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La confession d'un abbé

by Louis Ulbach · French · Gutenberg #17643 · 579,145 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of La confession d'un abbé
    
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Title: La confession d'un abbé

Author: Louis Ulbach


        
Release date: January 31, 2006 [eBook #17643]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/17643

Credits: Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONFESSION D'UN ABBÉ ***




Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online
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                          LA CONFESSION D'UN ABBÉ

                                    PAR

                               LOUIS ULBACH

                            TROISIÈME ÉDITION

                       CALMANN LÉVY, ÉDITEUR, PARIS

                                   1883

       *       *       *       *       *


PROLOGUE




I


M. le garde des sceaux donnait son premier dîner, un dîner
d'installation.

Il était nommé depuis huit jours; il ne pouvait pas savoir pour combien
de jours; aussi, en homme prudent, rompu aux habitudes officielles,
ayant été déjà cinq fois appelé au ministère et cinq fois obligé d'en
sortir, s'était-il hâté de lancer ses invitations.

Il savait que le premier fonctionnaire à faire fonctionner, dans une
administration où l'inamovibilité est un principe, c'est celui qui est
plus inamovible que tous les juges du monde, le cuisinier.

Les autres grands fonctionnaires, convoqués pour rendre hommage à
celui-là, s'étaient promis d'être exacts.

M. le ministre était vieux. Son estomac, resté puritain et n'ayant
jamais varié dans les hasards d'une vie politique qui comptait cinquante
ans d'opposition, entrecoupés de ministères, sous trois régimes
différents, restait fidèle à l'habitude de six heures.

La seule concession que le progrès eût arrachée à cet estomac farouche,
depuis la République, c'était d'ajouter une demi-heure de répit à
l'heure sacramentelle. Mais, jamais, chez M. le garde des sceaux, on ne
prolongeait l'opportunisme jusqu'à sept heures. Le président de la
Chambre des députés, les jours de dîner à la place Vendôme qui pouvaient
coïncider avec des jours de grande discussion parlementaire,
s'arrangeait toujours pour que les ministres fussent libres vers six
heures, et, la plupart du temps, faisait remettre la suite de la
discussion au lendemain.

On comprend donc qu'avec un chef hiérarchique si ponctuel, le
sous-secrétaire d'État au ministère de la justice, M. Barbier, eût pris
la précaution d'être en cravate blanche et en habit noir, dès cinq
heures, et achevât, dans cette toilette qui est la livrée égalitaire des
hommes du monde et de leurs maîtres d'hôtel, la lecture des dossiers ou
l'expédition des quelques affaires que M. le ministre lui avait laissé à
terminer.

Il était plus de six heures, près de six heures un quart.

M. Barbier qui avait pris, par superstition, pour aimanter son ambition,
la place de son ministre, devant le beau bureau, incrusté de bois
variés, qui a appartenu, dit-on, à Louis XVI, dans le grand cabinet du
rez-de-chaussée, mit en équilibre les paperasses représentant les
sollicitations des magistrats, les rapports des procureurs généraux, les
suppliques des condamnés, poussa un soupir pour refouler la nuée confuse
de toutes ces exhalaisons de consciences échauffées par le désir
d'avancement ou de libération, recula son fauteuil, se frotta les mains,
comme si elles avaient pris de la poussière en feuilletant ces
confidences, se leva, se regarda dans la glace, rectifia le noeud de sa
cravate, et se dit:

--Je crois qu'il est temps de monter!

M. le sous-secrétaire d'État était jeune, presque nouveau venu à Paris,
où son département l'avait envoyé comme député depuis moins d'un an, et
l'idée de _monter_ était, à propos de toutes choses, son idée fixe.

Il sortit, en chantonnant, du cabinet solennel, traversa le grand salon
d'attente où les portraits en pied de quelques chanceliers célèbres
intimident les solliciteurs naïfs, et entra sans précaution dans le
grand vestibule fermé où se tiennent les huissiers, ne prévoyant pas
qu'il dût, à cette heure-là, se heurter à des quémandeurs d'audience.

Mais, précisément, l'huissier en chef, celui qui n'était pas obligé
d'aller servir à table, et qui, par formalisme, restait seul, le
dernier, à son poste, attendant le départ du sous-secrétaire d'État,
paraissait en train d'éconduire, difficilement un vieillard, fort
convenablement vêtu, qui n'avait pas de lettre d'audience et qui
voulait, disait-il, parler à M. le ministre, ou à son secrétaire.

M. Barbier, avec la pétulance et l'imprudence d'un néophyte, peut-être
avec la tentation orgueilleuse de jeter en passant un rayon de sa jeune
gloire sur cet importun, s'arrêta, se raidit et, d'un ton haut, qu'il
avait rapporté d'un parquet de province:

--Qu'est-ce? demanda-t-il.

L'huissier, soulagé de ce renfort, ou bien dépité de l'intervention de
M. Barbier, quand il avait répété lui même à satiété qu'il n'y avait
personne au cabinet de M. le garde des sceaux, ou bien encore, enchanté
comme un vieil employé, de faire pièce et d'enseigner son rôle à un
débutant fonctionnaire, sans répondre à la question de celui-ci, se
recula et dit à l'homme qu'il poussait vers la porte:

--Tenez! voilà M. le sous-secrétaire d'État. Parlez-lui.

L'homme se retourna, s'avança, et, saluant avec une humilité sans
bassesse:

--Pourrais-je, monsieur, vous entretenir quelques instants?

--Ce n'est plus l'heure des audiences!

--Je le sais. Mais croyez, monsieur, qu'il faut un motif bien
puissant...

--Revenez demain!

--Je ne reviendrai, monsieur, que si, après m'avoir écouté pendant cinq
minutes, vous pensez avoir besoin de m'entendre de nouveau.

Il y avait dans la façon de parler de cet inconnu, plus que dans ses
paroles, une douceur et une fermeté, une politesse et une sorte de
hardiesse, une supplication involontaire de mendiant et une raideur
d'homme incapable de mendier, qui saisirent M. Barbier.

Son premier zèle n'était pas encore émoussé. Il pouvait donner ou perdre
cinq minutes. Comme il était en appétit, il eut celui d'un mystère à
déguster avant le dîner.

L'élan même avec lequel il partait pour monter dîner, le disposait aux
imprudences du coeur et de la curiosité.

Il fit un geste de résignation, rouvrit la porte, à peine fermée
derrière lui, et, d'un mouvement de la tête, invitant l'étranger à le
suivre:

--Entrez, monsieur, lui dit-il vivement.

L'huissier maintint le battant de la porte, pendant que l'homme passait,
suivant le sous-secrétaire d'État, et revint ensuite, avec un sourire,
reprendre sa place devant le bureau de l'antichambre, qui est l'ancien
bureau des gardes des sceaux, détrôné, depuis M. Émile Ollivier, je
crois, par le bureau de Louis XVI.

Le sourire que l'huissier laissait tomber sur sa chaîne semblait dire de
M. Barbier.

--S'il est encore ici dans trois mois, il ne m'exposera plus à me
démentir. Il ne retiendra plus les gens que je renvoie. C'est jeune! Ça
manque d'expérience!

Pendant que ce monologue muet s'élargissait dans le sourire de
l'huissier expérimenté, le jeune sous-secrétaire d'État introduisait, en
passant le premier, le visiteur inconnu jusque dans le cabinet du
ministre. Là, au lieu de prendre place devant le bureau, il attira
l'étranger dans l'embrasure d'une des portes-fenêtres donnant sur le
jardin de l'hôtel, n'offrant pas, ni ne prenant pas de siège, pour bien
faire comprendre qu'il n'avait tout juste que cinq minutes à donner,
profitant du jour qui baissait pour regarder et dévisager son
interlocuteur.

--C'est quelque juge de paix destitué ou quelque magistrat mécontent,
pensait-il, après un regard rapide et présomptueux.

Il se hâtait de conclure, pour n'être pas embarrassé par l'examen de ce
personnage grave et intimidant.

L'homme paraissait avoir environ soixante ans. Il était grand; se
voûtait par moments, par habitude de saluer ou de se recueillir; puis,
se redressait avec lenteur, non par fierté, mais par indépendance. Ses
cheveux grisonnaient et s'espaçaient, sur un front large, bien modelé.
Ses yeux, d'un bleu profond, paraissaient endormir une flamme, bien
contenue sous des arcades avancées. La pâleur du teint mat dénonçait une
souffrance chronique, victorieuse, que tout pourtant voulait dompter,
dans cette physionomie si mâle dans sa douceur. Sa lèvre, un peu forte,
mais d'un dessin correct, était accoutumée au sourire, comme au symbole
silencieux de la douleur. Le menton soigneusement rasé, un peu
proéminent, trahissait une volonté solide; on devinait un homme
peut-être foudroyé au dedans, mais bravant encore la foudre.

Le costume était sévère, sans recherche. Il consistait en une redingote
longue, boutonnée, devenue un peu large pour le corps qui, tout robuste
qu'il était, avait certainement maigri. Une cravate noire à pans
retombants et retenus, dans un gilet haut, par une simple épingle, ne
laissait voir, dans tout ce costume sombre, au-dessous de cette
blancheur épanouie du visage, qu'un liseré de linge blanc autour du cou.
Les mains dégantées, mais dont l'une tenait les gants serrés et
allongés, étaient fort belles, sans anneau. Tout, dans cet homme, était
grave, harmonieux, simple et peu commun. On pouvait se livrer, sur son
état ancien ou actuel, dans le monde, à plusieurs hypothèses; mais le
caractère profondément, absolument humain, était celui qui s'offrait
tout d'abord à l'observateur.

M. Barbier n'avait pas le temps d'observer. En subissant le charme, il
le justifiait par la similitude des professions. Il avait une hâte naïve
d'entendre encore la voix, sonore et juste, qui lui avait mis dans
l'oreille, dès les premiers mots, comme l'écho d'un prétoire.

--Parlez, monsieur, dit-il avec dignité.

L'inconnu hésita, eut un gonflement de la poitrine, qu'il apaisa sous sa
main, et répondit enfin:

--Excusez-moi, monsieur. J'ai tant désiré cet entretien, que je ne
pensais plus à la difficulté de le commencer. Je voudrais, avant tout,
vous inspirer de la confiance.

M. Barbier que cette diction, savante jusque dans son effusion sincère,
prédisposait de mieux en mieux, eut un mouvement de la tête et fit un
geste de la main qui exprimait une intention formelle de respect ou au
moins de déférence, en tout cas, une exhortation courtoise.

L'inconnu s'inclina, et lentement, avec cette coquetterie que les
suppliants mettent dans une caresse qui leur est permise, en modulant la
phrase:

--Je vous remercie.

Il se redressa, et on eût dit qu'il avait puisé du sang dans son coeur
pour le faire remonter à ses joues, qui se colorèrent, comme du reflet
d'un crépuscule invisible au dehors. Le jour gris-cendré venant du
jardin rendait cette rougeur plus éclatante.

Elle dura peu. L'homme voulait redevenir froid. Il passa sa main blanche
sur son front, sur ses joues, et les glaça, puis la promenant sur sa
bouche, il rendit à celle-ci sa souplesse; alors, droit, regardant bien
en face le sous-secrétaire d'État:

--Monsieur, lui dit-il, je viens vous dénoncer un crime!

M. Barbier tressaillit, se recula, heurta de son épaule la vitre de la
grande fenêtre, et presque effaré, balbutia:

--Un crime! Cela ne me regarde pas.

--Comment! ne représentez-vous pas la justice?

--Oui, celle qui nomme les magistrats. Vous auriez plus tôt fait de vous
adresser au parquet, à la préfecture de police, ou simplement au
commissaire de votre quartier. Moi, je ne pourrais que transmettre des
instructions.

--Cela serait bien, si le crime était consommé...

--Quoi! il n'est pas commis?

--Non.

--Alors, ce n'est qu'une supposition de votre part?

--Dites: la certitude qu'il se commettra!

M. Barbier abasourdi de l'étrangeté de cette confidence, eut, un
sourire, et croyant se soustraire au charme qui le taquinait, demanda
d'une voix qui s'aiguisait:

--Ce crime est-il imminent?

--Dans trois semaines, il sera sans remède.

--Dans trois semaines! Alors, il n'y a pas une urgence absolue...

Le sous-secrétaire d'État était maintenant moins curieux que
désappointé.

Cette moquerie supérieure, qui entre pour beaucoup dans la vocation des
hommes d'État, s'agitait en lui. Il voulait se venger d'une émotion
surprise, malavisée; il commençait à croire qu'il avait eu affaire à un
maniaque.

Mais la raillerie naissante s'éteignit sous le rayon qui partit des
grands yeux bleus de l'inconnu. Les cheveux du vieillard, qui pencha la
tête et qui la mit sous le jour tombant, parurent blanchir davantage.

Avec une douceur indulgente et souveraine, il dit:

--Vous me prenez pour un fou, n'est-ce pas? Oh! je le comprends! C'était
ma crainte, la raison de mon embarras. J'espère pourtant que, quand vous
m'aurez entendu, vous ne verrez plus en moi qu'un homme très malheureux,
qui a besoin de se confier à des coeurs honnêtes... J'avais, en me
présentant ici, l'ambition de parvenir directement au ministre. C'est un
vieillard, comme moi, plus âgé que moi, un père de famille. Si vous
voulez obtenir qu'il m'écoute!...

Ce fut au tour du sous-secrétaire d'État à rougir. Cet étranger lui
donnait une leçon. Il repartit très poliment:

--M. le ministre ne pourrait vous recevoir, ni ce soir, ni demain; je
suis prêt à vous écouter.

--C'est que... vous n'aviez que cinq minutes à m'accorder, et en voilà
une ou deux...

--De perdues? voulez-vous dire, interrompit courtoisement M. Barbier. Si
vous le pouvez et si vous le voulez, monsieur, si l'affaire très grave,
à ce qu'il paraît, dont vous avez à m'entretenir, ne doit pas s'aggraver
pour un retard de quelques heures, je me tiendrai demain, pendant toute
la matinée, à votre disposition. Ce soir, il est vrai, je suis un peu
pressé... Cependant si vous voulez me dire sommairement ce dont il
s'agit...

--Sommairement!

Ce mot avait presque blessé le vieillard. Il eut un sourire qui ne
voilait rien de sa tristesse.

--Sommairement! répéta-t-il, ce serait m'exposer encore au soupçon de
folie. Je tiens à vous persuader que j'ai toute ma raison. Mais, pour me
croire, il faut entendre des explications qui ne peuvent être sommaires.
Vous le savez, monsieur, quand on porte longtemps en soi une idée, on
l'a roulée si souvent qu'on l'a resserrée, qu'on en a fait une balle; on
la croit irrésistible. Mais le jour de frapper, on s'aperçoit que le
plomb gagne à s'émietter. Il ne s'agit plus de trouer la conviction, il
faut l'envelopper, la pénétrer.

L'inconnu s'arrêta, comme scandalisé de l'image dont il se servait,
honteux de sa rhétorique, un reste de vieille habitude oratoire que
l'émotion ravivait.

Il craignit de gâter l'opinion favorable qu'il voyait naître malgré
tout, et alors, simplement, avec une bonhomie d'homme supérieur, en même
temps qu'avec une aisance d'homme du monde, il dit au sous-secrétaire
d'État:

--Vous l'avez très justement remarqué, monsieur; s'il ne s'agissait que
d'un crime vulgaire, banal, bien qu'il n'y ait encore que le flagrant
délit de la préméditation et que l'acte infâme ne soit pas accompli, je
devrais m'adresser au parquet, à la police, au commissaire, aux
gendarmes; mais ce crime est d'une nature si spéciale, les coupables
sont d'un rang qui les met si sûrement au-dessus des intimidations
ordinaires, que j'ai besoin d'un secours, délicat autant que
tout-puissant... que je m'adresse à la justice, en dehors des juges qui
punissent les crimes bien avérés, palpables, mais qui ne les empêchent
pas, et qui, d'ailleurs, ne punissent pas toujours.

--Vous excitez ma curiosité! ne put s'empêcher d'avouer le
sous-secrétaire d'État.

--C'est un augure que j'emporte. Puisse-t-il me valoir votre pitié!

--Pour vous, monsieur?

--Oh! moi, il ne faut pas me plaindre. Ce n'est pas pour moi que je suis
ici. Je ne peux plus être ni sauvé, ni perdu. J'ai ma croix; je la
porte, et je veux la porter seul. C'est pour un être innocent, que j'ai
recours à vous.

La voix du vieillard, toujours basse, sonore, s'était mouillée d'une
larme cachée.

Il leva les yeux au plafond, et avant que M. Barbier, intimidé, attiré
de plus en plus par le charme de ce désespoir austère, fût intervenu de
nouveau, l'homme continua avec une politesse extrême:

--Je vous suis profondément reconnaissant, monsieur, de l'audience que
vous m'accordez pour demain; à quelle heure?

--Je suis à mon bureau à dix heures.

--A dix heures, soit.

L'inconnu saluait pour se retirer.

--Vous donnerez votre nom à l'huissier, dit M. Barbier, sans trop de
malice, avertissant ce visiteur qu'il ne s'était pas nommé.

--Mon nom!

Le vieillard s'arrêta, surpris, fit un léger mouvement en arrière; mais
reprenant aussitôt son attitude digne et simple:

--C'est juste!... Mon nom vous ne l'avez pas; voici ma carte.

Dans l'obscurité croissante du cabinet, le sous-secrétaire d'État prit
la carte et la glissa dans une des poches de son gilet; puis,
respectueusement, il reconduisit, comme il eût reconduit un procureur
général, ou un conseiller à la cour de cassation, cet étranger qu'on
n'avait pas voulu introduire.

En traversant le grand salon d'attente, sans doute un peu confus d'être
escorté, l'étranger jeta un regard aux portraits des chanceliers, dont
l'hermine se distinguait dans le crépuscule d'une soirée de mars, et
parut les saluer, en les invoquant. On eût dit qu'il les connaissait de
vue.

La politesse de M. Barbier n'était pas due tout entière à la
fascination. Instinctivement, le sous-secrétaire d'État voulait
reprendre sur l'huissier la supériorité que celui-ci avait prétendu
s'attribuer en renvoyant un importun, et, dans le vestibule, saluant une
dernière fois l'inconnu:

--C'est convenu; à dix heures; je vous attendrai. On vous indiquera mon
bureau.

--Je le connais, dit l'homme mystérieux, en répondant au salut et en
sortant.

L'huissier tenait ouverte la porte extérieure.

Il se crut obligé de saluer plus bas que ne l'avait fait M. Barbier, ce
solliciteur soudainement réhabilité et transfiguré, qui connaissait les
êtres du ministère, qui était venu souvent sans doute, autrefois, au bon
temps, quand les huissiers étaient considérés et habillés plus souvent à
neuf, à l'époque des belles livrées, sous l'empire.




II


Le sous-secrétaire d'État fit son entrée dans le salon de M. le garde
des sceaux, au moment où celui-ci regardait sa pendule, les sourcils
froncés, et où la pendule sonnait la demie.

Le ministre salua d'un hochement de tête son jeune collaborateur; mais
ne lui fit, ni compliment d'arriver à l'heure exacte, ni reproche
d'avoir failli se faire attendre. Cette ponctualité était d'un zèle
suffisant.

Les dîners ministériels, surtout quand ils sont nombreux, paraissent les
repas de corps des croque-morts de l'esprit. On y célèbre l'enterrement
du défunt, mais sans que rien le rappelle.

Les dimensions de la table, la diversité et l'importance des convives,
la peur d'être pris au mot, quand on n'est pas sûr d'en dire plus d'un
par quart d'heure, la présence des domestiques, qui peuvent comparer les
ministres en exercice aux ministres passés, et souvent dénoncer à
ceux-ci les prétentions de ceux-là, l'embarras d'une argenterie
d'apparat, entremêlée de fleurs traditionnelles et qui isole les
vis-à-vis, plus encore que la distance, tout paralyse la conversation
générale et ne permet, tout au plus, que les dialogues entre voisins.

Le sous-secrétaire d'État se trouvait placé à côté du préfet de police.

Tous deux étaient jeunes, tous deux nouveaux en fonction. La lune de
miel des fonctionnaires leur suggère des intempérances de tendresse et
des indiscrétions de bonheur. Tous sont bavards, au début de leur
importance. Leur première fatuité se décèle par la confidence de leurs
bonnes fortunes administratives.

Le préfet égaya le sous-secrétaire d'État par quelques révélations
malicieuses.

La police est un confessionnal et un dispensaire, et, comme les
pénitents ou les malades n'y vont pas offrir leurs confessions, le
secret n'est pas rendu absolument obligatoire par la confiance.

Tout à coup, M. Barbier, qui n'avait à opposer que des cancans
administratifs aux _racontars_ de la police secrète, fit un petit bond
sur sa chaise, et, interrompant son voisin:

--Je vais probablement empiéter sur vos attributions, mon cher préfet.

--A quel propos?

--On s'adresse au ministère de la justice pour prévenir un crime.

--Un complot?

--Je ne crois pas. On m'a parlé d'une victime innocente.

--Il n'y a pas alors de politique dans l'affaire. Est-ce un meurtre?

--Je ne sais pas.

--Un viol? un enlèvement? une séquestration?

--C'est possible!

Le préfet vida un verre de bourgogne qu'on venait de lui verser, et,
d'un ton de raillerie:

--Comment! vous ne savez rien?

--Non, rien encore.

--On se moque de vous.

--Je ne crois pas.

Le préfet écrasa sur le bord de son assiette une boulette de mie de pain
qu'il avait triturée, pendant ses divers récits, et avec un sourire
d'artiste qui va professer:

--Vous le verrez! on se moque de vous. Quant à moi, si je _gobais_ le
quart des dénonciations qui m'arrivent tous les matins, je ferais, tous
les soirs, arrêter cent personnes dans Paris.

Le mot _gober_ était permis entre deux anciens camarades du même banc,
au centre gauche de la Chambre; d'ailleurs qui donc est plus à portée de
puiser dans l'argot que le préfet de police? Mais le mot n'en était pas
moins une moquerie. M. Barbier sourit, à son tour à cette piqûre sans
venin.

--Mon cher, je ne suis pas plus _gobeur_ qu'un autre. Quand le
dénonciateur a une apparence respectable...

Le préfet interrompit:

--Si les coquins n'étaient pas capables de surprendre le respect, il y
aurait moins de dupes.

--Je serais bien étonné d'avoir affaire à un coquin. Le chef de la
police avança son coude sur la table, comme il eût fait à la tribune, et
répliqua:

--Les honnêtes gens ne sont pas moins sujets à caution que les coquins.
Leur candeur les abuse grossièrement et leur vertu les rend infatigables
à harceler la police. Vous ne savez pas à quel héroïsme d'espionnage
l'honnêteté peut pousser? On se fait, en général, une très fausse idée
dans le public du nombre des instruments que nous mettons en oeuvre.
Paris serait extraordinairement surpris d'apprendre avec combien peu
d'agents embrigadés nous veillons sur lui. La plupart de nos captures
importantes nous sont facilitées par des amis, pris de scrupule, qui ne
veulent pas avoir sur la conscience la cachette d'un voleur ou d'un
assassin, qui nous le livrent, sous la seule condition d'être tenus à
l'écart de l'instruction, pour ne pas être exposés à des vengeances...
Je ne vous parle pas des complices qui _mangent le morceau_, afin de
bénéficier de cette complaisance... Voilà pour les crimes accomplis et
dont nous poursuivons les auteurs. Mais les soupçons, faciles à
concevoir, après une audience de cour d'assises, après la représentation
d'un drame! mais les billevesées des peureux! Rappelez-vous, pendant le
siège de Paris, la terreur patriotique conçue par de braves gardes
nationaux, toutes les fois qu'ils voyaient une chandelle allumée, ou une
lampe à abat-jour de couleurs, au cinquième étage d'une maison du
boulevard Montmartre! Ils allaient dénoncer des espions, qu'on ne trouva
jamais. Avant d'être préfet de police, pendant la Commune, j'ai connu un
épicier, estimé, incapable de fausser la vérité, autrement qu'avec ses
balances, qui a dénoncé et fait fusiller, le plus innocemment du monde,
par l'armée de Versailles, le plus innocent de ses voisins, un chimiste,
parce que celui-ci se livrait à des manifestations inconnues dans
l'épicerie et qu'on assurait être des fabrications de fusées
incendiaires! Cela m'a rendu défiant. Je reçois des lettres de femmes
mariées, me demandant de faire expulser, ou de faire enrégimenter par le
bureau des moeurs des demoiselles qui les font jalouses; sans compter les
belles-mères qui ne se rendent pas compte des agissements de leur
gendre; les concierges et les propriétaires qui veulent sauvegarder la
réputation de leur immeuble, compromise par des locataires mystérieux!
On méprise mes agents, sans se douter qu'ils ont des émules, plus
féroces et plus crédules dans beaucoup d'honnêtes gens.

--Et les honnêtes gens ne vous donnent jamais un bon avis?

--Jamais c'est trop dire. Si; quelquefois.

--Vous voyez donc bien!

--Mais ils se trompent quatre-vingt-quinze fois sur cent.

--Vous avez plus confiance dans les coquins que vous exploitez et qui
vous exploitent?

--Non, pas plus, mais tout autant. Les naïfs se trompent; les coquins
veulent nous tromper. Il n'y a pas de catégorie pour la vérité.

--C'est égal, reprit M. Barbier, en insinuant deux doigts dans la poche
de son gilet, vous avez beau dire, j'ai bonne opinion de l'homme que
j'ai reçu ce soir.

--Ah! il vous a remis un premier rapport?

--Non. Je l'attends demain.

--Je suis à vos ordres, si vous croyez qu'il vous indique une piste à
suivre.

M. Barbier se mit à rire.

--Je tâcherai de me passer de vous.

--Je vous en défie!

--Vous m'en défiez?

--Sans doute; et si vous y tenez, je prends même l'engagement de savoir,
une heure après vous, ce dont il s'agit et d'aviser, deux heures avant
vous, à ce qu'il faudra faire.

Le sous-secrétaire d'État promena les yeux autour de lui:

--Est-ce que vous auriez des agents ici?

Le préfet s'amusa à passer rapidement la revue des domestiques en
livrée, qui servaient à table.

--Peut-être! En tout cas, il ne m'est pas difficile, vous le comprenez,
de mettre quelques-uns de mes gens, en observation sur la place Vendôme;
d'avoir les noms, les adresses, de toutes les personnes qui sortiront
d'ici, après une audience...

--C'est vrai, répliqua le sous-secrétaire d'État, qui avait pris du bout
des doigts la carte de son visiteur, et la remuait dans son gousset.
Vous pouvez filer tout le monde. Faisons mieux, voulez-vous?
Collaborons... Pouvez-vous, d'ici demain matin dix heures, savoir quel
est le personnage qui m'a remis sa carte... que je n'ai pas encore lue?

