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Poésies populaires Serbes

by Auguste Dozon · French · Gutenberg #17540 · 360,097 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Poésies populaires Serbes
    
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Title: Poésies populaires Serbes

Author: Auguste Dozon


        
Release date: January 18, 2006 [eBook #17540]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/17540

Credits: Produced by Zoran Stefanovic, Pierre Lacaze and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK POÉSIES POPULAIRES SERBES ***




Produced by Zoran Stefanovic, Pierre Lacaze and the Online
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POÉSIES POPULAIRES SERBES

       *       *       *       *       *

CHANTS HEROÏQUES

CHANTS DOMESTIQUES ET CHANSONS

    PARIS.--IMPRIMÉ CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOM
    55, QUAI DES AUGUSTINS.

POÉSIES POPULAIRES SERBES

TRADUITES SUR LES ORIGINAUX AVEC UNE INTRODUCTION ET DES NOTES

PAR

AUGUSTE DOZON

CHANCELIER DU CONSULAT GENERAL DE FRANCE A BELGRAD

    Les Serbes, ce peuple enfermé dans son passé, destiné à être
    musicien et poëte de toute la race slave, sans savoir même qu'il
    deviendrait un jour la plus grande gloire littéraire des Slaves.

    MICKIEWICZ, _Les Slaves_ T. I p. 331

    PARIS
    E. DENTU, LIBRAIRE-EDITEUR
    PALAIS-ROYAL, 13, GALERIE D'ORLEANS

1859

A AUG. BRIZEUX ET AUG. BARBIER.


_Mon cher Barbier,

Lorsque j'eus d'abord la pensée d'inscrire en tête de ce livre deux noms
qui m'étaient également chers, celui de Brizeux et le vôtre, Brizeux
était plein de vie; éloigné de lui, je le croyais du moins. Nous le
pleurons aujourd'hui, et les lettres françaises avec nous; au lieu de
serrer la main d'un ami, il ne me reste qu'à honorer la mémoire d'un
poëte. Permettez-moi, mon cher Barbier, de vous associer ici à cette
mémoire; j'y ai un double droit: Vous êtes l'égal de Brizeux par le
talent, et vous voulez bien m'accorder dans votre amitié la même place
que je tenais dans la sienne._

A.D.

_Belgrad, le 1er Septembre 1858._




INDEX EXPLICATIF DES NOMS DE PERSONNES ET DE LIEUX ET DES MOTS ETRANGERS
QUI SE RENCONTRENT DANS L'OUVRAGE

_Agalouk_ (T), dignité et fief d'aga.

_Belgrad_ (ville blanche), capitale de la principauté de Serbie avec une
forteresse occupée par les Turcs.

_Bochtchalouk_ (Voir note 10 de la 3e partie, p. 185).

_Boiana_, rivière qui traverse Scutari d'Albanie.

_Bosnie_ (_Bosna_), province slavo-musulmane de la Turquie d'Europe, et
rivière qui y coule.

_Boula_, nom que les Serbes donnent aux femmes mariées turques.

_Bouzdovan_, masse d'armes garnie de noeuds.

_Brankovitch_, Vouk (Voir note 8 de la 1re partie, p. 61).

_Bulgarie_, province slave de la Turquie.

_Charatz_ (cheval pie), cheval de Marko Kralievitch.

_Choumadia_ (de _chouma_, forêt), partie de la Serbie dans laquelle se
trouve Belgrad.

_Coucou_, symbole de la douleur (Voir les notes des 4e et 5e parties).

_Deh_ (T.), brave, espèce de garde-du-corps, homme d'escorte; _deh-bacha_,
chef des gardes.

_Dépense_, Faute de mieux, j'ai traduit ainsi le mot _riznitza_, qui
désigne une chambre où l'on garde l'argent, les habits et les provisions.

_Despote_, titre des chefs nationaux serbes, après le renversement de
l'empire.

_Devèi_, (Voir note 10 de la 2e partie, p. 120 ).

_Dolman_ (dolama). Ce n'est pas la courte pelisse des Magyars, mais un long
vêtement sans manches.

_Douchan_ (Étienne), tzar serbe, de 1336 à 1356.

_Gouslé_ (ce mot est en serbe du féminin pluriel), instrument de musique
à une seule corde, ayant la forme générale d'une guitare, sauf que le
corps en est convexe et dont on joue au moyen d'un archet en forme d'arc,
il sert uniquement à accompagner la récitation déclamée des poésies
héroïques.

_Grahovo_, district situé entre l'Hertzégovine et le Montenégro.

_Haïdouk_ (de l'arabe-turc _haidoud_), bandit, mais, dans la poésie
populaire, sans aucune idée flétrissante, et plutôt dans un sens
héroïque.

_Harambacha_ (T.), chef de voleurs.

_Hertzégovine_, province slavo-musulmane de la Turquie.

_Igoumene_ ({~GREEK SMALL LETTER OMICRON~} {~GREEK SMALL LETTER
ETA~}{~GREEK SMALL LETTER GAMMA~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK
SMALL LETTER UPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER MU~}{~GREEK SMALL LETTER
EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK
SMALL LETTER FINAL SIGMA~}), supérieur des couvents du rite oriental.

_Ioug_, le sud. _Ioug Bogdan_, beau-père du knèze Lazare.

_Iounak_, héros, homme brave et accompli, d'où _iounatchka pesma_, chant
héroïque.

_Iovo_, diminutif de _Iovan_, Jean.

_Irène_, femme de George Brankovitch, despote serbe elle-même de 1457 à
1459.

_Jéna_, femme, d'où _jénska pesma_, chant féminin, par opposition aux
poésies héroïques.

_Kaloyer_ ({~GREEK SMALL LETTER KAPPA~}{~GREEK SMALL LETTER
ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER LAMDA~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK
SMALL LETTER GAMMA~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER
RHO~}{~GREEK SMALL LETTER OMEGA~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}, en serbe,
_kaloudjèr_), moine du rite oriental.

_Kalpak_ (T.), bonnet de fourrure, d'où notre mot kolbak.

_Karageorge_ (en serbe _Karadjordje_). Voir note 10 de la 4e partie, p.
224.

_Kèrsno-imé_. (Voir note 6 de la 1re partie, p. 60.)

_Kladoucha_, ville de la Croatie turque.

_Kmète_, chef électif des villages serbes, il y en a ordinairement deux
ou trois.

_Knèze_, Pendant la domination turque, ce mot désignait les petits chefs
de district, sous sa forme russe, _kniaz_ (que nous rendons par duc), il
est le titre officiel du prince actuel de Serbie.

_Koçovo_ (de _koç_ merle), grande plaine située dans l'ancienne Serbie,
et où fut livrée contre les Turcs, le 15/27 juin 1389, une bataille qui
amena la ruine de l'empire serbe.

_Kolo_, nom des danses nationales serbes (Voir la note 16 de la 3e partie,
p. 185).

_Koula_, tour, maison (Voir note 12 de la 1re partie, p. 62).

_Koum_, parrain pour les noces comme pour le baptême.

_Krouchedol_, monastère de Sirmie.

_Krouchevatz_, ville de Serbie.

_Lab_ (le), et la _Sitnitza_, rivières ou ruisseaux qui traversent la
plaine de Koçovo.

_Lazare Greblianovitch_, tzar ou knèze serbe de 1371 à 1389 (Voir note 2
de la 1re partie p 69).

_Lievo_, ville de l'Hertzégovine.

_Litra_, quart de l'_oka_.

_Maritza_, l'_Hebrus_ des anciens, et aussi, sans doute par confusion,
quelque rivière qui coule dans la plaine de Koçovo (Voir note 14 de la 2e
partie, p 121).

_Marko Kralievitch_, personnage historique et héros légendaire serbe.

_Méhana_ (du persan _mei_ vin, et _khane_ maison), cabaret et petite
auberge de village, en Serbie.

_Merniavtchevitch_, nom patronymique du roi Voukachine et de ses frères
(Voir note 1 de la 2e partie p 119).

_Miliatzka_, rivière qui traverse Saraievo.

_Miloch Obrenovitch_, prince de Serbie (Voir note 11 de la 4e partie, p
224).

_Mirotch_, montagne de Serbie.

_Mitrovitza_, ville de la Slavonie, sur la Save.

_Morava_, la rivière la plus considérable qui coule dans l'intérieur de
la Serbie. Elle se jette dans le Danube, vers les Portes de fer.

_Mostar_, chef-lieu de l'Hertzégovine.

_Mouio_, diminutif de Moustafa.

_Nemania_, Étienne (XIIe siècle), fondateur de la dynastie serbe des
Nemanitch.

_Nich_ (Nizza sur les cartes), chef-lieu d'un pachalik de Bulgarie.

_Obilitch_, Miloch. L'un des gendres du knèze Lazare, qui donna la mort au
sultan Murad Ier. (Voir note 9 de la 1re partie, p. 61.)

_Oka_, poids et mesure de capacité turcs. (1,284 grammes.)

_Opanak_, sandale en cuir grossier de couleur rouge, fixée autour de la
jambe par une lanière, et qui forme la chaussure des paysans serbes et
turcs.

_Otmitza_, enlèvement. (Voir note 4 de l'int., p. 30.)

_Oudbigna_, ville de la Croatie turque.

_Ouroch V_, tzar serbe, de 1356 à 1367.

_Pachinitza_, en serbe, femme d'un pacha.

_Pandour_, agent de la police, gendarme serbe.

_Pesma_, nom de toutes les pièces de poésie chantée serbes.

_Pobratime_, _Poçestrima_, etc. (Voir note 3 de la 1re partie, p. 59.)

_Prilip_, ville d'Albanie, et résidence de Marko Kralievitch.

_Prizren_, ville d'Albanie.

_Protopope_, ou vulgairement _prota_, dignitaire de l'Église orientale.
C'est notre archiprêtre.

_Rade_, _Rado_, diminutif de Radoïtza.

_Ravantiza_, monastère de Serbie.

_Romania_, montagne de Bosnie, aux environs de Saraievo.

_Saraievo_ (en turc, _Bosna-Serai_, palais de la Bosnie), grande ville,
chef-lieu de la Bosnie.

_Save_ (Sava), grande rivière, qui se jette dans le Danube à Belgrad.

_Scutari_ (Skadar), ville d'Albanie.

_Sègne_, ville de Dalmatie.

_Serbie_ (Sèrbia), principauté tributaire de la Porte Ottomane, avec
administration intérieure indépendante.

_Sirmie_ (en serbe _Srem_), province de la Hongrie entre le Danube et la
Save.

_Slava_, fête du patron de famille. (Voir note 6 de la 1re partie, p. 60.)

_Smederevo_ (sur les cartes, Sémendria), ville de Serbie.

_Sokol_ (le Faucon), vieux château fort, situé en Serbie.

_Sophia_, ville de Bulgarie.

_Spahi_ (en serbe, _spahia_), seigneur féodal, grand propriétaire
terrien--_Spahilouk_, domaine d'un spahi.

_Stara planina_ (la vieille montagne), nom serbe des Balkans.

_Svat_, invité aux noces (Voir note 10 de la 2e partie, p 120) Le _stari
svat_ en est le chef et l'un des témoins du mariage.

_Sveta Gora_, la sainte montagne ({~GREEK SMALL LETTER TAU~}{~GREEK
SMALL LETTER OMICRON~} {~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER
GAMMA~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK
SMALL LETTER NU~} {~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER
RHO~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER FINAL SIGMA~})
le mont Athos.

_Talari_ (de l'allemand _thaler_), pièce d'argent autrichienne qui vaut
environ cinq francs.

_Tamboura_, instrument de musique à cordes.

_Tchaouch_ (T ), huissier, messager, héraut.

_Tchardak_ (T ), galerie ou pièce ouverte, _verandah_ attenant à une
maison, aussi, pavillon, corps de logis.

_Tchelebi_ (T ), espèce de petit-maître, de _dandy_ turc, jeune homme de
distinction.

_Timok_, rivière de Serbie.

_Toka_, espèces de plaques métalliques qui couvraient le devant de la
veste dans l'ancien costume serbe.

_Tzar_, _tzarine_ (tzaritza), _tzarevitch_, mots appliqués par les Serbes
dans le sens d'empereur, etc., aux souverains ottomans, aussi bien qu'à
ceux du reste de l'Europe, ils ne font point usage du titre de sultan.

_Tzarigrad_, ville impériale, nom par lequel les Serbes désignent
Constantinople.

_Tzer_, montagne de Serbie.

_Tziganes_, bohémiens (Voir note 22 de la 2e partie, p 123).

_Tzerna Gora_, nom serbe du Montenégro.

_Tzetigna_, rivière de Dalmatie--_Tzetigne_ (au fém. plur. ), Cettigne,
capitale du Montenégro.

_Varadin_, nom serbe de Petervardein, forteresse de Hongrie.

_Vila_, espèce de nymphe des bois (Voir note 7 de la 2e partie, p. 120).

_Vilindar_ (Chilendar), monastère de l'Athos, fondé par un tzar serbe.

_Voukachine_, l'un des grands feudataires des tzars serbes Douchan et
Ouroch, père de Marko Kralievitch.

_Zadoujbina_, fondation pieuse.(Voir note 9 de la 2e partie, p. 120.)

_Zadrouga_, association domestique (Voir note 2 de la 4e partie, p. 221.)

_Zagorié_, district de l'Hertzégovine.

_Zadar_ (Zara), ville de Dalmatie.

_Yatak_, recéleur des haïdouks, qui les héberge et les cache pendant
l'hiver.




INTRODUCTION

I


Les poésies populaires dont le présent recueil contient un choix
restreint, mais fait avec soin, et traduit uniquement sur les originaux[1],
appartiennent à toute la race serbe répandue, sous divers noms, dans la
principauté actuelle de Serbie (_Sèrbia_), la Bosnie, l'Hertzégovine,
le Montenégro (_Tzèrna Gora_), quelques districts de la Bulgarie et
de l'Albanie, la Dalmatie et les provinces méridionales de la Hongrie
(Batchka, Sirmie et Banat). Elles sont encore à l'état de tradition
orale, et le patriote éclairé, M. Vouk Stefanovitch Karadjitch, qui,
depuis plus de quarante ans, s'occupe avec un zèle intelligent et une
scrupuleuse fidélité à les recueillir de la bouche même du peuple, n'a
pas encore entièrement accompli sa tâche, tant la mine où il puise est
abondante, tant aussi l'accès en est parfois difficile, tant il faut de
patience et de sagacité pour faire un choix parmi les matériaux qu'elle
fournit[2].

Pour juger ces poésies, pour les goûter même, et surtout pour comprendre
leur valeur comme documents de l'histoire littéraire générale, il est
indispensable de connaître certaines circonstances qui se rattachent à
leur origine et à leur composition. Les détails qui suivent, empruntés
à leur savant éditeur[3], sont les plus propres à mettre le lecteur au
courant de ces circonstances. J'y ajouterai ensuite quelques remarques qui
me sont personnelles.

«Toutes nos poésies populaires, dit M. Vouk, se divisent en chants
héroïques (_pèsmè ïounatchké_) que les hommes chantent (ou plutôt
déclament, comme je le dirai plus loin) en s'accompagnant de la _gouslé_,
et en poésies domestiques ou féminines (_jénské_), que chantent
non-seulement les femmes et les jeunes filles, mais aussi les hommes,
particulièrement les jeunes gens, le plus souvent à deux voix. Ceux qui
chantent les poésies féminines le font pour leur propre amusement,
tandis que les poésies héroïques sont destinées à des auditeurs; c'est
pourquoi, dans les premières, on a surtout égard à la partie musicale,
à la mélodie, et dans les secondes, à l'expression poétique.

«Aujourd'hui, c'est dans la Bosnie, l'Hertzégovine, le Montenégro
et les régions montagneuses du midi de la Serbie, que le goût pour les
poésies héroïques est le plus vif et le plus général. Actuellement
encore, dans ces contrées, il est à peine une maison où l'on ne trouve
une _gouslé_, qui surtout ne manque jamais dans les stations des pâtres;
et il serait difficile d'y trouver un homme qui ne sût pas jouer de cet
instrument, chose même que beaucoup de femmes et de jeunes filles sont
en état de faire. Dans les districts inférieurs de la Serbie (ceux qui
avoisinent le Danube et la Save), les _gouslé_ deviennent déjà plus
rares, bien que je pense que dans chaque village (surtout sur la rive
gauche de la Morava), on en trouverait au moins une.

«Pour ce qui est de la Sirmie, de la Batchka et du Banat, les aveugles
sont les seuls qui y possèdent des _gouslé_, et encore doivent-ils
apprendre à en toucher et la plupart ne s'en servent-ils que pour
accompagner des complaintes; toute autre personne regarderait comme une
honte d'avoir dans sa maison un instrument d'aveugle. Aussi, dans les
pays que je viens de nommer, les poésies héroïques (ou, comme on les y
appelle déjà, d'aveugles) ne sont-elles chantées que par des mendiants
privés de la vue, ou par des femmes qui ne font point usage de la
_gouslé_. Cela explique pourquoi les poésies héroïques se chantent plus
mal et sont plus corrompues dans la Sirmie, la Batchka et le Banat, qu'en
Serbie, et en Serbie, aux environs du Danube et de la Save, plus que dans
l'intérieur des terres, en Bosnie et en Hertzégovine surtout....

«La poésie domestique ou féminine, à ce que je crois, est surtout
répandue là où l'autre l'est moins, et dans les villes de la Bosnie;
car de même que dans les contrées qui bordent le Danube et la Save, les
moeurs des hommes se sont adoucies, de même dans les autres (les villes
exceptées), le caractère des femmes a conservé plus de rudesse, et la
guerre, plus que l'amour, occupe la pensée de la population. Une autre
raison encore, c'est que là les femmes vivent plus dans la société.
Ajoutons d'ailleurs que, dans les trois provinces hongroises que j'ai
nommées, les chansons _populaires_ ne se chantent plus, et ont été
remplacées par de nouvelles, que composent des gens instruits, des
écoliers et des apprentis du commerce.

«Il y a un certain nombre de poésies qui appartiennent à une classe
intermédiaire entre les héroïques et les domestiques. Elles se
rapprochent plus d'ailleurs des premières, bien qu'il soit fort rare de
les entendre chanter sur la _gouslé_ par des hommes, et qu'en raison de
leur longueur, le plus souvent on les _récite_.

«On compose encore aujourd'hui des poésies héroïques,.... qui ont
ordinairement pour auteurs, autant que j'ai pu m'en assurer, des hommes de
moyen âge et des vieillards. Dans les pays où le goût en est général,
il n'y a pas un homme qui ne sache plusieurs chants, quelquefois jusqu'à
cinquante ou même davantage, et pour ceux dont la mémoire est si
bien garnie, il n'est pas difficile d'en composer de nouveaux. Il faut
d'ailleurs savoir que, dans les contrées dont je parle, les paysans
n'ont ni les mêmes soucis, ni les mêmes besoins que dans les États
de l'Europe, et qu'ils mènent une vie assez semblable à celle que les
poëtes décrivent sous le nom de l'âge d'or...»

L'auteur cite ensuite des exemples de pièces burlesques ou
_satiriques_,--genre qu'il n'a point admis dans sa collection,--qui
ont été composées par des gens à lui connus. Elles sont faites à
l'occasion de circonstances de la vie ordinaire et manquent d'importance
générale, ce qui fait qu'elles ne se répandent point au dehors et
meurent bientôt là où elles sont nées. Voici quelques-unes de ces
circonstances: les noces, quand il s'y produit quelque incident comique,
par exemple quand les invités se prennent de querelle et rouent de coups
l'un d'entre eux; quand une femme quitte son mari; surtout quand il y a
brouille dans un ménage, ou que des gens mariés à la suite d'un rapt
(_otmitza_)[4] restent sans enfants. Et M. Vouk, à propos des querelles
entre gens de noce, ajoute avec quelque naïveté: «S'il y avait mort
d'homme, en pareil cas, on ne ferait pas une chanson comique.» Tout cela,
il faut l'avouer, nous reporte un peu loin de l'âge d'or. Mais c'est
peut-être ici le lieu de faire observer que la naïveté dont je parle
dans ces pages est une qualité de l'esprit, des esprits jeunes, et n'a
rien à faire avec la candeur ou l'innocence des moeurs.

«Que l'on ne puisse, dit-il ailleurs, connaître les auteurs des poésies
populaires, même les plus récentes, il n'y a rien là qui doive étonner;
mais ce qui a lieu de surprendre, c'est que dans le peuple personne
n'attache d'importance à composer des vers, et que, loin d'en tirer
vanité, le véritable auteur d'un chant se défend de l'être, et prétend
l'avoir appris de la bouche de quelque autre. Il en est ainsi des poésies
les plus récentes, de celles dont on connaît parfaitement le lieu
d'origine, et qui roulent sur un événement de fraîche date; car à peine
quelques jours se sont-ils écoulés, que personne ne songe plus à leur
provenance.

«Quant aux poésies domestiques, il s'en compose peu de nouvelles
aujourd'hui, et elles ne se produisent plus guère que sous la forme de
dialogues improvisés entre filles et garçons.»

Et plus loin: «Les poésies héroïques sont mises en circulation
principalement par les aveugles, les voyageurs et les haïdouks. Les
aveugles vont mendiant de porte en porte, ils fréquentent les assemblées
près des monastères et des églises, ainsi que les foires, et partout
ils chantent. De même, quand un voyageur reçoit l'hospitalité dans
une maison, il est d'usage, le soir, de lui présenter une _gouslé_, en
l'invitant à chanter, et dans les khans et les cabarets (_méhanas_), il
s'en trouve pour le même usage. Quant aux haïdouks, dans leurs retraites
d'hiver, ils passent la nuit à boire et à chanter, le plus souvent les
exploits de leurs confrères.»

M. Vouk entre ensuite dans des détails sur la manière dont il a recueilli
les _pesmas_. Il raconte l'étonnement et la défiance qu'il inspirait,
soit aux femmes, soit surtout aux chanteurs de profession, dont la jalousie
de métier, excitée par la crainte de perdre un gagne-pain, ne cédait
qu'à de copieuses libations d'eau-de-vie[5]. Mais au sujet de ceux-ci, il
se plaint qu'il soit si rare d'en trouver un qui fasse son métier avec
un peu d'intelligence et sans gâter la _pesma_. Il fallait d'ordinaire
l'entendre de la bouche de plusieurs pour l'avoir complète, et avec
l'exactitude et dans l'ordre convenables.


II

Comme on vient de le voir, les _pesmas_ serbes sont le travail de plusieurs
siècles, sont l'oeuvre collective d'une race tout entière, du génie
et des moeurs de laquelle elles fournissent en même temps l'expression,
d'autant plus fidèle et plus authentique, que toute influence, toute
imitation extérieures, sont restées étrangères à leur composition. Le
nom de _nationales_ leur conviendrait donc mieux que celui de _populaires_,
mot qui, dans notre état social si raffiné, a pris une acception
particulière, et est devenu presque le synonyme de _vulgaire_, de
_trivial_. La poésie populaire, chez nous, ce sont uniquement les chansons
grossières du paysan, de l'ouvrier, de l'ignorant enfin, c'est-à-dire de
l'homme qui, étranger à la langue polie, à la connaissance de l'histoire
et de l'antiquité, se trouve, par cette ignorance même, exclu de la vie
intellectuelle et comme ravalé dans une condition inférieure; poésie
informe, boiteuse, et d'ailleurs peu abondante. Car je ne parle pas des
oeuvres soi-disant populaires fabriquées par des _messieurs_. C'est
ordinairement le plus détestable des pastiches.

Chez les Serbes, rien de tout cela.

Ce n'est pas que les lumières y soient plus répandues; l'ignorance y est,
au contraire, universelle, absolue; la société y forme une seule classe,
qui n'a qu'une connaissance, un aliment intellectuel, une vie morale, une
histoire, et, avec la danse et la boisson, un divertissement commun: les
poésies populaires. Les choses ont un peu changé, bien entendu, dans la
principauté, où une transformation politique et sociale s'opère, où la
poésie populaire se meurt et commence à être dédaignée, bien que la
poésie savante soit encore dans les langes; mais là même où, comme en
Bosnie, il s'est conservé une espèce de noblesse féodale, les moeurs la
rapprochent tellement du rustre, du _raya_, que, pour mon sujet, il n'y a
point de différence.

Les chants historiques serbes ont eu d'ailleurs une destinée singulière
et bien importante. C'est grâce à eux en grande partie, on n'en saurait
douter, que s'est conservé dans le peuple le sentiment de la nationalité.
L'habitude de célébrer sous une forme poétique chacun des incidents de
la lutte nationale ou individuelle contre les Turcs a constamment entretenu
le souvenir et l'amour de l'indépendance, et attisé la haine de peuple
à peuple, de religion à religion[6]: double sentiment qui a fini par
se faire jour, au commencement de ce siècle, chez les Serbes de la
principauté, et qui règne encore si énergiquement parmi ceux de la
_Tzèrna Gora_. Et, d'un autre côté pourtant, ils ont servi à conserver
le lien national entre les Serbes des diverses religions, car on a vu des
Bosniaques musulmans demander à un kadi la grâce d'un prisonnier serbe du
rit oriental, comme bon chanteur de _pesmas_, et, au commencement du
XVIIe siècle, Goundoulitch, le dignitaire de la république de Raguse,
revendiquait déjà comme gloire nationale, dans son poëme d'_Osman_[7],
les gestes, embellis par la poésie, de Marko Kralievitch et d'autres
héros serbes.

Quelques-uns des détails fournis par M. Vouk sur la composition et la
transmission des _pesmas_ auront sans doute rappelé au lecteur ce qu'on
raconte des rapsodes homériques, et suggéré à son esprit de curieux
rapprochements d'histoire littéraire, que la lecture de ces poésies
elles-mêmes ne peut que confirmer. A mon avis, là ne s'arrête pas la
ressemblance entre ces productions d'une race obscure de l'Europe moderne
et les grandioses et charmantes compositions de l'antiquité grecque. Non
que je veuille établir un parallèle de valeur artistique, auquel rien
ne se prêterait. J'ai en vue seulement les origines et quelques-uns des
caractères soit extérieurs, soit moraux, qui donnent à la véritable
poésie épique sa physionomie et son charme. Parmi les premiers, on peut
ranger l'exposition dramatique du dialogue, les répétitions constantes
et en termes identiques des discours qu'on a entendus, et ces épithètes
exprimant la qualité la plus essentielle et la plus apparente des objets
auxquels elles s'appliquent et formant avec eux un tout indivisible; et,
parmi les autres, le plus important de tous, cette inspiration collective
qui, à mon avis, est le trait distinctif et comme l'âme de la poésie
épique.

Je n'ai pas la prétention de donner une nouvelle définition de cette
poésie, dont la véritable nature a été pourtant bien méconnue.
Aujourd'hui cependant on est assez d'accord pour reconnaître que ce qui la
constitue, ce n'est ni la longueur d'un récit versifié, ni sa division
en vingt-quatre ou douze chants, ni une machine pleine de merveilleux, ni
(comme les _rêves_ dans la tragédie) une superfétation d'épisodes.
A mes yeux, ce qui la caractérise, ce qui en forme l'essence, c'est
un sentiment de fraîcheur et de jeunesse, une naïveté séduisante de
pensée et d'exécution, et avant tout, comme je viens de le dire, une
inspiration collective et impersonnelle, qui lui communique l'empreinte
d'une race, d'un peuple, à l'opposé de la poésie lyrique, manifestation
d'une pensée, d'une personnalité individuelles.

