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Les grandes espérances

by Charles Dickens · French · Gutenberg #17565 · 1,133,939 chars · public domain (US)

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Title: Les grandes espérances

Author: Charles Dickens


        
Release date: January 21, 2006 [eBook #17565]
                Most recently updated: July 19, 2006

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES ESPÉRANCES ***




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Charles Dickens

LES GRANDES ESPÉRANCES

(1861)

Traduction Charles Bernard-Derosne




TOME PREMIER




CHAPITRE I.


Le nom de famille de mon père étant Pirrip, et mon nom de baptême
Philip, ma langue enfantine ne put jamais former de ces deux mots rien
de plus long et de plus explicite que Pip. C'est ainsi que je m'appelai
moi-même Pip, et que tout le monde m'appela Pip.

Si je donne Pirrip comme le nom de famille de mon père, c'est d'après
l'autorité de l'épitaphe de son tombeau, et l'attestation de ma soeur,
Mrs Joe Gargery, qui a épousé le forgeron. N'ayant jamais vu ni mon
père, ni ma mère, même en portrait puisqu'ils vivaient bien avant les
photographes, la première idée que je me formai de leur personne fut
tirée, avec assez peu de raison, du reste, de leurs pierres tumulaires.
La forme des lettres tracées sur celle de mon père me donna l'idée
bizarre que c'était un homme brun, fort, carré, ayant les cheveux noirs
et frisés. De la tournure et des caractères de cette inscription: Et
aussi Georgiana, épouse du ci-dessus, je tirai la conclusion enfantine
que ma mère avait été une femme faible et maladive. Les cinq petites
losanges de pierre, d'environ un pied et demi de longueur, qui étaient
rangées avec soin à côté de leur tombe, et dédiées à la mémoire de cinq
petits frères qui avaient quitté ce monde après y être à peine entrés,
firent naître en moi une pensée que j'ai religieusement conservée
depuis, c'est qu'ils étaient venus en ce monde couchés sur leurs dos,
les mains dans les poches de leurs pantalons, et qu'ils n'étaient jamais
sortis de cet état d'immobilité.

Notre pays est une contrée marécageuse, située à vingt milles de la mer,
près de la rivière qui y conduit en serpentant. La première impression
que j'éprouvai de l'existence des choses extérieures semble m'être venue
par une mémorable après-midi, froide, tirant vers le soir. À ce moment,
je devinai que ce lieu glacé, envahi par les orties, était le cimetière;
que Philip Pirrip, décédé dans cette paroisse, et Georgiana, sa femme, y
étaient enterrés; que Alexander, Bartholomew, Abraham, Tobias et Roger,
fils desdits, y étaient également morts et enterrés; que ce grand désert
plat, au delà du cimetière, entrecoupé de murailles, de fossés, et de
portes, avec des bestiaux qui y paissaient çà et là, se composait de
marais; que cette petite ligne de plomb plus loin était la rivière, et
que cette vaste étendue, plus éloignée encore, et d'où nous venait le
vent, était la mer; et ce petit amas de chairs tremblantes effrayé de
tout cela et commençant à crier, était Pip.

«Tais-toi! s'écria une voix terrible, au moment où un homme parut au
milieu des tombes, près du portail de l'église. Tiens-toi tranquille,
petit drôle, où je te coupe la gorge!»

C'était un homme effrayant à voir, vêtu tout en gris, avec un anneau de
fer à la jambe; un homme sans chapeau, avec des souliers usés et troués,
et une vieille loque autour de la tête; un homme trempé par la pluie,
tout couvert de boue, estropié par les pierres, écorché par les
cailloux, déchiré par les épines, piqué par les orties, égratigné par
les ronces; un homme qui boitait, grelottait, grognait, dont les yeux
flamboyaient, et dont les dents claquaient, lorsqu'il me saisit par le
menton.

«Oh! monsieur, ne me coupez pas la gorge!... m'écriai-je avec terreur.
Je vous en prie, monsieur..., ne me faites pas de mal!...

--Dis-moi ton nom, fit l'homme, et vivement!

--Pip, monsieur....

--Encore une fois, dit l'homme en me fixant, ton nom... ton nom?...

--Pip... Pip... monsieur....

--Montre-nous où tu demeures, dit l'homme, montre-nous ta maison.»

J'indiquai du doigt notre village, qu'on apercevait parmi les aulnes et
les peupliers, à un mille ou deux de l'église.

L'homme, après m'avoir examiné pendant quelques minutes, me retourna la
tête en bas, les pieds en l'air et vida mes poches. Elles ne contenaient
qu'un morceau de pain. Quand je revins à moi, il avait agi si
brusquement, et j'avais été si effrayé, que je voyais tout sens dessus
dessous, et que le clocher de l'église semblait être à mes pieds; quand
je revins à moi, dis-je, j'étais assis sur une grosse pierre, où je
tremblais pendant qu'il dévorait mon pain avec avidité.

«Mon jeune gaillard, dit l'homme, en se léchant les lèvres, tu as des
joues bien grasses.»

Je crois qu'effectivement mes joues étaient grasses, bien que je fusse
resté petit et faible pour mon âge.

«Du diable si je ne les mangerais pas! dit l'homme en faisant un signe
de tête menaçant, je crois même que j'en ai quelque envie.»

J'exprimai l'espoir qu'il n'en ferait rien, et je me cramponnai plus
solidement à la pierre sur laquelle il m'avait placé, autant pour m'y
tenir en équilibre que pour m'empêcher de crier.

«Allons, dit l'homme, parle! où est ta mère?

--Là, monsieur!» répondis-je.

Il fit un mouvement, puis quelques pas, et s'arrêta pour regarder
par-dessus son épaule.

«Là, monsieur! repris-je timidement en montrant la tombe. Aussi
Georgiana. C'est ma mère!

--Oh! dit-il en revenant, et c'est ton père qui est là étendu à côté de
ta mère?

--Oui, monsieur, dis-je, c'est lui, défunt de cette paroisse.

--Ah! murmura-t-il en réfléchissant, avec qui demeures-tu, en supposant
qu'on te laisse demeurer quelque part, ce dont je ne suis pas certain?

--Avec ma soeur, monsieur.... Mrs Joe Gargery, la femme de Joe Gargery,
le forgeron, monsieur.

--Le forgeron... hein?» dit-il en regardant le bas de sa jambe.

Après avoir pendant un instant promené ses yeux alternativement sur moi
et sur sa jambe, il me prit dans ses bras, me souleva, et, me tenant de
manière à ce que ses yeux plongeassent dans les miens, de haut en bas,
et les miens dans les siens, de bas en haut, il dit:

«Maintenant, écoute-moi bien, c'est toi qui vas décider si tu dois
vivre. Tu sais ce que c'est qu'une lime?

--Oui, monsieur....

--Tu sais aussi ce que c'est que des vivres?

--Oui, monsieur...»

Après chaque question, il me secouait un peu plus fort, comme pour me
donner une idée plus sensible de mon abandon et du danger que je
courais.

«Tu me trouveras une lime...»

Il me secouait.

«Et tu me trouveras des vivres...»

Il me secouait encore.

«Tu m'apporteras ces deux choses...»

Il me secouait plus fort.

«Ou j'aurai ton coeur et ton foie...»

Et il me secouait toujours.

J'étais mortellement effrayé et si étourdi, que je me cramponnai à lui
en disant:

«Si vous vouliez bien ne pas tant me secouer, monsieur, peut-être
n'aurais-je pas mal au coeur, et peut-être entendrais-je mieux...»

Il me donna une secousse si terrible, qu'il me sembla voir danser le coq
sur son clocher. Alors il me soutint par les bras, dans une position
verticale, sur le bloc de pierre, puis il continua en ces termes
effrayants:

«Tu m'apporteras demain matin, à la première heure, une lime et des
vivres. Tu m'apporteras le tout dans la vieille Batterie là-bas. Tu
auras soin de ne pas dire un mot, de ne pas faire un signe qui puisse
faire penser que tu m'as vu, ou que tu as vu quelque autre personne; à
ces conditions, on te laissera vivre. Si tu manques à cette promesse en
quelque manière que ce soit, ton coeur et ton foie te seront arrachés,
pour être rôtis et mangés. Et puis, je ne suis pas seul, ainsi que tu
peux le croire. Il y a là un jeune homme avec moi, un jeune homme auprès
duquel je suis un ange. Ce jeune homme entend ce que je te dis. Ce jeune
homme a un moyen tout particulier de se procurer le coeur et le foie des
petits gars de ton espèce. Il est impossible, à n'importe quel moucheron
comme toi, de le fuir ou de se cacher de lui. Tu auras beau fermer la
porte au verrou, te croire en sûreté dans ton lit bien chaud, te cacher
la tête sous les couvertures, et espérer que tu es à l'abri de tout
danger, ce jeune homme saura s'approcher de toi et t'ouvrir le ventre.
Ce n'est qu'avec de grandes difficultés que j'empêche en ce moment ce
jeune homme de te faire du mal. J'ai beaucoup de peine à l'empêcher de
fouiller tes entrailles. Eh bien! qu'en dis-tu?»

Je lui dis que je lui procurerais la lime dont il avait besoin, et
toutes les provisions que je pourrais apporter, et que je viendrais le
trouver à la Batterie, le lendemain, à la première heure.

«Répète après moi: «Que Dieu me frappe de mort, si je ne fais pas ce que
vous m'ordonnez,» fit l'homme.

Je dis ce qu'il voulut, et il me posa à terre.

«Maintenant, reprit-il, souviens-toi de ce que tu promets, souviens-toi
de ce jeune homme, et rentre chez toi!

--Bon... bonsoir... monsieur, murmurai-je en tremblant.

--C'est égal! dit-il en jetant les yeux sur le sol humide. Je voudrais
bien être grenouille ou anguille.»

En même temps il entoura son corps grelottant avec ses grands bras, en
les serrant tellement qu'ils avaient l'air d'y tenir, et s'en alla en
boitant le long du mur de l'église. Comme je le regardais s'en aller à
travers les ronces et les orties qui couvraient les tertres de gazon, il
sembla à ma jeune imagination qu'il éludait, en passant, les mains que
les morts étendaient avec précaution hors de leurs tombes, pour le
saisir à la cheville et l'attirer chez eux.

Lorsqu'il arriva au pied du mur qui entoure le cimetière, il l'escalada
comme un homme dont les jambes sont roides et en-gourdies, puis il se
retourna pour voir ce que je faisais. Je me tournai alors du côté de la
maison, et fis de mes jambes le meilleur usage possible. Mais bientôt,
regardant en arrière, je le vis s'avancer vers la rivière, toujours
enveloppé de ses bras, et choisissant pour ses pieds malades les grandes
pierres jetées çà et là dans les marais, pour servir de passerelles,
lorsqu'il avait beaucoup plu ou que la marée y était montée.

Les marais formaient alors une longue ligne noire horizontale, la
rivière formait une autre ligne un peu moins large et moins noire, les
nuages, eux, formaient de longues lignes rouges et noires, entremêlées
et menaçantes. Sur le bord de la rivière, je distinguais à peine les
deux seuls objets noirs qui se détachaient dans toute la perspective qui
s'étendait devant moi: l'un était le fanal destiné à guider les
matelots, ressemblant assez à un casque sans houppe placé sur une
perche, et qui était fort laid vu de près; l'autre, un gibet, avec ses
chaînes pendantes, auquel on avait jadis pendu un pirate. L'homme, qui
s'avançait en boitant vers ce dernier objet, semblait être le pirate
revenu à la vie, et allant se raccrocher et se reprendre lui-même. Cette
pensée me donna un terrible moment de vertige; et, en voyant les
bestiaux lever leurs têtes vers lui, je me demandais s'ils ne pensaient
pas comme moi. Je regardais autour de moi pour voir si je n'apercevais
pas l'horrible jeune homme, je n'en vis pas la moindre trace; mais la
frayeur me reprit tellement, que je courus à la maison sans m'arrêter.




CHAPITRE II.


Ma soeur, Mrs Joe Gargery, n'avait pas moins de vingt ans de plus que
moi, et elle s'était fait une certaine réputation d'âme charitable
auprès des voisins, en m'élevant, comme elle disait, «à la main.» Obligé
à cette époque de trouver par moi-même la signification de ce mot, et
sachant parfaitement qu'elle avait une main dure et lourde, que
d'habitude elle laissait facilement retomber sur son mari et sur moi, je
supposai que Joe Gargery était, lui aussi, élevé à la main.

Ce n'était pas une femme bien avenante que ma soeur; et j'ai toujours
conservé l'impression qu'elle avait forcé par la main Joe Gargery à
l'épouser. Joe Gargery était un bel homme; des boucles couleur filasse
encadraient sa figure douce et bonasse, et le bleu de ses yeux était si
vague et si indécis, qu'on eût eu de la peine à définir l'endroit où le
blanc lui cédait la place, car les deux nuances semblaient se fondre
l'une dans l'autre. C'était un bon garçon, doux, obligeant, une bonne
nature, un caractère facile, une sorte d'Hercule par sa force, et aussi
par sa faiblesse.

Ma soeur, Mrs Joe, avec des cheveux et des yeux noirs, avait une peau
tellement rouge que je me demandais souvent si, peut-être, pour sa
toilette, elle ne remplaçait pas le savon par une râpe à muscade.
C'était une femme grande et osseuse; elle ne quittait presque jamais un
tablier de toile grossière, attaché par derrière à l'aide de deux
cordons, et une bavette imperméable, toujours parsemée d'épingles et
d'aiguilles. Ce tablier était la glorification de son mérite et un
reproche perpétuellement suspendu sur la tête de Joe. Je n'ai jamais pu
deviner pour quelle raison elle le portait, ni pourquoi, si elle voulait
absolument le porter, elle ne l'aurait pas changé, au moins une fois par
jour.

La forge de Joe attenait à la maison, construite en bois, comme
l'étaient à cette époque plus que la plupart des maisons de notre pays.
Quand je rentrai du cimetière, la forge était fermée, et Joe était assis
tout seul dans la cuisine. Joe et moi, nous étions compagnons de
souffrances, et comme tels nous nous faisions des confidences; aussi, à
peine eus-je soulevé le loquet de la porte et l'eus-je aperçu dans le
coin de la cheminée, qu'il me dit:

«Mrs Joe est sortie douze fois pour te chercher, mon petit Pip; et elle
est maintenant dehors une treizième fois pour compléter la douzaine de
boulanger.

--Vraiment?

--Oui, mon petit Pip, dit Joe; et ce qu'il y a de pire pour toi, c'est
qu'elle a pris Tickler avec elle.»

À cette terrible nouvelle, je me mis à tortiller l'unique bouton de mon
gilet et, d'un air abattu, je regardai le feu. Tickler était un jonc
flexible, poli à son extrémité par de fréquentes collisions avec mon
pauvre corps.

«Elle se levait sans cesse, dit Joe; elle parlait à Tickler, puis elle
s'est précipitée dehors comme une furieuse. Oui, comme une furieuse,»
ajouta Joe en tisonnant le feu entre les barreaux de la grille avec le
poker.

--Y a-t-il longtemps qu'elle est sortie, Joe? dis-je, car je le traitais
toujours comme un enfant, et le considérais comme mon égal.

--Hem! dit Joe en regardant le coucou hollandais, il y a bien cinq
minutes qu'elle est partie en fureur... mon petit Pip. Elle revient!...
Cache-toi derrière la porte, mon petit Pip, et rabats l'essuie-mains sur
toi.»

Je suivis ce conseil. Ma soeur, Mrs Joe, entra en poussant la porte
ouverte, et trouvant une certaine résistance elle en devina aussitôt la
cause, et chargea Tickler de ses investigations. Elle finit, je lui
servais souvent de projectile conjugal, par me jeter sur Joe, qui,
heureux de cette circonstance, me fit passer sous la cheminée, et me
protégea tranquillement avec ses longues jambes.

«D'où viens-tu, petit singe? dit Mrs Joe en frappant du pied. Dis-moi
bien vite ce que tu as fait pour me donner ainsi de l'inquiétude et du
tracas, sans cela je saurai bien t'attraper dans ce coin, quand vous
seriez cinquante Pips et cinq cents Gargerys.

--Je suis seulement allé jusqu'au cimetière, dis-je du fond de ma
cachette en pleurant et en me grattant.

--Au cimetière? répéta ma soeur. Sans moi, il y a longtemps que tu y
serais allé et que tu n'en serais pas revenu. Qui donc t'a élevé?

--C'est toi, dis-je.

--Et pourquoi y es-tu allé? Voilà ce que je voudrais savoir, s'écria ma
soeur.

--Je ne sais pas, dis-je à voix basse.

Je ne sais pas! reprit ma soeur, je ne le ferai plus jamais! Je connais
cela. Je t'abandonnerai un de ces jours, moi qui n'ai jamais quitté ce
tablier depuis que tu es au monde. C'est déjà bien assez d'être la femme
d'un forgeron, et d'un Gargery encore, sans être ta mère!»

Mes pensées s'écartèrent du sujet dont il était question, car en
regardant le feu d'un air inconsolable, je vis paraître, dans les
charbons vengeurs, le fugitif des marais, avec sa jambe ferrée, le
mystérieux jeune homme, la lime, les vivres, et le terrible engagement
que j'avais pris de commettre un larcin sous ce toit hospitalier.

«Ah! dit Mrs Joe en remettant Tickler à sa place. Au cimetière, c'est
bien cela! C'est bien à vous qu'il appartient de parler de cimetière.
Pas un de nous, entre parenthèses, n'avait soufflé un mot de cela. Vous
pouvez vous en vanter tous les deux, vous m'y conduirez un de ces jours,
au cimetière. Ah! quel j... o... l... i c... o... u... p... l... e vous
ferez sans moi!»

Pendant qu'elle s'occupait à préparer le thé, Joe tournait sur moi des
yeux interrogateurs, comme pour me demander si je prévoyais quelle sorte
de couple nous pourrions bien faire à nous deux, si le malheur prédit
arrivait. Puis il passa sa main gauche sur ses favoris, en suivant de
ses gros yeux bleus les mouvements de Mrs Joe, comme il faisait toujours
par les temps d'orage.

Ma soeur avait adopté un moyen de nous préparer nos tartines de beurre,
qui ne variait jamais. Elle appuyait d'abord vigoureusement et
longuement avec sa main gauche, le pain sur la poitrine, où il ne
manquait pas de ramasser sur la bavette, tantôt une épingle, tantôt une
aiguille, qui se retrouvait bientôt dans la bouche de l'un de nous. Elle
prenait ensuite un peu (très peu de beurre) à la pointe d'un couteau, et
l'étalait sur le pain de la même manière qu'un apothicaire prépare un
emplâtre, se servant des deux côtés du couteau avec dextérité, et ayant
soin de ramasser ce qui dépassait le bord de la croûte. Puis elle
donnait le dernier coup de couteau sur le bord de l'emplâtre, et elle
tranchait une épaisse tartine de pain que, finalement, elle séparait en
deux moitiés, l'une pour Joe, l'autre pour moi.

Ce jour-là, j'avais faim, et malgré cela je n'osai pas manger ma
tartine. Je sentais que j'avais à réserver quelque chose pour ma
terrible connaissance et son allié, plus terrible encore, le jeune homme
mystérieux. Je savais que Mrs Joe dirigeait sa maison avec la plus
stricte économie, et que mes recherches dans le garde-manger pourraient
bien être infructueuses. Je me décidai donc à cacher ma tartine dans
l'une des jambes de mon pantalon.

L'effort de résolution nécessaire à l'accomplissement de ce projet me
paraissait terrible. Il produisait sur mon imagination le même effet que
si j'eusse dû me précipiter d'une haute maison, ou dans une eau très
profonde, et il me devenait d'autant plus difficile de m'y résoudre
finalement, que Joe ignorait tout. Dans l'espèce de franc-maçonnerie,
déjà mentionnée par moi, qui nous unissait comme compagnons des mêmes
souffrances, et dans la camaraderie bienveillante de Joe pour moi, nous
avions coutume de comparer nos tartines, à mesure que nous y faisions
des brèches, en les exposant à notre mutuelle admiration, comme pour
stimuler notre ardeur. Ce soir-là, Joe m'invita plusieurs fois à notre
lutte amicale en me montrant les progrès que faisait la brèche ouverte
dans sa tartine; mais, chaque fois, il me trouva avec ma tasse de thé
sur un genou et ma tartine intacte sur l'autre. Enfin, je considérai que
le sacrifice était inévitable, je devais le faire de la manière la moins
extraordinaire et la plus compatible avec les circonstances. Profitant
donc d'un moment où Joe avait les yeux tournés, je fourrai ma tartine
dans une des jambes de mon pantalon.

Joe paraissait évidemment mal à l'aise de ce qu'il supposait être un
manque d'appétit, et il mordait tout pensif à même sa tartine des
bouchées qu'il semblait avaler sans aucun plaisir. Il les tournait et
retournait dans sa bouche plus longtemps que de coutume, et finissait
par les avaler comme des pilules. Il allait saisir encore une fois, avec
ses dents, le pain beurré et avait déjà ouvert une bouche d'une
dimension fort raisonnable, lorsque, ses yeux tombant sur moi, il
s'aperçut que ma tartine avait disparu.

L'étonnement et la consternation avec lesquels Joe avait arrêté le pain
sur le seuil de sa bouche et me regardait, étaient trop évidents pour
échapper à l'observation de ma soeur.

Qu'y a-t-il encore? dit-elle en posant sa tasse sur la table.

--Oh! oh! murmurait Joe, en secouant la tête d'un air de sérieuse
remontrance, mon petit Pip, mon camarade, tu te feras du mal, ça ne
passera pas, tu n'as pas pu la mâcher, mon petit Pip, mon ami!

--Qu'est-ce qu'il y a encore, voyons? répéta ma soeur avec plus
d'aigreur que la première fois.

--Si tu peux en faire remonter quelque parcelle, en toussant, mon petit
Pip, fais-le, mon ami! dit Joe. Certainement chacun mange comme il
l'entend, mais encore, ta santé!... ta santé!...»

À ce moment, ma soeur furieuse avait attrapé Joe par ses deux favoris et
lui cognait la tête contre le mur, pendant qu'assis dans mon coin je les
considérais d'un air vraiment piteux.

«Maintenant, peut-être vas-tu me dire ce qu'il y a, gros niais que tu
es!» dit ma soeur hors d'haleine.

Joe promena sur elle un regard désespéré, prit une bouchée désespérée,
puis il me regarda de nouveau:

«Tu sais, mon petit Pip, dit-il d'un ton solennel et confidentiel, comme
si nous eussions été seuls, et en logeant sa dernière bouchée dans sa
joue, tu sais que toi et moi sommes bons amis, et que je serais le
dernier à faire aucun mauvais rapport contre toi; mais faire un pareil
coup...»

Il éloigna sa chaise pour regarder le plancher entre lui et moi; puis il
reprit:

«Avaler un pareil morceau d'un seul coup!

--Il a avalé tout son pain, n'est-ce pas? s'écria ma soeur.

--Tu sais, mon petit Pip, reprit Joe, en me regardant, sans faire la
moindre attention à Mrs Joe, et ayant toujours sous la joue sa dernière
bouchée, que j'ai avalé aussi, moi qui te parle... et souvent encore...
quand j'avais ton âge, et j'ai vu bien des avaleurs, mais je n'ai jamais
vu avaler comme toi, mon petit Pip, et je m'étonne que tu n'en sois pas
mort; c'est par une permission du bon Dieu!»

Ma soeur s'élança sur moi, me prit par les cheveux et m'adressa ces
paroles terribles:

«Arrive, mauvais garnement, qu'on te soigne!»

Quelque brute médicale avait, à cette époque, remis en vogue l'eau de
goudron, comme un remède très efficace, et Mrs Joe en avait toujours
dans son armoire une certaine provision, croyant qu'elle avait d'autant
plus de vertu qu'elle était plus dégoûtante. Dans de meilleurs temps, un
peu de cet élixir m'avait été administré comme un excellent fortifiant;
je craignis donc ce qui allait arriver, pressentant une nouvelle entrave
à mes projets de sortie. Ce soir-là, l'urgence du cas demandait au moins
une pinte de cette drogue. Mrs Joe me l'introduisit dans la gorge, pour
mon plus grand bien, en me tenant la tête sous son bras, comme un
tire-bottes tient une chaussure. Joe en fut quitte pour une demi-pinte,
qu'il dut avaler, bon gré, mal gré, pendant qu'il était assis, mâchant
tranquillement et méditant devant le feu, parce qu'il avait peut-être eu
mal au coeur. Jugeant d'après moi, je puis dire qu'il y aurait eu mal
après, s'il n'y avait eu mal avant.

La conscience est une chose terrible, quand elle accuse, soit un homme,
soit un enfant; mais quand ce secret fardeau se trouve lié à un autre
fardeau, enfoui dans les jambes d'un pantalon, c'est (je puis l'avouer)
une grande punition. La pensée que j'allais commettre un crime en volant
Mrs Joe, l'idée que je volerais Joe ne me serait jamais venue, car je
n'avais jamais pensé qu'il eût aucun droit sur les ustensiles du ménage;
cette pensée, jointe à la nécessité dans laquelle je me trouvais de
tenir sans relâche ma main sur ma tartine, pendant que j'étais assis ou
que j'allais à la cuisine chercher quelque chose ou faire quelques
petites commissions, me rendait presque fou. Alors, quand le vent des
marais venait ranimer et faire briller le feu de la cheminée, il me
semblait entendre au dehors la voix de l'homme à la jambe ferrée, qui
m'avait fait jurer le secret, me criant qu'il ne pouvait ni ne voulait
jeûner jusqu'au lendemain, mais qu'il lui fallait manger tout de suite.
D'autre fois, je pensais que le jeune homme, qu'il était si difficile
d'empêcher de plonger ses mains dans mes entrailles, pourrait bien céder
à une impatience constitutionnelle, ou se tromper d'heure et se croire
des droits à mon coeur et à mon foie ce soir même, au lieu de demain!
S'il est jamais arrivé à quelqu'un de sentir ses cheveux se dresser sur
sa tête, ce doit être à moi. Mais peut-être cela n'est-il jamais arrivé
à personne.

C'était la veille de Noël, et j'étais chargé de remuer, avec une tige en
cuivre, la pâte du pudding pour le lendemain, et cela de sept à huit
heures, au coucou hollandais. J'essayai de m'acquitter de ce devoir sans
me séparer de ma tartine, et cela me fit penser une fois de plus à
l'homme chargé de fers, et j'éprouvai alors une certaine tendance à
sortir la malheureuse tartine de mon pantalon, mais la chose était bien
difficile. Heureusement, je parvins à me glisser jusqu'à ma petite
chambre, où je déposai cette partie de ma conscience.

