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La San-Felice, Tome 01

by Alexandre Dumas · French · Gutenberg #17693 · 408,048 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of La San-Felice, Tome 01
    
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Title: La San-Felice, Tome 01

Author: Alexandre Dumas


        
Release date: February 6, 2006 [eBook #17693]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/17693

Credits: Produced by Carlo Traverso and the Online Distributed
        Proofreading Team at http://www.pgdp.net. This file was
        produced from images generously made available by the
        Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME 01 ***




Produced by Carlo Traverso and the Online Distributed
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Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)








                               ALEXANDRE DUMAS

                                     LA
                                 SAN-FELICE

                                   TOME I

                               DEUXIÈME ÉDITION


                                    PARIS
                   MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
            RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13
                           A LA LIBRAIRIE NOUVELLE




                                AVANT-PROPOS


Les événements que je vais raconter sont si étranges, les personnages
que je vais mettre en scène sont si extraordinaires, que je crois
devoir, avant de leur livrer le premier chapitre de mon livre, causer
pendant quelques minutes de ces événements et de ces personnages avec
mes futurs lecteurs.

Les événements appartiennent à cette période du Directoire comprise
entre l'année 1798 et 1800. Les deux faits dominants sont la conquête du
royaume de Naples par Championnet, et la restauration du roi Ferdinand
par le cardinal Ruffo;--deux faits aussi incroyables l'un que l'autre,
puisque Championnet, avec 10,000 républicains, bat une armée de 65,000
soldats, et s'empare, après trois jours de siége, d'une capitale de
500,000 habitants, et que Ruffo, parti de Messine avec cinq personnes,
fait la boule de neige, traverse toute la péninsule, de Reggio au pont
de la Madeleine, arrive à Naples avec 40,000 sanfédistes et rétablit sur
le trône le roi déchu.

Il faut Naples, son peuple ignorant, mobile et superstitieux pour que de
pareilles impossibilités deviennent des faits historiques.

Donc, voici le cadre:

L'invasion des Français, la proclamation de la république
parthénopéenne, le développement des grandes individualités qui ont fait
la gloire de Naples pendant les quatre mois que dura cette république,
la réaction sanfédiste de Ruffo, le rétablissement de Ferdinand sur le
trône et les massacres qui furent la suite de cette restauration.

Quant aux personnages, comme dans tous les livres de ce genre que
nous avons écrits, ils se divisent en personnages historiques et en
personnages d'imagination.

Une chose qui va paraître singulière à nos lecteurs, c'est que nous leur
livrons, sans plaider aucunement leur cause, les personnages de notre
imagination qui forment la partie romanesque de ce livre; ces lecteurs
ont été pendant plus d'un quart de siècle assez indulgents à notre
égard, pour que, reparaissant après sept ou huit ans de silence, nous
ne croyions pas avoir besoin de faire appel à leur ancienne sympathie.
Qu'ils soient pour nous ce qu'ils ont toujours été, et nous nous
regarderons comme trop heureux.

Mais c'est de quelques-uns des personnages historiques, au contraire,
qu'il nous paraît de première nécessité de les entretenir; sans quoi,
nous pourrions courir ce risque qu'ils soient pris, sinon pour des
créations de fantaisie, du moins pour des masques costumés à notre
guise, tant ces personnages historiques, dans leur excentricité
bouffonne ou dans leur bestiale férocité, sont en dehors non-seulement
de ce qui se passe sous nos yeux, mais encore de ce que nous pouvons
imaginer.

Ainsi, nous n'avons nul exemple d'une royauté qui nous donne
pour spécimen _Ferdinand_, d'un peuple qui nous donne pour type
_Mammone_.--Vous le voyez, je prends les deux extrémités de l'échelle
sociale: le roi, _chef d'État_; le paysan, _chef de bande_.

Commençons par le roi, et, pour ne pas faire crier les consciences
royalistes à l'impiété monarchique, interrogeons un homme qui a fait
deux voyages à Naples, et qui a vu et étudié le roi Ferdinand à l'époque
où les nécessités de notre plan nous forcent à le mettre en scène.
Cet homme est Joseph Gorani, _citoyen français_, comme il s'intitule
lui-même, auteur des _Mémoires secrets et critiques des cours et
gouvernements et des moeurs des principaux États de l'Italie_.

Citons trois fragments de ce livre, et montrons le roi de Naples
écolier, le roi de Naples chasseur, le roi de Naples pêcheur.

C'est Gorani, et non plus moi, qui va parler:

L'ÉDUCATION DU ROI DE NAPLES.

«Lorsqu'à la mort du roi Ferdinand VI d'Espagne, Charles III quitta le
trône de Naples pour monter sur celui d'Espagne, il déclara incapable de
régner l'aîné de ses fils, fit le second prince des Asturies, et laissa
le troisième à Naples, où il fut reconnu roi, quoique encore en bas âge.
L'aîné avait été rendu imbécile par les mauvais traitements de la reine,
qui le battait toujours, comme les mauvaises mères de la lie du peuple;
elle était princesse de Saxe, dure, avare, impérieuse et méchante.
Charles, en partant pour l'Espagne, jugea qu'il fallait nommer un
gouverneur au roi de Naples, encore enfant. La reine, qui avait la plus
grande confiance dans le gouvernement, mit cette place, une des plus
importantes, aux enchères publiques; le prince San-Nicandro fut le plus
fort enchérisseur et l'emporta.

»San-Nicandro avait l'âme la plus impure qui ait jamais végété dans
la boue de Naples; ignorant, livré aux vices les plus honteux, n'ayant
jamais rien lu de sa vie, que l'office de la Vierge, pour laquelle il
avait une dévotion toute particulière, qui ne l'empêchait pas de se
plonger dans la débauche la plus crapuleuse, tel est l'homme à qui l'on
donna l'importante mission de former un roi. On devine aisément quelles
furent les suites d'un choix pareil; ne sachant rien lui-même, il ne
pouvait rien enseigner à son élève; mais ce n'était point assez pour
tenir le monarque dans une éternelle enfance: il l'entoura d'individus
de sa trempe et éloigna de lui tout homme de mérite qui aurait pu lui
inspirer le désir de s'instruire; jouissant d'une autorité sans bornes,
il vendait les grâces, les emplois, les titres; voulant rendre le roi
incapable de veiller à la moindre partie de l'administration du royaume,
il lui donna de bonne heure le goût de la chasse, sous prétexte de
faire ainsi sa cour au père, qui avait toujours été passionné pour cet
amusement. Comme si cette passion n'eût pas suffi pour l'éloigner des
affaires, il associa encore à ce goût celui de la pêche, et ce sont
encore ses divertissements favoris.

»Le roi de Naples est fort vif, et il l'était encore davantage étant
enfant: il lui fallait des plaisirs pour absorber tous ses moments; son
gouverneur lui chercha de nouvelles récréations et voulut en même temps
le corriger d'une trop grande douceur et d'une bonté qui faisaient
le fond de son caractère. San-Nicandro savait qu'un des plus grands
plaisirs du prince des Asturies, aujourd'hui roi d'Espagne, était
d'écorcher des lapins; il inspira à son élève le goût de les tuer; le
roi allait attendre les pauvres bêtes à un passage étroit par lequel
on les obligeait de passer, et, armé d'une massue proportionnée à ses
forces, il les assommait avec de grands éclats de rire. Pour varier ce
divertissement, il prenait des chiens ou des chats et s'amusait à les
berner jusqu'à ce qu'ils en crevassent; enfin, pour rendre le plaisir
plus vif, il désira voir berner des hommes, ce que son gouverneur trouva
très raisonnable: des paysans, des soldats, des ouvriers et même des
seigneurs de la cour, servirent ainsi de jouet à cet enfant couronné;
mais un ordre de Charles III interrompit ce noble divertissement; le
roi n'eut plus la permission de berner que des animaux, à la réserve
des chiens, que le roi d'Espagne prit sous sa protection catholique et
royale.

»C'est ainsi que fut élevé Ferdinand IV, à qui l'on n'apprit pas même à
lire et à écrire; sa femme fut sa première maîtresse d'école.»

LE ROI DE NAPLES CHASSEUR.

«Une telle éducation devait produire un monstre, un Caligula. Les
Napolitains s'y attendaient; mais la bonté naturelle de ce jeune
monarque triompha de l'influence d'une instruction si vicieuse; on
aurait eu avec lui un prince excellent s'il fût parvenu à se corriger
de son penchant pour la chasse et pour la pêche, qui lui ôtent bien des
moments qu'il pourrait consacrer avec utilité aux affaires publiques;
mais la crainte de perdre une matinée favorable pour son amusement
le plus cher est capable de lui faire abandonner l'affaire la plus
importante, et la reine et les ministres savent bien se prévaloir de
cette faiblesse.

»Au mois de janvier 1788, Ferdinand tenait dans le palais de Caserte
un conseil d'État; la reine, le ministre Acton, Caracciolo et quelques
autres y assistaient. Il s'agissait d'une affaire de la plus grande
importance. Au milieu de la discussion, on entendit frapper à la porte;
cette interruption surprit tout le monde, et l'on ne pouvait concevoir
quel était l'homme assez hardi pour choisir un moment tel que celui-là;
mais le roi s'élança à la porte, l'ouvrit et sortit; il rentra bientôt
avec les signes de la plus vive joie et pria que l'on finît très-vite,
parce qu'il avait une affaire d'une tout autre importance que celle
dont on s'entretenait; on leva le conseil, et le roi se retira dans
sa chambre pour se coucher de bonne heure, afin d'être sur pied le
lendemain avant le jour.

»Cette affaire à laquelle nulle autre ne pouvait être comparée était
un rendez-vous de chasse; ces coups donnés à la porte de la salle du
conseil étaient un signal convenu entre le roi et son piqueur, qui,
selon ses ordres, venait l'avertir qu'une troupe de sangliers avait été
vue dans la forêt à l'aube du jour, et qu'ils se rassemblaient chaque
matin au même lieu. Il est clair qu'il fallait rompre le conseil pour se
coucher d'assez bonne heure et être en état de surprendre les sangliers.
S'ils se fussent échappés, que devenait la gloire de Ferdinand?

»Une autre fois, dans le même lieu et dans les mêmes circonstances,
trois coups de sifflet se firent entendre; c'était encore un signal
entre le roi et son piqueur; mais la reine et ceux qui assistaient au
conseil ne prirent point cette plaisanterie en bonne part; le roi
seul s'en amuse, ouvre promptement une fenêtre et donne audience à son
piqueur, qui lui annonce une pose d'oiseaux, ajoutant que Sa Majesté
n'avait pas un instant à perdre si elle voulait avoir le plaisir d'un
coup heureux.

»Le dialogue terminé, Ferdinand revint avec précipitation et dit à la
reine:

»--Ma chère maîtresse, préside à ma place et finis comme tu l'entendras
l'affaire qui nous rassemble.»

LA PÊCHE ROYALE.

«On croit écouter un conte fait à plaisir lorsque l'on entend dire
non-seulement que le roi de Naples pêche, mais encore qu'il vend
lui-même le poisson qu'il a pris; rien de plus vrai: j'ai assisté à
ce spectacle amusant et unique en son genre, et je vais en offrir le
tableau.

»Ordinairement, le roi pêche dans cette partie de la mer qui est voisine
du mont Pausilippe, à trois ou quatre milles de Naples; après avoir fait
une ample capture de poissons, il retourne à terre; et, quand il est
débarqué, il jouit du plaisir le plus vif qui soit pour lui dans cet
amusement: on étale sur le rivage tout le produit de la pêche, et
alors les acheteurs se présentent et font leur marché avec le monarque
lui-même. Ferdinand ne donne rien à crédit, il veut même toucher
l'argent avant de livrer sa marchandise et témoigne une méfiance fort
soupçonneuse. Alors, tout le monde peut s'approcher du roi, et les
lazzaroni ont surtout ce privilége, car le roi leur montre plus d'amitié
qu'à tous les autres spectateurs; les lazzaroni ont pourtant des égards
pour les étrangers qui veulent voir le monarque de près. Lorsque la
vente commence, la scène devient extrêmement comique; le roi vend aussi
cher qu'il est possible, il prône son poisson en le prenant dans ses
mains royales et en disant tout ce qu'il croit capable d'en donner envie
aux acheteurs.

»Les Napolitains, qui sont ordinairement très-familiers, traitent le
roi, dans ces occasions, avec la plus grande liberté et lui disent
des injures comme si c'était un marchand ordinaire de marée qui voulût
surfaire; le roi s'amuse beaucoup de leurs invectives, qui le font rire
à gorge déployée; il va ensuite trouver la reine et lui raconte tout ce
qui s'est passé à la pêche et à la vente du poisson, ce qui lui fournit
un ample sujet de facéties; mais, pendant tout le temps que le roi
s'occupe à la chasse et à la pêche, la reine et les ministres, comme
nous l'avons dit, gouvernent à leur fantaisie et les affaires n'en vont
pas mieux pour cela.»

Attendez, et le roi Ferdinand va nous apparaître sous un nouvel aspect.

Cette fois, nous n'interrogerons plus Gorani, le voyageur qui un instant
l'entrevoit vendant son poisson ou passant au galop pour se rendre à un
rendez-vous de chasse; nous nous adresserons à un familier de la maison,
Palmieri de Micciche, marquis de Villalba, amant de la maîtresse du roi,
qui va nous montrer celui-ci dans tout le cynisme de sa lâcheté.

Écoutez donc; c'est le marquis de Villalba qui parle, et qui parle dans
notre langue:

»Vous connaissez, n'est-ce pas? les détails de la retraite de Ferdinand,
de sa fuite, pour parler plus exactement, lors des événements de la
basse Italie, à la fin de l'année 1798. Je les rappellerai en deux mots.

»Soixante mille Napolitains, commandés par le général autrichien Mack,
et encouragés par la présence de leur roi, s'avançaient triomphalement
jusqu'à Rome, lorsque Championnet et Macdonald, en réunissant leurs
faibles corps, tombent sur cette armée et la mettent en déroute.

»Ferdinand se trouvait à Albano, lorsqu'il apprit cette foudroyante
défaite.

»--_Fuimmo! fuimmo!_ se prit-il à crier.

»Et il fuyait en effet.

»Mais, avant de monter en voiture:

»--Mon cher Ascoli, dit-il à son compagnon, tu sais combien il fourmille
de jacobins par le temps qui court! Ces fils de p...... n'ont d'autre
idée que de m'assassiner. Faisons une chose, changeons d'habits. En
voyage, tu seras le roi, et moi, je serai le duc d'Ascoli. De cette
manière, il y aura moins de danger pour moi.

»Ainsi dit, ainsi fait: le généreux Ascoli souscrit avec joie à cette
incroyable proposition; il s'empresse d'endosser l'uniforme du roi et
lui donne le sien en échange, puis il prend la droite dans la voiture,
et fouette cocher!

»Nouveau Dandino, le duc joue son rôle avec perfection dans leur
course jusqu'à Naples, tandis que Ferdinand, à qui la peur donnait des
inspirations, s'acquittait de celui du plus soumis des courtisans de
manière à faire penser qu'il n'avait été autre chose toute sa vie.

»Le roi, à la vérité, sut toujours gré au duc d'Ascoli de ce trait peu
ordinaire de dévouement monarchique, et, tant qu'il vécut, il ne cessa
jamais de lui donner des preuves éclatantes de sa faveur; mais, par une
singularité que peut seulement expliquer le caractère de ce prince,
il lui arrivait souvent de persifler le duc sur son dévouement, tandis
qu'il se raillait sur sa propre poltronnerie.

»J'étais un jour en tiers avec ce seigneur chez la duchesse de Floridia,
au moment où le roi vint lui offrir le bras pour la mener dîner. Simple
ami sans importance de la maîtresse du lieu, et me sentant trop honoré
de la présence du nouvel arrivé, je marmottais entre mes dents le
_Domine, non sum dignus_, et je reculais même de quelques pas, lorsque
la noble dame, tout en donnant un dernier regard à sa toilette, se prit
à faire l'éloge du duc et de son attachement pour la personne de son
royal amant.

»--Il est sans contredit, lui disait-elle, votre ami véritable, le plus
dévoué de vos serviteurs, etc., etc.

»--Oui, oui, donna Lucia, répondit le roi. Aussi demandez à Ascoli quel
est le tour que je lui ai joué quand nous nous sauvâmes d'Albano.

»Et puis il lui rendait compte du changement d'habits et de la manière
dont ils s'étaient acquittés de leurs rôles, et il ajoutait, les larmes
aux yeux et en riant de toute la force de ses poumons:

»--C'était lui le roi! Si nous eussions rencontré les jacobins, il était
pendu, et moi, j'étais sauvé!

»Tout est étrange dans cette histoire: étrange défaite, étrange fuite,
étrange proposition, étrange révélation de ces faits, enfin, devant un
étranger, car tel j'étais pour la cour et surtout pour le roi, auquel je
n'avais parlé qu'une fois ou deux.

»Heureusement pour l'humanité, la chose la moins étrange, c'est le
dévouement de l'honnête courtisan.»

Maintenant, l'esquisse que nous traçons d'un des personnages de notre
livre, personnage à la ressemblance duquel nous craignons que l'on ne
puisse croire, serait incomplète si nous ne voyions ce _pulcinella_
royal que sous son côté lazzarone; de profil, il est grotesque; mais, de
face, il est terrible.

Voici, traduite textuellement sur l'original, la lettre qu'il écrivait
à Ruffo, vainqueur et près d'entrer à Naples; c'est une liste de
proscriptions dressée à la fois par la haine, par la vengeance et par la
peur:

                      «Palerme, 1er mai 1799.


  «Mon très-éminent,

»Après avoir lu et relu, et pesé avec la plus grande attention le
passage de votre lettre du 1er avril, relatif au plan à arrêter sur
le destin des nombreux criminels tombés ou qui peuvent tomber dans nos
mains, soit dans les provinces, soit lorsque, avec l'aide de Dieu, la
capitale sera rendue à ma domination, je dois d'abord vous annoncer que
j'ai trouvé tout ce que vous me dites à ce sujet plein de sagesse, et
illuminé de ces lumières, de cet esprit et de cet attachement dont vous
m'avez donné et me donnez continuellement des preuves non équivoques.

»Je viens donc vous faire connaître quelles sont mes dispositions.

»Je conviens avec vous qu'il ne faut pas être trop acharné dans nos
recherches, d'autant plus que les mauvais sujets se sont fait si
ouvertement connaître, que l'on peut en fort peu de temps mettre la main
sur les plus pervers.

»Mon intention est donc que les suivantes classes de coupables _soient
arrêtées et dûment gardées_:

»_Tous ceux du gouvernement provisoire et de la commission exécutive et
législative de Naples;_

»_Tous les membres de la commission militaire et de la police formée par
les républicains;_

»_Tous ceux qui ont fait partie des différentes municipalités et qui, en
général, ont reçu une commission de la république ou des Français;_

»_Tous ceux qui ont souscrit à une commission ayant en vue de faire
des recherches sur les prétendues dilapidations et malversations de mon
gouvernement;_

»_Tous les officiers qui étaient à mon service et qui sont passés à
celui de la soi-disant république ou des Français._ Il est bien entendu
que, dans le cas où mes officiers seraient pris les armes à la main
contre mes armées ou contre celles de mes alliés, _ils seront, dans le
terme de vingt-quatre heures, fusillés sans autre forme de procès, ainsi
que tous les barons qui se seront opposés par les armes à mes soldats ou
à ceux de mes alliés_;

»_Tous ceux qui ont fondé des journaux républicains ou imprimé des
proclamations et autres écrits, comme par exemple des ouvrages pour
exciter mes peuples à la révolte et répandre les maximes du nouveau
gouvernement._

»_Seront également arrêtés les syndics des villes et les députés
des places qui enlevèrent le gouvernement à mon vicaire le général
Pignatelli, ou s'opposèrent à ses opérations, et prirent des mesures en
contradiction avec la fidélité qu'ils nous doivent_.

»_Je veux également que l'on arrête une certaine_ Louisa Molina
San-Felice _et un nommé Vincenzo Cuoco, qui découvrirent la
contre-révolution que voulaient faire les royalistes, à la tête desquels
étaient les Backer père et fils_.

»Cela fait, mon intention est de nommer une commission extraordinaire
de quelques hommes sûrs et choisis qui jugeront militairement les
principaux criminels parmi ceux qui seront arrêtés, _et avec toute la
rigueur des lois_.

»Ceux qui seront jugés moins coupables seront _économiquement_ déportés
hors de mes domaines pendant toute leur vie, et leurs biens seront
confisqués.

»Et, à ce propos, je dois vous dire que j'ai trouvé très-sensé ce que
_vous observez_, quant à la déportation; mais, tout inconvénient mis de
côté, je trouve qu'il vaut mieux se _défaire de ces vipères_ que de les
garder chez soi. Si j'avais une île à moi, très éloignée de mes domaines
du continent, j'adopterais volontiers votre système de les y reléguer;
mais la proximité de mes îles des deux royaumes rendrait possible
quelques conspirations que ces gens-là trameraient avec les scélérats et
les mécontents que l'on ne serait pas parvenu à extirper de mes États.
D'ailleurs, les revers considérables que, grâce à Dieu, les Français
ont subis, et que, je l'espère, ils devront subir encore, mettront les
déportés dans l'impossibilité de nous nuire. Il faudra cependant bien
réfléchir au lieu de la déportation et à la manière avec laquelle on
pourra l'effectuer sans danger: c'est ce dont je m'occupe actuellement.

»Quant à la commission qui doit juger tous ces coupables, à peine
aurai-je Naples en main, que j'y songerai sans faute, en comptant
expédier cette commission de cette ville-ci à la capitale. Quant aux
provinces et aux endroits où vous êtes, de Fiore peut continuer, si vous
en êtes content. En outre, parmi les avocats provinciaux et royaux des
gouvernements qui n'ont point pactisé avec les républicains, qui sont
attachés à la couronne et qui ont de l'intelligence, on peut en choisir
un certain nombre et leur accorder tous les pouvoirs extraordinaires et
sans appel, ne voulant pas que des magistrats, soit de la capitale, soit
des provinces, qui auraient servi sous la république, y eussent-ils été,
comme je l'espère, poussés par une irrésistible nécessité, jugent des
traîtres au rang desquels je les place.

»Et pour ceux qui ne sont pas compris dans les catégories que je vous
ai indiquées et que je me réserve, je vous laisse la liberté de faire
procéder à leur prompt et exemplaire châtiment, avec toute la sévérité
des lois, lorsque vous trouverez qu'ils sont les véritables et
principaux criminels et que vous croirez ce châtiment nécessaire.

»Quant aux magistrats des tribunaux de la capitale, lorsqu'ils n'auront
pas accepté des commissions particulières des Français et de la
république, et qu'ils n'auront fait que remplir leurs fonctions, de
rendre la justice dans les tribunaux où ils siégeaient, ils ne seront
pas poursuivis.

»Ce sont là, pour le moment, toutes les dispositions que je vous charge
de faire exécuter de la manière que vous jugerez convenable et dans les
lieux où il y aura possibilité.

»A peine aurai-je reconquis Naples, que je me réserve de faire quelques
nouvelles adjonctions que les événements et les connaissances que
j'acquerrai pourront déterminer. _Après quoi, mon intention est de
suivre mes devoirs de bon chrétien et de père aimant ses peuples,
d'oublier entièrement le passé, et d'accorder à tous un pardon général
et entier qui puisse leur assurer l'oubli de leurs fautes passées, que
je défendrai de rechercher plus longtemps, me flattant que ces fautes
ont été causées, non par un esprit corrompu, mais par la crainte et la
pusillanimité._

»Mais n'oubliez point cependant qu'il faut que les charges publiques
soient données dans les provinces à des personnes qui se sont toujours
bien comportées envers la couronne, et, par conséquent, qui n'ont jamais
changé de parti, parce que, de cette manière seulement, nous pourrons
être sûrs de conserver ce que nous avons reconquis.

»Je prie le Seigneur qu'il vous conserve pour le bien de mon service
et pour pouvoir vous exprimer en tout lieu ma vraie et sincère
reconnaissance.

»Croyez-moi toujours, en attendant,

                »Votre affectionné.
                  »FERDINAND-L. B.»


Maintenant, nous avons ajouté qu'une des personnalités incroyables,
presque impossibles, que nous avons introduites dans notre livre afin
que Naples, dans ses jours de révolution, apparût à nos lecteurs sous
son véritable aspect, c'est, à l'autre extrémité de l'échelle sociale,
cette espèce de monstre, moitié tigre, moitié gorille, nommé Gaetano
Mammone.

Un seul auteur en parle comme l'ayant connu personnellement: Cuoco. Les
autres ne font que reproduire ce que Cuoco en dit:

«Mammone Gaetano, d'abord meunier, ensuite général en chef des insurgés
de Sora, fut un monstre sanguinaire à la barbarie duquel il est
impossible de rien comparer. En deux mois de temps, dans une petite
étendue de pays, il fit fusiller trois cent cinquante malheureux, sans
compter à peu près le double qui furent tués par ses satellites. Je ne
parle pas des massacres, des violences, des incendies; je ne parle pas
des fosses horribles où il jetait les malheureux qui tombaient entre
ses mains, ni des nouveaux genres de mort que sa cruauté inventait: il
a renouvelé les inventions de Procuste et de Mézence. Son amour du sang
était tel, qu'il buvait celui qui sortait des blessures des malheureux
qu'il assassinait ou faisait assassiner. _Celui qui écrit ces lignes
l'a vu_ boire son propre sang après avoir été saigné, et rechercher avec
avidité, dans la boutique d'un barbier, le sang de ceux que l'on venait
de saigner avant lui. Il dînait presque toujours ayant sur sa table une
tête coupée et buvait dans un crâne humain.

»C'est à ce monstre que Ferdinand de Sicile écrivait: _Mon général et
mon ami_.»

