Ruines et fantômes
by Jules Claretie · French · Gutenberg #17830 · 417,236 chars · public domain (US)
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Title: Ruines et fantômes
Author: Jules Claretie
Release date: February 22, 2006 [eBook #17830]
Language: French
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Credits: Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
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JULES CLARETIE
RUINES
ET
FANTÔMES
PARIS
LIBRAIRIE BACHELIN-DEFLORENNE
3, Quai Malaquais, 3
_Succursale_, _boulevard des Capucines_, 10
_et place de l'Opéra_, 6
1874.
PRÉFACE
_A mesure qu'il avance dans la vie, l'homme risque fort de heurter du
pied contre quelque ruine, et il marche escorté comme d'un essaim de
fantômes. Ruines et fantômes! C'est le bilan des choses humaines: ruines
d'illusions, fantômes de souvenirs. Il suffit d'errer ou de penser pour
se voir ou plutôt pour se sentir entouré de tout ce qui est mort autour
de nous et de tout ce qui est devenu invisible._
_Qui donc a prétendu que les spectres n'existaient pas? Ils sont
partout; partout l'homme vieilli rencontre, au détour d'une année qui
finit, d'un anniversaire éloquent qui parle du passé, une foule de
choses blêmies et perdues à demi dans la brume, et qui sont des spectres
en vérité, spectres d'affections ou d'illusions mortes. Que de spectres
ainsi logés dans ce Paris que les vivants croient habiter seuls! Dans
presque toute chambre, nid clos ou discret, où deux amoureux s'aiment,
deux ombres se glissent, qui jadis, à la même place ont échangé aussi
leurs baisers ou leurs soupirs. Le monde des fantômes tient autant de
place que l'autre._
_Je le sens bien, à cette heure même où une nouvelle année s'ajoute pour
moi aux années passées, et où le jour de ma naissance me fait regarder
un moment en arrière. Sans être vieux, que j'en ai vit mourir!_
_Oui, que de visages déjà pâlis! Que d'yeux autrefois rayonnants
d'espoir et maintenant à jamais clos ou plutôt disparus dans leurs
orbites creuses! Ruines humaines, fantômes d'amours, d'amitiés,
d'espérances, de gaietés, fantômes des jeunes années, des premières
joies et des premiers rêves! On n'a plus, passé trente ans, qu'à se
baisser pour ramasser à terre la poussière de ce qui fut la vie, cendre
chaude encore de passion ou encore humide de larmes._
_Pourquoi donner ce titre à ce livre:_ Ruines et Fantômes? _Il n'est pas
un seul des travaux humains qui ne pût être appelé ainsi. Tout finit,
non par des chansons, comme disait Beaumarchais en ses ironies, mais par
des ruines, comme le criait le vieux Job en ses lamentations. Pourtant
les ruines étudiées ici et les fantômes évoqués sont des spectres et des
débris d'espèce particulière._
_Ainsi j'ai ramassé les miettes du curieux.
Ce sont les courses à travers le vieux Paris, les causeries en chemin,
les souvenirs de l'histoire, tout ce qu'une vieille muraille contient
d'inconnu, tout ce qui se tient tapi aux angles secrets des logis
anciens; c'est, en un mot, le passé que je recherche et qu'on
trouvera dans ces pages. Comme il console du présent! Quelle volupté
n'éprouve-t-on pas à feuilleter, si je puis dire, les vieilles rues
comme à cheminer à travers un livre! Plaisirs de coin du feu ou joies de
chercheur et de touriste, vous vous ressemblez tous. C'est toujours la
curiosité qui sert de guide, l'appétit de savoir qui nous pousse, le
besoin de consolation et d'oubli qui nous mène._
_Plaisir d'hiver que celui de ces lectures; et l'hiver n'est-il point le
temps des évocations et des souvenirs?_
_Ce n'est pas quand le bois feuillit, que l'eau tiède court gaiement
sous les saules verts; ce n'est pas quand luit le soleil, quand le ciel
est bleu, le vent doux, le temps heureux, qu'on se plaît à les faire
revivre, les chers fantômes! Mais vienne novembre ou décembre, l'heure
des brouillards malsains, des lourdes et longues heures, des veillées
peuplées de songeries, alors, sous la lampe, en rêvant, tandis qu'un
bruit indistinct de chars roulant sur le pavé vous arrive à travers les
rideaux tirés, on se laisse doucement aller à jeter un regard au passé,
regard d'adieu ou de regret, ou de mépris, selon le fantôme évoqué, le
souvenir réveillé, le nom prononcé tout bas!_
_Puis, quelle volupté intime, lorsqu'on ouvre les tiroirs, lorsqu'on
relit les vieux écrits, les lettres, les articles ébauchés, les journaux
à demi déchirés, et qu'on y retrouve, comme dans un sachet fané, un
vague parfum d'autrefois!_
_Et c'est ainsi, que parmi les feuillets jaunis, les chapitres oubliés,
j'ai retrouvé et recueilli ces pages d'un autre temps. Histoire,
souvenirs, détails inconnus, révélations rapides, mais précieuses et
exactes, mémoires des monuments, chroniques des pierres et des murs,
larmes des choses, comme dit Virgile: voilà ce qu'il contient, ce livre
dédié aux curieux, à ceux qui trouvent plus de prix à une anecdote
caractéristique qu'à un long chapitre, et préfèrent un sonnet à un long
poëme._
_Ruines et fantômes! Poussière de palais et d'êtres humains!--Un peu de
cendre dans trois cents pages. Mais quoi! s'il reste au foyer éteint une
étincelle, une seule, c'est assez!_
_Jules CLARETIE._
3 Décembre.
RUINES
ET
FANTOMES
L'ABBÉ HARDY ET LUCIE GAUTIER
1787-1792
I
L'histoire a ses dédaignés, héros ou criminels méconnus. Elle n'aime pas
l'égalité, mais l'élection. Elle est femme. Parmi les générations tout
entières, c'est un homme qu'elle choisit, un seul, scélérat ou martyr;
et celui-ci accepté, elle se dit et se croit quitte envers les foules.
Pendant ce temps restent dans l'ombre les plus terribles et les
plus braves, les meilleurs ou les pires, ceux dont la vie heurtée ou
fièrement unie, sinistre ou superbe, était faite pour attendrir ou pour
effrayer par l'exemple.
Il y aurait fort à faire si l'on voulait jamais réparer ces injustices.
Pourquoi César, et pourquoi pas Laridon? Pourquoi Isaïe, et pourquoi pas
Baruch? Pourquoi Murat, et pourquoi pas Rampon? Pourquoi Lacenaire, et
pourquoi pas Lemaire?
Ce n'est pas un héros que j'ai découvert. Il n'intéresserait personne.
Un héros, fi donc! Non...--C'est un assassin. Nul ne connaît,
d'ailleurs, cette cause ignorée qui allait être une cause célèbre. Et
pourtant je n'invente rien, pas un détail, pas une date, pas un trait.
C'est en fouillant dans nos Archives nationales de la rue du Chaume que
j'ai rencontré le drame inconnu dont je vais citer les principaux traits
sans essayer de colorer à la moderne ce petit tableau d'un autre temps.
«Monsieur mon neveu, disait M. de L** à un académicien qui n'est pas
célèbre, voulez-vous être poignant? Soyez sobre.»
Le 17 janvier 1787, un dimanche, le commissaire royal Pierre-Jean
Duchauffour fut averti qu'un crime venait d'être commis rue Saint-Louis,
proche le Palais. Seize jours auparavant, le 2 janvier, une femme Lucile
Gautier était venue louer, à raison de 120 livres par an, une petite
chambre où gisait maintenant, frappé de plusieurs coups de couteau, le
corps d'un homme qui fut bientôt reconnu pour être celui de Louis-Pierre
Hardy, maître de la Chambre des comptes de Montpellier. Millon,
lieutenant criminel au Châtelet, est averti sur-le-champ; l'enquête
commence, les voisins sont interrogés, un chirurgien est requis, et
voici le rapport qu'il rédige et qu'il signe. Ces pièces authentiques,
en quelque sorte tachées de sang ont toujours une éloquence que le neveu
de M. de L** lui-même ne saurait égaler:
«Nous, conseiller-médecin et chirurgien ordinaires du Roy en
son Châtelet de Paris, de l'ordonnance de monsieur le lieutenant
criminel, sur le réquisitoire de monsieur le procureur du Roy,
nous sommes transporté rue Saint-Louis du Palais, maison du
sieur Caban, horloger, au premier étage sur le derrière,
à l'effet d'y voir et visiter le cadavre du sieur
Pierre-Louis-Hardy, maître de la Chambre des Comptes de
Montpellier, pour constater la cause de sa mort. L'ayant examiné
extérieurement, nous luy avons remarqué: 1° une playe pénétrant
jusqu'au péricrane prenant depuis le temporal gauche, s'étendant
jusqu'à l'occipital; 2° une division totale de tous les
tégumens, prenant son origine de la première playe désignée
ci-dessus, se propageant jusqu'à l'os pariétal du côté droit; 3°
une playe sur la partie moyenne de l'occipital, longue de trois
travers de doigt, et ayant mis l'os à découvert; lesquelles
playes ont été faites par un instrument contondant, tel qu'il
soit; 4° trois playes: la première située sur le milieu du
coronal, la seconde sur l'orbite droit, et la troisième sur
l'orbite gauche et pénétrant toutes trois jusqu'aux os; 5°
une plaie à la partie moyenne de l'os maxillaire droit,
n'intéressant que la peau et le tissu cellulaire, oblique et
longue de deux pouces; 6° une playe à la partie antérieure du
col, large de cinq travers de doigt et longue de sept,
avec lésion de la peau, des muscles, des vaisseaux, de la
trachée-artère, de l'esophage, et enfin la ditte playe pénétrant
jusqu'aux vertèbres du col; 7° enfin une playe à la partie
antérieure et latérale de la poitrine du côté gauche, large
d'un pouce, pénétrant dans la capacité de la ditte poitrine sans
lésion des parties y contenues, tous accidens occasionnés par
un instrument piquant, et tranchant, tel que couteau de chasse,
rasoir, etc., que nous estimons avoir occasionné la cause de la
mort prompte dudit sieur Hardy.
«Fait à Paris, le dix-sept janvier mil sept cent
quatre-vingt-sept.
«DUPUIS.»
La femme Gautier qui, deux semaines avant le jour du crime, accompagnée
d'un quidam qu'on allait maintenant rechercher, était venue arrêter pour
un an le logement de l'horloger Caban, avait brusquement disparu.
Les premiers soupçons se portèrent naturellement sur elle et sur cet
inconnu, et le procureur du roi conclut à l'inhumation du cadavre, et
dès l'abord à la prise de corps de Lucile Gautier et d'_un quidam_.
Moins d'un mois après, le 6 février, _le qui__dam_ «était appliqué à un
certain Jacques-Maurice Hardy, frère de la victime, ci-devant abbé
et actuellement homme de loi». Logé rue Coquillière, hôtel de Calais,
Jacques Hardy, que des affaires d'intérêt appelaient de Montpellier
à Paris, n'avait plus reparu à son hôtel depuis le 17 janvier, et sa
disparition coïncidait de façon singulière, significative, avec la fuite
de Lucile Gautier. C'en était assez et la justice n'avait plus qu'à
suivre la trace des deux coupables[1].
[Note 1: Le procès que nous faisons connaître aujourd'hui n'ayant
pas été jugé, l'auteur a cru devoir changer au nom de chacun des deux
personnages une lettre, une seule, la première, afin d'éviter les
réclamations des héritiers. Sauf cette légère correction, les moindres
détails de cette triste histoire sont scrupuleusement exacts.]
Elle était, en ce temps, assez lente, fort empêchée dans sa marche,
pliant sous le faix des paperasses volumineuses que comportait une
instruction. Les procès duraient un an, deux ans, dix ans: on en citait
de centenaires. Le Ier mars, réquisitoire du procureur du roi à ce que
l'abbé Hardy et la femme Gautier soient assignés à la huitaine, «_à son
de trompe par un seul cri public_»; puis déclaration de la contumace,
commission rogatoire adressée au lieutenant criminel de la sénéchaussée
de Lyon; information faite par lui sur le passage présumé de Hardy et de
Lucile par cette ville; interrogatoires, rapports, procès-verbaux, tous
les pseudonymes divers du papier timbré pleuvent et s'amoncellent
dans le dossier de l'affaire, et l'on pourrait les retrouver entassés,
poudreux, jaunis, momifiés, dans les _Registres du cy-devant Parlement
de Paris en la Tournelle criminelle_. Cependant Jacques Hardy était loin
de France et croyait bien n'y jamais rentrer.
En 1787, l'abbé Hardy était un beau jeune homme de vingt-six ans, grand,
de carrure solide, avec de longs cheveux qu'il portait sans poudre.
Très-élégant, très-mondain, d'une famille considérable de Montpellier,
il avait déjà couru le monde des aventures, batteur de fortune comme
il eût été batteur d'estrade, et, si l'on en juge par les faits, assez
maltraité du sort. Élevé au collége de l'Oratoire de Lyon, après ses
premières études il prend l'habit de l'Ordre et se fait régent des
basses classes. Il est tonsuré, mais il n'endosse en quelque sorte la
soutane que pour la jeter aux orties, reprend l'habit séculier, et tout
brillant de jeunesse ardente, le diacre réfractaire se lance à corps
perdu dans le monde, à la mort de son père. Il a raconté lui-même sa
vie dans un _Mémoire_ justificatif qui, trop souvent écrit dans le style
emphatique du temps, parfois saisit par la vérité des détails et je ne
sais quelle franchise d'accent. «Avant d'entrer dans l'exposé des faits,
dit-il au début, il est à propos d'avertir tout lecteur impartial que
s'il s'attache à blâmer mes moeurs et ma conduite comme ecclésiastique,
je les lui abandonne, vivant dans un siècle où ce qu'on appelle _moeurs_
n'est pas la vertu dominante. J'ai fait comme la plupart des jeunes gens
de mon âge, j'ai suivi le torrent. D'ailleurs je n'avais que la simple
tonsure.» Il faut le laisser parler: «Jeté de bonne heure dans le monde,
je suivis la carrière ordinaire; fier de quelques succès, je m'attachai
aux femmes les plus citées, me faisant une espèce de gloire d'afficher
les plus courues. Je passai ainsi les premières années de ma jeunesse,
effleurant le plaisir sans jamais me fixer. Mais _comme il faut subir
son sort_, tout mon système d'inconstance échoua auprès d'une
jeune Lyonnaise qui me fixa. Avec de l'esprit, de la douceur, de la
complaisance et de l'engouement, elle joignait à toute l'apparence des
vertus une fermeté de résolution et une promptitude d'exécution inouïes.
Elle ne l'a que trop prouvé.»
Hardy pourtant, en sa confession, oublie bien des choses importantes. Il
était joueur, et ne parle pas, à dessein peut-être, d'un certain garçon
perruquier qui fut, durant des mois, son associé pour les parties de
tric-trac. Vient un jour où l'abbé est accusé d'avoir volé une chaîne
d'or à l'un de ses partenaires. Le perruquier le défend, paye pour lui
la chaîne, et le _tolle_ soulevé par ce scandale se calme peu à
peu; mais Jacques Hardy quitte Lyon cependant et se réfugie dans
les Cévennes, chez sa soeur, qui accueille à bras ouverts l'enfant
prodigue... du bien des autres. Peu de temps après, dans cette retraite,
nouveau _haro_. Qu'a fait Hardy cette fois? Il a voulu enlever la fille
d'un chevalier de Saint-Louis, son voisin. On l'a empêché, l'épée à
la main. Il faut encore céder le terrain. Hardy s'enfuit, rentre au
séminaire; puis le quitte, vient à Paris chez son frère, Pierre Hardy,
logé rue Saint-Marc, étudie, se fait recevoir docteur ès lois, et
retourne enfin à Lyon, où l'attend Lucile, le mauvais génie de ce damné.
Cette jeune Lyonnaise, «spirituelle, douce et complaisante», était
la femme d'un certain Gautier, homme du commun, ainsi qu'on disait,
palefrenier, je crois, et en tout cas moins scrupuleux qu'un hidalgo
sur le _point d'honneur_. Sans plus de façons, Hardy lui prend sa femme,
qu'il emmène à Paris, et qu'il loge à ses frais dans un hôtel, sous
le nom de Mme Dulac. Pendant un mois, c'est le bonheur, car l'amour
adultère connaît aussi la lune de miel. Mais ce n'est pas assez de
s'aimer à Paris, il faut s'adorer aux champs, dans les sentiers verts,
et courir les bois comme on a couru les carrefours. Hardy se retire,
dit-il, dans une _campagne isolée mais riante_; et là, savourant la
solitude à deux, oubliant les fièvres premières, les fautes, et (faut-il
le dire?) certaine jalousie contre son frère, née depuis longtemps,
depuis longtemps combattue, l'abbé se laissait vivre, et n'avait d'autre
horizon que les yeux bleus de Lucile et d'autre souci que son bonheur.
Jacques Hardy, l'héritier d'un parent éloigné, était assez riche,
moins cependant que son frère le maître de la Chambre des comptes de
Montpellier, à présent établi à Paris, et à qui par testament le père
avait laissé tous ses biens. Cette fortune, qui pouvait lui revenir
un jour, miroitait bien parfois, s'étalait, pleine de tintements
sataniques, devant la pensée du joueur. Le crime a des pentes savonnées,
pis que cela, glissantes de sang. Un homme de moins, et Jacques était
riche! Notre abbé a d'ailleurs des façons de repousser toute idée de
meurtre qui l'accusent étrangement, qui l'écrasent. Écoutez-le dans son
_Mémoire_; en plaidant son innocence, il se condamne lui-même: «Un
soir d'été, étant à Montpellier avec mon frère, nous étions allés à
la campagne d'une de mes tantes, Mme La Marier, et nous y allions
ordinairement tous les soirs. Comme c'était le temps où la paille
fraîche était amoncelée, nous nous amusions avec nos jeunes cousines à
jouer sur cette paille: c'était à qui serait le mieux enseveli sous les
monceaux de paille. Nous prolongeâmes ce badinage jusque bien avant dans
la nuit, et vers les une heure du matin nous nous retirâmes, mon frère
et moi seuls. Nous avions coutume de passer, en revenant à la ville,
dans un chemin de traverse, éloigné de tout secours, vrai coupe-gorge,
si dangereux, que j'avais toujours la précaution de porter des armes
avec moi. Or, je le demande, si j'avais été assez scélérat pour attenter
aux jours de mon frère, n'étais-je pas le maître de sa vie? Tous les
biens m'étaient alors substitués?» Il raconte plus loin que son
frère lui dit trois ou quatre jours après cette scène, en lui tendant
l'oreille:--Regarde donc ce que j'ai là, je souffre. Un fétu de paille
s'était logé dans le tube auditif: «_Je le retirai avec une pince. Qui
m'empêchait, au lieu de l'extraire, de l'enfoncer davantage, et qui eût
deviné ensuite que mon frère n'était pas mort, par exemple, d'une tumeur
dans la tête?_»
Singulière façon de prouver que la pensée d'un crime ne lui était jamais
venue!
Mais, _parmi les douceurs d'une vie champêtre_, cette atroce pensée
était oubliée. Jacques Hardy ne demandait plus rien, ni fortune ni
situation, lorsque, par la gazette, il apprend que Gautier, le mari de
Lucile, a porté plainte contre elle au Châtelet. L'affaire est grave, il
faut en arrêter le cours. «_Monnoie fait tout_», disait Riquetti. Hardy
connaissait la maxime; il n'hésite pas, il paye les juges, il paye le
mari. Pour celui-ci, c'est mieux encore, il le garde auprès de lui
en qualité de domestique, et Gautier, bien nourri, bien logé, bien
appointé, préside, gros et gras, aux amours des tourtereaux. Un mois
après, Hardy forcé de soutenir, à propos de trois prieurés qu'il
possédait là-bas, un procès à Toulouse, part pour le Midi en emmenant la
femme et le mari, et ce ménage à trois court gaillardement les grandes
routes.
A Toulouse, pendant le séjour de Jacques Hardy, Lucile Gautier demeurait
cachée; il ne fallait indisposer ni les juges du Parlement, ni la
famille du plaideur; elle l'accompagna encore _incognito_ lorsque, trois
mois plus tard, il alla passer ses vacances dans un de ses prieurés. Ces
soins qu'elle prenait à ne le point compromettre touchaient profondément
le ci-devant abbé, dont l'amour-propre et l'amour, également flattés,
s'unissaient pour faire à Lucile comme une auréole. Quant à Gautier, il
s'était cassé le bras dans une partie de cheval; on l'avait expédié déjà
sur Paris, et il y vivait maintenant, sans plus se creuser la cervelle,
d'une pension régulièrement acquittée par l'amant de sa femme.
Au mois de mai 1786, le Parlement de Toulouse rendit son arrêt dans
l'affaire des prieurés. Hardy perdait son procès, et, débouté de ses
réclamations, se voyait encore condamné à tous les frais. Le voilà
furieux; il use aussitôt du droit d'appel et reprend la route de Paris.
Il connaissait là des avocats distingués, lumières du barreau de leur
temps, M. Gerbier, M. Vulpian, et les voulait consulter. Lucile Gautier
le suivait toujours. Pour conserver d'ailleurs un reste de décorum, elle
logeait dans quelque chambre isolée comme celle où, six mois plus tard,
rue Saint-Louis, chez Caban l'horloger, elle allait s'établir.
Mais à Paris, dans cette province véritable, où tout est connu,
commenté, Jacques Hardy allait soutenir un assaut imprévu, et il allait
retrouver son frère.
La famille entière de l'abbé, ce clan d'honnêtes gens irrités, effrayés
des désordres de leur parent, avait sollicité depuis longtemps contre
lui une lettre de cachet, que M. Séguier, avocat général au Parlement
de Paris, s'était chargé d'obtenir. La lettre signée, Pierre Hardy se
chargea d'en faire usage. C'était assurément le moyen extrême et d'une
violence peut-être dangereuse; mais déjà la liaison de Jacques Hardy
et de Lucile Gautier était de notoriété publique. La honte de l'abbé
rejaillissait sur tous les siens. Pierre alla donc franchement à lui, et
chef de famille sévère, sévèrement parla de rupture.
--J'aime cette femme, dit l'abbé Hardy, et je suis sûr de son amour. On
ne nous séparera pas.
Le ton était net, formel comme la réponse. L'autre n'insista point.
Son parti, au surplus, était pris. C'était Lucile Gautier qu'il allait
frapper et brusquement arracher, de par la lettre de cachet, des bras
de Jacques. On devine ce qui dut se passer entre les amants, les
confidences de l'abbé, les reproches, les pleurs, les conseils de
Lucile. Non-seulement Pierre Hardy était maintenant pour eux le
détenteur de la fortune paternelle, il devenait encore le représentant
de l'autorité, le rude devoir incarné, le remords vivant. «Cet homme
est de trop!» Ce dut être le mot de cette femme. Ce qu'il advint, on le
sait. Pierre Hardy fut tué. Comment? On l'ignorera toujours.
L'abbé Hardy, dans son _Mémoire_, a raconté tout au long ce fatal
dimanche, la journée du crime.
Il devait, paraît-il, le surlendemain, regagner Toulouse; il avait
payé déjà M. Vauvert, procureur au Châtelet, rue des Bourdonnais, et
Morisset, greffier, rue des Deux-Boules, l'un et l'autre utilisés dans
la contre-enquête. Tous ses comptes liquidés, rien ne le retenait plus
à Paris. Ce matin-là, Jacques Hardy se leva de bonne heure. Il quitte
la rue Coquillière, monte jusqu'à la rue de la Jussienne, où, à l'hôtel
Louis-le-Grand, il dîne «_avec tout l'appétit d'un jeune homme bien
portant qui veut bien employer ses trente sols_», et va faire un tour au
Palais-Royal et _y prendre le méridien_. Il rencontre là son frère, le
salue, lui trouve un air embarrassé (la version est de lui). Il devine
que Pierre songe à Lucile, que peut-être va-t-il chez elle. Son frère
seul, et son ami le plus intime, l'abbé Dalès, savaient où logeait la
femme Gautier.
Jacques prit une chaise, s'assit et regarda les promeneurs. Il était
dégustant et découpant une glace devant ce café Foy, où, deux ans plus
tard, montant sur une table, Camille Desmoulins devait, d'un geste et
d'un mot, pousser le peuple à la Bastille. On met en doute (c'est une
parenthèse) l'histoire des trompettes de Josué, qui firent tomber les
murailles de Jéricho; le cri d'un gamin de génie fit bien s'écrouler
d'un seul coup les pierres de la forteresse despotique.
Il faisait beau dans ce Palais-Royal, où Debucourt devait faire
pirouetter ses muscadins et chiffonner les galants jupons de ses
merveilleuses. Les gens circulaient, habits rouges ou verts, bas chinés;
les femmes cachaient le bas de leur visage dans leurs fourrures, et ne
laissaient voir que leurs yeux. Les boutiques des arcades, louées depuis
peu par le duc d'Orléans 3400 livres chacune, étaient fermées. Paris
se promenait, buvait l'air et flânait. Peut-être les futurs
révolutionnaires s'échauffaient-ils là-bas, sous les galeries, causant
de l'avenir, le colossal marquis de Saint-Huruge dominant déjà les
groupes. A quelques pas de sa chaise, l'abbé Hardy pouvait voir le
fameux n° 114, où, trois ans auparavant, l'abbé Rousseau, amoureux de
la soeur de son élève, s'était brûlé la cervelle un beau soir. Ce n°
114 était un restaurant. Après avoir dîné dans un cabinet particulier,
l'abbé Rousseau écrivit un billet qu'il posa sur son assiette: «J'étais
né pour la vertu, j'allais être criminel, j'ai préféré de mourir!»
Et voilà un suicide. Il y a des maisons prédestinées. Dans ce même
restaurant, Lepelletier de Saint-Fargeau devait être assassiné par
Pâris.
Bien reposé, Jacques Hardy se leva, prit le chemin de la rue
Saint-Antoine, et, à la communauté des prêtres de Saint-Paul, demanda
son ami, l'abbé Dalès. Il venait lui faire ses adieux et lui réclamer
quelques ouvrages de théologie auxquels il tenait beaucoup. L'abbé
Dalès était sorti. Hardy tira d'un petit sac de peau suspendu contre la
muraille un morceau de craie blanche, et traça son nom sur la porte, en
guise de carte de visite. C'était l'usage en bien des maisons. Voltaire
et Piron en profitaient pour se fusiller d'injures.
