Excelsior: Roman parisien
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Title: Excelsior: Roman parisien
Author: Léonce de Larmandie
Release date: February 22, 2006 [eBook #17828]
Language: French
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Credits: Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
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[Illustration]
EXCELSIOR
ROMAN PARISIEN
PAR
LÉONCE DE LARMANDIE
PARIS CAMILLE DALOU, ÉDITEUR
17, QUAI VOLTAIRE, 17
1888
_A l'auteur de la_ Décadence Latine.
_A l'écrivain catholique, aristocratique et indépendant._
A JOSÉPHIN PÉLADAN
TÉMOIGNAGE DE SYMPATHIQUE ADMIRATION
PREMIÈRE PARTIE
LE DÉDAIN DE LA FEMME
_Race trop haute._
I
QUATORZE ANS
La scène est au petit séminaire de Saint-Yrieix (Haute-Vienne), dirigé
par les R. P. P. Jésuites. Le révérend père Fugères, professeur
de rhétorique, pour délasser ses jeunes disciples d'une laborieuse
explication de Tacite, interroge les meilleurs élèves de la classe sur
les carrières futures qu'ils comptent embrasser.
--Voyons, Laflaquière, que voulez-vous être un jour?
Un petit bonhomme grêle et chétif, déjà voûté, prédestiné aux pantoufles
et aux lunettes, répondit d'une voix aigrelette: Huissier près le
tribunal de paix, comme papa.
--Voilà un voeu facile à contenter; et vous, Coquardot?
--Militaire,--rugit un gros garçon trapu, à la mine rébarbative,--comme
mon père.
--Cela vous honore. Et vous, Carcasset?
Un fort en thème, assez malpropre et ne rappelant en rien Antinoüs,
anonna sentencieusement:
--Géomètre arpenteur, comme l'auteur de mes jours.
--Vous êtes mesuré dans vos désirs; et vous, Beaussillon?
--Je compte entrer dans les ordres, mon Révérend Père, soupira d'un ton
mystique un grand gaillard, maigre et pâle avec de longs cheveux.
Une voix satirique ajouta de façon à être entendue de tous: «Comme celui
qui m'a engendré.»
Un éclat de rire s'éleva. Le P. Fugères devint très rouge, fixa des yeux
terribles sur le malencontreux souffleur et lui cria rageusement: M. de
Mérigue, venez tout de suite devant ma chaire, vous y resterez debout,
les bras croisés, jusqu'à la fin de la classe.
L'élève interpellé obéit nonchalamment en haussant les épaules. Le
professeur reprit avec une expression dédaigneuse:--Et vous, monsieur
qui vous moquez d'une façon si inconvenante de vos camarades les plus
méritants, voudriez-vous nous faire part de vos projets d'avenir!
Tous les collégiens, voyant l'un d'entre eux sur la sellette, le
fixaient avidement pour jouir de son embarras.
--Je veux être empereur, répliqua Jacques de Mérigue, en levant
orgueilleusement sa grosse tête ébouriffée.
Un hurrah de surprise railleuse salua cette réponse inattendue.
--Empereur... de quoi?...
--Empereur du monde.
--Ah!... rien que cela?...
--Pardon! j'enverrai des ballons à la conquête des étoiles...
--Pas mal... allez à votre place, je vous pardonne en faveur de
l'originalité de vos vues.
--Et puis, vous pourriez aussi faire taire tous ces huissiers et tous
ces géomètres qui ricanent sottement, dit Mérigue.
--Respect à Sa Majesté, messieurs! exclama le jésuite avec beaucoup de
gravité.
II
LE REPAIRE NOBLE
Malgré de remarquables aptitudes et un amour profond des choses
littéraires et artistiques, Jacques de Mérigue, trop rêveur et trop
fantaisiste, n'avait jamais moissonné beaucoup de lauriers en papier
vert aux distributions de prix; ses maîtres l'avaient cependant toujours
considéré comme un sujet hors ligne tout en l'accablant de punitions
et de remontrances en raison de son caractère indomptable. Il justifia
pleinement leurs appréciations en enlevant dès sa quinzième année
son baccalauréat ès-lettres, tandis que ses heureux émules de classe
échouaient pitoyablement.
On le dirigea vers les mathématiques qu'il exécrait. Son amour-propre le
fit triompher de ses répugnances, et, à dix-sept ans, il était bachelier
ès-sciences avec la mention _très bien_.
Son père, ivre de joie, parla incontinent de l'école polytechnique.
Jacques grogna longtemps, finit par se soumettre, et parvint à force
d'énergie à posséder la _triple x_ et les dérivés comme un vieux
_taupin_ des lycées de Paris. Arrivé à l'examen devant M. Toumard, le
célèbre et grincheux interrogateur, il fut malmené avant d'avoir
ouvert la bouche pour sa façon incorrecte de prendre la craie. Comme il
s'excusait en maugréant déjà, son terrible juge lui dit: «Parlez
plus haut, monsieur, pour que l'on entende vos sottises!» Mérigue se
retourna, pâle comme un suaire, et riposta d'un voix retentissante:
«Parlez plus bas pour que l'on n'entende pas les vôtres!»--Il fut
exclu du concours et se mit à l'étude du droit. Mais sa famille était
nombreuse et pauvre; impossible de pourvoir convenablement à son
entretien dans la capitale. Jacques, qui adorait les siens, commença par
employer toute son énergie à se priver de tout, à vivre de rien. Puis,
un certain jour, la protection d'un ami puissant lui valut l'entrée au
ministère des cultes en qualité d'expéditionnaire et aux appointements
de 1200 francs. «Me voici en route pour la conquête des étoiles»,
écrivait-il à son père le soir de sa nomination. Et il se voyait déjà
chef de service, sous-secrétaire d'État, ministre. Malheureusement pour
lui, il avait la république en exécration, et arrivait tous les jours au
bureau avec une énorme fleur de lys à sa cravate. Il battit des mains au
16 Mai, et se fit une réputation méritée d'enragé réactionnaire. Aussi
ne tarda-t-il pas à être révoqué quelques mois après l'échec de la
tentative conservatrice, et se trouva-t-il, à vingt-cinq ans, sans
ressources et sans position sur le pavé inhospitalier de Paris.
Il se mit à faire des vers, probablement pour continuer sa marche vers
les astres.
La famille de Mérigue fut atterrée à la nouvelle de la mesure qui
frappait son représentant.
Le lendemain du jour fatal, nous trouvons le père, la mère et leurs
trois filles, tristement assis dans la pièce délabrée qui servait de
salon à la pauvre maison tout en ruines.
Le vieux Mérigue, vif et plein d'ardeur, prompt à toutes les illusions,
faisait diversion à son chagrin par des interjections d'espérance: «Je
n'ai aucune inquiétude pour l'avenir. Jacques est un garçon hors ligne,
il arriva à tout, à tout, entendez-vous, mes enfants.
--Mon ami, soupira madame de Mérigue, un ange de piété et de douceur,
il faut prier le bon Dieu et s'en rapporter à sa sainte volonté. Il
n'abandonnera certainement pas notre pauvre enfant.
Marianne, la fille aînée, le type achevé du dévouement et de
l'abnégation, hochait la tête tristement. Elle dirigeait le ménage
depuis de longues années et, avec les ressources les plus exiguës,
faisait face à toutes les nécessités à force de travail, d'esprit de
suite et de privations personnelles. Sa vie pénible et terre à terre
l'avait imprégnée de sens pratique.
--Notre cher frère, dit-elle après une pause, aurait peut-être mieux
fait de se tenir tranquille, on n'abdique pas ses opinions parce qu'on
les garde au fond de son coeur... Marianne, à ces mots, fut brusquement
interrompue par sa cadette, Mathilde, souverainement exaltée en
politique comme en religion.--Par exemple!... C'est son plus beau
titre d'honneur... tu voudrais peut-être qu'il eût consenti à garder
le silence devant les actes de ce gouvernement infâme... lui!... un
Mérigue... un fils des Croisés!...
A ce moment, la plus jeune des soeurs de la victime, Jacqueline, qui
avait toujours été sa préférée, ayant participé à tous les jeux et à
tous les rêves de son enfance, embrassa le vieux Mérigue sur les deux
joues en disant: «Papa a raison. Jacques parviendra... il ramènera le
roi sur le trône. Il sera ministre d'Henri V, vous verrez!...
--A la bonne heure, s'écria le père. Voilà le cri de mon sang... bien
parlé, fillette.
--Sans doute, observa Marianne, mais en attendant, comment
vivra-t-il?... Nous ne pouvons rien lui envoyer... C'est le dénûment!
--S'il pouvait songer à offrir ses souffrances au bon Dieu, hasarda la
sainte mère...
--Mais enfin, dit Mathilde, le parti royaliste est riche, il ne laissera
pas dans la misère un coreligionnaire aussi méritant... On va se
disputer l'honneur de lui trouver une position.
--Il la conquerra, affirma le père.
--Comme les étoiles!... murmura Marianne pensive.
--Et puis, continua le chef de la famille, Jacques se mariera...
brillamment... splendidement... il sera riche.
--Précisément, dit Jacqueline, il m'écrivait l'autre jour qu'il avait
vu à l'église Sainte-Radegonde, une jeune fille admirablement jolie qui
avait paru le considérer attentivement.
--Quand on est en présence de Dieu, observa Mme de Mérigue, on ne doit
penser qu'à lui.
--Mais enfin, reprit l'aînée, comment voulez-vous qu'il se
marie?--Quelle dot apportera-t-il à l'opulente héritière qu'il
_convoite_? L'usufruit du quart de nos dettes...
--Que dis-tu, ma fille? exclama le vieux Mérigue, il apportera un nom
sans tache, aussi vieux que la chevalerie française, une glorieuse suite
d'aïeux illustres, un alliance avec les Montmorency pendant la guerre de
Cent-Ans... une intelligence... un coeur... une grande destinée...
--Et pas d'argent, pas de situation...
--Et l'alliance avec les Montmorency pendant la guerre de Cent-Ans?...
--Mieux eût valu une alliance avec les Rothschild à l'époque de
Waterloo...
--Quelle horreur! s'écria Mathilde en levant les bras. Avoir de l'or
fluide au lieu de sang dans les veines, plutôt mendier... plutôt mourir!
--Mais, reprit Jacqueline, si cette jolie jeune fille faisait toujours
attention à lui, il pourrait faire une visite à sa famille.
--J'aimerais bien mieux, dit Mme de Mérigue, qu'il allât voir ce bon
abbé de la Gloire-Dieu qui le confessait autrefois quand il était
sage!...
--Et la conclusion pratique de tout cela, dit Marianne, positive...
--D'abord, répliqua le vieux Mérigue, écrivons-lui, ça lui fera du bien
au coeur.
--Mettons tous un petit mot, proposa Jacqueline, qu'il sache que nos
pensées ne le quittent pas!
Si nous commencions tout de suite? A toi, papa.
M. de Mérigue trempa nerveusement sa plume dans un vieil encrier qui
traînait sur la table, et traça ces mots:
«Mon cher enfant,
«Courage! courage! pas de défaillances. Tu as devant toi
un magnifique avenir. L'accident que tu as éprouvé est
sans portée... et n'infirme pas dans le coeur de ton père
l'inébranlable foi qu'il a dans le travail et l'énergie de son
fils, du représentant de son nom glorieux. Nous t'embrassons
tous.
«JOSEPH, COMTE DE MÉRIGUE.»
Madame de Mérigue ajouta:
«Mon fils bien-aimé,
«Reconnais la main de Dieu dans le coup qui te frappe et reviens
franchement à lui. Confie-toi à sa divine providence, et songe
bien que rien n'arrive dans ce monde sans son ordre ou sa
permission. Nous pouvons tout avec son secours. S'il nous
abandonne, nous sommes impuissants. Prie-le avec ferveur et
écoute les conseils de ta mère qui pense toujours à toi.
«CAROLINE DE MÉRIGUE, NÉE BARAT,»
Marianne prit la plume.
«Mon cher frère,
«Il est temps que tu te mettes à réfléchir d'une façon pratique
et sérieuse. Si le malheur qui t'arrive te faisait abandonner
tes rêves de grandeur, je le bénirais mille fois. Tu es
intelligent et bien portant, tu as tout ce qu'il faut pour
acquérir une position solide et honorable. Fais des efforts dans
ce but et renonce aux chimères qui ont obsédé ta jeunesse.
Tu sais bien que ce langage m'est dicté par ma raison et ma
fraternelle amitié.
«MARIANNE.»
Mathilde griffonna impétueusement:
«Mon bien cher Jacques,
«Je suis fière de ta disgrâce. Tu es tombé en combattant le bon
combat, quand même tu ne te relèverais pas, ce serait un éternel
honneur pour toi et pour nous. Restons ce que nous sommes,
dussions-nous mourir de misère. Vive le roi!...
«MATHILDE.»
Jacqueline clôtura ainsi la soirée des épîtres:
«Mon petit Jacques,
«Moi, je suis tout à fait de l'avis de papa qui n'a aucune
crainte pour ta situation future. J'ai tressailli d'espérance
quand j'ai lu dans ta dernière lettre, qu'une jeune fille du
grand monde avait paru faire attention à toi... Comme je vais
prier le bon Dieu pour que tu puisses conquérir cette étoile!...
en attendant les autres... Je t'embrasse de tout mon coeur.
«JACQUELINE.»
Maintenant, insinua Mme de Mérigue, si nous faisions notre prière du
soir?...
III
AU CINQUIÈME
93, rue des Saints-Pères. En attendant l'heure propice pour la conquête
des étoiles, Jacques de Mérigue s'est logé au cinquième étage, au-dessus
de l'entresol, le plus près possible de son futur empire céleste. Son
appartement se compose d'une chambrette et d'une petite entrée mesurant
à peine un mètre carré, le tout loué moyennant 400 francs par an, à
l'époque de sa prospérité relative, lorsqu'il gagnait 100 francs par
mois. Le mobilier de la chambre se compose en premier lieu d'un lit de
fer, d'une telle étroitesse que les amis du locataire le qualifient
de certificat de bonne vie et moeurs; on voit ensuite deux chaises de
paille grossière, une table boiteuse et une commode en bois blanc.
Sur la cheminée une photographie du comte de Chambord non encadrée et
souillée de poussière, s'appuie au socle d'une petite lampe à pétrole.
L'âtre ne possède pas de chenets, ces ustensiles ne servant point
aux personnes qui se passent de feu. Le plafond de la pièce est
naturellement très bas et très sombre, il semble vouloir écraser la tête
du jeune homme, et étouffer ses élans vers l'idéal. Jacques vient de
recevoir la lettre où tous les membres de sa famille ont voulu lui
rappeler leur affection inaltérée. Il abandonne pour quelques instants
son grand poème _La Rédemption des damnés_, sur lequel il compte pour
faire un pas dans le chemin de la gloire. Il parcourt rapidement
les quatre premières parties de l'épître et s'arrête longuement aux
dernières lignes tracées par sa chère Jacqueline, qui font allusion «à
la belle demoiselle de Sainte-Radegonde...»--Si j'y allais ce soir, se
dit-il. Il y a une cérémonie en l'honneur du carême... Elle m'a bien
regardé l'autre jour!... Si on voit des rois épouser des bergères,
le contraire peut évidemment arriver... enfin allons-y. Cela me fera
toujours passer quelques bons moments, et puis la vue de cette face
rayonnante m'inspirera pour mes vers.
Jacques descendit quatre à quatre ses cent vingt marches, et enjamba en
dix minutes l'espace qui le séparait de l'église. La nuit était close,
il entra par une des portes latérales et se dirigea vers la chapelle du
fond, noyée dans une douce pénombre où flottait un brouillard d'encens.
Soudain, il s'arrêta brusquement, comme hypnotisé par une vision.
Elle était là. Gracieusement agenouillée de façon à faire ressortir
le contour élégant de son corps, la tête légèrement inclinée et à demi
cachée dans ses mains, elle paraissait poursuivre une prière monotone,
vaguement troublée par une rêverie amoureuse... Un imperceptible sourire
plissait de temps à autre ses lèvres fines, puis survenait un mouvement
de tête destiné sans doute à chasser une obsession doucement importune.
Mais le sourire allait toujours s'accentuant et les mouvements
de résistance, s'atténuaient de minute en minute. Mérigue toussa
maladroitement. La belle nymphe se redressa sur le champ, aperçut son
contemplateur, et, de ses yeux profonds et noirs, lui envoya un regard
pareil à un coup de lance. Le pauvre Jacques, anéanti, s'appuya à une
colonne pour ne pas tomber, et laissa choir sa canne, qui, rebondissant
sur le pavé sonore, produisit en plein _tantum ergo_, un cacophonie
scandaleuse.
Du coup Mlle *** éclata de rire, en dépit d'efforts héroïques, et laissa
voir à l'expéditionnaire révoqué deux rangées de dents éclatantes,
belles à tenter les lèvres des anges. Mérigue tressaillit longuement
troublé jusqu'au plus profond de ses sens et de son âme. Se voyant en
veine de commettre des bourdes, il prit assez d'empire sur lui-même pour
tourner les talons et se retirer. Au moment où il poussait la portière
de velours, il jeta comme Orphée un regard en arrière, et rencontra
cette fois un visage où la gaîté et le courroux avaient fait place à une
vague expression de pitié.
--Oh! se dit Jacques en entendant son coeur battre une charge
frénétique, elle m'aimera! Elle m'aime! Et une rage lui vint de savoir
le nom, la famille, la maison et la situation de celle qu'il appelait
déjà sa bien-aimée... Comment s'y prendre?... L'attendre et la suivre
à la sortie de l'église? Oh! non jamais! Si on s'en apercevait!... S'il
recevait encore un de ces coups d'oeil formidables comme lorsqu'il avait
toussé d'une façon si inopportune.
Plutôt ne jamais rien savoir que d'exciter encore son mécontentement...
A qui s'adresser?...
Évidemment, c'était une personne du grand monde, de cette société
supérieure, où il brûlait d'entrer, mais qui ferme généralement ses
portes aux employés de ministère... même destitués... Une idée?... s'il
interrogeait un prêtre? Le clergé a toujours un libre accès auprès
des plus opulentes familles... Eh bien!... ce bon vicaire de
Saint-Barthélémy auquel il se confessait jadis.... Cet excellent abbé de
la Gloire-Dieu... si prôné par tout pour l'austérité et la dignité de sa
vie... il devait connaître tous les grands noms celui-là... Comment n'y
avoir pas songé plus tôt?...
Le bon vicaire, par affection pour son ancien pénitent, pourrait
peut-être lui donner des indications précises... des conseils sur la
façon d'agir... qui sait?... un secours tout-puissant.
Jacques se mit presque à courir plein d'émotions de tout genre et
d'espérances bizarres... A huit heures et demie du soir, il frappait au
presbytère de Saint-Barthélémy.
IV
L'ABBÉ DE LA GLOIRE-DIEU
L'abbé Christian de la Gloire-Dieu, premier vicaire à Saint-Barthélémy,
était effectivement, et sous tout rapport, l'ecclésiastique le
plus distingué et le plus justement apprécié des quatre paroisses
aristocratiques du noble faubourg. C'était un prêtre dans toute la
force auguste et grave de l'expression. Très sévère pour lui-même, son
austérité à l'égard des autres était tempérée par un grand souffle
de douceur et de compassion. Toutes ses ressources passaient aux
malheureux, et il savait toujours découvrir les plus méritants, les
plus timides, les plus dénués. Sa chambre ressemblait à la cellule d'un
chartreux, sauf qu'elle était plus grande et plus froide. Un immense
crucifix de bois noir en était le seul ornement. Sa vie était celle d'un
solitaire de la Thébaïde. Donnant à peine cinq heures au sommeil, une
demi-heure en tout à ses deux repas, il consacrait tout le reste de ses
journées aux travaux et aux fatigues du saint ministère. Sa piété, sa
charité et son zèle, le mettaient prodigieusement en vue et on parlait
fort peu du curé l'abbé Vaublanc, excellent prêtre, un peu fatigué,
et du deuxième vicaire, l'abbé Marquiset trop superficiel dans ses
relations et trop recherché dans son élégance. L'abbé de la Gloire-Dieu
avait failli être nommé curé de Sainte-Radegonde, mais comme le succès
va plus souvent à l'intrigue qu'à la vertu, on lui avait préféré l'abbé
Roubley, un bon prêtre, sans doute, mais un de ces ecclésiastiques trop
ambitieux et trop habiles pour être entièrement sympathiques. L'abbé de
la Gloire-Dieu, universellement connu dans le monde, y jouissait d'une
autorité et influence considérables. L'immense majorité des dames et
des jeunes filles du faubourg affluait à son confessionnal. Non que les
défauts ou les légèretés de ces nobles pénitentes trouvassent en lui
un censeur indulgent, mais il avait le secret de subjuguer ces âmes
hautaines par la chaleur et l'entraînement de sa foi.
--Bonjour, monsieur l'abbé.
--Tiens! mon cher Jacques, c'est vous! D'honneur le plaisir de vous voir
ne m'était pas échu depuis de long mois...
--Deux ans à peu près, monsieur l'abbé, mais j'ai pensé que vous ne m'en
voudriez pas pour cela.
--Dieu m'en préserve, mon enfant, puis-je quelque chose pour vous être
agréable?
--Oui, monsieur l'abbé. Vous savez ma révocation?
--Sans doute, Jacques. Elle vous honore.
--Mais elle me ruine... pour le moment, et je voudrais vous prier de
m'aider à trouver quelque chose...
--Tout mon pouvoir, qui n'est pas bien grand, est à votre service, quel
genre d'occupations désirez-vous?
--Mon Dieu! monsieur l'abbé, je serais volontiers professeur libre,
mais j'ai en ce moment l'esprit occupé d'une autre idée; je voudrais me
marier.
--Cette pensée est des plus louables.
--Le jour où vous avez remplacé M. le curé de Sainte-Radegonde pour le
catéchisme de persévérance, j'étais dans cette église... une des jeunes
filles qui suivaient l'instruction vous a remis à la sortie une aumône
probablement considérable, dont vous l'avez beaucoup remerciée... je
l'ai vue deux fois et je lui ai voué un amour immense, je crois qu'elle
y répond... mais voyez la malechance, je ne sais pas seulement
son nom... je voulais vous prier de me l'apprendre, excusez mon
indiscrétion.
L'abbé de la Gloire-Dieu ouvrait la bouche pour demander à son
interlocuteur s'il était fou, quand il sentit que cette prodigieuse
naïveté était entièrement franche et convaincue. Il ne sourit même pas,
son visage revêtit au contraire une expression de tristesse.
--Mais, mon bien cher Jacques, reprit-il, on me remet tous les jours des
aumônes, il m'est impossible de savoir à qui vous faites allusion, de
plus il s'agit certainement d'une personne fort riche, appartenant à une
grande famille et fiancée à l'heure qu'il est, n'en doutez pas. Dans le
monde les mariages se décident souvent fort longtemps d'avance. Je vous
engage à ne plus penser à cela et à étouffer un sentiment qui ne
peut que vous infliger des souffrances morales. Songez d'abord à une
situation... Je m'offre à vous en faciliter la recherche. Revenons
à cette idée de professorat dont vous me parliez tout à l'heure.
Voulez-vous que je vous recommande au père Coupessay, directeur du
collège Oratorien de la rue de Monceau?
Mérigue avait compris à l'accent du prêtre que le désir manifesté
par lui était chimérique et même un peu ridicule. Il avait trop
d'opiniâtreté pour y renoncer, mais il fut profondément humilié de
l'accent de pitié qu'il avait découvert dans les paroles de l'abbé.
Aussi se contenta-t-il de répondre à l'offre de celui-ci par un «oui,
monsieur, je veux bien» un peu indifférent et assez dépité.
--J'écrirai ce soir même, répliqua le vicaire et vous irez voir le
Révérend Père après demain. Adieu, mon enfant, et tout à votre service
pour ce qui dépendra de mes faibles moyens.
Jacques s'éloigna la rage au coeur. Comme il remontait précipitamment
la rue du Bac, il se sentit frapper amicalement sur l'épaule. Il se
retournait plein d'humeur, quand il se trouva en face du seul ami intime
qu'il possédât à Paris, le jeune baron de Sermèze, fort riche, fort
lancé, dont il avait fait la connaissance par hasard dans un musée, et
qui s'intéressait à ses productions littéraires.
--Eh bien! mon pauvre vieux, exclama le baron d'une voix bonne enfant,
c'est comme cela que tu passes devant les amis sans crier gare?
--Tiens, dit Mérigue, je te rencontre à propos.
--Qu'y a-t-il pour ton service?...
--Une chose très simple; je voudrais savoir le nom d'une jeune fille
ravissante qui va tous les soirs au salut à Sainte-Radegonde et qui se
tient près du pilier gauche de la chapelle de la Vierge.
Sermèze partit d'un éclat de rire.
--Toujours tes ambitions impériales, pauvre fou!...
--J'ai lieu de croire qu'elle m'a remarqué, et, entre nous, si je
pouvais un jour... arriver à en faire...
--Ta maîtresse?...
--Ma femme.
--Je croyais que ta folie était bénigne, elle est furieuse, mon cher...
--Tu ne veux pas me procurer ce renseignement?
--Oh! que si fait... si cela suffit à ton bonheur, donne-moi deux
jours...
--Je t'en donne quatre.
--C'est trop de moitié.
--Va, cher, je te revaudrai cela. Adieu!...
--Tu me quittes ainsi?
--Oui, excuse-moi, je n'ai pas la tête bien libre.
--Je suis trop poli pour te contredire. Au revoir.
Deux jours après Jacques de Mérigue recevait l'épitre suivante:
«Mon cher aliéné,
«Tu as tout bonnement jeté ton dévolu sur Mlle Blanche de
Vanves; charmante, spirituelle, un million de dot. Toutes mes
félicitations pour ton bon goût. Renseignements complémentaires:
vingt ans d'âge. Domicile: Hôtel Soubise, 85, rue
Saint-Dominique (ne va pas y demander une chambre, entre
parenthèse). Le jour de ton départ pour Charenton, fais-moi
l'amitié de me prévenir.
«Tout à toi,
«SERMÈZE.»
_P. S_.--Mlle de Vannes est fiancée depuis un mois au duc de
Largeay.
V
CANDIDAT
Mérigue, la tête dans ses mains, avait laissé tomber son porte-plume
sur une page de son grand poème la _Rédemption des damnés_. «Blanche
de Vannes,» se disait-il en lui-même, «Hôtel Soubise... un million de
dot... et moi, dans une mansarde, avec soixante-dix francs de fortune...
