dépeuplée par la peur, ces
pauvres maisons ouvertes au vent, d'où les chats eux-mêmes
s'étaient enfuis, dans le frisson de ce qui allait venir. À chaque
village, le pitoyable spectacle s'assombrissait, le nombre des
déménageurs et des fuyards devenait plus grand, parmi la
bousculade croissante, les poings tendus, les jurons et les
larmes.
Mais Maurice, surtout, sentait l'angoisse l'étouffer, le long de
la grand-route, par la campagne libre. Là, à mesure qu'on
approchait de Belfort, la queue des fuyards se resserrait, n'était
plus qu'un cortège ininterrompu. Ah! les pauvres gens qui
croyaient trouver un asile sous les murs de la place! L'homme
tapait sur le cheval, la femme suivait, traînant les enfants. Des
familles se hâtaient, écrasées de fardeaux, débandées, les petits
ne pouvant suivre, dans l'aveuglante blancheur du chemin que
chauffait le soleil de plomb. Beaucoup avaient retiré leurs
souliers, marchaient pieds nus, pour courir plus vite; et des
mères à moitié vêtues, sans cesser d'allonger le pas, donnaient le
sein à des marmots en larmes. Les faces effarées se tournaient en
arrière, les mains hagardes faisaient de grands gestes, comme pour
fermer l'horizon, dans ce vent de panique qui échevelait les têtes
et fouettait les vêtements attachés à la hâte. D'autres, des
fermiers, avec tous leurs serviteurs, se jetaient à travers
champs, poussaient devant eux les troupeaux lâchés, les moutons,
les vaches, les boeufs, les chevaux, qu'on avait fait sortir à
coups de bâton des étables et des écuries. Ceux-là gagnaient les
gorges, les hauts plateaux, les forêts désertes, soulevant la
poussière des grandes migrations, lorsque autrefois les peuples
envahis cédaient la place aux barbares conquérants. Ils allaient
vivre sous la tente, dans quelque cirque de rochers solitaires, si
loin de tout chemin, que pas un soldat ennemi n'oserait s'y
hasarder. Et les fumées volantes qui les enveloppaient, se
perdaient derrière les bouquets de sapins, avec le bruit
décroissant des beuglements et des sabots du bétail, tandis que,
sur la route, le flot des voitures et des piétons passait
toujours, gênant la marche des troupes, si compact aux approches
de Belfort, d'un tel courant irrésistible de torrent élargi, que
des haltes, à plusieurs reprises, devinrent nécessaires.
Alors, ce fut pendant une de ces courtes haltes que Maurice
assista à une scène, dont le souvenir lui resta comme celui d'un
soufflet, reçu en plein visage.
Au bord du chemin, se trouvait une maison isolée, la demeure de
quelque paysan pauvre, dont le maigre bien s'étendait derrière.
Celui-là n'avait pas voulu quitter son champ, attaché au sol par
des racines trop profondes; et il restait, ne pouvant s'éloigner,
sans laisser là des lambeaux de sa chair. On l'apercevait dans une
salle basse, écrasé sur un banc, regardant d'un oeil vide défiler
ces soldats, dont la retraite allait livrer son blé mûr à
l'ennemi. Debout à son côté, sa femme, jeune encore, tenait un
enfant, tandis qu'un autre se pendait à ses jupes; et tous les
trois se lamentaient. Mais, tout d'un coup, dans le cadre de la
porte violemment ouverte, parut la grand'mère, une très vieille
femme, haute, maigre, avec des bras nus, pareils à des cordes
noueuses, qu'elle agitait furieusement. Ses cheveux gris, échappés
de son bonnet, s'envolaient autour de sa tête décharnée, et sa
rage était si grande, que les paroles qu'elle criait,
s'étranglaient dans sa gorge, indistinctes.
D'abord, les soldats s'étaient mis à rire. Elle avait une bonne
tête, la vieille folle! Puis, des mots leur parvinrent, la vieille
criait:
-- Canailles! Brigands! Lâches! Lâches!
D'une voix de plus en plus perçante, elle leur crachait l'insulte
de lâcheté, à toute volée. Et les rires cessèrent, un grand froid
avait passé dans les rangs. Les hommes baissaient la tête,
regardaient ailleurs.
-- Lâches! Lâches! Lâches!
Brusquement, elle parut encore grandir. Elle se soulevait, d'une
maigreur tragique, dans son lambeau de robe, promenant son long
bras de l'ouest à l'est, d'un tel geste immense, qu'il semblait
emplir le ciel.
-- Lâches, le Rhin n'est pas là... Le Rhin est là-bas, lâches,
lâches!
Enfin, on se remettait en marche, et Maurice dont le regard, à ce
moment, rencontra le visage de Jean, vit que les yeux de celui-ci
étaient pleins de grosses larmes. Il en eut un saisissement, son
malheur en fut accru, à l'idée que les brutes avaient elles-mêmes
senti l'injure, qu'on ne méritait pas et qu'il fallait subir. Tout
s'effondrait dans sa pauvre tête endolorie, jamais il ne put se
rappeler comment il avait achevé l'étape.
Le 7e corps avait employé la journée entière, pour franchir les
vingt-trois kilomètres qui séparent Dannemarie de Belfort; et de
nouveau la nuit tombait, il était très tard, lorsque les troupes
purent installer leurs bivouacs sous les murs de la place, à
l'endroit même d'où elles étaient parties, quatre jours
auparavant, pour marcher à l'ennemi. Malgré l'heure avancée et la
fatigue extrême, les soldats tinrent absolument à allumer les feux
de cuisine et à faire la soupe. Depuis le départ, c'était enfin la
première fois qu'ils avalaient quelque chose de chaud. Et, autour
des feux, sous la nuit fraîche, les nez s'enfonçaient dans les
écuelles, des grognements d'aise commençaient à s'élever,
lorsqu'une rumeur qui courait, stupéfia le camp. Deux dépêches
nouvelles étaient arrivées coup sur coup: les Prussiens n'avaient
point passé le Rhin à Markolsheim, et il n'y avait plus un seul
Prussien à Huningue. Le passage du Rhin à Markolsheim, le pont de
bateaux établi à la clarté de grands foyers électriques, tous ces
récits alarmants étaient simplement un cauchemar, une
hallucination inexpliquée du sous-préfet de Schelestadt. Et quant
au corps d'armée qui menaçait Huningue, le fameux corps d'armée de
la Forêt-Noire, devant lequel tremblait l'Alsace, il n'était
composé que d'un infime détachement wurtembergeois, deux
bataillons et un escadron, dont la tactique habile, les marches,
les contremarches répétées, les apparitions imprévues et
soudaines, avaient fait croire à la présence de trente à quarante
mille hommes. Dire que, le matin encore, on avait failli faire
sauter le viaduc de Dannemarie! Vingt lieues d'une riche contrée
venaient d'être ravagées, sans raison aucune, par la plus imbécile
des paniques; et, au souvenir de ce qu'ils avaient vu dans cette
journée lamentable, les habitants fuyant affolés, poussant leurs
bestiaux vers la montagne, le flot des voitures chargées de
meubles coulant vers la ville, parmi le troupeau des enfants et
des femmes, les soldats se fâchaient, s'exclamaient, au milieu de
ricanements exaspérés.
-- Ah! non, elle est trop drôle! Bégayait Loubet, la bouche
pleine, en agitant sa cuiller. Comment! C'est là l'ennemi qu'on
nous menait combattre? Il n'y avait personne!... Douze lieues en
avant, douze lieues en arrière, et pas un chat devant nous! Tout
ça pour rien, pour le plaisir d'avoir eu peur!
Chouteau, qui torchait bruyamment l'écuelle, gueula alors contre
les généraux, sans les nommer.
-- Hein? Les cochons! Sont-ils assez crétins! De fameux lièvres
qu'on nous a donnés là! S'ils se sont cavalés ainsi, quand il n'y
avait personne, hein?
Auraient-ils pris leurs jambes à leur cou, s'ils s'étaient trouvés
en face d'une vraie armée!
On avait jeté une nouvelle brassée de bois dans le feu, pour la
joie claire de la grande flamme qui montait, et Lapoulle, en train
de se chauffer béatement les jambes, éclatait d'un rire idiot,
sans comprendre, lorsque Jean, après avoir commencé par faire la
sourde oreille, se permit de dire, paternellement:
-- Taisez-vous donc!... Si l'on vous entendait, ça pourrait mal
tourner.
Lui-même, dans son simple bon sens, était outré de la bêtise des
chefs. Mais il fallait bien les faire respecter; et, comme
Chouteau grognait encore, il lui coupa la parole.
-- Taisez-vous!... Voici le lieutenant, adressez-vous à lui, si
vous avez des observations à faire.
Maurice, assis silencieusement à l'écart, avait baissé la tête.
Ah! c'était bien la fin de tout! À peine avait-on commencé, et
c'était fini. Cette indiscipline, cette révolte des hommes, au
premier revers, faisaient déjà de l'armée une bande sans liens
aucuns, démoralisée, mûre pour toutes les catastrophes. Là, sous
Belfort, eux n'avaient pas vu un Prussien, et ils étaient battus.
Les jours qui suivirent, furent, dans leur monotonie, frissonnants
d'attente et de malaise. Pour occuper ses troupes, le général
Douay les fit travailler aux ouvrages de défense de la place, fort
incomplets. On remuait la terre avec rage, on tranchait le roc. Et
pas une nouvelle! Où était l'armée de Mac-Mahon? Que faisait-on
sous Metz? Les rumeurs les plus extravagantes circulèrent, à peine
quelques journaux de Paris venaient-ils augmenter par leurs
contradictions les ténèbres anxieuses où l'on se débattait. Deux
fois, le général avait écrit, demandé des ordres, sans même
recevoir de réponse. Cependant, le 12 août enfin, le 7e corps se
compléta par l'arrivée de la troisième division, qui débarquait
d'Italie; mais il n'y avait toujours là que deux divisions, car la
première, battue à Froeschwiller, s'était trouvée emportée dans la
déroute, sans qu'on sût encore à cette heure où le courant l'avait
jetée. Puis, après une semaine de cet abandon, de cette séparation
totale d'avec le reste de la France, un télégramme apporta l'ordre
du départ. Ce fut une grande joie, on préférait tout à cette vie
murée qu'on menait. Et, pendant les préparatifs, les suppositions
recommencèrent, personne ne savait où l'on se rendait: les uns
disaient qu'on allait défendre Strasbourg, tandis que d'autres
parlaient même d'une pointe hardie dans la Forêt-Noire, pour
couper la ligne de retraite des Prussiens.
Dès le lendemain matin, le 106e partit un des premiers, entassé
dans des wagons à bestiaux. Le wagon où se trouvait l'escouade de
Jean, fut particulièrement empli, à ce point que Loubet prétendait
qu'il n'avait pas la place pour éternuer. Comme les distributions,
une fois de plus, venaient d'avoir lieu dans le plus grand
désordre, les soldats ayant reçu en eau-de-vie ce qu'ils auraient
dû recevoir en vivres, presque tous étaient ivres, d'une ivresse
violente et hurlante, qui se répandait en chansons obscènes. Le
train roulait, on ne se voyait plus dans le wagon, que la fumée
des pipes noyait d'un brouillard; il y régnait une insupportable
chaleur, la fermentation de ces corps empilés; tandis que, de la
voiture noire et fuyante, sortaient des vociférations, dominant le
grondement des roues, allant s'éteindre au loin, dans les mornes
campagnes. Et ce fut seulement à Langres que les troupes
comprirent qu'on les ramenait vers Paris.
-- Ah! nom de Dieu! répétait Chouteau, qui régnait déjà dans son
coin, en maître indiscuté, par sa toute-puissance de beau parleur,
c'est bien sûr qu'on va nous aligner à Charentonneau, pour
empêcher Bismarck d'aller coucher aux Tuileries.
Les autres se tordaient, trouvaient ça très farce, sans savoir
pourquoi. D'ailleurs, les moindres incidents du voyage soulevaient
des huées, des cris et des rires assourdissants: les paysans
plantés sur le bord de la voie, les groupes de gens anxieux qui
attendaient le passage des trains, aux petites stations, avec
l'espoir d'obtenir des nouvelles, toute cette France effarée et
frissonnante devant l'invasion. Et les populations accourues ne
recevaient ainsi au visage, dans le coup de vent de la locomotive
et la vision rapide du train, noyé de vapeur et de bruit, que le
hurlement de toute cette chair à canon, charriée à grande vitesse.
Cependant, dans une gare où l'on s'arrêta, trois dames bien mises,
des bourgeoises riches de la ville, qui distribuaient aux soldats
des tasses de bouillon, eurent un vrai succès. Les hommes
pleuraient, en les remerciant et en leur baisant les mains.
Mais, plus loin, les abominables chansons, les cris sauvages
recommencèrent. Et il arriva ainsi, un peu après Chaumont, que le
train en croisa un autre, chargé d'artilleurs, que l'on devait
conduire à Metz. La marche venait d'être ralentie, les soldats des
deux trains fraternisèrent dans une effroyable clameur. Du reste,
ce furent les artilleurs, plus ivres sans doute, debout, les
poings hors des wagons, qui l'emportèrent, en jetant ce cri, avec
une telle violence désespérée, qu'il couvrait tout:
-- À la boucherie! à la boucherie! à la boucherie!
Il sembla qu'un grand froid, un vent glacial de charnier passait.
Il se fit un brusque silence, dans lequel on entendit le
ricanement de Loubet.
-- Pas gais, les camarades!
-- Mais ils ont raison, reprit Chouteau, de sa voix d'orateur de
cabaret, c'est dégoûtant d'envoyer un tas de braves garçons se
faire casser la gueule, pour de sales histoires dont ils ne savent
pas le premier mot.
Et il continua. C'était le pervertisseur, le mauvais ouvrier de
Montmartre, le peintre en bâtiments flâneur et noceur, ayant mal
digéré les bouts de discours entendus dans les réunions publiques,
mêlant des âneries révoltantes aux grands principes d'égalité et
de liberté. Il savait tout, il endoctrinait les camarades, surtout
Lapoulle, dont il avait promis de faire un gaillard.
-- Hein? Vieux, c'est bien simple!... Si Badinguet et Bismarck ont
une dispute, qu'ils règlent ça entre eux, à coups de poing, sans
déranger des centaines de mille hommes qui ne se connaissent
seulement pas et qui n'ont pas envie de se battre.
Tout le wagon riait, amusé, conquis, et Lapoulle, sans savoir qui
était Badinguet, incapable de dire même s'il se battait pour un
empereur ou pour un roi, répétait, de son air de colosse enfant:
-- Bien sûr, à coups de poing, et on trinque après!
Mais Chouteau avait tourné la tête vers Pache, qu'il entreprenait
à son tour.
-- C'est comme toi qui crois au bon Dieu... Il a défendu de se
battre, ton bon Dieu. Alors, espèce de serin, pourquoi es-tu ici?
-- Dame! Répondit Pache interloqué, je n'y suis pas pour mon
plaisir... Seulement, les gendarmes...
-- Les gendarmes! Ah, ouiche! On s'en fout, des gendarmes!... Vous
ne savez pas, vous tous, ce que nous ferions, si nous étions de
bons bougres? ... Tout à l'heure, quand on nous débarquera, nous
filerions, oui! Nous filerions tranquillement, en laissant ce gros
cochon de Badinguet et toute sa clique de généraux de quatre sous
se débarbouiller comme ils l'entendraient avec leurs sales
Prussiens!
Des bravos éclatèrent, la perversion agissait, et Chouteau alors
triompha, en sortant ses théories, où roulaient dans un flot
trouble la république, les droits de l'homme, la pourriture de
l'empire qu'il fallait jeter bas, la trahison de tous les chefs
qui les commandaient, vendus chacun pour un million, ainsi que
cela était prouvé. Lui se proclamait révolutionnaire, les autres
ne savaient seulement pas s'ils étaient républicains, ni même de
quelle façon on pouvait l'être, excepté Loubet, le fricoteur, qui,
lui aussi, connaissait son opinion, n'ayant jamais été que pour la
soupe; mais, tous, entraînés, n'en criaient pas moins contre
l'empereur, les officiers, la sacrée boutique qu'ils lâcheraient,
et raide! Au premier embêtement. Et, soufflant sur leur ivresse
montante, Chouteau guettait de l'oeil Maurice, le monsieur, qu'il
égayait, qu'il était fier d'avoir avec lui; si bien que, pour le
passionner à son tour, il eut l'idée de tomber sur Jean, immobile
et comme endormi jusque-là, au milieu du vacarme, les yeux demi-
clos. Depuis la dure leçon donnée par le caporal à l'engagé
volontaire, qu'il avait forcé à reprendre son fusil, si celui-ci
gardait quelque rancune contre son chef, c'était bien le cas de
jeter les deux hommes l'un sur l'autre.
-- C'est comme j'en connais qui ont parlé de nous faire fusiller,
reprit Chouteau menaçant. Des salauds qui nous traitent pire que
des bêtes, qui ne comprennent pas que, lorsqu'on a assez du sac et
du flingot, aïe donc! On foute tout ça dans les champs, pour voir
s'il en poussera d'autres!... Hein? Les camarades, qu'est-ce
qu'ils diraient, ceux-là, si, à cette heure que nous les tenons
dans un petit coin, nous les jetions à leur tour sur la voie? ...