Écoute! dis-je, quand j'eus fini avec le pudding, et que je revins
prendre encore un peu de chaleur au coin de la cheminée avant qu'on ne
m'envoyât coucher. Pourquoi tire-t-on ces grands coups de canon, Joe?

--Ah! dit Joe, encore un forçat d'évadé!

--Qu'est-ce que cela veut dire, Joe?»

Mrs Joe, qui se chargeait toujours de donner des explications, répondit
avec aigreur:

«Échappé! échappé!...» administrant ainsi la définition comme elle
administrait l'eau de goudron.

Tandis que Mrs Joe avait la tête penchée sur son ouvrage d'aiguille, je
tâchai par des mouvements muets de mes lèvres de faire entendre à Joe
cette question:

«Qu'est-ce qu'un forçat?»

Joe me fit une réponse grandement élaborée, à en juger les contorsions
de sa bouche, mais dont je ne pus former que le seul mot: «Pip!...»

«Un forçat s'est évadé hier soir après le coup de canon du coucher du
soleil, reprit Joe à haute voix, et on a tiré le canon pour en avertir;
et maintenant on tire sans doute encore pour un autre.

--Qu'est-ce qui tire? demandai-je.

--Qu'est-ce que c'est qu'un garçon comme ça? fit ma soeur en fronçant le
sourcil par-dessus son ouvrage. Quel questionneur éternel tu fais.... Ne
fais pas de questions, et on ne te dira pas de mensonges.»

Je pensais que ce n'était pas très poli pour elle-même de me laisser
entendre qu'elle me dirait des mensonges, si je lui faisais des
questions. Mais elle n'était jamais polie avec moi, excepté quand il y
avait du monde.

À ce moment, Joe vint augmenter ma curiosité au plus haut degré, en
prenant beaucoup de peine pour ouvrir la bouche toute grande, et lui
faire prendre la forme d'un mot qui, au mouvement de ses lèvres, me
parut être:

«Boudé...»

Je regardai naturellement Mrs Joe et dis:

«Elle?»

Mais Joe ne parut rien entendre du tout, et il répéta le mouvement avec
plus d'énergie encore; je ne compris pas davantage.

Mistress Joe, dis-je comme dernière ressource, je voudrais bien
savoir... si cela ne te fait rien... où l'on tire le canon?

--Que Dieu bénisse cet enfant! s'écria ma soeur d'un ton qui faisait
croire qu'elle pensait tout le contraire de ce qu'elle disait. Aux
pontons!

--Oh! dis-je en levant les yeux sur Joe, aux pontons!»

Joe me lança un regard de reproche qui disait:

«Je te l'avais bien dit[1].

     [Note 1: En anglais: «_Sulks_»--bouder--ayant la même terminaison
     que «_hulks_»--pontons--la méprise de Pip est tout expliquée.]

--Et s'il te plaît, qu'est-ce que les pontons? repris-je.

--Voyez-vous, s'écria ma soeur en dirigeant sur moi son aiguille et en
secouant la tête de mon côté, répondez-lui une fois, et il vous fera de
suite une douzaine de questions. Les pontons sont des vaisseaux qui
servent de prison, et qu'on trouve en traversant tout droit les marais.

--Je me demande qui on peut mettre dans ces prisons, et pourquoi on y
met quelqu'un?» dis-je d'une manière générale et avec un désespoir
calme.

C'en était trop pour Mrs Joe, qui se leva immédiatement.

«Je vais te le dire, méchant vaurien, fit-elle. Je ne t'ai pas élevé
pour que tu fasses mourir personne à petit feu; je serais à blâmer et
non à louer si je l'avais fait. On met sur les pontons ceux qui ont tué,
volé, fait des faux et toutes sortes de mauvaises actions, et ces
gens-là ont tous commencé comme toi par faire des questions. Maintenant,
va te coucher, et dépêchons!»

On ne me donnait jamais de chandelle pour m'aller coucher, et en gagnant
cette fois ma chambre dans l'obscurité, ma tête tintait, car Mrs Joe
avait tambouriné avec son dé sur mon crâne, en disant ces derniers mots
et je sentais avec épouvante que les pontons étaient faits pour moi;
j'étais sur le chemin, c'était évident! J'avais commencé à faire des
questions, et j'étais sur le point de voler Mrs Joe.

Depuis cette époque, bien reculée maintenant, j'ai souvent pensé combien
peu de gens savent à quel point on peut compter sur la discrétion des
enfants frappés de terreur. Cependant, rien n'est plus déraisonnable
que la terreur. J'éprouvais une terreur mortelle en pensant au jeune
homme qui en voulait absolument à mon coeur et à mes entrailles.
J'éprouvais une terreur mortelle au souvenir de mon interlocuteur à la
jambe ferrée. J'éprouvais une terreur mortelle de moi-même, depuis qu'on
m'avait arraché ce terrible serment; je n'avais aucun espoir d'être
délivré de cette terreur par ma toute-puissante soeur, qui me rebutait à
chaque tentative que je faisais; et je suis effrayé rien qu'en pensant à
ce qu'un ordre quelconque aurait pu m'amener à faire sous l'influence de
cette terreur.

Si je dormis un peu cette nuit-là, ce fut pour me sentir entraîné vers
les pontons par le courant de la rivière. En passant près de la potence,
je vis un fantôme de pirate, qui me criait dans un porte-voix que je
ferais mieux d'aborder et d'être pendu tout de suite que d'attendre.
J'aurais eu peur de dormir, quand même j'en aurais eu l'envie, car je
savais que c'était à la première aube que je devais piller le
garde-manger. Il ne fallait pas songer à agir la nuit, car je n'avais
aucun moyen de me procurer de la lumière, si ce n'est en battant le
briquet, ou une pierre à fusil avec un morceau de fer, ce qui aurait
produit un bruit semblable à celui du pirate agitant ses chaînes.

Dès que le grand rideau noir qui recouvrait ma petite fenêtre eût pris
une légère teinte grise, je descendis. Chacun de mes pas, sur le
plancher, produisait un craquement qui me semblait crier: «Au voleur!...
Réveillez-vous, mistress Joe!... Réveillez-vous!...» Arrivé au
garde-manger qui, vu la saison, était plus abondamment garni que de
coutume, j'eus un moment de frayeur indescriptible à la vue d'un lièvre
pendu par les pattes. Il me sembla même qu'il fixait sur moi un oeil
beaucoup trop vif pour sa situation. Je n'avais pas le temps de rien
vérifier, ni de choisir; en un mot, je n'avais le temps de rien faire.
Je pris du pain, du fromage, une assiette de hachis, que je nouai dans
mon mouchoir avec la fameuse tartine de la veille, un peu d'eau-de-vie
dans une bouteille de grès, que je transvasai dans une bouteille de
verre que j'avais secrètement emportée dans ma chambre pour composer ce
liquide enivrant appelé «jus de réglisse», remplissant la bouteille de
grès avec de l'eau que je trouvai dans une cruche dans le buffet de la
cuisine, un os, auquel il ne restait que fort peu de viande, et un
magnifique pâté de porc. J'allais partir sans ce splendide morceau,
quand j'eus l'idée de monter sur une planche pour voir ce que pouvait
contenir ce plat de terre si soigneusement relégué dans le coin le plus
obscur de l'armoire et que je découvris le pâté, je m'en emparai avec
l'espoir qu'il n'était pas destiné à être mangé de sitôt, et qu'on ne
s'apercevrait pas de sa disparition, de quelque temps au moins.

Une porte de la cuisine donnait accès dans la forge; je tirai le verrou,
j'ouvris cette porte, et je pris une lime parmi les outils de Joe. Puis,
je remis toutes les fermetures dans l'état où je les avais trouvées;
j'ouvris la porte par laquelle j'étais rentré le soir précédent; je
m'élançai dans la rue, et pris ma course vers les marais brumeux.




CHAPITRE III.


C'était une matinée de gelée blanche très humide. J'avais trouvé
l'extérieur de la petite fenêtre de ma chambre tout mouillé, comme si
quelque lutin y avait pleuré toute la nuit, et qu'il lui eût servi de
mouchoir de poche. Je retrouvai cette même humidité sur les haies
stériles et sur l'herbe desséchée, suspendue comme de grossières toiles
d'araignée, de rameau en rameau, de brin en brin; les grilles, les murs
étaient dans le même état, et le brouillard était si épais, que je ne
vis qu'en y touchant le poteau au bras de bois qui indique la route de
notre village, indication qui ne servait à rien car on ne passait jamais
par là. Je levai les yeux avec terreur sur le poteau, ma conscience
oppressée en faisant un fantôme, me montrant la rue des Pontons.

Le brouillard devenait encore plus épais, à mesure que j'approchais des
marais, de sorte qu'au lieu d'aller vers les objets, il me semblait que
c'étaient les objets qui venaient vers moi. Cette sensation était
extrêmement désagréable pour un esprit coupable. Les grilles et les
fossés s'élançaient à ma poursuite, à travers le brouillard, et criaient
très distinctement: «Arrêtez-le! Arrêtez-le!... Il emporte un pâté qui
n'est pas à lui!...» Les bestiaux y mettaient une ardeur égale et
écarquillaient leurs gros yeux en me lançant par leurs naseaux un
effroyable: «Holà! petit voleur!... Au voleur! Au voleur!...» Un boeuf
noir, à cravate blanche, auquel ma conscience troublée trouvait un
certain air clérical, fixait si obstinément sur moi son oeil accusateur,
que je ne pus m'empêcher de lui dire en passant:

«Je n'ai pas pu faire autrement, monsieur! Ce n'est pas pour moi que je
l'ai pris!»

Sur ce, il baissa sa grosse tête, souffla par ses naseaux un nuage de
vapeur, et disparut après avoir lancé une ruade majestueuse avec ses
pieds de derrière et fait le moulinet avec sa queue.

Je m'avançais toujours vers la rivière. J'avais beau courir, je ne
pouvais réchauffer mes pieds, auxquels l'humidité froide semblait rivée
comme la chaîne de fer était rivée à la jambe de l'homme que j'allais
retrouver. Je connaissais parfaitement bien le chemin de la Batterie,
car j'y étais allé une fois, un dimanche, avec Joe, et je me souvenais,
qu'assis sur un vieux canon, il m'avait dit que, lorsque je serais son
apprenti et directement sous sa dépendance, nous viendrions là passer de
bons quarts d'heure. Quoi qu'il en soit, le brouillard m'avait fait
prendre un peu trop à droite; en conséquence, je dus rebrousser chemin
le long de la rivière, sur le bord de laquelle il y avait de grosses
pierres au milieu de la vase et des pieux, pour contenir la marée. En me
hâtant de retrouver mon chemin, je venais de traverser un fossé que je
savais n'être pas éloigné de la Batterie, quand j'aperçus l'homme assis
devant moi. Il me tournait le dos, et avait les bras croisés et la tête
penchée en avant, sous le poids du sommeil.

Je pensais qu'il serait content de me voir arriver aussi inopinément
avec son déjeuner. Je m'approchai donc de lui et le touchai doucement à
l'épaule. Il bondit sur ses pieds, mais ce n'était pas le même homme,
c'en était un autre!

Et pourtant cet homme était, comme l'autre, habillé tout en gris; comme
l'autre, il avait un fer à la jambe; comme l'autre, il boitait, il avait
froid, il était enroué; enfin c'était exactement le même homme, si ce
n'est qu'il n'avait pas le même visage et qu'il portait un chapeau bas
de forme et à larges bords. Je vis tout cela en un moment, car je n'eus
qu'un moment pour voir tout cela; il me lança un gros juron à la tête,
puis il voulut me donner un coup de poing; mais si indécis et si faible
qu'il me manqua et faillit lui-même rouler à terre car ce mouvement le
fit chanceler; alors, il s'enfonça dans le brouillard, en trébuchant
deux fois et je le perdis de vue.

«C'est le jeune homme!» pensai-je en portant la main sur mon coeur.

Et je crois que j'aurais aussi ressenti une douleur au foie, si j'avais
su où il était placé.

J'arrivai bientôt à la Batterie. J'y trouvai mon homme, le véritable,
s'étreignant toujours et se promenant çà et là en boitant, comme s'il
n'eût pas cessé un instant, toute la nuit, de s'étreindre et de se
promener en m'attendant. À coup sûr, il avait terriblement froid, et je
m'attendais presque à le voir tombé inanimé et mourir de froid à mes
pieds. Ses yeux annonçaient aussi une faim si épouvantable que, quand je
lui tendis la lime, je crois qu'il eût essayé de la manger, s'il n'eût
aperçu mon paquet. Cette fois, il ne me mit pas la tête en bas, et me
laissa tranquillement sur mes jambes, pendant que j'ouvrais le paquet et
que je vidais mes poches.

«Qu'y a-t-il dans cette bouteille? dit-il.

--De l'eau-de-vie,» répondis-je.

Il avait déjà englouti une grande partie du hachis de la manière la plus
singulière, plutôt comme un homme qui a une hâte extrême de mettre
quelque chose en sûreté, que comme un homme qui mange; mais il s'arrêta
un moment pour boire un peu de liqueur. Pendant tout ce temps, il
tremblait avec une telle violence, qu'il avait toute la peine du monde à
ne pas briser entre ses dents le goulot de la bouteille.

«Je crois que vous avez la fièvre, dis-je.

--Tu pourrais bien avoir raison, mon garçon, répondit-il.

--Il ne fait pas bon ici, repris-je, vous avez dormi dans les marais,
ils donnent la fièvre et des rhumatismes.

--Je vais toujours manger mon déjeuner, dit-il, avant qu'on ne me mette
à mort. J'en ferais autant, quand même je serais certain d'être repris
et ramené là-bas, aux pontons, après avoir mangé; et je te parie que
j'avalerai jusqu'au dernier morceau.»

Il mangeait du hachis, du pain, du fromage et du pâté, tout à la fois:
jetant dans le brouillard qui nous entourait des yeux inquiets, et
souvent arrêtant, oui, arrêtant jusqu'au jeu des mâchoires pour écouter.
Le moindre bruit, réel ou imaginaire, le murmure de l'eau, ou la
respiration d'un animal le faisait soudain tressaillir, et il me disait
tout à coup:

«Tu ne me trahis pas, petit diable?... Tu n'as amené personne avec toi?

--Non, monsieur!... non!

--Tu n'as dit à personne de te suivre?

--Non!

--Bien! disait-il, je te crois. Tu serais un fier limier, en vérité, si
à ton âge tu aidais déjà à faire prendre une pauvre vermine comme moi,
près de la mort, et traquée de tous côtés, comme je le suis.»

Il se fit dans sa gorge un bruit assez semblable à celui d'une pendule
qui va sonner, puis il passa sa manche de toile grossière sur ses yeux.

Touché de sa désolation, et voyant qu'il revenait toujours au pâté de
préférence, je m'enhardis assez pour lui dire:

«Je suis bien aise que vous le trouviez bon.

--Est-ce toi qui as parlé?

--Je dis que je suis bien aise que vous le trouviez bon....

--Merci, mon garçon, je le trouve excellent.»

Je m'étais souvent amusé à regarder manger un gros chien que nous avions
à la maison, et je remarquai qu'il y avait une similitude frappante dans
la manière de manger de ce chien et celle de cet homme. Il donnait des
coups de dent secs comme le chien; il avalait, ou plutôt il happait
d'énormes bouchées, trop tôt et trop vite, et regardait de côté et
d'autres en mangeant, comme s'il eût craint que, de toutes les
directions, on ne vînt lui enlever son pâté. Il était cependant trop
préoccupé pour en bien apprécier le mérite, et je pensais que si
quelqu'un avait voulu partager son dîner, il se fût jeté sur ce
quelqu'un pour lui donner un coup de dent, tout comme aurait pu le faire
le chien, en pareille circonstance.

«Je crains bien que vous ne lui laissiez rien, dis-je timidement, après
un silence pendant lequel j'avais hésité à faire cette observation: il
n'en reste plus à l'endroit où j'ai pris celui-ci.

--Lui en laisser?... À qui?... dit mon ami, en s'arrêtant sur un morceau
de croûte.

--Au jeune homme. À celui dont vous m'avez parlé. À celui qui se cache
avec vous.

--Ah! ah! reprit-il avec quelque chose comme un éclat de rire; lui!...
oui!... oui!... Il n'a pas besoin de vivres.

--Il semblait pourtant en avoir besoin,» dis-je.

L'homme cessa de manger et me regarda d'un air surpris.

«Il t'a semblé?... Quand?...

--Tout à l'heure.

--Où cela?

--Là-bas!... dis-je, en indiquant du doigt; là-bas, où je l'ai trouvé
endormi; je l'avais pris pour vous.»

Il me prit au collet et me regarda d'une manière telle, que je commençai
à croire qu'il était revenu à sa première idée de me couper la gorge.

«Il était habillé tout comme vous, seulement, il avait un chapeau,
dis-je en tremblant, et... et... (j'étais très embarrassé pour lui dire
ceci), et... il avait les mêmes raisons que vous pour m'emprunter une
lime. N'avez-vous pas entendu le canon hier soir?

--Alors on a tiré! se dit-il à lui-même.

--Je m'étonne que vous ne le sachiez pas, repris-je, car nous l'avons
entendu de notre maison, qui est plus éloignée que cet endroit; et, de
plus, nous étions enfermés.

--C'est que, dit-il, quand un homme est dans ma position, avec la tête
vide et l'estomac creux, à moitié mort de froid et de faim, il n'entend
pendant toute la nuit que le bruit du canon et des voix qui
l'appellent.... Écoute! Il voit des soldats avec leurs habits rouges,
éclairés par les torches, qui s'avancent et vont l'entourer; il entend
appeler son numéro, il entend résonner les mousquets, il entend le
commandement: en joue!... Il entend tout cela, et il n'y a rien. Oui...
je les ai vus me poursuivre une partie de la nuit, s'avancer en ordre,
ces damnés, en piétinant, piétinant... j'en ai vu cent... et comme ils
tiraient!... Oui, j'ai vu le brouillard se dissiper au canon, et, comme
par enchantement, faire place au jour!... Mais cet homme; il avait dit
tout le reste comme s'il eût oublié ma réponse; as-tu remarqué quelque
chose de particulier en lui?

--Il avait la face meurtrie, dis-je, en me souvenant que j'avais
remarqué cette particularité.

--Ici, n'est-ce pas? s'écria l'homme, en frappant sa joue gauche, sans
miséricorde, avec le plat de la main.

--Oui... là!

--Où est-il?»

En disant ces mots, il déposa dans la poche de sa jaquette grise le peu
de nourriture qui restait.

«Montre-moi le chemin qu'il a pris, je le tuerai comme un chien! Maudit
fer, qui m'empêche de marcher! Passe-moi la lime, mon garçon.»

Je lui indiquai la direction que l'autre avait prise, à travers le
brouillard. Il regarda un instant, puis il s'assit sur le bord de
l'herbe mouillée et commença à limer le fer de sa jambe, comme un fou,
sans s'inquiéter de moi, ni de sa jambe, qui avait une ancienne blessure
qui saignait et qu'il traitait aussi brutalement que si elle eût été
aussi dépourvue de sensibilité qu'une lime. Je recommençais à avoir peur
de lui, maintenant que je le voyais s'animer de cette façon; de plus
j'étais effrayé de rester aussi longtemps dehors de la maison. Je lui
dis donc qu'il me fallait partir; mais il n'y fit pas attention, et je
pensai que ce que j'avais de mieux à faire était de m'éloigner. La
dernière fois que je le vis, il avait toujours la tête penchée sur son
genou, il limait toujours ses fers et murmurait de temps à autre quelque
imprécation d'impatience contre ses fers ou contre sa jambe. La dernière
fois que je l'entendis, je m'arrêtai dans le brouillard pour écouter et
j'entendis le bruit de la lime qui allait toujours.




CHAPITRE IV.


Je m'attendais, en rentrant, à trouver dans la cuisine un constable qui
allait m'arrêter; mais, non-seulement il n'y avait là aucun constable,
mais on n'avait encore rien découvert du vol que j'avais commis. Mrs Joe
était tout occupée des préparatifs pour la solennité du jour, et Joe
avait été posté sur le pas de la porte de la cuisine pour éviter de
recevoir la poussière, chose que malheureusement sa destinée l'obligeait
à recevoir tôt ou tard, toutes les fois qu'il prenait fantaisie à ma
soeur de balayer les planchers de la maison.

«Où diable as-tu été?»

Tel fut le salut de Noël de Mrs Joe, quand moi et ma conscience nous
nous présentâmes devant elle.

Je lui dis que j'étais sorti pour entendre chanter les noëls.

«Ah! bien, observa Mrs Joe, tu aurais pu faire plus mal.»

Je pensais qu'il n'y avait aucun doute à cela.

«Si je n'étais pas la femme d'un forgeron, et ce qui revient au même,
une esclave qui ne quitte jamais son tablier, j'aurais été aussi
entendre les noëls, dit Mrs Joe, je ne déteste pas les noëls, et c'est
sans doute pour cette raison que je n'en entends jamais.

Joe, qui s'était aventuré dans la cuisine après moi, pensant que la
poussière était tombée, se frottait le nez avec un petit air de
conciliation pendant que sa femme avait les yeux sur lui; dès qu'elle
les eut détournés, il mit en croix ses deux index, ce qui signifiait que
Mrs Joe était en colère[2]. Cet état était devenu tellement habituel,
que Joe et moi nous passions des semaines entières à nous croiser les
doigts, comme les anciens croisés croisaient leurs jambes sur leurs
tombes.

     [Note 2: Jeu de mot impossible à rendre exactement «_Cross_»
    --signifie: «_croix»_ et aussi «_contrariant, hostile, furieux, de
     mauvaise humeur_.» En mettant ses doigts en croix, Joe indiquait à Pip
     l'humeur de Mrs Joe.]

Nous devions avoir un dîner splendide, consistant en un gigot de porc
mariné aux choux et une paire de volailles rôties et farcies. On avait
fait la veille au matin un magnifique mince-pie, (ce qui expliquait
qu'on n'eût pas encore découvert la disparition du hachis), et le
pudding était en train de bouillir. Ces énormes préparatifs nous
forcèrent, avec assez peu de cérémonie, à nous passer de déjeuner.

«Je ne vais pas m'amuser à tout salir, après avoir tout nettoyé, tout
lavé comme je l'ai fait, dit Mrs Joe, je vous le promets!»

On nous servit donc nos tartines dehors, comme si, au lieu d'être deux à
la maison, un homme et un enfant, nous eussions été deux mille hommes en
marche forcée; et nous puisâmes notre part de lait et d'eau à même un
pot sur la table de la cuisine, en ayant l'air de nous excuser
humblement de la grande peine que nous lui donnions. Cependant Mrs Joe
avait fait voir le jour à des rideaux tout blancs et accroché un volant
à fleurs tout neuf au manteau de la cheminée, pour remplacer l'ancien;
elle avait même découvert tous les ornements du petit parloir donnant
sur l'allée, qui n'étaient jamais découverts dans un autre temps, et
restaient tous les autres jours de l'année enveloppés dans une froide et
brumeuse gaze d'argent, qui s'étendait même sur les quatre petits
caniches en faïence blanche qui ornaient le manteau de la cheminée, avec
leurs nez noirs et leurs paniers de fleurs à la gueule, en face les uns
des autres et se faisant pendant. Mrs Joe était une femme d'une extrême
propreté, mais elle s'arrangeait pour rendre sa propreté moins
confortable et moins acceptable que la saleté même. La propreté est
comme la religion, bien des gens la rendent insupportable en
l'exagérant.

Ma soeur avait tant à faire qu'elle n'allait jamais à l'église que par
procuration, c'est à dire quand Joe et moi nous y allions. Dans ses
habits de travail, Joe avait l'air d'un brave et digne forgeron; dans
ses habits de fête, il avait plutôt l'air d'un épouvantail dans de
bonnes conditions que de toute autre chose. Rien de ce qu'il portait ne
lui allait, ni ne semblait lui appartenir. Toutes les pièces de son
habillement étaient trop grandes pour lui, et lorsqu'à l'occasion de la
présente fête il sortit de sa chambre, au son joyeux du carillon, il
représentait la Misère revêtue des habits prétentieux du dimanche. Quant
à moi, je crois que ma soeur avait eu quelque vague idée que j'étais un
jeune pécheur, dont un policeman-accoucheur s'était emparé, et qu'il lui
avait remis pour être traité selon la majesté outragée de la loi. Je fus
donc toujours traité comme si j'eusse insisté pour venir au monde,
malgré les règles de la raison, de la religion et de la morale, et
malgré les remontrances de mes meilleurs amis. Toutes les fois que
j'allais chez le tailleur pour prendre mesure de nouveaux habits, ce
dernier avait ordre de me les faire comme ceux des maisons de correction
et de ne me laisser sous aucun prétexte, le libre usage de mes membres.

Joe et moi, en nous rendant à l'église, devions nécessairement former un
tableau fort émouvant pour les âmes compatissantes. Cependant ce que je
souffrais en allant à l'église, n'était rien auprès de ce que je
souffrais en moi-même. Les terreurs qui m'assaillaient toutes les fois
que Mrs Joe se rapprochait de l'office, ou sortait de la chambre,
n'étaient égalées que par les remords que j'éprouvais de ce que mes
mains avaient fait. Je me demandais, accablé sous le poids du terrible
secret, si l'Église serait assez puissante pour me protéger contre la
vengeance de ce terrible jeune homme, au cas où je me déciderais à tout
divulguer. J'eus l'idée que je devais choisir le moment où, à la
publication des bans, le vicaire dit: «Vous êtes priés de nous en donner
connaissance,» pour me lever et demander un entretien particulier dans
la sacristie. Si, au lieu d'être le saint jour de Noël, c'eût été un
simple dimanche, je ne réponds pas que je n'eusse procuré une grande
surprise à notre petite congrégation, en ayant recours à cette mesure
extrême.

M. Wopsle, le chantre, devait dîner avec nous, ainsi que M. Hubble; le
charron, et Mrs Hubble; et aussi l'oncle Pumblechook (oncle de Joe, que
Mrs Joe tâchait d'accaparer), fort grainetier de la ville voisine, qui
conduisait lui-même sa voiture. Le dîner était annoncé pour une heure et
demie. En rentrant, Joe et moi nous trouvâmes le couvert mis, Mrs Joe
habillée, le dîner dressé et la porte de la rue (ce qui n'arrivait
jamais dans d'autres temps), toute grande ouverte pour recevoir les
invités. Tout était splendide. Et pas un mot sur le larcin.