Ah! si j'étais seulement célèbre dans les lettres, dans la politique...
personne n'a voulu imprimer mon dernier manuscrit, ces pauvres
_Jacinthes et Pervenches_. Ma _Rédemption_ aura-t-elle plus de succès!
si je pouvais me présenter à la Chambre ou même au Conseil municipal
de Paris. Je percerais, bien sûr. Ah! oui, on parlerait de moi. Il y a
précisément un siège vacant au Pavillon de Flore... Mais que faire avec
soixante-dix francs, juste ce qu'il faudrait pour m'en retourner chez
moi, en laissant ici deux cents francs de dettes. Partirai-je? Ah! dix
ans de souffrances m'ont bien mérité quelque repos? mais mon pauvre
père, ma mère, mes soeurs, qui ont placé en moi tout leur espoir; et le
nom que je dois représenter et relever, et le vieil orgueil qui a été
ma viande et mon vin quand je mangeais du pain sec en buvant de l'eau
claire. Non, je ne capitulerai pas. Il y a quelque chose dans ma tête
comme dans celle d'André Chénier. Si je dois succomber, je veux que
ce soit ici, sur la brèche, glorieusement et non aux lieux où fut mon
berceau. Blanche de Vannes... O rage!... Allons, descendons des hauteurs
du rêve dans la fange de la réalité. Il me reste soixante-dix francs.
Si je n'ai pas d'ici huit jours une position quelconque, il ne me reste
plus que le dépôt de mendicité ou... oh! non, pas cela, j'aime trop ma
mère. Allons voir ce P. Coupessay.
Et Jacques se dirigea vers le collège de la rue de Monceau. A peine
eut-il franchi le seuil de l'établissement qu'il se rencontra nez à nez
avec un religieux de haute taille, vêtu avec une certaine élégance et
portant à ses chaussures des boucles d'argent.
--Vous désirez, monsieur?...
--Voir le R. P. Coupessay, mon père.
--Le connaissez-vous, monsieur?
--Non, mon père.
--Eh bien! c'est moi, monsieur.
--Enchanté, mon père.
--Je vous écoute, je n'ai qu'une seconde...
--Veuillez m'excuser, mon père...
--Allez, allez, monsieur, dépêchons-nous, il y a cinq dames qui
m'attendent au parloir.
--Vous avez dû recevoir une lettre de recommandation, me concernant et
émanant de M. l'abbé de la Gloire-Dieu?...
--Ah! Oui... La Gloire-Dieu... La Gloire-Dieu...
--Je désirerais donner des leçons dans votre établissement.
Le P. Coupessay qui jusqu'alors avait affecté de ne pas regarder le
jeune homme, le toisa dédaigneusement de la tête aux pieds. Il ne prit
point garde à l'expression énergiquement intelligente du postulant
et remarqua seulement ses habits râpés et ses bottines éculées...
Il répondit sèchement: «Impossible... impossible. Mes cadres sont
complets... vous repasserez.» Et il tourna prestement les talons pour
entrer au parloir où plusieurs dames se précipitèrent vers lui avec une
série de frou-frous retentissants. Mérigue en sortant put entendre ces
bouts de phrases: Mon Révérend Père...--Bien chère madame...--Cuistre!
murmura-t-il en haussant les épaules, et il regagna la rue des
Saints-Pères. Après avoir réintégré son domicile, il mangea un petit
pain avec deux ronds de saucisson et avala une gorgée d'eau à son broc.
Il appelait cela dîner. Comme il achevait son festin de Balthazar, un
violent coup de sonnette retentit à sa porte! C'était son ami le baron
de Sermèze.
--Bonne nouvelle! cria tout d'abord le baron en serrant vigoureusement
la main de Jacques.
--Blanche?... fit celui-ci avec un tressaillement.
--Imbécile! reprit Sermèze, je vais m'en aller sans te rien dire, si au
moment où je viens te faire les propositions les plus importantes et
les plus sérieuses, tu me préviens en me jetant à la tête tes chimères
stupides.
Tiens, tu me parles de Blanche; c'est le docteur du même nom qui devrait
s'occuper de toi.
--Après?...
--Tu es un triple idiot.
--Nego, après?
--Veux-tu te présenter au conseil municipal?
Mérigue bondit en ouvrant de grands yeux.
--Réponds donc, grand nigaud.
--Eh bien, oui, pardié, mais comment?...
--Voici, et ne m'interromps pas, surtout; figure-toi pour un moment que
tu es Cinna et que je suis Auguste. Tu sais qu'il y a un siège vacant au
Conseil?
--Oui.
--Chut!... précisément dans le quartier Saint-Barthélémy.
--Oui.
--Chut!... tu sais qu'il y a un comité royaliste?
--Oui.
--Chut! te dis-je. Eh bien, ce comité est composé de très braves gens,
d'une honorabilité parfaite et qui n'a d'égale que leur incapacité. Pour
t'en donner une idée, ils ne songent point à présenter de candidat, bien
qu'ils aient toutes les chances pour eux.
--Les crétins! fit Mérigue.
--Chut, reprit le baron. Tu n'es pas respectueux, mais tu es véridique.
Enfin, il se trouve parmi eux un petit vieux moins momifié que les
autres et qui s'appelle le vicomte d'Escal. Il est affligé de cent mille
francs de rente.
--Il ne doit pas invoquer de consolatrice, alors.
--Tais-toi, bavard. Ses collègues ne le prennent pas au sérieux, ce dont
il rage considérablement. Pour leur faire pièce, il veut susciter à lui
seul et, bien entendu, à ses frais, une candidature royaliste. Il m'a
demandé si je connaissais quelqu'un, je lui ai répondu: «J'ai votre
affaire.» Eh bien?
--C'est entendu.
--Mais tu sais, il faut se hâter, la proclamation doit être affichée
cette nuit.
--Ah!
--Chut... Le vicomte a une petite imprimerie à ses ordres qu'on appelle:
La Presse de Saint-Pierre. Il met tout sur l'heure à ta disposition; pas
de maladresse au moins, si tu réussis, ta fortune est faite.
--N'aie pas peur, dit Jacques, en jetant à son horrible plafond
un regard de défi; j'ai pu être impuissant et gauche, dans les
circonstances banales de la vie terre à terre, mais qu'une occasion
digne de moi se présente et tu verras que ton ami le rêveur était
fondé à se croire quelqu'un et quelque chose. Quant à toi, mon cher, je
t'aimais déjà bien, désormais, c'est entre nous à la vie et à la mort.
--A la vie, espérons-le, reprit Sermèze très ému.
Le lendemain, l'affiche suivante, imprimée sur papier vert, s'étalait
sur tous les murs du quartier Saint-Barthélémy:
«Messieurs les électeurs,
«Je viens vous offrir de vous représenter au Conseil municipal
de Paris;
«Je n'ai l'honneur d'être ni propriétaire, ni négociant dans
votre quartier; j'en suis le plus simple électeur;
«J'ai pris mes grades dans trois facultés et je travaille pour
gagner ma vie;
«J'étais expéditionnaire à l'administration des cultes; j'ai été
révoqué pour avoir signé une pétition en faveur de la liberté;
«Si vous approuvez les basses oeuvres du Conseil qui gouverne
actuellement la Commune de Paris, ne me donnez pas vos
suffrages;
«Je défendrai dans tous mes votes:
«La liberté des pères de famille;
«L'égalité de tous les citoyens dans la protection qu'ils ont le
droit de demander aux lois;
«La fraternité qui ne traite pas en suspects les frères des
écoles et les soeurs des hôpitaux;
«La franchise m'ordonne de vous déclarer mes opinions politiques
et religieuses:
«J'estime qu'un peuple sans religion est un peuple sauvage;
«Je crois que la France, privée de son roi légitime, est une
nation décapitée et condamnée à devenir la proie de ses ennemis;
«Ainsi j'ai toujours cru, ainsi je croirai tant qu'une goutte de
sang coulera dans mes veines.
«JACQUES DE MÉRIGUE,
«93, RUE DES SAINTS-PÈRES.»
Cette ferme et fière proclamation produisit dans tout Paris l'effet
d'une bombe d'énergie honnête, au milieu d'un camp de sceptiques et
de ramollis. Toute la presse s'occupa de ces quelques lignes de prose
claire, simple et vibrante, tracées par un inconnu qui, du matin au
soir, était devenu célèbre. Les feuilles conservatrices exultaient
de joie et s'écriaient qu'on avait enfin un homme. Les journaux
républicains disaient aimer ce langage net et dépourvu d'obscurités.
D'Escal et Sermèze étaient radieux. Mérigue trouvait tout cela très
naturel et recevait comme lui étant parfaitement dus les compliments et
les hommages. Une seule idée l'enthousiasmait: la pensée que toute cette
renommée qui fondait sur lui allait le rapprocher de son idole.
Le soir, lorsqu'il rentra chez lui, son concierge, jadis rèche,
maintenant souriant et obséquieux, lui remit un monceau de cartes de
visite qu'il s'amusa à dépouiller sur sa table boiteuse.
En voici quelques-unes:
Le prince de La Roche-Bernard félicite M. de Mérigue de sa courageuse
attitude.
Madame Salotru, blanchisseuse royaliste, envoie à M. de Mérigue tous ses
compliments et l'assurance de sa parfaite considération.
Le général, comte de la Croisaie, grand officier de la Légion d'honneur:
Bravo, jeune homme, vous êtes un brave.
L'abbé de la Gloire-Dieu, vicaire de Saint-Barthémy: sympathies bien
cordiales.
Anselme Rotin, employé de commerce, a l'honneur d'informer le candidat
qu'il votera vraisemblablement pour lui.
L'avant-dernière carte était insérée dans une enveloppe et ainsi conçue:
Gustave Coupessay, directeur des Oratoriens de la rue de Monceau, envoie
à M. de Mérigue toutes ses congratulations et lui fait connaître qu'il
sera trop heureux de l'attacher à son établissement dans les conditions
qu'il voudra bien fixer lui-même.
--Tiens, dit Mérigue, il a fait une évolution, l'animal d'hier au soir.
Puis il lut la dernière carte:
Théodore de Vannes, élève externe au collège de la rue de Monceau,
apprend que M. de Mérigue va donner des leçons à l'école et le prie de
lui réserver quelques heures. Il saisit cette occasion pour serrer la
main au vaillant candidat royaliste.
--Théodore de Vannes!!! Le frère de Blanche! s'écria Jacques. Ah! mon
Dieu! je tiens les étoiles... enfin!...
VI
FIANCÉS
--Vous ne savez pas, ma chère, disait à Mlle de Vannes le jeune duc
de Largeay, petit bellâtre insipide, empesé comme un faux-col et raide
comme un échalas, vous ne savez donc pas?
--Quoi? fit Blanche d'un air distrait et quelque peu ennuyé, sans
regarder son noble fiancé.
--Eh bien! cet espèce de polisson qui vous regardait l'autre jour à
l'église d'une façon si impertinente...
--N'en dites pas de mal, cher duc, il est très bien.
--Ah! quel bon goût, ma chère, enfin, laissez-moi vous finir mon
histoire.
--Faites, mais faites vite.
--Je l'ai rencontré tout à l'heure.
--Je regrette de ne pas avoir eu la même chance.
--Vous êtes aimable... je sais son nom.
--Vous êtes bien heureux.
--Jacques de Mérigue.
--Tiens, un joli nom.
--Vous trouvez?
--C'est tout ce que vous aviez à m'apprendre?
--Ah! mais non... un peu de patience.
--Vous voyez que je n'en manque pas.
--Ce Mérigue est l'étonnant candidat qui a signé les affiches
extraordinaires dont tout le monde parle.
Blanche, à ces mots, prêta une attention plus soutenue aux paroles de
son fiancé.
--Vous dites? interrogea-t-elle.
--Ce Mérigue, votre insolent admirateur, n'est autre chose que ce
candidat qui fait tant de bruit.
--Tiens, tiens; mais il devient tout à fait intéressant, ce jeune homme.
--Quoi! ce malotru qui a osé...
--Ta, ta, ta, pas de gros mots; pourquoi lui en voudrais-je de me
trouver bien? Est-ce que vous ne dites pas comme lui, par hasard?
--Ma chère, si je ne croyais de manquer au respect que je vous dois...
--Ne craignez rien, allez, j'ai bon dos.
--Je vous dirais...
--Pas de conditionnel.
--Que vos réflexions frisent l'impertinence.
--C'est un point de vue.
--Et je ne comprends guère qu'à un mois de notre mariage...
--Un mois!... qui vous a dit cela?
--Mais je croyais... pardon!
--Vous êtes bien pressé.
--Quel changement soudain.
--Vous enterrez bien vos vies de garçon, vous autres...
--Mais, chère amie, je ne suppose pas que vous ayez à faire une
opération du même genre...
--Chi lo sa?
--Je ne comprends pas l'hébreu, ma chère.
--S'il n'y avait que l'hébreu!...
VII
LE COMITÉ
_Monsieur le Président, Vidame du Merlerault_.--Messieurs, vous devinez
tous l'objet de notre réunion. Il vient de se produire un fait bizarre,
absolument inouï, dans les annales du parti. Nous avions décidé sagement
et prudemment que nous ne décrions pas notre drapeau à l'élection
partielle qui va avoir lieu, le temps et les fonds nous manquant
absolument. Et voici qu'à la stupéfaction générale, un jeune inconnu
s'empare de cet étendard fleurdelysé qui a été confié à notre garde, et
va-t-en guerre sans demander notre avis, sans prendre notre signal.
_Le vicomte d'Escal_.--Il eût attendu longtemps.
_Le Président_.--Sans doute. Nous n'avons pas habitude de confier à des
gens sortis on ne sait d'où la représentation de nos intérêts et de nos
opinions.
_Le vicomte d'Escal_--Parbleu, vous ne les confiez à personne.
_Le Président_.--Mieux vaut une abstention digne qu'une action
irréfléchie.
_Le vicomte d'Escal_.--Il y a cinquante ans que vous vous abstenez
dignement.
_Le Président_.--Mon cher vicomte, vous m'interrompez avec une
opiniâtreté inconcevable. Je vous cède la parole.
_Le vicomte d'Escal_.--Merci, je l'accepte. Messieurs, voici en deux
mots mon sentiment. Certainement, M. de Mérigue est blâmable d'avoir
agi sans nous consulter, mais, outre qu'il ignorait probablement notre
existence...
_Le Président_.--Un royaliste ne peut pas ignorer...
_Le vicomte d'Escal_.--Pardon! voilà que c'est vous qui m'interrompez,
maintenant... je continue: nous nous trouvons en présence d'un fait
accompli.
_Monsieur de Prunières_.--Hélas! oui, malheureusement.
_Le vicomte d'Escal_.--Comment, hélas? et d'un fait crânement accompli.
_Le chevalier de Sainte-Gauburge_.--Qu'importe la crânerie?
_Le vicomte d'Escal_.--Je la préfère à l'abstention digne. Je
poursuis... d'un fait crânement accompli par un homme jeune et vaillant.
_Monsieur de Saint-Benest_.--C'est précisément là qu'est le mal!
_Monsieur de Prunières_.--Il vaudrait mieux qu'il fût vieux et prudent.
_Monsieur de Saint-Benest_.--Le candidat nous a manqué de respect.
_Le vicomte d'Escal_.--Il ne vous connaît pas.
_Le chevalier de Sainte-Gauburge_.--C'est une circonstance aggravante.
_Monsieur de Saint-Benest_.--Et puis, enfin, qui est-il? Qu'est cela,
Mérigue? Sommes-nous certains qu'il soit né, seulement?
_Le vicomte d'Escal_.--Aussi vrai que vous êtes morts, vous autres.
_Le Président_.--Ne faisons pas d'esprit, cher vicomte, ce n'est pas
dans les habitudes de nos réunions.
_Le vicomte d'Escal_.--Veuillez m'excuser, Monsieur le Président, une
fois n'est pas coutume.
_Le Président_.--Je constate, Messieurs, qu'à l'exception de l'honorable
vicomte préopinant, nous sommes tous unanimes à déplorer cette
malencontreuse candidature, mais enfin, coûte que coûte, il faut prendre
une décision.
_Monsieur de Saint-Benest_.--Une décision, y pensez-vous? déjà!
_Le Président_.--Hélas! oui, malheureusement.
_Monsieur de Prunières_.--Quelle fâcheuse aventure!
_Le chevalier de Sainte-Gauburge_.--Oh! que c'est grave, oh! que c'est
grave!
_Le Président_.--Je vous propose, en premier lieu, de voter un blâme à
M. Jacques de Mérigue, pour avoir posé sa candidature en dehors de notre
assentiment. Le vicomte d'Escal est lui-même de cet avis. Que ceux qui
sont d'un sentiment contraire veuillent bien lever la main. Personne
ne lève la main. Le comité royaliste inflige un blâme à M. Jacques de
Mérigue.
_Le vicomte d'Escal_.--Soutiendrez-vous, oui ou non, sa candidature?
_Le Président_.--La question est double. D'abord nous ne pouvons pas lui
donner un centime.
_Le chevalier de Sainte-Gauburge_.--Pour ça, jamais! Il ne manquerait
plus que ça.
_Monsieur de Prunières_.--D'abord, il n'y a que 35 francs dans la
caisse.
_Monsieur de Saint-Benest_.--Pardon! c'est moi qui suis trésorier, il y
a tout juste un louis.
_Le vicomte d'Escal_.--Versé entre nos mains par le tapissier royaliste
de la rue Vanneau.
_Le Président_.--Là n'est pas la question. Je ne crois même pas utile de
mettre en discussion une subvention pécuniaire que nous ne pouvons ni ne
voulons accorder.
_Monsieur de Saint-Benest_.--Ça lui apprendra à ne pas nous consulter.
_Le Président_.--Maintenant, Messieurs, il faut boire le vin qui est
tiré. Je vous demande de bien vouloir vous résigner à donner votre appui
au candidat. Je crois que vous y consentirez tous et j'ai l'honneur de
prier notre cher secrétaire, le chevalier de Sainte-Gauburge, de vouloir
bien insérer au procès-verbal que: 1º Le comité vote un blâme à M.
Jacques de Mérigue (à l'unanimité!); 2° Le comité ne fournit à M.
Jacques de Mérigue aucune subvention pécuniaire (à l'unanimité!); 3° Le
comité appuie la candidature de M. de Mérigue (à l'unanimité!) Mes chers
collègues, la séance est levée.
VIII
A LA MODE
Mérigue était le lion du jour. Toute la presse s'occupait de cet
audacieux Éliacin qui, rompant avec les habitudes gâteuses de la
phraséologie politique, parlait un langage clair, net, incisif,
catégorique. _Le Rappel_ le qualifia de petite vipère réactionnaire
couvée trop longtemps dans le sein d'une administration républicaine. Il
reçut dans son grenier une visite d'un reporter du _Figaro_ qui se plut
à louer la simplicité spartiate du vaillant champion de la légitimité.
D'innombrables cartes de congratulation affluaient à son casier. On ne
parlait que de lui dans les salons bien pensants et beaucoup de jeunes
femmes témoignaient le désir de voir en chair et en os le jeune athlète
dont le nom retentissait si fort à leurs oreilles. Deux princes, trois
ou quatre ducs, une demi-douzaine de marquis, des régiments de comtes
et des troupeaux de barons voulurent faire l'ascension des cent vingt
marches. Ils restaient tous bouche béante devant le dénûment du candidat
et se demandaient comment il était possible que tant de valeur et de
hardiesse fussent le partage d'un personnage aussi déshérité du sort.
Jacques, qui croyait «marcher vivant dans son rêve étoilé», recevait
toutes les félicitations et tous les compliments d'une façon à la fois
gauche et hautaine qui était pleine d'une étrange saveur. Il s'était
empressé, naturellement, d'aller occuper son poste de répétiteur
au collège ecclésiastique de la rue de Monceau, où le révérend Père
Coupessay l'avait accueilli comme une grande dame. Ce religieux
opportuniste eut même l'admirable toupet de lui dire qu'il lui semblait
bien l'avoir déjà vu quelque part. Tous les jeunes gens de famille
avaient réclamé, comme une précieuse faveur, les leçons de ce conquérant
si remarquable à la fois par sa mine fière, sa désinvolture et son
caractère bon enfant. Son premier élève avait été Théodore de Vannes,
le propre frère de la Vénus de Sainte-Radegonde, sorte de gros garçon,
jovial et brutal, élevé à la diable, notablement intelligent et doué
par-dessus tout d'une excentricité voisine de l'aliénation. Théodore
avait, dès le premier jour, voué à son maître d'occasion une admiration
désordonnée et une sorte d'amitié violente et sans mesure. Jacques
trouvait bien toutes les démonstrations de l'adolescent un peu
encombrantes, mais le vague espoir d'arriver à la soeur par le frère le
déterminait à supporter toutes les effusions obsédantes du collégien.
Il le fit causer avec un certain art et apprit une foule de choses
intéressantes, au sujet de sa chimère. Il eut la confirmation des
fiançailles de Blanche avec le duc de Largeay. Théodore ajouta que cette
union était le résultat d'une pure convenance de famille et que sa soeur
trouvait le duc fade et ennuyeux. Il était absolument du même avis et
regrettait vivement que Blanche n'épousât pas un homme intelligent et
digne d'elle. On la surnommait partout la quatrième Grâce et elle allait
unir ses destinées à celles d'un boudin sans savoir et sans esprit, dont
tout le mérite consistait à perpétuellement rire, aux fins d'exhiber
un râtelier perfectionné payé six mille francs chez Préterre. Du reste,
ajoutait Théodore, ce mariage n'était certes pas fait encore et
pourrait bien ne jamais se réaliser. On juge si ces déclarations
étaient approuvées et appuyées par Mérigue, qui arrivait à se dire
intérieurement: décidément, ce gaillard-là est très fort! il n'a pas
les préjugés de ses pareils: il est utilisable. L'affection qu'il me
témoigne, jointe à cette largeur d'idées, peut mettre bien des atouts
dans mon jeu.
Un jour, le candidat royaliste reçut la lettre suivante:
«Monsieur,
«Je fais une collecte à domicile pour les pauvres du quartier
spécialement secourus par M. l'abbé de la Gloire-Dieu. Tout le
bien qu'on dit de vous me fait un devoir de compter sur votre
générosité. J'aurai le plaisir de me présenter moi-même chez
vous et je ne doute pas de l'accueil que vous voudrez bien faire
à mes sollicitations en faveur des malheureux.
«Recevez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments très
distingués.
«Comtesse de Vannes,
«Hôtel Soubise, 85, rue Saint-Dominique.»
Pardieu! s'écria Jacques, je crois bien, que je t'en donnerais, si
j'en avais, mais où diable trouver assez de _monacos_ pour te faire une
aumône digne... de la fille!
Il réfléchit quelques instants et s'élança tout à coup chez le vicaire
de Saint-Barthélémy. Il lui exposa la situation et le pria de lui
avancer cinq louis.
--Mais, voyons, mon cher enfant, lui dit l'abbé dont la sagacité
devinait toutes les pensées du jeune homme, voyons, pourquoi voulez-vous
jeter une somme pareille par la fenêtre? Croyez-vous qu'on vous en saura
gré. On vous remerciera sans doute, mais on se dira que vous avez voulu
poser, lancer de la poudre aux yeux, vous faire passer pour ce que vous
n'êtes pas, enfin... je vois que vous persistez... qu'il soit fait selon
vos désirs, pauvre enfant!... pauvre enfant!
Le prêtre prononça ces dernières paroles avec une tristesse qui fit
trembler sa voix. Jacques n'y prit point garde, reçut les cinq louis,
remercia chaleureusement l'ecclésiastique et courut sans désemparer à
l'hôtel de Soubise pour apporter son offrande.
--Mme la comtesse ne reçoit pas aujourd'hui, lui dit assez insolemment
un concierge habillé en suisse de cathédrale.
--Voulez-vous lui dire que c'est M. de Mérigue.
--Ni Mérigue, ni personne, répliqua avec sécheresse le pipelet
resplendissant.
Jacques se demanda s'il n'allait pas bâtonner ce drôle. Il comprit bien
vite l'inanité d'une pareille exécution, tendit au cerbère l'enveloppe
qui contenait sa carte et son billet de cent francs, en le foudroyant de
ses yeux irrités. «Bien», répondit le valet et il referma brusquement la
porte au nez frémissant du donateur.
IX
LA FAMILLE JOYEUSE
--Papa! maman, Marianne, Mathilde, s'écriait Jacqueline toute haletante
d'émotion et de bonheur, écoutez! écoutez! une lettre de mon cher petit
frère. Ah! si vous saviez!... venez tout de suite. Marianne! dis à
Jeannette de faire boire un coup au facteur, merci, mon Dieu! merci.
Toute la famille de Mérigue s'était précipitée aux appels triomphants
de son plus jeune membre. Jeannette, la vieille et fidèle cuisinière,
rappelait le facteur à grands cris et, sans savoir de quoi il pouvait
bien s'agir, lui versait généreusement un grand verre du meilleur vin
de la cave; le domestique lui-même, le brave et digne Pierrille, quoique
non interpellé, avait abandonné ses boeufs à moitié liés au seuil de
la grange et était accouru, son bonnet à la main, en entendant les
exclamations de Mlle Jacqueline. Bientôt un groupe s'était formé dans
la cour: la famille entière, Jeannette, Pierrille, le facteur, ces trois
derniers à une distance respectueuse, faisaient un cercle autour de la
jeune fille qui brandissait sa lettre en l'air comme un porte-drapeau
arbore son étendard. A tout ce tumulte inusité dans l'habitation si
paisible, la chienne du logis, la douce et gentille Éva, s'était avancée
à son tour et regardait ses maîtres d'un air étonné, en remuant la
queue. Jacqueline lut d'une voix tremblante la missive extraordinaire
qu'elle avait fiévreusement parcourue:
«Ma chère petite Jacqueline,
«Papa, maman, mes grandes soeurs ne m'en voudront pas de t'avoir
adressé l'importante correspondance d'aujourdhui. Je te devais
bien cela, compagne aimée de mon enfance et de ma jeunesse;
comme papa, tu n'as jamais désespéré de mon avenir. Vous aviez
raison: Je suis candidat du comité royaliste aux élections
parisiennes, j'ai toutes les chances possibles de succès. Je
suis répétiteur au collège de la rue de Monceau, et tous les
jeunes gens des plus grandes familles se disputent l'honneur de
mes leçons. Le premier que j'ai eu est précisément le frère de
ma belle demoiselle de Sainte-Radegonde qui s'appelle Blanche de
Vannes et appartient à la première aristocratie du faubourg.
