Simone: Histoire d'une jeune fille moderne
by Victor Tissot · French · Gutenberg #17696 · 432,088 chars · public domain (US)
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Title: Simone: Histoire d'une jeune fille moderne
Author: Victor Tissot
Release date: February 7, 2006 [eBook #17696]
Language: French
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Credits: Produced by Carlo Traverso, Massimo Blasi and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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SIMONE
HISTOIRE D'UNE JEUNE FILLE MODERNE
Par VICTOR TISSOT
Paris
E. Dentu, Éditeur
3, Place Du Palais-Royal, 3
* * * * *
PREMIÈRE PARTIE
I
«Ça marche! Ça marche! Enfoncées les poupées anglaises! Ce gamin de
Bamberg est étonnant avec ses trucs. N'a-t-il pas imaginé de remplacer
les yeux de verre, des yeux fixes, des yeux bêtes par des petites
sphères, grosses comme des noisettes, qui pivotent sur elles-mêmes dès
que l'on appuie sur un levier minuscule dissimulé sous le chignon? Une
pression sur la nuque et hop! les yeux bleus s'enfoncent sous la
paupière supérieure pendant qu'apparaissent des yeux noirs. Ce petit
ingénieur est extraordinaire en machinations.
«L'hiver prochain je vais doubler ma vente. Ma petite Simone, qui est
une habilleuse plus forte que Worth, chiffonnera du satin autour de mes
princesses. Et allez donc ne pas acheter des bébés qui, vêtus comme des
princes, ont des yeux de rechange!
«Et allez donc ne pas acheter...» Dans la joie de son triomphe sur les
fabricants de poupées anglaises, M. Gosselet, gesticulant, avec sa
canne, faillit casser le bras à un Amour en plâtre qui tirait des
flèches tout en se tenant en équilibre sur un orteil,--ce qui est une
bien mauvaise position pour un tireur, même pour un tireur d'arc.
M. Gosselet qui accouchait, bon an mal an, de trois à quatre cent mille
poupées, se sentait les reins assez robustes pour enfanter un million de
bébés, maintenant qu'il pouvait leur donner des yeux de rechange.
Brusquement il s'arrêta, se gratta le bout du nez, devint grave et se
mit à palper tous les doigts de sa main gauche entre le pouce et l'index
de sa main droite comme pour s'assurer de la souplesse de ses
articulations.
En réalité M. Gosselet se livrait à un calcul très compliqué et se
servait de ses phalanges, de ses phalanges seulement, alors que d'autres
emploient des tables de logarithmes. Il parlait haut puis murmurait,
puis poussait de petits grognements quand l'opération se brouillait
comme un quadrille dansé par des jeunes gens frais échappés du collège.
--A cent francs la douzaine, prix de revient... A mille francs la
douzaine, prix de vente, je gagne...
Le gain prévu par M. Gosselet était si considérable, qu'il enjamba, par
distraction, les petits arcs en bois qui bordaient l'allée sablée de
jaune et fit deux ou trois enjambées dans le gazon. Or le gazon de M.
Gosselet était de ces gazons bourgeois que nul pied ne doit fouler,
gazons faits pour la joie de l'oeil comme les petits sapins que les
enfants exhument des boîtes de jouets.
Le marchand de poupées regagna vite l'allée, confus d'avoir été surpris
en ce mauvais pas par Tant-Seulement, le jardinier.
En effet, à dix mètres de là, Tant-Seulement, qui taillait au cordeau
des buis de bordure, regardait son patron bouche bée. M. Gosselet lui
faisait chausser des espadrilles deux fois par an, pour la tondaison de
la pelouse, prétextant que les sabots de bois du bonhomme creusaient des
trous dans le sol, et voilà que le fabricant de poupées foulait l'herbe
haute comme un poulain lâché!
Tant-Seulement--on avait affublé Jean Patard de ce sobriquet, parce
qu'il avait la manie de mettre beaucoup d'adverbes dans les phrases
qu'il adressait aux bourgeois, pour cacher son ignorance, comme les
mauvaises cuisinières prodiguent les oignons dans leurs plats pour
dissimuler la fadeur de l'apprêt,--Tant-Seulement était stupéfait. M.
Gosselet vint à lui, souriant:
--Mon pauvre Tant-Seulement, il faut que j'augmente tes gages. Tout
pousse à souhait, ici. Le gazon--je l'ai mesuré--me monte jusqu'au
genou! Tes mosaïques de fleurs sont d'une couleur et d'un dessin
merveilleux. As-tu débarbouillé au papier de verre les deux Neptunes du
bassin? Ma femme prétend que les teintes sales et les moisissures leur
siéent bien, mais je veux, moi, que mes statues soient blanches comme
neige.
--Oui, monsieur. Mais je ne peux plus toucher à l'enfant nu qui lance
des flèches. La fossette du menton s'en va. Encore un tant-seulement
petit peu et il va devenir maigre.
--Bien, tu le frotteras moins fort, mon garçon. On a l'habitude de voir
des enfants un peu mal mouchés: ça n'offusque personne. Soigne la
toilette des grandes personnes, soigne les pieds surtout. C'est aux
pieds, vois-tu, que l'on reconnaît les gens chics de ceux qui ne sont
pas... chics. Mais tu ne connais rien aux choses très compliquées du
savoir-vivre, Tant-Seulement. Ma femme est extraordinaire là dessus.
--C'est vrai de vrai, et Mlle Simone est quasiment plus forte que
Madame. Je vous remercie bien, monsieur. Je vous remercie bien. Je
n'avais pas été augmenté depuis quatre ans... aujourd'hui, c'est-à-dire
depuis la noyade du petit chien de Madame.
--Je me souviens... Je suis content du gazon. Il est haut, épais; on
pourrait se rouler dessus comme le font les paysans; il me monte à
mi-jambe: je l'ai mesuré. Aussi j'augmente tes gages de vingt francs par
an.
--Je remercie infiniment monsieur.
Courbé sur la bordure de buis, Tant-Seulement se mit à la besogne,
taillant les ramilles à grands coups de sécateur, peu satisfait de son
augmentation. Et M. Gosselet se dirigea à petits pas vers son usine, se
frottant les mains.
Le fabricant de poupées qui avait un nom honorablement connu sur la
place de Paris avait convaincu son jardinier qu'il n'avait mis le pied
sur la pelouse que pour mesurer la hauteur du gazon. Un homme qui est
dans les affaires n'a pas le droit d'être distrait. Le rival de M.
Gosselet, le fabricant Tuffard aurait fait, s'il l'avait su, des
réflexions désobligeantes sur les écarts de pensée de M. Gosselet, et,
dame, la fabrique de bébés aurait périclité. Vingt francs donnés tous
les ans à ce pauvre Tant-Seulement et la maison était sauvée!
Le fabricant de poupées, tout réjoui par la découverte des yeux de
rechange, se permit ce matin-là un petit extra de promenade dans le
parc.
Le parc de M. Gosselet, qui occupait, entre la gare de Bel-Air et la
place de la Bastille, cinq ou six hectares d'un terrain de banlieue,
était un parc rectangulaire entouré de murailles en briques rougies
chaperonnées de larges dalles blanches. Il longeait la rue Michel-Bizot
et la rue Claude Decaen sur deux faces, le chemin de fer et l'usine sur
les deux autres côtés.
Malgré son nom prétentieux de parc, l'enclos du fabricant renfermait un
petit potager que l'architecte avait malencontreusement dessiné le long
de la voie ferrée. Tous les matins, Tant-Seulement devait épousseter les
escarbilles de charbon tombées sur ses salades.
A part ce léger inconvénient, le parc de M. Gosselet avait fort bon air.
Sur la grille, des bébés en or dansaient des farandoles ou se laissaient
glisser au bas des barreaux en fer. Les grandes allées étaient couvertes
d'un sable blond à peu près vierge de traces, parce que les
propriétaires se promenaient de préférence dans les petits sentiers dits
de service. Les arbres d'ornement étaient taillés en rond, en carrés, en
pain de sucre, en pyramides, en hexagones. Les arbres à fruit étaient
crucifiés comme tous les arbres à fruit qui se respectent. Des massifs
de fusains entourés de sentes en lacis formaient des labyrinthes
inextricables pour des coccinelles. Des poissons qui n'étaient pas
rouges nageaient dans des bassins servant de bains-de-pieds à une
demi-douzaine de dieux aquatiques.
Au milieu du parc s'élevait, en un bouquet d'acacias plantés à la
diable, une maison d'habitation d'une grande simplicité, percée de
larges baies à deux glaces. Un balcon de pierre ajourée faisait le tour
du deuxième étage. Des logettes en fer forgé encadraient toutes les
fenêtres de l'étage supérieur. Un double escalier en granit conduisait
au perron dallé de bleu du rez-de chaussée, perron que ne protégeait pas
une marquise en fer-blanc. Ce chalet, à faces irrégulières, n'était pas
flanqué de tourelles comme de béquilles. Le toit en tuiles rouges
n'était pas surchargé de girouettes, le pauvre!
M. Gosselet avait dû se faire violence pour permettre la construction
d'une maison si humble d'aspect au centre d'un parc si géométriquement
beau.
Le châlet communiquait avec l'usine par une allée de tilleuls longue de
deux cents pas, allée close au mur d'enceinte par une porte en chêne
ornée de têtes de clous grosses comme des soucoupes.
Cette porte avec ses croix en fer, ses gonds énormes, semblait avoir été
construite pour protéger ce parc bourgeois contre les rébellions
possibles du monstre ouvrier crachant des pierres et de la fumée.
Cependant elle n'avait point l'air terrible, encadrée dans le vert de
lilas en fleur placés près de ses portants comme deux brûle-parfums
purifiant l'air empuanti d'odeurs de résine et de houille.
Dans l'allée de tilleuls, toujours souriant, M. Gosselet lorgnait la
grande cheminée de son usine se dressant par-dessus le mur.
Il n'était plus qu'à dix mètres de la porte enferraillée quand un
gazouillis de voix féminines attira son attention.
--J'ai de quoi faire un bouquet, Berthe! Encore cette grosse branche et
je descends. Si le père Gosselet m'attrapait, ma chère... Pousse un
peu... Là, je suis assise sur le mur.
Le fabricant de poupées voulut surprendre les chipeuses de lilas mais le
gravier craquant sous son pied, il n'aperçut que deux grands yeux noirs
sous un casque blond. Il entendit:
--Lâche tout, Berthe, voici le père Gosselet.
Il cria:
--Voleuses! Je saurai bien vous reconnaître à l'atelier.
Mais il ne songea pas à les poursuivre. Le temps d'ouvrir la porte
solidement cadenassée et les petites ouvrières seraient penchées sur
leur établi, bien sages, coiffant les poupées ou vermillonnant avec un
pinceau les lèvres exsangues en carton pâte. Pas respectueuses ces
gamines! Il n'était pour elles que le «père Gosselet».
Brusquement, il revint sur ses pas, la canne levée comme pour châtier
l'insolence de ces petites filles.
--Tant-Seulement!
--Monsieur!
--Je t'ai promis vingt francs d'augmentation, mon garçon. Ce n'est pas
tout.
Tant-Seulement, surpris, laissa tomber son sécateur et sourit large.
--Tant-Seulement, mes ouvrières viennent baguenauder dans la cour sous
toutes sortes de prétextes, puis elles grimpent sur le mur et cassent
des branches de lilas, le lilas de ma fille.
--Ah! monsieur, c'est des Parisiennes. Et les petites Parisiennes ça
vous a des nez de millionnaire, quasiment. Mais le lilas de
mademoiselle, vrai, ce n'est pas pour leurs museaux.
--Aux heures de rentrées et de sorties des ateliers, tu te cacheras le
long du mur. Tant Seulement. Tu seras armé d'une baguette et taperas sur
les menottes qui s'accrocheront aux dalles. Tu ne taperas pas trop fort,
mon garçon. Elles me feraient payer la casse. Connais-tu les
polisseuses?
--Oh! presque toutes, monsieur. Il y a Fricassée, la Grande-Bobêche, la
Petite-Souris, Mouron-pour-les-petits-oiseaux, l'Embaumée... Ça pourrait
bien être l'Embaumée qui vous vole vos fleurs, monsieur. Quand elle a
une rose au corsage, elle n'a pas toujours deux sous de petit-noir dans
l'estomac... Il y a encore...
--Bien, cela suffit.
--C'est que je les connais bien, allez. Je les rencontre tous les soirs,
vraisemblablement, à la station des tramways... Ce qu'elle est fière,
cette l'Embaumée, malgré sa bosse!
--Pince les voleuses, Tant-Seulement, et à chaque prise tu toucheras une
prime de quarante sous.
--Mais si je cogne sur les doigts immédiatement, je ne verrai pas les
têtes, probablement.
--Prends le signalement et tape ensuite... mais pas trop fort.
--Bien, monsieur. Je connais le métier, je fais ça naturellement.
--Quel métier, mon garçon?
--Pincer les maraudeurs.
--Ah bast!
--Mais, certainement; en été, monsieur me donne congé le dimanche, je
vais soigner les rosiers du maire de Viroflay. Drôlement taillés les
rosiers du maire. Ils poussent tous comme des chardons et allongent la
tête par-dessus le mur de briques qui borde le chemin. Il passe là un
tas de jeunesses avec des ombrelles rouges et des petits rires qui
sonnent comme des cornets à piston, venues à la campagne pour manger des
pissenlits tout crus cueillis dans le fossé. Elles voient les roses,
passent les menottes par-dessus le mur. Et hop! les voilà prises. Je les
maintiens par le poignet pendant que le garde champêtre dresse
procès-verbal. Si elles sont accompagnées par des hommes, on leur fait
payer une amende. Quand elles sont seules, on plaisante un brin et elles
griffent le garde champêtre.
--Et que gagnes-tu à ce vilain métier, mon pauvre Tant-Seulement?
--Trois francs par jour, mais je ne touche pas à l'argent des Parisiens.
--Les amendes sont pour les pauvres? Tiens! ton maire a une façon bien
amusante de faire la charité!
--Oh! monsieur, je crois certainement que le maire partage l'argent avec
le garde champêtre.
--C'est juste! Tu vas gagner de jolies pièces de quarante sous, mon
garçon, puisque tu as déjà chassé aux maraudeurs.
--Sûrement, mais je n'ai pas le garde-champêtre pour m'aider. Enfin je
vous dirai le nom des voleuses. Je pense que Mlle l'Embaumée a déjà son
corsage tout plein fleuri de votre lilas.
* * * * *
Rassuré sur la conservation de ses arbustes, M. Gosselet se dirigea vers
son usine pour entretenir le petit Bamberg, le second ingénieur, sur un
perfectionnement apporté par lui, Gosselet, à l'invention des yeux de
rechange.
Le fabricant de poupées avait en effet imaginé de peindre sur les
petites sphères déjà illustrées de prunelles noire et de prunelles
bleues, des yeux bruns et verts, ce qui lui avait permis de lancer des
réclames sur le système oculaire «_inventé par l'ingénieux M.
Gosselet_».
Assis devant son bureau, il parcourait les journaux qu'on lui avait
adressés pour la justification des annonces. Certaine feuille mondaine
consacrait à la découverte du fabricant un article, dit scientifique,
célébrant les mérites du «_patriotique inventeur qui, non content de
donner la parole aux poupées françaises, les dotait de jolies prunelles
à nuances changeant au gré des petites mamans_. _Cette découverte_,
continuait le journaliste, _permettra aux petites filles de créer une
mode de prunelles à l'usage des bébés en carton. Au printemps, les yeux
verts seront de mise. L'été on ne portera que des yeux bleus. A
l'automne les yeux bruns. A l'hiver les yeux noirs_.»
Cet article à cheval sur la _une_ et sur la _deux_, c'est-à-dire
commencé en première page et terminé en deuxième, avait coûté près de
cinquante louis au «patriote fabricant». Mais à l'incessante sonnerie du
téléphone qui mettait l'usine en communication avec la maison de vente
du faubourg Saint-Denis, M. Gosselet pouvait se rendre compte de l'effet
produit par cette prose élogieuse sur les revendeurs de jouets
parisiens.
En entrant à l'usine, il avait fait mander le petit Bamberg pour hâter
la fabrication de ces prunelles de quatre-saisons. On frappa.
--Entrez, Bamberg! Entrez!
Bamberg, un petit jeune homme blond, aux yeux gris, parut, timide,
rougissant presque.
--Ça marche, hein! Bamberg? Quand pourrons-nous livrer nos nouvelles
poupées?
--Dans quinze jours, monsieur, dès que l'outillage sera complètement
installé. Nous pourrons faire face, alors, à toutes les commandes.
--Lisez donc l'article de Dupont dans le _Cervantès_. Il a oublié
d'annoncer que l'invention était de vous, mon cher ami, mais peu
importe, n'est-ce pas! Qu'est cela pour vous? Une machinette! Vous
inventerez des choses autrement merveilleuses. D'ailleurs, je vous en
saurai gré, Bamberg, je vous en saurai gré.
Bamberg protesta de la main contre une augmentation possible de ses
appointements, mais M. Gosselet se contenta de répéter en hochant la
tête avec obstination:
--Parfaitement, je vous en saurai gré, mon petit Bamberg.
Bamberg rougit beaucoup, salua et retourna à ses sphères à prunelles
pendant que M. Gosselet consultait sa montre:
--Onze heures déjà! Juste le temps de passer une redingote. Dire que je
ne peux pas déjeuner en veston chez moi!
En poussant la lourde porte enferraillée, M. Gosselet constata de
nouvelles déprédations commises par mesdemoiselles les polisseuses.
Pendant qu'il était à son bureau, les chipeuses avaient dépouillé de
leurs fleurs tous les rameaux surplombant le mur d'enceinte. Il cria
comme si elles pouvaient l'entendre:
--Je les chasserai, les gueuses, je les chasserai! Elles n'ont pas la
première notion du tien et du mien.
Des traces de pas qu'il aperçut sur le sable de l'allée longeant la
muraille ne firent qu'augmenter sa mauvaise humeur. Les «gueuses»
osaient-elles donc prendre leurs ébats dans son parc, et cela
précisément dans l'allée que préférait sa femme! Il examina
attentivement les empreintes dessinées sur le sol et put se convaincre
que ses ouvrières étaient innocentes de ce nouveau méfait.
Les traces n'étaient pas de la même grandeur et semblaient avoir été
faites par des chaussures de sexes différents, des chaussures du
meilleur monde. Les plus grandes cheminaient à côté des plus petites,
celles-ci effleurant à peine le gravier, celles-là marquées nettement
comme à l'emporte-pièce.
Tous les deux mètres, le sable piétiné témoignait que les chaussures
avaient dû faire là un brin de causette. Brusquement, elles s'arrêtaient
près d'un banc de pierre placé au-dessous du petit Amour lançant des
flèches. Elles avaient dû faire une longue halte en cet endroit, le tuf
étaient zébré d'écorchures mettant à nu la terre végétale.
Cette étude d'empreintes, agréable pour un rêveur ou un poète, n'était
pas pour satisfaire M. Gosselet.
Il héla le jardinier.
--Quand avez-vous ratissé cette allée, Tant-Seulement?
--Hier soir, monsieur, à nuit tombée, mêmement.
--Ma femme n'est pas venue se promener dans le parc, ce matin?
--Je n'ai pas vu madame.
--Avez-vous aperçu Mlle Simone?
--Je ne l'ai pas vue pareillement.
--Bien!
Tant-Seulement se retira, l'échine courbée comme il avait l'habitude de
le faire toutes les fois que son maître ne le tutoyait pas.
Assis sur un banc, aux pieds du petit Amour qui lançait ses flèches, M.
Gosselet se livra à une nouvelle étude des empreintes, étude douloureuse
mais fructueuse puisqu'il ne tarda pas à être convaincu que seules Mme
Gosselet et sa fille portaient d'assez mignons souliers pour laisser sur
le sable d'une allée de semblables traces.
II
--Ma femme ou ma fille! répétait M. Gosselet montant l'escalier qui
conduisait au premier étage. Ma femme ou ma fille, c'est-à-dire une
femme portant le nom de Gosselet que cinq ou six générations de
chaudronniers on traîné honnêtement sur les grandes routes d'Issoire à
Ambert. Ah! ces Parisiennes! Pourtant Simonette doit avoir du bon sang
rouge d'Auvergne dans les veines quoique née d'une petite marchande de
la rue Saint-Denis... Parisienne sans doute, mais Auvergnate aussi!
--«Elle ressemble aux Gochelets!»
--«C'est tous le portrait des Gochelets!»
L'année précédente en un voyage triomphal à travers le Mont-Dore, toutes
les _mères_ à rouliers, toutes les cabaretières avaient proclamé que la
gente demoiselle était bien l'héritière des «Gochelets rétameurs de
cacheroles depuis que le monde est le monde.»
Quant à Mme Gosselet, «qui avait bien pour cent francs de drap sur le
corps», les commères l'avaient jugée un peu fière. Le fabricant de
poupées avait surpris certains clignements d'yeux sous les coiffes
enrubannées de rouge qui l'avaient obligé de se disculper de cette
mésalliance:
--Elle a apporté deux cent mille francs.
--Dame! Si elle vaut ça, mon gars. Mais elle aime pas le travail, sûr!
M. Gosselet mit sa redingote, vite, puis courbé devant la cheminée, sur
un cadre de peluche fanée, il examina avec soin une photographie
déteinte qui représentait une large paysanne coiffée d'un bonnet à
coquilles et revêtue d'une robe noire évasée en cloche. Les mains
énormes étreignaient le ventre. La face émergeait, molle, de rubans
fanfreluchés. Menton, joues et nez étaient dessinés par quatre ou cinq
grandes lignes convergeant vers la bouche amincie, usée. Sous des
sourcils à peine teintés, de petits yeux gris brillaient en un réseau de
rides.
--Pauvre mère Jeanneton! Pauvre mère Jeanneton! murmurait le marchand de
poupées, tu étais une vraie Gosselet, toi. Fille de mon grand-père
Gosselet, tu épousas mon père, Henri Gosselet. Si Simone te ressemble,
c'est l'autre, la Parisienne qui est coupable. Ah! l'autre, la
Parisienne!
Et il fit un geste de menace qui parut amener un sourire approbateur sur
les lèvres fines de mère Jeanneton.
Quelqu'un heurta à la porte de la chambre, puis une voix:
--Il y a déjà un bon quart d'heure que madame attend monsieur, un bon
quart d'heure!
--J'y vais, Jenny.
Jenny, la femme de chambre de madame, s'éloigna à petits pas... Jenny!
encore une invention de la Parisienne. Pourquoi pas Eugénie? Oui, mais
Eugénie, trop commun, Jenny, genre anglais!
Très raide dans sa redingote mise à la diable, le col relevé, Jean-Marie
Gosselet fit son entrée dans la salle à manger.
Résolu à observer sa femme et sa fille sans faire montre de son
inquiétude, il dit d'un ton doucereux:
--Me voilà, ma toute bonne, me voilà!
Puis, après avoir plaqué un baiser sur le front de Simone, il se laissa
tomber sur une chaise Henri II, dont le haut dossier sculpté en bosses
rendait plus laborieuses ses digestions, mais qui faisait bien quand il
y avait quelqu'un à dîner.
--Il ne fallait pas m'attendre, ma toute bonne, dit M. Gosselet après
avoir palpé ses manchettes comme pour les retrousser: ancienne habitude
de bon ouvrier qui va se mettre à la besogne.
--On ne vous a pas attendu, mon cher!
Épluchant un radis, Mme Gosselet ne daigna pas lever les yeux sur son
mari.
Ma _toute bonne_, mon _cher_, c'étaient là des expressions employées
autrefois par M. et Mme Gosselet pour cacher aux yeux de Simone, petite
fille, les dissentiments qui obligeaient les époux à faire chambre à
part. Par habitude, ils se servaient toujours des mêmes locutions
pot-au-feu, mais avec des intonations de voix variables qui avaient
surpris Simone grandissante.
Après avoir manoeuvré son couteau autour du radis avec l'habileté d'un
chirurgien qui circonscrit un kyste du bout de son scalpel, Mme
Gosselet voulut jouir de la grimace que sa réponse impertinente avait dû
faire naître sur la face du marchand de poupées. Brusquement, les bras
tendus comme pour repousser une horrible vision, elle laissa choir son
couteau sur son assiette, puis avec une moue et un tapotement de main
impatient sur la nappe:
--Habillez-vous, monsieur... Pour les domestiques au moins!
M. Gosselet promena ses doigts tâtonnants sur son gilet, son faux-col,
puis sur le collet de sa redingote qu'il baissa tranquillement:
--Ce n'est que ça, ma toute bonne! Jenny est à la cuisine, je ne puis
l'offenser.
--Mais, mon cher, il me semble:--puis d'une voix clairette pour mieux
glisser sa méchanceté,--il me semble que vous avez beaucoup à faire pour
ne pas être ridicule, même la tenue aidant.
Et elle le lorgna comme il avait lorgné le portrait de mère Jeanneton.
Il n'était pas beau, M. Gosselet, mais sur les routes d'Auvergne, il
aurait pu figurer le roulier faraud qui taquine les filles d'auberge. Le
visage large rasé, les mâchoires fortes, des muscles saillants sur les
joues, semblant appliqués à la main, le front poli et bombé, il portait
au dessus de son col haut un entourage de barbe grise qui se tenait
raide, serrée entre le menton à fossettes et le linge durci par
l'empois. Les cheveux coupés ras, blancs et noirs, dessinaient toutes
les courbures du crâne plus large que haut.
De rouge qu'il était autrefois, le teint de M. Gosselet était devenu
presque blanc, mais d'un blanc strié de petites raies roses qui
historiaient l'épiderme de losanges, de carrés, de mille figures
microscopiques. Ses yeux gris gitaient en un fouillis de cils incurvés
comme des ronces.
Large d'épaules, le cou très court, M. Gosselet portait la redingote de
telle sorte qu'elle semblait lui être toujours trop étroite ou trop
large. Quand il marchait, traînant la jambe, les bras lancés en un
mouvement rythmé de balanciers, les yeux l'habillaient instinctivement
d'une blouse bleue et le coiffaient d'une casquette de soie.
Mme Gosselet, née Elvire Decambe, n'eut pas la douce joie d'avoir
exaspéré son mari. Quand le fabricant de poupées était de mauvaise
humeur, il le témoignait à son insu, par deux petites rides qui, partant
du coin de la bouche, allaient rejoindre le nez un peu long.
M. Gosselet rit franchement, ce qui mit à nu ses dents larges solidement
plantées:
--Il est certain, ma toute bonne, que je n'ai pas la tournure d'un
muscadin,--fort heureusement pour nous.--Qu'en dis-tu, petite Simone?
Petite Simone, qui croquait ses radis sans les éplucher, après les avoir
tamponnés dans une pincée de sel, répondit en tournant les feuillets
d'un gros volume posé près de son assiette:
--Vous avez raison, père. Il n'est pas nécessaire d'être très beau pour
gagner beaucoup d'argent.