La classification en genres et en espèces convient à la nature physique,
qui reproduit perpétuellement les formes qu'elle s'est prescrites à
elle-même; mais, appliquée aux oeuvres de l'esprit humain, plus libres,
variables comme la pensée, comme la physionomie individuelles, n'est-elle
pas un abus de mots? En quoi, pour me borner à cet exemple, l'_Odyssée_,
ce premier des romans, ressemble-t-elle _extérieurement_ à l'_Iliade_?
Et voudra-t-on absolument faire une épopée de la _Divine Comédie_, une
tragédie de _Faust_, oeuvres au plus haut degré lyriques? Il est trop
évident, en effet, que chaque génie vraiment original produit son oeuvre
sous une forme propre, étroitement liée avec la pensée et qui en est
comme le corps. La forme, en ce sens, est, aussi bien que le style, l'homme même.

L'inspiration collective dont je parle, fondement de la poésie épique, et
qui n'existe que chez des nations encore dans l'enfance, tout au plus
dans leur jeunesse, se dissipant devant les progrès de la critique et du
raisonnement, comme la rosée sous les rayons du soleil, paraît alliée de
fort près à la tendance historique, car là où elle règne, les sujets
individuels n'ont pas encore d'intérêt, le peuple se passionne uniquement
pour ceux qui appartiennent à son histoire générale ou qui la reflètent
(les dieux mêmes, à cette période, font partie de la nation), et la
manière de les concevoir est la même pour tous les membres de la nation.
Cette manière aussi ne comporte que la peinture et le développement des
plus simples sentiments de l'humanité; les passions dans leurs traits
les plus élémentaires, et non les goûts de l'esprit, les analyses
ingénieuses aux mille nuances, ou les combinaisons sociales si
multipliées plus tard, lui servent de base. Dans cet état social, où
le poëte chante presque comme un oiseau, sans le savoir, où l'homme de
lettres n'existe pas encore, les caractères des personnages traditionnels
se conservent intacts de génération en génération, et même alors que
le souvenir des événements s'altère, ils se transmettent à l'état de
types auxquels personne ne songe à toucher, et qu'on ne modifie pas
plus que ceux de l'antique statuaire égyptienne, ou, pour me servir d'un
exemple plus voisin, que les images sacrées du Christ et des saints de
l'Église orientale qu'on voit peintes sur l'iconostase des temples. C'est
ainsi qu'on s'explique la fusion en un seul tout, portant l'empreinte d'une
puissante unité, sans altération de données primitives, des rapsodies
homériques, et des traditions germaniques dans les _Niebelungen_, où le
changement partiel de couleur et l'introduction d'éléments plus modernes
n'ont rien enlevé aux caractères de leur vieille grandeur barbare.
Enfin c'est ainsi que la manière des _pesmas_ serbes n'a point subi
d'altérations sensibles pendant plusieurs siècles, et que Marko
Kralievitch, pour le Serbe étranger à l'Occident, est toujours le même
héros pourfendeur de Turcs, fort et buveur à la façon de Gargantua,
féroce comme un Viking Scandinave, et qui, disparu du monde, doit, comme
Arthur, s'y remontrer un jour, pour chasser le Turc, l'ennemi national.

Diverses causes ont concouru à maintenir chez les Serbes l'esprit
poétique dans cet état de primitive naïveté. L'isolement moral dans
lequel vivent les peuples montagnards, la ténacité de leurs habitudes,
l'opiniâtreté avec laquelle ils adhèrent à leurs moeurs, à leurs
croyances, à leur langue, sont un fait général, mais dont la persistance
a été singulièrement favorisée dans la Turquie d'Europe par les
circonstances politiques. La domination turque, en effet, a eu cet
avantage--au prix d'autres dominations étrangères, bien entendu--qu'elle
ne s'est que superposée et n'a point cherché à s'assimiler les
populations conquises, à leur faire adopter sa langue[8], sa législation.
Contente à l'origine, et dans les temps de première ferveur, d'avoir
prouvé la supériorité de l'islam par l'imposition d'un tribut, elle a
laissé les races à elles-mêmes et à l'avenir, s'interposant pour
ainsi dire entre elles et le mouvement moderne, matériel aussi bien
qu'intellectuel, ainsi qu'un nuage qui intercepte les rayons du soleil et
arrête le développement de la végétation, sans pourtant la tuer. Les
provinces chrétiennes soumises aux Osmanlis rappellent, si l'on me passe
cette comparaison, le conte de la _Belle au bois dormant_. Tout y a été
plongé dans un sommeil qui dure depuis plusieurs siècles, et qui, pour
l'homme de l'Occident, en fait, à certains égards, le pays le plus
curieux de l'Europe. La terre, comme les hommes, y ont encore quelque chose
de primitif, et c'est ce primitif qui forme le charme des poésies serbes.

Un autre résultat littéraire de cette séquestration, naturelle ou
politique, des populations serbes, c'est que leurs facultés poétiques se
sont développées spontanément, librement, suivant la loi de leur nature,
et à l'abri de toute influence extérieure. Il n'y a pas eu là invasion
d'une histoire, d'une religion, d'une mythologie étrangères: tout est
resté national, idée, sujets, langue, versification. Aussi la poésie
serbe, prise dans son ensemble, a-t-elle une empreinte d'originalité
rare et comme une haute saveur de terroir, et peut-elle dire (si nous la
personnifions, et quelle qu'elle soit d'ailleurs), comme le poëte que nous
venons de perdre, alors qu'il se révoltait contre l'accusation de plagiat:

    Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.

Fait d'autant plus remarquable que les provinces serbes, le Montenégro
surtout, eurent de fréquentes relations non-seulement avec Venise,
mais avec Raguse (_Doubrovnik_), où, dès la fin du XVe siècle, une
littérature florissante, ayant la même langue pour organe, s'était
développée sous l'influence italienne, dont elle porte des traces
nombreuses et profondes.

Une autre circonstance non moins digne d'être notée, c'est que cette
barrière a complètement arrêté l'invasion, dans les moeurs comme dans
la poésie, des idées ou des sentiments chevaleresques, qui pourtant,
lorsque celle-ci s'est développée, avaient encore beaucoup de force
en Europe. La condition des femmes, telle que la retracent les _pesmas_
elles-mêmes et telle qu'elle est dans la réalité (qu'on se rappelle
ce que j'ai dit du rapt), et, pour rester dans notre sujet, le personnage
poétique, dont mention a déjà été et sera encore faite dans ces pages,
celui de Marko Kralievitch, en sont des preuves suffisantes. Marko, il est
vrai, venge quelquefois les opprimés d'une manière qui rappellerait
celle des chevaliers errants; une fois il reproche à quelqu'un des
actes d'inhumanité ou plutôt un manque de charité, et, au début de sa
carrière, il va même, par amour de la justice et de la vérité, jusqu'à
contredire les prétentions de son père au trône, pour le conserver à
l'héritier légitime. Mais c'est le sentiment religieux ou national qui
l'anime, et hors de là il n'est pas toujours un modèle de bonne foi ni de
bravoure, et en général il se montre vindicatif, brutal, féroce, vices
sans doute de son temps, et surtout il n'y a pas, dans sa conduite envers
les femmes, la moindre trace de cet esprit chevaleresque qui tempéra la
brutalité du moyen âge, car, loin de montrer pour elles de la galanterie
ou de la politesse, il les traite souvent avec une barbarie révoltante et
qui eût appelé sur lui la vengeance des paladins de l'Occident.


III.

La poésie populaire serbe a été, nous l'avons vu, partagée par celui
qui l'a le premier tirée de l'état de tradition orale en deux grandes
divisions: en _poésie héroïque_, ou déclamée à l'aide d'un instrument
de musique à ce destiné, et en _poésie féminine_ ou chantée. Mais,
suivant les sujets qu'elle traite, on peut, dans chacune de ses divisions,
distinguer plusieurs catégories. Commençons par la seconde, qui, elle
aussi, a plutôt un caractère épique, dans le sens que j'ai donné à ce
mot, que lyrique, puisque, outre l'exposition presque toujours dramatique
et dialoguée, on ne saurait déduire, de chaque chant pris à part, une
individualité d'auteur, mais seulement de l'ensemble, le génie de la
race. Elle comprend des pièces se rapportant à des usages domestiques ou
agricoles, ou même ayant une couleur obscurément mythologique, mais trop
locales et trop dénuées de valeur poétique pour être traduites, surtout
dans un recueil aussi borné; et enfin des poésies amoureuses, les plus
nombreuses et les seules où j'aie puisé. Remarquons, en passant, que
l'amour qu'elles expriment n'est point le sentiment un peu langoureux
et transi des Allemands, mais la passion méridionale du _mi piace_,
sensuelle, mais naturelle et non sans délicatesse et sans grâce. On
y trouve aussi, surtout dans les chansons musulmanes (bosniaques), plus
d'imagination, plus de couleur, comme si, à travers l'islam, un reflet de
l'Orient était venu les dorer.

Pour ce qui est de la poésie héroïque, c'est l'élément historique,
appuyé sur la base patriotique et religieuse, qui y domine et prime tous
les autres, et son vrai sujet, ce qui lui donne une sorte d'unité, c'est
la guerre contre le Turc.

En effet, la grande masse des _pesmas_ serbes,--soeurs en ce point des
_romances_ espagnoles et des chants klephtiques, comme, à d'autres
égards, des ballades anglaises sur Robin-Hood,--nous retrace un épisode
de cette lutte sanglante entre le croissant et la croix, entre l'islam
et le christianisme, qui, commencée par les Arabes sous les murs de
Constantinople, au lendemain de la mort de Mahomet, puis transportée
par eux en Espagne, s'est étendue presque jusqu'aux glaces du pôle, à
travers les steppes russes et polonaises, et a mis aux prises avec les
Turcs et les hordes asiatiques presque tous les peuples de l'Europe, de
l'histoire desquels elle forme encore aujourd'hui le noeud, sous une autre
forme, celle de la question d'Orient. Cette lutte, qui s'est prolongée
jusqu'à nos jours, avec quelque chose de son caractère primitif, dans la
petite principauté du Montenégro, a traversé, chez les Serbes, quatre
phases distinctes, marquées nettement par la poésie, qui les a chantées:
une première période de guerre d'égal à égal, entre les tzars serbes
et les sultans osmanlis, terminée par la défaite de Koçovo (15 juin
1389), qui fut pour les Serbes ce qu'a été la bataille de Ceuta pour les
Espagnols, ce qu'est celle de Mohacs pour les Magyars; après la ruine de
l'indépendance, une époque de vasselage, qui trouve sa personnification
dans Marko Kralievitch, et pendant laquelle la nation, encore forte et
redoutée, est contrainte de prendre part, par le service militaire,
aux expéditions guerrières du vainqueur; vient ensuite la période de
représailles individuelles, prenant de plus en plus les apparences du
brigandage, et ayant pour acteurs les Haïdouks et les Ouskoks; enfin,
en dernier lieu, mais dans la principauté seulement, une guerre
d'indépendance, où la Muse a salué encore le réveil de la nationalité.

De maigres chroniques monastiques, des biographies de rois regardés comme
saints, un essai d'histoire générale (celle de Raïtch), voilà tout
ce qu'ont laissé les trois premières époques. Écrits dans la langue
liturgique ou dans un style qui s'en rapproche beaucoup, ces documents sont
demeurés à peu près inintelligibles et en tout cas inconnus au peuple,
qui s'est fait à lui-même, au fur et à mesure des événements, son
histoire chantée, histoire non pas toujours telle qu'elle fut, mais telle
qu'elle eût dû être, et réformée par la conscience générale,
comme on voit, dans nos théâtres de mélodrame, des spectateurs naïfs,
emportés par la situation, invectiver le tyran et prendre la défense de
l'innocence.

Un exemple remarquable de cette tendance transformatrice de l'imagination
populaire, et en même temps la conception la plus nettement dessinée
qu'ait produite la poésie serbe, c'est le personnage de Marko Kralievitch,
un de ces héros semi-réels, semi-légendaires, qui se rencontrent au
début de presque toutes les littératures, ou plutôt à l'origine des
peuples: il est de la famille des Roland, des Cid, des Roustem (et
aussi des Gargantua); figures réelles, mais que le laps du temps a
transformées, agrandies, en faisant d'elles la peinture vivante d'une
époque ou la personnification d'une nation tout entière. Devant
l'histoire, c'est un traître qui a attiré la ruine sur son pays en
appelant les Turcs pour satisfaire son ambition personnelle. Chose
étrange! cette action s'est effacée de la mémoire du peuple, qui,
une fois asservi, a mis en lui sa prédilection, parce qu'il faisait
quelquefois payer cher à l'ennemi commun, aux Turcs, les services
qu'il leur rendait comme vassal, et paraissait ainsi, autant que les
circonstances le permettaient, le vengeur de sa nation.

Cette haine de race et de religion contre les Osmanlis n'est pas la seule
qui anime les chants serbes; il en est une autre qui perce par endroits, et
dont l'explosion a eu son importance dans les dernières années. Bien
que le héros favori de la Hongrie, Jean Hunyadi, sous le nom de Jean de
Sibigne, et son apocryphe neveu, le _ban Sekula_, jouent un certain rôle
dans les légendes et poésies serbes, le Magyar catholique ou protestant
n'y paraît guère moins détesté que le Turc infidèle, et il est de
certaines expressions qui font pressentir les horreurs commises dans les
guerres de 1848 et 1849[9].

Au sein d'un état social tel que celui des Serbes, dans la poésie d'un
peuple dont la vie est une sorte de communion intime et perpétuelle avec
la nature, ce qui peut surprendre, c'est l'absence de l'élément
mythique. Ce fait doit être attribué au génie pratique et positif, sans
profondeur, et ennemi des spéculations abstraites, de la race slave[10]:
contraste frappant avec la race teutonique, dont une fraction a laissé,
dans les traditions cosmogoniques et héroïques des _Eddas Scandinaves_,
un monument de son énergie morale et de ses aptitudes contemplatives.
L'existence de poëtes-chanteurs, parmi les Slaves païens, est attestée
par les écrivains byzantins du VIe siècle[11]; mais, selon toute
apparence, leur tâche était, à l'opposé des druides et des scaldes, de
célébrer les exploits guerriers des chefs. Autrement, le christianisme a
été introduit si tard et sous une forme si élémentaire parmi les
Slaves orientaux, la religion, en prenant pour idiome liturgique la langue
nationale ou à peu près, les a tellement _préservés_ des idées et
d'une culture étrangères, qu'on devrait, en ce qui concerne les Serbes,
trouver les débris nombreux d'une poésie mythique. Or, il n'existe rien
de ce genre, car on ne saurait donner ce nom à des traces de la croyance
orientale aux dragons et aux serpents, qui forme la base de quelques
légendes et surtout de contes en prose[12]: tout vestige même de l'ancien
culte a disparu, à l'exception peut-être des refrains inintelligibles
des chansons dites _Kralyitchke_ et _Dodolské_[13], lesquels paraissent
renfermer des invocations à des divinités païennes; et, chose
singulière, la poésie n'a pas admis non plus les superstitions populaires
encore aujourd'hui les plus enracinées, telles que la croyance aux
vampires (_vampir_, _voukodlak_) et à la sorcellerie. A cela, les _Vilas_
seules font une exception remarquable et heureuse, comme agent surnaturel
et vraiment poétique. On pourrait même, à la rigueur, voir en elles
un mythe: êtres aux formes indécises que l'imagination n'a pas même
déterminées, rarement aperçues, mais faisant souvent retentir leur voix
prophétique ou menaçante, redoutables pour l'homme qui va les
troubler dans leur solitude, douées d'une puissance bienfaisante par la
connaissance des simples, elles sont comme le symbole des forces funestes
ou salutaires de la nature, et, dans le silence des forêts, dans la
profondeur des montagnes, comme un écho de sa voix mystérieuse. Quant
à ces exemples de la parole prêtée aux animaux, à ces colloques qui
s'établissent entre les hommes et les astres, il n'y faut voir qu'un effet
de la tendance de l'esprit humain à revêtir de ses propres qualités
les choses au milieu desquelles il passe son existence, et envers qui la
familiarité engendre l'affection.

L'âge des _pesmas_ n'est pas une question facile à résoudre. En
présence de l'uniformité de style et de langue qui les caractérise, on
n'a pour guide, afin de constater leur ancienneté relative, qu'un reste
de couleur plus antique, plus barbare, ou la date des événements qu'elles
célèbrent. M. Vouk pense que ce qu'elles offrent de plus ancien sont
ces refrains obscurs dont j'ai parlé plus haut. Il croit aussi, non sans
vraisemblance, que la poésie serbe était déjà florissante avant la
bataille de Koçovo, mais que la commotion terrible produite par cet
événement, point de départ d'une nouvelle ère, fit tomber dans l'oubli
bien des chants, qui furent bientôt remplacés dans la mémoire du peuple
par d'autres, fruits des circonstances nouvelles. Il en existe d'ailleurs
un certain nombre qui se rapportent à des princes de la dynastie des
Nemanias (à partir du milieu du XIIe siècle), laquelle donna la première
une certaine cohésion à la nation, et on peut supposer, il me semble,
que l'état de morcellement et d'obscurité où celle-ci était restée
jusqu'alors n'était pas propre à développer la poésie historique,
dont l'essor ne date sans doute que de l'époque où se manifesta une
vie politique plus concentrée et plus active. Je ne prétends pas
dire, d'ailleurs, que les _pesmas_ soient, _dans leur forme actuelle_,
contemporaines des événements qu'elles célèbrent: beaucoup seraient
sans doute peu intelligibles, bien que les langues des peuples peu
cultivés se conservent bien plus longtemps sans altération. Elles ont
été se modernisant sans cesse, les chanteurs substituant aux mots
devenus obscurs des expressions qui devaient être mieux comprises, tout en
respectant le fond et même la couleur et le style. Ce n'est pas une pure
supposition: dans les _pesmas_ évidemment antérieures à l'arrivée
des Osmanlis ou à leur contact prolongé avec les populations serbes,
on trouve un certain nombre de mots turcs, traces de ce rajeunissement
successif. Mais pour s'assurer combien la composition des _pesmas_, leur
style et leur esprit sont restés les mêmes, on n'a qu'à lire la
pièce qui date de 1813 (_les Adieux de Karageorge_), que j'ai insérée
principalement dans ce but, et la comparer avec les plus anciennes: c'est
à peine si on y trouvera une différence. C'est le même souffle qui, à
travers les siècles, au sein du même état social, animait les esprits.

Le sentiment épique, qui apparaît aussi au printemps de la vie des
nations, ressemble, si je puis ainsi m'exprimer, à un fruit délicat sur
le point de se nouer et que menacent la gelée ou la pluie: pour que
le fruit de l'inspiration ne _coule_ point, pour qu'il se forme et
soit durable, la condition première, c'est l'existence d'une langue
régulière, formée et commune à toute la nation, et qui est comme le
corps où la poésie vient s'incarner. Cette condition, trop rarement
remplie, fit défaut aux poëtes de notre moyen âge, à l'auteur de _la
Chanson de Roland_, par exemple, qui, disposant d'un instrument moins
imparfait ou capable, comme Dante, de le créer lui-même à son usage,
nous eût peut-être légué un chef-d'oeuvre. De même que, par un nouveau
malheur, le jour où notre histoire vint nous offrir le plus beau sujet
que l'imagination puisse rêver, la vie de la Pucelle d'Orléans, il était
déjà trop tard: la tendance sceptique et railleuse de notre caractère,
la prétendue _naïveté_ gauloise avait pris le dessus et rendu impossible
qu'il fût traité dans l'esprit convenable. Plus heureux, les poëtes
populaires serbes ont eu ce précieux avantage, et à un tel degré, que
l'idiome vulgaire par eux élaboré a pu, au jour de l'émancipation,
devenir immédiatement la base d'une langue écrite, intelligible à tous,
et n'offrant point ces disparates de patois ou même de dialectes qui
existent dans tant d'autres pays.

Cette langue, douce d'ailleurs et très-variée dans son accentuation et
son intonation, offrait ainsi un instrument convenable; malheureusement
la versification et la partie musicale laissent à désirer. Elles ont, en
effet, aussi bien que les danses, pour caractère une grande monotonie. Les
chansons, aux airs lents et mélancoliques, comme chez les autres peuples
slaves, ont, il est vrai, une métrique plus variée[14]; mais une
grande partie des _pesmas_ dites féminines, ainsi que tous les chants
héroïques, sont composés dans un vers de dix syllabes, coupé exactement
comme le nôtre, c'est-à-dire après le quatrième pied, et offrant
invariablement, et sans aucune exception, un sens complet, dont la
chute répétée sonne désagréablement à l'oreille de l'étranger.
Et l'accompagnement de la _gouslé_ n'est pas fait pour en relever
l'uniformité. Cet instrument, façonné par les paysans eux-mêmes au
moyen d'un morceau de bois qu'on creuse et revêt de peau de mouton, n'a
qu'une corde, se tient sur les genoux, et on en joue à l'aide d'un archet
en forme d'arc, à peu près à la manière du violoncelle. Le chanteur
débite ses vers, sur une mélopée analogue à celle des récitatifs
d'opéra, d'une voix criarde et par couplets de cinq à six vers, après
quoi il laisse un repos assez long pendant lequel le grincement de la corde
continue à se faire entendre. Cette description n'a rien de séduisant,
et pour moi, si j'ai goûté les _pesmas_ sous cette forme, c'est lorsque,
dans mes excursions de chasse, j'entrais dans quelqu'une de ces _méhanas_
ou cabarets, grandes cabanes de clayonnage enduit de boue qu'on rencontre
isolées au bord des chemins, généralement dans le voisinage des
fontaines. Là, entouré de mes chiens et assis sur un banc peu élevé
devant le foyer qui occupe le milieu de la pièce, j'observais, tout
en savourant une tasse de café à la turque, les visages de ceux qui
m'entouraient, souvent musulmans et serbes ensemble; leurs impressions se
communiquaient peu à peu à mon esprit et je finissais par tomber sous le
charme: la scène faisait passer le comédien, la pensée l'emportait sur
l'exécution barbare.

Pour une pareille poésie, le mode de traduction était clairement
indiqué. Il n'y avait là ni conceptions puissantes, ni pensées
ingénieuses ou profondes, ni expressions renfermant un sens concentré
qu'il faut faire jaillir, et qui établissent une lutte entre le traducteur
et son original, mais un art de composition purement instinctif, une
clarté continue, sans trivialité, mais sans ornements poétiques, point
d'images, à peine une rare comparaison ou une épithète pittoresque pour
relever la simplicité, on pourrait dire la nudité, de ces productions
naïves, tout en action, où l'imagination de l'auditeur semble chargée de
compléter par la formé l'idée dramatique qui lui est transmise en
germe. Être exact, au risque même d'être incorrect, surtout ne point
_embellir_, c'est-à-dire altérer, voilà ce que je me suis proposé. Je
me suis seulement permis des coupures (les répétitions et la prolixité
sont les grands défauts des poëtes populaires) là où un sentiment de
fatigue me faisait craindre la même impression pour le lecteur. C'est
poussé par ce scrupule de fidélité que j'ai appliqué aux chants non
héroïques, et même à quelques-uns de ceux-ci, destinés à servir de
spécimens exacts de la manière de l'original, la méthode de traduction
si heureusement employée pour les poésies de _Burns_ par M. Léon de
Wailly, et qui consiste à rendre chaque vers à part. Si je suis ainsi
parvenu à faire passer le lecteur sous l'impression de cette poésie, peu
brillante dans les détails, mais originale et saisissante dans l'ensemble,
si son intérêt est captivé un moment par le tableau des moeurs d'un
peuple qui s'est peint lui-même lentement et sans en avoir conscience, mon
ambition sera satisfaite.

AUG. DOZON.

Belgrade, 1er décembre 1857.




NOTES


[Note 1: La traduction de Mme Élise Voiart (2 volumes in-8, Paris, 1834)
a été au contraire exécutée d'après une version allemande,
singulièrement heureuse il est vrai, celle de Mme Robinson (Talvj). Mon
travail aussi renferme plusieurs pièces dont l'original n'a été publié
que depuis.]

[Note 2: Outre un premier spécimen publié à Vienne en 1815, les
_Narodné serbské pésmé_ (poésies nationales ou populaires serbes) ont
eu deux éditions, l'une imprimée en 4 volumes grand in-12 à Leipzig, de
1823 à 1834, l'autre à Vienne, de 1841 à 1846, en 3 volumes in-8, qui
doivent être complétés par un quatrième, pour lequel l'auteur rassemble
encore des matériaux. Le nombre des poésies héroïques, qui forment deux
tomes de cette dernière édition, s'élèvent à 190.--Comme singularité,
et pour prouver combien cette poésie est encore à l'état oral, il faut
dire que la collection imprimée de M. Vouk est à peu près inconnue même
en Serbie, où son introduction est interdite par un ordre du gouvernement,
à raison d'un système d'orthographe différent de l'orthographe
officielle, et il m'est arrivé d'écrire, sous la dictée de gens qui en
ignoraient l'existence, des pièces ayant plus de cent vers.]

[Note 3: Préface de la première édition, Leipzig, 1823.]

[Note 4: La coutume d'enlever les filles était générale parmi les Serbes
sous la domination turque et, selon M. Vouk, elle règne encore chez ceux
qui relèvent directement de la Porte Ottomane. Ce rapt avait lieu à main
armée et entraînait souvent l'effusion du sang. Voici, parmi les détails
que donne notre auteur dans son _Dictionnaire serbe_ (au mot OTMITZA), ceux
qui m'ont semblé les plus caractéristiques: «S'il arrive que la fille
résiste et ne veuille point suivre les ravisseurs, ceux-ci l'entraînent
en la tirant par les cheveux, et en la frappant à coups de bâton, comme
_des boeufs dans un champ de choux_,» et «on l'entraîne dans un bois,
et on la marie dans quelque cabane de pâtre ou tout autre endroit, le pope
est contraint, bon gré mal gré, et sous peine d'être abîmé de coups,
de faire le mariage.»]

[Note 5: Il a fallu plus de quinze jours à M. Vouk pour recueillir de
la bouche d'un seul rapsode (_pévatch_), un vieillard nommé Milia, la
_pesma_ des _noces de Maxime Tzèvnoiévitch_, qui n'a pas moins de douze
cent vingt-six vers, il est vrai, et qui, avec celle intitulée _Banovitch
Stralnma_, renfermant huit cent dix vers, est le plus long des poëmes
serbes.]

[Note 6: Un des hommes les plus distingués de la principauté me disait
qu'étant ministre de l'intérieur, il y a environ dix ans de cela, il
s'était vu obligé d'interdire, dans quelques districts, le chant public
des _pesmas_, qui exaltaient encore assez les auditeurs pour en pousser
quelques-uns à s'enfuir dans les montagnes et à se faire haïdouks.]

[Note 7: _Ivana Gundulitcha Osman, u dvadeset pievaniah, u Zagrebu_ 1844.]