Le charron qui devait mettre en état la voiture de voyage de l'abbé
avait justement son atelier près de la Bastille. Hardy n'était pas loin,
il entra chez lui, causa, puis se rendit rue des Saints-Pères, chez
Me Gerbier, son avocat. Il y resta, a-t-il dit, de deux heures à cinq
heures de l'après-midi, et le crime dut être commis, rue Saint-Louis du
Palais, à trois heures de relevée. A cinq heures, l'abbé Hardy était de
retour à son hôtel, et écrivait des lettres, lorsque Claude Carré, son
domestique, entra vivement, et lui dit:
--Monsieur, il y a une dame qui vous demande dans l'église
Saint-Eustache, et qui paraît très-empressée à vous parler.
«J'ai cru, dit Jacques Hardy, que c'était Mme Campenon, marchande
limonadière, tenant le café de la Bonne-Foi, rue Saint-Jacques, et qui
avait déposé en ma faveur dans l'enquête de mon adversaire.»
Et il sort.
«Arrivé, dit-il, à Saint-Eustache, je cherche partout des yeux Mme
Campenon, et, ne la voyant pas, je commençais à me douter de quelque
tour, quand je me sens tirer par l'habit, et, me retournant, je vois
Lucile qui, étant mise très-proprement, me dit: «--J'ai des choses de la
dernière importance à te communiquer; mais, comme nous ne pouvons parler
longtemps dans une église, mène-moi dans un lieu où je puisse te parler
librement.» Ne sachant trop où la mener, je pris avec elle le chemin du
Palais-Royal. Chemin faisant, je voulais savoir ce qu'elle avait à me
dire; mais, le fracas des voitures et le tintamarre des rues de Paris
m'empêchant de l'entendre, je remis toute explication à notre arrivée
au Palais-Royal. Nous y cherchâmes un endroit solitaire et écarté de la
foule, et nous nous assîmes près du bassin, adossés à un des cabinets de
treillages, où nous étions absolument seuls.
«Elle commença par vouloir me tromper en me disant d'un air
embarrassé:--On cherche à nous faire enfermer; ta famille a obtenu des
ordres et ton frère est chargé de les faire exécuter; l'on doit nous
prendre demain matin dans notre lit chacun de notre côté, et si nous
ne partons pas sur-le-champ, nous sommes perdus.--C'est une terreur
panique, lui répondis-je, ce n'est pas au moment où je vais faire
juger mon procès que ma famille cherchera à m'enfermer pour me le faire
perdre.»
C'est alors--toujours selon la version de Hardy--que Lucile, laissant
éclater brusquement la vérité, lui déclare que Pierre Hardy était venu
chez elle après l'avoir quitté, lui, son frère, au Palais-Royal; qu'il
l'avait insultée, menacée, et que, «emportée par le premier mouvement,
elle avait, dit l'abbé, pris mon couteau de chasse, qui était pendu à
côté de son lit, et que, saisissant un moment à l'improviste, elle le
lui avait plongé dans le coeur, qu'il était mort sur le coup, que tout
était tranquille dans la maison, et que personne ne s'était aperçu de
rien.»
On le voit, Hardy ne songe qu'à bien établir son innocence. Tout à
l'heure il écartait de lui l'accusation par l'_alibi_; maintenant il la
rejette simplement sur une autre, et la peint, égarée, toute pâle, se
jetant à ses pieds et lui disant:
«Oui, je suis coupable, je m'accuse et je ne mérite que ton exécration,
mais quand j'ai commis le crime, ce n'a été que pour ne pas être
séparée de toi: si cette considération ne te touche pas, traite-moi sans
ménagements, ne crains pas de livrer au bras infâme celle qui pendant
trois ans a partagé ta couche, va faire préparer mon supplice; et si
c'est encore peu pour toi, viens toi-même être témoin du spectacle de
ma mort. Mais songe que tu ne m'immoleras pas seule en assouvissant ta
vengeance, tu sacrifieras à la fois deux victimes. As-tu oublié que je
porte dans mon sein un gage sacré de notre union? Après cela foule-moi
aux pieds, ou plutôt si tu n'es pas attendri pour moi, prends pitié de
ton sang, sauve cette innocente victime qui doit t'être encore chère et
qui n'a pas participé à mon crime.»
«Grand Dieu! ajoute Hardy, dans quelle agitation me plongèrent ces
dernières paroles! J'en appelle non pas à vous, âmes stériles et
stagnantes, mais à vous, âmes sensibles, qui, ayant senti les élans et
le délire d'une grande passion, avez éprouvé qu'elle commandait à tous
vos mouvements et qu'il n'y avait pas une seule pulsation de vos artères
qu'elle ne dirigeait; _dites, croyez-vous que ce fût du lait qui dans ce
moment coulât paisiblement dans mes veines??? Non, c'était du vitriol_.»
Voilà de ces cris vraiment éloquents. Mais, partent-ils bien d'un coeur
sincèrement ému, torturé, innocent? La réflexion se fait accusatrice.
Lucile seule a-t-elle pu mutiler, comme on l'a vu, le corps de Pierre
Hardy? Ces blessures horribles n'accusent-elles pas une main d'homme,
une main robuste et ferme? L'abbé Hardy a bien voulu encore faire planer
les soupçons sur le mari de Lucile; mais Gautier n'était plus à Paris
déjà en janvier 1787. Parti pour Lyon, logé je ne sais où, à Fourvières,
on ne l'a jamais retrouvé, on ne l'a plus revu.
En s'associant à la fuite de Lucile, Jacques Hardy d'ailleurs devenait
son complice.
II
Il rentre à l'hôtel de Calais, il fait sa bâche, attelle son cabriolet,
va chercher Lucile qui l'attend, et (c'était le soir) en passant sur le
pont de la Tournelle, l'idée lui vient un instant de se jeter à l'eau.
La Seine semble avoir parfois des remous magnétiques. «_Le parapet
n'est pas bien haut_, songeait Hardy, _la rivière est forte, tout sera
fini_[2]!» Mais Lucile!... Il s'éloigne. «Me voici. Viens!» Elle monte
en voiture. Ils sortent de Paris par la porte Saint-Bernard. Le garde
insistait beaucoup pour savoir où allaient ces gens qui, j'imagine,
étaient pâles. A Villejuif, ils prennent la poste. Lucile, que tout
retard effrayait, attelle elle-même les chevaux. On abandonne le
cabriolet sur la route, et vite les coups de fouet. Aux portes de Sens,
par une fatalité, l'essieu casse. Il faut le réparer. Hardy entre dans
une auberge, tombe épuisé sur un banc et regarde le parquet d'un oeil
fixe. Le géant est brisé; la frêle et nerveuse Lucile va, vient, presse
les ouvriers, prend le rabot, travaille elle-même. L'essieu refait, elle
entre dans l'auberge. Hardy dormait.
[Note 2: _Mémoire_ manuscrit de J.-M.-B. Hardy. Combien de pareils
manuscrits que l'on ne consulte pas pour écrire l'histoire!]
--Holà! en route!
Elle le secoue et l'éveille. Ils sont partis.
L'histoire ici tourne au roman. Je n'écris pas une nouvelle, je raconte
ce que j'ai lu. C'est dommage. L'abbé Hardy pourrait fournir un beau
sujet aux faiseurs de récits d'aventures. Arrivés à Lyon, il prend
un passeport sous un nom supposé. Voilà qui est dit. Les fugitifs
traverseront les Alpes, gagneront l'Italie, s'établiront à Milan ou à
Bologne, et vivront là comme ils pourront, heureux et libres! Libres!
Jacques Hardy avait emporté peu d'argent. C'était une faute. Mais
comment réaliser si vite la fortune du mort? On était parti un peu au
hasard, fuyant le gibet, courant le salut. Ils allèrent plus loin qu'ils
ne se l'étaient promis et ne s'arrêtèrent qu'à Venise. Hardy appelle
cette course folle à travers la France et l'Italie «un voyage qui, en
exceptant le passage du mont Cenis, aurait pu être agréable dans toute
autre position». _Italiam! Italiam!_ Sans doute. Mais ce n'était pas là
Roméo et Juliette, c'était lord et lady Macbeth, et le spectre de Banquo
les suivait. En route, l'abbé avait acheté en gros (sans doute à Genève)
une douzaine de montres qu'il revendit aux Vénitiens avec bénéfices.
Venise la républicaine ne lui déplaisait pas; mais elle était encore
trop près du royaume de France. Il projetait de passer la mer, de
s'établir en Égypte, et déjà s'entendait avec un capitaine de vaisseau
vénitien prêt à mettre à la voile pour le Levant. «Je connaissais le
commerce d'Alexandrie, et j'espérais me tirer d'affaire par son secours
en commerçant sur le café, les sequins vénitiens, la _saieta_ et autres
objets, _sans cependant changer de religion_.»
Parbleu! Bien entendu, l'abbé.
Mais une chute de Lucile vint tout gâter. Elle descendait de gondole,
après une promenade au Lido; elle tombe et fait une fausse couche.
--Pars donc seul! dit-elle à Hardy.
Il s'embarque pour Trieste où je ne sais quelles affaires l'appelaient
chez un marchand de verroteries, et, à son retour, quel étonnement!...
Lucile n'est plus là. Fatiguée de son amant, effrayée de la pauvreté
qu'il fallait maintenant partager avec lui, elle s'était simplement fait
enlever par un nommé Lesage, agent secret de l'ambassade française.
Le premier mot de Hardy fut celui-ci: _Je le tuerai!_
Peut-être l'eût-il fait; mais un beau matin on éveille l'abbé dès
l'aurore, on lui ordonne de s'habiller, et on le conduit aux prisons
de l'Inquisition d'État. C'était le 8 juillet 1787, six mois après le
meurtre. Sans autre forme de procès, l'abbé fut jeté dans le même cachot
qu'un Titatarma qui me paraît un énergique et joyeux compagnon. Ce
Titatarma avait bien çà et là distribué quelques coups de couteau à
ses contemporains, mais il aimait à rire et payait volontiers à Jacques
Hardy quelque réchauffant _fiaschetto_.
--Ah çà! lui dit-il au bout de trois ou quatre jours de
_fraternisation_, est-ce que vous avez tué, vous, homme ou femme?
Titatarma aimait les confidences.
L'abbé Hardy devint pâle.
--Je ne sais même pas, dit-il, pourquoi je suis ici!
--Diable, fit l'autre, je suis donc plus instruit que votre
_Eccellenza_. C'est comme assassin qu'on me loge. Et quant à vous,
tenez, vous êtes un bon enfant, eh bien! vous êtes accusé d'avoir tué
votre frère. Bah! qu'importe! Le vrai mot d'ordre est celui-ci: _Du
marasquin et de la gaieté_. Un mauvais quart d'heure est bientôt passé.
L'abbé Hardy, qui nous raconte ce dialogue, ne nous dit pas si le
Vénitien Titatarma passa le mauvais quart d'heure, mais il a soin
de répéter que lui, sujet de Louis XVI, demeura trois mois dans
ces cachots, rongé de vermine, sans chemise, misérable et malade.
L'inspecteur de police le remit à la fin bien et dûment enchaîné aux
autorités françaises, et on le reconduisit, une chaîne cadenassée à
chacun de ses pieds et formant noeud sous le ventre d'un mulet rétif.
Il passa de la sorte le mont Cenis, par le froid, par la neige, vêtu
simplement d'un habit de camelot déchiré et les membres disloqués à
chaque bond du mulet. On rencontre justement à mi-côte de la montagne
une caravane de baladins montreurs de bêtes. L'odeur des fauves monte
aux naseaux du mulet qui prend peur, galope et broie littéralement,
secoue, torture son triste cavalier. Le voyage dura onze jours. A la fin
d'octobre 1787, Hardy arrivait à Lyon au château de Pierre-Cise, où on
l'enchaîna par le cou dans un cachot.
On lui laissait pourtant les mains libres. Il résolut d'en profiter; il
voulait mourir.
«J'avais soustrait à cinq visites d'Argus plusieurs morceaux de verre
bien taillants. J'en choisis un en forme de lancette, je pilai le reste
que j'avalais, et je m'ouvris les veines.
«D'abord ma main malhabile et peu au fait d'une opération qui exige
de l'expérience et de la pratique, ne pouvait en venir à bout, je
me martyrisais inutilement; mais enfin, réunissant tout mon courage,
j'entrai le verre si profondément, que je fis jaillir le sang. Non
content d'y avoir réussi, je fis une ligature à l'autre bras, et,
devenu plus expert, je donnai un autre passage à mon sang par une large
ouverture, et je souffris beaucoup, parce que le verre ne coupe pas,
mais déchire.»
--C'est le seul sang, ajoute-t-il, que j'aie répandu de ma vie!
Puis il écrivit sur le mur, avec son doigt trempé dans ce sang: _Je
meurs innoc..._, et s'évanouit.
«Je meurs innocent!» On le croirait parfois.
M. le commandant du château, le marquis de Belle-Cise, était absent
lorsqu'on vint annoncer la tentative de suicide du prisonnier; mais sa
femme entra dans le cachot et fit donner des soins à Hardy. Il revint
à la vie, ou plutôt la vie le reprit, pour ainsi dire. Et avec la vie,
l'espoir, la soif de salut. Rien ne prédispose à l'existence comme un
suicide manqué. Jacques Hardy, nouvel Achille, résolut d'en _échapper
malgré les dieux_. Il récapitula ses chances de succès, fit appel à
ses parents, demanda du papier, écrivit--et cela dans l'ombre de la
nuit--rima, adressa lettres sur lettres, composa ce _Mémoire_ dont j'ai
parlé et que j'ai cité, remua terre et ciel, compila, copia, versifia.
Tous ses écrits sont un appel à la pitié. Aucune faiblesse pourtant.
Il supplie, mais dignement.
Il demande à M. de Jolly, son parent, avocat aux conseils, de lui faire
obtenir du bois pour l'hiver, une chambre, de l'air. Il le demande en
vers.--Et quels vers!
Dans ce séjour malencontreux
Je suis cent fois plus malheureux
Que le plus malheureux ermite,
Car un chartreux a son jardin;
Le plus austère anachorète
A le plaisir, dans sa retraite,
De voir l'aurore, le matin;
Et le soir, assis sur l'herbette,
Il voit le jour sur son déclin.
Lacenaire était romantique byronien; l'abbé Hardy est
_gentil-bernardien_.
Il n'est pas ingrat, d'ailleurs, ce poëte de cachot, et paye sa dette à
la marquise qui l'a secouru en chantant M. le marquis:
Je vous le dis avec franchise,
On ne me verra point chercher
De vains moyens de m'évader;
D'ailleurs monsieur de Belle-Cise
Veille assez bien sur Pierre-Cise
Pour être sûr de l'empêcher.
Il est bienfaisant au possible,
Affable, humain, compatissant,
Mais pour avoir le coeur sensible
Il n'a pas moins l'oeil vigilant.
Verselets qui semblent tirés du _Chapelle et Bachaumont_ de la
captivité!
III
Mais, sur ces entrefaites, 89 était venu, et cette secousse profonde,
ce tremblement de terre moral qui allait renverser la royauté, renversa
d'abord les Parlements. Toute la procédure instruite contre l'abbé
_Jacques-Maurice-Bruno Hardy_ fut réduite à néant, et, amené à Paris, le
ci-devant abbé fut traduit au 6° tribunal criminel établi par la loi
du 14 mars 1791. Le 16 septembre, l'instruction recommence, les
témoins sont rappelés, le chirurgien Dupuis mandé et interrogé, les
confrontations faites de nouveau. Bien des preuves manquent alors. Où
est Lucile? où est Gautier? Pas plus que le mari, la femme n'a reparu.
Elle est morte sans doute à Venise, ou cachée. Lesage, qui a dénoncé
Hardy, a pris soin évidemment de la soustraire aux poursuites. C'est sa
maîtresse maintenant, il l'aime, elle l'aime peut-être. Elle vit fort
honnêtement là-bas, est-ce qu'on sait? Bref, quoique l'affaire soit
portée comme _pressée_ sur les rôles, elle traîne, elle ne finit pas.
Le 22 septembre 1791, Lempereur, commis-greffier, lit le jugement qui
annule la procédure de 1787 à Hardy, _entre les deux guichets de la
Force comme lieu de liberté_. Hardy y acquiesce et refuse de signer.
A la Force, malgré les versiculets de tout à l'heure, il tente de
s'évader. Enfermé au Châtelet en 1790, il avait réussi déjà à sortir de
prison; il avait erré dans Paris pendant trois jours, sans ressources.
Il s'était présenté chez M. de Pastoret, lui demandant de l'argent.
Arrêté bientôt, on avait trouvé sur lui un certificat du district des
Cordeliers sous le nom de Moïse Delcamps, de Bordeaux. En mars 1791,
porté comme malade à l'infirmerie de Bicêtre, Hardy avait fait mieux.
Après avoir fabriqué de faux assignats dans sa prison (ce qui est à
peine croyable), il avait acheté les gardiens avec ces papiers, donné
50 livres assignats à chacun des infirmiers-prisonniers et s'était fait
ouvrir la grille. Son portefeuille, qui existe encore, bourré de notes,
d'adresses, de projets, contient des renseignements curieux, des lettres
faites pour dérouter les poursuites, l'une datée de Chambéry, l'autre
de Laon; des _memoranda_: _chez le fruitier, rue des Blancs-Manteaux,
à côté de la rue de l'Homme-Armé._--_De Soissons à Laon._--_De Laon à
Marle, chez la veuve Mauclerc, aubergiste sur la route de Moncornet_;
et des projets d'étapes: des trajets sont faits, au nord, au midi, en
divers sens!
De Paris à le Bourget: 1-1/2 poste.--De Paris à le Ménil-Amelot: 2.--De
Paris à Dammartin: 1.
Et toujours, toujours, au bout de la route la frontière bénie: que ce
soit l'Allemagne ou l'Espagne, Maubeuge, Liége ou Londres,--l'étranger,
le salut!
L'administrateur de police fut instruit de la tentative d'évasion. Hardy
y gagna d'être à l'avenir plus strictement verrouillé.
Et le temps passait. L'accusé ne perdait ni ses espoirs ni son énergie.
Une terrible maladie, qu'il n'avait pu soigner dans sa prison, l'avait
rendu chauve. Il était pourtant encore superbe. Le mercredi 22 février
1792, il produisit un grand effet sur l'auditoire lorsque, transféré des
prisons de l'Abbaye, il comparut dans la salle d'audience du 6e tribunal
criminel, au Palais, le président dudit tribunal étant Claude-Emmanuel
Dobsent qui devait présider bientôt le tribunal révolutionnaire pendant
l'intervalle de la destitution de Montané à la nomination d'Herman.
Là, Hardy déclara se nommer Jacques-Maurice-Bruno Hardy, âgé de
trente-trois ans, né à Montpellier, et quant à ses qualités, se dit
«jurisconsulte et docteur ès lois en l'Université de Paris.» De son état
ecclésiastique, pas un mot.
Le drame touchait à sa fin. Le procès certes paraissait près du
dénoûment. L'arrêt cependant ne fut pas rendu encore, et l'abbé Hardy,
transféré de prison en prison, de la Conciergerie du Palais à l'Abbaye
et de l'Abbaye à la Force, devait finir bizarrement, fatalement, comme
il avait vécu.
J'ai dit qu'on n'a jamais su ce qu'était devenue Lucile.
Le 3 septembre 1792, les massacres commencèrent dans les prisons de
la Force vers une heure du matin. Les vengeances voulaient du sang. Le
peuple réclamait, lui aussi, sa Saint-Barthélémy. Les prisonniers, jugés
entre les deux guichets, étaient poussés à l'entrée du guichet de la
Force, rue des Ballets, et sur-le-champ massacrés, _expédiés_. Weber et
Mathon de la Varenne, enfermés là et épargnés, ont raconté ces terribles
scènes. «A une heure du matin, dit Mathon, le guichet qui conduisait
à notre quartier s'ouvrit; quatre hommes en uniforme, tenant chacun un
sabre nu et une torche ardente, montèrent à notre corridor, précédés
d'un guichetier, et entrèrent dans une chambre attenante à la nôtre...
J'entendis en même temps appeler l'abbé Hardy, qui fut massacré sur
l'heure ainsi que je l'ai su...» L'écrou consulté, Chépy, président du
tribunal de la Force, et Pierre Chantrot, accusateur public, n'eurent
pas fort à faire pour déclarer l'homme coupable. Leur justice était
expéditive. Jacques Hardy l'attendait depuis cinq ans! On retrouvera le
nom de l'abbé sur la liste des victimes remises par le concierge de la
prison au commissaire de police de la section des Droits de l'Homme.
Étrange destinée! le nom du fratricide devait être inscrit sur le
feuillet sanglant où l'histoire peut lire le nom de l'infortunée Mme de
Lamballe.
LE VINGT JUIN
1792
Nous avons aussi nos anniversaires.
La France se souvient de certaines dates qui sont comme ses titres
de gloire et, à côté de l'anniversaire douloureux du 18 juin, qui dit
Waterloo, l'anniversaire du 20 juin dit Résistance et Affirmation du
droit.
Au 20 juin 1792, la question était nettement posée entre ces deux
adversaires irréconciliables: la Révolution et la cour. La Révolution
voulait le progrès, la marche en avant, la délivrance suprême. La cour
était bien décidée à la réaction. La garde suisse chargeait ses
fusils, les gentilhommes fourbissaient leurs épées ou aiguisaient leurs
poignards. On parlait de fermer les clubs, d'enlever aux sections leurs
canons et d'envoyer sous bonne garde à l'Abbaye les orateurs populaires.
La Fayette, campé à Maubeuge, était prêt à faire sonner le boute-selle
et à lancer ses cavaliers sur Paris, balayant les rues et sabrant les
gens--comme au champ de Mars.
Il écrivait au roi ce mot terrible:
_Persistez, sire!_
Persistez dans la résistance, dans la guerre au droit, dans l'insolent
_veto_, dans le défi jeté à la nation. Persistez dans le faux, dans
l'odieux et dans l'absurde.
Cette lettre signifiait cela. Les conseillers des monarchies sont tous
les mêmes: aveugles et fous.
Le roi persistait. Le roi n'avait pas besoin d'être encouragé dans son
appétit de réaction. Il en était comme nourri: il en avait la pléthore.
Il se sentait protégé par les trois bataillons suisses, quatre mille
huit cents hommes; soldats achetés qu'il pouvait, d'un signe, jeter sur
l'Assemblée nationale, à la moindre velléité de coup d'État.
Il prenait déjà le ton tranchant et dur avec le girondin Roland, qu'il
subissait comme ministre de l'intérieur. Il se sentait appuyé, jusque
dans l'Assemblée, par les Feuillants qui se rallieraient à La Fayette et
applaudiraient à tous ses actes, fusillades et décrets d'accusation.
La reine disait:
--Bientôt, tout le tapage cessera!
Et le roi répétait:
--Bientôt.
Alors, tandis que la cour complotait la confiscation du droit de
réunion, tandis que les Feuillants demandaient la mise en accusation du
maire de Paris, Pétion, tandis que la garde suisse, buvant et
chantant, se disait qu'elle tâterait bientôt du Parisien, des hommes
s'assemblaient, le soir, chez le brasseur Santerre, en plein coeur du
_faubourg de gloire_, et se demandaient ce qu'il fallait faire contre la
cour qui résistait, contre le roi qui trahissait.
Ils étaient là, dans la grande brasserie du faubourg Saint-Antoine,
Santerre en uniforme de commandant du bataillon des Quinze-Vingts;
Rossignol; le formidable et gigantesque Saint-Huruge, l'ami de Camille
Desmoulins, le _lord Seymour_ de la Révolution française. Ils parlaient,
ils débattaient la question pendante. Que faire?
Ce qu'il fallait faire, Vergniaud l'avait dit et, de la part de Danton,
Legendre vint, un soir, le répéter en pleine brasserie, tandis que
Santerre trinquait avec le commandant Alexandre et avec Lazowski,
capitaine des canonniers de Saint-Marcel.
Vergniaud avait dit, montrant les Tuileries:
--La terreur est souvent sortie de ce palais funeste; eh bien, qu'elle y
rentre donc, au nom de la loi!
Et Legendre, envoyé par Danton, ajoutait:
--C'est aux Tuileries qu'il faut aller demander le rappel des ministres
patriotes et la sanction des décrets.
Le mot avait été dit, il fut acclamé:
--Aux Tuileries!
On irait aux Tuileries sommer le roi de tenir ses promesses,
d'abandonner la politique hypocrite que ses conseillers lui faisaient
suivre, et de reconnaître enfin la toute-puissance de ce peuple qui
maintenant était le souverain.
On irait en foule, on irait en armes, musique en tête, sans menaces,
avec le calme superbe et fier que donne la force.
On irait, à cette date immortelle du 20 juin, date du serment du
Jeu-de-Paume, et tandis que des citoyens se rendraient en pèlerinage
civique à Versailles, par cette route que les femmes avaient suivie,
au 6 octobre, mais, cette fois, pour y fêter l'anniversaire; d'autres
citoyens des faubourgs, après avoir défilé devant l'Assemblée et
parlé aux représentants du peuple, entreraient au palais des rois et
opposeraient enfin leur _sic volo sic jubeo_ au _veto_ stupide de Louis
XVI.
«Le peuple le veut ainsi, allait dire fièrement un orateur populaire
dont l'histoire n'a point le nom, et devant ce chêne robuste, le faible
roseau doit plier.»
Le polonais Lazowski fit voter par les sections qu'on planterait,
à cette date du 20 juin, un arbre de la liberté sur la terrasse des
Feuillants. Le frémissement des feuilles du peuplier rappellerait
peut-être au roi l'approche des grands orages populaires.
--Si vingt personnes se présentent au roi, dit quelqu'un de la cour, sa
Majesté recevra la pétition.
La pétition du peuple fut portée par vingt mille citoyens.
Ils étaient vingt mille, à cette aurore du 20 juin, marchant par les
faubourgs, le soleil faisant joyeusement étinceler l'or des canons et
l'acier des piques. Dans l'air chaud et sous le ciel bleu, sans nuages,
les drapeaux flottaient comme aux jours des fédérations heureuses.
Des musiques marchaient devant la manifestation populaire, jouant le _Ça
ira_ que scandaient les sabots des sans-culottes, tandis que de ce
flot humain qui roulait une foule enfiévrée,--hommes, femmes, enfants,
vieillards, carmagnole et bonnets rouges,--de grands cris sortaient,
cris d'espérance plutôt que de colère:
--Vivent les patriotes!
