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Gertrude et Veronique

by André Theuriet · French · Gutenberg #17656 · 411,856 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Gertrude et Veronique
    
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Title: Gertrude et Veronique

Author: André Theuriet


        
Release date: February 1, 2006 [eBook #17656]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/17656

Credits: Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK GERTRUDE ET VERONIQUE ***




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GERTRUDE ET VÉRONIQUE

PAR

ANDRÉ THEURIET

PARIS

G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS

1888




LE SECRET DE GERTRUDE




I


La journée tirait à sa fin--une pluvieuse journée de février--et bien
que le ciel se fût éclairci, la lumière pénétrait déjà avec peine à
travers les carreaux verdâtres de la pièce où se réunissait chaque soir
la famille de Mauprié. Les fenêtres donnaient sur l'unique rue du
village; en soulevant le rideau, on pouvait apercevoir la route
détrempée par la pluie, la rue tournante, les maisons basses aux toits
moussus, l'abside de la vieille église de Lachalade, et dans le fond, la
forêt d'Argonne voilée d'une brume violette. Près de l'une des croisées,
la veuve de David de Mauprié se tenait droite dans son fauteuil et raide
dans ses vêtements noirs; sa figure affilée et pointue se profilait sur
la mousseline du rideau, et l'on voyait ses mains sèches agiter
mécaniquement les aiguilles. Sa fille aînée, Honorine, élancée et
maigre, surveillait devant la cheminée la cuisson d'un opiat pour le
teint; elle devait avoir passé la trentaine; la flamme du brasier
éclairait à demi son visage couperosé et ses yeux noirs encore beaux
sous leurs paupières déjà fatiguées. Un garçon de vingt-trois ans, nommé
Xavier, était assis à une table ronde devant un dessin qu'il terminait
rapidement. Près de lui, dans l'embrasure de la seconde fenêtre, sa soeur
cadette, Reine, les coudes sur les genoux et les mains enfoncées dans
ses épais cheveux bruns, profitait des dernières heures du jour pour
dévorer un roman qui absorbait toute son attention.

L'ombre envahissait de plus en plus la salle, et les meubles qui la
garnissaient disparaissaient noyés dans l'obscurité. Parfois seulement
le feu se ranimait, un jet de flamme lançait çà et là de légères touches
lumineuses, et on distinguait un coin de miroir, un panneau de
tapisserie, un portrait enfumé dans son cadre terni, une console ventrue
à poignées de cuivre, un râtelier d'armes de chasse... Puis la flamme
s'évanouissait et tout se replongeait dans l'ombre, à l'exception des
silhouettes immobiles près des fenêtres.

--Allons, fit Xavier en posant son crayon, on n'y voit plus.

--Reine, dit la soeur aînée d'une voix aigre-douce, le souper ne sera
jamais prêt!... Laisse donc ton livre, tu finiras par te perdre les
yeux.

Reine feuilleta les dernières pages de son roman et releva la tête d'un
air de mauvaise humeur.--Si tu as peur pour mes yeux, répondit-elle,
allume la lampe.

--Nous brûlons déjà trop d'huile, reprit sèchement Honorine, et tu sais
bien que la buire doit nous faire une semaine.

--Reine, dit alors madame de Mauprié d'un ton emphatique, tu ne devrais
pas oublier que nous avons de lourdes charges et que nous devons être
économes.... Laisse ton roman et occupe-toi des choses utiles.

--Bien parlé, ma mère! cria une voix rude, et au même moment la porte
entr'ouverte livra passage au fils aîné, Gaspard de Mauprié, tandis
qu'un chien de chasse vint secouer son poil mouillé jusque sur les jupes
de Reine.

Elle jeta son livre avec dépit, et, repoussant l'épagneul:--Emmène-donc
ton chien, dit-elle à Gaspard, sa place est au chenil et non dans la
salle.

--Tout beau, ma précieuse soeur, répliqua celui-ci en faisant résonner la
crosse de son fusil sur les carreaux, Phanor n'est déplacé nulle part,
il gagne sa journée, lui, et ne perd pas son temps à bayer aux
corneilles!

Tout en parlant, le chasseur tira de son carnier deux vanneaux qu'il
jeta sur la table:--Honorine, porte cela au garde-manger, et mets le
couvert, car je meurs de faim.

Puis, d'un geste de maître, il frotta une allumette contre sa manche et
alluma la lampe, objet de la contestation. L'apparition de la lumière
rétablit le calme dans la salle. La veuve s'approcha avec son tricot,
Reine reprit sa lecture, Honorine se mit à filtrer la liqueur qu'elle
avait retirée du feu; Xavier, seul, resta près de la croisée, le front
appuyé contre la vitre et regardant la route déserte. Quant à Gaspard,
après avoir débouclé ses guêtres, il avait pris un chiffon de laine et
frottait le canon de son fusil en sifflant un air de chasse. La lueur de
la lampe éclairait sa figure osseuse et hâlée, sa barbe touffue et ses
yeux gris perçants. Personne ne parlait plus et le silence n'était
interrompu que par le sifflet du chasseur, le balancier de l'horloge
dans sa longue boîte, et les soupirs de l'épagneul qui s'était étendu
près des chenets.

Quand le fusil fut nettoyé, Gaspard releva la tête.

--Eh bien! et ce souper? demanda-t-il d'un ton bourru.

--J'attends le lait que Gertrude est allée chercher à la Louvière,
répondit Honorine.

--Elle y met le temps, la cousine Gertrude! grommela Gaspard; au sortir
du bois je l'ai vue de loin, trottant menu et sautillant de pierre en
pierre, comme si le sable du chemin n'était pas digne de toucher ses
pieds de princesse.... Elle se sera sans doute arrêtée à coqueter avec
le fils du fermier.

Honorine haussa les épaules.

--Fi donc! Gaspard, dit-elle, est-ce qu'une fille bien élevée fait
attention à ces gens-là?

Gaspard éclata de rire:

--Faute de grives on mange des merles, et il faut bien que vous vous
contentiez du seul gibier qui soit à votre portée.... Toi-même, ma soeur,
pourquoi uses-tu les oeufs du poulailler à fabriquer du lait virginal, si
ce n'est pour que la blancheur de ton teint éblouisse ces gens-là?

--Des paysans! fit Reine, et son minois chiffonné prit une expression
dédaigneuse.

--Je ne parle pas pour toi, Reine, continua Gaspard, je connais tes
goûts; tu attends que le fils d'un roi vienne à deux genoux t'offrir sa
main, mais Gertrude est moins ambitieuse.

--Oui, elle est peuple, soupira la cadette, et elle se replongea dans sa
lecture.

--Hélas! dit madame de Mauprié de sa voix languissante, elle a les idées
que feu son père avait prises dans les garnisons. Le capitaine Jacques
de Mauprié avait eu le tort de mépriser la profession de sa famille....
J'ai souvent ouï dire à votre pauvre père que, depuis le roi Henri IV
jusqu'à 1830, tous les Mauprié avaient soufflé le verre... Un
gentilhomme verrier ne devrait jamais quitter ses ouvreaux! Et elle
lança un regard de reproche à Gaspard.

--Est-ce pour moi que vous dites cela, ma mère? reprit celui-ci d'un ton
rude; pourtant si la verrerie des Bas-Bruaux a été vendue en justice dix
ans après votre mariage avec mon père, je n'y suis pour rien, et vous en
savez là-dessus plus long que moi... Vous me répondrez que j'aurais pu
travailler aux Senades, chez les du Tertre; mais j'ai des préjugés, moi
aussi, et je n'aime pas à servir chez les autres!

En entendant cette brève repartie, la veuve releva la tête; ses yeux
rencontrèrent ceux de son fils aîné et une légère rougeur colora ses
joues flétries.

--A Dieu ne plaise, soupira-t-elle, que je vous adresse un reproche,
Gaspard! Vous étiez trop jeune lors de la faillite des Bas-Bruaux pour
savoir comment les choses se sont passées, et je voulais justement vous
dire que notre déconfiture ne serait pas arrivée, si Jacques de Mauprié
avait consenti à s'associer avec nous.... Mais le père de Gertrude
n'avait pas le culte des traditions de famille; c'était un soldat, et
sous un certain rapport, il est presque heureux que sa mort ait ramené
ma nièce dans un milieu convenable.

--Heureux! murmura Gaspard en se promenant de long en large,
heureux!.... pour Gertrude, c'est possible; mais pour nous, qui étions
déjà réduits à la portion congrue, je ne vois pas quel bonheur l'arrivée
de cette sixième bouche a pu apporter dans le ménage!

--Gertrude est doublement ma nièce, répliqua la veuve. C'était un devoir
pour moi de recueillir la fille de Jacques de Mauprié et de ma propre
soeur... Qu'eut dit le monde si nous l'eussions laissée à l'abandon?
Songez, Gaspard, que vous êtes son tuteur et que nous sommes
responsables de son avenir.

--Morbleu! s'écria Gaspard, vous me la baillez belle, avec votre
responsabilité!.... N'aviez-vous pas assez à faire de surveiller Reine
qui a la tête farcie de romans!... Je ne parle pas d'Honorine, qui se
garde toute seule, maintenant qu'elle est montée en graine....

Honorine eut un beau mouvement d'indignation et laissa tomber son
filtre.

--Gaspard, commença-t-elle de sa voix la plus aigre, je ne répondrai pas
à vos grossièretés, seulement....

Elle allait en dire long, quand Xavier, qui n'avait cessé de regarder
dans la rue, tourna vivement la tête. «Voici Gertrude!» murmura-t-il, et
tous se turent.

On entendit en effet un frôlement de robe et un pas léger dans le
corridor, puis Gertrude entra dans la salle, son pot au lait à la main.
Elle était blonde, svelte et pouvait avoir dix-neuf ans. Une fanchon de
laine blanche, posée en pointe sur ses cheveux abondants, encadrait
l'ovale délicatement allongé de son visage, puis retombait sur ses
belles épaules larges et sur sa poitrine doucement agitée. Elle avait
couru; de folles mèches soyeuses, échappées à ses bandeaux, s'étaient
soulevées et formaient une sorte d'auréole autour de son front. L'air
froid du soir avait avivé les nuances roses de ses joues, et ses grands
yeux brillaient comme de limpides aigues-marines. Tout en elle, depuis
la ligne fière de sa petite bouche aux coins retroussés, jusqu'aux
mignonnes attaches de ses mains effilées et de ses pieds cambrés,
révélait la finesse de sa race. Elle était si charmante, même à la
maigre lueur de la lampe, que Xavier ne put retenir un geste
d'admiration, ni ses cousines un regard de dépit.

--Tu es restée bien longtemps à la ferme, dit Honorine en lui prenant
des mains le pot au lait.

--Suis-je en retard? répondit Gertrude. Attends, je vais t'aider, et
nous aurons bien vite rattrapé le temps perdu.--Elle se débarrassa de sa
fanchon, et alla embrasser madame de Mauprié qui lui tendit froidement
sa joue.

--Figurez-vous, continua-t-elle, que j'ai rencontré l'oncle Renaudin!...

A ce nom, toutes les têtes se levèrent et chacun écouta d'un air plus
attentif.

--Il suivait la chaussée de l'étang, poursuivit Gertrude, j'ai eu peur
de me trouver avec lui face à face, et je suis restée à la lisière du
bois jusqu'à ce qu'il eût passé.... Le pauvre homme ne peut presque plus
marcher et j'ai dû attendre longtemps. Il se traînait tout courbé....
cela m'a serré le coeur!

--Je t'engage à t'apitoyer! s'écria Reine: il a été si aimable pour nous
tous!

--N'importe, c'est notre oncle.... Et il a l'air si cassé et si
souffrant!

--Il se fait vieux, dit la veuve, on prétend même que son esprit se
dérange. Il était pourtant bien alerte quand il est revenu à Lachalade,
il y a dix ans.... Je vois encore sa taille droite drapée dans sa longue
redingote, et son air imposant....

--Oui, interrompit Gaspard d'un ton sarcastique, cet air avec lequel il
nous congédia brutalement dès notre seconde visite.... Il s'est conduit
comme un manant!

--Oh! Gaspard... fit Gertrude.

--Oui, comme un manant, je le répète, car je ne sais pas dorer mes
paroles et je ne mâche pas ce que j'ai sur le coeur.... Je le hais!

--Il ne m'a pas mieux reçue que vous, reprit Gertrude, il ne m'a même
pas laissée parler, quand j'ai été le visiter, à mon arrivée à
Lachalade; mais en le voyant se traîner péniblement ce soir sur le
chemin pierreux, j'ai été touchée de pitié, et si j'avais osé, je lui
aurais offert mon bras jusqu'à sa porte.

--Oh! tu es fine, toi! s'écria Gaspard en ricanant.

--Ce n'est pas de la finesse, c'est du coeur! répondit Gertrude blessée,
et en même temps des larmes roulèrent dans ses yeux.

Xavier la regarda d'un air ému et charmé à la fois.

--Gertrude a raison, dit-il enfin d'une voix sourde, et j'aurais fait
comme elle.

Gaspard le toisa des pieds à la tête.

--Silence, morveux, lui cria-t-il; quand on a du coeur, on reste fier; il
n'y a que les âmes basses qui pardonnent les injures!

--Gertrude, dit froidement la veuve en enfonçant une de ses aiguilles
dans ses cheveux gris, la sensibilité ne doit jamais faire oublier la
dignité; ton oncle t'a repoussée et nous t'avons accueillie, malgré nos
ressources bornées. En insistant comme tu le fais, tu as l'air de ne pas
t'en souvenir.

--Ma tante, ne le croyez pas! s'écria Gertrude, et, s'agenouillant près
de la veuve, elle lui baisa les mains.--Vous avez été bonne pour moi, et
mon coeur vous en remercie tout bas à chaque instant. En disant ces mots
elle voulut passer ses bras autour du cou de sa tante, et répandre au
dehors l'émotion qui gonflait sa poitrine, mais d'un geste, madame de
Mauprié écarta les mains de la jeune fille.

--Assez, mon enfant, tu sais que je n'aime pas les scènes sentimentales!
dit-elle sèchement.

Gertrude se sentit glacée, et refoulant sa tendresse au fond de son
coeur, elle s'en alla tristement s'asseoir près de la cheminée.

--Je ne veux faire de leçon à personne, poursuivit la veuve de son ton
emphatique et tranchant, seulement je pense qu'une famille hospitalière
et généreuse a droit à d'autres égards qu'un parent avare et dénaturé,
et que se montrer tendre avec lui, c'est nous donner tort à nous. Je ne
fais point parade des sacrifices que je m'impose, mais personne n'ignore
que nous vivons de privations depuis cinq ans; depuis cinq ans la vie
est dure pour nous,--mes filles en savent quelque chose!...

Gertrude aussi ne l'ignorait pas. Elle était arrivée à quatorze ans dans
la maison de sa tante, et depuis lors, elle avait silencieusement dévoré
plus d'une humiliation. Elle se le disait, assise sur sa chaise basse,
étouffant ses sanglots et brûlant aux ardeurs du brasier ses paupières
gonflées de larmes. La brassée de bois vert qu'Honorine venait de jeter
sur les chenets se tordait sur la braise et lançait de bruyants jets de
flamme. Gertrude songeait aux pauvres femmes qui vont dans la forêt
ramasser des branches mortes et rentrent le soir, courbées sous leur
fagot. Elle pensait aux filles des charbonniers, qui veillent toute la
nuit, accroupies autour des fournaises grondantes. Elle aurait voulu
être l'une d'elles. Leur vie si pénible lui semblait moins misérable que
la sienne. Elles, au moins, gagnaient leur journée, et personne ne leur
reprochait le pain qu'elles mangeaient le soir... Pendant qu'elle
pensait à toutes ces tristes choses, sa tante poursuivait
impitoyablement l'énumération de ses bienfaits et la glorification de sa
conduite. Une fois sur cette pente, elle ne s'arrêtait plus, mêlant dans
son discours les choses les plus respectables aux détails les plus
vulgaires. Elle parlait avec le même accent des souvenirs de famille,
des devoirs de parenté et des menues privations qu'elle s'imposait:--on
avait vendu le piano de Reine; elle avait supprimé son chocolat du
matin; les bougies avaient été remplacées par de la chandelle, bien que
l'odeur du suif lui fût insupportable... Puis venaient des retours
mélancoliques vers les jours meilleurs d'autrefois, et des comparaisons
navrantes entre le passé et le présent...

--Encore, ajouta-t-elle en terminant, tout cela ne serait rien si Reine
et Honorine étaient établies. Ah! mes pauvres filles, je crains bien que
vous ne coiffiez sainte Catherine!

Cette perspective mettait Reine en fureur.

--Et songer, s'écria-t-elle avec un geste de dépit, que si ce ladre
d'oncle Renaudin avait voulu, nous aurions pu faire un beau mariage!
Cela lui aurait si peu coûté de nous doter!... Il ne dépense rien et sa
maison regorge de tout.

--Oui, soupira Honorine, lorsque nous lui avons fait visite pour la
dernière fois, les armoires de la salle étaient ouvertes... Je vois
encore les belles piles de linge et les paniers pleins d'argenterie...

--Et le cellier plein de provisions! ajouta la veuve.

--Et les meubles de soie entassés dans la chambre de réserve! murmura la
cadette.

--Ah! dit Honorine, qui devenait enragée rien qu'en écoutant cette
énumération, si l'oncle ne veut plus nous voir, c'est bien votre faute,
à toi et à Gaspard! Il fallait l'adoucir et le gagner par des égards,
tandis que vous l'avez irrité avec vos grands airs et vos plaisanteries.
Au lieu de le traiter tout haut d'Harpagon, si Gaspard lui avait porté
un lièvre de temps à autre, tout se serait raccommodé.

Gaspard bondit d'indignation.

--Moi, donner un lièvre à ce pince-maille! Je préférerais le jeter à la
gueule de Phanor!... Pour qui me prends-tu? Est-ce qu'un Mauprié se
couche à plat ventre devant un héritage?... Tu sais le dicton: «Gueux et
fier comme un verrier!» Mon père l'était, et bon chien chasse de race.
J'aimerais mieux crever dans un fossé que de mendier les bonnes grâces
d'un croquant qui s'est enrichi en tondant ses moutons et ses débiteurs,
et qui aujourd'hui encore trouverait à tondre sur un oeuf... Assez sur ce
chapitre, ne m'en parle plus et sers-nous à souper!

Le couvert était mis et la soupe au lait, préparée par Honorine, fumait
dans la soupière. Ils s'assirent tous autour de la table couverte d'une
toile cirée. Madame de Mauprié dit à haute voix le _Bénédicité_, que
Gaspard et Xavier écoutèrent debout, puis on n'entendit plus qu'un bruit
de cuillers et de vaisselle.

Le souper était abondant, et on sentait que le bien vivre était le seul
luxe auquel les Mauprié n'avaient pas renoncé.--Un pâté de lièvre dans
sa terrine, un jambonneau dans sa gelée, une salade de mâches et un
fromage du pays composaient le menu. Gaspard et sa mère l'arrosaient
d'un petit vin du Verdunois; Xavier et les trois filles buvaient de la
piquette. Tous avaient bon appétit, à l'exception de Gertrude, qui se
forçait pour avaler une bouchée, et qui semblait absorbée par ses
réflexions. Gaspard, le dos au feu et son chien Phanor entre les jambes,
mangeait comme quatre, buvait d'autant et semblait rasséréné par le
rayonnement de l'âtre qui lui chauffait les reins, et les rasades de vin
qui lui égayaient le cerveau; son verbe tranchant s'était adouci, et
parfois un large éclat de rire entrecoupait ses propos de chasseur. La
conversation roulait le plus souvent sur les souvenirs du temps passé et
sur les familles de verriers avec lesquelles les Mauprié entretenaient
des relations de voisinage. Au dessert, Gaspard, mis complètement en
bonne humeur, fredonna un air de chasse et conta ses exploits de la
journée. Il était tard quand on se leva de table; Honorine et Gertrude
enlevèrent le couvert et chacun s'apprêta à gagner son dortoir. Les
trois jeunes filles allèrent embrasser madame de Mauprié; Gaspard baisa
bruyamment les joues de ses soeurs, puis s'avança vers Gertrude.

--Allons, petite cousine, dit-il en lui tendant la main, pas de
bouderie!... Faisons la paix!

Gertrude le regarda fixement et répondit d'une voix brève:

--Cousin Gaspard, je suis fille de verrier, moi aussi, et j'ai de la
rancune... Bonsoir.

Gaspard demeurait ébahi. Elle passa rapidement devant lui pour aller
rejoindre ses cousines, puis elle s'approcha de Xavier et murmura, tout
en lui souhaitant le bonsoir:

--J'ai besoin de te parler; sois demain de bonne heure à ton atelier.




II


Ainsi qu'elle l'avait dit à Gaspard, Gertrude était une vraie fille de
verrier. Elle avait la spontanéité, la fierté, les colères violentes de
cette race ardente et chevaleresque dont les types étranges tranchent si
vivement sur le fond vulgaire et effacé des populations
meusiennes.--Venus, dit-on, de la Normandie, les gentilshommes verriers
étaient établis en Argonne depuis un temps immémorial. On les y trouve
déjà installés sous le règne de Philippe le Bel, qui, par lettre royale
datée de 1314, déclara que les gentilshommes de Champagne travaillant
aux verreries ne dérogeaient pas à la noblesse. Ce privilège fut
confirmé plus tard par Henri III, et Henri IV lui-même ne dédaigna pas
de s'occuper des verriers. La manière dont ils lui furent présentés
mérite d'être rappelée.--C'était au commencement de mars 1603, et le roi
se rendait à Metz avec Marie de Médicis; comme on descendait la côte des
Chalaides, au sortir de Sainte-Menehould, plusieurs gentilshommes
débouchèrent de la lisière du bois et coururent au-devant de la voiture.
«Qui sont ces gens-là? demanda le roi.--Sire, répondit le postillon, ce
sont des souffleurs de bouteilles...» Le Béarnais se mit à rire; les
mauvaises langues prétendent même qu'il se permit sur leur compte une
plaisanterie assez salée. La voiture ne s'arrêta pas, car il tombait une
petite pluie fine, il _mousinait_, comme on dit dans le pays, et on
avait déjà perdu beaucoup de temps à écouter la harangue des notables de
Sainte-Menehould; mais Henri IV fit prendre les placets des verriers, et
peu de jours après leur accorda de nouvelles lettres patentes.

Ces gentilshommes, demi-artistes et demi-aventuriers, avaient été sans
doute attirés dans l'Argonne par les ressources nombreuses que le pays
offrait à leur industrie. Un sable pur y foisonnait dans les bruyères,
et les bois, peu exploités, donnaient le charbon à discrétion. Eu outre,
les retraites giboyeuses des défilés, les eaux poissonneuses de la
Biesme, étaient faites pour retenir des gens qui aimaient la bonne chère
et avaient toujours eu du sang de braconniers dans les veines. La forêt
leur plaisait et ils y prospérèrent. Dès 1530, Nicolas Volcyr,
historiographe de Lorraine, vantait «les belles _voirrières_ des boys
d'Argonne.» Le dix-septième siècle fut leur âge d'or. Colbert avait
augmenté leurs privilèges et assuré leur monopole. Ils inondaient de
leurs bouteilles la Lorraine, la Champagne et la Bourgogne, gagnaient
gros et dépensaient d'autant, faisant chère lie, menant grand train et
ayant nombreuse lignée. Les aînés succédaient au chef de famille dans la
direction de la verrerie, les cadets ne rougissaient pas de leur servir
d'ouvriers; quelques-uns cependant devenaient gens d'épée ou gens
d'église; l'un d'eux, Nicolas de Condé, fut de la Compagnie de Jésus et
prononça une oraison funèbre du roi Louis XIII. Les filles épousaient
des verriers du voisinage ou se faisaient religieuses. Dédaignés de la
noblesse territoriale, qui raillait leurs occupations manuelles et les
appelait des gentilshommes _de verre_[1], ils se tenaient fièrement à
l'écart, ne frayant qu'avec leurs confrères, et rendant avec usure aux
bourgeois les mépris hautains des nobles familles du voisinage.

La révolution de 1789 porta un rude coup à leur prospérité en
anéantissant leur monopole. Mais aujourd'hui encore ils ont en grand
mépris les roturiers, qu'ils tiennent à distance et qu'ils appellent des
_sacrés-mâtins_; ils ne se marient guère qu'entre eux, et la fille d'un
gentilhomme verrier ferait plutôt d'un bourgeois son amant que son mari.
La plupart vivent très pauvrement et ont adopté les moeurs et le costume
des paysans au milieu desquels ils habitent; quelques-uns, fatigués de
leur oisiveté, ont pris du service et sont devenus de bons officiers.

C'était ce qu'avait fait le capitaine Jacques de Mauprié, père de
Gertrude; mais ses efforts pour tirer sa famille de l'ornière n'avaient
pas réussi. Il était mort trop tôt, et Gertrude, confiée aux soins de sa
tante, était précisément tombée dans ce milieu d'où le capitaine avait
si énergiquement cherché à sortir. Comme on l'a vu plus haut, la veuve
de Mauprié, qui vivait maigrement d'une rente viagère de deux mille
francs, avait accueilli sa nièce sans enthousiasme, et la vie que
l'orpheline menait à Lachalade était des plus pénibles. Sa nature
expansive et affectueuse était sans cesse refoulée et froissée, tantôt
par la rudesse de Gaspard ou les méchancetés de Reine et d'Honorine,
tantôt par les glaciales rebuffades de la veuve. Un seul membre de la
famille, Xavier, lui avait toujours montré de la sympathie.

Xavier de Mauprié venait d'entrer dans sa vingt-troisième année. Il
avait été élevé jusqu'à dix-huit ans au petit séminaire de Verdun, et sa
première impression, à son retour au logis, fut la vue de cette
charmante cousine de quatorze ans qui lui sauta au cou le plus gentiment
du monde. Madame de Mauprié avait eu l'espoir qu'il entrerait dans les
ordres; mais la vocation ne venant pas, Xavier s'en retourna à Lachalade
sans avoir une idée arrêtée au sujet d'une carrière quelconque. La
famille était trop pauvre pour le pousser dans un emploi public, sa mère
n'eût jamais consenti à faire de lui un commerçant; d'ajournements en
ajournements, il resta à Lachalade, menant une vie dont l'inutilité lui
pesait. Sous l'influence du milieu vulgaire dans lequel il grandissait,
ses nerfs étaient devenus plus irritables, et son esprit de moins en
moins communicatif. Gertrude seule aurait pu l'apprivoiser et le rendre
expansif; mais, avec elle, un autre sentiment arrêtait son élan et
paralysait sa langue,--la timidité.