[Note 8: Le serbe n'a guère pris au turc des mots désignant des choses
usuelles, des objets fabriqués surtout, et des noms de métiers. Les
Bosniaques, tout zélés musulmans qu'ils ont la prétention d'être,
ont conservé, comme on sait, les noms, la langue et beaucoup des usages
slaves. Je me suis diverti plus d'une fois à voir l'embarras et le
dépit de quelqu'un de ces grands et solides gaillards, au turban rouge
en spirale, alors qu'un Turc lui adressait la parole, et qu'il se trouvait
dans l'impossibilité de comprendre les plus simples questions, ou même
d'y répondre.]

[Note 9: On peut citer pour exemple une _pesma_ intitulée _Combat entre
les habitants d'Arad et ceux de Komadia_. Elle est assez récente, du
temps de Joseph II (_Ioçifa kiéçara_). Entre autres aménités, avant le
combat, ou plutôt la rixe provoquée par les Serbes, ceux-ci boivent «à
la santé du brave, qui apportera une langue de calviniste,» c'est-à-dire
de Magyar, comme le montre la suite, où les deux dénominations sont
employées indifféremment.]

[Note 10: Veut-on savoir, par exemple, où en est la philosophie en Russie
et même ce qu'on y entend par là, que l'on consulte la _Chrestomathie
russe_ de Galahov, imprimée a Moscou en 1853, pour l'usage des
universités. On sera étonné du caractère des morceaux qui représentent
cette branche de la littérature.]

[Note 11: Am. Thierry, Histoire d'Attila, _Revue des Deux-Mondes_, 15
février 1852.]

[Note 12: J'ai imprimé la traduction de deux de ces contes dans
l'_Athénaeum français_ du 6 janvier 1855. Quant à l'absence, dans la
poésie, des _vampirs_ et autres objets des croyances populaires, c'est
ce fait qui excita le premier, chez Mickiewicz, des soupçons sur
l'authenticité de la _Guzla_, de M. Mérimée. (_Cours de littérature
slave_.)]

[Note 13: Les premières sont des chansons que, le jour de la Pentecôte,
des filles, dont l'une prenait le nom de reine, _Kralyitza_, allaient
chanter de porte en porte dans les villages; les autres étaient chantées
aussi par des jeunes filles, mais nues et couvertes seulement de branchages
et de fleurs; aussi des Tziganes étaient-elles ordinairement les actrices
de cette cérémonie, qui avait lieu en temps de sécheresse et pour
implorer la pluie du ciel.--Je mentionnerai encore ici les lamentations
funèbres (_naritzanié_, à Belgrade _zapévanié_) que prononcent les
femmes sur le corps des morts, ainsi que cela a lieu encore chez les
Corses, les Grecs, les Irlandais. Cet usage, pour le dire en passant, dont
j'ai été témoin plusieurs fois, a plutôt excité ma curiosité que mon
émotion.]

[Note 14: Les vers, dans ces chansons, sont de trois jusqu'à quatorze
syllabes, et sont formés de trochées ou de dactyles, rarement mélangés.
Par une coïncidence singulière, deux des vers les plus usités,
l'héroïque, et un autre, aussi de dix-sept syllabes, mais coupé par le
milieu, sont identiques à deux mètres, aussi employés chez nous. Voici
un exemple du second:

    Oblak se viye | po vedrom nebu
    Le nuage flotte dans le ciel clair

Pour toutes les sortes de vers, il y a une remarque presque générale
à faire, c'est que la quantité primitive des syllabes y est modifiée
suivant les exigences de la métrique. Ainsi le vers héroïque suivant
(composé comme tous ceux de cette classe, uniquement de trochées), dont
les mots, pris isolément, seraient prononcées

    I ponese | tri tovara blaga.

a pour prononciation chantée.

    I ponese | tri tovara blaga.

N'y a-t-il pas là, pour le dire en passant, un fait de nature à jeter
quelque lumière sur la question si controversée du rôle de l'accent
et de la quantité dans l'ancienne poésie grecque? L'accentuation de
la langue moderne est fortement marquée, or, les anciens Hellènes
auraient-ils pris la peine d'inventer une notation qui n'aurait répondu
à rien? et ne modifiaient-ils pas aussi dans la poésie la prononciation
habituelle, c'est-à-dire l'accentuation de leur langue, selon les
exigences de la métrique?--Ajoutons que la rime était complétement
inconnue aux Serbes, et n'a été introduite que récemment dans la poésie
savante.]




Afin de reproduire autant que possible la prononciation serbe, et en
même temps ne pas m'éloigner trop de l'orthographe originale, j'ai cru
convenable d'adopter une méthode de transcription uniforme et en partie
conventionnelle pour quelques sons de la langue serbe.

Prononcez

_ai, ei, oi, oui_, comme _ail, eil, oille (oy), ouille_ dans _travail,
soleil, foyer, fouille_;

_è_ comme _eu_ dans _heurter_,

_ch_ comme _chercher_,

_j_ comme _jardin_,

_ç_ (au lieu de ss) comme _s dur_,

_tz_ comme _zz Italien_, ex. _tzar_ (tsar)

Les combinaisons _dj_ et, dans les finales des noms patronymiques, _tch_
(ex Kralievitch), représentent des sons mouillés et sifflants, analogues
a _di_ dans _Dieu_, et _ti_ dans _tiens_.

Toutes les consonnes finales doivent se prononcer comme si elles étaient
suivies d'un _e_ muet, ex. _svat_ (svate).

Les noms de personnes et de lieux et les mots étrangers sont réunis dans
un index placé à la fin du volume.




I

LA BATAILLE DE KOÇOVO


NOTICE

Il est nécessaire de donner, au moins en quelques lignes, un aperçu des
événements historiques qui ont servi de fondement aux chants compris
dans cette première section, ainsi qu'à nombre d'autres, omis ici. Ces
détails me dispenseront d'une foule de notes et d'explications.

Les Serbes venus, au VIIe siècle, des bords de la Vistule et de l'Oder,
dans la Turquie d'Europe actuelle (Illyrie et Mésie), s'y établirent sous
la suzeraineté de l'empereur Héraclius, qui leur assigna des terres, et
sous l'autorité immédiate de chefs nationaux appelés _Joupans_. L'un de
ces chefs, Étienne Nemania, ayant réussi au XIIe siècle à réunir en
une seule toutes les joupanies, parvint à se rendre indépendant des Grecs
de Byzance, prit le titre de roi et fonda une dynastie qui dura environ
deux siècles. L'avant-dernier des Nemanitch, Étienne Douchan, après
avoir étendu considérablement sa domination, surtout aux dépens
des empereurs grecs, mourut en 1356, comme il était en marche sur
Constantinople, au secours de laquelle l'empereur avait appelé les Turcs.
Un mouvement d'expansion féodale suivit cette époque de concentration
politique, et Ouroch V, successeur de Douchan, fut assassiné en 1368 par
l'un de ses grands feudataires, Voukachine, lequel avait pris le titre de
roi, et dont l'autorité s'étendait sur la vieille Serbie, une partie de
l'Albanie, l'Acarnanie et la Macédoine. Quelques années après, un
autre de ces personnages, dont les noms se trouvent fréquemment dans
les _pesmas_, Lazare Greblianovitch, gouverneur de la Matchva, réduisit
successivement ses compétiteurs, entre autres Marko Kralievitch, fils
aîné de Voukachine, et fut sacré tzar en 1376, bien qu'il prît
seulement le titre de knèze.

Les Turcs avaient défait une première fois les Serbes en 1365, au combat
de la Maritza; ils reparurent en 1389, et Lazare, ayant refusé le tribut,
les attendit dans les vastes plaines de Koçovo, situées dans la partie
méridionale de la vieille Serbie (district actuel de Novi Bazar). Le 15/27
juin 1389 eut lieu une sanglante bataille où les Serbes furent vaincus,
et à la suite de laquelle périrent Lazare et Murad Ier, le premier
décapité par ordre du sultan, que venait de poignarder Miloch Obilitch,
gendre du knèze serbe.

Les récits varient sur les circonstances de cet événement. Suivant
les uns,--c'est la donnée de nos légendes,--Miloch, semblable au romain
Scævola, se serait fait introduire, avant le combat, dans la tente de
Murad, où il l'aurait poignardé; suivant les historiens turcs, qui
représentent Murad comme un martyr de la foi musulmane, ce serait quand
celui-ci, la lutte terminée, parcourait le champ de bataille, que Miloch,
blessé, se serait relevé et aurait frappé le sultan, pendant qu'il
embrassait en suppliant son étrier[A].

[Note A: _Izvori serbské poviestnitzé_, etc., ou sources de l'histoire
serbe, publiées en turc, avec traduction serbe et allemande, par BERNAURR
et BERLITCH, Vienne, 1857, page 85.]

Quoi qu'il en soit, après Lazare, il n'y eut plus que des despotes serbes
tributaires, jusqu'en 1459, époque où la nation fut définitivement
réduite sous la domination directe des sultans. Mais les chants
témoignent de l'impression profonde que ces événements avaient laissée
dans l'esprit du peuple, qui n'a jamais cessé de célébrer avec tristesse
et avec fierté son indépendance perdue.




LA BATAILLE DE KOÇOVO[A].


I

    Le tzar Murad fond sur Koçovo,
    comme il y arrive il écrit une lettre menue[1],
    et l'envoie vers la ville de Krouchévatz,
    aux mains du prince Lazare:

    «O Lazare, tête de la Serbie,
    ce qui n'a jamais été, ce qui ne peut être,
    c'est qu'il y ait une seule terre et deux seigneurs,
    et que les mêmes rayas payent deux tributs.
    Régner tous deux nous ne pouvons.
    Envoie-moi donc clefs et tributs,
    les clefs d'or de toutes les cités,
    et le tribut pour sept années;
    si tu ne veux me les envoyer,
    viens vers le champ de Koçovo,
    que nous partagions la terre avec nos sabres.»

    Lorsque la lettre menue parvient à Lazare,
    il la regarde et verse des pleurs amers.

[Note A: Les nos 1, 3 et 4 ne sont que des fragments de chants dont la fin
s'est perdue.]


II

LA CHUTE DE L'EMPIRE SERBE.

    Un oiseau gris, un faucon, arrive à tire-d'ailes
    du Lieu saint, de Jérusalem,
    et il porte une légère hirondelle....
    Ce n'est point un oiseau gris, un faucon,
    mais bien saint Élie;
    et ce n'est point une légère hirondelle qu'il porte,
    mais une lettre de la mère de Dieu;
    il l'apporte au tzar[2], à Koçovo,
    et sur ses genoux la laisse tomber.
    Voici ce que la lettre annonce au tzar:

    «Lazare, (né d'une) illustre race,
    pour quel empire te décideras-tu?
    Veux-tu l'empire du ciel,
    ou l'empire de la terre?
    Si tu choisis l'empire terrestre,
    fais seller les chevaux, et resserrer les sangles;
    guerriers! ceignez vos sabres,
    puis ruez-vous sur les Turcs,
    et leur armée tout entière périra;
    si tu choisis l'empire céleste,
    érige un temple à Koçovo,
    n'y pose point des fondements de marbre,
    mais seulement de soie et d'écarlate,
    puis fais communier l'armée et range-la en bataille
    tout entière elle succombera,
    et toi, prince, avec elle tu périras.»

    Lorsque le tzar a lu ces mots,
    il songe, il roule bien des pensées:
    «O mon Dieu, que faire et à quoi me résoudre?
    Pour quel empire me décider?
    Sera-ce pour l'empire céleste,
    ou pour l'empire de la terre?
    Si c'est la terre que je choisis,
    l'empire de ce monde est pour peu de temps,
    tandis que celui du ciel dure dans les siècles des siècles.»

    Le tzar a préféré l'empire du ciel
    à celui de la terre;
    il érige à Koçovo un temple,
    il n'y pose point des fondements de marbre,
    mais seulement de soie et d'écarlate,
    puis il mande le patriarche de Serbie,
    avec douze puissants évêques,
    et l'armée communie, et se range en bataille.
    A peine le prince avait-il ordonné l'armée,
    que les Turcs se ruèrent sur Koçovo...[A]

[Note A: Je supprime la suite de ce chant comme offrant peu d'intérêt, et
faisant d'ailleurs double emploi avec le n° V.]


III

    «Mon pobratime[3], Ivan Koçantchitch,
    as-tu reconnu l'armée turque?
    Est-ce que les Turcs ont beaucoup de troupes?
    pouvons-nous avec eux engager le combat?
    Est-il possible pour nous de vaincre les Turcs?»

    Ivan Koçantchitch lui répond:
    «O mon frère, Miloch Obilitch,
    oui, j'ai reconnu l'armée des Turcs,
    immenses sont leurs troupes;
    fussions-nous tous (Serbes) jetés dans le sel,
    nous ne salerions point la nourriture des Turcs.
    Voilà deux semaines entières
    que chaque jour je pousse vers les hordes turques,
    et je n'y ai trouvé ni fin ni nombre:
    de l'Erable, frère, jusqu'à Sazlia,
    de Sazlia jusqu'à la route du pont,
    du pont à la ville de Zvetchan,
    de Zvetchan, frère, jusqu'à Tchetchan,
    et au-dessous de Tchetchan jusqu'aux montagnes,
    l'armée turque a tout occupé:
    cheval contre cheval, guerrier contre guerrier,
    des lances de guerre comme une noire forêt,
    partout des étendards comme des nuages,
    et des tentes comme des neiges[4].
    La pluie tombât-elle à flots du ciel,
    nulle part elle ne toucherait la terre,
    mais rien que des bons chevaux et des guerriers.
    Murad s'est abattu sur la plaine de Mazguite,
    il commande le Lab et la Sitnitza.»

    Miloch derechef l'interroge:
    «Où est la tente du puissant Murad?
    car j'ai fait au prince le serment
    de tuer Murad, le tzar des Turcs,
    et de lui poser le pied sur la gorge.»

    «Es-tu donc fou, mon pobratime?
    où peut être la tente du puissant Murad,
    qu'au milieu du camp des Turcs?
    Tu aurais beau avoir les ailes du faucon,
    et fondre du haut du ciel serein,
    tes plumes n'emporteraient point de là ton corps.»

    Miloch alors adjura ainsi Ivan:
    «O Ivan, mon bon frère,
    non par le sang, mais tout aussi cher[5],
    ne révèle point au Prince ce que tu sais,
    car il en concevrait du souci,
    et toute l'armée s'en épouvanterait,
    mais au contraire dis-lui ceci:
    Les Turcs ont une nombreuse armée,
    mais nous pouvons nous mesurer avec eux,
    et aisément en venir à bout;
    car ce n'est point une armée pour la guerre,
    ce ne sont que vieux prêtres et pèlerins,
    gens de métier et jeunes marchands,
    qui jamais n'ont vu de combat,
    et ne sont venus que pour consommer du pain.
    Et ces troupes mêmes des Turcs,
    elles sont atteintes d'une maladie,
    d'un mal terrible, la dyssenterie,
    et leurs chevaux sont pris d'un mal...


IV

    Le prince des Serbes, Lazare, célèbre sa _slava_[6]
    à Krouchévatz, lieu retiré;
    à sa table il a fait asseoir ses seigneurs,
    ses seigneurs et leurs fils.
    A droite est le vieux Youg-Bogdan[7],
    et à côté de lui les neuf Yougovitch;
    à gauche est Vouk Brankovitch[8],
    puis les autres seigneurs à sa suite;
    à l'autre bout est le voïvode Miloch,
    et à ses côtés deux voïvodes serbes:
    l'un est Ivan Koçantchitch,
    l'autre, Milan Toplitza.
    Le tzar prend une coupe de vin,
    puis il s'adresse à ses seigneurs serbes:
    «En l'honneur de qui viderai-je cette coupe?
    si c'est à l'âge que je la bois,
    ce sera à Youg-Bogdan le vieillard;
    si je la bois à la dignité,
    ce sera à Vouk Brankovitch;
    si je bois à l'amitié,
    ce sera à mes neuf beaux frères,
    mes beaux frères, les neuf Yougovitch;
    si je la bois à la beauté,
    ce sera à Ivan Koçantchitch;
    si je bois à la haute stature,
    ce sera à Milan Toplitza;
    si je bois à la vaillance,
    ce sera au voïvode Miloch;
    pourtant à aucun autre je ne veux boire,
    qu'à Miloch Obilitch[9];
    à ta santé, Miloch, fidèle ou traître!
    Demain tu dois me trahir à Koçovo,
    et passer au tzar des Turcs, Murad;
    à toi donc! et bois cette santé,
    bois du vin, et reçois en don cette coupe!»

    Miloch bondit sur ses pieds légers,
    puis il s'incline vers la terre noire:
    «Grâces à toi, noble prince Lazare,
    grâces à toi pour cette santé,
    pour cette santé et ton présent,
    mais non pour un tel discours,
    car, et puisse ma loyauté ne m'être point fatale!
    jamais je ne fus traître,
    jamais je ne le fus, et jamais je ne le serai,
    mais demain je pense à Koçovo
    mourir pour la foi chrétienne.
    Le traître est assis à ton côté,
    touchant le pan de tes habits il boit du vin frais,
    et c'est le maudit Vouk Brankovitch.
    Demain c'est un beau jour[10],
    demain nous verrons dans la plaine de Koçovo,
    qui est fidèle, et qui est traître.
    J'en jure par Dieu, le très-haut,
    j'irai demain à Koçovo,
    j'immolerai le tzar des Turcs, Murad,
    et lui mettrai le pied sur la gorge;
    puis si Dieu et la fortune permettent
    que je revienne sauf à Krouchévatz,
    je prendrai Vouk Brankovitch,
    je l'attacherai à ma lance de guerre,
    comme une femme du lin à sa quenouille,
    et je le porterai sur la plaine de Koçovo.»


V

LA BATAILLE.

    Le tzar Lazare est assis à table,
    à ses côtés la tzarine Militza;
    et la tzarine ainsi lui parle:
    «Tzar Lazare, couronne d'or de la Serbie,
    Tu pars demain pour Koçovo,
    avec toi tu emmènes serviteurs et voïvodes,
    et au logis tu ne laisses,
    ô tzar pas même un homme
    qui pût te porter un message
    à Koçovo, ou en rapporter.
    Tu m'emmènes neuf frères aimés,
    neuf frères, les neuf Yougovitch:
    Laisse-moi au moins un frère,
    Un frère par qui une soeur puisse jurer.»[11]

    Lazare, le prince des Serbes, lui répond:
    «Ma dame, tzarine Militza,
    lequel de tes frères aimes-tu mieux
    que je te laisse dans notre blanc palais?»
    --Laisse-moi Bochko Yougovitch.»

    Et Lazare, le prince des Serbes, reprend:
    «Madame, tzarine Militza,
    demain, lorsque naîtra le jour blanc,
    que naîtra le jour et se lèvera le soleil,
    alors que s'ouvriront les portes de la ville,
    lève-toi, et va vers la porte
    par où sortira l'armée en ordre:
    tous les cavaliers avec leurs lances de guerre,
    et à leur tête Bochko Yougovitch,
    portant l'étendard de la croix.
    Va de ma part le saluer (et lui dire)
    qu'il remette l'étendard à qui bon lui semble
    et demeure avec toi au logis.»

    Le lendemain lorsque parut le jour,
    et que les portes de la cité s'ouvrirent,
    la tzarine Militza sortit;
    à l'issue de la cité elle se tenait,
    quand voici venir les troupes en ordre:
    tous les cavaliers avec leurs lances de guerre,
    et à leur tête Bochko Yougovitch
    sur son alezan tout chamarré d'or pur.
    L'étendard de la croix l'enveloppait,
    frères! (tombant) jusque sur le coursier;
    en haut de l'étendard est une pomme d'or;
    de la pomme (sortent) des croix d'or,
    aux croix pendent des glands d'or
    qui flottent sur l'épaule de Bochko.

    Alors la tzarine Militza s'avance,
    puis saisit l'alezan par la bride,
    et passant les bras autour du cou de son frère,
    elle commence à lui parler doucement:
    «O mon frère Bochko Yougovitch,
    le tzar t'a donné à moi,
    pour que tu n'ailles point guerroyer à Koçovo,
    et il te fait saluer (et dire)
    de remettre l'étendard à qui bon te semble,
    et de demeurer avec moi à Krouchévatz,
    afin que j'aie un frère par qui jurer.»
    Mais Bochko Yougovitch lui répond:
    «Va-t-en, ma soeur, vers ta blanche tour[12],
    pour moi, je ne voudrais point retourner,
    ni laisser sortir de mes mains l'étendard de la croix,
    dût le tyran me donner Krouchévatz,
    pour que l'armée dise de moi:
    voyez le lâche Bochko Yougovitch!
    il n'ose point aller à Koçovo,
    pour la sainte croix verser son sang,
    et mourir pour la foi.»
    Puis il pousse son cheval vers la porte.
    Mais voici venir le vieux Youg-Bogdan,
    et derrière lui les sept Yougovitch;
    tous elle les arrête successivement,
    mais pas un ne veut même la regarder.
    Un peu de temps après cela s'écoule,
    puis voici venir Voïn-Yougovitch,
    conduisant les destriers du tzar,
    tout couverts d'or pur;
    sous lui elle saisit son gris coursier,
    et jetant les bras au cou de son frère,
    elle commence à lui dire:
    «O mon frère, Voïn-Yougovitch,
    le tzar t'a donné à moi,
    il te fait saluer (et dire)
    de remettre les destriers à qui bon te semble,
    et de rester avec moi à Krouchévatz,
    afin que j'aie un frère par qui jurer.»
    Voïn-Yougovitch lui répond:
    «Va-t'en, ma soeur, à ta blanche tour;
    je ne voudrais, guerrier, m'en retourner,
    ni abandonner les destriers du tzar,
    quand même je saurais que je dois périr;
    je vais, ma soeur, vers la plaine de Koçovo
    y verser mon sang pour la croix sainte,
    et pour la foi mourir avec mes frères.»
    Puis il pousse son cheval vers la porte.

    Quand la tzarine vit cela,
    elle tomba sur la pierre froide,
    elle tomba et s'évanouit;
    mais voici venir le glorieux Lazare;
    en voyant sa dame Militza,
    les larmes lui coulent le long des joues,
    et il appelle son serviteur Golouban:

    «Golouban, mon fidèle serviteur,
    descends de ton blanc coursier,
    prends ta maîtresse sur tes bras blancs,
    et porte-la jusqu'à la tour élancée;
    à cause de moi que Dieu te le pardonne!
    ne va point à la bataille de Koçovo,
    mais reste dans mon blanc palais.»

    Lorsque Golouban le serviteur entend ces mots,
    les larmes coulent sur son visage,
    puis il descend de son blanc coursier,
    prend la dame sur ses bras blancs,
    et la porte à la tour élancée;
    mais à son coeur il ne peut résister,
    pour aller à la bataille, à Koçovo;
    il retourne vers son cheval blanc,
    le monte, et vers Koçovo s'élance.

    Le lendemain, quand l'aurore brilla,
    deux noirs corbeaux[13] arrivèrent
    de Koçovo, la vaste plaine,
    et se posèrent sur le blanc palais,
    le palais même du glorieux Lazare;
    l'un croasse, l'autre parle:
    «Est-ce donc ici le palais du glorieux Lazare?
    Ou bien n'y a-t-il personne dans le palais?»

    Il n'y avait personne pour entendre ces mots,
    seule la tzarine Militza les a entendus,
    puis elle sort devant la blanche tour,
    et interroge les deux noirs corbeaux:
    «Au nom de Dieu, ô vous noirs corbeaux,
    d'où êtes-vous venus ce matin?
    n'est-ce point du champ de Koçovo?
    Avez-vous vu les deux puissantes armées?
    les deux armées en sont-elles venues aux prises?
    et des deux laquelle l'a emporté?»

    Et les deux noirs corbeaux répondent:
    «Au nom de Dieu, tzarine Militza,
    nous venons ce matin des plaines de Koçovo,
    nous avons vu les deux puissantes armées;
    les deux armées hier en sont venues aux prises,
    et les deux tzars ont succombé;
    des Turcs il n'est rien resté,
    mais des Serbes il est resté quelque chose,
    tout navré et couvert de sang.»

    A peine ainsi commençaient-ils leur récit,
    que voici un des serviteurs, Miloutine;
    il porte la main droite (coupée) dans la gauche,
    sur son corps il a dix-sept blessures,
    et son cheval ruisselle de sang.

    Dame Militza l'interroge:
    «O malheur! qu'y a-t-il, Miloutine, mon serviteur?
    aurais-tu abandonné le tzar à Koçovo?

    Mais le fidèle Miloutine lui dit:
    «Descends-moi de mon vaillant cheval, maîtresse
    lave-moi avec de l'eau froide
    et abreuve-moi de vin vermeil;
    elles sont graves les blessures que j'ai reçues.»

    La tzarine Militza le descend,
    et le lave avec de l'eau froide,
    puis l'abreuve de vin vermeil.
    Quand ses forces sont revenues,
    dame Militza l'interroge:
    «Où est tombé le glorieux prince Lazare?
    Où est tombé le vieux Youg-Bogdan?
    Ou sont tombés les neuf Yougovitch?
    Où est tombé Miloch le voïvode?
    Où est tombé Vouk Brankovitch?
    Où est tombé Strahinia Banovitch?»[14]

    Et le serviteur commence son récit:
    «Tous sont restés, maîtresse, à Koçovo;
    où le glorieux prince Lazare a succombé;
    là beaucoup de lances ont été brisées,
    des lances et turques et serbes,
    mais plus de serbes que de turques
    pour la défense, maîtresse, de ton seigneur,
    de ton seigneur, le glorieux prince Lazare.
    Youg, ton père, a péri
    en exemple, au premier choc;
    tombés aussi sont huit des Yougovitch,
    le frère ne voulant point abandonner le frère,
    tant qu'un seul survivrait.
    Restait encore Bochko Yougovitch,
    faisant flotter sa bannière sur Koçovo,
    dispersant les Turcs par troupes,
    comme un faucon de légères tourterelles.
    Où le sang baignait jusqu'aux genoux,
    c'est là qu'a péri Strahinia Banovitch.
    Miloch, maîtresse, est tombé
    au bord de la Sitnitza à l'eau glacée,
    et là bien des Turcs ont péri;
    Miloch a immolé le tzar turc Murad,
    et des Turcs douze mille soldats;
    Dieu ait en sa miséricorde qui l'a engendré!
    Il restera en souvenir au peuple des Serbes,
    pour être raconté et chanté,
    tant qu'il y aura des hommes et qu'il y aura un Koçovo.
    Et pour ce que tu demandes de Vouk le maudit,
    maudit soit-il, et qui l'a engendré!
    maudite soit sa race et sa postérité!
    il a trahi le tzar à Koçovo
    et détaché douze mille,
    ô maîtresse! de nos hardis guerriers.»




NOTES


I. [Note 1: On trouve presque invariablement dans les chants populaires,
cette épithète de menu (_sitni_) appliquée aux caractères d'écriture:
ce qui n'a guère besoin d'explication.]

II. [Note 2: Lazare Gréblianovitch est tantôt appelé tzar, tantôt
knèze. Il prenait ordinairement ce dernier titre, par humilité, dit-on,
bien qu'il eût été sacré tzar en 1376.]

