Le Rêve
by Émile Zola · French · Gutenberg #17533 · 426,138 chars · public domain (US)
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Title: Le Rêve
Author: Émile Zola
Release date: January 16, 2006 [eBook #17533]
Most recently updated: March 16, 2007
Language: French
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Émile Zola
LE RÊVE
(1888)
I
Pendant le rude hiver de 1860, l'Oise gela, de grandes neiges couvrirent
les plaines de la basse Picardie; et il en vint surtout une bourrasque
du nord-est, qui ensevelit presque Beaumont, le jour de la Noël. La
neige, s'étant mise à tomber dès le matin, redoubla vers le soir,
s'amassa durant toute la nuit. Dans la ville haute, rue des Orfèvres, au
bout de laquelle se trouve comme enclavée la façade nord du transept de
la cathédrale, elle s'engouffrait, poussée par le vent, et allait battre
la porte Sainte-Agnès, l'antique porte romane, presque déjà gothique,
très ornée de sculptures sous la nudité du pignon. Le lendemain, à
l'aube, il y en eut là près de trois pieds.
La rue dormait encore, emparessée par la fête de la veille.
Six heures sonnèrent. Dans les ténèbres, que bleuissait la chute lente
et entêtée des flocons, seule une forme indécise vivait, une fillette de
neuf ans, qui, réfugiée sous les voussures de la porte, avait passé la
nuit à grelotter, en s'abritant de son mieux. Elle était vêtue de
loques, la tête enveloppée d'un lambeau de foulard, les pieds nus dans
de gros souliers d'homme.
Sans doute elle n'avait échoué là qu'après avoir longtemps battu la
ville, car elle y était tombée de lassitude. Pour elle, c'était le bout
de la terre, plus personne ni plus rien, l'abandon dernier, la faim qui
ronge, le froid qui tue; et, dans sa faiblesse, étouffée par le poids
lourd de son coeur, elle cessait de lutter, il ne lui restait que le
recul physique, l'instinct de changer de place, de s'enfoncer dans ces
vieilles pierres, lorsqu'une rafale faisait tourbillonner la neige. Les
heures, les heures coulaient. Longtemps, entre le double vantail des
deux baies jumelles, elle s'était adossée au trumeau, dont le pilier
porte une statue de sainte Agnès, la martyre de treize ans, une petite
fille comme elle, avec la palme et un agneau à ses pieds. Et, dans le
tympan, au-dessus du linteau, toute la légende de la vierge enfant,
fiancée à Jésus, se déroule, en haut relief, d'une foi naïve: ses
cheveux qui s'allongèrent et la vêtirent, lorsque le gouverneur, dont
elle refusait le fils, l'envoya nue aux mauvais lieux; les flammes du
bûcher qui s'écartant de ses membres, brûlèrent les bourreaux, dès
qu'ils eurent allumé le bois; les miracles de ses ossements, Constance,
fille de l'empereur, guérie de la lèpre, et les miracles d'une de ses
figures peintes, le prêtre Paulin, tourmenté du besoin de prendre femme,
présentant sur le conseil du pape l'anneau orné d'une émeraude à
l'image, qui tendit le doigt, puis le rentra, gardant l'anneau qu'on y
voit encore, ce qui délivra Paulin. Au sommet du tympan, dans une
gloire, Agnès est enfin reçue au ciel, où son fiancé Jésus l'épouse,
toute petite et si jeune, en lui donnant le baiser des éternelles
délices. Mais, lorsque le vent enfilait la rue, la neige fouettait de
face, des paquets blancs menaçaient de barrer le seuil; et l'enfant,
alors, se garait sur les côtés, contre les vierges posées au-dessus du
stylobate de l'ébrasement. Ce sont les compagnes d'Agnès, les saintes
qui lui servent d'escorte: trois à sa droite, Dorothée, nourrie en
prison de pain miraculeux, Barbe, qui vécut dans une tour, Geneviève,
dont la virginité sauva Paris; et trois à sa gauche, Agathe, les
mamelles tordues et arrachées, Christine, torturée par son père, et qui
lui jeta de sa chair au visage, Cécile, qui fut aimée d'un ange.
Au-dessus d'elles, des vierges encore, trois rangs serrés de vierges
montent avec les arcs des claveaux, garnissent les trois voussures d'une
floraison de chairs triomphantes et chastes, en bas martyrisées, broyées
dans les tourments, en haut accueillies par un vol de chérubins, ravies
d'extase au milieu de la cour céleste.
Et rien ne la protégeait plus, depuis longtemps, lorsque huit heures
sonnèrent et que le jour grandit. La neige, si elle ne l'eût foulée, lui
serait allée aux épaules. L'antique porte, derrière elle, s'en trouvait
tapissée, comme tendue d'hermine, toute blanche ainsi qu'un reposoir, au
bas de la façade grise, si nue et si lisse, que pas un flocon ne s'y
accrochait. Les grandes saintes de l'ébrasement surtout en étaient
vêtues, de leurs pieds blancs à leurs cheveux blancs, éclatantes de
candeur. Plus haut, les scènes du tympan, les petites saintes des
voussures s'enlevaient en arêtes vives, dessinées d'un trait de clarté
sur le fond sombre; et cela jusqu'au ravissement final, au mariage
d'Agnès, que les archanges semblaient célébrer sous une pluie de roses
blanches. Debout sur son pilier, avec sa palme blanche, son agneau
blanc, la statue de la vierge enfant avait la pureté blanche, le corps
de neige immaculé, dans cette raideur immobile du froid, qui glaçait
autour d'elle le mystique élancement de la virginité victorieuse. Et, à
ses pieds, l'autre, l'enfant misérable, blanche de neige, elle aussi,
raidie et blanche à croire qu'elle devenait de pierre, ne se distinguait
plus des grandes vierges.
Cependant, le long des façades endormies, une persienne qui se rabattit
en claquant lui fit lever les yeux. C'était, à sa droite, au premier
étage de la maison qui touchait à la cathédrale. Une femme, très belle,
une brune forte, d'environ quarante ans, venait de se pencher là; et,
malgré la gelée terrible, elle laissa une minute son bras nu dehors,
ayant vu remuer l'enfant. Une surprise apitoyée attrista son calme
visage. Puis, dans un frisson, elle referma la fenêtre. Elle emportait
la vision rapide, sous le lambeau de foulard, d'une gamine blonde, avec
des yeux couleur de violette; la face allongée, le col surtout très
long, d'une élégance de lis, sur des épaules tombantes; mais bleuie
de froid, ses petites mains et ses petits pieds à moitié morts,
'ayant plus de vivant que la buée légère de son haleine de la
cathédrale, entre deux contreforts, comme une verrue qui aurait poussé
entre les deux doigts de pied d'un colosse. Et, accotée ainsi, elle
s'était admirablement conservée, avec son soubassement de pierre, son
étage à pans de bois, garnis de briques apparentes, son comble dont la
charpente avançait d'un mètre sur le pignon, sa tourelle d'escalier
saillante, à l'angle de gauche, et où la mince fenêtre gardait encore la
mise en plomb du temps. L'âge toutefois avait nécessité des
réparations. La couverture de tuiles devait dater de Louis XIV.
On reconnaissait aisément les travaux faits vers cette époque:
Une lucarne percée dans l'acrotère de la tourelle, des châssis à petits
bois remplaçant partout ceux des vitraux primitifs, les trois baies
accolées du premier étage réduites à deux, celle du milieu bouchée avec
des briques, ce qui donnait à la façade la symétrie des autres
constructions de la rue, plus récentes. Au rez-de-chaussée, les
modifications étaient tout aussi visibles, une porte de chêne moulurée à
la place de la vieille porte à ferrures, sous l'escalier, et la grande
arcature centrale dont on avait maçonné le bas, les côtés et la pointe,
de façon à n'avoir plus qu'une ouverture rectangulaire, une sorte de
large fenêtre, au lieu de la baie en ogive qui jadis débouchait sur le
pavé.
Sans pensées, l'enfant regardait toujours ce logis vénérable de maître
artisan, proprement tenu, et elle lisait, clouée à gauche de la porte,
une enseigne jaune, portant ces mots: Hubert chasublier, en vieilles
lettres noires, lorsque, de nouveau, le bruit d'un volet rabattu
l'occupa. Cette fois, c'était le volet de la fenêtre carrée
durez-de-chaussée: un homme à son tour se penchait, le visage tourmenté,
au nez en bec d'aigle, au front bossu, couronné de cheveux épais et
blancs déjà, malgré ses quarante-cinq ans à peine; et lui aussi s'oublia
une minute à l'examiner, avec un pli douloureux de sa grande bouche
tendre.
Ensuite, elle le vit qui demeurait debout, derrière les petites vitres
verdâtres. Il se tourna, il eut un geste, sa femme reparut, très belle.
Tous les deux, côte à côte, ne bougeaient plus, ne la quittaient plus du
regard, l'air profondément triste.
Il y avait quatre cents ans que la lignée des Hubert, brodeurs de père
en fils, habitait cette maison. Un maître chasublier l'avait fait
construire sous Louis XI, un autre, réparer sous Louis XIV; et l'Hubert,
actuel y brodait des chasubles, comme tous ceux de sa race. A vingt ans,
il avait aimé une jeune fille de seize ans, Hubertine, d'une t'elle
passion, que, sur le refus de la mère, veuve d'un magistrat, il l'avait
enlevée, puis épousée.
Elle était d'une beauté merveilleuse, ce fut tout leur roman, leur joie
et leur malheur. Lorsque, huit mois plus tard, enceinte, elle vint au
lit de mort de sa mère, celle-ci la déshérita et la maudit, si bien que
l'enfant, né le même soir, mourut. Et, depuis, au cimetière, dans son
cercueil, l'entêtée bourgeoise ne pardonnait toujours pas, car le ménage
n'avait plus eu d'enfant, malgré son ardent désir. Après vingt-quatre
années, ils pleuraient encore celui qu'ils avaient perdu, ils
désespéraient maintenant de jamais fléchir la morte. Troublée de leurs
regards, la petite s'était renfoncée derrière le pilier de sainte Agnès.
Elle s'inquiétait aussi du réveil de la rue: les boutiques s'ouvraient,
du monde commençait à sortir. Cette rue des Orfèvres, dont le bout vient
buter contre la façade latérale de l'église, serait une vraie impasse,
bouchée du côté de l'abside par la maison des Hubert, si la rue Soleil,
un étroit couloir, ne la dégageait, de l'autre côté, en filant le long
du collatéral, jusqu'à la grande façade, place du Cloître; et il passa
deux dévotes, qui eurent un coup d'oeil étonné sur cette petite
mendiante, qu'elles ne connaissaient pas, à Beaumont. La tombée lente et
obstinée de la neige continuait, le froid semblait augmenter avec le
jour blafard, on n'entendait qu'un lointain bruit de voix, dans la
sourde épaisseur du grand linceul blanc qui couvrait la ville.
Mais, sauvage, honteuse de son abandon comme d'une faute, l'enfant se
recula encore, lorsque, tout d'un coup, elle reconnut devant elle
Hubertine, qui n'ayant pas de bonne, était sortie chercher son pain.
--Petite, que fais-tu là? qui es-tu?
Et elle ne répondit point, elle se cachait le visage. Cependant elle ne
sentait plus ses membres, son être s'évanouissait, comme si son coeur,
devenu de glace, se fût arrêté. Quand la bonne dame eut tourné le dos,
avec un geste de pitié discrète, elle s'affaissa sur les genoux, à bout
de forces, glissa ainsi qu'une chiffe dans la neige, dont les flocons,
silencieusement, l'ensevelirent. Et la dame, qui revenait avec son pain
tout chaud, l'apercevant ainsi par terre, de nouveau s'approcha.
--Voyons, petite, tu ne peux rester sous cette porte.
Alors, Hubert, qui était sorti à son tour, debout au seuil de la
maison, la débarrassa du pain, en disant:
--Prends-la donc, apporte-la!...
Hubertine, sans ajouter rien, la prit dans ses bras solides.
Et l'enfant ne se reculait plus, emportée comme une chose, les dents
serrées, les yeux fermés, toute froide, d'une légèreté de petit oiseau
tombé de son nid.
On rentra, Hubert referma la porte, tandis qu'Hubertine, chargée de son
fardeau, traversait la pièce sur la rue, qui servait de salon et où
quelques pans de broderie étaient en montre, devant la grande fenêtre
carrée. Puis, elle passa dans la cuisine, l'ancienne salle commune,
conservée presque intacte, avec ses poutres apparentes, son dallage
raccommodé en vingt endroits, sa vaste cheminée au manteau de pierre.
Sur les planches, les ustensiles, pots, bouilloires, bassines, dataient
d'un ou deux siècles, de vieilles faïences, de vieux grés, de vieux
étains. Mais, occupant l'âtre de la cheminée, il y avait un fourneau
moderne, un large fourneau de fonte, dont les garnitures de cuivre
luisaient. Il était rouge, on entendait bouillir l'eau du coquemar. Une
casserole, pleine de café au lait, se tenait chaude, à l'un des bouts.
--Fichtre! il fait meilleur ici que dehors, dit Hubert, en posant le
pain sur une lourde table Louis XIII qui occupait le milieu de la pièce.
Mets cette pauvre mignonne près du fourneau, elle va se dégeler.
Déjà Hubertine asseyait l'enfant; et tous les deux la regardèrent
revenir à elle. La neige de ses vêtements fondait, tombait en gouttes
pesantes. Par les trous des gros souliers d'homme, on voyait ses petits
pieds meurtris, tandis que la mince robe dessinait la rigidité de ses
membres, ce pitoyable corps de misère et de douleur. Elle eut un long
frisson, ouvrit des yeux éperdus, avec le sursaut d'un animal qui se
réveille pris au piège. Son visage sembla se renfoncer sous la guenille
nouée à son menton. Ils la crurent infirme du bras droit, tellement elle
le serrait immobile, sur sa poitrine.
--Rassure-toi, nous ne voulons pas te faire du mal.... D'où viens-tu? qui
es-tu? À mesure qu'on lui parlait, elle s'effarait davantage, tournant
la tête, comme si quelqu'un était derrière elle, pour la battre. Elle
examina la cuisine d'un coup d'oeil furtif, les dalles, les poutres, les
ustensiles brillants; puis, son regard, par les deux fenêtres
irrégulières, laissées dans l'ancienne baie, alla au-dehors, fouilla le
jardin jusqu'aux arbres de l'évêché, dont les silhouettes blanches
dominaient le mur du fond, parut s'étonner de retrouver là, à gauche, le
long d'une allée, la cathédrale, avec les fenêtres romanes des chapelles
de son abside. Et elle eut de nouveau un grand frisson, sous la chaleur
du fourneau qui commençait à la pénétrer; et elle ramena son regard par
terre, ne bougeant plus.
--Est-ce que tu es de Beaumont?... Qui est ton père?
Devant son silence, Hubert s'imagina qu'elle avait peut-être la gorge
trop serrée pour répondre.
--Au lieu de la questionner, dit-il, nous ferions mieux de lui servir
une bonne tasse de café au lait bien chaud.
C'était si raisonnable, que, tout de suite, Hubertine donna sa propre
tasse. Pendant qu'elle lui coupait deux grosses tartines, l'enfant se
défiait, reculait toujours; mais le tourment de la faim fut le plus
fort, elle mangea et but goulûment. Pour ne pas la gêner, le ménage se
taisait, ému de voir sa petite main trembler, au point de manquer sa
bouche. Et elle ne se servait que de sa main gauche, son bras droit
demeurait obstinément collé à son corps. Quand elle eut finir elle
faillit casser la tasse, qu'elle rattrapa du coude, maladroite, avec un
geste d'estropiée.
--Tu es donc blessée au bras? lui demanda Hubertine. N'aie pas peur,
montre un peu, ma mignonne.
Mais, comme elle la touchait, l'enfant, violente, se leva, se débattit;
et, dans la lutte, elle écarta le bras. Un livret cartonné, qu'elle
cachait sur sa peau même, glissa par une déchirure de son corsage. Elle
voulut le reprendre, resta les deux poings tordus de colère, en voyant
que ces inconnus l'ouvraient et le lisaient.
C'était un livret d'élève, délivré par l'Administration des Enfants
assistés du département de la Seine. À la première page, au-dessous d'un
médaillon de saint Vincent de Paul, il y avait, imprimées, les formules:
nom de l'élève, et un simple trait à l'encre remplissait le blanc; puis,
aux prénoms, ceux d'Angélique. Marie; aux dates, née le 22 janvier! 85!,
admise le 23 du même mois, sous le numéro matricule! 634. Ainsi, père et
mère inconnus, aucun papier, pas même un extrait de naissance, rien que
ce livret d'une froideur administrative, avec sa couverture de toile
rose pâle. Personne au monde et un écrou, l'abandon numéroté et classé.
--Oh! une enfant trouvée! s'écria Hubertine.
Angélique, alors, parla, dans une crise folle d'emportement.
--Je vaux mieux que tous les autres, oui! je suis meilleure, meilleure,
meilleure.... Jamais je n'ai rien volé aux autres, et ils me volent
tout.... Rendez-moi ce que vous m'avez volé.
Un tel orgueil impuissant, une telle passion d'être la plus forte
soulevaient son corps de petite femme, que les Hubert en demeurèrent
saisis. Ils ne reconnaissaient plus la gamine blonde, aux yeux couleur
de violette, au long col d'une grâce de lis. Les yeux étaient devenus
noirs dans la face méchante, le cou sensuel s'était gonflé d'un flot de
sang. Maintenant qu'elle avait chaud, elle de dressait et sifflait,
ainsi qu'une couleuvre ramassée sur la neige.
--Tu es donc mauvaise? dit doucement le brodeur. C'est pour ton bien, si
nous voulons savoir qui tu es.
Et, par-dessus l'épaule de sa femme, il parcourait le livret, que
feuilletait celle-ci. À la page 2, se trouvait le nom de la nourrice.
«L'enfant Angélique, Marie, a été confiée le 25 janvier 1851 à la
nourrice Françoise, femme du sieur Hamelin, profession de cultivateur,
demeurant commune de Soulanges, arrondissement de Nevers; laquelle
nourrice a reçu, au moment du départ, le premier mois de nourriture,
plus un trousseau.» Suivait un certificat de baptême, signé par
l'aumônier de l'hospice des Enfants assistés; puis, des certificats de
médecins, au départ et à l'arrivée de l'enfant. Les paiements des mois,
tous les trimestres, emplissaient plus loin les colonnes de quatre
pages, où revenait chaque fois la signature illisible du percepteur.
--Comment, Nevers! demanda Hubertine, c'est près de Nevers que tu as été
élevée?
Angélique, rouge de ne pouvoir les empêcher de lire, était retombée dans
son silence farouche. Mais la colère lui desserra les lèvres, elle parla
de sa nourrice.
--Ah! bien sûr que maman Nini vous aurait battus. Elle me défendait,
elle, quoique tout de même elle m'allongeât des claques.
--Ah! bien sûr que je n'étais pas si malheureuse, là-bas, avec les
bêtes....
Sa voix s'étranglait, elle continuait, en phrases coupées, incohérentes,
à parler des prés où elle conduisait la Rousse, du grand chemin où l'on
jouait, des galettes qu'on faisait cuire, d'un gros chien qui l'avait
mordue.
Hubert l'interrompit, lisant tout haut:
--«En cas de maladie grave ou de mauvais traitements, le sous-inspecteur
est autorisé à changer les enfants de nourrice.» Au-dessous, il y avait
que l'enfant Angélique, Marie, avait été confiée, le 20 juin! 860, à
Thérèse, femme de Louis Franchomme, tous les deux fleuristes, demeurant
à Paris.
--Bon! je comprends, dit Hubertine. Tu as été malade, on t'a ramenée à
Paris.
Mais ce n'était pas encore ça, les Hubert ne surent toute l'histoire que
lorsqu'ils l'eurent tirée d'Angélique, morceau à morceau. Louis
Franchomme, qui était le cousin de maman Nini, avait dû retourner vivre
un mois dans son village, afin de se remettre d'une fièvre; et c'était
alors que sa femme Thérèse, se prenant d'une grande tendresse pour
l'enfant, avait obtenu de l'emmener à Paris, où elle s'engageait à lui
apprendre l'état de fleuriste. Trois mois plus tard, son mari mourait,
elle se trouvait obligée, très souffrante elle-même, de se retirer chez
son frère, le tanneur Rabier, établi à Beaumont. Elle y était morte dans
les premiers jours de décembre, en confiant à sa belle-soeur la petite,
qui, depuis ce temps, injuriée, battue, souffrait le martyre.
--Les Rabier, murmura Hubert, les Rabier, oui, oui! des tanneurs, au
bord du Ligneul, dans la ville basse. Le mari boit, la femme a une
mauvaise conduite.
--Ils me traitaient d'enfant de la borne, poursuivit Angélique,
révoltée, enragée de fierté souffrante. Ils disaient que le ruisseau
était assez bon pour une bâtarde. Quand elle m'avait rouée de coups, la
femme me mettait de la pâtée par terre, comme à son chat; et encore je
me couchais sans manger souvent....
Ah! je me serais tuée à la fin!...
Elle eut un geste de furieux désespoir.
--Le matin de la Noël, hier, ils ont bu, ils se sont jetés sur moi, en
menaçant de me faire sauter les yeux avec le pouce, histoire de rire. Et
puis, ça n'a pas marché, ils ont fini par se battre, à si grands coups
de poing, que je les ai crus morts, tombés tous les deux en travers de
la chambre.... Depuis longtemps, j'avais résolu de me sauver. Mais je
voulais mon livre. Maman Nini me le montrait des fois, en disant: «Tu
vois, c'est tout ce que tu possèdes, car, si tu n'avais pas ça, tu
n'aurais rien.» Et je savais où ils le cachaient, depuis la mort de
maman Thérèse, dans le tiroir du haut de la commode.... Alors, je les ai
enjambés, j'ai pris le livre, j'ai couru en le serrant sous mon bras,
contre ma peau. Il était trop grand, je m'imaginais que tout le monde le
voyait, qu'on allait me le voler. Oh! j'ai couru, j'ai couru! et, quand
la nuit a été noire, j'ai eu froid sous cette porte, Oh! j'ai eu froid,
à croire que je n'étais plus en vie. Mais ça ne fait rien, je ne l'ai
pas lâché, le voilà! Et, d'un brusque élan, comme les Hubert le
refermaient pour le lui rendre, elle le leur arracha. Puis, assise, elle
s'abandonna sur la table, le tenant entre ses bras et sanglotant, la
joue contre la couverture de toile rose. Une humilité affreuse abattait
son orgueil, tout son être semblait se fondre, dans l'amertume de ces
quelques pages aux coins usés, de cette pauvre chose, qui était son
trésor, l'unique lien qui la rattachât à la vie du monde. Elle ne
pouvait vider son coeur d'un si grand désespoir, ses larmes coulaient,
coulaient sans fin; et, sous cet écrasement, elle avait retrouvé sa
jolie figure de gamine blonde, à l'ovale un peu allongé, très pur, ses
yeux de violette que la tendresse pâlissait, l'élancement délicat de son
col qui la faisait ressembler à une petite vierge de vitrail.
Tout d'un coup elle saisit la main d'Hubertine, elle y colla ses lèvres
avides de caresses, elle la baisa passionnément.
Les Hubert en eurent l'âme retournée, bégayant, près de pleurer
eux-mêmes.
--Chère, chère enfant!
Elle n'était donc pas encore tout à fait mauvaise? Peut-être pourrait-on
la corriger de cette violence qui les avait effrayés.
--Oh! je vous en prie, ne me reconduisez pas chez les autres,
balbutia-t-elle, ne me reconduisez pas chez les autres! Le mari et la
femme s'étaient regardés. Justement, depuis l'automne, ils faisaient le
projet de prendre une apprentie à demeure, quelque fillette qui
égaierait la maison, si attristée de leurs regrets d'époux stériles. Et
ce fut décidé tout de suite.
--Veux-tu? demanda Hubert. Hubertine répondit sans hâte, de sa voix
calme:
--Je veux bien. Immédiatement, ils s'occupèrent des formalités. Le
brodeur alla conter l'aventure au juge de paix du canton nord de
Beaumont, M. Grandsire, un cousin de sa femme, le seul parent qu'elle
eût revu; et celui-ci se chargea de tout, écrivit à l'Assistance
publique, où Angélique fut aisément reconnue, grâce au numéro matricule,
obtint qu'elle resterait comme apprentie chez les Hubert, qui avaient un
grand renom d'honnêteté. Le sous-inspecteur de l'arrondissement, en
venant régulariser le livret, passa avec le nouveau patron le contrat,
par lequel ce dernier devait traiter l'enfant doucement, la tenir
propre, lui faire fréquenter l'école et la paroisse, avoir un lit pour
la coucher seule.
De son côté, l'Administration s'engageait à lui payer les indemnités et
délivrer les vêtures, conformément à la règle.
En dix jours, ce fut fait. Angélique couchait en haut, près du grenier,
dans la chambre du comble, sur le jardin: et elle avait déjà reçu ses
premières leçons de brodeuse. Le dimanche matin, avant de la conduire à
la messe, Hubertine ouvrit devant elle le vieux bahut de l'atelier, où
elle serrait l'or fin.
Elle tenait le livret, elle le mit au fond d'un tiroir, en disant:
--Regarde où je le place, pour que tu puisses le prendre, si tu en as
l'envie, et que tu te souviennes.
Ce matin-là, en entrant à l'église, Angélique se trouva de nouveau sous
la porte Sainte-Agnès. Un faux dégel s'était produit dans la semaine,
puis le froid avait recommencé, si rude, que la neige des sculptures, à
demi fondue, venait de se figer en une floraison de grappes et
d'aiguilles. C'était maintenant toute une glace, des robes
transparentes, aux dentelles de verre, qui habillaient les vierges.
Dorothée tenait un flambeau dont la coulure limpide lui tombait des
mains. Cécile portait une couronne d'argent d'où ruisselaient des perles
vives. Agathe, sur sa gorge mordue par les tenailles, était cuirassée
d'une armure de cristal. Et les scènes du tympan, les petites vierges
des voussures semblaient être ainsi, depuis des siècles, derrière les
vitres et les gemmes d'une châsse géante. Agnès, elle, laissait traîner
un manteau de cour, filé de lumière, brodé d'étoiles. Son agneau avait
une toison de diamants, sa palme était devenue couleur de ciel.
Toute la porte resplendissait, dans la pureté du grand froid.
Angélique se souvint de la nuit qu'elle avait passée là, sous la
protection des vierges. Elle leva la tête et leur sourit.