La grâce primesautière, l'esprit vif et naturel de la jeune fille
imposaient à ce garçon sauvage et gauche. Il brûlait de confier à sa
cousine les inquiétudes et les ambitions qui agitaient son âme, et tout
le temps qu'il était seul, il trouvait mille façons de traduire ses
aspirations confuses; mais une fois en face de Gertrude, les mots ne
venaient plus. Il commençait une phrase, balbutiait en voyant les grand
yeux de la jeune fille se fixer sur les siens, puis brusquement il
s'arrêtait et redevenait silencieux. Plus Gertrude croissait en âge et
plus Xavier se repliait sur lui-même; celle-ci, découragée par les airs
farouches et le ton parfois bourru de son cousin, commençait à imiter sa
réserve. Ils se sentaient toujours sympathiques l'un à l'autre; mais ils
se parlaient peu, se bornant à échanger un sourire ou un regard, en
signe de tacite alliance.

Humilié de son inaction, las des distractions du village et des ineptes
conversations de ses soeurs, Xavier s'était consolé en se livrant à son
goût très vif pour le dessin. Comme son frère Gaspard, il s'était mis à
courir les bois, mais ce n'était pas le même attrait qui le retenait
dans les gorges de l'Argonne.--Il était devenu amoureux de la
forêt.--Les arbres aux attitudes majestueuses, les terrains mouvementés,
la riche coloration des bruyères roses ou des fougères dorées par
l'automne; le monde toujours bruissant, gazouillant ou bondissant des
insectes, des oiseaux et des fauves, tout cela le charmait et le
passionnait. La fée des bois l'avait touché de sa baguette de coudrier;
elle l'avait ramené, séduit et asservi sous les voûtes verdoyantes de la
forêt enchantée. Il y passait des journées entières à dessiner. Il avait
fait connaissance avec les charbonniers et les sabotiers de la
Gorge-aux-Couleuvres, et ces silvains demi-sauvages, tout possédés de
l'esprit forestier, l'avaient initié aux mystères des bois. Le soir, au
long des fournaises flamboyantes, le maître charbonnier lui avait appris
le nom de toutes les essences d'arbres, le chant de toutes les espèces
d'oiseaux, et c'était en voyant le sabotier de la Poirière tailler le
hêtre et le bouleau, qu'une préoccupation nouvelle avait agité son
esprit.

De l'admiration des belles choses au désir de les reproduire, la
distance est courte. Xavier s'était tout à coup senti travaillé par ce
besoin de création qui fait le tourment et la joie des organisations
artistiques. Après s'être longtemps contenté de dessiner des arbres et
des plantes, il fut pris du désir de serrer de plus près la réalité,
tout en l'accommodant à certaines combinaisons idéales. La rustique
industrie du sabotier Trinquesse fut pour lui comme une révélation. Il
essaya à son tour de tailler le bois à sa fantaisie, et pria Trinquesse
de lui apprendre son métier. Il y fit bientôt des progrès surprenants,
et non content de manier la _rouette_ et le _paroir_, il s'aboucha avec
le menuisier de Lachalade, qui lui montra à dresser, à tourner et à
assembler. Puis, son apprentissage terminé, il se procura les outils
nécessaires et installa son atelier de sculpture sur bois dans un
appentis adossé à la clôture du jardin.

C'était là qu'il passait des journées entières, tout absorbé par des
tentatives auxquelles personne dans la famille ne s'intéressait, sauf
Gertrude. Ce fut là qu'il vint attendre sa cousine au lendemain de la
scène qui ouvre ce récit. Cette visite matinale, annoncée si brusquement
et si mystérieusement par la jeune fille, l'avait préoccupé toute la
nuit; il allait et venait dans l'atelier d'un air impatient, et son
inquiétude se peignait sur sa physionomie aux traits mobiles. C'était, à
cette époque, un garçon maigre et brun, de taille moyenne et de mine
rêveuse. Ses beaux yeux noirs, enfoncés dans l'orbite, avaient parfois
l'air de regarder en dedans. Il ne portait pas sa barbe, et l'expression
fine, un peu triste, de sa bouche ressortait mieux encore sur son visage
soigneusement rasé. Les flammes sombres de ses yeux creux et la ligne
rouge de ses lèvres tranchaient vivement sur la pâleur olivâtre de son
teint, et donnaient un caractère saisissant à sa figure encadrée de
longs cheveux noirs.

Il tressaillit tout à coup en entendant crier le sable de l'allée; un
frôlement de jupe et un léger bruit de pas annonçaient l'arrivée de
Gertrude. Il courut ouvrir à sa cousine et l'amena jusqu'auprès de
l'établi où un petit poêle ronflait joyeusement.

--Je t'ai fait un bon feu, lui dit-il, assieds-toi là et chauffe tes
pieds... L'air est humide ce matin.--Tout en tourmentant un morceau de
bois avec son ciseau, il la regardait d'un air embarrassé, Gertrude
était restée debout près de l'établi. Ses lèvres étaient serrées, ses
regards sérieux, et elle pressait nerveusement contre sa poitrine les
pointes de sa fanchon.

--Comme tu es pâle! s'écria Xavier.

--Je n'ai pas dormi, répondit-elle; j'ai pensé toute la nuit à une chose
à laquelle je me suis décidée.

--Que veux-tu dire, Gertrude, et qu'y a-t-il de nouveau?

--Je ne puis plus supporter la vie que je mène, Xavier, je ne le puis
plus!... Je sens chaque jour davantage combien je suis ici à charge à
tout le monde.

--A tout le monde?... interrompit Xavier en la regardant d'un air de
reproche.

--Non, pas à toi! s'écria-t-elle en se rapprochant de lui, tu as
toujours été bon pour moi, cousin Xavier. Mais les autres!... Tu as
entendu Gaspard, hier, et tu sais qu'il m'a prise en aversion... Mes
cousines sont méchantes avec moi et ma tante ne m'aime pas. Je fais
pourtant ce que je puis pour qu'on m'aime, et je n'y réussis pas! Je
sens que je leur pèse. Je ne suis qu'une enfant, mais j'ai de l'orgueil,
moi aussi, et je souffre... Je veux partir.

--Partir!... Xavier laissa tomber son ciseau et demeura muet. Il
regardait sa cousine sans pouvoir parler, et ses mains étaient toutes
tremblantes. Pour lui, Gertrude était la seule joie de la maison, le
seul point lumineux dans la vie grise et terne de tous les
jours.--Partir! reprit-il enfin d'une voix sourde, seule! à ton âge!...
Y penses-tu?

--Il y a longtemps que j'y pense, poursuivit Gertrude, et j'avais hésité
jusqu'à hier soir, mais ce matin mon parti est pris. Je suis courageuse,
je travaillerai. Voilà un an que je vais coudre chez la modiste du
village; c'est une bonne fille qui m'a appris ce qu'elle sait et qui
s'est déjà occupée de me chercher une place à la ville.

--Elle l'a trouvée? demanda-t-il avec anxiété.

--Oui, et c'est pourquoi je me suis décidée à te parler ce matin avant
que tu ne partes pour les Islettes... Voici une lettre que je te prie de
mettre à la poste là-bas.

Xavier demeurait silencieux. Ses yeux sombres avaient pris une
expression d'angoisse passionnée. Il contemplait tristement Gertrude,
qui s'était approchée du poêle et tendait vers la plaque de fonte ses
petites mains glacées.

--Dans trois jours, reprit-elle, quand tu retourneras aux Islettes, il
faudra que tu aies la complaisance de passer de nouveau au bureau de
poste. La maîtresse du magasin où je désire travailler doit répondre à
cette lettre poste restante, et tu me rapporteras sa réponse.

--Je ferai ce que tu demandes, dit-il en soupirant profondément; mais
songes-y bien encore, Gertrude... La vie est dure chez les autres!

--Je le sais, répondit-elle avec amertume... Puis comme elle craignait
de l'avoir blessé, elle lui prit la main et la serra.

--Merci, dit-elle, ami Xavier! Garde-moi le secret jusqu'à nouvel ordre.

Elle avait les larmes aux yeux, et lui, se sentait le coeur serré par une
douleur poignante.

--Gertrude, s'écria-t-il, ne t'en va pas!

--Il le faut, mon ami.

--Gertrude! répéta-t-il encore en lui secouant la main, et en même temps
mille pensées confuses lui montaient aux lèvres. Ses yeux regardaient sa
cousine avec une expression touchante. Si ces grands yeux sombres
avaient pu parler, ils auraient dit: «Par pitié, ne t'en va pas, sois
patiente et appuie-toi sur mon bras!...» Mais les yeux se contentaient
de lancer des regards navrants, et Xavier n'osait pas révéler tout ce
qu'il avait dans le coeur. D'ailleurs son propre avenir était si obscur!
Le secours qu'il aurait pu offrir était beaucoup si on l'aimait, peu de
chose s'il n'était pas aimé. Qui pouvait savoir si Gertrude l'aimait
autrement que comme un compagnon d'enfance?... Si elle l'avait aimé plus
sérieusement, aurait-elle songé à partir?...

Il refoula en lui les mots prêts à jaillir.

--Soit, dit-il d'une voix étranglée, je ferai ta commission.

Gertrude le remercia de nouveau et quitta l'atelier. Accoudé sur son
établi, Xavier la regardait à travers les vitres tandis qu'elle suivait
légèrement les plates bandes herbeuses. Elle avait disparu depuis
longtemps déjà, qu'il était encore, à la même place, la main appuyée sur
son front, roulant des pensées noires et découragées, pendant que le
vent faisait tournoyer les feuilles sèches sur le gazon, et que les
moineaux pépiaient dans les sapins....

Quatre jours après, Xavier qui revenait des Islettes aperçut, au soleil
couchant, Gertrude qui l'attendait sur le pas de la porte.

--J'ai quelque chose pour toi, lui dit-il tristement, et il lui tendit
une lettre qu'elle décacheta avec vivacité. Tandis qu'elle la lisait,
Xavier, appuyé contre la porte, considérait le fin profil de la jeune
fille éclairée par les rougeurs du couchant. Elle releva brusquement la
tête, et il l'interrogea du regard.

--Tout est terminé, dit-elle avec un léger tremblement dans la voix; les
demoiselles Pêche consentent à me prendre comme apprentie, et je dois
être rendue à B... le 1er mars prochain... Ce soir je parlerai à ma
tante.... Merci encore, Xavier!

Elle se retourna pour lui serrer la main, mais il s'était déjà enfoncé
dans l'ombre du couloir, et elle l'entendit s'éloigner du côté du
jardin.

Lorsque toute la famille fut réunie pour le souper, et que Gaspard eut
allumé la lampe, Gertrude alla s'asseoir près de madame de Mauprié et
déplia silencieusement sa lettre. Au bruit du papier froissé, la veuve
posa son tricot et dit à sa nièce en lui dardant un regard froid:

--Qu'y a-t-il, Gertrude, et que me veux-tu?

--Ma tante, commença la jeune fille d'une voix émue mais ferme, vous
m'avez accueillie chez vous, et depuis cinq ans vous avez été pour moi
une parente dévouée; je vous ai imposé de lourds sacrifices et je vous
en serai toujours reconnaissante....

La veuve fronça les sourcils, piqua une aiguille dans ses cheveux et
s'écria d'une voix brève:

--Ça, où veux-tu en venir?

--A vous annoncer, ma tante, que je ne veux pas abuser plus longtemps de
votre hospitalité: j'ai trouvé à B... une position convenable, et je
viens vous demander la permission de l'accepter.

En même temps elle remit sa lettre à madame de Mauprié. En entendant ces
dernières paroles, Gaspard avait relevé brusquement la tête; Honorine et
Reine se regardaient et cherchaient tout bas qu'elle pouvait être cette
position mystérieuse qui allait permettre à leur cousine de se produire
à la ville.

«Cette chance-là ne m'arrivera jamais!» songeait Reine dépitée.--Xavier,
les poings serrés sur les tempes, les lèvres froides, regardait la
lettre, sa mère et Gertrude. Un silence profond remplissait la salle.

La veuve ajusta ses lunettes et lut lentement, puis, rejetant le papier
avec dédain:

--Ainsi, dit-elle, tu veux te faire modiste!...

Modiste!... A ce mot, Honorine ébaucha un sourire de pitié et Reine
poussa un soupir de soulagement; quant à Gaspard, il se remit à frotter
son fusil et à siffler d'un air narquois.

--Oui, répondit Gertrude, je veux gagner ma vie honnêtement, et n'être à
charge à personne.

Madame de Mauprié se mordit les lèvres.

--Tu as dix-neuf ans à peine, continua-t-elle, et je suis responsable de
tes actes.... Est-il convenable que je te laisse aller à dix lieues
d'ici, dans une boutique où tu seras en compagnie de filles de rien, et
exposée à tous les dangers d'une situation pareille?

--Les demoiselles Pêche sont d'honnêtes filles; j'habiterai chez elles,
et d'ailleurs je saurai me protéger moi-même.

--Et te payera-t-on suffisamment pour te faire vivre?

--On me donnera, pour commencer, le logement et la table, répondit
Gertrude en rougissant; jusqu'à ce que je gagne davantage, je vous
prierai de m'envoyer une partie de la rente de six cents francs qui me
vient de ma mère.

--Et si nous refusons?... Car tu oublies que Gaspard est ton tuteur.

--Alors, répliqua-t-elle d'un ton ferme, je m'adresserai à mon oncle
Renaudin, qui est mon subrogé-tuteur et qui me fera émanciper.

Gaspard se mit à rire bruyamment.

--Eh! s'écria-t-il, laissez-la donc aller, ma mère!... Le village n'est
pas fait pour de pareilles duchesses. Il leur faut la ville pour étaler
leurs grâces et faire l'admiration des marjolets qui flânent le dimanche
sur les promenades!... Toutes ces mijaurées-là s'imaginent qu'à la ville
on trouve encore des rois qui épousent des bergères, et voici Reine qui
grille d'envie, elle aussi, de trôner derrière un comptoir!

Reine se redressa comme une guêpe en colère et lança à son frère un
regard furibond.

--Reine est trop bien née pour songer à devenir une fille de boutique,
dit la veuve; elle n'oubliera jamais qu'elle est une Mauprié....

A ces mots Gertrude sentit le rouge lui monter au front. Elle fit
quelques pas vers sa tante; ses yeux étincelaient et ses narines
frémissaient.

--Madame, s'écria-t-elle d'une voix vibrante, c'est vous qui oubliez
étrangement l'histoire de notre famille.... Vous parlez des Mauprié!
Lorsque mes ancêtres vinrent en Argonne, ils étaient pauvres et ne
crurent pas déroger en soufflant le verre.... J'entends agir comme eux
et ne pense pas déchoir!...

Il y eut de nouveau un grand silence dans la salle. Gaspard regardait sa
cousine d'un air ébaubi, et lorsqu'on se mit à table, Xavier serra
fortement la main de Gertrude. Le souper fut maussade; Gertrude ne
mangeait pas, Xavier était pensif et les autres ne disaient mot.

Lorsqu'on eut fini, madame de Mauprié retint légèrement par le bras sa
nièce qui se disposait à se retirer.

--Quand comptez-vous nous quitter? lui demanda-t-elle.

--Je dois être au magasin le 1er mars, répondit la jeune fille, et je
voudrais partir au moins la veille.

--Nous avons encore quatre jours jusqu'à la fin du mois, reprit
froidement la veuve, je pense que vous les emploierez à réfléchir....
Bonsoir, ma nièce.

Elle s'apprêtait à lui tendre machinalement son front comme chaque soir,
mais Gertrude se borna à la saluer et sortit sans ajouter une parole.




III


Le jour fixé pour le départ de l'orpheline était arrivé. Sa petite
malle, cadenassée et ficelée, attendait dans le corridor le passage
d'Herbillon le _brioleur_[2] qui devait la charger sur un de ses mulets,
et accompagner la jeune fille jusqu'aux Islettes où passe le courrier de
B... Il ne restait plus à Gertrude qu'une démarche pénible à faire,
c'était sa visite d'adieu à l'oncle Renaudin. Cette visite lui coûtait,
car le bonhomme était quinteux et recevait fort mal les visiteurs,
surtout quand ceux-ci faisaient partie de sa famille. Néanmoins Gertrude
se croyait obligée à ce dernier devoir. L'oncle Eustache était le frère
de sa mère, et puis elle l'avait trouvé si faible, si vieilli,
lorsqu'elle l'avait rencontré récemment!... Qui pouvait dire si elle le
reverrait jamais? C'est en songeant à toutes ces choses que, vers midi,
Gertrude prit le chemin de la maison de son oncle.

Cette maison était une ancienne dépendance de l'abbaye de Lachalade, et
on l'appelait encore l'Abbatiale. Elle était bâtie un peu en dehors du
village, sur une éminence d'où l'on dominait la vallée de la Biesme, et
elle comprenait, outre les bâtiments d'habitation, un grand jardin
abandonné dont les murs croulants ne finissaient qu'à la lisière de la
forêt. Le chemin qui allait du village à l'Abbatiale était bordé de
peupliers mélancoliques et aboutissait à un grand mur triste dans lequel
était pratiquée une porte cintrée, prudemment munie d'un guichet. C'est
devant cette porte que Gertrude s'arrêta pour respirer, car son coeur
battait fort et elle se sentait tout oppressée. Au bout de quelques
minutes elle agita la chaîne rouillée de la sonnette. Un tintement
plaintif réveilla l'écho de la cour sonore, un aboiement lointain y
répondit, mais personne ne se montra. Enfin un bruit de sabots résonna
dans la cour, puis une clef grinça dans la serrure et la porte
s'entre-bâilla.

--Bonjour, Fanchette; puis-je voir mon oncle? demanda Gertrude à une
vieille servante qui l'examinait d'un air revêche.

--Vous savez bien que M. Renaudin ne veut recevoir personne, répondit
froidement celle-ci.

--C'est que je pars ce soir... pour longtemps, et j'aurais désiré lui
dire adieu.

La servante, tenant toujours la porte à demi fermée, considérait la
jeune fille d'un air soupçonneux.

--Allons, Fanchette, dit une voix d'homme, laisse donc entrer
mademoiselle dans la cour.... J'irai voir si elle peut monter là-haut.

En même temps le vieux garde Pitois ouvrit la porte toute grande et fit
passer Gertrude, malgré les protestations de Fanchette. Les deux
domestiques s'acheminèrent vers la porte du vestibule, en discutant
aigrement. Gertrude les suivait toute décontenancée et regardait
machinalement la cour solitaire avec sa ceinture de hauts bâtiments aux
volets clos, son puits à la margelle usée et sa pelouse ovale bordée de
buis, où un grand houx dressait son feuillage sombre et piquant, emblème
de la maussaderie des hôtes du logis....

--Je vous dis que M. Renaudin ne la recevra pas! marmonnait Fanchette.

--Encore faut-il s'en assurer, grommelait Pitois.

--Allez-y donc, vieil entêté! s'écria-t-elle poussée à bout.

Ils étaient arrivés dans le vestibule, en face d'un escalier de pierre
qui conduisait à la chambre de M. Renaudin.

--Eh bien! Fanchette, dit une voix perçante et plaintive, que signifie
ce vacarme?...

En même temps l'oncle Renaudin parut sur les marches supérieures de
l'escalier. Il était enveloppé dans une longue redingote râpée, ses
doigts maigres s'appuyaient à la rampe de fer, son corps était courbé
comme la lame d'une serpe et sa tête surplombait, montrant un crâne
couronné de cheveux blancs, un long nez pointu et des yeux gris qui
dardaient un regard méfiant.

--Que me veut-on? répéta-t-il d'un ton bref, en apercevant une figure
étrangère.

--C'est votre nièce, monsieur, dit Pitois.

--Je ne veux voir personne, murmura le vieillard d'un ton bourru.

--Mon oncle, commença Gertrude en s'avançant, je venais vous faire mes
adieux... En même temps elle le regardait avec ses beaux yeux mouillés
de larmes.

Le son clair de cette voix sympathique sembla frapper le vieillard. Il
s'arrêta, dévisagea silencieusement sa nièce, puis, comme si quelque
chose avait enfin tressailli au dedans de lui, sa figure prit une
expression moins rébarbative.

--Tes adieux? reprit-il, tu quittes donc la maison du verrier?

--Je vais à B..., répondit Gertrude.

--A B...! s'écria M. Renaudin.--Les muscles de sa face parcheminée se
détendirent et le nom de cette ville parut agir mystérieusement sur son
esprit.--Pitois, cria-t-il, laisse-la monter.

--Attrape! dit le garde triomphant, et il fit la nique à Fanchette qui
s'éloigna d'un air grognon.

Quand Gertrude fut sur le palier: «Attends un moment, petite!» murmura
son oncle. Il se traîna dans sa chambre où la jeune fille l'entendit
clore à double tour les portes des armoires et les tiroirs d'un
secrétaire. «Tu peux venir maintenant!» lui cria-t-il.

La pièce où elle entrait était entièrement lambrissée de chêne. Au fond,
un grand lit carré à baldaquin de perse faisait face à la porte. De
hautes fenêtres garnies de rideaux jaunis donnaient sur la vallée et les
bois. M. Renaudin était assis dans son fauteuil de façon à avoir le
secrétaire à portée de la main.--Viens te chauffer, dit-il à Gertrude en
lui montrant une chaise près de la cheminée où deux pauvres tisons se
mouraient dans un monceau de cendres. Il attisa un moment le brasier,
puis fixant de nouveau ses yeux perçants sur la jeune fille:

--Dis-moi, reprit-il, que vas-tu faire à B...?

--Je vais y apprendre un métier, mon oncle, afin de gagner ma vie.

La figure de l'avare s'éclaircit un peu.

--Bien, fit-il, tu veux travailler... Bien cela, petite, et d'autant
mieux que ce n'est pas dans les habitudes de ta famille... Et les
Mauprié te laissent partir sans regret, hein?

--C'est moi qui ai demandé à m'en aller; je ne voulais pas abuser de
l'hospitalité de ma tante... Il faut apprendre à se suffire à soi-même,
quand on est pauvre.

--Pauvre!... pauvre! grommela le vieillard qui crut saisir un reproche
dans ces derniers mots, à qui la faute?... Si ta mère et ta tante
m'avaient écouté autrefois, elles n'auraient pas épousé leurs _hâzis_[3]
de verriers, et elles s'en seraient mieux trouvées... Enfin,
continua-t-il en se radoucissant, tu as pris le bon parti, qui est de
travailler quand on est jeune... C'est comme cela que j'ai fait; j'ai
quitté Lachalade à ton âge, avec mon paquet sur le dos... J'allais à
B..., comme toi... Eh! eh! il y a eu de cela quarante-deux ans à la
Chandeleur dernière...

Il poussa un soupir, croisa ses longs doigts sur ses jambes et se mit à
regarder le foyer à demi éteint où scintillaient parfois encore quelques
points lumineux. Cette allusion à sa jeunesse l'avait rendu songeur; il
resta longtemps silencieux. Gertrude embarrassée ne savait si elle
devait s'en aller. A un mouvement qu'elle fit pour quitter sa chaise, M.
Renaudin releva la tête.

--Quoi! tu veux déjà partir, s'écria-t-il... Attends encore un peu, je
n'ai pas tout dit.

Il contempla un moment la jolie figure étonnée et attentive de sa nièce;
on eût dit que ses regards se rafraîchissaient en se reposant sur ces
cheveux soyeux, sur ces yeux limpides et rêveurs, sur cette petite
bouche souriante... Il se leva péniblement et effleura de sa main ridée
et tremblante les bandeaux crêpelés de Gertrude.

--Comme tu as de beaux cheveux blonds! soupira-t-il. Va, rassieds-toi
encore un peu; mes yeux ne sont pas souvent réjouis par la vue de la
jeunesse... Arrête-toi un peu ici. Qui sait quand nous nous reverrons?

Il secoua tristement la tête, et il y eut de nouveau un moment de
silence. On entendait la bise se lamenter dans la cage de l'escalier.

--Écoute le vent, reprit-il... Rassieds-toi et chauffe tes petits
pieds... Attends, je vais mettre du bois au feu et te faire une bonne
flambée.

Il attisa le brasier et jeta sur les chenets une brassée de menu bois
qui pétilla en lançant une flamme claire.

--Eh! eh! dit-il en étendant ses mains devant le foyer, c'est gai, un
bon feu, cela vous ragaillardit... C'est bien à toi, Gertrude, d'être
venue me faire visite!

--Et pourtant, répondit Gertrude un peu apprivoisée et demi-souriante,
et pourtant vous ne m'aviez guère encouragée...

--Oui, c'est vrai... Je me disais: «La caque sent toujours le hareng» et
je te jugeais d'après tes grandes pecques de cousines, mais tu ne leur
ressembles pas, tu es tout autre... Tu ressembles...

Il s'arrêta, passa la main sur son front jauni et poussa un long soupir.

--D'ailleurs, ajouta-t-il, je suis content de ton courage et de ta bonne
envie de travailler... Mais tu ne m'as point dit ce que tu comptes faire
à B...?

--Je veux y apprendre le métier de modiste.

M. Renaudin tressaillit et murmura en se parlant à lui-même: «Modiste...
à B...? Il y a des ressemblances singulières!»

Et comme si cette réflexion l'avait replongé dans de profondes
méditations, il tourna la tête du côté de la cheminée. La flamme dansait
sur les chenets en formant mille fantastiques images, et au dehors la
bise se lamentait toujours. Était-ce la plainte du vent qui réveillait
de vieux souvenirs, ou bien le vieillard revoyait-il dans les arabesques
de la flamme les fuyantes apparitions d'une époque lointaine?... Il
étendait ses mains vers le brasier, puis il les passait sur son front
comme pour réchauffer sa mémoire engourdie. Sa figure s'était attendrie
et ses yeux étaient devenus humides.

--Tu auras grand froid sur la route, ma pauvre enfant! reprit-il tout à
coup... Aie soin de bien te couvrir! En vérité, il y a des ressemblances
singulières!... En te regardant et en entendant la bise de mars, il me
semble revoir une pauvre enfant comme toi, qui s'en allait seule aussi
dans la froidure et le vent... Écoute, dit-il en s'animant, laisse-moi
te donner un conseil... Quand tu seras là-bas, à la ville, veille bien
sur ton coeur! A ton âge, on ne demande qu'à aimer; défie-toi de ceux qui
te diront que tu es jolie!... Ne donne pas ton coeur avant d'avoir au
doigt un bel anneau de mariée. Veille sur toi; les hommes sont égoïstes
et ne valent rien!...