M. Barbier tira de sa poche le petit carton sur lequel un nom était
écrit à la plume et non imprimé. Il lut:

LOUIS HERMENT _Boulevard des Batignolles_, 20

Il passa la carte à son voisin.

Le préfet la reçut, comme un expert reçoit une pièce à juger; il
l'examina, et dit ensuite:

--Votre visiteur ne rend guère de visites. Je gagerais que cet
autographe est le seul de son espèce. Votre homme a prévu qu'il serait
obligé de vous donner son nom et son adresse. Il a confectionné ceci à
votre seule intention. Le carton a été découpé par un canif et une
règle, ce matin; l'écriture est toute fraîche; quant au nom, il est
tracé avec une application qu'on n'a pas d'ordinaire, en reproduisant sa
signature. Aucun trait n'échappe à la volonté de bien écrire.
Voulez-vous mon sentiment? C'est là un faux nom.

--Pourquoi, alors, aurait-il ajouté son adresse?

--Si le nom est faux, l'adresse est fausse. Il s'agissait uniquement de
vous inspirer une demi-heure de confiance. L'homme ne prévoyait pas que
vous me rencontreriez et que j'enverrais un agent à son prétendu
domicile.

--De sorte que, demain matin, à dix heures, vous pourriez me donner des
renseignements sur cet individu?

--A dix heures, soit. Je ne vous garantis pas, pour une heure si
matinale, toute la vérité, ni même la vérité vraie; mais nous aurons des
vraisemblances, des conjectures, et, pour un commencement d'enquête,
cela suffit... Tenez! Je vois déjà que ce M. Herment est un homme déchu.

--A quoi voyez-vous cela?

--A la petite prétention de la carte, et à l'adresse. Nous avons bien
des naufragés dans ce quartier-là!

--Je vous affirme qu'il a l'air très respectable, une belle figure.

--On sauve tout cela du naufrage. Quel linge a-t-il?

--Ah! parbleu, vous m'en demandez trop. Il faisait presque nuit. Mais
vous voyez qu'il a les mains propres, puisque sa carte est immaculée.

Le dîner était fini. Le ministre se levait de table.

La conversation en resta là. Mais elle se renoua pour une seconde,
quand, d'assez bonne heure, avant tous les convives, après avoir pris
congé du garde des sceaux, d'une façon ostensible, pour être, remarqué,
le préfet de police se retira.

C'est la coquetterie d'un fonctionnaire de cet ordre de paraître pressé
de partir, comme si Paris brûlait, s'insurgeait ou s'égorgeait, pendant
chaque minute perdue dans le monde.

M. Barbier, qui semblait le guetter, le retint à la porte du salon
principal, et le reconduisant jusqu'à, l'antichambre, avec l'aisance
d'un homme qui est presque chez lui:

--J'ai oublié de vous demander un renseignement, mon cher préfet. Je ne
sais pas ce que M. Herment doit me raconter; mais dans le cas où ce
brave homme--car je m'en tiens à ma première impression--me dénoncerait
réellement un crime, une machination contre quelqu'un; bien que je sois
décidé à rester dans une grande réserve, je voudrais cependant savoir
quels sont les moyens préventifs que possède la police.

--Elle n'en a qu'un, l'intimidation. Cela réussit auprès des malheureux,
des jeunes gens, mineurs ou majeurs, qui ont l'instinct du salut, sans
en avoir la force, auprès des déclassés, des gens nerveux. C'est notre
plus beau rôle; mais c'est le moins justifié par la loi. Nous rendons,
sous ce rapport, à bien des familles, des services qui nous seraient
interdits, si les gens que nous faisons venir osaient invoquer la
légalité. Mais ils l'ignorent, ou ils n'osent pas, et c'est tant mieux
pour la morale. On connaît si peu la loi en France, et on croit la
liberté individuelle si mal garantie! Le code est si souvent une arme
excellente pour les coquins et les mauvais sujets, qu'il faut bien
excuser un peu d'arbitraire, au profit des honnêtes gens qui se
défendent. Si vous saviez combien de pères de famille, combien de mères
elles-mêmes viennent nous demander naïvement des lettres de cachet!

--Et vous en donnez?

--En général, nous n'arrêtons personne, arbitrairement. Mais notre
triomphe est de faire croire que nous pouvons arrêter tout le monde.

--Qui donc peut croire cela?

--Qui? Les malheureux, je vous l'ai dit, les jeunes gens; mais encore
faut-il qu'ils soient d'une certaine catégorie sociale. Les gens du
monde sont difficiles à intimider, autrement que par la peur du
scandale. Quant aux gens du _grand, grand monde_, ils nous échappent
avant le crime; c'est bien assez de les attraper quelquefois après...
Voilà, mon cher collaborateur, ce que je mets à votre disposition...
Comme il est probable qu'il ne s'agit pas d'une affaire du grand monde,
nous pourrons toujours dire à Croquemitaine de faire du bruit dans la
coulisse...

--Je vous remercie, dit M. Barbier. Ce n'est pas grand'chose que
Croquemitaine: il n'y a plus d'enfants!

--Plus d'enfants? Mais il n'y a que cela!

--Taisez-vous! Si le ministre vous entendait!

--Croit-il donc avoir affaire à des hommes?

--Chut! mauvaise langue.

--Mon cher, dans un gouvernement démocratique il faut toujours se
maintenir en verve d'ironie; on peut retourner si vite à
l'opposition!... Au revoir, à demain!

--A demain!




III


Le lendemain, M. Barbier arrivait au ministère de la justice avant dix
heures.

Il avait surpris le garçon en train d'épousseter d'un regard lent et
habitué les lettres éparses sur le bureau. Ce vieil employé fut tenté de
croire à un coup d'État: car depuis le 2 décembre 1851, jamais un
ministre, ou son clair de lune, n'avait lui de si bon matin.

M. Barbier lui-même fut très étonné, après coup, d'avoir été si matinal.
Il sourit en remarquant que la pendule officielle n'était pas plus en
avance que sa montre; c'était sa curiosité seule qui l'avait trompé.

Il s'occupa de quelques affaires; mais elles furent examinées en cinq
minutes et il eut le loisir d'un peu d'ennui.

A dix heures un quart, on venait le prévenir que M. Louis Herment était
là.

Avant de le faire introduire, le sous-secrétaire d'État s'assura qu'il
n'était venu, ni pour lui, ni adressé directement au ministre, aucun
message de la préfecture de police.

Le mystère n'était pas si facile à pénétrer! C'était une première manche
gagnée dans la partie engagée avec le préfet de police. Mais le
sous-secrétaire d'État fut moins frappé que dépité de ce succès négatif.
Il donna l'ordre de faire entrer M. Herment.

En le revoyant, au jour clair et matinal, M. Barbier le trouva moins
vieux que la veille, mais aussi imposant, aussi attirant.

Le visage, qui gardait la même pâleur, avait cependant une translucidité
plus facile. On sentait qu'un feu intérieur pouvait, au moindre souffle,
s'y répandre et le colorer. Les yeux brillaient d'une angoisse contenue
et aussi d'une espérance forcée. La bouche était comme préparée à
l'éloquence, tant elle s'ouvrit vite à un sourire de courtoisie, de
remerciement et de supplication, qui était charmant dans ce masque
sévère et qui, pourtant, n'avait rien de contraint.

--Décidément, c'est un ancien magistrat, pensa M. Barbier.

Il montra un fauteuil, placé près de son bureau qui lui permettait de
bien voir son visiteur, en ayant l'air de lui permettre seulement de le
bien écouter.

M. Herment, en s'asseyant, éloigna un peu le fauteuil. Il n'avait pas
l'habitude de parler de si près. Sa voix, son émotion, sa conviction
avaient assez de portée. Il plaça presque familièrement son chapeau sur
le bord du bureau plat, justifiant cette prise de possession par un
rouleau de papier qu'il déposa dans le chapeau; puis il remercia, en
quelques mots, polis sans obséquiosité, le haut fonctionnaire qui lui
avait réservé cette audience.

--On ne nous dérangera pas, dit obligeamment M. Barbier.

--Je vous ai prévenu, monsieur, reprit d'une voix grave M. Herment, que
j'avais à vous dénoncer un crime. Je ne crois pas qu'il puisse s'en
commettre un plus grand...

Il s'arrêta, respira; son inquiétude l'oppressait. Après deux secondes
de repos, il continua:

--Vous savez sans doute, monsieur, tous les journaux en parlent, qu'on
doit célébrer dans trois semaines, à l'église de la Madeleine, le
mariage de mademoiselle Marie-Louise de Thorvilliers avec le prince de
Lévigny.

M. Barbier ignorait absolument l'annonce de ce mariage. Ce n'était pas
sur les faits-divers de cette nature, qu'il recevait tous les jours, un
rapport du bureau chargé de lire, de contrôler et d'analyser les
journaux; mais il n'ignorait pas que le duc de Thorvilliers portait un
des plus grands noms du faubourg Saint-Germain, et que le prince de
Lévigny était, par sa fortune, par ses alliances, un des partis les plus
considérables du même quartier.

Le sous-secrétaire d'État fit un signe de tête, comme s'il était très
informé de cet événement mondain, et demanda avec un étonnement
légèrement ironique:

--C'est à propos de ce mariage que vous avez une communication à me
faire?

--Oui, monsieur.

--Je vous écoute.

--Ce mariage serait un crime. Il faut, à tout prix, l'empêcher.

M. Barbier eut un petit bondissement de surprise sur son siège.

--Un crime! Un si beau mariage! L'empêcher à tout prix, dites-vous? Je
ne comprends pas.

Il regardait M. Herment, repris du doute qu'il avait eu la veille, se
demandant si son visiteur n'était pas fou.

Celui-ci devinait bien la surprise qu'il provoquait. D'une voix
vibrante, fermant à demi les yeux pour ne pas voir les paroles qui
allaient effleurer ses lèvres, il continua:

--J'espère que vous comprendrez bientôt. Est-ce qu'il y a un plus grand
crime, par exemple, que de sacrifier une enfant à la plus effroyable
ambition, à la plus basse vengeance?... que de marier une jeune fille
chaste, d'une admirable candeur, à un débauché, perdu d'honneur, perdu
de vices, perdu de santé?

M. Herment avait parlé avec véhémence; il laissa cependant tomber les
derniers mots, hésitant à les prononcer.

M. Barbier craignait d'être déçu. Le crime ne lui apparaissait pas
nettement; il n'en mesurait pas la profondeur. Sa déception se
compliquait d'un prodigieux effarement. Qu'est-ce que M. Herment, cet
habitant du boulevard des Batignolles, pouvait avoir à démêler avec ce
projet de mariage aristocratique? Une jeune fille mariée par ambition;
n'était-ce pas le drame vulgaire?

Il se taisait et réfléchissait; M. Herment reprit vivement, en se
redressant sur son fauteuil:

--Oui, le prince de Lévigny n'est pas seulement un niais, incapable de
comprendre l'âme de celle qu'on prétend lui donner; ce n'est pas
seulement un joueur éhonté, qui serait ruiné, s'il n'était pas trop
riche pour être jamais au bout de sa fortune et des héritages qu'il
n'attendra pas; car avant six mois il sera mort; c'est encore, je vous
le répète, monsieur, le rebut des boudoirs de la prostitution... Il a
une maîtresse qu'il gardera après son mariage, car elle a le secret de
toutes ses infamies, mais qui n'est que l'infirmière de ce gangrené.
Je le sais... J'ai acheté à cette femme la preuve, les prescriptions des
spécialistes, et c'est à ce cadavre que le duc de Thorvilliers,
méchamment, scélératement, dans un but que vous saurez, veut lier cette
jeune fille charmante, pure. Il sait la vérité sur ce gendre honteux;
mais il en a besoin pour son orgueil et pour sa vengeance. Voyez-vous le
crime, monsieur? Flétrir, empoisonner sciemment une enfant sans
défense... Voilà ce qu'il faut empêcher, au nom de la morale, au nom de
la pitié... Voilà ce que je ne veux pas... Ce que je viens vous
dénoncer.

M. Herment frappait de sa main large et blanche le bras de son fauteuil;
il ne baissait plus les yeux. Il regardait le sous-secrétaire d'État en
face, essayant de le magnétiser de la flamme de ses prunelles, de le
convaincre par le frissonnement de sa bouche.

M. Barbier soutint le choc de cette éloquence électrique. Il comprenait
un peu, mais pas assez.

--Décidément, se disait-il, pour s'excuser d'être ému et pour s'en
venger, c'est un ancien avocat général ou un président. Mais de quoi se
mêle-t-il?

--Avant tout, monsieur, reprit-il d'un ton de condescendance, je vous
demanderai à quel titre vous voulez intervenir dans ce drame de famille.

--A quel titre?

M. Herment se troubla, rougit; mais sa pâleur reprit le dessus, et aussi
son courage:

--Ne vous suffit-il pas de savoir que le fait est vrai? Ne vous
suffit-il pas que je vous en donne la preuve? que vous puissiez
l'acquérir vous-même? Qu'importe qui je suis! Un vieillard qui connaît,
depuis sa naissance, cette jeune fille, cette orpheline, car sa mère est
morte, et M. le duc de Thorvilliers ne compte pas pour l'amour
paternel... Je suis le premier venu, mis au courant d'une atrocité... Je
viens vous la dénoncer, crier au meurtre!

--Mais il n'y a pas de meurtre, répliqua M. Barbier.

--Il y a pis que cela; il y a le supplice de l'innocence.

--En tout cas, ce cri de détresse ne vous est pas permis, si vous n'êtes
ni le tuteur, ni le parent, à un degré quelconque.

--C'est vrai! dit tristement le vieillard. Voilà pourquoi, au lieu de
m'adresser à la police, je m'adresse à vous. Non, je le sais, on me
fermerait la bouche, si je dénonçais publiquement cet attentat; on me
traiterait de calomniateur; on me condamnerait; on m'enfermerait. Je
n'ai aucun droit, que celui de l'intérêt que je porte depuis vingt ans à
cette enfant. Cela ne suffit pas pour une action publique; mais cela
doit suffire pour une action... discrète; car enfin, il y a la loi
morale au-dessus de la loi étroite... Ah! si vous pouviez pénétrer toute
l'horreur de ce crime!

M. Herment éleva les bras, par un geste, si solennellement tragique,
qu'il étonna plus qu'il n'émut M. Barbier.

On eût dit un acteur, jouant avec génie une scène, mais la jouant au
naturel, ou un procureur fulminant un réquisitoire, en tout cas, un
orateur que l'art transfigurait dans son explosion la plus élevée, la
plus sincère.

M. Barbier, intrigué par ce mélange de passion et de suprême habileté,
ne fut que plus curieux de connaître son visiteur.

--Vous ne m'avez pas répondu, monsieur, reprit-il d'un ton presque
caressant. Je ne doute pas de votre parole, mais encore faut-il que je
sache...

--J'ai été le premier maître... plus que cela, le premier ami, de cette
jeune fille, répondit M. Herment avec une précipitation singulière, en
coupant la parole à M. Barbier.

--Son professeur? demanda le sous-secrétaire d'État, de plus en surpris.

--Oui, monsieur.

En disant cela, M. Herment rougissait.

--Est-ce M. le duc de Thorvilliers qui vous avait donné cette fonction
auprès de sa fille?

M. Barbier faisait cette question, faute d'en trouver une autre.

Ce singulier professeur confondait toutes ses idées.

Sa question cingla le coeur de M. Herment qui se souleva de son fauteuil,
en s'appuyant sur les bras, et, avec un étincellement des yeux, presque
farouche:

--Non, balbutia-t-il, ce n'est pas le duc qui m'avait chargé de ce
devoir.

--Alors, veuillez m'expliquer...

M. Herment retomba dans son fauteuil, baissa la tête, et, la relevant
presque aussitôt, avec décision:

--Il faut bien que vous sachiez tout... je suis résolu à tout dire: je
ne suis pas seulement le premier maître de cette jeune fille... je suis
son père.

La confidence devenait fort intéressante.

M. Barbier, accoudé sur son bureau, caressait lentement sa bouche de son
doigt, pour y attirer des paroles sages; il réfléchissait.

A ce moment, on frappa légèrement à la porte, et un huissier apporta une
lettre qu'il tendit silencieusement au sous-secrétaire d'État.

C'était le rapport attendu. Le préfet de police s'excusait d'être un peu
en retard; mais les renseignements avaient été difficiles à prendre,
tant M. Herment vivait entouré de précautions et enveloppé de silence.

On avait pu faire causer une femme qui s'occupait de son ménage, et
voici ce qu'on avait recueilli.

«Herment n'est pas son nom. Il cache son nom véritable. Il reçoit peu de
visites. Il sort souvent, surtout depuis un mois. Il lui est arrivé de
rentrer fort tard, et quelquefois de ne rentrer que le matin. Les
voisines prétendent qu'il assiste à des conciliabules légitimistes. Il
occupe une petite chambre, au troisième, dans une maison meublée.
Quelques bijoux de famille font supposer qu'il avait autrefois une
grande fortune. Il a sur un cachet et sur une bague des armoiries. La
propriétaire est persuadée que c'est un grand seigneur qui se cache. Sa
femme de ménage a découvert, pendant la visite qu'un chanoine de
Notre-Dame a rendu un jour au prétendu M. Herment, qu'il est un prêtre
interdit; ce qui alarme sa conscience de dévote... On le saura tantôt.»

M. Barbier laissa tomber le rapport devant lui.

Pendant qu'il lisait, M. Herment, les mains jointes et pressées sur sa
poitrine pour y faire rentrer le secret de tendresse qui s'en était
échappé, avait une attitude ecclésiastique, dans une sorte de
contemplation paternelle, qui achevait la révélation.

Le sous-secrétaire d'État sentait dans son front des piqûres
d'aiguilles. Le mystère devenait dramatique. S'il n'appréciait pas
encore à toute sa valeur le crime dénoncé, il entrevoyait dans le
dénonciateur du crime, lui-même, sinon un criminel, au sens juridique du
mot, du moins un grand coupable selon le morale. Le personnage, toujours
mystérieux, ne perdait pas de son intérêt pour cela.

Quel drame ou quel roman sous ces trois révélations? Un grand nom caché,
une grande fortune perdue, un prêtre qui était père, dans ce pauvre
homme logé en garni, aux Batignolles!

--Monsieur, dit brusquement M. Barbier, en posant devant lui la note de
la police, vous ne portez pas votre nom!

M. Herment s'éveilla en sursaut de son rêve, darda ses yeux qui se
reculèrent dans leurs orbites profondes, vit et devina sur le bureau le
papier de la police, que l'enveloppe, bâillant encore après
l'effraction, dénonçait.

Il eut un plissement du front; son sourire s'aiguisa. Il répondit avec
une intention de fierté:

--Il serait plus exact de dire que je ne porte pas mon nom tout entier
et que j'en ai traduit une partie en français.

--Vous êtes étranger?

--Non, monsieur, mon nom de famille est alsacien. Je suis le comte Louis
Hermann d'Altenbourg. J'ai bien le droit, sous la République, de ne pas
me targuer d'un titre, et depuis que mon pays est allemand, de traduire
Hermann par Herment... Est-ce là, monsieur, tout ce que la police a
découvert sur mon compte?

--Non.

--Ah!

M. Barbier hésita à continuer. Cette femme de ménage, après tout,
s'était peut-être trompée! Sans être ni dévot, ni catholique, ni
peut-être chrétien, le sous-secrétaire d'État au ministère de la justice
l'était également au ministère des cultes. Cela suffisait pour qu'il lui
répugnât de trouver un prêtre réfractaire et adultère dans cet homme si
grave, si digne, si émouvant.

Pendant sa courte hésitation, et tout en remuant le papier accusateur,
M. Barbier se souvint que M. Herment connaissait très bien le ministère
et ses êtres. Il y était venu sans doute, comme ecclésiastique,
solliciter de l'avancement, ou essayer de s'y faire défendre.

Le sous-secrétaire d'État voulut durcir sa voix, lui donner la tonalité
d'un fonctionnaire qui fonctionne; mais sa gêne persistait. Il dit:

--La note que j'ai là me donne un renseignement que vous avez omis et
qui vous embarrassait sans doute... Vous êtes un prêtre interdit?

M. Herment s'attendait à cette question. Il resta impassible:

--Oui, monsieur.

Il se fit un petit silence.

M. Barbier regardait un peu en dessous le prêtre, et celui-ci le
regardait fixement, de ses yeux qui n'étaient plus tentés de pleurer.

M. Herment ajouta simplement, gravement, lentement:

--C'est parce que je suis frappé d'indignité, que j'ai besoin de vous,
monsieur.

--Vous ne me facilitez pas la besogne!

--Serait-elle plus facile, si j'étais un homme marié, doublement
adultère?

La remarque était audacieuse, étrange. Elle pouvait paraître cynique, de
la part de ce prêtre, en apparence si respectable; mais il avait une
façon si ordinaire de dire les choses extraordinaires, qu'il fallait
croire à une aberration, plutôt qu'à une émancipation brutale de sa
conscience, à une illusion candide de sa tendresse paternelle, plutôt
qu'à l'entêtement d'un révolté.

--De toute façon, en effet, répliqua M. Barbier, en admettant la réalité
de ce... danger pour votre enfant, nous sommes sans armes pour agir
contre celui que la loi reconnaît comme père. M. le duc de Thorvilliers
n'a pas, évidemment, désavoué sa...fille?

--Non, monsieur.

--Je crains que vous ne m'ayez fait une confidence inutile.

M. Herment secoua la tête.

--Vous ne savez rien encore!

M. Barbier eut un mouvement. Le récit promettait d'être intéressant,
mais le tête-à-tête pouvait être long.

M. Herment se hâta d'ajouter:

--Ne craignez rien, monsieur, je n'abuserai pas de la faveur que vous
m'avez faite ce matin. J'ai préparé, pour le jour où je rencontrerais un
homme de coeur, de bonne volonté, qui pût m'aider, une confession écrite,
que je me permets de vous laisser. Ce sera, si je meurs désespéré, mon
testament moral. En tout cas, monsieur, je le jure devant Dieu, en qui
je crois encore, c'est l'exacte vérité. J'ai voulu de très bonne foi me
juger... Vous ne pourrez pas être plus sévère pour moi que je ne l'ai
été moi-même, et cette sévérité-là m'a fait supporter le mépris de mes
supérieurs... En me faisant descendre de la chaire où j'ai prêché, il y
a vingt ans, avec succès, on m'a affranchi de l'obligation d'un mensonge
qui m'eût accablé... C'était, bien assez du deuil effroyable que je
portais... Vous verrez pourquoi je traite de deuil ce que d'autres
appelleraient le remords; mais le repentir est-il autre chose que le
regret d'une vertu flétrie, d'une illusion morte dans l'âme?... Voici,
monsieur, ce manuscrit... Je voudrais qu'il fût plus court; mais j'ai
tenu à expliquer tout... Je l'ai écrit sans vanité littéraire; lisez-le
sans méfiance. Laissez-moi vous dire, en toute franchise, que je ne
doute pas de vous; je veux que vous ne doutiez pas de moi. Cette
confiance réciproque nous donnera une force et une inspiration qui
n'auraient pu se dégager de relations vagues. Remarquez, monsieur, que
je ne prétends pas usurper sur votre conscience. Ce n'est pas moi qui ai
franchi le premier les limites d'une audience officielle. En demandant
si vite à la préfecture de police ces renseignements sur moi, en
manifestant une curiosité, dont je vous remercie, vous avez engagé un
peu de votre coeur. Vous aviez la volonté de ne pas me traiter comme un
importun et vous ne comprenez pas encore quel crime je vous dénonce.
Vous ne me considérez plus comme un fou, de vous l'avoir dénoncé. C'est
quelque chose. Ma démarche vous surprend; mais ma figure ne vous a pas
donné l'indice d'un malhonnête homme. Je comprends la surprise; je suis
touché de la présomption favorable. Ma situation de déclassé vous a
causé un certain effroi. Bien qu'il ne s'agisse pas d'une protection
publique, ni d'une protestation contre la sentence qui m'a frappé, vous
vous demandez s'il n'y a pas une antithèse trop forte, trop brutale,
entre le sous-secrétaire d'État au ministère des cultes et le prêtre
interdit. J'espère, monsieur, que ces hésitations de votre part
disparaîtront à la lecture de ces pages. J'en attends, non pas plus
d'estime pour moi, mais plus de pitié pour mon malheur... Je suis bien
malheureux! Nul homme ne peut l'être autant que moi!... Il y a un mot
qui m'est interdit; car en quittant par force le costume de prêtre, je
n'ai pas abjuré toute ma foi, c'est le mot de fatalité... Si je croyais
que mon malheur fût fatal, je fléchirais sous le fardeau; mais je le
subis comme une épreuve. Je me crois le droit de lutter, comme une
créature punie, mais soumise au châtiment, en ne voulant pas que la
méchanceté des hommes s'étende à une créature innocente. Sauvez ma
fille; je vous en conjure, puisqu'elle va payer pour un coupable... Je
reviendrai, monsieur, quand votre conviction sera faite, et elle se
fera... Je vous renouvelle mes remerciements, de votre accueil, de votre
enquête. J'en aurai d'autres à vous offrir, j'en suis sûr.

M. Herment laissa tomber sa voix, alourdie par des larmes retenues, sur
ces derniers mots.

Peu à peu, en parlant, il s'était soulevé, il s'était levé. Ce fut
debout et en tendant le manuscrit au sous-secrétaire d'État qu'il acheva
ce petit discours.

M. Barbier l'avait écouté avec émotion, avec ce battement de coeur, tout
à la fois égoïste et généreux, qui tient à la recherche d'un secret
dramatique et au désir de se mêler d'une grande infortune à corriger.

M. Herment grandissait, au lieu de se diminuer, par ses fautes mêmes; il
se redressait sans audace, mais noblement, pour laisser voir toutes les
brûlures de la foudre, et, maintenant que le secret de son état se
trouvait divulgué, il n'avait plus à prendre ces précautions qui lui
donnaient des façons indécises.

Tout s'expliquait dans son aspect extérieur, son attitude, son geste, sa
parole, par ses antécédents, par ses habitudes de prédication. Sa
paternité tragique donnait à sa tristesse une majesté invincible; il
restait fier par ce côté divin, sous les humiliations méritées par le
prêtre.

M. Barbier ne refusa pas la confession qui lui était offerte; il promit
de la lire, fixa un rendez-vous nouveau à quelques jours de là, et, se
levant de son fauteuil en même temps que son visiteur, non avant lui, il
le reconduisit avec respect jusqu'à l'antichambre.