Ca y est-il, hein? Faut un exemple, pour qu'on ne nous embête plus
avec cette sale guerre! à mort les punaises à Badinguet! à mort
les salauds qui veulent qu'on se batte!
Jean était devenu très rouge, sous le flot du sang de colère qui
parfois lui montait au visage, dans ses rares coups de passion.
Bien qu'il fût serré par ses voisins comme dans un étau vivant, il
se leva, avança ses poings tendus et sa face enflammée, d'un air
si terrible, que l'autre blêmit.
-- Tonnerre de Dieu! veux-tu te taire à la fin, cochon!... Voilà
des heures que je ne dis rien, puisqu'il n'y a plus de chefs et
que je ne puis seulement pas vous faire coller au bloc. Bien sûr,
oui! J'aurais rendu un fier service au régiment, en le
débarrassant d'une fichue crapule de ton espèce... Mais écoute, du
moment où les punitions sont de la blague, c'est à moi que tu
auras affaire. Il n'y a plus de caporal, il y a un bon bougre que
tu embêtes et qui va te fermer le bec... Ah! sacré lâche, tu ne
veux pas te battre et tu cherches à empêcher les autres de se
battre! Répète un peu voir, que je cogne!
Déjà, tout le wagon, retourné, soulevé par la belle crânerie de
Jean, abandonnait Chouteau, qui bégayait, reculant devant les gros
poings de son adversaire.
-- Et je me fiche de Badinguet, comme de toi, entends-tu? ... Moi,
la politique, la république ou l'empire, je m'en suis toujours
fichu; et, aujourd'hui comme autrefois, lorsque je cultivais mon
champ, je n'ai jamais désiré qu'une chose, c'est le bonheur de
tous, le bon ordre, les bonnes affaires... Certainement que ça
embête tout le monde, de se battre. Mais ça n'empêche qu'on
devrait les coller au mur, les canailles qui viennent vous
décourager, quand on a déjà tant de peine à se conduire
proprement. Nom de Dieu! les amis, votre sang ne fait donc pas
qu'un tour, lorsqu'on vous dit que les Prussiens sont chez vous et
qu'il faut les foutre dehors!
Alors, avec cette facilité des foules à changer de passion, les
soldats acclamèrent le caporal, qui répétait son serment de casser
la gueule au premier de son escouade qui parlerait de ne pas se
battre. Bravo, le caporal! on allait vite régler son affaire à
Bismarck!
Et, au milieu de la sauvage ovation, Jean, calmé, dit poliment à
Maurice, comme s'il ne se fût pas adressé à un de ses hommes:
-- Monsieur, vous ne pouvez pas être avec les lâches... Allez,
nous ne sommes pas encore battus, c'est nous qui finirons bien par
les rosser un jour, les Prussiens!
À cette minute, Maurice sentit un chaud rayon de soleil lui couler
jusqu'au coeur. Il restait troublé, humilié. Quoi? Cet homme
n'était donc pas qu'un rustre? Et il se rappelait l'affreuse haine
dont il avait brûlé, en ramassant son fusil, jeté dans une minute
d'inconscience. Mais il se rappelait aussi son saisissement, à la
vue des deux grosses larmes du caporal, lorsque la vieille
grand'mère, ses cheveux gris au vent, les insultait, en montrant
le Rhin, là-bas, derrière l'horizon. Était-ce la fraternité des
mêmes fatigues et des mêmes douleurs, subies ensemble, qui
emportait ainsi sa rancune? Lui, de famille bonapartiste, n'avait
jamais rêvé la république qu'à l'état théorique; et il se sentait
plutôt tendre pour la personne de l'empereur, il était pour la
guerre, la vie même des peuples. Tout d'un coup, l'espoir lui
revenait, dans une de ces sautes d'imagination qui lui étaient
familières; tandis que l'enthousiasme qui l'avait, un soir, poussé
à s'engager, battait de nouveau en lui, gonflant son coeur d'une
certitude de victoire.
-- Mais c'est certain, caporal, dit-il gaiement, nous les
rosserons!
Le wagon roulait, roulait toujours, emportant sa charge d'hommes,
dans l'épaisse fumée des pipes et l'étouffante chaleur des corps
entassés, jetant aux stations anxieuses qu'on traversait, aux
paysans hagards, plantés le long des haies, ses obscènes chansons
en une clameur d'ivresse. Le 20 août on était à Paris, à la gare
de Pantin, et le soir même on repartait, on débarquait le
lendemain à Reims, en route pour le camp de Châlons.
III
À sa grande surprise, Maurice vit que le 106e descendait à Reims
et recevait l'ordre d'y camper. On n'allait donc pas à Châlons
rejoindre l'armée? Et, lorsque, deux heures plus tard, son
régiment eut formé les faisceaux, à une lieue de la ville, du côté
de Courcelles, dans la vaste plaine qui s'étend le long du canal
de l'Aisne à la Marne, son étonnement grandit encore, en apprenant
que toute l'armée de Châlons se repliait depuis le matin et venait
bivouaquer en cet endroit. En effet, d'un bout de l'horizon à
l'autre, jusqu'à Saint-Thierry et à la Neuvillette, au delà même
de la route de Laon, des tentes se dressaient, les feux de quatre
corps d'armée flamberaient là le soir. Évidemment, le plan qui
avait prévalu était d'aller prendre position sous Paris, pour y
attendre les Prussiens. Et il en fut très heureux. N'était-ce pas
le plus sage?
Cette après-midi du 21, Maurice la passa à flâner au travers du
camp, en quête de nouvelles. On était très libre, la discipline
semblait s'être relâchée encore, les hommes s'écartaient,
rentraient à leur fantaisie. Lui, tranquillement, finit par
retourner à Reims, où il voulait toucher un bon de cent francs,
qu'il avait reçu de sa soeur Henriette. Dans un café, il entendit
un sergent parler du mauvais esprit des dix-huit bataillons de la
garde mobile de la Seine, qu'on venait de renvoyer à Paris: le 6e
bataillon surtout avait failli tuer ses chefs. Là-bas, au camp,
journellement, les généraux étaient insultés, et les soldats ne
saluaient même plus le maréchal De Mac-Mahon, depuis
Froeschwiller. Le café s'emplissait de voix, une violente
discussion éclata entre deux bourgeois paisibles, au sujet du
nombre d'hommes que le maréchal allait avoir sous ses ordres. L'un
parlait de trois cent mille, c'était fou. L'autre, plus
raisonnable, énumérait les quatre corps: le 12e, péniblement
complété au camp, à l'aide de régiments de marche et d'une
division d'infanterie de marine; le 1er, dont les débris
arrivaient débandés depuis le 14, et dont on reformait tant bien
que mal les cadres; enfin, le 5e, défait sans avoir combattu,
emporté, disloqué dans la déroute, et le 7e qui débarquait,
démoralisé lui aussi, amoindri de sa première division, qu'il
venait seulement de retrouver à Reims, en pièces; au plus, cent
vingt mille hommes, en comptant la cavalerie de réserve, les
divisions Bonnemain et Margueritte. Mais le sergent s'étant mêlé à
la querelle, en traitant avec un mépris furieux cette armée, un
ramassis d'hommes sans cohésion, un troupeau d'innocents menés au
massacre par des imbéciles, les deux bourgeois, pris d'inquiétude,
craignant d'être compromis, filèrent.
Dehors, Maurice tâcha de se procurer des journaux. Il se bourra
les poches de tous les numéros qu'il put acheter; et il les lisait
en marchant, sous les grands arbres des magnifiques promenades qui
bordent la ville. Où étaient donc les armées allemandes? Il
semblait qu'on les eût perdues. Deux sans doute se trouvaient du
côté de Metz: la première, celle que le général Steinmetz
commandait, surveillant la place; la seconde, celle du prince
Frédéric-Charles, tâchant de remonter la rive droite de la
Moselle, pour couper à Bazaine la route de Paris. Mais la
troisième armée, celle du prince royal de Prusse, l'armée
victorieuse à Wissembourg et à Froeschwiller, et qui poursuivait
le 1er corps et le 5e, où était-elle réellement, au milieu du
gâchis des informations contradictoires? Campait-elle encore à
Nancy? Arrivait-elle devant Châlons, pour qu'on eût quitté le camp
avec une telle hâte, en incendiant les magasins, des objets
d'équipement, des fourrages, des provisions de toutes sortes? Et
la confusion, les hypothèses les plus contraires recommençaient
d'ailleurs, à propos des plans qu'on prêtait aux généraux.
Maurice, comme séparé du monde, apprit seulement alors les
événements de Paris: le coup de foudre de la défaite sur tout un
peuple certain de la victoire, l'émotion terrible des rues, la
convocation des chambres, la chute du ministère libéral qui avait
fait le plébiscite, l'empereur déchu de son titre de général en
chef, forcé de passer le commandement suprême au maréchal Bazaine.
Depuis le 16, l'empereur était au camp de Châlons, et tous les
journaux parlaient d'un grand conseil, tenu le 17, où avaient
assisté le prince Napoléon et des généraux; mais ils ne
s'accordaient guère entre eux sur les véritables décisions prises,
en dehors des faits qui en résultaient: le général Trochu nommé
gouverneur de Paris, le maréchal De Mac-Mahon mis à la tête de
l'armée de Châlons, ce qui impliquait le complet effacement de
l'empereur. On sentait un effarement, une irrésolution immenses,
des plans opposés, qui se combattaient, qui se succédaient d'heure
en heure. Et toujours cette question: où donc étaient les armées
allemandes? Qui avait raison, de ceux qui prétendaient Bazaine
libre, en train d'opérer sa retraite par les places du nord, ou de
ceux qui le disaient déjà bloqué sous Metz? Un bruit persistant
courait de gigantesques batailles, de luttes héroïques soutenues
du 14 au 20, pendant toute une semaine, sans qu'il s'en dégageât
autre chose qu'un formidable retentissement d'armes, lointain et
perdu.
Alors, Maurice, les jambes cassées de fatigue, s'assit sur un
banc. La ville, autour de lui, semblait vivre de sa vie
quotidienne, et des bonnes, sous les beaux arbres, surveillaient
des enfants, tandis que les petits rentiers faisaient d'un pas
ralenti leur habituelle promenade. Il avait repris ses journaux,
lorsqu'il tomba sur un article qui lui avait échappé, l'article
d'une feuille ardente de l'opposition républicaine. Brusquement,
tout s'éclaira. Le journal affirmait que, dans le conseil du 17,
tenu au camp de Châlons, la retraite de l'armée sur Paris avait
été décidée, et que la nomination du général Trochu n'était faite
que pour préparer la rentrée de l'empereur. Mais il ajoutait que
ces résolutions venaient de se briser devant l'attitude de
l'impératrice-régente et du nouveau ministère. Pour l'impératrice,
une révolution était certaine, si l'empereur reparaissait. On lui
prêtait ce mot: «il n'arriverait pas vivant aux Tuileries». Aussi
voulait-elle, de toute son entêtée volonté, la marche en avant, la
jonction quand même avec l'armée de Metz, soutenue d'ailleurs par
le général de Palikao, le nouveau ministre de la guerre, qui avait
un plan de marche foudroyante et victorieuse, pour donner la main
à Bazaine. Et, le journal glissé sur les genoux, Maurice
maintenant, les regards perdus, croyait tout comprendre: les deux
plans qui se combattaient, les hésitations du maréchal De Mac-
Mahon à entreprendre cette marche de flanc si dangereuse avec des
troupes peu solides, les ordres impatients, de plus en plus
irrités, qui lui arrivaient de Paris, qui le poussaient à la
témérité folle de cette aventure. Puis, au milieu de cette lutte
tragique, il eut tout d'un coup la vision nette de l'empereur,
démis de son autorité impériale qu'il avait confiée aux mains de
l'impératrice-régente, dépouillé de son commandement de général en
chef dont il venait d'investir le maréchal Bazaine, n'étant plus
absolument rien, une ombre d'empereur, indéfinie et vague, une
inutilité sans nom et encombrante, dont on ne savait quoi faire,
que Paris repoussait et qui n'avait plus de place dans l'armée,
depuis qu'il s'était engagé à ne pas même donner un ordre.
Cependant, le lendemain matin, après une nuit orageuse, qu'il
dormit hors de la tente, roulé dans sa couverture, ce fut un
soulagement pour Maurice, d'apprendre que, décidément, la retraite
sur Paris l'emportait. On parlait d'un nouveau conseil, tenu la
veille au soir, auquel assistait l'ancien vice-empereur, M Rouher,
envoyé par l'impératrice pour hâter la marche sur Verdun, et que
le maréchal semblait avoir convaincu du danger d'un pareil
mouvement. Avait-on reçu de mauvaises nouvelles de Bazaine? On
n'osait l'affirmer. Mais l'absence de nouvelles même était
significative, tous les officiers de quelque bon sens se
prononçaient pour l'attente sous Paris, dont on allait être ainsi
l'armée de secours. Et, convaincu qu'on se replierait dès le
lendemain, puisqu'on disait les ordres donnés, Maurice, heureux,
voulut satisfaire une envie d'enfant qui le tourmentait: celle
d'échapper pour une fois à la gamelle, de déjeuner quelque part
sur une nappe, d'avoir devant lui une bouteille, un verre, une
assiette, toutes ces choses dont il lui semblait être privé depuis
des mois. Il avait de l'argent, il fila le coeur battant, comme
pour une fredaine, cherchant une auberge.
Ce fut, au delà du canal, à l'entrée du village de Courcelles,
qu'il trouva le déjeuner rêvé. La veille, on lui avait dit que
l'empereur était descendu dans une maison bourgeoise de ce
village; et il y était venu flâner par curiosité, il se souvenait
d'avoir vu, à l'angle de deux routes, ce cabaret avec sa tonnelle,
d'où pendaient de belles grappes de raisin, déjà dorées et mûres.
Sous la vigne grimpante, il y avait des tables peintes en vert,
tandis que, dans la vaste cuisine, par la porte grande ouverte, on
apercevait l'horloge sonore, les images d'Épinal collées parmi les
faïences, l'hôtesse énorme activant le tournebroche. Derrière,
s'étendait un jeu de boules. Et c'était bon enfant, gai et joli,
toute la vieille guinguette Française.
Une belle fille, de poitrine solide, vint lui demander, en
montrant ses dents blanches:
-- Est-ce que monsieur déjeune?
-- Mais oui, je déjeune!... Donnez-moi des oeufs, une côtelette,
du fromage!... Et du vin blanc!
Il la rappela.
-- Dites, n'est-ce pas dans une de ces maisons que l'empereur est
descendu?
-- Tenez! Monsieur, dans celle qui est là devant nous... Vous ne
voyez pas la maison, elle est derrière ce grand mur que des arbres
dépassent.
Alors, il s'installa sous la tonnelle, déboucla son ceinturon pour
être plus à l'aise, choisit sa table, sur laquelle le soleil,
filant à travers les pampres, jetait des palets d'or. Et il
revenait toujours à ce grand mur jaune, qui abritait l'empereur.
C'était en effet une maison cachée, mystérieuse, dont on ne voyait
pas même les tuiles du dehors. L'entrée donnait de l'autre côté,
sur la rue du village, une rue étroite, sans une boutique, ni même
une fenêtre, qui tournait entre des murailles mornes. Derrière, le
petit parc faisait comme un îlot d'épaisse verdure, parmi les
quelques constructions voisines. Et là, il remarqua, à l'autre
bord de la route, encombrant une large cour, entourée de remises
et d'écuries, tout un matériel de voitures et de fourgons, au
milieu d'un va-et-vient continu d'hommes et de chevaux.
-- Est-ce que c'est pour l'empereur, tout ça? demanda-t-il,
croyant plaisanter, à la servante, qui étalait sur la table une
nappe très blanche.
-- Pour l'empereur tout seul, justement! répondit-elle de son bel
air de gaieté, heureuse de montrer ses dents fraîches.
Et, renseignée sans doute par les palefreniers, qui, depuis la
veille, venaient boire, elle énuméra: l'état-major composé de
vingt-cinq officiers, les soixante cent-gardes et le peloton de
guides du service d'escorte, les six gendarmes du service de la
prévôté; puis, la maison, comprenant soixante-treize personnes,
des chambellans, des valets de chambre et de bouche, des
cuisiniers, des marmitons; puis, quatre chevaux de selle et deux
voitures pour l'empereur, dix chevaux pour les écuyers, huit pour
les piqueurs et les grooms, sans compter quarante-sept chevaux de
poste; puis, un char à bancs, douze fourgons à bagages, dont deux,
réservés aux cuisiniers, avaient fait son admiration par la
quantité d'ustensiles, d'assiettes et de bouteilles qu'on y
apercevait, en bel ordre.
-- Oh! Monsieur, on n'a pas idée de ces casseroles! ça luit comme
des soleils... Et toutes sortes de plats, de vases, de machines
qui servent je ne peux pas même vous dire à quoi!... Et une cave,
oui! Du Bordeaux, du Bourgogne, du Champagne, de quoi donner une
fameuse noce!
Dans la joie de la nappe très blanche, ravi du vin blanc qui
étincelait dans son verre, Maurice mangea deux oeufs à la coque,
avec une gourmandise qu'il ne se connaissait pas. À gauche,
lorsqu'il tournait la tête, il avait, par une des portes de la
tonnelle, la vue de la vaste plaine, plantée de tentes, toute une
ville grouillante qui venait de pousser parmi les chaumes, entre
le canal et Reims. À peine quelques maigres bouquets d'arbres
tachaient-ils de vert la grise étendue. Trois moulins dressaient
leurs bras maigres. Mais, au-dessus des confuses toitures de
Reims, que noyaient des cimes de marronniers, le colossal vaisseau
de la cathédrale se profilait dans l'air bleu, géant malgré la
distance, à côté des maisons basses. Et des souvenirs de classe,
des leçons apprises, ânonnées, revenaient dans sa mémoire: le
sacre de nos rois, la sainte ampoule, Clovis, Jeanne D'Arc, toute
la glorieuse vieille France.