Il s'était levé, tout surexcité; l'expression étrange de sa figure
effraya Gertrude:

--Mon oncle, dit-elle, il est temps que je prenne congé de vous; je vais
jusqu'aux Islettes à pied, et le brioleur Herbillon m'attend pour
charger ma malle.

--Allons! fit-il en abaissant la voix, merci de ta visite, Gertrude!
Avant de partir, mets-toi là et écris-moi lisiblement ton adresse à B...

Elle lui obéit, et pendant qu'elle écrivait, il ouvrit son secrétaire:

--Je ne veux pas que tu t'en ailles sans rien emporter de moi. Tiens!

Il lui glissa dans la main un double louis:

--Serre-le bien, c'est de l'or... C'est beau et bon comme un rayon de
soleil, et c'est plus rare! Ne le montre à personne ici, et promets-moi,
si j'ai besoin de toi quelque jour, de revenir dès que je t'appellerai.

--Je vous le promets, mon oncle, répondit-elle tout émue!

--Maintenant, laisse-moi baiser tes cheveux blonds... Là... Bon voyage,
petite Gertrude, et merci... Ta visite m'a fait du bien... Il
l'accompagna jusque sur l'escalier:

--Ne dis rien à tes cousines! lui cria-t-il encore.

Quand Gertrude arriva au logis de sa tante, les _sonnailles_ des mulets
retentissaient déjà dans la descente de la Louvière.

--Eh bien! lui demandèrent à la fois Reine et Honorine, comment t'es-tu
tirée de ta visite à l'oncle Renaudin?

--Il m'a bien reçue, répliqua-t-elle brièvement, et il est meilleur
qu'on ne le dit.

Gaspard était parti dès le matin pour la chasse, madame de Mauprié et
ses filles étaient seules dans la salle. Gertrude courut à l'atelier
espérant y trouver Xavier, mais l'appentis était vide. «Où peut-il
être?» se demandait-elle et elle se sentait le coeur gros. Elle parcourut
du regard l'étroit réduit où s'étaient passées les seules bonnes heures
de sa jeunesse. Elle fit un adieu silencieux aux vitraux verdâtres, aux
dessins accrochés aux murs, aux outils rangés le long de l'établi... Le
bruit des _sonnailles_ s'était rapproché.

--Gertrude, cria la voix stridente d'Honorine, voici le brioleur!

Elle se hâta d'accourir et questionna ses cousines sur Xavier, Reine
haussa les épaules et répondit négligemment:

--Il court les bois, sans doute.

Gertrude sentit des larmes lui monter aux yeux. Elle était habituée aux
façons bizarres de son cousin, mais cette absence dans un pareil moment
lui semblait impardonnable.--On avait chargé son bagage à dos de mulet.
La veuve n'eut pas un moment d'expansion, et son baiser fut aussi froid
que d'habitude.

--Au revoir, ma nièce, fit-elle solennellement..., que Dieu vous garde!

Gertrude embrassa ses deux cousines.

--Nous t'écrirons là-bas et tu nous enverras des chapeaux! lui dit
Reine.

Ce fut la seule marque d'intérêt que Gertrude emporta de la maison de sa
tante...

Dans la chambre haute de l'Abbatiale, le vieil oncle Renaudin était
resté tout absorbé par les souvenirs que la visite de sa nièce avait
réveillés. Il s'était rassis dans son fauteuil et demeurait immobile,
les coudes sur les genoux et le front dans les mains. La belle flambée
allumée en l'honneur de Gertrude s'était éteinte et l'âtre ne contenait
plus que des cendres grises; mais dans les corridors de la vieille
maison le vent de mars gémissait toujours. Peu à peu on entendit au
dehors, dans l'éloignement, un bruit de grelots. Le vieillard se leva,
poussa un soupir et se mit à fouiller les tiroirs de son secrétaire.
Dans un coin il trouva un objet de petite dimension soigneusement
enveloppé de papier de soie. C'était une ancienne lorgnette de spectacle
avec trois tuyaux de cuivre doré et une garniture d'ivoire. On ne s'en
était pas servi depuis longtemps, car les tuyaux jouaient difficilement
les uns dans les autres, M. Renaudin nettoya les lentilles avec un
chiffon, ajusta les tuyaux, et s'approchant de l'une des fenêtres,
braqua la lorgnette sur la campagne. De l'embrasure où il se tenait on
pouvait voir l'extrémité du logis de Mauprié, l'angle du jardin, puis la
route blanche serpentant au long des bois et des prés, dans la direction
des Islettes.

Le bonhomme distingua bientôt les mulets avec leur charge de charbon,
puis le chien courant de l'un à l'autre, puis le brioleur chevauchant
sur la dernière mule et fermant la file. Gertrude enveloppée dans un
châle gris et coiffée d'une capeline bleue, cheminait à côté de lui.

--Voici la petite! murmura Renaudin, comme elle marche bravement sur
les cailloux de la route! Les Mauprié l'ont laissée partir seule... Ses
nobles cousines n'ont pas daigné l'accompagner jusqu'aux Islettes; le
hâle aurait gâté leur précieux teint!... Les pécores!... Heureusement
Gertrude ne leur ressemble pas.

Courbé vers la fenêtre, le front appuyé contre la targette glacée, il
clignait un oeil, et de l'autre suivait les détours de la route à travers
la lorgnette. Au dehors, le vent secouait les branches décharnées et les
pièces de toile pendues à des cordes dans le clos du voisinage. La
girouette du toit virait et grinçait furieusement.

--Quel vent! murmurait le vieillard, elle a bien fait de cacher ses
cheveux blonds. Elle marche bravement; elle est vaillante et elle a du
coeur... Tant mieux!

Il la suivait toujours avec un redoublement d'attention à mesure que la
distance rendait les images moins distinctes. Tout à coup une brume
mystérieuse brouilla les objets et il ne vit plus rien... Une buée
humide voilait le verre de la lunette. Les mains de M. Renaudin
tremblaient. Il les porta à ses paupières, à ses yeux si longtemps secs
comme son coeur, et il y trouva des larmes...

Gertrude aussi, sur la route balayée par la bise, avait des pleurs dans
les yeux. Elle écoutait pensivement le bruit berceur des _sonnailles_,
elle regardait le ciel où de longs nuages couraient avec une hâte
furibonde, le taillis où les chênes entre-choquaient leurs branches
encore couvertes des feuilles de l'an passé, les oseraies rougeâtres qui
bordaient le cours de la Biesme; puis elle se sentait un poids plus
lourd sur le coeur et cherchant la cause de ce redoublement de peine,
elle la trouvait dans l'absence étrange de Xavier. «Pourquoi n'est-il
pas venu me serrer la main?» se demandait-elle. Cet oubli lui paraissait
tellement inexplicable, qu'elle n'eût pas été étonnée de voir tout à
coup Xavier sortir du bois et accourir au-devant d'elle. A chaque point
noir qui apparaissait au loin: «Est-ce lui?» se disait-elle.--Puis le
point grandissait, et c'était un cantonnier cassant des pierres ou un
mendiant courbé sous sa besace, qui cheminait en comptant sa recette de
vieux sous.

Le brioleur Herbillon, qui était un brave homme et qui la voyait triste,
essayait de la distraire en lui contant des histoires de chasse. De
temps à autre, tout en talonnant son mulet, il entonnait une vieille
chanson du pays, à laquelle les tintements des _sonnailles_ formaient un
accompagnement naturel. En sa qualité de brioleur, il savait des
chansons de toute sorte et de toute provenance; tristes, gaies ou
gaillardes; chansons de noce et chansons de métier, refrains de soldats
ou complaintes de bergers.--Il en dit une surtout qui remua le coeur de
Gertrude, tant l'air lui semblait doux et tant quelques-unes des
rustiques paroles s'accordaient avec sa situation:

«Mon Dieu, mon Dieu, que je suis aise
Quand j'ai ma mie auprès de moi!
Je la prends et je la regarde:
O ma mignonne, embrasse-moi!

--Comment veux-tu que je t'embrasse?...
Tout chacun dit du mal de toi;
On dit que tu vas à la guerre,
Servir dans les soldats du roi.

--Ceux qui t'ont dit cela, ma belle,
Ne t'ont dit que la vérité;
Mon cheval est là à la porte,
Est tout sellé et tout bridé...

--J'ai tant pleuré, versé de larmes,
Que les ruisseaux ont débordé;
Petits ruisseaux, grandes rivières,
Quatre moulins en ont viré...»

Gertrude à son tour fondait en larmes aux sons de cette complainte
rythmée par la voix chevrotante du brioleur. Celui-ci vit que son remède
produisait un effet contraire à celui qu'il avait espéré, et il s'arrêta
court.

--Voyons, dit-il, mademoiselle Gertrude, ne vous laissez pas aller ainsi
à votre envie de pleurer. Je sais bien que ça soulage le coeur, mais ça
gâte les yeux quasiment comme la fumée de bois vert. Allons, allons,
hardi!... Montrez que vous êtes brave à l'égal de feu votre père!...
Aussi bien, nous voici au bourg et il ne faut pas que les gens des
Islettes vous voient pleurer comme une petite fille.

On était arrivé en effet, et déjà l'auberge se montrait avec son
escalier de pierre, son enseigne balancée par le vent, et sa remise
pleine de chevaux de rouliers. Gertrude essuya ses yeux, le brioleur
déchargea la petite malle, serra la main de la jeune fille et prit
congé. La voiture ne devait pas tarder; Gertrude s'assit sur le banc de
l'auberge, et elle n'y était pas depuis cinq minutes, lorsque tintèrent
les grelots du courrier qui descendait au galop la côte de Biesme.

Les chevaux s'arrêtèrent tout fumants devant l'auberge. On lia la malle
derrière la capote, et déjà Gertrude s'apprêtait à monter, quand elle
entendit son nom prononcé par une voix bien connue... Celui qu'elle
n'espérait plus, Xavier, sortit d'une maison voisine et s'élança vers
elle.

--Ah! s'écria Gertrude en lui tendant la main, je savais bien que tu ne
me laisserais pas partir ainsi!

Xavier semblait très ému; ses yeux noirs brillaient et la course avait
coloré ses joues.

--J'ai eu peur de ne pas arriver à temps! dit-il enfin.

--Pourquoi ne t'es-tu pas trouvé à la maison?

Il secoua la tête et plongea ses yeux dans ceux de sa cousine:

--Je ne voulais pas te faire mes adieux devant ma mère et mes soeurs.
J'avais besoin de te serrer les mains à mon aise, loin des regards
indifférents... Et puis... Il s'arrêta.

--Et puis? fit Gertrude en souriant.

--Et puis j'avais peur de montrer aux autres tout le chagrin que j'ai de
te voir partir!

Il détourna la tête et, comme s'il avait été honteux d'en avoir trop
dit, il reprit avec brusquerie:

--D'ailleurs, je voulais te donner ceci, et le serrurier des Islettes
n'en avait pas terminé la monture.

Il déchira le papier qui enveloppait un petit coffret de chêne sculpté,
puis il le tendit à sa cousine.

--C'est le premier essai dont je ne sois pas trop mécontent... Garde-le
pour y mettre tes aiguilles et tes écheveaux.

Elle souriait. Il ouvrit le coffret et y prit un bouquet de violettes et
d'anémones sauvages,--les premières de la saison.

--Tiens, continua-t-il, voici encore des fleurettes que j'ai cueillies
pour toi dans un ravin exposé au midi.

Gertrude sentait des larmes lui monter aux yeux.

--Merci tout plein, ami Xavier, dit-elle en lui serrant de nouveau la
main... Tu me gâtes!

--En voiture! en voiture! cria le conducteur qui s'impatientait.

Gertrude monta.

--Pense un peu à moi, là-bas! murmura encore Xavier d'une voix brisée.

Elle répondit en agitant la main et en aspirant longuement le parfum des
fleurettes.

--Hue, la Grise! Hardi, Blond!... s'écria le conducteur en faisant
claquer son fouet. L'attelage prit le trot et la voiture disparut
bientôt dans les vapeurs de la nuit brunissante.




IV


Hop! hop!... A travers les hautes forêts de l'Argonne la voiture passait
au trot, et la faible lueur des lanternes éclairait vaguement les
profondeurs boisées où la brume flottait sur la cime des chênes. Parfois
une éclatante et soudaine illumination flamboyait parmi les arbres de la
lisière. De larges embrasures se découpaient en noir sur un fond
lumineux, et vers le ciel s'élançaient de hautes cheminées surmontées
d'une fumée rougeâtre.--C'était une verrerie... Les baies des fenêtres
laissaient voir des ombres fantastiques s'agitant dans cette lumière
incandescente et remuant des matières embrasées au bout de longues
cannes de fer... C'étaient les verriers, les _hâzis_ maigres et brûlés
par les flammes d'enfer de leurs _ouvreaux_ nuit et jour allumés... Et
Gertrude songeait à la maison de sa tante, à l'appentis couvert de
tuiles moussues et à Xavier. Elle revoyait ce dernier accoudé sur son
établi, le menton dans sa main, pensif, concentré, les yeux tournés vers
une vision intérieure. Elle le voyait aussi courant dans les bois à la
recherche des premières fleurs de la saison, elle entendait encore
l'accent profondément triste de sa voix, lorsqu'ils s'étaient dit adieu
devant l'auberge... Quelle étrange nature et qu'y avait-il réellement au
fond de ce coeur obscur? Sous cette enveloppe dure et difficile à
pénétrer, Gertrude devinait une féconde source de tendresse qui
jaillirait peut-être un jour.--Et en pensant à toutes ces choses, elle
pressait contre ses lèvres le petit bouquet d'anémones, le sauvage
bouquet noué avec un brin d'herbe et qui sentait les bois et le
printemps.

Hop! hop!... Sur la route blafarde, parmi de grandes plaines nues et
crayeuses, la voiture roulait, et les sabots des chevaux heurtant les
cailloux faisaient jaillir des étincelles. Le ciel terne et sans étoiles
bordait confusément un horizon monotone. Parfois la masse noire d'une
ferme endormie se dressait sur la berge du chemin, ou bien, dans les
champs, on entrevoyait un parc de moutons avec la maison roulante du
berger... Et Gertrude songeait à la vie errante du régiment, quand elle
suivait son père d'étape en étape, blottie dans un coin de son manteau,
bercée par le roulement du fourgon; elle se souvenait que parfois un
gros baiser du capitaine Jacques la réveillait à demi, et qu'entre les
plis du manteau elle distinguait un coin du ciel étoilé... Ah! les bons
baisers donnés à plein coeur, il y avait longtemps qu'elle ne les
connaissait plus! Les petits soins paternels, les dorloteries et les
câlineries du réveil, les intimes babillages du coin du feu, tout cela
était bien loin!...

Ho, la Grise! holà, Blond!... On était arrivé au relais. Des lumières
couraient aux croisées de l'auberge; la porte de la remise s'ouvrait, un
garçon d'écurie dételait les chevaux tout fumants et en amenait de
frais. Le facteur s'avançait lourdement avec sa sacoche pleine de
lettres; une commère recommandait un paquet au conducteur; un homme
courbé sous le poids de deux seaux remplis au réservoir prochain se
dirigeait lentement vers l'auge. Par la porte ouverte de l'auberge on
voyait un bon feu flambant, on entendait de gros rires et le choc des
verres... Au dehors le vent sifflait contre les rideaux de la capote, et
Gertrude se sentait plus seule que jamais. Elle enviait les gens qui se
chauffaient au feu de l'auberge, et ceux qui dormaient dans les maisons
du village après une rude journée de labeur; elle se disait qu'elle
n'avait plus de _chez elle_, plus de foyer, plus de maison!...

En route!... et la voiture reprenait le trot.--Encore des champs à perte
de vue, des sillons nus, des chaumes frissonnant au vent, de petits
villages assoupis et blottis autour de leur clocher. Encore de grands
bois sombres où l'écho répercutait le bruit des roues et des claquements
du fouet, puis la voiture enrayée glissa rapidement sur une longue
pente. De grands prés s'étendaient au long d'une rivière bordée de
peupliers, un moulin apparaissait avec son bief rempli d'eau, des
coteaux de vignes dessinaient vaguement leurs formes arrondies, et, au
loin, sur une colline, des centaines de lumières scintillaient...
C'était la ville.--Les chevaux redoublèrent de vitesse, le conducteur
fit claquer son fouet avec frénésie et on traversa les faubourgs...
Encore un pont, une large rue plantée d'arbres, puis la voiture s'arrêta
brusquement devant un bureau de messageries. On était à B...

Gertrude descendit tout engourdie. Il était trop tard pour aller frapper
à la porte des demoiselles Pêche; elle prit une chambre à l'auberge
voisine, s'y barricada et essaya de dormir. Le sommeil ne vint que tard,
et lorsqu'elle s'éveilla, il faisait déjà grand jour. Un rayon de soleil
pénétrait dans la chambre et on entendait une sonnerie de cloches sur la
colline. Ce sourire du soleil et cette chanson des cloches lui
redonnèrent du courage, elle s'habilla rapidement et se fit conduire
chez les modistes.

       *       *       *       *       *

Dans l'atelier des demoiselles Pêche, le poêle de faïence, allumé dès le
matin par la vieille servante Scholastique, commençait à répandre une
douce chaleur et les ouvrières étaient déjà à la besogne. L'atelier,
contigu avec le magasin où on recevait les pratiques, était éclairé par
deux fenêtres donnant sur la rue Entre-Deux-Ponts, la plus animée et la
plus commerçante des rues de B... L'ameublement était des plus
simples.--Au milieu, une grande table ronde, autour de laquelle se
rangeait le menu fretin des apprenties; de chaque côté du poêle, de
grandes armoires où l'on serrait les coiffures confectionnées; çà et là,
des chaises encombrées de cartons; pour tout ornement, une statuette de
la Vierge, coloriée en rouge et en bleu, tenant encore à la main un
raisin desséché, offrande de la Notre-Dame d'août; puis, en guise de
pendant, une naïve image d'Épinal représentant les vierges sages et les
vierges folles et se déroulant aux yeux des apprenties comme une pieuse
et salutaire invitation à la vertu.--Devant chaque fenêtre, sur une
sorte d'estrade, se dressaient les deux maîtresses chaises de
mademoiselle Hortense Pêche, l'aînée, et de mademoiselle Héloïse, sa
principale ouvrière. Mademoiselle Héloïse était une fille de
vingt-quatre ans, adroite, remuante et s'entendant à tout. Elle était
grande, bien faite, très blanche, très vaine de ses yeux noirs et de ses
cheveux bruns abondants. Curieuse, hardie, ingénument orgueilleuse,
folle de spectacles forains et de toilette, mauvaise langue et bon coeur,
elle représentait le type de la grisette de B...,--une race qui se perd.

A travers les cartons, les chaises et les _têtes à bonnet_, passant de
l'atelier au magasin et du magasin à un ouvroir de couturières,
mademoiselle Célénie Pêche allait et venait, brandissant une aune dans
sa forte main, s'agitant sans cesse et ne se reposant jamais. Les deux
soeurs faisaient un contraste complet:--Mademoiselle Hortense, qui
frisait la cinquantaine, ronde, replète, avec des yeux à fleur de tête
et un tour de cheveux bruns sous un bonnet à tuyaux, était l'image du
calme et de la prudence. Mademoiselle Célénie était grande, robuste et
taillée comme un homme; sa taille plate, sa voix mâle et toujours
grondante, ses bras osseux et ses grosses mains rouges ajoutaient encore
à l'illusion; mais elle était bonne fille, oubliait vite ses colères et
n'aurait pas fait de mal à une mouche. La nature, qui avait si maltraité
les deux soeurs au point de vue plastique, leur avait donné, par une
juste compensation, un goût sûr et des doigts de fée. Les chapeaux
montés par mademoiselle Hortense, les robes coupées par mademoiselle
Célénie étaient renommées à dix lieues à la ronde, et les demoiselle
Pêche avaient la plus belle clientèle de l'arrondissement. Très pieuses,
en dépit des rubans et des toilettes de bal, elles s'efforçaient de se
faire pardonner leurs occupations mondaines en prodiguant des soins
assidus à la congrégation du Rosaire, dont elles étaient directrices.
Mademoiselle Hortense réservait pour la chapelle de la Vierge du Pont
ses plus belles fleurs artificielles, et de ces mêmes mains qui avaient
trop largement échancré un corsage de bal, mademoiselle Célénie, les
jours de Fête-Dieu, portait fièrement en tête du cortège la lourde
bannière de la congrégation.--En résumé, c'étaient de braves filles,
actives comme des abeilles et courageuses comme des fourmis; chacun les
estimait, et Gertrude ne pouvait tomber en de meilleures mains.

Ce matin-là mademoiselle Célénie était plus agitée que jamais.

--C'est aujourd'hui que doit arriver la nouvelle ouvrière, dit-elle à sa
soeur; puis, s'appuyant sur son aune comme sur une canne:--J'espère,
Mesdemoiselles, que vous n'allez pas prendre vos grands airs, et que
vous vous montrerez bonnes et serviables... Où la caserons-nous,
Hortense?

--Je crois, répondit l'aînée, qu'on pourrait lui faire une petite place
à côté d'Héloïse, près de la fenêtre...

La grande Héloïse releva vivement la tête:

--Près de _ma_ fenêtre, fit-elle d'un air piqué, et pourquoi donc pas à
la table ronde? Cette demoiselle est une apprentie, après tout!...

--Nous devons des égards à sa famille, reprit tranquillement
mademoiselle Hortense.

--Oui, elle est noble! répliqua Héloïse en pinçant dédaigneusement les
lèvres. Puis, après un moment de réflexion, elle ajouta:--C'est drôle
tout de même qu'une demoiselle dans sa position soit obligée de
travailler pour vivre...

--Elle est orpheline, dit mademoiselle Hortense, et sa situation n'en
est que plus intéressante...

--N'importe, poursuivit obstinément Héloïse on ne m'ôtera pas de l'idée
qu'il y a là-dessous quelque chose de louche!...

--Héloïse, s'écria sévèrement mademoiselle Célénie, pas de jugements
téméraires, s'il vous plaît!... Cette jeune fille m'est recommandée et
je n'entends pas qu'on fasse courir de sottes histoires sur son compte.

--Je crois que la voici, dit mademoiselle Hortense qui venait de jeter
un coup d'oeil dans la rue.

Au même moment la sonnette du magasin se mit à tinter, et mademoiselle
Célénie alla ouvrir. C'était en effet Gertrude. Scholastique se chargea
de son mince bagage et la modiste montra à la jeune fille la chambre
qu'elle devait occuper au second étage; puis, après l'avoir mise au
courant des habitudes de la maison et l'avoir forcée à boire une tasse
de lait chaud, mademoiselle Pêche la cadette, toujours armée de son
bâton à auner, introduisit Gertrude dans l'atelier. A son entrée, les
ouvrières, dont le babil à mi-voix produisait un bourdonnement pareil à
celui d'un essaim de mouches, se turent subitement et se mirent à
considérer la nouvelle arrivante qui saluait, souriait et rougissait à
la fois. Bientôt leurs regards témoignèrent une admiration qui déplut
fort à la grande Héloïse. La première ouvrière n'avait pu charitablement
s'empêcher de rêver une Gertrude gauche, revêche et guindée. Celle qui
arrivait était tout le contraire; en outre, elle avait de magnifiques
cheveux blonds et le plus joli teint du monde.--Ce sont là de ces
déceptions qu'une femme supporte généralement assez mal, et la grande
Héloïse ne se piquait pas de stoïcisme.

Mademoiselle Hortense baisa doucement Gertrude au front et lui souhaita
la bienvenue, puis, comme la jeune fille manifestait le désir de
commencer à se rendre utile:

--Tenez, dit mademoiselle Pêche, allez trouver mademoiselle Héloïse;
elle vous mettra au courant de la besogne.

Les grands yeux de Gertrude parcoururent l'atelier.

--Là, près de la vitre, prenez un tabouret! lui cria la grosse voix de
mademoiselle Célénie, et en même temps, avec son aune, la soeur cadette
désignait l'estrade d'Héloïse. Celle-ci, piquée de ce que Gertrude
n'avait pas deviné du premier coup qui elle était et ce qu'elle valait,
prit son air le plus imposant.

--Vous voulez de la besogne, Mademoiselle, commença-t-elle avec dignité,
dites-moi d'abord ce que vous savez faire...

--Peu de chose; répondit Gertrude en souriant, mais j'ai de la bonne
volonté, et avec vos conseils... En même temps elle regarda Héloïse et
son regard à la fois si doux et si profond, son regard et le son de sa
voix opérèrent comme un charme. Héloïse se sentit gagnée et amollie;
elle quitta son grand air et donna d'assez bonne grâce ses instructions
à la débutante.

A midi, quand sonna la cloche de la Tour de l'horloge, les ouvrières
s'en allèrent dîner, et dès qu'elles furent dehors, leur conversation
roula sur Gertrude. Toutes les fillettes regardaient Héloïse et
attendaient qu'elle donnât son avis; mais l'imposante _première_ se
bornait à écouter silencieusement. A la fin, une apprentie ayant vanté
les beaux yeux de la nouvelle venue, Héloïse plissa les lèvres d'un air
dédaigneux:

--Oh! fit-elle, des yeux verts comme les chats... Signe de trahison!--Ce
fut tout ce qu'on put tirer d'elle.

La journée se passa tranquillement. Le soir, à la cloche de huit heures,
après avoir soupé avec les demoiselles Pêche, Gertrude monta dans sa
chambrette haut perchée. Son premier soin fut de prendre le coffret de
Xavier et de le contempler longuement. Il avait la forme d'un fragment
de grès enveloppé de mousses, de ronces et de fougères: çà et là, dans
le fouillis des herbes et des feuilles, quelques insectes avaient été
sculptés, et cela avait été exécuté avec une légèreté et une sincérité
qui faisaient illusion; on eût dit que les scarabées allaient bourdonner
et les fougères frissonner au vent. Gertrude ouvrit le coffret et prit
les anémones qu'elle y avait enfermées; le bouquet flétri avait conservé
son odeur forestière, et la jeune fille se sentit de nouveau transportée
dans les bois de l'Argonne. Elle s'endormit en pensant à Xavier et au
petit atelier de Lachalade.

