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Les misérables Tome V: Jean Valjean

by Victor Hugo · French · Gutenberg #17519 · 644,719 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Les misérables Tome V: Jean Valjean
    
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Title: Les misérables Tome V: Jean Valjean

Author: Victor Hugo


        
Release date: January 15, 2006 [eBook #17519]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/17519

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME V: JEAN VALJEAN ***




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Victor Hugo

LES MISÉRABLES

Tome V--JEAN VALJEAN

(1862)




TABLE DES MATIÈRES


Livre premier--La guerre entre quatre murs

Chapitre I La Charybde du faubourg Saint-Antoine et la Scylla
    du faubourg du Temple
Chapitre II Que faire dans l'abîme à moins que l'on ne cause?
Chapitre III Éclaircissement et assombrissement
Chapitre IV Cinq de moins, un de plus
Chapitre V Quel horizon on voit du haut de la barricade
Chapitre VI Marius hagard, Javert laconique
Chapitre VII La situation s'aggrave
Chapitre VIII Les artilleurs se font prendre au sérieux
Chapitre IX Emploi de ce vieux talent de braconnier et de ce coup de fusil
    infaillible qui a influé sur la condamnation 1796
Chapitre X Aurore
Chapitre XI Le coup de fusil qui ne manque rien et qui ne tue personne
Chapitre XII Le désordre partisan de l'ordre
Chapitre XIII Lueurs qui passent
Chapitre XIV Où on lira le nom de la maîtresse d'Enjolras
Chapitre XV Gavroche dehors
Chapitre XVI Comment de frère on devient père
Chapitre XVII _Mortuus pater filium moriturum expectat_
Chapitre XVIII Le vautour devenu proie
Chapitre XIX Jean Valjean se venge
Chapitre XX Les morts ont raison et les vivants n'ont pas tort
Chapitre XXI Les héros
Chapitre XXII Pied à pied
Chapitre XXIII Oreste à jeun et Pylade ivre
Chapitre XXIV Prisonnier


Livre deuxième--L'intestin de Léviathan

Chapitre I La terre appauvrie par la mer
Chapitre II L'histoire ancienne de l'égout
Chapitre III Bruneseau
Chapitre IV Détails ignorés
Chapitre V Progrès actuel
Chapitre VI Progrès futur


Livre troisième--La boue, mais l'âme

Chapitre I Le cloaque et ses surprises
Chapitre II Explication
Chapitre III L'homme filé
Chapitre IV Lui aussi porte sa croix
Chapitre V Pour le sable comme pour la femme il y a une finesse
    qui est perfidie
Chapitre VI Le fontis
Chapitre VII Quelque fois on échoue où l'on croit débarquer
Chapitre VIII Le pan de l'habit déchiré
Chapitre IX Marius fait l'effet d'être mort à quelqu'un qui s'y connaît
Chapitre X Rentrée de l'enfant prodigue de sa vie
Chapitre XI Ébranlement dans l'absolu
Chapitre XII L'aïeul Livre quatrième--Javert déraillé


Livre quatrième--Javert déraillé

Chapitre I Javert déraillé


Livre cinquième--Le petit-fils et le grand-père

Chapitre I Où l'on revoit l'arbre à l'emplâtre de zinc
Chapitre II Marius, en sortant de la guerre civile, s'apprête à
    la guerre domestique
Chapitre III Marius attaque
Chapitre IV Mademoiselle Gillenormand finit par ne plus trouver mauvais
    que M. Fauchelevent soit entré avec quelque chose sous le bras
Chapitre V Déposez plutôt votre argent dans telle forêt que chez tel notaire
Chapitre VI Les deux vieillards font tout, chacun à leur façon, pour que
    Cosette soit heureuse
Chapitre VII Les effets de rêve mêlés au bonheur
Chapitre VIII Deux hommes impossibles à retrouver


Livre sixième--La nuit blanche

Chapitre I Le 16 février 1833
Chapitre II Jean Valjean a toujours son bras en écharpe
Chapitre III L'inséparable
Chapitre IV _Immortale jecur_


Livre septième--La dernière gorgée du calice

Chapitre I Le septième cercle et le huitième ciel
Chapitre II Les obscurités que peut contenir une révélation


Livre huitième--La décroissance crépusculaire

Chapitre I La chambre d'en bas
Chapitre II Autre pas en arrière
Chapitre III Ils se souviennent du jardin de la rue Plumet
Chapitre IV L'attraction et l'extinction


Livre neuvième--Suprême ombre, suprême aurore

Chapitre I Pitié pour les malheureux, mais indulgence pour les heureux
Chapitre II Dernières palpitations de la lampe sans huile
Chapitre III Une plume pèse à qui soulevait la charrette Fauchelevent
Chapitre IV Bouteille d'encre qui ne réussit qu'à blanchir
Chapitre V Nuit derrière laquelle il y a le jour
Chapitre VI L'herbe cache et la pluie efface




Livre premier--La guerre entre quatre murs




Chapitre I

La Charybde du faubourg Saint-Antoine et la Scylla du faubourg du Temple


Les deux plus mémorables barricades que l'observateur des maladies
sociales puisse mentionner n'appartiennent point à la période où est
placée l'action de ce livre. Ces deux barricades, symboles toutes les
deux, sous deux aspects différents, d'une situation redoutable,
sortirent de terre lors de la fatale insurrection de juin 1848, la plus
grande guerre des rues qu'ait vue l'histoire.

Il arrive quelquefois que, même contre les principes, même contre la
liberté, l'égalité et la fraternité, même contre le vote universel, même
contre le gouvernement de tous par tous, du fond de ses angoisses, de
ses découragements, de ses dénûments, de ses fièvres, de ses détresses,
de ses miasmes, de ses ignorances, de ses ténèbres, cette grande
désespérée, la canaille, proteste, et que la populace livre bataille au
peuple.

Les gueux attaquent le droit commun; l'ochlocratie s'insurge contre le
démos.

Ce sont là des journées lugubres; car il y a toujours une certaine
quantité de droit même dans cette démence, il y a du suicide dans ce
duel; et ces mots, qui veulent être des injures, gueux, canaille,
ochlocratie, populace, constatent, hélas! plutôt la faute de ceux qui
règnent que la faute de ceux qui souffrent; plutôt la faute des
privilégiés que la faute des déshérités.

Quant à nous, ces mots-là, nous ne les prononçons jamais sans douleur
et sans respect, car, lorsque la philosophie sonde les faits auxquels
ils correspondent, elle y trouve souvent bien des grandeurs à côté des
misères. Athènes était une ochlocratie; les gueux ont fait la Hollande;
la populace a plus d'une fois sauvé Rome; et la canaille suivait
Jésus-Christ.

Il n'est pas de penseur qui n'ait parfois contemplé les magnificences
d'en bas.

C'est à cette canaille que songeait sans doute saint Jérôme, et à tous
ces pauvres gens, et à tous ces vagabonds, et à tous ces misérables d'où
sont sortis les apôtres et les martyrs, quand il disait cette parole
mystérieuse: _Fex urbis, lex orbis._

Les exaspérations de cette foule qui souffre et qui saigne, ses
violences à contre-sens sur les principes qui sont sa vie, ses voies de
fait contre le droit, sont des coups d'État populaires, et doivent être
réprimés. L'homme probe s'y dévoue, et, par amour même pour cette foule,
il la combat. Mais comme il la sent excusable tout en lui tenant tête!
comme il la vénère tout en lui résistant! C'est là un de ces moments
rares où, en faisant ce qu'on doit faire, on sent quelque chose qui
déconcerte et qui déconseillerait presque d'aller plus loin; on
persiste, il le faut; mais la conscience satisfaite est triste, et
l'accomplissement du devoir se complique d'un serrement de coeur.

Juin 1848 fut, hâtons-nous de le dire, un fait à part, et presque
impossible à classer dans la philosophie de l'histoire. Tous les mots
que nous venons de prononcer doivent être écartés quand il s'agit de
cette émeute extraordinaire où l'on sentit la sainte anxiété du travail
réclamant ses droits. Il fallut la combattre, et c'était le devoir, car
elle attaquait la République. Mais, au fond, que fut juin 1848? Une
révolte du peuple contre lui-même.

Là où le sujet n'est point perdu de vue, il n'y a point de digression;
qu'il nous soit donc permis d'arrêter un moment l'attention du lecteur
sur les deux barricades absolument uniques dont nous venons de parler et
qui ont caractérisé cette insurrection.

L'une encombrait l'entrée du faubourg Saint-Antoine; l'autre défendait
l'approche du faubourg du Temple; ceux devant qui se sont dressés, sous
l'éclatant ciel bleu de juin, ces deux effrayants chefs-d'oeuvre de la
guerre civile, ne les oublieront jamais.

La barricade Saint-Antoine était monstrueuse; elle était haute de trois
étages et large de sept cents pieds. Elle barrait d'un angle à l'autre
la vaste embouchure du faubourg, c'est-à-dire trois rues; ravinée,
déchiquetée, dentelée, hachée, crénelée d'une immense déchirure,
contre-butée de monceaux qui étaient eux-mêmes des bastions, poussant
des caps çà et là, puissamment adossée aux deux grands promontoires de
maisons du faubourg, elle surgissait comme une levée cyclopéenne au fond
de la redoutable place qui a vu le 14 juillet. Dix-neuf barricades
s'étageaient dans la profondeur des rues derrière cette barricade mère.
Rien qu'à la voir, on sentait dans le faubourg l'immense souffrance
agonisante arrivée à cette minute extrême où une détresse veut devenir
une catastrophe. De quoi était faite cette barricade? De l'écroulement
de trois maisons à six étages, démolies exprès, disaient les uns. Du
prodige de toutes les colères, disaient les autres. Elle avait l'aspect
lamentable de toutes les constructions de la haine: la ruine. On pouvait
dire: qui a bâti cela? On pouvait dire aussi: qui a détruit cela?
C'était l'improvisation du bouillonnement. Tiens! cette porte! cette
grille! cet auvent! ce chambranle! ce réchaud brisé! cette marmite
fêlée! Donnez tout! jetez tout! poussez, roulez, piochez, démantelez,
bouleversez, écroulez tout! C'était la collaboration du pavé, du
moellon, de la poutre, de la barre de fer, du chiffon, du carreau
défoncé, de la chaise dépaillée, du trognon de chou, de la loque, de la
guenille, et de la malédiction. C'était grand et c'était petit. C'était
l'abîme parodié sur place par le tohu-bohu. La masse près de l'atome; le
pan de mur arraché et l'écuelle cassée; une fraternisation menaçante de
tous les débris; Sisyphe avait jeté là son rocher et Job son tesson. En
somme, terrible. C'était l'acropole des va-nu-pieds. Des charrettes
renversées accidentaient le talus; un immense haquet y était étalé en
travers, l'essieu vers le ciel, et semblait une balafre sur cette façade
tumultueuse, un omnibus, hissé gaîment à force de bras tout au sommet
de l'entassement, comme si les architectes de cette sauvagerie eussent
voulu ajouter la gaminerie à l'épouvante, offrait son timon dételé à on
ne sait quels chevaux de l'air. Cet amas gigantesque, alluvion de
l'émeute, figurait à l'esprit un Ossa sur Pélion de toutes les
révolutions; 93 sur 89, le 9 thermidor sur le 10 août, le 18 brumaire
sur le 21 janvier, vendémiaire sur prairial, 1848 sur 1830. La place en
valait la peine, et cette barricade était digne d'apparaître à l'endroit
même où la Bastille avait disparu. Si l'océan faisait des digues, c'est
ainsi qu'il les bâtirait. La furie du flot était empreinte sur cet
encombrement difforme. Quel flot? la foule. On croyait voir du vacarme
pétrifié. On croyait entendre bourdonner, au-dessus de cette barricade,
comme si elles eussent été là sur leur ruche, les énormes abeilles
ténébreuses du progrès violent. Était-ce une broussaille? était-ce une
bacchanale? était-ce une forteresse? Le vertige semblait avoir construit
cela à coups d'aile. Il y avait du cloaque dans cette redoute et quelque
chose d'olympien dans ce fouillis. On y voyait, dans un pêle-mêle plein
de désespoir, des chevrons de toits, des morceaux de mansardes avec leur
papier peint, des châssis de fenêtres avec toutes leurs vitres plantés
dans les décombres, attendant le canon, des cheminées descellées, des
armoires, des tables, des bancs, un sens dessus dessous hurlant, et ces
mille choses indigentes, rebuts même du mendiant, qui contiennent à la
fois de la fureur et du néant. On eût dit que c'était le haillon d'un
peuple, haillon de bois, de fer, de bronze, de pierre, et que le
faubourg Saint-Antoine l'avait poussé là à sa porte d'un colossal coup
de balai, faisant de sa misère sa barricade. Des blocs pareils à des
billots, des chaînes disloquées, des charpentes à tasseaux ayant forme
de potences, des roues horizontales sortant des décombres, amalgamaient
à cet édifice de l'anarchie la sombre figure des vieux supplices
soufferts par le peuple. La barricade Saint-Antoine faisait arme de
tout; tout ce que la guerre civile peut jeter à la tête de la société
sortait de là; ce n'était pas du combat, c'était du paroxysme; les
carabines qui défendaient cette redoute, parmi lesquelles il y avait
quelques espingoles, envoyaient des miettes de faïence, des osselets,
des boutons d'habit, jusqu'à des roulettes de tables de nuit,
projectiles dangereux à cause du cuivre. Cette barricade était forcenée;
elle jetait dans les nuées une clameur inexprimable; à de certains
moments, provoquant l'armée, elle se couvrait de foule et de tempête,
une cohue de têtes flamboyantes la couronnait; un fourmillement
l'emplissait; elle avait une crête épineuse de fusils, de sabres, de
bâtons, de haches, de piques et de bayonnettes; un vaste drapeau rouge y
claquait dans le vent; on y entendait les cris du commandement, les
chansons d'attaque, des roulements de tambours, des sanglots de femmes,
et l'éclat de rire ténébreux des meurt-de-faim. Elle était démesurée et
vivante; et, comme du dos d'une bête électrique, il en sortait un
pétillement de foudres. L'esprit de révolution couvrait de son nuage ce
sommet où grondait cette voix du peuple qui ressemble à la voix de Dieu;
une majesté étrange se dégageait de cette titanique hottée de gravats.
C'était un tas d'ordures et c'était le Sinaï.

Comme nous l'avons dit plus haut, elle attaquait au nom de la
Révolution, quoi? la Révolution. Elle, cette barricade, le hasard, le
désordre, l'effarement, le malentendu, l'inconnu, elle avait en face
d'elle l'assemblée constituante, la souveraineté du peuple, le suffrage
universel, la nation, la République; et c'était la _Carmagnole_ défiant
la _Marseillaise_.

Défi insensé, mais héroïque, car ce vieux faubourg est un héros.

Le faubourg et sa redoute se prêtaient main-forte. Le faubourg
s'épaulait à la redoute, la redoute s'acculait au faubourg. La vaste
barricade s'étalait comme une falaise où venait se briser la stratégie
des généraux d'Afrique. Ses cavernes, ses excroissances, ses verrues,
ses gibbosités, grimaçaient, pour ainsi dire, et ricanaient sous la
fumée. La mitraille s'y évanouissait dans l'informe; les obus s'y
enfonçaient, s'y engloutissaient, s'y engouffraient; les boulets n'y
réussissaient qu'à trouer des trous; à quoi bon canonner le chaos? Et
les régiments, accoutumés aux plus farouches visions de la guerre,
regardaient d'un oeil inquiet cette espèce de redoute bête fauve, par le
hérissement sanglier, et par l'énormité montagne.

À un quart de lieue de là, de l'angle de la rue du Temple qui débouche
sur le boulevard près du Château-d'Eau, si l'on avançait hardiment la
tête en dehors de la pointe formée par la devanture du magasin
Dallemagne, on apercevait au loin, au delà du canal, dans la rue qui
monte les rampes de Belleville, au point culminant de la montée, une
muraille étrange atteignant au deuxième étage des façades, sorte de
trait d'union des maisons de droite aux maisons de gauche, comme si la
rue avait replié d'elle-même son plus haut mur pour se fermer
brusquement. Ce mur était bâti avec des pavés. Il était droit, correct,
froid, perpendiculaire, nivelé à l'équerre, tiré au cordeau, aligné au
fil à plomb. Le ciment y manquait sans doute, mais comme à de certains
murs romains, sans troubler sa rigide architecture. À sa hauteur on
devinait sa profondeur. L'entablement était mathématiquement parallèle
au soubassement. On distinguait d'espace en espace, sur sa surface
grise, des meurtrières presque invisibles qui ressemblaient à des fils
noirs. Ces meurtrières étaient séparées les unes des autres par des
intervalles égaux. La rue était déserte à perte de vue. Toutes les
fenêtres et toutes les portes fermées. Au fond se dressait ce barrage
qui faisait de la rue un cul-de-sac; mur immobile et tranquille; on n'y
voyait personne, on n'y entendait rien; pas un cri, pas un bruit, pas un
souffle. Un sépulcre.

L'éblouissant soleil de juin inondait de lumière cette chose terrible.

C'était la barricade du faubourg du Temple.

Dès qu'on arrivait sur le terrain et qu'on l'apercevait, il était
impossible, même aux plus hardis, de ne pas devenir pensif devant cette
apparition mystérieuse. C'était ajusté, emboîté, imbriqué, rectiligne,
symétrique, et funèbre. Il y avait là de la science et des ténèbres. On
sentait que le chef de cette barricade était un géomètre ou un spectre.
On regardait cela et l'on parlait bas.

De temps en temps, si quelqu'un, soldat, officier ou représentant du
peuple, se hasardait à traverser la chaussée solitaire, on entendait un
sifflement aigu et faible, et le passant tombait blessé ou mort, ou,
s'il échappait, on voyait s'enfoncer dans quelque volet fermé, dans un
entre-deux de moellons, dans le plâtre d'un mur, une balle. Quelquefois
un biscaïen. Car les hommes de la barricade s'étaient fait de deux
tronçons de tuyaux de fonte du gaz bouchés à un bout avec de l'étoupe et
de la terre à poêle, deux petits canons. Pas de dépense de poudre
inutile. Presque tout coup portait. Il y avait quelques cadavres çà et
là, et des flaques de sang sur les pavés. Je me souviens d'un papillon
blanc qui allait et venait dans la rue. L'été n'abdique pas.

Aux environs, le dessous des portes cochères était encombré de blessés.

On se sentait là visé par quelqu'un qu'on ne voyait point, et l'on
comprenait que toute la longueur de la rue était couchée en joue.

Massés derrière l'espèce de dos d'âne que fait à l'entrée du faubourg du
Temple le pont cintré du canal, les soldats de la colonne d'attaque
observaient, graves et recueillis, cette redoute lugubre, cette
immobilité, cette impassibilité, d'où la mort sortait. Quelques-uns
rampaient à plat ventre jusqu'au haut de la courbe du pont en ayant soin
que leurs shakos ne passassent point.

Le vaillant colonel Monteynard admirait cette barricade avec un
frémissement.--_Comme c'est bâti!_ disait-il à un représentant. _Pas un
pavé ne déborde de l'autre. C'est de la porcelaine._--En ce moment une
balle lui brisa sa croix sur sa poitrine, et il tomba.

--Les lâches! disait-on. Mais qu'ils se montrent donc! qu'on les voie!
ils n'osent pas! ils se cachent!--La barricade du faubourg du Temple,
défendue par quatre-vingts hommes, attaquée par dix mille, tint trois
jours. Le quatrième, on fit comme à Zaatcha et à Constantine, on perça
les maisons, on vint par les toits, la barricade fut prise. Pas un des
quatre-vingts lâches ne songea à fuir; tous y furent tués, excepté le
chef, Barthélemy, dont nous parlerons tout à l'heure.

La barricade Saint-Antoine était le tumulte des tonnerres; la barricade
du Temple était le silence. Il y avait entre ces deux redoutes la
différence du formidable au sinistre. L'une semblait une gueule; l'autre
un masque.

En admettant que la gigantesque et ténébreuse insurrection de juin fût
composée d'une colère et d'une énigme, on sentait dans la première
barricade le dragon et derrière la seconde le sphinx.

Ces deux forteresses avaient été édifiées par deux hommes nommés, l'un
Cournet, l'autre Barthélemy. Cournet avait fait la barricade
Saint-Antoine; Barthélemy la barricade du Temple. Chacune d'elles était
l'image de celui qui l'avait bâtie.

Cournet était un homme de haute stature; il avait les épaules larges, la
face rouge, le poing écrasant, le coeur hardi, l'âme loyale, l'oeil
sincère et terrible. Intrépide, énergique, irascible, orageux; le plus
cordial des hommes, le plus redoutable des combattants. La guerre, la
lutte, la mêlée, étaient son air respirable et le mettaient de belle
humeur. Il avait été officier de marine, et, à ses gestes et à sa voix,
on devinait qu'il sortait de l'océan et qu'il venait de la tempête; il
continuait l'ouragan dans la bataille. Au génie près, il y avait en
Cournet quelque chose de Danton, comme, à la divinité près, il y avait
en Danton quelque chose d'Hercule.

Barthélemy, maigre, chétif, pâle, taciturne, était une espèce de gamin
tragique qui, souffleté par un sergent de ville, le guetta, l'attendit,
et le tua, et, à dix-sept ans, fut mis au bagne. Il en sortit, et fît
cette barricade.

Plus tard, chose fatale, à Londres, proscrits tous deux, Barthélemy tua
Cournet. Ce fut un duel funèbre. Quelque temps après, pris dans
l'engrenage d'une de ces mystérieuses aventures où la passion est mêlée,
catastrophes où la justice française voit des circonstances atténuantes
et où la justice anglaise ne voit que la mort, Barthélemy fut pendu. La
sombre construction sociale est ainsi faite que, grâce au dénûment
matériel, grâce à l'obscurité morale, ce malheureux être qui contenait
une intelligence, ferme à coup sûr, grande peut-être, commença par le
bagne en France et finit par le gibet en Angleterre. Barthélemy, dans
les occasions, n'arborait qu'un drapeau; le drapeau noir.




Chapitre II

Que faire dans l'abîme à moins que l'on ne cause?


Seize ans comptent dans la souterraine éducation de l'émeute, et juin
1848 en savait plus long que juin 1832. Aussi la barricade de la rue de
la Chanvrerie n'était-elle qu'une ébauche et qu'un embryon, comparée aux
deux barricades colosses que nous venons d'esquisser; mais, pour
l'époque, elle était redoutable.

Les insurgés, sous l'oeil d'Enjolras, car Marius ne regardait plus rien,
avaient mis la nuit à profit. La barricade avait été non seulement
réparée, mais augmentée. On l'avait exhaussée de deux pieds. Des barres
de fer plantées dans les pavés ressemblaient à des lances en arrêt.
Toutes sortes de décombres ajoutés et apportés de toutes parts
compliquaient l'enchevêtrement extérieur. La redoute avait été savamment
refaite en muraille au dedans et en broussaille au dehors.

On avait rétabli l'escalier de pavés qui permettait d'y monter comme à
un mur de citadelle.

On avait fait le ménage de la barricade, désencombré la salle basse,
pris la cuisine pour ambulance, achevé le pansement des blessés,
recueilli la poudre éparse à terre et sur les tables, fondu des balles,
fabriqué des cartouches, épluché de la charpie, distribué les armes
tombées, nettoyé l'intérieur de la redoute, ramassé les débris, emporté
les cadavres.

On déposa les morts en tas dans la ruelle Mondétour dont on était
toujours maître. Le pavé a été longtemps rouge à cet endroit. Il y avait
parmi les morts quatre gardes nationaux de la banlieue. Enjolras fit
mettre de côté leurs uniformes.

Enjolras avait conseillé deux heures de sommeil. Un conseil d'Enjolras
était une consigne. Pourtant, trois ou quatre seulement en profitèrent.
Feuilly employa ces deux heures à la gravure de cette inscription sur le
mur qui faisait face au cabaret:

          VIVENT LES PEUPLES!

Ces trois mots, creusés dans le moellon avec un clou, se lisaient encore
sur cette muraille en 1848.

Les trois femmes avaient profité du répit de la nuit pour disparaître
définitivement; ce qui faisait respirer les insurgés plus à l'aise.

Elles avaient trouvé moyen de se réfugier dans quelque maison voisine.

La plupart des blessés pouvaient et voulaient encore combattre. Il y
avait, sur une litière de matelas et de bottes de paille, dans la
cuisine devenue l'ambulance, cinq hommes gravement atteints, dont deux
gardes municipaux. Les gardes municipaux furent pansés les premiers.

Il ne resta plus dans la salle basse que Mabeuf sous son drap noir et
Javert lié au poteau.

--C'est ici la salle des morts, dit Enjolras.

Dans l'intérieur de cette salle, à peine éclairée d'une chandelle, tout
au fond, la table mortuaire étant derrière le poteau comme une barre
horizontale, une sorte de grande croix vague résultait de Javert debout
et de Mabeuf couché.

Le timon de l'omnibus, quoique tronqué par la fusillade, était encore
assez debout pour qu'on pût y accrocher un drapeau.

Enjolras, qui avait cette qualité d'un chef, de toujours faire ce qu'il
disait, attacha à cette hampe l'habit troué et sanglant du vieillard
tué.

Aucun repas n'était plus possible. Il n'y avait ni pain ni viande. Les
cinquante hommes de la barricade, depuis seize heures qu'ils étaient là,
avaient eu vite épuisé les maigres provisions du cabaret. À un instant
donné, toute barricade qui tient devient inévitablement le radeau de la
Méduse. Il fallut se résigner à la faim. On était aux premières heures
de cette journée spartiate du 6 juin où, dans la barricade Saint-Merry,
Jeanne, entouré d'insurgés qui demandaient du pain, à tous ces
combattants criant: À manger! répondait: Pourquoi? il est trois heures.
À quatre heures nous serons morts.

Comme on ne pouvait plus manger, Enjolras défendit de boire. Il interdit
le vin et rationna l'eau-de-vie.

On avait trouvé dans la cave une quinzaine de bouteilles pleines,
hermétiquement cachetées. Enjolras et Combeferre les examinèrent.
Combeferre en remontant dit:--C'est du vieux fonds du père Hucheloup qui
a commencé par être épicier.--Cela doit être du vrai vin, observa
Bossuet. Il est heureux que Grantaire dorme. S'il était debout, on
aurait de la peine à sauver ces bouteilles-là.--Enjolras, malgré les
murmures, mit son veto sur les quinze bouteilles, et afin que personne
n'y touchât et qu'elles fussent comme sacrées, il les fit placer sous la
table où gisait le père Mabeuf.