Et Mme Gosselet, pour se venger de la réflexion de sa fille:
--Pourquoi lire à table, Simone? Tu es d'un sans-gêne!
--Maman, je n'écoute pas lorsque je lis.
--C'est une leçon, mademoiselle.
Sans confusion, Simone continua sa lecture.
--Voilà un livre qui me semble t'intéresser, dit M. Gosselet en se
penchant sur l'épaule de Simone.
--Ce n'est pas un roman, soyez-en persuadé, mon cher!
--_Anatomie_... Ma toute bonne, je ne veux pas m'en plaindre.
--J'ai renoncé à comprendre quoi que ce soit à l'éducation que l'on
donne aujourd'hui à nos filles, monsieur Gosselet.
Le fabricant de poupées haussa les épaules, puis, bravement, en homme
décidé à entreprendre une tâche peu agréable:
--Ma toute bonne, c'est entendu! Il vaut mieux, qu'une jeune fille ne
sache pas un mot de ce qu'apprennent les hommes même ignorants, mais...
--Peuh! des doctoresses... des acrobates... des...
--Permettez, ma toute bonne. On leur apprend aussi pas mal de choses
utiles...
--Je vous dis bien, mon cher, la gymnastique!
--Et aussi la couture, la cuisine, le prix des légumes au marché.
Sortant du lycée, elles ne savent guère de piano, il est vrai, mais cela
vous fait de gentilles petites ménagères débrouillardes qui
s'intéressent aux occupations de leur mari... et qui l'aiment.
--Vraiment, mon cher, l'éducation laïque vous conduisant tout droit à
l'amour du monsieur que l'on vous impose parfois!
--Voyons, ma toute bonne. Vous êtes d'un agressif à laisser croire que
l'on ne distribuait pas de prix de douceur dans votre couvent.
--Votre fille peut tout entendre, monsieur Gosselet. C'est une fille à
la laïque. Si je dis: «votre fille», c'est que Simone est ce que vous
l'avez faite. Je l'aime moi aussi, mais comme je la vois, toute petite,
avec une natte dans le dos et vouée à Marie.
--N'ai-je pas acquis, ma toute bonne, le droit de lui donner telle
éducation qui me semble préférable?
--Certainement!
Simone continuait à feuilleter son _Anatomie_, nullement émue d'une
discussion devenue si fréquente qu'elle figurait au menu de tous les
repas, comme les parlottes sur la pluie et le beau temps.
--Quand on n'est pas une rêveuse, continua M. Gosselet, en fixant ses
petits yeux gris sur le visage de sa femme, quand on sait, un peu de la
vie, on ne bâtit pas de châteaux en Espagne, on ne se dérobe pas devant
les devoirs de la vie de famille, on ne cherche pas le bonheur à côté.
Mme Gosselet leva la tête, surprise, mais non intimidée.
--Vous avez dû apprendre cette tirade-là, mon cher, au temps où vous
fréquentiez le poulailler du théâtre des Gobelins. Vous n'ignorez pas
que je ne veux de l'existence que ce qu'elle m'a donné. Je vous l'ai
prouvé, n'est-ce pas!
«Je vous l'ai prouvé!»
Mme Gosselet, née Elvire Decambe, avait prouvé à son mari combien était
sincère sa résignation conjugale.
Née en la rue Saint-Denis, elle avait grandi dans un appartement situé
au premier étage d'une maison occupée bruyamment, au rez-de-chaussée,
par les ateliers de la maison Decambe et Frist: aux étages supérieurs
par le dépôt du _Fil au nègre_. Dessus et dessous, c'était un bruit
continuel de caisses emballées, de heurts de monte-charge, de sonneries,
de coups de sifflets, de tuyaux acoustiques.
Aussi, petite-fille, avait-elle beaucoup rêvassé, tapie près du feu
presque toujours allumé, aux pieds de mère-grand qui, venue tard à
Paris, suppliait Dieu de détourner sa colère de la rue Saint-Denis le
jour où il voudrait anéantir la Babylone.
Placée dans un couvent près de Paris, elle étudia et pria avec le même
zèle, jouant peu, écoutant plutôt les babillages des petites amies
mondaines, apprenant le chic, inscrivant sur un carnet le «ce qui se
fait» et le «ce qui ne se fait pas.»
A dix-huit ans, après avoir beaucoup lu de romans à l'eau de roses, tous
empreints de la même tendresse fade et larmoyante, elle crut aimer un
jeune homme pauvre. Papa Decambe n'eut qu'à lui dire: «Comment, Elvire,
tu épouserais ce petit jeune homme qui gagne dix-huit cents francs par
an», pour la guérir de sa grande passion.
Puis vint M. Gosselet qui, à trente-cinq ans, était possesseur de la
fabrique de bébés inventés par le célèbre Numeau. Elle mit sa menotte
dans sa grosse patte d'ouvrier en brave petite fille de boutiquiers qui
sait la valeur de l'argent.
Elle ne fut pas heureuse amante, mais heureuse femme, libre de porter
toilette, libre d'aménager son nid comme elle l'entendait, tout étonnée
d'avoir _sa_ voiture.
Malheureusement, les relations de son mari ne lui permirent que de
goûter aux joies mondaines les plus banales: loges de théâtre et fêtes
de charité. Elle ne dansa guère qu'en de misérables sauteries
bourgeoises ou aux bals annuels de l'Hôtel de Ville.
Déçue mais résignée, elle résolut alors de s'habiller pour elle, de
vivre pour elle, n'ayant d'autre plaisir que de feuilleter le grand
livre de la maison, devenue âpre au gain, espérant, pour ses enfants, la
réalisation des rêves faits autrefois, au couvent, en compagnie des
petites amies mondaines.
Avoir un amant! A quoi bon?
Ni brune, ni blonde, le nez un peu quêteur de sensations nouvelles, mais
la bouche coupée droit, un nez de Montmartre et une bouche du Marais, le
torse sans raideur mais sans souplesse aussi, elle était à vingt ans,
lors de son mariage, de celles qui passent dans la rue sans troubler les
petits ramoneurs.
Cependant, un employé de son mari, un jeune caissier qui faisait des
vers, osa lui envoyer un sonnet où il suppliait _la froide beauté_ de
lui expliquer _le mystère de sa bouche_. Très digne, comme en
l'accomplissement d'un devoir, elle montra le poulet à son mari.
Dès lors, du haut de sa fidélité conjugale, elle s'amusa à harceler
l'Auvergnat de moqueries apprises autrefois au couvent. Puis devenue
mère, elle signifia brusquement à M. Gosselet qu'elle voulait avoir son
lit, un lit où se dorloterait au chaud son petit égoïsme.
Le marchand de poupées céda en homme d'affaires qui couche toujours avec
les deux cent mille francs de la dot.
«Je vous l'ai prouvé!» Ainsi Elvire Decambe n'avait jamais promené ses
petits souliers dans l'allée de lilas fleuris. Coupable, cette femme qui
portait la tête haute et raide comme le dossier de sa chaise Henri II,
mangeant son beefsteack bien cuit avec la gravité d'une prêtresse en
fonctions sacerdotales! Elle ne pouvait pas renoncer à tous les
privilèges que lui valait sa réputation d'épouse vertueuse pour les
soucis d'une aventure.
La coupable, si la coupable demeurait sous le toit de M. Gosselet, ne
pouvait être que l'élève _à la laïque_, Mlle Simone, qui dégustait de
si bel appétit une large tranche de boeuf saignant, en léchant ses lèvres
d'un rouge mouillé.
M. Gosselet, penché sur l'épaule de Simonette, feignant de lire un
passage de l'_Anatomie descriptive_, lui chatouilla du doigt les boucles
brunes qui fiorituraient son chignon en couronne.
--Père, laissez-moi lire, je vous prie.
Et elle se tourna vers lui, avec un bon rire, le visage éclairé par la
lumière venant de la baie, puis elle reprit sa lecture pendant que Mme
Gosselet maugréait contre ces façons de petits bourgeois.
Elle était bien jolie, Mlle Gosselet, penchée sur ce bouquin de science
rédigé par quelque vieux coupe-les-bras. De ses cheveux relevés en
petite houppe de clown, le front se dégageait volontaire. Le nez droit,
très fin, indiscret, querelleur, se reliait à la bouche par une courbe
presque hardie et pourtant Mlle Simone n'avait pas le nez retroussé. La
bouche un peu grande se colorait d'un pourpre violent à la commissure
des lèvres. Le menton droit était d'une grande pureté de lignes malgré
les petites rondeurs grasses qui disparaissaient sous le col droit de sa
blouse de surah. Sous les sourcils d'un arc irrégulier, les yeux
gris-bleu, mirettes de petite fille étonnée, brillaient dans l'ombre des
paupières un peu fatiguées. Sous la perruque brune tendue en arrière
comme sous le poids du chignon à la grecque, l'oreille compliquée, ornée
de petits cartilages en saillie, s'éclairait de petites teintes
lumineuses. L'épiderme à peine rosé était pimenté d'une couleur brune
qui donnait à cette jolie petite tête de Parisienne l'aspect d'un camée
antique.
M. Gosselet, fabricant de poupées, répétait à qui voulait l'entendre que
sa fille était «ce qu'il avait fait de mieux» en bon père qui ne voit
pas là matière à féroce plaisanterie.
M. Gosselet, la fourchette dressée en l'air, examinait le visage de sa
fille, découvrant en elle tous les caractères de sa race. De la face
large de mère Jeanneton au minois de Simone il y avait loin. Cependant
le bonhomme mettait tant de bonne volonté à établir des ressemblances
entre la paysanne et la petite Parisienne, que, l'imagination aidant, il
finit par conclure que Simone était bien une Gosselet, une Gosselet
mignonne, mais une vraie Gosselet. Le front volontaire et les yeux gris
le témoignaient évidemment. Or une Gosselet n'irait pas courir la
prétentaine la nuit!
Tout à la joie d'avoir découvert que Simone n'était pas coupable, M.
Gosselet se livra à une nouvelle enquête contre sa femme.
--Avez-vous vu vos lilas en fleurs, ma toute bonne?
--Mon cher, je ne m'aventure pas dans un parc devenu une place publique:
vous avez la manie d'exhiber vos poiriers même à votre marchand de
carton.
--Mais le soir, à nuit tombée.
--A nuit tombée? Faire la rencontre de quelque rôdeur de banlieue!
D'ailleurs les nuits sont encore froides, même sous les lilas.
Mme Gosselet témoignait un tel mépris pour les promenades nocturnes que
le fabricant de poupées baissa le nez sur son assiette.
--Et toi, fi-fille?
--Moi, père! De quoi s'agit-il? Je lisais une merveilleuse description de
l'oeil. Laissez-moi voir, papa Jean-Marie, si je n'apercevrai pas de
petits bâtonnets dans vos prunelles.
La taille souple dans sa blouse lâche, elle se leva, et prenant la tête
de M. Gosselet dans ses deux mains, la renversa en arrière pour mieux
voir les petits bâtonnets.
Heureux de cette gaminerie, le fabricant de poupées laissa faire, les
lèvres amincies par un sourire.
--Non, décidément, je ne vois rien, dit-elle en un rire, rien que mes
yeux... du gris dans du gris.
Puis, après avoir baisé au front papa Jean-Marie, elle reprit sa
lecture, le cou empourpré d'une rougeur. Mais M. Gosselet, tout à son
interrogatoire, continua:
--J'espère que tu es contente de cette bonne odeur de lilas dans le
parc.
--Les lilas fleuris! Oh! oui, père!
Elle dit cela d'une voix si émue, les yeux tournés vers la fenêtre, les
yeux mouillés, plaqués de clartés blanches comme des gouttes de lait,
que le fabricant de poupées devenu soupçonneux, oubliant qu'elle était
une Gosselet, ajouta imprudemment:
--Tu aimerais à te promener sous leur feuillage, au clair de lune?
--Pourquoi cette question, papa Jean-Marie?
--Pourquoi! Pourquoi!... pour savoir.
Elle fit: «Ah!» indifférente, puis tourna plusieurs feuillets du gros
livre comme pour témoigner qu'elle ne voulait pas être distraite de son
étude physiologique.
Jenny, la femme de chambre, venant de quitter la salle à manger, M.
Gosselet continua:
--Quelle gentille petite femme tu feras, Simone! Ah! l'heureux diable
qui...
Abandonnant l'_Anatomie_, Simone s'enfuit en des battements de jupe
effarouchés, le visage pourpre, les mains maladroites à tourner le
bouton de la porte.
Mme Gosselet prit une attitude désespérée:
--Mon cher, vous n'avez jamais rien compris aux femmes.
--Cependant, ma toute bonne, Simonette est en âge de se marier. Elle a
dix-neuf ans.
--Mais c'est précisément... Que je serais confuse si nous avions des
invités! Car, mon cher, même dans ces occasions-là, vous êtes d'un
sans-façon! Mardi dernier, vous nous avez conté une histoire de pruneaux
d'un goût douteux.
--Oui, ma toute bonne, le jour où vous nous avez amené ce petit
Sivitgloff... un ingénieur russe, je crois... qui a des espérances...
une tante au Caucase.
--Je vous l'ai présenté comme un parti sortable. Il a de bonnes
relations dans la diplomatie... Vous n'avez pas voulu me laisser plaider
sa cause: cela me suffit! Mariez votre fille, mariez-la au premier
coffre-fort venu!
--Je sais ce que vaut l'argent. L'alliance russe ne s'escompte qu'en
politique.
--Pas de sottes plaisanteries. Ce jeune homme est charmant, d'un blond
distingué: une femme serait heureuse de se montrer à son bras. La fille
sera tout aussi heureuse que la mère, je le prévois.
Dignement, à pas comptés, Mme Gosselet, née Elvire Decambe, quitta la
salle à manger, battant en retraite devant le cigare que venait
d'allumer le fabricant de poupées.
--Ma femme devenue sentimentale, voilà qui m'expliquera, peut-être, les
traces de pas, pensa M. Gosselet; puis il se leva, poussant un gros
soupir d'homme chagrin qui a beaucoup mangé. Les affaires de coeur ne
devaient pas lui faire oublier les affaires sérieuses. Il devait créer
l'outillage nécessaire à la fabrication du système oculaire. L'honneur
de la maison voulait qu'il fût prêt à livrer les commandes au jour fixé.
Comme il descendait les marches du perron, il aperçut sous les acacias
une forme blanche balancée comme en une escarpolette sous un portique de
gymnastique.
Il approcha, souriant, puis tapant ses grosses mains l'une contre
l'autre avec la furie d'un maître de claque, il cria:
--Bravo, Momone!
Mlle Simone, suspendue par les jarrets à un trapèze lancé à toute
volée, venait, d'un saut périlleux, de se laisser choir sur un amas de
sciure de bois.
Debout maintenant, la taille serrée dans une tunique de flanelle
blanche, les jambes dessinées en un pantalon bouffant de même étoffe,
gantée haut de peau de chien, son toupet de clown ébouriffé, Simone
était d'une robustesse délicieuse.
Elle s'approcha du fabricant de poupées, joyeusement essoufflée:
--C'est la première fois que je le réussis, père. Imaginez-vous que
j'avais peur.
Embrassant le front moite de sueur de la petite gymnasiarque, M.
Gosselet oublia ses soupçons.
Restait l'autre, la Parisienne!
III
Dix heures du soir!
M. Gosselet se promenait dans son parc aux portes closes.
Coiffé d'un chapeau à bords larges, chaussé de feutre, «vêtu de nuit»,
le digne fabricant de poupées évitant les allées blanchies par la lune,
gagnant les bosquets avec les précautions d'un matou en bonne fortune,
ressemblait à un dévaliseur de villas.
2928
Le costume de M. Gosselet était un peu théâtral--il y a dans tout homme
grave un cabotin qui sommeille--et il était évident que le fabricant de
poupées ne rimait pas de sonnet aux petites veilleuses, les étoiles,
tant il jouait bien son rôle de conspirateur. Drapé dans son manteau, il
tenait à la main une arme aux reflets métalliques qui était tout
bonnement un chronomètre.
M. Gosselet attendait l'arrivée de deux autres personnages, il ne savait
lesquels, qui devaient jouer les amoureux et causer de leurs affaires de
coeur sous les lilas.
Comme décor: la grande cheminée d'usine, le petit pavillon d'un blanc
pâle et les massifs éclairés à la lumière électrique par la lune.
Minuit, et les amoureux n'arrivaient pas. Or, en l'esprit de M. Gosselet
minuit devait être l'heure du crime! Au théâtre et dans les romans douze
coups ne peuvent tinter à une horloge sans que les épées sortent de
leurs fourreaux, sans que les lèvres roses s'unissent aux lèvres
moustachues.
Minuit!
La scène était délicieusement embaumée de senteurs traînant des
mosaïques de fleurs: les amoureux allaient-ils manquer leur entrée?
Dissimulé derrière un portant de gymnastique, le fabricant de poupées
gagnait à pas furtifs la cachette choisie à l'avance où il pourrait
entendre le duo amoureux, quand un coup de sifflet retentit sur la voie
du chemin de fer. Le dernier train de banlieue se dirigeait vers Paris.
La machine passa, haletant, éclairant de ses deux gros yeux rouges les
massifs du parc, teintant de pourpre les murs du petit chalet endormi.
Presque aussitôt une fenêtre s'ouvrit au deuxième étage de la maison et
Simone parut, appuyée sur la grille du balcon, explorant le parc du
regard.
Le fabricant de poupées s'accroupit vivement derrière un fusain,
pleurant déjà d'avoir découvert la coupable.
Satisfaite sans doute de son examen, Simone quitta la fenêtre, puis
reparut portant un paquet qu'elle sembla fixer au balcon.
M. Gosselet, qui avait gagné sans bruit l'allée de tilleuls formant une
charmille obscure, vit sa fille dérouler une longue corde dont
l'extrémité tomba sur le perron.
Apeuré par le péril qu'allait courir son enfant, il voulut crier:
--Simone, ne descends pas, par pitié!
Mais déjà elle enjambait le balcon et se laissait glisser, à la force du
poignet, par petits coups, en bonne gymnasiarque amoureuse des exercices
physiques périlleux. Son joli corps vêtu de noir se balançait avec grâce
sur la façade blanche. Du pied elle éloignait la corde de la muraille
pour ne pas se meurtrir les bras aux aspérités de la pierre.
Descendue sur le perron, tenant encore le câble en main, prête à
commencer l'escalade si quelque danger la menaçait, elle observa de
nouveau le parc et se dirigea vers la charmille où attendait M.
Gosselet.
Vite, le marchand de poupées se blottit derrière le socle du petit Amour
lançant des flèches, écartant les branches de lilas qui formaient un
retrait où il pourrait tout entendre sans être vu. Les amoureux
prendraient place sur le banc de pierre si proche de lui qu'il
devinerait même les mots balbutiés par les lèvres bégayant les serments
passionnés.
Il entendit un bruit de pas, puis le heurt léger d'un doigt contre la
lourde porte qui séparait le parc de la cour de l'usine. On chuchota:
--Vous, Simone?
--Moi, André.
Et brusquement la lourde porte cadenassée, verrouillée, s'ouvrit comme
par enchantement, sans la moindre plainte de ses gonds habituellement
gémissants.
Les pas se rapprochant de sa cachette, M. Gosselet put apercevoir
Bamberg et Simone venant vers lui, les mains enlacées.
--Vous n'avez pas froid, mignonne?
--Non, André. J'ai mon caban et aussi mon costume de gymnastique de
flanelle noir qui est très chaud.
--Causons, voulez-vous?
Soupirant, ils vinrent s'asseoir sur le banc de pierre, ainsi que M.
Gosselet l'avait prévu, Simone le coude appuyé sur le socle du petit
dieu, Bamberg penché en avant pour admirer l'aimée.
--Cruelle, qui me refuse un baiser.
--Plus tard, André!
--Quand?
--Je vais vous gronder... je vous ai répété si souvent que cela arrivera
quand vous m'aurez toute.
--Toute! Depuis un mois, mon adorée, je baise les cinq ongles roses de
votre menotte. Puis-je espérer que mes lèvres arriveront un jour
jusqu'au poignet?
--Vous vous lassez.
--Méchante qui n'en croit pas un mot?
--Mon ami, je veux vous donner une petite femme, qui vous sera
totalement inconnue.
--Donnez-moi, en attendant, vos dix doigts à baiser, au moins.
--Prenez garde et n'allez pas écorcher vos lèvres aux rugosités de
l'épiderme. J'ai beau mettre des gants très épais, le trapèze ne me
permet pas de montrer des mains de petite maîtresse.
--M'aimes-tu?
--Pourquoi me tutoyer, André? Plus tard vous me direz: «madame Bamberg,
vous êtes insupportable... madame Bamberg, vous êtes exaspérante.» Et
tout cela pour avoir abusé du _tu_ aux nocturnes fiançailles.
--L'originale fiancée!
--Originale, non! Les autres sont originales, moi pas! Qu'une jeune
fille livre ses yeux, livre sa bouche, livre sa taille et se croie
toujours vierge: voilà ce que je n'ai jamais pu comprendre. Les
hommes,--j'ai beaucoup lu,--nous considèrent comme de jolies petites
places fortes où il fait bon tenir garnison. La place se rend ou ne se
rend pas: voilà tout. Je ne sache pas que les défenseurs d'une
forteresse aient jamais engagé les assiégeants à persévérer dans
l'attaque par des aguicheries et des concessions de tourelles. Ce
seraient des sièges de convention, ces sièges-là.
--Voilà une petite place qui tonne joliment contre le pauvre André
Bamberg.
--Vous userez de représailles, mon ami!
--Quand, hélas!
--Affaire à vous. Quel drôle d'assiégeant vous faites! Vous restez là à
jouer des airs de flûte sous les... remparts espérant qu'on répondra à
vos bergerades par des baisers à boulets rouges.
--Bien! je prends l'offensive.
Passant le bras autour du caban de Simone, André voulut prendre un
baiser.
--Prenez garde, mon ami, je me défends. J'ai des ongles acérés de petite
chatte sauvage et des biceps capables de porter quinze kilos à bras
tendus.
--Il me serait impossible d'accomplir semblable prouesse... et je
désespère, Simone, de vous faire partager mon amour.
--C'est-à-dire que vous pensez, mon pauvre André, que si je suis assise
à côté de vous en ce coin désert du parc, c'est par caprice de jeune
fille romanesque, amoureuse seulement de clairs de lune.
Dégageant ses mains des menottes de Simone, André Bamberg baissa la tête
pour cacher à la jeune fille une larme tombée dans les frisons blonds de
sa moustache. Mais Simone devina la cause du silence de celui qu'elle
aimait, et, penchée en un joli mouvement de buste, elle attira les
lèvres d'André vers ses lèvres, le bras passé autour du cou de son
amant:
--Méchant qui pleure! Méchant qui pleure! Alors, je ne t'aime pas...
Osez donc répéter, monsieur Bamberg, que je ne vous aime pas! Et cette
vilaine larme qui me mouille les lèvres... Séchée la larme!... Bue la
larme, la petite larme salée si bonne, qui me donne soif de nouveaux
baisers. C'est pour toi, mon aimé, que je ne voulais pas de tes
caresses. On doit tant aimer ce que l'on a longtemps voulu avec la
désespérance de ne pas le posséder un jour. Pendant un mois, un long
mois, j'ai souffert, me gardant de toi, de ta bouche. J'ai pleuré de
faire de la tristesse à ton front. J'aurais voulu m'offrir à toi au jour
de la communion, les lèvres vierges de tes lèvres. Je me serais donnée
peu à peu, pour être certaine de te garder plus longtemps, aussi
longtemps que mon seigneur aurait pris de nouvelles joies en moi!
Méchant qui pleure et qui n'a pas vu que je ne voulais pas gaspiller
notre tendresse, et que je ne suis pas femme à me donner un peu sans me
donner toute.
André ne pleurait plus, mais écoutait la petite musique de cette voix
douce chantant près de son oreille, si près, que l'haleine chaude de
Simone le chatouillait. Il embrassait les mains de celle qui venait de
lui dire franchement toute sa passion, se servant, jeune fille chaste,
des mots de vieilles maîtresses qui savent bercer les douleurs d'hommes.
M. Gosselet, surpris de ne plus entendre que des chuchotements, écarta
de la main une branche qui l'empêchait de voir les amoureux.
Le bruissement des feuilles apeura Simone qui se pressa vers l'aimé,
l'étreignant de ses deux bras:
--J'ai peur, André.
--Peur, petite folle, peur de quelque insecte qui bourdonne sa tendresse
à sa fiancée.
--Les feuilles ont remué, je te l'assure.
--Bast! C'est le petit amour qui écarte les grappes de lilas pour voir
combien tu es belle. Parle... Dis-moi: _tu_... Tu dis si bien: _tu_. Dis
ce que tu voudras, ce que tu imagineras. Je ne connaissais pas ta voix.
Quand je te disais mon amour, moqueuse, tu interrompais mes serments de
mots drôles. J'étais toujours battu, moi qui ne parlais qu'avec mon
coeur. Tu m'aimes?
--Je vous aime.
--Le vilain _vous_.
--Je t'aime, je t'aime parce que...
--Parce que...
--Tu n'es pas comme ceux qui viennent chez mon père, et, assis à notre
table, inventorient les meubles, le linge de bouche, les faïences
accrochées au mur et aussi la fille, qu'ils espèrent emporter avec un
peu d'argenterie. Je t'aime parce que... je ne sais pas, moi, pourquoi
je t'aime! Un jour comme tu causais avec papa Jean-Marie des affaires de
l'usine, j'ai compris que tu me disais des mots que ceux qui étaient là
n'entendaient pas. «_Il nous faut vingt mètres de courroie, monsieur
Gosselet!_» Tu m'as dit ça et je ne me suis pas défendue de ton amour et
j'ai attendu l'aveu que tu devais me faire pour que je vienne à toi; et
je suis venue sans crainte, vers mon époux... Vous ne pleurez plus,
monsieur Bamberg!
--Nous sommes de grands coupables, Simone!
--Oui, de grands coupables! Pauvre père!
Et brusquement leur étreinte se relâcha.
--Jamais M. Gosselet ne consentira à notre union, Simone. D'ailleurs, je
n'oserai jamais moi, le _petit Bamberg_, comme il m'appelle, lui
demander la main de Mlle Simone, sa fille. Que lui dire pour le gagner
à notre cause? Que tu m'aimes! Il m'a secouru alors que j'allais, comme
mon camarade Fortin, solliciter de la compagnie d'Orléans un emploi de
chauffeur-mécanicien. Et je serais entré dans sa maison pour lui voler
sa fille!
--Pauvre père, comme il va souffrir!
--Simone, je partirai et... oublierai. Pardonne-moi de t'avoir parlé
d'amour, mignonne! Je suis pauvre: je devais te fuir, ne pas te tenter
par l'appât de nouvelles joies. Aimée de ton père, tu étais si gaie
avant mon arrivée à l'usine. Mes yeux t'ont dit: «Si tu savais combien
sont heureuses celles qui se donnent toutes», et tu t'es donnée presque
toute, mon aimée, et mes yeux mentaient, puisque nous sommes malheureux
de nous aimer tant.
