L'île à hélice
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Title: L'île à hélice
Author: Jules Verne
Release date: February 19, 2006 [eBook #17798]
Language: French
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Jules Verne
L'ÎLE À HÉLICE
(1895)
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE
I -- Le Quatuor Concertant
II -- Puissance d'une sonate cacophonique
III -- Un loquace cicérone
IV -- Le Quatuor Concertant déconcerté
V -- Standard-Island et Milliard-City
VI -- Invités... _inviti_
VII -- Cap a l'ouest
VIII -- Navigation
IX -- L'archipel des Sandwich
X -- Passage de la ligne
XI -- Îles Marquises
XII -- Trois semaines aux Pomotou
XIII -- Relâche à Tahiti
XIV -- De fêtes en fêtes
SECONDE PARTIE
I -- Aux Îles de Cook
II -- D'îles en îles
III -- Concert à la cour
IV -- Ultimatum britannique
V -- Le Tabou à Tonga-Tabou
VI -- Une collection de fauves
VII -- Battues
VIII -- Fidji et Fidjiens
IX -- Un casus belli
X -- Changement de propriétaires
XI -- Attaque et défense
XII -- Tribord et Bâbord, la barre
XIII -- Le mot de la situation dit par Pinchinat
XIV -- Dénouement
PREMIÈRE PARTIE
I -- Le Quatuor Concertant
Lorsqu'un voyage commence mal, il est rare qu'il finisse bien.
Tout au moins, est-ce une opinion qu'auraient le droit de soutenir
quatre instrumentistes, dont les instruments gisent sur le sol. En
effet, le coach, dans lequel ils avaient dû prendre place à la
dernière station du rail-road, vient de verser brusquement contre
le talus de la route.
«Personne de blessé?... demande le premier, qui s'est lestement
redressé sur ses jambes.
-- J'en suis quitte pour une égratignure! répond le second, en
essuyant sa joue zébrée par un éclat de verre.
-- Moi pour une écorchure!» réplique le troisième, dont le mollet
perd quelques gouttes de sang. Tout cela peu grave, en somme. «Et
mon violoncelle?... s'écrie le quatrième. Pourvu qu'il ne soit
rien arrivé à mon violoncelle!»
Par bonheur, les étuis sont intacts. Ni le violoncelle, ni les
deux violons, ni l'alto, n'ont souffert du choc, et c'est à peine
s'il sera nécessaire de les remettre au diapason. Des instruments
de bonne marque, n'est-il pas vrai?
«Maudit chemin de fer qui nous a laissés en détresse à moitié
route!... reprend l'un.
-- Maudite voiture qui nous a chavirés en pleine campagne
déserte!... riposte l'autre.
-- Juste au moment où la nuit commence à se faire!... ajoute le
troisième.
-- Heureusement, notre concert n'est annoncé que pour après-
demain!» observe le quatrième.
Puis, diverses réparties cocasses de s'échanger entre ces
artistes, qui ont pris gaiement leur mésaventure. Et l'un d'eux,
suivant une habitude invétérée, empruntant ses calembredaines aux
locutions de la musique, de dire:
«En attendant, voilà notre coach _mi_ sur le _do_!
-- Pinchinat! crie l'un de ses compagnons.
-- Et mon opinion, continue Pinchinat, c'est qu'il y a un peu trop
_d'accidents à la clef_!
-- Te tairas-tu?...
-- Et que nous ferons bien de _transposer nos morceaux_ dans un
autre coach!» ose ajouter Pinchinat. Oui! un peu trop d'accidents,
en effet, ainsi que le lecteur ne va pas tarder à l'apprendre.
Tous ces propos ont été tenus en français. Mais ils auraient pu
l'être en anglais, car ce quatuor parle la langue de Walter Scott
et de Cooper comme sa propre langue, grâce à de nombreuses
pérégrinations au milieu des pays d'origine anglo-saxonne. Aussi
est-ce en cette langue qu'ils viennent interpeller le conducteur
du coach.
Le brave homme a le plus souffert, ayant été précipité de son
siège à l'instant où s'est brisé l'essieu de l'avant-train.
Toutefois, cela se réduit à diverses contusions moins graves que
douloureuses. Il ne peut marcher cependant par suite d'une
foulure. De là, nécessité de lui trouver quelque mode de transport
jusqu'au prochain village.
C'est miracle, en vérité, que l'accident n'ait provoqué mort
d'homme. La route sinue à travers une contrée montagneuse, rasant
des précipices profonds, bordée en maints endroits de torrents
tumultueux, coupée de gués malaisément praticables Si l'avant-
train se fût rompu quelques pas en aval, nul doute que le véhicule
eût roulé sur les roches de ces abîmes, et peut-être personne
n'aurait-il survécu à la catastrophe.
Quoi qu'il en soit, le coach est hors d'usage. Un des deux
chevaux, dont la tête a heurté une pierre aiguë, râle sur le sol.
L'autre est assez grièvement blessé à la hanche. Donc, plus de
voiture et plus d'attelage.
En somme, la mauvaise chance ne les aura guère épargnés, ces
quatre artistes, sur les territoires de la Basse-Californie. Deux
accidents en vingt-quatre heures... et, à moins qu'on ne soit
philosophe...
À cette époque, San-Francisco, la capitale de l'État, est en
communication directe par voie ferrée avec San-Diégo, située
presque à la frontière de la vieille province californienne. C'est
vers cette importante ville, où ils doivent donner le surlendemain
un concert très annoncé et très attendu, que se dirigeaient les
quatre voyageurs. Parti la veille de San-Francisco, le train
n'était guère qu'à une cinquantaine de milles de San-Diégo,
lorsqu'un premier contretemps s'est produit.
Oui, _contretemps!_ comme le dit le plus jovial de la troupe, et
l'on voudra bien tolérer cette expression de la part d'un ancien
lauréat de solfège.
Et s'il y a eu une halte forcée à la station de Paschal, c'est que
la voie avait été emportée par une crue soudaine sur une longueur
de trois à quatre milles. Impossible d'aller reprendre le rail-
road à deux milles au delà, le transbordement n'ayant pas encore
été organisé, car l'accident ne datait que de quelques heures.
Il a fallu choisir: ou attendre que la voie fût redevenue
praticable, ou prendre, à la prochaine bourgade, une voiture
quelconque pour San-Diégo.
C'est à cette dernière solution que s'est arrêté le quatuor. Dans
un village voisin, on a découvert une sorte de vieux landau
sonnant la ferraille, mangé des mites, pas du tout confortable. On
a fait prix avec le louager, on a amorcé le conducteur par la
promesse d'un bon pourboire, on est parti avec les instruments
sans les bagages. Il était environ deux heures de l'après-midi,
et, jusqu'à sept heures du soir, le voyage s'est accompli sans
trop de difficultés ni trop de fatigues. Mais voici qu'un deuxième
_contretemps_ vient de se produire: versement du coach, et si
malencontreux qu'il est impossible de se servir dudit coach pour
continuer la route.
Et le quatuor se trouve à une bonne vingtaine de milles de San-
Diégo!
Aussi, pourquoi quatre musiciens, Français de nationalité, et, qui
plus est, Parisiens de naissance, se sont-ils aventurés à travers
ces régions invraisemblables de la Basse-Californie?
Pourquoi?... Nous allons le dire sommairement, et peindre de
quelques traits les quatre virtuoses que le hasard, ce fantaisiste
distributeur de rôles, allait introduire parmi les personnages de
cette extraordinaire histoire.
Dans le cours de cette année-là, -- nous ne saurions la préciser à
trente ans près, -- les États-Unis d'Amérique ont doublé le nombre
des étoiles du pavillon fédératif. Ils sont dans l'entier
épanouissement de leur puissance industrielle et commerciale,
après s'être annexé le Dominion of Canada jusqu'aux dernières
limites de la mer polaire, les provinces mexicaines,
guatémaliennes, hondurassiennes, nicaraguiennes et costariciennes
jusqu'au canal de Panama. En même temps, le sentiment de l'art
s'est développé chez ces Yankees envahisseurs, et si leurs
productions se limitent à un chiffre restreint dans le domaine du
beau, si leur génie national se montre encore un peu rebelle en
matière de peinture, de sculpture et de musique, du moins le goût
des belles oeuvres s'est-il universellement répandu chez eux. À
force d'acheter au poids de l'or les tableaux des maîtres anciens
et modernes pour composer des galeries privées ou publiques, à
force d'engager à des prix formidables les artistes lyriques ou
dramatiques de renom, les instrumentistes du plus haut talent, ils
se sont infusé le sens des belles et nobles choses qui leur avait
manqué si longtemps.
En ce qui concerne la musique, c'est à l'audition des Meyerbeer,
des Halévy, des Gounod, des Berlioz, des Wagner, des Verdi, des
Massé, des Saint-Saëns, des Reyer, des Massenet, des Delibes, les
célèbres compositeurs de la seconde moitié du XIXe siècle, que se
sont d'abord passionnés les dilettanti du nouveau continent. Puis,
peu à peu, ils sont venus à la compréhension de l'oeuvre plus
pénétrante des Mozart, des Haydn, des Beethoven, remontant vers
les sources de cet art sublime, qui s'épanchait à pleins bords au
cours de XVIIIe siècle. Après les opéras, les drames lyriques,
après les drames lyriques, les symphonies, les sonates, les suites
d'orchestre. Et, précisément, à l'heure où nous parlons, la sonate
fait fureur chez les divers États de l'Union. On la paierait
volontiers à tant la note, vingt dollars la blanche, dix dollars
la noire, cinq dollars la croche.
C'est alors que, connaissant cet extrême engouement, quatre
instrumentistes de grande valeur eurent l'idée d'aller demander le
succès et la fortune aux États-Unis d'Amérique. Quatre bons
camarades, anciens élèves du Conservatoire, très connus à Paris,
très appréciés aux auditions de ce qu'on appelle «la musique de
chambre», jusqu'alors peu répandue dans le Nord-Amérique. Avec
quelle rare perfection, quel merveilleux ensemble, quel sentiment
profond, ils interprétaient les oeuvres de Mozart, de Beethoven,
de Mendelsohn, d'Haydn, de Chopin, écrites pour quatre instruments
à cordes, un premier et un second violon, un alto, un violoncelle!
Rien de bruyant, n'est-il pas vrai, rien qui dénotât le métier,
mais quelle exécution irréprochable, quelle incomparable
virtuosité! Le succès de ce quatuor est d'autant plus explicable
qu'à cette époque on commençait à se fatiguer des formidables
orchestres harmoniques et symphoniques. Que la musique ne soit
qu'un ébranlement artistement combiné des ondes sonores, soit.
Encore ne faut-il pas déchaîner ces ondes en tempêtes
assourdissantes.
Bref, nos quatre instrumentistes résolurent d'initier les
Américains aux douces et ineffables jouissances de la musique de
chambre. Ils partirent de conserve pour le nouveau monde, et,
pendant ces deux dernières années, les dilettanti yankees ne leur
ménagèrent ni les hurrahs ni les dollars. Leurs matinées ou
soirées musicales furent extrêmement suivies. Le Quatuor
Concertant -- ainsi les désignait-on, -- pouvait à peine suffire
aux invitations des riches particuliers. Sans lui, pas de fête,
pas de réunion, pas de raout, pas de five o'clock, pas de garden-
partys même qui eussent mérité d'être signalés à l'attention
publique. À cet engouement, ledit quatuor avait empoché de fortes
sommes, lesquelles, si elles se fussent accumulées dans les
coffres de la Banque de New-York, auraient constitué déjà un joli
capital. Mais pourquoi ne point l'avouer? Ils dépensent largement,
nos Parisiens américanisés! Ils ne songent guère à thésauriser,
ces princes de l'archet, ces rois des quatre cordes! Ils ont pris
goût à cette existence d'aventures, assurés de rencontrer partout
et toujours bon accueil et bon profit, courant de New-York à San-
Francisco, de Québec à la Nouvelle-Orléans, de la Nouvelle-Écosse
au Texas, enfin quelque peu bohèmes, -- de cette Bohême de la
jeunesse, qui est bien la plus ancienne, la plus charmante, la
plus enviable, la plus aimée province de notre vieille France!
Nous nous trompons fort, ou le moment est venu de les présenter
individuellement et nommément à ceux de nos lecteurs qui n'ont
jamais eu et n'auront même jamais le plaisir de les entendre.
Yvernès, -- premier violon, -- trente-deux ans, taille au-dessus
de la moyenne, ayant eu l'esprit de rester maigre, cheveux blonds
aux pointes bouclées, figure glabre, grands yeux noirs, mains
longues, faites pour se développer démesurément sur la touche de
son Guarnérius, attitude élégante, aimant à se draper dans un
manteau de couleur sombre, se coiffant volontiers du chapeau de
soie à haute forme, un peu poseur peut-être, et, à coup sûr, le
plus insoucieux de la bande, le moins préoccupé des questions
d'intérêt, prodigieusement artiste, enthousiaste admirateur des
belles choses, un virtuose de grand talent et de grand avenir.
Frascolin, -- deuxième violon, -- trente ans, petit avec une
tendance à l'obésité, ce dont il enrage, brun de cheveux, brun de
barbe, tête forte, yeux noirs, nez long aux ailes mobiles et
marqué de rouge à l'endroit où portent les pinces de son lorgnon
de myope à monture d'or dont il ne saurait se passer, bon garçon,
obligeant, serviable, acceptant les corvées pour en décharger ses
compagnons, tenant la comptabilité du quatuor, prêchant l'économie
et n'étant jamais écouté, pas du tout envieux des succès de son
camarade Yvernès, n'ayant point l'ambition de s'élever jusqu'au
pupitre du violon solo, excellent musicien d'ailleurs, -- et alors
revêtu d'un ample cache-poussière par-dessus son costume de
voyage.
Pinchinat, -- alto, que l'on traite généralement de «Son Altesse»,
vingt-sept ans, le plus jeune de la troupe, le plus folâtre aussi,
un de ces types incorrigibles qui restent gamins leur vie entière,
tête fine, yeux spirituels toujours en éveil, chevelure tirant sur
le roux, moustaches en pointe, langue claquant entre ses dents
blanches et acérées, indécrottable amateur de calembredaines et
calembours, prêt à l'attaque comme à la riposte, la cervelle en
perpétuel emballement, ce qu'il attribue à la lecture des diverses
clés d'_ut_ qu'exige son instrument, -- «un vrai trousseau de
ménagère», disait-il, -- d'une bonne humeur inaltérable, se
plaisant aux farces sans s'arrêter aux désagréments qu'elles
pouvaient attirer sur ses camarades, et, pour cela, maintes fois
réprimandé, morigéné, «attrapé» par le chef du Quatuor Concertant.
Car il y a un chef, le violoncelliste Sébastien Zorn, chef par son
talent, chef aussi par son âge, -- cinquante-cinq ans, petit,
boulot, resté blond, les cheveux abondants et ramenés en accroche-
coeurs sur les tempes, la moustache hérissée se perdant dans le
fouillis des favoris qui finissent en pointes, le teint de brique
cuite, les yeux luisant à travers les lentilles de ses lunettes
qu'il double d'un lorgnon lorsqu'il déchiffre, les mains potelées,
la droite, accoutumée aux mouvements ondulatoires de l'archet,
ornée de grosses bagues à l'annulaire et au petit doigt.
Nous pensons que ce léger crayon suffit à peindre l'homme et
l'artiste. Mais ce n'est pas impunément que, pendant une
quarantaine d'années, on a tenu une boîte sonore entre ses genoux.
On s'en ressent toute sa vie, et le caractère en est influencé. La
plupart des violoncellistes sont loquaces et rageurs, ayant le
verbe haut, la parole débordante, non sans esprit d'ailleurs. Et
tel est bien Sébastien Zorn, auquel Yvernès, Frascolin, Pinchinat
ont très volontiers abandonné la direction de leurs tournées
musicales. Ils le laissent dire et faire, car il s'y entend.
Habitués à ses façons impérieuses, ils en rient lorsqu'elles
«dépassent la mesure», -- ce qui est regrettable chez un
exécutant, ainsi que le faisait observer cet irrespectueux
Pinchinat. La composition des programmes, la direction des
itinéraires, la correspondance avec les imprésarios, c'est à lui
que sont dévolues ces occupations multiples qui permettent à son
tempérament agressif de se manifester en mille circonstances. Où
il n'intervenait pas, c'était dans la question des recettes, dans
le maniement de la caisse sociale, confiée aux soins du deuxième
violon et premier comptable, le minutieux et méticuleux Frascolin.
Le quatuor est maintenant présenté, comme il l'eût été sur le
devant d'une estrade. On connaît les types, sinon très originaux,
du moins très distincts qui le composent. Que le lecteur permette
aux incidents de cette singulière histoire de se dérouler: il
verra quelle figure sont appelés à y faire ces quatre Parisiens,
lesquels, après avoir recueilli tant de bravos à travers les États
de la Confédération américaine, allaient être transportés... Mais
n'anticipons pas, «ne pressons pas le mouvement!» s'écrierait Son
Altesse, et ayons patience.
Les quatre Parisiens se trouvent donc, vers huit heures du soir,
sur une route déserte de la Basse-Californie, près des débris de
leur «voiture versée» -- musique de Boieldieu, a dit Pinchinat. Si
Frascolin, Yvernès et lui ont pris philosophiquement leur parti de
l'aventure, si elle leur a même inspiré quelques plaisanteries de
métier, on admettra que ce soit pour le chef du quatuor l'occasion
de se livrer à un accès de colère. Que voulez-vous? Le
violoncelliste a le foie chaud, et, comme on dît, du sang sous les
ongles. Aussi Yvernès prétend-il qu'il descend de la lignée des
Ajax et des Achille, ces deux illustres rageurs de l'antiquité.
Pour ne point l'oublier, mentionnons que si Sébastien Zorn est
bilieux, Yvernès flegmatique, Frascolin paisible, Pinchinat d'une
surabondante jovialité, -- tous, excellents camarades, éprouvent
les uns pour les autres une amitié de frères. Ils se sentent
réunis par un lien que nulle discussion d'intérêt ou d'amour-
propre n'aurait pu rompre, par une communauté de goûts puisés à la
même source. Leurs coeurs, comme ces instruments de bonne
fabrication, tiennent toujours l'accord.
Tandis que Sébastien Zorn peste, en palpant l'étui de son
violoncelle pour s'assurer qu'il est sain et sauf, Frascolin
s'approche du conducteur:
«Eh bien, mon ami, lui demande-t-il, qu'allons-nous faire, s'il
vous plaît?
-- Ce que l'on fait, répond l'homme, quand on n'a plus ni chevaux
ni voiture... attendre...
-- Attendre qu'il en vienne! s'écrie Pinchinat. Et s'il n'en doit
pas venir...
-- On en cherche, observe Frascolin, que son esprit pratique
n'abandonne jamais.
-- Où?... rugit Sébastien Zorn, qui se démenait fiévreusement sur
la route.
-- Où il y en a! réplique le conducteur.
-- Hé! dites donc, l'homme au coach, reprend le violoncelliste
d'une voix qui monte peu à peu vers les hauts registres, est-ce
que c'est répondre, cela! Comment... voilà un maladroit qui nous
verse, brise sa voiture, estropie son attelage, et il se contente
de dire: «Tirez-vous delà comme vous pourrez!...»
Entraîné par sa loquacité naturelle, Sébastien Zorn commence à se
répandre en une interminable série d'objurgations à tout le moins
inutiles, lorsque Frascolin l'interrompt par ces mots:
«Laisse-moi faire, mon vieux Zorn.» Puis, s'adressant de nouveau
au conducteur: «Où sommes-nous, mon ami?...
-- À cinq milles de Freschal.
-- Une station de railway?...
-- Non... un village près de la côte.
-- Et y trouverons-nous une voiture?...
-- Une voiture... point... peut-être une charrette...
-- Une charrette à boeufs, comme au temps des rois mérovingiens!
s'écrie Pinchinat.
-- Qu'importe! dit Frascolin.
-- Eh! reprend Sébastien Zorn, demande-lui plutôt s'il existe une
auberge dans ce trou de Freschal... J'en ai assez de courir la
nuit...
-- Mon ami, interroge Frascolin, y a-t-il une auberge quelconque à
Freschal?...
-- Oui... l'auberge où nous devions relayer.
-- Et pour rencontrer ce village, il n'y a qu'à suivre la grande
route?...
-- Tout droit.
-- Partons! clame le violoncelliste.
-- Mais, ce brave homme, il serait cruel de l'abandonner là... en
détresse, fait observer Pinchinat. Voyons, mon ami, ne pourriez-
vous pas... en vous aidant...
-- Impossible! répond le conducteur. D'ailleurs, je préfère rester
ici... avec mon coach... Quand le jour sera revenu, je verrai à me
sortir de là...
-- Une fois à Freschal, reprend Frascolin, nous pourrions vous
envoyer du secours...
-- Oui... l'aubergiste me connaît bien, et il ne me laissera pas
dans l'embarras...
-- Partons-nous?... s'écrie le violoncelliste, qui vient de
redresser l'étui de son instrument.
-- À l'instant, réplique Pinchinat. Auparavant, un coup de main
pour déposer notre conducteur le long du talus...»
En effet, il convient de le tirer hors de la route, et, comme il
ne peut se servir de ses jambes fort endommagées, Pinchinat et
Frascolin le soulèvent, le transportent, l'adossent contre les
racines d'un gros arbre dont les basses branches forment en
retombant un berceau de verdure.
«Partons-nous?... hurle Sébastien Zorn une troisième fois, après
avoir assujetti l'étui sur son dos, au moyen d'une double courroie
disposée _ad hoc_.
-- Voilà qui est fait,» dit Frascolin. Puis, s'adressant à
l'homme: «Ainsi, c'est bien entendu... l'aubergiste de Freschal
vous enverra du secours... Jusque là, vous n'avez besoin de rien,
n'est-ce pas, mon ami?...
-- Si... répond le conducteur, d'un bon coup de gin, s'il en reste
dans vos gourdes.» La gourde de Pinchinat est encore pleine, et
Son Altesse en fait volontiers le sacrifice. «Avec cela, mon
bonhomme, dit-il, vous n'aurez pas froid cette nuit... à
l'intérieur!» Une dernière objurgation du violoncelliste décide
ses compagnons à se mettre en route. Il est heureux que leurs
bagages soient dans le fourgon du train, au lieu d'avoir été
chargés sur le coach. S'ils arrivent à San-Diégo avec quelque
retard, du moins nos musiciens n'auront pas la peine de les
transporter jusqu'au village de Freschal. C'est assez des boîtes à
violon, et, surtout, c'est trop de l'étui à violoncelle. Il est
vrai, un instrumentiste, digne de ce nom, ne se sépare jamais de
son instrument, -- pas plus qu'un soldat de ses armes ou un
limaçon de sa coquille.
II -- Puissance d'une sonate cacophonique
D'aller la nuit, à pied, sur une route que l'on ne connaît pas, au
sein d'une contrée presque déserte, où les malfaiteurs sont
généralement moins rares que les voyageurs, cela ne laisse pas
d'être quelque peu inquiétant. Telle est la situation faite au
quatuor. Les Français sont braves, c'est entendu, et ceux-ci le
sont autant que possible. Mais, entre la bravoure et la témérité,
il existe une limite que la saine raison ne doit pas franchir.
Après tout, si le rail-road n'avait pas rencontré une plaine
inondée par les crues, si le coach n'avait pas versé à cinq milles
de Freschal, nos instrumentistes n'auraient pas été dans
l'obligation de s'aventurer nuitamment sur ce chemin suspect.
Espérons, d'ailleurs, qu'il ne leur arrivera rien de fâcheux.
Il est environ huit heures, lorsque Sébastien Zorn et ses
compagnons prennent direction vers le littoral, suivant les
indications du conducteur. N'ayant que des étuis à violon en cuir,
légers et peu encombrants, les violonistes auraient eu mauvaise
grâce à se plaindre. Aussi ne se plaignent-ils point, ni le sage
Frascolin, ni le joyeux Pinchinat, ni l'idéaliste Yvernès. Mais le
violoncelliste avec sa boîte à violoncelle, -- une sorte d'armoire
attachée sur son dos! On comprend, étant donné son caractère,
qu'il trouve là matière à se mettre en rage. De là, grognements et
geignements, qui s'exhalent sous la forme onomatopéique des ah!
des oh! des ouf!
L'obscurité est déjà profonde. Des nuages épais chassent à travers
l'espace, se trouant parfois d'étroites déchirures, parmi
lesquelles apparaît une lune narquoise, presque dans son premier
quartier. On ne sait trop pourquoi, sinon parce qu'il est
hargneux, irritable, la blonde Phoebé n'a pas l'heur de plaire à
Sébastien Zorn. Il lui montre le poing, criant:
«Eh bien, que viens-tu faire là avec ton profil bête!... Non! je
ne sais rien de plus imbécile que cette espèce de tranche de melon
pas mûr, qui se promène là-haut!
-- Mieux vaudrait que la lune nous regardât de face, dit
Frascolin.
-- Et pour quelle raison?... demande Pinchinat.
-- Parce que nous y verrions plus clair.
-- O chaste Diane, déclame Yvernès, ô des nuits paisible
courrière, ô pâle satellite de la terre, ô l'adorée idole de
l'adorable Endymion...
-- As-tu fini ta ballade? crie le violoncelliste. Quand ces
premiers violons se mettent à démancher sur la chanterelle...
-- Allongeons le pas, dit Frascolin, ou nous risquons de coucher à
la belle étoile...
-- S'il y en avait... et de manquer notre concert à San-Diégo!
observe Pinchinat.
-- Une jolie idée, ma foi! s'écrie Sébastien Zorn, en secouant sa
boîte qui rend un son plaintif.
-- Mais cette idée, mon vieux camaro, dit Pinchinat, elle vient de
toi...
-- De moi?...
-- Sans doute! Que ne sommes-nous restés à San-Francisco, où nous
avions à charmer toute une collection d'oreilles californiennes!
-- Encore une fois, demande le violoncelliste, pourquoi sommes-
nous partis?...
-- Parce que tu l'as voulu.
-- Eh bien, il faut avouer que j'ai eu là une inspiration
déplorable, et si...
-- Ah!... mes amis! dit alors Yvernès, en montrant de la main
certain point du ciel, où un mince rayon de lune ourle d'un liseré
blanchâtre les bords d'un nuage.