Vers deux heures du matin, on se compta. Ils étaient encore trente-sept.

Le jour commençait à paraître. On venait d'éteindre la torche qui avait
été replacée dans son alvéole de pavés. L'intérieur de la barricade,
cette espèce de petite cour prise sur la rue, était noyé de ténèbres et
ressemblait, à travers la vague horreur crépusculaire, au pont d'un
navire désemparé. Les combattants allant et venant s'y mouvaient comme
des formes noires. Au-dessus de cet effrayant nid d'ombre, les étages
des maisons muettes s'ébauchaient lividement; tout en haut les cheminées
blêmissaient. Le ciel avait cette charmante nuance indécise qui est
peut-être le blanc et peut-être le bleu. Des oiseaux y volaient avec des
cris de bonheur. La haute maison qui faisait le fond de la barricade,
étant tournée vers le levant, avait sur son toit un reflet rose. À la
lucarne du troisième étage, le vent du matin agitait les cheveux gris
sur la tête de l'homme mort.

--Je suis charmé qu'on ait éteint la torche, disait Courfeyrac à
Feuilly. Cette torche effarée au vent m'ennuyait. Elle avait l'air
d'avoir peur. La lumière des torches ressemble à la sagesse des lâches;
elle éclaire mal, parce qu'elle tremble.

L'aube éveille les esprits comme les oiseaux; tous causaient.

Joly, voyant un chat rôder sur une gouttière, en extrayait la
philosophie.

--Qu'est-ce que le chat? s'écriait-il. C'est un correctif. Le bon Dieu,
ayant fait la souris, a dit: Tiens, j'ai fait une bêtise. Et il a fait
le chat. Le chat c'est l'erratum de la souris. La souris, plus le chat,
c'est l'épreuve revue et corrigée de la création.

Combeferre, entouré d'étudiants et d'ouvriers, parlait des morts, de
Jean Prouvaire, de Bahorel, de Mabeuf, et même du Cabuc, et de la
tristesse sévère d'Enjolras. Il disait:

--Harmodius et Aristogiton, Brutus, Chéréas, Stephanus, Cromwell,
Charlotte Corday, Sand, tous ont eu, après le coup, leur moment
d'angoisse. Notre coeur est si frémissant et la vie humaine est un tel
mystère que, même dans un meurtre civique, même dans un meurtre
libérateur, s'il y en a, le remords d'avoir frappé un homme dépasse la
joie d'avoir servi le genre humain.

Et, ce sont là les méandres de la parole échangée, une minute après, par
une transition venue des vers de Jean Prouvaire, Combeferre comparait
entre eux les traducteurs des Géorgiques, Raux à Cournand, Cournand à
Delille, indiquant les quelques passages traduits par Malfilâtre,
particulièrement les prodiges de la mort de César; et par ce mot, César,
la causerie revenait à Brutus.

--César, dit Combeferre, est tombé justement. Cicéron a été sévère pour
César, et il a eu raison. Cette sévérité-là n'est point la diatribe.
Quand Zoïle insulte Homère, quand Mævius insulte Virgile, quand Visé
insulte Molière, quand Pope insulte Shakespeare, quand Fréron insulte
Voltaire, c'est une vieille loi d'envie et de haine qui s'exécute; les
génies attirent l'injure, les grands hommes sont toujours plus ou moins
aboyés. Mais Zoïle et Cicéron, c'est deux. Cicéron est un justicier par
la pensée de même que Brutus est un justicier par l'épée. Je blâme,
quant à moi, cette dernière justice-là, le glaive; mais l'antiquité
l'admettait. César, violateur du Rubicon, conférant, comme venant de
lui, les dignités qui venaient du peuple, ne se levant pas à l'entrée du
sénat, faisait, comme dit Eutrope, des choses de roi et presque de
tyran, _regia ac pene tyrannica_. C'était un grand homme; tant pis, ou
tant mieux; la leçon est plus haute. Ses vingt-trois blessures me
touchent moins que le crachat au front de Jésus-Christ. César est
poignardé par les sénateurs; Christ est souffleté par les valets. À plus
d'outrage, on sent le dieu.

Bossuet, dominant les causeurs du haut d'un tas de pavés, s'écriait, la
carabine à la main:

--Ô Cydathenæum, ô Myrrhinus, ô Probalinthe, ô grâces de l'AEantide! Oh!
qui me donnera de prononcer les vers d'Homère comme un Grec de Laurium
ou d'Édaptéon!




Chapitre III

Éclaircissement et assombrissement


Enjolras était allé faire une reconnaissance. Il était sorti par la
ruelle Mondétour en serpentant le long des maisons.

Les insurgés, disons-le, étaient pleins d'espoir. La façon dont ils
avaient repoussé l'attaque de la nuit leur faisait presque dédaigner
d'avance l'attaque du point du jour. Ils l'attendaient et en souriaient.
Ils ne doutaient pas plus de leur succès que de leur cause. D'ailleurs
un secours allait évidemment leur venir. Ils y comptaient. Avec cette
facilité de prophétie triomphante qui est une des forces du Français
combattant, ils divisaient en trois phases certaines la journée qui
allait s'ouvrir: à six heures du matin, un régiment, «qu'on avait
travaillé», tournerait; à midi, l'insurrection de tout Paris; au coucher
du soleil, la révolution.

On entendait le tocsin de Saint-Merry qui ne s'était pas tu une minute
depuis la veille; preuve que l'autre barricade, la grande, celle de
Jeanne, tenait toujours.

Toutes ces espérances s'échangeaient d'un groupe à l'autre dans une
sorte de chuchotement gai et redoutable qui ressemblait au bourdonnement
de guerre d'une ruche d'abeilles.

Enjolras reparut. Il revenait de sa sombre promenade d'aigle dans
l'obscurité extérieure. Il écouta un instant toute cette joie les bras
croisés, une main sur sa bouche. Puis, frais et rose dans la blancheur
grandissante du matin, il dit:

--Toute l'armée de Paris donne. Un tiers de cette armée pèse sur la
barricade où vous êtes. De plus la garde nationale. J'ai distingué les
shakos du cinquième de ligne et les guidons de la sixième légion. Vous
serez attaqués dans une heure. Quant au peuple, il a bouillonné hier,
mais ce matin il ne bouge pas. Rien à attendre, rien à espérer. Pas plus
un faubourg qu'un régiment. Vous êtes abandonnés.

Ces paroles tombèrent sur le bourdonnement des groupes, et y firent
l'effet que fait sur un essaim la première goutte de l'orage. Tous
restèrent muets. Il y eut un moment d'inexprimable angoisse où l'on eût
entendu voler la mort.

Ce moment fut court.

Une voix, du fond le plus obscur des groupes, cria à Enjolras:

--Soit. Élevons la barricade à vingt pieds de haut, et restons-y tous.
Citoyens, faisons la protection des cadavres. Montrons que, si le peuple
abandonne les républicains, les républicains n'abandonnent pas le
peuple.

Cette parole dégageait du pénible nuage des anxiétés individuelles la
pensée de tous. Une acclamation enthousiaste l'accueillit.

On n'a jamais su le nom de l'homme qui avait parlé ainsi; c'était
quelque porte-blouse ignoré, un inconnu, un oublié, un passant héros, ce
grand anonyme toujours mêlé aux crises humaines et aux genèses sociales
qui, à un instant donné, dit d'une façon suprême le mot décisif, et qui
s'évanouit dans les ténèbres après avoir représenté une minute, dans la
lumière d'un éclair, le peuple et Dieu.

Cette résolution inexorable était tellement dans l'air du 6 juin 1832
que, presque à la même heure, dans la barricade de Saint-Merry, les
insurgés poussaient cette clameur demeurée historique et consignée au
procès: Qu'on vienne à notre secours ou qu'on n'y vienne pas,
qu'importe! Faisons-nous tuer ici jusqu'au dernier.

Comme on voit, les deux barricades, quoique matériellement isolées,
communiquaient.




Chapitre IV

Cinq de moins, un de plus


Après que l'homme quelconque, qui décrétait «la protestation des
cadavres», eut parlé et donné la formule de l'âme commune, de toutes les
bouches sortit un cri étrangement satisfait et terrible, funèbre par le
sens et triomphal par l'accent:

--Vive la mort! Restons ici tous.

--Pourquoi tous? dit Enjolras.

--Tous! tous!

Enjolras reprit:

--La position est bonne, la barricade est belle. Trente hommes
suffisent. Pourquoi en sacrifier quarante?

Ils répliquèrent:

--Parce que pas un ne voudra s'en aller.

--Citoyens, criait Enjolras, et il y avait dans sa voix une vibration
presque irritée, la République n'est pas assez riche en hommes pour
faire des dépenses inutiles. La gloriole est un gaspillage. Si, pour
quelques-uns, le devoir est de s'en aller, ce devoir-là doit être fait
comme un autre.

Enjolras, l'homme principe, avait sur ses coreligionnaires cette sorte
de toute-puissance qui se dégage de l'absolu. Cependant, quelle que fût
cette omnipotence, on murmura.

Chef jusque dans le bout des ongles, Enjolras, voyant qu'on murmurait,
insista. Il reprit avec hauteur:

--Que ceux qui craignent de n'être plus que trente le disent.

Les murmures redoublèrent.

--D'ailleurs, observa une voix dans un groupe, s'en aller, c'est facile
à dire. La barricade est cernée.

--Pas du côté des halles, dit Enjolras. La rue Mondétour est libre, et
par la rue des Prêcheurs on peut gagner le marché des Innocents.

--Et là, reprit une autre voix du groupe, on sera pris. On tombera dans
quelque grand'garde de la ligne ou de la banlieue. Ils verront passer un
homme en blouse et en casquette. D'où viens-tu, toi? serais-tu pas de la
barricade? Et on vous regarde les mains. Tu sens la poudre. Fusillé.

Enjolras, sans répondre, toucha l'épaule de Combeferre, et tous deux
entrèrent dans la salle basse.

Ils ressortirent un moment après. Enjolras tenait dans ses deux mains
étendues les quatre uniformes qu'il avait fait réserver. Combeferre le
suivait portant les buffleteries et les shakos.

--Avec cet uniforme, dit Enjolras, on se mêle aux rangs et l'on
s'échappe. Voici toujours pour quatre.

Et il jeta sur le sol dépavé les quatre uniformes.

Aucun ébranlement ne se faisait dans le stoïque auditoire. Combeferre
prit la parole.

--Allons, dit-il, il faut avoir un peu de pitié. Savez-vous de quoi il
est question ici? Il est question des femmes. Voyons. Y a-t-il des
femmes, oui ou non? y a-t-il des enfants, oui ou non? y a-t-il, oui ou
non, des mères, qui poussent des berceaux du pied et qui ont des tas de
petits autour d'elles? Que celui de vous qui n'a jamais vu le sein d'une
nourrice lève la main. Ah! vous voulez vous faire tuer, je le veux
aussi, moi qui vous parle, mais je ne veux pas sentir des fantômes de
femmes qui se tordent les bras autour de moi. Mourez, soit, mais ne
faites pas mourir. Des suicides comme celui qui va s'accomplir ici sont
sublimes, mais le suicide est étroit, et ne veut pas d'extension; et dès
qu'il touche à vos proches, le suicide s'appelle meurtre. Songez aux
petites têtes blondes, et songez aux cheveux blancs. Écoutez, tout à
l'heure, Enjolras, il vient de me le dire, a vu au coin de la rue du
Cygne une croisée éclairée, une chandelle à une pauvre fenêtre, au
cinquième, et sur la vitre l'ombre toute branlante d'une tête de vieille
femme qui avait l'air d'avoir passé la nuit et d'attendre. C'est
peut-être la mère de l'un de vous. Eh bien, qu'il s'en aille, celui-là,
et qu'il se dépêche d'aller dire à sa mère: Mère, me voilà! Qu'il soit
tranquille, on fera la besogne ici tout de même. Quand on soutient ses
proches de son travail, on n'a plus le droit de se sacrifier. C'est
déserter la famille, cela. Et ceux qui ont des filles, et ceux qui ont
des soeurs! Y pensez-vous? Vous vous faites tuer, vous voilà morts,
c'est bon, et demain? Des jeunes filles qui n'ont pas de pain, cela est
terrible. L'homme mendie, la femme vend. Ah! ces charmants êtres si
gracieux et si doux qui ont des bonnets de fleurs, qui chantent, qui
jasent, qui emplissent la maison de chasteté, qui sont comme un parfum
vivant, qui prouvent l'existence des anges dans le ciel par la pureté
des vierges sur la terre, cette Jeanne, cette Lise, cette Mimi, ces
adorables et honnêtes créatures qui sont votre bénédiction et votre
orgueil, ah mon Dieu, elles vont avoir faim! Que voulez-vous que je vous
dise? Il y a un marché de chair humaine, et ce n'est pas avec vos mains
d'ombres, frémissantes autour d'elles, que vous les empêcherez d'y
entrer! Songez à la rue, songez au pavé couvert de passants, songez aux
boutiques devant lesquelles des femmes vont et viennent décolletées et
dans la boue. Ces femmes-là aussi ont été pures. Songez à vos soeurs,
ceux qui en ont. La misère, la prostitution, les sergents de ville,
Saint-Lazare, voilà où vont tomber ces délicates belles filles, ces
fragiles merveilles de pudeur, de gentillesse et de beauté, plus
fraîches que les lilas du mois de mai. Ah! vous vous êtes fait tuer! ah!
vous n'êtes plus là! C'est bien; vous avez voulu soustraire le peuple à
la royauté, vous donnez vos filles à la police. Amis, prenez garde, ayez
de la compassion. Les femmes, les malheureuses femmes, on n'a pas
l'habitude d'y songer beaucoup. On se fie sur ce que les femmes n'ont
pas reçu l'éducation des hommes, on les empêche de lire, on les empêche
de penser, on les empêche de s'occuper de politique; les empêcherez-vous
d'aller ce soir à la morgue et de reconnaître vos cadavres? Voyons, il
faut que ceux qui ont des familles soient bons enfants et nous donnent
une poignée de main et s'en aillent, et nous laissent faire ici
l'affaire tout seuls. Je sais bien qu'il faut du courage pour s'en
aller, c'est difficile; mais plus c'est difficile, plus c'est méritoire.
On dit: J'ai un fusil, je suis à la barricade, tant pis, j'y reste. Tant
pis, c'est bientôt dit. Mes amis, il y a un lendemain, vous n'y serez
pas à ce lendemain, mais vos familles y seront. Et que de souffrances!
Tenez, un joli enfant bien portant qui a des joues comme une pomme, qui
babille, qui jacasse, qui jabote, qui rit, qu'on sent frais sous le
baiser, savez-vous ce que cela devient quand c'est abandonné? J'en ai vu
un, tout petit, haut comme cela. Son père était mort. De pauvres gens
l'avaient recueilli par charité, mais ils n'avaient pas de pain pour
eux-mêmes. L'enfant avait toujours faim. C'était l'hiver. Il ne pleurait
pas. On le voyait aller près du poêle où il n'y avait jamais de feu et
dont le tuyau, vous savez, était mastiqué avec de la terre jaune.
L'enfant détachait avec ses petits doigts un peu de cette terre et la
mangeait. Il avait la respiration rauque, la face livide, les jambes
molles, le ventre gros. Il ne disait rien. On lui parlait, il ne
répondait pas. Il est mort. On l'a apporté mourir à l'hospice Necker, où
je l'ai vu. J'étais interne à cet hospice-là. Maintenant, s'il y a des
pères parmi vous, des pères qui ont pour bonheur de se promener le
dimanche en tenant dans leur bonne main robuste la petite main de leur
enfant, que chacun de ces pères se figure que cet enfant-là est le sien.
Ce pauvre môme, je me le rappelle, il me semble que je le vois, quand il
a été nu sur la table d'anatomie, ses côtes faisaient saillie sous sa
peau comme les fosses sous l'herbe d'un cimetière. On lui a trouvé une
espèce de boue dans l'estomac. Il avait de la cendre dans les dents.
Allons, tâtons-nous en conscience et prenons conseil de notre coeur. Les
statistiques constatent que la mortalité des enfants abandonnés est de
cinquante-cinq pour cent. Je le répète, il s'agit des femmes, il s'agit
des mères, il s'agit des jeunes filles, il s'agit des mioches. Est-ce
qu'on vous parle de vous? On sait bien ce que vous êtes; on sait bien
que vous êtes tous des braves, parbleu! on sait bien que vous avez tous
dans l'âme la joie et la gloire de donner votre vie pour la grande
cause; on sait bien que vous vous sentez élus pour mourir utilement et
magnifiquement, et que chacun de vous tient à sa part du triomphe. À la
bonne heure. Mais vous n'êtes pas seuls en ce monde. Il y a d'autres
êtres auxquels il faut penser. Il ne faut pas être égoïstes.

Tous baissèrent la tête d'un air sombre.

Étranges contradictions du coeur humain à ses moments les plus sublimes!
Combeferre, qui parlait ainsi, n'était pas orphelin. Il se souvenait des
mères des autres, et il oubliait la sienne. Il allait se faire tuer. Il
était «égoïste».

Marius, à jeun, fiévreux, successivement sorti de toutes les espérances,
échoué dans la douleur, le plus sombre des naufrages, saturé d'émotions
violentes, et sentant la fin venir, s'était de plus en plus enfoncé dans
cette stupeur visionnaire qui précède toujours l'heure fatale
volontairement acceptée.

Un physiologiste eût pu étudier sur lui les symptômes croissants de
cette absorption fébrile connue et classée par la science, et qui est à
la souffrance ce que la volupté est au plaisir. Le désespoir aussi a
son extase. Marius en était là. Il assistait à tout comme du dehors;
ainsi que nous l'avons dit, les choses qui se passaient devant lui, lui
semblaient lointaines; il distinguait l'ensemble, mais n'apercevait
point les détails. Il voyait les allants et venants à travers un
flamboiement. Il entendait les voix parler comme au fond d'un abîme.

Cependant ceci l'émut. Il y avait dans cette scène une pointe qui perça
jusqu'à lui, et qui le réveilla. Il n'avait plus qu'une idée, mourir, et
il ne voulait pas s'en distraire; mais il songea, dans son somnambulisme
funèbre, qu'en se perdant, il n'est pas défendu de sauver quelqu'un.

Il éleva la voix:

--Enjolras et Combeferre ont raison, dit-il; pas de sacrifice inutile.
Je me joins à eux, et il faut se hâter. Combeferre vous a dit les choses
décisives. Il y en a parmi vous qui ont des familles, des mères, des
soeurs, des femmes, des enfants. Que ceux-là sortent des rangs.

Personne ne bougea.

--Les hommes mariés et les soutiens de famille hors des rangs! répéta
Marius.

Son autorité était grande. Enjolras était bien le chef de la barricade,
mais Marius en était le sauveur.

--Je l'ordonne! cria Enjolras.

--Je vous en prie, dit Marius.

Alors, remués par la parole de Combeferre, ébranlés par l'ordre
d'Enjolras, émus par la prière de Marius, ces hommes héroïques
commencèrent à se dénoncer les uns les autres.--C'est vrai, disait un
jeune à un homme fait. Tu es père de famille. Va-t'en.--C'est plutôt
toi, répondait l'homme, tu as tes deux soeurs que tu nourris.--Et une
lutte inouïe éclatait. C'était à qui ne se laisserait pas mettre à la
porte du tombeau.

--Dépêchons, dit Courfeyrac, dans un quart d'heure il ne serait plus
temps.

--Citoyens, poursuivit Enjolras, c'est ici la République, et le suffrage
universel règne. Désignez vous-mêmes ceux qui doivent s'en aller.

On obéit. Au bout de quelques minutes, cinq étaient unanimement
désignés, et sortaient des rangs.

--Ils sont cinq! s'écria Marius.

Il n'y avait que quatre uniformes.

--Eh bien, reprirent les cinq, il faut qu'un reste.

Et ce fut à qui resterait, et à qui trouverait aux autres des raisons de
ne pas rester. La généreuse querelle recommença.

--Toi, tu as une femme qui t'aime.--Toi, tu as ta vieille mère.--Toi,
tu n'as plus ni père ni mère, qu'est-ce que tes trois petits frères vont
devenir?--Toi, tu es père de cinq enfants.--Toi, tu as le droit de
vivre, tu as dix-sept ans, c'est trop tôt.

Ces grandes barricades révolutionnaires étaient des rendez-vous
d'héroïsmes. L'invraisemblable y était simple. Ces hommes ne
s'étonnaient pas les uns les autres.

--Faites vite, répétait Courfeyrac.

On cria des groupes à Marius:

--Désignez, vous, celui qui doit rester.

--Oui, dirent les cinq, choisissez. Nous vous obéirons.

Marius ne croyait plus à une émotion possible. Cependant à cette idée,
choisir un homme pour la mort, tout son sang reflua vers son coeur. Il
eût pâli, s'il eût pu pâlir encore.

Il s'avança vers les cinq qui lui souriaient, et chacun, l'oeil plein de
cette grande flamme qu'on voit au fond de l'histoire sur les
Thermopyles, lui criait.

--Moi! moi! moi!

Et Marius, stupidement, les compta; ils étaient toujours cinq! Puis son
regard s'abaissa sur les quatre uniformes.

En cet instant, un cinquième uniforme tomba, comme du ciel, sur les
quatre autres.

Le cinquième homme était sauvé.

Marius leva les yeux et reconnut M. Fauchelevent.

Jean Valjean venait d'entrer dans la barricade.

Soit renseignement pris, soit instinct, soit hasard, il arrivait par la
ruelle Mondétour. Grâce à son habit de garde national, il avait passé
aisément.

La vedette placée par les insurgés dans la rue Mondétour, n'avait point
à donner le signal d'alarme pour un garde national seul. Elle l'avait
laissé s'engager dans la rue en se disant: c'est un renfort
probablement, ou au pis aller un prisonnier. Le moment était trop grave
pour que la sentinelle pût se distraire de son devoir et de son poste
d'observation.

Au moment où Jean Valjean était entré dans la redoute, personne ne
l'avait remarqué, tous les yeux étant fixés sur les cinq choisis et sur
les quatre uniformes. Jean Valjean, lui, avait vu et entendu, et,
silencieusement, il s'était dépouillé de son habit et l'avait jeté sur
le tas des autres.

L'émotion fut indescriptible.

--Quel est cet homme? demanda Bossuet.

--C'est, répondit Combeferre, un homme qui sauve les autres.

Marius ajouta d'une voix grave:

--Je le connais.

Cette caution suffisait à tous.

Enjolras se tourna vers Jean Valjean.

--Citoyen, soyez le bienvenu.

Et il ajouta:

--Vous savez qu'on va mourir.

Jean Valjean, sans répondre, aida l'insurgé qu'il sauvait à revêtir son
uniforme.




Chapitre V

Quel horizon on voit du haut de la barricade


La situation de tous, dans cette heure fatale et dans ce lieu
inexorable, avait comme résultante et comme sommet la mélancolie suprême
d'Enjolras.

Enjolras avait en lui la plénitude de la révolution; il était incomplet
pourtant, autant que l'absolu peut l'être; il tenait trop de Saint-Just,
et pas assez d'Anacharsis Cloots; cependant son esprit, dans la société
des Amis de l'A B C, avait fini par subir une certaine aimantation des
idées de Combeferre; depuis quelque temps, il sortait peu à peu de la
forme étroite du dogme et se laissait aller aux élargissements du
progrès, et il en était venu à accepter, comme évolution définitive et
magnifique, la transformation de la grande république française en
immense république humaine. Quant aux moyens immédiats, une situation
violente étant donnée, il les voulait violents; en cela, il ne variait
pas; et il était resté de cette école épique et redoutable que résume ce
mot: Quatre-vingt-treize.

Enjolras était debout sur l'escalier de pavés, un de ses coudes sur le
canon de sa carabine. Il songeait; il tressaillait, comme à des
passages de souffles; les endroits où est la mort ont de ces effets de
trépieds. Il sortait de ses prunelles, pleines du regard intérieur, des
espèces de feux étouffés. Tout à coup, il dressa la tête, ses cheveux
blonds se renversèrent en arrière comme ceux de l'ange sur le sombre
quadrige fait d'étoiles, ce fut comme une crinière de lion effarée en
flamboiement d'auréole, et Enjolras s'écria:

--Citoyens, vous représentez-vous l'avenir? Les rues des villes inondées
de lumières, des branches vertes sur les seuils, les nations soeurs, les
hommes justes, les vieillards bénissant les enfants, le passé aimant le
présent, les penseurs en pleine liberté, les croyants en pleine égalité,
pour religion le ciel, Dieu prêtre direct, la conscience humaine devenue
l'autel, plus de haines, la fraternité de l'atelier et de l'école, pour
pénalité et pour récompense la notoriété, à tous le travail, pour tous
le droit, sur tous la paix, plus de sang versé, plus de guerres, les
mères heureuses! Dompter la matière, c'est le premier pas; réaliser
l'idéal, c'est le second. Réfléchissez à ce qu'a déjà fait le progrès.
Jadis les premières races humaines voyaient avec terreur passer devant
leurs yeux l'hydre qui soufflait sur les eaux, le dragon qui vomissait
du feu, le griffon qui était le monstre de l'air et qui volait avec les
ailes d'un aigle et les griffes d'un tigre; bêtes effrayantes qui
étaient au-dessus de l'homme. L'homme cependant a tendu ses pièges, les
pièges sacrés de l'intelligence, et il a fini par y prendre les
monstres.