II
Beaumont est fait de deux villes complètement séparées et distinctes:
Beaumont-l'Église, sur la hauteur, avec sa vieille cathédrale du
douzième siècle, son évêché qui date seulement du dix-septième, ses
mille âmes à peine, serrées, étouffées au fond de ses rues étroites; et
Beaumont-la-Ville, en bas du coteau, sur le bord du Ligneul, un ancien
faubourg que la prospérité de ses fabriques de dentelles et de batistes
a enrichi, élargi, au point qu'il compte près de dix mille habitants,
des places spacieuses, une jolie sous-préfecture, de goût moderne.
Les deux cantons, le canton nord et le canton sud, n'ont guère ainsi,
entre eux, que des rapports administratifs. Bien qu'à une trentaine de
lieues de Paris, où l'on va en deux heures, Beaumont-l'Église semble
muré encore dans ses anciens remparts, dont il ne reste pourtant que
trois portes. Une population stationnaire, spéciale, y vit de
l'existence que les aïeux y ont menée de père en fils, depuis cinq cents
ans.
La cathédrale explique tout, a tout enfanté et conserve tout.
Elle est la mère, la reine, énorme au milieu du petit tas des maisons
basses, pareilles à une couvée abritée frileusement sous ses ailes de
pierre. On n'y habite que pour elle et par elle; les industries ne
travaillent, les boutiques ne vendent que pour la nourrir, la vêtir,
l'entretenir, elle et son clergé; et, si l'on rencontre quelques
bourgeois, c'est qu'ils y sont les derniers fidèles des foules
disparues. Elle bat au centre, chaque rue est une de ses veines, la
ville n'a d'autre souffle que le sien. De là, cette âme d'un autre âge,
cet engourdissement religieux dans le passé, cette cité cloîtrée qui
l'entoure, odorante d'un vieux parfum de paix et de foi.
Et, de toute la cité mystique, la maison des Hubert, où désormais
Angélique allait vivre, était la plus voisine de la cathédrale, celle
qui tenait à sa chair même. L'autorisation de bâtir là, entre deux
contreforts, avait dû être accordée par quelque curé de jadis, désireux
de s'attacher l'ancêtre de cette lignée de brodeurs, comme maître
chasublier, fournisseur de la sacristie. Du côté du midi, la masse
colossale de l'église barrait l'étroit jardin: d'abord le pourtour des
chapelles latérales dont les fenêtres donnaient sur les plates-bandes,
puis le corps élancé de la nef que les arcs-boutants épaulaient, puis le
vaste comble couvert de feuilles de plomb. Jamais le soleil ne pénétrait
au fond de ce jardin, les lierres et les buis seuls y poussaient
vigoureusement; et l'ombre éternelle y était pourtant très douce, tombée
de la croupe géante de l'abside, une ombre religieuse, sépulcrale et
pure, qui sentait bon. Dans le demi jour verdâtre, d'une calme
fraîcheur, les deux tours ne laissaient descendre que les sonneries de
leurs cloches. Mais la maison entière en gardait le frisson, scellée à
ces vieilles pierres, fondue en elles, vivant de leur sang. Elle
tressaillait aux moindres cérémonies; les grand-messes, le grondement
des orgues, la voix des chantres, jusqu'au soupir oppressé des fidèles,
bourdonnaient dans chacune de ses pièces, la berçaient d'un souffle
sacré, venu de l'invisible; et, à travers le mur attiédi, parfois même
semblaient fumer des vapeurs d'encens.
Angélique, pendant cinq années, grandit là, comme dans un cloître, loin
du monde. Elle ne sortait que le dimanche, pour aller entendre la messe
de sept heures, Hubertine ayant obtenu de ne pas l'envoyer à l'école, où
elle craignait les mauvaises fréquentations. Cette demeure antique et si
resserrée, au jardin d'une paix morte, fut son univers. Elle occupait,
sous le toit, une chambre passée à la chaux; elle descendait, le matin,
déjeuner à la cuisine; elle remontait à l'atelier du premier étage, pour
travailler; et c'étaient avec l'escalier de pierre tournant dans sa
tourelle, les seuls coins où elle vécût, justement les coins vénérables,
conservés d'âge en âge, car elle n'entrait jamais dans la chambre des
Hubert, et ne faisait guère que traverser le salon du bas, les deux
pièces rajeunies au goût de l'époque. Dans le salon, on avait plâtré les
solives; une corniche à palmettes, accompagnée d'une rosace centrale,
ornait le plafond; le papier à grandes fleurs jaunes datait du Premier
Empire, de même que la cheminée de marbre blanc et que le meuble
d'acajou, un guéridon, un canapé, quatre fauteuils, recouverts de
velours d'Utrecht. Les rares fois qu'elle y venait renouveler
l'étalage, quelques bandes de broderies pendues devant la fenêtre, si
elle jetait un coup d'oeil dehors, elle voyait la même échappée
immuable, la rue butant contre la porte Sainte Agnès: une dévote
poussait le vantail qui se refermait sans bruit, les boutiques de
l'orfèvre et du cirier, en face, alignant leurs saints ciboires et leurs
gros cierges, semblaient toujours vides.
Et la paix claustrale de tout Beaumont-l'Église, de la rue Magloire,
derrière l'Évêché, de la Grand-Rue où aboutit la rue des Orfèvres, de la
place du Cloître où se dressent les deux tours, se sentait dans l'air
assoupi, tombait lentement avec le jour pâle sur le pavé désert.
Hubertine s'était chargée de compléter l'instruction d'Angélique.
D'ailleurs, elle pratiquait cette opinion ancienne qu'une femme en sait
assez long, quand elle met l'orthographe et qu'elle connaît les quatre
règles. Mais elle eut à lutter contre le mauvais vouloir de l'enfant,
qui se dissipait à regarder par les fenêtres, quoique la récréation fût
médiocre, celles-ci ouvrant sur le jardin. Angélique ne se passionna
guère que pour la lecture; malgré les dictées, tirées d'un choix
classique, elle n'arriva jamais à orthographier correctement une page;
et elle avait pourtant une jolie écriture, élancée et ferme, une de ces
écritures irrégulières des grandes dames d'autrefois. Pour le reste, la
géographie, l'histoire, le calcul, son ignorance demeura complète. À
quoi bon la science? C'était bien inutile. Plus tard, au moment de la
première communion, elle apprit le mot à mot de son catéchisme, dans une
telle ardeur de foi, qu'elle émerveilla le monde par la sûreté de sa
mémoire.
La première année, malgré leur douceur, les Hubert avaient désespéré
souvent. Angélique, qui promettait d'être une brodeuse très adroite, les
déconcertait par des sautes brusques, d'inexplicables paresses, après
des journées d'application exemplaire. Elle devenait tout d'un coup
molle, sournoise, volant le sucre, les yeux battus dans son visage
rouge; et, si on la grondait, elle éclatait en mauvaises réponses.
Certains jours, quand ils voulaient la dompter, elle en arrivait à des
crises de folie orgueilleuse, raidie, tapant des pieds et des mains,
prête à déchirer et à mordre. Une peur, alors, les faisait reculer
devant ce petit monstre, ils s'épouvantaient du diable qui s'agitait en
elle. Qui était-elle donc? d'où venait-elle? Ces, enfants trouvés,
presque toujours, viennent du vice et du crime. À deux reprises, ils
avaient résolu de s'en débarrasser, de la rendre à l'Administration,
désolés, regrettant de l'avoir recueillie. Mais, chaque fois, ces
affreuses scènes, dont la maison restait frémissante, se terminaient pas
le même déluge de larmes, la même exaltation de repentir, qui jetait
l'enfant sur le carreau, dans une telle soif du châtiment, qu'il fallait
bien lui pardonner.
Peu à peu, Hubertine prit sur elle de l'autorité. Elle était faite pour
cette éducation, avec la bonhomie de son âme, un grand air fort et doux,
sa raison droite, d'un parfait équilibre.
Elle lui enseignait le renoncement et l'obéissance, qu'elle opposait à
la passion et à l'orgueil. Obéir, c'était vivre. Il fallait obéir à
Dieu, aux parents, aux supérieurs, toute une hiérarchie de respect, en
dehors de laquelle l'existence déréglée se gâtait.
Aussi, à chaque révolte, pour lui apprendre l'humilité, lui
imposait-elle, comme pénitence, quelque basse besogne, essuyer la
vaisselle, laver la cuisine; et elle demeurait là jusqu'au bout, la
tenant courbée sur les dalles, enragée d'abord, vaincue enfin.
La passion surtout l'inquiétait, chez cette enfant, l'élan et la
violence de ses caresses. Plusieurs fois, elle l'avait surprise à se
baiser les mains. Elle la vit s'enfiévrer pour des images, des petites
gravures de sainteté, des Jésus qu'elle collectionnait; puis, un soir,
elle la trouva en pleurs, évanouie, la tête tombée sur la table, la
bouche collée aux images. Ce fut encore une terrible scène, lorsqu'elle
les confisqua, des cris, des larmes, comme si on lui arrachait la peau.
Et, dès lors, elle la tint sévèrement, ne toléra plus ses abandons,
l'accablant de travail, faisant le silence et le froid autour d'elle,
dès qu'elle la sentait s'énerver, les yeux fous, les joues brûlantes.
D'ailleurs, Hubertine s'était découvert un aide dans le livret de
l'Assistance publique. Chaque trimestre, lorsque le percepteur le
signait, Angélique en demeurait assombrie jusqu'au soir. Un élancement
la poignait au coeur, si, par hasard, en prenant une bobine d'or dans le
bahut, elle l'apercevait. Et, un jour de méchanceté furieuse, comme rien
n'avait pu la vaincre et qu'elle bouleversait tout au fond du tiroir,
elle était restée brusquement anéantie, devant le petit livre. Des
sanglots l'étouffaient, elle s'était jetée aux pieds des Hubert, en
s'humiliant, en bégayant qu'ils avaient bien eu tort de la ramasser et
qu'elle ne méritait pas de manger leur pain.
Depuis ce jour, l'idée du livret, souvent, la retenait dans ses colères.
Ce fut ainsi qu'Angélique atteignit ses douze ans, l'âge de la première
communion. Le milieu si calme, cette petite maison endormie à l'ombre de
la cathédrale, embaumée d'encens, frissonnante de cantiques, favorisait
l'amélioration lente de ce rejet sauvage, arraché on ne savait d'où,
replanté dans le sol mystique de l'étroit jardin; et il y avait aussi la
vie régulière qu'on menait là, le travail quotidien, l'ignorance où l'on
y était du monde, sans que même un écho du quartier somnolent y
pénétrât. Mais surtout la douceur venait du grand amour des Hubert, qui
semblait comme élargi par un incurable remords.
Lui, passait les jours à tâcher d'effacer de sa mémoire, à elle,
l'injure qu'il lui avait faite, en l'épousant malgré sa mère. Il avait
bien senti, à la mort de leur enfant, qu'elle l'accusait de cette
punition, et il s'efforçait d'être pardonné. Depuis longtemps, c'était
fait, elle l'adorait. Il en doutait parfois, ce doute désolait sa vie.
Pour être certain que la morte, la mère obstinée, s'était laissé fléchir
sous la terre, il aurait voulu un enfant encore. Leur désir unique était
cet enfant du pardon, il vivait aux pieds de sa femme, dans un culte,
une de ces passions conjugales, ardentes et chastes comme de
continuelles fiançailles.
Si, devant l'apprentie, il ne la baisait pas même sur les cheveux, il
n'entrait dans leur chambre, après vingt années de ménage, que troublé
d'une émotion de jeune mari, au soir des noces.
Elle était discrète, cette chambre, avec sa peinture blanche et grise,
son papier à bouquets bleus, son meuble de noyer, recouvert de cretonne.
Jamais il n'en sortait un bruit, mais elle sentait bon la tendresse,
elle attiédissait la maison entière. Et c'était pour Angélique un bain
d'affection, où elle grandissait très passionnée et très pure.
Un livre acheva l'oeuvre. Comme elle furetait un matin, fouillant sur
une planche de l'atelier, couverte de poussière, elle découvrit, parmi
des outils de brodeur hors d'usage, un exemplaire très ancien de La
Légende dorée, de Jacques de Voragine. Cette traduction française, datée
de 1549, avait dû être achetée jadis par quelque maître chasublier, pour
les images, pleines de renseignements utiles sur les saints.
Longtemps elle-même ne s'intéressa guère qu'à ces images, ces vieux bois
d'une foi naïve, qui la ravissaient. Dès qu'on lui permettait de jouer,
elle prenait l'in-quarto, relié en veau jaune, elle le feuilletait
lentement: d'abord, le faux titre, rouge et noir, avec l'adresse du
libraire, «à Paris, en la rue Neuve Nostre Dame, à l'enseigne Saint Jean
Baptiste»; puis, le titre, flanqué des médaillons des quatre
évangélistes, encadré en bas par l'adoration des trois Mages, en haut
par le triomphe de Jésus-Christ foulant des ossements. Et ensuite les
images se succédaient, lettres ornées, grandes et moyennes gravures dans
le texte, au courant des pages: l'Annonciation, un Ange immense inondant
de rayons une Marie toute frêle; le Massacre des Innocents, le cruel
Hérode au milieu d'un entassement de petits cadavres; la Crèche, Jésus
entre la Vierge et saint Joseph, qui tient un cierge; saint Jean
l'Aumônier donnant aux pauvres; saint Mathias brisant une idole; saint
Nicolas, en évêque, ayant à sa droite des enfants dans un baquet; et
toutes les saintes, Agnès, le col troué d'un glaive, Christine, les
mamelles arrachées avec des tenailles, Geneviève, suivie de ses agneaux,
Julienne flagellée, Anastasie brûlée, Marie l'Égyptienne faisant
pénitence au désert, Madeleine portant le vase de parfum. D'autres,
d'autres encore défilaient, une terreur et une pitié grandissaient à
chacune d'elles, c'était comme une de ces histoires terribles et douces,
qui serrent le coeur et mouillent les yeux de larmes. Mais Angélique,
peu à peu, fut curieuse de savoir au juste ce que représentaient les
gravures. Les deux colonnes serrées du texte, dont l'impression était
restée très noire sur le papier jauni, l'effrayaient, par l'aspect
barbare des caractères gothiques. Pourtant, elle s'y accoutuma,
déchiffra ces caractères, comprit les abréviations et les contractions,
sut deviner les tournures et les mots vieillis; et elle finit par lire
couramment, enchantée comme si elle pénétrait un mystère, triomphante à
chaque nouvelle difficulté vaincue. Sous ces laborieuses ténèbres, tout
un monde rayonnant se révélait. Elle entrait dans une splendeur céleste.
Ses quelques livres classiques, si secs et si froids, n'existaient plus.
Seule, la Légende la passionnait, la tenait penchée, le front entre les
mains, prise toute, au point de ne plus vivre de la vie quotidienne,
sans conscience du temps, regardant monter, du fond de l'inconnu, le
grand épanouissement du rêve.
Dieu est débonnaire, et ce sont d'abord les saints et les saintes. Ils
naissent prédestinés, des voix les annoncent, leurs mères ont des songes
éclatants. Tous sont beaux, forts, victorieux. De grandes lueurs les
environnent, leur visage resplendit. Dominique a une étoile au front.
Ils lisent dans l'intelligence des hommes, répètent à voix haute ce
qu'on pense. Ils ont le don de prophétie, et leurs prédictions toujours
se réalisent. Leur nombre est infini, il y a des évêques et des moines,
des vierges et des prostituées, des mendiants et des seigneurs de race
royale, des ermites nus mangeant des racines, des vieillards avec des
biches dans des cavernes. Leur histoire à tous est la même, ils
grandissent pour le Christ, croient en lui, refusent de sacrifier aux
faux dieux, sont torturés et meurent pleins de gloire. Les persécutions
lassent les empereurs. André, mis en croix, prêche pendant deux jours à
vingt mille personnes. Des conversions en masse se produisent, quarante
mille hommes sont baptisés d'un coup. Quand les foules ne se
convertissent pas devant les miracles, elles s'enfuient épouvantées. On
accuse les saints de magie, on leur pose des énigmes qu'ils
débrouillent, on les met aux prises avec les docteurs qui restent muets.
Dès qu'on les amène dans les temples pour sacrifier, les idoles sont
renversées d'un souffle et se brisent. Une vierge noue sa ceinture au
cou de Vénus, qui tombe en poudre. La terre tremblé, le temple de Diane
s'effondre, frappé du tonnerre; et les peuples se révoltent, des guerres
civiles éclatent. Alors, souvent, les bourreaux demandent le baptême,
les rois s'agenouillent aux pieds des saints en haillons, qui ont
épousé la pauvreté. Sabine s'enfuit de la maison paternelle. Paule
abandonne ses cinq enfants et se prive de bains. Des mortifications, des
jeûnes les purifient. Ni froment, ni huile. Germain répand de la cendre
sur ses aliments. Bernard ne distingue plus les mets, ne reconnaît que
le goût de l'eau pure. Agathon garde trois ans une pierre dans sa
bouche. Augustin se désespère d'avoir péché, en prenant de la
distraction à regarder un chien courir. La prospérité, la santé sont en
mépris, la joie commence aux privations qui tuent le corps. Et c'est
ainsi que, triomphants, ils vivent dans des jardins où les fleurs sont
des astres, où les feuilles des arbres chantent. Ils exterminent des
dragons, ils soulèvent des tempêtes et les apaisent, ils sont ravis en
extase à deux coudées du sol. Des dames veuves pourvoient à leurs
besoins pendant leur vie, reçoivent en rêve l'avis d'aller les
ensevelir, quand ils sont morts. Des histoires extraordinaires leur
arrivent, des aventures merveilleuses, aussi belles que des romans. Et,
après des centaines d'années, lorsqu'on ouvre leurs tombeaux, il s'en
échappe des odeurs suaves.
Puis, en face des saints, voici les diables, les diables innombrables.
«Ils volent souvent aux environs de nous comme mouches et remplissent
l'air sans nombre. L'air est aussi plein de diables et de mauvais
esprits: comme les rayons du soleil sont pleins d'atomes, c'est poudre
menue.» Et la bataille s'engage, éternelle. Toujours les saints sont
victorieux, et toujours ils doivent recommencer la victoire. Plus on
chasse de diables, plus il en revient. On en compte six mille six cent
soixante-six dans le corps d'une seule femme, que Fortunat délivre. Ils
s'agitent, ils parlent et crient par la voix des possédés, dont ils
secouent les flancs d'une tempête. Ils entrent en eux par le nez, par
les oreilles, par la bouche, et ils en sortent avec des rugissements,
après des jours d'effroyables luttes. À chaque détour des routes, un
possédé se vautre, un saint qui passe livre bataille.
Basile, pour sauver un jeune homme, se bat corps à corps.
Pendant toute une nuit, Macaire, couché parmi les tombeaux, est assailli
et se défend. Les anges eux-mêmes, au chevet des morts, en sont réduits,
pour avoir les âmes, à rouer les démons de coups. D'autres fois, ce ne
sont que des assauts d'intelligence et d'esprit. On plaisante, on joue
au plus fin, l'apôtre Pierre et Simon le Magicien luttent de miracles.
Satan, qui rôde, revêt toutes les formes, se déguise en femme, va
jusqu'à prendre la ressemblance des saints. Mais, dès qu'il est vaincu,
il apparaît dans sa laideur: «Un chat noir, plus grand qu'un chien, les
yeux gros et flamboyants, la langue longue jusques au nombril large et
sanglante, la queue torse et levée en haut en démontrant son derrière,
duquel il assoit l'horrible punaise.» Il est l'unique préoccupation, la
grande haine. On en a peur et on le raille. On n'est pas même honnête
avec lui. Au fond, malgré l'appareil féroce de ses chaudières, il reste
l'éternelle dupe. Tous les pactes qu'il passe lui sont arrachés par la
violence ou la ruse. Des femmes débiles le terrassent, Marguerite lui
écrase la tête de son pied, Julienne lui crève les flancs à coups de
chaîne. Une sérénité s'en dégage, un dédain du mal puisqu'il est
impuissant, une certitude du bien puisque la vertu est souveraine. Il
suffit de se signer, le diable ne peut rien, hurle et disparaît. Quand
une vierge fait le signe de la croix, tout l'enfer croule. Alors, dans
ce combat des saints et des saintes contre Satan, se déroulent les
effroyables supplices des persécutions.
Les bourreaux exposent aux mouches les martyrs enduits de miel; les font
marcher pieds nus sur du verre cassé et sur des charbons ardents; les
descendent dans des fosses avec des reptiles; les flagellent à coups de
fouets munis de boules de plomb; les clouent vivants dans des cercueils,
qu'ils jettent à la mer; les pendent par les cheveux, puis les allument;
arrosent leurs plaies de chaux vive, de poix bouillante, de plomb
fondues assoient sur des sièges de bronze chauffés à blanc; leur
enfoncent autour du crâne des casques rougis; leur brûlent les flancs
avec des torches, rompent les cuisses sur des enclumes, arrachent les
yeux, coupent la langue, cassent les doigts l'un après l'autre. Et la
souffrance ne compte pas, les saints restent pleins de mépris, ont une
hâte, une allégresse à souffrir davantage. Un continuel miracle
d'ailleurs les protège, ils fatiguent les bourreaux. Jean boit du poison
et n'en est pas incommodé. Sébastien sourit, hérissé de flèches.
D'autres fois, les flèches restent suspendues en l'air, à droite et à
gauche du martyr; ou, lancées par l'archer, elles reviennent sur elles
mêmes et lui crèvent les yeux. Ils boivent le plomb fondu comme de l'eau
glacée. Des lions se prosternent et lèchent leurs mains, ainsi que des
agneaux. Le gril de saint Laurent lui est d'une fraîcheur agréable. Il
crie: «Malheur, tu as pris une partie, retourne l'autre et puis mange,
car elle est assez Rôtie.» Cécile, mise en un bain tout bouillant, «est
toute ainsi comme en un froid lieu et ne sentit qu'un peu de sueur».
Christine déconcerte les supplices: son père la fait battre par douze
hommes qui succombent de fatigue; un autre bourreau lui succède,
l'attache sur une roue, allume du feu dessous, et la flamme s'étend,
dévore quinze cents personnes; il la jette à la mer, une pierre au col,
mais les anges la soutiennent, Jésus vient la baptiser en personne, puis
la confie à saint Michel pour qu'il la ramène à terre; un autre bourreau
enfin l'enferme avec des vipères qui s'enroulent d'une caresse à sa
gorge, la laisse cinq jours dans un four, où elle chante, sans éprouver
aucun mal. Vincent, qui en subit plus encore, ne parvient pas à
souffrir: on lui rompt les membres; on lui déchire les côtes avec des
peignes de fer jusqu'à ce que les entrailles sortent; on le larde
d'aiguilles; on le jette sur un brasier que ses plaies inondent de sang;
on le remet en prison, les pieds cloués contre un poteau; et, dépecé,
rôti, le ventre ouvert, il vit toujours; et ses tortures sont changées
en suavité de fleurs, une grande lumière emplit le cachot; des anges
chantent avec lui, sur une couche de roses. Le doux son du chant et la
suave odeur des fleurs s'entendirent par dehors, et quand les gardes
eurent vus, ils se convertirent à la foi, et quand Dacien entendit cette
chose, il fut tout pris et dis: «Que lui ferons nous plus, nous sommes
vaincus.» Tel est le cri des tourmenteurs, cela ne peut finir que par
leur conversion ou par leur mort. Leurs mains sont frappées de
paralysie. Ils périssent violemment, des arêtes de poisson les
étranglent, des coups de foudre les écrasent, leurs chars se brisent. Et
les cachots des saints resplendissent tous, Marie et les apôtres y
pénètrent à l'aise, au travers des murs.
Des secours continuels, des apparitions descendent du ciel ouvert, où
Dieu se montre, tenant une couronne de pierreries.
Aussi la mort est-elle joyeuse, ils la défient, les parents se
réjouissent, lorsqu'un des leurs succombe. Sur le mont Ararat, dix mille
crucifiés expirent. Près de Cologne, les onze mille vierges se font
massacrer par les Huns. Dans les cirques, les os craquent sous la dent
des bêtes. À trois ans, Quirique, que le Saint-Esprit fait parler comme
un homme, souffre le martyre. Des enfants à la mamelle injurient les
bourreaux. Un dédain, un dégoût de la chair, de la loque humaine,
aiguise la douleur d'une volupté céleste. Qu'on la déchire, qu'on la
broie, qu'on la brûle, cela est bon; encore et encore, jamais elle
n'agonisera assez; et ils appellent tous le fer, l'épée dans la gorge,
qui seule les tue. Eulalie, sur son bûcher, au milieu d'une populace
aveugle qui l'outrage, aspire la flamme pour mourir plus vite. Dieu
l'exauce, une colombe blanche sort de sa bouche et monte au ciel. À ces
lectures, Angélique s'émerveillait. Tant d'abominations et cette joie
triomphale la ravissaient d'aise, au-dessus du réel. Mais d'autres coins
de la Légende, plus doux, l'amusaient aussi, les bêtes par exemple,
toute l'arche qui s'y agite.
Elle s'intéressait aux corbeaux et aux aigles chargés de nourrir les
ermites. Puis, que de belles histoires sur les lions! le lion serviable
qui creuse la fosse de Marie l'Égyptienne; le lion flamboyant qui garde
la porte des vilaines maisons, lorsque les proconsuls y font conduire
les vierges; et encore le lion de Jérôme, à qui l'on a confié un âne,
qui le laisse voler, puis qui le ramène.
Il y avait aussi le loup, frappé de contrition, rapportant un pourceau
dérobé. Bernard excommunie les mouches, lesquelles tombent mortes. Remi
et Blaise nourrissent les oiseaux à leur table, les bénissent et leur
rendent la santé. François, «plein de très grande simplesse columbine»,
les prêche, les exhorte à aimer Dieu. «Un oiseau qui se nomme cigale
était en un figuier, et François tendit sa main et appela à lui
l'oiseau, et tantôt il obéît et vint sur sa main. Et il lui dit: Chante,
ma soeur, et loue notre Seigneur. Et donc chanta incontinent, et ne s'en
alla devant quelle eut congé.» C'était là, pour Angélique, un continuel
sujet de récréation, qui lui donnait l'idée d'appeler les hirondelles,
curieuse de voir si elles viendraient. Ensuite, il y avait des histoires
qu'elle ne pouvait relire sans être malade, tant elle riait. Christophe,
le bon géant, qui porta Jésus, l'égayait aux larmes. Elle étouffait, à
la mésaventure du gouverneur avec les trois chambrières d'Anastasie,
quand il va les trouver dans la cuisine et qu'il baise les poêles et
les chaudrons, en croyant les embrasser. «Il s'assit dehors très noir et
très laid et ses vêtements défaits. Et quant ses serviteurs qui
l'attendaient dehors le virent ainsi tourné, si se pensèrent qu'il était
tourné en diable. Lors le battirent de verges et s'enfuirent et le
laissèrent tout seul.» Mais où le fou rire la prenait, c'était lorsqu'on
tapait sur le diable, Julienne surtout, qui, tentée par lui dans son
cachot, lui administra une si extraordinaire raclée avec sa chaîne.