Et, à la tête de la foule, Saint-Huruge, las de porter l'habit du
marquis, le géant Saint-Huruge déguisé en fort de la Halle, paradait;
des hommes portaient le peuplier enrubanné qu'on devait planter devant
les Tuileries, et Santerre, dont le soleil faisait reluire les grosses
épaulettes, disait de sa forte voix, comme il allait tout à l'heure le
dire en pleine Assemblée, à tout ce cortége:
--_En avant, arche!_
Et ce flot, ce torrent, cette mer mugissante, allait, poussait, entrait
dans l'Assemblée, se heurtait aux grilles, s'engouffrait dans les
corridors ou les cours, grossissait, montait, emplissait les escaliers,
traînant, portant des canons, voyant, de loin, briller les mêches
allumées des canonniers de la garde nationale. Point irritée, plutôt
gaie, résolue, mais point haineuse, et pourtant décidée à la lutte si on
avait fait feu sur elle.
Un coup de feu, à cette heure, c'était heureusement chose plus difficile
qu'aujourd'hui. Les armes à pierres, grossières, ne partaient pas
facilement. A cette heure, le revolver rendrait atrocement tragiques de
telles journées tumultueuses[3]. Il semble, en effet, que les armes de
précision éclatent toutes seules.
[Note 3: Ces mots étaient écrits avant ces dernières guerres civiles où
le revolver a tristement joué son rôle.]
Au 20 juin, pas un coup de feu, pas un mort. Et pourtant les Tuileries
étaient prises, le flot coulait dans les appartements, les femmes,
hâves, décharnées, sabre en main, entouraient la reine. La disette et la
misère se dressaient, hurlantes, devant le roi.
Louis eut le flegme écrasant de l'homme gras qui reste impassible. Il ne
broncha point. Il gagna du temps.
Une fois pourtant il tressaillit.
Legendre, en lui parlant, disait:
--Monsieur...
--Je suis votre roi, fit-il.
Legendre reprit:
--Oui, monsieur. Écoutez-nous, vous êtes fait pour nous écouter.
Tout à l'heure Louis XVI allait se coiffer d'un bonnet rouge, y mettre
une cocarde tricolore et crier: «Vive la nation!» Il temporisait.
Il disait--d'ailleurs résolu lui aussi:
--Je n'ai pas peur, j'ai reçu les sacrements.
La foule grossissait dans les appartements. Dans la buée torride
d'une chaleur étouffante, ce peuple s'agitait comme dans un brouillard
d'étuve. Le roi, apoplectique, semblait indifférent. Les faubouriens,
eux, riaient, criaient, tâtaient le lit de plume du roi et le trouvaient
bon (Michelet).
Assise devant une table, à côté de madame de Lamballe, la reine, pâle,
regardait. Le petit dauphin, grimpé à côté d'elle, suait sous un bonnet
de laine rouge.
Pétion qui le trouva ainsi, dit:
--Il étouffe, cet enfant-là!
Et il ôta le bonnet du front du prince.
Depuis trois heures de l'après-midi, les Tuileries étaient prises,
envahies, et les troupes n'osaient bouger, de peur de faire feu sur le
roi. Louis XVI était déjà prisonnier. Prisonnier dans son palais comme
un mois plus tard au Temple.
Isnard et Vergniaud vinrent, puis Merlin de Thionville, puis Pétion,
pour le délivrer.
Merlin de Thionville, le futur commandant des Mayençais, celui qui,
toujours debout à la batterie, fut par les Prussiens assiégeant Mayence
appelé le _démon de feu_, Merlin voyant la reine affaissée, écrasée,
injuriée, versa une larme.
--Ah! vous pleurez, monsieur, lui dit la reine. Vous le voyez, vous
pleurez!
Et Merlin, fièrement:
--Oui, madame, je pleure. Je pleure parce que je vois une femme et une
mère malheureuse. Mais je ne pleure point sur la reine. Je hais les
reines autant que je hais les rois!
Le peuple à la fin s'écoula.
--C'est assez, avait dit Pétion, retirez-vous!
Et plus d'un, hochant la tête, plus d'un sectionnaire qui avait entendu
le roi beaucoup crier: «Vive la nation!» et ne l'avait pas vu signer un
décret pour la nation, plus d'un répétait:
--Rien n'est fini. Tout est à refaire. Le _veto_ existe. Il faudra
revenir.
Et, le soir, on rentra les canons muets du 20 juin qui allaient devenir
les canons terribles du 10 août.
Le 10 août est, en effet, contenu dans le 20 juin.
Le 20 juin, c'est l'avertissement que le peuple donne au roi.
Le 10 août, c'est la leçon formidable donnée au roi par le peuple.
Les sections pouvaient maintenant marcher aux Tuileries.
Elles en savaient le chemin.
Le soir, tandis que le théâtre de la Nation jouait _Castor et Pollux_,
et que le théâtre de mademoiselle Montansier donnait la première
représentation des _Jumeaux de Bergame_, les _Noces cauchoises_ et
_Jeannot ou les Battus paient l'amende_, la nouvelle se répandait dans
Paris que le général Luckner annonçait qu'après une canonnade héroïque
de trois heures, les troupes françaises, les volontaires de la
Révolution, étaient entrés dans Courtrai, aux acclamations du peuple, et
repoussant devant eux l'ennemi,--tout en chantant.
Le peuple, vainqueur aux Tuileries, l'était aussi aux frontières.
Souvenirs d'autrefois! Grandes journées tumultueuses! Poudreux et
superbes souvenirs qui sentent en quelque sorte le salpêtre et le soufre
des journées d'orage! Comme on en parlait un jour, vers 1835, à
ce Barère, qui tout rhéteur qu'il fut, avait pourtant encore l'âme
révolutionnaire, il regarda avant de répondre ceux qui lui reprochaient
l'audace, la violence, les moyens rapides et foudroyants de ces hommes
d'alors; il semblait hésiter à sortir d'un silence qu'il s'imposait
peut-être; puis, tout à coup:
--Jeunes gens, dit-il, d'une voix grave qui semblait sortir d'un
sépulcre, jeunes gens, vous nous trouvez insensés et égarés.
Souvenez-vous pourtant d'une chose, et que c'est Barère qui vous l'a
dite:--C'est que la vérité n'arrive à l'oreille des rois que par les
portes enfoncées!
Et Barère redevint muet.
LE DIX AOÛT
1792
Il y a soixante-dix-sept ans[4], autour des Tuileries, les balles
sifflaient et, en quelques heures d'une poussée vigoureuse et d'un rude
coup d'épaules, le peuple broyait un trône et renversait une monarchie
de plusieurs siècles.
[Note 4: Nous laissons à ces fragments tout ce qui peut donner la date
du temps où ils furent écrits. Leur ton indique bien qu'ils viennent
d'une époque de lutte--la lutte contre l'empire, et c'est ce qui
explique leur caractère enflammé.]
10 août 1792! Il y avait trois ans déjà qu'on avait pris la Bastille. Il
y avait trois ans que, dans une nuit de superbe ivresse, les privilégiés
avaient abandonné des priviléges qu'ils devaient essayer de reprendre
plus tard. Il y avait trois ans que le peuple s'était écrié: «Je suis
libre!» et s'était cru libre. Il y avait trois ans que la Révolution,
disait-on, était faite. Et pourtant la nation souffrait des mêmes maux
et supportait les mêmes injustices. Le sang avait coulé au champ de
Mars et la loi martiale avait arboré son drapeau. Les patriotes étaient
tombés fusillés à Nancy et les coeurs avaient bondi aux nouvelles de
ces massacres. Devant la volonté populaire, le roi se tenait immobile
et coi, mais tout bas appelait contre ses sujets l'ennemi que
«l'Autrichienne» demandait tout haut. La cour trahissait, livrait
l'Assemblée. Les députés allaient briser leurs efforts contre le
flegmatique _veto_ royal. Et tandis que le peuple malheureux, que les
petits bourgeois ruinés par les émigrés partis sans payer leurs dettes,
souffraient et demandaient du calme et de la liberté, le roi de
France regardait du côté du Rhin si les armées du roi de Prusse et de
l'empereur d'Autriche n'allaient pas bientôt venir.
Depuis le mercredi 11 juillet, la patrie, la chère France, était
déclarée en danger. «_Citoyens, la patrie est en danger!_» C'étaient
les termes du décret même de l'Assemblée nationale. Ils se levaient, les
patriotes, couraient à la frontière et, gais et chantants, sûrs de
leurs droits et sûrs d'eux-mêmes, ils bravaient, combattants improvisés,
guerriers volontaires, irréguliers de la victoire, les vieux soldats
d'Allemagne et les grenadiers prussiens.
Avec ces jeunes gens, enrôlés de la veille, marchaient les troupes
régulières devenues patriotes.
Une colonne d'émigrés, des voltigeurs de l'armée de Condé, se trouvant
face à face avec ces anciens régiments de la royauté devenus les
régiments de la nation, leur criaient: «_Désertez! venez à nous!_ à
nous, brave régiment Dauphin!»
Et l'ex-régiment Dauphin, la baïonnette en avant, courant au pas de
charge sur les gens à cocarde blanche, leur répondait dans un seul cri:
--On y va!
Pendant ce temps, à Paris, on lisait tout haut dans les rues, dans les
clubs, le manifeste insolent du duc de Brunswick (manifeste conservé aux
Archives et signé _Brunsvig_). On se montrait les caricatures menaçantes
confectionnées par les royalistes, et qui représentaient les puissances
étrangères faisant danser «aux députés enragés» et aux _Jacoquins_
(Jacobins) le même ballet que le sieur Nicolas faisait danser jadis à
ses dindons. Le peuple sentait le rouge lui monter aux yeux à toutes
ces insultes. Les sections s'agitaient, menaçantes. Camille Desmoulins
parlait tout haut de l'heure de la justice qui venait. Trente
mille citoyens de la section des Gravilliers, la bouillante cuve
révolutionnaire parisienne, tous ceux de la section Mauconseil,
proclamaient la déchéance de Louis XVI. Et quarante-six sections après
elle, déclaraient que Louis XVI, _Louis le Faux_, n'était plus roi des
Français.
Le duel se préparait ainsi. Autour de lui, le roi groupait ses fidèles,
ses _chevaliers du poignard_, ses grenadiers des Filles-Saint-Thomas
et ses Suisses. Il envoyait à ses gentilshommes des cartes bleues,
qui signifiaient: _Venez!_ Il comptait et recomptait le nombre de
combattants dont il pouvait disposer. Il croyait, il espérait en finir,
cette fois, avec la Révolution menaçante, et ses aveugles courtisans
lui montraient déjà Paris foudroyé, les patriotes fusillés, l'Assemblée
dissoute et la monarchie promenant à travers les rues désertes sa
victoire et ses vengeances.
Le roi n'avait pourtant qu'à écouter la grande clameur parisienne pour
savoir enfin ce que pensait le peuple. Un soir, un soir d'orage, le
crépuscule venu, tandis que Louis et la reine rêvaient, songeaient,
attendaient l'heure peut-être de commander le feu, pendant que les
éclairs traversaient le ciel noir et que pesait l'atmosphère lourde et
pleine de soufre, un chant inconnu, superbe, effrayant, grandiose,
avait éclaté dans la nuit. Le roi était demeuré étonné, la reine avait
tressailli. Ce qu'ils entendaient là, ils ne l'avaient entendu jamais.
C'était quelque chose d'inouï et d'irrésistible, une immense menace, le
cri puissant d'une nation poussée à bout, le coup de clairon d'un
peuple qui s'arme, l'appel de liberté et de délivrance, le hennissement
victorieux du coursier trop longtemps dompté qui se relève et secoue
ses maîtres, c'était le grand refrain national, la grande chanson de la
France victorieuse et libre, c'était la _Marseillaise_!
La reine dit:
--D'où vient ce bruit?
Ce n'était plus, pour l'archiduchesse, le soupir du clavecin entendu à
travers les pins de Schoenbrünn, ce n'était plus les doux airs suisses
du _Pauvre Jacques_ à Trianon, ce n'était plus la romance de Rousseau,
le _Devin du village_, ou les hymnes royalistes de Grétry. C'était
la marche militaire que chantaient en entrant à Paris les fédérés de
Marseille et qu'ils venaient lancer, en faisant trembler les vitres du
château, sous les fenêtres des Tuileries:
Allons, enfant de la patrie
Le jour de gloire est arrivé.
Et, farouches, menaçants, indomptables, les Marseillais, que les
spadassins du comte d'Anglemont avaient juré de tuer un à un, à coups
d'épée, chantaient la chanson nationale,--la _Marseillaise_, dont les
notes de cuivre allaient retentir aux oreilles de tous les despotes
d'Europe--pour que le roi, le premier, l'entendît.
Le roi appela un valet et fit un signe.
Le valet ferma la fenêtre.
Mais les Marseillais chantaient encore, et le roi les entendait
toujours.
Paris était bien réellement divisé en deux camps. Aux Tuileries, le
roi conspirait. Dans les rues, dans les clubs, la nation impatientée
frémissait. Chose à noter, ce furent le pouvoir et ses séides qui
commencèrent l'attaque. Les gardes du corps insultaient les députés,
menaçaient les tribuns du peuple. Le peuple chargeait ses fusils,
fourbissait ses piques, et attendait.
Dans la nuit du 9 août 1792, à minuit, le tocsin sonna. C'était le
signal. Paris se soulevait en masse et marchait sur les Tuileries. Il
y avait fête aux faubourgs. Au quartier général des Enfants-Rouges, on
était joyeux en respirant par avance l'odeur de la poudre. La rue de
Lappe, le faubourg Saint-Antoine, le faubourg Saint-Marceau, étaient
illuminés. Aux municipalités, la foule était grande. Pâles, mais
souriants, les présidents des sections annonçaient au peuple que l'heure
était venue de vaincre ou de mourir.
La commune parisienne instituée par l'insurrection entrait à l'hôtel de
ville et prenait en main la direction de la bataille[5].
[Note 5: Il ne faut pas la confondre avec cette Commune de Paris qui,
plus tard, voulut la mort de la Gironde, et encore moins avec cette
odieuse parodie de la Commune, cette Commune de 1871, qui a déshonoré
jusqu'aux noms d'autrefois: _fédérés_, _salut public_, etc.]
La nuit était pleine d'étoiles. Nuit d'août, pacifique et sereine. Des
silhouettes s'agitaient dans l'ombre lumineuse des rues. C'était un
fédéré qui regagnait sa division, un sectionnaire qui se rendait à son
poste, une femme qui portait de la charpie. Elle riait et se disait
peut-être, en écoutant le tocsin qui, cette fois, semblait joyeux:
--Demain, vendredi, jour de la Saint-Laurent, sera la vengeance de la
Saint-Barthélémy.
Sonne, tocsin de ma paroisse, comme avait sonné, en août 1572, le tocsin
de Saint-Germain l'Auxerrois.
Le jour venu, la grande masse populaire s'ébranla. De la Bastille, par
le faubourg, quatre-vingts divisions de sectionnaires descendaient vers
l'hôtel de ville, et leurs baïonnettes oscillaient à l'aurore avec les
remous d'un fleuve de fer. Les Marseillais marchaient à l'avant-garde,
et, entre les compagnies des gardes nationaux, les hommes du peuple,
leurs piques à la main, suivaient en chantant.
Au palais, on buvait, on attendait; l'insurrection victorieuse allait
retrouver, dans quelques heures, les tessons des bouteilles que les
Suisses vidaient en criant: _A bas la nation!_ et _vive le roi!_ Le
roi songeait déjà à chercher un refuge à l'Assemblée nationale. Il
comprenait (trop tard) que la loi seule maintenant le pouvait protéger.
A huit heures, il quitte son palais, se réfugie avec la reine dans
la loge du logographe et, tandis qu'à cent pas de là on s'égorge, il
s'inquiète tristement de son estomac qui le tiraille, et regrette, le
pauvre homme, non pas son trône, mais son garde-manger.
Le peuple avait attaqué déjà le Carrousel. Je me trompe. Le peuple,
fiévreux, emporté, quittant les sections, les laissant assez loin sur
les quais, s'était engagé en désordre dans les ruelles que formait alors
le Carrousel, pâtés de maisons, culs-de-sac boueux, quartier de Paris
vermiculaire, dont l'impasse du Doyenné donnait encore une idée il y a
trente ans. Les Suisses étaient postés dans ces masures, cachés dans ces
replis, fusils chargés. Les gens du peuple s'avancent, on leur ouvre les
grilles, ils passent. Ils croient entrer dans ce palais des rois tête
haute et armes basses, pacifiquement. Ne sont-ils pas chez eux? Soudain,
la fusillade éclate. Les Suisses, à bout portant, font sauter les
cervelles et trouent les poitrines. Accablés, égorgés, les hommes
tombent. C'en est fait, l'avant-garde de l'insurrection est écrasée, et
les grenadiers suisses poussent gaiement un cri de victoire devant cette
troupe dispersée.
--Où sont-ils, les Parisiens?
Patience! Ils sont là-bas. Ils viennent. Ils viennent en bon ordre; en
colonnes serrées, et les fédérés de Marseille et de Bretagne marchent
avec eux. Fournier l'Américain mène les Marseillais. Les Marseillais ont
deux canons. Feu, feu à mitraille! et le vieux palais des Médicis
reçoit les premières balafres de la main populaire. Feu! et les boulets
parisiens, la grenaille, les clous ramassés dans le ruisseau, la
ferraille des revendeurs de la rue de Lappe, répondent aux balles des
grenadiers de la garde royale. Feu! et l'on n'a point de munitions,
point de gargousses! Feu! et les cartouches manquent. Feu! et les gamins
de dix ans, les éternels et héroïques Gavroches, les Gavroches du
10 août, vont, sous la mousqueterie, ramasser de la poudre dans les
gibernes des morts. Feu! feu!
La fusillade croisée qui part du château ne fait pas reculer les
assaillants d'une semelle. Ils tombent. Mais leur dernier cri est: En
avant! Et les survivants avancent. Tout à l'heure, corps à corps, ils
combattront avec les Suisses, avec les gentilshommes déguisés. Leur
torrent furieux va tout emporter. Ils ont atteint la grande entrée, ils
s'engouffrent dans les Tuileries, ils frappent, ils trouent, ils tuent.
On se bat partout, dans les escaliers, dans les galeries, dans la
chapelle; on dispute, on conquiert le palais marche par marche, dalle
par dalle. Du sang partout. Des blessés partout. Les Suisses, morts ou
vivants, sautent par les fenêtres. Le palais entier, sous ce beau ciel
bleu, a l'air en flammes. A travers la fumée, les uniformes rouges
des pauvres fuyards appellent les balles. Les balles sifflent sous les
marronniers dont les feuilles tombent et dont le tronc saigne. Sous les
arbres, les Suisses effarés, s'enfuient et meurent. Ils se sont groupés
auprès du petit bassin, ils battent en retraite, massés, vers le bassin
octogone. A chaque pas, la petite troupe est moins compacte. Un homme
tombe la tête fracassée, un moribond râle, jette un dernier regard à ce
ciel, à ces arbres, à tout ce qui est la vie, et songe, agonisant, aux
lacs tranquilles, aux montagnes vertes, aux soirs pacifiques de son
canton républicain. Le _Ranz des vaches_ revient à ses oreilles qui
n'entendront plus, et lui fait oublier la _Marseillaise_. Soldat
mercenaire, pauvre paysan de Lucerne ou d'Unterwald, qu'es-tu venu faire
ici?
Tout à l'heure, divisés, sabrés, ils iront mourir bravement, froidement,
au _pont Tournant_ où Lambesc sabrait hier le peuple, ou sur la
grand'place, non loin de cet endroit où le roi périra demain.
C'en était fait. Le peuple victorieux avait triomphé de la monarchie.
L'Assemblée nationale était maîtresse des Tuileries. Santerre et
Westermann, Danton, de sa grande voix, pouvaient dire au peuple:
«Maintenant, tu es libre!»
Sur les colonnes des Tuileries, sur les brèches faites par le canon des
Marseillais, des patriotes traçaient à la craie des inscriptions comme
ils avaient écrit: _Ici l'on danse_ sur les ruines de la Bastille.--Vive
la Saint-Laurent! écrivaient-ils; vive le peuple du 10 août!
On raconte que, pendant ce temps, un homme, un maigre et jaune jeune
homme, en habit militaire râpé, l'oeil brillant, les traits contractés,
regardait, en hochant la tête, les Tuileries, où personne ne devait plus
rentrer, et le peuple, ivre de joie, qui ne devait plus avoir de maître.
Celui-là s'appelait Napoléon Bonaparte.
«Est-ce bien là, se disait-il, le _dégel de la nation_? (Les mots sont
de lui.) Et tournant le regard vers l'assemblée, là-bas, où Louis
XVI, tandis que Vergniaud parlait de réunir une convention nationale,
mangeait doucement son poulet rôti:
--Piccolo, petit, pauvre petit, murmurait-il, tu n'avais donc pas de
canon pour balayer la multitude?»
L'homme de Brumaire, celui qui devait étouffer, escamoter une révolution
et déformer le tempérament de la France, se dressait déjà devant le
peuple du 10 août.
Mais quoi! le peuple était vainqueur, et quoi qu'aient pu faire depuis
cette date les souverains, l'idée monarchique a été battue, bafouée et
broyée en cette journée du 10 août 1792.
Nous datons de là! L'ère nouvelle s'ouvre au son du tocsin de Paris.
Le lendemain de ce grand jour lumineux et fier, c'est la Convention, la
France armée, l'Europe repoussée, la Révolution victorieuse. C'est la
tribune toute puissante, c'est l'impossible décrété et réalisé, c'est
le monde ébloui, c'est la parole de liberté, d'égalité, de fraternité
traversant l'espace comme une bouffée d'air pur, c'est la souveraineté
nationale reconnue, imposée, c'est l'effarement du passé devant ce
présent irrésistible, c'est la France, enfin, notre pauvre et bien-aimée
France, c'est la patrie sauvée, affranchie, délivrée, maîtresse
d'elle-même, et, par sa grande idée de sacrifice et de dévouement,
maîtresse aussi du monde. Vive la France!
«Je ne veux pas oublier, s'écriait un jour Berryer, l'avocat de la
légitimité, je n'oublierai jamais que la Convention a sauvé ma patrie!»
La Convention est la fille du Dix août.
LA PLACE DAUPHINE
DESAIX ET MADAME ROLAND
Une petite place triangulaire, triste et sombre par les jours de pluie,
bizarre d'ailleurs, parfois rajeunie, réchauffée de soleil; des maisons
hautes, des portes basses, des grilles aux fenêtres: c'est la _place
Dauphine_. Tous les omnibus qui passent par le pont Neuf sont contraints
d'en faire le tour. La _correspondance_ l'exige. En regardant ce
triangle, tout aussitôt on a froid. La teinte est grise. A peine un
bout de ciel égaré au-dessus. En tout temps, ses maçonneries de briques,
salies par chaque journée depuis Henri IV, suintent l'ennui, et ses
arcades à refends ont de sinistres et mélancoliques aspects; ses pierres
de taille se disjoignent comme si elles bâillaient. Les boutiques qui
sont là blotties ne sont pas faites pour l'égayer: des magasins de
librairie, des repaires d'antiquités, des études d'huissiers, des
bureaux de journaux judiciaires. Les petits corridors ouvrent sur la
place leurs boyaux noirs, les escaliers sont glissants, les paliers
étroits. Un quinquet phthisique agonise tout le jour durant sans
éclairer personne. La rampe est huileuse, les murs sont gras. Mais vient
un rayon et tout cela se dore et semble sourire.
La place Dauphine a d'ailleurs ses enthousiastes. On l'a appelée «la
plus jolie place de Paris». Ce qui peut-être la rend définitivement
maussade, c'est cette colonne dérisoire qu'on a élevée là au général
Desaix. Le buste lugubre, l'air assombri, dégradé par le temps, verdi
par la pluie, regarde (et non sans envie)--là-bas, dans la foule, parmi
les arbres--la statue de bronze de Henri IV, qui développe à cheval sa
lourde carrure.
Ce _monument_ de Desaix, avec sa statue à demi-détruite, ses noms
de victoires maintenant illisibles, ses tables de marbre plongeant
piteusement dans un réservoir mesquin, est la chose la plus triste du
monde. On doit mieux que cela au général républicain. Une inscription de
cette colonne rappelle les paroles fameuses:
«_Allez dire au premier consul que je meurs avec le regret de n'avoir
pas assez fait pour la France et la postérité!_»
Il est aujourd'hui prouvé que Desaix, tué sur le coup, n'a prononcé
avant de mourir aucune parole. Mais on peut dire cependant que, s'il
regrettait de n'avoir pas assez fait pour la France, la France peut
regretter de n'avoir pas encore assez fait pour lui.
La place Dauphine a, d'ailleurs, changé d'aspect depuis la
reconstruction de la préfecture de police et, dit-on, les deux vieilles
maisons aux briques rouges, qui en forment comme l'entrée du côté du
pont Neuf, vont tomber. Ainsi s'enfuient les souvenirs! C'est dans la
maison qui donne sur le quai de l'Horloge qu'habita le graveur Philipon
et que naquit Mme Roland. On a démoli, à l'intérieur, la petite cellule
où, la journée finie, s'enfermait la jeune fille avec ses livres, ses
chers livres, et traçait sur son papier ces _Lettres aux demoiselles
Cannet_, dont M. Dauban a donné naguères une édition nouvelle.
La maison va tomber! Dans peu d'années, que sera devenu le Paris
historique qu'on aimait à retrouver dans ses promenades comme on
feuilletterait un vieux livre? Ruines! Fantômes! Que de fois, à cet
angle du quai, n'aurait-on pas cru voir, avec ces yeux de l'imagination
qui valent bien les autres, la petite Manon «en fourreau de toile» aller
au marché avec sa mère ou, son panier sous le bras, tête nue, ses jolis
cheveux frisés sur son front de quinze ans déjà bombé et réfléchi,
achetant «à quelques pas de la maison, du persil ou de la salade que la
ménagère avait oubliés.»
La première édition de ces _Lettres aux demoiselles Cannet_ date de 1841
et M. Auguste Breuil l'avait signée. Elle jetait déjà sur les années
d'adolescence et de la jeunesse de Mme Roland un jour satisfaisant.
Elle montrait Manon au couvent des Dames de la Congrégation, rue
Neuve-Saint-Étienne, et s'y liant d'amitié avec Sophie et Henriette
Cannet, qui devaient être pour elle comme des soeurs.» C'était vers
le soir d'un jour d'été, dit Mme Roland; on se promenait sous des
tilleuls... Les voilà! les voilà! fut le cri qui s'éleva tout à coup.»