III. [Note 3: Le mot de _pobratime_, dérivé de _brat_ frère, marque une
liaison d'amitié qui peut exister entre personnes des deux sexes et a un
caractère sacré et religieux, car il forme empêchement au mariage. Jadis
elle était souvent bénie par le prêtre, et il y a même dans les anciens
livres de liturgie serbe des prières applicables à cette cérémonie;
mais c'est surtout par un appel de secours prononcé en cas de danger, ou
de maladie, voire dans un rêve, qu'elle se contracte. La formule employée
ordinairement--et que l'on place même dans la bouche des Turcs et des
Vilas,--est celle-ci: _Bogom braté_ (ou _sestra_) _i svelim Iovanom_,
«mon frère (ou ma soeur) en Dieu et en saint Jean.» Au mot de
_pobratime_ (qui en bulgare, n'a plus que le sens d'ami), correspond celui
de _poçestrima_, soeur ainsi choisie.]

III. [Note 4: Ces expressions, qui ont quelque chose de l'hyperbole
orientale, se retrouvent dans plusieurs chants, entre autres dans le plus
moderne de la présente collection, _le départ de Karageorge_.]

III. [Note 5: Litt.: «non né, mais comme né.»]

IV. [Note 6: La _slava_ (proprement, gloire) est une coutume fort ancienne,
particulière aux Serbes, et encore aujourd'hui en très-grand honneur dans
la principauté. Chaque famille (la _gens_ des Romains), indépendamment
des patrons particuliers de ses membres, a un patron commun, saint Dmitri,
saint Nicolas ou tout autre, qu'elle fête avec de certaines cérémonies.
C'est ce qu'on appelle _slaviti slavou_ ou _kèrsno imé_, célébrer la
gloire ou le nom du patron commun. Le peuple raconte--tradition qui prouve
combien cette coutume lui est chère--que Marko Kraliévitch vient chaque
année, le cinq mai, dans une église de Prilip, fêter ainsi saint
Georges. La principale cérémonie usitée lors de la slava, et qui sert
d'introduction à d'interminables compotations, est un toast qui a un
caractère religieux. Les toasts (_zdravitza_) en effet, pour le dire
en passant, sont un genre de récréation plus cher encore aux Serbes
peut-être qu'aux Anglais; c'est un talent que d'en savoir débiter ou
même improviser, et il en est de fort amusants.]

IV. [Note 7: Tous les personnages qui figurent ici sont historiques, et
se trouvent dans les _pesmas_ qui se rapportent à la bataille de
Koçovo.--Ioug-Bogdan (_Ioug_ signifie le sud), était le beau-père de
Lazare, et gouverneur de l'Acarnanie et de la Macédoine.--_Iougovitch_
veut dire fils de Ioug.]

IV [Note 8: Vouk Brankovitch était un des gendres de Lazare. C'est, à ce
qu'on raconte, d'une querelle entre sa femme et celle de Miloch Obilitch
(motif qui forme aussi le noeud du poème des _Niebelungen_) que naquit
entre ces deux hommes une haine violente qui conduisit l'un à la
défection, l'autre à donner la mort au sultan Murad. (Voir TALVI,
_Serbische Volkslieder_, deuxième édition, page 34 ) L'usage fait de
son nom dans le passage suivant, prouve bien sa popularité. «A dater
d'aujourd'hui, s'il se trouvait un Montenégrin, un village, etc. qui
trahit la patrie, nous le vouons unanimement à l'éternelle malédiction,
ainsi que Judas, qui a trahi le seigneur Dieu, et l'infâme Vouk
Brankovitch, qui trahit les Serbes à Koçovo et s'attira ainsi la
malédiction des peuples et se priva de la miséricorde divine» (Code du
Montenégro, décrété le 15 août 1803).]

IV [Note 9: Miloch Obilitch est un personnage encore fort célèbre chez
les Serbes, au point que son nom a été donné à un ordre de chevalerie
institué, il y a quelques années, au Montenégro; et qu'en 1840, un
Serbe, aumônier militaire en Autriche, publiait un petit livre sous ce
titre _Pregled bitke Kosovo-polske i kounatchkog diela Oblitcheva_, etc.,
ou examen de la bataille de Koçovo et de l'action héroïque de
Miloch Obilitch, au point de vue du droit public, de l'éthique, de la
psychologie, et des idées alors régnantes.]

IV [Note 10: Il y a au texte: c'est demain le beau _Vidovdon_. C'est le
nom que les Serbes donnent à la journée du 15/27 juin, mais je n'ai pu
découvrir ni l'origine, ni le sens de cette appellation.]

V [Note 11: Cette expression marque toute la force de la tendresse
fraternelle chez les Serbes, pour qui, paraît-il, la formule la plus
solennelle de serment est par le frère ou par la soeur. On peut voir
entre autres dans la pièce intitulée _Prédrag et Nénad_, un haïdouk,
réputé fils unique, éprouver un sentiment de honte à ne pouvoir
jurer, comme tel, que par ses armes et son cheval. On remarque aussi dans
plusieurs pièces _domestiques_, un sentiment de doute et une certaine
ironie envers l'affection de l'épouse, comparée à celle de la soeur.]

V. [Note 12: Le mot _koula_ (sans doute dérivé de l'arabe-turc _kalé_,
forteresse) signifie proprement une tour, mais par extension dans la
poésie toute maison de pierre, ou en général une habitation un peu
considérable. Je le rends tantôt par tour, maison, ou même palais,
suivant les circonstances.]

V. [Note 13: Ces corbeaux, porteurs de mauvaises nouvelles, figurent
fréquemment dans la poésie héroïque serbe.]

V. [Note 14: Il existe sur Strahima Banovitch un long poème de huit cent
dix vers, mais dénué d'intérêt.]




II

MARKO KRALIEVITCH


NOTICE

Marko Kralievitch (fils de roi), nous l'avons vu, est un personnage
historique. Il était le fils aîné du roi Voukachine, vassal des tzars
serbes Étienne Douchan et Ouroch, et qui après avoir tué ce dernier
de sa propre main, périt lui-même en 1371, dans une bataille contre les
Turcs. Dépouillé de son héritage par son beau-frère George Balza et par
le knèze Lazare, devenu le souverain des Serbes, mais après avoir, à ce
que semblent prouver de récentes découvertes[a], été revêtu pendant
quelques années de la dignité royale, Marko implora le secours du sultan
Murad Ier, devint son vassal, prit part en cette qualité à toutes
les expéditions des Turcs, et périt en 1392 dans une bataille qu'ils
livrèrent aux Valaques, à Rovina.

Voyons maintenant ce que la légende a fait de lui.

«Il n'y a pas un serbe, dit M. Vouk, qui ne connaisse le nom de Marko
Kralievitch,» et à propos d'une monnaie frappée à son effigie, voici
comment s'exprime un antiquaire serbe: «Cette pièce est de la plus haute
importance pour notre histoire, en ce qu'elle nous révèle l'existence
d'un roi serbe, que bien des personnes, même instruites, ne regardaient
jusqu'ici que comme un ivrogne et un aventurier.»

C'est qu'en effet la capacité illimitée de boire, des exploits
merveilleux et une force corporelle sans égale, attribués à Marko, et
passés en proverbe, ont peu à peu effacé dans l'imagination populaire
les autres traits de son caractère, que le lecteur pourra recomposer en
lisant les pages qui suivent.

Marko a toute une biographie légendaire.

Voici comment sa naissance est racontée dans un chant[A] qui renferme
quelques détails mythologiques.

[Note A: Tome II de la deuxième édition, n° 25.]

Le roi Voukachine, qui résidait à Skadar (Scutari d'Albanie), provoque la
femme d'un voïvode de l'Hertzégovine, Moutchilo, à empoisonner son mari,
pour l'épouser, lui, ensuite. L'empoisonnement étant trop difficile, elle
imagine une suite de ruses, à l'aide desquelles Voukachine finit par tuer
Moutchilo qui, en expirant, lui recommande d'épouser, non pas sa femme,
laquelle le trahirait encore pour un autre, mais sa soeur Euphrosine, qui a
cherché à sauver la vie à son frère. Voukachine suit ce conseil, après
avoir fait traîner la veuve à la queue des chevaux.

«Elle lui engendra (dit le poëte) une belle lignée, Marko et André, et
Marko se modela sur son oncle, son oncle le voïvode de Moutchilo.»

Euphrosine reparaît souvent dans l'histoire de Marko, son caractère ne
se dément jamais et le plus beau trait de celui du fils, le trait qui
rachète ses actes de férocité, est certainement le respect qu'il montre
pour sa mère.

André est un personnage réel, et dont il est fait plusieurs fois mention.

Quant à sa femme, appelée tantôt Angelia, tantôt Iéla ou Ielitza, et
qui, d'après le n° 56 du tome II, était fille du roi bulgare Chichman
(Sigismond), elle peut n'avoir qu'une existence imaginaire.

J'ai écrit, sous la dictée d'un Serbe, le commencement du n° 62,
tome II, mais avec des variantes assez considérables, et dont la plus
remarquable est celle qui attribue à Marko un enfant. C'est en effet le
seul passage dans tous les chants, où on le fasse père de famille. Avant
de partir pour rejoindre l'armée du sultan, il dit à sa femme: «Aie soin
de mon cher enfant, de ce cher enfant, le petit Lazare, qu'avec toi j'ai
demande à Dieu dans nos prières. Le Créateur a eu pitié de nous, et il
nous l'a accordé.»

La mort de notre héros forme le sujet d'un beau poëme qu'on lira plus
loin, mais elle est en outre diversement racontée dans les traditions
populaires, citées par M. Vouk (_Dictionnaire_, au mot MARKO), et qui
se rapprochent pour la plupart de la vérité historique. Ainsi «les uns
rapportent, dit le savant éditeur, qu'il fut tué d'une flèche d'or, à
la bouche, par un certain Mirtcheta, voïvode valaque, dans une bataille
livrée aux Valaques par les Turcs, près du village de Rovina, d'autres
disent que, dans cette même affaire, son cheval, Charatz, s'étant
enfoncé dans un marais au bord du Danube, tous deux y périrent. Dans le
district de Négoune (Serbie actuelle), on raconte même que le fait s'est
passé dans une prairie voisine de cette ville, au-dessous des sources de
la Tzaritchina, il existe encore là aujourd'hui un marais et une église
en ruines, qu'on prétend avoir été construite sur le tombeau de Marko.
D'autres enfin rapportent que dans cette même bataille, Marko avait tué
tant d'hommes, que bêtes et gens nageaient dans le sang, et qu'alors,
levant les mains au ciel, il s'écria. «Mon Dieu, que vais-je devenir?»
Sur quoi, Dieu en ayant pris pitié, le transporta, lui et Charatz, d'une
manière miraculeuse dans une caverne où tous deux vivent encore: là,
Marko, après avoir enfoncé son sabre dans la pierre de la voûte, s'est
couché et endormi, devant lui Charatz broute la mousse, tandis que le
sabre sort peu à peu de la pierre, et quand Charatz aura fini de manger
la mousse et que le sabre tombera, le héros se réveillera et reparaîtra
dans le monde.»

Suivant une autre légende, qui a été aussi, il me semble, racontée de
quelque chevalier de notre moyen âge occidental, Marko s'est retiré
dans une caverne, lorsqu'il eut vu pour la première fois un fusil. Pour
s'assurer si cette arme était telle qu'on le rapportait, il s'en fit
lui-même partir un coup dans la paume de la main, et dit ensuite.
«Désormais la bravoure ne sert plus de rien, puisque l'homme le plus vil
peut donner la mort au plus vaillant héros.»

Enfin un Serbe me disait qu'à Prilip, ancienne résidence de Marko,
en Albanie, le peuple est persuadé que le jour de la Saint George, (27
avril-5 mai), fête de son patron de famille, les portes d'une certaine
église se ferment d'elles-mêmes, et que Marko y entre, monté sur
Charatz, et y célèbre, en buvant, la fête de son patron de famille, ou
_slava_.

Dans la biographie d'un tel héros, il serait injuste de passer sous
silence son cheval Charatz, ce qui veut dire tacheté, pie--comme on le
verra, ne le cède pas beaucoup à son maître en courage, en goût pour le
vin, et même en intelligence; il est doué de la parole, comme les chevaux
d'Achille, et d'autres coursiers _épiques_. Voici ce que le peuple raconte
touchant son origine: suivant les uns une Vila lui en aurait fait présent;
d'autres rapportent qu'il l'acheta à des _kiridjias_, ou muletiers. Avant
de l'avoir, il avait, dit-on, changé plusieurs fois de cheval, aucun ne
pouvant le porter, lorsqu'un jour, ayant vu à des muletiers un poulain
pie, atteint de la lèpre, il crut trouver en lui des signes de race, et
l'ayant saisi par la queue, le tira à lui, ainsi qu'il l'avait fait pour
essayer ses autres montures; mais Charatz ne bougea point de la place.
Alors Marko satisfait l'acheta, le guérit de la lèpre et lui apprit à
boire du vin.


NOTE

[Note a: Il s'agit de divers documents publiés par la société de
littérature serbe, de Belgrade, dans ses Mémoires (_Glas nik serbské
Slovésnosti_), et qui consistent:

1° Dans le fac-similé d'une monnaie d'argent, portant cette inscription:
_u hrista boga blagoverni Kral Marko_, «le roi Marko dévot à Dieu le
Christ» (tome VII, p. 217 1855). 2° Une inscription de l'église du
monastère de Zerza, en Albanie, où il est fait mention de Marko, comme
d'un des rois serbes. Voici un passage de cette inscription: _préyé
gospodstva séyé zemlié (sou primili) blagoverni Kral Velkachin i sin
iégo Kral Marko_, «auparavant la souveraineté de cette terre a appartenu
au pieux roi Velikachine (Voukachine), et à son fils le roi Marko.»
(_Glasnik_, tome VI, p. 186) 3° Une peinture qui se trouve dans l'église
de l'archange saint Michel à Prilip, connue parmi le peuple sous le
nom d'église de Marko Kralievitch, et où l'on voit la figure de Marko
accompagnée de l'inscription précitée, et placée à côté de la figure
de son père, le roi Voukachine. Marko y est représenté, vêtu du manteau
impérial, avec la couronne et le sceptre, il est jeune et porte une barbe
noire (_Glasnik_, ibid.) 4° Enfin une ancienne chronique rédigée par
un moine du couvent de Tronochki, et qui sous le nom de _rodosloviyé
serbskoyé_, ou généalogie serbe, renferme une histoire abrégée des
rois, tzars et despotes serbes. (_Glasnik_, tome V.) Des paroles de cet
annaliste, comparées avec les monuments figurés, M. Chafarik, professeur
d'histoire à Belgrade, conclut: «qu'après la mort de Voukachine, Marko
fut reconnu roi dans les contrées soumises à celui-ci, et qu'il y régna
pendant plusieurs années, c'est-à-dire tant que le knèze Lazare n'eut
pas achevé de réduire sous son obéissance tous les autres knèzes
serbes, ce qui eut lieu entre 1371 et 1374, que Lazare ayant été sacré,
à Prizren, roi de Dacie par l'archevêque Ephrem en 1377, ce fut en 1378,
ou peut-être plus tard, c'est-à-dire après cinq ou six ans de règne
au moins, que Marko Kralievitch, vaincu par lui et dépossédé, dut se
réfugier auprès de Murad et lui demander protection.

«C'est après cette époque, continue-t-il, que se place sa vie
aventureuse au service des Turcs, que, suivant le chroniqueur de Tronochki,
il excita à faire la guerre aux Serbes..., et qu'il guida avec son frère
André, vers le champ de bataille de Koçovo. Là ils rentrèrent en
possession de leurs domaines, et les gardèrent en qualité de vassaux
des Turcs, peut-être jusqu'à leur mort, car on sait que Marko périt,
en 1394, dans une grande bataille livrée au voïvode valaque Mirtcha
par Bajazet, qu'il avait accompagné à la tête de ses troupes serbes.»
(_Glasnik_, tome VII.)

Comme il s'agit d'un fait historique peu connu, et que les documents
originaux sont accessibles à peu de personnes, j'ai cru devoir m'étendre
sur ce sujet.]





MARKO KRALIEVITCH


I

OUROCH ET LES MERNIAVTCHÉVITCH[1].

Il y a quatre camps dressés dans la vaste plaine de Koçovo près de
la blanche église de Samodréja: l'un de ces camps est celui du roi
Voukachine, le second celui du despote Ougliécha, le troisième au
voïvode Goïko, et le dernier au tzarévitch Ouroch[2]. Ces princes se
disputent le trône, ils veulent s'ôter la vie, et se percer de leurs
poignards d'or, ne sachant à qui est l'empire. Le roi Voukachine dit: «Il
est à moi;»--le despote Ougliécha: «Non, mais à moi;»--le voïvode
Goïko: «C'est à moi qu'il appartient». Pour le tzarévitch Ouroch, il
se tait, l'enfant ne dit rien, car il n'ose devant les trois frères, les
trois Merniavtchévitch. Le roi Voukachine écrit une lettre, et envoie
un messager à Prizren, la blanche forteresse, vers le protopope Nedélko,
l'invitant à se rendre à Koçovo, pour dire à qui est l'empire; c'est
lui qui avait confessé et fait communier le glorieux tzar défunt[3],
et qui avait en ses mains les lettres impériales[A]. Tous les quatre
écrivent des lettres, et font partir d'ardents messagers, l'un à l'insu
de l'autre.

[Note A: Chacun des trois autres princes écrit de même une lettre, et
l'expédie pour la même destination.]

Les quatre _tchaouchs_ se rencontrent à Prizren, la blanche cité, devant
la demeure du protopope Nedélko, mais le prêtre n'y était point, il
était à l'église à dire les matines, les matines et la messe. Arrogants
messagers, insolents des insolents! ils ne voulurent point descendre de
leurs chevaux mais ils les poussèrent dans l'église, et faisant claquer
leurs fouets tressés, ils en frappèrent le prêtre Nedélko: «Allons
vite (crièrent-ils), allons vite à Koçovo, pour que tu y déclares
à qui est l'empire; car c'est toi qui as confessé et fait communier le
glorieux tzar, et qui as en tes mains les lettres impériales[4]: viens,
si tu ne veux sur l'heure perdre la tête!» Les larmes coulent des yeux
du prêtre tandis qu'il leur dit: «Retirez-vous, arrogants des arrogants,
tandis que dans l'église nous célébrons l'office divin! on saura à qui
appartient la couronne.» Alors ils s'éloignèrent, et quand, l'office
divin terminé, on fut sorti devant l'église, ainsi parla le protopope:
«Mes enfants, vous quatre messagers, j'ai confessé l'illustre tzar et lui
ai donné la communion; mais je ne l'ai point interrogé touchant l'empire,
mais bien sur les péchés qu'il avait commis. Allez vers la ville de
Prilip, à la demeure de Marko Kralievitch, mon élève; il a étudié
auprès de moi, et il a été scribe chez le tzar; il a en ses mains
les lettres impériales et sait à qui est la couronne. Conduisez-le à
Koçovo, il fera connaître la vérité, car Marko n'a peur de personne et
ne craint que le vrai Dieu.»

Les quatre tchaouchs s'éloignèrent et partirent pour Prilip. Arrivés
devant la blanche maison de Marko Kralievitch, ils en heurtèrent les
portes avec l'anneau, et au bruit la vieille Euphrosine appela son fils:
«Marko, mon cher enfant! qui frappe à la porte avec l'anneau? on dirait
que ce sont les tchaouchs de ton père.» Marko se leva et ouvrit la
porte, les messagers devant lui s'inclinèrent: «Dieu t'assiste, seigneur
Marko!» Et Marko les caressant de la main: «Soyez les bienvenus, leur
dit-il, mes chers enfants! Les preux Serbes sont-ils en bonne santé, ainsi
que les nobles tzars et rois?--Seigneur Marko Kralievitch, répondirent les
messagers en s'inclinant avec respect, tous sont en bonne santé, mais ils
ne sont point en paix: la discorde a divisé profondément nos seigneurs,
et à Koçovo, dans la vaste plaine, devant la blanche église de
Samodréja, ils se disputent l'empire; l'un à l'autre ils veulent s'ôter
la vie et se percer de leurs poignards d'or, et ne sachant à qui est le
trône, ils te mandent à Koçovo pour que tu le déclares.» Marko rentre
dans sa maison et appelle sa mère: «Euphrosine, ma chère mère, une
grave querelle a éclaté entre nos princes à Koçovo, dans la vaste
plaine, devant la blanche église de Samodréja; ils se disputent l'empire
et veulent l'un à l'autre s'ôter la vie en se perçant de leurs poignards
d'or, et ne sachant à qui est la couronne, ils me mandent à Koçovo pour
que je déclare à qui elle appartient.» Autant Marko avait à coeur la
vérité, autant sa mère l'exhorte à y rester fidèle. «Marko,
dit-elle, mon seul fils, que maudit soit le lait dont je t'ai nourri si
tu témoignais faussement, fût-ce pour ton père ou pour tes oncles; mais
parle conformément à la vérité divine: ne va pas, mon fils, perdre
ton âme; mieux vaudrait perdre ta tête que de charger ton âme d'un
péché.»

Marko s'équipa, lui et son cheval, puis il se jeta sur le dos de Charatz
et tous partirent vers Koçovo. Quand ils passèrent devant la tente
royale, Voukachine s'écria: «Bonheur à moi, par le Dieu clément! voici
mon fils Marko, il va déclarer que l'empire est à moi, et du père il
passera au fils.» Marko entend ces mots, mais il n'y répond rien; vers la
tente il ne tourne pas la tête. Le voïvode Ougliécha l'aperçoit et il
s'écrie: «Bonheur à moi! voici mon neveu, il va déclarer que l'empire
est à moi; dis, Marko, qu'il m'appartient, et tous deux nous régnerons
comme des frères.» Marko n'ouvre point la bouche et vers la tente ne
tourne pas la tête. Quand le voïvode Goïko l'aperçoit, il dit à son
tour: «Bonheur à moi! voici mon neveu, il va déclarer que l'empire est
à moi. Alors que Marko n'était qu'un faible enfant, je l'ai caressé
tendrement, je l'enveloppais dans la soie qui couvrait ma poitrine, comme
une belle pomme d'or; où que j'allasse à cheval, je le portais toujours
avec moi. Prononce, Marko, que l'empire est à moi, tu régneras le premier
(en rang) et je serai assis à tes genoux.»

Marko garde le silence et ne détourne point la tête, mais il pousse son
cheval droit vers la blanche tente du jeune Ouroch, et là il descend de
Charatz. Dès que le jeune Ouroch l'aperçut, il s'élança légèrement
de son divan de soie en disant: «Bonheur à moi! voici mon parrain, voici
Marko Kralievitch, il va prononcer à qui est l'empire.» Ils ouvrent les
bras; leurs poitrines se touchent; ils se baisent au visage; ces braves
s'enquièrent de leur santé[5], puis s'asseyent sur le divan de soie.

Un peu de temps ainsi se passe, puis le jour tombe et la nuit sombre
arrive. Le lendemain, quand l'aurore parut et que la cloche eut sonné
devant l'église, les princes se rendirent aux matines et assistèrent au
service, puis sortant du temple ils prirent place devant les portes, ils
mangèrent le sucre et burent la _rakia_[6]. Marko prit les anciens livres;
il les consulta et dit: «Mon père, ô roi Voukachine! est-ce trop
peu pour toi de ton royaume? est-ce trop peu? puisse-t-il rester sans
maître[A]! car c'est la couronne d'autrui que vous vous disputez.--Et toi,
mon oncle, despote Ougliécha! est-ce trop peu pour toi de ta _despotie_?
est-ce trop peu? puisse-t-elle rester sans maître! car c'est la couronne
d'autrui que vous vous disputez.--Et toi, mon oncle, voïvode Goïko!
est-ce trop peu pour toi de ta voïvodie? est-ce trop peu? puisse-t-elle
rester sans maître! car c'est la couronne d'autrui que vous vous disputez.
Voyez (sinon que Dieu ne vous voie point!) ce que dit cette lettre:
«L'empire est à Ouroch, de son père, il lui est descendu; à cet enfant
le trône appartient par héritage. Le tzar en expirant le lui a remis.»

[Note A: C'est-à-dire: puisses-tu en être dépouillé!]

Quand le roi Voukachine eut entendu ce discours, il s'élança de terre sur
ses pieds et tira son poignard d'or pour en percer son fils Marko. Marko se
mit à fuir devant son père, car il ne lui convenait pas de se battre avec
celui qui l'avait engendré; il se mit à fuir autour de l'église, de la
blanche église de Samodréja, et déjà il en avait fait trois fois le
tour, son père le poursuivant et sur le point de l'atteindre, quand une
voix sortit du sanctuaire: «Réfugie-toi dans le temple, dit-elle, Marko
Kralievitch! ne vois-tu pas que tu vas périr, périr de la main de ton
père, et cela pour la vérité du vrai Dieu?» Les portes s'ouvrirent,
Marko se précipita dans le temple, et sur lui elles se refermèrent. Le
roi se jeta sur les portes, de son poignard il frappa le bois, et du
bois le sang commença à couler. Alors le roi se repentit, et il dit ces
paroles: «Malheur à moi, par le Dieu unique! voici que j'ai tué mon fils
Marko.» Mais la voix reprit du sanctuaire: «Écoute, roi Voukachine, ce
n'est point ton fils Marko que tu as percé, mais un ange du Seigneur.»
Contre Marko le roi était violemment irrité, et il se mit à le maudire
avec rage: «Marko, mon fils, que Dieu t'extermine! Puisses-tu n'avoir ni
tombeau ni postérité, et puisse la vie ne pas te quitter que tu n'aies
servi le tzar des Turcs!»

Le roi le maudit, le tzar le bénit: «Marko, mon parrain, Dieu t'assiste!
Que ton visage brille dans le conseil! que ton épée tranche dans le
combat! qu'il ne se trouve point de preux qui l'emporte sur toi, et que ton
nom partout soit célébré, tant qu'il y aura un soleil et tant qu'il y
aura une lune!»

Ainsi avaient-ils dit, ainsi lui est-il arrivé.


II

MARKO KRALIEVITCH ET LA VILA[7].

Deux pobratimes traversaient ensemble la belle montagne du Mirotch, l'un
était Marko Kralievitch, l'autre le voïvode Miloch. Ils poussent de front
leurs bons chevaux, de front portent leurs lances de guerre, et, de joie de
se voir, ils baisent mutuellement leur blanc visage. Puis Marko sur Charatz
sent le sommeil qui le gagne, et il dit à son compagnon: «Mon frère,
voïvode Miloch, un lourd sommeil m'accable, mets-toi à chanter et
divertis-moi.» Mais Miloch, le voïvode, lui répond: «Marko, mon frère,
volontiers je chanterais, mais j'ai bu cette nuit beaucoup de vin avec la
Vila Ravioïla, et la Vila m'a menacé, si elle m'entend chanter jamais, de
me percer de ses flèches et la gorge et le coeur.--Chante, frère, reprend
Marko, et n'aie point peur d'une Vila, tant que je suis là, moi Marko
Kralievitch, avec mon fortuné Charatz et ma masse[8] d'or.»