Nous avons dompté l'hydre, et elle s'appelle le steamer; nous avons
dompté le dragon, et il s'appelle la locomotive; nous sommes sur le
point de dompter le griffon, nous le tenons déjà, et il s'appelle le
ballon. Le jour où cette oeuvre prométhéenne sera terminée et où l'homme
aura définitivement attelé à sa volonté la triple Chimère antique,
l'hydre, le dragon et le griffon, il sera maître de l'eau, du feu et de
l'air, et il sera pour le reste de la création animée ce que les anciens
dieux étaient jadis pour lui. Courage, et en avant! Citoyens, où
allons-nous? À la science faite gouvernement, à la force des choses
devenue seule force publique, à la loi naturelle ayant sa sanction et sa
pénalité en elle-même et se promulguant par l'évidence, à un lever de
vérité correspondant au lever du jour. Nous allons à l'union des
peuples; nous allons à l'unité de l'homme. Plus de fictions; plus de
parasites. Le réel gouverné par le vrai, voilà le but. La civilisation
tiendra ses assises au sommet de l'Europe, et plus tard au centre des
continents, dans un grand parlement de l'intelligence. Quelque chose de
pareil s'est vu déjà. Les amphictyons avaient deux séances par an, l'une
à Delphes, lieu des dieux, l'autre aux Thermopyles, lieu des héros.
L'Europe aura ses amphictyons; le globe aura ses amphictyons. La France
porte cet avenir sublime dans ses flancs. C'est là la gestation du
dix-neuvième siècle. Ce qu'avait ébauché la Grèce est digne d'être
achevé par la France. Écoute-moi, toi Feuilly, vaillant ouvrier, homme
du peuple, hommes des peuples. Je te vénère. Oui, tu vois nettement les
temps futurs, oui, tu as raison. Tu n'avais ni père ni mère, Feuilly; tu
as adopté pour mère l'humanité et pour père le droit. Tu vas mourir ici,
c'est-à-dire triompher. Citoyens, quoi qu'il arrive aujourd'hui, par
notre défaite aussi bien que par notre victoire, c'est une révolution
que nous allons faire. De même que les incendies éclairent toute la
ville, les révolutions éclairent tout le genre humain. Et quelle
révolution ferons-nous? Je viens de le dire, la révolution du Vrai. Au
point de vue politique, il n'y a qu'un seul principe--la souveraineté de
l'homme sur lui-même. Cette souveraineté de moi sur moi s'appelle
Liberté. Là où deux ou plusieurs de ces souverainetés s'associent
commence l'État. Mais dans cette association il n'y a nulle abdication.
Chaque souveraineté concède une certaine quantité d'elle-même pour
former le droit commun. Cette quantité est la même pour tous. Cette
identité de concession que chacun fait à tous s'appelle Égalité. Le
droit commun n'est pas autre chose que la protection de tous rayonnant
sur le droit de chacun. Cette protection de tous sur chacun s'appelle
Fraternité. Le point d'intersection de toutes ces souverainetés qui
s'agrègent s'appelle Société. Cette intersection étant une jonction, ce
point est un noeud. De là ce qu'on appelle le lien social. Quelques-uns
disent contrat social, ce qui est la même chose, le mot contrat étant
étymologiquement formé avec l'idée de lien. Entendons-nous sur
l'égalité; car, si la liberté est le sommet, l'égalité est la base.
L'égalité, citoyens, ce n'est pas toute la végétation à niveau, une
société de grands brins d'herbe et de petits chênes; un voisinage de
jalousies s'entre-châtrant; c'est, civilement, toutes les aptitudes
ayant la même ouverture; politiquement, tous les votes ayant le même
poids; religieusement, toutes les consciences ayant le même droit.
L'Égalité a un organe: l'instruction gratuite et obligatoire. Le droit à
l'alphabet, c'est par là qu'il faut commencer. L'école primaire imposée
à tous, l'école secondaire offerte à tous, c'est là la loi. De l'école
identique sort la société égale. Oui, enseignement! Lumière! lumière!
tout vient de la lumière et tout y retourne. Citoyens, le dix-neuvième
siècle est grand, mais le vingtième siècle sera heureux. Alors plus rien
de semblable à la vieille histoire; on n'aura plus à craindre, comme
aujourd'hui, une conquête, une invasion, une usurpation, une rivalité de
nations à main armée, une interruption de civilisation dépendant d'un
mariage de rois, une naissance dans les tyrannies héréditaires, un
partage de peuples par congrès, un démembrement par écroulement de
dynastie, un combat de deux religions se rencontrant de front, comme
deux boucs de l'ombre, sur le pont de l'infini; on n'aura plus à
craindre la famine, l'exploitation, la prostitution par détresse, la
misère par chômage, et l'échafaud, et le glaive, et les batailles, et
tous les brigandages du hasard dans la forêt des événements. On pourrait
presque dire: il n'y aura plus d'événements. On sera heureux. Le genre
humain accomplira sa loi comme le globe terrestre accomplit la sienne;
l'harmonie se rétablira entre l'âme et l'astre. L'âme gravitera autour
de la vérité comme l'astre autour de la lumière. Amis, l'heure où nous
sommes et où je vous parle est une heure sombre; mais ce sont là les
achats terribles de l'avenir. Une révolution est un péage. Oh! le genre
humain sera délivré, relevé et consolé! Nous le lui affirmons sur cette
barricade. D'où poussera-t-on le cri d'amour, si ce n'est du haut du
sacrifice? Ô mes frères, c'est ici le lieu de jonction de ceux qui
pensent et de ceux qui souffrent; cette barricade n'est faite ni de
pavés, ni de poutres, ni de ferrailles; elle est faite de deux monceaux,
un monceau d'idées et un monceau de douleurs. La misère y rencontre
l'idéal. Le jour y embrasse la nuit et lui dit: Je vais mourir avec toi
et tu vas renaître avec moi. De l'étreinte de toutes les désolations
jaillit la foi. Les souffrances apportent ici leur agonie, et les idées
leur immortalité. Cette agonie et cette immortalité vont se mêler et
composer notre mort. Frères, qui meurt ici meurt dans le rayonnement de
l'avenir, et nous entrons dans une tombe toute pénétrée d'aurore.

Enjolras s'interrompit plutôt qu'il ne se tut; ses lèvres remuaient
silencieusement comme s'il continuait de se parler à lui-même, ce qui
fit qu'attentifs, et pour tâcher de l'entendre encore, ils le
regardèrent. Il n'y eut pas d'applaudissements; mais on chuchota
longtemps. La parole étant souffle, les frémissements d'intelligences
ressemblent à des frémissements de feuilles.




Chapitre VI

Marius hagard, Javert laconique


Disons ce qui se passait dans la pensée de Marius.

Qu'on se souvienne de sa situation d'âme. Nous venons de le rappeler,
tout n'était plus pour lui que vision. Son appréciation était trouble.
Marius, insistons-y, était sous l'ombre des grandes ailes ténébreuses
ouvertes sur les agonisants. Il se sentait entré dans le tombeau, il lui
semblait qu'il était déjà de l'autre côté de la muraille, et il ne
voyait plus les faces des vivants qu'avec les yeux d'un mort.

Comment M. Fauchelevent était-il là? Pourquoi y était-il? Qu'y venait-il
faire? Marius ne s'adressa point toutes ces questions. D'ailleurs, notre
désespoir ayant cela de particulier qu'il enveloppe autrui comme
nous-mêmes, il lui semblait logique que tout le monde vînt mourir.

Seulement il songea à Cosette avec un serrement de coeur.

Du reste M. Fauchevelent ne lui parla pas, ne le regarda pas, et n'eut
pas même l'air d'entendre lorsque Marius éleva la voix pour dire: Je le
connais.

Quant à Marius, cette attitude de M. Fauchelevent le soulageait, et si
l'on pouvait employer un tel mot pour de telles impressions, nous
dirions, lui plaisait. Il s'était toujours senti une impossibilité
absolue d'adresser la parole à cet homme énigmatique qui était à la fois
pour lui équivoque et imposant. Il y avait en outre très longtemps qu'il
ne l'avait vu; ce qui, pour la nature timide et réservée de Marius,
augmentait encore l'impossibilité.

Les cinq hommes désignés sortirent de la barricade par la ruelle
Mondétour; ils ressemblaient parfaitement à des gardes nationaux. Un
d'eux s'en alla en pleurant. Avant de partir, ils embrassèrent ceux qui
restaient.

Quand les cinq hommes renvoyés à la vie furent partis, Enjolras pensa au
condamné à mort. Il entra dans la salle basse. Javert, lié au pilier,
songeait.

--Te faut-il quelque chose? lui demanda Enjolras.

Javert répondit:

--Quand me tuerez-vous?

--Attends. Nous avons besoin de toutes nos cartouches en ce moment.

--Alors, donnez-moi à boire, dit Javert.

Enjolras lui présenta lui-même un verre d'eau, et, comme Javert était
garrotté, il l'aida à boire.

--Est-ce là tout? reprit Enjolras.

--Je suis mal à ce poteau, répondit Javert. Vous n'êtes pas tendres de
m'avoir laissé passer la nuit là. Liez-moi comme il vous plaira, mais
vous pouvez bien me coucher sur une table comme l'autre.

Et d'un mouvement de tête il désignait le cadavre de M. Mabeuf.

Il y avait, on s'en souvient, au fond de la salle une grande et longue
table sur laquelle on avait fondu des balles et fait des cartouches.
Toutes les cartouches étant faites et toute la poudre étant employée,
cette table était libre.

Sur l'ordre d'Enjolras, quatre insurgés délièrent Javert du poteau.
Tandis qu'on le déliait, un cinquième lui tenait une bayonnette appuyée
sur la poitrine. On lui laissa les mains attachées derrière le dos, on
lui mit aux pieds une corde à fouet mince et solide qui lui permettait
de faire des pas de quinze pouces comme à ceux qui vont monter à
l'échafaud, et on le fit marcher jusqu'à la table au fond de la salle où
on l'étendit, étroitement lié par le milieu du corps.

Pour plus de sûreté, au moyen d'une corde fixée au cou, on ajouta au
système de ligatures qui lui rendaient toute évasion impossible cette
espèce de lien, appelé dans les prisons martingale, qui part de la
nuque, se bifurque sur l'estomac, et vient rejoindre les mains après
avoir passé entre les jambes.

Pendant qu'on garrottait Javert, un homme, sur le seuil de la porte, le
considérait avec une attention singulière. L'ombre que faisait cet homme
fit tourner la tête à Javert. Il leva les yeux et reconnut Jean Valjean.
Il ne tressaillit même pas, abaissa fièrement la paupière, et se borna à
dire: C'est tout simple.




Chapitre VII

La situation s'aggrave


Le jour croissait rapidement. Mais pas une fenêtre ne s'ouvrait, pas une
porte ne s'entre-bâillait; c'était l'aurore, non le réveil. L'extrémité
de la rue de la Chanvrerie opposée à la barricade avait été évacuée par
les troupes, comme nous l'avons dit; elle semblait libre et s'ouvrait
aux passants avec une tranquillité sinistre. La rue Saint-Denis était
muette comme l'avenue des Sphinx à Thèbes. Pas un être vivant dans les
carrefours que blanchissait un reflet de soleil. Rien n'est lugubre
comme cette clarté des rues désertes.

On ne voyait rien, mais on entendait. Il se faisait à une certaine
distance un mouvement mystérieux. Il était évident que l'instant
critique arrivait. Comme la veille au soir les vedettes se replièrent;
mais cette fois toutes.

La barricade était plus forte que lors de la première attaque. Depuis le
départ des cinq, on l'avait exhaussée encore.

Sur l'avis de la vedette qui avait observé la région des halles,
Enjolras, de peur d'une surprise par derrière, prit une résolution
grave. Il fit barricader le petit boyau de la ruelle Mondétour resté
libre jusqu'alors. On dépava pour cela quelques longueurs de maisons de
plus. De cette façon, la barricade, murée sur trois rues, en avant sur
la rue de la Chanvrerie, à gauche sur la rue du Cygne et de la
Petite-Truanderie, à droite sur la rue Mondétour, était vraiment presque
inexpugnable; il est vrai qu'on y était fatalement enfermé. Elle avait
trois fronts, mais n'avait plus d'issue.--Forteresse, mais souricière,
dit Courfeyrac en riant.

Enjolras fit entasser près de la porte du cabaret une trentaine de
pavés, «arrachés de trop», disait Bossuet.

Le silence était maintenant si profond du côté d'où l'attaque devait
venir qu'Enjolras fit reprendre à chacun le poste de combat.

On distribua à tous une ration d'eau-de-vie.

Rien n'est plus curieux qu'une barricade qui se prépare à un assaut.
Chacun choisit sa place comme au spectacle. On s'accote, on s'accoude,
on s'épaule. Il y en a qui se font des stalles avec des pavés. Voilà un
coin de mur qui gêne, on s'en éloigne; voici un redan qui peut protéger,
on s'y abrite. Les gauchers sont précieux; ils prennent les places
incommodes aux autres. Beaucoup s'arrangent pour combattre assis. On
veut être à l'aise pour tuer et confortablement pour mourir. Dans la
funeste guerre de juin 1848, un insurgé qui avait un tir redoutable et
qui se battait du haut d'une terrasse sur un toit, s'y était fait
apporter un fauteuil Voltaire; un coup de mitraille vint l'y trouver.

Sitôt que le chef a commandé le branle-bas de combat, tous les
mouvements désordonnés cessent; plus de tiraillements de l'un à l'autre;
plus de coteries; plus d'aparté; plus de bande à part; tout ce qui est
dans les esprits converge et se change en attente de l'assaillant. Une
barricade avant le danger, chaos; dans le danger, discipline. Le péril
fait l'ordre.

Dès qu'Enjolras eut pris sa carabine à deux coups et se fut placé à une
espèce de créneau qu'il s'était réservé, tous se turent. Un pétillement
de petits bruits secs retentit confusément le long de la muraille de
pavés. C'était les fusils qu'on armait.

Du reste, les attitudes étaient plus fières et plus confiantes que
jamais; l'excès du sacrifice est un affermissement; ils n'avaient plus
l'espérance, mais ils avaient le désespoir. Le désespoir, dernière arme,
qui donne la victoire quelquefois; Virgile l'a dit. Les ressources
suprêmes sortent des résolutions extrêmes. S'embarquer dans la mort,
c'est parfois le moyen d'échapper au naufrage; et le couvercle du
cercueil devient une planche de salut.

Comme la veille au soir, toutes les attentions étaient tournées, et on
pourrait presque dire appuyées, sur le bout de la rue, maintenant
éclairé et visible.

L'attente ne fut pas longue. Le remuement recommença distinctement du
côté de Saint-Leu, mais cela ne ressemblait pas au mouvement de la
première attaque. Un clapotement de chaînes, le cahotement inquiétant
d'une masse, un cliquetis d'airain sautant sur le pavé, une sorte de
fracas solennel, annoncèrent qu'une ferraille sinistre s'approchait. Il
y eut un tressaillement dans les entrailles de ces vieilles rues
paisibles, percées et bâties pour la circulation féconde des intérêts et
des idées, et qui ne sont pas faites pour le roulement monstrueux des
roues de la guerre.

La fixité des prunelles de tous les combattants sur l'extrémité de la
rue devint farouche.

Une pièce de canon apparut.

Les artilleurs poussaient la pièce; elle était dans son encastrement de
tir; l'avant-train avait été détaché; deux soutenaient l'affût, quatre
étaient aux roues, d'autres suivaient avec le caisson. On voyait la
mèche allumée.

--Feu! cria Enjolras.

Toute la barricade fit feu, la détonation fut effroyable; une avalanche
de fumée couvrit et effaça la pièce et les hommes; après quelques
secondes le nuage se dissipa, et le canon et les hommes reparurent; les
servants de la pièce achevaient de la rouler en face de la barricade
lentement, correctement, et sans se hâter. Pas un n'était atteint. Puis
le chef de pièce, pesant sur la culasse pour élever le tir, se mit à
pointer le canon avec la gravité d'un astronome qui braque une lunette.

--Bravo les canonniers! cria Bossuet.

Et toute la barricade battit des mains.

Un moment après, carrément posée au beau milieu de la rue, à cheval sur
le ruisseau, la pièce était en batterie. Une gueule formidable était
ouverte sur la barricade.

--Allons, gai! fit Courfeyrac. Voilà le brutal. Après la chiquenaude, le
coup de poing. L'armée étend vers nous sa grosse patte. La barricade va
être sérieusement secouée. La fusillade tâte, le canon prend.

--C'est une pièce de huit, nouveau modèle, en bronze, ajouta
Combeferre. Ces pièces-là, pour peu qu'on dépasse la proportion de dix
parties d'étain sur cent de cuivre, sont sujettes à éclater. L'excès
d'étain les fait trop tendres. Il arrive alors qu'elles ont des caves et
des chambres dans la lumière. Pour obvier à ce danger et pouvoir forcer
la charge, il faudrait peut-être en revenir au procédé du quatorzième
siècle, le cerclage, et émenaucher extérieurement la pièce d'une suite
d'anneaux d'acier sans soudure, depuis la culasse jusqu'au tourillon. En
attendant, on remédie comme on peut au défaut; on parvient à reconnaître
où sont les trous et les caves dans la lumière d'un canon au moyen du
chat. Mais il y a un meilleur moyen, c'est l'étoile mobile de
Gribeauval.

--Au seizième siècle, observa Bossuet, on rayait les canons.

--Oui, répondit Combeferre, cela augmente la puissance balistique, mais
diminue la justesse de tir. En outre, dans le tir à courte distance, la
trajectoire n'a pas toute la roideur désirable, la parabole s'exagère,
le chemin du projectile n'est plus assez rectiligne pour qu'il puisse
frapper tous les objets intermédiaires, nécessité de combat pourtant,
dont l'importance croît avec la proximité de l'ennemi et la
précipitation du tir. Ce défaut de tension de la courbe du projectile
dans les canons rayés du seizième siècle tenait à la faiblesse de la
charge; les faibles charges, pour cette espèce d'engins, sont imposées
par des nécessités balistiques, telles, par exemple, que la conservation
des affûts. En somme, le canon, ce despote, ne peut pas tout ce qu'il
veut; la force est une grosse faiblesse. Un boulet de canon ne fait que
six cents lieues par heure; la lumière fait soixante-dix mille lieues
par seconde. Telle est la supériorité de Jésus-Christ sur Napoléon.

--Rechargez les armes, dit Enjolras.

De quelle façon le revêtement de la barricade allait-il se comporter
sous le boulet? Le coup ferait-il brèche? Là était la question. Pendant
que les insurgés rechargeaient les fusils, les artilleurs chargeaient le
canon.

L'anxiété était profonde dans la redoute.

Le coup partit, la détonation éclata.

--Présent! cria une voix joyeuse.

Et en même temps que le boulet sur la barricade, Gavroche s'abattit
dedans.

Il arrivait du côté de la rue du Cygne et il avait lestement enjambé la
barricade accessoire qui faisait front au dédale de la
Petite-Truanderie.

Gavroche fit plus d'effet dans la barricade que le boulet.

Le boulet s'était perdu dans le fouillis des décombres. Il avait tout au
plus brisé une roue de l'omnibus, et achevé la vieille charrette Anceau.
Ce que voyant, la barricade se mit à rire.

--Continuez, cria Bossuet aux artilleurs.




Chapitre VIII

Les artilleurs se font prendre au sérieux


On entoura Gavroche.

Mais il n'eut le temps de rien raconter. Marius, frissonnant, le prit à
part.

--Qu'est-ce que tu viens faire ici?

--Tiens! dit l'enfant. Et vous?

Et il regarda fixement Marius avec son effronterie épique. Ses deux yeux
s'agrandissaient de la clarté fière qui était dedans.

Ce fut avec un accent sévère que Marius continua:

--Qui est-ce qui te disait de revenir? As-tu au moins remis ma lettre à
son adresse?

Gavroche n'était point sans quelque remords à l'endroit de cette lettre.
Dans sa hâte de revenir à la barricade, il s'en était défait plutôt
qu'il ne l'avait remise. Il était forcé de s'avouer à lui-même qu'il
l'avait confiée un peu légèrement à cet inconnu dont il n'avait même pu
distinguer le visage. Il est vrai que cet homme était nu-tête, mais cela
ne suffisait pas. En somme, il se faisait à ce sujet de petites
remontrances intérieures et il craignait les reproches de Marius. Il
prit, pour se tirer d'affaire, le procédé le plus simple; il mentit
abominablement.

--Citoyen, j'ai remis la lettre au portier. La dame dormait. Elle aura
la lettre en se réveillant.

Marius, en envoyant cette lettre, avait deux buts, dire adieu à Cosette
et sauver Gavroche. Il dut se contenter de la moitié de ce qu'il
voulait.

L'envoi de sa lettre, et la présence de M. Fauchelevent dans la
barricade, ce rapprochement s'offrit à son esprit. Il montra à Gavroche
M. Fauchelevent:

--Connais-tu cet homme?

--Non, dit Gavroche.

Gavroche, en effet, nous venons de le rappeler, n'avait vu Jean Valjean
que la nuit.

Les conjectures troubles et maladives qui s'étaient ébauchées dans
l'esprit de Marius se dissipèrent. Connaissait-il les opinions de M.
Fauchelevent? M. Fauchelevent était républicain peut-être. De là sa
présence toute simple dans ce combat.

Cependant Gavroche était déjà à l'autre bout de la barricade criant: mon
fusil!

Courfeyrac le lui fit rendre.

Gavroche prévint «les camarades», comme il les appelait, que la
barricade était bloquée. Il avait eu grand'peine à arriver. Un bataillon
de ligne, dont les faisceaux étaient dans la Petite-Truanderie,
observait le côté de la rue du Cygne; du côté opposé, la garde
municipale occupait la rue des Prêcheurs. En face, on avait le gros de
l'armée.

Ce renseignement donné, Gavroche ajouta:--Je vous autorise à leur
flanquer une pile indigne. Cependant Enjolras à son créneau, l'oreille
tendue, épiait.

Les assaillants, peu contents sans doute du coup à boulet, ne l'avaient
pas répété.

Une compagnie d'infanterie de ligne était venue occuper l'extrémité de
la rue, en arrière de la pièce. Les soldats dépavaient la chaussée et y
construisaient avec les pavés une petite muraille basse, une façon
d'épaulement qui n'avait guère plus de dix-huit pouces de hauteur et qui
faisait front à la barricade. À l'angle de gauche de cet épaulement, on
voyait la tête de colonne d'un bataillon de la banlieue, massé rue
Saint-Denis.

Enjolras, au guet, crut distinguer le bruit particulier qui se fait
quand on retire des caissons les boîtes à mitraille, et il vit le chef
de pièce changer le pointage et incliner légèrement la bouche du canon à
gauche. Puis les canonniers se mirent à charger la pièce. Le chef de
pièce saisit lui-même le boutefeu et l'approcha de la lumière.

--Baissez la tête, ralliez le mur! cria Enjolras, et tous à genoux le
long de la barricade!

Les insurgés, épars devant le cabaret et qui avaient quitté leur poste
de combat à l'arrivée de Gavroche, se ruèrent pêle-mêle vers la
barricade; mais avant que l'ordre d'Enjolras fût exécuté, la décharge
se fit avec le râle effrayant d'un coup de mitraille. C'en était un en
effet.

La charge avait été dirigée sur la coupure de la redoute, y avait
ricoché sur le mur, et ce ricochet épouvantable avait fait deux morts et
trois blessés.

Si cela continuait, la barricade n'était plus tenable. La mitraille
entrait.

Il y eut une rumeur de consternation.

--Empêchons toujours le second coup, dit Enjolras.

Et, abaissant sa carabine, il ajusta le chef de pièce qui, en ce moment,
penché sur la culasse du canon, rectifiait et fixait définitivement le
pointage.

Ce chef de pièce était un beau sergent de canonniers, tout jeune, blond,
à la figure très douce, avec l'air intelligent propre à cette arme
prédestinée et redoutable qui, à force de se perfectionner dans
l'horreur, doit finir par tuer la guerre.

Combeferre, debout près d'Enjolras, considérait ce jeune homme.

--Quel dommage! dit Combeferre. La hideuse chose que ces boucheries!
Allons, quand il n'y aura plus de rois, il n'y aura plus de guerre.
Enjolras, tu vises ce sergent, tu ne le regardes pas. Figure-toi que
c'est un charmant jeune homme, il est intrépide, on voit qu'il pense,
c'est très instruit, ces jeunes gens de l'artillerie; il a un père, une
mère, une famille, il aime probablement, il a tout au plus vingt-cinq
ans, il pourrait être ton frère.

--Il l'est, dit Enjolras.

--Oui, reprit Combeferre, et le mien aussi. Eh bien, ne le tuons pas.

--Laisse-moi. Il faut ce qu'il faut.

Et une larme coula lentement sur la joue de marbre d'Enjolras.

En même temps il pressa la détente de sa carabine. L'éclair jaillit.
L'artilleur tourna deux fois sur lui-même, les bras étendus devant lui
et la tête levée comme pour aspirer l'air, puis se renversa le flanc sur
la pièce et y resta sans mouvement. On voyait son dos du centre duquel
sortait tout droit un flot de sang. La balle lui avait traversé la
poitrine de part en part. Il était mort.

Il fallut l'emporter et le remplacer. C'étaient en effet quelques
minutes de gagnées.




Chapitre IX

Emploi de ce vieux talent de braconnier et de ce coup de fusil
infaillible qui a influé sur la condamnation 1796


Les avis se croisaient dans la barricade. Le tir de la pièce allait
recommencer. On n'en avait pas pour un quart d'heure avec cette
mitraille. Il était absolument nécessaire d'amortir les coups.

Enjolras jeta ce commandement:

--Il faut mettre là un matelas.

--On n'en a pas, dit Combeferre, les blessés sont dessus.

Jean Valjean, assis à l'écart sur une borne, à l'angle du cabaret, son
fusil entre les jambes, n'avait jusqu'à cet instant pris part à rien de
ce qui se passait. Il semblait ne pas entendre les combattants dire
autour de lui: Voilà un fusil qui ne fait rien.

À l'ordre donné par Enjolras, il se leva.

On se souvient qu'à l'arrivée du rassemblement rue de la Chanvrerie, une
vieille femme, prévoyant les balles, avait mis son matelas devant sa
fenêtre. Cette fenêtre, fenêtre de grenier, était sur le toit d'une
maison à six étages située un peu en dehors de la barricade. Le matelas,
posé en travers, appuyé par le bas sur deux perches à sécher le linge,
était soutenu en haut par deux cordes qui, de loin, semblaient deux
ficelles et qui se rattachaient à des clous plantés dans les chambranles
de la mansarde. On voyait ces deux cordes distinctement sur le ciel
comme des cheveux.

--Quelqu'un peut-il me prêter une carabine à deux coups? dit Jean
Valjean.

Enjolras, qui venait de recharger la sienne, la lui tendit.

Jean Valjean ajusta la mansarde et tira.

Une des deux cordes du matelas était coupée.

Le matelas ne pendait plus que par un fil.

Jean Valjean lâcha le second coup. La deuxième corde fouetta la vitre de
la mansarde. Le matelas glissa entre les deux perches et tomba dans la
rue.

La barricade applaudit.

Toutes les voix crièrent:

--Voilà un matelas.

--Oui, dit Combeferre, mais qui l'ira chercher?