Quant à nos autres personnages,--nous parlons des personnages
historiques toujours,--ils rentrent un peu plus dans l'humanité: c'est
la reine Marie-Caroline, dont nous essayerions de faire une esquisse
préparatoire si cette esquisse n'avait été tracée à grands traits dans
un magnifique discours du prince Napoléon au Sénat, discours qui est
resté dans toutes les mémoires;--c'est Nelson, dont Lamartine a écrit
la biographie;--c'est Emma Lyonna, dont la Bibliothèque impériale
vous montrera vingt portraits;--c'est Championnet, dont le nom est
glorieusement inscrit sur les premières pages de notre Révolution, et
qui, comme Marceau, comme Hoche, comme Kléber, comme Desaix, comme mon
père, a eu le bonheur de ne pas survivre au règne de la liberté;--ce
sont, enfin, quelques-unes de ces grandes et poétiques figures comme en
font rayonner les cataclysmes politiques, qui, en France, s'appellent
Danton, Camille Desmoulins, Biron, Bailly, madame Roland, et qui, à
Naples, s'appellent Hector Caraffa, Manthonnet, Schipani, Cirillo,
Cimarosa, Éléonore Pimentel.

Quant à l'héroïne qui donne son nom au livre, disons un mot, non pas sur
elle, mais sur son nom: _la San-Felice_.

En France, on dit, en parlant d'une femme noble ou simplement
distinguée: _Madame_; en Angleterre: _Milady_ ou _Mistress_; en Italie,
pays de la familiarité, on dit: _La une telle_. Chez nous, cette
dénomination serait prise en mauvaise part; en Italie, à Naples surtout,
c'est presque un titre de noblesse.

Pas une seule personne à Naples, en parlant de cette pauvre femme que
l'excès de son malheur a rendue historique, n'aurait l'idée de dire:
«Madame San-Felice,» ou: «La chevalière San-Felice.»

On dit simplement: la San-Felice.

J'ai cru devoir conserver au livre, sans altération aucune, le titre
qu'il emprunte à son héroïne.

Sur ce, chers lecteurs, comme je vous ai dit ce que j'avais à vous dire,
nous entrerons en matière, si vous le voulez bien.

ALEX. DUMAS




                              LA SAN-FELICE




                                    I

                            LA GALÈRE CAPITANE.


Entre le rocher auquel Virgile, en y creusant la tombe du clairon
d'Hector, a imposé le nom de promontoire de Misène, et le cap
Campanella, qui vit sur l'un de ses versants naître l'inventeur de
la boussole, et sur l'autre errer proscrit et fugitif l'auteur de la
_Jérusalem délivrée_, s'ouvre le magnifique golfe de Naples.

Ce golfe, toujours riant, toujours sillonné par des milliers de
barques, toujours retentissant du bruit des instruments et du chant des
promeneurs, était, le 22 septembre 1798, plus joyeux, plus bruyant et
plus animé encore que d'habitude.

Le mois de septembre est splendide à Naples, placé qu'il est entre les
ardeurs dévorantes de l'été et les pluies capricieuses de l'automne; et
le jour duquel nous datons les premières pages de notre histoire était
un des jours les plus splendides du mois. Le soleil ruisselait en flots
dorés sur ce vaste amphithéâtre de collines qui semble allonger un de
ses bras jusqu'à Nisida et l'autre jusqu'à Portici, pour presser la
ville fortunée contre les flancs du mont Saint-Elme, que surmonte,
pareille à une couronne murale posée sur le front de la moderne
Parthénope, la vieille forteresse des princes angevins.

Le golfe, immense nappe d'azur, pareil à un tapis semé de paillettes
d'or, frissonnait sous une brise matinale, légère, balsamique, parfumée;
si douce, qu'elle faisait éclore un ineffable sourire sur les visages
qu'elle caressait; si vivace, que dans les poitrines gonflées par elle
se développait à l'instant même cette immense aspiration vers l'infini,
qui fait croire orgueilleusement à l'homme qu'il est, ou du moins qu'il
peut devenir un dieu, et que ce monde n'est qu'une hôtellerie d'un jour,
bâtie sur la route du ciel.

Huit heures sonnaient à l'église San-Ferdinando, qui fait le coin de la
rue de Tolède et de la place San-Ferdinando.

Le dernier frissonnement du timbre qui mesure le temps s'était à peine
évanoui dans l'espace, que les mille cloches des trois cents églises
de Naples bondissaient joyeusement et bruyamment par les ouvertures de
leurs campaniles, et que les canons du fort de l'Oeuf, du Castel-Nuovo
et del Carmine, éclatant comme un roulement de tonnerre, semblaient
vouloir éteindre leurs bruyantes volées, tout en enveloppant la ville
d'une ceinture de fumée, tandis que le fort Saint-Elme, flamboyant et
nuageux comme un cratère en éruption, improvisait, en face de l'ancien
volcan muet, un Vésuve nouveau.

Cloches et canons saluaient de leur voix de bronze une magnifique galère
qui en ce moment se détachait du quai, traversait le port militaire,
et, sous la double pression des rames et de la voile, s'avançait
majestueusement vers la haute mer, suivie de dix ou douze barques plus
petites, mais presque aussi magnifiquement ornées que leur capitane,
laquelle eût pu le disputer en richesse au _Bucentaure_, menant le doge
épouser l'Adriatique.

Cette galère était commandée par un officier de quarante-six à
quarante-sept ans, vêtu du riche uniforme d'amiral de la marine
napolitaine; son visage mâle, d'une beauté sévère et impérative, était
hâlé tout à la fois par le soleil et par le vent; quoiqu'il eût la tête
découverte en signe de respect, il portait haut son front, chargé de
cheveux grisonnants à travers lesquels on devinait qu'avait dû passer
plus d'une fois le souffle aigu de la tempête, et l'on comprenait à
la première vue que c'était à lui, quels que fussent les illustres
personnages qu'il portait à son bord, que le commandement était départi;
le porte-voix de vermeil suspendu à sa main droite eût été le signe
visible de ce commandement, si la nature n'eût pris soin d'imprimer ce
signe d'une façon bien autrement indélébile dans l'éclair de ses yeux et
dans l'accent de sa voix.

Il s'appelait François Caracciolo et appartenait à cette antique famille
des princes Caraccioli, accoutumés d'être les ambassadeurs des rois et
les amants des reines.

Il se tenait debout sur son banc de quart, comme il eût fait un jour de
combat.

Tout le tillac de la galère était recouvert par une tente de pourpre,
blasonnée des armes des Deux-Siciles et destinée à garantir du soleil
les augustes passagers qu'elle abritait.

Ces passagers formaient trois groupes, de pose et d'aspect différents.

Le premier de ces groupes, le plus considérable de tous, se composait de
cinq hommes, occupant le centre du bâtiment, et dont trois débordaient
de la tente sur le pont; des rubans de toutes couleurs soutenaient à
leur cou des croix de tous les pays, et leurs poitrines, chamarrées
de plaques, étaient sillonnées de cordons. Deux d'entre eux portaient,
comme marques distinctives de leur rang, des clefs d'or aux boutons de
taille de leur habit; ce qui signifiait qu'ils avaient l'honneur d'être
chambellans.

Le personnage principal de ce groupe était un homme de quarante-sept
ans, grand et mince, quoique charpenté vigoureusement. L'habitude de se
pencher pour écouter ceux qui lui parlaient lui avait légèrement courbé
la taille en avant. Malgré le costume couvert de broderies d'or dont
il était revêtu, malgré les ordres en diamants qui étincelaient sur son
habit, malgré le titre de majesté qui revenait à chaque instant à la
bouche de ceux qui lui adressaient la parole, son aspect était vulgaire,
et aucun de ses traits, en les détaillant, ne révélait la dignité
royale. Il avait les pieds gros, les mains larges, les attaches des
chevilles et des poignets sans finesse; un front déprimé qui révélait
l'absence des sentiments élevés, un menton fuyant, accusant un caractère
faible et irrésolu, faisaient encore ressortir un nez démesurément gros
et long, signe de basse luxure et d'instincts grossiers; l'oeil seul
était vif et railleur, mais faux presque toujours, cruel quelquefois.

Ce personnage était Ferdinand IV, fils de Charles III, par la grâce de
Dieu roi des Deux-Siciles, et de Jérusalem, infant d'Espagne, duc de
Parme, Plaisance et Castro, grand prince héréditaire de Toscane, que les
lazzaroni de Naples appelaient plus simplement, et sans tant de titres
et de façons, le roi Nasone.

Celui avec lequel il s'entretenait le plus particulièrement, et qui
était le plus simplement vêtu de tous, quoiqu'il portât l'habit brodé
des diplomates, était un vieillard de soixante-neuf ans, petit de
taille, avec des cheveux rares, blancs et rejetés en arrière. Il
avait cette figure étroite que les gens du peuple appellent si
caractéristiquement une figure en lame de couteau, le nez et le
menton pointus, la bouche rentrante, l'oeil investigateur, clair et
intelligent; ses mains, dont il paraissait prendre un soin extrême
et sur lesquelles retombaient des manchettes de magnifique dentelle
d'Angleterre, étaient chargées de bagues dont l'or enchâssait des camées
antiques et précieux; il portait deux ordres seulement, la plaque de
Saint-Janvier et le cordon rouge du Bain avec sa médaille d'or étoilée,
où l'on voit un sceptre entre une rose et un chardon, au milieu de trois
couronnes impériales.

Celui-là, c'était sir William Hamilton, frère de lait du roi George III,
et depuis trente-cinq ans ambassadeur de la Grande-Bretagne près la cour
des Deux-Siciles.

Les trois autres étaient le marquis Malaspina, aide de camp du roi;
l'Irlandais Jean Acton, son premier ministre, et le duc d'Ascoli, son
chambellan et son ami.

Le second groupe, qui semblait un tableau peint par Angelica Kauffmann,
se composait de deux femmes auxquelles, même dans l'ignorance de leur
rang et de leur célébrité, il eût été impossible à l'observateur le plus
indifférent de ne pas donner une attention particulière.

La plus âgée de ces femmes, quoique ayant passé la jeune et brillante
période de la vie, avait conservé des restes remarquables de beauté;
sa taille, plutôt grande que petite, commençait à s'épaissir sous un
embonpoint que sa grande fraîcheur eût pu faire accuser de précocité
si quelques rides profondes, creusées sur l'ivoire d'un front large et
dominateur, plus encore par les préoccupations de la politique et la
pesanteur de la couronne que par l'âge lui-même, n'avaient révélé les
quarante-cinq ans qu'elle était sur le point d'atteindre; ses cheveux
blonds, d'une finesse rare, d'une nuance charmante, encadraient
admirablement un visage dont l'ovale primitif s'était légèrement déformé
sous les contractions de l'impatience et de la douleur. Ses yeux bleus,
fatigués et distraits, jetaient, lorsque la pensée venait tout à coup
les animer, un feu sombre et, en quelque sorte, électrique, qui, après
avoir été le reflet de l'amour, puis la flamme de l'ambition, était
devenu l'éclair de la haine; ses lèvres humides et carminées, dont
l'inférieure, plus avancée que la supérieure, donnait dans certains
moments une indicible expression de dédain à son visage, s'étaient
séchées et avaient pâli sous les morsures incessantes de dents toujours
belles et éclatantes comme des perles. Le nez et le menton étaient
restés d'une pureté grecque; le cou, les épaules et les bras demeuraient
irréprochables.

Cette femme, c'était la fille de Marie-Thérèse, la soeur de
Marie-Antoinette; c'était Marie-Caroline d'Autriche, la reine des
Deux-Siciles, l'épouse de Ferdinand IV, que, pour des raisons que
nous verrons se développer plus tard, elle avait pris en indifférence
d'abord, puis en dégoût, puis en mépris. Elle en était à cette troisième
phase, qui ne devait pas être la dernière, et les nécessités politiques
rapprochaient seules les illustres époux, qui, en dehors de cela,
vivaient complétement séparés, le roi chassant dans ses forêts de
Lincola, de Persano, d'Astroni, et se reposant dans son harem de
San-Leucio la reine faisant de la politique, à Naples, à Caserte ou
à Portici, avec son ministre Acton, ou se reposant sous les berceaux
d'orangers avec sa favorite Emma Lyonna, en ce moment couchée à ses
pieds, comme une esclave reine.

Il suffisait, au reste, de jeter un regard sur cette dernière pour
comprendre non-seulement la faveur tant soit peu scandaleuse dont elle
jouissait près de Caroline, mais encore les enthousiasmes frénétiques
soulevés par cette enchanteresse chez les peintres anglais, qui la
représentèrent sous toutes les formes, et les poëtes napolitains qui
la chantèrent sur tous les tons; si la nature humaine peut arriver à
la perfection de la beauté, certes Emma Lyonna avait atteint à cette
perfection. Sans doute, dans ses intimités avec quelque moderne Sappho,
elle avait hérité de cette essence précieuse donnée à Phaon par Vénus,
pour se faire irrésistiblement aimer; l'oeil étonné semblait, en
se fixant sur elle, ne distinguer d'abord les contours de ce corps
admirable qu'à travers la vapeur de volupté qui émanait de lui; puis,
peu à peu, le regard perçait le nuage et la déesse transparaissait.

Essayons de peindre cette femme, qui descendit dans les abîmes les plus
profonds de la misère et atteignit les plus splendides sommets de la
prospérité, et qui, à l'époque où elle nous apparaît, eût pu rivaliser
d'esprit, de grâce et de beauté avec la Grecque Aspasie, l'Égyptienne
Cléopâtre et la Romaine Olympia.

Elle était ou du moins paraissait arrivée à cet âge qui donne à la femme
l'apogée des accomplissements physiques; sa personne, lorsque l'oeil
essayait de la détailler, offrait au regard comme un éblouissement
successif; ses cheveux châtains encadraient un visage rond comme celui
de la jeune fille qui touche à peine à la puberté; ses yeux irisés, dont
il eût été impossible de déterminer la couleur, étincelaient sous deux
sourcils que l'on eût crus dessinés par le pinceau de Raphaël; son cou
flexible et blanc comme celui du cygne; ses épaules et ses bras, dont la
souplesse, la douce rondeur, la grâce charmante rappelaient, non pas
les froides créations du ciseau antique, mais les marbres suaves et
palpitants de Germain Pilon, le disputaient à ces marbres mêmes en
fermeté et en veines d'azur; la bouche, semblable à celle de cette
princesse, filleule d'une fée, qui à chaque parole laissait tomber une
perle, et à chaque sourire un diamant, semblait un inépuisable écrin
de baisers d'amour. Faisant contraste avec la parure toute royale de
Marie-Caroline, elle était vêtue d'une longue et simple tunique de
cachemire blanc à larges manches, échancrée à la grecque dans sa
partie supérieure, serrée et plissée à la taille, libre de toute autre
étreinte, par une ceinture de maroquin rouge, brodée d'or, incrustée
de rubis, d'opales, de turquoises, et s'agrafant par un splendide camée
représentant le portrait de sir William Hamilton; elle s'enveloppait
comme d'un manteau d'un large châle indien, aux couleurs changeantes
et à fleurs d'or, qui plus d'une fois, dans les soirées intimes de la
reine, lui avait servi à danser ce pas du _châle_ qu'elle avait inventé
et dont jamais danseuse ni ballerine ne purent atteindre la voluptueuse
et magique perfection.

Plus tard, nous trouverons moyen de mettre sous les yeux de nos lecteurs
l'étrange passé de cette femme, à laquelle, dans ce chapitre tout
d'introduction descriptive, nous ne pouvons donner, quelque place
qu'elle tienne dans l'histoire que nous allons raconter, qu'un coup
d'oeil rapide et qu'une fugitive attention.

Le troisième groupe, qui faisait pendant à celui-ci et qui se trouvait
à la droite de celui du roi, se composait de quatre personnes,
c'est-à-dire de deux hommes d'âge différent qui causaient science et
économie politique, et d'une jeune femme, pâle, triste et rêveuse,
berçant dans ses bras et serrant contre son coeur un enfant de quelques
mois.

Une cinquième personne, qui n'était autre que la nourrice de l'enfant,
grosse et fraîche paysanne portant le costume des femmes d'Aversa,
se dissimulait dans la pénombre, où étincelaient, malgré elle, les
broderies de son corsage passementé d'or.

Le plus jeune des deux hommes, à peine âgé de vingt-deux ans, aux
cheveux blonds, au menton encore imberbe, à la taille épaissie par une
obésité précoce, que le poison devait changer plus tard en maigreur
cadavérique, vêtu d'un habit bleu de ciel, brodé d'or et surchargé
de cordons et de plaques, était le fils aîné du roi et de la reine
Marie-Caroline, l'héritier présomptif de la couronne, François, duc de
Calabre. Né avec un caractère timide et doux, il avait été effrayé des
violences réactionnaires de la reine, s'était jeté dans la littérature
et les sciences, et ne demandait rien autre chose que de rester en
dehors de la machine politique, par les rouages de laquelle il craignait
d'être brisé.

Celui avec lequel il s'entretenait était un homme grave et froid, âgé
de cinquante à cinquante-deux ans, qui était, non pas précisément
un _savant_, comme on l'entend en Italie, mais, ce qui vaut parfois
beaucoup mieux, un _sachant_. Il portait pour toute décoration, sur un
habit très-simplement orné, la croix de Malte, qui exigeait deux cents
ans de noblesse non interrompue: c'était, en effet, un noble Napolitain,
nommé le chevalier de San-Felice, qui était bibliothécaire du prince et
chevalier d'honneur de la princesse.

La princesse, par laquelle nous eussions dû commencer peut-être, était
cette jeune mère, que nous avons indiquée d'un trait, qui, comme si
elle eût deviné qu'elle devait bientôt quitter la terre pour le ciel,
pressait son enfant contre son coeur. Elle aussi, comme sa belle-mère,
était archiduchesse de la hautaine maison de Habsbourg; elle se nommait
Clémentine d'Autriche; elle avait, à quinze ans, quitté Vienne pour
épouser François de Bourbon, et, soit amour laissé là-bas, soit
désillusion trouvée ici, nul, même sa fille, si elle eût été en âge de
comprendre et de parler, n'eût pu raconter l'avoir vue sourire une seule
fois. Fleur du Nord, elle se fanait, à peine ouverte, à l'ardent soleil
du Midi; sa tristesse était un secret dont elle mourait lentement sans
se plaindre ni aux hommes ni à Dieu; elle semblait savoir qu'elle était
condamnée, et, pieuse et pure victime expiatoire, s'était résignée à
la condamnation qu'elle subissait, non point pour ses fautes, mais
pour celles d'autrui; Dieu, qui a l'éternité pour être juste, a de ces
mystérieuses contradictions que ne comprend pas notre justice mortelle
et éphémère.

La fille qu'elle pressait contre son coeur, et qui, depuis quelques
mois à peine, venait d'ouvrir ses yeux à la lumière, était cette seconde
Marie-Caroline, qui peut-être eut les faiblesses, mais non les vices de
la première; ce fut la jeune princesse qui épousa le duc de Berry, que
le poignard de Louvel fit veuve, et qui, seule de la branche aînée des
Bourbons, a laissé en France une mémoire sympathique et un souvenir
chevaleresque.

Et tout ce monde de rois, de princes, de courtisans glissant sur cette
mer d'azur, sous cette tente de pourpre, au son d'une musique mélodieuse
dirigée par le bon Dominique Cimarosa, maître de chapelle et compositeur
de la cour, dépassait tour à tour Resina, Portici, Torre-del-Greco, et
s'avançait dans la nef magnifique, poussée vers le large par cette
molle brise de Baïa si fatale à l'honneur des dames romaines, et dont
la voluptueuse haleine allait, en expirant sous les portiques de ses
temples, faire fleurir deux fois l'an les rosiers de Poestum.

En même temps, on voyait grandir à l'horizon, bien au delà encore de
Capri et du cap Campanella, un vaisseau de guerre qui, de son côté, en
apercevant la flottille royale, manoeuvra pour naviguer au plus près,
et, mettant le cap sur elle, tira un coup de canon.

Une légère fumée apparut aussitôt au flanc du colosse, et l'on vit
gracieusement monter à sa corne le pavillon rouge d'Angleterre.

Puis on entendit, quelques secondes après, une détonation prolongée
pareille au roulement d'un tonnerre lointain.




                                     II

                               LE HÉROS DU NIL.


Ce bâtiment qui accourait au-devant de la flottille royale, et à la
corne duquel nous avons vu monter le pavillon rouge d'Angleterre, se
nommait _le Van-Guard_.

L'officier qui le commandait était le commodore Horace Nelson,--qui
venait de détruire la flotte française à Aboukir, d'enlever à Bonaparte
et à l'armée républicaine tout espoir de retour en France.

Disons en quelques mots ce que c'était que ce commodore Horace Nelson,
un des plus grands hommes de mer qui aient jamais existé, le seul qui
ait balancé, et même ébranlé sur l'Océan, la fortune continentale de
Napoléon.

On s'étonnera peut-être de nous entendre faire, à nous, l'éloge de
Nelson, ce terrible ennemi de la France, qui lui a tiré du coeur le
meilleur et le plus pur de son sang à Aboukir et à Trafalgar; mais les
hommes comme lui sont un produit de la civilisation universelle; la
postérité ne fait pas pour eux une acception de naissance et de pays:
elle les considère comme une partie de la grandeur de l'espèce humaine,
que l'espèce humaine doit envelopper d'un large amour, caresser d'un
immense orgueil; une fois descendus dans la tombe, ils ne sont plus
compatriotes ni étrangers, amis ni ennemis: ils s'appellent Annibal
et Scipion, César et Pompée, c'est-à-dire des oeuvres et des actions.
L'immortalité naturalise les grands génies au profit de l'univers.

Nelson était né le 29 septembre 1758; c'était donc, à l'époque où nous
sommes arrivés, un homme de trente-neuf à quarante ans.

Il était né à Barnham-Thorpes, petit village du comté de Norfolk; son
père en était le pasteur; sa mère, qui mourut jeune, mourut en laissant
onze enfants.

Un oncle qu'il avait dans la marine, et qui était apparenté aux Walpole,
le prit avec lui comme aspirant, sur le vaisseau de soixante-quatre
canons _le Redoutable_.

Il alla au pôle et fut pris pendant six mois dans les glaces, lutta
corps à corps avec un ours blanc qui l'eût étouffé entre ses pattes si
un de ses camarades n'eût fourré le bout de son mousquet dans l'oreille
de l'animal et n'eût fait feu.

Il alla sous l'équateur, s'égara dans une forêt du Pérou, s'endormit au
pied d'un arbre, fut piqué par un serpent de la pire espèce, faillit en
mourir et en garda, pour toute sa vie, des taches livides pareilles à
celles du serpent lui-même.

Au Canada, il eut son premier amour et pensa faire sa plus grande folie.
Pour ne point quitter celle qu'il aimait, il voulut donner sa démission
de capitaine de frégate. Ses officiers s'emparèrent de lui par surprise,
le lièrent comme un criminel ou comme un fou, l'emportèrent sur _le
Sea-Horse_, qu'il montait alors, et ne lui rendirent la liberté qu'en
pleine mer.

De retour à Londres, il se maria à une jeune veuve nommée mistress
Nisbett; il l'aima avec cette passion qui s'allumait si facilement et
si ardemment dans son âme, et, lorsqu'il se remit en mer, il emmena avec
lui un fils nommé Josuah, qu'elle avait eu de son premier mari.

Lorsque Toulon fut livré aux Anglais par l'amiral Trogof et le général
Maudet, Horace Nelson était capitaine à bord de _l'Agamemnon_; il fut
envoyé avec son bâtiment à Naples pour annoncer au roi Ferdinand et à la
reine Caroline la prise de notre premier port militaire.

Sir William Hamilton, ambassadeur d'Angleterre, comme nous l'avons dit,
le rencontra chez le roi, le ramena chez lui, le laissa au salon, passa
dans la chambre de sa femme et lui dit:

--Je vous amène un petit homme qui ne peut pas se vanter d'être beau;
mais, ou je m'étonne fort, ou il sera un jour la gloire de l'Angleterre
et la terreur de ses ennemis.

--Et comment prévoyez-vous cela? demanda lady Hamilton.

--Par le peu de paroles que nous avons échangées. Il est au salon; venez
lui faire les honneurs de la maison, ma chère. Je n'ai jamais reçu
chez moi aucun officier anglais; mais je ne veux pas que celui-ci loge
ailleurs que dans mon hôtel.

Et Nelson logea à l'ambassade d'Angleterre, située à l'angle de la
rivière et de la rue de Chiaïa.

Nelson était alors, en 1793, un homme de trente-quatre ans, petit de
taille comme l'avait dit William, pâle de visage, avec des yeux bleus,
avec ce nez aquilin qui distingue le profil des hommes de guerre et qui
fait ressembler César et Condé à des oiseaux de proie, avec ce menton
vigoureusement accentué qui indique la ténacité poussée jusqu'à
l'obstination; quant aux cheveux et à la barbe, ils étaient d'un blond
pâle, rares et mal plantés.

Rien n'indique qu'à cette époque, Emma Lyonna ait été sur le physique
de Nelson d'un autre avis que son mari; mais la foudroyante beauté de
l'ambassadrice produisit son effet: Nelson quitta Naples, emmenant
les renforts qu'il était venu demander à la cour des Deux-Siciles, et
amoureux fou de lady Hamilton.

Fut-ce par pure ambition de gloire, fut-ce pour guérir de cet amour
qu'il sentait inguérissable, qu'il voulut se faire tuer à la prise de
Calvi, où il perdit un oeil, et dans l'expédition de Ténériffe, où il
perdit un bras? On ne sait; mais, dans ces deux occasions, il joua sa
vie avec une telle insouciance, que l'on dut penser qu'il n'y tenait que
médiocrement.

Lady Hamilton le revit ainsi borgne et manchot, et rien n'indique que
son coeur ait ressenti, pour le héros mutilé, un autre sentiment que
cette tendre et sympathique pitié que la beauté doit aux martyrs de la
gloire.

Ce fut le 16 juin 1798 qu'il revint pour la seconde fois à Naples, et
pour la seconde fois se retrouva en présence de lady Hamilton.