Alors Miloch commence, il entonne un chant à la louange de nos anciens et
illustres rois; il raconte comment dans la Macédoine la fortunée chacun
d'eux a fondé de pieux édifices[9]. Le chant plut à Marko, et s'appuyant
sur le pommeau de la selle il s'endormit, tandis que Miloch chantait.
Ravioïla la Vila entend Miloch, et à mesure qu'il chante elle répond;
mais Miloch a une voix plus belle que celle de la Vila, elle s'en irrite,
s'élance de la cime du Mirotch, et saisissant un arc et deux flèches,
de l'une elle frappe Miloch à la gorge, de l'autre elle perce son coeur
vaillant. «Hélas! ma mère! Malheur, Marko, mon frère en Dieu! Malheur,
frère, la Vila m'a frappé! ne te l'avais-je pas dit que je ne devais pas
chanter dans la montagne du Mirotch!»

En sursaut Marko s'éveille, il saute à bas de son cheval pie, puis,
serrant fortement les sangles de Charatz, il l'embrasse et le baise:
«Malheur, Charatz, toi mon aile droite! atteins-moi Ravioïla la Vila
et je te poserai des fers d'argent pur, d'argent pur et d'or fondu; je te
couvrirai de soie jusqu'au genou, avec des glands qui pendront du genou
jusque sur les sabots; je mêlerai de l'or à ta crinière et je l'ornerai
de perles menues. Mais si tu n'atteins point la Vila, je veux t'arracher
les deux yeux et te briser les quatre jambes, puis te laisser ici pour
que tu te traînes de sapin en sapin, comme moi, Marko, privé de mon
pobratime.»

Il se jette sur le dos de Charatz, puis s'élance à travers le Mirotch. La
Vila fuit vers le sommet de la montagne, le cheval galope sur le versant,
sans voir ni entendre la Vila. Dès qu'il l'a aperçue, il bondit en l'air
de trois longueurs de lance et de quatre en avant, puis bientôt il atteint
la Vila. Quand elle se voit dans cette extrémité, la pauvrette s'envole
vers le ciel et jusque sous les nues, mais Marko de sa masse abat des
branches à foison et il atteint entre les épaules la blanche Vila, qui
tombe sur la terre noire, puis il commence à la frapper de sa masse; il la
retourne à droite et à gauche et la frappe encore. «Pourquoi, Vila, que
Dieu fasse périr! pourquoi as-tu percé d'une flèche mon frère? Donne
des herbes à ce héros ou tu ne porteras pas longtemps ta tête.»

La Vila commence à l'appeler frère en Dieu: «Mon frère en Dieu, Marko
Kralievitch! mon frère en Dieu très-haut et en saint Jean! laisse-moi
vivante aller dans la montagne cueillir des herbes, afin que je guérisse
les blessures de ce héros.» Le nom de Dieu touche Marko, il sent de la
compassion dans son coeur vaillant; il laisse la Vila vivante aller dans la
montagne y cueillir des simples; elle cueille des simples et répond à de
fréquents appels: «Je viens, mon frère en Dieu.» Sa moisson faite dans
le Mirotch, elle guérit les blessures du héros; le gosier (la voix) de
Miloch maintenant est plus beau, plus beau qu'il n'a jamais été, et son
coeur de héros plus ferme, plus ferme que jamais il ne fut.

La Vila s'enfonce dans les cimes du Mirotch pendant que Marko s'éloigne
avec son frère: ils vont vers Poretch, sur la frontière, et après avoir
guéé la rivière du Timok, auprès du grand village de Breg, ils se
dirigent vers Vidin. Pour la Vila, elle disait au milieu de ses compagnes:
«Écoutez, Vilas, ne percez jamais de vos flèches les héros dans la
montagne, tant qu'il sera bruit de Marko Kralievitch, de son indomptable
Charatz et de sa masse d'or. Que n'ai-je pas eu, pauvrette, à souffrir de
lui! et à peine ai-je pu sauver ma vie.»


III

MARKO KRALIEVITCH ET LE FAUCON.

Marko Kralievitch se sent malade sur le grand chemin; près de sa tête
il plante sa lance, et à la lance il attache Charatz, puis il se prend
à dire: «Qui me donnerait de l'eau à boire, qui me procurerait un peu
d'ombre, celui-là assurerait à son âme une place en paradis.» Alors
s'abat d'en haut un faucon gris, portant dans sa serre de l'eau, dont il
abreuve Marko, puis au-dessus de lui il étend ses ailes et lui fait ainsi
de l'ombre. «O faucon, mon oiseau gris, lui demande le héros, quel
bien t'ai-je donc fait pour que tu viennes m'abreuver d'eau et que tu me
procures de l'ombre?»--«Ne plaisante point, Marko Kralievitch, répond
l'oiseau, lorsque nous combattions à Koçovo et que nous soutenions
l'attaque furieuse des Turcs, ceux-ci me prirent et coupèrent mes deux
ailes; toi tu me relevas, Marko, et me mis sur un vert sapin, afin que les
chevaux turcs ne pussent m'écraser; tu me nourris de la chair des héros
et tu m'abreuvas de sang vermeil; voilà le bien que tu m'as fait.»


IV

LES NOCES DE MARKO KRALIEVITCH.

Marko est à souper avec sa mère, qui commence à lui dire: «O mon
fils, Marko Kralievitch, voilà ta mère qui a vieilli; elle ne peut plus
t'apprêter à souper ni te servir du vin, ou t'éclairer avec une torche;
marie-toi, mon cher fils, afin que vivante encore je sois remplacée.--Dieu
m'est témoin, ma vieille mère, répond Marko, que j'ai parcouru neuf
royaumes et en dixième l'empire turc; là où je trouvais une fille pour
moi, il n'y avait point pour toi d'amis, et où je trouvais pour toi des
amis, il n'y avait point de fille pour moi, hormis une seule, ma vieille
mère, et cela à la cour du roi Chichman (Sigismond), au pays des
Bulgares. Je la trouvai puisant de l'eau à une citerne, et quand je la vis
l'herbe tremblait autour de moi. Voilà, mère, la fille qu'il me faut et
les amis qui te conviennent; apprête-moi des pains effilés, afin que je
parte et que j'aille la demander.» La vieille mère le laisse à peine
achever, et sans attendre jusqu'au lendemain, sur-le-champ elle lui
prépare des gâteaux sucrés.

Le matin, dès que parut le jour, Marko s'équipa, lui et Charatz; il
remplit de vin une outre et il la suspendit à la selle de son cheval, et
de l'autre côté une lourde masse, puis il monta sur l'ardent Charatz
et partit droit vers le pays des Bulgares, vers le blanc palais du roi
Chichman. Le roi de loin l'aperçut et sortit à sa rencontre; ils ouvrent
les bras et se baisent au visage; ils s'enquièrent de leur santé _de
braves_. Les serviteurs fidèles prirent le cheval et le menèrent dans
les bas celliers. Chichman conduisit Marko dans la blanche maison, où ils
s'assirent à la table qu'on avait préparée et où ils se mirent à boire
le vin noir. Quand ils furent rassasiés de vin, Marko, sautant sur ses
pieds légers, ôta son bonnet, se courba jusqu'à terre et demanda au roi
sa fille; le roi l'accorda sans faire de discours. Pour l'achat de l'anneau
et des présents, pour les habits de la fiancée, et pour les cadeaux à
ses soeurs et à ses parentes, Marko donna trois charges d'or, et il fixa
un délai d'un mois pour aller jusqu'à la blanche Prilip et rassembler
les gens de noce[10]. La mère de la fiancée lui tint ce discours: «O mon
gendre, Marko de Prilip, veuille ne point amener de _paranymphe_ étranger,
mais bien un tien frère ou cousin; la fiancée est trop belle, et nous
redoutons quelque grand scandale.» Marko passa là cette nuit, et au matin
il équipa Charatz et partit tout droit vers la blanche Prilip.

Comme il approchait de la ville, sa mère de loin l'aperçut et alla à
quelque distance à sa rencontre: elle ouvrit les bras et le baisa au
visage, tandis que lui baisait sa blanche main. «O mon fils, Marko
Kralievitch, demanda-t-elle, as-tu voyagé en paix? m'as-tu obtenu une
bru, bru pour moi et pour toi fidèle épouse?--J'ai, répond Marko à sa
vieille mère, voyagé en paix; j'ai obtenu la jeune fille et dépensé
trois charges d'or; et quand j'ai quitté la maison, voici ce que la mère
de la fiancée m'a dit: O mon gendre, Marko Kralievitch! veuille ne point
amener un paranymphe étranger, mais bien un tien frère ou cousin; la
fiancée est trop belle, nous redoutons quelque grand scandale. Mais moi,
mère, je n'ai point de frère, point de frère ni de cousin.--O mon fils,
Marko de Prilip! ainsi reprit sa vieille mère, de cela n'aie aucun souci,
mais fais une lettre et envoie-la au doge de Venise [11], afin qu'il
vienne être témoin à tes noces, et amène avec lui cinq cents conviés;
écris-en une autre à Étienne Zemlitch, pour l'inviter à être le
paranymphe de la fiancée et à amener aussi cinq cents conviés; ainsi tu
n'auras à craindre aucun scandale.»

Quand Marko eut ouï ces paroles, il obéit à sa mère et écrivit des
lettres sur ses genoux; l'une il envoya au doge de Venise, et l'autre à
son ami Étienne Zemlitch.

Voici venir le doge de Venise et à sa suite cinq cents conviés, il va
vers la tour élancée, tandis que les conviés restent dans la vaste
plaine. Peu après, voici Étienne, aussi conduisant cinq cents conviés.
Ils se réunirent dans la tour et burent à satiété du vin noir. De là
les gens de noce partirent, et se dirigèrent vers le pays des Bulgares et
la demeure du roi Chichman. Le roi les reçut honorablement; on mena les
chevaux dans les bas celliers et les cavaliers dans la blanche maison;
pendant trois jours on les garda, et chevaux et cavaliers se reposèrent.
Quand le quatrième jour parut, les tchaouchs crièrent: «Sus, brillants
conviés! les jours sont courts et longues les étapes, il nous faut songer
au retour.» Le roi fit apporter des cadeaux magnifiques: à l'un il donna
un mouchoir brodé, à l'autre des habits, au parrain une table d'or, et
au paranymphe une chemise pareille, puis il lui remit la fiancée déjà à
cheval, en lui adressant ces paroles: «Voici un cheval et une fille sous
ta garde jusqu'à la blanche demeure de Marko; tu remettras à Marko la
belle jeune fille, le destrier de combat t'est destiné.» Puis les gens de
noce partirent, prenant leur route à travers la plaine de Bulgarie.

Le bonheur ne va pas sans le malheur: le vent souffla par la large plaine
et souleva le voile de la fiancée, dont le visage resta à découvert.
Le doge de Venise vit ce visage, et il en eut la tête malade de peine
(d'amour), à peine put-il attendre que le soir fut venu. Quand le
cortége campa pour la nuit, le doge se glissa jusqu'à la tente d'Étienne
Zemlitch, et lui dit à voix basse: «O paranymphe, Étienne Zemlitch,
abandonne-moi pendant une seule nuit ta chère protégée[12] pour
fidèle maîtresse; voici pour toi une _botte_ pleine d'or, pleine, ô
mon Étienne, de jaunes ducats.» Mais Zemlitch lui répondit: «Tais-toi,
doge, puisses-tu être changé en pierre! T'es-tu donc mis en tête
de périr?» Et le doge de Venise s'en retourna. Quand on fut au gîte
suivant, le doge se glissa vers la blanche tente et dit à Zemlitch:
«Abandonne-moi ta chère protégée une seule nuit pour fidèle
maîtresse; voici pour toi deux bottes pleines d'or, pleines, ô mon
Étienne, de jaunes ducats.» Mais Étienne lui répondit avec dédain:
«Va-t'en, doge, puisse ta tête tomber! Comment (une fiancée) irait-elle
aux bras de son parrain?» Et le doge s'en retourna sous sa tente[A].
Étienne Zemlitch se laisse corrompre pour trois bottes pleines de jaunes
ducats; et le doge prend sa filleule par la main et la conduit sous sa
tente, puis il lui dit doucement: «Assieds-toi, ma chère filleule, que
nous nous embrassions et que nous fassions l'amour.» Mais la jeune Bulgare
lui répond: «Malheureux parrain, doge de Venise! la terre s'ouvrirait
sous nos pieds et le ciel croulerait au-dessus de nous; comment serait-il
possible d'aimer son parrain?--Ne parle pas follement, ma chère filleule,
reprend le doge; jusqu'ici j'en ai possédé neuf, neuf filleules selon le
baptême, et vingt-quatre selon le mariage; et la terre ne s'est pas
une seule fois ouverte, non plus que le ciel ne s'est écroulé. Viens
t'asseoir, que nous nous caressions.» Alors la jeune fille dit au doge:
«Mon parrain, ma vieille mère m'a défendu d'aimer un homme ayant sa
barbe et non point un homme au menton nu, comme est Marko Kralievitch.»

[Note A: Au gîte suivant, troisième proposition du doge accompagnée de
l'offre de trois bourses, c'est-à-dire _bottes_.]

Quand le doge de Venise entendit cela, il fit venir d'habiles barbiers,
l'un le lava, l'autre le rasa; et la belle jeune fille se baissant
recueillit la barbe et la serra dans un mouchoir. Puis le doge congédia
les barbiers, et d'une voix douce dit à la fiancée: «Assieds-toi, ma
chère filleule.» Mais la Bulgare lui répondit: «O mon parrain! si Marko
l'apprend, nous y perdrons tous deux la tête.--Assieds-toi et ne fais
point la folle, reprit le doge; Marko est dans sa tente, qu'il a plantée
au milieu des conviés; sur sa tente est une pomme d'or, avec deux pierres
précieuses que l'on aperçoit des extrémités du camp; assieds-toi, que
nous nous caressions.--Attends un peu, mon cher parrain, dit la belle jeune
fille; je vais sortir devant la tente, pour voir si le ciel est serein ou
s'il est nuageux.»

Quand elle fut dehors, elle aperçut la tente de Marko Kralievitch et s'y
rendit, se glissant à travers les conviés, pareille à un cerf d'un an.
Marko était couché et plongé dans le sommeil; la jeune fille se tint
debout à côté de lui, et les pleurs tombaient de son blanc visage,
quand, s'éveillant soudain, il lui dit: «Infâme fille bulgare! ne
pouvais-tu attendre que nous fussions arrivés à ma blanche maison et
que la loi chrétienne fût accomplie?» Il saisissait son sabre, quand la
belle jeune fille lui dit: «Mon seigneur, Marko Kralievitch, je ne suis
point d'une race infâme, mais d'une race noble, et c'est toi qui conduis
deux infâmes, mon parrain et mon paranymphe. Étienne Zemlitch m'a vendue
au doge, mon parrain, pour trois bourses d'or; si tu ne me crois point,
Marko, voici la barbe du doge de Venise.» Et elle ouvrit le mouchoir où
était la barbe. Quand Marko vit cela, il dit à sa fiancée: «Assieds-toi
là, belle jeune fille, et demain Marko fera son enquête;» puis il
retomba dans son sommeil.

Quand le soleil commença à briller, Marko se leva sur ses pieds légers,
passa sa pelisse à l'envers[13], et prenant à la main sa lourde masse, il
alla droit trouver le parrain et le paranymphe, et leur donna le bonjour!
«Bonjour à vous! Eh bien, paranymphe, où est ta fiancée, et toi,
parrain, où est ta filleule?» Étienne garde le silence, pour le doge
voici ce qu'il répond: «Marko, mon filleul, il y a aujourd'hui des gens
d'une humeur étrange, il n'y a plus moyen de badiner en paix.--Malheur à
toi pour ce badinage, doge de Venise, reprit Marko Kralievitch; ce n'est
pas un badinage qu'une barbe rasée! où est la barbe que tu avais hier?»
Le doge voulait encore parler, mais Marko ne lui en laisse pas le temps, il
brandit son sabre, et lui abat la tête. Étienne Zemlitch s'enfuit, mais
Marko l'atteignit, et le frappant de son sabre, d'un homme il en fit deux;
puis il retourna vers sa tente, et s'équipa, lui et Charatz. Le cortège
des noces reprit sa route, et arriva heureusement à la blanche Prilip.


V

MARKO KRALIEVITCH RECONNAIT LE SABRE DE SON PÈRE.

Une fille turque s'est levée de bonne heure, avant l'aurore et le jour
blanc, pour laver de la toile dans la Maritza[14]. Jusqu'au lever du soleil
l'eau avait été limpide; mais après qu'il eut paru, l'eau se troubla,
elle arrivait fangeuse et sanglante, puis elle roula des chevaux et des
kalpaks, et vers le midi des combattants blessés; enfin elle apporta un
guerrier, qu'elle entraînait ballotté au milieu du courant. Le guerrier
aperçut la jeune fille au bord du fleuve, et l'adjurant au nom de Dieu:
«Ma soeur en Dieu, belle fille, dit-il, lance-moi une pièce de toile, et
retire-moi de la Maritza, je te comblerai de bienfaits.» La jeune fille
reçut cet appel en Dieu: elle lui jeta une pièce de toile, et l'attira
jusque sur la rive. Le guerrier avait dix-sept blessures; il portait un
vêtement magnifique; le long de la cuisse un sabre forgé, et ce sabre
avait une triple poignée, ornée de trois pierreries; ce sabre valait
trois villes impériales. «Ma soeur, jeune Turque, qui demeure avec
toi dans ta blanche maison?--J'ai une vieille mère, et un frère,
Moustaf-Aga.--Ma soeur, va dire à ton frère, à Moustaf-Aga, de
m'emporter dans votre blanche maison. J'ai sur moi trois mesures d'or,
chacune de trois cents ducats: d'une, je te ferai présent, d'une autre à
Moustaf-Aga, et je garderai pour moi la troisième, afin de faire panser
mes graves blessures. Si Dieu permet qu'elles se guérissent, je ferai ta
fortune, ainsi que celle de ton frère.»

La jeune fille court vers sa blanche maison: «Mon frère, Moustaf-Aga,
dit-elle, j'ai trouvé un guerrier blessé dans la Maritza, la froide
rivière. Il a sur lui trois mesures d'or, chacune de trois cents ducats:
d'une il veut me faire présent, d'une autre à toi, mon frère, et garder
pour lui la troisième afin de faire panser ses graves blessures. Ne va
pas violer ma promesse, et tuer le héros blessé, mais apporte-le à notre
blanche maison.» Le Turc accourt vers la rivière, et quand il voit le
guerrier blessé, il se prend à considérer le sabre forgé, il le saisit,
tranche la tête au blessé, le dépouille de ses magnifiques habits, et
s'en retourne à sa blanche maison. La jeune fille l'avait précédé,
quand elle vit ce qu'il avait fait, elle dit à Moustaf-Aga: «Comment, mon
frère, que Dieu te le rende! comment donnes-tu la mort à mon pobratime?
et pourquoi t'es-tu parjuré? Pourquoi? pour un sabre forgé! Fasse Dieu
que ce sabre t'abatte la tête!» Cela dit, elle s'enfuit dans la maison.

Peu de temps depuis lors s'était écoulé, quand il arriva un firman du
sultan des Turcs, enjoignant à Moustaf-Aga de rejoindre l'armée. Moustaf
s'y rendit, ayant à sa ceinture le sabre forgé. A son arrivée à
l'armée impériale, petits et grands examinèrent le sabre, que nul ne put
tirer du fourreau, jusqu'à ce qu'allant de main en main, il arriva dans
celles de Marko Kralievitch, et pour lui le sabre sortit de lui-même
du fourreau. Marko le considérait et sur la lame il vit trois mots
chrétiens: l'un était le nom de Novak, le forgeron, le second celui du
roi Voukachine, et le troisième le nom de Marko Kralievitch. Marko demande
à Moustaf-Aga: «Par Dieu! jeune Turc, d'où te vient ce sabre tranchant?
l'as-tu acheté à prix d'or, ou l'as tu gagné à la guerre? Ton père
te l'a-t-il légué, ou ta femme te l'a-t-elle apporté, apporté comme
portion de son héritage?--Par Dieu! giaour Marko, puisque tu m'interroges,
je vais te répondre franchement.» Et il lui raconta tout ce qui s'était
passé. Le Kralievitch lui dit: «Pourquoi, Turc, que Dieu te le rende!
n'as-tu point pansé ses blessures? Je te ferais aujourd'hui obtenir des
_agalouks_ de notre auguste sultan.--Ne te moque point, giaour Marko, lui
répondit Moustaf, si tu pouvais obtenir des agalouks, tu commencerais par
le faire pour toi; mais rends-moi ce sabre.» Marko de Prilip brandit le
sabre, et d'un coup abat la tête de Moustaf-Aga.

On alla le dire au sultan, qui envoya des serviteurs mander Marko; chacun
d'eux arrivait, et l'appelait, mais Marko ne disait mot, et restait assis
à boire du vin noir; puis, quand cela l'ennuya, il mit sa peau de loup
à l'envers, et saisissant sa lourde massue, il pénétra sous la tente
du sultan. La colère de Marko était terrible; il avait gardé ses
bottes[15], et s'assit sur un tapis, regardant de travers le sultan,
pendant que des larmes de sang coulaient de ses yeux. Le sultan voyant que
Marko avait devant lui sa lourde masse recula, et Marko avança jusqu'à
l'acculer au mur. Le sultan alors mettant sa main à sa poche, en tira cent
ducats, qu'il donna au Kralievitch: «Va, dit-il, Marko, boire du vin à ta
guise; pourquoi un si violent courroux?--Ne me le demande pas, sultan, mon
père d'adoption[16]; j'ai reconnu le sabre de mon père, et Dieu l'eût
mis lui-même entre tes mains, que contre toi mon courroux eût été le
même.»


VI

MARKO KRALIEVITCH ET LE BEY KOSTADIN.

Deux pobratimes allaient chevauchant, le bey Kostadin et Marko Kralievitch;
quand le bey dit à Marko: «Viens chez moi, à l'automne, frère, le
jour de Saint-Dimitri, mon patron de famille, et tu verras une fête et un
régal, et la belle réception, et les magnifiques banquets.» Mais Marko
Kralievitch lui répondit: «Ne te vante point, bey, de ta réception!
déjà, lorsque je cherchais mon frère André, je me suis trouvé dans ta
maison à l'automne, le jour de Saint-Dimitri, ton patron de famille;
j'ai vu ta façon de traiter, et j'ai été témoin de trois actes
d'inhumanité.--Marko Kralievitch, mon frère, reprit le bey Kostadin, de
quels actes d'inhumanité veux-tu parler?

--Le premier, frère, répliqua le Kralievitch, ce fut quand il arriva deux
indigents, demandant pour aliments du pain blanc, et pour boisson du vin
vermeil; mais toi tu leur dis: Loin d'ici, vil rebut, n'allez pas souiller
mon vin devant ces seigneurs. J'éprouvai de la compassion, bey, pour ces
indigents; je les pris tous deux, je les emmenai au bazar, et après
leur avoir fait manger du pain blanc et boire du vin vermeil, je leur fis
tailler des habits de bel écarlate, de bel écarlate et de soie verte,
puis je les renvoyai à ta maison; pour moi, bey, j'étais à l'écart
regardant comment tu les recevrais cette fois. Tu les pris alors, les deux
indigents, l'un par la main droite, l'autre par la main gauche, tu les
conduisis dans la maison et les fis asseoir en leur disant: Mangez et
buvez, mes jeunes seigneurs.

«L'autre acte d'inhumanité, bey, le voici: il y avait là d'anciens
gentilshommes, qui avaient perdu leurs biens, ils étaient vêtus
d'écarlate usé, tu les mis au bas bout de la table. Les nouveaux
seigneurs qui étaient là, ayant acquis récemment du bien, et qui avaient
des habits neufs, ceux-là tu les plaças au haut bout, tu leur servis du
vin et de la rakia, et les traitas avec distinction.

«Le troisième acte d'inhumanité, bey, c'est qu'ayant et ton père et ta
mère, aucun des deux n'était à table, pour y boire la première coupe de
vin.»


VII

MARKO KRALIEVITCH ET ALIL-AGA.

Deux pobratimes traversaient à cheval la belle ville de Tzarigrad: l'un
était Marko Kralievitch, et l'autre le bey Kostadin. Or Marko se mit à
dire: «Mon frère, bey Kostadin, voici que je sors de Tzarigrad: il se
pourrait que je rencontrasse un importun qui me défiât au combat, aussi
veux-je feindre d'être gravement malade, d'un dangereux mal, la terrible
dyssenterie.» Marko donc prit l'air d'un malade sans maladie, mais par
grande prudence, il se pencha sur le bon Charatz, jusqu'à toucher la
selle, et ainsi sortit de Tzarigrad.

Marko fit une bonne rencontre, celle d'Alil-Aga, l'homme du sultan,
suivi de trente janissaires; et l'aga dit à Marko: «O héros, Marko
Kralievitch, viens nous mesurer, lancer des flèches; et si Dieu et la
fortune le veulent et qu'aujourd'hui tu tires mieux que moi, je t'abandonne
ma blanche maison et les richesses qu'elle renferme, avec la Turque, ma
fidèle épouse. Si c'est moi qui sur toi l'emporte, je ne demande ni ta
maison ni ta femme, je veux aussitôt te pendre, et devenir maître
du vaillant Charatz.» Mais voici ce que lui répondit le Kralievitch:
«Laisse-moi en paix, Turc maudit, ce n'est pas à moi d'aller jouter avec
toi, moi qui suis pris d'un mal dangereux, la terrible dyssenterie; je ne
puis même me tenir à cheval, comment irais-je tirer des flèches.» Mais
le Turc ne se décourage point; il saisit Marko par le pan droit de son
dolman; Marko tire un couteau de sa ceinture, et coupe le pan droit du
dolman: «Va-t'en, misérable (lui crie-t-il), et sois maudit.» Mais le
Turc ne se décourage point, et il saisit le pan gauche du dolman;
Marko tire le couteau de sa ceinture, et coupe le vêtement: «Va-t'en,
misérable, que Dieu t'extermine!» Le Turc ne veut encore en démordre, et
saisit la bride de Charatz, la bride de la main droite, et de la gauche la
poitrine de Marko. Le héros s'emporte comme un feu ardent: il se dresse
sur le vaillant Charatz, en lui serrant court la bride, tant que Charatz
danse comme un furieux, et que cheval et cavalier bondissent; puis il
appelle le bey Kostadin: «Cours, frère, à ma maison, et apporte-moi une
flèche tartare, garnie de neuf plumes de faucon; pour moi, je vais avec
l'aga, chez le kadi, afin que dans son tribunal il confirme notre accord et
que plus tard il n'y ait point de querelle.»

Le bey s'éloigne, et Marko se rend avec l'aga chez le kadi. En entrant,
Alil-Aga, l'homme du sultan, ôte ses pantoufles, et va s'asseoir près du
kadi, auquel il glisse douze ducats sous les genoux. «Efendi, voici des
ducats, ne juge point en faveur de Marko.» Mais Marko comprenait le turc;
il n'avait point de ducats, mettant donc sa masse au travers de ses genoux:
«Écoute, dit-il, Kadi-Efendi, rends-moi une juste sentence, car tu vois
cette masse aux noeuds dorés; si j'allais t'en frapper, il ne te faudrait
plus d'emplâtre, tu oublierais aussi ton tribunal, et tu ne verrais plus
de ducats.» Un frisson s'empare de l'Efendi, à voir la masse aux noeuds
dorés, il rend sa sentence, tandis que les mains lui tremblent.