Seul, revenu à sa place, M. Barbier souleva, soupesa, à plusieurs
reprises, le manuscrit déposé, sans oser l'ouvrir, de crainte de se
laisser prendre immédiatement au piège de cette lecture. Il se
promettait la volupté de ce travail pour le soir, la solitude. Car, de
bonne foi, il s'engageait à étudier ce drame.

En attendant, il enferma le rouleau de papier dans un tiroir; mais il
ouvrit plusieurs fois le tiroir dans la journée, et à travers ses
audiences, ses conversations avec le ministre, auquel il cacha cette
visite, il ne cessa de penser à cet homme pâle, triste, doux et
solennel, qui devait avoir beaucoup souffert.

Il se rendait compte du charme multiple et spontané de ce visiteur, qui
était de grande race, de grande éducation, qui avait traversé les orages
de la passion et en gardait l'électricité domptée, qui, après des
épreuves, encore inconnues, mais vraisemblablement bien douloureuses,
s'était réfugié, comme sur un cap suprême au-dessus d'un abîme, dans
l'amour qui contient et résume tous les autres, dans le plus pur, même
quand son origine est impure.

M. Barbier se croyait toujours aussi convaincu de ne pouvoir venir en
aide à ce solliciteur intéressant; mais il se disait en
soupirant:--C'est dommage!

Ce regret, uni à la curiosité de connaître le secret; de l'abbé Hermann
d'Altenbourg l'agita toute la journée d'une petite fièvre, dont il
s'enorgueillit, pour la gloire de sa fonction.

Louis Hermann d'Altenbourg! M. Barbier se répéta si souvent ce nom qu'il
finit par croire qu'il se le rappelait, pour l'avoir entendu répéter
autrefois.

Il fit faire des recherches dans les collections de journaux
ecclésiastiques, notamment dans la _Semaine religieuse_, et il trouva
que vingt ans auparavant, en effet, monseigneur Hermann d'Altenbourg,
prélat romain, chanoine primicier de Saint-Denis, avait prêché, pendant
tout un carême, à Notre-Dame de Paris. Son auditoire était toujours
illustre et nombreux. Le prédicateur à la mode, au moins pendant ce
printemps-là, avait été appelé aux Tuileries pour y prêcher; mais il ne
semblait pas qu'il eût réussi devant ce parterre mondain. La véhémence
de ses anathèmes contre les frivolités du siècle et la malencontreuse
idée qu'il eut un jour de tonner contre le parjure paraissaient avoir
déplu à la cour.

Le journal des confréries le laissait entendre pour l'en blâmer.

Qui donc aurait pu savoir, à cette époque et dans ce monde-là, que la
colère méprisante du grand orateur chrétien n'était que le cri d'un
amour crucifié?

Le soir, chez lui, la porte rigoureusement close, M. Barbier commença la
lecture de cette confession d'un prêtre faite à un laïque, confession
dont il a gardé le manuscrit, et dont il a permis de prendre une copie
exacte, en changeant quelque chose aux noms.

La voici:




MA CONFESSION

IV


Je suis le fils unique du comte François Hermann d'Altenbourg. Ma
famille est originaire du Danemark. Un de mes ancêtres, ambassadeur à
Vienne, et devenu prince du Saint-Empire, hérita de grands biens en
Alsace, par la mort d'un oncle, évêque-électeur de Strasbourg.
Toutefois, ma famille ne quitta Copenhague, qu'à l'époque du procès fait
au grand chancelier Greffenfield. Depuis, elle résida en Autriche.

Mon grand-père fut un de ceux qui protestèrent, comme princes étrangers,
dans un mémoire adressé à l'Assemblée nationale de 1789, contre le
décret qui abolissait les droits féodaux en Alsace, et qui prétendait,
malgré les stipulations faites avec Louis XVI, astreindre ces
propriétaires, d'une espèce particulière, aux impôts et aux
contributions dont étaient frappés les Alsaciens possesseurs de
biens-fonds.

La réclamation fut écartée. Mon père, qui était imbu des idées
nouvelles, et qui ne partageait pas les idées, c'est-à-dire les préjugés
de mon aïeul, protesta contre la protestation, se rallia violemment à la
Révolution, se fit naturaliser Français, perdit à cette révolte une
assez grosse portion de la fortune des d'Altenbourg, acheta un château
aux environs de Saverne, s'y installa, et mena, dès lors, une existence
fort agitée; il s'y maria, à la Restauration, pour rentrer en grâce
auprès des princes.

On se souvient encore, dans le pays, de ses grandes chasses, de ses
grands démêlés avec ses voisins, de ses grandes démonstrations libérales
sous la République, égalées seulement par ses grands enthousiasmes sous
l'Empire...

Ce n'est pas pour juger mon père que j'expose les griefs de la
conscience publique à son égard; c'est pour me faire juger moi-même.

Ce n'est pas, non plus, par orgueil, pour faire excuser mon insoumission
à mes voeux d'humilité que je cite la prétention et les origines de ma
famille; c'est pour faire mieux comprendre en moi les influences
héréditaires. Je suis le dernier des d'Altenbourg; je les confesse, en
me confessant.

Ne peut-on pas dire que je dois à ces ancêtres, venus du pays d'Hamlet,
les brumes de mélancolie qui auraient fait de moi un mauvais poète, si
le souvenir de quelques évêques-électeurs, de mon nom, dont j'ai vu les
portraits me regarder longtemps, dans mon enfance, n'avait peut-être
décidé de ma vocation de mauvais prêtre?

Je dois aux passions paternelles le feu qui, dans ce brouillard,
s'allume parfois et fait explosion; je dois à ma mère, la tendresse de
coeur, la vocation _maternelle_ qui survit à toutes mes passions
éteintes.

Pauvre mère! je l'ai connue, en réalité, et il me semble, à chaque
douleur plus aiguë de moi, que je la connais un peu plus. J'étais un
enfant, quand elle est morte.

Mourut-elle par un accident involontaire, par un suicide? Le doute m'est
venu depuis que je réfléchis. Quand j'avais quatre ans, on ne me donna
aucun détail; quand je fus grand, je n'en demandai pas; je
m'interrogeai.

Un soir d'été, tout le château fut en alerte. La comtesse d'Altenbourg,
sortie pour une promenade dans le parc, ne rentra pas à l'heure du
dîner. On la chercha longtemps, quand, enfin, on s'avisa de fouiller une
pièce d'eau qui semblait attendre les désespérés, sous la voûte sombre
des grands arbres.

Il est possible que ma mère, trompée par l'opacité de l'allée couverte
dans laquelle sa rêverie l'égarait, soit tombée brusquement, n'ait pu
appeler au secours, et n'ait pu se sauver, à cause des bords droits et
maçonnés de la rive...

J'ai voulu, il y a un an, visiter ce château, dont je n'ai pas hérité et
que je n'ai pas eu la douleur de vendre. J'ai retrouvé la pièce d'eau,
sous l'allée épaisse; de grands nénufars flottent sur la tombe de cette
Ophélie conjugale.

Était-ce uniquement l'influence d'Hamlet qui me faisait évoquer, dans
cette solitude, une ombre légère, passant comme un souffle devant moi,
pour s'engloutir dans cette eau mystérieuse qui porte des fleurs depuis
sa chute?

Mon père s'était marié, par contrition politique, plutôt que par
repentir de sa jeunesse. Il était incapable de rendre ma mère heureuse.
Il eut du chagrin de sa perte, des remords aussi; il se consola
cependant, et ce fut alors qu'il se débarrassa du château.

Les pères joyeux font souvent les enfants tristes. Hérouard raconte,
dans ses mémoires naïfs sur l'enfance de Louis XIII, que comme on
demandait au fils de Henri IV, âgé de six ans à peu près, et initié déjà
à toutes sortes de licences, s'il serait plus tard un _vert-galant_, un
bon vivant comme son père, l'enfant, visiblement choqué dans ses pudeurs
instinctives par les attitudes obscènes dont le Béarnais ne s'abstenait
pas devant lui, répondit vivement:--Oh non!

Le caractère de ce grand ennuyé qui n'était qu'un grand dégoûté, se
trouve ainsi expliqué.

J'ai prétendu agir autrement que mon père; ai-je mieux agi? Le portrait
que je suis obligé de tracer de moi va devenir plus facile à faire et
plus facile à comprendre.

Enfant songeur, silencieux, voué au deuil par une vision vague,
lointaine, mais persistante, d'une mère si vite disparue, qui revient
aujourd'hui et qui se précise, depuis que j'ai une fille; enfant violent
et brusque, quand on me contraignait à un effort, je paraissais un
sournois, à cause de ces échappées hors de mon état naturel, et mon père
fut le premier qui me traita d'hypocrite.

Mon éducation n'aida pas ma franchise à s'émanciper.

Le comte d'Altenbourg, qui se croyait athée, mais qui allait à la messe
du roi Charles X, quand il faisait un voyage à Paris, me confia tout
enfant à un bon prêtre, l'abbé Cabirand, excellent homme, émerveillé des
évêques que l'on comptait dans ma famille et ne rêvant pas pour moi de
destinée plus belle. C'était un homme pur, qui n'ignorait pas le mal
chez les autres, mais qui le traitait comme un adversaire, dont il
croyait triompher par des duels mystiques.

Il me trouvait l'innocence nécessaire. Quand je laissais voir un peu de
fougue dans cette douceur de surface, il pensait que la prière et la
méditation achèveraient de parfumer pour le ciel ce coeur où le feu
était prédestiné à consumer l'encens.

Comme j'avais douze ans, mon père, dont la fortune mal administrée se
trouvait réduite, vendit ses terres et vint se fixer à Paris. L'abbé
Cabirand fut congédié. Il me quitta avec douleur, me fit promettre de
lui écrire, me fit jurer de rester à Paris un bon chrétien, et fut nommé
deux mois après notre départ d'Alsace, professeur de rhétorique au
séminaire de Strasbourg.

Je fus mis dans une grande institution du faubourg Saint-Germain.

Ma candeur y fut scandalisée; ma dévotion persista d'autant plus. J'eus
des succès, et, comme dans ce temps-là les élèves étaient très fiers de
la gloire de leurs camarades, mes couronnes du grand concours me
donnaient une considération qui compensait l'estime insuffisante que
l'on avait pour mon caractère.

Je souffrais beaucoup d'être, non pas méconnu, mais inconnu de mes
jeunes contemporains. Je faisais de mon mieux pour être à leur niveau;
mais, ne m'ayant jamais tout à fait comme complice, et m'ayant souvent
comme censeur, ils se faisaient de ma connivence passagère une arme pour
attaquer mon rigorisme de béat.

A mesure que je montai en âge, en grade, en succès, je souffris de ce
malentendu. Je m'entêtais, par probité de croyant, à protester contre
des exemples qui suscitaient en moi des colères très sincères, et
pourtant qui remuaient aussi d'effroyables tentations...

J'abrège autant que je le peux ces préliminaires. Ce n'est pas pour me
raconter, c'est pour me confesser mieux, que je dis tout cela.

La sève montait et m'étourdissait. A dix-huit ans, j'avais une chasteté
relative qui ne me faisait grâce d'aucun mauvais rêve. Peut-être
n'étais-je que timide!

A l'âge des premières escapades viriles et des débauches qui émancipent
fièrement les écoliers, j'écoutais, avec un demi-sourire, les
confidences, les vanteries de mes camarades. Je me repaissais de ces
confessions; mais quand je voulais à mon tour me débaucher; quand
j'avais promis ma part de ce que je croyais une orgie; à la première
sortie, j'hésitais, j'avais peur. J'essayais de pactiser avec ma honte.
Je voulais parfois me hasarder tout seul, mystérieusement, dans une
aventure que je poétisais d'avance; mais un dégoût subit, invincible,
m'assaillait et me faisait reculer dès les premiers pas. Je fuyais, je
me sentais souillé par mes désirs; je courais dans une église; je me
prosternais, et, dans des invocations éplorées à un amour surhumain, je
dépensais, je fatiguais une énergie, haletante sous une pudeur réelle,
qui voulait être surprise et ne voulait pas se rendre.

On épouse son âme, comme on épouse une femme. Je ne voulais pas violer
la mienne; je désirais un hymen impossible de ma chair et de mon esprit.

J'étais grand, fort, de bonne santé. La lutte n'en était que plus rude,
et l'énigme ne paraissait que plus invraisemblable. On m'appelait
Tartufe; je haussais les épaules, et me consolais par des vers.

Ces vers, que je faisais avec sincérité, me paraissaient très bons; mes
camarades s'en moquaient, et fortifiaient ainsi, avec ma prétendue
vocation, un goût héroïque pour supporter l'injustice. N'osant me
proclamer martyr de mes tentations, je me posais en martyr de la poésie.

Je n'en veux pas à ces chers tyrans de ma jeunesse. Comment
m'eussent-ils compris, moi qui me perdais à me chercher? Je les trouvais
logiques dans leurs injustices, et me voyant sans rancune sous leurs
sarcasmes, comme j'étais sans orgueil sous mes couronnes universitaires,
ils avaient des trêves d'indulgence et de pitié, qui me réconfortaient
et me donnaient des rayonnements d'esprit et de gaieté.

Mon père s'occupait fort peu de moi, et, quand il mourut, je pus porter
au dehors le deuil que je portais au dedans. Ce fut le seul changement
sérieux de mon existence.




V


J'avais dix-neuf ans; je venais d'être reçu bachelier. J'étais hésitant
au seuil du monde. Rien ne m'y appelait; rien ne m'en détournait. La
société que mon père fréquentait, sans s'épurer, avait vieilli, et
j'avais ainsi deux raisons, au lieu d'une, pour ne point la rechercher.

Mes camarades allaient à leur ambition, à leurs affaires, à leurs
plaisirs. Moi, je n'avais pas de but, et je n'osais prendre pour un
appel de la vie ecclésiastique cet ennui qui m'enchaînait devant la vie
grande ouverte, et m'effrayait, quand je voulais la contempler.

J'étais resté en correspondance avec mon maître, l'abbé Cabirand. Il me
donnait d'excellents conseils; mais il était plutôt guidé par l'instinct
droit de son coeur que par l'expérience. Loin de m'encourager à embrasser
la même carrière que lui, il me répétait que mon nom, ma fortune
m'obligeaient à un rôle actif. Je servirais mieux l'Église, en restant
chrétien dans le monde. Ces raisons-là ne répondaient à aucune des
inquiétudes de mon esprit; mais je les acceptais, par le besoin que
j'avais de me soumettre à un avis.

Il me restait assez de fortune pour être indépendant et pour choisir
librement un état. Lequel prendre? Je me fis inscrire à l'école de
droit; mais je suivis les cours du collège de France. Parler, instruire,
du haut d'une tribune, répandre sur une foule ce que je sentais
bouillonner en moi, c'était la seule chose qui me parût tentante...

Je griffonnais toujours des vers; j'essayais de la prose; je ne
redoutais plus les indiscrétions de mes camarades; mais cette sécurité
ne suppléait pas à mon peu de talent.

Je me disposais à voyager, quand, soudainement, dans cette brume, je
crus voir une étoile. Je rencontrai ma muse.

M. le duc de Thorvilliers, le père du duc actuel, un peu parent de ma
mère, m'avait été donné comme tuteur.

Il ne prit guère au sérieux une tutelle qui s'exerçait, si tard pour lui
qui était vieux et goutteux, si tard pour moi, qui étais en âge d'être
émancipé.

J'aurais pu réclamer cette émancipation. Je la méritais. A quoi bon?
J'avais plutôt peur qu'envie de cette nouvelle indépendance, succédant à
celle que l'insouciance paternelle m'avait laissée.

Par politesse, pour aider à l'effusion de cette paternité passagère,
gracieusement acceptée, je devins un convive régulier du duc, et l'ami
de son fils.

Gaston de Thorvilliers avait été élevé chez son père. Je ne l'avais
rencontré que rarement. C'était alors un beau jeune homme, au regard
rayonnant, aux joues pleines et roses, aux cheveux noirs, épais, faciles
à boucler, à la prestance fière, un de ceux qui naissent et vivent
cambrés, busqués.

N'ayant jamais eu besoin de se soumettre à un règlement, à une
discipline, à un pauvre devenu un maître, de compter avec des
condisciples plus forts ou plus habiles que lui; n'ayant subi aucun
contact qui eût émoussé son caractère; n'ayant pas eu de rivaux qui
stimulassent son goût capricieux pour l'étude, il était resté, et avait
fleuri dans toute la candeur de sa force, de son orgueil d'être beau et
d'être riche, dans toute l'ingénuité d'une ignorance vernie.

Il riait de tous et de toutes choses. Il se croyait bon, parce qu'il
n'avait jamais été tenté d'être méchant, et parce qu'il était gai. Il ne
doutait pas de son esprit, réel, mais intermittent, parce qu'il avait la
moquerie facile; sa verve l'éblouissait tout le premier.

Je fus charmé de cet appétit universel des sens, et de cette bonne
humeur de la conscience; secrètement même j'en fus jaloux. Je me
comparais et je me sentais moins homme, moins gentilhomme. J'avais le
même âge. J'avais droit, sinon aux mêmes prétentions de fortune, du
moins à la même fierté pour ma race. J'avais, de plus, le sentiment de
mes succès universitaires, la conscience d'une valeur morale qui pouvait
s'épanouir avec éclat. Si j'étais froid en apparence; si l'épiderme plus
épais laissait moins venir à fleur de peau le sang qui fleurissait les
joues de Gaston, j'avais peut-être un brasier plus ardent au coeur.

Pourquoi n'étais-je pas comme lui? Pourquoi, en m'habillant de même,
gardais-je avec mes vêtements pareils, une sorte d'allure ecclésiastique
dont il me raillait avec bienveillance, pour que je devinsse un
compagnon tout à fait digne de lui et de mon nom?

Gaston n'attendit pas une intimité, qui s'affirma bien vite par le
tutoiement échangé sans résistance, pour me demander des confidences,
pour m'en faire.

Il parut fort surpris qu'à dix-neuf ans, je n'eusse pas de maîtresse. Il
m'offrit de m'en désigner une, à prendre dans le monde. C'était si
facile! Il ne comprenait pas qu'une femme bien née pût se défendre
longtemps contre des beaux cavaliers de notre espèce. Quant aux
maîtresses qu'on entretient et qui sont de luxe, comme l'écurie, il les
prévoyait dans son budget; mais ne les admettait pas encore, par
coquetterie de mondain, peut-être bien par économie; lui qui aimait
tout, il aimait aussi beaucoup l'argent.

J'aurais peut-être été corrompu par ce mauvais sujet naïf dont les vices
embaumaient, si je n'avais rencontré celle qui a disposé de toute ma
vie.

C'était à une vente de charité, dans le faubourg Saint-Germain. J'y
étais allé par déférence pour des invitations reçues; Gaston
m'accompagnait, surtout pour voir des marquises et des duchesses,
bourgeoisement installées devant des comptoirs. Cela lui semblait un
travestissement piquant.

Nous avions parcouru divers salons et fait quelques emplettes de
politesse, nous sortions, quand, à la porte d'entrée, comme un dernier
piège, je vis une jeune fille, debout, à côté d'un guéridon sur lequel
s'amoncelaient des roses...

Je ne me permettrai aucune comparaison poétique; je n'aurai recours à
aucun agrément littéraire, pour raconter mon impression souveraine,
ineffaçable, éternelle.

Tout ce qui s'est passé depuis, le drame, le deuil, la honte, le
supplice de ma vie, disparaissent, quand j'évoque cette vision. Mon coeur
recommence à battre, comme il a battu dans cet instant qui a embrasé
tout mon être. Je ressens quelque chose de foudroyant et d'ineffable qui
me mord la poitrine, qui me met un éclair au cerveau, et qui infiltre
dans mes veines une langueur accablante.

Je dus pâlir. Je me souviens que je m'appuyai fortement au bras de
Gaston de Thorvilliers.

Elle était grande, mince, mais admirablement faite, avec des cheveux
noirs, en bandeaux légèrement renflés, au-dessus d'un front correct,
blanc, uni, qui rayonnait d'innocence simple, fière, hardie. Les yeux
étaient noirs; ils cherchaient le regard, plus qu'ils ne l'attiraient;
ils avaient une lumière paisible, intense, qui vivait de son foyer et ne
s'attisait d'aucune coquetterie, ayant le charme suprême. Le sourire de
sa bouche étonnait. On eût dit que la vendeuse de roses avait mangé une
de ses fleurs, en gardant une feuille serrée et retroussée entre ses
dents...

Mais voilà que je la décris et que je me complais dans cette évocation!
Je la vis, je l'aimai, et ce fut tout.

Avec une grâce sans minauderie, avec une hardiesse d'ingénue qui se sait
comprise d'avance, et qui n'a pas de précautions à prendre, elle fit un
pas vers moi, m'offrit une rose et me dit:

--Pour les pauvres!

Je pris la fleur, je saluai, je me prosternai en intention, et me tenant
toujours au bras de Gaston, je voulus l'entraîner; je ne voulais pas
contempler cette apparition.

--Eh bien! tu ne paies pas? me dit Gaston, en riant.

C'était vrai. Je ne songeais pas que cette fleur dût être payée.

La jeune fille, à peine étonnée, souriait. Je tirai un louis; je le
déposai dans la main blanche qu'on me tendait, au nom des pauvres et je
balbutiai un mot d'excuse.

Gaston riait toujours.

--Bonjour, Reine, dit-il familièrement à ma vision.

Je fus choqué, comme je l'aurais été depuis, quand je fus prêtre, si un
sacrilège m'avait arraché des mains l'hostie que j'allais consacrer. Je
me retournai vers mon ami.

--Bonjour, Gaston, répondit mademoiselle Reine d'une voix mélodieuse que
j'entends encore, que j'entendrai toujours.

Ils se mirent à causer de choses simples, de la recette que la jeune
fille avait faite comme marchande, de celle qu'elle espérait encore. Ils
s'étaient pris, serré, et abandonné les mains. J'écoutais avidement.

Je crois que j'aurais poussé un cri de fureur et de haine, si le moindre
mot, non de galanterie, mais seulement de politesse affectueuse eût été
prononcé entre Gaston et la jeune fille. Ils se parlaient en camarades,
presque en bons garçons.

--Tu ne m'achètes rien? demanda-t-elle.

--Tu ne vends pas de cigares? répliqua Gaston.

--Si tu veux, j'en emprunterai à la boutique de madame de
Ville-sur-Terre. C'est cinq louis le paquet.

--Merci, j'aime mieux une rose.

--Tiens! en voilà deux.

--Combien?

--Cinq louis, comme le paquet de cigares.

--Pourquoi me les fais-tu payer plus cher, à moi qu'à lui?

--Parce que tu marchandes.

--Je ne marchande pas; je proteste.

--Gros avare!

--Je ne suis pas avare; je ne veux pas être dupe.

La jeune fille n'insista pas; un mouvement de tête, légèrement hautain
et dédaigneux, exprima sa pensée.

Gaston était sensible au reproche.

--Tu vois comme ces dames nous exploitent! me dit-il assez niaisement.

Il s'exécuta toutefois et tira de son portefeuille en cuir de Russie un
billet de cent francs qu'il agita triomphalement dans ses doigts.

La jeune fille enleva prestement l'offrande pour empêcher l'avaricieux
de se raviser, et d'une voix moqueuse, qui érailla comme d'une pointe de
diamant le cristal derrière lequel elle m'était apparue:

--Ah! si l'on ne t'exploite jamais autrement!...

Je regardai alors fixement mademoiselle Reine, croyant que j'allais la
trouver moins belle. Ses yeux noirs s'étaient illuminés de malice. Je ne
cessai pas de la trouver adorable; mais je souffris de la soupçonner
maligne. Cette plaisanterie, dont je m'exagérai l'importance, me
paraissait une déchéance; l'ange était une demoiselle mondaine habile à
la réplique. Elle n'avait ni pâli, ni rougi. Elle avait dit cela, tout
uniment, en remettant de l'ordre dans son joli étalage, en passant ses
doigts effilés sur les roses qu'elle redressait et qu'elle faisait
refleurir.

--Je me plaindrai à ta grand'mère! riposta Gaston du ton d'un écolier.

--Plains-toi tout de suite... Tu entends! bonne maman.

Elle se haussa, se pencha par-dessus ses roses, et je vis alors que
derrière le guéridon une dame, très âgée, était assise sur une chaise
basse, gardant la jolie marchande. Elle se leva, s'approcha; et sa
vieille tête ridée, mais dont chaque pli était comme la marque d'un
sourire, enveloppée de mèches grises, apparut, ainsi qu'un hiver doux et
badin, au-dessus de cette jonchée de printemps.

Gaston s'inclina avec courtoisie:

--Vous allez bien, marquise? Excusez-moi de ne pas vous avoir devinée,
derrière ces fleurs de vos jardins.

--Je vais aussi bien que vous, mauvais sujet. Qu'avez-vous à dire contre
ma petite-fille?

--Qu'elle se moque toujours du monde.

--C'est son droit.

--Dans une vente de charité, ce n'est pas son devoir.

--Avec vous? Si, vraiment!

--Ah! marquise, elle est bien votre petite-fille! Mais nous verrons,
quand elle sera ma femme!

La grand'mère et la jeune fille partirent ensemble du même éclat de
rire, qui me rassura.

La note ailée, aérienne, d'une moquerie innocente, palpitait sur les
lèvres roses; la note basse, chevrotante, frissonna gaiement sur les
lèvres décolorées de la douairière.

--Toi, mon mari? s'écria mademoiselle Reine.

--Je l'ai été!

--Oh! il y a si longtemps de cela! Tu étais encore en robe, et l'on me
portait!

--C'est égal, c'est un titre.

--Il est avec mes vieux joujoux.

--Avisez-vous donc de me la demander! dit à son tour la marquise.

--Ne m'en défiez pas.

Malgré son ton inoffensif, ce verbiage commençait à me déplaire.

Reine, au lieu de continuer cette dispute, se tourna vers moi et me
prenant à témoin, avec une moue de grande enfant.

--Quel fou!

--Ah! si tu me calomnies auprès de mon ami, dit Gaston en plantant les
roses dans sa boutonnière, je me fâcherai!

Puis, se souvenant qu'il ne m'avait pas présenté, il répara son oubli,
et gracieusement, avec une sorte de solennité, jouée et enjouée:

--Madame la marquise, je vous présente M. Louis d'Altenbourg, le pupille
de mon père. Mademoiselle Reine de Chavanges, je vous présente mon
frère, votre futur beau-frère.