Le matelas en effet était tombé en dehors de la barricade, entre les
assiégés et les assiégeants. Or, la mort du sergent de canonniers ayant
exaspéré la troupe, les soldats, depuis quelques instants, s'étaient
couchés à plat ventre derrière la ligne de pavés qu'ils avaient élevée,
et, pour suppléer au silence forcé de la pièce qui se taisait en
attendant que son service fût réorganisé, ils avaient ouvert le feu
contre la barricade. Les insurgés ne répondaient pas à cette
mousqueterie, pour épargner les munitions. La fusillade se brisait à la
barricade; mais la rue, qu'elle remplissait de balles, était terrible.

Jean Valjean sortit de la coupure, entra dans la rue, traversa l'orage
de balles, alla au matelas, le ramassa, le chargea sur son dos, et
revint dans la barricade.

Lui-même mit le matelas dans la coupure. Il l'y fixa contre le mur de
façon que les artilleurs ne le vissent pas.

Cela fait, on attendit le coup de mitraille.

Il ne tarda pas.

Le canon vomit avec un rugissement son paquet de chevrotines. Mais il
n'y eut pas de ricochet. La mitraille avorta sur le matelas. L'effet
prévu était obtenu. La barricade était préservée.

--Citoyen, dit Enjolras à Jean Valjean, la République vous remercie.

Bossuet admirait et riait. Il s'écria:

--C'est immoral qu'un matelas ait tant de puissance. Triomphe de ce qui
plie sur ce qui foudroie. Mais c'est égal, gloire au matelas qui annule
un canon!




Chapitre X

Aurore


En ce moment-là, Cosette se réveillait.

Sa chambre était étroite, propre, discrète, avec une longue croisée au
levant sur l'arrière-cour de la maison.

Cosette ne savait rien de ce qui se passait dans Paris. Elle n'était
point là la veille et elle était déjà rentrée dans sa chambre quand
Toussaint avait dit: Il paraît qu'il y a du train.

Cosette avait dormi peu d'heures, mais bien. Elle avait eu de doux
rêves, ce qui tenait peut-être un peu à ce que son petit lit était très
blanc. Quelqu'un qui était Marius lui était apparu dans de la lumière.
Elle se réveilla avec du soleil dans les yeux, ce qui d'abord lui fit
l'effet de la continuation du songe.

Sa première pensée sortant de ce rêve fut riante. Cosette se sentit
toute rassurée. Elle traversait, comme Jean Valjean quelques heures
auparavant, cette réaction de l'âme qui ne veut absolument pas du
malheur. Elle se mit à espérer de toutes ses forces sans savoir
pourquoi. Puis un serrement de coeur lui vint.--Voilà trois jours
qu'elle n'avait vu Marius. Mais elle se dit qu'il devait avoir reçu sa
lettre, qu'il savait où elle était, et qu'il avait tant d'esprit, et
qu'il trouverait moyen d'arriver jusqu'à elle.--Et cela certainement
aujourd'hui, et peut-être ce matin même.--Il faisait grand jour, mais le
rayon de lumière était très horizontal, elle pensa qu'il était de très
bonne heure; qu'il fallait se lever pourtant; pour recevoir Marius.

Elle sentait qu'elle ne pouvait vivre sans Marius, et que par conséquent
cela suffisait, et que Marius viendrait. Aucune objection n'était
recevable. Tout cela était certain. C'était déjà assez monstrueux
d'avoir souffert trois jours. Marius absent trois jours, c'était
horrible au bon Dieu. Maintenant, cette cruelle taquinerie d'en haut
était une épreuve traversée. Marius allait arriver, et apporterait une
bonne nouvelle. Ainsi est faite la jeunesse; elle essuie vite ses yeux;
elle trouve la douleur inutile et ne l'accepte pas. La jeunesse est le
sourire de l'avenir devant un inconnu qui est lui-même. Il lui est
naturel d'être heureuse. Il semble que sa respiration soit faite
d'espérance.

Du reste, Cosette ne pouvait parvenir à se rappeler ce que Marius lui
avait dit au sujet de cette absence qui ne devait durer qu'un jour, et
quelle explication il lui en avait donnée. Tout le monde a remarqué avec
quelle adresse une monnaie qu'on laisse tomber à terre court se cacher,
et quel art elle a de se rendre introuvable. Il y a des pensées qui nous
jouent le même tour; elles se blottissent dans un coin de notre cerveau;
c'est fini; elles sont perdues; impossible de remettre la mémoire
dessus. Cosette se dépitait quelque peu du petit effort inutile que
faisait son souvenir. Elle se disait que c'était bien mal à elle et
bien coupable d'avoir oublié des paroles prononcées par Marius.

Elle sortit du lit et fit les deux ablutions de l'âme et du corps, sa
prière et sa toilette.

On peut à la rigueur introduire le lecteur dans une chambre nuptiale,
non dans une chambre virginale. Le vers l'oserait à peine, la prose ne
le doit pas.

C'est l'intérieur d'une fleur encore close, c'est une blancheur dans
l'ombre, c'est la cellule intime d'un lis fermé qui ne doit pas être
regardé par l'homme tant qu'il n'a pas été regardé par le soleil. La
femme en bouton est sacrée. Ce lit innocent qui se découvre, cette
adorable demi-nudité qui a peur d'elle-même, ce pied blanc qui se
réfugie dans une pantoufle, cette gorge qui se voile devant un miroir
comme si ce miroir était une prunelle, cette chemise qui se hâte de
remonter et de cacher l'épaule pour un meuble qui craque ou pour une
voiture qui passe, ces cordons noués, ces agrafes accrochées, ces lacets
tirés, ces tressaillements, ces petits frissons de froid et de pudeur,
cet effarouchement exquis de tous les mouvements, cette inquiétude
presque ailée là où rien n'est à craindre, les phases successives du
vêtement aussi charmantes que les nuages de l'aurore, il ne sied point
que tout cela soit raconté, et c'est déjà trop de l'indiquer.

L'oeil de l'homme doit être plus religieux encore devant le lever d'une
jeune fille que devant le lever d'une étoile. La possibilité d'atteindre
doit tourner en augmentation de respect. Le duvet de la pêche, la cendre
de la prune, le cristal radié de la neige, l'aile du papillon poudrée de
plumes, sont des choses grossières auprès de cette chasteté qui ne sait
pas même qu'elle est chaste. La jeune fille n'est qu'une lueur de rêve
et n'est pas encore une statue. Son alcôve est cachée dans la partie
sombre de l'idéal. L'indiscret toucher du regard brutalise cette vague
pénombre. Ici, contempler, c'est profaner.

Nous ne montrerons donc rien de tout ce suave petit remue-ménage du
réveil de Cosette.

Un conte d'orient dit que la rose avait été faite par Dieu blanche, mais
qu'Adam l'ayant regardée au moment où elle s'entrouvrait, elle eut honte
et devint rose. Nous sommes de ceux qui se sentent interdits devant les
jeunes filles et les fleurs, les trouvant vénérables.

Cosette s'habilla bien vite, se peigna, se coiffa, ce qui était fort
simple en ce temps-là où les femmes n'enflaient pas leurs boucles et
leurs bandeaux avec des coussinets et des tonnelets et ne mettaient
point de crinolines dans leurs cheveux. Puis elle ouvrit la fenêtre et
promena ses yeux partout autour d'elle, espérant découvrir quelque peu
de la rue, un angle de maison, un coin de pavés, et pouvoir guetter là
Marius. Mais on ne voyait rien du dehors. L'arrière-cour était
enveloppée de murs assez hauts, et n'avait pour échappée que quelques
jardins. Cosette déclara ces jardins hideux; pour la première fois de sa
vie elle trouva des fleurs laides. Le moindre bout de ruisseau du
carrefour eût été bien mieux son affaire. Elle prit le parti de regarder
le ciel, comme si elle pensait que Marius pouvait venir aussi de là.

Subitement, elle fondit en larmes. Non que ce fût mobilité d'âme; mais,
des espérances coupées d'accablement, c'était sa situation. Elle sentit
confusément on ne sait quoi d'horrible. Les choses passent dans l'air
en effet. Elle se dit qu'elle n'était sûre de rien, que se perdre de
vue, c'était se perdre; et l'idée que Marius pourrait bien lui revenir
du ciel, lui apparut, non plus charmante, mais lugubre.

Puis, tels sont ces nuages, le calme lui revint, et l'espoir, et une
sorte de sourire inconscient, mais confiant en Dieu.

Tout le monde était encore couché dans la maison. Un silence provincial
régnait. Aucun volet n'était poussé. La loge du portier était fermée.
Toussaint n'était pas levée, et Cosette pensa tout naturellement que son
père dormait. Il fallait qu'elle eût bien souffert, et qu'elle souffrit
bien encore, car elle se disait que son père avait été méchant; mais
elle comptait sur Marius. L'éclipse d'une telle lumière était décidément
impossible. Elle pria. Par instants elle entendait à une certaine
distance des espèces de secousses sourdes, et elle disait: C'est
singulier qu'on ouvre et qu'on ferme les portes cochères de si bonne
heure. C'étaient les coups de canon qui battaient la barricade.

Il y avait, à quelques pieds au-dessous de la croisée de Cosette, dans
la vieille corniche toute noire du mur, un nid de martinets;
l'encorbellement de ce nid faisait un peu saillie au-delà de la corniche
si bien que d'en haut on pouvait voir le dedans de ce petit paradis. La
mère y était, ouvrant ses ailes en éventail sur sa couvée; le père
voletait, s'en allait, puis revenait, rapportant dans son bec de la
nourriture et des baisers. Le jour levant dorait cette chose heureuse,
la grande loi Multipliez était là souriante et auguste, et ce doux
mystère s'épanouissait dans la gloire du matin. Cosette, les cheveux
dans le soleil, l'âme dans les chimères, éclairée par l'amour au dedans
et par l'aurore au dehors, se pencha comme machinalement, et, sans
presque oser s'avouer qu'elle pensait en même temps à Marius, se mit à
regarder ces oiseaux, cette famille, ce mâle et cette femelle, cette
mère et ces petits, avec le profond trouble qu'un nid donne à une
vierge.




Chapitre XI

Le coup de fusil qui ne manque rien et qui ne tue personne


Le feu des assaillants continuait. La mousqueterie et la mitraille
alternaient, sans grand ravage à la vérité. Le haut de la façade de
Corinthe souffrait seul; la croisée du premier étage et les mansardes
du toit, criblées de chevrotines et de biscayens, se déformaient
lentement. Les combattants qui s'y étaient postés avaient dû s'effacer.
Du reste, ceci est une tactique de l'attaque des barricades; tirailler
longtemps, afin d'épuiser les munitions des insurgés, s'ils font la
faute de répliquer. Quand on s'aperçoit, au ralentissement de leur feu,
qu'ils n'ont plus ni balles ni poudre, on donne l'assaut. Enjolras
n'était pas tombé dans ce piège; la barricade ne ripostait point.

À chaque feu de peloton, Gavroche se gonflait la joue avec sa langue,
signe de haut dédain.

--C'est bon, disait-il, déchirez de la toile. Nous avons besoin de
charpie.

Courfeyrac interpellait la mitraille sur son peu d'effet et disait au
canon:

--Tu deviens diffus, mon bonhomme.

Dans la bataille on s'intrigue comme au bal. Il est probable que ce
silence de la redoute commençait à inquiéter les assiégeants et à leur
faire craindre quelque incident inattendu, et qu'ils sentirent le besoin
de voir clair à travers ce tas de pavés et de savoir ce qui se passait
derrière cette muraille impassible qui recevait les coups sans y
répondre. Les insurgés aperçurent subitement un casque qui brillait au
soleil sur un toit voisin. Un pompier était adossé à une haute cheminée
et semblait là en sentinelle. Son regard plongeait à pic dans la
barricade.

--Voilà un surveillant gênant, dit Enjolras.

Jean Valjean avait rendu la carabine d'Enjolras, mais il avait son
fusil.

Sans dire un mot, il ajusta le pompier, et, une seconde après, le
casque, frappé d'une balle, tombait bruyamment dans la rue. Le soldat
effaré se hâta de disparaître.

Un deuxième observateur prit sa place. Celui-ci était un officier. Jean
Valjean, qui avait rechargé son fusil, ajusta le nouveau venu, et envoya
le casque de l'officier rejoindre le casque du soldat. L'officier
n'insista pas, et se retira très vite. Cette fois l'avis fut compris.
Personne ne reparut sur le toit; et l'on renonça à espionner la
barricade.

--Pourquoi n'avez-vous pas tué l'homme? demanda Bossuet à Jean Valjean.


Jean Valjean ne répondit pas.




Chapitre XII

Le désordre partisan de l'ordre


Bossuet murmura à l'oreille de Combeferre:

--Il n'a pas répondu à ma question.

--C'est un homme qui fait de la bonté à coups de fusil, dit Combeferre.

Ceux qui ont gardé quelque souvenir de cette époque déjà lointaine
savent que la garde nationale de la banlieue était vaillante contre les
insurrections. Elle fut particulièrement acharnée et intrépide aux
journées de juin 1832. Tel bon cabaretier de Pantin, des Vertus ou de la
Cunette, dont l'émeute faisait chômer «l'établissement», devenait léonin
en voyant sa salle de danse déserte, et se faisait tuer pour sauver
l'ordre représenté par la guinguette. Dans ce temps à la fois bourgeois
et héroïque, en présence des idées qui avaient leurs chevaliers, les
intérêts avaient leurs paladins. Le prosaïsme du mobile n'ôtait rien à
la bravoure du mouvement. La décroissance d'une pile d'écus faisait
chanter à des banquiers la _Marseillaise_. On versait lyriquement son
sang pour le comptoir; et l'on défendait avec un enthousiasme
lacédémonien la boutique, cet immense diminutif de la patrie.

Au fond, disons-le, il n'y avait rien dans tout cela que de très
sérieux. C'étaient les éléments sociaux qui entraient en lutte, en
attendant le jour où ils entreront en équilibre.

Un autre signe de ce temps, c'était l'anarchie mêlée au
gouvernementalisme (nom barbare du parti correct). On était pour l'ordre
avec indiscipline. Le tambour battait inopinément, sur le commandement
de tel colonel de la garde nationale, des rappels de caprice; tel
capitaine allait au feu par inspiration; tel garde national se battait
«d'idée», et pour son propre compte. Dans les minutes de crise, dans les
«journées», on prenait conseil moins de ses chefs que de ses instincts.
Il y avait dans l'armée de l'ordre de véritables guérilleros, les uns
d'épée comme Fannicot, les autres de plume comme Henri Fonfrède.

La civilisation, malheureusement représentée à cette époque plutôt par
une agrégation d'intérêts que par un groupe de principes, était ou se
croyait en péril; elle poussait le cri d'alarme; chacun, se faisant
centre, la défendait, la secourait et la protégeait, à sa tête; et le
premier venu prenait sur lui de sauver la société.

Le zèle parfois allait jusqu'à l'extermination. Tel peloton de gardes
nationaux se constituait de son autorité privée conseil de guerre, et
jugeait et exécutait en cinq minutes un insurgé prisonnier. C'est une
improvisation de cette sorte qui avait tué Jean Prouvaire. Féroce loi de
Lynch, qu'aucun parti n'a le droit de reprocher aux autres, car elle est
appliquée par la république en Amérique comme par la monarchie en
Europe. Cette loi de Lynch se compliquait de méprises. Un jour d'émeute,
un jeune poète, nommé Paul-Aimé Garnier, fut poursuivi place Royale, la
bayonnette aux reins, et n'échappa qu'en se réfugiant sous la porte
cochère du numéro 6. On criait:--_En voilà encore un de ces
Saint-Simoniens!_ et l'on voulait le tuer. Or, il avait sous le bras un
volume des mémoires du duc de _Saint-Simon_. Un garde national avait lu
sur ce livre le mot: Saint-Simon, et avait crié: À mort!

Le 6 juin 1832, une compagnie de gardes nationaux de la banlieue,
commandée par le capitaine Fannicot, nommé plus haut, se fit, par
fantaisie et bon plaisir, décimer rue de la Chanvrerie. Le fait, si
singulier qu'il soit, a été constaté par l'instruction judiciaire
ouverte à la suite de l'insurrection de 1832. Le capitaine Fannicot,
bourgeois impatient et hardi, espèce de condottiere de l'ordre, de ceux
que nous venons de caractériser, gouvernementaliste fanatique et
insoumis, ne put résister à l'attrait de faire feu avant l'heure et à
l'ambition de prendre la barricade à lui tout seul, c'est-à-dire avec
sa compagnie. Exaspéré par l'apparition successive du drapeau rouge et
du vieil habit qu'il prit pour le drapeau noir, il blâmait tout haut les
généraux et les chefs de corps, lesquels tenaient conseil, ne jugeaient
pas que le moment de l'assaut décisif fût venu, et laissaient, suivant
une expression célèbre de l'un d'eux, «l'insurrection cuire dans son
jus». Quant à lui, il trouvait la barricade mûre, et, comme ce qui est
mûr doit tomber, il essaya.

Il commandait à des hommes résolus comme lui, «à des enragés», a dit un
témoin. Sa compagnie, celle-là même qui avait fusillé le poète Jean
Prouvaire, était la première du bataillon posté à l'angle de la rue. Au
moment où l'on s'y attendait le moins, le capitaine lança ses hommes
contre la barricade. Ce mouvement, exécuté avec plus de bonne volonté
que de stratégie, coûta cher à la compagnie Fannicot. Avant qu'elle fût
arrivée aux deux tiers de la rue, une décharge générale de la barricade
l'accueillit. Quatre, les plus audacieux, qui couraient en tête, furent
foudroyés à bout portant au pied même de la redoute, et cette courageuse
cohue de gardes nationaux, gens très braves, mais qui n'avaient point la
ténacité militaire, dut se replier, après quelque hésitation, en
laissant quinze cadavres sur le pavé. L'instant d'hésitation donna aux
insurgés le temps de recharger les armes, et une seconde décharge, très
meurtrière, atteignit la compagnie avant qu'elle eût pu regagner l'angle
de la rue, son abri. Un moment, elle fut prise entre deux mitrailles, et
elle reçut la volée de la pièce en batterie qui, n'ayant pas d'ordre,
n'avait pas discontinué son feu. L'intrépide et imprudent Fannicot fut
un des morts de cette mitraille. Il fut tué par le canon, c'est-à-dire
par l'ordre.

Cette attaque, plus furieuse que sérieuse, irrita Enjolras.

--Les imbéciles! dit-il. Ils font tuer leurs hommes, et ils nous usent
nos munitions, pour rien.

Enjolras parlait comme un vrai général d'émeute qu'il était.
L'insurrection et la répression ne luttent point à armes égales.
L'insurrection, promptement épuisable, n'a qu'un nombre de coups à tirer
et qu'un nombre de combattants à dépenser. Une giberne vidée, un homme
tué, ne se remplacent pas. La répression, ayant l'armée, ne compte pas
les hommes, et, ayant Vincennes, ne compte pas les coups. La répression
a autant de régiments que la barricade a d'hommes, et autant d'arsenaux
que la barricade a de cartouchières. Aussi sont-ce là des luttes d'un
contre cent, qui finissent toujours par l'écrasement des barricades; à
moins que la révolution, surgissant brusquement, ne vienne jeter dans la
balance son flamboyant glaive d'archange. Cela arrive. Alors tout se
lève, les pavés entrent en bouillonnement, les redoutes populaires
pullulent, Paris tressaille souverainement, le _quid divinum_ se dégage,
un 10 août est dans l'air, un 29 juillet est dans l'air, une prodigieuse
lumière apparaît, la gueule béante de la force recule, et l'armée, ce
lion, voit devant elle, debout et tranquille, ce prophète, la France.




Chapitre XIII

Lueurs qui passent


Dans le chaos de sentiments et de passions qui défendent une barricade,
il y a de tout; il y a de la bravoure, de la jeunesse, du point
d'honneur, de l'enthousiasme, de l'idéal, de la conviction, de
l'acharnement de joueur, et surtout, des intermittences d'espoir.

Une de ces intermittences, un de ces vagues frémissements d'espérance
traversa subitement, à l'instant le plus inattendu, la barricade de la
Chanvrerie.

--Écoutez, s'écria brusquement Enjolras toujours aux aguets, il me
semble que Paris s'éveille.

Il est certain que, dans la matinée du 6 juin, l'insurrection eut,
pendant une heure ou deux, une certaine recrudescence. L'obstination du
tocsin de Saint-Merry ranima quelques velléités. Rue du Poirier, rue des
Gravilliers, des barricades s'ébauchèrent. Devant la porte
Saint-Martin, un jeune homme, armé d'une carabine, attaqua seul un
escadron de cavalerie. À découvert, en plein boulevard, il mit un genou
à terre, épaula son arme, tira, tua le chef d'escadron, et se retourna
en disant: _En voilà encore un qui ne nous fera plus de mal_. Il fut
sabré. Rue Saint-Denis, une femme tirait sur la garde municipale de
derrière une jalousie baissée. On voyait à chaque coup trembler les
feuilles de la jalousie. Un enfant de quatorze ans fut arrêté rue de la
Cossonnerie avec ses poches pleines de cartouches. Plusieurs postes
furent attaqués. À l'entrée de la rue Bertin-Poirée, une fusillade très
vive et tout à fait imprévue accueillit un régiment de cuirassiers, en
tête duquel marchait le général Cavaignac de Baragne. Rue
Planche-Mibray, on jeta du haut des toits sur la troupe de vieux tessons
de vaisselle et des ustensiles de ménage; mauvais signe; et quand on
rendit compte de ce fait au maréchal Soult, le vieux lieutenant de
Napoléon devint rêveur, se rappelant le mot de Suchet à Saragosse:
_Nous sommes perdus quand les vieilles femmes nous vident leur pot de
chambre sur la tête_.

Ces Symptômes généraux qui se manifestaient au moment où l'on croyait
l'émeute localisée, cette fièvre de colère qui reprenait le dessus, ces
flammèches qui volaient çà et là au-dessus de ces masses profondes de
combustible qu'on nomme les faubourgs de Paris, tout cet ensemble
inquiéta les chefs militaires. On se hâta d'éteindre ces commencements
d'incendie. On retarda, jusqu'à ce que ces pétillements fussent
étouffés, l'attaque des barricades Maubuée, de la Chanvrerie et de
Saint-Merry, afin de n'avoir plus affaire qu'à elles, et de pouvoir tout
finir d'un coup. Des colonnes furent lancées dans les rues en
fermentation, balayant les grandes, sondant les petites, à droite, à
gauche, tantôt avec précaution et lentement, tantôt au pas de charge. La
troupe enfonçait les portes des maisons d'où l'on avait tiré; en même
temps des manoeuvres de cavalerie dispersaient les groupes des
boulevards. Cette répression ne se fit pas sans rumeur et sans ce fracas
tumultueux propre aux chocs d'armée et de peuple. C'était là ce
qu'Enjolras, dans les intervalles de la canonnade et de la mousqueterie,
saisissait. En outre, il avait vu au bout de la rue passer des blessés
sur des civières, et il disait à Courfeyrac:--Ces blessés-là ne viennent
pas de chez nous.

L'espoir dura peu; la lueur s'éclipsa vite. En moins d'une demi-heure,
ce qui était dans l'air s'évanouit, ce fut comme un éclair sans foudre,
et les insurgés sentirent retomber sur eux cette espèce de chape de
plomb que l'indifférence du peuple jette sur les obstinés abandonnés.

Le mouvement général qui semblait s'être vaguement dessiné avait avorté;
et l'attention du ministre de la guerre et la stratégie des généraux
pouvaient se concentrer maintenant sur les trois ou quatre barricades
restées debout.

Le soleil montait sur l'horizon.

Un insurgé interpella Enjolras:

--On a faim ici. Est-ce que vraiment nous allons mourir comme ça sans
manger?

Enjolras, toujours accoudé à son créneau, sans quitter des yeux
l'extrémité de la rue, fit un signe de tête affirmatif.




Chapitre XIV

Où on lira le nom de la maîtresse d'Enjolras


Courfeyrac, assis sur un pavé à côté d'Enjolras, continuait d'insulter
le canon, et chaque fois que passait, avec son bruit monstrueux, cette
sombre nuée de projectiles qu'on appelle la mitraille, il l'accueillait
par une bouffée d'ironie.

--Tu t'époumones, mon pauvre vieux brutal, tu me fais de la peine, tu
perds ton vacarme. Ce n'est pas du tonnerre, ça. C'est de la toux.

Et l'on riait autour de lui.

Courfeyrac et Bossuet, dont la vaillante belle humeur croissait avec le
péril, remplaçaient, comme madame Scarron, la nourriture par la
plaisanterie, et, puisque le vin manquait, versaient à tous de la gaîté.

--J'admire Enjolras, disait Bossuet. Sa témérité impassible
m'émerveille. Il vit seul, ce qui le rend peut-être un peu triste;
Enjolras se plaint de sa grandeur qui l'attache au veuvage. Nous autres,
nous avons tous plus ou moins des maîtresses qui nous rendent fous,
c'est-à-dire braves. Quand on est amoureux comme un tigre, c'est bien le
moins qu'on se batte comme un lion. C'est une façon de nous venger des
traits que nous font mesdames nos grisettes. Roland se fait tuer pour
faire bisquer Angélique. Tous nos héroïsmes viennent de nos femmes. Un
homme sans femme, c'est un pistolet sans chien; c'est la femme qui fait
partir l'homme. Eh bien, Enjolras n'a pas de femme. Il n'est pas
amoureux, et il trouve le moyen d'être intrépide. C'est une chose
inouïe qu'on puisse être froid comme la glace et hardi comme le feu.

Enjolras ne paraissait pas écouter, mais quelqu'un qui eût été près de
lui l'eût entendu murmurer à demi-voix: _Patria_.

Bossuet riait encore quand Courfeyrac s'écria:

--Du nouveau!

Et, prenant une voix d'huissier qui annonce, il ajouta:

--Je m'appelle Pièce de Huit.

En effet, un nouveau personnage venait d'entrer en scène. C'était une
deuxième bouche à feu.

Les artilleurs firent rapidement la manoeuvre de force, et mirent cette
seconde pièce en batterie près de la première.

Ceci ébauchait le dénoûment.

Quelques instants après, les deux pièces, vivement servies, tiraient de
front contre la redoute; les feux de peloton de la ligne et de la
banlieue soutenaient l'artillerie.

On entendait une autre canonnade à quelque distance. En même temps que
deux pièces s'acharnaient sur la redoute de la rue de la Chanvrerie,
deux autres bouches à feu, braquées, l'une rue Saint-Denis, l'autre rue
Aubry-le-Boucher, criblaient la barricade Saint-Merry. Les quatre canons
se faisaient lugubrement écho.

Les aboiements des sombres chiens de la guerre se répondaient.