«Alors commanda le Prévost que Julienne fut amenée, et quand elle
s'assit elle traînait le diable après elle, et il pria disant: Ma dame
Julienne, ne me faites plus de mal. Si le traîna ainsi par tout le
marché, et après le jeta en une fosse.» Ou encore elle répétait aux
Hubert, en brodant, des légendes plus intéressantes que des contes de
fées. Elle les avait lues tant de fois, qu'elle les savait par coeur: la
légende des Sept Dormants, qui, fuyant la persécution, murés dans une
caverne, y dormirent trois cent soixante-dix-sept ans, et dont le réveil
étonna si fort l'empereur Théodose; la légende de saint Clément, des
aventures sans fin, imprévues et attendrissantes, toute une famille, le
père, la mère, les trois fils, séparés par de grands malheurs et
finalement réunis, à travers les plus beaux miracles. Ses pleurs
coulaient, elle en rêvait la nuit, elle revivait plus que dans ce monde
tragique et triomphant du prodige, au pays surnaturel de toutes les
vertus, récompensées de toutes les joies.
Lorsque Angélique fit sa première communion, il lui sembla qu'elle
marchait comme les saintes, à deux coudées de terre.
Elle était une jeune chrétienne de la primitive Église, elle se
remettait aux mains de Dieu, ayant appris dans le livre qu'elle ne
pouvait être, sauvée sans la grâce. Les Hubert pratiquaient, simplement
la messe le dimanche, la communion aux grandes fêtes; et cela avec la
foi tranquille des humbles, un peu aussi par tradition et pour leur
clientèle, les chasubliers ayant de père en fils fait leurs pâques.
Hubert, lui, s'interrompait parfois de tendre un métier, pour écouter
l'enfant lire ses légendes, dont il frémissait avec elle, les cheveux
envolés au léger souffle de l'invisible. Il avait de sa passion, il
pleura, lorsqu'il la vit en robe blanche. Cette journée fut comme un
songe, tous les deux revinrent de l'église, étonnés et las. Il fallut
qu'Hubertine les grondât, le soir, elle raisonnable qui condamnait
l'exagération, même dans les bonnes choses. Dès lors, elle dut combattre
le zèle d'Angélique, surtout l'emportement de charité dont celle-ci
était prise. François avait la pauvreté pour maîtresse, Julien
l'Aumônier appelait les pauvres ses seigneurs, Gervais et Protais leur
lavaient les pieds, Martin partageait avec eux son manteau. Et l'enfant,
à l'exemple de Luce, voulait tout vendre pour tout donner. Elle s'était
dépouillée d'abord de ses menues affaires, ensuite elle avait commencé à
piller la maison. Mais le comble devint qu'elle donnait à des indignes,
sans discernement, les mains ouvertes. Un soir, le surlendemain de la
première communion, réprimandée pour avoir jeté par la fenêtre du linge
à une ivrognesse, elle retomba dans ses anciennes violences, elle eut un
accès terrible. Puis, écrasée de honte, malade, elle garda le lit trois
jours.
Cependant, les semaines, les mois coulaient. Deux années s'étaient
passées, Angélique avait quatorze ans et devenait femme.
Quand elle lisait la Légende, ses oreilles bourdonnaient, le sang
battait dans les petites veines bleues de ses tempes; et, maintenant,
elle se prenait d'une tendresse fraternelle pour les vierges.
Virginité est soeur des anges, possession de tout bien, défaite du
diable, seigneurie de foi. Elle donne la grâce, elle est l'invincible
perfection. Le Saint-Esprit rend Luce si pesante, que mille hommes et
cinq paires de boeufs, sur l'ordre du proconsul, ne peuvent la traîner à
un mauvais lieu. Un gouverneur, qui veut embrasser Anastasie, devient
aveugle. Dans les supplices, la candeur des vierges éclate, leurs chairs
très blanches, labourées par les peignes de fer, laissent ruisseler des
fleuves de lait, au lieu de sang. À dix reprises, revient l'histoire de
la jeune chrétienne, fuyant sa famille, cachée sous une robe de moine,
qu'on accuse d'avoir mis à mal une fille du voisinage, qui souffre la
calomnie sans se disculper, puis qui triomphe, dans la brusque
révélation de son sexe innocent. Eugénie est ainsi amenée devant un
juge, reconnaît son père, déchire sa robe et se montre. Éternellement,
le combat de la chasteté recommence, toujours les aiguillons
renaissent. Aussi la peur de la femme est-elle la sagesse des saints. Ce
monde est semé de pièges, les ermites vont au désert, où il n'y a pas de
femmes.
Ils luttent effroyablement, se flagellent, se jettent nus dans les
ronces et sur la neige. Un solitaire, aidant sa mère à traverser un gué,
se couvre les doigts de son manteau. Un martyr, attaché, tenté par une
fille, coupe avec les dents sa langue, qu'il lui crache au visage.
François déclare qu'il n'a pas de plus grand ennemi que son corps.
Bernard crie au voleur! au voleur! pour se défendre contre une dame, son
hôtesse. Une femme, à qui le pape Léon donne l'hostie, le baise à la
main; et il se tranche le poignet, et la Vierge Marie remet la main en
place. Tous glorifient la séparation des époux. Alexis, très riche,
marié, instruit sa femme dans la chasteté, puis s'en va. On ne s'épouse
que pour mourir. Justine, tourmentée à la vue de Cyprien, résiste, le
convertit, et marche avec lui au supplice. Cécile, aimée d'un ange,
révèle ce secret, le soir des noces, à Valérien, son mari, qui veut bien
ne pas la toucher et recevoir le baptême, afin de voir l'ange. «Il
trouva en sa chambre Cécile parlant à l'ange, et l'ange tenait en sa
main deux couronnes de roses, et les bailla lune à Cécile et l'autre à
Valérien, et dit: Gardez ces couronnes du coeur et de corps sans
macule.» La mort est plus forte que l'amour, c'est un défi de
l'existence. Hilaire prie Dieu d'appeler au ciel sa fille Apia, pour
qu'elle ne se marie point; elle meurt, et la mère demande au père de la
faire appeler également; ce qui est fait. La Vierge Marie, elle-même,
enlève aux femmes leurs fiancés. Un noble, parent du roi de Hongrie,
renonce à une jeune fille d'une beauté merveilleuse, dès que Marie entre
en lutte. «Soudainement apparut notre Dame à lui disant: Si je suis si
belle comme tu dis, pourquoi me laisses-tu pour une autre?» et il se
fiance à elle.
Parmi toutes ces saintes, Angélique eut ses préférées, celles dont les
leçons allaient jusqu'à son coeur, qui la touchaient au point de la
corriger. Ainsi, la sage Catherine, née dans la pourpre, l'enchantait
par la science universelle de ses dix-huit ans, lorsqu'elle dispute avec
les cinquante rhéteurs et grammairiens, que lui oppose l'empereur
Maxime. Elle les confond, les réduit au silence. «Ils furent ébahis et
ne surent que dire, mais se turent tous. Et l'empereur les blâma pour ce
qu'il se soient laissaient vaincre si laidement d'une pucelle.» Les,
cinquante alors vont lui déclarer qu'ils se convertissent. «Et donc
quant le tyran entendit ceci, il fut tout pris de grande forcenerie et
commanda qu'il fussent tous amenés au milieu de la cité.» À ses yeux,
Catherine était la savante invincible, aussi fière et éclatante de
sagesse que de beauté, celle qu'elle aurait voulu être, pour convertir
les hommes et se faire nourrir en prison par une colombe, avant d'avoir
la tête tranchée. Mais surtout Élisabeth, la fille du roi de Hongrie,
lui devenait un continuel enseignement. À chacune des révoltes de son
orgueil, lorsque la violence l'emportait, elle songeait à ce modèle de
douceur et de simplicité, pieuse à cinq ans, refusant de jouer, se
couchant par terre pour rendre hommage à Dieu, plus tard épouse
obéissante et mortifiée du landgrave de Thuringe, montrant à son époux
un visage gai que des larmes inondaient toutes les nuits, enfin veuve
continente, chassée de ses États, heureuse de mener la vie d'une
pauvresse. «Sa vesture estoit si vile quelle portoit ung manteau gris
alonge de autre couleur de drap. Les manches de sa cotte estoient
rompues et ramendées d'autre couleur.» Le roi, son père, l'envoie
chercher par un comte. «Et quant le comte la veit en tel habit et
fillant, il se escria de douleur et de merveilles, et dist: Oncques
fille de roy ne apparut en tel habit, ne ne fut veue filler laine.» Elle
est la parfaite humilité chrétienne qui vit de pain noir avec les
mendiants, panse leurs plaies sans dégoût, porte leurs vêtements
grossiers, dort sur la terre dure, suit les processions pieds nus.
«Elle lavoit aucunes fois les escueles et les vaisseaulx de la cuysine,
et se mussoit et cachoit que les chambrieres ne l'en détournassent, et
disoit: Si je eusse trouve une autre vie plus despite, je leusse
prinse.» De sorte qu'Angélique, raidie de colère autrefois, lorsqu'on
lui faisait laver la cuisine, s'ingéniait maintenant à des besognes
basses, quand elle se sentait tourmentée du besoin de domination. Enfin,
plus que Catherine, plus qu'Élisabeth, plus que toutes, une sainte lui
était chère, Agnès, l'enfant martyre. Son coeur tressaillait, en la
retrouvant dans la Légende, cette vierge, vêtue de sa chevelure, qui
l'avait protégée sous la porte de la cathédrale. Quelle flamme de pur
amour! comme elle repousse le fils du gouverneur qui l'accoste au sortir
de l'école! «Da! hors de moy, pasteur de mort, commencement de peche et
nourrissement de felonie.» Comme elle célèbre l'amant! «Jayme celluy
duquel la mere est Vierge et le pere ne congneut oncque femme, de la
beaulte duquel le soleil et lune sesmerveillent, par l'odeur duquel les
morts revivent.» Et, quand Aspasien commande qu'on lui mette «ung glayve
parmy la gorge», elle monte au paradis s'unir à «son espoux blanc et
vermeil». Depuis quelques mois surtout, à des heures troubles, lorsque
des chaleurs de sang lui battaient les tempes, Angélique l'évoquait,
l'implorait; et, tout de suite, il lui semblait être rafraîchie. Elle la
voyait continuellement à son entour, elle se désespérait de faire
souvent, de penser des choses, dont elle la sentait fâchée. Un soir
qu'elle se baisait les mains, ainsi qu'elle en prenait parfois encore le
plaisir, elle devint brusquement très rouge et se tourna, confuse, bien
qu'elle fût seule, ayant compris que la sainte l'avait vue.
Agnès était la gardienne de son corps.
À quinze ans, Angélique fut ainsi une adorable fille. Certes, ni la vie
cloîtrée et travailleuse, ni l'ombre douce de la cathédrale, ni la
Légende aux belles saintes, n'avaient fait d'elle un ange, une créature
d'absolue perfection. Toujours des fougues l'emportaient, des fautes se
déclaraient, par des échappées imprévues, dans des coins d'âme qu'on
avait négligé de murer.
Mais elle se montrait si honteuse alors, elle aurait tant voulu être
parfaite! et elle était si humaine, si vivante, si ignorante et pure au
fond! En revenant d'une des grandes courses que les Hubert se
permettaient deux fois l'an, le lundi de la Pentecôte et le jour de
l'Assomption, elle avait arraché un églantier, puis s'était amusée à le
replanter dans l'étroit jardin. Elle le taillait, l'arrosait; il y
repoussait plus droit, il y donnait des églantines plus larges, d'une
odeur fine; ce qu'elle guettait, avec sa passion habituelle, répugnant à
le greffer pourtant, voulant voir si un miracle ne lui ferait pas porter
des roses. Elle dansait à l'entour, elle répétait d'un air ravi: «C'est
moi! c'est moi!» Et, si on la plaisantait sur son rosier de grand
chemin, elle en riait elle-même, un peu pâle, des larmes au bord des
paupières.
Ses yeux couleur de violette s'étaient encore adoucis, sa bouche
s'entrouvrait, découvrait les petites dents blanches, dans l'ovale
allongé du visage, que les cheveux blonds, d'une légèreté de lumière,
nimbaient d'or. Elle avait grandi, sans devenir fluette, le cou et les
épaules toujours d'une grâce fière, la gorge ronde, la taille souple; et
gaie, et saine, une beauté rare, d'un charme infini, où fleurissaient la
chair innocente et l'âme chaste.
Les Hubert, chaque jour, se prenaient pour elle d'une affection plus
vive. L'idée leur était venue à tous deux de l'adopter. Seulement, ils
n'en disaient rien, de peur d'éveiller leur éternel regret. Aussi, le
matin où le mari se décida, dans leur chambre, la femme, tombée sur une
chaise, fondit-elle en sanglots. Adopter cette enfant, n'était-ce pas
renoncer à en avoir jamais un? Certes, il n'y fallait plus guère
compter, à leur âge; et elle consentit, vaincue par la bonne pensée d'en
faire sa fille.
Angélique, quand ils lui en parlèrent, leur sauta au cou, étrangla de
larmes. C'était chose entendue, elle resterait avec eux, dans cette
maison toute pleine d'elle maintenant, rajeunie de sa jeunesse, rieuse
de son rire. Mais, dès la première démarche, un obstacle les consterna.
Le juge de paix, M. Grandsire, consulté, leur expliqua la radicale
impossibilité de l'adoption, la loi exigeant que l'adopté soit majeur.
Puis, comme il voyait leur chagrin, il leur suggéra l'expédient de la
tutelle officieuse: tout individu, âgé de plus de cinquante ans, peut
s'attacher un mineur de moins de quinze ans, par un titre légal, en
devenant son tuteur officieux. Les âges y étaient, ils acceptèrent,
enchantés; et même il fut convenu qu'ils conféreraient ensuite
l'adoption à leur pupille, par voie testamentaire, ainsi que le Code le
permet. M. Grandsire se chargea de la demande du mari et de
l'autorisation de la femme, puis se mit en rapport avec le directeur de
l'Assistance publique, tuteur de tous les enfants assistés, dont il
fallait obtenir le consentement. Il y eut enquête, enfin les pièces
furent déposées à Paris, chez le juge de paix désigné. Et l'on
n'attendait plus que le procès-verbal, qui constitue l'acte de la
tutelle officieuse, lorsque les Hubert furent pris d'un scrupule tardif.
Avant d'adopter ainsi Angélique, est-ce qu'ils n'auraient pas dû faire
un effort pour retrouver sa famille? Si la mère existait, où
prenaient-ils le droit de disposer de la fille, sans être absolument
certains de son abandon? Puis, au fond, il y avait cet inconnu, cette
souche gâtée d'où sortait l'enfant peut-être, qui les inquiétait
autrefois, dont le souci leur revenait à cette heure. Ils s'en
tourmentaient tellement, qu'ils n'en dormaient plus.
Brusquement, Hubert fit le Voyage de Paris. C'était une catastrophe,
dans son existence calme. Il mentit à Angélique, il parla de la
nécessité de sa présence, pour la tutelle. En vingt quatre heures, il
espérait tout savoir. Mais, à Paris, les jours coulèrent, des obstacles
se dressaient à chaque pas, il y passa une semaine, rejeté des uns aux
autres, battant le pavé, éperdu, pleurant presque. D'abord, à
l'Assistance publique, on le reçut fort sèchement. La règle de
l'Administration est que les enfants ne soient pas renseignés sur leur
origine, jusqu'à leur majorité. Trois matins de suite, on le renvoya.
Il dut s'obstiner, s'expliquer dans quatre bureaux, s'enrouer à se
présenter comme tuteur officieux, avant qu'un sous-chef, un grand sec,
voulût bien lui apprendre l'absence absolue de documents précis.
L'Administration ne savait rien, une sage-femme avait déposé l'enfant
Angélique, Marie, sans nommer la mère.
Désespéré, il allait reprendre la route de Beaumont, quand une idée le
ramena une quatrième fois, pour demander communication de l'extrait de
naissance, qui devait porter le nom de la sage-femme. Ce fut toute une
affaire encore. Enfin, il connut le nom, Mme Foucart, et il apprit même
que cette femme demeurait rue des Deux-Écus, en 1850.
Alors, les courses recommencèrent. Le bout de la rue des Deux-Écus était
démoli, aucun boutiquier des rues voisines ne se rappelait Mme Foucart.
Il consulta un annuaire: le nom ne s'y trouvait plus. Les yeux levés,
guettant les enseignes, il se résigna à monter chez les sages-femmes; et
ce fut ce moyen qui réussit, il eut la chance de tomber sur une vieille
dame, laquelle se récria. Comment! si elle connaissait Mme Foucart! une
personne d'un si grand mérite, qui avait eu bien des malheurs! Elle
demeurait rue Censier, à l'autre bout de Paris. Il y courut. Là,
instruit par l'expérience, il s'était promis d'agir diplomatiquement.
Mais Mme Foucart, une femme énorme, tassée sur des jambes courtes, ne le
laissa pas déployer en bel ordre les questions qu'il avait préparées à
l'avance. Dès qu'il lâcha les prénoms de l'enfant et la date du dépôt,
elle partit d'elle même, elle conta toute l'histoire, dans un flot de
rancune. Ah! la petite vivait! eh bien, elle pouvait se flatter d'avoir
pour mère une fameuse coquine! Oui, Mme Sidonie, comme on la nommait
depuis son veuvage, une femme très bien apparentée, ayant un frère
ministre, disait-on, ce qui ne l'empêchait pas de faire les plus
vilains commerces! Et elle expliqua de quelle façon elle l'avait connue,
quand la gueuse tenait, rue Saint-Honoré, un commerce de fruits et
d'huile de Provence, à son arrivée de Plassans, d'où ils débarquaient,
elle et son mari, pour tenter fortune. Le mari mort et enterré, elle
avait eu une fille quinze mois après, sans savoir au juste où elle
l'avait prise, car elle était sèche comme une facturé, froide comme un
protêt, indifférente et brutale comme un recors!... On pardonne une faute,
mais l'ingratitude! Est-ce que le magasin mangé, elle, Mme Foucart, ne
l'avait pas nourrie pendant ses couches, ne s'était pas dévouée jusqu'à
la débarrasser, en portant la petite là-bas?
Et, pour récompense, lorsqu'elle était, à son tour, tombée dans la
peine, elle n'avait pas réussi à en tirer le mois de la pension, ni même
quinze francs prêtés de la main à la main. Aujourd'hui, Mme Sidonie
occupait, rue du Faubourg-Poissonnière, une petite boutique et trois
pièces, à l'entresol, où, sous le prétexte de vendre des dentelles, elle
vendait de tout. Ah! oui, ah! oui, une mère de cette espèce, il valait
mieux ne pas la connaître! Une heure plus tard, Hubert était à rôder
autour de la boutique de Mme Sidonie. Il y entrevit une femme maigre,
blafarde, sans âge et sans sexe, vêtue d'une robe noire élimée, tachée
de toutes sortes de trafics louches. Jamais le ressouvenir de sa fille,
née d'un hasard n'avait dû échauffer ce coeur de courtière.
Discrètement, il se renseigna, apprit des choses qu'il ne répéta à
personne, pas même à sa femme. Pourtant, il hésitait encore, il revint
une dernière fois passer devant l'étroit magasin mystérieux. Ne
devait-il point se faire connaître, obtenir un consentement? C'était à
lui, honnête homme, de juger s'il avait le droit de trancher ainsi le
lien, pour toujours.
Brusquement, il tourna le dos, il rentra le soir à Beaumont.
Hubertine venait justement de savoir, chez M. Grandsire, que le
procès-verbal, pour la tutelle officieuse, était signé. Et, lorsque
Angélique se jeta dans les bras d'Hubert, il vit bien, à l'interrogation
suppliante de ses yeux, qu'elle avait compris le vrai motif de son
voyage. Alors, simplement, il lui dit:
--Mon enfant, ta mère est morte.
Angélique, pleurante, les embrassa avec passion. Jamais il n'en fut
reparlé. Elle était leur fille.
III
Cette année-là, le lundi de la Pentecôte, les Hubert avaient mené
Angélique déjeuner aux ruines du château d'Hautecoeur, qui domine le
Ligneul, à deux lieues en aval de Beaumont; et, le lendemain, après
toute cette journée de plein air, de courses et de rires, lorsque la
vielle horloge de l'atelier sonna sept heures, la jeune fille dormait
encore.
Hubertine dut monter frapper à la porte.
--Eh bien! paresseuse!... nous avons déjà déjeuné, nous autres.
Vivement Angélique s'habilla, descendit déjeuner seule.
Puis, quand elle entra dans l'atelier, où Hubert et sa femme venaient de
se mettre au travail:
--Ah! ce que je dormais! Et cette chasuble qu'on a promise pour
dimanche! L'atelier, dont les fenêtres donnaient sur le jardin, était
une vaste pièce, conservée presque intacte dans son état primitif.
Au plafond, les deux maîtresses poutres, les trois travées de solives
apparentes n'avaient pas même reçu de badigeon, très enfumées, mangées
des vers, laissant voir les lattes des entreyous sous les éclats du
plâtre. Un des corbeaux de pierre qui soutenaient les poutres, portait
une date, 1463; sans doute la date de la construction. La cheminée,
également en pierre émiettée et disjointe, gardait son élégance simple,
avec ses montants élancés, ses consoles, sa hotte terminée par un
couronnement; même, sur la frise, on pouvait distinguer encore, comme
fondue par l'âge, une sculpture naïve, un saint Clair, patron des
brodeurs. Mais la cheminée ne servait plus, on avait fait de l'âtre une
armoire ouverte, en y posant des planches, où s'empilaient des dessins;
et c'était maintenant un poêle qui chauffait là pièce, une grosse
cloche de fonte, dont le tuyau, après avoir longé le plafond, allait
crever la hotte. Les portes, déjà branlantes, dataient de Louis XIV. Des
lames de l'ancien parquet achevaient de se pourrir, parmi les feuillets
plus récents, remis un à un, à chaque trou. Il y avait près de cent ans
que la peinture jaune des murs tenait, déteinte en haut, éraillée dans
le bas, tachée de salpêtre. Toutes les années, on parlait de faire
repeindre, sans pouvoir s'y décider, par haine du changement.
Hubertine, assise devant le métier où était tendue la chasuble, leva la
tête en disant:
--Tu sais que, si nous la livrons dimanche, je t'ai promis une bourriche
de pensées pour ton jardin.
Gaiement, Angélique s'exclama:
--C'est vrai.... Oh! je vais m'y mettre!... Mais où donc est mon
doigtier? Les outils s'envolent, quand on ne travaille plus.
Elle glissa le vieux doigtier d'ivoire à la seconde phalange de son
petit doigt, et elle s'assit de l'autre côté du métier, en face de la
fenêtre.
Depuis le milieu du dernier siècle, pas une modification ne s'était
produite dans l'aménagement de l'atelier!... Les modes changeaient, l'art
du brodeur se transformait, mais on retrouvait encore là, scellée au
mur, la chanlatte, la pièce de bois, où s'appuie le métier, qu'un
tréteau mobile porte, à l'autre bout.
Dans les coins, dormaient des outils antiques: un diligent, avec son
engrenage et ses brochettes, pour mettre en broche l'or des bobines,
sans y toucher; un rouet à main, une sorte de poulie, tordant les fils,
qu'on fixait au mur; des tambours de toutes grandeurs, garnis de leur
taffetas et de leur éclisse, servant à broder au crochet. Sur une
planche, était rangée une vieille collection d'emporte-pièce pour les
paillettes; et l'on y voyait aussi une épave, un tatignon de cuivre, le
large chandelier classique des anciens brodeurs. Aux boucles d'un
râtelier, fait d'une courroie clouée, s'accrochaient des poinçons, des
maillets, des marteaux, des fers à découper le vélin, des menne-lourd,
ébauchoirs de buis pour modeler les fils, à mesure qu'on les emploie.
Sous la table de tilleul où l'on découpait, il y avait un grand
dévidoir, dont les deux tourrettes d'osier, mobiles, tendaient un
écheveau de laine rouge. Des colliers de bobines aux soies vives,
enfilés dans une corde, pendaient près du bahut. Par terre, une
corbeille était pleine de bobines vides. Une pelote de ficelle venait de
tomber d'une chaise, déroulée.
--Ah! le beau temps, le beau temps! reprit Angélique. Cela fait plaisir
de vivre.
Et, avant de se pencher sur son travail, elle s'oubliait encore un
instant, devant la fenêtre ouverte, par laquelle entrait la radieuse
matinée de mai. Un coin de soleil glissait du comble de la cathédrale,
une odeur fraîche de lilas montait du jardin de l'Évêché. Elle souriait,
éblouie, baignée de printemps.
Puis, dans un sursaut, comme si elle se fût rendormie:
--Père, je n'ai pas d'or à passer.
Hubert, qui achevait de piquer le décalque d'un dessin de chape, alla
chercher au fond du bahut un écheveau, le coupa, effila les deux bouts
en égratignant l'or qui recouvrait la soie; et il apporta l'écheveau,
enfermé dans une torche de parchemin.
--C'est bien tout?
--Oui, oui. D'un coup d'oeil, elle s'était assurée que rien ne manquait
plus: les broches chargées des ors différents, le rouge, le vert, le
bleu; les bobines de soies de tous les tons; les paillettes, les
cannetilles, bouillon ou frisure, dans le pâté, un fond de chapeau
servant de boire; les longues aiguillés fines, les pinces d'acier, les
dés, les ciseaux, la pelote de cire. Tout cela trottait sur le métier
même, sur l'étoffe tendue que protégeait un fort papier gris.
Elle avait enfilé une aiguillée d'or à passer. Mais, dès le premier
point, il cassa, et elle dut effiler de nouveau, en égratignant un peu
de l'or, qu'elle jeta dans le bourriquet, le carton aux déchets, qui
traînait également sur le métier.
--Ah! enfin! dit-elle, quand elle eut piqué son aiguille.
Un grand silence régna. Hubert s'était mis à tendre un métier. Il avait
posé les deux ensubles sur la chanlatte et sur le tréteau, bien en face,
de façon à placer de droit fil la soie cramoisie de la chape,
qu'Hubertine venait de coudre aux coutisses. Et il introduisait les
lattes dans les mortaises des ensubles, où il les fixait, à l'aide de
quatre clous. Puis, après avoir trélissé à droite et à gauche, il acheva
de tendre en reculant les clous. On l'entendit taper du bout des doigts
sur l'étoffé, qui résonnait comme un tambour. Angélique était devenue
une brodeuse rare, d'une adresse et d'un goût dont s'émerveillaient les
Hubert. En dehors de ce qu'ils lui avaient appris, elle apportait sa
passion, qui donnait de la vie aux fleurs, de la foi aux symboles. Sous
ses mains, la soie et l'or s'animaient, une envolée mystique élançait.
les moindres ornements, elle s'y livrait toute, avec son imagination en
continuel éveil, sa croyance au monde de l'invisible.