Ne semble-t-il pas, à la façon dont ce souvenir est raconté, qu'il y
eût comme une prédestination dans l'amitié des trois jeunes filles? La
première édition de ces lettres était suffisante pour le temps. Mil
huit cent quarante et un, ce n'est pas si loin, et pourtant l'histoire
a marché, ou le goût de l'histoire, le souci des petites choses, des
traits peu importants en apparence et qui peignent nettement tout un
caractère, l'amour des _petits riens_ qui sont à l'étude d'un homme ce
que les moindres plis, les rides minuscules, les tics sont à son visage:
ils complètent sa physionomie, l'animent, la rendent vivante.
Grâce à la publication récente, les grandes lignes et les moindres
traits sont aujourd'hui rassemblés. L'édition des _Lettres aux
demoiselles Cannet_ est complète, et nous pouvons,--c'est bien le
mot,--lire à livre ouvert dans la jeune âme de Manon Philipon. Nous
assistons à ses journées de travail, nous recevons ses plus chères
confidences, nous savons la cause de ses ennuis, de ses enthousiasmes,
le secret de son coeur. Honnête et loyal secret, rêves sans fièvre,
châteaux en avenir dont le toit et la façade sont bien modestes.
Elle lit Plutarque et je sais nombre de gens qui lui en feraient un
crime. Mais lire Plutarque n'empêche pas de «connaître un pourpoint
d'avec un haut-de-chausses,» comme dit Molière, et de les raccommoder
au besoin: «Je n'ai, à franchement parler, ni haine ni goût pour
le commerce; je sens qu'en entrant dans tel état que ce soit... je
m'appliquerais uniquement à l'accomplissement de mes devoirs et que j'en
ferois le premier et le plus grand de mes plaisirs.» (Lettre septième,
_inédite_.) Cette Romaine redevient bien vite, puisqu'il le faut, la
petite bourgeoise et l'humble fille du graveur.
Humble par raison, fière par tempérament. «On nous a beaucoup pressés
d'aller à Versailles chez quelqu'un de connoissance pour les fêtes
du mariage. Maman s'est décidée à rester: j'en suis bien aise. Toutes
réflexions faites, j'aime mieux rester dans ma cellule avec mes livres,
ma plume et mon violon, qu'aller me faire pousser et presser pour voir
l'_habillement_ des princes.» Ses plumes et son violon! Elle oublie ses
fleurs qu'elle aimait tant.
Les volumes des Lettres de Mme Roland ont tout l'intérêt des Mémoires
historiques et aussi d'un roman. On assiste pour ainsi dire, en lisant,
à la formation intellectuelle de cette femme, à l'incubation de ses
idées politiques, et aussi à la formation de cet honnête et solide
attachement qu'elle eut pour M. Roland de la Platrière, un brave homme
dont elle fit presque un grand homme. Figure sans élévation, celle
de Roland, mais d'une pâte, après tout, sympathique. Il se mouchait
pourtant avec ses doigts, se couchait sur son lit et priait sa femme
de jouer et chanter à son chevet. C'est le mari dans toute la force du
terme, mais le mari sans épithète ridicule. Il aimait sa femme et
elle l'aimait et le respectait. Cette passion pour Buzot, dont on a
maintenant la preuve, grandit Mme Roland au lieu de l'abaisser. La
statue s'est animée. Il y avait un foyer d'amour dans ce marbre. Loin de
la lui reprocher, on lui sait gré de cette haute et chaste affection.
Le rôle politique de Mme Roland est plus discutable. Si la Gironde s'est
perdue, la femme du ministre y a contribué pour la bonne part. Elle
haïssait comme elle aimait, en femme. Et qui sait combien de ses
haines instinctives elle a fait partager à ses aimables et éloquents
cavaliers-servants? C'était les perdre, c'était se perdre. Du moins
sut-elle bien mourir avec ceux qui mourraient un peu pour elle et par
elle.
Ah! que je voudrais qu'on pût nous rendre les impressions qu'eut
Mme Roland, dans la charrette, de la Conciergerie à la place de la
Révolution, et que, dit-on, elle demanda à écrire au crayon, avant de
monter les degrés de l'échafaud! Elle ne put les écrire, ces suprêmes
pensées, et elles demeureront à jamais dans les éternels _desiderata_
de l'histoire. Nous aurions, cette fois, eu, non le dernier jour d'un
meurtrier, mais la dernière heure d'une condamnée!
MADEMOISELLE DE SOMBREUIL
1793
I
Ceux-là qui, au temps où M. Labat père, digne prédécesseur de son
fils, était directeur des Archives de la Préfecture de police, ont pu
consulter et regarder les trésors historiques enfouis dans l'espèce de
grenier où on logeait l'archiviste, sous les toits d'où l'on apercevait
la flèche de la Sainte-Chapelle, ceux-là peuvent seuls savoir ce que les
incendiaires de la Commune ont dérobé à l'histoire et à l'avenir. Que
de monuments écrits! Sans compter des curiosités artistiques, comme, par
exemple, tel buste de Marat provenant d'une _section_ de Paris. Que de
papiers importants, de choses inédites! Il y avait là de quoi écrire la
plus curieuse des histoires, l'_Histoire des lettres de cachet_. Il
y avait les écrous des prisons, celui de la Conciergerie, avec
les signalements de Marie-Antoinette et de madame Roland, et des
procès-verbaux d'exécutions, comme celui de Bailly où l'on pouvait
suivre, aux terribles ratures du greffier, le nombre des stations que
l'on fit faire au martyr, de la place de la Révolution au champ de Mars.
Il y avait aussi (quel étonnement!) le registre des massacres de
septembre. Ce registre! Je le vois encore.
Il m'a été donné justement de le feuilleter un jour. Ce registre est--ou
était--un in-4°, à peine épais comme deux doigts, carré de forme et
relié en parchemin blanc que le temps avait sali. Les feuillets étaient
couverts d'une écriture large et ornée, une écriture de l'ancien temps,
celle du greffier chargé de l'écrou. Chaque page, divisée en deux,
présentait d'un côté les noms, prénoms et qualités des prisonniers, en
général des Suisses arrêtés au 10 août; de l'autre, tracé de la
main de Maillard ou de celle du greffier, le résultat du jugement. Une
croix, placée en regard de chaque nom, indiquait que Maillard marquait,
à mesure qu'on les appelait, les prisonniers. Puis; en face de ce
nom (la lettre M largement tracée et les jambages se contournant
élégamment), le mot _Mort_ écrit par Maillard et suivi partout de cette
note du greffier: _Par jugement du peuple_;--ou (toujours de l'écriture
de Maillard, avec les mêmes fioritures aux majuscules) l'indication: _En
liberté_.
On le regardait, ce registre, avec une impression d'effroi, et l'on se
demandait si vraiment il avait été le témoin muet de l'horrible drame du
2 septembre. Oui, c'était bien lui. Ces taches jaunes qui le maculaient
étaient des taches de sang. Quelques-unes avaient été faites par les
doigts des _travailleurs_ venant tourner les feuillets pour voir s'il
y avait encore beaucoup de prisonniers à appeler; d'autres avaient
dégoutté des vêtements de ces misérables. Les massacreurs n'entraient
pourtant que par hasard dans la salle où se tenait le tribunal. M. Labat
avait été mis au courant de la façon dont ces terribles, ces criminelles
exécutions étaient alors organisées.
Il y a quelques années un vieillard, l'air triste et le costume
convenable, vint voir feu M. Labat et lui demanda à consulter ce
registre de l'Abbaye. On ne le communiquait pas à tout le monde. M.
Labat s'informe, l'autre balbutie, hésite, explique que ses souvenirs se
rattachent pour lui à ce livre, et finalement déclare qu'il se trouvait
_tout enfant_ à l'Abbaye au moment du massacre.
Un _témoin du 2 septembre_! Un témoin vivant! M. Labat n'avait garde de
le laisser échapper. Il lui montre le registre. Le vieillard pâlit et
recule, puis il avance: «Oui, c'est cela, c'est bien cela!» dit-il.
Et alors, s'échauffant, se souvenant, il explique à M. Labat comment
Maillard, placé entre les deux guichets, celui qui s'ouvrait sur les
corridors et par lequel venaient les prisonniers, et le guichet par
lequel ils sortaient, traçait les sentences sur le registre à mesure
qu'elles étaient rendues. Ce qui prouve--en passant--que Mlle de
Sombreuil n'a pas pu boire le fameux _verre de sang_, puisque Maillard
ayant écrit en regard du nom de M. de Sombreuil la note: _En liberté_,
M. de Sombreuil, _libre avant même d'être sorti de la salle_, n'avait
pu être sauvé par sa fille dans la cour où les _travailleurs_ ne
l'attendaient plus.
«Monsieur Maillard était alors, dit sans affecter d'appuyer sur le
_Monsieur_, ce témoin à M. Labat (qui a vérifié ces assertions),
_monsieur_ Maillard était un jeune homme d'une trentaine d'années, brun,
grand, l'oeil superbe, les cheveux noués en catogan. Il portait, ce
jour-là, _un habit gris à larges poches et des bas chinés_. De temps à
autre les travailleurs venaient derrière _monsieur_ Maillard, consulter
des yeux le registre et parfois leurs mains en touchaient les feuillets.
De là le sang que vous voyez!»
Tout en parlant, le vieillard semblait vraiment revoir les scènes
de carnage de septembre. Il parla longtemps encore, remercia, puis
s'éloigna, comme en chancelant, et M. Labat ne le revit plus.
Étrange destinée que celle de ce Maillard, mort à trente et un ans, et
dont la mémoire est encore sanglante et détestée, lorsqu'à cette date
du 2 septembre, il joua, tout au contraire--faut-il le dire?--un
rôle providentiel (s'il en est dans l'histoire), et, enrégimentant,
organisant la fureur populaire, la dirigea et la calma en partie, lui
arracha plus de victimes qu'on ne croit, sauva des innocents, épargna
bien des gens voués à la mort et qui, sans lui, eussent péri déchirés
par une populace irritée, affolée, criminelle! Oui, il brava cette
rage même, délibérant froidement, acquittant ou condamnant, selon sa
conscience, sans que les sabres levés sur lui pussent influencer son
jugement.
Mais il avait touché au sang: c'était assez, et--c'est justice--sa
mémoire en demeurera éternellement ensanglantée, souillée et exécrée.
II
Les quelques lignes que nous avions écrites plus haut sur Mlle de
Sombreuil nous valurent une réponse de son fils.
Ce n'est point pour diminuer l'horreur que nous inspirent les massacres
de septembre, c'est seulement pour rétablir la vérité sur un fait
contesté que nous prenons à corps la légende du _verre de sang_.
«Monsieur, écrivait M. de Sombreuil au rédacteur en chef du _Grand
Journal_:
«A mon retour de la campagne, on me communique le numéro de votre
journal du 11 février, où je lis ce qui suit:
«Notre époque a le goût des réhabilitations; si elles ne sont pas
toujours justes, elles ont au moins cet avantage de mettre dans un
jour exact, entouré de tous les documents à l'appui, chaque figure
historique. M. Jules Claretie annonce, dans l'_Avenir national_, la
publication d'une histoire de Maillard, l'ancien huissier du Châtelet,
le chef des _travailleurs_ des 2 et 3 septembre 1792, pour employer le
sombre langage d'alors.
«Il est bien difficile de toucher à ces terribles souvenirs sans
froisser de justes susceptibilités; mais pourtant je dois dire que
Maillard, dont le nom est resté attaché à cette date sanglante, en
enrégimentant, en organisant pour ainsi dire la fureur populaire, lui
arracha plus de victimes qu'on ne le croit.
«On conserve aux archives de la Préfecture le registre de l'Abbaye,
témoin muet de l'effroyable massacre, et sur lequel, en regard du nom
de chaque prisonnier, Maillard mettait l'indication: _En liberté_, ou le
mot: _Mort_; d'où il résulte, raconte toujours M. Claretie, que Mlle de
Sombreuil n'a pu boire le fameux _verre de sang_, puisque Maillard ayant
écrit, en regard du nom de M. de Sombreuil, la note: _En liberté_, M.
de Sombreuil, _libre avant même d'être sorti de la salle_, n'avait pas
à être sauvé par sa fille dans la cour où les _travailleurs_ ne
l'attendaient plus.»
«Fils de Mlle de Sombreuil, je viens vous prier, monsieur le rédacteur,
au nom de la vérité et par respect pour l'acte de piété filiale qui a
rendu le nom de ma mère immortel, d'accueillir la rectification suivante
au fait avancé par M. Claretie.
«Mon grand-père, M. le marquis de Sombreuil, ancien gouverneur des
Invalides, avait été arrêté immédiatement après le 10 août et jeté
dans les cachots de l'Abbaye; le dimanche 2 septembre 1792, le terrible
_Caveant consules_ venait de mettre le pouvoir aux mains de Danton;
_sur son ordre_, des égorgeurs avaient été demandés au comité de
surveillance, présidé par Marat, où ils avaient reçu leurs instructions
et étaient convenus de leur salaire.
«Le lendemain, lundi 3 septembre, vers cinq heures du matin, les
_travailleurs_[6], sous la conduite de Maillard, surnommé _Tape-dur_, se
dirigèrent vers la prison de l'Abbaye. Les victimes sont au complet, le
carnage va commencer.
[Note 6: Si nous nous servons de cette expression en parlant des
assassins de septembre, c'est qu'ils sont ainsi désignés sur les _États
de service_ dressés dans les bureaux de la Commune, où sont constatés
les payements qui leur ont été faits. (_Note de M. de Sombreuil._)]
«Maillard établit d'abord son tribunal de _juge populaire_ dans la cour
de la prison, et les égorgeurs sont placés sur deux haies; aussitôt
les portes du cloître, qui recélait les prêtres arrêtés les jours
précédents, sont ouvertes, et tous sont massacrés sans qu'il soit fait
grâce à un seul.
«L'horrible tuerie humaine est un instant suspendue pour laisser les
_travailleurs_ manger la soupe et boire le vin que la _Commune_ leur fit
distribuer à la porte de la prison; mais bientôt ils recommencèrent leur
oeuvre sanglante.
«Vers onze heures, on appelle le citoyen Marsault et le citoyen de
Sombreuil. Le premier tombe frappé d'un coup de hache qui lui fend la
tête; déjà le fer était levé pour atteindre M. de Sombreuil, quand sa
fille l'aperçoit. Elle s'élance au cou de son père, qu'elle enveloppe de
sa magnifique chevelure, et, présentant sa poitrine aux assassins: «Vous
n'arriverez à mon père, dit-elle, qu'après m'avoir tuée!» Elle reçoit
trois blessures. Sa beauté, plus grande encore dans cette scène
terrible, émeut un des assassins: un cri de grâce se fait entendre.
Subjugués par cet ascendant qu'inspire forcément la vertu, et peut-être
par l'irrésistible attrait de la beauté dans les larmes, les égorgeurs
entourent le père et la fille, et l'un d'eux, lui présentant un verre de
sang qui s'échappait de la tête de M. de Saint-Marsault, lui dit: «_Bois
ce sang à la santé de la nation, citoyenne, et ton père sera libre._»
Elle l'avale d'un trait, et conquiert, par cet acte inouï de piété
filiale, la liberté de son père.
«Peu de temps après, Mlle de Sombreuil épousa son parent, M. le comte de
Villelume.
«En 1814, Louis XVIII, ne voulant pas que le nom de Sombreuil, dont
le dernier avait été fusillé à Auray, s'éteignit, adressa une lettre
autographe à mon père (lettre aujourd'hui encore entre mes mains), par
laquelle il lui exprimait le désir qu'il eût ajouté à son nom celui de
Sombreuil.
«Après sa mort, le 15 mai 1823, le coeur de ma mère fut inhumé dans la
chapelle des Invalides d'Avignon.
«Lors de la suppression de cette succursale, en 1850, les invalides
présentèrent une requête au prince Louis Napoléon, président de la
République, pour obtenir que le coeur de leur _bon ange_ (c'est ainsi
qu'ils l'appelaient) fût conservé au milieu d'eux. Le prince Louis ayant
fait droit à cette requête, avis m'en fut donné par la lettre suivante:
«MONSIEUR,
«M. le maréchal gouverneur me charge d'avoir l'honneur de vous
prévenir que la cérémonie relative au coeur de Mme la comtesse
de Sombreuil aura lieu aux Invalides, le vendredi 6 de ce mois,
à midi.
«Si vous voulez vous présenter au cabinet du gouverneur, j'aurai
l'honneur de vous donner une autorisation et de vous adresser au
curé des Invalides.
«Veuillez, etc.
«_Signé_ Baron DU CASSE.»
«C'est ainsi que, par une exception unique dans l'histoire, le coeur
d'une femme repose au milieu des gloires dont la France s'honore.
«Permettez-moi, monsieur le rédacteur, après ce récit exact des faits
qui concernent ma mère, de joindre ici un document officiel attestant
l'acte mémorable de Mlle de Sombreuil, contesté par quelques biographes:
EXTRAIT DU REGISTRE DES ARRÊTÉS DU COMITÉ DE LÉGISLATION.
_Séance du 26 thermidor, l'an III de la République française,
une et indivisible_.
«Vu par le comité de législation la pétition de la citoyenne
Viraud Sombreuil, laquelle réclame la main-levée sur le
séquestre apposé sur les biens héréditaires des citoyens Viraud
de Sombreuil, son père et gouverneur des Invalides, et l'autre,
son frère, inhumainement assassinés au tribunal révolutionnaire
de Paris, le 2 prairial an II................
«Considérant: 1° Que la citoyenne Sombreuil a des droits
évidents à la moitié des successions dont il s'agit;
«2° Qu'elle a également des droits infiniment plausibles sur une
partie de l'autre moitié, parce que la succession de son frère,
injustement supplicié, doit lui appartenir tout entière;
parce que les lois ordonnent, sans limitation quelconque, la
restitution des biens des condamnés à leur famille; parce que
la République a solennellement et justement renoncé à tous les
droits ouverts par des assassinats judiciaires dont elle ne peut
profiter ni directement ni indirectement.
«Considérant que, sur le mobilier délaissé par son père,
la citoyenne Sombreuil a des prétentions particulières et
infiniment favorables; elle assure que, dans la saisie des
effets qu'il a délaissés, on a compris ceux qui étaient à elle;
elle assure et prouve que son père lui avait donné tout son
mobilier;
«Considérant que les assertions d'une personne dont la piété
filiale s'est signalée par un acte de courage inouï et par
des traits héroïques qui doivent passer à la postérité la plus
reculée sont du plus grand poids;
«Considérant que la République doit s'empresser de rendre
justice à une telle _héroïne_ dans la plus grande latitude.
«Arrête, en exécution des articles 4 et 7 de la loi du
13 ventôse an III, et par les considérants
sus-énoncés....................
«Charge la commission des administrations civiles, police et
tribunaux, de l'exécution du présent arrêté.
«_Signé_: LAPLAIGNE, président; MOLLEVAUT,
SOULIGNAC, PONS (de Verdun), LANJUINAIS,
BESARD et DELAHAYE.
«Pour copie conforme:
«_Signé_ LAPLAIGNE, président; SOULIGNAC.
«Pour expédition conforme:
«La commission des administrations civiles, police et tribunaux:
«_Le chargé provisoire_: AUMONT.
«Pour copie conforme: LEFEBVRE.»
«Recevez, monsieur le rédacteur, avec tous mes remercîments, l'assurance
de ma considération la plus distinguée.
«COMTE DE SOMBREUIL.»
III
A la lettre de M. de Sombreuil, nous répondîmes comme il suit:
Il faut en finir avec certaines légendes. L'histoire a longtemps été
remplie de ces _faits divers_ erronés, espèces d'herbes parasites que
l'esprit de parti arrosait avec un soin pieux. La critique, à la fin,
est venue; elle a arraché une à une ces touffes absorbantes, et fort
heureusement les fables sont oubliées aujourd'hui ou jugées à leur
valeur. L'herbe cependant repousse parfois, l'erreur trouve encore des
esprits crédules. C'est pour ceux-là que je veux revenir sur un fait que
je croyais depuis longtemps tiré au clair.
Le _Grand Journal_ avait reproduit, il y a quelque temps, une partie
de la chronique de l'_Avenir national_, où je contais comment Mlle de
Sombreuil, lors des massacres de septembre, n'avait pu boire le _fameux
verre de sang_ demeuré légendaire, en dépit de la critique historique.
Le comte de Villelume de Sombreuil, fils de Mlle de Sombreuil, a adressé
à ce sujet une lettre rectificative au rédacteur en chef du _Grand
Journal_, et dans cette lettre M. le comte de Sombreuil croit répondre
à notre article en reproduisant littéralement la légende que nous avons
essayé de détruire, sans vouloir pour cela révoquer en doute l'héroïsme
de Mlle de Sombreuil:
«Vers onze heures, on appelle le citoyen Marsault et le citoyen
de Sombreuil. Le premier tombe frappé d'un coup de hache qui
lui fend la tête; déjà le fer était levé pour atteindre M. de
Sombreuil, quand sa fille l'aperçoit. Elle s'élance au cou
de son père, qu'elle enveloppe de sa magnifique chevelure, et
présentant sa poitrine aux assassins: «Vous n'arriverez à
mon père, dit-elle, qu'après m'avoir tuée!» Elle reçoit trois
blessures. Sa beauté, plus grande encore dans cette scène
terrible, émeut un des assassins: un cri de grâce se fait
entendre. Subjugués par cet ascendant qu'inspire forcément la
vertu, et peut-être par l'irrésistible attrait de la beauté dans
les larmes, les égorgeurs entourent le père et la fille, et l'un
d'eux, lui présentant un verre de sang qui s'échappait de la
tête de M. de Saint-Marsault, lui dit: «_Bois ce sang à la santé
de la nation, citoyenne, et ton père sera libre._» Elle l'avale
d'un trait, et conquiert, par cet acte inouï de piété filiale,
la liberté de son père.»
Voilà bien l'anecdote qu'on nous a tant de fois répétée, celle qui nous
faisait frissonner à cet âge heureux où nous apprenions la Révolution
française dans certains livres d'histoire si bien faits pour être
étudiés au lendemain d'une lecture des contes de Perrault et des
exploits de ses ogres. Voilà le _fait divers_ illustre que M. Victor
Hugo, parlant de Mlle de Sombreuil, revêtit un jour de sa poésie
d'adolescent:
Souvent, hélas! l'infortunée,
Comme si de sa destinée
La mort eût rompu les liens,
Sentit avec des terreurs vaines
Se glacer dans ses pâles veines
_Un sang qui n'était pas le sien!_
Voilà la persistante impossibilité que je regrette de retrouver encore
dans le livre de M. Edgar Quinet: «Deux jeunes filles, Mlle de Sombreuil
et Mlle Cazotte, désarmèrent les bourreaux et sauvèrent leurs pères,
_la première en buvant un verre de sang_.» (_La Révolution_, tome I, p.
384.) Mais puisque aussi bien M. le comte de Sombreuil nous en fournit
l'occasion, je veux, en peu de mots, raconter l'histoire exacte de ce
verre de sang bu _à la santé de la nation_.
Comment naquit cette légende? Quel est l'inventeur breveté, sans
garantie de l'histoire, de cette anecdote? Aucun contemporain n'en
parle: Jourgniac de Saint-Méard n'en dit mot, pas plus que les
chroniqueurs ou les témoins royalistes des massacres de septembre,
l'abbé Sicard, Peltier ou Maton de la Varenne. Lacretelle, dans son
_Histoire de la Révolution_, dit, à propos de Mlle de Sombreuil: «On lui
présente un verre; elle regarde, elle _croit voir_ du sang...» Dans une
romance qu'un poëte de ce temps-là, Coëttant ou Coittant, composa
pour célébrer le dévouement de Mlle de Sombreuil, il n'est aucunement
question du verre de sang. Or, je trouve ce renseignement dans les
_Mémoires sur les prisons_, à la date du 18 pluviôse an II: «Le
citoyen Coittant a donné lecture d'une romance de sa composition sur le
dévouement de la citoyenne Sombreuil; sa généreuse action a été célébrée
de la manière la plus touchante: l'_héroïne était présente_ et écoutait
la tête baissée; son visage était baigné de pleurs.»
«L'héroïne était présente»,--et sans doute l'assemblée nombreuse. On
n'eût pas manqué de faire remarquer à Coittant l'oubli du verre de sang,
si le fait eût été authentique.
M. Louis Blanc a expliqué ce qui a pu donner lieu à cette sinistre
légende. Mlle de Sombreuil allait s'évanouir, lorsque l'un des
massacreurs lui présenta un verre d'eau dans lequel une goutte de sang
tomba de la main de cet homme. Le fait a été rapporté à M. Louis Blanc
par une amie de Mlle de Sombreuil, qui l'avait conté elle-même pour
prouver que les meurtriers de l'Abbaye (sans excuse devant l'histoire et
la morale) n'étaient pas absolument insensibles.
Mais non, c'est à l'auteur du _Mérite des femmes_ que nous devons ce
conte qui a fait fortune. Après avoir célébré le dévouement de Mlle
de Sombreuil, laquelle avait partagé la captivité de son père, et,
l'accompagnant devant ses juges, avait plaidé pour lui de toute sa
jeunesse et de toutes ses larmes, après avoir écrit....
Une fille au printemps de son âge,
Sombreuil, vient, éperdue, affronter le carnage.
Etc., etc.
Legouvé, qui (il le dit lui-même) ne put placer le verre de sang dans
son poëme, ajouta une note en prose où il raconta--le premier--quelle
condition on mit--selon lui--à la délivrance de M. de Sombreuil. Legouvé
ignorait donc comment fonctionnait le tribunal de l'Abbaye; il ne savait
pas que tout prisonnier déclaré _en liberté_ par Maillard, entre les
deux guichets, ne courait plus aucun danger au dehors? Et n'est-ce pas à
Maillard lui-même que M. de Sombreuil dut la vie, à ce Maillard qui, dit
M. Michelet, s'en alla de l'Abbaye _emportant la vie de quarante-trois
personnes qu'il avait sauvées et l'exécration de l'avenir?_ Il est hors
de doute, en effet, que Stanislas Maillard ait prononcé cette belle
parole: «_Je crois qu'il serait indigne du peuple de tremper ses mains
dans le sang de ce vieillard._» On la retrouve citée dans le _Patriote
français_ de Brissot, qu'on ne peut accuser de partialité en faveur des
septembriseurs.
Delille n'a pas imité Legouvé, et, dans son poëme de la _Pitié_, il
s'est abstenu de parler du verre de sang. Les poëtes se suivent et ne se
ressemblent pas.
