Gutenberg · eo1.org

← catalogue

Les misérables Tome IV: L'idylle rue Plumet et l'épopée rue Saint-Denis

by Victor Hugo · French · Gutenberg #17518 · 750,630 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Les misérables Tome IV: L'idylle rue Plumet et l'épopée rue Saint-Denis
    
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.

Title: Les misérables Tome IV: L'idylle rue Plumet et l'épopée rue Saint-Denis

Author: Victor Hugo


        
Release date: January 15, 2006 [eBook #17518]
                Most recently updated: April 13, 2006

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/17518

Credits: Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME IV: L'IDYLLE RUE PLUMET ET L'ÉPOPÉE RUE SAINT-DENIS ***




Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif




Victor Hugo

LES MISÉRABLES

Tome IV--L'IDYLLE RUE PLUMET ET L'ÉPOPÉE RUE SAINT-DENIS

(1862)



TABLE DES MATIÈRES


Livre premier--Quelques pages d'histoire

Chapitre I Bien coupé
Chapitre II Mal cousu
Chapitre III Louis-Philippe
Chapitre IV Lézardes sous la fondation
Chapitre V Faits d'où l'histoire sort et que l'histoire ignore
Chapitre VI Enjolras et ses lieutenants


Livre deuxième--Éponine

Chapitre I Le Champ de l'Alouette
Chapitre II Formation embryonnaire des crimes dans l'incubation des prisons
Chapitre III Apparition au père Mabeuf
Chapitre IV Apparition à Marius


Livre troisième--La maison de la rue Plumet

Chapitre I La maison à secret
Chapitre II Jean Valjean garde national
Chapitre III _Foliis ac frondibus_ Chapitre IV Changement de grille
Chapitre V La rose s'aperçoit qu'elle est une machine de guerre
Chapitre VI La bataille commence
Chapitre VII À tristesse, tristesse et demie
Chapitre VIII La cadène


Livre quatrième--Secours d'en bas peut être secours d'en haut

Chapitre I Blessure au dehors, guérison au dedans
Chapitre II La mère Plutarque n'est pas embarrassée pour expliquer un
     phénomène


Livre cinquième--Dont la fin ne ressemble pas au commencement

Chapitre I La solitude et la caserne combinées
Chapitre II Peurs de Cosette
Chapitre III Enrichies des commentaires de Toussaint
Chapitre IV Un coeur sous une pierre
Chapitre V Cosette après la lettre
Chapitre VI Les vieux sont faits pour sortir à propos


Livre sixième--Le petit Gavroche

Chapitre I Méchante espièglerie du vent
Chapitre II Où le petit Gavroche tire parti de Napoléon le Grand
Chapitre III Les péripéties de l'évasion


Livre septième--L'argot

Chapitre I Origine
Chapitre II Racines
Chapitre III Argot qui pleure et argot qui rit
Chapitre IV Les deux devoirs: veiller et espérer


Livre huitième--Les enchantements et les désolations

Chapitre I Pleine lumière
Chapitre II L'étourdissement du bonheur complet
Chapitre III Commencement d'ombre
Chapitre IV Cab roule en anglais et jappe en argot
Chapitre V Choses de la nuit
Chapitre VI Marius redevient réel au point de donner son adresse à Cosette
Chapitre VII Le vieux coeur et le jeune coeur en présence


Livre neuvième--Où vont-ils?

Chapitre I Jean Valjean
Chapitre II Marius
Chapitre III M. Mabeuf


Livre dixième--Le 5 juin 1832

Chapitre I La surface de la question
Chapitre II Le fond de la question
Chapitre III Un enterrement: occasion de renaître
Chapitre IV Les bouillonnements d'autrefois
Chapitre V Originalité de Paris


Livre onzième--L'atome fraternise avec l'ouragan

Chapitre I Quelques éclaircissements sur les origines de la poésie de
Gavroche. Influence d'un académicien sur cette poésie
Chapitre II Gavroche en marche
Chapitre III Juste indignation d'un perruquier
Chapitre IV L'enfant s'étonne du vieillard
Chapitre V Le vieillard
Chapitre VI Recrues


Livre douzième--Corinthe

Chapitre I Histoire de Corinthe depuis sa fondation
Chapitre II Gaîtés préalables
Chapitre III La nuit commence à se faire sur Grantaire
Chapitre IV Essai de consolation sur la veuve Hucheloup
Chapitre V Les préparatifs
Chapitre VI En attendant
Chapitre VII L'homme recruté rue des Billettes
Chapitre VIII Plusieurs points d'interrogation à propos d'un nommé
Le Cabuc qui ne se nommait peut-être pas Le Cabuc


Livre treizième--Marius entre dans l'ombre

Chapitre I De la rue Plumet au quartier Saint-Denis
Chapitre II Paris à vol de hibou
Chapitre III L'extrême bord


Livre quatorzième--Les grandeurs du désespoir

Chapitre I Le drapeau--Premier acte
Chapitre II Le drapeau--Deuxième acte
Chapitre III Gavroche aurait mieux fait d'accepter la carabine d'Enjolras
Chapitre IV Le baril de poudre
Chapitre V Fin des vers de Jean Prouvaire
Chapitre VI L'agonie de la mort après l'agonie de la vie
Chapitre VII Gavroche profond calculateur des distances


Livre quinzième--La rue de l'Homme-Armé

Chapitre I Buvard, bavard
Chapitre II Le gamin ennemi des lumières
Chapitre III Pendant que Cosette et Toussaint dorment
Chapitre IV Les excès de zèle de Gavroche




Livre premier--Quelques pages d'histoire




Chapitre I

Bien coupé


1831 et 1832, les deux années qui se rattachent immédiatement à la
Révolution de Juillet, sont un des moments les plus particuliers et les
plus frappants de l'histoire. Ces deux années au milieu de celles qui
les précèdent et qui les suivent sont comme deux montagnes. Elles ont la
grandeur révolutionnaire. On y distingue des précipices. Les masses
sociales, les assises mêmes de la civilisation, le groupe solide des
intérêts superposés et adhérents, les profils séculaires de l'antique
formation française, y apparaissent et y disparaissent à chaque instant
à travers les nuages orageux des systèmes, des passions et des théories.
Ces apparitions et ces disparitions ont été nommées la résistance et le
mouvement. Par intervalles on y voit luire la vérité, ce jour de l'âme
humaine.

Cette remarquable époque est assez circonscrite et commence à s'éloigner
assez de nous pour qu'on puisse en saisir dès à présent les lignes
principales.

Nous allons l'essayer.

La Restauration avait été une de ces phases intermédiaires difficiles à
définir, où il y a de la fatigue, du bourdonnement, des murmures, du
sommeil, du tumulte, et qui ne sont autre chose que l'arrivée d'une
grande nation à une étape. Ces époques sont singulières et trompent les
politiques qui veulent les exploiter. Au début, la nation ne demande que
le repos; on n'a qu'une soif, la paix; on n'a qu'une ambition, être
petit. Ce qui est la traduction de rester tranquille. Les grands
événements, les grands hasards, les grandes aventures, les grands
hommes, Dieu merci, on en a assez vu, on en a par-dessus la tête. On
donnerait César pour Prusias et Napoléon pour le roi d'Yvetot.»Quel bon
petit roi c'était là!» On a marché depuis le point du jour, on est au
soir d'une longue et rude journée; on a fait le premier relais avec
Mirabeau, le second avec Robespierre, le troisième avec Bonaparte, on
est éreinté. Chacun demande un lit.

Les dévouements las, les héroïsmes vieillis, les ambitions repues, les
fortunes faites cherchent, réclament, implorent, sollicitent, quoi? Un
gîte. Ils l'ont. Ils prennent possession de la paix, de la tranquillité,
du loisir; les voilà contents. Cependant en même temps de certains faits
surgissent, se font reconnaître et frappent à la porte de leur côté. Ces
faits sont sortis des révolutions et des guerres, ils sont, ils vivent,
ils ont droit de s'installer dans la société et ils s'y installent; et
la plupart du temps les faits sont des maréchaux des logis et des
fourriers qui ne font que préparer le logement aux principes.

Alors voici ce qui apparaît aux philosophes politiques.

En même temps que les hommes fatigués demandent le repos, les faits
accomplis demandent des garanties. Les garanties pour les faits, c'est
la même chose que le repos pour les hommes.

C'est ce que l'Angleterre demandait aux Stuarts après le protecteur;
c'est ce que la France demandait aux Bourbons après l'Empire.

Ces garanties sont une nécessité des temps. Il faut bien les accorder.
Les princes les «octroient», mais en réalité c'est la force des choses
qui les donne. Vérité profonde et utile à savoir, dont les Stuarts ne se
doutèrent pas en 1660, que les Bourbons n'entrevirent même pas en 1814.

La famille prédestinée qui revint en France quand Napoléon s'écroula eut
la simplicité fatale de croire que c'était elle qui donnait, et que ce
qu'elle avait donné elle pouvait le reprendre; que la maison de Bourbon
possédait le droit divin, que la France ne possédait rien; et que le
droit politique concédé dans la charte de Louis XVIII n'était autre
chose qu'une branche du droit divin, détachée par la maison de Bourbon
et gracieusement donnée au peuple jusqu'au jour où il plairait au roi de
s'en ressaisir. Cependant, au déplaisir que le don lui faisait, la
maison de Bourbon aurait dû sentir qu'il ne venait pas d'elle.

Elle fut hargneuse au dix-neuvième siècle. Elle fit mauvaise mine à
chaque épanouissement de la nation. Pour nous servir du mot trivial,
c'est-à-dire populaire et vrai, elle rechigna. Le peuple le vit.

Elle crut qu'elle avait de la force parce que l'Empire avait été emporté
devant elle comme un châssis de théâtre. Elle ne s'aperçut pas qu'elle
avait été apportée elle-même de la même façon. Elle ne vit pas qu'elle
aussi était dans cette main qui avait ôté de là Napoléon.

Elle crut qu'elle avait des racines parce qu'elle était le passé. Elle
se trompait; elle faisait partie du passé, mais tout le passé c'était la
France. Les racines de la société française n'étaient point dans les
Bourbons, mais dans la nation. Ces obscures et vivaces racines ne
constituaient point le droit d'une famille, mais l'histoire d'un peuple.
Elles étaient partout, excepté sous le trône.

La maison de Bourbon était pour la France le noeud illustre et sanglant
de son histoire, mais n'était plus l'élément principal de sa destinée et
la base nécessaire de sa politique. On pouvait se passer des Bourbons;
on s'en était passé vingt-deux ans; il y avait eu solution de
continuité; ils ne s'en doutaient pas. Et comment s'en seraient-ils
doutés, eux qui se figuraient que Louis XVII régnait le 9 thermidor et
que Louis XVIII régnait le jour de Marengo? Jamais, depuis l'origine de
l'histoire, les princes n'avaient été si aveugles en présence des faits
et de la portion d'autorité divine que les faits contiennent et
promulguent. Jamais cette prétention d'en bas qu'on appelle le droit des
rois n'avait nié à ce point le droit d'en haut.

Erreur capitale qui amena cette famille à remettre la main sur les
garanties «octroyées» en 1814, sur les concessions, comme elle les
qualifiait. Chose triste! ce qu'elle nommait ses concessions, c'étaient
nos conquêtes; ce qu'elle appelait nos empiétements, c'étaient nos
droits.

Lorsque l'heure lui sembla venue, la Restauration, se supposant
victorieuse de Bonaparte et enracinée dans le pays, c'est-à-dire se
croyant forte et se croyant profonde, prit brusquement son parti et
risqua son coup. Un matin elle se dressa en face de la France, et,
élevant la voix, elle contesta le titre collectif et le titre
individuel, à la nation la souveraineté, au citoyen la liberté. En
d'autres termes, elle nia à la nation ce qui la faisait nation et au
citoyen ce qui le faisait citoyen.

C'est là le fond de ces actes fameux qu'on appelle les Ordonnances de
juillet.

La Restauration tomba.

Elle tomba justement. Cependant, disons-le, elle n'avait pas été
absolument hostile à toutes les formes du progrès. De grandes choses
s'étaient faites, elle étant à côté.

Sous la Restauration la nation s'était habituée à la discussion dans le
calme, ce qui avait manqué à la République, et à la grandeur dans la
paix, ce qui avait manqué à l'Empire. La France libre et forte avait été
un spectacle encourageant pour les autres peuples de l'Europe. La
révolution avait eu la parole sous Robespierre; le canon avait eu la
parole sous Bonaparte; c'est sous Louis XVIII et Charles X que vint le
tour de parole de l'intelligence. Le vent cessa, le flambeau se ralluma.
On vit frissonner sur les cimes sereines la pure lumière des esprits.
Spectacle magnifique, utile et charmant. On vit travailler pendant
quinze ans, en pleine paix, en pleine place publique, ces grands
principes, si vieux pour le penseur, si nouveaux pour l'homme d'État:
l'égalité devant la loi, la liberté de la conscience, la liberté de la
parole, la liberté de la presse, l'accessibilité de toutes les aptitudes
à toutes les fonctions. Cela alla ainsi jusqu'en 1830. Les Bourbons
furent un instrument de civilisation qui cassa dans les mains de la
providence.

La chute des Bourbons fut pleine de grandeur, non de leur côté, mais du
côté de la nation. Eux quittèrent le trône avec gravité, mais sans
autorité; leur descente dans la nuit ne fut pas une de ces disparitions
solennelles qui laissent une sombre émotion à l'histoire; ce ne fut ni
le calme spectral de Charles I, ni le cri d'aigle de Napoléon. Ils s'en
allèrent, voilà tout. Ils déposèrent la couronne et ne gardèrent pas
d'auréole. Ils furent dignes, mais ils ne furent pas augustes. Ils
manquèrent dans une certaine mesure à la majesté de leur malheur.
Charles X, pendant le voyage de Cherbourg, faisant couper une table
ronde en table carrée, parut plus soucieux de l'étiquette en péril que
de la monarchie croulante. Cette diminution attrista les hommes dévoués
qui aimaient leurs personnes et les hommes sérieux qui honoraient leur
race. Le peuple, lui, fut admirable. La nation, attaquée un matin à main
armée par une sorte d'insurrection royale, se sentit tant de force
qu'elle n'eut pas de colère. Elle se défendit, se contint, remit les
choses à leur place, le gouvernement dans la loi, les Bourbons dans
l'exil, hélas! et s'arrêta. Elle prit le vieux roi Charles X sous ce
dais qui avait abrité Louis XIV, et le posa à terre doucement. Elle ne
toucha aux personnes royales qu'avec tristesse et précaution. Ce ne fut
pas un homme, ce ne furent pas quelques hommes, ce fut la France, la
France entière, la France victorieuse et enivrée de sa victoire, qui
sembla se rappeler et qui pratiqua aux yeux du monde entier ces graves
paroles de Guillaume du Vair après la journée des barricades: «Il est
aysé à ceux qui ont accoutumé d'effleurer les faveurs des grands et
saulter, comme un oiseau de branche en branche, d'une fortune affligée à
une florissante, de se montrer hardis contre leur prince en son
adversité; mais pour moi la fortune de mes roys me sera toujours
vénérable, et principalement des affligés.»

Les Bourbons emportèrent le respect, mais non le regret. Comme nous
venons de le dire, leur malheur fut plus grand qu'eux. Ils s'effacèrent
à l'horizon.

La Révolution de Juillet eut tout de suite des amis et des ennemis dans
le monde entier. Les uns se précipitèrent vers elle avec enthousiasme et
joie, les autres s'en détournèrent, chacun selon sa nature. Les princes
de l'Europe, au premier moment, hiboux de cette aube, fermèrent les
yeux, blessés et stupéfaits, et ne les rouvrirent que pour menacer.
Effroi qui se comprend, colère qui s'excuse. Cette étrange révolution
avait à peine été un choc; elle n'avait pas même fait à la royauté
vaincue l'honneur de la traiter en ennemie et de verser son sang. Aux
yeux des gouvernements despotiques toujours intéressés à ce que la
liberté se calomnie elle-même, la Révolution de Juillet avait le tort
d'être formidable et de rester douce. Rien du reste ne fut tenté ni
machiné contre elle. Les plus mécontents, les plus irrités, les plus
frémissants, la saluaient; quels que soient nos égoïsmes et nos
rancunes, un respect mystérieux sort des événements dans lesquels on
sent la collaboration de quelqu'un qui travaille plus haut que l'homme.

La Révolution de Juillet est le triomphe du droit terrassant le fait.
Chose pleine de splendeur.

Le droit terrassant le fait. De là l'éclat de la révolution de 1830, de
là sa mansuétude aussi. Le droit qui triomphe n'a nul besoin d'être
violent.

Le droit, c'est le juste et le vrai.

Le propre du droit, c'est de rester éternellement beau et pur. Le fait,
même le plus nécessaire en apparence, même le mieux accepté des
contemporains, s'il n'existe que comme fait et s'il ne contient que trop
peu de droit ou point du tout de droit, est destiné infailliblement à
devenir, avec la durée du temps, difforme, immonde, peut-être même
monstrueux. Si l'on veut constater d'un coup à quel degré de laideur le
fait peut arriver, vu à la distance des siècles, qu'on regarde
Machiavel. Machiavel, ce n'est point un mauvais génie, ni un démon, ni
un écrivain lâche et misérable; ce n'est rien que le fait. Et ce n'est
pas seulement le fait italien, c'est le fait européen, le fait du
seizième siècle. Il semble hideux, et il l'est, en présence de l'idée
morale du dix-neuvième.

Cette lutte du droit et du fait dure depuis l'origine des sociétés.
Terminer le duel, amalgamer l'idée pure avec la réalité humaine, faire
pénétrer pacifiquement le droit dans le fait et le fait dans le droit,
voilà le travail des sages.




Chapitre II

Mal cousu


Mais autre est le travail des sages, autre est le travail des habiles.

La révolution de 1830 s'était vite arrêtée.

Sitôt qu'une révolution a fait côte, les habiles dépècent l'échouement.

Les habiles, dans notre siècle, se sont décerné à eux-mêmes la
qualification d'hommes d'État; si bien que ce mot, homme d'État, a fini
par être un peu un mot d'argot. Qu'on ne l'oublie pas en effet, là où il
n'y a qu'habileté, il y a nécessairement petitesse. Dire: les habiles,
cela revient à dire: les médiocres.

De même que dire: les hommes d'État, cela équivaut quelquefois à dire:
les traîtres.

À en croire les habiles donc, les révolutions comme la Révolution de
Juillet sont des artères coupées; il faut une prompte ligature. Le
droit, trop grandement proclamé, ébranle. Aussi, une fois le droit
affirmé, il faut raffermir l'État. La liberté assurée, il faut songer au
pouvoir.

Ici les sages ne se séparent pas encore des habiles, mais ils commencent
à se défier. Le pouvoir, soit. Mais, premièrement, qu'est-ce que le
pouvoir? deuxièmement, d'où vient-il?

Les habiles semblent ne pas entendre l'objection murmurée, et ils
continuent leur manoeuvre.

Selon ces politiques, ingénieux à mettre aux fictions profitables un
masque de nécessité, le premier besoin d'un peuple après une révolution,
quand ce peuple fait partie d'un continent monarchique, c'est de se
procurer une dynastie. De cette façon, disent-ils, il peut avoir la paix
après sa révolution, c'est-à-dire le temps de panser ses plaies et de
réparer sa maison. La dynastie cache l'échafaudage et couvre
l'ambulance.

Or, il n'est pas toujours facile de se procurer une dynastie.

À la rigueur, le premier homme de génie ou même le premier homme de
fortune venu suffit pour faire un roi. Vous avez dans le premier cas
Bonaparte et dans le second Iturbide.

Mais la première famille venue ne suffit pas pour faire une dynastie. Il
y a nécessairement une certaine quantité d'ancienneté dans une race, et
la ride des siècles ne s'improvise pas.

Si l'on se place au point de vue des «hommes d'État», sous toutes
réserves, bien entendu, après une révolution, quelles sont les qualités
du roi qui en sort? Il peut être et il est utile qu'il soit
révolutionnaire, c'est-à-dire participant de sa personne à cette
révolution, qu'il y ait mis la main, qu'il s'y soit compromis ou
illustré, qu'il en ait touché la hache ou manié l'épée.

Quelles sont les qualités d'une dynastie? Elle doit être nationale,
c'est-à-dire révolutionnaire à distance, non par des actes commis, mais
par les idées acceptées. Elle doit se composer de passé et être
historique, se composer d'avenir et être sympathique.

Tout ceci explique pourquoi les premières révolutions se contentent de
trouver un homme, Cromwell ou Napoléon; et pourquoi les deuxièmes
veulent absolument trouver une famille, la maison de Brunswick ou la
maison d'Orléans.

Les maisons royales ressemblent à ces figuiers de l'Inde dont chaque
rameau, en se courbant jusqu'à terre, y prend racine et devient un
figuier. Chaque branche peut devenir une dynastie. À la seule condition
de se courber jusqu'au peuple.

Telle est la théorie des habiles.

Voici donc le grand art: faire un peu rendre à un succès le son d'une
catastrophe afin que ceux qui en profitent en tremblent aussi,
assaisonner de peur un pas de fait, augmenter la courbe de la transition
jusqu'au ralentissement du progrès, affadir cette aurore, dénoncer et
retrancher les âpretés de l'enthousiasme, couper les angles et les
ongles, ouater le triomphe, emmitoufler le droit, envelopper le géant
peuple de flanelle et le coucher bien vite, imposer la diète à cet excès
de santé, mettre Hercule en traitement de convalescence, délayer
l'événement dans l'expédient, offrir aux esprits altérés d'idéal ce
nectar étendu de tisane, prendre ses précautions contre le trop de
réussite, garnir la révolution d'un abat-jour.

1830 pratiqua cette théorie, déjà appliquée à l'Angleterre par 1688.

1830 est une révolution arrêtée à mi-côte. Moitié de progrès;
quasi-droit. Or la logique ignore l'à peu près; absolument comme le
soleil ignore la chandelle.

Qui arrête les révolutions à mi-côte? La bourgeoisie.

Pourquoi?

Parce que la bourgeoisie est l'intérêt arrivé à satisfaction. Hier
c'était l'appétit, aujourd'hui c'est la plénitude, demain ce sera la
satiété.

Le phénomène de 1814 après Napoléon se reproduisit en 1830 après Charles
X.

On a voulu, à tort, faire de la bourgeoisie une classe. La bourgeoisie
est tout simplement la portion contentée du peuple. Le bourgeois, c'est
l'homme qui a maintenant le temps de s'asseoir. Une chaise n'est pas une
caste.

Mais, pour vouloir s'asseoir trop tôt, on peut arrêter la marche même du
genre humain. Cela a été souvent la faute de la bourgeoisie.

On n'est pas une classe parce qu'on fait une faute. L'égoïsme n'est pas
une des divisions de l'ordre social.

Du reste, il faut être juste même envers l'égoïsme, l'état auquel
aspirait, après la secousse de 1830, cette partie de la nation qu'on
nomme la bourgeoisie, ce n'était pas l'inertie, qui se complique
d'indifférence et de paresse et qui contient un peu de honte, ce n'était
pas le sommeil, qui suppose un oubli momentané accessible aux songes;
c'était la halte.

La halte est un mot formé d'un double sens singulier et presque
contradictoire: troupe en marche, c'est-à-dire mouvement; station,
c'est-à-dire repos.

La halte, c'est la réparation des forces; c'est le repos armé et
éveillé; c'est le fait accompli qui pose des sentinelles et se tient sur
ses gardes. La halte suppose le combat hier et le combat demain.

C'est l'entre-deux de 1830 et de 1848.

Ce que nous appelons ici combat peut aussi s'appeler progrès.

Il fallait donc à la bourgeoisie, comme aux hommes d'État, un homme qui
exprimait ce mot: halte. Un Quoique Parce que. Une individualité
composite, signifiant révolution et signifiant stabilité, en d'autres
termes affermissant le présent par la compatibilité évidente du passé
avec l'avenir.

Cet homme était «tout trouvé». Il s'appelait Louis-Philippe d'Orléans.

Les 221 firent Louis-Philippe roi. Lafayette se chargea du sacre. Il le
nomma _la meilleure des républiques_. L'hôtel de ville de Paris remplaça
la cathédrale de Reims.

Cette substitution d'un demi-trône au trône complet fut «l'oeuvre de
1830».

Quand les habiles eurent fini, le vice immense de leur solution apparut.
Tout cela était fait en dehors du droit absolu. Le droit absolu cria: Je
proteste! puis, chose redoutable, il rentra dans l'ombre.




Chapitre III

Louis-Philippe


Les révolutions ont le bras terrible et la main heureuse; elles frappent
ferme et choisissent bien. Même incomplètes, même abâtardies et
mâtinées, et réduites à l'état de révolution cadette, comme la
révolution de 1830, il leur reste presque toujours assez de lucidité
providentielle pour qu'elles ne puissent mal tomber. Leur éclipse n'est
jamais une abdication.

Pourtant, ne nous vantons pas trop haut, les révolutions, elles aussi,
se trompent, et de graves méprises se sont vues.

Revenons à 1830. 1830, dans sa déviation, eut du bonheur. Dans
l'établissement qui s'appela l'ordre après la révolution coupée court,
le roi valait mieux que la royauté. Louis-Philippe était un homme rare.