Certaines de ses broderies avaient tellement remué le diocèse de
Beaumont, qu'un prêtre, archéologue, et un autre, amateur de tableaux,
étaient venus la voir, en s'extasiant devant ses Vierges, qu'ils
comparaient aux naïves figures des primitifs.
C'était la même sincérité, le même sentiment de l'au-delà, comme cerclé
dans une perfection minutieuse des détails.
Elle avait le don du dessin, un vrai miracle qui, sans professeur, rien
qu'avec ses études du soir, à la lampe, lui permettait souvent de
corriger ses modèles, de s'en écarter, d'aller à sa fantaisie, créant de
la pointe de son aiguille. Aussi les Hubert, qui déclaraient la science
du dessin nécessaire à une bonne brodeuse, s'effaçaient-ils devant elle,
malgré leur ancienneté dans la partie. Et il s'en arrivaient modestement
à n'être plus que ses aides, à la charger de tous les travaux de grand
luxe, dont ils lui préparaient les dessous.
D'un bout de l'année à l'autre, que de merveilles, éclatantes et
saintes, lui passaient par les mains! Elle n'était que dans la soie, le
satin, le velours, les draps d'or et d'argent. Elle brodait des
chasubles, des étoles, des manipules, des chapes, des dalmatiques, des
mitres, des bannières, des voiles de calice et de ciboire. Mais,
surtout, les chasubles revenaient, continuelles, avec leurs cinq
couleurs: le blanc pour les confesseurs et les vierges, le rouge pour
les apôtres et les martyrs, le noir pour les morts et les jours de
jeûne, le violet pour les innocents, le vert pour toutes les fêtes; et
l'or aussi, d'un fréquent usage, pouvant remplacer le blanc, le rouge et
le vert. Au centre de la croix, c'étaient toujours les mêmes symboles,
les chiffres de Jésus et de Marie, le triangle entouré de rayons,
l'agneau, le pélican, la colombe, un calice, un ostensoir, un coeur
saignant sous les épines; tandis que, dans le montant et dans les bras,
couraient des ornements ou des fleurs, toute l'ornementation des vieux
styles, toute la flore des fleurs larges, les anémones, les tulipes, les
pivoines, les grenades, les hortensias. Il ne s'écoulait pas de saison
qu'elle ne refit les épis et les raisins symboliques, en argent sur le
noir, en or sur le rouge. Pour les chasubles très fiches, elle nuançait
des tableaux, des têtes de saints, un cadre central, l'Annonciation, la
Crèche, le Calvaire.
Tantôt les orfrois étaient brodés sur le fond même, tantôt elle
rapportait les bandes, soie ou satin, sur du brocart d'or ou du
velours. Et cette floraison de splendeurs sacrées, une à une, naissait
de ses doigts minces.
En ce moment, la chasuble à laquelle travaillait Angélique était une
chasuble de satin blanc, dont la croix se trouvait faite d'une gerbe de
lis d'or, entrelacée de roses vives, en soie nuancée. Au centre, dans
une couronne de petites roses d'or mat, le chiffre de Marie rayonnait,
en or rouge et vert, d'une grande richesse d'ornements.
Depuis une heure qu'elle achevait, au passé, les feuilles des petites
roses d'or, pas une parole n'avait troublé le silence. Mais l'aiguillée
cassa de nouveau, elle la renfila à tâtons, sous le métier, en ouvrière
adroite. Puis, comme elle avait levé la tête, elle parut boire dans une
longue aspiration tout le printemps qui entrait.
--Ah! murmura-t-elle, faisait-il beau, hier!... Que c'est bon, le
soleil!
Hubertine, en train de cirer son fil, hocha la tête.
--Moi, je suis moulue, je ne sens plus mes bras: C'est que je n'ai pas
tes seize ans, et lorsqu'on sort si peu! Tout de suite, pourtant, elle
se remit au travail. Elle préparât les lis, en cousant des coupons de
vélin, aux repères indiqués, pour donner du relief.
--Et puis, ces premiers soleils vous cassent la tête, ajouta Hubert,
qui, son métier tendu, s'apprêtait à poncer sur la soie la bande de la
chape.
Angélique était restée les yeux vagues, perdus dans le rayon qui tombait
d'un arc-boutant de l'église. Et, doucement:
--Non, non, moi, ça m'a rafraîchie, ça m'a délassée, toute cette journée
de grand air.
Elle avait terminé le petit feuillage d'or, elle se mit à une des larges
roses, tenant prêtes autant d'aiguilles enfilées que de nuances de soie,
brodant à points fendus et rentrants, dans le sens même du mouvement des
pétales: Et, malgré la délicatesse de ce travail, les souvenirs de la
veille qu'elle revivait, tout à l'heure, dans le silence, débordaient
maintenant de ses lèvres, s'échappaient si nombreux, qu'elle ne
tarissait plus. Elle disait le départ, la vaste campagne, le déjeuner
là-bas, dans les ruines d'Hautecoeur, sur le dallage d'une salle dont
les murs écroulés dominaient le Ligneul, coulant en dessous parmi les
saules, à cinquante mètres. Elle en était pleine, de ces ruines, de ces
ossements épars sous les ronces, qui attestent l'énormité du colosse,
lorsque, debout, il commandait les deux vallées. Le donjon restait, haut
de soixante mètres, découronné, fendu, solide malgré tout sur ses
fondations de quinze pieds d'épaisseur. Deux tours avaient également
résisté, la tour de Charlemagne et la tour de David, reliées par une
courtine presque intacte. À l'intérieur, on retrouvait une partie des
bâtiments, la chapelle, la salle de justice, des chambres; et cela
semblait avoir été bâti par des géants, les marches des escaliers, les
allèges des fenêtres, les bancs des terrasses, à une échelle démesurée
pour les générations d'aujourd'hui. C'était toute une ville forte, cinq
cents hommes de guerre pouvaient y soutenir un siège de trente mois,
sans manquer de munitions ni de vivres. Depuis deux siècles, les
églantiers disjoignaient les briques des pièces basses, les lilas et les
cytises fleurissaient les décombres des plafonds effondrés, un platane
avait grandi dans la cheminée de la salle des gardes. Mais, quand, au
soleil couchant, la carcasse du donjon allongeait son ombre sur trois
lieues de cultures, et que le château entier semblait se reconstruire,
colossal dans les brumes du soir, on en sentait encore l'ancienne
souveraineté, la force rude qui en avait fait l'imprenable forteresse
dont tremblaient jusqu'aux rois de France.
--Et j'en suis sûre, continua Angélique, c'est habité par des âmes qui
reviennent, la nuit. On entend toutes sortes de voix, il y a des bêtes
partout qui vous regardent, et j'ai bien vu, en me retournant, lorsque
nous sommes partis, de grandes figures blanches flotter au-dessus des
murs.... N'est-ce pas, mère, vous qui savez l'histoire du château?
Hubertine eut un sourire placide.
--Oh! des revenants, je n'en ai jamais vu, moi. Mais, en effet, elle
savait l'histoire, lue dans un livre, et elle dut la raconter de
nouveau, sur les questions pressantes de la jeune fille.
Le territoire appartenait au siège de Reims, depuis saint Remi, qui le
tenait de Clovis. Un archevêque, Séverin, dans les premières années du
dixième siècle, fit élever à Hautecoeur une forteresse, pour défendre le
pays contre les Normands, qui remontaient l'Oise, où se déverse le
Ligneul. Au siècle suivant, un successeur de Séverin le donna en fief à
Norbert, cadet de la maison de Normandie, moyennant un ceps annuel de
soixante sous et à la condition que la ville de Beaumont et son église
resteraient franches. Ce fut ainsi que Norbert Ier devint le chef des
marquis d'Hautecoeur, dont la fameuse lignée, dès lors, emplit
l'histoire. Hervé IV, excommunié deux fois pour ses vols de biens
ecclésiastiques, bandit de grandes routes qui égorgea de sa main trente
bourgeois d'un coup, eut sa tour rasée par Louis le Gros, auquel il
avait osé faire la guerre. Raoul Ier, qui s'était croisé avec Philippe
Auguste, périt devant Saint-Jean d'Acre, d'un coup de lance au coeur.
Mais le plus illustre fut Jean V le Grand, qui, en 1225, rebâtit la
forteresse, éleva en moins de cinq années ce redoutable château
d'Hautecoeur, à l'abri duquel il rêva un moment le trône de France; et,
après avoir échappé aux massacres de vingt batailles, il mourut dans son
lit, beau-frère du roi d'Écosse. Puis, ce furent Félicien III, qui alla
pieds nus à Jérusalem, Hervé VII qui revendiqua ses droits au trône
d'Écosse, d'autres encore, puissants et nobles au travers des siècles,
jusqu'à Jean IX, qui, sous Mazarin, eut la douleur d'assister au
démantèlement du château.
Après un dernier siège, on fit sauter à la mine les voûtes des tours et
du donjon, on incendia les bâtiments, où Charles VI était venu distraire
sa folie, et que, près de deux cents ans plus tard, Henri IV avait
habité huit jours avec Gabrielle d'Estrées.
Tous ces royaux souvenirs, maintenant, dormaient dans l'herbe.
Angélique, sans arrêter son aiguille, écoutait passionnément, comme si
la vision de ces grandeurs mortes s'était levée de son métier, à mesure
que la rose y naissait, dans la vie tendre des couleurs. Son ignorance
de l'histoire élargissait les faits, les reculait au fond d'une
prodigieuse légende.
Elle en tremblait de foi ravie, le château se reconstruisait, montait
jusqu'aux portes du ciel, les Hautecoeur étaient les cousins de la
Vierge.
--Et, demanda-t-elle, notre nouvel évêque, Monseigneur d'Hautecoeur, est
alors un descendant de cette famille?
Hubertine répondit que Monseigneur devait être d'une branche cadette, la
branche aînée se trouvant depuis longtemps éteinte. C'était même un
singulier retour, car pendant des siècles les marquis d'Hautecoeur et le
clergé de Beaumont avaient vécu en guerre. Vers 1150, un abbé entreprit
la construction de l'église, avec les seules ressources de son ordre;
aussi l'argent manqua-t-il bientôt, l'édifice n'était qu'à la hauteur
des voûtes des chapelles latérales, et l'on dut se contenter de couvrir
la nef d'une toiture en bois. Quatre-vingts ans s'écroulèrent, Jean V
venait de rebâtir le château, lorsqu'il donna trois cent mille livres,
qui jointes à d'autres sommes, permirent de continuer l'église. On
acheva d'élever la nef. Les deux tours et la grande façade ne furent
terminées que beaucoup plus tard, vers 1430, en plein quinzième siècle.
Pour récompenser Jean V de sa largesse, le clergé lui avait accordé le
droit de sépulture, à lui et à ses descendants, dans une chapelle de
l'abside, consacrée à saint Georges, et qui, depuis lors, se nommait la
chapelle Hautecoeur. Mais les bons rapports ne pouvaient guère durer, le
château mettait en continuel péril les franchises de Beaumont, sans
cesse des hostilités éclataient sur des questions de tribut et de
préséance. Une surtout, le droit de péage dont les seigneurs
prétendaient frapper la navigation du Ligneul, éternisa les querelles,
lorsque se déclara la grande prospérité de la ville basse, avec ses
fabriques de toiles fines.
Dès cette époque, la fortune de Beaumont s'accrut de jour en jour,
tandis que celle d'Hautecoeur baissait, jusqu'au moment où, le château
démantelé, l'église triompha. Louis XIV en fit une cathédrale, un
évêché fut bâti dans l'ancien clos des moines; et le hasard voulait,
aujourd'hui, que justement un Hautecoeur revînt, comme évêque, commander
à ce clergé, toujours debout, qui avait vaincu ses ancêtres, après
quatre cents ans de lutte.
--Mais, dit Angélique, Monseigneur a été marié. Il a un grand fils de
vingt ans, n'est-ce pas?
Hubertine avait pris les ciseaux, pour corriger un des coupons de vélin.
--Oui, c'est l'abbé Cornille qui m'a conté ça. Oh! une histoire bien
triste.... Monseigneur a été capitaine à vingt et un ans, sous Charles X.
À vingt-quatre ans, en 1830, il donna sa démission, et l'on prétend que,
jusqu'à la quarantaine, il mena une vie dissipée, des voyages, des
aventures, des duels. Puis, un soir, chez des amis, à la campagne, il
rencontra la fille du comte de Valençay, Paule, très riche,
miraculeusement belle, qui avait à peine dix-neuf ans, vingt-deux de
moins que lui. Il l'aima à en être fou, et elle l'adora, on dut hâter le
mariage.
Ce fut alors qu'il racheta les ruines d'Hautecoeur pour une misère, dix
mille francs je crois, dans l'intention de réparer le château, où il
rêvait de s'installer avec sa femme. Pendant neuf mois, ils avaient vécu
cachés au fond d'une vieille propriété de l'Anjou, refusant de voir
personne, trouvant les heures trop courtes.... Paule eut un fils et
mourut.
Hubert, en train de tamponner le dessin avec une poncette chargée de
blanc, avait levé la tête, très pâle.
--Ah! le malheureux, murmura-t-il.
--On raconte qu'il faillit en mourir, continua Hubertine. Une semaine
plus tard, il entrait dans les ordres. Il y a vingt ans de cela, et il
est évêque aujourd'hui.... Mais ce qu'on ajoute, c'est que, pendant vingt
ans, il a refusé de voir son fils, cet enfant qui avait coûté la vie à
sa mère. Il s'en était débarrassé, en le plaçant chez un oncle de
celle-ci, un vieil abbé, ne voulant pas même en recevoir des nouvelles,
tâchant d'oublier son existence.
Un jour qu'on lui envoyait un portrait du petit, il crut revoir sa chère
morte, on le trouva sur le plancher, raidi, comme abattu d'un coup de
marteau.... Et puis, l'âge, la prière, ont dû apaiser ce grand chagrin,
car le bon curé Comille me disait hier que Monseigneur venait enfin
d'appeler son fils près de lui.
Angélique, ayant terminé la rose, si fraîche que l'odeur semblait s'en
exhaler du satin, regardait de nouveau par la fenêtre ensoleillée, les
yeux noyés d'une rêverie. Elle répéta à voix basse:
--Le fils de Monseigneur....
Hubertine achevait son histoire.
--Un jeune homme beau comme un dieu, paraît-il. Son père désirait en
faire un prêtre. Mais le vieil abbé n'a pas voulu, le petit manquant
tout à fait de vocation.... Et des millions! cinquante à ce qu'on
raconte! Oui, sa mère lui aurait laissé cinq millions, qui, placés en
achat de terrains, à Paris, en représenteraient plus de cinquante
maintenant. Enfin, riche comme un roi!--Riche comme un roi, beau comme
un dieu, répéta inconsciemment Angélique, de sa voix de songe.
Et, d'une main machinale, elle prit sur le métier une broche chargée de
fil d'or, pour se mettre à la broderie en guipure d'un grand lis. Après
avoir dépassé la fil du bec de la broche, elle en fixa le bout avec un
point de soie, au bord même du vélin, qui faisait épaisseur. Puis,
travaillant, elle dit encore, sans achever sa pensée, perdue dans le
vague de son désir:
--Oh! moi, ce que je voudrais, ce que je voudrais....
Le silence retomba, profond, troublé seulement par un chant affaibli qui
venait de l'église. Hubert ordonnait son dessin, en repassant, avec un
pinceau, toutes les lignes pointillées de la ponçure; et les ornements
de la chape apparaissaient ainsi, en blanc, sur la soie rouge. Ce fut
lui qui, de nouveau, parla.
--Ces temps anciens, c'était si magnifique! Les seigneurs portaient des
vêtements tout raides de broderies. À Lyon, on en vendait l'étoffe
jusqu'à six cents livres l'aune. Il faut lire les statuts et ordonnances
des maîtres brodeurs, où il est dit que les brodeurs du roi ont le droit
de réquisitionner par la force armée les ouvrières des autres maîtres....
Et nous avions des armoiries: d'azur, à la fasce diaprée d'or,
accompagnée de trois fleurs de lis de même, deux en chef, une en
pointe.... Ah! c'était beau, il y a longtemps!
Il se tut, tapa de l'ongle sur le métier, pour en détacher les
poussières. Puis, il reprit:
--À Beaumont, on raconte encore sur les Hautecoeur une légende que ma
mère me répétait souvent, quand j'étais petit.... Une peste affreuse
ravageait la ville, la moitié des habitants avait déjà succombé, lorsque
Jean V, celui qui a rebâti la forteresse, s'aperçut que Dieu lui
envoyait le pouvoir de combattre le fléau. Alors, il se rendit nu-pieds
chez les malades, s'agenouilla, les baisa sur la bouche; et, dès que ses
lèvres les avaient touchés, en disant: «Si Dieu veut, je veux», les
malades étaient guéris. Voilà pourquoi ces mots sont restés la devise
des Hautecoeur, qui, tous, depuis ce temps, guérissent.
La peste.... Ah! de fiers hommes! une dynastie! Monseigneur, lui, avant
d'entrer dans les ordres, se nommait Jean XII, et le prénom de son fils
doit être également suivi d'un chiffre, comme celui d'un prince.
Chacune de ses paroles berçait et prolongeait la rêverie d'Angélique.
Elle répétait, de la même voix chantante:
--Oh! ce que je voudrais, moi, ce que je voudrais....
Tenant la broche, sans toucher au fil, elle guipait l'or, en le
conduisant de droite à gauche, sur le vélin, alternativement, et en le
fixant, à chaque retour, avec un point de soie. Le grand lis d'or, peu à
peu, fleurissait.
--Oh! ce que je voudrais, ce que je voudrais, ce serait d'épouser un
prince.... Un prince que je n'aurais jamais vu, qui viendrait un soir, au
jour tombant, me prendre par la main et m'emmener dans un palais.... Et
ce que je voudrais, ce serait qu'il fût très beau, très riche, oh! le
plus beau, le plus riche que la terre eût jamais porté! Des chevaux que
j'entendrais hennir sous mes fenêtres, des pierreries dont le flot
ruissellerait sur mes genoux, de l'or, une pluie, un déluge d'or, qui
tomberait de mes deux mains, dès que je les ouvrirais.... Et ce que je
voudrais encore, ce serait que mon prince m'aimât à la folie, afin
moi-même de l'aimer comme une folle! Nous serions très jeunes, très
purs et très nobles, toujours, toujours!...
Hubert, abandonnant son métier, s'était approché en souriant; tandis
qu'Hubertine, amicale, menaçait la jeune fille du doigt.
--Ah! vaniteuse, ah! gourmande, tu es donc incorrigible?
Te voilà partie avec ton besoin d'être reine. Ce rêve-là, c'est moins
vilain que de voler le sucre et de répondre des insolences.
Mais, au fond, va! le diable est dessous, c'est la passion, c'est
l'orgueil qui parlent.
Gaiement, Angélique la regardait.
--Mère, mère, qu'est-ce que vous dîtes?... Est-ce donc une faute, d'aimer
ce qui est beau et riche? Je l'aime, parce que c'est beau, parce que
c'est riche, et que ça me tient chaud, il me semble, là, dans le
coeur.... Vous savez bien que je ne suis pas intéressée. L'argent, ah!
vous verriez ce que j'en ferais, de l'argent, si j'en avais beaucoup. Il
en pleuvrait sur la ville, il en coulerait chez les misérables. Une
vraie bénédiction, plus de misère! D'abord, vous et père, je vous
enrichirais, je voudrais vous voir avec des robes et des habits de
brocart, comme une dame et un seigneur de l'ancien temps.
Hubertine haussa les épaules.
--Folle!... Mais, mon enfant, tu es pauvre, toi, tu n'auras pas un sou
en mariage. Comment peux-tu rêver un prince? Tu épouserais donc un homme
plus riche que toi?
--Comment si je l'épouserais! Et elle avait un air de stupéfaction
profonde.
--Ah! oui, je l'épouserais!... Puisqu'il aurait de l'argent, lui, à quoi
bon en avoir, moi? Je lui devrais tout, je l'aimerais bien plus.
Ce raisonnement victorieux enchanta Hubert. Il partait volontiers avec
l'enfant, sur l'aile d'un nuage. Il cria:
--Elle a raison.
--Mais sa femme lui jeta un coup d'oeil mécontent. Elle devenait sévère.
--Ma fille, tu verras plus tard, tu connaîtras la vie.
--La vie, je la connais.
--Où aurais-tu pu la connaître?... Tu es trop jeune, tu ignores le mal.
Va, le mal existe, et tout-puissant.
--Le mal, le mal....
Angélique articulait lentement ce mot, pour en pénétrer le sens. Et,
dans ses yeux purs, c'était la même surprise innocente.
Le mal, elle le connaissait bien, la Légende le lui avait assez montré.
N'était-ce pas le diable, le mal? et n'avait-elle pas vu le diable
toujours renaissant, mais toujours vaincu? À chaque bataille, il restait
par terre; roué de coups, pitoyable.
--Le mal, ah! mère, si vous saviez comme je m'en moque!...
On n'a qu'à se vaincre, et l'on vit heureux.
Hubertine eut un geste d'inquiétude chagrine.
--Tu me ferais repentir de t'avoir élevée dans cette maison, seule avec
nous, à l'écart de tous, ignorante à ce point de l'existence.... Quel
paradis rêves-tu donc? comment t'imagines-tu le monde?
La face de la jeune fille s'éclairait d'un vaste espoir, tandis que,
penchée, elle menait la broche, du même mouvement continu.
--Vous me croyez donc bien sotte, mère?... Le monde est plein de braves
gens. Quand on est honnête et qu'on travaillé, on en est récompensé,
toujours.... Oh! je sais, il y a des méchants aussi, quelques-uns. Mais
est-ce qu'ils comptent? On ne les fréquente pas, ils sont vite punis....
Et puis, voyez-vous, le monde, ça me produit de loin l'effet d'un grand
jardin, oui! d'un parc immense, tout plein de fleurs et de soleil. C'est
si bon de vivre, la vie est si douce, qu'elle ne peut pas être mauvaise.
Elle s'animait, comme grisée par l'éclat des soies et de l'or.
--Le bonheur, c'est très simple. Nous sommes heureux, nous autres. Et
pourquoi? parce que nous nous aimons. Voilà! ce n'est pas plus
difficile.... Aussi, vous verrez, quand viendra celui que j'attends. Nous
nous reconnaîtrons tout de suite. Je ne l'ai jamais vu, mais je sais
comment il doit être. Il entrera, il dira: Je viens te prendre. Alors,
je dirai: Je t'attendais, prends-moi. Il me prendra, et ce sera fait,
pour toujours. Nous irons dans un palais dormir sur un lit d'or,
incrusté de diamants. Oh! c'est très simple!
--Tu es folle, tais-toi! interrompit sévèrement Hubertine.
Et, la voyant excitée, près de monter encore dans le rêve:
--Tais-toi! tu me fais trembler.... Malheureuse, quand nous te marierons
à quelque pauvre diable, tu te briseras les os, en retombant sur la
terre. Le bonheur, pour nous misérables, n'est que dans l'humilité et
l'obéissance.
Angélique continuait de sourire, avec une obstination tranquille.
--Je l'attends, et il viendra.
--Mais elle a raison! s'écria Hubert, soulevé lui aussi, emporté dans
sa fièvre. Pourquoi la grondes-tu?... Elle est assez belle pour qu'un
roi nous la demande. Tout arrive.
Tristement, Hubertine leva sur lui ses beaux yeux de sagesse.
--Ne l'encourage donc pas à mal faire. Mieux que personne tu sais ce
qu'il en coûte de céder à son coeur.
Il devint très pâle, de grosses larmes parurent au bord de ses
paupières. Tout de suite, elle avait eu regret de la leçon, elle s'était
levée pour lui prendre les mains. Mais, lui, se dégagea, répéta d'une
voix bégayante:
--Non, non, j'ai eu tort. Tu entends, Angélique, il faut écouter ta
mère. Nous sommes deux fous, elle seule est raisonnable....
J'ai eu tort, j'ai eu tort....
Trop agité pour s'asseoir, laissant la chape qu'il venait de tendre, il
s'occupa à coller une bannière, terminée et restée sur le métier. Après
avoir pris le pot de colle de Flandre dans le bahut, il enduisit au
pinceau l'envers de l'étoffe, ce qui consolidait la broderie. Ses lèvres
avaient gardé un petit frisson, il ne parla plus. Mais, si Angélique,
obéissante, se taisait également, elle continuait tout bas, elle montait
plus haut, plus haut encore, dans l'au-delà du désir; et tout le disait
en elle, sa bouche que l'extase entrouvrait, ses yeux où se reflétait
l'infini bleu de sa vision. Maintenant, ce rêve de fille pauvre, elle le
brodait de son fil d'or; c'était de lui que naissaient, sur le satin
blanc, et les grands lis, et les roses, et le chiffre de Marie. La tige
du lis, en couchure chevronnée, avait l'élancement d'un jet de lumière,
tandis que les feuilles longues et minces, faites de paillettes cousues
chacune avec un brin de cannetille, retombaient en une pluie d'étoiles.
Au centre, le chiffre de Marie était l'éblouissement, d'un relief d'or
massif, ouvragé de guipure et de gaufrure, brûlant comme une gloire de
tabernacle, dans l'incendie mystique de ses rayons. Et les roses de
soies tendres vivaient, et la chasuble entière resplendissait, toute
blanche, miraculeusement fleurie d'or.
Au bout d'un long silence, Angélique leva la tête. Elle regarda
Hubertine d'un air de malice, elle hocha le menton, en répétant:
--Je l'attends, et il viendra.
C'était fou, cette imagination. Mais elle s'entêtait. Cela se passerait
ainsi, elle en était sûre. Rien n'ébranlait sa conviction souriante.
--Quand je te dis, mère, que ces choses arriveront.
Hubertine prit le parti de plaisanter. Et elle la taquina.
--Mais je croyais que tu ne voulais pas te marier. Tes saintes, qui
t'ont tourné la tête, ne se mariaient pas, elles. Plutôt que de s'y
soumettre, elles convertissaient leurs fiancés, elles se sauvaient de
chez leurs parents et se laissaient couper le cou.
La jeune fille écoutait, ébahie. Puis, elle éclata d'un grand rire.