Puis, comme Maurice, envahi de nouveau par l'idée de l'empereur,
dans cette modeste maison bourgeoise, si discrètement close,
ramenait les yeux sur le grand mur jaune, il fut surpris d'y lire,
charbonné en énormes lettres, ce cri: vive Napoléon! à côté
d'obscénités maladroites, démesurément grossies. La pluie avait
lavé les lettres, l'inscription, évidemment, était ancienne.
Quelle singulière chose, sur cette muraille, ce cri du vieil
enthousiasme guerrier, qui acclamait sans doute l'oncle, le
conquérant, et non le neveu! Déjà, toute son enfance renaissait,
chantait dans ses souvenirs, lorsque, là-bas, au Chesne-Populeux,
dès le berceau, il écoutait les histoires de son grand-père, un
des soldats de la grande armée. Sa mère était morte, son père
avait dû accepter un emploi de percepteur, dans cette faillite de
la gloire qui avait frappé les fils des héros, après la chute de
l'empire; et le grand-père vivait là, d'une infime pension,
retombé à la médiocrité de cet intérieur de bureaucrate, n'ayant
d'autre consolation que de conter ses campagnes à ses petits-
enfants, les deux jumeaux, le garçon et la fille, aux mêmes
cheveux blonds, dont il était un peu la mère. Il installait
Henriette sur son genou gauche, Maurice sur son genou droit, et
c'était pendant des heures des récits homériques de batailles.
Les temps se confondaient, cela semblait se passer en dehors de
l'histoire, dans un choc effroyable de tous les peuples. Les
anglais, les autrichiens, les Prussiens, les russes, défilaient
tour à tour et ensemble, au petit bonheur des alliances, sans
qu'il fût toujours possible de savoir pourquoi les uns étaient
battus plutôt que les autres. Mais, en fin de compte, tous étaient
battus, inévitablement battus à l'avance, dans une poussée
d'héroïsme et de génie qui balayait les armées comme de la paille.
C'était Marengo, la bataille en plaine, avec ses grandes lignes
savamment développées, son impeccable retraite en échiquier, par
bataillons, silencieux et impassibles sous le feu, la légendaire
bataille perdue à trois heures, gagnée à six, où les huit cents
grenadiers de la garde consulaire brisèrent l'élan de toute la
cavalerie autrichienne, où Desaix arriva pour mourir et pour
changer la déroute commençante en une immortelle victoire. C'était
Austerlitz, avec son beau soleil de gloire dans la brume d'hiver,
Austerlitz débutant par la prise du plateau de Pratzen, se
terminant par la terrifiante débâcle des étangs glacés, tout un
corps d'armée russe s'effondrant sous la glace, les hommes, les
bêtes, dans un affreux craquement, tandis que le Dieu Napoléon,
qui avait naturellement tout prévu, hâtait le désastre à coups de
boulets. C'était Iéna, le tombeau de la puissance Prussienne,
d'abord des feux de tirailleurs à travers le brouillard d'octobre,
l'impatience de Ney qui manque de tout compromettre, puis l'entrée
en ligne d'Augereau qui le dégage, le grand choc dont la violence
emporte le centre ennemi, enfin la panique, le sauve-qui-peut
d'une cavalerie trop vantée, que nos hussards sabrent ainsi que
des avoines mûres, semant la vallée romantique d'hommes et de
chevaux moissonnés. C'était Eylau, l'abominable Eylau, la plus
sanglante, la boucherie entassant les corps hideusement défigurés,
Eylau rouge de sang sous sa tempête de neige, avec son morne et
héroïque cimetière, Eylau encore tout retentissant de sa
foudroyante charge des quatre-vingts escadrons de Murat, qui
traversèrent de part en part l'armée russe, jonchant le sol d'une
telle épaisseur de cadavres, que Napoléon lui-même en pleura.
C'était Friedland, le grand piège effroyable où les russes de
nouveau vinrent tomber comme une bande de moineaux étourdis, le
chef-d'oeuvre de stratégie de l'empereur qui savait tout et
pouvait tout, notre gauche immobile, imperturbable, tandis que
Ney, ayant pris la ville, rue par rue, détruisait les ponts, puis
notre gauche alors se ruant sur la droite ennemie, la poussant à
la rivière, l'écrasant dans cette impasse, une telle besogne de
massacre, qu'on tuait encore à dix heures du soir. C'était Wagram,
les autrichiens voulant nous couper du Danube, renforçant toujours
leur aile droite pour battre Masséna, qui, blessé, commandait en
calèche découverte, et Napoléon, malin et titanique, les laissant
faire, et tout d'un coup cent pièces de canon enfonçant d'un feu
terrible leur centre dégarni, le rejetant à plus d'une lieue,
pendant que la droite, épouvantée de son isolement, lâchant pied
devant Masséna redevenu victorieux, emporte le reste de l'armée
dans une dévastation de digue rompue. C'était enfin la Moskowa, où
le clair soleil d'Austerlitz reparut pour la dernière fois, une
terrifiante mêlée d'hommes, la confusion du nombre et du courage
entêté, des mamelons enlevés sous l'incessante fusillade, des
redoutes prises d'assaut à l'arme blanche, de continuels retours
offensifs disputant chaque pouce de terrain, un tel acharnement de
bravoure de la garde russe, qu'il fallut pour la victoire les
furieuses charges de Murat, le tonnerre de trois cents canons
tirant ensemble et la valeur de Ney, le triomphal prince de la
journée. Et, quelle que fût la bataille, les drapeaux flottaient
avec le même frisson glorieux dans l'air du soir, les mêmes cris
de: vive Napoléon! Retentissaient à l'heure où les feux de bivouac
s'allumaient sur les positions conquises, la France était partout
chez elle, en conquérante qui promenait ses aigles invincibles
d'un bout de l'Europe à l'autre, n'ayant qu'à poser le pied dans
les royaumes pour faire rentrer en terre les peuples domptés.
Maurice achevait sa côtelette, grisé moins par le vin blanc qui
pétillait au fond de son verre, que par tant de gloire évoquée,
chantant dans sa mémoire, lorsque son regard tomba sur deux
soldats en loques, couverts de boue, pareils à des bandits las de
rouler les routes; et il les entendit demander à la servante des
renseignements sur l'exacte position des régiments campés le long
du canal.
Alors, il les appela.
-- Eh! Camarades, par ici!... Mais vous êtes du 7e corps, vous!
-- Bien sûr, de la première division!... Ah! foutre! je vous le
promets, que j'en suis! à preuve que j'étais à Froeschwiller, où
il ne faisait pas froid, je vous en réponds... Et, tenez! le
camarade, lui, est du 1er corps, et il était à Wissembourg, encore
un sale endroit!
Ils dirent leur histoire, roulés dans la panique et dans la
déroute, restés à demi morts de fatigue au fond d'un fossé,
blessés même légèrement l'un et l'autre, et dès lors traînant la
jambe à la queue de l'armée, forcés de s'arrêter dans des villes
par des crises épuisantes de fièvre, si en retard enfin, qu'ils
arrivaient seulement, un peu remis, en quête de leur escouade.
Le coeur serré, Maurice, qui allait attaquer un morceau de
gruyère, remarqua leurs yeux voraces, fixés sur son assiette.
-- Dites donc, mademoiselle! Encore du fromage, et du pain, et du
vin!... N'est-ce pas, camarades, vous allez faire comme moi? Je
régale. À votre santé!
Ils s'attablèrent, ravis. Et lui, envahi d'un froid grandissant,
les regardait, dans leur déchéance lamentable de soldats sans
armes, vêtus de pantalons rouges et de capotes si rattachés de
ficelles, rapiécés de tant de lambeaux différents, qu'ils
ressemblaient à des pillards, à des bohémiens achevant d'user la
défroque de quelque champ de bataille.
-- Ah! foutre, oui! reprit le plus grand, la bouche pleine, ce
n'était pas drôle, là-bas!... Faut avoir vu, raconte donc,
Coutard.
Et le petit raconta, avec des gestes, agitant son pain.
-- Moi, je lavais ma chemise, tandis qu'on faisait la soupe...
Imaginez-vous un sale trou, un vrai entonnoir, avec des bois tout
autour, qui avaient permis à ces cochons de Prussiens de
s'approcher à quatre pattes, sans qu'on s'en doute seulement...
Alors, à sept heures, voilà que les obus se mettent à tomber dans
nos marmites. Nom de Dieu! ça n'a pas traîné, nous avons sauté sur
nos flingots, et jusqu'à onze heures, vrai! On a cru qu'on leur
allongeait une raclée dans les grands prix... Mais faut que vous
sachiez que nous n'étions pas cinq mille et que ces cochons
arrivaient, arrivaient toujours. J'étais, moi, sur un petit
coteau, couché derrière un buisson, et j'en voyais déboucher en
face, à droite, à gauche, oh! De vraies fourmilières, des files de
fourmis noires, si bien que, quand il n'y en avait plus, il y en
avait encore. Ce n'est pas pour dire, mais nous pensions tous que
les chefs étaient de rudes serins, de nous avoir fourrés dans un
pareil guêpier, loin des camarades, et de nous y laisser aplatir,
sans venir à notre aide... Pour lors, voilà notre général, le
pauvre bougre de général Douay, pas une bête ni un capon, celui-
là, qui gobe une prune et qui s'étale, les quatre fers en l'air.
Nettoyé, plus personne! Ça ne fait rien, on tient tout de même.
Pourtant, ils étaient trop, il fallait bien déguerpir. On se bat
dans un enclos, on défend la gare, au milieu d'un tel train, qu'il
y avait de quoi rester sourd... Et puis, je ne sais plus, la ville
devait être prise, nous nous sommes trouvés sur une montagne, le
Geissberg, comme ils disent, je crois; et alors, là, retranchés
dans une espèce de château, ce que nous en avons tué, de ces
cochons! Ils sautaient en l'air, ça faisait plaisir de les voir
retomber sur le nez... Et puis, que voulez-vous? Il en arrivait,
il en arrivait toujours, dix hommes contre un, et du canon tant
qu'on en demandait. Le courage, dans ces histoires-là, ça ne sert
qu'à rester sur le carreau. Enfin, une telle marmelade, que nous
avons dû foutre le camp... N'empêche que, pour des serins, nos
officiers se sont montrés de fameux serins, n'est-ce pas, Picot?
Il y eut un silence. Picot, le plus grand, avala un verre de vin
blanc; et, se torchant d'un revers de main:
-- Bien sûr... C'est comme à Froeschwiller, fallait être bête à
manger du foin pour se battre dans des conditions pareilles. Mon
capitaine, un petit malin, le disait... La vérité est qu'on ne
devait pas savoir. Toute une armée de ces salauds nous est tombée
sur le dos, quand nous étions à peine quarante mille, nous autres.
Et on ne s'attendait pas à se battre ce jour-là, la bataille s'est
engagée peu à peu, sans que les chefs le veuillent, paraît-il...
Bref! Moi, je n'ai pas tout vu, naturellement. Mais ce que je sais
bien, c'est que la danse a recommencé d'un bout à l'autre de la
journée, et que, lorsqu'on croyait que c'était fini, pas du tout!
Les violons reprenaient de plus belle... D'abord, à Woerth, un
gentil village, avec un clocher drôle, qui a l'air d'un poêle, à
cause des carreaux de faïence qu'on a mis dessus. Je ne sais
foutre pas pourquoi on nous l'avait fait quitter le matin, car
nous nous sommes usé les dents et les ongles pour le réoccuper,
sans y parvenir. Oh! Mes enfants, ce qu'on s'est bûché là, ce
qu'il y a eu de ventres ouverts et de cervelles écrabouillées,
c'est à ne pas croire!... Ensuite, ç'a été autour d'un autre
village qu'on s'est cogné: Elsasshaussen, un nom à coucher à la
porte. Nous étions canardés par un tas de canons, qui tiraient à
leur aise du haut d'une sacrée colline, que nous avions lâchée
aussi le matin. Et c'est alors que j'ai vu, oui! Moi qui vous
parle, j'ai vu la charge des cuirassiers. Ce qu'ils se sont fait
tuer, les pauvres bougres! Une vraie pitié de lancer des chevaux
et des hommes sur un terrain pareil, une pente couverte de
broussailles, coupée de fossés! D'autant plus, nom de Dieu! Que ça
ne pouvait servir à rien du tout. N'importe! C'était crâne, ça
vous réchauffait le coeur... Ensuite, n'est-ce pas? Il semblait
que le mieux était de s'en aller souffler plus loin. Le village
flambait comme une allumette, les badois, les wurtembergeois, les
Prussiens, toute la clique, plus de cent vingt mille de ces
salauds, à ce qu'on a compté plus tard, avaient fini par nous
envelopper. Et pas du tout, voilà la musique qui repart plus fort,
autour de Froeschwiller! Car, c'est la vérité pure, Mac-Mahon est
peut-être un serin, mais il est brave. Fallait le voir sur son
grand cheval, au milieu des obus! Un autre aurait filé dès le
commencement, jugeant qu'il n'y a pas de honte à refuser de se
battre, quand on n'est pas de force. Lui, puisque c'était
commencé, a voulu se faire casser la gueule jusqu'au bout. Et ce
qu'il y a réussi!... Dans Froeschwiller, voyez-vous! Ce n'étaient
plus des hommes, c'étaient des bêtes qui se mangeaient. Pendant
près de deux heures, les ruisseaux ont roulé du sang... Ensuite,
ensuite, dame! Il a tout de même fallu décamper. Et dire qu'on est
venu nous raconter qu'à la gauche nous avions culbuté les
Bavarois! Tonnerre de bon Dieu! Si nous avions été cent vingt
mille, nous aussi! Si nous avions eu assez de canons et des chefs
un peu moins serins!
Et violents, exaspérés encore, dans leurs uniformes en guenilles,
gris de poussière, Coutard et Picot se coupaient du pain,
avalaient de gros morceaux de fromage, en jetant le cauchemar de
leurs souvenirs, sous la jolie treille, aux grappes mûres,
criblées par les flèches d'or du soleil. Maintenant, ils en
étaient à l'effroyable déroute qui avait suivi, les régiments
débandés, démoralisés, affamés, fuyant à travers champs, les
grands chemins roulant une affreuse confusion d'hommes, de
chevaux, de voitures, de canons, toute la débâcle d'une armée
détruite, fouettée du vent fou de la panique. Puisqu'on n'avait
point su se replier sagement et défendre les passages des Vosges,
où dix mille hommes en auraient arrêté cent mille, on aurait dû au
moins faire sauter les ponts, combler les tunnels. Mais les
généraux galopaient, dans l'effarement, et une telle tempête de
stupeur soufflait, emportant à la fois les vaincus et les
vainqueurs, qu'un instant les deux armées s'étaient perdues, dans
cette poursuite à tâtons sous le grand jour, Mac-Mahon filant vers
Lunéville, tandis que le prince royal de Prusse le cherchait du
côté des Vosges. Le 7, les débris du 1er corps traversaient
Saverne, ainsi qu'un fleuve limoneux et débordé, charriant des
épaves. Le 8, à Sarrebourg, le 5e corps venait tomber dans le 1er,
comme un torrent démonté dans un autre, en fuite lui aussi, battu
sans avoir combattu, entraînant son chef, le triste général de
Failly, affolé de ce qu'on faisait remonter à son inaction la
responsabilité de la défaite. Le 9, le 10, la galopade continuait,
un sauve-qui-peut enragé qui ne regardait même pas en arrière. Le
11, sous une pluie battante, on descendait vers Bayon, pour éviter
Nancy, à la suite d'une rumeur fausse qui disait cette ville au
pouvoir de l'ennemi. Le 12, on campait à Haroué, le 13, à
Vicherey; et, le 14, on était à Neufchâteau, où le chemin de fer,
enfin, recueillit cette masse roulante d'hommes qu'il chargea à la
pelle dans des trains, pendant trois jours, pour les transporter à
Châlons. Vingt-quatre heures après le départ du dernier train, les
Prussiens arrivaient.
-- Ah! foutu sort! conclut Picot, ce qu'il a fallu jouer des
jambes!... Et nous qu'on avait laissés à l'hôpital!
Coutard achevait de vider la bouteille dans son verre et dans
celui du camarade.
-- Oui, nous avons pris nos cliques et nos claques, et nous
courons encore... Bah! ça va mieux tout de même, puisqu'on peut
boire un coup à la santé de ceux qui n'ont pas eu la gueule
cassée.