La compagnie arriva, et le temps, en s'écoulant, n'apportait aucune
consolation à mes inquiétudes. M. Wopsle, avec un nez romain, un front
chauve et luisant, possédait, en outre, une voix de basse dont il
n'était pas fier à moitié. C'était un fait avéré parmi ses
connaissances, que si l'on eût pu lui donner une autre tête, il eût été
capable de devenir clergyman, et il confessait lui-même que si l'Église
eût été «ouverte à tous,» il n'aurait pas manqué d'y faire figure; mais
que l'Église n'étant pas «accessible à tout le monde,» il était
simplement, comme je l'ai dit, notre chantre. Il entonnait les réponses
d'une voix de tonnerre qui faisait trembler, et quand il annonçait le
psaume, en ayant soin de réciter le verset tout entier, il regardait la
congrégation réunie autour de lui d'une manière qui voulait dire: «Vous
avez entendu mon ami, là-bas derrière; eh bien! faites-moi maintenant
l'amitié de me dire ce que vous pensez de ma manière de répéter le
verset?»

C'est moi qui ouvris la porte à la compagnie, en voulant faire croire
que c'était dans nos habitudes, je reçus d'abord M. Wopsle, puis Mrs
Hubble, et enfin l'oncle Pumblechook.--N. B. Je ne devais pas l'appeler
mon oncle, sous peine des punitions les plus sévères.

«Mistress Joe, dit l'oncle Pumblechook, homme court et gros et à la
respiration difficile, ayant une bouche de poisson, des yeux ternes et
étonnés, et des cheveux roux se tenant droits sur son front, qui lui
donnaient toujours l'air effrayé, je vous apporte, avec les compliments
d'usage, madame, une bouteille de Sherry, et je vous apporte aussi,
madame, une bouteille de porto.»

Chaque année, à Noël, il se présentait comme une grande nouveauté, avec
les mêmes paroles exactement, et portant ses deux bouteilles comme deux
sonnettes muettes. De même, chaque année à la Noël, Mrs Joe répliquait
comme elle le faisait ce jour-là:

«Oh!... mon... on... cle... Pum... ble... chook!... c'est bien bon de
votre part!»

De même aussi, chaque année à la Noël, l'oncle Pumblechook répliquait:
comme il répliqua en effet ce même jour:

«Ce n'est pas plus que vous ne méritez... Êtes-vous tous bien
portants?... Comment va le petit, qui ne vaut pas le sixième d'un sou?»

C'est de moi qu'il voulait parler.

En ces occasions, nous dînions dans la cuisine, et l'on passait au
salon, où nous étions aussi empruntés que Joe dans ses habits du
dimanche, pour manger les noix, les oranges, et les pommes. Ma soeur
était vraiment sémillante ce jour-là, et il faut convenir qu'elle était
plus aimable pour Mrs Hubble que pour personne. Je me souviens de Mrs
Hubble comme d'une petite personne habillée en bleu de ciel des pieds à
la tête, aux contours aigus, qui se croyait toujours très jeune, parce
qu'elle avait épousé M. Hubble je ne sais à quelle époque reculée, étant
bien plus jeune que lui. Quant à M. Hubble, c'était un vieillard voûté,
haut d'épaules, qui exhalait un parfum de sciure de bois; il avait les
jambes très écartées l'une de l'autre; de sorte que, quand j'étais tout
petit, je voyais toujours entre elles quelques milles de pays, lorsque
je le rencontrais dans la rue.

Au milieu de cette bonne compagnie, je ne me serais jamais senti à
l'aise, même en admettant que je n'eusse pas pillé le garde-manger. Ce
n'est donc pas parce que j'étais placé à l'angle de la table, que cet
angle m'entrait dans la poitrine et que le coude de M. Pumblechook
m'entrait dans l'oeil, que je souffrais, ni parce qu'on ne me permettait
pas de parler (et je n'en avais guère envie), ni parce qu'on me régalait
avec les bouts de pattes de volaille et avec ces parties obscures du
porc dont le cochon, de son vivant, n'avait eu aucune raison de tirer
vanité. Non; je ne me serais pas formalisé de tout cela, s'ils avaient
voulu seulement me laisser tranquille; mais ils ne le voulaient pas. Ils
semblaient ne pas vouloir perdre une seule occasion d'amener la
conversation sur moi, et ce jour-là, comme toujours, chacun semblait
prendre à tâche de m'enfoncer une pointe et de me tourmenter. Je devais
avoir l'air d'un de ces infortunés petits taureaux que l'on martyrise
dans les arènes espagnoles, tant j'étais douloureusement touché par tous
ces coups d'épingle moraux.

Cela commença au moment où nous nous mîmes à table. M. Wopsle dit les
Grâces d'un ton aussi théâtral et aussi déclamatoire, du moins cela me
fait cet effet-là maintenant, que s'il eût récité la scène du fantôme
d'Hamlet ou celle de Richard III, et il termina avec la même emphase que
si nous avions dû vraiment lui en être reconnaissants. Là-dessus, ma
soeur fixa ses yeux sur moi, et me dit d'un ton de reproche:

«Tu entends cela?... rends grâces... sois reconnaissant!

--Rends surtout grâces, dit M. Pumblechook, à ceux qui t'ont élevé, mon
garçon.»

Mrs Hubble secoua la tête, en me contemplant avec le triste
pressentiment que je ne ferais pas grand'chose de bon, et demanda:

«Pourquoi donc les jeunes gens sont-ils toujours ingrats?»

Ce mystère moral sembla trop profond pour la compagnie, jusqu'à ce que
M. Hubble en eût, enfin, donné l'explication en disant:

«Parce qu'ils sont naturellement vicieux.»

Et chacun de répondre:

«C'est vrai!»

Et de me regarder de la manière la plus significative et la plus
désagréable.

La position et l'influence de Joe étaient encore amoindries, s'il est
possible, quand il y avait du monde; mais il m'aidait et me consolait
toujours quand il le pouvait; par exemple, à dîner, il me donnait de la
sauce quand il en restait. Ce jour-là, la sauce était très abondante et
Joe en versa au moins une demi-pinte dans mon assiette.

Un peu plus tard M. Wopsle fit une critique assez sévère du sermon et
insinua dans le cas hypothétique où l'Église «aurait été ouverte à tout
le monde» quel genre de sermon il aurait fait. Après avoir rappelé
quelques uns des principaux points de ce sermon, il remarqua qu'il
considérait le sujet comme mal choisi; ce qui était d'autant moins
excusable qu'il ne manquait certainement pas d'autres sujets.

«C'est encore vrai, dit l'oncle Pumblechook. Vous avez mis le doigt
dessus, monsieur! Il ne manque pas de sujets en ce moment, le tout est
de savoir leur mettre un grain de sel sur la queue comme aux moineaux.
Un homme n'est pas embarrassé pour trouver un sujet, s'il a sa boîte à
sel toute prête.»

M. Pumblechook ajouta, après un moment de réflexion:

«Tenez, par exemple, le porc, voilà un sujet! Si vous voulez un sujet,
prenez le porc!

--C'est vrai, monsieur, reprit M. Wopsle, il y a plus d'un enseignement
moral à en tirer pour la jeunesse.»

Je savais bien qu'il ne manquerait pas de tourner ses yeux vers moi en
disant ces mots.

«As-tu écouté cela, toi?... Puisses-tu en profiter, me dit ma soeur»
d'un ton sévère, en matière de parenthèse.

Joe me donna encore un peu de sauce.

«Les pourceaux, continua M. Wopsle de sa voix la plus grave, en me
désignant avec sa fourchette, comme s'il eût prononcé mon nom de
baptême, les pourceaux furent les compagnons de l'enfant prodigue. La
gloutonnerie des pourceaux n'est-elle pas un exemple pour la jeunesse?
(Je pensais en moi-même que cela était très bien pour lui qui avait loué
le porc d'être aussi gras et aussi savoureux.) Ce qui est détestable
chez un porc est bien plus détestable encore chez un garçon.

--Ou chez une fille, suggéra M. Hubble.

--Ou chez une fille, bien entendu, monsieur Hubble, répéta M. Wopsle,
avec un peu d'impatience; mais il n'y a pas de fille ici.

--Sans compter, dit M. Pumblechook, en s'adressant à moi, que tu as à
rendre grâces de n'être pas né cochon de lait....

--Mais il l'était, monsieur! s'écria ma soeur avec feu, il l'était
autant qu'un enfant peut l'être.»

Joe me redonna encore de la sauce.

«Bien! mais je veux parler d'un cochon à quatre pattes, dit M.
Pumblechook. Si tu étais né comme cela, serais-tu ici maintenant? Non,
n'est-ce pas?

--Si ce n'est sous cette forme, dit M. Wopsle en montrant le plat.

--Mais je ne parle pas de cette forme, monsieur, repartit M.
Pumblechook, qui n'aimait pas qu'on l'interrompît. Je veux dire qu'il ne
serait pas ici, jouissant de la vue de ses supérieurs et de ses aînés,
profitant de leur conversation et se roulant au sein des voluptés.
Aurait-il fait tout cela?... Non, certes! Et quelle eût été ta
destinée, ajouta-t-il en me regardant de nouveau; on t'aurait vendu
moyennant une certaine somme, selon le cours du marché, et Dunstable, le
boucher, serait venu te chercher sur la paille de ton étable; il
t'aurait enlevé sous son bras gauche, et, de son bras droit il t'aurait
arraché à la vie à l'aide d'un grand couteau. Tu n'aurais pas été «élevé
à la main»... Non, rien de la sorte ne te fût arrivé!»

Joe m'offrit encore de la sauce, que j'avais honte d'accepter.

«Cela a dû être un bien grand tracas pour vous, madame, dit Mrs Hubble,
en plaignant ma soeur.

--Un enfer, madame, un véritable enfer, répéta ma soeur. Ah! si vous
saviez!...»

Elle commença alors à passer en revue toutes les maladies que j'avais
eues, tous les méfaits que j'avais commis, toutes les insomnies dont
j'avais été cause, toutes les mauvaises actions dont je m'étais rendu
coupable, tous les endroits élevés desquels j'étais tombé, tous les
trous au fond desquels je m'étais enfoncé, et tous les coups que je
m'étais donné. Elle termina en disant que toutes les fois qu'elle aurait
désiré me voir dans la tombe, j'avais constamment refusé d'y aller.

Je pensais alors, en regardant M. Wopsle, que les Romains avaient dû
pousser à bout les autres peuples avec leurs nez, et que c'est peut-être
pour cette raison qu'ils sont restés le peuple remuant que nous
connaissons. Quoi qu'il en soit, le nez de M. Wopsle m'impatientait si
fort que pendant le récit de mes fautes, j'aurais aimé le tirer jusqu'à
faire crier son propriétaire. Mais tout ce que j'endurais pendant ce
temps n'est rien auprès des affreux tourments qui m'assaillirent lorsque
fut rompu le silence qui avait succédé au récit de ma soeur, silence
pendant lequel chacun m'avait regardé, comme j'en avais la triste
conviction, avec horreur et indignation.

«Et pourtant, dit M. Pumblechook qui ne voulait pas abandonner ce sujet
de conversation, le porc... bouilli... est un excellent manger, n'est-ce
pas?

--Un peu d'eau-de-vie, mon oncle?» dit ma soeur.

Ô ciel! le moment était venu! l'oncle allait trouver qu'elle était
faible; il le dirait; j'étais perdu! Je me cramponnai au pied de la
table, et j'attendis mon sort.

Ma soeur alla chercher la bouteille de grès, revint avec elle, et versa
de l'eau-de-vie à mon oncle, qui était la seule personne qui en prît. Ce
malheureux homme jouait avec son verre; il le soulevait, le plaçait
entre lui et la lumière, le remettait sur la table; et tout cela ne
faisait que prolonger mon supplice. Pendant ce temps, Mrs Joe, et Joe
lui-même faisaient table nette pour recevoir le pâté et le pudding.

Je ne pouvais les quitter des yeux. Je me cramponnais toujours avec une
énergie fébrile au pied de la table, avec mes mains et mes pieds. Je vis
enfin la misérable créature porter le verre à ses lèvres, rejeter sa
tête en arrière et avaler la liqueur d'un seul trait. L'instant d'après,
la compagnie était plongée dans une inexprimable consternation. Jeter à
ses pieds ce qu'il tenait à la main, se lever et tourner deux ou trois
fois sur lui-même, crier, tousser, danser dans un état spasmodique
épouvantable, fut pour lui l'affaire d'une seconde; puis il se précipita
dehors et nous le vîmes, par la fenêtre, en proie à de violents efforts
pour cracher et expectorer, au milieu de contorsions hideuses, et
paraissant avoir perdu l'esprit.

Je tenais mon pied de table avec acharnement, pendant que Mrs Joe et Joe
s'élancèrent vers lui. Je ne savais pas comment, mais sans aucun doute
je l'avais tué. Dans ma terrible situation, ce fut un soulagement pour
moi de le voir rentrer dans la cuisine. Il en fit le tour en examinant
toutes les personnes de la compagnie, comme si elles eussent été cause
de sa mésaventure; puis il se laissa tomber sur sa chaise, en murmurant
avec une grimace significative:

«De l'eau de goudron!»

J'avais rempli la bouteille d'eau-de-vie avec la cruche à l'eau de
goudron, pour qu'on ne s'aperçût pas de mon larcin. Je savais ce qui
pouvait lui arriver de pire. Je secouais la table, comme un médium de
nos jours, par la force de mon influence invisible.

«Du goudron!... s'écria ma soeur, étonnée au plus haut point. Comment
l'eau de goudron a-t-elle pu se trouver là?»

Mais l'oncle Pumblechook, qui était tout puissant dans cette cuisine, ne
voulut plus entendre un seul mot de cette affaire: il repoussa toute
explication sur ce sujet en agitant la main, et il demanda un grog
chaud au gin. Ma soeur, qui avait commencé à réfléchir et à s'alarmer,
fut alors forcée de déployer toute son activité en cherchant du gin, de
l'eau chaude, du sucre et du citron. Pour le moment, du moins, j'étais
sauvé! Je continuai à serrer entre mes mains le pied de la table, mais
cette fois, c'était avec une affectueuse reconnaissance.

Bientôt je repris assez de calme pour manger ma part de pudding. M.
Pumblechook lui-même en mangea sa part, tout le monde en mangea. Lorsque
chacun fut servi, M. Pumblechook commença à rayonner sous la
bienheureuse influence du grog. Je commençais, moi, à croire que la
journée se passerait bien, quand ma soeur dit à Joe de donner des
assiettes propres... pour manger les choses froides.

Je ressaisis le pied de la table, que je serrai contre ma poitrine,
comme s'il eût été le compagnon de ma jeunesse et l'ami de mon coeur. Je
prévoyais ce qui allait se passer, et cette fois je sentais que j'étais
réellement perdu.

«Vous allez en goûter, dit ma soeur en s'adressant à ses invités avec la
meilleure grâce possible; vous allez en goûter, pour faire honneur au
délicieux présent de l'oncle Pumblechook!»

Devaient-ils vraiment y goûter! qu'ils ne l'espèrent pas!

«Vous saurez, dit ma soeur en se levant, que c'est un pâté, un savoureux
pâté au jambon.»

La société se confondit en compliments. L'oncle Pumblechook, enchanté
d'avoir bien mérité de ses semblables, s'écria:

«Eh bien! mistress Joe, nous ferons de notre mieux; donnez-nous une
tranche dudit pâté.»

Ma soeur sortit pour le chercher. J'entendais ses pas dans l'office. Je
voyais M. Pumblechook aiguiser son couteau. Je voyais l'appétit renaître
dans les narines du nez romain de M. Wopsle. J'entendais M. Hubble faire
remarquer qu'un morceau de pâté au jambon était meilleur que tout ce
qu'on pouvait s'imaginer, et n'avait jamais fait de mal à personne.
Quant à Joe, je l'entendis me dire à l'oreille:

«Tu y goûteras, mon petit Pip.»

Je n'ai jamais été tout à fait certain si, dans ma terreur, je proférai
un hurlement, un cri perçant, simplement en imagination, ou si les
oreilles de la société en entendirent quelque chose. Je n'y tenais plus,
il fallait me sauver; je lâchai le pied de la table et courus pour
chercher mon salut dans la fuite.

Mais je ne courus pas bien loin, car, à la porte de la maison, je me
trouvai en face d'une escouade de soldats armés de mousquets. L'un d'eux
me présenta une paire de menottes en disant:

«Ah! te voilà!... Enfin, nous le tenons; en route!...»




CHAPITRE V.


L'apparition d'une rangée de soldats faisant résonner leurs crosses de
fusils sur le pas de notre porte, causa une certaine confusion parmi les
convives. Mrs Joe reparut les mains vides, l'air effaré, en faisant
entendre ces paroles lamentables:

«Bonté divine!... qu'est devenu... le pâté?»

Le sergent et moi nous étions dans la cuisine quand Mrs Joe rentra. À ce
moment fatal, je recouvrai en partie l'usage de mes sens. C'était le
sergent qui m'avait parlé; il promena alors ses yeux sur les assistants,
en leur tendant d'une manière engageante les menottes de sa main droite,
et en posant sa main gauche sur mon épaule.

«Pardonnez-moi, mesdames et messieurs, dit le sergent, mais comme j'en
ai prévenu ce jeune et habile fripon, avant d'entrer, je suis en chasse
au nom du Roi et j'ai besoin du forgeron.

--Et peut-on savoir ce que vous lui voulez? reprit ma soeur vivement.

--Madame, répondit le galant sergent, si je parlais pour moi, je dirais
que c'est pour avoir l'honneur et le plaisir de faire connaissance avec
sa charmante épouse; mais, parlant pour le Roi, je réponds que je viens
pour affaires.»

Ce petit discours fut accueilli par la société comme une chose plutôt
agréable que désagréable, et M. Pumblechook murmura d'une voix
convaincue:

«Bien dit, sergent.

--Vous voyez, forgeron, continua le sergent qui avait fini par découvrir
Joe; nous avons eu un petit accident à ces menottes; je trouve que
celle-ci ne ferme pas très bien, et comme nous en avons besoin
immédiatement, je vous prierai d'y jeter un coup d'oeil sans retard.»

Joe, après y avoir jeté le coup d'oeil demandé, déclara qu'il fallait
allumer le feu de la forge et qu'il y avait au moins pour deux heures
d'ouvrage.

«Vraiment! alors vous allez vous y mettre de suite, dit le sergent;
comme c'est pour le service de Sa Majesté, si un de mes hommes peut vous
donner un coup de main, ne vous gênez pas.»

Là-dessus, il appela ses hommes dans la cuisine. Ils y arrivèrent un à
un, posèrent d'abord leurs armes dans un coin, puis ils se promenèrent
de long en large, comme font les soldats, les mains croisées
négligemment sur leurs poitrines, s'appuyant tantôt sur une jambe,
tantôt sur une autre, jouant avec leurs ceinturons ou leurs gibernes, et
ouvrant la porte de temps à autre pour lancer dehors un jet de salive à
plusieurs pieds de distance.

Je voyais toutes ces choses sans avoir conscience que je les voyais, car
j'étais dans une terrible appréhension. Mais commençant à remarquer que
les menottes n'étaient pas pour moi, et que les militaires avaient mieux
à faire que de s'occuper du pâté absent, je repris encore un peu de mes
sens évanouis.

«Voudriez-vous me dire quelle heure il est? dit le sergent à M.
Pumblechook, comme à un homme dont la position, par rapport à la
société, égalait la sienne.

--Deux heures viennent de sonner, répondit celui-ci.

--Allons, il n'y a pas encore grand mal, fit le sergent après
réflexion; quand même je serais forcé de rester ici deux heures, ça ne
fera rien. Combien croyez-vous qu'il y ait d'ici aux marais... un quart
d'heure de marche peut-être?...

--Un quart d'heure, justement, répondit Mrs Joe.

--Très bien! nous serons sur eux à la brune, tels sont mes ordres; cela
sera fait: c'est on ne peut mieux.

--Des forçats, sergent? demanda M. Wopsle, en manière d'entamer la
conversation.

--Oui, répondit le sergent, deux forçats; nous savons bien qu'ils sont
dans les marais, et qu'ils n'essayeront pas d'en sortir avant la nuit.
Est-il ici quelqu'un qui ait vu semblable gibier?»

Tout le monde, moi excepté, répondit: «Non,» avec confiance. Personne
ne pensa à moi.

«Bien, dit le sergent. Nous les cernerons et nous les prendrons plus tôt
qu'ils ne le pensent. Allons, forgeron, le Roi est prêt, l'êtes-vous?»

Joe avait ôté son habit, son gilet, sa cravate, et était passé dans la
forge, où il avait revêtu son tablier de cuir. Un des soldats alluma le
feu, un autre se mit au soufflet, et la forge ne tarda pas à ronfler.
Alors Joe commença à battre sur l'enclume, et nous le regardions faire.

Non seulement l'intérêt de cette éminente poursuite absorbait
l'attention générale, mais il excitait la générosité de ma soeur. Elle
alla tirer au tonneau un pot de bière pour les soldats, et invita le
sergent à prendre un verre d'eau-de-vie. Mais M. Pumblechook dit avec
intention:

«Donnez-lui du vin, ma nièce, je réponds qu'il n'y a pas de goudron
dedans.»

Le sergent le remercia en disant qu'il ne tenait pas essentiellement au
goudron, et qu'il prendrait volontiers un verre de vin, si rien ne s'y
opposait. Quand on le lui eût versé, il but à la santé de Sa Majesté,
avec les compliments d'usage pour la solennité du jour, et vida son
verre d'un seul trait.

«Pas mauvais, n'est-ce pas, sergent? dit M. Pumblechook.

--Je vais vous dire quelque chose, répondit le sergent, je soupçonne que
ce vin-là sort de votre cave.»

M. Pumblechook se mit à rire d'une certaine manière, en disant:

«Ah!... ah!... et pourquoi cela?

--Parce que, reprit le sergent en lui frappant sur l'épaule, vous êtes
un gaillard qui vous y connaissez.

--Croyez-vous? dit M. Pumblechook en riant toujours. Voulez-vous un
second verre?

--Avec vous, répondit le sergent, nous trinquerons. Quelle jolie musique
que le choc des verres! À votre santé.... Puissiez-vous vivre mille ans,
et ne jamais en boire de plus mauvais!»

Le sergent vida son second verre et paraissait tout prêt à en vider un
troisième. Je remarquai que, dans son hospitalité généreuse, M.
Pumblechook semblait oublier qu'il avait déjà fait présent du vin à ma
soeur; il prit la bouteille des mains de Mrs Joe, et en fit les honneurs
avec beaucoup d'effusion et de gaieté. Moi-même j'en bus un peu. Il alla
jusqu'à demander une seconde bouteille, qu'il offrit avec la même
libéralité, quant on eut vidé la première.

En les voyant aller et venir dans la forge, gais et contents, je pensai
à la terrible trempée qui attendait, pour son dîner, mon ami réfugié
dans les marais. Avant le repas, ils étaient beaucoup plus tranquilles
et ne s'amusaient pas le quart autant qu'ils le firent après; mais le
festin les avait animés et leur avait donné cette excitation qu'il
produit presque toujours. Et maintenant qu'ils avaient la perspective
charmante de s'emparer des deux misérables; que le soufflet semblait
ronfler pour ceux-ci, le feu briller à leur intention et la fumée
s'élancer en toute hâte, comme si elle se mettait à leur poursuite; que
je voyais Joe donner des coups de marteau et faire résonner la forge
pour eux, et les ombres fantastiques sur la muraille, qui semblaient les
atteindre et les menacer, pendant que la flamme s'élevait et
s'abaissait; que les étincelles rouges et brillantes jaillissaient, puis
se mouraient, le pâle déclin du jour semblait presqu'à ma jeune
imagination compatissante s'affaiblir à leur intention... les pauvres
malheureux....

Enfin, la besogne de Joe était terminée. Les coups de marteau et la
forge s'étaient arrêtés. En remettant son habit, Joe eut le courage de
proposer à quelques uns de nous d'aller avec les soldats pour voir
comment les choses se passeraient. M. Pumblechook et M. Hubble
s'excusèrent en donnant pour raison la pipe et la société des dames;
mais M. Wopsle dit qu'il irait si Joe y allait. Joe répondit qu'il ne
demandait pas mieux, et qu'il m'emmènerait avec la permission de Mrs
Joe. C'est à la curiosité de Mrs Joe que nous dûmes la permission
qu'elle nous accorda; elle n'était pas fâchée de savoir comment tout
cela finirait, et elle se contenta de dire:

«Si vous me ramenez ce garçon la tête brisée et mise en morceaux à coups
de mousquets, ne comptez pas sur moi pour la raccommoder.»

Le sergent prit poliment congé des dames et quitta M. Pumblechook comme
un vieux camarade. Je crois cependant que, dans ces circonstances
difficiles, il exagérait un peu ses sentiments à l'égard de M.
Pumblechook, lorsque ses yeux se mouillèrent de larmes naissantes. Ses
hommes reprirent leurs mousquets et se remirent en rang. M. Wopsle, Joe
et moi reçûmes l'ordre de rester à l'arrière-garde, et de ne plus dire
un mot dès que nous aurions atteint les marais. Une fois en plein air,
je dis à Joe:

«J'espère, Joe, que nous ne les trouverons pas.»

Et Joe me répondit:

«Je donnerais un shilling pour qu'ils se soient sauvés, mon petit Pip.»

Aucun flâneur du village ne vint se joindre à nous; car le temps était
froid et menaçant, le chemin difficile et la nuit approchait. Il y
avait de bons feux dans l'intérieur des maisons, et les habitants
fêtaient joyeusement le jour de Noël. Quelques têtes se mettaient aux
fenêtres pour nous regarder passer; mais personne ne sortait. Nous
passâmes devant le poteau indicateur, et, sur un signe du sergent, nous
nous arrêtâmes devant le cimetière, pendant que deux ou trois de ses
hommes se dispersaient parmi les tombes ou examinaient le portail de
l'église. Ils revinrent sans avoir rien trouvé. Alors nous reprîmes
notre marche et nous nous enfonçâmes dans les marais. En passant par la
porte de côté du cimetière, un grésil glacial, poussé par le vent d'est,
nous fouetta le visage, et Joe me prit sur son dos.

À présent que nous étions dans cette lugubre solitude, où l'on ne se
doutait guère que j'étais venu quelques heures auparavant, et où j'avais
vu les deux hommes se cacher, je me demandai pour la première fois, avec
une frayeur terrible, si le forçat, en supposant qu'on l'arrêtât,
n'allait pas croire que c'était moi qui amenais les soldats? Il m'avait
déjà demandé si je n'étais pas un jeune drôle capable de le trahir, et
il m'avait dit que je serais un fier limier si je le dépistais.
Croirait-il que j'étais à la fois un jeune drôle et un limier de police,
et que j'avais l'intention de le trahir?

Il était inutile de me faire cette question alors; car j'étais sur le
dos de Joe, et celui-ci s'avançait au pas de course, comme un chasseur,
en recommandant à M. Wopsle de ne pas tomber sur son nez romain et de
rester avec nous. Les soldats marchaient devant nous, un à un, formant
une assez longue ligne, en laissant entre chacun d'eux un intervalle
assez grand. Nous suivions le chemin que j'avais voulu prendre le matin,
et dans lequel je m'étais égaré à cause du brouillard, qui ne s'était
pas encore dissipé complètement, ou que le vent n'avait pas encore
chassé. Aux faibles rayons du soleil couchant, le phare, le gibet, le
monticule de la Batterie et le bord opposé de la rivière, tout
paraissait plat et avoir pris la teinte grise et plombée de l'eau.