Toute sa santé, tout son amour de vivre, chantait dans cette gaieté
sonore. Ça datait de si loin, les histoires des saintes! Les temps
avaient bien changé, Dieu triomphant ne demandait plus à personne de
mourir pour lui. Dans la Légende, le merveilleux l'avait prise, plus que
le mépris du monde et le goût de la mort. Ah! oui, certes, elle voulait
se marier, et aimer, et être aimée, et être heureuse!
La grosse cloche de la tour se mit à sonner, un vol de moineaux s'envola
d'un lierre énorme, qui encadrait, une des fenêtres de l'abside. Dans
l'atelier, Hubert, toujours, muet, venait de pendre la bannière tendue,
encore humide de colle, pour qu'elle séchât, à un des grands clous de
fer scellés au mur.
Le soleil, en tournant, se déplaçait, égayait les vieux outils, le
diligent, les tourrettes d'osier, le tatignon de cuivre; et, comme il
gagnait les deux ouvrières, le métier où elles travaillaient flamba,
avec ses ensubles et ses lattes vernies par l'usagé, avec tout ce qui
trottait sur l'étoffe, les cannetilles et les paillettes du pâté, les
bobines de soie, les broches chargées d'or fin.
Alors, dans ce rayonnement tiède de printemps, Angélique regarda le
grand lis symbolique qu'elle avait terminé. Puis, elle répondit de son
air d'allégresse confiante:
--Mais c'est Jésus que je veux!
IV
Malgré sa gaieté vivace, Angélique aimait la solitude; et c'était avec
la joie d'une véritable récréation qu'elle se retrouvait seule dans sa
chambre, le matin et le soir: elle s'y abandonnait, elle y goûtait
l'escapade de ses songeries. Parfois même, au cours de la journée,
lorsqu'elle pouvait y courir un instant, elle en était heureuse comme
d'une fuite, en pleine liberté. La chambre, très vaste, tenait toute
une moitié du comble, dont le grenier occupait le reste. Elle était
entièrement blanchie à la chaux, les murs, les solives, jusqu'aux
chevrons apparents des parties mansardées; et, dans cette nudité
blanche, les vieux meubles de chêne semblaient noirs. Lors des
embellissements du salon et de la chambre à coucher, en bas, où avait
monté là l'antique mobilier, datant de toutes les époques: un coffre de
la Renaissance, une table et des chaises Louis XIII, un énorme lit Louis
XIV, une très belle armoire Louis XV.
Seuls, le poêle, en faïence blanche, et la table de toilette, une petite
table recouverte de toile cirée, juraient, au milieu de ces vieilleries
vénérables. Drapé dans une ancienne Perse rose, à bouquets de bruyères,
si pâlie qu'elle était devenue d'un rose éteint, soupçonné à peine,
l'énorme lit surtout gardait la majesté de son grand âge. Mais ce qui
plaisait à Angélique, c'était le balcon. Des deux portes-fenêtres
d'autrefois, l'une, celle de gauche, avait été condamnée, simplement à
l'aide de clous; et le balcon, qui jadis régnait sur la largeur de
l'étage, n'existait plus que devant la fenêtre de droite. Comme les
solives, dessous, étaient encore bonnes, on avait remis un parquet et
vissé dessus une rampe de fer, à la place de l'ancienne balustrade
pourrie. C'était là un coin charmant, une sorte de niche, sous la pointe
du pignon, que fermaient des voliges, remplacées au commencement de ce
siècle. Lorsqu'on se penchait, on voyait toute la façade sur le jardin,
très caduque celle-ci, avec son soubassement de petites pierres
taillées, ses pans de bois garnis de briques apparentes, ses larges
baies, aujourd'hui réduites. En bas, la porte de la cuisine était
surmontée d'un auvent, recouvert de zinc. Et, en haut, les dernières
sablières, qui avançaient d'un mètre, ainsi que le faîtage du comble, se
trouvaient consolidées par de grandes consoles, dont le pied s'appuyait
au bandeau du rez-de-chaussée. Cela mettait le balcon dans toute une
végétation de charpentes, au fond d'une forêt de vieux bois, que
verdissaient des giroflées et des mousses.
Depuis qu'elle occupait la chambre, Angélique avait passé là bien des
heures, accoudée à la rampe, regardant. D'abord, sous elle, s'enfonçait
le jardin, que de grands buis assombrissaient de leur éternelle verdure;
dans un angle, contre l'église, un bouquet de maigres lilas entourait un
vieux banc de granit; tandis que, dans l'autre angle, à moitié cachée
par un lierre dont le manteau couvrait tout le mur du fond, se trouvait
une petite porte débouchant sur le Clos-Marie, vaste terrain laissé
inculte. Ce Clos-Marie était l'ancien verger des moines. Un ruisseau
d'eau vive le traversait, la Chevrote, où les ménagères des maisons
voisines avaient l'autorisation de laver leur linge; des familles de
pauvres se terraient dans les ruines d'un ancien moulin écroulé; et
personne autre n'habitait le champ, que la ruelle des Guerdaches reliait
seule à la rue Magloire, entre les hautes murailles de l'Évêché et
celles de l'hôtel Voincourt. En été, les ormes centenaires des deux
parcs barraient de leurs cimes de feuillage l'horizon étroit, qui était
fermé au midi par la croupe géante de l'église. Ainsi enclavé de toutes
parts, le Clos-Marie dormait dans la paix de son abandon, envahi
d'herbes folles, planté de peupliers et de saules que le vent avait
semés. Parmi les cailloux, la Chevrote bondissait, chantante, d'une
musique continue de cristal.
Jamais Angélique ne se lassait, en face de ce coin perdu.
Et, pendant sept années pourtant, elle n'y avait retrouvé chaque matin
que le spectacle déjà regardé la veille. Les arbres de l'hôtel
Voincourt, dont la façade donnait sur la Grand Rue, étaient si touffus,
que, l'hiver seulement, elle distinguait la fille de la comtesse,
Claire, une enfant de son âge. Dans le jardin de l'Évêché, c'était une
épaisseur de branches plus profonde encore, elle avait tenté en vain de
reconnaître la soutane de Monseigneur; et la vieille grille garnie de
volets, qui s'ouvrait sur le clos, devait être condamnée depuis
longtemps car elle ne se souvenait pas de l'avoir vue entrebâillée une
seule fois, même pour livrer passage à un jardinier. En dehors des
ménagères battant leur linge, elle n'apercevait toujours là que les
mêmes petits pauvres en guenilles, couchés dans les herbes.
Le printemps, cette année, fut d'une douceur exquise. Elle avait seize
ans, et jusqu'à ce jour, ses regards seuls s'étaient plu à voir reverdir
le Clos-Marie, sous les soleils d'avril. Il a poussée des feuilles
tendres, la transparence des soirées chaudes, tout le renouveau odorant
de la terre, simplement, l'amusait.
Mais cette année, au premier bourgeon, son coeur venait de battre. Il y
avait, en elle, un émoi grandissant; depuis que montaient les herbes, et
que le vent lui apportait l'odeur plus forte des verdures. Des angoisses
brusques, sans cause, la serraient à la gorge. Un soir, elle se jeta
dans les bras d'Hubertine, pleurant, n'ayant aucun sujet de chagrin,
bien heureuse au contraire.
La nuit, surtout, elle faisait des rêves délicieux, elle voyait passer
des ombres, elle défaillait en des ravissements, qu'elle n'osait se
rappeler au réveil, confuse de ce bonheur que lui donnaient les anges.
Parfois, au fond de son grand lit, elle s'éveillait en sursaut, les deux
mains jointes, serrées contre sa poitrine; et il lui fallait sauter
pieds nus sur le carreau de sa chambre, tant elle étouffait; et elle
courait ouvrir la fenêtre, elle restait là, frissonnante, éperdue, dans
ce bain d'air frais qui la calmait.
C'était un émerveillement continuel, une surprise de ne pas se
reconnaître, de se sentir comme agrandie de joies et de douleurs qu'elle
ignorait, toute la floraison enchantée de la femme.
Eh! quoi, vraiment, les lilas et les cytises invisibles de l'Évêché
avaient une odeur si douce, qu'elle ne la respirait plus, sans qu'un
flot rose lui montât aux joues? Jamais encore elle ne s'était aperçue de
cette tiédeur des parfums, qui, maintenant, l'effleuraient d'une haleine
vivante. Et, aussi, comment n'avait-elle pas remarqué, les années
précédentes, un grand paulownia en fleur, dont l'énorme bouquet violâtre
apparaissait entre deux ormes du jardin des Voincourt? Cette année, dès
qu'elle le regardait, une émotion troublait ses yeux, tellement ce
violet pâle lui allait au coeur. De même, elle ne se souvenait point
d'avoir entendu la Chevrote causer si haut sur les cailloux, parmi les
joncs de ses rives. Le ruisseau parlait sûrement, elle l'écoutait dire
des mots vagues, toujours répétés, qui l'emplissaient de trouble,
N'était-ce donc plus le champ d'autrefois, que tout l'y étonnait et y
prenait de la sorte des sens nouveaux? ou bien était-ce elle, plutôt,
qui changeait, pour y sentir, y voir et y entendre germer la vie?...
Mais la cathédrale, à sa droite, la masse énorme qui bouchait le ciel,
la surprenait plus encore. Chaque matin, elle s'imaginait la voir pour
la première fois, émue de sa découverte, comprenant que ces vieilles
pierres aimaient et pensaient comme elle. Cela n'était point raisonné,
elle n'avait aucune science, elle s'abandonnait à l'envolée mystique de
la géante, dont l'enfantement avait duré trois siècles et où se
superposaient les croyances des générations. En bas, elle était
agenouillée, écrasée par la prière, avec les chapelles romanes du
pourtour, aux fenêtres à plein cintre, nues, ornées seulement de minces
colonnettes, sous les archivoltes. Puis, elle se sentait soulevée, la
face et les mains au ciel, avec les fenêtres ogivales de la nef,
construites quatre-vingts ans plus tard, de hautes fenêtres légères,
divisées par des meneaux qui portaient des arcs brisés et des roses.
Puis, elle quittait le sol, ravie, toute droite, avec les contreforts et
les arcs-boutants du choeur, repris et ornementés deux siècles après, en
plein flamboiement du gothique, chargés de clochetons, d'aiguilles et de
pinacles:
Des gargouilles, au pied des arcs-boutants, déversaient les eaux des
toitures. On avait ajouté une balustrade garnie de trèfles, bordant la
terrasse, sur les chapelles absidales. Le comble, également, était orné
de fleurons. Et tout l'édifice fleurissait, à mesure qu'il se
rapprochait du ciel, dans un élancement continu, délivré de l'antique
terreur sacerdotale, allant se perdre au sein d'un Dieu de pardon et
d'amour. Elle en avait la sensation physique, elle en était allégée et
heureuse, comme d'un cantique qu'elle aurait chanté, très pur, très fin,
se perdant très haut.
D'ailleurs, la cathédrale vivait. Des hirondelles, par centaines,
avaient maçonné leurs nids sous les ceintures de trèfles, jusque dans
les creux des clochetons et des pinacles; et, continuellement, leurs
vols effleuraient les arcs-boutants et les contreforts, qu'ils
peuplaient. C'étaient aussi les ramiers des ormes de l'évêché, qui se
rengorgeaient au bord des terrasses, allant à petits pas, ainsi que des
promeneurs. Parfois, perdu dans le bleu, à peine gros comme une mouche,
encore beau se lissait les plumes, à la pointe d'une aiguille. Des
plantes, toute une flore, les lichens, les graminées qui poussent aux
fentes des murailles, animaient les vieilles pierres du sourd travail de
leurs racines. Les jours de grandes pluies, l'abside entière
s'éveillait et grondait, dans le ronflement de l'averse battant les
feuilles de plomb du comble, se déversant par les rigoles des galeries,
roulant d'étage en étage avec la clameur d'un torrent débordé. Même les
coups de vent terribles d'octobre et de mars lui donnaient une âme, une
voix de colère et de plainte, quand ils soufflaient au travers de sa
forêt de pignons et d'arcatures, de colonnettes et de roses. Le soleil
enfin la faisait vivre, du jeu mouvant de la lumière, depuis le matin,
qui la rajeunissait d'une gaieté blonde, jusqu'au soir, qui, sous les
ombres lentement allongées, la noyait d'inconnu. Et elle avait son
existence intérieure, comme le battement de ses veines, les cérémonies
dont elle, vibrait toute, avec le branle des cloches, la musique des
orgues, le chant des prêtres.
Toujours la vie frémissait en elle: des bruits perdus, le murmure d'une
messe basse; l'agenouillement léger d'une femme, un frisson à peine
deviné, rien que l'ardeur dévote d'une prière, dite sans paroles, bouche
close.
Maintenant que les jours croissaient, Angélique, le matin et le soir,
restait longuement accoudée au balcon, côte à côte avec sa grande amie
la cathédrale. Elle l'aimait plus encore le soir, quand elle n'en voyait
que la masse énorme se détacher d'un bloc sur le ciel étoilé. Les plans
se perdaient, à peine distinguait-elle les arcs-boutants jetés comme des
ponts dans le vide. Elle la sentait éveillée sous les ténèbres, pleine
d'une songerie de sept siècles, grande des foules qui avaient espéré et
désespéré devant ses autels. C'était une veille continue, venant de
l'infini du passé, allant à l'éternité de l'avenir, la veille
mystérieuse et terrifiante d'une maison où Dieu ne pouvait dormir. Et,
dans la masse noire, immobile et vivante, ses regards retournaient
toujours à la fenêtre d'une chapelle du choeur, au ras des arbustes du
Clos-Marie, la seule qui s'allumât, ainsi qu'un oeil vague ouvert sur la
nuit. Derrière, à l'angle d'un pilier, brûlait une lampe de sanctuaire.
Justement, cette chapelle était celle que les abbés d'autrefois avaient
donnée à Jean V d'Hautecoeur et à ses descendants, avec le droit d'y
être ensevelis, en récompense de leur largesse. Consacrée à saint
Georges, elle avait un vitrail du douzième siècle, où l'on voyait peinte
la légende du saint. Dès le crépuscule, la légende renaissait de
l'ombre, lumineuse, comme une apparition; et c'était pourquoi Angélique,
les yeux rêveurs et charmés, aimait la fenêtre.
Le fond du vitrail était bleu, la bordure, rouge. Sur ce fond d'une
sombre richesse, les personnages, dont les draperies volantes
indiquaient le nu, s'enlevaient en teintes vives, chaque partie faite de
verres colorés, ombrés de noir, pris dans les plombs. Trois scènes de
la légende, superposées, occupaient la fenêtre, jusqu'à l'archivolte.
Dans le bas, la fille du roi, sortie de la ville en habits royaux, pour
être mangée, rencontrait saint Georges, près de l'étang, d'où émergeait
déjà la tête du monstre; et une banderole portait ces mots: «Bon
chevalier, ne te peris pas pour moy, car tu ne me pourrois ayder ne
delivrer, mais periroys avec moy.» Puis, au milieu, c'était le combat,
le saint à cheval traversant le monstre de part en part, ce
qu'expliquait cette phrase: «George brandit tellement sa lance qu'il
navra le dragon et le gecta à terre.» Enfin, au-dessus, la fille du roi
emmenait à la ville le monstre vaincu:
«George dist: gecte luy ta ceincture entour le col, et ne te doubte en
rien, belle fille. Et quant elle eut ce faict, le dragon la suyvit comme
un tres debonnaire chien.» Lors de son exécution, le vitrail devait être
surmonté, dans le plein cintre, d'un motif d'ornement. Mais, plus tard,
quand la chapelle appartint aux Hautecoeur, ils remplacèrent ce motif
par leurs armes.
Et c'était ainsi que, durant les nuits obscures, flambaient, au dessus
de la légende, des armoiries de travail plus récent, éclatantes.
Écartelé, un et quatre, deux et trois, de Jérusalem et d'Hautecoeur; de
Jérusalem, qui est d'argent à la croix potencée d'or, cantonnées de
quatre croisettes de même; d'Hautecoeur, qui est d'azur à la forteresse
d'or, avec un écusson de sable au coeur d'argent en abîme, le tout
accompagné de trois fleurs de lis d'or, deux en chef, une en pointe.
L'écu était soutenu, de dextre et de senestre, par deux chimères d'or,
et timbré, au milieu d'un plumail d'azur, du casque d'argent, damasquiné
d'or, taré de front et fermé d'onze grilles, qui est le casque des ducs,
maréchaux de France, seigneurs titrés et chefs de compagnies
souveraines. Et, pour devise: «Si Dieu volt ie vueil.».
Peu à peu, à force de le voir perçant le monstre de sa lance, tandis que
la fille du roi levait ses mains jointes, Angélique s'était passionnée
pour saint Georges. À cette distance, elle distinguait mal les figures,
elle les apercevait dans un agrandissement de songe, la fille mince,
blonde, avec son propre visage, le saint candide et superbe, d'une
beauté d'archange.
C'était elle qu'il venait délivrer, elle lui aurait baisé les mains de
gratitude. Et, à cette aventure qu'elle rêvait confusément, une
rencontre au bord d'un lac, un grand péril dont la sauvait un jeune
homme plus beau que le jour, se mêlait le souvenir de sa promenade au
château d'Hautecoeur, toute une évocation du donjon féodal, debout sur
le ciel, peuplé des hauts seigneurs de jadis. Les armoiries luisaient
comme un astre des nuits d'été, elle les connaissait bien, les lisait
couramment, avec leurs mots sonores, elle qui brodait souvent des
blasons. Jean V s'arrêtait de porte en porte, dans la ville ravagée par
la peste, montait baiser les mourants sur la bouche et les guérissait,
en disant: «Si, Dieu veut, je veux.» Félicien III, prévenu qu'une
maladie empêchait Philippe le Bel de se rendre en Palestine, y allait
pour lui, pieds nus, un cierge au poing, ce qui lui avait fait octroyer
un quartier des armes de Jérusalem. D'autres, d'autres histoires
s'évoquaient, surtout celle des dames d'Hautecoeur, les Mortes
heureuses, ainsi que les nommait la légende. Dans la famille, les femmes
mouraient jeunes, en plein bonheur. Parfois, deux, trois générations
étaient épargnées, puis la mort reparaissait, souriante, avec des mains
douces, et emportait la fille ou la femme d'un Hautecoeur, les plus
vieilles à vingt ans, au moment de quelque grande félicité d'amour,
Laurette, fille de Raoul Ier, le soir de ses fiançailles avec son cousin
Richard, qui habitait le château, s'étant mise à sa fenêtre, l'aperçut
à la sienne, de la tour de David à la tour de Charlemagne; et elle crut
qu'il l'appelait, et comme un rayon de lune jetait entre eux un pont de
clarté, elle marcha vers lui; mais, au milieu, dans sa hâte, un faux pas
la fit sortir du rayon, elle tomba et se brisa au pied des tours; si
bien que, depuis ce temps, chaque nuit, lorsque la lune est pure, elle
marche dans l'air, autour du château, que baigne de blancheur le muet
frôlement de sa robe immense. Balbine, femme d'Hervé VII, crut pendant
six mois son mari tué à la guerre; puis, un matin qu'elle l'attendait
toujours, au sommet du donjon, elle le reconnut sur la route qui
rentrait, elle descendit en courant, si éperdue de joie, qu'elle en
mourut à la dernière marche de l'escalier; et, aujourd'hui, au travers
des ruines, dès que tombait le crépuscule, elle descendait encore, on la
voyait courir d'étage en étage, filer par les couloirs et les pièces,
passer comme une ombre derrière les fenêtres béantes, ouvertes sur le
vide. Toutes revenaient, Ysabeau, Gudule, Yvonne, Austreberthe, toutes
les Mortes heureuses, aimées de la mort qui leur avait épargné la vie,
en les enlevant d'un coup d'aile, très jeunes, dans le ravissement de
leur premier bonheur. Certaines nuits, leur vol blanc emplissait le
château, ainsi qu'un vol de colombes.
Et jusqu'à la dernière d'elles, la mère du fils de Monseigneur, qu'on
avait trouvée étendue sans vie devant le berceau de son enfant, où,
malade, elle s'était traînée pour mourir, foudroyée par la joie de
l'embrasser. Ces histoires hantaient l'imagination d'Angélique: elle en
parlait comme de faits certains, arrivés la veille; elle avait lu les
noms de Laurette et de Balbine sur de vieilles pierres tombales,
encastrées dans les murs de la chapelle. Alors, pourquoi donc ne
mourrait-elle pas toute jeune, heureuse elle aussi? Les armoiries
rayonnaient, le saint descendait de son vitrail, et elle était ravie au
ciel, dans le petit souffle d'un baiser. La Légende le lui avait
enseigné: n'est-ce pas le miracle qui est la règle commune, le train
ordinaire des choses? Il existe à l'état aigu, continu, s'opère avec une
facilité extrême, à tous propos, se multiplie, s'étale, déborde, même
inutilement, pour le plaisir de nier les lois de la nature. On vit de
plain-pied avec Dieu. Abagar, roi d'Edesse, écrit à Jésus qui lui
répond.
Ignace reçoit des lettres de la Vierge. En tous lieux, la Mère et le
Fils apparaissent, prennent des déguisements, causent d'un air de
bonhomie souriante. Lorsqu'il les rencontre, Étienne est plein de
familiarité. Toutes les vierges épousent Jésus, les martyrs montent au
ciel s'unir à Marie. Et, quant aux anges et aux saints, ils sont les
ordinaires compagnons des hommes, vont, viennent, passent au travers des
murs, se montrent en rêve, parlent du haut des nuages, assistent à la
naissance et à la mort, soutiennent dans les supplices, délivrent des
cachots, apportent des réponses, font des commissions. Sur leurs pas,
c'est une floraison inépuisable de prodiges. Sylvestre attache la gueule
d'un dragon avec un fil. La terre se hausse, pour servir de siège à
Hilaire, que ses compagnons voulaient humilier.
Une pierre précieuse tombe dans le calice de saint Loup. Un arbre écrase
les ennemis de saint Martin, un chien lâche un lièvre, un incendie cesse
de brûler, quand il l'ordonne. Marie l'Égyptienne marche sur la mer, des
mouches à miel s'échappent de la bouche d'Ambroise, à sa naissance.
Continuellement, les saints guérissent les yeux malades, les membres
paralysés ou desséchés, la lèpre, la peste surtout. Pas une maladie ne
résiste au signe de la croix. Dans une foule, les souffrants et les
faibles sont mis à part, pour être guéris en masse, d'un coup de foudre.
La mort est vaincue, les résurrections sont si fréquentes, qu'elles
rentrent dans les petits événements de chaque jour. Et, lorsque les
saints eux-mêmes ont rendu l'âme, les prodiges ne s'arrêtent pas, ils
redoublent, ils sont comme les fleurs vivaces de leurs tombeaux. Deux
fontaines d'huile, remède souverain, coulent des pieds et de la tête de
Nicolas.
Une odeur de rose monte du cercueil de Cécile, quand on l'ouvre. Celui
de Dorothée est plein de manne. Tous les os des vierges et des martyrs
confondent les menteurs, forcent les voleurs à restituer leurs larcins,
exaucent les voeux des femmes stériles, rendent la santé aux moribonds.
Plus rien n'est impossible, l'invisible règne, l'unique loi est le
caprice du surnaturel.
Dans les temples, les enchanteurs s'en mêlent, on voit des faucilles
faucher toutes seules et des serpents d'airain se mouvoir, on entend des
statues de bronze rire et des loups chanter.
Aussitôt, les saints répondent, les accablent: des hosties sont changées
en chair vivante, des images du Christ laissent échapper du sang, des
bâtons plantés en terre fleurissent, des sources jaillissent, des pains
chauds se multiplient aux pieds des indigents, un arbre s'incline et
adore Jésus; et encore les têtes coupées parlent, les calices brisés se
réparent d'eux-mêmes, la pluie s'écarte d'une église pour noyer les
palais voisins, la robe des solitaires ne s'use point, se refait à
chaque saison, comme une peau de bête. En Arménie, les persécuteurs
jettent à la mer les cercueils de plomb de cinq martyrs, et celui qui
contient la dépouille de l'apôtre Barthélemy prend la tête, et les
quatre autres l'accompagnent, pour lui faire honneur, et tous, dans le
bel ordre d'une escadre, ils flottent lentement sous la brise, par de
longues étendues de mer, jusqu'aux rives de Sicile.
Angélique croyait fermement aux miracles. Dans son ignorance, elle
vivait entourée de prodiges, le lever des astres et l'éclosion des
simples violettes. Cela lui semblait fou, de s'imaginer le monde comme
une mécanique, régie par des lois fixes.
Tant de choses lui échappaient, elle se sentait si perdue, si faible,
au milieu de forces dont il lui était impossible de mesurer la
puissance, et qu'elle n'aurait pas même soupçonnées, sans les grands
souffles, parfois, qui lui passaient sur la face! Aussi, en chrétienne
de la primitive Église, nourrie des lectures de la Légende,
s'abandonnait-elle, inerte, entre les mains de Dieu, avec la tache du
péché originel à effacer; elle n'avait aucune liberté, Dieu seul pouvait
opérer son salut en lui envoyant la grâce; et la grâce était de l'avoir
amenée sous le toit des Hubert, à l'ombre de la cathédrale, vivre une
vie de soumission, de pureté et de croyance. Elle l'entendait gronder au
fond d'elle, le démon du mal héréditaire. Qui sait ce qu'elle serait
devenue, dans le sol natal? une mauvaise fille sans doute, tandis
qu'elle grandissait en santé nouvelle, à chaque saison, dans ce coin
béni. N'était-ce pas la grâce, ce milieu fait des contes qu'elle savait
par coeur, de la foi qu'elle y avait bue, de l'au-delà mystique où elle
baignait, ce milieu de l'invisible où le miracle lui semblait naturel,
de niveau avec son existence quotidienne?
Il l'armait pour le combat de la vie; comme la grâce armait les martyrs.
Et elle le créait elle-même, à son insu: il naissait de son imagination
échauffée de fables, des désirs inconscients de sa puberté; il
s'élargissait de tout ce qu'elle ignorait, s'évoquait de l'inconnu qui
était en elle et dans les choses. Tout venait d'elle pour retourner à
elle, l'homme créait Dieu pour sauver l'homme, il n'y avait que le rêve.
Parfois, elle s'étonnait, se touchait le visage, pleine de trouble,
doutant de sa propre matérialité. N'était-elle pas une apparence qui
disparaîtrait, après avoir créé une illusion?