Cet élève m'a voué une affection extraordinaire. Je vais pouvoir
approcher l'idole de mes rêves! Mes chères âmes, que de bonheurs
à la fois: l'honneur, l'argent! et peut-être l'amour. Je ne
t'en écris pas plus long aujourd'hui, ma bonne Jacqueline, tu
comprends aisément quelles doivent être mes occupations. Je
joins à ma lettre un exemplaire de ma proclamation aux électeurs
du quartier Saint-Barthélemy et divers extraits des journaux qui
me portent aux nues. Dans tout cela, ma première pensée a été
celle-ci: je vais donc pouvoir envoyer un peu de joie à ceux qui
sont si tristes et que j'aime tant. Je vous embrasse de toutes
mes forces.
«JACQUES.»
--Louez Dieu et tirez le canon! exclama le vieux Mérigue en
voulant saisir les extraits des journaux qu'il jeta à terre dans sa
précipitation.
--Mon ami, interrompit la pieuse Caroline, d'une voix plus calme, mais
toute vibrante de bonheur, mon ami, tu as bien dit. Il faut commencer
par remercier la Providence divine qui vient à notre secours au moment
où nous croyons tout désespéré.
La sage Marianne prit alors la parole.
--Je crois, dit-elle, que voilà un bon début. Il ne faut pas attendre
monts et merveilles; nous pourrions nous ménager de pénibles déceptions,
mais enfin on peut dire, d'ores et déjà, que Jacques a le pied à
l'étrier, et la possibilité de parvenir à une situation honorable et
avantageuse...
--Il marche à ses grandes destinées, affirma Jacqueline, il glorifiera
notre nom.
--Il sert son Dieu et son roi, dit à son tour l'enthousiaste Mathilde.
Que pouvons-nous désirer encore?...
--Que quelques émoluments solides viennent s'ajouter à toute cette fumée
de gloire, reprit Marianne sérieuse et grave.
--Mais s'il y avait vraiment quelque chose derrière cette jolie
amourette, dit Joseph de Mérigue, anxieux. Pourquoi pas, ma chère
Marianne?
--Tout est possible, mon père, mais cela n'est pas probable, répondit la
soeur aînée.
--Comment? pas probable, ma fille?... Mais au contraire, rien n'est plus
vraisemblable. Quelle jeune fille ne serait jalouse d'unir son sort
à celui d'un garçon aussi vaillant, aussi bien né, et je puis ajouter
maintenant aussi célèbre que Jacques de Mérigue?...
--Papa a raison comme toujours, dit Jacqueline en sautant au cou du
vieux comte...
Jeannette et Pierrille, les deux bons serviteurs, quoique placés à une
certaine distance du groupe familial, avaient vaguement saisi le sens
général de cette conversation. Ils comprenaient que Jacques allait
devenir un grand personnage, lui qu'ils avaient vu au berceau, et auquel
il ne cessaient de pronostiquer un avenir sidéral. Un bon sourire,
moitié étonné, moitié joyeux, épanouissait leurs traits minés par
le travail et la fatigue; Éva s'était approchée de Jacqueline et lui
léchait doucement les mains. Un gai soleil de printemps éclairait
cette petite scène, et mêlait au bonheur de ces pauvres êtres l'immense
allégresse de la résurrection du ciel.
--Pierrille! dit tout à coup Joseph de Mérigue, en attendant
l'artillerie qui nous manque, tu vas tirer deux coups de fusil.
Pierrille obéit avec empressement et déchargea en l'air à deux reprises
une vieille canardière informe qui, à la seconde détonation éclata, et
fit au tireur une légère blessure.
Comme on s'empressait autour de lui et que Marianne blâmait l'ordre
imprudent du comte, le domestique affirma, dans son patois pittoresque,
qu'il était heureux d'arroser de son sang la première couronne de son
jeune maître.
Tous les membres de la famille voulurent répondre incontinent à leur
cher représentant qui leur envoyait de cent cinquante lieues un si
brillant rayon d'honneur.
Le chef de la maison et Jacqueline furent dithyrambiques, les adjectifs
hyperboliques et les adverbes sonores éclatèrent sous leur plume comme
des gerbes d'étincelles sous le galop d'un cheval. Joseph déchira deux
feuilles de papier dans son impatience nerveuse, et entra dans une
grande colère accompagnée de gros mots, en prétendant que sa femme
n'avait que de sale encre, de sacrées plumes, et de fichu papier!
Caroline, tout en félicitant son cher fils, lui exprima que la première
chose qu'il avait à faire, était de témoigner sa reconnaissance au bon
Dieu en allant trouver au plus vite son confesseur qu'il négligeait
depuis si longtemps.
Mathilde, en quelques pattes de mouche fiévreusement tracées, recommanda
à son frère de toujours viser à l'honneur et de dédaigner les vils
métaux si recherchés en ce siècle matérialiste.
Marianne au contraire avertit Jacques de ne pas trop songer à la
vaine gloriole et à l'immortalité décernée par les journaux. Elle lui
conseilla de profiter d'une popularité, peut-être éphémère, dans un
milieu bien capricieux, pour s'efforcer d'acquérir honnêtement les
moyens de vivre et d'aider les siens.
Au repas du soir, où fut invité le vieux curé Desmolard, on but une
bouteille de vieux Mérigue soigneusement bouchée, cachetée et étiquetée
cinq ans auparavant par la prévoyante Marianne. Les six convives
absorbèrent à peine la moitié du précieux flacon qui fut renvoyé à la
cuisine où le digne Pierrille se chargea de l'achever.
M. de Mérigue, selon sa coutume, se coucha en même temps que les poules,
oubliant, à la grande indignation de sa sainte épouse, de réciter sa
prière du soir.
Mme de Mérigue resta agenouillée jusqu'à une heure avancée de la nuit.
X
LA DOUAIRIÈRE SCANDALISÉE
La comtesse douairière de Vannes, assise auprès de sa fille, dans
le grand salon blanc et or de l'hôtel Soubise, était en train de la
moréginer tout doucement.
Cet adverbe était essentiel à côté du verbe précédent, car Mlle Blanche
était absolument dans la catégorie de ces jeunes filles qui, en un
instant d'humeur ou de caprice, envoient promener par-dessus les
moulins, père, mère, directeur... et bonnets...
--Ma bien chère Blanche, j'ai une toute petite observation à te faire...
--Encore des reproches.
--Je m'en garderais bien... une simple remarque... un léger conseil...
--Dites toujours, cela n'engage à rien...
--Je trouve que tu lis beaucoup, et des livres bien risqués.
--Affaire de goût, chère maman... J'ai toujours préféré les romans aux
méditations de l'Évangile...
--Sont-ce là, mon enfant, les leçons que tu as reçues au couvent du
Sacré-Coeur?
--Ah! les leçons des révérendes mères, vous savez, j'en prends et j'en
laisse...
--Véritablement, tu m'abasourdis. Dis-moi où tu peux avoir trouvé toutes
ces idées d'indépendance malsaine, prématurée?
--Dans ma tête.
--Mes compliments. Tu es à peine gentille pour moi... et... pas du tout
pour ce pauvre duc, ton fiancé...
--Ah! le duc!...
--Eh bien! le duc?...
--Eh bien, là! il m'ennuie! en bon français...
--Comment? déjà!
--Depuis le premier jour.
--Mais, malheureuse enfant, tu l'as accepté, voyons?
--Sans doute... et après?...
--Mais il sera ton mari dans quelques semaines...
--Oh! d'abord, rien ne presse... et puis...
--Et puis...
--Soit! il sera mon mari. Beau nom!... Un des lions du club habillé à la
dernière mode!... parfaitement niais... Rien de mieux...
--Tu me fais tomber des nues, ma fille, tu n'as donc pas l'intention de
l'aimer?
--Oh! mon Dieu!... si fait!... comme on aime... un mari!...
--Tais-toi, Blanche, s'il t'entendait!...
--Il m'a déjà comprise, allez!...
--Et c'est pour cela qu'il est si triste, ma fille... En vérité, tu me
navres...
--Triste?... Le duc de Largeay?... Toujours assez gai pour faire de
petits soupers aux Ambassadeurs avec Mlle Zoé!...
--Blanche!... y penses-tu?...
--Pour payer un coupé de deux cents louis à Mlle Microche des
Nouveautés...
--Tais-toi, de grâce! si quelque domestique était derrière les portes...
--Pour avoir un compte de cent louis chez la bouquetière du Jockey!
--Mais il t'envoie chaque jour des fleurs!...
--Des rossignols!... achetés au rabais sur les brouettes qui passent
dans les rues... Eh! chère maman, vous ne saviez pas tout cela!... Cela
prouve qu'à votre âge, vous avez encore des choses à apprendre de votre
fille.
--Tu me confonds...
--Ah! vous n'avez pas fini... oui, le duc sera mon mari! C'est entendu.
C'est conclu. Je l'aimerai... par convenance... mais quand à lui donner
un atôme de mon coeur, vous entendez, un atôme...
La comtesse douairière était anéantie. Elle ne put répliquer à ce trait
final et leva les mains au ciel en murmurant à la cantonade: Eh bien!
Mesdames, mettez donc vos filles au couvent!...
XI
UNE LECTURE
Le duc de Largeay, prétentieusement accoudé à la grande cheminée du
salon blanc et or, pince du bout des lèvres une cigarette du Levant
dont il envoie la fumée au plafond en petits cercles bleuâtres
géométriquement mesurés. La comtesse douairière de Vannes se concentre
sur une broderie d'un dessin compliqué; sa fille, Blanche, à demi
vautrée sur un divan, regarde les bibelots et les candélabres d'un air
distrait et maussade.
--Eh bien! dit-elle tout à coup, voyant que personne ne se décidait à
rompre l'auguste silence, eh bien, duc, nous apportez-vous des nouvelles
du boulevard ou du club?
--Oui, ma chère. Enfin, quand je dis des nouvelles, elles se ressemblent
toutes ces jours-ci. Ouvrez la première feuille venue, royaliste ou
intransigeante, matinale ou vespérale, c'est Mérigue, toujours Mérigue,
encore Mérigue. J'ai précisément dans ma poche son discours à la réunion
publique.
--Voudriez-vous être assez aimable pour nous en donner lecture?
--Si cela peut vous être de quelque agrément?
--Certes.
--Cela n'ennuiera-t-il pas la comtesse?...
--Oh! moi, je brode, répondit la douairière interpellée.
--Eh bien, ma chère Blanche, reprit le duc, je vais vous faire faire
connaissance avec la prose de votre admirateur.
--J'écoute, monsieur le duc.
--«Messieurs, dès l'ouverture de la période électorale un groupe de
royalistes, sans s'arrêter aux considérations d'âge, de fortune ou
de notoriété qui devaient me dérober à l'attention publique, est venu
m'engager à poser ma candidature aux élections de notre quartier. J'ai
cédé à leurs instances, et je suis descendu résolument dans l'arène.
--Très gentil à la fois de modestie et de crânerie, observa Blanche.
Le duc poursuivit en se mordant les lèvres:
«La démagogie triomphante déclare une guerre sans merci à toutes
nos forces constituées: Nous voulons conserver tout ce qu'elle veut
détruire, protéger tout ce qu'elle attaque, sauver tout ce qu'elle
bat en brèche; nous sommes les assiégés de la grande citadelle de
l'ordre!...
--Belle image! dit Blanche.
--Mauvaise rhétorique, répliqua Largeay.
--Oh! ne parlez pas de rhétorique, répliqua Mlle de Vannes, vous n'avez
pas encore fait la vôtre...
Le duc, muselé, continua: «Examinons d'abord comment nos édiles
entendent appliquer la devise surannée dont ils noircissent les
murailles de tous nos édifices publics. La liberté qu'ils exigent pour
eux, ils la refusent péremptoirement aux autres, et les honnêtes
gens, bon gré, mal gré, verront leurs enfants courber la tête sous
les fourches caudines de l'athéisme gratuit et de la polissonnerie
obligatoire...»
--Bravo! fit Blanche en applaudissant.
--Vous applaudissez des violences, ma chère.
--Essayez donc d'en faire des violences, vous!
--Oh! Blanche! Je reprends:
«La fraternité signifie aujourd'hui la proscription des frères et des
soeurs...
--Charmant! murmura Blanche.
--Calembour vulgaire! entonna le duc. Je poursuis: «Quelles sont les
oeuvres de ces hommes? A quoi emploient-ils nos millions? Ils dressent
sur nos places publiques des Mariannes aux grossiers appas que l'on
ne voudrait pas rencontrer au coin des carrefours. Ils votent à leurs
aimables Calédoniens des fonds de déplacement et des indemnités pour
«travaux extraordinaires».
On voit qu'il sort d'une administration, ce monsieur...
--Où vous seriez incapable d'entrer si jamais vous étiez ruiné.
--Ne m'interrompez donc pas à toute minute.
«Maintenant, j'aborde le côté politique de ma profession de foi, je suis
catholique et royaliste...»
--Franc, loyal, splendide! s'écria Blanche.
--Et fortement maladroit.
--Je voudrais vous y voir.
--Vous serez privée de ce spectacle.
--Je m'en doute, cher duc... Vous à la tribune! Ah! ah! ah! J'en pâme,
rien que d'y penser, un guignol de grandeur naturelle... Continuez...
--«La République engendre la licence, le désordre, la perversion; elle
abaisse les caractères, amollit les courages, émousse les forces vives
de la nation dans des luttes intestines sans profit et sans grandeur, et
livre, en fin de compte, le pays désarmé à l'âpre convoitise des hordes
conquérantes...»
--Très bien! très bien! appuya Blanche.
--Du pathos pur et simple.
--Pathos? dites-vous. Prenez garde, ce mot a une terminaison grecque, ne
vous aventurez pas sur les terrains que vous ignorez... Allez!
--«Je veux lutter galamment contre les républicains convaincus, mais
une juste colère s'empare de moi à la vue des acrobates et des jongleurs
politiques. Que je voie venir à ma rencontre un ennemi franc et probe,
je le combattrai sans cesser de l'estimer, et quand nous interromprons
le duel, à la chute du jour, nous échangerons peut-être des présents
comme les héros d'Homère...» Aïe, aïe, des réminiscences classiques, à
présent.
--Ce n'est pas vous qui en auriez de semblables, bien cher duc... La
raillerie vous est malséante... Allez!...
--«Mais pour les gens sans foi qui ne craignent pas d'employer des
engins perfides, pour les espions et les délateurs, pour les fabricants
et souteneurs de l'article vu et autres ordures...»
--Ah! quelles expressions. Quel langage!
--Allez donc... Opoponax!...
--«Je ne les épargnerai pas, car je le déclare hautement, je ne
redouterai jamais ni leur plume, ni leur épée...»
--Fier, crâne, charmant!...
--Une simple provocation, ma chère!...
--Que vous dédaigneriez, n'est-ce pas?
--Certes, ma bonne amie.
--Comme je vous connais bien... Ensuite!
--«Quelques jours à peine nous séparent de l'ouverture du scrutin;
que ma personnalité s'efface, que l'amour de notre cause enflamme seul
l'ardeur de nos âmes. Ne nous inquiétons pas du résultat de nos peines
et de nos fatigues. Quand on s'est tracé une route, on doit la suivre
invariablement... Le royaliste qui a gardé une plume ou une épée à
la main, et sa vieille foi dans le coeur, quand il a interrogé sa
conscience, doit affronter le sort. Va où tu peux. Meurs où tu dois!»
--Superbe! superbe! dit Blanche en battant des mains.
--Tout bonnement de l'épigramme.
--Vous dites, cher duc?
--Pardon, pardon, je voulais dire mélodrame.
--Diable! je vous souhaiterais sincèrement des réminiscences de
langue française puisque vous paraissez si fort mépriser les autres...
Voulez-vous continuer?
--C'est fini, chère amie, le journal ne donne que des extraits.
--Déjà terminé? Quel dommage! Je veux lire ce discours in-extenso,
c'est-à-dire en entier, je traduis pour ceux qui ne comprennent pas le
latin. C'est tout bonnement splendide. N'est-ce pas, maman, que vous
êtes de mon avis?
--Ah! moi, j'ai brodé, répondit la comtesse douairière sans lever les
yeux.
--Vous n'avez pas le goût bien sûr, ma chère, dit Largeay en froissant
le journal qu'il venait de parcourir avec un dépit mal dissimulé, vous
lisez trop les auteurs modernes.
--C'est une petite différence qui existe entre nous. Bref, ce Mérigue
est un homme, quelles que soient les critiques des clubmen et autres
gens bien peignés.
--Un homme... Je n'en suis donc pas un à votre compte?
--Oh!... cher duc!... Mais laissons un sujet que vous estimez frivole et
parlons un peu des choses qui vous intéressent. Quoi de nouveau au club?
--Saint-Benest a perdu deux mille louis au Quinze.
--Et puis?
--Prunières plaide en séparation avec sa femme qui, paraît-il, l'a
battu.
--Dame! elle a dû le secouer comme un Prunières.
--Oh! que vos plaisanteries sont de mauvais goût, ma chère amie.
--Après, après, pas de paroles oiseuses!
--M. du Merlerault a gagné mille louis sur M. de Senlis, à Chantilly.
--Est-ce tout?
--Non! Le petit Mora s'est battu au pistolet avec le grand du Tranchey.
--Pourquoi cela?
--Ces deux messieurs s'étaient rencontrés dans l'antichambre d'une femme
légère.
--Dites donc d'une cocotte, allons!
--Pardon! il y a une nuance.
--Et cette femme légère s'appelait...?
--Je n'ai pas retenu le nom.
--Mlle Zoé, peut-être!
--Connais pas, chère amie, connais pas.
--Celle qui aime tant les soupers fins.
--Ah! je ne savais pas!
--Bien... assez... Vous n'avez plus d'histoires!
--Ah! si fait! le petit vicomte d'Escal se vante partout d'avoir inventé
la candidature Mérigue, d'avoir été le Christophe Colomb de cette
Amérique.
--Ah! encore, cher duc, vous êtes exécrable. Non, je vous en conjure, ne
faites pas d'esprit, je vous préfère à votre état naturel.
--Toujours ce Mérigue! On ne peut se retourner sans voir ses affiches
vertes ou sans entendre parler de lui.
--Soyez tranquille, il ne vous en arrivera jamais autant.
--Je ne vous cacherai pas que je commence à être agacé d'ouïr ce nom
ressassé par tous les échos.
--Allez le lui dire, cher duc. Vous vous battrez, et il vous tuera.
--Comme vous allez vite en besogne, chère amie. Croyez-vous que je me
commettrais avec un aventurier?
--Non, non, duc, je ne le crois pas.
Comme Blanche de Vannes achevait ces mots la porte du salon s'ouvrit
brutalement et livra passage au gros Théodore, chancelant, titubant, les
yeux pochés et les habits en lambeaux.
La comtesse douairière se précipita pleine d'inquiétude.
--Faites-le conduire au lit, dit Blanche sans se déranger, il est encore
dans les brindezingues. Ce n'est que la troisième fois depuis deux
jours. Il y a du progrès.
--Comment?... de quoi?... grognait Théodore en s'appuyant aux
murailles... d'abord il ne s'agit pas de cela. Il s'agit... d'aller...
éveiller l'Académie... Vous savez, l'Académie, à l'Institut... pour
donner le prix Montyon... à mon ami Mérigue... le prix Montyon, ce n'est
pas trop... il m'a sauvé la vie. Voilà! il ne s'agit pas d'aller au
lit, il s'agit du prix Montyon... de Mérigue... et de l'Académie... vous
savez, à l'Institut, là-bas, la maison est au coin du quai.
Pendant que Largeay et la comtesse faisaient asseoir le jeune homme, un
commissionnaire apporta une lettre ainsi conçue:
«Madame la Comtesse,
«Mon cher élève Théodore, presque au sortir du collège, a été
attaqué par une bande d'escarpes qui exploite le quartier de
l'Europe. Fort heureusement je me suis trouvé passer sur le
terrain de la rixe; j'ai eu la chance de mettre en fuite les
agresseurs et de vous ramener M. votre fils sain et sauf. Je
ne l'ai quitté qu'à la porte même de votre hôtel, et je l'eusse
même certainement accompagné jusqu'auprès de vous, si je n'avais
eu la crainte de commettre une indiscrétion.
«Agréez, madame la comtesse, l'hommage de mon profond respect.
«JACQUES DE MÉRIGUE.»
--Mais c'est un ange, cet homme! s'écria Blanche avec un enthousiasme
sincère.
--Ou du moins un brave garçon, opina la comtesse douairière.
--Il n'a fait que son devoir, reprit sèchement le duc de Largeay.
Pour le coup, Blanche n'y tint plus.
--Duc, dit-elle d'un ton sarcastique, vous tenez le langage d'un nigaud.
--Blanche! Blanche! fit la douairière scandalisée.
Cependant Théodore s'était pesamment endormi sur un fauteuil et ronflait
avec un bruit de crécelle, les bras pendants et les jambes écartées.
Entre le frère ivre mort, et la soeur, plus que grincheuse, le duc
sentit que sa position devenait difficile. Il baisa assez adroitement
la main de sa fiancée, salua cavalièrement sa future belle mère et
s'éclipsa sans autre formalité. Dès qu'il eut tourné les talons, Blanche
dit à la comtesse:
--Ma chère maman, il faut absolument faire une politesse à M. de
Mérigue, c'est un devoir indiscutable.
--Eh bien, ma fille, reprit la douairière, quand tu voudras.
XII
DEUX RENCONTRES.
Mérigue avait effectivement tiré Théodore de Vannes d'un très mauvais
pas. Le jeune externe de l'institution de Monceau, au lieu de rentrer
chez lui en quittant sa classe, avait été selon une habitude déjà
enracinée, prendre quelques vermouths et plusieurs absinthes dans un
cabaret borgne des Batignolles. Son humeur querelleuse étant exaltée par
les spiritueux horribles qu'il avait engloutis, une rixe était survenue
entre trois rôdeurs de barrière et le noble habitant de l'hôtel Soubise.
Théodore, après avoir distribué quelques énormes coups de poing et reçu
lui-même une sérieuse raclée, s'était retiré devant la supériorité
du nombre et avait opéré vers les quartiers du centre une retraite en
mauvais ordre. Comme il repassait à la hauteur de son collège,
poursuivi par les trois escarpes, il avait rencontré Jacques qui jeta
immédiatement dans la balance le poids de sa vigoureuse énergie et de
sa grosse canne plombée. Les agresseurs prirent la fuite, non sans
incriminer la lâcheté des bourgeois qui se mettaient deux pour combattre
trois prolétaires. Le professeur-candidat, ayant alors remarqué que son
élève n'était point, quant à la lucidité d'esprit, dans une situation
absolument normale, héla un fiacre, y fit monter le jeune homme et le
reconduisit à la rue Saint-Dominique. Il avait une singulière envie
d'entrer et de remettre lui-même Théodore ès mains de la comtesse
douairière, mais il pensa avec raison, qu'il était plus délicat et plus
politique de s'effacer immédiatement après le service rendu et avant
d'attendre sa constatation par les intéressés.
Le lendemain matin, au moment de quitter son logis pour commencer ses
courses électorales qu'il exécutait quotidiennement avec une infatigable
activité, il rencontra sous le porche du 93 un laquais de grande maison
qui lui remit un billet ainsi conçu:
«La comtesse douairière de Vannes prie Monsieur Jacques de
Mérigue de vouloir bien lui faire le plaisir de venir dîner
chez elle demain soir à sept heures et demie. Elle saisit cette
occasion pour remercier Monsieur de Mérigue d'avoir rendu à
son grand étourdi de fils un service signalé comme celui d'hier
soir.
«Hôtel Soubise, 85, rue Saint-Dominique.
«Ce Mercredi.»
Jacques eut pendant quelques secondes la sensation d'un aéronaute qui,
par un temps calme et superbe, monte doucement dans l'air bleu. Une
félicité profonde s'empara de tout son être et transparut sur son visage
avec un léger sourire qui adoucit infiniment son énergie habituelle et
la fondit en une expression caressante et joyeuse. En un clin d'oeil,
et comme par enchantement, toutes les préoccupations politiques
s'évanouirent dans son esprit et il marcha droit devant lui, à
l'aventure, sans se préoccuper des passants et des rues et comme s'il
eût suivi dans le vague des airs l'appel d'une vision mystérieuse. Il
fut bientôt tiré de sa rêverie par un petit coup de canne sur l'épaule.
Il se retourna, furieux contre le mal appris qui le précipitait des
hauteurs de son extase, mais se rasséréna presque aussitôt. C'était le
baron de Sermèze. Pour toute entrée en matière, Mérigue montra à son ami
le billet qu'il venait de recevoir. Sermèze lui répondit simplement:
--Eh bien, mon vieux, je m'empresse de te dire que ceci ne signifie rien
au point de vue de tes désirs chimériques, mais il y a une question très
réelle qui est soulevée par la remise de ce poulet.
--De ce poulet?
--Je retire le mot s'il te blesse... Vrai on dirait que tu es gendre...
enfin, c'est pas tout ça, tu vas donc dîner à l'hôtel Soubise?...
--Pardieu! un peu!
--As-tu seulement un habit?
--Diable! je n'y songeais pas...
--Étourneau! Un claque?
--J'en ai un qui date d'avant la guerre.
--Insuffisant, très cher... un plastron irréprochable?
--L'adjectif serait présomptueux.
--Des souliers vernis?
--Diantre, mon cher, tu m'effraies, je n'ai point réfléchi à tout cela.
--Est-ce que tu réfléchis jamais à quelque chose! As-tu au moins
l'argent nécessaire pour te procurer ces divers objets?...
--J'ai soixante francs de fortune. Je ne toucherai ma première
mensualité au collège que dans trois semaines.
--Voilà dix louis, tu me les rendras quand tu pourras.
--Tu es un dieu, Sermèze.
--Et toi, un animal... Allons, occupe-toi vite de cette question
d'équipement et ne fais pas de gaffe.
--De ce pas, cher baron...
--Une autre chose... va-t'en chez un habile Figaro et fais-moi opérer
des coupes importantes dans la forêt vierge qui ombrage ton acropole.
--Ah! tu crois, ami?
--Oui, crétin! Ces crinières-là ne sont bonnes que pour griffonner et
déclamer la _Rédemption des Damnés_, ou autre fantaisie dantesque. Dans
le monde, on porte très court.
--Je suivrai tes conseils, je reconnais ta compétence en ces questions.
--Et aussi pour dénicher des candidatures parisiennes aux Limousins
obscurs.
--D'accord, le fait est brutal.