Perché sur les larges épaules du forgeron, je regardais au loin si je
ne découvrirais pas quelques traces des forçats. Je ne vis rien; je
n'entendis rien. M. Wopsle m'avait plus d'une fois alarmé par son
souffle et sa respiration difficiles; mais, maintenant, je savais
parfaitement que ces sons n'avaient aucun rapport avec l'objet de notre
poursuite. Il y eut un moment où je tressaillis de frayeur. J'avais cru
entendre le bruit de la lime.... Mais c'était tout simplement la
clochette d'un mouton. Les brebis cessaient de manger pour nous regarder
timidement, et les bestiaux, détournant leurs têtes du vent et du
grésil, s'arrêtaient pour nous regarder en colère, comme s'ils nous
eussent rendus responsables de tous leurs désagréments; mais à part ces
choses et le frémissement de chaque brin d'herbe qui se fermait à la fin
du jour, on n'entendait aucun bruit dans la silencieuse solitude des
marais.

Les soldats s'avançaient dans la direction de la vieille Batterie, et
nous les suivions un peu en arrière, quand soudain tout le monde
s'arrêta, car, sur leurs ailes, le vent et la pluie venaient de nous
apporter un grand cri. Ce cri se répéta; il semblait venir de l'est, à
une assez grande distance; mais il était si prolongé et si fort qu'on
aurait pu croire que c'étaient plusieurs cris partis en même temps, s'il
eût été possible à quelqu'un de juger quelque chose dans une si grande
confusion de sons.

Le sergent en causait avec ceux des hommes qui étaient le plus rapproché
de lui, quand Joe et moi les rejoignîmes. Après s'être concertés un
moment, Joe (qui était bon juge) donna son avis. M. Wopsle (qui était un
mauvais juge) donna aussi le sien. Enfin, le sergent, qui avait la
décision, ordonna qu'on ne répondrait pas au cri, mais qu'on changerait
de route, et qu'on se rendrait en toute hâte du côté d'où il paraissait
venir. En conséquence, nous prîmes à droite, et Joe détala avec une
telle rapidité, que je fus obligé de me cramponner à lui pour ne pas
perdre l'équilibre.

C'était une véritable chasse maintenant, ce que Joe appela aller comme
le vent, dans les quatre seuls mots qu'il prononça dans tout ce temps.
Montant et descendant les talus, franchissant les barrières, pataugeant
dans les fossés, nous nous élancions à travers tous les obstacles, sans
savoir où nous allions. À mesure que nous approchions, le bruit devenait
de plus en plus distinct, et il nous semblait produit par plusieurs
voix: quelquefois il s'arrêtait tout à coup; alors les soldats aussi
s'arrêtaient; puis, quand il reprenait, les soldats continuaient leur
course avec une nouvelle ardeur et nous les suivions. Bientôt, nous
avions couru avec une telle rapidité, que nous entendîmes une voix
crier:

«Assassin!»

Et une autre voix:

«Forçats!... fuyards!... gardes!... soldats!... par ici!... Voici les
forçats évadés!...»

Puis toutes les voix se mêlèrent comme dans une lutte, et les soldats se
mirent à courir comme des cerfs. Joe fit comme eux. Le sergent courait
en tête. Le bruit cessa tout à coup. Deux de ses hommes suivaient de
près le sergent, leurs fusils armés et prêts à tirer.

«Voilà nos deux hommes! s'écria le sergent luttant déjà au fond d'un
fossé. Rendez-vous, sauvages que vous êtes, rendez-vous tous les deux!»

L'eau éclaboussait... la boue volait... on jurait... on se donnait des
coups effroyables.... Quand d'autres hommes arrivèrent dans le fossé au
secours du sergent, ils s'emparèrent de mes deux forçats l'un après
l'autre, et les traînèrent sur la route; tous deux blasphémant, se
débattant et saignant. Je les reconnus du premier coup d'oeil.

«Vous savez, dit mon forçat, en essuyant sa figure couverte de sang avec
sa manche en loques, que c'est moi qui l'ai arrêté, et que c'est moi qui
vous l'ai livré; vous savez cela.

--Cela n'a pas grande importance ici, dit le sergent, et cela vous fera
peu de bien, mon bonhomme, car vous êtes dans la même situation. Vite,
des menottes!

--Je n'en attends pas de bien non plus, dit mon forçat avec un rire
singulier. C'est moi qui l'ai pris; il le sait, et cela me suffit.»

L'autre forçat était effrayant à voir: il avait la figure toute
déchirée; il ne put ni remuer, ni parler, ni respirer, jusqu'à ce qu'on
lui eût mis les menottes; et il s'appuya sur un soldat pour ne pas
tomber.

«Vous le voyez, soldats, il a voulu m'assassiner! furent ses premiers
mots.

--Voulu l'assassiner?... dit mon forçat avec dédain, allons donc! est-ce
que je sais ce que c'est que vouloir et ne pas faire?... Je l'ai arrêté
et livré aux soldats, voilà ce que j'ai fait! Non seulement je l'ai
empêché de quitter les marais, mais je l'ai amené jusqu'ici, en le
tirant par les pieds. C'est un gentleman, s'il vous plaît, que ce
coquin. C'est moi qui rends au bagne ce gentleman... l'assassiner!...
Pourquoi?... quand je savais faire pire en le ramenant au bagne!»

L'autre râlait et s'efforçait de dire:

«Il a voulu me tuer... me tuer... vous en êtes témoins.

--Écoutez! dit mon forçat au sergent, je me suis échappé des pontons;
j'aurais bien pu aussi m'échapper de vos pattes: voyez mes jambes, vous
n'y trouverez pas beaucoup de fer. Je serais libre, si je n'avais appris
qu'il était ici; mais le laisser profiter de mes moyens d'évasion, non
pas!... non pas!... Si j'étais mort là-dedans, et il indiquait du geste
le fossé où nous l'avions trouvé, je ne l'aurais pas lâché, et vous
pouvez être certain que vous l'auriez trouvé dans mes griffes.»

L'autre fugitif, qui éprouvait évidemment une horreur extrême à la vue
de son compagnon, répétait sans cesse:

«Il a voulu me tuer, et je serais un homme mort si vous n'étiez pas
arrivés....

--Il ment! dit mon forçat avec une énergie féroce; il est né menteur, et
il mourra menteur. Regardez-le... n'est-ce pas écrit sur son front?
Qu'il me regarde en face, je l'en défie.»

L'autre, s'efforçant de trouver un sourire dédaigneux, ne réussit
cependant pas, malgré ses efforts, à donner à sa bouche une expression
très nette; il regarda les soldats, puis les nuages et les marais, mais
il ne regarda certainement pas son interlocuteur.

«Le voyez-vous, ce coquin? continua mon forçat. Voyez comme il me
regarde avec ses yeux faux et lâches. Voilà comment il me regardait
quand nous avons été jugés ensemble. Jamais il ne me regardait en face.»

L'autre, après bien des efforts, parvint à fixer ses yeux sur son ennemi
en disant:

«Vous n'êtes pas beau à voir.»

Mon forçat était tellement exaspéré qu'il se serait précipité sur lui,
si les soldats ne se fussent interposés.

«Ne vous ai-je pas dit, fit l'autre forçat, qu'il m'assassinerait s'il
le pouvait?»

On voyait qu'il tremblait de peur; et il sortait de ses lèvres une
petite écume blanche comme la neige.

«Assez parlé, dit le sergent, allumez des torches.»

Un des soldats, qui portait un panier au lieu de fusil, se baissa et se
mit à genoux pour l'ouvrir. Alors mon forçat, promenant ses regards pour
la première fois autour de lui, m'aperçut. J'avais quitté le dos de Joe
en arrivant au fossé, et je n'avais pas bougé depuis. Je le regardais,
il me regardait; je me mis à remuer mes mains et à remuer ma tête;
j'avais attendu qu'il me vît pour l'assurer de mon innocence. Il ne me
fut pas bien prouvé qu'il comprît mon intention, car il me lança un
regard que je ne compris pas non plus; ce regard ne dura qu'un instant;
mais je m'en souviens encore, comme si je l'eusse considéré une heure
durant, et même pendant toute une journée.

Le soldat qui tenait le panier se fût bientôt procuré de la lumière, et
il alluma trois ou quatre torches, qu'il distribua aux autres.
Jusqu'alors il avait fait presque noir; mais en ce moment l'obscurité
était complète. Avant de quitter l'endroit où nous étions, quatre
soldats déchargèrent leurs armes en l'air. Bientôt après, nous vîmes
d'autres torches briller dans l'obscurité derrière nous, puis d'autres
dans les marais et d'autres encore sur le bord opposé de la rivière.

«Tout va bien! dit le sergent. En route!

Nous marchions depuis peu, quand trois coups de canons retentirent tout
près de nous, avec tant de force que je croyais avoir quelque chose de
brisé dans l'oreille.

«On vous attend à bord, dit le sergent à mon forçat; on sait que nous
vous amenons. Avancez, mon bonhomme, serrez les rangs.»

Les deux hommes étaient séparés et entourés par des gardes différents.
Je tenais maintenant Joe par la main, et Joe tenait une des torches. M.
Wopsle aurait voulu retourner au logis, mais Joe était déterminé à tout
voir, et nous suivîmes le groupe des soldats et des prisonniers. Nous
marchions en ce moment sur un chemin pas trop mauvais qui longeait la
rivière, en faisant çà et là un petit détour où se trouvait un petit
fossé avec un moulin en miniature et une petite écluse pleine de vase.
En me retournant, je voyais les autres torches qui nous suivaient,
celles que nous tenions jetaient de grandes lueurs de feu sur les
chemins, et je les voyais toutes flamber, fumer et s'éteindre. Autour de
nous, tout était sombre et noir; nos lumières réchauffaient l'air qui
nous enveloppait par leurs flammes épaisses. Les prisonniers n'en
paraissaient pas fâchés, en s'avançant au milieu des mousquets. Comme
ils boitaient, nous ne pouvions aller très vite, et ils étaient si
faibles que nous fûmes obligés de nous arrêter deux ou trois fois pour
les laisser reposer.

Après une heure de marche environ, nous arrivâmes à une hutte de bois et
à un petit débarcadère. Il y avait un poste dans la hutte. On questionna
le sergent. Alors nous entrâmes dans la hutte où régnait une forte odeur
de tabac et de chaux détrempée. Il y avait un bon feu, une lampe, un
faisceau de mousquets, un tambour et un grand lit de camp en bois,
capable de contenir une douzaine de soldats à la fois. Trois ou quatre
soldats, étendus tout habillés sur ce lit, ne firent guère attention à
nous; mais ils se contentèrent de lever un moment leurs têtes
appesanties par le sommeil, puis les laissèrent retomber. Le sergent fit
ensuite une espèce de rapport et écrivit quelque chose sur un livre.
Alors, seulement, le forçat que j'appelle l'autre, fut emmené entre deux
gardes pour passer à bord le premier.

Mon forçat ne me regarda jamais, excepté cette fois. Tout le temps que
nous restâmes dans la hutte, il se tint devant le feu, en me regardant
d'un air rêveur; ou bien, mettant ses pieds sur le garde-feu, il se
retournait et considérait tristement ses gardiens, comme pour les
plaindre de leur récente aventure. Tout à coup, il fixa ses yeux sur le
sergent, et dit:

«J'ai quelque chose à dire sur mon évasion. Cela pourra empêcher
d'autres personnes d'être soupçonnées à cause de moi.

--Dites ce que vous voulez, répondit le sergent qui le regardait les
bras croisés; mais ça ne servira à rien de le dire ici. L'occasion ne
vous manquera pas d'en parler là-bas avant de... vous savez bien ce que
je veux dire....

--Je sais, mais c'est une question toute différente et une tout autre
affaire; un homme ne peut pas mourir de faim, ou du moins, moi, je ne le
pouvais pas. J'ai pris quelques vivres là-bas, dans le village, près de
l'église.

--Vous voulez dire que vous les avez volés, dit le sergent.

--Oui, et je vais vous dire où. C'est chez le forgeron.

--Holà! dit le sergent en regardant Joe.

--Holà! mon petit Pip, dit Joe en me regardant.

--C'étaient des restes, voilà ce que c'était, et une goutte de liqueur
et un pâté.

--Dites-donc, forgeron, avez-vous remarqué qu'il vous manquât quelque
chose, comme un pâté? demanda le sergent.

--Ma femme s'en est aperçue au moment même où vous êtes entré, n'est-ce
pas, mon petit Pip?

--Ainsi donc, dit mon forçat en tournant sur Joe des yeux timides sans
les arrêter sur moi, ainsi donc, c'est vous qui êtes le forgeron? Alors
je suis fâché de vous dire que j'ai mangé votre pâté.

--Dieu sait si vous avez bien fait, en tant que cela me concerne,
répondit Joe en pensant à Mrs Joe. Nous ne savons pas ce que vous avez
fait, mais nous ne voudrions pas vous voir mourir de faim pour cela,
pauvre infortuné!... N'est-ce pas, mon petit Pip?»

Le bruit que j'avais déjà entendu dans la gorge de mon forçat se fit
entendre de nouveau, et il se détourna. Le bateau revint le prendre et
la garde qui était prête; nous le suivîmes jusqu'à l'embarcadère, formé
de pierres grossières, et nous le vîmes entrer dans la barque qui
s'éloigna aussitôt, mise en mouvement par un équipage de forçats comme
lui. Aucun d'eux ne paraissait ni surpris, ni intéressé, ni fâché, ni
bien aise de le revoir; personne ne parla, si ce n'est quelqu'un, qui
dans le bateau cria comme à des chiens:

«Nagez, vous autres, et vivement!»

Ce qui était le signal pour faire jouer les rames. À la lumière des
torches, nous pûmes distinguer le noir ponton, à très peu de distance de
la vase du rivage, comme une affreuse arche de Noé. Ainsi ancré et
retenu par de massives chaînes rouillées, le ponton semblait, à ma jeune
imagination, être enchaîné comme les prisonniers. Nous vîmes le bateau
arriver au ponton, le tourner, puis disparaître. Alors on jeta le bout
des torches dans l'eau. Elles s'éteignirent, et il me sembla que tout
était fini pour mon pauvre forçat.




CHAPITRE VI.


L'état de mon esprit, à l'égard du larcin dont j'avais été déchargé
d'une manière si imprévue, ne me poussait pas à un aveu complet, mais
j'espérais qu'il sortirait de là quelque chose de bon pour moi.

Je ne me souviens pas d'avoir ressenti le moindre remords de conscience
en ce qui concernait Mrs Joe, quand la crainte d'être découvert m'eut
abandonné. Mais j'aimais Joe, sans autre raison, peut-être, dans les
premiers temps, que parce que ce cher homme se laissait aimer de moi;
et, quant à lui, ma conscience ne se tranquillisa pas si facilement. Je
sentais fort bien, (surtout quand je le vis occupé à chercher sa lime)
que j'aurais dû lui dire toute la vérité. Cependant, je n'en fis rien,
par la raison absurde que, si je le faisais, il me croirait plus
coupable que je ne l'étais réellement. La crainte de perdre la confiance
de Joe, et dès lors de m'asseoir dans le coin de la cheminée, le soir,
sans oser lever les yeux sur mon compagnon, sur mon ami perdu pour
toujours, tint ma langue clouée à mon palais. Je me figurais que si Joe
savait tout, je ne le verrais plus le soir, au coin du feu, caressant
ses beaux favoris, sans penser qu'il méditait sur ma faute. Je
m'imaginais que si Joe savait tout, je ne le verrais plus me regarder,
comme il le faisait bien souvent, et comme il l'avait encore fait hier
et aujourd'hui, quand on avait apporté la viande et le pudding sur la
table, sans se demander si je n'avais pas été visiter l'office. Je me
persuadais que si Joe savait tout, il ne pourrait plus, dans nos futures
réunions domestiques, remarquer que sa bière était plate ou épaisse,
sans que je fusse convaincu qu'il s'imaginait qu'il y avait de l'eau de
goudron, et que le rouge m'en monterait à la face. En un mot, j'étais
trop lâche pour faire ce que je savais être bien, comme j'avais été trop
lâche pour éviter ce que je savais être mal. Je n'avais encore rien
appris du monde, je ne suivais donc l'exemple de personne. Tout à fait
ignorant, je suivis le plan de conduite que je me traçais moi-même.

Comme j'avais envie de dormir un peu après avoir quitté le ponton, Joe
me prit encore une fois sur ses épaules pour me ramener à la maison. Il
dut être bien fatigué, car M. Wopsle n'en pouvait plus et était dans un
tel état de surexcitation que si l'Église eût été accessible à tout le
monde, il eût probablement excommunié l'expédition tout entière, en
commençant par Joe et par moi. Avec son peu de jugement, il était resté
assis sur la terre humide, pendant un temps très déraisonnable, si bien
qu'après avoir ôté sa redingote, pour la suspendre au feu de la cuisine,
l'état évident de son pantalon aurait réclamé les mêmes soins, si ce
n'eût été commettre un crime de lèse-convenances.

Pendant ce temps, on m'avait remis sur mes pieds et je chancelais sur le
plancher de la cuisine comme un petit ivrogne; j'étais étourdi, sans
doute parce que j'avais dormi, et sans doute aussi à cause des lumières
et du bruit que faisaient tous ces personnages qui parlaient tous en
même temps. En revenant à moi, grâce à un grand coup de poing qui me fut
administré par ma soeur entre les deux épaules, et grâce aussi à
l'exclamation stimulante: «Allons donc!... A-t-on jamais vu un pareil
gamin!» j'entendis Joe leur raconter les aveux du forçat, et tous les
invités s'évertuer à chercher par quel moyen il avait pu pénétrer
jusqu'au garde-manger. M. Pumblechook découvrit, après une mystérieux
examen des lieux, qu'il avait dû gagner d'abord le toit de la forge,
puis le toit de la maison, et que de là il s'était laissé glisser, à
l'aide d'une corde, par la cheminée de la cuisine; et comme M.
Pumblechook était un homme influent et positif, et qu'il conduisait
lui-même sa voiture, au vu et au su de tout le monde, on admit que les
choses avaient dû se passer ainsi qu'il le disait. M. Wopsle eut beau
crier: «Mais non! Mais non!» avec la faible voix d'un homme fatigué,
comme il n'apportait aucune théorie à l'appui de sa négation et qu'il
n'avait pas d'habit sur le dos, on n'y fit aucune attention, sans
compter qu'il se dégageait une vapeur épaisse du fond de son pantalon,
qu'il tenait tourné vers le feu de la cuisine pour en faire évaporer
l'humidité. On comprendra que tout cela n'était pas fait pour inspirer
une grande confiance.

C'est tout ce que j'entendis ce soir là, jusqu'au moment où ma soeur
m'empoigna comme un coupable, en me reprochant d'avoir dormi sous les
yeux de toute la société, et me mena coucher en me tirant par la main
avec une violence telle, qu'en marchant je faisais autant de bruit que
si j'eusse traîné cinquante paires de bottes sur les escaliers. Mon
esprit, tendu et agité dès le matin, ainsi que je l'ai déjà dit, resta
dans cet état longtemps encore, après qu'on eût laissé tomber dans
l'oubli ce terrible sujet, dont on ne parla plus que dans des occasions
tout à fait exceptionnelles.




CHAPITRE VII.


À cette époque, quand je lisais dans le cimetière les inscriptions des
tombeaux, j'étais juste assez savant pour les épeler, et encore le sens
que je formais de leur construction, n'était-il pas toujours très
correct. Par exemple, je comprenais que: «_Épouse du ci-dessus_» était
un compliment adressé à mon père dans un monde meilleur; et si, sur la
tombe d'un de mes parents défunts, j'avais lu n'importe quel titre de
parenté suivi de ces mots: «_du ci-dessus»_, je n'aurais pas manqué de
prendre l'opinion la plus triste de ce membre de la famille. Mes notions
théologiques, que je n'avais puisées que dans le catéchisme, n'étaient
pas non plus parfaitement exactes, car je me souviens que lorsqu'on
m'invitait à suivre «le droit chemin» durant toute ma vie, je supposais
que cela voulait dire qu'il me fallait toujours suivre le même chemin
pour rentrer ou sortir de chez nous, sans jamais me détourner, en
passant par la maison du charron ou bien encore par le moulin.

Je devais être, dès que je serais en âge, l'apprenti de Joe; jusque là,
je n'avais pas à prétendre à aucune autre dignité, qu'à ce que Mrs Joe
appelait être dorloté, et que je traduisais, moi, par être trop bourré.
Non seulement je servais d'aide à la forge, mais si quelque voisin
avait, par hasard, besoin d'un mannequin pour effrayer les oiseaux, ou
de quelqu'un pour ramasser les pierres, ou faire n'importe quelle autre
besogne du même genre, j'étais honoré de cet emploi. Cependant, afin de
ménager la dignité de notre position élevée de ne pas la compromettre,
on avait placé sur le manteau de la cheminée de la cuisine une tirelire
dans laquelle, on le disait à tout le monde, tout ce que je gagnais
était versé. Mais j'ai une vague idée que mes épargnes ont dû contribuer
un jour à la liquidation de la Dette Nationale. Tout ce que je sais,
c'est que je n'ai jamais, pour ma part, espéré participer à ce trésor.

La grande tante de M. Wopsle tenait une école du soir dans le village,
c'est-à-dire que c'était une vieille femme ridicule, d'un mérite fort
restreint, et qui avait des infirmités sans nombre; elle avait
l'habitude de dormir de six à sept heures du soir, en présence d'enfants
qui payaient chacun deux pence par semaine pour la voir se livrer à ce
repos salutaire. Elle louait un petit cottage, dont M. Wopsle occupait
l'étage supérieur, où nous autres écoliers l'entendions habituellement
lire à haute voix, et quelquefois frapper de grands coups de pied sur le
plancher. On croyait généralement que M. Wopsle inspectait l'école une
fois par semaine, mais ce n'était qu'une pure fiction.; tout ce qu'il
faisait, dans ces occasions, c'était de relever les parements de son
habit, de passer la main dans ses cheveux, et de nous débiter le
discours de Marc Antoine sur le corps de César; puis venait
invariablement l'ode de Collins sur les Passions, après laquelle je ne
pouvais m'empêcher de comparer M. Wopsle à la Vengeance rejetant son
épée teinte de sang et vociférant pour ramasser la trompette qui doit
annoncer la Guerre. Je n'étais pas alors ce que je devins plus tard:
quand j'atteignis l'âge des passions et que je les comparai à Collins et
à Wopsle, ce fut au grand désavantage de ces deux gentlemen.

La grand'tante de M. Wopsle, indépendamment de cette maison d'éducation,
tenait dans la même chambre une petite boutique de toutes sortes de
petites choses. Elle n'avait elle-même aucune idée de ce qu'elle avait
en magasin, ni de la valeur de ces objets; mais il y avait dans un
tiroir un mémorandum graisseux, qui servait de catalogue et indiquait
les prix. À l'aide de cet oracle infaillible, Biddy présidait à toutes
les transactions commerciales. Biddy était la petite-fille de la
grand'tante de M. Wopsle. J'avoue que je n'ai jamais pu trouver à quel
degré elle était parente de ce dernier. Biddy était orpheline comme moi;
comme moi aussi elle avait été élevée à la main. Elle se faisait surtout
remarquer par ses extrémités, car ses cheveux n'étaient jamais peignés,
ses mains toujours sales, et ses souliers n'étant jamais entrés qu'à
moitié, laissaient sortir ses talons. Je ferai remarquer que cette
description ne doit s'appliquer qu'aux jours de la semaine; les
Dimanches elle se nettoyait à fond pour se rendre à l'église.

Grâce à mon application, et bien plus avec l'aide de Biddy qu'avec celle
de la grand'tante de M. Wopsle, je m'escrimais avec l'alphabet comme
avec un buisson de ronces, et j'étais très fatigué et très égratigné par
chaque lettre. Ensuite, je tombai parmi ces neuf gredins de chiffres,
qui semblaient chaque soir prendre un nouveau déguisement pour éviter
d'être reconnus. Mais à la fin, je commençai à lire, écrire et calculer,
le tout à l'aveuglette et en tâtonnant, et sur une très petite échelle.

Un soir, j'étais assis dans le coin de la cheminée, mon ardoise sur les
genoux, m'évertuant à écrire une lettre à Joe. Je pense que cela devait
être une année au moins après notre expédition dans les marais, car
c'était en hiver et il gelait très fort. J'avais devant moi, par terre,
un alphabet auquel je me reportais à tout moment; je réussis donc, après
une ou deux heures de travail, à tracer cette épître:

«Mont chaiR JO j'ai ce Pair queux tU es bien PortaNt, j'aI ce Pair Osi
qUe je seré bien TO capabe dE Td JO, Alor NouseronT Contan et croy moa
ToN amI PiP.»

Je dois dire qu'il n'était pas indispensable que je communiquasse avec
Joe par lettres, d'autant plus qu'il était assis à côté de moi, et que
nous étions seuls; mais je lui remis de ma propre main cette missive,
écrite sur l'ardoise avec le crayon, et il la reçut comme un miracle
d'érudition.

«Ah! mon petit Pip! s'écria Joe en ouvrant ses grands yeux bleus; je
dis, mon petit Pip, que tu es un fier savant, toi!

--Je voudrais bien être savant,» lui répondis-je.

Et en jetant un coup d'oeil sur l'ardoise, il me sembla que l'écriture
suivait une légère inclination de bas en haut.

«Ah! ah! voilà un J, dit Joe, et un O, ma parole d'honneur! Oui, un J et
un O, mon petit Pip, ça fait Joe.»

Jamais je n'avais entendu Joe lire à haute voix aussi longtemps, et
j'avais remarqué à l'église, le dernier Dimanche, alors que je tenais
notre livre de prières à l'envers, qu'il le trouvait tout aussi bien à
sa convenance que si je l'eusse tenu dans le bon sens. Voulant donc
saisir la présente occasion de m'assurer si, en enseignant Joe, j'aurais
affaire à un commençant, je lui dis:

«Oh! mais, lis le reste, Joe.

--Le reste.... Hein!... mon petit Pip?... dit Joe en promenant lentement
son regard sur l'ardoise, une... deux... trois.... Eh bien, il y a trois
J et trois O, ça fait trois Joe, Pip!»

Je me penchai sur Joe, et en suivant avec mon doigt, je lui lus la
lettre tout entière.

«C'est étonnant, dit Joe quand j'eus fini, tu es un fameux écolier.