-- Qu'y a-t-il, Yvernès?...
-- Voyez si ce nuage ne se dessine pas en forme de dragon, les
ailes déployées, une queue de paon tout oeillée des cent yeux
d'Argus!»
Il est probable que Sébastien Zorn ne possède pas cette puissance
de vision centuplée, qui distinguait le gardien de la fille
d'Inachus, car il n'aperçoit pas une profonde ornière où son pied
s'engage malencontreusement. De là une chute sur le ventre, si
bien qu'avec sa boîte au dos, il ressemble à quelque gros
coléoptère rampant à la surface du sol.
Violente rage de l'instrumentiste, -- et il y a de quoi rager, --
puis objurgations à l'adresse du premier violon, en admiration
devant son monstre aérien. «C'est la faute d'Yvernès! affirme
Sébastien Zorn. Si je n'avais pas voulu regarder son maudit
dragon...
-- Ce n'est plus un dragon, c'est maintenant une amphore! Avec un
sens imaginatif médiocrement développé, on peut la voir aux mains
d'Hébé qui verse le nectar...
-- Prenons garde qu'il y ait beaucoup d'eau dans ce nectar,
s'écrie Pinchinat, et que ta charmante déesse de la jeunesse nous
arrose à pleines douches!» Ce serait là une complication, et il
est vrai que le temps tourne à la pluie. Donc, la prudence
commande de hâter la marche afin de chercher abri à Freschal.
On relève le violoncelliste, tout colère, on le remet sur ses
pieds, tout grognon. Le complaisant Frascolin offre de se charger
de sa boite. Sébastien Zorn refuse d'abord d'y consentir... Se
séparer de son instrument... un violoncelle de Gand et Bernardel,
autant dire une moitié de lui-même... Mais il doit se rendre, et
cette précieuse moitié passe sur le dos du serviable Frascolin,
lequel confie son léger étui au susdit Zorn.
La route est reprise. On va d'un bon pas pendant deux milles.
Aucun incident à noter. Nuit qui se fait de plus en plus noire
avec menaces de pluie. Quelques gouttes tombent, très grosses,
preuve qu'elles proviennent de nuages élevés et orageux. Mais
l'amphore de la jolie Hébé d'Yvernès ne s'épanche pas davantage,
et nos quatre noctambules ont l'espoir d'arriver à Freschal dans
un état de siccité parfaite.
Restent toujours de minutieuses précautions à prendre afin
d'éviter des chutes sur cette route obscure, profondément ravinée,
se brisant parfois à des coudes brusques, bordée de larges
anfractuosités, longeant de sombres précipices, ou l'on entend
mugir la trompette des torrents. Avec sa disposition d'esprit, si
Yvernès trouve la situation poétique, Frascolin la trouve
inquiétante.
Il y a lieu de craindre également de certaines rencontres
fâcheuses qui rendent assez problématique la sécurité des
voyageurs sur ces chemins de la Basse-Californie. Le quatuor n'a
pour toute arme que les archets de trois violons et d'un
violoncelle, et cela peut paraître insuffisant en un pays où
furent inventés les revolvers Colt, extraordinairement
perfectionnés à cette époque. Si Sébastien Zorn et ses camarades
eussent été Américains, ils se fussent munis d'un de ces engins de
poche engainé dans un gousset spécial du pantalon. Rien que pour
aller en rail-road de San-Francisco à San-Diégo, un véritable
Yankee ne se serait pas mis en voyage sans emporter ce viatique à
six coups. Mais des Français ne l'avaient point jugé nécessaire.
Ajoutons même qu'ils n'y ont pas songé, et peut-être auront-ils à
s'en repentir.
Pinchinat marche en tête, fouillant du regard les talus de la
route. Lorsqu'elle est très encaissée à droite et à gauche, il y a
moins à redouter d'être surpris par une agression soudaine. Avec
ses instincts de loustic, Son Altesse se sent des velléités de
monter quelque mauvaise fumisterie à ses camarades, des envies
bêtes de «leur faire peur», par exemple de s'arrêter court, de
murmurer d'une voix trémolante d'effroi:
«Hein!... là-bas... qu'est-ce que je vois?... Tenons-nous prêts à
tirer...»
Mais, quand le chemin s'enfonce à travers une épaisse forêt, au
milieu de ces mammoth-trees, ces séquoias hauts de cent cinquante
pieds, ces géants végétaux des régions californiennes, la
démangeaison de plaisanter lui passe. Dix hommes peuvent
s'embusquer derrière chacun de ces énormes troncs... Une vive
lueur suivie d'une détonation sèche... le rapide sifflement d'une
balle... ne va-t-on pas la voir... ne va-t-on pas l'entendre?...
En de tels endroits, évidemment disposés pour une attaque
nocturne, un guet-apens est tout indiqué. Si, par bonheur, on ne
doit pas prendre contact avec les bandits, c'est que cet estimable
type a totalement disparu de l'Ouest-Amérique, ou qu'il s'occupe
alors d'opérations financières sur les marchés de l'ancien et du
nouveau continent!... Quelle fin pour les arrière-petits-fils des
Karl Moor et des Jean Sbogar! À qui ces réflexions doivent-elles
venir si ce n'est à Yvernès? Décidément, -- pense-t-il, -- la
pièce n'est pas digne du décor!
Tout à coup Pinchinat reste immobile.
Frascolin qui le suit en fait autant.
Sébastien Zorn et Yvernès les rejoignent aussitôt.
«Qu'y a-t-il?... demande le deuxième violon.
-- J'ai cru voir...» répond l'alto.
Et ce n'est point une plaisanterie de sa part. Très réellement une
forme vient de se mouvoir entre les arbres.
«Humaine ou animale?... interroge Frascolin.
-- Je ne sais.»
Lequel eût le mieux valu, personne ne se fût hasardé à le dire. On
regarde, en groupe serré, sans bouger, sans prononcer une parole.
Par une éclaircie des nuages, les rayons lunaires baignent alors
le dôme de cette obscure forêt et, à travers la ramure des
séquoias, filtrent jusqu'au sol. Les dessous sont visibles sur un
rayon d'une centaine de pas. Pinchinat n'a point été dupe d'une
illusion. Trop grosse pour un homme, cette masse ne peut être que
celle d'un quadrupède de forte taille. Quel quadrupède?... Un
fauve?... Un fauve à coup sûr... Mais quel fauve?... «Un
plantigrade! dit Yvernès.
-- Au diable l'animal, murmure Sébastien Zorn d'une voix basse
mais impatientée, et par animal, c'est toi que j'entends,
Yvernès!... Ne peux-tu donc parler comme tout le monde?... Qu'est-
ce que c'est que ça, un plantigrade?
-- Une bête qui marche sur ses plantes! explique Pinchinat.
-- Un ours!» répond Frascolin. C'est un ours, en effet, un ours
grand module. On ne rencontre ni lions, ni tigres, ni panthères
dans ces forêts de la Basse-Californie. Les ours en sont les hôtes
habituels, avec lesquels les rapports sont généralement
désagréables. On ne s'étonnera pas que nos Parisiens aient, d'un
commun accord, l'idée de céder la place à ce plantigrade. N'était-
il pas chez lui, d'ailleurs... Aussi le groupe se resserre-t-il,
marchant à reculons, de manière à faire face à la bête, lentement,
posément, sans avoir l'air de fuir. La bête suit à petits pas,
agitant ses pattes antérieures comme des bras de télégraphe, se
balançant sur les hanches comme une manola à la promenade.
Graduellement elle gagne du terrain, et ses démonstrations
deviennent hostiles, -- des cris rauques, un battement de
mâchoires qui n'a rien de rassurant. «Si nous décampions, chacun
de son côté?... propose Son Altesse.
-- N'en faisons rien! répond Frascolin. Il y en aurait un de nous
qui serait rattrapé, et qui paierait pour les autres!» Cette
imprudence ne fut pas commise, et il est évident qu'elle aurait pu
avoir des conséquences fâcheuses.
Le quatuor arrive ainsi, en faisceau, à la limite d'une clairière
moins obscure. L'ours s'est rapproché -- une dizaine de pas
seulement. L'endroit lui paraît-il propice à une agression?...
C'est probable, car ses hurlements redoublent, et il hâte sa
marche.
Recul précipité du groupe, et recommandations plus instantes du
deuxième violon:
«Du sang-froid... du sang-froid, mes amis!»
La clairière est traversée, et l'on retrouve l'abri des arbres.
Mais là, le danger n'est pas moins grand. En se défilant d'un
tronc à un autre, l'animal peut bondir sans qu'il soit possible de
prévenir son attaque, et c'est bien ce qu'il allait faire, lorsque
ses terribles grognements cessent, son pas se ralentit...
L'épaisse ombre vient de s'emplir d'une musique pénétrante, un
_largo_ expressif dans lequel l'âme d'un artiste se révèle tout
entière.
C'est Yvernès, qui, son violon tiré de l'étui, le fait vibrer sous
la puissante caresse de l'archet. Une idée de génie! Et pourquoi
des musiciens n'auraient-ils pas demandé leur salut à la musique?
Est-ce que les pierres, mues par les accords d'Amphion, ne
venaient pas d'elles-mêmes se ranger autour de Thèbes? Est-ce que
les bêtes féroces, apprivoisées par ses inspirations lyriques,
n'accouraient pas aux genoux d'Orphée? Eh bien, il faut croire que
cet ours californien, sous l'influence de prédispositions
ataviques, est aussi artistement doué que ses congénères de la
Fable, car sa férocité s'éteint, ses instincts de mélomane le
dominent, et à mesure que le quatuor recule en bon ordre, il le
suit, laissant échapper de petits cris de dilettante. Pour un peu,
il eût crié: bravo!...
Un quart d'heure plus tard, Sébastien Zorn et ses compagnons sont
à la lisière du bois. Ils la franchissent, Yvernès toujours
violonnant... L'animal s'est arrêté. Il ne semble pas qu'il ait
l'intention d'aller au delà. Il frappe ses grosses pattes l'une
contre l'autre. Et alors Pinchinat lui aussi, saisit son
instrument et s'écrie: «La danse des ours, et de l'entrain!» Puis,
tandis que le premier violon racle à tous crins ce motif si connu
en ton majeur, l'alto le soutient d'une basse aigre et fausse sur
la médiante mineure... L'animal entre alors en danse, levant le
pied droit, levant le pied gauche, se démenant, se contorsionnant,
et il laisse le groupe s'éloigner sur la route. «Peuh! observe
Pinchinat, ce n'était qu'un ours de cirque.
-- N'importe! répond Frascolin. Ce diable d'Yvernès a eu là une
fameuse idée!
-- Filons... _allegretto_, réplique le violoncelliste, et sans
regarder derrière soi!» Il est environ neuf heures, lorsque les
quatre disciples d'Apollon arrivent sains et saufs à Freschal. Ils
ont marché d'un fameux pas pendant cette dernière étape, bien que
le plantigrade ne soit plus à leurs trousses. Une quarantaine de
maisons, ou mieux de maisonnettes en bois, autour d'une place
plantée de hêtres, voilà Freschal, village isolé que deux milles
séparent de la côte. Nos artistes se glissent entre quelques
habitations ombragées de grands arbres, débouchent sur une place,
entrevoient au fond le modeste clocher d'une modeste église, se
forment en rond, comme s'ils allaient exécuter un morceau de
circonstance, et s'immobilisent en cet endroit, avec l'intention
d'y conférer.
«Ça! un village?... dit Pinchinat.
-- Tu ne t'attendais pas à trouver une cité dans le genre de
Philadelphie ou de New-York? réplique Frascolin.
-- Mais il est couché, votre village! riposte Sébastien Zorn, en
haussant les épaules.
-- Ne réveillons pas un village qui dort! soupire mélodieusement
Yvernès.
-- Réveillons-le, au contraire!» s'écrie Pinchinat. En effet, -- à
moins de vouloir passer la nuit en plein air, il faut bien en
venir à ce procédé. Du reste, place absolument déserte, silence
complet. Pas un contrevent entr'ouvert, pas une lumière aux
fenêtres. Le palais de la _Belle au bois dormant_ aurait pu
s'élever là dans des conditions de tout repos et de toute
tranquillité.
«Eh bien... et l'auberge?...» demande Frascolin.
Oui... l'auberge dont le conducteur avait parlé, où ses voyageurs
en détresse doivent rencontrer bon accueil et bon gîte?... Et
l'aubergiste qui s'empresserait d'envoyer du secours à l'infortuné
coach-man?... Est-ce que ce pauvre homme a rêvé ces choses?... Ou,
-- autre hypothèse, -- Sébastien Zorn et sa troupe se sont-ils
égarés?... N'est-ce point ici le village de Freschal?...
Ces questions diverses exigent une réponse péremptoire. Donc,
nécessité d'interroger un des habitants du pays, et, pour ce
faire, de frapper à la porte d'une des maisonnettes, -- à celle de
l'auberge, autant que possible, si une heureuse chance permet de
la découvrir.
Voici donc les quatre musiciens opérant une reconnaissance autour
de la ténébreuse place, frôlant les façades, essayant d'apercevoir
une enseigne pendue à quelque devanture... D'auberge, il n'y a pas
apparence.
Eh bien, à défaut d'auberge, il n'est pas admissible qu'il n'y ait
point là quelque case hospitalière, et comme on n'est pas en
Écosse, on agira à l'américaine. Quel est le natif de Freschal qui
refuserait un et même deux dollars par personne pour un souper et
un lit?
«Frappons, dit Frascolin.
-- En mesure, ajoute Pinchinat, et à six-huit!» On eût frappé à
trois ou à quatre temps, que le résultat aurait été identique.
Aucune porte, aucune fenêtre ne s'ouvre, et, cependant, le Quatuor
Concertant a mis une douzaine de maisons en demeure de lui
répondre.
«Nous nous sommes trompés, déclare Yvernès... Ce n'est pas un
village, c'est un cimetière, où, si l'on y dort, c'est de
l'éternel sommeil... _Vox clamantis in deserto._
_-- Amen!..._» répond Son Altesse avec la grosse voix d'un chantre
de cathédrale. Que faire, puisqu'on s'obstine à ce silence
complet? Continuer sa route vers San-Diégo?... On crève de faim et
de fatigue, c'est le mot... Et puis, quel chemin suivre, sans
guide, au milieu de cette obscure nuit?... Essayer d'atteindre un
autre village!... Lequel?... À s'en rapporter au coachman, il n'en
existe aucun sur cette partie du littoral... On ne ferait que
s'égarer davantage... Le mieux est d'attendre le jour!...
Pourtant, de passer une demi-douzaine d'heures sans abri, sous un
ciel qui se chargeait de gros nuages bas, menaçant de se résoudre
en averses, cela n'est pas à proposer -- même à des artistes.
Pinchinat eut alors une idée. Ses idées ne sont pas toujours
excellentes, mais elles abondent en son cerveau. Celle-ci,
d'ailleurs obtient l'approbation du sage Frascolin.
«Mes amis, dit-il, pourquoi ce qui nous a réussi vis-à-vis d'un
ours ne nous réussirait-il pas vis-à-vis d'un village
californien?... Nous avons apprivoisé ce plantigrade avec un peu
de musique... Réveillons ces ruraux par un vigoureux concert, où
nous n'épargnerons ni les _forte_ ni les _allegro_...
-- C'est à tenter,» répond Frascolin. Sébastien Zorn n'a même pas
laissé finir la phrase de Pinchinat. Son violoncelle retiré de
l'étui et dressé sur sa pointe d'acier, debout, puisqu'il n'a pas
de siège à sa disposition, l'archet à la main, il est prêt à
extraire toutes les voix emmagasinées dans cette carcasse sonore.
Presque aussitôt, ses camarades sont prêts à le suivre jusqu'aux
dernières limites de l'art.
«Le quatuor en _si bémol_ d'Onslow, dit-il. Allons... Une mesure
pour rien!»
Ce quatuor d'Onslow, ils le savaient par coeur, et de bons
instrumentistes n'ont certes pas besoin d'y voir clair pour
promener leurs doigts habiles sur la touche d'un violoncelle, de
deux violons et d'un alto.
Les voici donc qui s'abandonnent à leur inspiration. Jamais peut-
être ils n'ont joué avec plus de talent et plus d'âme dans les
casinos et sur les théâtres de la Confédération américaine.
L'espace s'emplit d'une sublime harmonie, et, à moins d'être
sourds, comment des êtres humains pourraient-ils résister? Eût-on
été dans un cimetière, ainsi que l'a prétendu Yvernès, que, sous
le charme de cette musique, les tombes se fussent entr'ouvertes,
les morts se seraient redressés, les squelettes auraient battu des
mains...
Et cependant les maisons restent closes, les dormeurs ne
s'éveillent pas. Le morceau s'achève dans les éclats de son
puissant final, sans que Freschal ait donné signe d'existence.
«Ah! c'est comme cela! s'écrie Sébastien Zorn, au comble de la
fureur. Il faut un charivari, comme à leurs ours, pour leurs
oreilles de sauvages?... Soit! recommençons, mais toi, Yvernès,
joue en _ré_, toi, Frascolin, en _mi_, toi, Pinchinat, en _sol_.
Moi, je reste en _si bémol_, et, maintenant, à tour de bras!»
Quelle cacophonie! Quel déchirement des tympans! Voilà qui
rappelle bien cet orchestre improvisé, dirigé par le prince de
Joinville, dans un village inconnu d'une région brésilienne! C'est
à croire que l'on exécute sur des «vinaigrius» quelque horrible
symphonie, -- du Wagner joué à rebours!...
En somme, l'idée de Pinchinat est excellente. Ce qu'une admirable
exécution n'a pu obtenir, c'est ce charivari qui l'obtient.
Freschal commence à s'éveiller. Des vitres s'allument ça et là.
Deux ou trois fenêtres s'éclairent. Les habitants du village ne
sont pas morts, puisqu'ils donnent signe d'existence. Ils ne sont
pas sourds, puisqu'ils entendent et écoutent...
«On va nous jeter des pommes! dit Pinchinat, pendant une pause,
car, à défaut de la tonalité du morceau, la mesure a été respectée
scrupuleusement.
-- Eh! tant mieux... nous les mangerons!» répond le pratique
Frascolin. Et, au commandement de Sébastien Zorn, le concert
reprend de plus belle. Puis, lorsqu'il s'est terminé par un
vigoureux accord parfait en quatre tons différents, les artistes
s'arrêtent. Non! ce ne sont pas des pommes qu'on leur jette à
travers vingt ou trente fenêtres béantes, ce sont des
applaudissements, des hurrahs, des hips! hips! hips! Jamais les
oreilles freschaliennes ne se sont emplies de telles jouissances
musicales! Et, nul doute que toutes les maisons ne soient prêtes à
recevoir hospitalièrement de si incomparables virtuoses.
Mais, tandis qu'ils se livraient à cette fougue instrumentale, un
nouveau spectateur s'est avancé de quelques pas, sans qu'ils
l'aient vu venir. Ce personnage, descendu d'une sorte de char à
bancs électrique, se tient à un angle de la place. C'est un homme
de haute taille et d'assez forte corpulence, autant qu'on en
pouvait juger par cette nuit sombre.
Or, tandis que nos Parisiens se demandent si, après les fenêtres,
les portes des maisons vont s'ouvrir pour les recevoir, -- ce qui
parait au moins fort incertain, -- le nouvel arrivé s'approche,
et, en parfaite langue française, dit d'un ton aimable:
«Je suis un dilettante, messieurs, et je viens d'avoir la bonne
fortune de vous applaudir...
-- Pendant notre dernier morceau?... réplique d'un ton ironique
Pinchinat.
-- Non, Messieurs... pendant le premier, et j'ai rarement entendu
exécuter avec plus de talent ce quatuor d'Onslow!» Ledit
personnage est un connaisseur, à n'en pas douter.
«Monsieur, répond Sébastien Zorn au nom de ses camarades, nous
sommes très sensibles à vos compliments... Si notre second morceau
a déchiré vos oreilles, c'est que...
-- Monsieur, répond l'inconnu, en interrompant une phrase qui eût
été longue, je n'ai jamais entendu jouer si faux avec tant de
perfection. Mais j'ai compris pourquoi vous agissiez de la sorte.
C'était pour réveiller ces braves habitants de Freschal, qui se
sont déjà rendormis... Eh bien, messieurs, ce que vous tentiez
d'obtenir d'eux par ce moyen désespéré, permettez-moi de vous
l'offrir...
-- L'hospitalité?... demande Frascolin.
-- Oui, l'hospitalité, une hospitalité ultra-écossaise. Si je ne
me trompe, j'ai devant moi ce Quatuor Concertant, renommé dans
toute notre superbe Amérique, qui ne lui a pas marchandé son
enthousiasme...
-- Monsieur, croit devoir dire Frascolin, nous sommes vraiment
flattés... Et... cette hospitalité, où pourrions-nous la trouver,
grâce à vous?...
-- À deux milles d'ici.
-- Dans un autre village?...
-- Non... dans une ville.
-- Une ville importante?...
-- Assurément.
-- Permettez, observe Pinchinat, on nous a dit qu'il n'y avait
aucune ville avant San-Diégo...
-- C'est une erreur... que je ne saurais m'expliquer.
-- Une erreur?... répète Frascolin.
-- Oui, messieurs, et, si vous voulez m'accompagner, je vous
promets l'accueil auquel ont droit des artistes de votre valeur.
-- Je suis d'avis d'accepter... dit Yvernès.
-- Et je partage ton avis, affirme Pinchinat.
-- Un instant... un instant, s'écrie Sébastien Zorn, et n'allons
pas plus vite que le chef d'orchestre!
-- Ce qui signifie?... demande l'Américain.
-- Que nous sommes attendus à San-Diégo, répond Frascolin.
-- À San-Diégo, ajoute le violoncelliste, où la ville nous a
engagés pour une série de matinées musicales, dont la première
doit avoir lieu après-demain dimanche...
-- Ah!» réplique le personnage, d'un ton qui dénote une assez vive
contrariété. Puis, reprenant: «Qu'à cela ne tienne, messieurs,
ajoute-t-il. En une journée, vous aurez le temps de visiter une
cité qui en vaut la peine, et je m'engage à vous faire reconduire
à la prochaine station, de manière que vous puissiez être à San-
Diégo à l'heure voulue!»
Ma foi, l'offre est séduisante, et aussi la bien venue. Voilà le
quatuor assuré de trouver une bonne chambre dans un bon hôtel, --
sans parler des égards que leur garantit cet obligeant personnage.
«Acceptez-vous, messieurs?...
-- Nous acceptons, répond Sébastien Zorn, que la faim et la
fatigue disposent à favorablement accueillir une invitation de ce
genre.
-- C'est entendu, réplique l'Américain. Nous allons partir à
l'instant... En vingt minutes nous serons arrivés, et vous me
remercierez, j'en suis sûr!»
Il va sans dire qu'à la suite des derniers hurrahs provoqués par
le concert charivarique, les fenêtres des maisons se sont
refermées. Ses lumières éteintes, le village de Freschal est
replongé dans un profond sommeil.
L'Américain et les quatre artistes rejoignent le char à bancs, y
déposent leurs instruments, se placent à l'arrière, tandis que
l'Américain s'installe sur le devant, près du conducteur-
mécanicien. Un levier est manoeuvré, les accumulateurs électriques
fonctionnent, le véhicule s'ébranle, et il ne tarde pas à prendre
une rapide allure, en se dirigeant vers l'ouest.
Un quart d'heure après, une vaste lueur blanchâtre apparaît, une
éblouissante diffusion de rayons lunaires. Là est une ville, dont
nos Parisiens n'auraient pu soupçonner l'existence.
Le char à bancs s'arrête alors, et Frascolin de dire: «Enfin nous
voici sur le littoral.»
-- Le littoral... non, répondit l'Américain. C'est un cours d'eau
que nous avons à traverser...
-- Et comment?... demande Pinchinat.
-- Au moyen de ce bac dans lequel le char à bancs va prendre
place.» En effet, il y a là un de ces ferry-boats, si nombreux aux
États-Unis, et sur lequel s'embarque le char à bancs avec ses
passagers. Sans doute, ce ferry-boat est mû électriquement, car il
ne projette aucune vapeur, et en deux minutes, au delà du cours
d'eau, il vient accoster le quai d'une darse au fond d'un port. Le
char à bancs reprend sa route à travers les allées d'une campagne,
il pénètre dans un parc, au-dessus duquel des appareils aériens
versent une lumière intense. À la grille de ce parc s'ouvre une
porte, qui donne accès sur une large et longue rue pavée de dalles
sonores. Cinq minutes plus tard, les artistes descendent au bas du
perron d'un confortable hôtel, où ils sont reçus avec un
empressement de bon augure, grâce à un mot dit par l'Américain. On
les conduit aussitôt devant une table servie avec luxe, et ils
soupent de bon appétit, qu'on veuille bien le croire. Le repas
achevé, le majordome les mène à une chambre spacieuse, éclairée de
lampes à incandescence, que des interrupteurs permettront de
transformer en douces veilleuses. Là, enfin, remettant au
lendemain l'explication de ces merveilles, ils s'endorment dans
les quatre lits disposés aux quatre angles de la chambre, et
ronflent avec cet ensemble extraordinaire qui a fait la renommée
du Quatuor Concertant.
III -- Un loquace cicérone
Le lendemain, dès sept heures, ces mots, ou plutôt ces cris
retentissent dans la chambre commune, après une éclatante
imitation du son de la trompette, -- quelque chose comme la diane
au réveil d'un régiment:
«Allons!... houp!... sur pattes... et en deux temps!» vient de
vociférer Pinchinat.
Yvernès, le plus nonchalant du quatuor, eût préféré mettre trois
temps -- et même quatre -- à se dégager des chaudes couvertures de
son lit. Mais il lui faut suivre l'exemple de ses camarades et
quitter la position horizontale pour la position verticale.
«Nous n'avons pas une minute à perdre... pas une seule! observe
Son Altesse.
-- Oui, répondit Sébastien Zorn, car c'est demain que nous devons
être rendus à San-Diégo.
-- Bon! réplique Yvernès, une demi-journée suffira à visiter la
ville de cet aimable Américain.
-- Ce qui m'étonne, ajoute Frascolin, c'est qu'il existe une cité
importante dans le voisinage de Freschal!... Comment notre
coachman a-t-il oublié de nous l'indiquer?