--Et tu es une brute... Rudement chouette à propos ton discours et je te
renouvelle mes compliments.
--C'est heureux.
--Ah! pour une fois... enfin à revoir. Sois sage!... habile et bien
peigné.
Le lendemain soir le candidat royaliste, à peu près déguisé en homme du
monde, se présentait à l'hôtel Soubise et passait fièrement devant
le concierge polychrome qui l'avait naguère éconduit d'une façon si
sommaire. Le salon était vide lorsqu'il y fut introduit. Le dîner devait
avoir lieu à sept heures et demie et la pendule ne marquait que
sept heures et quart, Jacques était arrivé un peu trop tôt. «Sermèze
appellerait cela une première gaffe!» se dit-il. Comme il formulait en
lui-même cette pensée assez juste une porte s'ouvrit vivement et donna
passage à Blanche de Vannes qui traversa l'immense pièce comme un petit
ouragan et vint saisir la main de Jacques avant même que remis de son
émotion il eût eu le temps de répondre à son geste.
--Il y a plusieurs jours que nous désirions vous voir, Monsieur; vous
représentez nos idées d'une façon si entière et si franche... et en
outre vous êtes si bon pour ce grand maladroit de Théodore.
--Mademoiselle... put à peine articuler Mérigue totalement foudroyé par
cette incisive entrée en matière.
--Asseyez-vous donc, monsieur. Vous devez être harassé avec le double
métier que vous remplissez si courageusement, ma mère va venir dans
quelques minutes... Théodore ne tardera pas non plus à moins qu'il ne
soit dans quelque taverne. Ah! monsieur!... il n'a que dix-sept ans, et
déjà il veut faire le jeune homme... hein?...
--Mademoiselle...
--Ça boit une absinthe, ça fume une pipe, ça parle de femmes. Quelle
pitié, n'est-ce pas?...
--Oh! mademoiselle...
--Enfin, ce sujet-là ne vous intéresse pas beaucoup... Il paraît,
monsieur, qu'à toutes vos autres qualités vous joignez celle d'être
poète...
--Mademoiselle...
--Eh bien! moi, voyez-vous... j'adore les vers... et j'admire beaucoup
ceux qui savent les faire. Théodore m'a parlé d'un grand poème que vous
étiez en train d'écrire sur la _Rédemption des Damnés_.
--Mademoiselle...
--Vous nous le montrerez, n'est-ce pas?...
--Assurément, mademoiselle.
--Avant qu'il soit édité, je vous prie, je raffole des primeurs... Et
puis, à propos, monsieur, il me semble vous avoir déjà vu je ne sais où?
Jacques, qui était pâle comme un linge, sentit monter à ses joues un
violent afflux de sang...
--Mademoiselle, je... je ne sais pas...
--Parfaitement, à Sainte-Radegonde, je crois même que vous laissâtes
tomber votre canne à terre au moment le plus solennel du salut auquel je
donnerai le même qualificatif... C'était bien vous, n'est-ce pas?... Il
y a trois semaines?...
--Je crois... mademoiselle...
--J'ai même ri comme une folle de cet accident; vous me pardonnez,
monsieur?
--Mademoiselle! Comment donc?...
A ce moment la comtesse douairière entrait majestueusement.
--Bonjour, monsieur de Mérigue, dit Mme de Vannes d'une voix
somnolente. Comme vous êtes donc aimable d'avoir bien voulu répondre à
mon invitation un peu improvisée... et j'ai hâte de vous exprimer tout
de suite mes compliments et mes remerciements.
--Madame!...
Théodore, dans un état à peu près normal, fait son entrée comme un
bouledogue. Il ne daigna pas honorer sa famille d'un regard et se jeta
presque au cou de Mérigue qui fut obligé de se reculer pour ne pas être
embrassé.
--Bon coeur, quoique mauvaise tête, observa la comtesse.
--J'aime beaucoup monsieur votre fils, madame, répondit Jacques.
--En ferez-vous quelque chose? interrogea Blanche.
--Je l'espère, mademoiselle.
--Moi, j'en suis sûre, monsieur. Vous me paraissez un homme à faire des
miracles.
--Oh! mademoiselle!...
La porte de la salle à manger s'ouvrit à deux battants et une voix de
contrebasse annonça:
--Madame la comtesse est servie.
--Monsieur, dit la douairière au poète, excusez le sans façon avec
lequel je vous reçois. J'ai tenu pour la première fois à vous avoir seul
et en dehors de tout apparat. Nous verrons seulement, vers la fin de la
soirée, le duc de Largeay, mon futur gendre, auquel je serai enchantée
de vous présenter.
Mérigue s'inclina en marmottant avec efforts:
--Très honoré, madame...
Blanche haussait les épaules, n'osant pas formuler trop haut son opinion
devant un étranger.
Théodore était exclusivement occupé à faire remplir l'assiette et les
verres placés devant Jacques dont il connaissait l'appétit héroïque,
mais, par un phénomène bizarre, le candidat, que n'effrayaient point
d'ordinaire six tranches de gigot, touchait à peine aux plats exquis et
aux vins délicieux qui s'accumulaient devant lui. Blanche prit bientôt
la direction suprême de la conversation et questionna Mérigue sur tout
ce qui le concernait comme aurait eu faire un juge d'instruction. Elle
braquait sur lui tout en riant et en babillant le feu plongeant de ses
yeux noirs qui magnétisaient le jeune homme et lui enlevaient toute
conscience des monosyllabes étranges qu'il plaçait ça et là au hasard,
pour ne pas demeurer bouche close. Blanche procédait par interrogations
précises qui ne laissaient guère place qu'aux «Oui» et aux «Non».
L'étincelant et puissant orateur qui avait électrisé une réunion de
douze cents personnes parvenait avec beaucoup de peine à glisser de
temps à autre un: «Mon Dieu, mademoiselle! Il se peut, mademoiselle.
Comment donc, mademoiselle». La comtesse douairière se taisait et
Théodore mangeait avec une gloutonnerie muette. Au dessert, Blanche de
Vannes interromps tout à coup l'examen qu'elle faisait subir à Jacques
et lui dit à brûle pourpoint:
--Monsieur de Mérigue vous n'avez rien mangé depuis que nous sommes ici.
Rattrapez-vous au moins sur les bonbons et les petits fours. Théodore
nous a confié que vous étiez très gourmand. C'est un péché mignon que je
comprends à merveille et dont je n'ai jamais pu me corriger malgré
tout ce qu'à pu me dire M. l'abbé de la Gloire-Dieu. On va emporter ces
friandises de l'autre côté et vous pourrez leur faire honneur pendant le
cours de la soirée.
Mérigue s'inclina sans trouver une parole. On passa bientôt au salon, et
Jacques savoura une tasse de café incomparable versée par la jolie main
de Mlle de Vannes.
--Vous fumerez certainement un cigare, observa la jeune fille. Théodore
va chercher tes Rotschilds bien entendu vous resterez ici. Ma mère et
moi sommes parfaitement habituées à la fumée... et... je vous avouerai
même que j'aimerais assez...
--Blanche... ma fille, soupira la comtesse avec effort. N'en croyez
rien, monsieur de Mérigue.
--Tout au contraire, croyez-le bien, répliqua Blanche, j'adore les
cigarettes d'Orient.
Mérigue hésitait à allumer un magnifique cigare que venait de lui donner
Théodore.
--Je vous en prie, monsieur, dit la comtesse. Ne vous gênez point, je
vous donne toute licence.
--Et moi, je... désire que vous fumiez, appuya Blanche, qui interrompit
un instant sa phrase, pour ne pas dire: «Je vous l'ordonne». La
conversation, pimentée par la jeune fille, continua identiquement comme
elle avait commencé pendant le repas. Mérigue laissa plus de dix fois
s'éteindre son cigare... assurément sans aucun propos délibéré et, à
chaque éclipse du bout embrasé, Blanche lui offrait une bougie avant
qu'il eût eu le temps de faire un mouvement. Vers neuf heures et demie,
un valet d'antichambre annonça: M. le duc de Largeay. Le jeune sporstmen
fit une entrée rapide, adressa un sourire à la comtesse douairière et
vint serrer la main de Blanche, qui le salua d'un petit signe de tête
cavalier. Le duc feignit de ne faire aucune attention à Jacques, qui
s'était pourtant levé à son arrivée et Mme de Vannes fut obligée de
lui dire: Mon cher duc, permettez-moi de vous présenter votre vaillant
candidat, M. Jacques de Mérigue.
Largeay se retourna d'un mouvement automatique, fronça les sourcils et
grogna sans s'incliner d'un ton raide: «Charmé, Monsieur.»
--Très heureux, fit Jacques.
--Figurez-vous, Monsieur, dit alors Blanche, que pas plus tard qu'hier
au soir, le duc nous a lu votre magnifique discours.
--Magnifique! reprit Largeay, d'un air qui semblait dire: cet animal
va-t-il me ficher le camp!
Jacques comprit la situation et se prépara à prendre congé.
--Déjà, Monsieur? fit la comtesse.
--Avant dix heures? appuya Blanche.
--J'ai tellement d'occupations, répondit Jacques, mais je vous supplie
de croire que je suis désolé de vous quitter aussi vite, madame.
Il insista sur le mot _désolé_, en jetant du côté du duc un regard peu
sympathique.
Comme il était dans l'antichambre, Blanche lui courut après:
--Monsieur de Mérigue, lui dit-elle, prenez donc ce sac de marrons
glacés, auxquels vous n'avez pas touché. Ne faites pas de cérémonies. Je
sais que vous aimez ces bagatelles.--Et Jacques emporta dans ses plombs
du sixième la poche de douceurs dont venait de le gratifier son idole.
--Vous recevez ce Monsieur? dit le duc à la comtesse, quand le candidat
se fut éloigné.
--Mais il est très bien.
--Que lui reprochez-vous? ajouta Blanche.
--Ma chère, reprit Largeay très vexé, quand on va dans le monde, on ne
prend pas un complet de cent francs à la Belle Jardinière.
--Je l'ai trouvé bien mis.
--De la confection à quatre sous!
--Dame, s'il n'est point riche, ce garçon, pauvreté n'est pas honte.
--On ne va pas dans le monde, alors.
--Allons, duc, ne l'excommuniez pas... pour n'avoir pas comme vous un
coup de hache au milieu de la tête et ne pas devoir, comme vous, deux
mille louis à son tailleur!
XIII
L'INDISCRET
Quand Jacques de Mérigue se fut mis au lit, toutes les pensées
extraordinaires et toutes les violentes impressions qui le
bouleversaient commencèrent à se calmer peu à peu, sous l'énergique
influence de sa volonté. Il n'avait point rêvé, c'était bien lui, un
minuscule hobereau limousin, le petit employé destitué qui venait d'être
traité avec une familiarité de camarade par une jeune fille du plus
grand monde qu'il osait aimer depuis un mois. Maintenant, la chimère
descendait de son royaume astral et arrivait, pour ainsi dire, à la
portée de ses étreintes. Il était félicité, admiré, accueilli comme un
ami de longue date. Un autre sentiment n'allait-il pas naître dans une
âme dépourvue de préjugés et n'ayant rien de la retenue ordinaire
propre à son âge, à son sexe, à sa qualité de fiancée? Le duc de Largeay
pourrait-il être renversé comme un simple ministère républicain?
Jacques en était là de ses réflexions, quand un coup de sonnette se fit
entendre. Il se leva de fort mauvaise humeur et ouvrit à un guenilleux
du pire aspect, qui mâchonna une phrase enrhumée, où ces mots seuls
émergèrent clairement: «Ouvrier sans travail.»--A dix heures et demie du
soir! hurla Mérigue hors de lui-même. Voulez-vous que je vous amène chez
le commissaire, espèce de gredin? Allez-vous-en et plus vite que cela...
ou je vais vous passer par la fenêtre... et joignant le geste à la
parole, il bouscula assez vivement le malencontreux visiteur. Le
mendiant, épouvanté, se rejeta d'un bond en arrière et se mit à
descendre quatre à quatre les cent vingt marches, en grommelant: «Fils
de bourgeois, ça ne te portera pas bonheur!»
Jacques entendit la réflexion et son bon coeur eut bientôt dominé sa
vivacité assez explicable. Il rappela le pauvre à plusieurs reprises,
mais le misérable ne répondit pas et continua à descendre l'escalier
sinistrement.
--Le diable t'emporte! dit Mérigue.
Le lendemain, comme six heures tintaient au campanile de
Saint-Germain-des-Prés, un nouveau coup de sonnette réveilla en sursaut
le candidat royaliste.
Cela devenait trop fort!
--Ah ça! ils m'ennuient, les ouvriers sans travail! cria Jacques en
passant sa robe de chambre. Il ne sera pas le bienvenu, celui-là. Il
ouvrit brusquement, l'injure à la bouche. C'était son élève Théodore.
--Un million d'excuses, cher Monsieur, dit le jeune de Vannes, vous
savez que je dois être au collège à sept heures et demie et je voulais
un peu causer avec vous.
--Vous êtes bien aimable, reprit Jacques, en faisant bon visage à
fortune médiocre et se disant à part lui: «J'eusse mieux aimé un autre
membre de la famille.»
--Vous me pardonnez donc de vous déranger ainsi? insista le collégien un
peu gêné.
--Oui, oui. Avez-vous quelque chose de pressé à me communiquer?... une
bataille... un esclandre... une retenue, un pensum.
--Mais non, Monsieur, je venais bavarder un peu avec mon illustre
maître.
--Vous êtes bien gentil... mille grâces!
--Mon célèbre ami... Si vous autorisez la familiarité de cette dernière
appellation.
--J'autorise... Je vous écoute, je me recouche, vous savez; asseyez-vous
au pied de mon lit ou sur la table, je n'ai pas de divan à vous offrir.
--Je vais me mettre au pied de votre lit, puisque vous voulez bien...
dites donc, monsieur de Mérigue, vous êtes un brave homme, n'est-ce pas?
--A peu près.
--Pas trop rancunier?
--Cela dépend.
--Vous n'en voulez pas à mon futur beau-frère?
--Pourquoi donc? grand Dieu.
--C'est que, il me semble...
--Quoi?
--Qu'il n'a pas été bien aimable envers vous, hier au soir.
--Je n'ai point remarqué cela... je n'ai pas l'honneur de le
connaître... Nous nous sommes salués, je crois. Vous ne vouliez
peut-être pas qu'il m'embrassât, comme vous le faites?
--Pourquoi pas?... Vous êtes notre ami, il doit être le vôtre. On a été
très contrarié à la maison de son attitude à votre égard.
--C'est trop de bonté.
--Et on m'a chargé de vous exprimer les regrets de tout le monde.
--Enfin, soit, merci; je persiste à ne pas voir pourquoi nous serions
ennemis... Il m'a paru très bien.
--Vous êtes bien mieux que lui.
--Je suis incompétent pour l'affirmer.
--Je ne suis pas le seul à être de cet avis.
--J'en suis charmé.
--Tout le monde est enchanté de vous chez moi, sans exception.
--C'est un grand honneur pour ma petite personne.
--Il y a surtout quelqu'un qui vous trouve très, très bien.
--Je lui en suis fort reconnaissant... Qui donc s'il vous plaît?
--Ah! dame! je ne puis pas vous dire cela, moi... c'est délicat.
--Je ne vous comprends pas, répondit avec un hoquet d'émotion Jacques de
Mérigue, qui croyait très bien comprendre.
--Eh bien, je vais vous le dire.
--Je vous écoute.
--Parce que c'est vous...
--Soit, allez.
--C'est que je ne ferais pas de ces confidences-là à tout le monde.
--Allez donc!
--Je vous disais donc que tout le monde chez moi... vous comprenez, tout
le monde?
--Je comprends.
--Tout le monde vous trouve très bien...
--C'est entendu.
--Mais là, très bien.
--Ce point est acquis.
--Sous tous les rapports.
--Parfait!... j'en ai pris note.
--Mais surtout quelqu'un.
--C'est ce que vous me dites depuis une demi-heure.
--Vous voudriez bien savoir qui?
--Peuh! mon Dieu non... je vous assure.
--Ne blaguez pas.
--Serait-ce M. le duc de Largeay?
--Pas celui-là.
--Mme la comtesse de Vannes?
--Vous n'y êtes pas.
--Vous-même, Théodore?
--Oh! moi, c'est entendu... mais il s'agit d'une autre personne.
--Votre concierge tricolore?
--Oh! cher Monsieur, vous vous moquez de moi.
--Qui donc, morbleu?
--Eh bien là! ma soeur!
--Cet excès d'honneur me confond.
--Elle a fait une scène au duc pour vous avoir si mal traité.
--Je vous répète, mon cher Théodore, reprit Jacques tellement radieux
qu'il crut devoir prendre une mine sévère, je vous répète, mon cher
Théodore, que je n'ai rien à reprocher au duc. Si j'avais à me plaindre
de lui en quoi que ce soit, il recevrait mes témoins aujourd'hui même.
Vous n'avez plus rien à me dire?
--Non, monsieur, je voulais simplement excuser le duc.
--L'incident est clos... Bonsoir, travaillez bien et ne prenez pas
d'absinthe avant de rentrer chez vous.
Le soir même, Théodore de Vannes reprocha au duc de Largeay son peu
d'amabilité pour Mérigue et trouva une délicieuse satisfaction à lui
dire: «Vous savez, je l'ai vu; il m'a dit que si vous l'ennuyiez, il
vous donnerait un coup d'épée.»
--Et moi, je vous donnerai une paire de claques, si vous vous mêlez de
ce qui ne vous regarde pas, répondit Largeay fortement vexé.
En quittant l'hôtel de sa future belle famille, le duc, qui avait un peu
bu, se sentit pris d'humeur querelleuse. Avec la rapidité de décision
propre aux gens un peu éméchés, il résolut de monter chez Mérigue, de le
provoquer en duel, de l'effrayer et d'obtenir de lui quelque platitude
écrite qu'il pût montrer à sa fiancée. Il était onze heures du soir
quand il sonna à la porte du candidat.
Mérigue fut absolument stupéfait à l'aspect de son interlocuteur et
visiblement gêné de le recevoir dans un galetas aussi exigu et aussi
minable.
--Monsieur, dit sèchement le duc, mon jeune ami, Théodore de Vannes, m'a
dit tout à l'heure que vous vouliez me donner un coup d'épée.
--S'il vous a dit cela, monsieur, c'est qu'il était gris. Cela n'a pas
le sens commun.
--Mais, monsieur, vous me semblez le prendre de bien haut.
--Du cinquième au-dessus de l'entresol... à votre service, monsieur le
duc.
--Vous raillez, monsieur le professeur.
--Et vous, monsieur le duc, vous cherchez une affaire. Il en sera ce que
vous voudrez. Je vous ai vu avant-hier au soir pour la première fois,
nous n'avons rien à nous reprocher l'un à l'autre, je n'ai point tenu
le propos qui m'a été attribué par un gamin. Maintenant, si vous tenez
absolument à vous battre, je suis votre homme. Seulement, mes principes
d'honneur me forcent à vous dire qu'étant provoqué je choisis l'épée,
que j'ai dix ans de salle, et que vous pouvez commander votre logement
au Père-Lachaise.
Le duc était abasourdi et de plus légèrement dégrisé par cette riposte
en quarte à laquelle il était loin de s'attendre.
--Si vous m'affirmez n'avoir pas tenu ce langage?
--C'est fait. Je ne dis pas deux fois la messe pour les sourds!
--En ce cas, monsieur, je vous salue bien.--Et le duc sortit.
--Ah! çà, s'écria Mérigue lorsqu'il fut seul, l'autre jour la mère;
hier, le frère; aujourd'hui le futur. A quand donc la fille?
XIV
LA PEAU DE L'OURS
«Mon bien cher père,
«Je suis admiré, fêté, choyé, à l'hôtel Soubise; demain à n'en
pas douter, j'y serai aimé. Je ne m'amuse pas à énumérer toutes
les conséquences des événements qui se passent ces jours-ci à
mon sujet, et auprès desquels toutes les candidatures et tous
les professorats du monde ne sont que des fétus de paille.
Au reste toutes choses concordent pour me préparer le plus
splendide avenir, une situation telle que dans tes rêves d'amour
paternel tu n'en as jamais imaginé de semblable. Vois donc un
peu: J'épouse, cela devient vraisemblable, la seule femme qui
ait jamais fait battre mon coeur. Cette femme m'apporte la
splendeur de l'alliance, l'opulence de la fortune et, ce qui
est mieux que tout cela, l'amour sidéral, l'amour des contes de
fées. Mes débuts politiques ont été assez retentissants pour
me permettre d'aspirer aux plus hautes destinées dans la vie
publique. Et quand je serai riche, puissant, honoré, j'aurai la
plus douce des satisfactions, celle de faire du bien d'abord à
vous tous, à vous, mes chères âmes, qui avez vécu, souffert et
espéré avec moi, à toutes les bonnes oeuvres où se consume votre
existence, à notre pauvre pays, à notre France bien-aimée. Le
premier résultat des événements qui approchent sera de créer
entre nous des liens plus intimes. Vous viendrez auprès de moi,
et j'irai auprès de vous. Nous ne nous quitterons plus jamais.
Comme cette chère petite Jacqueline sera mignonne à nos grandes
réceptions! Comme tout le monde en raffolera! Comme nous lui
trouverons une perfection de mari, qui ajoutera une perle
nouvelle à ta couronne! Elle figurera la grâce et la gaîté.
Mathilde incarnera le dévouement et la fidélité aux yeux
émerveillés des gens du monde si peu habitués au contact de ces
vertus. Marianne sera la sagesse vivante, l'oracle des grandes
résolutions et je transporterai sur un théâtre digne d'elle
cette prudence impeccable et cette infatigable activité. Maman,
la pauvre et douce maman, aura le plus beau rôle. Ce sera la
sainte qu'on vénérera et qu'on invoquera. Et toi, tu apparaîtras
à tous les yeux, comme le grand chêne d'où sont sortis tous ces
rameaux de gloire et de bonté. Il n'y a dans tout cela qu'une
petite anicroche. Ma chère Blanche est fiancée à un certain
petit duc fort maussade, fort ignorant, fort dépourvu de
charmes. Je me laisse peut-être entraîner à des divagations,
mais mon coeur et mon esprit débordent et où épancherai-je ce
trop plein de sentiments et de pensées, sinon dans vos âmes
qui veillent sans cesse autour de la mienne, comme ces lampes
d'église qui ne s'éteignent jamais. Adieu, mon bien cher père.
Je compte un de ces jours vous annoncer une grande nouvelle.
Pauvre vieux repaire noble de Mérigue, tout croulant, ruines
aimées, nous vous relèverons et vous aurez bien encore assez
de vie pour saluer de votre bon sourire la Rédemptrice qui va
venir.
«JACQUES.»
Il est inutile d'essayer de peindre l'effet produit sur le comte Joseph
par cette missive de voyant et de stigmatisé. Cela n'eût pu se comparer
qu'au résultat d'une étincelle électrique au milieu d'un paquet de
dynamite. Cette fois il n'y eut pas de voix discordante dans la famille.
Marianne elle-même paraissait convaincue et tout le monde se mettait à
tirer de petits plans conformes aux désirs et aux aspirations de chacun.
Le chef de la famille parlait d'aller trouver immédiatement un
architecte pour entreprendre la restauration de Mérigue commencée depuis
vingt ans et à peine ébauchée pendant cette longue période pour des
raisons financières faciles à découvrir. La pieuse Caroline demandait
qu'avant toutes choses, on transformât en chapelle un vieux souterrain
où l'on conservait les pommes de terre.
Mathilde préconisait la création d'un orphelinat et de plusieurs écoles
congréganistes. Renchérissant sur cette idée, Jacqueline songeait à
la fondation d'un hôpital, d'une bibliothèque de bons livres et d'un
journal bien pensant que l'on distribuerait gratuitement à tous les
paysans de la contrée. Marianne était beaucoup plus modeste dans les
voeux qu'elle formulait. La réparation d'un vieux carrosse du temps
de la Restauration, l'emplette d'un cheval de cinq à six cents francs,
l'aménagement de quelques corbeilles de fleurs, l'achat de trois porcs
et d'une vache à lait, constituaient pour le moment tout son programme
ministériel. Elle s'opposait avec énergie à toute bâtisse, et ne voulait
pas même que l'on jetât bas une étable immonde adossée à la maison
et contre laquelle Jacques ne cessait de fulminer des bulles
d'excommunication et des brefs d'anathème.
On but encore ce jour-là une bouteille de vieux Mérigue, et Joseph passa
un grand nombre d'heures à mettre sous bandes une centaine d'exemplaires
de la conférence électorale dont il voulait inonder la Haute-Vienne et
les départements limitrophes.
XV
SAINT-THOMAS
--Eh bien, voyons, mon petit sceptique, disait Jacques triomphant à son
ami Sermèze, après lui avoir exposé par le menu tous les détails de sa
réception à la rue Saint-Dominique, que dis-tu de tout cela?
--Je dis que tu ferais bien de songer à ton élection.
--Il ne s'agit pas de cela.
--Il ne s'agit que de cela.
--Tu me confonds!--d'abord l'élection va comme sur des roulettes.
--Parfaitement... tu es en train de te faire rouler.
--Comprends pas.
--Tu as eu un grand triomphe, c'est vrai! on t'a porté aux nues. Tu es
monté au Capitole, mais tu as réveillé les ombrageuses gardiennes de
ce monument. L'admiration et la stupéfaction d'hier se changent en
jalousie; de la jalousie à la haine, à la calomnie, à la cabale, il n'y
a qu'un pas. Le comité ne te soutient que de la plus mauvaise grâce.
Sans compter le duc de Belverana qui est trop occupé à la Chambre pour
intervenir à tout instant, tu n'as pour toi en ce moment que le vicomte
d'Escal qui te patronne encore, non pour tes beaux yeux, mais pour
jouer un bon tour aux Gauburge et autres Prunières qui avaient conseillé
l'abstention. Au fond son humeur n'est pas belliqueuse et sa petite
manifestation inoffensive une fois exécutée, il rentrera dans son
fromage comme le bon rat de La Fontaine.
--Où veux-tu en venir?
--Voici: Suppose qu'il se présente demain un autre candidat
conservateur.
--Allons donc!
--Suppose-le un instant.
--Personne ne le soutiendrait.
--Tout le monde... quand je dis tout le monde, je parle des gens
influents et haut placés qui voient avec peine un siège au Pavillon de
Flore brigué par un jeune inconnu qui ne leur a rien demandé et ne
leur doit rien, qui n'est pas de leur caste, de leur cercle, de leurs
relations, de leur coterie, de leurs petits potins.