--Comment épelles-tu Gargery, Joe? lui demandai-je avec un petit air
d'indulgence.

--Je ne l'épelle pas du tout, dit Joe.

--Mais en supposant que tu l'épelles?

--Il ne faut pas le supposer, mon petit Pip, dit Joe, quoique j'aime
énormément la lecture.

--Vraiment, Joe?

--Énormément. Mon petit Pip, dit Joe, donne-moi un bon livre ou un bon
journal, et mets-moi près d'un bon feu, et je ne demande pas mieux.
Seigneur! ajouta-t-il après s'être frotté les genoux durant un moment,
quand on arrive à un J et à un O, on se dit comme cela, j'y suis enfin,
un J et un O, ça fait Joe; c'est une fameuse lecture tout de même!»

Je conclus de là, qu'ainsi que la vapeur, l'éducation de Joe était
encore en enfance. Je continuai à l'interroger:

«Es-tu jamais allé à l'école, quand tu étais petit comme moi?

--Non, mon petit Pip.

--Pourquoi, Joe?

--Parce que, mon petit Pip, dit Joe en prenant le poker, et se livrant à
son occupation habituelle quand il était rêveur, c'est-à-dire en se
mettant à tisonner le feu; je vais te dire. Mon père, mon petit Pip,
s'adonnait à la boisson, et quand il avait bu, il frappait à coups de
marteau sur ma mère, sans miséricorde, c'était presque la seule personne
qu'il eût à frapper, excepté moi, et il me frappait avec toute la
vigueur qu'il aurait dû mettre à frapper son enclume. Tu m'écoutes,
et... tu me comprends, mon petit Pip, n'est-ce pas?

--Oui, Joe.

--En conséquence, ma mère et moi, nous quittâmes mon père à plusieurs
reprises; alors ma mère, en s'en allant à son ouvrage, me disait: «Joe,
s'il plaît à Dieu, tu auras une bonne éducation.» Et elle me mettait à
l'école. Mais mon père avait cela de bon dans sa dureté, qu'il ne
pouvait se passer longtemps de nous: donc, il s'en venait avec un tas de
monde faire un tel tapage à la porte des maisons où nous étions, que les
habitants n'avaient qu'une chose à faire, c'était de nous livrer à lui.
Alors, il nous emmenait chez nous, et là il nous frappait de plus belle;
comme tu le penses bien, mon petit Pip, dit Joe en laissant le feu et le
poker en repos pour réfléchir; tout cela n'avançait pas mon éducation.

--Certainement non, mon pauvre Joe!

--Cependant, prends garde, mon petit Pip, continua Joe, en reprenant le
poker, et en donnant deux ou trois coups fort judicieux dans le foyer,
il faut rendre justice à chacun: mon père avait cela de bon, vois-tu?»

Je ne voyais rien de bon dans tout cela; mais je ne le lui dis pas.

«Oui, continua Joe, il fallait que quelqu'un fît bouillir la marmite;
sans cela, la marmite n'aurait pas bouilli du tout, sais-tu?...»

Je le savais et je te le dis.

«En conséquence, mon père ne m'empêchait pas d'aller travailler; c'est
ainsi que je me mis à apprendre mon métier actuel, qui était aussi le
sien, et je travaillais dur, je t'en réponds, mon petit Pip. Je vins à
bout de le soutenir jusqu'à sa mort et de le faire enterrer
convenablement, et j'avais l'intention de faire écrire sur sa tombe:
«_Souviens-toi, lecteur, que, malgré ses torts, il avait eu du bon dans
sa dureté._»

Joe récita cette épitaphe avec un certain orgueil, qui me fit lui
demander si par hasard il ne l'aurait pas composée lui-même.

«Je l'ai composée moi-même, dit Joe, et d'un seul jet, comme qui dirait
forger un fer à cheval d'un seul coup de marteau. Je n'ai jamais été
aussi surpris de ma vie; je ne pouvais en croire mes propres yeux; à te
dire vrai, je ne pouvais croire que c'était mon ouvrage. Comme je te le
disais, mon petit Pip, j'avais eu l'intention de faire graver cela sur
sa tombe; mais la poésie ne se donne pas: qu'on la grave en creux ou en
relief, en ronde ou en gothique, ça coûte de l'argent, et je n'en fis
rien. Sans parler des croquemorts, tout l'argent que je pus épargner fut
pour ma mère. Elle était d'une pauvre santé et bien cassée, la pauvre
femme! Elle ne tarda pas à suivre mon père et à goûter à son tour la
paix éternelle.»

Les gros yeux bleus de Joe se mouillèrent de larmes; il en frotta
d'abord un, puis l'autre, avec le pommeau du poker, objet peu convenable
pour cet usage, il faut l'avouer.

«J'étais bien isolé, alors, dit Joe, car je vivais seul ici. Je fis
connaissance de ta soeur, tu sais, mon petit Pip...»

Et il me regardait comme s'il n'ignorait pas que mon opinion différât de
la sienne; «... et ta soeur est un beau corps de femme.»

Je regardai le feu pour ne pas laisser voir à Joe le doute qui se
peignait sur ma physionomie.

«Quelles que soient les opinions de la famille ou du monde à cet égard,
mon petit Pip, ta soeur est, comme je te le dis... un... beau...
corps... de... femme...,» dit Joe en frappant avec le poker le charbon
de terre à chaque mot qu'il disait.

Je ne trouvai rien de mieux à dire que ceci:

«Je suis bien aise de te voir penser ainsi, Joe.

--Et moi aussi, reprit-il en me pinçant amicalement, je suis bien aise
de le penser, mon petit Pip.... Un peu rousse et un peu osseuse, par-ci
par là; mais qu'est-ce que cela me fait, à moi?»

J'observai, avec beaucoup de justesse, que si cela ne lui faisait rien à
lui, à plus forte raison, cela ne devait rien faire aux autres.

«Certainement! fit Joe. Tu as raison, mon petit Pip! Quand je fis la
connaissance de ta soeur, elle me dit comment elle t'élevait «à la
main!» ce qui était très bon de sa part, comme disaient les autres, et
moi-même je finis par dire comme eux. Quant à toi, ajouta Joe qui avait
l'air de considérer quelque chose de très laid, si tu avais pu voir
combien tu étais maigre et chétif, mon pauvre garçon, tu aurais conservé
la plus triste opinion de toi-même!

--Ce que tu dis là n'est pas très consolant, mais ça ne fait rien, Joe.

--Mais ça me faisait quelque chose à moi, reprit-il avec tendresse et
simplicité. Aussi, quand j'offris à ta soeur de devenir ma compagne;
quand à l'église et d'autres fois, je la priais de m'accompagner à la
forge, je lui dis: «Amenez le pauvre petit avec vous.... Que Dieu
bénisse le pauvre cher petit, il y a place pour lui à la forge!»

J'éclatai en sanglots et saisis Joe par le cou, en lui demandant pardon.
Il laissa tomber le poker pour m'embrasser, et me dit:

«Nous serons toujours les meilleurs amis du monde, mon petit Pip,
n'est-ce pas?... Ne pleure pas, mon petit Pip...»

Après cette petite interruption, Joe reprit:

«Eh bien! tu vois, mon petit Pip, où nous en sommes; maintenant, en te
tenant dans mes bras et sur mon coeur, je dois te prévenir que je suis
affreusement triste, oui, tout ce qu'il y a de plus triste; mais il ne
faut pas que Mrs Joe s'en doute. Il faut que cela reste un secret, si je
puis m'exprimer ainsi. Et pourquoi un secret? Le pourquoi, je vais te le
dire, mon petit Pip.»

Il avait repris le poker, sans lequel il semblait ne pouvoir mener à
bonne fin sa démonstration.

«Ta soeur s'est adonnée au gouvernement.

Adonnée au gouvernement, Joe? repris-je étonné; car il m'était venu la
drôle d'idée (je craignais et j'allais même jusqu'à espérer) que Joe
s'était séparé de sa femme en faveur des Lords de l'Amirauté ou des
Lords de la Trésorerie.

--Adonnée au gouvernement, répéta Joe; je veux dire par là qu'elle nous
gouverne, toi et moi.

--Oh!

--Et elle ne tient pas à avoir chez elle des gens instruits, continua
Joe, et moi moins qu'un autre, dans la crainte que je ne secoue le joug
comme un rebelle, vois-tu.»

J'allais demander pourquoi il ne le faisait pas, quand Joe m'arrêta.

«Attends un peu, je sais ce que tu veux dire, mon petit Pip, attends un
peu! Je ne nie pas que Mrs Joe ne nous traite quelquefois comme des
nègres, et qu'à certaines époques elle ne nous tombe dessus avec une
violence que nous ne méritons pas: à ces époques, quand ta soeur a la
tête montée, mon petit Pip, je dois avouer que je la trouve un peu
brusque.»

Joe n'avait dit ces paroles qu'après avoir regardé du côté de la porte,
et en baissant la voix.

«Pourquoi je ne me révolte pas?... Voilà ce que tu allais me demander,
quand je t'ai interrompu, Pip?

--Oui, Joe.

--Eh bien! dit Joe en passant son poker dans sa main gauche, afin de
pouvoir caresser ses favoris de sa main droite, ta soeur est un esprit
fort, un esprit fort, un esprit fort, tu m'entends bien?

--Qu'est-ce que c'est que cela?» demandai-je, dans l'espoir de
l'empêcher d'aller plus loin.

Mais Joe était mieux préparé pour sa définition que je ne m'y étais
attendu; il m'arrêta par une argumentation évasive, et me répondit en me
regardant en face:

«Elle!... mais moi, je ne suis pas un esprit fort, reprit Joe en cessant
de me regarder en face, et ce que je vais te dire est parfaitement
sérieux, mon petit Pip. Je vois toujours ma pauvre mère, mourant à petit
feu et ne pouvant goûter un seul jour de tranquillité pendant sa vie; de
sorte que je crains toujours d'être dans la mauvaise voie et de ne pas
faire tout ce qu'il faut pour rendre une femme heureuse, et je préfère
de beaucoup être un peu malmené moi-même; je voudrais qu'il n'existât
pas de Tickler pour toi, mon petit Pip; je voudrais faire tout tomber
sur moi, mais tu vois que je n'y puis absolument rien.»

Malgré mon jeune âge, je crois que de ce moment j'eus une nouvelle
admiration pour Joe. Dès lors nous fûmes égaux comme nous l'avions été
auparavant; mais, à partir de ce jour, je crois que je considérai Joe
avec un nouveau sentiment, et que ce sentiment partait du fond de mon
coeur.

«Quoi qu'il en soit, dit Joe, en se levant pour alimenter le feu, huit
heures vont sonner au coucou hollandais, et elle n'est pas encore
rentrée.... J'espère bien que la jument de l'oncle Pumblechook ne l'a
pas jetée à terre.»

Mrs Joe allait de temps à autre faire quelques petites tournées avec
l'oncle Pumblechook. C'était surtout les jours de marché. Elle l'aidait
en ces circonstances à acheter les objets de consommation ou de ménage,
dont l'acquisition réclame les conseils d'une femme, car l'oncle
Pumblechook était célibataire et n'avait aucune confiance dans sa
domestique. Ce jour-là étant jour de marché, cela expliquait donc
l'absence de Mrs Joe.

Joe arrangeait le feu, balayait devant la cheminée, puis nous allions à
la porte pour écouter si l'on n'entendait pas venir la voiture de
l'oncle Pumblechook. La nuit était froide et sèche, le vent pénétrant,
il gelait ferme, un homme serait mort en passant cette nuit-là dans les
marais. Je levais les yeux vers les étoiles, et je me figurais combien
il devait être terrible pour un homme de les regarder en se sentant
mourir de froid, sans trouver de secours ou de pitié dans cette
multitude étincelante.

«Voilà la jument! dit Joe; elle sonne comme un carillon!»

Effectivement, le bruit des fers de la jument se faisait entendre sur
la route durcie par la gelée; l'animal trottait même plus gaiement qu'à
son ordinaire. Nous plaçâmes dehors une chaise pour aider à descendre
Mrs Joe, après avoir avivé le foyer de façon à ce qu'elle pût apercevoir
la lumière par la fenêtre, et s'assurer que rien n'était en désordre
dans la cuisine. Quand nous eûmes terminé tous ces préparatifs, les
voyageurs étaient arrivés à la porte, enveloppés jusqu'aux yeux. Mrs Joe
descendit sans trop de peine et l'oncle Pumblechook aussi. Ce dernier
vint nous rejoindre à la cuisine, après avoir étendu une couverture sur
le dos de son cheval. Ils avaient si froid tous les deux, qu'ils
semblaient attirer toute la chaleur du foyer.

«Allons, dit Mrs Joe, en ôtant à la hâte son manteau et en rejetant
vivement en arrière son chapeau, qui resta suspendu par les cordons
derrière son épaule; si ce garçon-là ne montre pas de reconnaissance ce
soir, il n'en montrera jamais!»

J'avais l'air aussi reconnaissant qu'on peut l'avoir, quand on ne sait
pas pourquoi on doit exprimer sa gratitude.

«Il faut seulement espérer, dit ma soeur, qu'on ne le choiera pas trop;
mais je crains bien le contraire.

--Soyez sans inquiétude, ma nièce, dit M. Pumblechook, il n'y a rien à
craindre avec elle.»

Elle?... Je levai les yeux sur Joe en lui faisant signe des lèvres et
des sourcils: «Elle?» Joe me répondit par un mouvement tout à fait
semblable: «Elle?» Ma soeur ayant surpris son mouvement, il passa le
revers de sa main sur son nez, en la regardant avec l'air conciliant qui
lui était habituel en ces occasions.

«Eh bien! dit ma soeur de sa voix hargneuse, qu'est-ce que tu as à
regarder ainsi?... le feu est-il à la maison?

--Quelqu'un, hasarda poliment Joe, a dit: Elle.

--Et c'est bien Elle qu'il faut dire, je suppose, dit ma soeur, à moins
que tu ne prennes miss Havisham pour un homme; mais j'espère que tu n'es
pas encore assez bête pour cela.

--Miss Havisham de la ville? dit Joe.

--Y a-t-il une miss Havisham à la campagne? repartit ma soeur. Elle a
besoin que ce garçon aille là-bas et il y va, et il tâchera d'être
content, ajouta-t-elle en levant la tête, comme pour m'encourager à être
gai et content, ou bien je m'en mêlerai.»

J'avais entendu parler de miss Havisham. Qui n'avait pas entendu parler
de miss Havisham à plusieurs milles à la ronde comme d'une dame
immensément riche et morose, habitant une vaste maison, à l'aspect
terrible, fortifiée contre les voleurs, et qui vivait d'une manière fort
retirée?

Assurément! dit Joe étonné. Mais je me demande comment elle a connu mon
petit Pip!

--Imbécile! dit ma soeur, qui t'a dit qu'elle le connût?

--Quelqu'un, reprit Joe avec beaucoup d'égards, a dit qu'elle le
demandait et qu'elle avait besoin de lui.

--Et n'a-t-elle pas pu demander à l'oncle Pumblechook, s'il ne
connaissait pas un garçon qui pût la distraire? Ne se peut-il pas que
l'oncle Pumblechook soit un de ses locataires et qu'il aille
quelquefois, nous ne te dirons pas si c'est tous les trois mois, ou tous
les six mois, ce qui serait t'en dire trop long, mais quelquefois, payer
son loyer? Et n'a-t-elle pas pu demander à l'oncle Pumblechook s'il
connaissait quelqu'un qui pût lui convenir, et l'oncle Pumblechook, qui
pense à nous sans cesse, quoique tu croies peut-être tout le contraire,
Joseph, ajouta-t-elle d'un ton de profond reproche, comme si Joe eût été
le plus endurci des neveux, n'a-t-il pas bien pu parler de ce garçon,
de cette mauvaise tête-là? Je déclare solennellement que moi, je ne
l'aurais pas fait!

--Très bien! s'écria l'oncle Pumblechook, voilà qui est parfaitement
clair et précis, très bien! très bien! Maintenant, Joseph, tu sais tout.

--Non, Joseph, reprit ma soeur, toujours d'un ton de reproche, tandis
que Joe passait et repassait le revers de sa main sous son nez, tu ne
sais pas encore tout, quoi que tu en puisses penser, et quoi que tu
puisses croire que tu le sais; mais il n'en est rien, car tu ne sais pas
que l'oncle Pumblechook, prenant à coeur tout ce qui nous concerne, et
voyant que l'entrée de ce garçon chez miss Havisham, était un premier
pas vers la fortune, m'a offert de l'emmener ce soir même dans sa
voiture; de le garder la nuit chez lui; et de le présenter lui-même à
mis Havisham demain matin. Eh! mon Dieu, qu'est-ce donc que je fais là?
s'écria ma soeur tout à coup, en rejetant son chapeau par un mouvement
de désespoir, je reste là à causer avec des imbéciles, des bêtes brutes,
pendant que l'oncle Pumblechook attend; que la jument s'enrhume à la
porte; et que ce mauvais sujet-là est encore tout couvert de crotte et
de saletés, depuis le bout des cheveux jusqu'à la semelle de ses
souliers!»

Sur ce, elle fondit sur moi comme un aigle sur un agneau; elle me saisit
la tête, me la plongea à plusieurs reprises dans un baquet plein d'eau,
me savonna, m'essuya, me bourra, m'égratigna, et me ratissa jusqu'à ce
que je ne fusse plus moi-même. (Je puis remarquer ici que je m'imagine
connaître mieux qu'aucune autorité vivante, les sillons et les
cicatrices que produit une alliance, en repassant et repassant sans
pitié sur un visage humain.)

Quand mes ablutions furent terminées, on me fit entrer dans du linge
neuf, de l'espèce la plus rude, comme un jeune pénitent dans son
cilice; on m'empaqueta dans mes habits les plus étroits, mes terribles
habits! puis on me remit entre les mains de M. Pumblechook, qui me reçut
officiellement comme s'il eût été le shériff, et qui débita le speech
suivant: je savais qu'il avait manqué mourir en le composant:

«Mon garçon, sois toujours reconnaissant envers tes parents et tes amis,
mais surtout envers ceux qui t'ont élevé, à la main!

--Adieu, Joe!

--Dieu te bénisse, mon petit Pip!»

Je ne l'avais jamais quitté jusqu'alors, et, grâce à mon émotion, mêlée
à mon eau de savon, je ne pus tout d'abord voir les étoiles en montant
dans la carriole; bientôt cependant, elles se détachèrent une à une sur
le velours du ciel, mais sans jeter aucune lumière sur ce que j'allais
faire chez miss Havisham.




CHAPITRE VIII.


La maison de M. Pumblechook, située dans la Grande Rue, était poudreuse,
comme doit l'être toute maison de blatier et de grainetier. Je pensais,
à part moi, qu'il devait être un homme bienheureux, avec une telle
quantité de petits tiroirs dans sa boutique; et je me demandais, en
regardant dans l'un des tiroirs inférieurs, et en considérant les petits
paquets de papier qui y étaient entassés, si les graines et les oignons
qu'ils contenaient étaient essentiellement désireux de sortir un jour de
leur prison pour aller germer en plein champ.

C'était le lendemain matin de mon arrivée que je me livrai à ces
remarques. La veille au soir, on m'avait envoyé coucher dans un grenier
si bas de plafond, dans le coin où était le lit, que je calculai qu'une
fois dans ce lit les tuiles du toit n'étaient guère à plus d'un pied
au-dessus de ma tête. Ce même matin, je découvris qu'il existait une
grande affinité entre les graines et le velours à côtes. M. Pumblechook
portait du velours à côtes, ainsi que son garçon de boutique; de sorte
qu'il y avait une odeur générale répandue sur le velours à côtes qui
ressemblait tellement à l'odeur des graines, et dans les graines une
telle odeur de velours à côtes, qu'on n'aurait pu dire que très
difficilement laquelle des deux odeurs dominait. Je remarquai en même
temps que M. Pumblechook paraissait réussir dans son commerce en
regardant le sellier de l'autre côté de la rue, lequel sellier semblait
n'avoir autre chose à faire dans l'existence qu'à mettre ses mains dans
ses poches et à fixer le carrossier, qui, à son tour, gagnait sa vie en
contemplant, les deux bras croisés, le boulanger qui, de son côté, ne
quittait pas des yeux le mercier; celui-ci se croisait aussi les bras et
dévisageait l'épicier, qui, sur le pas de sa porte, bayait à
l'apothicaire. L'horloger, toujours penché sur une petite table avec son
verre grossissant dans l'oeil, et toujours espionné par un groupe de
commères à travers le vitrage de la devanture de sa boutique, semblait
être la seule personne, dans la Grande-Rue, qui donnât vraiment quelque
attention à son travail.

M. Pumblechook et moi nous déjeunâmes à huit heures dans
l'arrière-boutique, tandis que le garçon de magasin, assis sur un sac de
pois dans la boutique même, savourait une tasse de thé et un énorme
morceau de pain et de beurre. Je considérais M. Pumblechook comme une
pauvre société. Sans compter qu'ayant été prévenu par ma soeur que mes
repas devaient avoir un certain caractère de diète mortifiante et
pénitentielle, il me donna le plus de mie possible, combinée avec une
parcelle inappréciable de beurre, et mit dans mon lait une telle
quantité d'eau chaude, qu'il eût autant valu me retrancher le lait tout
à fait; de plus, sa conversation roulait toujours sur l'arithmétique. Le
matin, quand je lui dis poliment bonjour, il me répondit:

«Sept fois neuf, mon garçon?»

Comment aurais-je pu répondre, interrogé de cette manière, dans un
pareil lieu et l'estomac creux! J'avais faim; mais avant que j'eusse le
temps d'avaler une seule bouchée, il commença une addition qui dura
pendant tout le déjeuner.

«Sept?... et quatre?... et huit?... et six?... et deux?... et dix?...»

Et ainsi de suite. Après chaque nombre, j'avais à peine le temps de
mordre une bouchée, ou de boire une gorgée, pendant qu'étalé dans son
fauteuil et ne songeant à rien, il mangeait du jambon frit et un petit
pain chaud, de la manière la plus gloutonne, si j'ose me servir de cette
expression irrévérencieuse.

On comprendra que je vis arriver avec bonheur le moment de nous rendre
chez miss Havisham; quoique je ne fusse pas parfaitement rassuré sur la
manière dont j'allais être reçu sous le toit de cette dame. En moins
d'un quart d'heure, nous arrivâmes à la maison de miss Havisham qui
était construite en vieilles briques, d'un aspect lugubre, et avait une
grande grille en fer. Quelques une des fenêtres avaient été murées; le
bas de toutes celles qui restaient avait été grillé. Il y avait une cour
devant la maison, elle était également grillée, de sorte qu'après avoir
sonné, nous dûmes attendre qu'on vînt nous ouvrir. En attendant, je
jetai un coup d'oeil à l'intérieur, bien que M. Pumblechook m'eût dit:

«Cinq et quatorze?»

Mais je fis semblant de ne pas l'entendre. Je vis que d'un côté de la
maison il y avait une brasserie; on n'y travaillait pas et elle
paraissait n'avoir pas servi depuis longtemps.

On ouvrit une fenêtre, et une voix claire demanda:

«Qui est là?»

À quoi mon compagnon répondit:

«Pumblechook.

--Très bien!» répondit la voix.

Puis la fenêtre se referma, et une jeune femme traversa la cour avec un
trousseau de clefs à la main.

«Voici Pip, dit M. Pumblechook.

--Ah! vraiment, répondit la jeune femme, qui était fort jolie et
paraissait très fière. Entre, Pip.»

M. Pumblechook allait entrer aussi quand elle l'arrêta avec la porte:

«Oh! dit-elle, est-ce que vous voulez voir miss Havisham?

--Oui, si miss Havisham désire me voir, répondit M. Pumblechook
désappointé.

--Ah! dit la jeune femme, mais vous voyez bien qu'elle ne le désire
pas.»

Elle dit ces paroles d'une façon qui admettait si peu d'insistance que,
malgré sa dignité offensée, M. Pumblechook ne put protester, mais il me
lança un coup d'oeil sévère, comme si je lui avais fait quelque chose!
et il partit en m'adressant ces paroles de reproche:

«Mon garçon, que ta conduite ici fasse honneur à ceux qui t'ont élevé à
la main!»

Je craignais qu'il ne revînt pour me crier à travers la grille:

«Et seize?...»

Mais il n'en fit rien.

Ma jeune introductrice ferma la grille, et nous traversâmes la cour.
Elle était pavée et très propre; mais l'herbe poussait entre chaque
pavé. Un petit passage conduisait à la brasserie, dont les portes
étaient ouvertes. La brasserie était vide et hors de service. Le vent
semblait plus froid que dans la rue, et il faisait entendre en
s'engouffrant dans les ouvertures de la brasserie, un sifflement aigu,
semblable au bruit de la tempête battant les agrès d'un navire.

Elle vit que je regardais du côté de la brasserie, et elle me dit:

«Tu pourrais boire tout ce qui se brasse de bière là-dedans,
aujourd'hui, sans te faire de mal, mon garçon.

--Je le crois bien, mademoiselle, répondis-je d'un air rusé.

--Il vaut mieux ne pas essayer de brasser de la bière dans ce lieu, elle
surirait bientôt, n'est-ce pas, mon garçon?

--Je le crois, mademoiselle.

--Ce n'est pas que personne soit tenté de l'essayer, ajouta-t-elle, et
la brasserie ne servira plus guère. Quant à la bière, il y en a assez
dans les caves pour noyer Manor House tout entier.

--Est-ce que c'est là le nom de la maison, mademoiselle?

--C'est un de ses noms, mon garçon.

--Elle en a donc plusieurs, mademoiselle?

--Elle en avait encore un autre, l'autre nom était Satis, qui, en grec,
en latin ou en hébreu, je ne sais lequel des trois, et cela m'est égal,
veut dire: Assez.

--Maison Assez? dis-je. Quel drôle de nom, mademoiselle.

--Oui, répondit-elle. Cela signifie que celui qui la possédait n'avait
besoin de rien autre chose. Je trouve que, dans ce temps-là, on était
facile à contenter. Mais dépêchons, mon garçon.»

Bien qu'elle m'appelât à chaque instant: «Mon garçon,» avec un sans-gêne
qui n'était pas très flatteur, elle était de mon âge, à très peu de
chose près. Elle paraissait cependant plus âgée que moi, parce qu'elle
était fille, belle et bien mise, et elle avait avec moi un petit air de
protection, comme si elle eût eu vingt et un ans et qu'elle eût été
reine.

Nous entrâmes dans la maison par une porte de côté; la grande porte
d'entrée avait deux chaînes, et la première chose que je remarquai,
c'est que les corridors étaient entièrement noirs, et que ma conductrice
y avait laissé une chandelle allumée. Mon introductrice prit la
chandelle; nous passâmes à travers de nombreux corridors, nous montâmes
un escalier: tout cela était toujours tout noir, et nous n'avions que la
chandelle pour nous éclairer.