Une nuit de mai, à ce balcon où elle passait de si longues heures, elle
éclata en larmes. Elle n'avait point de tristesse, elle était
bouleversée par une attente, bien que personne ne dût venir. Il faisait
très noir, le Clos-Marie se creusait comme un trou d'ombre, sous le ciel
criblé d'étoiles, et elle ne distinguait que les masses ténébreuses des
vieux ormes de l'Évêché et de l'hôtel Voincourt. Seul, le vitrail de la
chapelle luisait. Si personne ne devait venir, pourquoi donc son coeur
battait-il ainsi, à larges coups? C'était une attente qui datait de
loin, du fond de sa jeunesse, une attenté qui avait grandi avec l'âge,
pour aboutir à cette fièvre anxieuse de sa puberté. Rien ne l'aurait
surprise, il y avait des semaines qu'elle entendait bruire des voix,
dans ce coin de mystère peuplé de son imagination.
La Légende y avait lâché son monde surnaturel de saints et de saintes,
le miracle était prêt à y fleurir. Elle comprenait bien que tout
s'animait, que les voix venaient des choses, jadis silencieuses, que les
feuilles des arbres, les eaux de la Chevrote, les pierres de la
cathédrale lui parlaient. Mais qui donc annonçait ainsi les
chuchotements de l'invisible, que voulaient faire d'elle les forces
ignorées, soufflant de l'au-delà et flottant dans l'air? Elle restait
les yeux sur les ténèbres, comme à un rendez-vous que personne ne lui
avait donné, et elle attendait, elle attendait toujours, jusqu'à tomber
de sommeil, tandis qu'elle sentait l'inconnu décider de sa vie, en
dehors de son vouloir. Pendant une semaine, Angélique pleura ainsi, dans
la nuit sombre. Elle revenait là, et patientait. L'enveloppement, autour
d'elle, continuait, augmentait chaque soir, comme si l'horizon se fût
rétréci et l'eût oppressée. Les choses pesaient sur son coeur, les voix
maintenant bourdonnaient au fond de son crâne, sans qu'elle les entendît
plus clairement. C'était une prise de possession lente, toute la nature,
la terre avec le vaste ciel entrant dans son être. Au moindre bruit, ses
mains brûlaient, ses yeux s'efforçaient de percer les ténèbres. Était-ce
enfin le prodige attendu? Non, rien encore, rien que le battement
d'ailes d'un oiseau de nuit, sans doute. Et elle tendait de nouveau
l'oreille, elle percevait jusqu'au bruissement diffèrent des feuilles,
dans les ormes et dans les saules. Vingt fois, ainsi, un frisson la
secoua toute, lorsqu'une pierre roulait dans le ruisseau ou qu'une bête
rôdeuse glissait d'un mur. Elle se penchait, défaillante. Rien, rien
encore. Enfin, un soir qu'une obscurité plus chaude tombait du ciel.
sans lune, quelque chose commença. Elle craignit de se tromper, cela
était si léger, presque insensible, un petit bruit, nouveau parmi les
bruits qu'elle connaissait. Il tardait à se reproduire, elle retenait
son haleine. Puis, il se fit entendre plus fort, toujours confus. Elle
aurait dit le bruit lointain, à peine deviné, d'un pas, ce tremblement
de l'air annonçant une approche, hors de la vue et des oreilles. Ce
qu'elle attendait venait de l'invisible, sortait lentement de tout ce
qui frissonnait à son entour. Pièce à pièce, cela se dégageait de son
rêve, comme une réalisation des vagues souhaits de sa jeunesse. Était ce
le saint Georges du vitrail qui, de ses pieds muets d'image peinte,
foulait les hautes herbes pour monter vers elle? La fenêtre justement
pâlissait, elle ne voyait plus nettement le saint, pareil à une petite
nuée pourpre, brouillée, évaporée. Cette nuit-là, elle n'en put
apprendre davantage. Mais, le lendemain, à la même heure, par la même
obscurité, le bruit augmenta, se rapprocha un peu. C'était un bruit de
pas, certainement, des pas de vision effleurant le sol. Ils cessaient,
ils reprenaient, ici et là, sans qu'il fût possible de préciser
l'endroit. Peut-être lui arrivaient-ils du jardin des Voincourt, quelque
promeneur nocturne attardé sous les ormes. Peut-être, plutôt,
sortaient-ils des massifs touffus de l'Évêché, des grands lilas dont
l'odeur violente lui noyait le coeur. Elle avait beau fouiller les
ténèbres, son ouïe seule l'avertissait du prodige attendu, son odorat
aussi, ce parfum accru des fleurs, comme si une haleine s'y fût mêlée.
Et, pendant plusieurs nuits, le cercle des pas se resserra sous le
balcon, elle les écouta s'avancer jusqu'au mur, à ses pieds. Là, ils
s'arrêtaient, et un long silence se faisait alors, et l'enveloppement
s'achevait, cette étreinte lente et grandissante de l'ignoré, où elle se
sentait défaillir.
Les soirées suivantes, parmi les étoiles, elle vit paraître le mince
croissant de la lune nouvelle. Mais l'astre déclinait avec le jour
finissant et s'en allait, derrière le comble de la cathédrale, pareil à
un oeil de clarté vive que la paupière recouvre. Elle le suivait, le
regardait s'élargir à chaque crépuscule, impatiente de ce flambeau, qui
allait enfin éclairer l'invisible.
Peu à peu, eu effet, le Clos-Marie sortait de l'obscurité, avec les
ruines de son vieux moulin, ses bouquets d'arbres, son ruisseau rapide.
Et alors, dans la lumière, la création continua. Ce qui venait du rêve
finit par prendre l'ombre d'un corps. Car elle n'aperçut d'abord qu'une
ombre effacée se mouvant sous la lune. Qu'était-ce donc? l'ombre d'une
branche balancée par le vent? Parfois, tout s'évanouissait, le champ
dormait dans une immobilité de mort, elle croyait à une hallucination de
sa vue. Puis, le doute ne fut plus possible, une tache sombre avait
franchi un espace éclairé, se glissant d'un saule à un autre. Elle la
perdait, la retrouvait, sans jamais arriver à la définir. Un soir, elle
crut reconnaître la fuite leste de deux épaules, et ses yeux se
portèrent aussitôt sur le vitrail: il était grisâtre, comme vidé, éteint
par la lune qui l'éclairait en plein. Dès ce moment, elle remarqua que
l'ombre vivante s'allongeait, se rapprochait de sa fenêtre, gagnant
toujours, de trous noirs en trous noirs, parmi les herbes, le long de
l'église: À mesure qu'elle la devinait plus proche, une émotion
grandissante l'envahissait, cette sensation nerveuse qu'on éprouve à
être regardé par des yeux de mystère, qu'on ne voit point. Sûrement, un
être était là; sous les feuilles, qui, les regards levés, ne la quittait
plus. Elle avait, sur les mains, sur le visage, l'impression physique de
ces regards, longs, très doux, craintifs aussi; elle ne s'y dérobait
pas, parce qu'elle les sentait purs, venus du monde enchanté de la
Légende; et son anxiété première se changeait, en un trouble délicieux,
dans sa certitude du bonheur. Une nuit, brusquement, sur la terre
blanche de lune, l'ombre se dessina d'une ligne franche et nette,
l'ombre d'un homme, qu'elle ne pouvait voir, caché derrière les saules.
L'homme ne bougeait pas, elle regarda longtemps l'ombre immobile.
Dès lors, Angélique eut un secret. Sa chambre nue, badigeonnée à la
chaux, toute blanche, en était emplie. Elle restait des heures, dans son
grand lit, où elle se perdait, si minée, les yeux clos, mais ne dormant
pas, revoyant toujours l'ombre immobile, sur le sol éclatant. À l'aube,
quand elle rouvrait les paupières, ses regards allaient de l'armoire
énorme au vieux coffre, du poêle de faïence à la petite table de
toilette, dans la surprise de ne pas retrouver là ce profil mystérieux,
qu'elle eût dessiné d'un trait sûr, de mémoire. Elle l'avait revu en
dormant, glisser parmi les bruyères pâles de ses rideaux. Ses songes
comme sa veille en étaient peuplés. C'était une ombre compagne de la
sienne, elle avait deux ombres, bien qu'elle fût seule, avec son rêve.
Et ce secret, elle ne le confia à personne, pas même à Hubertine, à
laquelle, jusque-là, elle avait tout dit. Lorsque celle-ci la
questionnait, étonnée de sa joie, elle devenait très rouge, elle
répondait que le printemps précoce la rendait joyeuse. Du matin au soir,
elle bourdonnait, ainsi qu'une mouche ivre des premiers soleils. Jamais
les chasubles qu'elle brodait n'avaient flambé d'un tel resplendissement
de soie et d'or. Les Hubert, souriants, la croyaient simplement
bien-portante. Sa gaieté montait à mesure que tombait le jour, elle
chantait au lever de la lune, et quand l'heure était arrivée, elle
s'accoudait au balcon, elle voyait l'ombre. Pendant tout le quartier,
elle la trouva exacte à chaque rendez-vous, droite et muette, sans
qu'elle en sût davantage, ignorante de l'être qui devait la produire.
N'était-ce donc qu'une ombre, une apparence seulement, peut-être le
saint disparu du vitrail, peut-être l'ange qui avait aimé Cécile
autrefois, qui descendait l'aimer à son tour? Cette pensée la, rendait
orgueilleuse, lui était très douce, comme une caresse venue de
l'invisible. Puis, une impatience la prit de connaître, son attente
recommença. La lune, en son plein, éclairait le Clos-Marie. Quand elle
était au zénith, les arbres, sous la lumière blanche qui tombait
d'aplomb, n'avaient plus d'ombres, pareils à des fontaines ruisselantes
de muettes clartés. Tout le champ s'en trouvait baigné, une onde
lumineuse l'emplissait, d'une limpidité de cristal; et l'éclat en était
si pénétrant, qu'on y distinguait jusqu'à la découpure fine des feuilles
de saule. Le moindre frisson de l'air semblait rider ce lac de rayons,
endormi dans sa paix souveraine, entre les grands ormes des jardins
voisins et la croupe géante de la cathédrale.
Deux soirées s'étaient passées encore, lorsque, la troisième nuit, en
venant s'accouder, Angélique reçut au coeur un choc violent. Là, dans la
clarté vive, elle l'aperçut debout, tourné vers elle. Son ombre, ainsi
que celle des arbres, s'était repliée sous ses pieds, avait disparu. Il
n'y avait plus que lui; très clair.
À cette distance, elle le voyait comme en plein jour, âgé de vingt ans,
blond, grand et mince. Il ressemblait au saint Georges, à un Jésus
superbe, avec ses cheveux bouclés, sa barbe légère, son nez droit, un
peu fort, ses yeux noirs, d'une douceur hautaine. Et elle le
reconnaissait parfaitement: jamais elle ne l'avait vu autre, c'était
lui, c'était ainsi qu'elle l'attendait. Le prodige s'achevait enfin, la
lente création de l'invisible aboutissait à cette apparition vivante. Il
sortait de l'inconnu, du frisson des choses, des voix murmurantes, des
jeux mouvants de la nuit, de tout ce qui l'avait enveloppée, jusqu'à la
faire défaillir. Aussi le voyait-elle à deux pieds du sol, dans le
surnaturel de sa venue, tandis que le miracle l'entourait de toutes
parts, flottant sur le lac mystérieux de la lune. Il gardait pour
escorte le peuple entier de la Légende, les saints dont les bâtons
fleurissent, les saintes dont les blessures laissent pleuvoir du lait.
Et le vol blanc des vierges pâlissait les étoiles.
Angélique le regardait toujours. Il leva les deux bras, les tendit,
grands ouverts. Elle n'avait pas peur, elle lui souriait.
V
C'était une affaire, tous les trois mois, lorsque Hubertine coulait la
lessive. On louait une femme, la mère Gabet; pendant quatre jours, les
broderies en étaient oubliées; et Angélique elle-même s'en mêlait, se
faisait ensuite une récréation du savonnage et du rinçage, dans les eaux
claires de la Chevrote. Au sortir de la cendre, on brouettait le linge
par la petite porte de communication. On vivait les journées dans le
Clos-Marie, en plein air, en plein soleil.
--Mère, cette fois, je lave, ça m'amuse tant!
Et, secouée de rires, les manches retroussées au-dessus des coudes,
brandissant le battoir, Angélique tapait de bon coeur, dans la joie et
la santé de cette rude besogne qui l'éclaboussait d'écume.
--Ça me durcit les bras, ça me fait du bien, mère!
La Chevrote coupait le champ de biais, d'abord endormie, puis très
rapide, lancée en gros bouillons sur une pente caillouteuse. Elle
sortait du jardin de l'Évêché, par une sorte de vanne, laissée au bas de
la muraille; et, à l'autre bout, à l'angle de l'hôtel Voincourt, elle
disparaissait sous une arche voûtée, s'engouffrait dans le sol, pour
reparaître, deux cents mètres plus loin, tout le long de la rue Basse,
jusqu'au Ligneul, où elle se jetait.
De sorte qu'il fallait bien veiller sur le linge, car on pouvait courir:
toute pièce lâchée était une pièce perdue.
--Mère, attendez, attendez!... Je vais mettre cette grosse pierre sur
les serviettes. Nous verrons si elle les emportera, la voleuse! Elle
calait la pierre, elle retournait en arracher une autre aux décombres du
moulin, ravie de se dépenser, de se fatiguer; et, quand elle se
meurtrissait un doigt, elle le secouait, elle disait que ce n'était
rien: Dans la journée, la famille de pauvres qui se terrait sous ces
ruines, s'en allait à l'aumône, débandée par les routes. Le clos restait
solitaire, d'une solitude délicieuse et fraîche, avec ses bouquets de
saules pâles, ses hauts peupliers, son herbe surtout, son débordement
d'herbe folle, si vivace, qu'on y entrait jusqu'aux épaules. Un silence
frissonnant venait des deux parcs voisins, dont les grands arbres
barraient l'horizon. Dès trois heures, l'ambre de la cathédrale
s'allongeait, d'une douceur recueillie, d'un parfum évaporé d'encens.
Et elle battait le linge plus fort, de toute la force de son bras frais
et blanc.
--Mère! mère, ce que je vais manger, ce soir!... Ah! vous savez, vous
m'avez promis une tarte aux fraises. Mais, pour cette lessivé, le jour
du rinçage, Angélique resta seule. La mère Gabet, souffrant d'une crise
brusque de sa sciatique, n'était pas venue; et d'autres soins de ménage
retenaient Hubertine au logis. Agenouillée dans sa boîte garnie de
paille, la jeune fille prenait les pièces une à une, les agitait
longuement, jusqu'à ce que l'eau n'en fût plus troublée, d'une limpidité
de cristal. Elle ne se hâtait point, elle éprouvait depuis le matin une
curiosité inquiète, ayant eu l'étonnement de trouver là un vieil ouvrier
en blouse grise, qui dressait un léger échafaud, devant la fenêtre de la
chapelle Hautecoeur. Est-ce qu'on voulait réparer le vitrail? Il en
avait bon besoin: des verres manquaient dans le saint Georges; d'autres,
cassés au cours des siècles, étaient remplacés par de simples vitres.
Pourtant, cela l'irritait. Elle était si habituée aux lacunes du saint
perçant le dragon, et de la fille du roi l'emmenant avec sa ceinture,
qu'elle les pleurait déjà, comme si l'on avait eu le dessein de les
mutiler. Il y avait sacrilège à changer de si vieilles choses. Et, tout
d'un coup, lorsqu'elle revint de déjeuner, sa colère s'en alla: un
second ouvrier était sur l'échafaud, jeune celui-ci, également vêtu
d'une blouse grise. Et elle l'avait reconnu, c'était lui. Gaiement, sans
embarras, Angélique reprit sa place, à genoux dans la paille de sa
boîte. Puis, de ses poignets nus, elle se remit à agiter le linge au
fond de l'eau claire. C'était lui, grand, mince, blond, avec sa barbe
fine et ses cheveux bouclés de jeune dieu, aussi blanc de peau qu'elle
l'avait vu sous la blancheur de la lune. Puisque c'était lui, le vitrail
n'avait rien à craindre: s'il y touchait, il l'embellirait. Et elle
n'éprouvait aucune désillusion, à le retrouver vêtu de cette blouse,
ouvrier comme elle, peintre verrier sans doute. Cela, au contraire,
la faisait sourire, dans son absolue certitude en son rêve de royale
fortune. Il n'y avait qu'apparence. À quoi bon savoir? Un matin, il
serait celui qu'il devait être. La pluie d'or ruisselait du comble de
la cathédrale, une marche triomphale éclatait, dans le grondement
lointain des orgues. Même elle ne se demandait pas quel chemin il
prenait pour être là, de nuit et de jour.
À moins d'habiter une des maisons voisines, il ne pouvait passer que par
la ruelle des Guerdaches, qui longeait le mur de l'Évêché, jusqu'à la
rue Magloire.
Alors, une heure charmante s'écoula. Elle se penchait, elle rinçait son
linge, le visage touchant presque l'eau fraîche; mais, à chaque nouvelle
pièce, elle levait la tête, jetait un coup d'oeil, où, dans l'émoi de
son coeur, perçait une pointe de malice. Et, lui, sur l'échafaud, l'air
très occupé à constater l'état du vitrail, la regardait de biais, gêné
dès qu'elle le surprenait ainsi, tourné vers elle. C'était une chose
étonnante comme il rougissait vite, le teint brusquement coloré, de très
blanc qu'il était. À la moindre émotion, colère ou tendresse, tout le
sang de ses veines lui montait à la face. Il avait des yeux de bataille,
et il était si timide, quand il la sentait l'examiner, qu'il redevenait
un petit enfant, embarrassé de ses mains, bégayant des ordres au vieil
homme, son compagnon. Elle, ce qui l'égayait, dans cette eau dont la
turbulence lui rafraîchissait les bras, était de le deviner innocent
comme elle, ignorant de tout, avec la passion gourmande de mordre à la
vie. On n'a pas besoin de dire à voix haute ce qui est, des messagers
invisibles l'apportent, des bouches muettes le répètent. Elle levait la
tête, le surprenait à détourner la sienne, et les minutes coulaient, et
cela était délicieux.
Soudain, elle le vit qui sautait de l'échafaud, puis qui s'en éloignait
à reculons, au travers des herbes, comme pour prendre du champ, afin de
mieux voir. Mais elle faillit éclater de rire, tellement cela était
clair, qu'il voulait se rapprocher d'elle, uniquement. Il avait mis à
sauter une décision farouche d'homme qui risque tout, et la drôlerie
touchante, maintenant, était qu'il restait planté à quelques pas, lui
tournant le dos, n'osant se retourner, dans le mortel embarras de son
action trop vive. Un instant, elle crut bien qu'il repartirait vers le
vitrail, ainsi qu'il en était venu, sans un coup d'oeil en arrière.
Pourtant, il prit une résolution désespérée, il se retourna; et, comme,
justement, elle levait la tête, avec son rire malicieux, leurs regards
se rencontrèrent, demeurèrent l'un dans l'autre. Ce fut, pour les deux,
une grande confusion: ils perdaient contenance, ils n'en seraient jamais
sortis, s'il ne s'était produit alors un, incident dramatique.
--Oh! mon Dieu! cria-t-elle, désolée.
Dans son émotion, la camisole de basin qu'elle rinçait, d'une main
inconsciente, venait de lui échapper; et le ruisseau rapide l'emportait;
et, une minute encore, elle allait disparaître, au coin du mur des
Voincourt, sous l'arche voûtée, où s'engouffrait la Chevrote. Il y eut
quelques secondes d'angoisse. Il avait compris, s'était élancé. Mais le
courant bondissait sur les cailloux, cette diablesse de camisole courait
plus vite que lui. Il se penchait, croyait la saisir, ne prenait qu'une
poigne d'écume. Deux fois, il la manqua. Enfin, excité, de l'air brave
dont on se jette au péril de sa vie, il entra dans l'eau, il sauva la
camisole, juste à l'instant où elle s'abîmait sous terre. Angélique,
qui, jusque-là, avait suivi anxieusement le sauvetage, sentit le rire,
le bon rire lui remonter des flancs. Ah! cette aventure qu'elle avait
tant rêvée, cette rencontre au bord d'un lac, ce terrible danger dont la
délivrait un jeune homme plus beau que le jour! Saint Georges, le
tribun, le guerrier, n'était plus que ce peintre sur verre, ce jeune
ouvrier en blouse grise. Quand elle le vit revenir, les jambes trempées,
tenant la camisole ruisselante d'un geste gauche, comprenant le ridicule
de la passion qu'il avait mise à l'arracher des flots, elle dut se
mordre les lèvres, pour contenir la fusée de gaieté qui lui chatouillait
la gorge.
Lui, s'oubliait à la regarder. Elle était si adorable d'enfance, dans ce
rire qu'elle retenait et dont sa jeunesse vibrait toute! Éclaboussée
d'eau, les bras glacés par le courant, elle sentait bon la pureté, la
limpidité des sources vives, jaillissant de la mousse des forêts.
C'était de la santé et de la joie, au grand soleil. On la devinait bonne
ménagère, et reine pourtant, dans sa robe de travail, avec sa taille
élancée, son visage long de fille de roi, tel qu'il en passe au fond des
légendes. Et il ne savait plus comment lui rendre le linge, tellement il
la trouvait belle, de la beauté d'art qu'il aimait. Cela l'enrageait
davantage, d'avoir l'air d'un innocent, car il s'apercevait très bien de
l'effort qu'elle faisait pour ne pas rire. Il dut se décider, il lui
remit la camisole.
Alors, Angélique comprit que, si elle desserrait les lèvres, elle
éclatait. Ce pauvre garçon! il la touchait beaucoup; mais cela était
irrésistible, elle était trop heureuse, elle avait un besoin de rire, de
rire à perdre haleine, qui la débordait.
Enfin, elle crut qu'elle pouvait parler, voulut dire simplement:
--Merci, monsieur. Mais le rire était revenu, le rire la fit bégayer,
lui coupa la parole; et le rire sonnait très haut, une pluie de notes
sonores, qui chantaient, sous l'accompagnement cristallin de la
Chevrote. Lui, déconcerté, ne trouva rien, pas un mot. Son visage, si
blanc, s'était brusquement empourpré; ses yeux d'enfant timide avaient
flambé, pareils à des yeux d'aigle. Et il s'en alla, il avait disparu
avec le vieil ouvrier, qu'elle riait encore; penchée sur l'eau claire,
s'éclaboussant de nouveau à rincer son linge, dans l'éclatant bonheur de
cette journée.
Le lendemain, dès six heures, on étendit le linge, dont le paquet
s'égouttait depuis la veille. Justement, un grand vent s'était levé qui
aidait au séchage. Même, pour que les pièces ne fussent pas emportées,
on dut les fixer avec des pierres, aux quatre coins. Toute là lessive
était là, étalée, très blanche parmi l'herbe verte, sentant bon l'odeur
des plantes; et le pré semblait s'être fleuri soudain de nappes
neigeuses de pâquerettes.
Après le déjeuner, lorsqu'elle revint donner un regard, Angélique se
désespéra: la lessive entière menaçait de s'envoler, tellement les coups
de vent devenaient plus forts, dans le ciel bleu, d'une limpidité vive,
comme épuré par ces grands souffles; et, déjà, un drap avait filé, des
serviettes étaient allées se plaquer contre les branches d'un saule.
Elle rattrapa les serviettes. Mais, derrière elle, des mouchoirs
partaient. Et personne! elle perdait la tête. Lorsqu'elle voulut étendre
le drap, elle dut se battre. Il l'étourdissait, l'enveloppait d'un
claquement de drapeau. Dans le vent, elle entendit alors une voix qui
disait:
--Mademoiselle, désirez-vous que je vous aide?
C'était lui, et tout de suite elle cria, sans autre préoccupation que
son souci de ménagère:
--Mais bien sûr, aidez-moi donc!... Prenez le bout, là-bas! tenez ferme!
Le drap, qu'ils étiraient de leurs bras solides, battait comme une
voile. Puis, ils le posèrent sur l'herbe, ils remirent aux quatre coins
des pierres plus grosses. Et, maintenant qu'il s'affaissait, dompté, ni
lui ni elle ne se relevaient, agenouillés aux deux bouts, séparés par ce
grand linge, d'une blancheur éblouissante.
Elle finit par sourire, mais sans malice, d'un sourire de remerciement.
Il s'enhardit.
--Moi, je me nomme Félicien.
--Et moi, Angélique.
--Je suis peintre verrier, on m'a chargé de réparer ce vitrail.
--J'habite là, avec mes parents, et je suis brodeuse.
Le grand vent emportait leurs paroles, les flagellait de sa pureté
vivace, dans le chaud soleil dont ils étaient baignés. Ils se disaient
des choses qu'ils savaient, pour le plaisir de se les dire.
--On ne va pas le remplacer, le vitrail?
--Non, non. La réparation ne se verra seulement pas.... Je l'aime autant
que vous l'aimez.
--C'est vrai, je l'aime. Il est si doux de couleur!... J'en ai brodé un,
de saint Georges, mais il était moins beau.
--Oh! moins beau.... Je l'ai vu, si c'est le saint Georges de la chasuble
de velours rouge que l'abbé Comille avait dimanche.
Une merveille!
Elle rougit de plaisir et lui cria brusquement:
--Mettez donc une pierre sur le bord du drap, à votre gauche.
Le vent va nous le reprendre.
Il s'empressa, chargea le linge qui avait eu une grande palpitation, le
battement d'ailes d'un oiseau captif, s'efforçant de voler encore. Et,
comme il ne remuait plus, cette fois, tous deux se relevèrent.
Maintenant, elle marchait par les étroits sentiers d'herbe, entre les
pièces, donnait un coup d'oeil à chacune; tandis que lui la suivait,
très affairé, l'air préoccupé énormément de la perte possible d'un
tablier ou d'un torchon. Cela semblait tout naturel. Aussi
continuait-elle de causer, racontant ses journées, expliquant ses goûts.
--Moi, j'aime que les choses soient à leur place.... Le matin, c'est le
coucou de l'atelier qui me réveille, toujours à six heures; et il ne
ferait pas clair, que je m'habillerais: mes bas sont ici, le savon est
là, une vraie manie. Oh! je ne suis pas née comme ça, j'étais d'un
désordre! Mère a dû en dire, des paroles!... Et, à l'atelier, je ne
ferais rien de bon, si ma chaise n'était pas au même endroit, en face du
jour. Heureusement que je ne suis ni gauchère ni droitière, et que je
brode des deux mains, ce qui est une grâce, car toutes n'y parviennent
pas....
C'est comme les fleurs que j'adore, je ne puis en garder un bouquet près
de moi, sans avoir des maux de tête terribles. Je supporte les violettes
seules, et c'est surprenant, l'odeur m'en calme plutôt. Au moindre
malaise, je n'ai qu'à respirer des violettes, elles me soulagent.
Il l'écoutait, ravi. Il se grisait de la douceur de sa voix, qu'elle
avait d'un charme extrême, pénétrante et prolongée; et il devait être
particulièrement sensible à cette musique humaine, car l'inflexion
caressante, sur certaines syllabes, lui mouillait les yeux.