La position était critique pour Nelson.

Chargé de bloquer la flotte française dans le port de Toulon et de la
combattre si elle en sortait, il avait vu lui glisser entre les doigts
cette flotte, qui avait pris Malte en passant, et débarqué 30,000 hommes
à Alexandrie!

Ce n'était pas le tout: battu par une tempête, ayant fait des avaries
graves, manquant d'eau et de vivres, il ne pouvait continuer sa
poursuite, obligé qu'il était d'aller se refaire à Gibraltar.

Il était perdu; on pouvait accuser de trahison l'homme qui pendant un
mois avait cherché dans la Méditerranée, c'est-à-dire dans un grand
lac, une flotte de treize vaisseaux de ligne et de trois cent
quatre-vingt-sept bâtiments de transport, non-seulement sans pouvoir la
joindre, mais encore sans avoir découvert son sillage.

Il s'agissait, sous les yeux de l'ambassadeur français, d'obtenir de la
cour des Deux-Siciles, qu'elle permit à Nelson de prendre de l'eau et
des vivres dans les ports de Messine et de Syracuse, et du bois pour
remplacer ses mâts et ses vergues brisés, dans la Calabre.

Or, la cour des Deux-Siciles avait un traité de paix avec la France; ce
traité de paix lui commandait la neutralité la plus absolue, et c'était
mentir au traité et rompre cette neutralité que d'accorder à Nelson ce
qu'il demandait.

Mais Ferdinand et Caroline détestaient tellement les Français et avaient
juré une telle haine à la France, que tout ce que demandait Nelson lui
fut impudemment accordé, et Nelson, qui savait qu'une grande victoire
seule pouvait le sauver, quitta Naples, plus amoureux, plus fou, plus
insensé que jamais, jurant de vaincre ou de se faire tuer à la première
occasion.

Il vainquit et faillit être tué. Jamais, depuis l'invention de la poudre
et l'emploi des canons, aucun combat naval n'avait épouvanté les mers
d'un pareil désastre.

Sur treize vaisseaux de ligne dont se composait, comme nous l'avons dit,
la flotte française, deux seulement avaient pu se soustraire aux flammes
et échapper à l'ennemi.

Un vaisseau avait sauté, _l'Orient_; un autre vaisseau et une frégate
avaient été coulés, neuf avaient été pris.

Nelson s'était conduit en héros pendant tout le temps qu'avait duré le
combat; il s'était offert à la mort, et la mort n'avait pas voulu
de lui; mais il avait reçu une cruelle blessure. Un boulet du
_Guillaume-Tell_, expirant, avait brisé une vergue du _Van-Guard_, qu'il
montait, et la vergue brisée lui était tombée sur le front au moment
même où il levait la tête pour reconnaître la cause du craquement
terrible qu'il entendait, lui avait rabattu la peau du crâne sur l'oeil
unique qui lui restait, et, comme un taureau frappé de la masse, l'avait
renversé sur le pont, baigné dans son sang.

Nelson crut la blessure mortelle, fit appeler le chapelain pour qu'il
lui donnât sa bénédiction, et le chargea de ses derniers adieux pour sa
famille; mais, avec le prêtre, était monté le chirurgien.

Celui-ci examina le crâne, le crâne était intact; la peau seule du front
était détachée et retombait jusque sur la bouche.

La peau fut remise à sa place, recollée au front, maintenue par un
bandeau noir. Nelson ramassa le porte-voix échappé de sa main, et
se remit à son oeuvre de destruction en criant: «Feu!» Il y avait le
souffle d'un Titan dans la haine de cet homme contre la France.

Le 2 août, à huit heures du soir, nous l'avons dit, il ne restait plus
de la flotte française que deux vaisseaux qui se réfugièrent à Malte.

Un navire léger porta à la cour des Deux-Siciles et à l'Amirauté
d'Angleterre la nouvelle de la victoire de Nelson et de la destruction
de notre flotte.

Ce fut dans toute l'Europe un immense cri de joie qui retentit jusqu'en
Asie, tant les Français étaient craints, tant la révolution française
était exécrée!

La cour de Naples surtout, après avoir été folle de rage, devint
insensée de bonheur.

Ce fut naturellement lady Hamilton qui reçut la lettre de Nelson,
annonçant cette victoire, laquelle renfermait à tout jamais trente mille
Français en Égypte, et Bonaparte avec eux.

Bonaparte, l'homme de Toulon, du 13 vendémiaire, de Montenotte, de Dego,
d'Arcole et de Rivoli, le vainqueur de Beaulieu, de Wurmser, d'Alvinzi
et du prince Charles, le gagneur de batailles qui, en moins de deux ans,
avait fait cent cinquante mille prisonniers, conquis cent soixante et
dix drapeaux, pris cinq cent cinquante canons de gros calibre, six cents
pièces de campagne, cinq équipages de pont; l'ambitieux qui avait dit
que l'Europe était une taupinière, et qu'il n'y avait jamais eu de
grands empires et de grande révolution qu'en Orient; l'aventureux
capitaine qui, à vingt-neuf ans, déjà plus grand qu'Annibal et que
Scipion, a voulu conquérir l'Égypte pour être aussi grand qu'Alexandre
et que César, le voilà confisqué, supprimé, rayé de la liste des
combattants; à ce grand jeu de la guerre, il a enfin trouvé un joueur
plus heureux ou plus habile que lui. Sur cet échiquier gigantesque du
Nil, dont les pions sont des obélisques, les cavaliers des sphinx,
les tours des pyramides, où les fous s'appellent Cambyse, les rois
Sésostris, les reines Cléopâtre, il a été fait échec et mat!

Il est curieux de mesurer la terreur qu'imprimaient aux souverains de
l'Europe les deux noms de la France et de Bonaparte réunis, par les
cadeaux que Nelson reçut de ces souverains, devenus fous de joie en
voyant la France abaissée et en croyant Bonaparte perdu.

L'énumération en est facile; nous la copions sur une note écrite de la
main même de Nelson:

De George III, la dignité de pair de la Grande-Bretagne et une médaille
d'or;

De la Chambre des communes, pour lui et ses deux plus proches héritiers,
le titre de baron du Nil et de Barnham-Thorpes, avec une rente de deux
mille livres sterling commençant à courir du 1er août 1798, jour de la
bataille;

De la Chambre des pairs, même rente, dans les mêmes conditions, à partir
du même jour;

Du Parlement d'Irlande, une pension de mille livres sterling;

De la Compagnie des Indes orientales, dix mille livres une fois données;

Du sultan, une boucle en diamants avec la plume du triomphe, évaluée
deux mille livres sterling, et une riche pelisse évaluée mille livres
sterling;

De la mère du sultan, une boîte enrichie de diamants, évaluée douze
cents livres sterling;

Du roi de Sardaigne, une tabatière enrichie de diamants, évaluée douze
cents livres sterling;

De l'île de Zante, une épée à poignée d'or et une canne à pomme d'or;

De la ville de Palerme, une tabatière et une chaîne d'or, sur un plat
d'argent;

Enfin, de son ami Benjamin Hallowell, capitaine du _Swiftsure_, un
présent tout anglais, qui manquerait trop à notre énumération si nous le
passions sous silence.

Nous avons dit que le vaisseau _l'Orient_ avait sauté en l'air;
Hallowell recueillit le grand mât et le fit porter à bord de son
bâtiment; puis, avec le mât et ses ferrements, il fit faire, par le
charpentier et le serrurier du bord, un cercueil orné d'une plaque
contenant ce certificat d'origine:

«Je certifie que ce cercueil est entièrement construit avec le bois et
le fer du vaisseau l'Orient, dont le vaisseau de Sa Majesté sous mes
ordres sauva une grande partie dans la baie d'Aboukir.

»BEN. HALLOWELL.»


Puis, de ce cercueil ainsi certifié, il fit don à Nelson avec et par
cette lettre:

            _A l'honorable Nelson C. B._

    «Mon cher seigneur,

»Je vous envoie, en même temps que la présente, un cercueil taillé dans
le mât du vaisseau français _l'Orient_, afin que vous puissiez, quand
vous abandonnerez cette vie, reposer d'abord dans vos propres trophées.
L'espérance que ce jour est encore éloigné est le désir sincère de votre
obéissant et affectionné serviteur.

                  »BEN. HALLOWELL.»


De tous les dons qui lui furent offerts, hâtons-nous de dire que ce
dernier parut être celui qui toucha le plus Nelson; il le reçut avec une
satisfaction marquée, il le fit placer dans sa cabine, appuyé contre
la muraille et précisément derrière le fauteuil où il s'asseyait pour
manger. Un vieux domestique, que ce meuble posthume attristait, obtint
de l'amiral qu'il fût transporté dans le faux pont.

Lorsque Nelson quitta, pour _le Fulminant_, _le Van-Guard_, horriblement
mutilé, le cercueil, qui n'avait point encore trouvé sa place sur le
nouveau bâtiment, demeura quelques mois sur le gaillard d'avant. Un
jour que les officiers du _Fulminant_ admiraient le don du capitaine
Hallowell, Nelson leur cria de sa cabine:

--Admirez tant que vous voudrez, messieurs, mais ce n'est pas pour vous
qu'il est fait.

Enfin, à la première occasion qu'il trouva, Nelson l'expédia à son
tapissier, en Angleterre, le priant de le garnir immédiatement de
velours, attendu que, pouvant, au métier qu'il faisait, en avoir
l'emploi d'un moment à l'autre, il désirait le trouver tout prêt à
l'heure où il en aurait besoin.

Inutile de dire que Nelson, tué sept ans plus tard à Trafalgar, fut
enseveli dans ce cercueil.

Revenons à notre récit.

Nous avons dit que, par un bâtiment léger, Nelson avait expédié la
nouvelle de la victoire d'Aboukir à Naples et à Londres.

Aussitôt la lettre de Nelson reçue, Emma Lyonna courut chez la reine
Caroline et la lui tendit tout ouverte; celle-ci jeta les yeux dessus et
poussa un cri ou plutôt un rugissement de bonheur; elle appela ses
fils, elle appela le roi, elle courut comme une insensée dans les
appartements, embrassant ceux qu'elle rencontrait, serrant dans ses
bras la messagère de bonnes nouvelles et ne se lassant pas de répéter:
«Nelson! brave Nelson! O sauveur! ô libérateur de l'Italie! Dieu te
protège! le ciel te garde!»

Puis, sans s'inquiéter de l'ambassadeur français Garat, le même qui
avait lu à Louis XVI sa sentence de mort et qui avait sans doute
été envoyé par le Directoire comme un avertissement à la monarchie
napolitaine, elle ordonna, croyant n'avoir plus rien à craindre de la
France, de faire hautement, ostensiblement et au grand jour, tous les
préparatifs nécessaires pour recevoir Nelson à Naples comme on reçoit un
triomphateur.

Et, pour ne pas rester en arrière des autres souverains, elle
qui croyait lui devoir plus que les autres, menacée qu'elle était
doublement, et par la présence des troupes françaises à Rome et par la
proclamation de la république romaine, elle fit soumettre à la signature
du roi, par son premier ministre Acton, le brevet de duc de Bronte avec
trois mille livres sterling de rente annuelle, tandis que le roi, en
lui présentant ce brevet, se réservait d'offrir lui-même à Nelson l'épée
donnée par Louis XIV à son fils Philippe V, lorsqu'il partit pour régner
sur l'Espagne, et par Philippe V à son fils don Carlos, lorsqu'il partit
pour conquérir Naples.

Outre sa valeur historique qui était inappréciable, cette épée, qui,
d'après les instructions du roi Charles III, ne devait passer qu'au
défenseur ou au sauveur de la monarchie des Deux-Siciles, était évaluée,
à cause des diamants qui l'ornaient, à cinq mille livres sterling,
c'est-à-dire à cent vingt-cinq mille francs de notre monnaie.

Quant à la reine, elle s'était réservé de faire à Nelson un cadeau que
tous les titres, toutes les faveurs, toutes les richesses des rois de la
terre ne pouvaient égaler pour lui; elle s'était réservé de lui donner
cette Emma Lyonna, l'objet, depuis cinq années, de ses rêves les plus
ardents.

En conséquence, le matin même de ce mémorable 22 septembre 1798, elle
avait dit à Emma Lyonna, en écartant ses cheveux châtains pour baiser
ce front menteur, si pur en apparence, qu'on l'eût pris pour celui d'un
ange:

--Mon Emma bien-aimée, pour que je reste roi, et, par conséquent, pour
que tu restes reine, il faut que cet homme soit à nous, et, pour que cet
homme soit à nous, il faut que tu sois à lui.

Emma avait baissé les yeux, et, sans répondre, avait saisi les deux
mains de la reine et les avait baisées passionnément.

Disons comment Marie-Caroline pouvait faire une telle prière, ou plutôt
donner un tel ordre à lady Hamilton, ambassadrice d'Angleterre.




                                    III

                         LE PASSÉ DE LADY HAMILTON


Dans le court et insuffisant portrait que nous avons essayé de tracer
d'Emma Lyonna, nous avons dit: _l'étrange passé de cette femme_, et, en
effet, nulle destinée ne fut plus extraordinaire que celle-là; jamais
passé ne fut tout à la fois plus sombre et plus éblouissant que le sien;
elle n'avait jamais su ni son âge précis, ni le lieu de sa naissance;
au plus loin que sa mémoire pouvait atteindre, elle se voyait enfant de
trois ou quatre ans, vêtue d'une pauvre robe de toile, marchant pieds
nus par une route de montagne, au milieu des brouillards et de la
pluie d'un pays septentrional, s'attachant de sa petite main glacée
aux vêtements de sa mère, pauvre paysanne qui la prenait entre ses bras
lorsqu'elle était trop fatiguée, ou qu'il lui fallait traverser les
ruisseaux qui coupaient le chemin.

Elle se souvenait d'avoir eu faim et froid dans ce voyage.

Elle se souvenait encore que, lorsqu'on traversait une ville, sa mère
s'arrêtait devant la porte de quelque riche maison ou devant la boutique
d'un boulanger; que, là, d'une voix suppliante, elle demandait ou
quelque pièce de monnaie qu'on lui refusait souvent, ou un pain qu'on
lui donnait presque toujours.

Le soir, l'enfant et la mère faisaient halte à quelque ferme isolée et
demandaient l'hospitalité, qu'on leur accordait, soit dans la grange,
soit dans l'étable; les nuits où l'on permettait aux deux pauvres
voyageuses de coucher dans une étable étaient des nuits de fête;
l'enfant se réchauffait rapidement à la douce haleine des animaux, et
presque toujours, le matin, avant de se remettre en route, recevait, ou
de la fermière ou de la servante qui venait traire les vaches, un verre
de lait tiède et mousseux, douceur à laquelle elle était d'autant plus
sensible qu'elle y était peu accoutumée.

Enfin la mère et la fille atteignirent la petite ville de Flint, but de
leur course; c'était là qu'étaient nés la mère d'Emma et John Lyons, son
père. Ce dernier avait, cherchant du travail, quitté le comté de Flint
pour celui de Chester; mais le travail avait été peu productif. John
Lyons était mort jeune et pauvre; et sa veuve revenait à la terre natale
pour voir si la terre natale lui serait hospitalière ou marâtre.

Dans des souvenirs plus rapprochés de trois ou quatre ans, Emma se
revoyait au penchant d'une colline gazonneuse et fleurie, faisant
paître, pour une fermière des environs, chez laquelle sa mère était
servante, un troupeau de quelques moutons, et séjournant de préférence
près d'une source limpide, où elle se regardait complaisamment,
couronnée par elle-même des fleurs champêtres qui s'épanouissaient
autour d'elle.

Deux ou trois ans plus tard, et comme elle devait atteindre sa dixième
année, quelque chose d'heureux était arrivé dans la famille. Un comte
d'Halifax, qui sans doute, dans un de ses caprices aristocratiques,
avait trouvé la mère d'Emma encore belle, envoya une petite somme dont
partie était destinée au bien-être de la mère, partie à l'éducation de
l'enfant; et Emma se souvenait d'avoir été conduite dans une pension de
jeunes filles dont l'uniforme était un chapeau de paille, une robe bleu
de ciel et un tablier noir.

Elle resta deux ans dans cette pension, y apprit à lire et à écrire,
y étudia les premiers éléments de la musique et du dessin, arts dans
lesquels, grâce à son admirable organisation, elle faisait de rapides
progrès, lorsqu'un matin sa mère vint la chercher. Le comte d'Halifax
était mort et avait oublié les deux femmes dans son testament. Emma ne
pouvait plus rester en pension, la pension n'étant plus payée; il fallut
que l'ex-pensionnaire se décidât à entrer comme bonne d'enfants dans la
maison d'un certain Thomas Hawarden, dont la fille, en mourant jeune et
veuve, avait laissé trois enfants orphelins.

Une rencontre qu'elle fit en promenant les enfants au bord du golfe
décida de sa vie. Une célèbre courtisane de Londres, nommée miss
Arabell, et un peintre d'un grand talent, son amant du jour, s'étaient
arrêtés, le peintre pour faire le croquis d'une paysanne du pays de
Galles, et miss Arabell pour lui regarder faire ce croquis.

Les enfants que conduisait Emma s'avancèrent curieusement et se
haussèrent sur la pointe du pied pour voir ce que faisait le peintre.
Emma les suivit; le peintre, en se retournant, l'aperçut et jeta un cri
de surprise: Emma avait treize ans, et jamais le peintre n'avait rien vu
de si beau.

Il demanda qui elle était, ce qu'elle faisait. Le commencement
d'éducation qu'avait reçu Emma Lyonna lui permit de répondre à ces
questions avec une certaine élégance. Il s'informa combien elle gagnait
à soigner les enfants de M. Hawarden; elle lui répondit qu'elle était
vêtue, nourrie, logée, et recevait dix schellings par mois.

--Venez à Londres, lui dit le peintre, et je vous donnerai cinq guinées
chaque fois que vous consentirez à me laisser faire un croquis d'après
vous.

Et il lui tendit une carte sur laquelle étaient écrits ces mots: «Edward
Rowmney, Cavendish square, n° 8,» en même temps que miss Arabell tirait
de sa ceinture une petite bourse contenant quelques pièces d'or et la
lui offrait.

La jeune fille rougit, prit la carte, la mit dans sa poitrine; mais,
instinctivement, elle repoussa la bourse.

Et, comme miss Arabell insistait, lui disant que cet argent servirait à
son voyage de Londres:

--Merci, madame, dit Emma; si je vais à Londres, j'irai avec les petites
économies que j'ai déjà faites et celles que je ferai encore.

--Sur vos dix schellings par mois? demanda miss Arabell en riant.

--Oui, madame, répondit simplement la jeune fille.

Et tout finit là.

Quelques mois après, le fils de M. Hawarden, M. James Hawarden, célèbre
chirurgien de Londres, vint voir son père; lui aussi fut frappé de la
beauté d'Emma Lyonna, et, pendant tout le temps qu'il resta dans la
petite ville de Flint, il fut bon et affectueux pour elle; seulement, il
ne l'exhorta point comme Rowmney à venir à Londres.

Au bout de trois semaines de séjour chez son père, il partit, laissant
deux guinées pour la petite bonne d'enfants en récompense des soins
qu'elle donnait à ses neveux.

Emma les accepta sans répugnance.

Elle avait une amie; cette amie s'appelait Fanny Strong et avait
elle-même un frère qui s'appelait Richard.

Emma ne s'était jamais informée de ce que faisait son amie, quoiqu'elle
fût mieux mise que ne semblait le permettre sa fortune; sans doute
croyait-elle qu'elle prélevait sa toilette sur les bénéfices interlopes
de son frère, qui passait pour un contrebandier.

Un jour qu'Emma--elle avait alors près de quatorze ans--s'était arrêtée
devant la boutique d'un marchand de glaces pour se regarder dans un
grand miroir servant de montre au magasin, elle se sentit toucher à
l'épaule.

C'était son amie, Fanny Strong, qui la tirait ainsi de son extase.

--Que fais-tu là? lui demanda-t-elle.

Emma rougit sans répondre. En répondant vrai, elle eut dû dire: «Je me
regardais et me trouvais belle.»

Mais Fanny Strong n'avait pas besoin de réponse pour savoir ce qui se
passait dans le coeur d'Emma.

--Ah! dit-elle en soupirant, si j'étais aussi jolie que toi, je ne
resterais pas longtemps dans cet horrible pays.

--Où irais-tu? lui demanda Emma.

--J'irais à Londres, donc! Tout le monde dit qu'avec une jolie figure,
on fait fortune à Londres. Vas-y, et, quand tu seras millionnaire, tu me
prendras pour ta femme de chambre.

--Veux-tu que nous y allions ensemble? demanda Emma Lyonna.

--Volontiers; mais comment faire? Je ne possède pas six pence, et je ne
crois pas Dick beaucoup plus riche que moi.

--Moi, dit Emma, j'ai près de quatre guinées.

--C'est plus qu'il ne nous faut pour toi, moi et Dick! s'écria Fanny.

Et le voyage fut résolu.

Le lundi suivant, sans rien dire à personne, les trois fugitifs prirent,
à Chester, la diligence de Londres.

En arrivant au bureau où descendait la diligence de Chester, Emma
partagea les vingt-deux schellings qui lui restaient entre Fanny Strong
et elle.

Fanny Strong et son frère avaient l'adresse d'une auberge où logeaient
les contrebandiers; c'était dans la petite rue de Villiers, aboutissant
d'un côté à la Tamise et de l'autre au Strand, qu'était située cette
auberge. Emma laissa Dick et Fanny chercher leur logement; elle prit une
voiture et se fit conduire Cavendish square, n° 8.

Edward Rowmney était absent; on ne savait pas où il était ni quand il
reviendrait; on le croyait en France, et on ne l'attendait pas avant
deux mois.

Emma resta étourdie. Cette éventualité si naturelle de l'absence de
Rowmney ne s'était pas même présentée à son esprit. Une lueur lui
traversa le cerveau; elle pensa à M. James Hawarden, le célèbre
chirurgien qui, en quittant la maison de son père, avait, avec tant
de bonté, laissé les deux guinées qui avaient servi à payer la majeure
partie des dépenses du voyage.

Il ne lui avait pas donné son adresse; mais deux ou trois fois elle
avait porté à la poste les lettres qu'il écrivait à sa femme.

Il demeurait Leicester square, n° 4.

Elle remonta en voiture, se fit conduire à Leicester square, peu distant
de Cavendish square, frappa en tremblant à la porte. Le docteur était
chez lui.

Elle trouva le digne homme tel qu'elle l'espérait; elle lui dit tout, et
il eut pitié, promit de s'employer à la protéger, et, en attendant, il
la reçut sous son toit, l'admit à sa table, et la donna pour demoiselle
de compagnie à mistress Hawarden.

Un matin, il annonça à la jeune fille qu'il avait trouvé pour elle une
place dans un des premiers magasins de bijouterie de Londres; mais,
la veille du jour où Emma devait entrer dans ce magasin, il voulut lui
faire la fête de la conduire au spectacle.

La toile, en se levant devant elle au théâtre de Drury-Lane, lui montra
un monde inconnu; on jouait _Roméo et Juliette_, ce rêve d'amour qui n'a
son pareil dans aucune langue; elle rentra folle, éblouie, enivrée; elle
passa la nuit sans dormir une seule seconde, essayant de se rappeler
quelques fragments des deux merveilleuses scènes du balcon.

Le lendemain, elle entra dans son magasin; mais, avant d'y entrer, elle
demanda à M. Hawarden où elle pourrait acheter la pièce qu'elle avait
vu représenter la veille. M. Hawarden alla à sa bibliothèque, y prit un
Shakspeare complet et le lui donna.

Au bout de trois jours, elle savait par coeur le rôle de Juliette; elle
rêvait par quels moyens elle pourrait retourner au théâtre et s'enivrer
une seconde fois de ce doux poison que forme le magique mélange de
l'amour et de la poésie; elle voulait à tout prix rentrer dans ce
monde enchanté qu'elle n'avait qu'entrevu, lorsqu'un splendide équipage
s'arrêta devant la porte du magasin. Une femme en descendit, entra de ce
pas dominateur que donne la richesse. Emma jeta un cri de surprise: elle
avait reconnu miss Arabell.

Miss Arabell, de son côté, la reconnut, ne dit rien, acheta pour sept
ou huit cents livres sterling de bijoux, et invita le marchand à lui
envoyer ses emplettes par sa nouvelle demoiselle de magasin, indiquant
l'heure à laquelle elle serait rentrée.

La nouvelle demoiselle de magasin, c'était Emma.

A l'heure dite, on la fit monter en voiture avec les écrins, et on
l'envoya à l'hôtel de miss Arabell.

La belle courtisane l'attendait; sa fortune était au comble: elle était
la maîtresse du prince régent, âgé de dix-sept ans à peine.

Elle se fit tout raconter par Emma, puis, lui demanda si, en attendant
le retour de Rowmney, elle ne préférait pas rester chez elle pour la
distraire dans ses heures d'ennui, plutôt que de retourner au magasin.
Emma ne demanda qu'une chose, ce fut s'il lui serait permis d'aller au
théâtre. Miss Arabell lui répondit que, tous les jours où elle n'irait
point au spectacle elle-même, sa loge serait à sa disposition.

Puis elle envoya payer les bijoux et fit dire qu'elle gardait Emma. Le
joaillier dont miss Arabell était une des meilleures pratiques, n'eut
garde de se brouiller avec elle pour si peu de chose.

Par quel étrange caprice la courtisane à la mode conçut-elle cet
imprudent désir, cet inconcevable caprice, d'avoir cette belle créature
auprès d'elle? Les ennemis de miss Arabell--et sa haute fortune lui en
avait fait beaucoup--donnèrent à cette fantaisie une explication que la
Phryné anglaise, convertie en Sappho, ne se donna pas même la peine de
démentir.