--Tu veux t'en aller où je ne serai pas?
--Où tu ne seras pas... pour oublier.
--Oublier! Sais-tu, mon ami, si des jeunes filles ont pu se donner à un
autre que celui qui les créa femmes en leur disant le premier: «Je vous
aime!»
--Je t'assure que l'on oublie très bien. Il y a des proverbes là-dessus.
--Tu oublierais, toi!
--Moi... oui.
--Et tu m'aimes?
--Je t'aime et me souviendrai. Mais j'oublierai Mlle Gosselet, je
l'espère du moins. Demain... je partirai... avant l'ouverture des
ateliers. J'irai en Suisse où maman habite seule notre vieille petite
maison. Je lui dirai tout. Je suis resté petit pour elle. Elle savait si
bien apaiser mes chagrins d'enfant qu'elle calmera mes douleurs d'homme.
--Moi je n'ai pas de mère à qui je puisse me confesser, monsieur
Bamberg, vous le savez bien! Si vous avez menti en me promettant les
joies d'aimer, vous devez réparer le mal que vous m'avez fait. Je suis
une fiancée _originale_, moi, n'est-ce pas?
--Oh! mignonne, vous m'avez dit vous!
Simone posa sa joue sur l'épaule d'André, et, câline:
--C'est vrai, pardon! Mais un honnête homme n'abandonne pas celle qu'il
a promis d'aimer. Fuirais-tu, André, si j'étais sur le point de devenir
mère? Je suis enceinte de ton amour, mon aimé. Méchant, qui oblige sa
fiancée à se servir de comparaison brutale pour le garder à elle.
--Les petites filles ne savent pas la vie, Simone. Il est des devoirs...
--Des devoirs! Tu m'aimes, je t'aime. Notre devoir est de nous aimer.
--Les jeunes gens pauvres n'épousent des héritières que dans les romans.
M. Bamberg a épousé le million de M. Gosselet, voilà ce que dirait le
monde.
--Le monde, nous ne lui demandons rien.
--Sans doute, mais le monde exige.
--De quel droit?
--On ne sait pas.
--Êtes-vous sûr, monsieur Bamberg, que vous n'épouserez pas le million
de M. Gosselet en m'épousant? Oui, n'est-ce pas! Moi je sais bien que tu
serais tout heureux de m'emporter bien loin, comme je suis vêtue, en mon
costume de gymnastique! N'est-ce pas, mon aimé! Le monde n'existe pas
hors de nous.
--Il existe si bien, mignonne, que tu as un brave homme de père qui me
chasserait de sa maison le jour où je lui avouerais aimer sa fille. Nous
vivrons notre vie séparés mais toujours l'un à l'autre. Les hommes ne
pourront rien contre cet amour caché et les joies du sacrifice!
--Les joies du sacrifice!... mais je ne veux pas me sacrifier, moi!
--Nous ne pouvons cependant nous marier sans le bon vouloir de ton père.
--Mon père! Pourquoi me parler sans cesse de mon père, André! Et tu veux
t'en aller où je ne serai pas...
--Pauvre adorée que je fais pleurer! Mais tu vois bien qu'il faut que je
parte. Je suis capable de te prendre un jour et de t'emporter, de te
voler!...
--Tu ne m'aimes donc pas que tu trouves tant de bons arguments pour me
convaincre que nous ne devons pas nous aimer. Je vais te prouver, moi,
que nous ne pouvons pas nous quitter.
Lèvres contre lèvres, les mains enlacées, Simone et André ne
prononcèrent pas un mot et pourtant, quand M. Gosselet, inquiet d'un
silence trop prolongé, voulut écarter le feuillage, l'amant se dégageant
de l'étreinte de Simone dit tout haut:
--Notre amour est plus fort que tout, ma fiancée, ma femme!
--Vrai! je suis donc bien éloquente, mon petit mari. Vois-tu, j'ai
appris beaucoup de choses dans les livres, on m'a faite si savante.
A voix basse, si basse que le pauvre père aux aguets était désespéré de
ne plus entendre les propos amoureux, Simone continua:
--On peut nous surprendre ici. On peut nous surprendre... demain
peut-être! Fuyons tous deux. Quand je ne t'aurai plus à côté de moi, les
vilaines bonnes raisons vont t'assaillir et tu es trop honnête homme,
mon aimé, pour ne pas leur céder. Toi parti, je mourrais et je ne veux
pas mourir. Fuyons tous deux demain! Cela ne te surprend pas trop que je
te propose de fuir, moi ta fiancée? Je garde mon amour: voilà tout. Et
tu ne dis rien? Tu ne me remercies pas de cette bonne pensée?
--Te remercier... mais nous ne courons aucun danger ici... et puis tu es
si éloquente que M. Gosselet se laissera probablement toucher.
--Oh! l'honnête homme! Oh! l'honnête homme! A la rescousse l'amoureux!
Papa Jean-Marie ne cédera jamais... jamais. Papa Jean-Marie qui est si
bon ne croit pas aux affaires de coeur. Il se dirait: le petit Bamberg
_veut me mettre dedans_. Il a toujours peur _d'être mis dedans_, papa
Jean-Marie! As-tu de l'argent?
--De l'argent!
--Voilà une question qui te surprend.
--Pourquoi parler...
--Mais il nous faut de l'argent pour fuir. Une voiture m'attendra demain
soir, près de la grande grille. Je me promènerai dans le parc un livre à
la main. Le père Tant-Seulement, le jardinier, époussettera ses
artichauts que le train de sept heures couvre toujours d'escarbilles de
charbon. Je sauterai dans le fiacre--un fiacre par économie--et tu me
prendras dans tes bras et nous irons à la gare de l'Est. Nous ne nous
éloignerons guère de Paris pour revenir vite consoler papa Jean-Marie
qui nous aura pardonné.
--Je suis assez riche pour...
--Tant pis, mon aimé, tant pis! Je voudrais verser dans ta bourse toutes
mes économies de jeune fille, mais la fierté de M. Bamberg se
gendarmerait terriblement. Ne fronce pas les sourcils... Voilà que je
t'ai déplu, déjà. Demain! Sept heures.
--Simone!
--C'est entendu! Je t'en prie, laisse-moi payer le fiacre. Je serais si
heureuse de donner un louis au cocher qui t'enlèvera, car je t'enlève...
Je t'enlève! Tu verras quand nous serons dans notre chez nous! J'ai
appris à cuissoter un tas de petits plats. Mais, mon aimé, les étoiles
ne brillent plus que faiblement et le Grand Jour, le jour de mon
bonheur, va paraître. Ne dis pas non! Fais taire en toi le vilain
honnête homme pour n'écouter que l'amoureux. Ce soir... sept heures!
Sept heures! Si la voiture n'est pas près de la grille, je m'enfuis
quand même. Que je t'embrasse avant de faire mon escalade pour la
dernière fois! à toi, mon aimé!
--A toi, mignonne!
Les deux amoureux disparus, M. Gosselet se leva péniblement de sa
cachette, les jambes engourdies, les reins courbaturés, la gorge enrouée
d'une petite toux qu'il avait courageusement refoulée jusqu'à la fin du
duo amoureux. Ce qu'avait dit le petit Bamberg, il ne le savait guère,
mais la voix de Simone était arrivée jusqu'à lui distincte, vibrante.
Sa fille voulait prendre la fuite! Sa fille aimait un petit ingénieur
roublard, sans le sou, et le lui avait dit avec des mots qu'elle n'avait
jamais appris, des mots que lui avait soufflé quelque esprit du mal
torturant sa chair d'une passion subite. Lui qui ne croyait pas au
diable, lui, l'esprit fort, qui se moquait des vieilles légendes
auvergnates, il ajoutait foi maintenant aux maléfices, aux
ensorcellements.
Il se disait que les paysanne ont raison de se signer quand les gens qui
ont le _mauvais oeil_ passent sur le _désert_, la petite place du
village.
Ce petit Bamberg! Quelque Suisse-Allemand, sans doute! Un hypnotiseur
qui avait jeté son dévolu sur sa fille, héritière, et pouvait en faire
sa maîtresse par la puissance de l'oeil, du mauvais oeil.
Il sauverait Simone, l'exorciserait de bons conseils honnêtes qui
mettraient en fuite l'esprit du mal!
Assis sur le banc que venaient de quitter les amoureux, il pouvait voir
sa fille grimper le long de la muraille à la force du poignet, puis
s'arrêter sur le balcon du premier étage pour envoyer de la main des
baisers au séducteur posté, sans doute, dans la cour de l'usine.
--Pauvre enfant, elle est prise... prise... ensorcelée!
Et il pleura, le front appuyé sur le socle du petit Malin qui lançait
toujours ses flèches...
IV
La Grande Bobêche, la Petite-Souris, Mouron-pour-les-petits-oiseaux et
l'Embaumée étaient fort distraites à l'atelier de peinture.
Assises sur de hauts tabourets devant une table chargée de petits pots à
couleurs, le coude droit appuyé sur un support en bois, elles
promenaient maladroitement leurs pinceaux sur les têtes de kaolin
qu'elles tenaient de la main gauche.
Après le bavardage accoutumé sur «les types» aperçus la veille en
omnibus, les petites amies se mettaient chaque jour vaillamment à la
besogne, l'Embaumée troussant les lèvres d'une touche de carmin, la
Petite-Souris dessinant des cils en auréole autour des prunelles, la
Grande-Bobêche enjolivant de mignonnes fossettes, faites en
trompe-l'oeil, les joues de marmot largement lavées de rose par
Mouron-pour-les-petits-oiseaux.
Le buste corseté d'une blouse bleue maculée de rouge et de brun,
effilant le bout des pinceaux entre leurs lèvres devenues plus roses,
elles s'appliquaient, la langue un peu tirée, le visage penché sur
l'épaule, en des attitudes de contemplation.
Les poupées qu'elles animaient ainsi d'une couleur de vie étaient aussi
irréprochablement peintes que les grandes poupées qui se fardent
elles-mêmes. Les petites têtes avaient une individualité, un air à
elles, qui surprenaient même M. Gosselet; il disait au contre-maître:
--Ça se croit des artistes, et elles feraient des portraits, ma parole?
Le contre-maître, un vieux, venu d'Auvergne, comme le patron, maugréait:
--Très bien! mais nous voulons des têtes de bébés et non des pastels de
cocottes. Regardez-moi ces yeux.
--Laisse donc faire mon vieux Firmin: ça se vend: c'est parisien, c'est
parisien! Tu seras toujours de Saint-Flour, mon pauvre vieux!
Le vieux Firmin, ce matin-là, n'eut pas de peine à remarquer que les
têtes enluminées par les quatre petites amies ressemblaient aux
frimousses venues des autres tablées comme les masques de carnaval
ressemblent aux figures de cire posant à la devanture des coiffeurs.
Tous les bébés barbouillés par la Grande-Bobêche, Petite-Souris,
Mouron-pour-les-petits-oiseaux et l'Embaumée faisaient la grimace,
fronçaient les sourcils ou saignaient du nez.
--Ah ça, mesdemoiselles, c'est de la belle ouvrage! Recommencez-moi ces
horreurs!
Et les petites ouvrières s'appliquaient, rouges sous leurs casques de
cheveux. Cela ne durait guère et les caquetages recommençaient en un
rapprochement de frison, pendant que les pinceaux allaient à l'aventure,
encerclant l'oeil gauche de cils bruns, étoilant l'oeil droit de cils
blonds.
--Alors il t'a dit? chuchotait la Grande-Bobêche, une grande à figure
osseuse sous une mousse de poils rouges. Et la Petite-Souris, toute
petiote, avec des prunelles tachées au milieu comme par deux gouttes de
café, et Mouron-pour-les-petits-oiseaux, d'une joliesse maladive, les
lèvres pâles avancées en bec de pierrot, se penchaient vers l'Embaumée.
--Il m'a dit... Mais vous êtes des bavardes.
--Oh! ma petite l'Embaumée, dis-nous pourquoi M. Bamberg...
--Tais-toi, Mouron, le vieux Firmin va nous attraper. Et puis, Mouron,
que t'importe que M. Bamberg me dise ceci ou cela. Tu es amoureuse de
lui, hein?
--Moi! Si on peut dire! C'est toi qui es amoureuse, l'Embaumée. Tu vas
chiper le lilas du père Gosselet pour lui faire des bouquets que tu mets
sur sa table pendant le déjeuner. Je t'ai vue, l'Embaumée, je t'ai vue!
--Mademoiselle, je n'aime pas ces plaisanteries... Il y a toujours un
tas de vieux derrière vous. Avec vos yeux de sainte Nitouche...
--Mademoiselle, je vous défends!... Rendez-moi ma boîte à poudre.
D'ailleurs je suis assez droite pour que les hommes me suivent. Tandis
que les mômes vous crient dans le dos: «Hé! la boscotte!»
L'Embaumée d'un coup de pinceau balafra de rouge la frimousse pâle de
Mouron-pour-les-petits-oiseaux qui laissa rouler à terre la tête du bébé
qu'elle enluminait, pendant que le vieux Firmin criait du bout de
l'atelier:
--Hé! mesdemoiselles, cinquante centimes d'amende pour la casse. Et du
silence ou à la caisse.
Des rires sonnèrent à toutes les tablées.
Et rouges, rouges, un peu d'eau sous leurs cils baissés, hochant la
tête, les deux petites ouvrières promenèrent leurs pinceaux rageusement
sur les faces de kaolin.
La Grande-Bobêche riait de la querelle.
Petite-Souris, elle, lorgnait en dessous les deux rivales, craignant
quelque horion, quelque coup de griffe égarés. Puis, après un silence
qui apaisa la grande colère des deux voisines de tabouret:
--Voyons, ma petite l'Embaumée, raconte-nous ce qu'il t'a dit, Mouron
est agaçante.
L'Embaumée, le buste courbé montrant sa bosse qui bombait son gersey
comme un gros tampon d'ouate amoncelé sous la doublure, l'Embaumée
essuya du bout du doigt une larme qui allait choir et dit résignée:
--Ma bosse! Je sais que je ne suis pas belle. Mais quand on est
camarade, on ne devrait pas se reprocher des infirmités. J'aurais voulu
vivre toute seule, sans personne pour me faire souffrir. Mouron a voulu
être mon amie. Elle avait bien vu ma bosse quand elle m'a demandé de
demeurer avec moi à Montrouge.
Attendries, la Grande-Bobêche et Petite-Souris approuvèrent:
--Mouron est méchante comme la gale.
Et Mouron se mit à pleurer dans ses deux menottes, pendant que
l'Embaumée la poussait du coude, toute consolée déjà, disant à mi-voix:
--Voyons, Ron-Ron! Tu ne l'as pas fait exprès pour me faire du chagrin,
je le sais bien.
--Attention, voilà M. Bamberg, dit la Grande-Bobêche.
* * * * *
André Bamberg traverse l'atelier, la tête basse, semblant rêveur,
revient sur ses pas, rôde autour des petites amies, s'arrête derrière
l'Embaumée devenue pourpre et dit assez haut pour ne point paraître
faire une confidence:
--Ainsi c'est entendu, mademoiselle, vous voudrez bien passer à mon
bureau, à midi?
Sans lever les yeux, le pinceau maladroit en ses doigts tremblants,
l'Embaumée répond:
--Oui, monsieur.
Les petites amies, les yeux allumés de curiosité, se penchant de nouveau
vers la petite bossue:
--Alors il t'a dit?
--Pourquoi faire à son bureau?
L'Embaumée avoue très vite pour être délivrée des sottes questions qui
l'obsèdent et font sursauter vite le bouquet de violettes épinglé à son
corsage:
--M. Bamberg veut me parler de je ne sais quoi.
--Ah! de je ne sait quoi! riposte la Grande-Bobêche. Moi, je me suis
toujours défiée du petit Bamberg. Les hommes qui se frottent aux robes
des femmes, sans que ça leur fasse rien, m'épouvantent. Ils veulent
avoir l'air en bois et puis crac! ça flambe et ça vous prend, parfois,
malgré vous. Vous connaissez Berthe de chez Pachard, à Saint-Mandé? Le
patron l'appelle un jour, pendant le déjeuner des ouvrières. «Ma petite,
qu'il lui fait, si vous êtes bien gentille, je vous augmenterai.» Comme
elle ne voulait pas être bien gentille, il lui fit comprendre que
l'usine n'avait guère de commandes... que...--ce qu'ils disent
tous,--enfin Berthe sait peindre des sourcils sur des têtes de poupées,
mais elle ne sait que ça. Alors elle fut bien gentille. Ça c'est sale,
mais ça se fait. Moi, à ta place, l'Embaumée, je n'irais pas.
--Toi, dit Mouron, tu es jalouse!
--Oh! jalouse! Le petit Bamberg, ce n'est pas mon genre. Moi je n'aime
que les hommes qui portent lorgnon, qui ont six pieds de haut et des
cheveux frisés. Le petit Bamberg est un bel homme, mais il a des cheveux
plats, de grands yeux bleus qui ont l'air mort et il porte des cols
droits. J'aime à voir le cou des gens, moi. Puis il a deux coins de
moustache si petits qu'il a dû pleurer pour les avoir.
--Si ce n'est pas ton genre, dit Petite-Souris, c'est que tu as des
goûts communs. Il a l'air distingué.
--Et très bon! ajouta Mouron. Puis, tu n'as pas remarqué ses mains avec
des ongles tout petits.
--Soit, dit la Grande-Bobêche, pour ce que j'en veux faire. Mais
l'Embaumée ne nous donne pas son avis.
--Je n'ai rien à répondre, la Grande-Bobêche, ce que tu dis est si bête!
--A ton aise, ma petite. Tu feras comme les autres, mais je ne te
conseille pas de venir pleurnicher ensuite dans mon tablier. Tu es
prévenue.
* * * * *
Délicieusement émue, le coeur battant à coups précipités et soulevant le
bouquet de violettes sur son corsage, l'Embaumée songeait: «Que me
veut-il?»
Certes elle n'avait point peur d'une accolade brusque dans le petit
cabinet vitré au milieu de l'usine déserte. Elle se sentait protégé par
sa bosse contre le désir des hommes. Lui, si beau, devait-il pouvoir se
lasser de maîtresses qui n'étaient pas contrefaites.
«Que veut-il me dire?»
Avait-il deviné qu'elle l'aimait de très loin, de très bas, sans oser se
l'avouer, s'efforçant de cacher son amour honteux comme elle s'ingéniait
toute petite fille à dissimuler son infirmité. Comment avait-elle osé
l'aimer? Elle se souvenait de l'arrivée du jeune homme à l'usine, du mot
qu'il lui avait dit un jour:
--Mademoiselle, vous devez être bien heureuse de faire sourire tant de
petites bouches.
Depuis il l'avait gourmandée tout aussi fort que les autres ouvrières,
signalant rigoureusement au contre-maître qui tenait le livre de paye
ses retards du matin. Elle l'avait aimé à son insu, peu à peu, heureuse
de voir ses yeux, heureuse d'entendre sa voix, honteuse quand il
s'arrêtait derrière elle à l'atelier et pouvait remarquer la bosse, la
malencontreuse bosse.
Il n'avait rien fait pour être celui dont on prononce le nom tout bas en
une vaine caresse des lèvres, mais quand tous, connus et inconnus,
témoignaient à la pauvre fille, par des sarcasmes ou de bonnes paroles
attendries, qu'ils s'apercevaient de son infirmité et triomphaient, eux,
d'être droits, lui, n'avait rien dit. Oh! l'excellent coeur!
Elle l'avait aimé par besoin d'aimer. Les fleurs qu'elle baisait le
matin se fanaient le soir. Être aimé d'une boscotte cela ne pouvait
l'humilier puisqu'il ne le saurait jamais. Une autre le prendrait, une
autre qui ne serait pas contrefaite, mais elle serait si heureuse de
souffrir, sa souffrance venant de l'Aimé.
Elle avait été imprudente, la veille, en déposant sur sa table une
branche de lilas chipé au père Gosselet. Quels rires dans l'usine si les
ouvrières apprenaient que l'Embaumée était amoureuse de M. Bamberg!
--Comment! la Boscotte!
--Oui, ma chère! Elle ne doute de rien.
Amoureuse et bossue! Elle n'oserait plus sortir de sa chambre de
Montrouge.
--Pourvu qu'il ne devine pas, murmura-t-elle.
Et profitant d'une causerie qui rapprochait les frisons de ses camarades
de tablée, elle mit un peu de rose au coin de son mouchoir et se farda
les joues furtivement pour être moins pâle quand il lui dirait:
«Mademoiselle, je vous aime!» Non, mais: «Mademoiselle, je... je...» Que
pouvait lui dire M. Bamberg? Peut-être avait-il deviné...
* * * * *
André Bamberg, assis en son bureau de la machinerie, enjolivait de
fioritures les initiales M.G. qu'il avait dessinées sur une feuille de
papier blanc. Cet exercice, tout machinal et qui n'était d'aucune
utilité à la fabrique Gosselet, aidait le jeune ingénieur à ne point
trop témoigner d'impatience et de nervosité.
André Bamberg avait résolu de prendre une décision à midi sonnant.
L'honnête homme et l'amoureux s'étaient querellés en lui pendant toute
la matinée et il s'efforçait de ne songer à rien jusqu'à l'heure où il
se prononcerait sur son sort. Peut-être sacrifierait-il à Simone tous
ses scrupules, elle l'aimait tant!
Les bruissements de cette usine point tapageuse comme les autres usines,
les chuchotements entendus autour des bébés nouveau-nés comme en une
chambre d'accouchée lui rappelèrent ses débuts dans la maison Gosselet.
Né en Suisse, dans une de ces auberges proprettes où ne descendent plus
guère que les gens du pays et les étrangers qui voyagent en artistes, il
avait suivi les cours de l'école polytechnique de Zürich, puis, son
brevet d'ingénieur en poche, il était venu en France à la conquête d'une
position sociale. Pendant trois mois, il avait heurté vainement à toutes
les portes d'industriels grands et petits, quand un ami le présenta au
fabricant de poupées.
Son entrée en fonctions avait été modeste. En homme pratique qui se
défie de la science apprise en des livres, M. Gosselet lui avait fait
étudier tous les petits détails de la fabrication des bébés.
Cela l'avait amusé, d'abord, puis intéressé, et il gardait bon souvenir
du temps où ouvriers et ouvrières le gourmandaient, malgré son titre,
quand il gâchait du carton ou des fils d'archal. Devenu bon ouvrier et
connaissant tous les procédés, tous les secrets du métier, il s'était
ingénié à rendre plus anatomiquement vrai l'organisme des petits êtres
en carton.
Le bébé moderne n'a plus de son dans le ventre, il se compose de
diverses parties en carton creux reliées entre elles par des ressorts et
des bouts de caoutchouc formant un appareil dont toutes les ficelles se
rattachent à un crochet qui est le coeur. Il peut mouvoir ses petits yeux
de verre à droite et à gauche pour dire bonjour aux petites amies de
maman ou les baisser sous la paupière inférieure pour laisser croire
qu'il dort bien sage.
Dans la première partie de la fabrication qui consiste à créer les
parties d'armure en carton que l'on réunit pour former un corps, Bamberg
fit une découverte importante. Il imagina de remplacer les petites
menottes fragiles par des mains incassables. Il composa une pâte
argileuse qu'il pressura et moula en une machine de son invention. Dès
lors les bébés Gosselet promenèrent de par le monde de jolis petits
doigts délicatement incurvés résistant à tous les heurts. Cela lui valut
les bonnes grâces du patron et l'emploi d'ingénieur-constructeur.
Brusquement poussé par le désir de voir ce qu'il allait quitter, Bamberg
se leva et se mit à errer à travers les ateliers.
Au moulage, une nouvelle création put le distraire un instant de ses
préoccupations.
Le corps, les jambes et les bras des bébés sont fabriqués économiquement
en feuilles de carton moulées dans des matrices en fonte de formats
différents, mais la confection des têtes en kaolin exige une
main-d'oeuvre plus minutieuse. La pâte liquide est versée en des moules
en plâtre qui ne peuvent guère servir plus d'une vingtaine de fois sans
se couvrir de petites granulations qui marqueraient le visage des bébés
des cicatrices de la petite vérole. La tête moulée est confiée ensuite à
des ouvrières qui, manipulant délicatement la croûte fragile, font avec
un canif la toilette des lèvres entr'ouvertes et des petits nez.
Or, depuis la veille, la maison fabriquait des poupées rieuses. Les
polisseuses creusaient des alvéoles sous la lèvre supérieure des bébés
et plantaient une rangée de quenottes en émail à peine aussi grosses que
des grains de riz. Très artistes, les petites ouvrières s'acquittaient
de leur tâche à merveille.
Passant près du four où les petites têtes cuisent à une température de
huit à douze cents degrés, André Bamberg entra dans l'atelier des
peintres pour corps qui sont aux peintres pour têtes ce que sont les
barbouilleurs en bâtiment auprès des grands prix de Rome.
Entièrement vêtues de blanc, comme en chemise, trente ou quarante jeunes
filles plongeaient les bébés dans un bain de rouge ou de rose et les
fixaient ensuite à la muraille hérissée de longs piquets. Les petits
corps nus séchaient là, empalés.
Bamberg parcourut ensuite les salles de réserve, désertes, où
s'entassaient des bras et des jambes en carton, semblables à d'immenses
ossuaires, et il fit son entrée dans le salon de coiffure.
Là, les petites ouvrières jacassaient--un vice de profession--tout en
épinglant des perruques sur les petites têtes d'abord coiffées de
calottes de liège. Elles frisaient au petit fer ou tressaient des
nattes, couchant leurs clientes sur de grandes tables encombrées de
laines fines ou de vraies chevelures achetées aux Creusoises ou aux
Bretonnes pour quelques mètres de satinette.
Rêvassant, il s'arrêta devant les faiseuses d'yeux, penchées, très
pâles, sur la flamme du gaz qui leur servait de foyer pour fondre les
bâtons de verre de différentes couleurs, en cornée et prunelles striées
de jaune.
La confection des petits souliers mordorés portant sous la semelle la
marque Gosselet sembla l'intéresser comme une chose qu'il voyait pour la
première fois. Toc! un coup de balancier: l'empeigne. Toc! un coup de
balancier: la semelle. Deux tours de roue d'une machine à piquer et la
chaussure à pointe, à la mode, était aussi gracieuse que les bottines de
fée mises à l'étalage sur le boulevard.
Dans un autre atelier, cinquante lingères et confectionneuses recevaient
des hottées de bébés qu'elles empilaient tout nus sur de grandes tables
et habillaient ensuite de chemisettes fleuries de bouquets bleus...
* * * * *
Midi sonna. Les étoffes froissées, les babillages, les chaises remuées,
lui rappelèrent que l'Embaumée devait l'attendre en son cabinet de la
machinerie.