-- L'essentiel est que nous y soyons, ma vieille clef de sol, dit
Pinchinat, et nous y sommes!» À travers deux larges fenêtres, la
lumière pénètre à flots dans la chambre, et la vue se prolonge
pendant un mille sur une rue superbe, plantée d'arbres.
Les quatre amis procèdent à leur toilette dans un cabinet
confortable, -- rapide et facile besogne, car il est «machiné»
suivant les derniers perfectionnements modernes: robinets
thermométriquement gradués pour l'eau chaude et pour l'eau froide,
cuvettes se vidant par un basculage automatique, chauffe-bains,
chauffe-fers, pulvérisateurs d'essences parfumées fonctionnant à
la demande, ventilateurs-moulinets actionnés par un courant
voltaïque, brosses mues mécaniquement, les unes auxquelles il
suffit de présenter sa tête, les autres ses vêtements ou ses
bottes pour obtenir un nettoyage ou un cirement complets.
Puis, en maint endroit, sans compter l'horloge et les ampoules
électriques, qui s'épanouissent à portée de la main, des boutons
de sonnettes ou de téléphones mettent en communication instantanée
les divers services de l'établissement.
Et non seulement Sébastien Zorn et ses compagnons peuvent
correspondre avec l'hôtel, mais aussi avec les divers quartiers de
la ville, et peut-être, -- c'est l'avis de Pinchinat, -- avec
n'importe quelle cité des États-Unis d'Amérique.
«Ou même des deux mondes,» ajoute Yvernès. En attendant qu'ils
eussent l'occasion de faire cette expérience, voici, à sept heures
quarante-sept, que cette phrase leur est téléphonée en langue
anglaise: «Calistus Munbar présente ses civilités matinales à
chacun des honorables membres du Quatuor Concertant, et les prie
de descendre, dès qu'ils seront prêts, au dining-room
d'_Excelsior-Hotel_, où leur est servi un premier déjeuner.
«_Excelsior-Hotel_! dit Yvernès. Le nom de ce caravansérail est
superbe!
-- Calistus Munbar, c'est notre obligeant Américain, remarque
Pinchinat, et le nom est splendide!
-- Mes amis, s'écrie le violoncelliste, dont l'estomac est aussi
impérieux que son propriétaire, puisque le déjeuner est sur la
table, allons déjeuner, et puis...
-- Et puis... parcourons la ville, ajoute Frascolin. Mais quelle
peut être cette ville?»
Nos Parisiens étant habillés ou à peu près, Pinchinat répond
téléphoniquement qu'avant cinq minutes, ils feront honneur à
l'invitation de M. Calistus Munbar.
En effet, leur toilette achevée, ils se dirigent vers un ascenseur
qui se met en mouvement et les dépose dans le hall monumental de
l'hôtel. Au fond se développe la porte du dining-room, une vaste
salle étincelante de dorures.
«Je suis le vôtre, messieurs, tout le vôtre!»
C'est l'homme de la veille, qui vient de prononcer cette phrase de
huit mots. Il appartient à ce type de personnages dont on peut
dire qu'ils se présentent d'eux-mêmes. Ne semble-t-il pas qu'on
les connaisse depuis longtemps, ou, pour employer une expression
plus juste, «depuis toujours»?
Calistus Munbar doit avoir de cinquante à soixante ans, mais il
n'en paraît que quarante-cinq. Sa taille est au-dessus de la
moyenne; son gaster bedonne légèrement; ses membres sont gros et
forts; il est vigoureux et sain avec des mouvements fermes; il
crève la santé, si l'on veut bien permettre cette locution.
Sébastien Zorn et ses amis ont maintes fois rencontré des gens de
ce type, qui n'est pas rare aux États-Unis. La tête de Calistus
Munbar est énorme, en boule, avec une chevelure encore blonde et
bouclée, qui s'agite comme une frondaison tortillée par la brise;
le teint est très coloré: la barbe jaunâtre, assez longue, se
divise en pointes; la moustache est rasée; la bouche, relevée aux
commissures des lèvres, est souriante, railleuse surtout; les
dents sont d'un ivoire éclatant; le nez, un peu gros du bout, à
narines palpitantes, solidement implanté à la base du front avec
deux plis verticaux au-dessus, supporte un binocle, que retient un
fil d'argent fin et souple comme un fil de soie. Derrière les
lentilles de ce binocle rayonne un oeil mobile, à l'iris verdâtre,
à la prunelle allumée d'une braise. Cette tête est rattachée aux
épaules par un cou de taureau. Le tronc est carrément établi sur
des cuisses charnues, des jambes d'aplomb, des pieds un peu en
dehors.
Calistus Munbar est vêtu d'un veston très ample, en étoffe
diagonale, couleur cachou. Hors de la poche latérale se glisse
l'angle d'un mouchoir à vignettes. Le gilet est blanc, très évidé,
à trois boutons d'or. D'une poche à l'autre festonne une chaîne
massive, ayant à un bout un chronomètre, à l'autre un podomètre,
sans parler des breloques qui tintinnabulent au centre. Cette
orfèvrerie se complète par un chapelet de bagues dont sont ornées
les mains grasses et rosées. La chemise est d'une blancheur
immaculée, raide et brillante d'empois, constellée de trois
diamants, surmontée d'un col largement rabattu, sous le pli duquel
s'enroule une imperceptible cravate, simple galon mordoré. Le
pantalon, d'étoffe rayée, à vastes plis, retombe en se
rétrécissant sur des bottines lacées avec agrafes d'aluminium.
Quant à la physionomie de ce Yankee, elle est au plus haut point
expressive, toute en dehors, -- la physionomie des gens qui ne
doutent de rien, et «qui en ont vu bien d'autres», comme on dit.
Cet homme est un débrouillard, à coup sur, et c'est aussi un
énergique, ce qui se reconnaît à la tonicité de ses muscles, à la
contraction apparente de son sourciller et de son masséter. Enfin,
il rit volontiers avec éclat, mais son rire est plutôt nasal
qu'oral, une sorte de ricanement, le _hennitus_ indiqué par les
physiologistes.
Tel est ce Calistus Munbar. À l'entrée du Quatuor, il a soulevé
son large chapeau que ne déparerait pas une plume Louis XIII, il
serre la main des quatre artistes. Il les conduit devant une table
où bouillonne la théière, où fument les rôties traditionnelles. Il
parle tout le temps, ne laissant pas place à une seule question, -
- peut-être pour esquiver une réponse, -- vantant les splendeurs
de sa ville, l'extraordinaire création de cette cité, monologuant
sans interruption, et, lorsque le déjeuner est achevé, terminant
son monologue par ces mots:
«Venez, messieurs, et veuillez me suivre. Mais une
recommandation...
-- Laquelle? demande Frascolin.
-- Il est expressément défendu de cracher dans nos rues...
-- Nous n'avons pas l'habitude... proteste Yvernès.
-- Bon!... cela vous épargnera des amendes!
-- Ne pas cracher... en Amérique!» murmure Pinchinat d'un ton où
la surprise se mêle à l'incrédulité.
Il eût été difficile de se procurer un guide doublé d'un cicérone
plus complet que Calistus Munbar. Cette ville, il la connaît à
fond. Pas un hôtel dont il ne puisse nommer le propriétaire, pas
une maison dont il ne sache qui l'habite, pas un passant dont il
ne soit salué avec une familiarité sympathique.
Cette cité est régulièrement construite. Les avenues et les rues,
pourvues de vérandas au-dessus des trottoirs, se coupent à angles
droits, une sorte d'échiquier. L'unité se retrouve en son plan
géométral. Quant à la variété, elle ne manque point, et dans leur
style comme dans leur appropriation intérieure, les habitations
n'ont suivi d'autre règle que la fantaisie de leurs architectes.
Excepté le long de quelques rues commerçantes, ces demeures
affectent un air de palais, avec leurs cours d'honneur flanquées
de pavillons élégants, l'ordonnance architecturale de leurs
façades, le luxe que l'on pressent à l'intérieur des appartements,
les jardins pour ne pas dire les parcs disposés en arrière. Il est
à remarquer, toutefois, que les arbres, de plantation récente sans
doute, n'ont pas encore atteint leur complet développement. De
même pour les squares, ménagés à l'intersection des principales
artères de la ville, tapissés de pelouses d'une fraîcheur tout
anglaise, dont les massifs, où se mélangent les essences des zones
tempérées et torrides, n'ont pas aspiré des entrailles du sol
assez de puissance végétative. Aussi cette particularité naturelle
présente-t-elle un contraste frappant avec la portion de l'Ouest-
Amérique, où abondent les forêts géantes dans le voisinage des
grandes cités californiennes.
Le quatuor allait devant lui, observant ce quartier de la ville,
chacun à sa manière, Yvernès attiré par ce qui n'attire pas
Frascolin, Sébastien Zorn s'intéressant à ce qui n'intéresse point
Pinchinat, -- tous, en somme, très curieux du mystère qui
enveloppe la cité inconnue. De cette diversité de vues devra
sortir un ensemble de remarques assez justes. D'ailleurs, Calistus
Munbar est là, et il a réponse à tout. Que disons-nous réponse?...
Il n'attend pas qu'on l'interroge, il parle, il parle, et il n'y a
qu'à le laisser parler. Son moulin à paroles tourne et tourne au
moindre vent.
Un quart d'heure après avoir quitté _Excelsior-Hotel_, Calistus
Munbar dit: «Nous voici dans la Troisième Avenue, et on en compte
une trentaine dans la ville. Celle-ci, la plus commerçante, c'est
notre Broadway, notre Regent-street, notre boulevard des Italiens.
Dans ces magasins, ces bazars, on trouve le superflu et le
nécessaire, tout ce que peuvent exiger les existences les plus
soucieuses du bien-être et du confort moderne!
-- Je vois les magasins, observe Pinchinat, mais je ne vois pas
les acheteurs...
-- Peut-être l'heure est-elle trop matinale?... ajoute Yvernès.
-- Cela tient, répondit Calistus Munbar, à ce que la plupart des
commandes se font téléphoniquement ou même télautographiquement...
-- Ce qui signifie?... demande Frascolin.
-- Ce qui signifie que nous employons communément le
télautographe, un appareil perfectionné qui transporte l'écriture
comme le téléphone transporte la parole, sans oublier le
kinétographe qui enregistre les mouvements, étant pour l'oeil ce
que le phonographe est pour l'oreille, et le téléphote qui
reproduit les images. Ce télautographe donne une garantie plus
sérieuse que la simple dépêche dont le premier venu est libre
d'abuser. Nous pouvons signer électriquement des mandats ou des
traites...
-- Même des actes de mariage?... réplique Pinchinat d'un ton
ironique.
-- Sans doute, monsieur l'alto. Pourquoi ne se marierait-on pas
par fil télégraphique...
-- Et divorcer?...
-- Et divorcer!... C'est même ce qui use le plus nos appareils!»
Là-dessus, bruyant éclat de rire du cicérone, qui fait trembloter
toute la bibeloterie de son gilet.
«Vous êtes gai, monsieur Munbar, dit Pinchinat, en partageant
l'hilarité de l'Américain.
-- Oui... comme une envolée de pinsons un jour de soleil!» En cet
endroit, une artère transversale se présente. C'est la Dix-
neuvième Avenue, d'où tout commerce est banni. Des lignes de trams
la sillonnent ainsi que l'autre. De rapides cars passent sans
soulever un grain de poussière, car la chaussée, recouverte d'un
parquet imputrescible de karry et de jarrah d'Australie, --
pourquoi pas de l'acajou du Brésil? -- est aussi nette que si on
l'eût frottée à la limaille. D'ailleurs, Frascolin, très
observateur des phénomènes physiques, constate qu'elle résonne
sous le pied comme une plaque de métal. «Voilà bien ces grands
travailleurs du fer! se dit-il. Ils font maintenant des chaussées
en tôle!» Et il allait s'informer près de Calistus Munbar, lorsque
celui-ci de s'écrier: «Messieurs, regardez cet hôtel!» Et il
montre une vaste construction, d'aspect grandiose, dont les avant-
corps, latéraux à une cour d'honneur, sont réunis par une grille
en aluminium. «Cet hôtel, -- on pourrait dire ce palais, -- est
habité par la famille de l'un des principaux notables de la ville.
J'ai nommé Jem Tankerdon, propriétaire d'inépuisables mines de
pétrole dans l'Illinois, le plus riche peut-être, et, par
conséquent, le plus honorable et le plus honoré de nos
concitoyens...
-- Des millions?... demande Sébastien Zorn.
-- Peuh! fait Calistus Munbar. Le million, c'est pour nous le
dollar courant, et ici on les compte par centaines! Il n'y a en
cette cité que des nababs richissimes. Ce qui explique comment, en
quelques années, les marchands des quartiers du commerce font
fortune, -- j'entends les marchands au détail, car, de négociants
ou de commerçants en gros, il ne s'en trouve pas un seul sur ce
microcosme unique au monde...
-- Et des industriels?... demande Pinchinat.
-- Absents, les industriels!
-- Et les armateurs?... demande Frascolin.
-- Pas davantage.
-- Des rentiers alors?... réplique Sébastien Zorn.
-- Rien que des rentiers et des marchands en train de se faire des
rentes.
-- Eh bien... et les ouvriers?... observe Yvernès.
-- Lorsqu'on a besoin d'ouvriers, on les amène du dehors,
messieurs, et lorsque le travail est terminé ils s'en
retournent... avec la forte somme!...
-- Voyons, monsieur Munbar, dit Frascolin, vous avez bien quelques
pauvres dans votre ville, ne fût-ce que pour ne pas en laisser
éteindre la race?...
-- Des pauvres, monsieur le deuxième violon?... Vous n'en
rencontrerez pas un seul!
-- Alors la mendicité est interdite?...
-- Il n'y a jamais eu lieu de l'interdire, puisque la ville n'est
pas accessible aux mendiants. C'est bon cela pour les cités de
l'Union, avec leurs dépôts, leurs asiles, leurs work-houses... et
les maisons de correction qui les complètent...
-- Allez-vous affirmer que vous n'avez pas de prisons?...
-- Pas plus que nous n'avons de prisonniers.
-- Mais les criminels?...
-- Ils sont priés de rester dans l'ancien et le nouveau continent,
où leur vocation trouve à s'exercer dans des conditions plus
avantageuses.
-- Eh! vraiment, monsieur Munbar, dit Sébastien Zorn, on croirait,
à vous entendre, que nous ne sommes plus en Amérique?
-- Vous y étiez hier, monsieur le violoncelliste, répond cet
étonnant cicérone.
-- Hier?... réplique Frascolin, qui se demande ce que peut
exprimer cette phrase étrange.
-- Sans doute!... Aujourd'hui vous êtes dans une ville
indépendante, une cité libre, sur laquelle l'Union n'a aucun
droit, qui ne relève que d'elle-même...
-- Et qui se nomme?... demande Sébastien Zorn, dont l'irritabilité
naturelle commence à percer.
-- Son nom?... répond Calistus Munbar. Permettez-moi de vous le
taire encore...
-- Et quand le saurons-nous?...
-- Lorsque vous aurez achevé de la visiter, ce dont elle sera très
honorée d'ailleurs.»
Cette réserve de l'Américain est au moins singulière. Peu importe,
en somme. Avant midi, le quatuor aura terminé sa curieuse
promenade, et, dût-il n'apprendre le nom de cette ville qu'au
moment de la quitter, cela lui suffira, n'est-il pas vrai? La
seule réflexion à faire, est celle-ci: Comment une cité si
considérable occupe-t-elle un des points de la côte californienne
sans appartenir à la république fédérale des États-Unis, et,
d'autre part, comment expliquer que le conducteur du coach ne se
fût pas avisé d'en parler? L'essentiel, après tout, est que, dans
vingt-quatre heures, les exécutants aient atteint San-Diégo, où on
leur donnera le mot de cette énigme, si Calistus Munbar ne se
décide pas à le révéler.
Ce bizarre personnage s'est de nouveau livré à sa faconde
descriptive, non sans laisser voir qu'il désire ne point
s'expliquer plus catégoriquement.
«Messieurs, dit-il, nous voici à l'entrée de la Trente-septième
Avenue. Contemplez cette admirable perspective! Dans ce quartier,
non plus, pas de magasins, pas de bazars, ni ce mouvement des rues
qui dénote l'existence commerciale. Rien que des hôtels et des
habitations particulières, mais les fortunes y sont inférieures à
celles de la Dix-neuvième Avenue. Des rentiers à dix ou douze
millions...
-- Des gueux, quoi! répond Pinchinat, dont les lèvres dessinent
une moue significative.
-- Hé! monsieur l'alto, réplique Calistus Munbar, il est toujours
possible d'être le gueux de quelqu'un! Un millionnaire est riche
par rapport à celui qui ne possède que cent mille francs! Il ne
l'est pas par rapport à celui qui possède cent millions!»
Maintes fois déjà, nos artistes ont pu noter que, de tous les mots
employés par leur cicérone, celui de million revient le plus
fréquemment, -- un mot prestigieux s'il en fut! Il le prononce en
gonflant ses joues avec une sonorité métallique. On dirait qu'il
bat monnaie rien qu'en parlant. Si ce ne sont pas des diamants qui
s'échappent de ses lèvres comme de la bouche de ce filleul des
fées qui laissait tomber des perles et des émeraudes, ce sont des
pièces d'or.
Et Sébastien Zorn, Pinchinat, Frascolin, Yvernès, vont toujours à
travers l'extraordinaire ville dont la dénomination géographique
leur est encore inconnue. Ici des rues animées par le va-et-vient
des passants, tous confortablement vêtus, sans que la vue soit
jamais offusquée par les haillons d'un indigent. Partout des
trams, des haquets, des camions, mus par l'électricité. Certaines
grandes artères sont pourvues de ces trottoirs mouvants, actionnés
par la traction d'une chaîne sans fin, et sur lesquels les gens se
promènent comme ils le feraient dans un train en marche, en
participant à son mouvement propre.
Circulent aussi des voitures électriques, roulant sur les
chaussées, avec la douceur d'une bille sur un tapis de billard.
Quant à des équipages, au véritable sens de ce mot, c'est-à-dire
des véhicules traînés par des chevaux, on n'en rencontre que dans
les quartiers opulents.
«Ah! voici une église,» dit Frascolin. Et il montre un édifice
d'assez lourde contexture, sans style architectural, une sorte de
pâté de Savoie, planté au milieu d'une place aux verdoyantes
pelouses. «C'est le temple protestant, répond Calistus Munbar en
s'arrêtant devant cette bâtisse.
-- Y a-t-il des églises catholiques dans votre ville?... demande
Yvernès.
-- Oui, monsieur. D'ailleurs, je dois vous faire observer que,
bien que l'on professe environ mille religions différentes sur
notre globe, nous nous en tenons ici au catholicisme et au
protestantisme. Ce n'est pas comme en ces États-Unis, désunis par
la religion s'ils ne le sont pas en politique, où il y a autant de
sectes que de familles, méthodistes, anglicans, presbytériens,
anabaptistes, wesleyens, etc... Ici, rien que des protestants
fidèles à la doctrine calviniste, ou des catholiques romains.
-- Et quelle langue parle-t-on?...
-- L'anglais et le français sont employés couramment...
-- Ce dont nous vous félicitons, dit Pinchinat.
-- La ville, reprend Calistus Munbar, est donc divisée en deux
sections, à peu près égales. Ici nous sommes dans la section...
-- Ouest, je pense?... fait observer Frascolin en s'orientant sur
la position du soleil.
-- Ouest... si vous voulez...
-- Comment... si je veux?... réplique le deuxième violon, assez
surpris de cette réponse. Est-ce que les points cardinaux de cette
cité varient au gré de chacun?...
-- Oui... et non... dit Calistus Munbar. Je vous expliquerai cela
plus tard... J'en reviens donc à cette section... ouest, si cela
vous plaît, qui est uniquement habitée par les protestants,
restés, même ici, des gens pratiques, tandis que les catholiques,
plus intellectuels, plus raffinés, occupent la section... est.
C'est vous dire que ce temple est le temple protestant.
-- Il en a bien l'air, observe Yvernès. Avec sa pesante
architecture, la prière n'y doit point être une élévation vers le
ciel, mais un écrasement vers la terre...
-- Belle phrase! s'écrie Pinchinat. Monsieur Munbar, dans une
ville si modernement machinée, on peut sans doute entendre le
prêche ou la messe par le téléphone?...
-- Juste.
-- Et aussi se confesser?...
-- Tout comme on peut se marier par le télautographe, et vous
conviendrez que cela est pratique...
-- À ne pas le croire, monsieur Munbar, répond Pinchinat, à ne pas
le croire!»
IV -- Le Quatuor Concertant déconcerté
À onze heures, après une si longue promenade, il est permis
d'avoir faim. Aussi nos artistes abusent-ils de cette permission.
Leurs estomacs crient avec ensemble, et ils s'accordent sur ce
point qu'il faut à tout prix déjeuner.
C'est aussi l'avis de Calistus Munbar, non moins soumis que ses
hôtes aux nécessités de la réfection quotidienne. Reviendra-t-on à
_Excelsior-Hotel_?
Oui, car il ne paraît pas que les restaurants soient nombreux en
cette ville, où chacun préfère sans doute se confiner en son home
et qui ne semble guère être visitée des touristes des deux mondes.
En quelques minutes, un tram transporte ces affamés à leur hôtel
et ils s'assoient devant une table copieusement servie. C'est là
un contraste frappant avec ces repas à l'américaine, où la
multiplicité des mets ne rachète pas leur insuffisance.
Excellente, la viande de boeuf ou de mouton; tendre et parfumée,
la volaille; d'une alléchante fraîcheur, le poisson. Puis, au lieu
de cette eau glacée des restaurations de l'Union, des bières
variées et des vins que le soleil de France avait distillés dix
ans avant sur les coteaux du Médoc et de la Bourgogne.
Pinchinat et Frascolin font honneur à ce déjeuner, à tout le moins
autant que Sébastien Zorn et Yvernès... Il va de soi que Calistus
Munbar a tenu à le leur offrir, et ils auraient mauvaise grâce à
ne point l'accepter.
D'ailleurs, ce Yankee, dont la faconde ne tarit pas, déploie une
humeur charmante. Il parle de tout ce qui concerne la ville, à
l'exception de ce que ses convives auraient voulu savoir, --
c'est-à-dire quelle est cette cité indépendante dont il hésite à
révéler le nom. Un peu de patience, il le dira, lorsque
l'exploration sera terminée. Son intention serait-elle donc de
griser le quatuor dans le but de lui faire manquer l'heure du
train de San-Diégo?... Non, mais on boit sec, après avoir mangé
ferme, et le dessert allait s'achever dans l'absorption du thé, du
café et des liqueurs, lorsqu'une détonation ébranle les vitres de
l'hôtel.
Qu'est-ce?... demanda Yvernès en sursautant.
-- Ne vous inquiétez pas, messieurs, répond Calistus Munbar. C'est
le canon de l'observatoire.
-- S'il ne sonne que midi, réplique Frascolin en consultant sa
montre, j'affirme qu'il retarde...
-- Non, monsieur l'alto, non! Le soleil ne retarde pas plus ici
qu'ailleurs!» Et un singulier sourire relève les lèvres de
l'Américain, ses yeux pétillent sous le binocle, et il se frotte
les mains. On serait tenté de croire qu'il se félicite d'avoir
«fait une bonne farce». Frascolin, moins émerillonné que ses
camarades par la bonne chère, le regarde d'un oeil soupçonneux,
sans trop savoir qu'imaginer. «Allons, mes amis -- vous me
permettrez de vous donner cette sympathique qualification, ajoute-
t-il de son air le plus aimable, -- il s'agit de visiter la
seconde section de la ville, et je mourrais de désespoir si un
seul détail vous échappait! Nous n'avons pas de temps à perdre...
-- À quelle heure part le train pour San-Diégo?... interroge
Sébastien Zorn, toujours préoccupé de ne point manquer à ses
engagements par suite d'arrivée tardive.
-- Oui... à quelle heure?... répète Frascolin en insistant.
-- Oh!... dans la soirée, répond Calistus Munbar en clignant de
l'oeil gauche. Venez, mes hôtes, venez... Vous ne vous repentirez
pas de m'avoir pris pour guide!»
Comment désobéir à un personnage si obligeant? Les quatre artistes
quittent la salle d'_Excelsior-Hotel_, et déambulent le long de la
chaussée. En vérité, il faut que le vin les ait trop généreusement
abreuvés, car une sorte de frémissement leur court dans les
jambes. Il semble que le sol ait une légère tendance à se dérober
sous leurs pas. Et pourtant, ils n'ont point pris place sur un de
ces trottoirs mobiles qui se déplacent latéralement.
«Hé! hé!... soutenons-nous, Chatillon! s'écrie Son Altesse
titubant.
-- Je crois que nous avons un peu bu! réplique Yvernès, qui
s'essuie le front.
-- Bon, messieurs les Parisiens, observe l'Américain, une fois
n'est pas coutume!... Il fallait arroser votre bienvenue...
-- Et nous avons épuisé l'arrosoir!» réplique Pinchinat, qui en a
pris sa bonne part et ne s'est jamais senti de si belle humeur.
Sous la direction de Calistus Munbar, une rue les conduit à l'un
des quartiers de la deuxième section. En cet endroit, l'animation
est tout autre, l'allure moins puritaine. On se croirait
soudainement transporté des États du Nord de l'Union dans les
États du Sud, de Chicago à la Nouvelle-Orléans, de l'Illinois à la
Louisiane. Les magasins sont mieux achalandés, des habitations
d'une fantaisie plus élégante, des homesteads ou maisons de
familles, plus confortables, des hôtels aussi magnifiques que ceux
de la section protestante, mais de plus réjouissant aspect. La
population diffère également d'air, de démarche, de tournure.
C'est à croire que cette cité est double, comme certaines étoiles,
à cela près que ces sections ne tournent pas l'une autour de
l'autre, -- deux villes juxtaposées.
Arrivé à peu près au centre de la section, le groupe s'arrête vers
le milieu de la Quinzième Avenue, et Yvernès de s'écrier: «Sur ma
foi, voici un palais...
-- Le palais de la famille Coverley, répond Calistus Munbar. Nat
Coverley, l'égal de Jem Tankerdon...
-- Plus riche que lui?... demande Pinchinat.