Quand ils partirent pour le _meidan_, l'aga avait trente janissaires, et
Marko n'était suivi de personne, que de quelques Grecs et Bulgares. En
arrivant, Alil-Aga dit à Marko: «Deli-Bacha, allons, tire le premier,
tu te glorifies d'être un guerrier vaillant; tu te vantes, dans le Divan
impérial, de percer une pièce d'or, tandis qu'elle fend l'air.»--«Oui,
Turc, lui répond le Kralievitch, je suis un guerrier vaillant; mais tu as
le pas sur moi, car à vous appartient la seigneurie et l'empire; et pour
la joute, tu as le pas sur moi, car c'est toi qui m'as défié; tire donc
le premier.»

Le Turc décoche une blanche flèche, il la décoche, puis on mesure la
distance, elle avait franchi cent vingt _archines_; Marko tire une blanche
flèche, et l'envoie à deux cents archines[A]. Là-dessus Kostadin arrive,
apportant la flèche tartare, garnie de neuf plumes de faucon. Marko la
décoche, et le trait s'enfonce dans la poussière et la brume, où les
yeux ne peuvent pas la suivre, et comment mesurer la distance en archines!
Le Turc commence à fondre en larmes, et à implorer Marko: «Mon frère
en Dieu, Marko Kralievitch, par le Dieu très-haut et par saint Jean, par
votre belle religion! à toi ma blanche maison, et la Turque, mon
épouse fidèle, mais grâce, frère, ne me pends point.--Le Dieu vivant
t'anéantisse, Turc! comment m'appelles-tu frère, toi qui me donnes ta
femme? Mais de ta femme je n'ai pas besoin. Ce n'est point chez nous comme
chez les Turcs, la femme d'autrui est comme une soeur. J'ai dans ma maison
une épouse fidèle, Iélitza, une noble dame; et je te pardonnerais tout,
frère, si tu n'avais gâté mon dolman, il faut que tu me donnes trois
charges d'or, pour que je fasse réparer les pans de mon habit.» Le Turc
saute de joie et de ravissement, il entoure de ses bras le Kralievitch, il
le baise, puis l'emmène à sa riche maison.

[Note A: L'épreuve se renouvelle deux fois encore, toujours à l'honneur
de Marko.]

Là pendant trois jours il le fêta, lui donna les trois charges, et la
dame, en cadeau, ajouta une chemise brochée d'or, et avec la chemise un
mouchoir broché d'argent; puis il lui donna ses trente janissaires, pour
l'accompagner jusqu'à sa maison. Et de ce jour, ils gardèrent (ensemble)
le pays pour l'illustre tzar. Partout où il y avait une attaque sur la
frontière, Alil-Aga la repoussait avec Marko; partout où se prenaient des
cités, c'était Alil-Aga qui s'en emparait avec Marko.


VIII

MARKO KRALIEVITCH ET LA FILLE DU ROI DES MAURES.

La mère de Marko Kralievitch lui demandait: «Comment, mon fils, bâtis-tu
tant de pieux édifices? As-tu donc commis de si grands péchés envers
Dieu, ou acquis tant de biens sans peine?--Ma vieille mère, lui répondit
Marko de Prilip, un jour que j'étais dans le pays des Maures[17], je me
levai de bonne heure pour aller à la citerne y abreuver mon Charatz. Or,
quand j'arrivai à la citerne, il y avait là douze Maures. Je voulus,
avant mon tour abreuver Charatz, mais ils s'y opposèrent, et une querelle,
ma mère, s'éleva entre nous. Ayant pris ma masse, j'en frappai un noir
Arabe, moi un seul, et les onze autres me (frappèrent); moi deux et les
dix autres me (frappèrent)[A]. Les six (restant) vinrent à bout de moi,
me lièrent les mains derrière le dos, et me menèrent au roi des Maures.
Le roi me fit jeter au fond d'un cachot, et j'y languis pendant sept ans.
Quand l'été était venu, ou quand l'hiver était arrivé, par ceci seul
je le savais: c'est quand les filles jouant avec des balles de neige, m'en
lançaient, ou en été se jetaient des rameaux de basilic. Lorsque la
huitième année commença, ce n'était plus la prison qui me pesait, mais
j'étais tourmenté par la fille du roi des Maures qui, venant soir et
matin, me criait par le soupirail du cachot: «Ne te laisse point pourrir,
Marko, dans ta prison, mais engage-moi solennellement ta foi, que tu me
prendras pour femme, et je te délivrerai de prison; je tirerai ton bon
Charatz de la cave (où il est enfermé), et je prendrai des jaunes ducats,
autant, pauvre Marko, que tu pourras le désirer.» Me voyant, ma mère,
dans cette nécessité, j'ôtai mon bonnet, le plaçai sur mes genoux,
puis je jurai (m'adressant) à ce bonnet: Sur ma foi! je ne t'abandonnerai
point; sur ma foi! je ne te tromperai pas, et le soleil manquant à
la sienne, n'échauffât-il plus (la terre), hiver comme été, je ne
manquerai point à ma foi. Ainsi la Mauresque crut que c'était à elle que
j'avais fait ce serment.

[Note A: Ainsi jusqu'à six.]

«Un soir, la nuit tombée, elle m'ouvrit la porte du cachot, me fit
sortir, et m'amena l'ardent Charatz, et pour elle un meilleur coursier
encore: tous deux avec des bissacs pleins de ducats. Elle m'apporta un
sabre forgé, et montés sur nos chevaux, nous partîmes et traversâmes
le pays des Maures. Un matin, le jour se levait, je m'étais assis pour
reposer quand la fille maure me saisit et m'entoura de ses noirs bras.
Lorsque je vis, ma mère, ce noir visage avec ces dents blanches, cela me
fit horreur. Je tirai mon sabre, et l'en frappai à la ceinture, tant que
le sabre la traversa, je remontai sur mon Charatz pendant que la tête
de la Mauresque parlait encore (disant): «Mon frère en Dieu, Marko
Kralievitch, ne m'abandonne pas! Voilà comment, ma mère, j'ai péché
envers Dieu, et pourquoi du grand bien que j'ai acquis, je fais bâtir tant
de pieux édifices.»


IX

MARKO VA A LA CHASSE AVEC LES TURCS.

Murad, le vizir, s'en va à la chasse dans la verte montagne, avec ses
douze braves[18], et, en treizième, Marko Kralievitch. Depuis trois jours
ils chassaient, et n'avaient pu faire de capture, quand le destin les
conduisit dans la forêt, au bord d'un lac aux eaux vertes, ou nageaient
des canards aux ailes d'or. Le vizir lâche un faucon pour qu'il prenne un
canard; mais l'oiseau, sans perdre un instant, part et s'élève jusqu'aux
nues, et le faucon sur un vert sapin se pose.

«Vizir, dit alors Marko Kralievitch, m'est-il permis de lâcher mon
faucon, pour qu'il prenne le canard aux ailes d'or?» Et Murad, le vizir,
lui répond: «Cela t'est permis; pourquoi non, Marko?» Marko lâche son
faucon, qui s'essore jusqu'aux nues, lie le canard aux ailes d'or, puis
vient avec lui se poser sur le vert sapin. Quand le faucon du vizir vit
cela, il en éprouva un vif dépit. Or, il avait une vilaine habitude, de
prendre aux autres leur gibier. Il va s'abattre près du faucon de Marko,
et veut lui enlever le canard aux ailes d'or. Mais l'oiseau avait la tête
chaude, tout comme l'avait son maître: au lieu de céder le canard, il
déchire le faucon du vizir, et en disperse les plumes grises. Quand Murad,
le vizir, vit cela, il entra dans une violente colère, et, saisissant le
faucon de Marko, il le frappe contre le sapin et lui brise l'aile droite;
après quoi il s'en retourne par la verte forêt, suivi de ses douze
braves.

Le faucon blessé gémit, comme dans les rochers un serpent en colère.
Marko prend l'oiseau, et commence à lui bander l'aile en disant d'une voix
courroucée: «C'est une dure chose, mon faucon, et pour moi et pour toi,
d'aller en chasse avec les Turcs sans les Serbes, d'aller en chasse et de
partager leurs méfaits!»

Quand Marko eut bandé l'aile de l'oiseau, il sauta sur le dos de Charatz,
et le lança à travers la noire forêt. Charatz allait comme la Vila des
montagnes, vite il allait, il dévorait l'espace, et loin il parvint. En un
instant, ils furent au bord de la noire montagne[19], et découvrirent dans
la plaine le vizir avec ses douze braves.

Murad, le vizir, se retourna, et, apercevant Marko Kralievitch, il dit à
ses hommes: «Enfants, mes douze braves, voyez-vous ce nuage de poussière
sous la montagne. Dans cette poussière est Marko Kralievitch. Avec quelle
rage il a poussé Charatz! Dieu le sait, cela pourra mal tourner.» En ce
moment, Marko les atteint; il tire le sabre pendu le long de sa cuisse,
et fond sur le vizir. Les soldats s'enfuient par la plaine, comme des
corneilles devant un milan dans un bois d'épines. Marko atteint Murad et
lui abat la tête, puis, des douze soldats, il vous en fait vingt-quatre.
Il commence alors à réfléchir, s'il se rendra près du tzar, à
Andrinople, ou à Prilip, dans sa blanche maison. Tout bien pesé, il se
dit: «Mieux vaut aller trouver le tzar à Andrinople, et lui dire ce que
j'ai fait, que de laisser les Turcs auprès de lui m'accuser.»

Quand Marko arriva à Andrinople et qu'il entra dans le Divan, en présence
du sultan, ses yeux étaient ardents comme ceux d'un loup affamé dans la
forêt, et ses regards semblaient l'éclair qui brille. Le tzar souverain
lui demande: «Mon cher fils, Marko Kralievitch, qui t'a mis en si violente
colère? Est-ce qu'il ne le reste plus d'argent?» Et Marko commence son
récit; il dit au tzar comment tout s'est passé. Quand il eut ouï ce
discours, le sultan partit d'un éclat de rire, puis: «Bravo, Marko, mon
cher fils, dit-il; si tu n'avais agi ainsi, je ne t'aurais plus appelé mon
fils. Tout Turc peut être vizir, mais de brave pareil à Marko, il n'y
en a pas.» Ensuite il fouille dans sa poche de soie et, en tirant mille
ducats, il les donne à Marko Kralievitch: «Prends ceci, mon fils, et
va-t'en boire du vin.» Marko prend les mille ducats et quitte le Divan
impérial; mais ce n'était pas pour qu'il bût du vin que le sultan
lui donnait des ducats, c'était pour qu'il s'ôtât de ses yeux, car la
colère de Marko était terrible.


X

MARKO KRALIEVITCH LABOUREUR.

Marko Kralievitch buvait du vin avec la vieille Euphrosine, sa mère, et,
lorsqu'ils eurent bu à satiété, sa mère commença à lui dire: «Marko,
mon fils, laisse là les aventures[20]; car le mal ne peut amener du bien,
et ta vieille mère est lasse de laver des vêtements ensanglantés; prends
une charrue et des boeufs, laboure et montagne et vallée, puis sème, mon
fils, du blanc froment, afin de nous nourrir tous les deux.»

Marko obéit à sa mère; il prend une charrue et des boeufs; mais, au lieu
de montagne ou de vallée, c'est le grand chemin qu'il laboure. Par là
passent des janissaires turcs, conduisant trois charges d'or, et ils disent
à Marko: «Laisse, ne laboure point les chemins.--Laissez, vous autres
Turcs, ne vous inquiétez point si je laboure.--Cesse, Marko, de labourer
les chemins.--Allons, Turcs, que vous fait que je laboure? Et, quand cela
ennuya Marko, il laissa et boeufs et charrue et tua les janissaires turcs;
puis, prenant les trois charges d'or, il les porte à sa vieille mère:
«Voilà, dit-il, ce que je t'ai labouré aujourd'hui.»


XI

MORT DE MARKO KRALIEVITCH.

Marko Kralievitch était parti de bonne heure, un dimanche; avant le lever
du soleil, il était au pied du mont Ourvina. Tandis qu'il le gravissait,
Charatz, sous lui, commença à glisser, à glisser et à verser des
larmes. Cela causa à Marko un grand trouble: «Qu'est cela, Charatz?
dit-il; qu'est-ce, mon bon cheval? Voilà cent cinquante années que
nous sommes ensemble; jamais encore tu n'avais bronché, et voilà que tu
commences à broncher et à verser des larmes! Dieu le sait, il n'arrivera
rien de bon; il va y aller de quelque tête, soit de la tienne, ou de la
mienne.»

Marko ainsi discourait, quand la Vila s'écrie du milieu de la montagne,
appelant Marko: «Mon frère, dit-elle, Marko Kralievitch, sais-tu pourquoi
ton cheval bronche? Charatz s'afflige sur son maître, car vous allez
bientôt vous séparer.» Mais Marko répond, à la Vila: «Blanche Vila,
puisse ton gosier devenir muet! Comment pourrais-je me séparer de Charatz,
quand j'ai parcouru la terre à ses côtés, que je l'ai visitée de l'est
à l'ouest, et qu'il ne s'y trouve point un meilleur coursier ni un héros
qui l'emporte sur moi? Je ne pense point quitter Charatz tant que ma tête
sera sur mes épaules.--Mon frère, reprend la blanche Vila, personne ne
t'enlèvera Charatz; et pour toi, tu ne peux mourir, ni de la main d'un
guerrier, ni sous les coups du sabre tranchant, de la massue ou de la
lance de guerre; car tu ne crains sur la terre aucun guerrier. Mais tu
dois mourir, Marko, de la main de Dieu, l'antique tueur. Si tu ne veux
me croire, quand tu seras au sommet de la montagne, regarde de droite à
gauche; tu verras deux pins élancés, qui surpassent en hauteur la forêt
que pare leur vert feuillage. Entre eux est une fontaine. Pousse de ce
côté Charatz, et, mettant pied à terre, attache-le à un des pins;
ensuite penche-toi au-dessus de la fontaine, et dans l'eau tu apercevras
ton visage, et tu verras quand tu dois mourir.»

Marko obéit à la Vila. Quand il fut au sommet de la montagne, il tourna
ses regards de droite à gauche et aperçut les deux pins élancés, qui
surpassaient en hauteur la forêt, que parait leur vert feuillage. Il
poussa de ce côté son cheval, et, mettant pied à terre, il l'attacha à
un des pins; après quoi il se pencha au-dessus de la fontaine, et, dans
l'eau, considéra son visage; et, quand il eut considéré son visage, il
connut quand il devait mourir, et, versant des pleurs, il se mit à
dire: «Monde menteur! ô ma belle fleur! tu étais beau, et moi, je t'ai
parcouru peu de temps! peu de temps: trois cents années! Le moment est
venu où je vais me séparer du monde.»

Marko alors tire son sabre de sa ceinture, et s'avance vers son cheval, et
d'un coup abat la tête de Charatz, de crainte qu'il ne tombe aux mains
des Turcs, et qu'il ne fit pour eux la corvée et ne portât l'eau dans
les seaux; et, quand il eut ainsi tué son cheval, il l'enterra mieux qu'il
n'avait enterré son frère André.

Il brisa en quatre son sabre tranchant, de peur qu'il ne tombât aux mains
des Turcs, et qu'ils ne s'enorgueillissent en portant ce qui leur serait
resté de Marko, et que les chrétiens ne le maudissent. Son sabre
tranchant brisé, il rompit en sept sa lance de guerre et la jeta dans les
branches des pins; puis, de la main droite, saisissant sa masse noueuse, il
la précipita du haut de l'Ourvina dans la mer grise et profonde, en disant
ces mots: «Alors que cette masse sortira de la mer, tous les enfants (à
naître) seront nés!»

Quand Marko se fut ainsi défait de ses armes, il tira de sa ceinture un
papier où rien n'était écrit, et il traça cette lettre: «Quiconque,
passant par l'Ourvina, arrivera à la fraîche fontaine entre les pins et y
trouvera le hardi Marko, qu'il sache que Marko est mort. Sur lui sont trois
mesures d'or, et quel or! tous jaunes ducats. Je lui en accorde une mesure,
afin qu'il ensevelisse mon corps; (j'en donne) une autre mesure pour orner
les églises, et la troisième aux manchots et aux aveugles, afin que les
aveugles aillent par le monde et qu'ils chantent et célèbrent Marko.»
La lettre terminée, il la plaça sur une branche de pin, où on pouvait
l'apercevoir du chemin, et, ayant jeté l'encrier d'or dans la fontaine,
il ôta son dolman vert; l'étendit sur l'herbe en-dessous d'un pin; se
signant, il s'assit sur le dolman, rabattit le bonnet de martre sur ses
yeux, se coucha et ne se releva plus.

Marko mort resta au bord de la source, de jour en jour toute une semaine.
Quiconque par le chemin passait et voyait Marko Kralievitch le croyait
endormi et faisait un long détour, de peur de l'éveiller. Où est le
bonheur, là aussi est le malheur, et, là où est le malheur, il y a aussi
du bonheur; et ce fut une bonne fortune qui amena l'igoumène Vaço, de la
blanche église de Vilindar, sur la sainte montagne[21], avec son diacre
Isaïe. Quand l'igoumène aperçut Marko, il fit signe de la main au
diacre: «Doucement, mon fils (dit-il), de crainte que tu ne le réveilles;
car Marko, troublé dans son sommeil, est enclin au mal, et il pourrait
nous tuer tous les deux.» Pourtant le moine, le regardant dormir, vit
au-dessus de lui la lettre, et il la parcourut, et la lettre lui apprit
que Marko était mort. Alors il descendit de cheval et toucha le hardi
guerrier, mais il y avait longtemps qu'il n'était plus. Les larmes coulent
des yeux de l'igoumène Vaço, tant il regrette Marko. Il lui ôte sa
ceinture avec les trois mesures d'or, et l'attache autour de son corps.
Puis, songeant où il enterrera Marko, il prend cette résolution. Sur son
cheval il charge le corps sans vie, et le porte sur le rivage de la mer.
Avec lui il s'assied dans une barque, le conduit droit à la montagne
sainte, et le transporte à l'église de Vilindar. Là il lit sur Marko
les prières qui conviennent à un mort, puis dépose le corps en terre au
milieu de la blanche église. Là où le vieillard avait enseveli Marko, il
ne lui éleva aucun monument, afin que l'on ne reconnût point sa tombe et
que ses ennemis ne pussent y exercer de vengeance.


XII

LA SOEUR DU CAPITAINE LÉKA.

_Analyse_[A].

[Note A: Ce poëme a 570 vers. Le défaut d'espace ne me permet d'en donner
que l'_analyse_, et me force aussi d'omettre les treize autres chants
concernant Marko Kralievitch, et que j'avais tous traduits ou analysés,
dans le désir de faire connaître complétement ce personnage poétique.]

1-14. Depuis que le monde est monde, on n'a pas vu une merveille pareille
à la jeune Roçanda, soeur du capitaine Léka de Prizren. Par toute la
terre, dans le pays des Turcs comme dans celui des Giaours, il n'y a pas
une femme, ni blanche Turque, ni Valaque, ni svelte Latine, qui approche
d'elle pour la beauté. Elle l'emporte même sur la Vila des montagnes.

15. La jeune fille a quinze ans; on dit qu'elle a été élevée dans une
cage et qu'elle n'a encore vu ni le soleil, ni la lune. Le bruit de sa
merveilleuse beauté s'étant répandu de bouche en bouche dans le monde
arrive à Prilip, aux oreilles de Marko Kralievitch, qui pense que ce
serait là pour lui une épouse, et qu'en Léka il aurait un digne ami,
avec qui il pourrait boire du vin et s'entretenir comme on fait entre
seigneurs. Il appelle donc sa soeur et l'invite à lui préparer ses plus
beaux habits, promettant qu'il la mariera lorsqu'il aura ramené chez
lui Roçanda comme sa femme. En effet, Marko revêt un brillant costume,
longuement et pompeusement décrit, et, avant de se mettre en selle, il
boit un seau de vin, tandis qu'on en fait avaler la même mesure à
son cheval, après quoi bête et cavalier deviennent «couleur de sang
jusqu'aux oreilles.»

66. Le héros part et se dirige vers l'habitation de son pobratime, le
voïvode Miloch, qui, l'apercevant de loin dans la campagne, envoie à sa
rencontre ses serviteurs, mais en leur recommandant de le saluer et de
ne prendre la bride de son cheval que lorsqu'il sera dans la cour de la
maison, «car Marko pourrait être en colère ou ivre, et leur faire passer
son cheval sur le ventre.»

100. Les deux amis s'embrassent, et Marko, refusant l'invitation qui
lui est faite par Miloch, de monter dans les appartements, lui raconte
longuement, et dans les mêmes vers, identiquement, qui ouvrent le poëme,
les merveilles de la jeune Roçanda, et l'invite à en venir aussi, pour
son propre compte, briguer la main, annonçant l'intention d'emmener un
troisième ami commun, Relia l'Ailé (_Krilati_), qui partagera aussi la
chance: «L'un sera l'alerte fiancé, les deux autres les paranymphes,
et tous les amis de Léka. Miloch s'équipe non moins magnifiquement,
et après avoir dépeint sa haute stature et ses larges épaules, sur
lesquelles tombent de fines et noires moustaches. «Heureuse, s'écrie le
poëte, celle qui le prendra!»

167. Plus beau cependant est encore Rélia, que les deux compagnons
prennent ensuite dans sa demeure, et qui n'est pas moins enchanté de
courir cette aventure.

193. La route suivie par les trois amis est minutieusement décrite. Ils
arrivent enfin en vue de Prizren, au pied de la haute montagne du Chara.
Léka, le capitaine, les aperçoit de loin au moyen de sa lunette, et
reconnaît les trois voïvodes serbes. Étonné, et même un peu effrayé,
craignant que la guerre n'ait éclaté dans le pays, il envoie ses
serviteurs au-devant d'eux. Il sort lui-même à leur rencontre dans
la cour de la maison. «Ils ouvrent les bras et se baisent au visage,
s'enquièrent de leur santé de braves, se prennent par leurs blanches
mains et montent dans les appartements.»

236-263. Marko, qui ne connaissait pas l'étonnement ni la honte, éprouve
ces deux sentiments à la vue du luxe qui éclate dans la décoration et
l'ameublement, où tout est or et argent, soie et velours. Il remarque
particulièrement la coupe de Léka, contenant neuf _litras_.

264. Le festin commence aussitôt, et se renouvelle du dimanche jusqu'au
dimanche suivant, sans qu'aucun des trois voïvodes ose mentionner l'objet
de leur visite. Enfin, Marko se décide à marquer son étonnement au
capitaine, de ce qu'il ne montre pas plus de curiosité. «A quoi bon?
répond Léka. Nous buvons du vin vermeil; vous êtes venus chez moi,
demain j'irai chez vous.» Marko alors est bien obligé de se déclarer,
après avoir rapporté les bruits qui courent sur la merveilleuse beauté
de la jeune Roçanda. «Donne ta soeur, dit-il, à l'un de nous, choisis
pour beau-frère celui que tu voudras. Que l'un soit l'alerte fiancé, les
deux autres seront les paranymphes, et tous trois nous serons tes amis.»

331. A cette proposition, Léka répond d'assez mauvaise humeur que ce
qu'on dit de la beauté de sa soeur est vrai, mais que c'est une fille
fière, qui n'a pas la moindre déférence pour lui. Elle a déjà
repoussé soixante-quatorze prétendants; il n'ose accepter en son nom
l'anneau des fiançailles, de crainte d'un nouveau refus.

353. Là-dessus, Marko part d'un éclat de rire: «Je te jure,
s'écrie-t-il, par Dieu et par la foi, que si elle était à moi à Prilip,
et qu'elle ne voulût point m'obéir, je lui couperais les mains ou je lui
arracherais les yeux!» Puis il propose à Léka, s'il redoute sa soeur,
d'inviter celle-ci à venir et à choisir parmi les trois voïvodes,
promettant de nouveau qu'il n'y aura pas de jalousie envers le préféré.

378. Sans répliquer un mot, le capitaine monte en hâte dans les
appartements supérieurs, et invite en effet «la fière Roçanda» à
descendre pour faire son choix. Les quatre convives sont à attendre, quand
«voici une troupe de jeunes filles, au milieu desquelles est Roçanda,
et au moment qu'elle entre, le _tchardak_ resplendit de ses magnifiques
habits, de sa taille et de son visage. Les trois voïvodes serbes jetèrent
les yeux sur elle, puis ils les baissèrent de honte, ils eurent vraiment
honte devant Roçanda. Marko avait vu bien des merveilles, il avait vu
les Vilas dans la montagne et en avait eu pour amies; jamais il n'avait eu
peur, jamais il n'avait ressenti la honte, et voici que Marko s'émerveille
à la vue de Roçanda, et que, devant Léka éprouvant quelque honte, ses
yeux se baissent vers la terre noire.» Léka regarde sa soeur, il regarde
les voïvodes, attendant que l'un des héros adresse la parole, soit à
lui, soit à la svelte jeune fille. Voyant enfin que nul d'entre eux ne
se décide à parler, il s'adresse à sa soeur et l'engage à choisir un
époux parmi les trois voïvodes, dont il fait successivement un prolixe
éloge.

444. Mais Roçanda répond à ce discours par un autre encore plus long et
fort insultant, il est vrai, pour les trois prétendants: Marko n'est qu'un
courtisan des Turcs, qui n'aura point de prières sur sa tombe. Miloch a
été enfanté et allaité par une jument, c'est pour cela qu'il est si
fort et si haut de taille. Quant à Rélia, c'est pire encore: «Où est,
dit-elle à son frère, ta raison? puisses-tu la perdre! Où est ta langue?
puisse-t-elle devenir muette! Que ne demandes-tu, frère, à Rélia de
quelle famille il est, quel est son père et quelle est sa mère? Les gens
racontent et j'ai ouï dire qu'il n'est qu'un bâtard; on l'a trouvé un
matin dans la rue, et une Tzigane[22] l'a allaité.» Bref, elle termine en
refusant d'épouser aucun des trois prétendants, puis elle sort.

495. Les braves, en se regardant, rougissent de colère et pâlissent de
honte. Marko «s'allume comme un feu vivant,» et, prenant son sabre, il en
veut couper la tête à Léka. Mais Miloch le retient: «Voudrais-tu, lui
dit-il, ôter la vie à un frère qui nous a si bien reçus, et cela à
cause d'une vilaine pécore?»

509. Marko, revenu à lui, laisse son sabre aux mains de Miloch, et,
saisissant son poignard, il s'élance au dehors. En bas de la maison,
trouvant Roçanda entourée de ses femmes, et joignant la ruse à la
férocité, il la prie de s'avancer seule et de lui montrer son visage,
qu'il n'a pu bien voir encore, dans le trouble où il était afin qu'il
puisse plus tard en donner des nouvelles à sa soeur.