Debout, les cheveux tapotés en hâte, mais frisotant à la diable, trop
rose, les yeux noirs mouillés, le buste redressé comme pour offrir à
l'aimé le bouquet de violettes épinglé au corsage, l'Embaumée attendait,
gentille sous sa petite capote de fausse loutre.
Il entra vite, ferma l'huis vitré, sourit.
--J'ai un service à vous demander, mademoiselle.
--Ah! j'en suis bien heureuse, monsieur Bamberg.
--Allez à Paris et prenez, place de la Bastille, un fiacre que vous
ramènerez ici près de la grille du parc où il attendra. Tenez, voilà
vingt francs pour que le cocher prenne patience.
--Mais, monsieur Bamberg, le cocher s'embêtera et s'en ira avec vos
vingt francs.
--C'est juste, venez me prévenir de l'arrivée du fiacre et je parlerai
au cocher. Vous êtes toute gentille, mademoiselle, et merci.
Puis, hésitant:
--Vous ne direz rien à vos amies, n'est-ce pas?
--Rien!
--Merci.
V
M. Gosselet ne parut pas à l'usine le lendemain matin du jour où il
surprit Simone tendant ses lèvres à André Bamberg.
Levé dès l'aube après avoir passé une nuit sans sommeil, il entra
solennellement dans la chambre de Mme Gosselet, avança un fauteuil près
de son lit, et s'entretint plus d'une heure avec elle.
Il ne prit pas son café au lait, ce qui ne lui était encore jamais
arrivé de sa vie, et se dirigea, à pied, vers la station voisine, où il
demanda un billet pour Paris.
Le jardinier Tant-Seulement remarquant les vêtements en désordre de son
maître, son attitude soucieuse et presque embarrassée au moment où il
sortait du parc, murmura, malin: «Voilà le patron qui va retrouver des
connaissances, on dirait qu'il n'a pas dormi. Ah! ces riches, ça se paye
des noces à casser les assiettes.»
Simone qui avait veillé toute la nuit, empaquetant des bibelots,
bouleversant des piles de linge, se coucha au petit jour, après avoir
soudain réfléchi qu'elle ne pouvait prendre la fuite qu'à condition de
ne rien emporter de la maison paternelle.
Elle se blottit, frileuse, dans un fouillis de dentelles, et ferma les
yeux, voulant dormir pour arriver vite à l'heure tant désirée où elle
serait seule avec _lui_ dans leur premier appartement: une vilaine boîte
soubresautant, remorquée par quelque cheval moribond;--dans leur premier
nid: un fiacre!
Elle compta jusqu'à mille, se récita un poème de Musset, espérant
vaincre l'insomnie; rien n'y fit. Ses grands yeux s'ouvraient sans
cesse, fiévreux, ses menottes fourrageaient dans les oreillers, ses
lèvres disaient: «André, André!»
Brusquement elle se leva, repoussant d'un coup de genou draps et
couvertures, et s'assit en chemise devant son secrétaire.
Le poing enfoncé dans le petit toupet de cheveux bruns qui donnait à sa
physionomie une piquante espièglerie de clown, elle écrivit:
«Bon papa Jean-Marie,
«Je pars avec André Bamberg. C'est moi qui l'enlève. C'est très mal,
très mal, mais c'est, je crois, la meilleure manière de vous prouver
combien je l'aime. Vous n'auriez jamais consenti, bon papa, à me le
donner pour mari: je le prends. Pardonnez-moi! pardonnez-moi!
«J'ai hésité longtemps à vous quitter, vous avez toujours été si bon
pour votre Momone qui pleure en vous écrivant, mais l'accueil fait au
candidat de maman m'a prouvé que vous ne céderiez que contre un nombre
respectable de billets bleus. Je ne veux pas être achetée.
«Vous désirez un gendre riche pour qu'il puisse entourer de gâteries
votre fille chérie, je le sais bien. Si je prends un mari pauvre, moi,
c'est pour qu'il me doive tout, et me le témoigne. Je fais mon bonheur.
Vous me pardonnerez d'assurer mon avenir contre votre volonté.
«Je ne suis pas une petite fille romanesque, vous le savez bien, je suis
pratique. Affaires de coeur d'abord, affaires d'argent... ensuite.
N'êtes-vous pas là pour remplir ma bourse quand elle sera vide, papa
Jean-Marie?
«Ce que j'aime en lui, voyez-vous, c'est qu'il n'osait pas demander ma
main.
«Je suis de celles qui valent mieux que leur dot et je le prouve en me
donnant à celui que j'aime.
«Consolez maman! consolez maman! Quand vous le voudrez, nous vous
reviendrons tous deux, André et moi, résolus à vous faire oublier les
mauvais jours où vous aurez pleuré l'absente.
«Je ne connais rien aux affaires, papa Jean-Marie, mais il me semble
que: _Gosselet, Bamberg et Cie_, cela formerait une raison sociale
sonnant divinement bien à l'oreille. Songez qu'il est très instruit, mon
mari, et aussi très ingénieux; c'est vous qui me l'avez dit, père.
«Et plus tard, il m'aimerait tant qu'il finirait peut-être par épingler
un ruban à sa boutonnière. Il inventerait quelque chose. Tout est
possible aux amoureux, vous le voyez bien, puisque je vous quitte, moi
qui vous aime.
«Bon papa, bon papa, vous m'avez fait éduquer en brave petit homme, vous
me pardonnerez de savoir prendre une décision énergique.
«Je vous embrasse bien tendrement et bien longuement pour le temps où je
ne vous aurai pas. Envoyez-moi votre pardon aux initiales: _A.M. Bureau
central, Poste restante_, et nous reviendrons vite, vite, vous faire
tout oublier.
«Simonette.»
La lettre achevée, elle put dormir, souriante, jusqu'au qu'au moment où
Jenny, la femme de chambre de Mme Gosselet, vint heurter à la porte.
--Mademoiselle! il est midi... le déjeuner est servi... Monsieur et
madame sont inquiets.
--Je descends, Jenny.
Les cheveux tordus, le visage lavé à grande eau--jamais il n'y eut sur
la toilette de Simone le plus petit flacon de parfum, la plus minuscule
boîte de poudre de riz,--vêtue d'un peignoir blanc rayé de rose, la
fille de M. Gosselet fit son entrée dans la salle à manger, portant la
main droite à la hauteur de l'oreille, la main gauche ouverte, paume en
avant, le long de la cuisse.
Madame Gosselet pivota brusquement sur sa chaise:
--Quelles manières, mademoiselle Dumanet! Puis quel sans-gêne! descendre
en peignoir!
Dans la position du soldat sans armes devant son supérieur, Simone
attendait un bon sourire de papa Jean-Marie excusant son espièglerie,
mais le fabricant de poupées, dissimulé derrière un journal qu'il tenait
grand ouvert, les bras tendus, semblait ne prêter aucune attention à ce
qui se passait autour de lui.
Le mutisme de son mari encouragea Mme Gosselet à commencer ses
doléances quotidiennes sur l'éducation déplorable donnée à sa fille et
les non moins déplorables faiblesses du fabricant de poupées.
Simone, les lèvres délicieusement troussées en moue, courut vers papa
Jean-Marie et, penchant sa frimousse boudeuse par-dessus le journal
tendu:
--Nous sommes donc brouillés, père! Vous vous liguez avec maman pour me
corriger de mes excentricités... Allons! puisque tout le monde m'en
veut--je ne sais pourquoi--je vais me tenir bien sage dans mon assiette.
«Jenny, passez-moi donc une serviette autour du cou, je pourrais salir
ma robe. Mais, Jenny, c'est très sérieux, je vous l'assure... surtout ne
me faites pas de cornes dans le dos.»
Ces plaisanteries ne déridaient pas M. Gosselet. Mme Gosselet tenait sa
cuiller comme un sceptre, hautaine, dédaigneuse, les yeux levés au ciel
en guise de protestation.
--Mais vous ne mangez pas, père, vous êtes souffrant?
--Moi, non! Je lis un article très intéressant.
--Plus intéressant que notre conversation, mon cher?
--Quelle conversation? Vous ne dites rien, ma toute bonne.
--Que dire entre une jeune fille--ma fille--qui fait parade de ses
manières de corps de garde et un mari... mais à votre fantaisie. Je me
lasse, enfin, de répéter sans cesse les mêmes choses.
--Moi, dans tout cela, j'ai l'air d'avoir commis un gros, gros crime...
dit Simone d'un ton enjoué. On dirait que le cadavre est caché sous la
table.
Puis la main posée sur le bras du fabricant de poupées:
--Père, votre visage est fatigué. Vous n'avez pas dormi?
--Moi, pas fatigué... Je lis un article très intéressant.
--Vous avez perdu quelque somme importante, vous avez besoin d'argent,
mon cher?
--Besoin d'argent! Non!... Vous pouvez être tranquille pour votre petit
égoïsme, ma toute bonne.
Sa serviette lancée sur la table, Simone se leva et prenant la tête de
papa Jean-Marie entre ses mains, en un geste qui lui était familier:
--Je veux savoir ce qui vous cause du chagrin. D'abord, je vous embrasse
pour faire la paix.
Comme il se défendait, baissant le front, les sourcils dessinant une
ligne de poils gris hérissés:
--Alors, je suis coupable et c'est grave!
--Je te dis que je lis un article très intéressant.
--Bien, père, je vous laisse.
Le déjeuner s'acheva rapidement en un cliquetis solennel de fourchettes
et de vaisselle remuées, madame Gosselet souriant de la brouille
survenue entre le fabricant de poupées et sa fille, Simone inquiète du
silence de son père, M. Gosselet plongé tout entier dans la lecture de
l'article très intéressant.
Deux heures après, le fabricant de poupées se promenait, songeur, dans
la grande allée du parc quand un roulement de voiture l'attira vers la
grille d'honneur ornementée de petits amours dorés. Il entendit:
--Attendez, monsieur le cocher, on viendra vous payer.
M. Gosselet aperçut l'Embaumée descendant d'un fiacre fermé qui
stationnait sur le trottoir, près de la petite porte de service du parc,
à quatre ou cinq mètres de la grille.
Peu après, le petit Bamberg vint parler bas au cocher et lui tendit une
pièce de monnaie.
--A sept heures moins cinq je serai là, bourgeois, fit le cocher.
Et jugeant, sans doute, que la course de Paris à l'usine avait été trop
dure pour qu'il exigeât de nouveaux efforts de Cocotte, il suspendit au
cou de sa bête une musette remplie d'avoine et se mit à frotter d'une
peau de daim les cuivres du harnais.
Le fabricant de poupées se dirigea vers Tant-Seulement qui parait de
plantes nouvellement fleuries une mosaïque éclatante de couleurs comme
un tapis d'Orient.
--Va à l'usine, mon garçon, et prie M. Firmin de se rendre ici où je
l'attends.
Le père Firmin arriva peu après, tout souriant:
--Je vous croyais malade, patron. On ne vous a pas vu à l'usine, ce
matin.
--Des affaires!... Dis donc, mon vieux Firmin, veux-tu m'aider à jouer
un bon tour.
--Dame oui! si l'honneur est sauf!
--Tu vois ce fiacre?
--C'est un jaune. Le cocher a un chapeau blanc. C'est une roulante de
l'Urbaine.
--Ce fiacre, à sept heures précises, doit venir prendre ici le petit
Bamberg et une jolie femme. Je veux que l'ingénieur manque son
rendez-vous.
--Comment! le petit Bamberg! Il n'a pas seulement une seule maîtresse
dans l'usine...
--Il cache son jeu, le sournois! Tu retarderas, sans qu'il s'en
aperçoive, la grande pendule d'une demi-heure.
--Alors vous voulez la lui souffler, couquinos!
--Comme tu dis. Silence, hein!
--C'est entendu!
Se frottant les mains, dansant la bourrée, le père Firmin répétait
_Couquinos! couquinos!_ (coquin, coquin). Un Auvergnat jouant un bon
tour à un Parisien, cela égaudissait son âme de _fouchtra_ dédaigné
autrefois par les cuisinières alors que des gringalets de rien du tout
avaient tout de suite bataille gagnée.
Le contre-maître parti, M. Gosselet ouvrit la porte de service et monta
dans le fiacre jaune.
--Où faut-il vous conduire, bourgeois?
--A Paris. Je vous prends à l'heure.
--A l'heure? Peux pas!
--Pourquoi?
--Faut que je revienne dans cette rue, ce soir, à sept heures précises,
bourgeois!
--Je le sais pardieu bien. Mon gendre doit emmener sa femme à la gare.
Mais comme il ne peut sortir, j'accompagnerai madame moi-même. Nous
serons de retour avant sept heures! Allez!
--Mais où?
--Rue Denfert-Rochereau.
* * * * *
A six heures, Simone qui venait d'exécuter une demi-douzaine de sauts
périlleux monta dans sa chambre et endossa par-dessus son costume de
gymnastique un manteau de drap bleu cloué de cabochons. Elle voulait
faire à l'aimé la bonne surprise de fuir avec lui vêtue comme aux heures
de nocturnes entrevues.
En petite fille pratique, elle glissa en une pochette de sa tunique une
petite bourse à mailles d'argent gonflée d'or, puis posa en un
vide-poche la lettre adressée à papa Jean-Marie et descendit dans le
parc un livre à la main.
Elle se dirigea vers la grande allée, de l'air le plus naturel du monde,
sentant son coeur se serrer d'une angoisse délicieuse, à mesure qu'elle
approchait de l'endroit où André devait l'attendre. De temps en temps,
elle s'arrêtait pour écouter si personne ne la suivait, et d'un coup
d'oeil rapide, elle passait le parc en revue. Tout y était tranquille
comme à l'ordinaire, plongé dans le même silence et la même tristesse.
Le jour baissait brusquement, des nuages d'un gris sale, pareils à des
paquets de linges mouillés, pendaient au-dessus de l'usine, le vent
humide qui soufflait dans les marronniers annonçait la pluie.
Comme elle hésitait à se diriger tout de suite vers la petite porte pour
voir si le fiacre attendait, un bruit de ferrailles remuées sur le pavé
de la rue lui fit jeter son livre sur un banc et courir vers la grille
au risque d'éveiller les soupçons de Tant-Seulement.
Le cocher, rênes en mains, semblait prêt à partir au moindre signal.
Derrière la glace, elle crut apercevoir André lui faisant signe, de la
main, de venir à lui. Vite elle courut vers la voiture, ouvrit la
portière et tendit les bras.
--Oh! mon aimé... oh!... mon père!
La rosse, martelant le pavé des quatre fers, partit au galop en un
gémissement de la lourde caisse jaune tremblant de tous ses ais.
--Oh! mon père, je l'aime tant. Je ne suis pas une mauvaise fille. Mais
vous ne me l'auriez jamais donné et j'ai voulu le prendre!
--Gueuse! gueuse! Qu'est-ce qu'il t'a donc fait, le sorcier, pour que tu
salisses mon nom, misérable! Toi... au couvent, lui... à la porte de
l'usine. Ah! il en veut aux gros sous de son patron...? Il crevait de
faim quand je l'ai pris à mon service, j'ai dû lui payer des vêtements
pour qu'il n'entre pas chez moi en voyou. Et il veut m'enlever ma fille?
Me voilà récompensé! Ah, petit intriguant d'Allemand, voleur de filles,
voleur, voleur...!
Simone pleurait silencieusement derrière le masque blanc de son
mouchoir.
Elle dit d'une voix très douce:
--Il n'est pas Allemand, père, il est Suisse.
--Si tu étais une Gosselet, tu aurais compris son manège, tu n'aurais
pas donné dans le panneau, grosse bête... Ah! le filou! Ah! le
coquin!... Tu as du sang de Parisienne dans les veines!... Il t'a fait
les yeux doux... Il t'a dit qu'il t'aimait bien!... Deux cent mille
francs de dot: il n'est pas difficile! Il a dû prendre des petits airs
désintéressés: «Jamais je n'oserai demander votre main, Mademoiselle.»
Il savait bien ce qui attendait sa demande en mariage... Ah! Ah! le
petit Bamberg, mon gendre! J'aurais tellement ri que je n'aurais pas eu
le courage de le mettre à la porte. Mais, toi, toi si crédule, si bête!
Pas la peine d'apprendre dans tant de livres, alors... Chez moi, chez
moi, en Auvergne, une paysanne n'épouse son fiancé qu'après avoir
compté, tu entends, ses draps de lit et ses paires de bas. J'aurais
travaillé toute ma vie pour offrir un joli petit million à M. André
Bamberg parce qu'il a une moustache longue comme ça, un grand col qui
doit le gêner pour manger et des yeux qu'il doit agrandir avec du noir,
comme les femmes. Ah! non! Ah! non!...
Tapie en un angle de la voiture, les yeux brillant dans le noir, Simone
consolée par ces hoquets d'indignation, ces bordées d'injures, cette
bourrasque de gros mots, songeait à l'aimé, au pauvre aimé, l'attendant,
si seul, si désespéré près de la grille du parc.
--Mais réponds donc, réponds donc, dit M. Gosselet gesticulant avec tant
de véhémence qu'il brisa d'un coup de coude une glace de la voiture.
Le fiacre s'arrêta brusquement. Et le cocher parut à la portière.
--Qu'est-ce qu'il y a bourgeois?
--Rien! rien! marche donc, animal.
--Animal! Ah ça, dites donc... Vous allez payer la casse tout de suite
et le reste... vous payerez le reste...
--Tu veux de l'argent, toi aussi, tiens, en voilà de l'argent, mais
marche, marche plus vite que ça!
Le fiacre repartit au galop.
--Enfin, qu'as-tu à dire?
--Je l'aime!
--Tu l'aimes, misérable!... Tu n'es pas ma fille, tu n'es pas une
Gosselet. Vraiment? Tu l'aimes! Tien! il y a trop longtemps que j'ai ce
soufflet dans la main. Et j'aurais dû l'étrangler quand tu faisais ta
chatte sous les lilas... J'ai tout entendu, oui tout. Mais j'espérais
que tu réfléchirais. Et ce matin, ne voulais-tu pas embrasser ce bon
papa Jean-Marie, hypocrite, sournoise...
--Vous m'avez frappée, père, je ne suis pas une gamine en robe courte.
Vous n'avez plus de fille!...
--Tu es si bien ma fille, mademoiselle, que je te conduis en retraite
chez les soeurs Visitandines. Et tu n'en sortiras, tu entends, que le
jour où tu seras guérie.
--Je ne guérirai jamais.
--Tu changeras d'avis.
--Je le répète une dernière fois: j'aime André Bamberg.
--Ta mère avait raison de me reprocher ma faiblesse. Mais que t'a-t-il
donc fait, gueuse, pour te prendre comme il t'a prise?
Elle se taisait, froissant ses gants de ses doigts minces et nerveux.
Il lui prit la main et s'approchant tout près:
--Conte-moi tout, ma pauvre Simonette. Tu étais si gentille toute
petite, quand tu me confiais tes gros chagrins et tes petits dépits.
J'ai, pour te faire plaisir, mis à la porte plus de vingt gouvernantes
qui ne voulaient pas te laisser barbouiller le nez du sable des squares.
Tu n'avais qu'à me tirer la barbe, tyran, pour me gagner à ta cause.
J'étais ton cheval: tu m'attachais au coude un collier avec des
grelots... Je te suivais dans le parc, avec ta poupée sur les bras.
Jamais je n'ai pu te voir pleurer sans pleurer et quand j'étais ennuyé
par les vilaines affaires d'argent, tes petites mines me faisaient rire
aux éclats... Conte-moi tout. C'est lui qui...
--Je l'aime. Vous ne comprenez pas... vous ne pouvez pas comprendre.
--J'ai eu tort de te frapper, je te demande pardon, ma petite Momone. Je
veux te faire une vie douce, honnête... M. Bamberg ne t'aime pas.
--Oh! père!
--S'il t'aimait, il ne t'aurait pas demandé de prendre la fuite.
--C'est moi qui ai voulu, père. C'est moi qui ai exigé...
--Tu le crois, malheureuse enfant... Écoute une histoire d'amour honnête
que je vais te conter. Ton grand-père qui était, tu le sais, rétameur,
aimait, jeune homme, la fille de son oncle Gosselet. Il la demanda en
mariage. On la lui refusa. Comme c'était un brave garçon qui ne songeait
pas à enlever les filles, lui, il courut les grand'routes, économisant
sou par sou, se privant de vin alors qu'il ne coûtait que deux sous le
litre. Il travailla six ans pour acheter une toute petite propriété
voisine des terres de son oncle. Sa cousine attendit patiemment;
pourtant, ils s'aimaient bien, va! Le gars, sa journée faite, courait à
travers champs pour lui donner le bonsoir. Il traversait l'étable à
vaches pour arriver jusqu'à sa chambre. Des fois, elle ne l'attendait
plus. Alors, il la regardait dormir à la lueur de sa lanterne. Puis il
s'en allait sans l'éveiller. Des coeurs honnêtes, des coeurs simples,
vois-tu!
--Elle ne l'aimait pas... Six ans!... Combien de temps, père,
faudrait-il à celui que j'aime pour gagner un million?
--Ce n'est pas la même chose!... Mais nous voici arrivés au couvent. Ta
mère a tenu à t'y mettre. Tu n'es pas la première... Tu n'y seras pas
seule... Les soeurs seront bonnes pour toi. Elles te consoleront et tu
oublieras. Dès que tu seras guérie, écris-moi vite, vite... Nous serons
si heureux, après...
La rougeur de ses joues devint brûlante, elle se redressa comme pour
repousser une vision terrible, et les yeux enflammés de passion, elle
répondit d'une voix brève et décidée:
--Je ne puis pas guérir et je ne veux pas!...
VI
Après avoir franchi une petite porte percée dans un mur haut de huit
pieds longeant la rue Denfert, M. Gosselet et sa fille furent reçus au
parloir par la soeur tourière prévenue de leur arrivée.
Grâce aux relations de madame Gosselet dans le monde des oeuvres (elle
donnait, bon an, mal an, une centaine de bébés détériorés aux enfants
recueillis par les soeurs de différents ordres), son mari avait pu
s'entendre pour faire interner, comme en une sorte de prison, sa fille
au couvent des Visitandines.
C'est encore une des ressources des parents riches désespérés, de
pouvoir faire enfermer sous le couvert d'une retraite, dans les maisons
religieuses qui reçoivent des pensionnaires, leurs filles coupables ou
récalcitrantes.
Soeur Marie-Thérèse, la supérieure, avait accepté la garde de la petite
laïque, non en l'espoir d'une conversion, mais escomptant la générosité
de Monsieur et surtout de Madame Gosselet.
La voix mal assurée, papa Jean-Marie fit ses adieux à sa fille, devenu
faible à l'heure des suprêmes résolutions:
--Ah! si tu avais voulu... si tu avais voulu redevenir ma bonne petite
Monette!
--Inutile, père, je vous ai dit que je l'aimais.
--Me voilà bien puni de ma faiblesse. Et cela ne te cause pas de chagrin
de me voir regagner l'usine, seul, tout seul? Ta mère!... que va dire ta
mère? Embrasse-moi, au moins... Embrasse-moi...
Comme il tendait les bras, elle s'approcha, indifférente:
--Si vous voulez, père.
--Ce qui me désole, vois-tu, c'est que tu vas souffrir par moi, moi qui
voudrais te voir heureuse. Qu'est-ce que je te demande, en somme! De ne
pas épouser un jeune homme sans le sou. Cela n'est pas bien difficile!
Plus tard tu me maudirais d'avoir cédé! Laisse-moi croire que tu
l'oublieras, je saurai si bien te garder de lui. Je te ferai une bonne
petite existence qui aidera à ta guérison. Dis-moi ce que tu désires...
Veux-tu épouser le Russe, un jeune homme très bien, oui, très bien.
--Celui qui a une tante au Caucase, non, mon père! Je vous aime
beaucoup, mais si vous pouviez abréger ces adieux... qui nous sont
désagréables, n'est-ce pas?
--Comment, je t'ennuie! Je suis un vieux radoteur!
--Je ne dis pas cela.
--Je te laisse, mais embrasse-moi... Encore!... Tu réfléchiras... Tu
m'écriras... Je viendrai du reste te voir tous les deux jours, tous les
jours, si je peux... Je ne suis pas un père barbare... Je te mets
simplement ici pour que tu réfléchisses, pour que tu fasses une petite
retraite, pour que tu apprennes à obéir et pour que tu sois protégée
contre toi-même.
Il l'embrassa encore, et comme il faisait mine de gagner la porte, la
soeur tourière, qui se tenait à l'écart pendant ces adieux, prit Simone
par la main et la conduisit vers le tour, sorte de guérite basse
enfoncée dans le mur et munie d'un banc en demi-cercle.
Il se retourna encore avant de franchir la porte:
--Écris-moi, vite, vite, que tu deviens raisonnable, et je reviendrai
immédiatement te chercher.
Simone dit en un hochement de tête:
--J'ai grand peur de ne jamais être raisonnable comme vous l'entendez,
père.
Simone se baissa pour pénétrer dans le tour et prit place sur le siège
qui, brusquement, évolua de droite à gauche.
Simone Gosselet était prisonnière.
Toutefois l'accueil que lui fit la supérieure, soeur Marie-Thérèse, lui
prouva que sa réclusion ne serait point trop désagréable.
Soeur Marie-Thérèse portait majestueusement le costume de l'ordre: une
robe en laine noire, épaisse et drapée en plis raides, des plis en bois,
une guimpe blanche aussi rigide qu'un gorgerin. Un bandeau noir
encerclait son front carré. Sous son voile noir, ses yeux trouaient de
deux points noirs le blanc jauni de son masque osseux. Blanche et noire,
elle portait une croix épinglée à sa guimpe. Une seconde croix pendait,
au bout d'un chapelet à gros grains, sur sa jupe.
Un naturaliste l'aurait classée sous cette étiquette: coléoptère blanc
et noir, le même signe: une croix or, répétée sur blanc et sur noir.
* * * * *
La rigidité des pièces d'armures qui la revêtaient symbolisait assez
bien le caractère de soeur Marie-Thérèse. N'ayant pu s'anéantir en Dieu,
après des ennuis communs à bien des mortelles, elle avait résolu de
s'occuper des intérêts de la communauté.
Nommée économe du couvent peu après son entrée en religion, elle avait
su défendre contre les notes majorées des fournisseurs les dots
apportées par les fiancées de Jésus, et économiser deux mille francs en
l'exercice de son budget. Cette prouesse lui avait valu d'être nommée
supérieure au scrutin de l'année précédente, en remplacement de soeur
Jeanne-Madeleine si mystique, la pauvrette, qu'elle ne songeait pas à
exiger de dot des jeunes filles brûlant de convoler en idéales noces
avec le divin Crucifié.
Quand une novice se disposait à prononcer les voeux de chasteté, pauvreté
et obéissance, soeur Marie-Thérèse s'informait de l'appoint pécuniaire
qu'apporterait à la communauté la nouvelle professe. Si la candidate
n'avait pas de solides valeurs à déposer dans la corbeille, la
supérieure lui prouvait aisément, en un quart d'heure d'entretien, que
sa vocation n'était pas assez robuste, que Dieu lui avait créé des
devoirs à remplir hors du couvent.