-- Tout autant, dit l'Américain. Un ex-banquier de la Nouvelle-
Orléans, qui a plus de centaines de millions que de doigts aux
deux mains!
-- Une jolie paire de gants, cher monsieur Munbar!
-- Comme vous le pensez.
-- Et ces deux notables, Jem Tankerdon et Nat Coverley, sont
ennemis... naturellement?...
-- Des rivaux tout au moins, qui tâchent d'établir leur
prépondérance dans les affaires de la cité, et se jalousent...
-- Finiront-ils par se manger?... demande Sébastien Zorn.
-- Peut-être... et si l'un dévore l'autre...
-- Quelle indigestion ce jour-là!» répond Son Altesse. Et Calistus
Munbar de s'esclaffer en bedonnant, tant la réponse lui a paru
plaisante. L'église catholique s'élève sur une vaste place, qui
permet d'en admirer les heureuses proportions. Elle est de style
gothique, de ce style qui n'exige que peu de recul pour être
apprécié, car les lignes verticales qui en constituent la beauté,
perdent de leur caractère à être vues de loin. Saint-Mary Church
mérite l'admiration pour la sveltesse de ses pinacles, la légèreté
de ses rosaces, l'élégance de ses ogives flamboyantes, la grâce de
ses fenêtres en mains jointes.
«Un bel échantillon du gothique anglo-saxon! dit Yvernès, qui est
très amateur de l'architectonique. Vous aviez raison, monsieur
Munbar, les deux sections de votre ville n'ont pas plus de
ressemblance entre elles que le temple de l'une et la cathédrale
de l'autre!
-- Et cependant, monsieur Yvernès, ces deux sections sont nées de
la même mère...
-- Mais... pas du même père?... fait observer Pinchinat.
-- Si... du même père, mes excellents amis! Seulement, elles ont
été élevées d'une façon différente. On les a appropriées aux
convenances de ceux qui devaient y venir chercher une existence
tranquille, heureuse, exempte de tout souci... une existence que
ne peut offrir aucune cité ni de l'ancien ni du nouveau continent.
-- Par Apollon, monsieur Munbar, répond Yvernès, prenez garde de
trop surexciter notre curiosité!... C'est comme si vous chantiez
une de ces phrases musicales qui laissent longuement désirer la
tonique...
-- Et cela finit par fatiguer l'oreille! ajoute Sébastien Zorn.
Voyons, le moment est-il venu où vous consentirez à nous apprendre
le nom de cette ville extraordinaire?...
-- Pas encore, mes chers hôtes, répond l'Américain en rajustant
son binocle d'or sur son appendice nasal. Attendez la fin de notre
promenade, et continuons...
-- Avant de continuer, dit Frascolin, qui sent une sorte de vague
inquiétude se mêler au sentiment de curiosité, j'ai une
proposition à faire.
-- Et laquelle?...
-- Pourquoi ne monterions-nous pas à la flèche de Saint-Mary
Church. De là, nous pourrions voir...
-- Non pas! s'écrie Calistus Munbar, en secouant sa grosse tête
ébouriffée... pas maintenant... plus tard...
-- Et quand?... demande le violoncelliste, qui commence à s'agacer
de tant de mystérieuses échappatoires.
-- Au terme de notre excursion, monsieur Zorn.
-- Nous reviendrons alors à cette église?...
-- Non, mes amis, et notre promenade se terminera par une visite à
l'observatoire, dont la tour est d'un tiers plus élevée que la
flèche de Saint-Mary Church.
-- Mais enfin, reprend Frascolin en insistant, pourquoi ne pas
profiter en ce moment?...
-- Parce que... vous me feriez manquer mon effet!» Et il n'y a pas
moyen de tirer une autre réponse de cet énigmatique personnage. Le
mieux étant de se soumettre, les diverses avenues de la deuxième
section sort parcourues consciencieusement. Puis on visite les
quartiers commerçants, ceux des tailleurs, des bottiers, des
chapeliers, des bouchers, des épiciers, des boulangers, des
fruitiers, etc. Calistus Munbar, salué de la plupart des personnes
qu'il rencontre, rend ces saluts avec une vaniteuse satisfaction.
Il ne tarit pas en boniments, tel un montreur de phénomènes, et sa
langue ne cesse de carillonner comme le battant d'une cloche un
jour de fête.
Environ vers deux heures, le quatuor est arrivé de ce côté aux
limites de la ville, ceinte d'une superbe grille, agrémentée de
fleurs et de plantes grimpantes. Au delà s'étend la campagne, dont
la ligne circulaire se confond avec l'horizon du ciel.
En cet endroit, Frascolin se fait à lui-même une remarque qu'il ne
croit pas devoir communiquer à ses camarades. Tout cela
s'expliquera sans doute au sommet de la tour de l'observatoire.
Cette remarque porte sur ceci que le soleil, au lieu de se trouver
dans le sud-ouest, comme il aurait dû l'être à deux heures, se
trouve dans le sud-est.
Il y a là de quoi étonner un esprit aussi réfléchi que celui de
Frascolin, et il commençait à «se matagraboliser la cervelle»,
comme dit Rabelais, lorsque Calistus Munbar change le cours de ses
idées en s'écriant:
»Messieurs, le tram va partir dans quelques minutes. En route
pour le port...
-- Le port?... réplique Sébastien Zorn...
-- Oh! un trajet d'un mille tout au plus, -- ce qui vous permettra
d'admirer notre parc!»
S'il y a un port, il faut qu'il soit situé un peu au-dessus ou un
peu au-dessous de la ville sur la côte de la Basse-Californie...
En vérité, où pourrait-il être, si ce n'est en un point quelconque
de ce littoral?
Les artistes, légèrement ahuris, prennent place sur les banquettes
d'un car élégant, où sont assis déjà plusieurs voyageurs. Ceux-ci
serrent la main à Calistus Munbar, -- ce diable d'homme est connu
de tout le monde, -- et les dynamos du tram se livrent à leur
fougue locomotrice.
Parc, Calistus Munbar a raison de qualifier ainsi la campagne qui
s'étend autour de la cité. Des allées à perte de vue, des pelouses
verdoyantes, des barrières peintes, droites ou en zigzag, nommées
fences; autour des réserves, des bouquets d'arbres, chênes,
érables, hêtres, marronniers, micocouliers, ormes, cèdres, jeunes
encore, animés d'un monde d'oiseaux de mille espèces. C'est un
véritable jardin anglais, possédant des fontaines jaillissantes,
des corbeilles de fleurs alors dans tout l'épanouissement d'une
fraîcheur printanière, des massifs d'arbustes où se mélangent les
sortes les plus diversifiées, des géraniums géants comme ceux de
Monte-Carlo, des orangers, des citronniers, des oliviers, des
lauriers-roses, des lentisques, des aloès, des camélias, des
dahlias, des rosiers d'Alexandrie à fleurs blanches, des
hortensias, des lotus blancs et rosés, des passiflores du Sud-
Amérique, de riches collections de fuchsias, de salvias, de
bégonias, de jacinthes, de tulipes, de crocus, de narcisses,
d'anémones, de renoncules de Perse, d'iris barbatas, de cyclamens,
d'orchidées, des calcéolaires, des fougères arborescentes, et
aussi de ces essences spéciales aux zones tropicales, balisiers,
palmiers, dattiers, figuiers, eucalyptus, mimosas, bananiers,
goyaviers, calebassiers, cocotiers, en un mot, tout ce qu'un
amateur peut demander au plus riche des jardins botaniques.
Avec sa propension à évoquer les souvenirs de l'ancienne poésie,
Yvernès doit se croire transporté dans les bucoliques paysages du
roman d'Astrée. Il est vrai, si les moutons ne manquent pas à ces
fraîches prairies, si des vaches roussâtres paissent entre les
barrières, si des daims, des biches et autres gracieux quadrupèdes
de la faune forestière bondissent entre les massifs, ce sont les
bergers de D'Urfé et ses bergères charmantes, dont il y aurait
lieu de regretter l'absence. Quant au Lignon, il est représenté
par une Serpentine-river, qui promène ses eaux vivifiantes à
travers les vallonnements de cette campagne.
Seulement, tout y semble artificiel. Ce qui provoque l'ironique
Pinchinat à s'écrier: «Ah çà! voilà tout ce que vous avez en fait
de rivière?» Et Calistus Munbar à répondre: «Des rivières?... À
quoi bon?...
-- Pour avoir de l'eau, parbleu!
-- De l'eau... c'est-à-dire une substance généralement malsaine,
microbienne et typhoïque?...
-- Soit, mais on peut l'épurer...
-- Et pourquoi se donner cette peine, lorsqu'il est si facile de
fabriquer une eau hygiénique, exempte de toute impureté, et même
gazeuse ou ferrugineuse au choix...
-- Vous fabriquez votre eau?... demande Frascolin.
-- Sans doute, et nous la distribuons chaude ou froide à domicile,
comme nous distribuons la lumière, le son, l'heure, la chaleur, le
froid, la force motrice, les agents antiseptiques, l'électrisation
par auto-conduction...
-- Laissez-moi croire alors, réplique Yvernès, que vous fabriquez
aussi la pluie pour arroser vos pelouses et vos fleurs?...
-- Comme vous dites... monsieur, réplique l'Américain en faisant
scintiller les joyaux de ses doigts à travers les fluescentes
touffes de sa barbe.
-- De la pluie sur commande! s'écrie Sébastien Zorn.
-- Oui, mes chers amis, de la pluie que des conduites, ménagées
dans notre sous-sol, permettent de répandre d'une façon régulière,
réglementaire, opportune et pratique. Est-ce que cela ne vaut pas
mieux que d'attendre le bon plaisir de la nature et de se
soumettre aux caprices des climats, que de pester contre les
intempéries sans pouvoir y remédier, tantôt une humidité trop
persistante, tantôt une sécheresse trop prolongée?...
-- Je vous arrête là, monsieur Munbar, déclare Frascolin. Que vous
puissiez produire de la pluie à volonté, soit! Mais quant à
l'empêcher de tomber du ciel...
-- Le ciel?... Qu'a-t-il à faire en tout ceci?...
-- Le ciel, ou, si vous préférez, les nuages qui crèvent, les
courants atmosphériques avec leur cortège de cyclones, de
tornades, de bourrasques, de rafales, d'ouragans... Ainsi, pendant
la mauvaise saison, par exemple...
-- La mauvaise saison?... répète Calistus Munbar.
-- Oui... l'hiver...
-- L'hiver?... Qu'est-ce que c'est que cela?...
-- On vous dit l'hiver, les gelées, les neiges, les glaces!
s'exclame Sébastien Zorn, que les ironiques réponses du Yankee
mettent en rage.
-- Connaissons pas!» répond tranquillement Calistus Munbar. Les
quatre Parisiens se regardent. Sont-ils en présence d'un fou ou
d'un mystificateur? Dans le premier cas, il faut l'enfermer; dans
le second, il faut le rosser d'importance. Cependant les cars du
tram filent à petite vitesse au milieu de ces jardins enchantés. À
Sébastien Zorn et à ses camarades il semble bien qu'au delà des
limites de cet immense parc, des pièces de terre, méthodiquement
cultivées, étalent leurs colorations diverses, pareilles à ces
échantillons d'étoffes exposés autrefois à la porte des tailleurs.
Ce sont, sans doute, des champs de légumes, pommes de terre,
choux, carottes, navets, poireaux, enfin tout ce qu'exigé la
composition d'un parfait pot-au-feu. Toutefois, il leur tarde
d'être en pleine campagne, où ils pourront reconnaître ce que
cette singulière région produit en blé, avoine, maïs, orge,
seigle, sarrazin, pamelle et autres céréales.
Mais voici qu'une usine apparaît, ses cheminées de tôle dominant
des toits bas, à verrières dépolies. Ces cheminées, maintenues par
des étais de fer, ressemblent à celles d'un steamer en marche,
d'un _Great-Eastern_ dont cent mille chevaux feraient mouvoir les
puissantes hélices, avec cette différence qu'au lieu d'une fumée
noire, il ne s'en échappe que de légers filets dont les scories
n'encrassent point l'atmosphère.
Cette usine couvre une surface de dix mille yards carrés, soit
près d'un hectare. C'est le premier établissement industriel que
le quatuor ait vu depuis qu'il «excursionne», qu'on nous pardonne
ce mot, sous la direction de l'Américain.
«Eh! quel est cet établissement?... demande Pinchinat.
-- C'est une fabrique, avec appareils évaporatoires au pétrole,
répond Calistus Munbar, dont le regard aiguisé menace de perforer
les verres de son binocle.
-- Et que fabrique-t-elle, votre fabrique?...
-- De l'énergie électrique, laquelle est distribuée à travers
toute la ville, le parc, la campagne, en produisant force motrice
et lumière. En même temps, cette usine alimente nos télégraphes,
nos télautographes, nos téléphones, nos téléphotes, nos sonneries,
nos fourneaux de cuisine, nos machines ouvrières, nos appareils à
arc et à incandescence, nos lunes d'aluminium, nos câbles sous-
marins...
-- Vos câbles sous-marins?... observe vivement Frascolin.
-- Oui!... ceux qui relient la ville à divers points du littoral
américain...
-- Et il a été nécessaire de créer une usine de cette
importance?...
-- Je le crois bien... avec ce que nous dépensons d'énergie
électrique... et aussi d'énergie morale! réplique Calistus Munbar.
Croyez, messieurs, qu'il en a fallu une close incalculable pour
fonder cette incomparable cité, sans rivale au monde!»
On entend les ronflements sourds de la gigantesque usine, les
puissantes éructations de sa vapeur, les à-coups de ses machines,
les répercussions à la surface du sol, qui témoignent d'un effort
mécanique supérieur à tout ce qu'a donné jusqu'ici l'industrie
moderne. Qui aurait pu imaginer que tant de puissance fût
nécessaire pour mouvoir des dynamos ou charger des accumulateurs?
Le tram passe, et, un quart de mille au delà, vient s'arrêter à la
gare du port. Les voyageurs descendent, et leur guide, toujours
débordant de phrases laudatives, les promène sur les quais qui
longent les entrepôts et les docks. Ce port forme un ovale
suffisant pour abriter une dizaine de navires, pas davantage.
C'est plutôt une darse qu'un port, terminée par des jetées, deux
piers, supportés sur des armatures de fer, et éclairés par deux
feux qui en facilitent l'entrée aux bâtiments venant du large. Ce
jour-là, la darse ne contient qu'une demi-douzaine de steamers,
les uns destinés au transport du pétrole, les autres au transport
des marchandises nécessaires à la consommation quotidienne, -- et
quelques barques, munies d'appareils électriques, qui sont
employées à la pêche en pleine mer. Frascolin remarque que
l'entrée de ce port est orientée vers le nord, et il en conclut
qu'il doit occuper la partie septentrionale d'une de ces pointes
que le littoral de la Basse-Californie détache sur le Pacifique.
Il constate aussi que le courant marin se propage vers l'est avec
une certaine intensité, puisqu'il file contre le musoir des piers
comme les nappes d'eau le long des flancs d'un navire en marche, -
- effet dû, sans doute, à l'action de la marée montante, bien que
les marées soient très médiocres sur les côtes de l'Ouest-
Amérique. «Ou est donc le fleuve que nous avons traversé hier soir
en ferry-boat? demande Frascolin.
-- Nous lui tournons le dos,» se contente de répondre le Yankee.
Mais il convient de ne pas s'attarder, si l'on veut revenir à la
ville, afin d'y prendre le train du soir pour San-Diégo.
Sébastien Zorn rappelle cette condition à Calistus Munbar, lequel
répond:
«Ne craignez rien, chers bons amis... Nous avons le temps... Un
tram va nous ramener à la ville, après avoir suivi le littoral...
Vous avez désiré avoir une vue d'ensemble de cette région, et
avant une heure, vous l'aurez du haut de la tour de
l'observatoire.
-- Vous nous assurez?... dit le violoncelliste en insistant.
-- Je vous assure que demain, au lever du soleil, vous ne serez
plus où vous êtes en ce moment!»
Force est d'accepter cette réponse assez peu explicite.
D'ailleurs, la curiosité de Frascolin, plus encore que celle de
ses camarades, est excitée au dernier point. Il lui tarde de se
trouver au sommet de cette tour, d'où l'Américain affirme que la
vue s'étend sur un horizon d'au moins cent milles de
circonférence. Après cela, si l'on n'est pas fixé au sujet de la
position géographique de cette invraisemblable cité, il faudra
renoncer à jamais l'être.
Au fond de la darse s'amorce une seconde ligne de trams qui longe
le bord de la mer. Le tram se compose de six cars, où nombre de
voyageurs ont déjà pris place. Ces cars sont traînés par une
locomotive électrique, avec accumulateurs d'une capacité de deux
cents ampères-ohms, et leur vitesse atteint de quinze à dix-huit
kilomètres.
Calistus Munbar fait monter le quatuor dans le tram, et nos
Parisiens purent croire qu'il n'attendait qu'eux pour partir.
Ce qu'ils voient de la campagne est peu différent du parc qui
s'étend entre la ville et le port. Même sol plat et soigneusement
entretenu. De vertes prairies et des champs au lieu de pelouses,
voilà tout, champs de légumes, non de céréales. En ce moment, une
pluie artificielle, projetée hors des conduites souterraines,
retombe en averse bienfaisante sur ces longs rectangles, tracés au
cordeau et à l'équerre.
Le ciel ne l'eût pas dosée et distribuée d'une manière plus
mathématique et plus opportune.
La voie ferrée suit le littoral, ayant la mer d'un côté, la
campagne de l'autre. Les cars courent ainsi pendant quatre milles
-- cinq kilomètres environ. Puis, ils s'arrêtent devant une
batterie de douze pièces de gros calibre, et dont l'entrée est
indiquée par ces mots: Batterie de l'Éperon.
«Des canons qui se chargent, mais qui ne se déchargent jamais par
la culasse... comme tant d'engins de la vieille Europe!» fait
observer Calistus Munbar.
En cet endroit, la côte est nettement découpée. Il s'en détache
une sorte de cap, très aigu, semblable à la proue d'une carène de
navire, ou même à l'éperon d'un cuirassé, sur lequel les eaux se
divisent en l'arrosant de leur écume blanche. Effet de courant,
sans doute, car la houle du large se réduit à de longues
ondulations qui tendent à diminuer avec le déclin du soleil.
De ce point repart une autre ligne de tramway, qui descend vers le
centre, la première ligne continuant à suivre les courbures du
littoral.
Calistus Munbar fait changer de ligne à ses hôtes, en leur
annonçant qu'ils vont revenir directement vers la cité.
La promenade a été suffisante. Calistus Munbar tire sa montre,
chef-d'oeuvre de Sivan, de Genève, -- une montre parlante, une
montre phonographique, dont il presse le bouton et qui fait
distinctement entendre ces mots: quatre heures treize.
«Vous n'oubliez pas l'ascension que nous devons faire à
l'observatoire?... rappelle Frascolin.
-- L'oublier, mes chers et déjà vieux amis!... J'oublierais plutôt
mon propre nom, qui jouit de quelque célébrité cependant! Encore
quatre milles, et nous serons devant le magnifique édifice, bâti à
l'extrémité de la Unième Avenue, celle qui sépare les deux
sections de notre ville.»
Le tram est parti. Au delà des champs sur lesquels tombe toujours
une pluie «aprèsmidienne», -- ainsi la nommait l'Américain, -- on
retrouve le parc clos de barrières, ses pelouses, ses corbeilles
et ses massifs.
Quatre heures et demie sonnent alors. Deux aiguilles indiquent
l'heure sur un cadran gigantesque, à peu près semblable à celui du
Parliament-House de Londres, plaqué sur la face d'une tour
quadrangulaire.
Au pied de cette tour sont érigés les bâtiments de l'observatoire,
affectés aux divers services, dont quelques-uns, coiffés de
rotondes métalliques à fentes vitrées, permettent aux astronomes
de suivre la marche des étoiles. Ils entourent une cour centrale,
au milieu de laquelle se dresse la tour haute de cent cinquante
pieds. De sa galerie supérieure, le regard peut s'étendre sur un
rayon de vingt-cinq kilomètres, puisque l'horizon n'est limité par
aucune tumescence, colline ou montagne.
Calistus Munbar, précédant ses hôtes, s'engage sous une porte que
lui ouvre un concierge, vêtu d'une livrée superbe. Au fond du hall
attend la cage de l'ascenseur, qui se meut électriquement. Le
quatuor y prend place avec son guide. La cage s'élève d'un
mouvement doux et régulier. Quarante-cinq secondes après, elle
reste stationnaire au niveau de la plate-forme supérieure de la
tour.
Sur cette plate-forme, se dresse la hampe d'un gigantesque
pavillon, dont l'étamine flotte au souffle d'une brise du nord.
Quelle nationalité indique ce pavillon? Aucun de nos Parisiens ne
peut le reconnaître. C'est bien le pavillon américain avec ses
raies transversales rouges et blanches; mais le yacht, au lieu des
soixante-sept étoiles qui brillaient au firmament de la
Confédération à cette époque, n'en porte qu'une seule: une étoile,
ou plutôt un soleil d'or, écartelé sur l'azur du yacht, et qui
semble rivaliser d'irradiation avec l'astre du jour.
«Notre pavillon, messieurs,» dit Calistus Munbar en se découvrant
par respect.
Sébastien Zorn et ses camarades ne peuvent faire autrement que
l'imiter. Puis, ils s'avancent sur la plate-forme jusqu'au
parapet, et se penchant...
Quel cri -- de surprise d'abord, de colère ensuite, -- s'échappe
de leur poitrine!
La campagne entière se développe sous le regard. Cette campagne ne
présente qu'un ovale régulier, circonscrit par un horizon de mer,
et, si loin que le regard puisse se porter au large, il n'y a
aucune terre en vue.
Et pourtant, la veille, pendant la nuit, après avoir quitté le
village de Freschal dans la voiture de l'Américain, Sébastien
Zorn, Frascolin, Yvernès, Pinchinat, n'ont pas cessé de suivre la
route de terre sur un parcours de deux milles... Ils ont pris
place ensuite avec le char à bancs dans le ferry-boat pour
traverser le cours d'eau... Puis ils ont retrouvé la terre
ferme... En vérité, s'ils eussent abandonné le littoral
californien pour une navigation quelconque, ils s'en seraient
certainement aperçu...
Frascolin se retourne vers Calistus Munbar: «Nous sommes dans une
île?... demande-t-il.
-- Comme vous le voyez! répond le Yankee, dont la bouche dessine
le plus aimable des sourires.
-- Et quelle est cette île?...
-- Standard-Island.
-- Et cette ville?...
-- Milliard-City.»
V -- Standard-Island et Milliard-City
À cette époque, on attendait encore qu'un audacieux statisticien,
doublé d'un géographe, eût donné le chiffre exact des îles
répandues à la surface du globe. Ce chiffre, il n'est pas
téméraire d'admettre qu'il s'élève à plusieurs milliers. Parmi ces
îles, ne s'en trouvait-il donc pas une seule qui répondit au
desideratum des fondateurs de Standard-Island et aux exigences de
ses futurs habitants? Non! pas une seule. De là cette idée
«américamécaniquement» pratique de créer de toutes pièces une île
artificielle, qui serait le dernier mot de l'industrie
métallurgique moderne.
Standard-Island, -- qu'on peut traduire par «l'île-type», est une
île à hélice. Milliard-City est sa capitale. Pourquoi ce nom?
Évidemment parce que cette capitale est la ville des
milliardaires, une cité gouldienne, vanderbiltienne et
rotchschildienne. Mais, objectera-t-on, le mot milliard n'existe
pas dans la langue anglaise... Les Anglo-Saxons de l'ancien et du
nouveau continent ont toujours dit: _a thousand millions_, mille
millions... Milliard est un mot français... D'accord, et,
cependant, depuis quelques années, il est passé dans le langage
courant de la Grande-Bretagne et des États-Unis -- et c'est à
juste titre qu'il fut appliqué à la capitale de Standard-Island.
Une île artificielle, c'est une idée qui n'a rien d'extraordinaire
en soi. Avec des masses suffisantes de matériaux immergés dans un
fleuve, un lac, une mer, il n'est pas hors du pouvoir des hommes
de la fabriquer. Or, cela n'eût pas suffi. Eu égard à sa
destination, aux exigences qu'elle devait satisfaire, il fallait
que cette île pût se déplacer, et, conséquemment, qu'elle fût
flottante. Là était la difficulté, mais non supérieure à la
production des usines où le fer est travaillé, et grâce à des
machines d'une puissance pour ainsi dire infinie.
Déjà, à la fin du XIXe siècle, avec leur instinct du _big_, leur
admiration pour ce qui est «énorme», les Américains avaient formé
le projet d'installer à quelques centaines de lieues au large un
radeau gigantesque, mouillé sur ses ancres. C'eût été, sinon une
cité, du moins une station de l'Atlantique, avec restaurants,
hôtels, cercles, théâtres, etc., où les touristes auraient trouvé
tous les agréments des villes d'eaux les plus en vogue. Eh bien,
c'est ce projet qui fut réalisé et complété. Toutefois, au lieu du
radeau fixe, on créa l'île mouvante.
Six ans avant l'époque où se place le début de cette histoire, une
compagnie américaine, sous la raison sociale _Standard-Island
Company limited_, s'était fondée au capital de cinq cents millions
de dollars[1], divisé en cinq cents parts, pour la fabrication d'une
île artificielle qui offrirait aux nababs des États-Unis les divers
avantages dont sont privées les régions sédentaires du globe
terrestre. Les parts furent rapidement enlevées, tant les immenses
fortunes étaient nombreuses alors en Amérique, qu'elles
provinssent soit de l'exploitation des chemins de fer, soit des
opérations de banque, soit du rendement des sources de pétrole,
soit du commerce des porcs salés.
Quatre années furent employées à la construction de cette île,
dont il convient d'indiquer les principales dimensions, les
aménagements intérieurs, les procédés de locomotion qui lui
permettent d'utiliser la plus belle partie de l'immense surface de
l'océan Pacifique. Nous donnerons ces dimensions en kilomètres,
non en milles, -- le système décimal ayant alors triomphé de
l'inexplicable répulsion qu'il inspirait jadis à la routine anglo-
saxonne.