Le lendemain, quand elle s'éveilla vers six heures et qu'elle se pencha
à l'étroite fenêtre pour jeter un coup d'oeil sur la ville, elle fut un
peu réconfortée par la vue qu'on avait de sa mansarde.--En bas, la rue
Entre-Deux-Ponts encore endormie; puis un fouillis de toitures aux
profils curieux et, au-dessus, la ville haute avec ses maisons et ses
vergers en amphithéâtre. Sur la crête de la colline, la vieille tour de
l'horloge se dressait, coiffée de son toit pointu; un long couvent
étalait ses rangées de fenêtres étincelantes; au fond, les clochetons de
l'église Saint-Étienne se découpaient sur un ciel d'un bleu pâle; à
droite et à gauche, des coteaux de vignes s'arrondissaient mollement; et
enfin à l'horizon on apercevait la ligne sombre des grands bois... Il
faisait une claire matinée, les moineaux chantaient sur les toits, les
laitières criaient leur lait dans la rue, et de tous côtés, les cloches
sonnaient la première messe.--Gertrude descendit à l'atelier, plus gaie
et plus courageuse.

Elle fut vite au courant, et comme elle joignait à une grande dextérité
un goût délicat et une activité prodigieuse, elle fit rapidement la
conquête des demoiselles Pêche. Elle accueillait les clients avec un air
si avenant et un si joli sourire que chacun se retirait enchanté. Elle
s'entendait à merveille à la vente, et lorsqu'il s'agissait de
convaincre un acheteur rétif ou d'apaiser une belle dame irritée,
mademoiselle Célénie se laissait volontiers suppléer par Gertrude.
Bientôt il ne fut bruit dans B... que de la belle modiste du magasin des
demoiselles Pêche; on vantait sa grâce et son adresse; on consultait son
goût, on ne voulait plus être coiffé que par elle, et les dames à
imagination vive faisaient sur son compte toutes sortes de récits
romanesques. Le dimanche, à la grand'messe, on se la montrait de loin;
et vers quatre heures, chaque jour, les jeunes clercs, les fils de
fabricants et les surnuméraires des contributions venaient parader sur
le trottoir de la rue Entre-Deux-Ponts, afin de l'entrevoir derrière les
rideaux;--ce qui excitait vivement l'indignation de mademoiselle Célénie
et lui faisait brandir son aune d'une façon expressive. Tout ce manège,
naturellement, agréait très peu à la grande Héloïse. Après avoir trôné
seule pendant si longtemps, elle se sentait amoindrie et reléguée au
second plan, et son dépit contre Gertrude grandissait de jour en jour.

Celle-ci, cependant, ne paraissait pas se préoccuper de tout ce bruit,
et son succès ne l'enorgueillissait guère. Les oeillades admiratives des
jeunes gens de B... ne l'intéressaient que médiocrement; sa pensée était
ailleurs. Son seul plaisir consistait, le dimanche, à passer quelques
heures dans un jardin que possédaient les demoiselles Pêche, sur la
promenade des _Saules_. Ce jour-là, après les vêpres, les modistes
prenaient avec elles quelques-unes de leurs ouvrières et on allait
souper au jardin. Le petit enclos descendait en pente douce jusqu'à un
bras de l'Ornain coulant à l'ombre d'une allée de platanes. Il était
abondamment planté de néfliers et d'épines roses; on y voyait une
maisonnette au toit de chaume et une tonnelle de vigne vierge, un
_chambret_, comme on dit dans le Barrois. Gertrude aimait ce petit coin
de verdure, baigné d'eau courante. Comme on se trouvait au printemps,
les narcisses jaunes et les jacinthes commençaient à s'épanouir et les
néfliers étaient en fleurs. Sous ces arbres, il lui semblait qu'elle
pensait mieux à Lachalade et à l'Argonne, elle mettait là tous ses
rêves, et le bruit de l'eau les berçait. De temps en temps un merle
sifflait dans le fourré, un carillon tintait au loin, ou le vent
apportait par bouffées les airs sautillants d'un bal champêtre du
voisinage,--et Gertrude sentait en elle de mystérieuses espérances
palpiter comme des papillons qui essayent leurs ailes.

Un soir, comme elle revenait du jardin avec Héloïse et mademoiselle
Célénie, elle aperçut mademoiselle Hortense sur le seuil du magasin.

--Il y a quelqu'un qui vous attend avec impatience, dit celle-ci à
Gertrude; en même temps elle entr'ouvrit la porte et lui montra Xavier
près du comptoir. L'orpheline poussa une exclamation joyeuse et tendit
les deux mains à son cousin, pendant que la grande Héloïse examinait du
coin de l'oeil ce joli garçon à l'air mélancolique.

Dès qu'on les eut laissés seuls, Xavier dit à Gertrude:

--Je viens demeurer à B... pour trois mois.

--Vrai! s'écria-t-elle et elle battit des mains, que s'est-il donc passé
depuis mon départ?

--J'ai eu une bonne fortune, et je crois que c'est toi qui m'as porté
bonheur... J'avais déposé chez un marchand de Sainte-Menehould
quelques-uns de mes bois sculptés; ils ont plu à un Anglais qui passait
et qui les a payés largement, en me faisant une nouvelle commande; grâce
à cette aubaine, j'ai pu venir ici où je compte travailler chez un
marbrier-sculpteur, qui me donnera d'utiles conseils...

--Oh! que je suis contente! dit Gertrude ravie, ami Xavier, si tu savais
comme j'ai pensé à Lachalade, et comme j'admirais chaque jour ton
coffret!...

Elle s'arrêta court. Xavier la regardait avec tant de vivacité et tant
de bonheur qu'elle se mit à rougir, et ils demeurèrent silencieux.

--Tout le monde va bien là-bas? reprit enfin Gertrude, puis elle
s'informa de l'oncle Renaudin.--Il se portait assez mal et devenait de
plus en plus casanier.

--Il faut que je te fasse faire connaissance avec mademoiselle Célénie,
dit ensuite la jeune fille, et elle l'emmena dans l'atelier.

Les demoiselles Pêche firent bon accueil au jeune Mauprié, et, quand, à
la nuit, il prit congé des modistes, elles l'invitèrent à venir chez
elles chaque dimanche. Gertrude le reconduisit jusqu'au seuil de la
porte.

--Je me suis logé à la Ville haute, dit Xavier, près de mon sculpteur...
Je viendrai te voir le plus souvent possible... Ah! si tu savais comme
le temps me durait là-bas loin de toi!

Il lui serra brusquement la main et disparut dans la nuit...

--Comment s'appelle-t-il, votre cousin? demanda le lendemain Héloïse à
Gertrude.

--Xavier de Mauprié...

--Xavier... C'est un joli nom... Et lui aussi est très bien. Je suis
sûre qu'il est amoureux de vous.

--Quelle folie! s'écria Gertrude, et elle essaya de rire, mais en dedans
son coeur battait, et elle avait rougi jusqu'à la racine des cheveux.




V


L'arrivée de Xavier opéra dans l'esprit de Gertrude une métamorphose.
Elle commença à trouver la vie plus facile et plus souriante. Les
journées lui semblèrent moins longues et ses nuits se peuplèrent de
rêves couleur d'espérance. Le matin en nouant ses cheveux, elle voyait
de jolis nuages roses courir sur le ciel, et des hirondelles passer
comme de noires flèches devant la croisée. Elle faisait sa toilette avec
plus de plaisir, et le soir, lorsque le carillon de Saint-Étienne
tintait sur la colline, elle était toute réjouie en songeant que Xavier
demeurait à la ville haute et entendait en même temps qu'elle les
joyeuses voix des cloches.

Xavier s'était arrangé de façon à passer avec sa cousine tous les
dimanches: dans l'atelier, les jours de pluie; au jardin des _Saules_,
les jours de soleil. Tous deux attendaient ces bienheureux dimanches
avec impatience: ils comptaient les heures, et quand arrivait le samedi
soir, ils respiraient plus librement et travaillaient avec un entrain
fiévreux. Le lendemain matin, tous deux en s'habillant se promettaient
des moments délicieux et se répétaient d'avance tout ce qu'ils auraient
à se dire, puis la journée passait comme une ombre, et ils se quittaient
le soir, tout étonnés de s'être si peu parlé. Sans que Gertrude s'en
rendît compte, ses manières avec Xavier étaient devenues plus réservées;
un certain embarras avait succédé à son enjouement habituel. Il s'en
aperçut bientôt, et, comme il était tout aussi farouche que par le
passé, la réserve de Gertrude redoubla la sienne. Xavier avait une de
ces natures timides et ombrageuses qui demandent à être fortement
encouragées pour devenir expansives. Aussi était-il rare qu'il se
montrât complètement lui-même. Pour le mettre en train, il fallait un
milieu bruyant et sympathique; pour le rendre joyeux, on devait
commencer par rire aux éclats. Chez les demoiselles Pêche, il gardait
souvent une attitude silencieuse qui ressemblait à de la bouderie, et il
savait un gré infini à la personne qui se chargeait de rompre la glace
et de le forcer à parler. On remarquait en lui une singularité toute
spéciale aux gens timides: il prenait un biais pour exprimer certaines
choses qu'il n'osait dire à sa cousine directement, et il les lançait
volontiers dans une conversation avec un indifférent, pourvu que
Gertrude fût à portée de les entendre. Il avait besoin que quelqu'un lui
donnât la réplique, et par un malencontreux hasard, ce quelqu'un fut la
grande Héloïse.

La _première ouvrière_ avait un air bon enfant et un bavardage familier
qui mettaient les gens à l'aise. La sauvagerie du jeune homme l'avait
intriguée; elle le trouvait beau garçon, bien qu'un peu trop
mélancolique et ténébreux, et elle résolut de l'apprivoiser. Xavier fut
presque heureux de ce secours inattendu, et sans songer à mal,
accueillit courtoisement les prévenances de la modiste. Il plaisantait
volontiers avec elle; la bonne humeur d'Héloïse le mettait en verve, il
devenait expansif et hasardait tout haut des demi-confidences destinées
à Gertrude. Héloïse, qui était peu fine, ne se doutait guère du manège;
elle écoutait Xavier bouche béante, sans trop comprendre le plus
souvent. Elle voyait la réserve de Gertrude et ne se l'expliquait pas.
Sans se mettre martel en tête pour en chercher la cause, elle trouva
beaucoup plus commode de supposer qu'elle s'était trompée, et que sans
doute mademoiselle de Mauprié n'avait aucun goût pour son cousin. De là
à tenter la conquête du coeur de Xavier, il n'y avait qu'un pas et elle
l'eut bientôt fait. Fière d'avoir attiré l'attention du jeune sculpteur,
elle avait sans cesse le nom de Mauprié à la bouche, et comme son
imagination allait vite en besogne, elle se voyait déjà en robe de
mariée, au bras d'un gentilhomme, et appelée par toutes ses
amies--madame de Mauprié!

Xavier, lui, ne se doutait de rien. Il continuait à aimer
silencieusement Gertrude sans s'apercevoir de la blessure de jour en
jour plus profonde qui se creusait au coeur de sa cousine. Gertrude avait
vu d'abord avec étonnement, puis avec tristesse, la familiarité qui
s'était établie entre Xavier et la grande Héloïse. Elle avait peine à
croire qu'avec sa réserve et sa sauvagerie, son cousin se fût si
facilement laissé prendre aux grâces un peu vulgaires de la grisette;
mais elle se sentait devenir jalouse, et la jalousie ne raisonne pas.
Elle souffrait: seulement, comme elle était fière à l'excès, elle se
serait plutôt laissée mourir à petit feu, que de montrer sa souffrance.
Elle prenait mille soins pour la dérober à tous les yeux et surtout à
ceux de Xavier. Elle souriait toujours,--un peu plus tristement
parfois,--et c'était tout. Mais le soir, dès qu'elle était rentrée dans
sa chambre, ses yeux s'emplissaient de larmes et le petit bouquet
d'anémones, seul confident de ses douleurs, était tout humide
lorsqu'elle le replaçait au fond du coffret.

Cependant, Héloïse continuait ses coquetteries et les semaines
passaient. On était arrivé aux premiers jours de juillet, le séjour de
Xavier à B... touchait à sa fin. Ce moment de la saison a une importance
extraordinaire à B... C'est l'époque de la confection de ces fameuses
confitures auxquelles cette bonne petite ville bourgeoise doit, hélas!
sa seule célébrité. L'atelier des demoiselles Pêche s'était transformé;
les chapeaux et les rubans avaient été mis de côté, et des paniers de
groseilles rouges et blanches s'étalaient à la place où se dressaient
auparavant les cartons et les _têtes à bonnets_. Autour de la table
ronde, les apprenties, munies de fins ciseaux, détachaient de la grappe
les baies une par une, pour les livrer ensuite aux _épépineuses_;
celles-ci, à l'aide d'une plume au bec arrondi, enlevaient délicatement
les pépins sans endommager la pulpe. Dans la cour et dans la cuisine,
les demoiselles Pêche, revêtues de tabliers à bavette et armées de
spatules, surveillaient la cuisson des sirops; les réchauds flambaient,
une odeur de fruits confits s'exhalait des bassines fumantes et se
répandait, dans toute la maison.--L'après-midi du premier dimanche de
juillet fut tout entière consacrée à la cueillette des groseilles qui
foisonnaient dans le petit jardin des _Saules_. Héloïse et Gertrude
s'étaient chargées de dépouiller un groseillier; la grisette appela
Xavier à son aide, et bientôt entre elle et le jeune homme commença un
échange de gais propos qui agaça singulièrement Gertrude. De temps en
temps Héloïse choisissait avec soin une belle grappe, la plus longue et
la plus appétissante, puis la soulevant du bout des doigts, elle la
présentait aux lèvres de Xavier. Or il arriva qu'une fois, tout en
mordant à la grappe, le jeune homme effleura involontairement de ses
lèvres les doigts de la modiste, qui poussa un cri et se plaignit très
haut de ce prétendu baiser dont elle était enchantée... C'en était trop
pour Gertrude. Elle se leva brusquement et, quittant le groseillier,
elle alla se réfugier sous le _chambret_ de vigne-vierge, au bord de
l'eau. Là, elle put pleurer tout à son aise, car elle avait le coeur
plein de colère et les yeux gros de larmes.

Son départ avait été trop significatif pour que, cette fois, Xavier ne
s'aperçût de rien. Il reçut comme un choc en pleine poitrine, et, sans
écouter les récriminations d'Héloïse, il courut à la recherche de
Gertrude. Il la découvrit bientôt sous la tonnelle, où il entra si
précipitamment que la jeune fille n'eut pas le temps d'essuyer ses yeux.

D'un bond il fut près d'elle.

--Tu pleures, Gertrude; qu'as-tu?...

--Rien! dit celle-ci en renforçant ses larmes. Mais sa douleur, plus
forte que sa volonté, fit de nouveau explosion.

--Gertrude, s'écria Xavier désespéré, parle! Est-ce moi qui suis cause
de ton chagrin?

Les larmes étouffaient sa voix et elle restait silencieuse... Elle fit
un effort, et, passant sa main sur ses yeux:

--Si tu aimes cette fille, murmura-t-elle entre deux sanglots, au moins
ne lui fais pas la cour devant moi!

La figure de Xavier, rembrunie par l'angoisse s'éclaira tout à coup.

--Moi! répliqua-t-il, amoureux de mademoiselle Héloïse, quelle idée!

--N'essaye pas de me tromper, je vois bien qu'elle cherche à te plaire.

--Tu es jalouse d'elle?...

Pour toute réponse, Gertrude couvrit de nouveau sa figure de ses mains.

--Jalouse! s'écria Xavier tout joyeux... Mais alors tu m'aimes donc,
toi, Gertrude?...

En même temps, il se rapprocha d'elle, écarta doucement ses mains
humides, les prit dans les siennes et se mit à les baiser avec mille
protestations passionnées. La glace était enfin brisée; tout son amour
lui montait aux lèvres. Il révéla à Gertrude les trésors de tendresse
qu'il tenait depuis si longtemps enfouis au fond de son âme. Il était
devenu éloquent: il lui contait ses songes d'autrefois, il lui avouait
qu'elle avait été son inspiratrice, sa bonne fée, sa seule espérance.
C'était pour elle qu'il avait rompu avec l'oisiveté, pour elle qu'il
avait travaillé, pour elle qu'il rêvait parfois de fortune et de
renommée... Gertrude, ranimée et consolée, l'écoutait en souriant à
travers ses dernières larmes. Elle ne fut tout à fait rassurée,
cependant, que lorsqu'il lui eut promis de quitter B... sans reparler à
Héloïse.--Quand vint le soir, le petit bouquet d'anémones reçut encore
une rosée de larmes, mais, cette fois, ce furent des larmes de joie.

Huit jours après, Xavier quitta la ville haute, et Gertrude obtint la
permission de l'accompagner jusqu'à la voiture. Avant de monter dans le
courrier, Xavier prit la main de sa cousine:

--Gertrude, dit-il, aussitôt arrivé à Lachalade, je vais me construire
un atelier et je travaillerai pour nous deux. Promets-moi d'avoir foi en
moi comme j'ai confiance en toi, et d'attendre patiemment le jour où
nous pourrons nous marier.

--Je t'aime, lui répondit-elle et je ne pense qu'à toi.

--Bien... maintenant embrassons-nous, Gertrude!

Et après avoir pris sur les beaux yeux verts un pur baiser de fiancé, il
s'élança dans le courrier, qui disparut bientôt au milieu d'un nuage de
poussière.

       *       *       *       *       *

Le lendemain au soir, comme Héloïse et Gertrude étaient restées seules à
l'atelier pour terminer une commande pressée, la _première ouvrière_ dit
d'un ton sec à sa compagne:

--Votre cousin est donc parti?

Gertrude répondit affirmativement et essaya de détourner la
conversation.

--Il est parti... pour longtemps? reprit obstinément Héloïse.

--Il ne compte plus revenir; son travail ici est terminé et il a des
occupations qui l'attendent à Lachalade.

--Ah! ah! fit Héloïse d'une voix un peu altérée.--Elle se pinça les
lèvres, tira silencieusement quelques aiguillées, poussa un petit
soupir, puis, regardant fixement Gertrude:

--C'est égal, vous conviendrez, ma chère, qu'il aurait bien pu me dire
adieu... Il ne sait guère vivre, pour un gentilhomme!

--Xavier était pressé, répondit Gertrude avec hauteur, et il m'a chargée
de vous faire ses excuses.

--Vous n'étiez guère pressée de vous acquitter de sa commission, dans ce
cas, murmura Héloïse en lançant à sa voisine un regard méfiant...
N'importe, on ne m'ôtera pas de l'idée qu'il y a un mystère
là-dessous... Car, enfin, au point où nous en étions!...

Gertrude, un peu pâle, la regarda d'un air interrogateur.

--Quand vous me dévisagerez avec vos grands yeux étonnés, reprit Héloïse
furieuse, chacun sait qu'il me faisait la cour, et que si j'avais
voulu... Mais je ne suis ni une enjôleuse ni une sournoise, et je ne me
dérangerais pas de ça pour accaparer un amoureux, fût-il noble comme le
roi!

Elle fit claquer l'ongle de son pouce sous l'une de ses dents blanches
et regarda Gertrude d'une façon provocante. Mais celle-ci était décidée
à ne point entamer de querelle. Elle se contenta de sourire, et jetant
négligemment les yeux sur le chapeau que façonnait Héloïse:

--Nous causons trop, dit-elle d'un ton un peu railleur, et notre besogne
en pâtit... Tenez, voilà que sans vous en apercevoir, vous ourlez ce
bavolet vert avec de la soie bleue!.. Croyez-moi, ne plaisantons pas
avec les choses sérieuses.

Elles se remirent à travailler en silence, et Gertrude ayant fini sa
tâche la première, en profita pour se retirer, laissant son
interlocutrice ébahie et tout affairée à défaufiler son bavolet.

--C'est égal, dit mademoiselle Héloïse en agitant le doigt dans la
direction de la porte qui venait de se refermer sur Gertrude, c'est
égal, je lui revaudrai cela!




VI


Cependant, celui qui venait de jeter la discorde dans le paisible
magasin des demoiselles Pêche, Xavier, poursuivait ses projets. Son
premier soin avait été de s'occuper de la construction d'un atelier. Un
terrain en friche, situé sur la lisière du bois, à une portée de fusil
du village, eut bientôt fixé son choix. Tout s'y rencontrait à souhait:
un chemin d'exploitation partait de là pour s'enfoncer dans le bois, et
un ruisseau descendant de la Gorge-aux-Couleuvres permettait d'y établir
une scierie. Grâce à de nouvelles commandes, Xavier put traiter
immédiatement avec un entrepreneur, et deux mois après, l'atelier
élevait à l'entrée du bois ses murs blanchis à la chaux et son toit de
tuiles rouges. Il était vaste, bien éclairé et bien outillé. Au fond, on
avait réservé une petite pièce où Xavier couchait, car il s'était décidé
à quitter la maison de Lachalade, pour se livrer tout entier à son
travail.--Madame de Mauprié avait vivement combattu la résolution de son
fils cadet; elle voyait avec peine un de ses enfants devenir «une sorte
de menuisier.» Mais le jeune homme avait tenu bon, et comme, au
demeurant, il trouvait de l'argent ailleurs que dans le coffre de la
famille, on avait fini par le laisser faire;--seulement, ses relations
avec ses soeurs et sa mère étaient maintenant moins fréquentes et plus
froides.

Ce refroidissement lui eût été pénible autrefois; en ce moment, son
esprit et son coeur étaient trop occupés pour en éprouver une grande
souffrance. Il emportait avec lui, dans sa solitude, un trésor de
pensées et de souvenirs consolants. L'amour de Gertrude lui faisait une
compagnie toujours fidèle et toujours joyeuse. Il lui tenait lieu de
tout: de parents et d'amis, de plaisirs et de bien-être. C'était un
foyer toujours réchauffant et toujours illuminé; un retrait intime et
voilé, tout plein de fleurs printanières, d'où sortaient les rêves de la
nuit et les premiers sourires des heures matinales;--c'était son
enchantement et son seul luxe, son soutien dans les jours de doute, son
bon génie dans les moments d'inspiration. Au dedans et au dehors de
l'atelier, l'image de Gertrude était toujours présente. Elle se glissait
avec les rayons lumineux sous les ramures de la futaie; elle dansait à
la lueur des étoiles dans les vapeurs argentées qui s'élevaient du
ruisseau; elle peuplait les recoins sombres du bâtiment, et quand Xavier
sculptait dans un panneau une tête de nymphe ou de déesse, c'était
toujours le visage de Gertrude aux cheveux crépelés qui souriait au
milieu des entrelacs et des guirlandes. Les lettres de la jeune fille
arrivaient tous les lundis et mettaient l'atelier en fête. Après avoir
lu les huit pages d'écriture serrée, Xavier les cachait dans sa poitrine
et travaillait ferme jusqu'au soir; puis, à l'heure du soleil couchant,
il allait s'asseoir sur le seuil de sa porte et relisait lentement les
pages où Gertrude lui racontait sa vie et ses pensées de chaque jour. Le
soleil s'enfonçait derrière les bois des Hauts-Bâtis, la vallée était
coupée de grandes ombres bleuâtres et le silence du soir s'y faisait peu
à peu. On n'entendait plus que le susurrement du ruisseau et la chanson
des rainettes au long des talus de la Biesme. C'était l'heure des
châteaux en Espagne. Xavier se figurait Gertrude installée à Lachalade;
il bâtissait en face de l'atelier un chalet en bois de sapin avec sa
galerie extérieure et sa toiture en auvent; il voyait déjà sa mignonne
Gertrude accoudée à la balustrade et lui souriant à travers les brins
fleuris des plantes grimpantes--et lui-même souriait à son rêve, sans
s'apercevoir que la nuit était venue et que les étoiles fourmillaient
dans le ciel.

Mais ses pensées n'étaient pas toujours aussi paisibles ni aussi
joyeuses. Il avait aussi des heures moroses et découragées. Ce fut
surtout à la fin de l'automne, pendant les longues soirées et les jours
brumeux, que la mélancolie se mit à hanter l'atelier. Le vent de
l'arrière-saison commença à pleurer dans les ramées, les pluies
monotones grossirent la voix du ruisseau, les feuilles jaunies
tourbillonnaient sous les fenêtres de l'atelier, et Xavier se sentit
envahi par la bande des pensées maussades et soupçonneuses. Puis, comme
un malheur n'arrive jamais seul, un jour qu'il revenait de
Sainte-Menehould, il monta jusqu'aux Islettes dans le cabriolet du
courrier de B... Au moment où il mettait pied à terre, le conducteur lui
dit:

--N'avez-vous pas de commission pour mademoiselle Gertrude? et comme il
voyait la figure de Xavier s'animer:--Ah! continua-t-il, sans flatterie,
c'est bien la plus avenante et la plus jolie fille de B..., les garçons
de là-bas en sont quasiment fous, et je parle des plus huppés!...--Le
conducteur cligna de l'oeil et fit claquer sa langue.--Voyez-vous, vous
pouvez être tranquille sur son compte, elle fera un beau mariage!--Il
alluma sa pipe, fouetta ses chevaux et partit au trot.

Il n'en fallait pas davantage pour que Xavier eût la mort dans l'âme et
martel en tête. Il revint au logis tout travaillé et tout époinçonné par
la jalousie.--Le conducteur pouvait avoir raison. Gertrude était belle,
jeune, sans expérience de la vie... Lui se trouvait loin d'elle, et
d'ailleurs n'étant point fat, il se rendait justice; il ne s'abusait ni
sur son mérite ni sur sa beauté. Gertrude pouvait rencontrer là-bas
quelque riche et beau fils de famille qui effaçât rapidement le souvenir
de son maussade cousin... D'ailleurs, l'amour est le plus capricieux des
oiseaux, il s'en va comme il est venu, sans raisons, et Xavier trouvait
mille motifs pour que l'absence aliénât celui de Gertrude.--Il passa
ainsi plusieurs jours à se forger des fantômes et à broyer du noir. La
lettre de sa cousine le surprit dans ces terreurs jalouses et jeta un
rayon de soleil à travers les brouillards qu'il avait amassés comme à
plaisir. Il eut honte de ses soupçons, et, pour faire amende honorable,
il s'en accusa très humblement dans une longue épître à Gertrude.