Soeur Marie-Thérèse, au dire de certains notaires parisiens, possédait un
flair merveilleux pour distinguer le bon grain de l'ivraie, la valeur de
tout repos, quoique exotique, du titre français mais garanti par le seul
patronage d'un ex-député et de deux ou trois sénateurs.
Quand sa conscience lui reprochait de rudoyer les amoureuses pauvres,
elle se disait en guise de consolation que les jeunes femmes éconduites
n'auraient eu aucun mérite à renoncer aux biens de la terre. D'ailleurs,
ne fallait-il pas de l'argent, beaucoup d'argent, pour ornementer de
draperies de soie brochée le lit de Jésus, pour faire toujours blanches
les guimpes des épousées, pour bâtir quelque nouvelle chapelle de
rendez-vous spirituels!
Alors que les pauvres énamourées ne songeaient qu'à Jésus, ne
s'entretenaient que de Jésus, elle veillait, elle, à épargner aux
tout-en-Dieu les soucis, les exigences de la vie.
A la cloche sonnant les offices répondait de l'autre côté du mur haut de
huit pieds la corne des tramways sonnant l'heure de la bataille pour
l'argent.
Quand ses filles quittaient leurs cellules pour aller prier, des
manoeuvres se levaient de leurs grabats, harassés déjà par le labeur de
la veille, pour apporter à la grande machinerie humaine l'appoint de
leurs muscles.
Il faut être riche, très riche pour fuir la vie. Soeur Marie-Thérèse
l'avait compris et guettait les _bons partis_, les dots rondelettes.
Ses filles lui étaient reconnaissantes de leur avoir laissé la meilleure
part, la part choisie autrefois par Marie-la-Galiléenne,--celle qui
consiste à aimer par besoin d'aimer, à s'offrir à un amant radieusement
beau qui, s'il ne les prend pas, ne les abandonne pas non plus, ne les
dédaigne pas, belles ou laides.
En revanche, soeur Marie-Thérèse possédait toute autorité sur ses
compagnes. Elle avait sous ses ordres l'assistante (sa doublure),
l'économe, la maîtresse des novices et la Mère déposée, soeur
Jeanne-Madeleine, qui, de supérieure qu'elle était autrefois, était
devenue, selon le règlement, la plus humble, la _dernière_ du chapitre.
De jeunes soeurs, par esprit d'obéissance, venaient demander à la
supérieure la permission de manger un bonbon. Elles disaient:
--Notre Mère, m'est-il permis de manger _nos_ biscuits?
--J'y autorise Votre Dilection, répondait soeur Marie-Thérèse avec un
sourire.
On dit chez les Visitandines: «_notre_ chemise, _notre_ robe, _notre_
cellule.»
«Notre Mère» peut, seule, autoriser une de ses filles à prier
particulièrement en commun.
Prières et bonbons, tout appartient à la communauté»
* * * * *
--Mon enfant, dit soeur Marie-Thérèse à Simone, votre père vous a confié
à notre garde, mais n'allez pas croire que vous êtes ici en prison.
Venez me dire que vous êtes obéissante et je signe votre mise en
liberté. Nos filles sont de pieuses et saintes geôlières qui vous feront
douce votre retraite.
--Mais, madame...
--Appelez-moi «Notre Mère», voulez-vous? J'ai si peu l'habitude de
m'entendre appeler _madame_. Je vous le demande, mon enfant.
--Oui, ma soeur.
--Voilà qui est déjà mieux... Réfléchissez, mon enfant. Il est si doux
d'obéir. Notre Seigneur a vidé le calice jusqu'à la lie pour faire la
volonté de son père. Le sacrifice que l'on vous impose est moins
douloureux. M. Gosselet ne veut pas vous faire épouser un bossu...
--Mais, madame...
--Notre Mère!
--Notre Mère, j'ai résolu fermement d'épouser qui j'aime.
--Bien, mon enfant, je ne vous parlerai pas du monde, je ne le connais
pas. Mais vous pouvez vous tromper dans votre choix, vous pouvez vous
laisser prendre à de fausses apparences. Hors de Jésus, tout est vanité.
Je sais que vous n'avez pas eu le bonheur d'apprendre à l'aimer dans nos
maisons religieuses, mon enfant, mais vous n'êtes pas une mauvaise
fille, je le vois bien. Je pense même que nous deviendrons amies.
--Oh! madame! Oh! ma soeur!
--Alors, vous préférez la liberté à notre amitié?
--Je l'avoue, ma mère, bien que...
--Oui, oui, n'allez pas revenir sur cette parole pleine de
franchise.--Une de nos bonnes soeurs converses va vous conduire à votre
chambre et vous vous reposerez de vos fatigues, mon enfant. J'espère que
vous dormirez bien... Venez causer avec moi, à votre réveil. Je vous
présenterai à une de mes petites protégées, à une désespérée elle aussi,
qui commence à oublier. Mais n'allez pas lui communiquer votre bel
enthousiasme!
«Inutile, mon enfant, de vous lever au premier coup de cloche,
d'ailleurs vous ne l'entendrez pas.
«Maintenant un conseil, mon enfant. Si votre grand, grand chagrin vous
empêche de prendre un repos qui vous est nécessaire, agenouillez-vous
devant le crucifix qui orne votre chambrette.
--Mais, ma mère, j'espère dormir.
--La courageuse enfant!
--Vous mettrez une robe noire, demain: c'est la règle. Toutes les jeunes
filles ou les jeunes femmes en retraite doivent se vêtir de la sorte.
--Mais, notre Mère, je n'ai pour vêtement que ceux que je porte. Mon
départ précipité...
--Oui, je sais... Vous rougissez, mon enfant. Vous avez dû vous faire
belle, si belle, que vous devez attendre en votre chambre que M.
Gosselet vous envoie... Mais voyons un peu sous ce manteau...
--Non, ma soeur, je ne puis...
--Tout le monde m'obéit ici, mon enfant!
--Au fait je puis bien vous montrer mon costume de gymnastique.
--De gymnastique!
Dégrafant son grand manteau en drap bleu orné de cabochons, Simone
apparut en pantalon de flanelle blanche plissée et bouffant, en tunique
moulant ses épaules comme un linge mouillé.
Soeur Marie-Thérèse recula comme éblouie par la blancheur du tissu. Et
les mains jointes, les yeux baissés:
--Oh! ma fille! oh! ma fille! Comment avez-vous osé aller vers celui que
vous aimez vêtue si peu décemment?... Il aurait douté de vous, plus
tard.
--Je venais de faire du trapèze, notre Mère, quand j'ai pris la fuite.
--Du trapèze!
--Je suis presque aussi forte que les professionnels.
--Le démon se sert de toute arme pour vous ravir... En vous inspirant
l'amour d'exercices peu familiers à notre sexe, il comptait vous perdre
par l'attrait des mascarades immorales. Votre costume est outrageusement
immoral, ma chère fille, et votre père permettait...
--On voit bien, notre Mère, que vous ne savez rien de l'éducation
moderne... et que vous n'avez jamais fait de gymnastique!
Ceci fut dit si gaiement que soeur Marie-Thérèse, oubliant de relever
l'impertinence, se mordit les lèvres pour ne point rire. D'exsangue
qu'elle était, sa bouche s'empourpra, carminant d'un trait transversal
son masque pâle.
Puis, devenu grave:
--Vous avez commis une grande faute, mon enfant, et je devrais vous
gronder, mais vous êtes si... amusante. Au fait, me voilà réduite à
faire planter des piques sur les murs de notre couvent. Peut-être
n'aurais-je pas accepté de veiller sur vous si j'avais su que vous étiez
gymnasiarque. Évitez, mon enfant, de montrer à la soeur converse qui va
vous conduire à votre chambre, que vous êtes venue ici en petite
saltimbanque. Promettez-moi aussi de ne pas scandaliser mes filles par
le récit trop inconvenant de votre fuite. C'est entendu, n'est-ce pas?
--Oui, notre Mère.
--Dormez bien et récitez les prières que vous apprit votre maman quand
vous ne faisiez que jouer à la poupée. Les coeurs simples sont à Dieu,
mon enfant; les autres sont au diable.
* * * * *
Arrivée en sa chambrette, Simone ne put se défendre contre la tristesse
qui l'envahit brusquement. L'hostilité des choses qui l'entouraient lui
rappelait le nid bleu et blanc où elle pensait à _lui_, rêvait de _lui_,
en un cadre riche et coquet.
Blanchie à la chaux, la chambre ou plutôt la cellule n'avait pour tout
meuble qu'un lit étroit à quatre colonnes, entouré d'épais rideaux
blancs, une table de bois blanc et un escabeau. Sur une croix noire
accrochée au mur, un Christ en plâtre neuf se dressait tout pâle
au-dessus d'un bénitier attristé du rameau de buis qui secoue sur les
morts des pleurs d'eau bénite.
Une pancarte imprimée en lettres grasses attira le regard de Simone sur
la sentence: _Vanité des vanités, tout est vanité_.
Elle dit tout haut:--C'est gai, ici!
Posant son chapeau sur la table, elle releva d'un tapotement de main les
petites boucles de cheveux qui couronnaient son front d'un toupet de
clown, tira un blocknote de la poche de son manteau et écrivit sur la
première page:
* * * * *
«Mon André,
«Je suis seule et enfermée dans une cellule de nonne. Mon père vient de
me traiter de fille. La supérieure des Visitandines, malgré sa bonté ou
à cause de sa bonté, ne m'a qualifiée que de petite saltimbanque. Tout
m'est hostile ici, et le Christ qui orne la muraille, devant moi, semble
me regarder en ennemie. Je crois en toi et je t'aime. Je vais me coucher
et dormir pour rester forte contre leurs tentations. Je m'évaderai de ce
couvent. Comment? je ne sais. Mais je m'évaderai.
«Cette résolution bien arrêtée me rend très calme. Je me sens tout à
fait maîtresse de moi-même et de mes nerfs. Tu verras comme je suis une
petite femme de courage, de sang-froid et d'énergie.
«Je ne veux pas, mon aimé, écrire un _journal_ de captivité, mais
j'espère te montrer, un jour, ces notes qui te prouveront que tous mes
pensers sont à toi. Malgré tout, je reste ta femme, ta petite femme et
je t'avoue tout bas, à l'oreille, que j'ai grande envie de pleurer loin
de toi.
«Que fais-tu, mon André? Chassé de l'usine, tu te désespères, sans
doute. Aie foi en moi, mon aimé.
«Ici je serai presque heureuse au milieu de pauvres femmes qui disent
des mots de passion à Celui qui ne se révèle jamais à leurs coeurs
d'amantes. Toi je t'ai vu, je sais ton âme, je sais aussi que nous nous
aimons.
«Dors bien, mon aimé, et ne te laisse pas abattre par l'adversité;
d'autres jours nous seront joie.
«Méfie-toi de l'honnête homme, André!
«Je suis presque gaie, tu vois. Joue contre joue, nous lirons ces
lignes, plus tard, chez nous, chez nous!...
«Pense à moi. Je sentirai très bien ta pensée dans mon coeur. Aime-moi
bien; je veux être ton cher amour et sentir que je le suis.
«A toi.
Simone GOSSELET, «_la fille, la petite saltimbanque_.»
«Ceux qui m'insultent ne savent pas... Père souffre pour de l'argent! Le
_coeur_ n'est pas un muscle, malheureusement. Les singulières formes
qu'il prendrait selon les gens! On exhiberait ces monstruosités à la
foire. Sur ce, je vous embrasse, mon époux.
«SIMONE.»
* * * * *
Très brave, la fille de M. Gosselet ne pleura guère plus de cinq minutes
dans le petit lit démodé, entouré de rideaux en cretonne rugueuse.
Dans les cellules voisines, les religieuses obsédées d'amour invoquaient
Jésus.
Simone s'endormit, prononçant un nom profane mais tout aussi doux à ses
lèvres que celui du Crucifié.
VII
Simone se réveilla toute glacée sous les neiges de ses rideaux qui
l'enveloppaient comme d'une froide avalanche.
Elle revêtit une robe noire que lui apporta une soeur converse et rendit
visite à la supérieure.
--Mon enfant, lui dit soeur Marie-Thérèse, je crois que, contrairement à
la règle, il est inutile que je vous confie à une «maman», à une de mes
filles qui tenterait en vain de ramener à Dieu un coeur pris tout entier
par le monde. Je vais vous présenter à Mlle Paule de P... qui a bien
voulu, sur ma demande, vous prêter ce vêtement de deuil qui sied mieux à
une jeune fille bien élevée que votre accoutrement d'acrobate.
Mandée par soeur Marie-Thérèse, Paule de P..., blonde et frisée comme un
petit saint Jean, menue trottinante, le visage délicieusement assombri
par deux grands yeux à peine teintés de bleu, fit son entrée dans le
cabinet directorial.
Elle reconnut sa robe sur le dos de l'amie que lui confiait soeur
Marie-Thérèse, battit des mains et s'écria encouragée par l'attitude
souriante de Simone:
--Ah! je serai moins seule.
--Voilà, ajouta la supérieure, qui va hâter votre guérison, ma chère
Paule et vous rendre vite à Mme de P... Je vous autorise à vous
promener dans le cloître pendant l'office de ce matin.
* * * * *
Simone et Paule descendirent dans le grand cloître, sorte de vestibule à
colonnade, habité par des statues de saints et de saintes en marbre
blanc, encerclant un paradis fleuri de corbeilles et planté d'acacias.
--Je ne sais rien de votre vie, j'ignore quelle aventure vous a valu une
vilaine retraite forcé, ma chère amie, dit Paule, mais je vous aime déjà
comme une soeur. Les coeurs appartiennent tous ici à Jésus et j'ai si
grande envie de me confesser que... je vais tout vous dire.
--Déjà!
--Oui, déjà. J'aime mon ancien professeur de piano, un jeune homme qui
sera célèbre demain. Il a composé une mélodie éditée: _Rêves du matin_.
Connaissez-vous _Rêves du matin_? Cette oeuvre divine m'est dédiée, ma
chère. Je pleure toutes les fois que je joue son aveu, car c'est l'aveu
de son amour pour moi.
«Maman était à la recherche de je ne sais quelle partition dans la
bibliothèque. Ce fut une révélation. Oh! si douce!... Quand mère entra
brusquement, devinant tout,--il ne jouait plus que d'une main,--j'étais
assise sur ses genoux et il me baisait les poignets. «Sortez, monsieur!»
Il partit très digne, et quelque chose de moi s'en alla avec lui.
«Espionnée d'abord par toute la valetaille, puis gardée à vue par maman,
je fus enfin confiée à soeur Marie-Thérèse.
«Ici, je puis l'aimer tout bas et chantonner aussi tout bas les _Rêves
du matin_! Voulez-vous que je vous dise la mélodie sans paroles. _Tu_...
_tu_... _tu..._! C'est aussi énervant que les odeurs d'encens qui me
donnent la migraine à la chapelle. _Tu_!... _tu_... _tu_...! Il me
semble que ses doigts jouent dans mes cheveux. Nous échapperons à la
surveillance de la soeur qui veut me convertir et nous irons dans
l'oratoire de la supérieure. Il y a là un petit harmonium. _Rêves du
matin_ fait très bien sur l'harmonium. Je l'aime... je l'aime!
--Et il se nomme?
--Gontran Saint-Patrick.
--Un joli nom de musicien. Moi, ma chère amie--confidences pour
confidences--j'aime un tout petit employé de mon père qui n'a jamais
fait la moindre musiquette, qui n'a jamais rimaillé le moindre sonnet.
Autrefois quand il semblait rêveur, les gens qui l'entouraient pouvaient
l'entendre murmurer des choses extraordinaire: AX² - 4Tc...
--C'est une manière de savant?
--Oui, mais maintenant quand il rêve, il dit: «Simone.» C'est une
manière d'amoureux. Il est ingénieur-constructeur et trouvera le moyen
de me bâtir une maisonnette de bonheur à huis-clos. Mon père s'oppose à
notre union, ce qui vous explique ma présence en ce couvent.
--Votre fiancé se nomme?
--André.
--André! presque aussi joli que Gontran.
--Presque... vous êtes charmante! Mais pour un ingénieur, c'est
suffisant, n'est-il pas vrai?
--Vous vous moquez!
--Moi, point, cela vous prouve que vous aimez Gontran autant que j'aime
André: voilà tout.
--Je l'aime... je l'aime... Mais c'est un amour maudit puisqu'il fait le
désespoir de ma bonne mère.
--Mon amour donne la migraine à bon papa Gosselet, et je vous assure
qu'il est, cependant, cet amour, à l'abri de toutes les malédictions.
--Vous êtes donc bien courageuse?
--J'espère l'être assez pour faire mon bonheur.
--Mais vous êtes prisonnière.
--On s'évade.
--Oh!
--Quoi! oh?
--Ce serait très mal et très difficile.
--Par compassion pour Gontran, je serais heureuse de vous prouver que
cela n'est pas aussi difficile que vous le pensez.
--Je verrai... je réfléchirai... mais ce serait très mal. S'enfuir de la
maison de Dieu! Il est vrai que je m'ennuie, m'ennuie... m'ennuie!
Regardez voir si je n'ai pas un cheveu blanc, là sur la tempe gauche?
Simone penchant sur son épaule le front bouclé de sa nouvelle amie,
souleva du doigt les boucles blondes et dit apitoyée:
--Toute une boucle, ma chère, toute une boucle. Encore huit jours de
réclusion et vous serez poudrée à la maréchale. Il est vrai que
semblable parure sied bien aux visages à roseurs.
--J'ai vieilli tant que cela? Des cheveux blancs! Vous avez bien vu? Je
monte vite dans ma chambre. J'ai pu apporter ici une petite glace de
poche. Les soeurs prétendent que je possède, seule, cet _instrument de
péché_.
--Prétendent, c'est possible! mais... elles aiment Jésus. Les femmes se
font belles pour celui à qui elles veulent plaire.
--Elles sont belles en elles, les pauvres filles. Vous les aimerez quand
vous les connaîtrez. Mais mes cheveux blancs?
--Inutile de consulter votre petite glace, ma chère Paule, vos cheveux
sont tous blonds à nuances infiniment variées. Il doit falloir beaucoup
pleurer pour gagner ses cheveux gris; et vous n'avez guère fait que
sourire jusqu'à l'audition de _Rêves du soir_.
--Je suis si malheureuse depuis huit jours que je suis ici! Je ne parle
pas la même langue que les bonnes soeurs. Si je pense Gontran, elles
disent Jésus. Toujours la même existence grise, calme, endeuillée de
chants religieux aussi réjouissants que le _Dies iræ_. Tout conspire
contre mon amour. Mais maintenant que je vous ai, je serai plus forte,
oui, plus forte. Avez-vous une chambre à vous?
--J'ai une cellule, comme une vraie prisonnière.
--Moi, j'habite une chambre garnie de tous mes bibelots de jeune fille.
J'étais si désespérée, lors de mon arrivée, que soeur Marie-Thérèse a
consenti à me laisser mes petits riens.
«Je suis, par distraction, presque tous les exercices des Visitandines.
Je me lève à cinq heures à l'appel de la cloche du couvent et descends à
la chapelle où je communie avec toute la communauté le jeudi et le
dimanche. J'assiste ensuite à une seconde messe et déjeune un peu avant
les bonnes soeurs. Je prends volontiers du café au lait, le matin. Elles
ne mangent que de la soupe... A huit heures et demie: office. C'est
triste, triste! Les Visitandines chantent sur trois notes des psaumes
qui me font pleurer. On dirait que j'entends le _De profundis_ clamé sur
mon amour mort.
«... Après le dîner qui a lieu à midi, nous descendons dans le grand
cloître et je m'amuse à parer de fleurs la statue de soeur Agnès que vous
voyez là-bas près de la Vierge Marie.
«... A une heure, je brode ou couds des petites brassières pour les bébé
de pauvres, puis vais pleurer à une nouvel office chanté sur trois notes
lugubres. J'écris ensuite à ma mère que je m'ennuie... m'ennuie... et
j'assiste à l'office de cinq heures. Toujours les trois notes, les trois
notes, les trois notes...
--C'est moins compliqué que _Rêves du matin_!
--Méchante, taisez-vous!... Puis souper, puis promenade, ou travail,
puis nouveau et dernier office, celui du soir, égayé des trois notes
désespérées... Alors commence le grand silence ordonné par les règles de
saint François de Sales, silence si absolu que les pauvres soeurs malades
ne demandent que par gestes ce dont elles ont besoin. Je n'entends dans
les cellules voisines de ma chambre que les coups de discipline dont se
punissent les soeurs tentées.
--Tentées par qui?
--Tentées par quelque souvenir du monde qu'elles ont fui. Elles se
flagellent aussi pour des causes beaucoup plus futiles, pour avoir, par
exemple, prêté trop d'attention aux broderies qui ornent le voile du
sanctuaire. Alors je ferme les yeux, car je suis, moi, une grande
coupable et je dis, tremblante, ma prière du soir.
--Vous n'avez jamais eu la pensée d'entrer en religion, ma pauvre amie?
--Non, jamais! Je suis trop jeune pour ne pas aimer le monde. J'avoue
cependant que les lectures à haute voix pendant les heures de travail de
la communauté m'ont souvent fait envier la félicité des âmes qui ne
vivent qu'en Dieu. Hier encore, soeur Jeanne-Adèle m'a beaucoup émue en
déclamant d'une voix mal assurée la _Vie de Anne-Madeleine de Rémuzat_,
une des saintes glorieuses de l'ordre de la Visitation. Les grosses
chemises de coton, serrées au cou par un noeud coulant comme des sacs de
meunier, que portent les bonnes soeurs, me feraient regretter mes
chemisettes de jeune fille. Puis, sous le voile blanc des novices
passerait toujours quelque boucle blonde de mes cheveux indisciplinés.
En outre, il me serait fort désagréable de ne plus voir mère qu'au
parloir. Je l'aime bien, mère, malgré tout.
--Votre mère vous rend visite souvent?
--Tous les jours. Elle attend ma soumission pour m'emmener chez nous et
me consoler de tous mes ennuis. Ses visites me font mal. Le parloir est
si triste! Ceux du monde attendent dans une petite pièce cirée, meublée
de chaises alignées avec tant de soin qu'elles semblent scellées à la
muraille. Devant chaque chaise, un carré de tapisserie à fleurs passées.
La soeur mandée par un _vivant_ arrive escortée de soeur Écoute! Ah! Ah!
Ah!
--Pourquoi ce rire?
--Soeur Écoute! Soeur Écoute est la plus vieille de la communauté. Elle
n'a jamais aimé que Jésus et elle l'aime, je crois à sa manière, en
soupçonneuse et en grondeuse. Soeur Écoute n'y voit presque plus. Quand
une jeune Visitandine se rend au parloir, vite, Soeur Écoute quitte la
lingerie où elle taille pour ses compagnes des voiles de formes
invraisemblables, sans patrons, au seul jugé des ciseaux tremblottant au
bout de ses vieux doigts. Elle accourt trottinant, regardant la soeur
qu'elle va accompagner comme si la pauvre fille allait à une entrevue
avec le diable. Arrivée devant la grille gazée de noir, soeur Écoute
dévisage le visiteur ou la visiteuse de ses grandes prunelles mortes
pour leur faire rentrer dans la gorge les futilités qu'ils pourraient
débiter, puis fait glisser entre ses phalanges noueuses les grains de
son rosaire.
«... Parfois elle avance d'un pas vers la grille, semblant scandalisée,
puis continue ses oraisons, les paupières baissées, jusqu'à ce qu'un
geste un peu trop vif la tire de son extase réparatrice.
«... Si l'entretien dure trop longtemps, elle pousse des soupirs, fait
cliqueter son chapelet, montre grise mine aux visiteurs. Ce manège ne
manque pas d'intriguer les vivants qui rient de bon coeur lorsqu'ils
apprennent que soeur Écoute est sourde, sourde comme un vieux pot depuis
une bonne douzaine d'années.
--Décidément, je pense ne pas trop m'ennuyer ici, ma chère Paule. Je
découvre un monde nouveau.
--Vous verrez que les trois notes des offices auront vite raison de
votre gaieté. Mais voilà les bonnes soeurs qui reviennent de la chapelle.
Par une porte s'ouvrant en un angle du quadrilatère formé par la
colonnade du cloître, les robes noires, raides, anguleuses, archaïques,
envahissaient le préau. Les faces émaciées étaient blanches dans
l'encapuchonnement du voile noir. Les lèvres plates semblaient usées par
les baisers de cuivre du crucifix. Les yeux, aux pupilles agrandies par
les contemplations, se voilaient de paupières diaphanes et bleutées,
aveuglées par la lumière d'un soleil neuf de mai.
Toujours priant, elles longèrent la colonnade, s'inclinant bien bas
devant les statues de marbre, sans un sourire au jardin nouveau fleuri,
sans un regard au grand ciel bleu. Elles marchaient en un froissement
rude d'étoffes, en un heurt des rosaires. Pas un martèlement de
chaussures sur les dalles de pierre. Effrayés par ce passage silencieux
d'ombres, les moineaux se réfugiaient dans les massifs.
Quand la procession noire eut disparu, mains jointes, dos voûtés, sous
une porte de la galerie, Simone dit:
--Le spectacle n'est pas gai.
--Elles sont bien heureuses, ne regrettant rien, ne désirant rien!...
Voici Soeur Marie-Thérèse!
Soeur Marie-Thérèse quittait, à son tour, la chapelle, moins recueillie
que ses chères filles à en croire l'aller de ses grands yeux sur les
choses qui l'entouraient.
Elle semblait heureuse du renouveau, pensait, sans doute, que les saints
de marbre auraient, le printemps venu, leurs socles toujours fleuris, et
que les étoiles blanc-rosées des espaliers se changeraient en fruits
savoureux qui ne coûteraient rien à l'économat.
Elle fit signe aux deux amies d'un geste ample de ses grandes manches:
--Eh bien, ma chère fille, cela ne ressemble pas trop à une prison. Vous
verrez, nous vous gâterons. Venez que je vous montre nos fleurs avant de
vous présenter à la communauté.
Tout en cheminant, elle admira Dieu devant les corbeilles de fleurs, se
signa près des quinconces où des _Ecce homo_ s'élevaient en des
retraites de verdure, gronda maternellement Paule de P... qui déchirait
entre ses ongles le calice d'une fleur de pêcher, puis gagna, suivie de
Simone et de Paule, l'atelier où ses filles travaillaient à enrichir de
quelques linges rares, de quelques tissus fins, le trousseau de Jésus.
Simone, un peu émue, s'assit à côté d'une vieille Visitandine, la soeur
robière, qui donnait de grands coups de ciseaux dans une pièce de drap.
Les soeurs lui firent un accueil blanc des lèvres, puis reprirent leur
couture ou leur broderie, écoutant la lecture de soeur Jeanne-Adèle.