Pendant deux mois, Emma resta chez la belle courtisane, lut tous les
romans qui lui tombèrent sous la main, fréquenta tous les théâtres, et,
rentrée dans sa chambre, répéta tous les rôles qu'elle avait entendus,
mima tous les ballets auxquels elle avait assisté; ce qui n'était pour
les autres qu'une récréation devenait pour elle une occupation de toutes
les heures; elle venait d'atteindre sa quinzième année, elle était
dans toute la fleur de sa jeunesse et de sa beauté; sa taille souple,
harmonieuse, se pliait à toutes les poses, et par ses ondulations
naturelles, atteignait les artifices des plus habiles danseuses. Quant
à son visage, qui, malgré les vicissitudes de la vie, conserva toujours
les couleurs immaculées de l'enfance, le velouté virginal de la pudeur,
doué par l'impressionnabilité de sa physionomie d'une suprême
mobilité, il devenait, dans la mélancolie une douleur, dans la joie un
éblouissement. On eût dit que la candeur de l'âme transparaissait
sous la pureté des traits, si bien qu'un grand poëte de notre époque,
hésitant à ternir ce miroir céleste, a dit, en parlant de sa première
faute: «Sa chute ne fut point dans le vice, mais dans l'imprudence et la
bonté.»

La guerre que l'Angleterre soutenait, à cette époque, contre les
colonies américaines, était dans sa plus grande activité et la presse
s'exerçait dans toute sa rigueur. Richard, le frère de Fanny, pour nous
servir du terme consacré, Richard fut pressé et fait marin malgré lui.
Fanny accourut réclamer l'assistance de son amie; elle la trouvait si
belle, qu'elle était convaincue que personne ne pourrait résister à
sa prière; Emma fut suppliée d'exercer sa séduction sur l'amiral John
Payne.

Emma sentit se révéler sa vocation tentatrice; elle revêtit sa robe la
plus élégante et alla avec son amie trouver l'amiral: elle obtint ce
qu'elle demandait; mais l'amiral, lui aussi, demanda, et Emma paya la
liberté de Dick, sinon de son amour, du moins de sa reconnaissance.

Emma Lyonna, maîtresse de l'amiral Payne, eut une maison à elle, des
domestiques à elle, des chevaux à elle; mais cette fortune eut l'éclat
et la rapidité d'un météore: l'escadre partit, et Emma vit le vaisseau
de son amant lui enlever, en disparaissant à l'horizon, tous ses songes
dorés.

Mais Emma n'était pas femme à se tuer comme Didon pour un volage Énée.
Un des amis de l'amiral, sir Harry Fatherson, riche et beau gentleman,
offrit à Emma de la maintenir dans la position où il l'avait trouvée.
Emma avait fait le premier pas sur le brillant chemin du vice; elle
accepta, devint, pendant une saison entière, la reine des chasses, des
fêtes et des danses; mais, la saison finie, oubliée de son second amant,
avilie par un second amour, elle tomba peu à peu dans une telle misère,
qu'elle n'eut plus pour ressource que le trottoir de Haymarket, le plus
fangeux de tous les trottoirs pour les pauvres créatures qui mendient
l'amour des passants.

Par bonheur, l'entremetteuse infâme à laquelle elle s'était adressée
pour entrer dans le commerce de la dépravation publique, frappée de la
distinction et de la modestie de sa nouvelle pensionnaire, au lieu de
la prostituer comme ses compagnes, la conduisit chez un célèbre médecin,
habitué de sa maison.

C'était le fameux docteur Graham, sorte de charlatan mystique et
voluptueux, qui professait devant la jeunesse de Londres la religion
matérielle de la beauté.

Emma lui apparut; sa Venus Astarté était trouvée sous les traits de la
Vénus pudique.

Il paya cher ce trésor; mais, pour lui, ce trésor n'avait pas de
prix; il la coucha sur le lit d'Apollon; il la couvrit d'un voile plus
transparent que le filet sous lequel Vulcain avait retenu Vénus captive
aux yeux de l'Olympe, et annonça dans tous les journaux qu'il possédait
enfin ce spécimen unique et suprême de beauté qui lui avait manqué
jusqu'à présent pour faire triompher ses théories.

A cet appel fait à la luxure et à la science, tous les adeptes de cette
grande religion de l'amour, qui étend son culte sur le monde entier,
accoururent dans le cabinet du docteur Graham.

Le triomphe fut complet: ni la peinture, ni la sculpture n'avaient
jamais produit un semblable chef-d'oeuvre; Apelles et Phidias étaient
vaincus.

Les peintres et les sculpteurs abondèrent. Rowmney, de retour à Londres,
vint comme les autres et reconnut sa jeune fille du comté de Flint. Il
la peignit sous toutes les formes, en Ariane, en bacchante, en Léda, en
Armide, et nous possédons à la Bibliothèque impériale une collection
de gravures qui représentent l'enchanteresse dans toutes les attitudes
voluptueuses qu'inventa la sensuelle antiquité.

Ce fut alors que, attiré par la curiosité, le jeune sir Charles
Grenville, de l'illustre famille de ce Warwick qu'on appelait le faiseur
de rois, et neveu de sir William Hamilton, vit Emma Lyonna, et, dans
l'éblouissement que lui causait une si complète beauté, en devint
éperdument amoureux. Les plus brillantes promesses furent faites à Emma
par le jeune lord; mais elle prétendit être enchaînée au docteur Graham
par le lien de la reconnaissance et résista à toutes les séductions,
déclarant qu'elle ne quitterait cette fois son amant que pour suivre un
époux.

Sir Charles engagea sa parole de gentilhomme de devenir l'époux d'Emma
Lyonna, dès qu'il aurait atteint sa grande majorité. En attendant, Emma
consentit à un enlèvement.

Les amants vécurent, en effet, comme mari et femme, et, sur la parole
de leur père, trois enfants naquirent qui devaient être légitimés par le
mariage.

Mais, pendant cette cohabitation, un changement de ministère fit perdre
à Grenville un emploi auquel était attachée la majeure partie de ses
revenus. L'événement arriva par bonheur au bout de trois ans et quand,
grâce aux meilleurs professeurs de Londres, Emma Lyonna avait fait
d'immenses progrès dans la musique et le dessin; elle avait en outre,
tout en se perfectionnant dans sa propre langue, appris le français et
l'italien; elle disait les vers comme mistress Siddons, et était arrivée
à la perfection dans l'art de la pantomime et des poses.

Malgré la perte de sa place, Grenville n'avait pu se résoudre à diminuer
ses dépenses; seulement, il écrivit à son oncle pour lui demander de
l'argent. A chacune de ses demandes, son oncle fit droit d'abord; mais
enfin, à une dernière, sir William Hamilton, répondit qu'il comptait
sous peu de jours partir pour Londres, et qu'il profiterait de ce voyage
pour étudier les affaires de son neveu.

Ce mot _étudier_ avait fort effrayé les jeunes gens; ils désiraient et
craignaient presque également l'arrivée de sir William. Tout à coup, il
entra chez eux sans qu'ils eussent été prévenus de son retour. Depuis
huit jours, il était à Londres.

Ces huit jours, sir William les avait employés à prendre des
informations sur son neveu, et ceux auxquels il s'était adressé
n'avaient pas manqué de lui dire que la cause de ses désordres et de sa
misère était une prostituée dont il avait eu trois enfants.

Emma se retira dans sa chambre et laissa son amant seul avec son oncle,
qui ne lui offrit d'autre alternative que d'abandonner à l'instant même
Emma Lyonna, où de renoncer à sa succession, qui était désormais sa
seule fortune.

Puis il se retira, en donnant trois jours à son neveu pour se décider.

Tout l'espoir des jeunes gens résidait désormais dans Emma; c'était
à elle d'obtenir de sir William Hamilton le pardon de son amant, en
montrant combien il était pardonnable.

Alors Emma, au lieu de revêtir les habits de sa nouvelle condition,
reprit l'habillement de sa jeunesse, le chapeau de paille et la robe de
bure; ses larmes, ses sourires, le jeu de sa physionomie, ses caresses
et sa voix feraient le reste.

Introduite près de sir William, Emma se jeta à ses pieds; soit mouvement
adroitement combiné, soit effet du hasard, les cordons de son chapeau
se dénouèrent, et ses beaux cheveux châtains se répandirent sur ses
épaules.

L'enchanteresse était inimitable dans la douleur.

Le vieil archéologue, amoureux jusqu'alors seulement des marbres
d'Athènes et des statues de la Grande Grèce, vit pour la première fois
la beauté vivante l'emporter sur la froide et pâle beauté des déesses de
Praxitèle et de Phidias. L'amour qu'il n'avait pas voulu comprendre chez
son neveu, entra violemment dans son propre coeur et s'empara de lui
tout entier sans qu'il tentât encore de s'en défendre.

Les dettes de son neveu, l'infimité de la naissance, les scandales de
la vie, la publicité des triomphes, la vénalité des caresses: tout,
jusqu'aux enfants nés de leur amour, sir William accepta tout, à la
seule condition qu'Emma récompenserait de sa possession le complet oubli
de sa propre dignité.

Emma avait triomphé bien au delà de son espérance; mais, cette fois,
elle fit ses conditions complètes; une seule promesse de mariage l'avait
unie au neveu: elle déclara qu'elle ne viendrait à Naples que femme
reconnue de sir William Hamilton.

Sir William consentit à tout.

La beauté d'Emma fit à Naples son effet accoutumé; non-seulement elle
étonna, mais elle éblouit.

Antiquaire et minéralogiste distingué, ambassadeur de la
Grande-Bretagne, frère de lait et ami de George III, sir William
réunissait chez lui la première société de la capitale des Deux-Siciles
en hommes de science, en hommes politiques et en artistes. Peu de jours
suffirent à Emma, si artiste elle-même, pour savoir, de la politique
et de la science, ce qu'elle avait besoin d'en savoir, et bientôt,
pour tous ceux qui fréquentaient le salon de sir William, les jugements
d'Emma devinrent des lois.

Son triomphe ne dut pas s'arrêter là. A peine fut-elle présentée à la
cour, que la reine Marie-Caroline la proclama son amie intime et en fit
son inséparable favorite. Non-seulement la fille de Marie-Thérèse se
montrait en public avec la prostituée de Haymarket, parcourait la rue
de Tolède et la promenade de Chiaïa dans le même carrosse qu'elle et
portant la même toilette qu'elle, mais, après les soirées employées
à reproduire les poses les plus voluptueuses et les plus ardentes de
l'antiquité, elle faisait dire à sir William, tout enorgueilli d'une
pareille faveur, qu'elle ne lui rendrait que le lendemain l'amie dont
elle ne pouvait se passer.

De là des jalousies et des haines sans nombre contre la favorite.
Caroline savait quels insolents propos circulaient au sujet de cette
merveilleuse et soudaine intimité; mais elle était un de ces coeurs
absolus, une de ces âmes vaillantes qui, la tête haute, affrontent la
calomnie et même la médisance, et quiconque voulut être bien accueilli
par elle dut partager ses hommages entre Acton, son amant, et sa
favorite Emma Lyonna.

On sait les événements de 89, c'est-à-dire la prise de la Bastille et le
retour de Versailles, ceux de 93, c'est-à-dire la mort de Louis XVI et
de Marie-Antoinette, ceux de 96 et de 97, c'est-à-dire les victoires de
Bonaparte en Italie, victoires qui ébranlèrent tous les trônes, et
qui firent, momentanément du moins, crouler le plus vieux et le plus
immuable de tous: le trône pontifical.

On a vu, au milieu de ces événements qui avaient un retentissement si
terrible à la cour de Naples, apparaître et grandir Nelson, champion des
royautés vieillies. Sa victoire d'Aboukir rendait l'espoir à tous ces
rois, qui avaient déjà mis la main sur leurs couronnes vacillantes. Or,
à tout prix, Marie-Caroline, la femme avide de richesses, de pouvoir,
d'ambition, voulait conserver la sienne; il n'est donc pas étonnant
qu'appelant à son aide la fascination qu'elle exerçait sur son
amie, elle ait dit à lady Hamilton, le matin même du jour où elle la
conduisait au-devant de Nelson, devenu la clef de voûte du despotisme:
«Il faut que cet homme soit à nous, et, pour qu'il soit à nous, il faut
que tu sois à lui.»

Était-ce bien difficile à lady Hamilton de faire pour son amie
Marie-Caroline, à propos de l'amiral Horace Nelson, ce qu'Emma Lyonna
avait fait pour son amie Fanny Strong, à propos de l'amiral Payne?

Ce dut être, au reste, une glorieuse récompense de ses mutilations pour
le fils d'un pauvre pasteur de Barnham-Thorpes, pour l'homme qui devait
sa grandeur à son propre courage et sa renommée à son génie; ce dut
être une glorieuse récompense des blessures reçues, que de voir venir
au-devant de lui ce roi, cette reine, cette cour, et, récompense de ses
victoires, cette magnifique créature qu'il adorait.




                                    IV

                            LA FÊTE DE LA PEUR.


Nous avons vu, au coup de canon tiré à bord du _Van-Guard_, presque
aussi mutilé que son maître, au pavillon britannique hissé à sa corne,
nous avons vu que Nelson avait reconnu le royal cortége qui venait
au-devant de lui.

La galère capitane n'avait rien eu à hisser: depuis Naples, les couleurs
d'Angleterre, mêlées à celles des Deux-Siciles, flottaient à ses mâts.

Lorsque les deux bâtiments ne furent plus qu'à une encablure l'un de
l'autre, la musique de la galère fit entendre le _Gode save the king_,
auquel les matelots du _Van-Guard_, montés sur les vergues, répondirent
par trois hourras poussés avec la régularité que les Anglais apportent
dans cette officielle démonstration.

Nelson ordonna de mettre en panne afin de laisser arriver la galère côte
à côte du _Van-Guard_, fit abattre l'escalier de tribord, c'est-à-dire
l'escalier d'honneur, et attendit au haut de cet escalier, la tête
découverte et le chapeau à la main.

Tous les matelots et tous les soldats de marine, même ceux qui, pâles et
souffrants, étaient encore mal guéris de leurs blessures furent appelés
sur le pont et, rangés sur une triple file, présentèrent les armes.

Nelson s'attendait à voir monter à son bord le roi, puis la reine, puis
le prince royal, c'est-à-dire à recevoir les illustres visiteurs
selon toutes les règles de l'étiquette; mais, par une séduction toute
féminine,--et Nelson, dans une lettre à sa femme, consigne ce fait,--la
reine poussa la belle Emma, qui, rougissant d'être en cette occasion
plus que la reine, monta l'escalier, et, soit émotion réelle, soit
comédie bien jouée, en revoyant Nelson avec une blessure de plus, le
front ceint d'un bandeau noir, pâle du sang perdu, jeta un cri, pâlit
elle-même, et, près de s'évanouir, s'affaissa sur la poitrine du héros
en murmurant:

--O grand, ô cher Nelson!

Nelson laissa tomber son chapeau, et, avec un cri de joyeux étonnement,
l'enveloppa de son bras unique, et, en la soutenant, la pressa
convulsivement contre son coeur.

Dans l'extase profonde où le jeta cet incident inattendu, il y eut un
instant, pour Nelson, oubli du monde entier et perception ineffable de
toutes les joies, sinon du ciel des chrétiens, au moins du paradis de
Mahomet.

Lorsqu'il revint à lui, le roi, la reine et toute la cour étaient à son
bord, et la scène se généralisa.

Le roi Ferdinand lui prit la main, l'appela le libérateur du monde; il
lui tendit la magnifique épée dont il lui faisait don, et à la poignée
de laquelle, avec le grand cordon du Mérite de Saint-Ferdinand, que
le roi venait de créer, était suspendu le brevet de duc de Bronte,
flatterie toute féminine trouvée par la reine, titre équivalent à celui
de duc du Tonnerre, Bronte étant un des trois cyclopes qui forgeaient,
dans les cavernes flamboyantes de l'Etna, la foudre de Jupiter.

Puis vint la reine, qui l'appela son ami, le protecteur des trônes, le
vengeur des rois, et qui, réunissant dans les siennes la main de Nelson
à celle d'Emma Lyonna, serra leurs deux mains réunies.

Les autres vinrent à leur tour: princes héréditaires, princesses
royales, ministres, courtisans; mais qu'étaient leurs louanges et leurs
caresses pour Nelson, près des louanges et des caresses du roi et de
la reine, près d'un serrement de main d'Emma Lyonna! Il fut convenu
que Nelson descendrait à bord de la galère capitane, qui, grâce à ses
vingt-quatre rameurs, devait marcher plus vite qu'un bâtiment à voiles;
mais, avant tout, Emma lui demanda, au nom de la reine, de visiter
dans tous ses détails ce glorieux _Van-Guard_, sur lequel les boulets
français avaient creusé de glorieuses blessures qui, pareilles à celle
de son commandant, n'étaient pas encore fermées.

Nelson fit les honneurs de son vaisseau avec l'orgueil d'un marin, et,
pendant toute cette visite, lady Hamilton fut appuyée à son bras, lui
faisant raconter au roi et à la reine tous les détails du combat du 1er
août, et le forçant à parler de lui-même.

Le roi, de ses mains, ceignit Nelson de l'épée de Louis XIV; la reine
lui remit le brevet de duc de Bronte; Emma lui passa au cou le grand
cordon de Saint-Ferdinand, opération pendant laquelle elle ne put
empêcher ses beaux cheveux parfumés d'effleurer le visage du bienheureux
Nelson.

Il était deux heures de l'après-midi, il fallait trois heures à peu
près pour regagner Naples. Nelson remit le commandement du _Van-Guard_
à Henry, son capitaine de pavillon, et, au bruit de la musique et de
l'artillerie, descendit dans la galère royale, qui, légère comme un
oiseau de mer, se détacha des flancs du colosse et glissa gracieusement
à la surface de la mer.

C'était à l'amiral Caracciolo à faire à son tour les honneurs du
bâtiment; Nelson et lui étaient de vieilles connaissances: ils s'étaient
vus au siège de Toulon, ils avaient combattu tous deux les Français, et
le courage et l'habileté qu'avait déployés Caracciolo dans ce combat,
lui avaient, malgré le mauvais résultat de la campagne, valu, à son
retour, le grade d'amiral, qui le faisait, en tous points, l'égal de
Nelson, sur lequel lui restait l'avantage de la naissance et d'une
illustration historique de trois siècles.

Ce petit détail explique la nuance de froideur qu'il y eut dans le
salut qu'échangèrent les deux amiraux et l'espèce de hâte avec
laquelle François Caracciolo reprit sur le banc de quart son poste de
commandement.

Quant à Nelson, la reine le força à s'asseoir près d'elle, sous la
tente de pourpre de la galère, déclarant que les autres hommes pouvaient
devenir ce qu'ils voudraient, mais que l'amiral lui appartenait sans
partage, à elle et à son amie. Sur quoi, selon son habitude, Emma prit
place aux pieds de la reine.

Pendant ce temps, sir William Hamilton, qui, en sa qualité de savant,
connaissait mieux l'histoire de Naples que le roi lui-même, expliquait
à Ferdinand comment l'île de Capri, devant laquelle on passait en ce
moment, avait été achetée aux Napolitains ou plutôt échangée contre
celle d'Ischia par Auguste, qui avait remarqué qu'au moment où il
abordait dans cette île, les branches d'un vieux chêne, desséchées et
courbées vers la terre, s'étaient relevées et avaient reverdi.

Le roi écouta sir William Hamilton avec la plus grande attention; puis,
quand il eut fini:

--Mon cher ambassadeur, lui dit-il, depuis trois jours, le passage des
cailles est commencé; si vous voulez, dans une semaine, nous viendrons
faire une chasse à Capri: nous en trouverons des milliers.

L'ambassadeur, qui était grand chasseur lui-même et qui devait à cette
qualité surtout la haute faveur dont il jouissait près du roi, s'inclina
en signe d'assentiment et garda pour une meilleure occasion une
savante dissertation archéologique sur Tibère, ses douze villas et la
probabilité que la Grotte d'azur était connue des anciens, mais n'avait
point alors la magique couleur qui la décore aujourd'hui et qu'elle doit
au changement de niveau de la mer, qui, pendant les dix-huit siècles
écoulés de Tibère jusqu'à nous, s'est élevé de cinq ou six pieds.

Pendant ce temps, les commandants des quatre forts de Naples avaient
leurs longues-vues fixées sur la flottille royale, et particulièrement
sur la galère capitane, et, quand ils virent celle-ci virer de bord
et mettre le cap sur Naples, jugeant que Nelson y était descendu,
ils ordonnèrent un immense salut de cent un coups de canon, le plus
honorable de tous, puisque c'est le même que celui qui se fait entendre
lorsqu'un héritier naît à la couronne.

Au bout d'un quart d'heure, les salves s'arrêtèrent, mais pour
recommencer au moment où la flottille, toujours guidée par la galère
royale, rentra dans le port militaire.

Au pied de la pente conduisant au château, les voitures de la cour
et celles de l'ambassade d'Angleterre attendaient, les voitures de
l'ambassade rivalisant de luxe avec les voitures royales. Il avait été
convenu que, ce jour-là, le roi et la reine des Deux-Siciles cédaient
tous leurs droits à sir William et à lady Hamilton, que Nelson
descendrait à l'ambassade d'Angleterre, et que c'était l'ambassadeur
d'Angleterre qui donnerait le dîner et la fête qui en était la suite.

Quant à la ville de Naples, elle devait s'unir à cette fête par ses
illuminations et ses feux d'artifice.

Avant de mettre pied à terre, lady Hamilton s'avança vers l'amiral
Caracciolo, et, de sa voix la plus douce et avec sa figure la plus
gracieuse:

--La fête que nous donnons à notre illustre compatriote serait
incomplète, dit-elle, si le seul homme de mer qui puisse rivaliser avec
lui ne se joignait point à nous, pour célébrer sa victoire et porter un
toast à la grandeur de l'Angleterre, au bonheur des Deux-Siciles et
à l'abaissement de cette orgueilleuse république française qui a osé
déclarer la guerre aux rois. Ce toast, nous l'avons réservé à l'homme
qui a si courageusement combattu à Toulon, à l'amiral Caracciolo.

Caracciolo s'inclina courtoisement mais gravement.

--Milady, dit-il, je regrette sincèrement de ne pouvoir accepter comme
votre hôte la glorieuse part que vous me réserviez; mais autant la
journée a été belle, autant la nuit menace d'être orageuse.

Emma Lyonna parcourut l'horizon d'un seul regard; à part quelques légers
nuages accourant du côté de Procida, l'azur du ciel était aussi limpide
que celui de ses yeux.

Elle sourit.

--Vous doutez de mes paroles, milady, reprit Caracciolo; mais l'homme
qui a passé les deux tiers de sa vie sur cette mer capricieuse que
l'on appelle la Méditerranée, connaît tous les secrets de l'atmosphère.
Voyez-vous ces légères vapeurs qui glissent au ciel et qui s'approchent
rapidement de nous, elles indiquent que le vent, qui était nord-ouest,
tourne à l'ouest. Vers dix heures du soir, il soufflera du midi, c'est
à lire qu'il fera sirocco; le port de Naples est ouvert à tous les vents
et particulièrement à celui-là; je dois donc veiller à l'ancrage des
bâtiments de Sa Majesté Britannique, qui, déjà fort maltraités par la
bataille, pourraient ne pas avoir conservé assez de forces pour résister
à la tempête. Ce que nous avons fait aujourd'hui, milady, c'est une
belle et bonne déclaration de guerre à la France, et les Français sont
à Rome, c'est-à-dire à cinq journées de nous. Croyez-moi, d'ici à peu de
jours, nous aurons besoin que nos deux flottes soient en bon état.

Lady Hamilton fît un léger mouvement de tête qui ressemblait à une
contraction.

--Prince, dit-elle, j'accepte votre excuse, qui prouve une si grande
sollicitude pour les intérêts de Leurs Majestés Britannique et
Sicilienne; mais, tout au moins, nous espérons voir au bal votre
charmante nièce, Cecilia Caracciolo, qui, du reste, n'aurait pas
d'excuse, ayant été prévenue que nous comptions sur elle le jour même où
nous avons reçu la lettre de l'amiral Nelson.

--Eh! justement, madame, voilà ce qui me restait à vous dire. Depuis
quelques jours, sa mère, ma belle-soeur, est tellement souffrante, que,
ce matin, avant de partir, j'ai reçu une lettre de la pauvre Cecilia,
laquelle m'exprime tous ses regrets de ne pouvoir prendre sa part de
votre fête; elle me chargeait, en outre, de présenter ses excuses à
Votre Seigneurie, et c'est ce que j'ai l'honneur de faire en ce moment.

Pendant ces quelques paroles échangées entre lady Hamilton et François
Caracciolo, la reine s'était approchée, avait écouté, avait entendu, et,
comprenant le motif du double refus de l'austère Napolitain, son front
s'était plissé, sa lèvre inférieure s'était allongée et une légère
pâleur avait envahi son visage.

--Prenez garde, prince! dit la reine d'une voix stridente et avec
un sourire menaçant comme ces légers nuages que l'amiral avait fait
remarquer à lady Hamilton, et qui annonçaient l'approche de la tempête;
prenez garde! les seules personnes qui seront venues à la fête de lady
Hamilton seront invitées aux fêtes de la cour.

--Hélas! madame, répondit Caracciolo sans que sa sérénité parût le
moins du monde altérée par cette menace, l'indisposition de ma pauvre
belle-soeur est tellement grave, que, les fêtes données par Votre
Majesté à Sa Seigneurie milord Nelson durassent-elles un mois, elle ne
pourra y assister, ni ma nièce par conséquent, puisqu'une jeune fille de
son âge et de son nom ne peut, même chez la reine, paraître séparée de
sa mère.

--C'est bien, monsieur, répondit la reine incapable de se contenir; en
temps et lieu, nous nous souviendrons de ce refus.

Et, prenant le bras de lady Hamilton:

--Venez, chère Emma, dit-elle.

Puis, à demi-voix:

--Oh! ces Napolitains! ces Napolitains! murmura-t-elle, ils me haïssent,
je le sais bien; mais je ne suis pas en arrière avec eux: moi, je les
exècre!