Fils d'un père auquel l'histoire accordera certainement les
circonstances atténuantes, mais aussi digne d'estime que ce père avait
été digne de blâme; ayant toutes les vertus privées et plusieurs des
vertus publiques; soigneux de sa santé, de sa fortune, de sa personne,
de ses affaires; connaissant le prix d'une minute et pas toujours le
prix d'une année; sobre, serein, paisible, patient; bonhomme et bon
prince; couchant avec sa femme, et ayant dans son palais des laquais
chargés de faire voir le lit conjugal aux bourgeois, ostentation
d'alcôve régulière devenue utile après les anciens étalages illégitimes
de la branche aînée; sachant toutes les langues de l'Europe, et, ce qui
est plus rare, tous les langages de tous les intérêts, et les parlant;
admirable représentant de «la classe moyenne», mais la dépassant, et de
toutes les façons plus grand qu'elle; ayant l'excellent esprit, tout en
appréciant le sang dont il sortait, de se compter surtout pour sa valeur
intrinsèque, et, sur la question même de sa race, très particulier, se
déclarant Orléans et non Bourbon; très premier prince du sang tant qu'il
n'avait été qu'altesse sérénissime, mais franc bourgeois le jour où il
fut majesté; diffus en public, concis dans l'intimité; avare signalé,
mais non prouvé; au fond, un de ces économes aisément prodigues pour
leur fantaisie ou leur devoir; lettré, et peu sensible aux lettres;
gentilhomme, mais non chevalier; simple, calme et fort; adoré de sa
famille et de sa maison; causeur séduisant; homme d'État désabusé,
intérieurement froid, dominé par l'intérêt immédiat, gouvernant toujours
au plus près, incapable de rancune et de reconnaissance, usant sans
pitié les supériorités sur les médiocrités, habile à faire donner tort
par les majorités parlementaires à ces unanimités mystérieuses qui
grondent sourdement sous les trônes; expansif, parfois imprudent dans
son expansion, mais d'une merveilleuse adresse dans cette imprudence;
fertile en expédients, en visages, en masques; faisant peur à la France
de l'Europe et à l'Europe de la France; aimant incontestablement son
pays, mais préférant sa famille; prisant plus la domination que
l'autorité et l'autorité que la dignité, disposition qui a cela de
funeste que, tournant tout au succès, elle admet la ruse et ne répudie
pas absolument la bassesse, mais qui a cela de profitable qu'elle
préserve la politique des chocs violents, l'État des fractures et la
société des catastrophes; minutieux, correct, vigilant, attentif,
sagace, infatigable, se contredisant quelquefois, et se démentant; hardi
contre l'Autriche à Ancône, opiniâtre contre l'Angleterre en Espagne,
bombardant Anvers et payant Pritchard; chantant avec conviction la
Marseillaise; inaccessible à l'abattement, aux lassitudes, au goût du
beau et de l'idéal, aux générosités téméraires, à l'utopie, à la
chimère, à la colère, à la vanité, à la crainte; ayant toutes les formes
de l'intrépidité personnelle; général à Valmy, soldat à Jemmapes; tâté
huit fois par le régicide, et toujours souriant; brave comme un
grenadier, courageux comme un penseur; inquiet seulement devant les
chances d'un ébranlement européen, et impropre aux grandes aventures
politiques; toujours prêt à risquer sa vie, jamais son oeuvre; déguisant
sa volonté en influence afin d'être plutôt obéi comme intelligence que
comme roi; doué d'observation et non de divination; peu attentif aux
esprits, mais se connaissant en hommes, c'est-à-dire ayant besoin de
voir pour juger; bon sens prompt et pénétrant, sagesse pratique, parole
facile, mémoire prodigieuse; puisant sans cesse dans cette mémoire, son
unique point de ressemblance avec César, Alexandre et Napoléon; sachant
les faits, les détails, les dates, les noms propres, ignorant les
tendances, les passions, les génies divers de la foule, les aspirations
intérieures, les soulèvements cachés et obscurs des âmes, en un mot,
tout ce qu'on pourrait appeler les courants invisibles des consciences;
accepté par la surface, mais peu d'accord avec la France de dessous;
s'en tirant par la finesse; gouvernant trop et ne régnant pas assez; son
premier ministre à lui-même; excellent à faire de la petitesse des
réalités un obstacle à l'immensité des idées; mêlant à une vraie faculté
créatrice de civilisation, d'ordre et d'organisation on ne sait quel
esprit de procédure et de chicane; fondateur et procureur d'une
dynastie; ayant quelque chose de Charlemagne et quelque chose d'un
avoué; en somme, figure haute et originale, prince qui sut faire du
pouvoir malgré l'inquiétude de la France, et de la puissance malgré la
jalousie de l'Europe, Louis-Philippe sera classé parmi les hommes
éminents de son siècle, et serait rangé parmi les gouvernants les plus
illustres de l'histoire, s'il eût un peu aimé la gloire et s'il eût eu
le sentiment de ce qui est grand au même degré que le sentiment de ce
qui est utile.

Louis-Philippe avait été beau, et, vieilli, était resté gracieux; pas
toujours agréé de la nation, il l'était toujours de la foule; il
plaisait. Il avait ce don, le charme. La majesté lui faisait défaut; il
ne portait ni la couronne, quoique roi, ni les cheveux blancs, quoique
vieillard. Ses manières étaient du vieux régime et ses habitudes du
nouveau, mélange du noble et du bourgeois qui convenait à 1830;
Louis-Philippe était la transition régnante; il avait conservé
l'ancienne prononciation et l'ancienne orthographe qu'il mettait au
service des opinions modernes; il aimait la Pologne et la Hongrie, mais
il écrivait _les polonois_ et il prononçait _les hongrais_. Il portait
l'habit de la garde nationale comme Charles X, et le cordon de la Légion
d'honneur comme Napoléon.

Il allait peu à la chapelle, point à la chasse, jamais à l'Opéra.
Incorruptible aux sacristains, aux valets de chiens et aux danseuses;
cela entrait dans sa popularité bourgeoise. Il n'avait point de cour. Il
sortait avec son parapluie sous son bras, et ce parapluie a longtemps
fait partie de son auréole. Il était un peu maçon, un peu jardinier et
un peu médecin; il saignait un postillon tombé de cheval; Louis-Philippe
n'allait pas plus sans sa lancette que Henri III sans son poignard. Les
royalistes raillaient ce roi ridicule, le premier qui ait versé le sang
pour guérir.

Dans les griefs de l'histoire contre Louis-Philippe, il y a une
défalcation à faire; il y a ce qui accuse la royauté, ce qui accuse le
règne, et ce qui accuse le roi; trois colonnes qui donnent chacune un
total différent. Le droit démocratique confisqué, le progrès devenu le
deuxième intérêt, les protestations de la rue réprimées violemment,
l'exécution militaire des insurrections, l'émeute passée par les armes,
la rue Transnonain, les conseils de guerre, l'absorption du pays réel
par le pays légal, le gouvernement de compte à demi avec trois cent
mille privilégiés, sont le fait de la royauté; la Belgique refusée,
l'Algérie trop durement conquise, et, comme l'Inde par les Anglais, avec
plus de barbarie que de civilisation, le manque de foi à Abd-el-Kader,
Blaye, Deutz acheté, Pritchard payé, sont le fait du règne; la politique
plus familiale que nationale est le fait du roi.

Comme on voit, le décompte opéré, la charge du roi s'amoindrit.

Sa grande faute, la voici: il a été modeste au nom de la France.

D'où vient cette faute?

Disons-le.

Louis-Philippe a été un roi trop père; cette incubation d'une famille
qu'on veut faire éclore dynastie a peur de tout et n'entend pas être
dérangée; de là des timidités excessives, importunes au peuple qui a le
14 juillet dans sa tradition civile et Austerlitz dans sa tradition
militaire.

Du reste, si l'on fait abstraction des devoirs publics, qui veulent être
remplis les premiers, cette profonde tendresse de Louis-Philippe pour sa
famille, la famille la méritait. Ce groupe domestique était admirable.
Les vertus y coudoyaient les talents. Une des filles de Louis-Philippe,
Marie d'Orléans, mettait le nom de sa race parmi les artistes comme
Charles d'Orléans l'avait mis parmi les poètes. Elle avait fait de son
âme un marbre qu'elle avait nommé Jeanne d'Arc. Deux des fils de
Louis-Philippe avaient arraché à Metternich cet éloge démagogique. _Ce
sont des jeunes gens comme on n'en voit guère et des princes comme on
n'en voit pas_.

Voilà, sans rien dissimuler, mais aussi sans rien aggraver, le vrai sur
Louis-Philippe.

Être le prince égalité, porter en soi la contradiction de la
Restauration et de la Révolution, avoir ce côté inquiétant du
révolutionnaire qui devient rassurant dans le gouvernant, ce fut là la
fortune de Louis-Philippe en 1830; jamais il n'y eut adaptation plus
complète d'un homme à un événement; l'un entra dans l'autre, et
l'incarnation se fit. Louis-Philippe, c'est 1830 fait homme. De plus il
avait pour lui cette grande désignation au trône, l'exil. Il avait été
proscrit, errant, pauvre. Il avait vécu de son travail. En Suisse, cet
apanagiste des plus riches domaines princiers de France avait vendu un
vieux cheval pour manger. À Reichenau, il avait donné des leçons de
mathématiques pendant que sa soeur Adélaïde faisait de la broderie et
cousait. Ces souvenirs mêlés à un roi enthousiasmaient la bourgeoisie.
Il avait démoli de ses propres mains la dernière cage de fer du Mont
Saint-Michel, bâtie par Louis XI et utilisée par Louis XV. C'était le
compagnon de Dumouriez, c'était l'ami de Lafayette; il avait été du club
des jacobins; Mirabeau lui avait frappé sur l'épaule; Danton lui avait
dit: Jeune homme! À vingt-quatre ans, en 93, étant M. de Chartres, du
fond d'une logette obscure de la Convention, il avait assisté au procès
de Louis XVI, si bien nommé _ce pauvre tyran_. La clairvoyance aveugle
de la Révolution, brisant la royauté dans le roi et le roi avec la
royauté, sans presque remarquer l'homme dans le farouche écrasement de
l'idée, le vaste orage de l'assemblée tribunal, la colère publique
interrogeant, Capet ne sachant que répondre, l'effrayante vacillation
stupéfaite de cette tête royale sous ce souffle sombre, l'innocence
relative de tous dans cette catastrophe, de ceux qui condamnaient comme
de celui qui était condamné, il avait regardé ces choses, il avait
contemplé ces vertiges; il avait vu les siècles comparaître à la barre
de la Convention; il avait vu, derrière Louis XVI, cet infortuné passant
responsable, se dresser dans les ténèbres la formidable accusée, la
monarchie; et il lui était resté dans l'âme l'épouvante respectueuse de
ces immenses justices du peuple presque aussi impersonnelles que la
justice de Dieu.

La trace que la Révolution avait laissée en lui était prodigieuse. Son
souvenir était comme une empreinte vivante de ces grandes années minute
par minute. Un jour, devant un témoin dont il nous est impossible de
douter, il rectifia de mémoire toute la lettre A de la liste
alphabétique de l'assemblée constituante.

Louis-Philippe a été un roi de plein jour. Lui régnant, la presse a été
libre, la tribune a été libre, la conscience et la parole ont été
libres. Les lois de septembre sont à claire-voie. Bien que sachant le
pouvoir rongeur de la lumière sur les privilèges, il a laissé son trône
exposé à la lumière. L'histoire lui tiendra compte de cette loyauté.

Louis-Philippe, comme tous les hommes historiques sortis de scène, est
aujourd'hui mis en jugement par la conscience humaine. Son procès n'est
encore qu'en première instance.

L'heure où l'histoire parle avec son accent vénérable et libre n'a pas
encore sonné pour lui; le moment n'est pas venu de prononcer sur ce roi
le jugement définitif; l'austère et illustre historien Louis Blanc a
lui-même récemment adouci son premier verdict; Louis-Philippe a été
l'élu de ces deux à peu près qu'on appelle les 221 et 1830; c'est-à-dire
d'un demi-parlement et d'une demi-révolution; et dans tous les cas, au
point de vue supérieur où doit se placer la philosophie, nous ne
pourrions le juger ici, comme on a pu l'entrevoir plus haut, qu'avec de
certaines réserves au nom du principe démocratique absolu; aux yeux de
l'absolu, en dehors de ces deux droits, le droit de l'homme d'abord, le
droit du peuple ensuite, tout est usurpation; mais ce que nous pouvons
dire dès à présent, ces réserves faites, c'est que, somme toute et de
quelque façon qu'on le considère, Louis-Philippe, pris en lui-même et au
point de vue de la bonté humaine, demeurera, pour nous servir du vieux
langage de l'ancienne histoire, un des meilleurs princes qui aient passé
sur un trône.

Qu'a-t-il contre lui? Ce trône. Ôtez de Louis-Philippe le roi, il reste
l'homme. Et l'homme est bon. Il est bon parfois jusqu'à être admirable.
Souvent, au milieu des plus graves soucis, après une journée de lutte
contre toute la diplomatie du continent, il rentrait le soir dans son
appartement, et là, épuisé de fatigue, accablé de sommeil, que
faisait-il? il prenait un dossier, et il passait sa nuit à réviser un
procès criminel, trouvant que c'était quelque chose de tenir tête à
l'Europe, mais que c'était une plus grande affaire encore d'arracher un
homme au bourreau. Il s'opiniâtrait contre son garde des sceaux; il
disputait pied à pied le terrain de la guillotine aux procureurs
généraux, _ces bavards de la loi_, comme il les appelait. Quelquefois
les dossiers empilés couvraient sa table; il les examinait tous; c'était
une angoisse pour lui d'abandonner ces misérables têtes condamnées. Un
jour il disait au même témoin que nous avons indiqué tout à l'heure:
_Cette nuit, j'en ai gagné sept_. Pendant les premières années de son
règne, la peine de mort fut comme abolie, et l'échafaud relevé fut une
violence faite au roi. La Grève ayant disparu avec la branche aînée, une
Grève bourgeoise fut instituée sous le nom de Barrière Saint-Jacques;
les «hommes pratiques» sentirent le besoin d'une guillotine quasi
légitime; et ce fut là une des victoires de Casimir Perier, qui
représentait les côtés étroits de la bourgeoisie, sur Louis-Philippe,
qui en représentait les côtés libéraux. Louis-Philippe avait annoté de
sa main Beccaria. Après la machine Fieschi, il s'écriait: _Quel dommage
que je n'aie pas été blessé! j'aurais pu faire grâce_. Une autre fois,
faisant allusion aux résistances de ses ministres, il écrivait à propos
d'un condamné politique qui est une des plus généreuses figures de notre
temps: _Sa grâce est accordée, il ne me reste plus qu'à l'obtenir_.
Louis-Philippe était doux comme Louis IX et bon comme Henri IV.

Or, pour nous, dans l'histoire où là bonté est la perle rare, qui a été
bon passe presque avant qui a été grand.

Louis-Philippe ayant été apprécié sévèrement par les uns, durement
peut-être par les autres, il est tout simple qu'un homme, fantôme
lui-même aujourd'hui, qui a connu ce roi, vienne déposer pour lui devant
l'histoire; cette déposition, quelle qu'elle soit, est évidemment et
avant tout désintéressée; une épitaphe écrite par un mort est sincère;
une ombre peut consoler une autre ombre; le partage des mêmes ténèbres
donne le droit de louange; et il est peu à craindre qu'on dise jamais de
deux tombeaux dans l'exil: Celui-ci a flatté l'autre.




Chapitre IV

Lézardes sous la fondation


Au moment où le drame que nous racontons va pénétrer dans l'épaisseur
d'un des nuages tragiques qui couvrent les commencements du règne de
Louis-Philippe, il ne fallait pas d'équivoque, et il était nécessaire
que ce livre s'expliquât sur ce roi.

Louis-Philippe était entré dans l'autorité royale sans violence, sans
action directe de sa part, par le fait d'un virement révolutionnaire,
évidemment fort distinct du but réel de la révolution, mais dans lequel
lui, duc d'Orléans, n'avait aucune initiative personnelle. Il était né
prince et se croyait élu roi. Il ne s'était point donné à lui-même ce
mandat; il ne l'avait point pris; on le lui avait offert et il l'avait
accepté; convaincu, à tort certes, mais convaincu que l'offre était
selon le droit et que l'acceptation était selon le devoir. De là une
possession de bonne foi. Or, nous le disons en toute conscience,
Louis-Philippe étant de bonne foi dans sa possession, et la démocratie
étant de bonne foi dans son attaque, la quantité d'épouvante qui se
dégage des luttes sociales ne charge ni le roi, ni la démocratie. Un
choc de principes ressemble à un choc d'éléments. L'océan défend l'eau,
l'ouragan défend l'air; le roi défend la royauté, la démocratie défend
le peuple; le relatif, qui est la monarchie, résiste à l'absolu, qui est
la république; la société saigne sous ce conflit, mais ce qui est sa
souffrance aujourd'hui sera plus tard son salut; et, dans tous les cas,
il n'y a point ici à blâmer ceux qui luttent; un des deux partis
évidemment se trompe; le droit n'est pas, comme le colosse de Rhodes,
sur deux rivages à la fois, un pied dans la république, un pied dans la
royauté; il est indivisible, et tout d'un côté; mais ceux qui se
trompent se trompent sincèrement; un aveugle n'est pas plus un coupable
qu'un Vendéen n'est un brigand. N'imputons donc qu'à la fatalité des
choses ces collisions redoutables. Quelles que soient ces tempêtes,
l'irresponsabilité humaine y est mêlée.

Achevons cet exposé.

Le gouvernement de 1830 eut tout de suite la vie dure. Il dut, né
d'hier, combattre aujourd'hui. À peine installé, il sentait déjà partout
de vagues mouvements de traction sur l'appareil de juillet encore si
fraîchement posé et si peu solide.

La résistance naquit le lendemain; peut-être même était-elle née la
veille.

De mois en mois, l'hostilité grandit, et de sourde devint patente.

La Révolution de Juillet, peu acceptée hors de France par les rois, nous
l'avons dit, avait été en France diversement interprétée.

Dieu livre aux hommes ses volontés visibles dans les événements, texte
obscur écrit dans une langue mystérieuse. Les hommes en font
sur-le-champ des traductions; traductions hâtives, incorrectes, pleines
de fautes, de lacunes et de contre-sens. Bien peu d'esprits comprennent
la langue divine. Les plus sagaces, les plus calmes, les plus profonds,
déchiffrent lentement, et, quand ils arrivent avec leur texte, la
besogne est faite depuis longtemps; il y a déjà vingt traductions sur la
place publique. De chaque traduction naît un parti, et de chaque
contre-sens une faction; et chaque parti croit avoir le seul vrai texte,
et chaque faction croit posséder la lumière.

Souvent le pouvoir lui-même est une faction.

Il y a dans les révolutions des nageurs à contre-courant; ce sont les
vieux partis.

Pour les vieux partis qui se rattachent à l'hérédité par la grâce de
Dieu, les révolutions étant sorties du droit de révolte, on a droit de
révolte contre elles. Erreur. Car dans les révolutions le révolté, ce
n'est pas le peuple, c'est le roi. Révolution est précisément le
contraire de révolte. Toute révolution, étant un accomplissement normal,
contient en elle sa légitimité, que de faux révolutionnaires déshonorent
quelquefois, mais qui persiste, même souillée, qui survit, même
ensanglantée. Les révolutions sortent, non d'un accident, mais de la
nécessité. Une révolution est un retour du factice au réel. Elle est
parce qu'il faut qu'elle soit.

Les vieux partis légitimistes n'en assaillaient pas moins la révolution
de 1830 avec toutes les violences qui jaillissent du faux raisonnement.
Les erreurs sont d'excellents projectiles. Ils la frappaient savamment
là où elle était vulnérable, au défaut de sa cuirasse, à son manque de
logique; ils attaquaient cette révolution dans sa royauté. Ils lui
criaient: Révolution, pourquoi ce roi? Les factions sont des aveugles
qui visent juste.

Ce cri, les républicains le poussaient également. Mais, venant d'eux, ce
cri était logique. Ce qui était cécité chez les légitimistes était
clairvoyance chez les démocrates. 1830 avait fait banqueroute au peuple.
La démocratie indignée le lui reprochait.

Entre l'attaque du passé et l'attaque de l'avenir, l'établissement de
juillet se débattait. Il représentait la minute, aux prises d'une part
avec les siècles monarchiques, d'autre part avec le droit éternel.

En outre, au dehors, n'étant plus la révolution et devenant la
monarchie, 1830 était obligé de prendre le pas de l'Europe. Garder la
paix, surcroît de complication. Une harmonie voulue à contre-sens est
souvent plus onéreuse qu'une guerre. De ce sourd conflit, toujours
muselé, mais toujours grondant, naquit la paix armée, ce ruineux
expédient de la civilisation suspecte à elle-même. La royauté de juillet
se cabrait, malgré qu'elle en eût, dans l'attelage des cabinets
européens. Metternich l'eût volontiers mise à la plate-longe. Poussée en
France par le progrès, elle poussait en Europe les monarchies, ces
tardigrades. Remorquée, elle remorquait.

Cependant, à l'intérieur, paupérisme, prolétariat, salaire, éducation,
pénalité, prostitution, sort de la femme, richesse, misère, production,
consommation, répartition, échange, monnaie, crédit, droit du capital,
droit du travail, toutes ces questions se multipliaient au-dessus de la
société; surplomb terrible.

En dehors des partis politiques proprement dits, un autre mouvement se
manifestait. À la fermentation démocratique répondait la fermentation
philosophique. L'élite se sentait troublée comme la foule; autrement,
mais autant.

Des penseurs méditaient, tandis que le sol, c'est-à-dire le peuple,
traversé par les courants révolutionnaires, tremblait sous eux avec je
ne sais quelles vagues secousses épileptiques. Ces songeurs, les uns
isolés, les autres réunis en familles et presque en communions,
remuaient les questions sociales, pacifiquement, mais profondément;
mineurs impassibles, qui poussaient tranquillement leurs galeries dans
les profondeurs d'un volcan, à peine dérangés par les commotions sourdes
et par les fournaises entrevues.

Cette tranquillité n'était pas le moins beau spectacle de cette époque
agitée.

Ces hommes laissaient aux partis politiques la question des droits, ils
s'occupaient de la question du bonheur.

Le bien-être de l'homme, voilà ce qu'ils voulaient extraire de la
société.

Ils élevaient les questions matérielles, les questions d'agriculture,
d'industrie, de commerce, presque à la dignité d'une religion. Dans la
civilisation telle qu'elle se fait, un peu par Dieu, beaucoup par
l'homme, les intérêts se combinent, s'agrègent et s'amalgament de
manière à former une véritable roche dure, selon une loi dynamique
patiemment étudiée par les économistes, ces géologues de la politique.

Ces hommes, qui se groupaient sous des appellations différentes, mais
qu'on peut désigner tous par le titre générique de socialistes,
tâchaient de percer cette roche et d'en faire jaillir les eaux vives de
la félicité humaine.

Depuis la question de l'échafaud jusqu'à la question de la guerre, leurs
travaux embrassaient tout. Au droit de l'homme, proclamé par la
Révolution française, ils ajoutaient le droit de la femme et le droit de
l'enfant.

On ne s'étonnera pas que, pour des raisons diverses, nous ne traitions
pas ici à fond, au point de vue théorique, les questions soulevées par
le socialisme. Nous nous bornons à les indiquer.

Tous les problèmes que les socialistes se proposaient, les visions
cosmogoniques, la rêverie et le mysticisme écartés, peuvent être ramenés
à deux problèmes principaux:

Premier problème: Produire la richesse.

Deuxième problème: La répartir.

Le premier problème contient la question du travail.

Le deuxième contient la question du salaire.

Dans le premier problème il s'agit de l'emploi des forces.

Dans le second de la distribution des jouissances.

Du bon emploi des forces résulte la puissance publique.

De la bonne distribution des jouissances résulte le bonheur individuel.

Par bonne distribution, il faut entendre non distribution égale, mais
distribution équitable. La première égalité, c'est l'équité.

De ces deux choses combinées, puissance publique au dehors, bonheur
individuel au dedans, résulte la prospérité sociale.

Prospérité sociale, cela veut dire l'homme heureux, le citoyen libre, la
nation grande. L'Angleterre résout le premier de ces deux problèmes.
Elle crée admirablement la richesse; elle la répartit mal. Cette
solution qui n'est complète que d'un côté la mène fatalement à ces deux
extrêmes: opulence monstrueuse, misère monstrueuse. Toutes les
jouissances à quelques-uns, toutes les privations aux autres,
c'est-à-dire au peuple; le privilège, l'exception, le monopole, la
féodalité, naissent du travail même. Situation fausse et dangereuse qui
assoit la puissance publique sur la misère privée, et qui enracine la
grandeur de l'État dans les souffrances de l'individu. Grandeur mal
composée où se combinent tous les éléments matériels et dans laquelle
n'entre aucun élément moral.

Le communisme et la loi agraire croient résoudre le deuxième problème.
Ils se trompent. Leur répartition tue la production. Le partage égal
abolit l'émulation. Et par conséquent le travail. C'est une répartition
faite par le boucher, qui tue ce qu'il partage. Il est donc impossible
de s'arrêter à ces prétendues solutions. Tuer la richesse, ce n'est pas
la répartir. Les deux problèmes veulent être résolus ensemble pour être
bien résolus. Les deux solutions veulent être combinées et n'en faire
qu'une.

Ne résolvez que le premier des deux problèmes, vous serez Venise, vous
serez l'Angleterre. Vous aurez comme Venise une puissance artificielle,
ou comme l'Angleterre une puissance matérielle; vous serez le mauvais
riche. Vous périrez par une voie de fait, comme est morte Venise, ou par
une banqueroute, comme tombera l'Angleterre. Et le monde vous laissera
mourir et tomber, parce que le monde laisse tomber et mourir tout ce qui
n'est que l'égoïsme, tout ce qui ne représente pas pour le genre humain
une vertu ou une idée.

Il est bien entendu ici que par ces mots, Venise, l'Angleterre, nous
désignons non des peuples, mais des constructions sociales, les
oligarchies superposées aux nations, et non les nations elles-mêmes. Les
nations ont toujours notre respect et notre sympathie. Venise, peuple,
renaîtra; l'Angleterre, aristocratie, tombera, mais l'Angleterre,
nation, est immortelle. Cela dit, nous poursuivons.

Résolvez les deux problèmes, encouragez le riche et protégez le pauvre,
supprimez la misère, mettez un terme à l'exploitation injuste du faible
par le fort, mettez un frein à la jalousie inique de celui qui est en
route contre celui qui est arrivé, ajustez mathématiquement et
fraternellement le salaire au travail, mêlez l'enseignement gratuit et
obligatoire à la croissance de l'enfance et faites de la science la base
de la virilité, développez les intelligences tout en occupant les bras,
soyez à la fois un peuple puissant et une famille d'hommes heureux,
démocratisez la propriété, non en l'abolissant, mais en
l'universalisant, de façon que tout citoyen sans exception soit
propriétaire, chose plus facile qu'on ne croit, en deux mots sachez
produire la richesse et sachez la répartir; et vous aurez tout ensemble
la grandeur matérielle et la grandeur morale; et vous serez dignes de
vous appeler la France.

Voilà, en dehors et au-dessus de quelques sectes qui s'égaraient, ce que
disait le socialisme; voilà ce qu'il cherchait dans les faits, voilà ce
qu'il ébauchait dans les esprits.