* * * * *
Soeur Jeanne-Adèle lisait:
«Madelaine Rémuzat éprouva, jeune encore, la mystérieuse souffrance de
l'amour. Le Seigneur, en lui révélant ses charmes, excitait ses désirs
de l'aimer davantage; mais comblée de faveurs célestes et aspirant à y
répondre, que peut-elle offrir à un Dieu qui se rend prodigue de
lui-même? Question complexe, insoluble! Elle jeta la sainte enfant dans
le supplice douloureux que nous ne pourrions mieux expliquer que par les
paroles de l'aimable docteur à son Théotime: «Ce n'était pas le désir
d'une chose absente qui blessait son coeur, car elle sentait que son Dieu
lui était présent. Il l'avait déjà menée dans son cellier à vin; il
avait arboré sur son coeur l'étendard de l'amour. Mais quoique déjà il la
vît toute sienne, il la pressait et décochait de temps en temps mille et
mille traits de son amour, lui montrant, par de nouveaux moyens, combien
il était plus aimable qu'il n'était aimé. Et elle, qui n'avait pas tant
de force pour l'aimer, que d'amour pour s'efforcer, voyant ses efforts
si imbéciles en comparaison du désir qu'elle avait pour aimer dignement
Celui que nulle force ne peut assez aimer, hélas! elle se sentait outrée
d'un tourment incomparable.» Et de plus, elle était accablée par le
poids de son impuissance, plus vivement aussi se sentait-elle
sollicitée, poursuivie par les exigences amoureuses de son Maître adoré.
Que lui demande-t-il donc? Elle ne sait pas[1]...»
Simone écoutait, étonnée, cette phraséologie troubleuse d'âmes.
Toutes ces femmes aimaient donc Jésus d'un amour charnel qu'elles
soupiraient sur la blancheur des linges quand la lectrice soulignait
d'un geste de voix: «_elle se sentait outrée d'un tourment
incomparable_» ou bien: «_poursuivie par les exigences amoureuses de son
Maître adoré_...»
Paule de P... dit comme à regret:
--Venez, nous nous rendrons au réfectoire, avant la communauté. Cette
lecture vous a émue, je le vois, c'est si beau! si beau!
Note [1]: Anne-Madeleine Rémuzat, d'après les documents de l'ordre,
Lyon. Vitte, édit.
VIII
--Comment va Votre Colère, ce matin?
--Elle se porte à merveille, merci, Votre Sérénité. Vous êtes donc bien
certaine de l'épouser?
--J'ai l'intention de tout faire pour cela et... même plus.
--Même plus!... Voilà un mot qui vous vaudrait une neuvaine de la
communauté s'il venait aux mignonnes oreilles de soeur Marie-Thérèse,
notre Supérieure, ma chère Simone. Même plus!... Le vieil abbé
Fermadand, notre aumônier, vous exorciserait en pleine chapelle. Alors
vous l'aimez assez pour... Et vous ne rougissez pas! Moi, j'ai des
roseurs à la nuque, voyez!
--Rougissez pour moi, ma chère Paule, rougissez à votre aise. Je suis
bien certaine de quitter cette jolie cage à linottes.
Et ce disant, Simone prit place sur un banc de granit à côté de cette
pauvre petite Paule de P... embastillée pour illicite amour offert à son
professeur de piano.
Paule, élevée au Sacré-Coeur, aimait le babillage raisonneur de la
«petite laïque». Elle prenait courage, s'enhardissait au contact de
cette amie oseuse qui l'effrayait par la non-hypocrisie de son allure et
ses pensers proclamés tout haut en ce milieu de chuchotements étouffés
sous les béguins.
Assises robe à robe, les mains tournant les feuillets des livres
qu'elles ne lisaient pas, elles amusaient leurs yeux de l'aller des
robes monacales sur le sable blond, par ce matin d'avril.
Dans la petite cour proprette, sous les marronniers déjà feuillus, les
bonnes soeurs s'abordaient avec des petites mines très dignes, se
faisaient des révérences mi-cérémonieuses, parlant des lèvres seulement,
les dents blanches montrées en des rires qui ne sonnaient pas.
Simone singeait leur bonjour matinal, pépiant à chaque rencontre de deux
nonnettes sous les marronniers:
«--Je salue Votre Douceur!»
«--Votre Charité a bien dormi?»
«--Comment va Votre Humilité?»
«--Bien? je remercie Votre Chasteté.»
Quand les moineaux se roulaient à leurs pieds en des maladresses de vol
troublé par le besoin d'aimer, les Visitandines faisaient des signes de
croix à la dérobée ou récitaient quelque oraison jaculatoire en une
presque immobilité des lèvres.
Toutes ou presque toutes avaient _leur_ prière à Jésus, au doux Jésus, à
l'Amant Jésus, au Bien-Aimé Jésus, à l'Époux Jésus.
Elles composaient, la nuit, en leurs cellules, des placets d'amour
qu'elles débitaient le lendemain à la chapelle, regardant les lèvres
pâles du doux Crucifié, espérant les voir remuer.
* * * * *
Ce jour-là, une à une, discrètement, la bouche entr'ouverte, les yeux
allumés, elles se dirigeaient vers la petite porte ogivale de «Sa
Maison.» Il était là et elles allaient Le contempler. Anxieuses, elles
s'arrêtaient sur le seuil du temple, se cachant le visage en des
blancheurs de linge, venant au rendez-vous en de fausses pudeurs comme
sous de doubles voilettes.
Paule de P... dit brusquement, pour expliquer ces fréquentes visites à
la chapelle:
--Soeur Agnès va mourir.
--Qui, soeur Agnès?
--J'oublie toujours, ma pauvre Simone, que vous êtes loin de nous, tout
en demeurant au milieu de nous. Vous ne connaissez pas soeur Agnès... la
religieuse si blanche... qui dort avec Jésus...
--Qui dort avec Jésus! Expliquez-vous. Je ne suis pas élève du
Sacré-Coeur, moi!
--Vous avez vu à la chapelle, dans le choeur, la religieuse étendue sur
une chaise longue et si faible et si blanche, avec des yeux si grands?
--Oui, j'ai vu une pauvre femme bien malade!
--Pauvre femme! Elle est l'Heureuse, l'Enviée. Toutes les religieuses
jalousent son sort. Le Crucifié lui tend les bras et il la prend toute,
peu à peu, délicieusement. Il l'attire et l'absorbe en lui, il aspire
son âme comme elle aspire, elle, son coeur divin.
--Une folle mystique!
--Non, une fiancée, et plus heureuse que bien des fiancées de la terre,
puisqu'elle va vers l'amant céleste des âmes; qu'elle meure pour l'amour
de son amour aujourd'hui ou demain, dans quelques heures, elle sera dans
son Paradis de délices, submergée dans sa fontaine d'amour.
Les yeux levés en d'extatiques visions, Paule de P... soupirait. Simone
lui prit la main doucement, et, moqueuse:
--Je vous assure, ma chère amie, que votre fiancé n'est pas au ciel,
lui. Un peu de courage! Dans quelques jours les portes de la cage
s'ouvriront pour vous aussi, et vous volerez à tire-d'ailes... Est-ce
qu'il a de longs cheveux, votre musicien?
--Mais non... très correct.
--Ce n'est pas une façon de Christ, alors! Vous avez une tendance à le
confondre avec Jésus. C'est humiliant pour tous les deux...
--Vous blasphémez! Vous me faites de la peine.
--Non! je raisonne. Je crois en Dieu, fermement, je vous l'assure, mais
pas en un Dieu joli garçon, et je pense avoir assez de l'autre vie pour
l'aimer comme l'aiment les Visitandines. Elles se noient en Dieu, vous
le voyez bien.
--Je ne discuterai pas avec vous, petite philosophe. Je vais vous conter
une simple histoire, celle de Soeur Agnès, et nous verrons si vous rirez
de cette «noyade».
--Cela débute par une histoire d'amour, n'est-ce pas?
--Oui, mais ne m'interrompez pas, raisonneuse. Autrefois, soeur Agnès
était une jolie héritière de notre monde. Grande, brune, très belle,
dissipée, primesautière, elle répondait à des propos de bal, à des
flirts respectueux mais osés, par de grands éclats de rire qui
interloquaient les amoureux. Pas facile à prendre celle-là! Les duos,
les tours de valse, les singeries du cotillon, les émotions au théâtre
ne lui enlevaient jamais sa belle humeur un peu moqueuse et partant
redoutée. Elle disait à Roméo quand elle était Juliette: «Monsieur, vous
êtes d'un demi-ton trop haut.»
Enfin vint celui qui devait triompher d'une si grande assurance: un
jeune Saint-Cyrien, très embarrassé de son épée et portant son képi
empenné comme un marguillier porte le dais aux processions du
Saint-Sacrement.
Elle l'aima tout de suite et ne trouva pas de mots drôles quand il
s'embrouillait dans les figures de nouvelles danses. Lui, un peu timide,
n'osait pas lui faire sa petite profession de foi. Elle s'en aperçut et
l'encouragea même, dit-on. Puis, à la première syllabe d'aveu, elle
riposta, par habitude de quereller les amoureux ou pour dissimuler son
émoi:
--Vous êtes le vingt-cinquième, monsieur! Votre petite machine n'est pas
originale, d'ailleurs. Je puis vous réciter la suite, si vous le voulez!
Le petit Cyrard, confus, fit une belle révérence datant de sa mère-grand
et ne reparut plus chez la tante d'Agnès.
Elle ne désespéra point trop, comptant le ramener à elle tôt ou tard,
lorsqu'elle apprit, deux ans après, qu'il se fiançait à une de ses
amies.
Elle assista très digne à la messe de mariage, puis, le soir même, elle
vint prier soeur Marie-Thérèse de la recevoir au couvent.
--Morale: Ne désespérez pas celui que vous aimez.
--Taisez-vous, mon amie. Elle fut si malheureuse, soeur Agnès! Celui
qu'elle aimait, à une autre!
Songez à ce que vous souffririez si André... C'est André, n'est-ce pas?
--Moi je n'ai rien dit.
--Sans vous en douter, dans le laisser-aller de vos confidences, vous
avez prononcé le nom! Bon! Voilà que vous rougissez.
Les deux petites prisonnières, les mains jointes en un instinctif
sentiment de crainte, se turent, regardant voleter les moineaux.
* * * * *
--Je continue, dit Paule, souriant de l'émoi causé à son amie, Soeur
Agnès pria longtemps, longtemps, avant d'oublier l'aimé. Ses actes
d'amour n'allaient pas toujours à Dieu et elle se jugeait bien coupable,
jeûnant, usant sa robe sur les dalles de l'église. On parla beaucoup
d'elle dans le monde, et je me souviens d'avoir copié pendant les
vacances une prière composée par elle, prière où elle suppliait Jésus
tout puissant de la délivrer du souvenir du petit Saint-Cyrien. Je
transcrivis cela, au temps de mes robes courtes, ne sachant trop ce que
signifiaient ces appels à la clémence divine. Je pensai en ma faible
jugeotte que la pauvre femme devait être quelque grande criminelle,
quelque empoisonneuse.
L'amour de Dieu triompha après deux ans de luttes. Elle fit mander
l'aimé au parloir, sous couleur de lui rappeler ses devoirs de chrétien,
s'abusant elle-même, la pauvre douloureuse, sur le motif de ce revoir.
Elle lui apparut endeuillée derrière le crêpe qui partage en deux la
petite pièce: côté des morts, côté des vivants. Il fut bon, très doux,
promit de travailler à son salut, sans sourire. Elle l'adjura d'aimer sa
femme. Il ne répondit pas, par pitié. Quand on l'emporta évanouie, il
pleura d'avoir perdu cet amour qu'il n'avait pas eu, et cependant, il
aimait celle qu'il avait épousée.
Dieu pardonna enfin et soeur Agnès n'habilla plus du regard, le corps
blanc en croix, d'un pantalon rouge à bande bleue et d'une capote à
boutons d'or. Elle pria avec calme, n'osant dire à Jésus des mots de
passion, par pudeur, les regrets étant trop récents encore. Elle alla à
Lui d'une façon correcte, en femme honnête qui ne se jette pas dans les
bras de l'amoureux numéro deux, parce que l'amoureux numéro un l'a
dédaignée.
--Comme vous savez bien toutes ces choses, mon amie!
--Je devine... probablement... en femme qui aime. D'ailleurs on commenta
beaucoup autour de moi, je vous l'ai dit, le roman de soeur Agnès. Il se
peut aussi que mon éducation au Sacré-Coeur m'ait appris...
--... Comment on flirte avec Dieu... Continuez, je vous prie! Mais ce
long récit vous fatigue, peut-être. Vos jolies mains reposent si lasses
dans les plis de votre jupe! Et cet imbécile de médecin qui ne croit pas
devoir vous ouvrir les portes de la cage!
--Je ne suis pas lasse de conter, je vous assure! C'est si beau ces
souffrances d'amour! Soeur Agnès devint la bonne sainte de ce couvent.
Ses yeux qui avaient tant pleuré brillèrent d'un éclat doux, toujours un
peu mouillés d'eau. L'iris devenu large dans les longues contemplations
s'agrandit de telle sorte que bleues autrefois les prunelles étaient
devenues noires. Son visage s'affina, amaigri, mais non décharné.
Souriante, elle accueillit au parloir les anciennes amies qui venaient
la féliciter de sa guérison, plutôt curieuses que compatissantes.
Elle sut les petits potins du monde, les médisances, les calomnies,
reçut des confidences, des aveux, et donna des conseils aux désespérées
d'un jour.
Elle fut, deux ans durant, le médecin pour âmes des petits cercles
féminins.
Les coupés faisaient queue rue Denfert-Rochereau et la bonne soeur
Marie-Thérèse ne songea point à interdire, selon la règle, ces
parlottes, ces five-o'clock chez Jésus.
De temps à autre, les visiteuses faisaient une retraite au couvent,
comme on va aux eaux, et l'économe de la communauté encaissait les
présents destinés à ornementer la chapelle du Sacré-Coeur.
Un prédicateur mondain, à la Madeleine, fit allusion à la sainte Mlle
de G... et pendant huit jours, il fut de bon ton de prendre le voile. La
mode passée, les pauvres petites filles romanesques regagnèrent la
maison paternelle mais non sans avoir laissé quelque peu de leur dot
derrière le crêpe noir. Il en coûte pour passer décemment du côté des
morts au côté des vivants.
Soeur Agnès joua de bonne foi son rôle de racoleuse. Elle avait l'âme
trop pleine de Dieu pour songer aux petits bénéfices que procure une
grande piété habilement exploitée. Elle s'étonna d'abord du vide qui se
fit brusquement dans le parloir, puis redoubla de ferveur pensant que
Dieu ne l'avait pas jugée digne de ramener à lui les pauvres brebis
égarées, les pauvres brebis à tête si légère, paissant n'importe quelle
herbe, au gré des pasteurs et aussi au hasard des pâturages.
Adèle de G..., sa soeur, mariée depuis peu, venait lui confier les joies
et les tristesses de son ménage d'amoureux. Elle écoutait les
confidences avec un bon sourire indulgent de vieille grand'mère qui se
souvient.
Cette pauvre amoureuse qui n'avait pas su garder son fiancé donnait à la
jeune femme des conseils qui devaient retenir le mari au logis. Elle dit
un jour, franchement:
--Ma chère Adèle, il te faudrait un enfant.
Et devenue rouge, la petite mariée:
--Tu as raison, j'en parlerai à...
--Oui, nous le demanderons à Dieu, interrompit soeur Agnès.
Les menottes roses qui devaient retenir par les pans de son habit le
père toujours sollicité par les distractions du cercle restaient dans
les limbes...
C'étaient à chaque visite de longs interrogatoires mimés où elles
s'apitoyaient en gestes vagues. Elle, la petite mariée, en avait parlé
à...
Soeur Agnès en avait touché mot à Jésus.
Et pas une espérance!
Quand la petite mondaine entrait au parloir en un fouettement de jupes
impatient, la recluse hochait la tête, désespérée.
Le front volontaire, les lèvres en moue, Adèle frappait du pied en
fillette qui veut son jouet, malgré tout, na!
Soeur Agnès, toujours prête à s'accuser des maux qui sévissaient autour
d'elle, pensa que Dieu la punissait en la stérilité de sa soeur, et, en
une entrevue où Adèle de G... se désespérait de nouveau, elle chuchota,
les yeux baissés:
--Ma chère Adèle, tu auras un fils et nous le nommerons Dieudonné. Hier,
à la chapelle, je demandai à Dieu de prendre ma vie pour en faire la vie
de celui qui naîtra de toi.
--Je ne puis accepter ton dévouement, ton sacrifice, ma bonne Agnès.
--Ne refuse pas, ma chérie, ma Mort c'est ma Vie.
Rougissante, la petite mondaine ne trouva pas d'arguments assez
affectueux pour empêcher ce suicide. Elle dit même, envoyant un baiser,
à son départ:
--Il est vrai que tu es comme morte pour nous et qu'un bébé qui serait
toi... Mais je pense que Jésus ne t'exaucera pas.
--Espère, mon enfant, espère.
Agnès pria Dieu d'accepter son sacrifice. Mystique, par conséquent
illogique, elle offrit en véritable holocauste pour la réalisation des
voeux de sa soeur une vie qui lui était odieuse.
Elle en fit la confidence à son confesseur qui se hâta d'informer soeur
Marie-Thérèse du miracle qui pouvait se produire.
Toute la communauté s'intéressa bientôt à la réussite de l'affaire.
Dès le lever, la pauvre sainte devait écouter les petits papotages
égoïstes de ses compagnes:
--Comment avez-vous passé la nuit, Votre Douceur?
--Pas le moindre malaise, Votre Bonté!
--Jésus! il me semble que vos yeux brillent, fiévreux, Votre Piété.
Elle souriait, et tristement:
--Pas encore! Dieu ne m'a pas exaucée.
Enfin, l'été dernier, il y a quelque huit mois, la recluse sortit de sa
cellule fatiguée, les membres mous, comme vidés et délicieusement
alanguis.
Ce fut une joie, un trémoussement de linges blancs, des balbutiements de
lèvres remerciant Dieu. Dans la petite chapelle, l'aumônier récita des
actions de grâce après la lecture du Saint Évangile.
Dans l'après-midi, quand la soeur tourière introduisit Adèle de G... au
parloir, la jeune mariée aperçut derrière le voile noir le visage
souriant de soeur Agnès. Elle se précipita vers la grille criant:
--Comment! tu sais... déjà!
--Je sais que Jésus exauce toujours ceux qui eurent foi en lui. A
genoux, mon enfant.
Des larmes tombèrent lentes des yeux levés des deux mères priant à
genoux, séparées par le grand voile. Et derrière la gaze noire qui
endeuillait leurs visions, elles crurent apercevoir, l'une l'enfant
rose, petit mortel, l'autre bébé Jésus, petit dieu.
De ce jour, elles souffrirent également de leur maternité.
Des symptômes physiologiques surprenants leur donnèrent des joies
communes et des affres également partagées. Quand la mère, selon la
nature, élargit ses voiles, la mère selon Dieu vit son pauvre corps
s'émacier.
La vie fuyait d'elle et elle n'en souffrait pas.
Souvent en leurs rencontres au parloir, la Visitandine disait à Adèle:
--J'ai eu peur, ma chérie. Hier, matin, j'étais comme guérie.
--J'ai pleuré, avouait la mère enceinte. Il ne remuait plus depuis la
veille.
--Heureusement que cela va mieux, souriait soeur Agnès!
--Oui, heureusement!
Cela continua à aller mieux. Cela continua à aller si bien que soeur
Agnès dut s'aliter dans sa cellule, seule, mourant d'une maladie
mystérieuse, sans médecin pour hâter sa délivrance, pendant que la
grossesse de l'autre était entourée d'attentions capitonnées.
Le couvent triomphait. Des sacristies-boudoirs, les dévotes colportaient
le récit du miracle dans le monde. Des pèlerinages s'organisaient du
faubourg à la rue Denfert.
Soeur Agnès, sentant sa fin prochaine,--l'enfant d'Adèle ne pouvait
tarder à naître,--demanda à être transportée à la chapelle.
En compagnie des vierges lui souriant, elle demeure, depuis quinze
jours, étendue sur une chaise longue dans le choeur doucement parfumé
d'encens, silencieux et tiède comme une chambre d'accouchée.
Les yeux fixés sur la divine image de Jésus, elle attend, pâle, les yeux
cernés, les membres alourdis. Chaque matin elle vit de Jésus. L'hostie
est le seul viatique qui lui permet d'attendre la délivrance de la
petite mariée.
La nuit, la lampe du Sacré-Coeur brille d'un éclat doux de veilleuse
devant le tabernacle drapé d'une étoffe de soie dont les ors en
fioritures s'éclairent faiblement, et elle sommeille en Dieu, paisible.
Les chaînettes du luminaire dessinent des ombres d'anneaux gigantesques
sur les murs de l'église. Les saints et les saintes font des gestes doux
au gré des vacillations de la petite flammèche nageant sur l'huile
bénite.
Quand elle s'éveille, elle prie, secouée de frissons, malgré
l'amoncellement des flanelles, remuant les lèvres, par habitude, quand
une faiblesse la renverse épuisée sur le mol entassement des coussins.
Une soeur veille près de l'agonisante, une soeur qui s'endort ou qui ferme
les yeux, effrayée du silence qui met un bourdonnement en ses oreilles.
Elle se lève de temps à autre et se penche sur le visage blanc pour voir
si Agnès n'est pas morte.
Soeur Agnès va mourir! Soeur Agnès de ses doigts noueux égrenait, ce
matin, sur ses genoux, un rosaire imaginaire. C'est signe de délivrance!
Mais, voyez, Simonne, soeur Agathe, sur le seuil de la petite porte
ogivale, invite de la main les bonnes soeurs à entrer dans la chapelle.
Venez vite.
Dans l'église, soeur Agathe récitait les prières des agonissants. Entre
les réponses, on entendait la voix d'Agnès râlant: Jésus! Jésus!
Les deux amies s'approchèrent. Les yeux en extase, d'une blancheur
d'hostie, d'une pureté de lis et de colombe, la mourante ressemblait à
l'Agneau immaculé immolé sur la croix pour le rachat du monde.
Ses mains se joignirent plus étroitement, elle jeta en un cri d'oiseau
mourant le nom de Jésus. Puis ses lèvres se fermèrent, comme de la cire
figée, et les religieuses reprirent plus fort leurs oraisons: elle était
morte.
Un instant auparavant, Adèle de G. avait fait annoncer à soeur Agnès la
naissance de Henri-Agnès-Dieudonné!
IX
Simone, distraite d'abord par l'étrange douceur de sa nouvelle vie,
commençait à regretter les distractions de l'usine Gosselet. Pas un
trapèze en ce couvent! Toutes les soeurs s'ingéniaient pourtant à rendre
sa captivité moins rude. Elle trouvait à sa place, au réfectoire, des
petits billets d'amies inconnues lui proposant d'extraordinaires amitiés
en Dieu. A la chapelle, son livre de messe se bourrait d'images
historiées de colombes, les becs enlacés au pied d'une croix, ou
d'agneaux cravatés de rose couchés près du Pasteur divin.
Les soeurs cuisinières lui mitonnaient des petits plats qu'elle
partageait avec Paule de P..., la petite Parisienne toujours résignée,
toujours partagée aussi, entre ses deux amours: Gontran et Jésus.
Cédant aux instances de soeur Marie-Thérèse, elle avait fait l'aveu de
ses fautes à l'aumônier de la communauté, un bon vieux curé de province
mis aux invalides en ce couvent de femmes, choyé et dorloté par toutes
les soeurs converses. Le prêtre avait entendu ses confidences, somnolent,
et lui avait donné l'absolution sans lui faire de prône sur l'obéissance
que doivent les jeunes filles à leurs parents, représentants de Dieu
dans la famille, comme les vicaires de Jésus sont ses mandataires de par
le monde.
Le vieux curé n'était pas aussi sourd que soeur Écoute, mais sa religion
fort peu compliquée n'était pas du goût des grandes amoureuses du
Sacré-Coeur qui se torturaient, deux fois l'an, en de subtils examens de
conscience, aux pieds de dominicains prêcheurs de retraites. Quand les
pauvres filles lui soufflaient derrière leur voile noir: «Ah! mon père,
je suis une grande pécheresse», il répondait: «Bien, mon
enfant!»--«Hier, à l'office, je me suis surprise en distraction
volontaire. Cette distraction a duré deux ou trois minutes. Plutôt trois
que deux, mon père!--Bien, mon enfant!--Mon père, il m'a semblé que je
luttais contre une mauvaise pensée. Je ne l'ai peut-être pas repoussée
assez énergiquement!--Bien, mon enfant!»
Ce curé Tant-Mieux était exaspérant, il ne savait pas imaginer les
pénitences délicieuses: longues prières sur le carreau de la cellule ou
privation du Corps de l'Aimé Très Saint. Ses pénitentes, désireuses de
souffrir quand même, devaient prétexter des migraines pour ne pas
prendre part aux banquets spirituels, à la commune union dont elles se
jugeaient indignes de savourer les douceurs ineffables.
* * * * *
Peu de jours après son entrée au couvent, Simone fut mandée au parloir
par M. Gosselet.
Le fabricant de poupées se montra conciliant, proposa à Simonette, à sa
petite Simonette, de l'emmener bien vite si elle voulait lui promettre
d'oublier.
--Père, je vous mentirais, si je vous faisais semblable promesse. Je
l'aime... je l'aime, je ne pense qu'à lui... Je vis avec lui... Sa
pensée m'est toujours présente et me soutient...
L'Auvergnat se retira, désespéré, ne comprenant rien à l'amour de sa
fille pour un gueux... un gueux!
Comme elle gagnait sa chambre à travers le long couloir mal éclairé,
pour écrire à André le bulletin quotidien d'amour qu'ils liraient plus
tard, tête contre tête, en une trêve de baisers, Simone fut arrêtée dans
l'escalier par une jeune fille qui portait le costume des domestiques.
--Mademoiselle Simone!
--Madame!
--Je voudrais vous parler de quelqu'un qui vous est cher.
--Vous!
--Moi que vous ne connaissez pas et qui vous connais depuis hier
seulement.
Un frôlement de robe à l'étage supérieur mit en fuite la petite
domestique qui descendit les degrés en toute hâte.
Simone, étonnée, s'enferma en sa cellule et écrivit:
«Mon aimé,
«Je ne sais pourquoi je suis si gaie après une entrevue avec bon papa
Gosselet, entrevue où j'ai pleuré de le voir triste, amaigri. Il m'a dit
que je _voulais sa mort_. Notre bonheur peut-il nuire à sa santé? Cela
n'est pas possible, n'est-ce pas?
«Je ne sais pourquoi ma cellule est moins nue, presque agréable. Le
grand Christ de plâtre qui me faisait peur semble aujourd'hui me sourire
sous sa couronne d'épines: tu sais que ma religion n'est pas une
religion d'épouvante et de terreur.