Celle-ci non plus n'était pas heureuse. Outre qu'elle souffrait de
l'absence de Xavier, elle se sentait de jour en jour plus isolée au
milieu des modistes de B... Bien que les demoiselles Pêche se louassent
fort de ses services, aucune intimité n'avait pu s'établir entre les
patronnes et la nouvelle ouvrière. L'éducation et la culture d'esprit de
Gertrude contrastaient trop avec les idées étroites et les manières
communes de ces bonnes filles. Mademoiselle Hortense, qui était plus
fine que sa soeur, se rendait vaguement compte de la supériorité de
Gertrude, et cette seule pensée suffisait pour mettre une certaine gêne
dans leurs relations. Mademoiselle Célénie, plus ronde et moins
susceptible, aurait fort bien passé sur les minuties qui froissaient son
aînée; mais ce qui l'offusquait, c'était l'effet trop vite produit par
Gertrude sur la partie masculine de la société de B... La grande Héloïse
n'épargnait rien, du reste, pour exciter la susceptibilité des deux
soeurs et pour ruiner petit à petit la faveur de sa rivale. Héloïse
n'était pas méchante, mais elle n'était pas non plus magnanime. Elle ne
pouvait pardonner à Gertrude ses succès, ses manières distinguées, et
surtout la fameuse déconvenue du mois de juin. Elle ne lui voulait pas
de mal au fond, mais elle l'eût volontiers trouvée en faute, sauf à lui
tendre ensuite la main pour la tirer du mauvais pas où elle l'aurait
jetée. Elle l'épiait, commentait ses moindres mots et ses moindres
démarches, et ne laissait jamais perdre une occasion de lui être
désagréable.

Gertrude sentait cette antipathie toujours croissante, et une certaine
anxiété commençait à s'emparer de son esprit. Elle aurait voulu
s'enfuir, se soustraire à un danger vaguement pressenti, et en même
temps elle se disait qu'elle était obligée de vivre attachée au magasin
des demoiselles Pêche, qu'elle y resterait longtemps encore sans doute,
que Xavier était loin et l'avenir incertain... Alors elle pleurait et
s'effrayait. Ces larmes, ces agitations contenues, jointes à une vie
renfermée et au défaut d'exercice, la rendirent souffrante. Elle pâlit,
ses yeux se cernèrent et ses joues se creusèrent légèrement, le tout à
la satisfaction de mademoiselle Héloïse, qui n'était pas fâchée de lui
voir perdre la fraîcheur de son teint. Chaque fois qu'elle relevait la
tête, elle trouvait les yeux noirs de la _première ouvrière_ fixés sur
sa figure, et étudiant curieusement les progrès de sa pâleur. Elle fut
un jour souffrante au point de garder la chambre.

--Bah! ce ne sera rien, dit Héloïse à mademoiselle Célénie, qui s'en
inquiétait; elle s'écoute et se dorlote comme une princesse!

Cependant la mauvaise saison était revenue, et la vieille Scholastique
avait rallumé le poêle de faïence. On avait recommencé à veiller dans
l'atelier, et les demoiselles Pêche ne faisaient plus que de courtes
apparitions à leur jardin des _Saules_, maintenant tout effeuillé et
couvert de givre. Les dimanches se passaient à l'église. Parfois, après
les vêpres, mademoiselle Célénie faisait faire à Gertrude un ou deux
tours dans la rue de la Rochelle; puis, ennuyée de l'attention trop
persistante et des oeillades des jeunes gens, elle la ramenait tambour
battant au magasin, où son indignation s'exhalait à son aise contre
l'impertinence de la jeunesse. Les journées s'écoulaient monotones, et
les seules bonnes heures de Gertrude étaient celles où arrivaient les
lettres de Xavier. Alors ses yeux brillaient, une vive teinte rose
colorait ses joues pâlies et son coeur battait. Une seule chose gâtait
son bonheur: l'excitation produite en elle par l'arrivée hebdomadaire du
facteur n'avait pas échappé à Héloïse; les grands yeux inquisiteurs de
l'ouvrière suivaient les lettres jusque dans la poche de Gertrude, et
semblaient vouloir percer l'enveloppe.

De longs mois se passèrent ainsi sans événements remarquables. Les
lettres de Xavier arrivaient toujours ponctuellement et Gertrude
répondait avec la même exactitude. Le printemps et l'été fleurirent de
nouveau le jardin des Saules; de nouveau on procéda à la fabrication des
confitures; puis l'automne revint et les veillées recommencèrent.

Par un jour brumeux de décembre, Gertrude rangeait des cartons dans le
magasin. Tout à coup la porte de la rue s'ouvrit, et la jeune fille
poussa une exclamation en apercevant Pitois, le domestique de M.
Renaudin.

--Comment va mon oncle? s'écria-t-elle.

--Pas trop bien, répondit Pitois. Il désire vous voir, et m'a recommandé
de vous ramener aujourd'hui même.

Gertrude courut annoncer la nouvelle à mademoiselle Hortense; puis
montant précipitamment dans sa chambre, se prépara pour le voyage et
suivit Pitois, dont le cheval attendait tout attelé sous le porche de la
_Rose d'Or_. On partit, et, chemin faisant, le domestique expliqua à la
jeune fille la maladie de l'oncle Renaudin.

--Voyez-vous, mademoiselle Gertrude, je crois que la lampe baisse.--Et
il se frappa la tête.--M. Renaudin perd le fil de ses idées et rêve les
yeux ouverts. Il reste des fois une heure d'horloge immobile et muet
comme une souche; puis, crac! comme si un ressort partait, voilà que sa
langue se dégourdit et qu'il nous conte des choses de l'autre monde...
Hier, à travers ses rêvasseries, il n'avait que votre nom dans la
bouche. A la brune, il a rattrapé son bon sens, et, me faisant signe
d'approcher, il a tiré de dessous ses draps un papier sur lequel était
votre adresse; puis il m'a commandé de courir à B... et de vous ramener
vivement, sans en rien souffler à personne.

Pitois exécutait les ordres de son maître à la lettre; il fouaillait son
cheval, et la voiture filait comme une flèche. Quand ils entrèrent dans
la vallée de la Biesme, la nuit tombait. Gertrude était prise d'une
émotion si violente, qu'elle ne pouvait plus parler. Ses yeux
cherchaient à distinguer dans l'obscurité l'emplacement de l'atelier.
Xavier le lui avait décrit trop souvent, pour qu'elle ne le reconnût
pas, malgré la nuit. Elle distingua le toit de tuiles et vit de la
lumière à travers les vitraux.--Il était là... il travaillait en
songeant à elle, peut-être!--Son coeur se gonfla, et, triste à la pensée
de passer si près de lui sans le voir, elle était sur le point de prier
Pitois de s'arrêter... Mais on eût dit que le vieux garde prévoyait sa
demande, car il fouetta de plus belle la jument, et la voiture franchit
bientôt le porche de l'Abbatiale. Tout le village était enveloppé
d'ombre, et personne ne fut témoin de l'arrivée de Gertrude.

Dès qu'elle se fut un peu restaurée et réchauffée au feu de la cuisine,
Pitois la fit monter chez M. Renaudin. La disposition de la chambre à
coucher n'avait pas changé depuis la dernière visite de Gertrude:
c'étaient toujours les mêmes rideaux jaunis aux fenêtres, le même foyer
sombre où deux tisons se mouraient dans les cendres; seulement le lit
était défait, et, dans les couvertures, Eustache Renaudin montrait son
profil amaigri et mince comme une lame de couteau. Une chandelle posée
sur la table éclairait vaguement la chambre. M. Renaudin, assis sur son
séant, tenant les draps dans ses doigts crispés, demeurait immobile et
semblait regarder dans le vide. Près de la cheminée, Fanchette le
surveillait du coin de l'oeil, tout en préparant une potion pour la nuit.
Une odeur pharmaceutique imprégnait l'air.

Gertrude, poussée par Pitois, s'avança sur la pointe des pieds et
s'approcha du lit; mais le vieillard ne sembla pas la voir; ses yeux
gris continuèrent à poursuivre dans les plis de ses rideaux des visions
mystérieuses.

--Mon oncle! mon oncle Renaudin! dit Gertrude, me voici.

Le son de cette voix douce le tira de son immobilité, mais non de son
rêve. Ses yeux se tournèrent vers la jeune fille et la contemplèrent
avec une fixité effrayante; ses lèvres remuèrent.

--Toujours! murmura-t-il, je la vois maintenant toujours et partout. Ses
yeux tristes ne me quittent pas, et le son de sa voix me secoue jusque
dans la moelle des os... Mais, reprit-il en reculant vers le mur, jamais
je ne l'avais vue si nettement que ce soir... Ses yeux sont pleins de
reproches et son silence me donne la fièvre... Non, je ne veux plus
qu'elle revienne me reprocher sa misère et son enfant abandonné!... Je
ferai un sacrifice, s'il le faut; j'achèterai le repos au poids de
l'or... Vite, vite! A-t-on été chercher ma nièce Gertrude?

--Elle est près de vous, Monsieur! cria Pitois.

--Me voici, mon oncle! répéta Gertrude toute tremblante.

Et, surmontant sa peur, elle lui prit la main.

Le vieillard tressaillit, pencha la tête du côté de sa nièce, et parut
s'éveiller en sursaut.

--Hein! hein! fit-il, qui a parlé?... Ah! te voici, petite!... Je
m'étais assoupi... Es-tu là depuis longtemps?

--Je viens d'arriver, mon oncle.

--Tu as bien fait de venir... Fanchette, mets du bois au feu et
laisse-nous. J'ai à causer avec ma nièce.

Ses idées redevenaient lucides. Quand ils furent seuls, il dit à
Gertrude de s'asseoir à son chevet, et, lui prenant affectueusement les
mains:

--Je suis aise de te voir, commença-t-il. J'ai à t'entretenir de choses
sérieuses... Mais ce sont des choses difficiles à dire, et il faudra que
tu aies de la patience... Et puis, c'est un secret que tu devras me
garder fidèlement. Je m'étais bien promis de le garder moi-même; mais il
y a des secrets qu'on porte légèrement quand on est jeune, et qui
deviennent trop lourds quand on se fait vieux... Et je vieillis,
Gertrude, je m'affaiblis tous les jours, soupira-t-il en regardant ses
longs doigts pâles et osseux.--J'ai peut-être encore une dizaine
d'années à vivre, tout au plus; puis il me faudra quitter ma maison de
l'Abbatiale et mes beaux chênes... Dix ans! à peine dix ans!... La vie
est trop courte, on n'a pas le temps de jouir de ce qu'on a amassé!...
Mais, vois-tu, je veux passer au moins ces années-là en paix, et pour
cela il faut que je me décharge du poids que j'ai sur la poitrine... Il
m'étouffe, il me gâte mes jours et mes nuits!

Il s'était mis sur son séant et respirait avec bruit, comme un homme
oppressé.

--Tant que j'ai été dans les affaires, continua-t-il, je n'ai pas eu le
loisir de penser à cette _chose-là_. J'allais, je venais, je courais les
villages pour acheter de la laine à bon compte, les ballots roulaient
dans ma remise, et puis les fabricants arrivaient. On discutait fin
contre fin; moi, je leur donnais du fil à retordre et je faisais de
beaux gains. Je spéculais, j'achetais pour rien et je revendais cher...
Ah! c'était le bon temps! le secret était bien là, au fond de ma
mémoire, mais si léger!... Il ne pesait pas plus gros qu'une plume, et
c'était à peine si, de fois à autre, je le sentais sur ma conscience...
Mais quand je suis venu me reposer ici, croyant y jouir tranquillement
de ma fortune, je n'ai plus eu ni paix ni trêve. Toutes les choses
d'autrefois se sont réveillées au fond de mon cerveau, et ce qui était
léger comme une plume est devenu lourd comme un quintal de fer... Il
faut que je traîne cela nuit et jour; je n'ai plus de sommeil!... A tout
prix je veux me débarrasser de ce cauchemar qui m'écrase la poitrine!
J'ai compté sur toi, Gertrude; j'ai confiance en toi, parce que tu es
bonne et courageuse. Veux-tu me rendre un service?

--Oh! de tout mon coeur, mon oncle! s'écria Gertrude attendrie.

La figure altérée du vieillard se rasséréna un peu. Il serra les mains
de sa nièce dans les siennes et reprit d'une voix plus calme:

--Écoute d'abord une histoire du temps de ma jeunesse,... car j'ai été
jeune, moi aussi, et j'ai été amoureux tout comme un autre. C'était à
B..., et celle qui m'aimait était modiste comme toi. Elle était jolie et
fière de ses beaux cheveux, pareils aux tiens... C'est cette
ressemblance qui m'a tout d'abord intéressé à toi. Elle avait vingt ans
et j'en avais trente. Nous étions deux étourdis, et nous nous aimions
sans songer à l'avenir... Bref, une faute fut commise, et je ne sais
lequel de nous deux fut le plus imprudent... Pourtant, moi, je lui
promis le mariage... et ce fut un tort.

Il s'arrêta, un peu embarrassé, en voyant l'expression de tristesse et
de reproche qu'avait prise la figure de Gertrude.--L'histoire de M.
Renaudin était la banale et navrante histoire des séductions vulgaires.
La jeune fille séduite, étant devenue mère, l'avait conjuré de tout
réparer par le mariage. Mais ils étaient pauvres tous deux; Renaudin
était égoïste et ambitieux: un pareil mariage eût entravé son avenir et
gâté sa situation. Il avait quitté B... et s'était établi à Reims. Là,
par un soir d'hiver, sa victime était venue de nouveau le supplier. Il
avait été sans pitié et lui avait fermé sa porte, la laissant errer, par
la pluie et le vent, à travers les rues désertes d'une ville
étrangère... Depuis il n'avait jamais entendu parler d'elle, et il avait
cru que tout était fini. Mais plus il avait pris d'âge, plus ses remords
étaient devenus violents.

--Je crois, disait-il à sa nièce, je crois la revoir à chaque instant...
La nuit, quand je veux fermer les yeux, je l'aperçois tout d'un coup
là!--et il montrait un coin du rideau.--Elle a la tête nue, et ses
cheveux blonds sont soulevés par le vent; ses yeux sont tristes comme
des fleurs mouillées... Je n'y tenais plus; j'ai voulu savoir ce qu'elle
était devenue, et j'ai fait prendre en secret des renseignements...

--Vous l'avez retrouvée? interrompit Gertrude, dont le coeur battait.

--Elle est morte!... reprit-il d'un air sombre; mais l'enfant, sa fille,
existe encore. Elle a grandi, elle vit à B... dans la misère, et c'est
sur toi que je compte pour la secourir.

--Oh! mon oncle, parlez, je suis prête à tout faire pour vous!

--Bien! Jure-moi d'abord de me garder le secret le plus absolu, et
d'exécuter les choses telles que je te les dirai.

--Je vous le promets, mon oncle!

--Bien!... Tu repartiras demain, avant le jour, avec Pitois. Sitôt
arrivée à B..., tu te rendras dans la maison indiquée sur l'adresse que
voici. Il tira un papier de dessous son oreiller et le tendit à
Gertrude.--C'est dans cette maison que demeure la fille de la morte...
Elle est misérable... Tu lui remettras de l'argent, mais tu ne lui diras
jamais de quelle part il vient... Tu comprends que si je me nommais, je
serais à la merci de ces gens-là. Femme, enfants, mari, j'aurais toute
la maisonnée sur les bras... Non, je veux faire du bien sans être
connu... Et puis, si la famille de ta tante venait à savoir cette
aventure, elle en ferait des gorges chaudes... Non, non, pas de mon
vivant!... Après, on verra... Tu agiras prudemment, discrètement,
n'est-ce pas, ma mie Gertrude?

--Oui, mon oncle.

--Je compte sur ta parole... Une parole, c'est sacré, petite!

De sa main tremblante il prit une clef sous le traversin et la donna à
sa nièce.

--Ouvre le secrétaire et apporte-moi le premier tiroir à gauche!

Elle obéit, et revint avec le tiroir plein de pièces d'or. L'avare le
vida avec précaution sur ses draps; puis ses yeux brillèrent, et il
passa ses mains amoureusement à travers les louis. Gertrude le regardait
ébahie: elle n'avait jamais tant vu de pièces d'or en toute sa vie. M.
Renaudin les compta deux fois; puis, prenant trois rouleaux d'or, et
geignant profondément, il les déposa dans un petit sac qu'il remit à
Gertrude.

--Tiens, dit-il, voici mille écus; serre-les soigneusement... C'est une
somme!... Hélas! c'est de bon or fin, gagné à la sueur de mon front...
Mais je ne veux rien épargner pour tranquilliser mes vieux jours...
Quand je saurai que _sa_ fille est à l'abri du besoin, je serai soulagé
et je retrouverai mon sommeil perdu. Écris-moi souvent, tiens-moi au
courant de tout, et s'il faut encore de l'argent, eh bien, j'en enverrai
encore!... Je veux dormir, dormir en paix!

Gertrude alla fermer le secrétaire et rendit la clef à son oncle.

--Tu es une brave fille, toi, murmura le vieillard. Viens que je
t'embrasse!... Et maintenant, va te reposer deux ou trois heures. Dès le
fin matin, Pitois te réveillera et vous repartirez vivement.

Elle prit congé de lui, en lui promettant de faire de son mieux pour
bien remplir sa mission. Comme elle allait fermer la porte, elle se
retourna en entendant M. Renaudin qui l'appelait encore, et elle aperçut
le vieillard soulevé sur son séant, pâle, décharné, et dardant vers elle
ses yeux soupçonneux.

--Surtout, Gertrude, murmura-t-il en posant un long doigt maigre sur ses
lèvres minces, garde-moi le secret!




VII


En promettant à son oncle de remplir jusqu'au bout la mission dont elle
s'était chargée, Gertrude avait suivi la première impulsion de son coeur.
Elle avait vu le vieillard malade et tourmenté; il s'agissait de rendre
le calme à cette conscience troublée et en même temps de soulager une
misère secrète;--sa bonté naturelle avait dicté sa réponse; émue
jusqu'aux larmes, sans réfléchir plus longuement, elle avait promis tout
ce qu'on lui demandait. Elle se conduisait ainsi toujours d'après les
rapides mouvements de son coeur; le sentiment parlait et elle obéissait
brusquement; la réflexion venait plus tard.--Ce fut le lendemain
seulement, sur la route de B..., qu'elle commença de songer aux moyens
d'exécution. Tout d'abord elle fut arrêtée par une première difficulté:
son oncle avait exigé qu'elle tînt la chose secrète; elle se trouvait
par conséquent obligée d'agir seule, et de plus, afin de prévenir des
questions indiscrètes, elle devait s'acquitter de son mandat avant de
rentrer chez les demoiselles Pêche. Il allait falloir prendre une
chambre à l'auberge, ne sortir qu'à la nuit pour éviter les rencontres,
en un mot s'entourer de précautions dont les apparences équivoques
répugnaient à sa nature droite et ouverte. Toute dissimulation lui était
odieuse; il lui semblait que Xavier n'eût pas été satisfait de la voir
engagée dans cette aventure. Si elle avait pu s'arrêter à Lachalade et
le consulter!... Mais elle avait promis le secret, et d'ailleurs Pitois
et Fanchette ne l'avaient pas quittée un seul moment.

Tandis que le cheval trottait, elle relut l'adresse que son oncle lui
avait remise. Les indications laconiques, griffonnées sur le papier,
étaient ainsi conçues:--«Femme Finoël,--côte de Polval, la dernière
maison à gauche en montant vers les bois.»--Heureusement l'endroit était
peu fréquenté, et Gertrude en s'y rendant à la brune ne risquait pas
d'être reconnue. Elle acheva de se rassurer en songeant qu'elle pourrait
s'arrêter à une auberge peu éloignée de la côte de Polval, et que la
voiture n'aurait pas à traverser la ville. «D'ailleurs, se disait-elle,
dès que j'aurai remis de l'argent à cette pauvre femme, ma tâche sera
finie, et demain je pourrai rentrer chez mademoiselle Pêche.»

Elle descendit dans le faubourg, au _Chêne-Vert_, et résolut de monter à
Polval sur-le-champ. En décembre la nuit vient vite; dès quatre heures
et demie, la jeune fille enveloppée dans sa mante et sa capeline put
s'acheminer vers la maison de la femme Finoël. Du reste, le ciel était
sombre, le froid piquant, et la neige qui tombait menue ôtait aux
passants tout désir de curiosité. Tandis qu'elle gravissait la rampe
déserte et resserrée entre deux coteaux de vignes, Gertrude se
demandait, non sans une vague inquiétude, qui elle allait rencontrer
dans cette maison isolée et comment elle y serait reçue. Elle n'était
point peureuse, et à Lachalade elle avait l'habitude de sortir seule à
toute heure et par tous les temps. Dans la circonstance, ce qui la
rendait anxieuse, c'était le mystère même dont elle était obligée de
s'entourer, c'était l'inconnu... Elle frissonnait en apercevant à
travers l'obscurité les petites maisons à mine lugubre, adossées aux
vignes, et noires sur le fond neigeux de la colline.

Encore quelques pas dans la neige et le vent, et elle atteignit le terme
de son voyage. Ce devait être là, car plus haut on ne distinguait aucune
habitation, et les bois commençaient à une portée de fusil. Elle
s'arrêta un moment pour considérer ce logis de pauvre apparence. Les
murailles étaient faites de torchis et la toiture, trop lourde pour
elles, les avait rendues toutes ventrues et menaçantes. A travers les
volets clos de deux étroites fenêtres, une faible lueur indiquait que la
maison était habitée. Gertrude gravit un escalier aux marches branlantes
et prêta l'oreille. Il lui semblait entendre un bruit plaintif, mais le
vent soufflait si fort dans la gorge de Polval, qu'elle ne pouvait
distinguer si ce gémissement venait de l'intérieur ou du dehors. Elle
frappa; point de réponse. Elle appuya alors sa main contre la porte qui
céda, et le vent la poussa pour ainsi dire dans le couloir obscur... Les
gémissements partaient réellement de la chambre contiguë, dont une ligne
lumineuse révélait l'entrée. C'étaient des pleurs de femme mêlés à des
cris d'enfants, et cette double plainte remua si profondément Gertrude
qu'elle oublia tout à coup sa peur. Elle ouvrit précipitamment la porte
de la chambre et se trouva en face d'un spectacle navrant.

Une chandelle fumeuse, posée sur un poêle, sans feu, éclairait
misérablement la pièce nue et délabrée; entre les fenêtres un métier de
tisserand, sur lequel s'enroulait une pièce de cotonnade inachevée,
découpait sur le mur le squelette noir de ses barres et de ses leviers;
une chaise dépaillée et une table boiteuse étaient rangées le long de la
muraille humide; en face du métier, un lit de sangle étalait sa
paillasse et sa couverture en lambeaux, et sur ce lit, agenouillée, les
cheveux épars, pâle, effrayante, une femme d'une trentaine d'années
serrait contre sa poitrine amaigrie un tout petit enfant qui ne poussait
plus que des vagissements étouffés... Au bruit de la porte, la mère se
tourna vivement vers la nouvelle venue, et avec des yeux démesurément
ouverts:

--Vite, venez! cria-t-elle, mon _petiot_ s'en va!...

--Qu'a-t-il et que dois-je faire? demanda Gertrude en prenant l'enfant.
La jeune femme montra avec un geste horrible son sein flétri.

--Je n'ai plus de lait, dit-elle, et mon pauvre petiot meurt de faim et
de froid... Ah! il n'y a pas de pitié au monde!...

--Ne vous désolez pas ainsi! reprit Gertrude, je vais quérir de quoi
vous ranimer tous les deux... N'avez-vous pas une voisine que je puisse
charger d'acheter ce qu'il faut?

--Oui,... la mère Surloppe... Elle demeure en face, mais je ne l'ai plus
revue depuis hier...; les pauvres gens sont plus sauvages que des loups
affamés, ils se font peur...

--Attendez-moi, je vais l'appeler...

Gertrude enveloppa l'enfant dans sa capeline, le plaça près de la mère
qu'elle couvrit de sa mante, et se mit en quête de la vieille voisine
qu'elle trouva sommeillant près de son dévidoir. La vue d'une pièce d'or
la réveilla et lui mit des ailes aux talons. Elle se chargea volontiers
de trouver du lait, des vivres et du bois.

Gertrude retourna près de la malade. L'enfant s'était réchauffé et
rendormi; la mère regarda la jeune fille d'un air farouche; sur ce
visage altéré, mademoiselle de Mauprié crut reconnaître les principaux
traits de la figure de son oncle et sentit sa pitié redoubler.

--Vous vous appelez madame Finoël? demanda-t-elle enfin d'une voix
timide.

--Oui... Rose Finoël, murmura la jeune femme, venez-vous de la part du
bureau de charité?

--Je suis envoyée par une personne qui connaît vos peines et qui veut
les soulager.

La bouche de Rose Finoël prit une expression amère.

--Mes peines!... Et qui donc au monde peut avoir souci de mes peines?

Gertrude lui répondit évasivement que son bienfaiteur désirait ne pas
être connu; alors la malade ferma les yeux d'un air de fatigue et
d'indifférence.

--Après tout, murmura-t-elle, que me fait son nom?... Tout m'est égal
pourvu qu'on sauve mon petiot... Moi, je suis lasse, oh! lasse!...

Elle renversa son front sur le traversin et tomba dans une sorte de
torpeur. Gertrude assise près d'elle contemplait ses mains décharnées,
son visage aux pommettes saillantes, aux yeux caves, encadré et pâli
encore par des flots de cheveux noirs. A l'aspect de cette figure
ravagée par la misère et la maladie, la jeune fille fut prise d'une
pitié profonde; elle oubliait son isolement, ses craintes, ses
souffrances, et, comparant sa vie à celle de cette malheureuse, elle ne
se trouvait plus à plaindre... Au bout d'une demi-heure, la mère
Surloppe revint avec les provisions, on alluma le poêle, on fit chauffer
du bouillon pour la mère et du lait pour l'enfant, puis Gertrude reprit
sa mante et sa capeline.

--Vous partez!... vous me laissez? soupira la jeune femme en rouvrant
les yeux.

--Non pas, je vais faire une course et je reviens.

Tout en disant cela, Gertrude songeait aux circonstances imprévues qui
allaient rendre sa mission plus délicate et plus difficile. La maladie
de Rose Finoël, l'existence d'un enfant, compliquaient la situation et
alourdissaient la responsabilité de l'orpheline. Elle se sentait
solidaire de son oncle et songeait qu'il ne lui serait guère possible de
reprendre ses occupations ordinaires, au moins avant que l'enfant fût
confié à une nourrice. Elle chargea la vieille voisine de se procurer un
matelas et des couvertures, et il fut convenu que Gertrude passerait la
nuit près de la malade. Puis elle courut à l'auberge, écrivit à son
oncle le récit de sa première visite et lui demanda de nouvelles
instructions. Sur ses instances, Pitois reprit le soir même le chemin de
Lachalade.

A son retour, Gertrude trouva la chambre de la côte Polval transformée;
l'or de l'oncle Renaudin avait fait merveille. Sur la table une petite
lampe à la lumière égale et douce remplaçait la chandelle fumeuse; le
poêle réveillé d'un long sommeil bourdonnait gaiement et répandait une
joyeuse chaleur; le lit avait été regarni, et l'enfant, restauré et
réchauffé, s'endormait sur les genoux de la vieille Surloppe, qui, d'une
voix chevrotante, lui murmurait une antique chanson berceuse. La mère
elle-même semblait moins malade, moins défaite.