Nous arrivâmes enfin à la porte d'une chambre; là, elle me dit:

«Entre....

--Après vous, mademoiselle,» lui répondis-je d'un ton plus moqueur que
poli.

À cela elle me répliqua:

«Voyons, pas de niaiseries, mon garçon; c'est ridicule, je n'entre pas.»

Et elle s'éloigna avec un air de dédain; et ce qui était pire, elle
emporta la chandelle.

Je n'étais pas fort rassuré; cependant je n'avais qu'une chose à faire,
c'était de frapper à la porte. Je frappai. De l'intérieur, quelqu'un me
cria d'entrer. J'entrai donc, et je me trouvai dans une chambre assez
vaste, éclairée par des bougies, car pas le moindre rayon de soleil n'y
pénétrait. C'était un cabinet de toilette, à en juger par les meubles,
quoique la forme et l'usage de la plupart d'entre eux me fussent
inconnus; mais je remarquai surtout une table drapée, surmontée d'un
miroir doré, que je pensai, à première vue devoir être la toilette d'une
grande dame.

Je n'aurais peut-être pas fait cette réflexion sitôt, si dès en
entrant, je n'avais vu, en effet, une belle dame assise à cette
toilette, mais je ne saurais le dire. Dans un fauteuil, le coude appuyé
sur cette table et la tête penchée sur sa main, était assise la femme la
plus singulière que j'eusse jamais vue et que je verrai jamais.

Elle portait de riches atours, dentelles, satins et soies, le tout
blanc; ses souliers mêmes étaient blancs. Un long voile blanc tombait de
ses cheveux; elle avait sur la tête une couronne de mariée; mais ses
cheveux étaient tout blancs. De beaux diamants étincelaient à ses mains
et autour de son cou et quelques autres étaient restés sur la table. Des
habits moins somptueux que ceux qu'elle portait étaient à demi sortis
d'un coffre et éparpillés alentour. Elle n'avait pas entièrement terminé
sa toilette, car elle n'avait chaussé qu'un soulier; l'autre était sur
la table près de sa main, son voile n'était posé qu'à demi; elle n'avait
encore ni sa montre ni sa chaîne, et quelques dentelles, qui devaient
orner son sein, étaient avec ses bijoux, son mouchoir, ses gants,
quelques fleurs et un livre de prières, confusément entassées autour du
miroir.

Ce ne fut pas dans le premier moment que je vis toutes ces choses,
quoique j'en visse plus au premier abord qu'on ne pourrait le supposer.
Mais je vis bien vite que tout ce qui me paraissait d'une blancheur
extrême, ne l'était plus depuis longtemps; cela avait perdu tout son
lustre, et était fané et jauni. Je vis que dans sa robe nuptiale, la
fiancée était flétrie, comme ses vêtements, comme ses fleurs, et qu'elle
n'avait conservé rien de brillant que ses yeux caves. On voyait que ces
vêtements avaient autrefois recouvert les formes gracieuses d'une jeune
femme, et que le corps sur lequel ils flottaient maintenant s'était
réduit, et n'avait plus que la peau et les os. J'avais vu autrefois à la
foire une figure de cire représentant je ne sais plus quel personnage
impassible, exposé après sa mort. Dans une autre occasion, j'avais été
voir, à la vieille église de nos marais, un squelette couvert de riches
vêtements qu'on venait de découvrir sous le pavé de l'église. En ce
moment, la figure de cire et le squelette me semblaient avoir des yeux
noirs qu'ils remuaient en me regardant. J'aurais crié si j'avais pu.

Qui est la? demanda la dame assise à la table de toilette.

--Pip, madame.

--Pip?

--Le jeune homme de M. Pumblechook, madame, qui vient... pour jouer.

--Approche, que je te voie... approche... plus près... plus près...»

Ce fut lorsque je me trouvai devant elle et que je tâchai d'éviter son
regard, que je pris une note détaillée des objets qui l'entouraient. Je
remarquai que sa montre était arrêtée à neuf heures moins vingt minutes,
et que la pendule de la chambre était aussi arrêtée à la même heure.

«Regarde-moi, dit miss Havisham, tu n'as pas peur d'une femme qui n'a
pas vu la lumière du soleil depuis que tu es au monde?»

Je regrette d'être obligé de constater que je ne reculai pas devant
l'énorme mensonge, contenu dans ma réponse négative.

«Sais-tu ce que je touche là, dit-elle en appuyant ses deux mains sur
son côté gauche.

--Oui, madame.»

Cela me fit penser au jeune homme qui avait dû me manger le coeur.

«Qu'est-ce?

--Votre coeur.

--Oui, il est mort!»

Elle murmura ces mots avec un regard étrange et en sourire de Parque,
qui renfermait une espèce de vanité. Puis, ayant tenu ses mains sur son
coeur pendant quelques moments, elle les ôta lentement, comme si elles
eussent pressé trop fortement sa poitrine.

«Je suis fatiguée, dit miss Havisham; j'ai besoin de distraction... je
suis lasse des hommes et des femmes.... Joue.»

Je pense que le lecteur le plus exigeant voudra bien convenir que, dans
les circonstances présentes, il eût été difficile de me donner un ordre
plus embarrassant à remplir.

«J'ai de singulières idées quelquefois, continua-t-elle, et j'ai
aujourd'hui la fantaisie de voir quelqu'un jouer. Là! là!... fit-elle en
agitant avec impatience les doigts de sa main droite; joue!... joue!...
joue!...»

Un moment la crainte de voir venir ma soeur m'aider, comme elle l'avait
promis, me donna l'idée de courir tout autour de la chambre, en galopant
comme la jument de M. Pumblechook, mais je sentis mon incapacité de
remplir convenablement ce rôle, et je n'en fis rien. Je continuai à
regarder miss Havisham d'une façon qu'elle trouva sans doute peu
aimable, car elle me dit:

«Es-tu donc maussade et obstiné?

--Non madame, je suis bien fâché de ne pouvoir jouer en ce moment. Oui,
très fâché pour vous. Si vous vous plaignez de moi, j'aurai des
désagréments avec ma soeur, et je jouerais, je vous l'assure, si je le
pouvais, mais tout ici est si nouveau, si étrange, si beau... si
triste!...»

Je m'arrêtai, craignant d'en dire trop, si ce n'était déjà fait, et nous
nous regardâmes encore tous les deux.

Avant de me parler, elle jeta un coup d'oeil sur les habits qu'elle
portait, sur la table de toilette, et enfin sur elle-même dans la glace.

«Si nouveau pour lui, murmura-t-elle; si vieux pour moi; si étrange pour
lui; si familier pour moi; si triste pour tous les deux! Appelle
Estelle.»

Comme elle continuait à se regarder dans la glace, je pensai qu'elle se
parlait à elle-même et je me tins tranquille.

«Appelle Estelle, répéta-t-elle en lançant sur moi un éclair de ses
yeux. Tu peux bien faire cela, j'espère? Vas à la porte et appelle
Estelle.»

Aller dans le sombre et mystérieux couloir d'une maison inconnue, crier:
«Estelle!» à une jeune et méprisante petite créature que je ne pouvais
ni voir ni entendre, et avoir le sentiment de la terrible liberté que
j'allais prendre, en lui criant son nom, était presque aussi effrayant
que de jouer par ordre. Mais elle répondit enfin, une étoile brilla au
fond du long et sombre corridor... et Estelle s'avança, une chandelle à
la main.

Miss Havisham la pria d'approcher, et prenant un bijou sur la table,
elle l'essaya sur son joli cou et sur ses beaux cheveux bruns.

«Ce sera pour vous un jour, dit-elle, et vous en ferez bon usage. Jouez
aux cartes avec ce garçon.

--Avec ce garçon! Pourquoi?... ce n'est qu'un simple ouvrier!»

Il me sembla entendre miss Havisham répondre, mais cela me paraissait si
peu vraisemblable:

«Eh bien! vous pouvez lui briser le coeur!

--À quoi sais-tu jouer, mon garçon? me demanda Estelle avec le plus
grand dédain.

Je ne joue qu'à la bataille, mademoiselle.

Eh bien! battez-le,» dit miss Havisham à Estelle.

Nous nous assîmes donc en face l'un de l'autre.

C'est alors que je commençai à comprendre que tout, dans cette chambre,
s'était arrêté depuis longtemps, comme la montre et la pendule. Je
remarquai que miss Havisham remit le bijou exactement à la place où elle
l'avait pris. Pendant qu'Estelle battait les cartes, je regardai de
nouveau sur la table de toilette et vis que le soulier, autrefois blanc,
aujourd'hui jauni, n'avait jamais été porté. Je baissai les yeux sur le
pied non chaussé, et je vis que le bas de soie, autrefois blanc et jaune
à présent, était complètement usé. Sans cet arrêt dans toutes choses,
sans la durée de tous ces pâles objets à moitié détruits, cette toilette
nuptiale sur ce corps affaissé m'eût semblé un vêtement de mort, et ce
long voile un suaire.

Miss Havisham se tenait immobile comme un cadavre pendant que nous
jouions aux cartes; et les garnitures et les dentelles de ses habits de
fiancée semblaient pétrifiées. Je n'avais encore jamais entendu parler
des découvertes qu'on fait de temps à autre de corps enterrés dans
l'antiquité, et qui tombent en poussière dès qu'on y touche, mais j'ai
souvent pensé depuis que la lumière du soleil l'eût réduite en poudre.

«Il appelle les valets des Jeannots, ce garçon, dit Estelle avec dédain,
avant que nous eussions terminé notre première partie. Et quelles mains
il a!... et quels gros souliers!»

Je n'avais jamais pensé à avoir honte de mes mains, mais je commençai à
les trouver assez médiocres. Son mépris de ma personne fut si violent,
qu'il devint contagieux et s'empara de moi.

Elle gagna la partie, et je donnai les cartes pour la seconde. Je me
trompai, justement parce que je ne voyais qu'elle, et que la jeune
espiègle me surveillait pour me prendre en faute. Pendant que j'essayais
de faire de mon mieux, elle me traita de maladroit, de stupide et de
malotru.

«Tu ne me dis rien d'elle? me fit remarquer miss Havisham; elle te dit
cependant des choses très dures, et tu ne réponds rien. Que penses-tu
d'elle?

--Je n'ai pas besoin de le dire.

--Dis-le moi tout bas à l'oreille, continua miss Havisham, en se
penchant vers moi.

--Je pense qu'elle est très fière, lui dis-je tout bas.

--Après?

--Je pense qu'elle est très jolie.

--Après?

--Je pense qu'elle a l'air très insolent.»

Elle me regardait alors avec une aversion très marquée.

«Après?

--Je pense que je voudrais retourner chez nous.

--Et ne plus jamais la voir, quoiqu'elle soit jolie?

--Je ne sais pas si je voudrais ne plus jamais la voir, mais je voudrais
bien m'en aller à la maison tout de suite.

--Tu iras bientôt, dit miss Havisham à haute voix. Continuez à jouer
ensemble.»

Si je n'avais déjà vu une fois son sourire de Parque, je n'aurais jamais
cru que le visage de miss Havisham pût sourire. Elle paraissait plongée
dans une méditation active et incessante, comme si elle avait le pouvoir
de transpercer toutes les choses qui l'entouraient, et il semblait que
rien ne pourrait jamais l'en tirer. Sa poitrine était affaissée, de
sorte qu'elle était toute courbée; sa voix était brisée, de sorte
qu'elle parlait bas; un sommeil de mort s'appesantissait peu à peu sur
elle. Enfin, elle paraissait avoir le corps et l'âme, le dehors et le
dedans, également brisés, sous le poids d'un coup écrasant.

Je continuai la partie avec Estelle, et elle me battit; elle rejeta les
cartes sur la table, après me les avoir gagnées, comme si elle les
méprisait pour avoir été touchées par moi.

«Quand reviendras-tu ici? dit miss Havisham. Voyons...»

J'allais lui faire observer que ce jour-là était un mercredi, quand elle
m'interrompit avec son premier mouvement d'impatience, c'est-à-dire en
agitant les doigts de sa main droite:

«Là!... là!... je ne sais rien des jours de la semaine... ni des
mois... ni des années.... Viens dans six jours. Tu entends?

--Oui, madame.

--Estelle, conduisez-le en bas. Donnez-lui quelque chose à manger, et
laissez-le aller et venir pendant qu'il mangera. Allons, Pip, va!»

Je suivis la chandelle pour descendre, comme je l'avais suivie pour
monter. Estelle la déposa à l'endroit où nous l'avions trouvée. Jusqu'au
moment où elle ouvrit la porte d'entrée, je m'étais imaginé qu'il
faisait tout à fait nuit, sans y avoir réfléchi; la clarté subite du
jour me confondit. Il me sembla que j'étais resté pendant de longues
heures dans cette étrange chambre, qui ne recevait jamais d'autre clarté
que celle des chandelles.

«Tu vas attendre ici, entends-tu, mon garçon» dit Estelle.

Et elle disparut en fermant la porte.

Je profitai de ce que j'étais seul dans la cour pour jeter un coup
d'oeil sur mes mains et sur mes souliers. Mon opinion sur ces
accessoires ne fut pas des plus favorables; jamais, jusqu'ici, je ne
m'en étais préoccupé, mais je commençais à ressentir tout le désagrément
de ces vulgarités. Je résolus de demander à Joe pourquoi il m'avait
appris à appeler Jeannots les valets des cartes. J'aurais désiré que Joe
eût été élevé plus délicatement, au moins j'y aurais gagné quelque
chose.

Estelle revint avec du pain, de la viande et un pot de bière; elle
déposa la bière sur une des pierres de la cour, et me donna le pain et
la viande sans me regarder, aussi insolemment qu'on eût fait à un chien
en pénitence. J'étais si humilié, si blessé, si piqué, si offensé, si
fâché, si vexé, je ne puis trouver le vrai mot, pour exprimer cette
douleur, Dieu seul sait ce que je souffris, que les larmes me
remplirent les yeux. À leur vue, la jeune fille eut l'air d'éprouver un
vif plaisir à en être la cause. Ceci me donna la force de les rentrer et
de la regarder en face; elle fit un signe de tête méprisant, ce qui
signifiait qu'elle était bien certaine de m'avoir blessé; puis elle se
retira.

Quand elle fut partie, je cherchai un endroit pour cacher mon visage et
pleurer à mon aise. En pleurant, je me donnais de grands coups contre
les murs, et je m'arrachai une poignée de cheveux. Telle était
l'amertume de mes émotions, et si cruelle était cette douleur sans nom,
qu'elles avaient besoin d'être contrecarrées.

Ma soeur, en m'élevant comme elle l'avait fait, m'avait rendu
excessivement sensible. Dans le petit monde où vivent les enfants,
n'importe qui les élève, rien n'est plus délicatement perçu, rien n'est
plus délicatement senti que l'injustice. L'enfant ne peut être exposé,
il est vrai, qu'à une injustice minime, mais l'enfant est petit et son
monde est petit; son cheval à bascule ne s'élève qu'à quelques pouces de
terre pour être en proportion avec lui, de même que les chevaux
d'Irlande sont faits pour les Irlandais. Dès mon enfance, j'avais eu à
soutenir une guerre perpétuelle contre l'injustice: je m'étais aperçu,
depuis le jour où j'avais pu parler, que ma soeur, dans ses capricieuses
et violentes corrections, était injuste pour moi; j'avais acquis la
conviction profonde qu'il ne s'ensuivait pas, de ce qu'elle m'élevait à
la main, qu'elle eût le droit de m'élever à coups de fouet. Dans toutes
mes punitions, mes jeûnes, mes veilles et autres pénitences, j'avais
nourri cette idée, et, à force d'y penser dans mon enfance solitaire et
sans protection, j'avais fini par me persuader que j'étais moralement
timide et très sensible.

À force de me heurter contre le mur de la brasserie et de m'arracher les
cheveux, je parvins à calmer mon émotion; je passai alors ma manche sur
mon visage et je quittai le mur où je m'étais appuyé. Le pain et la
viande étaient très acceptables, la bière forte et pétillante, et je fus
bientôt d'assez belle humeur pour regarder autour de moi.

Assurément c'était un lieu abandonné. Le pigeonnier de la cour de la
brasserie était désert, la girouette avait été ébranlée et tordue par
quelque grand vent, qui aurait fait songer les pigeons à la mer, s'il y
avait eu quelques pigeons pour s'y balancer; mais il n'y avait plus de
pigeons dans le pigeonnier, plus de chevaux dans les écuries, plus de
cochons dans l'étable, plus de bière dans les tonneaux; les caves ne
sentaient ni le grain ni la bière; toutes les odeurs avaient été
évaporées par la dernière bouffée de vapeur. Dans une ancienne cour, on
voyait un désert de fûts vides, répandant une certaine odeur âcre, qui
rappelait de meilleurs jours; mais la fermentation était un peu trop
avancée pour qu'on pût accepter ces résidus comme échantillons de la
bière qui n'y était plus, et, sous ce rapport, ces abandonnés n'étaient
pas plus heureux que les autres.

À l'autre bout de la brasserie, il y avait un jardin protégé par un
vieux mur qui, cependant, n'était pas assez élevé pour m'empêcher d'y
grimper, de regarder par-dessus, et de voir que ce jardin était le
jardin de la maison. Il était couvert de broussailles et d'herbes
sauvages; mais il y avait des traces de pas sur la pelouse et dans les
allées jaunes, comme si quelqu'un s'y promenait quelquefois. J'aperçus
Estelle qui s'éloignait de moi; mais elle me semblait être partout; car,
lorsque je cédai à la tentation que m'offraient les fûts, et que je
commençai à me promener sur la ligne qu'ils formaient à la suite les uns
des autres, je la vis se livrant au même exercice à l'autre bout de la
cour: elle me tournait le dos, et soutenait dans ses deux mains ses
beaux cheveux bruns; jamais elle ne se retourna et disparut au même
instant. Il en fut de même dans la brasserie; lorsque j'entrai dans une
grande pièce pavée, haute de plafond, où l'on faisait autrefois la bière
et où se trouvaient encore les ustensiles des brasseurs. Un peu oppressé
par l'obscurité, je me tins à l'entrée, et je la vis passer au milieu
des feux éteints, monter un petit escalier en fer, puis disparaître dans
une galerie supérieure, comme dans les nuages.

Ce fut dans cet endroit et à ce moment, qu'une chose très étrange se
présenta à mon imagination. Si je la trouvai étrange alors, plus tard je
l'ai considérée comme bien plus étrange encore. Je portai mes yeux un
peu éblouis par la lumière du jour sur une grosse poutre placée à ma
droite, dans un coin, et j'y vis un corps pendu par le cou; ce corps
était habillé tout en blanc jauni, et n'avait qu'un seul soulier aux
pieds. Il me sembla que toutes les garnitures fanées de ses vêtements
étaient en papier, et je crus reconnaître le visage de miss Havisham, se
balançant, en faisant des efforts pour m'appeler. Dans ma terreur de
voir cette figure que j'étais certain de ne pas avoir vue un moment
auparavant, je m'en éloignai d'abord, puis je m'en approchai ensuite, et
ma terreur s'accrut au plus haut degré, quand je vis qu'il n'y avait pas
de figure du tout.

Il ne fallut rien moins, pour me rappeler à moi, que l'air frais et la
lumière bienfaisante du jour, la vue des personnes passant derrière les
barreaux de la grille et l'influence fortifiante du pain, de la viande
et de la bière qui me restaient. Et encore, malgré cela, ne serais-je
peut-être pas revenu à moi aussitôt que je le fis, sans l'approche
d'Estelle, qui, ses clefs à la main, venait me faire sortir. Je pensai
qu'elle serait enchantée, si elle s'apercevait que j'avais eu peur, et
je résolus de ne pas lui procurer ce plaisir.

Elle me lança un regard triomphant en passant à côté de moi, comme si
elle se fût réjouie de ce que mes mains étaient si rudes et mes
chaussures si grossières, et elle m'ouvrit la porte et se tint de façon
à ce que je devais passer devant elle. J'allais sortir sans lever les
yeux sur elle, quand elle me toucha à l'épaule.

«Pourquoi ne pleures-tu pas?

--Parce que je n'en ai pas envie.

--Mais si, dit-elle, tu as pleuré; tu as les yeux bouffis, et tu es sur
le point de pleurer encore.»

Elle se mit à rire d'une façon tout à fait méprisante, me poussa dehors
et ferma la porte sur moi. Je rendis tout droit chez M. Pumblechook.
J'éprouvai un immense soulagement en ne le trouvant pas chez lui. Après
avoir dit au garçon de boutique quel jour je reviendrais chez miss
Havisham, je me mis en route pour regagner notre forge, songeant en
marchant à tout ce que j'avais vu, et repassant dans mon esprit: que je
n'étais qu'un vulgaire ouvrier; que mes mains étaient rudes et mes
souliers épais; que j'avais contracté la déplorable habitude d'appeler
les valets des Jeannots; que j'étais bien plus ignorant que je ne
l'avais cru la veille, et qu'en général, je ne valais pas grand'chose.




CHAPITRE IX.


Quand j'arrivai à la maison, ma soeur se montra fort en peine de savoir
ce qui se passait chez miss Havisham, et m'accabla de questions. Je me
sentis bientôt lourdement secoué par derrière, et je reçus plus d'un
coup dans la partie inférieure du dos; puis elle frotta ignominieusement
mon visage contre le mur de la cuisine, parce que je ne répondais pas
avec assez de prestesse aux questions qu'elle m'adressait.

Si la crainte de n'être pas compris existe chez les autres petits
garçons au même degré qu'elle existait chez moi, chose que je considère
comme vraisemblable, car je n'ai pas de raison pour me croire une
monstruosité, c'est la clef de bien des réserves. J'étais convaincu que
si je décrivais miss Havisham comme mes yeux l'avaient vue, je ne serais
pas compris, et bien que je ne la comprisse moi-même qu'imparfaitement,
j'avais l'idée qu'il y aurait de ma part quelque chose de méchant et de
fourbe à la présenter aux yeux de Mrs Joe telle qu'elle était en
réalité. La même suite d'idées m'amena à penser que je ne devais pas
parler de miss Estelle. En conséquence, j'en dis le moins possible, et
ma pauvre tête dut essuyer à plusieurs reprises les murs de la cuisine.

Le pire de tout, c'est que cette vieille brute de Pumblechook, attiré
par une dévorante curiosité de savoir tout ce que j'avais vu et entendu,
arriva au grand trot de sa jument, au moment de prendre le thé, pour
tâcher de se faire donner toutes sortes de détails; et la simple vue de
cet imbécile, avec ses yeux de poisson, sa bouche ouverte, ses cheveux
d'un blond ardent, dressés par une attente curieuse, et son gilet,
soulevé par sa respiration mathématique, ne firent que renforcer mes
réticences.

«Eh bien! mon garçon, commença l'oncle Pumblechook, dès qu'il fut assis
près du feu, dans le fauteuil d'honneur, comment t'en es-tu tiré
là-bas.

--Assez bien, monsieur,» répondis-je.

Ma soeur me montra son poing crispé.

«Assez bien? répéta Pumblechook; assez bien n'est pas une réponse.
Dis-nous ce que tu entends par assez bien, mon garçon.»

Peut-être le blanc de chaux endurcit-il le cerveau jusqu'à
l'obstination: ce qu'il y a de certain, c'est qu'avec le blanc de chaux
du mur qui était resté sur mon front, mon obstination s'était durcie à
l'égal du diamant. Je réfléchis un instant, puis je répondis, comme
frappé d'une nouvelle idée:

«Je veux dire assez bien...»

Ma soeur eut une exclamation d'impatience et allait s'élancer sur moi.
Je n'avais aucun moyen de défense, car Joe était occupé dans la forge,
quand M. Pumblechook intervint.

«Non! calmez-vous... laissez-moi faire, ma nièce... laissez-moi faire.»

Et M. Pumblechook se tourna vers moi, comme s'il eût voulu me couper les
cheveux, et dit:

«D'abord, pour mettre de l'ordre dans nos idées, combien font
quarante-trois pence?»

Je calculai les conséquences qui pourraient résulter, si je répondais:
«Quatre cents livres,» et les trouvant contre moi, j'en retranchai
quelque chose comme huit pence. M. Pumblechook me fit alors suivre après
lui la table de multiplication des pence et dit:

«Douze pence font un shilling, donc quarante pence font trois shillings
et quatre pence.»

Puis il me demanda triomphalement:

«Eh bien! maintenant, combien font quarante-trois pence?»

Ce à quoi je répondis après une mûre réflexion:

«Je ne sais pas.»

M. Pumblechook me secoua alors la tête comme un marteau pour m'enfoncer
de force le nombre dans la cervelle et dit:

«Quarante-trois pence font-ils sept shillings, six pence trois liards,
par hasard?

--Oui, dis-je.

--Mon garçon, recommença M. Pumblechook en revenant à lui et se croisant
les bras sur la poitrine, comment est miss Havisham?

--Elle est grande et noire, dis-je.

--Est-ce vrai, mon oncle?» demanda ma soeur.

M. Pumblechook fit un signe d'assentiment, duquel je conclus qu'il
n'avait jamais vu miss Havisham, car elle n'était ni grande ni noire.

«Bien! fit M. Pumblechook, c'est le moyen de le prendre; nous allons
savoir ce que nous désirons.

--Je voudrais bien, mon oncle, dit ma soeur, que vous le preniez avec
vous; vous savez si bien en faire ce que vous voulez.

--Maintenant, mon garçon, que faisait-elle, quand tu es entré?

--Elle était assise dans une voiture de velours noir,» répondis-je.

M. Pumblechook et ma soeur se regardèrent tout étonnés, comme ils en
avaient le droit, et répétant tous deux:

«Dans une voiture de velours noir?

--Oui, répondis-je. Et miss Estelle, sa nièce, je pense, lui tendait des
gâteaux et du vin par la portière, sur un plateau d'or, et nous eûmes
tous du vin et des gâteaux sur des plats d'or, et je suis monté sur le
siège de derrière pour manger ma part, parce qu'elle me l'avait dit.

--Y avait-il là d'autres personnes? demanda mon oncle.

--Quatre chiens, dis-je.

--Gros ou petits?

--Énormes! m'écriai-je; et ils se sont battus pour avoir quatre
côtelettes de veau, renfermées dans un panier d'argent.

Mrs Joe et M. Pumblechook se regardèrent de nouveau avec étonnement.
J'étais tout à fait monté, complètement indifférent à la torture, et je
comptais leur en dire bien d'autres.

Où était cette voiture, au nom du ciel? demanda ma soeur.

--Dans la chambre de miss Havisham.»

Ils se regardèrent encore.

«Mais il n'y avait pas de chevaux, ajoutai-je, en repoussant avec force
l'idée des quatre coursiers richement caparaçonnés, que j'avais eu
d'abord la singulière pensée d'y atteler.