De ces villages flottants, il en existe en Chine sur le fleuve
Yang-tse-Kiang, au Brésil sur le fleuve des Amazones, en Europe
sur le Danube. Mais ce ne sont que des constructions éphémères,
quelques maisonnettes établies à la surface de longs trains de
bois. Arrivé à destination, le train se disloque, les maisonnettes
se démontent, le village a vécu.
Or l'île dont il s'agit, c'est tout autre chose: elle devait être
lancée sur la mer, elle devait durer... ce que peuvent durer les
oeuvres sorties de la main de l'homme.
Et, d'ailleurs, qui sait si la terre ne sera pas trop petite un
jour pour ses habitants dont le nombre doit atteindre près de six
milliards en 2072 -- à ce que, d'après Ravenstein, les savants
affirment avec une étonnante précision? Et ne faudra-t-il pas
bâtir sur la mer, alors que les continents seront encombrés?...
Standard-Island est une île en acier, et la résistance de sa coque
a été calculée pour l'énormité du poids qu'elle est appelée à
supporter. Elle est composée de deux cent soixante-dix mille
caissons, ayant chacun seize mètres soixante-six de haut sur dix
de long et dix de large. Leur surface horizontale représente donc
un carré de dix mètres de côté, soit cent mètres de superficie.
Tous ces caissons, boulonnés et rivés ensemble, assignent à l'île
environ vingt-sept millions de mètres carrés, ou vingt-sept
kilomètres superficiels. Dans la forme ovale que les constructeurs
lui ont donnée, elle mesure sept kilomètres de longueur sur cinq
kilomètres de largeur, et son pourtour est de dix-huit kilomètres
en chiffres ronds[2].
La partie immergée de cette coque est de trente pieds, la partie
émergeante de vingt pieds. Cela revient à dire que Standard-Island
tire dix mètres d'eau à pleine charge. Il en résulte que son
volume se chiffre par quatre cent trente-deux millions de mètres
cubes, et son déplacement, soit les trois cinquièmes du volume,
par deux cent cinquante-neuf millions de mètres cubes.
Toute la partie des caissons immergée a été recouverte d'une
préparation si longtemps introuvable -- elle a fait un
milliardaire de son inventeur, -- qui empêche les gravans et
autres coquillages de s'attacher aux parois en contact avec l'eau
de mer.
Le sous-sol de la nouvelle île ne craint ni les déformations, ni
les ruptures, tant les tôles d'acier de sa coque sont, puissamment
maintenues par des entretoises, tant le rivetage et le boulonnage
ont été faits sur place avec solidité.
Il fallait créer des chantiers spéciaux pour la fabrication de ce
gigantesque appareil maritime. C'est ce que fit la _Standard-
Island Company_, après avoir acquis la baie Madeleine et son
littoral, à l'extrémité de cette longue presqu'île de la Vieille-
Californie, presque à la limite du tropique du Cancer. C'est dans
cette baie que s'exécuta ce travail, sous la direction des
ingénieurs de la _Standard-Island Company_, ayant pour chef le
célèbre William Tersen, mort quelques mois après l'achèvement de
l'oeuvre, comme Brunnel lors de l'infructueux lancement de son
_Great-Eastern_. Et cette Standard-Island, est-ce donc autre chose
qu'un _Great-Eastern_ modernisé, et sur un gabarit des milliers de
fois plus considérable?
On le comprend, il ne pouvait être question de lancer l'île à la
surface de l'Océan. Aussi l'a-t-on fabriquée par morceaux, par
compartiments juxtaposés sur les eaux de la baie Madeleine. Cette
portion du rivage américain est devenue le port de relâche de
l'île mouvante, qui vient s'y encastrer, lorsque des réparations
sont nécessaires.
La carcasse de l'île, sa coque si l'on veut, formée de ces deux
cent soixante-dix mille compartiments, a été, sauf dans la partie
réservée à la ville centrale, où ladite coque est
extraordinairement renforcée, recouverte d'une épaisseur de terre
végétale. Cet humus suffît aux besoins d'une végétation restreinte
à des pelouses, à des corbeilles de fleurs et d'arbustes, à des
bouquets d'arbres, à des prairies, à des champs de légumes. Il eût
paru peu pratique de demander à ce sol factice de produire des
céréales et de pourvoir à l'entretien des bestiaux de boucherie,
qui sont d'ailleurs l'objet d'une importation régulière. Mais il y
eut lieu de créer les installations nécessaires, afin que le lait
et le produit des basses-cours ne dépendissent pas de ces
importations.
Les trois quarts du sol de Standard-Island sont affectés à la
végétation, soit vingt et un kilomètres carrés environ, où les
gazons du parc offrent une verdure permanente, où les champs,
livrés à la culture intensive, abondent en légumes et en fruits,
où les prairies artificielles servent de pâtures à quelques
troupeaux. Là, d'ailleurs, l'électroculture est largement
employée, c'est-à-dire l'influence de courants continus, qui se
manifeste par une accélération extraordinaire et la production de
légumes de dimensions invraisemblables, tels des radis de
quarante-cinq centimètres, et des carottes de trois kilos.
Jardins, potagers, vergers, peuvent rivaliser avec les plus beaux
de la Virginie ou de la Louisiane. Il convient de ne point s'en
étonner: on ne regarde pas à la dépense dans cette île, si
justement nommée «le Joyau du Pacifique».
Sa capitale, Milliard-City, occupe environ le cinquième qui lui a
été réservé sur les vingt-sept kilomètres carrés, soit à peu près
cinq kilomètres superficiels ou cinq cents hectares, avec une
circonférence de neuf kilomètres. Ceux de nos lecteurs qui ont
bien voulu accompagner Sébastien Zorn et ses camarades pendant
leur excursion, la connaissent assez pour ne point s'y perdre.
D'ailleurs, on ne s'égare pas dans les villes américaines,
lorsqu'elles ont à la fois le bonheur et le malheur d'être
modernes, -- bonheur pour la simplicité des communications
urbaines, malheur pour le côté artiste et fantaisiste, qui leur
fait absolument défaut. On sait que Milliard-City, de forme ovale,
est divisée en deux sections, séparées par une artère centrale, la
Unième Avenue, longue d'un peu plus de trois kilomètres.
L'observatoire, qui s'élève à l'une de ses extrémités, a comme
pendant l'hôtel de ville, dont l'importante masse se détache à
l'opposé. Là sont centralisés tous les services publics de l'état
civil, des eaux et de la voirie, des plantations et promenades, de
la police municipale, de la douane, des halles et marchés, des
inhumations, des hospices, des diverses écoles, des cultes et des
arts.
Et, maintenant, quelle est la population contenue dans cette
circonférence de dix-huit kilomètres?
La terre, parait-il, compte actuellement douze villes, -- dont
quatre en Chine, -- qui possèdent plus d'un million d'habitants.
Eh bien, l'île à hélice n'en a que dix mille environ, -- rien que
des natifs des États-Unis. On n'a pas voulu que des discussions
internationales pussent jamais surgir entre ces citoyens, qui
venaient chercher sur cet appareil de fabrication si moderne le
repos et la tranquillité. C'est assez, c'est trop même qu'ils ne
soient pas, au point de vue de la religion, rangés sous la même
bannière. Mais il eût été difficile de réserver aux Yankees du
Nord, qui sont les Bâbordais de Standard-Island, ou inversement,
aux Américains du Sud, qui en sont les Tribordais, le droit
exclusif de fixer leur résidence en cette île. D'ailleurs, les
intérêts de la _Standard-Island Company_ en eussent trop souffert.
Lorsque ce sol métallique est établi, lorsque la partie réservée à
la ville est disposée pour être bâtie, lorsque le plan des rues et
des avenues est adopté, les constructions commencent à s'élever,
hôtels superbes, habitations plus simples, maisons destinées au
commerce de détail, édifices publics, églises et temples, mais
point de ces demeures à vingt-sept étages, ces sky-scrapers,
c'est-à-dire «grattoirs de nuages», que l'on voit à Chicago. Les
matériaux en sont à la fois légers et résistants. Le métal
inoxydable qui domine dans ces constructions, c'est l'aluminium,
sept fois moins lourd que le fer à volume égal -- le métal de
l'avenir, comme l'avait nommé Sainte-Claire Deville, et qui se
prête à toutes les nécessités d'une édification solide. Puis, on y
joint la pierre artificielle, ces cubes de ciment qui s'agencent
avec tant de facilités. On fait même usage de ces briques en
verre, creusées, soufflées, moulées comme des bouteilles, et
réunies par un fin coulis de mortier, briques transparentes, qui,
si on le désire, peuvent réaliser l'idéal de la maison de verre.
Mais, en réalité, c'est l'armature métallique qui est surtout
employée, comme elle l'est actuellement dans les divers
échantillons de l'architecture navale. Et Standard-Island, qu'est-
ce autre chose qu'un immense navire?
Ces diverses propriétés appartiennent à la _Standard-Island
Company_. Ceux qui les habitent n'en sont que les locataires,
quelle que soit l'importance de leur fortune. En outre, on a pris
soin d'y prévoir toutes les exigences en fait de confort et
d'appropriation, réclamées par ces Américains invraisemblablement
riches, auprès desquels les souverains de l'Europe ou les nababs
de l'Inde ne peuvent faire que médiocre figure.
En effet, si la statistique établit que la valeur du stock de l'or
accumulé dans le monde entier est de dix-huit milliards, et celui
de l'argent de vingt milliards, qu'on veuille bien se dire que les
habitants de ce Joyau du Pacifique en possèdent leur bonne part.
Au surplus, dès le début, l'affaire s'est bien présentée du côté
financier. Hôtels et habitations se sont loués à des prix
fabuleux. Certains de ces loyers dépassent plusieurs millions, et
nombre de familles ont pu, sans se gêner, dépenser pareilles
sommes à leur location annuelle. D'où un revenu pour la Compagnie,
rien que de ce chef. Avouez que la capitale de Standard-Island
justifie le nom qu'elle porte dans la nomenclature géographique.
Ces opulentes familles mises à part, on en cite quelques centaines
dont le loyer va de cent à deux cent mille francs, et qui se
contentent de cette situation modeste. Le surplus de la population
comprend les professeurs, les fournisseurs, les employés, les
domestiques, les étrangers dont le flottement n'est pas
considérable, et qui ne seraient point autorisés à se fixer à
Milliard-City ni dans l'île. D'avocats, il y en a très peu, ce qui
rend les procès assez rares; de médecins, encore moins, ce qui a
fait tomber la mortalité à un chiffre dérisoire. D'ailleurs,
chaque habitant connaît exactement sa constitution, sa force
musculaire mesurée au dynamomètre, sa capacité pulmonaire mesurée
au spiromètre, sa puissance de contraction du coeur mesurée au
sphygmomètre, enfin son degré de force vitale mesurée au
magnétomètre. Et puis, dans cette ville, ni bars, ni cafés, ni
cabarets, rien qui provoque à l'alcoolisme. Jamais aucun cas de
dipsomanie, disons d'ivrognerie pour être compris des gens qui ne
savent pas le grec. Qu'on n'oublie pas, en outre, que les services
urbains lui distribuent l'énergie électrique, lumière, force
mécanique et chauffage, l'air comprimé, l'air raréfié, l'air
froid, l'eau sous pression, tout comme les télégrammes
pneumatiques et les auditions téléphoniques. Si l'on meurt, en
cette île à hélice, méthodiquement soustraite aux intempéries
climatériques, à l'abri de toutes les influences microbiennes,
c'est qu'il faut bien mourir, mais après que les ressorts de la
vie se sont usés jusque dans une vieillesse de centenaires.
Y a-t-il des soldats à Standard-Island? Oui! un corps de cinq
cents hommes sous les ordres du colonel Stewart, car il a fallu
prévoir que les parages du Pacifique ne sont pas toujours sûrs.
Aux approches de certains groupes d'îles, il est prudent de se
prémunir contre l'agression des pirates de toute espèce. Que cette
milice ait une haute paie, que chaque homme y touche un traitement
supérieur à celui des généraux en chef de la vieille Europe, cela
n'est point pour surprendre. Le recrutement de ces soldats, logés,
nourris, habillés aux frais de l'administration, s'opère dans des
conditions excellentes, sous le contrôle de chefs rentés comme des
Crésus. On n'a que l'embarras du choix.
Y a-t-il de la police à Standard-Island? Oui, quelques escouades,
et elles suffisent à garantir la sécurité d'une ville qui n'a
aucun motif d'être troublée. Une autorisation de l'administration
municipale est nécessaire pour y résider. Les côtes sont gardées
par un corps d'agents de la douane, veillant jour et nuit. On ne
peut y débarquer que par les ports. Comment des malfaiteurs s'y
introduiraient-ils? Quant à ceux qui, par exception, deviendraient
des coquins sur place, ils seraient saisis en un tour de main,
condamnés, et comme tels, déportés à l'ouest ou à l'est du
Pacifique, sur quelque coin du nouveau ou de l'ancien continent,
sans possibilité de jamais revenir à Standard-Island.
Nous avons dit: les ports de Standard-Island. Est-ce donc qu'il en
existe plusieurs? Oui, deux, situés chacun à l'extrémité du petit
diamètre de l'ovale que l'île affecte dans sa forme générale. L'un
est nommé Tribord-Harbour, l'autre Bâbord-Harbour, conformément
aux dénominations en usage dans la marine française.
En effet, en aucun cas, il ne faut avoir à craindre que les
importations régulières risquent d'être interrompues, et elles ne
peuvent l'être, grâce à la création de ces deux ports,
d'orientation opposée. Si, par suite du mauvais temps, l'un est
inabordable, l'autre est ouvert aux bâtiments, dont le service est
ainsi garanti par tous les vents. C'est par Bâbord-Harbour et
Tribord-Harbour que s'opère le ravitaillement en diverses
marchandises, pétrole apporté par des steamers spéciaux, farines
et céréales, vins, bières et autres boissons de l'alimentation
moderne, thé, café, chocolat, épiceries, conserves, etc. Là,
arrivent aussi les boeufs, les moutons, les porcs des meilleurs
marchés de l'Amérique, et qui assurent la consommation de la
viande fraîche, enfin tout ce qu'il faut au plus difficile des
gourmets en fait d'articles comestibles. Là aussi s'importent les
étoffes, la lingerie, les modes, telles que peut l'exiger le dandy
le plus raffiné ou la femme la plus élégante. Ces objets, on les
achète chez les fournisseurs de Milliard-City, -- à quel prix,
nous n'osons le dire, de crainte d'exciter l'incrédulité du
lecteur.
Cela admis, on se demandera comment le service des steamers
s'établit régulièrement entre le littoral américain et une île à
hélice qui de sa nature est mouvante, -- un jour dans tels
parages, un autre à quelque vingt milles de là?
La réponse est très simple. Standard-Island ne va point à
l'aventure. Son déplacement se conforme au programme arrêté par
l'administration supérieure, sur avis des météorologistes de
l'observatoire. C'est une promenade, susceptible cependant de
quelques modifications, à travers cette partie du Pacifique, qui
contient les plus beaux archipels, et en évitant, autant que
possible, ces à-coups de froid et de chaud, cause de tant
d'affections pulmonaires. C'est ce qui a permis à Calistus Munbar
de répondre au sujet de l'hiver: «Connaissons pas!» Standard-
Island n'évolue qu'entre le trente-cinquième parallèle au nord et
le trente-cinquième parallèle au sud de l'équateur. Soixante-dix
degrés à parcourir, soit environ quatorze cents lieues marines,
quel magnifique champ de navigation! Les navires savent donc
toujours où trouver le Joyau du Pacifique, puisque son déplacement
est réglementé d'avance entre les divers groupes de ces îles
délicieuses, qui forment comme autant d'oasis sur le désert de
l'immense Océan.
Eh bien, même en pareil cas, les navires ne sont pas réduits à
chercher au hasard le gisement de Standard-Island. Et pourtant, la
Compagnie n'a point voulu recourir aux vingt-cinq câbles, longs de
seize mille milles, que possède l'_Eastern Extension Australasia
and China Co_. Non! L'île à hélice ne veut dépendre de personne.
Aussi a-t-il suffi de disposer à la surface de ces mers quelques
centaines de bouées qui supportent l'extrémité de câbles
électriques reliés avec Madeleine-bay. On accoste ces bouées, on
rattache le fil aux appareils de l'observatoire, on lance des
dépêches, et les agents de la baie sont toujours informés de la
position en longitude et en latitude de Standard-Island. Il en
résulte que le service des navires d'approvisionnement se fait
avec une régularité railwayenne.
Il est pourtant une importante question qui vaut la peine d'être
élucidée.
Et l'eau douce, comment se la procure-t-on pour les multiples
besoins de l'île?
L'eau?... On la fabrique par distillation dans deux usines
spéciales voisines des ports. Des conduites l'amènent aux
habitations ou la promènent sous les couches de la campagne. Elle
sert ainsi à tous les services domestiques et de voirie, et
retombe en pluie bienfaisante sur les champs et les pelouses, qui
ne sont plus soumis aux caprices du ciel. Et non seulement cette
eau est douce, mais elle est distillée, électrolysée, plus
hygiénique que les plus pures sources des deux continents, dont
une goutte de la grosseur d'une tête d'épingle peut renfermer
quinze milliards de microbes.
Il reste à dire dans quelles conditions s'effectue le déplacement
de ce merveilleux appareil. Une grande vitesse ne lui est pas
nécessaire, puisque, en six mois, il ne doit pas quitter les
parages compris entre les tropiques, d'une part, et entre les cent
trentième et cent quatre-vingtième méridiens, de l'autre. Quinze à
vingt milles par vingt-quatre heures, Standard-Island n'en demande
pas davantage. Or, ce déplacement, il eût été aisé de l'obtenir au
moyen d'un touage, en établissant un câble fait de cette plante
indienne qu'on nomme bastin, à la fois résistant et léger, qui eût
flotté entre deux eaux de manière à ne point se couper aux fonds
sous-marins. Ce câble se serait enroulé, aux deux extrémités de
l'île, sur des cylindres mus par la vapeur, et Standard-Island se
fût touée à l'aller et au retour, comme ces bateaux qui remontent
ou descendent certains fleuves. Mais ce câble aurait dû être d'une
grosseur énorme pour une pareille masse, et il eût été sujet à
nombre d'avaries. C'était la liberté enchaînée, c'était
l'obligation de suivre l'imperturbable ligne du touage, et, quand
il s'agit de liberté, les citoyens de la libre Amérique sont d'une
superbe intransigeance.
À cette époque, très heureusement, les électriciens ont poussé si
loin leurs progrès, que l'on a pu tout demander à l'électricité,
cette âme de l'Univers. C'est donc à elle qu'est confiée la
locomotion de l'île. Deux usines suffisent à faire mouvoir des
dynamos d'une puissance pour ainsi dire infinie, fournissant
l'énergie électrique à courant continu sous un voltage modéré de
deux mille volts. Ces dynamos actionnent un puissant système
d'hélices placées à proximité des deux ports. Elles développent
chacune cinq millions de chevaux-vapeur, grâce à leurs centaines
de chaudières chauffées avec ces briquettes de pétrole, moins
encombrantes, moins encrassantes que la houille, et plus riches en
calorique. Ces usines sont dirigées par les deux ingénieurs en
chef, MM. Watson et Somwah, aidés d'un nombreux personnel de
mécaniciens et de chauffeurs, sous le commandement supérieur du
commodore Ethel Simcoë. De sa résidence à l'observatoire, le
commodore est en communication téléphonique avec les usines,
établies, l'une près de Tribord-Harbour, l'autre près de Bâbord-
Harbour. C'est par lui que sont envoyés les instructions de marche
et de contremarche, suivant l'itinéraire déterminé. C'est de là
qu'est parti, dans la nuit du 25 au 26, l'ordre d'appareillage de
Standard-Island, qui se trouvait dans le voisinage de la côte
californienne au début de sa campagne annuelle.
Ceux de nos lecteurs qui voudront bien, par la pensée, s'y
embarquer de confiance, assisteront aux diverses péripéties de ce
voyage à la surface du Pacifique, et peut-être n'auront-ils pas
lieu de le regretter.
Disons maintenant que la vitesse maximum de Standard-Island,
lorsque ses machines développent leurs dix millions de chevaux,
peut atteindre huit noeuds à l'heure. Les plus puissantes lames,
quand quelque coup de vent les soulève, n'ont pas de prise sur
elle. Par sa grandeur, elle échappe aux ondulations de la houle.
Le mal de mer n'y est point à craindre. Les premiers jours «à
bord», c'est à peine si l'on ressent le léger frémissement que la
rotation des hélices imprime à son sous-sol. Terminée en éperons
d'une soixantaine de mètres à l'avant et à l'arrière, divisant les
eaux sans effort, elle parcourt sans secousses le vaste champ
liquide offert à ses excursions.
Il va de soi que l'énergie électrique, fabriquée par les deux
usines, reçoit d'autres applications que la locomotion de
Standard-Island. C'est elle qui éclaire la campagne, le parc, la
cité. C'est elle qui engendre derrière la lentille des phares
cette intense source lumineuse, dont les faisceaux, projetés au
large, signalent de loin la présence de l'île à hélice et
préviennent toute chance de collision. C'est elle qui fournit les
divers courants utilisés par les services télégraphiques,
téléphotiques, télautographiques, téléphoniques, pour les besoins
des maisons particulières et des quartiers du commerce. C'est elle
enfin qui alimente ces lunes factices, d'un pouvoir égal chacune à
cinq mille bougies, qui peuvent éclairer une surface de cinq cents
mètres superficiels.
À cette époque, cet extraordinaire appareil marin en est à sa
deuxième campagne à travers le Pacifique. Un mois avant, il avait
abandonné Madeleine-bay en remontant vers le trente-cinquième
parallèle, afin de reprendre son itinéraire à la hauteur des îles
Sandwich. Or, il se trouvait le long de la côte de la Basse-
Californie, lorsque Calistus Munbar, ayant appris par les
communications téléphoniques que le Quatuor Concertant, après
avoir quitté San-Francisco, se dirigeait vers San-Diégo, proposa
de s'assurer le concours de ces éminents artistes. On sait de
quelle façon il procéda à leur égard, comment il les embarqua sur
l'île à hélice, laquelle stationnait alors à quelques encablures
du littoral, et comment, grâce à ce tour pendable, la musique de
chambre allait charmer les dilettanti de Milliard-City.
Telle est cette neuvième merveille du monde, ce chef-d'oeuvre du
génie humain, digne du vingtième siècle, dont deux violons, un
alto et un violoncelle sont actuellement les hôtes, et que
Standard-Island emporte vers les parages occidentaux de l'Océan
Pacifique.
VI -- Invités... _inviti_
À supposer que Sébastien Zorn, Frascolin, Yvernès, Pinchinat
eussent été gens à ne s'étonner de rien, il leur eût été difficile
de ne point s'abandonner à un légitime accès de colère en sautant
à la gorge de Calistus Munbar. Avoir toutes les raisons de penser
que l'on foule du pied le sol de l'Amérique septentrionale et être
transporté en plein Océan! Se croire à quelque vingt milles de
San-Diégo, où l'on est attendu le lendemain pour un concert, et
apprendre brutalement qu'on s'en éloigne à bord d'une île
artificielle, flottante et mouvante! Au vrai, cet accès eût été
bien excusable.
Par bonheur pour l'Américain, il s'est mis à l'abri de ce premier
coup de boutoir. Profitant de la surprise, disons de l'hébétement
dans lequel est tombé le quatuor, il quitte la plate-forme de la
tour, prend l'ascenseur, et il est, pour le moment, hors de portée
des récriminations et des vivacités des quatre Parisiens.
«Quel gueux! s'écrie le violoncelle.
-- Quel animal! s'écrie l'alto.
-- Hé! hé!... si, grâce à lui, nous sommes témoins de
merveilles... dit simplement le violon solo.
-- Vas-tu donc l'excuser? répond le second violon.
-- Pas d'excuse, réplique Pinchinat, et s'il y a une justice à
Standard-Island, nous le ferons condamner, ce mystificateur de
Yankee!
-- Et s'il y a un bourreau, hurle Sébastien Zorn, nous le ferons
pendre!» Or, pour obtenir ces divers résultats, il faut d'abord
redescendre au niveau des habitants de Milliard-City, la police ne
fonctionnant pas à cent cinquante pieds dans les airs. Et cela
sera fait en peu d'instants, si la descente est possible. Mais la
cage de l'ascenseur n'a point remonté, et il n'y a rien qui
ressemble à un escalier. Au sommet de cette tour, le quatuor se
trouve donc sans communication avec le reste de l'humanité. Après
leur premier épanchement de dépit et de colère, Sébastien Zorn,
Pinchinat, Frascolin, abandonnant Yvernès à ses admirations, sont
demeurés silencieux et finissent par rester immobiles. Au-dessus
d'eux, l'étamine du pavillon se déploie le long de la hampe.
Sébastien Zorn éprouve une envie féroce d'en couper la drisse, de
l'abaisser comme le pavillon d'un bâtiment qui amène ses couleurs.
Mais mieux vaut ne point s'attirer quelque mauvaise affaire, et
ses camarades le retiennent au moment où sa main brandit un bowie-
knife bien affilé. «Ne nous mettons pas dans notre tort, fait
observer le sage Frascolin.
-- Alors... tu acceptes la situation?... demande Pinchinat.
-- Non... mais ne la compliquons pas.
-- Et nos bagages qui filent sur San-Diégo!... remarque Son
Altesse en se croisant les bras.
-- Et notre concert de demain!... s'écrie Sébastien Zorn.
-- Nous le donnerons par téléphone!» répond le premier violon,
dont la plaisanterie n'est pas pour calmer l'irascibilité du
bouillant violoncelliste.
L'observatoire, on ne l'a pas oublié, occupe le milieu d'un vaste
square, auquel aboutit la Unième Avenue. À l'autre extrémité de
cette principale artère, longue de trois kilomètres, qui sépare
les deux sections de Milliard-City, les artistes peuvent
apercevoir une sorte de palais monumental, surmonté d'un beffroi
de construction très légère et très élégante. Ils se dirent que là
doit être le siège du gouvernement, la résidence de la
municipalité, en admettant que Milliard-City ait un maire et des
adjoints. Ils ne se trompent pas. Et, précisément, l'horloge de ce
beffroi commence à lancer un joyeux carillon, dont les notes
arrivent jusqu'à la tour avec les dernières ondulations de la
brise.
«Tiens!... C'est en _ré majeur_, dit Yvernès.