Des deux pièces qui battaient maintenant la barricade de la rue de la
Chanvrerie, l'une tirait à mitraille, l'autre à boulet.

La pièce qui tirait à boulet était pointée un peu haut et le tir était
calculé de façon que le boulet frappait le bord extrême de l'arête
supérieure de la barricade, l'écrêtait, et émiettait les pavés sur les
insurgés en éclats de mitraille.

Ce procédé de tir avait pour but d'écarter les combattants du sommet de
la redoute, et de les contraindre à se pelotonner dans l'intérieur;
c'est-à-dire que cela annonçait l'assaut.

Une fois les combattants chassés du haut de la barricade par le boulet
et des fenêtres du cabaret par la mitraille, les colonnes d'attaque
pourraient s'aventurer dans la rue sans être visées, peut-être même sans
être aperçues, escalader brusquement la redoute, comme la veille au
soir, et, qui sait? la prendre par surprise.

--Il faut absolument diminuer l'incommodité de ces pièces, dit Enjolras,
et il cria: «Feu sur les artilleurs!» Tous étaient prêts. La barricade,
qui se taisait depuis si longtemps, fit feu éperdument, sept ou huit
décharges se succédèrent avec une sorte de rage et de joie, la rue
s'emplit d'une fumée aveuglante, et, au bout de quelques minutes, à
travers cette brume toute rayée de flamme, on put distinguer confusément
les deux tiers des ailleurs couchés sous les roues des canons. Ceux qui
étaient restés debout continuaient de servir les pièces avec une
tranquillité sévère; mais le feu était ralenti.

--Voilà qui va bien, dit Bossuet à Enjolras. Succès.

Enjolras hocha la tête et répondit:

--Encore un quart d'heure de ce succès, et il n'y aura plus dix
cartouches dans la barricade.

Il paraît que Gavroche entendit ce mot.




Chapitre XV

Gavroche dehors


Courfeyrac tout à coup aperçut quelqu'un au bas de la barricade, dehors,
dans la rue, sous les balles.

Gavroche avait pris un panier à bouteilles, dans le cabaret, était sorti
par la coupure, et était paisiblement occupé à vider dans son panier les
gibernes pleines de cartouches des gardes nationaux tués sur le talus de
la redoute.

--Qu'est-ce que tu fais là? dit Courfeyrac.

Gavroche leva le nez:

--Citoyen, j'emplis mon panier.

--Tu ne vois donc pas la mitraille?

Gavroche répondit:

--Eh bien, il pleut. Après?

Courfeyrac cria:

--Rentre!

--Tout à l'heure, fit Gavroche.

Et, d'un bond, il s'enfonça dans la rue.

On se souvient que la compagnie Fannicot, en se retirant, avait laissé
derrière elle une traînée de cadavres.

Une vingtaine de morts gisaient çà et là dans toute la longueur de la
rue sur le pavé. Une vingtaine de gibernes pour Gavroche. Une provision
de cartouches pour la barricade.

La fumée était dans la rue comme un brouillard. Quiconque a vu un nuage
tombé dans une gorge de montagnes entre deux escarpements à pic, peut se
figurer cette fumée resserrée et comme épaissie par deux sombres lignes
de hautes maisons. Elle montait lentement et se renouvelait sans cesse;
de là un obscurcissement graduel qui blêmissait même le plein jour.
C'est à peine si, d'un bout à l'autre de la rue, pourtant fort courte,
les combattants s'apercevaient.

Cet obscurcissement, probablement voulu et calculé par les chefs qui
devaient diriger l'assaut de la barricade, fut utile à Gavroche.

Sous les plis de ce voile de fumée, et grâce à sa petitesse, il put
s'avancer assez loin dans la rue sans être vu. Il dévalisa les sept ou
huit premières gibernes sans grand danger.

Il rampait à plat ventre, galopait à quatre pattes, prenait son panier
aux dents, se tordait, glissait, ondulait, serpentait d'un mort à
l'autre, et vidait la giberne ou la cartouchière comme un singe ouvre
une noix.

De la barricade, dont il était encore assez près, on n'osait lui crier
de revenir, de peur d'appeler l'attention sur lui.

Sur un cadavre, qui était un caporal, il trouva une poire à poudre.

--Pour la soif, dit-il, en la mettant dans sa poche. À force d'aller en
avant, il parvint au point où le brouillard de la fusillade devenait
transparent.

Si bien que les tirailleurs de la ligne rangés et à l'affût derrière
leur levée de pavés, et les tirailleurs de la banlieue massés à l'angle
de la rue, se montrèrent soudainement quelque chose qui remuait dans la
fumée.

Au moment où Gavroche débarrassait de ses cartouches un sergent gisant
près d'une borne, une balle frappa le cadavre.

--Fichtre! fit Gavroche. Voilà qu'on me tue mes morts.

Une deuxième balle fit étinceler le pavé à côté de lui. Une troisième
renversa son panier.

Gavroche regarda, et vit que cela venait de la banlieue.

Il se dressa tout droit, debout, les cheveux au vent, les mains sur les
hanches, l'oeil fixé sur les gardes nationaux qui tiraient, et il
chanta:

On est laid à Nanterre,

C'est la faute à Voltaire,

Et bête à Palaiseau,

C'est la faute à Rousseau.

Puis il ramassa son panier, y remit, sans en perdre une seule, les
cartouches qui en étaient tombées, et, avançant vers la fusillade, alla
dépouiller une autre giberne. Là une quatrième balle le manqua encore.
Gavroche chanta:

Je ne suis pas notaire,

C'est la faute à Voltaire,

Je suis petit oiseau,

C'est la faute à Rousseau.

Une cinquième balle ne réussit qu'à tirer de lui un troisième couplet:

Joie est mon caractère,

C'est la faute à Voltaire,

Misère est mon trousseau,

C'est la faute à Rousseau.

Cela continua ainsi quelque temps.

Le spectacle était épouvantable et charmant. Gavroche, fusillé,
taquinait la fusillade. Il avait l'air de s'amuser beaucoup. C'était le
moineau becquetant les chasseurs. Il répondait à chaque décharge par un
couplet. On le visait sans cesse, on le manquait toujours. Les gardes
nationaux et les soldats riaient en l'ajustant. Il se couchait, puis se
redressait, s'effaçait dans un coin de porte, puis bondissait,
disparaissait, reparaissait, se sauvait, revenait, ripostait à la
mitraille par des pieds de nez, et cependant pillait les cartouches,
vidait les gibernes et remplissait son panier. Les insurgés, haletants
d'anxiété, le suivaient des yeux. La barricade tremblait; lui, il
chantait. Ce n'était pas un enfant, ce n'était pas un homme; c'était un
étrange gamin fée. On eût dit le nain invulnérable de la mêlée. Les
balles couraient après lui, il était plus leste qu'elles. Il jouait on
ne sait quel effrayant jeu de cache-cache avec la mort; chaque fois que
la face camarde du spectre s'approchait, le gamin lui donnait une
pichenette.

Une balle pourtant, mieux ajustée ou plus traître que les autres, finit
par atteindre l'enfant feu follet. On vit Gavroche chanceler, puis il
s'affaissa. Toute la barricade poussa un cri; mais il y avait de l'Antée
dans ce pygmée; pour le gamin toucher le pavé, c'est comme pour le
géant toucher la terre; Gavroche n'était tombé que pour se redresser; il
resta assis sur son séant, un long filet de sang rayait son visage, il
éleva ses deux bras en l'air, regarda du côté d'où était venu le coup,
et se mit à chanter.

Je suis tombé par terre,

C'est la faute à Voltaire,

Le nez dans le ruisseau,

C'est la faute à....

Il n'acheva point. Une seconde balle du même tireur l'arrêta court.
Cette fois il s'abattit la face contre le pavé, et ne remua plus. Cette
petite grande âme venait de s'envoler.




Chapitre XVI

Comment de frère on devient père


Il y avait en ce moment-là même dans le jardin du Luxembourg--car le
regard du drame doit être présent partout,--deux enfants qui se tenaient
par la main. L'un pouvait avoir sept ans, l'autre cinq. La pluie les
ayant mouillés, ils marchaient dans les allées du côté du soleil; l'aîné
conduisait le petit; ils étaient en haillons et pâles; ils avaient un
air d'oiseaux fauves. Le plus petit disait: J'ai bien faim.

L'aîné, déjà un peu protecteur, conduisait son frère de la main gauche
et avait une baguette dans sa main droite.

Ils étaient seuls dans le jardin. Le jardin était désert, les grilles
étaient fermées par mesure de police à cause de l'insurrection. Les
troupes qui y avaient bivouaqué en étaient sorties pour les besoins du
combat.

Comment ces enfants étaient-ils là? Peut-être s'étaient-ils évadés de
quelque corps de garde entrebâillé; peut-être aux environs, à la
barrière d'Enfer, ou sur l'esplanade de l'Observatoire, ou dans le
carrefour voisin dominé par le fronton où on lit: _invenerunt parvulum
pannis involutum,_ y avait-il quelque baraque de saltimbanques dont ils
s'étaient enfuis; peut-être avaient-ils, la veille au soir, trompé
l'oeil des inspecteurs du jardin à l'heure de la clôture, et avaient-ils
passé la nuit dans quelqu'une de ces guérites où on lit les journaux? Le
fait est qu'ils étaient errants et qu'ils semblaient libres. Être errant
et sembler libre, c'est être perdu. Ces pauvres petits étaient perdus en
effet.

Ces deux enfants étaient ceux-là mêmes dont Gavroche avait été en peine,
et que le lecteur se rappelle. Enfants des Thénardier, en location chez
la Magnon, attribués à M. Gillenormand, et maintenant feuilles tombées
de toutes ces branches sans racines, et roulées sur la terre par le
vent.

Leurs vêtements, propres du temps de la Magnon et qui lui servaient de
prospectus vis-à-vis de M. Gillenormand, étaient devenus guenilles.

Ces êtres appartenaient désormais à la statistique des «Enfants
Abandonnés» que la police constate, ramasse, égare et retrouve sur le
pavé de Paris.

Il fallait le trouble d'un tel jour pour que ces petits misérables
fussent dans ce jardin. Si les surveillants les eussent aperçus, ils
eussent chassé ces haillons. Les petits pauvres n'entrent pas dans les
jardins publics: pourtant on devrait songer que, comme enfants, ils ont
droit aux fleurs.

Ceux-ci étaient là, grâce aux grilles fermées. Ils étaient en
contravention. Ils s'étaient glissés dans le jardin, et ils y étaient
restés. Les grilles fermées ne donnent pas congé aux inspecteurs, la
surveillance est censée continuer, mais elle s'amollit et se repose; et
les inspecteurs, émus eux aussi par l'anxiété publique et plus occupés
du dehors que du dedans, ne regardaient plus le jardin, et n'avaient pas
vu les deux délinquants.

Il avait plu la veille, et même un peu le matin. Mais en juin les ondées
ne comptent pas. C'est à peine si l'on s'aperçoit, une heure après un
orage, que cette belle journée blonde a pleuré. La terre en été est
aussi vite sèche que la joue d'un enfant.

À cet instant du solstice, la lumière du plein midi est, pour ainsi
dire, poignante. Elle prend tout. Elle s'applique et se superpose à la
terre avec une sorte de succion. On dirait que le soleil a soif. Une
averse est un verre d'eau; une pluie est tout de suite bue. Le matin
tout ruisselait, l'après-midi tout poudroie.

Rien n'est admirable comme une verdure débarbouillée par la pluie et
essuyée par le rayon; c'est de la fraîcheur chaude. Les jardins et les
prairies, ayant de l'eau dans leurs racines et du soleil dans leurs
fleurs, deviennent des cassolettes d'encens et fument de tous leurs
parfums à la fois. Tout rit, chante et s'offre. On se sent doucement
ivre. Le printemps est un paradis provisoire; le soleil aide à faire
patienter l'homme.

Il y a des êtres qui n'en demandent pas davantage; vivants qui, ayant
l'azur du ciel, disent: c'est assez! songeurs absorbés dans le prodige,
puisant dans l'idolâtrie de la nature l'indifférence du bien et du mal,
contemplateurs du cosmos radieusement distraits de l'homme, qui ne
comprennent pas qu'on s'occupe de la faim de ceux-ci, de la soif de
ceux-là, de la nudité du pauvre en hiver, de la courbure lymphatique
d'une petite épine dorsale, du grabat, du grenier, du cachot, et des
haillons des jeunes filles grelottantes, quand on peut rêver sous les
arbres; esprits paisibles et terribles, impitoyablement satisfaits.
Chose étrange, l'infini leur suffît. Ce grand besoin de l'homme, le
fini, qui admet l'embrassement, ils l'ignorent. Le fini, qui admet le
progrès, ce travail sublime, ils n'y songent pas. L'indéfini, qui naît
de la combinaison humaine et divine de l'infini et du fini, leur
échappe. Pourvu qu'ils soient face à face avec l'immensité, ils
sourient. Jamais la joie, toujours l'extase. S'abîmer, voilà leur vie.
L'histoire de l'humanité pour eux n'est qu'un plan parcellaire; Tout n'y
est pas; le vrai Tout reste en dehors; à quoi bon s'occuper de ce
détail, l'homme? L'homme souffre, c'est possible; mais regardez donc
Aldebaran qui se lève! La mère n'a plus de lait, le nouveau-né se meurt,
je n'en sais rien, mais considérez donc cette rosace merveilleuse que
fait une rondelle de l'aubier du sapin examinée au microscope!
comparez-moi la plus belle malines à cela! Ces penseurs oublient
d'aimer. Le zodiaque réussit sur eux au point de les empêcher de voir
l'enfant qui pleure. Dieu leur éclipse l'âme. C'est là une famille
d'esprits, à la fois petits et grands. Horace en était, Goethe en était,
La Fontaine peut-être; magnifiques égoïstes de l'infini, spectateurs
tranquilles de la douleur, qui ne voient pas Néron s'il fait beau,
auxquels le soleil cache le bûcher, qui regarderaient guillotiner en y
cherchant un effet de lumière, qui n'entendent ni le cri, ni le sanglot,
ni le râle, ni le tocsin, pour qui tout est bien puisqu'il y a le mois
de mai, qui, tant qu'il y aura des nuages de pourpre et d'or au-dessus
de leur tête, se déclarent contents, et qui sont déterminés à être
heureux jusqu'à épuisement du rayonnement des astres et du chant des
oiseaux.

Ce sont de radieux ténébreux. Ils ne se doutent pas qu'ils sont à
plaindre. Certes, ils le sont. Qui ne pleure pas ne voit pas. Il faut
les admirer et les plaindre, comme on plaindrait et comme on admirerait
un être à la fois nuit et jour qui n'aurait pas d'yeux sous les sourcils
et qui aurait un astre au milieu du front.

L'indifférence de ces penseurs, c'est là, selon quelques-uns, une
philosophie supérieure. Soit; mais dans cette supériorité il y a de
l'infirmité. On peut être immortel et boiteux; témoin Vulcain. On peut
être plus qu'homme et moins qu'homme. L'incomplet immense est dans la
nature. Qui sait si le soleil n'est pas un aveugle?

Mais alors, quoi! à qui se fier? _Solem quis dicere falsum audeat_?
Ainsi de certains génies eux-mêmes, de certains Très-Hauts humains, des
hommes astres, pourraient se tromper? Ce qui est là-haut, au faîte, au
sommet, au zénith, ce qui envoie sur la terre tant de clarté, verrait
peu, verrait mal, ne verrait pas? Cela n'est-il pas désespérant? Non.
Mais qu'y a-t-il donc au-dessus du soleil? Le dieu.

Le 6 juin 1832, vers onze heures du matin, le Luxembourg, solitaire et
dépeuplé, était charmant. Les quinconces et les parterres s'envoyaient
dans la lumière des baumes et des éblouissements. Les branches, folles à
la clarté de midi, semblaient chercher à s'embrasser. Il y avait dans
les sycomores un tintamarre de fauvettes, les passereaux triomphaient,
les pique-bois grimpaient le long des marronniers en donnant de petits
coups de bec dans les trous de l'écorce. Les plates-bandes acceptaient
la royauté légitime des lys; le plus auguste des parfums, c'est celui
qui sort de la blancheur. On respirait l'odeur poivrée des oeillets. Les
vieilles corneilles de Marie de Médicis étaient amoureuses dans les
grands arbres. Le soleil dorait, empourprait et allumait les tulipes,
qui ne sont autre chose que toutes les variétés de la flamme, faites
fleurs. Tout autour des bancs de tulipes tourbillonnaient les abeilles,
étincelles de ces fleurs flammes. Tout était grâce et gaîté, même la
pluie prochaine; cette récidive, dont les muguets et les chèvrefeuilles
devaient profiter, n'avait rien d'inquiétant; les hirondelles faisaient
la charmante menace de voler bas. Qui était là aspirait du bonheur; la
vie sentait bon; toute cette nature exhalait la candeur, le secours,
l'assistance, la paternité, la caresse, l'aurore. Les pensées qui
tombaient du ciel étaient douces comme une petite main d'enfant qu'on
baise.

Les statues sous les arbres, nues et blanches, avaient des robes d'ombre
trouées de lumière; ces déesses étaient toutes déguenillées de soleil;
il leur pendait des rayons de tous les côtés. Autour du grand bassin, la
terre était déjà séchée au point d'être presque brûlée. Il faisait assez
de vent pour soulever çà et là de petites émeutes de poussière. Quelques
feuilles jaunes, restées du dernier automne, se poursuivaient
joyeusement, et semblaient gaminer.

L'abondance de la clarté avait on ne sait quoi de rassurant. Vie, sève,
chaleur, effluves, débordaient; on sentait sous la création l'énormité
de la source; dans tous ces souffles pénétrés d'amour, dans ce
va-et-vient de réverbérations et de reflets, dans cette prodigieuse
dépense de rayons, dans ce versement indéfini d'or fluide, on sentait la
prodigalité de l'inépuisable; et, derrière cette splendeur comme
derrière un rideau de flamme, on entrevoyait Dieu, ce millionnaire
d'étoiles.

Grâce au sable, il n'y avait pas une tache de boue; grâce à la pluie, il
n'y avait pas un grain de cendre. Les bouquets venaient de se laver;
tous les velours, tous les satins, tous les vernis, tous les ors, qui
sortent de la terre sous forme de fleurs, étaient irréprochables. Cette
magnificence était propre. Le grand silence de la nature heureuse
emplissait le jardin. Silence céleste compatible avec mille musiques,
roucoulements de nids, bourdonnements d'essaims, palpitations du vent.
Toute l'harmonie de la saison s'accomplissait dans un gracieux ensemble;
les entrées et les sorties du printemps avaient lieu dans l'ordre voulu;
les lilas finissaient, les jasmins commençaient; quelques fleurs étaient
attardées, quelques insectes en avance; l'avant-garde des papillons
rouges de juin fraternisait avec l'arrière-garde des papillons blancs de
mai. Les platanes faisaient peau neuve. La brise creusait des
ondulations dans l'énormité magnifique des marronniers. C'était
splendide. Un vétéran de la caserne voisine qui regardait à travers la
grille disait: Voilà le printemps au port d'armes et en grande tenue.

Toute la nature déjeunait; la création était à table; c'était l'heure;
la grande nappe bleue était mise au ciel et la grande nappe verte sur la
terre; le soleil éclairait à giorno. Dieu servait le repas universel.
Chaque être avait sa pâture ou sa pâtée. Le ramier trouvait du chènevis,
le pinson trouvait du millet, le chardonneret trouvait du mouron, le
rouge-gorge trouvait des vers, l'abeille trouvait des fleurs, la mouche
trouvait des infusoires, le verdier trouvait des mouches. On se mangeait
bien un peu les uns les autres, ce qui est le mystère du mal mêlé au
bien; mais pas une bête n'avait l'estomac vide.

Les deux petits abandonnés étaient parvenus près du grand bassin, et, un
peu troublés par toute cette lumière, ils tâchaient de se cacher,
instinct du pauvre et du faible devant la magnificence, même
impersonnelle; et ils se tenaient derrière la baraque des cygnes.

Çà et là, par intervalles, quand le vent donnait, on entendait
confusément des cris, une rumeur, des espèces de râles tumultueux qui
étaient des fusillades, et des frappements sourds qui étaient des coups
de canon. Il y avait de la fumée au-dessus des toits du côté des halles.
Une cloche, qui avait l'air d'appeler, sonnait au loin.

Ces enfants ne semblaient pas percevoir ces bruits. Le petit répétait de
temps en temps à demi-voix: J'ai faim.

Presque au même instant que les deux enfants, un autre couple
s'approchait du grand bassin. C'était un bonhomme de cinquante ans qui
menait par la main un bonhomme de six ans. Sans doute le père avec son
fils. Le bonhomme de six ans tenait une grosse brioche.

À cette époque, de certaines maisons riveraines, rue Madame et rue
d'Enfer, avaient une clef du Luxembourg dont jouissaient les locataires
quand les grilles étaient fermées, tolérance supprimée depuis. Ce père
et ce fils sortaient sans doute d'une de ces maisons-là.

Les deux petits pauvres regardèrent venir ce «monsieur» et se cachèrent
un peu plus.

Celui-ci était un bourgeois. Le même peut-être qu'un jour Marius, à
travers sa fièvre d'amour, avait entendu, près de ce même grand bassin,
conseillant à son fils «d'éviter les excès». Il avait l'air affable et
altier, et une bouche qui, ne se fermant pas, souriait toujours. Ce
sourire mécanique, produit par trop de mâchoire et trop peu de peau,
montre les dents plutôt que l'âme. L'enfant, avec sa brioche mordue
qu'il n'achevait pas, semblait gavé. L'enfant était vêtu en garde
national à cause de l'émeute, et le père était resté habillé en
bourgeois à cause de la prudence.

Le père et le fils s'étaient arrêtés près du bassin où s'ébattaient les
deux cygnes. Ce bourgeois paraissait avoir pour les cygnes une
admiration spéciale. Il leur ressemblait en ce sens qu'il marchait comme
eux.

Pour l'instant les cygnes nageaient, ce qui est leur talent principal,
et ils étaient superbes.

Si les deux petits pauvres eussent écouté et eussent été d'âge à
comprendre, ils eussent pu recueillir les paroles d'un homme grave. Le
père disait au fils:

--Le sage vit content de peu. Regarde-moi, mon fils. Je n'aime pas le
faste. Jamais on ne me voit avec des habits chamarrés d'or et de
pierreries; je laisse ce faux éclat aux âmes mal organisées.

Ici les cris profonds qui venaient du côté des halles éclatèrent avec un
redoublement de cloche et de rumeur.

--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda l'enfant.

Le père répondit:

--Ce sont des saturnales.

Tout à coup, il aperçut les deux petits déguenillés, immobiles derrière
la maisonnette verte des cygnes.

--Voilà le commencement, dit-il.

Et après un silence il ajouta:

--L'anarchie entre dans ce jardin.

Cependant le fils mordit la brioche, la recracha, et brusquement se mit
à pleurer.

--Pourquoi pleures-tu? demanda le père.

--Je n'ai plus faim, dit l'enfant.

Le sourire du père s'accentua.

--On n'a pas besoin de faim pour manger un gâteau.

--Mon gâteau m'ennuie. Il est rassis.

--Tu n'en veux plus?

--Non.

Le père lui montra les cygnes.

--Jette-le à ces palmipèdes.

L'enfant hésita. On ne veut plus de son gâteau; ce n'est pas une raison
pour le donner.

Le père poursuivit:

--Sois humain. Il faut avoir pitié des animaux.

Et, prenant à son fils le gâteau, il le jeta dans le bassin.

Le gâteau tomba assez près du bord.

Les cygnes étaient loin, au centre du bassin, et occupés à quelque
proie. Ils n'avaient vu ni le bourgeois, ni la brioche.

Le bourgeois, sentant que le gâteau risquait de se perdre, et ému de ce
naufrage inutile, se livra à une agitation télégraphique qui finit par
attirer l'attention des cygnes.

Ils aperçurent quelque chose qui surnageait, virèrent de bord comme des
navires qu'ils sont, et se dirigèrent vers la brioche lentement, avec la
majesté béate qui convient à des bêtes blanches.

--Les cygnes comprennent les signes, dit le bourgeois, heureux d'avoir
de l'esprit.

En ce moment le tumulte lointain de la ville eut encore un grossissement
subit. Cette fois, ce fut sinistre. Il y a des bouffées de vent qui
parlent plus distinctement que d'autres. Celle qui soufflait en cet
instant-là apporta nettement des roulements de tambour, des clameurs,
des feux de peloton, et les répliques lugubres du tocsin et du canon.
Ceci coïncida avec un nuage noir qui cacha brusquement le soleil.

Les cygnes n'étaient pas encore arrivés à la brioche.

--Rentrons, dit le père, on attaque les Tuileries. Il ressaisit la main
de son fils. Puis il continua:

--Des Tuileries au Luxembourg, il n'y a que la distance qui sépare la
royauté de la pairie; ce n'est pas loin. Les coups de fusil vont
pleuvoir.

Il regarda le nuage.

--Et peut-être aussi la pluie elle-même va pleuvoir; le ciel s'en mêle;
la branche cadette est condamnée. Rentrons vite.

--Je voudrais voir les cygnes manger la brioche, dit l'enfant.

Le père répondit:

--Ce serait une imprudence.

Et il emmena son petit bourgeois.

Le fils, regrettant les cygnes, tourna la tête vers le bassin jusqu'à ce
qu'un coude des quinconces le lui eût caché.

Cependant, en même temps que les cygnes, les deux petits errants
s'étaient approchés de la brioche. Elle flottait sur l'eau. Le plus
petit regardait le gâteau, le plus grand regardait le bourgeois qui s'en
allait.

Le père et le fils entrèrent dans le labyrinthe d'allées qui mène au
grand escalier du massif d'arbres du côté de la rue Madame.

Dès qu'ils ne furent plus en vue, l'aîné se coucha vivement à plat
ventre sur le rebord arrondi du bassin, et, s'y cramponnant de la main
gauche, penché sur l'eau, presque prêt à y tomber, étendit avec sa main
droite sa baguette vers le gâteau. Les cygnes, voyant l'ennemi, se
hâtèrent, et en se hâtant firent un effet de poitrail utile au petit
pêcheur; l'eau devant les cygnes reflua, et l'une de ces molles
ondulations concentriques poussa doucement la brioche vers la baguette
de l'enfant. Comme les cygnes arrivaient, la baguette toucha le gâteau.
L'enfant donna un coup vif, ramena la brioche, effraya les cygnes,
saisit le gâteau, et se redressa. Le gâteau était mouillé; mais ils
avaient faim et soif. L'aîné fit deux parts de la brioche, une grosse et
une petite, prit la petite pour lui, donna la grosse à son petit frère,
et lui dit:

--Colle-toi ça dans le fusil.