Et elle s'avança d'un pas rapide vers l'escalier de tribord, mais point
si rapide cependant que l'amiral Caracciolo ne l'y devançât.

Un signe de lui fît éclater la musique en brillantes fanfares; les
canons tonnèrent de nouveau, les cloches s'ébranlèrent toutes à la fois,
et la reine, la rage dans le coeur, et Emma, la honte sur le front,
descendirent au milieu de toutes les apparences extérieures de la joie
et du triomphe.

Le roi, la reine, Emma Lyonna, Nelson montèrent dans la première
voiture; le prince, la princesse royale, sir William Hamilton et le
ministre Jean Acton, dans la seconde; tous les autres, à leur choix,
dans les voitures de suite.

On se rendit d'abord et directement à l'église Sainte-Claire, afin d'y
entendre un _Te Deum_ d'action de grâces. En leur qualité d'hérétiques,
Horace Nelson, sir William et Emma Lyonna se fussent volontiers passés
de cette cérémonie; mais le roi était trop bon chrétien, surtout quand
il avait peur, pour permettre qu'on l'oubliât.

Le _Te Deum_ était chanté par monseigneur Capece Zurlo, archevêque de
Naples, excellent homme auquel, au point de vue du roi et de la reine
des Deux-Siciles, on ne pouvait reprocher qu'une trop grande tendance
vers les idées libérales; il était assisté, dans l'accomplissement de ce
triomphant office, par une autre sommité ecclésiastique, par le cardinal
Fabrizio Ruffo, lequel n'était encore, à cette époque, connu que par les
scandales de sa vie publique et privée.

Aussi, tout le temps que dura le _Te Deum_, fut-il employé par sir
William Hamilton, aussi grand collecteur d'anecdotes scandaleuses que de
curiosités archéologiques, à mettre lord Nelson au courant des aventures
de l'illustre _porporato_.

Voici, au reste, ce qu'il lui apprit et ce qu'il est important que nos
lecteurs sachent sur cet homme, destiné à jouer un si grand rôle dans le
cours des événements que nous avons à raconter.

Un proverbe italien destiné à glorifier les grandes familles et à
constater leur ancienneté historique dit: «Les apôtres à Venise, les
Bourbons en France, les Colonna à Rome, les San-Severini à Naples, les
Ruffo en Calabre.

Le cardinal Fabrizio Ruffo appartenait à cette illustre famille.

Un soufflet donné par lui, dans son enfance, au bel Ange Braschi,
lequel, plus tard, devint pape sous le nom de Pie VI, fut la source de
sa fortune.

Il était neveu du cardinal Tommaso Ruffo, doyen du sacré collège. Un
jour, Braschi, alors trésorier de Sa Sainteté, prit sur ses genoux
l'enfant de son protecteur, et, comme le petit Ruffo voulait jouer avec
les beaux cheveux blonds du trésorier et que celui-ci, en relevant
la tête, lui faisait éprouver un supplice pareil à celui de Tantale,
l'enfant, au moment où Braschi abaissait la tête vers lui, au lieu
d'essayer de saisir les boucles de ses cheveux, comme il avait fait
jusque-là, lui appliqua de toutes ses petites forces un vigoureux
soufflet.

Trente ans plus tard, Braschi, devenu pape, retrouva dans l'homme de
trente-quatre ans l'enfant qui l'avait souffleté. Il se souvint que
c'était le neveu du protecteur auquel il devait tout, et il le fit
ce qu'il était lui-même au moment où il avait reçu ce soufflet,
c'est-à-dire trésorier du saint-siége, poste d'où l'on ne sort que
cardinal.

Fabrizio Ruffo mena si bien la trésorerie, qu'au bout de trois ou quatre
ans, on s'aperçut d'un déficit de trois ou quatre millions: c'était un
million par an. Pie VI vit qu'il avait meilleur marché de nommer Ruffo
cardinal que de le laisser trésorier; il lui envoya le chapeau rouge et
lui fit redemander la clef du trésor.

Ruffo, cardinal à trente mille francs par an au lieu de trésorier à un
million, ne voulut point rester à Rome pour y faire la figure d'un homme
ruiné; il partit pour Naples, et, muni d'une lettre du pape Pie VI, vint
demander un emploi à Ferdinand, dont, en sa qualité de Calabrais, il
était le sujet.

Consulté sur ses aptitudes, Ruffo répondit qu'elles étaient toutes
guerrières, que c'était lui qui avait fortifié Ancône et inventé une
nouvelle manière de rougir les boulets; il demandait donc ou plutôt
désirait un emploi à la guerre ou à la marine.

Mais Ruffo n'avait pas eu le don de plaire à la reine, et, comme c'était
la reine qui, par la signature de son favori Acton, premier
ministre, nommait aux emplois de la marine et de la guerre, Ruffo fut
inexorablement repoussé, même des emplois inférieurs.

Le roi alors, pour faire honneur à la recommandation de Pie VI, nomma le
cardinal directeur de sa manufacture de soieries de San-Leucio.

Si étrange que fût ce poste pour un cardinal, surtout lorsque l'on
approfondissait le mystère qui avait présidé à la formation de cette
colonie, Ruffo accepta. Ce qu'il lui fallait avant tout, c'était de
l'argent, et le roi avait attaché au titre de directeur de la colonie de
San-Leucio, une abbaye rapportant vingt-mille livres de rente.

Au reste, le cardinal Ruffo était instruit et même savant, beau de
visage, jeune encore, brave et fier comme ces prélats du temps de Henri
IV et de Louis XIII qui disaient la messe dans leurs moments perdus, et,
tout le reste du temps, portaient la cuirasse et maniaient l'épée.

Le récit de sir William dura juste autant que le _Te Deum_ de
monseigneur Capece Zurlo. Le _Te Deum_ fini, on remonta en voiture, et
l'on se rendit à l'extrémité de la rue de Chiaïa, où était situé,
comme nous l'avons dit, et où est encore situé aujourd'hui le palais de
l'ambassade d'Angleterre, un des plus beaux et des plus vastes palais de
Naples.

Pour revenir de l'église Sainte-Claire, comme pour y aller, les voitures
furent obligées de marcher au pas, tant les rues étaient encombrées de
monde. Nelson, peu habitué aux démonstrations bruyantes et extérieures
des peuples du Midi, était enivré de ces cris de «Vive Nelson! vive
notre libérateur!» répétés par cent mille bouches, ébloui par ces
mouchoirs de toutes couleurs agités par cent mille bras.

Une chose cependant l'étonnait quelque peu, au milieu de la bruyante
grandeur de son triomphe, c'était la familiarité des lazzaroni, qui
montaient sur les marchepieds, sur le siège de devant et sur le siège de
derrière de la voiture royale, et qui, sans que le cocher, les laquais
ni les coureurs parussent s'en inquiéter, tiraient la queue du roi ou
lui secouaient le nez en l'appelant _compère Nasone_, en le tutoyant
et en lui demandant quel jour il vendrait son poisson à Mergellina,
ou mangerait du macaroni à Saint-Charles. Il y avait loin de là à la
majesté qu'affectaient les rois d'Angleterre et à la vénération dont on
les entourait; mais Ferdinand paraissait si heureux de ces familiarités,
il répondait si gaiement par des quolibets et des gros mots du calibre
de ceux qui lui étaient lancés; il envoyait de si vigoureuses taloches à
ceux qui lui tiraient la queue trop rudement, qu'en arrivant à la porte
de l'hôtel de l'ambassade, Nelson ne voyait plus dans cet échange de
familiarités que les transports d'enfants fanatiques de leur père et les
faiblesses d'un père trop indulgent pour ses enfants.

Là, de nouveaux éblouissements attendaient son orgueil.

La porte de l'ambassade était transformée en un immense arc de triomphe,
surmonté des nouvelles armes que le roi d'Angleterre venait d'accorder
au vainqueur d'Aboukir, avec le titre de baron du Nil et la dignité
de lord. Aux deux côtés de cette porte étaient plantés deux mâts dorés
pareils à ceux que l'on dresse, les jours de fête, sur la piazzetta
de Venise, et à l'extrémité de ces mâts flottaient de longues flammes
rouges avec les deux mots _Horace Nelson_, en lettres d'or, déroulés par
la brise de la mer et exposés à la reconnaissance du peuple.

L'escalier était une voûte de lauriers constellée des fleurs les plus
rares, formant le chiffre de Nelson, c'est-à-dire une H et une N.
Les boutons de la livrée des valets, le service de porcelaine, tout,
jusqu'aux nappes de l'immense table de quatre-vingts couverts dressée
dans la galerie de tableaux; tout, jusqu'aux serviettes des convives,
était marqué de ces deux initiales, entourées d'un cercle de lauriers;
une musique, assez douce pour permettre la conversation, se faisait
entendre, mêlée à des arômes impalpables; l'immense palais, pareil à
la demeure enchantée d'Armide, était plein de parfums flottants et de
mélodies invisibles.

On n'attendit pour se mettre à table que la présence des deux
officiants, l'archevêque Capece Zurlo et le cardinal Fabrizio Ruffo.

A peine furent-ils arrivés, que, selon les règles des étiquettes
royales, qui veulent que, partout où les rois sont, les rois soient chez
eux, on annonça que Leurs Majestés étaient servies.

Nelson fut placé en face du roi, entre la reine Marie-Caroline et lady
Hamilton.

Comme cet Apicius qui, lui aussi, habitait Naples, à qui Tibère
renvoyait de Caprée les turbots trop gros et trop chers pour lui, et qui
se tua lorsqu'il ne lui resta plus que quelques millions, sous prétexte
que ce n'était plus la peine de vivre quand on était ruiné, sir William
Hamilton, mettant la science aux ordres de la gastronomie, avait levé
une contribution sur les productions du monde entier.

Des milliers de bougies se reflétant dans les glaces, dans les
candélabres, dans les cristaux, jetaient à travers cette galerie magique
une lumière plus éblouissante que n'avait jamais fait le soleil aux
heures les plus ardentes de la journée et dans les jours les plus
limpides et les plus transparents de l'été.

Cette lumière, en rampant sur les broderies d'or et d'argent et en
rejaillissant en feux de mille couleurs des plaques, des ordres, des
croix en diamants qui chamarraient leur poitrine, semblait envelopper
les illustres convives dans cette auréole qui, aux yeux des peuples
esclaves, fait des rois, des reines, des princes, des courtisans,
des grands de la terre enfin, une race de demi-dieux et de créatures
supérieures et privilégiées.

A chaque service, un toast était porté, et le roi Ferdinand lui-même
avait donné l'exemple en portant le premier toast au règne glorieux, à
la prospérité sans nuages et à la longue vie de son bien-aimé cousin et
auguste allié George III, roi d'Angleterre.

La reine, contre tous les usages, avait porté la santé de Nelson,
libérateur de l'Italie; suivant son exemple, Emma Lyonna avait bu au
héros du Nil, puis, passant à Nelson le verre où elle avait trempé
sa lèvre, changé le vin en flammes; et, à chaque toast, des hourras
frénétiques, des applaudissements à faire crouler la salle, avaient
éclaté.

On atteignit ainsi le dessert dans un enthousiasme croissant, qu'une
circonstance inattendue porta jusqu'au délire.

Au moment où les quatre-vingts convives n'attendaient plus, pour se
lever de table, que le signal que devait donner le roi en se levant
lui-même, le roi se leva en effet, et son exemple fut suivi; mais le
roi debout demeura à sa place. Aussitôt, ce chant si grave, si large,
si profondément mélancolique, commandé par Louis XIV à Lulli pour faire
honneur à Jacques II, l'exilé de Windsor, l'hôte royal de Saint-Germain,
le _God save the king_ éclata chanté par les plus belles voix du théâtre
Saint-Charles, accompagnées des cent vingt musiciens de l'orchestre.

Chaque couplet fut applaudi avec fureur, et le dernier couplet applaudi
plus longuement et plus bruyamment encore que les autres, parce que
l'on croyait le chant terminé, lorsqu'une voix pure, sonore, vibrante
commença ce couplet, ajouté pour la circonstance, et dont le mérite
était plus dans l'intention qui l'avait dicté que dans la valeur des
vers:

  Joignons-nous, pour fêter la gloire
  Du favori de la Victoire,
      Des Français l'effroi!
  Des Pharaons l'antique terre
  Chante avec la noble Angleterre,
  De Nelson orgueilleuse mère:
      «Dieu sauve le roi!»;

          (_Traduction littérale._)

Ces vers, si médiocres qu'ils fussent, avaient fait pousser une
acclamation universelle, qui allait encore s'accroître en se répétant,
quand tout à coup les voix s'éteignirent sur les lèvres des convives,
et les yeux effarés se tournèrent vers la porte, comme si le spectre
de Banquo ou la statue du Commandeur venait d'apparaître au seuil de la
salle du festin.

Un homme de haute taille et au visage menaçant était debout dans
l'encadrement de la porte, vêtu de ce sévère et magnifique costume
républicain, dont on ne perdait pas le moindre détail, inondé qu'il
était de lumière. Il portait l'habit bleu à larges revers, le gilet
rouge brodé d'or, le pantalon collant blanc, les bottes à retroussis; il
avait la main gauche appuyée à la poignée de son sabre, la main droite
enfoncée dans sa poitrine, et, impardonnable insolence, la tête couverte
de son chapeau à trois cornes, sur lequel flottait le panache tricolore,
emblème de cette Révolution qui a élevé le peuple à la hauteur du trône
et abaissé les rois au niveau de l'échafaud.

C'était l'ambassadeur de France, ce même Garat qui, au nom de la
Convention nationale, avait lu, au Temple, la sentence de mort à Louis
XVI.

On comprend l'effet qu'avait produit dans un pareil moment une semblable
apparition.

Alors, au milieu d'un silence de mort, que nul ne songeait à rompre,
d'une voix ferme, vibrante, sonore, il dit:

--Malgré les trahisons sans cesse renouvelées de cette cour menteuse
qu'on appelle la cour des Deux-Siciles, je doutais encore; j'ai voulu
voir de mes yeux, entendre de mes oreilles; j'ai vu et entendu! Plus
explicite que ce Romain qui, dans un pan de sa toge, apportait au Sénat
de Carthage la paix ou la guerre, moi, je n'apporte que la guerre, car
vous avez aujourd'hui renié la paix. Donc, roi Ferdinand, donc, reine
Caroline, la guerre puisque vous la voulez; mais ce sera une guerre
d'extermination, où vous laisserez, je vous en préviens, malgré
celui qui est le héros de cette fête, malgré la puissance impie qu'il
représente, où vous laisserez le trône et la vie. Adieu!

Je quitte Naples, la ville du parjure; fermez-en les portes derrière
moi, réunissez vos soldats derrière vos murailles, hérissez de canons
vos forteresses, rassemblez vos flottes dans vos ports, vous ferez
la vengeance de la France plus lente, mais vous ne la ferez pas moins
inévitable ni moins terrible; car tout cédera devant ce cri de la grande
nation: _Vive la République!_

Et, laissant le nouveau Balthasar et ses convives épouvantés devant les
trois mots magiques qui venaient de retentir sous les voûtes, et que
chacun croyait lire en lettres de flamme sur les murs de la salle du
festin, le héraut qui venait, comme le fécial antique, de jeter sur
le sol ennemi le javelot enflammé et sanglant, symbole de la guerre,
s'éloigna à pas lents, faisant résonner le fourreau de son sabre sur les
degrés de marbre de l'escalier.

Puis, à ce bruit à peine éteint, succéda celui d'une voiture de poste
qui s'éloignait au galop de quatre chevaux vigoureux.




                                     V

                        LE PALAIS DE LA REINE JEANNE


Il existe à Naples, à l'extrémité de Mergellina, aux deux tiers à peu
près de la montée du Pausilippe, qui, à l'époque dont nous parlons,
n'était qu'un sentier à peine carrossable; il existe, disons-nous,
une ruine étrange, s'avançant de toute sa longueur sur un écueil
incessamment baigné par les flots de la mer, qui, aux heures des marées,
pénètre jusque dans ses salles basses; nous avons dit que cette ruine
était étrange, et elle l'est en effet, car c'est celle d'un palais qui
n'a jamais été achevé et qui est arrivé à la décrépitude sans avoir
passé par la vie.

Le peuple, dans la mémoire duquel vit avec plus de ténacité la
popularité du crime que celle des vertus, le peuple, qui, à Rome,
oublieux des règnes régénérateurs de Marc-Aurèle et de Trajan, ne montre
pas au voyageur un débris de monument se rapportant à la vie de ces deux
empereurs; le peuple, au contraire, encore enthousiaste aujourd'hui de
l'empoisonneur de Britannicus et du meurtrier d'Agrippine, le peuple
attache le nom du fils de Domitius Ænobarbus à tous les monuments, même
à ceux qui sont postérieurs à lui de huit cents ans, et montre à tout
passant les bains de Néron, la tour de Néron, le sépulcre de Néron;
ainsi fait le peuple de Naples, qui a baptisé la ruine de Mergellina,
malgré le démenti visible que lui donne son architecture du XVIIe
siècle, du nom de palais de la reine Jeanne.

Il n'en est rien; ce palais, qui est de deux cents ans postérieur au
règne de l'impudique Angevine, fut bâti, non point par l'épouse régicide
d'Andrea, ou par la maîtresse adultère de Sergiani Caracciolo, mais par
Anna Caraffa, femme du duc de Medina, favori de ce duc Olivarès qu'on
appelait le comte-duc, et qui était lui-même le favori du roi Philippe
IV. Olivarès, en tombant, entraîna la chute de Medina, qui fut rappelé
à Madrid et qui laissa à Naples sa femme en butte à la double haine
qu'avait soulevée contre elle son orgueil, contre lui sa tyrannie.

Plus les peuples sont humbles et muets pendant la prospérité de leurs
oppresseurs, plus ils sont implacables au jour de leur chute. Les
Napolitains, qui n'avaient pas fait entendre un murmure tant qu'avait
duré la puissance du vice-roi disgracié, le poursuivirent dans sa femme,
et Anna Caraffa, écrasée sous les dédains de l'aristocratie, accablée
sous les insultes de la populace, quitta Naples à son tour, et alla
mourir à Portici, laissant son palais à demi-achevé, symbole de sa
fortune brisée au milieu de son cours.

Depuis ce temps, le peuple a fait de ce géant de pierre l'objet de ses
superstitions néfastes; quoique l'imagination des Napolitains n'ait
qu'une médiocre tendance vers la nébuleuse poésie du septentrion et que
les fantômes, commensaux habituels des brouillards, n'osent s'aventurer
dans l'atmosphère limpide et transparente de la moderne Parthénope,
ils ont peuplé, on ne sait pourquoi, cette ruine d'esprits inconnus et
malfaisants qui jettent des sorts sur les incrédules assez hardis pour
s'aventurer dans ce squelette de palais ou sur ceux qui, plus audacieux
encore, ont essayé de l'achever, malgré la malédiction qui pèse sur lui,
et malgré la mer, qui, dans son ascension progressive, l'envahit de
plus en plus: on dirait que, pour cette fois, les murailles immobiles
et insensibles ont hérité des passions humaines, ou que les âmes
vindicatives de Medina et d'Anna Caraffa sont revenues habiter, après la
mort, la demeure déserte et croulante qu'il ne leur a point été permis
d'habiter de leur vivant.

Cette superstition s'était encore augmentée, vers le milieu de l'année
1798, par les récits qui avaient particulièrement couru dans la
population de Mergellina, c'est-à-dire dans la population la plus
voisine du théâtre de ces lugubres traditions. On racontait que, depuis
quelque temps, on avait entendu dans le palais de la reine Jeanne,--car,
nous l'avons dit, le peuple persistait à lui donner ce nom, et nous
le lui conservons comme romancier, tout en protestant contre comme
archéologue;--on racontait qu'on avait entendu des bruits de chaînes,
mêlés à des gémissements; qu'on avait, à travers les fenêtres béantes,
vu flotter sous les sombres arcades des lumières d'un bleu pâle qui
erraient seules dans les salles humides et inhabitées; on affirmait
enfin,--et c'était un vieux pêcheur nommé Basso Tomeo, dans lequel on
avait la foi la plus entière, qui le racontait,--on affirmait que ces
ruines étaient devenues un repaire de malfaiteurs. Et voici sur quelle
certitude Basso Tomeo appuyait cette dernière croyance:

Pendant une nuit de tempête où, malgré l'effroi que lui inspirait le
château maudit, il avait été obligé de chercher un refuge dans une
petite anse que forme naturellement l'écueil sur lequel il est bâti, il
avait entrevu, se glissant dans les ténèbres des immenses corridors, des
ombres vêtues de la longue robe des _bianchi_, c'est à dire du costume
des pénitents qui assistent à leurs derniers moments les patients
condamnés au gibet ou à l'échafaud. Il disait plus, il disait que, vers
minuit,--il pouvait préciser l'heure, car il venait de l'entendre sonner
à l'église de la Madone de Pie-di-Grotta,--il avait vu un de ces hommes
ou de ces démons qui, apparaissant sur la roche au pied de laquelle
se trouvait son bateau, s'y était arrêté un instant; puis, se laissant
glisser sur le talus rapide qui descend à la mer, s'était avancé droit à
lui. Lui, alors épouvanté de l'apparition, avait fermé les yeux et
fait semblant de dormir. Il avait, un instant après, senti le mouvement
d'inclinaison que faisait son bateau sous le poids d'un corps. De plus
en plus effrayé, il avait faiblement desserré les paupières, juste ce
qu'il fallait pour distinguer ce qui se passait au-dessus de lui, et
il avait, comme à travers un nuage, entrevu cette forme spectrale se
penchant sur lui, un poignard à la main. Ce poignard, un instant après,
il en avait senti la pointe appuyée à sa poitrine; mais, convaincu que
l'être humain ou surhumain, quel qu'il fût, auquel il avait affaire,
voulait s'assurer s'il dormait véritablement, il était resté immobile,
réglant de son mieux sa respiration sur celle d'un homme plongé dans le
plus profond sommeil; et, en effet, l'effrayante apparition, après avoir
pesé un instant sur lui, s'était redressée tout entière sur le rocher,
et, du même pas et avec la même facilité qu'elle l'avait descendu, avait
commencé de le gravir, s'était, comme en venant, arrêtée un instant au
sommet pour s'assurer qu'il dormait toujours, puis avait disparu dans
les ruines d'où elle était sortie.

Le premier mouvement de Basso Tomeo avait été alors de saisir ses
avirons et de fuir à force de rames; mais il avait réfléchi qu'en fuyant
il serait vu, que l'on reconnaîtrait qu'il n'avait pas dormi, mais avait
fait semblant de dormir, découverte qui pouvait lui être fatale, soit
dans le moment, soit plus tard.

Dans tous les cas, l'impression avait été si profonde sur le vieux Basso
Tomeo, qu'il avait, avec ses trois fils Gennari, Luigi et Gaetano, sa
femme et sa fille Assunta, quitté Mergellina et était allé fixer son
domicile à Marinella, c'est-à-dire à l'autre bout de Naples et au côté
opposé du port.

Tous ces bruits, on le comprend bien, avaient pris une consistance
de plus en plus grande parmi la population napolitaine, la plus
superstitieuse des populations. Chaque jour, ou plutôt chaque soir,
c'étaient, de l'extrémité du Pausilippe à l'église de la Madone de
Pie-di-Grotta, soit dans la chambre qui réunit toute la famille, soit
à bord des barques où les pêcheurs stationnent en attendant l'heure de
tirer leurs filets, c'étaient de nouveaux récits enrichis de nouveaux
détails, tous plus effrayants les uns que les autres.

Quant aux personnes intelligentes qui croyaient difficilement à
l'apparition des esprits et aux malédictions jetées sur les ruines,
elles étaient les premières à propager ces bruits, ou du moins à
les laisser circuler sans contradiction; car elles attribuaient les
événements qui donnaient naissance à toutes ces légendes populaires à
des causes bien autrement graves et surtout bien autrement menaçantes
que des apparitions de spectres et des gémissements d'âmes en peine; et,
en effet, voici ce qu'on se disait tout bas, en regardant autour de soi,
d'un air inquiet, ce qu'on se disait de père à fils, de frère à frère,
d'ami à ami: On se disait que la reine Marie-Caroline, irritée jusqu'à
la folie des événements soulevés en France par la Révolution et qui
avaient amené la mort sur l'échafaud de son beau-frère Louis XVI et de
sa soeur Marie-Antoinette, avait institué, pour poursuivre les jacobins,
une junte d'État, laquelle avait, comme on sait, condamné à mort trois
malheureux jeunes gens: Emmanuele de Deo, Vitaliano et Galiani, qui
n'avaient pas âge de vieillard à eux trois; mais, voyant les murmures
que cette triple exécution avait fait naître et combien Naples avait été
disposé à faire des trois prétendus coupables trois martyrs, on disait
la reine, poursuivant dans l'ombre des vengeances moins éclatantes, mais
non moins sûres, avait, dans une chambre du palais appelée la
chambre obscure, à cause des ténèbres où demeuraient les juges et les
accusateurs, établi une sorte de tribunal secret et invisible que l'on
appelait le tribunal de _la sainte foi_; que, dans cette chambre
et devant ce tribunal, on recevait les délations d'accusateurs,
non-seulement inconnus, mais masqués; que l'on y prononçait des
jugements auquels n'assistaient pas les prévenus, qui ne leur étaient
pas dénoncés, dont ils n'apprenaient l'existence que lorsqu'ils se
trouvaient face à face avec l'exécuteur de ces jugements, Pasquale de
Simone, lequel, que l'accusation portée contre Caroline d'Autriche fut
vraie ou fausse, n'était connu dans Naples que sous le nom de _sbire de
la reine_. Ce Pasquale de Simone ne disait, assurait-on, qu'un seul
mot tout bas au condamné qu'il frappait, et il le frappait d'un coup
tellement sûr, ajoutait-on encore, qu'il n'y avait pas d'exemple
qu'aucun de ceux qui avaient été frappés par lui en fût revenu; au
reste, prétendait-on toujours, pour qu'on ne fit pas doute d'où venait
le coup, le meurtrier laissait dans la plaie le poignard, sur le manche
duquel étaient gravées, ces deux lettres séparées par une croix: _S.
F._, initiales des deux mots _Santa Fede_.