Efforts admirables! tentatives sacrées!

Ces doctrines, ces théories, ces résistances, la nécessité inattendue
pour l'homme d'État de compter avec les philosophes, de confuses
évidences entrevues, une politique nouvelle à créer, d'accord avec le
vieux monde sans trop de désaccord avec l'idéal révolutionnaire, une
situation dans laquelle il fallait user Lafayette à défendre Polignac,
l'intuition du progrès transparent sous l'émeute, les chambres et la
rue, les compétitions à équilibrer autour de lui, sa foi dans la
révolution, peut-être on ne sait quelle résignation éventuelle née de la
vague acceptation d'un droit définitif et supérieur, sa volonté de
rester de sa race, son esprit de famille, son sincère respect du peuple,
sa propre honnêteté, préoccupaient Louis-Philippe presque
douloureusement, et par instants, si fort et si courageux qu'il fût,
l'accablaient sous la difficulté d'être roi.

Il sentait sous ses pieds une désagrégation redoutable, qui n'était
pourtant pas une mise en poussière, la France étant plus France que
jamais.

De ténébreux amoncellements couvraient l'horizon. Une ombre étrange
gagnant de proche en proche, s'étendait peu à peu sur les hommes, sur
les choses, sur les idées; ombre qui venait des colères et des systèmes.
Tout ce qui avait été hâtivement étouffé remuait et fermentait. Parfois
la conscience de l'honnête homme reprenait sa respiration tant il y
avait de malaise dans cet air où les sophismes se mêlaient aux vérités.
Les esprits tremblaient dans l'anxiété sociale comme les feuilles à
l'approche d'un orage. La tension électrique était telle qu'à de
certains instants le premier venu, un inconnu, éclairait. Puis
l'obscurité crépusculaire retombait. Par intervalles, de profonds et
sourds grondements pouvaient faire juger de la quantité de foudre qu'il
y avait dans la nuée.

Vingt mois à peine s'étaient écoulés depuis la Révolution de Juillet,
l'année 1832 s'était ouverte avec un aspect d'imminence et de détresse.
La détresse du peuple, les travailleurs sans pain, le dernier prince de
Condé disparu dans les ténèbres, Bruxelles chassant les Nassau comme
Paris les Bourbons, la Belgique s'offrant à un prince français et donnée
à un prince anglais, la haine russe de Nicolas, derrière nous deux
démons du midi, Ferdinand en Espagne, Miguel en Portugal, la terre
tremblant en Italie, Metternich étendant la main sur Bologne, la France
brusquant l'Autriche à Ancône, au nord on ne sait quel sinistre bruit de
marteau reclouant la Pologne dans son cercueil, dans toute l'Europe des
regards irrités guettant la France, l'Angleterre, alliée suspecte, prête
à pousser ce qui pencherait et à se jeter sur ce qui tomberait, la
pairie s'abritant derrière Beccaria pour refuser quatre têtes à la loi,
les fleurs de lys raturées sur la voiture du roi, la croix arrachée de
Notre-Dame, Lafayette amoindri, Laffitte ruiné, Benjamin Constant mort
dans l'indigence, Casimir Perier mort dans l'épuisement du pouvoir; la
maladie politique et la maladie sociale se déclarant à la fois dans les
deux capitales du royaume, l'une la ville de la pensée, l'autre la ville
du travail; à Paris la guerre civile, à Lyon la guerre servile; dans les
deux cités la même lueur de fournaise; une pourpre de cratère au front
du peuple; le midi fanatisé, l'ouest troublé, la duchesse de Berry dans
la Vendée, les complots, les conspirations, les soulèvements, le
choléra, ajoutaient à la sombre rumeur des idées le sombre tumulte des
événements.




Chapitre V

Faits d'où l'histoire sort et que l'histoire ignore


Vers la fin d'avril, tout s'était aggravé. La fermentation devenait du
bouillonnement. Depuis 1830, il y avait eu çà et là de petites émeutes
partielles, vite comprimées, mais renaissantes, signe d'une vaste
conflagration sous-jacente. Quelque chose de terrible couvait. On
entrevoyait les linéaments encore peu distincts et mal éclairés d'une
révolution possible. La France regardait Paris; Paris regardait le
faubourg Saint-Antoine.

Le faubourg Saint-Antoine, sourdement chauffé, entrait en ébullition.

Les cabarets de la rue de Charonne étaient, quoique la jonction de ces
deux épithètes semble singulière appliquée à des cabarets, graves et
orageux.

Le gouvernement y était purement et simplement mis en question. On y
discutait publiquement _la chose pour se battre ou pour rester
tranquille_. Il y avait des arrière-boutiques où l'on faisait jurer à
des ouvriers qu'ils se trouveraient dans la rue au premier cri d'alarme,
et «qu'ils se battraient sans compter le nombre des ennemis.» Une fois
l'engagement pris, un homme assis dans un coin du cabaret»faisait une
voix sonore» et disait: _Tu l'entends! tu l'as juré_! Quelquefois on
montait au premier étage dans une chambre close, et là il se passait des
scènes presque maçonniques. On faisait prêter à l'initié des serments
_pour lui rendre service ainsi qu'aux pères de famille_. C'était la
formule.

Dans les salles basses on lisait des brochures «subversives». _Ils
crossaient le gouvernement_, dit un rapport secret du temps.

On y entendait des paroles comme celles-ci:--_Je ne sais pas les noms
des chefs. Nous autres, nous ne saurons le jour que deux heures
d'avance_.--Un ouvrier disait:--_Nous sommes trois cents, mettons chacun
dix sous, cela fera cent cinquante francs pour fabriquer des balles et
de la poudre_.--Un autre disait:--_Je ne demande pas six mois, je n'en
demande pas deux. Avant quinze jours nous serons en parallèle avec le
gouvernement. Avec vingt-cinq mille hommes on peut se mettre en
face_.--Un autre disait:--_Je ne me couche pas parce que je fais des
cartouches la nuit_.--De temps en temps des hommes «en bourgeois et en
beaux habits» venaient, «faisant des embarras», et ayant l'air»de
commander», donnaient des poignées de mains _aux plus importants_, et
s'en allaient. Ils ne restaient jamais plus de dix minutes. On
échangeait à voix basse des propos significatifs.--_Le complot est mûr,
la chose est comble_.--«C'était bourdonné par tous ceux qui étaient là»,
pour emprunter l'expression même d'un des assistants. L'exaltation était
telle qu'un jour, en plein cabaret, un ouvrier s'écria: _Nous n'avons
pas d'armes_!--Un de ses camarades répondit:--_Les soldats en
ont_!--parodiant ainsi, sans s'en douter, la proclamation de Bonaparte à
l'armée d'Italie.--«Quand ils avaient quelque chose de plus secret,
ajoute un rapport, ils ne se le communiquaient pas là.» On ne comprend
guère ce qu'ils pouvaient cacher après avoir dit ce qu'ils disaient.

Les réunions étaient quelquefois périodiques. À de certaines, on n'était
jamais plus de huit ou dix, et toujours les mêmes. Dans d'autres,
entrait qui voulait, et la salle était si pleine qu'on était forcé de se
tenir debout. Les uns s'y trouvaient par enthousiasme et passion; les
autres parce que _c'était leur chemin pour aller au travail_. Comme
pendant la révolution, il y avait dans ces cabarets des femmes patriotes
qui embrassaient les nouveaux venus.

D'autres faits expressifs se faisaient jour.

Un homme entrait dans un cabaret, buvait et sortait en disant: _Marchand
de vin, ce qui est dû, la révolution le payera_.

Chez un cabaretier en face de la rue de Charonne on nommait des agents
révolutionnaires. Le scrutin se faisait dans des casquettes.

Des ouvriers se réunissaient chez un maître d'escrime qui donnait des
assauts rue de Cotte. Il y avait là un trophée d'armes formé d'espadons
en bois, de cannes, de bâtons et de fleurets. Un jour on démoucheta les
fleurets. Un ouvrier disait:--_Nous sommes vingt-cinq, mais on ne compte
pas sur moi, parce qu'on me regarde comme une machine_.--Cette machine a
été plus tard Quénisset.

Les choses quelconques qui se préméditaient prenaient peu à peu on ne
sait quelle étrange notoriété. Une femme balayant sa porte disait à une
autre femme:--_Depuis longtemps on travaille à force à faire des
cartouches_.--On lisait en pleine rue des proclamations adressées aux
gardes nationales des départements. Une de ces proclamations était
signée: _Burtot, marchand de vin_.

Un jour, à la porte d'un liquoriste du marché Lenoir, un homme ayant un
collier de barbe et l'accent italien montait sur une borne et lisait à
haute voix un écrit singulier qui semblait émaner d'un pouvoir occulte.
Des groupes s'étaient formés autour de lui et applaudissaient. Les
passages qui remuaient le plus la foule ont été recueillis et
notés.--«...Nos doctrines sont entravées, nos proclamations sont
déchirées, nos afficheurs sont guettés et jetés en prison...».»La
débâcle qui vient d'avoir lieu dans les cotons nous a converti plusieurs
juste-milieu.»--«...L'avenir des peuples s'élabore dans nos rangs
obscurs.»--«...Voici les termes posés: action ou réaction, révolution
ou contre-révolution. Car, à notre époque, on ne croit plus à l'inertie
ni à l'immobilité. Pour le peuple ou contre le peuple, c'est la
question. Il n'y en a pas d'autre.»--«...Le jour où nous ne vous
conviendrons plus, cassez-nous, mais jusque-là aidez-nous à marcher.»
Tout cela en plein jour.

D'autres faits, plus audacieux encore, étaient suspects au peuple à
cause de leur audace même. Le 4 avril 1832, un passant montait sur la
borne qui fait l'angle de la rue Sainte-Marguerite et criait: _Je suis
babouviste_! Mais sous Babeuf le peuple flairait Gisquet.

Entre autres choses, ce passant disait:

--«À bas la propriété! L'opposition de gauche est lâche et traître.
Quand elle veut avoir raison, elle prêche la révolution. Elle est
démocrate pour n'être pas battue, et royaliste pour ne pas combattre.
Les républicains sont des bêtes à plumes. Défiez-vous des républicains,
citoyens travailleurs.»

--Silence, citoyen mouchard! cria un ouvrier.

Ce cri mit fin au discours.

Des incidents mystérieux se produisaient.

À la chute du jour, un ouvrier rencontrait près du canal»un homme bien
mis» qui lui disait:--Où vas-tu, citoyen?--Monsieur, répondait
l'ouvrier, je n'ai pas l'honneur de vous connaître.--Je te connais bien,
moi. Et l'homme ajoutait: Ne crains pas. Je suis l'agent du comité. On
te soupçonne de n'être pas bien sûr. Tu sais que si tu révélais quelque
chose, on a l'oeil sur toi.--Puis il donnait à l'ouvrier une poignée de
main et s'en allait en disant:--Nous nous reverrons bientôt.

La police, aux écoutes, recueillait, non plus seulement dans les
cabarets, mais dans la rue, des dialogues singuliers:

--Fais-toi recevoir bien vite, disait un tisserand à un ébéniste.

--Pourquoi?

--Il va y avoir un coup de feu à faire.

Deux passants en haillons échangeaient ces répliques remarquables,
grosses d'une apparente jacquerie:

--Qui nous gouverne?

--C'est monsieur Philippe.

--Non, c'est la bourgeoisie.

On se tromperait si l'on croyait que nous prenons le mot jacquerie en
mauvaise part. Les Jacques, c'étaient les pauvres. Or ceux qui ont faim
ont droit.

Une autre fois, on entendait passer deux hommes dont l'un disait à
l'autre:--Nous avons un bon plan d'attaque.

D'une conversation intime entre quatre hommes accroupis dans un fossé du
rond-point de la barrière du Trône, on ne saisissait que ceci:

--On fera le possible pour qu'il ne se promène plus dans Paris.

Qui, _il_? Obscurité menaçante.

«Les principaux chefs», comme on disait dans le faubourg, se tenaient à
l'écart. On croyait qu'ils se réunissaient, pour se concerter, dans un
cabaret près de la pointe Saint-Eustache. Un nommé Aug.--, chef de la
Société des Secours pour les tailleurs, rue Mondétour, passait pour
servir d'intermédiaire central entre les chefs et le faubourg
Saint-Antoine. Néanmoins, il y eut toujours beaucoup d'ombre sur ces
chefs, et aucun fait certain ne put infirmer la fierté singulière de
cette réponse faite plus tard par un accusé devant la Cour des pairs:

--Quel était votre chef?

--_Je n'en connaissais pas, et je n'en reconnaissais pas_.

Ce n'étaient guère encore que des paroles, transparentes, mais vagues;
quelquefois des propos en l'air, des on-dit, des ouï-dire. D'autres
indices survenaient.

Un charpentier, occupé rue de Reuilly à clouer les planches d'une
palissade autour d'un terrain où s'élevait une maison en construction,
trouvait dans ce terrain un fragment de lettre déchirée où étaient
encore lisibles les lignes que voici:

--«...Il faut que le comité prenne des mesures pour empêcher le
recrutement dans les sections pour les différentes sociétés...»

Et en post-scriptum:

«Nous avons appris qu'il y avait des fusils rue du
Faubourg-Poissonnière, nº 5 (bis), au nombre de cinq ou six mille, chez
un armurier, dans une cour. La section ne possède point d'armes.»

Ce qui fit que le charpentier s'émut et montra la chose à ses voisins,
c'est qu'à quelques pas plus loin il ramassa un autre papier également
déchiré et plus significatif encore, dont nous reproduisons la
configuration à cause de l'intérêt historique de ces étranges documents:

          _Q C D E_
          _u og a1 fe_

_Apprenez cette liste par coeur. Après, vous la déchirerez. Les hommes
admis en feront autant lorsque vous leur aurez transmis des ordres._

_Salut et fraternité._
                                             _L._

Les personnes qui furent alors dans le secret de cette trouvaille n'ont
connu que plus tard le sous-entendu de ces quatre majuscules:
_quinturions, centurions, décurions, éclaireurs_, et le sens de ces
lettres: _u og a1 fe_ qui était une date et qui voulait dire _ce __15
avril 18__32_. Sous chaque majuscule étaient inscrits des noms suivis
d'indications très caractéristiques. Ainsi:--Q. _Bannerel_. 8 fusils. 83
cartouches. Homme sûr.--C. _Boubière_. 1 pistolet. 40 cartouches.--D.
_Rollet_. 1 fleuret. 1 pistolet. 1 livre de poudre.--E. _Teissier_. 1
sabre. 1 giberne. Exact.--_Terreur_ 8 fusils, Brave, etc.

Enfin ce charpentier trouva, toujours dans le même enclos, un troisième
papier sur lequel était écrite au crayon, mais très lisiblement, cette
espèce de liste énigmatique:

Unité. Blanchard. Arbre-sec. 6.
Barra. Soize. Salle-au-Comte.
Kosciusko. Aubry le boucher?
J. J. R.
Caïus Gracchus.
Droit de révision. Dufond. Four.
Chute des Girondins. Derbac. Maubuée.
Washington. Pinson. 1 pist. 86 cart.
Marseillaise.
Souver. du peuple. Michel. Quincampoix. Sabre.
Hoche.
Marceau. Platon. Arbre-sec.
Varsovie. Tilly, crieur du _Populaire_.

L'honnête bourgeois entre les mains duquel cette liste était demeurée en
sut la signification. Il paraît que cette liste était la nomenclature
complète des sections du quatrième arrondissement de la société des
Droits de l'Homme, avec les noms et les demeures des chefs de sections.
Aujourd'hui que tous ces faits restés dans l'ombre ne sont plus que de
l'histoire, on peut les publier. Il faut ajouter que la fondation de la
société des Droits de l'Homme semble avoir été postérieure à la date où
ce papier fut trouvé. Peut-être n'était-ce qu'une ébauche.

Cependant, après les propos et les paroles, après les indices écrits,
des faits matériels commençaient à percer.

Rue Popincourt, chez un marchand de bric-à-brac, on saisissait dans le
tiroir d'une commode sept feuilles de papier gris toutes également
pliées en long et en quatre; ces feuilles recouvraient vingt-six carrés
de ce même papier gris pliés en forme de cartouche, et une carte sur
laquelle on lisait ceci:

    Salpêtre 12 onces.
    Soufre    2 onces.
    Charbon   2 onces et demie.
    Eau       2 onces.

Le procès-verbal de saisie constatait que le tiroir exhalait une forte
odeur de poudre.

Un maçon revenant, sa journée faite, oubliait un petit paquet sur un
banc près du pont d'Austerlitz. Ce paquet était porté au corps de garde.
On l'ouvrait et l'on y trouvait deux dialogues imprimés, signés
_Lahautière_, une chanson intitulée: _Ouvriers, associez-vous_, et une
boîte de fer-blanc pleine de cartouches.

Un ouvrier buvant avec un camarade lui faisait tâter comme il avait
chaud, l'autre sentait un pistolet sous sa veste.

Dans un fossé sur le boulevard, entre le Père-Lachaise et la barrière du
Trône, à l'endroit le plus désert, des enfants, en jouant, découvraient
sous un tas de copeaux et d'épluchures un sac qui contenait un moule à
balles, un mandrin en bois à faire des cartouches, une sébile dans
laquelle il y avait des grains de poudre de chasse, et une petite
marmite en fonte dont l'intérieur offrait des traces évidentes de plomb
fondu.

Des agents de police, pénétrant à l'improviste à cinq heures du matin
chez un nommé Pardon, qui fut plus tard sectionnaire de la section
Barricade-Merry et se fit tuer dans l'insurrection d'avril 1834, le
trouvaient debout près de son lit, tenant à la main des cartouches qu'il
était en train de faire.

Vers l'heure où les ouvriers se reposent, deux hommes étaient vus se
rencontrant entre la barrière Picpus et la barrière Charenton dans un
petit chemin de ronde entre deux murs près d'un cabaretier qui a un jeu
de Siam devant sa porte. L'un tirait de dessous sa blouse et remettait à
l'autre un pistolet. Au moment de le lui remettre il s'apercevait que la
transpiration de sa poitrine avait communiqué quelque humidité à la
poudre. Il amorçait le pistolet et ajoutait de la poudre à celle qui
était déjà dans le bassinet. Puis les deux hommes se quittaient.

Un nommé Gallais, tué plus tard rue Beaubourg dans l'affaire d'avril, se
vantait d'avoir chez lui sept cents cartouches et vingt-quatre pierres à
fusil.

Le gouvernement reçut un jour l'avis qu'il venait d'être distribué des
armes au faubourg et deux cent mille cartouches. La semaine d'après
trente mille cartouches furent distribuées. Chose remarquable, la police
n'en put saisir aucune. Une lettre interceptée portait:--«Le jour n'est
pas loin où en quatre heures d'horloge quatre-vingt mille patriotes
seront sous les armes.»

Toute cette fermentation était publique, on pourrait presque dire
tranquille. L'insurrection imminente apprêtait son orage avec calme en
face du gouvernement. Aucune singularité ne manquait à cette crise
encore souterraine, mais déjà perceptible. Les bourgeois parlaient
paisiblement aux ouvriers de ce qui se préparait. On disait: Comment va
l'émeute? du ton dont on eût dit: Comment va votre femme?

Un marchand de meubles, rue Moreau, demandait:--Eh bien, quand
attaquez-vous?

Un autre boutiquier disait:

--On attaquera bientôt? je le sais. Il y a un mois vous étiez quinze
mille, maintenant vous êtes vingt-cinq mille.--Il offrait son fusil, et
un voisin offrait un petit pistolet qu'il voulait vendre sept francs.

Du reste, la fièvre révolutionnaire gagnait. Aucun point de Paris ni de
la France n'en était exempt. L'artère battait partout. Comme ces
membranes qui naissent de certaines inflammations et se forment dans le
corps humain, le réseau des sociétés secrètes commençait à s'étendre sur
le pays. De l'association des Amis du peuple, publique et secrète tout à
la fois, naissait la société des Droits de l'Homme, qui datait ainsi un
de ses ordres du jour: _Pluviôse, an 40 de l'ère républicaine_, qui
devait survivre même à des arrêts de cour d'assises prononçant sa
dissolution, et qui n'hésitait pas à donner à ses sections des noms
significatifs tels que ceux-ci:

    _Des piques._
    _Tocsin._
    _Canon d'alarme._
    _Bonnet phrygien._
    _21 janvier._
    _Des Gueux._
    _Des Truands._
    _Marche en avant._
    _Robespierre._
    _Niveau._
    _Ça ira._

La société des Droits de l'Homme engendrait la société d'Action.
C'étaient les impatients qui se détachaient et couraient devant.
D'autres associations cherchaient à se recruter dans les grandes
sociétés mères. Les sectionnaires se plaignaient d'être tiraillés. Ainsi
_la société Gauloise_ et _le Comité organisateur des municipalités_.
Ainsi les associations pour _la liberté de la presse_, pour _la liberté
individuelle_, pour _l'instruction du peuple, contre les impôts
indirects_. Puis la société des Ouvriers égalitaires, qui se divisait en
trois fractions, les égalitaires, les communistes, les réformistes. Puis
l'Armée des Bastilles, une espèce de cohorte organisée militairement,
quatre hommes commandés par un caporal, dix par un sergent, vingt par un
sous-lieutenant, quarante par un lieutenant; il n'y avait jamais plus de
cinq hommes qui se connussent. Création où la précaution est combinée
avec l'audace et qui semble empreinte du génie de Venise. Le comité
central, qui était la tête, avait deux bras, la société d'Action et
l'Armée des Bastilles. Une association légitimiste, les Chevaliers de la
Fidélité, remuait parmi ces affiliations républicaines. Elle y était
dénoncée et répudiée.

Les sociétés parisiennes se ramifiaient dans les principales villes.
Lyon, Nantes, Lille et Marseille avaient leur société des Droits de
l'Homme, la Charbonnière, les Hommes libres. Aix avait une société
révolutionnaire qu'on appelait la Cougourde. Nous avons déjà prononcé ce
mot.

À Paris, le faubourg Saint-Marceau n'était guère moins bourdonnant que
le faubourg Saint-Antoine, et les écoles pas moins émues que les
faubourgs. Un café de la rue Saint-Hyacinthe et l'estaminet des
Sept-Billards, rue des Mathurins-Saint-Jacques, servaient de lieux de
ralliement aux étudiants. La société des Amis de l'A B C, affiliée aux
mutuellistes d'Angers et à la Cougourde d'Aix, se réunissait, on l'a vu,
au café Musain. Ces mêmes jeunes gens se retrouvaient aussi, nous
l'avons dit, dans un restaurant cabaret près de la rue Mondétour qu'on
appelait Corinthe. Ces réunions étaient secrètes. D'autres étaient aussi
publiques que possible, et l'on peut juger de ces hardiesses par ce
fragment d'un interrogatoire subi dans un des procès ultérieurs:--Où se
tint cette réunion?--Rue de la Paix.--Chez qui?--Dans la rue.--Quelles
sections étaient là?--Une seule.--Laquelle?--La section Manuel.--Qui
était le chef?--Moi.--Vous êtes trop jeune pour avoir pris tout seul ce
grave parti d'attaquer le gouvernement. D'où vous venaient vos
instructions?--Du comité central.

L'armée était minée en même temps que la population, comme le prouvèrent
plus tard les mouvements de Belfort, de Lunéville et d'Épinal. On
comptait sur le cinquante-deuxième régiment, sur le cinquième, sur le
huitième, sur le trente-septième, et sur le vingtième léger. En
Bourgogne, et dans les villes du midi on plantait _l'arbre de la
Liberté_, c'est-à-dire un mât surmonté d'un bonnet rouge.

Telle était la situation.

Cette situation, le faubourg Saint-Antoine, plus que tout autre groupe
de population, comme nous l'avons dit en commençant, la rendait sensible
et l'accentuait. C'est là qu'était le point de côté.

Ce vieux faubourg, peuplé comme une fourmilière, laborieux, courageux et
colère comme une ruche, frémissait dans l'attente et dans le désir d'une
commotion. Tout s'y agitait sans que le travail fût pour cela
interrompu. Rien ne saurait donner l'idée de cette physionomie vive et
sombre. Il y a dans ce faubourg de poignantes détresses cachées sous le
toit des mansardes; il y a là aussi des intelligences ardentes et rares.
C'est surtout en fait de détresse et d'intelligence qu'il est dangereux
que les extrêmes se touchent.

Le faubourg Saint-Antoine avait encore d'autres causes de
tressaillement; car il reçoit le contre-coup des crises commerciales,
des faillites, des grèves, des chômages, inhérents aux grands
ébranlements politiques. En temps de révolution la misère est à la fois
cause et effet. Le coup qu'elle frappe lui revient. Cette population,
pleine de vertu fière, capable au plus haut point de calorique latent,
toujours prête aux prises d'armes, prompte aux explosions, irritée,
profonde, minée, semblait n'attendre que la chute d'une flammèche.
Toutes les fois que de certaines étincelles flottent sur l'horizon,
chassées par le vent des événements, on ne peut s'empêcher de songer au
faubourg Saint-Antoine et au redoutable hasard qui a placé aux portes de
Paris cette poudrière de souffrances et d'idées.

Les cabarets du _faubourg Antoine_, qui se sont plus d'une fois dessinés
dans l'esquisse qu'on vient de lire, ont une notoriété historique. En
temps de troubles on s'y enivre de paroles plus que de vin. Une sorte
d'esprit prophétique et un effluve d'avenir y circule, enflant les
coeurs et grandissant les âmes. Les cabarets du faubourg Antoine
ressemblent à ces tavernes du Mont Aventin bâties sur l'antre de la
sibylle et communiquant avec les profonds souffles sacrés; tavernes dont
les tables étaient presque des trépieds, et où l'on buvait ce qu'Ennius
appelle _le vin sibyllin_.

Le faubourg Saint-Antoine est un réservoir de peuple. L'ébranlement
révolutionnaire y fait des fissures par où coule la souveraineté
populaire. Cette souveraineté peut mal faire, elle se trompe comme toute
autre; mais, même fourvoyée, elle reste grande. On peut dire d'elle
comme du cyclope aveugle, _Ingens_.

En 93, selon que l'idée qui flottait était bonne ou mauvaise, selon que
c'était le jour du fanatisme ou de l'enthousiasme, il partait du
faubourg Saint-Antoine tantôt des légions sauvages, tantôt des bandes
héroïques.