-- Et à deux quatre,» dit Pinchinat. Le beffroi sonne cinq heures.
«Et dîner, s'écrie Sébastien Zorn, et coucher?... Est-ce que, par
la faute de ce misérable Munbar, nous allons passer la nuit sur
cette plate-forme, à cent cinquante pieds en l'air?»
C'est à craindre, si l'ascenseur ne vient pas offrir aux
prisonniers le moyen de quitter leur prison.
En effet, le crépuscule est court sous ces basses latitudes, et
l'astre radieux tombe comme un projectile à l'horizon. Les regards
que le quatuor jette jusqu'aux extrêmes limites du ciel,
n'embrassent qu'une mer déserte, sans une voile, sans une fumée. À
travers la campagne circulent des trams courant à la périphérie de
l'île ou desservant les deux ports. À cette heure, le parc est
encore dans toute son animation. Du haut de la tour, on dirait une
immense corbeille de fleurs, où s'épanouissent les azalées, les
clématites, les jasmins, les glycines, les passiflores, les
bégonias, les salvias, les jacinthes, les dahlias, les camélias,
des roses de cent espèces. Les promeneurs affluent, -- des hommes
faits, des jeunes gens, non point de ces «petits vernis» qui sont
la honte des grandes cités européennes, mais des adultes vigoureux
et bien constitués. Des femmes et des jeunes filles, la plupart en
toilettes jaune-paille, ce ton préféré sous les zones torrides,
promènent de jolies levrettes à paletots de soie et à jarretières
galonnées d'or. Ça et là, cette gentry suit les allées de sable
fin, capricieusement dessinées entre les pelouses. Ceux-ci sont
étendus sur les coussins des cars électriques, ceux-là sont assis
sur les bancs abrités de verdure. Plus loin de jeunes gentlemen se
livrent aux exercices du tennis, du crocket, du golf, du foot-
ball, et aussi du polo, montés sur d'ardents poneys. Des bandes
d'enfants, -- de ces enfants américains d'une exubérance
étonnante, chez lesquels l'individualisme est si précoce, les
petites filles surtout, -- jouent sur les gazons. Quelques
cavaliers chevauchent des pistes soigneusement entretenues, et
d'autres luttent dans d'émouvants garden-partys.
Les quartiers commerçants de la ville sont encore fréquentés à
cette heure. Les trottoirs mobiles se déroulent avec leur charge
le long des principales artères. Au pied de la tour, dans le
square de l'observatoire, se produit une allée et venue de
passants dont les prisonniers ne seraient pas gênés d'attirer
l'attention. Aussi, à plusieurs reprises, Pinchinat et Frascolin
poussent-ils de retentissantes clameurs. Pour être entendus, ils
le sont, car des bras se tendent vers eux, des paroles même
s'élèvent jusqu'à leur oreille. Mais aucun geste de surprise. On
ne paraît point s'étonner du groupe sympathique qui s'agite sur la
plate-forme. Quant aux paroles, elles consistent en _good-bye_, en
_how do you do_, en bonjours et autres formules empreintes
d'amabilité et de politesse. On dirait que la population
milliardaise est informée de l'arrivée des quatre Parisiens à
Standard-Island, dont Calistus Munbar leur a fait les honneurs.
«Ah ça!... ils se fichent de nous! dit Pinchinat.
-- Ça m'en a tout l'air!» réplique Yvernès. Une heure s'écoule, --
une heure pendant laquelle les appels ont été inutiles. Les
invitations pressantes de Frascolin n'ont pas plus de succès que
les invectives multipliées de Sébastien Zorn. Et, le moment du
dîner approchant, le parc commence à se vider de ses promeneurs,
les rues des oisifs qui les parcourent. Cela devient enrageant, à
la fin!
«Sans doute, dit Yvernès, en évoquant de romanesques souvenirs,
nous ressemblons à ces profanes qu'un mauvais génie a attirés dans
une enceinte sacrée, et qui sont condamnés à périr pour avoir vu
ce que leurs yeux ne devaient pas voir...
-- Et on nous laisserait succomber aux tortures de la faim! répond
Pinchinat.
-- Ce ne sera pas du moins avant d'avoir épuisé tous les moyens de
prolonger notre existence! s'écrie Sébastien Zorn.
-- Et s'il faut en venir à nous manger les uns les autres... on
donnera le numéro un à Yvernès! dit Pinchinat.
-- Quand il vous plaira!» soupire le premier violon d'une voix
attendrie, en courbant la tête pour recevoir le coup mortel.
En ce moment, un bruit se fait entendre dans les profondeurs de la
tour. La cage de l'ascenseur remonte, s'arrête au niveau de la
plate-forme. Les prisonniers, à l'idée de voir apparaître Calistus
Munbar, s'apprêtent à l'accueillir comme il le mérite...
La cage est vide. Soit! Ce ne sera que partie remise. Les
mystifiés sauront retrouver le mystificateur. Le plus pressé est
de redescendre à son niveau, et le moyen tout indiqué, c'est de
prendre place dans l'appareil. C'est ce qui est fait. Dès que le
violoncelliste et ses camarades sont dans la cage, elle se met en
mouvement, et, en moins d'une minute, elle atteint le rez-de-
chaussée de la tour. «Et dire, s'écrie Pinchinat en frappant du
pied, que nous ne sommes pas sur un _sol naturel!_»
Que l'instant est bien choisi pour émettre de pareilles
calembredaines! Aussi ne lui répond-on pas. La porte est ouverte.
Ils sortent tous les quatre. La cour intérieure est déserte. Tous
les quatre ils la traversent et suivent les allées du square.
Là, va-et-vient de quelques personnes, qui ne paraissent prêter
aucune attention à ces étrangers. Sur une observation de
Frascolin, qui recommande la prudence, Sébastien Zorn doit
renoncer à des récriminations intempestives. C'est aux autorités
qu'il convient de demander justice. Il n'y a pas péril en la
demeure. Regagner _Excelsior-Hotel_, attendre au lendemain pour
faire valoir les droits d'hommes libres, c'est ce qui fut décidé,
et le quatuor s'engage pédestrement le long de la Unième Avenue.
Ces Parisiens ont-ils, au moins, le privilège d'attirer
l'attention publique?... Oui et non. On les regarde, mais sans y
mettre trop d'insistance, -- peut-être comme s'ils étaient de ces
rares touristes qui visitent parfois Milliard-City. Eux, sous
l'empire de circonstances assez extraordinaires, ne se sentent pas
très à l'aise, et se figurent qu'on les dévisage plus qu'on ne le
fait réellement. D'autre part, qu'on ne s'étonne pas s'ils leur
paraissent être d'une nature bizarre, ces mouvants insulaires, ces
gens volontairement séparés de leurs semblables, errant à la
surface du plus grand des océans de notre sphéroïde. Avec un peu
d'imagination, on pourrait croire qu'ils appartiennent à une autre
planète du système solaire. C'est l'avis d'Yvernès, que son esprit
surexcité entraîne vers les mondes imaginaires. Quant à Pinchinat,
il se contente de dire:
«Tous ces passants ont l'air très millionnaire, ma foi, et me font
l'effet d'avoir une petite hélice au bas des reins comme leur
île.»
Cependant la faim s'accentue. Le déjeuner est loin déjà, et
l'estomac réclame son dû quotidien. Il s'agit donc de regagner au
plus vite _Excelsior-Hotel_. Dès le lendemain, on commencera les
démarches convenues, tendant à se faire reconduire à San-Diégo par
un des steamers de Standard-Island, après paiement d'une indemnité
dont Calistus Munbar devra supporter la charge, comme de juste.
Mais voici qu'en suivant la Unième Avenue, Frascolin s'arrête
devant un somptueux édifice, au fronton duquel s'étale en lettres
d'or cette inscription: _Casino_. À droite de la superbe arcade
qui surmonte la porte principale, une restauration laisse
apercevoir, à travers ses glaces enjolivées d'arabesques, une
série de tables dont quelques-unes sont occupées par des dîneurs,
et autour desquels circule un nombreux personnel.
«Ici l'on mange!...» dit le deuxième violon, en consultant du
regard ses camarades affamés.
Ce qui lui vaut cette laconique réponse de Pinchinat:
«Entrons!»
Et ils entrent dans le restaurant à la file l'un de l'autre. On ne
semble pas trop remarquer leur présence dans cet établissement
épulatoire, d'habitude fréquenté par les étrangers. Cinq minutes
après, nos affamés attaquent à belles dents les premiers plats
d'un excellent dîner dont Pinchinat a réglé le menu, et il s'y
entend. Très heureusement le porte-monnaie du quatuor est bien
garni, et, s'il se vide à Standard-Island, quelques recettes à
San-Diégo ne tarderont pas à le remplir.
Excellente cuisine, très supérieure à celle des hôtels de New-York
ou de San-Francisco, faite sur des fourneaux électriques également
propres aux feux doux et aux feux ardents. Avec la soupe aux
huîtres conservées, les fricassées de grains de maïs, le céleri
cru, les gâteaux de rhubarbe, qui sont traditionnels, se succèdent
des poissons d'une extrême fraîcheur, des rumsteaks d'un tendre
incomparable, du gibier provenant sans doute des prairies et
forêts californiennes, des légumes dus aux cultures intensives de
l'île. Pour boisson, non point de l'eau glacée à la mode
américaine, mais des bières variées et des vins que les vignobles
de la Bourgogne, du Bordelais et du Rhin ont versés dans les caves
de Milliard-City, à de hauts prix, on peut le croire.
Ce menu ragaillardit nos Parisiens. Le cours de leurs idées s'en
ressent. Peut-être voient-ils sous un jour moins sombre l'aventure
où ils sont engagés. On ne l'ignore pas, les musiciens d'orchestre
boivent sec. Ce qui est naturel chez ceux qui dépensent leur
souffle à chasser les ondes sonores à travers les instruments à
vent, est moins excusable chez ceux qui jouent des instruments à
cordes. N'importe! Yvernès, Pinchinat, Frascolin lui-même
commencent à voir la vie en rose et même couleur d'or dans cette
cité de milliardaires. Seul, Sébastien Zorn, tout en tenant tête à
ses camarades, ne laisse pas sa colère se noyer dans les crus
originaires de France.
Bref, le quatuor est assez remarquablement «parti», comme on dit
dans l'ancienne Gaule, lorsque l'heure est venue de demander
l'addition. C'est au caissier Frascolin qu'elle est remise par un
maître d'hôtel en habit noir.
Le deuxième violon jette les yeux sur le total, se lève, se
rassied, se relève, se frotte les paupières, regarde le plafond.
«Qu'est-ce qui te prend?... demande Yvernès.
-- Un frisson des pieds à la tête! répond Frascolin.
-- C'est cher?...
-- Plus que cher... Nous en avons pour deux cents francs...
-- À quatre?...
-- Non... chacun.»En effet, cent soixante dollars, ni plus ni
moins, -- et, comme détail, la note compte les grooses à quinze
dollars, le poisson à vingt dollars, les rumsteaks à vingt-cinq
dollars, le médoc et le bourgogne à trente dollars la bouteille, -
- le reste à l'avenant. «Fichtre!... s'écrie Son Altesse.
-- Les voleurs!» s'écrie Sébastien Zorn. Ces propos, échangés en
français, ne sont pas compris du superbe maître d'hôtel.
Néanmoins, ce personnage se doute quelque peu de ce qui se passe.
Mais, si un léger sourire se dessine sur ses lèvres, c'est le
sourire de la surprise, non celui du dédain. Il lui semble tout
naturel qu'un dîner à quatre coûte cent soixante dollars. Ce sont
les prix de Standard-Island. «Pas de scandale! dit Pinchinat. La
France nous regarde! Payons...
-- Et n'importe comment, réplique Frascolin, en route pour San-
Diégo. Après demain, nous n'aurions plus de quoi acheter une
sandwiche!»
Cela dit, il prend son portefeuille, il en tire un nombre
respectable de dollars-papiers, qui, par bonheur, ont cours à
Milliard-City, et il allait les remettre au maître d'hôtel,
lorsqu'une voix se fait entendre:
«Ces messieurs ne doivent rien.» C'est la voix de Calistus Munbar.
Le Yankee vient d'entrer dans la salle, épanoui, souriant, suant
la bonne humeur, comme d'habitude. «Lui! s'écrie Sébastien Zorn,
qui se sent l'envie de le prendre à la gorge et de le serrer comme
il serre le manche de son violoncelle dans les _forte_.
-- Calmez-vous, mon cher Zorn, dit l'Américain. Veuillez passer,
vos camarades et vous, dans le salon où le café nous attend. Là,
nous pourrons causer à notre aise, et à la fin de notre
conversation...
-- Je vous étranglerai! réplique Sébastien Zorn.
-- Non... vous me baiserez les mains...
-- Je ne vous baiserai rien du tout!» s'écrie le violoncelliste, à
la fois rouge et pâle de colère. Un instant après, Calistus Munbar
et ses invités sont étendus sur des divans moelleux, tandis que le
Yankee se balance sur une rocking-chair. Et voici comment il
s'exprime en présentant à ses hôtes sa propre personne:
«Calistus Munbar, de New-York, cinquante ans, arrière-petit-neveu
du célèbre Barnum, actuellement surintendant des Beaux-Arts à
Standard-Island, chargé de ce qui concerne la peinture, la
sculpture, la musique, et généralement de tous les plaisirs de
Milliard-City. Et maintenant que vous me connaissez, messieurs...
-- Est-ce que, par hasard, demande Sébastien Zorn, vous ne seriez
pas aussi un agent de la police, chargé d'attirer les gens dans
des traquenards et de les y retenir malgré eux?...
-- Ne vous hâtez pas de me juger, irritable violoncelle, répond le
surintendant, et attendez la fin.
-- Nous attendrons, réplique Frascolin d'un ton grave, et nous
vous écoutons.
-- Messieurs, reprend Calistus Munbar en se donnant une attitude
gracieuse, je ne désire traiter avec vous, au cours de cet
entretien, que la question musique, telle qu'elle est actuellement
comprise dans notre île à hélice. Des théâtres, Milliard-City n'en
possède point encore; mais, lorsqu'elle le voudra, ils sortiront
de son sol comme par enchantement. Jusqu'ici, nos concitoyens ont
satisfait leur penchant musical en demandant à des appareils
perfectionnés de les tenir au courant des chefs-d'oeuvre lyriques.
Les compositeurs anciens et modernes, les grands artistes du jour,
les instrumentistes les plus en vogue, nous les entendons quand il
nous plaît, au moyen du phonographe...
-- Une serinette, votre phonographe! s'écrie dédaigneusement
Yvernès.
-- Pas tant que vous pouvez le croire, monsieur le violon solo,
répond le surintendant. Nous possédons des appareils qui ont eu
plus d'une fois l'indiscrétion de vous écouter, lorsque vous vous
faisiez entendre à Boston ou à Philadelphie. Et, si cela vous
agrée, vous pourrez vous applaudir de vos propres mains...»
À cette époque, les inventions de l'illustre Edison ont atteint le
dernier degré de la perfection. Le phonographe n'est plus cette
boîte à musique à laquelle il ressemblait trop fidèlement à son
origine. Grâce à son admirable inventeur, le talent éphémère des
exécutants, instrumentistes ou chanteurs, se conserve à
l'admiration des races futures avec autant de précision que
l'oeuvre des statuaires et des peintres. Un écho, si l'on veut,
mais un écho fidèle comme une photographie, reproduisant les
nuances, les délicatesses du chant ou du jeu dans toute leur
inaltérable pureté.
En disant cela, Calistus Munbar est si chaleureux que ses
auditeurs en sont impressionnés. Il parle de Saint-Saëns, de
Reyer, d'Ambroise Thomas, de Gounod, de Massenet, de Verdi, et des
chefs-d'oeuvre impérissables des Berlioz, des Meyerbeer, des
Halévy, des Rossini, des Beethoven, des Haydn, des Mozart, en
homme qui les connaît à fond, qui les apprécie, qui a consacré à
les répandre son existence d'imprésario déjà longue, et il y a
plaisir à l'écouter. Toutefois il ne semble pas qu'il ait été
atteint par l'épidémie wagnérienne, en décroissance d'ailleurs à
cette époque.
Lorsqu'il s'arrête pour reprendre haleine, Pinchinat, profitant de
l'accalmie: «Tout cela est fort bien, dit-il, mais votre Milliard-
City, je le vois, n'a jamais entendu que de la musique en boîte,
des conserves mélodiques, qu'on lui expédie comme les conserves de
sardines ou de salt-beef...
-- Pardonnez-moi, monsieur l'alto.
-- Mon Altesse vous pardonne, tout en insistant sur ce point:
c'est que vos phonographes ne renferment que le passé, et jamais
un artiste ne peut être entendu à Milliard-City au moment même où
il exécute son morceau...
-- Vous me pardonnerez une fois de plus.
-- Notre ami Pinchinat vous pardonnera tant que vous le voudrez,
monsieur Munbar, dit Frascolin. Il a des pardons plein ses poches.
Mais son observation est juste. Encore, si vous pouviez vous
mettre en communication avec les théâtres de l'Amérique ou de
l'Europe...
-- Et croyez-vous que cela soit impossible, mon cher Frascolin?
s'écrie le surintendant en arrêtant le balancement de son
escarpolette.
-- Vous dites?...
-- Je dis que ce n'était qu'une question de prix, et notre cité
est assez riche pour satisfaire toutes ses fantaisies, toutes ses
aspirations en fait d'art lyrique! Aussi l'a-t-elle fait...
-- Et comment?...
-- Au moyen des théâtrophones qui sont installés dans la salle de
concert de ce casino. Est-ce que la Compagnie ne possède pas
nombre de câbles sous-marins, immergés sous les eaux du Pacifique,
dont une extrémité est rattachée à la baie Madeleine et dont
l'autre est tenue en suspension par de puissantes bouées? Eh bien,
quand nos concitoyens veulent entendre un des chanteurs de
l'Ancien ou du Nouveau-Monde, on repêche un des câbles, on envoie
un ordre téléphonique aux agents de Madeleine-bay. Ces agents
établissent la communication soit avec l'Amérique, soit avec
l'Europe. On raccorde les fils ou les câbles avec tel ou tel
théâtre, telle ou telle salle de concert, et nos dilettanti,
installés dans ce casino, assistent réellement à ces lointaines
exécutions, et applaudissent...
-- Mais là-bas, on n'entend pas leurs applaudissements... s'écrie
Yvernès.
-- Je vous demande pardon, cher monsieur Yvernès, on les entend
par le fil de retour.»
Et alors Calistus Munbar de se lancer à perte de vue dans des
considérations transcendantes sur la musique, considérée, non
seulement comme une des manifestations de l'art, mais comme agent
thérapeutique. D'après le système de J. Harford, de Westminster-
Abbey, les Milliardais ont pu constater les résultats
extraordinaires de cette utilisation de l'art lyrique. Ce système
les entretient en un parfait état de santé. La musique exerçant
une action réflexe sur les centres nerveux, les vibrations
harmoniques ont pour effet de dilater les vaisseaux artériels,
d'influer sur la circulation, de l'accroître ou de la diminuer,
suivant les besoins. Elle détermine une accélération des
battements du coeur et des mouvements respiratoires en vertu de la
tonalité et de l'intensité des sons, tout en étant un adjuvant de
la nutrition des tissus. Aussi des postes d'énergie musicale
fonctionnent-ils à Milliard-City, transmettant les ondes sonores à
domicile par voie téléphonique, etc.
Le quatuor écoute bouche bée. Jamais il n'a entendu discuter son
art au point de vue médical, et probablement il en éprouve quelque
déplaisir. Néanmoins, voilà le fantaisiste Yvernès prêt à
s'emballer sur ces théories, qui, d'ailleurs, remontent au temps
du roi Saül, conformément à l'ordonnance et selon la formule du
célèbre harpiste David.
«Oui!... oui!... s'écrie-t-il, après la dernière tirade du
surintendant, c'est tout indiqué. Il suffit de choisir suivant le
diagnostic! Du Wagner ou du Berlioz pour les tempéraments
anémiés...
-- Et du Mendelsohn ou du Mozart pour les tempéraments sanguins,
ce qui remplace avantageusement le bromure de strontium!» répond
Calistus Munbar. Sébastien Zorn intervient alors et jette sa note
brutale au milieu de cette causerie de haute volée. «Il ne s'agit
pas de tout cela, dit-il. Pourquoi nous avez-vous amenés ici?...
-- Parce que les instruments à cordes sont ceux qui exercent
l'action la plus puissante...
-- Vraiment, monsieur! Et c'est pour calmer vos névroses et vos
névrosés que vous avez interrompu notre voyage, que vous nous
empêchez d'arriver à San-Diégo, où nous devions donner un concert
demain...
-- C'est pour cela, mes excellents amis!
-- Et vous n'avez vu en nous que des espèces de carabins musicaux,
d'apothicaires lyriques?... s'écrie Pinchinat.
-- Non, messieurs, répondit Calistus Munbar, en se relevant. Je
n'ai vu en vous que des artistes de grand talent et de grande
renommée. Les hurrahs qui ont accueilli le Quatuor Concertant dans
ses tournées en Amérique, sont arrivés jusqu'à notre île. Or, la
_Standard-Island Company_ a pensé que le moment était venu de
substituer aux phonographes et aux théâtrophones des virtuoses
palpables, tangibles, en chair et en os, et de donner aux
Milliardais cette inexprimable jouissance d'une exécution directe
des chefs-d'oeuvre de l'art. Elle a voulu commencer par la musique
de chambre, avant d'organiser des orchestres d'opéra. Elle a songé
à vous, les représentants attitrés de cette musique. Elle m'a
donné mission de vous avoir à tout prix, de vous enlever, s'il le
fallait. Vous êtes donc les premiers artistes qui auront eu accès
à Standard-Island, et je vous laisse à imaginer quel accueil vous
y attend!»
Yvernès et Pinchinat se sentent très ébranlés par ces
enthousiastes périodes du surintendant. Que ce puisse être une
mystification, cela ne leur vient même pas à l'esprit. Frascolin,
lui, l'homme réfléchi, se demande s'il y a lieu de prendre au
sérieux cette aventure. Après tout, dans une île si
extraordinaire, comment les choses n'auraient-elles pas apparu
sous un extraordinaire aspect? Quant à Sébastien Zorn, il est
résolu à ne pas se rendre.
«Non, monsieur, s'écrie-t-il, on ne s'empare pas ainsi des gens
sans qu'ils y consentent!... Nous déposerons une plainte contre
vous!...
-- Une plainte... quand vous devriez me combler de remerciements,
ingrats que vous êtes! réplique le surintendant.
-- Et nous obtiendrons une indemnité, monsieur...
-- Une indemnité... lorsque j'ai à vous offrir cent fois plus que
vous ne pourriez espérer...
-- De quoi s'agit-il?» demande le pratique Frascolin. Calistus
Munbar prend son portefeuille, et en tire une feuille de papier
aux armes de Standard-Island. Puis, après l'avoir présentée aux
artistes: «Vos quatre signatures au bas de cet acte, et l'affaire
sera réglée, dit-il.
-- Signer sans avoir lu?... répond le second violon. Cela ne se
fait nulle part!
-- Vous n'auriez pourtant pas lieu de vous en repentir! reprend
Calistus Munbar, en s'abandonnant à un accès d'hilarité, qui fait
bedonner toute sa personne. Mais procédons d'une façon régulière.
C'est un engagement que la Compagnie vous propose, un engagement
d'une année à partir de ce jour, qui a pour objet l'exécution de
la musique de chambre, telle que le comportaient vos programmes en
Amérique. Dans douze mois, Standard-Island sera de retour à la
baie Madeleine, où vous arriverez à temps...
-- Pour notre concert de San-Diégo, n'est-ce pas? s'écrie
Sébastien Zorn, San-Diégo, où l'on nous accueillera par des
sifflets...
-- Non, messieurs, par des hurrahs et des hips! Des artistes tels
que vous, les dilettanti sont toujours trop honorés et trop
heureux qu'ils veuillent bien se faire entendre... même avec une
année de retard!»
Allez donc garder rancune à un pareil homme! Frascolin prend le
papier, et le lit attentivement. «Quelle garantie aurons-nous?...
demande-t-il.
-- La garantie de la _Standard-Island Company_ revêtue de la
signature de M. Cyrus Bikerstaff, notre gouverneur.
-- Et les appointements seront ceux que je vois indiqués dans
l'acte?...
-- Exactement, soit un million de francs...
-- Pour quatre?... s'écrie Pinchinat.
-- Pour chacun, répond en souriant Calistus Munbar, et encore ce
chiffre n'est-il pas en rapport avec votre mérite que rien ne
saurait payer à sa juste valeur!»
Il serait malaisé d'être plus aimable, on en conviendra. Et.
cependant, Sébastien Zorn proteste. Il n'entend accepter à aucun
prix. Il veut partir pour San-Diégo, et ce n'est pas sans peine
que Frascolin parvient à calmer son indignation.
D'ailleurs, en présence de la proposition du surintendant, une
certaine défiance n'est pas interdite. Un engagement d'un an, au
prix d'un million de francs pour chacun des artistes, est-ce que
cela est sérieux?... Très sérieux, ainsi que Frascolin peut le
constater, lorsqu'il demande:
«Ces appointements sont payables?...
-- Par quart, répond le surintendant, et voici le premier
trimestre.» Des liasses de billets de banque qui bourrent son
portefeuille, Calistus Munbar fait quatre paquets de cinquante
mille dollars, soit deux cent cinquante mille francs, qu'il remet
à Frascolin et à ses camarades.
Voilà une façon de traiter les affaires -- à l'américaine.
Sébastien Zorn ne laisse pas d'être ébranlé dans une certaine
mesure. Mais, chez lui, comme la mauvaise humeur ne perd jamais
ses droits, il ne peut retenir cette réflexion:
«Après tout, au prix où sont les choses dans votre île, si l'on
paye vingt-cinq francs un perdreau, on paie sans doute cent francs
une paire de gants, et cinq cents francs une paire de bottes?...
-- Oh! monsieur Zorn, la Compagnie ne s'arrête pas à ces
bagatelles, s'écrie Calistus Munbar, et elle désire que les
artistes du Quatuor Concertant soient défrayés de tout pendant
leur séjour sur son domaine!»
À ces offres généreuses, que répondre, si ce n'est en apposant les
signatures sur l'engagement?