Je m'inclinai. Mademoiselle de Chavanges, tout en me faisant la
révérence, dit à Gaston, d'un air plus sérieux et d'un ton plus net:

--Mon cher, tu en veux trop pour ton argent. Moi, ta femme! j'aimerais
mieux vendre des roses, pour deux sous, dans Paris.

Gaston était, après tout, un jeune homme du monde. Il n'était sot que
par une sorte de débraillé de son esprit. Il comprit que la plaisanterie
avait assez duré. D'un geste vague il indiqua qu'il n'insistait plus et
que la taquinerie était remise à une autre rencontre.

Pendant ce temps-là, la marquise me disait avec une nuance de
mélancolie, un peu banale:

--J'ai beaucoup connu votre père. C'était un homme charmant! Vous lui
ressemblez...

Le compliment, dans un autre moment, m'eût choqué. Par quel éveil de
fatuité honteuse et sournoise me donna-t-il de l'orgueil?

Je crus que mademoiselle Reine, redevenant sérieuse, me regardait
cependant avec indulgence.

La marquise ajouta en continuant de me regarder:

--Oui, oui, vous ressemblez fort à votre père. Je n'ai pas connu votre
mère.

Elle prit sa petite-fille à témoin:

--_Reinette_, voilà un orphelin comme toi; mais il n'a pas, comme toi,
une grand'maman qui vit par miracle, pour l'aimer, et pour ne pas le
laisser seul.

Elle joua l'attendrissement; c'est-à-dire qu'elle fit claquer ses lèvres
comme pour avaler un soupir, et que sa voix avait eu un trémolo discret.

Reine ouvrit tout grands ses yeux noirs, et m'enveloppa d'un regard
profond, curieux, sans émotion apparente.

Je me sentis brûlé par ce regard froid au dehors.

Cette conversation courte, subitement tournée au grave, me paraissait
aussi étrange que quand elle était gaie. On avait plaisanté avec
étourderie sur les fiançailles enfantines de Gaston et de mademoiselle
Reine. Voilà que tout à coup, à première vue, la marquise de Chavanges
avait l'air de vouloir me fiancer à sa petite-fille, moi qu'elle n'avait
jamais vu, qui passais!

J'avais le coeur gonflé. Mademoiselle Reine me regardait toujours. Elle
avait pris une rose et, machinalement, par la tige, la faisait tourner
entre ses doigts. Si elle me l'avait offerte, j'aurais cru qu'elle
m'acceptait pour mari.

Je remerciai la marquise. Je promis d'aller la voir. Pendant que je la
saluais, mademoiselle Reine, elle, fermait à demi les yeux, pour
continuer à m'observer, avec attention, sans baisser son regard.

Je ne sais trop ce que dit Gaston. Je remarquai seulement qu'il ne donna
pas la main à mademoiselle Reine. Celle-ci, d'ailleurs, avait les deux
mains occupées par la rose qu'elle faisait tourner. Ils se dirent adieu
avec un petit rire de camarades qui ne m'offensa plus, et nous
partîmes...




VI


Dans la rue de Grenelle,--je vois encore l'endroit où commença cet
entretien qui enchaîna ma vie; c'était devant une haute porte, un lion
tenant dans sa gueule un serpent enroulé servait de marteau,--Gaston,
sans attendre une question, passa son bras sous le mien et me dit
gaiement:

--Te voilà sur la liste des prétendants!

--Quels prétendants?

--Hypocrite! Tu n'as pas entendu la marquise?

--Elle a été aimable, gracieuse.

--Oui, mais elle t'a étiqueté! C'est son idée fixe, à la pauvre femme!
Voilà pourquoi je me suis amusé à la taquiner. Je savais bien qu'au fond
je flattais sa manie. Moi, je n'ai pas assez de vocation.

Je répliquai assez vivement:

--Il est assez naturel qu'elle veuille marier sa petite-fille et qu'elle
soit inquiète...

--Elle, inquiète! de quoi donc? de la mort? Elle n'y croit que tout
juste pour donner, à l'occasion, à sa voix, toujours un peu criarde, un
son plus doux. De la jeunesse de sa petite-fille? Elle la respire comme
un bouquet qui ne doit jamais se faner. De ce que Reine pourrait
demeurer seule au monde? Elle ne peut pas croire cela. Si elle songeait
à son départ, ce serait pour regretter de ne pas voir, le lendemain, les
princes de féerie qui viendront faire cortège à sa petite-fille. Non,
elle racole des soupirants, par tradition, pour se dédommager de n'en
plus voir à ses genoux et pour se venger des airs dédaigneux de Reine.
Ne te laisse pas prendre à cette sentimentalité ridicule... La marquise
est la plus grande _marieuse_ du faubourg Saint-Germain. Voilà ce que
c'est que d'avoir été la plus enragée _démarieuse_ de son temps.

Je regardai Gaston, sans comprendre.

--Ah ça! tu ne connais donc rien? Ton père, qui était un homme aimable,
ne t'a donc jamais parlé, de la marquise de Chavanges?

--Jamais.

--Eh bien, on a respecté ton innocence. Cette vénérable dame a été la
plus folle, la plus étourdie des coquettes. On assure que le pauvre
marquis, son mari, n'osait plus courir les cerfs, de peur de mettre trop
de dépit dans la poursuite, et tant ses oreilles tintaient d'un hallali
perpétuel. La marquise s'est mariée à dix-huit ans. Reine en a plus de
dix-sept, et elle trouve que Reine est en retard. A vingt-deux ans, elle
s'est fait enlever par le chevalier de Mettrais. A trente-cinq ans, elle
a enlevé, à son tour, un pianiste (c'était la mode), mais elle l'a lâché
sur la route d'Italie, oh! pas bien loin, à Fontainebleau; plus tard,
pendant une crise de dévotion, vers cinquante ans, elle a voulu aller à
Rome, confesser ses péchés au pape lui-même. Elle s'était fait
accompagner par un jeune abbé, qui n'est jamais revenu à Saint-Thomas
d'Aquin, et qu'elle a lancé à Rome. Il paraît que le pape lui avait
donné un approvisionnement d'absolutions; car elle en a distribué à
toutes ses amies et elle a gaspillé le reste. Elle avait un fils qui,
par bonheur ou par hasard, ressemblait au marquis. Il s'est honnêtement
marié à une femme honnête. Voilà ce qui explique quelque chose du
caractère de Reine. Ce couple vertueux est mort du choléra. La marquise,
veuve déjà, a eu un peu de chagrin, car elle est bonne, au fond et à la
surface. Mais elle a été bientôt ravie d'avoir une belle petite-fille à
habiller, à gâter, à faire aimer. Elle s'était garée de la manie des
épagneuls, du goût des cartes; elle attendait inactive qu'on remît des
ailes à son pauvre coeur alourdi. Reine lui a ramené les zéphirs. Comme
il avait neigé sur les roses de son teint, elle s'est barbouillée des
baisers de sa petite-fille et a planté des roses vraies dans toutes ses
corbeilles. La petite boutique de la vente de charité est un rêve de
Watteau qu'elle a tenu à réaliser. Le monde a pardonné à cette
pécheresse, poudrée de grâce maternelle. Rien d'ailleurs dans cette
tutelle n'est de nature à scandaliser le monde, notre monde. La marquise
fait les choses, comme il faut les faire, et toutes celles qu'il faut
faire. Elle va à la messe. Elle s'y tient, comme tu l'as vue à
l'instant. Je crois bien même qu'elle fait de bonne foi des minauderies
au bon Dieu, et qu'elle lui brûle des petites bougies roses, pour qu'il
envoie des maris à sa petite-fille. Après avoir tant fourragé le
mariage, la bonne vieille ne voudrait pas s'en aller, sans avoir
arrangé, béni un joli petit mariage. Voilà, mon cher, pourquoi je l'ai
mise si facilement sur ce chapitre-là; pourquoi du premier coup, elle
t'a _reluqué_, inscrit sur sa liste, et voilà pourquoi te voyant un peu
ténébreux, elle t'a joué un petit air de tristesse.

Je me souviens des paroles de Gaston comme de toutes celles qui ont pour
la première fois ensemencé mon coeur. Elles pétillaient en moi. Je voulus
répondre en plaisantant aussi:

--Et toi, quel rang as-tu parmi les prétendants?

--Moi! je suis un en-cas, mais peu sérieux. J'ai été élevé avec Reine;
sa mère était une amie, un peu cousine de la mienne. Elle me connaît à
fond. Nous nous sommes fièrement battus dans le château de Chavanges!
Reine a gardé l'habitude de me maltraiter. Quand elle me donne une
poignée de main, c'est encore une tape sur les doigts. Nous avons été si
camarades que nous ne pouvons pas nous aimer; or, je suis sûr que Reine
voudra aimer son mari.

Je me mordis la lèvre, pour empêcher un spasme qui me montait de la
poitrine. Gaston, comme s'il eût deviné cet espoir subit, ajouta:

--Tu ferais bien mieux son affaire, toi... Mais je t'avertis qu'elle
n'aime pas les bigots.

--Est-ce que je le suis?

--Peut-être pas; mais tu t'en donnes la mine. Après tout, mon cher, cela
te regarde. Tu es présenté; on t'a invité; Reine, je m'y connais, t'a
admis dans sa collection. Nous irons demain rendre notre visite, et
quand ces dames seront à Chavanges, nous irons passer quelques jours au
château.

--Comment? Elles reçoivent des jeunes gens?

--Et aussi quelques vieux... Mais oui, la marquise est trop grande dame
pour ne pas recevoir qui elle veut. Cela ne semble pas plus
extraordinaire et cela paraît aussi innocent que le reste. Quant à
Reine, elle est avec les danseurs, les visiteurs, comme tu l'as vue avec
les acheteurs, toujours la même, simple, ou terriblement coquette,
hardie, libre, point sentimentale, positive et tiède... Entre nous, pour
être franc, je t'avouerai que je ne la comprends pas tout à fait. Elle a
une belle santé, un appétit de la vie qui jaillit de ses yeux, assez peu
d'illusions, car sa grand'maman en les lui caressant les étouffe sous
ses caresses; pourtant, par instants, on la dirait fixée, emprisonnée
dans une candeur marmoréenne, comme ces statues qui ne sont des femmes
que jusqu'au buste et qui finissent en termes de marbre. Tu vois comme
elle a été élevée, pas bégueule, pas fière, et pourtant il serait
impossible de pousser avec elle la gaminerie un peu loin. C'est bien à
elle seule, ou à une influence de race honnête qui aura passé par-dessus
la grand'maman, qu'elle doit ce qu'elle vaut. Si elle a des petites
idées malsaines, blotties quelque part, crois bien que c'est sa
grand'mère qui les a nichées ou laissées se nicher là. Te voilà mis au
courant. Je résume mon opinion sur Reine de Chavanges. Belle et bonne
personne, poussée droit et non maintenue droite par un tuteur, charmante
à voir, à entendre, facile à fréquenter, difficile à séduire, plus
difficile encore à épouser, qui redoute d'être dupe d'elle-même et dupe
des autres, qui vous regarde, qui se garde, et à qui, lorsqu'on est un
platonique comme toi, il faut prendre bien garde!

Gaston continua à me donner sur la famille de Chavanges, sur sa fortune,
plus de détails que je ne lui en demandais. Sur la fortune surtout, il
était exactement informé. Si la jolie marchande de roses avait un peu
exagéré, en reprochant à mon ami son avarice, il n'en était pas moins
vrai que Gaston aimait l'argent, les belles propriétés, les gros
revenus. Il en parlait volontiers. Il supputait sur le bout du doigt les
dots qui méritaient d'être considérées dans le faubourg Saint-Germain,
et même ailleurs. Il les énumérait avec le plaisir d'un musicien qui se
chante des airs de musique.

Je l'écoutais mal. Il me plaisait qu'il fît à côté de moi un bruit dans
lequel le nom de Reine de Chavanges tintait avec sonorité. Cela me
suffisait pour rêver; je ne l'interrompais plus; je n'avais plus besoin
de l'interroger.

Je suis de ceux qui croient au chemin de Damas. Je le cherchais; je
l'avais rencontré.

Je devais revoir mademoiselle de Chavanges; je pouvais concevoir
l'espérance d'en être aimé, d'en être choisi. J'étais de son monde.
J'ignorais au juste ce que la succession paternelle, liquidée, me
laisserait de fortune; mais, je ne voyais pas là d'obstacle; au surplus,
je ne voulais pas en voir.

Je sentais sourdre une volonté, une vocation. Il s'y mêlait, à coup sûr,
une ivresse physique; mais, par pudeur, je n'en rêvais que plus vivement
la possession d'une âme fière, indépendante, retenue, froissée dans un
milieu qui l'alarmait.

Je serais pour elle un mari honnête, comme l'avait été son père. Je lui
apporterais un amour fidèle qui avait manqué à ma mère. Je m'imaginais
qu'en me faisant connaître, qu'en amenant la confiance entre
mademoiselle Reine et moi, je dégagerais sa pensée hésitante qui
cherchait, sans doute, comme la mienne, à s'affranchir de certains
souvenirs de famille.

Ce que j'avais retenu avec un empressement jaloux, c'était cet hommage
sincère rendu par Gaston à la pureté de cette pupille d'une vieille
femme légère. J'y croyais avec extase. Les antécédents mythologiques de
son aïeule la maintenaient chaste, comme les gaîtés de mon père
m'avaient rendu triste. Nos consciences d'orphelins étaient
fraternelles.

Pauvre enfant! je la devinais, je la lisais dans mon coeur. Je l'aiderais
à rentrer en possession de la belle vie régulière, dans un devoir doux
et partagé, à laquelle, sans s'en douter, peut-être, elle aspirait comme
moi.

Elle semblait coquette à un être frivole comme Gaston; mais sa
coquetterie était la bravoure de sa mélancolie. Elle se défendait contre
les convoitises banales, par ses beaux éclats de rire. Quel homme
heureux serait celui qui amènerait des larmes dans ces yeux noirs, et
qui, s'agenouillant quand elle pleurerait, lui prendrait les mains et
lui dirait doucement:--Ma chère femme!--provoquant ainsi le sourire
immuable des amours profondes et vraies!...

Je remuais confusément ces idées, en revenant à l'hôtel de Thorvilliers.

Une lumière attendue, espérée, mais inconnue pourtant, descendait en moi
et me révélait à moi-même.

Mes dispositions mystiques, poétiques, n'étaient que l'aurore brumeuse
de cette vocation conjugale qui m'apparaissait un apostolat. Mari! père!
Ces deux idées jaillissaient avant toutes les autres, purifiant la voie
sur laquelle d'autres rêves profanes viendraient ensuite...

Encore une fois, je n'écris pas un roman; je ne veux pas non plus me
défendre. J'explique comment j'aurais été un chef de famille, aussi
ardent que j'ai été depuis un missionnaire célèbre; comment cette
timidité, que mes camarades calomniaient, était sincère; comment, avec
une prédisposition à recevoir les coups du ciel, je ne luttai pas contre
ce foudroiement d'un amour absolu, qui a été bien torturé, bien égaré,
bien puni, et qui, maudit par les autres, condamné même par moi, n'a pu
s'éteindre à aucune heure de ma vie, et s'alimente de mes remords, des
angoisses de ma douloureuse paternité. Je veux que l'on comprenne bien
mon droit mystérieux, humain, que les hommes me nient, que Dieu m'a
donné...

A plusieurs reprises dans la journée et dans la soirée, Gaston me
reparla de Reine de Chavanges. Y mettait-il de la raillerie? Se
doutait-il de cette possession qui commençait? Étais-je plus pâle que
d'habitude, ou bien étais-je trahi par ma rougeur? Une joie qui
bouillonnait en moi me rendait-elle, par crainte, plus triste
d'apparence, ou bien laissais-je voir que j'étais jeune aussi, et plus
amoureux que tous mes camarades?




VII


J'allai avec Gaston, et je retournai seul, chez la marquise de
Chavanges.

J'acquis par moi-même la preuve de ce que mon ami m'avait affirmé.

La grand'mère avait augmenté d'un nom la liste des prétendants, et Reine
acceptait, avec son indifférence habituelle, ce soupirant de plus à
écouter, à éconduire.

Avec indifférence? non. Avec curiosité? à coup sûr. Avec dédain?
peut-être.

En effet, les regards de la jeune fille, vagues et d'une politesse égale
pour tout le monde, se concentraient et se durcissaient, quand je la
saluais.

Elle ne me disait rien de désagréable; au contraire; sa façon de parler,
rieuse, étourdie, libre, se calmait, se contraignait, pour m'interroger
ou me répondre. Il y avait dans ses moindres mots une bonne volonté
polie; mais le regard trahissait la méfiance.

Je tirais de cette attitude une raison d'espérer, autant qu'une raison
de craindre. Ce qui se montrait de sérieux et de grave m'enchantait et
prouvait bien que cette jeune fille pouvait devenir une femme sérieuse.
Mais ce qui se laissait voir de gracieux en elle n'était que l'effort de
sa pitié pour mieux voiler son dédain, son antipathie...

Ah! c'était bien l'amour qui était entré en moi, puisque la douleur y
était entrée aussitôt. J'aimais cette douleur et j'attisais cet amour
lointain, immense, jaloux, muet...

Ces dames quittèrent Paris pour le château de Chavanges, un mois après
notre première rencontre. On ne m'invita pas directement à une visite;
mais Gaston, vers l'époque des chasses, ayant reçu un petit mot de la
marquise, me le montra. J'étais, en post-scriptum, prié d'accompagner
mon ami.

--L'idée de m'avoir pour tuer son gibier vient de la marquise, me dit
Gaston; l'idée de te voir à Chavanges vient de Reine, j'en suis sûr.
C'est elle qui a dicté le post-scriptum.

Le coeur me battit bien fort à cette remarque. Quand mon ami me donnait
une espérance, je le croyais sincère. Peut-être se moquait-il de moi,
cependant. Mais je pensais que l'ironie est, pour certaines natures, une
façon involontaire de céder à la vérité...

Je partis avec Gaston.

Nous n'étions pas les seuls hôtes de Chavanges. La marquise, moins par
sentiment de convenance que pour avoir plus de bruit autour d'elle,
invitait des amis de tous les âges. Seulement, elle n'acceptait que des
vieilles femmes de son caractère, voulant que Reine exerçât sans lutte
et despotiquement, tout son pouvoir.

Le château de la marquise, situé dans les Ardennes, en avant d'une belle
forêt, et en amphithéâtre au-dessus de la Meuse, était très gai, de
face, quand on y arrivait par une belle avenue; quand on voyait rire le
soleil dans les grandes fenêtres à petites vitres et étinceler les toits
en ardoises. Mais il était sévère et un peu triste, quand on sortait par
l'autre côté, pour entrer dans le parc qui montait vers la forêt. Une
vaste pièce d'eau, carrée, s'encadrant comme un miroir dans une pelouse
assombrie par l'ombre projetée de la maison, rappelait la pièce d'eau du
château paternel. C'était une cause de plus d'attendrissement.
Seulement, comme cette pièce d'eau était plus élevée que la cour
d'honneur, dépavée et plantée de massifs, située entre la façade et la
grille d'entrée, elle alimentait un jet d'eau, figuré par un grand cygne
battant de l'aile et tendant le cou au ciel, au milieu d'un bassin.

L'architecture du château était double et l'édifice avait deux masques.
Le visage qui faisait accueil aux arrivants était une sorte de corps
avancé, construit, enjolivé et signé par le dix-huitième siècle. Il
s'adossait à une bâtisse du temps de Louis XIII dont la face avait
disparu, et dont le péristyle servait de décor à un vestibule intérieur
traversant le château dans sa largeur.

La marquise habitait naturellement la partie ensoleillée du dix-huitième
siècle; les hôtes avaient pour horizon la forêt à l'arrière-plan, un
bout de parc sévère au-dessous de leurs fenêtres, et des roses à droite
et à gauche. Reine était logée de ce côté, dans la partie pompadour
encore, mais qui rejoignait celle du dix-septième siècle. Une haute
bibliothèque, boisée comme une sacristie, salle de dessin, de musique,
ayant, parmi trois portes, une qui communiquait avec l'appartement de
Reine, servait de transition et de transaction entre les deux époques.

Quand j'eus pris mes habitudes dans le château, cette pièce douce et
fraîche m'attirait souvent.

Puisque la chasse était le prétexte de ces invitations, on faisait, bon
gré, mal gré, de grandes parties en forêt.

La marquise avait une espèce de meute. Elle avait soin surtout
d'utiliser les chasseurs des environs. Elle invitait les chevaux en même
temps que les cavaliers. Nous étions venus de Paris, Gaston et moi,
chacun avec notre cheval.

Mais si j'aimais à Paris une promenade matinale, solitaire, au bois de
Boulogne, je n'aimais guère à Chavanges ces courses furieuses qui
secouaient la pensée, la torturaient, sans l'empêcher d'agir.

Quand Reine n'était pas de la chasse, je n'en étais pas longtemps. Je
désertais, d'abord avec timidité, puis au bout de quinze jours avec
audace; je revenais hardiment au château, espérant la rencontrer seule,
la voir, m'enhardir à lui parler simplement, sans les éclats de rire qui
entrecoupaient toujours les conversations, aux heures où tous les
invités étaient réunis, à établir entre nous une intimité d'amis, qui
résistait à mon grand désir et qui me semblait, tour à tour, souhaitée
ou redoutée par elle.

Mais toute ma hardiesse consistait dans cette désertion de la chasse.
Arrivé au château, si je la rencontrais, je cherchais des excuses, sans
donner la raison vraie de mon retour.

Elle paraissait étonnée de ma désertion, m'en raillait, se refusait à
empêcher le repos que j'étais venu chercher, ne me laissait pas
bénéficier une minute du tête-à-tête paisible que je m'étais ménagé, ou
bien, paraissant tout à coup me deviner, me donnait, en riant, un
rendez-vous pour le lendemain, à la chasse, où elle irait, afin de
m'empêcher de m'y ennuyer.

Ces jours-là, elle affectait de me retenir auprès d'elle; mais c'était
pour m'emmener, au grand galop, à travers la forêt, ne me laissant pas
le temps de lui dire un mot dans les haltes rapides que nous faisions,
se fatiguant avec une sorte de colère contre elle-même; puis, au plus
beau moment de son exaltation d'écuyère, tournant bride, cherchant à
rejoindre les chasseurs, les dissuadant de continuer, proposant une
course à fond de train jusqu'au château et galopant à la tête de cette
meute d'hommes déchaînés qui criaient, hurlaient, jouaient des fanfares
et faisaient se pâmer d'aise la vieille marquise, assise sur le perron
du château, du côté Louis XIII, et souriant au seul tapage qu'elle pût
encore provoquer.

Au retour, après un baiser qui effleurait les rides de sa grand'mère,
Reine allait s'enfermer dans sa chambre, en traversant la bibliothèque;
souvent, quelques instants après elle, j'y allais prendre un livre que
je ne lisais pas, mais pour m'accouder à l'angle d'une table et regarder
sur le parquet la petite trace, l'esquisse des contours, que son pied
nerveux faisait avec la poussière de la forêt, en marchant vivement,
nerveusement, en frappant le plancher.

Elle ne sortait de chez elle qu'à l'heure du dîner, fatiguée de son
repos, presque maussade, presque triste, plus belle sous ce voile de
gravité descendu sur sa mutinerie.

Dans la soirée, si la marquise ne restait pas dehors, pendant que les
hommes fumaient dans les allées du parc, Reine se mettait au piano,
déchiffrait de la musique difficile, s'oubliait à la bien jouer.

Elle avait une belle voix: elle se laissait aller à chanter des notes
sans paroles. Mais, dès qu'elle s'apercevait qu'on l'écoutait avec
attention, avec émotion, elle fermait bruyamment le piano, à moins
qu'elle ne proposât un choeur comique, grotesque, dans lequel chacun
faisait sa partie, et la journée folle qui n'avait eu qu'un intervalle
de raison, s'achevait par cette folie.

Ces caprices me tourmentaient comme des symptômes de douleur.

D'un autre côté, cette liberté de paroles, d'attitude de cette belle
jeune fille, qui m'avait surpris à notre première rencontre,
m'effrayait. Je redoutais toujours que la gaieté ne fît éclore un mot
équivoque dans cette réunion d'hommes provoqués à rire. Mais
mademoiselle de Chavanges n'était hardie que parce qu'elle se savait
forte de sa volonté. Si un mot trivial, emprunté à l'argot des théâtres,
échappait à quelque étourdi, elle se redressait, rougissait d'un peu de
dépit, plutôt que de honte, et, d'un ton bref, de commandement, avec un
geste précis, comme si elle eût donné de la cravache sur les doigts de
l'impertinent, elle le mettait à sa place et le réduisait au silence.

Entre jeunes gens, le soir, quand invités par un beau clair de lune,
nous prolongions la veillée plus tard que ces dames, dans le jardin, on
parlait de Reine de Chavanges; on essayait d'expliquer son caractère.
Moi, je me taisais ou je me récusais. Gaston disait toujours:

--C'est une bonne fille qui s'ennuie et que nous n'amusons pas.

C'était le jugement le plus favorable; je l'acceptais. Personne
n'avouait qu'il était disposé à l'aimer, parmi tous ces soupirants
empressés à la recevoir pour femme.

Quelques-uns la trouvaient folle, coquette, et ceux qui se retenaient de
dire des inconvenances devant elle, se dédommageaient, en en disant à
propos d'elle.

Combien de fois ne fus-je pas tenté de bondir, de menacer, ou de
souffleter même celui qui la calomniait si lâchement? Mais ces
lâchetés-là n'avaient prise sur personne; on les tolérait comme les
badinages nécessaires entre hommes.

Je rentrais furieux, rugissant dans ma chambre; je passais la nuit à
étouffer ma colère, à retourner dans tous les sens le problème que je me
donnais à résoudre, d'amener à la simplicité, à la tranquillité, à
l'apaisement vrai, à une franchise moins intermittente et moins brutale,
cette enfant isolée dans un milieu mesquin, qui avait sans doute peur du
monde, qui le narguait, ne sachant comment le dominer, le piétiner
définitivement et s'en affranchir.

Le lendemain, je retournais écouter les méchancetés qu'on débitait sur
son compte; j'en nourrissais ma piété; je voulais en faire des moyens de
la connaître mieux, en la défendant contre des exagérations grossières.
Il était si visible qu'on la méconnaissait, que ces vilenies me
faisaient mépriser mes camarades, sans entamer l'estime que je voulais
garder pour elle.

J'ai dit que personne entre nous ne se posait en amoureux, et que cela
n'empêchait pas de se poser en prétendant. Il fallait bien alors, devant
mademoiselle de Chavanges, affecter des petites attentions, prendre des
airs de soupirant.

Elle riait, démasquait la tactique, et avec une autorité de femme,
singulière dans une si jeune fille, elle dénonçait tout haut à nos
châtiments le félon qui rompait le pacte de bonne camaraderie.