Sauvages. Expliquons-nous sur ce mot. Ces hommes hérissés qui, dans les
jours génésiaques du chaos révolutionnaire, déguenillés, hurlants,
farouches, le casse-tête levé, la pique haute, se ruaient sur le vieux
Paris bouleversé, que voulaient-ils? Ils voulaient la fin des
oppressions, la fin des tyrannies, la fin du glaive, le travail pour
l'homme, l'instruction pour l'enfant, la douceur sociale pour la femme,
la liberté, l'égalité, la fraternité, le pain pour tous, l'idée pour
tous, l'édénisation du monde, le progrès; et cette chose sainte, bonne
et douce, le progrès, poussés à bout, hors d'eux-mêmes, ils la
réclamaient terribles, demi-nus, la massue au poing, le rugissement à la
bouche. C'étaient les sauvages, oui; mais les sauvages de la
civilisation.

Ils proclamaient avec furie le droit; ils voulaient, fût-ce par le
tremblement et l'épouvante, forcer le genre humain au paradis. Ils
semblaient des barbares et ils étaient des sauveurs. Ils réclamaient la
lumière avec le masque de la nuit.

En regard de ces hommes, farouches, nous en convenons, et effrayants,
mais farouches et effrayants pour le bien, il y a d'autres hommes,
souriants, brodés, dorés, enrubannés, constellés, en bas de soie, en
plumes blanches, en gants jaunes, en souliers vernis, qui, accoudés à
une table de velours au coin d'une cheminée de marbre, insistent
doucement pour le maintien et la conservation du passé, du Moyen-Âge, du
droit divin, du fanatisme, de l'ignorance, de l'esclavage, de la peine
de mort, de la guerre, glorifiant à demi-voix et avec politesse le
sabre, le bûcher et l'échafaud. Quant à nous, si nous étions forcé à
l'option entre les barbares de la civilisation et les civilisés de la
barbarie, nous choisirions les barbares.

Mais, grâce au ciel, un autre choix est possible. Aucune chute à pic
n'est nécessaire, pas plus en avant qu'en arrière. Ni despotisme, ni
terrorisme. Nous voulons le progrès en pente douce.

Dieu y pourvoit. L'adoucissement des pentes, c'est là toute la politique
de Dieu.




Chapitre VI

Enjolras et ses lieutenants


À peu près vers cette époque, Enjolras, en vue de l'événement possible,
fit une sorte de recensement mystérieux.

Tous étaient en conciliabule au café Musain.

Enjolras dit, en mêlant à ses paroles quelques métaphores
demi-énigmatiques, mais significatives:

--Il convient de savoir où l'on en est et sur qui l'on peut compter. Si
l'on veut des combattants, il faut en faire. Avoir de quoi frapper. Cela
ne peut nuire. Ceux qui passent ont toujours plus de chance d'attraper
des coups de corne quand il y a des boeufs sur la route que lorsqu'il
n'y en a pas. Donc comptons un peu le troupeau. Combien sommes-nous? Il
ne s'agit pas de remettre ce travail-là à demain. Les révolutionnaires
doivent toujours être pressés; le progrès n'a pas de temps à perdre.
Défions-nous de l'inattendu. Ne nous laissons pas prendre au dépourvu.
Il s'agit de repasser sur toutes les coutures que nous avons faites et
de voir si elles tiennent. Cette affaire doit être coulée à fond
aujourd'hui. Courfeyrac, tu verras les polytechniciens. C'est leur jour
de sortie. Aujourd'hui mercredi. Feuilly, n'est-ce pas? vous verrez ceux
de la Glacière. Combeferre m'a promis d'aller à Picpus. Il y a là tout
un fourmillement excellent. Bahorel visitera l'Estrapade. Prouvaire, les
maçons s'attiédissent; tu nous rapporteras des nouvelles de la loge de
la rue de Grenelle-Saint-Honoré. Joly ira à la clinique de Dupuytren et
tâtera le pouls à l'école de médecine. Bossuet fera un petit tour au
palais et causera avec les stagiaires. Moi, je me charge de la
Cougourde.

--Voilà tout réglé, dit Courfeyrac.

--Non.

--Qu'y a-t-il donc encore?

--Une chose très importante.

--Qu'est-ce? demanda Combeferre.

--La barrière du Maine, répondit Enjolras.

Enjolras resta un moment comme absorbé dans ses réflexions, puis reprit:

--Barrière du Maine il y a des marbriers, des peintres, les praticiens
des ateliers de sculpture. C'est une famille enthousiaste, mais sujette
à refroidissement. Je ne sais pas ce qu'ils ont depuis quelque temps.
Ils pensent à autre chose. Ils s'éteignent. Ils passent leur temps à
jouer aux dominos. Il serait urgent d'aller leur parler un peu et ferme.
C'est chez Richefeu qu'ils se réunissent. On les y trouverait entre midi
et une heure. Il faudrait souffler sur ces cendres-là. J'avais compté
pour cela sur ce distrait de Marius, qui en somme est bon, mais il ne
vient plus. Il me faudrait quelqu'un pour la barrière du Maine. Je n'ai
plus personne.

--Et moi, dit Grantaire, je suis là.

--Toi?

--Moi.

--Toi, endoctriner des républicains! toi, réchauffer, au nom des
principes, des coeurs refroidis!

--Pourquoi pas?

--Est-ce que tu peux être bon à quelque chose?

--Mais j'en ai la vague ambition, dit Grantaire.

--Tu ne crois à rien.

--Je crois à toi.

--Grantaire, veux-tu me rendre un service?

--Tous. Cirer tes bottes.

--Eh bien, ne te mêle pas de nos affaires. Cuve ton absinthe.

--Tu es un ingrat, Enjolras.

--Tu serais homme à aller barrière du Maine! tu en serais capable!

--Je suis capable de descendre rue des Grès, de traverser la place
Saint-Michel, d'obliquer par la rue Monsieur-le-Prince, de prendre la
rue de Vaugirard, de dépasser les Carmes, de tourner rue d'Assas,
d'arriver rue du Cherche-Midi, de laisser derrière moi le Conseil de
guerre, d'arpenter la rue des Vieilles-Tuileries, d'enjamber le
boulevard, de suivre la chaussée du Maine, de franchir la barrière, et
d'entrer chez Richefeu. Je suis capable de cela. Mes souliers en sont
capables.

--Connais-tu un peu ces camarades-là de chez Richefeu?

--Pas beaucoup. Nous nous tutoyons seulement.

--Qu'est-ce que tu leur diras?

--Je leur parlerai de Robespierre, pardi. De Danton. Des principes.

--Toi!

--Moi. Mais on ne me rend pas justice. Quand je m'y mets, je suis
terrible. J'ai lu Prud'homme, je connais le Contrat social, je sais par
coeur ma constitution de l'an Deux.»La liberté du citoyen finit où la
liberté d'un autre citoyen commence.» Est-ce que tu me prends pour une
brute? J'ai un vieil assignat dans mon tiroir. Les droits de l'Homme, la
souveraineté du peuple, sapristi! Je suis même un peu hébertiste. Je
puis rabâcher, pendant six heures d'horloge, montre en main, des choses
superbes.

--Sois sérieux, dit Enjolras.

--Je suis farouche, répondit Grantaire.

Enjolras pensa quelques secondes, et fit le geste d'un homme qui prend
son parti.

--Grantaire, dit-il gravement, je consens à t'essayer. Tu iras barrière
du Maine.

Grantaire logeait dans un garni tout voisin du café Musain. Il sortit,
et revint cinq minutes après. Il était allé chez lui mettre un gilet à
la Robespierre.

--Rouge, dit-il en entrant, et en regardant fixement Enjolras.

Puis, d'un plat de main énergique, il appuya sur sa poitrine les deux
pointes écarlates du gilet.

Et, s'approchant d'Enjolras, il lui dit à l'oreille:

--Sois tranquille.

Il enfonça son chapeau résolument et partit.

Un quart d'heure après, l'arrière-salle du café Musain était déserte.
Tous les amis de l'A B C étaient allés, chacun de leur côté, à leur
besogne. Enjolras, qui s'était réservé la Cougourde, sortit le dernier.

Ceux de la Cougourde d'Aix qui étaient à Paris se réunissaient alors
plaine d'Issy, dans une des carrières abandonnées si nombreuses de ce
côté de Paris.

Enjolras, tout en cheminant vers ce lieu de rendez-vous, passait en
lui-même la revue de la situation. La gravité des événements était
visible. Quand les faits, prodromes d'une espèce de maladie sociale
latente, se meuvent lourdement, la moindre complication les arrête et
les enchevêtre. Phénomène d'où sortent les écroulements et les
renaissances. Enjolras entrevoyait un soulèvement lumineux sous les pans
ténébreux de l'avenir. Qui sait? le moment approchait peut-être. Le
peuple ressaisissant le droit, quel beau spectacle! la révolution
reprenant majestueusement possession de la France, et disant au monde:
La suite à demain! Enjolras était content. La fournaise chauffait. Il
avait, dans ce même instant-là, une traînée de poudre d'amis éparse sur
Paris. Il composait, dans sa pensée, avec l'éloquence philosophique et
pénétrante de Combeferre, l'enthousiasme cosmopolite de Feuilly, la
verve de Courfeyrac, le rire de Bahorel, la mélancolie de Jean
Prouvaire, la science de Joly, les sarcasmes de Bossuet, une sorte de
pétillement électrique prenant feu à la fois un peu partout. Tous à
l'oeuvre. À coup sûr le résultat répondrait à l'effort. C'était bien.
Ceci le fit penser à Grantaire.--Tiens, se dit-il, la barrière du Maine
me détourne à peine de mon chemin. Si je poussais jusque chez Richefeu?
Voyons un peu ce que fait Grantaire, et où il en est.

Une heure sonnait au clocher de Vaugirard quand Enjolras arriva à la
tabagie Richefeu. Il poussa la porte, entra, croisa les bras, laissant
retomber la porte qui vint lui heurter les épaules, et regarda dans la
salle pleine de tables, d'hommes et de fumée.

Une voix éclatait dans cette brume, vivement coupée par une autre voix.
C'était Grantaire dialoguant avec un adversaire qu'il avait.

Grantaire était assis vis-à-vis d'une autre figure, à une table de
marbre Sainte-Anne semée de grains de son et constellée de dominos, il
frappait ce marbre du poing, et voici ce qu'Enjolras entendit:

--Double-six.

--Du quatre.

--Le porc! je n'en ai plus.

--Tu es mort. Du deux.

--Du six.

--Du trois.

--De l'as.

--À moi la pose.

--Quatre points.

--Péniblement.

--À toi.

--J'ai fait une faute énorme.

--Tu vas bien.

--Quinze.

--Sept de plus.

--Cela me fait vingt-deux. (Rêvant.) Vingt-deux!

--Tu ne t'attendais pas au double-six. Si je l'avais mis au
commencement, cela changeait tout le jeu.

--Du deux même.

--De l'as.

--De l'as! Eh bien, du cinq.

--Je n'en ai pas.

--C'est toi qui as posé, je crois?

--Oui.

--Du blanc.

--A-t-il de la chance! Ah! tu as une chance! (Longue rêverie.) Du deux.

--De l'as.

--Ni cinq, ni as. C'est embêtant pour toi.

--Domino.

--Nom d'un caniche!




Livre deuxième--Éponine




Chapitre I

Le Champ de l'Alouette


Marius avait assisté au dénouement inattendu du guet-apens sur la trace
duquel il avait mis Javert; mais à peine Javert eut-il quitté la masure,
emmenant ses prisonniers dans trois fiacres, que Marius de son côté se
glissa hors de la maison. Il n'était encore que neuf heures du soir.
Marius alla chez Courfeyrac. Courfeyrac n'était plus l'imperturbable
habitant du quartier latin; il était allé demeurer rue de la Verrerie
«pour des raisons politiques»; ce quartier était de ceux où
l'insurrection dans ce temps-là s'installait volontiers. Marius dit à
Courfeyrac: Je viens coucher chez toi. Courfeyrac tira un matelas de son
lit qui en avait deux, l'étendit à terre, et dit: Voilà.

Le lendemain, dès sept heures du matin, Marius revint à la masure, paya
le terme et ce qu'il devait à mame Bougon, fit charger sur une charrette
à bras ses livres, son lit, sa table, sa commode et ses deux chaises, et
s'en alla sans laisser son adresse, si bien que, lorsque Javert revint
dans la matinée afin de questionner Marius sur les événements de la
veille, il ne trouva que mame Bougon qui lui répondit: Déménagé!

Mame Bougon fut convaincue que Marius était un peu complice des voleurs
saisis dans la nuit.--Qui aurait dit cela? s'écria-t-elle chez les
portières du quartier, un jeune homme, que ça vous avait l'air d'une
fille!

Marius avait eu deux raisons pour ce déménagement si prompt. La
première, c'est qu'il avait horreur maintenant de cette maison où il
avait vu, de si près et dans tout son développement le plus repoussant
et le plus féroce, une laideur sociale plus affreuse peut-être encore
que le mauvais riche, le mauvais pauvre. La deuxième, c'est qu'il ne
voulait pas figurer dans le procès quelconque qui s'ensuivrait
probablement, et être amené à déposer contre Thénardier.

Javert crut que le jeune homme, dont il n'avait pas retenu le nom, avait
eu peur et s'était sauvé ou n'était peut-être même pas rentré chez lui
au moment du guet-apens; il fit pourtant quelques efforts pour le
retrouver, mais il n'y parvint pas.

Un mois s'écoula, puis un autre. Marius était toujours chez Courfeyrac.
Il avait su par un avocat stagiaire, promeneur habituel de la salle des
pas perdus, que Thénardier était au secret. Tous les lundis, Marius
faisait remettre au greffe de la Force cinq francs pour Thénardier.

Marius n'ayant plus d'argent, empruntait les cinq francs à Courfeyrac.
C'était la première fois de sa vie qu'il empruntait de l'argent. Ces
cinq francs périodiques étaient une double énigme pour Courfeyrac qui
les donnait et pour Thénardier qui les recevait.--À qui cela peut-il
aller? songeait Courfeyrac.--D'où cela peut-il me venir? se demandait
Thénardier.

Marius du reste était navré. Tout était de nouveau rentré dans une
trappe. Il ne voyait plus rien devant lui; sa vie était replongée dans
ce mystère où il errait à tâtons. Il avait un moment revu de très près
dans cette obscurité la jeune fille qu'il aimait, le vieillard qui
semblait son père, ces êtres inconnus qui étaient son seul intérêt et sa
seule espérance en ce monde; et au moment où il avait cru les saisir, un
souffle avait emporté toutes ces ombres. Pas une étincelle de certitude
et de vérité n'avait jailli même du choc le plus effrayant. Aucune
conjecture possible. Il ne savait même plus le nom qu'il avait cru
savoir. À coup sûr ce n'était plus Ursule. Et l'Alouette était un
sobriquet. Et que penser du vieillard? Se cachait-il en effet de la
police? L'ouvrier à cheveux blancs que Marius avait rencontré aux
environs des Invalides lui était revenu à l'esprit. Il devenait probable
maintenant que cet ouvrier et M. Leblanc étaient le même homme. Il se
déguisait donc? Cet homme avait des côtés héroïques et des côtés
équivoques. Pourquoi n'avait-il pas appelé au secours? pourquoi
s'était-il enfui? était-il, oui ou non, le père de la jeune fille? enfin
était-il réellement l'homme que Thénardier avait cru reconnaître?
Thénardier avait pu se méprendre? Autant de problèmes sans issue. Tout
ceci, il est vrai, n'ôtait rien au charme angélique de la jeune fille du
Luxembourg. Détresse poignante; Marius avait une passion dans le coeur,
et la nuit sur les yeux. Il était poussé, il était attiré, et il ne
pouvait bouger. Tout s'était évanoui, excepté l'amour. De l'amour même,
il avait perdu les instincts et les illuminations subites. Ordinairement
cette flamme qui nous brûle nous éclaire aussi un peu, et nous jette
quelque lueur utile au dehors. Ces sourds conseils de la passion, Marius
ne les entendait même plus. Jamais il ne se disait: Si j'allais là? si
j'essayais ceci? Celle qu'il ne pouvait plus nommer Ursule était
évidemment quelque part; rien n'avertissait Marius du côté où il fallait
chercher. Toute sa vie se résumait maintenant en deux mots: une
incertitude absolue dans une brume impénétrable. La revoir, elle; il y
aspirait toujours, il ne l'espérait plus.

Pour comble, la misère revenait. Il sentait tout près de lui, derrière
lui, ce souffle glacé. Dans toutes ces tourmentes, et depuis longtemps
déjà, il avait discontinué son travail, et rien n'est plus dangereux que
le travail discontinué; c'est une habitude qui s'en va. Habitude facile
à quitter, difficile à reprendre.

Une certaine quantité de rêverie est bonne, comme un narcotique à dose
discrète. Cela endort les fièvres, quelquefois dures, de l'intelligence
en travail, et fait naître dans l'esprit une vapeur molle et fraîche qui
corrige les contours trop âpres de la pensée pure, comble çà et là des
lacunes et des intervalles, lie les ensembles et estompe les angles des
idées. Mais trop de rêverie submerge et noie. Malheur au travailleur par
l'esprit qui se laisse tomber tout entier de la pensée dans la rêverie!
Il croit qu'il remontera aisément, et il se dit qu'après tout c'est la
même chose. Erreur!

La pensée est le labeur de l'intelligence, la rêverie en est la volupté.
Remplacer la pensée par la rêverie, c'est confondre un poison avec une
nourriture.

Marius, on s'en souvient, avait commencé par là. La passion était
survenue, et avait achevé de le précipiter dans les chimères sans objet
et sans fond. On ne sort plus de chez soi que pour aller songer.
Enfantement paresseux. Gouffre tumultueux et stagnant. Et, à mesure que
le travail diminuait, les besoins croissaient. Ceci est une loi.
L'homme, à l'état rêveur, est naturellement prodigue et mou; l'esprit
détendu ne peut pas tenir la vie serrée. Il y a, dans cette façon de
vivre, du bien mêlé au mal, car si l'amollissement est funeste, la
générosité est saine et bonne. Mais l'homme pauvre, généreux et noble,
qui ne travaille pas, est perdu. Les ressources tarissent, les
nécessités surgissent.

Pente fatale où les plus honnêtes et les plus fermes sont entraînés
comme les plus faibles et les plus vicieux, et qui aboutit à l'un de ces
deux trous, le suicide ou le crime.

À force de sortir pour aller songer, il vient un jour où l'on sort pour
aller se jeter à l'eau.

L'excès de songe fait les Escousse et les Lebras.

Marius descendait cette pente à pas lents, les yeux fixés sur celle
qu'il ne voyait plus. Ce que nous venons d'écrire là semble étrange et
pourtant est vrai. Le souvenir d'un être absent s'allume dans les
ténèbres du coeur; plus il a disparu, plus il rayonne; l'âme désespérée
et obscure voit cette lumière à son horizon; étoile de la nuit
intérieure. Elle, c'était là toute la pensée de Marius. Il ne songeait
pas à autre chose; il sentait confusément que son vieux habit devenait
un habit impossible et que son habit neuf devenait un vieux habit, que
ses chemises s'usaient, que son chapeau s'usait, que ses bottes
s'usaient, c'est-à-dire que sa vie s'usait, et il se disait: Si je
pouvais seulement la revoir avant de mourir!

Une seule idée douce lui restait, c'est qu'Elle l'avait aimé, que son
regard le lui avait dit, qu'elle ne connaissait pas son nom, mais
qu'elle connaissait son âme, et que peut-être là où elle était, quel que
fût ce lieu mystérieux, elle l'aimait encore. Qui sait si elle ne
songeait pas à lui comme lui songeait à elle? Quelquefois, dans des
heures inexplicables comme en a tout coeur qui aime, n'ayant que des
raisons de douleur et se sentant pourtant un obscur tressaillement de
joie, il se disait: Ce sont ses pensées qui viennent à moi!--Puis il
ajoutait: Mes pensées lui arrivent aussi peut-être.

Cette illusion, dont il hochait la tête le moment d'après, réussissait
pourtant à lui jeter dans l'âme des rayons qui ressemblaient parfois à
de l'espérance. De temps en temps, surtout à cette heure du soir qui
attriste le plus les songeurs, il laissait tomber sur un cahier de
papier où il n'y avait que cela, le plus pur, le plus impersonnel, le
plus idéal des rêveries dont l'amour lui emplissait le cerveau. Il
appelait cela «lui écrire».

Il ne faut pas croire que sa raison fût en désordre. Au contraire. Il
avait perdu la faculté de travailler et de se mouvoir fermement vers un
but déterminé, mais il avait plus que jamais la clairvoyance et la
rectitude. Marius voyait à un jour calme et réel, quoique singulier, ce
qui se passait sous ses yeux, même les faits ou les hommes les plus
indifférents; il disait de tout le mot juste avec une sorte
d'accablement honnête et de désintéressement candide. Son jugement,
presque détaché de l'espérance, se tenait haut et planait.

Dans cette situation d'esprit rien ne lui échappait, rien ne le
trompait, et il découvrait à chaque instant le fond de la vie, de
l'humanité et de la destinée. Heureux, même dans les angoisses, celui à
qui Dieu a donné une âme digne de l'amour et du malheur! Qui n'a pas vu
les choses de ce monde et le coeur des hommes à cette double lumière n'a
rien vu de vrai et ne sait rien.

L'âme qui aime et qui souffre est à l'état sublime.

Du reste les jours se succédaient et rien de nouveau ne se présentait.
Il lui semblait seulement que l'espace sombre qui lui restait à
parcourir se raccourcissait à chaque instant. Il croyait déjà entrevoir
distinctement le bord de l'escarpement sans fond.

--Quoi! se répétait-il, est-ce que je ne la reverrai pas auparavant?

Quand on a monté la rue Saint-Jacques, laissé de côté la barrière et
suivi quelque temps à gauche l'ancien boulevard intérieur, on atteint la
rue de la Santé, puis la Glacière, et, un peu avant d'arriver à la
petite rivière des Gobelins, on rencontre une espèce de champ, qui est,
dans toute la longue et monotone ceinture des boulevards de Paris, le
seul endroit où Ruisdael serait tenté de s'asseoir.

Ce je ne sais quoi d'où la grâce se dégage est là, un pré vert traversé
de cordes tendues où des loques sèchent au vent, une vieille ferme à
maraîchers bâtie du temps de Louis XIII avec son grand toit bizarrement
percé de mansardes, des palissades délabrées, un peu d'eau entre des
peupliers, des femmes, des rires, des voix; à l'horizon le Panthéon,
l'arbre des Sourds-Muets, le Val-de-Grâce, noir, trapu, fantasque,
amusant, magnifique, et au fond le sévère faîte carré des tours de
Notre-Dame.

Comme le lieu vaut la peine d'être vu, personne n'y vient. À peine une
charrette ou un routier tous les quarts d'heure.

Il arriva une fois que les promenades solitaires de Marius le
conduisirent à ce terrain près de cette eau. Ce jour-là, il y avait sur
ce boulevard une rareté, un passant. Marius, vaguement frappé du charme
presque sauvage du lieu, demanda à ce passant:--Comment se nomme cet
endroit-ci?

Le passant répondit:--C'est le champ de l'Alouette.

Et il ajouta:--C'est ici qu'Ulbach a tué la bergère d'Ivry.

Mais après ce mot: l'Alouette, Marius n'avait plus entendu. Il y a de
ces congélations subites dans l'état rêveur qu'un mot suffit à produire.
Toute la pensée se condense brusquement autour d'une idée, et n'est plus
capable d'aucune autre perception. L'Alouette, c'était l'appellation
qui, dans les profondeurs de la mélancolie de Marius, avait remplacé
Ursule.--Tiens, dit-il, dans l'espèce de stupeur irraisonnée propre à
ces apartés mystérieux, ceci est son champ. Je saurai ici où elle
demeure.

Cela était absurde, mais irrésistible.

Et il vint tous les jours à ce champ de l'Alouette.




Chapitre II

Formation embryonnaire des crimes dans l'incubation des prisons


Le triomphe de Javert dans la masure Gorbeau avait semblé complet, mais
ne l'avait pas été.

D'abord, et c'était là son principal souci, Javert n'avait point fait
prisonnier le prisonnier. L'assassiné qui s'évade est plus suspect que
l'assassin; et il est probable que ce personnage, si précieuse capture
pour les bandits, n'était pas de moins bonne prise pour l'autorité.

Ensuite, Montparnasse avait échappé à Javert.

Il fallait attendre une autre occasion pour remettre la main sur ce
«muscadin du diable». Montparnasse en effet, ayant rencontré Éponine qui
faisait le guet sous les arbres du boulevard l'avait emmenée, aimant
mieux être Némorin avec la fille que Schinderhannes avec le père. Bien
lui en avait pris. Il était libre. Quant à Éponine, Javert l'avait fait
«repincer». Consolation médiocre. Éponine avait rejoint Azelma aux
Madelonnettes.

Enfin, dans le trajet de la masure Gorbeau à la Force, un des principaux
arrêtés, Claquesous, s'était perdu. On ne savait comment cela s'était
fait, les agents et les sergents «n'y comprenaient rien», il s'était
changé en vapeur, il avait glissé entre les poucettes, il avait coulé
entre les fentes de la voiture, le fiacre était fêlé, et avait fui; on
ne savait que dire, sinon qu'en arrivant à la prison, plus de
Claquesous. Il y avait là de la féerie, ou de la police. Claquesous
avait-il fondu dans les ténèbres comme un flocon de neige dans l'eau? Y
avait-il eu connivence inavouée des agents? Cet homme appartenait-il à
la double énigme du désordre et de l'ordre? Était-il concentrique à
l'infraction et à la répression? Ce sphinx avait-il les pattes de devant
dans le crime et les pattes de derrière dans l'autorité? Javert
n'acceptait point ces combinaisons-là, et se fût hérissé devant de tels
compromis; mais son escouade comprenait d'autres inspecteurs que lui,
plus initiés peut-être que lui-même, quoique ses subordonnés, aux
secrets de la préfecture, et Claquesous était un tel scélérat qu'il
pouvait être un fort bon agent. Être en de si intimes rapports
d'escamotage avec la nuit, cela est excellent pour le brigandage et
admirable pour la police. Il y a de ces coquins à deux tranchants. Quoi
qu'il en fût, Claquesous égaré ne se retrouva pas. Javert en parut plus
irrité qu'étonné.