Gertrude disposa dans un coin le matelas et les couvertures, posa
l'enfant près de sa mère, puis congédia la vieille.

Elle marchait légèrement à travers la chambre, faisant ses préparatifs
pour la nuit, ravitaillant le poêle, réchauffant le lait destiné au
marmot... La malade, ouvrant à demi ses yeux affaiblis, la regardait
curieusement et suivait ses moindres gestes avec une surprise mêlée
d'attendrissement. A la fin, Gertrude, ayant achevé de tout préparer,
vint s'asseoir au chevet du lit et vit Rose Finoël qui pleurait.

--Qu'avez-vous? lui demanda-t-elle.

Pour toute réponse, Rose Finoël prit l'une des mains de son
interlocutrice et la couvrit de larmes et de baisers.

--Merci, dit-elle enfin, cela me fait du bien de pleurer. Il y avait si
longtemps que personne ne s'inquiétait plus de moi!

--Vous n'avez point d'amis?

--Je suis seule au monde.

--Mais,... le père de cet enfant? hasarda timidement Gertrude.

La figure de la malade reprit une expression de tristesse poignante.

--Celui-là est loin!... Et pourtant, murmura-t-elle d'un air sombre,
nous étions mariés, mariés à l'église et à la mairie;... mais la misère
l'a effrayé... Il est parti, il y a deux mois, et je n'ai plus entendu
parler de lui.

Elle regarda Gertrude qui fit un geste de surprise.

--Il ne faut pas lui en vouloir, s'écria-t-elle vivement, j'ai été bien
heureuse avec lui dans les premiers temps!...

--Mais il vous a abandonnée, et c'est une lâcheté!

Rose Finoël haussa les épaules.

--Dans ma famille, c'est notre lot d'être abandonnées... Ma mère l'a été
par son amant, moi, par mon mari... Je remercie le bon Dieu de m'avoir
donné un garçon,... les filles sont trop malheureuses!...

Elle jeta un regard plus doux sur l'enfant endormi à son côté.

--Voyez-vous, reprit-elle, il ressemble à son père... Quoique Finoël
m'ait laissée là, je ne peux pas lui en vouloir... Je l'aime
toujours!... Nous avons été si heureux ensemble dans les commencements!
Nous autres, pauvres gens, il ne faut pas nous mesurer avec la même aune
que les gens à l'aise... A quinze ans, j'étais orpheline et je gagnais
mon pain dans une filature, et si vous saviez ce que c'est que la vie de
fabrique pour les filles!... Je m'étonne de n'y être pas devenue plus
mauvaise... Quand j'ai connu Finoël, j'avais déjà vingt-sept ans, et lui
n'en avait que vingt-trois... J'étais trop vieille pour lui, mais alors
je n'y pensais pas, je l'aimais comme une folle... Oh! les premiers
temps de notre mariage! Nous allions, le dimanche, goûter dans les
petits bois du Juré et nous revenions bras dessus bras dessous par la
route de Combles et la Ville-Haute... Comme les tilleuls sentaient
bon!... Voyez-vous, j'ai eu bien des maux depuis, mais j'oublie tout
quand je pense à ces six mois-là. Six mois!... et puis on l'a renvoyé de
la fabrique, et le cabaret l'a pris. Alors sont arrivés les mauvais
jours, les gros mots, les batteries. Je suis devenue grosse; notre
location finissait à Noël et on menaçait de nous mettre dehors... Un
matin il est parti... On dit qu'il est allé en Alsace... Je lui pardonne
tout en pensant à nos six mois de bon temps!

Elle ferma les yeux et reposa sa tête sur le traversin. L'expression
farouche de sa physionomie s'était adoucie, et Gertrude, la voyant
s'assoupir, se jeta sur le matelas préparé par la voisine. Elle
s'endormit profondément et ne s'éveilla le lendemain matin qu'aux cris
de l'enfant qui demandait à boire...

Trois jours après, au moment où Gertrude quittait son auberge pour se
rendre chez Rose Finoël, le facteur lui apporta une lettre de l'oncle
Renaudin. Le vieillard la priait de prendre soin de la mère et de mettre
l'enfant en nourrice; il lui indiquait en même temps l'adresse d'une
femme de Beauzée, qui se chargerait volontiers du marmot et qui était
déjà prévenue de sa prochaine arrivée; enfin, il terminait en lui
recommandant prudence et discrétion.--Le même jour, Gertrude, voyant
Rose plus calme, lui parla de la nécessité de faire suivre à son enfant
un régime plus salutaire et l'amena peu à peu à l'idée d'une séparation.
La malade poussa un long soupir:

--Oui, vous avez raison, répondit-elle, il faut qu'une autre femme le
nourrisse de son lait... Je ne veux pas qu'il souffre et je consens à
tout... Laissez-le-moi seulement encore un jour ou deux. Je sens que je
n'irai pas plus loin...

En effet, elle s'affaiblissait visiblement; heure par heure, la vie
abandonnait son corps épuisé. Le lendemain, vers le soir, elle appela
Gertrude et la pria de lui apporter l'enfant. Elle regarda le marmot de
toute la force de ses yeux déjà voilés par l'agonie, puis elle dit:

--Promettez-moi de le porter vous-même à la nourrice... Pauvre petiot,
je meurs trop tôt pour lui!... Je ne sais pas qui vous a poussée à me
vouloir du bien, mais je vous en supplie, n'abandonnez pas mon
enfant!... Si je m'en vais avec l'idée que vous aurez soin de lui, je
mourrai tranquille.

Gertrude la rassura et lui promit de veiller elle-même sur l'orphelin.

--Merci, reprit Rose Finoël en cherchant la main de la jeune fille et en
essayant de la serrer dans sa main glacée, vous êtes bonne, vous!... Je
souhaite que vous ayez une vie heureuse. Moi, je n'ai eu que six mois de
bon... le reste n'a été que fatigue et misère... un cauchemar après six
mois de beaux rêves!... A cause de ce bon temps-là je pardonne à ceux
qui m'ont mise au monde... Mais je suis lasse, bien lasse... Donnez-moi
encore le petiot que je l'embrasse... Et maintenant adieu à tout!

Après une courte agonie, elle s'endormit du sommeil suprême...

Tandis que la vieille voisine veillait la morte, Gertrude courait au
bureau de la voiture de Clermont et retenait une place pour Beauzée. On
lui en promit une pour le lendemain au soir. Comme elle sortait du
bureau, une femme surgit de l'ombre du porche et parut l'examiner.
Gertrude hâta le pas, un secret pressentiment lui disait qu'elle était
suivie; en effet, en tournant la tête, elle aperçut une forme vague qui
marchait dans la même direction qu'elle. Alors la peur la prit, elle se
mit à courir, et, s'engageant dans les petites rues qui avoisinent
Polval, elle ne suspendit sa course qu'après avoir eu la certitude qu'on
avait perdu sa trace. Cet incident redoubla son désir de partir au plus
vite et de sortir enfin de la situation fausse où elle se trouvait.

L'enterrement eut lieu le lendemain: Gertrude n'y assista pas. Le soir
venu, elle paya largement la vieille, et, n'emportant de cette maison
qu'une boucle des cheveux de la morte, comme un souvenir pour le petit,
elle partit avec l'orphelin, chaudement emmailloté, qui se plaignait
doucement et qui finit par s'endormir au roulis de la voiture.

Le trajet de B... à Beauzée n'est pas bien long et la nuit n'était pas
trop avancée quand Gertrude frappa à la porte de la nourrice. C'était
une forte gaillarde, femme d'un rémouleur. Comme elle était prévenue,
elle reçut l'enfant sans trop d'étonnement ni de questions. Elle avait
l'air d'une brave femme, et elle promit de choyer le nourrisson comme
s'il eût été à elle. Gertrude lui donna tout l'argent qu'elle demanda,
et, après lui avoir indiqué son adressa à B... et lui avoir fait de
minutieuses recommandations, elle repartit par le courrier du matin.

Il lui tardait de rentrer à son magasin. Pâlie et affaiblie par
plusieurs nuits de veille, elle éprouvait néanmoins une certaine
satisfaction en se sentant secouée par les cahots du courrier. Elle se
disait qu'elle avait rempli jusqu'au bout et sans encombre sa triste
mission, que son oncle serait content d'elle, qu'elle allait enfin
pouvoir reprendre sa vie régulière, et qu'elle pourrait penser librement
et tout le jour à Xavier. Elle se sentait soulagée d'un poids énorme, et
quand la voiture s'arrêta dans la rue de la Rochelle, ce fut avec
bonheur qu'elle sauta sur le trottoir, courut prendre son paquet à
l'auberge, et se dirigea vers la maison des demoiselles Pêche.





VIII


L'atelier était dans un état de sourde effervescence. La veille au soir,
Héloïse, après avoir porté un chapeau à une pratique, était rentrée avec
un air de consternation tragique où perçait néanmoins une certain pointe
de satisfaction. Elle s'était assise bruyamment et avait repris son
ouvrage en poussant de gros soupirs.

--Qu'y a-t-il donc, Héloïse? demanda mademoiselle Hortense, qui savait
les façons de son ouvrière et à qui cette mise en scène n'avait pas
échappé.

--Ah! soupira de nouveau celle-ci, on a bien raison de dire que les
apparences sont trompeuses... Les fruits qui ont meilleure mine sont les
plus véreux, et il faut manger un boisseau de sel avec les gens avant de
les connaître...

Intriguées par ce préambule, toutes les ouvrières avaient relevé la tête
et regardaient Héloïse.

--Quant à moi, continua-t-elle, on conviendra au moins que je n'y ai pas
été prise et que je me suis tenue sur mes gardes.

Mademoiselle Célénie agita nerveusement son aune, et de sa voix la plus
virile:

--Héloïse, s'écria-t-elle impatientée, vous avez une manière de dire les
choses qui me fait bouillir le sang... Où voulez-vous en venir avec vos
proverbes?

--Pardon, Mademoiselle, laissez-moi un peu respirer... Je suis encore
ahurie de ce que j'ai vu.

--Vu, quoi?... reprit mademoiselle Célénie.

Héloïse coiffa solennellement une tête de carton avec le chapeau qu'elle
était en train de confectionner, puis regardant son auditoire:

--Eh bien! commença-t-elle enfin, que diriez-vous si vous appreniez que
mademoiselle de Mauprié n'a pas bougé de la ville, et que son prétendu
voyage à Lachalade n'était qu'une invention?

Elle secoua la tête et ses regards triomphants firent le tour de
l'atelier.

--Qu'est-ce que vous me contez là? s'écria mademoiselle Célénie en
haussant les épaules.

--Je n'ai pas l'habitude de faire des contes, répliqua Héloïse piquée au
vif, et je ne dis que ce que j'ai vu. Voici au surplus comment la chose
est arrivée. Vous savez qu'hier j'ai été porter un chapeau à la
diligence de Clermont; je m'en revenais et j'étais déjà sous le porche,
quand j'ai entendu dans le bureau une voix qui ne m'était pas
inconnue... La personne qui parlait au facteur des messageries retenait
une place pour le lendemain dans le courrier qui passe à Beauzée.
J'aurais juré que c'était la voix de Gertrude, et pour m'en assurer,
j'ai attendu sous le porche. La personne est sortie. C'était une femme
dont la tête était enveloppée dans une capeline et dont la tournure
ressemblait à celle de mademoiselle de Mauprié. Intriguée, j'ai voulu
voir où elle allait, mais elle s'est aperçue, sans doute, que je la
suivais; elle a pris ses jambes à son cou et je l'ai perdue dans les
petites ruelles qui montent à la Ville-Haute... J'ai voulu en avoir le
coeur net, et ce soir, à l'heure du courrier, je suis allée me camper
derrière la grande porte des messageries; là j'ai vu, comme je vous
vois, Gertrude revenir et monter en voiture, mais cette fois, elle
n'était pas seule...

Héloïse fit une pause et poussa un long soupir. Toutes les têtes se
tournèrent de son côté.

--Elle portait dans ses bras, continua-t-elle, un petit enfant qui
criait faiblement comme font les nouveau-nés.

Un murmure courut dans l'atelier, et il y eut un moment de silence.

--L'aventure est étrange, reprit mademoiselle Hortense, mais, comme vous
le disiez tout à l'heure, les apparences sont trompeuses, et je ne puis
pas croire que Gertrude...

--Je ne suis pas médisante, répliqua Héloïse, mais dame! vous
conviendrez, Mademoiselle, que cela donne à penser... Une fille noble
qui laisse sa famille et son pays pour se faire ouvrière; ce cousin qui
arrive et s'en va, on ne sait pourquoi; ce prétendu départ, puis ce
marmot qui tombe du ciel... Avez-vous remarqué comme Gertrude pâlissait
et maigrissait depuis le printemps dernier?

--Ça, c'est un fait! murmurèrent les apprenties autour de la table
ronde.

Mademoiselle Célénie rétablit le silence en frappant le parquet avec son
aune.

--Héloïse, ma fille, s'écria-t-elle d'une voix sévère, je vous ai déjà
dit que vous étiez trop prompte à juger votre prochain!... Votre
histoire est étrange, j'en conviens, mais qui n'entend qu'une cloche
n'entend qu'un son, et, pour se prononcer, il faut attendre les
explications de mademoiselle de Mauprié... D'ici là, Mesdemoiselles, je
désire qu'on garde le silence, et je renverrai la première péronnelle
dont la mauvaise langue tournera de travers!

Cette menace énergique mit un terme aux bavardages, mais n'empêcha
nullement toutes ces cervelles féminines de travailler. Quand, le
surlendemain, Gertrude entra dans l'atelier, tous les yeux épièrent ses
moindres gestes. Les fillettes de la table ronde échangèrent des coups
de coude significatifs et commentèrent en chuchotant la pâleur et l'air
fatigué de la voyageuse. L'accueil fait à la jeune fille était trop
froid pour qu'elle ne le remarquât pas; il était si différent de celui
qu'elle avait reçu jadis à son arrivée dans ce même atelier! Le poêle de
faïence bourdonnait pourtant encore comme autrefois, comme autrefois un
clair soleil d'hiver, se glissant à travers les rideaux de mousseline,
faisait miroiter les panneaux des armoires et chatoyer les vives
couleurs des rubans et des fleurs artificielles; seules, les figures
penchées au-dessus des têtes de carton ne se déridaient pas. Toutes les
bouches étaient pincées et tous les yeux baissés. Mademoiselle Hortense
ne se leva pas pour baiser au front la nouvelle arrivante; mademoiselle
Célénie demeura muette et sembla plus occupée que jamais à tailler des
patrons de robe. Gertrude alla se débarrasser de son costume de voyage,
et lorsque, après quelques instants passés dans sa chambre, elle reprit
sa place près de l'estrade d'Héloïse, celle-ci, rassemblant
précipitamment ses ciseaux, ses rubans et sa boîte à ouvrage, recula sa
chaise et ramena les plis de sa jupe, comme si elle eût craint le
contact d'une pestiférée.

Cependant Héloïse était démangée de l'envie de parler; il lui tardait de
prendre sa revanche, de confondre sa rivale par une parole bien sentie
et de lui prouver qu'elle n'était pas dupe. Dès qu'elle vit Gertrude
installée, elle profita du plus beau moment de silence, et d'une voix
ironiquement mordante:

--J'espère, dit-elle très haut, que vous avez fait un bon voyage,
mademoiselle... Comment se porte votre cousin?...

--Héloïse! interrompit mademoiselle Célénie.

Jamais l'organe viril de mademoiselle Pêche cadette n'avait encore donné
un volume de son aussi formidable. Ce fut comme un coup de tonnerre. La
grande Héloïse obéit à cette foudroyante injonction et se renferma de
nouveau dans un superbe silence. Quant à Gertrude, aussi étonnée de la
colère de mademoiselle Pêche que de l'ironie de sa voisine, elle rougit
et promena autour d'elle ses beaux yeux surpris. Mais tous les regards
semblaient éviter les siens, et toutes les têtes se penchaient plus
attentivement sur les coiffures et les noeuds de ruban. Un silence
profond régna dans l'atelier. Consternée et ne comprenant rien à ces
façons étranges, Gertrude essayait en vain de se remettre à la besogne;
ces démonstrations inexplicables l'avaient frappée au coeur. Ses mains
tremblaient, et elle parvenait à grand'peine à enfoncer son aiguille
dans la soie. Deux mortelles heures se passèrent ainsi, puis midi sonna.
Héloïse descendit majestueusement de son estrade, les apprenties
déposèrent leur ouvrage et toutes s'en allèrent dîner. Gertrude, restée
seule avec les demoiselles Pêche, se leva à son tour, et ses yeux, où
roulaient des larmes, interrogèrent les deux vieilles filles qui se
tenaient devant elle et se regardaient d'un air grave.

Le moment d'une explication était venu.

--Mademoiselle,... commença solennellement Hortense Pêche en quittant
ses lunettes; mais elle fut interrompue par son impétueuse soeur.

--Hortense, dit mademoiselle Célénie, laisse-moi d'abord poser une
question à mademoiselle de Mauprié... Gertrude, poursuivit-elle de sa
voix la moins rude, ayez confiance en moi et parlez franchement: où
êtes-vous allée en quittant la maison, la semaine dernière?

--A Lachalade, répondit Gertrude, non sans rougir.

--Ah!... Et vous y êtes restée tout le temps?

La jeune fille réfléchit un moment, puis répondit d'une voix ferme:

--Non, Mademoiselle.

--A la bonne heure... On prétend que vous n'avez pas quitté la ville...
Certes, nous n'avons nul droit de nous mêler de vos affaires, mais nous
sommes responsables de vous jusqu'à un certain point; c'est pourquoi je
me permettrai d'insister... Pouvez-vous me rendre compte de l'emploi de
votre temps?

La figure de Gertrude prit une expression plus inquiète. Elle commençait
à comprendre dans quel embarras elle s'était jetée, et cependant elle
hésitait encore à répondre d'une façon explicite.

--Non, répondit-elle d'une voix tremblante, je ne puis malheureusement
entrer dans aucun détail... Il est vrai que je suis restée à B..., les
affaires qui m'y ont retenue ne sont pas les miennes, et j'ai promis de
me taire... Pardon, Mademoiselle, je dois tenir ma promesse... Mais je
vous jure que je n'ai rien à me reprocher.

Mademoiselle Hortense poussa un soupir et Mademoiselle Célénie fronça
les sourcils.

--Tant mieux pour vous, reprit celle-ci durement, si votre conscience
est en repos; mais cela ne suffit pas aux yeux du monde, et le scandale
n'en existe pas moins.

--Le scandale! s'écria Gertrude.

Mademoiselle Célénie, dardant ses yeux gris sur la figure de la jeune
fille, se tenait devant l'image des vierges sages et des vierges folles,
que le soleil éclairait en ce moment de sa pleine lumière, et la
terrible demoiselle Pêche avait l'air de commenter avec son aune la
parabole évangélique; ou plutôt elle semblait elle-même une des
triomphantes vierges sages, descendue de la vieille image
d'Épinal...--Le scandale! répéta Gertrude atterrée... Elle frémissait de
la tête aux pieds et la voix lui manqua. Le scandale! Ce seul mot avait
révolté toute sa fierté, mais sa consternation était si grande que pas
une parole ne pouvait sortir de sa gorge étranglée par l'émotion. Enfin,
ses dents se desserrèrent et elle dit en relevant les yeux vers la
vieille fille:

--Que me reproche-t-on, et qu'a le monde à faire avec ce qui s'est
passé?

--A tort ou à raison, répliqua mademoiselle Célénie, le monde jase...
Tout se sait. On a appris que vous étiez restée à B... clandestinement,
on vous a surprise portant en cachette un enfant nouveau-né dans vos
bras... Est-ce vrai?

--C'est vrai... Mais je ne comprends pas...

--Vous ne comprenez pas! s'écria mademoiselle Célénie. Comment, vous
êtes jolie... Vos manières distinguées,--coquettes même,--n'ont que trop
attiré l'attention sur vous... Vous vous absentez mystérieusement, puis
on vous rencontre la nuit avec un enfant sur les bras, et vous ne
comprenez pas qu'on va dire que cet enfant est à vous?...

--A moi! fit Gertrude indignée.

Elle était pâle comme une morte et elle fut obligée de s'appuyer contre
la table. Ses yeux étincelants allaient de mademoiselle Hortense à
mademoiselle Célénie, qui toutes deux la regardaient en secouant la
tête.

--Mais c'est une calomnie, dit-elle enfin, cela n'est pas!... Vous ne le
croyez pas, vous ne pouvez pas croire une chose pareille!

Il y avait un tel accent de sincérité dans cette protestation, qu'elle
ébranla la conviction grandissante de la soeur aînée.

--Certainement, commença-t-elle, nous avons toujours eu de l'estime pour
vous et nous ne demandons pas mieux que d'être convaincues de votre
innocence; mais le monde est méchant, il croit le mal facilement, et les
apparences sont contre vous, Gertrude!

--Où est la mère de cet enfant? reprit mademoiselle Célénie.

--Elle est morte.

--Et le père?

--Il a quitté la ville.

--Mais, vous, comment vous êtes-vous occupée de cette affaire et qui
vous a jetée dans une pareille aventure?

--Cela, je ne puis le dire, répondit Gertrude accablée; je le répète,
j'ai promis le secret.

--Comment voulez-vous qu'on se contente d'une réponse semblable? reprit
mademoiselle Célénie brusquement; vous le voyez, tout vous accuse...

Gertrude commençait en effet à reconnaître que la vieille fille avait
raison, et des sanglots agitaient convulsivement ses lèvres.

--Mais, s'écria-t-elle en joignant les mains avec désespoir, je ne mens
pas, moi!... D'ailleurs il y a des témoins qui peuvent affirmer la
vérité de ce que je dis... Il y a une vieille femme qui a vu naître
l'enfant et mourir la mère... Elle demeure à Polval et s'appelle la mère
Surloppe.

En entendant ce nom, les deux soeurs échangèrent de nouveau un regard
attristé, puis mademoiselle Hortense répliqua froidement:

--Ce témoignage-là vous serait plus nuisible qu'utile, ma chère. La
vieille femme dont vous parlez a une mauvaise réputation et personne
n'ajouterait foi à ses propos... D'ailleurs, il vous resterait à
expliquer comment vous avez été mêlée à de pareilles gens... Pouvez-vous
le faire?

Gertrude resta muette.

--Non?... Eh bien! j'en suis désolée, mais dans la circonstance, nous
sommes obligées de prendre une décision sévère... Il y a eu scandale...

--Et notre maison ne doit pas même être soupçonnée! acheva d'une voix
mâle mademoiselle Célénie, sans se douter qu'elle répétait le mot de
César.

Mademoiselle Hortense poussa un profond soupir.

--Nous ne pouvons pas vous garder, mon enfant, vous le voyez.

--Je vois que je suis perdue! murmura Gertrude, et en même temps son
visage fut inondé de larmes. Les sanglots secouaient sa poitrine, elle
se tordait les mains; tout à coup sa tête se pencha en arrière, ses
genoux ployèrent et elle tomba sur le parquet. La fatigue du voyage et
la secousse violente produite par cette dernière scène venaient de
déterminer une crise nerveuse.

--Ah! mon Dieu, elle se trouve mal! s'écria mademoiselle Célénie, nous
avons été trop dures aussi... Hortense, cours vite chercher le _vinaigre
des quatre voleurs_!

En même temps elle s'agenouilla près de Gertrude, la soutint dans ses
bras, déboutonna sa robe, et finalement se mit à lui baiser
affectueusement le front en lui prodiguant de doux noms enfantins.--Sous
ses manières de gendarme, mademoiselle Célénie cachait des trésors de
tendresse maternelle.--Elle transporta Gertrude dans sa propre chambre
et la mit au lit, puis elle la confia à la garde de la vieille
Scholastique et courut chez le pharmacien... En revenant à elle, la
jeune fille vit la vieille bonne à son chevet. Elle était encore trop
faible pour pouvoir parler; on lui fit avaler un cordial et elle
s'endormit profondément; quand elle se réveilla, il faisait nuit et la
tranquillité de la rue indiquait une heure avancée. Une veilleuse
éclairait la chambre, et dans un grand fauteuil mademoiselle Célénie,
tout habillée, sommeillait bruyamment. Gertrude passa les mains sur son
front, se rappela la scène de la matinée et se sentit prise d'un nouvel
accès de désespoir.--Elle, si pure et si fière de sa pureté, se trouvait
soupçonnée d'une faute dont la seul pensée la faisait frémir
d'indignation; les demoiselles Pêche la croyaient coupable et tout
l'atelier sans doute partageait cette conviction... Et demain son
nom--le nom de Mauprié!--courrait la ville escorté de bruits calomnieux,
et cette rumeur honteuse parviendrait jusqu'à Xavier!... A cette idée
son coeur fut déchiré et elle se remit à pleurer... Certes, Xavier avait
l'esprit trop élevé et trop de confiance en elle pour croire aussi
facilement une calomnie; mais il était jaloux et soupçonneux... Un doute
pouvait se glisser dans son esprit, un doute n'était-ce pas déjà
trop?... Rien qu'en y songeant, Gertrude sentait toute sa fierté se
soulever... Elle se disait qu'un soupçon de la part de Xavier suffirait
pour creuser entre eux un abîme,--et elle pleurait sur son amour, sur
son seul bonheur cruellement menacé...

--Non, pensait-elle, je ne veux pas être soupçonnée; il faut que celui
qui a fait le mal le répare... J'irai trouver mon oncle, et je le
supplierai de parler...

Toute la nuit se passa de la sorte. Enfin l'aube grise d'un jour de
décembre commença d'éclairer les vitres des fenêtres... Le froid du
matin réveilla mademoiselle Célénie, qui étira un moment ses grands
bras, courut au chevet de la jeune fille, et lui demanda comment elle se
trouvait.

--Mieux, Mademoiselle, merci! répondit Gertrude.

Puis essuyant ses larmes:

--Mademoiselle, je ne suis pas coupable, je vous le jure!... Il y a une
personne qui peut d'un mot éclairer tout ce qui paraît équivoque dans ma
conduite, et me justifier aux yeux du monde... Je veux aller trouver
cette personne, elle ne refusera pas de me dégager de mon serment, et je
serai lavée de ces soupçons calomnieux... Ayez la bonté de me procurer
une voiture de louage.

--Mais vous êtes trop faible pour vous mettre en route ce matin! s'écria
mademoiselle Célénie.