Tu garderas les convaincus, les croyants, les pauvres, les ouvriers
sans travail... j'en excepte celui que tu as jeté l'autre jour dans ton
escalier... Veux-tu que je te cite un exemple à l'appui de mes paroles?
--Deux, si ça peut te faire plaisir.
--C'est inutile, un seul est suffisant. Sais-tu la cause principale de
l'échec du seize mai, toi vieux, seize-mayeux invétéré?
--Va toujours.
--Eh bien, c'est que l'homme intelligent et habile qui était à la tête
de l'entreprise papillonnait dans les coulisses de l'Opéra au lieu de
rester à son bureau.
Le jeu des dames qu'il cultivait à outrance est devenu pour lui un jeu
d'échecs.
--Tu m'annonces des raisons et tu me fais des mots.
--Oui... tu es furieux de ne pas l'avoir fait celui-là, n'est-ce pas? Je
te permets de le replacer.
--Tu n'es pas sérieux.
--Je te renvoie le compliment... Enfin que veux-tu donc faire à l'Hôtel
Soubise?
--Être aimé.
--Une farce!
--Et tout ce que je me suis égosillé à te raconter.
--Prouve que tu es un gobeur et que si j'ai fait de toi un homme
illustre, je n'ai pas réussi à te donner un grain de bon sens.
--Tu es dur.
--Non, juste.
--Pourquoi donc cet inconcevable accueil?
--Caprice, coquetterie, béguin peut-être.
--Non, amour.
--Tu me fais rire... à me faire pleurer.
--Que veux-tu parier?
--Eh bien, tiens, les dix louis que je t'ai prêtés, et dans des
conditions tout à fait avantageuses. Si tu es vraiment aimé, tu ne me
devras plus rien. Si tu ne l'es pas, si le coeur que tu prends pour
un brasier ardent n'est qu'une simple glace, tu m'en paieras une à la
vanille chez Tortoni.
--Fort bien!... Mais entre moi qui tiens pour la canicule et toi qui
crois aux neiges hyperboréennes qui te sera le juge départiteur?
--Ma femme.
--J'accepte.
--Dans quelles conditions ferons-nous l'expérience?
--Dame! je vous raconterai sans rien omettre tout ce qui se passera.
--C'est insuffisant... Nous voulons voir... comme Saint Thomas... et
puis, entre parenthèses, je t'engage vivement à faire en sorte qu'il ne
se passe rien du tout.
--J'ai une idée. On va exécuter à Saint-Roch les vieilles mélodies de la
Sainte-Chapelle. Le divertissement sacré sera couru comme une première
de Labiche ou une réception d'Académie. Les billets d'avant-scène...
pardon, de nef centrale, sont au prix de deux louis. On peut donc les
offrir à des personnes comme il faut. J'en aurai cinq quand je voudrai
par la duchesse de Belverana. J'inviterai ces dames de Vannes et je
les accompagnerai au spectacle... pardon, à l'église. Vous y viendrez
également ta femme et toi. J'arriverai de bonne heure et vous ferai
garder deux bonnes chaises par l'ouvreuse... je veux dire par le bedeau,
tout juste derrière les nôtres. Je causerai avec la jeune fille, ô
ma pauvre maman, excuse ce sacrilège!--Vous observerez et ta femme
concluera.
--Voilà qui est arrangé. Quelle bonne glace tu vas me payer.
--Comme je vais purger agréablement ma dette.
--A quand cette clinique à l'Erotoscope?
--Après demain, de cinq à sept heures.
--La présence de la comtesse douairière ne gênera-t-elle pas vos
communications?
--Ah! mon cher, elle brodera... ou plutôt, vu la sainteté du lieu, elle
s'éventera et s'endormira.
--Et le duc de Largeay?
--Je ne lui octroie point de carte.
--S'il t'envoie la sienne?
--Il a déjà eu quelques velléités à ce sujet, mais elles se sont
évanouies quand il a su que j'avais dix ans de salle.
--Comment l'a-t-il appris?
--De ma propre bouche.
--Et qu'a-t-il répondu?
--Qu'il considérait cette déclaration comme une lettre d'excuses plates.
--Ah! mon cher Mérigue, pauvre emballé, pauvre coeur généreux! Tu seras
roulé, tu seras enfoncé! Ces gens-là sont trop pratiques. C'est égal, à
la prochaine réunion publique, je veux proclamer ce petit duc le premier
champion des idées conservatrices.
XVI
UNE PREMIÈRE A SAINT-ROCH
L'église est éclairée comme aux soirs de grande fête. Les lampes, les
torchères, les candélabres resplendissent çà et là d'un plus large
éclat parmi l'immense forêt des cierges. Une buée de poussière lumineuse
flotte sous les voûtes et noie les piliers. Les orgues mugissent et leur
grande voix fait trembler les murailles comme la fureur d'un ouragan.
Les pompes religieuses se déploient dans toute leur majesté et dans
toute leur gloire, et pourtant il est aisé de reconnaître que parmi la
foule dont le temple est bondé, les véritables fidèles sont en petit
nombre. Sans parler des chanteurs profanes qui sont aux premières
places du choeur, des journalistes et des reporters qui bavardent et
gesticulent, de la masse des pauvres empilés au seuil des portes, et qui
sont venus là, poussés par une attraction indéfinie, prendre un bain de
lumière et d'encens, les personnes de la société que l'on remarque dans
la grande nef n'ont point l'attitude recueillie des pieux croyants qui
fréquentent d'ordinaire la maison du Seigneur.
De tous les côtés on jase, on rit, on se pousse. Quelques personnes
exhibent des lorgnettes, toutes les dames ont leur éventail; on en
découvre qui ne prennent aucune précaution pour dissimuler des romans:
On s'attend à voir ces messieurs allumer leurs cigares. Jacques de
Mérigue avait délaissé encore ce jour-là ses préoccupations électorales.
Il était à l'église depuis deux heures pour réussir à procurer les
meilleures places à ses invités de distinction. Le groupe qu'il a amené
est à deux pas de la grande balustrade. La comtesse douairière et
sa fille ont deux chaises en velours et sont assises l'une à côté de
l'autre.
Le candidat royaliste est à la droite de Mlle de Vannes.
En arrière, immédiatement, se sont établis le baron et la baronne de
Sermèze, très adroitement, sans broncher et sans que personne puisse
soupçonner leur complicité avec l'amoureux. Impossible au reste de rêver
un observatoire plus favorablement disposé. Le jeune baron peut sans
avancer le bras jouer du piano s'il le veut sur le dos de Jacques, et
si la baronne en prenait la fantaisie, rien ne s'opposerait à ce qu'elle
tirât les cheveux aux très illustres personnes qu'elle est chargée
d'examiner.
Mme de Vannes n'avait point sans doute apporté l'auguste ouvrage où ses
doigts placides se mouvaient pendant les longues soirées, mais, à la
façon dont ses mains ouvertes reposaient sur ses genoux, béatement
couvées par son regard atone, il était aisé d'affirmer que la noble
douairière laissait errer son âme autour des festons d'une broderie
céleste.
La maîtrise, aidée de plusieurs artistes des meilleurs concerts
parisiens, exécutait en ce moment une grande mélopée lugubre où l'on
reconnaissait des accents de l'aède formidable qui rêva jadis le _dies
iræ_.
L'âme poétique de Mérigue se laissait entraîner déjà au courant de ces
notes funèbres, quand Mlle Blanche, qui paraissait être d'une humeur
aussi peu mortuaire que possible, donna au jeune homme à l'aide de son
coude une légère poussée qui le fit tressaillir.
--Voyez donc maman qui fait du point d'Angleterre, dit-elle en montrant
sa mère assoupie.
Jacques eut un sourire de commande qui signifiait: Mon Dieu,
mademoiselle, comme vous avez de l'esprit!
--Vous savez, continua Blanche, j'ai fait toutes mes prières ce matin,
nous allons causer un tantinet si ça vous est égal.
--Comment donc, mademoiselle.
--Ce sera une peccadille de plus à avouer la prochaine fois que j'irai
voir M. l'abbé de la Gloire-Dieu.
--Espérons, mademoiselle, qu'il ne vous infligera pas une trop cruelle
pénitence.
--Si je n'avais jamais fait de plus grand péché que celui-là!... il est
très sévère M. l'abbé de la Gloire-Dieu...
--Je le connais, mademoiselle, je le respecte infiniment, et je vous
avouerai même que je l'aime beaucoup.
--Ah! monsieur, comme vous devenez sérieux... avec cette musique
d'enterrement par-dessus le marché... Vous allez me donner des idées
noires.
--A Dieu ne plaise, mademoiselle... je puis vous assurer que les nuances
sont d'une autre couleur.
--Ah! tant mieux. Vous êtes gai aujourd'hui?
--Tout à fait, mademoiselle.
--Un peu plus que l'autre jour au dîner et à la soirée, dites?
--Mais, mademoiselle je ne sache pas...
--Vous aviez absolument... Ah non, je ne peux pas vous dire cela tout de
même...
--Je vous écoute, mademoiselle...
--Vous ne m'en voudrez pas, bien sûr?
--Comment donc, mademoiselle!
--Eh bien!... vous aviez l'allégresse d'un bonnet de nuit. Vous ne
souffliez pas une parole.
--Mademoiselle... j'avais vraiment... tant de plaisir à vous écouter.
--Ah! que ce madrigal est mal tourné, fi donc!
--Il est si rare que les jeunes filles aient une conversation
agréable...
--Prenez garde!... en vous moquant des jeunes filles, vous aggravez
votre cas, le médiocre compliment devient une épigramme.
--Je voulais dire, mademoiselle, que vous êtes une remarquable
exception.
--Ah! quel adjectif d'académicien! Vous avez passé par le pont des Arts
pour venir ici?
A ce moment, les orgues entonnaient une mélodie d'hosanna et de
triomphe, une sorte de magnificat agrandi, noyé dans un _Veni Creator_.
--Ils étaient sinistres... les voilà solennels, observa Blanche avec un
haussement d'épaules. Ils ne répondent nullement à la disposition de mon
âme.
--Vous désiriez peut-être, mademoiselle, quelque chose de plus alerte,
de plus... sautillant?
--Pas tout à fait, quelque chose...
--Comme les _Cloches de Corneville_ ou le _Canard à trois becs_.
--Vous voyez bien que vous moquez de moi, dit Blanche, en appliquant,
d'un mouvement primesautier et spontané, un petit coup d'éventail sur le
bras de son voisin qui frémit de l'extrémité des cheveux à la pointe des
pieds, comme au contact d'une batterie électrique...
--Recevez toutes mes excuses, mademoiselle, reprit-il d'une voix
tellement troublée que la jeune fille quitta subitement sa mine rieuse
et enjouée.
--Je vous ai fait de la peine, monsieur de Mérigue?...
--Ah! mademoiselle, que dites-vous là! de la peine... mais c'est moi qui
suis un malappris et qui me permets des plaisanteries déplacées.
--Comment déplacées? Est-ce que vous allez pleurer maintenant?... ou
vous gêner... avec moi. Nous ne sommes pas ici pour nous assommer, je
pense?...
--Je suis confus, mademoiselle... vraiment... de la façon indulgente et
charmante... avec laquelle vous tolérez mes excès de langage.
--Mais vous n'y êtes pas du tout... je ne les tolère pas... je les
approuve. Je ne veux pas mourir d'ennui au milieu de ces vêpres. Si
encore, c'était la musique que j'aime!... car je vous l'avouerai, il y
en a une que j'adore!...
--Beethoven, Mozart, Mendelssohn?...
--Ah! ouitche, vous n'y êtes pas...
--Meyerbeer, Hadyn, Haendel...
--Vous ne brûlez pas du tout...
--Alors votre musique favorite?...
--Est celle de Donizetti... sans calembour.
--Avec un calembour charmant, bien au contraire.
--Tenez, tenez, dit tout à coup Blanche attentive, écoutez bien. Voilà
ce dont je raffole.
En cet instant s'élevait lentement sous la nef une mélodie amoureuse et
plaintive. Les instruments de sonorité puissante s'étaient tus soudain.
On n'entendait plus que les hautbois et les flûtes vaguement accompagnés
par quelques notes basses des grandes orgues qui enveloppaient les
hautes modulations comme le vent des forêts murmure autour du chant des
oiseaux. C'était une supplication ineffablement douce, sans cris, sans
effroi, sans désespérance; un long accent mélancolique, un tendre appel
aux illusions perdues, un hymne de tendresse aux chimères envolées
qui reviendront peut-être en un printemps lointain avec le choeur des
hirondelles; et si, pour jamais elles se sont effacées, si leurs formes
aériennes se sont évanouies dans l'immensité éternelle, leur souvenir
enchanteur et profond garde assez de magie à travers l'espace, pour
bercer les âmes veuves en une extase qui ne finit pas. Une tranquille
aspiration vers l'azur bleu par delà les voûtes sombres, sur les ailes
de l'encens illuminé par les cierges. Les accords diminuant leur ampleur
en ralentissant leur mesure s'éteignaient insensiblement. Bientôt une
seule flûte exhalait sa note cristalline qui allait s'affaiblissant
d'inflexions en inflexions, de soupirs en soupirs, de tremblements en
tremblements, et le dernier son était expiré, que toutes les oreilles en
poursuivaient encore dans un infini très vague le prolongement idéal.
Subjuguée depuis un moment déjà par la puissance de cette harmonie, la
multitude bigarrée et tapageuse qui emplissait les trois nefs gardait
un silence ébahi. Les femmes souriaient, les gens du peuple tendaient
le cou et ouvraient la bouche, les journalistes encensaient d'un
léger mouvement de tête; les clubmen laissaient tomber leur monocle et
chuchotaient à demi-voix en tapotant l'une contre l'autre les extrémités
de leurs gants: Braô, braô! La comtesse douairière assoupie rêvait
sans doute aux tapisseries de Pénélope, Blanche de Vannes et Jacques de
Mérigue s'étaient inconsciemment rapprochés, si rapprochement il peut y
avoir dans une foule où tous les assistants sont coude à coude. Quand
la musique eut cessé, leurs mains se touchaient. Ils se regardèrent
gravement et ne modifièrent point leur attitude. Quelques secondes
s'écoulèrent. Puis Blanche eut comme un réveil subit et dit presque à
voix haute: Véritablement on étouffe ici!
--Désirez-vous vous retirer, mademoiselle, demanda Jacques. Je vais
essayer de vous ouvrir un passage.
--Vous êtes fou, mon cher, exclama Mlle de Vannes en éclatant de rire...
Mille pardons... monsieur... je vous prenais pour le duc... enfin vous
ne songez pas de vouloir traverser l'Océan humain qui nous sépare du
grand air.
--Tout me sera possible, tout me deviendra facile, mademoiselle, dès
qu'il s'agira de vous être agréable.
--Tiens! voilà que vous revenez maintenant au madrigal.
--Ah! pour ça non, reprit Mérigue un peu vexé, j'ai autre chose en tête
que des fadaises.
--Pourrai-je savoir quoi?...
--Je... vous le dirai peut-être quelque jour..
--C'est-il bien intéressant?
--Peut-être.
--Bien drôle?
--Oh! pas du tout... Vous ne pensez qu'aux drôleries...
--Dame! avouez qu'il est permis d'y songer un peu après un spectacle
aussi désopilant que celui qui nous est offert sous ces portiques
sacrés!
--Mon Dieu! mademoiselle, permettez-moi de vous le répéter, je ne suis
point en veine de plaisanteries ce soir. Ne m'en veuillez pas.
--Vous êtes dans une période d'hypocondrie?
--Je ne dis pas cela... mais depuis l'exécution du morceau... je suis
sous l'empire d'une foule de pensées.
--Qui ne divertiraient pas le public du Palais-Royal.
Cette réflexion fit de nouveau froncer le sourcil à Mérigue. Quelle
drôle de petite personne, se disait-il. Elle n'a pas l'air de se
rappeler qu'il y a cinq minutes... Ah! mon Dieu... elles sont toutes
comme ça... Je conçois que le sacré Concile de Trente ne leur ait
accordé l'âme qu'à la majorité d'une voix. Mme Krauss chantait l'_O
Salutaris_, les vapeurs de l'encens envahissaient tout l'espace.
--Ce n'est pas du tout rigolo, hasarda Blanche. Je l'aime mieux dans les
_Huguenots_ ou dans la _Juive_.
Mérigue restait taciturne.
--Monsieur, dit alors la jeune fiancée du duc de Largeay, Maman voudrait
vous avoir à dîner lundi prochain. En cas qu'elle ne se réveille point
d'ici là, je fais la commission. Aurons-nous le plaisir de vous voir à
sept heures et demie?
--Très certainement, mademoiselle, répondit Jacques un peu rassénéré.
--Si toutefois vous n'avez rien de mieux à faire.
--Aucune partie de plaisir ne peut m'être aussi agréable, croyez-moi
bien.
--Tiens! voilà Faure qui chante le _Tantum Ergo_. Je l'aime mieux dans
_Don Juan_.
--Voulez-vous que tout à l'heure je me mette à la recherche de votre
voiture?
--Ah! vous êtes vraiment la perle des chevalier servants, mais... nous
sommes venues à pied.
--A pied, mademoiselle?...
--Cela vous étonne? J'adore les promenades à pied, moi... On voit, on
entend. On se rend compte. On compléte par un petit travail personnel,
l'éducation un peu étroite de ces bonnes dames du Sacré Coeur...
enfin... on ne reste pas sainte Nitouche!
--Oh, mademoiselle, laissa échapper Jacques, je ne sais pas à quel
feuillet du martyrologe est situé cette bienheureuse. Mais sa fête ne
tombe assurément pas le jour de votre anniversaire.
Dès que Jacques eut pris congé de Mme et de Mlle de Vannes, il alla
retrouver les Sermèze qui l'attendaient auprès de la grille des
Tuileries...
--Eh bien, cher ami, que ta femme se fasse un instant pythonisse et nous
prononce l'oracle, dit-il d'un air triomphateur.
--C'est inutile, reprit le baron. Nous sommes tous les deux du même
avis. Elle te gobe et... tu l'aimes. Pauvre Jacques!...
XVII
LE SATYRE.
--Je ne comprends point les distinctions bizantines de cet excellent
Sermèze, pensait Mérigue en avalant à la hâte un atroce dîner à
vingt-cinq sous chez un mastroquet de dernier ordre--elle me gobe,
dit-il; je ne suis pas une mouche que je sache.--Si elle a un penchant
pour moi, ce qu'il avoue maintenant, ce sentiment-là, qui peut avoir des
degrés, n'a pas trente-six noms dans le dictionnaire. Mes affaires sont
diablement avancées, toute glace est rompue entre nous, aucune vaine
retenue ne préside plus à nos entretiens--sa petite main est restée dans
la mienne--sa jolie petite main, si fine, si blanche, si moelleuse au
toucher avec ses ongles tellement brillants qu'ils ressemblent à des
yeux et voilà qu'au lieu de penser à elle, il va falloir me rendre à
cet affreux comité... passer deux heures sans autre consolation
qu'une cigarette de la Régie offerte solennellement par le vidame
du Merlerault. Ah mais, ils finissent par m'ennuyer avec leurs
convocations! Ils me flanquent des blâmes. Ils ne se fendent pas
d'un liard, et par-dessus le marché, ils me font venir trois fois par
semaine, pour me donner leur appui moral. Je vais les arranger ce soir.
Pourquoi me gêner? Quand je serai le mari de Mlle de Vannes... je lui
ferai des papillottes avec leur appui moral.
La séance du Comité s'ouvrit à neuf heures du soir en présence du
candidat. Le président, après l'avoir complimenté sur le succès de
sa conférence, donna la parole au chevalier de Sainte Gauburge. Le
vénérable burgrave pataugea, barbouilla et bredouilla pendant une grande
demi-heure pour reprocher à Jacques la trop grande vivacité de ses
attaques contre le gouvernement. Mérigue riposta avec une telle énergie
que le président lui fit observer avec un sourire aigre doux qu'il se
croyait sans doute dans une réunion républicaine.
--Bien pire que cela, dit Mérigue, je me sens au milieu d'une assemblée
d'impuissants et d'inutiles.
--Vous êtes bien jeune pour nous juger, dit sentencieusement M. de
Saint-Benest.
--Et vous bien âgés pour me commander, répliqua Jacques exaspéré.
La discussion se continua sur ce ton et se termina par cette apostrophe
un peu méritée, mais assez dure de l'impétueux candidat.
--Je vous ai tout à l'heure traités d'inutiles: Messieurs, cela soit
dit sans faire aucune personnalité. On a eu l'air de s'indigner. Des
personnes dignes de foi m'ont pourtant affirmé que votre comité, qui
renferme dans son sein les premières fortunes de la France, avait refusé
de voter une cotisation hebdomadaire d'un franc par tête proposée par le
vicomte d'Escal.
A l'issue de la réunion le vicomte d'Escal prit Mérigue à part et lui
dit: «Mon cher ami, je vous adore, mais vous me compromettez... Je suis
de votre avis sur bien des points, mais il y a des choses que l'on
se contente de penser. Je ne pourrai plus vous soutenir avec la même
liberté d'allures. Tâchez donc de vous calmer un peu.» Mérigue ne
répondit pas et regagna son sixième étage.
--Quelle misère, s'écria-t-il en se jetant sur sa couchette, quelle
misère d'être obligé de penser à toutes ces vieilles perruques, quand
une jeune chevelure si splendidement soyeuse s'offre avec obstination
aux baisers de mes lèvres.
Si j'avais osé dans cette grande église... ô sainte maman, pardonne-moi
ce sacrilège, quelle distance pouvait-il bien y avoir de sa joue à la
mienne? Dans combien de jours l'aurai-je franchie... vais-je lundi soir
lui déclarer mon amour... pas encore... il est vrai que si son amabilité
s'accroît toujours dans les mêmes proportions, elle m'aura sauté au cou
avant la fin de la soirée. Elle m'a appelé mon cher... elle, Blanche de
Vannes, fiancée au duc de Largeay! Ce duc me gêne. Mais en ce moment son
étoile descend tandis que la mienne monte... Oh! quand je me promènerai
dans les bois de Mérigue avec Blanche à ma droite et Jacqueline à ma
gauche!
Le lundi suivant et cette fois à sept heures et demie très précise,
Mérigue correctement équipé faisait son entrée dans le salon de l'hôtel
Soubise.
--Vous êtes en retard, Monsieur, lui dit Blanche.
--Je ne crois pas, mademoiselle.
--Quant les bons amis n'arrivent pas une demi-heure d'avance, nous
estimons ici qu'ils se mettent en retard; n'est-ce pas, maman?
--Je suis absolument de l'avis de ma fille, Monsieur de Mérigue,
prononça rêveusement la comtesse douairière.
--Et moi aussi, dit le gros Théodore.
--La façon sympathique dont vous me recevez me rend véritablement
confus, Madame, reprit Jacques.
--C'est que, voyez-vous, poursuivit Théodore avec un rire malin, comme
je vous l'ai dit l'autre jour, tout le monde vous aime ici.
Mérigue rougit, Blanche resta impassible.
--Surtout, continua le terrible collégien, surtout vous savez qui?
--Je sais que c'est vous, mon cher Théodore, eut la force d'affirmer
Jacques, tandis qu'il avait des tentations formidables de pulvériser son
élève.
L'annonce du dîner mit fin à ce colloque désagréable.
Jacques, tout à fait enhardi, mangea comme quatre, parla beaucoup, et
empêcha Théodore de placer un mot.
L'adolescent faisait de vains efforts pour recommencer la série de ses
allusions inopportunes. Quand on fut revenu au salon, Jacques attira le
jeune homme à part et lui souffla ces simples mots à l'oreille: «Si vous
y revenez, je vous fais passer par la fenêtre.» Théodore se pinça les
lèvres, se renferma dans un silence absolu et jeta à son professeur un
coup d'oeil haineux. Il prétexta ensuite une grande fatigue et se retira
dans sa chambre.
--Quel bon débarras! avoua Jacques en se penchant légèrement vers Mlle
de Vannes.
--Quoi donc! vous faites attention à ce gamin, répliqua Blanche en
haussant les épaules.
La comtesse douairière était complètement absorbée dans ses travaux
manuels: «Nous allons causer littérature et poésie ce soir, dit Blanche
en versant un petit verre de Kummel à son invité.
Mérigue répondit... De tout mon coeur Mademoiselle.
--Mais auparavant, Monsieur, aimez-vous les marrons cuits sous la
cendre, j'ai un talent tout particulier pour les réussir.
--Je les adore, mademoiselle, repartit Jacques qui ne pouvait pas les
sentir.
--Eh bien! attendez, je vais vous préparer un petit régal, j'en ai
quatre... Nous en mangerons deux chacun...
--Et madame la comtesse?
--Oh! elle brode.
A ces mots l'étrange petite cuisinière sortit de sa poche deux paires
de châtaignes, les fendit d'un coup de ses ciseaux d'or et les glissa
délicatement sous la cendre chaude du foyer.
Puis elle resta assise sur le tapis et dit à Jacques:
--C'est l'affaire de cinq minutes.
Au bout d'un quart d'heure Blanche retira ses marrons avec la pincette,
les plaça avec grand soin sur une petite soucoupe en porcelaine de
Sèvres et les présenta à Mérigue, le plus gracieusement du monde.
Jacques prit le plus petit et le mangea. Il était entièrement pourri,
mais par un phénomène tout psychologique, on le déclara supérieur à tous
les marrons glacés de Boissier.
Au moment où Blanche en portait un à ses lèvres:
--Ma fille, soupira la comtesse, prends garde à ne pas casser tes dents.
--Oh! oui, prenez bien garde, dit Mérigue avec sollicitude.
La douairière se replongea dans ses labeurs et Blanche fit avaler
successivement trois châtaignes également avariées à son bien heureux
admirateur.
Après cette petite collation, la quatrième Grâce s'approcha de la
grande table de marbre entièrement couverte de journaux illustrés, de
brochures, de romans, de poésies célèbres.
--Quel est votre poète préféré, Monsieur de Mérigue, commença Blanche en
guise d'exorde.
--Vous le devinez, mademoiselle, celui que tous les faiseurs de vers
appellent: mon cher maître.
--Hugo, en d'autres termes, dit mademoiselle de Vannes.
--Victor? interrogea la douairière.
--Non, maman... Georges... Brodez donc. Nous parlons très sérieusement
avec Monsieur de Mérigue.
--Eh bien, Monsieur, je suis entièrement de votre avis, bien que je ne
connaisse qu'une faible partie de l'oeuvre du grand homme. Ruy Blas
en particulier m'a énormément plu... Ce ver de terre amoureux d'une
étoile...