Quant à Marius, «ce dadais d'avocat qui avait eu probablement peur», et
dont Javert avait oublié le nom, Javert y tenait peu. D'ailleurs, un
avocat, cela se retrouve toujours. Mais était-ce un avocat seulement?

L'information avait commencé.

Le juge d'instruction avait trouvé utile de ne point mettre un des
hommes de la bande Patron-Minette au secret, espérant quelque bavardage.
Cet homme était Brujon, le chevelu de la rue du Petit-Banquier. On
l'avait lâché dans la cour Charlemagne, et l'oeil des surveillants était
ouvert sur lui.

Ce nom, Brujon, est un des souvenirs de la Force. Dans la hideuse cour
dite du Bâtiment-Neuf, que l'administration appelait cour Saint-Bernard
et que les voleurs appelaient fosse-aux-lions, sur cette muraille
couverte de squames et de lèpres qui montait à gauche à la hauteur des
toits, près d'une vieille porte de fer rouillée qui menait à l'ancienne
chapelle de l'hôtel ducal de la Force devenue un dortoir de brigands, on
voyait encore il y a douze ans une espèce de bastille grossièrement
sculptée au clou dans la pierre, et au-dessous cette signature:

          BRUJON, 1811.

Le Brujon de 1811 était le père du Brujon de 1832.

Ce dernier, qu'on n'a pu qu'entrevoir dans le guet-apens Gorbeau, était
un jeune gaillard fort rusé et fort adroit, ayant l'air ahuri et
plaintif. C'est sur cet air ahuri que le juge d'instruction l'avait
lâché, le croyant plus utile dans la cour Charlemagne que dans la
cellule du secret.

Les voleurs ne s'interrompent pas parce qu'ils sont entre les mains de
la justice. On ne se gêne point pour si peu. Être en prison pour un
crime n'empêche pas de commencer un autre crime. Ce sont des artistes
qui ont un tableau au Salon et qui n'en travaillent pas moins à une
nouvelle oeuvre dans leur atelier.

Brujon semblait stupéfié par la prison. On le voyait quelquefois des
heures entières dans la cour Charlemagne, debout près de la lucarne du
cantinier, et contemplant comme un idiot cette sordide pancarte des prix
de la cantine qui commençait par: _ail, 62 centimes_, et finissait par:
_cigare, cinq centimes_. Ou bien il passait son temps à trembler,
claquant des dents, disant qu'il avait la fièvre, et s'informant si l'un
des vingt-huit lits de la salle des fiévreux était vacant.

Tout à coup, vers la deuxième quinzaine de février 1832, on sut que
Brujon, cet endormi, avait fait faire, par des commissionnaires de la
maison, pas sous son nom, mais sous le nom de trois de ses camarades,
trois commissions différentes, lesquelles lui avaient coûté en tout
cinquante sous, dépense exorbitante qui attira l'attention du brigadier
de la prison.

On s'informa, et en consultant le tarif des commissions affiché dans le
parloir des détenus, on arriva à savoir que les cinquante sous se
décomposaient ainsi: trois commissions; une au Panthéon, dix sous; une
au Val-de-Grâce, quinze sous; et une à la barrière de Grenelle,
vingt-cinq sous. Celle-ci était la plus chère de tout le tarif. Or, au
Panthéon, au Val-de-Grâce, à la barrière de Grenelle, se trouvaient
précisément les domiciles de trois rôdeurs de barrières fort redoutés,
Kruideniers, dit Bizarro, Glorieux, forçat libéré, et Barre-Carrosse,
sur lesquels cet incident ramena le regard de la police. On croyait
deviner que ces hommes étaient affiliés à Patron-Minette, dont on avait
coffré deux chefs, Babet et Gueulemer. On supposa que dans les envois de
Brujon, remis, non à des adresses de maisons, mais à des gens qui
attendaient dans la rue, il devait y avoir des avis pour quelque méfait
comploté. On avait d'autres indices encore; on mit la main sur les trois
rôdeurs, et l'on crut avoir éventé la machination quelconque de Brujon.

Une semaine environ après ces mesures prises, une nuit, un surveillant
de ronde, qui inspectait le dortoir d'en bas du Bâtiment-Neuf, au moment
de mettre son marron dans la boîte à marrons,--c'est le moyen qu'on
employait pour s'assurer que les surveillants faisaient exactement leur
service; toutes les heures un marron devait tomber dans toutes les
boîtes clouées aux portes des dortoirs;--un surveillant donc vit par le
judas du dortoir Brujon sur son séant qui écrivait quelque chose dans
son lit à la clarté de l'applique. Le gardien entra, on mit Brujon pour
un mois au cachot, mais on ne put saisir ce qu'il avait écrit. La police
n'en sut pas davantage.

Ce qui est certain, c'est que le lendemain «un postillon» fut lancé de
la cour Charlemagne dans la fosse-aux-lions par-dessus le bâtiment à
cinq étages qui séparait les deux cours.

Les détenus appellent postillon une boulette de pain artistement pétrie
qu'on envoie _en Irlande_, c'est-à-dire par-dessus les toits d'une
prison, d'une cour à l'autre. Étymologie: par-dessus l'Angleterre; d'une
terre à l'autre; _en Irlande_. Cette boulette tombe dans la cour. Celui
qui la ramasse l'ouvre et y trouve un billet adressé à quelque
prisonnier de la cour. Si c'est un détenu qui fait la trouvaille, il
remet le billet à sa destination; si c'est un gardien, ou l'un de ces
prisonniers secrètement vendus qu'on appelle moutons dans les prisons et
renards dans les bagnes, le billet est porté au greffe et livré à la
police.

Cette fois, le postillon parvint à son adresse, quoique celui auquel le
message était destiné fût en ce moment _au séparé_. Ce destinataire
n'était rien moins que Babet, l'une des quatre têtes de Patron-Minette.

Le postillon contenait un papier roulé sur lequel il n'y avait que ces
deux lignes:

--Babet. Il y a une affaire rue Plumet. Une grille sur un jardin.

C'était la chose que Brujon avait écrite dans la nuit.

En dépit des fouilleurs et des fouilleuses, Babet trouva moyen de faire
passer le billet de la Force à la Salpêtrière à une «bonne amie» qu'il
avait là, et qui y était enfermée. Cette fille à son tour transmit le
billet à une autre qu'elle connaissait, une appelée Magnon, fort
regardée par la police, mais pas encore arrêtée. Cette Magnon, dont le
lecteur a déjà vu le nom, avait avec les Thénardier des relations qui
seront précisées plus tard et pouvait, en allant voir Éponine, servir de
pont entre la Salpêtrière et les Madelonnettes.

Il arriva justement qu'en ce moment-là même, les preuves manquant dans
l'instruction dirigée contre Thénardier à l'endroit de ses filles,
Éponine et Azelma furent relâchées.

Quand Éponine sortit, Magnon, qui la guettait à la porte des
Madelonnettes, lui remit le billet de Brujon à Babet en la chargeant
d'_éclairer_ l'affaire.

Éponine alla rue Plumet, reconnut la grille et le jardin, observa la
maison, épia, guetta, et, quelques jours après, porta à Magnon, qui
demeurait rue Clocheperce, un biscuit que Magnon transmit à la maîtresse
de Babet à la Salpêtrière. Un biscuit, dans le ténébreux symbolisme des
prisons, signifie: _rien à faire_.

Si bien qu'en moins d'une semaine de là, Babet et Brujon se croisant
dans le chemin de ronde de la Force, comme l'un allait «à l'instruction»
et que l'autre en revenait:--Eh bien, demanda Brujon, la rue
P?--Biscuit, répondit Babet.

Ainsi avorta ce foetus de crime enfanté par Brujon à la Force.

Cet avortement pourtant eut des suites, parfaitement étrangères au
programme de Brujon. On les verra.

Souvent en croyant nouer un fil, on en lie un autre.




Chapitre III

Apparition au père Mabeuf


Marius n'allait plus chez personne, seulement il lui arrivait
quelquefois de rencontrer le père Mabeuf.

Pendant que Marius descendait lentement ces degrés lugubres qu'on
pourrait nommer l'escalier des caves et qui mènent dans les lieux sans
lumière où l'on entend les heureux marcher au-dessus de soi, M. Mabeuf
descendait de son côté.

La _Flore de Cauteretz_ ne se vendait absolument plus. Les expériences
sur l'indigo n'avaient point réussi dans le petit jardin d'Austerlitz
qui était mal exposé. M. Mabeuf n'y pouvait cultiver que quelques
plantes rares qui aiment l'humidité et l'ombre. Il ne se décourageait
pourtant pas. Il avait obtenu un coin de terre au Jardin des plantes, en
bonne exposition, pour y faire, «à ses frais», ses essais d'indigo. Pour
cela il avait mis les cuivres de sa _Flore_ au mont-de-piété. Il avait
réduit son déjeuner à deux oeufs, et il en laissait un à sa vieille
servante dont il ne payait plus les gages depuis quinze mois. Et souvent
son déjeuner était son seul repas. Il ne riait plus de son rire
enfantin, il était devenu morose, et ne recevait plus de visites. Marius
faisait bien de ne plus songer à venir. Quelquefois, à l'heure où M.
Mabeuf allait au Jardin des plantes, le vieillard et le jeune homme se
croisaient sur le boulevard de l'Hôpital. Ils ne parlaient pas et se
faisaient un signe de tête tristement. Chose poignante, qu'il y ait un
moment où la misère dénoue! On était deux amis, on est deux passants.

Le libraire Royol était mort. M. Mabeuf ne connaissait plus que ses
livres, son jardin et son indigo; c'étaient les trois formes qu'avaient
prises pour lui le bonheur, le plaisir et l'espérance. Cela lui
suffisait pour vivre. Il se disait:--Quand j'aurai fait mes boules de
bleu je serai riche, je retirerai mes cuivres du mont-de-piété, je
remettrai ma _Flore_ en vogue avec du charlatanisme, de la grosse caisse
et des annonces dans les journaux, et j'achèterai, je sais bien où, un
exemplaire de l'_Art de naviguer_ de Pierre de Médine, avec bois,
édition de 1559.--En attendant, il travaillait toute la journée à son
carré d'indigo, et le soir il rentrait chez lui pour arroser son jardin,
et lire ses livres. M. Mabeuf avait à cette époque fort près de
quatre-vingts ans.

Un soir il eut une singulière apparition.

Il était rentré qu'il faisait grand jour encore. La mère Plutarque dont
la santé se dérangeait était malade et couchée. Il avait dîné d'un os où
il restait un peu de viande et d'un morceau de pain qu'il avait trouvé
sur la table de cuisine, et s'était assis sur une borne de pierre
renversée qui tenait lieu de banc dans son jardin.

Près de ce banc se dressait, à la mode des vieux jardins vergers, une
espèce de grand bahut en solives et en planches fort délabré, clapier au
rez-de-chaussée, fruitier au premier étage. Il n'y avait pas de lapins
dans le clapier, mais il y avait quelques pommes dans le fruitier. Reste
de la provision d'hiver.

M. Mabeuf s'était mis à feuilleter et à lire, à l'aide de ses lunettes,
deux livres qui le passionnaient, et même, chose plus grave à son âge,
le préoccupaient. Sa timidité naturelle le rendait propre à une certaine
acceptation des superstitions. Le premier de ces livres était le fameux
traité du président Delancre, _De l'inconstance des démons_, l'autre
était l'in-quarto de Mutor de la Rubaudière. _Sur les diables de Vauvert
et les gobelins de la Bièvre_. Ce dernier bouquin l'intéressait d'autant
plus que son jardin avait été un des terrains anciennement hantés par
les gobelins. Le crépuscule commençait à blanchir ce qui est en haut et
à noircir ce qui est en bas. Tout en lisant, et par-dessus le livre
qu'il tenait à la main, le père Mabeuf considérait ses plantes et entre
autres un rhododendron magnifique qui était une de ses consolations;
quatre jours de hâle, de vent et de soleil, sans une goutte de pluie,
venaient de passer; les tiges se courbaient, les boutons penchaient, les
feuilles tombaient, tout cela avait besoin d'être arrosé; le
rhododendron surtout était triste. Le père Mabeuf était de ceux pour qui
les plantes ont des âmes. Le vieillard avait travaillé toute la journée
à son carré d'indigo, il était épuisé de fatigue, il se leva pourtant,
posa ses livres sur le banc, et marcha tout courbé et à pas chancelants
jusqu'au puits, mais quand il eut saisi la chaîne, il ne put même pas la
tirer assez pour la décrocher. Alors il se retourna et leva un regard
d'angoisse vers le ciel qui s'emplissait d'étoiles.

La soirée avait cette sérénité qui accable les douleurs de l'homme sous
je ne sais quelle lugubre et éternelle joie. La nuit promettait d'être
aussi aride que l'avait été le jour.

--Des étoiles partout! pensait le vieillard; pas la plus petite nuée!
pas une larme d'eau!

Et sa tête, qui s'était soulevée un moment, retomba sur sa poitrine.

Il la releva et regarda encore le ciel en murmurant:

--Une larme de rosée! un peu de pitié!

Il essaya encore une fois de décrocher la chaîne du puits, et ne put.

En ce moment il entendit une voix qui disait:

--Père Mabeuf, voulez-vous que je vous arrose votre jardin?

En même temps un bruit de bête fauve qui passe se fit dans la haie, et
il vit sortir de la broussaille une espèce de grande fille maigre qui se
dressa devant lui en le regardant hardiment. Cela avait moins l'air d'un
être humain que d'une forme qui venait d'éclore au crépuscule.

Avant que le père Mabeuf, qui s'effarait aisément et qui avait, comme
nous avons dit, l'effroi facile, eût pu répondre une syllabe, cet être,
dont les mouvements avaient dans l'obscurité une sorte de brusquerie
bizarre, avait décroché la chaîne, plongé et retiré le seau, et rempli
l'arrosoir, et le bonhomme voyait cette apparition qui avait les pieds
nus et une jupe en guenilles courir dans les plates-bandes en
distribuant la vie autour d'elle. Le bruit de l'arrosoir sur les
feuilles remplissait l'âme du père Mabeuf de ravissement. Il lui
semblait que maintenant le rhododendron était heureux.

Le premier seau vidé, la fille en tira un second, puis un troisième.
Elle arrosa tout le jardin.

À la voir marcher ainsi dans les allées où sa silhouette apparaissait
toute noire, agitant sur ses grands bras anguleux son fichu tout
déchiqueté, elle avait je ne sais quoi d'une chauve-souris.

Quand elle eut fini, le père Mabeuf s'approcha les larmes aux yeux, et
lui posa la main sur le front.

--Dieu vous bénira, dit-il, vous êtes un ange puisque vous avez soin des
fleurs.

--Non, répondit-elle, je suis le diable, mais ça m'est égal.

Le vieillard s'écria, sans attendre et sans entendre sa réponse:

--Quel dommage que je sois si malheureux et si pauvre, et que je ne
puisse rien faire pour vous!

--Vous pouvez quelque chose, dit-elle.

--Quoi?

--Me dire où demeure M. Marius.

Le vieillard ne comprit point.

--Quel monsieur Marius?

Il leva son regard vitreux et parut chercher quelque chose d'évanoui.

--Un jeune homme qui venait ici dans les temps.

Cependant M. Mabeuf avait fouillé dans sa mémoire.

--Ah! oui,... s'écria-t-il, je sais ce que vous voulez dire. Attendez
donc! monsieur Marius... le baron Marius Pontmercy, parbleu! Il
demeure... ou plutôt il ne demeure plus.... Ah bien, je ne sais pas.

Tout en parlant, il s'était courbé pour assujettir une branche du
rhododendron, et il continuait:

--Tenez, je me souviens à présent. Il passe très souvent sur le
boulevard et va du côté de la Glacière. Rue Croulebarbe. Le champ de
l'Alouette. Allez par là. Il n'est pas difficile à rencontrer.

Quand M. Mabeuf se releva, il n'y avait plus personne, la fille avait
disparu.

Il eut décidément un peu peur.

--Vrai, pensa-t-il, si mon jardin n'était pas arrosé, je croirais que
c'est un esprit.

Une heure plus tard, quand il fut couché, cela lui revint, et, en
s'endormant, à cet instant trouble où la pensée, pareille à cet oiseau
fabuleux qui se change en poisson pour passer la mer, prend peu à peu la
forme du songe pour traverser le sommeil, il se disait confusément:

--Au fait, cela ressemble beaucoup à ce que la Rubaudière raconte des
gobelins. Serait-ce un gobelin?




Chapitre IV

Apparition à Marius


Quelques jours après cette visite d'un «esprit» au père Mabeuf, un
matin,--c'était un lundi, le jour de la pièce de cent sous que Marius
empruntait à Courfeyrac pour Thénardier,--Marius avait mis cette pièce
de cent sous dans sa poche, et, avant de la porter au greffe, il était
allé «se promener un peu», espérant qu'à son retour cela le ferait
travailler. C'était d'ailleurs éternellement ainsi. Sitôt levé, il
s'asseyait devant un livre et une feuille de papier pour bâcler quelque
traduction; il avait à cette époque-là pour besogne la translation en
français d'une célèbre querelle d'allemands, la controverse de Gans et
de Savigny; il prenait Savigny, il prenait Gans, lisait quatre lignes,
essayait d'en écrire une, ne pouvait, voyait une étoile entre son papier
et lui, et se levait de sa chaise en disant:--Je vais sortir. Cela me
mettra en train.

Et il allait au champ de l'Alouette.

Là il voyait plus que jamais l'étoile, et moins que jamais Savigny et
Gans.

Il rentrait, essayait de reprendre son labeur, et n'y parvenait point;
pas moyen de renouer un seul des fils cassés dans son cerveau; alors il
disait:--Je ne sortirai pas demain. Cela m'empêche de travailler.--Et il
sortait tous les jours.

Il habitait le champ de l'Alouette plus que le logis de Courfeyrac. Sa
véritable adresse était celle-ci: boulevard de la Santé, au septième
arbre après la rue Croulebarbe.

Ce matin-là, il avait quitté ce septième arbre, et s'était assis sur le
parapet de la rivière des Gobelins. Un gai soleil pénétrait les feuilles
fraîches épanouies et toutes lumineuses.

Il songeait à «Elle». Et sa songerie, devenant reproche, retombait sur
lui; il pensait douloureusement à la paresse, paralysie de l'âme, qui le
gagnait, et à cette nuit qui s'épaississait d'instant en instant devant
lui au point qu'il ne voyait même déjà plus le soleil.

Cependant, à travers ce pénible dégagement d'idées indistinctes qui
n'étaient pas même un monologue tant l'action s'affaiblissait en lui, et
il n'avait plus même la force de vouloir se désoler, à travers cette
absorption mélancolique, les sensations du dehors lui arrivaient. Il
entendait derrière lui, au-dessous de lui, sur les deux bords de la
rivière, les laveuses des Gobelins battre leur linge, et, au-dessus de
sa tête, les oiseaux jaser et chanter dans les ormes. D'un côté le bruit
de la liberté, de l'insouciance heureuse, du loisir qui a des ailes; de
l'autre le bruit du travail. Chose qui le faisait rêver profondément, et
presque réfléchir, c'étaient deux bruits joyeux.

Tout à coup, au milieu de son extase accablée, il entendit une voix
connue qui disait:

--Tiens! le voilà!

Il leva les yeux, et reconnut cette malheureuse enfant qui était venue
un matin chez lui, l'aînée des filles Thénardier, Éponine; il savait
maintenant comment elle se nommait. Chose étrange, elle était appauvrie
et embellie, deux pas qu'il ne semblait point qu'elle pût faire. Elle
avait accompli un double progrès, vers la lumière et vers la détresse.
Elle était pieds nus et en haillons comme le jour où elle était entrée
si résolûment dans sa chambre, seulement ses haillons avaient deux mois
de plus; les trous étaient plus larges, les guenilles plus sordides.
C'était cette même voix enrouée, ce même front terni et ridé par le
hâle, ce même regard libre, égaré et vacillant. Elle avait de plus
qu'autrefois dans la physionomie ce je ne sais quoi d'effrayé et de
lamentable que la prison traversée ajoute à la misère.

Elle avait des brins de paille et de foin dans les cheveux, non comme
Ophélia pour être devenue folle à la contagion de la folie d'Hamlet,
mais parce qu'elle avait couché dans quelque grenier d'écurie.

Et avec tout cela elle était belle. Quel astre vous êtes, ô jeunesse!

Cependant elle était arrêtée devant Marius avec un peu de joie sur son
visage livide et quelque chose qui ressemblait à un sourire.

Elle fut quelques moments comme si elle ne pouvait parler.

--Je vous rencontre donc! dit-elle enfin. Le père Mabeuf avait raison,
c'était sur ce boulevard-ci! Comme je vous ai cherché! si vous saviez!
Savez-vous cela? j'ai été au bloc. Quinze jours! Ils m'ont lâchée! vu
qu'il n'y avait rien sur moi et que d'ailleurs je n'avais pas l'âge du
discernement. Il s'en fallait de deux mois. Oh! comme je vous ai
cherché! Voilà six semaines. Vous ne demeurez donc plus là-bas?

--Non, dit Marius.

--Oh! je comprends. À cause de la chose. C'est désagréable ces
esbroufes-là. Vous avez déménagé. Tiens! pourquoi donc portez-vous des
vieux chapeaux comme ça? Un jeune homme comme vous, ça doit avoir de
beaux habits. Savez-vous, monsieur Marius? le père Mabeuf vous appelle
le baron Marius je ne sais plus quoi. Pas vrai que vous n'êtes pas
baron? Les barons c'est des vieux, ça va au Luxembourg devant le
château, où il y a le plus de soleil, ça lit la _Quotidienne_ pour un
sou. J'ai été une fois porter une lettre chez un baron qui était comme
ça. Il avait plus de cent ans. Dites donc, où est-ce que vous demeurez à
présent?

Marius ne répondit pas.

--Ah! continua-t-elle, vous avez un trou à votre chemise. Il faudra que
je vous recouse cela.

Elle reprit avec une expression qui s'assombrissait peu à peu: Vous
n'avez pas l'air content de me voir?

Marius se taisait; elle garda elle-même un instant le silence, puis
s'écria:

--Si je voulais pourtant, je vous forcerais bien à avoir l'air content!

--Quoi? demanda Marius. Que voulez-vous dire?

--Ah! vous me disiez tu! reprit-elle.

--Eh bien, que veux-tu dire?

Elle se mordit la lèvre; elle semblait hésiter comme en proie à une
sorte de combat intérieur. Enfin elle partit prendre son parti.

--Tant pis, c'est égal. Vous avez l'air triste, je veux que vous soyez
content. Promettez-moi seulement que vous allez rire. Je veux vous voir
rire et vous voir dire: Ah bien! c'est bon. Pauvre M. Marius! vous
savez! vous m'avez promis que vous me donneriez tout ce que je
voudrais....

--Oui! mais parle donc!

Elle regarda Marius dans le blanc des yeux et lui dit:

--J'ai l'adresse.

Marius pâlit. Tout son sang reflua à son coeur.

--Quelle adresse?

--L'adresse que vous m'avez demandée!

Elle ajouta comme si elle faisait effort:

--L'adresse... vous savez bien?

--Oui! bégaya Marius.

--De la demoiselle!

Ce mot prononcé, elle soupira profondément.

Marius sauta du parapet où il était assis et lui prit éperdument la
main.

--Oh! eh bien! conduis-moi! dis-moi! demande-moi tout ce que tu voudras!
Où est-ce?

--Venez avec moi, répondit-elle. Je ne sais pas bien la rue et le
numéro; c'est tout de l'autre côté d'ici, mais je connais bien la
maison, je vais vous conduire.

Elle retira sa main et reprit, d'un ton qui eût navré un observateur,
mais qui n'effleura même pas Marius ivre et transporté:

--Oh! comme vous êtes content!

Un nuage passa sur le front de Marius. Il saisit Éponine par le bras.

--Jure-moi une chose!

--Jurer? dit-elle, qu'est-ce que cela veut dire? Tiens! vous voulez que
je jure?

Et elle rit.

--Ton père! promets-moi, Éponine! jure-moi que tu ne diras pas cette
adresse à ton père!

Elle se tourna vers lui d'un air stupéfait.

--Éponine! comment savez-vous que je m'appelle Éponine?

--Promets-moi ce que je te dis!

Mais elle semblait ne pas l'entendre.

--C'est gentil, ça! vous m'avez appelée Éponine! Marius lui prit les
deux bras à la fois.

--Mais réponds-moi donc, au nom du ciel! fais attention à ce que je te
dis, jure-moi que tu ne diras pas l'adresse que tu sais à ton père!

--Mon père? dit-elle. Ah oui, mon père! Soyez donc tranquille. Il est au
secret. D'ailleurs est-ce que je m'occupe de mon père!

--Mais tu ne me promets pas! s'écria Marius.

--Mais lâchez-moi donc! dit-elle en éclatant de rire, comme vous me
secouez! Si! si! je vous promets ça! je vous jure ça! qu'est-ce que cela
me fait? je ne dirai pas l'adresse à mon père. Là! ça va-t-il? c'est-il
ça?

--Ni à personne? fit Marius.

--Ni à personne.

--À présent, reprit Marius, conduis-moi.

--Tout de suite?

--Tout de suite.

--Venez.--Oh! comme il est content! dit-elle.

Après quelques pas, elle s'arrêta.

--Vous me suivez de trop près, monsieur Marius. Laissez-moi aller
devant, et suivez-moi comme cela, sans faire semblant. Il ne faut pas
qu'on voie un jeune homme bien, comme vous, avec une femme comme moi.

Aucune langue ne saurait dire tout ce qu'il y avait dans ce mot, femme,
ainsi prononcé par cette enfant.

Elle fit une dizaine de pas, et s'arrêta encore; Marius la rejoignit.
Elle lui adressa la parole de côté et sans se tourner vers lui:

--À propos, vous savez que vous m'avez promis quelque chose?

Marius fouilla dans sa poche. Il ne possédait au monde que les cinq
francs destinés au père Thénardier. Il les prit, et les mit dans la main
d'Éponine.

Elle ouvrit les doigts et laissa tomber la pièce à terre, et le
regardant d'un air sombre:

--Je ne veux pas de votre argent, dit-elle.