Il ne manquait pas de gens qui disaient avoir ramassé des cadavres et
trouvé dans la blessure le poignard vengeur; mais il y en avait bien
davantage encore qui avouaient avoir pris la fuite en voyant un cadavre
à terre, et cela sans s'être donné la peine de vérifier si le poignard
était ou non resté dans la blessure, et encore moins si ce poignard,
comme celui de la Sainte Vehme allemande, portait sur sa lame un signe
quelconque, dénonçant la main qui s'en était servie.

Enfin une troisième version avait cours qui n'était peut-être pas la
plus vraie, quoi qu'elle fût la plus vraisemblable: c'est qu'une bande
de malfaiteurs, si communs à Naples, où les galères ne sont que la
maison de campagne du crime, travaillait pour son propre compte, et
trouvait l'impunité de ses actes en laissant ou en faisant croire
qu'elle travaillait pour le compte des vengeances royales.

Quelle que soit la version qui fût la vérité, ou qui s'en rapprochât
le plus, pendant la soirée de ce même 22 septembre, tandis que les feux
d'artifice éclataient sur la place du château, sur le Mercatello et au
largo delle Pigne; tandis que la foule, pareille à un fleuve roulant
à grand bruit entre deux rives escarpées, s'écoulait sous l'arcade de
flammes des illuminations dans la seule artère chargée de porter la
vie d'un bout à l'autre de Naples, c'est-à-dire dans la rue de Tolède;
tandis que l'on commençait à se remettre, au palais de l'ambassade
d'Angleterre, du trouble causé par l'apparition de l'ambassadeur de
France et de l'anathème lancé par lui, une petite porte de bois donnant
sur l'endroit le plus désert de la montée du Pausilippe, entre l'écueil
de Frise et le restaurant de la Schiava, une petite porte, disons-nous,
s'ouvrait de dehors au dedans pour donner passage à un homme enveloppé
d'un grand manteau avec lequel il cachait le bas de sa figure, tandis
que le haut était perdu dans l'ombre que projetait sur elle un chapeau à
larges bords enfoncé jusque sur ses yeux.

La porte refermée avec soin derrière lui, cet homme prit un étroit
sentier qui s'escarpait aux flancs du talus, par une pente rapide
descendait vers la mer, et conduisait directement au palais de la
reine Jeanne. Seulement, au lieu de mener jusqu'au palais, ce sentier
aboutissait à une roche à pic surplombant l'abîme de dix à douze pieds.
Il est vrai qu'à cette roche adhérait pour le moment une planche dont
l'autre extrémité s'appuyait sur le rebord d'une fenêtre du premier
étage du palais et formait un pont mobile presque aussi étroit que ce
tranchant de rasoir sur lequel il faut passer pour atteindre le seuil du
paradis de Mahomet. Cependant, si étroit et si mobile que fût ce
pont, l'homme au manteau s'y aventura avec une insouciance indiquant
l'habitude qu'il avait de ce chemin; mais, au moment où il allait
atteindre la fenêtre, un homme caché à l'intérieur se démasqua et
barra le passage au nouvel arrivant en lui mettant un pistolet sur la
poitrine. Sans doute celui-ci s'attendait-il à cet obstacle, car il
n'en parut nullement inquiet, et, sans s'émouvoir, sans paraître même
s'effrayer, il fit un signe maçonnique, murmura à celui qui lui barrait
le chemin la moitié d'un mot que celui-ci acheva en démasquant l'entrée
de la ruine, ce qui permit à l'homme au manteau de descendre de l'appui
de la fenêtre dans la chambre. Une fois cette descente opérée, le
dernier venu voulut remplacer son compagnon au poste de la fenêtre,
comme sans doute c'était l'usage, afin d'y attendre un nouvel arrivant,
de même qu'au haut de l'escalier du sépulcre royal de Saint-Denis, le
dernier roi de France mort attend son successeur.

--Inutile, lui dit son compagnon; nous sommes tous au rendez-vous,
excepté Velasco, qui ne peut venir qu'à minuit.

Et tous deux, réunissant leurs forces, tirèrent à eux la planche qui
formait le pont volant, menant du rocher aux ruines, la dressèrent
contre la muraille, et, enlevant ainsi aux profanes tout moyen d'arriver
jusqu'à eux, ils se perdirent dans l'ombre, plus épaisse encore à
l'intérieur des ruines qu'au dehors.

Mais, si grande que fût cette obscurité, elle ne paraissait pas avoir de
secret pour les deux compagnons; car tous deux suivirent sans hésitation
une espèce de corridor où pénétraient par les crevasses du plafond
quelques parcelles de lumière sidérale, et arrivèrent ainsi aux
premières marches d'un escalier dont la rampe manquait, mais assez large
pour que l'on pût s'y engager sans danger.

A l'une des fenêtres de la salle à laquelle aboutissait l'escalier
et qui s'ouvrait sur la mer, on distinguait une forme humaine que son
opacité rendait visible de l'intérieur, mais que, de l'extérieur, il
devait être impossible de distinguer.

Au bruit des pas, cette espèce d'ombre se retourna.

--Sommes nous tous réunis? demanda-t-elle.

--Oui, tous, répondirent les deux voix.

--Alors, dit l'ombre, il ne nous reste plus à attendre que l'envoyé de
Rome.

--Et, pour peu qu'il tarde, je doute qu'il puisse, du moins cette nuit,
tenir la parole donnée, dit l'homme au manteau en jetant un coup d'oeil
sur les vagues qui commençaient à écumer sous les premières haleines du
sirocco.

--Oui, la mer se fâche, répondit l'ombre; mais, si c'est véritablement
l'homme qu'Hector nous a promis, il ne s'arrêtera point pour si peu.

--Pour si peu! comme tu y vas, Gabriel! voilà le vent du midi lâché, et,
dans une heure, la mer ne sera plus tenable; c'est le neveu d'un amiral
qui te le dit.

--S'il ne vient pas par mer, il viendra par terre; s'il ne vient point
en barque, il viendra à la nage; s'il ne vient pas à la nage, il viendra
en ballon, dit une voix jeune, fraîche et vigoureusement accentuée. Je
connais mon homme, moi qui l'ai vu à l'oeuvre. Du moment qu'il a dit au
général Championnet: «J'irai!» il viendra, dût-il passer à travers le
feu de l'enfer.

--D'ailleurs, il n'y a point de temps perdu, reprit l'homme au manteau;
le rendez-vous est entre onze heures et minuit, et--il fit sonner une
montre à répétition--et, vous le voyez, il n'est pas encore onze heures.

--Alors, dit celui qui s'était donné pour le neveu d'un amiral, et qui,
par cette raison, devait se connaître au temps, c'est à moi, qui suis le
plus jeune, de monter la garde à cette fenêtre, et à vous, qui êtes des
hommes mûrs et les fortes têtes, à délibérer. Descendez donc dans la
salle des délibérations; je reste ici, et, à la moindre barque ayant un
feu à sa proue, vous êtes prévenus.

--Nous n'avons point à délibérer; mais nous devons avoir un certain
nombre de nouvelles à échanger; le conseil que nous donne Nicolino est
donc bon, quoiqu'il nous soit donné par un fou.

--Si l'on me croit véritablement un fou, dit Nicolino, il y a ici quatre
hommes encore plus insensés que moi: ce sont ceux qui, me sachant un
fou, m'ont admis dans leurs complots; car, mes bons amis, vous avez beau
vous appeler philomati et donner un prétexte scientifique à vos séances,
vous êtes tout simplement des francs-maçons, secte proscrite dans le
royaume des Deux-Siciles, et vous conspirez la chute de Sa Majesté le
roi Ferdinand et l'établissement de la République parthénopéenne; ce qui
implique le crime de haute trahison, c'est-à-dire la peine de mort.
De la peine de mort, nous nous moquons, mon ami Hector Caraffa et moi,
attendu qu'en notre qualité de patriciens, nous aurons la tête tranchée,
accident qui ne fait point tort au blason; mais, toi, Manthonnet, mais,
toi, Schipani, mais Cirillo, qui est en bas, mais vous, comme vous
n'êtes que des gens de coeur, de courage, de science, de mérite, comme
vous valez cent fois mieux que nous, mais que vous avez le malheur
d'être des vilains, vous serez pendus haut et court. Ah! comme je rirai,
mes bons amis, quand, de la fenêtre de la _mannaïa_[1], je vous verrai
gigoter au bout de vos cordes, à moins toutefois que l'illustrissimo
signore don Pasquale de Simone ne me prive de ce plaisir par ordre de Sa
Majesté la reine... Allez délibérer, allez! et, quand il y aura quelque
chose d'impossible à faire, c'est-à-dire quelque chose que puisse faire
seulement un fou, pensez à moi.

[Note 1: Nom italien de la guillotine.]

Ceux auxquels l'avis était adressé furent probablement de l'opinion de
celui qui le donnait; car, moitié riant, moitié haussant les épaules,
ils laissèrent Nicolino de garde à sa fenêtre, descendirent un escalier
tournant, sur les marches duquel se projetaient les lueurs d'une lampe
éclairant une chambre basse creusée dans le roc au-dessous du niveau
de la mer, et qui avait, selon toute probabilité, été destinée par
l'architecte du duc de Medina au noble but d'enfermer, sous le nom
prosaïque de cave, les meilleurs vins d'Espagne et de Portugal.

Dans cette cave, puisque malgré la poésie et la gravité de notre sujet,
nous sommes obligé d'appeler les choses par leur nom, dans cette cave
était un homme assis, pensif et méditant, le coude appuyé sur une table
de pierre; son manteau, rejeté en arrière, laissait éclairé par la
lumière de la lampe son visage pâle et amaigri par les veilles; devant
lui étaient quelques papiers, des plumes et de l'encre, et à la portée
de sa main une paire de pistolets et un poignard.

Cet homme, c'était le célèbre médecin Domenico Cirillo.

Les trois autres conjurés que Nicolino avait envoyés délibérer et
désignés sous les noms de Schipani, de Manthonnet et d'Hector Caraffa
entrèrent tour à tour dans le cercle de lumière pâle et tremblotante
que projetait la lampe, se débarrassèrent de leur manteau et de leur
chapeau, posèrent chacun devant eux une paire de pistolets et un
poignard, et commencèrent, non pas à délibérer, mais à échanger les
nouvelles qui couraient par la ville, et que chacun avait pu recueillir
de son côté.

Comme nous sommes aussi bien qu'eux, et même mieux qu'eux, au courant
de tout ce qui s'était passé dans cette journée si pleine d'événements,
nous allons, si nos lecteurs veulent bien nous le permettre, les laisser
discourir sur ce sujet, qui n'aurait plus d'intérêt pour nous, et
tracer une courte biographie de ces cinq hommes, appelés à jouer un rôle
important dans les événements que nous avons entrepris de raconter.




                                    VI

                             L'ENVOYÉ DE ROME.


Voyons donc ce que c'était que ces cinq hommes, dont Nicolino, dans sa
verve railleuse, venait, sans s'épargner lui-même, de vouer trois au
gibet et deux à la guillotine, prédiction qui, au reste, moins un,
devait de point en point se réaliser pour tous.

Celui que nous avons montré seul, assis, pensif et méditant, le coude
appuyé sur la table de pierre, et que nous avons dit se nommer
Domenico Cirillo, était un homme de Plutarque, un des plus puissants
représentants de l'antiquité qui eussent jamais paru sur la terre de
Naples. Il n'était ni du pays ni du temps dans lequel il vivait, et il
avait à peu près toutes les qualités dont une seule eût suffi à faire un
homme supérieur.

Il était né en 1734, l'année même de l'avénement au trône de Charles
III, à Grumo, petit village de la Terre de Labour. Sa famille avait
toujours été une pépinière d'illustres médecins, de savants naturalistes
et d'intègres magistrats. Avant d'avoir atteint vingt ans, il concourait
pour la chaire de botanique et l'obtenait; puis il avait voyagé en
France, s'était lié avec Nollet, Buffon, d'Alembert, Diderot,
Franklin, et, sans son grand amour pour sa mère,--il le disait
lui-même,--renonçant à sa patrie réelle, il fût resté dans la patrie de
son coeur.

De retour à Naples, il continua ses études et devint un des premiers
médecins de son époque; mais il était particulièrement connu comme
le médecin des pauvres, disant que la science devait être, pour un
véritable chrétien, non une source de fortune, mais un moyen de venir
en aide à la misère; ainsi, appelé en même temps par un riche citoyen
et par un pauvre lazzarone, il allait de préférence au pauvre, qu'il
soulageait d'abord avec son art, tant qu'il était en danger, et qu'un
fois entré en convalescence il aidait de son argent.

Malgré cela, disons mieux, à cause de cela, il avait été mal vu à
la cour en 1791, époque à laquelle la crainte des principes
révolutionnaires et la haine des Français soulevèrent Ferdinand et
Caroline contre tout ce qu'il y avait à Naples de coeurs nobles et
d'esprits intelligents.

Depuis ce temps, il avait vécu dans une demi-disgrâce, et, ne voyant
d'espoir pour son malheureux pays que dans une révolution accomplie à
l'aide de ces mêmes Français qu'il avait aimés, au point de les mettre
en balance avec sa mère et sa propre patrie, il était entré, avec la
résolution philosophique de son âme et la sereine et douce ténacité
de son caractère, dans un complot qui avait pour but de substituer
l'intelligente et fraternelle autorité de la France à la sombre et
brutale tyrannie des Bourbons. Il ne se cachait point qu'il jouait sa
tête, et, calme, sans faux enthousiasme, il persistait dans son projet,
si dangereux qu'il fût, comme il eût persisté dans la dangereuse volonté
de soigner, au risque de sa propre vie, une population malade du choléra
ou du typhus. Ses compagnons, plus jeunes et plus violents que lui,
avaient pour ses avis, en toute chose, une suprême déférence; il était
le fil qui les guidait dans le labyrinthe, la lumière qu'ils suivaient
dans l'obscurité; et le sourire mélancolique avec lequel il accueillait
le danger, la suave onction avec laquelle il parlait des élus qui ont le
bonheur de mourir pour l'humanité, avaient sur leur esprit quelque chose
de cette influence que donne Virgile à l'astre chargé de dissiper les
ténèbres et les terreurs de l'obscurité, et de leur substituer les
silences protecteurs et bienveillants de la nuit.

Hector Caraffa, comte de Ruvo, duc d'Andria, le même qui était intervenu
dans la conversation pour répondre de la persistante volonté et du froid
courage de l'homme que l'on attendait, était un de ces athlètes que
Dieu crée pour les luttes politiques, c'est-à-dire une espèce de Danton
aristocrate, avec un coeur intrépide, une âme implacable, une ambition
démesurée.

Il aimait par instinct les entreprises difficiles, et courait au danger
du même pas dont un autre l'aurait fui, s'inquiétant peu des moyens,
pourvu qu'il arrivât au but. Énergique dans sa vie, il fut, ce que l'on
eut cru impossible, plus énergique dans sa mort; c'était enfin un de ces
puissants leviers que la Providence, qui veille sur les peuples, met aux
mains des révolutions qui doivent les affranchir.

Il descendait de l'illustre famille des ducs d'Andria, et portait le
titre de comte de Ruvo; mais il dédaignait son titre et tous ceux de
ses aïeux qui ne s'offraient pas à la reconnaissance de l'histoire
avec quelqu'une de ces recommandations qu'il ambitionnait de conquérir,
disant sans cesse qu'il n'y avait pas de noblesse chez un peuple
esclave. Il s'était enflammé au premier souffle des idées républicaines,
introduites à Naples à la suite de Latouche-Tréville, s'était jeté
avec son audace accoutumée dans la voie hasardeuse des révolutions, et,
quoique forcé par sa position de paraître à la cour, il s'était fait
le plus ardent apôtre, le plus zélé propagateur des principes nouveaux;
partout où l'on parlait de liberté, comme par une évocation magique,
on voyait apparaître à l'instant même Hector Caraffa. Aussi, dès 1795,
avait-il été arrêté avec les premiers patriotes désignés par la junte
d'État et conduit au château Saint-Elme; là, il était entré en relation
avec un grand nombre de jeunes officiers préposés à la garde du fort. Sa
parole ardente créa chez eux l'amour de la république; bientôt une telle
amitié les unit, que, menacé d'un jugement mortel, il n'hésita point
à leur demander leur aide pour fuir. Alors, il y eut lutte entre ces
nobles coeurs: les uns disaient que, même pour la liberté, on ne devait
point trahir son devoir, et que, chargés de la garde du château, c'était
un crime à eux de concourir à la fuite d'un prisonnier, ce prisonnier
fût-il leur ami, fût-il leur frère. D'autres, au contraire, disaient
qu'à la liberté et au salut de ses défenseurs, même l'honneur, un
patriote doit tout sacrifier.

Enfin, un jeune lieutenant de Castelgirone, en Sicile, plus ardent
patriote que les autres, consentit à être non-seulement le complice,
mais le compagnon de sa fuite; tous deux furent aidés dans cette évasion
par la fille d'un officier de la garnison qui, amoureuse d'Hector, lui
fit passer une corde pour descendre du haut des murs du château, tandis
que le jeune Sicilien l'attendait en bas.

L'évasion s'exécuta heureusement; mais les deux fugitifs n'eurent point
même fortune: le Sicilien fut repris, condamné à mort, et, par faveur
spéciale de Ferdinand, vit son supplice commué en celui d'une prison
perpétuelle dans l'horrible fosse de Favignana.

Hector trouva un asile dans la maison d'un ami, à Portici; de là, par
des sentiers connus des seuls montagnards, il sortit du royaume, se
rendit à Milan, y trouva les Français, et devint facilement leur ami,
étant celui de leurs principes. Eux, de leur côté, apprécièrent
cette âme de feu, ce coeur indomptable, cette volonté de fer. Le beau
caractère de Championnet lui parut taillé sur celui des Phocion et
des Philopoemen; sans fonctions particulières, il s'attacha à son
état-major, et, lorsque, après la chute de Pie VI et la proclamation
de la république romaine, le général français vint à Rome, il l'y
accompagna; alors, se trouvant si près de Naples, ne désespérant pas
d'y soulever un mouvement révolutionnaire, il avait repris, pour rentrer
dans le royaume, le même chemin par lequel il en était sorti,
était revenu demander l'hospitalité non plus du proscrit, mais du
conspirateur, au même ami chez lequel il avait déjà trouvé un asile et
qui n'était autre que Gabriel Manthonnet, que nous avons déjà nommé, et,
de là, il avait écrit à Championnet qu'il croyait Naples mûre pour un
soulèvement et qu'il l'invitait à lui envoyer un homme sûr, calme et
froid qui pût juger lui-même de la situation des esprits et de l'état
des choses: c'était cet envoyé que l'on attendait.

Gabriel Manthonnet, chez lequel Hector Caraffa avait trouvé un asile, et
que le bouillant patriote n'avait pas eu de peine à entraîner à la cause
de la liberté, était, comme Hector Caraffa, un homme de trente-quatre à
trente-cinq ans, d'origine savoyarde, comme l'indique son nom; sa force
était herculéenne, et sa volonté marchait l'égale de sa force; il
avait cette éloquence du courage et cet esprit du coeur qui, dans les
circonstances extrêmes, font jaillir de l'âme ces paroles sublimes dont
tressaille l'histoire, chargée de les enregistrer; ce qui ne l'empêchait
pas, dans les circonstances ordinaires, de trouver ces fines railleries
qui, sans arriver à la postérité, font fortune chez les contemporains.
Admis dans l'artillerie napolitaine en 1784, il avait été fait
sous-lieutenant en 1787, était passé en 1789 comme lieutenant
au régiment d'artillerie de la reine, avait, en 1794, été nommé
lieutenant-capitaine, et enfin, au commencement de l'année 1798, était
devenu capitaine commandant de son régiment et aide de camp du général
Fonseca.

Celui des quatre conspirateurs que nous avons désigné sous le nom de
Schipani était un Calabrais de naissance. La loyauté et la bravoure
étaient ses deux qualités dominantes: homme d'exécution sûre tant qu'il
restait sous le commandement de deux chefs de génie, comme Manthonnet ou
Hector Caraffa, il devenait, abandonné à lui-même, inquiétant à force
de témérité, dangereux à force de patriotisme. C'était une espèce de
machine de guerre, frappant des coups terribles et sûrs, mais à la
condition qu'il serait mis en mouvement par d'habiles machinistes.

Quant à Nicolino, qui était resté de garde, comme le plus jeune, à la
fenêtre du vieux château donnant sur la pointe du Pausilippe, c'était
un beau gentilhomme de vingt et un à vingt-deux ans, neveu de ce même
François Caracciolo que nous avons vu commander la galère de la reine et
refuser pour lui une invitation à dîner, et, pour sa nièce Cecilia,
une invitation de bal chez l'ambassadeur ou plutôt chez l'ambassadrice
d'Angleterre; il était, en outre, frère du duc de Rocca-Romana, le
plus élégant, le plus aventureux, le plus chevaleresque des cavaliers
servants de la reine et qui est resté, à Naples, le type méridional de
notre duc de Richelieu, amant de mademoiselle de Valois et vainqueur de
Mahon; seulement, Nicolino, enfant d'un second mariage, était fils d'une
Française, avait été élevé par sa mère dans l'amour de la France, et
tenait, de cette portion de son sang, cette légèreté d'esprit et cette
insouciance du danger qui font au besoin du héros un homme aimable et de
l'homme aimable un héros.

Tandis que les quatre autres conjurés échangeaient entre eux à voix
basse, et la main machinalement étendue vers leurs armes, ces paroles
pleines d'espérance, comme en disent les conspirateurs, mais à travers
lesquelles, si pleines d'espérance qu'elles soient, brillent de temps en
temps comme le reflet du glaive ou l'éclair du poignard, quelques-uns
de ces mots qui, par le frissonnement qu'ils éveillent au fond du
coeur, rappellent aux Damoclès politiques qu'ils ont une épée suspendue
au-dessus de leur tête, Nicolino, insoucieux comme on l'est à vingt ans,
rêvait à ses amours, qui, en ce moment, avaient pour objet une des dames
d'honneur de la reine, encore plus qu'à la liberté de Naples, et, sans
perdre de vue la pointe du Pausilippe, regardait s'amasser au ciel cette
tempête prédite par François Caracciolo à la reine, et par lui à ses
compagnons.

En effet, de temps en temps, un tonnerre lointain grondait, précédé par
des éclairs qui, ouvrant une sombre masse de nuages, roulant du midi au
nord, illuminaient tour à tour d'une lueur fantastique le noir rocher
de Capri, qui, aussitôt l'éclair éteint, rentrait dans l'obscurité, ne
faisant plus qu'un avec la masse opaque de nuées dont il semblait former
la base. De temps en temps, des bouffées de ce vent lourd et desséchant
qui apporte jusqu'à Naples le sable enlevé aux déserts de la Libye,
passaient par rafales frissonnantes, soulevant à la surface de la mer
une trépidation phosphorescente qui, pour un instant, la changeait en un
lac de flammes, rentrant presque aussitôt dans sa sombre opacité.

Au souffle de ce vent redouté des pêcheurs, une foule de petites barques
se hâtaient de regagner le port, les unes emportées par leurs voiles
triangulaires et laissant derrière elles un sillon de feu, les autres
nageant de toutes leurs forces et pareilles à ces grosses araignées qui
courent sur l'eau, égratignant la mer de leurs avirons, dont chaque coup
faisait jaillir une gerbe d'étincelles liquides. Peu à peu, ces barques,
en se rapprochant hâtivement de la terre, disparurent derrière la lourde
et immobile masse du château de l'Oeuf et le phare du môle, dont la
lumière jaunâtre apparaissait au centre d'un cercle de vapeur pareil à
celui qui entoure la lune à l'approche des mauvais temps; enfin, la mer
resta solitaire, comme pour laisser le champ libre au combat qu'allaient
se livrer les quatre vents du ciel.

En ce moment, à la pointe du Pausilippe, apparut, comme un point dans
l'espace, une flamme rougeâtre, faisant contraste avec les sulfureuses
haleines de la tempête et les émanations phosphorescentes de la mer;
cette flamme se dirigeait en droite ligne sur le palais de la reine
Jeanne.

Alors, et comme si l'apparition de cette flamme était un signal, éclata
un coup de tonnerre qui roula du cap Campanella au cap Misène, tandis
que, dans la même direction, le ciel, en s'ouvrant, offrait à l'oeil
effrayé les abîmes insondables de l'éther. Des rafales venant de points
complétement opposés passèrent, en la creusant, à la surface de la mer
avec des rapidités et des bruits de trombe; les vagues montèrent
sans gradation, comme si un bouillonnement sous-marin provoquait leur
ébullition; la tempête venait de briser sa chaîne et parcourait le
cirque liquide, comme un lion furieux.

Nicolino, à l'aspect effrayant que prenaient à la fois la mer et le
ciel, jeta un cri d'appel qui fit tressaillir les conjurés dans les
profondeurs du vieux palais; ils s'élancèrent par les degrés, et,
arrivés à la fenêtre, virent de quoi il s'agissait.

La barque qui amenait, il n'y avait point à en douter, le messager
attendu, venait d'être prise et comme enveloppée par la tempête, à
moitié chemin du Pausilippe au palais de la reine Jeanne; elle avait
abattu à l'instant même la petite voile carrée sous laquelle elle
naviguait, et elle bondissait effarée sur les vagues, où essayaient de
mordre les avirons de deux vigoureux rameurs.