--Est-ce possible, mon oncle? demanda Mrs Joe; que veut dire cet enfant?

--Je vais vous l'expliquer, ma nièce, dit M. Pumblechook. Mon avis est
que ce doit être une chaise à porteurs; elle est bizarre, vous le savez,
très bizarre et si extraordinaire, qu'il n'y aurait rien d'étonnant
qu'elle passât ses jours dans une chaise à porteurs.

--L'avez-vous jamais vue dans cette chaise? demanda Mrs Joe.

--Comment l'aurais-je pu? reprit-il, forcé par cette question, quand
jamais de ma vie je ne l'ai vue, même de loin.

--Bonté divine! mon oncle, et pourtant vous lui avez parlé?

--Vous savez bien, continua l'oncle, que lorsque j'y suis allé, la porte
était entr'ouverte; je me tenais d'un côté, elle de l'autre, et nous
nous causions de cette manière. Ne dites pas, ma nièce, que vous ne
saviez pas cela. Quoi qu'il en soit, ce garçon est allé chez elle pour
jouer. À quoi as-tu joué, mon garçon?

--Nous avons joué avec des drapeaux,» dis-je.

Je dois avouer que je suis très étonné aujourd'hui, quand je me rappelle
les mensonges que je fis en cette occasion.

«Des drapeaux? répéta ma soeur.

--Oui, dis-je; Estelle agitait un drapeau bleu et moi un rouge, et miss
Havisham en agitait un tout parsemé d'étoiles d'or; elle l'agitait par
la portière de sa voiture, et puis nous brandissions nos sabres en
criant: Hourra! hourra!

--Des sabres?... répéta ma soeur; où les aviez-vous pris?

--Dans une armoire, dis-je, où il y avait des pistolets et des
confitures et des pilules. Le jour ne pénétrait pas dans la chambre,
mais elle était éclairée par des chandelles.

--Cela est vrai, ma nièce, dit M. Pumblechook avec un signe de tête
plein de gravité, je puis vous garantir cet état de choses, car j'en ai
moi-même été témoin.»

Tous deux me regardèrent, et moi-même, prenant un petit air candide, je
les regardai aussi, en plissant avec ma main droite la jambe droite de
mon pantalon.

S'ils m'eussent adressé d'autres questions, je me serais
indubitablement trahi, car j'étais sur le point de déclarer qu'il y
avait un ballon dans la cour, et j'aurais même hasardé cette absurde
déclaration, si mon esprit n'eût pas balancé entre ce phénomène et un
ours enfermé dans la brasserie. Cependant, ils étaient tellement
absorbés par les merveilles que j'avais déjà présentées à leur
admiration, que j'échappai à cette dangereuse alternative. Ce sujet les
occupait encore, quand Joe revint de son travail et demanda une tasse de
thé. Ma soeur lui raconta ce qui m'était arrivé, plutôt pour soulager
son esprit émerveillé que pour satisfaire la curiosité de mon bon ami
Joe.

Quand je vis Joe ouvrir ses grands yeux bleus et les promener autour de
lui, en signe d'étonnement, je fus pris de remords; mais seulement en ce
qui le concernait lui, sans m'inquiéter en aucune manière des deux
autres. Envers Joe, mais envers Joe seulement, je me considérais comme
un jeune monstre, pendant qu'ils débattaient les avantages qui
pourraient résulter de la connaissance et de la faveur de miss
Havisham. Ils étaient certains que miss Havisham ferait quelque chose
pour moi, mais ils se demandaient sous quelle forme. Ma soeur
entrevoyait le don de quelque propriété rurale. M. Pumblechook
s'attendait à une récompense magnifique, qui m'aiderait à apprendre
quelque joli commerce, celui de grainetier, par exemple. Joe tomba dans
la plus profonde disgrâce pour avoir osé suggérer que j'étais, aux yeux
de miss Havisham, l'égal des chiens qui avaient combattu héroïquement
pour les côtelettes de veau.

«Si ta tête folle ne peut exprimer d'idées plus raisonnables que
celles-là, dit ma soeur, et que tu aies à travailler, tu ferais mieux de
t'y mettre de suite.»

Et le pauvre homme sortit sans mot dire.

Quand M. Pumblechook fut parti, et que ma soeur eut gagné son lit, je me
rendis à la dérobée dans la forge, où je restai auprès de Joe jusqu'à
ce qu'il eût fini son travail, et je lui dis alors:

«Joe, avant que ton feu ne soit tout à fait éteint, je voudrais te dire
quelque chose.

--Vraiment, mon petit Pip! dit Joe en tirant son escabeau près de la
forge; dis-moi ce que c'est, mon petit Pip.

--Joe, dis-je en prenant la manche de sa chemise et la roulant entre le
pouce et l'index, tu te souviens de tout ce que j'ai dit sur le compte
de miss Havisham.

--Si je m'en souviens, dit Joe; je crois bien, c'est merveilleux!

--Oui, mais c'est une terrible chose, Joe; car tout cela n'est pas vrai.

--Que dis-tu, mon petit Pip? s'écria Joe frappé d'étonnement. Tu ne
veux pas dire, j'espère, que c'est un....

--Oui, je dois te le dire, à toi, tout cela c'est un mensonge.

--Mais pas tout ce que tu as raconté, bien sûr; tu ne prétends pas dire
qu'il n'y a pas de voiture en velours noir, hein?»

Je continuai à secouer la tête.

«Mais au moins, il y avait des chiens, mon petit Pip; mon cher petit
Pip, s'il n'y avait pas de côtelettes de veau, au moins il y avait des
chiens?

--Non, Joe.

--Un chien, dit Joe, rien qu'un tout petit chien?

--Non, Joe, il n'y avait rien qui ressemblât à un chien.»

Joe me considérait avec le plus profond désappointement.

«Mon petit Pip, mon cher petit Pip, ça ne peut pas marcher comme ça, mon
garçon, où donc veux-tu en venir?

--C'est terrible, n'est-ce pas?

--Terrible!... s'écria Joe; terrible!... Quel démon t'a poussé?

--Je ne sais, Joe, répliquai-je en lâchant sa manche de chemise et
m'asseyant à ses pieds dans les cendres; mais je voudrais bien que tu ne
m'aies pas appris à appeler les valets des Jeannots, et je voudrais que
mes mains fussent moins rudes et mes souliers moins épais.»

Alors je dis à Joe que je me trouvais bien malheureux, et que je
n'avais pu m'expliquer devant Mrs Joe et M. Pumblechook, parce qu'ils
étaient trop durs pour moi; qu'il y avait chez miss Havisham une fort
jolie demoiselle qui était très fière; qu'elle m'avait dit que j'étais
commun; que je savais bien que j'étais commun, mais que je voudrais bien
ne plus l'être; et que les mensonges m'étaient venus, je ne savais ni
comment ni pourquoi....

C'était un cas de métaphysique aussi difficile à résoudre pour Joe que
pour moi. Mais Joe voulut éloigner tout ce qu'il y avait de métaphysique
dans l'espèce et en vint à bout.

«Il y a une chose dont tu peux être bien certain mon petit Pip, dit Joe,
après avoir longtemps ruminé. D'abord, un mensonge est un mensonge, de
quelque manière qu'il vienne, et il ne doit pas venir; n'en dis plus,
mon petit Pip; ça n'est pas le moyen de ne plus être commun, mon garçon,
et quant à être commun, je ne vois pas cela très clairement: tu es d'une
petite taille peu commune, et ton savoir n'est pas commun non plus.

--Si; je suis ignorant et emprunté, Joe.

--Mais vois donc cette lettre que tu m'as écrite hier soir, c'est comme
imprimé! J'ai vu des lettres, et lettres écrites par des messieurs très
comme il faut, encore, et elles n'avaient pas l'air d'être imprimées.

--Je ne sais rien, Joe; tu as une trop bonne opinion de moi, voilà tout.

--Eh bien, mon petit Pip, dit Joe, que cela soit ou que cela ne soit
pas, il faut commencer par le commencement; le roi sur son trône, avec
sa couronne sur sa tête, avant d'écrire ses actes du Parlement, a
commencé par apprendre l'alphabet, alors qu'il n'était que prince
royal.... Ah! ajouta Joe avec un signe de satisfaction personnelle, il a
commencé par l'A et a été jusqu'au Z, je sais parfaitement ce que
c'est, quoique je ne puisse pas dire que j'en ai fait autant.»

Il y avait de la sagesse dans ces paroles, et elles m'encouragèrent un
peu.

«Ne faut-il pas mieux, continua Joe en réfléchissant, rester dans la
société des gens communs plutôt que d'aller jouer avec ceux qui ne le
sont pas? Ceci me fait penser qu'il y avait peut-être un drapeau?

--Non, Joe.

--Je suis vraiment fâché qu'il n'y ait pas eu au moins un drapeau, mon
petit Pip. Cela finira par arriver aux oreilles de ta soeur. Écoute, mon
petit Pip, ce que va te dire un véritable ami, si tu ne réussis pas à
n'être plus commun, en allant tout droit devant toi, il ne faut pas
songer que tu pourras le faire en allant de travers. Ainsi donc, mon
petit Pip, ne dis plus de mensonges, vis bien et meurs en paix.

--Tu ne m'en veux pas, Joe?

--Non, mon petit Pip, non; mais je ne puis m'empêcher de penser qu'ils
étaient joliment audacieux, ces chiens qui voulaient manger les
côtelettes de veau, et un ami qui te veut du bien te conseille d'y
penser quand tu monteras te coucher; voilà tout, mon petit Pip, et ne le
fais plus.»

Quand je me trouvai dans ma petite chambre, disant mes prières, je
n'oubliai pas la recommandation de Joe; et pourtant mon jeune esprit
était dans un tel état de trouble, que longtemps après m'être couché, je
pensais encore comment miss Estelle considèrerait Joe, qui n'était qu'un
simple forgeron: et combien ses mains étaient rudes, et ses souliers
épais; je pensais aussi à Joe et à ma soeur, qui avaient l'habitude de
s'asseoir dans la cuisine, et je réfléchissais que moi-même j'avais
quitté la cuisine pour aller me coucher; que miss Havisham et Estelle ne
restaient jamais à la cuisine; et qu'elles étaient bien au-dessus de ces
habitudes communes. Je m'endormis en pensant à ce que j'avais fait chez
miss Havisham, comme si j'y étais resté des semaines et des mois au lieu
d'heures, et comme si c'eût été un vieux souvenir au lieu d'un événement
arrivé le jour même.

Ce fut un jour mémorable pour moi, car il apporta de grands changements
dans ma destinée; mais c'est la même chose pour chacun. Figurez-vous un
certain jour retranché dans votre vie, et pensez combien elle aurait été
différente. Arrêtez-vous, vous qui lisez ce récit, et figurez-vous une
longue chaîne de fil ou d'or, d'épines ou de fleurs, qui ne vous eût
jamais lié, si, à un certain et mémorable jour, le premier anneau ne se
fût formé.




CHAPITRE X.


Un ou deux jours après, un matin en m'éveillant, il me vint l'heureuse
idée que le meilleur moyen pour n'être plus commun était de tirer de
Biddy tout ce qu'elle pouvait savoir sur ce point important. En
conséquence, je déclarai à Biddy, un soir que j'étais allé chez la
grand'tante de M. Wopsle, que j'avais des raisons particulières pour
désirer faire mon chemin en ce monde, et que je lui serais très obligé
si elle voulait bien m'enseigner tout ce qu'elle savait. Biddy, qui
était la fille la plus obligeante du monde, me répondit immédiatement
qu'elle ne demandait pas mieux, et elle mit aussitôt sa promesse à
exécution.

Le système d'éducation adopté par la grand'tante de M. Wopsle, pouvait
se résoudre ainsi qu'il suit: Les élèves mangeaient des pommes et se
mettaient des brins de paille sur le dos les uns des autres, jusqu'à ce
que la grand'tante de M. Wopsle, rassemblant toute son énergie, se
précipitât indistinctement sur eux, armée d'une baguette de bouleau, en
faisant une course effrénée. Après avoir reçu le choc avec toutes les
marques de dérision possibles, les élèves se formaient en ligne, et
faisaient circuler rapidement, de main en main, un livre tout déchiré.
Le livre contenait, ou plutôt avait contenu; un alphabet, quelques
chiffres, une table de multiplication et un syllabaire. Dès que ce livre
se mettait en mouvement, la grand'tante de M. Wopsle tombait dans une
espèce de pâmoison, provenant de la fatigue ou d'un accès de rhumatisme.
Les élèves se livraient alors entre eux à l'examen de leurs souliers,
pour savoir celui qui pourrait frapper le plus fort avec son pied. Cet
examen durait jusqu'au moment où Biddy arrivait avec trois Bibles, tout
abîmées et toutes déchiquetées, comme si elles avaient été coupées avec
le manche de quelque chose de rude et d'inégal, et plus illisibles et
plus mal imprimées qu'aucune des curiosités littéraires que j'aie jamais
rencontrées depuis, elles étaient mouchetées partout, avec des taches de
rouille et avaient, écrasés entre leurs feuillets, des spécimens variés
de tous les insectes du monde. Cette partie du cours était généralement
égayée par quelques combats singuliers entre Biddy et les élèves
récalcitrants. Lorsque la bataille était terminée, Biddy nous indiquait
un certain nombre de pages, et alors nous lui lisions tous à haute voix
ce que nous pouvions, ou plutôt ce que nous ne pouvions pas. C'était un
bruit effroyable; Biddy conduisait cet orchestre infernal, en lisant
elle-même d'une voix lente et monotone. Aucun de nous n'avait la moindre
notion de ce qu'il lisait. Quand ce terrible charivari avait duré un
certain temps, il finissait généralement par réveiller la grand'tante de
M. Wopsle, et elle attrapait un des gens par les oreilles et les lui
tirait d'importance. Ceci terminait la leçon du soir, et nous nous
élancions en plein air en poussant des cris de triomphe. Je dois à la
vérité de faire observer qu'il n'était pas défendu aux élèves de
s'exercer à écrire sur l'ardoise, ou même sur du papier, quand il y en
avait; mais il n'était pas facile de se livrer à cette étude pendant
l'hiver, car la petite boutique où l'on faisait la classe, et qui
servait en même temps de chambre à coucher et de salon à la grand'tante
de M. Wopsle, n'était que faiblement éclairée, au moyen d'une chandelle
sans mouchettes.

Il me sembla qu'il me faudrait bien du temps pour me dégrossir dans de
pareilles conditions. Néanmoins, je résolus d'essayer, et, ce soir-là,
Biddy commença à remplir l'engagement qu'elle avait pris envers moi, en
me faisant faire une lecture de son petit catalogue, et en me prêtant,
pour le copier à la main, un grand vieux D, qu'elle avait copié
elle-même du titre de quelque journal, et que, jusqu'à présent, j'avais
toujours pris pour une boucle.

Il va sans dire qu'il y avait un cabaret dans le village, et que Joe
aimait à y aller, de temps en temps, fumer sa pipe. J'avais reçu l'ordre
le plus formel de passer le prendre aux _Trois jolis bateliers,_ en
revenant de l'école, et de le ramener à la maison, à mes risques et
périls. Ce fut donc vers les _Trois jolis bateliers_ que je dirigeai mes
pas.

À côté du comptoir, il y avait aux _Trois jolis bateliers_ une suite de
comptes d'une longueur alarmante, inscrits à la craie sur le mur près de
la porte. Ces comptes semblaient n'avoir jamais été réglés; je me
souvenais de les avoir toujours vus là, ils avaient même toujours grandi
en même temps que moi, mais il y avait une grande quantité de craie dans
notre pays, et sans doute les habitants ne voulaient négliger aucune
occasion d'en tirer parti.

Comme c'était un samedi soir, je trouvai le chef de l'établissement
regardant ces comptes d'un air passablement renfrogné; mais comme
j'avais affaire à Joe et non à lui, je lui souhaitai tout simplement le
bonsoir et passai dans la salle commune, au fond du couloir, où il y
avait un bon feu, et où Joe fumait sa pipe en compagnie de M. Wopsle et
d'un étranger. Joe me reçut comme de coutume, en s'écriant:

«Holà! mon petit Pip, te voilà mon garçon!»

Aussitôt l'étranger tourna la tête pour me regarder. C'était un homme
que je n'avais jamais vu, et il avait l'air fort mystérieux. Sa tête
était penchée d'un côté, et l'un de ses yeux était constamment à demi
fermé, comme s'il visait quelque chose avec un fusil invisible. Il avait
une pipe à la bouche, il l'ôta; et après en avoir expulsé la fumée, sans
cesser de me regarder fixement, il me fit un signe de tête. Je répondis
par un signe semblable. Alors il continua le même jeu et me fit place à
côté de lui.

Mais comme j'avais l'habitude de m'asseoir à côté de Joe toutes les fois
que je venais dans cet endroit, je dis:

«Non, merci, monsieur.»

Et je me laissai tomber à la place que Joe m'avait faite sur l'autre
banc. L'étranger, après avoir jeté un regard sur Joe et vu que son
attention était occupée ailleurs, me fit de nouveaux signes; puis il se
frotta la jambe d'une façon vraiment singulière, du moins ça me fit cet
effet-là.

«Vous disiez, dit l'étranger en s'adressant à Joe, que vous êtes
forgeron.

--Oui, répondit Joe.

--Que voulez-vous boire, monsieur?... À propos, vous ne m'avez pas dit
votre nom.»

Joe le lui dit, et l'étranger l'appela alors par son nom.

«Que voulez-vous boire, monsieur Gargery, c'est moi qui paye pour
trinquer avec vous?

--À vous dire vrai, répondit Joe, je n'ai pas l'habitude de trinquer
avec personne, et surtout de boire aux frais des autres, mais aux miens.



--L'habitude, non, reprit l'étranger; mais une fois par hasard n'est pas
coutume, et un samedi soir encore! Allons! dites ce que vous voulez,
monsieur Gargery.

--Je ne voudrais pas vous refuser plus longtemps, dit Joe; du rhum.

--Soit, du rhum, répéta l'étranger. Mais monsieur voudra-t-il bien, à
son tour, témoigner son désir?

--Du rhum, dit M. Wopsle.

--Trois rhums! cria l'étranger au propriétaire du cabaret, et trois
verres pleins!

--Monsieur, observa Joe, en manière de présentation, est un homme qui
vous ferait plaisir à entendre, c'est le chantre de notre église.

--Ah! ah! dit l'étranger vivement, en me regardant de côté, l'église
isolée, à droite des marais, tout entourée de tombeaux?

--C'est cela même,» dit Joe.

L'étranger, avec une sorte de murmure de satisfaction à travers sa pipe,
mit sa jambe sur le banc qu'il occupait à lui seul. Il portait un
chapeau de voyage à larges bords, et par-dessous un mouchoir roulé
autour de sa tête, en manière de calotte, de sorte qu'on ne voyait pas
ses cheveux. Il me sembla que sa figure prenait en ce moment une
expression rusée, suivie d'un éclat de rire étouffé.

«Je ne connais pas très bien ce pays, messieurs, mais il me semble bien
désert du côté de la rivière.

--Les marais ne sont pas habités ordinairement, dit Joe.

--Sans doute!... sans doute!... mais ne pensez-vous pas qu'il peut y
venir quelquefois des Bohémiens, des vagabonds, ou quelque voyageur
égaré?

--Non, dit Joe; seulement par-ci, par-là, un forçat évadé, et ils ne
sont pas faciles à prendre, n'est-ce pas, monsieur Wopsle?»

M. Wopsle, se souvenant de sa déconvenue, fit un signe d'assentiment
dépourvu de tout enthousiasme.

«Il paraît que vous en avez poursuivi? demanda l'étranger.

--Une fois, répondit Joe, non pas que nous tenions beaucoup à les
prendre, comme vous pensez bien; nous y allions comme curieux, n'est-ce
pas, mon petit Pip?

--Oui, Joe.»

L'étranger continuait à me lancer des regards de côté, comme si c'eût
été particulièrement moi qu'il visât avec son fusil invisible, et dit:

«C'est un gentil camarade que vous avez là; comment l'appelez-vous?

--Pip, dit Joe.

--Son nom de baptême est Pip?

--Non, pas son nom de baptême.

--Son surnom, alors?

--Non, dit Joe, c'est une espèce de nom de famille qu'il s'est donné à
lui-même, quand il était tout enfant.

--C'est votre fils?

--Oh! non, dit Joe en méditant, non qu'il fût nécessaire de réfléchir
là-dessus; mais parce que c'était l'habitude, aux _Trois jolis
bateliers,_ de réfléchir profondément sur tout ce qu'on disait, pendant
que l'on fumait; oh!... non. Non, il n'est pas mon fils.

--Votre neveu? dit l'étranger.

--Pas davantage, dit Joe, avec la même apparence de réflexion profonde.
Non... je ne veux pas vous tromper... il n'est pas mon neveu.

--Que diable vous est-il donc alors?» demanda l'étranger, qui me parut
pousser bien vigoureusement ses investigations.

M. Wopsle prit alors la parole, comme quelqu'un qui connaissait tout ce
qui a rapport aux parentés, sa profession lui faisant un devoir de
savoir par coeur jusqu'à quel degré de parenté il était interdit à un
homme d'épouser une femme, et il expliqua les liens qui existaient entre
Joe et moi. M. Wopsle ne termina pas sans citer avec un air terrible un
passage de _Richard III_, et il s'imagina avoir dit tout ce qu'il y
avait à dire sur ce sujet, quand il eut ajouté:

«Comme dit le poète!»

Ici, je dois remarquer qu'en parlant de moi, M. Wopsle trouvait
nécessaire de me caresser les cheveux et de me les ramener jusque dans
les yeux. Je ne pouvais concevoir pourquoi tous ceux qui venaient à la
maison me soumettaient toujours au même traitement désagréable, dans les
mêmes circonstances. Cependant, je ne me souviens pas d'avoir jamais
été, dans ma première enfance, le sujet des conversations de notre
cercle de famille; mais quelques personnes à large main me favorisaient
de temps en temps de cette caresse ophtalmique pour avoir l'air de me
protéger.

Pendant tout ce temps, l'étranger n'avait regardé personne que moi; et;
cette fois, il me regardait comme s'il se déterminait à faire feu sur
l'objet qu'il visait depuis si longtemps. Mais il ne dit plus rien,
jusqu'au moment où l'on apporta les verres de rhum; alors son coup
partit, mais de la façon la plus singulière.

Il se fit comprendre par une pantomime muette, qui s'adressait
spécialement à moi. Il mêlait son grog au rhum, et il le goûtait tout en
me regardant, non pas avec la cuiller qu'on lui avait donnée, mais avec
une lime.

Il me fit cela de manière à ce que personne autre que moi ne le vît, et
quand il eût fini, il essuya la lime et la mit dans sa poche de côté.
Dès que j'aperçus l'instrument, je reconnus mon forçat et la lime de
Joe. Je le regardai sans pouvoir faire un mouvement; j'étais tout à fait
fasciné; mais il s'appuyait alors sur son banc, sans s'inquiéter
davantage de moi, et il se mit à parler de navets.

Il y avait en Joe un tel besoin de se purifier et de se reposer
tranquillement avant de rentrer à la maison, qu'il osait rester une
demi-heure de plus dans la vie active le samedi que les autres jours.
C'était une délicieuse demi-heure qui venait de se passer à boire
ensemble du grog au rhum. Alors Joe se leva pour partir et me prit par
la main.

«Attendez un moment, monsieur Gargery, dit l'étranger, je crois avoir
quelque part dans ma poche un beau shilling tout neuf, et, si je le
trouve, ce sera pour ce petit.»

Il le dénicha au milieu d'une poignée d'autres pièces de peu de valeur,
l'enveloppa dans du papier chiffonné et me le donna.

«C'est pour toi, dit-il, pour toi seul, tu entends?»

Je le remerciai, en écarquillant sur lui mes yeux plus qu'il ne
convenait à un enfant bien élevé, et en me cramponnant à la main de Joe.
Il dit bonsoir à celui-ci, ainsi qu'à M. Wopsle, qui sortit en même
temps que nous, et il me fit un dernier signe de son bon oeil, non pas
en me regardant, car il le ferma; mais quelles merveilles ne peut-on pas
opérer avec un clignement d'oeil!

En rentrant à la maison, j'aurais pu parler tout à mon aise, si j'en
avais eu l'envie, car M. Wopsle nous quitta à la porte des _Trois jolis
bateliers_, et Joe marcha tout le temps, la bouche toute grande ouverte,
pour se la rincer et faire passer l'odeur du rhum, en absorbant le plus
d'air possible. J'étais comme stupéfié par le changement qui s'était
opéré chez mon ancienne et coupable connaissance, et je ne pouvais
penser à autre chose.

Ma soeur n'était pas de trop mauvaise humeur quand nous entrâmes dans la
cuisine, et Joe profita de cette circonstance extraordinaire pour lui
parler de mon shilling tout neuf.

«C'est une pièce fausse, j'en mettrais ma main au feu, dit Mrs Joe d'un
air de triomphe; sans cela, il ne l'aurait pas donnée à cet enfant.
Voyons cela.»

Je sortis le shilling du papier, et il se trouva qu'il était
parfaitement bon.

«Mais qu'est-ce que cela? dit Mrs Joe, en rejetant le shilling et en
saisissant le papier, deux banknotes d'une livre chacune!»

Ce n'était en effet rien moins que deux grasses banknotes d'une livre,
qui semblaient avoir vécu dans la plus étroite intimité avec tous les
marchands de bestiaux du comté. Joe reprit son chapeau et courut aux
_Trois jolis bateliers_, pour les restituer à leur propriétaire. Pendant
son absence, je m'assis sur mon banc ordinaire, et je regardai ma soeur
d'une manière significative, car j'étais à peu près certain que l'homme
n'y serait plus.

Bientôt Joe revint dire que l'homme était parti, mais que lui Joe avait
laissé un mot à l'hôtelier des _Trois jolis bateliers_, relativement aux
banknotes. Alors ma soeur les enveloppa avec soin dans un papier, et les
mit dans une théière purement ornementale qui était placée sur une
cheminée du salon de gala. Elles restèrent là bien des nuits, bien des
jours, et ce fut un cauchemar incessant pour mon jeune esprit.

Quand je fus couché, je revis l'étranger me visant toujours avec son
arme invisible, et je pensais combien il était commun, grossier et
criminel de conspirer secrètement avec des condamnés, chose à laquelle
jusque là je n'avais pas pensé. La lime aussi me tourmentait, je
craignais à tout moment de la voir reparaître. J'essayai bien de
m'endormir en pensant que je reverrais miss Havisham le mercredi
suivant; j'y réussis, mais dans mon sommeil, je vis la lime sortir d'une
porte et se diriger vers moi, sans pourtant voir celui qui la tenait, et
je m'éveillai en criant.