Livre troisième--La maison de la rue Plumet




Chapitre I

La maison à secret


Vers le milieu du siècle dernier, un président à mortier au parlement de
Paris ayant une maîtresse et s'en cachant, car à cette époque les grands
seigneurs montraient leurs maîtresses et les bourgeois les cachaient,
fit construire «une petite maison» faubourg Saint-Germain, dans la rue
déserte de Blomet, qu'on nomme aujourd'hui rue Plumet, non loin de
l'endroit qu'on appelait alors le _Combat des Animaux_.

Cette maison se composait d'un pavillon à un seul étage, deux salles au
rez-de-chaussée, deux chambres au premier, en bas une cuisine, en haut
un boudoir, sous le toit un grenier, le tout précédé d'un jardin avec
large grille donnant sur la rue. Ce jardin avait environ un arpent.
C'était là tout ce que les passants pouvaient entrevoir; mais en arrière
du pavillon il y avait une cour étroite et au fond de la cour un logis
bas de deux pièces sur cave, espèce d'en-cas destiné à dissimuler au
besoin un enfant et une nourrice. Ce logis communiquait, par derrière,
par une porte masquée et ouvrant à secret, avec un long couloir étroit,
pavé, sinueux, à ciel ouvert, bordé de deux hautes murailles, lequel,
caché avec un art prodigieux et comme perdu entre les clôtures des
jardins et des cultures dont il suivait tous les angles et tous les
détours, allait aboutir à une autre porte également à secret qui
s'ouvrait à un demi-quart de lieue de là, presque dans un autre
quartier, à l'extrémité solitaire de la rue de Babylone.

M. le président s'introduisait par là, si bien que ceux-là mêmes qui
l'eussent épié et suivi et qui eussent observé que M. le président se
rendait tous les jours mystérieusement quelque part, n'eussent pu se
douter qu'aller rue de Babylone c'était aller rue Blomet. Grâce à
d'habiles achats de terrains, l'ingénieux magistrat avait pu faire faire
ce travail de voirie secrète chez lui, sur sa propre terre, et par
conséquent sans contrôle. Plus tard il avait revendu par petites
parcelles pour jardins et cultures les lots de terre riverains du
corridor, et les propriétaires de ces lots de terre croyaient des deux
côtés avoir devant les yeux un mur mitoyen, et ne soupçonnaient pas même
l'existence de ce long ruban de pavé serpentant entre deux murailles
parmi leurs plates-bandes et leurs vergers. Les oiseaux seuls voyaient
cette curiosité. Il est probable que les fauvettes et les mésanges du
siècle dernier avaient fort jasé sur le compte de M. le président.

Le pavillon, bâti en pierre dans le goût Mansart, lambrissé et meublé
dans le goût Watteau, rocaille au dedans, perruque au dehors, muré d'une
triple haie de fleurs, avait quelque chose de discret, de coquet et de
solennel, comme il sied à un caprice de l'amour et de la magistrature.

Cette maison et ce couloir, qui ont disparu aujourd'hui, existaient
encore il y a une quinzaine d'années. En 93, un chaudronnier avait
acheté la maison pour la démolir, mais n'ayant pu en payer le prix, la
nation le mit en faillite. De sorte que ce fut la maison qui démolit le
chaudronnier. Depuis la maison resta inhabitée, et tomba lentement en
ruine, comme toute demeure à laquelle la présence de l'homme ne
communique plus la vie. Elle était restée meublée de ses vieux meubles
et toujours à vendre ou à louer, et les dix ou douze personnes qui
passent par an rue Plumet en étaient averties par un écriteau jaune et
illisible accroché à la grille du jardin depuis 1810.

Vers la fin de la Restauration, ces mêmes passants purent remarquer que
l'écriteau avait disparu, et que, même, les volets du premier étage
étaient ouverts. La maison en effet était occupée. Les fenêtres avaient
«des petits rideaux», signe qu'il y avait une femme.

Au mois d'octobre 1829, un homme d'un certain âge s'était présenté et
avait loué la maison telle qu'elle était, y compris, bien entendu,
l'arrière-corps de logis et le couloir qui allait aboutir à la rue de
Babylone. Il avait fait rétablir les ouvertures à secret des deux portes
de ce passage. La maison, nous venons de le dire, était encore à peu
près meublée des vieux ameublements du président, le nouveau locataire
avait ordonné quelques réparations, ajouté çà et là ce qui manquait,
remis des pavés à la cour, des briques aux carrelages, des marches à
l'escalier, des feuilles aux parquets et des vitres aux croisées, et
enfin était venu s'installer avec une jeune fille et une servante âgée,
sans bruit, plutôt comme quelqu'un qui se glisse que comme quelqu'un qui
entre chez soi. Les voisins n'en jasèrent point, par la raison qu'il n'y
avait pas de voisins.

Ce locataire peu à effet était Jean Valjean, la jeune fille était
Cosette. La servante était une fille appelée Toussaint que Jean Valjean
avait sauvée de l'hôpital et de la misère et qui était vieille,
provinciale et bègue, trois qualités qui avaient déterminé Jean Valjean
à la prendre avec lui. Il avait loué la maison sous le nom de M.
Fauchelevent, rentier. Dans tout ce qui a été raconté plus haut, le
lecteur a sans doute moins tardé encore que Thénardier à reconnaître
Jean Valjean.

Pourquoi Jean Valjean avait-il quitté le couvent du Petit-Picpus? Que
s'était-il passé?

Il ne s'était rien passé.

On s'en souvient. Jean Valjean était heureux dans le couvent, si heureux
que sa conscience finit par s'inquiéter. Il voyait Cosette tous les
jours, il sentait la paternité naître et se développer en lui de plus en
plus, il couvait de l'âme cette enfant, il se disait qu'elle était à
lui, que rien ne pouvait la lui enlever, que cela serait ainsi
indéfiniment, que certainement elle se ferait religieuse, y étant chaque
jour doucement provoquée, qu'ainsi le couvent était désormais l'univers
pour elle comme pour lui, qu'il y vieillirait et qu'elle y grandirait,
qu'elle y vieillirait et qu'il y mourrait, qu'enfin, ravissante
espérance, aucune séparation n'était possible. En réfléchissant à ceci,
il en vint à tomber dans des perplexités. Il s'interrogea. Il se
demandait si tout ce bonheur-là était bien à lui, s'il ne se composait
pas du bonheur d'un autre, du bonheur de cette enfant qu'il confisquait
et qu'il dérobait, lui vieillard; si ce n'était point là un vol? Il se
disait que cette enfant avait le droit de connaître la vie avant d'y
renoncer, que lui retrancher, d'avance et en quelque sorte sans la
consulter, toutes les joies sous prétexte de lui sauver toutes les
épreuves, profiter de son ignorance et de son isolement pour lui faire
germer une vocation artificielle, c'était dénaturer une créature humaine
et mentir à Dieu. Et qui sait si, se rendant compte un jour de tout cela
et religieuse à regret, Cosette n'en viendrait pas à le haïr? Dernière
pensée, presque égoïste et moins héroïque que les autres, mais qui lui
était insupportable. Il résolut de quitter le couvent.

Il le résolut, il reconnut avec désolation qu'il le fallait. Quant aux
objections, il n'y en avait pas. Cinq ans de séjour entre ces quatre
murs et de disparition avaient nécessairement détruit ou dispersé les
éléments de crainte. Il pouvait rentrer parmi les hommes tranquillement.
Il avait vieilli, et tout avait changé. Qui le reconnaîtrait maintenant?
Et puis, à voir le pire, il n'y avait de danger que pour lui-même, et il
n'avait pas le droit de condamner Cosette au cloître par la raison qu'il
avait été condamné au bagne. D'ailleurs, qu'est-ce que le danger devant
le devoir? Enfin, rien ne l'empêchait d'être prudent et de prendre ses
précautions.

Quant à l'éducation de Cosette, elle était à peu près terminée et
complète.

Une fois sa détermination arrêtée, il attendit l'occasion. Elle ne tarda
pas à se présenter. Le vieux Fauchelevent mourut.

Jean Valjean demanda audience à la révérende prieure et lui dit qu'ayant
fait à la mort de son frère un petit héritage qui lui permettait de
vivre désormais sans travailler, il quittait le service du couvent, et
emmenait sa fille; mais que, comme il n'était pas juste que Cosette, ne
prononçant point ses voeux, eût été élevée gratuitement, il suppliait
humblement la révérende prieure de trouver bon qu'il offrît à la
communauté, comme indemnité des cinq années que Cosette y avait passées,
une somme de cinq mille francs.

C'est ainsi que Jean Valjean sortit du couvent de l'Adoration
Perpétuelle.

En quittant le couvent, il prit lui-même dans ses bras et ne voulut
confier à aucun commissionnaire la petite valise dont il avait toujours
la clef sur lui. Cette valise intriguait Cosette, à cause de l'odeur
d'embaumement qui en sortait.

Disons tout de suite que désormais cette malle ne le quitta plus. Il
l'avait toujours dans sa chambre. C'était la première et quelquefois
l'unique chose qu'il emportait dans ses déménagements. Cosette en riait,
et appelait cette valise _l'inséparable_, disant: J'en suis jalouse.

Jean Valjean du reste ne reparut pas à l'air libre sans une profonde
anxiété.

Il découvrit la maison de la rue Plumet et s'y blottit. Il était
désormais en possession du nom d'Ultime Fauchelevent.

En même temps il loua deux autres appartements dans Paris, afin de moins
attirer l'attention que s'il fût toujours resté dans le même quartier,
de pouvoir faire au besoin des absences à la moindre inquiétude qui le
prendrait, et enfin de ne plus se trouver au dépourvu comme la nuit où
il avait si miraculeusement échappé à Javert. Ces deux appartements
étaient deux logis fort chétifs et d'apparence pauvre, dans deux
quartiers très éloignés l'un de l'autre, l'un rue de l'Ouest, l'autre
rue de l'Homme-Armé.

Il allait de temps en temps, tantôt rue de l'Homme-Armé, tantôt rue de
l'Ouest, passer un mois ou six semaines avec Cosette sans emmener
Toussaint. Il s'y faisait servir par les portiers et s'y donnait pour un
rentier de la banlieue ayant un pied-à-terre en ville. Cette haute vertu
avait trois domiciles dans Paris pour échapper à la police.




Chapitre II

Jean Valjean garde national


Du reste, à proprement parler, il vivait rue Plumet et il y avait
arrangé son existence de la façon que voici:

Cosette avec la servante occupait le pavillon; elle avait la grande
chambre à coucher aux trumeaux peints, le boudoir aux baguettes dorées,
le salon du président meublé de tapisseries et de vastes fauteuils; elle
avait le jardin. Jean Valjean avait fait mettre dans la chambre de
Cosette un lit à baldaquin d'ancien damas à trois couleurs, et un vieux
et beau tapis de Perse acheté rue du Figuier-Saint-Paul chez la mère
Gaucher, et, pour corriger la sévérité de ces vieilleries magnifiques,
il avait amalgamé à ce bric-à-brac tous les petits meubles gais et
gracieux des jeunes filles, l'étagère, la bibliothèque et les livres
dorés, la papeterie, le buvard, la table à ouvrage incrustée de nacre,
le nécessaire de vermeil, la toilette en porcelaine du Japon. De longs
rideaux de damas fond rouge à trois couleurs pareils au lit pendaient
aux fenêtres du premier étage. Au rez-de-chaussée, des rideaux de
tapisserie. Tout l'hiver la petite maison de Cosette était chauffée du
haut en bas. Lui, il habitait l'espèce de loge de portier qui était dans
la cour du fond avec un matelas sur un lit de sangle, une table de bois
blanc, deux chaises de paille, un pot à l'eau de faïence, quelques
bouquins sur une planche, sa chère valise dans un coin, jamais de feu.
Il dînait avec Cosette, et il y avait un pain bis pour lui sur la table.
Il avait dit à Toussaint lorsqu'elle était entrée:--C'est mademoiselle
qui est la maîtresse de la maison.--Et vous, mo-onsieur? avait répliqué
Toussaint stupéfaite.--Moi, je suis bien mieux que le maître, je suis le
père.

Cosette au couvent avait été dressée au ménage et réglait la dépense qui
était fort modeste. Tous les jours Jean Valjean prenait le bras de
Cosette et la menait promener. Il la conduisait au Luxembourg, dans
l'allée la moins fréquentée, et tous les dimanches à la messe, toujours
à Saint-Jacques-du-Haut-Pas, parce que c'était fort loin. Comme c'est un
quartier très pauvre, il y faisait beaucoup l'aumône, et les malheureux
l'entouraient dans l'église, ce qui lui avait valu l'épître des
Thénardier: _Au monsieur bienfaisant de l'église
Saint-Jacques-du-Haut-Pas_. Il menait volontiers Cosette visiter les
indigents et les malades. Aucun étranger n'entrait dans la maison de la
rue Plumet. Toussaint apportait les provisions, et Jean Valjean allait
lui-même chercher l'eau à une prise d'eau qui était tout proche sur le
boulevard. On mettait le bois et le vin dans une espèce de renfoncement
demi-souterrain tapissé de rocailles qui avoisinait la porte de la rue
de Babylone et qui autrefois avait servi de grotte à M. le président;
car au temps des Folies et des Petites-Maisons, il n'y avait pas d'amour
sans grotte.

Il y avait dans la porte bâtarde de la rue de Babylone une de ces boîtes
tirelires destinées aux lettres et aux journaux; seulement, les trois
habitants du pavillon de la rue Plumet ne recevant ni journaux ni
lettres, toute l'utilité de la boîte, jadis entremetteuse d'amourettes
et confidente d'un robin dameret, était maintenant limitée aux avis du
percepteur des contributions et aux billets de garde. Car M.
Fauchelevent, rentier, était de la garde nationale; il n'avait pu
échapper aux mailles étroites du recensement de 1831. Les renseignements
municipaux pris à cette époque étaient remontés jusqu'au couvent du
Petit-Picpus, sorte de nuée impénétrable et sainte d'où Jean Valjean
était sorti vénérable aux yeux de sa mairie, et, par conséquent, digne
de monter sa garde.

Trois ou quatre fois l'an, Jean Valjean endossait son uniforme et
faisait sa faction; très volontiers d'ailleurs; c'était pour lui un
déguisement correct qui le mêlait à tout le monde en le laissant
solitaire. Jean Valjean venait d'atteindre ses soixante ans, âge de
l'exemption légale; mais il n'en paraissait pas plus de cinquante;
d'ailleurs il n'avait aucune envie de se soustraire à son sergent-major
et de chicaner le comte de Lobau; il n'avait pas d'état civil; il
cachait son nom, il cachait son identité, il cachait son âge, il cachait
tout; et, nous venons de le dire, c'était un garde national de bonne
volonté. Ressembler au premier venu qui paye ses contributions, c'était
là toute son ambition. Cet homme avait pour idéal, au dedans, l'ange, au
dehors, le bourgeois.

Notons un détail pourtant. Quand Jean Valjean sortait avec Cosette, il
s'habillait comme on l'a vu et avait assez l'air d'un ancien officier.
Lorsqu'il sortait seul, et c'était le plus habituellement le soir, il
était toujours vêtu d'une veste et d'un pantalon d'ouvrier, et coiffé
d'une casquette qui lui cachait le visage. Était-ce précaution, ou
humilité? Les deux à la fois. Cosette était accoutumée au côté
énigmatique de sa destinée et remarquait à peine les singularités de son
père. Quant à Toussaint, elle vénérait Jean Valjean, et trouvait bon
tout ce qu'il faisait.--Un jour, son boucher, qui avait entrevu Jean
Valjean, lui dit: C'est un drôle de corps. Elle répondit: C'est un-un
saint.

Ni Jean Valjean, ni Cosette, ni Toussaint n'entraient et ne sortaient
jamais que par la porte de la rue de Babylone. À moins de les apercevoir
par la grille du jardin, il était difficile de deviner qu'ils
demeuraient rue Plumet. Cette grille restait toujours fermée. Jean
Valjean avait laissé le jardin inculte, afin qu'il n'attirât pas
l'attention.

En cela il se trompait peut-être.




Chapitre III

_Foliis ac frondibus_


Ce jardin ainsi livré à lui-même depuis plus d'un demi-siècle était
devenu extraordinaire et charmant. Les passant d'il y a quarante ans
s'arrêtaient dans cette rue pour le contempler, sans se douter des
secrets qu'il dérobait derrière ses épaisseurs fraîches et vertes. Plus
d'un songeur à cette époque a laissé bien des fois ses yeux et sa pensée
pénétrer indiscrètement à travers les barreaux de l'antique grille
cadenassée, tordue, branlante, scellée à deux piliers verdis et moussus,
bizarrement couronné d'un fronton d'arabesques indéchiffrables.

Il y avait un banc de pierre dans un coin, une ou deux statues moisies,
quelques treillages décloués par le temps pourrissant sur le mur; du
reste plus d'allées ni de gazon; du chiendent partout. Le jardinage
était parti, et la nature était revenue. Les mauvaises herbes
abondaient, aventure admirable pour un pauvre coin de terre. La fête des
giroflées y était splendide. Rien dans ce jardin ne contrariait l'effort
sacré des choses vers la vie; la croissance vénérable était là chez
elle. Les arbres s'étaient baissés vers les ronces, les ronces étaient
montées vers les arbres, la plante avait grimpé, la branche avait
fléchi, ce qui rampe sur la terre avait été trouver ce qui s'épanouit
dans l'air, ce qui flotte au vent s'était penché vers ce qui se traîne
dans la mousse; troncs, rameaux, feuilles, fibres, touffes, vrilles,
sarments, épines, s'étaient mêlés, traversés, mariés, confondus; la
végétation, dans un embrassement étroit et profond, avait célébré et
accompli là, sous l'oeil satisfait du créateur, en cet enclos de trois
cents pieds carrés, le saint mystère de sa fraternité, symbole de la
fraternité humaine. Ce jardin n'était plus un jardin, c'était une
broussaille colossale; c'est-à-dire quelque chose qui est impénétrable
comme une forêt, peuplé comme une ville, frissonnant comme un nid,
sombre comme une cathédrale, odorant comme un bouquet, solitaire comme
une tombe, vivant comme une foule.

En floréal, cet énorme buisson, libre derrière sa grille et dans ses
quatre murs, entrait en rut dans le sourd travail de la germination
universelle, tressaillait au soleil levant presque comme une bête qui
aspire les effluves de l'amour cosmique et qui sent la sève d'avril
monter et bouillonner dans ses veines, et, secouant au vent sa
prodigieuse chevelure verte, semait sur la terre humide, sur les statues
frustes, sur le perron croulant du pavillon et jusque sur le pavé de la
rue déserte, les fleurs en étoiles, la rosée en perles, la fécondité, la
beauté, la vie, la joie, les parfums. À midi mille papillons blancs s'y
réfugiaient, et c'était un spectacle divin de voir là tourbillonner en
flocons dans l'ombre cette neige vivante de l'été. Là, dans ces gaies
ténèbres de la verdure, une foule de voix innocentes parlaient doucement
à l'âme, et ce que les gazouillements avaient oublié de dire, les
bourdonnements le complétaient. Le soir une vapeur de rêverie se
dégageait du jardin et l'enveloppait; un linceul de brume, une tristesse
céleste et calme, le couvraient; l'odeur si enivrante des chèvrefeuilles
et des liserons en sortait de toute part comme un poison exquis et
subtil; on entendait les derniers appels des grimperaux et des
bergeronnettes s'assoupissant sous les branchages; on y sentait cette
intimité sacrée de l'oiseau et de l'arbre; le jour les ailes réjouissent
les feuilles, la nuit les feuilles protègent les ailes.

L'hiver, la broussaille était noire, mouillée, hérissée, grelottante, et
laissait un peu voir la maison. On apercevait, au lieu de fleurs dans
les rameaux et de rosée dans les fleurs, les longs rubans d'argent des
limaces sur le froid et épais tapis des feuilles jaunes; mais de toute
façon, sous tout aspect, en toute saison, printemps, hiver, été,
automne, ce petit enclos respirait la mélancolie, la contemplation, la
solitude, la liberté, l'absence de l'homme, la présence de Dieu; et la
vieille grille rouillée avait l'air de dire: ce jardin est à moi.

Le pavé de Paris avait beau être là tout autour, les hôtels classiques
et splendides de la rue de Varenne à deux pas, le dôme des Invalides
tout près, la Chambre des députés pas loin; les carrosses de la rue de
Bourgogne et de la rue Saint-Dominique avaient beau rouler fastueusement
dans le voisinage, les omnibus jaunes, bruns, blancs, rouges avaient
beau se croiser dans le carrefour prochain, le désert était rue Plumet;
et la mort des anciens propriétaires, une révolution qui avait passé,
l'écroulement des antiques fortunes, l'absence, l'oubli, quarante ans
d'abandon et de viduité, avaient suffi pour ramener dans ce lieu
privilégié les fougères, les bouillons-blancs, les ciguës, les
achillées, les digitales, les hautes herbes, les grandes plantes
gaufrées aux larges feuilles de drap vert pâle, les lézards, les
scarabées, les insectes inquiets et rapides; pour faire sortir des
profondeurs de la terre et reparaître entre ces quatre murs je ne sais
quelle grandeur sauvage et farouche; et pour que la nature, qui
déconcerte les arrangements mesquins de l'homme et qui se répand
toujours tout entière là où elle se répand, aussi bien dans la fourmi
que dans l'aigle, en vînt à s'épanouir dans un méchant petit jardin
parisien avec autant de rudesse et de majesté que dans une forêt vierge
du Nouveau Monde.

Rien n'est petit en effet; quiconque est sujet aux pénétrations
profondes de la nature, le sait. Bien qu'aucune satisfaction absolue ne
soit donnée à la philosophie, pas plus de circonscrire la cause que de
limiter l'effet, le contemplateur tombe dans des extases sans fond à
cause de toutes ces décompositions de forces aboutissant à l'unité. Tout
travaille à tout.

L'algèbre s'applique aux nuages; l'irradiation de l'astre profite à la
rose; aucun penseur n'oserait dire que le parfum de l'aubépine est
inutile aux constellations. Qui donc peut calculer le trajet d'une
molécule? que savons-nous si des créations de mondes ne sont point
déterminées par des chutes de grains de sable? qui donc connaît les flux
et les reflux réciproques de l'infiniment grand et de l'infiniment
petit, le retentissement des causes dans les précipices de l'être, et
les avalanches de la création? Un ciron importe; le petit est grand, le
grand est petit; tout est en équilibre dans la nécessité; effrayante
vision pour l'esprit. Il y a entre les êtres et les choses des relations
de prodige; dans cet inépuisable ensemble, de soleil à puceron, on ne se
méprise pas; on a besoin les uns des autres. La lumière n'emporte pas
dans l'azur les parfums terrestres sans savoir ce qu'elle en fait; la
nuit fait des distributions d'essence stellaire aux fleurs endormies.
Tous les oiseaux qui volent ont à la patte le fil de l'infini. La
germination se complique de l'éclosion d'un météore et du coup de bec de
l'hirondelle brisant l'oeuf, et elle mène de front la naissance d'un ver
de terre et l'avènement de Socrate. Où finit le télescope, le microscope
commence. Lequel des deux a la vue la plus grande? Choisissez. Une
moisissure est une pléiade de fleurs; une nébuleuse est une fourmilière
d'étoiles. Même promiscuité, et plus inouïe encore, des choses de
l'intelligence et des faits de la substance. Les éléments et les
principes se mêlent, se combinent, s'épousent, se multiplient les uns
par les autres, au point de faire aboutir le monde matériel et le monde
moral à la même clarté. Le phénomène est en perpétuel repli sur
lui-même. Dans les vastes échanges cosmiques, la vie universelle va et
vient en quantités inconnues, roulant tout dans l'invisible mystère des
effluves, employant tout, ne perdant pas un rêve de pas un sommeil,
semant un animalcule ici, émiettant un astre là, oscillant et
serpentant, faisant de la lumière une force et de la pensée un élément,
disséminée et indivisible, dissolvant tout, excepté ce point
géométrique, le moi; ramenant tout à l'âme atome; épanouissant tout en
Dieu; enchevêtrant, depuis la plus haute jusqu'à la plus basse, toutes
les activités dans l'obscurité d'un mécanisme vertigineux, rattachant le
vol d'un insecte au mouvement de la terre, subordonnant, qui sait? ne
fût-ce que par l'identité de la loi, l'évolution de la comète dans le
firmament au tournoiement de l'infusoire dans la goutte d'eau. Machine
faite d'esprit. Engrenage énorme dont le premier moteur est le moucheron
et dont la dernière roue est le zodiaque.




Chapitre IV

Changement de grille


Il semblait que ce jardin, créé autrefois pour cacher les mystères
libertins, se fût transformé et fût devenu propre à abriter les mystères
chastes. Il n'avait plus ni berceaux, ni boulingrins, ni tonnelles, ni
grottes; il avait une magnifique obscurité échevelée tombant comme un
voile de toutes parts. Paphos s'était refait Éden. On ne sait quoi de
repentant avait assaini cette retraite. Cette bouquetière offrait
maintenant ses fleurs à l'âme. Ce coquet jardin, jadis fort compromis,
était rentré dans la virginité et la pudeur. Un président assisté d'un
jardinier, un bonhomme qui croyait continuer Lamoignon et un autre
bonhomme qui croyait continuer Le Nôtre, l'avaient contourné, taillé,
chiffonné, attifé, façonné pour la galanterie; la nature l'avait
ressaisi, l'avait rempli d'ombre, et l'avait arrangé pour l'amour.

Il y avait aussi dans cette solitude un coeur qui était tout prêt.
L'amour n'avait qu'à se montrer; il avait là un temple composé de
verdures, d'herbe, de mousse, de soupirs d'oiseaux, de molles ténèbres,
de branches agitées, et une âme faite de douceur, de foi, de candeur,
d'espoir, d'aspiration et d'illusion.

Cosette était sortie du couvent encore presque enfant; elle avait un peu
plus de quatorze ans, et elle était «dans l'âge ingrat»; nous l'avons
dit, à part les yeux, elle semblait plutôt laide que jolie; elle n'avait
cependant aucun trait disgracieux, mais elle était gauche, maigre,
timide et hardie à la fois, une grande petite fille enfin.