Je me serais bien gardé de jouer un pareil jeu avec elle, quand même il
n'eût pas répugné à mon caractère. Je l'aimais trop. Je l'observais,
mais je m'observais moi-même, et rien ne me ravissait plus que quand,
dans le salon, ou à la promenade, n'étant pas assez empressé pour lui
rendre un petit service, lui cueillir une rose qu'elle ne pouvait
détacher de la branche, lui avancer un siège de jardin, elle me disait:

--Savez-vous, monsieur d'Altenbourg, que vous n'êtes pas galant?

Elle avait un bon sourire de soeur indulgente qui paraissait me remercier
de ce que je méritais ce reproche de sa part, et quand la familiarité
amena la substitution de mon prénom à mon nom de famille, quand elle
m'appela Louis, tout court, je me crus bien près d'être aimé...

Je suis tenté de déchirer ces pages. Pourquoi ne pas m'en tenir à des
faits? A quoi bon raconter tout cela? Ne puis-je pas dire en quelques
lignes ce qui advint de tous ces beaux sentiments? Est-ce bien ma
confession que je fais? Suis-je un romancier malgré moi? Vous qui me
lisez et qui savez que ce mémoire est l'oeuvre d'un vieillard, d'un
prêtre, d'un homme qui se débat dans la plus poignante angoisse, je vous
en conjure, pardonnez-moi ces détails; ne me méprisez pas, si je prends
dans l'herbier, dans le cercueil de ma jeunesse ces fleurs séchées que
mes larmes ne peuvent faire revivre. Il faut que vous compreniez mon
erreur. Il faut que vous sachiez quelle terrible destinée se préparait
pour l'orpheline, à demi gâtée, sans être corrompue, par ces frivolités
mondaines, et pour l'orphelin que sa chasteté ardente rendait inhabile à
juger, à deviner cette âme fière dans ce corps enfiévré à son insu par
sa jeunesse!...

J'ai dit que, quand je le pouvais, j'allais m'installer dans la
bibliothèque du château; c'était là que j'étais libre d'écrire à mon
vieux maître, l'abbé Cabirand.

Plus tard, il m'a raconté, malgré son inexpérience des passions, qu'il
avait deviné dans ces lettres littéraires, poétiques, sentimentales, les
inquiétudes d'un coeur agité par un amour terrestre, et qu'il avait été
tenté de m'avertir. De quoi m'eût-il averti? De ne plus aimer? J'aurais
désobéi. M'eût-il enseigné à me faire comprendre et à comprendre?

J'aimais, je le répète, cette belle salle boisée, cette bibliothèque
d'intention, où les livres étaient rares, et, plus d'une fois depuis, je
l'avoue, en entrant dans une sacristie pour passer mon surplis, avant de
monter en chaire, quand je devais prêcher, si je regardais les moulures,
les ornements des grandes armoires où l'on enferme les habits
sacerdotaux, une morsure au coeur m'avertissait d'une évocation
sacrilège. Je revoyais les grandes armoires de chêne du château de
Chavanges; je tournais la tête au bruit lent d'une porte qu'on ouvrait
doucement; je croyais voir passer, légère et imposante cependant dans sa
grâce, cette belle jeune fille si pure et si hardie, si fière, qui
traversait la grande salle, en l'effleurant à peine, qui dans les
premiers temps me saluait d'un mouvement de tête, pour me dire:--Ne vous
dérangez pas, travaillez!--et qui, plus tard, s'arrêtait, causait, en
voulant visiblement me déranger de mon travail.

La porte qui ajoutait une évocation à celle des armoires de la
sacristie, communiquait avec l'église; la robe blanche qui entrait était
un surplis; la robe sombre était celle d'un prêtre qui m'avertissait de
monter en chaire, et, le coeur dévoré par cette vision, j'allais parler
de l'amour de Dieu, de l'amour du prochain, selon l'Évangile, à ces âmes
dévotes, auxquelles j'aurais révélé avec plus d'éloquence le véritable
amour humain, que je portais tout entier, pur et débordant en moi...

A la fin de notre séjour au château, je n'étais pas plus avancé que lors
de ma rencontre avec Reine, à la vente de charité; sinon que cet amour
subit s'était enraciné en moi par toutes mes fibres, et que je n'aurais
pu y renoncer, mais qu'il ne m'avait communiqué aucune révélation
certaine sur le caractère de la jeune fille, et que, si je sentais bien
que j'étais pour quelque chose dans ses variations d'humeur, j'ignorais
si elle m'aimait, si elle était près de m'aimer, si elle pouvait
m'aimer, si je n'étais pas seulement pour elle un être original, curieux
à observer, une couleur tranchée dans l'harmonie banale des êtres qui
l'entouraient, mais, avant tout, un importun qui la gênait, qui
l'ennuyait.

Il était impossible que, dans cette situation, n'ayant pas de confident,
me défendant contre la curiosité de Gaston, je ne me prisse pas
moi-même, pour ainsi dire, pour unique dépositaire de mon secret.

Si jamais la poésie fut le duo mystérieux de l'âme qui s'interroge et
qui se répond, ce fut bien dans les vers qui me sollicitaient par
fragments, par bribes d'hémistiches, et qui, un jour, m'obligèrent à les
écrire, à les corriger, à les revoir, à me les réciter.

C'était deux jours avant notre départ. Il pleuvait à torrents. On
n'avait organisé ni chasse, ni promenade. Le château bruissait
intérieurement de voix, de rires, de tapotements de piano, de chocs de
billes sur le tapis du billard.

J'avais pu, après le déjeuner, quitter la compagnie joyeuse et enfermée
qui n'avait pas besoin de moi, monter à la chère bibliothèque, m'y
installer, prendre un livre, essayer de lire, et, au bout d'un quart
d'heure, distrait de ma lecture par la pensée qui ne me laissait pas me
distraire, attirer du papier, des plumes, et griffonner des vers.

J'entendais par instants, au loin, au-dessous de moi, dans un silence
relatif qui s'établissait au salon, Reine, chantant ou jouant, puis des
applaudissements. Je prenais une sorte de plaisir cruel à humer, à
travers les murs, cette vie qui coulait en moi comme une sève nouvelle
dont mon être s'enivrait et s'exaltait.

Je me défendais de descendre. J'aurais été, ce jour-là, plus maladroit
que d'habitude, plus ridicule, plus triste dans cette gaieté, triste
comme le temps dont on se moquait. Il pleuvait dans mon coeur, comme dans
le ciel. J'avais de grosses larmes aux yeux et je les laissais tomber
sur le papier. Je n'aurais pu les retenir devant elle; peut-être bien
qu'elle eût ri, pour amuser ses hôtes.

Ah! si j'écrivais pour le public, comme j'aurais plaisir à retracer
cette phase délicieuse d'un amour ardent et innocent, ce bonheur des
larmes, qui est la rosée des illusions printanières et qui garde le
secret du rajeunissement, quand plus tard, homme vieilli, on se sent
suffoquer.

Mais, encore une fois, je ne fais pas un livre.

Peu à peu, le travail auquel je me livrais, cette gymnastique de la
versification qui n'éteint pas l'enthousiasme, qui le rythme dans
l'esprit, en même temps qu'il le rythme prosodiquement, m'avait absorbé.
Je percevais encore un bourdonnement vague; je ne l'écoutais plus.

Il y avait bien deux heures que j'étais là, la tête soutenue par une
main et penchée sur le papier. Je n'entendis pas ouvrir la porte; je
n'entendis pas quelqu'un s'avancer. Tout à coup, une voix qui me fit
tressaillir, me dit:

--Aurez-vous bientôt fini d'écrire?

Je levai la tête, et instinctivement, comme lorsque j'étais écolier et
que j'avais peur de laisser surprendre mes manuscrits, je croisai mes
mains sur mon papier.

Reine se mit à rire:

--Oh! n'ayez pas peur! je ne veux pas lire vos lettres!

Elle rayonnait de gentillesse, de malice, de bonté, et tout en disant
qu'elle ne voulait pas lire, elle se tenait légèrement penchée sur la
table, pour s'y accouder.

Je la vois... je me souviens de la couleur, des plis de sa robe qui se
creusait sur la poitrine dans ce mouvement en avant.

La table était large; sans cela, j'aurais eu le souffle de sa bouche sur
la mienne, le rayon de ses yeux dans les miens. Mais il s'exhalait de
cette jolie tête lumineuse, tout ensemble un arôme et une clarté qui
m'enivraient. J'écartai doucement les mains et laissai voir les lignes
inégales que j'avais écrites.

--Ce n'est pas une lettre! répondis-je avec un sourire suppliant,
subitement décidé à tout dire.

Je souriais; mais elle devait voir que j'avais pleuré.

Elle le vit, en effet, mais, chose singulière, cette sincérité la fâcha,
au lieu de l'attendrir. Elle se redressa un peu, se renversa en arrière;
son corsage se tendit et la tentation de sa beauté se faisait plus
réelle, en même temps que sa figure prenait un air plus sérieux.

--Ah! c'est vrai! murmura-t-elle, vous faites des vers!

Je ne répliquai pas. J'avançai doucement les feuilles griffonnées. Mais
Reine se reculait, avec un dédain visible. Elle était debout. La
compassion se mêla sur sa bouche à l'ironie qui la plissait.

--Vous avez donc du chagrin?

--Non.

--Si je vous demandais de nous lire vos vers?

Je m'effrayai:

--A tout le monde?

Elle rougit légèrement:

--Sans doute... dans le salon.

--C'est que je ne les ai pas faits pour qu'ils fussent lus devant tout
le monde.

--Ah! pour vous seul alors?

Je sentis que ma bouche blêmissait et tremblait.

--Vous les destiniez à quelqu'un? ajouta Reine de Chavanges.

--Oui.

Il y eut un silence de quelques secondes, silence terrible. Je devais
être bien pâle; tout mon être frémissait. Mon regard était suspendu à
celui de Reine. Je voyais le sien s'allonger, s'approcher, se lier au
mien. Nous allions lire l'un dans l'autre. L'amour descendait entre
nous, comme Dieu descend dans la communion. Cette gravité, que Reine
avait reprise, vibrait, pour ainsi dire, comme une nuée légère traversée
par l'aiguillon du soleil. Elle étendit la main vers le manuscrit.

--C'est pour moi? me dit-elle, avec une grâce simple et fière.

Je balbutiai oui, et me levant à mon tour, je lui tendis mes vers.

Elle hésita, baissa la tête, la releva.

Que vit-elle en moi qui éteignit son beau sourire, qui dissipa la nuée
lumineuse, qui rendit son visage froid, presque dur? Pouvait-elle se
méprendre?

--Je ne me connais pas en vers, reprit-elle d'un autre accent.

Je voulais croire qu'elle disait cela par modestie. Les feuilles
remuaient dans ma main. Son visage devint de marbre.

--Je n'aime que la prose, ajouta-t-elle. Vous voilà prévenu. Ne perdez
plus votre temps!

Pourquoi cette dureté subite, cette méchanceté?

Elle eut comme la conscience de cette cruauté inouïe; elle voulut
l'adoucir.

--Excusez-moi, monsieur d'Altenbourg. Je ne croyais pas vous surprendre,
vous déranger dans un moment d'inspiration. Sans cela, je ne serais pas
entrée. Continuez.

Elle salua de la tête, s'éloigna. Elle allait sortir par la porte qui
donnait sur l'escalier et par laquelle elle était entrée. Elle n'était
donc pas montée, pour aller dans sa chambre.

Craignit-elle que je fisse la remarque qu'elle était venue pour moi?
Elle se retourna légèrement, mais soudainement, elle me dit:

--Ces messieurs: proposaient de jouer ce soir une charade. Je venais
vous demander de nous faire un petit scénario. Si j'avais su!...
Voulez-vous venir en causer?... C'est mauvais de rester seul. Vous avez
l'air de nous bouder.

Elle sortit. La lumière qui emplissait la bibliothèque disparut avec
elle.

Je retombai dans le grand fauteuil de cuir que j'avais pris, rompu par
une immense lassitude. Quelle créature compliquée, trop naïve ou trop
corrompue pour moi, était-elle donc? Je faisais appel à mon courage, à
ma psychologie, à mon amour? Lui seul me répondait et me forçait à
l'aimer toujours, davantage encore, pour cette bizarrerie, pour cette
énigme.

Je ramassai mes vers, et, sans hésiter, je les déchirai en petits
morceaux; puis comme j'étais embarrassé de ces débris que je ne pouvais
laisser sur la table ou sur le parquet, je les jetai dans la grande
cheminée vide, où rien n'était disposé pour faire du feu. Je les fis
flamber avec une allumette de fumeur, et je les regardai brûler, en
pensant assez singulièrement, par une vanité de poète qui essayait de
panser mes déchirures d'amoureux:

--Cela fera un peu de cendre qui s'éparpillera au moindre souffle dans
la salle. Peut-être, en passant, verra-t-elle que je les ai brûlés, et
aura-t-elle des remords!

Je n'eus pas besoin de compter longtemps sur ce hasard.

Le soir même, en sortant de table, pouvant me parier sans être entendue,
dans un brouhaha universel, elle me dit, en se penchant à mon oreille:

--J'ai voulu tantôt ménager votre amour-propre de calligraphe. Votre
manuscrit me paraissait bien mal écrit. Je veux lire vos vers; vous me
les copierez.

--Je les ai brûlés.

--Ils n'étaient pas bons?

--Ils étaient inutiles.

--Qu'en savez-vous?... Mais, vous vous les rappelez!

--Non.

--Alors vous m'en referez d'autres?

Je m'inclinai, sans acquiescer à cette exigence capricieuse.

--Vous ne voulez pas?

--Quand j'écrirai pour vous, mademoiselle, ce sera en prose!

La réponse qui prétendait à la finesse, à la dignité, était peut-être
gauche, maladroite. Reine eut un faible sourire.

--Après tout, reprit-elle, vous avez raison. La poésie est un mensonge.
Les gens qui veulent dire nettement leur pensée, la disent en prose.

Elle eut comme une rêverie rapide qui passa sur son beau front, et avec
sentiment:

--Cependant, s'il y avait en vous l'étoffe d'un grand poète, je ne me
moquerais plus... mais je vous plaindrais.

Elle s'était éloignée; elle revint à moi, en me tendant la main:

--Sans rancune, n'est-ce pas?

Je pris sa main, je la serrai doucement. C'était la première fois
qu'elle me faisait l'honneur de cette familiarité de camarade.

Si j'avais pu lui en vouloir, j'aurais été désarmé par cette étreinte
amicale, et puis, je sentis à sa main une moiteur chaude qui me parut la
révélation d'une petite fièvre dissimulée.

Je n'avais pas besoin de lui jurer que je ne garderais aucune rancune.
Elle le savait bien, et n'attendit pas de réponse.

Deux ou trois fois dans la soirée, nos yeux se rencontrèrent: les siens
étaient calmes, confiants. Je m'efforçais de ne laisser venir dans les
miens aucune lueur de présomption, de contentement, d'indulgence.

Quand il fut l'heure de se retirer, Gaston, le seul avant moi qui eût le
privilège de serrer la main de mademoiselle de Chavanges, lui dit son
_bonsoir_ habituel accentué par un secouement du poignet, à l'anglaise,
qui ne me rendait pas jaloux.

En la saluant, j'essayai de constater, de confirmer le droit d'ami
qu'elle m'avait donné; mais ses bras s'étaient croisés autour de sa
taille, et, de la tête seulement, elle me donna un bonsoir quasi
fraternel.

Je passai la nuit entière à remuer en moi ces menus incidents de la
journée. Au matin, j'étais bien las, et tout aussi incertain que la
veille.

Les deux journées que nous passâmes encore au château, n'eurent aucun
épisode saillant. Reine parut me traiter comme tous ses hôtes; elle
était forcée d'être aimable envers tout le monde; c'était un devoir dont
sa grand'mère l'avait chargée. La seule marque de sympathie particulière
que je m'attribuai, fut le sens que j'attachai à son adieu.

--Nous repartirons pour Paris plus tôt que l'année dernière, me
dit-elle. A bientôt!

Elle ne dit cela qu'à moi, et j'emportai ces simples paroles comme un
aveu.




VIII


Reine avait pour demoiselle de compagnie une Anglaise, miss Sharp, jolie
et d'une tenue parfaite.

Pendant mon premier séjour au château de Chavanges, j'eus peu
d'occasions de lui parler. Elle voilait son charme d'une modestie fière.
Passant au milieu de cette société évaporée, comme une sorte de rayon
lunaire qui viendrait couper un rayon de soleil, silencieuse dans les
conversations bruyantes, paraissant causer avec facilité, quand elle se
trouvait en tiers avec la marquise et Reine; lisant beaucoup,
travaillant à des petits ouvrages d'aiguille, gardant une humeur égale
qui ne dilatait jamais le demi-sourire blotti sur sa bouche, qui ne
mettait jamais un rayon joyeux dans ses prunelles grises, toujours à
demi-voilées; servant avec une grâce un peu froide le café, le thé ou
les rafraîchissements, le soir, sur le perron du château; se mettant au
piano, quand on lui demandait d'accompagner un chanteur; se retirant la
première du salon; ne sourcillant pas aux plaisanteries parfois un peu
vives qu'elle était forcée d'entendre, que Reine n'écoutait jamais, que
la marquise provoquait, elle était une ombre douce à l'éclat de
mademoiselle de Chavanges. On la saluait poliment; quelques-uns lui
donnaient la main; Gaston s'amusait à lui dire bonsoir en anglais; mais
personne n'eût songé à lui manquer de respect.

Je fus étonné, à Paris, d'apprendre qu'elle n'avait que vingt-trois ans.
Sa douceur grave la vieillissait.

Deux ou trois fois, je m'étais rencontré avec elle, dans la bibliothèque
du château. Elle venait y chercher des livres d'histoire, assez rares,
des mémoires. Un jour, elle, était attablée et commençait une
traduction. Un autre jour, elle m'avait consulté sur un roman à lire, ne
me disant pas, mais me faisant sentir combien elle se méfiait de la
liberté que les romanciers français, surtout les romanciers féminins,
prenaient dans leurs analyses, dans leurs tableaux des passions.

Elle n'affectait aucune façon de prude; mais elle était décente
naturellement. La faible rougeur qui passait sur ses joues rondes et
blanches, suffisait pour dénoncer le déplaisir qu'on lui causait.

Reine était excellente avec elle, sans que la sympathie s'affirmât par
des démonstrations trop vives. J'ai pensé souvent que mademoiselle de
Chavanges était surtout ravie d'avoir dans cette demoiselle de
compagnie, une sorte d'écran qu'elle attirait à elle, quand elle avait
besoin d'interposer de la pudeur entre elle et les hôtes de sa
grand'mère.

Elle s'en servait aussi pour calmer la bonne maman, quand celle-ci
s'évaporait au feu de ses souvenirs.

A Paris, dès ma première visite à madame de Chavanges, je résolus de
prendre miss Sharp pour confidente.

La marquise était souffrante, alitée; Reine gardait sa grand'mère. Ce
fut l'Anglaise qui me reçut.

Elle fut bien obligée de causer, pendant le quart d'heure que je passai
avec elle, et tout de suite elle entama l'éloge de sa jeune maîtresse.

Elle le fit simplement, sans flatterie, sans cette ironie doucereuse qui
trahit la révolte des subalternes. Elle me vanta, par-dessus tout, la
loyauté (c'était un des mots qu'elle affectionnait), la sûreté de
caractère de mademoiselle de Chavanges, et insensiblement, elle en vint
à me dire que son rêve était de voir sa chère élève bientôt mariée à un
homme de grande famille, de grande éducation, digne de sa grande
intelligence et de son grand coeur. La marquise n'avait plus guère
d'années à vivre, si même on pouvait parler d'années; le moindre rhume
faisait penser au deuil. Que deviendrait mademoiselle Reine tout à coup
seule? Quel tuteur lui donnerait-on? Quelle tutelle vaudrait pour elle
l'amour d'un mari?

Je souriais en écoutant. Je m'entendais parler sans que j'eusse rien
dit. Miss Sharp me regardait franchement de ses yeux d'un gris bleu et
je me sentais fouillé par ce regard. Ce mari souhaité, c'était moi. Elle
me le faisait entendre, et, comme si son regard n'eût pas été assez
explicite, elle en arriva à prononcer le nom de Gaston de Thorvilliers
pour me déclarer, avec une sorte d'énergie, qu'il ne serait pas du tout
le mari convenable pour mademoiselle de Chavanges.

Sans aucun doute, c'était un charmant garçon. Miss Sharp prononçait
_charmant_, en écrasant le mot entre ses lèvres qui s'amincissaient, et
pour laisser voir qu'elle faisait une concession à l'opinion publique,
sans s'y soumettre. Mais elle ajoutait que le caractère de ce _charmant_
M. de Thorvilliers ne pouvait s'allier au caractère sérieux de
mademoiselle Reine.

Elle ouvrait la bouche pour dire Reine, sans cependant desserrer tout à
fait les dents, et ce mot vibrait comme un titre royal.

Reine était certainement une enfant gâtée. Elle affectait la gâterie,
pour gâter à son tour sa grand'mère. Mais quand la marquise ne serait
plus là; quand un mari remplacerait l'influence de la vieille dame, on
verrait comment mademoiselle de Chavanges se transformerait, et quelle
véritable grande dame, jalouse de _respectability_, se dégagerait de
cette jeune fille méconnue par les convives ordinaires de la marquise,
inconnue de ceux qui étaient dignes de la connaître.

Miss Sharp citait des noms de duchesses d'Angleterre qu'elle comparait à
Reine, pour donner tout l'avantage à celle-ci.

Ces confidences allaient, si étrangement, si directement, au-devant de
mes rêves, que je me défendis mal de comprendre, et que je perdis mon
sang-froid. Pourtant, cette première fois, je ne formulai aucun aveu,
probablement inutile. Par un mystère étrange, il me semblait que si je
me reconnaissais dans ce mari souhaité, j'offenserais l'admirable
candeur de cette Anglaise.

Je me bornai à de vagues formules de félicitations, pour l'amitié
intelligente de miss Sharp à l'égard de mademoiselle de Chavanges, et de
remerciements pour l'aimable confiance dont j'étais honoré.

Vit-elle mon embarras? Elle n'en abusa pas, et, quand ma visite lui
parut avoir assez duré, elle se leva sans affectation.

Miss Sharp était de bonne famille. Son père, baronnet et colonel, avait
fort malheureusement spéculé; si bien que, sous le faux semblant de
perfectionner son instruction française, miss Sharp avait accepté la
position qui lui avait été offerte par mademoiselle de Chavanges. Rien
ne sentait en elle la domesticité, ni même l'humilité d'une compagne
salariée. Elle avait si peu de prétentions, et se tenait si bien à sa
place, que sa place était partout.

--A quoi tient la destinée! pensais-je en la quittant. Si je n'aimais
Reine de Chavanges qui élève mon ambition, j'aurais de la joie à aimer
cette noble jeune fille, et à lui rendre son rang dans le monde.

Suggestion de l'orgueil! Frivolité d'un amour débordant qui veut faire
profiter les autres de son ivresse! Je voulais associer ma
reconnaissance envers miss Sharp à mon amour absolu.

L'indisposition de la marquise, ce délabrement qui finit par avertir les
plus obstinés, empêcha les réceptions régulières, et Reine ne pouvant
recevoir seule, on ne reçut pas pendant tout cet hiver.

Je n'avais d'autre aliment à ma patience que mes rencontres avec miss
Sharp. J'avais le droit de l'interroger sur la santé de la marquise.
Elle me donnait bien vite des nouvelles, et puis nous causions de Reine.

A la seconde visite, je m'étais livré. Pour la première fois de ma vie,
je me racontais, et c'était un bonheur d'allègement qui me rappelait les
délices du confessionnal, fort négligées depuis quelques années.

L'Anglaise, discrète, pudique, sentimentale, accueillit avec bonté cette
confidence d'un amour sublime. Elle était fière de l'avoir deviné.

--Tout de suite, me dit-elle avec animation, dès le premier coup d'oeil,
j'avais bien vu, Roméo, que vous aviez donné votre âme à Juliette! Mais
rassurez-vous, il n'y a pas de Montagu, ni de Capulet pour vous empêcher
de lui donner votre nom.

Je n'osais parler des autres prétendants, ni, surtout, de Gaston de
Thorvilliers. Je craignais d'outrager, tout à la fois l'amour et
l'amitié, en paraissant douter de la toute-puissance de mon amour, en
paraissant suspecter l'amitié.

Mais miss Sharp comprenait ma réserve et la bravait. Elle entamait
toujours, avec une vivacité presque haineuse, le chapitre de Gaston. Si
j'avais pu me méfier d'elle, je me serais demandé pourquoi elle me
donnait tant de raisons de haïr mon ami, et pourquoi, en se vantant de
le déprécier à tout propos dans l'esprit de mademoiselle de Chavanges,
elle courait le risque de pousser la jeune fille, fière et indépendante,
à le défendre par générosité, à l'aimer plus qu'un camarade d'enfance.

Je jugeais que ce zèle pour moi était excessif; mais quelle méfiance
aurais-je eue? Miss Sharp connaissait mieux que moi le caractère de
Reine. Mon amour avec sa mélancolie m'emplissait l'âme de bonté. Je
trouvais tout aimable. C'était avec une passion d'amitié que je serrais
les mains de miss Sharp. Elle me faisait entendre, sans se départir de
sa modestie britannique, qu'elle parlait souvent de moi avec Reine. Bien
qu'elle ne me donnât aucune affirmation positive, elle était convaincue
que mademoiselle de Chavanges m'aimerait bientôt, comme je méritais
d'être aimé. Reine était aussi sentimentale que moi!

Je souris, la première fois qu'elle me dit cela. Il me fallut expliquer
mon sourire. Je racontai la petite scène de la bibliothèque.

Miss Sharp réfléchit, hocha la tête.

--C'est de la coquetterie de sa part; elle se vengeait, ce jour-là, sur
vous, des leçons que je lui donne Vous verrez qu'elle vous demandera de
lui faire des vers!

--Elle me l'a demandé.

--Quand je vous dis!

--Mais par politesse, pour guérir la blessure faite au poète.

Miss Sharp eut un doux mouvement des paupières qui ressemblait à un
battement d'ailes, et, mettant ses deux mains sur les miennes, elle
reprit en souriant:

--Aimez! Ne vous occupez que de cela! L'heure de la poésie viendra pour
elle, j'en réponds, j'en suis sûre, si elle n'est pas venue.

La prédiction de l'Anglaise parut se réaliser.