Je reconnais d'ailleurs que l'abnégation et l'amour filial de Mlle de
Sombreuil furent absolument admirables en ces journées terribles. J'ai
dit qu'elle avait obtenu la faveur d'aller retrouver son père dans
sa prison, et l'on pourrait s'étonner de rencontrer à cette époque
ce singulier mélange de rigueur et de pitié. Qui pourrait arracher
aujourd'hui cette grâce de partager la captivité d'un détenu? Et Mlle
de Sombreuil ne fut pas la seule qui s'enferma ainsi avec un parent. La
marquise de Fausse-Landry ne demeura-t-elle pas dans la prison de son
oncle, l'abbé de Rastignac? Mme de Fausse-Landry a même publié une
relation des massacres de septembre, et il n'y est point question du
verre de sang bu par Mlle de Sombreuil. On pourrait d'ailleurs invoquer
son témoignage, car Mme la marquise de Fausse-Landry vit encore,
croyons-nous, à Paris.
Nous admirons certes autant que personne l'héroïsme de Mlle de
Sombreuil. Elle a partagé la captivité de son père, elle eût voulu
à coup sûr partager sa condamnation. Mais, énergiquement, nous nions
qu'elle ait pu ou dû boire un verre de sang. M. le comte de Sombreuil a
beau citer dans sa lettre un _Extrait du registre des arrêtés du comité
de législation_ (séance du 26 thermidor an III), cet extrait constate
simplement avec nous son _courage inouï_ et sa _piété filiale_. Il ne
dit rien, et pour cause, du verre de sang.
Bref, l'horrible anecdote est apocryphe.
Tout le prouve.
L'histoire: sur le registre de l'Abbaye, en regard du nom de Sombreuil
et de la main même de Maillard, de cette écriture calme et correcte, il
est porté: «_Jugé par le peuple et mis en liberté._» Qu'avait-on besoin,
encore un coup, de _racheter_ M. de Sombreuil en vidant un verre de
sang, puisqu'il était libre?
La physiologie: M. Barthélémy Maurice, l'historien des _Prisons de la
Seine_, a consulté des hommes de science qui lui ont affirmé que du
cadavre d'un homme tué comme on a tué les prisonniers de l'Abbaye, il
serait tout à fait impossible de tirer un verre de sang _potable_. Or,
d'après M. de Sombreuil, le sang présenté à sa mère aurait été recueilli
d'une blessure reçue à la tête par M. de Saint-Marsault, ce qui rend la
chose encore plus invraisemblable.
La vérité est que Mlle de Sombreuil aura bu quelque verre d'eau ou de
vin (on en avait distribué aux _travailleurs_), et la preuve, c'est que
Mlle Cazotte, qui, elle aussi, sauva son père une fois, en fit
autant. Le fils de Cazotte, qu'on ne peut accuser d'être un ami de la
Révolution, le dit tout au long en contant qu'elle but à la santé de la
nation: «C'est par exagération qu'il a été dit qu'un verre de sang des
victimes lui avait été versé (à Mlle de Sombreuil); les verres portaient
les traces des mains auxquelles ils servaient, _et la même santé avait
été imposée à ma soeur_.» (_Témoignage d'un royaliste_, par J. S.
Cazotte, in-8°, 1839.)
Mais il ne suffit pas à M. le comte de Sombreuil que sa mère ait bu
un verre de sang, ce qui est--l'assertion de Cazotte suffirait à le
prouver--complétement erroné. M. de Sombreuil veut aussi que Mlle de
Sombreuil ait été menacée ensuite de l'échafaud.
«Mlle de Sombreuil, ajoute-t-il dans sa lettre, ne jouit pas longtemps
du triomphe dû à son sublime dévouement. Son père et son frère aîné,
incarcérés de nouveau en 1793, elle obtient encore de les suivre.
Traduits au mois de mai devant le tribunal révolutionnaire, ils furent
conduits à l'échafaud.
«Mais un décret de la Providence devait sauver une seconde fois ma mère.
Le même homme qui; dans le choeur de l'Abbaye, avait fait entendre
le cri de grâce et suspendu ainsi le poignard des assassins, l'ayant
reconnue dans la fatale charrette, les mains liées derrière le dos, il
la saisit par les poignets et la précipita hors de la voiture.»
Or, aucune biographie de Mlle de Sombreuil n'indique ni sa condamnation,
ni la façon extraordinaire dont elle aurait été sauvée par un honnête
massacreur, un septembriseur _ex machina_, aidé d'un décret de la
Providence. On peut tenir ce fait pour complétement imaginaire. En
effet, M. de Sombreuil, impliqué dans le procès des _chemises rouges_,
et son fils; pris à Quiberon les armes à la main, ont été condamnés le
17 juin 1795 (et non 1793, comme dit M. de Sombreuil); et--c'est M.
F. Lock qui veut bien me le faire remarquer--la liste officielle des
condamnés ne porte pas le nom de Mlle de Sombreuil, preuve évidente que
celle-ci ne fut pas condamnée, et par conséquent ne fut ni mise dans la
charrette des exécutions, ni arrachée à la mort par le moyen impossible
qu'on a indiqué. Au surplus, il existe une lettre de Mlle de Sombreuil à
Fouquier-Tinville, où elle intercède pour les deux accusés. Il est donc
bien évident qu'elle n'était point impliquée comme ils le furent, dans
le complot de Batz. Cette lettre, d'ailleurs, mériterait d'être citée.
J'y remarque, entre autres choses, ce singulier passage: «_Je me repose
sur ta justice; ton âme intègre et pure, ton dévouement à ta patrie te
feront un devoir d'examiner avec ta sévérité, mais aussi avec ta justice
ordinaire, la conduite des deux individus._»
La présente question, du reste, a été traitée et discutée longuement
dans l'_Intermédiaire_ (année 1864), et, l'enquête terminée, il s'est
trouvé que tous les témoignages concordent à faire rejeter comme
fantastique l'incident du verre de sang. On voit pourtant que la légende
n'est pas tout à fait morte. J'aurais été heureux, pour ma part, si
j'avais pu contribuer à la détruire, dans l'intérêt de la vérité et de
l'histoire.
Je ne voudrais pas rouvrir aujourd'hui un débat qui me paraît clos.
Voici pourtant, à propos du verre de sang de Mlle de Sombreuil, une
lettre et un document que je ne puis m'empêcher de passer sous silence.
Le document en question est, croyons-nous, inconnu en France. Il vaut
donc la peine d'être publié.
«Mon cher ami,
»Il y a deux ans et demi, M. Louis Blanc, répondant à une critique de
la _Revue d'Édimbourg_ qui mettait en doute l'exactitude de certains
passages de son _Histoire de la Révolution française_, publia, _en
anglais_, dans l'_Athenæum_ (26 septembre 1863), une curieuse lettre qui
lui était adressée par une vieille dame française, au sujet de l'épisode
de Sombreuil. Cette dame, que ses opinions royalistes ne peuvent rendre
suspecte de partialité, tenait de Mlle de Sombreuil elle-même le détail
des faits qu'elle relate, et qui sont une preuve de plus contre la fable
du verre de sang.
»Je ne sache pas que cette lettre ait été publiée en France. A tout
hasard je traduis à votre intention ce précieux document, enchanté qu'il
achève de vous donner raison dans l'intéressante polémique que vous avez
si victorieusement engagée.
»Tout à vous.
»PAUL PARFAIT.»
Voici maintenant la lettre que M. Paul Parfait a bien voulu traduire
pour nous:
«Cher monsieur Louis Blanc,
»Vous me demandez si rien n'est venu modifier mon opinion
depuis le jour où je vous ai raconté la vérité, quant aux faits
relatifs à Mlle de Sombreuil, pendant les journées à jamais
lamentables de septembre 1792.
»Mon opinion est et devait naturellement rester la même, car je
tenais ces détails de la bouche même de Mlle de Sombreuil. Je
ne puis mieux vous convaincre de l'exactitude de mes assertions
qu'en vous racontant de quelle manière la version de l'aventure
fut portée à ma connaissance par cette héroïne de la piété
filiale.
»En 1815, à l'époque des événements du 20 mars, étant
très-jeune, je vivais avec ma famille à Paris, rue
Saint-Hyacinthe Saint-Michel, n° I. Mon frère aîné, étudiant
en droit, partit, comme beaucoup d'autres, pour aller rejoindre
Louis XVIII à Gand. Dans la même rue, au n° 3, habitait une
veuve nommée Mme de Montarant (je puis mal orthographier le
nom). Cette dame avait une fille plus âgée que moi, et un fils,
chevau-léger dans une des quatre compagnies qu'on nommait
alors la _maison du roi_. M. Aimé de Montarant, fils unique, se
montrait peu empressé de rejoindre à Gand ceux de ses camarades
qui avaient suivi le roi, et cela par égard pour sa mère dont
il était tendrement aimé. Ayant appris le départ de mon frère,
celle-ci pria ma mère de lui faire savoir, dès qu'elle aurait
de ses nouvelles, comment il s'y était pris pour passer la
frontière sans être arrêté. Son fils lui avait promis de ne pas
partir avant d'avoir reçu cette information: il ne partit point.
De tout ceci il résulta que mon frère, à son retour de Gand,
nous trouva en relations avec la famille Montarant, que j'ai
depuis longtemps perdue de vue. Quoi qu'il en soit, à l'époque
dont je parle. Mlle de Montarant vint un jour, de la part de sa
mère, nous inviter tous à dîner. Ma mère, je ne sais pourquoi,
montrant quelque hésitation, Mlle de Montarant lui dit: «Il y
aura une de nos cousines, Mlle de Sombreuil, maintenant Mme de
Villelume, si fameuse par le courage qu'elle montra en septembre
1792, courage auquel son père dut la vie, malheureusement pour
peu de temps.» Le désir de voir Mlle de Sombreuil eut raison des
hésitations de ma mère. Cette dame n'avait que quelques jours à
dépenser à Paris. Elle y était venue pour attendre le retour
de son mari, qui, ayant suivi le roi à Gand, faisait partie
du corps dit des _officiers sans troupes_, corps presque
entièrement composé de vétérans de la première émigration. Mme
de Villelume, si je ne me trompe, habitait, depuis son retour en
France, dans le Limousin, lieu de naissance de son mari, lequel
était, par parenthèse, un de ses cousins. Elle avait un fils
qui me parut, à vue d'oeil, avoir une douzaine d'années. Mme de
Villelume, à ce qu'on m'a dit, mourut quelques années après, à
Avignon.
»Pendant le dîner je remarquai que cette dame ne buvait que
du vin blanc. Je dis à Mlle de Montarant: «La répugnance
insurmontable qu'éprouve Mme de Villelume à prendre du vin rouge
tient sans doute au souvenir du verre de sang qu'elle fut forcée
de boire?--Elle n'a jamais bu de verre de sang! répondit Mlle de
Montarant; c'est là une erreur que je vous engage à redresser,
comme elle ne manque pas de le faire chaque fois qu'elle en
trouve l'occasion.» Son cousin l'ayant alors invitée à parler,
Mme de Villelume s'exprima à peu près comme il suit: «Je ne
dirai pas que ce soit jamais sans un sentiment des plus pénibles
que je reporte mes souvenirs sur ce terrible épisode de ma vie,
ni que je puisse accorder aucune sympathie aux instruments d'un
parti qui fut pour moi la cause de tant de malheurs; mais je
crois qu'il est de mon devoir de ne pas souffrir qu'un crime,
qui ajouterait une nouvelle atrocité à tant d'horreurs, soit
imputé à tort à ceux qui me rendirent mon père. Voici la vérité:
Quand les meurtriers, touchés de mes efforts pour sauver mon
père, m'accordèrent sa vie, vaincue par l'émotion, je me sentis
défaillir. Alors les meurtriers, par un sentiment difficile à
concevoir de la part de gens qui avaient commis tant de crimes,
m'emmenèrent devant la porte d'un café voisin. L'un d'eux, ayant
demandé un verre d'eau sucrée à la fleur d'oranger, m'en fit
boire quelques gouttes qui me ranimèrent; mais ses doigts teints
de sang avaient taché le verre. Mon premier mouvement, à la vue
de la main ensanglantée tendue vers moi, fut de me retourner
avec horreur; sur quoi un de ceux qui me soutenaient murmura
à mon oreille: «Bois, citoyenne, et pense à ton père.» Ainsi
fis-je, mais jamais depuis je n'ai vu de vin rouge dans un verre
sans être prise de frisson.»
»Tel est, cher monsieur, le récit authentique des faits, tel que
je le tiens de Mlle de Sombreuil elle-même.
»Je vous autorise volontiers à faire de ce renseignement l'usage
qui vous paraîtra convenable.
»Vc DE MONTMAHON, née ROUSSEL.»
Et maintenant la question est jugée.
LA MAISON DE MARAT
1793-1870
Vieilles maisons! vieux souvenirs!
Combien de fois n'ai-je point cherché, dans les rues de Paris, les
traces du passé? Avec quelle fièvre j'interrogeais les coins de rues,
les logis aux façades antiques! Que de souvenirs historiques ramassés en
passant!
Connaissiez-vous le coin de Paris qui s'appelait les piliers des
Halles, un pauvre coin--bien innocent, bien pittoresque--où le peintre
retrouvait comme un reflet du Paris de la Fronde, où le rêveur pouvait
se figurer que Molière avait gaminé? J'y avais passé souvent, m'arrêtant
tout exprès devant ces boutiques obscures où s'entassaient, dans un
pêle-mêle et une ombre bizarres, des meubles et des souliers, des
bonnets de tulle et des chaussons de lisière, un assemblage de
marchandises diverses, des fauteuils et des légumes, des sabots et de la
volaille que des marchandes inamovibles, et conservant encore le type de
ces femmes qui acclamaient le duc de Beaufort, débitaient, superbes sur
leurs tabourets de paille, le gueux de terre sous leurs pieds, comme des
sénateurs sur leurs chaises curules. Tout cela a disparu.
N'ai-je point revu Denis Diderot, ce bon, ce grand, ce fougueux génie,
en passant devant cette maison de la rue Taranne qui fait l'angle de la
rue Saint-Benoît et où maintenant on a établi un café? Et d'Holbach, ne
l'ai-je point rencontré, lui aussi, devant cette maison de la même rue,
maison qui fut la sienne et où l'on voit à cette heure un établissement
de bains?
Place Scipion, à l'endroit où l'on a établi la boulangerie des hospices
civils, n'ai-je point foulé, comme tant d'autres, la place où sont
enfouis les os de Mirabeau? Oui, l'orateur puissant, le Titan de la
tribune est là, sous ces pavés; il est là, avec tant d'autres cadavres,
avec Pichegru, avec tous ceux qui furent enterrés au cimetière
Sainte-Catherine.
Et Marat, qu'on crut jeté à l'égout de la Halle (on n'y jeta que
son buste), n'est-il pas enterré dans un coin ignoré du cimetière
Sainte-Catherine?
Je pense à Marat, et le nom de Charlotte Corday vient sous ma plume.
Rue d'Argout, au nº 17, dans une maison dont la façade est
aujourd'hui réparée, mais qui naguère encore montrait des fenêtres en
guillotine,--maison de chétive apparence, étroite, à boutique fermée
et occupée naguère par une serrurerie--lorsque Charlotte Corday vint
à Paris pour assassiner Marat, un hôtelier tenait là, rue des
Vieux-Augustins, comme s'appelait alors la rue, l'_hôtel de la
Providence_. Charlotte y descendit; elle n'était pas fort éloignée du
logis de Saint-Just, qui demeurait rue Gaillon, à l'hôtel des États-Unis
(n° 11 aujourd'hui). Ce fut de ce logis qu'elle partit pour aller
frapper l'_ami du peuple_.
Singulier ami, flatteur plutôt. On a retrouvé, aux Archives nationales,
mainte pièce qui donne une idée exacte de ce qu'était Marat _savant_--un
empirique bâtonné souvent par les grands seigneurs auxquels il réclamait
ses gages, et qui, se plaignant devant le commissaire, n'en gardait pas
moins rancune des coups reçus.
Mon ami M. Émile Campardon, l'érudit historien du XVIIIe siècle, m'a
communiqué maintes pièces qui prouvent à la fois combien Marat eut de
mésaventures avec ses clients mécontents, et combien aussi ses malades
le traitaient de façon étrange.
Une seule de ces pièces suffira pour confirmer ce que je veux dire:
EXTRAIT DES REGISTRES DU COMMISSAIRE AU CHATELET
A. J. THIOT, 1777.
L'an 1777, le samedi 27 décembre, dix heures du soir, en notre
hôtel et par-devant nous, Antoine-Joachim Thiot, est comparu M.
Jean-Paul Marat, docteur en médecine et médecin des gardes du
corps de Monseigneur le comte d'Artois, demeurant à Paris, rue
de Bourgogne, faubourg Saint-Germain, paroisse Saint-Sulpice.
Lequel nous a rendu plainte contre M. le comte de Zabielo,
Polonois de nation, demeurant à Paris, rue Coq-Héron, hôtel du
Parlement d'Angleterre garni; contre M. Darnouville, demeurant
à Paris; le sieur Darbel, demeurant aussi en cette ville et le
nommé Flamand, domestique de dame Courtin, ci-après nommée, et
nous a dit que, s'étant rendu aujourd'hui à sept heures du
soir chez la dame Courtin, rue Neuve-Saint-Roch, qu'il traitoit
depuis neuf semaines d'une maladie de poitrine, pour lui
faire sa visite de médecin comme de coutume, il a trouvé dans
l'antichambre mondit sieur le comte de Zabielo, qui, au lieu de
le laisser entrer dans la chambre de la malade, l'a fait passer
dans une autre pièce où l'ont immédiatement suivi les sieurs
Darnouville et Darbel; qu'à peine assis, mondit sieur le comte
de Zabielo a commencé à lui faire des reproches sur l'état de
la malade, quoiqu'il se soit beaucoup amélioré depuis qu'il
la soigne, et sur les frais de la cure, quoiqu'il soit dû au
comparant 27 louis pour ses honoraires; que des reproches
le comte de Zabielo est passé aux injures; qu'il a traité le
comparant de charlatan; que lui, comparant, s'étant levé,
a répondu qu'il étoit surpris qu'on l'eût fait venir pour
l'insulter et qu'il n'étoit pas fait pour souffrir de pareils
procédés. Sur quoi mondit sieur de Zabielo lui auroit porté un
coup de poing sur la tête; qu'au même instant il s'est trouvé
assailli par lesdits sieurs de Zabielo, Darnouville et Darbel,
qui l'ont frappé sur la tête, lui ont arraché beaucoup de
cheveux et lui ont fait des marques de leurs violences au doigt
et sur la lèvre inférieure: en effet, nous avons aperçu de
petites excoriations, l'une au petit doigt de la main gauche et
l'autre au visage, sous la lèvre inférieure du plaignant; qu'il
n'est parvenu à se dégager qu'en mettant l'épée à la main pour
les repousser, qu'à l'instant il s'est senti saisi le bras par
eux, qui ont sauté sur la lame de son épée, qu'ils ont cassée;
que dans un moment aussi critique il auroit crié à son laquais,
qui étoit resté dans l'antichambre: «A moi, Dumoulin! on
m'assassine!» Que son laquais, entendant le bruit, étoit
accouru, et voulut entrer; mais le dit Flamand l'en vouloit
empêcher. Que de suite ce dernier fut joint auxdits sieurs de
Zabielo, Darnouville et Darbel en disant: «Laissez-moi faire,
monsieur le comte, j'aurai bientôt fait son affaire.» Que le
plaignant, livré à leur fureur, s'étoit vigoureusement défendu
et qu'à l'aide de son laquais qui crioit sans cesse aux
assaillans: «Ne le tuez pas!» il s'étoit enfin débarrassé. Qu'en
se retirant, il avoit été poursuivi et assailli de nouveau par
ledit Darnouville, dont il s'étoit dégagé avec la poignée de
son épée. Que parvenu à gagner la rue, il s'étoit rendu chez lui
pour examiner l'état de sa tête où il sentoit de vives douleurs
et où il a vu les signes de violence ci-dessus énoncés, et de
là chez nous, pour des faits ci-dessus, circonstances et
dépendances, nous rendre la présente plainte contre lesdits
sieurs de Zabielo, Darnouville, Darbel, Flamand et autres, leurs
complices, fauteurs et adhérens. Que, comme homme public, il
dénonce au ministère de M. le procureur du roi, attendu que
les fonctions du plaignant l'engagent à prêter ses secours à
quiconque en a besoin, et doit avoir toute sûreté à cet égard,
remettant là-dessus sa vengeance au ministère public. Nous
requérant acte de tout ce que dessus[7].
[Note 7: L'information eut lieu le 17 janvier suivant, avec
Marat (qui se dit âgé de trente-trois ans) et Nicolas Dumoulin
(vingt-cinq ans), domestique, pour témoins. Cette information ne
nous apprend rien de nouveau.]
_Signé_: JEAN-PAUL MARAT; THIOT.
En sortant du Luxembourg, l'autre jour, j'ai voulu, à deux pas de là,
visiter une maison condamnée, elle aussi! l'ancien appartement de Marat.
Au simple point de vue historique, cette maison valait un souvenir.
Elle porte aujourd'hui le nº 20 de la rue de l'École-de-Médecine,
l'ancienne rue des Cordeliers. «C'est, dit M. Michelet, la grande et
triste maison avant celle de la tourelle, qui fait le coin de la rue.»
Construction du dix-septième siècle avec escalier assez large, à rampe
de fer historié. C'est par là que Charlotte a passé, pâle sans doute et
contenant les palpitations de son coeur. La concierge vous avertit qu'on
ne visite point l'appartement de Marat. Sévère consigne. Mais tant
de curieux se présenteraient, en effet, chaque jour. Il faut avoir un
certain courage pour loger dans des lieux historiques et soutenir ainsi
de continuels assauts. Cet appartement est au premier, et le locataire
actuel est le docteur Galtier, un savant médecin, l'auteur d'un
remarquable _Traité de toxicologie_. J'ai eu un moment l'idée, pour
pénétrer jusqu'à lui, de me donner pour malade. Mais quoi! j'ai craint
qu'il ne m'ordonnât le Midi brusquement. La surprise eût été inattendue.
Je pus entrer enfin. La chambre étroite, mais point obscure, quoi qu'en
ait dit M. Michelet, est la dernière au fond de la cour après deux ou
trois autres assez petites. Ce n'est pas même une chambre, c'est un
cabinet. Rien n'est resté au surplus du temps passé. Un papier à fleurs
jaunes tapisse à présent cette pièce. Au fond, à l'endroit où étaient
placés la baignoire et l'escabeau, est accrochée une photographie de
la peinture de Paul Baudry, _la Mort de Marat_, avec une dédicace au
docteur Galtier. M. Baudry est venu là étudier. Des brochures encombrent
ce cabinet, et l'on peut se figurer que ce sont encore là quelques-unes
de ces piles de journaux oubliées par les porteurs, les plieurs, qui
allaient et venaient jadis à travers ces chambres, tout le jour durant.
Mais comme la vue de ces petites pièces si étroites détruit l'effet
produit par le tableau de Henri Scheffer, placé dans les galeries du
Luxembourg! Scheffer a représenté une chambre dix fois trop vaste. Il a
groupé toute une foule autour de la baignoire; or la vérité est que dans
la salle de bain, six personnes auraient peine à se tenir debout. Paul
Delaroche, au surplus, a commis une erreur pareille, et le billot et la
hache de l'exécution de Jane Grey, conservés à la tour de Londres, ne
sont pas semblables à ceux qu'il a peints sur le tableau qu'a gravé
Mercury.
Il vaut infiniment mieux voir les choses telles qu'elles sont. Pourtant
la demeure de Marat, telle que je me la figurais, sombre, noire,
affreuse, tenant de la cave et de la tanière, parlait mieux à mon
imagination.
On ne peut, il est vrai, la juger par ce qu'elle est aujourd'hui. La
pioche des démolisseurs va tantôt jeter à bas la maison, mais le temps
s'est déjà chargé de la transfigurer. A cette place où Charlotte Corday
planta son couteau dans le coeur du conventionnel, on rencontre un logis
propre et gai, paisible et simple, heureux, pour tout dire, et qui
fait songer à ces touffes d'herbe qui poussent sur l'emplacement des
échafauds.
En m'éloignant, j'ai jeté un coup d'oeil aux croisées de la rue. Lorsque
Danton logeait cour du Commerce et qu'il allait aux Cordeliers, il
s'arrêtait parfois sous ces fenêtres, et de sa voix puissante:--Hé!
Marat, disait-il. Une des fenêtres s'ouvrait. La tête livide de Marat,
enveloppée dans quelque mouchoir, se montrait:--Je descends! Et tous
deux allaient au club voisin, où Camille Desmoulins, peut-être, les
attendait déjà.
Le cordonnier Simon, lui aussi, demeurait près de là.
Cette mort de Marat eut son épilogue d'ailleurs et causa d'autres morts
encore--et cela par une sorte de magnétisme fatal.
L'histoire de la guérite où presque chaque soir se suicidaient, à la
porte d'un maréchal de France, les sentinelles qu'on y plaçait, date du
premier empire. Elle est demeurée légendaire. Napoléon fit enlever la
guérite, et l'on ne se suicida plus à cet endroit-là. Il y a, dans les
suicides, des courants et presque des modes. On se tue volontiers parce
qu'un autre s'est tué. Eh bien! après la mort de Marat, on avait exposé
dans une sorte de niche, près du Carrousel, la baignoire dans laquelle
Marat avait été assassiné et qui figure aujourd'hui au musée Tussaud,
à Londres. Cette baignoire, d'aspect étrange, en forme de sabot, était
éclairée, la nuit, par des torches qui lui donnaient je ne sais quel
fantastique aspect, si bien que la sentinelle chargée de la garder
prenait peur volontiers; mais, chose singulière, au lieu de fuir, se
déchargeait à elle-même un coup de fusil dans le crâne. Il y avait là
comme un magnétisme malsain, un terrible attrait. Bref, on donna l'ordre
d'ôter de sa niche la baignoire de Marat; et le Carrousel n'entendit
plus parler de suicide nocturne.
LA ROTONDE DU TEMPLE
La Rotonde du Temple, cette propriété d'un poëte, elle n'est plus!--Oui,
elle appartenait à un poëte.
Tous les cousins de Gilbert ne meurent pas à l'hôpital. M. Alfred de
Vigny possédait une ou deux îles--un vrai royaume--dans l'Océanie; et
les journaux annonçaient naguère qu'un poëte, M. Laurent Pichat, venait
de recevoir plus d'un million et demi d'indemnité en échange de la
Rotonde du Temple, qu'il abandonnait à la pioche des démolisseurs.