Maurice, alors, comprit. Après la surprise imbécile de
Wissembourg, l'écrasement de Froeschwiller était le coup de
foudre, dont la lueur sinistre venait d'éclairer nettement la
terrible vérité. Nous étions mal préparés, une artillerie
médiocre, des effectifs menteurs, des généraux incapables; et
l'ennemi, tant dédaigné, apparaissait fort et solide, innombrable,
avec une discipline et une tactique parfaites. Le faible rideau de
nos sept corps, disséminés de Metz à Strasbourg, venait d'être
enfoncé par les trois armées allemandes, comme par des coins
puissants. Du coup, nous restions seuls, ni l'Autriche, ni
l'Italie ne viendraient, le plan de l'empereur s'était effondré
dans la lenteur des opérations et dans l'incapacité des chefs. Et
jusqu'à la fatalité qui travaillait contre nous, accumulant les
contretemps, les coïncidences fâcheuses, réalisant le plan secret
des Prussiens, qui était de couper en deux nos armées, d'en
rejeter une partie sous Metz, pour l'isoler de la France, tandis
qu'ils marcheraient sur Paris, après avoir anéanti le reste. Dès
maintenant, cela apparaissait mathématique, nous devions être
vaincus pour toutes les causes dont l'inévitable résultat
éclatait, c'était le choc de la bravoure inintelligente contre le
grand nombre et la froide méthode. On aurait beau disputer plus
tard, la défaite, malgré tout, était fatale, comme la loi des
forces qui mènent le monde.
Brusquement, Maurice, les yeux rêveurs et perdus, relut là-bas,
devant lui, le cri: vive Napoléon! Charbonné sur le grand mur
jaune. Et il eut une sensation d'intolérable malaise, un
élancement dont la brûlure lui trouait le coeur. C'était donc vrai
que cette France, aux victoires légendaires, et qui s'était
promenée, tambours battants, au travers de l'Europe, venait d'être
culbutée du premier coup par un petit peuple dédaigné? Cinquante
ans avaient suffi, le monde était changé, la défaite s'abattait
effroyable sur les éternels vainqueurs. Et il se souvenait de tout
ce que Weiss, son beau-frère, avait dit, pendant la nuit
d'angoisse, devant Mulhouse. Oui, lui seul alors était
clairvoyant, devinait les causes lentes et cachées de notre
affaiblissement, sentait le vent nouveau de jeunesse et de force
qui soufflait d'Allemagne. N'était-ce pas un âge guerrier qui
finissait, un autre qui commençait? Malheur à qui s'arrête dans
l'effort continu des nations, la victoire est à ceux qui marchent
à l'avant-garde, aux plus savants, aux plus sains, aux plus forts!
Mais, à ce moment, il y eut des rires, des cris de fille qu'on
force et qui plaisante. C'était le lieutenant Rochas, qui, dans la
vieille cuisine enfumée, égayée d'images d'Épinal, tenait entre
ses bras la jolie servante, en troupier conquérant. Il parut sous
la tonnelle, où il se fit servir un café; et, comme il avait
entendu les dernières paroles de Coutard et de Picot, il intervint
gaiement:
-- Bah! mes enfants, ce n'est rien, tout ça! C'est le commencement
de la danse, vous allez voir la sacrée revanche, à cette heure!...
Pardi! Jusqu'à présent, ils se sont mis cinq contre un. Mais ça va
changer, c'est moi qui vous en fiche mon billet!... Nous sommes
trois cent mille, ici. Tous les mouvements que nous faisons et
qu'on ne comprend pas, c'est pour attirer les Prussiens sur nous,
tandis que Bazaine, qui les surveille, va les prendre en queue...
Alors, nous les aplatissons, crac! Comme cette mouche!
D'une claque sonore, entre ses mains, il avait écrasé une mouche
au vol; et il s'égayait plus haut, et il croyait de toute son
innocence à ce plan si aisé, retombé d'aplomb dans sa foi au
courage invincible. Obligeamment, il indiqua aux deux soldats la
place exacte de leur régiment; puis, heureux, un cigare aux dents,
il s'installa devant sa demi-tasse.
-- Le plaisir a été pour moi, camarades! Répondit Maurice à
Coutard et à Picot qui s'en allaient, en le remerciant de son
fromage et de sa bouteille de vin.
Il s'était fait également servir une tasse de café, et il
regardait le lieutenant, gagné par sa belle humeur, un peu surpris
pourtant des trois cent mille hommes, lorsqu'on n'était guère plus
de cent mille, et de sa singulière facilité à écraser les
Prussiens entre l'armée de Châlons et l'armée de Metz. Mais il
avait, lui aussi, un tel besoin d'illusion! Pourquoi ne pas
espérer encore, lorsque le passé glorieux chantait toujours si
haut dans sa mémoire? La vieille guinguette était si joyeuse, avec
sa treille d'où pendait le clair raisin de France, doré de soleil!
De nouveau, il eut une heure de confiance, au-dessus de la grande
tristesse sourde amassée peu à peu en lui.
Maurice avait un instant suivi des yeux un officier de chasseurs
d'Afrique, accompagné d'une ordonnance, qui tous deux venaient de
disparaître au grand trot, à l'angle de la maison silencieuse,
occupée par l'empereur. Puis, comme l'ordonnance reparaissait
seule et s'arrêtait avec les deux chevaux, à la porte du cabaret,
il eut un cri de surprise.
-- Prosper!... Moi qui vous croyais à Metz!
C'était un homme de Remilly, un simple valet de ferme, qu'il avait
connu enfant, lorsqu'il allait passer les vacances chez l'oncle
Fouchard. Tombé au sort, il était depuis trois ans en Afrique,
lorsque la guerre avait éclaté; et il avait bon air sous la veste
bleu de ciel, le large pantalon rouge à bandes bleues et la
ceinture de laine rouge, avec sa longue face sèche, ses membres
souples et forts, d'une adresse extraordinaire.
-- Tiens! Cette rencontre!... Monsieur Maurice!
Mais il ne se pressait pas, conduisait à l'écurie les chevaux
fumants, donnait surtout au sien un coup d'oeil paternel. L'amour
du cheval, pris sans doute dès l'enfance, quand il menait les
bêtes au labour, lui avait fait choisir la cavalerie.
-- C'est que nous arrivons de Monthois, plus de dix lieues d'une
traite, reprit-il quand il revint; et Zéphir va prendre volontiers
quelque chose.
Zéphir, c'était son cheval. Lui, refusa de manger, accepta un café
seulement. Il attendait son officier, qui attendait l'empereur. Ca
pouvait durer cinq minutes, ça pouvait durer deux heures. Alors,
son officier lui avait dit de mettre les chevaux à l'ombre. Et,
comme Maurice, la curiosité éveillée, tâchait de savoir, il eut un
geste vague.
-- Sais pas... Une commission bien sûr... Des papiers à remettre.
Mais Rochas, d'un oeil attendri, regardait le chasseur, dont
l'uniforme éveillait ses souvenirs d'Afrique.
-- Eh! Mon garçon, où étiez-vous, là-bas?
-- À Médéah, mon lieutenant.
Médéah! Et ils causèrent, rapprochés, malgré la hiérarchie.
Prosper s'était fait à cette vie de continuelle alerte, toujours à
cheval, partant pour la bataille comme on part pour la chasse,
quelque grande battue d'arabes. On avait une seule gamelle par six
hommes, par tribu; et chaque tribu était une famille, l'un faisant
la cuisine, l'autre lavant le linge, les autres plantant la tente,
soignant les bêtes, nettoyant les armes. On chevauchait le matin
et l'après-midi, chargé d'un paquetage énorme, par des soleils de
plomb. On allumait le soir, pour chasser les moustiques, de grands
feux, autour desquels on chantait des chansons de France. Souvent,
sous la nuit claire, criblée d'étoiles, il fallait se relever et
mettre la paix parmi les chevaux, qui, fouettés de vent tiède, se
mordaient tout d'un coup, arrachaient les piquets, avec de furieux
hennissements. Puis, c'était le café, le délicieux café, la grande
affaire, qu'on écrasait au fond d'une gamelle et qu'on passait au
travers d'une ceinture rouge d'ordonnance. Mais il y avait aussi
les jours noirs, loin de tout centre habité, en face de l'ennemi.
Alors, plus de feux, plus de chants, plus de noces. On souffrait
parfois horriblement de la privation de sommeil, de la soif et de
la faim. N'importe! On l'aimait, cette existence d'imprévu et
d'aventures, cette guerre d'escarmouches, si propre à l'éclat de
la bravoure personnelle, amusante comme la conquête d'une île
sauvage, égayée par les razzias, le vol en grand, et par le
maraudage, les petits vols des chapardeurs, dont les bons tours
légendaires faisaient rire jusqu'aux généraux.
-- Ah! dit Prosper, devenu grave, ce n'est pas ici comme là-bas,
on se bat autrement.
Et, sur une nouvelle question de Maurice, il dit leur débarquement
à Toulon, leur long et pénible voyage jusqu'à Lunéville. C'était
là qu'ils avaient appris Wissembourg et Froeschwiller. Ensuite, il
ne savait plus, confondait les villes: de Nancy à Saint-Mihiel, de
Saint-Mihiel à Metz. Le 14, il devait y avoir eu une grande
bataille, l'horizon était en feu; mais lui n'avait vu que quatre
uhlans, derrière une haie. Le 16, on s'était battu encore, le
canon faisait rage dès six heures du matin; et on lui avait dit
que, le 18, la danse avait recommencé, plus terrible. Seulement,
les chasseurs n'étaient plus là, parce que, le 16, à Gravelotte,
comme ils attendaient d'entrer en ligne, le long d'une route,
l'empereur, qui filait dans une calèche, les avait pris en
passant, pour l'accompagner à Verdun. Une jolie trotte, quarante-
deux kilomètres au galop, avec la peur, à chaque instant, d'être
coupés par les Prussiens!
-- Et Bazaine? demanda Rochas.
-- Bazaine? On dit qu'il a été rudement content que l'empereur lui
fiche la paix.
Mais le lieutenant voulait savoir si Bazaine arrivait. Et Prosper
eut un geste vague: est-ce qu'on pouvait dire? Eux, depuis le 16,
avaient passé les journées en marches et contremarches sous la
pluie, en reconnaissances, en grand'gardes, sans voir un ennemi.
Maintenant, ils faisaient partie de l'armée de Châlons. Son
régiment, deux autres de chasseurs de France et un de hussards,
formaient l'une des divisions de la cavalerie de réserve, la
première division, commandée par le général Margueritte, dont il
parlait avec une tendresse enthousiaste.
-- Ah! le bougre! En voilà un rude lapin! Mais à quoi bon?
Puisqu'on n'a encore su que nous faire patauger dans la boue!
Il y eut un silence. Puis, Maurice causa un instant de Remilly, de
l'oncle Fouchard, et Prosper regretta de ne pouvoir aller serrer
la main d'Honoré, le maréchal des logis, dont la batterie devait
camper à plus d'une lieue de là, de l'autre côté du chemin de
Laon. Mais un ébrouement de cheval lui fit dresser l'oreille, il
se leva, disparut pour s'assurer que Zéphir ne manquait de rien.
Peu à peu, des soldats de toute arme et de tous grades
envahissaient la guinguette, à cette heure de la demi-tasse et du
pousse-café. Pas une des tables ne restait libre, c'était une
gaieté éclatante d'uniformes dans la verdure des pampres
éclaboussés de soleil. Le major Bouroche venait de s'asseoir près
de Rochas, lorsque Jean se présenta, porteur d'un ordre.
-- Mon lieutenant, c'est le capitaine qui vous attendra à trois
heures, pour un règlement de service.
D'un signe de tête, Rochas dit qu'il serait exact; et Jean ne
partit pas tout de suite, sourit à Maurice, qui allumait une
cigarette. Depuis la scène du wagon, il y avait entre les deux
hommes une trêve tacite, comme une étude réciproque, de plus en
plus bienveillante.
Prosper était revenu, pris d'impatience.
-- Je vas manger, moi, si mon chef ne sort pas de cette baraque...
C'est fichu, l'empereur est capable de ne pas rentrer avant ce
soir.
-- Dites donc, demanda Maurice, dont la curiosité se réveillait,
c'est peut-être bien des nouvelles de Bazaine que vous apportez?
-- Possible! On en causait là-bas, à Monthois.
Mais il y eut un brusque mouvement. Et Jean, qui était resté à une
des portes de la tonnelle, se retourna, en disant:
-- L'empereur!
Tous furent aussitôt debout. Entre les peupliers, par la grande
route blanche, un peloton de cent-gardes apparaissait, d'un luxe
d'uniformes correct encore et resplendissant, avec le grand soleil
doré de leur cuirasse. Puis, tout de suite, venait l'empereur à
cheval, dans un large espace libre, accompagné de son état-major,
que suivait un second peloton de cent-gardes.
Les fronts s'étaient découverts, quelques acclamations
retentirent. Et l'empereur, au passage, leva la tête, très pâle,
la face déjà tirée, les yeux vacillants, comme troubles et pleins
d'eau.
Il parut s'éveiller d'une somnolence, il eut un faible sourire à
la vue de ce cabaret ensoleillé, et salua.
Alors, Jean et Maurice entendirent distinctement, derrière eux,
Bouroche qui grognait, après avoir sondé à fond l'empereur de son
coup d'oeil de praticien:
-- Décidément, il a une sale pierre dans son sac.
Puis, d'un mot, il arrêta son diagnostic:
-- Foutu!
Jean, dans son étroit bon sens, avait eu un hochement de tête: une
sacrée malchance pour une armée, un pareil chef! Et, dix minutes
plus tard, après avoir serré la main de Prosper, lorsque Maurice,
heureux de son fin déjeuner, s'en alla fumer en flânant d'autres
cigarettes, il emporta cette image de l'empereur, si blême et si
vague, passant au petit trot de son cheval. C'était le
conspirateur, le rêveur à qui l'énergie manque au moment de
l'action. On le disait très bon, très capable d'une grande et
généreuse pensée, très tenace d'ailleurs en son vouloir d'homme
silencieux; et il était aussi très brave, méprisant le danger en
fataliste prêt toujours à subir le destin. Mais il semblait frappé
de stupeur dans les grandes crises, comme paralysé devant
l'accomplissement des faits, impuissant dès lors à réagir contre
la fortune, si elle lui devenait adverse. Et Maurice se demandait
s'il n'y avait pas là un état physiologique spécial, aggravé par
la souffrance, si la maladie dont l'empereur souffrait visiblement
n'était pas la cause de cette indécision, de cette incapacité
grandissantes qu'il montrait depuis le commencement de la
campagne. Cela aurait tout expliqué. Un gravier dans la chair d'un
homme, et les empires s'écroulent.
Le soir, dans le camp, après l'appel, il y eut une soudaine
agitation, des officiers courant, transmettant des ordres, réglant
le départ du lendemain matin, à cinq heures. Et ce fut, pour
Maurice, un sursaut de surprise et d'inquiétude, quand il comprit
que tout, une fois encore, était changé: on ne se repliait plus
sur Paris, on allait marcher sur Verdun, à la rencontre de
Bazaine. Le bruit circulait d'une dépêche de ce dernier, arrivée
dans la journée, annonçant qu'il opérait son mouvement de
retraite; et le jeune homme se rappela Prosper, avec l'officier de
chasseurs, venus de Monthois, peut-être bien pour apporter une
copie de cette dépêche. C'était donc l'impératrice-régente et le
conseil des ministres qui triomphaient, grâce à la continuelle
incertitude du maréchal De Mac-Mahon, dans leur épouvante de voir
l'empereur rentrer à Paris, dans leur volonté têtue de pousser
malgré toute l'armée en avant, pour tenter le suprême sauvetage de
la dynastie. Et cet empereur misérable, ce pauvre homme qui
n'avait plus de place dans son empire, allait être emporté comme
un paquet inutile et encombrant, parmi les bagages de ses troupes,
condamné à traîner derrière lui l'ironie de sa maison impériale,
ses cent-gardes, ses voitures, ses chevaux, ses cuisiniers, ses
fourgons de casseroles d'argent et de vin de Champagne, toute la
pompe de son manteau de cour, semé d'abeilles, balayant le sang et
la boue des grandes routes de la défaite.
À minuit, Maurice ne dormait pas encore. Une insomnie fiévreuse,
traversée de mauvais rêves, le faisait se retourner sous la tente.
Il finit par en sortir, soulagé d'être debout, de respirer l'air
froid, fouetté de vent. Le ciel s'était couvert de gros nuages, la
nuit devenait très sombre, un infini morne de ténèbres, que les
derniers feux mourants des fronts de bandière éclairaient de rares
étoiles. Et, dans cette paix noire, comme écrasée de silence, on
sentait la respiration lente des cent mille hommes qui étaient
couchés là. Alors, les angoisses de Maurice s'apaisèrent, une
fraternité lui vint, pleine de tendresse indulgente pour tous ces
vivants endormis, dont bientôt des milliers dormiraient du sommeil
de la mort. Braves gens tout de même! Ils n'étaient guère
disciplinés, ils volaient et buvaient. Mais que de souffrances
déjà, et que d'excuses, dans l'effondrement de la nation entière!
Les vétérans glorieux de Sébastopol et de Solférino n'étaient déjà
plus que le petit nombre, encadrés parmi des troupes trop jeunes,
incapables d'une longue résistance. Ces quatre corps, formés et
reconstitués à la hâte, sans liens solides entre eux, c'était
l'armée de la désespérance, le troupeau expiatoire qu'on envoyait
au sacrifice, pour tenter de fléchir la colère du destin. Elle
allait monter son calvaire jusqu'au bout, payant les fautes de
tous du flot rouge de son sang, grandie dans l'horreur même du
désastre.
Et Maurice, à ce moment, au fond de l'ombre frissonnante, eut la
conscience d'un grand devoir. Il ne cédait plus à l'espérance
vantarde de remporter les victoires légendaires. Cette marche sur
Verdun, c'était une marche à la mort, et il l'acceptait avec une
résignation allègre et forte, puisqu'il fallait mourir.