Un incident nouveau qui marqua cette seconde période de mon amour et qui
fut symétriquement la contre-partie de l'épisode de la bibliothèque, me
fit penser du moins que miss Sharp travaillait réellement à incliner
l'âme de mademoiselle de Chavanges vers les choses de sentiment.

Pendant un de ces courtes visites que je faisais, pour ainsi dire,
debout, près de la porte du salon, Reine entra un jour.

Je l'avais vue plusieurs fois passer en landau, dans les Champs-Élysées,
quand elle faisait une promenade hygiénique avec miss Sharp, pour se
délasser de la fatigue de veiller sa grand'mère. L'excellente miss Sharp
m'avait prévenu des jours, des heures, où j'avais la chance de
l'entrevoir.

Elle m'avait paru triste et pâle. Une fois son regard, qui flottait en
dehors de la voiture, s'accrocha au mien. Elle eut un tressaillement et
un sourire, et comme je la saluais, elle me salua de la tête avec une
gravité tendre. Il me sembla qu'elle voulait me dire:

--Je pensais à vous! Pourquoi n'ai-je pas le droit de faire arrêter la
voiture, de causer, de vous faire monter? Quelle solitude que la mienne,
et quand je serai en deuil, ce sera pis encore!

J'avais vu tout cela dans son salut, dans son sourire.

Un jour donc elle entra. Miss Sharp, évidemment, avait obtenu cette
apparition.

Je prenais congé de l'Anglaise. Mademoiselle de Chavanges me barra le
passage, en ouvrant la porte et délibérément, sans me dire bonjour,
d'une voix brève, pressée, saccadée:

--Merci, monsieur d'Altenbourg, je savais que vous étiez là...
Grand'maman le sait aussi. Je vous apporte ses remerciements avec les
miens. Elle est bien touchée de vos visites. Je crois qu'elle pourra
sortir dans quelques jours; mais cela ne servira pas à nos amitiés de
Paris. Nous partirons aussitôt pour l'Italie. Elle veut aller passer
l'hiver à Rome; le médecin approuve beaucoup ce voyage. Si le voyage la
guérit, je serai contente de voir Rome; mais je n'ai guère envie de
voyager pourtant; il me semble que je suis lasse d'un tas de voyages, et
que j'ai besoin de me reposer.

Elle tourna à demi un fauteuil qui était à côté d'elle, pour s'y
asseoir; mais elle eut probablement honte de cette faiblesse. Elle se
contenta de poser son coude sur le dossier et changeant d'idée, avec la
même façon de parler:

--Comment va Gaston? Est-ce que c'est lui qui apporte tous les jours la
carte qu'on nous remet de sa part?

--Sans doute! répondit vivement l'Anglaise, sans me laisser le temps de
répondre, et en baissant les yeux comme devant une évocation
désagréable.

--Il doit bien vous ennuyer, miss Sharp, car vous ne l'aimez guère.

--Oh! oh! dit l'Anglaise scandalisée.

Reine était revenue à son prochain voyage:

--Nous passerons le reste de l'hiver, le printemps, peut-être l'été, en
Italie. Quand reviendrai-je?

Avec une ingénuité qui débordait sa piété filiale, elle ne disait plus
_nous_, en pensant au retour. Son instinct violent de franchise, qu'elle
pouvait combattre dans certains cas et réduire à une certaine réserve,
mais non soumettre, lui suggérait que pour être libre de revenir, il
fallait peut-être qu'elle fût tout à fait orpheline.

Sa voix était devenue lente, en proférant ces dernières paroles. Elle
eut un soupir, et, avec une tendresse qui ne m'était jamais apparue,
joignant ses deux jolies mains sur le dossier du fauteuil, dans une
sorte de geste de prière, elle murmura:

--Oh! ma chère grand'maman! quand je l'embrasse, j'espère toujours lui
insuffler la vie ou lui prendre un peu de sa vieillesse!

Ses yeux bleus se voilèrent et restèrent quelques minutes baissés pour
cacher une larme, puis, les relevant et les ranimant:

--Monsieur d'Altenbourg, vous qui êtes poète, vous devriez mettre en
vers le rêve que j'ai fait.

Je la regardai avec un frisson. Cette capricieuse allait-elle se moquer
de moi, reprendre l'avantage compromis par son accès de sensibilité? Ou
bien, cette indulgence pour la poésie que miss Sharp m'avait annoncée
était-elle venue déjà, si vite?

--Oui, continua-t-elle, j'ai rêvé, absolument comme dans une tragédie.
Nous étions au bord de la mer, grand'maman et moi, sur un petit rocher,
à regarder voler des mouettes... Tout à coup, la marée nous gagna, nous
enveloppa. Grand'maman ne dit rien, ne poussa pas un cri, se détacha de
moi, ne tomba pas dans la mer, mais s'éloigna, grandit, devint
transparente, se dispersa comme un flocon de nuage, en se mêlant aux
autres. Moi, je voulais la retenir, m'élancer... Je glissai. J'allais
tomber, me noyer, quand j'étendis la main et la posai sur une main
robuste... Et voilà tout, je m'éveillai.

--Oh! joli! joli! dit l'Anglaise avec une extase encourageante.

--Ce serait peut-être joli en vers... J'ai songé à vous dire cela,
monsieur Louis... Voulez-vous en faire un petit poème? Quant à moi je
n'ai pas été contente de ce rêve. Il m'a semblé que je tournais à
l'héroïne de tragédie. Tâchez de me raccommoder tout à fait avec la
poésie et un peu avec les rêves.

--Quelle était cette main qui vous a soutenue? insinua miss Sharp avec
une bonne volonté que son regard de côté soulignait.

--Ah! voilà le mystère! Je ne sais pas. C'était peut-être la main d'un
douanier, d'un baigneur!

Elle eut un sourire de moquerie qui ne me blessa pas, et, comme si elle
eût craint de paraître coquette, voulant réparer les torts qu'elle
s'attribuait, depuis mes fameux vers déchirés, elle se hâta d'ajouter:

--Je vous étonne, n'est-ce pas? Miss Sharp vous a-t-elle raconté que
nous faisions une grande consommation de poètes, depuis quelque temps.
Je lui lis Victor Hugo, Lamartine! Elle me traduit lord Byron. A
Chavanges, mon éducation sera complète. En tous cas, j'en saurai assez
pour ne plus faire de peine à des poètes et à des amis.

Elle riait toujours. Mais je voyais luire une gravité de femme dans ce
rire de jeune fille.

C'était la première fois que l'âme de Reine voletait si près de sa
bouche; ce fut la première fois qu'elle m'apparut ainsi, bonne dans sa
malice, pure dans ses audaces, naïve dans sa rouerie!

Elle avait une robe de soie grise, toute simple, qui moulait étroitement
son corps. Aucun bijou, ni au cou, ni au doigt, ni aux oreilles, ne
troublait par un étincellement cette harmonie douce.

Pourquoi, à ce moment, n'ai-je pas trouvé la formule d'un aveu, d'une
prière, d'une adoration qui nous eût sauvés, elle, moi!... Elle m'eût
aimé; elle m'aimait, et je ne l'aurais pas maudite plus tard! Le bonheur
était là, loyal, religieux, naturel. Je n'avais qu'à étendre la main;
elle eût laissé prendre la sienne; nous nous serions fiancés, et chacun
eût gardé la foi promise.

Fut-ce la présence de miss Sharp qui me gêna? Fut-ce la crainte
d'offenser ses dix-huit ans, si ingénus dans leur hardiesse? Dois-je
m'en prendre à ma stupeur, à mon respect?

Je ne sus que dire; je balbutiai de vagues encouragements, à propos des
grands poètes; je voulus plaisanter à propos de mes vers; je fus
stupide. J'étais trop pur pour être habile. Elle était trop innocente,
pour comprendre mon embarras et m'en savoir gré.

Je surpris une lueur serpentante dans les yeux gris de miss Sharp, une
menace de mépris. Les beaux yeux de Reine s'élargirent pour mesurer ma
maladresse.




IX


Je sortis de l'hôtel de Chavanges, confondu de ma timidité, et, dans la
rue, je retrouvai soudainement ce que j'aurais dû dire, ce que j'aurais
dû faire.

Qui donc aurait pu m'enseigner la science de cette diplomatie
nécessaire, imposée par la civilisation à la sincérité des coeurs de
vingt ans? Il semble qu'on doive instituer un jour dans les écoles, des
leçons pour enseigner à devenir fiancé, mari, éternellement amant, selon
la loi, toujours faussée, toujours méconnue de la nature immortelle?...

Je m'égare; je prie qu'on m'excuse. Mais quand je pense à cet effroyable
malentendu qui fit le malheur de deux êtres, dignes alors de tout le
bonheur que la terre peut donner, je ressens encore les mouvements d'une
révolte, non contre Dieu qui m'a châtié, mais contre l'humanité, qui ne
m'a pas dit son secret, à moi, homme dans toute la loyauté de ma nature
humaine.

La partie idyllique de mon amour n'a que ces épisodes qui ont préparé le
drame. Je la vis, vendant des roses et je l'aimai. Elle me surprit
griffonnant des vers et hésita à prendre au sérieux un amour sentimental
qu'elle devinait. Puis, quand attristée de son isolement, inquiète de
l'avenir, mue par une sorte de remords, elle me parla poésie et me
tendit l'âme, j'hésitai à mon tour; je fus aveugle, impie, absurde et je
me perdis, en la perdant...

Cette année-là, je ne la revis plus. La marquise de Chavanges se
rétablit assez pour entrer dans une sorte de convalescence indéfinie qui
est le bercement lent du dernier sommeil. Elle partit avec sa
petite-fille et l'Anglaise pour l'Italie. Elles se fixèrent à Rome,
pendant l'hiver. J'eus indirectement de leurs nouvelles, sans avoir le
droit d'écrire. Je fus tenté, plusieurs fois, de m'adresser à miss
Sharp; je n'osai pas. Étais-je sûr de ce que j'écrirais, de l'effet que
produirait ma lettre, si elle était communiquée à Reine.

Je passai cet hiver dans une agitation douloureuse. J'allai beaucoup
dans le monde, afin de le connaître bien, m'imaginant que j'avais besoin
de m'y corrompre un peu, pour servir infailliblement la pureté de mon
amour. Gaston voyagea. Je sus, à son retour, qu'il avait passé par Rome.
Il me parla de l'installation de ces dames, dans un superbe palais, des
hommages que la beauté de Reine s'attirait; mais la marquise avait la
coquetterie patriote pour sa petite-fille; elle n'admettait aucun
Italien parmi les prétendants.

--Tu gardes tes chances! me dit-il en riant.

Je ne lui avais fait aucune confidence; mais il savait à quoi s'en
tenir.

Je lui demandai des nouvelles de miss Sharp. Il parut étonné de la
question.

--Elle va bien. Ah ça! est-ce que tu voudrais faire la cour à cette
blonde sentimentale?

--Pourquoi pas? repartis-je d'un rire que je croyais léger, moqueur,
cynique, et qui fit hausser les épaules à ce mauvais sujet expert, qu'on
ne pouvait tromper.

Au printemps, j'allai à Strasbourg, embrasser mon vieux maître, l'abbé
Cabirand: je lui fis ma confidence complète.

--Faites la demande à la grand'maman, dès qu'elle sera de retour, me
dit-il sagement; et il ajouta: Voulez-vous que je m'en charge? je lui
écrirai.

Je le remerciai. Il n'eût plus manqué que la rhétorique de l'excellent
homme pour tout gâter. Je voyais en imagination sa lettre, sa grosse
écriture, avec des citations latines et une devise en tête de la page,
tirée d'un psaume!

Quand je revins à Paris, j'appris que ces dames l'avaient traversé, sans
défaire leurs malles, et étaient reparties directement pour les
Ardennes.

Gaston m'annonça que nous serions invités au château avec son père; mais
qu'il n'y aurait ni chasses, ni tapage, ni hôtes nombreux. La marquise
se croyait guérie, mais gardait une faiblesse qui rendait impossible
toute hospitalité bruyante.

--Il y aura des séries, me dit mon ami. C'est une tournée de révision;
la marquise l'a dit à mon père; elle compte bien cette fois qu'elle
commandera le notaire, le curé et les violons pour l'automne. Prends
garde à toi! Je t'avertis que si tu t'y prends mal, je m'en mêlerai.

--Pour me conseiller?

--Non, pour te supplanter. Après tout, Reine est une très belle
personne.

J'eus un tressaillement que j'attribuai à cet éloge brutal, et non à la
jalousie.

Avec quelle anxiété je comptai les jours, et dans quelles transes je fis
le voyage!

Nous arrivâmes, par une matinée radieuse. Gaston chantait tout haut dans
la voiture; moi, au bruit de sa voix, comme au bruit d'une cascade, je
rêvais, et je me jurais d'être brave, habile.

Je ne fis plus de serment, quand je la vis, tant je fus stupéfait devant
sa toute-puissante beauté.

Elle était revenue d'Italie, non pas transformée, mais arrêtée, fixée
dans sa forme définitive, tout à la fois idéale et réelle. La tête avait
gardé de cette atmosphère chaude, où flottent les atomes de la beauté
suprême, une coloration, une perfection de teint, un agrandissement du
feu dans le regard, un adoucissement plus profond du sourire sur la
bouche, et aussi une façon plus artistique, en restant naïve, d'être
belle, que nous n'avions pu le rêver. Des bijoux achetés à Rome
complétaient cette transfiguration de sa physionomie. Je la trouvais
grandie. C'était peut-être seulement qu'elle marchait plus haut sur la
terre.

Elle nous accueillit avec autant de liberté qu'autrefois, mais avec une
liberté plus mondaine, plus femme, moins jeune fille. Elle restait aussi
chaste de maintien; mais elle était plus décolletée, et ses beaux bras
faisaient cliqueter ses bracelets de corail ou de mosaïque qu'elle
montrait fièrement, comme des souvenirs de voyage, en retroussant sa
manche, en mettant son poignet blanc et ferme près des lèvres, sous les
yeux.

Maintenant que je suis vieux et que je vois clair dans ce passé, je me
rends compte du sentiment d'effroi, autant que d'adoration, qui me
saisit à l'aspect de cette jeune fille, si vivante et si corporellement
belle.

J'allais l'aimer, non plus seulement de cet amour mystique qui veut
ruser avec la chair, mais de cet âpre amour, le vrai, celui qui confond
tous les désirs et qui veut la possession complète.

Je dus la regarder avec des yeux qu'elle ne m'avait jamais vus, car,
pour la première fois, elle baissa les siens, et sa poitrine se souleva,
comme alarmée d'être si brutalement regardée.

Le père de Gaston était arrivé un jour avant nous. La marquise, si
frivole qu'elle fût, avait sans doute posé la condition de cette visite
pour nous admettre. Peut-être aussi, en faisant, par séries,
l'inventaire des prétendants à la main de sa petite-fille, voulait-elle
avoir à sa portée, dans le cas d'une décision, un partenaire pour
conclure aussitôt le mariage. M. de Thorvilliers était mon tuteur, en
même temps que le père de Gaston. Il pouvait être le répondant de l'un
et de l'autre.

Miss Sharp paraissait me garder rancune et ne plus vouloir de mon
secret. Elle fut d'une politesse exacte, sans sourire, et je ne la
rencontrai plus dans la bibliothèque.

Il est vrai que je me souciais peu des livres; que je ne voulais plus
trouver de prétextes pour m'isoler. J'avais la fierté de mon âge, de mon
nom, et aussi, je puis l'avouer, de ma figure.

Le soir de mon arrivée, pensant aux honnêtes intentions de mon maître,
je me disais, devant mon miroir:

--C'est moi qui la demanderai; c'est moi qui l'obtiendrai d'elle-même,
moi, moi!

Le lendemain de ce pacte orgueilleux avec mon pauvre courage, je me
trouvai tremblant devant Reine de Chavanges, que je rencontrai de bon
matin, dehors, quand je la croyais encore chez elle.

Je n'avais pas dormi; j'étais tout en feu, et quand je la vis, venant de
la partie du jardin située devant le balcon de la bibliothèque, où l'on
cultivait toutes les variétés de roses, les mains chargées de fleurs,
j'eus une angoisse subite qui faillit me rendre muet.

Elle fut surprise de me voir, et rougit, comme je rougissais. Ce fut
elle qui parla d'abord.

--Par quel miracle êtes-vous descendu avant neuf heures?

Elle riait. J'osai sourire.

--Et vous, mademoiselle?

--Moi, c'est mon habitude. Vous ne le savez pas?

J'aurais pu répondre que je le savais; que c'était pour cela que j'étais
venu dans le jardin. Mais je ne voulais pas mentir, quand j'étais
tourmenté du désir d'être vrai.

--Non, mademoiselle, je ne le savais pas.

Elle fut contente de ma réponse. Mon mensonge l'eût blessée.

--Vous me prenez donc pour une Parisienne? Je suis une campagnarde; mais
vous?

--Moi, je suis un paysan.

--Oh! un paysan qui fait des vers!

--Une campagnarde qui admire Victor Hugo et qui traduit Byron!

--J'ai fini mes lectures et mes études.

--Et moi, mademoiselle, j'ai suivi votre conseil: je ne fais plus que de
la prose.

Elle porta sa botte de roses à son visage pour les respirer et ne
répliqua pas. Je m'enhardis, et, montrant les fleurs:

--Est-ce que vous avez encore une vente de charité?

--Non.

--Tant pis.

--Pourquoi?

--Je vous achèterais votre récolte.

--Tout cela? Ce serait bien cher!

Sa voix s'était légèrement voilée, et, se masquant avec les roses, elle
fit quelques pas dans l'allée.

Le sang me battait dans les tempes, avec force. Je marchais à côté
d'elle. J'eus peur qu'elle ne rentrât bientôt, et, m'arrêtant, pour
l'inviter à s'arrêter, du ton le plus léger, ou le moins fort que je pus
prendre, je lui dis:

--Si vous n'en vendez pas, en donnez-vous?

Elle se démasqua, et, me regardant pendant une seconde, de ses yeux
noirs, profonds et clairs.

--A ceux qui sont mes amis? Oui, volontiers.

--A ce titre, je puis prétendre...

--Oh! s'écria-t-elle, avec un rire qui vibra sans amertume, ne prononcez
pas ce vilain mot, _prétendre_! Je l'ai pris en horreur. Êtes-vous mon
ami? Dites-le moi, simplement, sans prétention.

J'essayai de mettre toute mon âme dans une réponse banale:

--Oui, je le suis.

--Eh bien, voilà une rose!

--Merci.

Nous fîmes encore quelques pas. Nous allions nous trouver hors du
parterre, dans la place nue et sablée qui séparait le jardin de la
maison. Elle s'arrêta, hésita, puis se retournant et rentrant dans
l'allée:

--Gaston n'est pas descendu avec vous?

--Non.

--Le paresseux! il dort encore; il ne s'éveille avec l'aurore que les
jours de grande chasse. Mais, au fait, vous ne m'avez pas dit pourquoi
vous êtes descendu de si grand matin?

Le nom de Gaston m'avait rendu jaloux. Je devins intrépide.

--Si je vous le dis, vous vous fâcherez peut-être!

Reine me regarda, mais de côté, non plus directement. Ses sourcils se
froncèrent, puis se détendirent. Elle prit cet air de dignité qui lui
allait si bien dans ses hardiesses, qui la défendait mieux que toutes
les réserves.

--Que pourriez-vous me dire, monsieur d'Altenbourg, qui pût me fâcher?

Cette fierté, tempérée par un sourire, au lieu de m'intimider, me
rassura.

--Si je vous disais, par exemple, que je n'ai pas eu de peine à
m'éveiller, parce que je n'ai pas dormi, et que, sans espérer vous
rencontrer, j'avais hâte de venir dans cette partie du jardin où vous
venez si souvent!

Je suffoquais; je m'arrêtai.

Elle eut un sourire plus doux et sa voix se fondit dans son sourire.

--Il n'y a rien là-dedans qui puisse me fâcher.

--Et si je vous dis que je vous aime?

Elle me frappa légèrement le bras, avec la botte de roses, pour
m'interrompre et essayant de plaisanter:

--Vous m'avez déjà dit que vous étiez mon ami.

--Votre ami, oh! oui, je vous le jure; car je puis l'être, même malgré
vous... mais, votre... mari?

Elle eut un petit rire et un petit frissonnement:

--Oh! cela! c'est plus sérieux!

--Cela vous effraye?

--Non.

--Cela vous étonne?

--Eh bien, non! Mais je m'imaginais que vous m'auriez dit cela
autrement, moins vite, moins brusquement.

--Vous voulez de la prose!

Mon aveu lancé, je me sentais devenir brave. Elle avait baissé la tête.
Je ne voyais pas sa figure; mais dans l'ombre projetée par son chapeau
de jardin, je distinguais la rougeur qui envahissait son cou.

Après un court silence qui me parut bien long, elle se redressa:

--Après tout, vous avez raison de me parler ainsi, et vous auriez bien
tort d'ajouter quoi que ce soit. J'accepte l'amitié, j'y compte, et je
vous donne franchement la mienne. Je vous en avertis; elle a plus de
prix que mes roses; car je n'ai pas eu jusqu'ici un ami. Tous ces jeunes
gens qui défilent, qui demanderaient ma main à cause du million qu'on
peut y mettre, ne voudraient pas de mon amitié, sans dot. Nous avons des
raisons pour être amis. Cela suffit-il pour être mari et femme? Je vous
scandalise, n'est-ce pas?

Je n'étais pas scandalisé, j'étais inquiet.

Elle continua:

--Que voulez-vous? On m'a tant parlé du mariage que je suis tout à la
fois blasée sur cette idée et mise en défiance pourtant. Depuis deux ou
trois ans, à chaque coup de chapeau qu'on nous donne dans la rue, à
chaque invitation qu'on m'adresse dans un bal, je me dis:--Ah! mon Dieu,
en voilà encore un qui va demander ma main!--Je laisse bonne maman
grossir le nombre des prétendants, espérant tout ensemble qu'il y en
aura tant, que je ne pourrai choisir, et que dans cette quantité, j'en
trouverai peut-être un.

Reine affectait la gaieté; mais la tristesse se montrait. Je voyais
distinctement toutes sortes d'idées voltiger comme des papillons autour
d'elles, en faisant mouvoir leur reflet sur son visage. Pour la première
fois, cette jeune fille qui disait ordinairement tout ce qu'elle
voulait, était agitée de la volonté fière de dire ce qu'elle avait
toujours réservé. Son instinct pudique, sa raison hâtivement mûrie, et
aussi sa jeunesse qui s'épanouissait au soleil levant, la troublaient,
l'agitaient, lui donnaient un embarras qu'elle savourait, tout en
essayant de s'en affranchir.

Elle marcha plus vite. L'allée du parterre aboutissait à un couvert de
tilleuls. Nous allâmes jusque-là, et nous nous arrêtâmes devant l'ombre
trop épaisse. Reine retira son chapeau, le laissa tomber sur un banc de
pierre qui était adossé aux tilleuls, passa la main sur le bandeau de
ses cheveux, et me regardant en face:

--Je comprends que vous ne pouvez pas me demander autre chose que de
devenir comtesse d'Altenbourg. Vous êtes obligé de me dire ce que tous
ces messieurs me diraient s'ils n'avaient pas peur que je leur rie au
nez; ce que Gaston me débite pour se moquer de moi. Oui, c'est dans
l'ordre, et pourtant cela ne me rassure pas. Dans les romans, au
théâtre, le mariage est un dénouement; dans la vie réelle, il est un
commencement. Je redoute ce commencement, et j'aurais honte d'avoir
dénoué mon petit roman sans l'avoir commencé... C'est bien hardi ce que
je vous dis là. Mais j'ai été si mal élevée. Vous devez vous en douter.

Elle eut un rire nerveux. Les roses la gênaient; elle les jeta sur le
banc, à côté de son chapeau, et joignant les deux mains avec force:

--Encore, si l'on ne m'avait jamais parlé que de mariage! Je
l'accepterais comme un hasard qui ne doit pas effrayer une âme
vaillante, et je me dirais que je suis résolue à être, quand même, une
honnête femme, comme ma mère. Mais, si vous saviez! si vous saviez!
Bonne maman ne retient pas tous ses souvenirs. Elle en laisse s'envoler
qui sont de singuliers avertissements pour une jeune fille, et de
singulières leçons pour une jeune femme. Elle a parfois des repentirs
qui sont aussi profanes que ses gaietés; et puis miss Sharp, la
sentimentale miss Sharp ne veut pas que je me marie, sans être bien sûre
d'aimer mon mari, comme un héros; et puis, il y a les poètes dont on ne
se méfie pas; et puis, il y a cela, tenez, ce soleil, ces roses, je ne
sais quoi encore qui me conseille le bonheur, sans me le montrer, en me
faisant redouter de l'accueillir trop vite, trop tôt... Puisque vous
êtes mon ami, je ne me gêne pas avec vous; eh bien, la vérité, c'est que
je souffre et que je sens que je ne dois pas souffrir. Qu'avez-vous à me
dire pour me consoler et me rassurer?

Elle était resplendissante et son beau visage était comme un ciel ouvert
où l'on voyait combattre des dieux. Elle avait fait un grand effort pour
me dire cela. Son front était rougi, ses yeux pétillaient d'un rire
moqueur ou d'une larme.

Moi, ébloui, enivré, j'aurais voulu la prendre entre mes bras et dans un
baiser lui donner l'initiation au bonheur sacré qu'elle rêvait et que
mon amour sacré lui eût gardé!

J'étais sans doute très pâle, dans l'extase ardente qui accumulait le
sang au coeur et qui m'étouffait.

Elle m'observait et se trompa à cette pâleur.

--Vous aussi, vous souffrez, me dit-elle avec une candeur d'enfant. Je
vous fais de la peine. Ce n'est pourtant pas ma volonté; mais il faut
bien que nous nous expliquions.

Ce qu'il y avait d'innocence radieuse, en elle, autour d'elle, sur son
front, dans ses yeux, me pénétra. Mon coeur battit avec moins de
violence; je lui souris d'un sourire fraternel, me croyant bien fort,
parce qu'elle était bien pure, malgré tout.

Elle s'assit sur le banc, en repoussant les roses, et, me montrant une
place à côté d'elle:

--Causons raisonnablement; voulez-vous?

--Ce n'est donc pas raisonnable, ce que nous avons dit?

Elle reprit en secouant la tête:

--Je suis toujours plus romanesque que je ne veux l'être; c'est un
défaut qui me vient de bonne maman. Je voudrais avoir le sang-froid de
miss Sharp... Je vous propose de ne plus parler de tout cela, au moins
pendant huit jours; voulez-vous?

--Je veux tout ce que vous voudrez.

--C'est une réponse de prétendant.