CHAPITRE XI.


Le jour indiqué, je me rendis chez miss Havisham; je sonnai avec
beaucoup d'hésitation, et Estelle parut. Elle ferma la porte après
m'avoir fait entrer, et, comme la première fois, elle me précéda dans le
sombre corridor où brûlait la chandelle. Elle ne parut faire attention à
moi que lorsqu'elle eut la lumière dans la main, alors elle me dit avec
hauteur:

«Tu vas passer par ici aujourd'hui.»

Et elle me conduisit dans une partie de la maison qui m'était
complètement inconnue.

Le corridor était très long, et semblait faire tout le tour de Manor
House. Arrivée à une des extrémités, elle s'arrêta, déposa à terre sa
chandelle et ouvrit une porte. Ici le jour reparut, et je me trouvai
dans une petite cour pavée, dont la partie opposée était occupée par une
maison séparée, qui avait dû appartenir au directeur ou au premier
employé de la défunte brasserie. Il y avait une horloge au mur extérieur
de cette maison. Comme la pendule de la chambre de miss Havisham et
comme la montre de miss Havisham, cette horloge était arrêtée à neuf
heures moins vingt minutes.

Nous entrâmes par une porte qui se trouvait ouverte dans une chambre
sombre et très basse de plafond. Il y avait quelques personnes dans
cette chambre; Estelle se joignit à elles en me disant:

«Tu vas rester là, mon garçon, jusqu'à ce qu'on ait besoin de toi.»

«Là,» était la fenêtre, je m'y accoudai, et je restai «là,» dans un état
d'esprit très désagréable, et regardant au dehors.

La fenêtre donnait sur un coin du jardin fort misérable et très négligé,
où il y avait une rangée de vieilles tiges de choux et un grand buis
qui, autrefois, avait été taillé et arrondi comme un pudding; il avait à
son sommet de nouvelles pousses de couleur différente, qui avaient
altéré un peu sa forme, comme si cette partie du jardin avait touché à
la casserole et s'était roussie. Telle fut, du moins, ma première
impression, en contemplant cet arbre. Il était tombé un peu de neige
pendant la nuit; partout ailleurs elle avait disparu, mais là elle
n'était pas encore entièrement fondue, et, à l'ombre froide de ce bout
de jardin, le vent la soufflait en petits flocons qui venaient fouetter
contre la fenêtre, comme s'ils eussent voulu entrer pour me lapider.

Je m'aperçus que mon arrivée avait arrêté la conversation, et que les
personnes qui se trouvaient réunies dans cette pièce avaient les yeux
fixés sur moi. Je ne pouvais rien voir, excepté la réverbération du feu
sur les vitres, mais je sentais dans les articulations une gêne et une
roideur qui me disaient que j'étais examiné avec une scrupuleuse
attention.

Il y avait dans cette chambre trois dames et un monsieur. Je n'avais pas
été cinq minutes à la croisée, que, d'une manière ou d'une autre, ils
m'avaient tous laissé voir qu'ils n'étaient que des flatteurs et des
hâbleurs; mais chacun prétendait ne pas s'apercevoir que les autres
étaient des flatteurs et des hâbleurs, parce que celui ou celle qui
aurait admis ce soupçon aurait pu être accusé d'avoir les mêmes défauts.

Tous avaient cet air inquiet et triste, de gens qui attendent le bon
plaisir de quelqu'un, et la plus bavarde des dames avait bien de la
peine à réprimer un bâillement, tout en parlant. Cette dame, qui avait
nom Camille, me rappelait ma soeur, avec cette différence qu'elle était
plus âgée, et que son visage, au premier coup d'oeil, m'avait paru avoir
des traits plus grossiers. Je commençais à penser que c'était une grâce
du ciel si elle avait des traits quelconques, tant était haute et pâle
la muraille inanimée que présentait sa face.

«Pauvre chère âme! dit la dame avec une vivacité de manières tout à fait
semblable à celle de ma soeur. Il n'a d'autre ennemi que lui-même.

--Il serait bien plus raisonnable d'être l'ennemie de quelqu'un, dit le
monsieur; bien plus naturel!

--Mon cousin John, observa une autre dame, nous devons aimer notre
prochain.

--Sarah Pocket, repartit le cousin John, si un homme n'est pas son
propre prochain, qui donc l'est?»

Mis Pocket se mit à rire; Camille rit aussi, et elle dit en réprimant un
bâillement:

«Quelle idée!»

Mais ils pensèrent, à ce que je crois, que cela était aussi une bien
bonne idée. L'autre dame, qui n'avait pas encore parlé, dit avec emphase
et gravité:

«C'est vrai!... c'est bien vrai!

--Pauvre âme! continua bientôt Camille (je savais qu'en même temps tout
ce monde-là me regardait). Il est si singulier! croirait-on que quand la
femme de Tom est morte, il ne pouvait pas comprendre l'importance du
deuil que doivent porter les enfants? «Bon Dieu!» disait-il, «Camille, à
quoi sert de mettre en noir les pauvres petits orphelins?... Comme
Mathew! Quelle idée!...

--Il y a du bon chez lui, dit le cousin John, il y a du bon chez lui; je
ne nie pas qu'il n'y ait du bon chez lui, mais il n'a jamais eu, et
n'aura jamais le moindre sentiment des convenances.

--Vous savez combien j'ai été obligée d'être ferme, dit Camille. Je lui
ai dit: «Il faut que cela soit, pour «l'honneur de la famille!» Et je
lui ai répété que si l'on ne portait pas le deuil, la famille était
déshonorée. Je discourai là-dessus, depuis le déjeuner jusqu'au dîner,
au point d'en troubler ma digestion. Alors il se mit en colère et, en
jurant, il me dit: «Eh bien! faites «comme vous voudrez!» Dieu merci, ce
sera toujours une consolation pour moi de pouvoir me rappeler que je
sortis aussitôt, malgré la pluie qui tombait à torrents, pour acheter
les objets de deuil.

--C'est lui qui les a payés, n'est-ce pas? demanda Estelle.

--On ne demande pas, ma chère enfant, qui les a payés, reprit Camille;
la vérité, c'est que je les ai achetées, et j'y penserai souvent avec
joie quand je serai forcée de me lever la nuit.»

Le bruit d'une sonnette lointaine, mêlé à l'écho d'un bruit ou d'un
appel venant du couloir par lequel j'étais arrivé, interrompit la
conversation et fit dire à Estelle:

«Allons, mon garçon!»

Quand je me retournai, ils me regardèrent tous avec le plus souverain
mépris, et, en sortant, j'entendis Sarah Pocket qui disait:

«J'en suis certaine. Et puis après?»

Et Camille ajouta avec indignation:

«A-t-on jamais vu pareille chose! Quelle i... dé... e...»

Comme nous avancions dans le passage obscur, Estelle s'arrêta tout à
coup en me regardant en face, elle me dit d'un ton railleur en mettant
son visage tout près du mien:

«Eh bien?

--Eh bien, mademoiselle?» fis-je en me reculant.

Elle me regardait et moi je la regardais aussi, bien entendu.

«Suis-je jolie?

--Oui, je vous trouve très jolie.

--Suis-je fière?

--Pas autant que la dernière fois, dis-je.

--Pas autant?

--Non.»

Elle s'animait en me faisant cette dernière question, et elle me frappa
au visage de toutes ses forces.

«Maintenant, dit-elle, vilain petit monstre, que penses-tu de moi?

--Je ne vous le dirai pas.

--Parce que tu vas le dire là-haut.... Est-ce cela?

--Non! répondis-je, ce n'est pas cela.

--Pourquoi ne pleures-tu plus, petit misérable?

--Parce que je ne pleurerai plus jamais pour vous,» dis-je.

Ce qui était la déclaration la plus fausse qui ait jamais été faite, car
je pleurais intérieurement, et Dieu sait la peine qu'elle me fit plus
tard.

Nous continuâmes notre chemin, et, en montant, nous rencontrâmes un
monsieur qui descendait à tâtons.

«Qui est-là? demanda le monsieur, en s'arrêtant et en me regardant.

--Un enfant, dit Estelle.

C'était un gros homme, au teint excessivement brun, avec une très grosse
tête et avec de très grosses mains. Il me prit le menton et me souleva
la tête pour me voir à la lumière. Il était prématurément chauve, et
possédait une paire de sourcils noirs qui se tenaient tout droits; ses
yeux étaient enfoncés dans sa tête, et leur expression était perçante et
désagréablement soupçonneuse; il avait une grande chaîne de montre, et
sur la figure de gros points noirs où sa barbe et ses favoris eussent
été, s'il les eût laissé pousser. Il n'était rien pour moi, mais par
hasard j'eus l'occasion de le bien observer.

«Tu es des environs? dit-il.

--Oui, monsieur, répondis-je.

--Pourquoi viens-tu ici?

--C'est miss Havisham qui m'a envoyé chercher, monsieur.

--Bien. Conduis-toi convenablement. J'ai quelque expérience des jeunes
gens, ils ne valent pas grand'chose à eux tous. Fais attention,
ajouta-t-il, en mordant son gros index et en fronçant ses gros sourcils,
fais attention à te bien conduire.»

Là-dessus, il me lâcha, ce dont je fus bien aise, car sa main avait une
forte odeur de savon, et il continua à monter l'escalier. Je me
demandais à moi-même si ce n'était pas un docteur; mais non, pensai-je,
ce ne peut être un docteur, il aurait des manières plus douces et plus
avenantes. Du reste, je n'eus pas grand temps pour réfléchir à ce sujet,
car nous nous trouvâmes bientôt dans la chambre de miss Havisham, où
elle et tous les objets qui l'entouraient étaient exactement dans le
même état où je les avais laissés. Estelle me laissa debout près de la
porte, et j'y restai jusqu'à ce que miss Havisham jetât les yeux sur
moi.

«Ainsi donc, dit-elle sans la moindre surprise, les jours convenus sont
écoulés?

--Oui, madame, c'est aujourd'hui....

--Là!... là!... là!... fit-elle avec son impatient mouvement de doigts,
je n'ai pas besoin de le savoir. Es-tu prêt à jouer?»

Je fus obligé de répondre avec un peu de confusion.

«Je ne pense pas, madame.

--Pas même aux cartes? demanda-t-elle avec un regard pénétrant.

--Si, madame, je puis faire cela, si c'est nécessaire.

--Puisque cette maison te semble vieille et triste, dit miss Havisham
avec impatience, et puisque tu ne veux pas jouer, veux-tu travailler?»

Je répondis à cette demande de meilleur coeur qu'à la première, et je
dis que je ne demandais pas mieux.

«Alors, entre dans cette chambre, dit-elle en me montrant avec sa main
ridée une porte qui était derrière moi, et attends-moi là jusqu'à ce que
je vienne.»

Je traversai le palier, et j'entrai dans la chambre qu'elle m'avait
indiquée. Le jour ne pénétrait pas plus dans cette chambre que dans
l'autre, et il y régnait une odeur de renfermé qui oppressait. On venait
tout récemment d'allumer du feu dans la vieille cheminée, mais il était
plus disposé à s'éteindre qu'à brûler, et la fumée qui persistait à
séjourner dans cette chambre, semblait encore plus froide que l'air, et
ressemblait au brouillard de nos marais. Quelques bouts de chandelles
placés sur la tablette de la grande cheminée éclairaient faiblement la
chambre: ou, pour mieux dire, elles n'en troublaient que faiblement
l'obscurité. Elle était vaste, et j'ose affirmer qu'elle avait été
belle; mais tous les objets qu'on pouvait apercevoir étaient couverts de
poussière, dans un état complet de vétusté, et tombaient en ruine. Ce
qui attirait d'abord l'attention, c'était une longue table couverte
d'une nappe, comme si la fête qu'on était en train de préparer dans la
maison s'était arrêtée en même temps que les pendules. Un surtout, un
plat du milieu, de je ne sais quelle espèce, occupait le centre de la
table; mais il était tellement couvert de toiles d'araignées, qu'on n'en
pouvait distinguer la forme. En regardant cette grande étendue jaunâtre,
il me sembla y voir pousser un immense champignon noir, duquel je voyais
entrer et sortir d'énormes araignées aux corps mouchetés et aux pattes
cagneuses. On eût dit que quelque événement de la plus grande
importance venait de se passer dans la communauté arachnéenne.

J'entendais aussi les souris qui couraient derrière les panneaux des
boiseries, comme si elles eussent été sous le coup de quelque grand
événement; mais les perce-oreilles n'y faisaient aucune attention, et
s'avançaient en tâtonnant sur le plancher et en cherchant leur chemin,
comme des personnes âgées et réfléchies, à la vue courte et à l'oreille
dure, qui ne sont pas en bons termes les unes avec les autres.

Ces créatures rampantes avaient captivé toute mon attention, et je les
examinais à distance, quand miss Havisham posa une de ses mains sur mon
épaule; de l'autre main elle tenait une canne à bec de corbin sur
laquelle elle s'appuyait, et elle me faisait l'effet de la sorcière du
logis.

«C'est ici, dit-elle en indiquant la table du bout de sa canne; c'est
ici que je serai exposée après ma mort.... C'est ici qu'on viendra me
voir.»

J'éprouvais une crainte vague de la voir s'étendre sur la table et y
mourir de suite, c'eût été la complète réalisation du cadavre en cire de
la foire. Je tremblai à son contact.

«Que penses-tu de l'objet qui est au milieu de cette grande table... me
demanda-t-elle en l'indiquant encore avec sa canne; là, où tu vois des
toiles d'araignées?

--Je ne devine pas, madame.

--C'est un grand gâteau... un gâteau de noces... le mien!»

Elle regarda autour de la chambre, puis se penchant sur moi, sans ôter
sa main de mon épaule:

«Viens!... viens!... viens! Promène-moi... promène-moi.»

Je jugeai d'après cela que l'ouvrage que j'avais à faire était de
promener miss Havisham tout autour de la chambre. En conséquence, nous
nous mîmes en mouvement d'un pas qui, certes, aurait pu passer pour une
imitation de celui de la voiture de mon oncle Pumblechook.

Elle n'était pas physiquement très forte; et après un moment elle me
dit:

«Plus doucement!»

Cependant nous continuions à marcher d'un pas fort raisonnable; elle
avait toujours sa main appuyée sur mon épaule, et elle ouvrit la bouche
pour me dire que nous n'irions pas plus loin, parce qu'elle ne le
pourrait pas. Après un moment, elle me dit:

«Appelle Estelle!»

J'allai sur le palier et je criai ce nom comme j'avais fait la première
fois. Quand sa lumière parut, je revins auprès de miss Havisham, et nous
nous remîmes en marche.

Si Estelle eût été la seule spectatrice de notre manière d'agir, je me
serais senti déjà suffisamment humilié; mais comme elle amena avec elle
les trois dames et le monsieur que j'avais vus en bas, je ne savais que
faire. La politesse me faisait un devoir de m'arrêter; mais miss
Havisham persistait à me tenir l'épaule, et nous continuions avec la
même ardeur notre promenade insensée. Pour ma part, j'étais navré à
l'idée qu'ils allaient croire que c'était moi qui faisais tout cela.

«Chère miss Havisham, dit miss Sarah Pocket, comme vous avez bonne mine!



--Ça n'est pas vrai! dit miss Havisham, je suis jaune et n'ai que la
peau sur les os.»

Camille rayonna en voyant miss Pocket recevoir cette rebuffade, et elle
murmura en contemplant miss Havisham d'une manière tout à fait triste et
compatissante:

«Pauvre chère âme! certainement, elle ne doit pas s'attendre à ce qu'on
lui trouve bonne mine... la pauvre créature. Quelle idée!...

--Et vous, comment vous portez-vous, vous?» demanda miss Havisham à
Camille.

Nous étions alors tout près de cette dernière, et j'allais en profiter
pour m'arrêter; mais miss Havisham ne le voulait pas; nous poursuivîmes
donc, et je sentis que je déplaisais considérablement à Camille.

«Merci, miss Havisham, continua-t-elle, je vais aussi bien que je puis
l'espérer.

--Comment cela?... qu'avez-vous?... demanda miss Havisham, avec une
vivacité surprenante.

--Rien qui vaille la peine d'être dit, répliqua Camille; je ne veux pas
faire parade de mes sentiments. Mais j'ai pensé à vous toute la nuit, et
cela plus que je ne l'aurais voulu.

--Alors, ne pensez pas à moi.

--C'est plus facile à dire qu'à faire, répondit tendrement Camille, en
réprimant un soupir, tandis que sa lèvre supérieure tremblait et que ses
larmes coulaient en abondance. Raymond sait de combien de gingembre et
de sels j'ai été obligée de faire usage toute la nuit, et combien de
mouvements nerveux j'ai éprouvés dans ma jambe. Mais tout cela n'est
rien quand je pense à ceux que j'aime.... Si je pouvais être moins
affectueuse et moins sensible, j'aurais une digestion plus facile et des
nerfs de fer. Je voudrais bien qu'il en fût ainsi; mais, quant à ne plus
penser à vous pendant la nuit... ô quelle idée!»

Ici, elle éclata en sanglots.

Je compris que le Raymond en question n'était autre que le monsieur
présent, et qu'il était en même temps M. Camille. Il vint au secours de
sa femme, et lui dit en manière de consolation:

«Camille... ma chère... c'est un fait avéré que vos sentiments de
famille vous minent, au point de rendre une de vos jambes plus courte
que l'autre.

--Je ne savais pas, dit la digne dame, dont je n'avais encore entendu
la voix qu'une seule fois, que penser à une personne vous donnât des
droits sur cette même personne, ma chère.»

Miss Sarah Pocket, que je contemplais alors, était une petite femme,
vieille, sèche, à la peau brune et ridée; elle avait une petite tête qui
semblait faite en coquille de noix et une grande bouche, comme celle
d'un chat sans les moustaches. Elle répétait sans cesse:

«Non, en vérité, ma chère.... Hem!... hem!...

--Penser, ou ne pas penser, est chose assez facile, dit la grave dame.

--Quoi de plus facile? appuya miss Sarah Pocket.

--Oh! oui! oui! s'écria Camille, dont les sentiments en fermentation
semblaient monter de ses jambes jusqu'à son coeur. Tout cela est bien
vrai. L'affection poussée à ce point est une faiblesse, mais je n'y puis
rien.... Sans doute, ma santé serait bien meilleure s'il en était
autrement; et cependant, si je le pouvais, je ne voudrais pas changer
cette disposition de mon caractère. Elle est la cause de bien des
peines, il est vrai; mais c'est aussi une consolation de sentir qu'on la
possède.»

Ici, nouvel éclat de sentiments.

Miss Havisham et moi ne nous étions pas arrêtés une seule minute pendant
tout ce temps: tantôt faisant le tour de la chambre, tantôt frôlant les
vêtements des visiteurs, et tantôt encore mettant entre eux et nous
toute la longueur de la lugubre pièce.

«Voyez, Mathew! dit Camille. Il ne fraye jamais avec mes parents et
s'inquiète fort peu de mes liens naturels; il ne vient jamais ici savoir
des nouvelles de miss Havisham! J'en ai été si choquée, que je me suis
accrochée au sofa avec le lacet de mon corset, et que je suis restée
étendue pendant des heures, insensible, la tête renversée, les cheveux
épars et les jambes je ne sais pas comment....

--Bien plus hautes que votre tête, mon amour, dit M. Camille.

--Je suis resté dans cet état des heures entières, à cause de la
conduite étrange et inexpliquable de Mathew, et personne ne m'a
remerciée.

--En vérité! je dois dire que cela ne m'étonne pas, interposa la grave
dame.

--Vous voyez, ma chère, ajouta miss Sarah Pocket, une doucereuse et
charmante personne, on serait tenté de vous demander de qui vous
attendiez des remercîments, mon amour.

--Sans attendre ni remercîments ni autre chose, reprit Camille, je suis
restée dans cet état, pendant des heures, et Raymond est témoin de la
manière dont je suffoquais, et de l'inefficacité du gingembre, à tel
point qu'on m'entendait de chez l'accordeur d'en face, et que ses
pauvres enfants, trompés, croyaient entendre roucouler des pigeons à
distance... et, après tout cela, s'entendre dire...»

Ici Camille porta la main à sa gorge comme si les nouvelles combinaisons
chimiques qui s'y formaient l'eussent suffoquée.

Au moment où le nom de Mathew fut prononcé, miss Havisham m'arrêta et
s'arrêta aussi en levant les yeux sur l'interlocutrice. Ce changement
eut quelque influence sur les mouvements nerveux de Camille et les fit
cesser.

«Mathew viendra me voir à la fin, dit miss Havisham avec tristesse,
quand je serai étendue sur cette table. Ici... dit-elle en frappant la
table avec sa béquille, ici sera sa place! là, à ma tête! La vôtre et
celle de votre mari, là! et celle de Sarah Pocket, là! et celle de
Georgiana, là! À présent, vous savez tous où vous vous mettrez quand
vous viendrez me voir pour la dernière fois. Et maintenant, allez!»

À chaque nom, elle avait frappé la table à un nouvel endroit avec sa
canne, après quoi elle me dit:

«Promène-moi!... promène-moi!...»

Et nous recommençâmes notre course.

«Je suppose, dit Camille, qu'il ne nous reste plus qu'à nous retirer.
C'est quelque chose d'avoir vu, même pendant si peu de temps, l'objet de
mon affection. J'y penserai, en m'éveillant la nuit, avec tendresse et
satisfaction. Je voudrais voir à Mathew cette consolation. Je suis
résolue à ne plus faire parade de mes sensations; mais il est très dur
de s'entendre dire qu'on souhaite la mort d'une de ses parentes, qu'on
s'en réjouit, comme si elle était un phénix et de se voir congédiée....
Quelle étrange idée!»

M. Camille allait intervenir au moment où Mrs Camille mettait sa main
sur son coeur oppressé et affectait une force de caractère qui n'était
pas naturelle et devait renfermer, je le prévoyais, l'intention de
tomber en pâmoison, quand elle serait dehors. Elle envoya de la main un
baiser à miss Havisham et disparut.

Sarah Pocket et Georgiana se disputaient à qui sortirait la dernière;
mais Sarah était trop polie pour ne pas céder le pas; elle se glissa
avec tant d'adresse derrière Georgiana, que celle-ci fut obligée de
sortir la première. Sarah Pocket fit donc son effet séparé en disant ces
mots:

«Soyez bénie, chère miss Havisham!»

Et en ayant, sur sa petite figure de coquille de noix, un sourire de
pitié pour la faiblesse des autres.

Pendant qu'Estelle les éclairait pour descendre, miss Havisham
continuait de marcher, en tenant toujours sa main sur mon épaule; mais
elle se ralentissait de plus en plus. À la fin, elle s'arrêta devant le
feu, et dit, après l'avoir regardé pendant quelques secondes:

«C'est aujourd'hui l'anniversaire de ma naissance, Pip.»

J'allais lui en souhaiter encore un grand nombre, quand elle leva sa
canne.

«Je ne souffre pas qu'on en parle jamais, pas plus ceux qui étaient ici
tout à l'heure que les autres. Ils viennent me voir ce jour-là, mais ils
n'osent pas y faire allusion.»

Bien entendu, je n'essayai pas, moi non plus, d'y faire allusion
davantage.

«À pareil jour, bien longtemps avant ta naissance, ce monceau de ruines,
qui était alors un gâteau, dit-elle en montrant du bout de sa canne,
mais sans y toucher, l'amas de toiles d'araignées qui était sur la
table, fut apporté ici. Lui et moi, nous nous sommes usés ensemble; les
souris l'ont rongé, et moi-même j'ai été rongée par des dents plus
aiguës que celles des souris.»

Elle porta la tête de sa canne à son coeur, en s'arrêtant pour regarder
la table, et contempla ses habits autrefois blancs, aujourd'hui flétris
et jaunis comme elle, la nappe autrefois blanche et aujourd'hui jaunie
et flétrie comme elle, et tous les objets qui l'entouraient et qui
semblaient devoir tomber en poussière au moindre contact.

«Quand la ruine sera complète, dit-elle, avec un regard de spectre, et
lorsqu'on me déposera morte dans ma parure nuptiale, sur cette table de
repas de noces, tout sera fini... et la malédiction tombera sur lui...
et le plus tôt sera le mieux: pourquoi n'est-ce pas aujourd'hui!»

Elle continuait à regarder la table comme si son propre cadavre y eût
été étendu. Je gardai le silence. Estelle revint, et elle aussi se tint
tranquille. Il me sembla que cette situation dura longtemps, et je
m'imaginai qu'au milieu de cette profonde obscurité, de cette lourde
atmosphère, Estelle et moi allions aussi commencer à nous flétrir.

À la fin, sortant tout à coup et sans aucune transition de sa
contemplation, miss Havisham dit:

«Allons! jouez tous deux aux cartes devant moi; pourquoi n'avez-vous pas
encore commencé?»

Là-dessus nous rentrâmes dans la chambre et nous nous assîmes en face
l'un de l'autre, comme la première fois: comme la première fois je fus
battu, et comme la première fois encore, miss Havisham ne nous quitta
pas des yeux; elle appelait mon attention sur la beauté d'Estelle, et me
forçait de la remarquer en lui essayant des bijoux sur la poitrine et
dans les cheveux.

Estelle, de son côté, me traita comme la première fois, à l'exception
qu'elle ne daigna pas me parler. Quand nous eûmes joué une demi-douzaine
de parties, on m'indiqua le jour où je devais revenir, et l'on me fit
descendre dans la cour, comme précédemment, pour me jeter ma nourriture
comme à un chien. Puis on me laissa seul, aller et venir, comme je le
voudrais.

Il n'est pas très utile de rechercher s'il y avait une porte dans le mur
du jardin la première fois que j'y avais grimpé pour regarder dans ce
même jardin, et si elle était ouverte ou fermée. C'est assez de dire
que je n'en avais pas vu alors, et que j'en voyais une maintenant. Elle
était ouverte, et je savais qu'Estelle avait reconduit les visiteurs,
car je l'avais vue s'en revenir la clef dans la main; j'entrai dans le
jardin et je le parcourus dans tous les sens. C'était un lieu solitaire
et tranquille; il y avait des tranches de melons et de concombres, qui,
mêlées à des restes de vieux chapeaux et de vieux souliers, avaient
produit, en se décomposant, une végétation spontanée, et par-ci, par-là,
un fouillis de mauvaises herbes ressemblant à un poêlon cassé.

Quand j'eus fini d'examiner le jardin et une serre, dans laquelle il n'y
avait rien qu'une vigne détachée et quelques tessons de bouteilles, je
me retrouvai dans le coin que j'avais vu par la fenêtre. Ne doutant pas
un seul instant que la maison ne fût vide, j'y jetai un coup d'oeil par
une autre fenêtre, et je me trouvai, à ma grande surprise, devant un
grand jeune homme pâle, avec des cils roux et des cheveux clair

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