--Est mon emblème, Mademoiselle, figurez-vous en effet, qu'à l'âge de
quatorze ans, j'avais le projet bien arrêté de conquérir les astres.
--Et vous êtes en chemin, Monsieur... vous serez conseiller municipal
dans huit jours... député dans six mois.
--Ah! de tout cela, je me moque absolument. Les météores politiques sont
trop mesquins pour le ciel de mon âme.
--Quelle jolie phrase, Monsieur! Revenons à Hugo... à ce propos,
voulez-vous me rendre un service?
--Je suis votre esclave, Mademoiselle.
--Oh! c'est trop. Soyez tout bonnement mon interprète pour quelques
minutes. J'ai lu ce matin la grande pièce de la _Légende des Siècles_
intitulée _le Satyre_... je n'ai pas très bien compris ce que disait
cette _bouche d'ombre_. Voulez-vous me l'expliquer... vous qui savez
tout?
--Volontiers, Mademoiselle, mais permettez-moi d'ouvrir une petite
parenthèse... allons-nous être interrompus par cet excellent M. de
Largeay?
--S'il n'y a que lui qui vous gêne, rassurez-vous. Je lui ai fait dire
qu'il ne me trouverait pas ce soir.
--Que de gracieuses attentions, Mademoiselle!
--Ainsi nous sommes seuls avec la chère poésie... Et maman, qui brode.
Je vous écoute, monsieur de Mérigue. Je ne demande pas mieux que d'être
charmée.
--Le satyre, Mademoiselle, est un pauvre habitant de la terre.
Presque toujours couché sous l'ombrage des forêts il ne lui est jamais
arrivé de contempler l'Olympe radieux. Le Satyre est gauche et timide,
et son corps, ployé aux voûtes des cavernes, n'a point l'éclat et la
beauté dont resplendissent les habitants des cieux.
La Terre, sa pauvre mère, l'a créé humble et difforme, et chétif et
dénué; pour tout héritage il n'a reçu qu'un chalumeau. Mais ce chalumeau
est un don superbe, car l'humble satyre en connaît l'harmonie profonde;
il peut, au gré de ses caprices, surpasser en terreur le grondement de
la foudre et vaincre en doux ravissement la mélodie des oiseaux. Or
les dominateurs de l'Olympe s'ennuient parfois dans leur sereines
élévations, et ils ont appris un jour, par la bouche de la Renommée,
leur plus fidèle esclave, qu'il existe bien loin, en bas sur notre globe
obscur, caché au fond d'un antre solitaire, un petit joueur de flûte
dont la musique charmerait les astres.
Les dieux ordonnent qu'il leur soit amené, et quand, ébloui par la
lumière inconnue, le satyre entre dans l'Olympe, il est accueilli
d'abord par une tempête d'éclats de rires, lui, indigent, maladroit,
contrefait en présence des Invincibles et des Immortels. Et Vulcain est
le seul à ne pas railler le nouveau venu.
Cependant, sur l'ordre des maîtres, le satyre à pris son chalumeau, et
le voilà qui module des sons plaintifs et tendres qui vont éveiller la
pitié dans les coeurs inexorables qui n'ont jamais su pardonner. Puis
il chante l'Amour et l'ivresse qu'il a connus en cueillant les raisins
d'or, et en reposant sa tête sur les seins blancs des Hamadryades. Les
Olympiens se regardent entre eux et se demandent avec étonnement qui a
pu enseigner ces divins accords à un misérable fils de la Terre. Tout
à coup l'habitant des forêts s'est souvenu des jours d'ouragan, et
son harmonie sauvage s'enfle jusqu'à dominer le tonnerre. De ce frêle
chalumeau qu'une étincelle embraserait échappent en ondes inépuisables
les clameurs de la tempête et les rugissements de la mer. L'Olympe est
ébranlé dans ses fondements éternels; Jupiter, le Roi des Rois, vient
s'incliner aux genoux du satyre. Un grand aigle effrayé tombe à ses
pieds, et autour de son corps glorifié, dans la ferveur d'un amour
immense, viennent s'enrouler les bras de Vénus.
Jacques ne parlait plus, et Blanche, entièrement hypnotisée, dévorait le
jeune homme de toute la flamme de ses regards.
--Vous êtes splendide, Monsieur Jacques, lui dit-elle.
La porte s'entrouvrit et un laquais annonça:
--Monsieur le duc de Largeay.
XVIII
LE PRESBYTÈRE DE SAINTE-RADEGONDE
--Mon cher duc, dit Blanche à son fiancé d'un ton légèrement
impertinent, vous serez puni d'avoir forcé la consigne. Je m'étais
réservé cette soirée pour effectuer quelques travaux littéraires à
l'occasion desquels M. de Mérigue veut bien me prêter les lumières
de son talent. Vous allez être condamné à entendre un tas de choses
auxquelles vous ne comprendrez rien.
--Le plaisir d'être avec vous me suffira, dit Largeay, qui avait sans
doute pris son parti d'être insensible aux coups d'épingles de sa
fiancée.
--Et je m'en voudrais, ajouta Jacques, de m'imposer plus longtemps. Si
vous voulez bien, mademoiselle, nous continuerons une autre fois cette
intéressante étude sur la _Légende_?
--Comment, vous partez? demanda Blanche, eh bien, promettez-moi quelques
instants de votre temps précieux pour après-demain soir, le jour même
des élections. Votre triomphe sera déjà un fait acquis et nous pourrons
tous vous en féliciter.
--Tiens, mais à propos, dit Largeay, il vient de surgir une candidature
_in extremis_.
--Républicaine? demanda Blanche.
--- Non, conservatrice, nuance impérialiste.
--C'est un peu fort! laissa échapper Mérigue.
--Mon cher duc, vous êtes décidément un oiseau de mauvais augure,
répliqua Mlle de Vannes. Qui est donc ce malfaiteur public qui vient
diviser à la dernière heure les voix des honnêtes gens.
--Le vieux baron Grémoli, l'administrateur général de la Banque
Universelle. Sa fortune immense en fera pour M. de Mérigue un redoutable
concurrent. Une nuée d'afficheurs sont en train de coller partout sa
proclamation depuis la tombée de la nuit.
A ces dernières paroles du duc, Mérigue prit son chapeau et salua ses
hôtes.
--N'oubliez pas que nous vous attendons après demain soir, dit Blanche.
Mérigue s'inclina et sortit. Il put entendre la phrase suivante,
adressée au duc par la jeune fille: «Vous arrivez toujours comme mars en
carême!»
Les fâcheux pronostics de Sermèze venaient de se réaliser. Le talent
et la jeunesse de Jacques lui avaient fait beaucoup de jaloux, et sa
raideur, avec ceux qu'il accusait d'une tiédeur trop grande, avait
indisposé contre lui la foule immense des timides et des hésitants. Les
impérialistes, assez nombreux dans le quartier, ayant eu vent de l'état
des esprits avaient déterminé un de leurs chefs, le baron Grémoli, à
poser sa candidature. Le choix de ce personnage était des plus habiles.
Grémoli, homme de cercle et de plaisir, était fort riche et possédait
une foule de relations dans le monde royaliste. Il avait les nombreuses
sympathies que savent toujours attirer les bénisseurs affligés
de grosses rentes, d'un peu de scepticisme, et dont les lumières
intellectuelles ne sauraient porter ombrage à personne.
Dès le lendemain, Mérigue, délaissant cette fois ses préoccupations
amoureuses, se mit à parcourir le quartier pour réchauffer le zèle de
ses partisans. Comme le lui avait prédit Sermèze, il ne tarda pas
à s'apercevoir que les gens du peuple et les petits boutiquiers lui
resteraient fidèles, mais qu'il ne fallait faire aucun fonds sur les
trois quarts des personnes de la société. Il trouva au comité une
froideur voisine de l'indifférence. Le vicomte d'Escal lui-même, mobile
comme tous les enthousiastes, ne lui cacha point que la partie était
légèrement compromise. Mérigue se livra à des pointages laborieux et
parvint en peu de temps à cette conviction que l'arbitre de l'événement
électoral serait le clergé des deux paroisses Saint-Barthélémy et
Sainte-Radegonde. Cette dernière considération lui rendait un espoir
notable. Le baron Grémoli était protestant et Jacques ne pouvait guère
s'imaginer que les prêtres et ceux qui étaient sous leur influence
immédiate, donnassent leurs voix à un hérétique. Il alla trouver
immédiatement l'abbé de la Gloire-Dieu, qui lui répondit: «Mon cher
enfant, vous pouvez compter sur moi et sur tous ceux qui accordent
quelque créance à mes conseils; mais il ne faudrait pas vous attendre à
avoir dans votre camp l'unanimité de mes confrères. A côté des raisons
de doctrine et d'opinion qui, à mon humble sens, devraient dominer en
une question pareille, il y a une foule d'autres considérations, plus
ou moins avouables, qui entraînent malheureusement certains caractères
opportunistes, honorables sans doute, mais insuffisamment pénétrés de
l'esprit chrétien. Tout ce que je puis vous promettre, mon bon Jacques,
c'est de ne jamais vous abandonner.»
Précisément, la veille au soir, pendant que Mérigue commentait Hugo
(Victor), devant Mlle Blanche émerveillée, une réunion politique se
tenait au presbytère de Sainte-Radegonde, à l'effet de déterminer
l'attitude électorale du clergé. Le curé de Sainte-Radegonde, l'abbé
Roubley, avait convoqué chez lui son confrère de Saint-Barthélémy,
l'abbé Vaublanc, qui arriva en compagnie de ses deux premiers
vicaires, MM. de la Gloire-Dieu et Marquiset. A sept heures, les quatre
ecclésiastiques s'étaient trouvés réunis à la table de M. le curé
Roubley. Chacun de ces messieurs se comporta pendant le dîner de façon
à indiquer d'une manière très nette son caractère, son opinion, et même
l'avis qu'il allait émettre sur l'affaire à l'ordre du jour. Inutile
de dire que l'abbé Roubley avait servi à ses hôtes un repas solide,
substantiel, plantureusement ecclésiastique, accompagné de ces vins
sérieux, bien soignés, de provenance sûre, que le phylloxéra épargne et
que les négociants respectent en faveur des ministres de la religion.
Le curé Vaublanc mangea de tout lentement, consciencieusement,
dogmatiquement, revenant de préférence aux viandes nourrissantes et aux
légumes opulemment beurrés. Il but avec la même pose méthodique, avec la
même componction dévote. Le doyen de Sainte-Radegonde se contenta d'un
perdreau et de quatre verres de vieux bourgogne des bons crus moyens.
Le vicaire Marquiset fit la très petite bouche et grignota surtout les
friandises du dessert, qu'il arrosa de quelques gorgées de Pontet-Canet.
L'abbé de la Gloire-Dieu n'accepta, suivant son habitude, que de la
soupe, du pain et de l'eau.
Les questions politiques ne furent abordées qu'au moment du café, sur
la demande expresse de l'abbé Vaublanc qui prétendait, en bon et
raisonnable apôtre, faire chaque chose en son temps. Ce digne homme
exhiba, à l'issue du festin, une grosse pipe en merisier, tandis
que l'abbé Roubley sectionnait l'extrémité d'un petit havane et que
Marquiset allumait à une bougie une cigarette du Levant. L'abbé de
la Gloire-Dieu toussa à trois reprises en jetant sur ses confrères
un regard qui, traduit en langage ordinaire, eût fait une phrase peu
charitable. On crut utile de constituer un président pour diriger
la discussion. Cet honneur échut naturellement à l'abbé Vaublanc qui
s'exprima en ces termes:
--Messieurs et honorés confrères, nous nous sommes assemblés aujourd'hui
à la table si hospitalière du presbytère de Sainte-Radegonde, d'abord
pour faire un excellent dîner... ceci entre parenthèses, mais pour nous
occuper de la question électorale avant tout.
--Pardon, après tout, interrompit doucement l'abbé de la Gloire-Dieu.
--...Et pour déterminer quelle sera notre attitude au scrutin qui va
s'ouvrir, poursuivit l'abbé Vaublanc, sans paraître avoir entendu la
réflexion de son subordonné. Nous avons en première ligne un jeune
homme, ardent, convaincu...
--Un peu trop convaincu peut-être, observa l'abbé Roubley, avec un
sourire malicieux.
Le président continua:
--Je dis ardent, convaincu, honnête, bon catholique, ce qui doit être
pour nous de quelque importance...
--Ce qui doit être tout pour nous, dit l'abbé de la Gloire-Dieu.
--Je ne vais pas jusque-là, rétorqua le curé Roubley.
Le doyen de Saint-Barthélémy poursuivit:
--Je ne puis reprocher à ce candidat que son manque de surface.
--C'est énorme, dit l'abbé Marquiset, notoirement bonapartiste et
mondain.
--D'un autre côté, dit l'abbé Vaublanc, nous voyons un homme
considérable, universellement connu, honoré et apprécié, très riche...
--Surtout très riche, glissa l'abbé de la Gloire-Dieu.
--Ce qui n'est pas à dédaigner, remarqua l'abbé Roubley.
--Ce qui est une condition _sine qua non_, pour représenter un quartier
comme le nôtre, renchérit l'abbé Marquiset.
--Le baron Grémoli est protestant, dit l'abbé de la Gloire-Dieu. La
fortune n'a rien à voir dans la question qui nous occupe. Il nous
faut un homme actif, dévoué, intelligent. A égalité de talent et de
considération, je vote pour le candidat catholique.
--C'est aller bien vite en besogne, mon cher confrère, reprit l'abbé
Roubley avec des caresses dans la voix. En quoi, s'il vous plaît, la
nomination de M. de Mérigue augmenterait-elle notre influence dans le
monde? Je le juge à sa valeur. C'est un brave garçon, tout à fait dans
les bonnes idées, qui lutterait avec intrépidité pour tous les principes
qui nous sont chers, qui même, je n'en doute pas, serait prêt, s'il
le fallait, à donner son sang pour notre cause... Vous voyez, la
Gloire-Dieu, que je vous fais la partie belle, mais, en bonne politique,
voyez-vous, j'irais au baron Grémoli, qui nous sera d'autant plus
reconnaissant qu'il n'appartient pas à notre sainte religion, et qui est
en mesure, par sa situation, de nous rendre les plus grands services. De
notre temps, hélas! l'Église a plus besoin de banquiers que de martyrs.
--La sagesse vient de parler par votre bouche, dit l'abbé Vaublanc en
déposant sa pipe et en aspirant une prise de tabac. La religion n'est
pas en cause. Je voterai pour le baron Grémoli.
--Je suis entièrement de cet avis, ajouta l'abbé Marquiset. La chose ne
me paraît pas discutable. Mme Grémoli est très généreuse et nous donnera
à pleines mains pour le soutien de nos oeuvres et l'entretien de nos
églises.
--Je suis sincèrement désolé de me trouver seul de mon opinion, dit
alors l'abbé de la Gloire-Dieu, après avoir bu un grand verre d'eau
claire. Le baron de Grémoli est un très digne homme, je le veux bien,
mais il est âgé, fatigué, à peu près indifférent, en pratique au moins,
à toutes les questions si graves qui nous préoccupent. Il possède un
hôtel à Genève et une villa à San-Remo. Vous ne le verrez jamais au
Conseil municipal. Il me paraît singulier, en vérité, d'envoyer à une
assemblée une personne qui n'y siégera point. Il me semble frivole,
pour employer une expression parlementaire, lorsqu'on a un homme à sa
disposition, de se faire représenter par une étiquette. Plus que jamais
les dévoûments se font rares, plus que jamais il faut leur ouvrir nos
bras. D'abord, soyez bien assurés que quelques billets de cent, pas même
de mille... seront tout la bénéfice que vous retirerez de l'élection
Grémoli. Mais je vais plus loin, mes chers confrères: le baron Grémoli
devrait-il nous faire édifier des écoles, des hôpitaux et des temples,
devrait-il alimenter puissamment toutes nos oeuvres de bienfaisance,
que je vous dirais encore: Votons pour M. Jacques de Mérigue. Trop
convaincu, a-t-on dit tout à l'heure. Cette parole m'a profondément
affligé. Est-ce qu'on peut être trop convaincu de la vérité, de la
nécessité d'agir? Les trouviez-vous aussi trop convaincus ceux qui, dans
les temps anciens, mouraient pour leur foi?... Rappelez vos souvenirs
historiques, messieurs; comment l'Église chrétienne est-elle arrivée à
dominer le monde? et, pour renverser le raisonnement qu'on vous faisait
tout à l'heure, répondez-moi la main sur le coeur, sur votre coeur de
prêtres, les apôtres de Jésus-Christ étaient-ils des banquiers ou des
martyrs? Il y eut un banquier. Il s'appelait Judas.
Un silence suivit cette loyale déclaration. Les trois ecclésiastiques
auxquels elle s'adressait en comprenaient au fond la justesse
incontestable; mais leur parti était pris, il jugeaient la question en
gens d'affaires et en hommes du monde.
L'abbé Roubley serra la main de son éloquent contradicteur en le
qualifiant de «Cher exalté», et l'abbé Vaublanc prononça les paroles
suivantes avec toute sa lenteur digne et toute sa gravité vénérable:
--Messieurs et chers confrères, il est et demeure acquis, à la majorité
de trois voix contre une sur quatre votants, que le candidat appuyé par
le clergé aux élections municipales du quartier Saint-Barthélémy, est
l'honorable baron Anastase Grémoli.
XIX
RÊVE ET RÉVEIL
Théodore de Vannes ne pouvait pardonner à Jacques la menace que son
professeur lui avait faite de lui tirer les oreilles. Sournois autant
que rancunier, il se garda bien de laisser paraître les sentiments
hostiles qu'il nourrissait à l'égard du candidat royaliste, mais la
veille de l'élection il prétexta une indisposition pour se dispenser
d'aller au collège, et il passa toute sa journée à courir les maisons et
les boutiques où il était connu, pour combattre la candidature Mérigue.
Il estima avoir enlevé à Jacques une soixantaine de voix; il réussit
en réalité à détacher de lui une vingtaine de partisans auxquels il
fit accroire que Jacques était un républicain déguisé. Ces transfuges
étaient de tout petits commerçants voisins de l'hôtel Soubise et qui ne
voulaient pas mécontenter le «jeune monsieur de la maison».
Le quartier Saint-Barthélémy se passionnait beaucoup pour cette joûte
politique. On en parlait dans les cercles, dans les salons, dans les
rues. On s'abordait en se demandant des pronostics. Mériguistes et
Grémolistes avaient des disputes et des altercations. On parlait des
deux candidats comme on fait des chevaux de course. On discutait leurs
chances comme s'ils se fussent appelés Frontin ou Little Duck.
Au premier instant de sa mise en avant si brusquement improvisée, on
donnait Grémoli à dix contre un et on payait pour avoir Mérigue. Le
lendemain matin le riche baron descendait à deux; au coup de midi, il
était à égalité. On le payait trois à six heures du soir, tandis que
Mérigue s'élevait rapidement dans la série des cotes fantastiques.
Enfin, le grand jour arriva. C'était à double titre que Mérigue donnait
cet adjectif au dimanche désigné pour la bataille des urnes. Il avait
pris en effet une grande résolution. Invité à dîner le soir même à
l'hôtel Soubise, il avait décidé qu'il n'attendrait pas l'heure du repas
pour s'y présenter et se ferait annoncer à quatre heures à la porte du
grand salon blanc et or. Il savait que la comtesse douairière sortait de
trois à six et comptait se trouver en tête à tête comme par hasard avec
Mlle de Vannes, qui profitait de l'absence de sa mère pour lire des
romans. Il voulait en finir une fois pour toutes avec sa position
d'amoureux inavoué, faire connaître ses sentiments à la jeune Muse et,
dans le cas d'un accueil favorable qu'il espérait, mettre Blanche en
demeure de se prononcer entre lui et le duc de Largeay. Toute la matinée
Jacques parcourut les sections de vote, pâle, agité, fiévreux,
donnant au hasard des encouragements vagues et des poignées de main
inconscientes.
Son esprit était si peu avec son corps qu'il vota pour son concurrent
impérialiste et donna une fraternelle accolade au candidat républicain.
La véritable urne était pour lui à l'hôtel de Soubise; il n'avait qu'un
électeur, et les femmes, en ce qui le préoccupait, n'étaient point
exclues du droit de vote.
A quatre heures sonnantes, Jacques de Mérigue, en tenue de ville,
montait le grand escalier de l'aristocratique maison, tremblant,
chancelant, sentant l'impérieuse nécessité de s'appuyer sur la rampe.
Le valet de service lui dit: «Monsieur, Mme la comtesse est sortie, mais
Mlle de Vannes m'a chargée de la prévenir toutes les fois que monsieur
se présenterait.» Jacques eut un coup de sang qui lui congestionna toute
la tête et, en entrant dans le salon, il crut voir tous les meubles
exécuter une sarabande fantastique. La pièce était vide.
Il ne voulut point s'asseoir et s'accouda à la cheminée pour ne pas
tomber. Il n'y avait pas deux minutes qu'il se livrait au flux et
au reflux violents de ses pensées folles et de ses impressions
vertigineuses, que la quatrième Grâce entrait leste, vive, pimpante, et
le saluait d'un petit mouvement de tête en lui tendant la main et en lui
disant: «Vous êtes pas trop en retard aujourd'hui, monsieur Jacques.»
L'emploi de ce prénom parut de bon augure au poète.
--Vous avez probablement voulu me continuer notre conférence sur Hugo
(Victor) sans crainte d'être dérangé par le duc. C'est bien aimable à
vous, monsieur, et recevez tous mes remerciements pour votre gracieuse
attention. J'ai deux heures à vous donner et je suis à vos ordres.
--Mademoiselle, répondit Jacques avec des essoufflements dans la voix,
vous avez bien voulu l'autre jour à la cérémonie de Saint-Roch me
demander à quoi je pensais pendant cette mélodie sublime qui nous a
charmés tous les deux.
--Et vous n'avez pas voulu me répondre.
--Je ne le pouvais guère en ce moment-là, mademoiselle, mais
aujourd'hui... je suis prêt à vous satisfaire.
--Je vous écoute le plus volontiers du monde, monsieur de Mérigue. Votre
paraphrase du _Satyre_ était ravissante.
--Il ne s'agit point de littérature, mademoiselle, interrompit Mérigue
fiévreusement.
--Dites tout ce que vous voudrez, monsieur. Je suis certaine que vous
m'intéresserez.
--Mademoiselle... vous me trouverez peut-être bien audacieux, mais mon
ambition est plus grande. Elle va... jusqu'au... désir de vous plaire.
Blanche partit d'un grand éclat de rire bon enfant.
--Mais c'est déjà fait, monsieur. J'aime beaucoup votre
conversation--quand vous daignez parler.--Vos opinions littéraires, vos
sentiments politiques, votre caractère chevaleresque... enfin, vous me
convenez tout à fait, et je veux demander aujourd'hui même à ma mère
de prendre trois leçons de littérature par semaine avec vous. Vous me
donnerez des devoirs... que vous corrigerez. Vous serez très sévère,
vous m'apprendrez à écrire.
Jacques était navré de voir l'entretien dévier sans cesse des sujets
intimes vers les questions d'art. Il dit soudain, presque brusquement:
--Mademoiselle, j'ai une confidence à vous faire. M'en accordez-vous la
permission?
--Certainement, reprit Blanche sans quitter sa mine enjouée. Vous pouvez
compter sur ma discrétion.
--Hélas! mademoiselle, reprit Jacques en baissant la tête et presque à
voix basse, ce n'est point de votre discrétion que j'ai besoin, c'est de
votre indulgence.
--Mon indulgence...
--De votre miséricorde.
--Je ne comprends plus du tout... Allez.
--Mademoiselle, la première fois que je vous ai vue à Sainte-Radegonde,
j'ai reçu une de ces commotions que l'on n'éprouve qu'une fois dans sa
vie. Mes regards vous ont traduit peut-être les sentiments impérieux
qui subjugaient mon âme, et je ne pouvais avoir aucune espérance de vous
voir, de vous approcher.
--Je me souviens, monsieur, dit Blanche devenue sérieuse.
--Et voici qu'un hasard divin ou plutôt une loi d'attraction mystérieuse
a permis que mon rêve devînt une réalité. J'ai été reçu chez vous avec
la plus grande distinction. On m'y a traité comme un... ami.
--Vous le méritez, monsieur, interrompit Blanche toujours grave.
--Alors, mademoiselle, une idée folle, insensée, absurde, a germé dans
mon esprit, je me trompe, hélas! dans les replis les plus intimes et
les plus profonds de mon coeur... Oh! ne m'en veuillez pas, je vous en
conjure, de vous faire cet aveu, mademoiselle. Rappelez-vous ce poème
que vous trouvez si beau... Vous êtes la Reine, je suis Ruy-Blas. J'ai
osé... vous aimer.
Blanche sourit imperceptiblement et tendit la main à Jacques en lui
disant:
--Cher monsieur... J'accepte de tout coeur votre amitié... elle me sera
précieuse. Seulement, je vous recommande bien de ne pas risquer votre
vie pour m'apporter des fleurs.
--Je donnerais tout mon sang pour vous, répondit Jacques
impétueusement... mais... de grâce... comprenez-moi. Ce n'est point de
l'amitié que je vous apporte. Quand mon âme se donne, elle se livre tout
entière. Encore une fois, pardonnez-moi... Mais je ne pense plus retenir
un mot qui me brûle. Mademoiselle Blanche, je vous aime... d'amour?
--Je vous aime beaucoup, monsieur, répondit Blanche avec un tremblement.
--Oh! je voudrais vous baiser les mains, mademoiselle, mais, de grâce,
encore un mot.
--Je vous écoute, monsieur Jacques.
--Vous me faites l'insigne faveur de me dire: Je vous aime beaucoup...
Je vous assure que je préférerais: Je vous aime un tout petit peu...
Dites-le-moi, mademoiselle Blanche.
--Je mentirais, monsieur Jacques. Mon amitié pour vous...
--Ah! l'amitié, maintenant.
--N'est point du tout ordinaire ni banale.
--L'amitié, toujours l'amitié.
--Que voulez-vous de moi, monsieur Jacques?
--Vous me permettez de vous le dire?
--Je vous le permets.
--Votre amour.
--Vous l'avez, affirma Blanche nerveusement.
--Oh! que dites-vous, mademoiselle?
--Depuis trois jours.
--Oh! donnez-moi votre main et prenez ma vie.