Pioche insatiable et terrible qui va, vient, cogne, lézarde, éventre,
renverse avec une étonnante rapidité, une persistance sourde. «Tout
arrive», disait M. de Talleyrand.--Tout s'en va, eût-il pu dire. La
véritable lamentation du moment apporte une variante à la plainte de la
veille, et Jérémie s'écrie maintenant:
Hélas! que j'en ai vu démolir de maisons!
Cette Rotonde du Temple était un des coins les plus curieux de notre
étonnant Paris, une de ces originales verrues que Montaigne eût aimées
sans peine. Elle datait du siècle passé; à peine peut-on voir encore
quelques débris de ses arcades circulaires. Elle s'élevait naguère
haute, droite, sur ses colonnes toscanes, abritant toute une population
laborieuse, garnie de magasins hybrides où s'amoncelaient comme en une
hécatombe tous les vêtements que Paris abandonnait à Paris.
Le spectacle était fort curieux le soir, vers onze heures, lorsque
venaient, les uns après les autres, les marchands d'habits apporter le
butin de leur journée et le céder aux vendeurs. Le hasard en son ironie
y faisait des rapprochements étranges, et l'habit noir du dandy, le
paletot de l'employé, la casquette de l'ouvrier et le chapeau de la
femme entretenue s'y rencontraient, étonnés de cette promiscuité, comme
pour fournir maintes réflexions au promeneur en quête de philosophie
banale.
Combien regretteront cette Rotonde, sans compter les romanciers, qui en
ont si largement usé lorsqu'il leur fallait un peu de pittoresque?
Mais de quoi n'use et n'abuse pas un romancier?
La demi-lorette y puisait tout un arsenal de séductions au rabais
qu'elle revendait avec prime; la vanité du pseudo-gandin à la bourse
légère y venait pourchasser l'élégance; la médiocrité y trouvait le
nécessaire, et Mélingue, ce grand artiste _plastique_, disait un jour
qu'il ne composait jamais un costume sans en avoir cherché les éléments
dans les vieilles étoffes ou les habillements accrochés au Temple.
Car le passé, aussi bien que le présent, était le tributaire de la
Rotonde, et toutes les grâces, et tous les atours des siècles évanouis
se retrouvaient là, poudreux et dormant sous d'épaisses couches de
guenilles.
Que de sources alimentaient le _pandémonium_ des hardes!--Il y en avait
même de bourbeuses.--Un exemple qui date de loin:
Le général Dorsenne, rival de Murat pour l'élégance militaire, tenait à
se rendre digne de la parole de l'empereur Napoléon Ier, lequel disait:
--Voulez-vous voir le type du général français? Regardez Dorsenne un
jour de bataille!
Il avait donc acheté un uniforme neuf et des plus magnifiques. Le départ
étant proche, le costume avait été emballé avec les autres bagages, et
Dorsenne se proposait de l'étrenner au premier combat.
La veille de son départ, il se rend à la Gaîté, où un nouveau drame de
Guilbert de Pixérécourt attirait tout Paris.
Le rideau se lève; un acteur entre en scène. C'est Tautin, l'artiste
aimé, le grand-père de l'Eurydice d'Offenbach, Tautin vêtu d'un superbe
costume de général.
Dorsenne pousse un cri; il n'en peut croire ses yeux: c'est son uniforme
que porte l'acteur. Il fait appeler Tautin, qui accourt.
--Quel est ce costume? De qui le tenez-vous?
--Je l'ai acheté au Temple.
Un domestique du général avait envoyé les bagages de Dorsenne aux
revendeurs de la Rotonde. Le général n'avait pas le temps de se fâcher;
il partit de fort méchante humeur, fit avec son vieil uniforme toute la
campagne de Prusse, et sa brigade n'en marcha pas plus mal.
Il n'y a plus trace de la Rotonde et l'on n'aura plus que la consolation
de la contempler en effigie toutes les fois qu'on reprendra _le Fils
du Diable_, Paul Féval ayant placé là une des principales scènes de son
drame. La démolition a été rapide, et les anciens hôtes de la Rotonde
n'ont pas vu s'écrouler sans regret leur demeure. L'homme comprend
si bien le prix du temps et des choses, qu'il s'attache à tout ce qui
l'entoure et jusqu'aux pierres qui forment son logis. On ne voit pas
sans émotion disparaître une maison (si noire et si vieille qu'elle
soit), où l'on a mis quelque chose de sa vie! Les marchands du Temple
ont voulu tous emporter une photographie de la Rotonde. Combien de fois
la regarderont-ils en songeant au passé plein de souvenirs!
M. Laurent Pichat parlait dernièrement de certaine tradition,--qu'il
tenait de M. Laboulaye,--et qui se rapportait à la Rotonde du Temple.
Il s'agissait d'un testament de la reine Marie-Antoinette caché dans la
Rotonde. On devait le retrouver sans doute.
Un testament de la reine! Voilà qui doit intéresser les lecteurs des
_Histoires de Marie-Antoinette_, publiées par MM. de Goncourt et M. de
Lescure.
Mais que faut-il penser de la nouvelle?
Je demanderai à M. Laboulaye la permission de citer la lettre qu'il a
bien voulu m'écrire à ce sujet.
«MONSIEUR,
»Il y a, en effet, dans ma famille, une tradition conservée depuis
soixante-dix ans, à tort ou à raison, et qui est celle-ci:
»C'est mon grand-père, Jean-Baptiste Lefebvre de la Boulaye, ancien
notaire du roi Louis XVI, qui a bâti la Rotonde du Temple sur des
terrains achetés à l'ordre de Malte, et dans l'intention assez étrange
d'en faire un lieu d'asile pour les débiteurs poursuivis par leurs
créanciers; les biens du Temple (qui appartenaient à l'ordre de Malte)
étaient à l'abri des officiers de justice.
»Mon grand-père habitait la Rotonde à l'époque où le roi et la reine
étaient enfermés dans la Tour du Temple; ma grand'mère, qui se nommait
Savin de la Guerche, était une Vendéenne et une ardente royaliste. Son
frère fut aide de camp de Charette et fusillé en Vendée. Suivant notre
tradition de famille, ma grand'mère communiquait par signes avec madame
de Tourzel, qui était enfermée avec la reine, et on lui aurait jeté
le testament de la reine, qu'elle aurait caché dans la Rotonde. Ma
grand'mère fut si vivement émue par les événements de la Révolution
qu'elle en perdit la raison; de façon qu'il m'est assez difficile de
dire si ce n'est pas dans son égarement qu'elle a cru s'être mis
en correspondance avec la reine. Ce qui est probable, c'est que
Marie-Antoinette a dû faire un testament; ce qui est sûr, c'est que nous
ne l'avons pas.
»Cette tradition n'a pas grande valeur si, comme il est probable, on
ne trouve rien dans la démolition; mais si l'on trouvait un papier
quelconque concernant le roi ou la reine, elle en prouverait
l'authenticité. Je vous la donne telle que je l'ai reçue; mon père est
mort depuis longtemps, mais, sur ce point, il n'en savait pas plus que
ce que je vous dis: il croyait cependant à l'existence du testament.
Mais il était fort jeune en 1793, étant né en 1780.
»ED. LABOULAYE.»
C'est la démolition complète de la Rotonde qui seule pouvait donner tort
ou raison à cette tradition, de toute façon fort curieuse.
Ma curiosité fut bientôt satisfaite. Le rédacteur en chef du journal où
je publiais les lignes qui précèdent reçut la lettre suivante:
«_Paris, le 3 juillet 1863_.
»MONSIEUR,
»J'ai vu avec plaisir la notice intéressante que l'un de vos
collaborateurs a publiée sur la rotonde du Temple, dans un des derniers
numéros du journal.
»Quoique n'ayant pas l'honneur d'être connu de votre collaborateur,
M. Jules Claretie, je me promettais bien de prendre la liberté de
lui envoyer copie des documents que nous pourrions trouver dans les
démolitions, persuadé qu'il me pardonnerait la liberté grande en
faveur de l'intention. Malheureusement le succès n'a pas répondu à ses
espérances.
»Hier, le dernier coup de pioche a fait disparaître la dernière pierre
de la Rotonde; et, en fait de documents historiques, nous n'avons trouvé
que la plaque commémorative de la pose de la première pierre de la
_Rotonde_ ou _portiques du Temple_, en 1788, et celle de la pose de
la première pierre du vieux Marché, en 1809. Pensant qu'il peut être
agréable à votre collaborateur de prendre connaissance de ces deux
pièces, je lui en envoie la copie fidèle.
»Et maintenant, monsieur, je crois qu'il faut renoncer à l'espoir de
jamais retrouver le testament de Marie-Antoinette. Il peut être regardé
comme fait acquis désormais à l'histoire, ou que l'infortunée reine
n'aura pas fait de testament, ou que ce testament, confié à d'autres
mains que celles des habitants de la Rotonde, aura été détruit, soit
par accident, soit avec intention. Ce doute ne sera probablement jamais
changé en certitude.
»Veuillez croire, monsieur le rédacteur en chef, à ma considération la
plus distinguée.
»ERNEST LEGRAND,
»Architecte, inspecteur des travaux du nouveau Marché,
3, rue Payenne.»
Voici le texte des pièces justificatives jointes à la lettre de M.
Ernest Legrand:
PORTIQUES DU TEMPLE
DESTINÉS A LOGER DES MARCHANDS ET AUTRES
«Bâtiment isolé, de 37 toises de long sur 17 de large, avec
galerie formée par 44 colonnes portant arcades, élevé sur les
dessins de F. V. Perrard de Montreuil, architecte.
»La première pierre en a été posée le 10 juin par très-haut
et très-puissant seigneur Mgr Alexandre-Emmanuel, bailly de
Crussol, grand'croix non profez de l'ordre de Saint-Jean de
Jérusalem, chevalier des ordres du Roi et de Saint-Louis,
maréchal des camps et des armées de Sa Majesté, capitaine des
gardes du corps de Mgr le comte d'Artois, administrateur général
du grand prieuré de France, pour S. A. Mgr le duc d'Angoulême;
»En présence de M. de Ligny de la Quénoy, prieur curé du Temple;
de MM. Prévaud et de Ricard, chanoines du Temple et de M.
Lefèvre de la Boulaye, secrétaire du Roi, propriétaire à titre
de bail emphytéotique des terrain et bâtiments; Louis-Adrien
Le Paige étant bailly; Charles-Pierre Le Paige, lieutenant
du baillage; Antoine-Gabriel Pangue, commissaire du Temple;
François-Valentin de Jouy étant régisseur et receveur général du
grand prieuré de France.»
(Copie de la plaque en cuivre trouvée, le 30 juin 1863, à la démolition
de la Rotonde du Temple.)
«_Paris, le 30 juin_ 1863.
»Pour copie conforme à l'original,
»E. LEGRAND,
»Architecte, inspecteur des travaux.
»NOTA. Il n'y avait pas de monnaies.»
Copie de l'inscription gravée sur la plaque de cuivre placée dans la
boîte contenue dans une cavité de la première pierre posée lors de
l'inauguration de l'ancien marché du Temple, laquelle a été découverte
le 14 mai 1863, lors des travaux de démolition:
Le 14 octobre 1809,
VI du règne de Napoléon,
Empereur des Français,
Roi d'Italie, Protecteur de la Confédération du Rhin;
Sous le ministère
De son Excellence Jean-Pierre Bachasson de Montalivet, comte
de l'Empire,
Commandant de la Légion d'honneur, Ministre de l'intérieur;
Étant préfet de police,
Louis-Nicolas-Joseph Dubois, comte de l'Empire,
Commandeur de la Légion d'honneur, Conseiller d'État à vie,
chargé du IVe arrondissement de la police générale;
les marchés établis des diverses places publiques de Paris,
pour la vente des hardes, linges et vieux fers,
ont été transférés
sur l'emplacement de l'ancien enclos du Temple;
la première pierre des fondations a été posée
par Nicolas-Thérèse-Benoît Frochot, comte de l'Empire,
Commandant de la Légion d'honneur, Chevalier de l'ordre royal
de la Couronne de fer,
Conseiller d'État, Préfet du département de la Seine;
en présence
d'Athanase-Jean-Marie Bricogne, membre de la Légion d'honneur,
Maire du VIe arrondissement municipal de Paris
de Nicolas Goulet et Jean-Denis Toussaint Solle, ses adjoints,
et de Jacques Molinos, architecte, inspecteur général des
travaux publics du département de la Seine et de la ville de Paris;
Directeur des constructions.
NOTA. Sous cette planche de cuivre étaient placées,
dans des cavités pratiquées dans l'épaisseur du fond de la
boîte, deux pièces d'or: une de 20 fr., une de 40 fr.; cinq
pièces d'argent: une de 5 fr., une de 2 fr., une de 1 fr., une
de 1/2 fr., une de 1/4 de fr., et une de 10 cent. en métal de
cuivre allié d'argent, portant la lettre N.
»Pour copie conforme à l'original,
»E. Legrand,
»Architecte, inspecteur des travaux.»
L'HÔTEL CHANTEREINE
_Paris s'en va!_ Paris s'écroule. De ce qui fut l'histoire, on a fait
des gravois.
Il ne restera bientôt plus rien du Paris glorieux ou curieux
d'autrefois.
Il est temps de rechercher les restes, ou les traces, de ce Paris dont
on nous déshérite.
Dans ces courses pieuses, on irait volontiers au hasard, selon le
caprice et la brise, aujourd'hui, rue du Faubourg-Poissonnière, dans
la chambre du sergent Hoche, demain, à Versailles, respirer l'odeur
vivifiante de salpêtre que semble avoir gardé le vieux Jeu-de-Paume.
La rue de Châteaudun occupe maintenant une partie du terrain où
s'élevait, il y a quelques années encore, l'hôtel Chantereine. Des
boutiques de parfumeurs ont remplacé les allées où Joséphine, qui
avait fort besoin de parfumerie, errait au bras de son époux. Je revois
encore, au nº 60 de la rue de la Victoire, la petite porte verte, armée
de faisceaux consulaires, qui s'ouvrait sur l'allée de la maison et
conduisait à l'hôtel. C'est là que se joua l'odieuse comédie du 18
brumaire, et que s'ourdit la conspiration.
Bonaparte n'était déjà plus l'officier inconnu, maigre, avide, ambitieux
sans point d'appui, que le petit belvédère du quai Conti,--au haut de
la noire maison qui fait le coin de l'étroite rue de Nevers,--avait
vu dévorant ses rêves de jacobinisme effréné. Il avait oublié déjà
ses relations républicaines, sa liaison avec les Robespierre, tous ses
projets à la Brutus. Il était le vainqueur d'Italie et le vainqueur
d'Égypte. Il venait d'abandonner, de laisser sans vêtements, sans
argent, les troupes qui l'avaient suivi dans sa grande et folle aventure
d'Orient. «Les troupes sont nues, écrivait Kléber, et Bonaparte n'a pas
laissé un sou en caisse!» Et tandis que, superbe, résolu dans sa gaieté
mâle, Kléber, trahi par Bonaparte, se disposait à mourir, Bonaparte,
débarquant à Fréjus, songeait déjà à régner.
Il avait épousé, par passion, si on l'en croyait, par calcul, si on en
croit l'histoire, cette Joséphine qui, plus âgée que lui, fort répandue
dans le monde du Directoire, dansait jambes nues, avec la Récamier,
et souffletait la République agonisante, elle qui, en nivôse an II,
sollicitant coquettement du vieux et austère Vadier une audience,
lui adressait cette lettre fameuse: «_Je t'écris avec franchise, en
sans-culotte montagnarde._» Les _Mémoires_ de Barras diront bientôt,
lorsqu'on les publiera, pourquoi, dans quel but, avec quel espoir,
Bonaparte s'était épris si vivement d'une femme de trente-quatre ans,
créole, c'est-à-dire fatiguée déjà[8].
[Note 8: Ce fut Joséphine qui mit à la mode pour les femmes les
mouchoirs de dentelle qu'on tenait sur les lèvres, cela pour dissimuler
ses dents, qui étaient fort laides.]
Ce n'était certes point par passion. De bonne heure il avait donné, d'un
coup sec, un tour de clef à ses passions. L'amour est un boulet au
pied des ambitieux. Le Corse était d'avis qu'il faut, matériellement
et moralement, se servir des femmes; mais les aimer, jamais. Il les
traitait comme des choses. Brutal avec Mme de Staël, il était cynique
avec ses maîtresses. C'est la _Contemporaine_, cette folle éprise de
César, qui raconte qu'un jour, comme elle lui demandait tendrement son
portrait: «Ah! mon portrait? fit-il brusquement, eh bien, le voilà,
tenez, et très-ressemblant!» Et il lui tendait une pièce de cent sous.
L'églogue avec lui devient facilement sanglante. Un jour, en Italie,--un
dimanche,--des petites dames lui exprimant leur envie folle de voir une
petite guerre: «Qu'à cela ne tienne, dit-il.» Il fait avancer un peloton
contre un avant-poste autrichien. On se fusille et on nous jette huit
grenadiers sur le carreau. «Voilà qui est fait, dit-il alors à ses
visiteuses. Êtes-vous contentes?» On rapportait au camp français les
cadavres des pauvres diables inutilement sacrifiés[9]. Ne croirait-on
pas voir quelque condottiere italien du temps de Castruccio Castracani
donner le spectacle d'un tournoi meurtrier à de blondes et belles
capricieuses?
[Note 9: Voy. Arnaud (de l'Ariége).]
Cet homme évidemment n'aimait point Joséphine de Beauharnais. Il se
servait de son influence, de son appui, pour risquer les premiers pas
sur la route entrevue, quitte à congédier ensuite, comme il allait le
faire, cette auxiliaire de la première heure.
L'hôtel Chantereine appartenait à Joséphine Tascher de La Pagerie.
Bâti par l'architecte Ledoux pour Condorcet, la veuve du girondin, soeur
du maréchal Grouchy, l'avait vendu à Julie Carreau, qui, dans cet hôtel
où devait venir s'établir Bonaparte après son mariage, avait épousé
Talma. Au temps du comédien, la demeure était pleine de fêtes. Un soir,
pendant qu'on y dansait et que les uniformes bleus des conventionnels se
perdaient dans les robes de gaze des artistes du théâtre de la Nation,
Jean-Paul Marat, au milieu du grand salon de l'hôtel, se heurta contre
Dumouriez, qui le regarda, sans dire un mot, dans les yeux. Les joues
bilieuses de Marat étaient devenues livides, et son regard jetait des
flammes. Dumouriez sourit et passa. Mais l'autre, hochant sa grosse
tête, sortit brusquement, et on l'entendit murmurer: «Celui-là sent le
traître!»
Joséphine avait acheté l'hôtel Chantereine à Talma. Mariée au général,
elle y vint vivre avec Bonaparte. Il y établit, dès son retour d'Égypte,
son quartier-général de conspirateur. Quelle comédie incroyable on
pourrait écrire avec les menus détails de cette conjuration de brumaire!
Avec Bonaparte, le petit hôtel de cette rue Chantereine, qu'on débaptise
et qu'on appelle, à cause de lui, rue de la Victoire, devient comme
un ministère nouveau, un petit État dans l'État, le foyer de multiples
intrigues, l'atelier où se fabrique doucement l'immense toile d'araignée
dont une poignée de généraux va bientôt envelopper la malheureuse
France.
Tout est mis à contribution; la famille entière, le nid des Bonaparte
s'en mêle. Joséphine amadoue le pauvre et brave Gohier, cet héroïque
Géronte républicain; Joseph, qui ose à peine se risquer dans l'affaire,
est chargé de séduire Bernadotte et Moreau, et d'offrir au héros de
Hohenlinden, de la part de son frère, des sabres égyptiens enrichis de
diamants. Lucien, plus républicain d'aspect, n'attend que l'heure de
trahir et de sacrifier la patrie à la famille. Les généraux, interrogés,
sont pris par leur vanité, par leur sottise, par leur ambition, par leur
haine. On dispose cet hôtel Chantereine comme un décor de théâtre.
Dans les soirées, où Volney s'abaissera jusqu'à souffler, pour la faire
refroidir, la tasse de thé du général, on suspend à la muraille les
lances, les aigrettes et les sabres des mamelucks. On remise au grenier
les meubles pour avoir l'occasion de faire asseoir les convives sur
des tambours qui n'ont jamais vu l'Italie, et leur dire: Prenez place,
citoyens, ce sont les tambours d'Arcole!
Mais le mot _citoyen_ est déjà hors d'usage. Robespierre, avant de
mourir, a dit au bourreau: _Monsieur_.
L'histoire est trop dédaigneuse et trop grave. Lorsqu'elle n'est point
signée Michelet, elle n'ose tout dire. Elle a tort. Les petits ridicules
de Bonaparte, à cette heure d'hésitation, de trouble, de dévorante
ambition, le font mieux connaître que ses discours ou ses actes. Il
faisait tout alors pour la mise en scène. Cet homme qui, après avoir
passé le Saint-Bernard à dos de mulet, voulait que la peinture le
représentât calme sur un cheval fougueux, comprenait le prix de ce que
le baron de Foeneste appelait le _paroistre_. Il avait trouvé que des
cheveux noirs encadraient bien son long et pâle visage, et, pour arriver
à leur donner la couleur et le reflet de l'aile de corbeau, il se
teignait et se graissait avec de la pommade. Peut-être était-ce là de la
coquetterie.
Plus d'une fois, on le prend sur le fait de fatuité physique. On sait
que ses yeux, ses fameux yeux d'aigle, n'avaient point de cils. Un jour
le vieil Houdon expose aux Tuileries (Bonaparte était alors consul)
un buste du héros, superbe et frappant. De même qu'il avait laissé
à Voltaire toutes ses rides, Houdon avait représenté sans cils les
paupières du général. Bonaparte arrive un matin, traînant son sabre,
suivi de son état-major, et s'arrête devant son buste. Houdon, un peu
anxieux, attendait.
«Ai-je l'oeil ainsi fait? dit Bonaparte.»
Et, prenant le buste par le nez, il le jette à terre et le brise.
Rue Chantereine, quand il parlait, il affectait la lenteur musulmane. Il
fallait que le général d'Égypte eût l'attitude troublante du sphinx du
désert. Ce sphinx en habit brodé était tout prêt d'ailleurs à livrer
son secret. Un jour de novembre, le 18 brumaire de l'an VIII, la petite
porte devant laquelle j'ai tant de fois passé s'ouvrit: un cortége de
généraux sortit, pâles et enveloppés dans leurs manteaux à collet.
Les uns allaient à Saint-Cloud, d'autres demeuraient à Paris. Tous
trahissaient la République et livraient à un homme de Corse cette France
qu'au prix de leur sang ils avaient défendue contre l'étranger.
La veille de ce jour où la République allait être frappée, le président
du Directoire exécutif de la République française recevait ce billet
écrit, rue Chantereine, par la femme du général Bonaparte:
«Ce 17 brumaire an VIII.
«Venez, mon cher Gohier et votre femme, déjeuner avec moi demain, à
huit heures du matin. N'y _manquès_ pas. J'ai à causer avec vous sur des
choses très-intéressantes. Adieu, mon cher Gohier, comptez toujours sur
ma sincère amitié.
»LA PAGERIE BONAPARTE.»
L'invitation, le billet, l'amitié, tout était un piége. Gohier ne se
consola, ne se pardonna jamais d'y être tombé. Pendant ce temps, ceux
des généraux qui voulaient demeurer fidèles à la République, étaient
surveillés, traqués dans leurs maisons. Fusils chargés, des grenadiers
se tenaient de planton à leur porte. La loi était prisonnière. Les
députés se présentaient au palais directorial et se heurtaient aux
sentinelles.--On n'entre pas!--Mais nous sommes députés.--On n'entre
pas!
Ordre d'arrêter Santerre, dont la grande voix populaire pouvait, comme
au 10 août, soulever, déchaîner le faubourg Antoine. Et l'aveugle et
obéissant Lefebvre, passant en revue ses soldats, leur criait (c'était
le mot d'ordre donné par Bonaparte):
--Soldats, vous n'aimez pas les _avocats_? (Non! non!) Eh bien, je vais
vous mener quelque part où vous en trouverez beaucoup.
Et les grenadiers, avec un hourra, suivaient ce soldat qui, fils de la
République, allait stupidement tuer sa mère.
Quelques heures après, c'en était fait de l'oeuvre à laquelle tant de
héros, tant de génies, tant de martyrs illustres ou inconnus avaient
donné leur sang. Bonaparte, tremblant, allait laisser échapper sa
victoire; mais Lucien (le seul des Bonaparte que l'histoire sévère
ait épargné), Lucien le libéral, Lucien le protecteur de Béranger,
trahissant du haut de son fauteuil l'assemblée qu'il présidait,
ressaisissait cette victoire par un coup d'énergie. On couchait en joue
les Cinq-Cents. L'assemblée, dissoute par les baïonnettes, protestait
vainement, et vainement voulait combattre. Ses cris de: _Vive la
République!_ se perdaient dans les acclamations d'une soldatesque qui
comprenait qu'elle allait régner.
Je n'ai jamais passé rue de la Victoire sans me souvenir de ces choses.
L'hôtel Chantereine n'existe plus pourtant. Donné par Bonaparte au
général Lefebvre-Desnouettes, le général Bertrand l'a habité sous
Louis-Philippe. C'est là qu'en décembre 1797, le Directoire était venu,
en grand appareil, inviter Bonaparte à une fête triomphale qui fut
donnée, dans la grande cour du palais du Luxembourg, le 10 _décembre_,
date prédestinée.
C'est devant cet hôtel qu'en 1825 passa le convoi mortuaire d'un autre
général, mort le 28 novembre (en brumaire encore) dans une maison,
démolie aujourd'hui, et qui faisait l'angle nord de la rue Chantereine
et de la rue de la Chaussée-d'Antin. Celui-ci, ce mort qu'on allait
enterrer dans la petite église Saint-Jean, rue du Faubourg-Montmartre,
n'avait jamais combattu que pour le droit, la patrie et la liberté;
ce n'était pas, dans toute la valeur du terme, un grand homme, c'était
mieux que cela: c'était un honnête homme, c'était le général Foy.
Vendu par Mme Desnouettes à M. Gauby, l'hôtel Chantereine a été démoli
en 1860.
Un jour, Napoléon,--celui qu'on appelait à Brienne _Napollione_, d'où
la _paille au nez_,--dit à quelqu'un qui lui prouvait que les Napoléon
descendaient de Charlemagne:
--Ces généalogies sont puériles! A ceux qui demanderont de quel temps
date la maison Bonaparte, la réponse est bien simple: elle date du 18
brumaire.
Du 18 brumaire. Il disait vrai, et son berceau fut l'hôtel Chantereine.
Noblesse toute neuve, noblesse de coups de main et de coups d'État.