IV
Le 23 août, un mardi, à six heures du matin, le camp fut levé, les
cent mille hommes de l'armée de Châlons s'ébranlèrent, coulèrent
bientôt en un ruissellement immense, comme un fleuve d'hommes, un
instant épandu en lac, qui reprend son cours; et, malgré les
rumeurs qui avaient couru la veille, ce fut une grande surprise
pour beaucoup, de voir qu'au lieu de continuer le mouvement de
retraite, on tournait le dos à Paris, allant là-bas, vers l'est, à
l'inconnu.
À cinq heures du matin, le 7e corps n'avait pas encore de
cartouches. Depuis deux jours, les artilleurs s'épuisaient, pour
débarquer les chevaux et le matériel, dans la gare encombrée des
approvisionnements qui refluaient de Metz. Et ce fut au dernier
moment que des wagons chargés de cartouches furent découverts
parmi l'inextricable pêle-mêle des trains, et qu'une compagnie de
corvée, dont Jean faisait partie, put en rapporter deux cent
quarante mille, sur des voitures réquisitionnées à la hâte. Jean
distribua les cent cartouches réglementaires à chacun des hommes
de son escouade, au moment même où Gaude, le clairon de la
compagnie, sonnait le départ.
Le 106e ne devait pas traverser Reims, l'ordre de marche était de
tourner la ville, pour rejoindre la grande route de Châlons. Mais,
cette fois encore, on avait négligé d'échelonner les heures, de
sorte que les quatre corps d'armée étant partis ensemble, il se
produisit une extrême confusion, à l'entrée des premiers tronçons
de routes communes. L'artillerie, la cavalerie, à chaque instant,
coupaient et arrêtaient les lignes de fantassins. Des brigades
entières durent attendre pendant une heure, l'arme au pied. Et le
pis, ce fut qu'un épouvantable orage éclata, dix minutes à peine
après le départ, une pluie diluvienne qui trempa les hommes
jusqu'aux os, alourdissant sur leurs épaules le sac et la capote.
Le 106e, pourtant, avait pu se remettre en marche, comme la pluie
cessait; tandis que, dans un champ voisin, des zouaves, forcés
d'attendre encore, avaient trouvé, pour prendre patience, le petit
jeu de se battre à coups de boules de terre, des paquets de boue
dont l'éclaboussement, sur les uniformes, soulevait des tempêtes
de rire.
Presque aussitôt, le soleil reparut, un soleil triomphal, dans la
chaude matinée d'août. Et la gaieté revint, les hommes fumaient
comme une lessive, étendue au grand air: très vite ils furent
secs, pareils à des chiens crottés, retirés d'une mare,
plaisantant des sonnettes de fange durcie qu'ils emportaient à
leurs pantalons rouges. À chaque carrefour, il fallait s'arrêter
encore. Tout au bout d'un faubourg de Reims, il y eut une dernière
halte, devant un débit de boissons qui ne désemplissait pas.
Alors, Maurice eut l'idée de régaler l'escouade, comme souhait de
bonne chance à tous.
-- Caporal, si vous le permettez...
Jean, après une courte hésitation, accepta un petit verre. Et il y
avait là Loubet et Chouteau, ce dernier sournoisement respectueux,
depuis que le caporal faisait sentir sa poigne; et il y avait
également Pache et Lapoulle, deux braves garçons, lorsqu'on ne
leur montait pas la tête.
-- À votre santé, caporal! dit Chouteau d'une voix de bon apôtre.
-- À la vôtre, et que chacun tâche de rapporter sa tête et ses
pieds! Répondit Jean avec politesse, au milieu d'un rire
approbateur.
Mais on partait, le capitaine Beaudoin s'était approché d'un air
choqué, pendant que le lieutenant Rochas affectait de tourner la
tête, indulgent à la soif de ses hommes. Déjà, l'on filait sur la
route de Châlons, un interminable ruban, bordé d'arbres, allant
d'un trait, tout droit, parmi l'immense plaine, des chaumes à
l'infini, que bossuaient çà et là de hautes meules et des moulins
de bois, agitant leurs ailes. Plus au nord, des files de poteaux
télégraphiques indiquaient d'autres routes, où l'on reconnaissait
les lignes sombres d'autres régiments en marche. Beaucoup même
coupaient à travers champs, en masses profondes. Une brigade de
cavalerie, en avant, sur la gauche, trottait dans un éblouissement
de soleil. Et tout l'horizon désert, d'un vide triste et sans
bornes, s'animait, se peuplait ainsi de ces ruisseaux d'hommes
débordant de partout, de ces coulées intarissables de fourmilière
géante.
Vers neuf heures, le 106e quitta la route de Châlons, pour
prendre, à gauche, celle de Suippe, un autre ruban tout droit, à
l'infini. On marchait par deux files espacées, laissant le milieu
de la route libre. Les officiers s'y avançaient à l'aise, seuls;
et Maurice avait remarqué leur air soucieux, qui contrastait avec
la belle humeur, la satisfaction gaillarde des soldats, heureux
comme des enfants de marcher enfin. Même, l'escouade se trouvant
presque en tête, il apercevait de loin le colonel, M De Vineuil,
dont l'allure sombre, la grande taille raidie, balancée au pas du
cheval, le frappait. On avait relégué la musique à l'arrière, avec
les cantines du régiment. Puis, accompagnant la division, venaient
les ambulances et le train des équipages, que suivait le convoi du
corps tout entier, un immense convoi, des fourragères, des
fourgons fermés pour les provisions, des chariots pour les
bagages, un défilé de voitures de toutes sortes, qui tenait plus
de cinq kilomètres, et dont, aux rares coudes de la route, on
apercevait l'interminable queue. Enfin, à l'extrême bout, des
troupeaux fermaient la colonne, une débandade de grands boeufs
piétinant dans un flot de poussière, la viande encore sur pied,
poussée à coups de fouet, d'une peuplade guerrière en migration.
Cependant, Lapoulle, de temps à autre, remontait son sac, d'un
haussement d'épaule. Sous le prétexte qu'il était le plus fort, on
le chargeait des ustensiles communs à toute l'escouade, la grande
marmite et le bidon, pour la provision d'eau. Cette fois même, on
lui avait confié la pelle de la compagnie, en lui persuadant que
c'était un honneur. Et il ne se plaignait pas, il riait d'une
chanson dont Loubet, le ténor de l'escouade, charmait la longueur
de la route. Loubet, lui, avait un sac célèbre, dans lequel on
trouvait de tout: du linge, des souliers de rechange, de la
mercerie, des brosses, du chocolat, un couvert et une timbale,
sans compter les vivres réglementaires, des biscuits, du café; et,
bien que les cartouches y fussent aussi, qu'il y eût encore, sur
le sac, la couverture roulée, la tente-abri et ses piquets, tout
cela paraissait léger, tellement il savait, selon son mot, bien
faire sa malle.
-- Foutu pays tout de même! répétait de loin en loin Chouteau, en
jetant un regard de mépris sur ces plaines mornes de la Champagne
pouilleuse.
Les vastes étendues de terre crayeuse continuaient, se succédaient
sans fin. Pas une ferme, pas une âme, rien que des vols de
corbeaux tachant de noir l'immensité grise. À gauche, très loin,
des bois de pin, d'une verdure sombre, couronnaient les lentes
ondulations qui bornaient le ciel; tandis que, sur la droite, on
devinait le cours de la Vesle, à une ligne d'arbres continue. Et
là, derrière les coteaux, on voyait, depuis une lieue, monter une
fumée énorme, dont les flots amassés finissaient par barrer
l'horizon d'une effrayante nuée d'incendie.
-- Qu'est-ce qui brûle donc, là-bas? demandaient des voix de tous
côtés.
Mais l'explication courut d'un bout à l'autre de la colonne.
C'était le camp de Châlons qui flambait depuis deux jours,
incendié par ordre de l'empereur, pour sauver des mains des
Prussiens les richesses entassées. La cavalerie d'arrière-garde
avait, disait-on, été chargée de mettre le feu à un grand
baraquement, appelé le magasin jaune, plein de tentes, de piquets,
de nattes, et au magasin neuf, un immense hangar fermé, où
s'empilaient des gamelles, des souliers, des couvertures, de quoi
équiper cent autres mille hommes. Des meules de fourrage, allumées
elles aussi, fumaient comme des torches gigantesques. Et, à ce
spectacle, devant ces tourbillons livides qui débordaient des
collines lointaines, emplissant le ciel d'un irréparable deuil,
l'armée, en marche par la grande plaine triste, était tombée dans
un lourd silence. Sous le soleil, on n'entendait plus que la
cadence des pas, tandis que les têtes, malgré elles, se tournaient
toujours vers les fumées grossissantes, dont la nuée de désastre
sembla suivre la colonne pendant toute une lieue encore.
La gaieté revint à la grande halte, dans un chaume, où les soldats
purent s'asseoir sur leurs sacs, pour manger un morceau. Les gros
biscuits, carrés, servaient à tremper la soupe; mais les petits,
ronds, croquants et légers, étaient une vraie friandise, qui avait
le seul défaut de donner une soif terrible. Invité, Pache à son
tour chanta un cantique, que toute l'escouade reprit en choeur.
Jean, bon enfant, souriait, laissait faire, tandis que Maurice
reprenait confiance, à voir l'entrain de tous, le bel ordre et la
belle humeur de cette première journée de marche. Et le reste de
l'étape fut franchi du même pas gaillard. Pourtant, les huit
derniers kilomètres semblèrent durs. On venait de laisser à droite
le village de Prosnes, on avait quitté la grand'route pour couper
à travers des terrains incultes, des landes sablonneuses plantées
de petits bois de pins; et la division entière, suivie de
l'interminable convoi, tournait au milieu de ces bois, dans ce
sable, où l'on enfonçait jusqu'à la cheville. Le désert s'était
encore élargi, on ne rencontra qu'un maigre troupeau de moutons,
gardé par un grand chien noir.
Enfin, vers quatre heures, le 106e s'arrêta à Dontrien, un village
bâti au bord de la Suippe. La petite rivière court parmi des
bouquets d'arbres, la vieille église est au milieu du cimetière,
qu'un marronnier immense couvre tout entier de son ombre. Et ce
fut sur la rive gauche, dans un pré en pente, que le régiment
dressa ses tentes. Les officiers disaient que les quatre corps
d'armée, ce soir-là, allaient bivouaquer sur la ligne de la
Suippe, d'Auberive à Heutrégiville, en passant par Dontrien,
Béthiniville et Pont-Faverger, un front de bandière qui avait près
de cinq lieues.
Tout de suite, Gaude sonna à la distribution, et Jean dut courir,
car le caporal était le grand pourvoyeur, toujours en alerte. Il
avait emmené Lapoulle, ils revinrent au bout d'une demi-heure,
chargés d'une côte de boeuf saignante et d'un fagot de bois. On
avait déjà, sous un chêne, abattu et dépecé trois bêtes du
troupeau qui suivait. Lapoulle dut retourner chercher le pain,
qu'on cuisait à Dontrien même, depuis midi, dans les fours du
village. Et, ce premier jour, tout fut vraiment en abondance, sauf
le vin et le tabac, dont jamais d'ailleurs aucune distribution ne
devait être faite.
Comme Jean était de retour, il trouva Chouteau en train de dresser
la tente, aidé de Pache. Il les regarda un instant, en ancien
soldat d'expérience, qui n'aurait pas donné quatre sous de leur
besogne.
-- Ca va bien qu'il fera beau cette nuit, dit-il enfin. Autrement,
s'il ventait, nous irions nous promener dans la rivière... Faudra
que je vous apprenne.
Et il voulut envoyer Maurice à la provision d'eau, avec le grand
bidon. Mais celui-ci, assis dans l'herbe, s'était déchaussé, pour
examiner son pied droit.
-- Tiens! Qu'est-ce que vous avez donc?
-- C'est le contrefort qui m'a écorché le talon... Mes autres
souliers s'en allaient, et j'ai eu la bêtise, à Reims, d'acheter
ceux-ci, qui me chaussaient bien. J'aurais dû choisir des bateaux.
Jean s'était mis à genoux et avait pris le pied, qu'il retournait
avec précaution, comme un pied d'enfant, en hochant la tête.
-- Vous savez, ce n'est pas drôle, ça... Faites attention. Un
soldat qui n'a plus ses pieds, ça n'est bon qu'à être fichu au tas
de cailloux. Mon capitaine, en Italie, disait toujours qu'on gagne
les batailles avec ses jambes.
Aussi commanda-t-il à Pache d'aller chercher l'eau. Du reste, la
rivière coulait à cinquante mètres. Et Loubet, pendant ce temps,
ayant allumé le bois au fond du trou qu'il venait de creuser en
terre, put tout de suite installer le pot-au-feu, la grande
marmite remplie d'eau, dans laquelle il plongea la viande
artistement ficelée. Dès lors, ce fut une béatitude, à regarder
bouillir la soupe. L'escouade entière, libérée des corvées,
s'était allongée sur l'herbe, autour du feu, en famille, pleine
d'une sollicitude attendrie pour cette viande qui cuisait; tandis
que Loubet, gravement, avec sa cuiller, écumait le pot. Ainsi que
les enfants et les sauvages, ils n'avaient d'autre instinct que de
manger et de dormir, dans cette course à l'inconnu, sans
lendemain.
Mais Maurice venait de trouver dans son sac un journal acheté à
Reims, et Chouteau demanda:
-- Y a-t-il des nouvelles des Prussiens? Faut nous lire ça!
On faisait bon ménage, sous l'autorité grandissante de Jean.
Maurice, complaisamment, lut les nouvelles intéressantes, pendant
que Pache, la couturière de l'escouade, lui raccommodait sa
capote, et que Lapoulle nettoyait son fusil. D'abord, ce fut une
grande victoire de Bazaine, qui avait culbuté tout un corps
Prussien dans les carrières de Jaumont; et ce récit imaginaire
était accompagné de circonstances dramatiques, les hommes et les
chevaux s'écrasant parmi les roches, un anéantissement complet,
pas même des cadavres entiers à mettre en terre. Ensuite,
c'étaient des détails copieux sur le pitoyable état des armées
allemandes, depuis qu'elles se trouvaient en France: les soldats,
mal nourris, mal équipés, tombés à l'absolu dénuement, mouraient
en masse, le long des chemins, frappés d'affreuses maladies. Un
autre article disait que le roi de Prusse avait la diarrhée et que
Bismarck s'était cassé la jambe, en sautant par la fenêtre d'une
auberge, dans laquelle des zouaves avaient failli le prendre. Bon,
tout cela! Lapoulle en riait à se fendre les mâchoires, pendant
que Chouteau et les autres, sans émettre l'ombre d'un doute,
crânaient à l'idée de ramasser bientôt les Prussiens, comme des
moineaux dans un champ, après la grêle. Et surtout on se tordait
de la culbute de Bismarck. Oh! Les zouaves et les turcos, c'en
étaient des braves, ceux-là! Toutes sortes de légendes
circulaient, l'Allemagne tremblait et se fâchait, en disant qu'il
était indigne d'une nation civilisée de se faire défendre ainsi
par des sauvages. Bien que décimés déjà à Froeschwiller, ils
semblaient encore intacts et invincibles.
Six heures sonnèrent au petit clocher de Dontrien, et Loubet cria:
-- À la soupe!
L'escouade, religieusement, fit le rond. Au dernier moment, Loubet
avait découvert des légumes, chez un paysan voisin. Régal complet,
une soupe qui embaumait la carotte et le poireau, quelque chose de
doux à l'estomac comme du velours. Les cuillers tapaient dur dans
les petites gamelles. Puis, Jean, qui distribuait les portions,
dut partager le boeuf, ce jour-là, avec la justice la plus
stricte, car les yeux s'étaient allumés, il y aurait eu des
grognements, si un morceau avait paru plus gros que l'autre. On
torcha tout, on s'en mit jusqu'aux yeux.
-- Ah! nom de Dieu! Déclara Chouteau, en se renversant sur le dos,
quand il eut fini, ça vaut tout de même mieux qu'un coup de pied
au derrière!
Et Maurice était très plein et très heureux, lui aussi, ne
songeant plus à son pied dont la cuisson se calmait. Il acceptait
maintenant ce compagnonnage brutal, redescendu à une égalité bon
enfant, devant les besoins physiques de la vie en commun. La nuit,
également, il dormit du profond sommeil de ses cinq camarades de
tente, tous en tas, contents d'avoir chaud, sous l'abondante rosée
qui tombait. Il faut dire que, poussé par Loubet, Lapoulle était
allé prendre, à une meule voisine, de grandes brassées de paille,
dans lesquelles les six gaillards ronflèrent comme dans de la
plume. Et, sous la nuit claire, d'Auberive à Heutrégiville, le
long des rives aimables de la Suippe, lente parmi les saules, les
feux des cent mille hommes endormis éclairaient les cinq lieues de
plaine, comme une traînée d'étoiles.