--C'est la soumission d'un coeur qui vous aime.

Elle eut un battement des paupières, sur ses yeux noirs qui se
rallumaient et qu'elle voulait éteindre.

--Avec quelle facilité, vous autres hommes, vous prononcez certains
mots! Eh bien, moi, monsieur mon ami, je vous estime beaucoup, mais je
ne sais que vous répondre, pour ne pas forcer la vérité. Ne dites rien à
bonne maman. N'allez pas me demander en mariage; je refuserais.
Faisons-nous un secret à nous deux de cette promenade. Restez avec moi
ce que vous étiez hier, bon, simple, confiant. Quand j'aurai pris mon
parti, je vous le dirai loyalement. Est-ce convenu?

Elle me tendit la main que je saisis, que je gardai et qu'elle n'essaya
pas de retirer.

--Si je vous renvoie, ajouta-t-elle, vous vous en irez sans me maudire?

--En vous aimant toujours.

--Ah! voilà que vous contrevenez déjà à la convention!

Elle pencha la tête, qu'elle secoua pour me gronder. Elle était adorable
de grâce.

--Et si vous ne me renvoyez pas? lui demandai-je doucement.

Elle rougit de nouveau, voulut rire; mais son rire était factice:

--Si je ne vous renvoie pas, vous vous en irez par condescendance,
parce que vous me gêneriez.

Je me serrai un peu contre elle:

--Pourquoi?

Elle se tourna vers moi. Ses yeux parurent se troubler; elle me dit
lentement, presque confuse de ce qu'elle avait entrepris de dire:

--Parce que celui auquel je laisserais deviner que je l'aime ne recevra
de moi, tout haut, cet aveu que le jour de notre mariage.

--Ah! si je devinais jamais cet aveu! dis-je en portant sa main à mes
lèvres et en la couvrant de baisers.

Sa main frémit dans la mienne mais se détendit, et les doigts
s'allongèrent sous la caresse. Reine était un peu pressée contre moi; je
crus qu'elle s'appuyait; je l'enlaçai pour la soutenir. Le vertige du
sacrilège m'affolait. Je penchai mon visage sur le sien qui se
renversait. Ses yeux qui s'étaient fermés avec langueur, palpitèrent, se
rouvrirent, flamboyèrent. Elle se redressa, se dégagea, et, debout, à
deux pas, indignée contre elle autant que contre moi, elle me dit, les
dents serrées:

--Vous feriez bien de partir tout de suite.

J'allais protester, m'excuser. Elle m'interrompit d'un geste énergique:

--Non, non, pas un mot, je vous en conjure! C'est ma faute encore plus
que la vôtre.

--Comme je vous aime! m'écriai-je, sans calculer si ce cri d'amour
n'était pas, dans ce moment même, un redoublement d'offense.

Mais cette imprudence parut me donner la victoire.

Elle s'approcha de moi, et plongeant ses yeux dans les miens:

--Si je vous en disais autant, me laisseriez-vous? partiriez-vous?

Je crus que j'allais tomber à ses pieds.

--Vous m'aimez?

Elle pencha la tête, se croisa les bras, se refroidit dans cette
attitude pendant deux secondes, puis se redressant avec un soupir de
lassitude, d'une voix étonnée, comme si elle venait de peser et de juger
les paroles d'une autre:

--Franchement, je ne sais pas... Tenons-nous en à la trêve conclue.

Elle ramassa son chapeau de paille, ne le remit pas sur sa tête et
s'avança dans le parterre.

Moi, tout décontenancé par ces brusques variations, sans remords d'avoir
contredit notre amitié fraternelle, que démentaient inconsciemment ses
précautions pudiques, agité, malgré tout, d'un espoir immense, incertain
de ce que je pouvais dire pour ne pas la blesser dans cet état de
surexcitation nerveuse, je ramassai naïvement les roses.

--Vous oubliez vos fleurs.

--Je n'en veux plus! laissez-les là.

Elle était redevenue la jeune fille despotique, hautaine, qui me
désespérait si souvent; l'autre, qui avait rayonné et palpité d'une vie
si vraie, si logique dans ses inconséquences, avait disparu.

Je jetai sur le tas de roses qu'elle laissait à terre la rose qu'elle
m'avait donnée et que j'avais mise à ma boutonnière.

Elle se dirigeait vers le château, mais sans se hâter. Je me tins
quelques instants en arrière, puis, l'ayant rejointe, je marchai à côté
d'elle. La moitié de ce retour se fit en silence; pourtant, en arrivant
à l'extrémité, du parterre de roses, elle me dit, tout à coup, d'une
voix calme, limpide, presque gaie.

--Avez-vous lu _Ruy-Blas_, monsieur d'Altenbourg?

--Je l'ai vu jouer.

Le drame de Victor Hugo avait été représenté au mois de novembre
précédent, pendant que Reine et la marquise étaient à Rome, et j'avais
assisté à la première représentation. La pièce imprimée était sur une
table, dans le salon du château. C'était Gaston qui l'avait apportée.

Comme mademoiselle de Chavanges s'était interrompue, je l'interrogeai à
mon tour.

--Pourquoi me demandez-vous cela?

--Parce que miss Sharp voulait me persuader de n'accepter pour mari que
le soupirant assez agile pour escalader, comme Ruy-Blas, ce balcon,
là-bas, qui donne accès à la bibliothèque, et accrocher sa
correspondance à la fenêtre. Mais comme ce héros ne courrait ni le
risque d'une hallebarde, ni le danger de broussailles en fer, j'ai dit à
miss Sharp que le moyen n'aurait rien d'héroïque. Une échelle de
jardinier suffirait; on monterait chez moi, comme à la cueillette des
pommes... Pourquoi faire? Je ne suis _reine_ que par le prénom, pas même
par le nom... On peut me parler, sans en mourir, me toucher même, sans
en être foudroyé, et, à moins d'inspirer une passion à un valet de
chambre...

Elle partit d'un éclat de rire étourdi. Cette gaieté m'attristait comme
une cruauté envers elle et envers moi.

Elle poursuivit:

--Bonne maman ne trouvait pas l'idée absurde. Seulement elle n'a pas lu
_Ruy-Blas_. De son temps, quand on escaladait un balcon, la fenêtre
s'ouvrait. C'était bien plus grave. Je ne suis pas Juliette; vous n'êtes
pas Roméo; aucun Montagu et nul Capulet ne nous gênent. La sérénade,
l'échelle sont inutiles. Si je changeais d'avis, je vous le dirais,
monsieur, mon ami. Au revoir!

Elle s'échappa, rentra au château. Moi j'errai encore dans le jardin,
ravi d'avoir osé faire mon aveu, honteux de ce qui l'avait suivi,
déconcerté du sang-froid de cette singulière fille, tour à tour si
charmante et si effrontée.

N'était-il pas extraordinaire qu'elle eût pensé, de même que miss Sharp,
à Roméo et Juliette? L'Anglaise lui avait-elle parlé de moi, en citant
Shakespeare?




X


Ai-je besoin de répéter l'excuse que j'ai déjà invoquée?

Le vieillard ne raconte cette scène de jeunesse, de passion naïve, que
pour faire mieux comprendre le désespoir qu'elle a amené, le malheur
dont elle est la cause. Je ne cherche à ranimer aucune étincelle dans
ces cendres. Mon âme tout entière est à ma fille. Mais qui sait si ma
fille, un jour, ne lira pas ces pages! Je veux qu'en apprenant de quel
amour coupable elle est née, elle sache aussi de quel amour innocent et
sublime l'adultère a été la revanche désespérée.

Au déjeuner qui suivit notre rencontre dans le jardin, Reine, sans
affectation, ne m'adressa pas une seule fois directement la parole. Elle
taquina M. de Thorvilliers, causa avec Gaston, avec tout le monde,
librement, gaiement.

Je me dis qu'il y avait dans cette réserve une sorte de pudeur
rétrospective et une précaution. Elle m'avertissait que je ne devais me
prévaloir d'aucun droit, et qu'il fallait expier les témérités de notre
promenade. Elle ne savait, d'ailleurs, comment me parler, pour rester
simple et discrète. Si elle était familière, le serait-elle trop pour
les autres qu'elle renseignerait, pour moi dont elle encouragerait la
présomption? Enfin, elle commençait l'exécution du contrat. Ne pas se
parler était le meilleur moyen de ne pas trahir les conventions.

Je fus donc calme et rassuré.

Quand je me retrouvai seul, j'analysai les émotions de ma promenade, et
j'en conclus, avec fierté, que si je n'étais aimé déjà, je le serais
bientôt; qu'un combat s'était livré entre la pureté et la jeunesse,
entre la raison d'une jeune fille émancipée par la sagesse mondaine et
ses instincts féminins; qu'elle s'était défendue sincèrement, comme elle
s'était exposée candidement; que les influences de sa grand'mère, de
miss Sharp et les élans de sa nature motivaient ces ondulations de
caractère qui effaraient parfois ma logique, et, qu'après tout, elle
était intelligente, bonne et admirablement belle.

Je n'avais à m'effrayer que de l'immensité du bonheur entrevu. Je
n'avais pas assez souffert pour le mériter.

Mais le lendemain et le surlendemain, quand, poursuivant la même
tactique, Reine ne m'adressa pas davantage la parole, affecta de causer
avec Gaston, devint presque tendre, câline avec lui, je commençai à
m'alarmer. La stratégie ne me paraissait pas devoir aller jusque-là. Je
n'étais pas encore jaloux; je comprenais que je pouvais l'être avec
frénésie.

Je donnai un prétexte à cette inquiétude. Je connaissais la témérité de
Gaston. Il n'avait guère de principes que ceux qui suffisent pour se
tenir bien dans la bonne compagnie. Le décorum le retenait, sans
l'obliger; mais il rusait continuellement avec la morale. Il avait un
esprit si habile à se risquer; il trouvait des sous-entendus si
ingénieux pour ménager les oreilles, le goût, en piquant la curiosité la
plus équivoque; je lui avais si souvent entendu répéter que dans le
monde, dans le meilleur, il ne faut jamais craindre, même sans plan
arrêté, d'amorcer à tout hasard, le coeur et les sens des jeunes femmes
et des jeunes filles, comme on amorce, en passant devant une belle eau,
les poissons qu'on n'a pas l'intention de pêcher; je connaissais si
intimement sa perversité élégante, parfaitement gantée, qu'en lui voyant
prendre plus fréquemment la main de Reine; qu'en le voyant se pencher à
son oreille, pour lui murmurer je ne savais quelles paroles qui
faisaient rire parfois et parfois rougir mademoiselle de Chavanges, je
sentis sourdre en moi un dépit nouveau et s'amasser de la colère.

Si Reine avait ajourné nos fiançailles, moi je les avais accomplies. Je
ne voulais permettre à personne de mettre une ombre sur cette âme que je
m'adjugeais, d'alarmer une pudeur qui était celle de ma femme, de jeter
dans cette nature abondante et saine, aucun ferment dangereux.

Le souvenir même de cette langueur dans le jardin me faisait supposer
des périls, des surprises, de la part d'un mauvais sujet sans scrupules
comme Gaston.

Au bout de huit jours, j'étais tout à fait au supplice.

On devait le voir. Reine s'en aperçut, mais elle s'offensa de cette
inquiétude, comme d'un manque de confiance; elle la bravait en
l'irritant.

Sans me parler davantage, elle me décochait indirectement des traits que
seul, d'abord, je reconnaissais pour être à mon adresse, et qui parurent
ensuite, à tout le monde, m'être trop manifestement destinés, quand, à
plusieurs reprises, je me trahis.

Miss Sharp, qui ne savait rien sans doute de la scène du jardin, et qui
pendant ce dernier séjour de moi au château, était restée dans une
réserve complète à mon égard, me prit cependant en pitié.

Un soir, dans le salon, après dîner, nous nous trouvâmes pendant
quelques instants isolés.

Les portes-fenêtres ouvrant sur le jardin étaient ouvertes. On avait
roulé sur le perron le grand fauteuil de la marquise. Reine sur un
tabouret, aux genoux de sa grand'mère, caquetait gentiment avec M. de
Thorvilliers et Gaston.

Miss Sharp était près de se retirer, selon sa coutume. Elle me rencontra
accoudé à l'angle du piano. J'écoutais de loin, avant de m'approcher, le
bavardage qui s'envolait dans le jardin. Il faisait sombre dans la
partie où j'étais; je ne pouvais être vu. Je fis un geste de douleur ou
de dépit. Miss Sharp qui passait à côté de moi s'arrêta et me murmura:

--Prenez garde! Vous êtes jaloux!

Je tressaillis; je voulus nier.

--Oui, oui, vous êtes jaloux, reprit-elle, en me touchant le bras: je
le sais, je le comprends. Soyez-le beaucoup, si vous voulez, mais ne le
laissez pas voir. Vous le deviendriez avec raison; tandis que vous
n'avez encore aucune raison pour le devenir.

Elle n'attendit pas ma réponse et disparut sans bruit.

Cette sympathie de miss Sharp me fortifia; ce conseil me plut. Je
rejoignis la groupe des causeurs. Je m'appuyai au dossier du fauteuil de
la marquise; je fis ma partie dans le caquetage entamé; il paraît que
j'eus de la verve, plus que d'habitude; Gaston le constata en riant et
m'en félicita.

Un peu plus tard, la marquise étant remontée chez elle, reconduite par
sa petite-fille, le duc de Thorvilliers et Gaston étant descendus dans
le parc, je guettai le retour de Reine, et seul avec elle, quand elle
redescendit, je l'abordai résolument et lui dis:

--Voilà les huit jours expirés; dois-je partir? dois-je rester?

--Déjà! répondit-elle gaiement. Oh! comme le temps passe! Est-ce qu'il
vous a paru long?

--Vous voyez que je l'ai compté!

--Si je vous demandais de me faire crédit?

--Je consentirais; à une condition...

J'allais, maladroitement, lui parler de Gaston, de son jeu avec lui.
Elle m'interrompit:

--Oh! sans condition! Je croirais que le courage va vous manquer.

--Vous avez raison, répliquai-je, j'aurais l'air de douter de vous. Sans
condition!

--Merci, et je vais vous prouver que je vous estime. Huit jours ne me
suffisent plus, il m'en faut quinze.

--Tant que cela?

--Oui, tant que cela. Cela prouve au moins l'importance que vous avez
dans mon esprit, et c'est pour vous punir. Prenez garde qu'à l'échéance
je ne vous demande un mois!

Je me soumis de bonne grâce. Les jours suivants, elle me parla
davantage, elle parla moins à Gaston.

J'étais ravi. Mais Gaston n'était pas homme à laisser diminuer la petite
importance qu'il avait prise pendant huit jours. Je crus m'apercevoir
qu'il se révoltait; qu'il insistait à toute occasion; qu'il menaçait
même.

Trois jours après ce renouvellement du pacte, entre Reine et moi, un
matin, avant le déjeuner, Gaston entra dans ma chambre, gai, moqueur
comme d'habitude, le cigare à la bouche, une rose à la boutonnière; mais
sa gaieté, à certains moments, vibrait; ses yeux avaient des reflets
d'acier qui en changeaient la couleur.

Il ne me dit pas bonjour; s'assit familièrement sur le bras d'un grand
fauteuil, huma par trois fois son cigare, et me dit brusquement:

--Est-ce que c'est toi qui défends à Reine d'être avec moi comme par le
passé?

Mon coeur tressauta; j'étais surpris et, dans le premier moment, plus
fier qu'alarmé de cette plainte, qui me reconnaissait des avantages.

--Tu es fou, lui dis-je avec bonté.

--Ne t'évade pas. Réponds nettement.

--Je réponds non. J'ajoute que c'est me supposer fat que de m'attribuer
cette prétention, et c'est faire injure à mademoiselle de Chavanges.

--Jésuite, va!

--Quel jésuitisme vois-tu là dedans?

--Est-ce que je ne sais pas bien que tu fais la cour à mon ancienne
camarade?

--Tu n'as pas de mérite à deviner que je l'aime. Qu'as-tu donc ce matin?

Il partit d'un grand éclat de rire.

--Je n'ai rien. Je m'amuse de la comédie que vous me donnez depuis huit
jours, Reine et toi, et je voudrais être dans la coulisse. Qu'est-ce qui
s'est passé entre vous? Voyons, je suis ton ami, presque ton frère, tu
me dois une confidence. Je la veux, je l'exige.

--Il ne s'est rien passé!

--Tu me dis cela, en face? Répète-le devant la glace. Tu n'oseras pas;
tu te verrais rougir.

Je sentis en effet le sang m'envahir les joues.

--Encore une fois, Gaston, tu es absurde, avec tes suppositions.

--Vrai? dit-il, en se levant et en envoyant des bouffées de tabac au
plafond, vous n'avez pas de rendez-vous au jardin, à la bibliothèque,
ailleurs, que sais-je? Si tu pouvais te rendre compte de l'étrangeté de
votre attitude! Vous vous parliez trop peu devant le monde, il y a
quelques jours, pour n'avoir pas trop de choses à vous dire en
tête-à-tête; à moins que le dialogue ne soit remplacé par la
correspondance. Pendant ce temps-là Reine trouvait bien le moyen de
m'extraire des détails sur ton compte. Maintenant elle en sait assez; tu
as complété les renseignements... Montre-moi un de ses billets doux!

--Gaston! Gaston!

--Tu t'emportes, parce que je vois dans ton jeu.

--Il n'y a pas de jeu, et je ne m'emporte pas. Je te le répète, mes
sentiments pour mademoiselle de Chavanges ne sont pas des mystères pour
toi. Dès le premier jour, je te les ai avoués et tu as été le premier à
m'encourager.

--C'est possible; mais tu es ingrat.

--Je t'affirme sur l'honneur!...

Il redoubla de gaieté:

--Diable! tu en es là? Tu jures sur l'honneur? En pareille matière, plus
un serment est gros, plus il cache de secrets. Quand on offre son
honneur pour caution, c'est qu'on est en train d'ébrécher celui...

J'étais indigné:

--Gaston! je te défends de continuer.

--Ah! ah! les choses en sont à ce point? Eh bien, au lieu de me fâcher,
je vais te donner un conseil. Tu commets une grande maladresse. Tu me
refuses pour allié; prends garde de m'avoir pour adversaire!

--Je veux te garder pour ami.

--C'est en ami que je te parle, en ami de Reine aussi. Pourquoi ne pas
recourir à ma vieille expérience? Je vous aiderais; je serais un
excellent confident. Vous vous y prenez mal.

Je voulus protester; Gaston m'arrêta d'un geste.

--Quand je te dis qu'on ne peut pas me tromper. J'ai le flair de
l'amour. Lorsqu'il commence à fleurir quelque part, je le sens tout de
suite, et cela me rend amoureux. Méfie-toi! Je me contenterais de vous
voir cueillir la fleur éclose; si tu prétends me la cacher, je la
cueillerai pour moi. Tu entends!

--C'est à propos de mademoiselle de Chavanges, que tu parles ainsi?
murmurai-je avec stupeur.

--Pourquoi pas? Reine sera une femme comme les autres, plus jolie, plus
désirable que bien d'autres! Elle ne voudrait de moi, pour mari, qu'à la
dernière extrémité, et que si sainte Catherine la menaçait. Je ne sais
pas trop si, à ce moment-là, je me déciderais à l'épouser. Je ne tiens
pas à la reconnaissance des vieilles filles; je tiens davantage à la
discrétion des jeunes. Sans être présomptueux, je crois que si je le
voulais bien... comme je sais vouloir, avec une nature aussi complète
que celle de mademoiselle de Chavanges, il ne me faudrait pas beaucoup
d'efforts pour la faire rire de ce qui la rend rêveuse, et pour
incruster un solide baiser sur cette jolie bouche...

A la grossièreté de ce propos, je me sentis pris d'une fureur sacrée.

--Tais-toi, misérable! C'est abominable de parler ainsi. Pas un mot de
plus, où nous nous fâcherons.

J'étais pâle; je tremblais de tous mes membres. Je me croyais tout
entier à l'indignation que me causait cette impiété, ce cynisme. Depuis,
en repassant mes souvenirs, j'ai compris que ces paroles brutales
évoquaient précisément cette scène de tentation, d'ardeur, du fond du
jardin qui, pendant une seconde, m'avait fait tenir mademoiselle de
Chavanges dans mes bras. Le baiser dont il parlait avec impudence, ne
l'avais-je pas souhaité? N'en sentais-je pas encore la fièvre irritante
sur la lèvre? Je me croyais scandalisé; je n'étais que jaloux.

Gaston, plus expert que moi, vit mieux dans ma conscience.

--Je te fais venir l'eau à la bouche, me dit-il en ricanant.

Je m'avançai sur lui, sans trop savoir ce que je voulais, agitant la
main, la levant.

L'aurais-je frappé? Pour le tuer, peut-être; non pour me contenter d'une
insulte.

Il me saisit prestement, fortement, le poignet, sans paraître se
défendre, et me maintenant ainsi, en me regardant avec ses beaux yeux
qui rayonnaient:

--Encore une fois ne me mets pas au défi!

Il pâlissait à son tour, malgré son air de sang-froid.

--Au défi de commettre un crime? demandai-je solennellement.

--Au défi de te supplanter, d'aller plus vite que toi en besogne. Reine
est embarrassée; c'est visible. Tu l'ennuies, autant que tu
l'intéresses. Elle ne peut pas te demander d'avoir moins de respect;
mais elle souffre d'être une madone. Elle craint de chercher une
comparaison... prends garde que je ne la lui offre... Je te l'ai déjà
dit, fais la cour à miss Sharp. Voilà une fille sentimentale qui te
convient tout à fait.

L'idée de miss Sharp le remit en gaieté. Il me lâcha le poignet et se
laissant tomber dans le fauteuil:

--Sais-tu qu'elle est jolie miss Sharp, délicate, blonde. Ah! les
blondes, voilà ton affaire. Laisse-moi les brunes!

Son rire, devenu gros, secouait sa poitrine. J'avais repris un peu de
sang-froid. Je devinais confusément que ma colère était une maladresse.
J'aurais dû me mettre au ton de ses railleries. Je l'avais blessé; il me
garderait rancune.

J'essayai de regagner un peu du terrain perdu. Je voulus le flatter.

--Mon cher Gaston, je ne te mettrai jamais au défi d'être plus aimable
que moi; tu n'as pas de preuves à me donner de ta supériorité. Ne
luttons pas. Je ne t'ai fait tort auprès de personne; ne me fais pas
plus de tort que ma gaucherie ne m'en donne. Quant à miss Sharp, je
l'estime...

--Tu dis cela bien froidement. Tu m'en as parlé avec plus de chaleur!

--C'est possible.

--Je sais qu'elle te trouve poli, aimable.

--Eh bien, je veux qu'elle garde cette bonne opinion de moi.

--A ton aise! Pourtant, avec elle, ton voeu de chasteté eût été plus
facile, moins gênant.

Je tressaillis. Gaston allait-il se permettre sur le compte de
mademoiselle de Chavanges un de ces commentaires impudiques dont il ne
se privait guère.

Avec un fanfaron de vices et un vicieux assez intrépide pour tenir la
gageure de ses fanfaronnades, tout était possible, tout était dangereux.

Je lui aurais sauté à la gorge, s'il avait continué. Mais il jugea
inutile de me torturer davantage.

--Ainsi, ce n'est pas toi qui es cause des grands airs que prend avec
moi mademoiselle de Chavanges?

--Non.

--Alors, c'est elle qui me le paiera.

Il paraissait adouci; mais la raillerie qui pétillait dans ses yeux,
sans me provoquer davantage, me menaçait tout autant.

Il me quitta, en sifflotant, et sans me donner la main. La loyauté lui
défendait de dissimuler tout à fait avec moi, et de me traiter autrement
qu'en rival.

Il est parfaitement admis dans le meilleur monde qu'il est moins lâche
de mentir aux femmes qu'aux hommes. Gaston voulait garder une certaine
sincérité de rancune avec moi.

Voilà du moins ce que je pensai ce matin-là.




XI


De cette conversation data la crise qui me perdit.

Elle commença la vie d'appréhensions folles, de jalousie, plus
douloureuse que celle d'Othello, car j'étais à moi-même Iago.

Je connus alors toute l'ardeur de ma passion. L'être ardent qui se
concentrait dans l'amour, qui ne voulait en distraire aucune étincelle,
s'agrandit, doubla ses forces et son feu dans un foyer de haine.

Il n'est pas vrai qu'en dehors de l'amour évangélique qui se crucifie
sur le Christ, et qui ne suffit pas à me rendre miséricordieux, aucun
autre amour rende bon. Tout ce qui est humain et qui trempe ses racines
au plus profond de notre égoïsme, se sent fragile, tremble et se défend
par un combat.

Gaston voulait me disputer Reine. Il me l'avait dit; il me l'avait fait
comprendre plus encore qu'il ne me l'avait dit, et il était surtout
capable de le faire, sans avoir besoin de le dire.

Une phrase de lui m'avait particulièrement frappé. C'était cette
vanterie, à propos de son flair en amour. Il se vantait; pourtant il
n'était que juste. Par des confidences antérieures, je savais que dans
plusieurs circonstances, il n'avait songé tout à coup à certaines
conquêtes que pour supplanter des gens dont le bonheur épanoui l'avait
tenté. Pourquoi respecterait-il mon espérance?

Pauvre fou que j'étais! Pauvre novice! Je ne savais pas que dans
certains cas la crainte d'un danger est un appel au malheur. Ce que nous
prenons pour un pressentiment n'est souvent que la lâcheté de notre
coeur, qui, en admettant la possibilité d'un mal improbable, le rend tout
à coup vraisemblable.

Je devais défendre celle que j'aimais d'un si ardent amour, en l'aimant
davantage, uniquement, avec une confiance enivrée, plutôt qu'en
soupçonnant Gaston, et en tremblant qu'il n'en fût écouté.

Je l'épiai, quand il se retrouva devant moi avec Reine, il vit que je
l'épiais, et il s'en amusa.

Il avait sur moi, auprès d'elle, la supériorité d'une intimité qui
datait de l'enfance. C'était un avantage considérable que de la tutoyer.
Tout à coup le tutoiement me sembla une sorte de baiser invisible qui
s'échangeait impunément devant des témoins, pour le supplice des jaloux,
sans qu'on pût l'intercepter au passage.

Lorsque Reine se refusait à causer, à donner la réplique à Gaston;
lorsque, sans se douter de ce qui s'était passé entre lui et moi, elle
hésitait à me laisser à l'écart de leur entretien, et ne savait comment
m'y mêler, il évoquait soudainement une histoire de leurs jeunes années.

--Te souviens-tu? lui demandait-il gaiement.