LES AUTOGRAPHES
J'aime assez l'_autographomanie_. Les autographes sont un peu comme les
coulisses de l'histoire. Lorsqu'il écrit, on a beau dire, M. de Buffon
ôte ses manchettes et le grand Roi enlève sa perruque. L'autographomanie
surprend l'histoire à son petit lever, ou à son petit coucher, comme on
voudra, et la dépouille de toute solennité. Il n'est pas de grand homme
pour son valet de chambre, affirme le dicton, et cela est bien possible.
Il n'est pas de comédien à coup sûr pour son papier à lettres.
Encore faut-il pourtant que les autographes soient authentiques.
Les fausses lettres de Mme de Maintenon et les fausses lettres de
Marie-Antoinette nous ont assez divertis, il y a huit ans. On s'égayait
ensuite aux dépens de prétendues lettres de Pascal qui étaient de
Goussard ou de Giboyer, ou de tout autre. Voici maintenant que M. le
marquis de Raigecourt écrit au _Journal des Débats_ pour affirmer qu'il
a été tout dernièrement mis en vente publique seize lettres de Mme
Élisabeth à la marquise de Raigecourt, sa mère, lettres dont il possède,
lui, les originaux. Quel est ce mystère? Je crains bien qu'on ne puisse
le pénétrer autrement qu'en affirmant qu'il existe, je ne sais où, une
fabrique de faux autographes comme il existe des boutiques de fausse
monnaie. On expédie là les curiosités par douzaines et les textes
précieux à la grosse; mais la supercherie, tôt ou tard, finit bien par
se découvrir[10].
[Note 10: L'étonnante affaire Vrain-Lucas l'a prouvé. Le savant M.
Chasles, que le fabricant de faux autographes a trompé, en est encore
inconsolable.]
Vous savez l'histoire de M. Prosper Mérimée qui, pour se faire
bien venir de Charles Nodier, lui confectionna de sa propre main un
autographe de Robespierre. Le bon Nodier était enchanté, tournant
et retournant le précieux papier entre ses doigts et s'extasiant sur
l'intérêt tout historique du document, lorsqu'en approchant cette page
de la fenêtre, en examinant la transparence, il aperçut dans le grain
même le nom du fabricant accompagné d'une terrible date. _Canson. 1834_.
Jugez du courroux. M. Mérimée pensa en étouffer de rire et Nodier de
colère.
Ces dates sont vraiment inconvenantes. C'est ainsi que depuis une
vingtaine d'années, certains marchands achètent à la fabrique de Sèvres
des pièces de porcelaine qu'ils font décorer à leur guise et qu'ils
vendent, sans scrupule, comme ayant appartenu au service de table de
Louis-Philippe. Cela est fort bien, mais si l'acheteur se donne la peine
de regarder sous la soucoupe ou sous la tasse, il y verra, très-lisible,
le monogramme de Sèvres entre les deux chiffres qui servent à dater,
par exemple: _6. S. 9._ pour: _Sèvres, 1869_. Les curieux seuls et les
amateurs sont comme il faut stylés là-dessus et mis en garde contre les
_truqueurs_.
Mais je connais un cabinet d'autographes, certes un des plus riches et
des plus ignorés de Paris, où l'on est sûr du moins de l'authenticité
des écritures, l'homme qui le possède étant expert en la matière. Rue
de Richelieu, sous cette vieille arcade Colbert, que l'on a démolie, par
amour de la régularité et de l'_alignement_, avez-vous jamais vu, assis,
le nez dans un livre, un homme à longue barbe grise, robuste encore,
lunettes sur le nez, front intelligent et large, vrai rabbin de
Rembrandt, honnête et énergique tête de démocrate plutôt--et qui se
tient là, vendant des livres, le long de ses casiers accrochés à la
muraille? C'est le dernier peut-être des bouquinistes de Paris. Quand je
dis _bouquiniste_, j'entends fin connaisseur et ami des livres, sûr de
ses éditions, flairant les trouvailles et tout prêt à faire bénéficier
de ses trésors, non le passant qui ignore, mais le client lettré qui
s'arrête et qui cause. C'est là seulement, sous cette arcade, qu'on peut
encore espérer découvrir quelques ouvrages de prix. Les quais, depuis
longtemps, sont envahis par la bibliothèque de pacotille. On chercherait
longtemps sans y rien déterrer. Tout au contraire, là j'ai vu des
Elzevirs bien souvent, et j'ai acheté un Alde Manuce le plus beau du
monde.
L'homme s'appelle Lefebvre. Il a cinquante ou soixante ans, je ne sais.
Il connaît tout, cause de tout, et, j'en suis bien sûr, a tout lu.
Ancien forgeron, il était jeune lorsqu'il reçut un coup de pied de
cheval qui lui cassa le bras, lui rendit impossible tout rude travail.
Adieu le marteau! Et maintenant, que faire? étendu sur son lit, pendant
sa maladie, il avait feuilleté des livres, ces vieux livres qu'il
parcourait la journée finie ou le dimanche venu. Va donc pour les
livres! «Je vendrai des livres, se dit-il, et ce me sera une occasion
d'en lire!» Il s'établit je ne sais où, et le voilà enrôlé volontaire
dans le régiment du bouquin. En ce temps-là, on avait des occasions
qu'on n'a plus et le métier était bon. Le père Lefebvre rencontra et put
saisir les bonnes aubaines. Livres, brochures, manuscrits, il prenait et
vendait tout. Il acheta un jour tous les papiers de Camille Desmoulins,
ou à peu près, une autre fois la bibliothèque de Grimod de la Reynière.
Tout ce que l'illustre gourmand a laissé d'inédit, Charles Monselet le
trouvera sous l'ex-arcade Colbert. M. Lefebvre a vendu à M. Feuillet
de Conches un autographe de Nostradamus, ou de Nicolas Flamel. Il en a
vendu bien d'autres! S'il avait voulu faire fortune, sa fortune serait
faite et considérable. Mais il est artiste et garde pour lui les bons
morceaux. Sa collection, qu'il ne veut pas éparpiller, est admirable. Il
cédait, en 1869, à la Bibliothèque un magasin entier de documents sur
la Révolution, que j'ai feuilletés et longtemps désirés. C'était, en un
amas, la réunion de toute la correspondance complète de trois sections
de Paris avec l'Hôtel-de-Ville. Que de matériaux enfouis là!
L'intérieur de mon bouquiniste attend encore son Balzac. Au haut d'une
maison du passage, les livres, les écrits, réunis en un vrai pandémonium
de papier, sont rangés avec un soin amoureux, catalogués, surveillés,
les bouquins à leur place, les autographes dans leurs _serviettes_. On
en voit de toutes sortes, et M. Lefebvre les a communiqués à plusieurs.
Les frères de Goncourt ont trouvé chez lui la plupart des curiosités
dont ils ont fait usage dans leur _Histoire de la société française
pendant la Révolution et sous le Directoire_. L'éditeur Plon publiait,
un jour, avec une préface de M. Cantrel, un recueil de _Nouvelles à la
main_ sur la Du Barry et Louis XV, qui, longtemps, avait dormi dans ces
cartons. M. Arsène Houssaye a découvert là plusieurs des lettres de Mme
Tallien, et M. Jules Janin célébra jadis, dans un feuilleton, la science
et le goût du vieux libraire.
Le jour où M. Lefebvre mettra en vente sa collection d'autographes, ce
sera vraiment un beau tapage et comme un événement dans le monde des
autographomanes et les érudits vendeurs; MM. Charavay auront un
beau catalogue à publier. Le vieux Lefebvre possède des richesses
incroyables. Je trouvais chez lui l'autre matin, en lui demandant un
nom au hasard, cette belle lettre de Balzac au marquis de Custines, qui
venait de publier son roman, _Ethel_.
«_Sèvres, 17 février_.
«Cher marquis, je suis tout à fait inhabile à juger les êtres
ou les choses qui me font plaisir, et j'ai beau vous écrire
d'_Ethel_ deux jours après l'avoir lu, je suis trop sensible
aux beautés pour m'attacher aux défauts, et cependant il y
a peut-être des défauts: mais c'est, je crois, des vices de
composition, de métier; j'aime mieux donc vous savoir écrivain
qu'auteur.
«J'ai été surtout frappé de cette belle lutte entre deux
caractères, dont l'un épure l'autre; c'est d'autant plus beau
pour moi que _Béatrix_, à laquelle je travaille, est le sujet
renversé: c'est la femme coupable (je prends le mot dans le sens
vulgaire) épurée par l'amour d'un jeune homme, épurée par la
douleur, comme Ethel fait de Gaston. Votre livre doit plaire
énormément aux femmes; il est d'un homme qui sent vivement, qui
jouit à toute heure de toute sa vie, qui comprend les luttes
intestines de la passion. La victoire de l'amour sur les sens
était une donnée magnifique et vous l'avez bien posée; pour mon
goût, j'aurais mieux aimé pour cette oeuvre le vieux système du
roman par lettres; mais dans cette époque vous avez dû préférer
le récit. Les journalistes ne vous rendront pas justice. Ils
abaisseront tant qu'ils pourront les courtines de velours rouge
sous lesquelles vous avez mis, comme Titien, votre Vénus et ils
feront leur métier, ces ennuyeux du feuilleton.
«Je n'aurais pas le courage de critiquer un livre où, de deux
pages en deux pages, je trouve des choses comme: _l'espérance
est l'imagination des malheureux_. C'est pour moi ma vie écrite
en cinq mots, c'est plus que ma vie, c'en est la métaphysique,
c'est ce qui m'a fait vivre et me soutient encore aujourd'hui.
«Vous appartenez beaucoup plus à la littérature _idée_ qu'à la
littérature _imagée_; vous tenez en cela au dix-huitième siècle
par l'observation à la Champfort et à l'esprit de Rivarol par la
petite phrase coupée. Pour moi, je regrette que vous n'ayez pas
commencé par la peinture de votre monde parisien, que vous ne
l'ayez pas coupée par l'arrivée d'_Ethel_, en disant ce qui
s'est passé en Angleterre, et que de là vous n'ayez pas couru au
dénoûment. Vous n'avez plus à refaire _Ethel_, ceci s'adresse au
manuscrit et non à l'imprimé, au premier roman que vous ferez
et non à celui-ci. D'ailleurs elle est ce qu'elle est, vous
assujettirez peut-être le public à votre manière, mais ce
procédé donne, comme disent les marchands, une chose moins
_avantageuse_, qui flatte moins l'oeil.
«Pour moi, le livre est dans l'anagramme d'_Ethel_. C'est _le
thé_ d'un homme de coeur et d'esprit. Vous savourez au coin d'un
bon feu une délicieuse liqueur, et l'on médit de l'Angleterre,
ce que j'adore; on assassine d'esprit les gens que l'on n'aime
pas; l'on vante merveilleusement les bons coeurs qu'on aime,
tout en admirant la madone d'un grand peintre accrochée là,
devant vous, dans un superbe cadre, et à laquelle on revient
toujours.
«Mme de Fraisnes est une ravissante création, Gaston n'est
pas assez libertin; si Mme de Montléry existe, je voudrais la
cravacher; ne me rappelez-pas au souvenir de Savardy quand vous
le verrez et sachez que vous êtes mon créancier de quelques
heures de bonheur qui ont nuancé de fleurs le canevas de ma vie
travailleuse; je crois que je mourrai insolvable avec vous.
«T. à V.
«DE BALZAC.»
A mon avis, Balzac est là tout entier, avec son âpre volonté, sa
tristesse dont ne triomphe pas toujours son généreux tempérament, sa
haine aveugle contre la critique, qui a si fort servi à sa gloire, et ce
mysticisme bizarre qu'il tenait sans aucun doute de l'humeur paternelle.
«_Ethel_ signifie _le Thé_,» Quel autre que ce voyant eût risqué
cette étrangeté? Et, à ce propos, quand se décidera-t-on à éditer la
_Correspondance de Balzac_, qui ne manquerait pas de nous ouvrir
de nouveaux et vastes horizons sur son génie? Les quelques lettres
imprimées par Mme Surville dans le livre consacré à son frère, nous ont
mis en appétit[11].
[Note 11: Cette correspondance va faire partie de l'édition complète de
Balzac presque achevée chez Michel Lévy.]
M. Lefebvre possède plusieurs lettres de Balzac; il en a de Béranger
qui n'ont jamais été réunies dans les quatre volumes de Correspondance
publiés par M. Paul Boiteau. Le fragment de Béranger que je vais
citer m'a semblé curieux. La lettre où je le prends est adressée à Mme
Desbordes-Valmore, place Saint-Clair, nº 1, à Lyon. Il y est question
du procès que M. Champanhet intentait à Béranger pour les _Infiniment
petits_, _le Sacre de Charles le Simple_, _le Petit Homme rouge_ et
_les Missionnaires_. Un journal de Douai avait imprimé des vers de Mme
Valmore en faveur de Béranger. «Le journaliste, répond le chansonnier,
a bien senti que rien n'était plus propre à me recommander au public
que des vers aussi charmants que les vôtres.» Et, revenant à son procès,
Béranger ajoute:
«Je suis toujours en attendant la décision du tribunal pour savoir à
quelle sauce on me mettra. On est décidé à faire cuire le poisson, mais
on hésite sur la manière de l'accommoder. Jusqu'à présent, j'en ai
pris peu de souci, parce que j'attends que le mal soit arrivé pour me
plaindre. Mon imagination n'aime pas à se créer des monstres. Je suppose
donc mes juges assez bonnes gens pour ne me condamner qu'à six mois
ou un an de prison. J'espère qu'ils n'iront pas jusqu'au maximum de
l'article qu'on veut m'appliquer. Ce maximum est de cinq ans, mais ils
ne peuvent me gratifier de moins de six mois, qui en est le minimum. En
bonne justice, ce serait six mois de trop, mais il n'y a point de bonne
justice pour un homme qui s'amuse à dire la vérité. Je ne suis qu'un
sot, et deux ou trois gredins en robe noire sauront bien me le prouver.»
La lettre est datée du 15 novembre 1828. Le 10 décembre, la Cour
d'assises condamnait Béranger à neuf mois de prison et 10,000 francs
d'amende. J'ai cité ce fragment qui n'est pas sans intérêt pour
l'histoire littéraire. Et, vraiment, lorsqu'on songe à ces années de
Restauration où Béranger, pour combattre gaiement n'en combattait pas
moins le bon combat, on s'étonne que quelques-uns aient pu se montrer si
sévères, disons si injustes, pour sa mémoire.
Un jour ou l'autre, quand je voudrai des documents intéressants, je
puiserai encore dans la collection Lefebvre. J'ai à vous parler d'autres
autographes. Ceux-ci sont exposés aux Archives de France, rue du Chaume.
Depuis quelques années un musée y a été ouvert, et, chaque jeudi, dans
l'après-midi, Paris peut aller étudier, sur les documents originaux,
les chartes et les lettres authentiques, son histoire nationale. Une
promenade dans ces galeries a comme le vague d'un rêve. Passer des
papyrus où saint Éloi a mis sa signature, au registre qu'a touché la
main de la Brinvilliers, de la condamnation du _Pantagruel_ de Rabelais,
à l'acte d'accusation de Marie-Antoinette, aller de l'amiral Coligny à
Voltaire qui le chanta, et de Rousseau à Robespierre, conçoit-on cette
féerie?
Les papyrus sont étendus comme des étoffes en montre, semblables à
des joncs clissés sur lesquels on aurait tracé des hiéroglyphes. Ces
caractères indéchiffrables, c'est la signature de Dagobert. Plus loin,
voici les parchemins. En marge de la chronique de Jeanne d'Arc, le
greffier a dessiné avec une enfantine naïveté le profil de la Pucelle,
tête nue et cuirasse au dos. On vous montre une lettre de Coligny écrite
à Montgommery assiégé dans Rouen. La missive est tracée sur une chemise
que le porteur a dû faire coudre à son pourpoint. Tout à côté l'acte de
mariage de Marie Stuart. Catherine de Médicis a signé: _Caterine_,
comme le duc de Brunswick signera: _Brunswic-Lunebourg_ son trop fameux
manifeste que le sabre d'un Français lui fit payer à Iéna. L'orthographe
est décidément une invention démocratique.
Tous les siècles défilent ainsi et les morts avec eux. Une curieuse
chose, c'est la liste des princesses d'Europe dressée pour le mariage de
Louis XV. Chaque nom de princesse est suivi des mentions de l'âge, de la
nationalité et de la religion. Presque toutes sont luthériennes; Marie
Leckzinska est catholique, avec trois ou quatre autres. La plus vieille
a quarante-neuf ans, la plus jeune sept ans. Mascarade de l'étiquette et
de la politique! Cette liste s'étale aux archives dans la salle même où
couchait madame de Soubise, joli dortoir doré et pomponné, tout paré par
des nudités de Boucher. Les lettres de madame de Pompadour y sont bien à
leur place, sous les vitrines, vrais _poulets_ de femme galante, papier
brodé et découpé, entouré de filets bleus et roses, écriture de petite
maîtresse nerveuse et impérieuse. Non loin de là, sont exposées la
condamnation de l'_Emile_ et la protestation de Voltaire en faveur de
Calas. Ce sont d'étranges antithèses. On voit, dans un coin, l'humble
authographe de l'humble Lhomond qui signe: _professeur de 6e au collége
du cardinal Lemoine_. Pauvre grand homme médiocre qui nous a rendu
tant de services, et que nous avons tant maudits sur les bancs de notre
prison!
Toute cette partie du dix-huitième siècle a été mise en ordre et fort
bien mise par M. Émile Campardon. Je signalerai au collégue de M.
Campardon, qui a étalé les vitrines révolutionnaires, deux petites
erreurs. La lettre de Charlotte Robespierre à son frère, lettre violente
et irritée, est adressée à Robespierre _jeune_, non à Maximilien. Il
faudrait peut-être l'indiquer. Et certain écrit signalé comme étant de
la main d'Olympe de Gouges est justement ouvert à l'endroit où Olympe
n'a rien tracé. J'aurais bien envie de demander aussi pourquoi
ces autographes révolutionnaires sont tous ou presque tous des
condamnations, des jugements, des décrets terribles, et s'il n'y avait
pas autre chose à exposer que ces autotographes, fort intéressants,
mais assez farouches? Ce serait peine perdue. On retrouve là Danton,
Desmoulins, le procès-verbal de la mort de Valazé, la dernière lettre
ramassée sur le cadavre de Pétion et rongée à demi, sanglante, les notes
que contenait le portefeuille de Robespierre, des lettres de généraux,
des annonces de batailles, de victoires. Les clefs des villes prises
sont dans une autre salle attachées par des rubans tricolores et
enfermées dans l'armoire de fer de l'Assemblée nationale avec le
testament de la Reine.
Une très-intéressante lettre que je conseille aux amateurs de
rechercher, dans ces salles, c'est la pétition de Beaumarchais à
François de Neufchâteau (4 fructidor an VI) et où l'auteur du _Mariage
de Figaro_ recommande un certain citoyen Scott, qui a perfectionné
la _navigation aérienne._ «Des ballons, toujours des ballons! s'écrie
Beaumarchais. _C'est la découverte du siècle!_»
Les autographes de généraux, de maréchaux, tout solennels d'allure, avec
paraphes majestueux, occupent une vitrine à part. Le pauvre maréchal
Lefebvre signe duc de _Danzic,_ sans rougir. Mme de Sévigné faisait bien
aussi des fautes. J'ai vu là et copié cette lettre de Bonaparte à Louis
XVIII, si nette et si dédaigneuse, en réponse aux offres faites par le
futur Roi:
«_Paris, le 17 fructidor an VIII de la République._
»J'ai reçu, monsieur, votre lettre. Je vous remercie des choses
honnêtes que vous m'y dites.
»Vous ne devez pas souhaiter votre retour en France. Il vous
faudrait marcher sur 100,000 cadavres.
»Sacrifiez votre intérêt au salut et au bonheur de la France...
L'histoire vous en tiendra compte.
»Je ne suis pas insensible aux malheurs de votre famille. Je
contribuerai avec plaisir (le mot _volontiers_, mis d'abord,
est effacé) au... (_illisible_, sans doute: _maintien_) de la
douceur et de la tranquillité de votre retraite.
»BONAPARTE.»
Et c'est ainsi qu'on a tout profit à s'égarer dans le passé, les vieux
papiers et les vieux grands hommes.
CHARLES NODIER ET SA JEUNESSE
Je ne puis jamais passer dans le quartier de l'Arsenal,--si terriblement
mutilé par la Commune,--sans songer à Charles Nodier.
J'aime ce coin de Paris, ces ruelles qui virent passer Sully, le
Béarnais et la belle Gabrielle. Étrange quartier de notre Paris,
silencieux, presque désert. Les passants y sont rares et marchent
lentement. Ces carrefours paraissent porter encore le deuil d'Henri
IV et pleurer le départ du «cher Rosny». Sur le boulevard désert,
on rencontre quelque bohême famélique qui regarde la Seine d'un oeil
légèrement troublé et suppute avec étonnement, et l'estomac vide, le
nombre de sacs de blé que contient le Grenier d'abondance. Derrière
ces murailles, les grains sont entassés! Combien y a-t-il là dedans
d'existences amoncelées de poëtes épiques? Le vieux rentier se promène
là, doucement; le malade y vient prendre l'air. L'uniforme militaire
domine parmi les passants; quelque drôle aux cheveux lisses et aux dents
gâtées heurte en sifflant le bibliophile qui se dirige, le nez dans un
livre, vers la bibliothèque de l'Arsenal. L'ombre de Nodier te protége,
brave homme!
Elle me fait pourtant sourire un peu--tout doucement, quand je l'évoque,
cette ombre de Nodier.
Je ne sais qui a dit de Charles Nodier et des souvenirs que contait
volontiers le bonhomme:
«Si l'on écoutait Nodier, il vous prouverait qu'il a été guillotiné du
temps de la Révolution.»
Il aimait à raconter, en effet, le Franc-Comtois, et il était
non-seulement pris de l'envie d'écrire et de ce qu'il a appelé lui-même
le _prurit invincible des muscles érecteurs du métacarpe_, mais il était
secoué encore du prurit non moins entraînant de la langue. Il causait
bien.
Mais parfois allait-il trop loin en causant, comme lorsqu'il se figurait
avoir vu (il le soutenait _mordicus_) Robespierre en habit bleu barbeau
le jour de la fête de l'Être suprême.
Charles Nodier, tout en _causant_, avait même trouvé le moyen de se
faire passer, aux yeux des Sainte-Beuve, des Hugo, des Dumas, des jeunes
gens qui l'écoutaient, pour une victime du double despotisme jacobin et
impérial. Il y a même, à ce propos, une légende de la jeunesse de Nodier
qu'il me plaît de réduire ici, preuves en main, à sa juste valeur.
Je veux parler de la _captivité de Charles Nodier en 1803_, de ses
heures de prison, qu'il a peintes sous des couleurs si noires, de ces
persécutions dont il s'est fait plus tard un titre contre Bonaparte,
dont il était pourtant l'obligé.
La sincérité avant tout. Voici,--racontée _pour la première fois_, et
sans craindre qu'on me contredise,--la vérité sur le cas de Charles
Nodier:
Il y avait encore, il y a quelques années, rue des Frondeurs, tout
près de la rue de l'Échelle et des Tuileries, un vieil hôtel garni aux
allures monumentales,--un grand portail, de larges fenêtres, je ne sais
quoi de classique et de cérémonieux dans l'aspect,--et, au fronton de
la porte d'entrée, cette enseigne en lettres dorées: _Hôtel de Berlin_.
Aujourd'hui tout est à bas. Les maçons sont venus. Adieu les murs!
Bonjour poussière! Or, c'était là que vers 1802 Charles Nodier s'était
logé, sans doute dans les étages supérieurs, rêvant la gloire non loin
des étoiles. Mais la gloire a le pas lent et mesuré, et ne se règle pas
sur la volonté des gens. On souhaiterait qu'elle vint au galop, et elle
traîne le pied ou s'arrête en chemin pour faire la coquette. N'importe,
Nodier l'appelait en prose et en vers.
La police consulaire poursuivait justement en ce temps-là, traquait
et confisquait certaine ode politique dirigée contre Bonaparte, _la
Napoléone_, espèce de philippique à la fois royaliste et républicaine,
où «le vainqueur d'Arcole», comme on disait alors, était assez
maltraité. Il y est question des _chaînes nouvelles_ sous lesquelles le
peuple gémit, des _tyrans_ aveuglés d'_encens odieux_, de rébellion, de
liberté.
Aux premières heures du Consulat, «au moment où Bonaparte s'élevait,
il se formait en France un parti rival qui avait juré sa chute et qui
devait l'opérer un jour. Cette conspiration a duré quatorze ans[12].»
Le général Mallet et le colonel Oudet s'étaient mis à la tête de
ces conjurés qui s'appelaient les _Philadelphes_. C'était à Besançon
(devenue _Philadelphie_) que l'institution avait été formée, et, à
l'époque du Consulat, Mallet résidait précisément comme adjudant-général
dans le chef-lieu de la Franche-Comté. Mallet s'aboucha avec le colonel
Jean-Jacques Oudet, soldat intrépide, sorte de Don Juan à épaulettes qui
devait mourir à Wagram. C'est ce J.-J. Oudet qui disait à Bonaparte au
moment du retour d'Égypte:
--Montre-moi ton visage afin que je m'assure encore si c'est bien
Bonaparte qui est revenu d'Égypte pour asservir son pays!
[Note 12: Voyez _Histoire des sociétés secrètes de l'armée_. L'auteur
n'est autre que Charles Nodier lui-même.]
Oudet s'appelait dans la langue des _Philadelphes_, _Philipoemen_.
D'autres se nommaient, _Spartacus_, _Mahomet_, _Sertorius_, etc.
A cette association politique, il fallait une littérature. Toute armée a
besoin d'un clairon. Ce fut sous l'influence de J.-J. Oudet que Charles
Nodier écrivit _La Napoléone_ qu'il retira plus tard du commerce. _La
Napoléone_ destinée à être chantée à grand choeur dans les banquets de
la Société des Philadelphes avait été mise en musique par un membre de
l'association, Francis Dallarde. Voici cette ode, devenue désormais une
curiosité historique:
LA NAPOLÉONE.
_Ode_
Que le vulgaire s'humilie
Sur les parvis dorés du palais de Sylla,
Au devant des chars de Julie,
Sous le sceptre de Claude et de Caligula.
Ils régnèrent en dieux sur la foule tremblante.
Leur domination sanglante
Accabla le monde avili.
Mais les siècles vengeurs ont maudit leur mémoire,
Et ce n'est qu'en léguant des forfaits à l'histoire
Que leur règne échappe à l'oubli.