Au soleil levant, on fit le café, les grains pilés dans une
gamelle avec la crosse du fusil, et jetés dans l'eau bouillante,
puis le marc précipité au fond, à l'aide d'une goutte d'eau
froide. Ce matin-là, le lever de l'astre était d'une magnificence
royale, au milieu de grandes nuées de pourpre et d'or; mais
Maurice lui-même ne voyait plus ces spectacles des horizons et du
ciel, et Jean seul, en paysan réfléchi, regardait d'un air inquiet
l'aube rouge qui annonçait de la pluie. Aussi, avant le départ,
comme on venait de distribuer le pain cuit la veille, et que
l'escouade avait reçu trois pains longs, il blâma fortement Loubet
et Pache de les avoir attachés sur leurs sacs. Les tentes étaient
pliées, les sacs ficelés, on ne l'écouta point. Six heures
sonnaient à tous les clochers des villages, lorsque l'armée
entière s'ébranla, reprenant gaillardement sa marche en avant,
dans l'espoir matinal de cette journée nouvelle.
Le 106e, pour aller rejoindre la route de Reims à Vouziers, coupa
presque tout de suite par des chemins de traverse, monta à travers
des chaumes, pendant plus d'une heure. En bas, vers le nord, on
apercevait parmi des arbres Béthiniville, où l'on disait que
l'empereur avait couché. Et, lorsqu'on fut sur la route de
Vouziers, les plaines de la veille recommencèrent, la Champagne
pouilleuse acheva de dérouler ses champs pauvres, d'une
désespérante monotonie. Maintenant, c'était l'Arne, un maigre
ruisseau, qui coulait à gauche, tandis que les terres nues
s'étendaient à droite, à l'infini, prolongeant l'horizon de leurs
lignes plates. On traversa des villages, Saint-Clément, dont
l'unique rue serpente aux deux bords de la route, Saint-Pierre,
gros bourg de richards qui avaient barricadé leurs portes et leurs
fenêtres. La grande halte eut lieu, vers dix heures, près d'un
autre village, Saint-Etienne, où les soldats eurent la joie de
trouver encore du tabac. Le 7e corps s'était divisé en plusieurs
colonnes, le 106e marchait seul, n'ayant derrière lui qu'un
bataillon de chasseurs et que l'artillerie de réserve; et,
vainement, Maurice se retournait, aux coudes des routes, pour
revoir l'immense convoi qui l'avait intéressé la veille: les
troupeaux s'en étaient allés, il n'y avait plus que des canons
roulant, grandis par ces plaines rases, comme des sauterelles
sombres et hautes sur pattes. Mais, après Saint-Etienne, le chemin
devint abominable, un chemin qui montait par ondulations lentes,
au milieu de vastes champs stériles, dans lesquels ne poussaient
que les éternels bois de pins, à la verdure noire, si triste au
milieu des terres blanches. On n'avait pas encore traversé une
pareille désolation. Mal empierré, détrempé par les dernières
pluies, le chemin était un véritable lit de boue, de l'argile
grise délayée, où les pieds se collaient comme dans de la poix. La
fatigue fut extrême, les hommes n'avançaient plus, épuisés. Et,
pour comble d'ennui, des averses brusques se mirent à tomber,
d'une violence terrible. L'artillerie, embourbée, faillit rester
en route.
Chouteau, qui portait le riz de l'escouade, hors d'haleine,
furieux de la charge dont il était écrasé, jeta le paquet, croyant
n'être vu de personne. Loubet l'avait aperçu.
-- T'as tort, c'est pas à faire, ces coups-là, parce qu'ensuite
les camarades se brossent le ventre.
-- Ah! ouiche! répondit Chouteau, puisqu'on a de tout, on nous en
donnera d'autre, à l'étape.
Et Loubet, qui portait le lard, convaincu par le raisonnement, se
débarrassa à son tour.
Maurice, lui, souffrait de plus en plus de son pied, dont le talon
devait s'être enflammé de nouveau. Il traînait la jambe, si
douloureusement, que Jean céda à une sollicitude grandissante.
-- Hein! ça ne va pas, ça recommence?
Puis, comme on faisait une courte halte pour laisser souffler les
hommes, il lui donna un bon conseil.
-- Déchaussez-vous, marchez le pied nu, la boue fraîche calmera la
brûlure.
En effet, Maurice put de cette façon continuer à suivre, sans trop
de peine; et un profond sentiment de reconnaissance l'envahit.
C'était une véritable chance, pour une escouade, d'avoir un
caporal pareil, ayant servi, sachant les tours du métier: un
paysan mal dégrossi, évidemment; mais tout de même un brave homme.
On n'arriva que tard à Contreuve, où l'on devait bivouaquer, après
avoir traversé la route de Châlons à Vouziers et être descendu,
par une côte raide, dans le ravin de Semide. Le pays changeait,
c'étaient déjà les Ardennes.
Et, des vastes coteaux nus, choisis pour le campement du 7e corps,
dominant le village, on apercevait au loin la vallée de l'Aisne,
perdue dans la fumée pâle des averses.
À six heures, Gaude n'avait pas encore sonné à la distribution.
Alors, Jean, pour s'occuper, inquiet d'ailleurs du grand vent qui
se levait, voulut en personne planter la tente. Il montra à ses
hommes comment il fallait choisir un terrain en pente légère,
enfoncer les piquets de biais, creuser une rigole autour de la
toile, pour l'écoulement des eaux. Maurice, à cause de son pied,
se trouvait exempté de toute corvée; et il regardait, surpris de
l'adresse intelligente de ce gros garçon, d'allure si lourde. Lui,
était brisé de fatigue, mais soutenu par l'espoir qui rentrait
dans tous les coeurs. On avait rudement marché depuis Reims,
soixante kilomètres en deux étapes. Si l'on continuait de ce
train, et toujours droit devant soi, nul doute qu'on ne culbutât
la deuxième armée allemande, pour donner la main à Bazaine, avant
que la troisième, celle du prince royal de Prusse, qu'on disait à
Vitry-Le-François, eût trouvé le temps de remonter sur Verdun.
-- Ah çà! est-ce qu'on va nous laisser crever de faim? demanda
Chouteau, en constatant, à sept heures, qu'aucune distribution
n'était encore faite.
Prudemment, Jean avait toujours commandé à Loubet d'allumer du
feu, puis de mettre dessus la marmite pleine d'eau; et, comme on
n'avait pas de bois, il avait dû fermer les yeux, lorsque celui-
ci, pour s'en procurer, s'était contenté d'arracher les treillages
d'un jardin voisin. Mais, quand il parla de faire du riz au lard,
il fallut bien lui avouer que le riz et le lard étaient restés
dans la boue du chemin de Saint-Etienne. Chouteau mentait
effrontément, jurait que le paquet devait s'être détaché de son
sac, sans qu'il s'en aperçût.
-- Vous êtes des cochons! cria Jean, furieux. Jeter du manger,
quand il y a tant de pauvres bougres qui ont le ventre vide!
C'était comme pour les trois pains, attachés sur les sacs: on ne
l'avait pas écouté, les averses venaient de les détremper, à tel
point qu'ils s'étaient fondus, une vraie bouillie, impossible à se
mettre sous la dent.
-- Nous sommes propres! répétait-il. Nous qui avions de tout, nous
voilà sans une croûte... Ah! vous êtes de rudes cochons!
Justement, on sonnait au sergent, pour un service d'ordre, et le
sergent Sapin, de son air mélancolique, vint avertir les hommes de
sa section que, toute distribution étant impossible, ils eussent à
se suffire avec leurs vivres de campagne. Le convoi, disait-on,
était resté en route, à cause du mauvais temps. Quant au troupeau,
il devait s'être égaré, à la suite d'ordres contraires. Plus tard,
on sut que le 5e et le 12e corps étant remontés, ce jour-là, du
côté de Rethel, où allait s'installer le quartier général, toutes
les provisions des villages avaient reflué vers cette ville, ainsi
que les populations, enfiévrées du désir de voir l'empereur; de
sorte que, devant le 7e corps, le pays s'était vidé: plus de
viande, plus de pain, plus même d'habitants. Et, pour comble de
misère, un malentendu avait envoyé les approvisionnements de
l'intendance sur le Chesne-Populeux. Pendant la campagne entière,
ce fut le continuel désespoir des misérables intendants, contre
lesquels tous les soldats criaient, et dont la faute n'était
souvent que d'être exacts à des rendez-vous donnés, où les troupes
n'arrivaient pas.
-- Sales cochons, répéta Jean hors de lui, c'est bien fait pour
vous! Et vous ne méritez pas la peine que je vais avoir à vous
déterrer quelque chose, parce que, tout de même, mon devoir est de
ne pas vous laisser claquer en route!
Il partit à la découverte, comme tout bon caporal devait le faire,
emmenant avec lui Pache, qu'il aimait pour sa douceur, bien qu'il
le trouvât trop enfoncé dans les curés.
Mais, depuis un instant, Loubet avait avisé, à deux ou trois cents
mètres, une petite ferme, une des dernières habitations de
Contreuve, où il lui avait semblé distinguer tout un gros
commerce. Il appela Chouteau et Lapoulle, en disant:
-- Filons de notre côté. J'ai idée qu'il y a du fourbi, là-bas.
Et Maurice fut laissé à la garde de la marmite d'eau qui
bouillait, avec l'ordre d'entretenir le feu. Il s'était assis sur
sa couverture, le pied déchaussé, pour que la plaie séchât. La vue
du camp l'intéressait, toutes les escouades en l'air, depuis
qu'elles n'attendaient plus les distributions. Cette vérité se
faisait en lui que certaines manquaient toujours de tout, tandis
que d'autres vivaient dans une continuelle abondance, selon la
prévoyance et l'adresse du caporal et des hommes. Au milieu de
l'énorme agitation qui l'entourait, à travers les faisceaux et les
tentes, il en remarquait qui n'avaient pas même pu allumer leur
feu, d'autres résignées déjà, couchées pour la nuit, d'autres, au
contraire, en train de manger de grand appétit, on ne savait quoi,
de bonnes choses. Et ce qui le frappait d'autre part, c'était le
bel ordre de l'artillerie de réserve, campée au-dessus de lui, sur
le coteau. À son coucher, le soleil parut entre deux nuages,
embrasa les canons, que les artilleurs avaient déjà lavés de la
boue des chemins.
Cependant, dans la petite ferme que Loubet et les camarades
guignaient, le chef de leur brigade, le général Bourgain-
Desfeuilles, venait de s'installer commodément. Il avait trouvé un
lit possible, il était attablé devant une omelette et un poulet
rôti, ce qui le rendait d'une humeur charmante; et, comme le
colonel De Vineuil s'était trouvé là, pour un détail de service,
il l'avait invité à dîner. Tous deux mangeaient donc, servis par
un grand diable blond, au service du fermier depuis trois jours
seulement, et qui se disait Alsacien, un expatrié emporté dans la
débâcle de Froeschwiller. Le général parlait librement devant cet
homme, commentait la marche de l'armée, puis l'interrogeait sur la
route et les distances, oubliant qu'il n'était point des Ardennes.
L'ignorance absolue que montraient les questions, finit par
émouvoir le colonel. Lui, avait habité Mézières. Il donna quelques
indications précises, qui arrachèrent ce cri au général:
-- C'est idiot tout de même! Comment voulez-vous qu'on se batte
dans un pays qu'on ne connaît pas!
Le colonel eut un vague geste désespéré. Il savait que, dès la
déclaration de guerre, on avait distribué à tous les officiers des
cartes d'Allemagne, tandis que pas un, certainement, ne possédait
une carte de France. Depuis un mois, ce qu'il voyait et ce qu'il
entendait l'anéantissait. Il ne lui restait que son courage, dans
son autorité de chef un peu faible et borné, qui le faisait aimer
plutôt que craindre de son régiment.
-- On ne peut pas manger tranquille! cria brusquement le général.
Qu'est-ce qu'ils ont à brailler comme ça? ... Allez donc voir,
l'Alsacien!
Mais le fermier parut, exaspéré, gesticulant, sanglotant. On le
pillait, des chasseurs et des zouaves mettaient sa maison à sac.
D'abord, il avait eu la faiblesse d'ouvrir boutique, étant le seul
du village qui eût des oeufs, des pommes de terre, des lapins. Il
vendait sans trop voler, empochait l'argent, livrait la
marchandise; si bien que les acheteurs, toujours plus nombreux, le
débordant, l'étourdissant, avaient fini par le bousculer et par
tout prendre, en ne payant plus. Pendant la campagne, si bien des
paysans cachèrent tout, refusèrent un verre d'eau, ce fut dans
cette peur des poussées lentes et irrésistibles de la marée
d'hommes qui les jetait hors de chez eux et emportait la maison.
-- Eh! Mon brave, fichez-moi la paix! Répondit le général
contrarié. Il faudrait en fusiller une douzaine par jour, de ces
coquins! est-ce qu'on peut?
Et il fit fermer la porte, pour ne pas être obligé de sévir,
pendant que le colonel expliquait qu'il n'y avait pas eu de
distributions et que les hommes avaient faim.
Dehors, Loubet venait d'apercevoir un champ de pommes de terre, et
il s'y était rué avec Lapoulle, fouillant des deux mains,
arrachant, s'emplissant les poches. Mais Chouteau, en train de
regarder par-dessus un petit mur, eut un sifflement d'appel, qui
les fit accourir et s'exclamer: c'était un troupeau d'oies, une
dizaine d'oies magnifiques, se promenant majestueusement dans une
étroite cour. Tout de suite, il y eut conseil, et l'on poussa
Lapoulle, on le décida à enjamber la muraille. Le combat fut
terrible, l'oie qu'il avait prise faillit lui couper le nez dans
la dure cisaille de son bec. Alors, il lui empoigna le cou, voulut
l'étrangler, tandis qu'elle lui labourait les bras et le ventre de
ses fortes pattes. Il dut lui écraser la tête du poing, et elle se
débattait encore, et il se hâta de filer, poursuivi par le reste
du troupeau, qui lui déchirait les jambes.
Lorsque tous les trois revinrent, cachant la bête dans un sac,
avec les pommes de terre, ils trouvèrent Jean et Pache, qui
rentraient, heureux également de leur expédition, chargés de
quatre pains frais et d'un fromage, achetés chez une vieille brave
femme.
-- L'eau bout, nous allons faire du café, dit le caporal. Nous
avons du fromage et du pain, c'est une vraie noce!
Mais, brusquement, il aperçut l'oie, étalée à ses pieds, et il ne
put s'empêcher de rire. Il la tâta, en connaisseur, saisi
d'admiration.
-- Ah! nom de Dieu, la belle bête! ça pèse dans les vingt livres.
-- C'est un oiseau que nous avons rencontré, expliqua Loubet de sa
voix de loustic, et qui a voulu faire notre connaissance.
Jean, d'un geste, déclara qu'il ne demandait pas à en savoir
davantage. Il fallait bien vivre. Et puis, mon Dieu! Pourquoi pas
ce régal à de pauvres bougres qui avaient perdu le goût de la
volaille?
Déjà, Loubet allumait un brasier. Pache et Lapoulle plumaient
l'oie, violemment. Chouteau, qui était allé chercher en courant un
bout de ficelle chez les artilleurs, revint la pendre entre deux
baïonnettes, devant le grand feu; et Maurice fut chargé de la
faire tourner de temps à autre, d'une pichenette. En dessous, la
graisse tombait dans la gamelle de l'escouade. Ce fut le triomphe
du rôtissage à la ficelle. Tout le régiment, attiré par la bonne
odeur, vint faire le cercle. Et quel festin! De l'oie rôtie, des
pommes de terre bouillies, du pain, du fromage! Lorsque Jean eut
découpé l'oie, l'escouade s'en mit jusqu'aux yeux. Il n'y avait
plus de portions, chacun s'en fourrait tant qu'il pouvait en
contenir. Même, on en porta un morceau à l'artillerie qui avait
donné la ficelle. Or, ce soir-là, les officiers du régiment
jeûnaient. Par une erreur de direction, le fourgon du cantinier
s'était égaré, à la suite du grand convoi sans doute. Si les
soldats souffraient, quand les distributions n'avaient pas lieu,
ils finissaient le plus souvent par trouver quelque nourriture,
ils s'entr'aidaient, les hommes de chaque escouade mettaient en
commun leurs ressources; tandis que l'officier, livré à lui-même,
isolé, crevait de faim, sans lutte possible, dès que la cantine
faisait défaut.
Aussi Chouteau, qui avait entendu le capitaine Beaudoin s'emporter
contre la disparition du fourgon des vivres, ricana-t-il, enfoncé
dans la carcasse de l'oie, en le voyant passer de son air raide et
fier. Et il le montrait du coin de l'oeil.
-- Regardez-le donc! Son nez remue... Il donnerait cent sous du
croupion.
Tous rigolèrent de la faim du capitaine, qui n'avait pas su se
faire aimer de ses hommes, trop jeune et trop dur, un pète-sec,
comme ils l'appelaient. Un instant, il parut sur le point
d'interpeller l'escouade, au sujet du scandale qu'elle soulevait,
avec sa volaille. Mais la crainte de montrer sa faim, sans doute,
le fit s'éloigner, la tête haute, comme s'il n'avait rien vu.
Quant au lieutenant Rochas, galopé également d'une terrible
fringale, il tournait, avec un rire de brave homme, autour de la
bienheureuse escouade. Lui, ses hommes l'adoraient, d'abord parce
qu'il exécrait le capitaine, ce freluquet sorti de Saint-Cyr, et
ensuite parce qu'il avait porté le sac, comme eux tous. Il n'était
pas toujours commode pourtant, d'une grossièreté parfois à lui
ficher des gifles.
Jean, qui, d'un coup d'oeil, avait consulté les camarades, se
leva, se fit suivre par Rochas derrière la tente.