Blanche tendit sa main que Jacques baisa respectueusement. Puis il
souffla ces deux mots à voix basse: Merci, mademoiselle Blanche...
Merci... Blanche.
Mlle de Vannes eut un léger sourire en disant:
--Pauvre monsieur Jacques... Pauvre Jacques.
Les deux acteurs de cette scène étrange demeurèrent quelques minutes
sans parler, puis Jacques dit à Blanche:
--C'est aujourd'hui le plus beau jour de ma vie, mais toutes les roses
ont leurs épines.
--Je n'ai pas l'honneur d'être une rose, reprit Blanche, mais j'ai
l'avantage de n'avoir point d'épines.
--Êtes-vous charmante--d'esprit et de coeur.
--Bon, voilà le madrigal qui revient.
--Oh! je me soucie bien de ces sottises. Je pense à tous les obstacles
qui peuvent nous séparer.
--Quels obstacles? J'avoue ne point en voir.
--Et le duc de Largeay?
Blanche éclata de rire.
--Le duc de Largeay, répéta-t-elle. Ce n'est que mon futur mari.
Jacques devint livide.
--Pardon, mademoiselle, je suis un peu troublé... C'est peut-être ce qui
m'empêche de comprendre très bien... Vous me dites que vous épouserez le
duc de Largeay?
--Certainement, d'ici deux ou trois mois... Je ne suis pas très pressée,
vous savez.
--Mais alors, mademoiselle, j'ai rêvé... Ne m'avez-vous pas dit... que
vous m'aimiez.
--Eh bien!... sans doute.
--Et le duc, alors?... Vous ne l'aimez pas?
--Oh! si peu.
--Et vous allez devenir sa femme?
--Mais... mon cher monsieur Jacques, vous, poète, littérateur... Vous
qui savez tout... qui comptez vingt-cinq ans d'âge, vous n'avez dont
jamais lu un roman?
--J'en ai beaucoup lu, mademoiselle, mais j'y ai toujours cherché des
délassements pour mon esprit et jamais des règles pour ma vie.
--Est-ce un reproche?
--A Dieu ne plaise, mademoiselle. C'est une simple réflexion... mais je
vois que je devrai taire la seconde partie de ma confidence.
--Comment? elle n'est pas finie?
--Non, mademoiselle.
--Eh bien! je vous l'ai dit tout à l'heure, je suis libre jusqu'à six
heures du soir, et toujours charmée de vous entendre.
--Je ne sais comment vous accueillerez ce qui me reste à vous dire, mais
si cela était de nature à vous déplaire, je vous supplie par avance de
bien vouloir me pardonner.
--C'est entendu.
--J'étais venu pour deux choses, mademoiselle. D'abord pour vous dire
que je vous aimais.
--C'est fait.
--Ensuite...
--Ensuite, monsieur?
--Pour vous demander votre main.
Blanche de Vannes se dressa comme soulevée par un ressort.
Son visage prit subitement une expression d'indignation et de colère.
Elle leva orgueilleusement sa jolie tête patricienne et jeta à Mérigue
cette réponse foudroyante:
--Monsieur de Mérigue, je ne sais à quoi il tient que je ne sonne et que
je ne vous fasse reconduire!
--Mademoiselle...
--Vous m'insultez, monsieur.
--Mon amour est une insulte?
--Ce n'est pas cela... Vous ne comprenez rien... c'est la demande que
vous avez osé formuler tout à l'heure que je considère comme une injure
sanglante, et je n'ai personne pour me venger.
--Vous avez le duc de Largeay, mademoiselle. Chargez-le de me tuer... Et
je crois maintenant qu'il ne me reste plus qu'à vous présenter mes plus
humbles hommages.
--Vous m'évitez la peine de vous le dire, monsieur.
Mérigue se leva.
--Pardon, monsieur, dit Blanche au moment où il ouvrait la porte, ma
mère vous attend ce soir à dîner. Votre absence pourrait donner lieu
à des commentaires. Je vous serai reconnaissante de vous trouver ici à
sept heures et demie.
--Soyez tranquille, mademoiselle, j'ai encore assez d'éducation pour ne
point commettre de grossièretés.
--Ah! monsieur, répondit Blanche, on peut s'attendre à tout avec des
gens de vos espèces.
Mérigue sortit en s'inclinant profondément. Blanche saisit un chiffon de
papier et y griffonna au crayon cette simple ligne:
«Je vous prie de donner un coup d'épée à M. de Mérigue.
«BLANCHE».
Elle cacheta le pli, sonna et dit au laquais qui se présenta:
--Portez sur le champ cette lettre à M. le duc de Largeay!
XX
CORRECT
Le duc de Largeay fut vivement contrarié à la réception de la missive
de sa fiancée. Toute velléité belliqueuse à l'égard de Mérigue s'était
évanouie chez lui du moment où il avait appris que le candidat royaliste
fréquentait depuis dix ans les salles d'armes. Pourtant il n'y avait
pas moyen de reculer ni de tergiverser. L'ordre était impératif et
catégorique. Impossible de laisser apparaître la moindre hésitation
avec une personne du caractère de Blanche. Ce n'est pas que le jeune duc
brûlât d'amour pour sa fiancée, mais le million de dot exerçait sur ce
clubman légèrement décavé une fascination qui pouvait lui donner à
la rigueur l'apparence d'un amoureux très suffisamment transi. Il se
dirigea donc vers la rue des Saints-Pères non sans une certaine émotion
d'un genre fort désagréable. Il n'eut point la peine de monter de
nouveau les cent vingt marches du candidat. Jacques, depuis qu'il avait
quitté l'hôtel Soubise, errait dans les rues avoisinantes, les bras
ballants, les yeux vagues, trop écrasé, trop anéanti pour ressentir déjà
la douleur de sa blessure.
A l'angle du boulevard et de la rue Saint-Dominique, le duc aperçut son
rival. Il prit son courage à deux mains, s'approcha de Jacques et lui
donna un léger coup de canne sur l'épaule comme pour le faire retourner.
--Plait-il, monsieur? dit Mérigue d'une voix altérée.
--Ôtez-vous de mon chemin? dit le duc d'un ton nerveux et saccadé qui
dissimulait assez mal l'exiguïté de sa vaillance.
--Encore vous, duc. En quoi puis-je?...
--Je viens de vous le dire.
--Je n'ai pas bien entendu.
--Vous avez pourtant des oreilles.
--Désirez-vous que j'allonge les vôtres?...
--Vous m'insultez, monsieur. Vous m'en rendrez raison!
--Comme il vous plaira.
--Voici ma carte.
--Bien honoré, voici la mienne.
--Impertinent!...
--Pardon, monsieur, vous êtes trop homme du monde pour ne pas vous
rappeler qu'une fois leurs cartes échangées deux gentlemen ne doivent
plus ajouter un mot sur le différend qui les divise; la parole, dès
lors, est aux témoins et aux épées.
--C'est juste, monsieur le professeur. Alors vous y tenez absolument...
à l'épée?...
--Mes témoins, monsieur le duc, auront l'honneur de vous donner ce
renseignement.
--Bien obligé, monsieur le professeur.
--Je vous salue, monsieur le duc.
Et Largeay rebroussa chemin pour rentrer à son hôtel tandis que Jacques
disait à haute voix d'un air de contentement un peu féroce: «Eh bien!
oui; tu arrives encore comme Mars en Carême, et ta paillasse court
certains risques.»
Blanche de Vannes, après avoir décrété la mort de son trop audacieux
admirateur, s'était retirée dans sa chambre et jetée vivement sur son
lit. Du premier jour où elle avait vu Mérigue, elle avait éprouvé
pour ce passant étrange un de ces sentiments de curiosité féminine qui
arrivent promptement aux frontières de la sympathie. La candidature du
jeune Limousin et tout le bruit que la presse avait fait autour de lui
n'étaient point pour affaiblir cette inclination chez une jeune fille
d'un caractère impétueux et romanesque, surveillée uniquement par
une mère... qui brodait, et habituée à n'avoir d'autres lois que ses
caprices. C'était elle qui avait en réalité ouvert à Jacques la porte de
l'hôtel Soubise, et l'attraction qu'il exerçait sur elle s'était dès le
premier jour transformée en vrai «béguin». Le salut de Saint-Roch et la
paraphrase du _Satyre_ avaient accentué ce penchant d'une façon brusque
et violente; la jeune lionne de la rue Saint-Dominique avait trouvé
son dompteur. Aussi la déclaration de Jacques, qui eût pu sembler
prématurée, s'était-elle trouvée accueillie par un coeur battant à
l'unisson du sien. Mais Mlle de Vannes s'imaginait, avec une certaine
candeur d'enfant gâtée et possédant un sens moral un peu vague, qu'elle
pourrait très bien avoir Mérigue pour ami et M. de Largeay pour mari.
D'autant mieux qu'en dépit de ses lectures, elle ne se rendait pas
un compte bien exact de toutes les conséquences de ce jeu de coeur en
partie double. La découverte subite des prétentions étranges de Jacques
avait fait bondir en elle cet orgueil de la race, souvent plus incrusté
chez certaines femmes que l'amour de la vertu.
«Il n'a pas de front, ce monsieur, ce Limousin, ce professeur qui a de
l'encre au bout des doigts... ça lui apprendra... il ne sera pas tué
certainement... Un coup d'épée à la mode du jour... au bras, à la
main... ça lui servira de leçon... de correction. Moi, fiancée à un
duc!... et puis quelle ingratitude!... M'adresser cet outrage au moment
où je lui avoue, où je lui accorde... Oh! il mériterait d'être tué... il
serait plus respectueux une autre fois. Il en réchappera; deux ou trois
semaines au lit... comme c'est la coutume des gladiateurs du Jockey...
puis... il reviendra... me demander pardon... et ma foi!... pourquoi
ne pas le recevoir en grâce... Il est très gentil au fond... beau
garçon!... Quelle différence avec le duc. Grand, bien découplé, des
yeux rayonnants... parlant comme un membre de l'Académie... intelligent
jusqu'au bout des ongles... spirituel... drôle... énergique... mais très
insolent par exemple!... Il a besoin d'être rappelé à l'ordre...
Comme il doit bien embrasser... que ses lèvres doivent être chaudes
et vibrantes... quand je pense au petit morceau de glace que le duc
m'applique de temps à autre au bout des doigts... Oh! il ne faut pas du
tout qu'il me le tue... Non. Non! ce serait dépasser le but... ni même
qu'il lui fasse une blessure trop profonde... oh!... il me semble... que
je souffrirais de sa douleur! et que j'aurais envie de me faire... soeur
de charité pour le soigner. Mon cher duc, je vous défends bien de lui
faire du mal... Est-il fou de Largeay de vouloir blesser mon ami... Ah!
par exemple; s'il me fait ce coup-là je ne le revois de ma vie. Espèce
de jaloux, va! Est-ce que je n'ai pas le droit d'avoir des amis?...
Comment supporterai-je la compagnie de ce dadais si j'y étais réduite
exclusivement? ah! je le déteste! Qu'il ne s'avise pas seulement de lui
faire tomber un cheveu de la tête!»
Blanche en était arrivée à cette période de ses réflexions quand une
femme de chambre frappa à la porte, entra sans attendre de réponse et
lui remit une lettre qu'un exprès venait d'apporter. Elle lut:
«Bien chère amie,
«Vos ordres sont exécutés, j'ai bâtonné le drôle! Demain à la
première heure échange de témoins. A midi, tout sera terminé
suivant vos désirs.
«Votre petit duc vous baise les mains.
«L.»
--Stupide assassin! s'écria Blanche. Le commissionnaire est-il parti?...
Faites courir après... Ramenez-le. Dépêchez-vous donc, petite sotte. Et
tandis que la servante effarée obéissait, Mlle de Vannes écrivait d'une
main fébrile au dos d'une carte de la comtesse douairière:
«Jamais de la vie. D'abord vous ne l'avez pas bâtonné. Vous
n'existeriez plus à cette heure. En tout cas, il dîne ce soir
ici. Vous viendrez à neuf heures lui faire des excuses devant
moi... dans un coin du salon. Sinon tout est fini entre nous.
C'est bien compris.
«BLANCHE.»
Le duc était occupé à sa toilette intime quand il reçut cette nouvelle
épître:
--Des excuses publiques à présent! A ça! mais elle est en train de me
faire payer son petit million... aussi quelle bêtise de m'être vanté!
je ne l'ai pas bâtonné du tout... oh! quelle histoire. Ce Mérigue va me
prendre pour un fantoche... et il n'aura pas tout à fait tort!... oh!
la petite vipère. Si tu n'avais point ton million. C'est horrible!... Il
faut bien obéir.
A sept heures et demie très précises, Jacques, qui avait pour quelques
heures dominé, comprimé et mâté les angoisses de son âme, pénétrait avec
aisance et grâce dans le grand salon de l'hôtel Soubise. Il commençait à
dépouiller très bien son écorce limousine et à saluer les grandes
dames à peu près comme il convient. Blanche lui tendit la main comme à
l'ordinaire et éprouva un certain frémissement en rencontrant celle du
jeune homme, froide comme un gantelet de fer. Mérigue parla beaucoup,
avec une tenue impassible, et maintint constamment la conversation sur
les élections dont le résultat allait être connu au plus tard dans une
heure. Théodore sortit au dessert pour aller prendre des nouvelles,
espérant bien au fond du coeur apporter à son maître l'annonce d'un
échec. Il rentra au bout d'un quart d'heure et trouva les autres
convives déjà assis au salon et en train de prendre le café. Il tenait
à la main un fragment d'affiche où il avait gribouillé les résultats du
vote au moment même de sa proclamation. Il pouvait à peine prononcer une
parole tant il avait couru. Il lut enfin de sa grosse voix:
--Électeurs inscrits 3.200.
Et il s'arrêta pour souffler.
--Électeurs ayant pris part au vote 2.500;
Majorité absolue des suffrages exprimés 1.251;
Le général Paulus Géraudel, républicain, 958;
Le baron Grémoli, bonapartiste, 772.
M. Jacques de Mérigue, monarchiste, 730.
Résultat: ballottage en faveur de M. le baron Grémoli.
Quand il eut achevé Théodore jeta à son maître un regard venimeux mal
dissimulé sous une apparence de désappointement: «quarante-deux voix de
moins, pensait-il, à cause de moi! Ça lui apprendra.» Mérigue se leva et
dit à la comtesse:
--Je vais être obligé, madame, de me retirer plus tôt que je ne l'aurais
désiré, car mon devoir de conservateur discipliné est de me désister
immédiatement en faveur de M. Grémoli. Mes affiches doivent être
apposées demain matin...
--C'est un très petit malheur, dit Blanche, un homme intelligent comme
vous n'a point à regretter cet échec. Ce sont les réactionnaires du
quartier qui sont le plus à plaindre. Je vous prie de bien vouloir
demeurer encore quelques minutes.
Et elle poursuivit en baissant la voix:
--Quelqu'un va venir ici vous demander pardon.
La comtesse douairière soupira:
--Comme je suis vraiment désolée de ce contretemps, cher monsieur.
Et ses yeux un instant soulevés de son noble ouvrage y retombèrent
automatiquement. Le duc de Largeay entra. Il se mordit violemment les
lèvres, salua sommairement sa future belle-mère, et fit à Blanche
une sorte de grimace à laquelle il s'efforça de donner l'aspect d'un
sourire.
Puis résolument, brusquement, il dit à Mérigue en lui tendant la main:
--Tantôt, monsieur, j'ai eu tous les torts, dans le fond et dans la
forme, veuillez recevoir mes excuses.
Le candidat vaincu hésita une seconde, fronça le sourcil, puis se laissa
prendre la main avec un léger mouvement d'épaules en répondant au duc:
--Soit, monsieur.
--C'eût été vraiment trop bête, ajouta Largeay en minaudant.
--J'aurais mauvaise grâce à vous contredire, reprit Jacques.
XXI
DÉSOLÉS ET CONSOLÉS
Le lendemain matin l'affiche suivante était placardée à profusion dans
tout le quartier Saint-Barthélémy.
«ÉLECTEURS ROYALISTES,
«Nous devons tous nous coaliser contre l'ennemi commun, le
candidat républicain qui réunit à lui seul un millier de voix.
Je vous demande et au besoin je vous prie de vouloir bien
au scrutin de dimanche prochain reporter l'unanimité de vos
suffrages sur M. le baron Grémoli. Je serai le premier à vous
donner l'exemple.
«JACQUES DE MÉRIGUE.»
Jacques fit une visite à son heureux concurrent qui le reçut avec
beaucoup d'urbanité et de distinction et lui offrit même un impérial
cigare. Puis il trouva dans son casier un monceau de cartes émaillées
de réflexions diverses. Les unes exhalaient des condoléances pures
et simples. D'autres félicitaient le jeune homme de sa _patriotique
abnégation_ et lui pronostiquaient une revanche éclatante. Quelques-unes
le blâmaient d'avoir abandonné la partie et d'avoir tendu la main
«aux meurtriers du duc d'Enghien». La plus curieuse émanait du vicomte
d'Escal; elle était ainsi conçue:
«Mon cher ami,
«Je ne saurais approuver votre détermination. Moi qui ai lutté
toute ma vie (??!!) je ne puis concevoir un soldat capitulant.
Pour vous témoigner mon mécontentement; je refuse de solder
les frais de votre affiche de désistement. Ne voyez dans cette
résolution qu'une protestation de ma part, non contre votre
sympathique personnalité, mais contre une politique néfaste qui
nous perd depuis cinquante ans et nous perdra jusqu'à la fin des
siècles.»
Le baron Grémoli rendit sa visite à Jacques. La montée des cent vingt
marches, sans ascenseur, et l'aspect délabré du logement situé à la cime
plongèrent l'opulent financier dans une profonde stupeur.
--Comment, se disait-il, je ne l'ai battu que de quarante voix!
Mérigue eut aussi la visite de Sermèze qui lui fut plus agréable. Il
lui raconta tous les événements de la veille et le jeune baron lui dit
encore: «Pauvre Jacques!» Lorsque la nuit fut close il écrivit à son
vieux père:
«Mon cher papa,
«Je tombe des astres comme feu Phaéton. Ni femme, ni siège au
Pavillon de Flore. Ne te désole pas trop. Je vous embrasse tous
comme je vous aime.
«Votre pauvre JACQUES, comme devant.»
A la réception de ce pli tout à fait inattendu, bien des larmes
coulèrent au noble repaire de Mérigue. La pieuse Caroline se consola en
s'en rapportant à la volonté de Dieu, et le chef de famille en traçant
au galop ces quelques lignes:
«Cher fils,
«_Quem si non tenuit, magnis tamen excidit ausis._
«Les Titans aussi échouèrent dans l'assaut qu'ils voulurent
livrer à l'Olympe, ce qui ne les empêcha pas de demeurer des
Titans. Ton père toujours fier de toi.
«JOSEPH, COMTE DE MÉRIGUE.»
Le Comité royaliste du quartier Saint-Barthélémy ne mêla point ses
lamentations aux tristesses de la pauvre famille. Ces messieurs
si calmes et si paisibles allaient retrouver, après trois semaines
d'agitation, leur bonne tranquillité d'autrefois. Et puis en définitive
(considération qui avait bien son prix), c'était un jeune presque au
moment d'arriver, et qui restait en chemin d'une façon inespérée.
XXII
LA RÉCOMPENSE DU PETIT DUC
--Ma chère Blanche, vous m'avez fait jouer hier au soir un rôle
passablement... drôle, et en tout cas peu glorieux.
--Que voulez-vous, mon cher, il faut me prendre telle que je suis. J'ai
eu un moment d'irritation contre cet homme.
--Pourrais-je en connaître le motif?
--Cela ne vous intéresserait pas du tout.
--Cependant, ma chère...
--N'insistez pas, je continue ma phrase... et au fond j'ai un faible
pour ce Limousin-là!
--C'est votre fort d'avoir des faibles.
--Tiens! son contact vous a rendu spirituel!
--Toujours aimable à ravir, mais... à propos, trouvez-vous que je vous
ai bien obéi?
--Assez convenablement.
--Me suis-je bien démenti, rétracté, aplati, devant ce monsieur?
--Pas mal.
--Savez-vous qu'il me prendra pour un fou, pour le dernier des nigauds?
--Pas pour un fou.
--Comment allez-vous me récompenser de ma docilité?
--Que pouvez-vous bien désirer?
--Un prompt acquiescement à mes voeux.
--Vous parlez comme Florian. On dirait que vous l'avez lu, c'est
invraisemblable.
--Florian?... connais pas!
--Je m'en doutais... Parlez donc notre langue.
--Je voudrais que la fixation de notre mariage...
--Ah!... la fixation. Quel charabias.
--Enfin, vous saisissez très bien ma pensée.
--Je veux vous forcer à l'exprimer clairement, en bon français du
XIXe siècle.
--Eh bien! je voudrais que nous nous mariassions...
--Ah! mariassions!... Vous n'avez donc jamais lu Sainte-Beuve?
--Quelle sainte dites-vous?
--Oh! vous ne la trouverez pas dans le martyrologe celle-là. Êtes-vous
bachelier, cher duc?
--Mais, chère amie, je laisse ce titre aux professeurs, comme M. de
Mérigue.
--Vous raillez. Êtes-vous prévôt d'armes?
--Vous jouez de moi, ma chère Blanche, comme un enfant de ses toupies.
--Vous avez, du moins, assez bon caractère, aussi ne veux-je point
aujourd'hui vous tenir trop longtemps rigueur. Il faut bien aussi, pour
être équitable, que je vous donne le prix de toutes vos soumissions
récentes.
--Oh! comme ces paroles viennent agréablement sonner à mes oreilles.
--Tiens! voilà que vous devenez poète pour avoir failli vous battre avec
un enfant du Parnasse.
--Alors, je puis espérer...
--Parfaitement... Vous pouvez faire publier nos bans.
--Et fixer la cérémonie nuptiale?
--Oh! toujours votre fatras... A quinzaine, si vous voulez.
--Vous me comblez de joie. Telle est aussi la manière de voir de la
comtesse?
--Oh! soyez tranquille!... Laissez-la broder.
Quinze jours plus tard, l'église Sainte-Radegonde contenait vers l'heure
de midi, tout ce que les quatre quartiers aristocratiques renfermaient
de messieurs beaux ou laids, de femmes jolies ou peu agréables. Toutes
les lumières du maître-autel resplendissaient et éclairaient le fin
visage de l'abbé Roubley, qui allait bénir l'union de M. le duc de
Largeay et de Mlle Blanche de Vannes. Les deux jeunes gens s'étaient
agenouillés l'un auprès de l'autre dans la partie la plus avancée du
choeur, sur des prie-Dieu en velours rouge.
Largeay, sec, raide, compassé, peigné comme une gravure de mode, avec un
léger tic nerveux dans l'oeil gauche, annonçait par toute son attitude
le contentement qu'il éprouvait d'avoir atteint son but et la hâte
qu'il ressentait d'en avoir fini avec les pompes officielles. Blanche,
profondément sérieuse et grave, contrairement à ses allures ordinaires,
semblait presque une victime enguirlandée pour le sacrifice. Elle avait
aperçu à dix pas d'elle, dans un bas-côté, la figure sévère et la haute
stature de Mérigue. Une comparaison inconsciente s'était établie dans
son esprit, et son fiancé paraissait se rapetisser au niveau des bancs,
tandis que son ancien admirateur grandissait jusqu'aux clefs des voûtes.
Les grandes orgues exhalaient leurs plus douces mélodies, auquelles la
jeune fille trouvait des consonnances funèbres, songeant peut-être aux
chants sacrés de la Sainte-Chapelle, dont elle avait savouré l'harmonie
à côté de l'homme qui envahissait de plus en plus ses pensées et ses
souvenirs. Depuis quinze jours, elle n'avait point aperçu Mérigue,
et elle cherchait dans son imagination surexcitée mille moyens de le
revoir. Elle avait eu soin de lui faire envoyer un billet d'invitation
à la messe de mariage, en désespoir de cause, et ne pensait point qu'il
répondît à cette avance. Puis, tout à coup, elle le découvrait auprès
d'elle, pensif et hautain parmi la foule.
Le curé célébrant s'avança vers les futurs époux, et en sa qualité
d'habile homme sachant le prix des courtes harangues, dit simplement à
voix très basse:
«Mademoiselle, Monsieur le duc,
«Votre dévoué pasteur éprouve en ce moment une émotion trop
grande pour vous adresser un long discours, et pour célébrer
comme il faudrait les louanges de vos illustres familles qui
ont donné tant de héros à la France et tant d'élus au ciel. Vous
marcherez tous les deux sur les nobles traces de vos ancêtres,
vous, mademoiselle, par votre piété, votre charité, votre
fidélité à tous vos devoirs d'épouse et de mère, vous,
monsieur le duc, par votre courage, votre grandeur d'âme, votre
dévouement sans bornes aux principes de probité et d'honneur
qu'ont aimés et servis vos aïeux. Vous continuerez une lignée
glorieuse, et en tous temps comme en tous lieux, vous servirez
d'exemples et d'impeccables modèles à l'immense foule des
déshérités, qui tiennent leurs yeux fixés sur vous, comme toutes
les misères d'en bas regardent toutes les splendeurs d'en haut.»
Après cette homélie un peu flatteuse, l'abbé Roubley procéda à la
bénédiction nuptiale et se dirigea vers l'autel.
--Avez-vous entendu ce qu'il a dit? demanda la jeune duchesse à son
seigneur et maître.
--Ma foi, j'allais vous faire la même question, répondit Largeay.
Dès lors, Blanche tomba sous le joug d'une obsédante pensée. Mérigue
allait venir à la sacristie s'incliner devant elle et la foudroyer de
son regard accusateur. Après bien des réflexions et bien des transes,
elle résolut de se dérober à tous les hommages et de s'éloigner aussitôt
après la cérémonie, sous un prétexte quelconque de fatigue ou d'émotion.
Cependant, au sein de l'église, la conversation était générale, quoique
chuchotée à voix très basse et d'une façon tout à fait convenable.
_Côté des dames_: L'abbé a été fort bien, aujourd'hui.
--Toujours un peu bénisseur, ma chère.
--On ne vient pas ici pour se faire dire des sottises.
--Oui, mais cette évocation des grandes vertus est ironique, à force
d'être peu en situation.
--Le duc n'est pas bien fort... c'est vrai!... mais il mène un cotillon,
ma chère... il patine!... il a un tailleur!... Toutes ses culottes
viennent d'Angleterre.
--La petite est pas mal délurée.