Chapitre XVII

_Mortuus pater filium moriturum expectat_


Marius s'était élancé hors de la barricade. Combeferre l'avait suivi.
Mais il était trop tard. Gavroche était mort. Combeferre rapporta le
panier de cartouches Marius rapporta l'enfant.

Hélas! pensait-il, ce que le père avait fait pour son père, il le
rendait au fils; seulement Thénardier avait rapporté son père vivant;
lui, il rapportait l'enfant mort.

Quand Marius rentra dans la redoute avec Gavroche dans ses bras, il
avait, comme l'enfant, le visage inondé de sang.

À l'instant où il s'était baissé pour ramasser Gavroche, une balle lui
avait effleuré le crâne; il ne s'en était pas aperçu.

Courfeyrac défit sa cravate et en banda le front de Marius.

On déposa Gavroche sur la même table que Mabeuf, et l'on étendit sur les
deux corps le châle noir. Il y en eut assez pour le vieillard et pour
l'enfant.

Combeferre distribua les cartouches du panier qu'il avait rapporté.

Cela donnait à chaque homme quinze coups à tirer.

Jean Valjean était toujours à la même place, immobile sur sa borne.
Quand Combeferre lui présenta ses quinze cartouches, il secoua la tête.

--Voilà un rare excentrique, dit Combeferre bas à Enjolras. Il trouve
moyen de ne pas se battre dans cette barricade.

--Ce qui ne l'empêche pas de la défendre, répondit Enjolras.

--L'héroïsme a ses originaux, reprit Combeferre.

Et Courfeyrac, qui avait entendu, ajouta:

--C'est un autre genre que le père Mabeuf.

Chose qu'il faut noter, le feu qui battait la barricade en troublait à
peine l'intérieur. Ceux qui n'ont jamais traversé le tourbillon de ces
sortes de guerre, ne peuvent se faire aucune idée des singuliers moments
de tranquillité mêlés à ces convulsions. On va et vient, on cause, on
plaisante, on flâne. Quelqu'un que nous connaissons a entendu un
combattant lui dire au milieu de la mitraille: _Nous sommes ici comme à
un déjeuner de garçons._ La redoute de la rue de la Chanvrerie, nous le
répétons, semblait au dedans fort calme. Toutes les péripéties et toutes
les phases avaient été ou allaient être épuisées. La position, de
critique, était devenue menaçante, et, de menaçante, allait probablement
devenir désespérée. À mesure que la situation s'assombrissait, la lueur
héroïque empourprait de plus en plus la barricade. Enjolras, grave, la
dominait, dans l'attitude d'un jeune Spartiate dévouant son glaive nu au
sombre génie Epidotas.

Combeferre, le tablier sur le ventre, pansait les blessés; Bossuet et
Feuilly faisaient des cartouches avec la poire à poudre cueillie par
Gavroche sur le caporal mort, et Bossuet disait à Feuilly: _Nous allons
bientôt prendre la diligence pour une autre planète_; Courfeyrac, sur
les quelques pavés qu'il s'était réservés près d'Enjolras, disposait et
rangeait tout un arsenal, sa canne à épée, son fusil, deux pistolets
d'arçon et un coup de poing, avec le soin d'une jeune fille qui met en
ordre un petit dunkerque. Jean Valjean, muet, regardait le mur en face
de lui. Un ouvrier s'assujettissait sur la tête avec une ficelle un
large chapeau de paille de la mère Hucheloup, de _peur des coups de
soleil_, disait-il. Les jeunes gens de la Cougourde d'Aix devisaient
gaîment entre eux, comme s'ils avaient hâte de parler patois une
dernière fois. Joly, qui avait décroché le miroir de la veuve Hucheloup,
y examinait sa langue. Quelques combattants, ayant découvert des croûtes
de pain, à peu près moisies, dans un tiroir, les mangeaient avidement.
Marius était inquiet de ce que son père allait lui dire.




Chapitre XVIII

Le vautour devenu proie


Insistons sur un fait psychologique propre aux barricades. Rien de ce
qui caractérise cette surprenante guerre des rues ne doit être omis.

Quelle que soit cette étrange tranquillité intérieure dont nous venons
de parler, la barricade, pour ceux qui sont dedans, n'en reste pas moins
vision.

Il y a de l'apocalypse dans la guerre civile, toutes les brumes de
l'inconnu se mêlent à ces flamboiements farouches, les révolutions sont
sphinx, et quiconque a traversé une barricade croit avoir traversé un
songe.

Ce qu'on ressent dans ces lieux-là, nous l'avons indiqué à propos de
Marius, et nous en verrons les conséquences, c'est plus et c'est moins
que de la vie. Sorti d'une barricade, on ne sait plus ce qu'on y a vu.
On a été terrible, on l'ignore. On a été entouré d'idées combattantes
qui avaient des faces humaines; on a eu la tête dans de la lumière
d'avenir. Il y avait des cadavres couchés et des fantômes debout. Les
heures étaient colossales et semblaient des heures d'éternité. On a vécu
dans la mort. Des ombres ont passé. Qu'était-ce? On a vu des mains où il
y avait du sang; c'était un assourdissement épouvantable, c'était aussi
un affreux silence; il y avait des bouches ouvertes qui criaient, et
d'autres bouches ouvertes qui se taisaient; on était dans de la fumée,
dans de la nuit peut-être. On croit avoir touché au suintement sinistre
des profondeurs inconnues; on regarde quelque chose de rouge qu'on a
dans les ongles. On ne se souvient plus.

Revenons à la rue de la Chanvrerie.

Tout à coup, entre deux décharges, on entendit le son lointain d'une
heure qui sonnait.

--C'est midi, dit Combeferre.

Les douze coups n'étaient pas sonnés qu'Enjolras se dressait tout
debout, et jetait du haut de la barricade cette clameur tonnante:

--Montez des pavés dans la maison. Garnissez-en le rebord de la fenêtre
et des mansardes. La moitié des hommes aux fusils, l'autre moitié aux
pavés. Pas une minute à perdre.

Un peloton de sapeurs-pompiers, la hache à l'épaule, venait d'apparaître
en ordre de bataille à l'extrémité de la rue.

Ceci ne pouvait être qu'une tête de colonne; et de quelle colonne? de la
colonne d'attaque évidemment; les sapeurs-pompiers chargés de démolir la
barricade devant toujours précéder les soldats chargés de l'escalader.

On touchait évidemment à l'instant que M. de Clermont-Tonnerre, en 1822,
appelait «le coup de collier».

L'ordre d'Enjolras fut exécuté avec la hâte correcte propre aux navires
et aux barricades, les deux seuls lieux de combat d'où l'évasion soit
impossible. En moins d'une minute, les deux tiers des pavés qu'Enjolras
avait fait entasser à la porte de Corinthe furent montés au premier
étage et au grenier, et, avant qu'une deuxième minute fût écoulée, ces
pavés, artistement posés l'un sur l'autre, muraient jusqu'à moitié de la
hauteur la fenêtre du premier et les lucarnes des mansardes. Quelques
intervalles, ménagés soigneusement par Feuilly, principal constructeur,
pouvaient laisser passer des canons de fusil. Cet armement des fenêtres
put se faire d'autant plus facilement que la mitraille avait cessé. Les
deux pièces tiraient maintenant à boulet sur le centre du barrage afin
d'y faire une trouée, et, s'il était possible, une brèche, pour
l'assaut.

Quand les pavés, destinés à la défense suprême, furent en place,
Enjolras fit porter au premier étage les bouteilles qu'il avait placées
sous la table où était Mabeuf.

--Qui donc boira cela? lui demanda Bossuet.

--Eux, répondit Enjolras.

Puis on barricada la fenêtre d'en bas, et l'on tint toutes prêtes les
traverses de fer qui servaient à barrer intérieurement la nuit la porte
du cabaret.

La forteresse était complète. La barricade était le rempart, le cabaret
était le donjon.

Des pavés qui restaient, on boucha la coupure.

Comme les défenseurs d'une barricade sont toujours obligés de ménager
les munitions, et que les assiégeants le savent, les assiégeants
combinent leurs arrangements avec une sorte de loisir irritant,
s'exposent avant l'heure au feu, mais en apparence plus qu'en réalité,
et prennent leurs aises. Les apprêts d'attaque se font toujours avec une
certaine lenteur méthodique; après quoi, la foudre.

Cette lenteur permit à Enjolras de tout revoir et de tout perfectionner.
Il sentait que puisque de tels hommes allaient mourir, leur mort devait
être un chef-d'oeuvre.

Il dit à Marius:--Nous sommes les deux chefs. Je vais donner les
derniers ordres au dedans. Toi, reste dehors et observe.

Marius se posta en observation sur la crête de la barricade.

Enjolras fit clouer la porte de la cuisine qui, on s'en souvient, était
l'ambulance.

--Pas d'éclaboussures sur les blessés, dit-il.

Il donna ses dernières instructions dans la salle basse d'une voix
brève, mais profondément tranquille; Feuilly écoutait et répondait au
nom de tous.

--Au premier étage, tenez des haches prêtes pour couper l'escalier. Les
a-t-on?

--Oui, dit Feuilly.

--Combien?

--Deux haches et un merlin.

--C'est bien. Nous sommes vingt-six combattants debout. Combien y a-t-il
de fusils?

--Trente-quatre.

--Huit de trop. Tenez ces fusils chargés comme les autres, et sous la
main. Aux ceintures les sabres et les pistolets. Vingt hommes à la
barricade. Six embusqués aux mansardes et à la fenêtre du premier pour
faire feu sur les assaillants à travers les meurtrières des pavés. Qu'il
ne reste pas ici un seul travailleur inutile. Tout à l'heure, quand le
tambour battra la charge, que les vingt d'en bas se précipitent à la
barricade. Les premiers arrivés seront les mieux placés.

Ces dispositions faites, il se tourna vers Javert, et lui dit:

--Je ne t'oublie pas.

Et, posant sur la table un pistolet, il ajouta:

--Le dernier qui sortira d'ici cassera la tête à cet espion.

--Ici? demanda une voix.

--Non, ne mêlons pas ce cadavre aux nôtres. On peut enjamber la petite
barricade sur la ruelle Mondétour. Elle n'a que quatre pieds de haut.
L'homme est bien garrotté. On l'y mènera, et on l'y exécutera.

Quelqu'un, en ce moment-là, était plus impassible qu'Enjolras; c'était
Javert.

Ici Jean Valjean apparut.

Il était confondu dans le groupe des insurgés. Il en sortit, et dit à
Enjolras:

--Vous êtes le commandant?

--Oui.

--Vous m'avez remercié tout à l'heure.

--Au nom de la République. La barricade a deux sauveurs: Marius
Pontmercy et vous.

--Pensez-vous que je mérite une récompense?

--Certes.

--Eh bien, j'en demande une.

--Laquelle?

--Brûler moi-même la cervelle à cet homme-là.

Javert leva la tête, vit Jean Valjean, eut un mouvement imperceptible,
et dit:

--C'est juste.

Quant à Enjolras, il s'était mis à recharger sa carabine; il promena ses
yeux autour de lui:

--Pas de réclamations?

Et il se tourna vers Jean Valjean:

--Prenez le mouchard.

Jean Valjean, en effet, prit possession de Javert en s'asseyant sur
l'extrémité de la table. Il saisit le pistolet, et un faible cliquetis
annonça qu'il venait de l'armer.

Presque au même instant, on entendit une sonnerie de clairons.

--Alerte! cria Marius du haut de la barricade.

Javert se mit à rire de ce rire sans bruit qui lui était propre, et,
regardant fixement les insurgés, leur dit:

--Vous n'êtes guère mieux portants que moi.

--Tous dehors! cria Enjolras.

Les insurgés s'élancèrent en tumulte, et, en sortant, reçurent dans le
dos, qu'on nous passe l'expression, cette parole de Javert:

--À tout à l'heure!




Chapitre XIX

Jean Valjean se venge


Quand Jean Valjean fut seul avec Javert, il défit la corde qui
assujettissait le prisonnier par le milieu du corps, et dont le noeud
était sous la table. Après quoi, il lui fit signe de se lever.

Javert obéit, avec cet indéfinissable sourire où se condense la
suprématie de l'autorité enchaînée.

Jean Valjean prit Javert par la martingale comme on prendrait une bête
de somme par la bricole, et, l'entraînant après lui, sortit du cabaret,
lentement, car Javert, entravé aux jambes, ne pouvait faire que de très
petits pas.

Jean Valjean avait le pistolet au poing.

Ils franchirent ainsi le trapèze intérieur de la barricade. Les
insurgés, tout à l'attaque imminente, tournaient le dos.

Marius, seul, placé de côté à l'extrémité gauche du barrage, les vit
passer. Ce groupe du patient et du bourreau s'éclaira de la lueur
sépulcrale qu'il avait dans l'âme.

Jean Valjean fit escalader, avec quelque peine, à Javert garrotté, mais
sans le lâcher un seul instant, le petit retranchement de la ruelle
Mondétour.

Quand ils eurent enjambé ce barrage, ils se trouvèrent seuls tous les
deux dans la ruelle. Personne ne les voyait plus. Le coude des maisons
les cachait aux insurgés. Les cadavres retirés de la barricade faisaient
un monceau terrible à quelques pas.

On distinguait dans le tas des morts une face livide, une chevelure
dénouée, une main percée, et un sein de femme demi-nu. C'était Éponine.

Javert considéra obliquement cette morte, et, profondément calme, dit à
demi-voix:

--Il me semble que je connais cette fille-là.

Puis il se tourna vers Jean Valjean.

Jean Valjean mit le pistolet sous son bras, et fixa sur Javert un regard
qui n'avait pas besoin de paroles pour dire:--Javert, c'est moi.

Javert répondit:

--Prends ta revanche.

Jean Valjean tira de son gousset un couteau, et l'ouvrit.

--Un surin! s'écria Javert. Tu as raison. Cela te convient mieux.

Jean Valjean coupa la martingale que Javert avait au cou, puis il coupa
les cordes qu'il avait aux poignets, puis se baissant, il coupa la
ficelle qu'il avait aux pieds et, se redressant, il lui dit:

--Vous êtes libre.

Javert n'était pas facile à étonner. Cependant, tout maître qu'il était
de lui, il ne put se soustraire à une commotion. Il resta béant et
immobile.

Jean Valjean poursuivit:

--Je ne crois pas que je sorte d'ici. Pourtant, si, par hasard, j'en
sortais, je demeure, sous le nom de Fauchelevent, rue de l'Homme-Armé,
numéro sept.

Javert eut un froncement de tige qui lui entrouvrit un coin de la
bouche, et il murmura entre ses dents:

--Prends garde.

--Allez, dit Jean Valjean.

Javert reprit:

--Tu as dit Fauchelevent, rue de l'Homme-Armé?

--Numéro sept.

Javert répéta à demi-voix:--Numéro sept.

Il reboutonna sa redingote, remit de la roideur militaire entre ses deux
épaules, fit demi-tour, croisa les bras en soutenant son menton dans une
de ses mains, et se mit à marcher dans la direction des halles. Jean
Valjean le suivait des yeux. Après quelques pas, Javert se retourna, et
cria à Jean Valjean:

--Vous m'ennuyez. Tuez-moi plutôt.

Javert ne s'apercevait pas lui-même qu'il ne tutoyait plus Jean Valjean:

--Allez-vous-en, dit Jean Valjean.

Javert s'éloigna à pas lents. Un moment après, il tourna l'angle de la
rue des Prêcheurs.

Quand Javert eut disparu, Jean Valjean déchargea le pistolet en l'air.

Puis il rentra dans la barricade et dit:

--C'est fait.

Cependant voici ce qui s'était passé:

Marius, plus occupé du dehors que du dedans, n'avait pas jusque-là
regardé attentivement l'espion garrotté au fond obscur de la salle
basse.

Quand il le vit au grand jour, enjambant la barricade pour aller mourir,
il le reconnut. Un souvenir subit lui entra dans l'esprit. Il se rappela
l'inspecteur de la rue de Pontoise, et les deux pistolets qu'il lui
avait remis et dont il s'était servi lui Marius, dans cette barricade
même; et non seulement il se rappela la figure, mais il se rappela le
nom.

Ce souvenir pourtant était brumeux et trouble comme toutes ses idées. Ce
ne fut pas une affirmation qu'il se fit, ce fut une question qu'il
s'adressa:--Est-ce que ce n'est pas là cet inspecteur de police qui m'a
dit s'appeler Javert?

Peut-être était-il encore temps d'intervenir pour cet homme? Mais il
fallait d'abord savoir si c'était bien ce Javert.

Marius interpella Enjolras qui venait de se placer à l'autre bout de la
barricade.

--Enjolras?

--Quoi?

--Comment s'appelle cet homme-là?

--Qui?

--L'agent de police. Sais-tu son nom?

--Sans doute. Il nous l'a dit.

--Comment s'appelle-t-il?

--Javert.

Marius se dressa.

En ce moment on entendit le coup de pistolet.

Jean Valjean reparut et cria: C'est fait.

Un froid sombre traversa le coeur de Marius.




Chapitre XX

Les morts ont raison et les vivants n'ont pas tort


L'agonie de la barricade allait commencer.

Tout concourait à la majesté tragique de cette minute suprême; mille
fracas mystérieux dans l'air, le souffle des masses armées mises en
mouvement dans des rues qu'on ne voyait pas, le galop intermittent de la
cavalerie, le lourd ébranlement des artilleries en marche, les feux de
peloton et les canonnades se croisant dans le dédale de Paris, les
fumées de la bataille montant toutes dorées au-dessus des toits, on ne
sait quels cris lointains vaguement terribles, des éclairs de menace
partout, le tocsin de Saint-Merry qui maintenant avait l'accent du
sanglot, la douceur de la saison, la splendeur du ciel plein de soleil
et de nuages, la beauté du jour et l'épouvantable silence des maisons.

Car, depuis la veille, les deux rangées de maisons de la rue de la
Chanvrerie étaient devenues deux murailles; murailles farouches. Portes
fermées, fenêtres fermées, volets fermés.

Dans ces temps-là, si différents de ceux où nous sommes, quand l'heure
était venue où le peuple voulait en finir avec une situation qui avait
trop duré, avec une charte octroyée ou avec un pays légal, quand la
colère universelle était diffuse dans l'atmosphère, quand la ville
consentait au soulèvement de ses pavés, quand l'insurrection faisait
sourire la bourgeoisie en lui chuchotant son mot d'ordre à l'oreille,
alors l'habitant, pénétré d'émeute, pour ainsi dire, était l'auxiliaire
du combattant, et la maison fraternisait avec la forteresse improvisée
qui s'appuyait sur elle. Quand la situation n'était pas mûre, quand
l'insurrection n'était décidément pas consentie, quand la masse
désavouait le mouvement, c'en était fait des combattants, la ville se
changeait en désert autour de la révolte, les âmes se glaçaient, les
asiles se muraient, et la rue se faisait défilé pour aider l'armée à
prendre la barricade.

On ne fait pas marcher un peuple par surprise plus vite qu'il ne veut.
Malheur à qui tente de lui forcer la main! Un peuple ne se laisse pas
faire. Alors il abandonne l'insurrection à elle-même. Les insurgés
deviennent des pestiférés. Une maison est un escarpement, une porte est
un refus, une façade est un mur. Ce mur voit, entend, et ne veut pas. Il
pourrait s'entrouvrir et vous sauver. Non. Ce mur, c'est un juge. Il
vous regarde et vous condamne. Quelle sombre chose que ces maisons
fermées! Elles semblent mortes, elles sont vivantes. La vie, qui y est
comme suspendue, y persiste. Personne n'en est sorti depuis vingt-quatre
heures, mais personne n'y manque. Dans l'intérieur de cette roche, on
va, on vient, on se couche, on se lève; on y est en famille; on y boit
et on y mange; on y a peur, chose terrible! La peur excuse cette
inhospitalité redoutable; elle y mêle l'effarement, circonstance
atténuante. Quelquefois même, et cela s'est vu, la peur devient passion;
l'effroi peut se changer en furie, comme la prudence en rage; de là ce
mot si profond: _Les enragés de modérés_. Il y a des flamboiements
d'épouvante suprême d'où sort, comme une fumée lugubre, la colère.--Que
veulent ces gens-là? ils ne sont jamais contents. Ils compromettent les
hommes paisibles. Comme si l'on n'avait pas assez de révolutions comme
cela! Qu'est-ce qu'ils sont venus faire ici? Qu'ils s'en tirent. Tant
pis pour eux. C'est leur faute. Ils n'ont que ce qu'ils méritent. Cela
ne nous regarde pas. Voilà notre pauvre rue criblée de balles. C'est un
tas de vauriens. Surtout n'ouvrez pas la porte.--Et la maison prend une
figure de tombe. L'insurgé devant cette porte agonise; il voit arriver
la mitraille et les sabres nus; s'il crie, il sait qu'on l'écoute, mais
qu'on ne viendra pas; il y a là des murs qui pourraient le protéger, il
y a là des hommes qui pourraient le sauver, et ces murs ont des oreilles
de chair, et ces hommes ont des entrailles de pierre.

Qui accuser?

Personne, et tout le monde.

Les temps incomplets où nous vivons.

C'est toujours à ses risques et périls que l'utopie se transforme en
insurrection, et se fait de protestation philosophique protestation
armée, et de Minerve Pallas. L'utopie qui s'impatiente et devient émeute
sait ce qui l'attend; presque toujours elle arrive trop tôt. Alors elle
se résigne, et accepte stoïquement, au lieu du triomphe, la catastrophe.
Elle sert, sans se plaindre, et en les disculpant même, ceux qui la
renient, et sa magnanimité est de consentir à l'abandon. Elle est
indomptable contre l'obstacle et douce envers l'ingratitude.

Est-ce l'ingratitude d'ailleurs?

Oui, au point de vue du genre humain.

Non, au point de vue de l'individu.

Le progrès est le mode de l'homme. La vie générale du genre humain
s'appelle le Progrès; le pas collectif du genre humain s'appelle le
Progrès. Le progrès marche; il fait le grand voyage humain et terrestre
vers le céleste et le divin; il a ses haltes où il rallie le troupeau
attardé; il a ses stations où il médite, en présence de quelque Chanaan
splendide dévoilant tout à coup son horizon; il a ses nuits où il dort;
et c'est une des poignantes anxiétés du penseur de voir l'ombre sur
l'âme humaine et de tâter dans les ténèbres, sans pouvoir le réveiller,
le progrès endormi.

--_Dieu est peut-être mort_, disait un jour à celui qui écrit ces lignes
Gérard de Nerval, confondant le progrès avec Dieu, et prenant
l'interruption du mouvement pour la mort de l'Être.

Qui désespère a tort. Le progrès se réveille infailliblement, et, en
somme, on pourrait dire qu'il a marché même endormi, car il a grandi.
Quand on le revoit debout, on le retrouve plus haut. Être toujours
paisible, cela ne dépend pas plus du progrès que du fleuve; n'y élevez
point de barrage, n'y jetez pas de rocher; l'obstacle fait écumer l'eau
et bouillonner l'humanité. De là des troubles; mais après ces troubles,
on reconnaît qu'il y a du chemin de fait. Jusqu'à ce que l'ordre, qui
n'est autre chose que la paix universelle, soit établi, jusqu'à ce que
l'harmonie et l'unité règnent, le progrès aura pour étapes les
révolutions.

Qu'est-ce donc que le Progrès? Nous venons de le dire. La vie permanente
des peuples.

Or, il arrive quelquefois que la vie momentanée des individus fait
résistance à la vie éternelle du genre humain.

Avouons-le sans amertume, l'individu a son intérêt distinct, et peut
sans forfaiture stipuler pour cet intérêt et le défendre; le présent a
sa quantité excusable d'égoïsme; la vie momentanée a son droit, et n'est
pas tenue de se sacrifier sans cesse à l'avenir. La génération qui a
actuellement son tour de passage sur la terre n'est pas forcée de
l'abréger pour les générations, ses égales après tout, qui auront leur
tour plus tard.--J'existe, murmure ce quelqu'un qui se nomme Tous. Je
suis jeune et je suis amoureux, je suis vieux et je veux me reposer, je
suis père de famille, je travaille, je prospère, je fais de bonnes
affaires, j'ai des maisons à louer, j'ai de l'argent sur l'État, je suis
heureux, j'ai femme et enfants, j'aime tout cela, je désire vivre,
laissez-moi tranquille.--De là, à de certaines heures, un froid profond
sur les magnanimes avant-gardes du genre humain.

L'utopie d'ailleurs, convenons-en, sort de sa sphère radieuse en faisant
la guerre. Elle, la vérité de demain, elle emprunte son procédé, la
bataille, au mensonge d'hier. Elle, l'avenir, elle agit comme le passé.
Elle, l'idée pure, elle devient voie de fait. Elle complique son
héroïsme d'une violence dont il est juste qu'elle réponde; violence
d'occasion et d'expédient, contraire aux principes, et dont elle est
fatalement punie. L'utopie insurrection combat, le vieux code militaire
au poing; elle fusille les espions, elle exécute les traîtres, elle
supprime des êtres vivants et les jette dans les ténèbres inconnues.
Elle se sert de la mort, chose grave. Il semble que l'utopie n'ait plus
foi dans le rayonnement, sa force irrésistible et incorruptible. Elle
frappe avec le glaive. Or, aucun glaive n'est simple. Toute épée a deux
tranchants; qui blesse avec l'un se blesse à l'autre.

Cette réserve faite, et faite en toute sévérité, il nous est impossible
de ne pas admirer, qu'ils réussissent ou non, les glorieux combattants
de l'avenir, les confesseurs de l'utopie. Même quand ils avortent, ils
sont vénérables, et c'est peut-être dans l'insuccès qu'ils ont plus de
majesté. La victoire, quand elle est selon le progrès, mérite
l'applaudissement des peuples; mais une défaite héroïque mérite leur
attendrissement. L'une est magnifique, l'autre est sublime. Pour nous,
qui préférons le martyre au succès, John Brown est plus grand que
Washington, et Pisacane est plus grand que Garibaldi.

Il faut bien que quelqu'un soit pour les vaincus.

On est injuste pour ces grands essayeurs de l'avenir quand ils avortent.