C'est ce que font Frascolin, Pinchinat et Yvernès. Sébastien Zorn
murmure bien que tout cela est absurde... S'embarquer sur une île
à hélice, cela n'a pas de bon sens... On verra comment cela
finira... Enfin il se décide à signer.
Et, cette formalité remplie, si Frascolin, Pinchinat et Yvernès ne
baisent pas la main de Calistus Munbar, du moins la lui serrent-
ils affectueusement. Quatre poignées de main à un million chacune!
Et voilà comme quoi le Quatuor Concertant est lancé dans une
aventure invraisemblable, et en quelles circonstances ses membres
sont devenus les invités _inviti_ de Standard-Island.
VII -- Cap a l'ouest
Standard-Island file doucement sur les eaux de cet océan
Pacifique, qui justifie son nom à pareille époque de l'année.
Habitués à cette translation tranquille depuis vingt-quatre
heures, Sébastien Zorn et ses camarades ne s'aperçoivent même plus
qu'ils sont en cours de navigation. Si puissantes que soient ses
centaines d'hélices, attelées de dix millions de chevaux, à peine
un léger frémissement se propage-t-il à travers la coque
métallique de l'île. Milliard-City ne tremble pas sur sa base.
Rien, d'ailleurs, des oscillations de la houle à laquelle
obéissent pourtant les plus forts cuirassés des marines de guerre.
Il n'y a dans les habitations ni tables ni lampes de roulis. À
quoi bon? Les maisons de Paris, de Londres, de New-York ne sont
pas plus inébranlablement fixées sur leurs fondations.
Après quelques semaines de relâche à Madeleine-bay, le conseil des
notables de Standard-Island, réunis par le soin du président de la
Compagnie, avait arrêté le programme du déplacement annuel. L'île
à hélice allait rallier les principaux archipels de l'Est-
Pacifique, au milieu de cette atmosphère hygiénique, si riche en
ozone, en oxygène condensé, électrisé, doué de particularités
actives que ne possède pas l'oxygène à l'état ordinaire. Puisque
cet appareil a la liberté de ses mouvements, il en profite, et il
lui est loisible d'aller à sa fantaisie, vers l'ouest comme vers
l'est, de se rapprocher du littoral américain, s'il lui plaît, de
rallier les côtes orientales de l'Asie, si c'est son bon plaisir.
Standard-Island va où elle veut, de manière à goûter les
distractions d'une navigation variée. Et même, s'il lui convenait
d'abandonner l'océan Pacifique pour l'océan Indien ou l'océan
Atlantique, de doubler le cap Horn ou le cap de Bonne-Espérance,
il lui suffirait de prendre cette direction, et soyez convaincus
que ni les courants ni les tempêtes ne l'empêcheraient d'atteindre
son but.
Mais il n'est point question de se lancer à travers ces mers
lointaines, où le Joyau du Pacifique ne trouverait pas ce que cet
Océan lui offre au milieu de l'interminable chapelet de ses
groupes insulaires. C'est un théâtre assez vaste pour suffire à
des itinéraires multiples. L'île à hélice peut le parcourir d'un
archipel à l'autre. Si elle n'est pas douée de cet instinct
spécial aux animaux, ce sixième sens de l'orientation qui les
dirige là où leurs besoins les appellent, elle est conduite par
une main sûre, suivant un programme longuement discuté et
unanimement approuvé. Jusqu'ici, il n'y a jamais eu désaccord sur
ce point entre les Tribordais et les Bâbordais. Et, en ce moment,
c'est en vertu d'une décision prise que l'on marche à l'ouest,
vers le groupe des Sandwich. Cette distance de douze cents lieues
environ qui sépare ce groupe de l'endroit où s'est embarqué le
quatuor, elle emploiera un mois à la franchir avec une vitesse
modérée, et elle fera relâche dans cet archipel jusqu'au jour où
il lui conviendra d'en rallier un autre de l'hémisphère
méridional.
Le lendemain de ce jour mémorable, le quatuor quitte _Excelsior-
Hotel_, et vient s'installer dans un appartement du casino qui est
mis à sa disposition, -- appartement confortable, richement
aménagé, s'il en fut. La Unième Avenue se développe devant ses
fenêtres. Sébastien Zorn, Frascolin, Pinchinat, Yvernès, ont
chacun sa chambre autour d'un salon commun. La cour centrale de
l'établissement leur réserve l'ombrage de ses arbres en pleine
frondaison, la fraîcheur de ses fontaines jaillissantes. D'un côté
de cette cour se trouve le musée de Milliard-City, de l'autre, la
salle de concert, où les artistes parisiens vont si heureusement
remplacer les échos des phonographes et les transmissions des
théâtrophones. Deux fois, trois fois, autant de fois par jour
qu'ils le désireront, leur couvert sera mis dans la restauration,
où le maître d'hôtel ne leur présentera plus ses additions
invraisemblables.
Ce matin-là, lorsqu'ils sont réunis dans le salon, quelques
instants avant de descendre pour le déjeuner:
«Eh bien, les violoneux, demande Pinchinat, que dites-vous de ce
qui nous arrive?
-- Un rêve, répond Yvernès, un rêve dans lequel nous sommes
engagés à un million par an...
-- C'est bel et bien une réalité, répond Frascolin. Cherche dans
ta poche, et tu pourras en tirer le premier quart du dit
million...
-- Reste à savoir comment cela finira?...Très mal, j'imagine!»
s'écrie Sébastien Zorn, qui veut absolument trouver un pli de rose
à la couche sur laquelle on l'a étendu malgré lui.
«D'ailleurs, et nos bagages?...»
En effet, les bagages devaient être rendus à San-Diégo, d'où ils
ne peuvent revenir, et où leurs propriétaires ne peuvent aller les
chercher. Oh! bagages très rudimentaires: quelques valises, du
linge, des ustensiles de toilette, des vêtements de rechange, et
aussi la tenue officielle des exécutants, lorsqu'ils comparaissent
devant le public.
Il n'y eut pas lieu de s'inquiéter à ce sujet. En quarante-huit
heures, cette garde-robe un peu défraîchie serait remplacée par
une autre mise à la disposition des quatre artistes, et sans
qu'ils eussent eu à payer quinze cents francs leur habit et cinq
cents francs leurs bottines.
Du reste, Calistus Munbar, enchanté d'avoir si habilement conduit
cette délicate affaire, entend que le quatuor n'ait pas même un
désir à former. Impossible d'imaginer un surintendant d'une plus
inépuisable obligeance. Il occupe un des appartements de ce
casino, dont les divers services sont sous sa haute direction, et
la Compagnie lui sert des appointements dignes de sa magnificence
et de sa munificence... Nous préférons ne point en indiquer le
chiffre.
Le casino renferme des salles de lecture et des salles de jeux;
mais le baccara, le trente et quarante, la roulette, le poker et
autres jeux de hasard sont rigoureusement interdits. On y voit
aussi un fumoir où fonctionne le transport direct à domicile de la
fumée de tabac préparée par une société fondée récemment. La fumée
du tabac brûlé dans les brûleurs d'un établissement central,
purifiée et dégagée de nicotine, est distribuée par des tuyaux à
bouts d'ambre spéciaux à chaque amateur. On n'a plus qu'à y
appliquer ses lèvres, et un compteur enregistre la dépense
quotidienne.
Dans ce casino, où les dilettanti peuvent venir s'enivrer de cette
musique lointaine, à laquelle vont maintenant se joindre les
concerts du quatuor, se trouvent aussi les collections de
Milliard-City. Aux amateurs de peinture, le musée, riche de
tableaux anciens et modernes, offre de nombreux chefs-d'oeuvre,
acquis à prix d'or, des toiles des Écoles italienne, hollandaise,
allemande, française, que pourraient envier les collections de
Paris, de Londres, de Munich, de Rome et de Florence, des Raphaël,
des Vinci, des Giorgione, des Corrège, des Dominiquin, des
Ribeira, des Murillo, des Ruysdael, des Rembrandt, des Rubens, des
Cuyp, des Frans Hals, des Hobbema, des Van Dyck, des Holbein,
etc., et aussi, parmi les modernes, des Fragonard, des Ingres, des
Delacroix, des Scheffer, des Cabat, des Delaroche, des Régnant,
des Couture, des Meissonier, des Millet, des Rousseaux, des Jules
Dupré, des Brascassat, des Mackart, des Turner, des Troyon, des
Corot, des Daubigny, des Baudry, des Bonnat, des Carolus Duran,
des Jules Lefebvre, des Vollon, des Breton, des Binet, des Yon,
des Cabanel, etc. Afin de leur assurer une éternelle durée, ces
tableaux sont placés à l'intérieur de vitrines, où le vide a été
préalablement fait. Ce qu'il convient d'observer, c'est que les
impressionnistes, les angoissés, les futuristes, n'ont pas encore
encombré ce musée; mais, sans doute, cela ne tarderait guère, et
Standard-Island n'échappera pas à cette invasion de la peste
décadente. Le musée possède également des statues de réelle
valeur, des marbres des grands sculpteurs anciens et modernes,
placés dans les cours du casino. Grâce à ce climat sans pluies ni
brouillards, groupes, statues, bustes peuvent impunément résister
aux outrages du temps.
Que ces merveilles soient souvent visitées, que les nababs de
Milliard-City aient un goût très prononcé pour ces productions de
l'art, que le sens artiste soit éminemment développé chez eux, ce
serait risqué que de le prétendre. Ce qu'il faut remarquer,
toutefois, c'est que la section tribordaise compte plus d'amateurs
que la section bâbordaise. Tous, d'ailleurs, sont d'accord quand
il s'agit d'acquérir quelque chef-d'oeuvre, et alors leurs
invraisemblables enchères savent l'enlever à tous les duc
d'Aumale, à tous les Chauchard de l'ancien et du nouveau
continent.
Les salles les plus fréquentées du casino sont les salles de
lecture, consacrées aux revues, aux journaux européens ou
américains, apportés par les steamers de Standard-Island, en
service régulier avec Madeleine-bay. Après avoir été feuilletées,
lues et relues, les revues prennent place sur les rayons de la
bibliothèque, où s'alignent plusieurs milliers d'ouvrages dont le
classement nécessite la présence d'un bibliothécaire aux
appointements de vingt-cinq mille dollars, et il est peut-être le
moins occupé des fonctionnaires de l'île. Cette bibliothèque
contient aussi un certain nombre de livres phonographes: on n'a
pas la peine de lire, on presse un bouton, et on entend la voix
d'un excellent diseur qui fait la lecture -- ce que serait _Phèdre_
de Racine lue par M. Legouvé.
Quant aux journaux de «la localité», ils sont rédigés, composés,
imprimés dans les ateliers du casino sous la direction de deux
rédacteurs en chef. L'un est le _Starboard-Chronicle_ pour la
section des Tribordais; l'autre, le _New-Herald_ pour la section
des Bâbordais. La chronique est alimentée par les faits divers,
les arrivages des paquebots, les nouvelles de mer, les rencontres
maritimes, les mercuriales qui intéressent le quartier commerçant,
le relèvement quotidien en longitude et en latitude, les décisions
du conseil des notables, les arrêtés du gouverneur, les actes de
l'état civil: naissances, mariages, décès, -- ceux-ci très rares.
D'ailleurs, jamais ni vols ni assassinats, les tribunaux ne
fonctionnant que pour les affaires civiles, les contestations
entre particuliers. Jamais d'articles sur les centenaires, puisque
la longévité de la vie humaine n'est plus ici le privilège de
quelques-uns.
Pour ce qui est de la partie politique étrangère, elle se tient à
jour par les communications téléphoniques avec Madeleine-bay, où
se raccordent les câbles immergés dans les profondeurs du
Pacifique. Les Milliardais sont ainsi informés de tout ce qui se
passe dans le monde entier, lorsque les faits présentent un
intérêt quelconque. Ajoutons que le _Starboard-Chronicle_ et le
_New-Herald_ ne se traitent pas d'une main trop rude. Jusqu'ici,
ils ont vécu en assez bonne intelligence, mais on ne saurait jurer
que cet échange de discussions courtoises puisse durer toujours.
Très tolérants, très conciliants sur le terrain de la religion, le
protestantisme et le catholicisme font bon ménage à Standard-
Island. Il est vrai, dans l'avenir, si l'odieuse politique s'en
mêle, si la nostalgie des affaires reprend les uns, si les
questions d'intérêt personnel et d'amour-propre sont en jeu...
En outre de ces deux journaux il y a les journaux hebdomadaires ou
mensuels, reproduisant les articles des feuilles étrangères, ceux
des successeurs des Sarcey, des Lemaître, des Charmes, des
Fournel, des Deschamps, des Fouquier, des France, et autres
critiques de grande marque; puis les magasins illustrés, sans
compter une douzaine de feuilles cercleuses, soiristes et
boulevardières, consacrées aux mondanités courantes. Elles n'ont
d'autre but que de distraire un instant, en s'adressant à
l'esprit... et même à l'estomac. Oui! quelques-unes sont imprimées
sur pâte comestible à l'encre de chocolat. Lorsqu'on les a lues,
on les mange au premier déjeuner. Les unes sont astringentes, les
autres légèrement purgatives, et le corps s'en accommode fort
bien. Le quatuor trouve cette invention aussi agréable que
pratique.
«Voilà des lectures d'une digestion facile! observe judicieusement
Yvernès.
-- Et d'une littérature nourrissante! répond Pinchinat. Pâtisserie
et littérature mêlées, cela s'accorde parfaitement avec la musique
hygiénique!»
Maintenant, il est naturel de se demander de quelles ressources
dispose l'île à hélice pour entretenir sa population dans de
telles conditions de bien-être, dont n'approche aucune autre cité
des deux mondes. Il faut que ses revenus s'élèvent à une somme
invraisemblable, étant donnés les crédits affectés aux divers
services et les traitements attribués aux plus modestes employés.
Et, lorsqu'ils interrogent le surintendant à ce sujet: «Ici,
répond-il, on ne traite pas d'affaires. Nous n'avons ni _Board of
Trade_, ni Bourse, ni industrie. En fait de commerce, il n'y a que
ce qu'il faut pour les besoins de l'île, et nous n'offrirons
jamais aux étrangers l'équivalent du World's Fair de Chicago en
1893 et de l'Exposition de Paris de 1900. Non! La puissante
religion des business n'existe pas, et nous ne poussons point le
cri de _go ahead_, si ce n'est pour que le Joyau du Pacifique
aille de l'avant. Ce n'est donc pas aux affaires que nous
demandons les ressources nécessaires à l'entretien de Standard-
Island, c'est à la douane. Oui! les droits de douane nous
permettent de suffire à toutes les exigences du budget...
-- Et ce budget?... interroge Frascolin.
-- Il se chiffre par vingt millions de dollars, mes excellents
bons!
-- Cent millions de francs, s'écria le second violon, et pour une
ville de dix mille âmes!...
-- Comme vous dites, mon cher Frascolin, somme qui provient
uniquement des taxes de douane. Nous n'avons pas d'octroi, les
productions locales étant à peu près insignifiantes. Non! rien que
les droits perçus à Tribord-Harbour et à Bâbord-Harbour. Cela vous
explique la cherté des objets de consommation, -- cherté relative,
s'entend, car ces prix, si élevés qu'ils vous paraissent, sont en
rapport avec les moyens dont chacun dispose.»
Et voici Calistus Munbar qui s'emballe à nouveau, vantant sa
ville, vantant son île -- un morceau de planète supérieure tombé
en plein Pacifique, un Eden flottant, où se sont réfugiés les
sages, et si le vrai bonheur n'est pas là, c'est qu'il n'est nulle
part! C'est comme un boniment! Il semble qu'il dise:
«Entrez, messieurs, entrez, mesdames!... Passez au contrôle!... Il
n'y a que très peu de places!... On va commencer... Qui prend son
billet... etc.»
Il est vrai, les places sont rares, et les billets sont chers!
Bah! le surintendant jongle avec ces millions qui ne sont plus que
des unités dans cette cité milliardaise!
C'est au cours de cette tirade, où les phrases se déversent en
cascades, où les gestes se multiplient avec une frénésie
sémaphorique, que le quatuor se met au courant des diverses
branches de l'administration. Et d'abord, les écoles, où se donne
l'instruction gratuite et obligatoire, qui sont dirigées par des
professeurs payés comme des ministres. On y apprend les langues
mortes et les langues vivantes, l'histoire et la géographie, les
sciences physiques et mathématiques, les arts d'agrément, mieux
qu'en n'importe quelle Université ou Académie du vieux monde, -- à
en croire Calistus Munbar. La vérité est que les élèves ne
s'écrasent point aux cours publics, et, si la génération actuelle
possède encore quelque teinture des études faites dans les
collèges des États-Unis, la génération qui lui succédera aura
moins d'instruction que de rentes. C'est là le point défectueux,
et peut-être des humains ne peuvent-ils que perdre à s'isoler
ainsi de l'humanité.
Ah ça! ils ne voyagent donc pas à l'étranger, les habitants de
cette île factice? Ils ne vont donc jamais visiter les pays
d'outremer, les grandes capitales de l'Europe? Ils ne parcourent
donc pas les contrées auxquelles le passé a légué tant de chefs-
d'oeuvre de toutes sortes? Si! Il en est quelques-uns qu'un
certain sentiment de curiosité pousse en des régions lointaines.
Mais ils s'y fatiguent; ils s'y ennuient pour la plupart; ils n'y
retrouvent rien de l'existence uniforme de Standard-Island; ils y
souffrent du chaud; ils y souffrent du froid; enfin, ils s'y
enrhument, et on ne s'enrhume pas à Milliard-City. Aussi n'ont-ils
que hâte et impatience de réintégrer leur île, ces imprudents qui
ont eu la malencontreuse idée de la quitter. Quel profit ont-ils
retiré de ces voyages? Aucun. «Valises ils sont partis, valises
ils sont revenus», ainsi que le dit une ancienne formule des
Grecs, et nous ajoutons: ils resteront valises.
Quant aux étrangers que devra attirer la célébrité de Standard-
Island, cette neuvième merveille du monde, depuis que la tour
Eiffel, -- on le dit du moins, -- occupe le huitième rang,
Calistus Munbar pense qu'ils ne seront jamais très nombreux. On
n'y tient pas autrement, d'ailleurs, bien que ses tourniquets des
deux ports eussent été une nouvelle source de revenus. De ceux qui
sont venus l'année dernière, la plupart étaient d'origine
américaine. Des autres nations, peu ou point. Cependant, il y a eu
quelques Anglais, reconnaissables à leur pantalon invariablement
relevé, sous prétexte qu'il pleut à Londres. Au surplus, la
Grande-Bretagne a très mal envisagé la création de cette Standard-
Island, qui, à son avis, gêne la circulation maritime, et elle se
réjouirait de sa disparition. Quant aux Allemands, ils
n'obtiennent qu'un médiocre accueil comme des gens qui auraient
vite fait de Milliard-City une nouvelle Chicago, si on les y
laissait prendre pied. Les Français sont de tous les étrangers
ceux la Compagnie accepte avec le plus de sympathies et de
prévenances, étant donné qu'ils n'appartiennent pas aux races
envahissantes de l'Europe. Mais, jusqu'alors un Français avait-il
jamais paru à Standard-Island?...
«Ce n'est pas probable, fait observer Pinchinat.
-- Nous ne sommes pas assez riches... ajoute Frascolin.
-- Pour être rentier, c'est possible, répond le surintendant, non
pour être fonctionnaire...
-- Y a-t-il donc un de nos compatriotes à Milliard-City?...
demande Yvernès.
-- Il y en a un.
-- Et quel est ce privilégié?...
-- M. Athanase Dorémus.
-- Et qu'est-ce qu'il fait ici, cet Athanase Dorémus? s'écrie
Pinchinat.
-- Il est professeur de danse, de grâces et de maintien,
magnifiquement appointé par l'administration, sans parler des
leçons particulières au cachet...
-- Et qu'un Français est seul capable de donner!...» réplique Son
Altesse.
À présent, le quatuor sait à quoi s'en tenir sur l'organisation de
la vie administrative de Standard-Island. Il n'a plus qu'à
s'abandonner au charme de cette navigation, qui l'entraîne vers
l'ouest du Pacifique. Si ce n'est que le soleil se lève tantôt sur
un point de l'île, tantôt sur un autre, selon l'orientation donnée
par le commodore Simcoë, Sébastien Zorn et ses camarades
pourraient croire qu'ils sont en terre ferme. À deux reprises,
pendant la quinzaine qui suivit, des orages éclatèrent avec
violentes bourrasques et terribles rafales, car il s'en forme bien
quelques-unes sur le Pacifique, malgré son nom. La houle du large
vint se briser contre la coque métallique, elle la couvrit de ses
embruns comme l'accore d'un littoral. Mais Standard-Island ne
frémit même pas sous les assauts de cette mer démontée. Les
fureurs de l'Océan sont impuissantes contre elle. Le génie de
l'homme a vaincu la nature.
Quinze jours après, le 11 juin, premier concert de musique de
chambre, dont l'affiche, à lettres électriques, est promenée le
long des grandes avenues. Il va sans dire que les instrumentistes
ont été préalablement présentés au gouverneur et à la
municipalité. Cyrus Bikerstaff leur a fait le plus chaleureux
accueil. Les journaux ont rappelé les succès des tournées du
Quatuor Concertant dans les États-Unis d'Amérique, et félicité
chaudement le surintendant de s'être assuré son concours, -- de
manière un peu arbitraire, on le sait. Quelle jouissance de voir
en même temps que d'entendre ces artistes exécutant les oeuvres
des maîtres! Quel régal pour les connaisseurs!
De ce que les quatre Parisiens sont engagés au casino de Milliard-
City à des appointements fabuleux, il ne faut pas s'imaginer que
leurs concerts doivent être offerts gratuitement au public. Loin
de là. L'administration entend en retirer un large bénéfice, ainsi
que font ces imprésarios américains auxquels leurs chanteuses
coûtent un dollar la mesure et même la note. D'habitude, on paye
pour les concerts théâtrophoniques et phonographiques du casino,
on paiera donc, ce jour-là, infiniment plus cher. Les places sont
toutes à prix égal, deux cents dollars le fauteuil, soit mille
francs en monnaie française, et Calistus Munbar se flatte de faire
salle comble.
Il ne s'est pas trompé. La location a enlevé toutes les places
disponibles. La confortable et élégante salle du casino n'en
contient qu'une centaine, il est vrai, et si on les eût mises aux
enchères, on ne sait trop à quel taux fût montée la recette. Mais
cela eut été contraire aux usages de Standard-Island. Tout ce qui
a une valeur marchande est coté d'avance par les mercuriales, le
superflu comme le nécessaire. Sans cette précaution, étant données
les fortunes invraisemblables de certains, des accaparements
pourraient se produire, et c'est ce qu'il convenait d'éviter. Il
est vrai, si les riches Tribordais vont au concert par amour de
l'art, il est possible que les riches Bâbordais n'y aillent que
par convenance.
Lorsque Sébastien Zorn, Pinchinat, Yvernès et Frascolin
paraissaient devant les spectateurs de New-York, de Chicago, de
Philadelphie, de Baltimore, ce n'était pas exagération de leur
part que de dire: voilà un public qui vaut des millions. Eh bien,
ce soir-là, ils seraient restés au-dessous de la vérité s'ils
n'avaient pas compté par milliards. Qu'on y songe! Jem Tankerdon,
Nat Coverley et leurs familles brillent au premier rang des
fauteuils. Aux autres places, _passim_, nombre d'amateurs qui pour
n'être que des sous-milliardaires, n'en ont pas moins un «fort
sac», comme le fait justement remarquer Pinchinat.
«Allons-y!» dit le chef du quatuor, lorsque l'heure est arrivée de
se présenter sur l'estrade.
Et ils y vont, pas plus émus d'ailleurs, ni même autant qu'ils
l'eussent été devant un public parisien, lequel a peut-être moins
d'argent dans la poche, mais plus de sens artiste dans l'âme.
Il faut dire que bien qu'ils n'aient point encore pris des leçons
de leur compatriote Dorémus, Sébastien Zorn, Yvernès, Frascolin,
Pinchinat ont une tenue très correcte, cravate blanche de vingt-
cinq francs, gants gris-perle de cinquante francs, chemise de
soixante-dix francs, bottines de cent quatre-vingts francs, gilet
de deux cents francs, pantalon noir de cinq cents francs, habit
noir de quinze cents francs -- au compte de l'administration, bien
entendu. Ils sont acclamés, ils sont applaudis très chaudement par
les mains tribordaises, plus discrètement par les mains
bâbordaises, -- question de tempérament.
Le programme du concert comprend quatre numéros que leur a fournis
la bibliothèque du casino, richement approvisionnée par les soins
du surintendant:
Premier quatuor en _mi bémol_: Op. 12 de Mendelsohn,
Deuxième quatuor en _fa majeur_: Op. 16 d'Haydn,
Dixième quatuor en _mi bémol_: Op. 74 de Beethoven,
Cinquième quatuor en _la majeur_: Op. 10 de Mozart.
Les exécutants font merveille dans cette salle emmilliardée, à
bord de cette île flottante, à la surface d'un abîme dont la
profondeur dépasse cinq mille mètres en cette portion du
Pacifique. Ils obtiennent un succès considérable et justifié,
surtout devant les dilettanti de la section tribordaise. Il faut
voir le surintendant pendant cette soirée mémorable: il exulte. On
dirait que c'est lui qui vient de jouer à la fois sur deux
violons, un alto et un violoncelle. Quel heureux début pour des
champions de la musique concertante -- et pour leur imprésario!
Il y a lieu d'observer que si la salle est pleine, les abords du
casino regorgent de monde. Et, en effet, combien n'ont pu se
procurer ni un strapontin ni un fauteuil, sans parler de ceux que
le haut prix des places a écartés. Ces auditeurs du dehors en sont
réduits à la portion congrue. Ils n'entendent que de loin, comme
si cette musique fût sortie de la boîte d'un phonographe ou du
pavillon d'un téléphone. Mais leurs applaudissements n'en sont pas
moins vifs.
Et ils éclatent à tout rompre, lorsque, le concert achevé,
Sébastien Zorn, Yvernès, Frascolin et Pinchinat se présentent sur
la terrasse du pavillon de gauche. La Unième Avenue est inondée de
rayons lumineux. Des hauteurs de l'espace, les lunes électriques
versent des rayons dont la pâle Séléné doit être jalouse.