Son éducation était terminée; C'est-à-dire on lui avait appris la
religion, et même, et surtout la dévotion; puis «l'histoire»,
c'est-à-dire la chose qu'on appelle ainsi au couvent, la géographie, la
grammaire, les participes, les rois de France, un peu de musique, à
faire un nez, etc., mais du reste elle ignorait tout, ce qui est un
charme et un péril. L'âme d'une jeune fille ne doit pas être laissée
obscure; plus tard, il s'y fait des mirages trop brusques et trop vifs
comme dans une chambre noire. Elle doit être doucement et discrètement
éclairée, plutôt du reflet des réalités que de leur lumière directe et
dure. Demi-jour utile et gracieusement austère qui dissipe les peurs
puériles et empêche les chutes. Il n'y a que l'instinct maternel,
intuition admirable où entrent les souvenirs de la vierge et
l'expérience de la femme, qui sache comment et de quoi doit être fait ce
demi-jour. Rien ne supplée à cet instinct. Pour former l'âme d'une jeune
fille, toutes les religieuses du monde ne valent pas une mère.

Cosette n'avait pas eu de mère. Elle n'avait eu que beaucoup de mères au
pluriel.

Quant à Jean Valjean, il y avait bien en lui toutes les tendresses à la
fois, et toutes les sollicitudes; mais ce n'était qu'un vieux homme qui
ne savait rien du tout.

Or, dans cette oeuvre de l'éducation, dans cette grave affaire de la
préparation d'une femme à la vie, que de science il faut pour lutter
contre cette grande ignorance qu'on appelle l'innocence!

Rien ne prépare une jeune fille aux passions comme le couvent. Le
couvent tourne la pensée du côté de l'inconnu. Le coeur, replié sur
lui-même, se creuse, ne pouvant s'épancher, et s'approfondit, ne pouvant
s'épanouir. De là des visions, des suppositions, des conjectures, des
romans ébauchés, des aventures souhaitées, des constructions
fantastiques, des édifices tout entiers bâtis dans l'obscurité
intérieure de l'esprit, sombres et secrètes demeures où les passions
trouvent tout de suite à se loger dès que la grille franchie leur permet
d'entrer. Le couvent est une compression qui, pour triompher du coeur
humain, doit durer toute la vie.

En quittant le couvent, Cosette ne pouvait rien trouver de plus doux et
de plus dangereux que la maison de la rue Plumet. C'était la
continuation de la solitude avec le commencement de la liberté; un
jardin fermé, mais une nature âcre, riche, voluptueuse et odorante; les
mêmes songes que dans le couvent, mais de jeunes hommes entrevus; une
grille, mais sur la rue.

Cependant, nous le répétons, quand elle y arriva, elle n'était encore
qu'un enfant. Jean Valjean lui livra ce jardin inculte.--Fais-y tout ce
que tu voudras, lui disait-il. Cela amusait Cosette; elle en remuait
toutes les touffes et toutes les pierres, elle y cherchait «des bêtes»;
elle y jouait, en attendant qu'elle y rêvât; elle aimait ce jardin pour
les insectes qu'elle y trouvait sous ses pieds à travers l'herbe, en
attendant qu'elle l'aimât pour les étoiles qu'elle y verrait dans les
branches au-dessus de sa tête.

Et puis, elle aimait son père, c'est-à-dire Jean Valjean, de toute son
âme, avec une naïve passion filiale qui lui faisait du bonhomme un
compagnon désiré et charmant. On se souvient que M. Madeleine lisait
beaucoup, Jean Valjean avait continué; il en était venu à causer bien;
il avait la richesse secrète et l'éloquence d'une intelligence humble et
vraie qui s'est spontanément cultivée. Il lui était resté juste assez
d'âpreté pour assaisonner sa bonté; c'était un esprit rude et un coeur
doux. Au Luxembourg, dans leurs tête-à-tête, il faisait de longues
explications de tout, puisant dans ce qu'il avait lu, puisant aussi dans
ce qu'il avait souffert. Tout en l'écoutant, les yeux de Cosette
erraient vaguement.

Cet homme simple suffisait à la pensée de Cosette, de même que ce jardin
sauvage à ses yeux. Quand elle avait bien poursuivi les papillons, elle
arrivait près de lui essoufflée et disait: Ah! comme j'ai couru! Il la
baisait au front.

Cosette adorait le bonhomme. Elle était toujours sur ses talons. Là où
était Jean Valjean était le bien-être. Comme Jean Valjean n'habitait ni
le pavillon, ni le jardin, elle se plaisait mieux dans l'arrière-cour
pavée que dans l'enclos plein de fleurs, et dans la petite loge meublée
de chaises de paille que dans le grand salon tendu de tapisseries où
s'adossaient des fauteuils capitonnés. Jean Valjean lui disait
quelquefois, en souriant du bonheur d'être importuné:--Mais va-t'en chez
toi! Laisse-moi donc un peu seul!

Elle lui faisait de ces charmantes gronderies tendres qui ont tant de
grâce remontant de la fille au père:

--Père, j'ai très froid chez vous; pourquoi ne mettez-vous pas ici un
tapis et un poêle?

--Chère enfant, il y a tant de gens qui valent mieux que moi et qui
n'ont même pas un toit sur leur tête.

--Alors pourquoi y a-t-il du feu chez moi et tout ce qu'il faut?

--Parce que tu es une femme et un enfant.

--Bah! les hommes doivent donc avoir froid et être mal?

--Certains hommes.

--C'est bon, je viendrai si souvent ici que vous serez bien obligé d'y
faire du feu.

Elle lui disait encore:

--Père, Pourquoi mangez-vous du vilain pain comme cela?

--Parce que..., ma fille.

--Eh bien, si vous en mangez, j'en mangerai.

Alors, pour que Cosette ne mangeât pas de pain noir, Jean Valjean
mangeait du pain blanc.

Cosette ne se rappelait que confusément son enfance. Elle priait matin
et soir pour sa mère qu'elle n'avait pas connue. Les Thénardier lui
étaient restés comme deux figures hideuses à l'état de rêve. Elle se
rappelait qu'elle avait été «un jour, la nuit» chercher de l'eau dans un
bois. Elle croyait que c'était très loin de Paris. Il lui semblait
qu'elle avait commencé à vivre dans un abîme et que c'était Jean Valjean
qui l'en avait tirée. Son enfance lui faisait l'effet d'un temps où il
n'y avait autour d'elle que des mille-pieds, des araignées, et des
serpents. Quand elle songeait le soir avant de s'endormir, comme elle
n'avait pas une idée très nette d'être la fille de Jean Valjean et qu'il
fût son père, elle s'imaginait que l'âme de sa mère avait passé dans ce
bonhomme et était venue demeurer auprès d'elle.

Lorsqu'il était assis, elle appuyait sa joue sur ses cheveux blancs et y
laissait silencieusement tomber une larme en se disant: C'est peut-être
ma mère, cet homme-là!

Cosette, quoique ceci soit étrange à énoncer, dans sa profonde ignorance
de fille élevée au couvent, la maternité d'ailleurs étant absolument
inintelligible à la virginité, avait fini par se figurer qu'elle avait
eu aussi peu de mère que possible. Cette mère, elle ne savait pas même
son nom. Toutes les fois qu'il lui arrivait de le demander à Jean
Valjean, Jean Valjean se taisait. Si elle répétait sa question, il
répondait par un sourire. Une fois elle insista; le sourire s'acheva par
une larme.

Ce silence de Jean Valjean couvrait de nuit Fantine.

Etait-ce prudence? était-ce respect? était-ce crainte de livrer ce nom
aux hasards d'une autre mémoire que la sienne?

Tant que Cosette avait été petite, Jean Valjean lui avait volontiers
parlé de sa mère; quand elle fut jeune fille, cela lui fut impossible.
Il lui sembla qu'il n'osait plus. Était-ce à cause de Cosette? était-ce
à cause de Fantine? il éprouvait une sorte d'horreur religieuse à faire
entrer cette ombre dans la pensée de Cosette, et à mettre la morte en
tiers dans leur destinée. Plus cette ombre lui était sacrée, plus elle
lui semblait redoutable. Il songeait à Fantine et se sentait accablé de
silence. Il voyait vaguement dans les ténèbres quelque chose qui
ressemblait à un doigt sur une bouche. Toute cette pudeur qui avait été
dans Fantine et qui, pendant sa vie, était sortie d'elle violemment,
était-elle revenue après sa mort se poser sur elle, veiller, indignée,
sur la paix de cette morte, et, farouche, la garder dans sa tombe? Jean
Valjean, à son insu, en subissait-il la pression? Nous qui croyons en la
mort, nous ne sommes pas de ceux qui rejetteraient cette explication
mystérieuse. De là l'impossibilité de prononcer, même pour Cosette, ce
nom: Fantine.

Un jour Cosette lui dit:

--Père, j'ai vu cette nuit ma mère en songe. Elle avait deux grandes
ailes. Ma mère dans sa vie doit avoir touché à la sainteté.

--Par le martyre, répondit Jean Valjean.

Du reste, Jean Valjean était heureux.

Quand Cosette sortait avec lui, elle s'appuyait sur son bras, fière,
heureuse, dans la plénitude du coeur. Jean Valjean, à toutes ces marques
d'une tendresse si exclusive et si satisfaite de lui seul, sentait sa
pensée se fondre en délices. Le pauvre homme tressaillait inondé d'une
joie angélique; il s'affirmait avec transport que cela durerait toute la
vie; il se disait qu'il n'avait vraiment pas assez souffert pour mériter
un si radieux bonheur, et il remerciait Dieu, dans les profondeurs de
son âme, d'avoir permis qu'il fût ainsi aimé, lui misérable, par cet
être innocent.




Chapitre V

La rose s'aperçoit qu'elle est une machine de guerre


Un jour Cosette se regarda par hasard dans son miroir et se dit: Tiens!
Il lui semblait presque qu'elle était jolie. Ceci la jeta dans un
trouble singulier. Jusqu'à ce moment elle n'avait point songé à sa
figure. Elle se voyait dans son miroir, mais elle ne s'y regardait pas.
Et puis, on lui avait souvent dit qu'elle était laide; Jean Valjean seul
disait doucement: Mais non! mais non! Quoi qu'il en fût, Cosette s'était
toujours crue laide, et avait grandi dans cette idée avec la résignation
facile de l'enfance. Voici que tout d'un coup son miroir lui disait
comme Jean Valjean: Mais non! Elle ne dormit pas de la nuit.--Si j'étais
jolie? pensait-elle, comme cela serait drôle que je fusse jolie!--Et
elle se rappelait celles de ses compagnes dont la beauté faisait effet
dans le couvent, et elle se disait: Comment! je serais comme
mademoiselle une telle!

Le lendemain elle se regarda, mais non par hasard, et elle douta:--Où
avais-je l'esprit? dit-elle, non, je suis laide.--Elle avait tout
simplement mal dormi, elle avait les yeux battus et elle était pâle.
Elle ne s'était pas sentie très joyeuse la veille de croire à sa beauté,
mais elle fut triste de n'y plus croire. Elle ne se regarda plus, et
pendant plus de quinze jours elle tâcha de se coiffer tournant le dos au
miroir.

Le soir, après le dîner, elle faisait assez habituellement de la
tapisserie dans le salon, ou quelque ouvrage de couvent, et Jean Valjean
lisait à côté d'elle. Une fois elle leva les yeux de son ouvrage et elle
fut toute surprise de la façon inquiète dont son père la regardait.

Une autre fois, elle passait dans la rue, et il lui sembla que quelqu'un
qu'elle ne vit pas disait derrière elle: Jolie femme! mais mal
mise.--Bah! pensa-t-elle, ce n'est pas moi. Je suis bien mise et
laide.--Elle avait alors son chapeau de peluche et sa robe de mérinos.

Un jour enfin, elle était dans le jardin, et elle entendit la pauvre
vieille Toussaint qui disait: Monsieur, remarquez-vous comme
mademoiselle devient jolie? Cosette n'entendit pas ce que son père
répondit, les paroles de Toussaint furent pour elle une sorte de
commotion. Elle s'échappa du jardin, monta à sa chambre, courut à la
glace, il y avait trois mois qu'elle ne s'était regardée, et poussa un
cri. Elle venait de s'éblouir elle-même.

Elle était belle et jolie; elle ne pouvait s'empêcher d'être de l'avis
de Toussaint et de son miroir. Sa taille s'était faite, sa peau avait
blanchi, ses cheveux s'étaient lustrés, une splendeur inconnue s'était
allumée dans ses prunelles bleues. La conscience de sa beauté lui vint
tout entière, en une minute, comme un grand jour qui se fait; les autres
la remarquaient d'ailleurs, Toussaint le disait, c'était d'elle
évidemment que le passant avait parlé, il n'y avait plus à douter; elle
redescendit au jardin, se croyant reine, entendant les oiseaux chanter,
c'était en hiver, voyant le ciel doré, le soleil dans les arbres, des
fleurs dans les buissons, éperdue, folle, dans un ravissement
inexprimable.

De son côté, Jean Valjean éprouvait un profond et indéfinissable
serrement de coeur.

C'est qu'en effet, depuis quelque temps, il contemplait avec terreur
cette beauté qui apparaissait chaque jour plus rayonnante sur le doux
visage de Cosette. Aube riante pour tous, lugubre pour lui.

Cosette avait été belle assez longtemps avant de s'en apercevoir. Mais,
du premier jour, cette lumière inattendue qui se levait lentement et
enveloppait par degrés toute la personne de la jeune fille blessa la
paupière sombre de Jean Valjean. Il sentit que c'était un changement
dans une vie heureuse, si heureuse qu'il n'osait y remuer dans la
crainte d'y déranger quelque chose. Cet homme qui avait passé par toutes
les détresses, qui était encore tout saignant des meurtrissures de sa
destinée, qui avait été presque méchant et qui était devenu presque
saint, qui, après avoir traîné la chaîne du bagne, traînait maintenant
la chaîne invisible, mais pesante, de l'infamie indéfinie, cet homme que
la loi n'avait pas lâché et qui pouvait être à chaque instant ressaisi
et ramené de l'obscurité de sa vertu au grand jour de l'opprobre public,
cet homme acceptait tout, excusait tout, pardonnait tout, bénissait
tout, voulait bien tout, et ne demandait à la providence, aux hommes,
aux lois, à la société, à la nature, au monde, qu'une chose, que Cosette
l'aimât!

Que Cosette continuât de l'aimer! que Dieu n'empêchât pas le coeur de
cette enfant de venir à lui, et de rester à lui! Aimé de Cosette, il se
trouvait guéri, reposé, apaisé, comblé, récompensé, couronné. Aimé de
Cosette, il était bien! il n'en demandait pas davantage. On lui eût dit:
Veux-tu être mieux? il eût répondu: Non. Dieu lui eût dit: Veux-tu le
ciel? il eût répondu: J'y perdrais.

Tout ce qui pouvait effleurer cette situation, ne fût-ce qu'à la
surface, le faisait frémir comme le commencement d'autre chose. Il
n'avait jamais trop su ce que c'était que la beauté d'une femme; mais,
par instinct, il comprenait que c'était terrible.

Cette beauté qui s'épanouissait de plus en plus triomphante et superbe à
côté de lui, sous ses yeux, sur le front ingénu et redoutable de
l'enfant, du fond de sa laideur, de sa vieillesse, de sa misère, de sa
réprobation, de son accablement, il la regardait effaré.

Il se disait: Comme elle est belle! Qu'est-ce que je vais devenir, moi?

Là du reste était la différence entre sa tendresse et la tendresse d'une
mère. Ce qu'il voyait avec angoisse, une mère l'eût vu avec joie.

Les premiers symptômes ne tardèrent pas à se manifester.

Dès le lendemain du jour où elle s'était dit: Décidément, je suis belle!
Cosette fit attention à sa toilette. Elle se rappela le mot du
passant:--Jolie, mais mal mise,--souffle d'oracle qui avait passé à côté
d'elle et s'était évanoui après avoir déposé dans son coeur un des deux
germes qui doivent plus tard emplir toute la vie de la femme, la
coquetterie. L'amour est l'autre.

Avec la foi en sa beauté, toute l'âme féminine s'épanouit en elle. Elle
eut horreur du mérinos et honte de la peluche. Son père ne lui avait
jamais rien refusé. Elle sut tout de suite toute la science du chapeau,
de la robe, du mantelet, du brodequin, de la manchette, de l'étoffe qui
va, de la couleur qui sied, cette science qui fait de la femme
parisienne quelque chose de si charmant, de si profond et de si
dangereux. Le mot _femme capiteuse_ a été inventé pour la Parisienne.

En moins d'un mois la petite Cosette fut dans cette thébaïde de la rue
de Babylone une des femmes, non seulement les plus jolies, ce qui est
quelque chose, mais «les mieux mises» de Paris, ce qui est bien
davantage. Elle eût voulu rencontrer «son passant» pour voir ce qu'il
dirait, et «pour lui apprendre!» Le fait est qu'elle était ravissante de
tout point, et qu'elle distinguait à merveille un chapeau de Gérard d'un
chapeau d'Herbaut.

Jean Valjean considérait ces ravages avec anxiété. Lui qui sentait qu'il
ne pourrait jamais que ramper, marcher tout au plus, il voyait des ailes
venir à Cosette.

Du reste, rien qu'à la simple inspection de la toilette de Cosette, une
femme eût reconnu qu'elle n'avait pas de mère. Certaines petites
bienséances, certaines conventions spéciales, n'étaient point observées
par Cosette. Une mère, par exemple, lui eût dit qu'une jeune fille ne
s'habille point en damas.

Le premier jour que Cosette sortit avec sa robe et son camail de damas
noir et son chapeau de crêpe blanc, elle vint prendre le bras de Jean
Valjean, gaie, radieuse, rose, fière, éclatante.--Père, dit-elle,
comment me trouvez-vous ainsi? Jean Valjean répondit d'une voix qui
ressemblait à la voix amère d'un envieux:--Charmante!--Il fut dans la
promenade comme à l'ordinaire. En rentrant il demanda à Cosette:

--Est-ce que tu ne remettras plus ta robe et ton chapeau, tu sais?

Ceci se passait dans la chambre de Cosette. Cosette se tourna vers le
porte-manteau de la garde-robe où sa défroque de pensionnaire était
accrochée.

--Ce déguisement! dit-elle. Père, que voulez-vous que j'en fasse? Oh!
par exemple, non, je ne remettrai jamais ces horreurs. Avec ce machin-là
sur la tête, j'ai l'air de madame Chien-fou.

Jean Valjean soupira profondément.

À partir de ce moment, il remarqua que Cosette, qui autrefois demandait
toujours à rester, disant: Père, je m'amuse mieux ici avec
vous,--demandait maintenant toujours à sortir. En effet, à quoi bon
avoir une jolie figure et une délicieuse toilette, si on ne les montre
pas?

Il remarqua aussi que Cosette n'avait plus le même goût pour
l'arrière-cour. À présent, elle se tenait plus volontiers au jardin, se
promenant sans déplaisir devant la grille. Jean Valjean, farouche, ne
mettait pas les pieds dans le jardin. Il restait dans son arrière-cour,
comme le chien.

Cosette, à se savoir belle, perdit la grâce de l'ignorer; grâce exquise,
car la beauté rehaussée de naïveté est ineffable, et rien n'est adorable
comme une innocente éblouissante qui marche tenant en main, sans le
savoir, la clef d'un paradis. Mais ce qu'elle perdit en grâce ingénue,
elle le regagna en charme pensif et sérieux. Toute sa personne, pénétrée
des joies de la jeunesse, de l'innocence et de la beauté, respirait une
mélancolie splendide.

Ce fut à cette époque que Marius, après six mois écoulés, la revit au
Luxembourg.




Chapitre VI

La bataille commence


Cosette était dans son ombre, comme Marius dans la sienne, toute
disposée pour l'embrasement. La destinée, avec sa patience mystérieuse
et fatale, approchait lentement l'un de l'autre ces deux êtres tout
chargés et tout languissants des orageuses électricités de la passion,
ces deux âmes qui portaient l'amour comme deux nuages portent la foudre,
et qui devaient s'aborder et se mêler dans un regard comme les nuages
dans un éclair.

On a tant abusé du regard dans les romans d'amour qu'on a fini par le
déconsidérer. C'est à peine si l'on ose dire maintenant que deux êtres
se sont aimés parce qu'ils se sont regardés. C'est pourtant comme cela
qu'on s'aime et uniquement comme cela. Le reste n'est que le reste, et
vient après. Rien n'est plus réel que ces grandes secousses que deux
âmes se donnent en échangeant cette étincelle.

À cette certaine heure où Cosette eut sans le savoir ce regard qui
troubla Marius, Marius ne se douta pas que lui aussi eut un regard qui
troubla Cosette.

Il lui fit le même mal et le même bien.

Depuis longtemps déjà elle le voyait et elle l'examinait comme les
filles examinent et voient, en regardant ailleurs. Marius trouvait
encore Cosette laide que déjà Cosette trouvait Marius beau. Mais comme
il ne prenait point garde à elle, ce jeune homme lui était bien égal.

Cependant elle ne pouvait s'empêcher de se dire qu'il avait de beaux
cheveux, de beaux yeux, de belles dents, un charmant son de voix quand
elle l'entendait causer avec ses camarades, qu'il marchait en se tenant
mal, si l'on veut, mais avec une grâce à lui, qu'il ne paraissait pas
bête du tout, que toute sa personne était noble, douce, simple et fière,
et qu'enfin il avait l'air pauvre, mais qu'il avait bon air.

Le jour où leurs yeux se rencontrèrent et se dirent enfin brusquement
ces premières choses obscures et ineffables que le regard balbutie,
Cosette ne comprit pas d'abord. Elle rentra pensive à la maison de la
rue de l'Ouest où Jean Valjean, selon son habitude, était venu passer
six semaines. Le lendemain, en s'éveillant, elle songea à ce jeune homme
inconnu, si longtemps indifférent et glacé, qui semblait maintenant
faire attention à elle, et il ne lui sembla pas le moins du monde que
cette attention lui fût agréable. Elle avait plutôt un peu de colère
contre ce beau dédaigneux. Un fond de guerre remua en elle. Il lui
sembla, et elle en éprouvait une joie encore tout enfantine, qu'elle
allait enfin se venger.

Se sachant belle, elle sentait bien, quoique d'une façon indistincte,
qu'elle avait une arme. Les femmes jouent avec leur beauté comme les
enfants avec leur couteau. Elles s'y blessent.

On se rappelle les hésitations de Marius, ses palpitations, ses
terreurs. Il restait sur son banc et n'approchait pas. Ce qui dépitait
Cosette. Un jour elle dit à Jean Valjean:--Père, promenons-nous donc un
peu de ce côté-là.--Voyant que Marius ne venait point à elle, elle alla
à lui. En pareil cas, toute femme ressemble à Mahomet. Et puis, chose
bizarre, le premier symptôme de l'amour vrai chez un jeune homme, c'est
la timidité, chez une jeune fille, c'est la hardiesse. Ceci étonne, et
rien n'est plus simple pourtant. Ce sont les deux sexes qui tendent à se
rapprocher et qui prennent les qualités l'un de l'autre.

Ce jour-là, le regard de Cosette rendit Marius fou, le regard de Marius
rendit Cosette tremblante. Marius s'en alla confiant, et Cosette
inquiète. À partir de ce jour, ils s'adorèrent.

La première chose que Cosette éprouva, ce fut une tristesse confuse et
profonde. Il lui sembla que, du jour au lendemain, son âme était devenue
noire. Elle ne la reconnaissait plus. La blancheur de l'âme des jeunes
filles, qui se compose de froideur et de gaîté, ressemble à la neige.
Elle fond à l'amour qui est son soleil.

Cosette ne savait pas ce que c'était que l'amour. Elle n'avait jamais
entendu prononcer ce mot dans le sens terrestre. Sur les livres de
musique profane qui entraient dans le couvent, _amour_ était remplacé
par _tambour_ ou _pandour_. Cela faisait des énigmes qui exerçaient
l'imagination des _grandes_ comme: _Ah! que le tambour est agréable!_
ou: _La pitié n'est pas un pandour_! Mais Cosette était sortie encore
trop jeune pour s'être beaucoup préoccupée du «tambour». Elle n'eût donc
su quel nom donner à ce qu'elle éprouvait maintenant. Est-on moins
malade pour ignorer le nom de sa maladie?

Elle aimait avec d'autant plus de passion qu'elle aimait avec ignorance.
Elle ne savait pas si cela est bon ou mauvais, utile ou dangereux,
nécessaire ou mortel, éternel ou passager, permis ou prohibé; elle
aimait. On l'eût bien étonnée si on lui eût dit: Vous ne dormez pas?
mais c'est défendu! Vous ne mangez pas? mais c'est fort mal! Vous avez
des oppressions et des battements de coeur? mais cela ne se fait pas!
Vous rougissez et vous pâlissez quand un certain être vêtu de noir
paraît au bout d'une certaine allée verte? mais c'est abominable! Elle
n'eût pas compris, et elle eût répondu: Comment peut-il y avoir de ma
faute dans une chose où je ne puis rien et où je ne sais rien?

Il se trouva que l'amour qui se présenta était précisément celui qui
convenait le mieux à l'état de son âme. C'était une sorte d'adoration à
distance, une contemplation muette, la déification d'un inconnu. C'était
l'apparition de l'adolescence à l'adolescence, le rêve des nuits devenu
roman et resté rêve, le fantôme souhaité enfin réalisé et fait chair,
mais n'ayant pas encore de nom, ni de tort, ni de tache, ni d'exigence,
ni de défaut; en un mot, l'amant lointain et demeuré dans l'idéal, une
chimère ayant une forme. Toute rencontre plus palpable et plus proche
eût à cette première époque effarouché Cosette, encore à demi plongée
dans la brume grossissante du cloître. Elle avait toutes les peurs des
enfants et toutes les peurs des religieuses, mêlées. L'esprit du
couvent, dont elle s'était pénétrée pendant cinq ans, s'évaporait encore
lentement de toute sa personne et faisait tout trembler autour d'elle.
Dans cette situation, ce n'était pas un amant qu'il lui fallait, ce
n'était pas même un amoureux, c'était une vision. Elle se mit à adorer
Marius comme quelque chose de charmant, de lumineux et d'impossible.

Comme l'extrême naïveté touche à l'extrême coquetterie, elle lui
souriait, tout franchement.

Elle attendait tous les jours l'heure de la promenade avec impatience,
elle y trouvait Marius, se sentait indiciblement heureuse, et croyait
sincèrement exprimer toute sa pensée en disant à Jean Valjean:--Quel
délicieux jardin que ce Luxembourg!