--Il le faut, et je me sens plus forte... Je ne puis supporter les
doutes qui pèsent sur moi... J'en mourrais!

Mademoiselle Célénie se laissa convaincre, et Gertrude s'habilla. Vers
midi une vieille calèche s'arrêta devant le magasin et la jeune fille,
encore un peu faible et très pâle, y monta après avoir embrassé les
demoiselles Pêche.

Le cheval de louage était vieux et assez mauvais trotteur; le conducteur
assoupi sur son siège le fouettait mollement; aussi 8 heures sonnaient
quand on entra à Lachalade. A cette heure, tout le monde devait être
couché dans la maison de l'oncle Renaudin, et Gertrude pensa qu'il était
préférable de remettre au lendemain la démarche qu'elle se proposait de
faire. Bien qu'il lui en coûtât, elle résolut de demander l'hospitalité
à sa tante et dit au conducteur d'arrêter son cheval devant le logis
Mauprié. Une lumière brillait entre les fentes des volets du
rez-de-chaussée; Gertrude frappa timidement et attendit toute
frissonnante.

Au bout de quelques instants, la porte s'entr'ouvrit et Honorine parut
sur le seuil. Elle poussa une exclamation en voyant Gertrude; celle-ci
prit son paquet des mains du conducteur et suivit silencieusement sa
cousine jusque dans la salle à manger.

La salle avait toujours le même aspect, et les mêmes figures entouraient
la table de toile cirée;--Xavier était seul absent.--Madame de Mauprié,
son mouchoir à la main, lisait gravement son livre d'heures; Gaspard
frottait son fusil et sifflait d'un air triomphant, tandis que Phanor
sommeillait devant l'âtre, et que Reine, debout devant la vieille glace,
essayait un bonnet de crêpe noir.

--C'est Gertrude! dit Honorine, en poussant sa cousine devant elle.

La veuve se leva d'un air solennel. Reine fit une légère exclamation, et
Gaspard regarda la jeune fille d'un air ironique:

--C'est affaire à toi, s'écria-t-il, et tu n'as pas perdu de temps!

Gertrude ne lui répondit pas et, s'avançant vers madame de Mauprié:

--Je suis venue, ma tante, vous demander l'hospitalité pour cette nuit;
je désire avoir demain un entretien avec mon oncle Renaudin.

Gaspard haussa les épaules et madame de Mauprié passa son mouchoir sur
ses yeux.

--Tu viens trop tard! soupira Honorine.

Gertrude les regardait tous sans bien comprendre de quoi il s'agissait.

--Qu'y a-t-il donc? murmura-t-elle enfin.

--Votre oncle est mort la nuit dernière, ma nièce.

--Il a rendu sa vieille âme à Dieu! continua Gaspard d'un ton qui
n'avait rien d'attristé.

--Nous héritons, ma chère! s'écria Reine.

--Mort! dit Gertrude accablée... Elle s'assit sur une chaise et
s'évanouit.




IX


Le lendemain les cloches de Lachalade se mirent à sonner _en mort_ dès
le matin et réveillèrent Gertrude, qui s'habilla rapidement et
descendit, encore endolorie par les secousses de la veille. En entrant
dans la salle elle fut prise de violentes palpitations; elle venait
d'apercevoir Xavier, seul, assis tout rêveur près du feu.

Bien des fois, pendant de longues journées de travail ou, le soir dans
sa petite chambre, elle avait rêvé à ce moment du retour et au bonheur
de revoir le bien-aimé. Cette réunion tant souhaitée lui était souvent
apparue comme une fête merveilleuse, pleine de lumière, de musique et de
joyeuses effusions; et voilà qu'elle avait lieu dans cette sombre
chambre du logis Mauprié, par un jour de deuil et sous une impression
d'angoisse et de terreur. Gertrude portait dans son coeur, encore
saignant des douleurs de la veille, un secret pesant que la mort de M.
Renaudin venait d'y sceller à jamais. Ce pénible fardeau paralysait tout
élan et arrêtait toute effusion.

Xavier s'élança vers elle et lui prit les mains:

--Chère Gertrude, dit-il, j'aurais voulu que notre réunion fût amenée
par un moins lugubre événement.

--Moi aussi, murmura-t-elle en secouant la tête.

--Tes mains sont glacées, continua Xavier, et tu es toute pâle?

Gertrude répondit avec embarras qu'elle avait été un peu souffrante dans
les derniers temps.

--L'air de la campagne te fera du bien, poursuivit-il, tu reprendras tes
couleurs, car tu ne retourneras plus à ton magasin... Te voilà riche
maintenant, Gertrude!... Ma mère et toi, vous étiez les deux plus
proches parentes de l'oncle Renaudin, et il n'y a pas apparence que le
bonhomme ait déshérité sa famille.

Gertrude demeurait silencieuse.

--A-t-il beaucoup souffert pour mourir? demanda-t-elle enfin.

--Non, il s'est éteint doucement... Quand ma mère a été appelée à
l'Abbatiale, il venait de rendre le dernier soupir.

L'entretien fut interrompu par l'entrée de madame de Mauprié suivie de
Gaspard en grand deuil. Pour la première fois, depuis longtemps, le
farouche chasseur avait endossé une redingote noire; aussi paraissait-il
fort mal à son aise dans ce vêtement qui gênait ses mouvements brusques.
Cette gêne donnait seule à sa figure une expression un peu attristée,
car, bien qu'il fît des efforts pour prendre un air grave et recueilli,
on devinait au fond de lui une joie qui ne demandait qu'à déborder.
L'hypocrisie n'était pas son défaut, et il avait grand'peine à ne pas
siffler son air favori, tandis que Phanor tournait autour de lui et
semblait déconcerté à la vue de son maître ainsi accoutré. Bientôt Reine
et Honorine firent leur apparition dans un nuage de crêpe noir, et après
un rapide déjeuner, toute la famille prit silencieusement le chemin de
la maison mortuaire.

L'Abbatiale avait ce jour-là l'air plus désolé que d'ordinaire. Le
brouillard de décembre l'enveloppait, et, à travers la brume, les voix
traînantes et plaintives des cloches ajoutaient encore à la tristesse de
son aspect. Dans une chambre du rez-de-chaussée le cercueil d'Eustache
Renaudin, sous un poêle de deuil, entre quatre cierges mélancoliques,
attendait les porteurs. En entrant, chaque nouveau venu aspergeait la
bière avec le goupillon bénit, puis les hommes se réunissaient autour de
Gaspard, et les femmes montaient au premier étage, près de madame de
Mauprié. Bien que le défunt fût peu aimé dans le pays, où il avait vécu
comme un ours, néanmoins tout le village était là. A la campagne,
l'esprit de communauté subsiste encore assez pour qu'en certaines
circonstances solennelles, tous les habitants du même bourg se
considèrent comme ne formant qu'une famille. Quelques gentilshommes
verriers du voisinage étaient venus aussi avec leurs femmes et leurs
filles; la veuve Mauprié recevait ces dernières comme des personnes de
marque. A leur arrivée elle se levait à demi, se laissait embrasser,
puis retombait sur son siège en poussant un sanglot étouffé, auquel
répondaient deux profonds soupirs modulés par Reine et Honorine.
Gertrude seule restait silencieuse et immobile, absorbée par ses
préoccupations et aussi par le souvenir de sa dernière visite dans cette
chambre, maintenant remplie d'indifférents.

Le chant des prêtres résonna dans la cour et le convoi se mit en marche;
chemin faisant, le cortège grossissait, chaque porte du village
s'ouvrant pour laisser passer une femme ou deux. Aussi l'église
était-elle presque pleine, et quand on se dirigea vers le cimetière,
plus de deux cents personnes formaient la procession de l'enterrement.
Il pleuvait et l'on voyait deux longues files de parapluies trancher
avec leurs couleurs crues sur les vêtements noirs des gens en deuil.
«Les vivants n'aiment pas à être mouillés,» se dit philosophiquement
Gaspard en considérant le cortège et en sentant la pluie sur sa tête
nue.--Le convoi longeait de larges pièces de terre labourées, contiguës
à l'Abbatiale et achetées l'année d'avant par le bonhomme Renaudin.
Gaspard regardait cette bonne terre grasse et bien fumée; d'un coup
d'oeil il arpentait le champ et supputait le nombre de verges... «Il
n'aura pas eu le temps de voir son blé pousser!» songeait-il, puis sa
pensée distraite, suivant cette nouvelle pente, il se voyait lui,
chassant le long des sillons, ayant Phanor à ses côtés et un bon fusil
sous le bras. «J'achèterai un lefaucheux, se disait-il, et je ferai
bâtir un chenil à l'Abbatiale... Car j'aurai une meute: deux bassets et
deux vendéens pour le bois; deux chiens d'arrêt pour tenir compagnie à
Phanor, plus un épagneul pour le marais. J'affermerai la chasse du bois
des Hauts-Bâtis, et alors on verra de belles parties et de beaux coups
de fusil... Mon lefaucheux aura une garniture en argent, et sur la
crosse je ferai graver les armes de notre famille; car maintenant c'est
mon devoir de relever le nom de Mauprié... Eh! eh! qui sait?--Je
remonterai peut-être la verrerie des Bas-Bruaux? Alors les des Encherins
et les du Houx n'auront qu'à se bien tenir!...» Il n'interrompit son
rêve qu'en apercevant la grille du cimetière.

On entendait le bourdonnement des psaumes, et entre les branches des
sapins on voyait flotter les surplis blancs des prêtres. Les hommes
s'étaient éparpillés autour des tombes; les femmes formaient au milieu
de l'allée un groupe sombre en tête duquel se tenaient Gertrude, madame
de Mauprié et ses filles. La veuve était à demi affaissée dans une
attitude douloureuse... «_Si iniquitates observaveris_...» psalmodiait
le prêtre.--«Mon Dieu, que votre volonté soit faite, songeait madame de
Mauprié, vous n'avez pas voulu nous voir souffrir plus longtemps dans la
pauvreté et l'humiliation. Maintenant, que vous avez rappelé à vous mon
pauvre frère, nous aurons enfin de meilleurs jours; je reprendrai dans
le monde la position qui nous appartient; je trouverai un mari pour
Reine, et qui sait?... peut-être aussi pour Honorine... Nous nous
installerons à l'Abbatiale, la maison est assez bien montée pour que
l'installation soit peu coûteuse... Il est vrai qu'il faudra tout
partager avec Gertrude; mais elle est encore mineure, nous
administrerons sa part, et puis... il y aurait peut-être moyen de tout
arranger en la mariant à Gaspard... C'est un projet à mûrir et j'y
réfléchirai...

Les porteurs avaient étendu le poêle sur la terre humide et les
fossoyeurs faisaient glisser la bière dans la fosse. Les sanglots
retentirent plus forts dans le groupe des femmes. Reine et Honorine y
allaient de tout coeur; tout en s'essuyant les yeux, elles pensaient à
l'héritage, aux armoires pleines de linge, aux coffres pleins
d'argenterie, et aux nouvelles perspectives que leur avaient ouvertes
l'oncle Renaudin en partant pour l'autre monde. Reine se disait que le
deuil d'un oncle ne se porte que trois mois, et songeait déjà aux robes
de demi-deuil; elle combinait des toilettes triomphantes pour conquérir
le mari de ses rêves... «Tout cela sera trop beau pour Lachalade,
pensait-elle, mais je déciderai ma mère à passer une saison aux eaux de
Plombières...»

Gertrude, agenouillée sur la pierre d'une tombe, écoutait le bruit sourd
de la bière et songeait aux derniers moments du mort. L'idée de la
réparation tentée au logis de Polval avait-elle au moins adouci les
souffrances de l'heure suprême? Le vieillard s'était-il endormi avec une
conscience apaisée?... Du moins lui, il en avait fini avec les tourments
de cette vie; pour elle, au contraire, les épreuves allaient commencer
seulement. Cette promesse dont elle avait espéré se faire relever par
l'oncle Renaudin, cette promesse la liait pour toujours désormais. Déjà
sa réputation était menacée... Quelles autres souffrances lui réservait
l'avenir? Courberait-elle silencieusement la tête devant toutes ces
accusations injurieuses? Était-elle à ce point liée par un serment
imprudemment fait? Ne devait-elle pas au contraire préserver avant tout
la pureté de sa réputation?... Alors elle revoyait le vieux Renaudin se
dressant à demi sur son lit, mettant un doigt sur ses lèvres blêmes et
lui répétant: «Une promesse, c'est sacré!»--Et elle frissonnait en
écoutant les paroles latines murmurées au-dessus de la fosse, et en
songeant aux châtiments réservés aux parjures...

Pendant ce temps, Xavier contemplait sa cousine agenouillée auprès d'un
grand sapin et la trouvait plus charmante que jamais dans ces vêtements
noirs. Les épais bandeaux de cheveux blonds crépelés se laissaient voir
à demi sous le voile, et le profil pensif de la jeune fille se détachait
doucement du fond sombre des sapins. Le jeune homme savourait
délicieusement le bonheur de l'admirer et la joie de songer qu'il
pourrait maintenant jouir de ce bonheur-là tous les jours. Il sentait
que l'absence avait doublé sa passion, qu'il aimait Gertrude plus
violemment encore que l'an passé, et qu'il avait mis toute sa vie en
elle. Elle était si belle et si aimante!... Il l'avait trouvée, à la
vérité, un peu froide, avant l'enterrement, mais il expliquait son air
préoccupé et contraint par l'émotion, et il l'excusait volontiers de ne
pas s'être montrée plus expansive.

--«_Requiescat in pace_!» dit une dernière fois le curé, en secouant
l'aspersoir au-dessus de la fosse; il le passa à Gaspard et s'éloigna.
Les assistants défilèrent près de la fosse et agitèrent tour à tour le
goupillon humide, puis la foule se dispersa. Madame de Mauprié suivit
avec son fils et ses filles le chemin de l'Abbatiale; il lui tardait de
prendre possession du logis avant l'arrivée du juge de paix de Varennes,
qui avait été mandé la veille. Les mains lui démangeaient, elle aurait
déjà voulu sentir entre ses doigts le trousseau des clefs de la maison.
Gaspard et ses soeurs avaient la même préoccupation, et tous hâtaient le
pas, de telle sorte que Xavier et Gertrude restèrent seuls sur le chemin
du cimetière. Xavier mit le bras de sa cousine sur le sien, et tous deux
s'acheminèrent vers l'Abbatiale, en longeant les haies brillantes de
gouttelettes argentées. La pluie avait cessé, et le soleil hasardait
quelques pâles rayons entre deux nuées. Cette éclaircie suffit néanmoins
pour égayer un peu l'austérité de la campagne environnante. Les prés
jaunis et mouillés scintillaient; les terres de labour les entouraient
de leurs bruns et gras sillons où verdoyait le blé semé en octobre; et
tout au fond, les grandes futaies sombres fumaient à l'horizon.

Gertrude avait rejeté son voile en arrière, et Xavier admirait ses
bandeaux semés de gouttes de pluie, ses yeux verts encore humides et ses
joues d'un rose pâle:

--Tu m'aimes toujours, n'est-ce pas, Gertrude? murmura-t-il brusquement.

La jeune fille releva vers lui ses yeux mélancoliques.

--Est-ce que tu as pu en douter, Xavier?

--Non, mais tu es si belle et je me sens si indigne de toi, que parfois
j'ai peur;... je tremble que tu ne t'aperçoives de mon obscurité, que le
prisme ne se brise et que tu ne songes à aimer quelqu'un de plus
brillant que moi. Gertrude secoua pensivement la tête:

--N'est-ce pas toi plutôt qui me vois à travers un prisme?... et qui
sait si un jour ce ne sera pas toi qui me trouveras indigne de ton
amour?

Xavier, souriait d'un air incrédule, sa cousine reprit sur un ton grave:

--Xavier, tu auras toujours confiance en moi, n'est-ce pas?

Le jeune homme saisit la main de Gertrude et la serrant:

--Cette petite main, dit-il, est celle d'une amie qui ne sait pas
tromper; je crois sentir en elle les moindres mouvements de ton coeur
loyal.

--Pourquoi me défierais-je de toi?

--N'importe; si un jour quelqu'un m'accusait, promets de ne pas douter
de moi un seul moment, de ne pas me juger avant de m'avoir entendue...

Xavier la regarda d'un air inquiet.

--Je te le promets, reprit-il enfin... mais à quel propos?...

Gertrude baissait les yeux et gardait le silence... On était arrivé
devant la porte de l'Abbatiale.

--Entrons! dit Xavier, on va procéder sans doute à quelque formalité
judiciaire, et ta présence est indispensable.

Devant l'âtre de la cuisine, Fanchette et Pitois, se chauffaient, chacun
dans un coin, regardant le brasier sans souffler mot, Xavier s'étant
informé de la présence de sa mère:

--Ils sont tous là-haut, dans la chambre de _réserve_, murmura Pitois.

--Ils n'ont pas perdu de temps, grogna Fanchette; c'est comme une bande
de moineaux dans un champ de colza... Il faut les voir fouiller les
armoires; rien que ça serait capable de faire sortir notre pauvre
monsieur du cercueil!

La chambre de _réserve_ semblait en effet livrée au pillage. Toutes les
armoires étaient ouvertes, et chacun des membres de la famille de
Mauprié y furetait avidement en poussant des exclamations. La veuve,
montée sur une chaise, comptait les piles de linge; Gaspard soupesait
l'argenterie, et les deux soeurs visitaient les tiroirs des commodes.

--Tout est par douzaine, disait la veuve, et presque rien n'a servi...
Ah! mon pauvre frère était économe et il avait du beau... Voyez-moi ces
serviettes de toiles des Vosges, comme c'est ouvré et comme la damassure
est fine!

--L'argenterie est à l'ancien titre et elle pèse lourd, reprit Gaspard
en frottant les couverts avec le pan de sa redingote, je suis d'avis que
nous la conservions, après y avoir fait graver notre chiffre...

Il fut interrompu par une exclamation joyeuse de Reine.

--Venez voir ma trouvaille! s'écria la jeune fille, tenez, voici des
pièces de dentelles... Est-ce beau?... Voici des crêpes de Chine, et
puis dans ces petits écrins... Oh! des colliers de perles et des
pendants d'oreille en pierres fines!

Madame de Mauprié était descendue rapidement, Gaspard s'était rapproché
et Honorine ouvrait de grands yeux. Ils étaient tellement affairés,
qu'aucun d'eux ne s'aperçut de l'arrivée de Gertrude et de Xavier. Les
deux jeunes gens, debout près de la porte d'entrée, contemplaient cette
scène avec tristesse, et Xavier fronçait les sourcils d'un air de
désapprobation.

--Voyez un peu! dit Honorine en joignant les mains, qui aurait jamais
soupçonné notre oncle de posséder de si belles choses?

--Oh! moi, fit Gaspard, j'ai toujours pensé que le vieux ladre prêtait
sur gages!

--Fi! Gaspard, pouvez-vous avoir de pareilles idées? s'écria la veuve en
examinant à son tour un crêpe de Chine, je crois plutôt que mon frère
avait autrefois ruminé quelque projet de mariage, et que ces bijoux
étaient destinés à sa future.

--On n'aura pas voulu de lui, répliqua Gaspard, et c'est fort heureux...
Si, au lieu d'être laid comme une chenille, M. Renaudin eût été un
Adonis, nous ne viderions pas aujourd'hui ses tiroirs!

--Comme ces émeraudes me vont bien! dit Reine en essayant des pendants
d'oreille devant un grand miroir, j'ai envie de les garder!...

--Malheureusement, Mademoiselle, cela n'est pas possible pour le moment!
soupira une voix flûtée qui partait de l'entrée de la chambre.

Ils se retournèrent tous stupéfaits et aperçurent le notaire de
Lachalade dont la grosse figure souriante s'encadrait dans le chambranle
de la porte entre-bâillée. Derrière lui on distinguait la tête pointue
et chauve du juge de paix et la face enluminée de son greffier.--À
l'aspect de ce trio, les traits de madame de Mauprié s'étaient allongés,
et Gaspard avait fait un geste d'impatience.

--Nous sommes en affaires, Monsieur, dit-il au notaire de son ton le
plus hautain, et à moins de choses urgentes, nous aimerions à ne pas
être dérangés.

--Je vous demande mille pardons, reprit le tabellion sans s'émouvoir,
mais il s'agit de formalités qui ne souffrent aucun délai, et qui
auraient été remplies dès hier, sans l'éloignement de M. le juge de
paix.

Le juge, long et maigre comme un fil, s'inclina silencieusement; Gaspard
toisait le notaire des pieds à la tête et se mordait les lèvres.

--De quelles formalités parlez-vous? demanda-t-il sèchement.

--Oh! de simples mesures conservatoires... dans l'intérêt de l'héritière
mineure, car si je ne me trompe, il y a minorité de l'une des héritières
présomptives. Je dis présomptives, ajouta-t-il en passant en revue les
assistants avec ses gros yeux ronds, parce que nous ne connaissons pas
encore les dernières volontés du défunt.

--Ses dernières volontés! répéta madame de Mauprié interdite;
supposeriez-vous, Monsieur, l'existence d'un testament?

--Je ne la suppose pas, Madame, répondit le notaire en s'inclinant, je
l'affirme...

--Un testament! grommela Gaspard, à quoi bon?

--Je l'ignore, Monsieur, mais si vous le permettez, nous allons vous
donner lecture de l'acte.

Il tira de son portefeuille une enveloppe cachetée.

--Ceci est un testament olographe, déposé en mon étude par feu M.
Renaudin, mon client.

Il promena un moment l'enveloppe sous les yeux des héritiers, puis il la
décacheta et remit au juge de paix une feuille de papier timbré, en le
priant d'en prendre connaissance.

--Le testament est en bonne forme, murmura le juge.

Le notaire avait toussé et avait mis ses lunettes. Madame de Mauprié,
pâle et crispée, était appuyée à un fauteuil; Gaspard se tenait debout,
les bras croisés; Reine et Honorine contemplaient les gens de justice
d'un air effaré, sans trop comprendre de quoi il s'agissait. Quant à
Xavier et à Gertrude, ils étaient assis l'un près de l'autre et se
regardaient avec une expression de tristesse attendrie.

Le notaire, d'une voix claire, se mit à lire ce document, qui était un
simple codicille révélant l'existence d'un testament caché dans le
secrétaire du défunt.

En outre, afin de prévenir toute difficulté, Eustache Renaudin ordonnait
que l'ouverture de ce testament n'eût pas lieu avant la majorité de sa
nièce Gertrude de Mauprié. Il nommait pour exécuteur testamentaire et
administrateur provisoire, son notaire, Me Péchenart. Enfin, il
exprimait le désir que Gertrude habitât l'Abbatiale et jouît des revenus
de la succession, «à l'exclusion de tous autres, jusqu'au jour où elle
serait majeure.»

Après avoir soigneusement replié le papier timbré, Me Péchenart
parcourut de nouveau l'auditoire avec son regard éveillé: la surprise
était peinte sur tous les visages.

--Peste soit du ladre vert! s'écria enfin Gaspard, et il accompagna ces
paroles d'un juron énergique.

--Si vous le voulez bien, dit le notaire, sans s'inquiéter autrement de
la colère de l'aîné des Mauprié, nous allons pratiquer les recherches
nécessaires dans le meuble désigné par le défunt.

On passa dans la chambre à coucher. La veuve lançait à sa nièce des
regards méfiants; quant à Gertrude, rougissante et interdite, elle
assistait à cette scène sans trop se rendre compte encore de ce qu'elle
signifiait. Xavier considérait sa cousine d'un air embarrassé; Reine et
Honorine chuchotaient avec Gaspard, qui leur expliquait sans doute les
conséquences probables de l'acte qu'on venait de lire, car elles
dardaient à leur tour à Gertrude des oeillades foudroyantes.

La recherche du notaire ne fut pas longue, et le testament fut trouvé à
l'endroit indiqué. Le notaire en fit parapher l'enveloppe cachetée par
le juge de paix, puis se tournant vers Gertrude, il lui demanda quel
était son âge.

--J'ai eu vingt ans le quinze mai dernier, murmura la jeune fille.

--Fort bien, le quinze mai prochain, à midi, nous procéderons à
l'ouverture du testament, qui restera déposé au nombre de mes minutes.
D'ici là, rien ne s'opposera à ce que nous nous occupions de
l'inventaire... Monsieur le juge, vous penserez sans doute qu'il
convient d'apposer les scellés...

Le greffier avait déjà préparé la cire et les bandes de toile; le
notaire s'avança galamment vers Reine, et tout en souriant, désigna les
pendants d'émeraude qui se balançaient encore à ses oreilles.

--Désolé! Mademoiselle, lui dit-il, nous serons obligés de réintégrer
ces bagatelles parmi les objets mobiliers de la succession.

Reine détacha les boucles d'oreille et les jeta avec dépit sur la table,
puis n'y tenant plus, elle s'élança vers sa mère et se mit à fondre en
larmes.

--C'est une indignité! s'écria madame de Mauprié suffoquée.

--Le testament est un nouveau tour de ce fesse-mathieu, et toutes ces
précautions sont injurieuses! hurla Gaspard, rouge de fureur.

Le notaire plia les épaules et sourit d'un air indifférent.

--Ma tante, dit Gertrude en tendant la main à madame de Mauprié, je ne
comprends rien à tout ce qui se passe... Je suis désolée de l'ennui qui
vous arrive, et je donnerais beaucoup pour que les choses fussent
arrangées autrement.

--Laissez-moi, ma nièce! répliqua la veuve en la repoussant avec un
geste sévère, je ne vois pas bien clair dans tout ceci, mais je me doute
de quelque intrigue... Vous êtes ici chez vous et nous n'avons plus qu'à
vous céder la place... Adieu, ma nièce!

Elle s'éloigna d'un air superbe.

--Ma tante, reprit Gertrude désespérée, ne m'abandonnez pas ainsi!...
Cousine Reine, cousin Gaspard, vous ne me croyez pas capable!...

--Moi! fit Gaspard en éclatant, je te crois capable de tout, avec tes
façons de sainte nitouche... Ah! ah! il y a longtemps que je l'ai dit;
tu es fine, toi, sans en avoir l'air!... Tu es une embobelineuse, et
quand je t'ai vue arriver hier à la nuit sans que nous t'ayons écrit, je
me suis bien douté de quelque aventure...

--Tu te trompes, Gaspard, interrompit soudain Xavier, Gertrude avait été
prévenue... Je lui avais écrit la maladie de notre oncle.