531. La jeune fille écarte les femmes, se retourne et montre son visage.
«Vois, dit-elle, Marko, et regarde Rosa.» Transporté de rage, Marko
s'élance et fait un bond en avant. Il saisit la jeune fille par la main,
et tirant de la ceinture son poignard tranchant, il lui coupe le bras
droit, le bras jusqu'à l'épaule; il lui met la main droite dans la
gauche, puis, de son poignard, lui arrachant les yeux, il les met dans un
mouchoir de soie, qu'il lui jette dans le sein, en lui disant: «Choisis à
présent, jeune Roçanda, choisis celui qui te plaira, ou le courtisan des
Turcs, ou Miloch né d'une jument, ou Rélia le bâtard.»

550. Roçanda pousse un gémissement qui s'entend au loin, et elle appelle
son frère au secours. Mais Léka «reste muet, comme une pierre froide,»
n'osant rien dire, de peur d'être aussi immolé. «Venez, frères, crie
Marko à ses deux amis, apportez-moi mon sabre; il est temps de partir.»
Ils sautent, en effet, du tchardak à terre, et quand Marko a son sabre
entre les mains, le poëte termine ainsi froidement son récit: «Ils
s'élancèrent sur leurs bons chevaux et prirent leur course par la vaste
plaine; Léka demeura comme une pierre froide, et Roçanda poussant des
gémissements de douleur.»




NOTES


I. [Note 1: Les Merniavtchevitch, c'était Voukachine et ses deux frères,
Ougliécha et Goiko. «Voukachine Merniavtchévitch résidait à Prichtina,
et son autorité s'étendait sur tous les pays environnants; il avait
donné à son frère Ougliécha le titre de despote, avec le commandement
de Drama, de Serres et des lieux avoisinants jusqu'à Salonique» (_Istoria
Tzèrne Gore, napisao Milakovitch_, 1856, page 20.)]

I. [Note 2: Ouroch V (le dixième des Nemanitch), que la légende
représente comme un enfant, était déjà, du vivant de son père Douchan,
marié à une princesse Valaque, Hélène et avait le commandement de la
vieille Serbie, avec le titre de roi.]

I. [Note 3: _Le tzar défunt_, c'est Douchan le Fort (_Silni_).]

I. [Note 4: Le texte porte: _Starostavné Knigué_ livres anciennement
composés, mais d'après une leçon que propose l'éditeur (_Dictionnaire
serbe_, p. 713), je lis Tzarostavné, (lettres) impériales, ce qui offre
un sens plus convenable.]

I. [Note 5: _Za iounatchko se pitayou zdravlié_, littéralement, ils
s'enquièrent (l'un à l'autre) de leur santé de braves, expression qui
revient constamment.]

I. [Note 6: _Chetcher vyou, a rakiou piyou_ Aujourd'hui encore c'est
l'étiquette parmi les Serbes, d'offrir à tout visiteur la confiture et
l'eau-de-vie de prune (_chlivovitza_), ou le café, avec le tchibouk.]

II. [Note 7: Les Vilas sont des êtres surnaturels, à l'existence desquels
le peuple croit encore aujourd'hui, mais sans se faire d'elles une idée
bien exacte. Au physique cependant on se les représente sous la forme de
jeunes filles vêtues de robes blanches, aux longs cheveux flottant sur les
épaules, et qui habitent au bord des eaux dans les lieux les plus reculés
des forêts et des montagnes. Leur principal attribut paraît être la
connaissance des simples, et par là de l'art médical. Elles figurent
aussi bien, quoique plus rarement dans les contes (non versifiés), que
dans les chants, et paraissent certainement être un reste de la mythologie
slave païenne.]

II. [Note 8: Le nom serbe de cette masse d'armes, garnie de noeuds, est
_bouzdovan_, du turc _bouzdyghan_.]

II. [Note 9: _Zadoujbina_ (de _doucha_, âme), désigne une fondation
religieuse faite, une construction quelconque élevée, une oeuvre pie
accomplie en vue du salut éternel. Les souverains serbes, dépassant
ce qui avait lieu en Occident, ont construit dans ce but une multitude
d'églises et de monastères, dont plusieurs subsistent encore. La
fondation de _Ravanitza_ par Lazare est, entre autres, le sujet d'un chant
(t. II, n° 35) Ses restes qui y avaient été d'abord déposés en ont
été enlevés depuis et transportés au couvent de Krouchedol en Sirmie.]

IV. [Note 10: Les gens de noces, conviés, _svat_. Les noces serbes se
font avec un cérémonial tout particulier, et celui qui est décrit ici ne
s'éloigne point des coutumes actuelles. Au jour fixé, le fiancé se rend
avec les personnes des deux sexes qu'il a invitées, et qui portent le
nom de _svat_, à la maison de l'épousée; il est assisté d'un _koum_ ou
parrain, d'un _stari svat_ ou ancien des invités, qui servent de témoins,
et d'un _dévèr_, ou paranymphe (il peut être marié, c'est pourquoi
je ne dis pas garçon de noce), qui reçoit l'épousée des mains de ses
parents, et ne doit point la quitter jusqu'à l'arrivée dans la maison
conjugale. L'usage en effet interdit absolument à ses parents d'assister
au mariage, et ils ne revoient d'ordinaire leur fille que huit jours
après. Cette prohibition va plus loin: elle s'étend jusqu'aux couches,
dans lesquelles une mère ne saurait assister sa fille. Quand on demande
aux Serbes la raison d'usages aussi singuliers (pour nous, du moins),
ils n'ont d'autre réponse que celle-ci: «Ce serait une honte (d'agir
autrement).»]

IV. [Note 11: Il ne faut pas s'étonner de voir figurer ici le doge de
Venise. Cette ville (en serbe, _Mlétzi_), par suite de ses rapports
avec la Dalmatie et le Montenégro, était bien connue dans tous les pays
serbes, et le long poëme d'Ivan Tzèrnoiévitch roule sur une union entre
une ancienne famille princière du Montenégro et un doge.]

IV. [Note 12: Protégée. Je n'ai su comment rendre le mot _snaha_, qui
marque ici la relation entre la fiancée et le _dévèr_, sous la garde
duquel elle se trouve placée.]

IV. [Note 13: Aujourd'hui encore, mettre la veste _à l'envers_ est la
manière de porter le deuil parmi les paysans.]

V. [Note 14: Il y a sans doute ici confusion entre la Maratza (_Hebrus_
des anciens), sur les bords de laquelle les Serbes perdirent une première
bataille contre les Turcs en 1365, et quelque rivière qui traverse la
plaine de Koçovo. De même, lors de cette bataille, il y avait longtemps
que le roi Voukachine était mort: il avait péri en 1371, assassiné
par un valet, à la suite d'un engagement avec les Turcs. (Davidovitch,
_Istoria Serbskog naroda_, p. 77.)]

V. [Note 15: On connaît assez l'étiquette turque pour comprendre ce que
cette action avait d'outrageant.]

V. [Note 16: _Tzaré pootchimé_. _Pootchim_ signifie quelque chose comme
père d'adoption, ou de choix. C'est le nom que Marko donne ordinairement
au sultan, qui lui répond par celui de _poçinko_, de _sin_ fils. Tous ces
mots, ainsi que celui de _pomaika_ (de _maika_, mère), que l'on rencontre
aussi, et qui sont également intraduisibles, sont dérivés des noms de
parenté avec l'addition de la particule _po_. (Voir _pobratime_, aux notes
de la première partie, page 59.)]

VIII. [Note 17: Le mot _Arapin_ désigne et les Arabes, et les nègres
ou Maures. Il y a sans doute dans ces campagnes lointaines de Marko une
réminiscence historique, car on assure que Bajazet, dans la bataille où
il fut défait par Timour, en 1402, avait parmi ses troupes, vingt mille
auxiliaires serbes.]

IX. [Note 18: _Deli_ (T.), brave, garde du corps, homme d'escorte.]

X. [Note 19: Les pays habités par les Serbes sont en général si montueux
et si boisés, qu'ils distinguent mal les idées de montagne et de forêt,
exprimées à peu près indifféremment toutes deux par les mots _gora_ et
_planina, mons saltosus_.]

X. [Note 20: Aventures, _tchetovanié_. Ce mot s'applique, par exemple,
aux pillages, ou _razzias_, commis réciproquement par les bandes
montenégrines et turques sur le territoire ennemi. Ces bandes s'appellent
_tchétas_.]

XI. [Note 21: La sainte montagne (_sveta gora_) est le mont Athos, couvert,
comme on sait, de couvents fondés par les différentes nations du rit
oriental. Celui de Vilindar, qui appartient encore aujourd'hui aux Serbes,
a été commencé en 1197, par Stefan Nemania.]

XII. [Note 22: Les Tziganes (Bohémiens) sont nombreux en Serbie. Leur nom
est la plus méprisante insulte que l'on puisse adresser à quelqu'un.
Ce qui n'est nullement à mépriser, c'est la beauté de leurs femmes, ou
plutôt des jeunes filles, leur musique sauvage et monotone ne manque pas
d'un charme étrange, et que les Magyars en particulier sentent vivement.]




III

LES HAÏDOUKS


NOTICE

J'ai choisi parmi les _pesmas_ qui concernent les haïdouks, non seulement
les plus intéressantes, mais celles aussi qui sont les plus propres à
faire connaître leur genre de vie, leurs moeurs et l'esprit du métier,
on pourrait presque dire de l'_institution_. Ainsi on les verra déserter
leurs familles et leurs demeures, et s'enfuir dans les montagnes, pour
échapper aux vexations des Turcs; faire leur coup prudemment (on pourrait
employer un autre mot) à l'abri des arbres ou des rochers; venir au
secours de leurs compatriotes opprimés (que d'ailleurs ils ne se faisaient
pas faute de piller, surtout dans les derniers temps); se rassembler vers
la Saint-Georges, «alors que la forêt s'est revêtue de feuilles et la
terre d'herbe et de fleurs, et que les loups hurlent dans la montagne;»
se séparer à la fin de l'automne pour regagner leurs quartiers d'hiver,
tirer vengeance des _yataks_ ou recéleurs qui ont trahi et livré leurs
compagnons; boire toujours «du vin dans la verte forêt,» et s'étudier
à mourir dans les tourments sans se plaindre. Pour faire mieux connaître
encore cette dangereuse confraternité, j'ajouterai quelques détails
empruntés à M. Vouk (_Dictionnaire serbe_, au mot HAIDOUK)

«Notre nation, dit cet écrivain, est persuadée--et elle exprime
cette croyance dans ses chants--que l'existence des haïdouks a été
le résultat de la violence et des injustices des Turcs. Admettons que
quelques-uns d'entre eux le soient devenus sans y être contraints par la
nécessité, poussés par le désir de porter des habits et un équipement
à leur convenance ou d'exercer une vengeance particulière, il n'en est
pas moins hors de doute que plus le pouvoir ottoman a été doux et humain,
moins il y a eu de haïdouks, et plus il s'est montré inique et cruel,
plus leur nombre a été grand, et de là vient qu'il y a eu parfois
parmi eux des gens fort honorables et même, à l'origine de la domination
turque, on a compté dans leurs rangs des seigneurs et des gentilshommes de
distinction.

Il est vrai que beaucoup ne se font point haïdouks dans l'intention de
faire le mal, mais quand une fois un homme, surtout sans éducation, se
sépare de la société et s'affranchit de toute autorité, il est bientôt
entraîné par la contagion de l'exemple, c'est ainsi que les haïdouks
font du mal à leurs compatriotes qui les aiment en comparaison des Turcs
et les plaignent, et c'est encore aujourd'hui faire à un haïdouk la plus
grande injure et le plus mortel outrage, que de le traiter de _lepov_ et de
_pèrjibaba_ (bandit et chauffeur).

Le costume des haïdouks de notre temps en Serbie se composait
généralement de culottes de drap bleu, de bas et de sandales (_opantzi_),
d'un gilet et d'une veste aussi de drap, quelques-uns même portaient un
_dolama_ (longue tunique sans manches), vert ou bleu, et par-dessus le
tout, un manteau. Pour coiffure, ils avaient ou un bonnet conique, ou le
fez, ou les bonnets de soie nommés _kitienkas_, garnis de houppes qui leur
pendaient d'un côté sur l'épaule et qui étaient presque exclusivement
à leur usage. Ils aimaient surtout à porter sur la poitrine une espèce
de plastron (_toka_) en argent, et ceux qui n'avaient pas le moyen de s'en
procurer le remplaçaient par de larges monnaies d'argent. En fait d'armes,
ils avaient chacun un long fusil, deux pistolets et un grand couteau.

«Sous la domination ottomane, il y avait en Serbie, presque dans chaque
district, un officier turc nommé _boulioubacha_, ayant sous ses ordres un
certain nombre de pandours serbes et turcs, et chargés de poursuivre les
haïdouks[A]. Quelquefois, lorsque ceux-ci se montraient en grand nombre et
commettaient des meurtres et des vols fréquents, les Turcs mettaient toute
la population sur pied pour leur donner la chasse. Quand la battue n'avait
point de résultat, les Turcs avaient recours au _teftich_, c'est-à-dire
que quelque fonctionnaire se mettait à parcourir le pays avec un nombre
d'hommes assez considérable, et qu'au moyen de la prison, des coups
et d'amendes, il contraignait les _kmètes_ (chefs des villages) et
les parents des haïdouks à chercher les recéleurs et à capturer les
haïdouks eux-mêmes; mais hors le cas de _teftich_, les parents des
haïdouks aussi bien que leurs femmes et leurs enfants n'étaient
inquiétés par personne, et vivaient au contraire en paix dans leurs
maisons.

[Note A: Ce mode de battue s'est conservé dans la Principauté dont
les lois pénales ont un caractère de sévérité draconienne. Dès que
l'autorité a connaissance d'un haïdouk, ce qui signifie plus qu'un bandit
ordinaire, elle convoque, exactement comme quand il s'agit d'un loup, les
paysans de la localité, quelquefois en très-grand nombre, qui, sous le
commandement du _natchalnik_ ou du capitaine du district, procèdent à
la battue (_haika_). Si le haïdouk, à la première sommation, refuse de
mettre bas les armes et de se rendre, on tire dessus immédiatement.]

Lorsqu'un haïdouk se lasse du métier, il se rend, c'est-à-dire
qu'il mande aux kmètes de lui obtenir du pacha une lettre de pardon
(_bourountia_), après quoi il reparaît en public, et personne dès lors
n'oserait parler en sa présence de ce qu'il a fait étant haïdouk. Dans
cette situation, ils deviennent le plus souvent pandours, car ils ont perdu
l'habitude des travaux agricoles, il n'y a du reste que les fonctions de
kmète qu'ils ne puissent pas remplir.

«Les haïdouks ont de la religion, ils jeûnent et prient Dieu comme tout
le monde, et quand les Turcs en conduisent quelqu'un au pal, et qu'on lui
offre la vie sauve s'il consent à se faire musulman, pour réponse il
injurie Mahomet, en ajoutant. «Bah! est-ce qu'après tout il ne faut pas
mourir!»

«Ils se regardent tous comme de grands héros, aussi ne se fait guère
haïdouk que celui qui peut compter sur soi même. Quand ils sont pris et
qu'on les conduit au supplice, ils chantent à pleine tête pour montrer
qu'ils font peu de cas de la vie.»

J'ajoute que cet article, écrit il y a près de quarante ans (en 1818),
bien que parfois mis au présent, était dès lors de l'histoire.


LES HAÏDOUKS

I

PRÉDRAG ET NÉNAD[1].

Une mère nourrissait deux petits enfants, dans une mauvaise année, dans
un temps de famine, à l'aide de ses mains et de son fuseau. Elle leur
avait donné de beaux noms: à l'un, celui de Prédrag, à l'autre celui de
Nénad[2]. Prédrag grandit, et quand il fut en état de monter un cheval
et de tenir une lance de guerre, il s'enfuit d'auprès de sa vieille mère,
et se rendit dans la montagne parmi les haïdouks, dont il fit le métier
durant trois ans. La mère continua d'élever Nénad, qui ne savait pas
même qu'il eût un frère. Quand Nénad fut devenu grand et capable de
monter un cheval et de porter une lance de guerre, il s'enfuit d'auprès de
sa vieille mère, et se rendit dans la montagne parmi les haïdouks, dont
il fit le métier durant trois ans. C'était un brave, sage et intelligent,
et en toute occasion heureux dans le combat, la bande en fit son capitaine,
et trois ans il la commanda.

Mais le jeune homme en vint à regretter sa mère, et il dit à ses gens:
«Ma troupe, mes chers frères, je suis en peine de ma mère. Venez que
nous partagions le butin, afin que chacun s'en aille chez sa mère.» A
cela la bande aisément se rendit; chacun rapporta tout ce qu'il avait
d'or, en faisant un serment solennel, les uns par leur frère, les autres
par leur soeur (qu'ils n'avaient rien retenu). Et quand ce fut au tour de
Nénad, il dit à ses hommes: «Ma troupe, mes chers frères, je n'ai point
de frère, et je n'ai point de soeur[3], mais j'en jure par le Dieu unique,
que ma main se sèche! que mon bon cheval perde sa crinière! et que mon
sabre tranchant s'émousse! si j'ai rien retenu du butin.»

Le partage ainsi fait, Nénad monta sur son bon cheval, et courut chez sa
mère. La vieille lui fit bon accueil et (suivant la coutume) lui servit
les douceurs[4]. Puis, quand ils furent assis au souper, Nénad ainsi
parla: «Ma vieille, ma chère mère, si ce n'était une honte devant les
hommes, et devant Dieu un péché, je ne dirais point que tu es ma mère:
comment ne m'as-tu point donné de frère, soit un frère ou bien une
chère soeur? Quand j'ai partagé le butin avec ma troupe, chacun m'a fait
un serment solennel, qui par son frère, qui par sa soeur, mais moi, ma
mère (j'ai dû jurer), par moi-même et par mon sabre, et par le bon
cheval qui me porte.--Ne raille point, jeune Nénad, lui répondit en
souriant la vieille: je t'ai donné un frère, Prédrag, que j'ai mis au
monde, et hier encore, il m'est venu de ses nouvelles; il est haïdouk
et fait son séjour dans la verte forêt de Garévitza, et il est le
_harambacha_ de sa troupe.--O ma vieille, ma chère mère! reprit le
jeune Nénad, taille-moi un nouvel habit, tout de drap vert court, et se
confondant avec la forêt, afin que j'aille à la recherche de mon frère,
et que mon violent désir se passe.» Et sa mère lui dit: «C'est folie,
jeune Nénad, car tu vas sottement y perdre la tête.» Mais Nénad
n'écouta point sa mère, et fit comme il lui plaisait: il se tailla
lui-même un habit, tout de drap vert court, et se confondant avec le
feuillage; puis, montant son bon cheval, il partit pour chercher son
frère, et pour que son violent désir se passât.

Nulle part il n'ouvrit la bouche, ni pour cracher, ni pour exciter son
cheval, mais quand il atteignit la forêt, il s'écria, pareil à un faucon
gris: «Garévitza, verte forêt, ne nourris-tu pas un héros Prédrag, mon
frère par la naissance? Ne nourris-tu pas un héros qui pût me réunir
à mon frère?» Prédrag était assis sous un vert sapin, buvant du vin
pourpre, quand il ouït la voix de Nénad, et, s'adressant à ses hommes:
«O ma troupe, mes chers frères, allez vous mettre en embuscade le long
du chemin, guettez ce brave inconnu, mais sans le tuer ni le rançonner,
amenez-le-moi vivant; d'où qu'il soit (je veux le traiter comme) de ma
famille.»

Trente hommes s'éloignèrent, et se placèrent par dix en trois endroits.
Quand Nénad passa devant les dix premiers, nul n'osa sortir à sa
rencontre, sortir, et arrêter son cheval, mais ils se mirent à lui lancer
des flèches. Le jeune homme leur dit: «Ne tirez point, mes frères de la
forêt, et puissiez-vous ne pas être, comme moi, consumés du désir de
retrouver un frère, ce désir qui m'attriste et m'a poussé jusqu'ici.»
Et ceux-là le laissèrent passer en paix. Quand il fut devant les dix
autres, eux aussi lui lancèrent des flèches et Nénad leur dit: «Ne
tirez pas, mes frères de la forêt, et puissiez-vous ne pas être, comme
moi, consumés du désir de retrouver un frère, ce désir qui m'attriste
et m'a poussé jusqu'ici.» Et ceux-là encore le laissèrent passer en
paix. Quand il fut aux dix derniers, et qu'ils lui lancèrent des flèches,
la colère s'empara du jeune Nénad, et il fondit sur les trente braves:
à coups de sabre il tailla en pièces les dix premiers, il écrasa les dix
seconds sous les pieds de son cheval, et dispersa dans la montagne les dix
autres, fuyant, qui dans le bois, qui dans le lit de la fraîche rivière.
La nouvelle en arrive à Prédrag, le héros: «Malheur! que fais-tu là
assis, harambacha Prédrag? Voilà un brave inconnu qui taille en pièces
tes hommes dans la forêt.» Prédrag saute sur ses pieds légers, et,
saisissant son arc et ses flèches, il va se mettre en embuscade au bord
du chemin, et, placé derrière un vert sapin, il jette d'une flèche
(l'inconnu) en bas de son cheval. Dans un endroit fatal il l'a atteint,
dans un endroit fatal, dans son coeur de héros. Nénad gémit comme un
faucon gris, et, en gémissant, il se roule sur son cheval: «Hélas!
héros de la verte forêt, Dieu, frère, t'anéantisse! Que ta main droite
se sèche, dont tu as décoché ta flèche! et que ton oeil droit saute de
son orbite, dont tu m'as visé! Sois consumé de l'ardent désir de voir
ton frère, ce désir qui m'afflige et m'a poussé jusqu'ici, pour mon
malheur et pour que j'y perdisse la vie!» Quand Prédrag ouït ces
paroles, de son sapin[5] il lui demanda: «Qui es-tu, héros, et de quelle
race?» Nénad blessé lui répond: «A quoi bon t'enquérir de ma race? ce
n'est point parmi elle que tu veux prendre femme[6]. Je suis un brave, le
jeune Nénad, j'ai une vieille mère qui m'a nourri, et un frère par le
sang. Prédrag est ce frère, à la recherche duquel je suis parti, afin
d'assouvir mon ardent désir, pour mon malheur et pour y laisser ma vie.»
Quand Prédrag eut ouï ces paroles, d'épouvante il laissa tomber ses
flèches, et s'élançant vers le héros blessé, il l'enleva du cheval et
le déposa sur l'herbe. «Est-ce donc toi, dit-il, mon frère Nénad? Moi
je suis Prédrag, ton frère par le sang. Peux-tu guérir de tes blessures,
que je déchire ma fine chemise, pour les panser et les bander.» Nénad
blessé lui répond: «C'est donc toi, mon frère par le sang! grâce à
Dieu, je t'ai vu, et mon ardent désir est assouvi; je ne puis guérir de
mes blessures, mais que mon sang te soit pardonné.» Cela il dit, puis il
rend l'âme.

Sur son corps, Prédrag éclate en lamentations: «Hélas! Nénad, mon
brillant soleil, qui pour moi s'était levé de bonne heure, et qui
s'est couché si tôt! Mon basilic du vert jardin, tu t'étais, pour moi,
épanoui de bonne heure, pourquoi t'es-tu si tôt flétri?» Puis, tirant
un couteau de sa ceinture, il s'en frappe au coeur, et tombe mort à côté
de son frère.


II

STARINA NOVAK ET LE KNÈZE BOGOÇAV.

Novak et Radivoï boivent du vin aux bords de la Bosna, la froide rivière,
chez le knèze Bogoçav. Quand de vin ils se furent rassasiés, le knèze
Bogoçav tint ce discours: «Frère Starina Novak, dis franchement, et que
bien t'en advienne! comment tu t'es fait haïdouk; quelle nécessité t'a
poussé à te rompre le col, à courir la montagne, en faisant le méchant
métier du haïdouk, et cela, quand tu es vieux et que ton temps est
passé?» Starina Novak lui répondit: «Frère, knèze Bogoçav, puisque
tu le demandes, je vais te le dire franchement: c'est une dure nécessité
qui m'a poussé. Peut-être le sais-tu et t'en souviens-tu, quand Irène
bâtit Smederevo, je fus appelé à la corvée. Trois ans je travaillai,
traînant bois et pierres, avec mon chariot et mes boeufs, et pour ces
trois années pleines, je ne reçus ni un dinar, ni un para; je ne gagnai
(seulement) point pour mes pieds d'_opanaks_! Et cela, frère, je l'eusse
encore pardonné; mais quand elle eut bâti la forteresse de Smederevo,
elle commença à construire des maisons, à en dorer les portes et les
fenêtres, et elle établit sur le pays un impôt, par chaque maison, de
trois litras d'or. Cela fait, frère, trois cents ducats! Qui avait du bien
payait, et qui payait restait. Pour moi, j'étais un pauvre homme; je pris
la pioche avec laquelle j'avais fait la corvée, et je partis pour me
faire haïdouk; mais, ne pouvant me tenir dans le bas pays, dans les
États d'Irène la maudite, je m'enfuis de l'autre côté de la Drina, et
m'enfonçai dans la rocheuse Bosnie.

«Comme j'arrivais près du Romania, j'aperçus une noce turque. Tous les
invités passèrent tranquillement; seul, le fiancé turc resta en
arrière sur son grand cheval bai, et ne voulut point passer en paix, mais,
allongeant son fouet à trois lanières et garni de trois boules de cuivre,
il m'en frappa sur les épaules. Trois fois je lui donnai le nom de frère
en Dieu:--Je t'en supplie (lui dis-je), fiancé turc, par la fortune et les
exploits, par le bonheur et la joie que je te souhaite, laisse-moi et passe
ton chemin en paix; tu vois que je ne suis qu'un pauvre homme.--Le Turc ne
voulait point s'éloigner et commençait à me frapper plus fort et à me
faire mal. Une violente colère me prit, et, levant la pioche de dessus mon
épaule, j'en frappai le Turc sur son cheval. Si faiblement que je l'eusse
frappé, il tomba à l'instant, et moi, sautant sur lui, je lui assénai
encore et deux et trois coups, jusqu'à ce que je l'eusse séparé de son
âme. Je fouilla de la main ses poches, où je trouvai trois bourses d'or,
que je mis dans ma poitrine. Je détachai le sabre de sa ceinture et le
passai autour de la mienne; je laissai auprès de lui ma pioche, afin que
les Turcs pussent l'ensevelir (le corps), puis je montai le cheval, et m'en
fus tout droit vers le Romania. Les conviés turcs voyaient cela; ils
ne voulurent pas même me poursuivre; ils ne le voulurent point ou ne
l'osèrent pas. Voici, depuis lors, quarante ans que je parcours le mont
Romania, et cela vaut mieux, frère, que ma maison, car je garde le passage
de la montagne, où j'épie les gens de Saraïevo; je leur enlève et
l'argent et l'or, et le drap et le velours splendide, et j'en habille
et moi et ma compagnie. Je sais poursuivre et fuir, et demeurer dans une
dangereuse embuscade, et, après Dieu, je ne crains personne!»


III

NOVAK ET RADIVOÏ VENDENT GROUÏTZA.