On accuse les révolutionnaires de semer l'effroi. Toute barricade semble
attentat. On incrimine leurs théories, on suspecte leur but, on redoute
leur arrière-pensée, on dénonce leur conscience. On leur reproche
d'élever, d'échafauder et d'entasser contre le fait social régnant un
monceau de misères, de douleurs, d'iniquités, de griefs, de désespoirs,
et d'arracher des bas-fonds des blocs de ténèbres pour s'y créneler et y
combattre. On leur crie: Vous dépavez l'enfer! Ils pourraient répondre:
C'est pour cela que notre barricade est faite de bonnes intentions.

Le mieux, certes, c'est la solution pacifique. En somme, convenons-en,
lorsqu'on voit le pavé, on songe à l'ours, et c'est une bonne volonté
dont la société s'inquiète. Mais il dépend de la société de se sauver
elle-même; c'est à sa propre bonne volonté que nous faisons appel. Aucun
remède violent n'est nécessaire. Étudier le mal à l'amiable, le
constater, puis le guérir. C'est à cela que nous la convions.

Quoi qu'il en soit, même tombés, surtout tombés, ils sont augustes, ces
hommes qui, sur tous les points de l'univers, l'oeil fixé sur la France,
luttent pour la grande oeuvre avec la logique inflexible de l'idéal; ils
donnent leur vie en pur don pour le progrès; ils accomplissent la
volonté de la providence; ils font un acte religieux. À l'heure dite,
avec autant de désintéressement qu'un acteur qui arrive à sa réplique,
obéissant au scénario divin, ils entrent dans le tombeau. Et ce combat
sans espérance, et cette disparition stoïque, ils l'acceptent pour
amener à ses splendides et suprêmes conséquences universelles le
magnifique mouvement humain irrésistiblement commencé le 14 juillet
1789. Ces soldats sont des prêtres. La Révolution française est un geste
de Dieu.

Du reste il y a, et il convient d'ajouter cette distinction aux
distinctions déjà indiquées dans un autre chapitre, il y a les
insurrections acceptées qui s'appellent révolutions; il y a les
révolutions refusées qui s'appellent émeutes. Une insurrection qui
éclate, c'est une idée qui passe son examen devant le peuple. Si le
peuple laisse tomber sa boule noire, l'idée est fruit sec,
l'insurrection est échauffourée.

L'entrée en guerre à toute sommation et chaque fois que l'utopie le
désire n'est pas le fait des peuples. Les nations n'ont pas toujours et
à toute heure le tempérament des héros et des martyrs.

Elles sont positives. À priori, l'insurrection leur répugne;
premièrement, parce qu'elle a souvent pour résultat une catastrophe,
deuxièmement, parce qu'elle a toujours pour point de départ une
abstraction.

Car, et ceci est beau, c'est toujours pour l'idéal, et pour l'idéal seul
que se dévouent ceux qui se dévouent. Une insurrection est un
enthousiasme. L'enthousiasme peut se mettre en colère; de là les prises
d'armes. Mais toute insurrection qui couche en joue un gouvernement ou
un régime vise plus haut. Ainsi, par exemple, insistons-y, ce que
combattaient les chefs de l'insurrection de 1832, et en particulier les
jeunes enthousiastes de la rue de la Chanvrerie, ce n'était pas
précisément Louis-Philippe. La plupart, causant à coeur ouvert,
rendaient justice aux qualités de ce roi mitoyen à la monarchie et à la
révolution; aucun ne le haïssait. Mais ils attaquaient la branche
cadette du droit divin dans Louis-Philippe comme ils en avaient attaqué
la branche aînée dans Charles X; et ce qu'ils voulaient renverser en
renversant la royauté en France, nous l'avons expliqué, c'était
l'usurpation de l'homme sur l'homme et du privilège sur le droit dans
l'univers entier. Paris sans roi a pour contre-coup le monde sans
despotes. Ils raisonnaient de la sorte. Leur but était lointain sans
doute, vague peut-être, et reculant devant l'effort; mais grand.

Cela est ainsi. Et l'on se sacrifie pour ces visions, qui, pour les
sacrifiés, sont des illusions presque toujours, mais des illusions
auxquelles, en somme, toute la certitude humaine est mêlée. L'insurgé
poétise et dore l'insurrection. On se jette dans ces choses tragiques en
se grisant de ce qu'on va faire. Qui sait? on réussira peut-être. On est
le petit nombre; on a contre soi toute une armée; mais on défend le
droit, la loi naturelle, la souveraineté de chacun sur soi-même qui n'a
pas d'abdication possible, la justice, la vérité, et au besoin on mourra
comme les trois cents Spartiates. On ne songe pas à Don Quichotte, mais
à Léonidas. Et l'on va devant soi, et, une fois engagé, on ne recule
plus, et l'on se précipite tête baissée, ayant pour espérance une
victoire inouïe, la révolution complétée, le progrès remis en liberté,
l'agrandissement du genre humain, la délivrance universelle; et pour pis
aller les Thermopyles.

Ces passes d'armes pour le progrès échouent souvent, et nous venons de
dire pourquoi. La foule est rétive à l'entraînement des paladins. Ces
lourdes masses, les multitudes, fragiles à cause de leur pesanteur même,
craignent les aventures; et il y a de l'aventure dans l'idéal.

D'ailleurs, qu'on ne l'oublie pas, les intérêts sont là, peu amis de
l'idéal et du sentimental. Quelquefois l'estomac paralyse le coeur.

La grandeur et la beauté de la France, c'est qu'elle prend moins de
ventre que les autres peuples; elle se noue plus aisément la corde aux
reins. Elle est la première éveillée, la dernière endormie. Elle va en
avant. Elle est chercheuse.

Cela tient à ce qu'elle est artiste.

L'idéal n'est autre chose que le point culminant de la logique, de même
que le beau n'est autre chose que la cime du vrai. Les peuples artistes
sont aussi les peuples conséquents. Aimer la beauté, c'est voir la
lumière. C'est ce qui fait que le flambeau de l'Europe, c'est-à-dire de
la civilisation, a été porté d'abord par la Grèce, qui l'a passé à
l'Italie, qui l'a passé à la France. Divins peuples éclaireurs! _Vitaï
lampada tradunt_.

Chose admirable, la poésie d'un peuple est l'élément de son progrès. La
quantité de civilisation se mesure à la quantité d'imagination.
Seulement un peuple civilisateur doit rester un peuple mâle. Corinthe,
oui; Sybaris, non. Qui s'effémine s'abâtardit. Il ne faut être ni
dilettante, ni virtuose; mais il faut être artiste. En matière de
civilisation, il ne faut pas raffiner, mais il faut sublimer. À cette
condition, on donne au genre humain le patron de l'idéal.

L'idéal moderne a son type dans l'art, et son moyen dans la science.
C'est par la science qu'on réalisera cette vision auguste des poètes: le
beau social. On refera l'Eden par A + B. Au point où la civilisation est
parvenue, l'exact est un élément nécessaire du splendide, et le
sentiment artiste est non seulement servi, mais complété par l'organe
scientifique; le rêve doit calculer. L'art, qui est le conquérant, doit
avoir pour point d'appui la science, qui est le marcheur. La solidité de
la monture importe. L'esprit moderne, c'est le génie de la Grèce ayant
pour véhicule le génie de l'Inde; Alexandre sur l'éléphant.

Les races pétrifiées dans le dogme ou démoralisées par le lucre sont
impropres à la conduite de la civilisation. La génuflexion devant
l'idole ou devant l'écu atrophie le muscle qui marche et la volonté qui
va. L'absorption hiératique ou marchande amoindrit le rayonnement d'un
peuple, abaisse son horizon en abaissant son niveau, et lui retire cette
intelligence à la fois humaine et divine du but universel, qui fait les
nations missionnaires. Babylone n'a pas d'idéal; Carthage n'a pas
d'idéal. Athènes et Rome ont et gardent, même à travers toute
l'épaisseur nocturne des siècles, des auréoles de civilisation.

La France est de la même qualité de peuple que la Grèce et l'Italie.
Elle est athénienne par le beau et romaine par le grand. En outre, elle
est bonne. Elle se donne. Elle est plus souvent que les autres peuples
en humeur de dévouement et de sacrifice. Seulement, cette humeur la
prend et la quitte. Et c'est là le grand péril pour ceux qui courent
quand elle ne veut que marcher, ou qui marchent quand elle veut
s'arrêter. La France a ses rechutes de matérialisme, et, à de certains
instants, les idées qui obstruent ce cerveau sublime n'ont plus rien qui
rappelle la grandeur française et sont de la dimension d'un Missouri et
d'une Caroline du Sud. Qu'y faire? La géante joue la naine; l'immense
France a ses fantaisies de petitesse. Voilà tout.

À cela rien à dire. Les peuples comme les astres ont le droit d'éclipse.
Et tout est bien, pourvu que la lumière revienne et que l'éclipse ne
dégénère pas en nuit. Aube et résurrection sont synonymes. La
réapparition de la lumière est identique à la persistance du moi.

Constatons ces faits avec calme. La mort sur la barricade, ou la tombe
dans l'exil, c'est pour le dévouement un en-cas acceptable. Le vrai nom
du dévouement, c'est désintéressement. Que les abandonnés se laissent
abandonner, que les exilés se laissent exiler, et bornons-nous à
supplier les grands peuples de ne pas reculer trop loin quand ils
reculent. Il ne faut pas, sous prétexte de retour à la raison, aller
trop avant dans la descente.

La matière existe, la minute existe, les intérêts existent, le ventre
existe; mais il ne faut pas que le ventre soit la seule sagesse. La vie
momentanée a son droit, nous l'admettons, mais la vie permanente a le
sien. Hélas! être monté, cela n'empêche pas de tomber. On voit ceci dans
l'histoire plus souvent qu'on ne voudrait. Une nation est illustre; elle
goûte à l'idéal, puis elle mord dans la fange, et elle trouve cela bon;
et si on lui demande d'où vient qu'elle abandonne Socrate pour Falstaff,
elle répond: C'est que j'aime les hommes d'état.

Un mot encore avant de rentrer dans la mêlée.

Une bataille comme celle que nous racontons en ce moment n'est autre
chose qu'une convulsion vers l'idéal. Le progrès entravé est maladif, et
il a de ces tragiques épilepsies. Cette maladie du progrès, la guerre
civile, nous avons dû la rencontrer sur notre passage. C'est là une des
phases fatales, à la fois acte et entr'acte, de ce drame dont le pivot
est un damné social, et dont le titre véritable est: _le Progrès_.

Le Progrès!

Ce cri que nous jetons souvent est toute notre pensée; et, au point de
ce drame où nous sommes, l'idée qu'il contient ayant encore plus d'une
épreuve à subir, il nous est permis peut-être, sinon d'en soulever le
voile, du moins d'en laisser transparaître nettement la lueur.

Le livre que le lecteur a sous les yeux en ce moment, c'est, d'un bout à
l'autre, dans son ensemble et dans ses détails, quelles que soient les
intermittences, les exceptions ou les défaillances, la marche du mal au
bien, de l'injuste au juste, du faux au vrai, de la nuit au jour, de
l'appétit à la conscience, de la pourriture à la vie, de la bestialité
au devoir, de l'enfer au ciel, du néant à Dieu. Point de départ: la
matière, point d'arrivée: l'âme. L'hydre au commencement, l'ange à la
fin.




Chapitre XXI

Les héros


Tout à coup le tambour battit la charge.

L'attaque fut l'ouragan. La veille, dans l'obscurité, la barricade avait
été approchée silencieusement comme par un boa. À présent, en plein
jour, dans cette rue évasée, la surprise était décidément impossible, la
vive force d'ailleurs s'était démasquée, le canon avait commencé le
rugissement, l'armée se rua sur la barricade. La furie était maintenant
l'habileté. Une puissante colonne d'infanterie de ligne, coupée à
intervalles égaux de garde nationale et de garde municipale à pied, et
appuyée sur des masses profondes qu'on entendait sans les voir, déboucha
dans la rue au pas de course, tambour battant, clairon sonnant,
bayonnettes croisées, sapeurs en tête, et, imperturbable sous les
projectiles, arriva droit sur la barricade avec le poids d'une poutre
d'airain sur un mur.

Le mur tint bon.

Les insurgés firent feu impétueusement. La barricade escaladée eut une
crinière d'éclairs. L'assaut fut si forcené qu'elle fut un moment
inondée d'assaillants; mais elle secoua les soldats ainsi que le lion
les chiens, et elle ne se couvrit d'assiégeants que comme la falaise
d'écume, pour reparaître l'instant d'après, escarpée, noire et
formidable.

La colonne, forcée de se replier, resta massée dans la rue, à découvert,
mais terrible, et riposta à la redoute par une mousqueterie effrayante.
Quiconque a vu un feu d'artifice se rappelle cette gerbe faite d'un
croisement de foudres qu'on appelle le bouquet. Qu'on se représente ce
bouquet, non plus vertical, mais horizontal, portant une balle, une
chevrotine ou un biscaïen à la pointe de chacun de ses jets de feu, et
égrenant la mort dans ses grappes de tonnerres. La barricade était
là-dessous.

Des deux parts résolution égale. La bravoure était là presque barbare et
se compliquait d'une sorte de férocité héroïque qui commençait par le
sacrifice de soi-même. C'était l'époque où un garde national se battait
comme un zouave. La troupe voulait en finir; l'insurrection voulait
lutter. L'acceptation de l'agonie en pleine jeunesse et en pleine santé
fait de l'intrépidité une frénésie. Chacun dans cette mêlée avait le
grandissement de l'heure suprême. La rue se joncha de cadavres.

La barricade avait à l'une de ses extrémités Enjolras et à l'autre
Marius. Enjolras, qui portait toute la barricade dans sa tête, se
réservait et s'abritait; trois soldats tombèrent l'un après l'autre sous
son créneau sans l'avoir même aperçu; Marius combattait à découvert. Il
se faisait point de mire. Il sortait du sommet de la redoute plus qu'à
mi-corps. Il n'y a pas de plus violent prodigue qu'un avare qui prend le
mors aux dents; il n'y a pas d'homme plus effrayant dans l'action qu'un
songeur. Marius était formidable et pensif. Il était dans la bataille
comme dans un rêve. On eût dit un fantôme qui fait le coup de fusil.

Les cartouches des assiégés s'épuisaient; leurs sarcasmes non. Dans ce
tourbillon du sépulcre où ils étaient, ils riaient.

Courfeyrac était nu-tête.

--Qu'est-ce que tu as donc fait de ton chapeau? lui demanda Bossuet.

Courfeyrac répondit:

--Ils ont fini par me l'emporter à coups de canon.

Ou bien ils disaient des choses hautaines.

--Comprend-on, s'écriait amèrement Feuilly, ces hommes--(et il citait
les noms, des noms connus, célèbres même, quelques-uns de l'ancienne
armée)--qui avaient promis de nous rejoindre et fait serment de nous
aider, et qui s'y étaient engagés d'honneur, et qui sont nos généraux,
et qui nous abandonnent!

Et Combeferre se bornait à répondre avec un grave sourire:

--Il y a des gens qui observent les règles de l'honneur comme on observe
les étoiles, de très loin.

L'intérieur de la barricade était tellement semé de cartouches déchirées
qu'on eût dit qu'il y avait neigé.

Les assaillants avaient le nombre; les insurgés avaient la position. Ils
étaient au haut d'une muraille, et ils foudroyaient à bout portant les
soldats trébuchant dans les morts et les blessés et empêtrés dans
l'escarpement. Cette barricade, construite comme elle l'était et
admirablement contre-butée, était vraiment une de ces situations où une
poignée d'hommes tient en échec une légion. Cependant, toujours recrutée
et grossissant sous la pluie de balles, la colonne d'attaque se
rapprochait inexorablement, et maintenant, peu à peu, pas à pas, mais
avec certitude, l'amenée serrait la barricade comme la vis le pressoir.

Les assauts se succédèrent. L'horreur alla grandissant.

Alors éclata, sur ce tas de pavés, dans cette rue de la Chanvrerie, une
lutte digne d'une muraille de Troie. Ces hommes hâves, déguenillés,
épuisés, qui n'avaient pas mangé depuis vingt-quatre heures, qui
n'avaient pas dormi, qui n'avaient plus que quelques coups à tirer, qui
tâtaient leurs poches vides de cartouches, presque tous blessés, la tête
ou le bras bandé d'un linge rouillé et noirâtre, ayant dans leurs habits
des trous d'où le sang coulait, à peine armés de mauvais fusils et de
vieux sabres ébréchés, devinrent des Titans. La barricade fut dix fois
abordée, assaillie, escaladée, et jamais prise.

Pour se faire une idée de cette lutte, il faudrait se figurer le feu mis
à un tas de courages terribles, et qu'on regarde l'incendie. Ce n'était
pas un combat, c'était le dedans d'une fournaise; les bouches y
respiraient de la flamme; les visages y étaient extraordinaires, la
forme humaine y semblait impossible, les combattants y flamboyaient, et
c'était formidable de voir aller et venir dans cette fumée rouge ces
salamandres de la mêlée. Les scènes successives et simultanées de cette
tuerie grandiose, nous renonçons à les peindre. L'épopée seule a le
droit de remplir douze mille vers avec une bataille.

On eût dit cet enfer du brahmanisme, le plus redoutable des dix-sept
abîmes, que le Véda appelle la Forêt des Épées.

On se battait corps à corps, pied à pied, à coups de pistolet, à coups
de sabre, à coups de poing, de loin, de près, d'en haut, d'en bas, de
partout, des toits de la maison, des fenêtres du cabaret, des soupiraux
des caves où quelques-uns s'étaient glissés. Ils étaient un contre
soixante. La façade de Corinthe, à demi démolie, était hideuse. La
fenêtre, tatouée de mitraille, avait perdu vitres et châssis, et n'était
plus qu'un trou informe, tumultueusement bouché avec des pavés. Bossuet
fut tué; Feuilly fut tué; Courfeyrac fut tué; Joly fut tué; Combeferre,
traversé de trois coups de bayonnette dans la poitrine au moment où il
relevait un soldat blessé, n'eut que le temps de regarder le ciel, et
expira.

Marius, toujours combattant, était si criblé de blessures,
particulièrement à la tête, que son visage disparaissait dans le sang et
qu'on eût dit qu'il avait la face couverte d'un mouchoir rouge.

Enjolras seul n'était pas atteint. Quand il n'avait plus d'arme, il
tendait la main à droite ou à gauche et un insurgé lui mettait une lame
quelconque au poing. Il n'avait plus qu'un tronçon de quatre épées; une
de plus que François Ier à Marignan.

Homère dit: «Diomède égorge Axyle, fils de Teuthranis, qui habitait
l'heureuse Arisba; Euryale, fils de Mécistée, extermine Drésos, et
Opheltios, Ésèpe, et ce Pédasus que la naïade Abarbarée conçut de
l'irréprochable Boucolion; Ulysse renverse Pidyte de Percose; Antiloque,
Ablère; Polypætès, Astyale; Polydamas, Otos de Cyllène, et Teucer,
Arétaon. Méganthios meurt sous les coups de pique d'Euripyle. Agamemnon,
roi des héros, terrasse Élatos né dans la ville escarpée que baigne le
sonore fleuve Satnoïs.» Dans nos vieux poèmes de gestes, Esplandian
attaque avec une bisaiguë de feu le marquis géant Swantibore, lequel se
défend en lapidant le chevalier avec des tours qu'il déracine. Nos
anciennes fresques murales nous montrent les deux ducs de Bretagne et de
Bourbon, armés, armoriés et timbrés en guerre, à cheval, et s'abordant,
la hache d'armes à la main, masqués de fer, bottés de fer, gantés de
fer, l'un caparaçonné d'hermine, l'autre drapé d'azur; Bretagne avec son
lion entre les deux cornes de sa couronne, Bourbon casqué d'une
monstrueuse fleur de lys à visière. Mais pour être superbe, il n'est pas
nécessaire de porter, comme Yvon, le morion ducal, d'avoir au poing,
comme Esplandian, une flamme vivante, ou, comme Phylès, père de
Polydamas, d'avoir rapporté d'Éphyre une bonne armure, présent du roi
des hommes Euphète; il suffit de donner sa vie pour une conviction ou
pour une loyauté. Ce petit soldat naïf, hier paysan de la Beauce ou du
Limousin, qui rôde, le coupe-chou au côté, autour des bonnes d'enfants
dans le Luxembourg, ce jeune étudiant pâle penché sur une pièce
d'anatomie ou sur un livre, blond adolescent qui fait sa barbe avec des
ciseaux, prenez-les tous les deux, soufflez-leur un souffle de devoir,
mettez-les en face l'un de l'autre dans le carrefour Boucherat ou dans
le cul-de-sac Planche-Mibray, et que l'un combatte pour son drapeau, et
que l'autre combatte pour son idéal, et qu'ils s'imaginent tous les deux
combattre pour la patrie; la lutte sera colossale; et l'ombre que
feront, dans le grand champ épique où se débat l'humanité, ce pioupiou
et ce carabin aux prises, égalera l'ombre que jette Mégaryon, roi de la
Lycie pleine de tigres, étreignant corps à corps l'immense Ajax, égal
aux dieux.




Chapitre XXII

Pied à pied


Quand il n'y eut plus de chefs vivants qu'Enjolras et Marius aux deux
extrémités de la barricade, le centre, qu'avaient si longtemps soutenu
Courfeyrac, Joly, Bossuet, Feuilly et Combeferre, plia. Le canon, sans
faire de brèche praticable, avait assez largement échancré le milieu de
la redoute; là, le sommet de la muraille avait disparu sous le boulet,
et s'était écroulé; et les débris, qui étaient tombés, tantôt à
l'intérieur, tantôt à l'extérieur, avaient fini, en s'amoncelant, par
faire, des deux côtés du barrage, deux espèces de talus, l'un au dedans,
l'autre au dehors. Le talus extérieur offrait à l'abordage un plan
incliné.

Un suprême assaut y fut tenté et cet assaut réussit. La masse hérissée
de bayonnettes et lancée au pas gymnastique arriva irrésistible, et
l'épais front de bataille de la colonne d'attaque apparut dans la fumée
au haut de l'escarpement. Cette fois c'était fini. Le groupe d'insurgés
qui défendait le centre recula pêle-mêle.

Alors le sombre amour de la vie se réveilla chez quelques-uns. Couchés
en joue par cette forêt de fusils, plusieurs ne voulurent plus mourir.
C'est là une minute où l'instinct de la conservation pousse des
hurlements et où la bête reparaît dans l'homme. Ils étaient acculés à la
haute maison à six étages qui faisait le fond de la redoute. Cette
maison pouvait être le salut. Cette maison était barricadée et comme
murée du haut en bas. Avant que la troupe de ligne fût dans l'intérieur
de la redoute, une porte avait le temps de s'ouvrir et de se fermer, la
durée d'un éclair suffisait pour cela, et la porte de cette maison,
entre-bâillée brusquement et refermée tout de suite, pour ces désespérés
c'était la vie. En arrière de cette maison, il y avait les rues, la
fuite possible, l'espace. Ils se mirent à frapper contre cette porte à
coups de crosse et à coups de pied, appelant, criant, suppliant,
joignant les mains. Personne n'ouvrit. De la lucarne du troisième étage,
la tête morte les regardait.

Mais Enjolras et Marius, et sept ou huit ralliés autour d'eux, s'étaient
élancés et les protégeaient. Enjolras avait crié aux soldats: N'avancez
pas! et un officier n'ayant pas obéi, Enjolras avait tué l'officier. Il
était maintenant dans la petite cour intérieure de la redoute, adossé à
la maison de Corinthe, l'épée d'une main, la carabine de l'autre, tenant
ouverte la porte du cabaret qu'il barrait aux assaillants. Il cria aux
désespérés:--il n'y a qu'une porte ouverte. Celle-ci.--Et, les couvrant
de son corps, faisant à lui seul face à un bataillon, il les fit passer
derrière lui. Tous s'y précipitèrent. Enjolras, exécutant avec sa
carabine, dont il se servait maintenant comme d'une canne, ce que les
bâtonnistes appellent la rose couverte, rabattit les bayonnettes autour
de lui et devant lui, et entra le dernier; et il y eut un instant
horrible, les soldats voulant pénétrer, les insurgés voulant fermer. La
porte fut close avec une telle violence qu'en se remboîtant dans son
cadre, elle laissa voir coupés et collés à son chambranle les cinq
doigts d'un soldat qui s'y était cramponné.

Marius était resté dehors. Un coup de feu venait de lui casser la
clavicule; il sentit qu'il s'évanouissait et qu'il tombait. En ce
moment, les yeux déjà fermés, il eut la commotion d'une main vigoureuse
qui le saisissait, et son évanouissement, dans lequel il se perdit, lui
laissa à peine le temps de cette pensée mêlée au suprême souvenir de
Cosette:--Je suis fait prisonnier. Je serai fusillé.

Enjolras, ne voyant pas Marius parmi les réfugiés du cabaret, eut la
même idée. Mais ils étaient à cet instant où chacun n'a que le temps de
songer à sa propre mort. Enjolras assujettit la barre de la porte, et la
verrouilla, et en ferma à double tour la serrure et le cadenas, pendant
qu'on la battait furieusement au dehors, les soldats à coups de crosse,
les sapeurs à coups de hache. Les assaillants s'étaient groupés sur
cette porte. C'était maintenant le siège du cabaret qui commençait.

Les soldats, disons-le, étaient pleins de colère.

La mort du sergent d'artillerie les avait irrités, et puis, chose plus
funeste, pendant les quelques heures qui avaient précédé l'attaque, il
s'était dit parmi eux que les insurgés mutilaient les prisonniers, et
qu'il y avait dans le cabaret le cadavre d'un soldat sans tête. Ce genre
de rumeurs fatales est l'accompagnement ordinaire des guerres civiles,
et ce fut un faux bruit de cette espèce qui causa plus tard la
catastrophe de la rue Transnonain.

Quand la porte fut barricadée, Enjolras dit aux autres:

--Vendons-nous cher.

Puis il s'approcha de la table où étaient étendus Mabeuf et Gavroche. On
voyait sous le drap noir deux formes droites et rigides, l'une grande,
l'autre petite, et les deux visages se dessinaient vaguement sous les
plis froids du suaire. Une main sortait de dessous le linceul et pendait
vers la terre. C'était celle du vieillard.

Enjolras se pencha et baisa cette main vénérable, de même que la veille
il avait baisé le front.

C'étaient les deux seuls baisers qu'il eût donnés dans sa vie.