En face du casino, sur le trottoir, un peu à l'écart, un couple
attire l'attention d'Yvernès. Un homme se tient là, une femme à
son bras. L'homme, d'une taille au-dessus de la moyenne, de
physionomie distinguée, sévère, triste même, peut avoir une
cinquantaine d'années. La femme, quelques ans de moins, grande,
l'air fier, laisse voir sous son chapeau des cheveux blanchis par
l'âge.
Yvernès, frappé de leur attitude réservée, les montre à Calistus
Munbar:
«Quelles sont ces personnes? lui demande-t-il.
-- Ces personnes?... répond le surintendant, dont les lèvres
ébauchent une moue assez dédaigneuse. Oh!... ce sont des mélomanes
enragés.
-- Et pourquoi n'ont-ils pas loué une place dans la salle du
casino?
-- Sans doute, parce que c'était trop cher pour eux.
-- Alors leur fortune?...
-- À peine deux centaines de mille francs de rente.
-- Peuh! fait Pinchinat. Et quels sont ces pauvres diables?...
-- Le roi et la reine de Malécarlie.»
VIII -- Navigation
Après avoir créé cet extraordinaire appareil de navigation, la
_Standard-Island Company_ dut pourvoir aux exigences d'une double
organisation, maritime d'une part, administrative de l'autre.
La première, on le sait, a pour directeur, ou plutôt pour
capitaine, le commodore Ethel Simcoë, de la marine des États-Unis.
C'est un homme de cinquante ans, navigateur expérimenté,
connaissant à fond les parages du Pacifique, ses courants, ses
tempêtes, ses écueils, ses substructions coralligènes. De là,
parfaite aptitude pour conduire d'une main sûre l'île à hélice
confiée à ses soins et les riches existences dont il est
responsable devant Dieu et les actionnaires de la Société.
La seconde organisation, celle qui comprend les divers services
administratifs, est entre les mains du gouverneur de l'île.
M. Cyrus Bikerstaff est un Yankee du Maine, l'un des États
fédéraux qui prirent la moindre part aux luttes fratricides de la
Confédération américaine pendant la guerre de sécession. Cyrus
Bikerstaff a donc été heureusement choisi pour garder un juste
milieu entre les deux sections de l'île.
Le gouverneur, qui touche aux limites de la soixantaine, est
célibataire. C'est un homme froid, possédant le self control, très
énergique sous sa flegmatique apparence, très anglais par son
attitude réservée, ses manières gentlemanesques, la discrétion
diplomatique qui préside à ses paroles comme à ses actes. En tout
autre pays qu'en Standard-Island, ce serait un homme très
considérable et, par suite, très considéré. Mais ici, il n'est, en
somme, que l'agent supérieur de la Compagnie. En outre, bien que
son traitement vaille la liste civile d'un petit souverain de
l'Europe, il n'est pas riche, et quelle figure peut-il faire en
présence des nababs de Milliard-City?
Cyrus Bikerstaff, en même temps que gouverneur de l'île, est le
maire de la capitale. Comme tel, il occupe l'hôtel de ville élevé
à l'extrémité de la Unième Avenue, à l'opposé de l'observatoire,
où réside le commodore Ethel Simcoë. Là sont établis ses bureaux,
là sont reçus tous les actes de l'état civil, naissances, avec une
moyenne de natalité suffisante pour assurer l'avenir, décès, --
les morts sont transportés au cimetière de la baie Madeleine, --
mariages qui doivent être célébrés civilement avant de l'être
religieusement, suivant le code de Standard-Island. Là
fonctionnent les divers services de l'administration, et ils ne
donnent jamais lieu à aucune plainte des administrés. Cela fait
honneur au maire et à ses agents. Lorsque Sébastien Zorn,
Pinchinat, Yvernès, Frascolin lui furent présentés par le
surintendant, ils éprouvèrent en sa présence une très favorable
impression, celle que produit l'individualité d'un homme bon et
juste, d'un esprit pratique, qui ne s'abandonne ni aux préjugés ni
aux chimères.
«Messieurs, leur a-t-il dit, c'est une heureuse chance pour nous
que de vous avoir. Peut-être le procédé employé par notre
surintendant n'a-t-il pas été d'une correction absolue. Mais vous
l'excuserez, je n'en doute pas? D'ailleurs, vous n'aurez point à
vous plaindre de notre municipalité. Elle ne vous demandera que
deux concerts mensuels, vous laissant libres d'accepter les
invitations particulières qui pourraient vous être adressées. Elle
salue en vous des musiciens de grande valeur, et n'oubliera jamais
que vous aurez été les premiers artistes qu'elle aura eu l'honneur
de recevoir!»
Le quatuor fut enchanté de cet accueil et ne cacha point sa
satisfaction à Calistus Munbar.
«Oui! c'est un homme aimable, M. Cyrus Bikerstaff, répond le
surintendant avec un léger mouvement d'épaule. Il est regrettable
qu'il ne possède point un ou deux milliards...
-- On n'est pas parfait!» réplique Pinchinat. Le gouverneur-maire
de Milliard-City est doublé de deux adjoints qui l'aident dans
l'administration très simple de l'île à hélice. Sous leurs ordres,
un petit nombre d'employés, rétribués comme il convient, sont
affectés aux divers services. De conseil municipal, point. À quoi
bon? Il est remplacé par le conseil des notables, -- une trentaine
de personnages des plus qualifiés par leur intelligence et leur
fortune. Il se réunit lorsqu'il s'agit de quelque importante
mesure à prendre -- entre autres, le tracé de l'itinéraire qui
doit être suivi dans l'intérêt de l'hygiène générale. Ainsi que
nos Parisiens pouvaient le voir, il y a là, quelquefois, matière à
discussion, et difficultés pour se mettre d'accord. Mais
jusqu'ici, grâce à son intervention habile et sage, Cyrus
Bikerstaff a toujours pu concilier les intérêts opposés, ménager
les amours-propres de ses administrés. Il est entendu que l'un des
adjoints est protestant, Barthélémy Ruge, l'autre catholique,
Hubley Harcourt, tous deux choisis parmi les hauts fonctionnaires
de la _Standard-Island Company_, et ils secondent avec zèle Cyrus
Bikerstaff. Ainsi se comporte, depuis dix-huit mois déjà, dans la
plénitude de son indépendance, en dehors même de toutes relations
diplomatiques, libre sur cette vaste mer du Pacifique, à l'abri
des intempéries désobligeantes, sous le ciel de son choix, l'île
sur laquelle le quatuor va résider une année entière. Qu'il y soit
exposé à certaines aventures, que l'avenir lui réserve quelque
imprévu, il ne saurait ni l'imaginer ni le craindre, quoi qu'en
dise le violoncelliste, tout étant réglé, tout se faisant avec
ordre et régularité. Et pourtant, en créant ce domaine artificiel,
lancé à la surface d'un vaste océan, le génie humain n'a-t-il pas
dépassé les limites assignées à l'homme par le Créateur?... La
navigation continue vers l'ouest. Chaque jour, au moment où le
soleil franchit le méridien, le point est établi par les officiers
de l'observatoire placés sous les ordres du commodore Ethel
Simcoë. Un quadruple cadran, disposé aux faces latérales du
beffroi de l'hôtel de ville, donne la position exacte en longitude
et en latitude, et ces indications sont reproduites
télégraphiquement au coin des divers carrefours, dans les hôtels,
dans les édifices publics, à l'intérieur des habitations
particulières, en même temps que l'heure qui varie suivant le
déplacement vers l'ouest ou vers l'est. Les Milliardais peuvent
donc à chaque instant savoir quel endroit Standard-Island occupe
sur l'itinéraire. À part ce déplacement insensible à la surface de
cet Océan, Milliard-City n'offre aucune différence avec les
grandes capitales de l'ancien et du nouveau continent. L'existence
y est identique. Même fonctionnement de la vie publique et privée.
Peu occupés, en somme, nos instrumentistes emploient leurs
premiers loisirs à visiter tout ce que renferme de curieux le
Joyau du Pacifique. Les trams les transportent vers tous les
points de l'île. Les deux fabriques d'énergie électrique excitent
chez eux une réelle admiration par l'ordonnance si simple de leur
outillage, la puissance de leurs engins actionnant un double
chapelet d'hélices, l'admirable discipline de leur personnel,
l'une dirigée par l'ingénieur Watson, l'autre par l'ingénieur
Somwah. À des intervalles réguliers, Bâbord-Harbour et Tribord-
Harbour reçoivent dans leurs bassins les steamers affectés au
service de Standard-Island, suivant que sa position présente plus
de facilité pour l'atterrissage.
Si l'obstiné Sébastien Zorn se refuse à admirer ces merveilles, si
Frascolin est plus modéré dans ses sentiments, en quel état de
ravissement vit sans cesse l'enthousiaste Yvernès! À son opinion,
le vingtième siècle ne s'écoulera pas sans que les mers soient
sillonnées de villes flottantes. Ce doit être le dernier mot du
progrès et du confort dans l'avenir. Quel spectacle superbe que
celui de cette île mouvante, allant visiter ses soeurs de
l'Océanie! Quant à Pinchinat, en ce milieu opulent, il se sent
particulièrement grisé à n'entendre parler que de millions, comme
on parle ailleurs de vingt-cinq louis. Les banknotes sont de
circulation courante. On a d'habitude deux ou trois mille dollars
dans sa poche. Et, plus d'une fois, Son Altesse de dire à
Frascolin:
«Mon vieux, tu n'aurais pas la monnaie de cinquante mille francs
sur toi?...»
Entre temps, le Quatuor Concertant a fait quelques connaissances,
étant assuré de recevoir partout un excellent accueil. D'ailleurs,
sur la recommandation de l'étourdissant Munbar, qui ne se fût
empressé de les bien traiter?
En premier lieu, ils sont allés rendre visite à leur compatriote,
Athanase Dorémus, professeur de danse, de grâces et de maintien.
Ce brave homme occupe, dans la section tribordaise, une modeste
maison de la Vingt-cinquième Avenue, à trois mille dollars de
loyer. Il est servi par une vieille négresse à cent dollars
mensuels. Enchanté est-il d'entrer en relation avec des
Français... des Français qui font honneur à la France.
C'est un vieillard de soixante-dix ans, maigriot, efflanqué, de
petite taille, le regard encore vif, toutes ses dents bien à lui
ainsi que son abondante chevelure frisottante, blanche comme sa
barbe. Il marche posément, avec une certaine cadence rythmique, le
buste en avant, les reins cambrés, les bras arrondis, les pieds un
peu en dehors et irréprochablement chaussés. Nos artistes ont
grand plaisir à le faire causer, et volontiers il s'y prête, car
sa grâce n'a d'égale que sa loquacité.
«Que je suis heureux, mes chers compatriotes, que je suis heureux,
répète-t-il vingt fois à la première visite, que je suis heureux
de vous voir! Quelle excellente idée vous avez eue de venir vous
fixer dans cette ville! Vous ne le regretterez pas, car je ne
saurais comprendre, maintenant que j'y suis habitué, qu'il soit
possible de vivre d'une autre façon!
-- Et depuis combien de temps êtes-vous ici, monsieur Dorémus?
demande Yvernès.
-- Depuis dix-huit mois, répond le professeur, en ramenant ses
pieds à la seconde position. Je suis de la fondation de Standard-
Island. Grâce aux excellentes références dont je disposais à la
Nouvelle-Orléans où j'étais établi, j'ai pu faire accepter mes
services à M. Cyrus Bikerstaff, notre adoré gouverneur. À partir
de ce jour béni, les appointements qui me furent attribués pour
diriger un conservatoire de danse, de grâces et de maintien, m'ont
permis d'y vivre...
-- En millionnaire! s'écrie Pinchinat.
-- Oh! les millionnaires ici...
-- Je sais... je sais... mon cher compatriote. Mais, d'après ce
que nous a laissé entendre le surintendant, les cours de votre
conservatoire ne seraient pas très suivis...
-- Je n'ai d'élèves qu'en ville, c'est la vérité, et uniquement
des jeunes gens. Les jeunes Américaines se croient pourvues en
naissant de toutes les grâces nécessaires. Aussi les jeunes gens
préfèrent-ils prendre des leçons en secret, et c'est en secret que
je leur inculque les belles manières françaises!»
Et il sourit en parlant, il minaude comme une vieille coquette, il
se dépense en gracieuses attitudes.
Athanase Dorémus, un Picard du Santerre, a quitté la France dès sa
prime jeunesse pour venir s'installer aux États-Unis, à la
Nouvelle-Orléans. Là, parmi la population d'origine française de
notre regrettée Louisiane, les occasions ne lui ont pas manqué
d'exercer ses talents. Admis dans les principales familles, il
obtint des succès et put faire quelques économies, qu'un crack des
plus américains lui enleva un beau jour. C'était au moment où la
_Standard-Island Company_ lançait son affaire, multipliant ses
prospectus, prodiguant ses annonces, jetant ses appels à tous ces
ultra-riches auxquels les chemins de fer, les mines de pétrole, le
commerce des porcs, salés ou non, avaient constitué des fortunes
incalculables. Athanase Dorémus eut alors l'idée de demander un
emploi au gouverneur de la nouvelle cité, où les professeurs de
son espèce ne se feraient guère concurrence. Avantageusement connu
de la famille Coverley, qui était originaire de la Nouvelle-
Orléans, et grâce à la recommandation de son chef, lequel allait
devenir l'un des notables les plus en vue des Tribordais de
Milliard-City, il fut agréé, et voilà comment un Français, et même
un Picard, comptait parmi les fonctionnaires de Standard-Island.
Il est vrai, ses leçons ne se donnent que chez lui, et la salle de
cours au casino ne voit jamais que la propre personne du
professeur se réfléchir dans ses glaces. Mais qu'importe, puisque
ses appointements n'en subissent aucune diminution.
En somme, un brave homme, quelque peu ridicule et maniaque, assez
infatué de lui-même, persuadé qu'il possède, avec l'héritage des
Vestris et des Saint-Léon, les traditions des Brummel et des lord
Seymour. De plus, aux yeux du quatuor, c'est un compatriote, --
qualité qui vaut toujours d'être appréciée à quelques milliers de
lieues de la France.
Il faut lui narrer les dernières aventures des quatre Parisiens,
lui raconter dans quelles conditions ils sont arrivés sur l'île à
hélice, comme quoi Calistus Munbar les a attirés à son bord --
c'est le mot, -- et comme quoi le navire a levé l'ancre quelques
heures après l'embarquement.
«Voilà qui ne m'étonne pas de notre surintendant, répond le vieux
professeur. C'est encore un tour de sa façon... Il en a fait et en
fera bien d'autres!... Un vrai fils de Barnum, qui finira par
compromettre la Compagnie... un monsieur sans-gêne, qui aurait
bien besoin de quelques leçons de maintien... un de ces Yankees
qui se carrent dans un fauteuil, les pieds sur l'appui de la
fenêtre!... Pas méchant, au fond, mais se croyant tout permis!...
D'ailleurs, mes chers compatriotes, ne songez point à lui en
vouloir, et, sauf le désagrément d'avoir manqué le concert de San-
Diégo, vous n'aurez qu'à vous féliciter de votre séjour à
Milliard-City. On aura pour vous des égards... auxquels vous serez
sensibles...
-- Surtout à la fin de chaque trimestre!» réplique Frascolin, dont
les fonctions de caissier de la troupe commencent à prendre une
importance exceptionnelle.
Sur la question qui lui est posée au sujet de la rivalité entre
les deux sections de l'île, Athanase Dorémus confirme le dire de
Calistus Munbar. À son avis, il y aurait là un point noir à
l'horizon, et même menace de prochaine bourrasque. Entre les
Tribordais et les Bâbordais, on doit craindre quelque conflit
d'intérêts et d'amour-propre. Les familles Tankerdon et Coverley,
les plus riches de l'endroit, témoignent d'une jalousie croissante
l'une envers l'autre, et peut-être se produira-t-il un éclat, si
quelque combinaison ne parvient pas à les rapprocher. Oui... un
éclat!...
«Pourvu que cela ne fasse pas éclater l'île, nous n'avons point à
nous en inquiéter... observe Pinchinat.
-- Du moins, tant que nous y serons embarqués! ajoute le
violoncelliste.
-- Oh!... elle est solide, mes chers compatriotes! répondit
Athanase Dorémus. Depuis dix-huit mois elle se promène sur mer, et
il ne lui est jamais arrivé un accident de quelque importance.
Rien que 3 réparations insignifiantes, et qui ne l'obligeaient
même pas d'aller relâcher à la baie Madeleine! Songez donc, c'est
en tôle d'acier!»
Voilà qui répond à tout, et si la tôle d'acier ne donne pas une
absolue garantie en ce monde, à quel métal se fier? L'acier, c'est
du fer, et notre globe lui-même est-il autre chose en presque
totalité qu'un énorme carbure? Eh bien, Standard-Island, c'est la
terre en petit.
Pinchinat est alors conduit à demander ce que le professeur pense
du gouverneur Cyrus Bikerstaff. «Est-il en acier, lui aussi?
-- Oui, monsieur Pinchinat, répond Athanase Dorémus. Doué d'une
grande énergie, c'est un administrateur fort habile.
Malheureusement, à Milliard-City, il ne suffit pas d'être en
acier...
-- Il faut être en or, riposte Yvernès.
-- Comme vous dites, ou bien l'on ne compte pas!»C'est le mot
juste. Cyrus Bikerstaff, en dépit de sa haute situation, n'est
qu'un agent de la Compagnie. Il préside aux divers actes de l'état
civil, il est chargé de percevoir le produit des douanes, de
veiller à l'hygiène publique, au balayage des rues, à l'entretien
des plantations, de recevoir les réclamations des contribuables, -
- en un mot, de se faire des ennemis de la plupart de ses
administrés, -- mais rien de plus. À Standard-Island, il faut
compter, et le professeur l'a dit: Cyrus Bikerstaff ne compte pas.
Du reste, sa fonction l'oblige à se maintenir entre les deux
partis, à garder une attitude conciliante, à ne rien risquer qui
puisse être agréable à l'un si cela n'est agréable à l'autre.
Politique peu facile. En effet, on commence déjà à voir poindre
des idées qui pourraient bien amener un conflit entre les deux
sections. Si les Tribordais ne se sont établis sur Standard-Island
que dans la pensée de jouir paisiblement de leurs richesses, voilà
que les Bâbordais commencent à regretter les affaires. Ils se
demandent pourquoi on n'utiliserait pas l'île à hélice comme un
immense bâtiment de commerce, pourquoi elle ne transporterait pas
des cargaisons sur les divers comptoirs de l'Océanie, pourquoi
toute industrie est bannie de Standard-Island... Bref, bien qu'ils
n'y soient que depuis moins de deux ans, ces Yankees, Tankerdon en
tête, se sentent repris de la nostalgie du négoce. Seulement, si,
jusqu'alors, ils s'en sont tenus aux paroles, cela ne laisse pas
d'inquiéter le gouverneur Cyrus Bikerstaff. Il espère, toutefois,
que l'avenir ne s'envenimera pas, et que les dissensions
intestines ne viendront point troubler un appareil fabriqué tout
exprès pour la tranquillité de ses habitants. En prenant congé
d'Athanase Dorémus, le quatuor promet de revenir le voir.
D'ordinaire, le professeur se rend dans l'après-midi au casino, où
il ne se présente personne. Et là, ne voulant pas qu'on puisse
l'accuser d'inexactitude, il attend, en préparant sa leçon devant
les glaces inutilisées de la salle. Cependant l'île à hélice gagne
quotidiennement vers l'ouest, et un peu vers le sud-ouest, de
manière à rallier l'archipel des Sandwich. Sous ces parallèles,
qui confinent à la zone torride, la température est déjà élevée.
Les Milliardais la supporteraient mal sans les adoucissements de
la brise de mer. Heureusement, les nuits sont fraîches, et, même
en pleine canicule, les arbres et les pelouses, arrosés d'une
pluie artificielle, conservent leur verdeur attrayante. Chaque
jour, à midi, le point, indiqué sur le cadran de l'hôtel de ville,
est télégraphié aux divers quartiers. Le 17 juin, Standard-Island
s'est trouvée par 155° de longitude ouest et 27° de latitude nord
et s'approche du tropique.
«On dirait que c'est l'astre du jour qui la remorque, déclame
Yvernès, ou, si vous voulez, plus élégamment, qu'elle a pour
attelage les chevaux du divin Apollon!»
Observation aussi juste que poétique, mais que Sébastien Zorn
accueille par un haussement d'épaules. Ça ne lui convenait pas de
jouer ce rôle de remorqué... malgré lui.
Et puis, ne cesse-t-il de répéter, nous verrons comment finira
cette aventure!»
Il est rare que le quatuor n'aille pas chaque jour faire son tour
de parc, à l'heure où les promeneurs abondent. À cheval, à pied,
en voiture, tout ce que Milliard-City compte de notables se
rencontre autour des pelouses. Les mondaines y montrent leur
troisième toilette quotidienne, celle-là d'une teinte unie, depuis
le chapeau jusqu'aux bottines, et le plus généralement en soie des
Indes, très à la mode cette année. Souvent aussi elles font usage
de cette soie artificielle en cellulose, qui est si chatoyante, ou
même du coton factice en bois de sapin ou de larix, défibré et
désagrégé.
Ce qui amène Pinchinat à dire:
«Vous verrez qu'un jour on fabriquera des tissus en bois de lierre
pour les amis fidèles et en saule pleureur pour les veuves
inconsolables!»
Dans tous les cas, les riches Milliardaises n'accepteraient pas
ces étoffes, si elles ne venaient de Paris, ni ces toilettes, si
elles n'étaient signées du roi des couturiers de la capitale, --
de celui qui a proclamé hautement cet axiome: «La femme n'est
qu'une question de formes».
Quelquefois, le roi et la reine de Malécarlie passent au milieu de
cette gentry fringante. Le couple royal, déchu de sa souveraineté,
inspire une réelle sympathie à nos artistes. Quelles réflexions
leur viennent à voir ces augustes personnages, au bras l'un de
l'autre!... Ils sont relativement pauvres parmi ces opulents, mais
on les sent fiers et dignes, comme des philosophes dégagés des
préoccupations de ce monde. Il est vrai que, au fond, les
Américains de Standard-Island sont très flattés d'avoir un roi
pour concitoyen, et lui continuent les égards dus à son ancienne
situation. Quant au quatuor, il salue respectueusement Leurs
Majestés, lorsqu'il les rencontre dans les avenues de la ville ou
sur les allées du parc. Le roi et la reine se montrent sensibles à
ces marques de déférence si françaises. Mais, en somme, Leurs
Majestés ne comptent pas plus que Cyrus Bikerstaff, -- moins peut-
être.
En vérité, les voyageurs que la navigation effraie devraient
adopter ce genre de traversée à bord d'une île mouvante. En ces
conditions, il n'y a point à se préoccuper des éventualités de
mer. Rien à redouter de ses bourrasques. Avec dix millions de
chevaux-vapeur dans ses flancs, une Standard-Island ne peut jamais
être retenue par les calmes, et elle est assez puissante pour
lutter contre les vents contraires. Si les collisions constituent
un danger, ce n'est pas pour elle. Tant pis pour les bâtiments qui
se jetteraient à pleine vapeur ou à toutes voiles sur ses côtes de
fer. Et encore ces rencontres sont-elles peu à craindre, grâce aux
feux qui éclairent ses ports, sa proue et sa poupe, grâce aux
lueurs électriques de ses lunes d'aluminium dont l'atmosphère est
saturée pendant la nuit. Quant aux tempêtes, autant vaut n'en
point parler. Elle est de taille à mettre un frein à la fureur des
flots.
Mais, lorsque leur promenade amène Pinchinat et Frascolin jusqu'à
l'avant ou à l'arrière de l'île, soit à la batterie de l'Éperon,
soit à la batterie de Poupe, ils sont tous deux de cet avis que
cela manque de caps, de promontoires, de pointes, d'anses, de
grèves. Ce littoral n'est qu'un épaulement d'acier, maintenu par
des millions de boulons et de rivets. Et combien un peintre aurait
lieu de regretter ces vieux rochers, rugueux comme une peau
d'éléphant, dont le ressac caresse les goémons et les varechs à la
marée montante! Décidément, on ne remplace pas les beautés de la
nature par les merveilles de l'industrie. Malgré son admiration
permanente, Yvernès est forcé d'en convenir. L'empreinte du
Créateur, c'est bien ce qui manque à cette île artificielle.
Dans la soirée du 25 juin, Standard-Island franchit le tropique du
Cancer sur la limite de la zone torride du Pacifique. À cette
heure-là, le quatuor se fait entendre pour la seconde fois dans la
salle du casino. Observons que, le premier succès aidant, le prix
des fauteuils a été augmenté d'un tiers.
Peu importe, la salle est encore trop petite. Les dilettanti s'en
disputent les places. Évidemment, cette musique de chambre doit
être excellente pour la santé, et personne ne se permettrait de
mettre doute ses qualités thérapeutiques. Toujours des solutions
de Mozart, de Beethoven, d'Haydn, suivant la formule.
Immense succès pour les exécutants, auxquels des bravos parisiens
eussent certainement fait plus de plaisir. Mais, à leur défaut,
Yvernès, Frascolin et Pinchinat savent se contenter des hurrahs
milliardais, pour lesquels Sébastien Zorn continue à professer un
dédain absolu.
«Que pourrions-nous exiger de plus, lui dit Yvernès, quand on
passe le tropique...
-- Le tropique du «concert»! réplique Pinchinat, qui s'enfuit sur
cet abominable jeu de mot.
Et, lorsqu'ils sortent du casino, qu'aperçoivent-ils au milieu des
pauvres diables qui n'ont pu mettre trois cent soixante dollars à
un fauteuil?... Le roi et la reine de Malécarlie se tenant
modestement à la porte.
IX -- L'archipel des Sandwich
Il existe, en cette portion du Pacifique, une chaîne sous-marine
dont on verrait le développement de l'ouest-nord-ouest à l'est-
sud-est sur neuf cents lieues, si les abîmes de quatre mille
mètres, qui la séparent des autres terres océaniennes, venaient à
se vider. De cette chaîne, il n'apparaît que huit sommets: Nühau,
Kaouaï, Oahu, Molokaï, Lanaï, Mauï, Kaluhani, H
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