Elle se souvenait, et à son tour, elle évoquait une scène qui les
faisait rire, qui les rapprochait, qui renouait les enlacements
enfantins, elle la bouche épanouie de ce rire charmant, lui la bouche
avide.

C'est de l'amitié! balbutiait ma raison; mais mon amour se demandait, si
cette belle amitié-là ne l'eût pas enivré. D'ailleurs ne savais-je pas
que Gaston, en remuant la mémoire, voulait remuer le coeur, et éveiller
les sens? En rappelant les jours où l'on se prenait à bras-le-corps pour
rouler sur l'herbe, il prenait les mains, les serrait, regardait la
jeune fille avec une effronterie que l'innocence d'autrefois paraissait
protéger, en s'efforçant de répandre dans l'atmosphère qu'elle
respirait, l'arôme, le charme, le magnétisme d'un attendrissement
corrupteur.

--Que faire?

Je n'osais plus me confier à miss Sharp. Elle voyait bien ce que je
souffrais. Elle-même me semblait inquiète, et, plus d'une fois, je la
surpris, s'approchant pour les séparer, sous un prétexte quelconque, ou
les entourant de ses évolutions, quand elle les voyait engagés dans une
conversation trop sérieuse.

Elle hésitait à me parler, de peur d'aviver mes blessures; mais en
passant près de moi, elle soupirait. Gaston eût été capable d'une
raillerie éhontée, s'il avait pu soupçonner la moindre confidence entre
miss Sharp et moi. Il m'eût rendu ridicule aux yeux de Reine.

Plusieurs fois, je fus tenté de m'adresser à mademoiselle de Chavanges;
de la conjurer d'abréger l'épreuve; de la rendre moins atroce, d'être
généreuse au moins, si elle ne pouvait m'aimer; mais d'un mot, d'un
regard, Reine, sans me consoler, sans me persuader, me ramenait à la
soumission; elle déconcertait mon désespoir.

Si elle prévoyait de ma part des paroles sérieuses, elle élevait, en
souriant, la main à la hauteur de ses yeux, et comptait avec ses doigts,
sans dire un mot, les jours de silence qu'elle avait encore à m'imposer.
Alors, navré, haletant, je souriais, et je m'en allais bien vite, dans
un coin du parc, me faire ronger à l'aise par cette jalousie que je
tenais assez cachée, pour lui épargner quelque maladresse suprême.

Gaston ne m'évitait pas, mais ne me parlait plus qu'aux repas ou dans
les conversations générales. Il jouait avec mon coeur, négligemment, et
le tiraillait, sans paraître avoir aucune attention méchante. Par un mot
familier dit de certaine façon à Reine, ou par une affectation subite de
respect, comme pour dissimuler une intimité compromettante, il savait me
pincer les fibres les plus tendres, les plus secrètes, et m'épouvanter.

Enfin, je n'avais plus qu'un jour, qu'une nuit à attendre la réponse de
mademoiselle de Chavanges. J'étais décidé à ne plus accorder de délai,
si Reine m'en demandait un nouveau. J'avais préparé des paroles
décisives. Il était impossible qu'elle ne fût pas obligée de
s'expliquer. Je me répétais:

--Si elle ne m'aime pas, j'aurai le courage de partir, sans larmes, sans
plaintes, fièrement. Je dévouerai ma vie à cet amour méprisé, ou bien je
tâcherai de me persuader qu'elle n'était pas digne de me comprendre.

La veille de ce jour-là, je m'étais levé avec les plus belles
résolutions de courage, d'héroïsme. Je me faisais une armure de raisons
et de raisonnements.

Il va sans dire que je n'avais pas dormi. Comme ces héros qui vont en
guerre, je montai à cheval de grand matin, pour n'avoir pas l'allure en
marchant, en piétinant, d'un rêveur sentimental qui redoute l'exercice
et qui n'a pas de jarrets. Je parcourus tous les pays d'alentour; je
galopai dans la forêt, jusqu'au déjeuner. Je ne rentrai que quelques
minutes avant qu'on sonnât la cloche, et je m'excusai auprès de la
marquise de garder mon habit de cheval. Je tenais à me donner une sorte
de rusticité qui fortifiât mon coeur.

Reine parut surprise d'abord; puis elle sourit comme si elle m'eût
deviné; mais je trouvai de la gêne dans son sourire. Il est vrai qu'elle
se plaignit d'un peu de migraine. Elle avait, en effet, une pâleur
palpitante, pour ainsi dire, qu'un afflux de sang soulevait par
intervalle, et je crus remarquer (est-ce une illusion qui m'est entrée
depuis dans le souvenir?) qu'elle jetait de temps à autre à Gaston, des
regards d'effroi ou de prière.

Lui demandait-elle grâce pour des méchancetés impitoyablement débitées
sur mon compte? Ou bien, se défendait-elle d'une fascination, alarmante
pour sa conscience, à la veille d'une démarche décisive?

Quant à Gaston, il rayonnait, avec une discrétion affectée, pleine de
fatuité.

Peut-être pourtant avait-elle la migraine, peut-être n'était-elle pas
effrayée, et peut-être Gaston n'était-il ce jour-là que ce qu'il était
toujours, beau et vaniteux!

Pendant le déjeuner, le duc de Thorvilliers parla de notre prochain
départ. La marquise se récria, demanda une prolongation de séjour, et,
cherchant des alliés autour d'elle, me regarda avec une offre de
complicité visible.

Pourquoi eus-je l'idée d'être de l'avis du duc?

--Moi, madame, dis-je en m'inclinant, je n'attendrai peut-être pas le
départ de M. de Thorvilliers.

Reine leva la tête, fronça le sourcil. Elle jugeait ma menace ou ma mise
en demeure de fort mauvais goût. Gaston eut un écarquillement des yeux
fort ironique.

Miss Sharp fit voleter vers moi un regard qui s'abattit avec compassion
sur le mien.

--Qu'est-ce qui vous rappelle à Paris? demanda le duc. Avez-vous projeté
avec Gaston quelque autre voyage?

--Moi, je reste tant qu'on voudra de moi! s'écria Gaston.

--Il y a longtemps, répondis-je, en mentant à demi, que j'ai promis une
visite à mon vieil ami l'abbé Cabirand.

--Attendez au moins qu'il soit en vacances! repartit le duc.

--C'est pour aller à confesse que vous partirez avant tout le monde? dit
la marquise avec un rire moqueur et en regardant malignement sa
petite-fille.

Reine, encouragée par sa grand'mère, dit, à son tour:

--Vous n'êtes pas galant, monsieur d'Altenbourg.

C'était la formule, je l'ai raconté, des reproches de soeur qu'elle
m'adressait deux ans auparavant. Elle l'avait proférée avec sa bonté
d'autrefois.

Je parus, confus, repentant; mais, au dedans, je me félicitais d'avoir
mérité cette chère gronderie de mademoiselle de Chavanges. Elle
m'avertissait de ne pas désespérer, comme je l'avais avertie que je
n'espérais plus.

On n'insista pas.

En sortant de table, la marquise refusa le bras du duc et prit le mien,
pour se faire conduire au salon, jusqu'à la chaise longue qui
d'ordinaire berçait sa sieste. On comprit qu'en me faisant cet honneur,
la marquise songeait à me parler en tête-à-tête; on nous suivait à
distance. Quand nous fûmes bien en avant, madame de Chavanges qui pesait
un peu sur mon bras, me pinça le poignet et de sa voix chevrotante que
la gaieté fêlait davantage:

--Mauvais sujet! vous voulez donc m'enlever ma petite fille?

--Moi, madame!

--Eh bien, si vous ne l'enlevez pas, pourquoi partez-vous?

Je la regardai. Sa petite figure plissée s'était illuminée dans tous ses
plis; ses yeux clignotaient. Elle me sembla tout à coup une de ces
bonnes vieilles fées, qui rajeunissent subitement, en mariant la
jeunesse, au dénouement des pièces. Je fus tenté de lui prendre la main,
de la porter à mes lèvres. Elle continua gaiement:

--Je sais tout!

--Reine vous a dit...

--Que vous attendiez une réponse pour demain? Oui, ne fallait-il pas que
je fusse consultée? Eh bien! vous l'aurez.

--Je l'ai déjà! balbutiai-je à demi étranglé par la joie.

--Oh! oh! pas si vite! d'ici demain, on peut changer d'avis. Moi toute
la première. D'ailleurs, je ne suis pas chargée de vous prévenir; Reine
me gronderait.

Nous parlions à mi-voix; la marquise retira son bras et s'étendit dans
la chaise longue.

Reine nous avait rejoints, sans nous écouter, elle se substitua à moi,
et aida sa grand'mère à s'étendre. Elle lui mit un coussin sous la tête,
ramena sur les pieds, coquettement chaussés de souliers à boucles, une
couverture de soie brodée qui servait quotidiennement à cet usage, et
s'agenouilla pour sourire à la vieille enfant gâtée, sans que celle-ci
eût besoin de lever la tête.

J'avais bien envie de m'agenouiller de l'autre côté de ce lit de repos.

Je me reculais, en extase; je me trouvais profane d'usurper sur le
bonheur promis, en savourant de trop près ce tableau de famille, en
restant dans l'auréole de ce groupe charmant.

Gaston et son père n'avaient fait que traverser le salon et étaient dans
le jardin. Je ne voulus pas les suivre; je ne voulais pas non plus
rester, pour demander à Reine d'augmenter par un mot, par un serrement
de main, ce bonheur immense; je reculai presque jusqu'à la porte et je
montai chez moi, pour cacher l'orgueil et la joie qui me jaillissaient
du coeur et des yeux.

Je restai plus de deux heures, plongé dans l'avenir. Quand je
redescendis au salon, la marquise était éveillée, un peu redressée sur
la chaise longue, et de ses ongles, qui n'avaient jamais déchiré
personne, elle parfilait de la soie, pour se faire d'autres coussins de
fauteuil. Miss Sharp lui faisait la lecture; Reine était sortie; le
salon n'avait plus qu'une lumière paisible, banale. J'en sortis sans que
madame de Chavanges se fût même aperçue que j'y étais entré.

J'allai au jardin. Je me dirigeai tout droit vers le parterre des roses
où le pacte avait été conclu avec Reine. J'espérais l'y trouver. Elle
n'y était pas.

J'allais chercher ailleurs, quand il me sembla entendre des voix, sous
le couvert de tilleuls dont j'ai parlé, qui fermait le parterre.

C'était la voix de Reine; c'était aussi la voix de Gaston.

On riait, mais les rires s'interrompirent subitement. Un cri fut jeté.
Je courus.

Reine, semblant s'échapper d'une étreinte, parut hors des arbres.

--Qu'avez-vous? demandai-je, tout haletant.

Reine ne m'avait pas entendu venir.

--Vous étiez là? Vous écoutiez? me demanda-t-elle avec cette vivacité
hautaine qu'elle n'avait pas eue depuis longtemps avec moi.

Elle rajustait une manchette autour de son poignet. Le bandeau de ses
cheveux était dérangé sur son front.

--Je n'écoutais pas, répondis-je; j'étais dans le parterre, j'ai entendu
un cri...

Gaston, à son tour, sans se hâter, émergea de l'ombre épaisse des
tilleuls. Il tenait à la main une des roses que sans doute mademoiselle
de Chavanges avait cueillies, et qu'il lui avait prise.

--Vous vous êtes trompé, repartit Reine. Pourquoi aurais-je crié? De
qui, de quoi aurais-je eu peur? Vous êtes trop chevaleresque, monsieur
d'Altenbourg je vous remercie.

Elle dit cela, en déchiquetant les mots, et, m'écartant d'un petit geste
de la main, elle passa agitée, impatiente.

Était-ce contre moi qu'elle devait avoir de la colère? Il était inutile
de la suivre. Gaston, d'ailleurs, resté en face de moi me retenait et
m'attirait.

J'allai à lui.

--Toi, tu vas me dire ce qui s'est passé.

Il eut un dandinement, insolent, effleura son nez avec la rose et me
répondit:

--Il faut te dire tout?

--Oui, tout.

--Et si je refuse?

--C'est que tu as peur!

Un éclair traversa ses yeux; il haussa les épaules.

--Tu es fou! me dit-il. Si je suis discret, c'est qu'il me plaît de
l'être. Reine n'avait pas plus peur que moi, et elle ne t'a rien dit. Je
ne te donnerai pas la revanche de son silence.

--Gaston, ce persiflage n'est plus possible entre nous. Je veux savoir
ce qui vient de se passer.

Gaston se croisa les bras, et s'avançant à son tour jusqu'à me heurter,
ses yeux dans les miens:

--Ah! tu veux savoir!... Eh bien, tant pis pour toi. Je disais à Reine
qu'elle allait faire une sottise, en te laissant croire qu'elle serait
un jour ta femme; que je l'aime...

--C'est tout?

--Non, et que j'irais le lui répéter ce soir, cette nuit, chez elle!

--C'est pour cela qu'elle a crié.

--Pas tout à fait, c'est parce que j'ai voulu prendre l'acompte d'un
baiser.

--Misérable!

Gaston se recula devant la menace de mon regard, mais il était sur la
défensive.

Je fermai mes poings et les tins baissés le long de mon corps. J'avais
le temps de le souffleter; je voulais savoir jusqu'où il pousserait
l'impudence.

Mon mépris retenait ma colère.

--Tu viens de dire un mot que tu rétracteras, reprit Gaston froidement.

--Non.

--Alors tu le paieras cher!

--Je suis prêt, battons-nous.

--Pas à coups de poing, je pense!

--Avec les armes que tu choisiras.

--Plus tard, demain, si tu veux; laisse-moi cette nuit.

--Menteur!

Il ne parut pas offensé de ma nouvelle injure; mais ricanant:

--Viens-y voir, si tu doutes!

--C'est infâme ce que tu dis là.

--C'est bien ridicule ce que tu fais là.

--Tu as osé lui demander un rendez-vous?

--J'ai osé ce que tu n'oses pas, et ce dont tu meurs d'envie.

--Tu prétends me faire croire qu'elle n'a pas répondu avec mépris?

--Je prétends que j'irai au rendez-vous et que je serai reçu!

L'effronterie de Gaston devait me désarmer. J'eus la conscience qu'en
discutant avec lui la possibilité même d'une tentative d'outrage envers
mademoiselle de Chavanges, j'outrageais celle-ci. Je lui tournai le dos
et fis quelques pas pour m'éloigner.

--Je t'avais prévenu, me dit-il d'une voix aiguë; c'est de ta faute.

Je ne répliquai pas. Je l'entendis marcher derrière moi sur le sable
qu'il faisait crier.

--Alors, tu ne me crois pas? reprit-il avec une insistance moqueuse.

Je fis une dénégation de la tête. Ce qu'il disait ne valait pas la peine
d'une réponse parlée.

--Tu ne me crois pas? répéta-t-il avec menace.

Cette fois, impatienté, je me retournai:

--Non!

--Veux-tu me donner ta parole d'honneur de ne pas crier au feu ou au
voleur, si tu me vois cette nuit monter par ce balcon?

Ce qu'il me disait devait me paraître encore plus insensé que tout le
reste. Pourquoi sentis-je dans mes cheveux un frisson d'épouvante?
Pourquoi eus-je au front une sueur subite? Pourquoi le souvenir de
Ruy-Blas me frappa-t-il tout à coup d'un pressentiment absurde, mais
atroce? Reine lui avait-elle aussi parlé, comme à moi, de cette
singulière épreuve; mais avait-il pris au mot un défi que je n'avais pas
compris?

Est-ce que je devenais fou?

J'avais si peur que je me mis à rire:

--Je te donne ma parole d'honneur que je n'appellerai personne, puisque
je ne ferai pas le guet.

--J'aime autant cela! reprit-il.

--Oui, lui dis-je, la mort dans l'âme, en redoublant de gaieté, cela
doit t'arranger, tu pourras raconter ensuite ce que tu voudras.

Je marchai plus vite pour lui échapper. Si je m'étais retourné, s'il
avait dit un mot de plus, je me serais jeté sur lui. En le fuyant, je
voulais fuir aussi l'idée saugrenue, qui voulait me tenailler.

Je rentrai dans le château. Si j'avais rencontré Reine, je n'aurais pu
m'empêcher de lui raconter cette monstrueuse calomnie.

Par malheur, je ne la rencontrai pas. Je remontai à la bibliothèque où
je n'allais plus guère. Je m'assis devant une table; je pris ma tête à
deux mains, et, pendant un quart d'heure, je restai inerte, sans pouvoir
fixer ma réflexion, accablé de ce qui bourdonnait en moi, autour de moi,
murmurant:--C'est infâme! c'est infâme!

A qui disais-je cela? à moi? à lui? à elle?

Oui, c'était infâme de douter. Je finis par me persuader. Cette salle
qui précédait la chambre de Reine, ces boiseries austères que j'avais
tant de fois interrogées, et qui, dans leurs angles dans leurs moulures,
avaient un peu de mes rêves blotti, rêves d'un amour si pieux, si
croyant, cette atmosphère grave me répondait d'elle.

C'était évident! Gaston poussé à bout, dépité par le dédain de cette
jeune fille honnête, était devenu extravagant, dans la crainte de ne
plus paraître irrésistible. Le cri de mademoiselle de Chavanges, son
irritation visible eussent persuadé un coeur plus défiant. Quand je
l'avais vue s'échapper du couvert de tilleuls, elle ne pouvait feindre;
une jeune fille si indignée ne venait pas de consentir à un rendez-vous!

Gaston ne sachant que dire, pour appuyer son odieuse invention, avait
désigné de loin le balcon, comme il eût désigné une porte, une fenêtre
quelconque. Il avait montré ce qui était en face de lui: l'idée de cette
escalade acceptée lui était venue pour me narguer davantage, moi qu'il
traitait d'amoureux sentimental. S'il avait pu obtenir la permission
d'entrer dans la chambre de Reine, il s'y fût rendu par l'escalier, par
une porte intérieure, par cette bibliothèque. L'idée du balcon
démontrait la grossièreté de son mensonge. J'avais bien fait de me
moquer de lui. Je ne tomberais pas dans le piège tendu et je n'irais pas
monter la faction à laquelle il me provoquait, pour me bafouer ensuite.
Le lendemain, j'aurais le droit d'être généreux. Reine se prononcerait,
et, devant mon triomphe, il serait bien obligé de convenir du mauvais
sentiment auquel il s'était abandonné.

Je resterais au surplus à sa disposition, et s'il voulait toujours se
battre, nous nous battrions. J'allais être si fort, si certain de le
désarmer, sans le punir trop de ses honteuses vantardises!

Je quittai la bibliothèque, avec un fléchissement de ma colère que je
prenais pour un apaisement, pour un retour à la sérénité, et qui n'était
que la prostration plus profonde de mon amour blessé par la plus
incompréhensible des jalousies.




XII


Il y avait toujours, pendant ce dernier séjour au château de Chavanges,
quelques heures vides dans l'après-midi.

Les grandes chevauchées des années précédentes n'avaient été remplacées
ni par des promenades, ni par des réunions dans le salon ou dans le
jardin. La santé de la marquise amenait un grand silence dont chacun
profitait.

Reine remontait chez elle, après avoir endormi sa grand'mère, et ne
redescendait que pour sourire à son réveil. Miss Sharp veillait la
marquise, lui donnait la réplique, si de rares insomnies entrecoupaient
sa somnolence et lui faisait la lecture, après le réveil définitif.
Gaston disparaissait, sans doute aussi pour dormir. Le duc prétextait
des lettres à écrire, qu'on ne mettait jamais à la poste, et faisait
probablement, comme Gaston et la marquise, sa sieste. Moi qui redoutais
le repos, comme un abîme à contempler, j'errais volontiers dans le
jardin, dans le parc, dans le pays.

A vingt ans, on n'aime guère la nature pour la nature. On lui chante ses
espérances; on lui crie ses peines; mais on serait désolé qu'elle prît
sa part de nos joies et qu'elle nous consolât de nos chagrins. C'est le
cadre harmonieux de notre vanité qui s'exhale. Si la nature parlait aux
âmes jeunes le langage persuasif qu'elle débite aux âmes vieilles ou
vieillies, il y aurait trop de sages dans le monde, et les passions ne
seraient qu'un encens fumant vers le ciel, sans rien brûler sur la
terre.

Je me promenais donc habituellement, pour fatiguer ma mélancolie, plutôt
que pour l'entretenir, et, ce jour-là, ayant besoin de ne pas penser aux
provocations absurdes de Gaston, aux terreurs stupides qui s'agitaient
en moi, je voulus fortifier ma sérénité par l'exercice.

Au dîner seulement, nous nous retrouvâmes tous en présence.

Reine était un peu pâle; elle boudait; mais comme elle semblait me
garder rancune autant qu'à Gaston, il m'était difficile de deviner si
elle se trouvait plus offensée des audacieuses tentatives de mon ami que
de mon empressement à la défendre.

Était-ce à la réponse qu'elle devait me faire le lendemain, était-ce à
cette insulte d'un rendez-vous demandé qu'elle songeait, en baissant la
tête sur son assiette, en lançant des regards, qui me paraissaient
effarés, à Gaston et à moi?

Miss Sharp aussi était grave. Savait-elle quelque chose de ce qui
s'était passé?

Gaston, malgré son aplomb, ses habitudes du monde, n'était point à
l'aise.

Le dîner fut triste, et certainement plus court que les autres.

La marquise n'avait plus rien à me dire; peut-être avait-elle été
grondée par sa petite-fille, pour ce qu'elle m'avait dit. Elle ne
dérogea plus à l'étiquette et prit le bras du duc pour passer au salon.
Gaston s'évada et ne reparut plus de la soirée. Miss Sharp et Reine
prirent place à une table de whist pour servir de partenaires aux deux
vieillards.

J'avais horreur des cartes; je n'entendais rien au whist, et si, par
dévouement, par soumission, j'avais été plus d'une fois tenté de
demander des leçons à mademoiselle de Chavanges, pour prendre sa place
et la suppléer, mon égoïsme d'amoureux m'empêchait de renoncer à la joie
de la contempler, sous le prétexte d'observer le jeu de son partenaire.

Ces parties de whist silencieuses, longues, somnolentes, organisées pour
la marquise et le duc, n'étaient devenues un peu régulières que depuis
le séjour de M. de Thorvilliers. Reine les acceptait, avec la
résignation d'une fille de grande maison qui ne doit pas oublier que
l'ennui est une tradition à respecter. Miss Sharp s'y dévouait par
orgueil national.

Ce soir-là, je n'allai pas me mettre en face de mademoiselle de
Chavanges, derrière le fauteuil de M. de Thorvilliers, qui lui faisait
vis-à-vis; mais assis dans l'ombre, de côté, j'observais.

Reine, à plusieurs reprises, parut gênée par le regard qu'elle ne voyait
pas, et qui venait la chercher moins franchement que de coutume. Elle
finit par me dire, en faisant un effort pour être gracieuse:

--Décidément, vous ne prenez plus de leçons, monsieur d'Altenbourg?

Je me levai. Je me crus autorisé à me placer derrière elle, à m'accouder
même sur son fauteuil. Un petit sourire glissa des lèvres de la
marquise, passa sur celles du duc, qui rangeait les cartes, et vint
disparaître, comme une lueur dans un nuage, sur la bouche discrète de
miss Sharp.

Jamais je n'avais eu si près, sous mon regard, sous mon souffle, le cou,
les épaules de mademoiselle de Chavanges. Elle ne m'avait pas appelé à
cette place; elle pensait sans doute que je me tiendrais, comme
d'habitude, en face. Elle froissa ses cartes, en les rangeant. Elle
jouait avec dépit. Elle commit plusieurs fautes, dont M. de Thorvilliers
se plaignit, et, posant nerveusement son jeu sur la table:

--C'est la faute de M. d'Altenbourg, dit-elle. Je n'aime pas qu'on soit
derrière moi.

Je m'excusai; je fis le tour de la table, et me postai devant elle,
derrière le fauteuil du duc.

Cette manoeuvre ne parut pas l'apaiser. L'agitation de ses doigts fut la
même; ses distractions continuèrent, ses bévues aussi. M. de
Thorvilliers lui adressa de nouveau des reproches avec indulgence; la
marquise les aigrit, en triomphant des avantages dus à ces distractions;
si bien que Reine, tout à coup, jeta les cartes sur la table, et dit
avec un sanglot:

--Je ne peux pas jouer ce soir; je ne sais pas ce que j'ai; je suis
malade.

Elle renversa sa belle tête sur le dossier de son fauteuil. Miss Sharp
craignit une attaque de nerfs et se leva pour lui porter secours; moi je
tremblais; le duc repentant demanda pardon de ses plaintes; quant à la
marquise, elle eut un petit hochement de tête, légèrement moqueur,
légèrement complaisant, comme une bonne vieille qui se souvenait de son
bon temps où la santé de l'âme lui donnait la fièvre, et elle dit de sa
voix aigrelette:

--Ce ne sera rien! ce ne sera rien! Miss Sharp, c'est à vous de jouer.

Ce ne fut rien, en effet. Reine se redressa, se mit à rire:

--Je ne croyais pas avoir des nerfs si faciles à troubler. C'est fort
ridicule. Excusez-moi, monsieur le duc. Continuons. Ce rob ne compte
pas.

Mais la marquise, plus troublée qu'elle ne voulait le paraître, déclara
qu'elle était fatiguée, abandonna la partie, et quitta la table devant
laquelle miss Sharp resta seule à ranger les cartes et les fiches.

La soirée était assez avancée pour que la marquise, sans l'abréger trop,
remontât chez elle. Pendant qu'elle échangeait quelques mots avec le
duc, je m'approchai de Reine:

--Pardonnez-moi, lui dis-je humblement.

Elle me regarda avec des yeux qui étincelaient, et, d'une voix vibrante:

--Je n'ai rien à vous pardonner. Décidément, ce n'est pas votre faute,
si je suis une sotte.

Elle regarda autour d'elle pour trouver un prétexte de ne pas continuer
l'entretien:

--Où donc est Gaston? pourquoi n'est-il pas ici? pourquoi vous
laisse-t-il seul?

Et après une pause, elle ajouta:

--Quand partez-vous?

Ces interrogations successives, dont la dernière devait me blesser, ne
prouvaient que son extrême surexcitation.

Je me crus généreux, en me montrant brave, et je répondis:

--Vous savez, mademoiselle, que mon prompt départ dépend de vous seule
et que demain...

Elle interrompit:

--Ah! demain, c'est demain! je puis mourir cette nuit! A tout hasard,
vous auriez mieux fait de partir; on vous eût écrit: revenez ou restez
loin!

--Je suis prêt à partir, s'il vous est plus facile de me répondre par
une lettre.

--Écrire, moi! pas plus en prose qu'en vers! Je sais bi

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