Qu'une foule pusillanime
Brûle aux pieds des tyrans son encens odieux.
Exempt de la faveur du crime
Je marche sans contrainte et ne crains que les Dieux.
On ne me verra point mendier l'esclavage
Et payer d'un coupable hommage
Une infâme célébrité.
Quand le peuple gémit sous sa chaîne nouvelle,
Je m'indigne d'un maître, et mon âme fidèle
Respire encore la liberté.
_Il_ vient, cet étranger perfide,
Insolemment s'asseoir au-dessus de nos lois.
Lâche héritier du parricide,
Il dispute aux bourreaux la dépouille des rois.
Sycophante vomi des murs d'Alexandrie
Pour l'opprobre de la patrie
Et pour le deuil de l'univers,
Nos vaisseaux et nos ports accueillent le transfuge,
De la France abusée il reçoit un refuge,
Et la France reçoit des fers!
Pourquoi détruis-tu ton ouvrage,
Toi qui fixas l'honneur au pavillon français?
Le peuple adorait ton courage.
La liberté s'exile en pleurant tes succès.
D'un espoir trop altier ton âme s'est bercée,
Descends de ta pompe insensée,
Retourne parmi tes guerriers.
A force de grandeur crois-tu devoir t'absoudre?
Crois-tu mettre ta tête à l'abri de la foudre
En la cachant sous des lauriers?
Quand ton ambitieux délire
Imprimait tant de honte à nos fronts abattus,
Dans le songe de ton empire,
Rêvais-tu quelquefois le poignard de Brutus?
Voyais-tu s'élever l'heure de la vengeance,
Qui vient dissiper ta puissance
Et les prestiges de ton sort?
La roche Tarpéienne est près du Capitole,
L'abîme est près du trône, et la palme d'Arcole
S'unit au cyprès de la mort.
En vain la crainte et la bassesse
D'un culte adulateur ont bercé ton orgueil.
Le tyran meurt, le charme cesse,
La vérité s'arrête au pied de son cercueil.
Debout dans l'avenir, la justice implacable
Évoque ta gloire coupable,
Veuve de ses illusions;
Les cris des opprimés tonnent sur ta poussière,
Et ton nom est voué, par la nature entière,
A la haine des nations.
Longtemps, aux lois de la victoire,
Ton bras triomphateur a soumis le destin.
Le temps s'envole avec ta gloire,
Et dévore en fuyant ton règne d'un matin.
Hier j'ai vu le cèdre. Il est courbé dans l'herbe.
Devant une idole superbe,
Le monde est las d'être enchaîné.
Avant que tes égaux deviennent tes esclaves,
Il faut, Napoléon, que l'élite des braves
Monte à l'échafaud de Sidney.
L'ode de Nodier ne vaut pas les imprécations des _Châtiments_, mais elle
a cependant assez de vigueur encore et de colère pour mériter d'être
conservée[13].
[Note 13: Comme antithèse aux vers de Charles Nodier, je donnerai une
curiosité littéraire,--_rara avis_. Ce sont des vers composés en 1810,
sur l'_Entrée de Napoléon et de Marie-Louise à Paris_, par Berryer, le
futur porte-paroles du parti légitimiste.
Berryer (ceci soit dit à sa décharge) n'avait que vingt ans lorsqu'il
fit ces alexandrins bonapartistes.
Citons ces vers assez imprévus, on l'avouera:
Mille cris jusqu'aux cieux montent de toutes parts,
L'organe des combats gronde sur nos remparts.
Favorisé des Dieux, armé de leur puissance,
Un héros, à jamais l'idole de la France,
Un héros, le modèle et le vengeur des rois,
Au bruit de son courroux, au bruit de ses exploits,
Des enfants d'Érynnis chassant l'indigne horde,
A son char triomphal enchaîne la Discorde.
Hymen, ô doux Hymen! que ton joug fortuné
Soit des plus belles fleurs par nos mains couronné!
Que l'hymne de la paix succède aux cris de guerre,
Les temps de l'âge d'or sont promis à la terre!
Hymen embellira les fêtes des hameaux,
Hymen du laboureur embellit le repos...
Vivez, princes, vivez pour faire des heureux,
Tige en héros féconde, arbre majestueux,
Déployez vos rameaux, et croissant d'âge en âge,
Protégez l'univers sous votre antique ombrage!
Signé de Berryer, tout cela certes est assez bizarre et curieux.]
Cette _Napoléone_ faisait fureur. _La Société des Philadelphes_ l'avait
adoptée pour sa _Marseillaise_ et la chantait sur un air qu'on pourrait
retrouver. Peltier, qui continuait à Londres ses journaux français,
l'inséra depuis la première strophe jusqu'à la dernière dans l'_Ambigu_,
et le gouvernement de Napoléon s'empressa de faire poursuivre le
journaliste devant les tribunaux britanniques.
Mais un beau jour, grande stupéfaction: Fouché reçoit une lettre signée
et datée de l'_Hôtel de Berlin, rue des Frondeurs_, et où un certain
_Charles Nodier_, homme de lettres, se déclare l'auteur de la pièce
incriminée: «_C'est moi!_» s'écrie-t-il avec une intention évidente de
draperie, et comme s'il avait sur les épaules le péplum d'un héros
de Corneille. Sa lettre, d'ailleurs, est échevelée, emportée, écrite,
dirait-on, dans un accès de fièvre: «_Quiconque a aimé avec passion peut
haïr avec excès. A vingt-trois ans, j'ai répudié tout amour et toute
amitié. Je vous apporte aujourd'hui ma liberté; hâtez-vous, demain
peut-être j'en ferais un terrible usage_.» Il est prêt, au surplus, à
_braver la prison, l'exil ou l'échafaud_. Voilà celui qui sera plus tard
le fin narquois, le _bonhomme_ Nodier.
La lettre reçue, on l'arrête, comme on pense bien. Il est interrogé par
Dubois; il s'accuse encore. «Il a écrit, dit-il, la _Napoléone_ dans un
moment d'exaltation, en revenant de Besançon, où son père est juge. Une
femme l'avait trahi; il a pris sa plume avec rage, il ne recommencerait
pas.» On le voit, le Romain s'amende déjà: «_On ne doit pas_,
affirme-t-il, _attaquer le gouvernement sous lequel on vit, même quand
on le déteste_.»
L'interrogatoire continue:
--Pourquoi étiez-vous à Paris?
--J'y étais venu pour faire imprimer un ouvrage, le _Livre des
suicides_, que je n'écrirai jamais. J'ai changé d'avis. Je prépare une
tragédie.
--Quels sont vos moyens d'existence?
--Mon père me fournit de l'argent lorsque mes livres ne m'en donnent
pas.
Il prétend que la _Napoléone_, publiée chez Maradan et Barba, a été
donnée, sans son consentement, à l'imprimeur Dalin, par un homme à qui
il en avait montré une copie. On voit là--ces pièces authentiques disent
tout--que Nodier était conscrit de l'an IX et qu'il avait de taille
1m,63.
Notre poëte est reconduit dans sa prison. Là, sa fièvre se calme, son
exaltation cesse; la solitude est un réfrigérant; le fanatique devient
un peu bien raisonnable, et après avoir attaqué le premier consul, il
lui envoie une lettre, pour ne pas dire une supplique, qui commence par
ces mots: «_Le seul homme qui eût chanté Achille gémit sur la paille de
la misère._» Oh! oh! Nodier, vous vous déjugez! Il met toute sa faute
sur l'égarement de sa douleur; dans une autre lettre il demande au
directeur de Sainte-Pélagie la _Bible_ et l'_Imitation de Jésus-Christ_.
Il «ne le remercie pas. _Dieu qui voit tout le payera de tout._» Brutus,
en un clin d'oeil, est devenu Silvio Pellico.
Après avoir pris connaissance de la pétition, Bonaparte (il faut être
juste envers tout le monde) haussa les épaules, dit à Fouché, en parlant
de Nodier: «C'est un fou!» et donna ordre qu'on le retournât à M. son
père, à Besançon. Le grand-juge signa la feuille de secours qui fut
octroyée au poëte pour le voyage. Nodier ne dut pas se sentir de joie.
Il resta chez lui, au pays, sous la surveillance de la police, et l'on
retrouva dans ses papiers une demande rédigée pour attendrir ses Argus
et pour retourner à Paris.
A en croire Nodier, il aurait gémi et souffert pendant des années,
traqué par les agents, cadenassé par des geôliers! Quels beaux contes
il nous a fait sur ses verroux! La Restauration venue, comme il sut, par
des soupirs discrets et des articles révélateurs, se grimer savamment en
proscrit! Ses soirées de l'Arsenal en cela ressemblaient un peu aux
bals des victimes! On me dit que Nodier racontait comme pas un ses
impressions de cachot. Dans ces cas-là, comme il devait sourire, le
malin bonhomme, de la terreur ou de la pitié de ceux qui l'écoutaient!
LES CIMETIÈRES PARISIENS
Les cimetières.--La poésie et les réalités de la mort.--Le
Père-Lachaise.--Montparnasse.--Les grands hommes.--Le quartier des
riches.--Le coin des pauvres.--Des noms! des noms!--Le secret de la mort
et le mot de la vie.
I
Tous plus ou moins, nous autres romanciers, nous avons un jour cherché
et voulu montrer _comment on vit à Paris_. Là cependant n'est pas le
drame. La question suprême, la question poignante est celle-ci: _A
Paris, comment meurt-on?_
Le grand secret de toute misère est dans la réponse. La maladie, le
suicide, le crime, la faim, le vice, et jusqu'au dévouement parlent,
et viennent dire: «Voilà comment on meurt!» La mansarde calfeutrée
pour l'asphyxie, la rue où le sang coule, l'hôpital où les râles et
les agonies fraternisent, les coins cachés où le dénuement, cette autre
épidémie, frappe sans pitié, l'éternelle rivière, l'éternelle pauvreté,
témoignent dans ce procès funèbre. Quel livre cruel, sombre, poignant,
ironique, si jamais on l'écrit: _La mort à Paris!_ L'avenir qui le lira
sera effrayé, n'en doutez pas, et se révoltera devant ce mélange
atroce de comique qu'il rencontrera dans nos cérémonies suprêmes. Ah!
philanthropes qui travaillez pour les vivants, que de fois vous oubliez
les morts!
Don José de Larra, le satirique espagnol qui, las de protester contre
l'injustice, se tira un jour un coup de pistolet au coeur, a écrit que
la seule vie de la société moderne est au cimetière, ou plutôt que les
cimetières véritables ce sont les grandes villes où roulent, haletants,
pressés, les passants, ces flots humains. Pourquoi pas? Oui, si les
villes sont mortes, les cimetières sont vivants. Les souvenirs y
demeurent. C'est un monde aussi, celui-là; vaste, innombrable et (mais
je ne veux point rire) c'est, hélas! le seul véritable _tout Paris_.
Il est même si grand, qu'il finira par dévorer l'autre. On a beau le
chasser, lutter contre lui, il nous combat de ses émanations et de
ses atomes, et triomphera en fin de compte si l'on ne remplace un jour
l'inhumation par la crémation. La mort à Paris avait pris d'abord les
environs des églises et conquis jusqu'à l'intérieur, jusqu'aux caveaux
qu'elle transformait en charniers. Cette putréfaction emprisonnée
dans les murailles de la cité y semait la peste et la fade odeur des
cadavres. A Londres encore, auprès de Westminster, on marche sur les
pierres tombales[14]. Les cimetières intérieurs furent abolis sous
Louis XVI, la mort rejetée bien loin, et cadenassée dans des lieux
d'inhumation si mal entretenus d'abord, qu'ils faisaient dire à
Bernardin de Saint-Pierre: «L'ami ne peut plus reconnaître les cendres
de son ami dans ces voiries humaines.» Ces lignes étaient écrites avant
1789.
[Note 14: On peut voir un de ces cimetières près de l'ancienne abbaye de
Montmartre, un cimetière fermé, plein d'herbe et d'oubli, caché par les
arbustes et les ronces, inconnu, oublié.]
Les cimetières bientôt se changèrent en jardins; on opposa les parfums
des fleurs aux senteurs des corps en dissolution.
Le 21 prairial an XII on arrêta que les inhumations ne pourraient être
faites que dans des terrains éloignés d'au moins 35 mètres de l'enceinte
des villes, et le cimetière du Père-Lachaise, l'aîné des cimetières
parisiens, fut établi en 1804. Le Père-Lachaise ou Mont-Louis c'était
loin, c'était la province au temps du premier empire; aujourd'hui Paris
a dévoré le cimetière, l'a englobé, et le jardin des morts est bien
près de ressembler au vieux cimetière des Innocents. Mais les cimetières
parisiens ont fini leur temps. Les morts seront bientôt transportés
près de Pontoise, sur les terrains de Méry-sur-Oise et de
Saint-Ouen-l'Aumône. Paris a peur et vomit ses dépouilles sur la
banlieue. Les pauvres morts, aller si loin! Des enterrements à la
vapeur! Il le faut bien; nos _Campi-Santi_ regorgent. Le Père-Lachaise
descend jusqu'à l'ancien boulevard extérieur et déborderait sur la voie
sans la muraille qui l'arrête; les tombeaux forment comme une lisière
au chemin de ronde et, de là, les passants peuvent lire les noms (entre
tous celui de Deburau en grosses lettres) et déchiffrer les inscriptions
tumulaires.
Pauvretés attristantes, ces productions de poëtes-marbriers!
Quelle vanité nous allons trouver dans ces inscriptions funéraires!
Quelle triomphante sottise! O bêtise humaine! Des vers prétentieux, des
titres inutiles, des regrets hyperboliques, douleurs gonflées de vent
qu'une piqûre d'épingle réduit à néant. «Ici gît, dit une pierre,
Mme***, jeune beauté que tout le monde admira.» _Jeune beauté!_ Qu'en
reste-t-il? «Mon époux, s'écrie-t-on de ce côté, attends-moi, je te
rejoins!» Et la veuve de ce mausolée porte déjà le nom d'un autre.
Ailleurs: «_Monsieur et madame Cochet_» Monsieur! Madame!
On connaît cette épitaphe célèbre:
_Très-haute, très-excellente, très-puissante
Princesse***
morte âgée de sept jours._
Et cette autre qui donne la note exacte de tout un état social:
_Sa veuve infortunée continue son commerce.
Rue Saint-Denis nº...._
Comme ils comprenaient mieux que nous, les anciens, la pénétrante
poésie de la mort! Avec quel charme attendri ils savaient exprimer
leur douleur, l'atténuer pour ainsi dire en l'idéalisant, ou la fixer
à jamais par une de ces épigrammes d'une éternelle et touchante
simplicité! L'_Anthologie_ est remplie de ces épitaphes où le génie
grec, qu'on dirait froidement impassible, laisse venir une larme pure à
ses yeux calmes. Rien n'est plus parfait et d'un sentiment plus délicat.
«Je suis, dit une épigramme de Parménion, le tombeau de la jeune
Hélène, et comme un frère l'a précédée, je reçois de sa mère un
double tribut de larmes. Des prétendants la douleur est la même;
tous pleurent également celle qui n'était encore à aucun d'eux.»
Celle-ci est de Simonide:
«La vieille Nico dépose des couronnes sur la tombe de la jeune
Mélète; Pluton, est-ce là de la justice?»
«Ce tertre, dit une autre, c'est une tombe. Retiens donc tes
boeufs, laboureur, et retire le soc, car tu remues de la cendre
humaine. Sur une telle poussière, ne sème pas du blé, verse des
larmes.»
Quelle mélancolie dans les _épigrammes_ qui suivent:
«Je suis mort, et je t'attends; toi aussi, à ton tour, tu en
attendras un autre!»
«Après avoir peu mangé, peu bu, beaucoup souffert, me voilà
tardivement, mais enfin me voilà au tombeau.»
N'est-ce pas l'épitaphe éternelle de tous les pauvres gens?
«L'homme était petit de taille, et l'épitaphe ne sera pas plus
grande: «Théris, fils d'Aristoeos, Crétois, gît ici.» C'est bien
long.»
«O terre, la mère de tous, dit Méléagre, sois légère à OEsigène,
à celui qui n'était pas un fardeau pour toi.»
Depuis les Grecs le parfum s'est envolé. Nous n'avons plus cette
légèreté de main, cette fraîcheur d'idées. Et pourtant nos épitaphes ont
parfois, lorsqu'elles sont simples, le sentiment des inscriptions des
Catacombes. _Casta_, dit à Rome une épitaphe de jeune chrétienne, et
toute une vie est là, dans un mot. J'ai lu, au coin d'un cimetière de
Paris, un nom: «_Louise_,» et rien de plus. Et l'_épigramme_, cette
fois, vaut toutes celles de l'anthologie. Parfois j'ai rencontré
encore des initiales et point de nom: «L. V. M. V.» C'en est assez. On
regarde, on songe[15].
[Note 15: Une très-belle et très-éloquente épitaphe est celle-ci, au
cimetière Montmartre: _X..., Polonais mort pour la liberté italienne, au
service de la France_.]
Mais cette simplicité est rare, et l'orgueil humain va se nicher jusque
sous le lierre des tombeaux.
II
Chaque cimetière a sa physionomie distincte, et si le Père-Lachaise
représente, dirait-on, l'aristocratie, et Montparnasse la démocratie
souffrante, le cimetière Montmartre est quelque chose comme un cimetière
moyen et de tiers-état.
Les convois, pour y parvenir, suivent le boulevard extérieur, passent
devant la _Reine Blanche_. C'est l'antithèse: la vue du bal où l'on
s'agite sert de préface au coin de terre où l'on se repose. Des
couronnes jaunes, des boutiques de marbriers, des rez-de-chaussée où
l'on vend des plâtres pour tombeaux, enfants endormis, anges en prières,
frisés, bouffis, que l'eau va détremper et verdir. On approche. Une
avenue d'abord où stationnent les fiacres qui ont suivi la bière; et qui
attendent les parents et les amis; avenue funèbre d'aspect, et peuplée
de gamins pourtant, qui vont courant, criant, riant, jouant avec des
paquets d'immortelles. Puis la grille, la porte d'entrée, le logis du
gardien, et la longue allée qui conduit aux tombes.
Ce qu'on aperçoit tout d'abord, c'est la grande croix de pierre au
centre du carrefour où viennent s'amonceler les couronnes qui ne peuvent
plus se flétrir sur un tombeau, la _croix à tout le monde_, comme on
l'appelle, hécatombe, fosse commune des souvenirs. C'est là que vont
prier les pauvres; les misérables ne gardent pas longtemps leur tombe.
La croix de bois qui marquait l'endroit où l'on avait couché le mort
est arrachée après cinq ans, pourrie par la pluie, et va finir avec ses
inscriptions effacées dans le foyer de quelque gardien. Où la retrouver
jamais, la trace de celui qu'on a perdu? Cette glaise a tout pris; tout
a disparu, tout est fini. Côte à côte, des générations se dissolvent
ainsi, rentrent dans la matière, et, morceaux d'argile, rapportent à la
masse immense leurs molécules indestructibles. Mais il faut à l'homme je
ne sais quel souvenir palpable qui représente comme le fantôme de ceux
qui ne sont plus. Il faut que les vivants aient avec les morts un lieu
de rendez-vous où, sûrs de les rencontrer, ils conversent avec eux par
delà l'infini, ils leur parlent, ils les consolent, ils les embrassent
de leurs sanglots.
Chères superstitions, consolations suprêmes, qu'on retrouve presque
partout, également fortes et touchantes! Nous en agissons tous plus ou
moins avec nos morts comme les anciens Tonquinois avec les leurs. «Après
minuit, dit un vieux géographe, lorsque la nouvelle année commençait,
les Tonquinois ouvraient leurs portes toutes grandes, sans quoi ils
auraient cru insulter les morts, qui, affirment-ils, retournent en
ce temps-là dans les maisons.» On prépare des lits à ces visiteurs
d'outre-tombe, et l'on couvre le plancher d'une belle natte de jonc.
Puis on allume des flambeaux pour eux; on pousse des cris de joie, on
brûle des pastilles; on interroge les chers hôtes, on leur conte ce qui
est arrivé d'heureux à ceux qu'ils ont quittés. Pendant les trois jours
qui suivent, on laisse sans la nettoyer la maison entière, «de peur
d'élever de la poussière dans un lieu où les morts font leur séjour.»
Nous autres, nous n'attendons pas que les morts viennent à nous,
nous allons à eux; leur fête est à eux seuls. Plus est affirmé notre
scepticisme en toutes choses, plus est profond le culte de nos morts.
Ils ont leurs fleurs, leur jardin, leur parure, et l'on porte à la croix
commune les _souvenirs_ que l'on ne peut donner à la tombe effacée.
Elles sont nombreuses les couronnes, elles sont pressées, entassées
autour de la grande croix de pierre. Association de douleurs qui se
coudoient, promiscuité de regrets et de larmes, autel immense où tour à
tour les souffrants et les humbles viennent déposer une offrande à cette
fédération de la mort.
La plus belle des tombes, la plus simple et la plus poignante, est à
gauche, à l'entrée du cimetière Montmartre: une statue de bronze couchée
sur un tombeau de pierre. Ici dorment les deux Cavaignac et leur soeur;
et, sur ce monument, on peut lire encore: «_A la mémoire de J.-B.
Cavaignac, député à la Convention, mort en exil à Bruxelles, le 24 mars
1829 à l'âge de 68 ans._ Ceux qui sont fatigués se reposent.»
Rude a sculpté de sa main d'artiste la maigre et saisissante figure de
Godefroy Cavaignac. Il est couché, de son long étendu dans le linceul,
paupières closes et bouche muette. Il a combattu le bon combat; la
journée finie, la lassitude l'a courbé, le froid glacial est venu. Le
lutteur sommeille. Le roide pli du suaire dessine, en se collant à lui,
ce corps miné et fatigué. Les bras courageux sortent, comme prêts à
s'animer, à ressaisir, avec la fièvre d'autrefois, cette plume ou cette
épée, armes chéries de cette main vaillante. S'il allait se lever! Si
cette apparition se dressait soudain!... Il dort. Les cheveux,
mouillés par la sueur dernière, baisent ce front d'un modelé puissant,
intelligent et fier; la mort a scellé les lèvres, les joues sont caves,
les orbites creuses, la barbe court sur le menton osseux, le cou sinueux
est immobile; elle ne respire plus, cette poitrine nue: le soldat
est tombé au champ d'honneur. Dans les creux formés par les replis
du vêtement de bronze, l'eau du ciel maintenant demeure et les libres
oiseaux viennent y boire, joyeux, chantant et battant des ailes.
On a entamé, pour pratiquer les allées de ce cimetière, des buttes
crayeuses recouvertes d'herbes qui, en plus d'un endroit, existent
encore. Certaines tombes sont ainsi au ras du chemin, d'autres au
haut de petites collines, et celles-ci, isolées d'ordinaire, entourées
d'arbres. Partout le gothique domine, ce gothique d'occasion, sans
caractère et sans poésie: la petite chapelle, droite et grêle, avec
clochetons vulgaires, et porte grillée par où les dorures de l'autel,
les vases de porcelaine peinte, les _ex voto_ s'aperçoivent. La tombe de
_Ruggieri, artificier du roi_, est à l'entrée de la grande allée, bordée
de monuments, qui conduit au cimetière annexe relié à l'ancien par une
voûte. Le cimetière juif se dresse à droite, sur la hauteur. Une statue
en marbre d'Halévy y domine bourgeoisement les autres tombeaux.
La statuaire moderne est fort empêchée avec nos vêtements. Toute poésie
semble fuir devant le paletot sac, et le ciseau le plus hardi devient
rebelle à sculpter les plis ridicules du pantalon. Que je préfère
pourtant ce monument élevé au maître à cette façon de tabernacle bâti
tout à côté par un financier épris de dorures! Là, tout est peint, rouge
et bleu: les teintes plates des fresques de Pompéi sont mariées aux
fonds d'or des tableaux byzantins. La lampe à sept branches, éclatante,
étincelante sous le soleil, rayonne devant le péristyle. Tant de luxe
pour une tombe! Dort-on mieux sous les tentures de velours que sous le
baldaquin de serge?
Dix pas plus loin, la statuette de Millet, élevant au-dessus de sa jeune
tête son bras onduleux comme un cou de cygne, jette éternellement ses
fleurs de marbre sur la pierre de Henry Mürger. Mürger! un nom qui
semble attendri; nom de bohême battu par le vent, souffleté par la
_déveine,_ mais illuminé d'un rayon d'amour. Homme, il valut mieux que
sa vie; artiste, il valut mieux que son oeuvre. La sympathie de tous
lui a fait crédit de ce qu'il n'a pas donné, et l'oubli n'est pas venu
encore; peut-être ne viendra-t-il jamais. Mimi, Musette, Francine,
filles d'Ève et filles du rêve, chantent encore et passent toutes
souriantes dans les mémoires. Pauvre poëte que sa poésie a tué! Il a
vécu du mensonge et il en est mort. Mort, las de la bohême, de l'amour
frelaté, du triste _pain béni de la gaieté_ quand même!... Un rosier
fleurit sur sa tombe, et une main inconnue renouvelle presque tous les
jours un petit bouquet de violettes qui sourit là, tout parfumé, sur la
pierre grise...
Ce cimetière Montmartre est, je le répète, comme le quartier bourgeois
du Paris funéraire. Point de monuments superbes, mais une façon de
confortable général et de bien-être dans le repos; la fosse commune est
immense d'ailleurs, là comme partout. Plusieurs fois agrandi, Montmartre
a fini par escalader, pour ainsi dire, ses murailles. Il a sa lugubre
succursale entre Saint-Denis et Paris, au bord du railway, et les
morts peuvent s'habituer à l'appel futur de la trompette de Jéricho, et
patienter, en écoutant les sifflets quotidiens de la locomotive.
Les hôtes de Montmartre sont illustres: Greuze, Legouvé, Charles
Fourier, Armand Marrast. On s'arrête devant ces noms, on rêve, et la
tête est pleine de pensées lorsqu'on s'éloigne.
Madame Paul Delaroche, Emilia Manin sont aussi là, sans compter de plus
humbles, des morts plus ignorés, martyrs inconnus, héros oubliés,
guéris de leurs souffrances, et comme relevés des postes d'honneur ou
d'abnégation que la destinée leur avait confiés. Qui de nous n'a pas
quelque ami parmi ceux-là? Qui n'a pas fait, tête nue, l'oeil à terre,
dans la boue jaune, le chemin de la fosse ouverte? Le trou profond
attendait; on y descendait celui qui avait été votre confident ou votre
conseiller, qui emportait quelque chose de vous, laiss
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