«J'avais grand besoin d'espérer, ma retraite en ce couvent avait presque
ébranlé ma foi dans les temps où nous nous aimerons. Toutes ces femmes,
qui souhaitent la mort comme le souverain bien, me gagnaient peu à peu à
l'ennui, à l'écoeurement de tout.
«Un ange est venu me réconforter, non dans ma cellule (jaloux!) mais
dans l'escalier de service. Cet ange m'a semblé avoir une bosse dans le
dos (ses ailes repliées sans doute). Il portait l'humble habit des
domestiques, des petites domestiques qui deviennent plus tard des soeurs
converses, et qui s'occupent du ménage de Jésus. Cet ange--il avait de
jolis yeux--m'a dit:
«--Moi que vous ne connaissez pas et qui vous connais, je voudrais vous
parler de celui qui vous est cher.
«A ce langage presque biblique, mais assez clair, j'ai reconnu que
l'envoyé possédait le secret de la Rose du Liban qui languit en
l'attente du Bien-Aimé! J'apprends, ici, quelques versets du _Cantique
des Cantiques_ que je te réciterai plus tard. Ah! le joli livre d'amour!
«Bref, je pense avoir un second entretien avec la petite domestique. En
attendant ses révélations, je dois assister demain matin à une prise
d'habit.
«On dit la nouvelle fiancée de Jésus fort jolie, ce qui est rare.
«Moi je suis à toi, mon aimé.
«Simone GOSSELET»
* * * * *
Quand Simone et Paule prirent place, le lendemain, dans une tribune
aménagée presque sous la voûte de la chapelle, la fiancée de Jésus,
vêtue de blanc, venait de faire son entrée, suivie de soeur Marie-Thérèse
et de l'économe, tapotant du plat de la main les plis de la jupe, garant
la traîne du heurt des stalles de bois.
Tache lumineuse dans les agenouillements noirs des soeurs prosternées,
vêtue de satin à reflets, coiffée de cheveux blonds à reflets, la jeune
fille s'agenouilla sur un prie-Dieu, derrière la grille, pendant que le
prêtre récitait l'_Introït_.
Ses compagnes lui souriaient, envieuses de joies autrefois savourées.
Elle, le front incliné, pleurait en l'attente de l'Union.
Du haut de leur observatoire, les deux petites amoureuses croyaient
assister à une féerie. Elles pouvaient voir, de l'autre côté de la
grille drapée de noir qui sépare la chapelle du couvent de la chapelle
des étrangers, le prêtre si vieux qu'il semblait coiffé d'argent, vêtu
d'une chape merveilleusement filigranée portant en relief un triangle de
clinquants lumineux, les bras levés en des envolements de manches
évocatrices.
Le sanctuaire où il officiait était ornementé d'ors blonds.
L'autel à colonnettes de marbre, grêles, se détachait blanc sur une
fresque où Jésus vêtu d'une robe rose offrait son coeur pourpre à une
bienheureuse au visage de trépassée. Des lis blancs frais cueillis se
dressaient derrière les fioritures des candélabres à lis de cuivre
jaune. En des ostensoirs aux lumières d'or épandues en rayons, des
améthystes, des émeraudes, piquaient des clartés violettes et vertes.
Des fleurs de soie blanche s'enlaçaient sur la trame de mousseline de
l'antependium. Sur leurs socles de bois revêtus de dentelles, des
statues de saintes et de saints, les mains jointes sur la poitrine, ou
une palme en main, les yeux levés au Ciel, entrevoyaient le Paradis en
une béatifique extase.
Le prêtre monta en chaire, se recueillit, agenouillé de telle sorte que
l'on ne voyait de son corps d'homme que les blancs du surplis, des
mains, des cheveux, puis il se redressa, fit le signe de la croix, se
pencha sur la rampe de velours rouge et dit d'une voix douce:
--Viens à moi, ma bien-aimée, renonce à ton père, à ta mère et suis-moi.
Involontairement la fiancée de Jésus leva la tête, tressaillant à
l'appel; et elle écouta bercée par les paroles musicales, goûtant les
prémices de l'hymen, espérant encore des joies meilleures.
Le vieux prêtre développait le texte d'amour avec des inflexions de voix
bizarres, cassées, éteintes qui attristaient. Il représentait un Jésus
humilié, abreuvé d'outrages, et les plus vieilles religieuses,--soeur
Écoute, elle-même,--pleuraient en des hochements de voiles noirs.
Le sermon achevé, la blonde jeune fille s'étendit sur les dalles,
maculant sa belle robe aux reflets de moire.
On l'ensevelit sous le drap mortuaire barré d'une croix d'argent.
Quatre cierges furent allumés aux quatre coins de sa couche et le choeur
chanta sa mort.
_De profundis clamavi_...!
Morte pour le monde, elle demanda à Dieu, en échange de sa vie, des
grâces qui lui furent accordées. Tous les petits placets déposés en son
corsage par ses amies furent exaucés.
Enfin elle se leva, toute rouge, quitta la chapelle pour offrir à Dieu,
en dernier sacrifice, la parure de ses cheveux blonds, puis apparut,
vêtue comme les religieuses ses soeurs, le front ceint du voile blanc des
novices.
Modeste, les yeux baissés, elle prit place au dernier rang de la
communauté, pendant que les Visitandines entonnaient un triomphal _Te
Deum_.
* * * * *
Après la cérémonie, Simone se promenait avec sa petite amie à travers
les quinconces, songeant au jour béni où, vêtue de blanc, elle serait
unie à l'aimé, elle aussi, l'aimé terrestre et palpable, ayant des
lèvres chaudes et douces pour la communion des baisers.
Paule de P... lui récitait les vers enthousiastes que le grand jour de
la vêture avait autrefois inspirés à une Visitandine, soeur
Marie-Catherine.
--Écoutez, c'est intitulé _le Crucifix_. Toutes les soeurs en ont une
copie dans leur livre de messe et, pieusement, elles récitent cette
poésie après avoir dit chaque jour, l'office de la sainte Vierge:
LE CRUCIFIX
«Cache-le sur ton coeur... c'est moi qui te le donne
Ton époux sur la croix!
Mets tes lèvres d'enfant sur ce coeur qui pardonne
Sept fois septante fois.
D'autres pourront choisir, au matin de la vie,
Un fugitif amour!
Mais toi, petite soeur, ton Jésus te convie
A l'aurore du jour!
Contre ton coeur... il veut... au fond de ta poitrine,
T'appeler par ton nom!
L'entends-tu? C'est sa voix... Qu'elle est tendre et divine!
Il frappe à ta maison!
Bien-aimée, ouvre-moi! je t'aime...et je t'en prie.
Colombe de mon coeur!
Je suis l'Époux Jésus... O ma petite amie
Ouvre à ton Rédempteur!
Vois!... ils m'ont sur la croix étendu dans leur haine,
Les hommes que j'aimais.
Mais je viens sur ton coeur pour adoucir ma peine
Et pleurer leurs forfaits.
Nous pleurerons à deux! la peine est moins amère,
O ma petite soeur,
Et tu consoleras ton Époux et ton Frère,
Ton Christ et ton Seigneur.
Ah! oui... tu veux les voir ces étranges trophées,
Ces stigmates d'amour,
Tu veux mettre en mon coeur des plaintes étouffées:
Toute âme souffre un jour
Mais n'est-ce point bonheur, virginale colombe,
D'être avec son Époux?
Et n'ai-je point compris que ton âme succombe,
Que ton coeur est jaloux?
Moi! je ne veux savoir qu'une chose sur terre:
Et c'est mon crucifix!
C'est mon livre d'amour, c'est mon lit de prières,
C'est mon doux paradis!»
* * * * *
--Ah! que c'est beau, ces coeurs blessés! Avez-vous remarqué
l'expression: _C'est mon lit de prières!_
--Oui, oui, mais que devient votre Gontran, en tout cela?
--Gontran, je suis certaine de l'épouser!
--Et par quel miracle?
--Nos soeurs, vous le savez, ont écrit leurs désirs sur de petits billets
que la fiancée de Jésus a mis dans son corsage. Moi, j'ai glissé ma
supplique dans cette charmante et originale boîte aux lettres. Jésus
comble tous les voeux qui lui sont présentés de la sorte. Voulez-vous que
je vous lise le brouillon de mon placet:
«O Jésus que j'aime tant, souffrez que j'épouse Gontran.»
--C'est en vers?
--Non, la consonnance n'est pas voulue. Me voilà rassurée et bien
heureuse. Mère viendra bientôt me délivrer. Songez-vous toujours à vous
évader?
--Toujours! Je pense même, je ne sais pourquoi, quitter le couvent avant
peu.
--Que deviendrais-je, toute seule!
--Je vous enlève: laissez-vous faire, ma chère Paule.
--Jésus me viendra bien en aide.
--Soit, je vous laisse!
--Mais vous ne me dites pas adieu! Je vous aime comme j'aimerais une
soeur.
--Ah! chère petite folle, laissez-moi aller un peu rêver dans mon
cachot. Cette cérémonie m'a émue.
Un quart d'heure après, Simone introduisait en sa cellule la petite
domestique qui lui avait promis de l'entretenir du Bien-aimé.
Mais on sonna presque immédiatement l'office du soir. La petite
domestique se sauva disant:
--Il ne faut pas qu'on nous voie ensemble; je vous raconterai tout plus
tard. Prétextez une migraine pour ne pas aller à l'office; attendez-moi,
prête à me suivre. J'ai combiné mon petit plan. Dans une heure, nous
serons toutes les deux libres...
Oh! comme elle aurait voulu embrasser l'humble servante! Libre! Hors de
ce couvent dont les murs l'oppressaient et où il lui semblait parfois
qu'elle était véritablement morte. Elle pourrait enfin le revoir, lui
parler, ou lui donner de ses nouvelles; il devait être malheureux et
souffrir, car il ignorait sans doute ce qu'elle était devenue!
Agitée, fiévreuse (comptant les minutes aux pulsations de son coeur),
Simone allait de la porte de sa cellule à la fenêtre, marchant sur la
pointe du pied pour ne pas faire de bruit. A la fenêtre, elle regardait
le ciel qui s'obscurcissait lentement, le crépuscule qui s'étendait
pareil à un grand filet gris dans lequel quelques nuages brillaient
encore comme des poissons d'argent. A la porte, elle collait son oreille
au trou de la serrure et attendait, anxieuse, la respiration retenue,
toute sa vie en suspens...
Enfin un presque imperceptible frôlement parvint à son oreille
attentive; on s'arrêta devant sa cellule, on l'ouvrit avec précaution,
et la petite domestique lui dit à mi-voix:
--J'ai la clef du tour. Venez! nous sommes libres.
Quand la cloche du couvent sonna le grand silence de la nuit, Simone
babillait avec la boscotte, l'Embaumée, dans une chambrette de
Montrouge.
[Illustration]
[Illustration]
DEUXIÈME PARTIE
I
Bon! Cela vous étonne de ne plus être enfermée en votre vilaine cellule,
mademoiselle Simone?
--Vous avouerez, ma soeur...
Simone et l'Embaumée firent un grand éclat de rire.
--Vous voulez des _révélations_, n'est-ce pas? Vous les aurez. Mais pas
avant d'avoir goûté à...
Des révélations! L'Embaumée était une lectrice assidue des oeuvres de
Montépin.
--J'ai grand faim de nouvelles et voilà tout.
--De qui? De lui?
--De lui, si vous voulez bien.
Assises toutes deux près d'une table ronde, sous la lumière rose d'une
petite lampe coiffée de papier à dentelle, elles se sourirent puis
baissèrent les yeux, semblant se recueillir.
Simone, en jeune fille qui ignore les méchants, ne se défiait pas de la
petite ouvrière qui, brusquement, venait de se révéler à elle complice
et confidente.
D'ailleurs, la fausse domestique connaissait l'Aimé: pouvait-elle se
tenir en garde contre qui venait de Lui! L'inconnue semblait toute bonne
avec ses grands yeux incessamment voilés sous les cils longs, sa bouche
aux commissures grasses trouées par le sourire.
Simone avait remarqué la bosse qui déformait le buste de sa nouvelle
amie et qui donnait au port de la tête une allure courbée, humble,
presque honteuse. Elle l'aimait déjà, d'une amitié protectrice, parce
qu'elle était moins bien qu'elle et contrefaite.
En petite fille qui ne sait pas la science des gestes, l'Embaumée prit
un tricot de mitaines et fit marcher longtemps les tiges d'acier en
l'emmaillement des soies avant de commencer son récit. Elle ne savait
comment entreprendre ses «révélations». Elle poussa un soupir, jeta le
tricot sur la table, joignant les mains sur les genoux:
--Enfin, voilà, mademoiselle Simone, je suis ouvrière chez votre père.
C'est moi qui fais les sourires des bébés-Gosselet. Pas moi toute seule,
mais...
--Ouvrière chez nous! Vous me connaissez?
--Moi, non! Je vous ai vue une fois assise dans le parc, mais de très
loin.
Je disais donc que je travaille ou plutôt que je travaillais chez M.
Gosselet. M. Bamberg était très bon pour moi, comme pour toutes les
autres, d'ailleurs.
Je remarque vite les gens qui sont réellement bons, parce que les gens
sont, en général, méchants pour moi. Ils semblent avoir peur que je ne
m'aperçoive pas de mon infirmité. M. Bamberg était très doux et ne nous
_attrapait_ pas, comme le contremaître, par exemple. Moi j'aurais voulu
lui rendre service, mais comme il n'avait pas besoin de moi, je ne
pouvais rien. Un jour...
--Où est-il?
--C'est vrai, j'oubliais. Il vous attend. Il n'est pas mort.
--Pourquoi voulez-vous qu'il soit mort?
--C'est comme ça dans tous les romans, mademoiselle. Dès que la jeune
fille disparaît, le jeune homme songe tout de suite à se tuer. Et pour
un roman, votre amour est un roman. J'ajoute qu'_il_ vous aime toujours.
--Voulez-vous que je vous embrasse, pour cette bonne parole?
--Volontiers.
L'Embaumée quitta sa chaise vite, et baisa Simone sur la joue, disant:
--Vous ne me connaissez pas, mademoiselle, mais je vous aime bien. Je
crois que j'ai envie de pleurer.
--Quel bon coeur! Nous serons toujours amies, si cela ne vous ennuie pas.
--Amies, toujours, répondit gravement l'Embaumée.
Après avoir promené un coin de son mouchoir à fleurettes sous ses cils
baissés, elle continua:
--Un jour, M. Bamberg m'envoie...
--Pardon de vous interrompre, mais vous ne m'avez pas dit quand je le
verrai.
--Mais demain, mademoiselle!
--Demain!
--Demain matin, je cours le prévenir que vous n'êtes plus au couvent et
je vous l'amène ici.
--Ici!... Vous voulez bien?
--Moi, j'aime tant les amoureux. On dirait que tout le monde se ligue
contre le bonheur de ceux qui s'aiment. Cela me met dans des colères...
si vous saviez! C'est comme les bêtes... je ne puis voir souffrir les
bêtes...
--Alors, vous n'aimez que les amoureux et les bêtes?
--Et aussi les fleurs, parce que les fleurs sont à moi, bien à moi.
Elles ont de jolies couleurs et des parfums pour moi toute seule. Après,
elles meurent, mais mortes, d'autres ne les ont pas... Je continue. M.
Bamberg m'envoie chercher une voiture à Paris,--ce que les ouvrières
étaient jalouses!...--Place de la Bastille, j'arrête un vieux cocher
tout rouge avec de gros favoris blancs. Je lui donne l'adresse. «Bien,
ma petite dame!»
Et je suis venue à l'usine en fiacre; c'était la première fois, j'étais
fière!
Je descends à la grande grille et je dis au vieux d'attendre. Il me
donne un bulletin portant le numéro 2904--je me souviens bien, allez!...
M. Bamberg m'attendait dans l'atelier des peintres. Jamais la
Grande-Bobèche, Petite-Souris et Mouron, mes amies, n'ont aussi peu
travaillé que ce jour-là, mademoiselle. Deux minutes après, il revient
tout pâle, les yeux rouges. On disait dans l'atelier: «Le petit Bamberg
a reçu une mauvaise nouvelle, sûr.»
On me questionnait. «Pourquoi la voiture? Pourquoi ci? Pourquoi ça?» Moi
je ne comprends rien à son chagrin, mais je le plaignais de tout mon
coeur. Il fut triste, malade toute la soirée.
--Il avait l'air malade, bien malade?
--Oh! mademoiselle, il avait des yeux qui n'y voyaient pas, et les
lèvres tirées en bas, et la moustache défrisée. Et il était tout blanc
comme un moribond.
--Pauvre Aimé!
--Le lendemain, nous venions à peine d'entrer à l'atelier, mes amies et
moi, qu'une ouvrière du moulage des têtes vint nous dire que M. Bamberg
était chassé de l'usine.
La Grande-Bobêche se lève pour aller le dire aux coiffeuses qui vont le
répéter aux habilleuses, qui vont le confier aux emballeuses.
En une minute, toute l'usine savait que M. Bamberg était un Allemand
venu chez nous pour voler les secrets de fabrique,--vous savez, les
fameux secrets.--Moi je dis toutes ses vérités à la Grande-Bobêche, mais
j'étais bien inquiète.
Voilà que le soir, comme je revenais à pied de l'usine, j'aperçois,
assis sur un banc, le long de la Seine, M. Bamberg, les mains dans les
poches, et triste, triste, que c'était à faire pleurer.
Je passe derrière le banc, je tousse... Rien! Alors, toute rouge, et le
coeur faisant toc-toc, je me décide à lui parler.
Brusquement, il se lève, ouvre de grands yeux étonnés, fait:
--Ah! j'oubliais, mademoiselle.
Et voilà qu'il tire une pièce de cent sous de son gousset.
Je sais bien que l'on nous paie nos services en argent à nous autres,
ouvriers, mais ça m'a fait mal. Il paraît que j'avais l'air fâchée, car
il m'a dit:
--Je vous demande pardon, mademoiselle.
--Vous voilà surpris, monsieur Bamberg, mais vous avez l'air si fatigué
que j'ai voulu vous demander si vous n'étiez pas malade.
--Toujours bon coeur, ma petite l'Embaumée.--(Ça me fit oublier les cent
sous).--Je ne suis nullement indisposé: je rêve, voilà tout.
--Des rêves tristes!
--Oui, tristes. Tenez, voulez-vous que je vous offre mon bras, j'ai
besoin de promener un peu mes vilaines pensées.
--Oh, monsieur!
Il me prend alors la main et nous marchons très vite, le long des quais,
moi, les yeux baissés, lui, regardant quelque chose très loin.
Il se mit à parler:
--Mademoiselle, il ne faut jamais aimer... (j'étais étonnée) jamais
aimer... moi j'aimais et j'aime encore une jeune fille bonne et belle...
mais elle est trop riche. Il ne faut pas aimer les jeunes filles riches!
Gardez-vous des jeunes filles riches... Avant d'aimer une jeune fille,
prenez des informations sur la fortune de ses parents et si elle est
riche, fuyez, fuyez! Le rêve serait d'épouser une amie qui viendrait à
vous avec, pour tout bien, son unique robe...
Pauvre M. Bamberg, il était un peu fou!... Me conseiller de ne pas
épouser une jeune fille riche!... Puis il me conta qu'il aimait la fille
de son patron, Mlle Gosselet, et que la voiture venue de Paris, la
veille, devait l'emmener, lui et sa fiancée, à la gare de l'Est où ils
devaient prendre un billet pour n'importe quelle station où ils
pourraient s'aimer en toute liberté.
Il continua:
--Je ne sais pourquoi je vous raconte toutes mes petites affaires de
coeur. Je ne les confierais pas à mon meilleur ami tant j'aurais peur de
m'entendre féliciter de mon amour de gueux pour une jeune fille riche.
Peut-être avez-vous le don d'arracher aux désespérés le secret de leurs
misères. Je connais des humbles qui sont dans la vie, comme d'autres au
théâtre, condamnés aux éternels rôles de confidents. Ces pauvres gens
ont, en général, plus de coeur que les premiers rôles d'amoureux.
La voiture qui devait nous emmener à la gare de l'Est avait disparu,
quand, à l'heure fixée pour notre fuite, j'arrivai devant la grille du
parc. J'attendis près d'une heure, espérant voir apparaître celle que
j'aime, puis je m'en fus, stupide, jusqu'à ma chambre louée dans un
village voisin de l'usine, où je pleurai, doutant d'elle. Au matin, le
jardinier de M. Gosselet m'apporta la lettre que je vais vous lire.
Asseyons-nous sur ce banc.
Nous étions sur les quais, près de la gare d'Orléans. Des bandes
d'ouvrières, gagnant les boulevards de la rive gauche, jetaient leurs
rives en passant. Des voitures découvertes promenaient des jupes
claires. Paris, derrière Notre-Dame, semblait tout rose. Un marchand
criait: «Voilà le plaisir, mesdames!» Nous étions tristes et tout petits
dans le bruit, dans la joie des autres. Un de ses bras passé sur le
dossier du banc, il lisait, tourné vers moi, d'une voix si faible que
les sifflements des remorqueurs sur la Seine m'empêchaient d'entendre
des moitiés de phrase.
Alors, il levait les yeux vers moi, pour me faire comprendre.
J'ai gardé la lettre, la voici:
«_Monsieur,
«Votre présence à l'usine est inutile, aujourd'hui et jours suivants. Je
vous chasse. Je vous chasse parce que vous êtes un malhonnête homme,
nuisible à mon industrie et à ma vie privée. Je ne vous rappellerai pas
que je vous ai donné du pain alors que vous étiez chien errant dans la
rue. Vous n'avez pas assez de coeur pour souffrir de ce simple appel à
vos souvenirs.
«J'ignore quelle est votre nationalité, voilà pourquoi je vous prie de
ne plus vous présenter à la porte de mes ateliers où se fabrique un
jouet national.
«Je sais que vous êtes un larron d'honneur, voilà pourquoi je ne vous
mettrai pas en état de séduire, par vos propos éhontés, une jeune fille
pour qui un seul de vos regards est une souillure._
«GOSSELET.»
Plus bas, d'une autre écriture:
«_P.-S.--Ma femme fait de longues phrases bien inutiles. On vous chasse
parce qu'on vous chasse. Moi je vous écris que jamais, tant que je
vivrai, vous n'aurez ma fille. L'argent, mon cher monsieur, ne se trouve
pas dans le pas d'une mule._»
--Montrez-moi l'écriture, fit Simone. Oui! les phrases de roman sont de
ma mère. Et pauvre père aurait bien pu ne pas ajouter ce post-scriptum.
Vous me donnez cette lettre, n'est-ce pas? André l'offrira à bon papa
Gosselet le jour de notre mariage.
--La lecture achevée, il me dit: «Que faire, maintenant?» Je ne trouvais
rien pour le consoler. Il me prit le bras et nous longeâmes les quais
sous les marronniers tout jolis de feuilles neuves. Tout en marchant, je
cherchai quelque chose, je ne savais quoi, pour le tirer de peine. Une
idée me vint. Le fiacre qui devait vous emmener n'avait pas attendu
jusqu'à sept heures, ainsi que l'avait ordonné M. Bamberg. D'autre part,
M. Bamberg n'avait pas reçu de vous le plus petit billet d'explications,
ce qui laissait supposer que vous n'étiez point libre d'agir. Je pensai
tout haut:
--M. Gosselet a peut-être enlevé Mlle Simone.
Il s'arrêta brusquement, me serra le bras.
--C'est ça. C'est ça. Il aura pris place dans la voiture avant l'arrivée
de Simone et l'aura conduite en quelque maison de retraite... Moi qui
accusais Simone de lâcheté. Oh! ma petite l'Embaumée, que je vous
embrasse!
Il m'embrassa de si bon coeur que cela fit rire deux rien-du-tout en
cheveux qui passaient.
--Mais où trouver le cocher, l'Embaumée?
--J'ai le numéro de la voiture.
--Vous l'avez gardé?
--Je suis si superstitieuse! J'ai mis l'imprimé dans ma bourse pour
jouer le numéro à la prochaine loterie.
--Donnez-moi le numéro.
Je fouillai dans mon porte-monnaie et n'y trouvai que des sous.
Nous voilà redevenus tristes, marchant, tête baissée, très vite, lorsque
je me souvins que j'avais épinglé le bulletin sur ma pelote, à côté de
la glace.
Il dit:
--Je vous accompagne chez vous.
--Oh! monsieur Bamberg.
--Je vous attendrai en bas.
Nous arrivons rue Mouton-Duvernet. Ma concierge veut m'arrêter pour me
raconter des histoires, je file sans la saluer. Deux secondes après, je
remettais le petit papier à votre amoureux, sur le trottoir, en face de
la fruitière. La concierge m'a vue et a pris un petit air indigné. Ça
m'était bien égal, allez! Vous devinez le reste. M. Bamberg a déniché le
collignon qui lui a dit vous avoir conduit chez les Visitandines. Moi,
qui lui avais juré que je vous retrouverais, je me suis introduite dans
ce couvent, où l'on n'a de fleurs que pour les saints de pierre. Ce
qu'il y fait froid! Brrou!»
Et elle raconta à Simone, tout au long, en riant, par quelle ruse et
quel subterfuge, grâce à la très chaude recommandation d'un vieux
vicaire qui s'était occupé d'elle à sa première communion, elle avait
réussi à se faire recevoir dans le couvent comme petite domestique. Sa
difformité l'avait beaucoup servie. Elle avait raconté un véritable
roman et on avait eu pitié d'elle. Sa concierge, bonne vieille femme qui
adorait l'intrigue et qu'elle avait mise au courant de son plan, avait
donné les meilleurs renseignements: «Ah! celle-là, elle n'avait pas
besoin de se convertir! Elle avait toujours été sage comme une image!!
Je ne m'étonnerais pas qu'elle se retirât du monde et s'en allât dans un
couvent. Elle était faite pour être religieuse.»
Au bout d'une semaine, elle avait gagné la confiance des soeurs qu'elle
charmait par sa gaité et qui la regardaient déjà comme une excellente
recrue, une future petite soeur converse, dévouée, vaillante,
travailleuse. On l'envoyait au marché faire les achats. Ce n'est pas
elle qui se laissait surfaire! Elle était bien trop maligne.
Elle dit tout à coup à Simone:
--Maintenant, vous allez partager mon souper: _quatre_ de gruyère et
_cinq_ de charcuterie assortie. Ce n'est pas riche, mais pour une fois,
mademoiselle.
--Mangez, ma _soeur_! Moi je n'ai faim que de détails. Il était tout
attristé quand vous l'avez vu sur ce banc?
--Oh! triste!...
Et l'entretien continua, avec des redites, des pourquoi, des
commentaires, jusqu'à ce que l'Embaumée, son repas achevé, fouetta à
coups de mouchoir les miettes de pain tombées sur le tapis de la table
ronde.
--Votre chambre est gentille, dit Simone.
--Gentille... non! Pas autant que je le voudrais! C'est tout ce que j'ai
pu acheter en quatre ans, et cependant, il n'y a jamais de chômage à
l'usine. Ce qui me manque, c'est une armoire à glace. Je vais prendre un
abonnement chez Crespin. J'ai peur de mourir avant d'avoir pu l'acheter.