-- Dites donc, mon lieutenant, sans vous offenser, si ça pouvait
vous être agréable...
Et il lui passa un quartier de pain et une gamelle, où il y avait
une cuisse de l'oie, sur six grosses pommes de terre.
La nuit, de nouveau, on n'eut pas besoin de les bercer. Les six
digérèrent la bête, à poings fermés. Et ils eurent à remercier le
caporal de la façon solide dont il avait planté la tente, car ils
ne s'aperçurent même pas d'un violent coup de vent qui souffla
vers deux heures, accompagné d'une rafale de pluie: des tentes
furent emportées, des hommes réveillés en sursaut, trempés, forcés
de courir au milieu des ténèbres; tandis que la leur résistait et
qu'ils étaient bien à couvert, sans une goutte d'eau, grâce aux
rigoles où ruisselait l'averse.
Au jour, Maurice se réveilla, et comme on ne devait se remettre en
marche qu'à huit heures, il eut l'idée de monter sur le coteau,
jusqu'au campement de l'artillerie de réserve, pour serrer la main
du cousin Honoré. Son pied, reposé par la bonne nuit de sommeil,
le faisait moins souffrir. C'était encore pour lui un
émerveillement, le parc si bien dressé, les six pièces d'une
batterie correctement en ligne, suivies des caissons, des
prolonges, des fourragères, des forges. Plus loin, les chevaux, à
la corde, hennissaient, les naseaux tournés vers le soleil levant.
Et, tout de suite, il trouva la tente d'Honoré, grâce à l'ordre
parfait qui assigne à tous les hommes d'une même pièce une file de
tentes, de sorte que l'aspect seul d'un camp indique le nombre des
canons.
Quand Maurice arriva, les artilleurs, déjà debout, prenaient le
café; et il y avait une querelle entre le conducteur de devant,
Adolphe, et le pointeur, Louis, son compagnon. Depuis trois ans
qu'ils étaient mariés ensemble, selon l'usage qui appareillait un
conducteur et un servant, ils faisaient bon ménage, sauf quand on
mangeait. Louis, plus instruit, fort intelligent, acceptait la
dépendance où tout homme de cheval tient l'homme à pied, dressait
la tente, allait à la corvée, soignait la soupe, pendant
qu'Adolphe s'occupait de ses deux chevaux, d'un air d'absolue
supériorité. Seulement, le premier, noir et maigre, affligé d'un
appétit excessif, se révoltait, quand l'autre, très grand, avec
ses grosses moustaches blondes, voulait se servir en maître. Ce
matin-là, la querelle venait de ce que Louis, qui avait fait le
café, accusait Adolphe de tout boire. Il fallut les réconcilier.
Dès le réveil, chaque matin, Honoré allait voir sa pièce, la
faisait, sous ses yeux, essuyer de la rosée de la nuit, comme s'il
eût bouchonné une bête aimée, par crainte des rhumes qu'elle
pourrait prendre. Et il était là, paternellement, à la regarder
luire dans l'air frais de l'aube, lorsqu'il reconnut Maurice.
-- Tiens! Je savais le 106e dans le voisinage, j'ai reçu une
lettre de Remilly, hier, et je voulais descendre... Allons donc
boire le vin blanc.
Pour être seuls tous deux, il l'emmena vers la petite ferme, que
les soldats avaient pillée la veille, et où le paysan,
incorrigible, âpre au gain quand même, venait d'installer une
sorte de buvette, en mettant en perce un tonneau de vin blanc.
Devant la porte, sur une planche, il distribuait sa marchandise, à
quatre sous le verre, aidé par le garçon qu'il avait engagé depuis
trois jours, le colosse blond, l'Alsacien.
Déjà, Honoré trinquait avec Maurice, lorsque ses yeux tombèrent
sur cet homme. Il le dévisagea un instant, stupéfait. Puis, il eut
un juron terrible.
-- Tonnerre de Dieu! Goliath!
Et il s'élança, il voulut le prendre à la gorge. Mais le paysan,
s'imaginant qu'on allait de nouveau mettre sa maison à sac, sauta
en arrière, se barricada. Il y eut un moment de confusion, tous
les soldats présents se ruaient, pendant que le maréchal des
logis, furieux, s'étranglait à crier:
-- Ouvrez donc, ouvrez donc, foutue bête!... C'est un espion, je
vous dis que c'est un espion!
Maintenant, Maurice n'en doutait plus. Il venait de reconnaître
parfaitement l'homme qu'on avait relâché au camp de Mulhouse,
faute de preuves; et cet homme, c'était Goliath, l'ancien garçon
de ferme du père Fouchard, à Remilly. Lorsque le paysan, enfin,
consentit à ouvrir sa porte, on eut beau fouiller partout,
l'Alsacien avait disparu, le colosse blond, à la bonne figure, que
le général Bourgain-Desfeuilles avait inutilement interrogé la
veille, et devant lequel, en dînant, il s'était confessé lui-même,
en toute insouciance. Sans doute, le gaillard avait sauté par une
fenêtre de derrière, qu'on trouva ouverte; mais on battit
vainement les environs, lui si grand s'était évanoui, ainsi qu'une
fumée.
Maurice dut emmener à l'écart Honoré, dont le désespoir allait en
dire trop long aux camarades, qui n'avaient pas besoin d'entrer
dans ces tristes affaires de famille.
-- Tonnerre de Dieu! Je l'aurais étranglé de si bon coeur!...
Justement, ça m'avait enragé contre lui, cette lettre que j'ai
reçue!
Et, comme tous deux venaient, à quelques pas de la ferme, de
s'asseoir contre une meule, il remit la lettre à son cousin.
La commune histoire, que cet amour contrarié d'Honoré Fouchard et
de Silvine Morange. Elle, une fille brune aux beaux yeux de
soumission, avait perdu toute jeune sa mère, une ouvrière séduite,
qui travaillait dans une usine de Raucourt; et c'était le docteur
Dalichamp, son parrain d'occasion, un brave homme toujours prêt à
adopter les enfants des malheureuses qu'il accouchait, qui avait
eu l'idée de la placer comme petite servante chez le père
Fouchard. Certes, le vieux paysan, devenu boucher par un besoin de
lucre, promenant sa viande dans vingt communes des environs, était
d'une avarice noire, d'une impitoyable dureté; mais il
surveillerait la petite, elle aurait un sort, si elle travaillait.
En tout cas, elle serait sauvée de la débauche de l'usine. Et il
arriva naturellement que, chez le père Fouchard, le fils de la
maison et la petite servante s'aimèrent. Honoré avait eu seize
ans, quand Silvine en avait douze, et comme elle en avait seize,
il en eut vingt, il tira au sort, ravi d'amener un bon numéro,
résolu à l'épouser. Par une honnêteté rare, qui tenait à la nature
réfléchie et calme du garçon, rien ne s'était passé entre eux que
de grandes embrassades dans la grange. Mais, quand il parla de ce
mariage au père, celui-ci exaspéré, têtu, déclara qu'il faudrait
le tuer d'abord; et il garda la fille, tranquillement, espérant
qu'ils se contenteraient ensemble, que ça se passerait. Pendant
près de dix-huit mois encore, les jeunes gens s'adorèrent, se
voulurent, sans se toucher. Puis, à la suite d'une scène
abominable entre les deux hommes, le fils, ne pouvant rester
davantage, s'engagea, fut envoyé en Afrique, pendant que le vieux
s'obstinait à garder sa servante, dont il était content. Alors, ce
fut l'affreuse chose: Silvine, qui avait juré d'attendre, se
trouva un soir, quinze jours plus tard, dans les bras d'un garçon
de ferme engagé depuis quelques mois, ce Goliath Steinberg, le
Prussien comme on le nommait, un grand bon enfant aux petits
cheveux blonds, à la large face rose toujours souriante, qui était
le camarade, le confident d'Honoré. Le père Fouchard,
sournoisement, avait-il poussé à cette aventure? Silvine s'était-
elle donnée dans une minute d'inconscience ou avait-elle été à
demi violentée, malade de chagrin, affaiblie encore par les larmes
de la séparation? Elle ne savait plus elle-même, comme foudroyée,
devenue enceinte, acceptant maintenant la nécessité d'un mariage
avec Goliath. Lui, d'ailleurs, toujours souriant, ne disait pas
non, reculait simplement la formalité jusqu'à la naissance du
petit. Puis, brusquement, à la veille des couches, il disparut. On
raconta plus tard qu'il était allé servir dans une autre ferme, du
côté de Beaumont. Il y avait trois ans de cela, et personne à
cette heure ne doutait que ce Goliath si bon homme, qui faisait si
à l'aise des enfants aux filles, était un de ces espions dont
l'Allemagne peuplait nos provinces de l'est. En Afrique, lorsque
Honoré avait su cette histoire, il était resté trois mois à
l'hôpital, comme si le grand soleil de là-bas l'avait assommé,
d'un coup de tison à la nuque; et jamais il n'avait voulu profiter
d'un congé pour revenir au pays, de crainte d'y revoir Silvine et
l'enfant.
Tandis que Maurice lisait la lettre, les mains de l'artilleur
tremblaient. C'était une lettre de Silvine, la première, la seule
qu'elle lui eût jamais écrite. À quel sentiment avait-elle obéi,
cette soumise, cette silencieuse, dont les beaux yeux noirs
prenaient parfois une fixité de résolution extraordinaire, dans
son continuel servage? Elle disait simplement qu'elle le savait à
la guerre et que, si elle ne devait pas le revoir, cela lui
faisait trop de peine de penser qu'il pouvait mourir, en croyant
qu'elle ne l'aimait plus. Elle l'aimait toujours, jamais elle
n'avait aimé que lui; et elle répétait cela pendant quatre pages,
en phrases qui revenaient pareilles, sans chercher d'excuses, sans
tâcher même d'expliquer ce qui s'était passé. Et pas un mot de
l'enfant, et rien qu'un adieu d'une infinie tendresse.
Cette lettre toucha beaucoup Maurice, que son cousin, autrefois,
avait pris pour confident. Il leva les yeux, le vit en larmes,
l'embrassa fraternellement.
-- Mon pauvre Honoré!
Mais déjà le maréchal des logis renfonçait son émotion. Il remit
soigneusement la lettre sur sa poitrine, reboutonna sa veste.
-- Oui, ce sont des choses qui vous retournent... Ah! le bandit,
si j'avais pu l'étrangler!... Enfin, on verra.
Les clairons sonnaient la levée du camp, et ils durent courir pour
regagner chacun sa tente. D'ailleurs, les préparatifs du départ
traînèrent, les troupes, sac au dos, attendirent jusqu'à près de
neuf heures. Une incertitude semblait avoir pris les chefs, ce
n'était déjà plus la belle résolution des deux premiers jours, ces
soixante kilomètres que le 7e corps avait franchis en deux étapes.
Et une nouvelle singulière, inquiétante, circulait depuis le
matin: la marche vers le nord des trois autres corps d'armée, le
1er à Juniville, le 5e et le 12e à Rethel, marche illogique, que
l'on expliquait par des besoins d'approvisionnements. On ne se
dirigeait donc plus sur Verdun? Pourquoi cette journée perdue? Le
pis était que les Prussiens ne devaient pas être loin, maintenant,
car les officiers venaient d'avertir leurs hommes de ne pas
s'attarder, tout traînard pouvant être enlevé par les
reconnaissances de la cavalerie ennemie.
On était au 25 août, et Maurice, plus tard, en se rappelant la
disparition de Goliath, demeura convaincu que cet homme était un
de ceux qui renseignèrent le grand état-major allemand sur la
marche exacte de l'armée de Châlons, et qui décidèrent le
changement de front de la troisième armée. Dès le lendemain, le
prince royal de Prusse quittait Revigny, l'évolution commençait,
cette attaque de flanc, cet enveloppement gigantesque à marches
forcées et dans un ordre admirable, au travers de la Champagne et
des Ardennes. Pendant que les Français allaient hésiter et
osciller sur place, comme frappés de paralysie brusque, les
Prussiens faisaient jusqu'à quarante kilomètres par jour, dans
leur cercle immense de rabatteurs, poussant le troupeau d'hommes
qu'ils traquaient, vers les forêts de la frontière.
Enfin, on partit, et ce jour-là, en effet, l'armée pivota sur sa
gauche, le 7e corps ne parcourut que les deux petites lieues qui
séparent Contreuve de Vouziers, tandis que le 5e et le 12e corps
restaient immobiles à Rethel, et que le 1er s'arrêtait à Attigny.
De Contreuve à la vallée de l'Aisne, les plaines recommençaient,
se dénudaient encore; la route, en approchant de Vouziers,
tournait parmi des terres grises, des mamelons désolés, sans un
arbre, sans une maison, d'une mélancolie de désert; et l'étape, si
courte, fut franchie d'un pas de fatigue et d'ennui, qui sembla
l'allonger terriblement. Dès midi, on fit halte sur la rive gauche
de l'Aisne, bivouaquant parmi les terres nues dont les derniers
épaulements dominaient la vallée, surveillant de là la route de
Monthois qui longe la rivière et par laquelle on attendait
l'ennemi.
Et ce fut, pour Maurice, une véritable stupéfaction, lorsqu'il vit
arriver, par cette route de Monthois, la division Margueritte,
toute cette cavalerie de réserve, chargée de soutenir le 7e corps
et d'éclairer le flanc gauche de l'armée. Le bruit courut qu'elle
remontait vers le Chesne-Populeux. Pourquoi dégarnissait-on ainsi
l'aile qui seule était menacée? Pourquoi faisait-on passer au
centre, où ils devaient être d'une inutilité absolue, ces deux
mille cavaliers, qu'on aurait dû lancer en éclaireurs, à des
lieues de distance? Le pis était que, tombant au milieu des
mouvements du 7e corps, ils avaient failli en couper les colonnes,
dans un inextricable embarras d'hommes, de canons et de chevaux.
Des chasseurs d'Afrique durent attendre pendant près de deux
heures, à la porte de Vouziers.
Un hasard fit alors que Maurice reconnut Prosper, qui avait poussé
son cheval au bord d'une mare; et ils purent causer un instant. Le
chasseur paraissait étourdi, hébété, ne sachant rien, n'ayant rien
vu depuis Reims: si pourtant, il avait vu deux uhlans encore, des
bougres qui apparaissaient, qui disparaissaient, sans qu'on sût
d'où ils sortaient ni où ils rentraient. Déjà, on contait des
histoires, quatre uhlans entrant au galop dans une ville, le
revolver au poing, la traversant, la conquérant, à vingt
kilomètres de leur corps d'armée. Ils étaient partout, ils
précédaient les colonnes d'un bourdonnement d'abeilles, mouvant
rideau derrière lequel l'infanterie dissimulait ses mouvements,
marchait en toute sécurité, comme en temps de paix. Et Maurice eut
un grand serrement au coeur, en regardant la route encombrée de
chasseurs et de hussards, qu'on utilisait si mal.
-- Allons, au revoir, dit-il en serrant la main de Prosper. Peut-
être tout de même qu'on a besoin de vous, là-haut.
Mais le chasseur paraissait exaspéré du métier qu'on lui faisait
faire. Il caressait Zéphir d'une main désolée, et il répondit:
-- Ah! ouiche! on tue les bêtes, on ne fait rien des hommes...
C'est dégoûtant!
Le soir, quand Maurice voulut enlever son soulier pour voir son
talon qui battait d'une grosse fièvre, il arracha la peau. Le sang
jaillit, il eut un cri de douleur. Et, comme Jean se trouvait là,
il parut pris d'une grande pitié inquiète.
-- Dites donc, ça devient grave, vous allez rester sur le flanc...
Faut soigner ça. Laissez-moi faire.
Agenouillé, il lava lui-même la plaie, la pansa avec du linge
propre qu'il prit dans son sac. Et il avait des gestes maternels,
toute une douceur d'homme expérimenté, dont les gros doigts savent
être délicats à l'occasion.
Un attendrissement invincible envahissait Maurice, ses yeux se
troublaient, le tutoiement monta de son coeur à ses lèvres, dans
un besoin immense d'affection, comme s'il retrouvait son frère
chez ce paysan exécré autrefois, dédaigné encore la veille.
-- Tu es un brave homme, toi... Merci, mon vieux.
Et Jean, l'air très heureux, le tutoya aussi, avec son tranquille
sourire.
-- Maintenant, mon petit, j'ai encore du tabac, veux-tu une
cigarette?
V
Le lendemain, le 26, Maurice se leva courbaturé, les épaules
brisées, de sa nuit sous la tente. Il ne s'était pas habitué
encore à la terre dure; et, comme, la veille, on avait défendu aux
hommes d'ôter leurs souliers, et que les sergents étaient passés,
tâtant dans l'ombre, s'assurant que tous étaient bien chaussés et
guêtrés, son pied n'allait guère mieux, endolori, brûlant de
fièvre; sans compter qu'il devait avoir pris un coup de froid aux
jambes, ayant eu l'imprudence de les allonger hors des toiles,
pour les détendre.
Jean lui dit tout de suite:
-- Mon petit, si l'on doit marcher aujourd'hui, tu ferais bien de
voir le major et de te faire coller dans une voiture.