Comme l'avait pensé Hector Caraffa, rien n'avait arrêté le jeune homme
au coeur de bronze qu'ils attendaient. Comme il avait été convenu dans
l'itinéraire tracé d'avance,--et plus encore par précaution pour les
conspirateurs napolitains que pour l'envoyé, que son uniforme français
et son titre d'aide de camp de Championnet devaient protéger dans une
ville d'un royaume allié, dans une capitale amie,--il avait quitté la
route de Rome à Santa-Maria, avait gagné le bord de la mer, avait laissé
son cheval à Pouzzoles, sous prétexte qu'il était trop fatigué pour
aller plus loin; et, là, moitié menace, moitié séduction d'une forte
récompense, il avait déterminé deux marins à partir malgré les présages
du temps; et, tout en protestant contre une pareille témérité, ils
étaient partis au milieu des cris et des lamentations de leurs femmes
et de leurs enfants, qui les avaient accompagnés jusque sur les dalles
humides du port.

Leur crainte s'était réalisée, et, arrivés à Nisida, ils avaient voulu
mettre leur passager à terre et s'abriter à la jetée; mais le jeune
homme, sans colère, sans paroles vaines, avait tiré les pistolets passés
à sa ceinture, en avait dirigé le canon sur les récalcitrants, qui,
voyant, à ce visage calme mais résolu, que c'en était fait d'eux s'ils
abandonnaient leurs rames, s'étaient courbés sur elles et avaient donné
une nouvelle impulsion à la barque.

Ils avaient débouché alors du petit golfe de Pouzzoles dans le golfe de
Naples, et, à partir de là, s'étaient trouvés sérieusement aux prises
avec la tempête, qui, ne voyant, sur l'immense surface des flots, que
cette seule barque à anéantir, semblait avoir concentré sur elle toute
sa colère.

Les cinq conjurés restèrent un instant immobiles et muets; le premier
aspect d'un grand danger couru par notre semblable commence toujours
par nous stupéfier; puis jaillit tout à coup de notre coeur, comme un
instinct impérieux et irrésistible de la nature, le besoin de lui porter
secours.

Hector Caraffa rompit le premier le silence.

--Des cordes! des cordes! cria-t-il en essuyant la sueur qui venait de
perler tout à coup à son front.

Nicolino s'élança, il avait compris; il replaça la planche sur l'abîme,
bondit du rebord de la fenêtre sur la planche, de la planche sur le
rocher, et du rocher jusqu'à la porte de la rue, et, dix minutes après,
il reparut avec une corde arrachée à un puits public.

Pendant ce temps, si court qu'il fût, la tempête avait redoublé de rage;
mais aussi, poussée par elle, la barque s'était rapprochée et n'était
plus qu'à quelques encablures du palais; seulement, la vague battait
avec tant de fureur contre l'écueil sur lequel il était bâti, qu'au
lieu de se présenter comme une espérance, il y avait un redoublement de
danger à s'en approcher, l'écume fouettant le visage des conspirateurs
penchés à la fenêtre du premier étage, c'est-à-dire à vingt ou
vingt-cinq pieds au-dessus de l'eau.

A la lueur du feu allumé à la proue, et que chaque vague que surmontait
la barque menaçait d'éteindre, on voyait les deux marins courbés sur
leurs rames avec l'angoisse de la terreur peinte sur le visage; tandis
que, debout, comme s'il était rivé au plancher du bateau, les cheveux
fouettés par l'ouragan, mais le sourire sur les lèvres et regardant
d'un oeil dédaigneux ces flots qui, pareils à la meute de Scylla,
bondissaient et aboyaient autour de lui, le jeune homme semblait un
dieu commandant à la tempête, ou, ce qui est plus grand encore, un homme
inaccessible à la peur.

On voyait, à la façon dont il abaissait la main sur ses yeux et dont il
dirigeait son regard vers la ruine gigantesque, que, dans l'espérance
d'être attendu, il essayait de distinguer à travers l'ombre la présence
de ceux qui l'attendaient; un éclair lui vint en aide, qui illumina la
façade ridée et sombre du vieux bâtiment, et il put voir, groupés dans
l'attitude de l'angoisse, cinq hommes qui d'une même voix lui crièrent:

--Courage!

Au même moment, une vague monstrueuse, refoulée par la base rocheuse du
palais, s'abattit sur l'avant de la barque, et, éteignant le feu, sembla
l'avoir engloutie.

La respiration s'arrêta dans toutes les poitrines; d'un geste désespéré,
Hector Caraffa saisit ses cheveux à pleines mains; mais on entendit une
voix forte et calme qui criait, dominant le bruit de la tempête:

--Une torche!

Ce fut Hector Caraffa qui s'élança à son tour; il y avait dans une
cavité de la muraille des torches préparées pour les nuits ténébreuses;
il saisit une de ces torches, l'alluma à la lampe qui brûlait sur la
table de pierre; puis, presque aussitôt, on le vit apparaître sur la
plate-forme extérieure du rocher, penché sur la mer et étendant vers
la barque sa torche résineuse au milieu d'un nuage d'écume impuissant à
l'éteindre.

Alors, comme si elle surgissait des abîmes de la mer, la barque reparut
à quelques pieds seulement de la base du château; les deux rameurs
avaient abandonné leur rames, et à genoux, les bras levés au ciel,
invoquaient la madone et saint Janvier.

--Une corde! cria le jeune homme.

Nicolino monta sur le rebord de la fenêtre, et, retenu à bras-le-corps
par l'herculéen Manthonnet, prit sa mesure et lança dans le bateau
une extrémité de la corde, dont Schipani et Cirillo tenaient l'autre
extrémité.

Mais à peine avait-on entendu le bruit de la corde heurtant le bois de
la barque, qu'une vague énorme, venant cette fois de la mer, lança
avec une force irrésistible la barque contre l'écueil. On entendit un
craquement funèbre suivi d'un cri de détresse; puis barque, pêcheurs,
passagers, tout disparut.

Seulement, cette exclamation simultanée s'échappa de la poitrine de
Schipani et de Cirillo:

--Il la tient! il la tient!

Et ils se mirent à tirer la corde à eux.

En effet, au bout d'une seconde, la mer se fendit au pied de recueil,
et, à la lueur de la torche qu'étendait Hector Caraffa au-dessus de
l'abîme, on en vit sortir le jeune aide de camp, qui, secondé par la
traction de la corde, escalada le rocher, saisit la main que lui tendit
le comte de Ruvo, bondit sur la plateforme, et, pressé tout ruisselant
sur la poitrine de son ami, avec son regard serein et sa voix dans
laquelle il était impossible de distinguer la moindre altération, levant
la tête vers ses sauveurs, prononça ce seul mot:

--Merci!

En ce moment, un coup de tonnerre retentit, qui sembla vouloir arracher
le palais à sa base de granit; un éclair flamboya, lançant, par toutes
les ouvertures de la ruine, ses flèches de feu, et la mer, avec un
hurlement terrible, monta jusqu'aux genoux des deux jeunes gens.

Mais Hector Caraffa, avec cet enthousiasme méridional qui faisait encore
ressortir la tranquillité de son âme, levant sa torche comme pour défier
la foudre:

--Gronde, tonnerre! flamboie, éclair! rugis tempête! s'écria-t-il.
Nous sommes de la race de ces Grecs qui ont brûlé Troie, et
celui-ci--ajouta-t-il en passant la main sur l'épaule de son
ami--celui-ci descend d'Ajax, fils d'Oïlée: il échappera malgré les
dieux!




                                    VII

                           LE FILS DE LA MORTE.


Ce qu'il y a de particulier aux grands cataclysmes de la nature et aux
grandes préoccupations politiques,--et, hâtons-nous de le dire, la chose
ne fait point honneur à l'humanité,--c'est qu'ils concentrent l'intérêt
sur les individus qui, dans l'un ou l'autre cas, jouent les rôles
principaux et desquels on attend ou le salut ou le triomphe, en
repoussant les personnages inférieurs dans l'ombre, et en laissant le
soin de veiller sur eux à cette banale et insouciante Providence qui
est devenue, pour les égoïstes de caractère ou d'occasion, un moyen de
mettre à la charge de Dieu toutes les infortunes qu'ils ne se souciaient
pas de secourir.

Ce fut ce qui arriva au moment où la barque qui amenait le messager
attendu si impatiemment par nos conspirateurs fut lancée contre l'écueil
et se brisa dans le choc. Eh bien, ces cinq hommes d'élite, au coeur
loyal et miséricordieux, qui, fervents apôtres de l'humanité, étaient
prêts à sacrifier leur vie à leur patrie et à leurs concitoyens,
oublièrent complétement que deux de leurs semblables, fils de cette
patrie et, par conséquent, leurs frères, venaient de disparaître dans le
gouffre, pour ne s'occuper que de celui qui se rattachait à eux par
un lien d'intérêt non-seulement général, mais encore individuel,
concentrant sur celui-là toute leur attention et tous leurs secours, et
croyant qu'une vie si nécessaire à leurs projets n'était pas trop payée
des deux existences secondaires qu'elle venait de compromettre et à la
perte desquelles, tant que dura le péril, ils ne songèrent même pas.

--C'étaient des hommes, cependant, murmurera le philosophe.

--Non, répondra le politique; c'étaient des zéros dont une nature
supérieure était l'unité.

Quoi qu'il en soit, que les deux malheureux pêcheurs aient eu leur part
bien vive dans les sympathies et dans les regrets de ceux qui venaient
de les voir disparaître, c'est ce dont il nous est permis de douter
en les voyant s'élancer, le visage joyeux et les bras ouverts, à
la rencontre de celui qui, grâce à son courage et à son sang-froid,
apparaissait sain et sauf aux bras de son ami le comte de Ruvo.

C'était un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, aux cheveux
noirs, encadrant de leurs longues mèches, collées aux tempes et le long
des joues par l'eau de la mer, un visage naturellement pâle, et dont
tout le mouvement et toute la vie semblaient s'être concentrés dans
les yeux, suffisant d'ailleurs à animer une physionomie qui, sans les
éclairs qu'ils jetaient, eût semblé de marbre; ses sourcils noirs et
naturellement froncés donnaient à cette tête sculpturale une expression
de volonté inflexible, contre laquelle on comprenait que tout, excepté
les mystérieux et implacables décrets du sort, avait dû se briser et
devait se briser encore; si ses habits n'eussent été ruisselants d'eau,
si les boucles de ses cheveux n'eussent point porté les traces de son
passage à travers les vagues, si la tempête n'eût rugi comme un lion
furieux d'avoir laissé échapper sa proie, il eût été impossible de lire
sur sa physionomie le moindre signe d'émotion qui indiquât qu'il venait
d'échapper à un danger de mort; c'était bien enfin et de tout point
l'homme promis par Hector Caraffa, dont l'impétueuse témérité se
plaisait à s'incliner devant le froid et tranquille courage de son ami.

Pour achever maintenant le portrait de ce jeune homme, destiné à
devenir, sinon le principal personnage, du moins un des personnages
principaux de de cette histoire, hâtons-nous de dire qu'il était vêtu de
cet élégant et héroïque costume républicain que les Hoche, les Marceau,
les Desaix et les Kléber ont non-seulement rendu historique, mais aussi
fait immortel, et dont nous avons, à propos de l'apparition de notre
ambassadeur Garat, tracé une description trop exacte et trop récente
pour qu'il soit utile de la renouveler ici.

Peut-être, au premier moment, le lecteur trouvera-t-il qu'il y avait
une certaine imprudence à un messager, chargé de mystérieuses
communications, à se présenter à Naples vêtu de ce costume qui était
plus qu'un uniforme, qui était un symbole; mais nous répondrons que
notre héros était parti de Rome, il y avait quarante-huit heures,
ignorant complètement, ainsi que le général Championnet, dont il était
l'émissaire, les événements qu'avaient accumulés en un jour l'arrivée de
Nelson et l'inqualifiable accueil qui lui avait été fait; que le jeune
officier était ostensiblement envoyé à l'ambassadeur que l'on croyait
encore à son poste, comme chargé de dépêches, et que l'uniforme
français dont il était revêtu semblait devoir être un porte-respect,
au contraire, dans un royaume que l'on savait hostile au fond du coeur,
mais qui, par crainte au moins, si ce n'était par respect humain, devait
conserver les apparences d'une amitié qu'à défaut de sa sympathie, lui
imposait un récent traité de paix.

Seulement, la première conférence du messager devait avoir lieu avec
les patriotes napolitains, qu'il fallait avoir grand soin de ne
pas compromettre; car, si l'uniforme et la qualité de Français
sauvegardaient l'officier, rien ne les sauvegardait, eux; et l'exemple
d'Emmanuel de Deo, de Galiani et de Vitaliano, pendus sur un simple
soupçon de connivence avec les républicains français, prouvait que
le gouvernement napolitain n'attendait que l'occasion de déployer
une suprême rigueur et ne manquerait pas cette occasion si elle se
présentait. La conférence terminée, elle devait être transmise dans tous
ses détails à notre ambassadeur et devait servir à régler la conduite
qu'il tiendrait avec une cour dont la mauvaise foi avait, à juste titre,
mérité chez les modernes la réputation que la foi carthaginoise avait
dans l'antiquité.

Nous avons dit avec quel empressement chacun s'était élancé au-devant
du jeune officier, et l'on comprend quelle impression dut faire sur
l'organisation impressionnable de ces hommes du Midi cette froide
bravoure qui semblait déjà avoir oublié le danger, quand le danger était
à peine évanoui.

Quel que fût le désir des conjurés d'apprendre les nouvelles dont il
était porteur, ils exigèrent que celui-ci acceptât d'abord de Nicolino
Caracciolo, qui était de la même taille que lui et dont la maison
était voisine du palais de la reine Jeanne[2], un costume complet pour
remplacer celui qui était trempé de l'eau de la mer et qui, joint à la
fraîcheur du lieu dans lequel on se trouvait, pouvait avoir de graves
inconvénients pour la santé du naufragé; malgré les objections de
celui-ci, il lui fallut donc céder; il resta seul avec son ami Hector
Caraffa, qui voulut absolument lui servir de valet de chambre; et,
lorsque Cirillo, Manthonnet, Schipani et Nicolino rentrèrent, ils
trouvèrent le sévère officier républicain transformé en citadin élégant,
Nicolino Caracciolo étant, avec son frère le duc de Rocca-Romana, un des
jeunes gens qui donnaient la mode à Naples.

[Note 2: L'auteur a connu ce même Nicolino Caracciolo dont il est
question ici; il habitait encore, en 1860, cette maison, où il est mort
à l'âge de quatre-vingt-trois ans, en 1863.]

En voyant rentrer ceux qui s'étaient absentés pour un instant, ce fut
notre héros, à son tour, qui, s'avançant à leur rencontre, leur dit en
excellent italien:

--Messieurs, excepté mon ami Hector Ceraffa, qui a bien voulu vous
répondre de moi, personne ne me connaît ici, tandis qu'au contraire,
moi, je vous connais tous ou pour des hommes savants ou pour des
patriotes éprouvés. Vos noms racontent votre vie et sont des titres à la
confiance de vos concitoyens; mon nom, au contraire, vous est inconnu,
et vous ne savez de moi, comme Caraffa et par Caraffa, que quelques
actions de courage qui me sont communes avec les plus humbles et les
plus ignorés des soldats de l'armée française. Or, quand on va combattre
pour la même cause, risquer sa vie pour le même principe, mourir
peut-être sur le même échafaud, il est d'un homme loyal de se faire
connaître et de n'avoir point de secrets pour ceux qui n'en ont pas pour
lui. Je suis Italien comme vous, messieurs; je suis Napolitain comme
vous; seulement, vous avez été proscrits et persécutés à différents âges
de votre vie; moi, j'ai été proscrit avant ma naissance.

Le mot FRÈRE s'échappa de toutes les bouches, et toutes les mains
s'étendirent vers les deux mains ouvertes du jeune homme.

--C'est une sombre histoire que la mienne, ou plutôt que celle de
ma famille, continua-t-il les yeux perdus dans l'espace, comme s'il
cherchait quelque fantôme invisible à tous, excepté à lui; et qui vous
sera, je l'espère, un nouvel aiguillon à renverser l'odieux régime qui
pèse sur notre patrie.

Puis, après un instant de silence:

--Mes premiers souvenirs datent de la France, dit-il; nous habitions,
mon père et moi, une petite maison de campagne isolée au milieu
d'une grande forêt; nous n'avions qu'un domestique, nous ne recevions
personne; je ne me rappelle pas même le nom de cette forêt.

»Souvent, le jour comme la nuit, on venait chercher mon père; il
montait alors à cheval, prenait ses instruments de chirurgie, suivait la
personne qui le venait chercher; puis, deux heures, quatre heures, six
heures après, le lendemain même quelquefois, reparaissait sans dire où
il avait été.--J'ai su, depuis, que mon père était chirurgien, et que
ses absences étaient motivées par des opérations dont il refusa toujours
le salaire.

»Mon père s'occupait seul de mon éducation; mais, je dois le dire, il
donnait plus d'attention encore au développement de mes forces et de mon
adresse qu'à celui de mon intelligence et de mon esprit.

»Ce fut lui, cependant, qui m'apprit à lire et à écrire, puis qui
m'enseigna le grec et le latin; nous parlions indifféremment l'italien
et le français; tout le temps qui nous restait, ces différentes leçons
prises, était consacré aux exercices du corps.

»Ils consistaient à monter à cheval, à faire des armes et à tirer au
fusil et au pistolet.

»A dix ans, j'étais un excellent cavalier, je manquais rarement
une hirondelle au vol et je cassais presque à chaque coup, avec mes
pistolets, un oeuf se balançant au bout d'un fil.

»Je venais d'atteindre ma dixième année lorsque nous partîmes pour
l'Angleterre; j'y restai deux ans. Pendant ces deux ans, j'y appris
l'anglais avec un professeur que nous prîmes à la maison, et qui
mangeait et couchait chez nous. Au bout de deux ans, je parlais
l'anglais aussi couramment que le français et l'italien.

»J'avais un peu plus de douze ans lorsque nous quittâmes l'Angleterre
pour l'Allemagne; nous nous arrêtâmes en Saxe. Par le même procédé que
j'avais appris l'anglais, j'appris l'allemand; au bout de deux autres
années, cette langue m'était aussi familière que les trois autres.

»Pendant ces quatre années, mes études physiques avaient continué.
J'étais excellent cavalier, de première force à l'escrime; j'eusse pu
disputer le prix de la carabine au meilleur chasseur tyrolien, et, au
grand galop de mon cheval, je clouais un ducat contre la muraille.

»Je n'avais jamais demandé à mon père pourquoi il me poussait à tous ces
exercices. J'y prenais plaisir, et, mon goût se trouvant d'accord avec
sa volonté, j'avais fait des progrès qui m'avaient amusé moi-même tout
en le satisfaisant.

»Au reste, j'avais jusque-là passé au milieu du monde pour ainsi dire
sans le voir; j'avais habité trois pays sans les connaître; j'étais
très-familier avec les héros de l'ancienne Grèce et de l'ancienne Rome,
très-ignorant de mes contemporains.

»Je ne connaissais que mon père.

»Mon père, c'était mon dieu, mon roi, mon maître, ma religion; mon père
ordonnait, j'obéissais. Ma lumière et ma volonté venaient de lui; je
n'avais par moi-même que de vagues notions du bien et du mal.

»J'avais quinze ans lorsqu'il me dit un jour, comme deux fois il me
l'avait déjà dit:

»--Nous partons.

»Je ne songeai pas même à lui demander:

»--Où allons-nous?

»Nous franchîmes la Prusse, le Rhingau, la Suisse; nous traversâmes les
Alpes. J'avais parlé successivement l'allemand et le français, tout à
coup, en arrivant au bord d'un grand lac, j'entendis parler une langue
nouvelle, c'était l'italien; je reconnus ma langue maternelle et je
tressaillis.

»Nous nous embarquâmes à Gènes, et nous débarquâmes à Naples. A Naples,
nous nous arrêtâmes quelques jours; mon père achetait deux chevaux et
paraissait mettre beaucoup d'attention au choix de ces deux montures.

»Un jour, arrivèrent à l'écurie deux bêtes magnifiques, croisées
d'anglais et d'arabe; j'essayai le cheval qui m'était destiné et je
rentrai tout fier d'être maître d'un pareil animal.

»Nous partîmes de Naples un soir; nous marchâmes une partie de la nuit.
Vers deux heures du matin, nous arrivâmes à un petit village où nous
nous arrêtâmes.

»Nous nous y reposâmes jusqu'à sept heures du matin.

«A sept heures, nous déjeunâmes; avant de partir, mon père me dit:

»--Salvato, charge tes pistolets.

»--Ils sont chargés, mon père, lui répondis-je.

»--Décharge-les alors, et recharge-les de nouveau avec la plus grande
précaution, de peur qu'ils ne ratent: tu auras besoin de t'en servir
aujourd'hui.

»J'allais les décharger en l'air sans faire aucune observation; j'ai dit
mon obéissance passive aux ordres de mon père; mais mon père m'arrêta le
bras.

»--As-tu toujours la main aussi sûre? me demanda-t-il.

»--Voulez-vous le voir?

»--Oui.

»Un noyer à l'écorce lisse ombrageait l'autre côté de la route; je
déchargeai un de mes pistolets dans l'arbre; puis, avec le second, je
doublai si exactement ma balle, que mon père crut d'abord que j'avais
manqué l'arbre.

»Il descendit, et, avec la pointe de son couteau, s'assura que les deux
balles étaient dans le même trou.

»--Bien, me dit-il, recharge tes pistolets.

»--Il sont rechargés.

»--Partons alors.

»On nous tenait nos chevaux prêts; je plaçai mes pistolets dans leurs
fontes; je remarquai que mon père mettait une nouvelle amorce aux siens.

»Nous partîmes.

»Vers onze heures du matin, nous atteignîmes une ville où s'agitait une
grande foule; c'était jour de marché et tous les paysans des environs y
affluaient.

»Nous mîmes nos chevaux au pas et nous atteignîmes la place. Pendant
toute la route, mon père était demeuré muet; mais cela ne m'avait point
étonné: il passait parfois des journées entières sans prononcer une
parole.

»En arrivant sur la place, nous nous arrêtâmes; il se haussa sur ses
étriers et jeta les yeux de tous côtés.

»Devant un café se tenait un groupe d'hommes mieux vêtus que les autres;
au milieu de ce groupe, une espèce de gentilhomme campagnard, à l'air
insolent, parlait haut, et, gesticulant avec une cravache qu'il tenait à
la main, s'amusait à en frapper indifféremment les hommes et les animaux
qui passaient à sa portée.

»Mon père me toucha le bras; je me retournai de son côté: il était fort
pâle.

»--Qu'avez-vous mon père? lui demandai-je.

»--Rien, me dit-il.--Vois-tu cet homme?

»--Lequel?

»--Celui qui a des cheveux roux.

»--Je le vois.

»--Je vais m'approcher de lui et lui dire quelques paroles. Quand je
lèverai le doigt au ciel, tu feras feu et tu lui mettras la balle au
milieu du front. Entends-tu? Juste au milieu du front.--Apprête ton
pistolet.

»Sans répondre, je tirai mon pistolet de ma fonte, mon père s'approcha
de l'homme, lui dit quelques mots; l'homme pâlit. Mon père me montra du
doigt le ciel.

»Je fis feu, la balle atteignit l'homme roux au milieu du front: il
tomba mort.

»Il se fit un grand tumulte et on voulut nous barrer le chemin; mais mon
père éleva la voix.

»--Je suis Joseph Maggio-Palmieri, dit-il; et celui-ci, ajouta-t-il en
me montrant du doigt, _c'est le fils de la morte!_

»La foule s'ouvrit devant nous et nous sortîmes de la ville sans que nul
pensât à nous arrêter ou à nous poursuivre.

Une fois hors de la ville, nous mîmes nos chevaux au galop et nous ne
nous arrêtâmes qu'au couvent du Mont-Cassin.

»Le soir, mon père me raconta l'histoire que je vais vous raconter à mon
tour.




                                  VIII

                            LE DROIT D'ASILE.


La première partie de l'histoire que venait de raconter le jeune homme
avait paru tellement étrange à ses auditeurs, qu'ils l'avaient écoutée
attentifs, muets et sans l'interrompre; en outre, il put se convaincre,
par le silence qu'ils continuaient de garder pendant la pause d'un
instant qu'il fit, de l'intérêt qu'ils attachaient à sa narration et
du désir qu'ils éprouvaient d'en connaître la fin, ou plutôt le
commencement.

Aussi n'hésita-t-il point à reprendre son récit.

--Notre famille continua-t-il, habitait de temps immémorial la ville de
Larino, dans la province de Molise: elle avait nom Maggio-Palmieri. Mon
père Giuseppe Maggio-Palmieri, ou plutôt Giuseppe Palmieri, comme on
l'appelait plus communément, vint, vers 1778, achever ses études à
l'école de chirurgie de Naples.

--Je l'ai connu, ajouta Dominique Cirillo; c'était un brave et loyal
jeune homme, mon cadet de quelques années; il est retourné dans sa
province vers 1771, à l'époque où je venais d'être nommé professeur;
au bout de quelque temps, nous avons entendu dire qu'à la suite d'une
querelle avec le seigneur de son pays, querelle dans laquelle il y avait
eu du sang répandu, il avait été forcé de s'exiler.

--Soyez béni et honoré, dit Salvato en s'inclinant, vous qui avez connu
mon père et qui lui rendez justice devant son fils.

--Continuez, continuez! dit Cirillo; nous vous écoutons.

--Continuez! reprirent après lui, et d'une seule voix, les autres
conjurés.

--Donc, vers l'année 1771, comme vous l'avez dit, Giuseppe Palmieri
quitta Naples, emportant le diplôme de docteur, et jouissant d'une
réputation d'habileté que plusieurs cures fort difficiles, accomplies
heureusement par lui, ne permettaient pas de mettre en doute.

»Il aimait une jeune fille de Larino, nommée Luisa-Angiolina Ferri.
Fiancés avant leur séparation, les deux amants s'étaient fidèlement
gardé leur foi pendant les trois années d'absence; leur mariage devait
être la principale fête du retour.

»Mais, en l'absence de mon père, un événement qui avait la gravité
d'un malheur était arrivé: le comte de Molise était devenu amoureux
d'Angiolina Ferri.