--Oh! simplement un peu originale... mais... si riche, un million de
dot... et puis, voyez donc cette forêt de cheveux noirs... l'inflexion
gracieuse de la taille... Elle fait faire ses corsets chez Mmes de
Vertus.
--Oh! qu'elle doit mal supporter leurs étreintes... vous me donnez
absolument raison, ma chère. Le bon curé, au lieu de faire intervenir la
sainteté et l'héroïsme dans son petit prône, aurait dû nous parler
des bals, des clubs, des _five o'clock_, des premiers coiffeurs, des
couturières à la mode.
--Il y pensait, ma chère.
--J'incline à le croire.
--Je constate donc avec plaisir que nous sommes du même avis.
_Côté des hommes_: Très joliment tourné, le discours.
--Qu'a-t-il donc raconté déjà?
--Je ne me rappelle plus bien, mais c'était tout à fait délicat et puis
si bien approprié.
--Qu'est-ce que Largeay va faire de la petite Zoé?
--Peuh! ce qu'il en a fait jusqu'ici.
--Pas possible? il va lui continuer sa pension de cent louis par mois?
--Nullement. Il va l'augmenter, puisque le voilà devenu plus riche. Il
lui a même fait un cadeau de noces ultra pschutteux.
--Vous êtes sûr de cela?
--Très sûr. Un poney de trois cents louis... qu'il n'a même pas payé.
--Qu'il paiera un de ces jours avec l'argent de sa femme.
Tel était le genre dominant des prières adressées au Seigneur par
l'opulente assistance.
Blanche était toujours absorbée dans ses impressions. Quant au jeune
duc, il dormait.
On se leva à l'Évangile, on s'assit à l'Offertoire, on s'inclina à
l'Élévation, on se prépara au départ après la bénédiction du prêtre.
--Mon ami, dit vivement Blanche à l'oreille de son époux, je me sens un
peu fatiguée. Voulez-vous me ramener à l'hôtel de Largeay?
Le duc s'empressa d'arrondir son bras et le couple entra à la sacristie.
Alors Blanche et Largeay prièrent leurs parents respectifs de vouloir
bien recevoir en leur lieu et place les hommages du faubourg assemblé.
Puis ils sortirent par une porte dérobée et s'élancèrent dans leur
coupé.
Quelques minutes après, ils se trouvaient dans le boudoir rose aménagé
pour Blanche à l'hôtel de Largeay.
La jeune duchesse dit à son époux: «Voici le programme de la soirée:
Dîner au Café de Paris, coucher à l'Hôtel de Bade.» Le duc s'inclina.
«Maintenant, veuillez me laisser seule pendant quelques moments.» Le duc
sortit.
En quittant Sainte-Radegonde, Jacques de Mérigue avait pris le
boulevard, le pont de la Concorde et les Champs-Élysées. Il était poussé
vers le grand air par toutes les aspirations de son coeur broyé et
de son âme étouffée. Depuis son double échec, il était retombé dans
l'oubli, à peine traversé de temps à autre par quelque lettre de
condoléance banale et quelques visites d'ouvriers sans travail. Sa
blessure double saignait jour et nuit, la plaie de l'orgueil et la
meurtrissure de l'amour.
Et c'était Blanche qui les lui avait infligées toutes les deux, en lui
jetant à la face un outrage que rien ne saurait effacer. Il comprenait
vaguement que tout sentiment pour lui n'était pas éteint au coeur de la
jeune femme, mais il jugeait inexorablement qu'après l'affront reçu
par lui, tout devait être fini entre eux et pour jamais. Et son coeur,
embrasé d'amour, livrait un furieux combat à sa fierté robuste qui
demeurait victorieuse, à la condition de lutter sans repos. Il s'était
rendu à la cérémonie machinalement, sans but précis, peut-être pour bien
voir de ses yeux l'irrévocable immolation de son rêve, et maintenant il
marchait droit devant lui, à lourdes enjambées, comme parmi les grands
sables un voyageur perdu.
Arrivé à l'Arc-de-Triomphe, il prit l'avenue Wagram et les boulevards
extérieurs. Il descendit jusqu'à la Bastille et traversa le pont Henri
IV. Il s'arrêta à une petite échoppe du quai de la Tournelle et
dîna pour vingt-cinq sous, puis, appesanti par son repas, bien léger
cependant, il se traîna péniblement vers la rue des Saint-Pères, avec
la nuit qui tombait. Comme ses cent vingt marches lui parurent pénibles,
harassantes, interminables. Comme il se sentait tiré en bas par la
torpeur, la lassitude et le désespoir. Arrivé dans sa chambre, il ouvrit
sa fenêtre et regarda le ciel; par cette brumeuse soirée de mars, les
quelques étoiles visibles là-haut semblaient entraînées vers un gouffre
noir parmi l'avalanche confuse des nuages.
Le duc et la duchesse de Largeay dînaient au Café de Paris. Leur
conversation fut moins nourrie que leurs appétits et il fallut que le
café succédât à deux bouteilles de vin capiteux, pour parvenir à délier
leur langue.
--Pourquoi cette nuit à l'Hôtel de Bade? interrogea le duc en allumant
son cigare.
--C'est drôle... c'est drôle! répondit Blanche d'un air rêveur... On n'y
connaît personne... personne ne vous y connaît. On n'est qu'un numéro
dans la cohue bruyante et banale. On est plus à même de passer ses
fantaisies, car vous n'ignorez pas, mon cher duc, que vous avez
épousé une fantaisiste... une capricieuse... qui aime bien sa petite
indépendance...
--Je ne m'en plains aucunement, duchesse.
--Puissiez-vous être toujours aussi accommodant.
Il était dix heures quand le noble couple entra à l'hôtel et prit
possession d'un petit appartement de trois pièces, retenu par dépêche
pendant la journée. La première pièce était une antichambre où l'on
déposa les manteaux. Puis venait un salon où brillait un feu clair. En
arrière, la chambre à coucher. Largeay, qui grelottait, s'approcha du
foyer embrasé et se laissa même aller à la jouissance de s'accroupir
auprès des chenets. Blanche, pendant ce temps-là, pénétrait dans la
dernière pièce et s'y barricadait.
Quand le duc jugea ses mollets rôtis à point, il voulut aller retrouver
la duchesse et se heurta à une porte fermée: «C'est moi! fit-il, chère
amie.
--Cher ami, répondit la jeune mariée; n'avez-vous pas un divan dans
votre salon?
--Effectivement, répondit Largeay avec un hoquet d'angoisse.
--Eh bien, mon bon duc, répliqua Blanche, faites-moi donc l'amitié de
vous y installer le mieux que vous pourrez. J'ai un peu mal de tête et
je voudrais dormir seule. Souvenez-vous que vous m'avez promis de ne
jamais vous plaindre de mes petites fantaisies.
--C'est vrai, gémit le duc... mais celle-là... est inattendue.
Blanche coupa court à l'entretien en disant:
--Bonne nuit, cher duc. Enveloppez-vous bien pour ne pas vous enrhumer.
Le lendemain matin, à huit heures, le concierge de Jacques lui apporta
une lettre cachetée qui venait d'arriver par exprès. C'était une bande
de papier timbré pour billet à ordre.
Mérigue y lut:
«Mon coeur vous reste.
«DUCHESSE BLANCHE DE LARGEAY.»
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
DEUXIÈME PARTIE
LE MÉPRIS DE L'HOMME
_Coeur trop haut._
I
LA SALLE DU PRÉ AUX CLERCS
«A bas le calotin! A l'eau le Jésuite! A la lanterne Torquemada!
Enlevez-le! Sus à Basile! Mort au corbeau! A la guillotine le
ci-devant!»
Tels étaient les cris, accompagnés d'autres imprécations moins
convenables, qui accueillaient, au cours d'une réunion d'autonomistes,
en l'illustre salle du Pré aux clercs, l'apparition inattendue de
Jacques de Mérigue à la tribune. L'estrade était occupée par plusieurs
notabilités du parti radical où l'on remarquait, entre autres
intelligences lumineuses, les citoyens Troubault et Baroudier,
représentants de Paris. Cette assemblée, annoncée depuis plusieurs jours
par les journaux cramoisis à grands renforts de tamtams et de grosse
caisse, avait pour but la formation d'un comité de la libre-pensée au
milieu du quartier le plus religieux de la capitale. Naturellement
tout ce que la clientèle des salles Levis, Graffard et autres, renferme
d'escarpes et de tire-laine, s'était donné rendez-vous ce jour-là au
local du Pré au Clercs. On avait défié par avance les réactionnaires
et les _aristos_ de se présenter à la séance, et Mérigue, accompagné du
baron de Sermèze et de quelques autres vaillants, avait relevé le
gant et profité d'une bourde expectorée par le président, le citoyen
Troubault, pour réclamer la parole et se précipiter à la tribune. De
grossières protestations s'étant élevées aussitôt, l'ancien candidat
avait salué la foule, hurlante de l'exclamation un peu risquée de
«Vivent les Jésuites» qui avait déchaîné l'ouragan dont un bien faible
écho est reproduit en tête de ces lignes. Jacques ne se laisse point
intimider; il fait d'héroïques efforts pour permettre à sa voix de
dominer le tumulte, mais l'auditoire appelle le brouhaha des bancs et
des cannes à la rescousse des beuglements.
Le président Troubault somme l'orateur d'évacuer la place.
--Vous imprimez depuis huit jours que je n'aurai pas le courage de
monter ici, reprend Mérigue. J'y suis, j'y reste!
Nouvelle tempête de clameurs: «A bas Mac-Mahon! «A bas Fourtou! Mort au
seize-mai! A l'eau, à l'eau!
Sur cette dernière interjection, Jacques de Mérigue prend avec le plus
grand calme le verre d'eau sucrée destiné au conférencier radical, et
le vide d'un trait aux yeux de six cents énergumènes ébaubis devant tant
d'audace.
--Je vous ordonne de descendre, réitère le citoyen président.
--Vous ne comprenez la tolérance que comme le secrétaire de l'Élysée,
riposte Mérigue.
Un flot de furieux se précipite vers l'estrade pour exécuter l'intrépide
jeune homme. Ses amis, dirigés par le baron de Sermèze, s'élancent en
avant et, par une pression énergiquement exécutée, refoulent un instant
les envahisseurs.
Mérigue alors enfle ses poumons d'une aspiration suprême et jette cette
apostrophe à la multitude furibonde: «Est-ce que par hasard vous me
trouvez la tête d'un otage?»
Cette dédaigneuse bravade est lancée d'une voix pleine, sonore,
retentissante. Toutes les oreilles l'ont entendue. C'est alors, de
la base au sommet et de la gauche à la droite de l'énorme salle, un
tonnerre de rugissements, de grognements, de trépignements. Les quelques
royalistes égarés dans la horde fédérée sont enveloppés et bousculés.
Mérigue saute magnifiquement au milieu de la mêlée pour apporter à ses
amis le contingent de ses poings redoutables.
Le baron de Sermèze, qui allie un courage impassible à une vigueur peu
commune, distribue des coups formidables et pratique à chaque fois de
sérieuses brèches parmi la cohue tourbillonnante des assaillants. Les
démagogues sont six cents contre huit, mais ils sont pour la plupart
maladroits, indisciplinés, lâches, et fortement émus par d'abominables
libations. Ceux qui occupent les derniers rangs poussent ceux du
centre, ce sont toujours les mêmes qui empoignent les horions terribles
impartialement distribués aux quatre points cardinaux par le bataillon
carré de Sermèze. Cette petite phalange de spartiates forme un rempart
autour de Jacques qui domine de la tête ses braves compagnons, et
montre, lui aussi, qu'il n'est pas manchot, après avoir prouvé qu'il
n'était pas muet. Les représentants du peuple, blêmes de stupeur sur
leur estrade ébranlée, lèvent leurs mains et leurs yeux vers le ciel
comme de simples cléricaux en prières. Ils ont la vague appréhension de
voir cette poignée d'enragés réactionnaires rosser à plate couture leur
armée fidèle, et donner l'assaut à leur Olympe qui serait insuffisamment
défendu par la foudre de leur éloquence.
Le président Troubault se penche à l'oreille de l'assesseur Baroudier.
--Ces b...-là, dit-il, vont nous assommer tout notre monde; voyez donc
comme ils tapent. Hue donc! hue donc!
--Pourvu qu'ils ne montent pas jusqu'ici, reprend le deuxième
représentant. Ils en seraient bien capables.
--C'est ce que j'étais en train de me dire, ma vieille branche... Ces
jeux-là ne sont plus de notre âge. Si nous allions colporter quelques
paroles de conciliation.
--Peste, comme vous raisonnez. Il faudrait descendre pour cela...
diable!
--Ils n'oseront pas nous cogner si nous nous présentons en
pacificateurs. Si nous leur offrions de rendre la parole à cet enragé de
Mérigue?
--Il faudrait la trouver pour la rendre.
--Ah! ils sont repoussés, enfin, Dieu soit loué.
--Comment Dieu? A quoi pensez-vous, dans une réunion de comités
libres-penseurs!
--Diable! les voilà qui reviennent. Ils sont à deux pas de la tribune.
--Mon Dieu! mon Dieu! Nous sommes perdus.
--Non... voilà qu'ils reperdent du terrain. Eh bien, mon petit! Vous
avez invoqué à votre tour le nommé Jéhovah. Ça vous apprendra à me
blaguer.
--Une habitude incorrigible. C'est la force occulte directrice des
choses que j'aurais dû prendre à témoin.
--La force occulte... Vous êtes bon... C'est une force manifeste qui
nous serait nécessaire. Oh! Seigneur Jésus!... Ils reviennent sur
nous... Allons-nous-en.
--Il est difficile de quitter notre poste; d'abord, il y a la question
de décorum... et puis par où diable voulez-vous décaniller?
--Le décorum doit être mis de côté dans les cas de force majeure. Il y
a une petite porte derrière la tribune... Je crains qu'il nous faille...
en passer par là. Oh! que ça va mal!
--Pardieu! Il n'y a qu'une vingtaine des nôtres qui soient sérieux. Les
autres poussent et se gardent bien de remplacer les blessés.
--Vous qui avez des cheveux blancs, Baroudier si vous essayiez de faire
entendre des paroles de paix... Je crois que c'est le meilleur moyen...
ils n'oseront pas frapper un vieillard.
--C'est très délicat ce que vous me demandez là.
--Au nom de la République démocratique et sociale.
--Mais vous, au contraire, qui êtes plus jeune, vous courriez beaucoup
moins de risques.
--C'est une erreur. On me prendrait pour un combattant et on me
cognerait... Allons, Baroudier, le temps presse.
Le citoyen Baroudier se laissa persuader et se mit en demeure de
descendre. Au dernier échelon, un de ses coreligionnaires politiques,
entièrement ivre, lui envoya un va-te-laver gigantesque qui l'eût
bombardé au repos éternel si Mérigue lui-même, presque acculé aux
tréteaux en cet instant, n'eût pris en pitié le vieux démocrate et
prestement paré le coup. Du haut de son siège, le président Troubault
frissonne. Baroudier, vivement heurté, fut renversé sur les marches de
la tribune et parvint à grand'peine à revenir auprès de son collègue.
L'anxiété de ce dernier croissait de minute en minute. Le groupe
compacte des opposants, trop faible pour se maintenir en un lieu
déterminé, oscillait tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre, sous
les propulsions alternantes de la foule, mais il ne se laissait jamais
entamer et offrait constamment à ses adversaires un front de bataille
éminemment pratique, composé de seize poings aguerris et infatigables
qui s'abattaient, se relevaient et retombaient encore, avec la
régularité des marteaux-pilons dans les forges.
Les royalistes étaient tous plus ou moins violemment contusionnés des
chevilles à la ceinture. C'était toujours aux régions basses de leurs
corps que s'adressaient les attaques des autonomistes. Quant à ceux-ci,
ils comptaient déjà une vingtaine des leurs assez sérieusement atteints
pour n'être plus d'aucun secours actif sur le terrible champ-clos.
Soudain, Troubault dit à Baroudier: «Mon cher collègue, nous ne
pouvons pas laisser compromettre, dans cette bagarre, notre dignité de
représentants du pays. C'est une question de tenue et de convenance.
Je vous cède pour un moment la présidence terriblement honoraire--je
l'avoue--et je m'en vais par la petite porte de derrière chercher la
police. Surtout, que personne n'en sache rien. Ma réélection serait
compromise dans deux mois.»
A ces mots le président s'éclipsa, suivant la méthode indiquée, et alla
droit au bureau de M. Gilet, commissaire de police du quartier, puis
revint avec une agilité non moins grande reprendre possession de son
fauteuil. Le magistrat, dont l'appui était réclamé, ceignit son écharpe
et, à la tête d'une escouade de douze agents, fit irruption dans la
salle un quart d'heure à peine après la réquisition qui lui avait été
faite.
L'aspect des sergents de ville produisit dans la multitude un
sauve-qui-peut général. La grande porte fut en un clin d'oeil encombrée
et obstruée.
Un silence relatif s'étant établi, M. le commissaire Gilet en profita
pour prononcer la dissolution de l'assemblée, et le citoyen Baroudier
protesta en termes éloquents contre cette violation de la liberté et des
droits garantis par la constitution.
L'évacuation s'opéra d'une façon désordonnée et tumultueuse, et mit près
de trois quarts d'heure à s'effectuer. Mérigue et ses amis sortirent
les derniers avec M. Gilet et les gardiens de la paix. Les royalistes
s'attendaient à ce que la lutte recommençât dans la rue, mais ils
avaient compté sans l'inconstance des adeptes de la libre-pensée, qui,
à peine hors du lieu de réunion, se dispersèrent rapidement dans toutes
les directions et allèrent peupler tous les zincs du voisinage. C'était
bien le moins qu'ils puissent faire après s'être couverts pendant une
heure de la glorieuse poussière des combats.
Le commissaire de police pria Jacques de vouloir bien rester quelques
instants à sa disposition pour s'expliquer sur le grief de provocation
au désordre formulé contre lui par le citoyen Troubault. Au moment
où ces messieurs tournaient l'angle de la rue du Bac et de la rue de
Varenne, un des membres de l'assemblée dissoute, qui semblait en proie à
un délirium alcoolique, se jeta à l'improviste sur M. Gilet, brandissant
à son poing un stylet acéré.
Le magistrat n'eut pas le temps de se jeter en arrière, et il eût été
infailliblement poignardé si Mérigue, plus prompt que le misérable, ne
lui eût arrêté le bras.
L'irascible électeur fut rapidement saisi et désarmé par les gardiens,
tandis que le commissaire disait à Jacques: «Monsieur, vous m'avez sauvé
la vie. La personne et la reconnaissance d'un fonctionnaire de mon ordre
sont bien peu de chose aux yeux de l'opinion, mais je puis vous jurer
que si jamais le brillant orateur Jacques de Mérigue pouvait avoir
besoin du pauvre policier Anselme Gilet, il devrait compter sur lui
comme sur le meilleur des gentilshommes.»
Jacques considéra à la lueur d'un réverbère l'interlocuteur qui lui
tenait ce langage inattendu. Avec son coup d'oeil habile et sûr,
il reconnut en cet homme le type du fonctionnaire courageux, loyal,
souverainement honnête et possédant un coeur sous son écharpe.
Spontanément il lui tendit la main. M. Gilet la serra avec une émotion
frémissante et lui dit: «Maintenant, monsieur, vous êtes libre. Je crois
que je n'ai rien de plus agréable à faire pour vous que de vous priver
de ma compagnie. Au reste, pour ce qui est de la réunion, je sais
parfaitement d'avance de quel côté sont les torts. Adieu, monsieur, et
au milieu de tous les triomphes que l'avenir réserve à votre talent,
n'oubliez pas qu'en arrachant aujourd'hui un de vos semblables à la mort
vous avez remporté votre plus belle victoire, la seule peut-être dont
l'image soit destinée à briller dans votre souvenir sans ombre et sans
nuage.»
Les amis de Mérigue entendirent les remerciements du commissaire et
voulurent plaisanter au sujet des belles phrases de ce vilain homme.
Jacques leur imposa silence en disant: «De grâce, messieurs, la
rencontre d'un homme de coeur est chose assez rare pour n'en point faire
un thème à railleries. Qui peut savoir, en ces temps troublés, si je ne
serai pas un jour réduit à l'amitié de M. Gilet?
--Ce n'est pas flatteur pour la mienne, répondit Sermèze.
--Oh! la tienne! fit Jacques, elle est toujours sous-entendue.
Jacques de Mérigue s'était remis avec ardeur à la conquête des étoiles.
En dépit de la plaie, toujours saignante, qui lui rongeait le coeur,
il avait dirigé vers le travail toutes les forces de sa volonté. Les
élections législatives devaient avoir lieu à bref délai et, le scrutin
d'arrondissement subsistant encore, le jeune héros limousin comptait
briguer le siège afférent à sa circonscription. Il était en train, pour
le moment, d'augmenter sa notoriété autant que cela était possible, en
prenant la parole dans toutes les réunions parisiennes dont il pouvait
avoir connaissance. La lecture du billet de la duchesse l'avait
violemment émotionné, mais il n'avait pas eu un instant la pensée d'y
répondre d'une façon quelconque. Le nom de ses pères souffleté dans sa
personne criait trop haut contre l'auteur de l'outrage; mais il s'était
surpris approchant de ses lèvres l'écriture enchanteresse, et il avait
voulu se punir d'une seconde faiblesse en déchirant la noble lettre, et
en jetant dans la rue ses débris froissés d'une main crispée.
II
LUNE DE MIEL
--Eh bien, ma chère Blanche, disait la comtesse douairière de Vannes
d'un ton distrait, tandis qu'elle poursuivait certainement par la pensée
le vol de son aiguille sur quelque canevas fantastique; eh bien, ma
chère Blanche, es-tu bien contente et bien heureuse?
--Tout à fait, maman.
--Tu me dis cela d'un air peu convaincu.
--Oh! qui vous donne ce soupçon bizarre?
--Le duc est-il toujours bien gentil pour toi?
--Adorable. Je le vois une demi-heure par jour.
--Comme c'est peu, ma pauvre enfant. C'est vraiment bien mal à lui.
--Comment donc! comment donc, chère maman. C'est assez. Je n'en réclame
pas davantage.
--Tu ne veux pas que je lui dise.....
--Ah! Dieu du ciel. Gardez-vous en bien.
--Tout amicalement... sans paraître lui faire de reproches... au cours
d'une conversation...
--De grâce, maman, laissez-le donc tranquille; je l'aimerais peut-être
beaucoup moins s'il était perpétuellement sur mes talons.
--Tu l'aimes donc toujours bien, ma petite Blanche?
--Suffisamment.
--Et lui te rend-il comme tu le désires tes sentiments d'affection et
d'amour?
--Oh! comme je le désire.
--Voyons. Raconte-moi un peu ta journée. Tu te lèves toujours tard...?
Sur le coup de onze heures; mais je suis réveillée au point du jour.
--Et que peux-tu bien faire de six à onze?
--Mon Dieu, Maman, je prends du chocolat par toutes petites gorgées;
la première me brûle, la dernière me gèle... puis je lis les romans
nouveaux.
--Et ton mari, pendant ce temps-là?
--Mon mari, dit Blanche en éclatant d'un rire dédaigneux, est-ce que je
puis le savoir? Depuis cinq semaines, il est entré une seule fois dans
ma chambre.
--Dieu! est-ce possible?
--A quatre heures de l'après-midi.
--De l'après-midi, ma petite Blanche?
--Pour me demander l'adresse d'une fleuriste.
--Il t'envoie encore des bouquets?
--Ah! vous plaisantez, maman.
--Mais vraiment, ma fille, tu me plonges dans la stupeur. Où peuvent
donc aller ces fleurs?
--That is the question. Je m'en soucie peu.
--Comment! il n'est entré qu'une fois dans ta chambre...? mais je pense
que tu veux parler de la journée; j'espère que le soir... tu n'es pas
seule.
--Non, je fais venir ma femme de chambre.
--Mais, la nuit, chère enfant?
--Ah! je ne suis pas peureuse, tranquillisez-vous.
--J'étais décidément promise à des étonnements aujourd'hui, moi qui ne
pouvais jamais me débarrasser de ton pauvre père quand il vivait.
--Nous sommes une famille pleine de contrastes.
--Voyons, Blanchette... et quand tu es levée...?
--Je déjeune à la vapeur.
--Avec ton mari, j'espère?
--Généralement; mais il arrive toujours en retard, et il en est encore
aux hors-d'oeuvre quand je mange la confiture.
--Est-il au moins bien mignon pendant le repas?
--Toujours à moitié endormi.
--- Il ne t'embrasse pas un peu, ma fille?
--Oh! si, de temps en temps... dans les cheveux.
--Dans les cheveux?
--Parfaitement, ça le fatigue de se courber.
--Il est toujours bien doux avec toi, ma chérie?
--Il ne m'a pas encore gifflée.
--Ah! vraiment.
--Ni même maltraitée.
--Quel époux modèle!
--Ni même injuriée.
--Il est trop bien élevé pour ça, j'espère.
--Et puis il sait bien que je lui rendrais.
--Après déjeuner que se passe-t-il?
--Je vais faire mes visites et puis mes petites courses particulières,
mes petites études de moeurs, puis je rentre sur les cinq ou six heures,
après avoir croqué quelques petits fours. Je reprends mes livres ou bien
je dors jusqu'à sept heures et demie... puis je dîne.
--Avec le duc?
--Pas habituellement. Il trouve la cuisine du club très supérieure à la
mienne.
--Oh! fi, le vilain.
--Il est vrai, pour tout dire, que la conversation de ma femme de
chambre me paraît beaucoup plus intéressante que la sienne.
--Et tu ne le vois plus de la soirée?
--C'est très rare.
--Il ne t'amène jamais au théâtre?
--Il ne me défend pas d'y aller seule.
--Pauvre enfant! Quelle existence solitaire et monotone. Je viendrai te
voir tous les jours, puisque c'est comme ça; je t'apprendrai à broder.
--Grand merci, ma petite maman, vos distractions sont trop follichonnes.
--Tu ne t'imagines pas comme ce travail-là fait passer le temps, et
puis, il est si captivant, j'en rêve la nuit.
--Ma pauvre maman... eh bien, il m'arrive aussi de broder quelquefois...
de jolis petits romans, dans mon imagination.
--Il est malsain de s'abandonner à la rêverie, ma petite Blanche.
--Parlons d'autre chose, chère maman. Sait-on ce que devient M. de
Mérigue?
--M. de Mérigue... ah! oui, ce petit professeur que nous avons reçu et
qui s'est présenté aux élections, je crois.
--Précisément... Le répétiteur de Théod
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