Marius et Cosette étaient dans la nuit l'un pour l'autre. Ils ne se
parlaient pas, ils ne se saluaient pas, ils ne se connaissaient pas; ils
se voyaient; et comme les astres dans le ciel que des millions de lieues
séparent, ils vivaient de se regarder.

C'est ainsi que Cosette devenait peu à peu une femme et se développait,
belle et amoureuse, avec la conscience de sa beauté et l'ignorance de
son amour. Coquette par-dessus le marché, par innocence.




Chapitre VII

À tristesse, tristesse et demie


Toutes les situations ont leurs instincts. La vieille et éternelle mère
nature avertissait sourdement Jean Valjean de la présence de Marius.
Jean Valjean tressaillait dans le plus obscur de sa pensée. Jean Valjean
ne voyait rien, ne savait rien, et considérait pourtant avec une
attention opiniâtre les ténèbres où il était, comme s'il sentait d'un
côté quelque chose qui se construisait, et de l'autre quelque chose qui
s'écroulait. Marius, averti aussi, et, ce qui est la profonde loi du bon
Dieu, par cette même mère nature, faisait tout ce qu'il pouvait pour se
dérober au «père». Il arrivait cependant que Jean Valjean l'apercevait
quelquefois. Les allures de Marius n'étaient plus du tout naturelles. Il
avait des prudences louches et des témérités gauches. Il ne venait plus
tout près comme autrefois; il s'asseyait loin et restait en extase; il
avait un livre et faisait semblant de lire; pourquoi faisait-il
semblant? Autrefois il venait avec son vieux habit, maintenant il avait
tous les jours son habit neuf; il n'était pas bien sûr qu'il ne se fît
point friser, il avait des yeux tout drôles, il mettait des gants; bref,
Jean Valjean détestait cordialement ce jeune homme.

Cosette ne laissait rien deviner. Sans savoir au juste ce qu'elle avait,
elle avait bien le sentiment que c'était quelque chose et qu'il fallait
le cacher.

Il y avait entre le goût de toilette qui était venu à Cosette et
l'habitude d'habits neufs qui était poussée à cet inconnu un
parallélisme importun à Jean Valjean. C'était un hasard peut-être, sans
doute, à coup sûr, mais un hasard menaçant.

Jamais il n'ouvrait la bouche à Cosette de cet inconnu.

Un jour cependant, il ne put s'en tenir, et avec ce vague désespoir qui
jette brusquement la sonde dans son malheur, il lui dit:--Que voilà un
jeune homme qui a l'air pédant!

Cosette, l'année d'auparavant, petite fille indifférente, eût
répondu:--Mais non, il est charmant. Dix ans plus tard, avec l'amour de
Marius au coeur, elle eût répondu:--Pédant et insupportable à voir! vous
avez bien raison!--Au moment de la vie et du coeur où elle était, elle
se borna à répondre avec un calme suprême:

--Ce jeune homme-là!

Comme si elle le regardait pour la première fois de sa vie.

--Que je suis stupide! pensa Jean Valjean. Elle ne l'avait pas encore
remarqué. C'est moi qui le lui montre.

Ô simplicité des vieux! profondeur des enfants!

C'est encore une loi de ces fraîches années de souffrance et de souci,
de ces vives luttes du premier amour contre les premiers obstacles, la
jeune fille ne se laisse prendre à aucun piège, le jeune homme tombe
dans tous. Jean Valjean avait commencé contre Marius une sourde guerre
que Marius, avec la bêtise sublime de sa passion et de son âge, ne
devina point. Jean Valjean lui tendit une foule d'embûches; il changea
d'heures, il changea de banc, il oublia son mouchoir, il vint seul au
Luxembourg; Marius donna tête baissée dans tous les panneaux; et à tous
ces points d'interrogation plantés sur sa route par Jean Valjean, il
répondit ingénument oui. Cependant Cosette restait murée dans son
insouciance apparente et dans sa tranquillité imperturbable, si bien que
Jean Valjean arriva à cette conclusion: Ce dadais est amoureux fou de
Cosette, mais Cosette ne sait seulement pas qu'il existe.

Il n'en avait pas moins dans le coeur un tremblement douloureux. La
minute où Cosette aimerait pouvait sonner d'un instant à l'autre. Tout
ne commence-t-il pas par l'indifférence?

Une seule fois Cosette fit une faute et l'effraya. Il se levait du banc
pour partir après trois heures de station, elle dit:--Déjà!

Jean Valjean n'avait pas discontinué les promenades au Luxembourg, ne
voulant rien faire de singulier et par-dessus tout redoutant de donner
l'éveil à Cosette; mais pendant ces heures si douces pour les deux
amoureux, tandis que Cosette envoyait son sourire à Marius enivré qui ne
s'apercevait que de cela et maintenant ne voyait plus rien dans ce monde
qu'un radieux visage adoré, Jean Valjean fixait sur Marius des yeux
étincelants et terribles. Lui qui avait fini par ne plus se croire
capable d'un sentiment malveillant, il y avait des instants où, quand
Marius était là, il croyait redevenir sauvage et féroce, et il sentait
se rouvrir et se soulever contre ce jeune homme ces vieilles profondeurs
de son âme où il y avait eu jadis tant de colère. Il lui semblait
presque qu'il se reformait en lui des cratères inconnus.

Quoi! il était là, cet être! que venait-il faire? il venait tourner,
flairer, examiner, essayer! il venait dire: hein? pourquoi pas? il
venait rôder autour de sa vie, à lui Jean Valjean! rôder autour de son
bonheur, pour le prendre et l'emporter!

Jean Valjean ajoutait:--Oui, c'est cela! que vient-il chercher? une
aventure! que veut-il? une amourette! Une amourette! et moi! Quoi!
j'aurai été d'abord le plus misérable des hommes, et puis le plus
malheureux, j'aurai fait soixante ans de la vie sur les genoux, j'aurai
souffert tout ce qu'on peut souffrir, j'aurai vieilli sans avoir été
jeune, j'aurai vécu sans famille, sans parents, sans amis, sans femme,
sans enfants, j'aurai laissé de mon sang sur toutes les pierres, sur
toutes les ronces, à toutes les bornes, le long de tous les murs,
j'aurai été doux quoiqu'on fût dur pour moi et bon quoiqu'on fût
méchant, je serai redevenu honnête homme malgré tout, je me serai
repenti du mal que j'ai fait et j'aurai pardonné le mal qu'on m'a fait,
et au moment où je suis récompensé, au moment où c'est fini, au moment
où je touche au but, au moment où j'ai ce que je veux, c'est bon, c'est
bien, je l'ai payé, je l'ai gagné, tout cela s'en ira, tout cela
s'évanouira, et je perdrai Cosette, et je perdrai ma vie, ma joie, mon
âme, parce qu'il aura plu à un grand niais de venir flâner au
Luxembourg!

Alors ses prunelles s'emplissaient d'une clarté lugubre et
extraordinaire. Ce n'était plus un homme qui regarde un homme; ce
n'était pas un ennemi qui regarde un ennemi. C'était un dogue qui
regarde un voleur.

On sait le reste. Marius continua d'être insensé. Un jour il suivit
Cosette rue de l'Ouest, un autre jour il parla au portier. Le portier de
son côté parla, et dit à Jean Valjean:--Monsieur, qu'est-ce que c'est
donc qu'un jeune homme curieux qui vous a demandé?--Le lendemain Jean
Valjean jeta à Marius ce coup d'oeil dont Marius s'aperçut enfin. Huit
jours après, Jean Valjean avait déménagé. Il se jura qu'il ne remettrait
plus les pieds ni au Luxembourg, ni rue de l'Ouest. Il retourna rue
Plumet.

Cosette ne se plaignit pas, elle ne dit rien, elle ne fit pas de
questions, elle ne chercha à savoir aucun pourquoi; elle en était déjà à
la période où l'on craint d'être pénétré et de se trahir. Jean Valjean
n'avait aucune expérience de ces misères, les seules qui soient
charmantes et les seules qu'il ne connût pas; cela fit qu'il ne comprit
point la grave signification du silence de Cosette. Seulement il
remarqua qu'elle était devenue triste, et il devint sombre. C'était de
part et d'autre des inexpériences aux prises.

Une fois il fit un essai. Il demanda à Cosette:

--Veux-tu venir au Luxembourg?

Un rayon illumina le visage pâle de Cosette.

--Oui, dit-elle.

Ils y allèrent. Trois mois s'étaient écoulés. Marius n'y allait plus.
Marius n'y était pas.

Le lendemain Jean Valjean redemanda à Cosette:

--Veux-tu venir au Luxembourg?

Elle répondit tristement et doucement:

--Non.

Jean Valjean fut froissé de cette tristesse et navré de cette douceur.

Que se passait-il dans cet esprit si jeune et déjà si impénétrable?
Qu'est-ce qui était en train de s'y accomplir? qu'arrivait-il à l'âme de
Cosette? Quelquefois, au lieu de se coucher, Jean Valjean restait assis
près de son grabat la tête dans ses mains, et il passait des nuits
entières à se demander: Qu'y a-t-il dans la pensée de Cosette? et à
songer aux choses auxquelles elle pouvait songer.

Oh! dans ces moments-là, quels regards douloureux il tournait vers le
cloître, ce sommet chaste, ce lieu des anges, cet inaccessible glacier
de la vertu! Comme il contemplait avec un ravissement désespéré ce
jardin du couvent, plein de fleurs ignorées et de vierges enfermées, où
tous les parfums et toutes les âmes montent droit vers le ciel! Comme il
adorait cet éden refermé à jamais, dont il était sorti volontairement et
follement descendu! Comme il regrettait son abnégation et sa démence
d'avoir ramené Cosette au monde, pauvre héros du sacrifice, saisi et
terrassé par son dévouement même! comme il se disait: Qu'ai-je fait?

Du reste rien de ceci ne perçait pour Cosette. Ni humeur, ni rudesse.
Toujours la même figure sereine et bonne. Les manières de Jean Valjean
étaient plus tendres et plus paternelles que jamais. Si quelque chose
eût pu faire deviner moins de joie, c'était plus de mansuétude.

De son côté, Cosette languissait. Elle souffrait de l'absence de Marius
comme elle avait joui de sa présence, singulièrement, sans savoir au
juste. Quand Jean Valjean avait cessé de la conduire aux promenades
habituelles, un instinct de femme lui avait confusément murmuré au fond
du coeur qu'il ne fallait pas paraître tenir au Luxembourg, et que si
cela lui était indifférent, son père l'y ramènerait. Mais les jours, les
semaines et les mois se succédèrent. Jean Valjean avait accepté
tacitement le consentement tacite de Cosette. Elle le regretta. Il était
trop tard. Le jour où elle retourna au Luxembourg, Marius n'y était
plus. Marius avait donc disparu; c'était fini, que faire? le
retrouverait-elle jamais? Elle se sentit un serrement de coeur que rien
ne dilatait et qui s'accroissait chaque jour; elle ne sut plus si
c'était l'hiver ou l'été, le soleil ou la pluie, si les oiseaux
chantaient, si l'on était aux dahlias ou aux pâquerettes, si le
Luxembourg était plus charmant que les Tuileries, si le linge que
rapportait la blanchisseuse était trop empesé ou pas assez, si Toussaint
avait fait bien ou mal «son marché», et elle resta accablée, absorbée,
attentive à une seule pensée, l'oeil vague et fixe, comme lorsqu'on
regarde dans la nuit la place noire et profonde où une apparition s'est
évanouie.

Du reste elle non plus ne laissa rien voir à Jean Valjean, que sa
pâleur. Elle lui continua son doux visage.

Cette pâleur ne suffisait que trop pour occuper Jean Valjean.
Quelquefois il lui demandait:

--Qu'as-tu?

Elle répondait:

--Je n'ai rien.

Et après un silence, comme elle le devinait triste aussi, elle
reprenait:

--Et vous, père, est-ce que vous avez quelque chose?

--Moi? rien, disait-il.

Ces deux êtres qui s'étaient si exclusivement aimés, et d'un si touchant
amour, et qui avaient vécu longtemps l'un pour l'autre, souffraient
maintenant l'un à côté de l'autre, l'un à cause de l'autre, sans se le
dire, sans s'en vouloir, et en souriant.




Chapitre VIII

La cadène


Le plus malheureux des deux, c'était Jean Valjean. La jeunesse, même
dans ses chagrins, a toujours une clarté à elle.

À de certains moments, Jean Valjean souffrait tant qu'il devenait
puéril. C'est le propre de la douleur de faire reparaître le côté enfant
de l'homme. Il sentait invinciblement que Cosette lui échappait. Il eût
voulu lutter, la retenir, l'enthousiasmer par quelque chose d'extérieur
et d'éclatant. Ces idées, puériles, nous venons de le dire, et en même
temps séniles, lui donnèrent, par leur enfantillage même, une notion
assez juste de l'influence de la passementerie sur l'imagination des
jeunes filles. Il lui arriva une fois de voir passer dans la rue un
général à cheval en grand uniforme, le comte Coutard, commandant de
Paris. Il envia cet homme doré; il se dit quel bonheur ce serait de
pouvoir mettre cet habit-là qui était une chose incontestable, que si
Cosette le voyait ainsi, cela l'éblouirait, que lorsqu'il donnerait le
bras à Cosette et qu'il passerait devant la grille des Tuileries, on lui
présenterait les armes, et que cela suffirait à Cosette et lui ôterait
l'idée de regarder les jeunes gens.

Une secousse inattendue vint se mêler à ces pensées tristes.

Dans la vie isolée qu'ils menaient, et depuis qu'ils étaient venus se
loger rue Plumet, ils avaient une habitude. Ils faisaient quelquefois la
partie de plaisir d'aller voir se lever le soleil, genre de joie douce
qui convient à ceux qui entrent dans la vie et à ceux qui en sortent.

Se promener de grand matin, pour qui aime la solitude, équivaut à se
promener la nuit, avec la gaîté de la nature de plus. Les rues sont
désertes, et les oiseaux chantent. Cosette, oiseau elle-même,
s'éveillait volontiers de bonne heure. Ces excursions matinales se
préparaient la veille. Il proposait, elle acceptait. Cela s'arrangeait
comme un complot, on sortait avant le jour, et c'était autant de petits
bonheurs pour Cosette. Ces excentricités innocentes plaisent à la
jeunesse.

La pente de Jean Valjean était, on le sait, d'aller aux endroits peu
fréquentés, aux recoins solitaires, aux lieux d'oubli. Il y avait alors
aux environs des barrières de Paris des espèces de champs pauvres,
presque mêlés à la ville, où il poussait, l'été, un blé maigre, et qui,
l'automne, après la récolte faite, n'avaient pas l'air moissonnés, mais
pelés. Jean Valjean les hantait avec prédilection. Cosette ne s'y
ennuyait point. C'était la solitude pour lui, la liberté pour elle. Là,
elle redevenait petite fille, elle pouvait courir et presque jouer, elle
ôtait son chapeau, le posait sur les genoux de Jean Valjean, et
cueillait des bouquets. Elle regardait les papillons sur les fleurs,
mais ne les prenait pas; les mansuétudes et les attendrissements
naissent avec l'amour, et la jeune fille, qui a en elle un idéal
tremblant et fragile, a pitié de l'aile du papillon. Elle tressait en
guirlandes des coquelicots qu'elle mettait sur sa tête, et qui,
traversés et pénétrés de soleil, empourprés jusqu'au flamboiement,
faisaient à ce frais visage rose une couronne de braises.

Même après que leur vie avait été attristée, ils avaient conservé leur
habitude de promenades matinales.

Donc un matin d'octobre, tentés par la sérénité parfaite de l'automne de
1831, ils étaient sortis, et ils se trouvaient au petit jour près de la
barrière du Maine. Ce n'était pas l'aurore, c'était l'aube; minute
ravissante et farouche. Quelques constellations çà et là dans l'azur
pâle et profond, la terre toute noire, le ciel tout blanc, un frisson
dans les brins d'herbe, partout le mystérieux saisissement du
crépuscule. Une alouette, qui semblait mêlée aux étoiles, chantait à une
hauteur prodigieuse, et l'on eût dit que cet hymne de la petitesse à
l'infini calmait l'immensité. À l'orient, le Val-de-Grâce découpait, sur
l'horizon clair d'une clarté d'acier, sa masse obscure; Vénus
éblouissante montait derrière ce dôme et avait l'air d'une âme qui
s'évade d'un édifice ténébreux.

Tout était paix et silence; personne sur la chaussée; dans les bas
côtés, quelques rares ouvriers, à peine entrevus, se rendant à leur
travail.

Jean Valjean s'était assis dans la contre-allée sur des charpentes
déposées à la porte d'un chantier. Il avait le visage tourné vers la
route, et le dos tourné au jour; il oubliait le soleil qui allait se
lever; il était tombé dans une de ces absorptions profondes où tout
l'esprit se concentre, qui emprisonnent même le regard et qui équivalent
à quatre murs. Il y a des méditations qu'on pourrait nommer verticales;
quand on est au fond, il faut du temps pour revenir sur la terre. Jean
Valjean était descendu dans une de ces songeries-là. Il pensait à
Cosette, au bonheur possible si rien ne se mettait entre elle et lui, à
cette lumière dont elle remplissait sa vie, lumière qui était la
respiration de son âme. Il était presque heureux dans cette rêverie.
Cosette, debout près de lui, regardait les nuages devenir roses.

Tout à coup, Cosette s'écria: Père, on dirait qu'on vient là-bas. Jean
Valjean leva les yeux.

Cosette avait raison.

La chaussée qui mène à l'ancienne barrière du Maine prolonge, comme on
sait, la rue de Sèvres, et est coupée à angle droit par le boulevard
intérieur. Au coude de la chaussée et du boulevard, à l'endroit où se
fait l'embranchement, on entendait un bruit difficile à expliquer à
pareille heure, et une sorte d'encombrement confus apparaissait. On ne
sait quoi d'informe, qui venait du boulevard, entrait dans la chaussée.

Cela grandissait, cela semblait se mouvoir avec ordre, pourtant c'était
hérissé et frémissant; cela semblait une voiture, mais on n'en pouvait
distinguer le chargement. Il y avait des chevaux, des roues, des cris;
des fouets claquaient. Par degrés les linéaments se fixèrent, quoique
noyés de ténèbres. C'était une voiture, en effet, qui venait de tourner
du boulevard sur la route et qui se dirigeait vers la barrière près de
laquelle était Jean Valjean; une deuxième, du même aspect, la suivit,
puis une troisième, puis une quatrième; sept chariots débouchèrent
successivement, la tête des chevaux touchant l'arrière des voitures. Des
silhouettes s'agitaient sur ces chariots, on voyait des étincelles dans
le crépuscule comme s'il y avait des sabres nus, on entendait un
cliquetis qui ressemblait à des chaînes remuées, cela avançait, les voix
grossissaient, et c'était une chose formidable comme il en sort de la
caverne des songes.

En approchant, cela prit forme, et s'ébaucha derrière les arbres avec le
blêmissement de l'apparition; la masse blanchit; le jour qui se levait
peu à peu plaquait une lueur blafarde sur ce fourmillement à la fois
sépulcral et vivant, les têtes de silhouettes devinrent des faces de
cadavres, et voici ce que c'était:

Sept voitures marchaient à la file sur la route. Les six premières
avaient une structure singulière. Elles ressemblaient à des haquets de
tonneliers; c'étaient des espèces de longues échelles posées sur deux
roues et formant brancard à leur extrémité antérieure. Chaque haquet,
disons mieux, chaque échelle était attelée de quatre chevaux bout à
bout. Sur ces échelles étaient traînées d'étranges grappes d'hommes.
Dans le peu de jour qu'il faisait, on ne voyait pas ces hommes; on les
devinait. Vingt-quatre sur chaque voiture, douze de chaque côté, adossés
les uns aux autres, faisant face aux passants, les jambes dans le vide,
ces hommes cheminaient ainsi; et ils avaient derrière le dos quelque
chose qui sonnait et qui était une chaîne et au cou quelque chose qui
brillait et qui était un carcan. Chacun avait son carcan, mais la chaîne
était pour tous; de façon que ces vingt-quatre hommes, s'il leur
arrivait de descendre du haquet et de marcher, étaient saisis par une
sorte d'unité inexorable et devaient serpenter sur le sol avec la chaîne
pour vertèbre à peu près comme le mille-pieds. À l'avant et à l'arrière
de chaque voiture, deux hommes, armés de fusils, se tenaient debout,
ayant chacun une des extrémités de la chaîne sous son pied. Les carcans
étaient carrés. La septième voiture, vaste fourgon à ridelles, mais sans
capote, avait quatre roues et six chevaux, et portait un tas sonore de
chaudières de fer, de marmites de fonte, de réchauds et de chaînes, où
étaient mêlés quelques hommes garrottés et couchés tout de leur long,
qui paraissaient malades. Ce fourgon, tout à claire-voie, était garni de
claies délabrées qui semblaient avoir servi aux vieux supplices.

Ces voitures tenaient le milieu du pavé. Des deux côtés marchaient en
double haie des gardes d'un aspect infâme, coiffés de tricornes claques
comme les soldats du Directoire, tachés, troués, sordides, affublés
d'uniformes d'invalides et de pantalons de croque-morts, mi-partis gris
et bleus, presque en lambeaux, avec des épaulettes rouges, des
bandoulières jaunes, des coupe-choux, des fusils et des bâtons; espèces
de soldats goujats. Ces sbires semblaient composés de l'abjection du
mendiant et de l'autorité du bourreau. Celui qui paraissait leur chef
tenait à la main un fouet de poste. Tous ces détails, estompés par le
crépuscule, se dessinaient de plus en plus dans le jour grandissant. En
tête et en queue du convoi, marchaient des gendarmes à cheval, graves,
le sabre au poing.

Ce cortège était si long qu'au moment où la première voiture atteignait
la barrière, la dernière débouchait à peine du boulevard.

Une foule, sortie on ne sait d'où et formée en un clin d'oeil, comme
cela est fréquent à Paris, se pressait des deux côtés de la chaussée et
regardait. On entendait dans les ruelles voisines des cris de gens qui
s'appelaient et les sabots des maraîchers qui accouraient pour voir.

Les hommes entassés sur les haquets se laissaient cahoter en silence.
Ils étaient livides du frisson du matin. Ils avaient tous des pantalons
de toile et les pieds nus dans des sabots. Le reste du costume était à
la fantaisie de la misère. Leurs accoutrements étaient hideusement
disparates; rien n'est plus funèbre que l'arlequin des guenilles.
Feutres défoncés, casquettes goudronnées, d'affreux bonnets de laine,
et, près du bourgeron, l'habit noir crevé aux coudes; plusieurs avaient
des chapeaux de femme; d'autres étaient coiffés d'un panier; on voyait
des poitrines velues, et à travers les déchirures des vêtements on
distinguait des tatouages, des temples de l'amour, des coeurs enflammés,
des Cupidons. On apercevait aussi des dartres et des rougeurs malsaines.
Deux ou trois avaient une corde de paille fixée aux traverses du haquet,
et suspendue au-dessous d'eux comme un étrier, qui leur soutenait les
pieds. L'un d'eux tenait à la main et portait à sa bouche quelque chose
qui avait l'air d'une pierre noire et qu'il semblait mordre; c'était du
pain qu'il mangeait. Il n'y avait là que des yeux secs, éteints, ou
lumineux d'une mauvaise lumière. La troupe d'escorte maugréait, les
enchaînés ne soufflaient pas; de temps en temps on entendait le bruit
d'un coup de bâton sur les omoplates ou sur les têtes; quelques-uns de
ces hommes bâillaient; les haillons étaient terribles; les pieds
pendaient, les épaules oscillaient; les têtes s'entre-heurtaient, les
fers tintaient, les prunelles flambaient férocement, les poings se
crispaient ou s'ouvraient inertes comme des mains de morts; derrière le
convoi, une troupe d'enfants éclatait de rire.

Cette file de voitures, quelle qu'elle fût, était lugubre. Il était
évident que demain, que dans une heure, une averse pouvait éclater,
qu'elle serait suivie d'une autre, et d'une autre, et que les vêtements
délabrés seraient traversés, qu'une fois mouillés, ces hommes ne se
sécheraient plus, qu'une fois glacés, ils ne se réchaufferaient plus,
que leurs pantalons de toile seraient collés par l'ondée sur leurs os,
que l'eau emplirait leurs sabots, que les coups de fouet ne pourraient
empêcher le claquement des mâchoires, que la chaîne continuerait de les
tenir par le cou, que leurs pieds continueraient de pendre; et il était
impossible de ne pas frémir en voyant ces créatures humaines liées ainsi
et passives sous les froides nuées d'automne, et livrées à la pluie, à
la bise, à toutes les furies de l'air, comme des arbres et comme des
pierres.

Les coups de bâton n'épargnaient pas même les malades, qui gisaient
noués de cordes et sans mouvement sur la septième voiture et qu'on
semblait avoir jetés là comme des sacs pleins de misère.

Brusquement, le soleil parut; l'immense rayon de l'orient jaillit, et
l'on eût dit qu'il mettait le feu à toutes ces têtes farouches. Les
langues se délièrent; un incendie de ricanements, de jurements et de
chansons fit explosion. La large lumière horizontale coupa en deux toute
la file, illuminant les têtes et les torses, laissant les pieds et les
roues dans l'obscurité. Les pensées apparurent sur les visages; ce
moment fut épouvantable; des démons visibles, à masques tombés, des âmes
féroces toutes nues. Éclairée, cette cohue resta ténébreuse.
Quelques-uns, gais, avaient à la bouche des tuyaux de plume d'où ils
soufflaient de la vermine sur la foule, choisissant les femmes; l'aurore
accentuait par la noirceur des ombres ces profils lamentables; pas un de
ces êtres qui ne fût difforme à force de misère; et c'était si
monstrueux qu'on eût dit que cela changeait la clarté du soleil en lueur
d'éclair. La voiturée qui ouvrait le cortège avait entonné et
psalmodiait à tue-tête avec une jovialité hagarde un pot-pourri de
Désaugiers, alors fameux, _la Vestale_, les arbres frémissaient
lugubrement; dans les contre-allées, des faces de bourgeois écoutaient
avec une béatitude idiote ces gaudrioles chantées par des spectres.

Toutes les détresses étaient dans ce cortège comme un chaos; il y avait
là l'angle facial

Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/17518