En même temps il regardait tristement sa cousine qui se troublait de
plus en plus et devenait vermeille. Gaspard resta un moment interdit,
puis faisant un geste d'impatience:

--Suffit, dit-il, assez parlé!... Nous ne sommes plus rien ici,
détalons, et laissons ces messieurs griffonner leur grimoire... Si
j'avais su tout cela, je n'aurais même pas mis les pieds dans cette
maison... Ma mère, prenez mon bras, et décampons!

Sans plus regarder Gertrude et les gens de loi, il saisit le bras de sa
mère et se dirigea vers la porte, suivi de ses deux soeurs.

--Mauvaise parente! murmura Reine en passant près de sa cousine.

Xavier était demeuré le dernier; il était sombre et préoccupé.

--Xavier! fit Gertrude.

Il alla vers elle et lui tendit la main.

--Xavier, répéta-t-elle avec des larmes plein la voix, j'ai besoin de te
parler, reste demain à ton atelier.

Madame de Mauprié reparut sur le seuil de la chambre.

--Xavier! dit-elle d'une voix sévère, nous t'attendons!

Xavier serra la main de sa cousine et s'éloigna à son tour.




X


La santé de Gertrude, déjà altérée depuis quelque temps, ne résista pas
aux secousses produites par cette pénible scène. Le soir même, la jeune
fille fut prise d'une fièvre violente, et Fanchette fut obligée de
l'aider à se mettre au lit. Le lendemain, le mal au lieu de diminuer
s'aggrava; le médecin que Pitois était allé chercher en toute hâte,
reconnut les symptômes d'une fièvre muqueuse et déclara que l'état de
Gertrude réclamait les soins les plus assidus, ainsi que les plus
grandes précautions. On se procura une garde, et Pitois fit sentinelle
dans la cour, bien résolu à jeter à la porte le premier Mauprié qui
s'aviserait de venir troubler la malade.

Pendant ce temps Xavier se promenait à travers son atelier, attendant la
visite promise, et jetant à chaque minute un coup d'oeil sur la route.
Les événements de la veille l'avaient profondément bouleversé. Toujours,
dans ses châteaux en Espagne, lorsqu'il bâtissait en l'air l'avenir de
sa cousine et le sien, il avait distribué les rôles autrement. Il avait
rêvé de subvenir seul aux charges de mariage, de gagner une fortune à
l'aide de sa sculpture, puis de courir à B... et de dire à Gertrude:
«Maintenant me voilà riche, laisse là ton magasin et sois ma femme!»--La
mort de l'oncle Renaudin et le singulier testament du vieillard venait
d'intervertir les rôles. Il était probable que les dernières
dispositions du défunt ne seraient que la confirmation de ce premier
testament, et que Gertrude serait instituée légataire universelle...
Elle deviendrait riche et lui resterait pauvre... Il aimait trop sa
cousine pour lui en vouloir à cause de ce brusque changement, mais il
n'en éprouvait pas moins une déception douloureuse. Il ne pouvait plus
offrir sa main à Gertrude; il aurait eu l'air de réclamer l'exécution
d'un engagement devenu avantageux pour lui; il se croyait obligé
d'attendre que la jeune fille vînt spontanément lui rappeler sa
promesse, et il se disait que, même dans ce cas, il aurait encore l'air
de faire un mariage intéressé.

Il songeait à tout cela et sentait son agitation s'accroître à mesure
que s'approchait l'heure probable de la visite attendue. Il avait
disposé son atelier avec une certaine coquetterie, afin que les moindres
objets eussent l'air de fêter la bienvenue de Gertrude. Les grands vases
de faïence, qui se dressaient aux quatre coins, avaient été garnis de
branches de houx aux baies rouges. Les panneaux sculptés les mieux
réussis avaient été placés aux endroits les mieux éclairés; le grand
dressoir avait été épousseté et frotté dès le matin, et un bon feu
faisait bourdonner le poêle... Cependant l'après-midi avançait, le
coucou rustique avait déjà sonné deux heures, puis trois, puis quatre,
et personne ne venait. Xavier se promenait fiévreusement à travers
l'atelier, puis collant son front au vitrage du châssis, parcourait d'un
regard inquiet la route déserte... Personne! Il prêtait l'oreille et
n'entendait que le bruit du vent dans la futaie voisine ou le murmure
grossissant du ruisseau de la Gorge-aux-Couleuvres. Enfin la nuit vint
et l'atelier s'emplit d'obscurité; seule, la flamme du brasier qu'on
apercevait par la petite porte du poêle jetait encore çà et là de
mourantes lueurs. Le jeune homme commença alors à désespérer. «Elle ne
viendra plus maintenant se disait-il, est-ce qu'elle serait déjà
embarrassée de tenir sa promesse?... Sa nouvelle fortune l'aurait-elle
changée à ce point?... Non, non, c'est impossible!...» Et il
recommençait sa promenade agitée autour des établis silencieux...

Quand la femme chargée de son ménage lui apporta à souper, elle le
trouva assis tout morose près du poêle éteint. Il ne mangea pas et ne
put dormir. Sitôt le jour levé, il courut frapper à la porte de
l'Abbatiale. Pitois lui répondit par le guichet:

--Mademoiselle de Mauprié est très malade...

Là-dessus le guichet se referma impitoyablement, et Xavier, plus
tourmenté que jamais, résolut de passer chez sa mère.

Honorine préparait le café du matin, tandis que Gaspard bouclait ses
guêtres et que la veuve dévidait un écheveau de laine.

--Savez-vous que Gertrude est malade? dit Xavier en entrant.

--Je l'ai appris hier, répliqua madame de Mauprié, et comme je ne
transige jamais avec un devoir de famille, je suis allée à l'Abbatiale
avec Reine offrir mes services; mais nous avons été reçues par ce manant
de Pitois qui ne nous a même pas laissées entrer dans la cour.

--Parbleu! elle est fine, l'enjôleuse!... s'écria Gaspard; cette maladie
est un prétexte pour éviter les explications et se rendre intéressante.
Vous avez été bien bonne de vous déranger, ma mère, surtout après ce que
nous avons su hier soir au sujet de notre gracieuse cousine!

--Qu'y a-t-il donc? demanda Xavier.

--Il y a, reprit Honorine, que huit jours avant la mort de notre oncle,
mademoiselle Gertrude est venue ici en cachette et a passé toute une
nuit au chevet du bonhomme.

--Quel conte! fit Xavier en haussant les épaules.

--C'est l'exacte vérité, dit madame de Mauprié, je tiens le détail de la
propre cousine de Fanchette...

--C'est tout bonnement une captation, reprit Gaspard en ricanant; mais
patience! tout n'est pas dit et je ferai casser le testament!

--Déjeunes-tu avec nous? demanda Honorine.

--Merci!... Et Xavier s'enfuit désolé à son atelier.

Il ne pouvait croire à une pareille trahison. Gertrude était
certainement calomniée. Il se rappela alors que sa cousine lui avait dit
en sortant du cimetière: «Si quelqu'un m'accusait, ne me juge pas avant
de m'avoir entendue.»--Oui, pensa-t-il, je veux avoir confiance, et
j'attendrai qu'elle puisse s'expliquer. Mais en me faisant cette
recommandation, elle prévoyait donc qu'on pourrait l'accuser?...--Il
avait beau lutter, les soupçons revenaient toujours, et son inquiétude
grandissait. Il n'avait plus de goût pour le travail, passait la plupart
de ses journées accoudé sur son établi, et ne reprenait un peu
d'animation que le soir, à l'heure où il montait à l'Abbatiale pour
avoir des nouvelles. La réponse que lui faisait l'inflexible Pitois
variait peu et n'était guère encourageante. Cependant un matin de la fin
de janvier, la figure du vieux garde parut moins farouche. «Il y a du
mieux,» répondit-il à Xavier en refermant la porte plus doucement que
d'habitude.

La fièvre en effet avait disparu, et Gertrude commençait à entrer en
convalescence. Elle était encore très faible et ne pouvait se lever,
mais sa tête était redevenue libre. Sa première pensée fut pour Xavier.
«Comment doit-il me juger?» se demandait-elle en soulevant sur
l'oreiller, sa figure pâle comme une fleur de narcisse. Il lui tardait
de le voir, et chaque jour elle questionnait le médecin sur l'époque où
elle pourrait sortir. Celui-ci l'exhortait à la patience, puis il
recommandait à Pitois de tenir ferme et d'éviter à la convalescente
toute espèce d'émotion.

Les Mauprié ne s'étaient plus représentés à l'Abbatiale, mais ils
n'épargnaient guère Gertrude, et un nouvel incident avait encore
alimenté leurs médisances. Un beau matin, le commissionnaire des
Islettes avait envoyé la malle que Gertrude avait laissée chez les
demoiselles Pêche, et cet envoi était accompagné d'une lettre fort sèche
de mademoiselle Hortense, adressée à madame de Mauprié. Dans cette
épître, peu bienveillante, mademoiselle Pêche aînée annonçait que «les
absences trop fréquentes» de Gertrude avaient déterminé le remplacement
de la jeune fille, «le premier devoir des ouvrières de la maison étant,
avec la moralité, la plus ponctuelle exactitude.»

Le jour même de la réception de cette missive, Reine et sa soeur
daignèrent honorer d'une visite l'atelier de leur frère. Leur instinct
féminin ne les avait pas trompées sur l'intérêt que Xavier portait à
Gertrude, et elles lui communiquèrent triomphalement la lettre de
mademoiselle Hortense Pêche.

--Tu vois, dit Honorine, la modiste parle des absences _fréquentes_ de
Gertrude... Mademoiselle voyageait pour ses intérêts.

--Pourquoi ne lui avez-vous pas donné connaissance de cette lettre?

--Est-ce qu'on peut entrer chez elle? reprit Reine ironiquement, elle
fait défendre sa porte.

--Elle est malade, objecta Xavier.

--Oh! malade... reprit Honorine en hochant la tête, je ne crois guère à
cette maladie; d'ailleurs son mal ne l'empêche pas de se lever, car on
l'a vue aller et venir dans la maison...

Cette visite laissa à Xavier une sourde irritation. La lecture de cette
lettre avait exaspéré tous ses soupçons. Il se rappelait avec amertume
la froide attitude de sa cousine le jour de l'enterrement, l'embarras
avec lequel elle avait accueilli certaines questions, puis il se
souvenait des propos échappés un jour au courrier de Sainte-Menehould,
et dans tous ces menus détails il trouvait un aliment pour sa jalousie
naissante. Il avait cessé d'aller chaque soir à l'Abbatiale, et vivait
de plus en plus solitaire, évitant avec le même soin la maison de sa
mère et celle de sa cousine...

Cependant, avec le mois de février, de plus claires journées étaient
venues. L'air s'était attiédi, la neige s'était fondue dans les prés; un
doux vent avait balayé les nuages, et le ciel était bleu par places. Au
bord des haies, les chatons des noisetiers commençaient à jaunir, et les
fleurs des cornouillers ouvraient leurs étamines d'or aux noeuds des
branches nues. Une après-midi, le vent du sud envoyait de si caressantes
brises, que Xavier entre-bâilla les vitres du châssis, et par cette
ouverture les rayons du soleil envahirent l'atelier. Xavier, rêveur,
avait déposé son maillet et son ciseau, et s'accoudant à l'établi, il
s'était mis à songer au temps passé,--à la soirée où il avait dit adieu
à Gertrude tandis que les chevaux piaffaient devant l'auberge des
Islettes,--à la journée d'été où il avait déclaré son amour sous la
tonnelle des demoiselles Pêche... Il repassait avec mélancolie tous ces
souvenirs si lumineux, il regardait à travers les vitres les nuages
blancs fuir sur le bleu du ciel, et il se demandait si ce n'était point
là l'image de son bonheur évanoui, quand tout à coup le loquet s'agita,
la porte de l'atelier s'ouvrit timidement, et une svelte figure de jeune
fille apparut dans un rayon de soleil.

--Gertrude! s'écria Xavier.

C'était elle en effet, enveloppée dans une longue mante de drap noir;
elle était encore pâle, mais elle souriait. D'un bond il fut près
d'elle, et en un instant ses rancunes, ses soupçons, ses pensées
mauvaises se dissipèrent comme une fumée. Il lui prit les mains et la
fit asseoir.

--J'ai voulu te donner ma première sortie, dit-elle de sa voix
sympathique, car, tu sais, j'ai été bien malade depuis le jour de
l'enterrement.

--Ma pauvre Gertrude!.. Je suis allé souvent à l'Abbatiale, mais on n'a
pas voulu me laisser entrer... Voyons, si tu es bien changée?

Il examina ses mains amaigries, son visage un peu allongé, ses beaux
yeux vert de mer, et reprit en souriant:

--Tu es toujours la même charmante Gertrude!... Seulement tu es un peu
pâlie; ton teint ressemble aux anémones sauvages: il est blanc avec une
légère nuance rose...

--A propos d'anémones, répliqua Gertrude en écartant les plis de sa
mante, je veux payer mes dettes. Il y a deux ans, tu m'as donné un
bouquet aux Islettes; je t'apporte les premières fleurs de l'Abbatiale.

Elle lui offrit son bouquet composé de primevères et de ces hépatiques
bleues qu'on nomme dans le pays des _fils-avant-le-père_, parce qu'elles
poussent avant les feuilles.

--Tu es bonne, Gertrude, tu vaux mieux que moi! s'écria Xavier en
rougissant... Maintenant reste un peu enveloppée dans ta mante, tandis
que je vais rallumer le poêle.

--A quoi bon? ne vois-tu pas le soleil?... On se sent revivre.

--Non, non, je ne veux pas que tu te refroidisses!... Ce sera bon
d'entendre le poêle ronfler tandis que nous causerons près des vitres
ouvertes.

Il se mit à fendre du menu bois et à bourrer le poêle. Quand une jolie
flamme commença de flamber:

--A présent, reprit Gertrude, montre-moi toutes les belles choses que tu
as faites.

Il la promena autour de l'atelier, lui montrant les panneaux sculptés,
expliquant les motifs, les emblèmes, les feuillages... Gertrude se
récriait et ne cessait de le questionner.

--Sais-tu que tu es maintenant un grand artiste? s'écria-t-elle en le
regardant avec ses beaux yeux pleins d'admiration.

--Flatteuse! tu as entendu dire que les artistes sont avides de
compliments, comme les mouches sont friandes de lait, et tu essayes de
me prendre par mon faible.

--Je ne mens jamais, Monsieur!

Il enfonça ses sombres regards dans les yeux profonds de la jeune fille
qui s'arrêta et rougit... Après un moment de silence, elle reprit:

--Du reste, j'ai toujours eu confiance en ton talent. Chaque fois que je
regardais le coffret que tu me donnas aux Islettes, je me sentais
rassurée et j'avais bon espoir pour ton avenir.

--Tu l'as donc encore, ma première oeuvre?... demanda-t-il en riant.

--Certainement... J'ai pensé au coffret pendant toute ma maladie... Je
m'imaginais l'avoir perdu... Heureusement les demoiselles Pêche me l'ont
renvoyé...

Elle s'interrompit brusquement... Elle était sur le point de tout
raconter à Xavier, puis au moment de commencer, elle sentit qu'elle
n'oserait jamais. Il lui coûtait de gâter cette première heure de
tendresse par des explications pénibles. Elle, si courageuse
d'ordinaire, devint lâche en songeant que tout son bonheur à venir était
suspendu aux conséquences d'un aveu qui serait peut-être mal compris.
«Non, se dit-elle, pas encore aujourd'hui... Goûtons paisiblement cette
première entrevue... La prochaine fois je lui dirai mon secret.»

Xavier, de son côté, avait été retenu par une timidité farouche et
n'avait osé questionner Gertrude. Tous deux résolurent tacitement
d'ajourner toute explication, et se livrèrent sans arrière-pensée au
bonheur de se revoir... Cet après-midi de février leur apparaissait
comme un lac pur, sans une ride, sans une tache, et ils ne voulaient
pour rien au monde troubler la calme et limpide surface sur laquelle ils
glissaient ensemble.

Ils revinrent s'asseoir sur le petit banc adossé à l'établi et se
remirent à causer du passé, tandis que le soleil souriait au dehors, que
le poêle chantait mélodieusement, et que le tic-tac du coucou rythmait
familièrement les rapides instants de leur bonheur. Ainsi s'écoulèrent
les heures, et ils furent tout étonnés en relevant la tête, de voir que
le soleil avait disparu et que l'ombre commençait à envahir l'atelier.
Jusque-là ils avaient d'un commun accord évité de parler des derniers
événements et des éventualités des semaines à venir. Il fallut bien
cependant toucher aux choses actuelles.

--Quand nous reverrons-nous? demanda Xavier à Gertrude qui se levait
pour partir, ton cerbère me laissera-t-il jamais entrer à l'Abbatiale?

Gertrude resta un moment pensive.

--Écoute, reprit-elle enfin, puisque ma tante a cessé de me voir, notre
situation devient plus difficile et nous devons éviter les commérages...
Soyons patients; le 15 mai prochain je serai majeure et je pourrai
disposer de moi-même... Ce jour-là nous nous prononcerons ouvertement,
mais jusqu'à cette époque nous ferons bien de ne nous voir que
rarement... Il faut être sage, mon Xavier!

Elle lui serra la main: il était devenu rêveur.

--Mais, dit-il, ce jour-là, selon toute apparence, tu seras l'unique
héritière de l'oncle Renaudin; tu seras riche... et j'aurai l'air d'un
coureur de dot!

Elle se mit à rire.

--Si mon oncle avait fait la folie de déshériter sa soeur, je te jure que
je n'accepterais rien, plutôt que de priver ma tante de sa part
légitime... Ainsi, rassure-toi, orgueilleux gentilhomme! ta dignité ne
sera pas humiliée.

--Je dois, dit Xavier en lui tendant la main, m'absenter pendant une
quinzaine pour aller poser des panneaux dans un château de la vallée de
la Meuse; je serai de retour de dimanche en quinze et j'irai te voir...
D'ici là, pense à moi!

--Et toi, travaille bien!... Mon petit bouquet te parlera de moi... Il
te donnera courage et patience.

En même temps, et par un de ces gestes enfantins qui lui étaient
familiers, elle prit le verre où trempait le bouquet et posa un baiser
sur les fleurettes; puis s'enveloppant dans sa mante, elle s'enfuit
légèrement et disparut.

Elle s'en revint d'un pas lent à l'Abbatiale, tandis que Xavier,
émerveillé et transporté de joie, prenait à son tour le bouquet
d'hépatiques et meurtrissait les fleurs en les pressant sur ses
lèvres...

Dès le lendemain, Gertrude, dont les forces étaient revenues, commença
de s'installer à l'Abbatiale. Les scellés venaient d'être levés et
l'inventaire était clos; elle put arranger à son gré la chambre qu'elle
avait choisie. C'était une pièce assez gaie, située au midi, et dont
l'unique fenêtre s'ouvrait sur le jardin et les bois. Elle y fit
transporter quelques meubles, mit des rideaux à la fenêtre, des fleurs
dans les vases, sur la cheminée le coffret de Xavier, et finit par
donner un air de gaieté à cette partie de la vieille maison. Cet
arrangement lui prit huit jours. Elle songeait déjà au dimanche où elle
devait revoir Xavier, quand un incident nouveau vint bouleverser la
tranquillité de sa vie. Un matin, tandis qu'elle était occupée à coudre,
Fanchette monta précipitamment dans sa chambre et lui annonça d'une mine
effarouchée qu'une femme la demandait en bas.

--Ne peut-elle monter? dit Gertrude.

--C'est moi qui l'en ai empêchée, elle a avec elle un enfant qui braille
comme un petit sauvage.

--Un enfant!

Gertrude descendit précipitamment et se trouva face à face avec la
nourrice de Beauzée, portant l'enfant de Rose Finoël. Le marmot menait
grand bruit, en effet, et la paysanne, pour l'apaiser, se promenait de
long en large en chantant à tue-tête une chanson patoise. Les cris de
l'enfant et la complainte de la nourrice faisaient un duo si discordant
et si comique que Gertrude, malgré la contrariété qu'elle éprouvait, ne
put retenir un éclat de rire.

--Bonjour donc, Madame, s'écria la nourrice en s'arrêtant tout court,
j'ai eu bien des maux à vous trouver!... Pourquoi ne m'avez-vous pas dit
que vous demeuriez à Lachalade, je ne serais pas allée me casser le nez
à B...?

--Vous êtes allée chez les demoiselles Pêche? demanda Gertrude.

--Oui-da... J'ai même été assez mal reçue par une grande femme qui
brandissait son aune, comme pour prendre mesure de mes épaules...

Elle a fini par me donner votre adresse, et me voici... Je vous rapporte
le _petiot_.

--Ne pouvez-vous le garder plus longtemps? dit la jeune fille en
rougissant.

--Nenni, car je quitte le pays...

Elle expliqua alors à Gertrude que son mari, le rémouleur, à l'imitation
de beaucoup de ses compatriotes, avait résolu d'aller chercher fortune à
Paris, et qu'il emmenait avec lui toute sa maisonnée...

--Vous comprenez que j'ai déjà assez de ma petite famille,
ajouta-t-elle, et que je ne peux pas encore me charger d'un marmot
étranger... D'ailleurs le pauvre petiot en pâtirait tout le premier...
C'est pourquoi je vous le rends.

Elle lui présenta l'enfant qui avait cessé de pleurer et qui, la
regardant avec des yeux noirs étonnés, agitait vers elle ses petites
mains rosées. Gertrude se sentit toute remuée, et bien que la brusque
arrivée de ce marmot inattendu compliquât encore l'embarras de sa
position, les mines attendrissantes du pauvre abandonné touchèrent cette
fibre maternelle qui dort au sein de chaque jeune fille, et la firent
vibrer. Elle ne songea plus qu'à choyer l'orphelin comme on réchauffe un
oiseau tombé du nid; elle se dit qu'il se trouvait justement dans la
maison de son aïeul; qu'après tout cette maison était la sienne, et
qu'il avait le droit d'y être bien accueilli... Elle le prit donc
courageusement et tendrement dans ses bras, et comme il s'était remis à
pleurer, elle le berça à son tour en murmurant un air villageois.

--Mais, s'écria-t-elle, il va falloir une nouvelle nourrice, comment
ferons-nous?

--Bah! reprit la paysanne, il a déjà près de six mois et mange la soupe
comme un petit homme... D'ailleurs vous trouverez bien dans le village
une femme qui pourra l'allaiter.

Gertrude, fort embarrassée, consulta Fanchette qui était restée pour
écouter et qui se tenait debout près de la cheminée.

--Dame! dit froidement la servante, il y a la fille du vannier, qui a eu
un malheur et qui...

--C'est bien! interrompit Gertrude dont les joues s'empourprèrent,
priez-la de passer à l'Abbatiale.

La fille du vannier vint, en effet, et le marché fut vite conclu. Elle
s'engagea même à rester à l'Abbatiale pendant un mois ou deux, afin
d'aider Gertrude. La femme du rémouleur prit congé le même soir, et la
jeune fille se trouva seule avec l'orphelin auquel on avait improvisé un
lit dans un cabinet contigu à la chambre à coucher. Le marmot venait de
prendre le sein de sa nouvelle nourrice, et réchauffé par les caresses
de Gertrude, il s'était doucement endormi, les lèvres encore blanches de
lait... Près du lit, à la lueur de la lampe, mademoiselle de Mauprié
contemplait ce calme sommeil d'enfant, et plongée dans ses ressouvenirs,
songeait aux confidences de l'oncle Renaudin ainsi qu'à la mort de Rose
Finoël...

Pendant ce temps, Fanchette, tout ébaubie de l'événement, s'était
glissée hors de l'Abbatiale, et d'un pied leste était allée avec sa
quenouille et son rouet frapper à la porte d'une voisine. Elle grillait
de conter la nouvelle et de la commenter. Tandis que les rouets
tournaient, les langues tournèrent plus vite encore, et les deux
commères, poussant des ah! et des hélas! égrenèrent tout du long un joli
chapelet de médisances.




XI


La nouvelle se répandit à petit bruit dans le village, comme une pluie
qui filtre à travers la feuillée épaisse du bois. Ce ne furent d'abord
que des chuchotements épars, semblables aux gouttes d'eau roulant de
feuille en feuille, puis les rumeurs grossirent en passant d'une rue à
l'autre, et bientôt une tumultueuse averse de commérages ruissela de
tous côtés. La famille de Gertrude fut instruite l'une des premières, et
l'une des premières aussi fit éclater son indignation.

--Oh! oh! dit Gaspard après avoir lancé un juron formidable, on apprend
du nouveau tous les jours!.. Où cela s'arrêtera-t-il, bonté divine?...

--C'est une abomination! s'écria Honorine.

--Pour l'honneur de la famille, ajouta sévèrement madame de Mauprié, il
faut que ce scandale soit éclairci au plus vite... Dès demain, Honorine,
tu te rendras à B..., près de ces modistes, chez lesquelles Gertrude a
travaillé...

Le surlendemain matin, Honorine arrivait au magasin des demoiselles
Pêche. Elle y fut reçue par la grande Héloïse qui saisit avidement
l'occasion de raconter tout ce qu'elle soupçonnait; de sorte que la soeur
de Reine revint à Lachalade complètement édifiée sur ce qu'elle nommait
déjà la _faute_ de sa malheureuse parente. Lorsqu'au repas du soir, en
rougissant vertueusement, elle fit connaître le résultat de son enquête,
la veuve poussa de longs gémissements. Elle se fût volontiers couvert la
tête d'un sac, comme les Juifs de l'ancien Testament.

--Quelle honte! s'écria-t-elle en marchant avec vivacité à travers la
salle, et qui se serait attendu à une pareille affliction?

--Moi, rien ne m'étonne plus! grommela Gaspard.

Reine ne disait rien, mais intérieurement elle regrettait fort l'absence
de Xavier. Elle songeait à la figure que ferait son frère en apprenant
cet esclandre, et se promettait d'être la première à l'en informer à son
retour. En attendant, bien que la veuve eût recommandé avec affectation
de jeter un voile sur ce désastre de famille, elle ne laissait échapper
aucune occasion de répandre les nouvelles rapportées de B... par
Honorine. Madame de Mauprié, du reste, y aidait elle-même. Elle se
gardait de dire la chose ouvertement, mais lorsqu'on lui parlait de
Gertrude, elle avait une mine si mélancolique, elle poussait de tels
hélas! et se servait de si perfides insinuations, que la culpabilité de
sa nièce n'en devenait que plus évidente pour l'auditoire.

Bientôt le village entier ne douta plus de la faute de Gertrude.

Celle-ci, confinée dans sa solitude de l'Abbatiale, ignorait tout ce
bruit. Très occupée de l'installation de l'enfant, elle avait à peine
mis les pieds dehors depuis huit jours. L'orphelin était arri

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