Abrégeons. La barricade avait lutté comme une porte de Thèbes, le
cabaret lutta comme une maison de Saragosse. Ces résistances-là sont
bourrues. Pas de quartier. Pas de parlementaire possible. On veut mourir
pourvu qu'on tue. Quand Suchet dit:--Capitulez, Palafox répond: «Après
la guerre au canon, la guerre au couteau.» Rien ne manqua à la prise
d'assaut du cabaret Hucheloup; ni les pavés pleuvant de la fenêtre et du
toit sur les assiégeants et exaspérant les soldats par d'horribles
écrasements, ni les coups de feu des caves et des mansardes, ni la
fureur de l'attaque, ni la rage de la défense, ni enfin, quand la porte
céda, les démences frénétiques de l'extermination. Les assaillants, en
se ruant dans le cabaret, les pieds embarrassés dans les panneaux de la
porte enfoncée et jetée à terre, n'y trouvèrent pas un combattant.
L'escalier en spirale, coupé à coups de hache, gisait au milieu de la
salle basse, quelques blessés achevaient d'expirer, tout ce qui n'était
pas tué était au premier étage, et là, par le trou du plafond, qui avait
été l'entrée de l'escalier, un feu terrifiant éclata. C'étaient les
dernières cartouches. Quand elles furent brûlées, quand ces agonisants
redoutables n'eurent plus ni poudre ni balles, chacun prit à la main
deux de ces bouteilles réservées par Enjolras et dont nous avons parlé,
et ils tinrent tête à l'escalade avec ces massues effroyablement
fragiles. C'étaient des bouteilles d'eau-forte. Nous disons telles
qu'elles sont ces choses sombres du carnage. L'assiégé, hélas, fait arme
de tout. Le feu grégeois n'a pas déshonoré Archimède; la poix bouillante
n'a pas déshonoré Bayard. Toute la guerre est de l'épouvante, et il n'y
a rien à y choisir. La mousqueterie des assiégeants, quoique gênée et de
bas en haut, était meurtrière. Le rebord du trou du plafond fut bientôt
entouré de têtes mortes d'où ruisselaient de longs fils rouges et
fumants. Le fracas était inexprimable; une fumée enfermée et brûlante
faisait presque la nuit sur ce combat. Les mots manquent pour dire
l'horreur arrivée à ce degré. Il n'y avait plus d'hommes dans cette
lutte maintenant infernale. Ce n'étaient plus des géants contre des
colosses. Cela ressemblait plus à Milton et à Dante qu'à Homère. Des
démons attaquaient, des spectres résistaient.

C'était l'héroïsme monstre.




Chapitre XXIII

Oreste à jeun et Pylade ivre


Enfin, se faisant la courte échelle, s'aidant du squelette de
l'escalier, grimpant aux murs, s'accrochant au plafond, écharpant, au
bord de la trappe même, les derniers qui résistaient, une vingtaine
d'assiégeants, soldats, gardes nationaux, gardes municipaux, pêle-mêle,
la plupart défigurés par des blessures au visage dans cette ascension
redoutable, aveuglés par le sang, furieux, devenus sauvages, firent
irruption dans la salle du premier étage. Il n'y avait plus là qu'un
seul qui fût debout, Enjolras. Sans cartouches, sans épée, il n'avait
plus à la main que le canon de sa carabine dont il avait brisé la crosse
sur la tête de ceux qui entraient. Il avait mis le billard entre les
assaillants et lui; il avait reculé à l'angle de la salle, et là, l'oeil
fier, la tête haute, ce tronçon d'arme au poing, il était encore assez
inquiétant pour que le vide se fût fait autour de lui. Un cri s'éleva:

--C'est le chef. C'est lui qui a tué l'artilleur. Puisqu'il s'est mis
là, il y est bien. Qu'il y reste. Fusillons-le sur place.

--Fusillez-moi, dit Enjolras.

Et, jetant le tronçon de sa carabine, et croisant les bras, il présenta
sa poitrine.

L'audace de bien mourir émeut toujours les hommes. Dès qu'Enjolras eut
croisé les bras, acceptant la fin, l'assourdissement de la lutte cessa
dans la salle, et ce chaos s'apaisa subitement dans une sorte de
solennité sépulcrale. Il semblait que la majesté menaçante d'Enjolras
désarmé et immobile pesât sur ce tumulte, et que, rien que par
l'autorité de son regard tranquille, ce jeune homme, qui seul n'avait
pas une blessure, superbe, sanglant, charmant, indifférent comme un
invulnérable, contraignît cette cohue sinistre à le tuer avec respect.
Sa beauté, en ce moment-là augmentée de sa fierté, était un
resplendissement, et, comme s'il ne pouvait pas plus être fatigué que
blessé, après les effrayantes vingt-quatre heures qui venaient de
s'écouler, il était vermeil et rose. C'était de lui peut-être que
parlait le témoin qui disait plus tard devant le conseil de guerre: «Il
y avait un insurgé que j'ai entendu nommer Apollon.» Un garde national
qui visait Enjolras abaissa son arme en disant: «Il me semble que je
vais fusiller une fleur.»

Douze hommes se formèrent en peloton à l'angle opposé à Enjolras, et
apprêtèrent leurs fusils en silence.

Puis un sergent cria:--Joue.

Un officier intervint.

--Attendez.

Et s'adressant à Enjolras:

--Voulez-vous qu'on vous bande les yeux?

--Non.

--Est-ce bien vous qui avez tué le sergent d'artillerie?

--Oui.

Depuis quelques instants Grantaire s'était réveillé.

Grantaire, on s'en souvient, dormait depuis la veille dans la salle
haute du cabaret, assis sur une chaise, affaissé sur une table.

Il réalisait, dans toute son énergie, la vieille métaphore: ivre mort.
Le hideux philtre absinthe-stout-alcool l'avait jeté en léthargie. Sa
table étant petite et ne pouvant servir à la barricade, on la lui avait
laissée. Il était toujours dans la même posture, la poitrine pliée sur
la table, la tête appuyée à plat sur les bras, entouré de verres, de
chopes et de bouteilles. Il dormait de cet écrasant sommeil de l'ours
engourdi et de la sangsue repue. Rien n'y avait fait, ni la fusillade,
ni les boulets, ni la mitraille qui pénétrait par la croisée dans la
salle où il était, ni le prodigieux vacarme de l'assaut. Seulement, il
répondait quelquefois au canon par un ronflement. Il semblait attendre
là qu'une balle vînt lui épargner la peine de se réveiller. Plusieurs
cadavres gisaient autour de lui; et, au premier coup d'oeil, rien ne le
distinguait de ces dormeurs profonds de la mort.

Le bruit n'éveille pas un ivrogne, le silence le réveille. Cette
singularité a été plus d'une fois observée. La chute de tout, autour de
lui, augmentait l'anéantissement de Grantaire; l'écroulement le
berçait.--L'espèce de halte que fit le tumulte devant Enjolras fut une
secousse pour ce pesant sommeil. C'est l'effet d'une voiture au galop
qui s'arrête court. Les assoupis s'y réveillent. Grantaire se dressa en
sursaut, étendit les bras, se frotta les yeux, regarda, bâilla, et
comprit.

L'ivresse qui finit ressemble à un rideau qui se déchire. On voit, en
bloc et d'un seul coup d'oeil, tout ce qu'elle cachait. Tout s'offre
subitement à la mémoire; et l'ivrogne qui ne sait rien de ce qui s'est
passé depuis vingt-quatre heures, n'a pas achevé d'ouvrir les paupières,
qu'il est au fait. Les idées lui reviennent avec une lucidité brusque;
l'effacement de l'ivresse, sorte de buée qui aveuglait le cerveau, se
dissipe, et fait place à la claire et nette obsession des réalités.

Relégué qu'il était dans son coin et comme abrité derrière le billard,
les soldats, l'oeil fixé sur Enjolras, n'avaient pas même aperçu
Grantaire, et le sergent se préparait à répéter l'ordre: En joue! quand
tout à coup ils entendirent une voix forte crier à côté d'eux:

--Vive la République! J'en suis.

Grantaire s'était levé.

L'immense lueur de tout le combat qu'il avait manqué, et dont il n'avait
pas été, apparut dans le regard éclatant de l'ivrogne transfiguré.

Il répéta: Vive la République! traversa la salle d'un pas ferme, et alla
se placer devant les fusils debout près d'Enjolras.

--Faites-en deux d'un coup, dit-il.

Et, se tournant vers Enjolras avec douceur, il lui dit:

--Permets-tu?

Enjolras lui serra la main en souriant.

Ce sourire n'était pas achevé que la détonation éclata.

Enjolras, traversé de huit coups de feu, resta adossé au mur comme si
les balles l'y eussent cloué. Seulement il pencha la tête.

Grantaire, foudroyé, s'abattit à ses pieds.

Quelques instants après, les soldats délogeaient les derniers insurgés
réfugiés au haut de la maison. Ils tiraillaient à travers un treillis de
bois dans le grenier. On se battait dans les combles. On jetait des
corps par les fenêtres, quelques-uns vivants. Deux voltigeurs, qui
essayaient de relever l'omnibus fracassé, étaient tués de deux coups de
carabine tirés des mansardes. Un homme en blouse en était précipité, un
coup de bayonnette dans le ventre, et râlait à terre. Un soldat et un
insurgé glissaient ensemble sur le talus de tuiles du toit, et ne
voulaient pas se lâcher, et tombaient, se tenant embrassés d'un
embrassement féroce. Lutte pareille dans la cave. Cris, coups de feu,
piétinement farouche. Puis le silence. La barricade était prise.

Les soldats commencèrent la fouille des maisons d'alentour et la
poursuite des fuyards.




Chapitre XXIV

Prisonnier


Marius était prisonnier en effet. Prisonnier de Jean Valjean.

La main qui l'avait étreint par derrière au moment où il tombait, et
dont, en perdant connaissance, il avait senti le saisissement, était
celle de Jean Valjean.

Jean Valjean n'avait pris au combat d'autre part que de s'y exposer.
Sans lui, à cette phase suprême de l'agonie, personne n'eût songé aux
blessés. Grâce à lui, partout présent dans le carnage comme une
providence, ceux qui tombaient étaient relevés, transportés dans la
salle basse, et pansés. Dans les intervalles, il réparait la barricade.
Mais rien qui pût ressembler à un coup, à une attaque, ou même à une
défense personnelle, ne sortit de ses mains. Il se taisait et secourait.
Du reste, il avait à peine quelques égratignures. Les balles n'avaient
pas voulu de lui. Si le suicide faisait partie de ce qu'il avait rêvé en
venant dans ce sépulcre, de ce côté-là il n'avait point réussi. Mais
nous doutons qu'il eût songé au suicide, acte irréligieux.

Jean Valjean, dans la nuée épaisse du combat, n'avait pas l'air de voir
Marius; le fait est qu'il ne le quittait pas des yeux. Quand un coup de
feu renversa Marius, Jean Valjean bondit avec une agilité de tigre,
s'abattit sur lui comme sur une proie, et l'emporta.

Le tourbillon de l'attaque était en cet instant-là si violemment
concentré sur Enjolras et sur la porte du cabaret que personne ne vit
Jean Valjean, soutenant dans ses bras Marius évanoui, traverser le champ
dépavé de la barricade et disparaître derrière l'angle de la maison de
Corinthe.

On se rappelle cet angle qui faisait une sorte de cap dans la rue; il
garantissait des balles et de la mitraille, et des regards aussi,
quelques pieds carrés de terrain. Il y a ainsi parfois dans les
incendies une chambre qui ne brûle point, et dans les mers les plus
furieuses, en deçà d'un promontoire ou au fond d'un cul-de-sac
d'écueils, un petit coin tranquille. C'était dans cette espèce de repli
du trapèze intérieur de la barricade qu'Éponine avait agonisé.

Là Jean Valjean s'arrêta, il laissa glisser à terre Marius, s'adossa au
mur et jeta les yeux autour de lui.

La situation était épouvantable.

Pour l'instant, pour deux ou trois minutes peut-être, ce pan de muraille
était un abri; mais comment sortir de ce massacre? Il se rappelait
l'angoisse où il s'était trouvé rue Polonceau, huit ans auparavant, et
de quelle façon il était parvenu à s'échapper; c'était difficile alors,
aujourd'hui c'était impossible. Il avait devant lui cette implacable et
sourde maison à six étages qui ne semblait habitée que par l'homme mort
penché à sa fenêtre; il avait à sa droite la barricade assez basse qui
fermait la Petite-Truanderie; enjamber cet obstacle paraissait facile,
mais on voyait au-dessus de la crête du barrage une rangée de pointes de
bayonnettes. C'était la troupe de ligne, postée au delà de cette
barricade, et aux aguets. Il était évident que franchir la barricade
c'était aller chercher un feu de peloton, et que toute tête qui se
risquerait à dépasser le haut de la muraille de pavés servirait de cible
à soixante coups de fusil. Il avait à sa gauche le champ du combat. La
mort était derrière l'angle du mur.

Que faire?

Un oiseau seul eût pu se tirer de là.

Et il fallait se décider sur-le-champ, trouver un expédient, prendre un
parti. On se battait à quelques pas de lui; par bonheur tous
s'acharnaient sur un point unique, sur la porte du cabaret; mais qu'un
soldat, un seul, eût l'idée de tourner la maison, ou de l'attaquer en
flanc, tout était fini.

Jean Valjean regarda la maison en face de lui, il regarda la barricade à
côté de lui, puis il regarda la terre, avec la violence de l'extrémité
suprême, éperdu, et comme s'il eût voulu y faire un trou avec ses yeux.

À force de regarder, on ne sait quoi de vaguement saisissable dans une
telle agonie se dessina et prit forme à ses pieds, comme si c'était une
puissance du regard de faire éclore la chose demandée. Il aperçut à
quelques pas de lui, au bas du petit barrage si impitoyablement gardé et
guetté au dehors, sous un écroulement de pavés qui la cachait en partie,
une grille de fer posée à plat et de niveau avec le sol. Cette grille,
faite de forts barreaux transversaux, avait environ deux pieds carrés.
L'encadrement de pavés qui la maintenait avait été arraché, et elle
était comme descellée. À travers les barreaux on entrevoyait une
ouverture obscure, quelque chose de pareil au conduit d'une cheminée ou
au cylindre d'une citerne. Jean Valjean s'élança. Sa vieille science des
évasions lui monta au cerveau comme une clarté. Écarter les pavés,
soulever la grille, charger sur ses épaules Marius inerte comme un corps
mort, descendre, avec ce fardeau sur les reins, en s'aidant des coudes
et des genoux, dans cette espèce de puits heureusement peu profond,
laisser retomber au-dessus de sa tête la lourde trappe de fer sur
laquelle les pavés ébranlés croulèrent de nouveau, prendre pied sur une
surface dallée à trois mètres au-dessous du sol, cela fut exécuté comme
ce qu'on fait dans le délire, avec une force de géant et une rapidité
d'aigle; cela dura quelques minutes à peine.

Jean Valjean se trouva, avec Marius toujours évanoui, dans une sorte de
long corridor souterrain.

Là, paix profonde, silence absolu, nuit.

L'impression qu'il avait autrefois éprouvée en tombant de la rue dans le
couvent, lui revint. Seulement, ce qu'il emportait aujourd'hui, ce
n'était plus Cosette; c'était Marius.

C'est à peine maintenant s'il entendait au-dessus de lui, comme un vague
murmure, le formidable tumulte du cabaret pris d'assaut.




Livre deuxième--L'intestin de Léviathan




Chapitre I

La terre appauvrie par la mer


Paris jette par an vingt-cinq millions à l'eau. Et ceci sans métaphore.
Comment, et de quelle façon? jour et nuit. Dans quel but? sans aucun
but. Avec quelle pensée? sans y penser. Pourquoi faire? pour rien. Au
moyen de quel organe? au moyen de son intestin. Quel est son intestin?
c'est son égout.

Vingt-cinq millions, c'est le plus modéré des chiffres approximatifs que
donnent les évaluations de la science spéciale.

La science, après avoir longtemps tâtonné, sait aujourd'hui que le plus
fécondant et le plus efficace des engrais, c'est l'engrais humain. Les
Chinois, disons-le à notre honte, le savaient avant nous. Pas un paysan
chinois, c'est Eckeberg qui le dit, ne va à la ville sans rapporter, aux
deux extrémités de son bambou, deux seaux pleins de ce que nous nommons
immondices. Grâce à l'engrais humain, la terre en Chine est encore aussi
jeune qu'au temps d'Abraham. Le froment chinois rend jusqu'à cent vingt
fois la semence. Il n'est aucun guano comparable en fertilité au
détritus d'une capitale. Une grande ville est le plus puissant des
stercoraires. Employer la ville à fumer la plaine, ce serait une
réussite certaine. Si notre or est fumier, en revanche, notre fumier est
or.

Que fait-on de cet or fumier? On le balaye à l'abîme.

On expédie à grands frais des convois de navires afin de récolter au
pôle austral la fiente des pétrels et des pingouins, et l'incalculable
élément d'opulence qu'on a sous la main, on l'envoie à la mer. Tout
l'engrais humain et animal que le monde perd, rendu à la terre au lieu
d'être jeté à l'eau, suffirait à nourrir le monde.

Ces tas d'ordures du coin des bornes, ces tombereaux de boue cahotés la
nuit dans les rues, ces affreux tonneaux de la voirie, ces fétides
écoulements de fange souterraine que le pavé vous cache, savez-vous ce
que c'est? C'est de la prairie en fleur, c'est de l'herbe verte, c'est
du serpolet et du thym et de la sauge, c'est du gibier, c'est du bétail,
c'est le mugissement satisfait des grands boeufs le soir, c'est du foin
parfumé, c'est du blé doré, c'est du pain sur votre table, c'est du sang
chaud dans vos veines, c'est de la santé, c'est de la joie, c'est de la
vie. Ainsi le veut cette création mystérieuse qui est la transformation
sur la terre et la transfiguration dans le ciel.

Rendez cela au grand creuset; votre abondance en sortira. La nutrition
des plaines fait la nourriture des hommes.

Vous êtes maîtres de perdre cette richesse, et de me trouver ridicule
par-dessus le marché. Ce sera là le chef-d'oeuvre de votre ignorance.

La statistique a calculé que la France à elle seule fait tous les ans à
l'Atlantique par la bouche de ses rivières un versement d'un
demi-milliard. Notez ceci: avec ces cinq cents millions on payerait le
quart des dépenses du budget. L'habileté de l'homme est telle qu'il aime
mieux se débarrasser de ces cinq cents millions dans le ruisseau. C'est
la substance même du peuple qu'emportent, ici goutte à goutte, là à
flots, le misérable vomissement de nos égouts dans les fleuves et le
gigantesque vomissement de nos fleuves dans l'océan. Chaque hoquet de
nos cloaques nous coûte mille francs. À cela deux résultats: la terre
appauvrie et l'eau empestée. La faim sortant du sillon et la maladie
sortant du fleuve.

Il est notoire, par exemple, qu'à cette heure, la Tamise empoisonne
Londres.

Pour ce qui est de Paris, on a dû, dans ces derniers temps, transporter
la plupart des embouchures d'égouts en aval au-dessous du dernier pont.

Un double appareil tubulaire, pourvu de soupapes et d'écluses de chasse,
aspirant et refoulant, un système de drainage élémentaire, simple comme
le poumon de l'homme, et qui est déjà en pleine fonction dans plusieurs
communes d'Angleterre, suffirait pour amener dans nos villes l'eau pure
des champs et pour renvoyer dans nos champs l'eau riche des villes, et
ce facile va-et-vient, le plus simple du monde, retiendrait chez nous
les cinq cents millions jetés dehors. On pense à autre chose.

Le procédé actuel fait le mal en voulant faire le bien. L'intention est
bonne, le résultat est triste. On croit expurger la ville, on étiole la
population. Un égout est un malentendu. Quand partout le drainage, avec
sa fonction double, restituant ce qu'il prend, aura remplacé l'égout,
simple lavage appauvrissant, alors, ceci étant combiné avec les données
d'une économie sociale nouvelle, le produit de la terre sera décuplé, et
le problème de la misère sera singulièrement atténué. Ajoutez la
suppression des parasitismes, il sera résolu.

En attendant, la richesse publique s'en va à la rivière, et le coulage a
lieu. Coulage est le mot. L'Europe se ruine de la sorte par épuisement.

Quant à la France, nous venons de dire son chiffre. Or, Paris contenant
le vingt-cinquième de la population française totale, et le guano
parisien étant le plus riche de tous, on reste au-dessous de la vérité
en évaluant à vingt-cinq millions la part de perte de Paris dans le
demi-milliard que la France refuse annuellement. Ces vingt-cinq
millions, employés en assistance et en jouissance, doubleraient la
splendeur de Paris. La ville les dépense en cloaques. De sorte qu'on
peut dire que la grande prodigalité de Paris, sa fête merveilleuse, sa
Folie-Beaujon, son orgie, son ruissellement d'or à pleines mains, son
faste, son luxe, sa magnificence, c'est son égout.

C'est de cette façon que, dans la cécité d'une mauvaise économie
politique, on noie et on laisse aller à vau-l'eau et se perdre dans les
gouffres le bien-être de tous. Il devrait y avoir des filets de
Saint-Cloud pour la fortune publique.

Économiquement, le fait peut se résumer ainsi: Paris panier percé.

Paris, cette cité modèle, ce patron des capitales bien faites dont
chaque peuple tâche d'avoir une copie, cette métropole de l'idéal, cette
patrie auguste de l'initiative, de l'impulsion et de l'essai, ce centre
et ce lieu des esprits, cette ville nation, cette ruche de l'avenir, ce
composé merveilleux de Babylone et de Corinthe, ferait, au point de vue
que nous venons de signaler, hausser les épaules à un paysan du Fo-Kian.

Imitez Paris, vous vous ruinerez.

Au reste, particulièrement en ce gaspillage immémorial et insensé, Paris
lui-même imite.

Ces surprenantes inepties ne sont pas nouvelles; ce n'est point là de la
sottise jeune. Les anciens agissaient comme les modernes. «Les cloaques
de Rome, dit Liebig, ont absorbé tout le bien-être du paysan romain.»
Quand la campagne de Rome fut ruinée par l'égout romain, Rome épuisa
l'Italie, et quand elle eut mis l'Italie dans son cloaque, elle y versa
la Sicile, puis la Sardaigne, puis l'Afrique. L'égout de Rome a
engouffré le monde. Ce cloaque offrait son engloutissement à la cité et
à l'univers. _Urbi et orbi_. Ville éternelle, égout insondable.

Pour ces choses-là comme pour d'autres, Rome donne l'exemple.

Cet exemple, Paris le suit, avec toute la bêtise propre aux villes
d'esprit.

Pour les besoins de l'opération sur laquelle nous venons de nous
expliquer, Paris a sous lui un autre Paris; un Paris d'égouts; lequel a
ses rues, ses carrefours, ses places, ses impasses, ses artères, et sa
circulation, qui est de la fange, avec la forme humaine de moins.

Car il ne faut rien flatter, pas même un grand peuple; là où il y a
tout, il y a l'ignominie à côté de la sublimité; et, si Paris contient
Athènes, la ville de lumière, Tyr, la ville de puissance, Sparte, la
ville de vertu, Ninive, la ville de prodige, il contient aussi Lutèce,
la ville de boue.

D'ailleurs le cachet de sa puissance est là aussi, et la titanique
sentine de Paris réalise, parmi les monuments, cet idéal étrange réalisé
dans l'humanité par quelques hommes tels que Machiavel, Bacon et
Mirabeau, le grandiose abject.

Le sous-sol de Paris, si l'oeil pouvait en pénétrer la surface,
présenterait l'aspect d'un madrépore colossal. Une éponge n'a guère plus
de pertuis et de couloirs que la motte de terre de six lieues de tour
sur laquelle repose l'antique grande ville. Sans parler des catacombes,
qui sont une cave à part, sans parler de l'inextricable treillis des
conduits du gaz, sans compter le vaste système tubulaire de la
distribution d'eau vive qui aboutit aux bornes-fontaines, les égouts à
eux seuls font sous les deux rives un prodigieux réseau ténébreux;
labyrinthe qui a pour fil sa pente.

Là apparaît, dans la brume humide, le rat, qui semble le produit de
l'accouchement de Paris.




Chapitre II

L'histoire ancienne de l'égout


Qu'on s'imagine Paris ôté comme un couvercle, le réseau souterrain des
égouts, vu à vol d'oiseau, dessinera sur les deux rives une espèce de
grosse branche greffée au fleuve. Sur la rive droite l'égout de ceinture
sera le tronc de cette branche, les conduits secondaires seront les
rameaux et les impasses seront les ramuscules.

Cette figure n'est que sommaire et à demi exacte, l'angle droit, qui est
l'angle habituel de ce genre de ramifications souterraines, étant très
rare dans la végétation.

On se fera une image plus ressemblante de cet étrange plan géométral en
supposant qu'on voie à plat sur un fond de ténèbres quelque bizarre
alphabet d'orient brouillé comme un fouillis, et dont les lettres
difformes seraient soudées les unes aux autres, dans un pêle-mêle
apparent et comme au hasard, tantôt par leurs angles, tantôt par leurs
extrémités.

Les sentines et les égouts jouaient un grand rôle au Moyen-Âge, au
Bas-Empire et dans ce vieil Orient. La peste y naissait, les despotes y
mouraient. Les multitudes regardaient presque avec une crainte
religieuse ces lits de pourriture, monstrueux berceaux de la Mort. La
fosse aux vermines de Bénarès n'est pas moins vertigineuse que la fosse
aux lions de Babylone. Téglath-Phalasar, au dire des livres rabbiniques,
jurait par la sentine de Ninive, C'est de l'égout de Munster que Jean de
Leyde faisait sortir sa fausse lune, et c'est du puits-cloaque de
Kekhscheb que son ménechme oriental, Mokannâ, le prophète voilé du
Khorassan, faisait sortir son faux soleil.

L'histoire des hommes se reflète dans l'histoire des cloaques. Les
gémonies racontaient Rome. L'égout de Paris a été une vieille chose
formidable. Il a été sépulcre, il a été asile. Le crime, l'intelligence,
la protestation sociale, la liberté de conscience, la pensée, le vol,
tout ce que les lois humaines poursuivent ou ont poursuivi, s'est caché
dans ce trou; les maillotins au quatorzième siècle, les tire-laine au
quinzième, les huguenots au seizième, les illuminés de Morin au
dix-septième, les chauffeurs au dix-huitième. Il y a cent ans, le coup
de poignard nocturne en sortait, le filou en danger y glissait; le bois
avait la caverne, Paris avait l'égout. La truanderie, cette _picareria_
gauloise, acceptait l'égout comme succursale de la Cour des Mi

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