Novak et Radivoï boivent du vin dans le Romania, la verte montagne, et
c'est Grouïtza, l'adolescent, qui les sert. Or, quand ils eurent bu à
satiété, le brave Radivoï se mit à dire: «Eh! mon frère, Starina
Novak, nous n'avons plus ni vin ni tabac; il ne nous reste ni paras ni
dinars.--N'aie point de crainte, brave Radivoï, répondit Novak; s'il n'y
a plus ni vin ni tabac, et s'il ne nous reste plus d'argent, nous
avons encore Grouïtza, l'adolescent, qui est plus beau qu'une fille.
Habillons-nous en marchands, mettons à Grouïtza des vêtements
misérables, et allons le vendre à Saraïevo, puis qu'il s'enfuie comme il
pourra; seulement que nous ayons de l'argent, et nous trouverons du vin
et du tabac.» Cela plut fort à Radivoï. Tous deux sautèrent sur leurs
pieds légers et s'habillèrent en marchands, puis, ayant mis à Grouïtza
des vêtements misérables, ils s'en allèrent pour le vendre à Saraïevo.

Là, une fille turque l'acheta, et offrit pour lui deux charges d'or. Comme
elle était partie pour aller chercher la somme, le diable amène une veuve
turque, la veuve de Djafer-Bey, qui offre pour lui trois charges d'or, avec
trois chevaux pour les porter. La fille turque s'emporte en malédictions:
«Emmène l'esclave, femme de Djafer Bey[7], et puisses-tu ne pas l'avoir
longtemps: une nuit seulement ou deux!»

La veuve emmène l'esclave cher-acheté[8] et le conduit à sa blanche
maison. Elle apporte de l'eau et du savon et, après avoir lavé le jeune
Grouïtza, elle l'habille et lui sert un magnifique souper. Grouïtza
s'assied et mange son repas, mais la Turque ne peut y toucher, ne songeant
qu'à regarder l'adolescent; puis, le souper fini, elle étend un lit
délicat, et Grouïtza se couche avec elle sur le matelas.

Le matin, quand le jour parut, la femme de Djafer-Bey se leva de bonne
heure et apporta de beaux habits, dont elle vêtit le jeune Grouïtza. Sur
les épaules elle lui passa une chemise d'or fin jusqu'à la ceinture, et,
à partir de la ceinture, de soie blanche, par-dessus la chemise, un dolman
vert, etc., etc.[A]

[Note A: Je crois inutile de traduire les trente vers ou environ dans
lesquels le poëte décrit avec complaisance, et en épuisant toutes les
formules du luxe et de la richesse, le costume et les armes du haïdouk,
sans doute afin de rendre plus piquant le tour joué à la trop sensible
veuve turque.]

Alors Grouïtza l'adolescent commence à se pavaner; il descend de la
maison élancée, et se promène, en croisant les bras, dans la cour.
La veuve de Djafer-Bey le regarde par la fenêtre, du haut de la blanche
maison, puis elle l'appelle: «Mon seigneur, esclave cher-acheté, pourquoi
te promènes-tu d'un air si triste? Est-ce que tu regrettes les trois
charges d'or que pour toi j'ai données, ou les chevaux qui les portaient?
Ma maison est pleine de richesses et mes écuries toutes pleines de
chevaux: elles renferment trente coursiers et trente chevaux ordinaires;
tout cela était à Djafer-Bey, et tout cela aujourd'hui est à toi,
cher-acheté!» Et l'adolescent répondit: «Madame, femme de Djafer-Bey,
je ne regrette rien de cela; mais voici mon chagrin: quand je demeurais
chez mon père, j'allais à la chasse dans la montagne, tandis qu'ici je
ne connais personne (qui m'y accompagne).»--«Ne crains rien, esclave
cher-acheté, répliqua la veuve, j'ai trente habitants de Saraïevo qui
allaient avec Djafer-Bey; je dirai à mon domestique Ibrahim d'aller par
la ville les chercher, afin qu'ils t'accompagnent à la chasse dans la
montagne et la verte forêt. Là-bas est le Romania, où il y a et cerfs
et biches; je vais dire à l'esclave Hussein de préparer deux coursiers de
combat.» Tandis que Hussein équipait les chevaux, arrivèrent les trente
Saraïeviens. La veuve contemple l'esclave cher-acheté, elle l'équipe
dans la blanche maison, puis elle lui dit: «Écoute, esclave cher-acheté,
va-t'en dans la dépense, prends-y des jaunes ducats et fais un présent
aux jeunes Saraïeviens, lorsqu'ils t'aideront à rapporter le gibier.»
Grouïtza court à la dépense; le haïdouk était alléché par les
ducats, il en emplit ses poches et ses bottes jaunes. La veuve, cependant,
dit aux Saraïeviens: «Écoutez, vous autres: veillez sur mon esclave
cher-acheté mieux encore que sur Djafer-Bey.»

Grouitza descend de la blanche maison, il monte sur un cheval blanc plein
d'ardeur, qu'il lance à travers la ville; et, à le voir, on eût dit le
diable à califourchon sur un autre diable, tant le haïdouk avait l'air
fier sur son cheval blanc, qui sous ses pieds faisait voler les pierres
et en frappait les khans et les boutiques. «Dieu clément, la grande
merveille! disaient les jeunes Saraïeviens; heureuse la veuve; elle
a trouvé un meilleur mari que le premier, que Djafer-Bey!» Ils
s'avancèrent vers le Romania, et quand ils furent près de la montagne,
on y entendait bramer les cerfs et les biches. «Seigneur, esclave
cher-acheté, dirent les trente Saraïeviens, voici un cerf et une biche
qui brament.» Mais le jeune Grouïtza leur répondit: «Fous que vous
êtes! ce n'est ni un cerf ni une biche, mais ce sont Novak et Radivoï,
et moi je suis Grouïtza l'adolescent.» Puis il frappe de l'étrier son
cheval blanc, qui s'élance sur la plaine unie. Les jeunes Saraïeviens
restèrent en repos; il n'en fut pas ainsi de Hussein, l'esclave; mais,
en s'écriant: «Arrête, infâme! tu n'échapperas point, et je ne te
laisserai pas emmener ce cheval ni emporter les habits de Djafer-Bey,»
il tire son sabre forgé. Il est vrai, qu'il voulait l'atteindre, mais
Grouïtza ne voulut pas fuir, et, faisant retourner le cheval plein
d'ardeur, il tira le sabre de Djafer-Bey. Il attendit l'esclave Hussein,
le frappa sur l'épaule droite et le coupa en deux jusqu'à la selle de
guerre, la selle de guerre jusqu'au blanc coursier, et le blanc coursier
jusqu'à la terre noire; et même dans la terre il pénétra un peu. En ce
moment parut Starina Novak: «Bravo, cria-t-il, jeune Grouïtza! Lorsque
j'avais ton âge, c'est ainsi que je frappais.» Hussein reste sur la
place, agitant les pieds; Grouïtza s'éloigne en chantant et va rejoindre
Novak; il baise son oncle au visage et baise la main de son père; puis
il pousse son cheval blanc, et, tenant son fusil de la main droite, il
s'enfonce dans la verte montagne.


IV

STARINA NOVAK ET LE BRAVE RADIVOÏ.

Starina Novak boit du vin dans la verte montagne du Romania; avec lui est
son frère Radivoï, avec Radivoï le jeune Grouïtza, et avec Grouïtza le
brave Tatomir et trente autres haïdouks. Après que les haïdouks furent
rassasiés, et que le vin les eut mis en belle humeur[9], voici comme
parla le brave Radivoï: «Écoute, mon frère Novak! je vais, frère,
te quitter, car tu as vieilli bien fort, et tu ne peux plus courir les
aventures; tu ne veux plus aller avec nous sur les chemins, pour y attendre
les marchands qui vont sur la mer.» Quand il eut dit, il s'élança sur
ses pieds, et saisissant par le milieu son fusil de Brescia, il s'en va par
delà la noire montagne, suivi des trente haïdouks, tandis que Novak reste
sous un vert sapin, avec ses deux jeunes fils.

Mais si tu voyais le brave Radivoï! Comme il arrivait à un carrefour
de la route, une fâcheuse aventure l'attendait: il se rencontra avec
Méhémed le Maure, accompagné de trente braves. Le Turc conduisait trois
charges d'or: or, quand il aperçut les haïdouks, il donna, par un cri,
le signal à ses braves qui, tirant rapidement leurs sabres, s'élancèrent
sur les haïdouks, et sans leur donner le temps de faire feu, abattirent
les trente têtes, saisirent Radivoï vivant, lui lièrent les mains
derrière le dos, et l'emmenèrent, lui chantant, par la montagne. Voici
ce qu'allait chantant le brave Radivoï: «Dieu t'anéantisse, montagne du
Romania! ne nourris-tu point dans ton sein de faucons? Il est passé une
bande de pigeons, avec un corbeau en tête; ils ont emmené un cygne blanc,
et sous leurs ailes ils portent de l'or.»

Ainsi chantait Radivoï, en marchant. Le jeune Grouïtza l'entendit, et dit
à Starina Novak: «Père, il y a sur le chemin quelqu'un qui chante, et
parle du Romania et du faucon gris qui l'habite: il me semble que c'est mon
oncle Radivoï. Ou bien mon oncle a enlevé du butin, ou bien il lui est
arrivé malheur; mais allons à son secours.» Puis il saisit son léger
mousquet, et court droit au chemin se placer en embuscade, le jeune Tatomir
à sa suite et Novak venant derrière eux.

Quand ils arrivèrent au large chemin, Novak se plaça aux aguets sur le
bord, ses deux jeunes fils à ses côtés. Mais quel bruit vient de la
montagne? On aperçoit trente braves, chacun portant sur l'épaule une
lance, et au bout de la lance une tête de haïdouk: en avant, marche
Méhémed le Maure, menant Radivoï lié, et conduisant trois charges d'or.
Il s'avance tout droit, descendant la montagne, jusqu'à ce qu'il tombe
dans l'embuscade fatale. Alors Starina Novak donne, par un cri, le signal
à ses deux jeunes fils, puis il fait feu, et frappe Méhémed en pleine
ceinture. Avant de toucher la terre, le Maure n'est déjà plus, il tombe
sur l'herbe verte, et Novak, se jetant sur lui, d'un coup de sabre lui
tranche la tête, après quoi, courant au brave Radivoï, il coupe le lien
qui retenait ses mains, et lui donne le sabre du Maure. Dieu clément,
gloire à toi en tout! Quand ils assaillirent les Turcs, ils les
dispersèrent en groupes, qu'ils se renvoyaient de l'un à l'autre; ceux
que poussait le brave Radivoï, le jeune Tatomir les attendait au passage;
ceux qui fuyaient devant Tatomir, Grouïtza l'enfant les attendait; et ceux
qui avaient échappé à Grouïtza, c'était Novak qui les recevait. Ils
tuèrent les trente braves, dépouillèrent les Turcs, prirent les trois
charges, puis se mirent à boire le vin doré. Mais voici ce que dit
Starina Novak: «Brave Radivoï, mon frère, ce que je te demande, dis-le
moi franchement: qui valait le mieux de trente haïdouks ou du vieux
Starina Novak?--Starina Novak, mon frère, lui répond le brave Radivoï,
mieux valaient les trente haïdouks, mais ils n'avaient pas ton bonheur.»

Malheur à tout héros qui n'écoute point un plus âgé que lui!


V

GROUÏTZA ET LE MAURE.

Novak est à boire du vin avec Radivoï, dans la montagne, sous un vert
sapin; le jeune Tatomir leur sert le vin, tandis que Grouïtza l'adolescent
fait la garde. Et Novak dit à son frère: «Radivoï, toi qui es né du
même père que moi, nous avons purgé le pays de tous les oppresseurs,
il ne reste que le noir Maure, qui va par les chemins à la rencontre des
noces, enlève les fiancées dans leurs atours, et après en avoir joui
pendant une semaine, les vend pour de l'or. Que dis-tu de ceci, frère? Si
nous rassemblions des messieurs comme pour une noce, et si nous revêtions
le jeune Grouïtza d'un costume (de mariée), en le ceignant d'un sabre
par-dessous son voile; puis, si nous passions à cheval par le chemin,
devant la maison du noir Maure, pour essayer si Grouïtza ne pourrait
tromper ce débauché, le tromper et le tuer.»

Cela plut fort à Radivoï. On rassembla, comme pour une noce, des gens
de distinction, on couvrit le jeune Grouïtza d'un voile (de mariée), et,
sous le voile, on le ceignit d'un sabre, puis (tous), chevauchant par le
chemin, passèrent devant la maison du noir Maure. Mais le Maure n'y était
pas, il était à la méhana, à boire du vin, tandis que sa soeur gardait
la maison. Or, sa soeur courut à la méhana: «Noir Maure, mon frère,
dit-elle, depuis que tu as bâti ta demeure au bord de la route, il n'est
point passé ici de noce plus magnifique, ni de fiancée plus belle, que le
cortège d'invités et la fille qui viennent de passer.»

A ces paroles, le noir Maure sauta de terre sur ses pieds, s'élança
sur son cheval nu, et se mit à la poursuite du cortège. Dès qu'il
l'atteignit, arrêtant le cheval qui portait la fiancée, il toucha
celle-ci à la poitrine, mais elle n'avait point de seins, et le noir Maure
lui dit: «Maudite soit ta mère, jeune fille! T'a-t-elle mariée si jeune,
que tu n'as pas même de seins?» Comme Grouïtza lui répondait: «C'est
une étrange mère qui m'a accordée! jamais elle n'a marié mieux ses
enfants,» Novak Debelitch lui crie: «Frappe donc, Grouïtza, ou que ta
main se sèche!» De dessous son voile il tire le sabre, et fait voler la
tête du Maure. Puis le cortège s'en va chevauchant par le chemin, tandis
que Novak Debelitch chante ainsi: «Jeunes cavaliers qui n'êtes pas
mariés, prenez femme maintenant où vous voudrez; ne redoutez plus le noir
Maure, car il a péri en ce jour, et c'est Grouïtza Novakovitch qui l'a
tué.»


VI

GROUÏTZA ET LE PACHA DE ZAGORIÉ.

Le pacha de Zagorié écrit une lettre, et il l'expédie vers la plaine
de Grahovo (pour être remise) aux mains du knèze Miloutine: «Miloutine,
knèze de Grahovo (lui dit-il), prépare-moi un logement splendide, fais
nettoyer trente chambres pour mes trente braves, et procure-moi trente
jeunes filles dans tes trente chambres pour mes trente braves; pour moi,
fais décorer la blanche tour, et que là soit ta chère fille, ta chère
fille, la belle Ikonia, afin qu'elle reçoive les caresses du pacha de
Zagorié.»

La lettre va de main en main jusqu'à ce qu'elle arrive à la plaine
de Grahovo, aux mains du knèze Miloutine. En la lisant, les larmes lui
tombent des yeux, et sa fille Ikonia, qui le voit, lui demande humblement:
«O mon père, knèze Miloutine, d'où vient cette lettre, que le feu
consume! pour qu'en la lisant tu verses des larmes? Quelle nouvelle si
triste t'apporte-t-elle?--Ma fille, belle Ikonia, répond le knèze, la
lettre vient de la plaine de Zagorié, du pacha maudit. Le pacha veut venir
loger chez nous, il me demande trente chambres avec trente jeunes filles
pour ses trente braves; pour toi, il te veut avoir dans la blanche tour,
afin de t'y donner ses caresses, moi vivant! Voilà pourquoi je gémis et
verse des pleurs.» Mais la belle Ikonia lui dit: «O mon père, knèze
Miloutine, fais nettoyer les trente chambres et préparer un souper
splendide; ne t'inquiète point des jeunes filles, je me trouverai trente
compagnes, et pour moi, je serai dans la blanche tour.»

Ikonia ayant instruit son père, elle prit une écritoire et du papier,
et elle écrivit sur son genou cette lettre à son pobratime, Grouïtza
Novakovitch: «Aussitôt que ces fins caractères te parviendront, frère,
choisis dans ta bande trente jeunes compagnons, qui soient (beaux) comme
des vierges, et viens avec eux vers la plaine de Grahovo, dans notre
blanche maison.» Et la lettre écrite, elle l'envoie en hâte à
Grouïtza. Aussitôt qu'il l'a reçue, le haïdouk fait un appel dans
sa bande et rassemble trente jeunes compagnons, tous plus beaux que des
vierges, puis il prend son fusil léger, se met tout droit en marche vers
la plaine de Grahovo, et, au coucher du soleil, atteint la maison du knèze
Miloutine. La belle Ikonia l'attendait, elle ouvre les bras et le baise au
visage, à ses trente compagnons elle baise la main, puis les introduisant
dans la blanche tour, elle ouvre de grands paniers, en tire des habits de
fille, dont elle revêt les trente haïdouks; après quoi elle les conduit
dans les trente chambres. «Frères, vous tous mes compagnons, leur dit
alors le jeune Grouïtza, que chacun de vous demeure dans sa chambre; puis,
quand viendront les gens du pacha, baisez-leur le bord de l'habit et
la main, détachez leurs armes brillantes, et servez-leur le vin et
l'eau-de-vie. Mais écoutez mon fusil: quand il retentira dans la blanche
tour, c'est que j'aurai tué le pacha; que chacun de vous, alors, tue son
homme, et tous accourez vers moi pour voir ce qu'il est advenu du pacha.»

La belle Ilionia les emmène et les distribue dans les trente chambres.
Puis elle revient à la tour, et tirant ses plus beaux habits, elle en
revêt Grouïtza l'adolescent. Elle lui passe une fine chemise brodée
d'or, aux jambes des pantalons et aux épaules trois tuniques, sur
lesquelles il y a trois mesures d'or; au col elle lui attache trois
colliers, et, par-dessus, un rang de perles; aux jambes, elle lui met des
guêtres et des babouches, les guêtres chamarrées d'or et les babouches
d'argent massif; et, pour compléter ce costume, elle lui couvre la tête
d'une riche coiffure; puis, se mettant à le considérer, elle lui dit:
«Tu es beau, mon frère! plus beau que moi, qui suis une fille.» Comme
ils parlaient ainsi, on entend résonner le pavé de marbre: c'est le pacha
de Zagorié qui arrive. Au bruit, la belle Ikonia va s'enfermer dans la
dépense, tandis que Grouïtza reste dans la blanche tour, attendant le
pacha. Peu de temps se passe, et le voici qui monte: devant lui marche le
knèze Miloutine, portant une lanterne; derrière lui viennent ses trente
braves. Grouïtza Novakovitch va à leur rencontre, et baise la main et
l'habit du pacha. Celui-ci lui rend le baiser entre ses yeux noirs, et dit
à Miloutine: «Retire-toi, knèze, avec mes braves, et fais-leur servir un
souper comme il convient; pour moi, je ne veux rien manger.»

Alors le knèze retourna sur ses pas, et ayant distribué les trente braves
dans leurs chambres, il leur fit donner un souper convenable. Mais si tu
avais vu le pacha! il commença à ôter ses riches habits et Grouïtza
à placer les coussins; puis quand le pacha se fût mis à l'aise, il se
laissa tomber sur la couche, en disant à Grouïtza Novakovitch: «Viens
ici t'asseoir, belle Ikonia; passe avec moi la nuit sur ce lit, et tu seras
la femme d'un pacha.» Grouïtza s'assit sur les doux coussins. Mais si tu
avais vu le pacha! Aussitôt il se mit à lutiner Grouïtza, à lui passer
la main sous les bras; mais le haïdouk n'y était pas fait; le voilà qui
saute sur ses pieds légers, qui saisit le pacha par sa barbe blanche,
et commence à lui dire à voix basse: «Arrête, débauché, pacha de
Zagorié! Ce n'est point ici la belle Ikonia, mais Grouïtza Novakovitch!»
Puis, tirant un poignard de sa ceinture, il en perce le pacha, court à la
fenêtre de la tour et tire deux coups de fusil pour donner le signal à
ses compagnons. A peine les haïdouks l'eurent-ils entendu, que saisissant
leurs sabres tranchants ils en tuèrent les trente braves, leur prirent
ce qu'ils avaient de précieux et coururent trouver leur chef pour voir ce
qu'il avait fait du pacha. Or, il l'avait tué, et il était assis buvant
du vin que lui servait la belle Ikonia.

Arrivés là, les haïdouks ôtèrent leurs vêtements de fille et remirent
leurs habits, puis s'assirent à une table servie et mangèrent un souper
splendide.

Mais voici venir le knèze Miloutine portant six cents ducats, qu'il remet
à maître Grouïtza: «Prends, mon fils, il y en a moitié pour toi et
moitié pour tes compagnons, vous qui m'avez assisté dans l'extrémité
où j'étais.» Après lui, vient la belle Ikonia, portant trente chemises,
dont elle fait présent aux trente haïdouks; pour Grouïtza son frère,
elle lui donne des habits[10] dorés et une aigrette toute d'or. Ensuite,
elle les congédie et les renvoie vers son père d'affection, Starina
Novak, pour lequel elle avait préparé un cadeau de cent ducats, envoyant
en outre à son oncle Radivoï le sabre de son père: «Voici, frère,
dit-elle, des cadeaux, pour m'avoir assistée dans cette calamité.»
Ensuite elle échange avec Grouïtza un baiser au visage; Grouïtza part
vers le mont Romania, et la vierge rentre dans la blanche tour.


VII

LE MARIAGE DE GROUÏTZA NOVAKOVITCH.

Starina Novak est à boire du vin; avec lui est le brave Radivoï, et
entre eux le brave Tatomir, et c'est Grouïtza Novakovitch qui les sert: en
présentant le verre à chacun, il le remplissait de vin, mais quand ce
fut le tour de son père, il versa tellement à pleins bords que le vin se
répandit et tomba sur les habits de soie et de velours. Et Starina Novak
lui demanda: «Grouïtza, mon cher fils, qu'as-tu donc, que tu emplis mon
verre de façon à en faire déborder le vin sur la soie et le velours?
dis-moi, mon fils, quel chagrin tu éprouves et quelle peine je t'ai
causée?--Mon père, répondit alors Grouïtza, grand est mon chagrin: tu
as marié tous tes compagnons, les jeunes comme les vieux, et moi, tu n'as
point voulu me donner de femme, fût-elle fille ou fût-elle veuve; voilà
aujourd'hui ce qui fait mon affliction.»

Et Starina Novak reprit: «Maudite soit l'heure où j'ai voulu te marier,
mon fils! Voilà aujourd'hui trois ans que je cherche pour toi une fille et
pour moi un bon ami, avec qui je puisse boire du vin frais; où je trouvais
pour toi une fille, il n'y avait point d'ami pour moi; et où il y avait
un ami, je ne trouvais pas de fille; mais sais-tu, mon fils, Grouïtza
Novakovitch, où j'ai trouvé pour toi une fille et pour moi un ami: c'est
chez le roi de Pladin, la blanche cité. Mais que sert que ce soit une
fille accomplie! Un serpent l'avait demandée, ce serpent venimeux de
Manuel le Grec[11], de la blanche Sophia. Or, écoute-moi, mon enfant; ôte
tes beaux vêtements et habille-toi à la bulgare; prends sur ton épaule
une pioche, puis va-t-en vers la plaine de Sophia. Si Manuel, pour son
cortège de noces, rassemble des Grecs et des Bulgares, et des tailleurs,
ses compagnons de métier, portant de la soie et du velours, et ayant des
deux côtés des poches, des poches pleines de jaunes ducats, il y aura du
butin pour les haïdouks; s'il rassemble des gens hardis, qui portent sur
l'épaule des bâtons et à la ceinture des épées, alors il y aura de la
besogne pour les haïdouks.»

Grouïtza n'a pas plus tôt ouï ce discours, qu'il dépouille la soie et
le velours, se revêt d'habits bulgares, prend sur son épaule une pioche
pour se donner l'air d'un mendiant et part tout droit pour Sophia. Là,
ceux que rassemble Manuel le Grec ne sont point des gens hardis qui portent
sur l'épaule des bâtons et à la ceinture des épées, mais des Grecs
et des Bulgares, avec des tailleurs, ses compagnons de métier, vêtus de
velours et de soie, avec des poches aux deux côtés, des poches pleines de
jaunes ducats. Grouïtza alors s'en revient vers les Balkans[12], dire à
Starina Novak quels hommes a pris le Grec; et Novak lui-même réunit un
cortège de noces tout composé de haïdouks de la montagne....., et part
pour le défilé de Kliçoura, là où doit passer Manuel le Grec.

Mais voici venir Manuel conduisant un brillant cortége. Lui-même en tête
il s'avance, sur un noir cheval aux longs crins, brandissant une masse
qu'il lance en l'air et reçoit dans sa main droite, et d'une voix claire
voici ce qu'il chante: «Monts du Mlav et des Balkans, lieux de carnage,
de combien de sang avez-vous été baignés! Que de mères vous avez
désolées, que de soeurs vous avez mises en deuil, que de veuves
renvoyées dans leur famille! Allez-vous aujourd'hui désoler ma mère?
Allez-vous mettre ma soeur en deuil et livrer mon accordée à Grouïtza,
le fils de Novak?» Ainsi va chantant Manuel le Grec. Les haïdouks le
voient de la montagne, ils le voient, et cela n'est point de leur goût. Le
Grec passe, allant chercher l'accordée, et eux demeurent dans la montagne.

Huit jours environ s'écoulent, et voici Manuel le Grec, conduisant la noce
et emmenant la fille. Il descend dans le défilé de Kliçoura, le premier
en tête de sa troupe, monté sur un cheval noir aux longs poils, les
jambes croisées sur sa monture, et au son d'une _tamboura_ dont il
s'accompagne, d'une voix claire il chante: «Monts du Mlav et des Balkans!
Monts du Mlav, lieux de carnage! De combien de sang n'avez-vous pas été
baignés! Que de mères vous avez désolées, que de soeurs vous avez
mises en deuil, et que de veuves renvoyées dans leur famille! Et encore
si c'était quelqu'un (qui eût versé le sang), mais ce n'est personne,
ce n'est que Novak et Radivoï. Allez-vous aujourd'hui désoler ma mère?
Allez-vous mettre ma soeur en deuil, et livrer mon accordée à Grouïtza,
le fils de Novak?» Ainsi va chantant Manuel. Les haïdouks le regardent de
la montagne, le regardent et cela n'est point de leur goût.

Alors Starina Novak leur dit: «Écoutez, mes compagnons! que chacun de
vous (se choisisse et) attaque un adversaire.....» La troupe tout entière
obéit à Novak, et s'élance sur le cortège. Boroï abat le parrain,
et le _stari svat_ abat le _stari svat_; Radivoï tue le paranymphe, puis
saisit la belle jeune fille, et l'entraîne dans la verte forêt; Novak tue
le chef de famille, et les _svats_ poursuivent les _svats_. Manuel le Grec
demeure seul; vers lui s'avance Grouïtza Novakovitch, un sabre nu à la
main, et il défie Manuel: «Arrête, débauché, à qui est cette belle
fille que tu emmènes? Attends-moi, que nous combattions, et nous verrons
à qui elle est.» Là-dessus, le Grec écarte les jambes (qu'il avait
croisées) sur son cheval, et se dresse sur les étriers d'or; puis, jetant
la tamboura, il saisit de la main droite son épée, de la gauche les
rênes du cheval, et dit au haïdouk: «Approche, Grouïtza, approche, que
nous nous mesurions; ce m'est une joie de combattre et de conquérir
la jeune fille par l'épée.» Grouïtza se précipite, et lui porte à
l'épaule un coup de sabre; mais le Grec pare le coup avec son bouclier, et
le sabre se brise en deux, sans que le bouclier en garde de traces. Ce

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