Mais on ne savait rien, les bruits les plus contraires
circulaient. On crut un moment qu'on se remettait en route, le
camp fut levé, tout le corps d'armée s'ébranla et traversa
Vouziers, en ne laissant sur la rive gauche de l'Aisne qu'une
brigade de la deuxième division, pour continuer à surveiller la
route de Monthois. Puis, brusquement, de l'autre côté de la ville,
sur la rive droite, on s'arrêta, les faisceaux furent formés dans
les champs et dans les prairies qui s'étendent aux deux bords de
la route de Grand-Pré. Et, à ce moment, le départ du 4e hussards,
s'éloignant au grand trot par cette route, fit faire toutes sortes
de conjectures.
-- Si l'on attend ici, je reste, déclara Maurice, à qui répugnait
l'idée du major et de la voiture d'ambulance.
Bientôt, en effet, on sut qu'on camperait là, jusqu'à ce que le
général Douay se fût procuré des renseignements certains sur la
marche de l'ennemi. Depuis la veille, depuis le moment où il avait
vu la division Margueritte remonter vers le Chesne, il était dans
une anxiété grandissante, sachant qu'il ne se trouvait plus
couvert, que plus un homme ne gardait les défilés de l'Argonne, si
bien qu'il pouvait être attaqué d'un instant à l'autre. Et il
venait d'envoyer le 4e hussards en reconnaissance, jusqu'aux
défilés de Grand-Pré et de la Croix-Aux-Bois, avec l'ordre de lui
rapporter des nouvelles à tout prix.
La veille, grâce à l'activité du maire de Vouziers, il y avait eu
une distribution de pain, de viande et de fourrage; et, vers dix
heures, ce matin-là, on venait d'autoriser les hommes à faire la
soupe, dans la crainte qu'ils n'en eussent ensuite plus le temps,
lorsqu'un second départ de troupes, le départ de la brigade
Bordas, qui prenait le chemin suivi par les hussards, occupa de
nouveau toutes les têtes. Quoi donc? est-ce qu'on partait? est-ce
qu'on n'allait pas les laisser manger tranquilles, maintenant que
la marmite était au feu? Mais les officiers expliquèrent que la
brigade Bordas avait la mission d'occuper Buzancy, à quelques
kilomètres de là. D'autres, à la vérité, disaient que les hussards
s'étaient heurtés à un grand nombre d'escadrons ennemis, et qu'on
envoyait la brigade afin de les dégager.
Ce furent quelques heures délicieuses de repos pour Maurice. Il
s'était allongé dans le champ à mi-côte, où bivouaquait le
régiment; et, engourdi de fatigue, il regardait cette verte vallée
de l'Aisne, ces prairies plantées de bouquets d'arbres, au milieu
desquels la rivière coule, paresseuse. Devant lui, fermant la
vallée, Vouziers se dressait en amphithéâtre, étageant ses toits,
que dominait l'église avec sa flèche mince et sa tour coiffée d'un
dôme. En bas, près du pont, les cheminées hautes des tanneries
fumaient; tandis que, à l'autre bout, les bâtiments d'un grand
moulin se montraient, enfarinés, parmi les verdures du bord de
l'eau. Et cet horizon de petite ville, perdu dans les herbes, lui
apparaissait plein d'un charme doux, comme s'il eût retrouvé ses
yeux de sensitif et de rêveur. C'était sa jeunesse qui revenait,
les voyages qu'il avait faits autrefois à Vouziers, quand il
habitait le Chesne, son bourg natal. Pendant une heure, il oublia
tout.
Depuis longtemps, la soupe était mangée, l'attente continuait,
lorsque, vers deux heures et demie, une sourde agitation, peu à
peu croissante, gagna le camp entier. Des ordres coururent, on fit
évacuer les prairies, toutes les troupes montèrent, se rangèrent
sur les coteaux, entre deux villages, Chestres et Falaise,
distants de quatre à cinq kilomètres. Déjà, le génie creusait des
tranchées, établissait des épaulements; pendant que, sur la
gauche, l'artillerie de réserve couronnait un mamelon. Et le bruit
se répandit que le général Bordas venait d'envoyer une estafette
pour dire qu'ayant rencontré à Grand-Pré des forces supérieures,
il était forcé de se replier sur Buzancy, ce qui faisait craindre
que sa ligne de retraite sur Vouziers ne fût bientôt coupée.
Aussi, le commandant du 7e corps, croyant à une attaque immédiate,
avait-il fait prendre à ses hommes des positions de combat, afin
de soutenir le premier choc, en attendant que le reste de l'armée
vînt le soutenir; et un de ses aides de camp était parti avec une
lettre pour le maréchal, l'avertissant de la situation, demandant
du secours. Enfin, comme il redoutait l'embarras de l'interminable
convoi de vivres, qui avait rallié le corps pendant la nuit, et
qu'il traînait de nouveau à sa suite, il le fit remettre en branle
sur-le-champ, il le dirigea au petit bonheur, du côté de Chagny.
C'était la bataille.
-- Alors, mon lieutenant, c'est sérieux, ce coup-ci?
Se permit de demander Maurice à Rochas.
-- Ah! oui, foutre! répondit le lieutenant en agitant ses grands
bras. Vous verrez s'il fait chaud, tout à l'heure!
Tous les soldats en étaient enchantés. Depuis que la ligne de
bataille se formait, de Chestres à Falaise, l'animation du camp
avait grandi encore, une fièvre d'impatience s'emparait des
hommes. Enfin, on allait donc les voir, ces Prussiens que les
journaux disaient si éreintés de marches, si épuisés de maladies,
affamés et vêtus de haillons! Et l'espoir de les culbuter au
premier heurt, relevait tous les courages.
-- Ce n'est pas malheureux qu'on se retrouve, déclarait Jean. Il y
a assez longtemps qu'on joue à cache-cache, depuis qu'on s'est
perdu, là-bas, à la frontière, après leur bataille... Seulement,
est-ce que ce sont ceux-là qui ont battu Mac-Mahon?
Maurice ne put lui répondre, hésitant. D'après ce qu'il avait lu à
Reims, il lui semblait difficile que la troisième armée, commandée
par le prince royal de Prusse, fût à Vouziers, lorsque, l'avant-
veille encore, elle devait camper à peine du côté de Vitry-Le-
François. On avait bien parlé d'une quatrième armée, mise sous les
ordres du prince de Saxe, qui allait opérer sur la Meuse: c'était
celle-ci sans doute, quoique l'occupation si prompte de Grand-Pré
l'étonnât, à cause des distances. Mais ce qui acheva de brouiller
ses idées, ce fut sa stupeur d'entendre le général Bourgain-
Desfeuilles questionner un paysan de Falaise pour savoir si la
Meuse ne passait pas à Buzancy et s'il n'y avait pas là des ponts
solides. D'ailleurs, dans la sérénité de son ignorance, le général
déclarait qu'on allait être attaqué par une colonne de cent mille
hommes venant de Grand-Pré, tandis qu'une autre de soixante mille
arrivait par Sainte-Menehould.
-- Et ton pied? demanda Jean à Maurice.
-- Je ne le sens plus, répondit celui-ci en riant. Si l'on se bat,
ça ira toujours.
C'était vrai, une telle excitation nerveuse le tenait debout,
qu'il était comme soulevé de terre. Dire que, de toute la
campagne, il n'avait pas encore brûlé une cartouche! Il était allé
à la frontière, il avait passé devant Mulhouse la terrible nuit
d'angoisse, sans voir un Prussien, sans lâcher un coup de fusil;
et il avait dû battre en retraite jusqu'à Belfort, jusqu'à Reims,
et de nouveau il marchait à l'ennemi depuis cinq jours, son
chassepot toujours vierge, inutile. Un besoin grandissant, une
rage lente le prenait d'épauler, de tirer au moins, pour soulager
ses nerfs. Depuis six semaines bientôt qu'il s'était engagé, dans
une crise d'enthousiasme, rêvant de combat pour le lendemain, il
n'avait fait qu'user ses pauvres pieds d'homme délicat à fuir et à
piétiner, loin des champs de bataille. Aussi, dans l'attente
fébrile de tous, était-il un de ceux qui interrogeaient avec le
plus d'impatience cette route de Grand-Pré, filant toute droite, à
l'infini, entre de beaux arbres. Au-dessous de lui, la vallée se
déroulait, l'Aisne mettait comme un ruban d'argent parmi les
saules et les peupliers; et ses regards revenaient invinciblement
à la route, là-bas.
Vers quatre heures, on eut une alerte. Le 4e hussards rentrait,
après un long détour; et, grossies de proche en proche, des
histoires de combats avec les uhlans circulèrent, ce qui confirma
tout le monde dans la certitude où l'on était d'une attaque
imminente. Deux heures plus tard, une nouvelle estafette arriva,
effarée, expliquant que le général Bordas n'osait plus quitter
Grand-Pré, convaincu que la route de Vouziers était coupée. Il
n'en était rien encore, puisque l'estafette venait de passer
librement. Mais, d'une minute à l'autre, le fait pouvait se
produire, et le général Dumont, commandant la division, partit
tout de suite, avec la brigade qui lui restait, pour dégager son
autre brigade, demeurée en détresse. Le soleil se couchait
derrière Vouziers, dont la ligne des toits se détachait en noir,
sur un grand nuage rouge. Longtemps, entre la double rangée des
arbres, on put suivre la brigade, qui finit par se perdre dans
l'ombre naissante.
Le colonel De Vineuil vint s'assurer de la bonne position de son
régiment, pour la nuit. Il s'étonna de ne pas trouver à son poste
le capitaine Beaudoin; et, comme celui-ci rentrait de Vouziers à
cette minute même, donnant l'excuse qu'il y avait déjeuné, chez la
baronne De Ladicourt, il reçut une rude réprimande, qu'il écouta
d'ailleurs en silence, de son air correct de bel officier.
-- Mes enfants, répétait le colonel en passant parmi ses hommes,
nous serons sans doute attaqués cette nuit, ou sûrement demain
matin à la pointe du jour... Tenez-vous prêts et rappelez-vous que
le 106e n'a jamais reculé.
Tous l'acclamaient, tous préféraient un «coup de torchon», pour en
finir, dans la fatigue et le découragement qui les envahissaient
depuis le départ. On visita les fusils, on changea les aiguilles.
Comme on avait mangé la soupe, le matin, on se contenta de café et
de biscuit. Ordre était donné de ne pas se coucher. Des
grand'gardes furent envoyées à quinze cents mètres, des
sentinelles furent détachées jusqu'au bord de l'Aisne. Tous les
officiers veillèrent autour des feux de bivouac. Et, contre un
petit mur, on distinguait par moments, aux lueurs dansantes d'un
de ces feux, les uniformes chamarrés du général en chef et de son
état-major, dont les ombres s'agitaient, anxieuses, courant vers
la route, guettant le pas des chevaux, dans la mortelle inquiétude
où l'on était du sort de la troisième division.
Vers une heure du matin, Maurice fut posé en sentinelle perdue, à
la lisière d'un champ de pruniers, entre la route et la rivière.
La nuit était d'un noir d'encre. Dès qu'il se trouva seul, dans
l'écrasant silence de la campagne endormie, il se sentit envahir
par un sentiment de peur, d'une affreuse peur qu'il ne connaissait
pas, qu'il ne pouvait vaincre, pris d'un tremblement de colère et
de honte. Il s'était retourné, pour se rassurer en voyant les feux
du camp; mais un petit bois devait les lui cacher, il n'avait
derrière lui qu'une mer de ténèbres; seules, très lointaines,
quelques lumières brûlaient toujours à Vouziers, dont les
habitants, prévenus sans doute, frissonnant à l'idée de la
bataille, ne se couchaient pas. Ce qui acheva de le glacer, ce
fut, en épaulant, de constater qu'il n'apercevait même pas la mire
de son fusil. Alors commença l'attente la plus cruelle, toutes les
forces de son être bandées dans l'ouïe seule, les oreilles
ouvertes aux bruits imperceptibles, finissant par s'emplir d'une
rumeur de tonnerre. Un ruissellement d'eau lointaine, un remuement
léger de feuilles, le saut d'un insecte, devenaient énormes de
retentissement. N'était-ce point un galop de chevaux, un roulement
sans fin d'artillerie, qui arrivait de là-bas, droit à lui? Sur sa
gauche, n'avait-il pas entendu un chuchotement discret, des voix
étouffées, une avant-garde rampant dans l'ombre, préparant une
surprise? Trois fois, il fut sur le point de lâcher son coup de
feu, pour donner l'alarme. La crainte de se tromper, d'être
ridicule, augmentait son malaise. Il s'était agenouillé, l'épaule
gauche contre un arbre; il lui semblait qu'il était ainsi depuis
des heures, qu'on l'avait oublié là, que l'armée devait s'en être
allée sans lui. Et, brusquement, il n'eut plus peur, il distingua
très nettement, sur la route qu'il savait à deux cents mètres, le
pas cadencé de soldats en marche. Tout de suite, il avait eu la
certitude que c'étaient les troupes en détresse, si impatiemment
attendues, le général Dumont ramenant la brigade Bordas. À ce
moment, on venait de le relever, sa faction avait à peine duré
l'heure réglementaire.
C'était bien la troisième division qui rentrait au camp. Le
soulagement fut immense. Mais on redoubla de précautions, car les
renseignements rapportés confirmaient tout ce qu'on croyait savoir
sur l'approche de l'ennemi. Quelques prisonniers qu'on ramenait,
des uhlans sombres, drapés de leurs grands manteaux, refusèrent de
parler. Et le petit jour, une aube livide de matinée pluvieuse, se
leva, dans l'attente qui continuait, énervée d'impatience. Depuis
quatorze heures bientôt, les hommes n'osaient dormir. Vers sept
heures, le lieutenant Rochas raconta que Mac-Mahon arrivait avec
toute l'armée. La vérité était que le général Douay avait reçu, en
réponse à sa dépêche de la veille annonçant la lutte inévitable
sous Vouziers, une lettre du maréchal qui lui disait de tenir bon,
jusqu'à ce qu'il pût le faire soutenir: le mouvement en avant
était arrêté, le 1er corps se portait sur Terron, le 5e sur
Buzancy, tandis que le 12e resterait au Chesne, en seconde ligne.
Alors, l'attente s'élargit encore, ce n'était plus un simple
combat qu'on allait livrer, mais une grande bataille, où donnerait
toute cette armée, détournée de la Meuse, en marche désormais vers
le sud, dans la vallée de l'Aisne. Et l'on n'osa toujours pas
faire la soupe, on dut se contenter encore de café et de biscuits,
car le «coup de torchon» était pour midi, tous le répétaient, sans
savoir pourquoi. Un aide de camp venait d'être envoyé au maréchal,
afin de hâter l'arrivée des secours, l'approche des deux armées
ennemies devenant de plus en plus certaine. Trois heures plus
tard, un second officier partit au galop pour le Chesne, où se
trouvait le grand quartier général, dont il devait rapporter les
ordres immédiats, tellement l'inquiétude avait grandi, à la suite
des nouvelles données par un maire de campagne, qui prétendait
avoir vu cent mille hommes à Grand-Pré, tandis que cent autres
mille montaient par Buzancy.
À midi, toujours pas un seul Prussien. À une heure, à deux heures,
rien encore. Et la lassitude arrivait, le doute aussi. Des voix
goguenardes commençaient à blaguer les généraux. Peut-être bien
qu'ils avaient vu leur ombre sur le mur. On leur votait des
lunettes. De jolis farceurs, si rien ne venait, d'avoir ainsi
dérangé tout le monde!
Un loustic cria:
-- C'est donc comme là-bas, à Mulhouse?
À cette parole, le coeur de Maurice s'était serré, dans l'angoisse
du souvenir. Il se rappelait cette fuite imbécile, cette panique
qui avait emporté le 7e corps, sans qu'un allemand eût paru, à dix
lieues de là. Et l'aventure recommençait, il en avait maintenant
la sensation nette, la certitude. Pour que l'ennemi ne les eût pas
attaqués, vingt-quatre heures après l'escarmouche de Grand-Pré, il
fallait que le 4e hussards s'y fût heurté simplement à quelque
reconnaissance de cavalerie. Les colonnes devaient être loin
encore, peut-être à deux journées de marche. Tout d'un coup, cette
pensée le terrifia, lorsqu'il réfléchit au temps qu'on venait de
perdre. En trois jours, on n'avait pas fait deux lieues, de
Contreuve à Vouziers. Le 25 et le 26, les autres corps d'armée
étaient montés au nord, sous prétexte de se ravitailler; tandis
que, maintenant, le 27, les voilà qui descendaient au midi, pour
accepter une bataille que personne ne leur offrait. À la suite du
4e hussards, vers les défilés de l'Argonne abandonnés, la brigade
Bordas s'était crue perdue, entraînant à son secours toute la
division, puis le 7e corps, puis l'armée entière, inutilement. Et
Maurice, songeait au prix inestimable de chaque heure, dans ce
projet fou de donner la main à Bazaine, un plan que, seul, un
général de génie aurait pu exécuter, avec des soldats solides, à
la condition d'aller en tempête, droit devant lui, au travers des
obstacles.
-- Nous sommes fichus! dit-il à Jean, pris de désespoir, dans une
soudaine et courte lucidité.
Puis, comme ce dernier élargissait les yeux, ne pouvant
comprendre, il continua à demi-voix, pour lui, parlant des chefs:
-- Plus bêtes que méchants, c'est certain, et pas de chance! Ils
ne savent rien, ils ne prévoient rien, ils n'ont ni plan, ni
idées, ni hasards heureux... Allons, tout est contre nous, nous
sommes fichus!
Et ce découragement, que Maurice raisonnait en garçon intelligent
et instru
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