--Ah! dit-elle en s'interrompant, voici les chemises qui sont bientôt
sèches.
Puis, elle acheva ses confidences, dans le besoin naïf et inconscient de
se faire connaître.--Le blanc, c'est toujours beau, n'est-ce pas?
Certains jours, j'ai assez du bleu, du rouge, de toutes les couleurs;
tandis que le blanc est une joie complète dont jamais je ne me lasse.
Rien n'y blesse, on voudrait s'y perdre.... Nous avions un chat blanc,
avec des taches jaunes, et je lui avais peint ses taches.
Il était très bien, mais ça n'a pas tenu.... Tenez! ce que mère ne sait
pas, je garde tous les déchets de soie blanche, j'en ai plein un tiroir,
pour rien, pour le plaisir de les regarder et de les toucher, de temps
en temps.... Et j'ai un autre secret, oh! un gros celui-là! Quand je
m'éveille, chaque matin, il y a près de mon lit, quelqu'un, oui! une
blancheur qui s'envole! Il n'eut pas un doute, il parut fermement la
croire. Cela n'était-il pas simple et dans l'ordre? Une jeune princesse
ne l'aurait point conquis si vite, parmi les magnificences de sa cour.
Elle avait, au milieu de tout ce linge blanc, sur cette herbe verte, un
grand air charmant, joyeux et souverain, qui le prenait au coeur, d'une
étreinte grandissante. C'en était fait, il n'y avait plus qu'elle, il
la suivrait jusqu'au bout de la vie.
Elle continuait à marcher, de son petit pas rapide, en tournant parfois
la tête, avec un sourire; et il venait derrière toujours, suffoqué de ce
bonheur, sans aucun espoir de l'atteindre jamais.
Mais une bourrasque souffla, un vol de menus linges, des cols et des
manchettes de percale, des fichus et des guimpes de batiste, fut
soulevé, s'abattit au loin, ainsi qu'une troupe d'oiseaux blancs, roulés
dans la tempête.
Et Angélique se mit à courir.
--Ah! mon Dieu! arrivez donc! aidez-moi donc!
Tous deux s'étaient précipités. Elle arrêta un col, sur le bord de la
Chevrote. Lui, déjà, tenait deux guimpes, retrouvées au milieu de hautes
orties. Les manchettes, une à une, furent reconquises. Mais, dans leurs
courses à toutes jambes, trois fois elle venait de l'effleurer, des plis
envolés de sa jupe; et, chaque foi?, il avait eu une secousse au coeur,
la face subitement rouge. À son tour, il la frôla, en faisant un saut
pour rattraper le dernier fichu, qui lui échappait. Elle était restée
debout, immobile, étouffant. Un trouble noyait son rire, elle ne
plaisantait plus, ne se moquait plus de ce grand garçon innocent et
gauche. Qu'avait-elle donc, pour n'être plus gaie et pour défaillir
ainsi, sous cette angoisse délicieuse? Quand il lui tendit le fichu,
leurs mains, par hasard, se touchèrent. Ils tressaillirent, ils se
contemplèrent, éperdus. Elle s'était reculée vivement, elle demeura
quelques secondes à ne savoir que résoudre, dans la catastrophe
extraordinaire qui lui arrivait. Puis, tout d'un coup, affolée, elle
prit sa course, elle se sauva, les bras pleins du menu linge,
abandonnant le reste.
Félicien, alors, voulut parler.
--Oh! de grâce... je vous en prie.... Le vent redoublait, lui coupait le
souffle. Désespéré, il la regardait courir, comme si ce grand vent l'eût
emportée. Elle courait, elle courait parmi la blancheur des draps et des
nappes, dans l'or pâle du soleil oblique. L'ombre de la cathédrale
semblait la prendre, et elle était sur le point de rentrer chez elle,
par la petite porte du jardin, sans un regard en arrière.
Mais; au seuil, vivement, elle se retourna, saisie d'une bonté subite,
ne voulant pas qu'il la crût trop fâchée. Et, confuse, souriante, elle
cria:
--Merci! merci!
Était-ce de l'avoir aidée à rattraper son linge qu'elle le remerciait?
Était-ce d'autre chose? Elle avait disparu, la porte se refermait. Et
lui demeura seul, au milieu du champ, sous les grandes rafales
régulières, qui soufflaient, vivifiantes, dans le ciel pur.
Les ormes de l'Évêché s'agitaient avec un long bruit de houle, une voix
haute clamait au travers des terrasses et des arcs-boutants de la
cathédrale. Mais il n'entendait plus que le claquement léger d'un petit
bonnet, noué à une branche de lilas ainsi qu'un bouquet blanc, et qui
était à elle.
À partir de cette journée, chaque fois qu'Angélique ouvrit sa fenêtre,
elle aperçut Félicien, en bas, dans le Clos-Marie. Il avait le prétexte
du vitrail, il y vivait sans que le travail avançât le moins du monde:
Pendant des heures, il s'oubliait derrière un buisson, allongé sur
l'herbe, guettant entre les feuilles.
Et cela était très doux, d'échanger un sourire, matin et soir.
Elle, heureuse, n'en demandait pas davantage. La lessive ne devait
revenir que dans trois mois, la porte du jardin, jusque-là, resterait
close. Mais, à se voir quotidiennement, ce serait si vite passé, trois
mois! et puis, y avait-il un bonheur plus grand que de vivre de la
sorte, le jour pour le regard du soir, la nuit pour le regard du matin?
Dès la première rencontre, Angélique avait tout dit, ses habitudes, ses
goûts, les petits secrets de son coeur. Lui, silencieux, se nommait
Félicien, et elle ne savait rien autre. Peut-être cela devait-il être
ainsi, la femme se donnant toute, l'homme se réservant dans l'inconnu.
Elle n'éprouvait aucune curiosité hâtive, elle souriait, à l'idée des
choses qui se réaliseraient, sûrement. Puis, ce qu'elle ignorait ne
comptait pas, se voir importait seul. Elle ne savait rien de lui, et
elle le connaissait au point de lire ses pensées dans son regard. Il
était venu.
Elle l'avait reconnu, et ils s'aimaient. Alors, ils jouirent
délicieusement de cette possession, à distance. C'étaient sans cesse des
ravissements nouveaux, pour les découvertes qu'ils faisaient. Elle avait
des mains longues, abîmées par l'aiguille, qu'il adora. Elle remarqua
ses pieds minces, elle fut orgueilleuse de leur petitesse. Tout en lui
la flattait, elle lui était reconnaissante d'être beau, elle ressentit
une joie violente, le soir où elle constata qu'il avait la barbe d'un
blond plus cendré que les cheveux, ce qui donnait à son rire une douceur
extrême. Lui, s'en alla éperdu d'ivresse, un matin qu'elle s'était
penchée et qu'il avait aperçu, sur son cou délicat, un signe brun. Leurs
coeurs aussi se mettaient à nu, ils y eurent des trouvailles.
Certainement, le geste dont elle ouvrait sa fenêtre, ingénu et fier,
disait que, dans sa condition de petite brodeuse, elle avait l'âme d'une
reine. De même, elle le sentait bon, en voyant de quel pas léger il
foulait les herbes.
C'était, autour d'eux, un rayonnement de qualités et de grâces, à cette
heure première de leur rencontre. Chaque entrevue apportait son charme.
Il leur semblait que jamais ils n'épuiseraient cette félicité de se
voir.
--Cependant, Félicien marqua bientôt quelque impatience.
Il ne restait plus allongé des heures, au pied d'un buisson, dans
l'immobilité d'un bonheur absolu. Dès qu'Angélique paraissait, accoudée,
il devenait inquiet, tâchait de se rapprocher d'elle. Et cela finissait
par la fâcher un peu, car elle craignait qu'on ne le remarquât. Un jour
même, il y eut une vraie brouille: il s'était avancé jusqu'au mur, elle
dut quitter le balcon. Ce fut une catastrophe, il en demeura bouleversé,
le visage si éloquent de soumission et de prière, qu'elle pardonna le
lendemain, en s'accoudant à l'heure habituelle. Mais l'attente ne lui
suffisait plus, il recommença. Maintenant, il semblait être partout à la
fois, dans le Clos-Marie, qu'il emplissait de sa fièvre.
Il sortait de derrière chaque tronc d'arbre, il apparaissait au-dessus
de chaque touffe de ronces. Comme les ramiers des grands ormes, il
devait avoir son logis aux environs, entre deux branches. La Chevrote
lui était un prétexte à vivre là, penché au-dessus du courant, où il
avait l'air de suivre le vol des nuages. Un jour, elle le vit parmi les
ruines du moulin, debout sur la charpente d'un hangar éventré, heureux
d'être ainsi monté un peu, dans son regret de ne pouvoir voler jusqu'à
son épaule. Un autre jour, elle étouffa un léger cri, en l'apercevant
plus haut qu'elle, entre deux fenêtres de la cathédrale, sur la terrasse
des chapelles du choeur. Comment avait-il pu atteindre cette galerie,
fermée d'une porte dont le bedeau gardait la clef?...
Comment, d'autres fois, le retrouva-t-elle en plein ciel, parmi les
arcs-boutants de la nef et les pinacles des contreforts? De ces
hauteurs, il plongeait au fond de sa chambre, ainsi que les hirondelles
volant à la pointe des clochetons. Jamais elle n'avait eu l'idée de se
cacher. Et, dès lors, elle se barricada, et un trouble la prenait,
grandissant, à se sentir envahie, à être toujours deux. Si elle n'avait
pas de hâte, pourquoi donc son coeur battait-il si fort, comme le
bourdon du clocher en plein branle des grandes fêtes?
Trois jours se passèrent, sans qu'Angélique se montrât, effrayée de
l'audace croissante de Félicien. Elle se jurait de ne plus le revoir,
elle s'excitait à le détester. Mais il lui avait donné de sa fièvre,
elle ne pouvait rester en place, tous les prétextes lui étaient bons à
lâcher la chasuble qu'elle brodait.
Aussi, ayant appris que la mère Gabet gardait le lit, dans le plus
profond dénuement, alla-t-elle la visiter chaque matin.
C'était rue des Orfèvres même, à trois portes. Elle arrivait avec du
bouillon, du sucre, elle redescendait acheter des médicaments, chez le
pharmacien de la Grand-Rue. Et, un jour qu'elle remontait, portant des
paquets et des fioles, elle eut le saisissement de trouver Félicien au
chevet de la vieille femme malade. Il devint très rouge, il s'esquiva
gauchement. Le jour suivant, comme elle partait, il se présenta de
nouveau, elle lui laissa la place, mécontente. Voulait-il donc
l'empêcher de voir ses pauvres? Justement, elle était prise d'une de ces
crises de charité qui lui faisaient se donner toute, pour combler ceux
qui n'avaient rien. Son être se fondait de fraternité pitoyable, à
l'idée de la souffrance. Elle courait chez le père Mascart, un aveugle
paralytique de la rue Basse, à qui elle faisait manger elle-même
l'assiettée de soupe qu'elle lui apportait; chez les Chouteau, l'homme
et la femme, deux vieux de quatre-vingt-dix ans, qui occupaient une cave
de la rue Magloire, où elle avait emménagé d'anciens meubles, pris dans
le grenier des Hubert; chez d'autres, d'autres encore, chez tous les
misérables du quartier, qu'elle entretenait en cachette des choses
traînant autour d'elle, heureuse de les surprendre et de les voir
rayonner, pour quelque reste de la veille. Et voilà que, chez tous,
désormais, elle rencontrait Félicien! Jamais elle ne l'avait tant vu,
elle qui évitait de se mettre à la fenêtre, de crainte de le revoir. Son
trouble grandissait, elle se croyait très en colère.
Dans cette aventure, le pis, vraiment, fut qu'Angélique bientôt
désespéra de sa charité. Ce garçon lui gâtait la joie d'être bonne.
Auparavant, il avait peut-être d'autres pauvres, mais pas ceux-là, car
il ne les visitait point; et il avait dû la guetter, monter derrière
elle, pour les connaître et les lui prendre ainsi, l'un après l'autre.
Maintenant, chaque fois qu'elle arrivait chez les Chouteau, avec un
petit panier de provisions, il y avait des pièces blanches sur la table.
Un jour qu'elle courait porter dix sous, ses économies de toute la
semaine, au père Mascart, qui pleurait sans cesse misère pour son tabac,
elle le trouva riche d'une pièce de vingt francs, luisante comme un
soleil. Même, un soir qu'elle rendait visite à la mère Gabet, celle-ci
la pria de descendre lui changer un billet de banque. Et quel
crève-coeur de constater son impuissance, elle qui manquait d'argent,
lorsque lui, si aisément, vidait sa bourse! Certes, elle était heureuse
de l'aubaine, pour ses pauvres; mais elle n'avait plus de bonheur à
donner, triste de donner si peu, lorsqu'un autre donnait tant. Le
maladroit, ne comprenant pas, croyant la conquérir, cédait à un besoin
de largesses attendri, lui tuait ses aumônes. Sans compter qu'elle
devait subir ses éloges, chez tous les misérables: un jeune homme si
bon, si doux, si bien élevé! Ils ne parlaient plus que de lui, ils
étalaient ses dons comme pour mépriser les siens.
Malgré son serment de l'oublier, elle les questionnait sur son compte:
qu'avait-il laissé, qu'avait-il dit? et il était beau, n'est-ce pas? et
tendre, et timide! Peut-être osait-il parler d'elle? Ah! bien sûr, il en
parlait toujours! Alors, elle l'exécrait décidément, car elle finissait
par en avoir trop lourd sur le coeur.
Enfin, les choses ne pouvaient continuer de la sorte; et, un soir de
mai, par un crépuscule souriant, la catastrophe éclata.
C'était chez les Lemballeuse, la nichée de pauvresses qui se terraient
dans les décombres du vieux moulin. Il n'y avait là que des femmes, la
mère Lemballeuse, une vieille couturée de rides, Tiennette, la fille
aînée, une grande sauvagesse de vingt ans, ses deux petites soeurs, Rose
et Jeanne, les yeux hardis déjà, sous leur tignasse rousse. Toutes
quatre mendiaient par les routes, le long des fossés, rentraient à la
nuit, les pieds cassés de fatigue, dans leurs savates que rattachaient
des ficelles. Et, justement, ce soir-là, Tiennette, ayant achevé de
laisser les siennes parmi les cailloux, était revenue blessée, les
chevilles en sang. Assise devant leur porte, au milieu des hautes herbes
du Clos-Marie, elle s'arrachait de la chair des épines, tandis que la
mère et les deux petites, autour d'elle, se lamentaient.
À ce moment, Angélique arriva, cachant sous son tablier le pain qu'elle
leur donnait chaque semaine. Elle s'était échappée par la petite porte
du jardin, et l'avait laissée ouverte derrière elle, car elle comptait
rentrer en courant. Mais la vue de toute la famille en larmes l'arrêta.
--Quoi donc? qu'avez-vous?...
--Ah! ma bonne demoiselle, gémit la mère Lemballeuse, voyez dans quel
état cette grande bête s'est mise! Demain, elle ne pourra pas marcher,
c'est une journée fichue.... Faudrait des souliers.
Les yeux flambants sur leur crinière, Rose et Jeanne redoublèrent de
sanglots, en criant d'une voix aiguë:
--Faudrait des souliers, faudrait des souliers.
Tiennette avait levé à demi sa tête maigre et noire. Puis, farouche,
sans une parole, elle s'était fait saigner encore, acharnée sur une
longue écharde, à l'aide d'une épingle.
Émue, Angélique donna son aumône.
--Voilà toujours un pain.
--Oh! du pain, reprit la mère, sans doute il en faut. Mais elle ne
marchera pas avec du pain, bien sûr. Et c'est la foire à Bligny, une
foire où elle fait tous les ans plus de quarante sous....
Bon Dieu de bon Dieu! qu'est-ce qu'on va devenir? La pitié et l'embarras
rendirent Angélique muette. Elle avait cinq sous tout ronds dans sa
poche. Avec cinq sous, on ne pouvait guère acheter des souliers, même
d'occasion. Chaque fois, son manque d'argent la paralysait. Et, à cette
minute, ce qui acheva de la jeter hors d'elle, ce fut, comme elle
détournait les yeux, d'apercevoir Félicien, debout à quelques pas, dans
l'ombre croissante. Il avait dû entendre, peut-être se trouvait-il là
depuis longtemps. C'était toujours ainsi qu'il lui apparaissait, sans
qu'elle sût jamais par où ni comment il était venu.
--Il va donner les souliers, pensa-t-elle.
En effet, il s'avançait déjà. Dans le ciel violâtre, naissaient les
premières étoiles. Une grande paix tiède tombait de haut, endormait le
Clos-Marie, dont les saules se noyaient d'ombre.
La cathédrale n'était plus qu'une barre noire, sur le couchant.
--Pour sûr, il va donner les souliers.
Et elle en éprouvait un véritable désespoir. Il donnerait donc tout, pas
une fois elle ne le vaincrait! Son coeur battait à se rompre, elle
aurait voulu être très riche, pour lui montrer qu'elle aussi faisait des
heureux.
Mais les Lemballeuse avaient vu le bon monsieur, la mère s'était
précipitée, les deux petites soeurs geignaient, la main tendue, tandis
que la grande, lâchant ses chevilles sanglantes, regardait de ses yeux
obliques.
--Écoutez, ma brave femme, dit Félicien, vous irez dans la Grand-Rue, au
coin de la rue Basse....
Angélique avait compris, la boutique d'un cordonnier était là. Elle
l'interrompit vivement, si agitée, qu'elle bégayait des mots au hasard.
--En voilà une course inutile!... À quoi bon?... Il est bien plus
simple....
Et elle ne la trouvait pas, cette chose plus simple. Que faire,
qu'inventer pour le devancer dans son aumône? Jamais elle n'aurait cru
le détester à ce point.
--Vous direz que vous venez de ma part, reprit Félicien. Vous
demanderez....
De nouveau, elle l'interrompit, répétant d'un air anxieux:
--Il est bien plus simple.., il est bien plus simple....
Tout d'un coup, calmée, elle s'assit sur une pierre, dénoua ses
souliers, les ôta, ôta les bas eux-mêmes, d'une main vive.
--Tenez! c'est si simple! Pourquoi se déranger?
--Ah! ma bonne demoiselle, Dieu vous le rende! s'écria la mère
Lemballeuse, en examinant les souliers, presque tout neufs. Je les
fendrai dessus, pour qu'ils aillent.... Tiennette, remercie, grande bête!
Tiennette arrachait des mains de Rose et de Jeanne les bas, que
celles-ci convoitaient. Elle ne desserra pas les lèvres.
Mais, à ce moment, Angélique s'aperçut qu'elle avait les pieds nus et
que Félicien les voyait. Une confusion l'envahit.
Elle n'osait plus bouger, certaine que, si elle se levait, il les
verrait davantage. Puis, elle s'alarma, perdit la tête, se mit à fuir.
Dans l'herbe, ses petits pieds couraient, très blancs. La nuit s'était
accrue encore, le Clos-Marie devenait un lac d'ambre, entre les grands
arbres voisins et la masse noire de la cathédrale. Et il n'y avait, au
ras des ténèbres du sol, que la fuite des petits pieds blancs, du blanc
satiné des colombes. Effrayée, ayant peur de l'eau, Angélique suivit la
Chevrotte, pour gagner la planche qui servait de pont. Mais Félicien
avait coupé au travers des broussailles. Si timide jusqu'alors, il était
devenu plus rouge qu'elle, à voir ses pieds blancs; et une flamme le
poussait, il aurait voulu crier la passion qui l'avait possédé tout
entier, dès le premier jour, dans le débordement de sa jeunesse. Puis,
quand elle le frôla, il ne put que balbutier l'aveu, dont ses lèvres
brûlaient: Je vous aime.
Éperdue, elle s'était arrêtée. Un instant, toute droite, elle le
regarda. Sa colère, la haine qu'elle croyait avoir, s'en allait, se
fondait en un sentiment d'angoisse délicieuse. Qu'avait-il dit, pour
qu'elle en fût bouleversée de la sorte? Il l'aimait, elle le savait, et
voilà que le mot murmuré à son oreille la confondait d'étonnement et de
crainte. Lui, enhardi, le coeur ouvert, rapproché du sien par la charité
complice, répéta:
--Je vous aime.
Et elle se remit à fuir, dans sa peur de l'amant. La Chevrotte ne
l'arrêta plus, elle y entra comme les biches poursuivies, ses petits
pieds blancs y coururent parmi les cailloux, sous le frisson de l'eau
glacée. La porte du jardin se referma, ils disparurent.
VI
Pendant deux jours, Angélique fut accablée de remords. Dés qu'elle était
seule, elle pleurait, comme si elle eût commis une faute. Et la
question, d'une obscurité alarmante, renaissait toujours: avait-elle
péché avec ce jeune homme? était-elle perdue, ainsi que ces vilaines
femmes de la Légende, qui cèdent au diable? Les mots, murmurés si bas:
«Je vous aime», retentissaient d'un tel fracas à son oreille, qu'ils
venaient pour sûr de quelque terrible puissance, cachée au fond de
l'invisible. Mais elle ne savait pas, elle ne pouvait savoir, dans
l'ignorance et la solitude où elle avait grandi.
Avait-elle péché avec ce jeune homme? Et elle tâchait de bien se
rappeler les faits, elle discutait les scrupules de son innocence.
Qu'était-ce donc que le péché? Suffisait-il de se voir, de causer, de
mentir ensuite aux parents? Cela ne devait pas être tout le mal. Alors,
pourquoi suffoquait-elle ainsi? pourquoi, si elle n'était pas coupable,
se sentait elle devenir autre, agitée d'une âme nouvelle? Peut-être le
péché poussait-il là, dans ce malaise sourd dont elle défaillait. Elle
avait plein le coeur de choses vagues, indéterminées, toute une
confusion de paroles et d'actes à venir, dont elle s'effarait, avant de
comprendre. Un flot de sang lui empourprait les joues, elle entendait
éclater les mots terrifiants: «Je vous aime»; et elle ne raisonnait
plus, elle se remettait à sangloter, doutant des faits, craignant la
faute au-delà, dans ce qui n'avait pas de nom et pas de forme.
Son grand tourment était de ne s'être pas confiée à Hubertine. Si elle
avait pu l'interroger, celle-ci, d'un mot sans doute, lui aurait révélé
le mystère. Puis, il lui semblait que parler seulement à quelqu'un de
son mal, l'aurait guérie. Mais le secret était devenu trop gros, elle
serait morte de honte. Elle se faisait rusée, affectait des airs
tranquilles, lorsqu'il y avait tempête, au fond de son être. Quand on
l'interrogeait sur ses distractions, elle levait des yeux surpris, en
répondant qu'elle ne pensait à rien. Assise devant son métier, les mains
machinales tirant l'aiguille, très sage, elle était ravagée par une
pensée unique, du matin au soir. Être aimée, être aimée! Et elle à son
tour, aimait-elle? Question obscure encore, celle-ci, que son ignorance
laissait sans réponse. Elle se la répétait jusqu'à s'étourdir, les mots
perdaient leur sens usuel, tout coulait à une sorte de vertige qui
l'emportait. D'un effort, elle se reprenait, elle se retrouvait,
l'aiguille à la main, brodait quand même avec son application
accoutumée, dans un rêve. Peut être couvait-elle quelque grande maladie.
Un soir, en se couchant, elle fut saisie d'un frisson; elle crut qu'elle
ne se relèverait pas. Son coeur battait à se rompre, ses oreilles
s'emplissaient d'un bourdonnement de cloche. Aimait-elle ou allait-elle
mourir? Et elle souriait paisiblement à Hubertine, qui, en train de
cirer son fil, l'examinait, inquiète.
D'ailleurs, Angélique avait fait le serment de ne jamais revoir
Félicien. Elle ne se risquait plus parmi les herbes folles du Clos
Marie, elle ne visitait même plus ses pauvres. Sa peur était qu'il ne se
passât quelque chose d'effrayant, le jour où ils se retrouveraient face
à face. Dans sa résolution, entrait en outre une idée de pénitence, pour
se punir du péché qu'elle avait pu commettre. Aussi, les matins de
rigidité, se condamnait-elle à ne pas jeter un seul coup d'oeil par la
fenêtre, de crainte d'apercevoir, au bord de la Chevrotte, celui qu'elle
redoutait. Et si, tentée, elle regardait, et qu'il ne fût pas là, elle
en était toute triste, jusqu'au lendemain. Or, un matin, Hubert
ordonnait une dalmatique, lorsqu'un coup de sonnette le fit descendre.
Ce devait être un client, quelque commande sans doute, car Hubertine et
Angélique entendaient le bourdonnement des voix, par la porte de
l'escalier restée ouverte. Puis, elles levèrent la tête, très surprises:
des pas montaient, le brodeur amenait le client, ce qui n'arrivait
jamais. Et la jeune fille demeura saisie, en reconnaissant Félicien. Il
était mis simplement, en ouvrier d'art, dont les mains sont blanches.
Puisqu'elle n'allait plus à lui, il venait à elle, après des journées
d'attente vaine et d'incertitude anxieuse, passées à se dire qu'elle ne
l'aimait donc pas.
--Tiens! mon enfant, voici qui te regarde, expliqua Hubert.
Monsieur vient nous commander un travail exceptionnel: Et, ma foi! pour
en causer tranquillement, j'ai préféré le recevoir ici....
C'est à ma fille, monsieur, qu'il faut montrer votre dessin.
Ni lui ni Hubertine n'avaient le moindre soupçon. Ils s'approchèrent
seulement avec curiosité, pour voir. Mais Félicien était, comme
Angélique, étranglé d'émotion. Ses mains tremblaient, lorsqu'il déroula
le dessin; et il dut parler lentement, afin de cacher le trouble de sa
voix.--C'est une mitre pour Monseigneur.... Oui, ces dames de la ville,
qui veulent lui faire ce cadeau, m'ont chargé d'en dessiner les pièces
et d'en surveiller l'exécution. Je suis peintre verrier, mais je
m'occupe beaucoup aussi d'art ancien.... Vous voyez, je n'ai fait que
reconstituer une mitre gothique....
Angélique, penchée sur la grande feuille qu'il posait devant elle, eut
une exclamation légère.
--Oh! sainte Agnès!
C'était, en effet, la martyre de treize ans, la vierge nue et vêtue de
ses cheveux, d'où ne sortaient que ses petits pieds et ses petites
mains, telle qu'elle était sur son pilier, à une des portes de la
cathédrale, telle surtout qu'on la retrouvait à l'intérieur, dans une
vieille statue de bois, anciennement peinte, aujourd'hui d'un blond
fauve, toute dorée par l'âge. Elle occupait la face entière de la mitre,
debout, ravie au ciel, emportée par deux anges; et, au-dessous d'elle,
un paysage très lointain, très fin, s'étendait. Le revers et les barbes
étaient enrichis d'ornements lancéolés, d'un beau style.