»Vous savez mieux que moi, vous qui habitez le pays, ce que sont
nos barons provinciaux et les droits qu'ils prétendent tenir de leur
puissance féodale; un de ces droits était d'accorder ou de refuser,
selon leur bon plaisir, à leurs vassaux, la permission de se marier.

»Mais ni Joseph Palmieri ni Angiolina Ferri n'étaient les vassaux du
comte de Molise. Tous deux étaient nés libres et ne relevaient que
d'eux-mêmes; il y avait plus: mon père, par la fortune, était presque
son égal.

»Le comte avait tout employé, menaces et promesses, pour obtenir un
regard d'Angiolina; tout s'était brisé contre une chasteté dont le nom
de la jeune fille semblait être le symbole.

»Le comte donna une grande fête et l'invita. Pendant cette fête, qui
devait avoir lieu non-seulement dans le château, mais encore dans
les jardins du comte, son frère, le baron de Boïano, s'était chargé
d'enlever Angiolina et de la transporter de l'autre côté du Tortore,
dans le château de Tragonara.

»Angiolina, invitée, comme toutes les dames de Larino, feignit, pour ne
point assister à la fête, une indisposition.

»Le lendemain, ne gardant plus aucune mesure, le comte de Molise envoya
ses _campieri_ pour enlever la jeune fille, qui n'eut que le temps,
tandis que ceux-ci forçaient la porte de la rue, de fuir par celle du
jardin et de se réfugier au palais épiscopal, lieu doublement sacré par
lui-même et par le voisinage de la cathédrale.

»A ce double titre, il jouissait du droit d'asile.

»Voilà donc le point où les choses en étaient lorsque Giuseppe Palmieri
revint à Larino.

»Le siége épiscopal était, par hasard, vacant à cette époque. Un vicaire
remplaçait l'évêque; Giuseppe Palmieri alla trouver ce vicaire, ami
de sa famille, et le mariage eut lieu secrètement dans la chapelle de
l'évêché.

»Le comte de Molise apprit ce qui s'était passé, et, tout enragé de
colère qu'il était, il respecta les priviléges du lieu; mais il plaça
tout autour du palais des hommes d'armes chargés de surveiller ceux qui
entraient dans le palais épiscopal et surtout ceux qui en sortaient.

»Mon père savait bien que ces hommes d'armes étaient là, à son intention
surtout, et que, si sa femme courait risque de l'honneur, lui courait
risque de la vie. Un crime coûte peu à nos seigneurs féodaux; sûr de
l'impunité, le comte de Molise avait cessé depuis longtemps de tenir
registre des assassinats qu'il avait commis lui-même ou fait commettre
par ses sbires.

»Les hommes du comte faisaient bonne garde; on disait qu'Angiolina
vivante valait dix mille ducats, et mon père mort cinq mille.

»Mon père resta quelque temps caché au palais épiscopal; mais, par
malheur, il n'était pas homme à subir longtemps une pareille contrainte.
Ennuyé de sa captivité, Giuseppe Palmieri résolut un jour d'en finir
avec son persécuteur.

»Or, le comte de Molise avait l'habitude de sortir tous les jours en
voiture de son palais, une heure ou deux avant l'Ave Maria, et d'aller
faire une promenade jusqu'au couvent des Capucins, situé à environ
deux milles de distance de la ville; arrivé là, le comte donnait
invariablement au cocher l'ordre de revenir au palais; le cocher
tournait bride, et, au petit trot, presque au pas, le comte reprenait le
chemin de la ville.

»A mi-chemin de Larino au couvent, se trouve la fontaine de San-Pardo,
patron du pays, et ça et là, autour de la fontaine, des fourrés et des
haies.

»Giuseppo Palmieri sortit du palais épiscopal en habit de moine, et
dépista tous ses gardiens. Sous sa robe, il cachait une paire d'épées et
une paire de pistolets.

»Arrivé à la fontaine de San-Pardo, le lieu lui parut propice; il s'y
arrêta et se cacha derrière une haie. La voiture du comte passa, il la
laissa passer: il y avait encore une heure de jour.

»Une demi-heure après, il entendit le roulement de la voiture qui
revenait; il dépouilla sa robe de moine et se retrouva avec ses habits
ordinaires.

»La voiture approchait.

»D'une main, il prit les épées hors de leur fourreau, de l'autre, les
pistolets tout armés, et alla se placer au milieu de la route.

»En voyant cet homme, auquel il soupçonnait de mauvaises intentions,
le cocher prit un des bas côtés du chemin; mais mon père n'eut qu'un
mouvement à faire pour se retrouver en face des chevaux.

»--Qui es-tu et que veux-tu? lui demanda le comte en se soulevant dans
sa voiture.

»--Je suis Giuseppe Maggio-Palmieri, lui répondit mon père; je veux ta
vie.

»--Coupe la figure de ce drôle d'un coup de fouet, dit le comte à son
cocher, et passe!

»Et il se recoucha dans sa voiture.

»Le cocher leva son fouet; mais, avant que le fouet fût retombé, mon
père avait tué le cocher d'un coup de pistolet.

»Il roula de son siège à terre.

»Les chevaux demeurèrent immobiles; mon père marcha à la voiture et
ouvrit la portière.

»--Je ne viens point ici pour t'assassiner, quoique j'en aie le droit,
étant en cas de légitime défense, mais pour me battre loyalement avec
toi, dit-il au comte. Choisis: voici deux épées d'égale longueur,
voici deux pistolets; des deux pistolets, un seul est chargé; ce sera
véritablement le jugement de Dieu.

»Et il lui présenta, d'une main, les deux poignées d'épée, et, de
l'autre, les deux crosses de pistolet.

»--On ne se bat point avec un vassal, reprit le comte; on le bat.

»Et, levant sa canne, il en frappa mon père à la joue.

»Mon père prit le pistolet chargé et le déchargea à bout portant dans le
coeur du comte.

»Le comte ne fit pas un mouvement, ne jeta pas un cri; il était mort.

»Mon père reprit sa robe de moine, remit ses épées au fourreau,
rechargea ses pistolets, et rentra au palais épiscopal aussi
heureusement qu'il en était sorti.

»Quant aux chevaux, se sentant libres, il se remirent en route
d'eux-mêmes, et, comme ils connaissaient parfaitement la route, qu'ils
faisaient deux fois par jour, d'eux-mêmes encore ils revinrent au palais
du comte; mais, chose singulière, au lieu de s'arrêter devant le pont en
bois qui conduisait à la porte du château, comme s'ils eussent compris
qu'ils menaient non pas un vivant, mais un mort, ils continuèrent leur
chemin et ne s'arrêtèrent qu'au seuil d'une petite église placée sous
l'invocation de saint François, dans laquelle le comte disait toujours
qu'il voulait être enterré.

»Et, en effet, la famille du comte, qui connaissait son désir, ensevelit
le cadavre dans cette église et lui éleva un tombeau.

»L'événement fit grand bruit; la lutte engagée entre mon père et le
comte était publique, et il va sans dire que toutes les sympathies
étaient pour mon père; personne ne doutait que ce dernier ne fût
l'auteur du meurtre, et, comme si Giuseppe Palmieri eût désiré lui-même
que l'on n'en doutât point, il avait envoyé une somme de dix mille
francs à la veuve du cocher.

»Le frère cadet du comte héritait de toute sa fortune; il déclara en
même temps hériter de sa vengeance. C'était celui qui avait voulu aider
son frère à enlever Angiolina; c'était un misérable qui, à vingt et un
ans, avait commis déjà trois ou quatre meurtres. Quant aux rapts et aux
violences, on ne les comptait pas.

»Il jura que le coupable ne lui échapperait point, doubla les gardes qui
entouraient le palais épiscopal et en prit lui-même le commandement.

»Maggio-Palmieri continua de se tenir caché dans le palais épiscopal. Sa
famille et celle de sa femme leur apportaient tout ce dont ils avaient
besoin en vivres et en vêtements. Angiolina était enceinte de cinq mois;
ils étaient tout à eux-mêmes, c'est-à-dire tout à leur amour, aussi
heureux qu'on peut l'être sans la liberté.

»Deux mois s'écoulèrent ainsi; on arriva au 26 mai, jour où l'on célèbre
à Larino la fête de saint Pardo, qui, comme je vous l'ai dit, est le
patron de la ville.

»Ce jour-là, il se fait une grande procession; les métayers ornent leurs
chars de tentures, de guirlandes, de feuillages et de banderoles de
toutes couleurs; ils y attellent des boeufs aux cornes dorées, qu'ils
couvrent de fleurs et de rubans; ces chars suivent la procession,
qui porte par les rues le buste du saint, accompagnée par toute la
population de Larino et des villages voisins, chantant les louanges du
bienheureux. Or, cette procession, pour entrer à la cathédrale et pour
en sortir, devait passer devant le palais épiscopal qui donnait asile
aux deux jeunes gens.

»Au moment où la procession et le peuple, arrêtés sur la grande place de
la ville, chantaient et dansaient autour du char, Angiolina, croyant à
la trêve de Dieu, s'approcha d'une fenêtre, imprudence que son mari lui
avait pourtant bien recommandé de ne pas commettre. Le malheur voulut
que le frère du comte fût sur la place, juste en face de cette fenêtre;
il reconnut Angiolina à travers la vitre, arracha le fusil des mains
d'un soldat, ajusta et lâcha le coup.

»Angiolina ne jeta qu'un cri et ne prononça que deux paroles:

»--Mon enfant!

»Au bruit du coup, au fracas de la vitre cassée, au cri poussé par sa
femme, Giuseppe Palmieri accourut assez à temps pour la recevoir dans
ses bras.

»La balle avait frappé Angiolina juste au milieu du front.

»Fou de douleur, son mari la prit dans ses bras, la porta sur son lit,
se courba sur elle, la couvrit de baisers. Tout fut inutile. Elle était
morte!

»Mais, dans cette douloureuse et suprême étreinte, il sentit tout à coup
l'enfant qui tressaillait dans le sein de la morte.

»Il poussa un cri, une lueur traversa son cerveau, et, à son tour, il
laissa échapper de son coeur ces deux mots:

»--Mon enfant!

»La mère était morte, mais l'enfant vivait; l'enfant pouvait être sauvé.

»Il fit un effort sur lui-même, étancha la sueur qui perlait sur son
front, essuya les pleurs qui coulaient de ses yeux, et, se parlant à
lui-même, il murmura ces deux mots:

»--Sois homme.

»Alors, il prit sa trousse, l'ouvrit, choisit le plus acéré de ses
instruments, et, tirant la vie du sein de la mort, il arracha l'enfant
aux entrailles déchirées le la mère.

»Puis, tout sanglant, il le mit dans un mouchoir qu'il noua aux quatre
coins, prit le mouchoir entre ses dents, un pistolet de chaque main, et,
tout sanglant lui-même, les bras nus et rougis jusqu'au coude, mesurant
du regard la place qu'il avait à traverser, les ennemis qu'il avait à
combattre, il s'élança à travers les degrés, ouvrit la porte du palais
épiscopal et fondit tête baissée au milieu de la population eu criant
les dents serrées:

»--Place au FILS DE LA MORTE!

» Deux hommes d'armes voulurent l'arrêter, il les tua tous deux; un
troisième essaya de lui barrer le passage, il l'étendit à ses pieds
assommé d'un coup de crosse de pistolet; il traversa la place, essuya
le feu des gardes du château, devant lequel il devait passer, sans
qu'aucune balle l'atteignît, gagna un bois, traversa le Biferno à
la nage, trouva dans une prairie un cheval qui paissait en liberté,
s'élança sur son dos, gagna Manfredonia, prit passage sur un bâtiment
dalmate qui levait l'ancre, et gagna Trieste.

»L'enfant, c'était moi. Vous savez le reste de l'aventure, et comment,
quinze ans après, _le fils de la morte_ vengeait sa mère.

»Et, maintenant, ajouta le jeune homme, maintenant que je vous ai
raconté mon histoire, maintenant que vous me connaissez, occupons-nous
de ce que je suis venu faire; il me reste une seconde mère à venger: la
patrie!»




                                   IX

                               LA SORCIÈRE.


Pour l'intelligence des faits que nous racontons, et surtout pour
l'harmonie que ces faits doivent forcément conserver entre eux, il
faut que nos lecteurs abandonnent un instant la partie politique de cet
ouvrage, à laquelle, à notre grand regret, nous n'avons pas pu donner
une moindre extension, pour continuer avec nous une excursion dans les
parties pittoresques qui s'y rattachent de telle façon, que nous ne
saurions séparer l'une de l'autre. En conséquence, nous allons, s'ils
veulent bien toujours nous prendre pour guide, repasser sur la planche
que, dans son empressement à apporter la corde qui devait si puissamment
aider au salut du héros de notre histoire,--car notre intention n'est
pas de cacher plus longtemps que nous lui destinons ce rôle,--Nicolino
Caracciolo a oublié d'enlever de son double appui; puis, la planche
repassée, remonter le talus, sortir par la même porte qui nous a donné
passage pour entrer, redescendre la pente du Pausilippe, jusqu'à ce
qu'ayant dépassé le tombeau de Sannazar et le casino du roi Ferdinand,
nous fassions, au milieu de Mergellina, halte entre le casino du roi
Ferdinand et la fontaine du Lion, devant une maison communément appelée
à Naples la maison du Palmier, parce que, dans le jardin de cette
maison, un élégant individu de cette famille panache au-dessus d'un dôme
d'orangers tout constellés de leurs fruits d'or, et qu'il domine des
deux tiers de sa hauteur.

Cette maison, bien désignée à la curiosité de nos lecteurs,--de peur
d'effaroucher ceux qui pourraient avoir affaire à une petite porte
percée dans le mur, qui fait justement face au point où nous sommes
arrêtés,--nous allons quitter la rue, longer le mur du jardin et gagner
une pente, de laquelle nous pourrons, en nous haussant sur la pointe des
pieds, surprendre peut-être quelques-uns des secrets que ses murailles
renferment.

Et ce doivent être des secrets charmants et auxquels nos lecteurs ne
pourront manquer d'accorder toute leur sympathie, rien qu'à voir celle
qui va nous les livrer.

En effet, malgré le tonnerre qui gronde, malgré l'éclair qui luit,
malgré le vent qui, en passant plus furieux et plus strident que jamais,
secoue les orangers dont les fruits, se détachant de leurs branches,
tombent comme une pluie d'or, et tord sous ses rafales réitérées le
palmier dont les longs panaches semblent des tresses échevelées, une
jeune femme de vingt-deux à vingt-trois ans, en peignoir de batiste, un
voile de dentelle jeté sur la tête, apparaît de temps en temps sur un
perron de pierre conduisant du jardin au premier étage, où semblent
être les appartements d'habitation, s'il faut en juger par un rayon
de lumière qui, chaque fois qu'elle ouvre la porte, se projette de
l'intérieur à l'extérieur.

Ses apparitions ne sont pas longues; car, à chaque fois qu'elle apparaît
et qu'un éclair brille ou qu'un coup de tonnerre se fait entendre, elle
pousse un petit cri, fait un signe de croix et rentre, la main appuyée
sur sa poitrine, comme pour y comprimer les battements précipités de son
coeur.

Celui qui la verrait, malgré la crainte que lui cause la perturbation de
l'atmosphère, rouvrir avec obstination, de cinq minutes en cinq minutes,
cette porte, que chaque fois elle ouvre avec hésitation et referme
avec terreur, offrirait bien certainement de parier que toute cette
impatience et toute cette agitation sont celles d'une amante inquiète ou
jalouse, attendant ou épiant l'objet de son affection.

Eh bien, celui-là se tromperait; aucune passion n'a encore terni la
surface de ce coeur, véritable miroir de chasteté, et, dans cette âme
où tous les sentiments sensuels et ardents sommeillent encore, une
curiosité enfantine veille seule, et c'est elle qui, empruntant la
puissance d'une de ces passions inconnues jusqu'alors, cause tout ce
trouble et toute cette agitation.

Son frère de lait, le fils de sa nourrice, un lazzarone de la Marinella,
sur ses vives instances, a promis de lui amener une vieille Albanaise,
dont les prédictions passent pour infaillibles; au reste, ce n'est point
d'elle seulement que date cet esprit sibyllique que ses aïeules ont
recueilli sous les chênes de Dodone, depuis que sa famille, à la mort de
Scanderberg le Grand, c'est-à-dire en 1467, a quitté les bords de l'Aoüs
pour les montagnes de la Calabre, jamais une génération ne s'est éteinte
sans que le vent qui passe au-dessus des cimes glacées du Tomero n'ait
apporté à quelque pythie moderne le souffle de la divination, héritage
de sa famille.

Quant à la jeune femme qui l'attend, un vague instinct lui fait craindre
et désirer à la fois de connaître l'avenir dans lequel s'égarent, en
frissonnant, des pressentiments étranges, et son frère de lait lui a
promis de lui amener le soir même, à minuit, heure cabalistique, celle
qui pourra--tandis que son mari est retenu jusqu'à deux heures du matin
aux fêtes de la cour--lui révéler les mystérieux secrets de cet avenir
qui jette des ombres sur ses veilles et des lueurs dans ses rêves.

Elle attend donc tout simplement le lazzarone Michel le Fou et la
sorcière Nanno.

D'ailleurs, nous allons bien voir si l'on nous a trompé.

Trois coups frappés à égale distance ont retenti à la petite porte du
jardin, au moment même où, des nuages livides et jaunâtres, commencent à
tomber de larges gouttes de pluie. Au bruit de ces trois coups, quelque
chose comme un flot de gaze glisse le long de la rampe du perron, la
porte du jardin s'ouvre, donne passage à deux nouveaux personnages et
se referme sur eux. L'un de ces personnages est un homme, l'autre une
femme; l'homme porte des caleçons de toile, le bonnet de laine rouge et
le caban du pêcheur de la Marinella; la femme est enveloppée d'un
grand manteau noir aux épaules duquel brilleraient, si l'on pouvait les
distinguer, quelques fils d'or fanés, reste d'une ancienne broderie: on
ne voit rien, du reste, de son costume, et ses deux yeux seuls brillent
dans l'ombre que projette le capuchon qui recouvre sa tête.

En traversant l'espace qui sépare la porte des premières marches du
perron, la jeune femme a trouvé moyen de dire au lazzarone:

--Si fou que tu sois ou qu'on te croie, tu ne lui as pas dit qui
j'étais, n'est-ce pas, Michel?

--Non, sur la madone, elle ignore jusqu'à la première lettre de ton nom,
petite soeur.

Arrivée au haut du perron, la jeune femme entra la première; le
lazzarone et la sorcière la suivirent.

Lorsqu'ils traversèrent la première pièce, on put voir la tête d'une
jeune camériste soulevant une portière de tapisserie et suivant d'un
regard curieux sa maîtresse et les hôtes bizarres qu'elle introduisait
chez elle.

Derrière eux la portière retomba.

Entrons à notre tour. La scène qui va se passer aura trop d'influence
sur les événements à venir pour que nous ne la racontions pas dans tous
ses détails.

La lumière dont nous avons vu le rayon transparaître jusque dans le
jardin venait d'un petit boudoir décoré à la manière de Pompéi, avec des
divans et des rideaux de soie rose, brochés de fleurs d'un bleu clair;
la lampe qui jetait cette lueur était enfermée dans un globe d'albâtre
répandant sur tous les objets un reflet nacré; elle était posée sur une
table de marbre blanc dont le pied unique était un griffon aux ailes
étendues. Un fauteuil de forme grecque, qui, par la pureté de sa
sculpture, eût pu réclamer sa place dans le boudoir d'Aspasie, indiquait
que l'oeil d'un amateur avait présidé aux moindres détails de cet
ameublement.

Une porte placée en face de celle qui avait donné entrée à nos trois
personnages s'ouvrait sur une file de chambres régnant dans toute
la longueur de la maison; la dernière de ces chambres attenait
non-seulement à la maison voisine, mais encore avait une communication
avec elle.

Ce fait avait sans doute, aux yeux de la jeune femme, une certaine
importance, car elle le fit remarquer à Michel en lui disant:

--Dans le cas où mon mari rentrerait, Nida viendrait nous prévenir, et
vous sortiriez par la maison de la duchesse Fusco.

--Oui, madame, répondit Michel en s'inclinant avec respect.

En entendant ces dernières paroles, la sorcière, qui était en train de
dépouiller son manteau, se retourna, et, avec un accent qui n'était pas
exempt d'une certaine amertume:

--Depuis quand les frères d'un même lait ne se tutoient-ils plus?
demanda-t-elle. Ceux qui ont été pendus à la même mamelle ne sont-ils
pas aussi proches parents que ceux qui ont été portés dans le même sein?
Tutoyez-vous, enfants, continua-t-elle avec douceur; cela fait plaisir à
Dieu, de voir ses créatures s'aimer, malgré la distance qui les sépare.

Michel et la jeune femme se regardèrent avec étonnement.

--Quand je te dis qu'elle est véritablement sorcière, petite soeur!
s'écria Michel, et c'est ce qui me fait trembler.

--Et pourquoi cela te fait-il trembler, Michel? demanda la jeune femme.

--Sais-tu ce qu'elle m'a prédit, à moi, pas plus tard que ce soir avant
de venir?

--Non.

--Elle m'a prédit que je ferais la guerre, que je deviendrais colonel et
que je serais...

--Quoi?

--C'est difficile à dire.

--Dis toujours.

--Et que je serais pendu.

--Ah! mon pauvre Michel!

--Ni plus ni moins.

La jeune femme reporta avec une certaine terreur ses yeux sur
l'Albanaise; celle-ci avait complètement dépouillé son manteau, qui
gisait à terre, et elle apparaissait dans son costume national, flétri
par un long usage, mais riche encore; seulement, ce ne fut point le
turban blanc broché de fleurs autrefois brillantes, qui serrait sa tête
et d'où s'échappaient de longues mèches de cheveux noirs mêlés de fils
d'argent, ce ne fut point son corsage rouge broché d'or, ce ne fut point
enfin son jupon couleur de brique à bandes noires et bleues qu'elle
remarqua; ce furent les yeux gris et perçants de la sorcière, fixés sur
elle comme s'ils eussent voulu lire au plus profond de son coeur.

--O jeunesse! jeunesse curieuse et imprudente! murmura la sorcière,
seras-tu donc toujours poussée, par une puissance plus forte que ta
volonté, à aller au-devant de cet avenir qui vient si vite au-devant de
toi?

A cette apostrophe inattendue, faite d'une voix aiguë et stridente,
un frisson passa par les veines de la jeune femme, et elle se repentit
presque d'avoir appelé Nanno.

--Il est encore temps, dit celle-ci, comme si aucune pensée ne pouvait
échapper à son oeil avide et pénétrant. La porte qui nous a donné
entrée est encore ouverte, et la vieille Nanno a trop souvent dormi sous
l'arbre de Bénévent pour n'être pas habituée au vent, au tonnerre et à
la pluie.

--Non, non, murmura la jeune femme. Puisque vous voilà, restez!

Et elle tomba assise sur le fauteuil placé près de la table, la tête
renversée en arrière et exposée à toute la lumière de la lampe.

La sorcière fit deux pas de son côté, et, comme se parlant à elle-même:

--Cheveux blonds et yeux noirs, dit-elle: grands, beaux, clairs,
humides, veloutés, voluptueux.

La jeune femme rougit et couvrit son visage de ses deux mains.

--Nanno! murmura-t-elle.

Mais celle-ci ne parut pas l'entendre, et, s'attaquant aux mains qui
empêchaient qu'elle ne poursuivit l'examen du visage, elle continua:

--Les mains sont grasses, potelées; la peau en est rosée, douce, fine,
mate et vivante tout à la fois.

--Nanno! dit la jeune femme écartant ses mains comme pour les cacher,
mais démasquant un visage souriant, je ne vous ai point appelée pour me
faire des compliments.

Mais Nanno, sans écouter, continua, et, se reprenant à la figure qu'on
lui livrait de nouveau:

--Le front beau, blanc, pur, sillonné de veines azurées. Les sourcils
noirs, bien dessinés, commençant à la racine du nez, et entre les deux
sourcils, trois ou quatre petites lignes brisées. Oh! belle créature! tu
es bien consacrée à Vénus, va!

--Nanno! Nanno! s'écria la jeune femme.

--Mais laisse-la donc tranquille, petite soeur, dit Michel. Elle prétend
que tu es belle; est-ce que tu ne le sais pas? est-ce que ton miroir ne
te le dit pas tous les jours? est-ce que quiconque te voit n'est pas
de l'avis de ton miroir? est-ce que tout le monde ne dit pas que le
chevalier San-Felice porte un nom prédestiné, puisque, _heureux_ de nom,
il l'est aussi en effet[3].

[Note 3: Inutile de dire que la traduction de _San-Felice_ est
_sainte heureuse_.]

--Michel! fit la jeune femme mécontente que son frère de lait révélât
ainsi son nom en révélant celui de son mari.

Mais, tout à son examen, la sorcière continua:

--La bouche est petite, vermeille; la lèvre supérieure est un peu plus
grosse que la lèvre inférieure; les dents sont blanches, bien rangées;
les lèvres sont couleur de corail; le menton est rond; la voix est
molle, un peu traînante, s'enrouant facilement. Vous êtes née un
vendredi, n'est-ce pas, à minuit ou bien près de minuit?

--C'est vrai, murmura la jeune femme d'une voix, en effet, légèrement
enrouée par l'émotion qu'elle éprouvait et à laquelle elle cédait,
malgré ses efforts; ma mère m'a dit souvent que mon premier cri s'était
mêlé aux dernières vibrations de la pendule sonnant les douze heures qui
séparaient le dernier jour d'avril du premier jour de mai.

--Avril et mai, les mois des fleurs! Un vendredi; le jour consacré à
Vénus! Tout s'explique. Voilà pourquoi Vénus domine, reprit la sorcière.
Vénus! la seule déesse qui ait conservé son empire sur nous, quand tous
les autres dieux ont perdu le le

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