Elle souleva le bonnet de papier rose qui casquait la lampe, et, le bras
dressé, éclaira son logis d'une clarté jaune qui faisait plus vastes les
coins mi-obscurs.
Le front bien en lumière, les yeux tachés de deux lueurs blanches, les
cheveux semblant plus touffus grâce à l'éclairage net des poils en
auréole, elle ne figurait plus la «boscotte» humble ouvrière, mais la
maîtresse du «home» par qui avait été créé cet entourage de choses
amies, familières.
Autour de la glace plaquée de dartres grises dans le bas, s'étageaient
en des cartons glacés, ornés de fioritures à filets de cuivre, les
têtes, toutes rieuses, des amies d'ateliers coiffées de cheveux
chevauchés par des peignes d'écaille. Brunes et blondes, sous leurs
perruques à la Vierge, à la chien, à l'accroche-coeur, elles souriaient
de leurs lèvres avancées en bec, les yeux un peu brouillés. Les pauvres
filles s'étaient _faites faire_, au retour de quelque vagabondage
faubourien, en des terrains vagues où la pâquerette fleurit près d'un
tas de coquilles d'huîtres, le front encore caressé en dedans comme par
de petites pattes, la bouche encore mouillée de picolo aigre.
Ce n'étaient pas là les petites amies du samedi, les yeux clignotants
sous les paupières bleues, les bras lourds, les jambes molles, trop
harassées pour s'amuser au jeu des hanches que suit une rangée de vieux
et de jeunes sur le trottoir.
Au pied de la glace, sur la table de la cheminée couverte d'andrinople
rouge, coupée à dents, d'autres photographies reposaient sur des
chevalets de velours rouge, longs comme la main, passées celles-là, et
attristées d'un gris d'oubli. Elles représentaient, l'une, un ouvrier à
moustache cirée. Les yeux durs sous des cheveux plaqués à grand renfort
de pommade, le gilet barré d'une ligne blanche figurant une chaîne de
montre; l'autre, une femme rustaude sous un bonnet tuyauté comme une
fraise de veau, ensevelie dans une robe noire, évasée comme un sac de
bonbons, à fronçures encerclant la taille. Trônant, face à face, sur le
petit autel, les images semblaient se regarder, hostiles.
Deux pots, porcelaine et filets d'or, dressaient comme des cierges des
panaches roux de «queues de renard», de chaque côté de la glace.
Sur les pans du mur étaient accrochés des calendriers du _Bon-Marché_,
historiés de chromos en couleurs appétissantes--couleur vanille, marron
glacé, tartre aux cerises,--et une gravure à douze sous du général
Boulanger à cheval.
En un coin trônait le lit sous une draperie rouge, pauvre lit fait de
boiseries minces et dont l'acajou s'écaillait sous l'ongle.
Sous une housse également rouge on devinait l'échine d'une machine à
coudre.
En un angle de la chambre brillaient les vases à facette, les bibelots
peinturlurés, les boules de cristal rangés sur les planchettes d'une
étagère à clochetons.
Une armoire à panneaux pleins se dressait, face à la cheminée, ornée du
cuivre or de la serrure luisant comme un oeil jaune.
Le marbre de la table de marquetterie encombrée de vases multiples, des
gros, des petits, pots à eau, pots à la moelle de boeuf, faisait une
tache blanche en un retrait de la cloison.
Une moquette à coqs claironnants étalait ses franges jaunes sur le
parquet encombré de la table ronde et de quatre chaises habillées de
rouge.
Tout cela était propret, coquet, d'un accueil doux, d'un arrangement
sans effort, sous la lumière faible de la petite lampe à pétrole.
Au chevet du lit, un tout petit Christ était accroché, un de ces pauvres
petits Christ aux chairs de plâtre modelé sur une ossature de fils de
fer, que l'on ne décroche qu'aux jours de deuil pour l'étendre sur la
poitrine des trépassés. Oublié, perdu dans l'arrangement des choses
confortables, il symbolisait la mort qui attend, qui guette, qui va
venir...
Sous la lumière de la lampe coiffée, de nouveau, de rose, Simone et
l'Embaumée causaient ameublement, la fille de M. Gosselet se défendant
d'avoir une chambre plus gentille que celle de son amie, l'ouvrière
expliquant comment elle aurait voulu son nid.
--Ce qui me manque, voyez-vous, répétait-elle, c'est une armoire à
glace. Puis, je voudrais changer l'andrinople aussi.
Après un silence, l'Embaumée dit:
--Il nous faut dormir, maintenant. Je vais mettre un matelas par terre,
pour moi. Vous, vous prendrez le lit.
--Laissez-moi coucher sur le matelas.
--Je ne veux pas... je ne veux pas! Il faut que vous soyez fraîche et
toute jolie pour demain. C'est moi qui vous ramène à lui, je le lui ai
juré... Oh! je suis contente... contente!
Peu après les deux amies dormaient à la lueur faiblote de la lampe
baissée.
II
Onze heures déjà!
Partie dès le matin, l'Embaumée ne revenait pas.
Simone, pleine d'entrain, en jeune fille qui n'a pas peur de mettre les
mains à la pâte, prépara le déjeuner, désireuse de se surpasser,
songeant que l'Aimé prendrait place près d'elle et qu'ils pourraient
s'embrasser à la dérobée, comme deux amoureux, quand la petite ouvrière
s'ingénierait à ne pas voir.
La batterie de cuisine de l'Embaumée n'était pas luxueuse: une poêle,
une cocotte, une grande poterie jaune vernissée pour cuire le boeuf, un
petit plat en émail, douze assiettes dont six creuses et six plates.
Ajoutons à cet inventaire le filtre en fer battu et un petit moulin à
café si vieux qu'il n'avait presque plus de dents. Les deux fourchettes
et les cuillers qui composaient le service de table sortaient de chez
Christophle. Les verres à initiales, verres _incassables_, n'étaient pas
en cristal de roche.
Tout cela était rangé sur les planchettes d'un placard mal dissimulé par
le papier de tenture défraîchi au contact des mains.
Ce placard contenait encore un fourneau que l'ouvrière glissait sous le
manteau de la cheminée aux jours de gala, c'est-à-dire aux jours de
cuisine chaude. Le plus souvent, en effet, elle dînait, au retour de
l'usine, de _quatre_ de charcuterie assaisonnée de petites rondelles de
cornichon.
Le fourneau posé sur une plaque de zinc, la chambre de l'Embaumée se
transformait en cuisine.
La petite Parisienne disait d'ailleurs, volontiers, à ses amies: «Viens
donc voir mon appartement.» De fait, sa chambre se divisait en plusieurs
pièces: le cabinet de toilette qui était le coin où luisaient les blancs
de faïence des petits pots, la chambre à coucher occupée par le lit et
la moquette à coqs secouant leurs crêtes rouges, le salon meublé de la
table ronde et des chaises pourpres, décoré de l'échelle montante des
photographies rieuses.
Avec deux sous de carbonate, elle faisait la toilette du parquet,--un
parquet d'argent, alors que les riches marchent sur un parquet d'or.
Grâce aux pièces sonnantes luisant dans la bourse à mailles de métal
emportée lors de son évasion de la maison paternelle, Simone crut
pouvoir préparer une grande dînette de fiançailles. Elle rédigea le
menu, le front coupé par une vilaine ride tant elle s'absorbait en la
recherche des mets qui pourraient lui être agréables, puis fit la moue
devant le fourneau, songeant qu'elle ne pourrait pas exécuter les petits
plats «si simples», cuisotés autrefois devant elle, par un professeur de
cuisine décoré qui faisait des effets de manchettes en tournant une
omelette qu'il avait baptisée du nom de Sarcey.
Maladroite à user de ses doigts pour dresser la table, elle cassa l'un
des verres _incassables_, descendit six étages pour le remplacer et n'en
trouva point de semblable, oublia d'acheter du vin, dégringola dans la
cage de l'escalier si souvent qu'elle finit par ne plus rire de se voir
dans les glaces des devantures, en petite bonne qui va aux provisions.
Elle rougit du sourire de commisération qui balafra les bajoues grasses
de la concierge, en passant devant la loge, balbutia chez le boucher, se
montra si confuse en l'achat d'un quart de beurre que la fruitière lui
_chipa_ quatre sous. Les fournisseurs chipent mais ne volent pas,
puisqu'ils rendent aux clients la monnaie étalée sur le comptoir.
Quand elle eut garni de roses blanches les deux pots de la cheminée;
quand, le couvert mis, elle surveilla, assise, les petits nuages de
vapeur sortant par bouffées de la cocotte ronronnante comme une chatte,
Simone était plus lasse qu'aux temps où elle venait d'exécuter une
demi-douzaine de sauts périlleux au trapèze volant.
Cependant l'espoir du revoir lui mettait aux coins des lèvres le sourire
de ceux qui se parlent en dedans de choses gaies.
Énervée bientôt par dix nouvelles minutes d'attente, elle se leva,
visita la chambre de son amie, tambourina aux vitres de la fenêtre, se
coula derrière le rideau blanc à grands ramages, le front appuyé sur le
verre.
Brusquement, elle eut la vision du Paris pittoresque, faite pour les
seuls habitants des mansardes, panorama merveilleux où des toits se
hérissaient fumant leur brûle-gueule, où des pans de mur semblaient
d'or, où des vitres incendiées par le soleil plaquaient de taches
blondes des édifices mauves, violets, roses. Des toits en zinc accroupis
tachaient de gris-argent des massifs d'un vert-noir. De vieilles tours
se dressaient grimaçantes. Des cheminées colossales étaient piquées
comme pour servir de jalons à quelque trace de grand'route dévastatrice.
Un nuage fit une ombre sur une partie de la ville, et Simone vit deux
Paris, l'un paré de couleurs vives, l'autre estompé, assombri, couvert
de dés piqués de points noirs. Elle songea qu'en un de ces points noirs
des êtres mouraient, aimaient, se laissaient vivre. Elle se sentit toute
petite, toute faible, tourna la tête vers la chambre pour mesurer, du
regard, la place qu'occupaient les choses autour d'elle.
Un enfant hurla au-dessous, à l'étage inférieur, de ce hurlement continu
et hoqueteux des bébés qui se révoltent contre la souffrance.
Elle se retira de la fenêtre, vint s'asseoir près du fourneau, enfouit
son visage dans les roses qui mouraient sur la tablette de la cheminée.
Elle dit à voix distincte: «Je l'aime! Je l'aime!» pour se rassurer,
pour se faire plus courageuse contre l'envie de pleurer qui montait de
ses flancs secoués par des frissons chauds.
* * * * *
On heurta à la porte.
Simone entr'ouvrit l'huis, vit l'Embaumée seule sur le palier, fit:
«Ah!», les lèvres en moues, les yeux coléreux.
Les deux petites amies rangèrent deux chaises l'une près de l'autre et
s'assirent, regardant le même objet, la cocotte qui chantonnait sur le
fourneau.
Silencieuse, l'Embaumée prit les mains de Simone et laissa pleurer son
amie. Puis, elle la gourmanda, lui caressant les doigts.
Après un hochement de tête de révolte contre le chagrin, Simone
s'efforça de sourire et dit:
--Voyez, je ne pleure plus!
Une de ses larmes s'attardait encore dans le creux des chairs, à
l'attache de la narine.
--Vous _le_ verrez demain, aujourd'hui, peut-être, pourquoi pleurer?
--Mais, vous voyez bien que je ne pleure pas Dites-moi tout, tout, je
veux tout savoir.
--Je devais retrouver M. Bamberg chez lui, dans la petite maisonnette
qu'il a louée dans le village près de l'usine. J'arrive. La femme qui
fait son ménage et qui habite le rez-de-chaussée, me dit: «M. Bamberg
n'y est pas; mais voilà une lettre que je dois remettre à la personne de
Paris». Je lui réponds: «La personne de Paris, c'est moi!»
--Donnez-moi la lettre, dit brusquement Simone. Vous saviez bien que je
ne le reverrais plus, puisque vous n'osiez pas me remettre la lettre!
Elle déchira l'enveloppe d'un coup d'ongle, froissa le papier en le
dépliant et lut tout bas:
«Chère Aimée,
«Je pars, n'ayant pas le courage d'attendre que la petite amie qui veut
notre bonheur aide à votre délivrance. Je pars et vous demande pardon de
tout le mal que vous a fait mon amour.
«Je ne puis commettre le vol dont m'accusent déjà M. et Mme Gosselet,
et pourtant je n'ose vous dire adieu. Quelque chose qui est peut-être ma
conscience m'oblige à ne pas vous revoir, à vous fuir même, cependant
j'espère vous revenir plus adorateur que jamais, plus faible aussi, plus
simplement homme.
«Bourgeois, je souffre d'avoir été élevé dans le respect de principes
façonnés à la longue par des gens habiles à se créer une domestication
déguisée.
«Je vous aime, vous ne me détestez point trop: nous nous marions sans
nous occuper des fluctuations de la rente à 3 p. %. N'est-ce pas
naturel?
«Sans doute! mais en vous épousant, j'épouse aussi la fortune de M.
Gosselet qui, mariée à une fortune équivalente, aurait procréé, dans
quelque dix ans, une troisième fortune,--une fortune mangeuse de
milliers de petits salaires. C'est une des formes,--et non la moins
commune,--du Progrès. Je ne dois pas faire mon bonheur en gênant ce M.
Progrès.
«Je vous dis toutes ces choses parce que vous êtes une originale petite
fiancée raisonnante et raisonneuse. Je vous le dis aussi pour que vous
ne doutiez pas de mon besoin de vous, de mon amour d'homme résolu à tout
pour vous gagner.
«Pourquoi ne pas vous prendre tout de suite, comme vous le vouliez par
joie du sacrifice, comme je le désirais, par crainte de vous perdre?
«Vous vivrez plus tard au milieu de ces mêmes bourgeois qui courent sus
à l'amoureux pauvre comme les paysans donnent la chasse au chien enragé.
«Je ne veux pas qu'on accuse ma femme d'avoir cédé à un appétit de
chair, je ne veux pas que des médecins excusent «sa faute» en invoquant
le nom de quelque maladie étrange inventée depuis peu. Les femmes, ma
chère Aimée, ne vous pardonneraient pas d'avoir été une bonne petite
amoureuse sincère, tout en vous plaignant tout haut d'avoir succombé
devant la tactique amoureuse d'un jeune homme roublard. Les hommes me
jalouseraient d'avoir gagné de l'argent si vite, tout en admirant en moi
ce que l'on nomme «l'absence de préjugés».
«Ah! si j'étais un simple manoeuvre, si les miens n'avaient pas,
autrefois, porté des masques dans le jeu social, je me révolterais
peut-être, par imprudence, et nous ferions un délicieux ménage montré au
doigt, mais heureux malgré tout et contre tous.
«Je sais que dans cette comédie qu'est la vie,--comédie montée par des
habiles,--des acteurs jouent de bonne foi, comme si c'était arrivé,
selon l'expression populaire. La hautaine Mme Gosselet, le bon papa
Gosselet souffriraient par nous et pour nous du «mépris public».
«C'est ce que je ne veux pas.
«Que faire pour vous mériter?
«Gagner de l'argent!
«Je n'ai pas d'argent.
«Voici ce que j'ai décidé:
«Je veux être décoré. Je veux pouvoir vous troquer contre un bout de
ruban grand comme ça, gagné au Dahomey en quelque combat où je tuerai
peut-être des femmes, non, des amazones. Quand j'aurai du sang à la
boutonnière de ma redingote, je n'en vaudrai guère mieux, mais M.
Gosselet pourra mettre une petite croix dans le Bottin derrière la
raison sociale Gosselet, Bamberg et Cie, et le monde nous saura gré de
ne pas avoir bravé les préjugés, les bons préjugés...
«Je vous aime. Quelle drôle de lettre de fiancé à fiancée!
«Soyez sans crainte, je vous aime trop pour ne pas vous revenir de chez
Béhanzin.
«André Bamberg.»
«P. S. Votre réclusion au couvent des Visitandines n'a point trop altéré
votre bonne santé, mon Aimée? J'espère vous faire oublier plus tard les
heures d'ennui. Si je ne réussis pas à vous rendre heureuse, je serai un
grand coupable.
«Je n'ai parlé que de moi dans cette longue lettre: je ne veux pas vous
dicter de ligne de conduite pour le temps où je serai loin de vous, mais
il est de votre intérêt de laisser croire à M. Gosselet que vous êtes
une petite fille obéissante et oublieuse.
«Lettre suivra, mon Aimée, adressée à notre amie l'Embaumée, à cette
bonne amie que vous devez aimer déjà comme une soeur.
«A vous, chère Aimée.
«A. B.»
--Oh! le grand fou! M'abandonner pour ne pas déplaire aux autres. Il dit
je... je... Il oublie que je lui sacrifiais bien autre chose que le
respect humain, moi!
--Voyons, mademoiselle. Il faut se faire une raison.
--Et il me conseille de rentrer à la maison paternelle, de désavouer
notre amour! Il ne m'a jamais assez aimée, pour m'aimer tout bonnement,
sans phrases, sans faire d'études sur la question sociale... Il a
raison... mais je ne suis pas une fiancée comme une autre, que
m'importent les qu'en dira-t-on, les on-dit, les il-paraît!...
--Peut-être est-ce parce que vous n'êtes qu'une femme que vous pensez
comme ça, Mademoiselle! Il vous quitte!
--Il va se battre au Dahomey.
--Pourquoi faire?
--Pour revenir.
--Les amoureux font tous comme ça.
--Pour revenir décoré.
--Ça c'est joli d'être décoré. Ce qu'on regarde les hommes qui ont un
ruban, en omnibus!
--Aller se battre quand il devrait... Ça, c'est une lâcheté!
--Oh! mademoiselle, Bon! voilà que vous allez pleurer. Peut-être que ça
vous fera du bien.
--Il ne m'aime pas!
--Mais si! mais si!
Cependant le feu s'éteignait dans le fourneau et la cocotte ne
ronronnait plus en crachant des jets de vapeur. La petite ouvrière dit
pour faire diversion:
--A table! J'ai grand faim.
Après le repas consommé en toute hâte, l'Embaumée mangeant en heurt
continuel de fourchettes, de couteaux, d'assiettes, «pour donner de
l'appétit» à la malheureuse fiancée, Simone dit, résolue:
--Maintenant, mon amie, à vous de me rendre un nouveau service! Puisque
André me fuit, il faut que je me résigne à l'attendre, seule, loin de ma
famille, gagnant mon pain... ce qui ne m'a d'ailleurs jamais effrayée...
L'Embaumée posa brusquement sur la table la petite pile d'assiettes
qu'elle allait enlever:
--Comment! comment! Voilà que vous allez dire des bêtises!
--Mon père m'a traitée de fille, je ne rentrerai chez nous qu'au bras de
mon mari, au bras du petit ingénieur sans-le-sou.
--Mais, mademoiselle, c'est impossible!
--Impossible! Croyez-vous que je ne suis pas courageuse?
--Mais il faudra travailler! Vous ne savez pas travailler!
--J'ai appris la couture au pensionnat laïque... Je suis capable de
fanfrelucher mes robes, moi-même. Je sais broder aussi... Je fais un peu
de tapisserie.
--Je ne dis pas non! Mais travailler pour gagner sa vie, c'est autre
chose. Travailler, mademoiselle, c'est se battre avec l'ouvrage, c'est
pousser l'aiguille dans l'étoffe quand on n'y voit plus, quand les
paupières vous brûlent, quand le poignet vous fait mal, quand des mains
vous tordent des choses dans l'estomac, quand vous avez comme une boule
de plomb dans le crâne, une boule qui vous courbe le visage sur la
besogne enragée. Travailler, c'est se lever à cinq heures, lasse, c'est
se coucher à onze heures, morte de fatigue. Tout ça, mademoiselle, pour
quarante sous, si vous faites de la confection chez vous, pour trois
francs, quatre francs, si vous êtes ouvrière chez un grand couturier!
Travailler, ce n'est pas chiffonner de la dentelle, par distraction, ou
dessiner des papillons sur un canevas avec des laines de couleurs
différentes...
--Alors, ma petite l'Embaumée, j'apprendrai à travailler. J'ai assez
d'argent pour attendre que je puisse gagner mon pain, grâce à l'habileté
et à l'activité que j'aurai vite acquises!
--Mademoiselle, je suis votre amie, n'est-ce pas? J'ai fait pour vous
tout ce que j'ai pu faire, mais je n'ai guère pu. Écoutez un bon
conseil. Allez dire à M. Gosselet que vous êtes prête à réfléchir sur
les inconvénients de votre mariage. Demandez du temps! Gagnez du temps!
M. Bamberg reviendra et alors...
--Je vous assure, mon amie, que je suis bien décidée à gagner ma vie en
petite ouvrière qui attend son amoureux parti au loin, en campagne!
D'ailleurs, vous travaillez bien, vous, sans espérer des jours de repos,
sans entrevoir un horizon de bonheur.
--Moi, mademoiselle, c'est bien différent. Quand je vois comment marche
le monde, quand je pense aux injustices de la vie, je me console en
songeant que l'on m'habitua toute petite, à travailler. Le turbin, j'ai
ça dans le sang! Mon père et ma mère travaillaient dur. J'étais haute
comme ça que j'aidais ma mère à coudre des sacs, au retour de l'école.
J'allais au lavoir avec des charges qui écrasaient mes pauvres petites
épaules... Il le fallait bien, puisque père venait manger tous les soirs
et qu'il oubliait de nous laisser l'argent de sa paye pour acheter le
fricot du lendemain.
--Pauvre mignonne!
--Ce que j'ai fait, bien d'autres le font aujourd'hui, bien d'autres le
feront demain. Quand on mange, en travaillant, on est heureux. Le
malheur est qu'on n'a pas toujours d'ouvrage.
--Et votre père?
--Père était bon ouvrier et pas buveur quand il vint à Paris avec maman.
Puis, un jour, on le mena au poste parce que, en passant, il avait
touché le coude d'un sergot. Ça, voyez-vous, ça lui donna la haine du
gouvernement. Il se mit à fréquenter les marchands de vin, à faire de la
politique. Quand il me prenait sur ses genoux, il disait de grandes
phrases, me promettait des bagues, des bracelets, m'annonçait que je
serais habillée, plus tard, comme une fille de riche. Maman lui faisait
de grands yeux sévères quand il nous proposait de partager avec ceux qui
ont tout l'argent. Il me faisait peur, un peu, mais il n'était pas
méchant et obéissait de suite quand mère l'envoyait se coucher.
Père fut tué par l'explosion d'une chaudière de son usine. On nous donna
quatre cents francs. Ce n'était pas beaucoup, mais maman avait trop peur
de la justice pour faire un procès au patron.
Peu après, mère tomba malade à la suite d'un _chaud et froid_. J'avais
beau me lever matin, je n'arrivais pas à gagner assez d'argent pour la
soigner comme j'aurais voulu. A la mairie, on nous donna des bons de
pain... Des bons de pain, ce n'était pas suffisant pour guérir maman.
Elle mourut juste au moment où on allait la porter à l'hôpital.
L'hôpital! Elle en avait si grand'peur que cela a peut-être hâté sa fin.
Voyez-vous, mademoiselle, il n'y a que les Parisiens qui demandent à
aller à l'hôpital. Les ouvriers venus de province n'aiment pas à mourir
avec les carabins!
Le pharmacien et le propriétaire payés, il ne me resta guère que la
moitié des meubles de pauvre maman. Je les vendis parce qu'ils me
rappelaient des souvenirs trop tristes et j'allai habiter avec une amie
qui travaillait chez votre père.
Depuis je me trouve presque heureuse. J'économise soixante francs par
an, mademoiselle, soixante francs parce que chez vous il n'y a pas de
chômage.
--Votre passé est bien triste, mon amie.
--C'est le passé de toutes ou de presque toutes, allez! Vous êtes
toujours résolue à...
--Toujours! Comme je ne puis pas être une très habile couturière, nous
travaillerons ensemble à des travaux de confection, si vous le voulez
bien.
--Soit, à nous deux, nous pourrons peut-être ne pas être trop
malheureuses. D'ailleurs je tiens à ne pas vous quitter si vous jouez au
jeu dangereux de petite ouvrière.
--Encore, mon amie!... Voilà mon appoint dans notre maison de commerce.
Ce disant, Simone vida sur la table le contenu de sa bourse à mailles
d'argent. Elle poussa du doigt les pièces d'or vers l'Embaumée,
comptant:
--Cent...deux cents...trois cents...quatre cents... quatre cent
cinquante. Nous sommes riches!
--Riches! Quand nous aurons acheté de quoi vous meubler une toute petite
chambre sur mon carré, il vous restera bien cent cinquante francs!
--Bast, c'est suffisant pour attendre le travail, ma petite l'Embaumée.
Et appelez-moi Simone, Simone, tout court, sans mademoiselle. Ne
sommes-nous pas des amies d'atelier?
III
Le sixième étage qu'habitait la petite bossue était semblable à tous les
sixièmes étages des quartiers ouvriers.
Dix ou douze mansardes ouvraient leurs portes de bois blanc badigeonné
rouge-brun sur un palier étroit. Près d'un buen-retiro à usage commun,
sis à l'extrémité du couloir, un robinet de cuivre laissait couler une
eau grise en une cuvette de plâtre plantée dans la cloison comme une
écaille d'huître.
Sur le mur, les traînées de peinture figurant des veines de faux marbres
se maculaient de teintes rousses.
Les degrés de l'escalier s'engluaient des boues apportées en huit jours
de tous les coins de Paris par les habitants trop gueux pour exiger de
la concierge un nettoyage quotidien. D'ailleurs, les femmes maugréaient
quand la «pipelette», se décidant à récurer «ce sale sixième», lançait
sur le parquet de grands seaux d'eau qui filaient en rigoles, sous les
portes, baignant les descentes de lit, moisissant les pieds des meubles
déjà caducs.
Hiver comme été, le buen-retiro dégageait des odeurs malsaines. Il y
avait de petits enfants dans les mansardes, et aussi de grands enfants
qui ne souffraient pas trop d'une saleté commune, anonyme.
Un vasistas encadré dans le toit éclairait d'une lumière très nette le
palier où venaient jouer les petits, où venaient babiller les mères en
des jabotteries coléreuses contre la pipelette.
Par cette vitre, les mioches regardaient passer les nuages, songeant,
les yeux vagues, au grand jardin des Plantes qu'habitent les heureuses
«bébêtes».
Par cette vitre, les femmes voyaient un peu de ciel, évoquant les
promenades faites, autrefois, sur les bords de la Marne, les
vagabonderies où elles mangeaient du veau froid, jeunes filles, au
milieu d'hommes en manches de chemises, ivres sans avoir bu.
Assises toute une journée sous ce carré de bleu, le printemps venu,
pendant que les hommes travaillaient à l'atelier, elles se contaient les
propos de la fruitière du coin, se plaignaient du renchérissement des
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