--Ces dames, reprit Félicien, font le cadeau pour la procession du
Miracle, et j'ai naturellement cru devoir choisir sainte Agnès....
--L'idée est excellente, interrompit Hubert.
Hubertine dit à son tour:
--Monseigneur sera très touché. La procession du Miracle, qui se
faisait chaque année le 28 juillet, datait de Jean V d'Hautecoeur, en
remerciement du pouvoir miraculeux de guérir, que Dieu lui avait envoyé,
à lui et à sa race, pour sauver Beaumont de la peste. La légende contait
que les Hautecoeur devaient ce pouvoir à l'intervention de sainte Agnès,
dont ils étaient fort dévots; et de là l'usage antique, à la date
anniversaire, de sortir la vieille statue de la sainte, que l'on
promenait solennellement au travers des rues de la ville, dans la pieuse
croyance qu'elle continuait à en écarter tous les maux.
--Pour la procession du Miracle, murmura enfin Angélique les yeux sur le
dessin, mais c'est dans vingt jours, jamais nous n'aurons le temps.
Les Hubert hochèrent la tête. En effet, un pareil travail demandait des
soins infinis. Hubertine, cependant, se tourna vers la jeune fille.
--Je pourrais t'aider, je me chargerais des ornements, et tu n'aurais à
faire que la figure.
Angélique examinait toujours la sainte, dans son trouble.
Non, non! elle refusait, elle se défendait contre la douceur d'accepter.
Ce serait très mal, d'être complice; car, sûrement, Félicien mentait,
elle sentait bien qu'il n'était pas pauvre, qu'il se cachait sous ce
vêtement d'ouvrier; et cette simplicité jouée; toute cette histoire pour
pénétrer jusqu'à elle, la mettait en garde, amusée et heureuse au fond,
le transfigurant, voyant le royal prince qu'il devait être, dans
l'absolue certitude où elle vivait de la réalisation entière de son
rêve.
--Non, répéta-t-elle à demi-voix, nous n'aurions pas le temps.
Et, sans lever les yeux, elle continua, comme se parlant à elle-même:
--Pour la sainte, on ne peut employer ni le passé, ni la guipure. Ce
serait indigne.... Il faut une broderie en or nué.
--Justement, dit Félicien, je songeais à cette broderie, je savais que
mademoiselle en avait retrouvé le secret.... On en voit encore un assez
beau fragment à la sacristie.
Hubert se passionna.--Oui, oui, il est du quinzième siècle, il a été
brodé par une de mes arrière-grand-mères.... De l'or nué, ah! il n'y
avait pas de plus beau travail, monsieur. Mais il demandait trop de
temps, il coûtait trop cher, puis il exigeait de vraies artistes. Voici
deux cents ans que ce travail ne se fait plus.... Et si ma fille refuse,
vous pouvez y renoncer, car elle seule aujourd'hui est capable de
l'entreprendre, et je n'en connais pas d'autre ayant la finesse
nécessaire de l'oeil et de la main.
Hubertine, depuis qu'on parlait de l'or nué, était devenue respectueuse.
Elle ajouta, convaincue:
--En vingt jours, en effet, c'est impossible.... Il y faut une patience
de fée. Mais à regarder fixement la sainte, Angélique venait de faire
une découverte qui noyait de joie son coeur. Agnès lui ressemblait. En
dessinant l'antique statue, Félicien certainement songeait à elle; et
cette pensée qu'elle était ainsi toujours présente, qu'il la revoyait
partout, amollissait sa résolution de l'éloigner. Elle leva le front
enfin, elle l'aperçut tremblant, les yeux mouillés d'une supplication si
ardente, qu'elle fut vaincue. Seulement, par cette malice, cette science
naturelle qui vient aux filles, même quand elles ignorent tout, elle ne
voulut pas avoir l'air de consentir.
--C'est impossible, répéta-t-elle, en rendant le dessin. Je ne le ferais
pour personne.
Félicien eut un geste de véritable désespoir. C'était lui qu'elle
refusait, il croyait le comprendre. Il partait, il dit encore à Hubert:
--Quant à l'argent, tout ce que vous auriez demandé.... Ces dames
mettraient jusqu'à deux mille francs....
Certes, le ménage n'était pas intéressé. En pourtant ce gros chiffre
l'émotionna. Le mari avait regardé la femme. Était-ce fâcheux de laisser
aller une commande si avantageuse!
--Deux mille francs, reprit Angélique de sa voix douce, deux mille
francs, monsieur....
Et elle, pour qui l'argent ne comptait pas, retenait un sourire, un
taquin sourire qui pinçait à peine les coins de sa bouche, s'égayant de
ne point paraître céder au plaisir de le voir, et de lui donner d'elle
une opinion fausse.
--Oh! deux mille francs, monsieur, j'accepte.... Je ne le ferais pour
personne, mais du moment qu'on est décidé à payer.. S'il le faut, je
passerai les nuits.
Hubert et Hubertine, alors, voulurent refuser à leur tour, de crainte
qu'elle ne se fatiguât trop.
--Non, non, on ne peut pas renvoyer l'argent qui vient....
Comptez sur moi. Votre mitre sera prête, la veille de la procession.
Félicien laissa le dessin et se retira, le coeur navré, sans trouver le
courage de donner des explications nouvelles, pour s'attarder encore.
Elle ne l'aimait certainement pas, elle avait affecté de ne point le
reconnaître et de le traiter en client ordinaire, dont l'argent seul est
bon à prendre. D'abord, il s'emporta, il l'accusa d'avoir l'âme basse.
Tant mieux! c'était fini, il ne penserait plus à elle. Puis, comme il y
pensait toujours, il finit par l'excuser: ne vivait-elle pas de son
travail, ne devait-elle pas gagner son pain? Deux jours après, il fut
très malheureux, il se remit à rôder, malade de ne point la voir. Elle
ne sortait plus, elle ne paraissait même plus aux fenêtres. Et il en
était à se dire que, si elle ne l'aimait pas, si elle n'aimait que le
gain, lui chaque jour l'aimait davantage, comme on aime l'amour à vingt
ans, sans raison, au hasard du coeur, pour la joie et la douleur
d'aimer. Un soir, il l'avait vue, et c'en était fait: maintenant,
c'était celle-ci, et non une autre; quelle qu'elle fût, mauvaise ou
bonne, laide ou jolie, pauvre ou riche, il allait en mourir, s'il ne
l'avait point. Le troisième jour, sa souffrance devint telle, que,
malgré son serment d'oublier, il retourna chez les Hubert.
En bas, quand il eut sonné, il fut encore reçu par le brodeur, qui,
devant l'obscurité de ses explications, se décida à le faire monter de
nouveau.
--Ma fille, monsieur désire t'expliquer des choses que je ne comprends
pas très bien.
Alors, Félicien balbutia:
--Si ça ne gêne pas trop mademoiselle, j'aimerais à me rendre compte....
Ces dames m'ont recommandé de suivre en personne le travail.... À moins
pourtant que je ne dérange....
Angélique, en le voyant paraître, avait senti son coeur battre
violemment, jusque dans sa gorge. Il l'étouffait. Mais elle l'apaisa
d'un effort; le sang n'en monta même pas à ses joues; et ce fut très
calme, l'air indifférent, qu'elle répondit:
--Oh! rien ne me dérange, monsieur. Je travaille aussi bien devant le
monde.... Le dessin est de vous, il est naturel que vous en suiviez
l'exécution.
Décontenancé, Félicien n'aurait point osé s'asseoir, sans l'accueil
d'Hubertine, qui souriait de son grave sourire à ce bon client. Tout de
suite, elle se remit au travail, penchée sur le métier, où elle brodait
en guipure les ornements gothiques du revers de la mitre. De son côté,
Hubert venait de décrocher de la muraille une bannière terminée,
encollée, qui depuis deux jours y séchait, et qu'il voulait détendre.
Personne ne parla plus, les deux brodeuses et le brodeur travaillaient,
comme si personne ne se fût trouvé là.
Et le jeune homme s'apaisa un peu, au milieu de cette grande paix. Trois
heures sonnaient, l'ombre de la cathédrale s'allongeait déjà, un
demi-jour fin entrait par la fenêtre large ouverte.
C'était l'heure crépusculaire, qui commençait dès midi, pour la petite
maison, fraîche et verdissante, au pied du colosse. On entendit un bruit
léger de souliers sur les dalles, un pensionnat de fillettes qu'on
menait à confesse. Dans l'atelier, les vieux outils, les vieux murs,
tout ce qui restait là immuable, semblait dormir du sommeil des siècles;
et il en venait aussi beaucoup de fraîcheur et de calme. Un grand carré
de lumière blanche, égale et pure, tombait sur le métier, où se
courbaient les brodeuses, avec leurs délicats profils, dans le reflet
fauve de l'or.
--Mademoiselle, je voulais vous dire, commença Félicien gêné, sentant
qu'il devait motiver sa venue, je voulais vous dire que, pour les
cheveux, l'or me semblait préférable à la soie.
Elle avait levé la tête. Le rire de ses yeux signifia clairement qu'il
aurait pu ne pas se déranger, s'il n'avait point d'autre recommandation
à faire. Et elle se pencha de nouveau, en répondant d'une voix doucement
moqueuse:
--Sans doute, monsieur.
Il fut très sot, il remarqua seulement alors que, justement, elle
travaillait aux cheveux. Devant elle, était le dessin qu'il avait fait,
mais lavé de teintes d'aquarelle, rehaussé d'or, d'une douceur de ton
d'ancienne miniature, pâlie dans un livre d'heures. Et elle copiait
cette image; avec une patience et une adresse d'artiste peignant à la
loupe. Après l'avoir reproduite d'un trait un peu gros sur du satin
blanc, fortement tendu, doublé d'une toile solide, elle avait couvert le
satin de fils d'or lancés de gauche à droite, arrêtés aux deux bouts
simplement, libres et se touchant tous. Puis, se servant de ces fils
comme d'une trame, elle les écartait de la pointe de son aiguille pour
retrouver dessous le dessin, elle suivait ce dessin, cousait les fils
d'or de points de soie en travers, qu'elle assortissait aux nuances du
modèle. Dans les parties d'ombre, la soie cachait complètement l'or;
dans les demi-teintes, les points s'espaçaient de plus en plus; et les
lumières étaient faites de l'or seul, laissé à découvert. C'était l'or
nué, le fond d'or que l'aiguille nuançait de soie, un tableau aux
couleurs fondues, comme chauffées dessous par une gloire, d'un éclat
mystique.
--Ah! dit brusquement Hubert, qui commençait à détendre la bannière, en
dévidant sur ses doigts la ficelle du trélissage, le chef-d'oeuvre d'une
brodeuse autrefois était d'or nué...
Elle devait faire, comme il est écrit dans les statuts, «une image seule
qui est d'or nué, d'un demi-tiers de haut...» Tu aurais été reçue,
Angélique.
Et le silence retomba. Pour les cheveux, dérogeant à la règle, Angélique
avait eu la même idée que Félicien; celle de ne point employer de soie,
de recouvrir l'or avec de l'or; et elle manoeuvrait dix aiguillées d'or
à passer, de tons différents, depuis l'or rouge sombre des brasiers qui
meurent, jusqu'à l'or jaune pâle des forêts d'automne. Agnès, du col aux
chevilles, se vêtait ainsi d'un ruissellement de cheveux d'or. Le flot
partait de la nuque, couvrait les reins d'un épais manteau, débordait
devant, par dessus les épaules, en deux ondes qui, rejointes sous le
menton, coulaient jusqu'aux pieds. Une chevelure du miracle, une toison
fabuleuse, aux boucles énormes, une robe tiède et vivante, parfumée de
nudité pure.
Ce jour-là, Félicien ne sut que regarder Angélique brodant les boucles à
points fendus, dans le sens de leurs enroulements; et il ne se lassait
pas de voir les cheveux croître et flamber sous son aiguille. Leur
profondeur, le grand frisson qui les déroulait d'un coup, le
troublaient. Hubertine, en train de coudre des paillettes, cachant le
fil à chacune avec un grain de frisure, se tournait de temps à autre,
l'enveloppait de son calme regard, quand elle devait jeter au bourriquet
quelque paillette mal faite.
Hubert, qui avait retiré les lattes pour découdre la bannière des
ensubles, achevait de la plier soigneusement. Et Félicien, dont le
silence augmentait l'embarras, finit par comprendre qu'il devait avoir
la sagesse de partir, puisqu'il ne retrouvait aucune des observations
qu'il s'était promis de faire. Il se leva, il bégaya:
--Je reviendrai.... J'ai si mal reproduit le dessin charmant de la tête,
que vous aurez peut-être besoin de mes indications.
Angélique posa sur les siens ses grands yeux noirs tranquillement.
--Non, non.... Mais revenez, monsieur, revenez, si l'exécution vous
inquiète.
Il s'en alla, heureux de la permission, désolé de cette froideur. Elle
ne l'aimait pas, elle ne l'aimerait jamais, c'était décidé.
À quoi bon, alors? Et le lendemain, et les jours suivants, il revint à
la fraîche maison de la rue des Orfèvres. Les heures qu'il n'y passait
pas étaient abominables, ravagées de son combat intérieur, torturées
d'incertitudes. Il ne se calmait que près de la brodeuse, même résigné à
ne pas lui plaire, consolé de tout, pourvu qu'elle fût présente. Chaque
matin, il arrivait, parlait du travail, s'asseyait devant le métier,
comme si sa présence eût été nécessaire; et cela l'enchantait de
retrouver son fin profil immobile, baigné de la clarté blonde de ses
cheveux, de suivre le jeu agile de ses petites mains souples, se
débrouillant au milieu des longues aiguillées. Elle était très simple,
elle le traitait maintenant en camarade. Pourtant, il sentait toujours
entre eux des choses qu'elle ne disait pas et dont son coeur à lui
s'angoissait. Elle levait parfois la tête, avec son air de moquerie, les
yeux impatients et interrogateurs. Puis, en le voyant s'effarer, elle
redevenait très froide.
Mais Félicien avait découvert un moyen de la passionner, dont-il
abusait. C'était de lui parler de son art, des anciens chefs d'oeuvre de
broderie qu'il avait vus, conservés dans les trésors des cathédrales, ou
gravés dans les livres: des chapes superbes, la chape de Charlemagne, en
soie rouge, avec de grands aigles aux ailes éployées, la chape de Sion,
que décore tout un peuple de figures saintes; une dalmatique qui passe
pour la plus belle pièce connue, la dalmatique impériale, où est
célébrée la gloire de Jésus-Christ sur la terre et dans le ciel, la
Transfiguration, le Jugement dernier, dont les nombreux personnages sont
brodés de soies nuancées, d'or et d'argent; un arbre de Jessé aussi, un
orfroi de soie sur satin, qui semble détaché d'un vitrail du quinzième
siècle, Abraham en bas, David, Salomon, la Vierge Marie, puis en haut
Jésus; et ses chasubles admirables, la chasuble d'une simplicité si
grande, le Christ en croix, saignant, éclaboussé de soie rouge sur le
drap d'or, ayant à ses pieds la Vierge soutenue par saint Jean, la
chasuble de Naintré enfin, où l'on voit Marie, assise en majesté, les
pieds chaussés, tenant l'Enfant nu sur ses genoux. D'autres, d'autres
merveilles défilaient, vénérables par leur grand âge, d'une foi, d'une
naïveté dans la richesse, perdues de nos jours, gardant des tabernacles
l'odeur d'encens et la mystique lueur de l'or pâli.
--Ah! soupirait Angélique, c'est fini, ces belles choses. On ne peut pas
seulement retrouver les tons.
Et, les yeux luisants, elle s'arrêtait de travailler, quand il lui
contait l'histoire des grandes brodeuses et des grands brodeurs
d'autrefois, Simonne de Gaules, Coli Jolye, dont les noms ont traversé
les âges. Puis, tirant de nouveau l'aiguille, elle en restait
transfigurée, elle gardait au visage le rayonnement de sa passion
d'artiste. Jamais elle ne lui semblait plus belle, si enthousiaste, si
virginale, brûlant d'une flamme pure dans l'éclat de l'or et de la soie,
avec son application profonde, son travail de précision, les points
menus où elle mettait toute son âme.
Il cessait de parler, il la contemplait, jusqu'à ce que, réveillée par
le silence, elle s'aperçût de la fièvre où il la jetait. Elle en était
confuse comme d'une défaite, elle rattrapait son calme indifférent, la
voix fâchée.
--Bon! voilà encore mes soies qui s'emmêlent!... Mère, ne remuez donc
pas! Hubertine, qui n'avait point bougé, souriait, tranquille.
Elle s'était inquiétée d'abord des assiduités du jeune homme, elle en
avait causé un soir avec Hubert, en se couchant. Mais ce garçon ne leur
déplaisait pas, il demeurait très convenable: pourquoi se seraient-ils
opposés à des entrevues d'où pouvait sortir le bonheur d'Angélique?
Elle laissait donc aller les choses, qu'elle surveillait, de
son air sage. D'ailleurs, elle-même, depuis quelques semaines,
vivait le coeur gros des tendresses vaines de son mari. C'était
le mois où ils avaient perdu leur enfant; et chaque année, à
cette date, ramenait chez eux les mêmes regrets, les mêmes désirs, lui
tremblant à ses pieds, brûlant de se croire pardonné enfin, elle aimante
et désolée, se donnant toute, désespérant de fléchir le sort. Ils n'en
parlaient point, n'en échangeaient pas un baiser de plus, devant le
monde; mais ce redoublement d'amour sortait du silence de leur chambre,
se dégageait de leur personne, au moindre geste, à la façon dont leurs
regards se rencontraient, s'oubliaient une seconde l'un dans l'autre.
Une semaine s'écoula, le travail de la mitre avançait. Ces entrevues
quotidiennes avaient pris une grande douceur familière.
--Le front très haut, n'est-ce pas? sans trace de sourcils.
--Oui, très haut, et pas une ombre, comme dans les miniatures du
temps.--Passez-moi la soie blanche.
--Attendez, je vais l'effiler.
Il l'aidait, c'était un apaisement que cet ouvrage à deux. Cela les
mettait dans la réalité de tous les jours. Sans qu'un mot d'amour fût
prononcé, sans même qu'un frôlement volontaire rapprochât leurs doigts,
le lien se resserrait à chaque heure.
--Père, que fais-tu donc? on ne t'entend plus.
Elle se tournait, apercevait le brodeur, les mains occupées à charger
une broche, les yeux tendres, fixés sur sa femme.
--Je donne de l'or à ta mère.
Et, de la broche apportée, du remerciement muet d'Hubertine, du
continuel empressement d'Hubert autour d'elle, un souffle tiède de
caresse se dégageait, enveloppait Angélique et Félicien, penchés de
nouveau sur le métier.
L'atelier lui-même, l'antique pièce avec ses vieux outils, sa paix d'un
autre âge, était complice. Il semblait si loin de la rue, reculé au fond
du rêve, dans ce pays des bonnes âmes où règne le prodige, la
réalisation aisée de toutes les joies.
Dans cinq jours, la mitre devait être livrée; et Angélique, certaine
d'avoir fini, de gagner même vingt-quatre heures, respira, s'étonna de
trouver Félicien si près d'elle, accoudé au tréteau. Ils étaient donc
camarades? Elle ne se défendait plus contre ce qu'elle sentait de
conquérant en lui, elle ne souriait plus de malice, à tout ce qu'il
cachait et qu'elle devinait.
Qu'était-ce donc qui l'avait endormie, dans son attente inquiète? Et
l'éternelle question revint, la question qu'elle se posait chaque soir,
à son coucher: l'aimait-elle? Pendant des heures, au fond de son grand
lit, elle avait retourné les mots, cherchant des sens qui lui
échappaient. Brusquement, cette nuit là, elle sentit son coeur se
fendre, elle fondit en larmes, la tête dans l'oreiller, pour qu'on ne
l'entendît point. Elle l'aimait, elle l'aimait, à en mourir. Pourquoi?
comment? elle n'en savait, elle n'en saurait jamais rien; mais elle
l'aimait, tout son être le criait. La clarté s'était faite, l'amour
éclatait comme la lumière du soleil. Elle pleura longtemps, pleine d'une
confusion et d'un bonheur inexprimables, reprise du regret de ne s'être
pas confiée à Hubertine. Son secret l'étouffait, et elle fit un grand
serment, celui de redevenir de glace pour Félicien, de souffrir tout
plutôt que de lui laisser voir sa tendresse.
L'aimer, l'aimer sans le dire, c'était la punition, l'épreuve qui devait
racheter la faute. Elle en souffrait délicieusement, elle songeait aux
martyres de la Légende, il lui semblait qu'elle était leur soeur, à se
flageller ainsi, et que sa gardienne Agnès la regardait avec des yeux
tristes et doux.
Le lendemain, Angélique acheva la mitre. Elle avait brodé avec des soies
refendues, plus légères que des fils de la Vierge, les petites mains et
les petits pieds, les seuls coins de nudité blanche qui sortaient de la
royale chevelure d'or. Elle terminait la face, d'une délicatesse de lis,
où l'or apparaissait comme le sang des veines, sous l'épiderme des
soies. Et cette face de soleil montait à l'horizon de la plaine bleue,
emportée par les deux anges.
Lorsque Félicien entra, il eut un cri d'admiration.
--Oh! elle vous ressemble!
C'était une confession involontaire, l'aveu de cette ressemblance qu'il
avait mise dans son dessin. Il le comprit, devint très rouge.
--C'est vrai, fillette, elle a tes beaux yeux, dit Hubert, qui s'était
approché.
Hubertine se contentait de sourire, ayant fait la remarque depuis
longtemps; et elle parut surprise, attristée même, quand elle entendit
Angélique répondre, de son ancienne voix des mauvais jours:
--Mes beaux yeux, moquez-vous de moi!... Je suis laide, je me connais
bien.
Puis, se levant, se secouant, outrant son rôle de fille intéressée et
froide:
--Ah! c'est donc fini!... J'en avais assez, un fameux poids de moins sur
les épaules!... Vous savez, je ne recommencerais pas pour le même prix.
Saisi, Félicien l'écoutait. Eh! quoi? encore l'argent! Il l'avait sentie
un moment si tendre, si passionnée de son art! S'était-il donc trompé,
qu'il la retrouvait sensible à la seule pensée du gain, indifférente au
point de se réjouir d'avoir fini et de ne plus le voir? Depuis quelques
jours, il se désespérait, cherchait vainement sous quel prétexte il
pourrait revenir. Et elle ne l'aimait pas, et elle ne l'aimerait jamais!
Une telle souffrance lui étreignit le coeur, que ses yeux pâlirent.
--Mademoiselle, n'est-ce pas vous qui monterez la mitre?
--Non, mère fera ça beaucoup mieux....
Je suis trop contente de ne plus avoir à y toucher.
--Vous n'aimez donc pas votre travail?...
--Moi!... Je n'aime rien.
Il fallut qu'Hubertine, sévèrement, la fit taire. Et elle pria Félicien
d'excuser cette enfant nerveuse, elle lui dit que le lendemain, de bonne
heure, la mitre serait à sa disposition.
C'était un congé, mais il ne s'en allait pas, il regardait le vieil
atelier, plein d'ombre et de paix, comme si on l'eût chassé du paradis.
Il avait eu là l'illusion d'heures si douces, il sentait si
douloureusement que son coeur y restait, arraché!
Ce qui le torturait, c'était de ne pouvoir s'expliquer, d'emporter
l'affreuse incertitude. Enfin, il dut partir.
La porte à peine refermée, Hubert demanda:
--Qu'as-tu donc, mon enfant? Es-tu souffrante?
--Eh! non, c'est ce garçon qui m'ennuyait. Je ne veux plus le voir.
Et Hubertine conclut alors:
--C'est bon, tu ne le verras plus. Seulement, rien n'empêche d'être
polie.
Angélique, sous un prétexte, n'eut que le temps de monter dans sa
chambre. Elle y éclata en larmes. Ah! qu'elle était heureuse et qu'elle
souffrait! Son pauvre cher amour, comme il avait dû s'en aller triste!
Mais c'était juré aux saintes, elle l'aimerait à en mourir, et jamais il
ne le saurait.
VII
Le soir du même jour, tout de suite en sortant de table, Angélique se
plaignit d'un grand malaise et remonta dans sa chambre. Ses émotions de
la matinée, ses luttes contre elle-même, l'avaient anéantie. Elle se
coucha immédiatement, elle éclata de nouveau en larmes, la tête enfoncée
sous le drap, avec le besoin désespéré de disparaître, de n'être plus.
Les heures s'écoulèrent, la nuit s'était faite, une ardente nuit de
juillet, dont la paix lourde entrait par la fenêtre, laissée grande
ouverte. Dans le ciel noir luisait un fourmillement d'étoiles. Il devait
être près de onze heures, la lune n'allait se lever que vers minuit, à
son dernier quartier, amincie déjà.
Et, dans la chambre sombre, Angélique pleurait toujours, d'un flot de
pleurs intarissable, lorsqu'un craquement, à sa porte, lui fit lever la
tête.
Il y eut un silence, puis une voix, tendrement, l'appela.
--Angélique.... Angélique... ma chérie....
Elle avait reconnu la voix d'Hubertine. Sans doute, celle-ci, en se
couchant avec son mari, venait d'entendre le bruit lointain des
sanglots; et, inquiète, à demi déshabillée, elle montait voir:
--Angélique, es-tu malade?
Retenant son haleine, la jeune fille ne répondit pas.
Elle n'éprouvait qu'un désir immense de solitude, l'unique soulagement à
son mal. Une consolation, une caresse, même de sa mère, l'aurait
meurtrie. Elle se l'imaginait derrière la porte, elle devinait qu'elle
avait les pieds nus, à la douceur du frôlement sur le carreau. Deux
minutes se passèrent, et elle la sentait toujours là, penchée, l'oreille
collée au bois, ramenant de ses beaux bras ses vêtements défaits.
Hubertine, ne percevant plus rien, pas un souffle, n'osa appeler de
nouveau. Elle était bien certaine d'avoir entendu des plaintes; mais, si
l'enfant avait fini par s'endormir, à quoi bon l'éveiller? Elle attendit
encore une minute, troublée de ce chagrin que lui cachait sa fille,
devinant confusément, emplie elle-même d'une grande émotion tendre. Et
elle se décida à redescendre comme elle était montée, les mains
familières aux moindres détours, sans laisser d'autre bruit derrière
elle, dans la maison noire, que le frôlement doux de ses pieds nus.
Alors, ce fut Angélique qui, assis
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